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Full text of "Voyage dans l'Asie Mineure, en Mésopotamie, à Palmyre, en Syrie, en Palestine et en Égypte : faisant suite à la Correspondance d'Orient /"

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VOYAGE 

DANS 

L’ASIE MINEURE. 


bupriiuori® de DUeussois, 35 qu« des Grands-Augustius. 

( l*rc»8 le IHml-ÏW. ) 





VOYAGE 

DAMS 

L’ASIE MINEURE 

EN MÉSOPOTAMIE, A PALMYRE, 

EN SYRIE, 

EN.PALESTINE ET EN ÉGYPTE 

PAR 

M. BAPTISTIN POUJQTJLAT. 

FAI3AKT 3U1TB 

A LA CORRESPONDANCE D’ORIENT. 


TOME II. 


PARIS 

DUCOLLET, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 

QUAI DBS GRANDS-AUGUSTIN*, 15. 


1841 




VOYAGE 


DANS 


L’ASIE MINEURE. 

EN ^MÉSOPOTAMIE, A PALMYRE, 

EN STRIE, 

EN PALESTINE ET EN ÉGYPTE. 


LETTRE XXIV. 


Route de Tel-Bacher à Aïntab. ~ Le Chalus, appelé aujourd’hui Koïk.— 
Monseigneur Auvergne, mort à Diarbéktr, le 21 septembre 1836. — d’Aïntab 
kAlep.—Histoire d’Alep; état présent de cette ville. — Le bouton dAlep, 
—M. et M me Delsignore. — Portrait d’un nouvel Interprète. 


A MON FRÈRE. 


Aiep , octobre 1837. 

Quatre heures de marche mènent de Teh- 
Bacher à Aïntab. Deux heures avant d’arriver à 
cette ville, on traverse le Koïk, le Chalus des 
anciens, mentionné par Xénophon. Le Koïk 
prend sa source au-dessus d’Aïntab, au pied de 
Djebel-Scheik, ou Montagne du Vieillard. La 
rivière, en partant du lieu d’où- elle jaillit, se 


H. 


1 



SYRIE. 


2 

dirige vers le sud ; elle coule tantôt dans d’étroits 
vallons, plantés d’arbres fruitiers, tantôt dans 
des plaines nues et incultes. Après avoir arrosé 
les jardins d’Alep, le Chalus poursuit son cours 
vèrs le midi, et va se perdre, à six lieues de 
l’ancienne <œpitale de la Syrie, au-dessous du 
village de Kénesrim, dans les marais de Matak. 

Aïntab est située au milieu d’une belle vallée 
plantée de vignes et de toutes sortes d’arbres 
fruitiers. La cité est groupée autour d’une cita¬ 
delle, bâtie sur une colline de forme ronde. 
Cette citadelle, avec ses fossés profonds creu¬ 
sés dans le roc, ses murs revêtus de pierres de 
taille, pourrait, avec quelques réparations, de¬ 
venir encore une forte place militaire. La popu¬ 
lation d’Aïntab est de douze mille musulmans, 
d’origine kurde, et de trois mille Arméniens. Avant 
la domination égyptienne, Aïntab ne faisait point 
partie de la Syrie; c’était le chef-lieu d’un dis¬ 
trict dépendant du pachalik de Marach, grande 
ville assise au pied du Taurus. Le peuple d’Aïn¬ 
tab avait gardé une sorte d’indépendance jusqu’à 
l’époque de la conquête de la Syrie par Ibrahim- 
pacha ; ce n’est que par la violence que le gou¬ 
vernement du vice-roi est parvenu à soumettre 
le peuple d’Aïntab : après 1% bataille de Koniah, 


St RIE. 


3 

quatre cents mdhométans d’Aïntab éüreflt là têté 
tranchée par les ordres d’Ibrahim-pacha. L’ad¬ 
ministration tyranhique du pacha des bords dd 
Nil a excité au dernier degré la hainé. Si l’em¬ 
pereur de Stamboul faisait quelques tentatives 
pour reprendre ses droits èn Syrie, le peuple 
d’Aïntab se rangerait bien vite sous ses ban¬ 
nières 1 . 

J’ai été logé, à Aïntab,chez un médecin euro¬ 
péen attaché à l’armée d’Egypte; la chambre misé 
à ma disposition avait été occupée, quelques mois 
auparavant, par M® 1 Auvergne, délégué du saint- 
siège en Syrie. Les journaux vous ont appris que 
M ?r Auvergne est mort à Diarbékir, le 21 sep¬ 
tembre de l’année dernière. Jamais gardien dé 
la foi catholique, en Syrie, n’avait été plus aimé, 
plus regretté que ce prêtre du Christ. Pendant 
les trois années qu’a duré sa mission évangélique 
dans les contrées du Liban, le pieux évêque 
n’a cessé de s’occuper avec amour du peuple 

1 Nous faisions cette remarque au mois d’octobre 1837 ; elle s’est 
justifiée deux ans après ; avant la bataille de Nézib, Hafiz-pacha 
avait organisé l’insurrection contre le gouvernement de Méhémet- 
Ali, dans toute la Syrie ; le peuple d’Aïntab fut le premier à pren¬ 
dre les armes pour secouer le joug de l'Égypte. Nous avons appris 
par les journaux qu’Ibrabim-pacha, après sa victoire sur l’armée 
ottomane, a renouvelé de nombreuses exécutions à Aïntab et dan$ 
les villages qui environnent cette ville. 


4 SYRIE. 

confié à ses soins. Quand la nouvelle de sa 
mort arriva sur les bords du Chai us et de 
l’Oronte, tous les chrétiens versèrent des larmes, 
toute la Syrie catholique fut plongée dans le 
deuil. Partout, sur mon passage, j’entends des 
paroles touchantes sur M* r Auvergne. 

« Ce prélat était, comme vous l’avez dit, doué 
« d’un grand jugement, d’une intelligence éle- 
» vée, d’une âme pleine de mansuétude et d’un 
» saint amour. Si on voulait parler de sa charité, 
» on aurait un texte inépuisable de louanges. 
» Que de fois l'apôtre de Jésus-Christ s’en alla 
» chercher l’indigence dans sa demeure, sus- 
» pendue aux flancs des monts du Liban, sur 
» les bords des torrents, au bout de ces longs 
» et sinueux sentiers de la montagne, où jamais 
» n’avaient passé les grandeurs de la terre ! Dieu 
» seul connait toutes les souffrances que le pas- 
» teur a soulagées, tous les pleurs qu’a essuyés 
» sa main. La charité dévorait l’âme de M gr Au- 
» vergne; c’était la céleste passion de ses jours; 
» il ne comptait pour rien ce qu’il avait fait* 
» en mesurant ses œuvres à l’immensité de ses 
» pieux désirs : sa charité, féconde en ingénieux 
» moyens , se multipliait et s’étendait à tout. Il 
» lui arrivait de prendre pour ses bonnes œu- 


SYKIE. 


5 


» vres des confidents auxquels il demandait le 
» secret ; semblable à ces héros chrétiens du 
» moyen âge, qui ordonnaient à leurs écuyers le 
» silence sur des exploits dont ceux-ci avaient 
» été les seuls témoins. Plus d’une fois le pauvre 
» catholique de la montagne fut secouru sans 
» savoir à quel bienfaiteur il devait rendre grâce; 
» à peu prés comme le voyageur épuisé de las- 
» situde et de soif, à travers les âpres régions du 
» Liban, rencontrant tout à coup un coin ignoré, 
» un frais ruisseau qui coule sous de verts mû- 
» riers, se repose à l’ombre, se désaltère et re- 
» prend son chemin avec le regret de ne pouvoir 
» emporter dans l’âme le nom du lieu où il a 
» retrouvé la vie 1 . » 

Aïntab est la dernière ville de l’empire otto¬ 
man, du côté de l’Euphrate, où l’on parle en¬ 
core le turc. Passé Aïntab, en allant vers Alep 
ou vers Antioche, on n’entend plus que la langue 
arabe. En m’éloignant d’Aïntab, je fus frappé 
de la différence entre la race des musulmans de 
l’Asie Mineure et celle des musulmansde la Syrie. 
La figure de l’habitant de la Syrie est plus ex¬ 
pressive , plus animée, plus fortement caracté- 

1 Extrait d'une notice sur Mgr Auvergne, légat du saint-siège en 
Syrie, par M. Poujoulat 


6 


SYRIE. 


risée que celle de l’habitant des rives du Sangaré 
et de l’Halys. Mais nous ne confondons pas avec 
les musulmans de l’Asie Mineure la race kurde, 
race qui ne peut être comparée à aucune autre, 
tant elle est belle, belliqueuse et intelligente. Le 
costume du villageois de la Syrie se compose 
tout simplement d’un turban vert ou blanc et 
d’une longue chemise de toile grise, serrée avec 
une ceinture de cuir ou avec une corde. Les 
femmes portent une seule robe de toile bleue 
(couleur qu’elles préfèrent), ouverte devant la 
poitrine chez les femmes mariées, et fermées chez 
les jeunes filles ; leurs cheveux noirs, entremêlés 
de petites pièces de monnaie, descendent en lon¬ 
gues tresses sur leurs épaules; elles marchent 
nu-pieds. 

Vingt-quatre heures de marche conduisent 
d’Aïntab à Alep. La route va du nord au sud ; 
le pays qu’on parcourt présente une immense 
plaine qui se prolonge à l’orient et au midi, 
vers un horizon à perte de vue. Cette plaine est 
bornée à l’occident par des collines qui ne sont 
que des ramifications de la chaîne Amanique, 
laquelle s’étend depuis le golfe d’issus ou 
d’Alexandrette jusqu’aux rives occidentales de 
l’Euphrate. La plaine qu’on traverse en allant 


SYRIE. 


7 


d’Aïntab à Alep est fertile; mais elle est en friche 
sur plusieurs points. Le peuple manque à ce 
riche pays comme dans beaucoup d’autres pays 
de l’Orient que nous venons de visiter ; on aper¬ 
çoit seulement dans la grande plaine quelques 
tentes de bédouins , et, çà et là, de pauvres 
villages construits en terre. Keur-Kun, à quatre 
heures d’Aïntab, Tel-Schaïr et Belphator, à dix- 
huit heures de la même cité» sont les noms des 
bourgs répandus sur la route. 

Nous arrivâmes à Alep le 28 septembre, à 
onze heures du matin. Suivant les historiens 
orientaux, Alep ou Haleb, comme prononcent 
les gens du pays, fut fondée par Haleb-Ibn-El- 
Mehr, lequel lui donna son nom. Une vieille 
tradition , accréditée parmi le peuple de ce 
pays, fait remonter l’origine du nom de Haleb 
à l’époque du voyage d’Abraham dans la 
terre de Chanaan. Après avoir traversé l’Eu¬ 
phrate à Biledjik, avec ses chameaux et ses 
troupeaux de brebis * le fils de Tharé chemina 
dans le territoire d’Aïntab et vint se reposer sür 
la colline où s’élève aujourd’hui la citadelle 
d’Alep. Tous les samedis, selon les chrétiens et 
les juifs, tous les vendredis, selon les musul¬ 
mans , le patriarche, ami de Dieu, distribuait 


8 


SYRIE. 


le lait de ses troupeaux aux pauvres de la con¬ 
trée. Tout le monde venait au jour marqué au 
pied de la colline, et se demandait si Abraham 
avait trait (Ibrahim-Haleb). Ce dernier mot, 
suivant la tradition, est resté pour désigner le 
lieu où se faisait cette distribution. Quelques 
auteurs anciens, entre autres Cédranus, attri¬ 
buent la fondation d’Alep à Séleucus I, sur¬ 
nommé Nicanor. Les Grecs donnèrent à cette 
ville le nom de Berræ, en souvenir de la cité de 
ce nom en Macédoine. Strabon désigne le terri¬ 
toire et la cité d’Alep sous le nom de Schalibon. 
La dénomination arabe de Haleb n’est peut-être, 
après tout, que la corruption de l’ancien nom 
de Schalibon. 

Alep resta longtemps au pouvoir des Sabiens. 
Cette cité fut souvent un sujet de querelles 
entre les empereurs grecs et les rois de Perse, 
qui s’en disputèrent la possession. Au septième 
siècle de notre ère, les Arabes enlevèrent Alep 
à Héraclius, empereur de Byzance. Les sultans 
Hammodiens fixèrent leur séjour à Berræ sous 
le calife Mothaded. A cette époque (964), les 
Grecs, commandés par Phocas Nicéphore, es¬ 
sayèrent de s’en rendre maîtres de nouveau; 
mais ils trouvèrent une invincible résistance de 


SYRIE. 


9 

la part des Arabes. Alep passa successivement 
sous la domination des Seldjoukides, des Fati- 
mites et des Ayoubites. Tamerlan, après le sac 
de Sivas, la prise de Malatia et d’Aïntab, as¬ 
siégea Alep , et entra en vainqueur dans la cité 
le 30 octobre 1400. La population tout entière 
fut passée au fil de l’épée; le prince mogol fit 
élever , selon son effroyable coutume, des py¬ 
ramides aux quatre coins de la cité avec les têtes 
des vaincus. Enfin, en 1517, sous le règne 
de Sélim I er , les Ottomans s’en emparèrent. 
Vous savez qu’en 1832, cette ville a encore 
changé de maître , et que la domination égyp¬ 
tienne a remplacé sur les bords du Roïk la 
domination des Osmanlis. 

Dans ces rapides indications des souvenirs 
historiques de Berræ, je n’ai rien dit du terrible 
siège d’Alep par les croisés en 1124; ce siège, 
vous l’avez raconté dans une lettre du septième 
volume de la Corespondance d’Orient. J’aurais 
voulu fixer d’une manière précise le lieu du 
combat livré en 1119 entre les bandes d’ilgazi, 
prince de Mardin, et l’armée chrétienne com¬ 
mandée par Roger, prince d’Antioche, qui mourut 
glorieusement dans cette bataille. Les chroniques 
latines et arabes sont pleines d’obscurités et de 


JO SYRIE. 

contradictions touchant ces localités. Le chro¬ 
niqueur mususulman Kemal - Eddin donne 
seul un nom qui semblerait nous dire que le 
théâtre du combat ne fut pas très-éloigné d’Alep. 
Ce nom est celui de Kénesrim... L’armée d’Ilgazi, 
dit le chroniqueur arabe, laissa ses bagages à 
Kénesrim, et arriva sur le soir à une petite dis¬ 
tance de l’armée chrétienne. L’action avait 

commencé un samedi, vers midi, et le soir on 
vit arriver dans Alep des guerriers qui avaient 
pris part au combat 1 . Nous avons parlé plus 
haut d’un village appelé Kénesrim ; ce bourg est 
situé à quatre heures au midi d’Alep. Gauthier 
le Chancelier rapporte que la bataille eut lieu sous 
les murs du château de Cerep. Les caries que 
j’ai consultées, les gens du pays dont j’ai recher¬ 
ché les lumières, ne m’ont rien appris sur ce 
château de Cerep; mais, d’après le récit de 
Kemal-Eddin, on peut penser que le combat se 
livra dans le voisinage de Kénesrim, du côté du 
sud. Quinze mille chrétiens restèrent sur le 
champ de bataille ; et un grand nombre, tombés 
entre les mains des ennemis, périrent dans les 
tortures. L’auteur des Guerres d'Antioche parle 


* Bibliothèque des croisades, quatrième partie. 



STRIE. H 

d'un chevalier français nommé Robert de 
Foulques, qui fut conduit dans Alep, où il 
mourut de la mort des martyrs. 

Lorsque les habitants d’Alep apprirent qu’un 
illustre guerrier franc était arrivé dans leur ville, 
ils accoururent vers lui pour se réjouir de son 
malheur, dit le chroniqueur. Ilgazi fit conduire 
le prisonnier du pays de France à Doldekin, 
prince turc, qui le renvoya à Ilgazi en lui écri¬ 
vant que, le guerrier franc lui ayant jadis payé 
tribut, il ne trouvait point de raison pour le 
faire mourir : « J’aime mieux qu’il périsse par 
ton glaive que par le mien, » ajotitait-il. Ilgâzi, 
après avoir maltraité Robert de Foulques, le 
renvoya une seconde fois à Doldekin, qui, saisis¬ 
sant un grand sabre, lui dit : « Renonce à ta loi, 
ou meurs ! » Robert répond avec calme et fierté : 
« Je renonce à Satan, à ses pompes, mais je ne 
renonce pas au Christ, mon Dieu et mon Sau¬ 
veur. » A ces mots, Doldekin, transporté de 
rage, trancha la tête du chevalier chrétien ; il la 
fit promener pendant tout un jour dans les rues 
d’Alep ». 

Àlep est situé au milieu d’une plaine bornée 


Bibliothèque des croisades, première partie; 


12 


SYRIE. 


au septentrion par trois ou quatre petites col¬ 
lines sur lesquelles la cité se prolonge. Au midi, 
se déploie le vaste désert de Palmyre; la ville 
est enfermée dans l’enceinte d’une muraille 
sarrasine qui couvre un espace de quatre milles 
de circonférence; elle a neuf portes. Les rues 
sont propres et bien pavées, chose fort rare dans 
les villes de l’Asie ottomane. Les maisons, con¬ 
struites en pierres de taille, ont les toits plats. 
Pendant l’été les habitants dorment sur les ter¬ 
rasses , ce qui explique le grand nombre d’a¬ 
veugles qu’on rencontre dans la ville d’Alep. 
Les musulmans ont cent mosquées, dont quel¬ 
ques - unes sont remarquables comme œuvre 
d’architecture; on compte douze églises, appar¬ 
tenant aux Arméniens, aux Maronites, aux Sy¬ 
riens et aux Francs établis à Alep. Les juifs 
possèdent deux synagogues, temples sans éclat, 
sans richesse, comme la triste nation à qui elles 
servent d’asile pour la prière. Nous mentionne¬ 
rons quarante caravansérails, dix ou douze 
médressés, deux hôpitaux (morestan), un pour 
les hommes et un pour les Femmes ; deux bi¬ 
bliothèques publiques qui ne renferment guère 
que des exemplaires du Koran et des commen¬ 
taires de ce livre. Ges établissements sont entre- 


SYRIE. 


13 


tenus par les revenus des legs pieux ou vakoufs 
qui leur sont attachés. On rencontre à chaque 
pas, dansAlep, des traces du violent tremble¬ 
ment de terre du 13 août 1822 qui renversa 
quarante mille maisons, sous les débris desquel¬ 
les vingt mille personnes furent ensevelies. Je 
ne dirai rien de la citadelle d’Alep ; elle tombe 
en ruine de toutes parts. 

Le Koïk coule à quelques minutes à l’ouest 
d’Alep parmi de beaux jardins. Quoique les eaux 
de cette rivière soient potables, les habitants 
préfèrent celles des fontaines de Haïlan, village 
situé à deux heures au nord-est de la cité. Ces 
eaux sont amenées à Alep par des canaux, tan¬ 
tôt au niveau de la terre, tantôt souterrains. 
Ces canaux aboutissent à toutes les fontaines et 
à tous les bains de la ville. On pense à Alep que 
ce sont les eaux de Haïlan qui donnent cette 
singulière maladie appelée par les gens du pays 
habab-el-séné (ulcère d’un an); par les Euro¬ 
péens , bouton d’Alep. Les habitants d’Alep ont 
une fois dans leur vie, une fois seulement, le 
habab-el-séné. Les étrangers qui séjournent à 
Alep quelques semaines n’échappent point à 
la maladie ; si elle ne vient pas dans six mois, 
elle viendra dans six ans, dans vingt ans : il faut 


SYRIE. 


H 


qu’elle paraisse. Un voyageur anglais, nommé 
Hamilton, eut le bouton d’Alep à Londres, dix- 
huit ans après avoir quitté la Syrie. Le habab- 
el-séné, se montre indistinctement sur toutes les 
parties du corps, mais il choisit particuliére¬ 
ment le bout du nez, les joues et le front. On 
rencontre dans les rues d’Alep une infinité de 
personnes qui ont été défigurées par le bouton. 
Quand il n’y en a qu’un seul, on le nomme 
bouton mâle; quand il y en a plusieurs, ce 
qui arrive fort souvent, on l’appelle bouton 
femelle. Le habab-el-séné paraît d’abord petit 
comme la tête d une épingle ; il se développe 
pendant neuf mois et prend la grosseur d’une 
noix ; il suppure pendant dix mois environ, puis 
une croûte se forme au bout d’un an, à partir du 
jour même où le bouton est né. La croûte tombe 
et laisse une marque qui ne s’efface jamais 1 . 

Les indigènes ne font aucun remède pour 
guérir le bouton : ils le regardent comme un ex¬ 
cellent préservatif contre les maladies, comme 
un gage de santé. Nous ne saurions attribuer le 


1 Mon séjour à Alep ou dans les environs de celte ville n’a été 
que d un mois, et le terrible habab-el-séné n’a pas manqué de 
ma f 1 " d ?: J al eu un ^uton sur chaque poignet et un sur le 
cou e u as droit. Ces trois boutons se montrèrent quatre mois 
après que j eus quitté Alep. 


STRIE. 19 

bouton aux eaux de Haïlan, püisqti’il est èÜdé- 
mique, non-seulement à Alep, mais à Àïntab, 
à Horeroun-Kala, village situé à douze lieues au 
nord de cette dernière ville. Le bouton existe 
aussi dans plusieurs villes dü Diarbékir où cer¬ 
tainement les eaux ne doivent pas avoir la même 
qùalité que celles dü Chalus et celles des fontai¬ 
nes de Haïlan. Il est à désirer que la science 
médicale fesse une étude approfondie de ce bou¬ 
ton d’Alep, qui jusqu’à ce jour est resté une bi¬ 
zarrerie inexplicable. 

Il y a une quarantaine d’années que la ville d’À- 
lep était encore, après Stamboul èt le Caire, la 
place la plus importante de l’empire ottoman. 
Par sa position géographique, Alep était devenue 
comme l’entrepôt général de toutes les mar¬ 
chandises de la Perse, de l’Inde et de la Turquie. 
Les marchandises de l’Europe et celles du Noü- 
veau-Monde lui arrivaient par les ports d’Alexàn- 
drette et de Lataquié. Quatre caravanes partaient 
chaque année d’Alep pour les principales villes 
dè l’Asie, et des caravanes de l’intérieur de la 
Perse venaient lui apporter deux fois par an les 
trésors de ces riches contrées. Alep échangeait 
les productions de là Palestine, de la Syrie, dé 
l’Asie Mineure, de l’Europe et de l’Afriqùéj 


16 


SYRIE. 


contre les productions des pays les plus lointains 
de l’Asie. Alep était à celte époque , a dit un poète 
arabe, le bazarde l’univers; les diverses marchan¬ 
dises que la ville recevait en un seul jour pouvaient 
à peine, dans l’intervalle d’un mois , trouver un 
débouché facile au Kaire et à Damas. Cet immense 
commerce avait fait donner à Alep le surnom de 
Nouvelle Palmyre. Dans ses beaux jours, Alep 
comptait douze mille métiers de tout genre, cent 
fabriques de fil d’or, un grand nombre de tein¬ 
tureries, de savonneries et de tanneries. Après 
avoir été la Palmyre des temps modernes, Alep, 
comme ville de commerce, est devenue presque 
semblable à la cité abandonnée dont parle Isaïe : 
elle a été délaissée comme la hutte après la saison 
des fruits, comme une cabane dans un champ de 
concombres , comme une ville ruinée. Les caravanes 
de la Perse qui lui apportaient jadis des soies, 
des mousselines, delà rhubarbe, des parfums, 
des pendants d’oreilles, des colliers, des perles, 
des diamants qui ornaient le front des reines et 
des sultanes, ces caravanes, dis-je , qui appor¬ 
taient à Alep tant de richesses, se réduisent 
maintenant à une douzaine de chameaux qui 
arrivent chargés de toumbéki, feuille exotique 
qu’on fume dans le narguillé. 


SYRIE. 17 

Quels sont les causes de l’anéantissement to¬ 
tal du commerce à Alep? Ces causes sont faciles à 
expliquer. Le premier coup porté à la prospérité 
de la nouvelle Paltnyre fut, vers la fin du quin¬ 
zième siècle , la découverte du cap de Bonne- 
Espérance , qui ouvrit par mer un chemin entre 
l’Europe et les Indes orientales. Avant l’impor¬ 
tante découverte de ce passage, la Méditerranée 
et Alep étaient les seules routes suivies par les 
marchands. Les Anglais ont établi sur le golfe 
Persique et à Bagdad de fortes maisons de com¬ 
merce qui accaparent toutes les marchandises 
jadis destinées à Alep. Cette ville, n’étant plus 
le grand marché des richesses de l’Orient, a cessé 
d’être visitée par le commerce des contrées en¬ 
vironnantes. L’Asie Mineure a oublié les chemins 
d’Alep, et c’est à Smyrne, à Erzeroum, qu’elle 
porte les productions de son sol, les tributs de 
son industrie; Damas et Beyrout reçoivent les 
marchandises de la Palestine et de la Syrie. 

La décadence du commerce d’Alep devait na¬ 
turellement entraîner la dépopulation. En 1797, 
le voyageur anglais Brown trouva à Berræ 
deux cent mille habitants, dont mille Grecs, 
six mille Arméniens, quatre mille Maronites, 
cinq mille juifs et le reste musulman. En 1819, 


u. 


2 


SYRIE. 


18 

M. Rousseau , consul de France à Alep, ne 
trouva plus qu’une population de cent cinquante 
mille habitants. On ne compte aujourd’hui dans 
l’ancienne capitale de la Syrie que soixante et 
dix mille âmes, offrant un mélange de toutes 
les sectes répandues en Orient. Cependant Alep 
pourrait se suffire à elle-même par 1 agriculture : 
les vastes jardins qui s’étendent au nord, au 
couchant et au midi, donneraient toutes sortes de 
productions. Depuis la conquête de la Syrie par 
Ibrahim-pacha, les habitants cultivent peu la 
terre, parce Jfcpie les soldats égyptiens et le gou¬ 
vernement lui-même leur enlèvent le fruit de 
leurs peines. Donnez un bon gouvernement]au 
peuple d’Alep, et on verra disparaître la misère 
qui le ronge maintenant. 

Voici quelques détails qui pourront donner 
une idée du mouvement commercial entre la 
Syrie et la France. 

Chaque année, Marseille, cette ville déjà si 
riche et si florissante et qui pourra le devenir 
davantage, si la France soutient son antique 
prépondérance dans le levant; chaque année, 
Marseille, disons-nous, expédie en moyenne , 
pour la Syrie, quatorze bâtiments d’un tonnage 
moyen de cent soixante-dix tonneaux; neuf en- 


STRIE. 


19 

viron pourBeyrout, deux ou trois pour Alep, trois 
ou quatre pour Tripoli. En valeurs, les expédi¬ 
tions de Marseille pour le littoral syrien peuvent 
être évaluées à près de quatre millions, et se 
composeiit en majeure partie de draps sortis de 
nos fabriques du Languedoc, deborinets ou de 
bournous, fournis par nos fabriques d’Orléahs, 
de denrées coloniales, de soieries, de drogtleries, 
quincailleries, etc. Nos retours se forment de 
soies grèges, coton et laine, tissus de l’Inde, 
safran, noix de galle, perles fines,, etc., et s’élè¬ 
vent à environ six millions. Le numéraire com¬ 
ble la différence. Corinne on le voit, le mouve¬ 
ment d’affaires s’élève à dix millions de francs. 
On estime qu’il était d’uU tiers eri plus il y a 
vingt ou trente ans. Que deviendra notre com¬ 
merce en Syrie, si la France ne garde pas son in¬ 
fluence dans cette contrée, si des nations rivales 
viennent nous remplacer sur ces rivages où noS 
pères s’établirent victorieusement? 

En arrivant à Alep, nous étions descendus 
dans le monastère latin, où tout voyageur eu¬ 
ropéen reçoit l’hospitalité ; nous étions faibles et 
malades : les fatigues, les privations de la route, 
nous avaient cruellement éprouvés. Nous fûmes 
obligés d’appeler un médecin au secours de notre 


SYRIE. 


20 

santé délabrée. Un docteur franc, M. Delsignore, 
vint nous visiter. Notre installation au couvent 
ne lui ayant pas semblé assez commode, assez 
douce, il nous offrit aussitôt sa propre maison; 
et telle était son obligeance, telle était la vive 
sincérité de ses paroles, qu’un refus de notre 
part aurait été presque un outrage : en quelques 
instants, nos bagages furent emportés par des 
serviteurs de M. Delsignore. Notre médecin 
devint notre ami, et nous avons été établis 
chez lui comme nous l’aurions été dans notre 
propre demeure. Nous avons reçu, pendant 
douze jours, son affectueuse hospitalité. Pen¬ 
dant tout ce temps, aucun soin, aucune atten¬ 
tion ne nous a manqué, et nous avons réparé 
nos forces épuisées. Je garderai un éternel sou¬ 
venir des touchantes bontés de M. Delsignore 
pour moi. Je voudrais aussi que madame Del¬ 
signore , gracieuse et charmante Italienne des 
bords de l’Arno, sût toute la profonde recon¬ 
naissance que mon cœur lui garde pour ses soins 
si généreux et si bienveillants. 

Je ne veux pas oublier de vous dire que nous 
avons congédié, à Alep , Piétro, le drogman de 
Hafiz-pacha. Nous avons trouvé ici un jeune 
Arabe du Sennaar, appelé Ibrahim. Cet Arabe 


SYRIE. 


21 


sait un peu d’italien ; il a déjà accompagné deux 
ou trois voyageurs européens, en qualité de do¬ 
mestique et d’interprète. Ibrahim est un curieux 
personnage dont je voudrais vous esquisser le 
portrait ; il n’a aucune proportion dans ses for¬ 
mes : le buste, excessivement maigre et très- 
court, contraste avec les bras, les mains, les 
jambes et les pieds, qui sont d’une longueur 
démesurée. La tête est petite et pointue; la cou¬ 
leur noirâtre de son visage fait ressortir l’écla¬ 
tante blancheur de ses dents. Son front est étroit, 
déprimé, et ses petits yeux noirs sont enfoncés 
dans leur orbite. Quand il parle, sa figure n est 
qu’une horrible grimace : la créature humaine a 
fait place dans Ibrahim à je ne sais quel étrange 
animal. La première fois qu’on me présenta mon 
nouvel interprète, je le pris pour un orang- 
outang. Tel est ce compagnon, ce drogman, qui 
doit nous suivre au désert de Palmyre. 



22 


STRIE. 




LETTRE XXV. 


Ilarrah; siège de cette vUle par les croisés.— Bulnes d’Albar.-Hamah, * 
tHoms.-Recrutement de l’armée égypüenne. - PréparaUfs pour notre 
voyage à Palmyre. 


▲ NON FRÈRE. 


ffoms, 19 octobre 1887. 


Nous partîmes d’Alep le 10 octobre, à trois 
heures après midi ; nous nous dirigeâmes au sud. 
A notre droite s’étendaient de beaux vergers 
d’oliviers, de pistachiers, des plantations de 
vignes ; à notre gauche, le vaste et sombre dé¬ 
sert de Palmyre. Au bout de deux heures et 
demie de marche, nous passâmes à Khan-Tou- 
man, grand karavansérail à moitié ruiné, où 
se reposent les voyageurs. De Khan-Touman à 
Marrah, on compte quinze lieues : on rencontre 
à mi-chemin un pauvre village, appelé Sermin, 


STRIE. 


23 

bâti sur l’emplacement de l’antique Thelmenis- 
sus. Ce bourg est entouré de nombreuses grottes 
creusées au ciseau dans le rocher. 

La ville de Marrah est située sur un plateau 
du haut duquel le regard se promène sur une 
plaine immense et déserte. Marrah , cité floris¬ 
sante au temps de la première croisade, ne pré¬ 
sente aujourd’hui qu’un aspect désolé; el}e n’est 
habitée que par quinze cents famijles musul¬ 
manes. Les murailles, les tours, les bastions de 
Marrah ont été détruits de fond en comble par 
la guerre et les tremblements de terre. Les fossés 
de Marrah? jadis si profonds, si redoutables, sont 
maintenant comblés. 

M. Michaud a raconté, dans le troisième livre 
de son Histoire des Croisades , le siège et la prise 
de Marrah par l’armée chrétienne; il a dit com¬ 
ment la possession de Marrah donna lieu à de 
graves querelles entre Raymond, prince d’An¬ 
tioche, et Bohémond, comte de Tpulouse, et 
comment le peuple croisé renversa la ville pour 
terminer les contestations des deux princgs chré¬ 
tiens. Mais il est des détails curfoux, tpuchant 
le siège de Marrah, qui n’pnt pu entrer dans le 
récit de l’illustre histprien, et ces détails, je les 
rapporterai foi. 


24 


SYRIE. 


Guillaume deTyr, voulant justifier les cruau¬ 
tés de l’armée chrétienne après la prise de 
Marrah, dit que les habitants de cette ville se 
montraient orgueilleux , à cause de leurs richesses , 
et étaient devenus d’une extrême arrogance depuis 
qu’il avaient battu plusieurs chrétiens dans une 
rencontre. Mais ce qui excita surtout la colère 
des soldats de Jésus-Christ, c’est que les Sarra¬ 
sins de Marrah avaient planté des croix sur les 
remparts de leur ville, et avaient couvert de 
boue et d’immondices les signes sacrés de notre 
rédemption. Les chrétiens eurent beaucoup à 
souffrir durant le siège de Marrah ; aussi usèrent- 
ils de la victoire avec toute la fureur de la ven¬ 
geance. Le chroniqueur Robert, témoin oculaire, 
nous a laissé une horrible peinture du massacre 
des habitants, et le sang-froid du narrateur 
ajoute encore à l’atrocité des détails qu’il donne. 

a Les nôtres, dit-il, parcouraient les rues, les 
places publiques, les toits des maisons, se ras¬ 
sasiant de carnage, comme une lionne à qui on 
a pris ses petits 3 ils taillaient en pièces et met¬ 
taient à mort les enfants, les jeunes gens, les 
vieillards courbés sous le poids des années ; ils 
n’épargnaient personne, et, pour avoir plutôt 
fait, ils en pendaient plusieurs à la même corde. 


SYRIE. 


25 

Chose étonnante! spectacle merveilleux ! ajoute 
le chroniqueur, de voir cette multitude si nom¬ 
breuse et bien armée se laisser tuer sans se dé¬ 
fendre ! Les croisés s’emparaient de tout ce qu’ils 
trouvaient ; ils ouvraient le ventre des morts 
(ô détestable amour de l’or!), et en tiraient des 
byzantins et des pièces d’or; toutes les rues 
étaient jonchées de cadavres, et des torrents de 
sang coulaient de toutes parts. O nation aveugle 
et destinée à la mort! croirait-on que parmi 
cette grande multitude d’hommes, il n’y en ait 
eu pas un seul qui voulût confesser la foi de 
Jésus-Christ? Bohémond fit venir tous ceux qu’il 
avait fait enfermer dans la tour du château, et 
ordonna de tuer toutes les vieilles femmes, les 
vieillards décrépits et tous ceux que la faiblesse 
de leur corps rendait inutiles; il fit réserver les 
hommes vigoureux : les jeunes filles furent em¬ 
menées à Antioche pour y être vendues l . » 

Le siège d’Antioche, qui avait duré si long¬ 
temps , et plus tard le siège des autres villes de 
Syrie, avaient épuisé les ressources du pays. La 
plupart des habitants s’étaient sauvés dans les 
montagnes, emmenant avec eux leurs troupeaux. 


t Bibliothèque des croitadet , première partie. 


STRIE. 


26 

La conquête de Marrah avait attiré de grandes 
misères sur les croisés : dès le commencement 
des belliqueuses opérations, la disette fut si 
grande, que plus de dix mille chrétiens erraient 
dans les champs, comme des troupeaux, fouillant 
la terre, pour trouver quelques grains de fro¬ 
ment , d’orge ou de fèves. La famine se fit sur¬ 
tout sentir après le siège : les pèlerins en vin¬ 
rent jusqu’à manger des cadavres des Sarrasins, 
qui tombaient en putréfaction. Les infidèles di* 
saient alors : « Qui pourrait résister à cette nation 
de Francs , si obstinée et si cruelle? Pendant un 
an, elle n’a pu être détournée du siège d’Antioehe 
ni par la famine, ni par le glaive, et maintenant 
elle se nourrit de chair humaine 1 » C’est ici, 
comme l’a dit M- Michaud, que les réflexions 
des chroniqueurs sont beaucoup plus curieuses 
que les événements qu’ils racontent. « Chose 
étonnante et horrible à dire et à entendre ! » 
s’écrie Albert d’Aix, « non-seulement Iss chrétiens 
mangèrent des Sarrasins, mais encore des chiens 
cuits ! » Baudri, archevêque de I)ol, dit qtt’on 
ne doit pas faire un crime aux croisés d’avoir 
mangé des musulmans, parce qu’ils souffraient b 
faim pour la cause de Dieu , et que par ce moyen- 
là ils continûment à faire fa guerre aux infidèles 


STRIE. 27 

avec leurs mains et avec leurs dents. Raoul de 
Caen rapporte que les chrétiens firent bouillir de 
jeunes Sarrazins, et mirent des enfants à la 
broche : imitant les bétes féroces, ils dévorèrent 
des hommes qu’ils avaient fait rôtir. « Mais 
ajoute Raoul, ces hommes étaient comme des chiens .» 
Enfin, Foucher de Chartres s’exprime de la 
manière suivante : « Les croisés , transportés de 
rage par l’excès de la faim , coupaient les cuisses 
des Sarrazins déjà morts , et les dévoraient d’une 
dent cruelle> sans les avoir faix süffisamment 

RÔTIR. 

Une distance de huit lieues sépare Marrah de 
Hamah. La route va du nord au sud. A deux 
heures de Marrah, à une demi-heure à droite 
du chemin, gisent sur un vaste plateau des 
pierres de taille, des murs à demi enfouis dans 
la terre, des colonnes brisées, des chapiteaux , 
des corniches d’un beau travail ; un portique 
orné de deux pilastres corinthiens s’élève au 
milieu des débris de cette antique cité ; point 
d’arbres, point d’eau, pas un brin d’herbe, pas 
une habitation humaine parmi ces ruines ; par¬ 
tout la solitude pt le silence du désert. En arri¬ 
vant au milieu de cette ville désolée, je vis un 
grand aigle fièrement po§é sur le faite du por- 


STRIE. 


28 

tique; ses ailes étaient à demi déployées, comme 
si l’oiseau avait voulu se tenir tout prêt à re¬ 
monter dans l’espace ; ses pénétrants regards 
s’attachaient à moi et me suivaient partout avec 
je ne sais quelle menaçante expression. Le grand 
aigle semblait me reprocher d’être venu troubler 
la paix de ces ruines, dont il s’était fait comme 
le gardien. 

Je n’ai pas trouvé dans mes souvenirs le véri¬ 
table nom de cette ville, et mon guide n’a pas 
su me dire non plus la dénomination que les 
gens du pays ont donnée à ces débris. Ne pour¬ 
rions-nous pas croire que ces restes ont appar¬ 
tenu à Albar ou Albarie, cité mentionnée par 
les chroniqueurs de la première croisade? Guil¬ 
laume de Tyr place Albar à six milles de Marrah, 
et celte distance convient précisément à la situa¬ 
tion dè ces ruines. Un fait de la première croi¬ 
sade se rattache à Albarie. Tandis que les chefs 
de l’armée chrétienne soumettaient, après la 
prise d’Antioche, plusieurs villes de la Gilicie et 
de la Mésopotamie, Raymond, comte de Tou¬ 
louse, jaloux aussi, dit le chroniqueur, de ne 
pas s'engourdir dans l’oisiveté, partit d’Antioche 


1 Bibliothèque des croisades , première partie. 


SYRIE. 


29 

avec un grand nombre d’hommes armés, et vint 
mettre le siège devant Albar. Cette ville, occu¬ 
pée par les Turcs, était très-fortifiée ; mais les 
croisés l’attaquèrent avec tant de vigueur, que 
les habitants furent bientôt obligés de se rendre. 
Pierre de Narbonne, confesseur du prince Ray¬ 
mond, devint évêque de la ville d’Albar, et 
l’église de cette ville fut élevée à la dignité de 
métropole. Pierre de Narbonne fut, selon Guil¬ 
laume de Tyr, le premier évêque latin donné à 
l’Orient depuis que les croisés avaient pénétré 
dans ce pays 

Je continuai ma route vers Hamah. A droite, 
à une distance de deux lieues, apparaît une 
longue chaîne de montagnes habitées par des 
ansariens; à gauche, c’est le désert, toujours le 
désert, avec sa physionomie monotone. On ren¬ 
contre de temps à autre, sur le chemin, des vil¬ 
lages détruits par l’armee égyptienne, en 1838. 
Trois heures avant d’arriver à Ilamah, on laisse 
à gauche un caravanseraï, appelé Khan-Schi- 
Khan, habité par une trentaine de familles mu¬ 
sulmanes. 

Hamah, l’ancienne Epiphania, est une char- 


1 Guillaume de Tyr, tom, I, chap. 7. 


STRIE. 


30 

mante ville assise au penchant de deux collines, 
formant une large vallée, toute plantée de beaux 
arbres fruitiers. La vallée de Hamah, ouverte à 
l’orient et à l’occident, est traversée par l’Oronte, 
appelé Assi (le Rebelle) par les gens du pays. 
L’Oronte divise Hamah en deux parties : quatre 
ponts jetés sur le fleuve joignent les deux par¬ 
ties de la cité. Un grand nombre d’aqueducs se 
montrent sur les deux rives de l’Oronte. La ville 
de Hamah, se trouvant plus haute que le fleuve, 
est abreuvée au moyen de grandes roues hydrau¬ 
liques, dont l’une a jusqu’à soixante-dix pieds 
de diamètre. Ces roues élèvent l’eau à cinq ou 
six pieds au-dessus de leur hauteur, et la ver¬ 
sent dans les aqueducs, qui la portent dans les 
divers quartiers de la cité. Ces machines hydrau¬ 
liques font un bruit d’enfer en tournant : ce 
bruit est insupportable pour les étrangers qui 
n’y sont pas habitués. Mais ces immenses roues, 
ces longs aqueducs, ces eaux perpétuellement 
agitées, les maisons, les kiosques de Hamah , 
mêlés aux grenadiers à la fleur écarlate, aux 
pommiers, aux cerisiers, aux abricotiers de la 
vallée, produisent des paysages délicieux et 
pleins d’originalité. « Contemple la ville de Ha¬ 
mah et ses eaux répandues sur différents points, » 


SYRIE. 


31 


a dit un poète arabe, « le fleuve Rebelle fait 
tourner de nombreuses machipes dont le mou¬ 
vement est soumis à ses lois. » 

Hamah compte plusieurs bains publics, des 
khans, des bazars bien approvisionnés , des 
mosquées. Les maisons sont construites en terre 
ou en briques rouges cuites aux feux du soleil. 
La population de Hamah est de vingt-quatre 
mille habitants, dont six cents chrétiens ; le reste 
est musulman. Les habitants de cette ville ont 
la réputation d’avoir beaucoup d’imagination) 
ils sont, dit-on, tous poètes, et on les a sur¬ 
nommés les oiseaux parlants . C est a Hamah que 
les hadji de Stamboul et de l’Anatolie achètent 
la toile pour faire les ihrams (voiles péniten- 
tiels), employés pendant le saint pèlerinage de 
la Mecque. 

Nous remontâmes à cheval, le 17 octobre, 
à midi. Au bout de cinq heures de marche, 
nous traversâmes l’Oronte sur un vieux pont de 
pierre. Le fleuve coule ici entre deux collines 
dépouillées d’arbres et très-rapprochées l’une 
de l’autre. Au sommet de la colline occidentale 
apparaît un petit village appelé Rastan; il oc¬ 
cupe une partie de l’emplacement de l’antique 
Aréthuse, où fut martyrisé Marcus, évêque de 


32 


SYRIE. 


cette ville. Saint Grégoire de Nàziance a décrit 
les horribles tourments que le peuple d’Aré- 
thuse fit subir au vénérable évêque. 

Marcus avait livré à l’incendie et à la destruc¬ 
tion un temple païen cher au peuple d’Aré- 
thuse ; la multitude fit éclater sa colère contre 
Marcus; celui-ci songea d’abord à prendre la 
fuite pour se dérober au courroux du peuple ; 
ce n’était point par lâcheté , mais il se rappelait 
ces paroles de l’Évangile : « Quand on vous chas¬ 
sera d’une ville, allez dans une autre pour y 
enseigner la parole de Dieu. » Cette fuite ne fut 
pas longue ; Marcus revint à Aréthuse, et se livra 
au peuple. L’arrêt de l’évêque fut bientôt pro¬ 
noncé; l’empereur Julien ne fit rien pour l’ar¬ 
racher des mains de la populace, quoiqu’il pût 
se ressouvenir que Marcus l’avait sauvé, à l’âge 
de six ans, de la vengeance de Constance , qui 
l’avait condamné à mort ainsi que son frère 
Gallus. 

L’évêque d’Aréthuse fut traîné sur les places 
publiques ; on se le passait de mains en mains, 
chacun lui adressait un outrage ou lui faisait su¬ 
bir une torture. Cette sanglante tragédie devint 
comme le passe-temps de la populace aréthu- 
sienne. A la fin, on enduisit son corps de miel, 


SYRIE. 


33 

on l’éleva sur un pieux, et le vénérable évêque 
resta ainsi exposé à l’affreuse piqûre des guêpes 
et des abeilles sous les ardeurs du soleil de midi. 
Pas une plainte ne s’échappait de la bouche du 
martyr; il gardait sa sérénité au milieu des tour¬ 
ments. Du haut de l’arbre de douleur où Marcus 
était attaché , il contemplait paisiblement les 
colères de la foule, et lui pardonnait. Cette calme 
résignation des martyrs dans les supplices est un 
bien touchant et bien magnifique spectale de ces 
premiers temps de l’Église naissante. « Que sont 
les maladies les plus cruelles comparées aux 
flammes, a dit Sénèque, aux chevalets, aux lames 
rougies, à ces plaies faites par un raffinement de 
cruauté sur des membres déjà enflammés par des 
cruautés précédentes ! Et cependant, au milieu 
de ces supplices, un homme a pu ne pas laisser 
échapper un soupir; il a pu ne pas supplier : 
ce n’est pas assez encore , il a pu sourire et 
même de bon cœur ! » Tertullien nous a expli¬ 
qué cette grandeur sublime des martyrs.,« Quand 
l’àme est aux cieux, nous dit ce grand homme, 
le corps ne sent plus la pesanteur des.chaînes; 
elle emporte avec soi tout l’homme! p 

Sept heures de marche conduisent de Rastan 
à Homs, cité bâtie au milieu d’une plaine dé- 

3 


11. 


SYRIE. 


34 

pouillée d’arbres; Homs, l’ancienne Émesse, 
est eiifermée dans l’enceinte d’une muraille dont 
la circonférence est d’environ trois milles. Homs 
tt’occupe pas tout l’espace entouré de murs; 
le côté oriental de la cité ne présente que des 
décombres. Pokoke a dit que les murs de Homs 
avaient été construits par les chrétiens de la pre¬ 
mière croisade ; è’est une erreur : Homs n’a 
jamais appartenu aux croisés. On ighore l’épo- 
qne précise de la fondation d’Émesse. Méhémed- 
Êdib, auteur du Livre des Prières, rapporte que 
Homs ou Hams fut bâtie par Hams, fils deMehr, 
de la tribu des Amalécites, et qu’elle en a con¬ 
servé le nom. Le même auteur ajoute que Homs 
est un lieu de bénédiction, et l’une des cités du pa¬ 
radis. Ce titre aurait mieux convenu à Hamah, 
ville bâtie au milieu de jardins délicieux, qu’à 
Homs entourée d’une plaine sans fleurs et sans 
ombrage. Les musulmans de l’antique Émesse 
disent qu’il y a dans la citadelle de cette ville 
un exemplaire du Koran écrit de la main même 
d’Omar, le célèbre lieutenant du prophète de 
la Mecque.- Lorsqu'on ôte le livre saint de l’endroit 
où il est placé, chose fort rare d’ailleurs, dit la tra¬ 
dition, uni pluie aussi abondante que celle du déluge 
tombe dans les Verres de Homs. Aussi est-il prouvé et 


SYRIE. 


35 


reconnu de tout le monde que dans le temps de séche¬ 
resse , on a recours à ce livre : Dieu fait descendre 
les eaux du ciel 1 ■ 

Sous les derniers Césars, Émesse était une ville 
très-importante, très-peuplée et bien fortifiée. 
Ces hautes tours, qui s’écroulent maintenant, 
brillaient de loin sous les rayons du soleil; de 
magnifiques palais, des temples, s’élevaient de 
toutes parts. Émesse, comme Héliopolis ou Bal- 
bek, adorait Baal, le dieu Soleil; il n’est pas 
resté pierre sur pierre de ce fameux temple d’É- 
messe, dont le faîte, d’après le poète Avanius, 
égalait en hauteur les cimes du Liban. 

Les anciens habitants d’Émesse étaient célèbres 
par leur esprit et par leur beauté. Aujourd’hui 
encore, quoique la race ne soit plus la même, 
la population de cette ville passe pour une dès 
plus belles et des plus spirituelles de la Syrie. 
« Les femmes deHoms, dit Méhémed-Édib, res¬ 
semblent à des anges par leur beauté et par le 
charme de leurs manières. » Sur ce dernier point, 
un voyageur qui passe ne peut guère juger par lui- 
méme, car lesdamesde Homs, avec leur long voile 
blanc qui les couvre de la tête aux pieds, ne 


1 Mehemed-Édib. livre defr prières. 


3G 


SYRIE. 


montrent pas leur figure. On parle aussi de la 
coquetterie et de la corruption des femmes d’É- 
messe. 

On compte à Homs quinze mille musulmans 
et cinq mille chrétiens. Les principaux revenus 
des habitants sont les grains, le tabac et le raisin. 
On y fabrique des étoffes de soie, les manteaux 
syriens en laine rayée qu’on appelle abba. Ainsi 
que Hamah, Homs est beaucoup fréquentée par 
les bédouins du désert, qui viennent faire leurs 
provisions de l’année. 

Méhémet-Reschid-pacha, général en chef de 
l’armée ottomane en 1832, avait jugé que la ville 
de Homs était la seule place de Syrie d’où il 
pourrait arrêter l’invasion d’Ibrahin-pacha. Le 
fils de Méhémet-Ali parut sous les murs de Homs 
au moment où les Turcs l’y attendaient le moins. 
C’était la première fois que des troupes dressées 
à la manière européenne, les unes à Stamboul, 
les autres au Caire, se trouvaient en présence. 
L’prmée du vice-roi était moins nombreuse que 
cejle du sultan ; mais quelle différence sous le 
rapport de la tactique ! L’armée ottomane était 
mal disciplinée et n’avait pas un seul officier 
instruit; les régiments de l’Egypte auraient pu 
être comparés à des régiments de l’Europe, et 


SYRIE. 


37 


plusieurs de leurs chef possédaient une bonne 
instruction militaire. Ibrahim n’eut pas de peine 
à vaincre une pareille armée. La déroute des Os- 
manlis fut complète ; ils laissèrent sur le champ 
de bataille deux mille morts, et au pouvoir des 
vainqueurs trois mille prisonniers et douze pièces 
de canon. La victoire ne coûta aux Egyptiens 
que cent deux morts et cen t soixante-deux blessés. 

Le lendemain de notre arrivée à Homs était 
un jour de foire; les portes de la ville avaient été 
ouvertes de meilleure heure que de coutume 
pour laisser entrer les habitants des campagnes 
qui venaient vendre les productions de leurs 
terres. Vers les dix heures du matin, la cité de 
Homs était remplie de monde et l’activité était 
grande. Au moment où les vendeurs et les ache¬ 
teurs se livraient paisiblement à leurs affaires, 
les portes de la ville furent soigneusement fer¬ 
mées , et la moitié d'un régiment d’infanterie 
vint fondre tout à coup sur le peuple. Le désordre 
le plus complet régna alors dans Homs; on aurait 
dit une ville prise d’assaut, envahie par un ennemi 
furieux. Vieillards, hommes jeunes, chrétiens, 
musulmans, tous étaient saisis, garrottés et traî¬ 
nés dans les rues par des soldats armés de pied en 
cap. Les soldats s’emparaient des marchands dans 


SYRIE. 


38 

leurs boutiques, des menuisiers, des bijoutiers, 
des armuriers, des selliers, tranquillement livrés 
aux travaux de leurs ateliers. Les cris, les gé¬ 
missements des femmes, des jeunes filles, se fai¬ 
saient entendre de toutes parts; elles se meur¬ 
trissaient le sein , se déchiraient le visage, 
frappaient les murs des maisons avec leur tête. 
Je vis, à côté de notre logement, une belle jeune 
femme arabe, assise sur une pierre avec deux 
petits enfants; oh lui avait enlevé son mari ; elle 
s’arrachait ses longues tresses noires, et disait 
en sanglotant : On m’a pris mon maître, mon 
ami, le père de mes enfants! c’était lui qui les nour¬ 
rissait! Que deviendrez-vous, mes pauvres petits 
agneaux, maintenant que votre père n’est pim là 
pour vous donner du pain? Et la jeune femme 
désespérée serrait contre son cœur ses deux 
enfants nus. 

Ce spectacle déchirant, cette complète déso¬ 
lation de toute une ville, n’était autre chose que 
le recrutement ordonné par le vice-roi d’Égypte. 
Quand Méhémet-Ali veut augmenter son armée, 
il pirofite de quelque grande fête, de quelque 
grande foire, et même, au besoin, il réunit le 
peuple pour une cérémonie religieuse, et le fait 
cerner par un corps de troupes sur lequel il peut 


SYRIE. 


39 

compter. Les soldats, comme nous venons dé le 
voir, fondent sur les hommes assemblés, et les 
entraînent avec violence, sans leur donner le 
temps de revoir les lieux qui les ont vus naître, 
de dire un dernier adieu à leur mère, à leurs 
enfants, à leurs épouses ou à leurs sœurs. Tous 
les hommes qu’on saisissait à Homs étaient traî¬ 
nés dans la grande cour d’une caserne; là, on 
s’empressait de faire le triage : les vieillards et 
les chrétiens étaient renvoyés; mais tous les 
musulmans en état de porter les armes étaient 
garrottés et emmenés en Égypte par un détache¬ 
ment de soldats, comme des galériens en France. 
Tous ces pauvres jeunesgens, vous le savez, n’ont 
pas l’espoir de retourner jamais àleur terrenatale; 
car ils sont soldats àvie. Cette violation dessaintes 
lois de la famille et des lois éternelles de la jus¬ 
tice est la cause en Syrie d’une grande misère et 
d’une grapde corruption. Les terres, privées des 
bras qui les cultivaient, sont en friche, et ne 
produisent plus rien ; les jeunes femmes d’Aq- 
tioche, de Damas, de Beyrout, de Haraah, de 
Homs, d’Alep, à qui on a pris leurs maris, sè 
4évouent à l’infamie pour un peu d’argent; elles 
achètent, au prix de leur honneur, le pain de 
leurs jours, le pain de leur famille ! Horrible 


40 


SYRIE. 


effet du despotisme égyptien qui pèse sur la 
malheureuse Syrie 1 ! 

1 Cette atrocité, qui enlève à jamais les jeunes gens à leurs 
foyers en les enrôlant pour toujours dans l'armée, existait aussi 
dans les États du Grand Seigneur avant la promulgation du hatti- 
shériff. Dans les nouvelles institutions d’Abdoul-Medjid, on n’a 
point oublié de limiter la durée du service, et c’est là un véritable 
progrès dont les amis de l’humanité doivent se réjouir; cette loi du 
3 novembre 1839 n’a pas été mise à exécution dans les pays sou¬ 
mis au vice-roi d’Égypte. Tout en faisant de magnifiques protes¬ 
tations de son inviolable attachement et de son éternelle fidélité 
à son gracieux et très-noble houmagoun (souverain) le sultan de 
Stamboul, Méhémet-Ali ne tient aucun compte des ordres de la 
Sublime Porte. Le halti-schériff de Ghulkhané fut signifié au vice- 
roi ; il le reçut avec les marques du plus profond respect, mais le 
pacha victorieux n’eut garde de mettre à exécution les nouvelles lois 
qui détruisaient son vaste monopole, source unique de sa force et de 
ses richesses. Quand la félonie eut conduit dans le port d’Alexan¬ 
drie la flotte ottomane, que le vice-roi garde toujours, le vassal 
écrivait à Abdoul-Medjid « qu'il était le plus humble , le plus 
fidèle et le plus zélé de tous ses sujets. 

Voici l’article du hatti-schériff concernant la conscription dans 
l’empire ottoman : 

« Bien que, comme nous l’avons dit, la défense du pays soit une 
chose importante, et que ce soit un devoir pour tous les habitants 
de fournir des soldats à cette fin, il est devenu nécessaire d’établir 
des lois pour régler les contingents que devra fournir chaque loca¬ 
lité, selon la nécessité du moment, et pour réduire à quatre ou cinq 
ans le temps du service militaire; car c'est à la fois une chose in¬ 
juste et porter un coup iportel à l’agriculture et à l'industrie, que 
de prendre, sans égard à la population respective des lieux, dans 
l’un plus, dans l’autre moins d’hommes qu’ils n’en peuvent four¬ 
nir; de même que c’est réduire les soldats au désespoir et contri¬ 
buer à la dépopulation du pays, que de les retenir toute leur vie 
au service. 


SYRIE. 


U 


Le but principal de mon voyage en Orient est 
de visiter des pays que ni M. Michaud, ni vous 
n’avez pu voir; c’est ce que j’ai déjà fait pour 
l’Asie Mineure et la Mésopotamie. Vous avez 
décrit dans la Correspondance d’Orient les régions 
méridionales et occidentales de la Syrie, et je 
n’aurai rien à vous apprendre sur ces contrées. 
Une vue des pays de Tel-Bâcher, d’Aïntab , 
d’Alep, de Marrah, de Hamah et de Homs, 
manquait à votre travail; je viens de faire tous 
mes efforts pour remplir cette lacune. Mais il est 
surtout une excursion que vous n’avez point 
faite et que vous avez tant regrettée; cette ex¬ 
cursion si périlleuse, si pénible, est celle de Pal- 
myre. Je veux aller à ces grandes ruines du dé¬ 
sert. 

Depuis la conquête de la Syrie par Ibrahim- 
pacha , il y a dans ce pays une cavalerie irrégu¬ 
lière formée de bédouins de la Libye et de la 
haute Égypte. Cette cavalerie se composede trois 
mille hommes ; elle est destinée à la surveillance 
des routes, au recrutement des conscrits; en 
temps de guerre, c’est elle qui va en avant de 
l’armée régulière pour éclairer sa marche. Chaque 
cavalier reçoit par mois une paye de cent piastres 
(25 fr. ), mais il est tenu de se fournir son che- 


42 


SYRIE. 


val, ses vêtements et ses armes. Le général en 
chef actuel de cette cavalerie se nomme Madjoun- 
Bey; il nous donna à Alep une lettre pour le gou¬ 
verneur de Homs dans laquelle il lui disait de 
mettre à notre disposition douze de ses cava¬ 
liers. L’escorte nous a été accordée; elle sera 
commandée par un Turc appelé Hassan-Aga, qui, 
dans l’armée irrégulière, ale grade de lieutenant. 
Hassan-Aga s’est engagé, sur sa tête , à nous ac¬ 
compagner dans le désert jusqu’à ce que nous 
trouvions la tribu d’Abech-Dah, gouvernée par 
sheik Mahmoud, un des chefs les plus puissants 
des bédouins. Hassan-Aga est porteur d’un billet 
de Madjoun-Bey. Hans ce billet, le général de la 
cavalerie irrégulière prie son ami, le noble 
scheikMahmoud, de nous donner quinze hommes 
de sa tribu pour nous conduire à Palmyre et 
nous ramener ensuite à Homs. Lorsque Hassan- 
Aga aura obtenu du scheik de la tribu d’Abech- 
Dah l’engagement formel de répondre de nous 
sur sa tête, il nous quittera, et reprendra, avec 
ses cavaliers, le chemin de l’antique Émesse. 
Nous avons loué trois chevaux pour les douze ou 
quinze jours que durera notre voyage. Nous 
avons un moucre (muletier) appelé Abdalah; il 
cheminera à pied, mais Ibrahim, notre inter- 


SYRIE. 


43 

prête, lui a promis de lui prêter quelquefois sa 
monture. Nous emportons des provisions pour 
aller jusqu’à Palmyre ; on nous dit que là nous 
trouverons du pain, des moutons et de l’eau. 
Voilà quels sont nos arrangements. Ce voyage 
m’enchante d’avance. Mon imagination me trans¬ 
porte déjà dans le grand désert des bédouins et 
au milieu des ruines de Palmyre. 



U 


l’ALMYRE 




LETTRE XXYI. 


Départ pour Palmyre.— Physionomie du désert. — Sépultures des bédouins. 

— Deux patres arabes. — Arrivée â la tribu d’Abech-Dah.— Aspect du camp 
bédouin. — Difficulté que nous avons pour obtenir du cheik une escorte. 

— Souper sous la tente. — Histoire racontée par un bédouin. — Le cheik 
nous donne une escorte. — Chevaux arabes.—Ruse des bédouins pour avoir 
des piastres.—Opinion des bédouins sur le gouvernement de Méhémet- 
Ali.—Sagacité des bédouins pour reconnaître les traces des pas des hommes 
et des animaux, par l'empreinte sur le sable.— Arrivée dans la tribu du 
cheik Pharah. — Réunion des bédouins sous la tente. — Entretien avec le 
cheik sur l’existence de Dieu. 


A MON FRÈRE. 


Palmyre , octobre 1837. 


Un de mes plus grands désirs de voyageur en 
Orient était de contempler ces vastes ruines de 
Palmyre. J’ai pu remplir la tâche que je m’étais 
imposée, mais que d’ennuis, que de peines, que 
d’efforts pour arriver jusque-là ! Vous verrez dans 
le récit de ma course au désert toutes les vexa¬ 
tions que les bédouins nous ont fait essuyer. 


PALM Y RE. 


45 

Plus j’avançais vers le but de cette grande ex¬ 
cursion, plus les difficultés et les craintes se 
multipliaient sur mes pas, et Palmyre semblait se 
dérober à l’ardeur de mes vœux. Enfin, Tadmor 
s’est montrée à moi, assise dans son désert, et 
ma joie a été grande; mais, avant de vous parler 
de ces grandes ruines , suivez-moi dans mon iti¬ 
néraire de Homs à la cité de: Zénobie. 

Nous partîmes de Homs le 20 octobre, à neuf 
heures du matin, avec nos dix cavaliers com¬ 
mandés par Hassan-Aga. Nous nous dirigeâmes 
vers le sud-est. Au bout d’une heure de marche, 
nous laissâmes à droite un petit village appelé 
Zeïdel; une heure plus loin, un autre bourg du 
nom de Soukaraah ; puis nous ne vîmes plus que 
le désert, qui, dans son immensité, nous offrait, 
comme Dieu, l’image de l’infini. Ce désert de 
Syrie a quelque chose d’effrayant, quelque chose 
qui accable l’esprit, le jette dans une tristesse 
profonde. Figurez-vous sous un ciel ardent, des 
plaines immenses, sans maisons, sans arbres, 
sans ruisseaux, des horizons à perte de vue. Le 
sol stérile et dépouillé ne présente que de rares 
herbes épineuses qui semblent croître à regret. 
Dés troupeaux de gazelles,' des sauterêlles, des 
belettes, des rats, des sangliers, un bédouin qui 


46 


PALMYRE. 


passe, sur aa jument, en soulevant des tourbillons 
de poussière, c’est tout ce qui trouble parfois 
le profond silence de ces vastes solitudes. Les 
Arabes ont donné à ce grand désert le nom de 
Bahaar (là Mer) ; il y a dans cette dénomination 
arabe une poétique image dont chacun peut sai¬ 
sir la vérité. Rien en effet ne ressemble à la mer 
comme cette vaste et uniforme étendue * qui n’a 
de bornes que l’horizon au milieu du désert; 
comme au milieu des solitudes de la mer, 
l’homme n’a pour toute ressource que ce qu’il 
emporte avec lui. 

Nous marchâmes toute la journée du 20 oc¬ 
tobre sans rencontrer aucune figure humaine. Nos 
cavaliers allaient les uns après les autres à la dé¬ 
couverte ; ils se plaçaient sur des monticules pour 
chercher des tentes, mais ils n’apercevaient que 
la plaine morne et silencieuse. Quand la nuit eut 
enveloppé le désert de ses ombres, nous dres¬ 
sâmes notre tente au pied d’un mont de sable, et 
nous prîmes notre repas avec les provisions que 
nous avions apportées de Homs. Le 21, à la 
pointe du jour, notre tente était pliée et nous 
nous acheminions vers l'orient. J’avais admiré 
le beau spectacle du lever du soleil en pleine mer, 
mais le spectacle du lever du soleil en plein dé- 


PALMYRE. 


4-7 


sert m’a semblé plus majestueux, plus sublime. 
Je n’espère pas vous retracer la magnificence de 
ce spectacle ; on crie d’admiration à cet aspect, et 
c’est refroidir son impression que de chercher à 
décrire un tel tableau. Vous montrerai-je, au 
point de l’horizon où le soleil va se lever, ces 
innombrables petits nuages traversés par des 
rayons lumineux semblables à de longues fléchés? 
Peu à peu les rayons deviennent plus ardents, 
les bords du ciel resplendissent, des gerbes dé 
feu montent dans l’espace, et l’extrémité orientale 
du désert s’illumine; tout à coup, le large 
disque du soleil semble sortir du sein des sables 
et apparaît à l’horizon comme le cratère d’un vol¬ 
can ; le désert parait tout de feu : on dirait qu’un 
immense incendie enveloppe la terre et le ciel. 
Puis toutes ces splendeurs lentement s’effacent, et 
le soleil recommence sa course. 

Nous avancions toujours du côté de l’est. En 
cheminant dans ce désert, oùj’apercevaisde temps 
à autres des t races de camps de bédouins, mes yeux 
cherchaient des sépultures du peuple nomade; 
mais rien qui pût ressembler à un tombeau ne sé 
montrait à nous. « Où donc les bédouins en¬ 
terrent-ils leurs morts? » dis-je à Hassan-Aga, qui 
marchait à côté de moi. a L’Arabe, me répon- 


PALMYRE. 


48 

dit Hassan, ne s'inquiète pas plus de savoir le 
lieu où il dormira son dernier sommeil, qu’il ne 
s’inquiète de savoir le lieu où il dressera sa tente; 
il ensevelit ses morts partout où il se trouve, et, 
si, dans ces campements divers, il revenait à la 
place où il a déposé les restes d’un père, d’un 
frère ou d’une épouse, il ne trouverait plus rien; 
car un jour un vent impétueux se lève, creuse 
la terre, et, avec la poussière du désert, il em¬ 
porte et disperse la poussière des ossements hu¬ 
mains. — Un incrédule qui entendrait les pa¬ 
roles que tu viens de prononcer, dis-je à Has¬ 
san , rirait si tu lui parlais ensuite de la future 
résurrection des morts; il te demanderait com¬ 
ment chaque corps pourra être ranimé et redeve¬ 
nir ce qu’il fut avant le trépas, après que, réduit 
en poussière, il aura été ainsi mêlé, confondu 
avec le sable , et qu’il aura été dispersé par les 
vents en cent lieux divers. — L’incrédule 
qui ne se comprend pas lui-même, répon¬ 
dit Hassan-Aga, voudrait-il comprendre les 
mystères de la Providence? Le Prophète a dit : 
Dieu qui a tiré leq mondes du chaos, Dieu qui a tout 
créé, manquerait-il de puissance pour faire revivre 
les morts? » 

On peut donc faire cette remarque, qu’il 


PALMYRE. 


49 

n’y a pas de tombeaux chez les bédouins ; 
ils n’ont jamais connu le charme mélancolique 
qu’on éprouve sur le sépulcre d’un père ou d’un 
ami ; ils n’ont jamais prêté l’oreille au doux et 
plaintif murmure d’une ombre; ils n’ont jamais 
médité, aimé, espéré autour d’un funèbre monu¬ 
ment. L’Arabe du désert qui n’a pas connu la paix 
d’une demeure fixe pendant sa vie, ne connaît 
pas la paix de la tombe après sa mort; sa froide 
dépouille devient errante comme le fut sa propre 
Vie. Il est dans la destinée du bédouin de ne rien 
laisser de lui en ce monde. Le bédouin se pose 
sur la terre comme les oiseaux du ciel, mais ne 
s’y attache pas; après son trépas, le vent mêle 
ses cendres au sable qui tourbillonne, et vous ne 
pourriez pas plus trouver son sépulcre que celui 
du milan , du vautour ou de l’épervier. 

Vers les dix heures du matin, nous vîmes un 
troupeau de brebis et de chèvres gardé par deux 
jeunes pâtres, armés d’une massue et d’une lance. 
Ils étaient assis devant un feu de broussailles. 
Nos cavaliers leur demandèrent du pain. « Sous 
ce brasier, répondirent-ils, un pain se prépare; 
attendez qu’il soit cuit, et vous le mangerez. » 
L’un des deux pâtres écarta bientôt la braise avec 
un bâton, et un large pain nous apparut : c’était 

4 


II. 


50 


PALMYIIE. 


le pain cuit sous la cendre, comme au temps 
d’Abraham. Quand les bédouins sont en voyage, 
ils emportent un sac de cuir rempli de farine de 
froment, une outre pleine d’eau, et un vase de 
bois pour pétrir la farine. Ce pain est sans levain; 
il n’est mangeable que tout frais et tout chaud; 
aussi les Arabes ne le préparent-ils qu’à l’instant 
où ils vont prendre leur repas. Voilà comment 
les bédouins font le pain lorsqu’ils sont en 
course. Sous la tente, ils étendent la pâte sur un 
plateau d’étain, qu’on laisse sur le feu jusqu’à 
ce qu’il soit très-échauffé. Ce pain-là est mince 
et très-bon. Les pâtres nous indiquèrent le lieu 
où était campée la tribu du cheik Mahmoud. 
Nous cheminâmes vers le nord-est jusqu’au cou¬ 
cher du soleil, et nous aperçûmes enfin les tente» 
que nous cherchions depuis deux jours. 

La physionomie d’un camp arabe est curieuse 
à étudier. Nous arrivâmes au milieu des tentes 
du cheik Mahmoud à cette heure du soir où 
toute la tribu est en mouvement : pendant 
que le soleil se promène dans les cieux, tout; est 
calme et inanimé dans un camp bédouin. Durant 
la journée, les troupeaux de chameaux, de mou¬ 
tons, de chèvres, paissent l’herbe dans les lieux 
environnants ; toutes les tentes apparaissent alors 


PALMYRE. 


51 


immobiles ; personne hors des demeures -, les 
femmes filent la toile, les hommes dorment 
ou fument : on ne dirait pas que sous ces 
tentes habitent de nombreuses familles. Mais 
au coucher du soleil, l’activité commence 5 
tout le monde sort des tentes ; vous enten¬ 
dez les cris des hommes, des femmes , des 
enfants, appelant les chameaux, qui répondent 
par de longs beuglements aux voix sonores des 
bergers. Les chevaux hennissent, les chèvres, 
les moutons bêlent, et les chiens aboient derrière 
les tentes. Partout des feux s’allument, et au-des¬ 
sus de chaque tente s’élève une légère colonne 
de fumée, semblable à la fumée des toits des 
villages, aux approches de la nuit : ViUarum 
culmina fumant, comme dit le chantre des Buco¬ 
liques. 

Les tentes de la tribu d’Abech-Dah étaient au 
nombre de cent cinquante ; elles étaient dressées 
en cercle, et occupaient un espace d’environ 
deux milles. Des chevaux sellés et bridés, des 
lances plantées à terre, apparaissaient à la porte 
de chaque demeure, comme pour la garder. La 
tente du scheik, la plus grande de toutes, se 
voyait au-devant des autres, vers l’occident ; elle 
est toujours placée de ce oôté-lii : les Arabes do 


52 


PALMYRE. 


Syrie attendent de l’occident leurs ennemis aussi 
bien que leurs hôtes. S’opposer à ceux-ci et ac¬ 
cueillir ceux-là, c’est la principale affaire du 
cheik. Comme l’usage du voyageur est de s’ar¬ 
rêter à la première tente qui se présente à lui 
dans le camp, le cheik doit se trouver du côté 
par où il arrive le plus d’étrangers. 

Nous mîmes pied à terre devant la tente du chef 
de la tribu. 11 n’y était pas ; il était à Damas, et ne 
devait revenir que dans une quinzaine de jours. 
Son frère, appelé Mézied, le remplaçait en son ab¬ 
sence dans ses fonctions de cheik. Mézied avait 
environ quarante ans; il était maigre, de moyenne 
taille, les traits de son visage étaient pleins d’ex¬ 
pression ; il vint au-devant de nous : <c Sélam- 
Aleik (que la paix soit sur vous!), nous dit-il. 
Entrez sous ma tente , vous en êtes les maîtres. » 
Nous entrâmes dans la demeure du cheik. Un 
Arabe prépara tout de suite le café, et bientôt 
la liqueur parfumée nous fut offerte. Chacun de 
nous avait un chibouk, chose indispensable 
dans le désert; mais le cheik nous présenta le 
sien, et fuma à son tour avec le nôtre. Dés ce 
moment, nous devînmes les hôtes sacrés de 
Mézied. L’Arabe qui a pris le café et fumé la 
pipe, ou mangé le pain et le sel avec un étranger, 


PALMYRE. 53 

sous sa tente, le protège et le défend dans 
l’occasion, au péril de sa vie. 

Après les cérémonies d’usage, Mézied nous 
dit : « D’où venez-vous? où allez-vous? » Hassan- 
Aga donna alors au cheik le billet de Madjoun- 
bey. Mézied ne sachant pas lire, un marchand de 
Homs, qui était venu vendre des étoffes dans la 
tribu, le lut à haute voix. Après la lecture, le 
cheik prit le billet’, le porta à ses lèvres et sur 
sa tête, en signe de respect, puis il parla en ces 
termes : 

« Ce n’est pas la première fois que j’en¬ 
tends prononcer le nom de Madjoun-bey ; je sais 
qu’il est bon musulman, vaillant guerrier, et je 
respecte tout ce qui vient de lui ; mais, malgré 
ma bonne volonté, je ne puis aujourd’hui faire 
ce qu’il demande : il m’est impossible de faire 
conduire ces deux étrangers à Tadmor (Palmyre), 
parce que ma tribu est en guerre avec une autre 
tribu, qui nous a pris, il y a trois jours seule¬ 
ment , trois cents chameaux et vingt chevaux, 
les plus beaux que nous eussions. On s’expo¬ 
serait à une mort certaine en allant mainte¬ 
nant à Tadmor. La vie de l’homme est courte ici- 
bas , et ce serait folie que de l’abréger encore par 
une mort qui ne donnerait point de gloire. D’ici 


PALMYRE. 


54 

à une quinzaine de jours, nos ennemis auront 
changé de place, et nous pourrons alors, si 
Dieu le veut, aller à Tadmor. Dernièrement une 
famille anglaise voulut aller visiter les grandes 
ruines; un cheik lui donna trente hommes des¬ 
corte , et répondit d’elle sur sa tête. Une troupe 
de bédouins tomba sur les Anglais et sur leur 
escorte, comme un nuage chargé de grêles tombe 
sur un troupeau effrayé. La famille anglaise 
fut complètement dépouillée, et le cheik, qui 
avait répondu d’elle, se vit obligé de lui rem¬ 
bourser l’équivalent delà somme qu’on lui avait 
volée 1 . Grâces en soient rendues à Allah! j’ai 
plus de prudence que ce cheik, et je ne ferai rien. 

—Le désert est vaste, dis-je à Mézied; il y a des 
milliers de chemins pour nous conduire à Tad¬ 
mor , sans que l’escorte que tu nous donneras ait 
besoin de passer par où sont tes ennemis. » 

Hassan-Aga fit remarquera Mézied queMadjoun- 
bey verrait avec peine sa demande si mal accueillie 
parle frère de son ami, le noble cheik Mahmoud. 
« Voici notre repas du soir, » dit le cheik en 
voyant entrer sous la tente un bédouin portant 
un plateau d’étain sur lequel était une gazelle 

t J’ai yu à Athènes, au mois de novembre 1836, la famille an¬ 
glaisé qui fut volée par les bédouins dans le désert de Palmyre. 


PALMYRE. 55 

rôtie. « Mangeons maintenant , et nous son¬ 
gerons ensuite au voyage aux ruines. » 

Nos onze cavaliers, Mézied, son fils Akmed, 
jeune homme de dix-huit ans, mon compa¬ 
gnon de voyage, l’interprète Ibrahim, Abdallah 
notre muletier et moi, nous nous assîmes à la 
manière orientale, sur des tapis grossiers, au¬ 
tour du large plateau d’étain, et la gazelle fut 
dévorée en moins d’un quart d’heure. Nous n’a¬ 
vions ni couteau ni fourchette; chacun se ser¬ 
vait de sa main droite pour dépecer l’animal 
rôti ; la chair de la gazelle est grisâtre, son goût 
eèt à peu près celui du lièvre. On nous apporta 
ensuite un second plat ; c’était une grande ga¬ 
melle de bois remplie de bourgoul, nourriture 
habituelle des bédouins. Ils ne mangent de là 
viande que dans les grandes circonstances de 
leur vie, ou lorsqu’ils veulent fêter des étrangers. 
Le bourgoul est du froment broyé ; on le fait 
bouillir avec de la pâte de farine fermehtée, et 
puis on le fait sécher au soleil : ainsi préparé , 
il se conserve pendant un an. On lè’ fait cuire 
comme le pilau, avec du beurre de chameau; 
son goût me parut détestable, et la manière de 
manger de nos convives n était pas faite jjôùt 
exciter notre appétit : nos Arabes plongeaient 


56 


PALMYRE. 


leur main droite dans la gamelle, ils pressaient la 
pâte de bourgoul, et après avoir fait des boulettes 
de la grosseur d’un œuf de poule, ils l’avalaient. 
Le repas fini, chacun se leva et alla essuyer sa 
main droite à un morceau de toile noire suspen¬ 
du à un des coins extérieurs de la tente. Cette 
espèce d’essuie-main se nomme roffé. Aucun 
homme de bonne réputation ne voudrait s’as¬ 
seoir au-dessous de ce morceau de toile, et c’est 
là l’origine de cette expression proverbiale, Ta 
place est au roffé , pour désigner quelqu’un d’un 
caractère méprisable. 

Après le repas, les Arabes s’assirent sous la 
tente, autour d’un grand feu. La veillée fut lon¬ 
gue. On raconta plusieurs histoires, mais de tous 
ces récits du désert, un seul me parut digne 
d’être remarqué. Le personnage d’Antar, cet 
Achille du désert, comme vous l’avez appelé, 
est devenu populaire chez les bédouins. Dans sa 
conversation l’Arabe a coutume de dire, selon 
la nature du sujet qui l’occupe : J’imiterai Antar t 
ou bien : Je n’imitetaipas Antar. L’histoire que je 
vais vous rapporter est tirée de l’épopée de l’A¬ 
rabie; elle nous fut racontée par un bédouin de 
la tribu de Mézied. 

« Antar l’Africain (que ce nom vive à jamais !) 


PALMYRE. 


57 


était vaillant guerrier, mais il n’était pas riche ; 
il aimait Ibla, la noble fille de Malik. Il ne 
pouvait obtenir sa main qu’en donnant à son 
père cent chameaux de l’Irak-Arabi (la Mésopo¬ 
tamie) ; ces chameaux appartenaient à Manzor, 
fils de Masseme, roi des Arabes et lieutenant de 
Neuhirvan, sultan de Perse. Or ceci était un 
piège qu’on tendait à Antar; on voulait se dé¬ 
barrasser de lui, et on croyait qu’il trouverait la 
mort en allant prendre des chameaux apparte¬ 
nant à un homme qui avait sous ses ordres d’in¬ 
nombrables armées. Antar, emporté par son 
courage et par son amour, partit. Ses amis avaient 
toulu le retenir, mais il ne les écouta pas : le 
père d’Ibla lui avait demandé des chameaux; 
Antar les lui avait promis : <c Ne dis jamais non 
après avoir dit oui, chantait Antar ; ou couvre 
ton front du bandeau de la honte et du repen¬ 
tir : le mot non, après le mot oui, est aussi 
làîhe que méprisable. Quand tu veux avoir un 
ani, choisis un homme noble, franc, sincère et 
libéral ; lorsqu’il dira non, dis non : quand tu 
amas dit oui, qu’il dise oui : que ton glaive soit 
à (feux tranchants, mais jamais ta langue ! » 

: Antar partit avec son frère Chibuod; ils ar- 
rivirent dans l’Irak-Arabi, et, soit par ruse, soit 


PALMYRfe. 


$8 

par force, ils enlevèrent un grand nombre de 
chameaux. Ils se mirent en marche vers leur 
tribu avec ce riche butin. Mais, comme le soleil 
commençait à lancer ses rayons les plus brû¬ 
lants , il s’éleva derrière eux un tourbillon de 
poussière qui, en s’avançant rapidement, laissa 
voir douze cents guerriers, appelés Chiboniens, 
couverts d’armes brillantes et brandissant les 
uns de longues lances , les autres des épées étin¬ 
celantes. Cette troupe avait été envoyée par 
Manzor à la poursuite d’Antar et de son frère. 
Antar fit des prodiges de valeur en combattant 
avec les Chiboniens ; mais quel guerrier, quel 
démon pourrait tenir tête à douze cents hommes 
armés ? Chibuod n’avait pas su ce qu’était de¬ 
venu son frère, et, le croyant mort, il songea à 
se sauver lui-même. 

» Chibuod arriva auprès d’une caverne, devant 
la porte de laquelle un jeune berger attisait an 
feu pétillant où se préparait son modeste souper : 
« Jeune homme, viens à mon secours, lui cria 
Chibuod, je me mets soufc ta protection; un 
danger me menace. Mes ennemis viennent de 
tuer mon frère, et ils veulent aussi rougir <ette 
terre de mon sang. 

» —Oui, par ton père! je te sauverai, répondtlé 


PÀLMYKE. 


pâtre, et l’on m’arrachera la vie avant d’atten- 
tèr à la tienne. Entre dans ma caverne, et ne 
crains aucune trahisonde ma part : je ne suis qu’un 
pauvre pâtre, mais je suis Arabe; je descends d’is- 
maël, fils d’Abraham, père des croyants! » 

» Ghibuod entra dans la caverne du pàtrè bé- 
douin. A peine y était-il, que les cavaliers qui le 
poursuivaient avec la rapidité de l’aigle, arrivè¬ 
rent : « Misérable bâtard, dirent-ils au berger, 
nous avons vu se cacher dans ta caverne un démon 
que nous poursuivons Vainement depuis ce 
matin; il nous a lassés. Livre-le-nous, afin 
que nous le hachions en morceaux. Que Dieu 
maudisse celui qui lui a donné le jour, et les 
muscles des jambes de son coursier ! 

»—O Arabes ! réponditleberger,accordez-moi 
sa vie, je vous en conjure : ne rejetez pas maprière, 
je lui ait offert l’hospitalité, il est sous ma sauve¬ 
garde. 

» — Ta sauvegarde ne lui servira de rien, 
reprirent-ils; il faut nous le livrer ou te prépa¬ 
rer toi-même à mourir, car son frère a tué au 
moins cent de nos camarades. 

» — Vous avez puni son frère-, c’est bien ! 
mais mon protégé n’est que malheureux ; je n’ai 
pas vu une goutte de sang 6ür ses mains. 


60 


PALMYKE. 


» Le pâtre vit qu’il défendait Ghibuod vaine¬ 
ment et qu’ils allaient être tous les deux mas¬ 
sacrés. « Nobles Arabes, dit le berger aux cava¬ 
liers , vous savez ce que c’est qu’un serment 
pour un fils d’Ismaël ; je ne puis vous livrer 
celui que j’ai accueilli dans ma demeure ; mais 
éloignez-vous de soixante pas de ma caverne, 
et, sans en chasser le fuyard, je l’engagerai à 
sortir; quand il ne touchera plus mon sable 
hospitalier, vous pourrez en faire ce que vous 
voudrez sans que son sang retombe sur ma tête.» 

» Les cavaliers consentirent à cela et se retirè¬ 
rent à soixante pas. Le pâtre entra alors dans 
la caverne et dit à Chibuod : 

« Tu as entendu ma conversation avec tes enne¬ 
mis, je ne puis te sauver qu’aux dépens de ma vie; 
mais je t’ai juré fidélité et je tiendrai parole. Lie- 
moi les pieds et les mains, mets-moi ce mouchoir 
sur la bouche, et descends-moi dans cette grotte 
que j’ai creusée; elle est couverte d’une trappe que 
tu refermeras sur moi. Après avoir fait cela, tu 
laisseras là tes armes, tu prendras mes vêtements, 
ma besace pleine de provisions, mon bâton, et 
tu sortiras de ma caverne en chassant mes brebis 
devant toi. Quand tu seras à une vingtaine de 
pas de tes ennemis, tu leur crieras : <c J’ai vaine- 


PALMYRE. 


61 


ment voulu faire sortir ce malheureux de ma 
demeure, il s’obstine à y rester malgré moi, je 
vous le livre. » A ces paroles, ils viendront dans 
la caverne , et, pendant qu’ils chercheront, tu 
couperas promptement les sangles de tous leurs 
chevaux, tu monteras sur le plus beau , et tu 
fuiras. Obéis, ne perds pas un instant ! » 

» Chibuod ne se rendit qu’avec peine aux 
instances du jeune homme ; mais enfin, après 
l’avoir comblé de bénédictions, il fit tout ce qu’il 
lui avait dit de faire, et partit sur le plus beau 
des coursiers de ses ennemis avec la rapidité de 
la peur. Les Chiboniens entrèrent dans la caverne 
et y cherchèrent longtemps. Le berger gardait 
le silence pour laisser à Chibuod plus de temps 
pour s’éloigner. Enfin il se mit à pousser de grands 
cris, appela à son secours en indiquant la trappe 
qui le séparait de la lumière. Les cavaliers aidè¬ 
rent le pâtre à remonter. « Ce maudit Africain, 
dit le pâtre, avait entendu notre conversation, et, 
me tenant le poignard sur la gorge, m’a forcé à 
me taire, et m’a jeté dans cette grotte, où sans 
vous je serais mort. » Les Chiboniens crurent au 
généreux mensonge du berger, ils le délièrent 
et coururent à leurs chevaux ; mais,, trouvant 
toutes les sangles coupées, ils renoncèrent à 


62 


PALMYRB. 


l’espoir d’atteindre Chibuod. Ils prirent leurs 
chevaux par la bride, et marchèrent toute la nuit 
et tout le jour, honteux d’avoir été joués par un 
seul homme. Chibuod put retrouver son frère 
Antar, qu’il avait cru mort dans la mêlée. » 

Je reviens aux arrangements de notre voyage. 
Le 22 octobre au matin, Mézied céda enfin à 
nos instances; il nous donna une escorte. Le 
cheik, comme je l’ai déjà dit, ne savait pas lire; 
le marchand de Homs traça sur un morceau de 
papier les paroles suivantes, sous la diotée de 
Mézied : 

« Au nom de Dieu puissant et juste, moi, 
» Mézied, fils de Sélim , frère du noble cheik 
» Mahmoud, je déclare avoir reçu sous ma tente 
» MM. A. B. et B. Poujoulat, voyageurs français, 
«conduits dans mon camp par Hassan-Aga, 
» officier de la cavalerie irrégulière de Syrie. Je 
» m’engage à faire accompagner les deux Fran- 
» çais à Tadmor et à Homs, par sept hommes de 
» ma tribu. Je prends MM. A. B. et B. Poujoulat 
» sous ma protection; les sept bédouins, parmi 
» lesquels il y aura mon fils Akmed, les défen- 
» dront contre tous ceux qui oseraient les atta- 
» quer. Nos ennemis (que Dieu maudisse !) auront 
» la vie des Arabes, mes frères, avant d’avoir 


PALMYRE. 


Ô3 

$ celte de mes deux hôtes du pays des Francs. 

p Louanges à Allah ! Paix et prières sur Mo- 
>) hammed, son prophète. » 

Le marchand lut ces paroles à haute voix en 
présence des cavaliers ; ensuite Mézied apposa 
spn cachet au bas du papier; nous fîmes nous- 
mêmes , par écrit, une déclaration où nous 
attestions que Hassan-Aga nous avait remis sains 
et saufs entrelesmains deMézied, frère du çheik 
Mahmoud. Quatre cent cinquante piastres ( 125 f.) 
fut la somme convenue entre nous pour être 
distribuée aux bédouins qui devaient nous accom¬ 
pagner; nous leur donnâmes deux cent cinquante 
piastres avant de nous mettre en route, avec la 
promesse de leur donner te restant de la somme 
à, la fin du voyage : Uassan-Aga et ses cavaliers 
reçurent aussi leur bakchis et reprirent 1e che¬ 
min deHoms. Tous ces détails sont utiles à men¬ 
tionner lorsqu’il s’agit d’une excursion à Pal- 
myre avec les bédouins. 

Nos sept hommes d’escorte étaient armés de 
fusils à mèche, de sekin ou coutelas recourbés 
suspendus à la ceinture, et de lances surmontées 
de plumes noires d’autruche, emhlème de la 
mort. Ils étaient montés sur des chevaux de 
toute beauté; des colliers faits avec des dents de 


64 


PALMYRB. 


sanglier, des talismans contre le mauvais œil, des 
petites bourses de cuir renfermant un papier où est 
écrite la génération des chevaux, se montraient 
autour du cou des coursiers. On sait l’amour des 
Arabes pour leurs chevaux; ils les aiment plus que 
leurs femmes ; ils connaissent mieux la généalogie 
de leurs coursiers que celle de leurs propres ancê¬ 
tres. La naissance d’un noble poulain est un 
plus grand sujet de joie et de félicitation que la 
naissance d’une fille de la tribu. L’Arabe ne frappe 
jamais son coursier; il ne se sert ni de l’éperon 
ni du fouet pour lui donner le signal du départ ; 
il n’a qu’à faire un mouvement avec son corps, 
et le cheval s’élance avec la légèreté du vent. 
Quelques-uns des chevaux de notre escorte 
avaient des selles à la turque, d’autres des 
méiiaa ou peau de mouton rembourrée; ils 
n’avaient ni brides ni étriers; les bédouins les 
dirigeaient avec une corde. Ces chevaux sont 
petits comme la plupart des chevaux arabes, mais 
ils sont tous parfaitement faits. Parmi les sept 
coursiers de nos bédouins, il n’y avait qu’un 
seul étalon; le reste était des juments. L’Arabe 
préfère la jument à l’étalon, parce qu’elle ne 
hennit point (chose inappréciable dans les expé¬ 
ditions nocturnes), parce qu’elle est plus douce, 


PALM Y RE. 


65 


et qu’elle peut, au besoin, donner du lait pour 
apaiser la soif et la faim de son maître. Les éta¬ 
lons , qu’on ne réserve pas pour multiplier les 
races, sont vendus dans les villes de Syrie. 

Akmed,filsdeMézied, montaitle seul étalon de 
notre caravane; ce cheval était admirable; son œil 
sauvage lançait des éclairs; son poil était brillant 
et noir comme l’ébène; sa crinière était superbe; 
il avait trois pieds blancs et une petite marque 
blanche sur le front. Je n’avais jamais vu un aussi 
bel animal ; c’était bien là ce coursier d’Arabie 
dont l’Écriture a tracé le portrait. « Le hennisse¬ 
ment de ses naseaux est terrible. II. creuse du 
pied la terre, il s’égaie en sa force; il vole au- 
devant des guerriers; il se rit de la peur, il ne la 
connaît pas ! il ne se détourne point de l’épée, il 
affronte les flèches qui sifflent et le fer étincelant 
des dards et l’éclair des javelots. Il écume, il fré¬ 
mit, il dévore l’espace, il tressaille d’aise au 
bruit du clairon. Il flaire de loin la bataille, la 
voix tonnante des chefs et les cris de victoire; au 
son éclatant de la trompette, il dit : Allons ! 1 » 

Au bout de quatre heures de marche, depuis 
le camp de Mézied, nous vîmes venir vers nous, 
ventre à terre, six cavaliers. « Vôici nos enne- 

* Job, ch. 39. 


ii. 


5 


PALMYUE. 


!>6 

nis, nous dit notre escorte, ne bougez pas de 
cette place, nous vous retrouverons là; nous 
dlons combattre ! » Et ils partirent comme l’é¬ 
clair en jetant leur cri de guerre. En uh moment 
nOs bédoüins eurent disparu, et nos regardé ne 
découvrirent pliis que la vafcte et muette soli¬ 
tude. Nous avions, M. B. et moi, nos pistolets 
en mains, bien décidés à les décharger sur le 
premier bandit qui viendrait nous attaquer. 
Notre drogman Ibrahim et notre Maure, restés 
seuls avec nous, pleuraient à chaudes larmes, et 
nous reprochaient déjà leur mort. Penhè mi 
sieum venuti in questo hohibile deserto ! me diBait 
Ibrahim en sanglotant ; io lo diveva asstiiquesti 
bedouini sono J piu qran birbantidd mondo ; mi UUIÏ 
ammazzaranno! (Pourquoi sommes-nous venus 
dans cet horrible désert ! Je le disais souvent : 
ces bédouins sont les plus grands brigands dü 
monde ; il nous assassineront tous !) Après une 
heure d’attente, un de nos bédouins arriva au lieu 
où nous étions ; il nous annoUça qu’un des siens 
avait été fait prisonnier, que son cheval avait été 
pris, et qu’Akmed, fils de Mézied, avait reçu un 
coup de lance au côté gauchie. 

« Mais n’irons-nous donc pas à Tadùmï 
dis-je à l’Arabe. 


PALHYKE. 


tt 7 


—Itfézied vous l’a juré, répondit-il, vous irez 
à Tadmofi quand même nous devrions tous mou¬ 
rir pour vous défendre, Allons rejoindre lé reste 
dé la troupe qui nous attend là-bas, au pied de ce 
monticule. » 

Nous nous acheminâmes vers l’endroit dési¬ 
gné; nous y trouvâmes quatre de nos cavaliers.* : 
et Akmed, qui avait l’air souffrant et le visage 
très-abattu. Je demandai à Voir sa blessure; lui- 
même découvrit son sein ayec peine, et j’aperçUs 
une blessure au côté gauche; mais cette blessure; 
n’était ni fraîche ni sanglante. Noüs comprîmes 
alors que tout cela n’était qü’une mauvaise ruse 
de guerre pour avoir des piastres, En effet, tan-a 
dis que j’examinais la blessure d’Akmed, un de, 
nos bédouins, nommé Sélim, me dit : 

« La j ument qu’on nous a prise est de noble rade, 
sesjambes sont plus fines que les jambes dés gazel¬ 
les, et ses paS plus rapides que les pas de là mort. 
Cetté belle jument vaut quarante boürsei (cihq 
mille francs); tu es trop généretix; ô jeune 
hdmrae ! pdur souffrir que nous essuyionaeette 
perte. 

— Nous parlerons de cela à Hoins, ré- 
pondis-je à Sélim en sautant sur mon qheVal ; 
maintenant, allons à Tadmor. 


68 


PALMYRE. 


Voilà un de ces tours que les bédouins jouent 
aux Européens dans le désert. Les six cavaliers 
qui s’étaient élancés contre nous comme pour 
nous attaquer, avaient été envoyés par Mézied. 
Ne pouvant pas nous dépouiller ostensiblement, 
parce qu’ils ont répondu de nous sur leur vie, ils 
inventent toutes sortes de stratagèmes pour nous 
escroquer de l’argent. Et ces mêmes hommes, 
capables d'une pareille fourberie, se croiraient 
offensés dans leur dignité si on leur offrait de 
l’argent pour prix de la nourriture qu’ils ont 
donnée sous leur tente ! Tel est le caractère des 
Arabes du désert; c’est un mélange de brigan¬ 
dage et de générosité. Les bédouins joignent à 
des instincts atroces les vertus que nous admi¬ 
rons dans les mœurs d’Abraham et de Jacob. 
L’Arabe vagabond dépouillera le voyageur sur 
le grand chemin, et le recevra sous sa tente au 
nom de Dieu clément et miséricordieux! 

En cheminant dans le désert, nous vîmes deux 
vautours déployant leurs larges ailes au-dessus 
de nos têtes, et nous entendions les cris de 
souffrance de deux pauvres petits oiseaux qu’ils 
tenaient dans leurs serres. Un des petits oiseaux 
s’échappa; le vautour se précipita sur lui en 
poussant des cris de rage ; le petit oiseau fut dé- 


PALMYKE. 


69 

voré, et ses plumes s’envolèrent à iravers l’es¬ 
pace. Je lâchai un coup de pistolet sur l’oiseau 
de proie, mais la balle ne l’atteignit point; « N’as- 
tu jamais vu dans les villes et les villages de Sy¬ 
rie , me dit alors un de nos bédouins , les 
soldats égyptiens levant des recrues? Les soldats 
fondent sur les paisibles habitants des cités et 
des campagnes, comme ces deux vautours sur 
ces pauvres petits oiseaux ; malheureusement, 
les Syriens ne peuvent point traiter les hommes 
d’Ibrahim-pacha comme tu viens de traiter un 
de ces deux vautours. » Telle est l’opinion du 
désert sur le gouvernement du pacha d’Égypte. 

Il n’y a point de routes tracées dans les plaines 
sablonneuses où nous marchions. L’Arabe seul 
peut se diriger à travers ces solitudes. Les bé¬ 
douins prennent pour guide, dans le désert, 
les marques des pas des hommes et des chameaux. 
Notre escorte, en allant vers Palmyre, tenait 
souvent les yeux attachés sur la terre; elle de¬ 
vinait, d’après les traces des pas que nous voyions, 
si c’étaient des amis ou des ennemis qui avaient 
passé par là; elle savait s’ils étaient loin ou près. 
Par quelle sagacité merveilleuse le bédouin peut-il 
se rendre compte de tant de choses à la seule vue 
de l’empreinte des pas sur le sable ? Il vous dira 


PALMYRE. 


70 

si le pas appartient à sa propre tribu ou à quel¬ 
que autre du voisinage ; en examinant la profon¬ 
deur de l’empreinte, il reconnaît si l'homme 
Atâit'chargê ou non ; un seul regard jeté sur la 
trace lui indique si l’homme a passé le jour même 
ou deux jours auparavant. L’inte#valle plus ou 
moins régulier de ses pas lui fait connaître si 
l’homme était fatigué ou non, et s'il peilt réussir 
à l’atteindre. Lé bédouin est aussi habile à suivre 
les traces du cheval et du chameau, et cette faci¬ 
lité lui est d’un grand secours pour aller à la 
recherche des troupeaux ou pour courir après 
dés fuyards. 

Le jour de notre départ du camp de Mézied , 
nous nous trouvâmes, vers les quatre heures 
après midi, sur une esplanade où so mon¬ 
traient les traces toutes récentes d’une tribu. Au 
lieu de suivre ces traces, nos bédouins prirent une 
route opposée. 

« Ces empreintes de pas semblent être dtou- 
jéurd’hui, dis-je à,un de nos Arabes; pour¬ 
quoi ne les suivrions-nous point ? » i« 

- La tribu qui à campé là, me répohdit-11, ne 
doit pas être loin à l’heure qu’il est, mais il vau¬ 
drait mieux dormir Cette nuit eh 'plein air, que 
d’alléi^hètchér'ùn asilétlans cette tribu; elle est 


PALMYRB. 


74 

formée d'Arabes schammar (crieurs ) ; que bien 
nous garde de tomber entre leurs mains! » Burek- 
hard avait vu un Arabe découvrir et suivre les 
pas de son chameau dans une valléésablbrrneuse', 
où s’offraient d'autres traees de ces animaux; il 
sut lui dire le nom de tous ceux qui avaient passé 
dans la matinée. >"i! 

Vers les huit heures du soir (le 22 octobre), 
nous aperçûmes devant nous, au loin, un grand 
nombre de feux que brillaient à travers l’obscu¬ 
rité de la nuit. A cette vue, notre escorte jeta 
des cris de joie; c’était une tribu amie, celle du 
cheik Pharah. Nous arrivâmes dans le camp, 
et nous nous trouvâmes bientôt sous la tente du 
chef. C’était un homme d’environ soixante âns, 
d’une belle et imposante figure. « Ces éfirangetb 
sont nos hôtes, lui dit Akmed ; nous avons mangé 
avec eux le pain et le sel sous la (ente de mon 
père. — Que la paix soit sur'eux! répondît 
Pharah en fixant sur nous ses yeux avec bonlé. 
Ma demeure sera pour eux un abri sûr et tran¬ 
quille. » ' to 

On nous apporta du bourgoul et la moi¬ 
tié d’un chevreau rôti, que nous mangeâmes 
avec notre escorte. Ce fut sous la tente de Pharàh 
que je bus pour la première fois de l’eau des 


PALMYKE. 


72 

bédouins ; c’était une eau de pluie ; les Arabes la 
puisent dans des réservoirs situés au milieu du 
désert, où elle reste éternellement. Les brûlants 
rayons du soleil tombent toute l’année sur cette 
eau croupissante; les bédouins en remplissent 
des outres malpropres , et le mouvement du 
transport d’un lieu à un autre achève de donner 
à cette eau une odeur horrible. De ma vie je n’ai 
éprouvé un pareil dégoût : mon cœur se soulève 
encore en y pensant. Nous conseillerons donc 
aux voyageurs qui iront à Palmyre d’emporter 
avec eux leur provision d’eau pour tout le temps 
que durera le voyage. 

Un bien curieux tableau s’offrit à nous sous la 
tente du cheik Pharah. Cette tente pouvait avoir 
trente pieds de longueur sur dix ou douze pieds 
de largeur. Au milieu était un grand feu formé 
de broussailles et de fiente de chameau dessé¬ 
chée au soleil. Vingt ou trente bédouins de tout 
âge étaient accroupis autour du brasier; ils étaient 
là, les uns à demi couchés, la tête appuyée sur 
la main droite et fumant la pipe; les autres assis 
sur leurs talons, et légèrement inclinés vers le feu. 
Je contemplais ces belles têtes, blanchies par l’âge 
ou couvertes d'une épaisse chevelure noire tom¬ 
bant sur l’épaule; leur noble front, leurs yeux 


PALM V RE. 


73 

noirs, leur nez aquilin et leurs dents blanches, 
se dessinaient fantastiquement à travers les lueurs 
incertaines du foyer. Par-dessus ces superbes 
figures d’hommes, apparaissaient un cercle de 
têtes de chameaux qui, allongeant leur cou, re¬ 
gardaient le brasier avec des yeux immobiles. 
La réunion était grave et silencieuse ; on n’enten¬ 
dait rien, excepté le nom d’Allah, s’échappant de 
la poitrine des bédouins. 

«.Les Arabes, dis-je à notre drogman, ont tou¬ 
jours sur leurs lèvres le grand nom d’Allah ; il 
serait curieux de savoir comment ces hommes 
du désert comprennent l’existence de l’Être su¬ 
prême. » Pharah, qui était assis à côté de moi, 
demanda à Ibrahim le sens des paroles que je 
venais de prononcer, et l’interprète les lui tra¬ 
duisit fidèlement. 

« Je sais que Dieu existe, dit le cheik d’une 
voix solennelle, comme je sais qu’un homme 
ou un chameau a passé par le chemin lorsque je 
vois les traces de ses pas empreintes sur le sable; 
la terre avec ses montagnes, ses fleuves, ses ar¬ 
bres , ses innombrables êtres vivants et les pro¬ 
ductions qui les nourrissent ; la succession de la 
nuit, et du jour, lapjuie qui descend des nuages 
sur la terre, le changement des vents, des sai- 


74 


PALMYRE. 


sons, et tant d’autres merveilles que je ne puis 
dire, sont aux yeux de tout homme de bonne 
foi des marques évidentes de l'existence de Dieu. 
Dans les temps d’ignorance *, les Arabes ado¬ 
raient le soleil, la lune, les étoiles; un senti¬ 
ment naturel les portait à l’adoration de ces 
astres radieux que nous voyons au firmament ; 
les Arabes d’alors adoraient les œuvres sans con¬ 
naître l’ouvrier. Mohammed notre saint Pro¬ 
phète, nous a appris enfin quel était ce grand 
Dieu créateur de toutes choses. » 

« Cette démonstration de l’existence de Dieu, 
dis-je à Pharah , est admirable. Permets-moi, 
vénérable cheik , de te parler de Dieu à mon 
tour : écoute ces accents d’un prophète qui vi¬ 
vait autrefois dans le pays de Jérusalem : 

K C’est Dieu qui a mesuré les eaux dans le creux 
de sa main , et qui les a étendues! C’est lui qui a 
pesé les deux, et qui soutient avec ses trois 
doigts la masse de la terre. C’est lui qai a mis les 
collines en équilibre. Les nations sont devant lui 
comme une goutte d’eau dans tin vase d’airain, 
comme un grain de sable dans une balance. Les 

îles sont devant lui comme de la poudre légère; 

> 

1 Les Arabes désignent sous ce nom-là le temps qui a précédé 

l’islamisme. »< 


pALùrra*. 


TB 


Le Liban et ses forêts ne suffiraient pas au feu de 
ses autels, et tous les animaux dé la terre ne se¬ 
raient pas un sacrifice digne de lui. Le ciel est 
son trône , et la terre son marchepied. — C’est 
lui qui a étendu les cieux comme un voile, et 
qui les a préparés comme un pavillon pour 
l’homme. C’est lui qui regarde en pitié la science 
du philosophe et la justice des juges de la terre 1 . » 
Une telle peinture de la divinité était faite 
pour frapper l’imagination dés bédouins; chacun 
regardait son voisin avec une expression de sur- 
prisfr et d’admiration; L’un d’eux, beau jeune 
homme d’une trentaine d’années, ouvrit le pre¬ 
mier la bouche , et dit $ om r 

« Les chrétiens rie sont pas si éloignés de Dieu , puis* 
qifilê savent d'aussi belles choses t » 

Daps ma prochaine lettre je parlerai en delai} 
des mœurs et des usages des bédouins. 


1 Isaïe, ch. 40 


76 


PALMYRE. 


<BS8*iS8§8§8§8S8§8g8§8S8§8§8§8§8S& 


LETTRE XXVII. 


Mœurs et usages des bédouins. 


A MON FRÈRE, 


Palmyre, octobre 1837. 


J’interromps mon itinéraire vers Palmyre pour 
vous résumer dans une lettre à part mes obser¬ 
vations et mes études, tout ce que j’ai vu et ap¬ 
pris sur la physionomie morale de ces peuplades 
au milieu desquelles je me trouve jeté depuis plu¬ 
sieurs jours. Je ne veux pas avoir à me distraire 
de la contemplation d’un moment ou d’un sou¬ 
venir d’histoire pour signaler un trait de mœurs, 
une coutume, un curieux détail de la vie des 
bédouins. J’aime mieux réunir tous les traits di¬ 
vers dans un tableau particulier et complet où se 
reflètent comme dans un miroir les vivantes 
images du désert. 


PALM Y RE. 


77 


Le grand désert de Syrie est habité par deux 
races de bédouins; l’une porte le nom d’Anézé, 
l’autre, celui d’Alh-el-Chémal. Ces deux races se 
divisent en une infinité de tribus dont chacune 
a un nom différent. Les Anézés sont plus nom¬ 
breux , plus riches que les Alh-el-Chémal. Burck- 
hard, ce voyageur anglais qui a fait une étude 
approfondie des Arabes, assure, d’après les don¬ 
nées les plus probables, que le nombre des Anézés 
s’élève à quatorze mille cavaliers dont dix mille 
montés sur des chevaux, quatre mille sur des 
chameaux. Ajoutez-y le nombre approximatif 
des femmes et des enfants, et pour chiffre 
total vous aurez trois cent mille Anézés. On 
évalue la population des Alh-el-Chémal à deux 
cent cinquante mille âmes. Les Alh-el-Ché¬ 
mal occupent les régions septentrionalès du 
désert de Syrie ; lés Anézés fréquentent les 
plaines méridionales de ce pays. Ils sont, parmi 
les Arabes de Syrie, les seuls qui soient véritable¬ 
ment bédouins ( bédaouï ) ou hommes du désert; 
les mœurs des autres Arabes, dans le voisinage 
de ce pays, ont été plus ou moins modifiées. 
Ce sont les Anézés que nous avons eu occasion 
de voir pendant notre voyage à Palmyre, et c’est 
de ceux-là que je vous parlerai particulièrement. 


78 


PALMYHE. 


