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Full text of "Au régime de l'eau"

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U d'/of OTTAWA 



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* 



'1 



AU RÉGIME DE L'EAU 



Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/aurgimedeleauOOdoyo 



Fr. Constant Doyon. O.P. 



AU RÉGIME 

DE L'EAU 



Illustrations de 



M. Ed.-J. Massicotte >,-v 

f 



if 







uOttawa 



PARIS, France 
Gabriel Beauchesne 
117, rue de Rennes. 



CANADA 

Bureaux du Rosaire 
St-Hyacinthe, P. Q. 



QUÉBEC 

Imp. L'Action Sociale £rtoiTto?^-' verS , * 
103, rue Sainte-Annê, 1Û ^ 



1919 



BlBLlOTHÉCA 



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APPROBATIONS 



Nous, soussignés, avons lu, par ordre du T. R. P. Pro- 
vincial, l'ouvrage du R. P. Doyon, O.P., intitulé : " Au 
régime de l'eau," et nous l'avons jugé digne de l'impression. 



Fr. Th.-Dom.-C. Gonthier, O.P., 
Lecteur en Théologie ; 

Fr. M.-A. Lamabche, O.P., 

Lecteur en Théologie. 



11 



Permis d'imprimer : 

Fr. Alphonse Langlais, O.P., 

Provincial des Dominicains. 



Imprimatur : 

L.-N., Card. Bégin, 

Arch. de Québec. 

Droits réservés, CANADA, 1919 



Lett re- Préface 



Mon cher Capitaine,(1) 

Vous me voyez devant vous dans la position réglementaire 
et fixe. . . et je vous salue militairement. 

Il y a longtemps que je veux vous écrire, mais les grandes 
manœuvres du carême m'ont un peu démoli. 

Je vous écris sous votre lumière électrique. Par votre 
fenêtre ouverte écoutez bruire la cascade de l'Yamaska. . . 

Est-ce que ça ne remue pas en vous le tréfonds du maskou- 
tain ? Il est neuf heures et demie du soir. C'est l'heure où 
les grands fauves se mettent à l'affût, et où jadis, le carquois 
en bandoulière, les mains rougies du sang des buveliers pris 
en faute, le Visiteur in petto des Sociétés de Tempérance 
du diocèse revenait à soîi " repaire " et faisait résonner le 
corridor endormi de la musique sinistre de sa mitrailleuse 
à écrire. 

(1) Depuis cinq mois j'étais aumônier du 22e Bn C.-F. 

Cantonné à Amherst, Nouvelle-Ecosse, je reçus, en 
mai 1915, cette épître humoristique. Elle me fournit une 
préface au petit livre que j'offre au public. — Fr. C. D. 



— 6 — 

Héla» ! le silence et l'ordre régnent désormais là où naguère 
le bruit savait être si éloquent et où un désordre apparent 
n'était qu'un effet de l'art. Votre cellule en parfait ordre, 
vous n'imaginez pas à quel point cela est macabre et funèbre. 
Elle porte le deuil de " La Croisade ". 

Votre souvenir du moins est resté vivant. Et votre gloire 
donc, cette "fâme" frivole et coquette, à qui l'uniforme 
khaki^a tourné la tête. Du Grand au Petit Maska, votre 
nom est sur toutes les lèvres. On vous exalte même dans 
les " saloons ". MM. les hôteliers font boire à votre heureux 
voyage. . 

Les dangers que vous allez affronter me rendent rêveur. 
Bien des jeunes gens relèvent la tête à la pensée de votre 
courage. Et la Société de Tempérance, veuve éplorée de son 
Secrétaire, et " La Croisade ", pauvre petite orpheline, gar- 
dent un silence farouche, entourées toutes deux d'un respect 
superstitieux, aucun prétendant n'étant assez audacieux 
pour courtiser cette Pénélope, aucun père adoptif ne se 
trouvant digne de recueillir celte orpheline. 