Les bédouins ne sont pas de haute taille ; ils 
ne dépassent pas cinq pieds et trois pouces, mais 
ils sont parfaitement faits. Ils ont, en général, 
la tête fort belle ; le type de leur figure ne res¬ 
semble pas à celui des Arabes de l’Algérie. La 
figure du bédouin de Syrie est longue. fortement 
caractérisée et brunie par les feux du soleil. Leurs 
yeux sont noirs et pleins de-vivacité; leurs dents 
sont d’uné éclatante blancheur, leur barbé est 
noire, courte èt rarë, et cela s’explique par les 
ardeurs d’un soleil qui brûle la barbe de l’homme 
comme il brûle les arbustes et les plantes. 

Le bédouin est d’une Sobriété extraordinaire ; 
on a observé que six onces de pain par jour lui 
suffisaient. 11 est peu d’hommes plus durs à la fa¬ 
tigue que les bédouins; ils bravent la soif, la 
faim, les rigueurs des saisons ; ils dorment la nüit 
en plein air, et ne craignent pas de se reposer le 
lendemain sous les feux du jour. Le bédouin, 
dans sa sobriété, dans sa vie infatigable, est 
semblable à son chameau, qui peut marcher 
bien longtemps sans se reposer, sans manger ni 
boire. 

Rien de plus simple que leur costume; il sé 
compose d’une légère calotte de coton au-dessus 
de laquelle est un mouchoir «coupé carrément, 


PALMYRE. 


79 

qu’oq. appelle kef/ij, Ce mouchoir, de couleur 
jaune ou verte, est de soie ou de coton j il est 
serré autour de la tête avec une corde de poils 
de chameau. Un des bouts du keffié retombe en 
arrière, deux autres pendent sur les épaules, et 
le quatrième descepd à côté de la joue gauche. 
Lorsqu’ils sont en route, les bédouins ramènent 
sur leur bouche un des bouts du keffié pour 
ne pas recevoir sur leurs lèvres la brûlante 
poussière du désert. Vient ensuite un caleçon 
blanc au-dessus duquel est une robe de couleur 
grise, .appelée kombas. Celte robe est serrée avec 
une corde ou avec une ceinture de. cuir. Les 
rrtanchesdu kombas sont très-larges ; les bédouins 
les attachent sur la nuque lorsqu’ils travaillent. 
Une peau de mouton, ou un manteau (a66a ) de 
laine rayée, est jeté sur leurs épaules. Le bprnfus 
blanc de l’Afrique ne se voit pas dans le désert de 
Palmyre. Les bédouins ont ordinairement la poi¬ 
trine et les pieds nus. - s ^ 3 ~ 

Le costume des femmes se compose d’une 
robe de coton de couleur brune, bleue ou noire, 
serrée à la ceinture av^ec une corde f Leurs che¬ 
veux , longs et flottants, sont parsemés, comme 
chez toutes les femmes de l’Orient, d’une infi¬ 
nité de petites pièces de monnaie d’or ou d’ar- 


80 PALMYRÉ. 

gent. Ce qui fait dire à un poète afabe en 
chantant la beauté d’une femme : Sa chevelure 
est noire comme la nuit , et les pièces de monnaie qui 
s’y montrent , brillent comme les étoiles à la voûte cé¬ 
leste. — La bédouine a la tête couverte d’un mou¬ 
choir ; les femmes mariées le portent noir, les 
jeunes filles le portent rouge. Ce mouchoir leur 
sert de voile; elles le ramènent vers le visage et 
le tiennent entre leurs dents quand elles ne 
veulent pas être vues. Toutes les femmes mariées 
ont les lèvres et le menton tatoués. Leurs oreilles 
sont ornées d’anneaux d’argent. Des bracelets de 
verre bleu ou noir entourent leurs poignets et le 
bas des jambes. Toutes les bédouines ont de 
grands yeux noirs; leurs dents sont belles et 
bien rangées. 

Le voyageur est frappé de leur noble tournure, 
de la dignité de leur maintien, de leur air grave 
et recueilli, delà fierté qui éclate sur leur front 
et dans leur regard. En les voyant, on comprend 
dès l’abord tout ce qu’il peut y avoir en elles d'é¬ 
nergie, de courage et d’héroïsme. 

Les soins domestiques*leur sont confiés. Elles 
sont seules chargées de dresser les tentes ; et cette 
installation se fait avec une promptitude surpre¬ 
nante. Lorsque la tribu s’arrête dans un vallon 


PALMYRE. 


81 

ou dans une plaine, le camp s’établit comme par 
enchantement. 

Il y a environ quaranle-cinq ans que les Ané- 
zés embrassèrent la doctrine des Wahabites. On 
sait que la religion de Wahab, ce fameux réfor¬ 
mateur arabe qu’on pourrait appeler le Luther 
de l’islamisme, se réduit à un pur déisme. Les 
sectateurs de Wahab reconnaissent le Koran 
comme une révélation divine ; mais ils rejettent 
toutes Jes traditions d’après lesquelles les mu¬ 
sulmans interprètent ce livre : ils regardent 
Mahomet comme un prophète ordinaire, pour 
lequel les croyants orthodoxes ont une trop grande 
vénération. Le culte des Wahabites interdit le 
pèlerinage au tombeau de Mahomet à Médine, 
mais il exhorte les fidèles à visiter le sanctuaire 
de la Kaaba, sanctuaire consacré par la présence 
d’ismaèl, fils d’Agar. Les Wahabites récitent ré¬ 
gulièrement les cinq prières par jour ordonnées 
par Mahomed. Cependant les Anézés n’observent 
pas toutes les ordonnances de la religion de 
Wahab; la pipe, par exemple, est rigoureuse¬ 
ment défendue, et les Anézés ne s’abstiennent 
nullement de fumer. L’Anézé prononce à chaque 
instant le nom d’Allah; mais jamais il ne parle 
de la religion; il ne cherche pas à expliquer le 


PALMTRE. 


82 

culte du prophète ; il croit à l’immortalité de 
l’âme, aux félicités qui attendent le juste dans 
l’autre vie, et aux peines de l’enfer, qui seront le 
partage des méchants. 

Volney a porté dans ce qu’il a dit des idées 
religieuses des bédouins, l’incrédulité et l’esprit 
sophistique qu’on trouve dans tous ses écrits; 
et cette manière d’envisager la religion des peu¬ 
ples du désert ne lui a pas toujours fait rencon¬ 
trer la vérité. « Les bédouins, dit Volney, gar¬ 
dent par politique des apparences musulmanes ; 
mais elles sont si peu rigoureuses et leur dévo¬ 
tion est si relâchée, qu’ils passent généralement 
pour des infidèles, sans foi et sans prophète. Ils 
disent même assez volontiers (c’est toujours 
Volney qui parle ) que la religion de Mahomet 
n’a pas été faite pour eux ; car, disent les bédouins , 
comment faire des ablutions, puisque nous n'avons 
point d’eau? Comment faire des aumônes , puisque 
nous ne sommes pas riches? Pourquoi jeûner le ra¬ 
madan ( carême des musulmans ), puisque nous jeû¬ 
nons toute l’année ? Et pourquoi aller à la Mecque si 
Dieu est partout 1 ?» 11 nous est difficile de croire 
qu’un bédouin ait tenu ce langage, et voici 
pourquoi : 

» Volnej, Voyage en Syrie, tom. I, ch. 3. 


PALMYRE. 


83 

Le Coran dit, chapitre IV, verset 47 : «^0 
croyants ! ne priez point avant de vous être lavés, 
et frottez-vous le visage et les mains avec de la 
poussière faute d’eau; » et j’ai vu dans le désert 
des centaines de bédouins faisant leurs ablutions 
avec du sable. Personne au monde, en propor¬ 
tion des biens, ne fait plus d’aumônes que l’A¬ 
rabe du désert; il ouvre sa tente à un homme 
quel qu’il soit, et partage avec lui son pain et 
son lait. Burckhard , qui a fait un si long séjour 
dans le désert, nous dit que les bédouins obser¬ 
vent le jeûne du ramadan avec la plus grande 
rigueur, même durant leur marche au milieu 
de l’été ; le besoin le plus extrême peut seul les 
déterminer à rompre le jeûne. Quant au pèleri¬ 
nage de la Mecque, il est douteux qu’unbédouin, 
qu’un musulman, ait dit qu’il n’allait pas à la 
Mecque parce que Dieu est partout : tous les 
croyants, sans exception, savent que ce n’est point 
Allah le créateur des mondes qu’ils vont adorer à la 
Mecque, mais qu’ils vont rendre hommage à 
Mahomet, le glorieux prophète de Dieu. Volney 
s’est dono montré bien léger dans l’appréciation 
des mœurs religieuses du désert. 

Nous rectifierons une autre erreur de ce voya¬ 
geur. Dans son chapitre sur les Arabes bédouins, 


PALMYRE. 


84 

il dit que chaque tribu s’approprie un terrain qui 
forme son domaine, et que c’est la violation de cette 
propriété qui allume la guerre entre les bédouins. Ceci 
est vrai pour une race entière d’Arabes, mais il ne 
l’est pas pour chaque tribu ; si, par exemple , les 
bédouins qui vivent dans le désert de Bagdad et 
de Bassorah venaient planter leurs tentes dans 
le désert de Syrie, il y aurait guerre entre eux et 
les bédouins qui habitent les environs de Pal- 
myre. Les causes de guerre les plus fréquentes 
entre les Arabes d’une même contrée sont : la 
jalousie relativement aux puits, aux pâturages, 
une insulte faite à l’honneur d’une tribu et sur¬ 
tout le vol des chameaux et des chevaux. Quant 
à la propriété dont parle Volney, je tiens du 
cheik Mézied que les bédouins ne possèdent pas 
un pouce de terrain; une tribu vient quelquefois 
dresser ses tentes dans un lieu où, huit jours 
auparavant, une autre tribu avait campé. Ne 
voit-on pas, du reste, plusieurs tribus passer 
l’été dans les pays voisins de Damas, de Hamah, 
de Homs, d’Alep , où l’eau est plus abondante , 
et l’hiver revenir dans le coeur du désert, à cent 
lieues de l’Oronte et du Barada? Les bédouins 
savent tous les coins du désert où se trouvent les 
meilleurs pâturages ; quand le printemps s’a- 


PALMTRE. 


85 

vance, ils se hâtent d’arriver de peur que les 
pâturages ne soient occupés par d’autres tribus. 

Si deux tribus, et surtout si deux races arri¬ 
vaient le même jour, à la même heure et dans 
les mêmes pâturages, il y aurait nécessairement 
guerre entre elles, et elles se battraient pour 
savoir à qui doit rester la plaine ou le vallon. 

L’Arabe du désert de Syrie ne dit dpnc pas : 

« Cette plaine , ce vallon sont à moi ; » mais il 
dit : <c Ce chameau , cette tente et cette lance sont 
mon bien, » voilà leurs seules propriétés. Ils 
vivent uniquement du produit de leurs trou¬ 
peaux. C’est de cette manière qu’Abraham , le 
grand patriarche, vivait j il vécut de cette manière, 
non-seulement dans son pays de Chaldée, mais, 
aussi dans la terre de Chanaan, où Dieu le fit 
venir. Dieu ne lui donna, dans le pays de Chanaan, 
aucun héritage ; pas un pied de terre 1 . 

Abraham traitait d’égal à égal avec les rois et 
les grands de la terre ; de nos jours encore il n’y 
a pas dans tout l’Orient un personnage illustre 
qui ne se crût honoré de fumer le chibouk, de 
manger le pilau avec un cheik arabe sous sa 
tente hospitalière. On éprouve un vrai plaisir à 
voir revivre dans le désert la belle et noble 


1 Actes des Apôtres, ch. VII, v. 5. 


PALMYRE. 


86 

simplicité des mœurs bibliques. J'ai offert quel¬ 
quefois de l’argent aux bédouins qui m’avaient 
donné l’hospitalité, et mon argent a toujours 
été repoussé comme un outrage. 

Les Arabes que nous avons vus dans le désert 
ne cultivent jamais la terre; ils regardent ce 
genre de travail comme indigne d’un noble bé¬ 
douin. Il est vrai qu’en exaniinant la nature du 
pays qui s’étend depuis Homs jusqu’à Palmyre, 
on voit que l’Arabe n’aurait rien à demander 
à cette terre ingrate. L’eau est dans toutes les 
contrées du monde le principe de fécondité de 
la terre; quand l’eau ne descend pas du ciel, il 
faut qu’elle soit donnée aux campagnes par 
d’autres moyens. Sans le Nil, l’Égypte ne serait 
qu’un affreux désert. Or, comme il ne pleut 
presque jamais dans le désert de Syrie, il est 
évident que le sol doit être stérile. Mais ne 
croyez pas, malgré cela, que ce soit là la cause 
qui empêche l’Arabe de se livrer aux travaux 
agricoles ; s’il voulait cultiver les champs, il le 
pourrait en allant s’établir dans les campagnes 
fécondées par l’Euphrate, a Si vous ne dédai¬ 
gniez pas l’agriculture, dis-je un jour à un bé- 
douin, vous seriez beaucoup plus riche.— .Est-ce 
que tu me ■prends pour un fellah (pàysan ) ? » 


PALMYRE. 


87 

me répondit-il fièrement. Ce mot explique tout : 
on sait combien un bédouin méprise un fellah. 

Des marchands de Damas, de Homs, de Ha- 
mah et d’Alep, portent dans les camps tout ce 
qui peut servir aux vêtements des Arabes; ils 
leur portent également des grains, du café et 
du tabac. Souvent les bédouins vont eux-mêmes 
dans les villes de Syrie pour acheter ce qui 
leur est nécessaire. Ils paient avec des étalons, 
des chameaux , des chèvres et des mou¬ 
tons. Quand ils sont dans l’impossibilité de 
payer comptant, les marchands leur donnent 
six mois, un an, pour satisfaire à leurs engage¬ 
ments; tout se fait sur parole, mais il n’y a 
pas d’exemple qü’un bédouin ait nié une dette. 
S’il n’avait pas, au temps marqué, ce qu’il faut 
pour payer , il aurait recours à la déprédation, 
poüt ne pas manquer à l'honneur de sa parole. 

Dans aucun coin du monde, l’égalité humaine 
n’existe aussi complètement que chez les bé¬ 
douins ; Ils se regardent tous comme des frères. 
A voir la manière, dont ils vivent entre eux, on 
croirait qu’ils sorti en communauté de biens; 
point de distinction de rang ou de naissance; 
l’Arabe couvert de haillons a sa place autour du 
foyw 'hospitalier à côté de celui qu’on voit en- 


PALMYKE. 


88 

veloppé dans un riche abba ou manteau; le 
solennel et bienveillant se'lamaleik ! (que la paix 
soit sur toi ! ) est adressé à celui qui n’a rien 
comme à celui qui possède de nombreux trou¬ 
peaux; la pipe, le café, lui sont offerts avec le 
même empressement et le même respect. « La 
richesse parmi cette nation de pasteurs, a dit 
Burckhard, ne donne aucune considération; un 
bédouin pauvre, s’il est hospitalier et libéral 
selon ses moyens, est plus considéré qu’un bé¬ 
douin riche qui n’est pas généreux. » 

Il y a cependant des esclaves chez les Arabes, 
jamais une année ne se passe sans qu’un cheik 
ne se procure des négresses et des nègres venant 
de la Mecque, du Caire, de Bassorah et de Bag¬ 
dad ; mais au bout de quelque temps il leur donne 
la liberté et les marie ensemble 1 . Il est un usage 
relatif aux esclaves que je ne veux point oublier, 
parce qu’il date des temps les plus lointains. Sou¬ 
vent des esclaves noirs ont quitté leurs maîtres, 
habitants des villes de Syrie, et sont venus cher¬ 
cher un refuge dans le désert. Les bédouins les 
ont reçus avec bonté sous leurs tentes, et toute 
la tribu défendrait, au péril de sa vie, les hommes 


x Jamais un Anézé ne contracte un mariage avec une négresse. 


PALMYRE. 


89 


noirs contre ceux qui viendraient les réclamer. 
Nous lisons dans le vingt-troisième chapitre du 
Deutéronome : « Fous ne livrerez point à son maî¬ 
tre l’esclave qui se sera réfugié près de vous ; il habi¬ 
tera avec vous et se reposera dans vos villes : pro- 
tégez-le et ne le contristez pas. » Ce curieux passage 
de la loi de Moïse nous prouve que l’usage de 
protéger l’esclave réfugié existait déjà au temps 
du législateur des Hébreux; Moïse avait dû l’em¬ 
prunter aux moeurs des Arabes. En retrouvant, 
après tant de siècles, cet usage chez les bédouins, 
on voit avec quelle étonnante fidélité l’homme 
du désert garde les coutumes antiques. Le Ko- 
ran, qui s’est plus d’une fois inspiré de nos sain¬ 
tes Écritures, a recommandé aussi l’affranchisse¬ 
ment des esclaves : « Le fidèle, a dit Mahomet, 
qui affranchit son semblable, s’affranchit lui-même des 
peines de ce monde et des tourments du feu éternel. » 
On peut s’étonner qu’un précepte aussi positif 
n’ait pas empêché rétablissement de l’esclavage 
dans les pays soumis à l’empire du Koran. 

U n’y a qu’une seule tête qui domine toutes 
les autres dans une tribu; c’est le cheik. La suc¬ 
cession à la dignité de cheik n’est pas invariable; 
si) le fils ou le frère d’un cheik qui vient de 
mourir, était reconnu incapable de gouverner, on 


PALMYRE. 


90 

choisirait dans le camp le bédouin le plus sage, 
le plus vertueux. Du reste, les chefs nommés 
par élection sont très-rares. Tout est gratuit dans 
les fonctions de cheik. Le chef se montre au 
milieu des hommes de son camp , comme un 
père au milieu de sa famille. Il juge lui seul 
toutes les querelles; on se soumet presque tou¬ 
jours à son jugement. Comme les bédouins ne 
possèdent point de terre, leurs procès ne por¬ 
tent que sur le commerce qu’ils font ensemble, 
en vendant, en achetant ou en troquant leur 
bétail. Quand ils concluent un marché entre eus!, 
ils mettent une poignée de terre sur les objets 
qu’ils échangent, et disent devant des témoins : 
Nous donnons terre pour terre, voilà ! Rien ne se fait 
par écrit, car il est rare, très-rare qu’un bédouin 
sache lire : tout repose 6ur la parole verbale. 

J’ai vu dans le désert comment on y rend la 
justice. En cheminant avec notre escorte de bé¬ 
douins , nous aperçûmes dans le lointain un 
chameau sans maître. Deux de nos cavaliers, 
Ismaël et Akmed, se détachèrent de la caravane 
et partirent au grand galop en se dirigeant du 
côté où se montrait l’animal convoité. Ils le tou¬ 
chèrent tous les deux au même moment. Ils se le 
disputaient avec acharnement, et se battaient 


PA1MYRE. 


91 


avec le sabre. À l’instant où nous arrivâmes à 
eux pour les séparer, Ismaël reçut un coup de 
sabre sur le bras droit. Le sang coulait, on lui 
enveloppa le bras avec un linge. Le plus âgé de 
nos Arabes saisit la corde du chameau, et dit que 
le premier cheik que nous rencontrerions déci¬ 
derait si l’animal appartenait à Akmed ou à Is¬ 
maël. Nous arrivâmes dans une tribu trois heu¬ 
res après cette dispute de voleurs. L’affaire fut 
portée devant le cheik, vieillard octogénaire. Il 
écouta avec attention le rapport des témoins, 
puis il dit que le chameau appartenait à Ismaël 
comme dédommagement à sa blessure. Akmed 
s’inclina alors devant le cheik, lui baisa respec¬ 
tueusement la main droite, la barbe, et lui dit : 
<r La justice a établi sa demeure dans ton cœur, 
ô cheik ! Akmed, fils de Mézied, ne repousse pas 
la sagesse des vieillards. Je me soumets à ta dé¬ 
cision. » 

Néanmoins, si l’une des deux parties adverses 
n’était pas satisfaite du jugement du cheik, celui- 
ci ne pourrait la forcer à l’obéissance. « L’Arabe 
ne peut être persuadé que par ses propres parents, 
a dit Burckhard, et, si les parents échouent dans 
la conciliation des deux rivaux, la guerre com¬ 
mence entre les familles respectives. Le bé- 


PALMYRE. 


92 

douin dit avec vérité qu’il ne connaît d’autre 
maître que Dieu. » 

Jamais un cheik ne condamne un homme à 
la mort. Cette punition terrible ne pourrait être 
appliquée qu’à celui qui aurait tué un homme, 
et, dans ce cas, ce sont les parties ennemies qui 
se chargent de la vengeance. Dans les âges an¬ 
ciens et chez certains peuples des âges modernes, 
on a admis une amende ou une compensation 
pour le meurtre. Cet usage existait en Arabie avant 
l’islamisme, et Mahomet l’a introduit dans son 
Koran. « Celui qui pardonnera au meurtrier de 
son frère, a dit le prophète, aura droit d’exiger 
un dédommagement raisonnable qui lui sera payé 
avec reconnaissance 1 . » Lorsque le prix du sang 
n’a pas été payé chez les bédouins, les parents 
de la victime nourrissent d’âge en âge une haine 
profonde contre les descendants du meurtrier. Il 
y a du sang entre nous , disent ces bédouins, nous 
ne pouvons pas fraterniser avec cette famille ! 

Il n’est pas de meurtre dans le désert qui ne 
se puisse racheter à prix d’argent. Mais ce ra¬ 
chat ne laisse pas que d’être accompagné d’un 
certain mépris. Quand un Arabe est en querelle 


1 Koran, ch. 2. 


PALMYKE. 


93 

avec un bédouin qui a accepté, du meurtrier de 
son frère, des chameaux comme prix du sang 
versé, il lui jette souvent au visage ces énergiques 
paroles : Misérable! lorsque tu bois le lait de tes cha¬ 
meaux, c’est le sang de ton frère que tu bois ! Le prix 
du sang d’un homme, chez les Anézés, est de 
cinquante chamelles, d’un chameau de monture, 
d’un esclave noir, d’une cotte de mailles et d’une 
lance. S’il arrivait que l’homicide ne fût pas assez 
riche pour racheter le sang qu’il a répandu, ses 
parents se rendraient solidaires; et, si les parents 
ne le pouvaient pas, ce serait toute la tribu à la¬ 
quelle appartient le meurtrier. Cette loi, qui se - 
rait monstrueuse en Europe, est un formidable 
moyen de répression dans le désert; le rachat du 
sang est la ruine d’un bédouin : il ne lui reste 
plus rien quand il a donné le prix exigé; et le 
désert n’offre pas, comme l’Europe, des facilités 
pour se refaire un sort. La loi du talion sera tou¬ 
jours, et dans tous les lieux, dans tous les temps, 
le moyen le plus puissant pour empêcher les 
meurtres. Le rachat du sang s’était montré en 
France au milieu de la confusion et des vio¬ 
lents désordres qui avaient suivi la mort de 
Charlemagne; mais cette coutume de nos temps 
les plus mauvais disparut avec la barbarie. Au 


94 


PALMYRE. 


premier coup d’oeil on voit les effroyables con¬ 
séquences d’une pareille législation dans nos so¬ 
ciétés d’Europe ; il ne pourrait en être de même 
chez les bédouins ; la certitude d’une spolia¬ 
tion complète, d’une ruine irréparable , est bien 
faite pour contenir les passions dans le désert. 

Arrivons maintenant à un usage qui n’est pas 
un des traits les moins curieux des mœurs ara¬ 
bes : je veux parler de l’amour du pillage chez 
les bédouins. La pauvreté du sol du désert de 
Syrie a introduit dans ce pays une maxime de 
jurisprudence que les Arabes ont toujours crue 
et toujours pratiquée. Ils disent que, dans le par¬ 
tage de la terre, les autres branches de la grande 
famille humaine ont obtenu les climats riches, 
heureux, et que la postérité de l’infortuné Ismaël 
a le droit de prendre par l’artifice et la violence 
la portion de l’héritage dont on la prive injuste¬ 
ment. Il faut bien, ajoutent-ils, que nous nous 
procurions ce que la terre que nous habitons nous 
refuse. Moïse a peint en deux mots le caractère 
arabe 1 : Ismaël, dit le législateur des Hébreux, Is¬ 
maël sera un homme farouche, sa main sera levée con¬ 
tre tous, et la main de tous contre lui. Il plantera ses 


i Genèse, ch. XVI, y. 12 


PALMYRE. 


95 


tentes en face de tous ses frères. Au milieu du vaste 
désert qui se déploie au midi de la Mésopotamie, 
dit Strabon , vivent les Arabes Scéniles, peuple 
nomade, livré au brigandage, et qui change vo¬ 
lontiers de demeure quand le pâturage et le bu¬ 
tin viennent à manquer 1 . 

Lorsqu’un Arabe a dépouillé quelqu’un, il ra¬ 
conte avec orgueil son aventure, il ne dit jamais , 
J'ai volé un chameau, un cheval , il dit, T ai gagné 
ceci ou cela; dans le poëme d’Antar, ce livre si 
rempli de traits de mœurs des Arabes, nous nous 
souvenons d’avoir lu. cette phrase : Mes amis , 
dit un bédouin à des cavaliers dont il était le 
chef, mes amis , voici une tribu qui me paraît riche et 
peu nombreuse, attaquons-la, dépouillons~la ; nous 
profiterons de l’obscurité de la nuit pour regagner 
nos tentes. Dieu veillera sur nous, partons ! Les pè¬ 
res nourrissent les enfants dans cet amour de 
brigandage; et les enfants apprennent dés le 
berceau à regarder le vol comme une des pre¬ 
mières choses qu’un Arabe doit savoir, sous peine 
de passer pour un homme sans esprit et sans 
courage. Un petit enfant qui, sous une tente 
étrangère, dérobe quelque objet, reçoit des élo- 


» Strabon, litre xn. 


96 PALMYBE. 

gesde tout le monde : Voilà , disent les Arabes, 
un garçon qui annnonce un caractère entreprenant et 
belliqueux! Le bédouin, a dit un voyageur, vole ses 
ennemis, ses amis, ses parents, pourvu qu’ils ne 
soient pas dans sa propre tente, ou que lui-même 
ne soit pas dans les tentes de ses frères. Au milieu 
du grand désert d’Arabie, un bédouin obtiendra 
son pardon s’il a tué un homme sur le chemin, 
mais il serait flétri à jamais si on apprenait qu’il 
a volé un objet de la moindre valeur à son compa¬ 
gnon de route, ou à celui qui l’aurait reçu sous 
sa tente. 

Indépendamment des expéditions guerrières 
dont le principal but est la déprédation, les bé¬ 
douins ont plusieurs autres manières de voler. 
On trouve chez ce peuple une classe d’hommes 
dont le métier seul est de faire à pied des tour¬ 
nées nocturnes; on les appelle haramis (voleurs); 
c’est un des titres les plus glorieux qu’un bédouin 
puisse porter. Les haramis partent par bandes de 
douze, vingt,'trente. Parvenus non loin du camp 
qu’ils se proposent de piller, ils se distribuent les 
différents rôles : les uns entrent dans le camp 
pour exciter les chiens et les attirer loin des 
tentes en prenant eux-mêmes la fuite ; après 
que ces gardiens du camp ont disparu, ils s’a- 


PALS! VUE. 


97 


Vancenl doucement, et coupent les cordes qui 
retiennent les chameaux et les chevaux. Pen¬ 
dant ce temps, les autres haramis, debout devant 
plusieurs tentes avec de grosses massues, sont 
prêts à assommer les personnes qui en sortiraient. 
Les voleurs sont déjà loin lorsque la tribu se ré¬ 
veille; un grand nombre de cavaliers sont à leur 
poursuite, et le butin est souvent enlevé. Les cha¬ 
meaux ou les chevaux repris aux haramis devien¬ 
nent la propriété, non du premier maître, mais 
de celui-là même qui a pu les reprendre. Un 
harami devient le prisonnierde celui qui Ta saisi, 
et l’Arabe peut espérer par là une rançon ; mais 
plusieurs moyens sont offerts au prisonnier pour 
éviter de payer la rançon. 

Voici une des façons à la fois les plus curieu¬ 
ses et les plus ordinaires de délivrer un harami. 
On connaît la loi sacrée de l’hospitalité chez les 
bédouins : tout homme qui va chercher un re¬ 
fuge sous la tente du désert, fût-il même l’assas¬ 
sin du père ou du fils de celui qui le reçoit, trouve 
protection et sûreté. 11 faut que le sentiment de 
cette loi chez les bédouins tienne bien profondé¬ 
ment à leur àme, à leur nature , pour que ces 
hommes aux passions si vives et si brûlantes 
soient tout à coup arrêtés dans leur vengeance 


U. 


PALMYBE. 


98 

devant la religion de l’hospitalité. La tente de 
l’Arabe du désert est, pour les criminels et les 
opprimés, ce qu’étaient à Rome, dans les temps 
païens, les autels des dieux, et de nos jours en¬ 
core, les églises d’Italie. 

Une fois arrivé sous la tente de celui qui l’a 
saisi, le ha ram i deviendrait le protégé de son 
hôte s’il pouvait toucher un des objets qui l’en¬ 
vironnent. Pour empêcher le captif de sc décla¬ 
rer le protégé de quelqu’un, on l’étend dans un 
trou qu’on a creusé sous la tente; ses pieds sont 
attachés l’un contre l’autre, les tresses de ses 
cheveux entourent deux pieux plantés de chaque 
côté de la tête; on ne lui laisse de libre que la 
main droite, pour qu’il puisse manger quelques 
morceaux de pain qu’on lui jette comme à un 
chien. Si, étant placé de cette manière, le liarami 
peut, en crachant, atteindre quelqu’un en s’é¬ 
criant : je suis Ion protégé! les courrois qui atta¬ 
chent ses cheveux sont coupées, les liens qui le 
garrottaient sont défaits, il est complètement li¬ 
bre sans payer un para de rançon. 

Quelquefois le harami doit sa liberté à sa 
sœur; elle se présente dans la tribu comme une 
pauvre femme égarée, et reçoit l’hospitalité. Elle 
va pendant la nuit dans la tenté où se trouve son 


PALMYBE. 


99 


frère, tient dans sa main un peloton de fil, 
met un des bouts dans la bouche du harami, 
et celui-ci le serre entre ses dents. La sœur 
se retire en dévidant le peloton, et marche jus¬ 
qu’à ce qu’elle parvienne à une tente ; elle en 
réveille le maître, et lui mettant le fil sur la poi¬ 
trine , elle lui dit : Regarde-moi,pour l’amour que 
tu as pour Dieu et pour loi-même , ceci est sous ta 
protection. L’Arabe comprend l’objet de cette vi¬ 
site nocturne; il se lève, et, roulant le fil dans ses 
mains, il est ainsi guidé jusqu’à la tente qui en¬ 
ferme le harami. 11 éveille le maître du prisonnier, 
lui montre le fil que le harami tient encore entre 
ses dents, et le déclare son protégé. On délivre 
le prisonnier, et on le laisse partir sans obstacle. 

Nous dirons un mot du mariage chez les bé¬ 
douins. Un Arabe a droit exclusif à la main de sa 
cousine; elle ne peut se marier avec un autre 
homme, sans l’autorisation de son cousin. Cet 
usage est très-ancien, nous le retrouvons dans la 
Bible : Quand tu auras acheté le champ de Noémi, 
dit Booz au premier parent de sa cousine, lu dois 
recevoir en mariage Ruth la Moabite qui a été la 
femme de notre parent mort, afin que tu fasses revivre 
son nom dans son héritage 1 . Et Booz nq consentit à 


1 Ruth, ch. iv, v. 5. 


t'U.MYRE. 


100 

épouser la Moabite qu’après que le premier 
cousin de Noémi lui eut cédé son droit de pa¬ 
renté. Afin que la succession fût valide entre les 
parents, en Israël, celui qui avait le privilège d’é¬ 
pouser sa cousine, déliait sa chaussure et la don¬ 
nait à son parent ; quand un bédouin renonce à 
son droit, il dit : Ma cousine était ma bouche, et je 
l’ai laissée là. La veuve d’un bédouin épouse ordi¬ 
nairement le frère de son mari mort. De cette 
manière le bien de sa famille ne change pas de 
maître. Moïse a introduit dans sa législation cette 
coutume des Arabes : Lorsque deux frères auront 
habité ensemble, et que l’un d’eux sera mort sans en¬ 
fants, la femme du mort n’épousera point un autre 
homme : le frère de son mari la recevra pour femme , 
et elle donnera des enfants à son frère. Et le nom de 
son frère ne se perdra pas en Israël 1 . 

Des voyageurs ont dit que les bédouins se ma¬ 
riaient sans s’être jamais vus; c’est une erreur. 
Les Arabes, il est vrai, ne fréquentent pas les de¬ 
meures des femmes qui ne sont ni leur mère, ni 
leurs sœurs, ni leurs épouses, mais il est vrai 
aussi que, lorsqu’un bédouin demande une jeune 
fille en mariage, c’est qu'il a eu plus d’une fois 
l’occasion de la voir. Les hommes peuvent voir 

> Deutéronome, ch. XXV, v. 5 et 6. 


PALMYRE. 


101 


les femmes au moment où elles dressent les ten¬ 
tes , ou au moment du départ. Une jeune fille 
qui a une inclination pour un jeune homme 
trouve des moyens pour se montrer à lui j elle 
laisse tomber avec adresse et coquetterie le coin 
du voile qu’elle tient entre ses dents ; mais elle 
le reprend bien vite en ayant l’air de l’avoir 
laissé échapper par mégarde. 

O mes yeux ! ô mon œil ! dit le jeune homme 
à celle qu’il aime, 6 ma lune, ma belle et tendre 
gazelle ! tu es fraîche comme l’aube naissante , et ton 
front brille comme le soleil en plein midi ! ta che¬ 
velure est épaisse et noire comme la mit. Tu peux 
seule guérir les blessures de mon cœur , noble fille de 
l'Arabie ! De même qu’un voyageur mourant de soif 
dans un jour d’été désire une source d’eau vive , ainsi 
mon âme embrasée d’amour attend de loi seule le 
bonheur ! Un léger mouvement de tête de la part 
de la jeune fille fait comprendre au bédouin 
qu’elle l’accepterait pour mari, pour compagnon 
de sa solitude, si son père le permettait. 

Le jeune homme, au comble de la joie, confie 
son amour à sa mère, et la supplie de chercher 
des moyens pour qu’il puisse parler à celle qu’il 
adorç. La mère avertit une de ses amies ; celle-ci 
parle du prétendant à la mère de la jeune fille] 


102 PALMYRE. 

elles vont toutes les deux dans une tente sous un 
prétexte quelconque, et les amoureux peuvent 
se voir et causer ensemble. Le mariage est dès ce 
moment fixé à une époque prochaine. Lejeune 
homme fait demander par un de ses parents la 
jeune fille à son père. « Combien de chameaux 
me donnera-t-il? » demande celui-ci. Celui qui 
est chargé de la négociation dit les intentions du 
jeune homme, et, si le prix convient au père, on 
fixe le jour où les deux fiancés devront s’unir. 

Les Arabes, loin de se mettre en peine de doter 
leurs filles , les regardent, au contraire comme 
une grande source de richesses pour une maison. 
La femme, chez les bédouins, est considérée 
comme une marchandise qu’on achète et qu’on 
vend. « Quand te marieras-tu? disais-je un jour 
au fils de Mézied. —Je ne suis pas encore assez 
riche pour cela, me répondit-il. Lorsque je possé¬ 
derai plusieurs chameaux, plusieurs moutons, je 
choisirai une femme, et je ne craindrai pas même 
de donner la moitié de ma fortune , car je veux 
que ma femme soit belle comme un ange du 
paradis ; une femme belle et habile à filer la toile, 
à prendre soin du ménage, est un trésor sans 
prix. » 11 est rare de voir un bédouin ayant plus 
d’une femme; la raison en est toute simple : le 


PALMTRE. 


103 

grand nombre de femmes dans ce pays dépend 
des richesses du mari, et le bédouin qui est pau¬ 
vre ne peut guère en avoir qu’une seule. 

Le jour du mariage arrive. Le futur et le père 
de la fiancée se rendent sous la tente du cheik ; 
celui-ci ôte son keffié, le met devant ses genoux, 
sur une natte ; le père et son gendre futur glis¬ 
sent leur main droite sous le turban, et le cheik, 
d’un ton solennel, prononce ces paroles : « Au 
nom de Dieu clément et juste ! la fille d’un tel 
sera aujourd’hui l’épouse d’un tel. La dot qu’il 
a donnée à la jeune fille se compose de tant de 
chameaux. Que la Providence répande ses bien¬ 
faits sur les nouveaux mariés ! que leur postérité 
dure jusqu’à la fin des temps ! » Le futur prend 
alors un agneau et l’égorge devant quatre témoins. 
La vierge s’échappe en ce moment de la tente 
paternelle; elle court d’un lieu à un autre, comme 
pour se dérober à tout le monde. Mais des ma¬ 
trones la saisissent bientôt et la portent en triom¬ 
phe dans une tente isolée, préparée d’avance. Là 
les matrones mettent la mariée au bain ; elles lui 
parfument ses cheveux avec des essences, lui 
noircissent les bords des paupières , lui teignent 
les ongles, la paume des mains avec la poudre de 
héné; elles ornent ses doigts de bagues, ses narl- 


104 


PALMYRK. 


nés d’anneaux d’or, ses bras de bracelets de verre 
bleu; elles la parent de ses plus beaux habits. 
Après ^cette brillante toilette, la jeune fille est 
mise sur un chameau richement harnaché, et 
conduite dans la tente de son père par des 
femmes qui chantent les louanges de la ma¬ 
riée. Quand le soleil a disparu de l’horizon , le 
jeune homme va chercher sa fiancée; elle s’age¬ 
nouille devant lui, il la relève bien vite et lui 
donne un baiser sur le front. Le père ne se trouve 
pas, en ce moment, dans sa tente ; il ne veut pas 
être témoin du départ de sa fille, lorsqu’elle va , 
pour la première fois, dans la demeure de son 
mari. Le père fait de cela une afiaire d’honneur. 

Chez les bédouins, comme chez les Turcs, le 
divorce est établi : un Arabe peut, sans motifs 
valides, répudier sa femme; mais, dans ce cas, le 
père garde les chameaux ou les moutons qui for¬ 
maient la dot de sa fille. La loi des bédouins, 
comme les anciennes lois d’Athènes et de Rome, 
permet à la femme la répudiation et le divorce; 
si elle n’est pas heureuse dans la tente de son 
mari, elle se réfugie chez son père; mais celui-ci 
est obligé alors de rendre à son gendre tout ce 
qu’il lui avait donné en épousant sa fille. La bé¬ 
douine use rarement du droit que la loi lui donne, 


PALMYRE. 


105 


parce qu’il y a une espèce de flétrissure pour 
une femme qui abandonne son mari. Si une- 
femme quittait son mari, on l’obligerait à garder 
ses enfants jusqu’à ce qu’ils pussent manger seuls 
et marcher seuls ; alors elle doit les rendre à leur 
père. 

Un bédouin a le droit de tuer son épouse, s’il 
peut prouver qu’elle lui a été infidèle. L’Anézé 
est plus sévère envers sa sœur qu’envers sa 
femme ; il ne serait pas déshonoré s’il épargnait 
son épouse adultère , et il serait à jamais flé¬ 
tri s’il ne vengeait pas le crime d’une sœur sur 
elle-même. <c La femme que j’épouse, dit le bé¬ 
douin, n’est pas de mon sang, et rien au monde 
ne peut empêcher qu’une sœur, quelle que soit 
sa conduite, ne soit toujours une sœur. » Ce 
serait cependant une chose fort rare qu’une liai¬ 
son illégitime laissée sans punition par un bé¬ 
douin. Remarquons qu’un Arabe qui tuerait 
le séducteur de sa femme serait exempt du 
rachat du sang et des représailles des parents du 
mort; toutefois, il faudrait qu’il eût consommé 
sa vengeance le jour même qu’il aurait pu prou¬ 
ver la culpabilité de son épouse. D’ailleurs, le 
sang n’est presque jamais versé dans le désert à 
cause de l’infidélité des femmes ; il y a chez les 


PALMYRE. 


106 

Anézés une grande pureté de mœurs , et la pro¬ 
stitution ne s’y rencontre pas. Cette remarque 
est, du reste, applicable à toutes les tribus de bé¬ 
douins du désert de Syrie. Les deux principales 
causes de la prostitution dans les cités de l’Eu¬ 
rope et de l’Orient, c’est la misère, c’est la pa¬ 
resse : or la misère et la paresse ne se rencontrent 
pas au désert. La répartition des biens s’y trouve 
à peu près égale ; chacun possède quelque chose: 
nul n’est complètement déshérité du sort, et la 
mendicité est inconnue. Quant à la paresse, qui 
mène toujours au vice, elle n’existe pas dans les 
mœurs arabes, où la femme a son ouvrage mar¬ 
qué, et dont la vie s’écoule au milieu des occu¬ 
pations domestiques. Ajoutons que la prostitu¬ 
tion devient en quelque sorte impossible au sein 
d’un peuple où les hommes et les femmes se 
marient de très-bonne heure, où le mariage est 
une sorte de loi à laquelle nul ne pourrait se 
dérober. 

11 y a des maladies chez les bédouins, car les 
infirmités du corps sont de tous les pays; c’est 
le triste apanage de l'humaine nature. Les hom¬ 
mes du désert ont des maladies qui tiennent à 
leur genre de vie, à leur climat; mais on peut 
observer que la vie de l’homme au désert n’est 


PALMYRE. 


107 


pas livrée à autant de maux que dans nos cités. 
Leurs jours sont plus calmes, leur âme n’est pas 
rongée, comme la nôtre, de soucis dévorants; 
l’air de leur solitude est bien plus pur que l’at¬ 
mosphère de nos cités; leur nourriture est très- 
simple, la sobriété est une de leurs vertus, et tout 
cela explique pourquoi, chez les bédouins, il y 
a si peu de malades et un si grand nombre de 
vieillards. N’oublions pas qu’il n’y a pas de mé¬ 
decins chez les bédouins, que le traitement pres¬ 
crit aux malades n’est jamais compliqué, que 
leurs jours ne sont pas soumis aux conjectures 
de la science médicale, et ce sont là d’heureuses 
conditions pour vivre longtemps. 

Telles sont les observations que j’ai pu faire, 
les détails qu'il m’a été donné de recueillir sur 
les moeurs, le caractère, la vie tout entière des 
bédouins. Cette peinture que je viens de tra¬ 
cer ne s’applique pas à des institutions ou à des 
mœurs fugitives : elle était vraie il y a deux 
mille ans, il y a quatre mille ans, comme elle est 
vraie aujourd’hui. Tandis que cet Orient a été 
modifié* changé, bouleversé à cinquantë époques 
différentes, la race des bédouins est restée per¬ 
pétuellement la même à travers les temps. L’em¬ 
pire de la Baby Ionie, les Assyriens, les Egyptiens, 


108 PALMTRE. 

les Phéniciens, les Perses, les Mèdes, les Grecs, 
les Macédoniens, les Parthes, ont tout soumis 
sur leur passage, mais ils n’ont pas triomphé du 
désert; l’univers a plié sous la domination ro¬ 
maine , les lois parties du Capitole ont asservi 
toutes les nations, et, quand le monde entier était 
esclave, le bédouin gardait encore son indépen¬ 
dance. Depuis que l’Arabe promène sa tente de 
solitude en solitude, que de civilisations ont 
passé ! que d’empires et de conquérants ont 
achevé leur destinée! que de vicissitudes sous 
le soleil ! Et l’Arabe n’a perdu aucun de ses traits, 
n’a rien abdiqué de son caractère, n’a rien changé 
dans ses mœurs domestiques, dans l’allure de sa 
vie ! le bédouin n’a pas plus changé que le sable 
de son désert, la couleur de son ciel et la forme 
de ses montagnes. La raison de cette immobilité 
morale est bien simple : la conquête peut saisir 
et modifier un peuple enfermé dans les murs 
d’une ville, mais le bédouin est insaisissable avec 
sa vie vagabonde, avec ses éternels voyages ; il 
a quelque chose du vent, qui échappe à qui veut 
l’atteindre, à qui veut l’arrêter. Et puis, qu’a¬ 
vaient à faire les dominateurs du monde dans ce 
nu et stérile désert? qu’avaient-ils à demander 
à ces errantes tribus, qui ont besoin de si peu 


PALMYÜE. 


109 


pour vivre, et qui possèdent si peu sous le so¬ 
leil? La pauvreté de la tente, faite de poils de 
chameau, n’avait rien qui pût émouvoir l’am¬ 
bition des conquérants ; il leur faut des royau¬ 
mes opulents, des cités remplies de trésors, et 
non pas le sable aride. 



110 


PALMYRE. 




LETTRE XXVIII. 


Histoire de Palmyre. — Description des ruines de Palmyre. — Le philosophe 
Volney a Palmyre. 


A MON FRERE. 


Palmyre, octobre 1837. 

A quelle époque et par qui Palmyre a-t-elle été 
fondée? Nous lisons dans le III e livre des Rois, 
c. ix, v. 18, que Salomon fil bâtir Tedmor ou Thamar 
dans le désert. L’historien Josèphe et saint Jérôme 
ont pensé que Tedmor était la même ville que les 
Grecs appelaient Palmyre. On la nomma Thamar 
à cause des nombreux palmiers qui s’élevaient 
autour d’elle ; en langue hébraïque le mot tha¬ 
mar signifie palmier. Les bédouins ont conservé 
à Palmyre sa dénomination première : ils l’appel¬ 
lent Tadmor ou Tedmour. Ce nom n’est qu’une 
légère corruption du mot thamar qui, en arabe, 


PALMYRE. 


111 


veut dire aussi palmier. Un poète arabe, Moté- 
nabi, a fait dériver le nom de Tadmor du mot 
arabe Amara , qui signifie périr; il avait vu Pal- 
mvre. il avait été exposé à mourir de soif dans le 
désert qui mène à la grande cité, ou à périr sous 
les balles des bédouins, et le souvenir de tous 
ces dangers lui avait fait donner à la ville de 
Zénobie un nom qui n’exprime que des mal¬ 
heurs. 

Jean d’Antioche, surnommé Malola, a dit que 
Salomon avait fait bâtir Palmyre à l’endroit même 
où David triompha du géant Goliath, afin de per¬ 
pétuer à jamais la gloire de son père. Or, David, 
ce jeune enfant que Dieu choisit parmi les pas¬ 
teurs pour être le chef d’un grand peuple, ter¬ 
rassa le guerrier philistin dans la vallée de Téré- 
binte, en Judée 1 . Malola a confondu ce fait avec 
la victoire que David, devenu roi, remporta sur 
Adarezer, roi de Soba. 

« Le frère de Salomon, dit l’Écriture, revint 
en Judée après qu’il eut pris la Syrie, en la vallée 
des Salines, où il tua à son ennemi dix-huit mille 
hommes 3 . Une large vallée couverte de sel s’é¬ 
tend un peu au-dessous de Palmyre; c’est là 

' I. Rois, ch. XVII. 

* Samuel, liv. II, ch. VIII. 


PALMYRE. 


112 

qu’une tradition arabe a placé le lieu de la vic¬ 
toire de David contre Adarezer, et la tradition 
dit que ce fut en mémoire de cette action que 
Salomon fit bâtir Tedmor. On doit croire que le 
roi de Jérusalem avait fait élever Palmyre au mi¬ 
lieu du grand désert de Syrie, dans un but com¬ 
mercial ; il fallait un lieu de repos aux caravanes 
qui faisaient le voyage de l’Arabie aux cités d’Is¬ 
raël, il fallait sur la route un grand point de com¬ 
munication qui devînt l’entrepôt des productions 
des deux pays. Un fait assez remarquable ferait 
penser que Salomon ne fut pas le premier fon¬ 
dateur de Palmyre ; le roi des Hébreux trouva des 
palmiers au lieu même où il fit bâtir Tedmor. Or, 
le palmier est un arbre qui ne se voit que dans les 
pays habités ; cet arbre ne vient pas lui-même si 
la main de l’homme ne le plante pas. Les voya¬ 
ges d’Abraham et de Jacob de la Mésopotamie 
dans la Syrie, selon la remarque de Wood, indi¬ 
quent entre ces contrées des relations qui de¬ 
vaient animer Palmyre. La cannelle et les perles 
mentionnées dans le livre de Moïse, attestent 
une ligne de communication avec l’Inde et le 
golfe Persique, qui devait suivre l’Euphrate et 
traverser ensuite Palmyre. 

Mais que s’est-il passé à Tedmor, depuis Salo- 


PAI.MYRE. 


113 

mon jusqu’à l’époque des empereurs de Rome , 
où pour la première fois le nom de Palmyre est 
prononcé parles auteurs latins? Hérodote, le plus 
ancien des historiens après Moïse, ne dit rien 
de Palmyre ; Strabon, ce grand géographe qui 
a si bien décrit tant de contrées asiatiques, n’a 
point parléde Tedmor ; le nom de la cité n’est pas 
prononcé par les auteurs qui ont fait les récits 
des guerres d’Alexandre, de Trajan, de Pompée, 
en Orient; il n’en est pas fait mention non plus 
dans la relation de la retraite des dix-mille. Ce 
silence des auteurs anciens ne doit pas nous 
étonner : Palmyre étant une ville purement 
commerciale, un simple entrepôt des tributs de 
l’industrie entre diverses contrées, ne se mêlant 
à aucun mouvement politique, à aucune révolu¬ 
tion , n’était pas de nature à faire beaucoup de 
bruit; assise dans son désert, elle ne connaissait 
que les caravanes qui allaient et venaient des 
bords du Jourdain aux bords du Tigre et de l’Eu¬ 
phrate, et cette paisible vie n’était pas faite pour 
retentir dans l’histoire. Il en est de certaines 
villes dans le monde, comme de certains hom¬ 
mes laborieux qui, par la nature de leurs occu¬ 
pations et de leurs œuvres, obscurément utiles, 
traversent la société sans que leur nom éclate, 


II. 


8 


PALMYRE. 


114 

et sans que la gloire prenne garde à toute la 
peine qu’ils se donnent. Si Palmyre n’avait 
jamais été qu’une cité commerciale, le voyageur 
n’irait pas la troubler aujourd’hui dans le silence 
de son désert ; mais la postérité s’est occupée 
d’elle parce qu’elle est devenue le siège d’un em¬ 
pire , parce que de grands intérêts politiques se 
sont agités sous ses murs, et surtout, enfin, parce 
que la gloire des arts y a laissé d’impérissables 
traces. 

Le nom de Palmyre est prononcé pour la pre¬ 
mière fois dans l’histoire romaine par Appien; 
cet auteur rapporte qu’à l’époque de l’expédition 
de Marc-Antoine en Syrie, les Palmyriens étaient 
de riches négociants qui vendaient aux Romains 
les marchandises de l’Inde et de l’Arabie. An¬ 
toine , se voyant dans l’impossibilité de nourrir 
ses troupes en Syrie, leur donna, au lieu de paye, 
le pillage de l’opulente Tedmor; les habitants de 
cette ville, avertis des desseins du triumvir, 
transportèrent leurs trésors du côté de l’Eu¬ 
phrate; ils défendirent vaillamment le passage 
de ce fleuve, et l’armée romaine revint à Émesse 
sans le moindre butin. Dès ce moment, les Pal¬ 
myriens s’unirent avec les Parthespour repousser 
les invasions des Romains. Palmyre cependant 


PALMYRE. 


118 

ne fut pas toujours l'ennemie de Rome, car nous 
voyons, par des médailles, que sous le règne de 
Caracalla, Tedmor reçut le glorieux titre de co¬ 
lonie romaine. 

C’était l’an 260 de JéSus-Christ; le roi Sapor, 
fils d’Artaxercès, qui avait déjà conquis l’Armé¬ 
nie, répandait la terreur et la désolation le long 
des rives de l’Euphrate. Les succès de Sapor 
avaient jeté l’épouvante dans la ville de Rome, 
et l’empereur Valérien , malgré son grand âge, 
se mit à la tête d’une armée formidable et mar¬ 
cha à la défense de l’Orient. Valérien passa l’Eu¬ 
phrate; il rencontra les Perses non loin d’Édesse, 
fut battu et fait prisonnier par Sapor. 

Un prince arabe de Tedmor, un chef puissant 
des errantes tribus du désert, un homme dont 
la jeunesse s’était passée à combattre les ours, 
les lions, les monstres des solitudes, un guerrier 
appelé Odenath, envoya à Sapor, pour le féliciter 
de sa victoire, un grand nombre de chameauï 
chargés des marchandises les plus précieuses et 
les plus rares. Ces présents, dignes d’être offerts 
aux plus grands rois de la terre, furent accompa¬ 
gnés d’une lettre respectueuse du noble palmy- 
rien. 

« Quel est cet Odenath, » dit le fier vainqueur 


116 


PALMYRE. 


de Valérien en faisant jeter ses présents dans 
l’Euphrate; « quel est ce vil esclave qui ose 
écrire si insolemment à son maître? S’il veut con¬ 
server l’espoir d’adoucir son châtiment, qu’il 
vienne se prosterner au pied de mon trône, 
qu’il paraisse devant moi les mains liées derrière 
le dos. S’il hésite, j’écraserai sa ville , son pays 
et sa race ! » 

Odenath poussa des cris de rage en entendant 
de la bouche de ses ambassadeurs ces paroles 
de Sapor. Il rassemble en toute hâte des trou¬ 
pes composées en grande partie d’Arabes bé¬ 
douins qui reconnaissaient son autorité, et mar¬ 
che contre l’orgueilleux persan ; il s’empare des 
deux riches cités de Charres et de Nisibin, bat 
Sapor sur tous les points, lui prend ses riches¬ 
ses, ses concubines, et le poursuit, le glaive dans 
les reins, jusque sous les murs de Gtésiphon. 
Le vaillant Arabe forme le siège de cette ville, 
et fait éprouver aux Perses, dans leur pays 
même, des pertes considérables. Mais il ap¬ 
prend que Macrien, ce général qui avait été pro¬ 
clamé empereur romain par l’armée, vient de 
périr, qu’Auréole règne en Illyrie, que Gallien 
mène une indigne vie, que Quiétus se fait procla¬ 
mer à Émesse souverain de Rome , et il quitte 


PALMYRE. 


117 


Ctésiphon pour voler contre Quiétus. Celui-ci est 
tué par les habitants d’Émesse, qui reçoivent le 
prince palmyrien avec des acclamations. 

Jamais l’empire romain ne s’était vu dans une 
plus effrayante désorganisation. Et comme si les 
dieux, dit Vospiscus, avaient conjuré avec les 
hommes la perte de la république, on vit en ce 
moment d’épouvantables tremblements de terre 
et la peste dans plusieurs provinces de l’Asie et 
de l’Italie. Les Gaules étaient envahies, Auréole 
attaquait l’Illyrie et se proclamait empereur, 
Emilien s’emparait de l’Égypte pour son propre 
compte; les Goths et Claude désolaient la Macé¬ 
doine , les barbares du Nord pillaient et détrui¬ 
saient le temple de Diane à Éphèse, une des mer¬ 
veilles de l’Asie ; Valérien était captif chez les 
Perses, trente tyrans paraissaient à la fois pour 
prendre la couronne des Césars. Dans cet ébran¬ 
lement universel, dans cet état de perturbation 
profonde, un seul homme se montra pour sauver 
l’empire d’Orient près de devenir la proie des 
Perses : cet homme fut Odenath, l’Arabe de 
Palmyre. Jamais il ne manqua d’égards envers 
Gallien ; il lui avait envoyé les satrapes tombés 
en son pouvoir; l’infàme fils de Valérien s’ap¬ 
propriait les victoires du prince de Palmyre en 


118 


PALMYRE. 


faisant servir à son triomphe les officiers de Sapor 
qui étaient conduits à Rome. La ville éternelle, 
le sénat, admiraient les exploits d’Odenath et lui 
rendaient grâce. Gallien partagea la pourpre im¬ 
périale avec l’Arabe deTedmor, luidonna le titre 
d’auguste et le proclama empereur d’Orient ; il 
fit battre monnaie à son effigie; le guerrier pal- 
myrien était représenté traînantaprès lui les Per¬ 
ses vaincus. 

Odenath, ce héros digne des plus beaux jours 
du monde antique; cet Arabe, qui vengea la ma¬ 
jesté de Rome insultée par un Persan, ne trouva 
point la mort sur un champ de bataille : il fut 
assassiné au milieu d’un grand festin, par un de 
ses neveux appelé Mécnius. Hérode, fils qu’Ode- 
nath avait eu d’une première femme, n’était pas 
en état de continuer les victoires de son père : 
c’était un jeune homme d’une santé délicate, élevé 
dans le luxe et la mollesse de la Perse. Hérode 
mourut peu dé temps après Odenath; Zénobie, la 
veuve de l’illustre Arabe, fut soupçonnée d’avoir 
été complice de la mort d’Hérode, parce qu’elle 
ne voulait pas que le fils de la première femme 
d’Odenath devançât 6es propres fils h elle, Hé- 
rénius et Timolous, sur le chemin du pouvoir. 
Zénobie, après la mort de son mari et celle du 


PALMYRE. 


110 

jeune Hérode, régna en Orient au nom de ses 
deux fils. 

Les auteurs grecs et latins ne nous apprennent 
rien de positif sur l’origine de Zénobie ; ils se 
bornent tous à dire que cette femme se van¬ 
tait d’être issue de Cléopâtre, reine d’Égypte. 
Quelques auteurs arabes font mention d’une 
guerrière célèbre qui vivait du temps de Va- 
lérien et de Sapor; le portrait qu’ils en font, 
les qualités qu’ils lui prêtent, tout dans leur 
peinture et leur récit se trouve complètement 
applicable au caractère, aux travaux, à la desti¬ 
née de Zénobie. Ils l’appellent tour à tour Zeyna, 
Zabba et Saba. « Zaba, dit Rasmussen, était 
une femme aussi remarquable par sa beauté, sa 
bravoure, que par l’élévation de son esprit. 
Elle avait une chevelure si abondante, que, lors¬ 
qu’elle marchait, elle la rejetait en arrière, et, 
lorsqu’elle la laissait se répandre, elle en était 
enveloppée comme d’un manteau. Zabba com¬ 
battait vaillamment àla tête d’une armée compo¬ 
sée d’hommes forts et braves. » 

Cette héroïne, selon l’auteur que nous venons 
de citer, était fille de Malik, prince arabe, qui 
régnait dans tes pays voisins du Tigre. Rasmus¬ 
sen paraît désigner la ville de Palmyre, lorsqu’il 


PALMYRE. 


120 

dit qu’après la mort de son père, Zabba quitta 
la Mésopotamie et vint s’établir dans une contrée 
de la Syrie, située entre l’empire de Rome et celui 
de Perse. Aboulféda parle de Zabba comme d’une 
femme aux vertus mâles et guerrières ; mais, au 
lieu de donner à son père le nom de Malik, il 
lui donne celui d’Amrou, roi de Mésopotamie. 
Nous lisons dans les commentaires de Ha'irri, par 
M. de Sacy, que Zabba était une princesse d’O- 
rient, dont le nom est passé en proverbe pour la 
puissance. Zabba était de la race des Amikides, 
selon Haïrri, mais sa mère était d’origine ro¬ 
maine ; elle fit bâtir, sur l’Euphrate, deux villes 
situées en face l’une de l’autre. 

Les opinions des auteurs grecs et romains ne 
s’accordent pas sur le personnage de Zabba, ou 
Sabaj Vospiscus en fait une femme, compagne 
d’armes de Zénobie ; Tribellius, Pollion et Zo- 
zime en font un homme, un général de la reine 
de Palmyre. L’opinion de Vospiscus nous semble¬ 
rait préférable et paraîtrait avoir été la plus ac¬ 
créditée en Orient, puisque les historiens arabes 
nous parlent de Zabba comme d’une grande 
guerrière. On peut croire que les auteurs arabes 
ont confondu Zabba et Zénobie. Un portrait de 
Zépobie nous a été laissé par les auteurs latins. 


PALMYRE. 


121 

Les feux du soleil d’Asie avaient bruni ses traits; 
ses dents avaient la blancheur des perles, et ses 
grands yeux noirs brillaient comme deux astres; 
sa taille était svelte et légère comme le palmier 
de Tedmor; elle portait une tunique dont les 
bords étaient entourés de pourpre et de pierre¬ 
ries ; des agrafes magnifiques lui serraient la 
ceinture. La reine se montrait à ses troupes le 
casque en tête, les bras nus , et la main armée 
d’un glaive étincelant. Ses soldats se demandaient 
quelquefois si elle n’était pas véritablement Pal- 
las, la déesse des combats. L’étude avait éclairé 
son esprit; elle savait le latin, le grec, le syria¬ 
que et l’égyptien. Zénobie connaissait si bien 
l’histoire de l’Orient, qu’elle en avait composé 
elle-même un abrégé. Elle fut guidée dans ses 
études par Longin, le célèbre auteur du Traité du 
Sublime. 

Le sénat de Rome avait accordé à Odenath le 
gouvernement de l’Asie, seulement comme une 
distinction personnelle ; d’après les traités, l’au¬ 
torité d’Odenath finissait avec lui. Mais son illus¬ 
tre veuve, qui méprisait également le sénat 
et Gallien, se déclara souveraine absolue de 
tout l’Orient. Héraclius, général romain, passa 
les mers à la tête d’une armée nombreuse, et 


PALMYRE. 


122 

vint attaquer Zénobie dans ses États. La belli¬ 
queuse reine mit les Romains en déroute, et Hé- 
raclius retourna en Europe, honteux d’avoir été 
vaincu par une femme. 

L’an 270 de l’ère chrétienne, un empereur 
romain, un grand homme, qui était fils d’un 
paysan de la Pannonie, parut sur la scène du 
monde. Aurélien avait juré d’anéantir les usur¬ 
pateurs de l’empire. Après qu’jl eut arraché la 
Gaule, l’Espagne et la Bretagne des mains de 
Triticus, qui tenait depuis cinquante ans le scep¬ 
tre de l’Occident, Aurélien tourna ses armes 
contre Zénobie, dont la puissance, à cette épo¬ 
que, s’étendait non-seulement dans toute la Sy¬ 
rie, mais dans presque toutes les contrées de 
l’Asie. Quand la nouvelle de l’expédition d’Au¬ 
rélien arriva à Palmyre, des habitants de cette 
ville allèrent consulter l’oracle de Daphné, à 
deux heures d’Antioche. L’oracle répondit aux 
Palmyriens : 

Un seul faucon jette dans un deuil sacré plusieurs 
colombes, qui. cependant ne cessent pas d’avoir en 
horreur leur ennemi. 

La réponse du dieu ne présageait que des mal¬ 
heurs à Palmyre. Zénobie, toutefois, n’attendit 
pas pour prendre les armes que l’empereur fût 


PALMYRE. 


123 

arrivé sous les murs de sa ville -, elle alla au- 
devant de lui avec son armée, composée presque 
tout entière d’Arabes du désert. Le sort de l’Orient 
fut décidé dans deux grandes batailles ; la pre¬ 
mière se donna près d’Antioche, la seconde sou6 
les murs d’Émesse. Les Palmyriens, animés par 
la présence de leur courageuse reine, soutinrent 
pendant quelques heures, avec une admirable 
bravoure, le choc des soldats romains. Déjà la 
cavalerie d’Aurélien, harcelée par les Arabes, 
montés sur de superbes coursiers, pliait et allait 
prendre la fuite, mais l’infanterie de l’empereur, 
composée de vétérans, porta la mort et l’épou¬ 
vante dans les rangs des Palmyriens. Zénobie 
fut vaincue. 

Cette victoire d’Aurélien parut si extraordi¬ 
naire à tout le monde, qu’elle fut attribuée à 
l’assistance divine. « Pendant le combat, dit 
Vospiscus , une figure céleste apparut à l’empe¬ 
reur romain et à toute l’armée ; cette image ra¬ 
nima le courage des soldats, et la bataille fut 
gagnée par Aurélien. » L’empereur, maître de 
l’Orient, entra dans Émesse. Il se rendit au tem¬ 
ple du Soleil pour remercier le dieu Baal de sa 
victoire, « Pendant qu’Aurélien priait dans le 
temple, ajoute l’historien, 6es regards s’arrêté- 


124 


PALMYRE. 


rent sur la même figure divine qui s’était mon¬ 
trée à lui durant le combat. » 

Palmyre était le dernier refuge de Zénobie; 
elle s’enferma dans sa capitale avec le petit 
nombre de soldats qui avaient survécu à la jour¬ 
née d’Emesse. La reine fit toutes sortes de pré¬ 
paratifs pour opposer une vigoureuse résistance 
à l’empereur, qui ne tarda pas à se mettre en 
marche vers Tedmor. Ses troupes furent sérieu¬ 
sement inquiétées, durant la route au désert, par 
les Arabes bédouins, que Vopiscus désigne sous 
le nom de brigands de Syrie. Aurélien lui-même 
fut blessé d’une flèche. 

L’empereur trouva Palmyre environnée de 
forces imposantes. « On ne peut se faire une 
idée des immenses préparatifs de Zénobie, » 
écrivait Aurélien, sous les murs de la cité, à 
Mucapor ; <c Palmyre est remplie d’une quan¬ 
tité prodigieuse de dards, de pierres et d’armes 
de toutes espèces. Chaque partie des murs est 
garnie de deux ou trois balistes, et les machi¬ 
nes de guerre lancent perpétuellement la mort. 
La crainte du châtiment inspire à Zénobie un 
désespoir qui augmente son courage. Cepen¬ 
dant j’ai toujours la plus grande confiance dans 
les divinités tutélaires de Rome, qui, jusqu’à 


PALMYRE. 


125 


présent, ont favorisé toutes nos entreprises. » 

Aurélien, fatigué de la résistance des assiégés, 
envoya une lettre à Zénobie pour l’engager à se 
rendre, il lui promettait la vie. « Tu aurais dû 
faire de toi-même, disait l’empereur à la reine, ce 
que je t’ordonne dans celte lettre. Je te com¬ 
mande de te rendre , je te laisserai la vie pour 
que tu puisses aller achever tes jours, toi et les 
tiens, dans le lieu que je te marquerai, après la 
sentence du sénat. Tu livreras au trésor romain 
ton or , ton argent, tes pierres précieuses , tes 
chevaux et tes chameaux. Les Palmyriens garde¬ 
ront leurs lois. » Cette lettre reçue, Zénobie ré¬ 
pondit : 

« Zénobie, reine de l’Orient, à Aurélien-Au- 
guste. 

» Personne encore, excepté toi, n’avait de¬ 
mandé dans des lettres ce que tu demandes. II 
faut faire avec courage tout ce que nous imposent 
les lois de la guerre. Tu me dis de me rendre, 
comme si tu ignorais que la reine Cléopâtre aima 
mieux mourir que de se résigner à une soumis¬ 
sion quelle qu’elle fût. Les secours des Perses ne 
nous manqueront point ; nous les attendons. Les 
Sarrasins et les Arméniens sont pour nous. Les 
voleurs de Syrie ont déjà vaincu ton armée, 


PALMYRE. 


126 

ôAurélien ! que sera-ce donc si elle arrive» enfin, 
cette force qui est de tous côtés attendue ! tu 
renonceras certainement à cet air superbe et vic¬ 
torieux qui t’a poussé à me commander la sou¬ 
mission 1 » 

Après avoir lu cette lettre, Aurélien rassemble 
ses troupes et entoure Palmyre de toutes parts. Il 
place un corps de son armée entre la ville assiégée 
et le chemin par où devaient venir les secours des 
Perses. Ce corps de l’armée romaine dispersa les 
Arméniens et les Sarrasins alliés de Zénobie. 
Enfin, après un opiniâtre combat, Aurélien entra 
en vainqueur dans la cité de Palmyre. Gibbon 
dit que le courage de Zénobie l’abandonna au 
moment du danger, qu’elle ne put entendre sans 
être glacée d’effroi, les clameurs des soldats qui 
demandaient à haute voix sa mort, et qu’elle ré¬ 
solut de fuir, au moment où le général Probus, 
qui revenait de sa conquête d’Égypte, joignit ses 
troupes à celles de l’empereur. 

Nous n’avons rien lu de semblable ni dans les his¬ 
toriens latins, ni dans l’historien grec ; Tribellius 
Pollion, Vospiscus, Zozime, les trois seuls auteurs 
anciens qui aient parlé en détail de Zénobie, nous 
apprennent que la reine résista pendant longtemps 
aux assiégeants, et qu’ensuite, manquant de vivres 


PALMYRE. 


127 

et n’ayant plus l’espôirde la victoire, elle se décida 
à gagner l’Euphrate pour y attendre les secours 
des Perses et pour y organiser une vaste et nou¬ 
velle résistance aux Romains. 

Aurélien, apprenant que Zénobie venait de 
fuir sur un rapide dromadaire, envoya à sa pour¬ 
suite des cavaliers qui atteignirent la reine au 
moment où elle passait l’Euphrate. Zénobie fut 
amenée aux pieds de l’empereur. <c Comment 
avez-vous eu l’audace, lui detnanda Aurélien, 
de prendre les armes contre les empereurs de 
Rome? — Parce que, répondit la reine, j’au¬ 
rais rougi de donner le titre d’empereur à un 
Auréole, à un Gallien; c’est vous seul que je 
reconnais comme mon vainqueur et comme mon 
souverain. » 

II y eut dans l’année romaine une grande ru¬ 
meur , un grand mouvement pour demander la 
mort de Zénobie; mais l’empereur, dit un histo¬ 
rien, trouvait indigne de faire'mourir une femme. 
11 se contenta d’ôter la vie aux principaux chefs 
palmyriens qui avaient conseillé cette guerre, et 
réserva la reine vaincue pour servir d’ornement 
à son triomphe. 

On a beaucoup parlé du philosophe Longin, 
un des chefs de Palmyre, qui fut mis à mort par 


128 


PALMVUE. 


Aurélien. Gibbon dit que l’empereur fit mourir 
Longin parce que la reine avait avoué que c’é¬ 
tait lui qui, plus que les autres chefs, l’avait 
entraînée à la résistance, et Gibbon jette des pa¬ 
roles de blâme sur Zénobie. L’historien anglais 
n’a pas été fondé à laisser planer une telle accu¬ 
sation sur la mémoire de la reine de Palmyre 
d’une manière aussi absolue. Nous ne sommes 
pas disposés à accueillir tout de suite une opi¬ 
nion, un récit, qui souillerait d’une tache hon¬ 
teuse la mémoire d’une aussi grande femme. C’est 
d’après Zozime que Gibbon a exprimé ce juge- 
mens; Vospiscus et Tribellius Pollion disent 
positivement que l’empereur Aurélien donna la 
mort à Longin parce qu'on lui assura que c’était 
le philosophe grec qui avait dicté l’insolente ré¬ 
ponse de Zénobie. Nous n’avons pas de raison 
pour ne pas adopter l’opinion de Vospiscus et de 
Pollion. Longin souffrit la mort avec un courage 
sublime, et sa noble fermeté consolait ceux qui 
gémissaient de le voir périr victime de l’injus¬ 
tice. 

Palmyre et toutes ses richesses tombèrent en¬ 
tre les mains d’Aurélien, mais le monarque se 
montra clément envers les habitants ; il laissa 
dans la ville une garnison romaine, et reprit en- 


PALMYItE. 


129 


suite le chemin de l’Europe. L’empereur apprit 
dans sa route vers Rome que les Palmyriens 
avaient massacré la garnison romaine. Au bruit 
de cette révolte, Aurélien quitta l’Europe, repa¬ 
rut en Syrie, et laissa tomber toute sa colère sur 
la ville insurgée ; il la renversa de fond en com¬ 
ble. Lui-même nous a laissé dans une lettre écrite 
de Carrhes à Sérénius Bassus, un de ses généraux 
qu’il avait laissés à Tedmor, le souvenir de sa 
vengeance. 

« Il ne faut pas, disait l’empereur, laisser al¬ 
ler plus longtemps les épées de nos soldats : on 
a assez tué de Palmyriens ; nous avons égorgé les 
femmes, les enfants, les vieillards, les paysans; 
à qui maintenant laisserions-nous la ville et les 
terres qui l’entourent? Épargnons ce qui reste; 
nous pensons d’ailleurs que le peu d’hommes 
qui auront survécu seront suffisamment corri¬ 
gés par le supplice d’un si grand nombre de 
leurs concitoyens. » 

Aurélien parle ensuite du temple du Soleil 
à Palmyre que les vainqueurs avaient ren¬ 
versé. « Le butin a été considérable, con¬ 
tinue l’empereur : trois cents livres d’or, dix- 
huit cents livres d’argent, des pierreries, ont été 
enlevées à Zénobie. Avec toutes ces riches dé- 

9 


II 


130 


PALMYRB. 


pouilles, vous réparerez et vous ornerez le tem¬ 
ple du Soleil pour rendre favorables à Rome les 
dieux immortels. J’écrirai au sénat pour lui de¬ 
mander un pontife chargé de la nouvelle dédicace 
du temple. » 

Le triomphe d’Aurélien, à sa rentrée dans la 
ville éternelle, a été cité comme le plus fastueux 
et le plus magnifique dont les annales romaines 
aient fait mention. Zénobie servit au triomphe 
d’Aurélien avec une pompe qui, aux yeux des 
Romains, parut sans exemple. La princesse de 
Palmyre attirait tous les regards; elle était si 
couverte de pierreries, qu’elle paraissait accablée 
sous le poids de ses ornements. Elle avait aux 
pieds et autour du cou des chaînes d’or; elle 
marchait à pied à la tête du brillant cortège, et 
des gardes soutenaient ses chaînes. 

On reprocha à l’empereur d’avoir triomphé 
d’une femme. 11 écrivit une lettre au sénat et au 
peuple romain pour justifier sa conquête, en fai¬ 
sant connaître ce qu’était Zénobie. 11 disait dans 
cette lettre que ceux qui lui adressaient des re¬ 
proches l’auraient loué de sa victoire s’ils avaient 
su combien Zénobie était prudente dans les con¬ 
seils , opiniâtre dans les entreprises, tour à 
tour sévère, généreuse et magnifique, selon que 


PALM VUE. 


131 


les circonstances le commandaient. « Je puis 
dire, ajoutait l’empereur, que ce fut grâce 
à Zénobie qu’Odenath mit en fuite les Perses et 
parvint jusqu'à Ctésipbon. Je puis assurer qu’elle 
était redoutée par les peuples d’Orient et d’ɬ 
gypte; que les Arabes, les Sarrasins et les Armé¬ 
niens ne l’ont jamais émue ! Je ne lui aurais pas 
conservé la vie, si je n’avais pas su qu’elle avait 
défendu les intérêts de la république romaine, 
tout en gardant pour elle et pour ses fils l’empire 

d’Orient. S’il n’est pas beau d’avoir 

vaincu une femme, quel motif avait-on de mé¬ 
priser Gallien pour n’avoir pas aussi bien gou¬ 
verné qu’elle? Pourquoi le divin Claude, ce saint 
et vénérable général, pendant qu’il était occupé 
de ses guerres contre les Goths, a-t-il cru pouvoir 
se reposer sur elle pour la garde de l’empire d’O¬ 
rient? » 

Zénobie fut exilée à Ti^ur, charmant exil, il 
est vrai ; mais que faisaient à la reine détrônée les 
gracieux coteaux de Tibur, les frais ombrages de 
l’Anio et le bruit de ses cascades! Sous les oli¬ 
viers et les peupliers de l’Anio, Zénobie regret¬ 
tait le sable de son désert de Palmyre, et sa 
pensée s’attachait à cette ville embellie, agrandie 
par ses soins, aux belliqueuses troupes qu’elle 



132 PALMYRÉ. 

avait tant de fois menées à la victoire, aux rives 
de l’Euphrate qu’elle avait si souvent parcourues, 
où elle avait bâti des cités, monuments de ses 
triomphes. Cette femme qui, au milieu de la 
chute de la domination romaine en Orient, sՎ 
tait fait un empire ; cette Zénobie, née pour la 
glorieuse activité du pouvoir et de la guerre, 
combien elle dut souffrir, ainsi condamnée à une 
vie oisive et solitaire! Zénobie, dans ses rêves de 
gloire, avait pensé qu’un jour les portes de Rome 
s’ouvriraient devant elle ; déjà était prêt le char 
étincelant sur lequel elle devait entrer triom¬ 
phalement dans la ville éternelle soumise à ses 
lois; ce char qu’elle s’était plu à enrichir, elle 
avait eu la douleur de le voir servir comme elle, 
pauvre captive, au triomphe d’Aurélien, son 
vainqueur. On pouvait bien appliquer à Zénobie 
vaincue et exilée, les paroles du prophète hé¬ 
breu : Assieds-toi en silence , fille des Chaldéens! on 
ne t’appellera plus la reine des nations ! 



PALMYRE. 


133 




SUITE 

DE LA LETTRE XXVIII. 


Adrien, Dioclétien, Théodose II, essayèrent 
tour à tour de tirer Tedmor de la poussière, mais 
les reconstructions de ces empereurs ne furent pas 
d’une grande importance. Au temps de Justinien, 
Tedmor ne comptait plus au nombre des cités. 
Jùstinien, qui releva tant de villes et de châteaux 
du côté de l’Euphrate, avait nommé comte d’O- 
rient Patrice l’Arménien ; il lui donna une grande 
somme d’argent pour rebâtir Tedmor. Patrice 
répara les anciens édifices et en construisit de 
nouveaux. Comme le dessein de l’empereur était 
de faire de Palmyre non une ville de commerce, 
mais une place frontière, il resserra l’enceinte 
de la cité et l’entqura de murailles. Une garnison 




134 


PALMYKË. 


romaine, chargée de défendre l’entrée de la Sy¬ 
rie contre les Perses et les Sarrasins, fut établie 
à Palmyre. 

Les travaux d’Adrien, de Dioclétien, de Théo¬ 
dose II, de Justinien, ne purent rendre à Pal¬ 
myre son éclat d’autrefois ; la splendeur de cette 
ville semble commencer et finir avec Odenath 
et Zénobie. Les documents nous manquent pour 
apprécier les causes qui, dès ce temps-là , ont 
condamné Palmyre à une décadence inévitable; 
l’histoire ne nous dit rien qui nous apprenne 
pourquoi cette ville n’avait pu parvenir à ressai¬ 
sir de l’importance : une impénétrable nuit nous 
dérobe cette partie des annales de Tedmor. Pour 
ce qui est de l’abandon de Palmyre dans les âges 
plus modernes, l’observateur peut s’en rendre 
compte. L’industrie avait fait de Palmyre une 
des villes les plus opulentes de l’Asie. Aux jours 
dô sa gloire, la cité de Zénobie était, sous le rap¬ 
port commercial, ce qu’était Alep avant la dé¬ 
couverte du cap de Bonne-Espérance ; Palmyre 
était un magnifique caravansérail, où se repo¬ 
saient les caravanes de l’Inde, de la Perse, de la 
Palestine et de la Syrie. La première condition 
d’existence pour une cité, c’est la fécondité de 
son sol; or le territoire de Palmyre est pauvre 


PALMYRE. 


13S 


et ne produit rien : cette ville devait donc cesser 
d’être, le jour où cesserait son commerce. Tel 
est le destin des villes qui ne reçoivent leurs ri¬ 
chesses que du dehors, qui ne tirent rien de leur 
propre fonds; lorsqu’il arrive que l’industrie 
prend d’autres voies, ces villes deviennent de 
stériles solitudes , elles succombent pour ne se 
relever jamais. 

Nous parlerons maintenant de l’état présent 
de la cité de Zénobie. 

Il n’existe point de relation, proprement dite, 
d’unvoyage à Palmyre; aucun voyageur n’a encore 
décrit d’une manière complète les ruines de cette 
ville. Ce furent des négociants anglais qui les pre¬ 
miers, en 1691, allèrent visier Tedmor. Ces négo¬ 
ciants ne rapportèrent que quelques inscriptions 
et des notes. Cent soixante ans plus lard, trois ar¬ 
chitectes de la Grande-Bretagne, Dawkin, Wood 
et Baweren, visitèrent Palmyre. Le voyage de ces 
trois Anglais est plus connu des savants que des 
gens du monde : c’est un in-folio renfermant de 
magnifiques dessins des monuments de Palmyre, 
et un plan de la cité; d’autres dessins des grandes 
ruines furent publiés par le voyageur Casas > 
l’an VI de la république française. Je n’ai donc 
été guidé par le récit d’aucun voy ageur dans ma 


PALMYRE. 


136 

promenade au milieu des débris de Tedmor. 
Aussi, je me bornerai à des indications. J’avoue 
avec M. Michaud que, lorsque mes courses me 
portent vers quelques ruines célèbres, j’aime 
assez y être précédé par la science des autres ; 
j’aime mieux admirer des découvertes toutes 
faites que d’en faire moi-même à la hâte, et sans 
avoir le temps et les moyens nécessaires pour 
m’assurer de la vérité. 

Palmyre est située à cinquante lieues de Tyr, 
trente lieues de Damas, vingt lieues de l’Eu¬ 
phrate, et cent lieues de Babylone. Une heure 
avant d’arriver à Tedmor, on voit à droite, à 
gauche, deux chaînes de montagnes, dont l’une 
se nomme Djebel-Rouag, l’autre Djebel-Abiadh. 
Ces deux chaînes sont nues comme la paume de 
la main, et présentent des couleurs grises et noi¬ 
râtres. Les deux montagnes s’avancent vers l’o¬ 
rient en se rétrécissant peu à peu, puis elles 
forment un défilé d’environ un demi-mille de 
largeur et autant de longueur. A l’extrémité 
orientale du défilé, les deux chaînes se séparent 
brusquement ; celle de gauche se dirige vers le 
nord; celle de droite dessine un coude et fuit 
au midi. En face de vous, sous vos veux. Pal- 
myre apparaît tout à coup; c’est le spectacle le 


PALMYRE. 


137 


plus extraordinaire, le plus étonnant qu’il soit 
donné à l’homme de contempler. Une forêt de 
colonnes, des arcs de triomphe, des portiques, 
des palais, des temples, des tombeaux gigantes¬ 
ques, se déploient au milieu d’une plaine sablon¬ 
neuse et blanchâtre ; au delà de ces imposantes 
ruines se déroulent, dan^un horizon sans limi¬ 
tes, les immenses profondeurs du désert. Point 
de lierre, point d’herbe; ni mousse, ni ronces, 
ni gazon, pas une fleur, pas une plante grimpante, 
ne se montrent sur ces éclatantes ruines; elles 
sont nues, désolées, comme l’affreux désert qui 
les environne. Quand le soleil, à son midi, verse 
des torrents de lumière sur ce sol nu et sur ces 
grands débris, Palmyre semble enveloppée dans 
des tourbillons de feu; la terre paraît s’ouvrir 
et vomir des flammes tournoyantes ; des langues 
enflammées, des lignes ardentes sillonnent l’at¬ 
mosphère : on dirait une pluie d’étoiles. La fu¬ 
mée qui se mêle à ce vaste embrasement de 
l’espace, vous fait tout à coup songer à la fumée 
des soleils éteints dont parle Ézéchiel, et, frappé 
de terreur, vous croiriez en ce moment assister 
à une scène de la fin du monde. 

Des voyageurs ont parlé de la belle couleur 
dorée que le brillant soleil de l’Attique a répan- 


138 


PALMYBB. 


due sur les monuments de la vieille Athènes ; 
cette côuleur est plus fortement prononcée sur 
les édifices de la cité de Zénobie. A la première 
vue, on pourrait penser que la teinte éclatante 
des ruines de Palmyre est artificielle , tant elle 
est vive, ardente; mais on reconnaît bien vite 
que ce vêtement d’or est l’œuvre du soleil, bien 
plus chaud, bien plus resplendissant au milieu 
du désert de Syrie que dans la Grèce et l’Asie 
Mineure. 

On se demande naturellement à quelle époque 
ont été élevés les monuments de Palmyre, dont 
nous contemplons aujourd’hui les débris. Ces 
grandes ruines ont-elles appartenu aux édifices 
construits par Salomon? Sont—ce là les restes de 
la cité bâtie par Zénobie, ou ceux des recon¬ 
structions des empereurs romains? Quand même 
Molala ne nous dirait pas que Nabuchodonosor 
détruisit Palmyre en allant assiéger Jérusalem, 
il serait facile de reconnaître, d’après la vue des 
ruines, que la cité élevée par Salomon s’est depuis 
longtemps effacée du sol. Puisque les historiens 
latins ont écrit qu’Aurélien rasa la ville de Tedmor, 
il semblerait que les monuments qui subsistent 
encore n’auraient pas été élevés par Zénobie ; et, 
dans ce cas, ce que nous voyons aujourd’hui, ce 


PALMYRB. 


139 

gerâit donc ce qui reste de la cité rebâtie par 
Juitinien? Cette dernière assertion nous paraît 
sans probabilité ; en voici la raison : les monu¬ 
ments deTedmor ont un aspect grandiose; l’ar¬ 
chitecture , les ornements de sculpture, sont 
d’une élégante et noble simplicité : c’est le goût 
exquis des beaux âges de la Grèce et de Rome. 
Les édifices de Balbek , si admirables et si ad¬ 
mirés, ne sont pas comparables, sous ]e rapport 
de la pureté du style, aux édifices de Tedmor. 
Or chacun sait qu’au sixième siècle, au temps 
de Justinien, l’art était en pleine décadence, et 
l’église de Sainte-Sophie (à Byzance), qui fut 
bâtie par ce prince, témoigne assez du mauvais 
goût de ce temps-là. 

11 ne faut pas prendre à la lettre ce que 
les historiens nous disent de la destruction d’une 
ville par uns armée victorieuse ; le glaive mois¬ 
sonne une partie de la population ; les de¬ 
meures des habitants sont dévastées , mais 
tout ne périt point : les grands monuments res¬ 
tent > ou du moins il en subsiste toujours assez 
pour qu'on puisse juger de leur magnificence et 
de leur caractère. Nous croyons donc que la 
ville de Zénobie ne tomba pas entièrement sous 
les coups de la colère d’Aurélien, et que les belles 


HO 


PALMYRE. 


ruines de Palmyre ont appartenu aux édifices 
élevés sous le règne de la veuve d’Odenath. Jus¬ 
tinien n’avait fait que restaurer les anciens mo¬ 
numents ; il est facile, du reste, de reconnaître 
les travaux qui furent exécutés sous les ordres 
de Patrice l’Arménien. Nous savons que vers le 
milieu du troisième siècle, époque où Zénobie 
vivait, l’architecture et la sculpture étaient en 
décadence, car les superbes monuments deBal- 
bek, si surchargés d’ornements, portent l’em¬ 
preinte d’une époque où déjà l’art se corrompait. 
On n’a pas à reprocher aux monuments de Pal¬ 
myre le brillant défaut des monuments de Bal- 
bek ; l’harmonie parfaite, la majesté simple des 
édifices de Tedmor , doivent être attribuées au 
génie de Zénobie, qui avait su choisir dans la 
Grèce et dans l’Asie Mineure les premiers maîtres 
dans les arts. 

Nous n’entreprendrons point une description 
détaillée des ruines de Tedmor : ce serait l’impos¬ 
sible. Une grande confusion, le désordre le plus 
complet, régnent au milieu de ces débris. On ne 
pourrait pas plus désigner les monuments de Pal¬ 
myre d’après leurs vestiges, qu’on ne pourrait 
dire les noms de toute une génération d’hommes 
dont on verrait les ossements répandus dans une 


PALMYRE. 141 

vallée ou enterrés dans des catacombes. Nous 
nous en tiendrons aux principales ruines. 

Les débris de Tedmor couvrent un espace 
d’une lieue et demie de circonférence ; cet em¬ 
placement ne suffisait pas sans doute à l’ancienne 
ville : la cité s’étendait à l’orient et au midi sur 
un terrain de plusieurs milles. Vers ces deux di¬ 
rections, sur un vaste espace, on voit des ruines 
à fleur de terre, et les Arabes nous disent quedans 
les jours de tempête, le violent simoun, en creu¬ 
sant le sable, met à découvert de grands débris 
qui se recouvrent ensuite de terre dans les jours 
calmes. Les ruines, dispersées sur une lieue et 
demie d’étendue, sont enfermées dans une en¬ 
ceinte de remparts détruits sur plusieurs points ; 
ces murailles délabrées ou effacées de la terre 
sont l’œuvre de l’empereur Justinien. Deux ruis¬ 
seaux , dont l’eau est fortement imprégnée de 
sel, serpente à travers les ruines. La plus consi¬ 
dérable de ces deux sources vient de l’ouest; elle 
jaillit du fond d’une grotte au pied de la mon¬ 
tagne, où se trouve encore un autel dédié à Ju¬ 
piter. On ignore le lieu de la source du ruisseau 
qui vient du nord; ce courant d’eau coule dans 
un aqueduc souterrain, qu’on a mis à décou¬ 
vert en plusieurs endroits. Ces deux ruisseaux 


142 


PALMYRE. 


arrosent à peu de distance, au midi de la cité, 
quelques petits jardins où croissent des palmiers 
et des oliviers. Les eaux des sources forment le 
sel de la vallée dont nous avons parlé au com¬ 
mencement de cette lettre. Au sommet de la 
montagne qui borne au nord l’emplacement de 
Palmyre, apparaît un château qu'Ebn-Maamem, 
gouverneur de Damas, avait fait bâtir avant l’in¬ 
vention de la poudre à canon pour empêcher les 
Persans de pénétrer en Syrie. 

A l’extrémité sud-est de l’emplacement de la 
cité, s’offrent les plus belles ruines du monde: 
celles du temple du Soleil. Ce qu’on voit d’abord, 
c’est une muraille en marbre de deux cents 
pas carrés environ et de vingt à vingt-dnq 
pieds d’élévation ; cette muraille d’enceinte, qui 
a souvent servi de lieu de défense aux bédouins, 
est flanquée de pilastres corinthiens d’un travail 
achevé. Ori pénètre dans cette enceinte par une 
porte très-basse qui regarde le couchant; cette 
porte, où l’on remarque des traces d’une admira¬ 
ble sculpture, a été gâtée par les Arabes qui y ont 
ajouté une construction grossière. Dés qu’on a 
mis le pied dans l’enceinte du mur, apparaît, 
à droite et à gauche, une colonnade qui fait tout 
le tour de la muraille d’enceinte. Ces colonnes, 


PALMYRE. 


143 

dont soixante-douze sont encore [debout, sont 
cannelées et d’ordre corinthien ; elles ont envi¬ 
ron cinquante pieds d'élévation; les chapiteaux 
des colonnes du temple de Jupiter Olympien à 
Athènes ne sont pas plus beaux que ceux de la 
colonnade de Palmyre dont nous parlons. 

Un chemin, pavé d’énormes morceaux de mar¬ 
bre blanc, conduit de la porte du couchant au tems 
pledu Soleil, qui occupe une éminence au milieu 
de l’enceinte. Ce temple forme un carré long de 
soixante pieds environ. Les ornemens du porti¬ 
que sont admirables : ce sont des branches de 
palmier, des grappes de raisin, des fleurs, des 
fruits, des guirlandes représentées par le ciseau 
du sculpteur avec une élégance et un goût 
parfaits. Mais l’entablement, la corniche de ce 
magnifique portique, sont dégradés et à moitié 
détruits. Cette entrée du temple est fermée par 
une misérable construction des bédouins, et 
l’on pénètre dans l’intérieur du monument en se 
traînant à plat ventre par une ouverture étroite 
pratiquée dans le mur. La partie méridionale de 
l’intérieur du temple a été convertie en mos¬ 
quée, qui est elle-même abandonnée; à l’extré¬ 
mité septentrionale de l’intérieur du monument, 
est une grande niche magnifiquement travaillée; 


144 PAtMYRE. 

c’est là que l’image du soleil était placée : Auré- 
lien la prit et l’emporta à Rome pour être dé¬ 
posée dans le temple du Soleil que le vainqueur 
de Zénobie avait fait élever sur le mont Quirinal. 
Un demi-siècle plus tard, plusieurs colonnes du 
temple du Soleil bâti par Aurélien furent trans¬ 
portées à Byzance pour orner l’église de Sainte- 
Sophie, le premier temple élevé en l’honneur du 
dieu del’Évangile : mystérieuse destinée des pier¬ 
res qui ont servi de sanctuaire à des cultes si 
différents ! Le péristyle du temple du soleil à Pal- 
myre n’existe plus que vers la partie orientale, 
où on compte encore neuf colonnes debout avec 
leur entablement; mais les ornements des cha¬ 
piteaux ont disparu : c’étaient des tigettes et des 
feuilles d’acanthe en bronze doré; sur des tam¬ 
bours restés nus, on voit les trous où se trou¬ 
vaient ces richesses, qui furent enlevées sans 
doute par les Romains victorieux. 

Nous montâmes sur la voûte du temple en 
passant par un escalier en marbre; la voûte, for¬ 
mée d’énorme blocs de marbre joints ensemble 
sans mortier ni ciment, est d’une grande solidité. 
Du haut du monument, on a sous les yeux tout 
ce qu’il y a de plus dégoûtant, de plus misérable, 
confondu avec tout ce qu’on peut voir de plus ri- 


PALMYRE. 


145 

che, de plus beau; cent trente cabanes de bédouins, 
construites en boue, sont adossées contre les 
murs du temple du Soleil, contre la muraille 
d’enceinte et contre la magnifique colonnade qui 
vaut, à elle seule, la peine qu’on fasse le voyage 
de Palmyre. Que les ruines du temple du Soleil 
seraient belles à contempler si elles n’étaient pas 
mêlées à ces misérables huttes de sauvages ! 

Au nord du temple du Soleil, à trois cents pas 
de distance, apparaît un arc de triomphe ; deux 
portes latérales se joignent de chaque côté à l’arc 
de triomphe, et achèvent de donner à ce monu- 
ment, riche de sculpture, un aspect grandiose et 
admirablement pittoresque. Deux rangs de co¬ 
lonnes corinthiennes, d’une grande hauteur, par¬ 
tent de l’extrémité septentrionale de la cité, et 
viennent aboutir à l’arc de triomphe et aux deux 
portes; ces deux rangs de colonnes forment une 
immense et magnifique galerie, dont la largeur 
est de trente à quarante pieds : c’était peut-être 
une avenue conduisant au temple du Soleil. De 
distance en distance sont des portiques qui ser¬ 
vent d’entrée à la longue galerie. Un grand nom¬ 
bre de colonnes sont renversées ou brisées ; 
soixante - sept seulement sont encore debout. 
Contre les colonnes, à une hauteur de cinq pieds, 

40 


II. 


146 


PALMYRE. 


sont des piliers de marbre qui s’avancent dans 
l’intérieur de la galerie; ces piliers supportaient 
les statues des grands hommes de Palmyre, car 
au-dessous de chaque pilier sont gravées des in¬ 
scriptions grecques, qui marquent le nom et la 
dignité des personnes dont les statues occupaient 
cette place; au bas de l'inscription grecque est 
une inscription palmyréenne, qui est la traduc¬ 
tion des paroles helléniques. La langue des an¬ 
ciens Palmyréens ne différait pas du syriaque. Il 
ne faut pas s’attendre toutefois, comme l’a re¬ 
marqué le savant abbé Barthélemi, que toutes 
les inscriptions qu’on trouve sur les pierres de 
Palmyre répandent un grand jour sur l’histoire 
de cette ville; les inscriptions ne nous ont trans¬ 
mis que des faits particuliers, ne se rattachant 
à aucune circonstance importante. 

A l’orient de la grande galerie s’élèvent quatre 
temples à moitié détruits ; les uns n’ont gardé 
que la cella , ou corps de bâtiment, les autres 
que leurs péristyles; ces temples ne sont pas 
d’une grande dimension. A l’ouest apparais¬ 
sent des murailles colossales, qui semblent avoir 
appartenu à un gymnase. Ce qui surprend à 
Palmyre, c’est de ne pas trouver une seule 
trace de théâtre, de cirque, ou de stade. De tous 


PALMYRE. 


147 

les monuments des anciennes villes d’Orient, 
ceux qu’on destinait aux jeux publics ont mieux 
résisté que les autres aux ravages du temps; j’ai 
vu des théâtres presque entiers dans toutes les 
villes ruinées de l’Asie Mineure et de la Grèce : 
On sait que les Grecs et les Romains aimaient 
passionnément le théâtre. On trouve cependant, 
sur une colonne de Tedmor, une inscription qui 
prouve qu’il y avait des théâtres dans cette ville. 
L’inscription donne de grands éloges à un ma¬ 
gistrat appelé Zénobius, pour avoir dirigé les 
jeux publics avec honneur et habileté. 

La nécropole de Palmyre se trouve à une de¬ 
mi-heure au nord-ouest du temple du Soleil ; 
elle s’étend dans un vallon que les Arabes ap¬ 
pellent Wadi-el-Kébour (vallée des Sépulcres). Les 
tombeaux portent un caractère d’architecture 
beaucoup plus ancien que les autres édifices de 
la cité ; ces tombeaux sont construits avec 
plus de simplicité ; ils ont été élevés, sans nul 
doute, avant l’introduction de l’art grec à Pal¬ 
myre. Ils ont la forme d’une tour carrée, d.’en- 
viron quarante pieds d’élévation, et couvrent un 
espace de quinze pieds. L’extérieur de ces sé¬ 
pulcres est revêtu de pierres grossières ; sur la 
façade qui fait face su midi est une niche 


148 


PALMYRE. 


où se montrent un mort couché dans un cer¬ 
cueil, et trois personnes debout autour du cer¬ 
cueil. On entre dans le tombeau par une porte 
basse; l’intérieur est entièrement revêtu d’un 
marbre éclatant de blancheur; on voit partout 
des bustes d’hommes et de femmes à qui les 
Arabes ont coupé la tête. Il s’y trouve des ni¬ 
ches semblables à celles qu’on rencontre dans 
les catacombes de l’Égypte. Les Palmyréens en¬ 
sevelissaient leurs morts comme l’ancien peuple 
des bords du Nil. Le voyageur Wood trouva, 
dans un monument funèbre de Tedmor, une 
momie tout à fait semblable à celles du pays des 
pharaons. Un bédouin qui m’accompagnait dans 
ma visite aux ruines, me dit qu’il y avait autre¬ 
fois un grand nombre de momies dans les sé¬ 
pulcres de Palmyre, mais que les Arabes les 
avaient enlevées, dans l’espérance d’y trouver 
des trésors. 

Au delà de la grande galerie, dont nous avons 
parlé tout à l’heure, on remarque des demeures 
funèbres qui sont moins anciennes que celles de 
Wadi-el-Kébour ; ce sont de beaux sarcophages 
de marbre, les uns brisés, les autres dans un état 
de parfaite conservation. Sur le couvercle de ces 
cercueils de marbre s’offrent des corps d’hom- 


PALMYRE. 149 

mes , de femmes , d’enfants. admirablement 
sculptés. 

Trois causes ont contribué à la conservation 
des édifices de Palmyre; la première, la plus im¬ 
portante de toutes, c’est que cette ville étant sé¬ 
parée , pour ainsi parler, du reste du monde, 
on n’a pas pris ses pierres pour les faire servir 
à d’autres constructions ; la seconde, c’est que 
le climat sec et brûlant du désert conserve 
mieux les monuments que le climat humide et 
froid de l’Europe; la troisième, c’est que les bé¬ 
douins préfèrent une tente de toile à une maison 
de pierre. Les matériaux qui servirent à la con¬ 
struction des monuments de Tedmor furent ti¬ 
rés d’une belle carrière de marbre qu’on trouve 
dans le flanc de la montagne, à une lieue et de¬ 
mie de Palmyre. 

J’avais contemplé les ruines de Palmyre à 
toutes les heures du jour ; je voulus me prome¬ 
ner, la nuit, au milieu de ces grands débris. On 
éprouve des impressions indéfinissables en er¬ 
rant seul à travers cette ville morte lorsque 
des millions d’étoiles brillent au ciel, et que la 
lune blanche et belle répand ses pâles et mou¬ 
rantes clartés sur ces innombrables colonnes, sur 
ces temples, ces palais, ces portiques, ces arcs de 


PALMYRE. 


150 

triomphe et ces vieux sépulcres délabrés. Cou¬ 
ché sur le sable encore brûlant des feux du so¬ 
leil , la tête appuyée sur un tronçon de colonne, 
je prêtais l’oreille aux longs frémissements des 
branches des palmiers agitées par la brise, 
aux cris sinistres des oiseaux de nuit qui ont 
fait leur retraite dans les feuilles d’acanthe des 
chapiteaux, au léger bruit de l’eau qui cou¬ 
lait sous mes pieds ; puis je croyais entendre des 
voix perdues dans l’espace, des accents incon¬ 
nus, des soupirs, des plaintes, des gémissements 
mystérieux. 

Mes regards erraient indifféremment sur les 
ruines, et mon imagination leur prêtait des 
figures bizarres. Mon esprit était accablé par un 
monde d’idées : les noires ombres des colonnes 
qui s’allongeaient sur le sable m’apparaissaient 
comme des fantômes qui venaient pleurer sur le 
cadavre de Palmyre. Parmi toutes ces ombres 
gigantesques, une plus petite se dessinait, se 
mouvait, de moment en moment, sur le sable 
poudreux ou sur la façade d’un tombeau. Cette 
ombre était celle d’un bédouin; il s’arêta immo¬ 
bile , à trois pas de moi ; il tenait dans sa main 
une longue lance surmoniée d’une touffe de 
plumes d’autruche. Je crus que j’allais être at- 


PALMTRE. 


151 


taqué, et je saisis un de mes pistolets, suspendus 
à ma ceinture. 

« Salut à toi ! me dit le bédouin ; que fais- 
tu tout seul au milieu de ces ruines ? ne crains- 
tu pas la fatale influence des djins (génies)? 

— Et où vas-tu, toi-même? lui répondis-je. 

— J’ai perdu tin de mes chameaux, et je le 
cherche, voilà! » 

Après un moment de silence le bédouin re¬ 
prit d’une voix calme et grave : 

« Ainsi, il fut un temps où la ville de Tedmor 
était habitée par un autre peuple que le peuple 
arabe qui existe maintenant? 

— Oui, une nation grande dans la guerre, 
dans les arts, dans le commerce, vivait jadis au 
milieu de cette enceinte où nous ne voyons 
aujourd’hui que des ruines et de la poussière. 
Tout est dévasté. 1 Les tombeaux de Wadi-el- 
Kébour sont mêmes vides ! » L’Arabe, levant 
les yeux et les mains vers le ciel étoilé, répon¬ 
dait : 

a Dieu seul est grand, éternel! » 

Durant cette nuit où je veillais assis au milieu 
des ruines de Palmyre, lorsque, sous les rayons 
de la lune, le mélange des ombres et de la blan¬ 
cheur des colonnes retraçait à mon ëSprit de 


152 


PALMVRE. 


fantastiques images , lorsque les pas de ce bé¬ 
douin étaient venus tout à coup troubler la 
paix de ma rêverie, comme un fantôme échappé 
des sépulcres de l’antique cité, je me rappelais 
que Volney avait évoqué, il y a cinquante ans, 
le génie de Palmyre , et je songeais aux médi¬ 
tations du philosophe voyageur. Autour de moi 
et sur ma tête, de quelque côté que je portasse 
mes regards, toute chose prenait à mes yeux un 
grand caractère, et mon esprit s’envolait vers 
les plus hautes régions de la pensée. Il me sem¬ 
blait que je n’avais jamais vu de plus haut tout 
ce qui tient à l’homme, à son histoire, à ses 
besoins , à sa destinée; les objets, les questions 
morales, prenaient dans mon intelligence des 
proportions sublimes, et je m’étonnais que le 
grand spectacle des ruines de Palmyre, de son 
désert et de ses cieux resplendissants, eussent 
laissé l’esprit de Volney dans les régions infé¬ 
rieures d’une étroite philosophie. 

Je me disais que ce lieu était bien mal choisi 
pour y élever une chaire en faveur des froides et 
petites doctrines du dix-huitième siècle. Du haut 
de ces grands débris qui semblent planer sur cet 
Orient si plein de merveilles, je ne comprenais 
pas le scepticisme railleur, les chicanes irréli- 


PALMYRE. 


253 


gieuses , les épigrammes voltairiennes; debout 
sur ces hauteurs historiques, je sentais mieux 
les choses éternelles; et, lorsque mon imagination 
convoquait dans les solitudes de Tedmor les di¬ 
verses nations de la terre, ce n’était point pour 
leur disputer leurs croyances , ni pour faire 
un procès à leur foi : c’était pour leur entendre 
dire et proclamer à la face des cieux qu’il n’y a 
de repos pour les empires, d’honneur pour 
les sociétés, de noblesse et de grandeur pour 
l’homme, que dans la religion. On peut dire 
des erreurs ce que les légendes d’Allemagne 
ont dit des morts: elles vont vite; elles pas¬ 
sent ces doctrines de mensonge ; et, depuis 
le temps où Volney se riait des croyances humai¬ 
nes , dans quelle rapide décrépitude on a vu 
tomber ses enseignements ! Quel homme sérieux 
voudrait en prendre aujourd’hui la responsabi¬ 
lité ? Quel penseur grave n’a pas laissé bien loin 
derrière lui cette philosophie, qui dépouille 
l’homme et ne lui donne rien ? En cinquante 
ans, les doctrines de Volney sont devenues de 
misérables ruines, auxquelles nulle intelligence 
élevée ne prend garde ; ces doctrines sont mille 
fois plus vieilles que les colonnes, les chapiteaux 
et les sépulcres dè Tedmor. La philosophie de 


154 


PALMTRE. 


Volney est à l’éternelle vérité ce qu’est le sable 
du désert qui roule sous le vent, tourbillonne, 
et puis vient s’arrêter et mourir au pied des 
murs immobiles du temple du Soleil. 



STRIE. 


155 




LETTRE XXIX. 


Nouvelles fourberies de nos bédouins,—Départ de Homs.— Kosséir.— Sources 
de l’Oronte. — Projet anglais de joindre l’Oronte a l'Euphrate.— Damas. — 
Encore le recrutement] de l’armée égyptienne.—Visite 4 l’émir Beschir. 
—Milady Esther Stanhope. — Saint-Jean-d'Acre. 


A MON FRERE. 


Saint-Jean-tfAcre, novembre 1837. 


Vous n’avez pas oublié le stratagème inventé 
par nos bédouins pour nous escroqùer de l’ar¬ 
gent en allant du camp de Mézied à la tribu du 
cheik Pharaah. Le premier jour de notre arri¬ 
vée à Palmyre, pendant que j’admirais le temple 
du Soleil, Sélim, le chef de notre escorte, me 
dit que, si je ne lui donnais pas cent piastres à 
l’instqnl même , il allait partir avec ses frètes pour 
les tentes de Mézied , et qu’ils nous laisseraient 
seuls à Tedmor. Mon esprit était complètement 
absorbé par la vue des grandes ruines; et, pour 


156 


SYRIE. 


me débarrasser de l’importunité du bédouin, 
je lui jetai cinq pièces d’or au visage. Un jour 
après notre départ de Palmyre (le 28 octobre), 
nous arrivâmes au milieu d’une nombreuse tribu 
campée dans un large vallon. Nous nous repo¬ 
sâmes trois heures sous la tente du cheik, puis 
je dis à Sélim de nous remettre en route. « Vous 
allez rester éternellement dans ce désert, nous 
dit Sélim, si vous ne me donnez pas avant un 
quart d’heure quatre-vingts piastres ; nous ne 
remonterons à cheval avec vous que lorsque 
j’aurai dans ma main l’argent que je demande : 
les Francs sont riches et les bédouins sont pau¬ 
vres, voilà ! 

— Nous ne te donnerons pas un para , et nous 
partirons, répondis-je à Sélim. Ibrahim, à che¬ 
val ! » dis-je à notre interprète. Il était à peine 
monté, que le bédouin le prit par une jambe, et le 
jeta à terre. Furieux, je descends aussitôt de ma 
monture, je prends ibrahim par les hanches, et 
le fais sauter sur son cheval. Puis , me tournant 
vers Sélim : « Arabe sans foi, lui dis-je, si je te 
trouve encore sur mon chemin pour l’interrom¬ 
pre , je briserai ma lance sur ton front ! » L’Arabe 
fut offensé de ces paroles prononcées avec colère. 
<c Ah ! murmura-t-il entre ses dents en lançant 


SYRIE. 


157 

sur moi un féroce regard, si tu n’étais pas sous 
la protection de Mézied, tu ne verrais pas demain 
le lever de l’aurore ! » Sélim m’inspirait un trop 
profond mépris pour que je pusse lui répondre 
encore. 

Les bédouins nous laissèrent partir seuls du 
camp où nous nous étions reposés; mais, après 
avoir cheminé un quart d’heure, nous les vîmes 
venir vers nous. Tout n’était pas fini avec notre 
escorte de voleurs. Arrivés sous la tente de Mé¬ 
zied , le 29 octobre, Akmed, le fils du cheik, 
qui sera un jour un des plus grands haramis du 
désert, voulait à toute force un tapis qui servait 
de lit de repos à mon compagnon de voyage. 
Nous arrachâmes le tapis des mains d’Akmed. 
Son père était présent à cette scène, mais, pil¬ 
lard comme les autres bédouins, il ne lui adressa 
aucun reproche. 

Sélim et un autre nègre affranchi vinrent nous 
accompagner jusqu’au village de Heurra-Baal- 
Bek, situé à une heure au nord de Homs. Sélim 
alla chercher le kiatib (écrivain) du village pour 
le prier d’écrire sous notre dictée « que les 
hommes de la tribu de Mézied nous avaient con¬ 
duits à Tedmor et ramenés sains et saufs à Homs, 
et que nous n’aviom qu’à nous louer de leurs bons 


158 


STRIE. 


procédés à notre égard. » Nous refusâmes de si¬ 
gner une pareille déclaration. Sélim était dans 
de mortelles inquiétudes : « Vous ne direz pas, 
si vous voulez, que vous êtes contents de 
nous , mais vous êtes obligés de déclarer que 
vous n’avez pas été tués dans le désert, tant que 
la tribu de Mézied vous a tenus sous sa protection. Si 
des brigands de la Syrie ou de la Palestine vous 
assassinaient sur les chemins de ces deux provin¬ 
ces, et qu’on ne pût savoir les noms des meur¬ 
triers, ce crime pèserait sur tous les bédouins de 
la tribu du noble cheik Mahmoud; vous voyez 
bien, ô Frandjis! que ce 9erait une injustice trop 
grande. » 

Le kiatib nous jura sur le Koran qu’il dirait 
seulement dans son billet que les hommes de la 
tribu de Mézied ne nous avaient point tués , et qu'ils 
nous avaient ramenés sains et saufs à Homs. La dé¬ 
claration ainsi faite fut signée par quatre témoins 
du village de Heurra-Baalbek. Sélim prit le pa¬ 
pier , et s’en alla dans son désert en adressait 
au ciel des vœux pour la conservation de nos 
jours. 

Je suis entré dans tous ces détails, parce que 
j’ai pensé qu’ils auraient pour vous de l’intérêt. 
D’ailleurs, tous ces laits qui me sont propres 


SYRIE. 159 

pourront vous donner une juste et complète 
idée de l’amour du pillage chez les Arabes. 

Nous quittâmes Homs le 4 novembre. Nous 
nous dirigeâmes à l’ouest à travers une vaste 
plaine, très-susceptible de culture, mais en 
friche , faute d’habitants. Nous arrivâmes au 
village de Kosséir, au bout de cinq heures de 
marche. Ce fut à Kosséir que l’armée égyp¬ 
tienne, commandée par Ibrahim-pacha, se réu¬ 
nit le 6 juillet 1832. Les troupes de Mahmoud II, 
composées de soixante mille hommes, avaient 
déjà franchi le mont Taurus ; elles n’étaient pas 
très-éloignées de Homs le 6 juillet, et auraient 
bien pu savoir ce qui se passait dans l’armée 
d’ibrahim, à une distance de cinq lieues. Le 
4 juillet, il n’y avait encore à Kosséir que quatre 
ou cinq mille Égyptiens , tandis que trente ou 
quarante mille Ottomans étaient campés dans les 
environs de l’antique Émesse. L’armée impériale 
de Mahmoud aurait coupé court à l’expédition de 
Syrie, si elle avait voulu mettre en déroute les 
soldats égyptiens campés à Kosséir. Hussein- 
pacha , général en chef des troupes turques, se 
prépara à agir contre le vassal rebelle, lorsque 
Ibrahim avait déjà pris Acre, Damas, et était des¬ 
cendu dans la vallée de l’Oronte. Toutes les opé- 


160 SYRIE, 

rations de l’armée ottomane furent paralysées 
par l’inertie : après bien des lenteurs, elle se mit 
en marche sans provisions assurées, sans vivres 
préparés. Les régiments osmanlis arrivèrent à 
Homs, épuisés de fatigue et de faim. Le séras- 
quier d’Alep et Hussein ne s’inquiétaient pas 
plus de cette disette que de l’approche de l’en¬ 
nemi ; pendant que les Turcs affamés se dispu¬ 
taient quelques misérables aliments, les deux 
pachas passaient leurs journées à fumer, à se 
complimenter sous leur tente. Ibrahim n’a dû 
ses victoires en Syrie, il y a quatre ans, qu’à la 
mauvaise organisation des troupes turques, et 
surtout à l’incapacité des chefs qui les comman¬ 
daient. 

Cinq heures de marche conduisent de Kosséir 
au petit village de Labaouah. Avant d’arriver à ce 
bourg, on passe successivement par les villages de 
Zaarah, entouré de charmantsjardins, et par celui 
d’El-Hah, dontla population est chrétienne. La¬ 
baouah est situé à l’extrémité occidentale d’une 
longuevalléeforméeparla chaîne du Liban; sa di¬ 
stance de Balbek est de cinq heures. Je marque 
avec précision le lieu où s’élève le village de La¬ 
baouah, parce que c’est là que se trouvent les sour¬ 
ces de l’Oronte, le roi des fleuves de la Syrie. Ces 


SYRIE. 


161 


sources sont belles, abondantes ; elles jaillissent 
du sein d’un terrain rocailleux. Ces sources se di¬ 
visent d’abord en une infinité de petits ruisseaux, 
qui n’en forment plus qu’un seul à une distance de 
cinq lieues, vers le village de Zaarah. Les sour¬ 
ces de l’Oronte ne tarissent jamais, quoi qu’en 
dise Volney. C’est à Labaouah que la fable place 
l’endroit où l’effrayant Tiphon à cinquante têtes 
fut frappé par la foudre. Le dragon, dans sa fuite 
pour chercher un refuge, sillonna profondément 
la terre et fit jaillir les sources de l’Oronte. Ce 
fleuve fut appelé Oronte , du nom d’un homme 
qui le premier construisit un pont sur ses rives ; 
mais auparavant, l’Oronte portait le nom de Ti¬ 
phon '. Les diverses petites branches du fleuve 
El-Assi se réunissent, comme je l’ai dit plus haut, 
du côté de Zaarah ; de là l'Oronte se dirige vers 
le nord, traverse le lac Kadas, comme le Jour¬ 
dain traverse la mer de Galilée, passe non loin 
de Homs, à Hamah , Chaïssar , Phamieh , et se 
jette, près de cette dernière ville, dans un autre 
lac qui porte son nom. En sortant du lac de Pha¬ 
mieh, l’Oronte vient arroser la vallée où s’élèvent 
les cités de Schogr et de Darcorieh ; plus loin, 

1 Strabon. 

4 t 


h. 


10*2 


SYRtB. 


il passe sous le Pont de Fer, célèbre par un fait 
d’armes des premiers croisés, et, après avoir bai¬ 
gné les murs d’Antioche, il va se jeter dans la 
mer, près de Souédié, l’antique Séleucie. L’Oronte 
est très-poissonneux, ainsi que les beaux lacs 
qu’il traverse dans son cours. 

Vous avez parlé, dans une lettre du septième 
volume de la Correspondance d'Orient, du projet an¬ 
glais de joindre l’Oronte à l’Euphrate par un ca¬ 
nal. Cette entreprise n’a pas encore été mise à exé¬ 
cution. Le point de l’Oronte le plus rapproché 
de l’Euphrate est Antioche. La distance d’un 
point à l’autre est d’environ vingt-cinq lieues J 
cet espace ne s’étend pas entièrement sur un pays 
plat : les environs d’El-Bir sont hérissés de petites 
montagnes, et on aurait à percer plusieurs col¬ 
lines dans le voisinage d’Antioche. Cette Vaste 
entreprise n’est pas inexécutable; mais, pour 
arriver à son accomplissement, il faudrait, 
comme vous l’avez dit, la possession paisible du 
pays. La réalisation d’un tel projet changerait la 
face de l’Orient. La route commerciale des Indes 
ne doublerait plus le cap de Bonne-Espérance ; 
elle suivrait une ligne plus courte et plus directe 
en liant la Méditerranée, soit à la mer Rouge par 
Suez, soit au golfe Persique par l’Euphrate et 


SYRIE. 


163 

l’Oronte. Cet admirable pays de Syrie n’est pas 
condamné sans doute à vivre éternellement sous 
la barbare domination des musulmans ; la croix, 
ce grand étendard de la nouvelle civilisation du 
monde, prendra la place du croissant dans les 
contrées d’Asie, et, par un retour du monde 
moderne vers le théâtre des grandes luttes du 
monde ancien, la Méditerranée sera encore le 
rendez-vous des nations. 

J’ai pu voir par moi-même, en passant à Bai- 
bek, que les monuments de cette antiqufe cité 
sont inférieurs, sous le rapport de l’art, aux édi¬ 
fices de Palmyre. Les dimensions des temples 
d'Héliopolis de Célé-Syrie sont plus extraordi¬ 
naires que celles des temples de Tedmor. A Bal- 
bek, la richesse des ornements de sculpture l’em¬ 
porte sur Palmyre; mais on cherche en vain dans 
la ville du Soleil la belle et noble simplicité des 
monuments palmyriens. On a vu, dans ces der¬ 
nières années, de riches personnagesd’Occident, 
qui, à leur arrivée en Syrie, parlaient déjà de 
leurs grands préparatifs de voyage à Palmyre ; 
ces voyageurs, ayant appris plus tard que les 
ruines de la cité de Zénobie étaient moins éton¬ 
nantes que celles de Balbek, ont renoncé, sans 
trop de regret, à la course dans le désert. D’au- 


SYRIE. 


164 

très pèlerins ont écrit, d’après des ouï-dire, que 
les ruines de Palmyre ne valaient pas toute la peine 
tpi’on se donnait pour aller les visiter. Ces voyageurs, 
qui expriment leurs jugements sans avoir vu les 
choses dont ils parlent, auraient été plus sin¬ 
cères s’ils avaient dit que les grandes fatigues du 
désert les avaient fait reculer devant l’entreprise. 
Maintenant que nous avons vu Palmyre, nous 
sommes loin de partager les opinions de ces timi¬ 
des explorateurs; nous dirons à ceux qui vien¬ 
dront contempler les merveilles de l’antique 
Orient, de s’en aller à Tedmor, sans craindre de 
ne pas être payés de leur peine par l’intérêt et l’ad¬ 
mirable beauté de ces ruines. Et d’ailleurs, quand 
même l’architecte ou le sculpteur trou verait moins 
de perfection et de magnificence dans les monu¬ 
ments de Palmyre que dans ceux de Balbek, 
n’est-ce pas un assez grand spectacle que celui 
de la cité de Palmyre tristement couchée au 
milieu d’un vaste et solitaire désert? N’y a-t-il 
pas là une immense source de réflexions? 

M. de Lamartine avait trouvé, dit-il, à Damas, 
un cheik de tribu de la route de Palmyre qui se 
chargeait de le conduire sain et sauf aux grandes 
ruines, mais à condition que l’illustre pèlerin 
serait seul et vêtu en bédouin du désert. Cette condi- 


SYRIE. 


165 


tion a pu être faite à M. de Lamartine, mais ce 
n’est pas un usage général; je suis allé à Ted- 
moravec un Parisien, un Syrien et un Arabe du 
Sennaar ; aucun de nous ne portait le costume 
des bédouins, et les hommes du désert qui nous 
servaient d’escorte ne nous firent point d’obser¬ 
vations là-dessus. 

Je suis allé de Balbek à Damas en passant 
par Zibdani. En parlant de l’invasion égyptienne 
qui menaçait la Syrie en 1831 , époque où vous 
étiez à Damas, vous disiez qu’Ibrahim serait le 
bienvenu dans la sainte ville, pourvu qu’il se 
présentât au nom du Koran et des intérêts de 
l’islamisme; que les Damasquins chercheraient à 
briser le joug de Méhémet-Ali du jour où ils 
verraient en lui l’homme des idées nouvelles, le 
rival de Mahmoud dans la carrière de la réforme. 
Vos prévisions sur le caractère indomptable des 
musulmans de Damas ne se sont point réalisées. 
Au mois de juin 1832, immédiatement après le 
siège de Saint-Jean-d’Acre, Ibrahim se présenta 
en effet aux Damasquins au nom du Koran; mais, 
comme le fils de Méhémet-Ali ne se soucie pas 
plus du livre de Mahomet que de l’Évangile, il 
n’a point tenu les promesses qu’il avait faites 
d’abord à la sainte ville. Malgré l’oppression 


SYRIE. 


166 

cruelle qui les écrase depuis cinq ans, les Da- 
masquins n’ont fait aucune tentative pour secouer 
le joug égyptien ; et les diverses populations de 
la Syrie se sont déjà révoltées vingt fois contre 
Méhémet-Ali ! La bravoure, l’amour de la liberté 
et l'horreur des tyrans soht bien plus enracinés 
dans le cœur des chrétiens de Syrie et des habi¬ 
tants de la Palestine que chez les Damasquins. 

Un homme d’honneur et d’intelligence, M. Bau - 
din, notre agent consulaire à Damas, me disait: 

<c Ces Damasquins si intraitables se soumettent 
maintenant avec humilité à toutes les exigences 
du gouvernement égyptien; on les fait marcher 
à la baguette. Avant la conquête de la Syrie 
par Ibrahim, nul chrétien, quel qu’il fût, ne 
pouvait franchir les portes de Damas à cheval ou 
armé et vêtu à l’européenne : des gardes musul¬ 
mans le forçaient à descendre de sa monture; 
avant d’entrer dans la cité, on lui faisait payer un 
tribut de quelques paras. A l’heure présente, ces 
humiliations qu’on faisait subir aux chrétiens 
n’existent plus. » 

Le 8 novembre , nous sommes entrés dans la 
sainte ville, à cheval, armés, et nous avons par 
couru ainsi toutes les rues et tous les bazars de la 
cité. Les musulmans se montraient fiers et superbes 


SYRIE. 


167 


envers les chrétiens quand ils avaient la force en 
main, et que rien ne s’opposait à leurs caprices; 
depuis que le terrible Ibrahim est venu régner au 
milieu d’eux, ils sont devenus humbles et soumis 
comme des enfants. Le fanatisme religieux avait 
fait toute la puissance des Turcs ; ce fut la religion 
du prophète qui les avait poussés de conquête en 
conquête. Le fanatisme religieux, comme tout ce 
qui servait de base à ce grand colosse de l’empire 
ottoman, s’évanouit de jour en jour chez les 
musulmans. Il faut dire aussi que les révolutions 
qui se sont faites en Orient, dans ces derniers 
temps, ont jeté un trouble profond dans l’esprit 
des Damasquins : ils ne savent plus ce qu’ils doi¬ 
vent croire. Ils avaient traité Mahmoud II d’infi¬ 
dèle , parce que cet empereur avait voulu intro¬ 
duire en Turquie quelques usages de l’Europe 
chrétienne, et Ibrahim-pacha, qui s’était d’abord 
annoncé à eux comme le sauveur de l’islamisme, 
marche aujourd’hui avec plus d’audace que son 
maître de Stamboul dans les voies impies des inno¬ 
vations. Voilà, dit-on, les véritables raisons qui 
font supporter aux Damasquins la domination de 
l’Egypte; car les croyants de Damas ont, vous le 
savez, des traditions qui leur fontcraindre d’autres 
maîtres qu’ils abhorrent bien plus que les musul- 


168 SYH1E. 

mans de la réforme. « Ce sera, dit la tradition, 
par la porte occidentale de Damas que les giaours 
(que Dieu maudisse !) entreront un jour en vain¬ 
queurs dans la noble et sainte ville que le pro¬ 
phète aimait tant. A tout prendre, disent les 
Damasquins, les Égyptiens qui sont au moins 
musulmans, valent mieux que les chrétiens. » 
Mahomet dit, dans son Koran, qu’au dernier 
jour du monde le soleil se lèvera du côté de 
l’Occident ; on pourrait appliquer cette prophé¬ 
tique image à la ruine de l’islamisme. Nous voici 
arrivés au temps où, pour les nations du crois¬ 
sant , la lumière s’est levée du côté occidental ; 
le génie musulman a invoqué le secours du génie 
chrétien, et celte innovation a été le signe évi¬ 
dent de la fin de l’islamisme. 

Depuis l’établissement d’un nouvel impôt en 
Syrie, impôt dont nous aurons bientôt occasion 
de parler en détail, on peut savoir au juste la 
population d’une ville et d’un village de ce pays. 
Le dernier recensement fait à Damas porte à 
cent mille les habitants de cette ville. M. de La¬ 
martine a évalué à quatre cent mille âmes la po¬ 
pulation de Damas. L’illustre voyageur croit 
aussi que, si on ne limite pas arbitrairement la ville de 
Damas , si on compte au nombre des habitants tous 


SYRIE. 


169 


ceux qui peuplent les immenses faubourgs et les villages 
qui se confondent à l’œil avec les maisons et les jardins 
de cette grande agglomération d’hommes, le territoire 
de Damas en nourrit un million. Or, le nombre 
total des habitants de la Syrie ne dépasserait que 
de quatre cent mille le chiffre de M. de Lamar¬ 
tine appliqué au seul territoire de Damas ! Au 
temps de Strabon, dans la première année du 
christianisme, la Syrie était habitée par douze 
millions d’àmes. En 1793, Volney avait trouvé 
deux millions d’habitants dans toutes les pro¬ 
vinces de la Syrie; aujourd’hui, d’après les ren¬ 
seignements des personnes les plus instruites, 
la population de la Syrie ne va pas au delà d’un 
million quatre cent mille âmes : sur ce nombre, 
on peut compter six cent mille chrétiens, le reste 
est musulman, druze, ansarien ou juif. 

Nous sommes venus de Damas à Ebteddin, ré¬ 
sidence ordinaire de l’émir Beschir , en passant 
par les monts escarpés de l’Anti-Liban, la val¬ 
lée de Békaa, les cèdres de Salomon et Beyrout. 
Nous eûmes, en arrivant à Ebteddin, le triste et 
douloureux spectacle de plus de quatre cents 
femmes pleurant et poussant des cris de déses¬ 
poir dans la cour du château du prince de la 
montagne : ces malheureuses femmes récla- 


SYRIE. 


170 

maient leurs maris, leurs frères, leurs pères, qui 
avaient été amenés le jour même dans le château 
de l’émir par la moitié d’un régiment égyptien. 
On avait fait, deux jours auparavant, une levée 
générale d’hommes dans le district du Liban 
gouverné par l’émir. Ces paysans de tout âge 
avaient été conduits, enchainés deux à deux, 
dans la demeure du prince. Nous entendions, 
parmi les femmes désolées, d’horribles impré¬ 
cations contre l’émir ; elles l’accusaient de faire 
cause commune avec Méhémet-Ali pour leur ar¬ 
racher leurs époux, leurs pères et leurs frères ; 
pour travailler avec le tyran des bords du Nil à 
la ruine totale des populations de la montagne. 

Pendant que nous assistions à ces scènes de dés¬ 
espoir, nous vîmes entrer tout à coup dans la 
cour du château une jeune fille, les cheveux en 
désordre, les yeux égarés , les traits du visage 
bouleversés, les pieds nus et ensanglantés; elle 
poussait des cris d’épouvante, et brandissait au- 
dessus de sa tête une longue lame. Cette jeune 
fille avait sur sa figure quelque chose d’admira¬ 
ble et d’effrayant. Son apparition soudaine jeta 
l’étonnement et l’effroi au milieu de la foule; 
la jeune fille se précipita contre la porte de l’ap¬ 
partement occupé par l’émir; elle répétait en san- 


SYRIE. 


171 

glotant, ces mots : « Rendez-moi mon ami, ren- 
dez-moi mon ami ! » Des soldats lui arrachèrent 
le fer qu’elle tenait dans sa main , ils la saisirent 
brutalement, et l’enfermèrent dans une cham¬ 
bre. Nous apprîmes, une demi-heure après, que 
cette jeune fille était la fiancée d’un jeune Druse 
qui avait été emmené, comme conscrit, dans le 
château de l’émir. La pauvre fiancée ne se trou¬ 
vait pas dans son village lorsque les soldats 
d’Ibrahim-pacha étaient venus prendre son ami;' 
quand elle arriva dans le bourg et qu’elle apprit 
l’affreuse 'nouvelle, elle s’en alla à travers les 
montagnes vers Ebteddin; le village était situé à 
cinq lieues du château, et la jeune fille franchit 
ce trajet en moins de deux heures en se déchi¬ 
rant les pieds sur les pointes des rocs, ou en cou¬ 
rant au milieu des broussailles. La pauvre en¬ 
fant n’eut pas seulement la consolation de revoir 
une dernère fois celui qu’elle aimait. Le lende¬ 
main de son arrivée à Ebteddin , son fiancé fut 
conduit, avec tous les Druses qui avaient été pris, 
vers le lointain pays d’Égypte, d’où il ne revien¬ 
dra plus. Lorsque je quittai le château de l’é¬ 
mir, la malheureuse jeune fille était en proie à 
une fièvre ardente ; à Sidon, deux jours après, 
un maronite qui arrivait d’Ebteddin, nous ap- 


172 


SYRIE. 


prit que la jeune fille avait succombé à son dés¬ 
espoir. Ainsi, quand la conscription ordonnée 
par Ibrahim en Syrie n’entraîne pas après elle 
le déshonneur dans les familles, elle y laisse la 
mort et la désolation ! voilà comment Méhémet- 
Ali et son fils comprennent la civilisation et le 
bonheur des peuples! Et ce qu’il y a de plus in¬ 
croyable dans tout ceci, c’est qu’il puisse se ren¬ 
contrer des gens, des Européens, qui parlent de 
l’Égypte et de la Syrie régénérées sous la domi¬ 
nation de ces deux hommes impitoyables ! 

J’ai été reçu par l’émir Béchir, le 23 novem¬ 
bre, dans sa redoutable forteresse bâtie au som¬ 
met de la magnifique colline d’Ebteddin, à une 
demi-heure à l’orient de la cité de Deer-el-Ka- 
mar, peuplée de six mille habitants, et non de 
douze mille, comme l’a dit M. de Lamartine. 
Le prince de la Montagne est un homme d’envi¬ 
ron soixante ans; il est de moyenne taille, l’en¬ 
semble de la figure a quelque chose de sauvage 
et de distingué en même temps. Ses yeux sont 
bleus, petits, mais pétillants d’esprit ; son nez 
est très-gros et sa barbe blanche est belle et 
soignée. 11 porte un beau turban blanc, ce qui 
n’est permis à aucun chrétien en Orient; mais le 
pacha d’Égypte donne à son vieil ami du Liban 


SYIUE. 


173 


toutes sortes de privilèges. Le vieux despote 
de la montagne se montra singulièrement cir¬ 
conspect dans une conversation que nous eû¬ 
mes ensemble sur les affaires politiques de la 
Syrie. L’émir, qui passe pour avoir quelque 
chose de la cruauté du tigre ( réputation d’ail¬ 
leurs bien méritée pour avoir fait brûler les 
yeux à ses six cousins) , m’a paru doué de toute 
la finesse du chat. 11 passe dans le Liban pour un 
homme sans foi, sans parole, un aveugle observa¬ 
teur des ordres de Méhémet-Ali, un gouver¬ 
neur tyrannique qui a causé la ruine des habi¬ 
tants de la montagne en les pressurant depuis 
quarante ans; on m’a assuré qu’indépendam- 
ment de la somme que l’émir donne ‘chaque 
année à Méhémet-Ali pour le pays qu’il gou¬ 
verne à titre de fermage, il retire pour son pro¬ 
pre compte, 6,000 bourses (750,000 fr.). Les 
Maronites, les Druses et les Ansariens se plai¬ 
gnent tout haut de l’horrible oppression de l’é¬ 
mir. Ces peuples répètent souvent que l'émir El- 
Gébel , Mohammed-Aly sava sava ( Le prince de 
la Montagne et Méhémet-Ali c’est.tout un). 11 
est dans la politique de l’émir Béchir d’être chré¬ 
tien avec les chrétiens, musulman avec les mu¬ 
sulmans, et Druse avec les Druses : il a fait bâtir 


SYRIE. 


174 

dans son château des églises et des mosquées 
pour mieux dérouter les bons montagnards. Les 
diverses opinions répandues dans le Liban sur la 
croyance religieuse de l’émir Béchir donnent 
lieu quelquefois à des disputes assez plaisantes. 
Entre autres anecdotes qu’on m’a racontées à ce 
sujet, en voici une dont un Français établi en 
Syrie depuis longtemps, m’a garanti l’authenti¬ 
cité. 

L’an dernier, un maronite et un musulman 
partirent ensemble de leur village pour allet* 
porter à l’émir Béchir leur récolte d’olives. Che¬ 
min faisant, ils s’entretenaient de l’énormité des 
impôts qui pèsent sur eux. Le maronite et le 
musulman étaient jusque-là parfaitement d’ac¬ 
cord , mais leur avis fut bien différent lorsqu’ils 
abordèrent le chapitre de la religion de l’émir. 
a Quoique le prince soit chrétien, dit le maro¬ 
nite , il ne traite pas mieux les enfants de l’Évan¬ 
gile que les sectateurs de Mahomet. 

— Dans quels pays de la terre as-tu pu voir, 
répondit le mahométan avec un air superbe, un 
giaour chef des musulmans? Tant que le soleil 
brillera au ciel, que la mer ne sera pas desséchée 
et que la chaîne du Liban ne changera pas de 
place, on ne pourra voir une chose semblable : 


SYRIE. 1ÏB 

l’émir Béchir est musulman ! Personne n’observè 
le jeûne du ramadan avec plus de dévotion que 
le prince de la Montagne. Ne lui as-tu pas entendu 
prononcer souvent ces divines paroles qui ren¬ 
ferment le dogme fondamental de notre foi : La 
illaha oua Mohammed, vesoul Allah! (Dieu seul est 
Dieu, et Mahomet est le prophète de Dieu. ) 

— Tu mens ! dit le maronite indigné ; l’émir 
Béchir est chrétien ! il appartient, comme tous 
les maronites, à la sainte Église catholique,.apos¬ 
tolique et romaine. J’ai vu le prince assistant, 
dans la chapelle de son palais, au divin sacrifice 
de la messe. » 

Le musulman , offensé, donna un grand coup 
de bâton sur la tête du maronite ; celui-ci prit 
son adversaire par la gorge, et l’aurait tüé sans 
un Druze qui arriva vers eux au moment du com¬ 
bat. Il les sépara. 

« Quel est le sujet de votre querelle? » de¬ 
manda le Druse. On lui dit ce qui venait de se 
passer. 

« Vous êtes fous tous les deux ! répliqua le Drusê 
avec un sourire de pitié: l’émir Béchir n’a pas 
d’autre religion que celle des Druses ; on ne trou¬ 
verait pas dans tout le Liban, ni chez nos frères 
du Haouran, un akal (initié) plus instruit que le 


176 


SYRIE. 


prince de la Montagne dans la connaissance des 
mystères de notre culte. 

Les trois montagnards convinrent d’aller de¬ 
mander au premier secrétaire de l’émir quelle 
était la véritable religion du prince. Lorsque le 
premier secrétaire eut entendu les trois monta¬ 
gnards, il ordonna à son kavas de les saisir, et d’ad¬ 
ministrer à chacun deux cents coups de bâton 
sur la plante des pieds. Le musulman , le maro¬ 
nite et le Druse furent prévenus ensuite qu’on 
les pendrait à la porte de leur cabane, s’ils se 
permettaient encore une fois de parler de la re¬ 
ligion du prince de la Montagne. 

De Deer-el-Kamar nous allâmes au village 
de Djoun, situé à peu de distance de la de¬ 
meure de la célèbre Hester Stànhope, la sul¬ 
tane de Palmyre, l’ancienne idole* du désert, 
cette grande renommée que l’avenir confon¬ 
dra avec les fabuleuses renommées des contes 
arabes. Arrivé au bas de la colline de forme 
ronde où s’élève la charmante habitation de la 
noble Anglaise, je lui écrivis un petit billet en 
commun avec M. A. B., pour lui demander la 
faveur de déposer le tribut de notre respect et 
de notre admiration à ses pieds. Notre drogman 
Ibrahim porta notre billet à la nièce de Pitt. Un 


SYRIE. 


177 


quart d’heure après le départ de notre lettre, 
un homme à barbe blanche, monté sur un che¬ 
val blanc, quelque chose de semhlable à un 
vieux sorcier vêtu à l’orientale, vint vers nous; 
c’était un Anglais, le médecin de lady Stanhope, 
le même homme qui alla chercher M. de Lamar¬ 
tine à Beyrout, pour l’accompagner à Djoun, 
dans la demeure de la fée du Liban. Le docteur 
anglais était chargé d’apporter la réponse à notre 
billet. 

« Milady vient d’entendre la lecture du billet 
que vous lui avez fait l’honneur de lui écrire ; 
elle m’a chargé de vous exprimer tous ses regrets 
de ne pouvoir s’entretenir avec vous ; Milady 
est gravement malade : elle garde le lit depuis 
dix-sept jours. Elle est d’autant plus fâchée de 
ne pouvoir vous recevoir , qu’elle a vu au bas 
de votre billet un nom qui lui est connu ; elle 
aurait aimé à recevoir chez elle M. Poujoulat, 
qui a voyagé en Orient avec M. Michaud, en 1830 
et en 1831. 

— Monsieur, je suis son frère. 

— Milady sait que vous ne trouverez pas de 
vin à Djoun, et vous prie d’accepter ces quatre 
bouteilles qu’elle vous envoie. 

— Priez Milady de vouloir bien recevoir mes 

li. 42 


178 


SYRIE. 


remercîments sincères et tous mes regrets de 
la savoir malade, et de ne pouvoir emporter en 
Europe le souvenir d’un entretien avec elle. » 

Le médecin me fit un grand salut à la façon 
des Arabes , et remonta sur son cheval blanc. 
J’ai su par notre consul de France à Beyrout, 
que Milady avait lu les relations de quelques 
voyageurs français qui ont merveilleusement 
brodé sur sa triste et curieuse vie ; ces voyageurs 
ont prêté à lady Stanhope d’étranges préoccupa¬ 
tions, de fantastiques espérances, qui Font vive¬ 
ment affligée. Les idées bizarres qu’on suppose 
à lady Hester, circulent, il est vrai, dans le 
pays; mais toutes ces opinions feraient oublier 
la femme d’esprit et d’instruction, et j’ai ouï dire 
que lady Stanhope en a beaucoup. Je ne veux pas 
manquer de vous apprendre que la jument que 
lady Stanhope destinait, disait-on, au messie-roi 
qui devait paraître en Orient pour régénérer les 
peuples de la terre, n’existe plus. Cette belle 
jument, issue d’une race dont la branche remontait 
aux chevaux de Salomon, a été frappée d’une ma¬ 
ladie mortelle ; et sa maîtresse n’ayant pas eu le 
courage de la voir souffrir, s’est douloureu¬ 
sement résignée à la faire tuer par un de ses do¬ 
mestiques. 


SYRIE. 


179 

Lady Rester Stanhope a voué à l’exécration 
Méhémet-Ali ét son fils. Ceux qui ont entendu 
la nièce de Pitt parler de ces deux hommes, 
disent qu’elle ne se sert pour les désigner que 
des épithètes les plus flétrissantes. Depuis cinq 
ans , la noble fille de lord Chatam a sous les 
yeux l’affreux spectacle des misères des peuples 
du Liban courbé sous le joug égyptien, et cela 
suffirait pour lui inspirer une profonde haine 
contre Ibrahim-pacha, si elle n’avait pas elle- 
même à se plaindre personnellement du fils de 
Méhémet-Ali. Après le siège d’Acye par Ibrahim, 
Hester devint l’unique ressource d’un grapd 
nombre de familles ruinées par la guerre. La 
demeure de Milady se transforma soudain en un 
asile où ceux qui avaient faim trouvaient leur 
nourriture, et en hospice pour les malades et les 
soldats blessés qui avaient défendu Saint-Je^n- 
d’Acre. 

Quand Milady eut épuisé toutes ses ressour¬ 
ces , elle écriyit à Ifirahim pour lui demander 
de venir au secours des Syriens réfugiés che2 
elle et que la guerre avait réduits à la der¬ 
nière misère. Au lieu d’écouter les prières de la 
noble Anglaise, Ibrahim osa lui demander l’extra¬ 
dition des soldats d’Abdallah-pacha qu’elle avait 


180 


SYHIB. 


recueillis. Ce fut alors que Milady repoussa avec 
une admirable énergie les sollicitations du fils du 
vice-roi. « Avant d’attenter à la vie des malheu¬ 
reux que j’ai abrités sous mon toit, lui fit-elle 
répondre, il faudra m’assassiner moi-même. » 
Les hostilités qui allaient commencer entre les 
troupes égyptiennes et les troupes turques, ne 
permirent pas à Ibrahim de renouveler ses de¬ 
mandes auprès de la nièce dePitt. Les revenus de 
Milady se bornent à une pension que lui a faite 
George III, en considération des services rendus 
à l’Angleterre par le célèbre Pitt dont elle était 
le secrétaire. Cette pension a été loin de suffire à 
Milady pour subvenir aux dépenses qu’elle a 
faites en 1832; elle a, dit-on, emprunté de 
l’argent pour continuer son œuvre de miséri¬ 
corde '. 

* Lady Hester est morte en 1839, dans cette même demeure de 
Djoun, où son immense bonté avait soulagé tant de malheureux. 
Peu de mois avant sa mort, la reine Victoria lui retira la pension 
qu’elle recevait de George III. Milady écrivit à cette occasion des 
lettres qui méritent d’être reproduites, car elles font connaître 
quelque chose du caractère de cette femme extraordinaire. Ces let¬ 
tres furent publiées par le Morning-Post, dans le mois de décem¬ 
bre 1838. Les voici : 

Lady Stanhope à la reine Victoria . 

Djoun, 12 février 1838. 

Votre Majesté me permettra de lui dire que rien ne saurait por- 


SYRIE 


181 

Nous vînmes de Djoun à Saint-Jean-d’Acre 
en côtoyant les beaux rivages de la mer de Phé- 

ter plus de préjudice qu’un ordre délivré sans examen , exécuté 
sans raison, et déversant l’outrage sur l'intégrité d’une famille qui 
a fidèlement servi son pays et la maison de Hanovre. 

Aucune question ne m’ayant été adressée pour connaître les cir¬ 
constances qui avaient rendu ces dettes obligatoires pour moi, je 
m’abstiendrai de donner des détails à ce sujet. Je ne permettrai 
pas que la pension qui m’a été octroyée par votre royal grand- 
père soit saisie par la force, mais je Tabondonneral pour l’acquit 
de mes dettes, et en même temps j’abjure le titre de sujet anglais 
et d’esclave, qui en est aujourd’hui le synonyme. V. M. ayantdonné 
de la publicité à cette affaire par ses ordres à ses agents consulaires, 
je ne saurais être blâmée en suivant votre royal exemple. 

Hester Lucy Stanhope. 

Lady Hester à sa Grâce le duc de Wellington . 

<2 février 1838. 

Mon cher duc, si vous méritez une partie des pompeux éloges 
que j’ai entendu vous prodiguer, vous seriez le dernier homme 
qui puissiez vous offenser du motif qui me fait vous écrire sur le 
sujet en question. Vous ne méconnaîtrez pas mes intentions, et 
vous apprécierez mon chaleureux langage, qui n’est que l’expres¬ 
sion caractéristique de mon énergie habituelle. 

La longue résidence que votre Grâce a faite dans les Indes a dû 
lui apprendre que les coutumes anglaises sont peu propres à faci¬ 
liter un jugement bien sain sur la manière de vivre dans ces pays 
demi-barbares, et combien il est difficile de limiter ses dépenses 
lorsque de fréquentes révolutions surgissent au milieu des popu¬ 
lations souffrantes, et ront un devoir à chacun de les aider autant 
que le comporte son humanité ou sa position. 

Acre, assiégée pendant sept mois, 7,000 balles lancées en vingi- 
quatre heures, prise enfin par une tempête, et deux cents hom¬ 
mes seulement restant de la garnison ; les malheureux habitants 


SYRIE. 


182 

nicie. Les imposantes fortifications de Ptolémaïs, 
qu’Ibrahim-pacfra fit réparer après sa conquête 
de la Syrie, ne renferment en ce moment qu’un 

cherchant des secours parrtii leurs vieux amis de la contrée qui 
leur tournent les talons, tant l'effroi d’Ibrâhim-pacha paralyse 
l’élan de leurs cœurs ; la misère, la Tamine, le désespoir, répandus 
sur toutes ces familles qui n’avaient d'autres ressources qu’en moi, 
poüvais-je ne pas entendre leur appel? Mohâmmed-Ali, Ibrahim- 
pacha, Schérlff-pacha, tous m’entouraient pour que je leur livrasse 
quelques individus, mais les malheureux auraient payé de leurs 
têtes le s&hg qu’ils avaient répandu pour la défense de leurs foyers ; 
j’opposai toute ma fermeté à ces ordres ; je répondis que je ne pro¬ 
tégeais ni le nom anglais, ni le nom français, mais le mien, 
comme un pauvre Arabe qui n’abandonnerait la défense d’un mal¬ 
heureux qu’avec sa propre existence, et qu’avant d’arriver à leur 
vie, il fallait attenter à la mienne. 

Je sauvai ainsi bien des proscrits, que j’équipai ensuite pour les 
renvoyer chez eux. Pouvez-vous, vous soldat, me blâmer de cette 
conduite? J’aurais agi de cette manière sous vos yeux, arrachant 
des victimes au fil de votre épée. Mère des orphelins , protectrice 
des veuves , je distribuai tout l’argent disponible qui me restait, 
que javais consacré à payer des dettes, et j’en formai de nouvelles. 
Mais je n’ai pas fait de banqueroute frauduleuse, et j’en repousse 
l’accusation de toutes les forces de mou énergie. Votre reine n’a¬ 
vait que faire de se mêler de mes affaires ; avec du temps, seule 
j’aurais satisfait à mes créances, quand bien même la misère eût 
dû m’atteindre ! Elle prétend avoir eu le droit de suspendre ma 
pension, j’y renonce ainsi qu’au titre de sujet anglais; lorsqu’au- 
cune famille plus que la mienne n’a servi plus fidèlement le pays 
et le trône, je ne me laisserai pas traiter avec moins d’égards qu’un 
coureur de grands chemins. 

J’attends chaque jour une décision sur la possession d’une vaste 
propriété qui m’appartient en Irlande. Si j’y rentre, je n’en aban¬ 
donnerai pas moins ma pension, afin de cesser toute communica- 


SYRIE. 


183 

vaste amas de pierres, au milieu duquel se mon¬ 
trent quelques maisons de chétive apparence. 
Les canons égyptiens ont renversé en 1831 la 


Uon ayec le gouvernement anglais, duquel émane des actes de folle 
qui peuvent compromettre la sécurité personnelle des individus. 
J'ai choisi sir Francis Burdett pour surveiller cette affaire, je le 
crois intègre et consciencieux. Quoique séparés par nos opinions, 
nous n’en sommes pas moins de bons amis. Il parait qu’il com¬ 
mence à juger les événements sous leur vrai jour. 

Je n’ai plus qu’à prier votre Grandeur de méjuger dans la posi¬ 
tion réelle que j’occupe, dévouée à l’humanité, à la royauté et aux 
droits que tout être humain a sur un autre; mais je ne puis me 
laisser traiter d’intrigante, parce que j’ai dit et proclamé à haute 
voix que ceux qui cherchent à ébranler le trône du sultan Mah¬ 
moud, ébranlent le trône de leur souverain, et sont par conséquent 
coupables de haute trahison, et je ne craindrais pas de faire de 
cette pensée une application à ma propre personne. Mais dois-je 
être réputée incendiaire parce que je défends mon caractère, qui 
n’a jamais été entaché de bassesses ni de folie? Personne mieux 
que votre Grandeur ne saurait faire comprendre à la reine que la 
race des Pitt est unique, et qu’il n’y a pas à se jouer d’elle. 

J’ai envoyé, par duplicata, copie de la lettre ci-incluse à sa Ma¬ 
jesté, par lord Palmerston ; si elle ne lui parvenait pas, remet- 
tez-lui célle-d, car sans cette sécurité je serais obligée de la 
publier dans la Gazette d’Augsbourg ou dans les journaux amé¬ 
ricains. 

Hester Lücy Sxanhope. 

Lady H ester Stanhope à sir Édouard Sagden. 

12 février 1838. 

Monsieur, né aristocrate, l’élévation de vos idées me sera une 
excuse suffisante pour la manière brusque dont je vais traiter 


SYRIE. 


184 

belle mosquée bâtie par Djézar-pacha. Acre qui 
comptait, il y a sept ans, une population de 
douze mille âmes, n’est plus habitée que par qua- 


avec vous un sujet qui se rattache autant à la défense de ce prin¬ 
cipe qu’à la justice. 

Je vous épargnerai les détails; qu’il vous suffise d’apprendre que 
dès mon arrivée dans les Indes» je ne fus pas considérée avec cette 
expression de méfiance qui accueille et repousse à la fois les 
étrangers. Il me devint bientôt facile, sans intrigues ni subterfuges» 
sans blesser les croyances politiques ou religieuses de ceux qui 
m’entouraient, de sonder des événements sur lesquels aucune in¬ 
vestigation n’avait pu encore être dirigée. Je ne parle pas seule¬ 
ment de ceux qui profanaient l'islamisme » mais de toutes les reli¬ 
gions ou sectes répandues dans les différentes parties de l’Inde. Ne 
trahissant jamais les secrets d’une religion pour m'initier dans les 
mystères d'une autre, je conservai un inviolable silence sur toutes. 
Mais les révélations, en consolidant mes principes, éclairèrent mes 
idées et me fournirent l’occasion de les corroborer par l’évidence 
des faits importants et abstraits. 

Les révolutions et les calamités publiques qu’elles tralnentaprès 
elles, bouleversent les pays demi-barbares, et exigent de ceux qui 
les traversent ou les dominent une immense énergie et des princi¬ 
pes arrêtés d’humanité et de libéralisme inconnus en Europe. Lais¬ 
ser des infortunés mourir de faim à votre porte, jusqu’à ce que 
vous ayez pu vous enquérir de leur position; redouter une impru¬ 
dence qui livre votre propriété ou votre vie à des étrangers souf¬ 
frants, sont des réflexions inconnues dans les Indes. Chacun court 
sa chance, et si l’on veut conserver sa réputation, soit comme mo¬ 
narque indien ou paysan indien, il faut traiter un ennemi malheu¬ 
reux avec les mêmes égards qu’un ami. Partant de ce principe, le 
seul naturel, il y eut des époques où je fus obligée à plus de dé¬ 
pense , et par conséquent à contracter des dettes; mais je ne dus 
jamais rien à un malheureux ou à un paysan, mais bien à des fri-» 


SYRIE. 


185 

torze cents musulmans et cinq cents chrétiens 
plongés dans une horrible misère. La cité est 
toujours occupée par une forte garnison. 


pons d’usuriers qui vendaient leur argent à de monstrueux intérêts. 
Vous pouvez juger leur conscience dans la dernière levée de trou¬ 
pes faite, 11 y a deux mois, par Ibrahim-pacha. Quelques riches 
paysans donnèrent cent pour cent pour six mois f afin de racheter 
leurs fils conscrits. 

J’ai souvent méprisé les Anglais; mais pourquoi? parce qu’ils 
ont avüi et perdu le caractère national Leur aristocratie est une 
classe fière, morose, inactive, sans principes fondamentaux pour la 
conduire, sans supériorité intellectuelle pour la soutenir, n’étant 
pas plus digne de la confiance de son souverain que de celle du 
peuple, pleine d’égoisme et bouffie de sa propre importance , ne 
ralliant enfin aucune affection au souverain: et ces espèces de 
colonisateurs d’État peuvent être réputés ministres sans respon¬ 
sabilité! Mais ils devraient au moins, pour l'honneur de leur cou¬ 
ronne, s’imposer des sacrifices d’urgence dans les temps de cala¬ 
mité publique. 

Si j’avais été pair d’Angleterre, aurais-je souffert que les det¬ 
tes du duc d’York ne fussent pas payées? Si, après avoir engagé 
mes frères à dépenser comme moi une forte somme, je n’avais pas 
réussi, j’aurais brisé ma couronne ducale, n’y attachant pas plus de 
valeur qu’à l'enseigne d’une maison publique! Mais ayant sacrifié 
mes propriétés , exposé ma vie, compromis ma sécurité, devais-je 
croire que votre souveraine me traiterait avec cette inconvenance 
qui, foulant toute pensée de justice et de simple étiquette, ne peut 
être considérée que comme un acte de folie de votre judicieuse 
reine Victoria. 

Le consul général d’Égypte et de Syrie, colonel Campbell, 
m’écrit que, si je ne paie pas un de mes nombreux créanciers, je 
serai privée de ma pension. Je voudrais regarder en face une per¬ 
sonne osant menacer un Pitl! ayant couser.vé un droit apparent sur 


STRIE. 


166 

En lisant les descriptions pompeuses que les 
chroniques des guerres saintes ont faites de l’an¬ 
tique Ptolémaïs, on est saisi d’un sentiment de 


cette pension, qu’il la garde à jamais. A la première et paisible 
époque de mon existence, je ne redoutais au monde que les tra¬ 
casseries, les dettes et les naufrages, j’ai tout souffert pour eux et 
par eux; mais j’ai rempli mon devoir, et j’ai trop de confiance dans 
celui qui dispose de toutes choses et dans la brillante étoile qui 
plane sur ma destinée , et qui m’a constamment préservée de mes 
ennemis, pour regretter l'acte qui m’a fait abandonner mon titre 
de sujet anglais. Je puis être tout, mais non ignoble et démentant 
ma noble origine. 

HjBSTER LüCY SlANHOPE. 

Lord Palmerston à lady Bester Stanhope. 

25 avril 1838. 

Madame, la reine m’ordonne de vous informer que votre lettre 
a été mise sous les yeux de sa Majesté. 

Il était de mon devoir d'eipliquer à S. M. les circonstances 
qui ont pu vous amener à écrire cette lettre, et j’ai maintenant 
à informer votre Seigneurie qu’aucun motif étranger à son intérêt 
n’a suggéré la mesure arrêtée , et que le désir d’épargner à votre 
Grandeur les embarras qui auraient pu survenir, si les parties ad¬ 
verses s’étaient adressées au consul général, par suite de la capi¬ 
tulation entre la Grande-Bretagne et la Porte, a seul dicté la vo¬ 
lonté de S. M. 

J’ai l’honneur d’être, de votre Seigneurie, le plus obéissant 
serviteur. 

Palherston. 

Lady Hester Stanhope à lord Palmerston . 

1cfj u illeH838. 

Mylord, si vos dépêches diplomatiques sont aussi obscures que 


SYRIE. 


187 

surprise et de compassion à la seule vue de l’état 
de pauvreté dans lequel est tombée cette cité 
jadis si belle et si ricbe. Au temps de la domi- 


celles que j’ai en ce moment sous les yeux, il n’est pas étonnant 
que l’Angleterre perde cette fière prépondérance que jadis elle 
avait su conquérir. 

Votre Seigneurie me dit qu’elle a jugé de son devoir d’expliquer 
à la reine le sujet de ma lettre. J’aurais cru, monseigneur, qu’il 
eût été de votre devoir de donner ces explications avant de prendre 
la liberté de compromettre le nom de S. M., et de lui aliéner un 
sujet qui, aux yeux des petits et des grands, a élevé le nom anglais 
à une hauteur immense dans les Indes, et cela sans avoir dépensé 
une obole de l’argent public. Quelle que soit la surprise des hommes 
d’État de l’ancienne école relativement à la conduite du gouver¬ 
nement à mon égard, je ne la partage pas ; car, lorsque le fils d’un 
roi, dans le but d'éclairer son esprit et celui du monde en général, 
avait sacrifié une partie de sa fortune particulière pour l’acquisi¬ 
tion do l'inestimable bibliothèque d’Hambourg, il lui fut plate¬ 
ment refusé une exemption par la chambre des communes; mais, 
si les rapporta sont vrais, s’il avait demandé la même autorisation 
pour faire entrer des merceries, des perruques inimitables et du 
rouge invariable , la permission eût été octroyée par les ministres 
de sa Majesté. Si nous devons juger par les antécédents, je n’ai pas 
à me plaindre, monseigneur, mais je Yeux continuer à livrer mes 
batailles campagne après campagne. 

Votre Seigneurie me fait entrevoir que l’insulte qui m’a été faite 
devait m’épargner d’incommensurables désastres. Je suis prête à 
recevoir avec courage et résignation les malheurs que Dieu me 
réserve; mais jamais je ne subirai l’insulte d’un homme. Si je dois 
être accusée de crimes de haute trahison, de lèse-majesté, faites- 
moi appeler devant mes pairs, mes seuls juges légitimes, ou con¬ 
damner par la yoîx du peuple! Je n’aime pas les Anglais, parce 
qu’ils ne sont plus Anglais ; parce qu’ils ont perdu leur probité et 


SYRIE. 


188 

nation des rois latins, au treiziéme siècle. Acre 
était la plus florissante ville de la côte syrienne. 
Saint-Jean-d’Acre avait remplacé Tyr, cette bril- 

leur loyale attitude ; cependant, comme il se peut qu'il leur reste 
encore quelques vestiges de Tanciennc race, j’en référerais ayec sé¬ 
curité à leur justice, à leur intégrité. 

11 est superflu de prévenir votre Seigneurie que, si le premier 
courrier n’apporte pas une réparation entière et publique des torts 
dont on a cherché à stigmatiser mon caractère aux yeux du monde 
entier, je brise mon état de maison , et je m’enferme derrière une 
grille où je reste comme dans une tombe, jusqu’à ce que ma réha¬ 
bilitation, signée et scellée par mes détracteurs, soit insérée dans 
tousles journaux. 11 n’y a pas à se jouer de celle dont les veines sont 
palpitantes de l'intègre sang des Pitt, ni à supposer que sa noble 
origine s’abaisse devant l’impertinente intervention d’un consul. 

En vain veut-on faire croire que l’origine de cette afTaire est 
du fait du vice-roi d’Égypte, je viens disculper sa Grandeur de la 
bassesse d’un pareil procédé. Sa libéralité bien connue envers 
toutes les classes est telle, qu’on ne peut que regretter plus amè¬ 
rement son incompréhensible conduite envers son grand maître, 
déplorant qu’un pareil homme coure à sa fin, aveuglé par son am¬ 
bition et sa vanité! 

Votre Seigneurie me parle de la capitulation avec la Sublime 
Porte. Quelle connexité peut avoir, avec cette grave question, l’af¬ 
faire d’un simple particulier qui a épuisé ses finances? S’il existe 
un châtiment pour ceux qui prodiguent leurs revenus, vous ferez 
mieux de commencer par vos ambassadeurs, qui s’endettent dans 
les différentes cours de l’Europe, ainsi qu’à Constantinople. Je suis 
tellement attachée au grand sultan, que, si, pour récompense de 
ma vie de dévouement, il me faisait trancher la tète, je baiserais 
le sabre guidé par une main si puissante, si vénérée, tout en li¬ 
vrant au plus abject mépris vos agents, auxquels je n’accorde aucun 
pouvoir sur moi, la descendante des Pitt. 

Lucy Hester Stanhope. 


SYRIE. 


189 


lante métropole, qui battait les mers, comme 
dit l’Écriture, avec les ailes de mille vaisseaux! 
Voici comment le chroniqueur Hermann parle 
de l’opulente Ptolémaïs. 

« La ville d’Acre, située sur le bord de la 
mer, était bâtie en pierres de taille carrées ? mu¬ 
rée et ceinte de tours fortes et élevées, distantes 
entre elles d’un jet de pierre. Chaque porte de 
cette cité était entre deux tours. Les murs étaient 
si larges que deux chars, venant à la rencontre 
l’un de l’autre, auraient pu passer dessus. Telle 
était la situation de la ville du côté de la mer. 
Mais, du côté de la terre, de doubles murs, des 
fossés très-profonds, divers endroits fortifiés, et 
des sentinelles, faisaient sa sûreté. Les places de 
l’intérieur étaient belles et propres, toutes les 
maisons, égales en hauteur, étaient construites 
en pierres de taille, et uniformément décorées de 
fenêtres en verres peints. Des étoffes de soie ou 
d’autres belles tapisseries couvraient les places 
publiques, et les garantissaient des ardeurs du 
soleil ; à chaque angle de ces places était une 
tour très-forte, ayant des portes et des chaînes 
de fer. Dans l’enceinte de la ville, on avait aussi 
construit des châteaux forts, où les princes et les 
seigneurs faisaient leur résidence. Au milieu 


SYRIE. 


190 

d’Acre demeuraient les marchands, les artisans, 
qui, selon leurs facultés, achetaient ou louaient 
des maisons particulières. Tous les habitants 
avaient chez eux les manières des anciens Ro¬ 
mains. Les princes et les seigneurs qui résidaient 
dans cette ville étaient d’abord le roi de Jérusa¬ 
lem , ses frères et sa famille ; ensuite le prince 
de Galilée et celui d’Antioche, le représentant 
du roi de France, le duc de Césarée, le comte 
de Tripoli, le comte de Jaffa, le seigneur de Bey- 
rout, de Tyr, de Tibériade, de Sagette, d’Ibe- 
lin, d’Arsur, de Vans, de Blanchegarde. Tous 
ces princes et seigneurs se promenaient sur les 
places comme des rois, une couronne d’or sur 
la tête, et suivis de leur nombreuse maison, qui 
se faisait remarquer par des habits précieux 
couverts d’or, d’argent et de pierreries. Ils pas¬ 
saient leurs jours dans des tournois et dans 
toutes sortes de jeux et d’exercices militaires. 
Dans la même ville demeuraient les fidèles défen¬ 
seurs de la foi catholique , les maîtres et les 
frères de la milice du Temple, tous chevaliers 
armés ; le maître et les frères de Saint-Jean de 
Jérusalem, le maître et les frères de l’ordre Teu- 
tonique, le maître et les frères de Saint-Jean 
de Cantorbéry, le maître et les frères de l'Hô- 


SYRIE. 


191 

pital, le maître et les frères de Saint-Lazare, 
tous chevaliers armés. Les plus riches mar¬ 
chands de tous les pays du monde, entre autres 
des Pisans, des Génois, des Vénitiens, des Flo¬ 
rentins , des Romains, des Parisiens, des Car¬ 
thaginois, des Constantinopolitains, des Damas- 
quins, des Égyptiens, habitaient cette ville. On 
y apportait de toutes les parties du monde tout 
ce qui pouvait servir aux besoins et au luxe des 
princes, des seigneurs et des riches. Il serait trop 
long de parler des autres classes d’habitants et 
de tout ce qu’il y avait de remarquable et de 
merveilleux dans cette ville royale x . t> 

Cette ville de Ptolémaïs, dont Hermann vient 
de tracer la peinture, fut prise par Khalil, sultan 
du Caire, en 1291. Les auteurs arabes qui ont 
parlé de cet événement n’oublient pas de faire 
remarquer que Saint-Jean-d’Acre tomba au pou¬ 
voir du fils de Kélaoun un vendredi, à la troi¬ 
sième heure, au même instant où les croisés y étaient 
entrés sous le règne de Saladin. La conquête d’Acre 
par Khalil fut suivie, vous le savez, de la des¬ 
truction complète des colonies chrétiennes en 
Orient. « Les Francs ne possédèrent donc plus 


* Bibliothèque des croisades 9 troisième partie. 


192 


SYRIE. 


» rien en Syrie, » dit Ibn-Férat en terminant 
son récit; « Espérons, s’il plaît à Dieu, que cela 
» durera jusqu’au jour du jugement*. » 

Il est peu de cités dans le monde où, dans 
l’espace de huit siècles, le démon de la guerre 
ait répandu autant de flots de sang que sous les 
murs dans l’enceinte de Saint-Jean-d’Acre. Que 
de scènes de carnage et de désolation ! Et en 
même temps que de bravoure et de vaillants ex¬ 
ploits nous voyons dans les batailles livrées sous 
les murs d’Acre depuis Philippe-Auguste, Ri¬ 
chard et Saladin, jusqu’à Bonaparte et Ibrahim- 
Pacha ! Saint-Jean-d’Acre, qui dans toutes les 
époques a dû son importance à son admirable 
position , est encore destinée à jouer un grand 
rôle dans les affaires qui s’agitent entre le pacha 
d’Égypte et le sultan de Stamboul. Cette im¬ 
mense question d’Orient, si profondément unie 
aux intérêts de l’Europe, amènera sans doute au 
pied des murailles de Ptolémaïs de nouvelles 
armées d’Occident qui livreront de nouveaux 
combats aux enfants de l’islamisme. 

t Bibliothèque des croisades , quatrième partie. 



syriev 


193 




LETTRE XXX. 


Nous avons beaucoup parlé des Arabes dans le récit 
de notre voyage à Palmyre qu’on vient de lire ; un 
travail sur les chants poétiques et sur les souvenirs des 
Arabes avant l'islamisme était un complément désira¬ 
ble à tout ce que nous avons dit. Mais les orientalistes 
n'avaient rien fait ou presque rien sur ces époques cou¬ 
vertes de tant de ténèbres, et qui n’ont point d’histoire 
écrite. Un de nos amis d’Égypte, M. Perron, profes¬ 
seur à l’école d’Abouzabel, connaissant la langue arabe 
comme un enfant du désert, s’est livré avec un ardent 
enthousiasme à la poétique élude des vieilles tribus 
errantes, et ses laborieuses investigations nous ont 
valu des trésors tout nouveaux. Au moment où ce vo¬ 
lume s’imprime, nous recevons de M. Perron une lettre 
étendue, renfermant de précieuses traductions des 
compositions arabes des anciens âges, et nous la don¬ 
nons ici sans nous préoccuper de ce qu’une telle mar¬ 
che peut avoir d’irrégulier : l’intérêt et la nouveauté de 
ce travail seront notre excuse. 



194 


SYRIE. 


Kaire, i« octobre IS40. 

Vous m’avez demandé , mon cher monsieur, 
quelques souvenirs et quelques vers des anciens 
Arabes. Je répond* aujourd’hui à votre désir. Je 
traduirai le plus près possible des textes origi¬ 
naux; je garderai les couleurs natives, le ton, la 
manière, les bizarreries même du style : je tâche¬ 
rai de parler arabe en français. 

Peut-être ainsi verrez-vous des reflets de la 
poésie naturelle et naïve des anciens déserts ara¬ 
biques. On connaît trop peu encore les moeurs 
et les coutumes des Arabes antéislamiques, c’est- 
à-dire appartenant aux époques antérieures à 
l’islamisme; on connaît peu leur société vaga¬ 
bonde, éparse, sans lien d’union nationale. C’est 
un vaste tableau noirci par le temps ; ce sont des 
hypogées immenses dont il n’y a que quelques 
points fouillés et aperçus. J’y ai cherché et 
trouvé des souvenirs curieux , des vers pittores¬ 
ques, un monde à réveiller, à tirer de dessous le 
tombeau où fl est couché depuis plus de douze 
siècles. 

C’est surtont de la riche et longue compilation 
d’Abow-l-Faradj d’Ispahan que j’ai exhumé ces 
restes littéraires des Arabes; c’est dans son AgMniy 


SYRIE. 


195 


ou livre des chants, que j’aiétudié ces rimesqui re¬ 
tentirent jadis entre la mer Rouge et le golfe Per- 
sique, et qui célébrèrent tant de singularités, tant 
de beaux coups de lance, de gracieuses amours, 
de hardis pillages, de merveilleux dévouements, 
de vengeances plus merveilleuses encore. Là, dans 
cette vieille langue arabe si difficile, si multiple, 
dans cette langue aux mille finesses capricieuses, 
aux mots toujours fuyants, toujours renouvelés 
pour les mêmes choses, j’ai cherché des monu¬ 
ments de cette nation qui, à la voix de Maho¬ 
met, s’éleva dans le monde, et qui aujourd’hui 
parait être destinée par la Providence à suivre, 
la preïnière, le beau développement intellectuel 
et industriel dans lequel marchent les popula¬ 
tions chrétiennes. 

Dans cette galerie antique que nous a conser¬ 
vée l’Aghàniy, que de singuliers personnages, de 
nobles races, de fîéres familles, d’intrépides ba¬ 
tailleurs ! que de beaux troupeaux de chamelles î 
que de belles femmes aux pensées fines, aux 
paroles puissantes l que de poètes aussi ! et parmi 
ces poètes, les plus brillants et les mieux iiispi - 
rés, les plus braves et les plus hardis, le croiriez- 
vous? ne savaient pas lire. Combien encore n’é- 
taiept que de pauvres hommes à l’audace sangui- 


19C 


SYllIE. 


naire, rejetés de leurs tribus , répudiés de leurs 
familles, excommuniés par tous ! Et leur poésie 
est pleine de nerf et d'âme ; et l’amour de la 
guerre, et l’amour des femmes, y sont exprimés 
avec d’étonnantes et vives couleurs. 

Vous connaissez le fils de Schaddâd, Antar ou 
mieux Antarah. Né esclave, hadjiyn , c’est-à-dire 
d’une mère esclave noire et d’un père libre, il ne 
fut avoué pour fils, par Schaddâd, que sur le 
champ de bataille. Ce laid Antarah, à la lèvre in¬ 
férieure fendue, arriva cependant au temple des 
grands poètes révérés encore à la Kâbah de la 
Mekke lors de l’apparition de l’islamisme , et sa 
Moallackals y brillait suspendue avec les célèbres 
poèmes dorés; Honneur magnifique rendu au ta¬ 
lent du poète esclave affranchi, chez un peuple 
où la pureté d’origine était la première valeur de 
l’homme ! 

Ainsi Antarah était poète et guerrier, et en 
vrai fâris ou chevalier , il avait la dame de ses 
amours, de ses pensées, Ablah la potelée. C’est de 
lui que sont ces vers chantés jadis aux déserts : 

« O demeure d’Ablah, demeure élevée sur la 
» face orientale du mont Mâcil!... Hélas! ses 
» murs sont détruits, ses traces sont perdues. 

» Elle est devenue le gîte de la fauve gazelle. 


SYRIE. 197 

» Dans ces lieux maintenant déserts, les au- 
» truches se promènent lentement, comme les 
» chrétiens marchent en pompe autour de leurs 
» temples. 

» Passager, éloigne-toi de cette solitude de 
» malheur, éloigne-toi, ne te repose pas dans ce 
» vallon de douleur. 

» Un matin, mon amante accourut à moi ; 
» elle me conseilla de ne pas m’exposer aux pé- 
» rils des combats, comme si en me tenant à 
}> l’écart, loin des batailles, je pouvais éviter la 
» mort. 

» Eh ! lui dis-je, la mort est l’abreuvoir géné- 
» ral, et il faudra bien que moi aussi j’aille y 
» remplir et boire ma coupe. 

» Je t’en conjure, modère tes craintes, aie plus 
» de courage. Je suis homme, mourir en repos, 
» ou être tué, il faut à la fin l’un ou l’autre. » 

Ces vers faisaient partie d’une ckassiydah ou 
petit poème, maintenant perdu et qui fut fait à 
la suite d’une incursion contre la tribu des Ta- 
miymides. 

C’était avant l’attaque, ou pendant la bataille, 
ou après la victoire, que nos troubadours arabes 
célébraient leurs prouesses. Il n’y eut peut-être 
pas la plus petite mêlée, la plus petite escarmou- 


198 


SYRIE. 


che, la plus petite rencontre même entre deux 
chevaliers seulement) qui, dans la Djahiliyah ou 
gentilité arabe , n’ait fait naître quelques vers. 
Chez ce peuple, on ne concevait pas un vrai 
fdrit, et surtout, comme on le disait parfois, un 
fâris al fâvcaris , un chevalier des chevaliers, qui 
ne fût poêle , qui ne sût orner de couleurs 
le récit d’un coup de lance, vanter en hé¬ 
mistiches cadencés ses faits et gestes , mépriser 
poétiquement ses ennemis vaincus, menacer dans 
une colère métrique, foire tressaillir de joie et 
rendre chair de poule les belles filles, les belles 
amantes qui les écoutaient et qui admiraient les 
nobles et larges cicatrices de ceux qu’elles ai¬ 
maient, et à qui elles promettaient leur main 
après qu’ils auraient encore bien combattu. Des 
chevaliers, les armes à la main, sont morts sur 
un hémistiche. 

Souvent une mère, une sœur, faisait en rimes 
animées l’éloge funèbre du héros qui avait suc¬ 
combé glorieusement. Car là-bas, dans cette 
presqu’île, les femmes avaient aussi tout naturel¬ 
lement le droit de chanter. 

De tout temps, et encore aujourd’hui, les dé¬ 
serts et les tentes arabes ont été la demeure ché¬ 
rie des vers; et tout ce grand manteau de sable 


SYRIE. 


199 

qui depuis l’Irack et le Jourdain s’allonge, au 
sud, jusqu’au grand Océan, n’a peut-être pas au^ 
tant de grains de silice qu’il est éclos de rimes 
sur sü vaste surface. 

Tous ces poètes répandaient leurs inspira¬ 
tions aü milieu d’auditeurs émus : la mémoire 
de ces auditeurs conservait le dépôt précieux 
de ces souvenirs qui devenaient des traditions 
et des légendes. On n’écrivait rien : qui savait 
lire ? qui savait écrire ? Mais l’ardent amour 
des vers a tout sauvé de l’oubli. La vartité toujours 
Si excessive chei les Arabes, a aidé encore cet 
amour de la poésie. Chaque membre d’utte tribu 
croyait avoir mérité d’avoir part à la gloire d’un 
fait accompli par ses contribuiez, et on se répétait 
sans cesse les vers qui le consacraient $ qui le van¬ 
taient, qui l’exagéraient. Ce fut un ddn provi¬ 
dentiel que cet enthousiasme poétique ; par lui 
se transmirent j grâce à la facilité avec laquelle 
les vers se gravent dans la mémoire * toutes ces 
traditions et légendes arttéislamiqües qui sôht 
presque les Seules traces de ces primitives épo-'- 
ques. Et cette chaîne de communications oralèS 
s’est continuée jusqu’après les premiers temps dé 
l’islamisme; c’est alors qu’on les recueillit et 
qu’on les déposa dans des manuscrits. 


200 


SYRIE. 


Mais d’abord et à mesure que les faits et les 
hommes s’éloignaient, il a fallu des explications 
pour les allusions , pour les désignations gé¬ 
néalogiques des familles, et pour les causes 
des querelles et des guerres qui avaient divisé 
si longtemps les tribus et les parties si nom¬ 
breuses des diverses tribus. Des hommes qui 
se faisaient gloire de recueillir un nombre im¬ 
mense de traditions de toute espèce, et de les 
orner des tirades poétiques auxquelles elles se 
rattachaient, échangeaient entre eux par une 
sorte de commerce d’érudition , tout ce qu’ils 
pouvaient rassembler de données sur les faits 
du passé, sur les aventures de tous ceux qui, 
par quelque mérite ou quelque singularité que 
ce fût, avaient laissé dans les tribus, dans une 
vallée, un souvenir intéressant ou curieux. Ce 
furent ces hommes appelés Rouwâh, c’est-à-dire 
hommes à traditions, légendaires, qui consti¬ 
tuèrent ainsi une sorte d’encyclopédie toujours 
vivante, et qui dérobèrent à l’oubli, avant l’is¬ 
lamisme d’abord, puis durant encore deux siè¬ 
cles après, toutes les reliques de la gentilité arabe, 
tous les matériaux de construction pour son his¬ 
toire. 

Beaucoup de ces traditions existent aujour- 


SYRIE. 


201 

d’hui; un bien plus grand nombre s’est perdu, 
surtout depuis les six et septième siècles de l’hé- 
gyre, époque où déjà le musulman en déchéance 
commençait à ne plus être religieux, à n'être plus 
que dévot; et ce qui reste de ce vieux passé 
antéislamique va se perdre pour jamais, si l’Oc¬ 
cident ne le sauve. L’insouciance et l’ignorance 
des Oulama actuels pousse ou au moins laisse 
aller ce passé au naufrage. Qui d’entre eux sait 
seulement deux ou trois événements de l’histoire 
de leurs pères païens? Qui sait les noms de quel¬ 
ques-uns des poètes les plus renommes de la 
presqu’île ? qui même sait les noms des ouvra¬ 
ges arabes où leur mémoire est conservée dans 
quelques-uns de leurs vers ? C’est seulement 
depuis que M. F. Fresnel et moi ensuite (grâce 
à sa bienveillance!) avons commencé, à l’aide 
d’un seul schaykh, le modeste Mohhammad 
Ayyàd, à fouiller ces ruines poudreuses, à tra¬ 
duire et vanter les vers et les légendes antiques, 
que quelques Oulama ont appris à connaître ces 
poètes de la gentilité. 

J’essaierai, pour ma faible part, de faire passer 
en français quelques parties de cette antiquité ; 
il y a dans cette grande arène où les tribus arabes 
campèrent si longtemps, où si longtemps elles 


SYRIE. 


202 

promenèrent leurs chameaux, leurs chevaux, 
leurs femmes et leurs tentes, une existence de 
nation à ressusciter. Dans ces traits, ces physio¬ 
nomies, ces torrents, ces vallées, ces déserts 
profonds, vous verrez souvent des sujets de mé¬ 
ditations pour les historiens et les philosophes, 
des thèmes pleins de pensées, de mouvements et 
d’allures pittoresques pour les poètes , les artistes 
d’Occident. C’est un champ à découvrir, à re¬ 
muer; 

« Ami des yers, choisis d’autres deux # d’autres rives ; 

» Cherche au fond des déserts, des scènes primitives. » 

car la poésie de nos poètes d’Europe n’a pas en¬ 
core seulement effleuré les sables arabiques, ni 
respiré le parfum de la fleur mâle des palmiers 
de Médine. 

Il y aura de la gloire pour celui dont le gé¬ 
nie saura représenter ces hommes arabes de 
la Djâhiliyah, peindre leur vie, leurs mœurs, 
leurs œuvres si généreuses et si hospitalières, 
leurs combats , leurs repas avec le sang de 
chameau 1 , leurs coupes de vin, leurs pèleri- 

1 Quand l’Arabe était pressé par la faim et n’avait pas de quoi 
l’apaiser, il pratiquait une saignée à son chameau, faisait cuire 
le sang et le mangeait. 


STRIE. 


203 

nages dans les mille vallées du désert, leurs 
femmes balancées sur leurs chamelles blanches 
ou fauves, accompagnées par le chamelier qui 
chante et psalmodie ses vers pour animer le pas 
de la caravane 1 , ou défendues par de beaux et 
bravés cavaliers; il y aura aussi une belle pein¬ 
ture à faire avec la puissante facede Mahomet qui, 
au nom de l)ieu, imposa sa parole et sa loi aux 
Hidjàziens et fonda l’islamisme. Qui nous mon¬ 
trera cette majestueuse figure hidjàziettnè, cette 
figure de prophète, de poète et de guerrier , à la 
coupe ovale, avec toute sa puissance religieuse, 
avec ses traits inspirés, avec son geste électri¬ 
que, avec sa parole austère et souriante, avec 
son œil pénétrant et fort ? 

Nous, orientalistes, nous savons quel vête¬ 
ment il portait le jour où il entra en vainqueur 
à la Mekkej nous pourrions dire le nombre dé 
ses mules, de ses chevaux, de ses arcs, de ses ja¬ 
velots, ses six cimeterres, ses turbans, ses bou¬ 
cliers , ses trois casques blancs, son lit en bois de 
platane indien, orné de velours, etc. 

Voici le portrait qu’en a laissé la tradition reçue 
de la bouche de son serviteur Anas, fils de Mâlik. 

* Au chant du chamelier, les chameaux vont d’Un pas plus sou¬ 
tenu et plus animé. 


204 


STRIE. 


Mahomet mourut à soixante ou soixante deux 
ans. 11 avait au moins quarante ans quand il 
se posa sur le piédestal des prophètes 1 . « Le 
» prophète de Dieu, » dit Anas, fils de Mâlik, 
)> avait le teint coloré, presque blanc; la tête 
» grosse et développée, les sourcils bien tracés 
» et fins, l’œil grand, vif et noir, les cils saillants, 
» la main; potelée et bien faite, le pied bien 
» dessiné, la démarche facile et aisée comme 
» celui qui descend d’une pente légère, l’allure 
» imposante et ferme. S’il regardait à ses côtés, 
a il se tournait gravement et de tout le mouve- 
» ment de son corps. Ses cheveux n’étaient ni 
» plats ni crépus et serrés; ils tombaient en 
» ondes bouclées jusqu’au bas de l’oreille. Sa 
» taille n’était ni courte, ni élevée. Il portait 
» entre lçs deux épaules le sceau des prophètes; 
» c’était une marque grosse à peu près comme 
» un œuf de pigeon. 11 ne riait jamais qu’au de- 
» gré du sourire. Il avait sous la lèvre inférieure 
» un léger pinceau de barbe blanche qui pa- 
» raissait à peine. Du reste, tout ce que le pro- 
» phète eut de poil blanc n’alla pas à vingt poils. » 

1 Selon les musulmans, tous les prophètes, c'est-à-dire tous les 
révélateurs, n'ont déclaré leur mission qu'à quarante ans, parce 
que c’est l’àge de l’homme mûr. 


SYRIE. 


20 S 

« Le prophète mangeait à terre, se promenait 
dans les marchés, fréquentait les pauvres. Il s’as 
seyait à terre en s’accroupissant, les genoux rele¬ 
vés devant lui et les mains superposées devant les 
jambes. Pour dormir il se faisait un oreiller de sa 
main qu’il tenait avec les doigts étendus. Quand 
il mangeait, il ne s’appuyait jamais sur le coude. » 
Il disait : « Je ne suis qu’un esclave (de Dieu); 
» je mange comme un esclave, et je bois comme 
» un esclave ; si l’on m’invite à manger un pied 
» de mouton, j’y vais ; si on me donne un 
» pied de mouton, je l’accepte... » Il disait en¬ 
core : « Dieu a créé tous les hommes, mais il 
» m’a fait le meilleur des hommes; il a distribué 
» les hommes en nations, et il m’a placé dans 
» la meilleure des nations ; il a distribué chaque 
» nation en tribus, et il m’a placé dans la meil- 
» leure des tribus ; il a divisé les tribus en fa- 
» milles, et il m’a fait naître dans la iùeilleure 
x des familles; oui, ma famille est meilleure 
» que les vôtres, et mes aïeux sont meilleurs 
» que les vôtres. Et je suis le chef et le modèle 
» des hommes, et je n’en tire pas vanité; je suis 
» le plus éloquent des Arabes; c’est moi le pre- 
x mier qui frapperai à la porte du paradis; car 
x c’est moi le premier dont le tombeau s’ouvrira 


206 SYRIE. 

» au Grand Jour. Abraham m’a demandé à Dieu, 
» Jésus m’a annoncé au monde 1 ; et ma mère, 
» quand elle m’a enfanté, a vu une grande lu- 
» mière briller de l’Orient à l’Occident. » 
Maintenant il faudrait vous donner les portraits 
des quatre apôtres de l’islamisme, Abow-Bakr, 
Omar, Othmàn, Aly ; je vais vous en tracer 
quelques lignes. Abow-Bakr, l’homme d’émo¬ 
tions profondes et douces, mourut de douleur 
deux ans après la mort de son maître. 11 était 
d’une taille élevée et d’une maigreur extrême. 
Il avait le teint assez blanc, le front saillant, 
les yeux enfoncés dans l’orbite, la main et les 
doigts secs, la face marquée de veinules rouges 
et légèrement gonflées. — Omar était de taille 
haute, fort et vigoureux. 11 avait le teint d’un 
bronze foncé, l’œil louche, rouge et ardent, le 
devant et les côtés de la tête chauves, la barbe 
et les moustaches légères. Une touffe de che¬ 
veux lui avançait sur les tempes. Il allait souvent 
dans les rues et les places publiques, revêtu d’un 
manteau qui avait plusieurs morceaux recousus 


1 Les savants musulmans prétendent que par le ParaeUt , Jésus 
a voulu indiquer Mahomet, et cela parce que le mot de Paraclet, 
en grec, a quatre significations, et que les chrétiens ont accepté 
celle qui était la plus fausse des quatre. 


SYRIE. 


207 


sur le dos; il portait alors un bâton ou un fouet 
dont il faisait châtier les individus qu’il trouvait 
en faute. C’est le type de la brutalité. Il avait une 
immense érudition; ce qui a fait dire aux^musul- 
mans qu'il possédait à lui seul les neuf dixièmes 
de la science humaine.—Othmàn, surnommé 
Zw-l-Nowrayn ou le Double éclat, parce qu’il 
épousa deux des filles du prophète, avait le 
teint bronzé, lq nez aquilin, la barbe et les 
cheveux épais et longs, la peau fine, les bras 
velus, les épaules larges, les membres vigou¬ 
reux et charnus. Il était de taille moyenne, carré 
et trapu. Sous son califat, Médine devint riche 
et brillante. Lui-même eut une immense fortune ; 
mais il distribuait le trésor publie et les emplois 
à ses proches et à ses favoris. Aussi il fut assassiné 
parsuite d’une révolte. Othman avait alors qua¬ 
tre-vingt-trois ans; il tenait le Coran à la main 
quand il fut frappé à mort.—Aly, que sa mère 
avait surnommé le lion, avait le teint bronze foncé, 
l’œil grand et noir, les paupières fortes et pleines, 
ce qui était pour les Arabes un signe de beauté, 
11 avait la face riante, noble et belle. Il était 
fortement musclé. A son avènement au califat, 
il avait la barbe blanche, large et épaisse, le de¬ 
vant de la tête chauve, les cheveux d’ailleurs 


208 SYRÎE. 

touffus et blancs. 11 avait embrassé l’islamisme à 
l’âgede quinzeans, et, seloncertains récits, à huit 
ou dix ans. 11 fut le premier qui tira le cimeterre 
pour la foi nouvelle. —Un jour qu’il passait dans 
un bazar de la Mekke, des marchands se mirent à 
dire en persan : « Voilà le gros ventre. — Que 
» disent ces hommes? demanda Aly. » On lui 
expliqua ce que signifiaient leurs paroles. — « Ils 
» ont raison, reprit le kalife; le manger me va 
» par en bas, mais j’ai la Science par en haut x . » 
Ici, mon cher monsieur, il y aurait à vous dé¬ 
crire les costumes de l’époque islamique. Mais 
ces costumes se rencontrent tous les jours dans 
les rues du Kaire; je les ai vus vingt fois, ici, 
chez le chérif de la Mekke. Les formes de vête¬ 
ments que portait le prophète, ses allures, vivent 
encore dans les rejetons directs de sa famille. Les 
traditions des enfants deses enfants ont tout con¬ 
servé. J’ai admiré dans le chérif une sorte de 
sérénité sainte, une bienveillance aimable et fa¬ 
cile mêlée à une gravi té majestueuse, à un maintien 
noble et aisé. Son fils, jeune et beau, otage con- 

1 Ibrâbiym-pacha, le fils de Mohharomad-Àlii, et sériasker 
des armées d'Egypte, a dit un mot analogue à celui d’Alix. «J’ai 
le ventre gros, dit Ibrâhiym-pacha, non pas de nourriture , mais 
de ruse et d’adresse : Mâ fysch ekl , mélyân doubâraK 


SYRIE. 


209 


serve actuellement, au Kaire, représente, comme 
son père, le type Hidjâzien. Rien ou presque rien 
ne s’altère dans les populations sans lien intime 
avec des peuples étrangers d’une autre foi. Les 
Arabes de la presqu’île n’ont pas plus changé 
que leurs immuables déserts, que leur religion 
immobile. 

Là-bas, au delà de la mer de Coulzoume, l’ar¬ 
tiste trouvera encore présent l’islamisme de Ma¬ 
homet, avec les mœurs et les pratiques qu’il a 
consacrées, c’est-à-dire presque tout le passé 
païen qui, sans changements, a vécu des siè¬ 
cles avant l’inauguration du vrai Dieu à laMekke. 
Là-bas sont encore, sous les tentes plantées 
dans les sables des plaines et des vallées, les 
chansons des poètes, et les ruses et les au¬ 
daces des maraudeurs éternels du désert, et les 
passions belliqueuses des vieux Arabes, et les lon¬ 
gues caravanes s allongeant à l’horizon. Et puis 
encore, les courses infatigables et lointaine^ des 
Schanfara, des Solayk, des Amr-lbn-Barrâck, des 
Taabbata-Scharran, ces anciens coureurs pillards 
et pleins de malicesj Schanfara aux os maigres, 
à l’humeur noire, à la flèche infaillible; Solayk 
aux jarrets de gazelle; Amr-lbn-Barrâck à l’au¬ 
dace moqueuse, à la face orgueilleuse; Taab- 


210 SYRIE. 

bata-Scharran, le tueur de goules, aux mille 
aventures. 

Oui, toute cette Vie du désert païen subsiste 
encore. Le passé est présent. Le Coran, lui-même, 
en y faisant ses conquêtes, n’y a presqüfe rien 
changé. 

Mais ailleurs, dans un livre étendu, je dirai 
mes courses et mes chasses dans l’Arabie, en 
deçà et au delà du Nadjo, de l’Irâck à Zabiyd, 
de la Mekke à l’Omàn. J’ai rencontré les préten¬ 
dus enfants d’Istnaël 1 dans le Hidjài, et ceux 
de Sabà, les Kablânides et les Himyarides, pat 
delà Sanâ et le Hadhramawt, le tombeau du 
prophète Sâlih chez les Thamowd, et le tom¬ 
beau de Howd 2 vers l’Ahhekâf; j’ai conduit 
aussi les grandes émigrations parties de l’Yaman 
avant l’engloutissement de Màrib sous les eaux 
lâchées par la rupture des digues de Sabà, depuis 
la Sabaïe et l’empire hiroyarique jusqu’aux rives 
de l’Euphrate et du Tigre, et jusqu’aux plaines 
à l’orient ’de Damas. 

Chemin faisant, j’ai trouvé nombre de vers 
ou ignorés ou mal compris ; la poésie y prend 

1 Je ne crois pas que les Arabes descendent d’Ismaél, comme ils 
le prétendent depuis l’islamisme seulement, 
a Selon les musulmans, Howd est le Héber de la Bible. 


SYIUE. 


211 

tous les Caractères, toutes leS nuâfaces des pas¬ 
sions et des événements. Elle est gracieuse, riche, 
pittoresque, sévère, selon le jour, selon le Suc¬ 
cès , selon l’âthe du pdëte. Elle a tour à toüf là 
simplicité de l’églogüe, la liberté et le ton dé 
la Sdtire, l'impudence et la fierté de la menace, 
la tendresse et la coquetterie de l’amour, la gra¬ 
vité et la noblesse de l’épopée. Mais il n’y a ja¬ 
mais de poëmes à la manière homérique ou vir- 
giliehUè, ou à la manière des compositions à pé¬ 
ripéties et dértoûmënts. Ce né sont que des car- 
mlna qui se répétaient ou se cHantaient daHs léS 
tentes, ou à la clarté des étoiles, à la fraîcheur des 
nuits, en entremêlant ces chants de récitatif. 

Écoütefc, dans le genre grave et élevé, les vers 
suivants de Tdfâyl, appelé Tofayi aux chevaux, 
à cause dé son habileté a dresser les coursiers de 
haute hoblesse. Il vivait, environ un siècle avant 
l’islamiSme. 

Plusieurs de ses frères de la tfibü avaient été 
tuéé. Tofaÿl consacra quelques vërs à IèUr mé¬ 
moire et à leur éloge. Voici comment l’auteur de 
YÀghûniy raconte le fait : 

« Ckays, chef des BanovV-Ghàniy, tribu de 
Tofayi, était cité partout pour sa géhérOsitë ét ses 
autres vertus. Il alla un jour Visiter un roi d’une 


212 


SYRIE. 


autre tribu. Il y trouva nombreuse compagnie. 
Le roi parut : « Je vais, dit-il, mettre ma cou- 
» ronne sur la tête du plus vertueux de tous les 
» Arabes. » Et il la plaça sur la tête de Ckays. 
Ensuite il lui accorda tout ce qu’il lui demanda 
et le garda quelque temps auprès de lui comme 
commensal... Ckays partit et se dirigea du côté 
de sa tribu. Au moment où il approchait du pays 
des Banow-Tay, il fut assailli, à Rouramàn, par 
des hommes qui ne le connaissaient pas, et il fut 
assassiné. Quand ces hommes surent qu’ils avaient 
tué Ckays, ils en témoignèrent leur regret... Ils 
l’enterrèrent à Roummân et lui élevèrent un 
tombeau. 

Plus tard, dans une rencontre, les Absides ou 
tribu des Banow-Abs, tuèrent aux Banow-Gha- 
niy, Horaym, fils de Sinàn, cavalier célèbre par 
sa valeur, et né de famille illustre; il avait été 
chef et souverain de sa tribu. Il fut frappé à mort 
par lbn-Hidm que le roi des Absides avait banni 
de sa présence. Le roi, surpris du succès d’Ibn ■ 
Hidm, l’appela, et lui dit : <i Comment as-tu pu 
» tuer un brave tel que Horaym ? — J’ai chargé 

sur lui au milieu de la mêlée générale, je lui 
» ai allongé un coup au bas des reins et ma lance 
» lui a sortie par le devant du col. » Dans cette 


SYRIE. 213 

affaire succombèrent aussi Asmâ, fils de Wâc- 
kid, une des hautes gloires de la tribu des Ba- 
now-Ghaniy, et Houssn, fils de Taryf; tous deux, 
ainsi que Horaym, étaient fils de Djoundou, fille 
d’Amr. 

Les Ghaniydes se préparèrent à faire la guerre 
aux Absides; ils demandèrent le secours des 
Abow-Bakrides et desMouhàribides qu’ils avaient 
eux-mêmes défendus peu auparavant. Ces tribus 
refusèrent de s’unir aux Banow-Ghaniy. Tofayl 
alors leur reprocha leur ingratitude; et, dans les 
vers suivants, déplora la perte des trois fils de 
Djoundou et celle de plusieurs autres de sa 
tribu : 

« Dans mes nuits, de poignantes douleurs me 
» sont venues saisir au cœur; d’affligeantes 
» nouvelles, hélas! trop certaines, me sont 
» arrivées; 

» Elles se sont répétées, et ont détruit tous 
» mes doutes; je n’ai plus de malheurs à ap- 
» prendre. 

» Il n’est plus, Horaym le fils de Sinâm, di- 
» gne héritier des vertus de son père; Houssn 
» n’est plus, ni Asmà ; ils ont succombé ! 

» Ckays repose aussi dans sa dernière de- 
» meure, à Roummân; et à la journée de Hac- 


214 SYRIE. 

» kyl, un autre guerrier au nom illustre a dis— 
a paru, 

» Homme intrépide ? au* bras vigoureux; la 
j; force de ces deux mains semblait composée de 
» t ule la force d’un robuste chameau. 

>: Et à Sahb tomba un homme de sagesse et de 
» grandeur d’âme ; quand on lui demandait un 
» bienfait : « Venez, disait-il, soyea Je bienvenu, 
» hôte de bonheur, » 

» Jls étaient tous des astres brillants au sein 
>> des nuits ; un s’éteint, mais un autre s’élève, 
» qui de sa splendeur éclaire les ténèbres. 

» Oui, je le jure par mes jours, la mort du 
» fils de Djoundou, de Horaym, laisse un vide 
a immense dans sa tribu! Quelle main autre que 
u la main de Dieu pourra jamais combler ce 
)> vide? 

» Tous ces héros, mes amis, mes convives, 
>) sont partis ; ils m’ont délaissé ; comment dés- 
2 prmais trouverais-je du plaisir dans le vin? 
» Comment en boirais-je encore? 

» Us ont passé ! Jls m’ont précédé sur le che- 
)> min de la mort. Ah! comme la mort, dans 
» ses caprices, retourne les hommes! » 

11 y eut, parmi les Arabes, des poètes dits les 
rnoutaymm', ou martyr» de l’amour. C’est un type 


SYRIE. 


215 


particulier. Abd-Allah, fils d’Al-Adjlân, qui vi¬ 
vait environ un demi-siècle avant Mahomet, fut 
uq de ces poètes. 

a Abd-Allah, fils d’Al-Adjlân, dit l’auteur de 
YAghâniy, était d’une des plus riches et des plus 
illustres familles de la tribu yamanique des Nah- 
dides ou Banow-Nahd. Il avait épousé une jeune 
fille nahdjde, appelée Hind. Il l’aimait éperdu¬ 
ment et avait mis en elle tout le bonheur de sa 
vie. Après sept ou huit ans de mariage, il n’en 
avait pas eu d’enfant. Un jour, Al-Adjlàn dit à 
Abd-Allah : « Je n’ai que toi de fils, et toi tu es 
» sans enfant. Hind est stérile, il faut la répudier 
» et épouser une autre femme. » Abd-Allah ne 
voulut pas. Al-Adjlân irrité, jura de ne plus par¬ 
ler à son fils, et de ne plu6 le voir. Cependant, 
quelque temps après, il envoya demander de ses 
nouvelles. On trouva Abd-Allah assis près de 
Hind. Il avait bu, et était ivre. Al-Adjlânlui fit 
dire de venir chez lui. « N’y va pas, dit Hind à 
» Abd-Allah, ton père te prépare quelque piège, 
» n’y va pas. 11 sait que tu es en ivresse et son 
y> but est de te faire promettre par serment de 
» me répudier. Reste ici, dors un peu ; je t’en 
» prie, ne va pas chez ton père. » Abd-Allah ré¬ 
siste , il veut partir. Elle le retient par son vête- 


216 


SYRJK. 


ment ; lui, la repousse et la frappe légèrement de 
son cure-dent 1 . Hind cède et le laisse. 

Abd-Allah arrive chez son père. 11 y trouve 
nombre de jeunes Arabes et d’hommes d’un âge 
déjà avancé ; tous l’assiègent de leurs discours , 
blâment sa faiblesse et son peu de courage, trai¬ 
tent son amour de folie, et ne cessent de le harceler 
que quand il a prononcé la répudiation de Hind. 

Le lendemain matin on lui rappelle sa parole. 
Hind,avertie de tout ce qui s’était passé,se déroba 
aux regards de son époux et s’en retourna chez 
son père. 

Abd-Allah, resté seul, était inconsolable. 

Hind fut remariée ensuite dans la tribu des 
Amirides qui étaient en hostilité avec les Banow- 
Nahd. Ceux-ci marchèrent contre les Amirides 
qui, informés de leur approche, se tinrent sur 
leurs gardes. On se battit ; les Amirides furent 
mis en déroute , et laissèrent aux Banow-Nahd 
un butin considérable. Au nombre de leurs morts 
furent plusieurs personnages de distinction ; un 
d’eux , appelé Mouàwiyah , succomba avec ses 
sept fils. 


1 Le cure-dent était une courte baguette de bois odorant, ar¬ 
rangée à une extrémité en forme de pinceau, par la découpure du 
bois même. On en voit de semblables au Kaire. 


SYRIE. 


217 

Les Amirides se disposèrent bientôt à se ven¬ 
ger de leur défaite. Hind en informa les Nahdi- 
ves. Voici comment. Elle proposa à un jeune 
Amiride, pauvre et orphelin, quinze chamelles 
s’il voulait avertir les Banow-Nahd qu’ils allaient 
être attaqués par les Banow-Amir. Le jeune 
homme accepte. Hind le fait monter sur une des 
meilleures chamelles de son mari, et lui donne 
pour viatique des dattes sèches et un petit vase 
de lait. Le messager part, précipite sa marche, 
mais bien avant qu’il arrivât, son lait était bu... 
Presque tous les hommes de la tribu de Nahd 
étaient absents, ils étaient à la maraude. L’Ami- 
ride descend de sa monture. Il était tellement 
altéré, qu’il ne put répondre aux questions qu’on 
lui adressa. 11 indique qu’il a la bouche desséchée. 
Alors un homme appelé Khidàsch fait apporter du 
lait et du beurre ; on les mêle, on les chauffe en¬ 
semble et on en fait boire à l’étranger, qui dit en¬ 
suite : « Hind m’envoie vous prévenir de vous 
tenir sur vos gardes... » La tribu se rassemble 
et prend les armes... les Amirides arrivent et 
trouvent les Banow-Nahd à cheval. On se bat; 
les Amirides sont encore défaits. C’est alors 
qu’Abd-AUah, fils d’Al-Adjlàn, composa ces 
vers : 


218 


SYH1E. 


« Mes yeux sont de plus en plus fatigués de 
» larmes et épuisés. Quoi! est-ce le souci qui 
» m’accable , ou bien mes yeux sont-ils réelle- 
» ment malades? 

» Eh ! n’est-ce pas la douleur de voir la de- 
» meure de Hind disparue , effacée, comme les 
» vieux livres yamaniques aux pages jadis émail- 
» lées de couleurs ? 

£ En contemplant tous les jours la place de 
» cette demeure, je me rappelle ma chère Hind 
£ et ses belles compagnes, jeunes comme elle, à 
£ la'vertu inattaquable, à la fierté noble et im- 
£ posante. 

£ Celle qui pleure la perte de celui qu’elle a 
£ vivement aimé, qui, au souvenir de son ami, 
£ ne peut interrompre ses soupirs ; 

» Non, celle-là ne verse pas de plus abondan- 
£ tes larmes que je n’en versai le jour où , dès 
» l’aurore, le chameau de Hind l’emporta, et la 
» déroba à mes regards. 

£ Mais qui racontera à ma chère Hind com- 
£ ment nous avons traité les Amirides, après que 
ï nous fut arrivé l’envoyé qu’elle nous a ex- 
£ pédié? 

£ Ils nous disaient ces Amirides, d’un ton 
» d’ironie : Nous aimons à venir vous voir, à 


SYRIE. 219 

ï venir saluer vos parages, à vous visiter en 
» amis. 

» Et nous, nous leur dîmes : Jamais ne flé- 
» chiront devant nous les fortes hampes de nos 
» lances si souvent abreuvées du sang de nos 
» ennemis... 

» Puis soudain nos coursiers hennirent au mi- 
» lieu de l’ennemi, et nos sabres dégouttèrent 
» de sang sous les forêts de leurs lances. 

» Et partout les chevaux gémissaient de souf- 
» franco sous les coups, et ils penchaient la face 
» sous les traits qui les accablaient. 

» Les cavaliers ennemis tombèrent abattus, 
» sur la plaine d’Akhrab, et les hyènes et les 
)) vautours les entraînèrent au loin pour les 
a dévorer. 

y> Toi, Abow-l-Haddjâdj, annonce à tesAmi- 
i) rides mes paroles et nos mepaces ; va , cher- 
a che-les tous pour leur en donner nouvelle, 

» C’est toi qui as empêché la paix, du jour 
» que tu marchas contre nous ; c’est toi qui, de 
il tes deux mains, ourdis cette trame d’injustice 
»> et de ma}, et qui la paras de couleurs men- 
» téuses. 

» Goûtez bien maintenant le fruit amer de 
» cette haine qui vous poussa contre notre tribu, 


220 


SYRIE. 


» le jour où vous saviez qu’elle était sans dé- 
» fense. » 

Cependant l’amour d’Abd-Allah le consumait, 
l’épuisait. Ses chants rappelaient sans cesse son 
bonheur passé ; il disait : 

a Allez, allez porter à ma chère Hind ma pen- 
» sée; Hind est bien loin de moi, mon âme est 
» triste depuis le jour où mon amie a emporté sa 
D tente. 

» Hélas ! qu’il y a longtemps que je n’ai vu 
» Hind faire ses pieuses stations autour de (la 
j> statue du dieu ) Eawâr ! J’étais heureux de 
» l’admirer dans la foule en prières. 

» Tu brillais alors, ma belle Hind, au milieu 
» de tes rivales à la marche coquette, au pas fier 
» et gracieux comme celui du Catâ, etplusgra- 
» cieux encore : 

» Jour de fête, où dès l’aurore tes belles amies 
» se broyant pour leur tniswaf 1 de suaves par- 
» fums, avaient ajusté devant le miroir, leur 
» parure embaumée du musc le plus fin ! 

» Hind, par pudeur, en suivant la foule, me 
» parlait par son geste et son regard; elle n’osait 
» pas s’arrêter près de moi aux yeux de la tribu. 

1 Le misvmf parait être un petit vase où l’on mettait les odeurs 
et les parfums de toilette. 


SYRIE. 


221 

y> Mais elle me dit : « Éloigne-toi, mon ami ; 
» j’ai été frappée par un jaloux cruel ; il m’ou- 
» tragerait encore s’il me voyait avec toi. » 

Abd-Allah, toujours chagrin, soupirait et 
appelait Hind. C’est de lui que sont encore 
ces deux vers passés dans les chaDts publics : 

» Mes longues douleurs m’épuisent; mais le 
» bonheur et la joie me reviennent, quand j’en- 
» tends parler de Hind, ma jolie gazelle à la 
» noble origine, 

» Au visage blanc comme le pur croissant de 
» la lune , beau comme la face de nos statues 
» d’or. » 

Abd-AUah, vaincu par son amour, résolut de 
braver tous les dangers pour aller retrouver son 
amie. Sans rien dire à son père, il part, arrive 
chez les Amirides. Il cherche la tente de Hind... 
Il approche... il la voit assise près de la flaque 
d’eau qui était devant la tente. A quelque dis¬ 
tance de là, le mari de Hind abreuvait ses cha¬ 
meaux , en éloignant les chameaux étrangers. 
Hind aperçoit Abd-Allah; celui-ci s’élance de 
sa chamelle... Ils courent dans les bras l’un de 
l’autre, ils se pressent ; leurs larmes coulent, 
leurs paroles brûlantes et en désordre se confon¬ 
dent ; leurs soupirs se mêlent ; ils sont ivres 


222 


SYRIE. 


d’amour; ils tombent et expirent ensemble. L’é- 
poüt de Hind accourt... ils avaient cessé de vivre. 

Parmi les martyrs de l’amour, je connais encore 
deux poètes, les deux Mouracckisch, de la cé¬ 
lèbre tribu des Bakrides 1 . Mouracckisch le jeune 
était neveu de Mouracckisch l’ancien. Leur cou¬ 
rage, leur intrépidité, leur prudente habileté, 
un infatigable acharnement contre les ennemis 
de leur tribu, leur méritèrent une haüte consi¬ 
dération. 

Mouracckisch l’ancien vivait environ un siècle 
avant la naissance de Mahomet. Voici sa légende 
telle que la donne l’auteur de l’Aghâniy : 

« Mouracckisch, encore très-jeune , se prit 
d’amour pour Asmà, fille d’Awf, fils de Mâlik, 
son oncle, et un des plus valeureux cavaliers 
bakrides. Ce fut lui qui, par sa vigoureuse con¬ 
tenance, força ses frères de la tribu à vaincre 
les Taghlabides à la journée de Ckidhah. » 

Mouracckisch demanda à son oncle de le fian¬ 
cer à Asmà. « Je te donnerai ma fille, répondit 
» Awf, quand tu l’auras méritée par quelque 
» trait de courage. » 

1 La tribu des Bakrides et celle des Taghlabides, toutes deu» 
sorties d’une même souche, habitaient le Tihâmah, c’est-à-dire tout 
le littoral compris entre le Hidjâz et l'Vamsn. 


SYRIE. 223 

Mouracckisch se rendit chez un roi d’une 
autre tribu, et y resta assez longtemps. Il fit 
des vers à l’éloge de ce roi, et en reçut de riches 
présents. 

Awf se trouva dans la gêne. Un Arabe de la 
tribu yamanique des Banow-Mourâd Vint lui 
demander Asmâ, et lui offrit un douaire de cetlt 
chameaux. L’accord fut fait* et le Mourâdide 
s’en alla avec sa jeune épouse. 

Mouracckisch repartit pour sa tribu. Ses frères 
informés de son retour prochain , convinrent 
entre eux de lui dire qu’Asmâ était morte. Ils 
égorgèrent un bélier, en mangèrent la chair, 
en enveloppèrent les os dans un suaire, les 
enterrèrent et dressèrent par-dessus un tom- 
beaü. 

Mouracckisch arrive ; on lui dit qu’Asmâ 
n’existe plus, et on lui en montre la tombe... 
Et le poète allait souvent pleurer sur les restes 
de son amante. Un jour qu’il était couché à 
terre, enveloppé tout entier dans son tawb * * 
les deux fils d’un de ses frères se mirent à jouer 
aux osselets 2 à quelques pas de lui. Ils se, que- 

1 Sorte de vêtement large ou pallium qui, au besoin, sert de 
manteau de nuit. 

* Il parait qu’à ce jeu on mettait les osselets en ligne, et qu’on 


SYRIE. 


224 

relièrent, et l’un d’eux vint à dire : « Cet osselet 
» est à moi, c’est celui que m’a donné mon père 
» quand on a tué et enterré le bélier, et qu’on 
» a dit à Mouracckisch, en lui montrant le lieu 
)> où on l’avait enfoui : « Voilà où est déposée 
» Asmà. » Notre poète était gravement malade. 
Mais, lorsqu’il entend ces paroles, il sort la tête 
de son lawb, appelle l’enfant, le questionne, et 
apprend qu’Asmà n’est pas morte, mais qu’elle 
est mariée à un Mouràdide. 

Mouracckisch fait venir sa servante. Elle était 
femme d’un Ockaylide qui était aussi au service 
du poète. Mouracckisch ordonne à cette femme 
d’appeler son mari, et de lui faire seller aussitôt 
des chameaux pour aller tous les trois ensemble à 
la recherche du Mouràdide... On part. La maladie 
du poète s’aggrave en route; il ne peut bientôt 
plus supporter la marche du chameau. Ils des¬ 
cendent , et s’abritent dans une caverne à peu de 
distance de Nadjràn. Ils étaient alors sur le ter¬ 
ritoire des Mouràdides. 

Mouracckisch paraissait presque mourant. II 
entend l’Ockaylide dire à sa femme : « Laisse-le 
là ; 11 va expirer. Nous risquons ici de périr bien- 

lançait un autre osselet ou une petite pierre, dans le but de rom¬ 
pre la ligne. 


SYRIE. 


225 

tôt de faim et de fatigue. Veux-tu me suivre ? 
sinon, je t’abandonne, je pars. » Et la femme 
pleurait. 

Mouracckisch savait écrire; il l’avait appris, 
ainsi que son frère Harmalah, d’un chrétien de 
la ville de Hyrah, à qui il avait été confié par 
son père. Quand Mouracckisch eut entendu les 
paroles de son serviteur, il tira à lui la selle de 
son chameau, et y traça sur le dossier les vers 
suivants : 

<c O mes deux compagnons, restez près de 
» moi, ne vous hâtez pas de partir. Me quitter 
» sitôt ! ce n’est pas ce que vous m’aviez pro- 
» mis. 

» Bientôt la mort va me séparer de vous 
» pourquoi vous presser ainsi avant qu’elle ne 
» m’arrive ? 

» Voyageurs étrangers, qui allez visiter la 
» terre benie de 1 Arowd ', portez à mes frères 

Anas et Harmalah ces paroles : 

j) Lait de Dieu, pour vous et pour votre père ! 

» Ne laissez pas impuni le lâche Ockaylide ; 

» qu’il périsse. 

» Ah ! qui annoncera à ma tribu que Mou- 

1 On comprend sous le nom d’Arowd, le territoire sacré de la 
Mekke et de Médine. 


H. 


45 


SYRIE. 


226 

b racckisch fut pour ses deux serviteurs un im- 
» portun fardeau ; 

» Et que, loin des tentes des Dhoubayàh 1 , 
» ils ont abandonné son cadavre en pâture aux 
b lions ? » 

L’Ockaylide part avec sa femme. Ils arrivent 
à la tribu du poète, et disent à ses frères qu’il est 
mort. Mais Harmalah, en examinant la selle de 
Mouracckisch , aperçoit les vers tracés sur le 
dossier. 11 les lit, puis appelle les deux servi¬ 
teurs , les questionne , les menace , et leur or¬ 
donne de lui dire la vérité. Ils lui racontent tout 
et lui indiquent le lieu où ils ont laissé Mou¬ 
racckisch. — Harmalah les fait mettre à mort. 
Ensuite il part à la recherche de son frère. Il 
arrive à la caverne ; il s’informe partout de ce 
qu’était devenu Mouracckisch. Il apprend que le 
poète était demeuré dans la caverne jusqu’à ce 
qu’un jour il vit venir près de lui des troupeaux, 
puis un berger. « Qui es-tu, avait dit le ber- 
b ger au poète, et que fais-tu là ? — Je suis de 
b la tribu des Banow-Dhoubayàh ; et toi, qui 
b es-tu? — Moi, je suis des Banow-Mourâd. — 
b Pour qui fais-tu paître ces troupeaux? — Pour 

1 Les Banow d’Houbayah étaient une branche de la tribu des 
Baltrides. 


SYRIE. 227 

» Ckarn-al-Ghazâl. » C’était le mari d’Asmâ. 
Mouracckisch ajoute aussitôt : « Pourrais-tu voir 
» Asmâ et lui parler ?—Non ; jamais je n’appro- 
» che d’Asmà. Mais, tous les soirs, une esclave 
» vient au troupeau; je lui trais une chèvre, et elle 
» en emporte le lait à sa maîtresse. — Alors, 
» prends cet anneau ; tu le mettras ce soir 
» dans le lait; si Asmâ le voit, elle le recon- 
r> naîtra. Fais-moi ce plaisir, et je te donnerai 
» une récompense comme jamais berger n’en 
» aura eu. » 

L’esclave vient avec un vase. Le bergen trait 
le lait et y dépose l’anneau. L’esclave s’en re¬ 
tourne... Elle présente le lait à Asmâ qui, selon 
son habitude, en laisse disparaître l’écume, et 
ensuite le boit... L’anneau vient s’arrêter et tou¬ 
cher à ses dents. Asmâ le prend, l’examine à la 
lumière et le reconnaît. « D’où vient cet anneau, 

» dit-elle à l’esclave? — Je ne sais pas. » Asmâ 
envoie l’esclave appeler son mari qui était à une 
montagne des environs de Nadjràn. Ckarn-al- 
Ghazâl (la corne de Gazelle) arrive tout troublé. 

« Pourquoi m’as-tu fait appeler? dit-il à Asmâ. 

» — Fais venir à l’instant le bergerquigarde les 
» troupeaux... » Quand il est venu : « Demande- 
» lui, dit Asmâ à son mari, comment il a eu 


SYRIE. 


228 

» l’anneau que voilà. » Ckarn-al-Ghazàl sort et 
interroge son berger, qui lui dit : <c Je l’ai eu 
» d’un étranger que j’ai trouvé à la grotte de 
» Djabàn, et qui m’a prié de le mettre dans le 
» lait que devait boire Asmâ. Et pour cela, il 
» m’a promis une récompense. Du reste, j’ignore 
» quel est cet homme. Je l’ai laissé presque 
» mort. » Ckarn-al-Ghazâl rentre : « Qu’est-ce 
» que c’est que cet anneau ? dit-il à Asmà. — 
» C’est l’anneau de Mouracckisch. Va vite, cours 
)) le trouver, porte lui secours. » Ckarn-al-Ghazàl 
saute à cheval, fait monter Asmâ sur un autre 
coursier, et tous deux se mettent aussitôt en route. 
Ils arrivent, vers le milieu de la nuit, à la grotte 
de Djabàn... A la vue d’Asmà, le poète se ra¬ 
nime; et, déguisant le nom d’Asmâ sous un nom 
étranger et sous l’allégorie de jeunes beautés, 
il lui adresse de tendres reproches dans ces 
vers qu’il articule d’une voix faible et trem¬ 
blante : 

« L’image de ma chère Solayma m’a apparu 
» cette nuit ; elle m’a éveillé, et tout dormait 
» autour de moi. 

» Je réfléchis alors à mon malheur ; et ma 
» pensée se portait aux lieux éloignés qu’habitent 
i sa famille et la mienne. 


SYRIE. 229 

» Mais voilà que tout à coup, de loin, mon 
j œil crut voir un feu étincelant ; 

» Et alentour étaient de jeunes filles comme 
» d’élégantes antilopes à la gorge blanche , 
» comme de jolies gazelles à la blanche poitrine 
y> accroupies auprès du feu; 

» A leur peau brillante et polie on voyait que 
» les peines de la vie ne les avaient pas atteintes ; 
)> heureuses auprès des tentes, elles n’avaient 
» jamais eu à chercher de lointains pâturages. 

» Elles allaient, venaient ensemble, d’un pas 
» tranquille et lent, parées de vêtements aux 
» couleurs safranées et de bourd brillants 1 . 

» Elles habitent nos tribus, et moi je suis 
» loin d’elles. Nos promesses, et nos sermens 
» d’amour, tout est donc perdu 1 

» Ah ! pourquoi leur suis-je resté fidèle, puis- 
» qu’elles ont trompé mes espérances ? Pourquoi 
» suis je devenu leur victime, leur malheureuse 
» victime, moi qui n’ai jamais pensé à les affli- 
» ger? 