C'est donc bien la gloire, mon Capitaine. Aussi est-ce 
bien le temps, le fer étant chaud, de le battre. " Au régime 
de l'eau " serait accueilli presque comme un récit de bataille. 
Je vois le volume d'ici : un petit in-lS en toilette khaki, avec 



— 7 — 

une préface l'èpée au clair, datée de la tranchée et signée du 
nom d'un aumônier dévoué. On se l 'arrache. C'est en- 
tendu. 

J'ai vu quelques dessins de Massicotte. Il y a de l'idée, 
des types bien venus, et cela parait fort soigné. Et, cher 
Capitaine, pourquoi n ajouteriez-vous pas un conte ou deux, 
dont le sujet et le titre seraient empruntés à la vie de vos 
grognards ? 

Bien à vous, en toute affection, 

H. 

Petil-Maska, 6 mai, 1915. 



AUX LECTEURS 



" Au régime de Veau " est un recueil de 
petits articles et d'historiettes ayant pour but : 

1 ° De réfuter les objections les plus commu- 
nes contre la prohibition telle que nous l'en- 
tendons : mesure et règlement d'option locale. 
(Première partie.) 

2° De rappeler les avantages que procure la 
tempérance à l'individu, à la famille et à la 
société. 

Dans la campagne d'enseignement anti- 
alcoolique, plus nécessaire que jamais au 
Canada, le présent recueil n'a qu'une ambition : 
prendre place au foyer canadien à côté du petit 
livre " La lutte antialcoolique ", et mériter 
qu'on dise de lui aussi : " Il fera du bien ". 

Fr. Constant Doyon, O.P. 

Saint-Hyacinthe, P. Q., Canada. 
Janvier, 1919. 



I 

LES OBJECTIONS CONTRE LA PROHIBITION 

L'oncle Jean et Clarisse 



Au régime de l'eau 



" Il faut que tout le monde vive ! ' 



Tl faut que tout le 
monde vive 




" Et ce sera un tort 
grave et une sanglante 
injustice : enlever à 
ces braves gens, ce 
qu'ils ont gagné si hon- 
nêtement, etc., etc. . . " 

. . . Enfin il faut que 
tout le monde vive ! 
Bon ! ! 

* * * 

Quand il a dit, d'un 
ton sec, ce fameux 



bon 



qui sonne 



comme un appel de 
guerre, il ne faut pas 
répliquer à mon oncle Jean. 

Je dis mon " oncle " : c'est une manière de 
parenté qu'il a avec tout le monde, étant vieux 
garçon et de bonne entente. 



— ib — 

Il a cependant le caractère le plus " impossi- 
ble " que je connaisse. Si Clarisse dit oui, mon 
oncle Jean dit non ; si Clarisse dit non, mon 
oncle Jean dit oui. Cela m'explique pourquoi, 
étant, ce semble, si bien faits l'un pour l'autre, 
ils n'ont jamais pu contracter mariage. Pour 
se marier, il faut vouloir dire oui, à l'unisson, 
au moins une fois dans sa vie. 
* * * 

Ce matin-là, Clarisse en lisant Le Courrier, 
jetait un œil, par-dessus ses lunettes, sur l'oncle 
Jean qui fumait à grandes bouffées, adossé au 
mur proche de la porte. 

— " Le vote de la prohibition dans Bagot " — 
Ça c'est une bonne affaire, dit-elle en s'arrê- 
tant. 

La chère fille savait d'avance la réponse de 
l'oncle Jean, mais ce serait au moins un sujet 
neuf de discussion. Puis elle était ferrée sur 
toute la question. 

L'oncle Jean n'a jamais bu ; l'oncle Jean 
n'aime pas " ses " neveux qui traînent devant 
le seuil des buvettes, attendant l'occasion de 



— 17 — 

prendre une larme de whiskey ; l'oncle n'aime 
pas les tapageurs, qui, une fois gris, empê- 
chent de dormir tout un village . . . mais ... la 
buvette existe et ce sera un tort grave et une 
sanglante injustice . . . 