» Que de fois, avec ces vives jeunes filles, aux 
» cheveux flottans, au cou ravissant ; 

1 Vierges à la bouche humide et distillant une 

1 Le bourd est une sorte de vêlement ou manteau yamanien, 
de différentes couleurs. 


SYRIE. 


230 

» salive enivrante, aux lèvres fraîches et lim- 
» pides, 

» Que de fois, jeune et ardent, j’ài passé, 
» avec elles, des jours de délices! Que de fois 
» mes nobles chamelles et mes vers sont allés à 
» elles! 

» Femmes d’amour et de bonheur, quand je 
» les eus perdues, mon cœur toujours recher- 
» chait leurs traces. » 

Et après, lepoëte expira; Asmà était ptès de 
lui... 11 fut enseveli sur le territoire des Banow- 
Mourâd. 

Mouracckisch l’ancien ne laissa pas seulement 
des vers érotiques. En voiei quelques-uns d’un 
autre genre et qui furent composés après le suc¬ 
cès d’une expédition qu’il dirigea contre les Tagh- 
labldes, sur les terres du Nadjràn : le poëte et 
ses compagnons avaient réduit les Taghlabides à 
demander merci et leur avaient enlevé nombre 
de chameaux et de prisonniers. 

a II m’était venu nouvelle que ces Amirides 
» allaient tomber sur nous ; et la nouvelle se vé- 
» rifia. 

» Les BanovV-I-Radjm marchaient avec eux ; 
» et toute cette foule brillait sous les armes 
» comme l’éclat des astres avant l’aube du jour. 


STRIE. 


231 

» C’était de toutes parts, des chevaux en lesse, 
» bondissant dans l’ombre de la nuit, de su- 
» perbes alezans à longue taille, avec l’étoile 
» au front. 

» Et nous voyons tout à coup les scintilla- 
» tions des cimiers sur les têtes des cavaliers. 

» Je pars contre eux... Un moment après je 
a revenais déjà; ils étaient vaincus; je revenais 
» presque avant d’y àioir pensé. 

» Et cependant, de beaucoup de corps j’avais 
» couvert la terre avec mon sabre, et tous corps 
» de nobles seigneurs ! je ne faisais que lancer 
» et ramener partout mon coursier. 

» Combien n’en laissâmes-nous pas à Nadjrân, 
» la face leur ruisselant de sang, la tête roulant 
» dans la poussière ! » 

Mouracckisch îe jeune était neveu de Mou- 
racckisch l’ancien, et oncle d’un autre poëte, 
Tarafah, l’auteur célèbre d’un des sept poèmes 
dorés que l’admiration des Arabes du paganisme 
avait suspendus au temple de la Mekke, l’éter¬ 
nelle Kabâh 1 . Tarafah à la verve chaude, à 
la satire insolente, mourut à la fleur de sa jeu¬ 
nesse. Amr, fils de Hind, roi de Hyrah, dont 

1 CespoèYras dorés ne sont que des ckassydah de peu d’étendue. 
Celui de Tarafah n’a que cent six vers. 


SYRIE. 


232 

ce poète avait été le commensal et qu’il dé¬ 
chira de sa satire, l’envoya à un de ses gouver¬ 
neurs de province qui, par ordre, lui coupa les 
pieds et les mains et l’enterra vif. — C’est dans 
la huitième année du règne de cet Amr que na¬ 
quit Mahomet. 

La légende de Mouracckisch le jeune blesse 
trop la morale pour que je vous la rapporte ici. 
Je me bornerai à vous citer le chant qu’il com¬ 
posa , après avoir perdu par sa faute l’amour de 
celle qui avait fait son bonheur. 

« Adieu, sois heureuse, ô Fàtimah; non, je 
» ne t’oublierai ni aujourd’hui, ni jamais, tant 
» que tu te rappelleras nos joies d’amour. 

» Naguères encore, malheureux Mouracckisch, 
» ta belle Bakride 1 par sa taille élégante comme 
» la branche du nabck, et les filles des environs 
» de Nâhhowss, parleur démarche noble comme 
» celle de l’autruche, t’avaient déjà rendu fou 
» d’amour; 

» Le jour surtout où je les quittai, elles m’ap- 
» parurent dans tout l’éclat de leur beauté, lim- 
» pides comme l’eau des étangs, et leurs belles 


1 Par cette Bakride, le poète désigne une tille de sa tribu, car 
il était des Banow-Bakr. 


SYRIE. 233 

» dents brillaient humectées par une fraîche sa- 
» live, 

» Qui semblait être une pure rosée versée au 
» milieu d’une magnifique couronne d’arc-en- 
» ciel posée sous des nuages en pluie. 

» Et à Zàt-al-Dhàl, elles nous laissaient voir, 
» les unes leurs jolies mains et leurs bracelets, 
» les autres une joue unie 3 et polie comme une 
» surface d’argent. 

» Mon cœur avait oublié pour un temps ces 
» jours des premières amours ; maintenant que 
» leur souvenir me revient et bouleverse ma 
» pensée, j’irais, dans mon délire, faire le tour 
» du monde sans m’arrêter. 

» Eh quoi ! regarde mon ami ; vois-tu ces 
» femmes partir à la hâte; ou bien sont-elles 
» assises encore ? 

» Ou bien songent-elles aux apprêts de la route, 
» maintenant que le jour est déjà avancé, pour 
» aller à travers les sables chercher de nouveaux 
» pâturages? 

» Vois, elles sont parées de pierres précieuses, 
» de fragments d’or, de bijoux, de kharaz zha- 


1 L'original porte, joues aplaties , car les joues bouffies ou trop 
saillantes, chez les Arabes, excluaient la beauté. 


SYRIE. 


254 

» fàriens 1 rayés de blanc et de noir, et de perles 
» rangées en colliers. 

» Elles ont passé les bourgs et les vallées, et 
j> le chamelier, par ses chants, animait la marche 
» des chameaux ; elles ont suivi les grands che- 
» mins et elles vont descendre à Chaw. 

» Mais Fàtimah est bien plus séduisante que 
» toutes ces femmes, par la fraîche blancheur 
» de son teint et ses cheveux noirs flottant en 
» tresses fines comme des cordes d’arc. 

» Avais-je faim, c’est à ma chère petite Fà- 
» timah que je demandais un repas ; pour toute 
» chose, c’est à Fàtimah que je m’adressais ; 

» Oui, je trouvais tout en toi!... Et voilà 
» que tout s’est rompu entre nous, par la folle 
» peur de perdre un ami. 

» Maintenant, quoique déjà loin de toi, quoi 
» que mes chameaux soient fatigués, jeles pousse 
» toujours, ô Fatimah, et avec eux je m’enfuis. 

» O ! sois heureuse, Fatimah ! sois heureuse, 
» astre de lumière! notre séparation n’eût ja- 
» mais dû arriver. 

1 Zhafàr était une ville célèbre dans l’Yaman, dès les temps les 
plus reculés. 11 y en eut deux de ce nom. Yoy. Lettres de 
M. F. Fresnel. — On appelle kharaz, toute espèce de verroterie 
de parure. 


STRIE. 


235 

i> Sois heureuse !... Mais, sache-Ie bien, j’ai 
» pour toujours besoin de t’aimer; rends-moi, 
» Fâtimah, rends-moi quelque chose de ton 
a amour. 

» O mon amie ! Si toutes les femmes étaient 
» dans un pays, et toi seule dans un autre, 
» j’irais à toi, fusses-tu cachée au bout du monde. 

» Souvent l’homme abandonne celle qu’il 
» aime, et lui voue alors une injuste colère; 
» mais moi... (moi, je te garderai toujours mon 
a amour). 

a Cruel fils de Djaciab ! Nous étions liés par 
» un serment, j’y restai fidèle, et ce fut mon 
» malheur. Mouracckisch, n’en accuse que toi- 
» même, et supporte tes regrets et ta souffrance. 

» Tu le sais, qui fait bien, recueille la louange 
» des hommes; qui fait mal, ne doit espérer 
» cjue le repentir et le blâme. 

» Juge d’après toi-même : souvent de déses- 
» poir on se mord et on se coupe les doigts, et on 
» se charge de douleurs pour un caprice d’un 
a ami. 

a Non, ce n’est pas un songe qui entretient la 
» douleur qui me déchire ; hélas ! je veille, et 
a les songes sont les illusions du sommeil. » 

Voyons maintenant un autre genre de poésie 


236 


SYRIE. 


et d’aventures. Le poète dont je vais vous parler, 
Zohayr, fils de Djauéb, est le plus ancien de ceux 
qui laissèrent des fragments poétiques de quel¬ 
que étendue. Il vivait, selon les calculs généa¬ 
logiques de M. F. Fresnel environ cent trente 
ans avant la naissance de Mahomet, c’est-à-dire 
depuis 4-30 à 450 de l’ère chrétienne. Les poètes 
qui précédèrent Zohayr, fils de Djauâb, parais¬ 
sent n’avoir fourni aux traditions que de petites 
pièces de vers de deux à cinq ou six rimes. Et 
encore celles qu’on connaît comme bien authen¬ 
tiques , et elles sont rares, ne remontent pas au 
delà de trois ceftts à trois cent vingt ans avant la 
naissance de Mahomet, ce qui les place vers le 
milieu du troisième siècle de notre ère 2 . 

Zohayr, fils de Djauâb, était de la tribu 
yamanique des Kalbides, branche des Banow- 
Gkodhâàh. « Jamais les hordes d’origine yama- 
» nique, dit M. Fresnel, d’après les légendes 
» fournies par l’Aghaniy, n’ont eu de chef plus 
» brave, plus riche, mieux venu à la cour des 
» rois 3 , que Zohayr, fils de Djauâb. Sa grande 

i Voyez seconde lettre de M. F. Fresnel, sur VHistoire des 
Arabes , avant l'islamisme. 1837. 

* Voy. la lettre déjà citée. 

3 11 s'agit des rois de Hyrah, des Ghasç&nides et des rois de Himyar 
ou de rvaman, — Note de M. Fresnel, 


SYRIE. 


237 


» sagacité lui valut le surnom de Kâhin, devin. 

» Zohayr vécut très-longtemps ; on dit généra- 
» lement qu’il mourut à cent cinquante ans. Il y 
» a un râvy ou légendaire qui lui donne deux 
» cent cinquante ans de vie, pendant lesquels il 
» aurait livré deux cents batailles. Un autre ràvy 
» lui donne quatre cents ans de vie, et un troi- 
» sième lui donne quatre cent cinquante. » Ces 
exagérations orientales ne sont que ridicules. 

« Zohayr fut chef de sa tribu, les Banow- 
Kalb. 11 les dirigea dans leurs guerres, et montra 
partout un tel courage et une telle habileté, qu’il 
fut toujours vainqueur. Il devint enfin chef de 
toutes les tribus de Banow-Ckodhààh. Ennuyé 
de sa longue vieillesse, un jour il se mit à boire 
à tel point qu’il en mourut. 

Voici quelques événements qui, d’après Abow- 
1-Faradj d’Ispahan, auteur de l’Aghâniy, signa¬ 
lèrent la longue carrière de Zohayr, fils de 
Djauâb, et lui inspirèrent ceux de ses vers dont 
on a conservé le souvenir. 

Zohayr fit une expédition contre les Ghatafâ- 
nides, tribu Hidjàzienne. En voici le motif. 
Lorsque les Banow-Baghiyd, tribu secondaire 
des Ghatafân, quittèrent le Tibàmah, emmenant 
avec eux leurs familles, leurs femmes et leurs 


238 


SYRIE. 


troupeaux, les Banow-Ssoudà, tribu yamanique 
de la tige des Mazhhidjides, vinrent en armes à 
leur rencontre. Les Baghiydh, pour sauver leurs 
femmes du déshonneur et de l’esclavage, se bat¬ 
tirent avec fureur. Us vainquirent les Banow- 
Ssoudà, les mirent en déroute complète, et leur 
firent payer cher leur audacieuse avidité. Cette 
victoire rehaussa le nom des Baghiydh et les 
enrichit d’un immense butin. Puis, lorsqu’ils 
eurent pris leur nouvelle station, ils résolurent 
d’établir un Ilharam ou asile inviolable, à l’imi¬ 
tation du Hharam ou temple de la Mekke, où 
l’on ne pourrait pas même tuer un oiseau, ni 
couper un seul arbre, et où nul n’aurait le droit 
de faire la moindre violence à quiconque s’y 
réfugierait. Les Banow-Mourrah, branche des 
Ghatafànides, se chargèrent spécialement de la 
garde et du soin de ce Hharam, et ce fut Rigahh, 
fils de Zhâlim, qui en entreprit la construction. 
Il l’éleva près d’une eau, dans un lieu appelé 
Bouss. 

Zohayr, fils de Djauàb, alors chef desKalbides, 
fut informé de l’établissement de cet asile. Il jura 
que, lui vivant, jamais les Ghatafànides n’au¬ 
raient de Hharam. Il harangua à ce sujet ses 
conlribules (Arabes de la même tribu), et leur fit 


SYRIE. 239 

voir que la destruction de cet asile serait à jamais 
leur plus beau titre de gloire. 

Il se mit en armes et partit. Il voulut, chemin 
faisant, s’adjoindre les Banow-l-Ckayn, mais 
ceux-ci refusèrent de le suivre. 11 se dirigea donc 
avec les Kalbides seuls contre les Ghatafàn. Les 
Ghatafàn furent vaincus. Un de leurs cavaliers 
s’était réfugié dans le Hharam ; Zohayr l’aperçut, 
et dit à un des siens : <c Tue-moi cet homme. 
» — Mais il est inviolable ici. — Par la vie de 
» ton père, réplique vivement Zohayr, je ne 
» connais rien d’inviolable ici. » Et Zohayr va 
droit au cavalier, et lui abat la tête. 

L’asile fut détruit. 

Toutefois Zohayr traita généreusement les Gha- 
tafànides; il leur rendit les femmes qui avaient 
été prises, et se contenta d’emmener ce qu’on 
avait enlevé de troupeaux. 

C’est à propos de cette expédition qu’il dit la 
ckassidah suivante : 

(t Le jour que nous rencontrâmes les Ghata- 
» fânides, ils furent abattus et leurs femmes 
» prises. 

y> Enfants de Ghatafàn, sans notre générosité, 
» vous n’auriez jamais revu vos vierges, ces 
» modèles de pudeur. 


SYttlB. 


240 

» Dites-le-nous : combien, sur le champ de 
» bataille, avez-vous laissé de vos braves, tous 
» guerriers bardés de fer, tous habiles dans les 
» combats? 

» Venez, venez donc maintenant reprendre 
» sur nous le talion de vos morts ; venez donc 
» les venger; venez, en bataille! 

» Vous ne le savez que trop bien, vous nous 
y> avez vus comme des lions au carnage, quand 
» les étendards s’entremêlaient. 

» Ghatafàn a été chassé des Eaux de Bouss ; 
» où sont-ils donc les Ghatafàn, où sont-ils?... 
» Quoi ! les plaines sont désertes ! 

» Les enfants de Djanâb ont tout enlevé, et 
» le désert, et les eaux de ces tribus. 

» Ah ! c’est que tout un jour, nous leur avons 
» asséné de rudes coups, de ces coups avec les- 
» quels on fait une chaude bataille. 

» Nous avons anéanti, tué la puissance de 
» nos ennemis sous nos lances au fer altéré de 
» sang. 

» Sans notre inébranlable valeur, au moment 
» de la mêlée, nous étions écrasés comme le fu- 
» rent les Banow-Isoudà, ' 

» Le jour où il leur prit envie de s’opposer 
» au passage des Banow-Baghiydh. Mais de bons 


SYRIE. 


241 


» coups de lance, voilà ce qui guérit un ennemi 
» de sa folle présomption. 

» Les Banow-l-Ckayn nous ont refusé de nous 
suivre ; ils ont peur de la mort. Que la pous- 
» sière couvre la face de qui 1 recula devant le 
» danger. 

» Nous espérions quecesCkaynides joindraient 
» leurs bataillons aux] nôtres, mais notre espoir 
» fut déçu. 

» Chétifs guerroyeurs, comment nous auraient- 
» ils secondés, nous leurs alliés ! N’avaient-ils 
» donc pas leurs chamelles à traire, leurs jolis 
» pâturages à garder? » 

Écoutez encore une autre aventure. 

Abrahah, roi de l’Yaman, étant venu dans le 
Nadjd, Zohayr alla au-devant de lui avec plu¬ 
sieurs Arabes. Abrahah traita Zohayr avec une 
distinction toute particulière, et lui donna le 
commandement des deux tribus de Bakr et de 
Taghlib. Dans une année de disette, ces tribus 
ne purent lui payer l’impôt qu’il leur avait fixé. 
Zohayr usa envers eux de la plus grande rigueur; 
il les empêcha même d’aller chercher d’autres 
pâturages avant qu’ils se fussent acquittés de ce 

1 Sorte de vœu de malheur; c'est-à-dire: que nul ne s’occupe 
de celui qui... , etc., que tou « l'abandonnent. 


h. 


46 


SYRIE. 


242 

qu’ils devaient lui payer. Presque tous leurs 
troupeaux mouraient de faim. Alors un Arabe 
des Banow-Taym-AHah, appelé Ibn-Zayyàbah, 
homme de rapt et de sang, alla de nuit trouver 
Zohayr. Celui-ci dormait sous sa tente de cuir. 
Ibn-Zayyàbah entre doucement, il lui plonge 
son sabre dans le ventre et le traverse d’outre 
en outre. Zohayr était replet et avait le ventre 
très-épais; le sabre ne perça que la peau et les 
chairs extérieures, et n’atteignit pas les intestins. 
Ibn-Zayyàbah crut avoir tué Zohayr; mais le fils 
de Djanàb sentit qu’il n’était pas frappé à mort; 
il resta immobile et ne poussa pas le moindre 
cri. 11 craignait que le meurtrier ne l’achevât 
d’un second coup. Ibn-Zayyabâh sortit, et alla 
dire à ses contribules : « J’ai tué Zohayr. » La 
joie se répandit par toute la tribu. Mais Zohayr 
était persuadé qu’Ibn-Zayyâbah n’avait tenté^.ce 
coup qu’à l’instigation des Bakrides et des Tagh- 
labides. 

Le poète n’avait avec lui que quelques hom¬ 
mes des Banow-Kalb, qu’il avait chargés de la 
police dans les deux tribus dont Abrahah lui 
avait confié l’administration. 11 se fit aussitôt 
envelopper par eux de plusieurs vêtements, et 
placer entre deux planches; puis ils allèrent dire 


SYRIE. 


£43 

à la foule : « Voilà que Zohayr vient d’être frap- 
» pé par un des vôtres ; permettez-nous main- 
» tenant d’aUer i’euterrer dans sa tribu. » On 
leur accorda leur demande, et ils emportèrent 
le prétendu tnorf enveloppé de ses vêtements et 
entre les deux planches. Lorsqu’ils furent seuls, 
à une certaine distance, ils firent sortir Zohayr 
de son espèce de 6uaire, et le laissèrent, en l’en¬ 
tourant, s'habiller avec les vêtements qui le ca¬ 
chaient. Mais, craignant encore d’être épiés de 
loin, ils creusèrent une fosse profonde et y en¬ 
terrèrent les deux planches. 

Zohayr et ses compagnons d’obsèques conti¬ 
nuent leur route et arrivent chez les Kalbides. 
On se rassemble et on marche en armes contre 
les Bakrides et les Taghlabides. Ces tribus avaient 
su que Zohayr avait échappé à la mort, et, à 
cette nouvelle, Ibn-Zayyâbah avait dit ces vers : 

« J’avais pourtant, quoique dans l’obscurité 
j> de la nuit, frappé Zohayr d’un bon coup; et 
» il était là, au jqiligu de .ses ennemis. 

» Je l’avais frappé au moment où les Bfrkrides 
» lui apportaient leur tribut. Où,sont-ils donc 
» maintenant les Bakrides? Lâches-! où donc est 
» leqr esprit? 

» Mon sabre m’a trahi en plongeant dans -le 


SYU1E. 


244 

» flanc de Zohayr. Sabre trompeur! sabre de 
» malheur ! » 

Zohayr avait réuni à sa troupe kalbide des bé¬ 
douins mercenaires, et des renforts reçus de 
diverses tribus et de plusieurs peuplades yama- 
niques qui lui étaient soumises. 11 rencontra 
l’ennemi qui l’attendait de pied ferme vers une 
eau appelée l’Eau de Djoubayy. On en vint aux 
mains ; on se battit avec fureur. Les Bakrides, 
qui se séparèrent desTaghlabides, furent d’abord 
mis en déroute. Les Taghlabides ensuile soutin¬ 
rent seuls le combat ; mais ils furent bientôt 
vaincus. Kolayb et le poète Mouhalhil 1 , son 
frère, furent faits prisonniers par les Kalbides, 
qui s’emparèrent aussi des chameaux de l’enne¬ 
mi. Une foule de Taghlabides tombèrent sous le 
fer des Kalbides, et nombre de leurs cavaliers et 
de hauts personnages furent emmenés captifs. 
Zohayr consacra la mémoire de ce fait d’armes 
dans les vers suivants : 

1 Kolayb, d’origine taghlabide, vengea plus tard les tribus vain» 
eues. Mais il devint leur oppresseur, et fut la cause de la fameuse 
guerre de Baçows, qui dura quarante ans entre les deux tribus, et 
eut pour motif premier la mort d’une chamelle tuée de la main 
de ce chef altier. Peu après, Kolayb fut assassiné. — Mouhalhil, 
ardent vengeur de son frère, mit en mouvement la guerre de 
Baçows. 11 mourut prisonnier de l’oncle de Mouracckisch l’ancien, 
qui le laissa périr de soif. 


SYUIE. 


245 


« Jour de malheur pour les Taghlabides ! Nous 
» leur avons enlevé leurs femmes, et nous les 
b avons poussées devant nous comme on pousse 
» au marché de misérables esclaves presque 
b nues. 

» Les premières lignes de nos chevaux ont 
» fondu sur les premiers escadrons de Taghlib, 
b et nous avons pris Mouhalhil à Djoubayy. 

» Tu sais pourtant bien, Mouhalhil, que ja- 
» mais nos lances ne manquent leurs coups, tu 
» le sais même depuis le temps où, tout jeune 
r encore, tu jouais avec les enfants à casser des 
b coloquintes. 

b Aussi tes Taghlabides, ton appui et ta force, 
» ont fui le jour de la bataille, et tu t’es trouvé, 
» toi, les pieds dans des entraves de fer. 

» Que tu eusses été vaincu et que je t’eusse 
s pris les armes à la main, ou que tu eusses été 
b tué, la gloire pour nous était la même (car tu 
» es grand dans ta tribu). 

Dans une autre ckassydah, Zohayr rappelle 
encore la journée de Djoubayy. Les premiers vers 
de cette ckassydah étaient consacrés à la dame 
de ses pensées ; car, en paladins toujours cour¬ 
tois, les poètes arabes commençaient leurs chants 
par des rimes d’amour adressées à une amante, 


24-6 


SYKJfi. 


ou par un éloge des beautés de leur tribu. Ils s’a¬ 
nimaient d’abord et préludaient par des émotions 
tendres, pour passer ensuite aux descriptions 
des batailles, des dangers qu’ils avaient courus, 
des coups de lance qu’ils avaient distribués, du 
butin qu’ils avaient enlevé* des gloires qu’ils 
accumulaient. Dans une ckassydah, presque tou¬ 
jours la première pensée, le premier élan , était 
pour les belles dix désert. G’était un devoir 
dont les guerriers Arabes s’écartaient rarement; 
c’était une religion, uii culte, dont il ne reste 
plus, hélas! que la mémoire. 

Un fragment de la ckassydah que je viens 
d’indiquer est consighé dànS l’Aghâniy. En voici, 
dit Abow-Fàradj, le premier Vers : 

« Saluez la demeure chérie dont leS traces 
» sont effacées au Diy&r-Djanâb ; demeure, hé- 
» las ! Veuve de ses vierges toutes brilldntes de 
b jeUnesse. i> 

Et plus loin le poëte ajoute, s’adressant aux 
dfehi tribus qu’il a vaincues : 

« Comment* comment auriez-vous échappé 
» aü carnage devant nous ? Mais vous n’âVez pu 
a que nous demander merci et nous laisser vos 
» dépouilles. 

j> Et nous vous avons pris Mouhalhil et Kou- 


SYRIE. 


247 


» layb, son frère, et Ibn-Schihàb, et Jtbn-Amr, 

» que nous jetâmes dans les fers. 

» Puis encore nous enlevâmes vos blanches 
x femmes aux lèvres fraîches et humides. 

» C’est alors, à ce jour de terreur, que MoU- 
» halhil criait de tout cétés ( aux Bakrides qui 
b abandonnaient leurs frères) : t Enfants de 
-»> Bakr, est-done ainsi qu’on sauve lâ gloire de 
» son nom ? 

» Malheureux 1 toute ressource est-elle dônc 
4> perdue? Et vous, enfants deTaghlib, n’avez- 
» vous donc plus parmi vous de ces loups de 
» batailles, de ces braves qui sachent combattre 
» pour vous ? » 

» Mate tous s’enfuirent de touteè parts, comme 
» les troupeaux d’autruches timides fuient vers 
» les sommets des collines; 

» Et la roue de la mort roulait sur eux et leb 
» écrasait, poussée par les lions (les braves) des 
» Amrides et des Banow-Djanàb, 

» Ces lions aux ongles de fer, aux terribles dé¬ 
fi fenses, les broyaient cotome le froment sous 
b la meule-. 

» Parmi vous, les uns s’enfuirent à la hâte, 
» les autres, égorgés, restèrent la face enfon- 
» cée dans la poussière-. 


248 


SYRIE. 


» Et notre gloire s’est élevée au-dessus de 
j) toutes les gloires, aussi haut que le ciel s’élève 
» au-dessus des nues. » 

Je veux vous donner encore un fragment d’une 
ckassydah de Zohayr. Vous y verrez le genre de 
début dont je vous parlais tout à l’heure. 

Zohayr, fils de Djanàb, dit l’Aghaniy, était 
allé chez les Ozrides ou Banow-Ozrah, visiter 
Al-Djoulàhh, fils d’Awf... On déploya les tapis, 
et Zohayr fut traité avec la plus grande distinc¬ 
tion. il resta assez longtemps chez les Ozrides, il 
y vit accroître ses troupeaux et y eut même des 
enfants. 

La sœur de Zohayr était mariée dans une 
autre tribu, chez les Banow-1 Ckayn. Un jour 
elle lui envoya un bourd (sorte de pallium yama- 
nique) dans lequel elle avait enveloppé un nouet 
de sable et une épine de ckalàd (espèce de traga- 
cantha). Zohayr aussitôt dit à ceux qui l’entou¬ 
raient : <c Voilà qu’il vous arrive une vigoureuse 
» épine, avec un nombre considérable (d’en- 
» nemis). Partez d’ici, fuyez. — Pourquoi, lui 
» dit Al-Djoulàhh, veux-tu que nous nous éloi- 
» gnions de cette place, sur l’avis d’une femme ? 
» Nous resterons. j> Zohayr partit aussitôt. 

Le jour suivant, dès le matin, une nom- 


SYRIE. 


249 


breuse troupe armée tomba à l’improviste sur 
la station d’Al-Djoulàhh, égorgea, pilla, et s’en 
alla avec un butin considérable. 

Zohayr regagna sa tribu, il réunit les Banow- 
Djanàb. La troupe victorieuse en fut informée et 
se dirigea sur lui. On se battit; notre poète sou¬ 
tint le choc avec vigueur, et tua un des chefs de 
l’ennemi. Alors toute la troupe prit la fuite. 

Après le succès de cette rencontre, Zohayr 
composa une ckassiydah dont voici le prélude. 
11 y fait allusion à l'avis que lui expédia sa sœur. 
Il suppose que ce fut l’ombre de Salma, son 
amante, qui vint la nuit lui apparaître pendant 
qu’il dormait. 

« Est-ce bien l’ombre de ma chère Salma qui 
» m’apparut en songe? Loin de son pays, on 
» aime voir ces images fugitives. 

» Com ment a-t-elle pu, car c’était elle, venir 
» à moi là où j'étais, franchir ce grand désert à 
» travers les vents et les tourbillons de sable? 

» Elle m’a trouvé couché près de ma cha- 
» melle qui avait sa vieille selle sur le dos 
» et les coussins sous la selle, toute prête à partir. 

» Quand Salma nous vit ainsi, moi et ma 
» maigre monture, elle sourit d’un sourire plus 
» gracieux et plus beau que la frange de lumière 


250 


STRIE. 


» qui brille au bord d’un nuage éclairé par le 
» croissant des nuits. 

» Je te saluai alors, Salma.. * et je te demandai 
» de me répéter tes douces paroles. « Encore, 
» encore, te dis-je : cela soulage le malheureux 
» qui gémit dans les chaînes de l’amour. » 

» Elle me regarda doucement, puis die fe’en- 
» fuit; fille vertueuse > tu me laissas encore plus 
» tourmenté d’amour. 

» O Salma, suave parfum, beauté de délices, 
» oh! que j’aurais eu de bonheur si toi-ihêmé 
» tu fusses venue à moi, au lieu de ton image! 

s Mais à la journée d’Otàlà » j’appris la ruine 
» de sa demeure; j’y courus... et mes yeux se 
» chargèrent de larmes. 

» Ces ruines semblaient se plaindre doulou- 
» reusement à moi quand je leur rappelais le 
» nom de mon amie ; elles m’eussent répondu, 
s si parler leur eût été possible. 

» O demeure de Salma, combien lu nous fis 
» verser de pleurs ! Oui* des larmes d’amOur cout- 
» laient de mes paupières j et m’inondaiént. » 
Le poète passe ensuite ati récit delà rencontre 
d’où il sortit vainqueur. Mais de toute cette 
peinture, l’Aghàniy ne donne que les einq vers 
suivante : 


SYRIE. 


281 

« Hommes, amis de la justice, unissez-vous 
» à nous quand la guerre en fureur grince et 
» montre tout l’éclat de ses dents. 

» Ce jour-là, les masses de nos guerriers fon- 
» dirent sur les épais bataillons ennemis. Mais 
» qui ose seulement porter ses regards sur nos 
i braves kalbides, se sent défaillir. 

<> A leurs mains courageuses brillent le sabre 
» et la lance, et leurs cottes de mailles toujours 
» victorieuses scintillent sur leurs flancs. 

» Nous n’âvons quitté nos ennemis que lors- 
» que nous avons vu leur chef terrassé ne savoir 
» plus que faire de son sabre tout couvert de 
» sang. 

» Combien, ce jour-là, d’hommes illustres 
>i ofit reçu, de nous, de ces coups de lance qui 
» ouvrent de larges blessures et défigurent ! 

Vous aurez remarqué, monsieur, dans les vers 
que je vous ai cités Jusqu’ici, un genre particu¬ 
lier de style, des formes de comparaisons qui 
s’éloignent de nos mœurs littéraires et de nos 
modes européennes. Mais, vous le savez, chaque 
littérature a ses couleurs et ses allures; la poésie 
de chaque peuple et surtout celle des peuples qui 
ont eu une vie spéciale bien tranchée, a ses in¬ 
spirations pour ainsi dire climatiques. Les Ara- 


252 


SYRIE. 


bes,dans leurs sables, ont eu leurs impressions, 
leurs pensées et une façon particulière de les expri¬ 
mer, de les vêtir. Le tribunal littéraire européen a 
son code et ses lois; les déserts de l’Arabie eurent 
le leur sous les tentes des tribus. Tout n’est pas 
grec et latin dans le monde entier; et il ne faut pas 
tout juger avec les principes et le goût de Rome 
et d’Athènes, ni même avec le goût européen, 
ou le goût français. Il y a souvent pour nous ; 
dans l’arabe, des trivialités qui, pour cette lan¬ 
gue , ont une physionomie noble, des hyperboles 
qui nous semblent extravagantes, et qui, pour 
cette langue, sont des couleurs simples et de bon 
aloi. Nul Quintilien, nul Dumarsais n’avait jadis 
passé la mer Rouge ; mais le sublime dont parle 
Longin n’était pas inconnu aux tentes bédoui¬ 
nes, chez des peuples sans culture. 

Avant de passer aux aventures de Taabbata- 
Scharran, j’aurai à vous offrir encore des inspi¬ 
rations poétiques. Vous y verrez une habitude 
arabe qui vous rappellera les mœurs grecques et 
romaines , c’est l’habitude des libations sur les 
tombeaux. 

Ckouss , fils de Sàïdah, poète, orateur, sage 
et philosophe, vécut dans les derniers temps du 
paganisme arabe. Il était de la tribu des Banow- 


SYRIE. 


253 


Iyàd. Mahomet, avant de se proclamer prophète, 
l’avait vu à la foire d’Okàzh 1 . Gkouss fut le pre¬ 
mier qui parla à la foule, en s’appuyant sur son 
sabre ou sur un bâton. 

Souvent le prophète employa les expressions 

1 « Je ne pardonnerai jamais à l’islamisme, dit M. F. Fresnel 
dans sa première lettre sur Y Histoire des Arabes , pag. 31, l’abo¬ 
lition de la foire d’Okâzb. Ce n’était pas seulement un grand 
marché ouvert annuellement à toutes les tribus de l’Arabie; c’était 
encore un congrès littéraire ou plutôt un concours général de ver¬ 
tus , de gloire et de poésie, où les héros-poètes venaient célébrer 
leurs exploits en vers rimés, et se disputer pacifiquement tous les 
genres d’illustrations. Cette foire se tenait dans les environs de la 
Mecque, entre Tàïf et Nakhlah, et s’ouvrait à la nouvelle lune de 
zou-l*gadah (onzième mois de l’année arabe), c’est-à-dire au com¬ 
mencement d’une période de trois mois sacrés, durant laquelle 
toute guerre était suspendue» et l’homicide interdit... 

« Ce fut dans ce congrès des poètes arabes (et presque tous les 
guerriers étaient poètes à l’époque dont je m’occupe) que s'opéra 
la fusion des dialectes de l’Arabie en une langue magique, la 
langue du Hidjàz, dont Mahomet se servit pour bouleverser le 
monde; car le triomphe de Mahomet n’est autre chose que le 
triomphe de la Parole. En mettant la foire d’Okàzh au ban de 
l’islamisme, Mahomet; anéantit le parlement de l’Arabie, et 
frappa au cœur cette société unique de tribus, qui, à travers les 
guerres les plus acharnées, n’oubliaient jamais leur commune 
origine, et venaient tous les ans au rendez-vous national pour y 
goûter les joies exquises du suffrage universel. — A la foire 
d’Okâzh, les preux étaient masqués. — Dans les récitations et les 
improvisations, la voix de l’orateur était suppléée parcelle d’un 
rhapsode ou cricur, qui se tenait prés de lui, et répétait ses pa¬ 
roles... » 

Que faisait-on de plus en Grèce, aux théâtres, aux jeux olym¬ 
piques ? 


254 


SYRIE. 


de Ckouss comme modèles de style et cita ses 
pensées comme maximes de vérité. Lorsque les 
députés des Iyàdides vinrent visiter Mahomet, 
après la déclaration de sa mission, il leur de¬ 
manda ce qu’était devenu Ckouss. « 11 est 
» mort, lui répondirent-ils. — Il me semble 
» le voir encore, dit le prophète, à la foire 
» d’Okàzh sur son chameau blanc-grisâtre ; il 
» me semble l’entendre encore parler son lan- 
» gage plein de douceur et de grâce. Malheu- 
» reusement j’en ai beaucoup oublié. — Et de 
>> quoi parlait-il donc, prophète de Dieu? — 
» Ecoutez, disait-il à la foule, écoutez et rap- 
» pelez-vous : « Les hommes disparaissent ; qui 
» a vécu, n’est plus; qui n’est plus, e$tpassé; 
» ce qui doit venir, viendra. Et le monde 
» qu’est-il? la nuit, obscurité; le ciel, constel- 
» lation; les mers, flots et vagues; les étoiles, 
» éclats des cieux ; lumière et ténèbres ; bien et 
» mal; manger et boire, se vêtir et marcher. Et 
» puis, pourquoi vois-je les hommes s’en aller 
» et ne pas revenir? Se plaisent-ils donc a\i séjour 
» de la mort, pour y rester? ou bien, sont-ils 
» donc laissés là dans un éternel sommeil ? 

>> Par le Dieu que j’adore, moi, Ckouss, ,fflp 
» de Sàïda, je vous le jure, il n’y a pas sur 


STRIE. 


255 

» face de îa terre de religion plus excellente 
•a que celle que le temps vous prépare et dont 
» l’heure va vous atteindre. Heureux qui la 
» verra et la suivra ! malheur à qui la repous- 
» sera ! » Et il disait encore ces vers : 

« Nous tirons nos principes de sagesse de ceux 
» qui sont disparus du monde, aux siècles 
j) passés. Et quand je vois que tous s’ache- 
» minent vers l’eau de la mort, et que pul n’en 
» revient; quand j’ai vu mes proches y aller, 
» et tous, grands et petits, passer au tombeau, 
» alors j’ai cru de foi certaine qu’un jour aussi 
» je serai là où ils sont. » 

Et le prophète ajouta : « Que Dieu fasse mi- 
» séricorde au fils de Sàïdah ! Oui, je prie le cjel 
» de le faire reparaître au jour dernier, connue 
» représentant à lui seul un peuple' à pari (car il 
j n’était ni chrétien, ni juif, ni musulman). :— 
» J’ai vu de lui, reprit un des assistants, quel- 
» que chose qui tient du prodige. — Qu’as-tu 
» vu? dit le prophète. —Un jour, nous étions 
» vers le mont Simàn ; la chaleur était brûlante. 
» J’étais assis près de lui à l’ombre d’un arbre, 
» tout près d’une source d’eau. Des lions vinrent 
» pour boire ; et toutes les fois qu’un d’eux ru- 
» gissait pour empêcher un autre de boire, 


SYRIE. 


2S6 

» Gkouss le frappait de la main et l’écartait, en 
» lui disant : « Laisse boire celui qui est venu 
» avant toi. » Moi, je tremblais de peur. « Ne 
» crains rien, » me dit Gkouss... Et, portant mes 
» regards autour de moi, j’aperçus, à quelque 
» distance, deux tombes, au milieu desquelles 
» était un petit oratoire... « De qui sont ces 
» tombes?... dis-je à Gkouss. — C’est là que re- 
» posent mes deux frères; c’est là que je viens, 
» jusqu’à ce que j’aille les rejoindre, adorer tous 
» les jours le Dieu grand et puissant. » Ensuite 
» il me raconta, en pleurant, leur histoire, les 
» jours qu’il passa avec eux; puis il leur adressa 
» ces vers : 

« O mes deux amis, éveillez-vous, il y a trop 
» longtemps que vous dormez , je vous en con- 
» jure, abrégez votre sommeil. 

» Hélas! vous le savez, je suis seul, aban- 
» donné à Simân; non, je n’ai pas d’autres 
» amis que vous. 

» Je resterai ici près de votre tombe; je n’en 
o partirai pas que je n’aie entendu votre ombre 
» répondre à ma voix. 

» Mais il me semble, la vie est courte ! que 
» mon corps va bientôt descendre près de vous. 

» S’il était possible de donner vie pour vie, 


SYRIE. 


257 

» j’aurais avec joie sacrifié la mienne pour ra- 
» clieter la vôtre. 

Après avoir entendu ces vers, le prophète 
s’écria : « Que Dieu fasse miséricorde au fils de 
» Sâïdali ! » 

Nous citerons d’autres vers qui sont dans la 
même pensée que ceux de Ckouss.— Iyca, fils de 
Ckoudànah, de la tribu des Banow-Açad, était 
venuàCkàçànavecdeux amis ses commensaux in¬ 
séparables. Ces deux amis moururent. Ils furent 
enterrés à Râwand dans un endroit appelé Khou- 
ràck. Iyca se rendait souvent sur leurs tombes, 
et là se mettait à boire, puis versait d’abondantes 
libations sur les deux sépultures, puis buvait 
encore, puis répandait d’autres coupes, et ainsi 
de suite, jusqu’à ce qu’il fût enivré de vin. Et 
il entrecoupait ses libations de ces vers : 

« Mes deux amis, éveillez-vous ; il y a trop 
» longtemps que vous dormez ; je vous en con- 
» jure, abrégez votre sommeil. 

» Je reviendrai sans cesse sur votre tombe, 
» j’y reviendrai jusqu’à ce que j’entende votre 
» ombre me répondre. 

» Hélas ! la mort est entrée dans vos chairs 
» et dans vos os, comme un vin destructeur 
» dont on vous aurait abreuvés. 

17 


H. 


258 SYnIE * 

» Ceux qui vous ont apportés ici sous la 
» tombe, sont partis; ils m’ont laissé seul, ac- 
» câblé par la pensée du malheur qui vous a 
» frappés. 

» Mais, quand même tous les hommes aban- 
» donneraient ainsi leurs amis après la mort, 
j moi jamais je ne vous abandonnerais. 

» Je viendrai sans cesse verser des flots de 
» vin sur votre tombeau ; et, si vous ne les 
» goûtez pas, du moins la terre qui vous recou- 
» vre s’en abreuve. 

» Je vous appelle... ; répondez, parlez-moi... 

» hélas ! rien ne répond à la voix de votre ami. 

» Quoi ! est-ce parce que depuis longtemps 
» vous m’avez quitté, que vous ne répondez pas 
b à mes paroles ? O mes amis ! qui donc vous 
b a fait disparaître du monde ?... 

b Je sais bien que moi aussi je finirai, et 
» que le coup qui vous a atteints , m’atteindra 
b un jour ; 

b Mais, tant que je respirerai, je vous pieu- 
b rerai... Ah! que peuvent me rendre mes 
b pleurs ? b 

Les vers précédents sont attribués p r un 
Ràwiy au poëte Hhaziyn , fils de Hhàrith, de la 
tribu des Amirides. Il avait, dit-on, deux amis 


SYRIE. 


259 

ses convives assidus, l’un des Banow-Açad 
l’autre des Banow-Hhaniyfah. Un d’eux mou¬ 
rut j et le poète allait souvent boire sur sa tombe 
et faire des libations, en répétant ces deux vers : 

« Laissez à mon malheureux ami sa coupe de 
» vin, versez-lui sa coupe quoiqu’il soit sous 
» la tombe. 

» Il était homme d’honneur et de largesses; 
» il succomba comme ont fait tant d’autres! 
» Ah ! toute tige, quels que soient ses rameaux, 
» finit toujours par être brisée. » 

Le second convive du poète meurt aussi ; et 
lui, il va boire sur leurs tombeaux, les arroser 
de vin, en redisant les vers : « Mes deux amis, 
éveillez-vous, etc. » Un jour une sorcière lui 
dit : « Tu ne mourras que de la piqûre d’un ser- 
pent qui a son repaire au pied de tel arbre, dans 
telle vallée. » Quelque temps après, il part à la 
recherche de l’arbre que lui a indiqué la sor¬ 
cière. Il le trouve, descend de sa monture et 
approche son pied du tronc de l’arbre. Un ser¬ 
pent le pique ; et le poète dit, en s’adressant â 
ses deux amis morts : 

« Mes amis, c’est ici que sera mon tombeau; 

» venez vous joindre à moi ; je descends sous 
» la tombe ; c’est ici ma dernière halte. 


SYRIE. 


260 

» Mes jours, avec vous, furent un brillant 
» et frais vêtement dont je restai paré jusqu’au 
» soir de ma vie; maintenant je le quitte pour 
j) jamais. 

» J’ai abandonné le séjour de ma tribu où 
» j’avais planté la colonne de ma tente, et je 
» suis venu ici chercher un tombeau, ma der- 
» nière demeure. 

» Mort, qui viens pour me frapper, hàte-toi; 
s je ne veux plus de jours à vivre , 

» Maintenant que mes deux amis reposent à 
» Ackil. C’est assez d’une année de larmes ; 
» assez longtemps j’ai attendu vainement qu’ils 
» répondissent à ma voix. » 

Ne vous étonnez pas, monsieur, de trouver 
dans l’histoire des habitudes arabes avant l’isla¬ 
misme, la passion du vin et des orgies bachi¬ 
ques. Celui qui avait une vengeance à satisfaire, 
jurait de s’abstenir du vin et des femmes, comme 
mortification extrême , jusqu’à ce qu’il eût ré¬ 
paré sur ses ennemis l’outrage qu’il avait reçu. 
Les grands buveurs étaient en grande admira¬ 
tion ; il y avait de la gloire pour le chevalier qui 
maniait bien la lance aux combats et vidait les 
coupes dans un festin. Combien de fois rencon¬ 
tre-t-on dans les poètes l’éloge du vin ! Combien 


SYltIE. 


261 


n’ont-ils pas appelé des noms les plus doux cette 
liqueur qui faisait les délices de tous les Arabes 
d’autrefois, et qui, malgré les défenses du Co¬ 
ran , fut encore en adoration extrême plusieurs 
siècles après Mahomet, surtout aux palais des 
Kalifes ! 

Le poète Omàrah, fils d’Al-Waliyd, fut au 
milieu de tant d’autres un biberon forcené. C’est 
de lui qu’est cette petite ariette de deux vers, 
qui passa dans les chants publics : 

« Mes chers convives, ce vin-là est trop faible; 
» je ne sens pas qu’il me monte sous le crâne et 
» qu’il m’échauffe la peau. 

» Mes amis, en voici du bon vin ! Buvez, 
» buvez-en. Il n’y a pas de plaisir avec le vin 
» refroidi par le mélange de l’eau. » 

« Omàrah vivait quelque temps avant l’isla¬ 
misme. Il fut de ceux qu’on appelait les secours 
des voyageurs, parce qu’ils s’étaient imposé comme 
devoir de ne pas laisser passer près d’eux un seul 
voyageur sans le recevoir généreusement, sans 
lui faire des largesses et lui donner ensuite bon 
viatique pour sa route. En ce genre de libéralités 
notre poêle avait été surnommé Vunique. Aussi 
Omàrah se glorifiait de ses actes de générosité, 
recherchait partout et sans cesse l’occasion de 


262 


SYRIE. 


faire du bien aux autres, et de se placer au-des¬ 
sus de tout ce qu’il y avait de plus distingué 
parmi les Ckorayschides. 

Un jour qu’il était ivre, il rencontra un Arabe 
nommé Mouçâfir, fils d’Abow-Amr. Omârah 
s’arrêta brusquement et lui improvisa en face ces 
deux vers : 

« C’est pour nous seuls (non pour vous) que 
» sont faites les belles femmes blanches , à la 
» parure élégante, à l’izàr flottant*. 

» Nous en avons toujours été plus dignes que 
» vous, toujours, depuis que sont établis le soleil 
» et la lune. » 

Mouçâfir, qui était Ckorayschide, de la cé¬ 
lèbre famille desOmmiades ou Banow-Omayyah, 
lui riposta par ces vers : 

« Omârah, fils d’Al-Waliyd, comme poète, 

» je réplique au poète qui m’attaque : 

» Dis-moi, l’ami des coupes et du vin les dé- 
» laisse-t-il jamais? Et toujours ivre peut-il 
» juger ce que sont les autres? 

» Les salue-t-il même? Leur épargne-t-il son 
» insignifiant bavardage ? Non ; mais il va leur 
» dire comme un fou : 


1 Sorte de grand voile tombant derrière le do». 


SYRIE. 


263 


» C'est pour nous seules que sont faites les 
y> belles femmes blanches, à la parure élégante, 
» à l’izâr flottant. Il se trompe ; 

» C’est nous qui en avons toujours été di- 
» gnes. Et puis, dans les familles, chacun fait 
» comme ont fait ses pères. » 

Ces prétentions de supériorité entre les tribus 
et les divisions de ces tribus, et même entre les 
familles, étaient souvent le sujet de discussions 
singulières, surtout parmi les Arabes avant l’is¬ 
lamisme. Il y avait à cet égard des défis portés 
et soutenus en public ; parfois ces procès sur la 
pureté et l’antiquité de la noblesse des familles, 
sur l’appréciation de leur mérite et de leurs 
oeuvres de générosité ou de courage , sur la 
force de leur bras ou leur agilité duraient plu¬ 
sieurs mois. Un enjeu était souvent proposé et 
accepté par les parties qui alors allaient ordi¬ 
nairement à une tribu étrangère invoquer, d’un 
accord unanime, le jugement d’un homme re¬ 
nommé par sa sagacité, sa science, sa sagesse 
et sa justice, et le prier de proclamer le vain¬ 
queur de ces luttes pacifiques, soutenues avec 
une ardeur inexprimable. Si j’avais un peu plus 
de temps encore, je vous traduirais un de ces 
mounâfirât ou combats de supériorité entre deux 


SYRIE. 


264 

poètes, Alckomah et Amir. L’enjeu était de 
cent chameaux. 

Mais je reviens à Omârah, notre poète buveur. 

« Omàrah, fils d’Al-Waliyd, demanda en 
mariage une femme de sa tribu. « Je veux bien 
* t’épouser, lui répondit cette femme, mais à 
» condition que tu renonceras au vin et au liber- 
» tinage. — Le libertinage, dit le poète, j’y re- 
» nonce; mais le vin... c’est impossible, je ne 
» puis pas. » Son amour croissant, il finit par 
jurer à cette femme qu’il ne boirait plus ; il l’é¬ 
pousa et cessa de boire. Mais un jour il revêt 
ce qu’il avait de plus beaux habits, monte sur sa 
chamelle et part. Il passe prés de la demeure 
d’un marchand de vin ; il y avait une réunion 
de joyeux buveurs. On l’appelle, il entre. Ils 
avaient fini leur partie. Omârah apostrophe vi¬ 
vement le marchand de vin : « Apporte-nous à 
o manger, lui dit-il.— Je n’ai plus rien ici, » 
répond le marchand. Omârah égorge à l’in¬ 
stant sa chamelle. On mange. «. Donne-nous 
s du vin, dit Omàrah ; ces braves gens n’ont 
» plus rien à boire. » Et le poète donne son 
habit pour payer le marchand. On reste en fête 
plusieurs jours; puis Omàrah retourne chez lui. 
Sa femme le voyant encore tout enluminé ; « Ne 


SYRIE. 


265 


» m’as-tu donc pas juré, lui dit-elle, que tu ne 
» boirais plus ? » Et les reproches se succèdent. 
Le poète répond par ces vers : 

« Que veux-tu ! ma chère Oummou-Awf, 
» je ne suis pas de ces buveurs qui, lorsqu’ils 
» sont dans la chaleur de l’ivresse, paient leurs 
» rasades avec les habits de leurs convives; (moi 
» je donne les miens.) 

» Vois-tu, ma chère; un convive, pour moi, 
» c’est un homme qui boit bien et ne sait pas 
» un seul moment supporter la soif. 

» Quoi ! tu voudrais vraiment, quand l’ivresse 
» a roulé à terre mes buveurs, que je les quit- 
» tasse sans remplir encore leurs coupes, 

» Sans rien leur payer, comme si je n’eusse 
» pas été de la fête ! Non, ce serait une trahison, 
» et la trahison n’est pas dans le principe des 
» buveurs. » 



266 


SYRIE. 




SUITE 

DE LA LETTRE XXX. 


Mais interrompons ici ces citations, mon cher 
monsieur, et venons à la légende que je vous ai 
promise, celle du poète coureur Taabata-Schar- 
ran. Toujours son sabre était prêt; sa flèche em¬ 
plumée sifflait souvent sur son arc. « Jamais il 
ne délaçait son heaume ; jamais son bras, le soir, 
n’était las. » Il fut ami de Schanfara J , d’Amr, 
fils de Barràck, de Solayk, fils de Solakah, tous 
les trois aussi intrépides coureurs et aussi hardis 
pillards que lui. 

Taàbbata-Scharran vivait vers le milieu du 

1 La légende de Schanfara a été publiée par M. F. Fresnel, avec 
la belle traduction d’un petit poëme dit Lâmiyât-al-Arab. 



SYRIE. 


267 

siècle qui précéda l’introduction du mahomé¬ 
tisme dans la presqu’île arabique. Taàbbata- 
Scharran, et ses émules Schanfara, Solayk et 
Amr-Ibn-Barràck, poètes aussi, furent les quatre 
Grands Coureurs de l’histoire antéislamique ; 
tous les quatre se moquaient des plus rapides 
coursiers d’Arabie. Ils s’associèrent maintes fois 
pour des expéditions de maraude et de pillage, 
où le meurtre était légitime, le meurtre accepté 
dans les anciennes habitudes arabes. 

Leur époque fut celle où la langue qui devait 
exprimer et consacrer la nouvelle religion s’éla¬ 
bora, s’agrandit, s’illustra. Ce fut un siècle rem¬ 
pli de poètes dont les rimes, les compositions , 
embellies de toutes les couleurs de l’éloquence, 
constituèrent définitivement ce langage, qui, en 
absorbant dans son génie tous les idiomes dissé¬ 
minés dans les tribus, devait rapidement devenir 
assez noble et grand, pour que le livre de Maho¬ 
met pût se dire le langage même de Dieu. Le plus 
grand mérite du Coran est en effet dans l’éclat 
et l’harmonie du style, de cette prose arrangée 
en ritournelles et en phrases rimées. Quant au 
fond, comme vous le savez , c’est un désordre 
d’idées prises au paganisme arabe dont le pro¬ 
phète hidjàzien a conservé tous les rites sacrés, 


SYRIE. 


268 

et au judaïsme dont il aime l’auteur, et au chris¬ 
tianisme dont il admire la révélation sans la com¬ 
prendre. En deux mots, Mahomet damne sans 
rémission et pitié les juifs et les chrétiens, qui, 
du reste, le damnent aussi ; mais, entre Moïse 
et Jésus, il partage ses sentiments : sa tendresse 
est pour Moïse, et son admiration pour Jésus. 

La puissance du Coran fut telle d’abord, que, 
lorsqu’il fut accepté comme verbe direct du ciel, 
la plupart des poètes qui avaient chanté avant 
Mahomet se turent tout à coup. Ils ne se recon¬ 
nurent plus eux-mêmes; occupés entièrement 
de la rénovation qui s’opérait, ils la contemplè¬ 
rent en silence, ou en furent étourdis ; la bouche 
leur resta béante, et le passé sembla mourir de 
mort subite. 

Puis les poètes de la religion nouvelle s’élevè¬ 
rent. Les couleurs des pensées et des vers chan¬ 
gèrent. Peu à peu on plaignit religieusement les 
Arabes morts avant la révélation du Coran; 
Mahomet même condamna son père et ses aïeux 
au feu de l’enfer , et les sept poèmes dorés, ces 
sept merveilles du paganisme arabe, furent des¬ 
cendus des murs de la Kabah. 

On continua néanmoins d’admirer encore lit¬ 
térairement le langage des anciens pères des nou- 


SYRIE. 


269 

veaux religionnaires, leur courage, leur généro¬ 
sité, et la plupart des vertus du désert païen; 
on recueillit leurs chroniques et leurs vers. Car 
les œuvres de lagentilité passée, les faits et gestes 
de brigandage et de crime n’avaient pas, aux yeux 
des Arabes, quoique récemment convertis, mé¬ 
rité le sceau de la réprobation et de la honte. 
Un pillard hardi, intrépide, fanfaron même, était 
pour eux un homme digne de renom et de sou¬ 
venir. Tuer était beau, piller était souvent en¬ 
core plus beau. 

Moi-même, je vous l’avoue, me faisant sou¬ 
vent Arabe à la manière des Arabes anciens, je 
ne puis m’empêcher de les suivre avec plaisir et 
surprise dans les vastes mers de leurs sables. Je 
les regarde d’un œil satisfait et ému dans leurs ba¬ 
tailles, dans leurs habitudes, dans leurs actes de 
courage et de générosité, de brutalité et de dé¬ 
vouement, de ruse et de sagesse. 

Je vais vous montrer, s’il n’y a pas en effet 
de quoi s’étonner dans mon Taàbbata-Scharran, 
dans son audace, ses malices, ses finesses, ses 
courses, ses prouesses. L’Aghâniy m’en donne le 
texte ; je vous en donne la traduction, et j’y 
ajouterai quelque chose de ses trois amis les cou¬ 
reurs. 


270 


SYRIE. 


« Le véritable nom de Taàbbata-Scharran est 
Thàbit, fils de Djâbir. Il était de la tribu des 
Fahmides, ou Banow-Fahm, branche de la 
grande division Hidjàzienne des Banow-Ckays- 
Ibn-Aylân. 

» La mère de Thàbit s’appelait Oumaymah, 
et était, dit-on, de la sous-tribu des Banow-1- 
Ckayn, rameau fahmide. Elle eut cinq fils : Taàb¬ 
bata-Scharran, Rysch-Laghb, Rysch-Nisr, Kâb- 
Hazr, et Là-Bawaky-Lao 1 . 

» L’origine du sobriquet Tuabbala*Scharran , 
donné à Thàbit, est ainsi racontée parlesrouvâhs, 
ou légendaires. Thàbit vit un jour un gros bélier 
dans le désert ; il le prit et l’emporta sous son bras. 
Thàbit arrive à la tribu. Fatigué de porter son far¬ 
deau, et n’en pouvant plus, il le jette à terre; mais 
aussitôt le bélier se change en goule. « Que por- 
» tais-tu là sous le bras? lui dit-on.— Une goule. 
» — Tu portais le malheur sous le bras. » ( En 
arabe : Tâabbata-Scharran). Et ce nom lui resta. 

» On raconte encore à ce sujet qu’un jour sa 

1 Voici le sens de ces cinq noms. Le premier signifie : porte 
malheur sous son aisselle; le second, plume mauvaise le troi¬ 
sième, plume de vautour; le quatrième, talon de la peur; le 
cinquième, qui n’aura pas de pleureurs, c’est-à-dire qui vivra assez 
pour qu’il ne survive personne de sa famille pour le pleurer après 
sa mort. 


SYRIE. 


271 


mère lui dit : « Tous tes frères, lorsqu’ils sortent, 
» ne reviennent jamais sans m’apporter quelque 
» chose du dehors; toi, tu ne m’apportes jamais 
» rien. —Eh ! bien, ce sera mon tour cette nuit, 
» dit-il, et je t’apporterai aussi quelque chose.» 
11 sort... et va prendre un certain nombre de 
serpents, les plus gros qu’il peut trouver; il en 
remplit un sac qu’il place ensuite sous son bras. 
Il revient... Il jette le sac à terre ; sa mère l’ou¬ 
vre, et voilà les serpents courant de tous côtés 
dans la tente. Omaymah bondit de frayeur et 
s’enfuit. « Que t’a donc apporté Thàbit? lui dit- 
» on.—Le malheur... » répond-elle. Et on l’ap¬ 
pela du nom de Taàbbata - Scharran, ou porte 
malheur sous le bras. 

» Taàbbata-Scharran, d’après les récits des lé¬ 
gendes, était véritablement de ceux qu’on appe¬ 
lait , il y a quelques années, en France, romanti¬ 
ques; il avait quelque chose de l’illuminé, et, s’il 
n’était pas sans cesse avec les hibous, il était, ce 
qui est à peu près de même, avec les serpents et 
les goules. Son esprit romanesque et sombre, 
mais sans peur, le portait souvent à chercher la 
solitude, à faire, seul, des courses nocturnes 
dans le désert, à voir des lutins dans les détours 
des monts de sables, à interpréter en augures ce 


272 


SÏRIB. 


que son imagination frappée croyait y apercevoir 
ou y apercevait en effet. L’Aghàniy raconte 
qu’un jour on lui disait : « Tu as vaincu et ter¬ 
rassé nombre d’hommes, c’est bien; mais com¬ 
ment fais-tu pour que, dans tes courses de nuits, 
ces serpents ne te mordent pas? — Je pars tou¬ 
jours, répondit-il, quelques heures avant le 
jour; les serpents rôdent la nuit hors de leurs 
trous et y rentrent avant l’aurore. » 

» Au milieu d’une nuit très-obscure, il se 
trouvait à Rahha-Bitàn, sur le territoire de Ba- 
now-Hozayl ; une goule vint à lui barrer le che¬ 
min. Taabbata-Scharran ne put s’en débarrasser 
qu’en la tuant; puis il resta là toute la nuit. Au 
matin, il la prit sous son bras et vint trouver ses 
amis. « Tu portes, lui dirent-ils en le voyant, le 
» malheur sous le bras. » Notre poète raconte 
cette aventure dans ces vers : 

« Qui dira aux braves des Banow-Fahm ce 
» que j’ai rencontré à Rahha-Bitàn? 

» J’ai trouvé une goule qui venait à moi sur 
» un sable luisant et uni comme une lame de ci- 
» meterre; 

« Nous sommes tous deux, lui dis-je, fatigués 
» de courir dans ce désert, tous deux errants; 
» laisse-moi passer mon chemin... » 


SYRIE. 273 

» Mais elle se lance sur moi avec fureur. Ma 
» main lui allonge un coup de mon sabre yama- 
» nique. 

» Je redouble, sans broncher; et soudain elle 
a s’abat et tombe les deux mains et le gosier col* 
» lés à terre. 

« Va-t’en, me dit-elle. — Doucement, lui 
» répliquai-je, reste-là, toi. Et sache bien que 
» j’ai le cœur ferme dans la poitrine. » 

» Et je ne fus pas ébranlé ; je m’assis appuyé 
» contre elle. Je voulais voir, au lever du jour, 
» ce que j’avais rencontré là... 

» Et voilà que j’aperçus deux yeux sur une 
» laide tête, sur une tête de matou, une langue 
» bifide, 

» Des jambes comme celles d’un chameau qui 
» vient au monde, un dos de chien, et pour 
» habit un abâ qui ressemblait à une vieille 
» outre *. » 

Taàbbata-Scharran était caractérisé par ces 
trois mots : il était tout oreilles, tout jambes, 
et tout yeux. Quand il avait faim, il savait sesa- 
tisfaire sur-le champ. Ainsi, dans le désert, s’il 

» L 'abâ, que dans te langage vulgaire on appelle àbay, est une 
sorie de manteau à larges manches, dont l’étoffe ressemble à du 
bouracan épais. 


u. 


i 8 


274 - 


SYRIE. 


apercevait de loin des gazelles, il choisissait des 
yeuxla plus grasse, puis se lançait à sa poursuite... 
et jamais elle ne lui échappait. Une fois prise, il 
la tuait avec son sabre, la faisait rôtir et la man¬ 
geait. 

Un jour, Taabbata - Scharran rencontra un 
Arabe des Banow-Thackyf, appelé Abow-Wahb, 
très-poltron et d’une bêtise remarquable.. Cet 
Abow-Wahb portait un habit de prix; il se mit 
adiré à Taabbata-Scharran : « Par quel secret 
» viens tu donc à bout de vaincre tous ceux que 
» tu trouves ? car enfin je te vois mince et fluet. 
» — Par mon nom. Quand j’accoste un homme, 
» je lui dis : « Je suis Taabbata-Scharran (porte 
» malheur sous le bras); soudain le cœur lui 
» manque, et j'en fais ce que je veux. — Par ton 
» nom seulement ? — Pas davantage. — Vou- 
» drais-tu me le vendre, ton nom?—Volontiers. 
» Que m’endonnes-tu? — Cet habit et mon nom. 
» —J’accepte; d’accord. » Et le marché fut 
fait. Puis notre coureur ajoute: « Je te donne donc 
» mon nom, et je prends le tien ; tu me donne 
» ton habit et tu prends le mien. » Et il revêtit l’ha¬ 
bit du Thackafide, lui remit ses haillons et s’en 
fut. L’étrangeté de ce marché fut le sujet de 
l’improvisation suivante : 


SYRIE. 


275 

« Eh bien ! qui va aller dire à cette charmante 
» beauté ffiie son légitime époux s’appelle main- 
» tenant taabbata-Scharran, et que j’ai pris, 
» moi, le nom d’Abow-Wahb. 

» D’accord! 11 a mon nom et j’ai le sien; mais 
» ma fermeté au milieu des plus grands dangers 
» l’a-t-il? * 

» Mais üil eôüragè comme mon courage, et 
» mon imperturbable audace, commentles pren- 
» dra-t-il? Ët mon âme sans trouble dans lesmo- 
» inents difficiles, où la prertdra-t-il? » 

Suivons maintenant notre coureur poète dans 
seg excursions. 

Ïaàbhatà-Scharran alla en course sur le ter¬ 
ritoire des Badjalides ou Banow-Badjylah, avec 
AmMba-fiarrà-ck, de la tribu des Ëahmides. Ils 
enlevèrent un certain notobre de chameaux. Dés 
que les Badjalides s’aperçurent du vol, plusieurs 
d’érttté eux se mirent à leur poursuite. Mais nos 
pillards gravirent le mont Saràh, et prirent route 
paf les sables mouvants et difficiles. Les Badja¬ 
lides coupèrent par les plaines et arrivèrent avant 
eux à l’Eau d’Al-Waht qui appartenaitaux Banow- 
Amr-lbn-al-Assy, sur le territoire de Tàyf. Ils 
y placèrent des hommes en embuscade au milieu 
des joncs. Les deux fuyards, pressés par la soif, 


SYRIE. 


276 

arrivèrent près de cette Eau. Ils s’y arrêtèrent. Et 
Taabbata-Scharrandit à son ami : « Amr, ne bois 
» pas beaucoup ( pour ne pas être gêné à la 
» course); car, celte nuit même, nous allons 
» recevoir une chasse. — Et d’où peux-tu le sa- 
» voir? — Je te le jure par le Dieu qui me pro- 
» tége en me faisant deviner l’avenir : j’entends, 
» sous mes pieds, palpiter des cœurs d hom- 
» mes. » Nul Arabe n’eut jamais l’ouïe plus sen¬ 
sible et plus fine que Taabbala-Scharran, nul ne 
fut plus prudent et plus pénétrant que lui. « Ces 
» battements de cœur que tu entends, dit Ibn- 
» Barràck, ce sont les tiens. — Jamais mon cœur 
» ne tremble, il ne sait pas trembler. » Et il prit 
la main d’Amr et l’appliqua sur sa poitrine; puis, 
se baissant près du sol pour écouter : « Oui, dit- 
» il encore, je le le jure par le Dieu qui me pro- 
» tége en me faisant apercevoir l’avenir, j’en- 
» tends palpiter des cœurs d’hommes. — Pour 
» moi, je descends boire le premier. » Et il des¬ 
cendit , s’agenouilla et but. 

Les Badjalides regardaient Ibn-Barràck comme 
l’homme le plus vigoureux de sa tribu. Ils le 
laissèrent et restèrent cachés. Taabbata-Scharran 
va boire à son tour; il entre dans l’eau ; l’em¬ 
buscade se lance sur lui et le prend. On lui lie 


SYRIE. 


277 


les mains sur le dos et on le fait sortir de l’eau. 
Ibn-Barrâch élait à peu de distance. Les Badja- 
lides ne tentèrent pas de s’emparer de lui ; ils 
le considéraient comme trop rapidè coureur. 
Mais Thâbit ou Taabbata-Scharran leur dit : 
« lbn-Barràch est le plus orgueilleux des hom- 
» mes, c’est un coureur présomptueux. Je vais, 
j> si vous le voulez, lui conseiller de se rendre 
» prisonnier avec moi. Sa présomption le pous- 
» sera à vouloir essayer de vous échapper. Mais 
a sachez qu’il a trois élans à la course: au pre- 
» mier élan, il va comme le vent} au second, 
a il va comme un bon cheval ; mais au troi- 
a sième, il bronche et chancelle à tout pas} c’est 
» alors que vous pourrez le prendre. Je vous 
a découvre son secret, parce que je veux le voir 
» avec moi entre vos mains ; car il n’a pas écouté 

» mes conseils, et il est cause que je suis ici._ 

a Va, lui dirent les Badjalides, et fais comme 
a tu l’entendras, a Thâbit appelle lbn-Barrâck, 
et d une voix haute : « Dis donc, mon compa- 
a gnon de peines et de plaisirs} ces Badjalides 
a m’ont promis qu’ils nous traiteraient avec gé- 
» nérosité, toi et moi ; viens te rendre leur pri- 
a sonnier; viens partager et alléger mon mal- 
a heur, toi qui fus toujours mon compagnon 


278 


SYRIE* 


» de fortune. » Ibn-Barràck se mit à rira, et 
comprit bien que ce n’était là qu’une ruse ar¬ 
rangée pour jouer les Badjalides. — «Un mo- 
» ment, dit il, mon cberThàbit ! Est-ce qu’on se 
p rend si vite prisonnier, quand on a les jambes 
» si fartes à la course ?» Et il part. C’était le 
premier élan, il s’enfuit comme le vent, selon 
le mot de Tuahbata-Seharran. Au second élan, 
ce fut le pas d’un cheval rapide ; au troisième, 
il heurtait du pied, bronchait, tombait sur la 
face. « Allons, dit Thàbit aux Badjalides, voilà 
» le moment de le prendre. » Et tous de s’élan¬ 
cer à la fois. Mais quand ils sont à distance con¬ 
venable, Taabbala-Scharran part à toute course, 
les mains toujours liées derrière le dos. Ibn-Bar- 
ràck tourne à sa rencontre, coupe ses liens, et 
ils disparaissent tous deux. 

Dans une autre incursion, TaabbatatScharran 
se joua encore des Badjalides d’une manière à peu 
près semblable. Il était aveG Amr-lbn-Barràck, 
et avec Solayk, fils de Solakah, ou, selon d’autfes 
récits, avec Schanfara. Trompés dans leur es¬ 
poir , nos trois maraudeurs ne purent rien voler 
aqx Badjalides. Toutefois ceux-ci détachèrent 
quelques hommes à leurs trousses, Amr fut pris, 
et on lui lia les mains derrière le dos. Les deux 


SVBIE. 


279 


autres échappèrent par la rapidité de leur course ; 
il fut impossible de les atteindre. 

Mais ils surent bientôt qu'Amr était prison¬ 
nier. Alors Taabbata-Scharran dit à Solayk : 

Toi, va te cacher a quelque distance de l’en- 
» droit où est Ibn-Barrâck. Moi, je vais me faire 
» apercevoir aux Badjalides, les allécher et les 
» attirer à ma poursuite. Lorsqu’ils seront as- 
» sez éloignés, va drcit à Ibn-Barrâck, coupe 
» ses liens , et sauvez-vous. » Solayk alla se 
poster. Taabbata-Scharran s’avança ensuite du 
côté des Babjalides. Quand il fut en vue et 
assez près, ils s’élancèrent sur lui. Thàbit, pour 
les attacher sur ses pas, ne courait qua demi- 
course , se laissait approcher , et les priait, 
toujours en continuant sa fuite, de ne pas exiger 
de lui une trop forte rançon , de lui laisser la vie 
sauve, et, à ces conditions, il se rendrait leur 
prisonnier. Et les Badjalides de lui tout pro¬ 
mettre, mais en le serrant de prés. Taabbata- 
Scharran, toujours en demi-course, se gardait 
à peu de distance, 11 arrive ainsi au haut d’une 
colline, d’où il pouvait découvrir le lieu où de¬ 
vaient être ses deux compagnons. Ils s’étaient 
enfuis et en pleine course. Les Badjalides alors 
s’aperçoivent de la ruse ; ils courent en toute 


280 


SYDIE. 


hâte pour les atteindre ; mais tous deux leur 
échappent. Et Thàbit leur criait : « Eh ! les 
b Badjalides ! Ibn-Barràck ne court pas mal au- 
b jourd’hui, n’est-ce pas? Tenez, moi, je vais 
» vous lancer aussi un pas de course superbe, 
» qui vous fera même oublier la sienne. » Et il 
part, vole, et disparaît. 

C’est à propos de cette aventure que Taabbata- 
Scharran composa une assez longue ckassydah. 

L’Aghùniy n’en cite qu’un vers. J’en ai pu 
réunir dix que j’ai rencontrés les uns dans le 
recueil des Proverbes de Mayddny , les autres dans 
un ouvrage appelé Schawâliidral-Moughny, et dans 
le dictionnaire de Djawhary. Je crois qu’ils doi¬ 
vent être placés dans l’ordre suivant : 

« Qu’as tu donc , belle Abdah ? pourquoi 
b reviens-tu toujours m’apparaitredansmonsom- 
b meil? Tu me donnas assez d’amour et de sou- 
„ cis, toi qui me ramènes encore, dans mes 
b nuits, des fantômes effrayants ! 

b Qu’une amante répudie mon amour, je n’irai 
b jamais ensuite soupirer : « O douleur! voilà 
b donc ce qu’on réservait à ma passion, à mes 
b tendres inquiétudes ! 

b Car, si jamais j’ai fait l’entier abandon de 
» moi-même, ce n’a pu être qu’à un homme 


STRIE. 


281 

j> dont la pensée aime et cherche les actions 
» d’éclat, qui, ardent, s’élance, au delà de tous 
» ses frères, aux derniers faîtes de la gloire ; qui 
» sait, quand il le faut, répéter ses paroles, et 
» faire suivre la rapidité de son langage d’une 
» lenteur éclairée ; 

» Qui, toujours prêt à partir, a toujours les 
» jambes nues ; dont le bras a les veines pleines 
» et roides; qui marche à ses expéditions malgré 
» les nuages sombres et gros de pluie ; 

» Qui sait enlever les drapeaux de l’ennemi, 
» qui porte ses avis aux assemblées de sa tribu ; 
» qui a le langage d’une sage prudence; coureur 
» intrépide ; 

i Qui se précipite, sans hésiter, à travers les 
» périls et les serpents pour secourir celui qui a 
» besoin de son aide : c’est toi, Amr ; ma vie 
» est à toi sans réserve, fils de Barràch aux pieds 
» rapides. 

« La nuit, en poussant de grands cris, ils en- 
» voyèrent les plus agiles d’entre eux me pour- 
» suivre à Aykatayn, après la course où Ibn 
» Barrâck fut pris ; 

» En vérité, je croyais qu’ils ne chassaient 
» qu’un oiseau sans ailes ou qu’ils ne voulaient 



SYRIE. 


282 

» que débusquer une gazelle embarrassée au 
» milieu des schathth et des tobbàck où elle a 
n mis bas son faon 1 . 

>> Mais rien ne peut lutter de vitesse avec moi 
» que le noble coursier à la crinière longue et 
» touffue , ou l’oiseau que son aile frémissante 
» emporte du sommet des monts 2 . » 

fh&bU ou Taabbatta-Scharran alla à une expé¬ 
dition contre les Badjalides avec un seul des 
hommes de sa tribu, cousin de sa femme. Ils 
voulaient tomber à l’improviste sur les Badja¬ 
lides, fis arrivent, leur tuent un homme et leur 
prennent un bon nombre de chameaux. Les Bad¬ 
jalides informés du coup, détachent contre nos 
deux larrons une troupe de cavaliers et une 
troupe d’hommes à pied. Thàbit, qui de tous 
les Arabes avait l’oeil le plus perçant, les dé¬ 
couvrit de très-loin, et les reconnut. « Voici 
» l’ennemi, dit-il. Je les reconnais; aussitôt 
» qu’ils nous verront, ils viendront droit sur 
» nous pour reprendre le butin que nous leur 

1 Schalhth, nom d’une plante odorante età lige amère, avec la¬ 
quelle on tannait les peaux — Tobbàck, arbre des montagnes dea 
environs de la Mecque. — J'ignore le nom botanique de ces deux 
plantes. 

* Ces quatre derniers vers sont cités dans la première lettre de 
M. Fresnel, page 106. 


SYRIE. 


283 


» ayon? enlevé, v Le compagnon de Thâbit exa¬ 
mine , observe : « Pour moi, je ne vois personne, 
v dit-il- » Mais bientôt voilà lçs Badjalides qui 
fondent sur eux. «Ferme là,ditThàbit à son com* 
» pagnon;je me charge moi de te défendre tant 
» qu’il me restera pne flèche eh main. » Notre 
Jioinme attend. Thâbit se poste en avant et lance 
à l’ennemi jusqu’à sa dernière flèche. Puis, pre¬ 
nant la fuite, il passe auprès de son cousin; 
mais celui-ci ne peut le suivre à la course et est 
tué. Les chameaux sont repris. — Thâbit se ré¬ 
fugia chez les Banow-l-Chayn, tribu secondaire 
des Fhamides. Il demeura toute la nuit à cqn- 
verser chez une femme. Au matin, quand il vou¬ 
lut partir, elle le parfuma et lui peigna les che- 
yeu$ et la h a rh?--- Il arriva à sa tente. Sa femme 
en fe voyant paré , comprit d’pù il venait : « Dieu 
» te maudisse! lui dit-elle; tu as abandonné ton 
» compagnon. Çom rne nt as-tu osé le trahir ainsi? 
$ Si tu avais quelque générosité dans l’âme, tu 
» ne l’aurais pas livré aux Padjahdes, a Taab- 
bate-Scharrap lui répondit par ees vers ; 

« Voilà cette Maniayah! ma femme! EUe a, 
» par ses injures, amassé sur elle une faute im- 
» pardonnable devant Dieu et devant les hommes; 

» Elle a osé me dire : « Tu as abandonné 


284 


STRIE. 


» mon cousin au moment du danger, et tu re- 
» viens poussé par la peur, seul et inaperçu. » 

» Si je l'avais abandonné à deux ou trois hom- 
» mes comme nous, à la bonne heure!... Plût 
» au ciel alors que je ne fusse jamais revenu ! 

» Je n’hésitai pas, quand il eut besoin de mon 
» secours, de le défendre contre les cavaliers 
» badjalides ; car je ne suis pas de ces fanfarons 
» vaniteux, avares de leur bras pour un ami 
« qu’ils ont mis en péril ; (mais l’ennemi était si 
» nombreux ! ) 

» Je n’ai fui que lorsque je me suis vu sous l’at- 
» taque d’une famille marchant en troupe contre 
» moi, dans ces parages où moururent en nombre 
» ces Banow-Owss ', ces misérables valets. 

» Ce ne fut que lorsque j’entendis les cris de 
v ces Owssides retentir depuis Bouwà jusqu’à 
» Ouwàyn que l’espoir s’envola de devant moi 
» comme un oiseau. 

» Devais-jeattendrequ’ils me vinssent prendre 
» m’entourer, semblables à des frelons échappés 
» de leurs rayons comme d’une embuscade? 

» Devais-je attendre que leurs flèches péné- 
» trantes vinssent me frapper et me tuer, pour 

1 Les Banow-Owss étaient une branche de la tribu des Badja¬ 
lides. 


SYRIE. 285 

» franchir ces sables que mon pied touche à 
» peine dans sa course? 

» Je leur lâchai une échappée des mieux lan- 
» cées. « Pars, me dis-je, pars, ne te laisse pas 
» tuer. » 

» Et je tournai le dos. Non, l’autruche mâle 
» ne fuit pas comme je fuyais, quand elle court, 
» vers le nord, et par un ciel sombre, retrou- 
» ver ses petits; 

» L’autruche aux courtes ailes, au pied léger 
» comme l’éclair, au ventre à plumes grises, 
» franchissant d’un coup les déserts en plissant 
» la peau de ses flancs ; 

» Au pas allongé, effleurant à peine le sable; 
» j’allais comme elle va, quand elle se précipite 
» à la recherche d’une eau, et que dans son élan 
» rapide elle laisse bien loin les coursiers agiles 
» qui, au repos, se tiennent un pied posé sur 
» la pince. 

» Je courus, je volai loin de l’ennemi ; je ne 
» voulais pas succomber dans ces plajnes pou- 
» dreuses, dans ces lieux abandonnés qui en- 
» ferment dans leur sein tant de débris de ca- 
» davres. 

» Car il me semblait voir la mort, Dieu la 
» maudisse et la maudisse encore! préparer ma 


SYRIE. 


m 

» perte en aiguisant ses canines et ses griffes. 

» frétait comme une calamité qui en tient 
» une autre à sa suite, et dont le dernier réiul- 
» tat est la mort qui va toujours choisir la 
» moelle des os du faible, 

), Qui rôde partout, va puiser l’eau qui lui 
» plaît, au milieu de toute réunion d’hommes, 
» et qui, lorsqu’elle veut vider toute l'eau du 
» puits, allonge ses seaux au bout d'énormes 
» cordes. » 

C'est encore à ce même propos que Thàbit 6t 
ces autres vers : 

« 11 était brave, celui que vous avez tué, 
» ô Banow-Owss ! Le vêtement qui ie coüvrait 
» semblaitètrel’immensevêtementduhe longue 
» tige de Dawmah. 

» Oui, j’irai piller, enlever vos troupeaux, 
» j'irai avec de jeunes guerriers aux bras droits, 
» armés de brunes lances et de sabres étincelants 
» comme l’éclair ; 

» Tous bouillants de courage, couverts de 
» poussière, tous d’un oeil ardent comme un 
» feu de bois de ghadhà* sur lequel on jetterait 
» encore la rouge anémone ; 

1 Le gkadhâ est un petit arbrisseau du désert, analogue au ta- 
marii ; ce dernier est assez abondant en Égypte. Le ghadhâ en dif- 


SYRrç- 2$7 

» Ils comptent les mois sacrés 1 ; puis, ils 
» sauront égorger vos hommes ou ravir vos 
» filles. » 

Taabbata Scharran allait tous les ans recueillir 
du miel dans un souterrain qui se trouvait dans 
le canton desBanow-Hozayl ouHozalides. Ceux-ci 
en ayant été informés, épièrent le moment oft il 
y viendrait. Taabbata-Scharran parut avec quel¬ 
ques hommes à sa suite. Il descendit dans le sou¬ 
terrain à l’aide d’une corde, puis pénétra plus 
loin dans une sorte de caverne profonde. Mais 
voilà que les Hozalides fondent sur sa troupe, la 
forcent à prendre la fuite, et reviennent promp¬ 
tement se poster à l’entrée du souterrain. Ils 
agitent la corde ; Thâbit avance la tête et regarde 
en haut : « Monte, monte, lui crient-ils. — Mais 
>' je ne vois pas qui vous êtes. —Si, si, tu 
» nous a vus. — Et pourquoi monter? me là- 
» cherez-vous, ou me garderez-vous jusqp’à ce 
» que je vous paie ma rançon? — Pas de cppdi- 
» tion. — A ce que je vois, vous voulez tout 
» simplement me tuer, et manger ma récolte de 
» miel. En ce cas, je ne monte pas. » 

fère en ce qu’il fait bon feu et bon brasier; le tamarii, au con¬ 
traire, brûle mal et donne un brasier qui s'éteint très-vite. 

1 II y avait trois mois sacrés.pendant lesquels la guerre et les 
incursions étaient défendues, et le meurtre interdit* 


SYRIE. 


288 

Précédemment Thàbit avait creusé et ouvert 
dans ce souterrain un long trou comme échap¬ 
patoire. Se voyant pris, il verse et répand son 
miel à terre; puis, prenant l’outre où il l’avait 
mis d’abord, il l’applique et la lie sur sa poi¬ 
trine et se laisse glisser sur le miel. 11 descend 
ainsi jusqu’à la sortie, s’enfuit sain et sauf, et 
échappe aux Hozalides. 

Depuis l’issue par laquelle il tomba jusqu’à l’en¬ 
droit où étaient les Hozalides, il y avait, dit-on, 
en tours et détours, trois étapes de chemin. 
Taabbata-Scharran rappelle cette aventure dans 
ces vers : 

« Voici ce que je dis aux Lahhyànides Vet ce 
» qui m’est advenu lorsque je fis gronder mon 
» outre, en la vidant devant moi dans mon 
» étroit et redoutable conduit. 

» J’ai, à vos yeux, deux choses à choisir: ou 
» me rendre à vous comme prisonnier, et im- 
» plorer votre générosité pour ma délivrance, 
» ou bien être tué. 11 est vrai que mourir de 
» la main de gens d’honneur, c’est assez fiat- 
» teur! 

» Mais j’ai encore une autre voie par laquelle 

» Les Lahhyànides ou Banow-Lahhyân étaient une branche de 
la tribu des Hozalides. 


SYRIE . 


289 

» je puis mesauver ; et, si je la suis, c’est le pre- 
» mier et le dernier terme de la sagesse. 

» Alors je m’allonge la poitrine à terre ; elle 
» glisse sur le roc..., poitrine dure et solide, 
» soutenue par des reins souples et cambrés ; 

» Elle est appliquée sur une surface assez 
» tendre et douce..., car pas une pierre n’y fit 
» une seule égratignure. Et la mort d’un air 
» confus était là à me regarder. 

» Je revins chez les Fahmides ; mais je faillis 
» bien ne pas revenir. Eh ! Taabbala-Scharran, 
» tu en as évité bien d’autres que tu réduisis de 
» même à zéro. 

» Certes, celui qui n’a pas cent ruses en main, 
» se perd, quelque effort qu’il fasse; et les évé- 
» nements le froissent et le renversent. 

» Mais celui-là est homme d’esprit et de sa- 
» voir-faire qui, alors que lui tombe le dan- 
» ger, ne tourne les yeux que du côté de ses 
» ressources, 

» Qui, toute sa vie, brusque et brutalise la 
» fortune, et qui, partout avisé, si une des 
» narines lui est bouchée, fait jouer et ron- 
» fier l’autre. 

» Mesure bien tout ce que, dans mon souter- 
» rain, me valut ma ruse contre les Lahhyànides, 

19 


II. 


SYRIE. 


290 

>> et alors tü diras que nulle déroute ne me dé 
» routera jamais. » 

Taabbata partit en expédition avec quelques 
Fahinides, parmi lesquels étaient Amir, fils d’Al- 
Akhnâs, Schanfàrâ, Al-Mouçayy-Ab, fils d’Amr- 
Ibn-Barràck, et Mourrah, fils de Kholayf. Ils ar¬ 
rivèrent chez les Banow-Owss, petite tribu 
badjalides. Ils leur tuèrent un homme et leur 
enlevèrent des chameaux. Ils s’éloignèrent en¬ 
suite ; mais ils n’étaient plus qu’à la distance 
d’un jour et d’une nuit de leur tribu, lorsque les 
KhathàmideS, accompagnés d’Ibn-Hàdjiz, leur 
chef, les arrêtèrent. Ibn-Hâdjiz avait une troupe 
d’environ quarante hommes. Quand nos truands 
fàhmides les aperçurent, ils dirent à Amir, fils 
d’Al-Akhnas: « Quel est tonavisPque faut-il faire? 
» — Mon avis? battre à outrance ces fthatà- 
» mides; tuer, venger le sang des vôtres. — Je 
» sacrifierais pour toi mon père et ma mère, lui 
» répliqua soudain Taabbata Scharran. Gloire au 
» chef comme toi qui aime la résolution et la 
» vigueur! Vous, adoptez tous son avis; moi, 
t> le mien est que nous chargions en masse sur 
» l’ennemi. Vous êtes peu, ils sont beaucoup ; 
» si vous vous sépareft, ils vous accableront par 

le nombre. v> 


SYRIE. 


291 

Ils se précipitèrent donc sur les Khathàmides, 
et du premier choc leur tuèrent trbis homines. 
A la seconde charge, ils le mirent en déroute 
et les dispeïsêreut. Ibh-Haijiz alla se réfugier 
sür une montagne dû il put à JSfefàfe arriver pres¬ 
que seul. C’est de Cette rencontre qüe parle 
Taabbata-Scharran dans ces vers : 

ii Récompense de Dieu & ces braves ! Des 
t> hauteurs de leur courage, ils dht, âü thilieü 
V de la poussière du combat $ fait pleuvoir dii 
» sang sur les Qwssîdes. 

t C’était au moment où $ d’ütt côté dü ciel, 
» brillait l’éclat léger de l’aube, qui dans Sa Fai- 
» ble lumière, Semblait encore avoir leS flahcs 
» nuancés d’Uh blanc mêlé de teihtes SCrhbCes. 

» Oui, la vengeance ! cela guérit le cœur tha- 
» lade; cela guérit lorsqu’aux cris de bataillé 
» on se rue sur un ennemi nombreux ! 

ù Je leur allongeai de mes rüdes coups de 
» Sabré) le jour qu’ils se présentèrent à nous, 

» ces Banovv-Bitchr-Ibn-Khatàm ; 

» Oui, de rudes coups $ qui fibetit sauVer 
j» leur Ibn-Hàdjiz sür les hauteurs des rocs, 

» et dans le fond des gorges où s’amasse l’èad 
« des pluies. » 

Schanfara composa aussi à ce sujet les vers 


SYRIE. 


292 

suivants ; il suppose dans le premier vers qu une 
femme le détourna d’aller s’exposer aux dangers 
de ces incursions : 

« Laisse-moi, ma chère ; ne me retiens plus. 
» Quoi que tu puisses dire, un beau jour on 
» m’emportera sur le brancard des morts, et je 
» disparaîtrai. 

» Et nous partîmes, sans projet bien arrêté, 
» sans dernières volontés exprimées à nos fa- 
» milles ; nous étions huit, tous résolus à cora- 
» battre, 

» Huit loups terribles, intrépides, à la face 
» animée; on eût dit l’éclat des ondes limpides 
» que font pétiller les rayons du soleil. 

» Nous marchons d’abord auprès d’un étang, 
» nous en longeons les rives, peu inquiets de 
» savoir où nous trouverions ensuite de l’eau et 
» des provisions. 

» Nous marchons trois jours, à pied ; et le 
» haut guerrier de notre troupe*, l’ami des com 
» bats, nous fit arriver sur les Owssides. 

» Toute la nuit, impatients, ils cherchèrent à 
» saisir nos traces, à nous dépister ; et au matin le 
» cri, « Aux armes ! » retentit au milieu de nous. 


1 Par l’expression de haut guerrier , il veut désigner Taabbata- 
Scharrau, ou bien Amir, fils d’Al-Akhnas. 


SYRIE. 


293 

» Et Taabbata-Scharran brandissant son sabre, 
» fondit sur eux; et Al-Moucayyab coupait, 
» taillait à grands coups. 

» Moi, j’étais au milieu de tous ces braves, 
» j’étais leur bouclier; un moment, un clin 
» d’oeil, et l’ennemi est jeté de côté. 

» Deux fantassins sont abattus, puis un cava- 
» lier couvert d’une longue cotte de mailles ; il 
» tombe, et une foule d’autres nous laissent en- 
» suite leurs dépouilles. 

» Huit hommes, le sabre à la main, portaient 
» la déroute dans la plaine et sur les hauteurs, 
» triomphant d’une troupe de plus de trente 
» hommes à pied. 

» Et quand notre tribu nous vit revenir : 
» Ils ont triomphé, dirent-ils. — Oui, répon- 
» dîmes-nous, allez, demandez-le à ces Owssi- 
» des, ils vous en diront des nouvelles. » 

Un jour, Taabbata-Scharran alla seul rôder du 
côté des Khathàmides, dans le dessein de faire 
quelque capture. Il rencontra un jeune Arabe 
qui chassait aux lièvres et avait en main son arc 
et une flèche. Taabbata-Scharran fit mine de vou¬ 
loir les lui prendre. Le jeune homme lui déco¬ 
che sa flèche et le blesse à la main gauche. Taab¬ 
bata-Scharran lui décharge un coup de sabre, et 


SYRIE. 


294 

le tue. Fe poète rappelle ce fait dans ces vers : 

*< Par le temple de Dieu ! les cordes de la 
» tente de Thàbit ont failli être brisées et ruinées 
» à jamais pour Layla S et les pleureur» des 
» morts ont manqué de venir pleurer sur moi *. 

» Il avait son but bien arrêté; il l’a atteint, 
n mais sans l’atteindre comme il le voulait; 
>i jeune homme que des femmes de haut rang et 
» de noble sang avait élevé; 

» Jeune homme qui avait déjà cinq empans 
>i de stature, mais qui était encore au-dessous 
» de ce que veulent les femmes à marier. 

» Ses mains furent vraiment comme des cro- 
» chets qui attirèrent sur lui ma lance si tran¬ 
si chante, si pesante; 

» Mais il m’avait fait à la main une certaine 
» blessure dont le seul remède était l’explosion 
» de l’étincelle qu’il venait de faire jaillir au noir 
» fond de mon cœur. >> 

Taabbata-Scharran demanda en mariage une 
femme des Fahmides, branche de la tribu def 
Banow-Hozayl. Mais on la détourna de s’unir q 

1 II veut faire allusion par ce nom à tout ce qu’il a de plus cher, 
à ça famille pour laquelle il efty été perdu, si ce jqqpe chasseur 
l’ejH mieui visé. 

* Il t avait autrefois et il y a encore des pleureurs, et surtout 
des pleureuses pour les enterrements. 



SYRIE. 


295 

lui. « Le premier de la tribu des Fahmides qui 
sera tué, lui dit-on, c’est Taabbata-Scbarran; 
demain tu le perdras. » A ce propos, le poète fit 
ces vers ‘ 

« On a dit à cette femme : « Ne le prends pas 
» pour époux, c’est lui le premier que le sabre 
» frappera, dès qu'on le rencontrera avec ses 
» gens. 

» Ce serait folie de t ! unir à un homme tou- 
» jours en péril d’être tué. » Et elle eut peur de 
» devenir veuve bientôt d’un homme tel que 
» mqi, qui se cquvre dans ges courses des lénè- 
» bres de la nuit, qui porte la terreur partout; 

» Qui goûte à peine un moment de sommeil 
» çà et là, dont la passion dominante est le sang 
» et la vengeance, qui aime les combats avec 
» les plus braves, avec les lions des tribus; 

» Avec ceux qui se précipitent seuls sur l’en- 
» nemi pour allumer le courage de leurs freres, 
» et qui cependant, à mes yeux, n’ont jamais 
» l’allure assez intrépide; 

» Qui ne sait rien mettre en réserve pour la 
» faim que quelques, chétives bouchées ; dont les 
» côtes sèches ont de larges intervalles, et dont 
» les entrailles sopt collées entre elles ; 

» Qui passe ses nuits daps les rppaires des 


296 


SYRIE. 


» bêtes féroces; que les bêtes féroces aiment 
» presque comme s’il partageait avec elles leur 
» grossière nourriture; 

» Elles ont trouvé en moi un homme à qui 
» elles ne peuvent nuire ; oui, si elles savaient sa- 
» luer avec des serrements de main, elles me 
s donneraient la main, tant je leur ressemble. 

» Mais celui qui ne vit jamais que de la chair 
» des chamelles, celui-là la chair sauvage le tue, 
» l’épuise, soit qu’il la mange seule ou mêlée à 
»> d’autres. 

» Du reste, quel que je sois, je sais bien qu’un 
» jour le fer de la mort, un fer étincelant et 
» poli, me viendra frapper, 

» Ou par surprise, ou en face; mais il faudra 
» pour cela un bras qui aura dû longtemps 
» s’exercer à combattre des braves et à les en- 
» voyer au trépas. 

» Et comment penserais-je à mourir en paix 
» dans ma tribu ?... à trouver des jours de plai- 
» sir, moi que la faim poursuit souvent, et qui 
» ai presque toujours le casque en tête? 

» Car, enfin, je ne passe presque pas de nuit 
» sans aller chercher à dépouiller quelque en- 
» nemi, à tenter, en semant l’épouvante, d’enle* 

» ver quelque troupeau de chameaux. 


SYRIE. 


297 


» Eh ! qui va comme moi distribuer ses coups 
» aux braves, sait bien qu’un jour il doit en 
» trouver un qui le renversera du coup de la 
» mort. » 

Après une course de Taabbata-Scharran contre 
les Khathàmides, un sorcier vint leur dire : 
« Failes-moi voir les pas du brigand, et par un 
» sortilège je vous le ferai prendre, il restera en 
» place jusqu’à ce [que vous l’ayez saisi 4 . » Ils 
mirent, comme signe, prés de la trace de ses pas, 
une petite coupe. Puis ils appelèrent le sorcier, 
qui, à l’aspect de l’empreinte du pied, s’écria : 
» Ceux qui ont de ces pas, on ne saurait les pren- 
» dre. » De là ces vers de Thâbit : 

« Allez, quelque loin que ce soit d’ici, an- 
» noncer aux Banow-Fahm-Ibn-Amr cette aven- 
» ture : 

» Un sorcier, malin protecteur, sorcier d’ail- 
» leurs à qui j’ai fait disparaître quelque peu de 
» ses troupeaux, a dit aux Khalâm, en exami- 
» nant la trace de mes pas, 

» Et y reconnaissant que mon pied léger ef- 

1 Pour ces sortilèges, le sorcier prenait une poignée de poussière, 
crachait dessus en prononçant quelques paroles mystérieuses ; et 
celui qui marchait ensuite sur cette poussière ne devait plus pou* 
voir marcher, il restait en place malgré lui. 


SYRIE. 


298 

« fleure le sol comme l’autruche lancée qui court 
» retrouver son petit : 

(t Je vois dans ces pas la désolation qui part 
» toute l’année contre les Khathàmides, pu 
» contre les Badjyfeh, ou contre les Thpumàlah, 

» J’y vois le malheur qui court se jeter sur 
» les Banow-Ho?ayl, quand l eurs cordes e’accro- 
» chent à sa corde 1 ; 

» J’y vois la journée des Azdides, jour le plus 
» fatal des jours, et où ils prirent la fuite. Oui, 
» je dis parales vraies- v 

Ce dernier vers rappelle une tentative des Az- 
dides contre notre coureur audacieux. Us avaient 
mis des hommes en embuscade pour épier et 
saisir Taabbata-Scharraq. « Voyez, dirent-ils à 
» ces hommes, ce passage étroit; il fautabsolu- 
» ment qu’il vienne à vous par ce chemin. Pos- 
» tez-vous là, et attende? qu’il arrive. » Taabba- 
ta-Scharraq arrive en effet ; mais il entend du 
bruit et prend la fuite. Il revient. Les Azdides 
cachés s’élancent au-devant de lui, Thâbit fuit 
de nouveau, mais à course lente; puis il passe 
et repasse assez près d’eux. Les Azdides s’ani¬ 
ment, s’excitent, et se croient à tout moment 


i C'est-à-dire quand ils ep viennent au* prises avec lui. 


SYBIE. 


299 

sur le point 4e s’emparer 4e lui..... Ils avaient 
parmi eux un Arabe appelé Hâdji?, brave, le lion 
des lions de sa tribu, rapide à la course ; ils la 
détachent à la poursuite de Thâbit, mais il ne 
peut l’atteindre... De là les vers où notre cou¬ 
reur dit : 

« J’ai échappé aux ruses de Ilàdjiz et de ses 
» compagnons. Cependant ils avaient renoncé à 
» boire pour courir et se lapcer plus vigoureu- 
» sement contre ippi* 

» Mais, sachez-le donc : sur un splsabloppeiix, 
n op en plaine, on sur upe terre inégale, lors- 
>) que je suis en danger., 

» Je devancerais l’ombre rapide de l'oiseau 
» passant au-dessus de moi j et même, si on vou- 
a lait être $ipcère, on m e dirait : <c Tn yojes 
» plus vite que lui. jj L 

» Mfli, le plps hardi des Banoyv-Ckays et des 
» Khjndifides S je suis, de plus, aussi infatigable 
» que Je gibier traqué par les chasseurs. 

» Je fajs frpia jours de route en un demi-jour 
» et une pu4> et j’entre le matin à ma tribu frpis 
» et dispos; car ma vigueur est ipépuisable? et 
» ma face est inaltérable à la fatigue. 

* Pet Banow-Ckaïs fit IfiS sgnt dey* graphes figes 

primitives dfifi 4r»t>M biçSiiîienfi. 



300 


SYKIE. 


» Que j’aie devant moi un seul ennemi, je sais 
» le satisfaire et m’en débarrasser sans peine; et 
» quand quelques hommes de ma tribu ont le 
» désir de combattre avec moi, rarement nos 
» ennemis nous échappent... 1 » 

Hâdjiz répondit à Thàbit par cette ironie : 
ce Certainement tu dépasses l’ombre courante 
» de l’oiseau, mais on pourrait bien te dépas- 
» ser aussi, si le brave (c’est-à-dire moi) n’était 
» pas en tristesse et en chagrin. 

» Tu sais très-bien aussi, au moment du dan- 
y> ger, abandonner tes amis comme des che- 
» vreaux à égorger, comme des chameaux à 
» tuer; 

» Puis tu les pleures en roucoulements de 
» tourterelle, après toutefois que tu as eu soin 
» de rentrer à ta tribu frais et dispos, et sans 
3 avoir même levé un doigt pour les défendre ; 

» Déjà trois fois ainsi tu as réussi à te sauver; 
» si tu te sauves encore une fois, ce sera la qua- 
» trième. (Vante-toi de ta légèreté à la course !)» 

Dans une de ses courses contre les Azdides, 
Taabbata-Scharran se dirigea spécialement sur 

1 Le sens direct est celui-ci : Si tu étais seul , je te paierais 
comme tu le mérites; et, si quelques hommes de ma tribu étalent 
ici avec moi t pas un de yous peut-être ne nous échapperait 


SYRIE. 


301 


une petite tribu chez laquelle il avait habitude 
d’aller tout seul en maraude. Les Azdides furent 
informés de son départ. Ils firent mettre quel¬ 
ques chameaux en pâturage sur sa route, et dé¬ 
signèrent trois de leurs hommes les plus braves, 
Hàdjiz, fils d’Obay, Sawwâr, fils d’Amr, fils de 
Mâlik, et Awf, fils d’Abd-Allah, pour le suivre 
à la piste et l’observer jusqu’à ce qu’il se cou¬ 
chât et s’endormît, dans l’espoir de s’en emparer 
plus facilement. Ils se postent en embuscade. 
Taabbata-Scharran arrive. Il voitles chameaux,et, 
tout de suite, il les fait décamper. Il marche une 
grande partie du jour... Il quitte un moment les 
chameaux et monte le revers d’une colline pour 
examiner si personne ne le suit. Les Azdides se 
cachent de nouveau, mais de manière à l’aper¬ 
cevoir sans en être aperçus. 

Taabbata-Scharran , ne voyant personne sur 
ses traces, retourne auprès des chameaux. Il re¬ 
part et les chasse encore un jour et une nuit, et 
la journée suivante jusqu’au soir; puis il leur 
attache les pieds, se prépare quelque nourriture 
et mange. Les Azdides l’oty^vaient à la clarté de 
son feu. Taabbata-Scharran se prépare ensuite 
près de ce feu une couche pour dormir; il étouffe 
la flamme, puis, rampant sur le ventre avec son 


302 


SYRIE. 


arc à la main, il va se coucher au milieu des 
Chameaux. 11 craignait d’avoir été Vu par quel • 
que rôdeur. Il ne manquait d’ailleurs jamais auX 
précautions de prudence, et il volait avec ré¬ 
flexion et principes. Il était en repos depuis un 
moment, ayant une flèche prête sur l’eiicoche 
de son arc. 

Quand nos trois Azdides crureht qu’il était 
endormi, ils avancèrent et allèrent droit à là 
place qtl’ils lui avaient vu arranger pour Se cotl- 
cher. Mais voilà qu’il lance une flèche à l’un d’eük 
et le tue; les deux autres tournent court et s’ëH- 
fuient ; mais il en frappe un autre d’une secondé 
flèche et le tue aussi. Ce fut Hàdjiz qui échappa. 
Taabbatâ-Scharran va dépouiller ses deui hom¬ 
mes, puis il délie les pieds de ses chameaux, 
reprend sa marche, et arrive à sa tribu. Cetté 
aventure fut le motif de ces vers : 

« Les femmes azdides comptaient bien qu’oii 
b leur amènerait Thàbit prisonnier; mais elleé 
* ne savent pas tout ce que j’ai de rüses ét dé 
» ressources. 

» Et puis, ceux qu’elles avaient chàrgé dé mé 
» prendre, ou se sont enfuis chassés par moi, 
» ou ont été tués et inondés de leür sang. 

« Je les fis d’abord courir une assez ldflgüé 


STRIE. 


303 


» course ; et ensuite ils n’apferçurent pâs la place 
» réelle que je m’étais réservée pour mon som- 
» meil et pour mon abri. 

» Ils m’avaient vu me préparer un lit sur le 
» sable; alors leur peur s’envola, ils vinrent, et 
» je les pris au piège comme des gazelles. 

» En effet, lorsqu’ils me crurent ertdortni, ils 
» approchèrent comme des lions qui veulent 
» surprendre un grand troupeau de chameaux 
» dans une vallée couverte de salam et de sa- 
» mour 1 . 

» Et j’ajuste sur Sawwàr, fils d’Amr, fils de 
» Mâlik, une brune flèche à petites pennes , et 
» die s’abreuve de son Sang. 

» Il s’abat roide, comme si un pesant éléphant 
» lui fût tombé sur le cou en descendant le pen- 
» chant d’un ravin desséché. 

. » Et les flancs du sol résonnèrent aussitôt sous 
» la lourde course de Hâdjiz. « Tu t’es enfui, 
» Hâdjiz, par la plaide* et si tu eusses ralenti le 
» pas seulement un moment, 

» Tu serais revenu à ta tribu comme tes deux 
» amis y sont revenus; ou bien, si tu eusses été 
» un peu plus près d’eux, là où fut donné mon 

* Salam et samour Sont des noms d’arbres ; le premier pàïAft 
être une sorte de tamarin, et le second le spina tegyptiacù. 


304 


SYRIE. 


» coup de flèche, tu n’aurais pas eu longtemps 
» le plaisir de courir. 

» Félicite-toi bien d’avoir vu d’abord tes deux 
» amis renversés l’un après l’autre ; félicite-toi 
» aussi de ne pas être revenu à moi chercher 
» vengeance de leur mort. 

» Mes Fahmides auront le butin que je vous 
» ai enlevé ; tes Azdides auront les grands sou- 
» pirs et les grands gémissements pour leurs 
» chameaux perdus. » 

Hâdjiz répondit à Taabbata-Scharran, qui en¬ 
suite lui répliqua par cette ckassydah : 

« Un cœur sans amour et tranquille te dirait : 

» L’ombre de la belle Soàd te bouleversait 
» donc l’esprit? Elle ferait voir les étoiles à midi, 
» tant elle tourmente ses amants ! 

» Oui, elle te troublait la pensée. Il est vrai 
» que c’est la plus séduisante des femmes; que 
» sa voix est sonore et douce !... 

» ... Et ses longs pendants d’oreilles! et ses 
» dents éclatantes ! et la fraîcheur de sa jeu- 

» nesse!.Mais elle est rebelle et sans amour 

» pour ses amants 1 . 

1 II est à remarquer que ces vers ont aussi un sens éloigné ap¬ 
plicable à Hâdjiz. Le poêle se moque indirectement de l’espoir 
qu’avait cet Azdide de le surprendre auprès du feu où il avait paru 


SYRIE. 


305 

» Laissons cela... Un de tes hommes a passé 
» la nuit couché mort sur le flanc de la vallée, 

» avec son compagnon, et cependant tu étais 
» leur caution et leur défense. 

» Dis-moi , Hàdjiz, est-ce que bonnement 
» je dormirais pendant une nuit où j’ai un butin 
» à garder, cette nuit fût-elle partout livrée au 
» silence et au sommeil pour favoriser mon 
» succès? 

» Je me suis satisfait dans le sang de ton 
» ami; sa main n’a pu atteindre son but... Puis 
» il nous en est revenu un jour terrible de ba¬ 
il taille. 

» Mais jusqu’à la fin de la guerre, nous vous 
» abattîmes des têtes, et la mort même en a 
» encore les narines tout en sang. 

» Certainement, un jour, les vautours vien- 
» dront tomber aussi sur mon cadavre; mais, 
» tant que j’aurai la chair saine et ferme, ils 
» n’en approcheront pas. 

» Et que suis-je donc ? Nombre de mes pro- 

préparer son Ht... Folles illusions qui étaient comme l'ombre 
d’un songe, qu'il caressait d’abord!... Mais celui que Hftdjiz pen¬ 
sait prendre captif lui a échappé comme une amante rebelle dont 
les charmes lui troublaient l’esprit Les débuts érotiques des ckas- 
sydak ont souvent un double sens comme celui que nous indi¬ 
quons ici. 


u. 


20 


SYRIE. 


306 

j) cheS ont vu la fortune leur tourner le dos, et 
» ils ne pouvaient trouver de compassion et de 
» pitié dans leur tribu ; 

» Moi, je leur offrais l’ombre bienfaisante de 
» mes ailes , ombre qui suffisait à leurs be- 
» soins ; 

» Sans cesse, chaque jour, mes secours et 
» mes largesses sont pour eux, et quand les 
» hommes ennemis et méchants viennent les 
» attaquer, je me lève. » 

Voici une autre aventure : Taabbata-Scharran 
partit avec Mourrah, fils deKholayf, pour une 
expédition contre les Azdides. Ils convinrent 
de se guider l’une l’autre alternativement. Quand 
ce fut autour de Mourrah, l’envie de dortoir 
s’empara de lui, et il se trompa de route. Tou¬ 
tefois ils continuèrent leur marche. Ils arrivèrent 
au milieu de montagnes, où ils ne rencontrèrent 
pas une goutte d’eau. Lès oiseaux y criaient de 
toutes parts ; et nos deux- voyageurs trouvèrent 
sur les hauteurs des oeufs et de jeunes oiseaux. 

« C’en est fait de nous, dit Taabbata-Scharran ! 
» Par le Dieu Lât, mon cher Mourrah, jamais 
» pied d’homme n’a foulé ces lieux avant nous. 
» Si jamais personne avait paru ici, les oiseaux 

ne pondraient pas ainsi à terre... Vois ces deui 


SYRIE. 


507 


» sommets-là ; choisis des deux celui que tu 
» voudras; c’est tout ce qu’il y a ici de plus 
» haut. Va te poster sur l’un, moi je moulerai 
» sur l’autre. Si tu découvres quelque indice de 
»* salut, fais-moi signe en agitant en l’air ton 
» manteau; sinon, fois-moi signe en brandis- 
a sant ton sabre. Moi, je ferai de même... » 
Taabbata-Schafran, le premier, donna le signal, en 
agitant son manteau... Alors ils descendent tous 
deux et se rejoignent au pied de la montagne où 
était le poète. « Qu’as-tu aperçu, Thàbit? dit 
» Mourrah. — De la fumée, ou une nuée de sau- 
» te relie s. — Si tu te diriges de ce côté, nous 
» sommes perdus, certainement. — Moi , je Vais 
» te conduire vent en poupe. » Ils màrohedt 
deûx jours et deux nuits... Us entendent des 
cris. « A nous, dit Taabbata-Scbarran; ce sont 
» des chameaux et des hommes. Si nous soriimes 
» reconnus, nous sommes morts; mais, si nous 
» savons les circonvenir, nous aurons un bon 
» butin. Toi, vas à cette tribu d’un côté, moi 
» j’irai m’y présenter de l’autre; Fais-toi traiter 
» comme hôte pendant trois jours. Si, pendant 
» ce temps, le courage ne te revient pas au cfceur, 
» au diable l’affaire; nous n’en reviendrons paS. 
i> Après lés trois jours, empare-toi de tout ce 


SYRIE. 


308 

» qu’il y aura de troupeaux à ta portée, avant 
» que le soleil se couche, et quand il ne sera plus 
» qu’à hauteur d’homme au-dessus de l’hori- 
» zon. Tu me retrouveras sur le chemin là-bas. » 
Ce plan fut admis et exécuté ; et le troisième 
jour, ils étaient à distance dans une gorge de 
montagne. Là ils égorgèrent une jeune chamelle; 
ils étaient en train de la faire rôtir, lorsqu’ils 
entendirent du bruit à l’entrée du passage. 
u Mourrah, dit Taabbata-Scharran, on vient à 
» nous... mais attends... Si la troupe reste là, 
» sans pénétrer entre les deux montagnes, ce 
» ne sont que des passagers ; s’ils entrent dans 
» le défilé, ce sont des hommes à nos trousses. » 
Et voilà qu’ils entendent le bruit s’approcher 
davantage. « Nous sommes perdus, ditMourrah. » 
Taabbata-Scharran le prit par le bras ; il sentit 
qu’il tremblait. « Tu as peur, lui dit Taab- 
» bata-Scharran; tu tiens de ta mère, femme 
» sans cœur, femme Hozalide. Allons, mets-toi 
» derrière moi, contre mon dos ; si j’échappe, tu 
» échappes; si je suis tué, je t’aurai servi de bou- 
» clier. » L’ennemi approche; Mourrah se colle 
contre le dos de Taabbata-Scharran. Taabbata- 
Scharran tue un homme ; mais on lui lance une 
flèche qui l’atteint et reste suspendue à lui. 11 


SYRIE. 309 

s’enfuit néanmoins avec Mourrah ; mais ils ne 
furent en lieu de sûreté qu’à la fin de la nuit. 
Alors Mourrah dit : « Je n’ai jamais vu journée 
» de succès et de butin comme celle-ci. » 

Ceux qui les poursuivaient étaient des Badja- 
lides. — A son retour, Taabbata-Scharran alla 
trouver sa femme. Quand elle aperçut sa bles¬ 
sure , elle jeta un cri d’épouvante. Et Taabbata 
improvisa ces vers : 

« Au défilé, quand les Badjalides nous en fer- 
» maient l’entrée, et que derrière nous, nous 
» avions un mont caverneux, et nos chameaux, 
» J’excitais le courage de Mourrah, je m’ef- 
» forçais de lui donner une fermeté d’homme, 
» alors que les filets des Badjylah étaient tendus 
» pour nous prendre. 

» Cache-toi derrière mon dos, lui dis-je ; je 
» mourrai pour toi j vois seulement ce que tu 
» auras à faire ensuite. » 

» Le chef des Badjylah espérait me frapper 
» avec le tranchant de son glaive ; mais il s’est 
» trompé ; ils renoncèrent à me combattre , 
» parce qu’ils ne surent comment me tenir tête. 

» Ils voulaient me tuer, et m’ont manqué, 
». moi et mon compagnon ; pendant la nuit, je 
» le fis partir avant moi à notre tribu, et ils 


STRIE. 


310 

» n’eurent pas l’adresse de le surprendre en 
» route. 

» Ils l’ont manqué Mourrait, quand leurs 
» gens pouvaient le saisir, quand ils le tenaient 
» presque dans leurs mains, entre leurs doigts ; 

» Quand il était là à se mordre les doigts, 
» inquiet, ne sachant comment se sauver, et 
» quand ils avaient eqcore devant eux l’espace 
» immense du désert. 

» Eh 1 combien j’ai vu d’autres périls, aux- 
» quels j’ai échappé paria fuite, emportant mon 
» butin : « à quoi bon, ma femme, tes cris de 
» frayeur? » 

Après l’expiration des mots sacrés, Taabbata- 
Scharran et Al Mouçayyab, fil6 de KiUb, vou¬ 
lant venger sur les Banow-4)ws$ la mort de 
leurs deux amis, Amr-Zow-l-Kabb, et Sàd, fils 
d’Al-Aschras, partirent avec six autres hommes 
de leur tribu, Amir, fils d’Al-Akhnas, Amr, fils 
de Barrâck, Mourrah, fils de Kholayf, Schan- 
fara, fils de Mâlik, Al-Sim et Kab-Hhazr. Ces 
deux derniers étaient frères de Taabbata-Schar- 
ran. Ils tombèrent tous à l’improviste sur les 
Banpw-Owss, leur tuèrent trois hommes', deux 
cavaliers et un fantassin, leur enlevèrent nom¬ 
bre de chameaux, et leur prirent deux femmes. 


SÏWE. 


311 

Ils s’en allèrent avec leur butin. Ils étaient encore 
à un jqur et une nuit de leur contrée, quand se 
présentèrent à eux des Banow-Khatâm au nom¬ 
bre de quarante hommes, parmi lesquels se trou¬ 
vait'Obayy, fils de Djàbir, chef de la tribu. 

« Mes amis, dit Taabbata-Sharran à ses compa- 
» pagnons, n’abandonnons notre butin qu’à la 
» dernière extrémité. — Maintenant que nous 
» avons satisfait notre vengeance, leur dit Amir, 
» fils d’Al-Akhnas, sachez encore appliquer à ces 
» fthathâm de bons et solides coups. — Allons ! 
» une charge vigoureuse sur ces gens-là ! dit Al- 
» Mouçayyab; pas de poltrons ici. — Un mo- 
» ment de courage et de chaleur, continue Anar, 
» fils de Barràck; la victoire est tpujours à la bra- 
» voure.» Et Schanfara reprit par ces deux vers: 

« Nous sommes les ribauds» les braves, 1er 
» intrépides; 

» Quand nous rencontrons l’ennemi face à 
» face, nous ne savons pas crier merci. » 

Puis Mourrah improvise ceux-ci : 

« Invincible Thàbit, et toi, filsd’Al-Afchups, 

» Toi fils de Barràck, homme de cœur, homme 
» indomptable, 

» Et toi Schanfara, brave parmi les braves 
» qui suivent Al-Akhnas> 


312 


SYRIE. 


» Et moi, le fils de celui qui sait protéger 
» ses guerriers dans la fureur de la mêlée, 

» Nous aimons tous le feu de la guerre, les 
» combats dévorants. » 

Kâb-Hhazr continue soudain : 

« Mes amis, quand vous serez aux prises avec 
» l’ennemi, tenez de pied ferme; 

» Sachez maintenir votre courage, ou vous 
» serez mis en déroute. » 

Enfin Al-Sim dit : 

« Soyez toujours gens de cœur et d’honneur; 

» Ne vous laissez pas prendre ces belles cha- 
» melles mères, ni ces chameaux jeunes en- 
» core, 

» Ni ces chamelles à large dos, ni les petits 
» qu’elles portent dans leurs flancs ; 

» Ne. les cédez pas à ces Khathàm qui vou- 
» draient ici nous couvrir de honte. 

» Abreuvez-les de la mort, ils en ont soif; 

» Et vous en aurez à jamais une immense 
» gloire. » 

Et Taabbata-Scharran animé par ces paroles de 
ses compagnons : « Je vous sacrifierai le sang de 
» mon père et de ma mère, dit-il; vous le mé- 
»' ritez ; honneur au courage qui lutte si noble- 
» ment contre les dangers ! Tous, vous êtes ré- 


SYRIE. 


313 

» solus de bien battre l’ennemi ; chargez-le, mais 
» tout d’une masse, car ils sont plus nombreux 
» que vous. » Et ils fondirent sur les Khathàm, 
en tuèrent plusieurs ; puis revinrent encore à la 
charge et en tuèrent encore ; puis chargèrent une 
troisième fois ; les Khathàm furent mis en déroute 
et s’enfuirent en désordre sur les sommets des 
montagnes. 

Taabbata-Scharran s’en fut avec sa troupe. Ils 
emmenèrent leur premier butin, et de plus em¬ 
portèrent les dépouilles des morts. Après cette 
expédition, Taabbata-Scharran composa ces vers : 

« Récompense de Dieu à ces braves! Leurs 
» sabres en tombant d’abord sur les Owssides, 
» brillaient ensanglantés au milieu de la pous- 
» sière du combat ; 

» Et le ciel étincelait des feux de l’éclair, et 
» dans sa sombre lueur, il semblait mêlé de blanc 
» et de noir. 

» Chacun de nous s’en retournait fier et triom- 
» phant... mais' ensuite, à grands cris nous 
» avons encore chassé, l’épée aux reins, une 
» troupe redoutable. 

» Nous avons allongé de rudes coups de sabre, 
» le jour où se trouvèrent devant nous ces Ba- 
» now-Bisch-Ibn-Khathàm. » 


SYRIE. 


314 

Schanfara aussi rappelle cette aventure dans 
ces vers : 

a Est-il venu nouvelle de nous à ma chère 
» Soàd? Nous sommes bien loin d’elle, par delà 
» des déserts redoutables où même des ribauds 
» comme nous peuvent périr. 

» Sait-elle qu’au matin, dans le cœur même 
» de leurs demeures, nous avons abreuvé les 
» Owssidos des eaux de la mort sous nos san- 
>) glants cimetères? 

» Nous leur avons tué Yazyd, le plus fameux 
» de leurs cavaliers, pour venger le sang d’Amr, 
» et Sàd et Ibn-Awf pour le sang de Màlik. 

» Nous étions là, coupant des têtes à coups 
» de sabre, ; à coups de flèches, leur perçant les 
» flancs, sur le sable mouvant et poli. » 

Taabbata-Scharran alla un jour en expédition 
avec une petile troupe de Fahmides. Us arrivè¬ 
rent tous sur le territoire de la tribu des Noufà- 
tbides ou Baaow-Noufàthah. Us passèrent la 
nuit sur une montagne qui dominait la tribu. 
Un peu avant l’aube, Amir, fils d’Al-Akbnas, 
prit son arc, et le trouvant détendu, il se mit 
en devoir de le, bander. « Allons, Amir, se 
» dit-il, qu’on ne t’entende pas préparer ton 
b arcs doucement ! » Mais un vieillard nou- 


STRIE. 31S 

fàtbide l’entendit : « Écoute?, écoute?, dit 
» il à ses filles. Par Dieu, voici les Banow-JLaytb 
» qui viennent nous attaquer. » 

Or, les Laythides et les Noufàthides livraient 
entre eux alors des combats furieux, motivés par 
le meurtre de Hhomayssah, fils deCkays,que des 
Noufàthidesavaient tué par mégarde. begNoufâh- 
tides étaient donc en expédition contre leurs en¬ 
nemis, et ils n’avaient laissé d’hommes à leur tribu 
que les vieillards et les jeunes gens trop faibles 
pour porter les armes. 

Taabbata-Scharran avait été avisé que la tribu 
était sans défense... Une femme l’aperçut au 
haut de la montagne. En femme d’intelligence et 
de résolution, elle conseilla à toutes les autres 
de se revêtir d’habits d’hommes. « Parlez très- 
» haut, leur dit-elle, préparez des armes ; faites 
» croire ainsi que nous sommes prêts à les bien 
9 recevoir ; mettez-vous en mouvement de tous 
» côté». Je vous le jure par le Dieu I 4 t, c’est 
» Taabbata-Scharran quj est là avec ses compa- 
» gnons. » 

Amir, fils d'Al-Akhnas, voyant la tribu agitée : 
« Allons-nous-en, dit-il à ses gens. On est en 
» garde contre nous. » Mais tous voulurent d’a¬ 
bord tenter une attaque; alors Taabbata-Scharran 


SYRIE. 


316 

dégaine son sabre : « Si vous persistez dans votre 
» volonté, leur dit-il, je m’enfonce mon sabre 
» dans le cœur et me le fais sortir par le dos... » 
Ils se décidèrent à partir ; du reste, ils croyaient 
avoir affaire à des hommes, et non à des femmes. 

Ils passèrent vers des chameaux qui apparte¬ 
naient à Balà, frère de Hhomaykah, et qui étaient 
à quelque distance des tentes ; ils les enlevèrent. 
Peu après un jeune Arabe laythide, de la sous- 
tribu des Banow-Djoundà, courut sur leurs pas, 
les atteignit; et, s’adressant à Amir, fils d’Al- 
Achnas : « Tu as eu peur, lui dit-il, des femmes 
» noufâthides, et tu viens nous attaquer et faire 
» capture sur nous ! Je te jure que ces chameaux 
» que tu emmènes là sont à un Laythide, à 
» Balà, fils de Ckays. — Vraiment, reprit Amir, 
» les hommes de la tribu étaient absents ? — 
» Certainement. — Écoute-moi ; va saluer de 
» ma part ce Balà, le fils de Ckays ; dis-lui que 
» je lui rendrai les chameaux, dis-lui que je 
» n’en veux conserver qu’un peu de poil, pour 
» pouvoir les reconnaître, et que je n’en emmè- 
» nerai pas un chameau, pas un seul. » Taabbata- 
Scharran ayant entendu ces paroles moqueuses, 
se jette sur le jeune Djoundaïde et le tue. 

Nos pillards continuèrent leur route, emme- 


SYRIE. 


317 

nant avec eux les chameaux. Cette expédition 
fut pour Taabbata-Scharran le sujet des vers 
suivants : 

« Les braves de ma tribu se sont étonnés 
» d’entendre Oummou-RJâlik 1 me dire : « Tu 
» reviens aujourd’hui les cheveux en désordre, 
» tout sali de poussière, 

» Avec cette petite troupe de Fâhmides, et 
» cependant tu partis les cheveux brillants ; bien 
» séparés au haut du front, tu étais riant et 
» joyeux. » 

« Eh ! lui répondis-je, la vie a deux jours : 
» le jour de repos et de plaisir, où je m’amuse 
» à faire jouer dans mes mains la verte badine 
» de Bàn, 

» Et le jour de combat, où je joue du sabre 
» sur la gorge des misérables à la face enlumi- 
» née, dont pas un ne saurait avoir mon cou- 
» rage. 

» Quand je vais à grands cris sur leurs traces, 
» ils ressemblent alors à une troupe tremblante 
» de jeunes filles des Banow-Ockayl, ou de 
» jeunes vierges Himyarides. 

» Depuis la curée que nous fîmes en quittant 

1 Oummou-M&lik est le nom d'une femme de Taabbata-Schar¬ 


ran. 


SYRIE. 


318 

» les Notifàthah, J*arî pleine fbi dans les présages 
» des cailloùx 1 , et je ne regrette pas ce que 
» peut-être ailleurs nous aurions pu prendre dé 
n plus riche en butin. 

Et cependant je Voulais faire renoncer mes 
» eottfpagnons à toute capture (en les menaçant 
» de me tuer) ; follement jé me püSals à Balààh 
» comme un vil botte grisâtre. 

ri Mais que n’ai-je pu encore, entre ces cha- 
» meaux, prendre à deux mains leS compagnons 
» de Nawfal dans le désert, là-bas, à Avar. 

» Et lorsque ce jeune étourdi de Laythide 
fi vint à nous et nous condamna dans notre 
t> conduite et notre honneur, moi surtout dont 
» la valeur d’homme est au delà de toute ttatüré : 

« Va, lui dis-je, ce que je mérite, moi, c’eSt la 
» louange; et je saurai toujours tromper les 
» poursuites et les embûches. 

» Quand je vis sa sottise vouloir multiplier 

1 On dit en Arabe, frapper le sable et frapper les caillou# pour 
dire chercher des augures dans une sorte de divination qui con¬ 
siste à combiner en figures particulières des point* marqués avec 
les doigts sur le sable, ou des cailloux rangés d’une certaine ma¬ 
nière, et dont plusieurs, ôtés ensuite de leur place selon des régies 
admises, donnent certaines figures représentées par l’ensemble des 
cailloux laissés à terre. De ces figures on tire des présages. Cela 
correspond aux opérations de géomancie. J’éfr parleràl déns un 
autre ouvrage. 


STRIE. 


319 

» les discussions et les paroles (et la sottise de 
» l’homme l’entraîne à franchir les bornes des 
» convenances), 

» Je le régalai d’un grand coup de sabre; et 
» sa chemise imbibée soudain du sang qui coula 
» des veines de son col, apparut rouge comme 
» l’étamine du Carthame. 

» Allez, allez annoncer aux Banovv-Layth-Ibn- 
» Bakr qu’à la journée de Charn nous avons 
» laissé ce jeune fou ; leur frère, couché mort 
» sur la poussière. » 

Vous voyez, monsieur, d’après les récits qui 
précèdent; que toute la vie de Taabbata-Scharran 
se passait en incursions, en pillages, en courses, 
en meurtre; et que chaque épisode se terminait par 
des vers. C’est une curieuse vie d’aventures, de 
périls et de poésies, 11 y a dans cette figure quel¬ 
que chose du chevalier errant, ou plutôt Taab- 
bata-Schafran nous rappelle les détrousseurs du 
moyen âge. 

Voyons maintenant comment finit notre héros, 
oet homme si audacieux et si poétiquement in¬ 
spiré. 

Amr, fils d’Al-Akhnas , partit avec .une 
suite de vingt et quelques hommes, dont il était 
chef. De là on l’avait appelé le ehef des ribauds. 


320 


SYK1B. 


Taabbata-Scharran faisait partie de la troupe. 

On arriva le soir aux environs des Noufàthides; 
on jugea à propos d’attendre pour l’attaque que 
la tribu fût endormie. Mais à nuit close, un 
pâtre de cette tribu vint à passer près de nos pil¬ 
lards ; il descendait la montagne avec une cha¬ 
melle qui s’était séparée de son troupeau, et qu’il 
ramenait. Il aperçut la troupe d’Amr, et remar¬ 
qua la place où elle était postée. 11 laisse sa 
chamelle et se dirige à travers des arbres qui 
formaient un taillis épais dans la vallée. Arrivé 
aux tentes, il indique la place et le lieu où il 
il avait vu nos hommes. On se met aussitôt en 
devoir de choisir les plus braves de la tribu ; on 
s’arme, et on va à la recherche de l’ennemi. 

On en était assez près, quand un Noufàthide 
s’avisa de dire : « Par Dieu, mon arc n’est pas 
» tendu. Allons, tends-moi ton arc, » se dit-il 
à lui-même. Il l’appuie donc à terre et se met 
à le bander. « Silence ! » dit Taabbata-Scharran 
à ses compagnons ; et il écoute. Puis : « On 
» vient à vous, ajouta-t-il. — Quoi ! que 
» veux-tu dire ? — Je vous jure que j’entends 
» le bruit d’un arc qu’on bande. — Eh ! bon 
» Dieu ! nous n’entendons rien, nous. — J’en- 
» tends, vous dis-je. Mes amis, sauve qui peut ! 


SYRIE. 


321 

» — Tu n’as rien entendu, mon cher. » Taab- 
bata-Scharran les quitte, et s’éloigne suivi de 
quelques hommes de la troupe. Dans la nuit, les 
Noufàthides tombent sur ceux qui étaient restés, 
et n’en laissent pas échapper un seul. Taabbata 
et sa suite étaient au large. Cette nuit-là, Amr, 
fils d’Al-Akhnas, fut tué avec les autres. 

De retour à sa tribu, Taabbata-Scharran sut le 
malheur de ses compagnons. Il s’écria alors :■« Je 
a le jure par Dieu; ni eau, ni parfums, n’appro- 
» cheront de ma tête, que je n’aie vengé leur 
» mort. » Et il partit avec une troupe. Ils arri¬ 
vèrent à une gorge de montagne où ils aperçurent 
les tentes d’une famille hozalide. « Enlevez-moi 
» d’abord ,toute cette famille, dit Taabbata- 
» Scharran à sa troupe. — Non, par Dieu, non, 
» nous n’avons rien à faire avec ces gens ; et 
» puis, s’il y avait là par hasard une grasse cap- 
» ture, nous ne pourrions pas l’emmener à pré- 
» sent; ce que nous voulons, c’est de venger 
» nos frères. — Je veux attendre une augure 
» pour savoir si je dois renoncer à un si bonne 
» proie. » Et il s’arrêta... Une hyène passa à sa 
gauche. Il fronça le sourcil; ce fut pour lui un 
présage de malheur. « Réjouis - toi, dit-il à 
» l’hyène, demain tu auras grasse pâture de 

U. 21 


STRIÉ. 


322 

» chair d’homme. —Allons, partons, dit la 
» troupe à Thabit ; en marche ! Nous ne voulons 
ri pas dépouiller ces Hozalides. — Moi je ne pars 
» d’ici qu’au matin. <> L’hyène encore lui passa 
du côté gauche. « Voilà la preuve pour moi, dit 
ri à Thâbit un de ses compagnons, que demain 
» cette bête viendra te trouver. » La nuit Se 
passe; avant l’aube, Thâbit ordonne à ses hommes 
d’allumer du feu. Un jeune Arabe de la famille 
campé à quelque distance, aperçut leur ombre 
sur le revers de la montagne... A la pointe du 
jour, nos pillards tombent sur les HosalideS, 
leur tuent un vieillard et une vieille femme, et 
leur prennent deux filles et des chameaux. « Où 
» est le jeune homme, dit Taabbata-Scharran, 
» qui mit en alerte ces Hozalides? » Et il marche 
à sa poursuite. « Que lui veux-tu? lui dirent ses 
» compagnons ; laisse-le aller ; tu n’en as que 
» faire. » Taabbata-Scharran part. Le jeune 
Hosalide s’était réfugié et caché derrière un tra- 
gacanthe épineux et touffu, près d’un quartier 
de roc. Taabbata-Scharran arrive, cherchant 
à le dépister. L’Hozalide se voyant sans moyen 
de salut, encoche une flèche et attend que son 
ennemi soit plus près de lui. Alors d’un bond 
rapide; il saute sur le roc et lance sa flèche. 


strie. 823 

Taàbbata-Schâfran l’entend sifflet. Strùdairi fl 
lève la tête... la flèche lui entre dans le flâné. Il 
va droit à l’Hozaïide, en lui disant ; « Il n’y a 
» pas dé mal. — fron, il n’y a pas de mal; mais 
» je te l’ai plantée là où tu ne voudrais pas l’a- 
» voir. «Taabhata-Scharran tire S6h sainte jfïïoia- 
lide se cache derrière l’arbTe. Taabbata-Schârrafi, 
quoique épüiSé et se sentant arriver à son dernier 
soupir, frappé l’arbre à Coüpâ précipités, etjetté 
de Côté foutes les branches qu’il abat. L’Hozâlide 
est à découvert ; Taabbata-Scharran le tue. Puis 
il se traîne avec peine et retourne à ses compa¬ 
gnons. Ils l’aperçoivent ; ils Courent à lui, ne 
sachant qu’il était blessé à mort. « Qu’as-tu ?fuf 
» disent-ils. >< II ne peut leur répondre ; ii expiré 
entre leurs mains. 

ta troupe partit et le laissa là. Les hyènes, les 
lions, les oiseaux de proie qui vinrent goûter de' 
son cadavre, moururent tous, tes ïfozalides em¬ 
portèrent ses restes et les jetèrênt dans la caverne 
de Roukhmàn. 

Un légendaire d’une autorité respecte ra¬ 
conte autrement la mort de Tbàbit. Taabbata- 
Scharran , dit il, fut homme d’audace, de poésie 
et de sang. Un jour il fit une excursion avec plu™ 
sifettfs hôtrtïhës' de sa tribù sur le territoire des 


SYRIE. 


324 

Banow-Ssàhilah, tribu tamymide. On était sur 
la fin du mois sacré ', c’est-à-dire du mois où, 
dans le paganisme arabe, la guerre était défendue. 
Taabbala-Scharran passa par Sadradàm; il des¬ 
cendit un peu au-delà des Banow-Ssàhilah et 
vint près de Balaàh. Il y trouva une station de 
Banow-Noufàthah où il n’y avait que les femmes 
et un seul homme. A la vue de Taabbata-Scharran 
qu’il reconnut de loin, cet homme crut devoir 
se mettre en garde. C’était dans la matinée. Il 
alla aussitôt avertir toutes les femmes; et, d’après 
son conseil, elles cachèrent leurs cheveux sous 
leur coiffure et drapèrent leurs vêtements à la ma¬ 
nière des hommes. Puis elles prirent les hâtons 
qui servaient d’appui aux tentes, et se couvrirent 
de baudriers improvisés. Notre homme se mit 
alors en mouvement avec ces femmes ainsi dégui¬ 
sées; il les animait, les exhortait comme une 
troupe de soldats. Il leur recommandait de ne 
pas trop approcher de l’ennemi afin de ne pas 

1 C’est le mois de radjab, qui, avant l’islamisme, et quelque 
temps encore après Mahomet, était une époque de paix. Ce mois 
est séparé des trois autres, également appelés mois sacrés, par un 
intervalle de cinq mois. Ces trois mois étaient : zow-l-ckadab, épo¬ 
que de la foire d'Okâzh; zow-l-hhiddjah, époque du pèlerinage; 
mohharam, le premier mois de l'année; ils se suivent dans la dis¬ 
tribution de l'année, et portent encore à présent les mêmes noms. 


SYRIE. 


325 

être reconnues. Il leur parlait à chaque moment. 
Le soir il avança sur la troupe de Thâbit, assez 
près pour en être aperçu ; et il se mit à animer 
si vivement ses soldats, et du geste et de la voix, 
qu’il intimida les gens de Taabbata-Scharran. 
Il continua cette manœuvre pendant une ou deux 
nuits qui restaient du mois sacré. Ensuite il se 
dirigea vers le défilé de Waschal. Thâbit se re¬ 
tira aussi de ce côté avec sa suite; et là, s’arrêtant 
à examiner les derniers soldats de la troupe fé¬ 
minine : « Mes amis, dit-il à ses gens, je crois 
» en vérité que ce sont des femmes qui vous font 
» déguerpir. » Mais eux de lui répéter, tout en 
s’éloignant : « Sauve-toi, sauve-toi, ils vont 
» t’atteindre. » Taabbata-Scharran résiste ; mais 
ils le pressent et l’entraînent dans leur retraite. 

Au matin ils débouchèrent du défilé sur la 
plaine. Ils découvrirent de loin une famille de la 
tribu des Banow-Ckoraym; c’était la famille de 
Sàïdah. Us l’observèrent jusqu’au soir. 

Une esclave avait dit à Sàïdah : « J’ai aperçu 
» aujourd’hui des hommes sur la montagne. » 
Le vieux Sàïdah se mit donc sur ses gardes pour 
la nuit, le sabre à la main, et posté en sentinelle 
à distance des tentes. Taabbata-Scharran et les 
siens attendirent jusqu’à ce qu’il fût endormi lui 


526 SVWE. 

et sa famille- C’était la dernière nuit du mois sa¬ 
cré. Les fahmides, craigpant que l’arrivée dujour 
ne trahît leur projet et qu’il ne leur fût plus pos¬ 
sible de faire leur curée, avancèrent auprès de 
Sâïdah. C’était au point de l’aube, et le mois sacré 
finissait juste à cet instant, 

Arrivés près du vieillard, jl? le persuadèrent, 
par tous les serments possibles, de la pureté de 
leurs intentions, et lui dirent qu’ils avaient faim. 
Quand ils le virent rassuré et sans défiance, ils 
se précipitèrent sur lpi et le tuèrent. Vint un 
jeune fils de Sâïdah, ils Je tuèrent aussi. Taabbata- 
Scbarrah alla ensuite à un autre fils de Sâïdah, 
appelé Sofyàn, portant encore le$ cheveux à la 
manière des enfants, et que soq père avait posté 
en sentinelle d’observation derrière son troupeau. 
Taabbata-Scharran, caché par son bouclier, arriva 
assez près de lui. Quand Sofjân l’aperçut, il craignit 
d’en recevoir un coup de sabre. Spfyàn était sans 
sabre ; il encoché une flèche sur son arc; mais d’a- 
bord il lance une pierre à Taabbata-Scharran; celui- 
ci crut qu’ij luj avait lancé une flèche. Il approche; 
§ofyàn lui lance alors sa flèche. Elle frappe Taab- 
bata-Spharrap au col qu’elle traverse, et va tom¬ 
ber au bas de la montagne en face de la troupe 
fahmidé et près de §âïdah qui respirait encore. 



SYRIE. 327 

« Ah ! dit le vieillard mourant, Safyân l’aurait-il 
» manqué? » Taabbata - Scharçan était mort. 
Sàïdah expira peu après. Les Fahmides partirent, 
Mourrah, fils de Kbolayf chanta les lquapges 
de Taabbata-Scharran dans ces vers : 

« L’audace et la force 4’àme se sont envelop- 
>} pées dans le suaire du mort jeté à la caverne 
» de Roukhmàn. 

>) Eh J tu n’a pas même, ô Thàbit, une gros- 
»» sière étoffe pour le linceul où repose ta gloire, 
a ton suaire n’est pas même d’un simple ti§sq 

» deli»l 

» Les nuits, à l’heure où les serpents rentrent 
» dans leurs trous ; les jours, dans les vallées 
» dont tant de fais tu as ensanglanté les détour^, 
» Partout, tu as réussi, partent tu as été 
a vainqueur de tes ennemis ; depuis le premier 
» combat jusqu’au dernier, depuis tes premières 
a courses jusqu’à celle où succomba celui que 
» tu immolas en mourant. » 

Raytah, sœur de Taabbata-Scharran, com¬ 
posa ces deux vers en apprenant sa mort : 

« Ddtileur affreuse pour la mère de te héros 
a généreux qu’pn a abandpnué à Roukhmàn, 
» pour la mère de Thàbit, fils dè Djâbir, fils de 
» Sofjrân! 


328 


SYHIE. 


» Il terrassait les plus braves, et versait de 
» larges coupes à ses convives; inébranlable aux 
» combats, il protégeait, par son courage, ses 
» frères dans le danger. » 

La mère de Taabbata-Scharran exprima aussi 
ses regrets dans ces vers : 

« Hélas ! où est mon fils ? Enfant du jour, en- 
» fant de la nuit 1 ! 11 ignorait les faiblesses de la 
» peur; il ne buvait jamais au milieu du jour 3 . 

» Il vengea ses amis à Ckarn et à la vallée du 
» carnage. Je l’avais laissé partir cette nuit où il 
» succomba; il partit content avec ses vêtements 
» qui flottaient. » 

Taabbata-Scharran avait, longtemps avant sa 
mort, annoncé quelle serait sa fin. Il avait dit : 

« Je sais bien qu’il me viendra, comme à une 
» bête de somme, de brunes lances dans les 
» flancs; 

» Qu’elles me déchireront les membres, me 

1 C’est-à-dire qui, le jour et la nuit, courait les déserts et les ex- 
péditions. 

* Boire au milieu du jour, au moment de la plus grande cha¬ 
leur, était un signe de faiblesse. Boire souvent supposait aussi une 
constitution délicate et peu faite pour la fatigue et la guerre. En¬ 
core aujourd'hui, les Arabes du désert, dans leurs courses, et 
même au repos, ne boivent qu’à des heures réglées. Trop boire 
d’eau rend pesant surtout en voyage. Ils savent par expérience 
que quo plus sunt potœ, plus sitiuntur aquœ. 


SYRIE. 


329 

» mangeront la chair en la traversant comme un 
» chemin public 1 , car c’est la chair de qui ne 
» craint pas ses ennemis. 

» Vautours, venez alors me dévorer, ma chair 
» sera un poison pour vous, elle vous donnera 
» de poignantes souffrances. » 

Ce travail que j’achève ici et que je pourrais 
étendre beaucoup encore, vous a offert comme 
une fugitive image des mœurs, du caractère et 
du génie poétique des anciens Arabes ; je serais 
heureux qu’il trouvât place dans le livre de vos 
souvenirs et de vos études de voyageur ; si le pu¬ 
blic européen accordait quelque intérêt à ces in¬ 
vestigations faites dans un champ nouveau, je 
mettrais au jour tout ce que j’ai découvert et 
recueilli. 

PERRON. 

1 C’est-à-dire : ces lances me traverseront les chairs comme 
on traverse un chemin où rien ne vous empêche d’aller en avant. 



330 


SYBIÿ. 




LETTRE XXXI, 


Tableau politique de la Syrie, depuis le commencement de la domination 
égyptienne jusqu'à nos Jours. 


A MON FRERE. 


Saint-Jean-(VAcre, 28 novembre 1837. 


Au mois de juillet 1831,au moment ou vous 
alliez quitter Beyrout pour retourner en France» 
vous aviez vu les symptômes d’une prochaine in¬ 
vasion d’ibrahim-pacha en Syrie. Le 2 novembre 
de la même année, le fils de Méhémet-Ali, à la 
tête d’une armée de vingt-cinq à trente mille 
hommes, partit des bords du Nil et vint mettre 
le siège devant Saint-Jean-d’Acre, l’antique 
Ptolémaïs. Une escadre, composée de cinq vais¬ 
seaux de ligne, de sept frégates et de plusieurs cor¬ 
vettes , sortit en même temps du port d’Alexan¬ 
drie et fit voile vers les côtes de la Phénicie. Vous 


SYRIE- 


331 

savez sous quel prétexte le vice-roi envoya son 
armée en Syrie. Des milliers de fellahs de la 
vallée du Nil, ne pouvant plus continuer à vivre 
sous un joug tyrannique* étaient venus chercher 
un refuge dans les pays de Syrie. Abdalah était 
alors pacha de Saint -Jean- d’Acre. Préoccupé 
depuis longtemps de la pensée de s’emparer de 
la Syrie , Méhémet-Ali saisit avec empressement 
une occasion qui pouvait favoriser ses plans de 
conquêtes à main armée. Le vice-roi redeman¬ 
dait ses paysans au visir de Ptolémaïs; celui-ci 
lui répondit que les fellahs égyptiens étaient les 
sujets de l’empereur de Stamboul comme les habi¬ 
tants de la Syrie, et qu’il n’avait pas le droit d’in¬ 
terdire aux émigrés égyptiens le séjour dans son 
pachalik sans une autorisation de la Sublime- 
Porte. Le vice-roi réclama auprès du sultan, qui 
lui fit écrire que les fellahs des bords du Nil 
étaient les sujets dé l’empire, et non les esclaves 
de son vassal, et que toutes les contrées du vaste 
Orient leur étaient ouvertes. Mahmoud défendit 
en même temps à Abdalah-pacha de livrer à 
Méhémet-Aü un seul réfugié. M- le duc de Raguse 
accuse le pachq d’Acre d’ingratitude et de dé¬ 
loyauté envers Méhémet-Ali, parce qu’à la 
demande du vice-roi, Abdalah ne lui rendit pas 


332 


SYBIE. 


les fellahs égyptiens. Nous ne voulons pas, 
certes, faire l’éloge du visir de Ptolémaïs, qui a 
marqué son règne en Syrie par une foule d’actes 
violents j mais, dans cette circonstance, Abdalah 
ne fut ni ingrat ni déloyal; sa conduite ne fut que 
l’énergique accomplissement de ses devoirs de 
sujet envers l’empereur de Constantinople, son 
maître et son souverain. 

Que fit Ibrahim-pacha pour légitimer, aux 
yeux des peuples de Syrie, sa brusque invasion 
d’un territoire qui ne lui appartenait pas? il ré¬ 
pandit le bruit qu’il venait, au nom de son 
sublime maître, le sultan de Stamboul, châtier le 
rebelle Abdalah. 11 se présentait comme le ven¬ 
geur des torts d’un visir infidèle, comme un do¬ 
cile instrument des volontés de son souverain. 
A l’appui de cette politique de ruse et de four¬ 
berie, il fit administrer deux cents coups de 
bâton à un iman de Damas qui demandait s’il 
fallait, dans la prière du vendredi, remplacer le 
nom de Mahmoud par celui de Méhémet-Ali. 

Il y avait deux mois que Saint- Jean-d’Acreétait 
assiégée, lorsque le sultan songea à expédier au 
pacha d’Egypte l’ordre de faire lever le siège de 
Ptolémaïs. L’envoyé de la Porte, sous prétexte 
d’un bruit de peste à Stamboul, fut consigné 


SYRIE. 


333 

trente jours au lazareth d’Alexandrie. Pendant 
ce temps, Méhémet-Ali envoyait des renforts à 
son fils, et l’engageait vivement à presser le 
siège d’Acre. D’un autre côté, le pacha faisait 
proclamer dans toute l’Arabie et principalement 
dans les cités saintes de la Mecque et de Médine, 
une espèce de bulle qui dénonçait le sultan de 
Stamboul comme un ennemi de la foi, comme 
un servile imitateur des giaours, et comme un 
monarque indigne d’occuper le trône d’Osman 
et des kalifes. Cette proclamation se terminait 
par un appel à tous les vrais croyants et à tous 
les fidèles serviteurs du prophète ; elle les 
excitait à voler au secours de la religion, menacée 
par celui-là même qui en aurait, dû être le plus 
ferme soutien. Méhémet-Ali avait déjà gagné le 
schériff de la Mecque, ou grand prêtre des mu¬ 
sulmans. 

Il convenait peu à Méhémet-Ali de donner 
à son expédition la couleur d’une guerre sacrée, 
lui qui a dépouillé les mosquées, qui, dans 
ses plans de conquêtes , n’a jamais craint, de 
transgresser les lois du prophète; lui qui a fait 
disparaître par le poison on ne sait combien 
d’ulémas qui l’avaient accusé d’impiété, et qui 
faisaient de l’opposition contre lui toutes les fois 


STRIE. 


334 

qu'il s’agiséait d’établir, dans le pays des croyahtà, 
des usages ou des coutumes que les fetWa, Ou dé¬ 
cisions du Koran, interprétés par le grand mouftî, 
déclaraient contraires à la religion du prophète 
arabe. 

Ibrahim, qui est un soldat d'une bravoure 
éprouvée, un infatigable pourfendeur d’hommes, 
n’a pas les talents d’un général d'armée, et ses 
opérations sous les murs de Ptolémaïs ne furent 
pas conduites avec habileté. La place n’étaif 
défendue que par une poignée d’Albanais : 
Ibrahim-pacha se consumait depuis cinq mois 
et demi en efforts inutiles; un ingénieur na¬ 
politain, M. Rose, vint à son secours de la part 
de Méhémet-Ali, imprima au* attaques plus 
d’intelligence et de régularité, et s’empara de 
ta ville en quelques jours. Le maréchal de Ra- 
guse, dont le jugement est ici une autorité, 
est convenu qu’Ibrahim-pacha ne S’était pas mon¬ 
tré habile dans le siège de Saint-Jean-d’Acre : 
Son témoignage' ne saurait être suspect; en plus 
d’une page de son livre, l’illustre voyageur a pro¬ 
digué des éloges au pacha d’Êgypte et à son fils. 

Un Européen, qui se trouvait en Syrie en 1832, 
nous a raconté des faits relatifs àu siège d’Acre, 
qui prouvént toute l’impréVôÿafnce qu’Ibrahim 


STRIE. 


335 

mit dans ses opérations. Les Égyptiens voulu¬ 
rent entrer dans la ville par une brèche qu’ils 
avaient faite aux murailles, et ils n’avaient plus 
de poudre. Une autre fois, se voyant attaqués par 
les assiégés , qui avaient fait une vigoureuse 
sortie, il arriva qu’ils manquèrent de balles 
pour leur riposter et pour se défendre. Enfin 
une troisième fois, voulant construire une pa¬ 
lissade permanente, ils furent obligés d’y renon¬ 
cer, parce qu’ils n’avaient point de sacs de terre; 
et lorsque l’Anglais Swnburne, Capitaine du Ra¬ 
pide, arriva à Acre, on l’ënvOÿa au haut d’une 
tnontagne couper des fascines. Parlerons-nous 
ici de l’énorme faute politique de la Porte-Otto¬ 
mane, qui laissa tranquillement l’armée égyp¬ 
tienne battre en brèche, pendant cinq mois, la 
cité d’Acre? Mahmoud n’aurait pas dû ignorer 
les vues ultérieures du pacha, puisque celui- 
ci avait déjà usurpé la plupart des droits d’un 
prince indépendant. Si l’empereur des Turcs eût 
bien connu les diverses contrées que la fortune de 
ses ancêtres a mises sous sa domination, il aurait 
su que Saint-Jean-d’Acre fut de tout temps la clef 
de la Syrie, qu’au moyen âge les plus grands 
hommes de guerre de l’Occident et de l’Orient, 
Philippe-Auguste, Richard-Ccèur-de-Lion, Sa- 


SYRIE. 


336 

ladin et Malek-Adel, se disputèrent par de bril¬ 
lants faits d’armes cette importante place de 
Ptolémaïs; il aurait su que lorsque Bonaparte 
eut la pensée de pousser ses conquêtes en Syrie, 
il chercha d’abord à se rendre maître d’Acre, et 
qu’ayant échoué dans son entreprise, il renonça 
à toute expédition au delà du Liban; il aurait su 
que la Syrie n’est elle-même qu’une vaste forte¬ 
resse au milieu de l’empire ottoman; que la Sy¬ 
rie, en possession de Méhémet-Ali, allait devenir 
désormais un grand sujet de dispute politique 
■entre les puissances européennes, et que ces dis¬ 
putes politiques bâteraient la ruine de ses États. 
Comment ne pas désespérer de l’avenir de cet 
empire ottoman, quand on réfléchit à l’insou¬ 
ciance , à l’apathie constante de ceux qui le 
gouvernent ? 

Mais, dira-t-on, Méhémet-Ali avait]choisi, 
pour faire la guerre à l’empire turc, le moment où 
cet empire pouvait le moins se défendre : Mah¬ 
moud avait vu périr, dans sa dernière campagne 
contre les Russes , la plus grande partie de ses 
troupes régulières ; il s’occupait péniblement de 
réparer ses pertes, et ce travail de réorganisa¬ 
tion était à peine commencé lorsque Ibrahim 
parut en Syrie. » Tout cela est vrai; mais il est 


SYRIE. 


337 

reconnu aujourd’hui, par tous ceux qui ont suivi 
la marche des derniers événements en Orient, 
que la Porte aurait étouffé l’invasion égyptienne 
dans son germe, si elle eût envoyé tout ce qu’elle 
avait de troupes contre le général égyptien, au 
moment où celui-ci débarqua à Saint-Jean-d’A-> 
cre. Les trois ou quatre mille Albanais qui sou¬ 
tinrent pendant six mois le siège d’Acre avec une 
admirable bravoure auraient été, pour l’armée 
du Grand Seigneur, d’utiles auxiliaires. Ajou¬ 
tons que dans la tardive prise d’armes de la 
Porte, il n’y eut pas un combat dont on puisse 
garder le souvenir; les journées de Homs, de 
Beylan et de Koniah, qui suffirent à la destruc¬ 
tion de l’armée ottomane composée de soixante 
mille hommes, ne furent que des retraites; il 
n’y avait dans les troupes du sultan ni bonne 
organisation, ni chefs capables : les triomphes 
d’ibrahim, en 1832, furent des victoires faciles. 

Après le traité de Kutayé, qui accordait à Mé- 
hémet-Ali le gouvernement de la Syrie à titre de 
redevance envers le sultan, Ibrahim-pacha, pro¬ 
fitant delà terreur des esprits,désarma complète¬ 
ment les montagnards du Liban et les popula¬ 
tions des villes de Syrie. Il occupa militairement. 
cette contrée, et ne craignit pas d’y établir le 

22 


11 


SYRIE. 


338 

désastreux monopole qui, depuis vingt-six ans, a 
désolé le pays d’Egypte. La funeste loi de ce mo¬ 
nopole, on le sait, force tout homme qui cultive 
un champ de vendre ses récoltes à Ibrahim 
à un prix fixé par le pacha lui-même , et de 
racheter ensuite à Ibrahim le produit de son 
propre travail à un prix quadruple. D’après cet 
horrible système, la Syrie, sous le gouver¬ 
nement égyptien , paie quatorze fois plus d’im¬ 
position que sous le gouvernement du sultan. 
Les chevaux, les mulets, les chameaux ou les 
ânes du pays sont employés à porter des far¬ 
deaux d’une ville à une autre au profit du gou¬ 
vernement , sans que le maître de ces bêtes, de 
somme ait le droit de réclamer la moindre in¬ 
demnité. Les habitants eux-mêmes sont con¬ 
damnés à des travaux publics sans espoir de sa¬ 
laire ; il faut se soumettre, ou s’exposer à mourir 
sous le bâton. Ibrahim-pacha, indépendamment 
du karach (capitation) payé par les rayas depuis 
Mahomet II, établit le nouvel impôt personnel ap¬ 
pelé ferdé, que nous avons indiqué dans notre 
précédente lettre ; cet impôt frappe les musul¬ 
mans comme les chrétiens; il atteint chaque tête 
d’homme, à partir de l’àge de quatorze ans. 

Chose incroyable ! un père de famille qui a été 


SYRIE. 


339 

une fois enregistré comme payant le férié de 
trois, quatre ou cinq fils, s’il vient à les perdre 
par une mort naturelle ou dans uri combat, ou 
même s’ils sont retenus sous les drapeaux dans 
le lointain pays d’Égypte, est toujours obligé de 
payer pour eux , comme s’ils étaient réunis et 
vivant sous son toit. On élève à plus de cent mille 
le nombre d’hommes ou soldats vivant en Egypte 
ou morts, pour lesquels on paie en ee moment le 
ferdé. L’impôt du ferdé est rigoureusement exigé 
tous les six mois de tous lés habitants; le malheu¬ 
reux qui ne vit que du pain de l’aumône est obligé, 
comme ceux qui possèdent quelque chose, de 
payer sa portion de tribut. Son état reconnu d’in¬ 
digence et de mendicité n’est point une excuse 
suffisante aux yeux d’ibrahim - pacha. 11 faut 
qu’il trouve de l’argent, sinon on l’arrête, on le 
jette en prison , on le met sous le bâton, on le 
torture enfin de toutes les manières, jusqu’à ce 
que le contingent de la contribution que doit 
payer le village, ou le quartier de la ville auquel 
il appartient , soit exactement rempli. Il en 
résulte que les plus pauvres , après .avoir vendu 
jusqu’à leurs derniers chiffons pour satisfaire 
aux exigences du fisc, sont obligés de s’expa¬ 
trier pour éviter les tortures ou même la mort, 


SYRIE. 


340 

Cet impôt n’est pas le seul qui pèse sur le 
pays, et qui soit prélevé avec la même inhuma¬ 
nité. Il y en a pour tout, sous mille noms divers. 
Toutes les branches du commerce et de l’indus¬ 
trie , l’agriculture, la propriété, les personnes , 
sont autant de sources d’impositions qui varient 
suivant les besoins de l’administration et les ca¬ 
prices de ses employés. « Si nous pouvions dire 
l’état de misère où nous a conduits le gouverne¬ 
ment égyptien, me disait un père de famille de 
Sidon, les oreilles se fermeraient pour ne pas 
entendre, et les mains se porteraient sur les yeux 
pour ne pas voir ! Combien de villages de l’inté¬ 
rieur delà Syrie etde la Palestine qui sont mainte¬ 
nant sans habitants ! Les pauvres fellahs les ont 
abandonnés ; ils se sont sauvés dans les monta¬ 
gnes , où ils se nourrissent d herbes ! Les usuriers 
francs, arméniens, juifs et grecs, joints au gou- 
vernementde Méhémet-Ali, ont réduit les monta¬ 
gnards à un état de misère qui approche de celle 
des fellahs d’Égypte; mais cet état de misère ne 
nous atteindra pas : tôt ou tard nous mettrons un 
terme à ces iniquités! ! ! » Ceci nous amène à une 
autre énormité que Méhémet-Ali a fait passer 
de l’Égypte en Syrie. Si de mauvaises récoltes , 
la peste, ou l’affreux recrutement qui enlève 


SYRIE. 


341 


les bras, viennent à diminuer les ressources d’un 
village, de manière qu’il ne puisse plus faire face 
aux impôts, le village voisin doit y pourvoir ; 
en cas d’insuffisance, c’est la cité, et enfin c’est 
la province. Cette solidarité de populations entre 
elles, pour le plus grand avantage du fisc , est 
une monstrueuse invention qu’on aurait de la 
peine à croire, si la triste vérité n’était pas là 
sous nos yeux. Le gouvernement du pacha dՃ 
gypte , depuis plusieurs années, a étalé un luxe 
d’oppression qui ne s’était jamais rencontré ; on 
dirait que la tyrannie s’est mise ici en frais d’i¬ 
magination. 

Cet abominable régime remplit de stupeur et 
d’indignation toutes les populations de la Syrie et 
de la Palestine. Cesfières tribus, ces vaillantes peu¬ 
plades n’avaient jamais été soumises à un traite¬ 
ment pareil; bien différents des fellahs égyptiens, 
que la misère et la servitude ont réduits à l’o¬ 
béissance passive de la brute, ces peuples s’agitè¬ 
rent , le souvenir de leur vieille énergie vint les 
saisir comme un remords sous l’oppression d’i¬ 
brahim-pacha, etceux qui avaient des armes son¬ 
gèrent à se délivrer d’un maître cruel. Il ne restait 
au Liban pas un fusil, pas un yatagan, pas un seul 
couteau. Les maronites et les druses dévorèrent 


342 


SYRIE. 


leur douleur et attendirent l’heure de la justice. 
Mais il y avait dans la Palestine des peuplades que 
les nouveaux dominateurs n’avaient pas désar¬ 
mées ; la Galilée, la Samarie et la Judée se levèrent 
aumoisdemai 1834. Les habitants avaient été ré¬ 
duits au désespoir par la conscription, qui leur pre¬ 
nait tous les jeunes gens en état de porter unfusil. 
Les paysans de la Palestine, conduits par le cheik 
Kasira-Akmet de Naplouse, partent pour Jéru¬ 
salem , pénètrent dans la ville, surprennent, 
accablent la garnison composée de huit cents 
hommes, dont les débris se retirent dans la cita¬ 
delle ou tour de David. Au bruit de cet événe¬ 
ment, Ibrahim accourt à la ville sainte à la tête 
de trois régiments, et s’y établit. Alors, de tous 
les points de la Palestine , les paysans arrivent 
sur les chemins de Jérusalem; quarante mille 
hommes armés assiègent Ibrahim dans la ville 
sainte. Du milieu de ces légions d’Arabes s’é¬ 
chappent les cris : mort à Ibrahim ! la tête d’Ibra¬ 
him! nous voulons la placer au bout d’une lance sur 
le plus haut sommet de la montagne de Naplouse ! 
Ce siège, commencé le 8 juin, durait depuis dix- 
huit jours, et le fils du vice-roi tremblait pour 
sa vie. En même temps, la peste et un violent 
tremblement de terre éclatèrent à Jérusalem ; la 


STRIE. 


343 

ville sainte était plongée dans la plus effroyable 
consternation. En cet instant, le 19 e régiment 
de ligne, que commandait le colonel Moustapha- 
bey, parti de Damas pour aller secourir le gé¬ 
néral égyptien, fut massacré par une nombreuse 
troupe de montagnards dans les gorges qui 
bornent à l’ouest la magnifique plaine d’Es- 
d reion. 

Ibrahim était réduit à la dernière extrémité, 
lorsque Méhémet-Ali, averti du péril de son fils, 
débarqua à Jaffa avec quinze mille homms ame¬ 
nés d’Alexandrie. Le premier soin du vice-roi 
en arrivant en Palestine, fut de délivrer le fa¬ 
meux Aboughos, qu’il retenait depuis plusieurs 
mois dans les galères de Saint- Jean-d’ Acre ; il 
l’avait chargé de fers, parce qu’il redoutait son 
influence sur les montagnards de la Judée, et 
maintenant il lui donnait une pelisse d’honneur 
et beaucoup d’argent pour qu’il usât de son cré¬ 
dit en faveur de la cause égyptienne. Méhémet- 
Ali s’empresse en même temps d’envoyer un 
député au grand cheik Kasim-Akmet pour lui 
demander de lever le siège de Jérusalem et lui 
annoncer qu’il est prêt à accepter toutes ses con¬ 
ditions. 

Le cheik de Naplouse se rend à Jaffa, après 


344 


STRIE. 


avoir donné l’ordre à ses montagnards d’inter¬ 
rompre le siège. Kasim-Akmet déclare au vice- 
roi qu’il ne lèvera le siège de la ville sainte et ne 
laissera la vie à Ibrahim que sous les conditions 
suivantes : plus de conscription; éloignement 
des troupes égyptiennes; impunité des excès 
commis par les montagnards pendant l’insurrec¬ 
tion; plus de monopole; plus de ferdé; réduction 
des impôts au même chiffre que sous Abdalah- 
pacha. Méhémet-Ali souscrit à tout. 

Le cheik, qui veut aussi avoir la parole d’Ibra- 
him, retourne à Jérusalem, délivre le fils du 
vice-roi et le conduit sain et sauf à Jaffa, où les 
attendait Méhémet-Ali. Ibrahim jura comme 
avait juré son père, et c’est ainsi qu’il sauva sa 
propre tête. Le cheik de Naplouse n’avait exigé 
aucune garantie de ces promesses; loyal Arabe, il 
croyait pouvoir se fier à la parole d’homme de 
Méhémet-Ali et d’ibrahim. En quelques jours, 
toute la Palestine rentra dans le repos ; chacun 
reprit ses travaux pacifiques et les habitudes de 
sa vie. Lorsqu’il semblait que des jours meilleurs 
étaient venus, que la sécurité était rendue au 
pays, lorsque nul fellah ne songeait à ses armes, 
voilà tout à coup Ibrahim, sans respect pour son 
serment et pour le serment paternel, s’avançant 


SYRIE. 


3*5 


à la tête de seize mille hommes, comme un ou¬ 
ragan terrible, à travers la Palestine; il met tout 
à feu et à sang, et donne le spectacle d’une des 
plus horribles violations de la justice qui aient 
jamais souillé les annales des tyrans. Les villes 
de Naplouse et d’Hébron, qui opposèrent quel¬ 
que résistance, furent bombardées, et une grande 
partie de ses habitants massacrés par les soldats 
égyptiens. Le généreux cheik Kasim-Akmet fut 
décapité à Damas avec ses quatre fils; plusieurs 
autres cheiks de Galilée, de Judée et de Samarie, 
payèrent également de leur tête leur trop facile 
confiance dans la parole d’ibrahim et de son 
père. Celui-ci, resté à Jaffa, contemplait froide¬ 
ment ce désastre, et laissait aller l’extermination. 
Dans une lettre datée de Jaffa, le 24 juillet 1834, 
Méhémet-Ali annonçait à tous les gouvernements 
de Syrie les beaux succès de son glorieux fils Ibra¬ 
him-pacha dans la Palestine contre les rebelles. Il 
invitait les autorités égyptiennes d’Alep, de 
Beyrout et de Damas, à faire savoir aux consuls 
européens que Tordre e'tait rétabli en Palestine. Dé¬ 
testable dérision ! Ces faits ne devraient-ils pas 
suffire pour désabuser les naïfs admirateurs 
d’Ibrahim-pacha, les crédules publicistes qui 
voient dans ce fils de Méhémet-Ali le propagateur 


SYRIE. 


3*6 

clément des doctrines de régénération, le mis¬ 
sionnaire de la civilisation en Orient? 

Nous avons lu ce que M- le duc de Raguse a 
dit de son entrevue avec Ibrahim-pacha dans la 
ville sainte. L’entrevue du maréchal et du fils de 
Méhémet-Ali eut lieu immédiatement après le 
massacre de la Samarie, de la Galilée et de la Ju¬ 
dée. Nous devons croire que M. le duc de Ra- 
guse a ignoré l’atroce conduite d’ibrahim-paclta 
à celte époque; s’il en était autrement, le maré¬ 
chal ne se serait pas contenté de dire, en parlant 
de cette insurrection de 1834 , qu’Ibrahim avait 
énergiquement comprimé les insurgés de la Palestine. 
Des témoins oculaires, des hommes indépi ndants 
et de bonne foi, nous ont appris les faits que nous 
avons rapportés sur la révolte de la Palestine : 
nous n’avions aucune raison pour ne pas dire la 
vérité, toute la vérité. 

Dans le mois d’octobrede la même année(1834), 
la Syrie s’insurgea de nouveau sur plusieurs 
points. Au commencement d’octobre, il y eut à 
Alep une violente émeute ; les exécutions con¬ 
tinuelles avaient exaspéré le peuple. En même 
temps, une insurrection se montrait à Beyrouth} 
cette révolte, avant d’être comprimée, coûta beau¬ 
coup de monde aux Égyptiens. Quelques jouis 


STRIE. 


347 

plus tard, les Mutualis, qui habitent la vallée de 
Balbek et l’Anti-Liban, se levèrent en masse ; 
ils avaient déjà coupé toutes les communications 
des troupes d’ibrahim. C’est alors que le fils du 
vice-roi somma l’émir Béchir d’accourir à son 
secours pour combattre avec lui les Mutualis. 
L’intervention de l’émir décida la victoire en fa¬ 
veur des Égyptiens. Dans le mois de janvier 1835, 
huit mois après la grande insurrection de la Pa¬ 
lestine, deux autres révoltes éclatèrent, l’une dans 
le district de Killis, ville située à treize lieues au 
nord d’Alep; l’autre dans le district d’Adana. Ces 
deux révoltes des paysans contre le gouverne¬ 
ment égyptien ne furent comprimées qu’avec 
une effroyable effusion de sang des deux côtés. 
La Syrie et la Palestine n’ont pas cessé d’être en 
état d’insurrection, depuis le commencement de 
la domination égyptienne jusqu’à nos jours. Ce 
serait une grande erreur de penser que toutes 
ces peuplades de Syrie et de Palestine, en mou¬ 
vement depuis cinq ans, n’aient été entraînées 
que par un amour naturel de la révolte et par 
un besoin instinctif de faire la guerre ; il ne faut 
pas croire qu’il y ait ici des opinions, des pas¬ 
sions politiques, des inquiétudes morales qu’il 
soit utile de contenir. Quand on prend les ar- 


SYRIE. 


348 

mes dans ces contrées, quand on délaisse sa char¬ 
rue , son chameau ou sa tente, c’est qu’on est 
menacé, c’est qu’on est arraché à son repos, 
blessé dans son droit, écrasé dans sa propre jus¬ 
tice . Les fréquentes insurrections de tous les 
points de la Syrie et de la Palestine sont la plus 
solennelle protestation contre les nouveaux do¬ 
minateurs venus des Pyramides et du Kaire. Et 
ces bons et généreux maronites, ces loyaux mon¬ 
tagnards, cette grande et admirable famille ca¬ 
tholique, qui ne demande qu’un peu de paix et 
de sécurité, croit-on qu’un horrible désespoir ne 
les ait point poussés à résister contre un ennemi 
si longtemps victorieux, et si terrible dans ses 
vengeances ? Le despotisme leur enlève les mois¬ 
sons qui jaunissent sur leurs montagnes, la feuille 
du mûrier planté dans leurs vallons, l’olive, la 
figue et la noix, qui furent toujours leur richesse; 
le despotisme les saisit, les dépouille, les met à 
nu comme ces rochers du Liban, sur lesquels ne 
croît plus ni fleur ni verdure, il les dévore comme 
l’aigle de leur montagne dévore la moelle du cè¬ 
dre. Vous savez combien leurs mœurs sont dou¬ 
ces, leurs sentiments élevés, leurs instincts no¬ 
bles ; combien le christianisme est calme et beau 
dans cette nation, qui nous retrace une loin- 


SYRIE. 


349 

taine image des meilleurs temps de l’univers! 

Une chose qu’on ignore ou qu’on sait peu en 
Europe, c’est la haine profonde que nourrissent 
contre Ibrahim tous les peuples de la Syrie, de la 
Galilée, de la Samarie et de la Judée. Le gouver¬ 
nement a cru qu’on pouvait conduire la Syrie et la 
Palestine comme l’Égypte, et que d’indomptables 
montagnards courberaient patiemment la tête 
comme les pauvres fellahs de la vallée du Nil ; il y 
avaitdans cette erreur la cause d’une ruine inévita¬ 
ble : on disait dernièrement au sultan Mahmoud 
que , s’il voulait soulever toute la Syrie contre 
Méhémet-Ali, il n’aurait qu’à lancer un firman 
dans toutes les villes de ce pays en promettant au 
peuple de venir à son secours. « Pour perdre mon 
indigne vassal d’Égypte, répondit le Grand Sei¬ 
gneur, je ne veux rien faire en Syrie; en voulant 
occuper de force cette belle et riche contrée de 
mon empire, Méhémet-Ali (que Dieu maudisse!) 
travaille lui-même à sa propre chute. » Il y a bien 
quelque chose de fondé dans ces paroles; mais 
l’empereur de Stamboul aurait chassé facilement 
son vassal rebelle de la Syrie, s’il avait envoyé 
en 1834 une armée au secours des peuples de la 
Palestine et de la Syrie qui lui tendaient les bras. 

Les maronites et les druses du Liban et de 


350 


SYRIE. 


l’Anti-Liban sont maintenant tranquilles dans 
leurs montagnes, parce que, je le répété encore, 
le gouvernement leur a enlevé toutes leurs ar¬ 
mes, toutes leurs munitions; il ne leur a rien 
laissé, pas une seule balle, pas un tronçon de 
yatagan. « Ibrahim nous a tout pris, jusqu’à nos 
couteaux, » me disait, il y a dix-huit jours, le 
bon cheik George de Bescharré, que vous con¬ 
naissez. Dans cet état de désarmement absolu, 
ces fiers montagnards rongent leur frein en si¬ 
lence, et dévorent leurs douleurs en attendant 
que le jour de la justice se lève. La population 
maronite s’élève à deux cent cinquante mille ha¬ 
bitants, et pourrait fournir cinquante mille guer¬ 
riers; la population druse du Liban est beaucoup 
moins nombreuse depuis la guerre d’extermina¬ 
tion que lui a faite l’émir Besehir, il y a vingt- 
huit ans ; toutefois, huit ou dix mille Druses 
pourraient, au besoin, sortir du Liban et de 
l’Anti-Liban pour grossir les rangs des ennemis 
d’ibrahim. Le canton de Baal Bek fournirait cinq 
ou six mille guerriers mutualis, farouches mu¬ 
sulmans de la secte d’Ali dont vous avez parlé 
dans le f xième volume de la Correspondance 
d’Orient. De plus, les ansariens des montagnes 
de Lataquié, et les fellahs de Naplouse qui 


SYRIE. 


351 

n’ont pas perdu le souvenir de l’affreuse con¬ 
duite d’ibrahim envers eus, ne demandent 
que des armes et le moment favorable pour en¬ 
treprendre de jeter à bas le gouvernement égyp¬ 
tien. Maintenant que le Syrien est faible et dés¬ 
armé, il se soumet, car, de l’avis des sages 
d’Orient, il ne faut pas lutter contre le lion, et 
un homme ne doit pas se mesurer avec des bras 
nus contre des gantelets armés d’ongles et de fer; 
mais le jour où le combat deviendra égal et la 
victoire possible, les maronites et les druses des¬ 
cendront des hauteurs du Liban, et des quatre 
coins de la Syrie soufflera un tourbillon de co¬ 
lère contre l’oppresseur égyptien 1 . 

Jecompléterai le tableau delà Syrie enproieau 
despotisme du vice-roi, par une importante re¬ 
marque que nous avons faite souvent ensemble. 
En Égypte, à côté du déplorable spectacle d’un 
peuple qui respire à peine sous la pesanteur du 
joug, à côté des œuvres de mort multipliées sous 
le souffle d’un pouvoir violent, vouz voyez des ten¬ 
tatives heureuses, des créations empreintes d’un 

1 Pour suivre la chaîne des événements arrivés en Syrie de¬ 
puis 1831 jusqu’en 1840, voyez, à la fin du volume, le récit des 
insurrections de 1838 et 1840. La première de ces révoltes éclata 
dans le Haouran ; la seconde, celle qui a amené la signature du 
traité de Londres du 15 juillet, a éclaté dans le Liban. 


352 


SYB1B. 


caractère civilisateur; vous trouvez sur les bords 
duNil, deshôpitaux, des écoles, des fabriques, des 
établissementsd’utilité publique; mais riendfe tout 
cela ne se rencontre en Syrie : là, Méhémet-Ali 
ne s’est pas occupé à couvrir avec le masque de 
la civilisation sa face de tyran : le despotisme se 
montre dans toute son affreuse nudité depuis le 
Liban jusqu’aux frontières du désert de Gaza; 
la Syrie est une proie sur laquelle s’est abattu le 
vautour; c’est quelque chose qui peut produire 
de l’argent, et que Méhémet-Ali tourne et re¬ 
tourne, tourmente et déchire pour en tirer tout 
le profit imaginable. Et cela se passe à une époque 
où de toutes les bouches de l’Europe s’échappent 
les grands mots d’humanité et de civilisation ! Et 
ce pays ainsi dévoré, c’est le berceau des croyan¬ 
ces qui ont régénéré le monde, c’est la Syrie où 
la bravoure de nos pères a laissé des traces im¬ 
mortelles ! 



PALESTINE. 




LETTRE XXXU. 


Mademoiselle Malagamba. — La tribu de Zabulon.— Souvenirs de l’Évangile 
il Nazaretli. — Louis IX à Nazareth. — Histoire d’une Jeune fille chrétienne 
de Nazareth et d’un bédouin du désert 


A MON F HÈRE. 


Nazareth ,, i décembre 1837. 


Nous sommes venus de Saint-Jean-d’Acre à 
Kaïpha en côtoyant le rivage de ce golfe où 
mouillèrent, à différentes époques , des navires 
de guerre appartenant à toutes les nations 
du monde. Ce fut à Kaïpha, dans ce cloaque dé¬ 
goûtant, que M. de Lamartine vit mademoiselle 
Malagamba. Parmi toutes les œuvres de notre 
grand poète, nous ne connaissons rien de 
plus délicieux, de plus frais que son portrait 
de mademoiselle Malagamba dans son livre sur 
l’Orient. Je ne crois pas qu’il soit possible de 

23 


H. 


354 


PALESTINE. 


pousser plus loin le charme de la description ; 
il y a dans ces quatre pages une richesse de 
style, une variété de tons et de couleurs qui 
enchantent l’imagination. Mademoiselle Mala¬ 
gamba, telle que l’auteur des Méditations la repré¬ 
sente , assise sur un tapis, les jambes repliées 
sous elle, le coude appuyé sur les genoux de 
sa mère, est une céleste apparition qui laisse 
bien loin derrière elle les plus charmantes créa¬ 
tions des poètes et des conteurs du pays de 
Damas, de Bagdad et d’Ispahan. Jamais Péri 
plus riante, plus gracieuse, n’a traversé les rêves 
du pasteur arabe ; jamais le prophète lui-même 
n’a entrevu dans son paradis une houri plus 
belle ! enfin le poète voyait, en mademoiselle 
Malagamba, l’Orient tel qu’il l’avait rêvé dans 
ses jeunes années ! 

Des voyageurs européens, venus en Syrie après 
M. de Lamartine, ont voulu voir cette brillante 
perle cachée au désert; ils ont pu arrêter sur elle 
leurs regards, ét, faiit-il le dire? ces voyageurs ont 
trouvé qu’il y avait loin, bien loin, de Mademof 
selle Malagamba à l’image dessinée par le chantre 
d’Elvire!... Mademoiselle Malagamba, ayant su 
qu’elle était devenue un objet de curiosité pour les 
étrangers d’Occident, n’a plus voulu voir per- 


PALESTINE. 


335 

sonne ; elle veut maintenant que chacun garde 
ses illusions. Il faut dire aussi que, sous leciel brû¬ 
lant de l’Asie, Ja fraîcheur des femmes passe vite, 
et qu’une jeune fille qu’on a vue à l’àge de quinze 
ans peut être changée, très-changée deux ans 
après. Quoi qu’il en soit, mademoiselle Mala- 
garoba aura toujours été l’occasion d’un tableau 
digne du pinceau des plus grands maîtres. 

Lorsque Jacob voulut réunir autour de son lit 
de mort ses douze enfants pour les bénir et pour 
leur annoncer ce qui arriveraità chacund’eux dans 
les derniers temps, il dit à Zabulon, son sixième 
fils, qu’il habiterait sur le rivage de la mer , et près du 
port des navires, et qu’il s’étendrait jusqu’à Sidon 1 . 
Après la sortie de l’Égypte, Moïse, faisant le dé¬ 
nombrement des enfants d’Israël, trouva que les 
familles de la race de Zabulon s’élevaient au 
nombre de soixante mille cinq cents 3 ; puis, 
du haut des sommets du Nébo, en présence de 
la terre de Ghanaan qu’il ne devait point fouler, 
le grand législateur dit : Les enfants de Zabulon 
appelleront les peuples sur la montagne de Sion , où 
ils immoleront des victimes de justice; ils suceront 


1 Genèse, ch. XL1X, v. 13. 

* Nombres, ch. XXVI, v.2ï. 


356 PALESTINE. 

comme le lait les trésors cachés sous le sable 1 . Le 
pays échu en partage aux familles du fils de Lia, 
fille de Laban, avait donc pour limites au sud- 
est, le Thabor; au nord-est, le lac de Tibériade ; 
à l’ouest, le rivage de la mer de Phénicie. Ainsi, 
en sortant de Kaïpha pour aller à Nazareth, nous 
entrâmes dans cette plaine de Zabulon où jadis 
les enfants de Jacob plantèrent leurs tentes, où 
paissaient leurs nombreux troupeaux. Je bénis 
mon destin de voyageur de m’avoir fait arriver 
dans le pays des miracles par cette terre de Za¬ 
bulon où les souvenirs de l’Ancien Testament se 
mêlent si poétiquement aux souvenirs de l’Évan¬ 
gile. J’ai salué dans le fond de mon àme cette 
région sacrée où l’imposante majesté de l’his¬ 
toire environne avec tant de grandeur les mys¬ 
tères augustes de la religion du fils de Marie. 

Sept heures de marche conduisent de Kaïpha 
à Nazareth; on chemine pendant une heure au 
pied du mont Carmel : des bois d’oliviers, de 
nopals, les deux bourgs de Bilek-Scheik et de 
Ya-zour, apparaissent à droite, au penchant de 
la montagne d’Élie ; à gauche se déploie la plaine 
d’Acre, parsemée de bouquets de palmiers et de 


* Deutéronome, ch. XXXIII, y. 19. 


PALESTINE. 


357 


villages en ruine; on gravit ensuite une montagne 
basse et couverte de chênes nains; puis la vallée de 
Zabulon, proprement dite, se montre à vosyeux. 
Cette vallée, grande et fertile, est livrée à un triste 
abandon : les incessantes levées d’hommes pour 
grossir l’armée égyptienne ont dépeuplé le pays. 
Une heure de chemin suffît pour traverser la 
vallée de Zabulon. De là jusqu’à Nazareth , le 
pays devient montagneux, légèrement boisé et 
presque toujours aride. Deux heures avant d’ar¬ 
river dans la cité de Marie et de Joseph, on 
laisse à droite, sur un mamelon isolé, le village de 
Melloul; uneheure plus loin, celui d’Haïroun, si¬ 
tué au fond d’une gorge d’un aspect riant et sau¬ 
vage. 

M. Gillot de Khérardène, qui a publié dans 
la Correspondance d’Orient un travail si intéressant 
sur la Galilée et la Samarie, a fait une description 
complète et exacte de Nazareth et des lieux saints 
de cette ville. Je ne dirai donc rien là-dessus : 
toutes les indications que je pourrais vous mar¬ 
quer, vous les trouverez dans le cinquième vo¬ 
lume de la Correspondance d’Orient. 11 est cepen- 
pendant un lieu à Nazareth dont je voudrais vous 
parler : c’est la grotte de l’Annonciation, où s’éle¬ 
vait la petite maison de Marie, avant qu’elle fût 


358 


PALESTINE. 


miraculeusement transportée par les anges sur les bords 
de la mer Adriatique. La grotte de l’Annonciation 
est, de tous les lieux saints de Nazareth, celui qui 
m’a le plus délicieusement ému; cette grotte, 
enfermée dans la jolie église de Sainte-Marie, 
bâtie par la mère de Constantin, premier empe¬ 
reur chrétien, se trouve derrière le maître-autel; 
elle a vingt pieds de longueur, dix pieds de lar¬ 
geur et sept pieds de hauteur; on y descend par 
quelques marches de marbre blanc. L’endroit 
où la vierge était assise quand l’envoyé du sei¬ 
gneur lui apparut, est marqué par une colonne 
de granit; à deux pieds de distance est une au¬ 
tre colonne qui indique la place où s’arrêta le 
messager. Un petit autel, entouré de dix lampes 
d’argent qui brûlent sans cesse, s’élève contre le 
mur. Au-dessus de l’autel est un tableau fort 
médiocre représentant l’Annonciation; sur un 
morceau de marbre blanc qu’on voit au bas de 
l’autel, nous lisons ces mots. 

Verbum caro hic factum est. 

La Salutation angélique est, après Y Oraison du 
Seigneur, la première prière qui s’exhale des 
lèvres de l’enfant élevé dans la religion de Jésus- 
Christ. Devenu homme, le chrétien ne peut ou- 


PALESTINE. 


359 


blier cette prière, car il se souvient que sa mère 
la murmurait à 3on oreille quand elle le pressait 
sur son cœur, quand elle le nourrissait avec 
amour ! Il aime à reporter sa pensée vers Ses 
premiers ans, comme pour chercher les seules 
sensations vraiment pures et saintes qu’il lui soit 
donné d'éprouver dans ce monde de misère et de 
corruption! Quelle doit être donc la joie du chré¬ 
tien qui, né sous des cieux lointains, peut s’age¬ 
nouiller dans l’antique demeure de Marie, et 
redire la Salutation angélique à l’endroit où s’est 
accompli le miracle de notre rédemption ! Les 
tendres caresses de ma mère, le chant des oiseaux 
du rivage paternel, le parfum des fleurs de nos 
jardins, les nuages d’encens qui s’élevaient de 
l’encensoir que, dans mon enfance, j’avais balancé 
devant l’autel de l’église de mon village, les féli¬ 
cités sans mélange du matin de ma vie, toutes 
les suaves réminiscences du jeune âge m’arri¬ 
vaient en foule dans la grotte de l’Annonciation 
quand je répétais les paroles suivantes : 

<c L’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une 
» ville de Galilée, appelée Nazareth, à une vierge 
» qu’un homme de la maison de David, nommé 
» Joseph, avait épousée, et cette vierge s’appelait 
» Marie. L’ange étant entré où elle était, lui dit : 


360 


PALESTINE. 


«Je vous salue, Marie pleine de grâce! le Sei- 
» gneur est avec vous ; vous êtes bénie entre tou- 
» tes les femmes! » Marie fut troublée en enten- 
» dant ces paroles ; elle pensait en elle-même 
» quelle pouvait être cette salutation ; et l’ange 
» lui dit : o Ne craignez point, Marie; car vous 
» avez trouvé grâce devant Dieu. Voilà que vous 
» concevrez en votre sein , et vous enfanterez un 
» fils à qui vous donnerez le nom de Jésus. Il sera 
» grand, il s’appellera le fils du Très-Haut ; le 
» Seigneur Dieu lui donnera le trône de David 
» son père, et il régnera éternellement dans la 
» maison de Jacob, et son règne n’aura point de 
» fin. » Alors Marie dit à l’ange : « Comment 
» cela se fera-t-il, puisque je ne connais point 
» d’homme? » L’ange lui répondit : « Le Saint- 
» Esprit descendra en vous, et la vertu du Très- 
» Haut vous couvrira de son ombre. C’est pour- 
» quoi le Saint qui naitra de vous sera appelé le 
» fils de Dieu. » Alors Marie dit : « Voici la ser- 
» vante du Seigneur ; qu’il me soit fait selon votre 
» parole. » Et l’ange s’éloigna 1 . » 

J’aime Nazareth ; j’aime son vallon, ses colli¬ 
nes où croissent l’olivier, le figuier et le nopal. 


1 Luc, ch. L 


PALESTINE. 


361 

Combien sont douces et profondes les impres¬ 
sions que ces lieux font naître au cœur du voya¬ 
geur chrétien ! Qu’ils sont beaux et touchants les 
souvenirs que ces lieux rappellent! Jésus naquit 
à Béthléem, ville de la tribu de Juda; mais ce fut 
à Nazareth, ville de la tribu de Zabulon, dans la 
chaumière d’un pauvre charpentier, que vivait 
cet enfant pur comme la rosée de l’aurore ! cet en¬ 
fant qui devait porter sur son épaule la marque 
de sa principauté; cet enfant qui devait être 
appelé admirable, conseiller, Dieu fort, prince 
de la paix ; cet enfant qui devait s’asseoir sur le 
trône de David, posséder son royaume, l’affer¬ 
mir, le fortifier dans la justice et dans l’équité 
jusqu’à la fin des temps 1 !... Cette grande lumière, 
que l’œil du prophète voyait dans l’horizon de 
l’avenir, est bien réellement sortie de Nazareth ! 
L’intelligence est troublée dans la contemplation 
de tant de merveilles ! Elle est sortie de là, cette 
grande lumière, et s’est répandue partout où 
l’homme respire ! Ses reflets ont éclairé les peu¬ 
ples, comme l’avait prédit l’écrivain inspiré, et 
les ont tirés de la mer d’erreur où ils étaient en¬ 
sevelis depuis quatre mille ans. 


• liale, ch. IX. 


PALESTINE. 


302 

Nous poüvons suivre la vie mortelle du Sau¬ 
veur depuis sa naissance jusqu’à sa douzième 
année, alors qu’il quitte la maison de Jéhova à 
Jérusalem pour revenir à Nazareth avec ses pa¬ 
rents. Mais à partir de cette époque jusqu’au 
jour où le fils de Zacharie fait couler sur le front 
de l’Homme-Dieu les eaux du Jourdain, Jésus se 
dérobe à notre vive et pieuse curiosité : c’est 
alors que pendant dix-huit ans le fils de Marie 
devient véritablement un Dieu caché. Saint Luc 
se borne à dire que Jésus était soumis à ses pa¬ 
rents , qu’il croissait en grâce, en sagesse, en âge 
devant Dieu et devant les hommes. Il s’élevait 
devant le Seigneur comme un faible arbrisseau, comme 
un rejeton qui sort d’une terre sèche 1 . 

Les traditions saintes nous apprennent que le 
Messie travaillait avec son père Joseph, dont le 
métier était de faire des charrues, de tailler les 
arbres, de bâtir des maisons. Saint Justin, mar¬ 
tyr, écrivain du deuxième siècle, dit que Jésus 
faisait des charrues et d’autres ouvrages en bois. 
Joseph, cet homme juste, issu de la race de 
David, et choisi pour être le protecteur, le gar¬ 
dien de la vierge qui devait donner au monde 


i Isaïe, ch. LIII» v. 2. 


PALESTINE. 363 

le Messie, reconnaissait sans doute, comme 
l’a dit Origène, la grandeur de cet enfant qui lui 
était si soumis : aussi le traitait-il avec une au¬ 
torité mêlée de respect. Lesapôlres, qui avaient 
vécu avec le Christ pendant trois ans, qui ne 
Favaient jamais quitté , qui avaient été témoins 
de ses merveilles; les apôtres, dis-je, pouvaient- 
ils ignorer comment Jésus avait vécu durant 
les dix-huit années qu’il passa dans la retraite ? 
Mathieu , Marc, Luc et Jean, ces quatre histo¬ 
riens sacrés, l’ignoraient-ils aussi? Nous pouvons 
en douter. 

Qu’il serait intéressant pour nous de pouvoir 
suivre le Christ dans les diverses époques d’une 
vie mêlée d’aussi mémorables choses ! Mais le 
Christ a voulu que nous ne sussions rien de par¬ 
ticulier sur ce temps de sa vie mortelle. On se 
transporte avec bonheur toutefois à ces anciens 
jours où Jésus, Marie et Joseph vivaient pauvres, 
ignorésdans cette petite ville deNazareth. Oh! c’é¬ 
tait bien là la sainte famille ! Pendant les années 
d’une vie cachée en un coin de la Galilée, il y eut 
sans doute* vous l’avez dit, entre la Vierge et son 
Fils des entretiens auxquels l’oreille humaine h’é- 
tait point admise, et qui n’étaiept eqtepdus que 
des anges, invisibles gardiens de la demeure de 


364 


PALESTINE. 


Joseph. Qui nous apprendra ce qui se passait en¬ 
tre Marie et Jésus quand s’écoulaient à Nazareth 
les jours d’une obscure jeunesse qui devait abou¬ 
tir au Calvaire et au mont des Olives, à l’ignomi¬ 
nie de la Passion et à l’empire de la terre et du 
ciel ? Les paroles, adressées par Jésus à sa mère 
aux noces de Cana, ont fait croire que le Sauveur 
n’avait pas mis Marie, pendant les années qui 
précédèrent son ministère public, dans la com¬ 
plète initiation de la sublime doctrine qu’il 
apportait aux hommes : Femme, qu’y a-t-il de 
commun entre vous et moi ? Mon heure n’est pas 
encore venue *. Mais cette dureté apparente que 
Jésus semble témoigner ici à sa mère était, après 
tout, dans les mœurs des premiers peuples de la 
Grèce et de l’Asie. Ainsi le fils d’Ulysse parle à 
Pénélope en présence des Grecs qui écoutent les 
chants du poète Khémius : Retournez dam votre 
appartement, et ne pemez qu’à vos occupations ordi¬ 
naires. Reprenez vos toiles , vos fuseaux, vos laines. 
Ayez l’œil sur vos femmes, et ordonnez leur de presser 
les ouvrages que vous leur avez distribués. Le silence est 
le partage des femmes ; il n’appartient qu’aux hommes de 
parler datis les assemblées : ce soin-là me regarde ici 2 . 

1 Jean, ch. II, v. 4. 

* Odyssée, llv. I. 


PALESTINE. 


365 

Il n’appartient pas à l’intelligence humaine 
de pénétrer au fond des choses du ciel ; il 
ne lui appartient pas de comprendre les décrets 
de la Providence. Mais peut-on supposer néan¬ 
moins que Marie fût dans l’ignorance de la 
grande destinée de son fils ? Ne savait-elle 
pas que ce Jésus, dont elle avait reçu le premier 
sourire, lepremierregard, était le Messie que les 
hommes attendaient depuis quarante siècles? Ne 
l’avait-elle pas mis au monde ? et ne savait-elle 
pas par quel miracle ? Oh ! le temps des prédi¬ 
cations de Jésus dut être surtout pour Marie un 
temps mêlé de joies divines et de pressentiments 
bien funestes ! La fille de Joachim, dans sa can¬ 
dide humilité, qu’on peut appeler chrétienne, 
était la femme la plus supérieure de son temps ; 
son intelligence l’élevait aux méditations les plus 
sublimes. Les Écritures lui étaient parfaitement 
familières ; ne devait-elle donc pas songer sou¬ 
vent aux divers passages des prophètes annon¬ 
çant que le Christ serait conspué, battu et mis 
à mort ! Que de souffrances, que d’angoisses 
pour le cœur de Marie! Femme , qu’y a-t-il de 
commun entre vous et moi ? Oui, ces paroles fu¬ 
rent peut-être dures et pénibles au cœur de 
Marie. Mais voyez comme Jésus l’aimait! Près 


PAEESTINB. 


366 

de mourir, le Sauveur, dans une dernière pen¬ 
sée d’amour pour sa mère, laissa tomber du 
haut de la croix quelques simples paroles où il 
confiait Marie à son disciple de prédilection : 
« Femme, voilà votre fils, » dit Jésus à la Vierge; 
« Voilà votre mère, » dit Jésus à l’apôtre bien- 
aimé. 

La vieille France, la France du moyen âge, a 
laissé partout des traces sur les chemins de la 
Palestine. Lorsque dans le pays de Phénicie, 
Louis IX s’occupait à rebâtir des villes, à briser 
les fers des captifs qui restaient encore en Égypte, 
à dompter les infidèles, à adoucir le sort des 
chrétiens de Syrie que la guerre avait ruinés, 
lorsqu’il recevait les ambassadeurs du Vieux 
de la Montagne et les ambassadeurs des sultans 
de l’Asie, on vit des seigneurs et des barons 
français qui avaient été les modèles du courage, 
donner l’exemple de la dévotion et de la piété. 
« On voyait des chevaliers, a dit M. Michaud, 
déposant les armes et reprenant la panetière et 
le bourdon du pèlerin, se rendre dans les lieux 
consacrés par les miracles et la présence de Jésus- 
Christ et des saints personnages dont la religion 
conservait la mémoire. » Louis IX visita plusieurs 
fois la montagne du Thabor ou de La Transfigu- 


PALESTINE. 


367 

ration, le village de Gana et lés rivages de la mer 
de Galilée. Au mois de mars de l’année 1252, la 
veille de la fête de l’Annonciation, le pieux mo¬ 
narque, revêtu d’un cilice, accompagné de quel* 
ques chevaliers, du légat, et de Geoffroi de Beau- 
lieu, son confesseur, fit le pèlerinage d’Acre à 
Nazareth. « Lorsque le roi aperçut de loin les 
» lieux saints, dit Geoffroi de Beaulieu, il des- 
» cendit de cheval; après avoir fléchi le genou, 
» il s’avança à pied vers la cité sacrée. Louis IX 
» jeûna ce jour-là au pain et à l’eau, quoiqu’il 
» eût fait une marche fatigante. 11 reçut, dans la 
» grotte de l’Annonciation, la communion des 
» mains du légat. Ceux qui étaient avec le roi, 
» ajoute le chroniqueur, peuvent dire avec quelle 
» solennité les vêpres , les matines, la messe, fu- 
» rent chantées. Depuis que le fils de Dieu s’était 
» incarné, jamais Nazareth n’avait vu une telle 
» dévotion ! 1 » 

L’ombre de Louis IX est belle et glorieuse 
parmi toutes ces grandes et saintes ombres er¬ 
rantes sous l’antique voûte de l’église de l’An¬ 
nonciation ! Gloire, gloire à toujours au génie de 
la France qui a porté la vertu d’un de ses plus 


< Bibliothèque des Croisades, première partie. 


PALESTINE. 


368 

grands rois au pays le plus vénéré de la terre, 
au pays où se sont passées les plus merveilleuses 
choses qui aient jamais remué les sociétés hu¬ 
maines ! 



PALESTINE. 


369 




SUITE 

DE LA LETTRE XXXII. 


On m’a raconté à Nazareth une mélancolique 
histoire d’une jeune fille chrétienne de cette ville 
et d’un bédouin du désert, que je veux rappor¬ 
ter ici; vous diriez un roman inventé par l’ima¬ 
gination d’un poète d’Arabie. 

Trois ans après la victoire du Thabor, rempor¬ 
tée par l’armée de Napoléon sur les musulmans, 
vivait à Nazareth un chrétien appelé Youssouf 
(Joseph). Il avait épousé une Cananéenne nom¬ 
mée Martha ; Dieu bénit leur union. Deux ans 
après leur mariage, ils eurent une fille à laquelle 
ils donnèrent le nom de la reine des anges, Ma¬ 
ria, ce nom qui en langue syriaque veut d ire dame. 


h. 


24 



PALESTINE. 


370 

maîtresse , souveraine; en hébreu, étoile de la mer. 

Le supérieur du couvent latin à Nazareth, 
P. Antonio, homme pieux et d’une grande sa¬ 
gesse, avait fait faire la première communion à 
Maria. Il fut frappé de l’intelligence de la pe¬ 
tite fille en lui enseignant le catéchisme, et de¬ 
manda à Youssouf, à Martha, s’ils voulaient qu’il 
lui apprît à lire et à écrire; cette offre fut accep¬ 
tée avec reconnaissance. Mais comment exprimer 
la joie de la jeune Maria lorsqu’on l’informa de 
cette bonne nouvelle ? quel bonheur pour elle 
de savoir lire dans l’Évangile, ce livre divin où 
les prêtres de l’église de Sainte-Marie puisaient 
toutes les belles choses qu’ils disaient aux fidèles 
le dimanche? En moins de huit mois, Maria sait 
lire l’arabe, l’italien, l’espagnol, et écrivait par¬ 
faitement dans ces trois langues. E. Antonio lui 
avait appris en même temps un peu d’histoire et 
de géographie. A mesure que la petite Maria 
avançait dans ses études, des mondes nouveaux 
semblaient s’ouvrir devant elle ; son intelligence 
grandissait à chaque soleil. Maria tenait de la 
nature les plus heureux dons de l’esprit : l'étude 
avait réveillé le génie cjui sommeillait dans cette 
àmé d’enfant. Parvenue à sa quinziéme année, la 
fille de Youssouf fut une personne remarquable 


PALESTINE. 


371 

par l’éclat de son esprit et la solidité de son in- 
struction. 

La beaüté antique que le cisêau de l’artiste a 
conservéè à l’admiration des peuples n’était pas 
plus parfaite que la beauté de Maria : rien de plus 
ravissant que sa taille souple, élancée, que ses 
cheveux d’ébène semblables aux jeunes rameaux 
des palmiers, ses dents qui brillaient comme deux 
rahgs de perles entre deux bandelettes d’écarlate; 
sa figure Ovale et son teint légèrement doré, 
comme celui de la Sulamite par le soleil de sa patrie , 
avaient les riches nuances des épis mûrs. Elle portait 
le même costume que Marie, la vierge sainte, 
car en Orient, vous le savez, rien ne change; le 
costume des femmes de Nazareth est 'toujours 
cette loflgue robe bleue fermée devant la poitrine 
et serrée d’une ceinture en laine blanche; un 
voile violet est jeté sur leur tête, elles en ramènent 
un des bouts vers le visage quand elles ne veulent 
pas être vues. Maria était bonne, compatissante, 
modeste et simple; on était saisi d’admiration 
en la vôyant; elle seule ignorait qu’elle! était 
belle. Tous les Nazaréens, chrétiens et musul¬ 
mans, aimaient Maria. Youssouf et Martha re¬ 
merciaient la Providence de leur avoir donné un 
pareil trésor; leurs vœux les plus ardents mon- 


S72 


PALESTINE. 


taient sans cesse au ciel pour le bonheur de cette 
enfant de leur amour. 

Maria s’était plu à rassembler autour d’elle , 
dans la maison de son père, les petites fil¬ 
les de Nazareth, à qui elle enseignait le caté¬ 
chisme comme P. Antonio l’avait jadis ensei¬ 
gné à elle-même; elle remplissait cette tâche 
avec beaucoup de zèle et d’ardeur; des in¬ 
structions religieuses qu’elle trouvait dans son 
esprit, dans son cœur, et qui arrivaient tout 
naturellement sur ses lèvres, étaient adressées 
à ses jeunes amies; leurs âmes naissantes s’ou¬ 
vraient à la lumière, à l’amour de Dieu. Maria 
paraissait parmi ses compagnes comme le cèdre au 
milieu des autres arbres. L’éducation des filles de 
Nazareth, la broderie, l’étude des Écritures et le 
soin de l’église de Sainte-Marie, remplissaient 
ses jours. L’entretien de la chapelle de la Vierge, 
dans la grotte de l’Annonciation, lui était prin¬ 
cipalement réservé; le lieu où l’ange du Seigneur 
apparut à la fille de Joachim pour lui annoncer 
qu’elle mettrait au monde le rédempteur des na¬ 
tions, n’avait jamais été mieux paré, tenu avec 
une plus remarquable propreté. Maria avait 
brodé un voile blanc qu’on voit encore au¬ 
tour de l’image de la mère de Dieu , placée sur 


PALESTINE. 


373 

l’autel. Les vases de cristal posés sur le sanctuaire 
étaient toujours remplis de fleurs, de plantes 
odoriférantes cueillies par ses mains au penchant 
des collines de Nazareth. Lorsqu’à la lueur des 
lampes du saint lieu, Maria entonnait au milieu 
de ses compagnes les litanies de la Vierge, les 
assistants ravis de sa belle voix et de sa grande 
beauté étaient parfois tentés d’appliquer à la fille 
de Youssouf ces poétiques paroles : Etoile du ma¬ 
tin, rose mystique, miroir de justice, temple de sagesse, 
priez , priez pour nous ! 

Sans vouloir établir la moindre comparaison 
entre une pauvre fille, une simple mortelle et 
Celle qui mît son pied sur la tête du serpent et 
réhabilita une race déchue; Celle dont le trône 
est au ciel et le nom dans la bouche du plus grand 
nombre des enfants de la terre; la Vierge puis¬ 
sante que le pauvre invoque de préférence parce 
qu’elle fut autrefois pauvre aussi ; la ViergéÇ dont 
la lune est le symbole, parce que, semblable à 
l’astre aux doux rayons, elle vient consoler, la 
nuit, l’infortuné qui soupire ; sans vouloir faire 
aucun rapprochement, disons-nons , entre les 
choses d’ici-bas et les choses d’en haut, Maria, 
cette admirable et pieuse fille, née comme la 
reine des cieux dans la vallée de Nazareth, et, 


374 


PALESTINE. 


comme elle* passant ses jours à l’ombre sacrée de» 
autels, ne devait-elle pas rappeler à chaque instant 
la sainte fille d’Anne?Les goûts, les occupations, 
les habitudes de la fille d’Ypussouf ne pouvaient 
ils pas ressembler aux goût, aux occupations, 
aux habitudes auxquelles se livrait la bienheu T 
reuse Marie avant que son divin fils ne l’eût 
révélée aux enfants des hommes? la pauvre Na¬ 
zaréenne dont nous racontons l’histoire n’était- 
elle pas ravissante de grâce et de beauté comme 
cette Marie qui était belle à éblouir, et que 6aint 
Denis l’Aréopagiste eût adorée comme me déesse, s’il 
n’avait pas su qu’il n’y a qu’un seul Dieu ? 

Seize fois, les blés avaient jauni sur les monts 
et dans les plaines de Galilée, depuis le jour de 
la naissance de Maria. La peste, ce fléau terrible 
qui creuse tant de sépulcres dans les cités asiati¬ 
que», éclata à Nazareth, et la mère de Maria fut 
une des victimes emportées par le démon des¬ 
tructeur. Cette mort laissa dans la cœur de Maria 
un grand chagrin, car, après Dieu et la Vierge, 
sa mère était l’être qu’elle chérissait le plus au 
monde. La religion seule put la consoler en lui 
montrant les espérances d’une vie meilleure. 

Six mois n’étaient éeoulés depuis ce malheur. 
C’était trois jours après là Toussaint, cette lu- 


PALESTINE. 


375 


gubre solennité qui rappelle tant et de si dou¬ 
loureux souvenirs dans l’àme de ceux qui ont à 
regretter des êtres aimés ; le ciçl bleu et limpide 
de l’Asie avait fait place à un ciel gris, plombé, 
un ciel tel qu’on en voit dans les régions septen¬ 
trionales de la France vers le déc}in de l’antomne ; 
d’épais nuages, se balançant sur les collines dp 
Nazareth, rétrécissaient l’horizon, et le soleil, 
voilé de nuages j ne laissait pas mêmedeyiner sp 
présence ; le figuier , le peuplier, avec leurs 
feuilles mortes qui tombaient upe à une, et le 
pâle olivier., apparaissaient sous des teintes plus 
mélancoliques et plus tristes. La douleur qu’avait 
éprpuvée Maria en voyant mourir sa mère $e re¬ 
nouvela daps ces jours de jdeuil universel. Ma¬ 
ria alla prier sp le tombeau de, sa mère, dans le 
cimetière de Npappth, situé non loin de la ville. 
Elle était toiite seule dans le Çhamp-des-Morts : 
tout^ppp d’elle était palme et silencieux. 

Mais quel e^t cet hppime qui s’avance en con-r 
duisant par la bride un superbe cheval noir? Il 
tourne à chaque instant la tète , comme s’il avait 
peur d’être aperçq ou suiyij Cp homme a yiflgt- 
pinq ans ippeipe, et sa taille est un peq au-dpssits 
de la moyenne ; il porte le costume des Anèaés ; 
à sa çpintjtm4e puir brillent un sékin (couteau 


376 


PALESTINE. 


recourbé) et deux pistolets ornés d’or et de pier¬ 
reries ; sa figure longue, maigre et basanée, est 
noble et belle, mais ses traits offrent les traces 
d’une passion violente. Le voilà dans l’enceinte 
du Champ-des-Morts. Au bruit des pas du che¬ 
val, Maria lève la tête, pousse un cri; elle veut 
prendre la fuite ; mais l’homme quitte la bride 
de son coursier et fond sur la jeune fille comme 
l’aigle de la montagne sur la faible colombe ; il 
lui met un mouchoir dans la bouche pour l’em¬ 
pêcher d’appeler au secours, la prend dans ses 
bras, la dépose sur son cheval sur lequel il monte 
à son tour, et part comme l’éclair du côté de 
Tibériade, à l’orient de Nazareth ; il franchit les 
monts escarpés, les vallons, les ravins, les plai¬ 
nes ; il ne s'arrête, après avoir fait quinze lieues 
de chemin, que sur le rivage septentrional de la 
mer de Galilée, au milieu des ruines désolées de 
l’antique Capharnaüm, cette ville impénitente 
qui ne voulut pas croire aux miracles du Christ, 
mais qui sera traitée au jour du jugement plus rigou¬ 
reusement que Sodome. 

Le jour avait fui, les nuages grisâtres s’étaient 
dissipés, le ciel était redevenu splendide, et la 
lune, blanche et belle, se réflétait en mille sillons 
de lumières dans cette mer de Tibériade où jadis 


PALESTINE. 


377 

le Fils de l’homme, à la quatrième veille d’une 
nuit, apparut comme un fantôme aux pêcheurs de 
Bethzaïde. 

Que se passait-il dans l’esprit de Maria lors¬ 
qu’elle se vit seule, la nuit, en face de cet homme 
qui Venait de l’arracher à sa terre natale, à son 
père. à son église de Sainte-Marie, aux compa¬ 
gnes de son âge? 

« Qui es-tu? s’écria-t-elle avec désespoir en 
arrêtant sur cet homme un regard éperdu. Qui 
es-tu? que veux-tu? pourquoi m’as-tu prise sur 
le tombeau de ma mère ? » 

Et Maria, couvrant sa figure de ses deux mains, 
fondait en larmes ! 

« Sèche tes pleurs, répondit doucement l’in¬ 
connu; sèche tes pleurs, ô lumière de mes yeux ! 
Sois sans effroi, le lion des combats te protège ! 
Sois sans crainte, ne redoute aucun péril! Au 
jour du danger les guerriers se prosternent devant 
moi et les lâches pâlissent ! O toi ! mon unique 
bien, mon unique espoir, je te défendrai, je te 
couvrirai de ma lance qui frappe les plus superbes 
têtes ! Tu verrais tomber tout homme qui oserait 
nous attaquer ! Quel est celui qui te ferait prison¬ 
nière? Qui aurait le cdiirage de lever la main sur 
toi ? Ma lance boit le sang, et mes ennemis rou- 


378 PALESTINE, 

lent dans la poussière ! Tu es inaccessible ; car 
moi, moi » Médher, fils du vénérable scheik 
Rébéah de la tribu d’Abad, moi, je suis là pour 
te garder} Je t’aime de l’amour d’un noble guer¬ 
rier; tu es Ja maîtresse de mon cœur. Je sais qui 
tu es ; je te connais depuis longtemps ; ton nom 
est Maria, Je t’ai vue pour la première fois, il y a 
deux cents soleils, à la fontaine de la Meidona, 
qui se trouve à une courte distance à l’orjpnt de 
Nazareth. Tu me donnas à boire ; je contemplais 
ton visage, et l’amour, un amour ardent, entra 
dans mon âme ! Dès ce jour il n’y eut plus pour 
moi de repos; je te voyais dans mes rêves ^r⬠
lants ; je te voyais au milieu des vastes plaines 
pendant les journées dévorantes de l’été quand, 
monté sur ma cavale, jq les traversais avec la 
rapidité dp vent ! Les filles de nos tribus ont 
passé devant moi comme des êtres indifférents ; 
je ne pensais qu’à toi, je ne voulais que toi, ô ma 
blanche colombe ! Tu peux me faire un paradis 
de la terré J tu es ma houri ! Combien de fois j’ai 
traversé les montagnes qui séparent mon pays du 
tien pour aller te voir dans ta ville de Nazareth.! 
Tu es chrétienne, et je suip musulman ; je ne 
pouvais donc déffwmier Ju main à ton père et lui 
offrir tops mes chameaux, et cependant ij fallait 


PALESTINE. 379 

ou t’avoir ou mourir ! Tu es là mainfepant aupr^ç 
de moi, ô ma péri ! Me pardonneras-tu le chagrin 
que je t’ai fait?. Ma tribu n’est éloignée cj’jçj que 
de quelques lieues : «iemain tu seras dans la tente 
de ma qière et de mes deux sœurs. » ; 

Pendant ce discours, Maria avait parfois levé 
les yeu* sur la noble tête de Médher éclairée pay 
Jes rayons de la lune. Elle avait été saisie d’une 
indéfinissable surprise en entendant ces douces 
paroles, en voyant le sourire caressant de ce! 
homme qui l.’avait si cruellement ravie à ses plu? 
chères affections. Médber était agenouillé devant 
Maria : tremblante, étonnée, elle inspirait un 
saint respect à l’Arabe du désejrt. Médher, qui 
l’avajt serrée dans ses bras en l’emportant sur 
son coursier, n’ayrait pas osé mettre sa maip 
dans les siennes alors qu’il était là seul avec elle, 
la nuit, sur une plage solitaire. C’est que Médher, 
ce sauvage enfant des solitudes, était pénétré du 
véritable amour J , 

Craignant d’être poursuivi par quelqu’un de 
Nazarfth qui eût pu le voir lorsqu’il s’en allait 
avec Maria, le bédouin n’attendit pas le lever dp 
soleil pour se remettre en marche. Il se dépouilla 
de son abab (manteau), lç mit sur les épaules de 
sa chère compagne, et tous,4^, montés sur le 


380 


PALESTINE. 


coursier, eurent bientôt traversé le Jourdain. 
« Fais tourner ton coursier, redisait Maria à son 
ravisseur, rends-moi à mon père ; » et les paroles 
de la jeune fille se perdaient dans l’espace. Ils 
trouvèrent la tribu d’Abad campée dans un large 
vallon situé vers les confins de la Syrie, à quel¬ 
ques lieues au sud de Damas. Le père de Médher, 
sa mère, qui se nommait Rama, et ses deux 
sœurs, dont les noms nous sont inconnus, ac¬ 
cueillirent la pauvre Maria avec une infinie bonté; 
ils lui prodiguèrent les soins les plus tendres. 
Rama surtout, qui avait pour son fils une affec¬ 
tion profonde, et qui seule de la famille avait 
reçu la confidence de son amour, aima tout d’a¬ 
bord celle-ci comme sa troisième fille; elle ne 
savait l’appeler que de ce nom. 

Pendant une longue veillée de novembre, sous 
la tente de Rébéah, en présence de sa mère, de 
ses sœurs et de Maria, Médher laissa tomber de 
ses lèvres le mot de mariage avec la fille de Yous- 
souf. 

« Jamais, dit Maria d’une voix ferme et assu¬ 
rée, non jamais je ne serai l’épouse d’un musul¬ 
man ! Je suis faible, je suis seule de ma nation 
au milieu de vous tous, mais je serais terrible et 
capable de me donner la mort si on voulait me 


PALESTINE. 


381 


forcer à une union pareille ! Fais-toi chrétien, 
ô Médher ! fais-toi chrétien ! Viens recevoir sur 
ton front, dans l’église de Sainte-Marie, les eaux 
du baptême régénérateur, et je serai alors la 
compagne de tes jours. 

— Calme tes craintes, ma fille, lui répondit 
Rama en l’embrassant, calme tes craintes; une 
union entre toi et Médher ne pourrait s’accom¬ 
plir que si ton père voulait recevoir ta dot des 
mains de mon fils ; car, chez les Arabes de nos 
tribus, la honte s’attacherait sur une femme qui 
se serait mariée sans que son époux eût donné à 
son père le nombre de chameaux convenu. Ce ne 
serait pas sur ton front, pauvre exilée, que la 
famille de Rébéah jetterait une tache d’infamie ! 
La famille de Rébéah aimerait mieux boire la 
coupe de la mort que celle du déshonneur et de 
la lâcheté ! » 

Une quinzaine de jours s’étaient écoulés depuis 
l’arrivée de Maria dans la demeure de Rébéah, 
lorsque la tribu leva le camp ; elle alla dresser ses 
tentes sur le versant oriental des monts d’Arabie, 
à dix lieues de la rive gauche du Jourdain : ils 
se trouvaient dans l’antique pays des Moabites, 
patrie de Ruth, cette gracieuse figure de femme 
qui apparaît dans la Bible avec toute la belle et 


PALESTINE. 


382 

naïvesitnplicité dès temps primitifs. Maria, dont 
la vie s’était passée à étudier les saintes Écritures, et 
qui sâ\ait toutes les belles choses que renferme ce 
livre, sentit une sorte de joie à travers toutes 
ses pensées amères, en se voyant dans la contrée 
où Ruth avait reçu le jour. Mais la fille de Yous- 
souf, la chrétienne de Nazareth, malgré un vague 
sentiment de tendresse qu’elle ne pouvait s’em¬ 
pêcher d’éprouver pour Médher, ne pouvait pas 
dire à Rama, comme autrefois la Moabite à 
Noémi : En quelque lieu que vous alliez , j’irai avec 
vous ; et partout où vous demeurerez , j’y demeurerai 
aussi ; votre peuple sera mon peuple et votre Dieu 
mon Dieu ; la terre où vous mourrez me verra mourir, 
et je serai ensevelie où vous le serez. 

Un mois après l’enlèvement de Maria, les 
guerriers de la tribu de Maher prirent à la tribu 
d’Abad, après un combat d’où ils sortirent vain¬ 
queurs, quatre cents chameaux et cinquante che¬ 
vaux. Parmi ces quatre cents chameaux, deux 
cents appartenaient à Rébéah, et parmi les cin¬ 
quante cheVaux, quinze lui appartenaient aussi. 
La tribu d’Abad se sentant trop faible pour atta¬ 
quer en plein soleil la tribu ennemie, employa 
la ruse pour éssaÿér de reprendre les richesses 
qü’elle avait perdues. Trente jours après ce com- 


PALESTINE. 


383 

bat, lorsque tout dans les deux tribus paraissait 
tranquille, Médher, à la tête de quarante hommes 
de son camp, pénétra, pendant une nuit noire, 
dans la tribu de Maher. Il plaça ses compagnons, 
comme l’aurait fait un chefdeharamisou voleurs 
nocturnes, dont nous avons eu occasion de par¬ 
ler dans une lettre de ce volume. Quinze bé¬ 
douins, armés de lances et de massues, étaient 
debout devant la porte des principales tentes ; ils 
étaient prêts à frapper ceux qui en sortiraient. 
Médher s’était réservé le poste le plus périlleux, 
la tente du cheik. Cinq bédouins devaient pren¬ 
dre la fuite pour attirer les siens à eux; les 
vingt autres étaient destinés à couper les cordes 
qui attachaient les chameaux et les chevaux à des 
pieux plantés en terre, ÏJn profond silence régnait 
dans la tribu ; on aurait entendu le vol d’un 
oiseau. Un seul homme, qui depuis longtemps 
ne connaissait que les tourments et les lar¬ 
mes, ne dormait pas dans la tribu : c’était 
Youssouf, le père de Maria, qui cherchait sa 
fille depuis trois mois! Un Nazaréen lui avait 
dit qu’un bédouin avait enlevé Maria, et qu’il 
avait fui vers les régions d’au delà le Jour¬ 
dain. La tente où Youssouf était couché était 
placée en face de celle du cheik. Il entend un 


384 


PALESTINE. 


léger bruit ; il regarde, et aperçoit un homme 
debout devant la porte de la demeure du chef de 
Maher. 11 le prend pour un harami, et réveille 
doucement trois Arabes couchés à côté de lui. 
Youssouf, les trois bédouins, armés de lances, se 
traînent silencieusement à plat ventre vers la 
tente du cheik, et arrivent enfin ; l’un des 
trois Arabes enfonce le fer aigu de sa lance dans 
les reins de Médher, qui tombe baigné dans son 
sang. 

a Au nom d’Allah et de son prophète, dit-il 
d’une voix presque éteinte, jurez-moi, vous qui 
venez de me frapper à mort, jurez-moi d’aller 
demain dans la tribu d'Abad, campée en ce mo¬ 
ment dans Vadi-el-Moië (vallon de l’Eau ) ; vous 
trouverez sous la tente de Rébéah, mon père, 
une fille de Nazareth que j’avais enlevée ; vous 
la prendrez sous votre protection et la conduirez 
dans le vallon de sa naissance. Prenez ce sceau , 
vous le donnerez à mon père, qui vous livrera 
alors l’ange de ma vie ! 

— Tu seras obéi, » répondirent les Arabes. 

Youssouf poussa un cri épouvantable. « C’est 
donc toi, homme de l’enfer, dit-il à Médher en 
se penchant vers lui, c’est donc toi qui m’a¬ 
vais volé ma fille! que ton âme soit entre les 


PALESTINE. 385 

griffes de Satan ! que ton père soit maudit et ta 
mère abandonnée!!! 

Médher n’entendit pas ces terribles paroles : il 
était déjà mort. 

Les bédouins delà tribu d’Abad ne firent aucun 
butin; les uns s’enfuirent, d’autres furent faits 
prisonniers. 

Le lendemain, après qu’on eut enseveli le corps 
de Médher, Youssouf, deux bédouins de la tribu 
de Maher et un Arabe de la tribu d’Abad qui de¬ 
vait leur servir de guide, se mirent en marche 
vers le Vallon de l’Eau; ils s’arrêtèrent à un quart 
d’heure de distance de Vadi-el-Moië. Les trois 
Arabes , munis du signe de paix que leur avait 
donné Médher, allèrent seuls dans la tente de 
Rébéah. Youssouf les attendit : sa présence au 
milieu du camp aurait peut-être révélé ce qui 
devait rester dans le mystère. 

Rébéah était seul dans sa demeure; il accueillit 
les bédouins avec bonté. Quand ils eurent rompu 
le pain de l’hospitalité et fumé le chibouk, il 
leur dit : 

« L’expression de la tristesse est sur vos 
fronts, ô Arabes ! quelle nouvelles m’apportez- 
vous? 

—Noussommes deux enfants de la noble tribu 


IC, 


25 


PALESTINE. 


386 

de Maher, ennemie de ta tribu. Il était dit que 
nous serions choisis pour être les messagers du 
rtialheur ! Couvre ta tête blanche de la poussière 
du deuil, ô vieillard ! ton fils Médher est mort 
sous le fer d’un de nos frères ! La fille chrétienne 
qui vit sous la tente de tes femmes doit être 
rendue à son père : c’est le dernier vœu de ton 
fils; voilà le sceau que Médher nous a donné 
pour toi; as-tu compris? Le père de la chré¬ 
tienne attend sa fille là-bas derrière cette col¬ 
line. 

— La main d’Allah m’écrase ! dit le vieillard 
d’une voix profondément émue. — Mais, ajou¬ 
ta-t-il en levant les yeux au ciel, c’était écrit!... 
Allons conduire la Nazaréenne à son père. » 
Comment peindre les transports de joie de 
Youssouf etde Maria quand ils furent dans les bras 
l’un de l’autre? Maria répondait par des sanglots 
et par des embrassements convulsifs aux caresses 
de son père; celui-ci disait : 

« J’ai retrouvé ma fille! merci; mon Dieu 
de me l’avoir rendue ! oh ! je la garderai bien, 
maintenant, personne ne me la prendra pins !... » 
Les quatre Afabes témoins de cette scène ne 
pouvaient retenir leurs larmes. 

Rébéah leva avec majesté ses tremblantes 


PALESTINE. 


387 

mains sur la tête de Maria; il la bénit en pleu¬ 
rant. Puis, il revint tristement dans sa tente. 
Yoùssouf et Maria partirent pour Nazareth avec 
un chameau et des provisions qUe leür avait don¬ 
nés le pèrè dé Médher. 

A la joie la plus vive succéda la douleur là 
plus profonde. Maria voulut savoir pourquoi Mé- 
dhèf l’avait laissée partir saris se présenter à 
elle. Youssouf rie lui cacfià rieh. Üès ce mo- 
ment, l’âme de Maria fut livrée à d’horribles tor¬ 
tures. L’airiour qu’elle avait senti pour Médher, 
cet amour resté jusqu’alors au fond dé son cœur , 
éclata en paroles brûlantes dans le délire de son 
imagination; Maria parlait de celui qu’elle aimait 
aux montagnes, aüx fleuves", âüi arbres, aux 
fleurs, aux oiseaux qu’elle voyait sur sa' routé. 
Mais uriê affreuse përisêë vint tout à èoüp tra¬ 
verser sort esprit coftiride Un fer rouge ; c’est qüè' 
la religion, qui sur la tèrre ne lrii àva'it pas per¬ 
mis de s’unir à Médher, la séparait encore de lui 
dans le Ciel!... Quelle source d’iriexprirnàbïés > 
amertumes pour Maria! 

Youssouf et sa fille arrivèrent enfin à Nazareth: 
Maffia n’était pasf en état de jouïf dû bonheur de 
revoit sa patrie. Le bonheur, hélas’ 1 avait fui 
Marié pftfùr ne pitié revenir; èîlef’évâlt ffït fané 


388 


PALESTINE. 


les vers suivants qui ont été conservés à Nazareth 
comme un trésor précieux : 

« Mon àme est triste ! La douleur a tari la 
source de mes larmes ; je ne puis plus pleurer , 
et pourtant Médher s’en est allé dans le pays des 
âmes !. 

» Plus de joie pour moi ! le sourire du bon¬ 
heur ne se montrera plus sur mes lèvres fanées ! 
je ne chanterai plus; le bulbul chante-t-il quand 
le vautour a tué sa compagne!... 

» O soleil ! ton éclat m’importune, je ne vou¬ 
drais voir que des jours sombres et des nuits sans 
étoiles !... 

» Jeté sur une plage inconnue et solitaire, 
l’homme espère, espère toujours. L’espérance, 
seul bien des malheureux, reste au fond de son 
cœur. En quittant la terre, il pense à ceux qu’il 
aime, et son âme, prenantson vol vers Dieu, dit : 
Je reverrai au ciel les êtres que je chéris, au ciel 
on aime encore ! Maria a aimé l’arabe Medher, 
elle l’a aimé ! Mais, oh ! douleur ! sa religion ne 
veut pas qu’elle dise : Je reverrai Medher au ciel; 
au ciel on aime encore ! 

» Marie, 6 Vierge sainte! mère d’amour, pre¬ 
nez pitié de ma misère ! ne m’abandonnez pas, 
consolatrice des affligés! Portée sur un nuage 



PALESTINE. 


389 

d’or, je suis arrivée cette nuit jusqu’au pied de 
votre trône de lumière. Je vous ai vue, ô reine 
des anges ! je vous ai vue, telle que l’apôtre vous 
représente, revêtue du soleil, ayant la lune sous 
vos pieds, et une couronne de douze étoiles sur 
la tête : mais, hélas! ce n’était qu’un rêve!... » 

Maria devenait chaque jour plus faible, plus 
languissante ; ses longs yeux noirs entourés d’un 
cercle bleuâtre, ses joues pâles, amaigries, ex¬ 
primaient une douleur habituelle qui minait sour¬ 
dement sa vie. Qu’était devenue la naïve enfant? 
la jeune fille éclatante de beauté? L’amour qui est 
fort comme la mort était entré dans son âme, et la 
souffrance avait flétri la jeune fille; on aurait dit, 
en la voyant passer, son ombre venant errer dans 
les lieux où elle avait été heureuse. 

Un soir ( c’était huit mois après le retour à 
Nazareth ), Youssouf, ne voyant pas venir sa 
fille à l’heure accoutumée, se dirigea vers le 
Champ-des-Morts, où Maria allait prier quel¬ 
quefois. Il la trouva couchée sur le tombeau de 
sa mère; il l’appela, mais en vain ... Maria 
avait cessé d’exister comme une de ces petites 
fleurs bleues que la rosée de la nuit fait éclore sur 
les monts de Galilée, et qui se fanent et meurent 
sous les premières ardeurs du soleil du matin ! 


390 


PALESTINE. 


«S8S82{:2aS8S8S8S88î5SSS$ S55S$§5® ^ » 


LETTRE XXXIII '. 


La Galilée ancienne et la Galilée moderne. — Combat d’El-Mahed. — 
— Cana.— Victoire de Junot et de Kléber contre les musulmans. — Bataille 
de Tibériade entre Guide Lusignan et Saladim — Le sermon sur la mon¬ 
tagne; réflexions à ce sujet. — Le lac de Génézareth. — Tibériade.— Le 
Thabor— La plaine d’Esdrelon; batailles livrées dans cette plaine.— 
Naplouse, l'antique Sichem.— Arrivée à Jérusalem. 


Jérusalem, 13 décembre 1837. 

L’historien Josèphe, gouverneur de la basse et 
haute Galilée, sous le règne de l’empereur Né¬ 
ron , parle avec enthousiasme de la beauté de lq 
terre de ?abulon ; les plaines de cette pro¬ 
vince , les montagnes, les vallons , étaient si 
bien plantés de vignes, d’oliviers, de figuiers, 
dp palmiers, que leur abondance invitait à la 
qillure les hpmmes le moins portés aux tra¬ 
vaux agricoles. On ne trouvait pas un pouce de 
terre qui ne fût labouré ; les torrents qui des¬ 
cendaient des monts et les sources naturelles dp 

i Cette lettre est adressée à M. l’abbé Sibour, professeur d’his¬ 
toire ecclésiastique à la faculté d’AU- 


PALESTRE. 391 

la Galilée arfQsaiept ee vaste jardin, qui faisait 
songer à la première demeure des ancêtres du 
genre humain, Les habitants de la haute et 
basse Galilée étaient braves, actifs, laborieux, 
instruits de bonne heure dans les sciences et 
les arts, et dans }es exercipes de la guerre. Indé¬ 
pendamment d’un grand nombre de villes dont 
ïa moindre renfermait quatorze mille habitants, 
il y avait en Galilée deux cent quatre gros vil¬ 
lages 1 . 

Qu’il y a loin de }a prospérité de la Galilée du 
temps de. Josèphe, à la Galilée telle que nous la 
voyons aujourd’hui ! Depuis les longues guerres 
des Juifs contre les Romains, dont cette con¬ 
trée fut le principal théâtre ; depuis les hor¬ 
ribles rayages commis par les crpisés pt les 
musulmans du moyen âge, ce pays a cessé 
d’être florissant et riche. La barbare domi¬ 
nation des Turcs, venue après la domination 
romaine et celle des croisés, a donné le coup de 
mort à la Galilée. Sur les montagnes qù crois¬ 
saient l’olivier, la yigne, le figuier et le pal¬ 
mier , l’œil ne rencontre plus que des chênes 
pains, de tristes broussailles, ou la nudité çom- ; 

1 Voir Josèpbe, Guerre des Juifs contre les Romains , liv. III, 
chap. 4, et la Vie de HusUnrien juif. 


392 


PALESTINB. 


plète; dans les vallons et les plaines où jaunis¬ 
saient les moissons, où mûrissaient les fruits de 
toute espèce, où paissaient de nombreux trou¬ 
peaux de vaches, de brebis et de chèvres, nous 
ne voyons que la solitude, le silence et l’image 
de la dévastation! La Galilée, qui pouvait, à elle 
seule, mettre cent mille hommes sous les armes, 
n’a plus de peuple ; Nazareth est maintenant la 
cité la plus importante de ce malheureux pays, 
et Nazareth compte à peine quatre mille habi¬ 
tants ! douze mille âmes forment toute la popu¬ 
lation de la Galilée en 1837 ! Et ces douze mille 
habitants, qui vivent dans une contrée jadis si 
riche, si productive, sont couverts de haillons : 
la misère les dévore, ils mangent leur pain noir 
dans les larmes et dans la frayeur : les hommes 
du gouvernement de Méhémet-Ali sont là qui 
les surveillent, qui les ruinent, qui les font 
mourir sous le bâton s’ils ne se privent pas des 
premières nécessités de la vie pour payer l’im¬ 
pôt ! Trois cents catholiques rassemblés dans la 
cour du couvent latin à Nazareth, nous disaient 
en pleurant : « La France, la noble, la généreuse 
France, qui dans tous les temps a étendu sa 
puissante protection sur les chrétiens de Syrie 
et de Palestine, ne sait-elle donc pas dans quel 


PALESTINE. 


393 

abîme de malheur nous a plongés le tyran de 
l’Égypte? Jusques à quand nous faudra-t-il subir 
ce joug de fer et de plomb? Encore quelques 
années sans la protection de la France, et la 
Galilée, le pays de Jésus-Christ, sera changé en 
un vaste sépulcre ! » 

La voix suppliante de ce pauvre peuple qui 
nous est dévoué sera-t-elle entendue dans mon 
pays ! Tout ce qui est violent, brutal, arbitraire, 
ne peut avoir un long règne; un jour viendra, et 
ce jour n’est pas loin peut-être, où sera brisé l’ef¬ 
froyable pouvoir du pacha des rivages du Nil; 
alors les nations de l’Europe viendront régler les 
destinées delà Syrie et de la Palestine; fasse le ciel 
que la France ait sa grande part dans cette ques¬ 
tion orientale qui touche à l’avenir du monde ! 
fasse le ciel que les chrétiens des bords de l’O- 
ronte et du Jourdain n’aient pas à se repentir d’a¬ 
voir donné leur amour à la France, d’avoir 
compté sur elle pour les arracher à la servitude ! 

Nous quittâmes Nazareth le 1 er décembre à 
huit heures du matin. Nous prîmes notre route 
au nord-est. Après une heure et demie de mar¬ 
che, nous arrivâmes au village d’El-Mahed, que 
le dernier tremblement de terre, dont nous au¬ 
rons bientôt occasion de parler, a complètement 


394 PALESTINE. 

détruif. Ce fut sut l’aire qui fl’étepd en face des 
débris d’EJ-Mahed, et dan® les gorges epviron- 
pantes, que se livra., Je 1 er ipai 1187, la bataille 
entre les chevaliers de doux prdres illustres et les 
Sarrasins, M. Cillât de Khérardène a fait, dan 8 le 
cinquième volume de la Coriçespouddwe 4’Qrient, 
ppe description exacte de C e ljeu jamais célè¬ 
bre, ef M. IJIicbuud a racqnté le sanglant combat 
dans le septième livre de son Ifistoire des Croi¬ 
sades. Bornons-nous donc à r a PP e l er la cause 
qui amena cette jqurpée de malheur pour les 
chrétiens. Saladin, profitant des dissensions des 
Latins, qui éclatèrent la mprt de Baudouin V, 
au sujet de la succession au trope de Jérusalem, 
envoya des députés dans tous ses États ; ie sou- 
dan faisait dire aux peuples musulmans que 
ceux qui désireraient d e for, de l’argent, des biens, 
des ma^ças, des captifs Çt des captives, n’avaient 
qu’à se ranger sans retard sous ses drapeaux. 
Sept mille Sarrasins, ayant à leur tête ^fdal, 
fils de Saladip, partirent pour la Galilée. Le sou- 
dan espérait que, si une petite troupe revenait 
victorieuse d e cps premiers combats livrés aux 
chrétiens, le courage et l’ardeqr de sa grande 
arpiée n’en seraient q ue plus vifs et plus indomp¬ 
tables. « Ces ministres du crime, dit Raoul de 


PALESTINE. 395 

• nrm m *»• * 

Coggçshalp,, ah|h|é l'ordre de Çîteaqx, ces mi¬ 
nistre^ du crime avaient soif du sang des saints j 
et, semblables à des chiens que la rage pousse 
vers des cadavres, ils se dirigèrent d’un pas 
rapide vers la ville de Cavan, où ils se reposèrent 
jusqu’au soir. Au coucher du soleil, ils passè¬ 
rent le Jourdain, et, pareils pux enfants de la 
nuit, ils se dispersèrent au milieu des ténèbres, 
iusqu’à Caphraïm, faisant un hprritye carnage, 
phargeant de chaînes une multitude d’homrnes 
et des fepimes, et traînant avec eux un grand 
nombre de bêtes de somme. Ces infidèles imi¬ 
taient Satan leur père qui égorge ( jugulât ) tops 
ceux qu’il trouve plongés dans le sommeil du 
crime ! » Raoul peint la terreur et le désesppir 
des habitants de Nazareth lorsqu’ils virent lpurs 
campagnes couvertes de Sarrasins. Ces mots voilà 
les Jwm/retentissaient de toutes parts; lesçriepfq 
public^ parcouraient la ville en disant : Hommes 
de Nazareth, prenez les armes et combattez vaillam¬ 
ment pour la cité du véritable Nazaréen ! Cinq cepts. 
chevaliers de l’ordre çlu Temple et de l’Hôpital 
arrivèrent à Nazareth Ip nuit même de ces sçèpesi 
dp mort. Ils partent de la cité, et rencontrent 
leurs sept mille ennemis sur l’aire d’El-Mahed, 
qui devint bientôt leur sépulcre à tpus, après des 



PALESTINE. 


396 

prodiges de valeur. L’aire d’El-Mahed était jon¬ 
chée de morts. « Spectacle affreux, s’écrie Raoul, 
journée funeste dont le souvenir doit arracher des 
larmes à tous les chrétiens ! Les Saints, pareils à des 
agneaux muets, devinrent la proie des loups ravissants; 
victimes offertes en sacrifice , le feu divin descendit 
pour les consumer/ 1 

Vous avez vu dans l’histoire l’intrépide Jac- 
quelin de Maillé, resté seul au milieu de ses 
frères morts, et combattant encore. Raoul 
compare le maréchal de l’ordre du Temple à 
une lionne en fureur qui, après avoir perdu 
ses petits, déchire de ses griffes terribles tout 
ce qui s’offre à son passage. Je suis resté long¬ 
temps sur l’aire d’El-Mahed, attachant mes re¬ 
gards sur ce champ de bataille où le fellah de 
Galilée passe avec indifférence, et j’ai songé à 
l’héroïsme des preux de la vieille France , 
à la sublime bravoure de Jacquelin de Maillé ; 
je n’ai pu élever aucun monument sur le lieu 
jadis témoin de sa gloire et de sa belle mort, 
mais j’ai gravé son nom et la date du combat, 
sur un rocher à fleur de terre qui se trouve 
au milieu de l’aire d’El-Mahed. Cette bataille 


i Bibliothèque des Croisades, première partie. 


PALESTINE. 


397 

fut, selon l’expression d’un auteur arabe, le 
commencement des bénédictions pour les musulmans ; 
elle fut pour les chrétiens le désastreux prélude de 
la ruine de leur empire en Syrie et en Palestine. 

D’El-Mahed à Cana-en- Galilée, une heure et 
demie de marche. On appelait ainsi ce village 
pour le distinguer de Cana-la-Grande, ville située 
entre Tyr et Sidon. Cana-la-Grande fut la patrie 
de la Cananéenne dont il est parlé dans le quinzième 
chapitre de l’évangile de saint Mathieu. C’est à 
Cana-en-Galilée que le Christ opéra son premier 
miracle. En entrant dans le village, on voit à 
gauche une fontaine ombragée par un beau ca¬ 
roubier : c’est dans cette fontaine, dit la tradi¬ 
tion , que fut puisée l’eau changée en vin aux 
noces auxquelles avaient été conviés Marie et son 
divin fils. On nous montra, au milieu du village, 
les ruines d’une antique chapelle bâtie sur le lieu 
même où le miracle s’accomplit. Non loin de là 
sont les débris de la maison de l’apôtre Barthé- 
lemi, nommé aussi Nathaël. 

Cana est un pauvre village assis au penchant 
d’une colline basse; à l’ouest se montrent quel¬ 
ques oliviers, des vignes et des figuiers; le bourg 
compte cent familles chrétiennes et quinze fa¬ 
milles musulmanes. 


PALESTINE. 


398 

En sortant deCana pour aller vers Tibériade, on 
entre dans une charmante vallée bornée au nord 
et au midi par des collines pelées et peu élevées. 
Notre guide nazaréen n’oublia pas de nous faire 
remarquer, dans cette vallée, un petit carré 
dë tèrre où ia tradition a placé le champ couvert 
de moissons au milieu duquel Jésus et ses apô¬ 
tres s’arrêtèrent un jour de sabbat. Les disciples, 
ayant fairh, se mirent à couper des épis, et, les 
froissant dans leurs mains, ils en mangeaient. 
Quelques pharisiens, voyant cela, dirent à Jésus : 
« Voilà que vos disciples font ce qui n’est pas 
permis le jour du sabbat. — N’avez-vous pas lu 
dans la loi, leur répondit Jésus, que les prêtres 
violent le sabbat dans le temple, et ne sont pas 
néanmoins coupables? Or,je vous déclare qu’il y a 
ici quelqu’un plus grand que le temple!... Le fils de 
l’homme est maître dit sabbat même! 1 » Comme le 
Üieù se montre dans ces dernières paroles ! Jé¬ 
sus , qui durant ses prédications publiques , 
paraît toujours humble, patient et résigné , 
pourrait être appelé ici un dominateur auda* 
cieùx, si oh ne savait pas qu’il est véritable¬ 
ment celüi que les oracles des prophètes avaient 


1 Saint Mathieu » chap. XII. 


PALESTINE. 3&9 

annonfcé mille ans auparavant ! Lé Christ eût-il 
parlé ainsi s’il n’eût été qu’un homme ? Non ! 
Un tel orgueil ne peut sè süppoSef dans le bon 
Jésus , si simple de cœur ! 

Noüs poursuivîmes notre route vers le nord 
jusqu’au villagfe de Torran. Là, nous noüs diri¬ 
geâmes à l’orient ; après trois heures de marche 
depuis Cana, nous arrivâmes à l’êxtfémité de li 
vallée où sont répandues les ruines du bourg dé 
Loubi. C’est dans le voisinage de Loubi que 
Junot et Hléber remportèrent une brillante vic¬ 
toire sur les musulmans. Une heuré plus loin, 
à l’est, apparaît un vaste plateau couvert d’herbeS 
sèches j où six cent douze années avant l’affaire 
de Loubi, d’autres Français et d’autres musul¬ 
mans se livrèrent une bataille acharnée ; je veüi 
parler du combat de Lusignan et de Saladiiï, 
connu dans l’histoire souS le nôth de bàtaille dé 
Hittin du de Tibériade. Elle eütlieU le 4-juillet 1187, 
trente-trois jours après l’extermination dèS tem¬ 
pliers sur l’aire del-Mahed. Saladin comman¬ 
dait une armée dé quatre-vingt mille cavaliers; 
Gui de Lusignan était à la tête de cinquante mille 
croisés; La cavalerie turqùe, divisée en deux 
ailés ; avait le lac de Géuézareth derrière elle ; les 
Sarrasins 1 en fermaient l’accès aux chrétiens, dé-' 


400 PALESTINE. 

vorés de soif sous un soleil brûlant. Un vent 
impétueux se lève; il couvre de poussière les sol¬ 
dats de Jésus-Christ; les Sarrasins fondent sur 
eux et en font un horrible massacre. D’après les 
récits des auteurs contemporains, mille chrétiens 
seulement échappèrent au désastre. Cette jour¬ 
née vit l’anéantissement du royaume fondé par 
Godefroy de Bouillon; ce royaume avait duré 
quatre-vingt-huit ans. Dès ce moment, il ne 
resta plus aux chrétiens venus d’Occident que 
quelques colonies isolées, lequelles devaient être 
complètement détruites cent quatre ans plus 
tard, par le fils de Kéloun, sultan du Caire. Un 
auteur arahe, en terminant son récit de la bataille 
de Tibériade, s’écrie avec joie : Les églises furent 
dépouillées, les mosquées furent rouvertes, les cloches 
furent mises en pièces , les rites des chrétiens abolis; 
le diable fut en fureur ; le Koran se réjouit et les mu¬ 
sulmans levèrent la tête! Emad-Eddin, témoin 
oculaire et secrétaire de Saladin, se complaît 
dans les détails de ces scènes épouvantables. 
« De tant de chrétiens, dit-il, il ne s’en sauva 
qu’un petit nombre. Le champ de bataille était 
couvert de morts. Je traversai moi-même le mont 
Hittin ; il m’ofirit un horrible spectacle. Je vis 
tout ce qu’une nation heureuse avait fait à un 


PALESTINE. 


401 


peuple malheureux. Je vis l’état de ses chefs : 
qui pourrait le décrire ? Je vis des têtes tran¬ 
chées, des yeux éteints ou crevés, des corps cou¬ 
verts de poussière, des membres disloqués, des 
bras séparés du tronc, des os fendus, des cous 
taillés, des jambes brisées, des pieds qui ne te¬ 
naient plus à la lombe, des cadavres partagés en 
deux, des lèvres déchirées, des fronts fracassés. 
En voyant ces visages attachés à la terre et cou¬ 
verts de sang et de blessures, je me rappelais ces 
parole du Koran : « L’infidèle dira : Que ne suis-je 
poussière ! » Quelle odeur suave , ajoute Emad- 
Eddin, s'exhalait de cette terrible victoire /* » 

Je ne crois pas qu’il y ait sur la terre des lieux 
qui parlent plus à l’âme du voyageur , que le 
pays qu’on parcourt de Nazareth à Tibériade. 
Une distance de neuf lieues sépare ces deux cités, 
et pendant ces neuf lieues l’esprit n’est jamais 
en repos. Que de souvenirs dans cette contrée ! 
On y rencontre à chaque pas les divines traces 
du fils de Marie, et les gloires et malheurs de la 
France. Ici, le Christ, sauveur du monde; là, 


1 Bibliothèque des Croisades , quatrième partie. Voir, pour les 
détails de la bataille de Tibériade et pour la description des 
lieux, le deuxième volume de Y Histoire des Croisades , et le cin¬ 
quième volume de la Correspondance d'Orient. 
n. 


26 


402 


PALESTINE. 


Junot et Kléber, belliqueux génies; plus loin, 
le champ de bataille de Hittin, où plus de deux 
mille chevaliers français aimèrent mieux mourir 
par les supplices les plus cruels, plutôt que de 
renoncer à la foi du Dieu de l’Évangile! Ma jour¬ 
née de Nazareth à Tibériade comptera parmi mes 
plus heureuses journées de voyageur en Orient. 

Etque dechoses il nous resterait encore à dire 
en présence des montagnes, des plaines, des val¬ 
lées et des cités ruinées qui nous environnent I 
A l’extrémité septentrionale du vaste plateau où 
coula, il y a cinq siècles et demi, le sang de qua¬ 
rante-neuf mille héros chrétiens, s’élève une col¬ 
line isolée que les gens du pays appellent tour à 
tour Carren Hitlen , Cornes de Hittin (à cause de 
deux rochers aigus qui apparaissent au sommet), 
montagne de Jésus-Christ et mont des Béatitudes. La 
colline offre à sa base une circonférence d’environ 
deux milles; sa hauteur est de cent cinquante pieds 
au-dessus du sol, où elle est assise; quelques touf¬ 
fes d’herbes sèches, des pierres noirâtres, cou¬ 
vrent ses plants.Du haut de la colline de Hittin, le 
regard embrasse, au nord, les montagnes fou¬ 
droyées de l’antique Béthulie; à l’occident, la 
vallée de Cana ; à l’orient, la mer de Galilée et la 
belle chaîne arabique; au midi, le Thabor, 


PALESTINE. 403 

dont la cime ronde domine tous les monts 
de )a Décapole. Cet admirable panorama, dont 
chaque point rappelle un fait historique, Jésus- 
Christ l’a contemplé. Le sermon sw la montagne 
fut prononcé sur le mont Hittin. Des peuples de 
la Galilée, de la Judée, d’au delà le Jourdain, de 
Tyr et Sidon, avaient suivi Jésus; en voyant cette 
multitude pressée de l’entendre, le Christ s’assit, 
peut-être à la place même où j’étais assis le 1 er dé¬ 
cembre 1837, et prononça de divines paroles : 

o Heureux, dit le Sauveur, ceux qui sont 
s doux, ils posséderont la terre; heureux ceux 
» qui pleurent, ils seront consolés; heureux 
v ceux qui ont faim et soif de la justice, ils se- 
s ront rassasiés; heureux les miséricordieux, 
a ils obtiendront la miséricorde; heureux ceux 
» qui ont le cœur pur, ils verront Dieu. Vous 
» avez entendu qu’on a dit aux anciens : Fous 
» ne tuerez point. Moi je vous dis : Quiconque 
» s’irrite contre son frère est coupable. Si donc, 
» quand vous offrez votre don à l’autel, tous 
b vous souvenez que votre frère a quelque 
b chose contre vous, laissez votre don devant 
b l’autel; allez d’abord vous réconcilier avec 
b votre frère, et vous reviendrez ensuite pour 
b offrir votre don. Vous savez qu’oa a dit : 


404 


PALESTINE. 


» Fous aimerez votre prochain , vous haïrez voire 
» ennemi. Moi je vous dis : Aimez vos ennemis, 
» faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez 
» pour ceux qui vous persécutent et qui vous 
» calomnient, afin que vous soyez semblables à 
» votre Père, qui est dans le ciel : il fait lever 
» le soleil sur les bons et sur les méchants; il 
» fait tomber la pluie sur les justes et sur les 
» injustes. Lorsque vous faites l’aumône, ne 
» faites pas sonner la trompette devant vous, 
b comme font les hypocrites dans les synago- 
» gués et dans les bourgs, pour être honorés par 
» les hommes. En vérité, je vous le dis, ils ont 
» reçu leur récompense. Quand vous faites l’au- 
» mône, que la main gauche ne sache pas ce 
» que la main droite aura fait; que votre au- 
b mône soit cachée : celui qui voit les choses 
b cachées vous la rendra. 

b Quand vous priez, entrez dans votre de- 
b meure, et, la porte fermée, priez votre 
b Père en secret : votre Père, qui voit dans le 
b secret, exaucera votre prière. En priant, évi- 
b tez de dire beaucoup de paroles, comme les 
b païens, qui pensent qu'un long discours sera 
» mieux écouté: Ne leur ressemblez point. Vo- 
b tre Père sait vos besoins avant que vous lui 


PALESTINE. 


405 


» adressiez vos demandes. Ainsi, dites en priant : 
ï Notre Père qui êtes aux deux , que votre nom soit 
» sanctifié; que votre règne arrive ; que votre vo- 
» lonté soit faite en la terre comme au ciel ; donnez- 
» nous aujourd’hui notre pain de chaque jour , et 
» remeltez-nous nos dettes, comme nous les remettons 
» à ceux qni nous doivent; ne nous abandonnez 
» point à la tentation, mais délivrez-nous du mal. 

» Ainsi soit-il. Si vous remettez aux hommes 
» leurs offenses, votre Père céleste vous remet- 
» tra vos péchés. Quand vous jeûnez, ne soyez 
» pas comme de tristes hypocrites : ils atténuent 
» leur extérieur pour que les hommes voient 
» qu’ils jeûnent ! En vérité, je vous le dis, ils 
y> ont reçu leur récompense. Ne cherchez point 
» à thésauriser sur la terre : la rouille, les in- 
sectes, détruisent les trésors ; les voleurs fouil- 
» lent et les dérobent. Amassez et placez vos 
» trésors dans le ciel : ni la rouille ni les in- 
» sectes ne vont les y détruire ; les voleurs n’y 
» fouillent point et n’y viennent rien dérober. 
» Où est votre trésor, là aussi est votre cœur. 
» Ne vous inquiétez point de ce que vous trou- 
3 ) verez pour le soutien de votre vie, ni d’où 
3 ) vous aurez des vêtements pour couvrir votre 
a» corps. Considérez les oiseaux du ciel : ils ne 


PALESTINE. 


406 

» sèment point, ils n’amassent rien dans des gre- 
i> ntèTs, mais votre Père céleste les nourrit. 
» N’êtes-vous pas beaucoup plus que les oiseaux 
» du ciel? Considérez comment croissent les 
J> lis des champs : ils ne travaillent point, ils ne 
» filent point, et cependant je vous déclare que 
» Salomon même, dans toute sa gloire, tt’a ja- 
ji mais été vêtu comme l’un d’eux. 

j Ne jugez point, vous ne serez point jugé. 
» Mais Vous serez jugé comme vous aurez jugé 
j> vous-même; vous serez mesuré à la mesuré 
1) dont voils-même vous vous serez servi. Pour* 
» quoi voyez-vous une paille dans l’oeil de votrè 
j> frère, et ne voyez-vous pas une poutre dans 
t votre œil ? Hypocrite ! chassez d’abord la 
» poutre de votre œil, et Vous songerez ensuite 
» à chasser la paille de l’œil de votre frère ! Vous 
» avez appris qu’il a été dit : OEil pôur œil, dent 
» pour dent. Et moi je vous dis de tie point ré- 
i» sister au mal que l’on veut Vous faire; mais, si 
» quelqu’un vous a frappé sur la joue droite, 
» présetilez-lüi encore l’autre. Si quelqu’un veut 
j> plaider contre vous, pour vous prendre votre 
» tunique, abanddnnez-lui encore votre man- 
» teau. Tout ce que vous voulez que les hom- 
i> mes fassent poui* vous, faites-le pour eux; 


PALESTINE. 407 

j) voilà la ldi des prophètes. Ne périsez pas que 
» je sois venu détruire les loris dès prophètes , 
y) je suis venu les accomplir. Quicortqüe en- 
j tend mes paroles et les pratique, sera regardé 
j) comme uti homme sage qui à bâti sa mai- 
» son sur la pierre : lorsque la pluié est tom- 
» bée, qué les fleuves ont débordé, que les 
» vents Ont soûfflé et sont venus fondre sur 
>5 fcette maison, elle ne s’est point écroulée, 
» parce qu’elle était fondée sur la pierre. Mais 
quicohque entend mes paroles et ne les pra- 
» tique point, sera semblable à un homme in- 
» sensé qui a bâti sa maison sür le sable; lors- 
» que la pluie est tombée, que les fleuves ont 
>) débordé, qtie les vents ont soufflé et sont 
» venus foudre sur cette maison, elle a été en- 
» sevelie, et la ruine en a été grande 1 ! » 

La science du cœur humain , la régie de la 
vie , la voilà enfin comprise, et largement, et 
complètement développée pat le fils du char - 
pentier de Ndzareth ! On sent que de tels enseigne¬ 
ments ne poüvaieni descendre que du trône de 
Celui dont le règne ést de tous lés siècles, et dont 
la voix se fait entendre à toutes les extférbités de 


1 Saint Mathieu. 


PALESTINE. 


408 

la terre et des deux ! Prenons les livres des plus 
grands penseurs de tous les pays et de tous les 
âges, et cberchons-y quelque chose de pareil au 
sermon sur la montagne. Commençons par Homère, 
le roi des poètes : ni dans Y Iliade, ni dans l’O- 
dyssie, nous ne verrons un seul trait de morale 
comparable à ce que vous venez de lire. Homère 
croit à l’immortalité de l’âme, mais il ne pro¬ 
met les félicités de l’autre vie qu’à ceux que les 
hommes des temps passés ont faits demi-dieux. 
Parcourons les œuvres de Platon, de Socrate, les 
deux hommes de l’ancien monde qui ont le plus 
approché de la vraie sagesse; les œuvres de 
tous les autres moralistes grecs; quittons l’Atti- 
que et l’Ionie, et arrivons à Rome : lisons Cicéron, 
Virgile, Sénèque, Epictète; allons en Chine, étu¬ 
dions Confucius; dans l’Inde, les quatre livres 
sacrés nommés Vidas; dans la Perse, Zoroastre 
et Saadi; en Arabie, les fables qu’on attribue à 
Locman. Les écrits de ces génies fameux nous 
offriront des scènes sublimes, des peintures, des 
tableaux admirables ; mais y trouverons-nous la 
parfaite compréhension de l’àme humaine? Non, 
certes ! nous ne trouverons cela que dans l’Évan¬ 
gile. Ce livre, écrit depuis dix-huit cents ans, 
n’a rien perdu de son intérêt et de sa vérité; il 


PALESTINE. 


409 

ne roule point, comme l’a remarqué mon 
frère, sur des fables dont l’attrait s’affaiblit à 
travers les temps, ni sur des événements diver¬ 
sement jugés par les générations , et qui re¬ 
muent d’une façon inégale l’esprit des peuples : 
l’Évangile sera toujours beau, toujours vrai, 
parce que c’est le livre de l’humanité, de son 
affranchissement, de sa gloire, de sa civilisa¬ 
tion. Il n’y a ni découverte, ni révolution], ni 
crise morale; il n’y a pas de situation sociale 
qui puisse prendre au dépourvu ce guide im¬ 
mortel qu’on appelle l’Évangile. Ce livre est 
celui de l’humanité, surtout dans ce qu’il y a 
de moins changeant, de plus irrévocable en son 
destin : je veux dire la douleur ! Dieu se fit le 
frère de l’homme pour lui apprendre à souffrir 
et à mourir. C’est ainsi que le Messie a divinisé 
l’humanité, et l’a placée à la droite du Père, qui 
est au ciel. 

Depuis que j’ai mis le pied sur le sol de la 
Galilée , l’image du Sauveur n’a pas un seul in¬ 
stant quitté mon esprit. Jésus, le plus beau des 
hommes, est toujours là devant mes yeux. Je 
vois sa face divine, ses longs cheveux partagés 
au-dessus de sa tête et tombant autour de son 
cou. Son costume, semblable à celui que por- 


PALESTINE. 


410 

tent leS Nazaréens de nos jburs, Consiste dans 
une feitàfile rbbe de toile grise et Une étoffe de 
même couleur jetée stir l’épaule droite. Je suis 
partout les traces des pas du Rédempteur - ici, 
il guérit les malades ; là, il rend la vue aux aveu¬ 
gles; phià loin ; il noüfrlt miraculeusement cinq 
mille jïersdnneS; ailleurs, les tombeaux S’Ouvrent 
à sa Vdii, et les froides dépoüllles qu’ils gardaient 
Sont rendues Vivantes à lâ terre. Cette mer que 
j’aperçois Ià*bas, est Violemment soulevée par 
une affreuse tempêté : Jésus étend sa main, il 
parle; et les flots redeviennent tranquilles. II 
s’arrête dans le vallon de Sichem ; le cbude ap¬ 
puyé sur la margelle du puits de Jacob, il de¬ 
mande à boire ii la Samaritaine, et lui parle du 
ciel. On lui amène une femme coupable, ceux 
qui la conduisent veulent la tuer selon la loi de 
Moïse; Jésus écrit avec soh doigt sur la terre, 
puis il lève la tête, regarde tous ces pharisiens, 
et leur dit : Qué celui d’entre vous qui est sans pé¬ 
ché lui jette la première pierre ! Et, se tournant vers 
lâ femme, l’homme-Dieu ajoute : Allez et rie pé¬ 
chez plus! Voici ëncdre une fameuse courtisane 
d’Israël, elle a été Saisie par d’horribles remords 
en entendant la parole sainte de Jésus; Madeleine 
vient vête hn , sé jëtté à ses pieds, les arrose de 


PALESTINE. 411 

ses làffliès, et lés eésüle aVéc ses longs cheveux j 
ensuite elle y répand un vase de parfum. Gardés *• 
vous de condamner celte fenimè, dit alors le Maî J 
tre à ses disciples : il lui sera beaucoup pardonné ,' 
parce qu’elle a beduCOUp aône'/Quej’aimëà le voir, 
Appelant à lui les petits enfants, les embrassant, 
et se montrant sévère envers ceux qui les repous¬ 
sent et leur adressent des paroles dures ! Quelle 
carrière ! quelle vie ! Le fils de Marie parcourt 
les villes, les villages, les bourgades* enseignant 
la morale la plus pure dans le^ synagogues et sur 
les places publiques, consolant les malheureux, 
soulageant ceux qui souffrent, dbnhant du pain 
à ceux qui ont faim-, et puis disant à tous : Venee 
à moi vous tous qui êtes fatigués et qui êtes chargés, 
et je vous soulagerai. Prenez mon joug (mon joug est 
doux /), apprenez de moi que je suis doux et humble 
de cœur, et vous trouverez le repqs de <vos âmes! 
J’embrasse vos genoux , à Maître! ét je vous dis 
àvec votre disciple bien-aimé :• Vos oeuvres sont 
grandes, admirables! Vos voies Sorit justes et 
véritablés, 6 roi des siècles ! Vous seul êtes pleiri 
de bonté! Toutes les natioiis viendront à ions* 
{jarce que vos jdgeinents ont éclaté ! 

C’est sur les rivages solitaires de cette mer 4 e 
Galilée où nous arriverons bientôt, que Jésus 


PALESTINE. 


412 

s’en allait cherchant ses disciples, ses mission¬ 
naires. Il choisit des hommes ignorants et pau¬ 
vres, appartenant à la classe du peuple, pour 
témoigner, comme l’a dit un écrivain, que la force 
de sa doctrine est dans sa doctrine même, et non 
dans ses impuissants organes. Et dans quel état 
était le monde lorsque ces douze conquérants, 
armés d’une croix de bois, partirent pour le re¬ 
nouveler ? Le monde était alors l’empire romain ; 
ses bornes étaient : au nord , le Rhin et le Da¬ 
nube ; à l’orient, l’Euphrate et le Tigre; au midi, 
l’Égypte et les plages africaines; à l’occident, 
l’Espagne et la Gaule. Cet empire, le plus vaste 
qui ait jamais existé, renfermait cent vingt mil¬ 
lions d’habitants, et sur ces cent vingt millions 
d’habitants, on comptait soixante millions d’esclaves 
qui étaient troqués, vendus comme des troupeaux 
de bêtes! De stupides empereurs se faisaient adorer 
comme des dieux! Les crimes étaient divinisés; 
toutétaitDieu excepté Dieu lui-même 1 , ou plutôt 
on n’adorait plus rien, on ne croyait plus à rien ; 
les enfants 2 tenaient pour des contes fabuleux les m⬠
nes et les royaumes des enfers, les grenouilles du 
fleuve Styx , et le passage de tant de milliers d’âmes 

1 Bossuet. 

* Juvénal, deuxième satire. 


PALESTINE. 


413 


dans la barque de Caron. L’univers avait oublié 
Dieu : il n’était plus connu que dans la Judée 1 . 

Et les moeurs, les mœurs des Romains à 
cette époque, qui ne les connaît pas ? Il se com¬ 
mettait plus d’abominations dans le temple 
d’Isis à Rome, dans la demeure impériale de 
Messaline, au milieu du cirque en plein soleil, 
qu’il ne s’en était jamais commis à Babylone, 
dans le temple de l’impudique Vénus, dans le 
palais deBalthazar, et dans le temple de Corinthe, 
où douze cents filles de joie étaient employées 
comme des vestales dans les affaires de la répu¬ 
blique! Astrée et la Pudicité, son inséparable 
sœur, étaient remontées au ciel 9 . Allez immoler 
à Jrnon , dit le satirique latin à un de ses amis, 
me génisse aux cornes dorées, si vous épousez une 
honnête femme ! On en trouve si peu maintenant qui 
soient dignes de loucher au voile de Cérès 3 , que leurs 
pères même craignent leurs baisers ! Les chefs des 
nations ne trouvaient plus leur plaisir, leur dé¬ 
lassement, que dans la débauche, et dans le spec¬ 
tacle des pères, des filles, des mères, des épouses, 

* Origène. 

2 Juvénal, onzième satire. 

3 Les femmes qui étaient en réputation de chasteté, à Rome, 
avaient seules le privilège de toucher au voile de Gérés, suspendu 
dans le temple de cette déesse. 


PALESTINE. 


414 

des époux forcés de s’entre-tuer! Les supplices 
étaient devenus si multipliés parmi les descen¬ 
dants de Cincinnatus, qu’on avait enlevé |es sta¬ 
tues d’Auguste pour ne pas être obligé de les 
voiler sans cesse , ou de les rendre témoins de 
tant de meurtres ! C’est au milieu de ces peuples 
pourris qu’arrivèrent les pacifiques envoyés de 
Jésus-Christ. Simon, Pierre et Paul allèrent à 
Rome; André, frère de Pierre, passa chez les 
Scythes; Philippe dans l’Asie Mineure; Barthé- 
lemi, dont nous avons vu à Cana l’antique de¬ 
meure, dans la Grande-Arménie ; Mathieu dans 
l’Éthiopie; Jude, proche parent du fils de Marie, 
dans l’Arabie; les deux Jacques restèrent en 
Palestine; Barnabé alla en Perse; Mathias en 
Égypte et en Abyssinie; Jean, le doux ami du 
Maître, suivit la sainte Vierge à Éphèse. Ces 
hommes, qui avaient vu la vie, la mort et la ré 
surrection de Jésus-Christ, prêchèrent donc 
sa doctrine aux quatre coins de la terre. Ils se 
firent , tous tuer pour soutenir la vérité qu’ils 
annonçaient. Je crois, avec Biaise Pascal, ies 
histoires dont les témoins se font égorger. La 
liste de ceux qui meurent pour la gloire du Fils 
de l’homme ne s’arrête pas aux, douze apôtres : 
le sang chrétien coule sans interruption depuis 


PAWBiTIKE. 415 

l’arrêt de Pilate jusqu’au jour où Constantin voit 
le Labarum dans les airs. Les dieux de l’Olympe 
sont détrônés, leurs temples détruits, et sur leurs 
ruines s’élèvent les autels du Dieu crucifié. La 
religion chrétienne deyiej)|; la religion de l’État. 
La doctrine qui a accompli cette immense ré¬ 
volution n’est que 4 0 P tr ipe d’un homme, 
disent encore certains esprits : à quels caractè¬ 
res reconnaîtrez-vous donc la divinité, ô philo¬ 
sophes ! Étudiez sérieusement tout ce qui s’est 
passé dans le monde pendant les trois cents 
vingt-cinq années qui ont suivi la naissance du 
Chr}st, et vous avouerez peut-être alors, avec un 
de vos patrons 1 du dernier siècle, que Y histoire 
du premier temps du christianisme n’est qu’un prodige 
continuel! 


1 Jean-Jacques Rousseau. 




416 


PALESTINE. 


SUITE 

DE LA LETTRE XXXIII. 


De la colline de Hittin au bord occidental du 
lac de Génésareth ou mer de Galilée, il y a une 
heure de distance. On y arrive en descendant 
une pente rapide, creusée çà et là par des tor¬ 
rents de laves. Ce lac présente une forme ovale ; 
sa longueur est de cinq lieues, sa largeur, de trois 
lieues environ. Une grande chaîne de montagnes 
aux formes capricieuses, aux aspects sévères, en¬ 
tourent la mer à l’orient; à l’ouest sont des col¬ 
lines inégales, nues, peu élevées, et bizarrement 
découpées ; au nord apparaissent les gorges de 
Tlturie, d’où jaillit le Jourdain; au midi, une 
vallée s’ouvre pour laisser passer le fleuve sacré : 
vous savez que le Jourdain traverse le lac de 




PALESTINE. 


+ 17 

Génésareth dans toute sa longueur, et qu’après 
avoir arrosé la vallée illustre où campa Abraham, 
il va se perdre dans les eaux empestées de la mer 
de Sodôme. Le lac de Génésareth est très-pois¬ 
sonneux; son eau est excellente à boire. Rien 
n’était charmant, pittoresque, comme les rivages 
de la mer de Galilée au temps de Jésus-Christ ; 
partout se montraient de beaux noyers, des bois 
de palmiers et d’oliviers, des figuiers, des vignes 
grimpantes. On voyait aussi sur ces bords des 
roseaux aromatiques, d’où découlait un baume 
délicieux; on en faisait un si grand cas à Rome, 
dit Pline, que Pompée voulut orner son triom¬ 
phe de quelques-uns de ces roseaux. De gros 
villages de pêcheurs s’élevaient au milieu des 
jardins, ainsi que les deux cités de Bethzaïde, 
dont l’une portait aussi le nom de Juliade, Ca- 
pharnaüm, Tarichée, Corrozaïn, Tibériade, 
Gamala, Génésareth, ou Génesar, d’où le lac tire 
son nom. La population de ces villes était nom¬ 
breuse et vivait dans une grande aisance 1 ; main¬ 
tenant il n’y a ni arbres, ni culture, ni villes, 
ni villages, ni peuple autour du lac de Génésa¬ 
reth ! c’est à peine si l’on trouve encore quelques 

1 Josèphe, Guerre des Juifs contre les Romains, liv. IU, ch. 35. 


ii. 


27 


PALESTINE. 


418 

traces des cités qui florissaient sur ces bords. 
Çes terribles paroles du Christ semblent avoir 
eu leur accomplissement : « Malheur à toi, Cor- 
» rozaïm ! malheur à toi, Bethzaïde ! » 
Tibériade, fondée par Hérode Antipas, et qui 
la dernière était restée debout dans ce pays dont 
les révolutions ont changé la face, ne nous of¬ 
frit qu’un amas de décombres. Le 1 er janvier 
1837, un quart d’heure avant le lever du so¬ 
leil, le sol galiléen fut ébranlé par un tremble¬ 
ment de terre : les villes de Saphet, de Tibériade, 
plusieurs villages de la Galilée furent entièrement 
bouleversés, et des populations entières dispa¬ 
rurent sous les ruines des maisons. Cinq cents 
juifs, soixante-cinq musulmans et vingt-quatre 
chrétiens périrent à Tibériade. Saphet, l’antique 
Béthulie, bâtie à six lieues au nord du lac de 
Génésareth , perdit deux mille israélites , trois 
cent musulmans, et vingt-sept chrétiens. Cet 
effroyable tremblement de terre se fit sentir sur 
toute la côte syrienne ; à Sidon, le khan français 
et la chapelle latine s’écroulèrent à moitié ; Na¬ 
zareth n’eut que quelques maisons lézardées. En 
1759, un tremblement de terre avait bouleversé 
plusieurs villes et villages de la haute et basse 
Galilée; la cité de Saphet, qui n’est plus aujour- 


PALESTINE. 


419 


4 ! hwj qu’un vaste sépulcre, fut détruite en par¬ 
tie à cette époque. Si la Syrie n’a pas un trop 
mauvais destin, Saphet pourra se relever en¬ 
core. 

A un quart d’heure, au midi des débris de 
Tibériade ou Tibérias, on trouve les sources 
d’eaux minérales dont il est parlé dans le livre 
de Josèphe. Ces eaux sont brillantes ; elles con¬ 
tiennent du muriate de soude, de fer et de sou¬ 
fre. Ibrahim-pacha a fait enfermer le bassin for¬ 
mé par les sources, dans up bâtiment surmonté 
d’une petite coupole. Les gens du pays appel¬ 
lent ce lieu El-Hammam; ce nom est donné en 
Orient à toutes les sources d’eaux chapdes. Son 
ancien nom, Etnmaüs, a la même signification 
en langue hébraïque. Ce fut à côté des bains de 
Tibériade que Jésus - Christ apparut à Simon 
Piprre, après sa résurrection. Les eaux d’Epa- 
maüs ont eu, dans tous les temps, une grande 
réputation pour guérir les rhumatismes, les ma¬ 
ladies de la peau; elles sont excellentes aussi 
pour les personnes atteintes de débilité préma¬ 
turée. Des malades de tous les points de la Syrie 
et de la Palestine arrivaient aux bains de Tibé¬ 
rias. En yoyant les eaux fumantes d’El-Hamman 
et leur extrême chaleur, on pense tout de suite 


420 


PALESTINE. 


que cette terre de Tibériade doit être travaillée 
par des feux souterrains. 

N'ayant pu trouver dans l’antique ville d’Hé- 
rode Antipas un abri pour y dormir , nous pas¬ 
sâmes la nuit du l* r au 2 décembre sur le rivage 
du lac de Génésareth. Nuit délicieuse! Un beau 
ciel resplendissant d’étoiles, une brise embau¬ 
mée qui agitait mollement les flots harmonieux 
du lac, des feux d’Arabes bédouins sur l’autre 
bord, les souvenirs de l’Évangile planant sur cette 
mer galiléenne, et puis un long silence à peine 
interrompu par le bruit des vagues qui venaient 
mourir à mes pieds : que d’impressions fortes, 
douces, profondes, celte belle nuit a laissées 
dans mon âme ! 

Pendant la guerre des Romains contre les Juifs, 
guerre d’extermination qui commença par le 
siège de Jotapat, ville de la haute Galilée, et qui 
finit, treize ans après, par l’embrasement du 
temple de Salomon, par la ruine entière de Jéru¬ 
salem et la mort de onze cent mille Israélites, le 
lac de Tibériade devint le théâtre d’un sanglant 
combat naval. Deux mille Hébreux, échappés 
par miracle au massacre de Tarichée, s’embar¬ 
quèrent sur de gros bateaux qu’ils lancèrent dans 
la mer de Galilée. Comme il y avait à Tarichée 


PALESTINE. 


4SI 

tout ce qui était nécessaire à la construction des 
navires, Vespasien, alors général en chef de 
l’armée de Néron, en fit préparer plusieurs dans 
peu de jours. La flotte de l’ennemi gagna bien¬ 
tôt le large, et atteignit les barques des Juifs. 
Les soldats de Vespasien tuaient à coups de ja¬ 
velots les Israélites qui se trouvaient à leur 
portée; ils massacraient avec l’épée ceux qu’ils 
saisissaient au milieu du lac. Les juifs n’avaient 
pas d’armes pour se défendre; ils s’étaient munis 
de pierres, qu’ils lançaient contre leurs ennemis 
furieux : « Mais ces pierres, dit l’historien , ne 
» produisaient que du bruit en tombant sur les 
j> armes des Romains. » Ceux-ci tranchaient la 
tête, coupaient les bras, les jambes des Israélites 
qui venaient au rivage à la nage et qui deman¬ 
daient grâce : pas un seul Hébreu n’échappa au 
carnage. Les flots étaient rouges de sang, le ri¬ 
vage couvert de cadavres , et des débris de na¬ 
vires flottaient tristement sur la surface de l’eau 1 . 

Vingt-six années avant ce désastre, Tibériade 
avait vu un spectacle solennel. Caligula, dont le 
nom seul rappelle tout ce qu’il y eut jamais de 
cruel, d’insensé dans la tête d’un homme, vou- 


1 Josèpbe, Guerre des Juifs contreles Romains, liv. III, ch. 36. 


PALESTINE. 


422 

lut se faire rèndre les honneurs divins fiar tous 
les peuples soumis à son empire. Il envoya à Pé¬ 
trone, gouverneur de la Syrie , l’ordre d’aller à 
Jérusalem aveb une armée de soixante nlille 
soldats, et de placer dans le temple de Salo¬ 
mon, sa statue, au pied de laquelle on lisait ces 
irkots : Le temple du nouveau Jupiter, Villuètre 
(Mus. La statue était colossale : elle fut achevée 
à Siaon par les plus habiles sculpteurs de la 
Phériicie. Caligula avait ordonné à Pétrone de 
massacrer tous les Juifs qui s’opposeraient à sa 
vblonté suprême. Le gouverneur de la Syrie se 
mit eh marche vers Jérusalem ; au bruit de cette 
nouvelle, les Israélites de tout âge, de tout sexe, 
quittèrent la Palestine, et allèrent sans armes à 
la rencontre de l’armée romaine. Les Hébreux 
trouvèrent Pétrone à Saint-Jean-d’Acre ; ils se 
jetèrent aux pieds du général romain, et le sup¬ 
plièrent en pleurant de ne pas violer les lois de 
leurs ancêtres. Les larmes etles prières des Juifs 
touchèrent le gouverneur de la Syrie ; il laissa la 
statue de l’empereur à Ptolémaîde, et se fit suivre 
par les Juifs à Tibériade. Arrivé sur le bord du 
lac de Génésàreth, Pétrone rappela aux Israélites 
rassemblés autour de lui, combien les menaces 
de Caligüla étaient redoutables, combien sa ven- 


PALESTINE. 


423 

gëance était terrible. Recevoir la statue de l’fem- 
pereut dans le terfiple de Salomon, ou se résigner 
à moürir tous, telle était l’alternative où Pétrone 
réduisit les Hébreux. Noüs mourrons toiis ! 
s’éfcfièrent lés juifs, avant de voir la profanation 
dans le sanctuaire du Saint des Sdliits !... Nous 
défendrons l’entrée de la maison de JéhOva jus¬ 
que la dernière goutte de notre sang ! d 

L’ardent amoür de ce peuplé pour la religion 
de ses pères ébraiila Pétrone dans l’exécütion des 
ordres de l’emperéUr. Il écrivit à Caligula qu’on 
ne pourrait placer son image dans le temple de Jé¬ 
rusalem qu’après la destruction complète des ha¬ 
bitants de la Palestine. L'empereur, plein de rage 
en apprenant que ses commandements n’avaient 
pas été exécutés, envoya des députés en Judée, 
chargés de iiiettre Pétrone à mort ainsi que tous 
les Hébreux. Vous allez voir ici le doigt de Dieu : 
lës messagers romains porteurs de cet ordre fou- 
droyant furent retenus en mer par des vents 
contraires ; ils arrivèrent en Palestine vingt- sept 
jours après que Pétrone eut appris la mort de 
Caligula ; Chéréas avait délivré le monde de ce 
monstre l . Il y avait sept ans que le sang du juste 


* Josèphe, liv. II. ch. 17. 


424 


PALIiSTIMJ. 


avaitétérépandusurleGolgotha, quand se passait 
à Tibériade la scène que vous venez de lire. Les 
langues de feu du mont Sion étaient descendues 
sur les apôtres. Simon-Pierre avait converti, en 
deux prédications, huit mille Juifs à Jérusalem. 
L’Église chrétienne était fondée ; Jacques, frère 
dmSauveur, avait été élu évéque de cette Église 
naissante. L’élection des sept diacres avait eu lieu : 
l’un de ces diacres, Étienne, avait déjà souffert 
le martyre pour glorifier son Dieu 1 . Les douze 
hommes de Palestine s’étaient déjà partagé l’u¬ 
nivers. 

Les ruines de Tibériade rappellent le nom 
d’Hérode, qui se mêle aux dernières prospérités 
et aux derniers malheurs de la Judée, et qui appa¬ 
raît aussi dans le grand drame évangélique. 

Hérode Antipas, qui fonda la ville galiléenne 
pour plaire à Tibère, comme son père avait fondé 
Césarée pour plaire à Auguste, est le même que 
l’historien Josèpheet l’Évangile nous représentent 
comme le meurtrier de Jean-Baptiste. Esprit 
faible et léger, on le voit entraîné au crime, et 
plus tard à sa perte, par l’ambition de sa femme, 
et forcé par elle de sortir de la position secondaire 


1 Actes des apAtrei. 


PALESTINE. 


425 


de tétrarque, qui convenait à son caractère et à 
son amour du repos ; il trouve l’exil à la place de 
la royauté qu’il allait chercher à la cour de Ca- 
ligula. 

C’est devant cet Antipas que comparut Jésus 
par ordre du procurateur Pilate, au jour de sa 
passion. Le tétrarque de Galilée pouvait avoir 
en effet quelquejuridiction sur le Nazaréen, fils de 
Joseph et de Marie. Hérode, on le sait, ne prit 
au sérieux ni la mission divine de Jésus, ni la 
position de cette victime que les passions popu¬ 
laires lui amenaient. Il ne chercha qu’à satisfaire 
une vaine curiosité en demandant au Christ, 
comme il l’aurait fait à un magicien d’Egypte, 
de lui montrer quelques-uns de ces prodiges 
qu’il opérait et dont le bruit était parvenu jus¬ 
qu’à lui. Le silence de Jésus devant Hérode est 
plein de dignité. Mais, en refusant de répondre 
aux nombreuses questions du tétrarque , il ne 
fit qu’inspirer du mépris pour lui à ce prince 
beau parleur, comme le furent en général tous 
ceux de sa maison. 

Il y a peu d’histoires plus dramatiques que 
celle de dynastie hérodienne. Il en est peu aussi 
de moins connues. L’Iduméen Antipater, qui 
en fut le chef, était un politique habile; dans 


426 PALESTINE. 

lès divisions et l’affaiblisseiflent de la famille des 
Machabées, il sut sè préparer une puissancè cer¬ 
taine èn prenant le parti du plus faible fcontre le' 
plus fort; c’était la politique romaine, Antipater 
la devinai èt la set vit. Il parvint par là à gagner 
l'appui du peüple-toi, et ce fut sur cë fondement 
solide, mais anti-hational, cju’il établit la puis¬ 
sance de sa maisdh. 

Cette puissance fut portée à son Comble par 
sdn fils HérOde. Celui-ci n’était Certes pas non 
plds ün homme ordinaire. Ami dès arts et de la 
magnificence, il couvrit la Judée de monüments. 
Les travaux qu’il fit exéfcutet pour l’embellisse¬ 
ment et l'agrandissement dû teimple de Jérusa¬ 
lem putent passer pour une sorte de téédifica- 
tion dü vaste et somptueul édificë. D’abotd 
partisan dévoué d’Antoine, il fut assez habile 
pour gagner l’amitié d’Aügüste et pour la conser¬ 
ver jüsqu’à la fin. C’est devant Auguste que vien¬ 
nent se plaider tous cès horribles ptocèS de la 
famille d’Hérode, qui rappelle si souvent la fa¬ 
mille des Atrides. On voit le père accuser ses en¬ 
fants , les frères S’acCuset entre eux. Dans ces 
débats solennels, ni l’éloquence, ni les larmes , 
ni le sang ne manquent. Que de meurtres, 
grand Dieu! dans cette maison d’Hérode! Labelle 


PALESTINE. 


et fière Marianë, la dernière fille des Machabées, 
est, aü milieu de toutes les victimes , celle qui 
intéresse lë pluë. La mort de Marianë est cepen¬ 
dant le seul crime cpi’brt Voudrait pardonner à 
Hérode ; il aimait éperdument son époiise, il la 
tua plus par jalousie que par tout auttë motif. 
Ses regrets et son désespoir furent si grands, qu’il 
faillit en perdre la raison. On l’entendait jour et 
nuit, dans son palais, appeler Marianë avefc des 
cris lamëntables. 11 se sépara de sa cour; il ne pou¬ 
vait plus souffrir le commerce des hommes, et 
on le vit errer longtemps dans les désèrtS setll et 
désolé. Cet Hérode fut à la fois le plus malheu¬ 
reux et le plus coupable des pères et des époux. 
Le massacre de sa propre famille rend non-seu¬ 
lement possiblë, mais même très-vraisemblable 
le massacre des Ihnofcents, qui eut lieu souà sort 
règne et dans les dernières années de sa vie. 
Ceux qui repoussent ce fait comme utte horreur 
inutile qu’un homme tel qu’Hérode ne pouvait 
pas commettre, n’ont pas étudié l’histoitfe de 
ce prince. Ils l’auraient vu à la fin de ses jours 
sujet à des accès de farouche mélancolie , dé¬ 
voré par une hideuse maladië et par ce Ver du 
remords qui tue mais qui ne meurt point; ils l’aii- 
raierit vu Ordonner froidement la mort des en- 


428 


PALESTINE. 


fants des principales maisons juives qu’il avait 
attirées et qu’il retenait à Césarée. L’homme qui, 
couvert du sang de sa famille, avait rêvé ce deuil 
de la Judée entière, était, si l’on veut, le jouet 
d’une horrible folie , mais il ne devait pas tenir 
compte de la mort de quelques enfants obscurs 
de la bourgade de Béthléem. 

On s’étonne qu’après tant de crimes, le fils 
d’Antipater ail pu être appelé Grand par ses con¬ 
temporains. 11 eut même des flatteurs qui voulu¬ 
rent faire de lui plus qu’un grand homme, ils 
voulurent en faire un Dieu ! Ces partisans fana¬ 
tiques du roi des Juifs sont connus dans l’histoire 
sous le nom d’hérodiem. Ils appliquèrent à leur 
maître les prophéties relatives au Messie. Ils le 
représentaient comme devant accomplir les es¬ 
pérances de grandeur et de liberté que la nation 
nourrissait. Personne ne leur disait : le régénéra¬ 
teur de l’univers est ce petit enfant que Joseph 
et Marie de Nazareth portent en ce moment vers 
l’Égypte pour le dérober à la férocité d’Hé- 
rode ! 

Il est vrai que la Judée, après les agitations et 
les guerres précédentes , respira sous le règne du 
fils d’Antipater. La Judée eut le repos, le premier 
bonheur des peuples, et, oubliant tout le reste, 


PALESTINE. 


429 


elle appela Grand le prince qui lui avait donné 
des jours paisibles. A la mort d’Hérode, la Judée 
fut divisée entre ses trois fils, Archélaüs, Phi¬ 
lippe et cet Antipas dont nous avons dit un 
mot; ce dernier, après avoir survécu à ses frè¬ 
res, alla mourir à Lyon dans la disgrâce de 
Caligula avec l’altière Hérodiade sa femme. Tous 
ces Hérodes tenaient leur pouvoir des Romains, 
et l’exerçaient moins pour leur propre compte 
que pour celui du peuple-roi. Ils nous repré¬ 
sentent en quelque sorte des commis couronnés 
que Rome semblait avoir en réserve pour les 
pays conquis; sous le masque de ces petits rois , 
la puissance des bords du Tibre aimait à se ca¬ 
cher avant de se faire ouvertement reconnaître ? 
Aussi voit-on peu à peu cette dynastie hérodienne 
s’effacer, et son pouvoir en Palestine disparaître. 
De plus en plus soumis aux Romains, on voit le 
dernier des Hérodes assister à côté de Titus au 
siège de Jérusalem comme pour constater la 
ruine de la ville sainte et mener le deuil aux fu¬ 
nérailles de la nation ! 

Voilà, mon cher professeur, des indications 
bien incomplètes sur cette curieuse histoire de 
la Judée que vous enseignez deux fois par se¬ 
maine dans la métropole de la Provence. C’est 


PALESTINE. 


■430 

à vous qu’il appartient de raconter ces grands 
faits des annales des Juifs • vous les connaissez à 
fond, et j’aime à me rappeler en face des paonta- 
gnes et de la merde Galilée, que c’est vous- 
même qui m’avez appris toutes ces choses. 

Nos croisés français ont aussi laissé des sou¬ 
venirs sur les bords du lac de Génésarcth. Dans 
quel coin de l’Asie Mineure, de la Syrie , de la 
Palestine, de la basse Égypte, ces pèlerins armés 
n’ont-ils pas pénétré? Après la prise de Jérusa¬ 
lem, Godefroy de Bouillon avait fait fortifier le 
château dont on voit aujourd’hui les ruines à 
côté de Tibériade. Le brave Tancrêde, le mo¬ 
dèle des chevaliers, fut chargé de garder cette 
forteresse. La Galilée était alors gouvernée par un 
prince sarrasin à qui les Français avaient donné 
le nom de Gros rustique ou gros paysan , à cause 
de son excessif embonpoint et de ses manières 
grossières. Tancrêde, qui n’occupait le château 
qu’avec quelques hommes, était sans cesse in¬ 
quiété par les musulmans. Le prince croisé alla 
à Jérusalem, et demanda à Godefroy une troupe 
assez nombreuse pour punir les infidèles de Ga¬ 
lilée et les soumettre à son autorité. Le duc de 
Lorraine et Tancrêde partirent pour le pays de 
Tibériade, à la tête de deux cents cavaliers et de 


PALESTINE. 


431 

mille fantassins. Les croisés tuèrent un grand 
nombre de musulmans, et enlevèrent aux habi¬ 
tants un butin considérable. 

Le i Gros-paysan, dont les campagnes venaient 
d’être ravagées par les chrétiens, fit partir en 
toute hâte des messagers pour Damas : ils deman¬ 
dèrent des secours contre les croisés à un prince 
de cette ville; cinq cents cavaliers turcs furent 
tout de suite envoyés dans la Galilée. La troupe 
chrétienne reprenait alors le chemin de Jérusa¬ 
lem ; Godefroy marchait en avant de ses soldats, 
avec les bestiaux, les armes, les provisions, pris 
à l’ennemi. Tancrède et cent cavaliers suivaient 
l’armée de loin. Les Sarrasins de Damas tom¬ 
bèrent à l’improyiste sur l’arrière-garde (Jes croi¬ 
sés; un violent combat s’engagea soudain : il y eut 
de part etd’aulre des hommes tués et blessés; Tan¬ 
crède lui-même ne se sauva qu’avec beaucoup de 
peine. Néanmoins les croisés étaient parvenus à 
se rendre maîtres de la Galilée. Godefroy donna 
la citadelle du lac de Génésareth à Tancrède, qui 
dès ce moment porta le titre de seigneur de Tibé¬ 
riade. Les musulmans, voyant le guerrier franc 
prendre chaque jour de nouvelles forces dans leur 
pays, résolurent de conclure un traité avec lui. 
Ce traité fut signé avec la condition qu’à la fin 


432 


PALESTINE. 


du terme convenu, il serait permis aux Sarrasins 
de tenir conseil entre eux pour examiner s’ils se 
soumettraient définitivement à Tancrèdè, ou 
s’ils renonceraient à un nouveau traité. Le sei¬ 
gneur de Tibériade avait fait la paix avec les 
habitants de la Galilée, mais non avec tous les 
musulmans des pays voisins. Il se souvint du 
prince de Damas, qui jadis avait envoyé des sol¬ 
dats contre les chrétiens. Six chevaliers, hommes 
habiles et éloquents, dit le chroniqueur, furent 
chargés par Tancrèdè d’aller inviter l’émir damas¬ 
quina livrer la ville au prince croisé, à quitter sa 
foi pour embrasser celle du Christ. Les députés 
de Tancrèdè ajoutaient que le satrape musulman 
n’avaitque ce parti à prendre s’il voulait vivre en¬ 
core sur un point quelconque de son pays. Si tu 
n’acceptes pas ces propositions, continuaient les en¬ 
voyés chrétiens , l’illustre Tancrèdè ne peut te conr 
server son amitié ni pour or, ni pour argent, ni pour 
tous autres dons précieux. Une pareille sommation 
ne pouvait qu’enflammer de colère un fier mu¬ 
sulman. L’émir fit trancher la tête de cinq dé¬ 
putés, le sixième trouva grâce devant lui; il 
abjura sa religion pour celle de Mahomet. Tan- 
crède, Godefroy, tous les croisés, furent saisis 
d’une violente indignation en apprenant cette 


PALESTINE. 


433 


nouvelle. Le roi de Jérusalem rassembla son ar¬ 
mée , et marcha avec le seigneur de Tibériade 
contre le prince de Damas. Les croisés mirent 
tout à feu et à sang dans la province de l’émir ; 
ils revinrent à la ville sainte avec un immense 
butin 1 . 

Quatorze années après ces victoires, la fortune 
des armes tourna contre les croisés, non loin de 
Tibériade. Les musulmans des bords du Tigre 
et de l’Euphrate avaient été alarmés des conquêtes 
des chrétiens. On voyait arriver à Bagdad des 
croyants de tous les points de la Mésopotamie 
et des frontières de la Perse; ils se rendaient 
dans les mosquées les vendredis, ils pleuraientet 
gémissaient en invoquant les secours des soldats 
de l’islamisme ; iis troublaient par leurs cris, dit 
Kemal-Eddin, les prédicateurs dans les chaires; 
les chaires même furent mises en pièces au mi¬ 
lieu du tumulte. Le sultan de Perse et le calife 
de Bagdad se virent forcés, pour mettre fin à ces 
désordres, d’envoyer de nouveau leurs armées 
à Ja guerre sacrée. Des troupes innombrables tra¬ 
versèrent la Syrie et pénétrèrent dans la Galilée. 
Baudouin, qui avait succédé à son frère Gode- 

1 Albert d’AU, llv. VII. 


kl. 


28 


434 PALESTINE, 

froy au trône de Jérusalem, alla à la rehcontre 
de l’étihémi avec onze mille combattahts. Les 
detix arméefe en vinrent aux mains au mois de 
juin 1 i 13, sur lé rivage occidental du lac de 
Gétiésatfeth: Les thrétiëtis furént mis en détoüte ; 
ils perdirent deux mille hommes dans un combat 
îjbi Hè dürâ cjtie quëîtjües ihStahts. « LeS cada¬ 
vres des iiifidèleS , dit le chroniquelit arabe, ayant 
éléjfetéS dans lé lac, l’eau devint toute rouge de 
Sahg ; il fût impossible de boité de cette eau pen¬ 
dant plusieurs jdurs. Les généraux musulmahs 
envoyèrent au sultan de Petse les prisonniers 
fchfétiens avec les têtes des morts 1 .» Le toi Baü- 
douih éë fetira à Jérusalém avec le reste de ses 
soldats. 

Nbüs quittâmes lé lac dé Tibériàde le 2 dé¬ 
cembre, h quatre heures du matin. Après avoir 
laissé à notre droite la vallée où fut là ville de 
Nephtali, patrie du vertueux Tobie, que le Sei¬ 
gneur Voulut éprouver afin que sa patience servît 
d’exemple à taposle'filë, comme celte du saint homme 
Sob, nous repassâmes sur le champ de bataille de 
Hittin, et nous nous dirigeâmes ensuite au sud- 
est. ÿjoûs parvînmes, au bout de deux heures 


i Bibliothèque de» Croisades, quatrième partie. 


PALESTINE. 


*35 


de marche, aux tuines de Khan Soukoul, où sê 
tient une foire tous les luhdis. Uhe heure dè 
chemin conduit de' ce lieu au pied du Mont- 
Thabor. Une belle forêt de chênes aux feuilles 
blanchâtres enveloppe le Thabot sur trois côtés; 
elle laisse à découvert là partie occidentale, où lë 
village de Débora est assis. Le Thabor, que les an¬ 
ciens appelaient Atcibyrioh, ou Itaburin, ést la plus 
haute montagne dè la Galiléè; son élévation estdè 
cinq cents toises àù-dessuS du niveau de la mer J 
les gens du pays l’appellent Djebel-ël-Nour (mon¬ 
tagne de la lumière), parce que dès què le soleil 
paraît derrière lâ chaîrië d’Arabie, ses premiers 
rayons frappentsurlacimedu mont. Le Thabor, 
isolé des autres montagnes, est Situé à l extrémilé 
nord-est de la plaine d’Esdrélon, à deux lieues à 
l’orient de Nazareth , à trois Héueè à l’ouëst de 
Tibériade. Djebel el-Noür a une forme ronde; 
sa base peut avoir deux lieues de circonférence; 
il s’élance vers le ciel comme üh dôme supërbë. 
S’il pouvait y avoir sur la terre un trône digne 
de l’Élernel, ce trône serait le Thabor. Son som¬ 
met, Couvert des débris dé constructions de tous 
les âges, offre une demi-liêue de toür. Ce fut 
sur celte montagne qüe la gloire dë Dieu parut 
avec tant d’éclat* et quê te;» pattilëS ftfoefll pfo- 


436 


PALESTINE. 


noncées : « Voici mon Fils bien-aimé, en qüi 
» j’ai mis toute ma confiance; écoutez-le. » 
Nous entendîmes nous-mêmes celle voix qui venait du 
ciel, lorsque nous étions avec Jésus-Christ sur la 
sainte montagne , écrivait saint Pierre aux fidèles 
dispersés dans l’Asie Mineure, peu d’années après 
que le Christavait expiré sur la croix. Cette Trans¬ 
figuration n’était-elle pas une prophétique image 
de l’immense transformation qui allait s’accom¬ 
plir chez les sociétés humaines? 

11 est improbable, selon M. de Lamartine, que la 
Transfiguration ait eu lieu sur le Thabor, parce 
que, dit l’illustre voyageur, au temps de Jésus- 
Christ, le sommetde cette montagne était couvert 
par une citadelle romaine. Ceci ne serait pas facile à 
prouver. L’an 66 de l’ère chrétienne, lorsque Né¬ 
ron eut nommé Vespasien général en chef de ses 
armées de Syrie, pour faire la guerre aux Juifs, 
Joséphe, gouverneur de Galilée, fit construire 
une forteresse sur le Thabor ; l’historien israé- 
lite, si exact dans les moindres détails, ne dit 
pas que le Thabor ait été fortifié auparavant. Si 
Joséphe avait trouvé les ruines d’un château-fort 
sur la montagne, on ne peut guère supposer qu’il 
n’en eût point parlé dans son livre ! . Du reste, 

1 Joséphe, Guerre des Juifs contre les Romains , U?. II, eh, 42L 


PALESTINE. 


«7 

les évangélistes n’ayant pas cité le nom de la 
montagne sur laquelle s’accomplit la Transfigu¬ 
ration, on ne peut consulter ici que la tradition 
des peuples. M. de Lamartine, qui a si parfaite¬ 
ment expliqué la vérité des traditions saintes à 
Nazareth, ne croirait-il pas à celle qui place la 
Transfiguration sur le Thabor? Eusèbe, évêque 
de Césarée, saint Jérôme et saint Chrysostôme, 
l’ont confirmée dans leurs livres immortels. 
Les huit ou dix mille chrétiens qui vivaient en 
Palestine un an après la résurrection du Sauveur, 
avaient religieusement marqué tous les lieux où 
le divin Maître avait opéré des miracles; les gé¬ 
nérations suivantes, qui avaient conservé les 
traditions de leurs pères, se seraient-elles trom¬ 
pées pour le Thabor? Cela n’est pas admissible. 
M- de Lamartine l’a dit lui-même en suivant les 
traces du Fils de l’Homme à Nazareth : Nulle 
piété humaine ne pourrait conserver aussi fidèlement 
la tradition d’un lieu cher à son souvenir, que ne le fit 
la piété des fidèles et des martyrs. 

Sainte Hélène avait fait bâtir, sur le som metdu 
Thabor, un temple chrétien qu’on appela église 
des Trois Tabernacles, à cause des trois sanctuaires 
de celte église; l’un était consacré à Jésus, l’autre à 
Moïse, le troisièmeàÉlie. Plus tard, deux monas- 


PALESTINE. 


438 

tères s’élevèrent sur le paont 6acré; ces deux cou¬ 
verts étaienthabi tés par des religieux qui portaient 
le nom de Frèrfs-Noirs. Sous le règne des rois la¬ 
tins à Jérusalerq, leThabor était peuplé d’ermi¬ 
tes, mais après la victoire de Saladiq contre 
Eusignqu, l’église et les monastères du Thabor 
furent démolis, et l’étendard de Mahomet flotta 
sur cette montagne. Maintenant les pères latins 
de Nazareth viennent, accompagnés de quelques 
fidèles, célébrer la messe sur le sommet de Dje¬ 
bel-elrNour, le jour de la Transfiguration. Je re¬ 
gretterai toute ma vie de n’avoir pas vu cette 
solennité. L’âme de ceux qui assistent à cette 
messe doit être bien profondément remuée. A 
genoux sur le Mont de la Lumière , d’où l’oeil 
embrasse la vaste région de la Décapole, ils doi¬ 
vent se sentir plus prés de Dieu. Tout bruit de 
la terre cesse; on n’entend que les saintes pa¬ 
roles du prêtre et les voix mystérieuses de la na¬ 
ture. Quel spectacle ! Quel lieu pour célébrer le 
divin sacrifice! L’autel, c’est le Thabor, la voûte 
du temple, le pavillon des cieux ! 

Avant de rappeler les cinq batailles qui furent 
livrées à diverses époques dans les champs d’Es- 
drelon, il est utile de donner quelques indica¬ 
tions topographiques sur cette partie de la basse 


PALESTINE- 439 

Galilée. La pointe de l’JJermon s ? arrëte à deux 
lieues à l’orient du Thabor. Ou haut de la pointe 
occidentale de l’Hermon, tout le pays envjrom 
nant se déploie devant vous. La plaine d’Esdre- 
Ipn, que l’Écriture appelle aussi Mageddo ou 
Armageddo, s’étend en longueur sur un espace 
de cipq ljeues, en largeur sur un espace de deux 
liepes. L a plaine est apposée par lp torrept de 
Cison, qui va se jeter dans legolfedeSaint-Jpan- 
d’Acre. La plaine de Mageddo est bornée à l’ouest 
par des montagnes bojsées qui se prolongent 
jusque sur le bqpd de la Méditerranée ; au nord 
par upe chaîne pelée : au nord-est apparaît Je 
Thabor; à l'orient, la ligne de l’Jfermon; au 
sud , sous vos yeux, la vallée de Jesraël ou de 
Sunam, formée par le versant septentrional du 
mopt Gelboë, et par le versant méridional de 
l’Heripon- La vallée de Sunam, large de deux 
milles , s’étend jusqu’à la rive droite du Jour¬ 
dain, sur neuf milles de longueur. A une courte 
distance de la poipte occidentale de l’Hermon, 
où nous étiops assis le 2 décembre, on aperçoit 
les ruines du château de Belvoir, le village de 
Fouleh composé de cinquante cabanes musul¬ 
manes. Au sud-est de Fouleh , toujours dans la 
plaine d’Fsdrelon, sont les deux bourgs de Kou- 


PALESTINE. 


UO 

mis et deZéraïm; puis, à l’extrémité méridio¬ 
nale de la plaine s’élève la charmante bourgade 
de Djenine, bâtie sur l’emplacement de l’antique 
Jesraël, ville de la tribu d’Isachar. Le village de 
Naïm, où le Christ ressuscita le fils unique de la 
veuve, a été réduit en cendres par le dernier 
tremblement de terre; Naïm était situé au pied 
de l’Hermon, à une heure, à l’occident, du Mont 
de la Lumière. 

L’an 1305 avant Jésus-Christ, les enfants d’Is¬ 
raël gémissaient sous le joug de Jabin, roi de 
Chanaan. Débora, femme remplie de l’esprit de 
Dieu, femme qui jugeait les peuples, appela vers 
elle Barac , fils d’Abinoëm ; elle lui dit de ras¬ 
sembler dix mille guerriers de la tribu de Neph- 
tali et de la tribu de Zabulon, et de venir ensuite 
livrer bataille à Sisara, général des armées de 
Jabin. Sisara était campé au pied du Thabor avec 
toutes ses troupes et tous ses chariots. Barac et 
la prophétesse Débora marchent avec leurs dix 
mille combattants contre les Chananéens. Le 
combat s’engage non loin de Djebel-el-Nour. Le 
Seigneur frappa Sisara de terreur; ses troupes 
furent taillées en pièces parles Israélites. Sisara, 
vaincu, sauta de son chariot, et s’enfuit à pied 
sous la tente de Jahël, femme de Haber. Jahël 


PALESTINE. 


Ui 

prend un grand clou, elle entre sans bruit dans 
la tente où dort Sisara, lui enfonce le clou dans 
la tempe et le tue. Après la défaite des trou¬ 
pes de Jabin , Débora composa son beau canti¬ 
que. « Les rois de Chanaan sont venus; ils ont 
» combattu à Thana, à Mageddo, et n’ont em- 
» porté aucun butin ! Du haut du ciel les astres 
» ont combattu contre Sisara! Le torrent de 
» Cison a entraîné les ennemis morts ! O mon 
» âme ! foule aux pieds les corps de ces bra- 
» ves! 1 » 

Trois siècles après , les champs de Mageddo 
furent le théâtre de la bataille de Saül contre les 
Philistins. Ceux-ci s’étaient réunis dans la vallée 
de Jesraël. Saül campa avec son armée au lieu où 
s’élève aujourd’hui la bourgade de Djenine. Il 
fut saisi de frayeur à la vue de la puissante armée 
des Philistins. Leroi consuiteleSeigneur, mais le 
Seigneur ne lui répond ni en songe, ni par les 
prêtres, ni par les prophètes, parce que Saül n’a 
pas voulu exécuter la colère de Jéhova contre les 
Amalécites. Abandonné de Dieu, il a recours 
à la science noire de la pythonisse d’Endor : 
il lui demande de faire venir Samuel. L’ombre 


1 Juges, chap.JIV et V. 


PALESTINE. 


442 

de Samuel est évoquée. Le prophète choisi de 
Dieu pour sacrer les rois annonce à Saül tous les 
malheurs qui vont tomber sur sa tête. Les sinis¬ 
tres paroles de Samuel jettent l’épouvante dans 
l’£me de Saul. Cependant le combat se livre 
entre les Israélites et les Philistins. L’armée juive 
est vainque. Les trois fils du roi, Jonathas, AJai- 
uadab et Mejcfiisua, sont morts en combattant 
sur le mont Gelboë. Saül voit ses trois enfants 
étendus sur la montagne. « jCire ton épée et tue- 
» moi ! dit alors le roi à son écuyer ; je ne veux 
a pas que les incirconcis m’insultent encore en 
>j m’arrachant la vie ! » L’écuyer refuse de tuer 
son souverain. Saül prend alors son glaive, sejette 
dessus et meurt! A cette vue, l’écuyer se perce à 
son tour de son épée, et tombe sans vie sur le ca¬ 
davre de son maître! David, si longtemps persé¬ 
cuté par Saü|, se trouvait alors dan6 le pays du roi 
de Geth, avec six cents Israélites qui lui étaient 
dévoués. Le vainqueur de Goliath, apprenant la dé¬ 
faite des Israélites, pleura la mort de Saül et de 
Jonathas, son ami. David exprima sa douleur 
profonde dans un chant funèbre , où se montre 
déjà la sublime poésie des psaumes. « Montagnes 
» de Gelboë, dit en gémissant le poète guerrier, 
» montagnes de Gelboë, que la rosée et la plpie 


PALESTINE. 443 

? ne tombept jamais sur yops 1 qu’il n’y ait plus 
» sur vos cpteapx des fruits dont on offre les 
» promisses! Parce que c’est là , ppi, c’est là 
» qu’a été jeté le bouclier des vaillants d’Israël 1 
» le bouclier de Saul, pomme s’il n’etH pas été 
)> sacré de 1 huile sajpte ! Votre mort perce mon 
» âme de douleur, p Jonathas, mon frère! Je 
" vous aimais pomme une mère aime son fils 
» unique ! Vous étiez Je plus beau fies princes, 
>> 6 Jonathas ! vous étiez plus aimable que la 
» plus aimable des femmes! * » Quatre cent 
trente-un ans s’étaient écoulés depuis la mort de 
Saul, lorsque le saint roi Josias tomba dans la 
plaine d jïsdrelon sous Je glaive de Néphao, roi 
d’Égypte. 

En 12(7, pne armée chrétienne commandée 
par Jes rois de Jérusalem , de Chypre et de Hon¬ 
grie, entreprit une expédition contre le Thaborj 
la citadejledecemont, bâtie par Malek-Adel, était 
alpfs occupée par les Sarrasins. Ées croisés mom 
tèrent sur le sommet de Pjébel-pl-Nour avec leur 
intrépidité accoutumée; jls massacrèrent un 
grand nombre de musulmans, pt allaient se ren¬ 
dre maitres de la forteresse lorsqu’une discorde 

1 Les Rois, Uv. I, chap. 28. - Jdm, ljy. |i, c t, ap . 


PALEST1NB. 


444 

déplorable s’introduisit dans le conseil des trois 
rois. Les soldats de la croix cessèrent de com¬ 
battre; ils furent ramenés à Saint-Jean-d’Acre, 
malgré leur ardent désir de poursuivre les infi¬ 
dèles; un pieux chroniqueur, n’osant pas ici son¬ 
der les impénétrables desseins de Dieu, cherche à 
attribuer la honteuse retraite des chrétiens à une 
cause surnaturelle. Nous pensons, dit Olivier 
Scholastique, que le Christ notre Seigneur s’est ré¬ 
servé pour lui seul ce triomphe ; lui qui monta sur 
cette montagne avec un petit nombre de ses disciples, 
et qui leur fit voir en ce même lieu la gloire de sa 
résurrection 1 . 

Pour que rien ne manque à l’intérêt historique 
de cette plaine de Mageddo, voici venir mainte¬ 
nant les nouveaux preux de la France ! Les 
troupes musulmanes, composées de l’armée 
dite des pachas, de mameluks d’ibrahim - bey, 
de janissaires de Damaset d’Alep, de Naplousains 
et d’Arabes bédouins, s’élevaient à une trentaine 
de mille hommes, dont vingt mille de cavalerie : 
cette armée formidable était campée, le 15 avril 
1799, au milieu de la plaine d’Esdrelon. Le vail¬ 
lant Kléber savait le nombre des bandes enne- 


1 Bibliothèque desïCroisades, troisième partie. 


PALESTINE. 


*45 


mies ; mais il ne craignit pas de les attaquer avec 
ses trois mille fantassins. 11 avait prévenu le gé¬ 
néral Bonaparte de son projet. Kléber voulait 
surprendre les musulmans pendant la nuit : il 
était arrivé trop tard. Le jour avait paru quand 
il déboucha dans la plaine d’Esdrelon ; c’était le 
16 avril. Kléber forme sa troupe en carré ; l’im¬ 
pétueuse cavalerie des musulmans ne trouve que 
la mort devant un rempart de baïonnettes. Un 
coup de canon se fait entendre sur les montagnes 
de Nazareth : « C’est Bonaparte ! » s’écrient les 
soldats français aux prises avec les mahométans 
depuis cinq heures consécutives. Bientôt le gé¬ 
néral en chef arrive sur le champ de bataille. Un 
feu soutenu , partant des carrés , disperse les 
musulmans. En un instant six mille Français 
détruisent cette armée, que les habitants di¬ 
saient innombrable comme les étoiles du ciel et 
les sables de la mer! Voilà cette éclatante victoire 
qui, dans les annales de notre pays, porte le nom 
de bataille du Thabor. 

Esdrelon est une de ces plaines que la nature 
semble avoir faites tout exprès pour servir de 
théâtre aux combats que les hommes se livrent 
entre eux. Les bannières des Chananéens, des 
Philistins, des Juifs, des Assyriens, desÉgyptiens, 


PALESTINE. 


Ué 

des Romains, des croisés, des Sarrasins, des 
Turcs, des Druzes, des Arabes bédouins, des 
Français, ont été trempées de la rosée de l’Her- 
mon que le poëte-roi a comparée au parfum 
répandu sur la barbe et les vêtements d’Aaron *. 
Des flots de sang humain ont coulé dans la plaine 
de Mageddo et sur le penchant des montagnes 
qui l’environnent. La terre d'Esdrelon, terre 
rougeâtre, profonde et fertile, a été engraissée 
par les cadavres des guerriers de toutes les na¬ 
tions et de tous ks temps. Cette plaine devrait 
être appelée plaine du carnage, nom que l’Écri¬ 
ture donne à Une Vallée fameuse de Palestine. 

Quand le voyageur pose ses pieds Sur celte 
terre trois fois sainte , il a besoin de faire vio¬ 
lence à son esprit pour l’arracher au souvenir de 
l’histoire ; fel ce n’est pas sans peine qüil se décide 
à faire attention aux choses du moment qu’il a 
sous les yeux : il le faut cependant, car un trait de 
mœurs dans ce pays de prodiges, mène presque 
toujours à d’utiles enseignements. En descendant 
du mont Hermon vers la tombée du jour, nous 
allâmes demander un gîte pour la nuit au village 
de Fouleh, habité, comme je l’ai déjà dit, pâr 


Psaume C XXXII 


PALESTINE. 447 

cinquante familles musulmanes: Unë trentaine 
de Croyants étaient réühiS silf une esplanade 
couverte de gazon, et fkisëieilt ènèemble la priêrfe 
du soir. Ces tnahométàns, ati* Visagfes calmés et 
sereins pendant le nairtàz , prirent tdUt à bbüp 
iltle expression de fét-ocité quand ils eürérit pro¬ 
noncé le dérriier mot de leurs OraiSohs, et qü’ilfe 
ètiréttt arrêté leurs règards sur nOus. » Lefe demeu¬ 
res des etifants de Mahomet ne sont pas faites pouf 
vous loger* notls disaient les hàbitahts de Fbü- 
léh; allez dorniir dans leS cloaques des kàftsïti 
(porcs) vbs frères, infidèles des infidêlés ! hom¬ 
mes souillés et sans foi ! » Les Arabes de Fou- 
leh noiis avaient pris pour des juifs à causé 
de nos cheveüx loflgs ; il h’y a que leS IsraëlitèS 
ëti Galilée qui portent de lotlgs cheveux : leS 
èhrétieris et les musulmans ont la têtë rasée. 
Nous eûmes toutes les peines du monde pour 
pêrsûader aUx Arabes de Foüléh qué nouSétiohs 
chrétiens • il fallut exhiber en leur présence nos 
firmâ'ns impériaux, et ce ne fut qu’après lecture 
fàî té de nos passe-ports par lé cheik, qüe les mu¬ 
sulmans de Fouleh nous accueillirent dans leur 
village. Une chambre commode nous fut donnée: 
hous ne vîmes plus autour de nous que des visageâ 
riants, des gens empressés à nous servir. 


448 


PALESTINE. 


Cette scène dont je consigne ici le souvenir est 
un fait entre mille , qui atteste la haine des na¬ 
tions d’Orient contre les pauvres Israélites. C’est 
surtout dans cette Galilée, où ils ont régné 
deux mille ans avec gloire, que les antiques en¬ 
fants de Jacob sont repoussés par tout homme 
qui ne professe pas leur religion. Les juifs indi¬ 
gènes et leurs frères d’Europe qui, à la fin de 
leur vie, viennent acheter à prix d’or un peu de 
terre pour être ensevelis dans le pays de leurs 
pères, sont traités avec un égal mépris par les 
chrétiens et les musulmans. — « Vous avez tué 
» notre Dieu ! leur disent les chrétiens; anathème 
» sur vous, rebut des nations ! — Jésus de Naza- 
» relh était un saint prophète, et vous l’avez cloué 
» sur une croix immonde! » leur disentles mu¬ 
sulmans; « honte éternelle sur vous , hommes 
» impies et dégradés ! » Et la malédiction qui 
pèse sur leur tête depuis dix-huit siècles ne les 
épouvante pas ! Ils espèrent, ils espèrent tou¬ 
jours ! Ils vont se placer une fois par mois sur 
le mont de Béthulie, pour voir si le Messie ne 
vient pas! O juifs! hommes à tête dure , incirconcis 
de cœur et d’oreilles! le Messie n’est-il donc pas celui 
qui est adoré aujourd’hui par tant de millions 
d’hommes dans les basiliques, dans les chapelles, 


PALESTINE. 


U9 

sous la hutte du sauvage aux dernières limites 
de l’univers connu? A moins de s’aveugler, il 
n’y a plus moyen de méconnaître Jésus-Christ, 
a dit Bossuet. Mais tout ce qui arrive aux Juifs 
leur a été annoncé par les anciens oracles;, la 
vengeance d’en haut a éclaté sur la race déicide! 
Leur condamnation est écrite à chaque page du 
livre saint, qu’ils gardent mystérieusement dans 
leurs mesquines synagogues. Quand, dans les 
rues de Rome, leurs ancêtres accablaient d’amers 
sarcasmes Pierre et Paul, condamnés aux sup¬ 
plices sur la déposition des Juifs, les deux grands 
apôtres prédirent de nouveau leur ruine : <c Les 
» Juifs périront de faim et de désespoir; ils se- 
» ront bannis à jamais de la terre de leurs pères, 
» et envoyés en captivité dans tout l’univers: le 
» terme n’est pas loin où tous ces maux leur 
» arriveront, pour avoir insulté avec tant de 
» cruelles railleries au bien-aimé Fils de Dieu , 
» qui s’était manifesté à eux par tant de mira- 
j> clés ! 1 » Cette terrible prophétie ne s’est-elle 
pas accomplie de point en point? Qu’on ne cçoie 
pas que nous applaudissions aux outrages aux¬ 
quels sont livrés journellement en Palestine les 


1 Lactancs. 


450 


PALESTINE. 


malheureux Israélites ! Nous voudrions pouvoir 
diminuer leurs maux, et nous avons fait des ré¬ 
clamations en leur faveur auprès des cheik-el- 
beled ou maire des villages de la Galilée et de la 
Samarie ; mais ce profond abîme de misère dans 
lequel sont tombés les juifs de ce pays, doit être 
signalé par le voyageur: il faut bien montrer que 
Dieu a eu raison ! 

De Fouleh à Naplouse ou Nablous , douze 
heures de marche. La route va du nord au sud. 
On chemine d’abord pendant trois heures au mi¬ 
lieu de la plaine d’Esdrelon, puis on entre dans 
les montagnes de la Samarie. Djenine, qu’on voit 
à gauche en laissant derrière soi la plaine de 
Mageddo, est la dernière ville de la Galilée. La 
Samarie est un pays de montagnes, et c’est ce qui 
explique l'humeur belliqueuse, le caractère in¬ 
domptable de ses habitants. Le premier aspect 
de la Samarie est affreux : ce sont des collines 
basses, arides, nues, et d’une teinte bleuâtre ; 
mais on pénètre bientôt dans une belle vallée 
toute plantée d’oliviers. Là se trouve un gros 
village musulman appelé Kébati. A deux heures 
de ce bourg est le beau et large vallon de Sa- 
nour; à droite, sur le sommet de la montagne, 
nous vîmes les ruines du château de Sanour, qui 


PALESTINE. 

fut assiégé et pris par Abdallah, pacha d’Acre, 
en 1831. Le siège de cette forteresse est raconté 
dans le cinquième volume de la Correspondance 
d’Orient. Le vallon de Sanour, très-fertile et 
assez bien cultivé, se prolonge jusqu’au char¬ 
mant village de Djaba, assis sur un mamelon 
entouré d’arbres, En quittant Djaba, le pays de¬ 
vient aride; il n’y a plus ni arbres, ni verdure, 
ni aucune espèce de végétation : c’est une lon¬ 
gue suite de ravins étroits et profonds, où le* 
chevaux marchent avec peine. 

En avançant vers Naplouse, l’antique Sichem 
ouSichar, ville de la tribu d’Ephraïm, nous aper¬ 
çûmes à notre droite le mont Someron, où fut bâ-> 
tie Samarie, qui, sous le règne d’Achab, devint 
la capitale du royaume d’Israël. Cette cité, recon¬ 
struite par Hérode, qui la nomma Sébaste en 
l’honneur d’Auguste, n’offre plus aujourd’hui 
que des débris. En voyant les dernières rujnes 
de cette superbe Samarie qui adora des dieux 
étrangers, on se rappelle ces paroles du prophète 
Michée : Je rendrai Samarie comme un monceau de 
pierres qu’on met dans un champ, lorsqu’on plante 
une vigne; je ferai rouler ses pierres dans la vallée , 
el j’en découvrirai les fondements, dit le Seigneur, le 
dieu d Israël ! Au pied du Someron est un pauvre 


PALESTINE. 


*52 

village que les habitants appellent Sébaslias. La 
mer, semblable à une immense ceinture bleue, 
apparaît au loin derrière les verdoyantes cimes 
des montagnes de Samarie ; è gauche est la chaîne 
d’Arabie, qui borne à l’orient la vallée arrosée 
par le Jourdain; au midi se déroule le beau val¬ 
lon de Sichem, dominé par le haut sommet du 
mont Gazirim ou Mont-Béni ; c’est là un de ces 
magnifiques points de vue que Dieu n’a créés 
qu’en Orient. Pendant la guerre des Juifs contre 
les Romains, onze mille six cents Samaritains fu¬ 
rent massacrés sur le mont Garizim. 

Le vallon de Sichem est très-étroit, mais sa 
longueur est au moins de deux lieues et demie* 
Il est formé par le revers méridional du mont 
Hébal ou Mont-Maudit, et par le revers sep¬ 
tentrional du Gazirim. Le vallon de Sichem 
étale une grande richesse de végétation ; il est 
planté de toutes sortes d’arbres fruitiers. A tra¬ 
vers un vaste amas de verdure se dessine de la 
manière la plus gracieuse la cité de Naplouse, avec 
ses maisons blanches et ses élégants minarets, 
qui élèvent dans l’air leur pointe effilée. La cul¬ 
ture du vallon de Naplouse rappelle la culture 
des ravins, des gorges, des vallées du Liban. A 
Naplouse, comme dans les belles régions libani- 


PALESTINE. 


4-53 

ques, les penchants des montagnes sont cultivés 
en larges gradins; il n’y a pas le plus petit es¬ 
pace où ie fellah naplousin n’ait passé le fer avec 
lequel il remue la terre qui le nourrit. Les Na- 
plousins ressemblent, sous bien des rapports, 
aux maronites et aux druses du Liban. Comme 
les habitants de Djebel-Drouse , de Kanoubin et 
de Becharré, lesNaplousins sont actifs, laborieux, 
intelligents, braves, nesupportant qu'avec peine 
toute espèce de domination. Us se sont révoltés 
centre tous les pachas qui se sont succédé en 
Syrie, en Palestine, depuis la conquête de ces 
deux pays par les Ottomans. On a pu voir, dans 
une lettre de ce volume, comment les Naplou- 
sins se sont battus contre Ibrahim-pacha en 
1834. Leur ville de Naplouse compte deux mille 
hommes de moins depuis la grande insurrection 
de 1834; les maisons gardent encore les traces 
du canon égyptien. Le tremblement de terre du 
1 er janvier 1837 est venu ajouter à la désolation 
de la cité : la moitié de Naplouse a été renversée; 
on n’a compté que quarante victimes. 

Naplouse,qui était avant l’invasion d’ibrahim 
unedes plusflorissantesvillesdela Palestine, n’est 
aujourd’hui qu’une pauvre cité, sans mouvement 
et sans richesse. Le moutzelin de Napiouse, Soleï- 


454 


PALESTINE. 


man-Abdalassi,unedescréaturesdeMéhémet-Ali, 
gouverne toute la Samarie, comme l’émir Béchir 
gouverne le Liban : à titre de fermage. Mainte¬ 
nant que les Naplousins sont désarmés comme 
les montagnards de Syrie, Ibrahim-pacha les pu¬ 
nit cruellement de s’être révoltés contre lui. La 
tyrannie du vice-roi d’Égypte est poussée à son 
comble à Naplouse. Mais cet état de choses ne 
peut durer longtemps ; les Naplousins ne sont 
pas hommes à souffrir patiemment l’humiliation 
et la ruine de leur beau pays : ils sauront tôt ou 
tard se procurer des fusils et des balles, et alors 
malheur à ceux qui ont trompé leur bonne foi 
en 1834! 

Six mille triusulmans, quatre cents chrétiens 
schismatiques, deux cents juifs orthodoxes, et cent 
Samaritains , forment la population actuelle de 
Naplouse. On connaît l’origine des Samaritains. 
677 ans avant Jésus-Christ, Salmanazar, roi d’As¬ 
syrie, s’empara de la Samarie ; il fit conduire en 
captivité, sur les bords du Tigre, les dix tribus 
que Jéroboam sépara du royaume de Juda. Sal¬ 
manazar repeupla la Samarie avec une colonie du 
pays des Mèdes, appelée Cuthéenne. Les Cu- 
théens étaient idolâtres. Une peste éclata dans 
la Samarie ; les nouveaux habitants du pays in- 


PALESTINE. 


455 

voquèrent en vain leurs dieux d’argile pour faire 
cesser le fléau. Ils allèrent demander alors au 
roi d’Assyrie quelques-uns des sacrificateurs hé¬ 
breux qu’il retenait prisonniers. Les prêtres d’Is¬ 
raël instruisirent les Cuthéens dans la loi de 
Moïse, et furent appelés Samaritains, ou Scmri '. 
Les Samaritains seuls ont conservé le Pentateu- 
que, écrit en caractères hébreux; ils disent même 
qu’ils ont, dans leur synagogue de Naplouse, 
une Bible écrite de la main d’Abisha, petit-fils 
d’Aaron. Les caractères dont les Juifs se servaient 
pour écrire leurs livres saints étaient les mêmes 
pour toutes les tribus ; mais à l’époque de la cap¬ 
tivité de Babylope, les Israélites, trouvant plus à 
leur gré les caractères chaldéens , abandonnèrent 
les leurs pour prendre ceux du peuple des rives 
del’Euphrale. Les Samaritains, ennemis déclarés 
des Juifs, ne voulurent point admettre ces carac¬ 
tères étrangers, plus encore en haine des tribus 
qu’fis méprisaient, que par crainte d’introduire 
quelque innovation dans leurs lois. 

Cette division qui éclata parmi les tribus nous 
donne une très-grande preuve de l’authenticité 
des livres de Moïse ; car ces deux peuples, Sama- 


1 Josèphe, Antiquités judaïques, liv. IX, ch 14. 


456 


PALESTINE. 


ritainset Juifs, qui se regardaient d’un œil jaloux, 
n’auraient pas manqué de se reprocher les chan¬ 
gements qu’ils auraient voulu introduire dans 
leurs livres. Nous savons par des hommes versés 
dans la connaissance de la langue hébraïque, et 
même par des rabbins, qu’il n’y a aucune diffé¬ 
rence essentielle entre laBibleécrite en caractères 
chaldéens, et la Bible des Samaritains écrite en ca¬ 
ractères hébreux. 

C’estlàune chose dignede remarque. LePenta- 
teuque des Samaritains sert de contrôle aux livres 
divins qui sont entre les mains des juifs et des 
chrétiens. Les arguments des ennemis de la vé¬ 
rité sainte tombent devant la parfaite conformité 
des deux Bibles écrites en caractères différents. 
Nous devons voir encore ici un miracle de la 
Providence. 

Revenons aux Samaritains. Alexandre le Grand 
permit à Sanabaleth, chef puissant des Samri, 
de bâtir un temple sur le mont tiarizim. Long¬ 
temps après, sous le règne d’Antiochus, roi de 
Syrie, les Samaritains, craignant d’être confon¬ 
dus dans les châtiments qui menaçaient les 
Juifs, dirent à ce prince que leurs croyances 
n’étaient pas celles des Israélites ; ils deman¬ 
dèrent et obtinrent que leur temple portât dé- 


PALESTINE. 


457 

sonnais le nom de Jupiter grec 1 . Ce temple de 
Garizim, qu’on avait osé opposer à celui de 
Jérusalem, existait depuis deux cents ans, lorsque 
le célèbre Jean Hircan le renversa de fond en 
comble. Jean Hircan avait dompté le peuple de 
l’Idumée, qui adopta alprsla religion de Moïse; 
il dompta aussi les Samaritains; ce peuple opi¬ 
niâtre, cette race de fer, ne renonça point à son 
culte mêlé; il n’avait plus de temple, mais il 
allait toujours immolerdes victimes sur ses rui¬ 
nes ! Aujourd’hui, comme en ce temps-là, les fils 
et les petits-fils des Semri font encore ce qu’ont fait 
leurs pères . Ce peuple suit ses anciennes coutumes ; 
il ne craint point le Seigneur, il ne garde point ses 
cérémonies , ni ses ordonnances , ni les préceptes 
qu’il donna aux enfants de Jacob, qu’il surnomma 
Israël 2 . 

D’après les recherches de quelques savants 
orientalistes, les cent Samaritains de Naplouse et 
les cinquante de Gaza, sont aujourd’hui les seuls 
restes de cette secte. Les Samaritains de Naplouse 
n’ont point de propriétés foncières; ils ne cul¬ 
tivent pas la terre, ils ne vivent que d’industrie: 

1 Josèphe, Antiquités judaïques, liv. XI, cbap. T.—Idem, liv. XII, 
cbap. 7. 

» Les Rols. liv. IV, ch. 17. 


458 


PALESTINE. 


leur pauvreté est passée en proverbe dans la Pa¬ 
lestine; ils sont relégués dans un des plus sales 
quartiers de la ville. Les musulmans , les chré¬ 
tiens et les juifs , les ont en horreur. Les Semri 
ne se marient qu’entre eux. Les juifs se croi¬ 
raient aussi coupables de manger du pain des 
descendants des Cuthéens, que de la viande de 
porc: ils les accusentd’ido!àtrie;ils prétendent que 
les Samaritains ont une figure de colombe sculp¬ 
tée sur le pdpitre où ils placent le livre saint, et 
qu’ils rendent un culte à cel oiseau. C’est, assure- 
t-on, en souvenir de la colombe qui, après le 
déluge, rèntra dans l’arche avec le rameau vert. 
Les Semri repoussent avec énergie cette accusa¬ 
tion; ils se vantent, au contraire, d’étre les 
seuls conservateurs de la loi du Sinaï ; ils se di¬ 
sent issus de la tribu de Joseph le patriarche. 
Depuis longtemps il n’est plus permis aux 
Semri d’aller sacrifier des victimes sur le som¬ 
met de Garizim ; mais, comme leur loi dé¬ 
fend d’immoler des animaux dans des synago¬ 
gues , le mouton et l’agneau qu’ils égorgent 
pendant la Pâques , sont apportés vivants en 
face de la montagne sainte , et c’est là qu’ils 
tombent sous le couteau du grand prêtre. Les 
Samaritains, comme les juifs, attendent le Mes- 


PALESTINE. 


459 


sie; ils savent par quels signes ils le reconnaîtront. 

J’ai vu quelques Samaritains ; leur costume se 
compose d’une robe noire et d'un turban rouge : 
quand ils vont à leur synagogue, ils portent des 
vêtements blancs. Ils sont sales,déguenillés; l'ex¬ 
pression de leur figure est sombre ; tout paraît 
mvstérieux dans le Samaritain : cet homme ne 
ressemble pas aux autres hommes ; c’est un dé¬ 
bris vivant d’un peuple qui n’est plus ^ d’un peu¬ 
ple qui ne se relèvera jamais ! Les Anglais, qui 
ont sur la Syrie et la Palestine des vues dont la 
réalisation pourrait ne pas trop se faire attendre, 
ont travaillé récemment à convertir les Samari¬ 
tains au protestantisme. Nous avons connu à Da¬ 
mas des prêtres lazaristes qui ont lu eux-mêmes 
les lettres que les biblistes de la Grande-Bretagne 
ont adressées aux Samaritains de Naplouse ; ils 
leur promettaient de grandes sommes d’argent 
s’ils voulaient abandonner leur ancienne loi pour 
embrasser celle de Luther. Les Samaritains, ces 
hommes si pauvres, si méprisés dans leur propre 
pays, ont résisté à toutes les séductions. On con¬ 
viendra que, si les Anglais ne réussissaient pas 
dans leurs projets d’envahissement aux pays d’ou¬ 
tre-mer, ce ne serait pas faute d’avoir employé 
tous les moyens imaginables. 


460 


PALESTINE. 


Voici, à propos des Anglais, une anecdote qui 
n’a rien de commun avec les Samaritains, mais 
qui est trop piquante pour que j’oublie de vous 
la raconter, je la tiens de Michaëli, le vieux 
drogman de Nazareth : 

L’an dernier, un touriste de la Grande-Breta¬ 
gne vint à Jérusalem, accompagné d’un guide 
chrétien ; il visita les lieux saints de la ville de 
David. Arrivé sur le bord du torrent de Cédron, 
ou torrent de la tristesse, le cicérone dit à l’Anglais : 

« Nous voilà, monsieur, dans la vallée de 
Josaphat. 

— Oh ! yes! » dit le voyageur étonné. 

Les bras croisés sur sa poitrine, les yeux fixés 
vers la terre, l’Anglais paraissait plongé dans de 
sérieuses réflexions. Puis il prononça ces pa¬ 
roles : 

« C’est ici la vallée de Josaphat! la vallée où 
tous les humains, au dernier jour du monde , 
comparaîtront devant le juge éternel ! 11 me fau¬ 
drait donc aller d’ici à Londres, et, de Londres, 
revenir encore ici ? Je n’en ferai rien ! » 

Et, prenant un pistolet suspendu à sa cein¬ 
ture, l’Anglais se brûla la cervelle. 

« Cet homme n’était pas fou, ajouta Mi¬ 
chaëli. 


PALESTINE. 


461 


— Mais qu’était-il alors? 

— Ça l'ennuyait de repasser deux fois par un même 
chemin. » 

Telle fut la réponse de notre interprète. 

Nous partîmes de Naplouse le 4 décembre. 
Nous laissâmes à notre droite le mont Garizim. A 
un quart d’heure de la cité, après avoir traversé 
un bois d’oliviers dont les troncs sont énormes, 
nous nous arrêtâmes un moment au puits de la 
Samaritaine , où le Christ se reposa à la sixième 
heure du jour. Ce puits, creusé par Jacob lors¬ 
que les enfants d’Hémor lui eurent vendu une 
partie du champ de Sichem pour le prix de cent 
jeunes brebis, est étroit par le haut et large en 
bas ; il a environ quarante coudées de profon¬ 
deur. 11 était à sec lorsque nous le visitâmes. Il 
est recouvert par une grosse pierre. Sainte Hé¬ 
lène avait fait enfermer le puits de Jacob ou de 
la Samaritaine, dans une chapelle dont on ne 
voit plus de traces. A gauche du puits sacré, à 
une distance de quelques minutes, Michaëli nous 
montra une petite construction surmontée d’un 
dôme : c’est, nous dit-il, le tombeau de Joseph , 
fils de Jacob. Les musulmans, les juifs, les chré¬ 
tiens et les Samaritains, entourent cette sépulture 
d’une vénération profonde. Après les funérailles 


PALESTINE. 


462 

deJosué, dit l’Écriture, les Israélites prirent aussi 
les os de Joseph , qu’ils avaient apportés d’ɬ 
gypte, et les ensevelirent à Sichem, dans cet en¬ 
droit du champ que Jacob avait acheté aux en¬ 
fants d'Hémor, pèrejde Sichem 1 . 

Après avoir relu ces paroles en vuedu tombeau 
tant vénéré, nous tournâmes le mont Garizim ou 
montagne de Dieu et des anges , comme l’appellent 
les Samaritains, et nous reprîmes notre route au 
midi. Nous cheminions dans une vallée dépouil- 
léed’arbres, mais fertile. Les deux bourgs de Meï 
lalouli et de Aouarha se montraient à notre gau¬ 
che. Trois heures de marche, depuis Naplouse , 
conduisent à l’extrémité méridionale delà vallée 
de Meïlalouli. Là, on quille la Samarie, et la Ju¬ 
dée commence. Nous fûmes étonnés de voir des 
champs si féconds et si bien cultivés dans cette 
Judée, tant dénigrée par les philosophes du dix, 
huitième siècle, qui, du reste, ne la connaissaient 
pas. Les environs de Jérusalem sont dévastés. 
Mais la partie septentrionale de la Judée offre 
partout un terrain gras et susceptible de toute 
sorte de productions. Pendant la domination des 
rois latins de Jérusalem, cette région n’était-elle 


4 Josué, chap. XXIV. 


PALESTINE. 


463 

pas florissante? Voyez la peinture que Jacques 
de Vitri, évêque d’Acre, a faite de la Judée, sous 
le règne des successeurs de Godefroy : « La 
» Terre Sainte florissait comme un paradis de 
» volupté; semblable aux lis, aux roses, aux 
» violettes , elle répandait au loin les plus 
» doux parfums. Le Seigneur avait versé sur 
» elle ses bénédictions. Les déserts s’étaient 
» changés en campagnes grasses et fertiles; les 
» moissons s’élevaient dans les lieux qu’avaient 
» habité les serpents et les dragons. Le Sei- 
» gneur, qui avait autrefois abandonné cette 
» terre, y avait alors, par un effet de sa grande 
» miséricorde, rassemblé ses enfants. Les horp, 
» mes de toute espèce et de toutes les nations, 
» qui étaient venus s’y fixer par l’inspiration de 
» Pieu , en doublaient la population. 1 » 

Qu’il serait facile à l’Europe de rendre à la Pa¬ 
lestine sa splendeur passée, en faisant de ce pays 
un royaume chrétien, dont Jérusalem serait la ca¬ 
pitale ! L’idée d’arracher la Grèce aux Turcs, et 
de la rendre indépendante, parut d’abord étrange 
à tout le monde ; et cette idée s’est réalisée. La 
Palestine coûterait bien moins de sacrifices à 

* Bibliothèque des Croisades , troisième partie. 


464 


PALESTINE. 


l’Europe que lui en a coûté la Grèce. Les avan¬ 
tages que l’Occident, que la France surtout, ti¬ 
reraient d’un royaume chrétien sur les bords de 
l’Oronte et du Jourdain seraient immenses. Nous 
n’avons pas le temps de développer ici cette 
pensée; il nous suffit de l’indiquer. 

Trois heures avant d’arriveràBir, on passe dans 
un vallon , où se montrent une grande quantité 
de figuiers et quelques oliviers; dans ce vallon est 
un rocher, au penchant duquel se trouvent plu¬ 
sieurs petits bassins remplis d’une eau fraiche et 
excellente à boire. Ce rocher est appelé Aïn-el- 
llarami (Fontaine des Voleurs). Nous arrivâmes 
àBir, au bout de neuf heures de marche depuis 
Naplouse. Bir, qui n’est aujourd’hui qu’un petit 
village fort misérable, occupe, dit-on, l’empla¬ 
cement de l’antique Béra, où se retira Jotham, 
quand il fuyait la vengeance de son frère Abi- 
mélec. Nous vîmes à Bir une église antique b⬠
tie par Constantin, et dédiée à saint Joseph. La 
tradition place â Bir le lieu où les parents de Jé¬ 
sus , revenant de Jérusalem, s’aperçurent que 
leur fils , alors âgé de douze ans , n’était pas 
avec eux. 

Nous nous couchâmes à Bir, au pied du mur 
ruiné de l’église de Saint-Joseph. Jamais nuit ne 


PALESTINE. 


465 

me parut plus longue ; je n’étais qu’à trois lieues 
de Jérusalem ! mes yeux ne pouvaient se déta- 
cherdes monts d’Arabied’où le jour devait naître; 
enfin le moment arriva où nous remontâmes à 
cheval. Une douzaine de pèlerins chrétiens de 
l’Asie Mineure s’étaient joints à nous : des cris 
de joie partirent de toutes les bouches quand la 
sainte cité se montra à nos regards avides ; les 
échos de la vallée de Josaphat, de la vallée de 
Molok, des tombeaux des Rois et de la grotte de 
Jérémie, répétaient ces mots : el-kods! el-kods ! 
(la sainte, la sainte ! ) 

Jérusalem! quel nom! quelle ville! ville des mi¬ 
racles et des prophètes! ville où mourut le Christ 
pour le salut du genre humain ! Les pensées se 
pressent, se multiplient dans l’esprit à l’aspect de 
Jérusalem. L’histoire de six mille ans vous appa¬ 
raît. J’étais ébloui en arrivant à la cité sainte, 
je ne distinguais rien, je ne voyais devant moi 
qu’un grand prestige, une grande image de gloire 
et de tristesse. Je suis entré dans la cité de David 
le 5 décembre, à neuf heures du matin : ce sont 
là des dates qui restent dans le souvenir de 
l’homme. On nous logea dans le couvent neuf t 
situé à quelques pas du monastère de Saint-Sau¬ 
veur. A mon arrivée, je courus vers le monas- 


11 . 


30 


466 


PALESTINE. 


tère latin pour y voir la chambre que mon frère 
a occupée en 1831. Les pères du couvent, qui 
se sont renouvelés depuis son passage à Jérusa¬ 
lem , ne savaient pas m’indiquer cette chambre, 
mais moi je l’ai trouvée, je l’ai fait ouvrir, et, 
quand je suis entré dans la cellule, je me suis 
assis dans un vieux fauteuil où mon frère s’est 
assis, et j’ai pleuré de tristesse, de joie et d’a¬ 
mour... Parmi les noms gravés sur la porte de 
la cellule, j’ai reconnu le sien, et mon premier 
mouvement a été d’écrire le mien au bas... Nos 
deux noms se touchent à Jérusalem, comme nos 
deux âmes se touchent par les liens invisibles 
des tendres sympathies... 

J’ai aussi beaucoup pensé à vous, mon cher 
Sibour, lorsque je visitais le Saint-Cénacle, Bé¬ 
thanie le village évangélique, le mont des Olives, 
d’où le Sauveur s’envola dans les cieux , la val¬ 
lée de Josaphat, le torrent de Cédron qui gémit 
en coulant, le tombeau de la Vierge, la grotte 
où Jésus versa une sueur de sang et dit : Mon 
âme est triste jusqu’à la mort; la Voie Douloureuse, 
ce chemin que suivit le Christ chargé de sa croix, 
depuis le jardin des Olives jusqu’à la montagne 
qu’il arrosa de son sang. Prêtre de l’Évangile, 
docteur de la foi que Jésus vint apporter au 


PALESTINE. 


467 

inonde, vous êtes revenu plus vivement à mon 
esprit autour de Jérusalem; il me semblait re¬ 
trouver ici quelque chose de vous; vous étiez 
avec moi sur le rocher où la croix du Sauveur 
fut plantée, et vous fortifiiez ma croyance. Vous 
me parliez du Christ, de sa mission divine, du 
monde changé par sa doctrine. Je prêtais l’oreille 
à vos enseignements ; fai prié sur ce tombeau 
sacré qui vit accourir au moyen âge les nations 
de l’Europe, et qui aujourd’hui encore est visité 
par des milliers de chrétiens de l’Asie. A genoux 
devant le saint sépulcre, j’ai aimé Dieu et ma 
mère de toute la puissance de mon âme. Mon 
esprit allait de Dieu à ma mère, je l’avais trans¬ 
portée en idée sur le tombeau de Jésus-Christ; 
je la voyais priant avec ardeur et mouillant de 
ses larmes la froide pierre qui couvre la place où 
le corps du fils de Marie demeura pendant trois 
jours. Ces impressions sont trop intimes; elles ne 
peuvent intéresser que nous-mêmes : qu’im¬ 
porte au reste du monde les réminiscences de la 
famille, les épanchements de l’amitié ? 

Le 7 décembre, à neuf heures du soir, j’étais 
couché sur la terrasse du château de Jéricho. Le 
lendemain j’étais sur la rive droite du Jourdain 
avec M. A. B. et M. Montfort; celui-ci est un 


468 


PALESTINE. 


peintre français de beaucoup de talent j j’avais 
rencontré M. Montfort à Smyrne l’an dernier, et 
j’ai aimé à le retrouver à Jérusalem. Voulant ré¬ 
soudre par nous-mêmes la question de savoir si 
l’eau de la mer Morte est assez pesante pour sup¬ 
porter le corps d’un homme, M. A. B., M. Mont- 
fort et moi, nous nous avançâmes dans le lac, 
nous nous étendîmes sur l’eau sans faire le moin¬ 
dre mouvement ; nos corps flottaient comme 
des troncs d’arbres sur la surface de la mer de 
Sodome, et jamais nous n’aurions pu aller au 
fond. Voilà donc un phénomène bien constaté. 
Quand nous sortîmes du lac Asphaltite, nous 
étions tout imprégnés de sel. 

On ne peut se défendre d’un sentiment d’effroi 
en présence de ce lac silencieux et triste où sont 
englouties Gomorrhe, Sodome, Adama, Séboïne 
et Zoar, villes exécrables devant Dieu. La pos¬ 
térité et tous les peuples diront en voyant ces 
choses : Pourquoi le Seigneur a-t-il ainsi traité 
ce pays ? d’où vient qu’il a fait éclater sa fureur 
avec tant de violence ? 1 Et on leur répondra : 
Le cri des iniquités de Sodome et de Gomorrhe 
était monté jusqu’à son comble, et Jéhova fit 


* Deutéronome, XXIX. 


PALESTINE. 469 

descendre du ciel sur ces villes maudites une 
pluie de soufre et de feu. C’est ainsi que la belle 
et fertile vallée de Siddin fut changée en un dé¬ 
sert affreux. 

Le 10 décembre, nous nous trouvions au 
monastère de Saint-Sabba, pâle et lugubre lieu 
dont l’aspect donne de la stupeur à l’esprit. Ce 
lieu a été heureusement choisi dans la Bédouine 
pour parler de l’immortalité de l’âme. Le 11 , 
nous étions revenus à Jérusalem, après nous 
être agenouillés dans la grotte de la Nativité à 
Bethléem. La Correspondance d'Orient offre un 
travail complet sur Jérusalem et ses environs ; je 
n’ai rien à ajouter à tout ce que mon frère a écrit 
touchant ces lieux célèbres. L’événement le plus 
important qui se soit passé à Jérusalem depuis 
1831, est le siège de cette ville par les fellahs 
de Judée etdeSamarie, en 1834. J’ai racontécette 
guerre dans une de mes précédentes lettres. Nous 
partirons demain pour l’Égypte; nous irons vers 
les rivages du Nil en traversant le désert de sa¬ 
bles mouvants qui sépare la Palestine de l’anti¬ 
que pays des Pharaons. 



470 


PALESTINE. 




LETTRE XXXIV. 1 


Simulacres de funérailles à Hébron, à Foccasion du recrutement de Farméc 
égyptienne.—Conversation avec uil muezzin d’Hébron, au sujet des tom¬ 
beaux des patriarches enfermés dans la mosquée d’Abraham.— Itinéraire 
dilébron à Gaza. — Le chameau.— Le désert de sables mouvants. — Le 
mirage. — Souvenirs d’histoire. — El-Arlsch. — Arrivée en Égypte. 


Caire % 2 Janvier 1838. 


Mon frère a consacré dans la Correspondante 
d’Orient un chapitre à la route qui mène de Jé¬ 
rusalem à Hébron, aux souvenirs historiques de 
cette ville, une des plus anciennes du monde, 
et à son état présent. Je me contenterai donc 
de vous raconter un fait dont j’ai été témoin à 
Hébron. Cinq minutes avant d’entrer dans la cité 
d'El-Khalil (Hébron), nous vîmes au milieu d’un 
cimetière cent cinquante ou deux cents person¬ 
nes de tout âge et de tout sexe, remplissant l’air 
de gémissements et de sanglots. Les vieillards 

1 Cette lettre, comme la précédente, est adressée àM, l’abbé 
Sibour. 



PALESTINE. 


471 


déchiraient leurs vêtements et jetaient de la 
poussière sur leurs têtes* les enfants pleuraient à 
côté des vieillards, et les femmes jeunes, mêlées 
aux femmes âgées, formaient des rondes autour 
de plusieurs fosses vides. Après les danses funè 
bres on remplit de terre les sépulcres où au 
cun mort n’avait été déposé; puis la foule se 
retira dans la cité, en poussant toujours des cris 
lugubres. 

Que signifiaient ces scènes de désolation ? Ce 
ne pouvait être la célébration du Beyram, car 
pendant cette fête lesmusulmans prienlen silence 
sur les tombeaux. Un Israélite d’Hébron vint 
nous tirer de cette incertitude.il nous apprit que 
dans la matinée un détachement de soldats d’I- 
brahim était venu à Hébron , qu’il avait enlevé 
de force cinquante conscrits , et que, ces jeunes 
gens ayant été conduits enchaînés en Égypte pour 
ne plus revenir dans leur pays, leurs parents 
célébraient leurs funérailles! ! En 1834, après la 
signature du traité de paix entre Méhémet-Ali 
et le cheik de Naplouse dont nous avons raconté 
la mort dans une lettre de ce volume, la cité d’Hé¬ 
bron, qui s’était aussi révoltée contre le gouver¬ 
nement égyptien, obtint, comme toutes les villes 
et tous les villages de la Palestine, la promesse 


472 


PALESTINE. 


formelle du vice-roi qu’on ne lui prendrait plus 
d’hommes désormais pour grossir l’armée d’ɬ 
gypte. Quand Ibrahim eut porté le ravage au 
milieu des populations de la Samarie sans tenir 
compte de l’honneur de sa parole, il signifia au 
gouverneur d’Hébron qu’il lui fallait trois cents 
soldats pris dans la cité. Le gouverneur et tous 
les musulmans d’Hébron, irrités de cet ordre 
barbare, ne firent aucune réponse au conquérant 
de la Syrie. Le fils de Méhémet-Ali punit la ville 
rebelle . Il envoya à Hébron trois mille de ses sol¬ 
dats ; les musulmans de l’antique cité d’Abraham 
leur tinrent tête d’abord avec intrépidité, ils se 
battirent en désespérés contre les Égyptiens ; 
mais quelques coups de canon lancés du haut des 
montagnes au pied desquelles Hébron est si¬ 
tuée, suffirent pour épouvanter les habitants. 
Huit cents musulmans, hommes, femmes et en¬ 
fants , furent horriblement massacrés par les sol¬ 
dats d’ibrahim. Le gouverneur d’Hébron fut 
conduit à Damas, où il eut la tête tranchée par 
ordre du pacha victorieux. 

La ville d’Hébron a bien changé depuis que 
mon frère l’a visitée au mois d’avril 1831 ! Il y 
avait trouvé quatre mille habitants ; on n’en 
compte plus aujourd’hui que deux mille cinq 


PALESTINE. 473 

cents. Le canon et le recrutement d’ibrahim en 
ont enlevé quinze cents. Mon frère avait trouvé 
des bazars bien fournis, nous n’avons pu nous 
y procurer un morceau de pain. Il n’y avait 
point vu, comme dans quelques villes de la Ju¬ 
dée , des visages creusés par la souffrance et la 
faim ; nous n’y avons rencontré, nous , que de 
pâles figures, une multitude en guenilles, une po¬ 
pulation que les menaces d’ibrahim tiennent per¬ 
pétuellement dans l’effroi. Nous y avons reconnu 
tout le mal que peut faire en quelques années 
un gouvernement tyrannique à un peuple sans 
défense. Que Dieu nous préserve de passer sous 
silence de pareilles atrocités ! Nous manque¬ 
rions à notre devoir d’homme. Les malheurs 
présents de la Syrie et de la Palestine sont d’au¬ 
tant plus déplorables aux yeux du voyageur, qu’ils 
sont causés par un pacha ambitieux qu’une dé¬ 
pêche des cabinets d’Europe peut réduire au 
néant. 

Je n’ai pu obtenir des autorités religieuses et 
civiles d’Hébron l’autorisation d’entrer dans la 
fameuse mosquée qui renferme les tombeaux 
d’Abraham, de Sara, de Rebecca, de Jacob, d’I- 
saac et de Lia. Les musulmans d’Hébron ne per¬ 
mettent pas plus aux chrétiens de visiter ces sé- 


PALESTINE. 


474 

pulcres, que les musulmans de la Mecque et de 
Médine ne leur permettent de visiter la Kaaba 
et le tombeau du prophète. J’allai toutefois Vers 
la mosquée du Bien-Aitné, dans l’espoir d’y trou¬ 
ver quelque muezzin moins inflexible que le 
chef des imans d’Hébron. Le chantre du minaret 
sortait du temple au moment où j’y arrivai. 

« Les personnages de la Bible dont les cendres 
reposent dans ce sanctuaire auguste, dis-je au 
muezzin, sont vénérés par les chrétiens; poui 1 - 
quoi donc nous empêcher d’aller offrir nos priè¬ 
res sur leurs tombeaux? 

— Tu dis que les chrétiens ont un profond 
respect pour les saints personnages qui dormi¬ 
ront là, dans cette mosquée, jusqu’au jour du 
jugement, cela est possible ; mais fais-toi mu¬ 
sulman si tu veux prier dans le temple du Bien- 
Aimé. Tu auras un double profit en abjurant la 
foi : d’abord tu seras un vrai croyant, ensuite tu 
verras les sépulcres des patriarches. Voilà! 

— Jamais je ne renoncerai à la religion du 
Christ, ô muezzin ! » 

Le mahométan baissa la tête, caressa sa barbe 
noire, parut réfléchir; puis, levant les yeux sur 
moi, il me dit : 

« Voilà que tu as bien parlé, ô Frandjil Un 


PALESTINE J 


475 

guerrier fameux de notre religion a dit : On ne 
peut faire un bon musulman d’un mauvais chrétien, 
ni un bon chrétien d’un mauvais musulman. Restons 
chacun dans notre croyance ; mais tu ne verras 
pas les tombeaux des patriarches. j> 

De El-Khalil à Gaza on compte quinze lieues. 
Je décrirai cette route en peu de mots, parce que 
ce n’est pas celle que mon frète a suivie en re¬ 
venant de l’antique métropole des Philistins à 
Jérusalem. Nous nous dirigeâmes au midi à tra¬ 
vers une région montagneuse, mais toute plantée 
de vignes, de figuiers, de beaux oliviere, de chê¬ 
nes nains et de caroubiers. On passe successi¬ 
vement les villages de Doura et de Sahélieh. 
Nous vîmes à côté de ce dernier bourg un atte¬ 
lage assez grotesque, C’était un énorme chameau 
d’une éclatante blancheur, traînant une charrué 
qu’un vieux musulman à barbe blanche, à la 
figure noire et creusée, soutenait avec sa main 
droite. Le laboureur était à moitié nu ; derrière 
lui cheminait dans le silloii un enfant de neuf à 
dix ans, s’arrêtant parfois et ramassant les insec- 
sectes de la terte qu’il faisait avaler ensuite à 
Un superbe faucon apprivoisé, posé sur sa main 
gauche. Puis l’oiseau de proie s’envola et vint se 
placer sur la tête du chameau; le patient animal 


PALESTINE. 


m 

semblait ne pas sentir les griffes du faucon ; l’en¬ 
fant ramassait toujours des insectes, et le vieillard 
poussait sa charrue en chantant, sans détacher 
ses regards de la terre. Un peintre aurait pu faire 
de tout cela un tableau curieux. 

En quittant le village de Sahélieh, on entre 
dans une plaine nue qui s’étend jusqu’à Gaza. 
Au bout de huit heures de marche depuis Hé¬ 
bron, nous arrivâmes au bourg de Sakarieh, où 
nous passâmes la nuit. Nous vîmes dans ce vil¬ 
lage quarante jeunes gens qui, pour échapper 
à la conscription ordonnée par Ibrahim, s’étaient 
coupé le pouce et crevé l’œil droit. Presque tous 
les musulmans de Palestine, en état de porter un 
fusil, se sont ainsi volontairement mutilés. Un 
docteur italien, appelé Montari, me disait à Jé¬ 
rusalem que sur un assez grand nombre de cons¬ 
crits emmenés dans la ville sainte', il n’en avait 
trouvé que trois capables de servir; les autres 
étaient ou estropiés ou borgnes. Si le gouverne¬ 
ment égyptien dure encore quelques années dans 
la Galilée, la Samarie et la Judée, on ne sait pas 
ce que deviendra le peuple de ces contrées. 

A deux heures de Sakarieh est le village de 
Bréer; une heure plus loin nous passâmes un au¬ 
tre bourg appelé Sim-Sim. Nous entrâmes 


PALESTINE. 


477 

dans Gaza le 17 décembre, à trois heures après 
midi ; tout ce que mon frère a écrit sur cette ville 
célèbre est parfaitement exact. Il ne m’a rien 
laissé à faire en Palestine. Dites-lui que j’ai re¬ 
trouvé à Gaza, Isseim-Moukrak, l’un des deux 
vieillards avec qui il avait conversé sous un pal¬ 
mier. Isseim-Moukrak, qui avait cent treize ans 
en 1831, en a donc cent vingt aujourd’hui. Le 
vieux musulman n’a rien perdu de ses facultés. 
Il va cinq fois par jour à la mosquée; il marche 
sans trop de difficulté appuyé sur un bâton de 
palmier. L’autre vieillard, appelé Ibrahim Odé 
( Abraham le ressuscité ), âgé de cent vingt ans 
en 1831, a quitté ce monde l’an dernier. Des 
hommes aussi avancés dans la vie sont vraiment 
une curiosité pour nous Européens. 

M. Michaud était allé de Palestine en Egypte 
parla voie de mer; je n’ai pas suivi la même route, 
parce que, je le redis encore, j’ai pour préoccu¬ 
pation de visiter les contrées que n’ont pu explo¬ 
rer les deux auteurs de la Correspondance d’Orient. 
Je suis venu de Gaza au Caire en passant par le 
désert de sables mouvants. Il est peu de voyageurs 
européens qui aient fait cette route; et nous n’en 
connaissons aucun qui l’ait décrite. 

Cette course est une des plus pénibles, mais 


478 


PALESTINE. 


aussi une des plus intéressantes qu’on puisse faire 
en Orient. Les fatigues sont horribles, les priva¬ 
tions sont à peine supportables; mais je ne m’en 
plains pas : je remercie Dieu, au contraire, de 
m’avoir donné la force d’avoir traversé cet océan 
de sables auquel se rattachent tant de beaux souve¬ 
nirs d’histoire; mais, avant de parler des grands 
hommes qui ont passé par ces sombres solitudes, 
disons vite quelques mots sur le chameau et sur 
le désert. Ni le cheval, ni le mulet, ni l’âne n’au¬ 
rait pu servir à l’homme pour traverser ces ré¬ 
gions sans eaux, sans verdure, sans ombrages, 
sans villes, sans village ; il fallait un animal tout 
exprès, un animal qui pût rester neuf à dix 
jours sans boire, qui pût marcher dans le sable 
profond sans se fatiguer, qui pût être nourri 
avec quelques poignées de grains : il fallait le 
chameau ! Que les œuvres de Dieu sont belles ! 
nous devons plaindre ceux qui ne reconnais¬ 
sent pas la main de la Providence dans la 
parfaite harmonie de la création ! Dieu a fait 
le chameau pour que l’homme pût voyager 
dans le désert. Comme il se trouve des cha¬ 
meaux qui ont jusqu’à onze pieds de hauteur, et 
qu’il faudrait, par conséquent, une échelle pour 
le monter, vous n’avez qu’à secouer un peu la 


PALESTINE. 


479 

corde passée autour de son cou, et l’animal s'a¬ 
genouille pour recevoir son cavalier ; puis il se 
relève. Et voyez la force prodigieuse du chameau : 
pendant qu’il est couché sur son ventre, on le 
charge, et l’animal peut se dresser sur ses jambes 
avec un poids de six cents kilogrammes ! Ces cha¬ 
meaux ne servent que pour le transport des mar¬ 
chandises ; les Arabes les nomment djemels , et 
aussi bâtiments du désert. 

Les noms de djemel et de hedjin ne désignent 
pas deux espèces de chameaux, mais seulement 
deux races distinctes. Le djemel, comme je l’ai dit 
plus haut, est exclusivement destiné au trans¬ 
port de lourds fardeaux ; le hedjin ne sert qu'aux 
voyageurs qui veulent aller vite, au gouver¬ 
nement qui envoie des courriers d’Egypte en 
Syrie, et de Syrie en Egypte. Le hedjin est mince, 
léger à la course ; il fait trois lieues à l’heure, 
il ne galope jamais, il va au trot ; ce trot est 
dur, saccadé; il est écrasant pour ceux qui n’y 
sont pas habitués. La première fois que je suis 
monté sur un hedjin, j’ai été obligé de m’arrêter 
au bout d’une heure ; il me semblait que mon 
corps était tout disloqué. J’ai de la peine à croire 
les Arabes lorsqu’ils disent qu’on trouve des hed- 
jins dont l’allure est si souple, si égale, que le 


480 


PALESTINE. 


cavalier pourrait boire un findjan (tasse) de café, 
sans qu’il s’en répandît une seule goutte par 
terre. Le djemel est pesant et ne marche qu’au 
pas; il fait à peu prèsune lieue à l’heure. L’allure 
du djemel est perpétuellement la même ; celui 
qui le monte doit se résigner à un balancement 
uniforme ; le corps du cavalier se plie tantôt en 
avant, tantôt en arrière. Je m’étais parfaitement 
accoutumé à ces mouvements; je lisais, je pre¬ 
nais mes repas, je dormais quelquefois sur le 
djemel. Je suis loin de croire, quoi qu’on en 
dise, que l’allure du chameau produise l’horrible 
malaise appelé mal de mer. Le djemel ne bronche 
jamais; ce n’est qu’au moment où il se dresse sur 
ses jambes que vous tomberiez si vous ne pre¬ 
niez pas vos précautions. 

Le hedjin et le djemel n’ont également qu’une 
seule bosse. Les chameaux à deux bosses sont 
moins nombreux; la Caramanieest la seule région 
de la basse Asie où il s’en trouve. Ils sont com¬ 
muns dans la partie septentrionale de l’Afrique, 
dans la Chine, dans la Tartarie méridionale, dans 
la partie septentrionale de l’Inde. Selon Buffon, 
le chameau portant une seule bosse, est celui qui 
doit être appelé dromadaire : c’est l’opposé de ce 
qu’on croit généralement. La bosse du hedjin et 


PALESTINE. 


481 

dudjemel est couverte par un bàt rembourré; sur 
le devant et sur le derrière dubàtest un morceau 
de bois planté verticalement : le cavalier le saisit 
avec la main pour se tenir. Ni le djemel, ni le 
hedjin n’ont de bride ; pour conduire la bête, il 
suffit d’une corde passée autour du cou. En 
voyage , les chameliers lui donnent pour toute 
nourriture des noyaux de dattes pilés et de l’orge 
mêlée à des graines de coton ; mais le tout en 
très-petite quantité : la sobriété du chameau est 
devenue proverbiale parmi les Arabes. La durée 
de la vie du chameau ne dépasse pas cinquante 
ans. Indépendamment des quatre estomacs qui 
se trouvent dans tous les animaux ruminants , le 
chameau a, vous le savez, une cinquième poche 
qui lui sert de réservoir pour conserver l’eau 
pendant quelques jours. 

C’est à Gaza que nous prîmes les djemel pour 
alleràEl-Arisch; là, nous louâmes des hedjin qui 
nous portèrent jusqu’au Caire. De Gaza à la ca¬ 
pitale de l’Égypte on compte cent lieues. Comme 
on ne trouve rien à manger sur la route , nous 
fîmes nos provisions avant de partir. C’étaient 
du riz, de s dattes , des biscuits de Damas et de 
l’eau enfermée dans une outre : il n’y a d’eau po¬ 
table qu’à El-Arisch. Le peu d’eau qu’on ren- 

31 


11. 


PALESTINE. 


482 

contre en deçà et au delà d’El-Arisch est sau¬ 
mâtre ou sulfureuse. Les anciens avaient remédié 
à cet inconvénient, et de leur temps le désert 
d’El-Arisch était plus facile à traverser qu’au- 
jourd’hui. Quand les Perses se furent rendus 
maîtres de l’Égypte, ils obligèrent les Démarques 
de chaque ville de ce pays défaire chercher tou¬ 
tes les jarres qui s’y trouvaient et de les trans¬ 
porter ensuite à Memphis; de là on les rappor¬ 
tait pleines d’eau dans les lieux arides de la Syrie. 
Depuis Gaza jusqu’aux bords du Nil, des jarres 
étaient placées de distance en distance l . Le gou¬ 
vernement de Méhémet-Ali devrait bien songer 
à rétablir cette ancienne coutume; les voyageurs 
le béniraient. 

Je veux vous dire en quoi consistaient les pro¬ 
visions de nos deux chameliers bédouins : un 
sac en cuir rempli de farine de blé de maïs, 
une urne en terre renfermant de la mauvaise 
huile d’olives, une outre pleine d’eau et une 
pâte d’abricots de Damas. Cette pâte ressemble 
exactement à un morceau d’étoffe; ils la roulent 
et l’attachent derrière le bât du hedjin en guise 
de porte-manteau. Nos chameliers n’avaient ja- 


» Hérodote, Ht. ItL 


PALESTINE. 


483 

mais de pain préparé d’avance. Leur manteau de 
peau de mouton qu’ils jettent pendant le jour 
sur leurs épaules et qui leur sert la nuit de lit de 
repos, est tour à tour leur table, leur pétrin, 
leur ustensile de cuisine; cette peau de mou¬ 
ton étendue sur le sable recevait la farine et 
l’eau qu’on pétrissait ; lorsque la pâte avait pris 
une certaine consistance, on l’enterrait sous la 
cendre brûlante produite par un feu de brous¬ 
sailles ; le pain était bien vite cuit. Les chame¬ 
liers mêlaient, toujours sur la peau, l’huile et la 
pâte d’abricot, et mangeaient avec un appétit sans 
égal. Après le repas des hommes , les bêtes 
venaient manger et boire sur cette même 
peau de mouton. Il y a loin de là, comme vous 
le voyez, au comfort des Anglais; ceux-ci ne se 
mettent jamais en route pour le désert sans 
avoir un ou deux chameaux chargés de provi¬ 
sions : rien n’y manque, depuis le bifteck salé 
jusqu’au thé. Je complimentais, nos guides de 
tout le parti qu’ils tiraient d’une peau de mou¬ 
ton et du peu qu’il leur fallait pour vivre. « Que 
veux-tu? me répondait l’un d’eux, la vie est 
trop courte pour s’occuper longtemps du man¬ 
ger et du boire. La sauvage gazelle, l’hôte éter¬ 
nel de nos déserts, ne trouve-t-elle pas tou- 


PALESTINE. 


484 

jours sa nourriture? En s’endormant le soir, 
songe-t-elle à ce qu’elle mangera au prochain 
soleil? En ceci les bédouins sont semblables aux 
gazelles; Frandji, les privations sont inconnues à 
celui qui, pour vivre, se contente du nécessaire. 
Voilà! » 

En quittant Gaza pour aller vers l’Égypte, on 
se dirige au sud-ouest. A gauche s’étend une 
vaste forêt d’oliviers et de palmiers, dominée à 
l’orient par une longue et haute chaîne de mon¬ 
tagnes de sables. A droite se déploie la plaine 
nue au bout de laquelle apparaît la mer, séparée 
de Gaza par une heure de distance. Vers la même 
direction, à l’ouest, se montre sur un mamelon 
isolé, un village entouré de palmiers; ce bourg oc¬ 
cupe, dit-on, l’emplacement del’antique Raphia, 
oùAntiochus le Grand, deux cents ans avant Jé¬ 
sus-Christ, perdit la fameuse bataille contre Pto- 
lémée Philopator. Entre Raphia et les frontières 
de l’Idumée, à l’est, vivaient jadis les Amalécites, 
ces ennemis jurés du peuple juif. 

Depuis Gaza jusqu’à Khan-Younés, village si¬ 
tué à quatre lieues au sud-ouest, on foule un 
sol où s’offrent parfois des traces de culture. A 
Rhan-Younès le désert commence : ce désert 
sé lie du côté de l’est, au grand désert de 


PALESTINE. 


485 

Syrie et d’Arabie, du côté du sud à la presqu’île 
du Sinaï, du côté du sud-est à l’Idumée, à l’A¬ 
rabie Pétrée et au rivage septentrional du golfe 
d’Akabah ; à l’ouest il s’étend jusque dans l’in¬ 
térieur de l’Afrique; au nord, il aboutit à la mer. 
En allant de Gaza au Kaire, on a, à droite, la 
mer, qui ne reste jamais à plus d’une lieue de 
distance. Ces montagnes, ces vallées stériles, 
ces plaines de sable qui pressent l’Égypte de tous 
côtés, sont habitées par des bédouins. Nous 
avons vu et étudié ces peuplades dans notre 
excursion aux ruines de Palmyre. 

Le désert qu’on a sous les yeux depuis les 
frontières méridionales de la Judée jusque sur 
les bords du Nil, présente un aspect différent du 
grand désert de Syrie. Il n’y a dans les soli¬ 
tudes d’El-Arisch, ni gravier, ni cailloux roulés, 
ni montagnes rocheuses, ni herbes semblables 
au thym, ni tentes de bédouins, ni troupeaux. 
C’est le sable , toujours le sable mouvant dans 
cette route de Gaza au Kaire. Quelquefois ce 
sont des monticules que le vent a entassés ; des 
herbes sauvages, de tristes broussailles crois¬ 
sent sur ces montagnes mobiles. La chaleur de 
l’été brûle ces plantes, puis elles reparaissent au 
mois de décembre, qui est le commencement du 


PALESTINE. 


486 

printemps en Égypte. 11 n’y a que deux saisons 
dans ce pays : l’été et le printemps; l’hiver n’y 
paraît point. Quand 1 la nature est pâle et sans 
fleurs dans nos contrées, l’Égypte et ses déserts 
reprennent la fraîcheur, la verdure et la vie. 
Une chose qu’on remarque d’abord en entrant 
dans ce désert, c’est le changement subit de la 
température : on passe du chaud au froid sans 
transition. Je n’avais pas éprouvé, en été, dans 
l’Asie Mineure, de plus grandes chaleurs que 
celles du désert d’El-Arisch au mois de dé¬ 
cembre. Mais immédiatement après le coucher 
du soleil, le vent du nord souffle, et ce vent est 
glacial. La nuit arrive, et avec elle une rosée 
abondante qu’on prendrait pour une pluie fine et 
continuelle; on est transi. Plus d’une fois durant 
mes nuits passées au milieu du désert, j’ai été 
obligé de me lever et de me promener à grands 
pas pour retrouver un peu de chaleur. 

C’est dans le mois d’avril qu’on entend gron¬ 
der le simoun appelé kemsim ( cinquante ) par les 
Égyptiens, parce qu’il se fait sentir pendant cin¬ 
quante jours. Quel effrayant spectacle doivent 
offrir la terre et le ciel, quand l’ouragan soulève 
de ses puissantes ailes la mer de Peluse; quand il 
démolit les monts de sable et déracine les plan- 


PALESTINE. 


48T 

tes flétries par son souffle ; quand il creuse le sol 
jusque dans ses entrailles, et le suspend, pour 
ainsi parler, dans l’air obscurci ! l’Arabe et son 
chameau en sentent l’approche ; ils se couchent 
à terre et respirent à peine. Que de fois les fa¬ 
milles des bédouins ont eu à déplorer la perte 
de plusieurs hommes et de plusieurs animaux 
étouffés par le simoun ! Ce fut ce vent terrible 
qui, dans le désert des Ammoniens, ensevelit 
sous des montagnes de sables l’armée du lieute¬ 
nant de Cambyse. 11 porte avec lui un poison 
subtil, et voilà pourquoi les Arabes le nom¬ 
ment simoun (poison). Je n’ai pas eu à souffrir 
encore les effets de cet ouragan de flamme, mais 
j’ai senti au milieu du désert de Palmyre un 
vent funeste qui vient du côté du golfe Persique. 
Son souffle dévorant m’avait brûlé ta harbe 
comme le soleil d’été brûle l’herbe au bord des 
chemins dans notre pays. Il en coûte, cher ami, 
de venir admirer les merveilles de l’antique 
Orient. 

Le désert de sable mouvant est très-fréquenté 
par les caravanes marchandes qui vont et vien¬ 
nent d’Égypte en Syrie et de Syrie en Égypte. 
Les courriers du gouvernement égyptien le tra¬ 
versent en allant des bords du Nil aux bords de 


488 


PALESTINE. 


l’Oronte. On rencontre sur la route plusieurs 
postes pour les relais des hedjins. Nous trouvions 
dans ce désert des carcasses de chameaux que la 
fatigue avait tués, comme nous avions vu des dé¬ 
bris de navires jetés sur le rivage de la mer de 
Phénicie par les tempêtes de l’hiver. 

Regardez là-bas, au milieu de la plaine sa¬ 
blonneuse, cette belle nappe d’eau blanchâtre. 
C’est un lac immense parsemé d’une infinité de 
petits îlots verdoyants ; ses bords sont plantés 
de grands arbres qui se reflètent dans le lac 
comme dans un miroir; on dirait aussi que plu¬ 
sieurs navires en panne se balancent mollement 
sur cette mer aux flots tranquilles et transparents. 
Avançons vite ! Nous marchons depuis l’aube ; 
la chaleur est excessive, le soleil est au milieu 
de son cours; nos forces sont épuisées, nous 
mourons de soif. Mais attendez; voici de l’eau, 
des jardins : salut belle oasis ! 

Nous allons donc trouver un doux repos sous 
ces grands arbres, au bord de ce beau lac. Mais, 
ô surprise, cette délicieuse mer fuit, fuit sans 
cesse devant nous ; nous ne pouvons l’atteindre, 
et lorsque nous sommes parvenus au lieu même 
où nous dévorions des yeux ces riants, paysages, 
ces eaux limpides, nous ne voyons plus rien, 


PALESTINE. 


489 

excepté les broussailles desséchées , les monti¬ 
cules aridesetle sable ardent ! Illusion trompeuse! 
poignante ironie de la nature! Cette eau était 
fantastique, cette forêt était une véritable forêt 
enchantée, et le magicien dont la baguette toute- 
puissante avait fait jaillir du sein des sables em¬ 
brasés cette grande merveille, c’est le mirage! 
Le mirage ! triste et trop fidèle image des brillan¬ 
tes espérances de la vie ! 

Cet effet d’optique n’est pas, vous le savez, un 
phénomène particulier à l’Égypte; il a été ob¬ 
servé, quoique plus rarement, dans les campagnes 
de Rome, dans les bruyères de la Bretagne, sur les 
côtes de la Calabre; le peuple de Reggio l’a 
nommé Fée-Morgane. Vous l’avez vu vous-même, 
vous me le disiez un jour, dans la vaste plaine 
cailloutée de la Crau, solitude immense que les 
anciens avaient nommée le Champ de pierre (cam¬ 
pus lapideus). Des voyageurs ont trouvé lemirage 
en Syrie et très-souvent dans les champs d’Es- 
drelon. L’effet de lumière de la plaine de Ma- 
geddo est si extraordinaire, qu’il a été pris quel¬ 
quefois pour la mer de Galilée, située à trois 
lieues du Thabor. Le mirage, personne ne l’i¬ 
gnore, ne se manifeste que dans les pays plats et 
unis; il faut que la plaine se prolonge jusqu’aux 


PALESTINE. 


490 

limites de l’horizon, de manière à recevoir dans 
toutes ses parties les vives ardeurs du soleil. La 
surface du sol doit s’échauffer au point que la 
couche d’air située près de la terre se mêle aux 
rayons lumineux. Cette couche se dilate, de légè¬ 
res vapeurs s’exhalent, et c’est alors que le mirage 
paraît. Il dure tout juste le temps où la tempé¬ 
rature de la couche d’air se maintient au même 
degré de chaleur. Je ne suis pas physicien, et je 
ne prétends point expliquer ici le mirage; je ne 
m’arrête qu’aux choses qui peuvent frapper le 
simple bon sens. Le célèbre Monge, etHaüg, après 
lui, ont parfaitement expliqué le phénomène. 

II n’est pas de riches contrées, de ces contrées 
où tout abonde, où tout sourit à l’homme, qui 
aient vu passer autant de conquérants, autant 
d’armées, que l’inhabitable désert de Gaza et d’El- 
Arisch. Cela s’explique facilement quand on 
pense que ce désert est la route de terre la plus 
directe pour aller d’Égypte en Syrie et de Syrie 
en Égypte. Assis sur mon djemel, je le laissais 
aller à son pas lent et mesuré. Je regardais le dé¬ 
sert d’un œil distrait ; la grande voix de la mer 
se faisait entendre au loin avec ses mystères : ces 
longs bruits, ces vagues harmonies de la nature 
jetaient mon âme dans des rêves infinis. Puis les 


PALESTINE. 491 

souvenirs de l’histoire m’arrivaient en fople, 
mon imagination ressuscitait les temps ; les re¬ 
nommées illustres qui ont foulé ce sol aux di¬ 
verses époques du monde, s’en allaient à la file 
sur mon chemin. Abraham, le père des peuples, 
marchait à la tête de cette longue caravane de 
ypis; il se dirigeait vers l’Égypte avec sa femme 
Sara qui était belle, parce qu’une famine déso¬ 
lait le pays de Chanaan. Derrière Abraham, je 
voyais Jacob accompagné de ses fils et ses petits- 
fils au nombre de soixante-six, sans compter 
les femmes, ils étaient montés sur les chariots 
que Pharaon avait envoyés pour faire venir ce bon 
vieillard en Égypte. Joseph, alors maître absolu 
de la basse Égypte, averti de la venue de Jacob, 
fait atteler les chevaux à son chariot et court au- 
devant de son père; en le voyant, il se jette à son 
cou et l’embrasse avec des larmes. Jacob dit à 
Joseph : « Je mourrai maintenant avec joie, 
» puisque j’ai vu votre visage et que je vous 
s laisse après moi ! » 

A la suite d’Abraham et de Jacob, ces deux 
pacifiques chefs d’une grande famille, viennent 
les envahisseurs du genre humain. Sésostris, 
qui, selon l’opinion la plus accréditée, est le 
même roi que l’Écriture appelle Sésac, tra- 


PALESTINE. 


492 

verse ce désert en revenant de la conquête de 
Jérusalem; son armée se compose de douze cents 
chariots, soixante mille chevaux et quatre cents 
mille hommes de pied. Il emporte dans son 
pays d’Égypte toutes les richesses amassées par 
Salomon; Roboam n’avait pas su les défendre 1 . 
Nabuchodonosor, le destructeur du temple du 
Seigneur, a vaincu Nécaon sur les bords de 
l'Euphrate; il marche maintenant jusqu’à Pe- 
luse, appelée aujourd’hui Thineh. Le prophète 
d’Anatoth avait prédit les malheurs des Égyp¬ 
tiens. « Je vais visiter dans ma colère le tu- 
v> multe d’Alexandrie, Pharaon et l’Égypte, ses 
» dieux et ses rois, a dit le Seigneur ! Je livre- 
» rai l’Égypte entre les mains de Nabuchodo- 
» nosor, roi de Babylone. L’Égypte est comme 
» une génisse belle et agréable, celui qui doit 
» la piquer avec l’aiguillon viendra du pays 
d du Nord. O fille de l’Égypte! préparez ce 
» qui doit vous servir dans votre captivité, 
» parce que Memphis sera réduite en un désert, 
» elle sera abandonnée et elle deviendra inhabi- 
i table 8 . » Et le voyageur foule aujourd’hui le 
sépulcre de Memphis. 

1 Josèpbe, Antiquités judaïques. 

* Jérémie, ch. XLVI. 


PALESTINE. 


493 


Nous ne voudrions pas voir Cambyse , il ne 
mérite pas le nom d’homme: il fut le meur¬ 
trier de son frère, épousa ses deux soeurs, et en 
tua une dans un accès de rage ! il mettait 
sa joie à massacrer les prêtres égyptiens. Cam¬ 
byse a pour conducteur dans le désert d’El- 
Arisch un Grec d’Halicarnasse, appelé Phanès. 
Celui-ci facilita le passage de l’amée en pla¬ 
çant des urnes pleines d’eau dans le désert ; mais 
Phanès, en punition d’avoir conduit en Égypte 
une armée d’étrangers, vit égorger son fils. 

Voici Alexandre le Grand partant pour lՃ 
gypte après qu’il a réduit Gaza en cendres ; le 
héros de Macédoine arrive à Peluse en sept jours 
de marche ; il trouve dans le port de cette ville 
plusieurs vaisseaux de sa flotte qui l’avait suivi 
en côtoyant le rivage de la Méditerranée. Le fils 
de Philippe jette en passant les fondements d’A¬ 
lexandrie, et va au temple d’Ammon, où il se fait 
passer pour le fils de Jupiter; ses victoires l’a¬ 
vaient enivré. Alexandre avait oublié sa condi- 
tionhumaine, a dit Quinte-Curce. La voluptueuse 
Cléopâtre, la brillante reine d’Égypte, dont les 
charmes puissants subjuguaient les héros de 
Home j celle qui fut l’empoisonneuse de son 
frère, accompagne Antoine jusqu’à l’Euphrate 


PALESTINE. 


494 

lorsqu'il va portet la guerre aux Parthes. A son 
retour en Egypte, elle est comblée de présents 
et d’honneurs par Hérode le Grand, qui lui sert 
de guide à travers le désert jusqu’à Peluse. 

Les Romains s’avancent ; chacun de leur pas 
marque une conquête. Après la bataille d’Actium, 
Hérode, qu’Antoine avait fait roi, alla versOcta- 
vien dansl’île de Rhodes. Son langage envers le 
fier vainqueur de Marc-Antoine est digne d’un roi. 
Il se présente en suppliant, avec sa couronne à la 
main. « Mon trône est renversé avec la fortune 
» d’Antoine, lui dit-il; je me présente devant 
» vous, sans autre espérance de salut que ma 
» vertu. J’espèreque vous considérerez quel ami 
» je suis, et non pas qui j’ai servi. » Octavien re¬ 
met le diadème sur le front d’Hérode et le traite 
en roi. Le fils d’Antipater accompagne Auguste 
depuis Ptolémaïs jusque sur les bords du Nil. 
Grâce à la prévoyance du roi de Judée, l’armée 
romaine eut de l’eau et même du vin en abondance 
durant sa marche au désert l . 

Mais contemplez un autre spectacle ; il ne s’a¬ 
git plus d’armées ni de conquérants terribles ; 
j’appelle vos regards sur une merveille touchante 


1 Josèphe, Antiquités judaïque». 


PALESTINE. 


495 

et simple : voyez cette jeune femme assise sur un 
âne; elle tient dans ses bras un petit enfant encore 
dans les langes. Derrière l’humble monture, un 
vieillard chauve chemine à pied, appuyé sur un 
bâton noueux de figuier de Galilée. Il n’y a au¬ 
tour d’eux ni chariots, ni garde : ils sont tout 
seuls ! Que d’intérêt et d’amour cette famille 
nous inspire ! Que vont-ils devenir, ces pauvres 
voyageurs, dans l’horrible désert ! Ils ont à re¬ 
douter le simoun qui creuse des tombeaux sous 
le sable, l’Arabe qui attaque et tue, les bêtes fé¬ 
roces qui cherchent leur proie, la faim et la soif 
qui habitent la stérile et brûlante solitude ! Mais 
ne craignez pas ! car ce petit enfant qui dort là, 
sur les genoux d’une tendre mère, c’est Celui 
qui commande à la terre et aux deux ; c’est le 
Verbe incarné! Or, au commencement était le Verbe, 
et le Verbe était Dieu, il était au commencement avec 
Dieu. Toutes choses ont été faites par lui; et rien n’a 
été fait sans lui. Ce même Hérode que vous venez 
de voir avec Octave, avait ordonné de massacrer 
tous les enfants nouveau-nés de Bethléem. Alors 
un ange du Seigneur apparut à Joseph pendant 
qu il dormait; il lui dit de prendre la mère et 
son fils, et de fuir en Égypte, parce qu’Hérode 
devait chercher l’enfant pour le faire mourir. 


PALESTINE. 


496 

Jésus, Marie et Joseph marchent donc vers le 
Nil. Ils parviennent enfin à la superbe Héliopolis, 
où Moïse était né. Là, ces Galiléens fugitifs re¬ 
trouvent un souvenir de la patrie ; la ville du 
soleil avait un temple de Jéhovah bâti par Onias 
sur le plan du temple de Salomon. A la porte d’Hé- 
liopolis s’élève un arbre antique au pied duquel 
l’Arabe a coutume de se prosterner; à l’approche 
de la Sainte Famille l’arbre courbe religieuse¬ 
ment ses branches séculaires comme pour saluer 
le Dieu-Enfant. Jésus passe sous les arcades d’un 
temple d’Héliopolis, et les statues des dieux 
tombent la face contre terre 1 : belle et prophé¬ 
tique image de la prochaine destruction du vieux 
monde rempli d’erreurs ! Les Juifs qui demeu¬ 
raient dans la ville du soleil, auraient pu re¬ 
connaître alors l’accomplissement de cette pro¬ 
phétie d’Isaïe : Le seigneur entrera en Egypte, et les 
idoles seront ébranlées devant sa face , et le cœur de l’E¬ 
gypte se fondra au milieu d’elle 3 . Il y a quelque chose 
d’admirablement providentiel, a dit mon frère, 

1 Plusieurs écrivains pieux ont confirmé cette tradition. Voyez 
Pailadé, Dorathée, martyr, Sozamène, saint Anselme, saint Bona- 
venture, Lira, Denis le Chartreux, Testât, Ludolpbus, Barra- 
dius, etc. Voyez, pour l’arbre évangélique d’Héliopolis, le sixième 
volume de la Correspondance d’Orient. 

» Isaïe, ch. XIX. 


PALESTINE. 


497 

dans le passage du Christenfantau pays d’Égypte, 
ce pays d’où était sorti Moïse , législateur d’un 
grand peuple qui allait tomber par la seule puis¬ 
sance de l’enfant voyageur, ce pays d’où était 
partie la mythologie universelle qui allait mourir! 

Il y aurait un gros livre à faire si on voulait 
suivre tous les grands hommes de guerre qui ont 
passé par ce désert. On aurait à parler des princes 
du Bas-Empire, des premiers lieutenants de Maho¬ 
met, des Saladin,desNourreddin, des Kélaoun; 
mais quant à nous, voyageur de France, il nous 
tarde d’arriver aux héros de notre pays qui ont 
marqué par des victoires leur passage^ travers 
les solitudes sablonneuses d’El-Arisch. C’est à 
El-Arisch que Baudouin I, roi de Jérusalem, 
mourut en revenant de son expédition d’Égypte. 
Permettez-moi de reproduire ici le récit d’Albert 
d’Aix, qu’on croirait emprunté, dit M. Michaud, 
à l’Iliade ou à l’Odyssée, tant il est l’expression 
fidèle des moeurs et de l’esprit des temps héroï¬ 
ques. 

Baudouin avait été attaqué d’un mal violent 
dans les entrailles. Le roi chrétien, sentant sa 
fin approcher*, fait venir autour de lui ses 
six cents chevaliers. Ceux-ci versent des tor¬ 
rents de larmes à la vue de leur chef mourant. 


II. 


32 


PALESTINE. 


498 

« Mes chers compagnons d’armes, leur dit le roi, 
vous qui avez souffert tant de maux, bravé tant 
de périls, pourquoi vous laissez-vous abattre par 
la douleur ? N’oubliez pas que vous avez besoin 
de votre courage accoutumé. Songez que vous 
ne perdez en moi qu’un seul homme, et que 
vous avez parmi vous plusieurs guerriers qui me 
surpassent en habileté. Ne vous occupez que des 
moyens de retourner victorieux à Jérusalem et 
de défendre l’héritage du fils de Dieu. Si j’ai 
longtemps combattu avec vous, et si mes longs 
travaux me donnent le droit de vous adresser 
une prière, je vous conjure de ne pas abandon¬ 
ner mes ossements sur une terre étrangère, et 
de les ensevelir près du tombeau de mon frère 
Godefroi. Dès que je serai mort, Ouvrez mon 
ventre, ôtez-en les entrailles, rempllssez-les d’a¬ 
romates, et vous transporterez ainsi mes restes 
dans la ville que nous avons conquise par la vo¬ 
lonté dé Dieu. » 

Les chevaliers répondirent au roi, en sanglo¬ 
tant, qu’il leur imposait une charge impossible à 
remplir ; car, avec les grandes chaleurs qui ré¬ 
gnaient, il était difficile de conserver, de toucher 
même un cadavre. Le prince croisé fit appeler 
Addon, le cuisinier de sa maison. « Apprends, 


• PALESTINE. 499 

lui dit le roi, que je vais mourir; si tu m’aimes, 
si tu m’as aimé vivant et en santé, conserve-moi 
ta fidélité après ma mort; lorsque j’aurai expiré, tii 
ouvriras mon corps avec le fer, tu le frotteras de 
sel a 1 intérieur et à 1 extérieur, tu rempliras aussi 
de sel mes yeux, mes narines, mes oreilles, ma bou¬ 
che; ne l’épargne pas. Tu enlèveras les intestins, tu 
les rempliras de sel et d’aromates, tu envelop¬ 
peras le corps embaumé dans du cuir et des ta¬ 
pis, et ne refuse pas , comme les autres, de me 
transporter à Jérusalem. » Le pauvre Addon, 
promit tout à son maître en se précipitant à ses 
pieds, qu’il couvrait de baisers et de larmes. 
Ceux qui connaissaient Baudouin pour un 
homme d’une haute sagesse, lui demandèrent 
quel était l’héritier qu’il appelait à lui succéder. 
Il désigna son frère Eustache, en cas que ce dernier 
pût venir à Jérusalem, sinon ce serait Baudouin 
de Bourg; ou enfin tout autre qui pût gouverner 
le peuple chrétien, défendre la religion, demeu¬ 
rer ferme dans la foi, sans se laisser épouvanter 
par l’ennemi, ni séduire par les présents. « Après 
avoir dit ces mots, poursuit la chronique, l’homme 
issu du plus noble sang de la Lorraine, terre de 
sa naissance, le roi comble de gloire et toujours 
victorieux, inébranlable dans la foi du Christ, le 


PALESTINE. 


500 

vigoureux athlète de Dieu, rendit le dernier sou¬ 
pir, purifié de la confession du Seigneur, fortifié 
par la communion du corps et du sang de celui 
pour lequel il avait tant combattu. «Les dépouilles 
mortelles du roi furent transportées a Jérusalem, 
et déposées à côté du sépulcre de son illustre 
frère. Longtemps après l’Arabe vit, près la ville 
d’El-Arisch, un monceau de pierres qui re¬ 
couvrait les entrailles du roi de Jérusalem. Le 
terrain sablonneux situé dans le desert sur la 
route de Syrie, était encore appelé sable de Bau¬ 
douin, au temps de Saladin. 

Il y avait six siècles que les bannières d’Europe 
n’avaient flotté à travers le désert d’El-Arish. Le 
simoun avait depuis longtemps peut-être emporté 
le tumulus où furententerrées les entrailles de Bau¬ 
douin, quand du haut des pyramides l’aigle prit 
son vol, etouvritlechemindudésertà une poignée 
de braves pris dans cette armée qui, d’un bond, 
s’était élancée des rives de la Seine à celles du Nil. 
C’étaitle génie de la civilisation moderne qui vou¬ 
lait, lui aussi, reconnaître cette vieille route par où 
tous les conquérants du monde antique avaient 
passé. Il marchait sous les drapeaux de la France, 
car les enfants de la France pouvaient se ressou¬ 
venir d’un chemin que souvent leurs pères avaient 


PALESTINE. 


501 


suivi. Mais quelle différence entre les guerriers 
du moyen âge et les guerriers de la révolution, 
entre les croisades et l’expédition d'Egypte, entre 
Godefroi et Napoléon ! Le temps a tout changé, 
pensées, sentiments, projets; la Marseillaise au 
lieu du chant des psaumes, et les blasphèmes au 
lieu des oraisons récitées par les soldats de Jésus- 
Christ. Il y a pourtant encore entre les hom¬ 
mes du présent et ceux du passé un grand trait 
de ressemblance et qui indique la patrie com¬ 
mune : c’est la bravoure ! — La prise du château 
d’El-Arisch fut le premier fait d’armes de cette 
campagne de Syrie qui devait finir par un crime 
et un malheur: Jaffa et Saint-Jean-d’Acre. Le 
village d’El-Arish fut emporté par les troupes du 
général Reynier qui marchait à l’avant-garde de 
la colonne d’expédition. Le château, après une 
résistance de plusieurs jours, capitula ; les ma¬ 
meluks n’arrivèrent à son secours que pour 
se faire battre eux-mêmes et laisser libre et ou¬ 
verte à l’armée française la rouie de la Palestine 
et de la Syrie. 

Napoléon forme ainsi le dernier et brillant 
anneau de cette chaîne de conquérants qui m’ap¬ 
paraissaient sur la route du désert. Napoléon n’a 
fait que traverser l’Orieiit comme un météore, et 


502 


PALESTINE. 


cependant il y a laissé des traces profondes. Le 
nom de Boumbardé Sullan-Kébir est un nom po¬ 
pulaire dans ce pays, et les petits bédouins font 
encore dans leurs jeux l’exercice militaire et la 
charge à douze temps. Le génie de Napoléon 
avait quelque chose d’oriental qui allait parfaite¬ 
ment à ces régiops lointaines, où jeune il avait 
placé tant de rêves de gloire, et dont il airqait à 
s’entretenir à son déclin; on trouve dans ses mé¬ 
moires de Sainte-Hélène plusieurs souvenirs de 
l’Orient. Le désert excitait surtout en lui un in¬ 
térêt particulier ; il raconte qu’il pe le traversait 
jamais sans une profonde émotion : c’était pour 
lui l’image de l’infini, j’espace sans limites et 
sans fin, un océan de pied ferme. Il ne manquait 
pas de faire observer dans l’occasion que Napo¬ 
léon signifie le lion du désert. 

Il convient de dire quelques mots sur cette 
place d’El-Arisch', dopt le nom est écrit avec 
gloire dans l’histoire de la France. El-Arish a 
succédé à l’ancienne Rhinocolura ; cette ville fut 
ainsi appelée , selon Strabon, parce qu’elle eut 
pour premiers liabitants des hommes à qui on 
avait coupé le nez; un roi d’Éthiopie ayant fait 
une guerre contre l’Égypte, au lieu de mettre à 
mort ceux qu’il avait .vaincus , les mutila de 


PALESTINE. 


503 


cette manière, et les établit dans ce lieu séparé 
du reste du monde; il espérait que la difformité 
de leur visage les empêcherait de retourner dans 
leur patrie. A l’époque de la première croisade, 
El-Arisch était une ville entourée de remparts 
flanqués de tours. Baudouin et sa troupe y trouvè¬ 
rent abondamment du vin, des grains, de l’huile, 
de la viande, des poissons, de l’or et de l’argent ; 
à 1 approche des guerriers francs, les habitants 
d’El-Arisch s’étaient enfuis et avaient laissé leur 
cité à la discrétion de l’armée chrétienne. Après 
avoir pillé El-Arisch, 4es croisés la détruisirent 
entièrement. Rhinocolura n’est plus aujourd’hui 
qu’un pauvre village habité par six cents fa¬ 
milles arabes, négligeant la culture pour garder 
les troupeaux ou conduire les chameaux. A vingt 
minutes de distance d’El-Arisch, non loin du ri¬ 
vage de la mer, est une belle forêt de palmiers au 
milieu desquels vivent une centaine de fellahs; ce 
lieu, appelé les Dattiers, est presque une oasisj 
on y cultive les légumes et surtout d’excellentes 
pastèques 5 une source d’eau potable jaillit dans 
ce jardin, qui offre de l’herbe aux chameaux et 
aux brebis ; les oiseaux aquatiques s’y montrent 
par milliers. Dans le sombre désert de sables 
mouvants, cette forêt de palmiers est le seul en- 


504 


PALESTINE. 


droit où le voyageur puisse reposer ses yeux fa¬ 
tigués de l’aspect monotone de la route. 

Le village de Grem, situé à quinze lieues au 
nord du Caire, est, du côté du midi, la limite du 
désert d’El-Arisch. A Grem, l’Égypte commence, 
l’Égypte avec ses plaines immenses parsemées de 
petits villages entourés de palmiers, avec sa 
terre noire, grasse, féconde, sa terre tous les 
ans inondée par ce grand fleuve qui porte 
dans ses flots les trésors de Méhémel-Ali. Aboud- 
Hamé, Bilbeis, Zoamé, Khan-Ka, El-Ménager, 
sont les noms des villages que nous avons tra¬ 
versés en venant de Grem au Caire. Je n’ai 
trouvé dans ces bourgs que des vieillards et des 
enfants à figures décharnées, au teint livide; de 
misérables haillons les couvrent, la faim les dé¬ 
vore; ils gémissent, ils pleurent leurs fils, leur 
époux, leur père, que Méhémet-Ali leur a pris 
pour son armée. Que de misères ! je n’avais rien 
vu de pareil, ni dans l’Asie Mineure, ni dans la 
Syrie, ni dans la Palestine ; mais je reviendrai sur 
l’Egypte de Méhémet-Ali je n’ai voulu qu’indiquer 
en passant ma première impression en mettant 
le pied sur le sol égyptien. Les grandes pyrami¬ 
des de Chéops et de Céphren apparaissaient au 
loin à travers de légers brouillards aux mille 


PALESTINE. 


505 

couleurs ; en voyant ces monuments gigantes¬ 
ques des Pharaons, je me rappelais ces belles pa¬ 
roles de Bossuet : Quelque effort que fassent les hom¬ 
mes , leur néant paraît partout. Ces pyramides sont 
des tombeaux, et les rois qui les ont bâties n'ont pu 
jouir de leur sépulcre ! 

Un beau régiment de cavalerie, dont les armes 
resplendissaient sous les rayons du soleil, s’exer¬ 
çait à la manœuvre dans la plaine où fut Hélio- 
polis. Nous voyions à une lieue de distance, à 
notre droite, une magnifique allée d’acacias ; à 
l’extrémité de cette avenue d’arbres, s’élève le 
palais de Méhémet-Ali, mais l’épaisse et noire 
fumée de plusieurs fabriques nouvelles nous dé¬ 
robait la vue de la demeure du vice-roi. Des chefs 
militaires, des ministres avec leurs costumes 
chamarrés d’or, sortaient du Caire montés sur 
de superbes chevaux arabes dont les houpes 
étincelaient de pierreries ; ils allaient offrir leurs 
hommages au maître de l’Égypte et recevoir ses 
ordres. Tout cela présentait un affligeant con¬ 
traste avec les nombreux fellahs à demi nus 
qui, pâles de frayeur en voyant ces brillants 
cavaliers, s’éloignaient du chemin pour les laisser 
passer. Un quart d’heure avant d’arriver au Caire, 
nous traversâmes le champ des morts des musul- 


506 PALESTINE. 

mans; c’est une vaste étendue de terre toute cou¬ 
verte de tombeaux de pierres jaunâtres; il n’y a 
ni arbre ni ruisseau, pas un brin d’herbe dans ce 
lieu désolé; quel effroyable cimetière ! vous n’y 
voyez que la mort, rien que la mort! Il nous 
fallut rester une demi-heure au milieu de cette 
nécropole : nous attendions un de nos chame¬ 
liers dont la monture ne pouvait plus avancer. 
Un grand nombre de vieillards, de femmes et 
d’enfants arabes vinrent dans le cimetière pen¬ 
dant que nous y étions ; ils célébraient la fête 
du Beyran; les croyants répandaient sur les 
tombes de la chaux délayée, et nous ne vîmes 
plus, au bout d’un instant, que des sépulcres 
blancs, sur lesquels se montraient des fleurs rou¬ 
ges, bleues, et quelques branches de palmiers. 
Ce champ des morts, qui, en un moment, 
venait de prendre une sorte de riant aspect, sem¬ 
blait nous offrir une image tristement fidèle de 
ce qu’on appelle la civilisation de l’Égypte; 
d’après ce que nous en avons vu en Syrie et 
d’après le spectacle que nous avons eu sous 
les yeux depuis Khan-Ka jusqu’aux portes du 
Caire, ne pouvons-nous pas dire déjà que l’ɬ 
gypte d’aujourd’hui n’est qu’un vaste sépulcre 
blanchi ? 


PALESTINE. 


$07 

Adieu, mon cher ami, je ne puis continuer à 
vous écrire ; il est minuit, ma lampe est sur le point 
de s’éteindre, je devrais dire ma chandelle, car 
ce n’est qu’une pauvre chandelle qui tire à sa fin, 
et que je ne puis renouveler parce que tout dort 
dans l’hôtel où je suis. Le Caire est un lieu 
de repos pour moi, il est temps que je respire ; 
j’ai marché, presque sans m’arrêter, cinq mois 
et demi ; je suis venu de Constantinople au 
Caire à travers l’Asie Mineure, la Mésopotamie, 
la Syrie, la Palestine et le désert de Gaza; je 
viens de faire près de mille lieues à cheval ou 
à chameau. Mes courses en Égypte ne seront 
pas longues ; je m’attacherai dans ce pays plus 
à l’étude de l’homme qu’à l’étude des monu¬ 
ments, qui sont devenus des lieux communs. 
Jusqu’ici les voyageurs ne se sont guère occu¬ 
pés que des restes magnifiques de l’empire des 
Pharaons, et ont négligé les pauvres habitants 
de la province du Delta ; je me propose donc 
d’étudier particulièrement le caractère, les ha¬ 
bitudes, les mœurs des fellahs (paysans), qui 
sont les débris vivants de l’ancienne Égypte. 
Le fellah est un monument vivant plus an¬ 
cien que les pyramides, plus ancien que Thè- 
bes ; en m’enfermant dans les cabanes du Delta, 


508 PALESTINE. 

face à face avec ces pauvres Égyptiens, j’appren¬ 
drai peut-être plus de choses nouvelles que si 
je remontais le Nil jusqu’à la cinquième cata¬ 
racte. 



BASSE ÉGYPTE. 


509 




LETTRE XXXV. 


État présent de la basse Égypte. — Avenir de l’Orient 


A M. MICHADD. 


Alexandrie % 2 avril 1838. 


En arrivant au Caire au mois de décembre 
dernier, je voulus d’abord connaître les établis¬ 
sements d’instruction que le vice-roi y a fondés. 
Quand on veut régénérer un peuple, on com¬ 
mence par l’éducation ; car une génération a tel 
ou tel caractère, selon le genre d’enseignement 
qu’on lui donne : c’est l’éducation qui est la source 
de tout, qui décide tout. 

Je fus présenté à Mouktar-bey, ministre de 
l’instruction publique. Mouktar-bey est Macé¬ 
donien comme Méhémet-Àli, et, comme lui, 
né à la Cavale; il a été élevé à Paris, où il a de¬ 
meuré dix ans. Mouktar-bey retourna en Égypte 
à l’époque de l’expédition d’Ibrahim-pacha en 


510 


BASSE ÉGYPTE. 

Syrie ; il fit cette campagne en qualité d’aide 
de camp du fils de Méhémet-Ali. Plus tard on 
le nomma major général de l’armée de Syrie. 
Ce grade fut donné à Soliman-pacha (M. Sèves) 
lorsque Mouktar-bey fut appelé aux fonctions 
qu’il exerce maintenant. De tous les musulmans 
attachés au gouvernement égyptien, aucun , 
mieux que Mouktar-bey, ne serait à la hauteur de 
ce poste important; ne croyez pas toutefois que 
Mouktar-bey soit un homme de génie; les hom¬ 
mes de génie sont rares dans tous les pays du 
monde, mais le sont encore plus dans l’Egypte 
nouvelle. Toutefois le long séjour de Mouktar-bey 
dans la capitale de France, les études qu’il y a 
faites, l’ont mis sur le chemin de nos idées, de 
notre civilisation; il peut diriger utilement, dans 
la carrière de l’enseignetnent, la jeune généra¬ 
tion égyptienne. Je demandai à Mouktar-bey la 
permission de visiter les écoles; une circulaire 
me fut délivrée par son ordre ; et j’ai pu me pro¬ 
curer , auprès des professeurs, tous les renseigne¬ 
ments que je désirais 1 . 

L’école d’Abouzabel, que vous avez visitée.au 
mois d’avril 1831, a été fondée, vous le savez, 

• Mouktar-bey est mort au mois d'octobre 1839. Il n’avait que 
rente-cinq ans. 


BAS3Ë ÉGTPtË. Sll 

par le docteur Clot-béÿ. Cette école A été trans¬ 
férée à Kars-el-Aïm, vaste établissement peu 
éloigné du Caire et situé dans les beaux jardins 
où s’élève le palais d’Ibrahltn-pacha. Ou trouve 
aujourd’hui à AboUzabel Uhe école préparatoire; 
on y place les élèves qui sortent des écoleS pri¬ 
maires établies sur plusieurs points de la basse 
Egypte. Lé nombre de ces élèves varie de quinze 
cents à deux mille. Ces enfants, dont la plupart 
appartiennent aux famillesdes fellahs et quelques- 
unsàdesfâmilleSCircassiennes,Sontnourris,vêtus, 
élevés aux frais du pacha. Disons en passant que 
tous ces enfants des écoles ne rentrent pas dans 
leurs foyers après la fin de leurs études; ils sont 
exclusivement réservés à tout ce qui touche le 
gouvernement de Méhémet-Ali; ceS élèves sont 
àu service du vice-roi, comme les soldats qu’il 
prend pour son armée. Méhémet-Ali a établi au¬ 
tour de lui un enseignement public, pourquoi? 
pour avoir des Officiers, des administrateurs, 
des médecins, et non point pour éclairer léS po¬ 
pulations égyptiennes et mettre les bienfaits de 
Fédueation à la place d’ütie ignorance féconde 
en misère. Ort peut dire qu’il n’y a rien de 
moins public en Égypte que cette instruction 
qu’on appelle instruction publique. 


5f2 BASSE ÉGYPTE. 

Continuons nos détails sur l’enseignement. 
L’école d’Abouzabel donne les premières notions 
d’arithmétique, d’algèbre, les premières notions 
des langues arabe, turque et persane. Les élèves 
d’Abouzabel entrent plus tard dans les écoles spé¬ 
ciales. 

Dès l’origine des nouvelles écoles en Égypte, 
les Européens, charges de leur direction, firent 
sentir au vice-roi la nécessité de l’enseignement 
de la langue française; les voies de l’intelligence 
auraient été plus largement ouvertes, si on avait 
fait de la langue française la base fondamentale 
de l’instruction. Le pacha repoussa cette propo¬ 
sition; notre langue ne fut point, il est vrai, 
proscrite, mais l’usage qu’on en fit n’était point 
conforme au plan présenté par les professeurs 
français. Je ne pense pas que la connaissance de 
notre langue eût été bien nécessaire aux jeunes 
gens destinés au métier de la guerre, mais elle 
était indispensable aux élèves de l’école de mé¬ 
decine et de l’école polytechnique. J’ai vu, à 
l’école de Kars-el-Aïm, une cinquantaine d’en¬ 
fants assistant à un cours de physique fait par 
M. Perron; à mesure que les paroles scientifiques 
sortaient de la bouche du professeur français, 
un musulman, qui a fait ses études à Paris, les 


BASSE ÉGYPTE. 8J3 

traduisait en arabe : Est-il possible que des élèves 
comprennent parfaitement une science exacte en¬ 
seignée de cette façon? Ce que je dis du cours de 
physique, on peut le dire aussi de l’anatomie, 
de la chimie, de la physiologie, qui sont ensei¬ 
gnées de la même manière. Il est évident que ces 
jeunes gens ne pourront jamais pousser bien loin 
toutes ces sciences, parce qu’ils ignorent la langue 
dans laquelle les leçons et les démonstrations sont 
écrites. On me répondra qu’il existe quelques ou¬ 
vrages scientifiques traduits en arabe, mais la 
marche des sciences est soumise à de constantes 
découvertes ; ce qui est bon aujourd’hui court 
risque d’être arriéré demain; personne n’ignore 
tout le chemin qu’ont fait les sciences en Eu¬ 
rope depuis un demi-siècle seulement. 

L’école de Kars-el-Aïm a trois cents élèves. 
Jusqu’ici on ne cite aucun homme remarquable 
qui soit sorti de cette école. Du reste, les diffi¬ 
cultés qui ont été vaincues étaient grandes; il a 
fallu surtout bien de la patience pour former un 
cours d anatomie; les chefs de la religion ont 
longtemps protesté contre ce qu’il y avait de pro¬ 
fane à leurs yeux dans la dissection des corps, et 
les élèves reculaient devant ce genre d’étude ; 
leurs scrupules se sont peu à peu dissipés. Les 


514 BASSE ÉGYPTE, 

dissections ne se firent d’abord que dans des lieux 
désepts ; maintenant elles ont lieu devant tout 
le m’ftnde, et les étudiants de l’école de méde¬ 
cine promènent saps répugnance le scalpel sur les 
cadavres; ils apprennent l’anatomie tout comme 
ils apprennent le tnrc ou le persan. On n’est pas 
aussi avancé sous ce rapport à Constantinople; 
on y a vainement essayé d’introduire l’anatomie 
dans le* écoles. Un hôpital militaire est atta¬ 
ché à l’école de Kars-el-Àïm; les maladies les 
plus çqmmupes sont l’ophthalmie, la dyssente- 
rie, etc. 

L’écqle du génie, à Boulac, est une des plus 
importantes de l’Égypte ; elle a pour directeur 
un Arménien fort distingué qui se nomme Haké- 
kin, et qui a fait ses études à Londres. L’école 
du génie se compose de deux cent vingt-cinq 
élèves ; elle se partage en trois divisions : la pre¬ 
mière » la division centrale, n’a que vingt-deux 
élèves; la deuxième, celle des mécaniciens, en 
a trente-six ; la troisième en a cent soixante-sept; 
elle est formée d’élèves venus d’Abouzabel; ces 
derniers suivent un cours d’application numé¬ 
rique et géométrique, un cours de dessin linéaire 
et de géographie; ils apprennent aussi l'arabe et 
le turc. Un programme très-étendu a été fait pour 


BASSE ÉGYPTE. 518 

la division centrale, destinée à fournir des pro¬ 
fesseurs et des répétiteurs à l’école de Boulac. La 
division des mécaniciens, dont les élèyes sont 
destinés au service des fabriques, a son pro¬ 
gramme à part. L’école, dans son état normal, 
fournira chaque année soixante-quinze élèves qui 
seront envoyés aux écoles d’artillerie, de mariqe, 
des ponts et chaussées et des mines. Cet établis¬ 
sement de Boulac a cinq professeurs arabes qui 
ont étudié en Europe; ces cinq professeurs reçoi¬ 
vent à leur tour des leçons d’un élève de l’écoje 
Polytechnique de Paris, 

L’école des langues, établie au Caire dans le 
quartier de Lesbekieh, compte trois ans d’exis¬ 
tence; elle se compose de cent cinquante élèves; 
on y enseigne l’arabe, le turc, le persan et le 
français. Les élèves ont'fait des progrès rapides 
dans notre langue. La première section parle et 
écrit le français assez bien ; c’est là l’école des 
traducteurs ; les élèves ont déjà traduit en arabe 
quelques ouvrages de science et de littérature. 

L’école de médecine vétérinaire, d’abor4 éta¬ 
blie à Rosette, est maintenant à Choubra, non 
loin du palais du vice-roj. Cette école est tou¬ 
jours dirigée par M. Hamon, élève distingué de 
l’école d’Alfort. Le nombre des élèves de l’école 


516 


BASSE EGYPTE. 

vétérinaire de Choubra est de soixante; on y voit 
quatre professeurs français. 

L’école d’artillerie à Toura, village situé à deux 
lieues du Caire, sur la rive droite du Nil, est 
sous la direction de M. Brunod, saint-simonien, 
et compte trois cents élèves. Citons aussi l’é¬ 
cole de cavalerie, située au village de Gizeh , 
bâti sur la rive gauche du fleuve. Cette école 
de cavalerie, dirigée par M. Varrin, son fon¬ 
dateur, est une de celles que le pacha protège le 
plus; car, avant tout, ce sont des soldats que 
veut le vice-roi. L’école de cavalerie existe depuis 
six ans ; elle a déjà fourni des officiers pour le 
cadre de deux régiments. Jusqu’ici les Turcs 
avaient seuls le privilège d’obtenir des grades 
dans l’armée égyptienne; les esclaves géorgiens, 
qu’on appelle mameluks, étaient proclamés offi¬ 
ciers en sortant du palais de Méhémet-Ali avec 
leur firman de liberté; l’Arabe ne pouvait pré¬ 
tendre à aucun avancement : maintenant il peut 
devenir chef de bataillon, mais rien de plus. 
N’oublions pas l’école d’infaqterie de Damiette, 
fondée, il y a quatre ans, par Soliman-pacha. 
Un Piémontais appelé Boligno la dirige en ce 
moment. Boligno a été récemment promu au 
grade de colonel, en récompense de ses bons 


BASSE ÉGYPTE. gf7 

services. Les élèves de Damiette sont au nom¬ 
bre de quatre cents; ils arrivent des écoles 
primaires. L’an dernier, cent vingt-sept officiers 
sont sortis de l’école de Damiette ; il en est sorti 
cette année quarante-huit seulement. Le Koran 
est enseigné dans tous les établissements dont il 
vient d’être question. Les écoles purement mu¬ 
sulmanes qui étaient attachées aux mosquées du 
Caire, sont tombées tout à fait. Celle delà mos¬ 
quée d’El-Hazar, que vous avez visitée en 1831, 
subsiste seulement encore, mais elle est dans un 
état qui annonce une ruine prochaine. 

De toutes les créations nouvelles de l’Égypte, 
celle qui fait le plus d’honneur au vice-roi, ou 
plutôt à Clot-bey, car ce fut ce dernier qui en a 
eu d’abord la pensée, c’est, sans contredit, l’hô¬ 
pital civil. Il n’a que deux mois d’existence. Il y 
avait au Caire l’hôpital du Moristan, fondé de¬ 
puis six cents ans par le sultan Kaloun, mais cet 
établissement était devenu, dans ces derniers 
temps, un cloaque immonde où l’on retenait 
dans la boue quelques centaines d’aliénés; les 
malades y trouvaient une mort certaine au lieu 
du rétablissement de leur santé. Les indigents, 
les infirmes , sont parfaitement soignés dans 
1 hôpital civil. Nous n’avons vu que des fem- 


518 BASSE ÉGYPTE. 

mes et quelques vieillards dans le nouvel hos¬ 
pice. Les hommes jeunes s’imaginent que cet 
hôpital est encore un piège que leur ténd Méhé- 
met-Âli, pour les prendre et les enrôler dans 
l’armée ; mais ces craintes se dissiperont bientôt, 
et cet établissement de charité restera, je le ré¬ 
pète , comme une des plus belles choses qu’ait 
faites l’Êgypte moderne. Dans l’hôpital civil se 
trouve l’école d’accouchement, fondée tout ré¬ 
cemment. C’est un Provençal, M. Cesson, méde¬ 
cin habile, qui est chargé en ce moment de la 
surveillance de l’hôpital civil et de la direction 
de l’école d’accouchement. 

Les médecins ne pouvaient entrer dans les ha¬ 
rem pour accoucher les femmes ; elles repous¬ 
saient leur secours, et souvent les pauvres reclu¬ 
ses étaient victimes de l’ignorance des matrones 
du Caire. 11 fallait donc des accoucheuses : Clot- 
i>ey en fit sentir l’importante nécessité au vice- 
roi. Celui-ci permit à Clot-bey d’acheter au bazar 
quelques jeunes filles du Sennar, car il ne fallait 
pas songer, de prime abord, aux femmes du 
pays. Le docteur français acheta au marché dix 
négresses et dix Abyssiniennes. On fit venir de 
Paris une maîtresse accoucheuse pour instruira 
les jeunes novices. Elles ont fait des progrès re- 


BASSE ÉGYPTE. 519 

marquables en très-peu de temps. Gn leur ensei¬ 
gne les langues arabe, turque et française. Une de 
ces jeunes Abyssiniennes a montré surtout une in¬ 
telligence extraordinaire; elle se nomme Fatmé. 
La fille du vice-roi voulut recevoir de l’Abyssi- 
nienne des leçons d’anatomie. Fatmé se rendit aü 
vœu de la princesse; elle se munit de plusieurs 
pièces anatomiques* et les démonstrations qu’elle 
donna à la fille de Méhémet-Ali furent faites avee 
tant de précision et de clarté, que la princesse en 
fut ravie. Elle dit les choses les plus gracieuses à la 
jeune Abyssinienne, et, lorsque celle-ci se dispo¬ 
sait à sortir du palais, la princèsse lui dit adieu 
en l’appelant effendi, c’est-à-dire lettrée. Jusqu’à 
ce jour, ce titre n’avait été porté que par des 
hommes. Voilà une innovation curieuse qu’un 
saint-simonien pourrait regarder Comme lfe si¬ 
gnal d’une ère de grandeur pour les femmes d’O- 
rient.Des dix Abyssiniennes, il n’en est resté que 
cinq : les autres sont mortes phthisiques ; celles 
que nous avons vues paraissent très-souffranteà, 
et M. Cesson me disait qu’ily en avait deux surtout 
qui étaient perdues. Quelques négresses ont aussi 
succombé au mal de poitrine. Ainsi , le climat 
d’Égypte, si favorable aux poitrinaires d’Europe, 
ce climat où la phthisie est à peine connue parmi 


520 


BASSE ÉGYPTE. 


les indigènes, attaque les poumons des Abyssi¬ 
niens et les tue. Les figures de ces étrangères , 
quoique cuivrées, ont une expression de dou¬ 
ceur et de mélancolie qui intéresse. On est par¬ 
venu à instruire, dans l’école d’accouchement, 
une trentaine de jeunes filles appartenant aux 
familles des fellahs ou aux familles pauvres du 
Caire. Ces jeunes filles font un bien immense 
dans la cité; elles sont à la fois médecins et 
sœurs de charité. 

Disons maintenant que tous ces établissements 
nouveaux se ressentent de la précipitation avec 
laquelle ils ont été créés. Il est facile de voir que 
les écoles de l’Égypte reposent sur des fonde¬ 
ments peu solides. Tout a été élevé comme 
par enchantement, mais toujours quelque chose 
y manque. Le gouvernement ne fournit pas aux 
professeurs les moyens nécessaires pour faire 
marcher les choses comme ils le voudraient. L’ad¬ 
ministration supérieure des écoles est dirigée par 
des Turcs ignorants qui ne comprennent rien aux 
observations qui leur sont soumises. L’Arabe 
qu’on instruit dans ces écoles est véritable¬ 
ment intelligent; il est prompt à saisir ce qu’on 
lui enseigne, mais on lui reproche de ne pas 
avoir l’amour de l’étude, et d’être peu accessible 


BASSE ÉGYPTE. 521 

3 1 émulation. Si, au lieu de lui donner des coups 
de bâton pour le faire travailler, on l’excitait 
par des encouragements, des récompenses, nous 
croyons qu’on obtiendrait des résultats meilleurs. 
Observons aussi que l’Arabe manque, en Égypte, 
des conditions nécessaires pour le progrès dans 
les études. Une fois sorti de l’école, il ne cher¬ 
che jamais à revenir sur ce qu’il a appris, à 
approfondir ses connaissances. Et comment le 
ferait-il? L’homme ne peut étendre son instruc¬ 
tion qu’en vivant avec des hommes qui en sa¬ 
chent plus que lui ; lorsqu’un esprit à peine sorti 
de sa rouille vient se replacer au milieu de la 
barbarie, il doit nécessairement perdre au lieu de 
gagner. 

Nous craignons donc que tous ces établisse¬ 
ments d’instruction ne soient que de faibles 
et d’inutiles ébauches de civilisation,, pâles em¬ 
prunts, vaines images qui disparaîtront quand 
l’homme étonnant qui gouverne l’Égypte aura 
cessé de vivre; car, il faut le dire, il n’y a que 
Méhémet-Ali, il n’y a que lui seul ep Égypte; 
tous ces hardis efforts sont l’affaire d’un seul 
homme : après lui, plus rien. Tous les musul¬ 
mans qui sont à la suite du vice-roi ne sont bons 
qu’à laisser dépérir les oeuvres du pacha. Une 


522 


BASSE ÉGYPTE. 

chose qu’il est important de dire, une chode 
qu’il faut qu’on saches c’est que tout ce qui s’est 
accompli en Égypte sous Méhémet-Ali, l’a été par 
des Français; quelques n6ms italiens se rencon¬ 
trent sur cette glorieuse liste de nos compatriote^, 
mais pas un Seul nota anglais. Les hotataes dé 
la nation britannique feignent de reprocher aux 
Français, comrfte une sorte de dégradation/ l’ha¬ 
bile concours qu’ils donnent au pacha: 

La France* qui à coutume de laisser des ger¬ 
mes féconds partout où elle passe, avait touché 
le sol de l’Égypte à la fin du demie! siècle, et 
de ses drapeaux victorieux s’étaient échappée! 
des semences immortelles. N’était-il pas natu¬ 
rel que lès Français de notre époque allassent 
achever l’œuvre commencée par nos pètes? Lors¬ 
que le inarchand dé tabaè de la Càvalé s’occupa 
de relever* pour son compte,’ l’èmpire des Pha¬ 
raons, et véùlut mettre à profit les conquêtes 
intellectuelles de l’Occident, c’est vers la France 
qu’il tourna ses regards; des hommès partis 
de notre pays, sf attachant à la fortuhe de Mé¬ 
hémet-Ali, ont marqué lëurs traces en Égypte 
par les rapides et grandes créations que nous 
n’avons pu qu’indiquer. L’Êgypte nouvelle / 
avec son armée de terre de cent cinquante 


BASSE ÉGYPTE. 


523 

mille hommes , avec ses écoles , ses fabriques» 
ses manufactures de tous genres, ses arsenaux $ 
ses chantiers, d’où sont sortis onze vaisseaux de 
ligne, sept frégates, trois corvettes, sept bricks , 
deux bateaux à vapeur; l’Égypte nouvelle» di¬ 
sons-nous, a été l’œuvre d’une puissante ^vo¬ 
lonté, secondée par le génie de la France. Ainsi, 
les derniers temps auront travaillé à nous faire » 
du côté des pyramides, une renommée comme 
les vieux temps nous l’ont faite du côté du Li¬ 
ban et de Jérusalem. 

Nous venons de signaler les grandes œtivreà 
de Méhémet-Ali, et noüs l’avons fait avefc em¬ 
pressement; certes, il serait bien difficile de ne pas 
être frappé, dans ce paysj des changements qui s’y 
Sont opérés depuis quinze ans. Pour s’assurer de 
la haute capacité de Méhémet-Ali, il suffirait de 
considérer son point de départ èt son point afc- 
tuel. Il vint au monde dans une pauvre ville 
de Macédoine. Lors de l’invasion française en 
Égypte, l’ariondissement de la Cavale fut appelé 
à contribuer pour sa part à l’expulsion des nou¬ 
veaux maîtres des botds du Nil ; il mit sur pied 
trois cents homtneé, et Méhémet-Ali fut plafcé à 
leur tête. La petite troupe macédonienne suc¬ 
comba à la bataille d’Aboukir. Méhémet-Ali, 


524 BASSE ÉGYPTE. 

échappé au désastre des siens, reste en Égypte et 
se met au service des mameluks ; il devient bin- 
bachi(chef de mille hommes); puis il est nommé 
chef de la police du palais. Méhémet-Ali, à force 
d’intrigues, parvient à être le chef secret de quel¬ 
ques centaines d’Albanais venus en Égypte pour 
repousser l’invasion française. Enfin le l ,r mars 
1802 vit l’extermination des mameluks, les an¬ 
ciens dominateurs de l’Égypte. Cet effroyable 
massacre fut l’œuvre de la trahison de Méhémet- 
Ali. Assassiner une troupe d’hommes qu’on in¬ 
vite à un festin pompeux, quel guet-apens! cela 
fait frémir! Vous rompez le pain et le sel avec les 
mameluks, vous buvez le café, vous fumez avec 
eux le chibouk, et puis, au moment où ils se ré¬ 
jouissent du bon accord qui règne entre eux et 
vous, vous les tuez tous dans un étroit défilé ! 
Quelle affreuse violation de la sainte loi de l’hos¬ 
pitalité? Oui, cette scène de carnage restera dans 
votre histoire, comme une tache de sang que 
rien ne pourra laver. Le crime combiné, préparé 
de longue main, ne s’excusa jamais. C’était, dit- 
on, un duel à mort entre les mameluks et Mé¬ 
hémet-Ali; celui-ci exécuta ce que les autres 
voulaient faire. Ce serait une facile et déplorable 
manière de justifier les atrocités des ambitieux. 


BASSE EGYPTE. 525 

Méhémet-Ali fît lâchement égorger les mameluks 
parce qu’il redoutait leur influence et qu’il les 
regardait comme de grands obstacles sur son 
chemin. Or, l’histoire n’a pas coutume d’épar¬ 
gner ceux qui commettent des forfaits pour se 
débarrasser d’importuns rivaux. 

Avant l’avénement de Méhémet-Ali à la vice- 
royauté, la vallée du Nil était sans cesse trou¬ 
blée par le brigandage des Arabes bédouins : le 
voyageur ne pouvait aller saluer les pyramides 
sans une nombreuse escorte. Méhémet-Ali a 
établi l’ordre et la sécurité en Égypte en détrui¬ 
sant les bandits. L’influence de cette puissante 
autorité s’est étendue jusque dans le cœur du 
grand désert de Syrie, où nous avons vu les bel¬ 
liqueux Anézés plus traitables par la seule crainte 
du nom du maître de l’Égypte. Le vice-roi a 
pris vingt mille enfants musulmans et les a pla¬ 
cés dans les écoles. Les environs du Caire étaient 
couverts d’amas d’immondices; nous y voyons 
maintenant une campagne admirable et produc¬ 
tive. L’introduction de la culture du coton, la 
plantation d’un nombre infini d’oliviers et de 
plus de trois millions de mûriers, l’impulsion 
nouvelle donnée à l’agriculture dans toutes ses 
branches, ne doivent pas être passées sous si- 


526 


BASSE ÉGYPTE. 

lence. Mais que d’argent il fallait à cet homme 
pour accomplir tant de choses en si peu de 
temps, à cet homme toujours obligé d’avoir 
une nombreuse armée sur pied pour se tenir sur 
la défensive ! Les paysans des bords du Nil ont 
été pressés comme une éponge. Il n’est pas d’a¬ 
vanie, pas d’oppression terrible qui n’ait pesé 
sur eux. 

« Nous admirons volontiers Méhémet-Ali, a 
» dit quelque part votre jeune collaborateur en 
» parlant du pacha, pour avoir, de sa forte main, 
» pétri l’Égypte à sa guise, établi l’unité de son 
» pouvoir sur les ruines de divers partis, et créé 
» rapidement tout ce qui a coutume de soutenir 
b un empire ; nous admirons l’aigle qui a su se 
b bâtir un nid bien haut, afin de le dérober aux 
» attaques de la plaine, mais nous reconnaissons 
b avec effroi les ossements des colombes et des 
b passereaux, les restes des victimes avec les- 
» quels le tyran des airs a construit sa demeure 
» au-dessus des monts. » 

J’ai parcouru le Delta sur plusieurs points ; 
je suis venu d’abord du Caire à Alexandrie en 
descendant le Nil dans une khange, et je me suis 
arrêté dans les villages situés sur les rives du 
grand fleuve; je me suis rendu par terre d’Alexan- 


BASSE ÉGYPTE. 527 

drie à la capitale de l’Égypte, et j’ai rejoint en¬ 
suite l’antique ville des Ptolémées, en passant par 
Damiette et Rosette. Mon unique but dans ces 
courses diverses était d’étudier Fétat présent du 
Delta. le dirai ce que j'ai vu et appris. 

J’ai lu et relu, dans un village de la basse 
Égypte, le chapitre plein d’intérêt et de vérité 
que vous avez consacré, dans la Correspondance 
d’Orient, à l’étude de l’administration des terres 
dans le Delta. Quoique cette administration soit 
mobile et changeante, elle est cependant restée 
au fond ce qu’elle était en 183t. Vous avez expli¬ 
qué le plus clairement possible les fonctions de 
ces loups cerviers connus ici sous les noms de 
moudir, mamour, nazrr, cheik-el-beled, saraf, cha- 
heds. Tous ces personnages, qui spéculent sur 
la sueur et le sang du peuple, sont toujours là et 
n’ont rien changé à leur manière de traiter le fel¬ 
lah. J f ajouterai donc à votre beau travail sur le 
Delta quelques faits que j’ai recueillis de la bou¬ 
che des personnes les plus dignes de foi, et ceux 
que j ? ai observés moi-même dans mes courses à 
travers la basse Égypte. 

Le feddam, mesure agraire de l’Égypte, ré¬ 
pond à peu près à notre arpent. Avant le gou¬ 
vernement de Méhémet-Ali, le feddam avait 


528 BASSE ÉGYPTE. 

quatre cents kassabehs en surface; des ordon¬ 
nances successives du pacha l’ont réduit à trois 
cent trente-trois et un tiers. La longueur du 
kassabeh était de sept pics 1 , aujourd’hui elle 
n’est guère plus que de six pics : de cette ma¬ 
nière, un terrain de cent feddams, il y a quelques 
années, en représente à présent plus de cent vingt- 
cinq. Voilà comment le pacha s’arrange pour mul¬ 
tiplier le min ou impôt forestier. Le terme moyen 
de la taxe territoriale est de 75 piastres (15 francs 
75 centimes). Indépendamment de la taxe terri¬ 
toriale, fixée à 75 piastres, le fellah est tenu de 
donner au gouvernement deux tiers d’okhes de 
beurre; dans les lieux où il n’y a pas de beurre, 
on donne du miel ou de la chandelle de suif en 
proportion. S’il arrive que le fellah ne puisse 
payer ni les 75 piastres, ni le beurre, ni le miel, 
ni la chandelle, le gouvernement passe tout cela 
en compte au fellah, et déduction est faite lors¬ 
que le pauvre diable reçoit le montantdu blé, du 
riz ou du coton, qu’il vend au pacha. On compte 
en ce moment, dans la haute et basse Égypte, qua¬ 
tre millions de feddams de terres cultivables; il y 
en a environ un million de feddams non cultivés; 


4 Le pic est de deux pieds et quatre pouces. 


BASSE ÉGYPTE. 529 

mais le fellah n’en paie pas moins le miri. L’année 
dernière , cent cinquante mille feddams n’ont 
pas été cultivés; mais le gouvernement n’a pas 
perdu ses droits. L’impôt territorial forme la 
moitié des revenus du vice-roi. On distribue à 
chaque famille de chaque village un certain 
nombre de feddams, susceptibles ou non sus¬ 
ceptibles de culture; la taxe est imposée, la 
famille obligée de travailler; des coups de bâton 
suivraient la moindre observation de la part du 
fellah. 

Tous les revenus publics de l’Égypte sont 
érigés en assolles ou fermes, excepté toutefois le 
coton : le pacha s’est réservé le monopole exclu¬ 
sif de cette branche importante de l’agriculture de 
l’Égypte. Le pacha divise lui-même le coton pro¬ 
duit par le travail du fellah en trois qualités ; il a 
fixé cette année la première qualité à 200 piastres 
les trente-six okhes (l’okhe équivaut à un peu plus 
d’un kilogramme); la seconde à 150 piastres, 
et la troisième à 120. Quand le pacha vend le 
coton aux négociants, il ne reconnaît plus qu’une 
seule qualité. Le pacha oblige les fellahs de lui 
vendre le riz à 400 piastres le darib 1 , et le 

i Le darib vaut deux ardebs : l’ardeb est de cent vingt cinq okhes. 

84 


H. 


530 


BASSE ÉGYPTE. 

revend ensuite aux paysans au prix de 800 pias¬ 
tres. Nous mentionnerons encore le blé, ainsi que 
tous les grains qui entrent dans les greniers d’en¬ 
trepôt, immédiatement après la récolte. Les fel¬ 
lahs rachètent tout au pacha à un prix deux fois 
plus élevé que celui qui leur avait été fixé par le 
visir. Il y a ensuite des impositions toutes parti¬ 
culières. On compte en Égypte environ quatre 
millions et demi de dattiers. Le terrain où croît le 
palmier paie d’abord une taxe forestière ; chaque 
arbre de cette nature t paie en outre une piastre, le 
fruit paie un autre droit ; la grappe, où le fruit 
est suspendu, paie un droit ; le tissu du tronc, 
dont on fait des cordes, est soumis à un droit; 
les feuilles, avec lesquelles on fait des couffes de 
riz, paient un droit ; les fabricants, les cordes 
et les couffes, paient à leur tour un droit. Cela 
ferait rire» si on ne songeait d’abord que ces im¬ 
pôts» qu’on ne saurait qualifier, sont la cause 
des douleurs et de la profonde misère du peuple. 
En Égypte» vous le savez, il n’y a presque pas 
de bois de chauffage. Un grand nombre de 
femmes de paysans sont continuellement occu¬ 
pées à pétrir avec leurs mains la fiente des ani¬ 
maux; elles en font ensuite de petites mottes 
rondes. Ces mottes, desséchées au soleil, brû- 


BASSE ÉGYPTE. g3J 

lent comme le bois. Ces excréments donc sont 
érigés en assolle, comme le dourah, l’indigo, 
le blé de maïs, etc., eto... Tous les fellahs, sans 
exception, sont obligés de vendre les fientes de 
leurs animaux, à un prix fixé par le fermier, 
qui les leur revend ensuite. « Bacha-el-Kèbir (le 
grand pacha),disait un fellah, devrait au moins 
apposer son cachet sur cette njarchandise. » 
Le lac Menzaleh , que vous avez vu, est d’abord 
soumis à un impôt de 2,800 piastres, qui ren¬ 
trent directement dans le trésor du pacha; en¬ 
suite deux Arabes du village de Maténieh sont 
les fermiers de la pêche faite par ceux qui paient 
le premier impôt au vice-roi; les pêcheurs sont 
obligés de vendre les poissons aux apaltemss, à 
un prix que ceux-ci ont fixé. 

On a dit quelquefois que les pays civilisés 
sont plus corrompus que les pays encore plon¬ 
gé? dans la barbarie ; l’Égypte nous montre le 
contraire. Vous savez que l’Égypte est le payd 
des mauvaises moeurs, et qu’il a été, dans toutes 
les époques du monde, un foyer de corruption 
que rien n’a pu détruire ; mais remarquons que 
l’Europe n’a pas peu contribué â l’aocroissement 
de cette corruption. L’Orient n’a pas de contrées 
où les Européens arrivent en aussi grand nombre 


BASSE EGYPTE. 


332 

qu’en Égypte. Ils apportent sur les bords du Nil 
les vices de la civilisation de l’Occident ; ils cor¬ 
rompent , avec leur argent, les pauvres femmes, 
les jeunes filles des fellahs, à qui le gouverne¬ 
ment a pris leurs légitimes soutiens. Ce ne sont 
pas les indigènes que les aimées vont trouver, 
parce que les indigènes n’ont pas d’argent; ce 
ne sont pas eux qui louent pour un mois ou deux 
des filles cophtes, comme ils louent une khange 
pour remonter le Nil; ce ne sont pas eux qui achè¬ 
tent au bazar des esclaves, des Abyssiniennes,pour 
les garder quelques semaines, et les abandonner 
ensuite, en partant d’Égypte, à leur misérable 
destinée. Ceux qui font toutes ces choses ne sont 
ni Turcs ni Égyptiens : ils sont Européens. 
Vraiment, si tout sentiment de dignité n’était 
pas éteint dans l’àme des Arabes du pays, ils 
auraient une bien pauvre idée des Européens, 
qui mettent sous leurs yeux de tels exemples. La 
corruption des mœurs est à son comble sur les 
bords du Nil, et le pacha n’a pas dédaigné les 
filles de joie comme branche de ses revenus. 

Cette branche de l’industrie égyptienne était 
aussi érigée en apalte. L’apalteur de cet impur 
produit était* un Grec appelé Démétrius : on lui 
donne au Caire un autre nom, qui le qualifie 


BASSE ÉGYPTE. 


533 

parfaitement dans son emploi ; il n’est gé¬ 
néralement connu que sous le nom de Pise- 
venti-Bachi. Démétrius payait trois mille bourses 
au pacha pour le fermage des filles de joie. 
L’empereur Mahmoud, qui est, après tout, 
un homme moral et religieux, fut saisi d’une 
indignation profonde en apprenant le profit que 
le pacha retirait des mauvaises! mœurs de l’ɬ 
gypte ; il lui adressa, il y a deux ans, un firman 
dans lequel il lui ordonnait de chasser au loin 
ces malheureuses femmes, et de renoncer lui- 
même à l’argent qu’elles rapportaient à son 
kesné (trésor). Cette fois, le pacha ne ferma pas 
l’oreille aux paroles de son maître 1 : ordre fut 
donné de saisir toutes les prostituées, de les 
embarquer dans les djermes, et de les transpor¬ 
ter dans la Nubie; d’autres furent exilées sur 
plusieurs points de l’Orient, et nous en avons 
rencontré nous-même dans l’Asie Mineure. 

C’estici que la rapacité, la soif de l’or àurégéné- 
rateur de l’Égypte va se montrer dans son carac¬ 
tère le plus noir. Le pacha a consenti à ne plus 
recevoir l’impôt des aimées; mais les trois mille 

1 Le gouvernement a volontairement renoncé à cette branche de 
revenu : il a supprimé la prostitution. 

(Aperçu général sur VÉgypte, par Clot-bey.) 


534 BASSE ÉGYPTE. 

bourses qu’il en retirait annuellement sont re¬ 
tombées sur les pauvres fellahs. Méhémet-Ali en 
a fait faire la répartition sur la taxe territoriale ! 
Nous n’aurions jamais pu croire une chose pareille, 
si un Arménien, employé du gouvernement égyp¬ 
tien , ne nous l’avait assuré lui-même. Après la 
dispersion des aimées , Méhémet-Ali ordonna 
de jeter dans le Nil toutes celles qui oseraient 
se montrer encore en public. Celte prescription 
paraît avoir été oubliée; car les rues du Caire, 
d’Alexandrie, sont de nouveau inondées de ces 
malheureuses filles, ainsi que tous les villages si¬ 
tués sur les rives de la branche de Rosette et de 
Damiette. Les pauvres jeunes femmes à qui'Mé¬ 
hémet-Ali a enlevé leur mari pour son armée, ont 
remplacé les courtisanes égyptiennes. Une chose 
qui surprend dans ce pays, c’est l’indifférence 
avec laquelle les musulmans et les femmes hon¬ 
nêtes regardent les aimées. J’ai vu dans le vil¬ 
lage de Kaphrisiah, situé sur la rive droite du 
Nil, branche de Rosette, plus de cinquante filles 
publiques mêlées aux femmes honnêtes, dans un 
bazar : c’était un jour de foire; toutes ces fem¬ 
mes , sans distinction, causaient ensemble , dis¬ 
cutaient spr les divers pris des marchandises, et 
chacune d’elles montrait à sa voisine l’objet 


BASSE ÉGYPTE. 535 

qu’elle venait d’acheter. Dans le village de Schi- 
bréki, situé à quelques lieues de Kaphrisiah, 
j’ai vu trente courtisanes exécutant des danses 
obscènes, essayant le pouvoir de leurs charmes 
sur des mariniers, tandis qu’à deux pas d’elles, 
des fellahs et des soldats d’ibrahim faisaient en¬ 
semble la prière du soir ! 11 faut venir en Égypte 
pour voir des scènes semblables. Quel pays! 
quel peuple! 

Je n’entreprendrai pas de parler en détail de 
tous les genres d’impositions que Méhémet-Aji a 
établis en Égypte ; c’est un dédale immense où 
l’on se perd : il serait difficile, je crois, de trou¬ 
ver dans le monde une tête plus capable d’in¬ 
venter tant de moyens pour abîmer un peuple. 
Citons encore quelques faits. Les bœufs et les va¬ 
ches sont taxés à 25 piastres par tête; mais, Jors-t 
que le fellah veut les vendre à un boucher, il pain 
75 piastres de droit en entrant dans une ville 
qu un village : alors le gouvernement se réserve 
Iç, peau. Les chameaux et les brebis paient 5 
piastres. Chaque batelier paie 205 piastres pçpr 
la khaoge qu’il possède. Nous avqps dit un 
mot, dans une lettre de ce volupté, dp ferÿé, 
nouvel impôt personnel appliqué aux Turcs 
compte aux chrétiens. (Jette taxe, à laquelle 


536 BASSE ÉGYPTE, 

sont soumis tous les mâles depuis l’âge de 
douze ans, est de 5 francs pour les plus pauvres; 
elle est de 125 francs pour les personnes aisées. 
Comme on ne tient pas de registres de l’état civil, 
on a recours à un singulier expédient : le per¬ 
cepteur est muni d’une petite corde qui est 
censée être la mesure de la tête d’un enfant de 
douze ans. Tous ceux dont la tête ne peut pas 
passer dans cette mesure sont classés au nombre 
des contribuables. 

Répétons ici que le gouvernement ne tient 
aucun compte de la diminution des habitants 
pour ce qui concerne l’impôt personnel. Une 
province a telle ou telle somme à payer ; il 
faut que, d’une manière ou d’une autre, l’ar¬ 
gent du ferdé rentre dans le kesné du pacha. 
Un Arménien attaché au gouvernement de Mé- 
hémet-Ali nous a communiqué, au Caire, le bud¬ 
get du vice-roi ; ces pièces étant trop étendues 
pour les placer ici, nous donnerons seulement 
le chiffre total des sommes : les revenus s’élèvent 
à 64,799,840.L’état des dépenses ne dépasse pas 
48,895,400. Ces deux sommes, m’a-t-on dit, 
sont le terme moyen des dépenses et des revenus 
annuels du pacha. 

Des Européens employés dans le gouverne- 


BASSE ÉGYPTE. 


537 


meDt du pacha disent que l’abominable système 
de solidarité établi par le vice-roi est parfaite¬ 
ment conforme au génie de la civilisation orientale ; 
c’est du génie de la barbarie qu’il faudrait ici 
parler. Sans l’obligation forcée de payer les uns 
pour les autres, les indolents Egyptiens ne se livre¬ 
raient point aux travaux agricoles. Le public d’Eu¬ 
rope, à qui le vice-roi fait annoncer, par des gens 
à sa solde, les progrès toujours croissants de l’E¬ 
gypte^ le bonheur du peuple qu'il gouverne , le public 
d’Europe, dis-je, qui ne connaît pas l’Égypte , 
pourrait ajouter foi à ces paroles, mais comment 
tromper ceux qui ont vu de leurs yeux, touché de 
leurs mains, les plaies de la vallée du Nil, plaies 
bien plus désastreuses que celles dont Moïse nous 
a conservé le souvenir? Savez-vous le résultat de 
ce système de solidarité entre les habitants du 
même village, les villages du même canton, les 
cantons de la même province? C’est que les fellahs 
meurent de faim dans la boue. Les paysans quit¬ 
tent leurs terres et vont servir de domestiques ou 
d’àniersau Caire ou à Alexandrie; leurs femmes se 
vouent à l’infamie. Chaque mois voit périr deux 
ou trois villages; à la place des bourgs du Delta, 
vous ne trouvez plus que des décombres mêlés à 
un cimetière. En venant d’Alexandrie au Caire, 


538 BASSE ÉGYPTE. 

par terre, j’ai compté quarante villages entière¬ 
ment détruits ; en venant du Caire à Damiette, 
j en ai compté treize : ces bourgs ont disparu 
avec leurs habitants, dans l’espace d’un an. 

Voici le résultat du système de solidarité en 
1812: il y avait en Égypte deux millions cinq cent 
mille habitants ; il n’y en a plus aujourd’hui qu’un 
million huit cent mille Tout cela est conforme 
au génie de la civilisation orientale. Hommes du 
progrès, sublimes conseillers de son Altesse, 
gens humanitaires , ne savez-Vous donc pas que 
le fellah ne possède rien en Égypte, qu’il la¬ 
boure et ne recueille pas ? Dites à votre maître 
qu’il garantisse au paysan l’espace où tombe la 
sueur de son front; qu’il ôte de son âme cette 
amère pensee, qu un autre viendra ravir les fruits 
des arbres, les produits des plantes, les épis de la 
moisson, et qu’il n’y a pour lui, dans cette vaste 
étendue dç la fertile Égypte, que le coin de terre 
où seront ensevelis ses os. Le systèmede solidarité 
est en Égypte ce qu’il serait dans tous les pays 
du monde : la destruction de l’espèce humaine. 

Un chrétien de Damas, excellent père de fa¬ 
mille , remplit à Damiette les fonctions de vipe- 

i Du temps des Pharaons, avant les Perses, il y avait en Égypte 
vingt-cinq millions d habitans. On comptait jusqu’à vingt mille villes. 


BASSE ÉGYPTE. 


539 

consul de France; ce chrétien se homme Mi- 
chaëli Sourrour ; c’est un homme de probité et 
de bon sens. Michaëli Sourroür fait cultiver 
plusieurs feddams de terre qu'il a reçus à titre 
de ferme ; il a payé le mois dernier au pacha 
cent piastres pour les fellahs qui n’avaient pu 
solder leur taxe au gouvernement. Un cheik, 
qui a été ruiné par le fisc, se trouvait le 18 mars 
dans la maison de Michaëli Sourrour ; nous cau¬ 
sions, pendant la veillée, de l’Égypte et de ses 
misères. « Écoutez cette histoire, nous dit le 
cheik; vous y reconnaîtrez l’image de la justice de 
Méhémet-Ali, que Dieu maudisse! Il y avait à 
Menouf un riche fabricant de soie. Une nuit, 
un voleur s’introduisit dans sa maison ; n'ayant 
point de lumière avec lui, le malfaiteur se 
creva un œil contre un clou planté dans le mur. 
Dérouté par cet accident, il sortit de la maison 
comme il put, pendant que le fabricant dormait 
encore. Le lendemain, le voleur alla porter ses 
plaintes au gouverneur du Caire, qui se nommait 
Haraos; il lui dit que le fabricant de soie l’avait 
fait coucher dans une chambre, contre les murs 
de laquelle étaient des clous, et que, se trouvant 
sans flambeau, il s’était crevé un œil f Le gouver¬ 
neur du Caire fit venir chez lui le fabricant de 


540 BASSE ÉGYPTB. 

soie et lui dit: « Quand on veut planter des clous 
dans sa maison, il faut songer à éclairer ceux 
qui vont vous demander l’hospitalité ; tu ne l’as 
pas fait, et la justice veut que mes chiaous te 
crèvent l’œil, comme un de tes clous a crevé 
l’œil de cet homme. Voilà. 

— Mais je ne connais point cet homme ; je 
ne l’ai jamais vu. 

— Silence ! répliqua le gouverneur ; gardes, 
saisissez ce fabricant de soie, et plantez un clou 
dans son œil. 

— Un moment! un moment! ajouta l’habi¬ 
tant de Menouf; j’ai pour voisin un homme qui 
passe sa vie à chasser les oiseaux du Nil ; un seul 
œil lui suffit : veux-tu que je te l’amène? 

— A merveille! dit Haraos. 

» Le chasseur fut conduit au Caire, où on lui 
creva l’œil gauche. La solidarité établie par Mé- 
hémet-Ali n’est pas autre chose j ce que je ne 
puis payer, mon voûpn le paie : de cette ma¬ 
nière , nous sommes tous les deux ruinés en 
même temps. » 

Le nom de celui qui a inventé le système de 
solidarité en Égypte doit être prononcé ; ce fut 
un ancieh Arnaoute^ Mahmoud-bey. Guttem- 
berg en découvrant l’imprimerie, Christophe 


BASSE ÉGYPTE. 


541 


Colomb en donnant un nouveau monde aux 
hommes, n’éprouvèrent pas une joie plus vive 
que Mahmoud-bey, quand il eut trouvé dans 
son esprit le nouveau système financier qui de¬ 
vait être si profitable pour le coffre de son sei¬ 
gneur et maître Méhémet-Ali. Mahmoud-bey se 
présente tout triomphant dans le palais de son 
Altesse ; il donne à son gracieux souverain le 
papier où était tracé le fameux plan. Méhémet- 
Ali lit et relit ce précieux mémoiTe, puis il serre 
fortement le papier dans ses mains, et s’écrie 
dans un transport de joie délirante : « Oh ! peki ! 
peki ! mille fois peki ! tu es un homme de génie, 
ô Mahmoud-bey ! Désormais la population d’ɬ 
gypte paiera ses dettes passées, présentes et fu¬ 
tures ! » Un consul européen était présent à cette 
scène; Méhémet-Ali ne put se contenir devant 
lui. Comment récompenser Mahmoud-bey pour 
avoir rendu un tel service à l’État?Le vice-roi le 
nomma ministre de la guerre ! 

Parmi les innovations qui se sont opérées en 
Égypte, depuis que vous avez quitté ce pays, je 
ne veux pas oublier d’en signaler une dont le 
pacha est très-satisfait. Le courbach , cette verge 
de peau .d’hippopotame, qui est une des anti¬ 
quités de l’Égypte, servait, vous le savez, à faire 


542 


BASSE ÉGYPTE. 


payer les impôts aux fellahs retardataires. Les 
coufbachs étaient les huissiers, les garnisaires 
du gouvernement de Méhémet-Ali; c’était aussi 
avec les courbachs qu’on faisait cultiver la terre 
aux paysans. Mais les préposés de l’impôt ont 
fait observer au vice-roi que les fellahs s’accou¬ 
tumaient à cette fustigation, et qu’il fallait ab¬ 
solument chercher un moyen plus efficace pour 
forcer ces malheureux à une complète obéissance. 
Les moudirs, les mamours tinrent conseil, et le 
bâton, il y a deux mois seulement, a été substi¬ 
tué au courbach. O génie ! les coups de verge 
de peau d’hippopotame enlevaient bien des lam¬ 
beaux de chair du fellah, mais les malheureureux 
guérissaient cependant ; les coups de bâton peur* 
vent casser les membres, et maintenant le paysan 
y regardera à deux fois avant de s’exposer à être 
battu. Disons en passant que le fellah qui laboure 
sousle bâton ne fait produire que vingt-cinq pour 
cent., tandis que les Européens, fermiers de Mé¬ 
hémet-Ali, retirent de la terre cent pour cent. 

Il est une autre énormité que certains amis de 
la civilisation égyptienne trouvent admirable, c’est 
cet horrible monopole, qui, ayant pour cortège 
la solidarité et la conscription, détruit les famil¬ 
les, anéantit les populations. L’Égypte, disent-ils, 


BASSE EGYPTE. 543 

n’est riche, n’est productive que par les inonda¬ 
tions du Nil. Il faut creuser des canaux, il fapt 
construire des machines hydrauliques, afin que 
les eaux bienfaisantes du grand fleuve se répan¬ 
dent partout. Et qui pourrait exécuter ces im¬ 
menses travaux, si ce n’est le gouvernement? Cettq 
justification du monopole de Méhémet-Ali, qui 
est la même, du reste, que celle qu’on met en 
avant pour excuser l’oppression des nègres , 
cette justification du monopole, dis-je, n’est 
pas acceptable. Mon frère me disait dans une 
de ses dernières lettres : « Il n’y a point de 
Nil en Syrie, il n’y a point de digues à élever, 
de canaux à creuser, c’est un pays dont la cul¬ 
ture ressembla à celle de tous les pays du monde, 
et pourtant Méhémet-Ali a traité la Syrie comme 
il traite l’Égypte, ce qui prouve que, dans la 
question du monopole, le vice-roi s’est natu¬ 
rellement abandonné à ses instincts d’oppres¬ 
sion. On pense que le pacha, pouvant seul entre* 
prendre les grands travaux , agit en parfaite 
justice en prenant tout pour lui ; mais, dans tous 
les royaumes, à défaut de compagnies, ce sont 
les gouvernements qui se chargent de la plupart 
des grands travaux, et cela n’empêche point les 
sujets de jouir des droits de la propriété. La pre- 


544 


BASSE ÉGYPTE. 


mière mission d’un gouvernement paternel est 
de venir en aide aux efforts isolés, et la faiblesse 
des ressources des particuliers ne doit pas être 
pour eux une cause de ruine. Imaginons un 
moment, en Egypte, un gouvernement qui repré¬ 
sente nos idées de justice et de civilisation chré¬ 
tienne au lieu de la barbarie déguisée en civili¬ 
sation; ne trouvera-t-il rien de mieux à faire sur 
ce point que le gouvernement de Méhémet-Ali? » 
En soumettant l’Égypte à un triple monopole, 
monopole agricole, monopole industriel, mo¬ 
nopole commercial, Méhémet-Ali a ruiné les 
populations qui vivent ou plutôt qui végètent mi¬ 
sérablement sur les bords du Nil; Méhémet-Ali 
est le premier négociant de l’Égypte, comme 
il est le seul et unique propriétaire des terres 
fécondées par le fleuve. Montesquieu a dit : Le 
commerce est la profession des gens égaux ; et parmi 
les Etats despotiques, les plus misérables sont ceux 
où le prince est un marchand. Nous avons remar¬ 
qué plus haut qu’il y a en ce moment en Égypte 
trois millions de feddams de terres cultivées; 
avant le monopole de Méhémet-Ali, on en cul¬ 
tivait quatre millions : nous parlons ici d’après les 
calculs fort exacts des savants de l’expédition 
française en Égypte. 


BASSE ÉGYPTE. g^g 

Vous avez indiqué dans la Correspondance d’O- 
nety, les horribles traitements que les agents du 
fisc font subir aux fellahs pour les forcer à payer 
l’impôt. Voici à ce sujet trois anecdotes qui 
m’ont été racontées par des personnes dignès de 
foi. Au commencement de l’année dernière 
un paysan s’était vu dans l’impossibilité de payer 
le miri et les autres contributions ; il ne lui res¬ 
tait plus qu’un bœuf pour toute fortune. Son 
père lui avait laissé ce bœuf en héritage, et, pour 
rien au monde, il n’aurait voulu s’en défaire. Il 
fallait payer cependant ou mourir sous le bâton. 
Le fellah se vit donc obligé d’aller vendre son 
bœuf à une foire qui se tient toûs les ans au bourg 
de Farescour, situé à quelques lieues de Damiette. 
Le paysan demandait 600 piastres de sa bête ché¬ 
rie, mais ilnes’offraitpointd’acheteur. UnFranc 
habitant de Damiette, se trouvait à cette foire de 
Farescour. Il proposa 600 piastres au fellah pour 
son bœuf, mais il ne pouvait lui compter cette 
somme que dans l’espace de quarantejours. Gom¬ 
ment faire? le bâton était levé sur la tête du fel¬ 
lah : voici ce qui arriva: un préposé du fisc acheta 
lui-même le bœuf pour 150 piastres. Ce n’e^t 
pas tout, attendez ! Quand la récolte du riz fut 
faite et que le gouvernement lui en eut payé le 

n. 35 


546 


BASSE ÉGYPTE. 


montant, ce même agent du fisc força le fellah 
de lui racheter son bœuf au prix de 600 piastres 1 ! I 
Epcore une anecdote de ce genre. Il y a deux 
mois seulement, que deux de ces honnêtes huis¬ 
siers de Méhémet-Ali se trouvaient dans un vil¬ 
lage peu éloigné de Damiette. C’était le soir; 
quelques fellahs fumaient le chibouk dans la ca¬ 
bane du cheik el-Beled, cabane construite avec 
du limon du Nil, comme toutes celles du Delta. 
Les deux tigres étaient assis cette fois à côté des 
moutons, sans avoir trop l’air de vouloir les dé¬ 
vorer; mais voilà qu’un des deux Turcs chargés 
de percevoir l’impôt, aperçoit quelques grainB de 
riz sur la barbe d’un paysan. Le pauvre diable 
avait oublié de se laver après son souper. 

(f Tu as mangé du riz, misérable! lui dit l’a¬ 
gent du fisc d’une voix terrible. ' 

— Je vous assure, Effendi, que je n’ai point 
mangé du riz, » répond le fellah en tremblant. 
Les deux Turcs Voht dans la cabane du paysan, 
et cherchent soigneusement fc’il n’y a pas quel¬ 
que couffe de riz cachée; mais ils ne trouvent 
rien. Que font alors ces deux Turcs? ils obligent 
le fellah à avaler de l’eau de savon pour provoquer 
le vomissement du riz qu’il avait mangé ! Après 
cela, Us lui administrèrent deux cents coups de 


BASSE ÉGYPTE. 547 

bâton sur la plante des pieds. O civilisation 
égyptienne! 

Véici la troisième, anecdote. Arrivé à Man- 
sourah le 15 mars dernier, j’allai faire une vi¬ 
site au gouverneur de la cité, qui remplit en 
même temps les fonctions de moudir dans la 
belle et riche province de Charkièh. Ce moudir, 
qui n’a que vingt-sept ans, se nomme Abdour 
ramman-bey. Il est cophte de naissance. Abdou- 
ramman a passé sa première jeunesse dans le 
palais de Méhémet-Ali , en qualité de kiatib 
(écrivain) de son Altesse. Il reçut le titre de bey 
(prince) quand il renonça à la foi du Christ pour 
embrasser celle de Mahomet. Abdouramman-bey 
est maigre, sa taille ne dépasse pas quatre pieds, 
il a une petite figure sans barbe dont l’expression 
est un mélange de douceur et de férocité qu’on 
ne saurait définir; c’est le type des moudirs. Au¬ 
cun, mieux que lui, ne possède le talent de faire 
payer les impôts aux fellahs. Ceux-ci ne pronon¬ 
cent qu’en tremblant le nom d’Abdourammani- 
bey; Abdouramman, c’est le démon, la terreur, 
l'effroi des habitants de la province de Charkièh. 
Je trouvai le moudir assis dans l’angle d’un beau 
divan écarlate; à côté de lui était un Italien qui 
est son médecin particulier. Le bey fut pour moi 


54 $ 


BASSE ÉGYPTE. 


d’une politesse rare. De belles pipes qui se succé¬ 
daient à chaque instant m’étaient offertes par 
ses esclaves; le, café, le sorbet, les confitures 
qu’il partageait gracieusement avec, moi, étaient 
apportés sur des plats d’argent façonnés à l’orien¬ 
tale. 

a Comment avez-vous trouvé la campagne 
que vous avez traversée en venant du Caire à 
Mansourah ? me dit le bey. 

— Admirable, Excellence, admirable; cette 
basse Egypte est un véritable paradis terrestre ; 
mais il est pénible de voir au milieu de cet 
Édenune population si malheureuse. Ces pauvres 
fellahs n’ont pas de pain à manger. Hier soir, j’ai 
vu dans le village de Ficheh, situé à quatre 
heures de Mansourah, des paysans qui soupaient 
avec des trèfles et des chardons. 

— Ils sont si avares, ces fellahs ! » répondit 
le bey en faisant une espèce de grimace qui ex¬ 
primait assez son mécontentement de m’avoir 
fait la première question. 

Je poursuivis : <c Ces paysans n’ont rien pour 
se vêtir; j’ai vu de jeunes femmes, de jeunes 
filles, des vieillards, des enfants, qui n’avaient 
pour tout vêtement qu’un misérable morceau 
d’étoffe autour de leur ceinture. 


BASSE ÉGYPTE. 549 

— Ces fellahs étaient en habit bourgeois, dit le 
docteur italien en souriant. ;hl ht ; * ne -,r 

— Le docteur pourrait prendre.pour ses agréa¬ 
bles plaisanteries un sujet plus gai. ,-ïi, 

— Voici ce que c’est, continua le médecin : 
une centaine de fellahs, portant le costume que 
vous avez vu dans le Delta, furent pris, il y a 
quelque temps, pour l’armée; on les conduisit 
au Caire dans la'cour du palais du ministre delà 
guerre; trois ou quatre Turcs et quelques Euro¬ 
péens attachés au gouvernement égyptien se trou¬ 
vaient en ce moment dans la salle de réception 
du ministre : il y avait parmi les Européens un 
Français; c’étàit un chirurgien-major d’un régi¬ 
ment d’ibrahim. Il regarda dans la cour, et 
dit : « Voilà les conscrits qui arrivent. — Por¬ 
tent-ils l’uniforme? demanda le ministre de la 
guerre. — Non, Excellence, répondit très- 
sérieusement ; le Français; les conscrits sont 
encore en habit, bourgeois. » Le ministre , les 
Turcs, les Européens, surpris de cette, jrép<cas$, 
se lèvent, viennent vers la fenêtre, et ne voient 
qu’une troupe d’hommes en guenilles ou com¬ 
plètement nus ; on poussa des éclats de'rire. jÇep 
mots, les ,conscrits sont encore en habit.bourg 
fait fortune parmi, les Français établis au Caire et 


BASSE ÉGYPTE. 


550 

à Alexandrie. On ne dit plus maintenant, en 
voyant les fellahs : Ils sont couverts de haillons; 
on dit : Ils sont en habit bourgeois. » 

Revenons à Abdouramman-bey, qui ne put 
s’empêcher de rire en écoutant le récit du doc¬ 
teur. 

te Vous auriez une fausse idée du véritable 
état des paysans d’Égypte, me dit le bey, si vous 
les jugiez d’après leur costume et d’après leur 
mauvaise nourriture, qu’ils montrent à plaisir 
devant les voyageurs qui passent. Je vous ai déjà 
fait observer que ce peuple est d’une avarice 
extrême; en outre, il a de l’argent caché sous 
terre, et la preuve, c’est que les fellahs vous en 
apportent quand on les y force à coups de b⬠
ton» La province de Mansourah ou de Schar- 
kieh compte huit cents villages; elle devait 
eettt cinquante mille bourses au trésor de mon 
maître, le vice-roi. Avant moi, aucun moudir 
n’avait pu retirer un para de cette dette sacrée : 
il tfÿ & quê huit mois que je suis ici, et les fel- 
lahsne doivent plus que dix-huit bourses. Voilà! 
BâCha-el-Kébir a touché cette somme; il m'a 
fait l'honneur de me donner, en récompense de 
ce féible service , lè titre de général. Que Dieu 
'conserve les Jours de son Altesse! » 


BASSE ÉGYPTE. 


551 


Oh ! mais le bey ne me dit pas toutes les atro¬ 
cités quMl a commises pour arracher aux fellahs 
ces cent cinquante mille bourses ! Il a fait mourir 
sous le bâton trente-six fellahs ! Le cruel renégat 
me faisait horreur lorsque j’appris un peu plus 
tard tant de crimes; aussi je n’ai pas eu le cou¬ 
rage d’aller lui faire mes adieux avant de partir 
de Blansourah. Il est bon de faire observer que 
les cent cinquante mille bourses n’étaient pas 
dues par ceux qui les ont payées: c’étaitune dette 
de plusieurs villages qui n’existent plus. La soli¬ 
darité ! toujours la solidarité 1 ! 

1 II nous répugnait, il y a trois ans, de raconter tant d’atrocités, 
et cependant il faut nous résoudre encore à parler d’un acte de bar¬ 
barie d’Abdouramman-bey. Le voici ; nous le tenons d’un voyageqr 
<pij a visité la basse Égypte un an après nous. Les récoltes de riz, 
de blé, furent plus abondantes que de coutume vers la fin de l’année 
1838. La province de Scharkieh, surtout, fut très-favorisée. Abdou- 
ramman-bey voulut en profiter. Il demanda, par anticipation, à 
quatre villages l’impôt de l’année qui allait venir. Les cheiks el-beled 
protestèrent énergiquement contre cet ordre du bey. Celui-ci leur 
fat administrer a chacun trois cents coups de bâton. Les cheiks-el- 
beled altèrent se plaindre à Àbas-pacha, gouverneur du Caire et 
petit-fils de Méhé’met-Ali. Éeu de jours après, Àbas-pacha vint faire 
une tournée dans,la province de blansourah; il fit venir à lui Atn 
dourammân-bey, et lui adressa de vifs reproches sur son indigne 
conduite envers les cheiks-et-beled. Abas-pacha retourna au Caire. 
La rage bouillonnait dans Tâme d’Abdouramman-bey; ïes plaintes 
des chef§ des villages lui avaient valu les repioches d’AbiS-pachà : 
comment ne pas s'en venger? Le renégat fait prendre les quatre 
chefs et leur fait trancher la tête par quatre bouchers : il n’y avait 


552 BASSE ÉGYPTE. 

Une remarque à faire ici, c’est que le gouver¬ 
nement, c’est-à-dire Méhémet-Ali, appelle tou¬ 
jours aux fonctions de moudir des hommes bien 
connus par leur avidité, leur esprit de rapine et 
leur caractère féroce; c’est encore un moyen 
d’arracher le plus d’argent possible aux pauvres 
paysans. Le moudir n’est, à vrai dire, qu’un 
horrible instrument dont se sert le vice-roi pour 
s’enrichir plus promptement. Quand le moudir 
a bien pressuré le peuple, quand il l’a bien 
exploité et qu’il s’est bien gorgé d’or, le gou¬ 
vernement destitue le moudir et le dépouille à 
son tour de cette manière. Méhémet-Ali prend 
d’un seul coup ce qu’il n’aurait pu avoir que 
peu à peu et avec beaucoup de difficulté 1 . En 
voici un exemple : Mahmoud-bey, le célèbre in- 


pas de bourreaux eu ce moment à Mansourah. La nouvelle de ce 
crime parvient aux oreilles d’Abas-pacha, qui écrit tout de suite à 
son grand-père, alors à Alexandrie, qu’il faut punir Abdouram- 
man. Celui-ci écrit de son côté au vice-roi; il lui dit que les quatre 
bouchers n’ont pas compris lé véritable sens de ses paroles, et qu’ils 
sont les seuls coupables de la mort des cheiks-el-beled. Méhémet- 
Ali trouve excellente la justification du renégat* et ordonne, par un 
firman daté d’Alexandrie, que les quatre bouchers soient exécutés 
sur-le-champ ! Abdouramman-bey assista lui-méme à la mort dés 
quatre bouchers, comme il avait assisté au meurtre des quatre cbeiks- 
el-beledü! 

1 On conçoit d’après cela que Méhémet-Ali n’ait pas voulu perdre 
encore l’horrible Abdouramman-bey. 


BASSE ÉGYPTE. 553 

venteur du système de solidarité en Égypte, 
avait amassé une immense fortune dans les 
provîntes dont il avait été gouverneur du¬ 
rant quelques années. Il mourut du côté de 
Thibes, au mois de février 1835. Le gouverne- 
ment égyptien recueillit sa succession au préju¬ 
dice de son fils ; Méhémet-Ali disait qu’il avait 
des comptes à régler avec le défunt , Le Caire , 
Alexandrie, furent inondées, quelques mois 
après, de quadruples d’Espagne; tout le monde 
savait que ces grosses pièces d’or venaient du 
kesné de Mahmoud-bey. 

Maintenant, si vous comparez ce que je viens 
de dire sur l’état présent de la basse Égypte aux 
récits de quelques, voyageurs venus dernière¬ 
ment dans ce pays, vous trouverez, certes, peu 
de ressemblance entre leurs peintures et les mien¬ 
nes; mais je déclare d’avance que personne ne 
peut contester la vérité des faits indiqués dans 
cette lettre. J’ai partagé pendant quarante-cinq 
jours le pain de maïs des fellahs; j’ai couché 
dans leurs- pauvres cabanes; quand je voyais 
leurs jmisires profondes, quand j’entendais.les 
gémissements des familles ruinées par Méhémet- 
Ali, jétais tristement, surpris en ouvrant les 
livres qù le vice-roi AÜ apparaît toujours comme 


554 BASSE ÉGYPTE. 

le missionnaire de la civilisation, comme un 
excellent prince qui n'a jamais séparé ses in¬ 
térêts de ceux de l’Égypte, comme le sou¬ 
verain occupé sans relâche du bien.être dé ses 
sujets, de l’amélioration de leurs destinées. Des 
assertions semblables prennent leur source dans 
des illusions que nous n’entreprendrons pas de 
dissiper. Le temps fera justice, du reBte, de cette 
politique européenne qui voudrait fonder un 
empire arabe sur les bords du Nil. Quel étrange 
rêve ! Mais il faut un peuple pour fonder un em¬ 
pire ; y en a-t-il en Égypte? Non ; il n’y a qu’un 
homme, qui emportera dans son suaire cet écha¬ 
faudage de civilisation, établie en ce moment en 
Égypte comme une tente dressée poqr un jour, 
jl y avait un peuple à la suite 4 e Mahomed II, 
quand il vint avec sa massue donner le coup de 
mort à l’empire des Constantins. Mais qu'y a-t-il 
en Égypte en ce moment? Il y a une bande d’ilotes 
qu’un despote fait travailler pour entasser, entas¬ 
ser deVo*, etpoursatisfaire une ambition sauvage, 
dont nul ne recueillera les fruits. Vous aviez exa¬ 
miné à fond la question de propriété foncière en 
Égypte et dans tout l'Orient en général. Depuis 
que le mahométisme est venu régner en Orient „ 
les terres dut toujours app&itcau à celui qui était 


BASSE ÉGYPTE. Qgg 

revêtu de la puissance suprême; or, comme Mé~ 
hémet-Ali s’est posé en roi de fait, sinon de droit, 
en Égypte, il a pris à la lettre ces paroles du 
Koran, déjà citées dans le premier volume de 
cet ouvrage : La terre appartient à Dieu et à i’iman 
suprême ( le sultan), qui est son ombre sur la terre. 
Qu’est-ce donc que ces quelques arpents de terre 
appartenant encore aux fellahs ? Méhémet-Ali est 
maître de les prendre du jour au lendemain. 
Le fellah invoquera-t-il la justice ? Mais la jus¬ 
tice, c’est Méhémet-Ali; le droit, c’est Méhémet- 
Ali. Quand le vice-roi eut massacré les mame¬ 
luks , il dit : L’Egypte, c’est moi ! Sans propriété 
individuelle, point de noble émulation, point de 
confiance dans l’avenir, point de nation^ point 
de liberté, point de société, et partant, point de 
civilisation. Sans propriété individuelle, il n’y a 
que l’esclavage abrutissant.- 

Ce serait d’ailleurs rapetisser les grandes cho¬ 
ses et ne pas vouloir porter ses regards vers l’a¬ 
venir, que de considérer seulement dans le spec¬ 
tacle oriental donné aujourd’hui au inonde , 
les rapports• entre le pacte et le sultan, et les 
intrigues des tebinets d’Europe. Nous n’exami¬ 
nerons pas si, en Égypte, l’Homme extraordinaire 
qui S su réunir sous sa puissance l’Arabie, les 


556 


basse Égypte: 


deux Nubies, le Kordofan, le Sennar et la Syrie, 
sera remplacé par un homme aussi fort, aussi 
habile que lui. Nous n’examinerons pas si la loi 
de famille qui doit régler la succession politique 
du vice-roi est assez nettement posée, pour ne 
pas craindre une guerre à outrance entre Ibra¬ 
him-pacha et ses neveux, qui voudront peut-être 
régner tous à la fois sur les bords du Nil; le 
destin futur de l’Orient ne dépendra pas de ces 
événements. Nous n’avons pas plus de foi dans 
l’avenir des Osmanlis que dans l’avenir des 
Égyptiens. Les musulmans de Stamboul ne ren¬ 
draient pas à la Syrie et à l’Égypte de plus grands 
services que les musulmans des bords du Nil. 
Nous ne croyons pas, en un mot, à la recon¬ 
struction de la civilisation de l’Orient par l’isla¬ 
misme : l’islamisme ne peut plus rien fonder. 

Nous l’avons dit, et nous le répétons encore, le 
vaste édifice du gouvernement musulman en Orient 
s’écroule sous les coups du temps, et par l’in¬ 
suffisance des principes qui l’ont fait vivre jus¬ 
qu’ici. Les efforts de rénovation qui ont été ten¬ 
tés de nos jours ne conduisent à rien de durable. 
Un peuple peut marcher vers une civilisation 
lorsqu’il est jeune et neuf dans la vie politique, 
mais cela ne peut s’accomplir pour une nation 


BASSE ÉGYPTB. 587 

qui a déjà une religion, des lois, des prin¬ 
cipes; il faudrait refaire la vie de cette na¬ 
tion, et une telle révolution n’a pas d’exemple 
dans les annales du monde. Lorsque Rome 
païenne se mourait, jamais elle n’aurait pu se 
reconstruire dans sa foi et dans ses lois anciennes; 
il fallut une religion nouvelle, un peüple nou¬ 
veau. Le christianisme prit la place du paga¬ 
nisme, et le christianisme portait dans ses flancs 
le germe d’une civilisation bien plus belle, bien 
plus durable que celle des Césars païens. L’é¬ 
vangile, parti d’un coin de la Judée pour 
aller détruire Rome et ses iniquités, a étendu 
ses bienfaits dans toute l’Europe, et c’est par lui 
que l’Europe a refait son existence sociale et s’est 
vue à la tête de l’univers. Le christianisme doit 
revenir à son berceau, et y établir pour toujours 
ses impérissables lois de justice, d’amour ef de 
concorde. 

« Les lois éternelles de la vérité, a dit un 
écrivain de nos jours, et notre pente naturelle, 
nous entraînent vers ces lointains pays du soleil; 
les croisades recommencent, non point avec la 
croix placée à la tête de nos armées et sur les 
mâts de nos vaisseaux, mais avec la civilisation 
née du christianisme. Au moyen âge, c’étaient les 


5 88 BASSE ÉGYPTE. 

armes, aujourd’hui ce sont les idées ; nos pères 
s’en allaient de combats en combats jusqu’à la 
sainte cité ; nos neveux et nous-mêmes nous 
irons, colons pacifiques, dans cette Asie où la 
moisson sera belle; les peuples de l’Europe s’a¬ 
vanceront, comme des fleuves tranquilles, pour 
refouler lentement le désert, et fertiliser le sol 
que l’islamisme avait rendu stérile. » Ces paro¬ 
les prophétiques recevront leur accomplissement; 
elles sont fondées sur laconnaissance de l’histoire, 
et sur les événements qui se multiplient, se pres¬ 
sent autour de nous depuis quelques années. 
Toutes les nations de l’Europe regardent déjà 
l’Orient comme un vaste et riche domaine où 
elles jetteront des millions d’hommes qui man¬ 
quent de pain, d’air et d’horizon dans leurs pro¬ 
pres pays. Les dix bateaux à vapeur français qui 
sillonnent depuis plus d’un an les flots de la Mé¬ 
diterranée sont comme un pont jeté entre Tou¬ 
lon, Marseille, Constantinople et Alexandrie. Le 
nombre d’Européens augmente de jour en jour 
dans les villes maritimes de l’Orient. Cette cité 
d’Alexandrie, que je quitterai demain pour retour¬ 
ner dans ma patrie, compte aujourd’hui cinq mille 
Européens. Nous ne parlerons point ici de la part 
plus ou moins importante que chaque puissance 


559 


BASSE ÉGYPTE. 

chrétienne pourra se faire dans la grande débâcle 
de l’islamisme; la solution de ce problème est en¬ 
core cachée dans les futures éventualités de la 
politique; mais, dès aujourd’hui, il est visible que 
les destinées de l’Orient sont plus que jamais as¬ 
sociées aux destinées de l’Europe civilisée. 




561 




TABLEAU 

DES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS 

QUI SE SONT ACCOMPLIS EN SYRIE 
Depuis le mois de Janvier 1838 jusqu’au mois de février 1841/3 


La population du Haouran, la Trachonite des 
anciens, s’élève, dit-on, à cinq cent mille 
âmes. Parmi ces cinq cent mille habitants, on 
compte plusieurs tribus de bédouins de la vail¬ 
lante race des Anèzés, que nous avons vus dans 
le désert de Palmyre. Il s’y trouve aussi desdruses 
et des Arabes chrétiens : ceux-ci sont cultivateurs, 
et vivent dans des villages. On a remarqué que, 
dans cette contrée, les disciples de l’Évangile 
n’ont point l’allure timide et l’air soumis comme 
en d’autres contrées de l’Orient. Le chrétien du 
Haouran traite le musulman d’égal à égal, et 
montre dans ses manières quelque chose de l’in¬ 
dépendance du désert. Les paysans du Haouran, 

36 


U. 



562 

et principalement ceux qui habitent le canton 
de Sedja, avaient fait entendre des plaintes contre 
l’énormité des impôts, et avaient même refusé 
de les payer. Au mois de janvier 1838 , un régi¬ 
ment égyptien s’était porté dans le Haouran , 
pour tenir çp yejsQp l es bédouins de ce pays, et 
les forcer à jiayei 1 les Contributions établies par 
Méhémet-Ali. Le régiment dressa ses tentes dans 
une plaine. Une nuit, les druses, les Anêzés et 
les chrétiens surprirent, sous leurs tentes, 
Yacoub-bey, colonel, Méhémet-bey, général de 
division, et les égorgèrent. Tout le régiment 
égyptien fut mis en déroute. La nouvelle de cette 
défaite arriva bientôt b Ibrahim-pacha, qui se 
trouvait alors; malade à Antioche, fl §e hâta d’en 
informer son père, et de lpi demander des se¬ 
cours. Iphémet-Ali lui envoya trois mille hom¬ 
mes et son ministre delà guerre, Abmet-pacha. 
L’armée égyptienne, se trouvant forte de neuf 
mille hommes, §e dirigea dans le Haouran ; elle 
fut attaquée, à l’orient du Jour dam > par seize 
mille bédouins et un grand nombre de druses. 
La bataille se livr^daps une des vallée 8 - de Ledja; 
Les révoltés mirent hors de combat trois mill© 
Égyptiens; ils enlevèrent deux pièces de canon, 
quarante mille cartouches et tout le bagage de 


863 

1 armée. Deux généraux, un colonel et plusieurs 
chefs de bataillon furent tués» Cette affaire eut 
lieu le 11 février 1888. 

Les insurgés firent alors un mouvement vers 
Damas; ils avaient à leur tête un cheik druse, 
appelé Chebil-el-Arian i montagnard intrépide; 
et bien digne de commander à des hommes tels 
que les Anèzés et les druses.- Chebil n’appartenait 
pas à une de ces familles de cheiks qui sont ré¬ 
putées nobles dans le Haeuran depuis un temps 
immémorial; c’était un simple cultivateur qui, 
jusqu’à l’époque de l’invasion égyptienne, avait 
vécu tranquille dans son désert ; mais, quand 
les drapeaux de Méhémet-Ali flottèrent sur les 
montagnes de Ledja, Chebil organisa une petite 
troupe pour la défense de son pays natal, dont 
la ! vieille liberté était menacée. Chebil avait qua¬ 
rante ans lors de l’insurrection du Haouran; il 
était petit de taille, mais bien proportionné, et 
paraissait avoir une de ces santés de fer, qui se 
jotaènt des plus rudes fatigues. Sa figure longue, 
brune, sa barbe grisonnante e t ses grands yeui 
noirsy rappelaient les portraitsde Vândick. Quand 
Chebil eut appris que l’armée d’Ibrâhim se dis¬ 
posait à marcher contre le Haouran, il donna le 
signal d’une nouvelle insurrection, signal que 


564 


tous les échos de ces montagnes répétèrent. 

A quelques lieues au sud de Damas, les insur¬ 
gés taillèrent en pièces un régiment égyptien. 
Ibrahim, malgré des souffrances assez graves, 
partit d’Antioche, et vint se mettre àla tétedeses 
troupes; le 15 juillet, il fit éprouver aux révol¬ 
tés des pertes considérables. Mais le général 
égyptien comprit qu’il n’en finirait pas avec 
les habitants désespérés du Haouran, s’il ne 
les combattait qu’avec ses soldats disciplinés. 
Ibrahim envoya donc seize mille fusils à l’é¬ 
mir Béchir, pour armer les braves maroni¬ 
tes, ennemis des druses du Haouran. En don¬ 
nant ces armes aux chrétiens, l’émir Béchir 
leur promit, au nom du fils de Méhémet-Ali, 
de diminuer les impôts, et de les affranchir à 
jamais des corvées. Seize mille maronites et quel¬ 
ques druses de la montagne, joyeux des pro¬ 
messes d’ibrahim, partent, et vont renforcer 
l’armée égyptienne. Ibrahim, à la tête des ma¬ 
ronites, des druses du Liban et de dix mille 
Arnoutes, se dirigea sur la ville de Balbek, que 
les insurgés avaient déjà évacuée. Les troupes, 
commandées par le général égyptien, poursui- 
vaientleur marche à travers l’Anti-Liban, au nord 
de Damas. Ibrahim porta ses guerriers sur les 


565 

hauteurs ; les rebelles osèrent les attaquer : les 
maronites , les égyptiens, malgré leur résistance, 
furent repoussés d’abord dans la plaine de Da¬ 
mas ; mais bientôt la fortune des armes se déclara 
en leur faveur. Les insurgés commençaient à 
plier; après deux heures de combat le plus 
acharné, les révoltés succombèrent. Plusieurs 
milliers de fellahs et de bédouins du Haouran 
restèrent sur le champ de bataille : les Arnoutes 
étranglaient impitoyablement les blessés, et ne 
faisaient pas de prisonniers. On célébra dans le 
camp égyptien, par des cris de victoire, les suc¬ 
cès de la journée. Mais quelle boucherie! On 
évalue à huit mille le nombre des rebelles qui 
périrent pendant lé combat ou par les tortures. 
Nous n’avons pu savoir les pertesde l’armée égyp¬ 
tienne dans ce combat; elles furentconsidérables. 
On demanda à Ibrahim combien de soldats égyp¬ 
tiens étaient morts dans le combat; il répondit par 
une phrase qu’on croirait sortie de la bouche de 
Tamerlan ou de Djen-Giskhan : « La raison et la 
vérité, répondit le fils de Méhémet-Ali, brillent 
mieux sur le sabreque sur le papier ! J’ai vaincu ! 
Le champ de bataille de ce jour est plus beau et 
plus glorieux que celui de Koniah ! » 

A la suite de cette victoire, remportée par 


566 


Ibrahim, plus de six cents druses du Haouran 
embrassèrent le christianisme ; on leur avait dit 
que le gouvernement égyptien accordait de 
grands privilèges aux chrétiens du Liban, et ce 
fut dans l’espérance de participer aux belles fa¬ 
veurs accordées par Ibrahim aux maronites, que 
les druses se firent baptiser. Cet événement toute¬ 
fois pourrait avoir une certaine influence sur 
la destinée de la Syrie. 

Un des prihcipaux chefs des insurgés vint dé¬ 
poser aux pieds de chérif-pacha, gouverneur de 
Damas, les armes de sa tribu, et se soumit. 
Le chérif-pacha eut la lâcheté de faire bâtonner 
le cheik jusqu’à le mettre dans l’impossibilité de 
se servir ni de ses bras ni de ses jambes j le corps 
tout meurtri, la tête et les pieds ensanglantés, 
le cheik, par l’ordre de chérif-pacha, fut mis sur 
une mule qui devait le conduire en prison. Le 
malheureux mourut au bout de deux jours. La 
population de Damas fut si indignée de cet acte 
d’atroce barbarie, que chérif-pacha se vit obligé 
de mettre la ville en état de siége> pour contenir 
la colère des Damasquins. 

Il ne restait plus à Ibrahim que le chef su¬ 
prême des révoltés à vaincre et à dompter. 
Ghebil-el-Arian combattait encore à la tête 


56t 

d’une petite trouve de druëes ; mais, voyant que 
les bandes de fellahs du Haouran diminuaient 
fchacpie jOUt, ètque farinée égyptienne ^ârâissait 
décidée à péhétrer dans les moiiiagnês, où la 
Supériorité de la discipline pdüvait finir par 
vaincre la difficulté des lieux, il Offrit à Ibràhim 
fine capitulation. Il envoya un messager au gé¬ 
néral égyptieil, avec ordre de liii Offrir sa reddi¬ 
tion, pourvu qu’il eût avec sa troupe la vie sauvé, 
pourvu que leurs biens fussent respectés; qu’on 
he payât pas plus d’itnpôts que sous la domina¬ 
tion du stlltâti, et surtout qu’on ne prît jamais 
chez les drusés des hommes pour l’armée du 
vice-roi. Au nibment même où le dépùté partait 
pdùr le Câinp égyptien, Ibrahim faisait publier 
qu’il donnerait mille bourses (125,000 francs) 
à celüi qui lui livrerait Chebil-el-Arian ; mais 
qu’il ferait coupefr la tête à fcelui qtii porterait 
belle dü vaillafat Chebil. 

L’ënvoyé ârtiva auptès dtl vicé-roi; il lé char¬ 
gea dé difë à son chef qii’il fallait qué dans neuf 
hëüres il fût sous sa tente, S’il voulait obtenir sa 
grâce. Le député se prosterna et partit; mais il 
ne trouva plus Chebil au lieu où il l’avait laissé; 
Chebil, dans la train te qü’lbrahim ne vînt le 
surprendre, avait conduit plus loin sa troupe. Le 


568 

messager n’atteignit son chef que quatorzeheures 
après avoir quitté Ibrahim; il avait parcouru sur 
sa jument, sans s’arrêter, quarante lieues dans les 
montagnes. Il transmit à Ghebil la réponse du 
pacha, en lui faisant observer que le temps prescrit 
(neuf heures) était malheureusement passé. 

« Tant pis, dit Ghebil, mon pays souffre! les 
vengeances d’ibrahim sont terribles ! le général 
égyptien sera généreux ; je vais à lui. » 

Et il se mit en route. Arrivé au camp de ses 
ennemis, il fut reçu avec respect et bienveillance. 
On le conduisit à la porte de la tente d’ibrahim; 
avant d’y entrer, il mit pied à terre, déposa ses 
armes et se fît transporter par deux hommes de 
sa suite, car il ne pouvait marcher à cause de ses 
blessures. 

Ibrahim le voyant entrer, lui reprocha de 
s’être présenté devant lui sans armes, puis¬ 
qu’il n’était pas vaincu. Le prince l’invita à les 
reprendre; c’est ce qu’il fit. Étant rentré dans la 
tente, il déposa son sabre aux pieds du général, 
qui le ramassa à l’instant et le suspendit au bau¬ 
drier de Chebil. 

Ibrahim lui donna de grands éloges sur sa 
bravoure. « Si j’avais sous mes ordres deux 
hommes comme toi, lui dit-il, aucune armée ne 


569 


me paraîtrait redoutable. Combien de soldats 
égyptiens, continua Ibrahim en souriant, as-tu 
tués de ta propre main ? » 

Chebil se contenta de répondre qu’il avait fait 
ce que Dieu lui avait permis de faire. Mais, sur 
les instances du général à répéter la même de¬ 
mande , le chef druse répondit : 

n Le sabre que votre Altesse vient de suspendre 
à mon baudrier a bu le sang de vingt-sept Égyp¬ 
tiens ; le nombre de ceux que les balles de mes 
pistolets ont atteints et renversés, m’est in¬ 
connu. » 

Le lendemain de cette entrevue, Chebil partit 
du camp égyptien, après avoir promis à Ibrahim 
d’employer tout son crédit dans le Haouran pour 
achever la pacification des druses, ses frères, 
qui étaient encore en état de révolte. Les pro¬ 
messes du brave et généreux Chebil ne furent 
point vaines; mais Ibrahim remit en activité son 
système d’oppression dans le Haouran, du jour 
où les peuplades de ce pays furent réduites à ne 
plus pouvoir se battre contre leur tyran. 

Arrivons maintenant à cette grande insurrec¬ 
tion du mont Liban, en 1840, qui a amené la 
signature du fameux traité de Londres du 15 
juillet de la même année. En récompense de l’im- 


870 

menSe service que lès chrétiens de Syrie avaient 
rendu à Ibrahim-paGha pendant la guerre du 
Haouran, Méhémet-Ali donna un firman par le¬ 
quel il leür accordait 24*000 fusils ; il leur fit 
la prometese que les impositions qu’il prélèverait 
désormais sur eux ne seraient pas plus fortes 
que celles que prenait le sultan. « Ces armes seront 
pour vous* disait le vice-roi dans son firman, 
et poür vos enfants et les enfants de vos enfants. » 
Les maronites reçurent avec des transpbrts de 
joieetde reconnaissance cette preuve de confiahce 
du pacha d’Égypte; ils oublièrent pendant quel¬ 
que temps lés exactions dont ils étaient écrasés 
depuis huit ans. Mais Méhémet et son fils, qui 
se sont joués si souvent de la bonne foi des Sy¬ 
riens, ne s’inquiétèrent nullement des nouvelles 
promesses qu’ils leur avaient faites au mois de 
novembre 1838. La misère he deviht que plus 
grande dans le Liban, par suite de l’énormité des 
impôts. Mais cette fois, au moins; les montagnards 
gardèrent les 16,000 fusils qu’Ibrahim leur avait 
distribués au mois de mars 1838. Depuis long¬ 
temps leâ maronites s’attendaient à être pous¬ 
sés à bout; ils fraternisaient avec les Dfuses, 
leurs ennemis en religion; les réserves étaient 
placées dans toutes lei églises* et chacun y dé- 


571 


posait ses offrandes pour être employées quand le 
moment viendrait. Le jour où le gouvernement 
égyptien leva le masque, les prêtres qui prépa- 
paraient sourdement la révolte, parlèrent haut 
et le front levé : du haut de la chaire évangélique, 
ils exhortèrent le peuple à se soulever; Les 
mêmes hommes qui, tant de fois, avaient appelé 
sur les druses et les Mutualis la malédiction de 
Dieu, les nommèrent leurs enfants, et prescri¬ 
virent aux chrétiens, au nom de Jésus-Christ, de 
les considérer comme leurs frères. 

Voici la proclamation adressée à tous les in¬ 
surgés de la Syrie : 

« A tous nos frères, sans distinction de 
croyance, armés pour la même cause ! 

» Nous avons pris les armes pour nous sous¬ 
traire à l’abrutissement et au despotisme. Dieu 
qui est juste, nous enverra des succès; soyons 
dignes de sa divine protection. Point de pillage, 
point d’assassinat! 

» Et comme nous combattrons pour rentrer 
sous la domination légitime de notre souverain 
Abdoul Medjid, le sultan qui régne à Stamboul, 
pour qu’on sache bien que nous ne voulons que 
la justice* qu’il soit proclamé lâche, qu’il meure 
par le feu, celui qui sera ébranlé par la crainte ! 


572 


» Dieu peut permettre que nous mourions, 
mais non pas que nous soyons esclaves comme 
nos hétes! 

» Dieu est juste ! » 

L’explosion éclata le 29 mai. 

Les documents nous manquent pour suivre la 
révolte dans tous ses mouvements; les nouvel¬ 
les qui nous sont parvenues de la Syrie, depuis 
le commencement de l’insurrection ne sont pas 
assez détaillées pour présenter un tableau com¬ 
plet de cette guerre de l’opprimé contre l’op¬ 
presseur. Nous nous bornerons à citer les faits 
les plus importants. 

Dans les premiers jours de juin, deux mille 
montagnards étaient campés devant Beyrout. Ils 
attaquèrent vainement cette ville garnie de trou¬ 
pes égyptiennes. Tous les villages de l’Anti-Li- 
ban se soulevèrent en même temps ; on arrêta 
les postes du gouvernement et les dépêches fu¬ 
rent décachetées. Les révoltés montraient le plus 
grand respect pour tout ce qui appartenait aux 
Européens; les postes anglaises de Damas et d’A- 
lep, qui avaient avec elles beaucoup de grains, 
furent escortées par les insurgés, pour qu’il ne 
leur arrivât rien. Ce qu’il y eut d'admirable 
ici, c’est que ces pauvres gens, qui man- 


573 

quaient de pain, s’empressèrent de rendre aux 
Anglais les sacs de farine qu’ils avaient trouvés 
dans le convoi égyptien. Ils avaient fait dire au 
consul de France, à Beyrout, de leur assigner 
un rendez-vous; car ils avaient, disaient-ils, 
quelque chose de très-important à lui commu¬ 
niquer. Le consul refusa d’accéder à leur de¬ 
mande. L’émir Béchir expédia aux insurgés son 
fils, l’émir Emin, pour les engager à se retirer 
dans leurs foyers, et leur promettre une dimi¬ 
nution dans les impôts. « Trêve, trêve à toutes 
ces belles promesses, répondirent en masse les 
maronites et les druses ; nous avons appris à ne 
plus nous fier aux paroles dTbrahim-pacha. N’a- 
t-il pas fait massacrer, en 1824, les Naplousins, 
après que ceux-ci lui eurent sauvé la vie à Jéru¬ 
salem, et qu’il eût conclu avec eux un traité de 
paix?Nous avons tous prêté serment dans l’église 
de Saint-Elie, le patron de notre pays, de se¬ 
couer le joug de la tyrannie égyptienne ou de 
mourir. Nous ne déposerons les armes que lors¬ 
que les puissances européennes auront forcé Ibra¬ 
him de nous accorder ce que nous demandons. 
Allez dire cela à votre père, l’ami dévoué de 
Méhémet-Ali ü! Dites aussi à Ibrahim-pacha que 
nous lui rendrons les armes qu’il demande, le 


574 


jour où il nous rendra lui-même celles qu’il 
nous a volées il y a huit ans, et qui étaient les 
armes de nos pères. » 

Après le départ d’émir Émin, on apprit 
qu’une bande de mutualis avaient attaqué un 
petit fort situé dans les environs de Bal-Bek ; ils 
mirent en fuite la garnison, et s’emparèrent d’un 
convoi de munitions qui allaient de Beyrout à 
Damas. Les maronites surprirent dans les envi¬ 
rons de Saïde les troupes égyptiennes comman¬ 
dées par Soliman-pacha, et les désarmèrent en 
partie. M. Sèves et ses soldats se retirèrent dans 
Sidon, où ils furent bloqués par les insurgés. 

Mais les nouvelles de la révolte du Liban par¬ 
vinrent bientôt à Méhémet-Ali; il envoya tout 
de suite des navires chargés de munitions et 
d’approvisionnements de toute espèce; ces na¬ 
vires débarquèrent aussi à Beyrout quinze mille 
hommes de troupes régulières. Alors les insur¬ 
gés se retirent dans leurs montagnes afin de s’y 
mieux défendre. Avant qu’ils s’éloignassent de 
Beyrout, une escarmouche eut lieu en dehors de 
la ville ; les Égyptiens furent mis en déroute; un 
convoi de deux cents chameaux, avec une 
grande quantité de marchandises, de canons 
et de munitions allant de Damas à Balbek, 


578 

fut de nouveau arrêté par les insurgés. Deuxîfré- 
gates égyptiennes arrivèrent sur ces entrefaites; 
elles bombardèrent pendant toute une journée 
les villages de Glouni et de Gloubel. Les paysans 
faisaient feu, derrière les rochers, sur les embar-r 
cations égyptiennes; ils tuèrent plusieurs hom¬ 
mes, mais les bombes des frégates détruisirent 
bientôt leurs villages. 

Le 6 juin 1840, Ibrahim - pacha adressa un 
firman aux habitants du Liban. Nous ne crai¬ 
gnons pas d’admettre dans ce tableau les pièces 
officielles, pour lui donner plus d’autorité. Voici 
donc le firman d’ibrahim. 

» Depuis quelques jours, etaujourd’hui même, 
me sont parvenus divers rapports, au sujet de 
votre refus de consigner les armes qui avaient 
été laissées provisoirement entre vos mains, 
et dont la détention vous a porté à des actes de 
résistance aux volontés supérieures. Ainsi, tous 
vos sentiments se sont mis en évidence, et sachez, 
vous tous à qui je m’adresse en général, que 
je comprends vos intentions et la manière dont 
vous vous êtes conduits dans cette révolte extra¬ 
ordinaire, et que je ne puis attribuer votre con¬ 
duite qu’à deux motifs : ou des malveillants 
vous ont fait croire qu’il sera ordonné une con-. 


576 


scription parmi vous, et ont séduit par cette 
perfide insinuation votre fierté et votre courage, 
en abusant de votre simplicité, ou bien c’est une 
trahison de votre part à laquelle vous vous por¬ 
tez sans aucun motif. 

» Dans le premier cas, si l’on a suscité parmi 
vous la crainte d’une conscription dans la mon¬ 
tagne , il ne faut nullement y ajouter foi, et je 
jure par la chère tête de mon père le vice-roi et 
la mienne, que ce n’est pas notre désir de faire 
aucune levée forcée dans la montagne, et nous 
n’aurions pas même cette idée pour aucune au¬ 
tre partie de la Syrie en général. Nous vous ré¬ 
pétons positivement que nous n’en ferons rien. 
Je vous ai déjà notifié d’être tranquilles dans vos 
maisons, et de n’avoir point de pareilles idées. 
Revenez donc de vos frayeurs et de vos inquié¬ 
tudes , et ne cherchez pas à ruiner la montagne 
et à verser votre sang. Mais, dans le cas où 
votre révolte proviendrait d’une trahison spon¬ 
tanée et vaine, nous avons déjà envoyé quinze 
régiments d’infanterie, outre la cavalerie et 
l’artillerie, pour détruire vos personnes et rui¬ 
ner vos habitations complètement. Après que 
vous aurez connaissance de notre présent firman, 
vous obéirez en rentrant dans la soumission, en 


577 


rejetant de vos têtes vos intentions corrompues ; 
vous vous trouverez en sûreté, sauvés, et joyeux 
d’avoir racheté vos âmes et vos propriétés ; mais, 
si vous persistez dans vos coupables intentions , 
l’armée victorieuse expédiée, avec l’aide de Dieu, 
détruira votre parti comme vous l’avez mérité. 
Pensez-y bien, et réfléchissez sur vos intérêts; 
en choisissant la soumission, soyez obéissants à 
votre prince, afin que ce dernier prévienne 
les chefs de l’armée de ne pas s’avancer, et 
par là, vous ne serez pas exposés aux dangers. 
Nous désirons, par le présent, vous faire com¬ 
prendre la vérité, pour que vous puissiez choisir 
ce qui vous convient le mieux, et que vous pre¬ 
niez une bonne résolution; mais gardez-vous 
bien de ne pas obéir et de ne pas rentrer dans la 
soumission , car le tardif repentir ne vous sau¬ 
verait pas. » 

Voici la traduction d’une lettre écrite par les 
habitants de la montagne à l’émir Émin, en date 
du 11 rabi-el-char 1256 (11 juin 1840). 

« Vous n’ignorez pas, ainsi que le prince émir 
Béchir, les tyrannies souffertes par les habitants 
du mont Liban , les vexations et les impôts qui 
les oppriment. Lorsque le gouvernement de 
S. A. Méhémet s’établit dans ce pays, les habi- 

37 


H. 


578 

tants du Liban furent les premiers à se soumettre; 
ils sont allés avec son armée à la guerre de Da¬ 
mas et à la rencontre des troupes à Hama et à 
Tripoli, et lorsque l’insurrection a éclaté à Saffet, 
Naplouse, Nassirie et chez les mutualis, les habi¬ 
tants de la montagne sont allés avec S. E. émir 
Béchir; ils les ont battus et soumis au gouverne¬ 
ment du pacha, ce qui a fait augmenter leur es¬ 
poir d’être délivrés des vexations; mais, pour les 
récompenser d’avoir contribué à soumettre ces 
divers pays, on leur a demandé leurs armes et 
ensuite des soldats, ce qui leur a causé des dom¬ 
mages que l’oreille se boucherait pour ne pas 
entendre; on prenait leurs femmes, on les ch⬠
tiait de différentes manières, et on les sus¬ 
pendait aux arbres; ensuite l'émir Béchir leur a 
imposé le firdé, qui devait être payé même 
pour ceux qui mouraient ou qui étaient tués 
dans la guerre pour ce gouvernement. Et, lors¬ 
qu’on a découvert la mine de charbon de terre 
dans la montagne, on a prescrit aux monta- 
ghards de l’exploiter et de fournir les ustensiles 
ïiècessaires sans être payés, et on a envoyé des 
gens pour inspecter ces travaux; on payait les 
ouvriers et les mucres pour le transport du 
charbon à Beyrout; mais c’était peu de chose, 


579 

et nous fûmes obligés de supporter le restant 
dii paiement à nos frais et de fournir des poutres 
et des sacs pour cette mine ; on ne nous paya 
que le quart du prix; les frais de transport de¬ 
puis les villages jusqu’à la mine ne nous furent 
pas payés. 

» Si nous voulions entrer dans les détails de 
toutes ces vexations., ce serait trop long, et nous 
ne comptons pas les coups de bâton et les dés¬ 
honneurs qu’on nous a faits comme à des fellahs 
égyptiens; nous ne faisons pas même mention 
de nos dépenses pour les émirs et pour les 
bouloukbachis, et depuis qu’on a commencé 
l’établissement de la Quarantaine, jusqu’à pré¬ 
sent, on a obligé les montagnards de fournir 
de la chaux, en y fixant un minime prix, et 
de la transporter gratis sur leurs bêtes de som¬ 
me ; de nouvelles contributions on]t frappé 
les moulins. Les maçons ont été envoyés par 
force à Caulekboz , à Saint-Jean-d’Acre et à 
la Quarantaine, et n’ont eu que le quart du 
paiement usité ; l’obligation des travaux a aug¬ 
menté dans les villes, dans les campagnes et 
dans tous les endroits où nous allons , ce qui a 
réduit à une misère extrême plusieurs familles 
de la montagne, et nous a ruinés aussi, car 


580 


nous n’avons plus ni argent, ni enfants, ni bes¬ 
tiaux , vu que nos enfants sont pris pour le ni- 
zam. Nos récoltes ne suffisent pas à tant de de¬ 
mandes , nos bestiaux de toute sorte sont dans 
une situation misérable (de manière que plu¬ 
sieurs ont précipité d’une grande hauteur leurs 
mulets et leurs chameaux, d’autres les ont ven¬ 
dus à un vil prix), et nous, nous sommes em¬ 
ployés pour servir la mine et les soldats. Il y a 
quelque temps aussi, lorsque la guerre et la ty¬ 
rannie sont tombées sur nos frères, les habitants 
du Haouran,lesquels sont de notre propre nation, 
le gouvernement nous a donné des armes, et 
nous a envoyés pour les battre, ce que nous 
avons fait deux années consécutives, et plusieurs 
d’entre nous sont morts, soit de la fatigue du 
voyage , soit en guerre , et cela nous a coûté, 
outre les souffrances ou les pertes d’hommes, 
environ 2,000 bourses. 

» Enfin , puisque nos biens sont perdus, nos 
enfants ne sont plus, et puisque nous avons 
perdu notre liberté, ne possédant plus rien du 
nôtre, et n’ayant plus que la frayeur et le déses¬ 
poir, nous avons dû nous révolter pour nous dé¬ 
barrasser de la tyrannie et reprendre du repos et 
de la liberté. Or, si les autorités se tournent vers 


581 

Dieu (lajustice) et lèvent la tyrannie de nom, nous 
sommes prêts à nous soumettre et à obéir à leurs 
ordres, puisque notre insurrection n’a pas le but de 
fonder une autorité, mais uniquement de nous dé¬ 
livrer de celte insupportable tyrannie, vu que nous 
ne pouvons plus payer qu’un min sur nos biens et 
un gutali. Si donc notre prière vient à être écoutée, 
et si l’oppression s’éloigne de nous, comme nous 
le désirons, voici ce que nous prions S. A. le vice- 
roi d< faire : de prendre seulement un miri et un 
guiali , de percevoir ce double droit par le moyen 
des agents d’Angleterre et de France et par le 
moyen de leurs consuls dans ces pays, afin que 
si ces traités ne sont pas exécutés fidèlement nous 
puissions réclamer auprès d’eux. Nous restons 
dans les endroits où nous sommes en attendant 
la réponse; et, si elle est favorable, chacun re¬ 
tournera chez soi, autrement nous sommes prêts 
à mourir plutôt que de rester dans l’état présent. 

» Nous avons dit notre état, et que les autori¬ 
tés ordonnent. 

Signé : Les habitants de la montagne en général. 


Depuis le commencement de la révolte, l’émir 
Béchir avait travaillé sans relâche à jeter la désu¬ 
nion entre les chrétiens et les druses. Jusqu’au 


m 

9 du mois de juillet, toutes ses démarches furent 
infructueuses, et les peuples, sans distinction de 
croyances religieuses, animés par le désir de re¬ 
couvrer leur liberté, se prêtaient mutuellement 
serment de fidélité, pour combattre jusqu’à la 
dernièfe extrémité : mais le vieux rusé de la mon¬ 
tagne parvint à calmer les druses. Tandis que les 
maronites croyaient à la sincérité des druses, ces 
derniers traitaient avec l’émir Béchir des condi¬ 
tions de la paix ; il leur promettait, au nom de 
Mébémet-Ali, la diminution de leurs impôts, 
l’exemption du recrutement, des corvées et des 
frais de la guerre; il s’efforçait de leur montrer la 
faute qu’ils allaient commettre s’ils persistaient 
à seconder la révolte des maronites, qui, étant 
liés par leur religion aux puissances européennes, 
trouveraient leur avantage à soumettre leur pays à une 
nation professant la même foi ; alors non-seulement 
ils seraient les sujets d’un, seul homme, comme Méhé- 
met-Ali, mais encore ses esclaves eux, leurs enfants et 
leurs femmes. « Déjà des maronites, continuait 
l’émir Béchir, ont porté à la tête de vos batail¬ 
lons la Croix en forme d’étendard; le respect et 
l’obéissance qu’ils montrent aux plus petits con¬ 
suls européens, vous font assez connaître leurs 
intentions. » 


583 

Ces adroites insinuations furent appuyées de 
sommes considérables que les chefs druses ac¬ 
ceptèrent ; les démarches de l’émir eurent un plein 
succès. La plus grande partie des druses armés 
quittèrent les rangs des insurgés, et ceux qui 
n’avaient point quitté leurs villages restèrent 
tranquilles, moyenant des piastres qu’on leur dis¬ 
tribuait.Une vive consternation se répandit parmi 
les maronites , quand ils virent de leurs propres 
yeux cet acte de lâche trahison; ils étaient placés 
entre le feu dei’armée égyptienne et la mauvaise 
foi de l’émir, qui cherchait à les perdre. Us s’em¬ 
pressèrent de faire parvenir cette affreuse nou¬ 
velle aux insurgés leurs frères, campés du côté 
de Tripoli et deZaclè; ils leurs demandèrent de 
venir à leur secours. Mais l’émir Béchir dépêcha 
un agent aux généraux égyptiens, pour les pré¬ 
venir que le moment était venu d’entrer dans le 
Liban. Soliman-pacha, Abbas-pacha, fils de Mé- 
hémet-AJi, et les cinq petits-fils de l’émir, se mi¬ 
rent à la tête de 16,000 hommes, Albanais ou 
Égyptiens, et marchèrent vers la montagne. 
« Grand Dieu, disait un Européen témoin ocu¬ 
laire, quel horrible spectacle s’est alors offert à 
mes yeux ! au loin s’élevaient les flammes des 
maisons, des villages et des églises qu’on livrait 


584 


à l’incendie. A cette vue, les émigrés consternés, 
et sans chefs capables de les conduire, coururent 
en désordre au-devant de l’armée égyptienne, et 
parvinrent, par leur intrépidité, à la repousser 
avec une perte considérable; après celte attaque, 
les maronites se retirèrent sur les hauteurs de 
leurs montagnes. C’est alors qu’on vit ces barba¬ 
res Africains mettre tout à feu et à sang: de pe¬ 
tits enfants, des femmes, des vieillards, furent 
massacrés, au moment où ils allaient se dérober 
à leur fureur. 

» Après avoir commis ces horribles excès, les 
Égyptiens descendirent au couvent de Saint- 
Roch ; les moines ne l’avaient pas quitté par l’or¬ 
dre du patriarche; celui-ci fut officiellement ras¬ 
suré par Soliman-pacha; qui lui fit dire que le 
dergé séculier pas plus que les moines, n’ayant 
pris aucune part à l’insurrection, étaient à l’abri 
de tout danger. Mais deux cents Albanais péné¬ 
trèrent dans le couvent et cherchèrent à s’em¬ 
parer de tout ce qu’il contenait; ils entrèrent 
d'ans la chapelle et volèrent les vases sacrés. Les 
moines désespérés conjuraient inutilement les 
chefs de ces bandes forcenées; ils s’armèrent 
alors de bâton, et au nombre de quarante, se 
précipitèrent sur ces barbares au moment où 


585 


ils emportaient les richesses sacrées de l’autel. 
Un prêtre qui disait la messe fut massacré ainsi 
que ses confrères. Ces horribles scènes se renou¬ 
velèrent dans plusieurs églises de la monta¬ 
gne. On ne comprend pas que le colonel Sève, 
commandant en chef de ces troupes, ait pu 
tolérer de pareils excès. L’exemple du man¬ 
que de foi d’ibrahim et de son père aurait-il 
étouffé en lui ces sentiments de loyauté qui ca¬ 
ractérisent tous les Français? Les Albanais en¬ 
voyèrent les vases sacrés et les ornements sacer¬ 
dotaux à Beyrout, pour y être vendus à l’encan ; 
notre honorable consul, M. Bourrée, s’empressa 
lui-même de les acheter, afin d’empêcher de nou¬ 
velles profanations. Cette action pieuse lui a con¬ 
cilié l’estime de tous les gens de bien. » 

C’est ainsi qu’Ibrahim-pacha étouffe les insur¬ 
rections en Syrie; il a pour cela deux moyens; 
c’est tantôt la trahison, et tantôt la barbarie. 

Nous citerons ici une autre lettre qui donne 
plus de détails sur le massacre des peuples 
chrétiens du Liban par les soldats d’ibrahim-pa¬ 
cha. Cette lettre, datle de Beyrout du 25 juillet 
1840, est écrite par le vice-légat apostolique en 
Syrie, au père don Mourad, procureur-général 
du patriarche d’Antioche, à Rome. Elle fut pu- 


586 


bliée au mois de septembre 1840, dans le Jour¬ 
nal général de France. 

a Très-cher don Nicolas Mourad, j’ai reçu votre 
aimable lettre par laquelle vous me demandez 
des nouvelles de cette chère montagne. Oh ! Dieu! 
elles sont écrites en caractères de larmes et de 
sang ! Vous avez dû voir par mes lettres répétées 
à S. E. à quelle barbarie se sont livrées les troupes 
égyptiennes dans ce pays. L’extrême misère et 
les injustes oppressions du gouvernement de Mé- 
hémet-Ali ont poussé ces peuples, d’ailleurs si 
dociles et si résignés , à prendre les armes. Toutes 
leurs premières rencontres furent couronnées 
d’un heureux succès, jusqu’à ce que l’on mît l’or 
en usage pour corrompre les chefs. On gagna ainsi 
quelques cheiks druses et quelques émirs chré¬ 
tiens; le reste, tourmenté de promesses et de 
menaces sans pareilles, abandonna la cause des 
insurgés. De cette manière on parvint à détryire 
l’union. Les émirs Haëder, Faaour, Ismaël, 
Youssouf, etc., etc., abandonnèrent la cause; et 
les villages de Suelfat, de Metten, se soumirent. 
Et cependant, les Égyptiens et les Albanais, sor¬ 
tis deBeyrout, ont brûlé, tué, ruiné tout ce qu’ils 
ont trouvé sur leur route; les églises surtout 
furent profanées par les plus exécrables abomi- 


587 


natipns. Les prêtres immolés au pied des au¬ 
tels, les vases sacrés prostitués aux usages les 
plus immondes, les vierges violées en face du 
Saint-Sacrement, les enfants écartelés sur le sein 
de leurs mères expirantes ; les ornemenjs sacer¬ 
dotaux et tout ce qui ne devait pas être livré aux 
flammes, devinrent les trophées de ces troupes 
victorieuses qui ne trouvaient plus d’ennemis. 

» Le consul de France a fait de nombreuses 
et fortes réclamations à l’égard de tout ce qui 
regardait les églises et les couvents, et les excès 
se sont en quelque sorte ralentis. Mais quant à ce 
qui concerne les familles malheureuses et no¬ 
tamment celles des vertueux émirs Haëder, 
Faaour,etc., leurs biens ont d’abord été confis¬ 
qués, eux-mêmes ont été condamnés aux galères, 
et enfin expédiés à Saïde pour être conduite à 
Saint-Jean-d’Acre. Les membres des première^ 
familles de Kescovauro ont été emprisonnés et 
soumis à la bastonnade. On menace de mettre un 
moadir pour gouverner la montagne, et de con¬ 
fisquer tous les biens ecclésiastiques pour les dis¬ 
tribuer à autant de familles turques, afin de 
détruire entièrement le projet d’un gouverne¬ 
ment chrétien : les plus noires calomnies ont été 
mises en œuvre contre monseigneur le patriarche 


588 


et le clergé, afin de faire réussir cette intrigue. 
Tous ici tournent les yeux vers la France, comme 
vers la protection naturelle de ce pays ; aussi, le 
consul de cette nation a-t-il montré, pour la cause 
du mont Liban, un zèle et une ardeur sans exem¬ 
ple ; mais ces démarches n’ont pas toujours été 
couronnées de succès; il a été contrarié par l’An¬ 
gleterre , qui, par des motifs dont on ne peut se 
rendre compte, tient ici des forces de mer impo¬ 
santes. C’est à vous, nouveau Moïse, de lever les 
bras pour votre peuple des montagnes, et de con¬ 
jurer vous-même M. l’ambassadeur de France, à 
Rome, d’user de son influence à Paris, pour ob¬ 
tenir de son souverain ou l'affranchissement, ou 
la pacification de ce malheureux pays, 

» Le vice-legal apostolique. » 

Pour prix de son dévouement éclairé envers la 
France et de sa compassion pour les maronites 
du Liban, M. Bourrée fut rappelé, et ce rappel 
a été comme l’abandon de la Syrie par le gou¬ 
vernement français. Nos journaux, qui, aveu¬ 
glément attachés à la cause de Méhémet-Ali, ont 
parlé des brillants succès remportés par les sol¬ 
dats égyptiens sur les rebelles du Liban, ont profondé¬ 
ment affligé ce peuple catholique delà montagne, 
qui nous est dévoué depuis des siècles. Voici à 


589 


ce sujet une lettre adressée par les habitants du 
Liban à l’ambassadeur français à Constantinople. 
Cette lettre est traduite littéralement de l’arabe : 

« Les nouvelles fâcheuses qui nous sont par¬ 
venues par les papiers publics ont porté un coup 
terrible à la Syrie; elles ont déchiré le cœur des 
hommes, des femmes et des enfants, menacés en 
ce moment d’être exterminés par Méhémet-Ali, 
à qui la France a bien voulu accorder sa puis¬ 
sante protection. La France peut-elle ignorer les 
maux que cet homme nous a fait souffrir depuis 
que la fortune l’a rendu maître de la Syrie ? Ces 
maux sont innombrables ; il suffit de dire que les 
épouvantables vexations et l’oppression la plus 
cruelle nous ont poussés au désespoir et ont fait 
revivre en nous Tardent désir de retourner sous 
le gouvernement paternel de notre auguste sou¬ 
verain Abdoul-Medjid. N’est-ce pas là un désir 
légitime de la part d’un peuple loyal? La France, 
cette nation si grande, si magnanime, qui a 
étendu partout la liberté, qui a, depuis des siècles, 
versé tant de sang pour l’établir dans son gouver¬ 
nement , nous refuse aujourd’hui sa puissante 
influence pour obtenir la jouissance de ce même 
bien ! La presse française dit que la France n’ad¬ 
mettra aucun arrangement qui aurait pour base de 


590 


réstitüer la Syrie à son légitime souverain. Cela se 
peut-il ? Les Syriens ne peuvent le penser ! La 
nation française,, si généreuse, si civilisée, la 
nation française que nous aimons et que nous 
respectons, ne peut désirer de nous voir cour¬ 
ber sous une oppression systématique qui seule 
distingue le gouvernement égyptien des autres 
gouvernements. 

» Nous désirons qu’il nous soit permis de re¬ 
tourner sous la protection de notre souverain 
légitime, auquel nous n’avons pas cessé d’obéir 
depuis quatre cents ans. Nous ne demandons 
qu’à participer aux privilèges et aux droits du 
hatli-schériff que notre gracieux empereur a ac¬ 
cordé à tous ses fidèles sans exception, sans dis¬ 
tinction. Nous en appelons à la justice du gou¬ 
vernement français. Nous supplions la nation 
française toute entière, de nous aider à obtenir 
notre demande. La plus atroce tyrannie nous 
empêche de prendre les armes pour défendre no¬ 
tre vie et l’honneur de nos familles contre la bru¬ 
talité de la soldatesque égyptienne, ou de nous 
enterrer sous les ruines de notre pays. Notre 
cause est juste, et en conséquence nous avons la 
ferme confiance que le gouvernement français 
ne nous adandonnera pas dans un moment si 


591 

dangereux. C’est dans cet espoir quë nous sou¬ 
mettons à votre Excellence notre humble prière, 
vous conjurant de la porter aux pieds du trône 
de votre auguste maître, l’allié de notre gracieux 
souverain Abdoul-Medjid. 

» Signé : Le prince Faris Schebah, le prince 
Youssouf Schebab, l’émir Haëder, le scheik 
Francis El-Hazon, le séraskier, le scheik Faris 
Habeish, les maronites, les druses, les mu- 
tualis. » 

Lés populations du Liban ont vainement at¬ 
tendu la protection de la France, cette protection 
qui ne leur avait pas manque durant six cents 
ans. Le traite du 15 juillet a été signé sans la 
France et malgré la France. Que n’a-t-on pas dit 
sur ce traité ? 11 a été répété à satiété qu’il n’était 
pas admissible que nous restassions étrangers à 
la question d’Orier.t^ question qui touche à l’ave¬ 
nir du monde. Les maronites du Liban ont été 
réduits à accepter la protection de l’Angleterre, 
de l’Angleterre qu’ils détestent; mais, comme on 
dit vulgairement, pour des gens qui se meurent, 
toute planche de salut est bonne. 

Quo.ique lord Palmerston ait dit du haut de 
la tribune, que Y influence anglaise a toujours été 
étrangère à l'insurrection de la Syrie , on sait au- 


592 


jourd’hui que ni l’or ni les promesses n’ont été 
épargnés par l’Angleterre pour exciter les Liba¬ 
nais à la révolte. Un employé de l’ambassade 
britannique à Constantinople avait été expédié 
sur les côtes de Syrie immédiatement après 
qu’un navire anglais venait de débarquer huit 
mille fusils sur un point de la Phénicie. D’ail¬ 
leurs, par un article du traité du 15 juillet, les 
puissances contractantes promettent de donner 
toute l’assistance en leur pouvoir , à ceux des su¬ 
jets du sultan qui manifesteront leur fidélité et obéis¬ 
sance à leur souverain. En d’autres termes , les 
puissances et principalement l’Angleterre, s’en¬ 
gagent à entretenir, à encourager, à soutenir l’in¬ 
surrection de la Syrie contre le pacha d’Égypte. Ce 
n’est pas que nous blâmions le gouvernement an¬ 
glais d’être venu en aide à ces braves montagnards 
du Liban, écrasés sous un joug de fer; nous pen¬ 
sons, au contraire, qu’on ne saurait rien faire de 
plus noble, de plus généreux, que de les secourir; 
mais nousauriohs voulu voir la France protectrice 
de la montagne, et non pas l’Angleterre. Jusqu’à 
présent les Anglais avaient tenu leurs regards fixés 
sur l’Égypte, pour s’ouvrir un chemin vers les 
Indes par Suez ; ils ont compris l’impossibilité 
d’anéantir en ce moment Méhémet-Ali dans la 


893 

vallée du Nil, et ont tourné leurs yeux vers la 
Syrie. L’Angleterre veut refouler Méhémet-Ali 
dans le territoire égyptien, afin d’être plus libre 
en Syrie pour se tracer un passage de la Médi¬ 
terranée au golfe Persique, par le canal qui 
joindra l’Euphrate à l’Oronte. 

Les maronites avaient été écrasés par Soliman- 
pacha , aidé de l’émir Béchir; mais, quand les 
montagnards se sont vus appuyés par les alliés 
de la Porte quelques mois plus tard , ils ont 
redoublé d’ardeur et de bravoure pour se¬ 
couer le joug égyptien : alors, les troupes de Mé¬ 
hémet-Ali ont été abîmées, et le généreux 
maronite s’est vu libre un instant dans ses mon- 
tagneç. 

L’armée égyptienne ne pouvait pas tenir long¬ 
temps devant les montagnards du Liban, lar¬ 
gement pourvus d’armes, de munitions, diri¬ 
gés pâr des chefs européens, et combattant pour 
leur délivrance avec le courage du désespoir. 
Sans le concours des maronites et des druses, 
les quatre puissances ne seraient parvenues à 
chasser Méhémet-Ali de la Syrie qu’après de 
longs efforts et des pertes considérables de toute 
nature. 

L’émir Béchir avait conclu, le 5 octobre, avec 

38 


n. 


594 


les envoyés du séraskier Izzet-pacha et de l’ami¬ 
ral Stopford, une convention par laquelle il s’en¬ 
gageait , moyennant une garantie pour sa per¬ 
sonne et ses biens, à faire sa soumission au sul¬ 
tan, et à envoyer dans le camp turc deux de ses 
fils comme otages. Cette soumission n’ayant pa6 
eu lieu au jour fixé, et l’émir Béchir n’ayant pas 
fait connaître le motif de ce retard, l’amiral Stop¬ 
ford ne se crut plus lié par la convention con¬ 
clue avec l’émir ; il publia le firman par lequel 
le sultan Abdoul-Medjid prononçait la déchéance 
du prince de la montagne, et nommait au gou¬ 
vernement du Liban l’émir El-Kazin, qui fut 
tout de suite revêtu, au nom de sa Hautesse, 
des insignes de sa nouvelle dignité par un en¬ 
voyé d’izzet-pacha. A la nouvelle de sa desti¬ 
tution , qu'il apprit le 9 octobre, l’émir Béchir 
fut saisi de consternation, s’enferma dans son 
harem avec ses fils, et ne laissa paraître personne 
devant lui. Le lendemain, accompagné de toute 
sa famille et d’une suite nombreuse, il partit 
pour Saïda, où il arriva le 11, et se mit à la dis¬ 
position du capitaine Barkley, commandant de 
la station. Le jour suivant, par ordre de l’a¬ 
miral Stopford, le prince fut transporté avec tous 
les siens à Beyrout, à bord du Cycïope, bateau 


595 

à vapeur de l’escadre anglaise. Le Cyclope partit, 
et l’émir Béchiï alla s’asseoir au foyer du peuple 
britannique. 

L’émir Béchir, qui, dans les premiers jours de 
l’insurrection syrienne du mois de juillet 1840, 
répondait delà montagne à Méhémet-Ali, et 
jutait de nouveau fidélité à la cause égyptienne , 
l’émir Bechir, disons-nous, abandonna le Li¬ 
ban quand il vit la Syrie perdue pour le vice- 
roi. Les maronites et les druses, fatigués de la 
tyrannie de l’émir, ne s’élevaient pas moins 
contre lui que contre le pacha d'Égypte. C’est 
un refuge que l’émir Béchir a cherché à bord 
d’ün navire anglais; il n’était plus en sûreté 
dans cette montagne qu’il a tant opprimée. 

Voici, en résumé, le récit des opérations des 
alliés en Syrie. Anglais, Turcs, Autrichiens, 
arrivent avec sept mille hommes de débarque¬ 
ment. Ils bombardent Beyrout; ils s’emparent 
successivement de tous les points de la côte de 
Syrie voisins de Saint-Jean-d'Acre. Çette der¬ 
nière ville aussi tombe en leur pouvoir; trois ou 
quatre mille soldats arabes y périssent. Ibrahim 
est refoulé vers Damas avec son armée. Des négo¬ 
ciations s’entament entre la quadruple alliance, 
la Porte et Méhémet-Ali. Ibrahim se retire en 


696 


Égypte avec son armée; il évacue complètement 
la Syrie. La flotte, que la trahison avait li¬ 
vrée à Méhémet-Ali, sort du port d’Alexan¬ 
drie , pour être rendue à l’empereur de Stam¬ 
boul. Les Anglais rebâtissent les remparts de 
Saint-Jean-d’Acre que leurs bombes, avaient dé¬ 
molis. Ils commandent en maître sur la côte sy¬ 
rienne, et il n’est pas plus question de la France 
que si elle n’existait pas ! Autrefois les navires 
marchands de toutes les nations du monde ne 
pouvaient trafiquer sur les mers de Syrie qu’avec 
la bannière de la France; il ne tiendrait pas à 
la politique actuelle de notre gouvernement 
que la Méditerranée ne devînt un lac anglais , 
sur lequel la France pourrait à peine faire la pèche 
et le petit cabotage ; et peut-être nous faudrait- 
il bientôt pour cela une patente aux armes de 
l’Angleterre. 

A l’heure où nous écrivons, les déstinées de 
Méhémet-Ali sont définitivement réglées ; l’hé¬ 
rédité de l’Égypte lui est accordée par les qua¬ 
tre puissances, mais la diplomatie a arrangé les 
affaires en termes tels, qu’un trait de plume pourra 
faire disparaître les successeurs de Méhémet-Ali. 

« Un fait curieux, et qui est puisé â une 
source authentique, a dit récemment un jour- 


597 


nal, c’est que l’Angleterre a exigé du sul¬ 
tan , en garantie de ses dépenses et de l’ar¬ 
gent qu’elle lui a fourni pendant la guerre de 
Syrie contre Méhémet-Ali, hypothèque sur Vile 
de Chypre. Or, comme jamais le sultan, ainsi 
qu’on l’a remarqué, ne pourra payer, l’île de 
Chypre convient trop à la Grande-Bretagne pour 
qu’elle lui échappe. Il lui fallait une station pour 
ses bateaux à vapeur, au terme de leur naviga¬ 
tion dans la Méditerranée, sur la route de l’Inde, 
par l’Euphrate : Chypre, île fertile, isolée, facile 
à défendre, ayant un port, et située à quelques 
lieues d’Alexandrette et d’Alep, sera une cita¬ 
delle anglaise et un entrepôt de charbon. C’est 
ainsi que se resserre chaque jour ce réseau mé¬ 
canique qui menacerait d’envelopper le monde, 
s’il ne devait se rompre, bientôt peut-être, quel¬ 
que maille trop usée, ou viol mment brisée par 
l’épée. » 

On a beaucoup parlé, depuis un an , du pro¬ 
jet des Anglais de fonder un nouveau royaume 
d’Israël en Syrie. L’été dernier une commission 
fut nommée, à la tête de laquelle était le docteur 
Keith (auteur d’un ouvrage sur les prophéties), 
dont la tâche était de recueillir tous les rensei¬ 
gnements sur l’état des juifs en Palestine, et sur 


598 


la possibilité d’établir dans ce pays tous les mem¬ 
bres épars de ce peuple maudit. Un article de 
mon frère, publié dans la Quotidienne au mois 
d’août 1840, a fait connaître la véritable situa¬ 
tion des israélites en Palestine, et l’absurdité du 
projet d’un nouveau royaume juif dans ce pays; 
cet article montre aussi ce qu’était le nom fran¬ 
çais en Syrie avant l’abominable politique de ces 
dernières années; d fait pressentir l’avenir qui 
attend peut-être les pays de Jérusalem et du 
Liban dans un temps meilleur , et c’est par la 
reproduction de ces importantes pages que nous 
terminerons notre livre sur l’Orient : 

« Depuis le temps des croisades, on n’a jamais 
autant parlé de l’Orient qu’aujourd’bui, et le 
public et les cabinets ne savent guère ce qui se 
passe en réalité du côté des pyramides, dans le 
Liban et la Palestine. La vérité, qui maintenant 
nous arrive d’au delà des mers, n’est pas toute 
la vérité; chaque envoyé, chaque correspondant, 
chaque voyageur mal instruit ou superficiel nous 
donne des récits, des appréciations, d’après je ne 
sais quel thème à la mode, et d’après des erreurs 
accréditées ; nous avons eu occasion de remar¬ 
quer que ce n’est pas pour les peuples d’Égypte 
que le Nil roule ses trésors, mais pour un seul 


599 


homme, pour Méhémët-Ali; nous devons ajouter 
que des hommes de notre pays en prennent leur 
petite part, et que. ces hommes, à leur insu peut- 
être, ont contribué à égarer l’opinion. Nous 
connaissons la Syrie, parce que nous l’avons vue 
et étudiée avec bonne foi et indépendance ; nous 
mettrions beaucoup de prix à éclairer sur cette 
belle contrée l’opinion publique et les gouver¬ 
nements. 

» Nous avons appris récemment avec douleur 
que les intérêts britanniques s’agitaient au pied 
du Liban, et que le drapeau d’Albion se prépa¬ 
rait à prendre possession de cette grande voie 
commerciale. En voyant la nation maronite du 
Liban accepter les secours de l’Angleterre, nous 
avons compris toute la profondeur de l’abîme de 
misère dans lequel l’a précipitée le despotisme 
de Méhémet-Ali ; car les maronites détestent 
l’Angleterre, et cette haine, qui date de plu¬ 
sieurs années j a pris sa source dans le sentiment 
religieux; Le protestantisme britannique a fait 
d’incroyables efforts pour envahir le Liban ; l’ar¬ 
gent a été semé à pleines mains; les plus sédui¬ 
santes promesses ont appuyé le prosélytisme des 
Anglais dans la montagne, et le patriarche, les 
moines, tous les prêtres et tous les membres de 


600 


cette belle et nombreuse famille catholique ont 
toujours énergiquement repoussé ces immorales 
séductions. On connaît les habitudes, l’allure, 
le génie, de la politique anglaise : il y a, dans 
toutes ses œuvres, un calcul d’intérêt commer¬ 
cial. La Grande-Bretagne, convoitant la Syrie, 
n’avait pas tardé à s’apercevoir que les croyances 
catholiques de 250,000 montagnards du Liban 
lui seraient un terrible obstacle; elle avait chargé 
la religion de la réforme de lui frayer une route, 
en livrant une sourde guerre à la vieille foi. A 
la suite de ces tentatives, une haine contre le 
nom anglais était donc restée dans le cœur des 
maronites. Quand le voyageur s’en allait à tra¬ 
vers le Liban , et qu’il s’arrêtait dans un village 
maronite : Etes-vous Français ou Anglais? lui de¬ 
mandait-on toujours. Si le voyageur appartenait 
à la nation française, il était entouré d’égards, 
de soins et d’amitié; s’il appartenait à la nation 
britannique, on se détournait de lui, les visages 
devenaient sombres et menaçants ; tout Anglais 
était pris pour un missionnaire bibliste, pour 
un agent corrupteur. Dans ces dernières années, 
les voyageurs d’Angleterre qui voulaient parcou¬ 
rir le Liban avec sécurité étaient obligés de de¬ 
mander un passe-port au consul de France de 


601 


Beyrout. Le consentement des maronites à l’in¬ 
tervention anglaise a été l’inspiration du plus 
violent désespoir : la nation qu’ils aiment, c’est 
la France ; c’est de notre pays que dçpuis long¬ 
temps ils attendaient leur délivrance. 

» Oui, c’est nous que la nation maronite aimait, 
respectait et admirait, non pas depuis des années, 
mais depuis des siècles; cet amour pour la France 
date de nos antiques croisades; les traditions du 
Liban racontent que jadis les fidèles montagnards 
ont combattu sous les bannières de la guerre 
sainte, et ces vieux souvenirs sont la gloire des 
maronites. Ils ont dans leurs archives deux let¬ 
tres, l’une de Louis XIV, l’autre de Louis XV, 
qui font foi de cette alliance entre la France et le 
Liban catholique : ces deux lettres, que nous 
avons publiées dans notre Correspondance d’O- 
rient , et qui, à notre connaissance , n’avaient 
jamais été imprimées, plaçaient la nation maro¬ 
nite sous la protection spéciale des successeurs 
de saint Louis. La domination musulmane pèse à 
ces honnêtes, laborieux et vaillants montagnards; 
il y a bien longtemps qu’ils soupirent après 
nous ! Combien de fois l’espoir de voir nos ban¬ 
nières flotter enfin sur le Liban a soutenu l’àme 
défaillante de ces chrétiens opprimés ! La con- 


602 


quête d’Alger avait relevé tous les courages, ra¬ 
nimé tous les cœurs ; on croyait que le jour 
de la délivrance était venu. Nous étions en Syrie 
lorsque retentissait le bruit de cette conquête, et 
nous avons vu les populations tout émues par la 
pensée de notre prochaine descente au pays de 
Phénicie et de Judée. « Arrivez avec votre dra- 
» peau et un régiment; un seul nous suffit; 
» soixante mille maronites se rangeront sons 
» vos ordres. Nous serons affranchis du joug 
» des Turcs, et la Syrie sera française. » Voilà ce 
qu’on nous répétait, non-seulement dans le 
Liban, mais dans toutes les parties de la Pales¬ 
tine et de la Syrie. A Latakieh, l’ancienne Lao- 
dicée, un cheik de la nation des ansariens, dont 
les croyances sont un horrible mélange d’idolâtrie, 
nous'disait : «Avertissez-nouspar un petit billet, 
a nous sommes las des Turcs, nous voulons être 
» à vous ; tous les ansariens qui peuvent manier 
» un fusil se réuniront sous la bannière de la 
» France. » 

» Pendant notre séjour à Bethléem, notre 
chambre était pleine de catholiques qui nous 
demandaient le jour de l’arrivée des Français. 
Tantôt le bruit courait à Bethléem que des Fran¬ 
çais étaient descendus à Beyrout, tantôt on 


603 

anconçait qu’un de nos régiments, débarqué à 
Ascalon, s’occupait à relever les murs de cette 
place. Le gouvernement français, qui s’était, 
dans tous les temps, déclaré le protecteur du 
christianisme en Orient, et particulièrement des 
chrétiens de Syrie, avait toujours été regardé 
comme leur libérateur futur.. Cette renommée de 
la France, cette confiance dans son amitié et le 
pouvoir de ses armes, sont un souvenir de nos 
anciens exploits, de notre ancienne domination 
depuis Antoche jusqu’à Gaza, depuis le Jourdain 
jusqu’à l’Euphrate j cette gloire du nom français 
aux pays du Liban, de Sidon, de Saint-Jean- 
d’Acre, de Jérusalem et d’Ascalon, a été le prix 
d’un sang noblement versé sur des centaines de 
champs de bataille. C’étaient des princes fran¬ 
çais qui, dans le douzième siècle, occupaient le 
trône de David et de Salomon. Godefroy, Bau¬ 
douin , Raymond de Toulouse, Robert de Flan' 
dre, Robert de Normandie, Hugues le Grand, et 
des milliers de héros partis des rives de la Seine 
et de la Marne, du Rhin et de la Loire, nous ont 
valu, par d’innombrables victoires remportées 
en Orient, un immense honneur, qui a toujours 
accompagné notre nom dans ces lointaines con¬ 
trées. Nous ne dirons rien ici de la campagne de 


604 


Bonaparte en Syrie ; les victoires du Thabor et 
de Loubi ont glorieusement continué notre his¬ 
toire dans ces régions de la Syrie ; le nom de 
Napoléon, que les Arabes appellent sultan Kébir 
(grand sultan), est venu rendre plus imposant et 
plus terrible ce vieux nom de Frandji , resté en 
Orient à la suite des guerres de la croix, et té¬ 
moignage immortel de la grande part qu’avaient 
prise les Français aux gigantesques expéditions 
contre le croissant. Telles sont les populations 
chrétiennes de la Syrie, telle est la haute position 
morale que les siècles nous ont faite dans ce pays. 
Et maintenant comprenez si le rouge ne doit pas 
nous monter au front en pensant que l’Angle¬ 
terre se dispose à nous remplacer dans cette 
Syrie, qui nous appartient par le droit de la gloire 
et des souvenirs. 

» Ces jours-ci, il a couru dans la presse un 
étrange projet, celui de faire de la Syrie une 
principauté indépendante et de mettre les juifs à 
la tête du nouveau royaume. 11 y a dans ce pro - 
jet la plus profonde ignorance des mœurs, des 
sentiments, des opinions des peuples syriens. 
Nous comprenons qu’une pareille idée soit venue 
à l’esprit de ces juifs opulents, de ces grands 
personnages israélites qui, à Paris, à Londres ou 


605 


à Vienne, parlent du haut de leurs comptoirs 
comme du haut d’un trône, et sont néanmoins 
condamnés à subir le mystérieux destin de la race 
déicide; il en coûte, nous en convenons, lors¬ 
qu’on peut tirer de son or une sorte de royauté 
toute-puissante, de se voir en même temps jeté 
dans le monde social comme des débris errants 
qui ne peuvent ni s’arrêter ni se relever; il en 
coûte d’être placé dans le monde, comme je ne 
sais quel formidable miracle toujours vivant, et 
qui redit de siècle en siècle un châtiment inouï 
dans l’histoire humaine. Mais les Israélites ne 
reconstruiront pas leur nationalité, semblables à 
Julien, qui ne put rebâtir le temple condamné 
par les divines Écritures à rester dans la poussière. 
Et d’ailleurs, les juifs de notre temps ont bien 
mal choisi la contrée où le puissance pourrait 
reparaître au soleil; ils ne savent donc pas à quel 
degré d’abaissement sont tombés les Hébreux 
en Orient, et surtout en Syrie ? Le voisinage du 
Calvaire a redoublé la violence de la haine, du 
mépris des chrétiens pour les juifs, et le mu¬ 
sulman lui-même les poursuit incessamment 
de ses outrages ! L’horreur du plus grand des 
crimes pèse sur leurs têtes comme une éternelle 
malédiction, et dans toutes les cités d’Orient, 


606 

c’est le quartier le plus impur qui leur est ac¬ 
cordé pour demeure. 

» Dans cette ville de Jérusalem, qui devien¬ 
drait la métropole du nouveau royaume israé- 
lite, les juifs sont relégués parmi les immon¬ 
dices et les décombres. Chaque année, il arrive 
dans la ville sainte des vieillards hébreux qui 
viennent acheter à prix d’or un petit coin de sé¬ 
pulture dans la vallée de Josaphat. La solitaire 
enceinte où fut le temple de Salomon, offre un pe¬ 
tit espace qu’on appelle la Place des pleurs ; là 
viennent gémir, un jour de la semaine, les juifs, 
qui ne trouvent plus que de la poudre dans ce 
lieu, vieux témoin de la gloire de leurs pères, et 
aujourd’hui témoin de leur humiliation et de 
leur néant. Les juifs de Jérusalem mangent leur 
pain dans la frayeur, comme dit l’Écriture, et le 
plus obscur petit enfant chrétien ou musulman 
peut impunément jeter des pierres contre les an¬ 
ciens dominateurs de la terre de Chanaan. Ils 
vivent ainsi tristement et silencieusement entre 
l’énergique aversion des chrétiens, qui leur re¬ 
prochent l'immolation d’un Dieu, l’aversion des 
musulmans, qui leur reprochent l’immolation 
d’un saint prophète , et l’humble sépulture qui les 
attend au pied du mont des Olives. 


607 


» Dans chaque ville de la Syrie, la haine des 
chrétiens contre les juifs se traduit par des ha¬ 
bitudes et des usages dont quelques-uns nous 
offrent un bizarre caractère. A Jaffa, durant tout 
leur carême, les Grecs schismatiques* qui sur la 
question des juifs s’entendent parfaitement avec 
les catholiques, donnent au voyageur un curieux 
spectacle. Chaque soir, les petits enfants des fa¬ 
milles grecques vont à la porte de toutes les 
maisons chrétiennes, et demandent, avec des 
cris monotones qu’on prendrait pour une com¬ 
plainte, du bois, ou des paras pour acheter du 
bois. « Donnez, donnez, disent-ils, et l’an pro¬ 
chain vos enfans seront mariés, et leurs jours 
seront heureux, et vous jouirez longtemps de 
leur bonheur. » Le bois que sollicitent ces en- 
fans est destiné à brûler le Juif. C’est le soir du 
Jeudi-Saint des Grecs qu’on allume les feux, et 
chaque petite troupe allume le sien. On fabrique 
un homme de paille avec le costume juif, et la 
victime en effigie est ainsi livrée aux flammes 
au milieu des clameurs et des huées. Certaine¬ 
ment nous sommes bien loin de nous associer à 
des manifestations et à des sentiments pareils , 
et nous regardons la tolérance comme un des 
meilleurs fruits de notre civilisation moderne ; 


608 


mais, dans la question qui nous occupe, l'état 
moral des juifs en Syrie, était utile à constater, 
et nous ne pouvions nous dérober à la nécessité 
d’indiquer les faits. 

a Et, pour achever ces observations, qui ose¬ 
rait , dites-moi, entreprendre de soumettre le 
Liban catholique à la nation juive? Quelle puis¬ 
sance humaine forcerait ces deux cent cinquante 
mille montagnards à devenir les sujets de ceux 
qu’ils regardent comme les bourreaux du Juste 
au pied de qui ils s’agenouillent pieusement tous 
les jours ? Chrétiens et musulmans ne courbe¬ 
raient jamais la tête devant un tel pouvoir, et 
pour qu’un royaume israélite pût s’établir en 
Syrie, il faudrait que ce pays commençât par 
devenir un complet désert. Nous écartons ici la 
question que nous appellerons religieuse, et nous 
ne voulons pas nous arrêter à l’immense outrage 
que recevrait la chrétienté en voyant les juifs se 
relever victorieusement sur la Voie Douloureuse 
et sur le Calvaire; nous n’avons voulu met¬ 
tre en avant, dans ces considérations, que les 
impossibilités morales du pays de Syrie; tout 
homme sincère et clairvoyant en conclura que les 
juifs, ces voyageurs solitaires à travers les siè¬ 
cles, ne sont pas près d’abriter paisiblement 


leur vie sur le mont Sion et le mont Moriah. 

» Ce n’est ni aux juifs ni aux musulmans qu’est 
réservé le pays de Syrie, berceau et tombeau de 
celui qui a des autels partou t où il y a des hommes: 
la Syrie appartient au christianisme, et lorsqu’il 
s’agira sérieusement de faire de cette contrée une 
principauté indépendante, les intérêts de la po¬ 
litique européenne et de la civilisation orientale 
nous commanderont d’y établir un royaume 
chrétien. Tôt ou tard, par la seule force des idées 
vraies, par la seule puissance de la logique et de 
la raison éternelle, Jérusalem et la Palestine sor¬ 
tiront de leurs ténèbres et de leur servitude ; les 
lieux qui parlent si vivement au cœur de toutes 
les nations de l’Europe seront remis en honneur; 
un large foyer de civilisation se rallumera sur 
cette terre d’où la croix a projeté ses rayons lu¬ 
mineux vers tous les points de l’univers; un 
royaumeen Palestine, placé sous la gardedetoutes 
les puissances de l’Occident, destiné à rester 
neutre dans les questions politiques qui peuvent 
agiter le monde, mais destiné à porter toujours 
bien haut la croix, drapeau de gloire, de lumière 
et de liberté, serait un facile et merveilleux 
moyen de civilisation au milieu de cet Orient 
dent on veut renouveler la face. Il faudrait, pour 


610 


l’accomplissement de ce vœu, moins d’efforts et 
de sacrifices qu’il n'en a fallu pour la fondation 
du nouveau royaume de la Grèce, et la généra¬ 
tion qui aurait eu l’honneur de participer à cette 
œuvre serait réputée grande parmi les générations 
des âges modernes. Pour développer cette idée 
à laquelle nous avons souvent songé, nous au¬ 
rions besoin d’un espace qui n’est point accordé 
à un article de journal; peut-être y reviendrons- 
nous plus tard ; nous avons voulu seulement la 
jeter à travers le public, pour mettre le projet 
d’un royaume chrétien en Palestine en regard du 
projet d’un royaume juif aux alentours du Gol- 
gotha. » 


ERRATA. A la page 524, une faute d'impression nous a fait 
commettre une erreur de date ausujet du massacre des mameluk» 
en Égypte; au lieu de 1802, lisez; 1811. 





TABLE DES MATIÈRES. 


LfeTTBE XXIV. — Route de Tel-Bacher à Aïntab. — Le Cbalus, 
appelé aujourd’hui Koïk. — Monseigneur Auvergne, mort à 
Diarbékir, le 21 septembre 1836.—D’Aïntab à Alep.— Histoire 
d’Alep ; état présent de cette ville. — Le bouton d’Alep.— 
M. et Mme Delsignore. — Portrait d’un nouvel interprète. 1 
Lettre XXV. — Marrah ; siège de cette ville par les croisés. — 
Ruines d’Albar. — Hamah. — Homs. — Recrutement de l’ar¬ 
mée égyptienne.— Préparatifs pour notre voyage à Palmyre. 22 
Lettbe XXVI. — Départ pour Palmyre. — Physionomie du dé¬ 
sert — Sépultures des bédouins. — Deux pâtres arabes. — Ar¬ 
rivée à la tribu d’Abech-Dak. — Aspect du camp bédouin. — 
Difficulté que nous avons pour obtenir du cheik une escorte. — 
Souper sous la tente. — Histoire racontée par un bédouin. — Le 
cheik nous donne une escorte. — Chevaux arabes. — Ruses des 
bédouins pour avoir des piastres. — Opinion des bédouins sur 
le gouvernement de Méhémet-Ali. — Sagacité des bédouins 
pour reconnaître les traces des pas des hommes et des animaux, 
par l’empreinte sur le sable. — Arrivée dans la tribu du cheik 
Pharah. — Réunion des bédouins sous la tente. — Entretien 


avec le cheik sur l’existence (le Dieu. 44 

Lettbe XXVII. — Mœurs et usages des bédouins. ... 76 

Lettbe XXVIII. — Histoire de Palmyre. — Description des ruines 
de Palmyre. — Le philosophe Volney à Palmyre. . . . 110 
Suite de la Lettre XXVIII. 133 





612 


TABLE DES MAT1EKES. 

Lettre XXIX. —Nouvellesfourberies de nos bédouins. — Départ 
de Homs.— Kosséir. —Sources de l’Oronte. — Projet anglais 
de joindre l’Oronte à l’Euphrate. — Damas. — Encore le recru¬ 
tement de l’armée égyptienne. — Visite à l’émir Beschir. — Mi- 
lady Estber Stanhope. — Saint-Jcan-d’Àcre.155 


Lettre XXX.193 

Suite de la LErTRE XXX.266 


Lettre XXXI. — Tableau politique de la Syrie, depuis le com¬ 
mencement de la domination égyptienne jusqu’à nos jours. 330 
Lettre XXXII. — Mademoiselle Malagamba. — La tribu de Za- 
bulon. — Souvenirs de l’Évangile à Nazareth. — Louis IX à 
Nazareth. — Histoire d’une jeune fille chrétienne de Nazareth 

et d’un bédouin du désert.. 333 

Suite de la Lettre XXXII.369 

Lettre XXXIII. — La Galilée ancienne et la Galilée moderne. 

— Combat d’El-Mahed. — Cana. — Victoire de Junot et de Klé¬ 
ber contre les mulsulmans. —Bataille de Tibériade entre Gui 
de Lusignan et Saladin. — Le sermon sur la montagne; réflexions 
à ce sujet. — Le lac de Génézareth. —Tibériade. — Le Thabor. 

— La plaine d’Esdrelon ; batailles livrées dans cette plaine. — 
Naplouse, l’antique Sichem. — Arrivée à Jérusalem. . . 390 

Suite delà Lettre XXXIII. ... . ..416 

Lettre XXXIV. — Simulacres de funérailles à Hébron, à l’occa¬ 
sion du recrutement de l’armée égyptienne. — Conversation 
avec un muezzin d’Hébron, au sujet des tombeaux des patriar¬ 
ches enfermés dans ta mosquée d’Abraham. — Itinéraire d’Hé¬ 
bron à Gaza. — Le chameau. — Le désert de sables mouvants. 

— Le mirage. — Souvenirs d’histoire. — El-Arisch. — Arrivée 


en Égypte.’^'l.470 

Lettrb XXXV. —État présent de la basse Égfpte. — Avenir de 

l’Orient...509 

Tableau des principaux événements qui se sont accomplis en 
Syrie depuis le mois de janvier 1838 jusqu'au mois de février 
1841. 1 .56t 


FIN DD TOME DEUXIÈME ET DERNIER.