Il faut que tout le monde vive ! Bon ! 

A défendre une cause mauvaise l'Oncle perd 
de son éloquence : et il se veut suggestionner en 
parlant très fort. Aussi est-il vite à bout de 
souffle. 

Clarisse l'attendait à ce moment propice et, 
avec une ironie mesurée, sûre de son fait et de 
son effet : 

" Oui, dit-elle, il faut bien que tout le monde 
vive ! C'est vrai, c'est aussi mon avis, en 
cela nous allons nous entendre pour une fois, 
et vous allez convenir que c'est justement pour 
cela qu'on veut faire disparaître les buvettes." 

" Il faut que tout le monde vive ! " 

" Les femmes et les malheureuses mères de 
famille surtout, qui s'abîment dans la honte, 
la misère, le dénuement et le désespoir . . . 



— 18 — 

Il faut qu'elles vivent en paix. Il faut que les 
petits enfants vivent et pour qu'ils vivent, il 
faut qu'ils naissent avec une constitution 
saine et non pas avec un organisme détraqué. 
Les cerveaux brûlés ne peuvent engendrer que 
des déséquilibrés. 

" Il faut que tout le monde vive ! 

" Il faut que le vieillard, après avoir peiné 
durant cinquante ou soixante ans, ait du pain 
pour sa faim et de la tranquillité en sa maison 
pour ses vieux jours. 

" Il faut que tout le monde vive ! 

" Oui, mais en gagnant honnêtement sa vie, 
en la gagnant loyalement par un travail utile . . . 

" Qu'li y ait une hôtellerie où s'hébergent les 
voyageurs ! Il serait injuste d'enlever à celui 
qui la tient son moyen de vivre. Mais quant 
à l'homme qui vit du bar en poussant des mal- 
heureux à la ruine physique et à la misère ; 
quant à celui qui spécule sur la plus mauvaise 
des passions pour s'enrichir, c'est un infâme et 
un criminel, un agent de Satan pour la perte 
des âmes. 



— 19 — 

" Il faut que tout le monde vive ! 

" Oui : alors que l'on ferme ces buvettes 
où des gens font métier de verser au peuple 
aveuglé par l'ignorance, ou rendu stupide par 
la passion, le poison qui tue ! " 

Clarisse regardait fixement l'oncle Jean ... 

— " On parle " à matin " comme notre 
curé." 



II 
CE SERA PIRE " 





Clarisse a 
parlé comme 
son curé, mais 
l'oncle Jean, 
qui a l'esprit de 
contradiction 
fortement en- 
foncé dans sa 
jugeote, n'a pas 
été gagné cette 
fois encore à di- 
re oui. 

Évidemment 
le moment des 
" accordailles " 
n'est pas proche. 
L'oncle à tout le 
monde n'aime pas qu'une femme, fût-ce Cla- 
risse, et surtout Clarisse, ait raison contre lui. 

Aussi, ce matin-là, prenant d'un geste dé- 
terminé, sa vieille pipe entre le pouce et l'index 



— 24 — 

de la main droite et la pointant, comme un 
apache son revolver : 

— Oui, oui, pour ça tu as raison : qu'on 
ferme les buvettes, le monde va marcher tout 
ainsi . . . 

— Et bien plus à plomb, remarque Clarisse, 
triomphante. 

— " Mais tu sais bien que les ivrognes qui 
veulent avoir de la boisson vont en avoir tout 
de même, et ils en boiront plus. Car il n'y a 
rien comme une défense pour exaspérer ceux 
" qui ont ça dans le chignon ", et pour les 
pousser aux excès. 

" Tu as connu le grand Frédéric, le forgeron 
du Coteau. Tu sais bien son histoire. Sa 
femme le fit interdire, un beau jour, par main de 
notaire. Tu sais : " A tous ceux qui la pré- 
sente verront, savoir faisons : il est interdit 
de vendre, procurer, donner, sous quelque 
prétexte que ce soit, aucune boisson enivrante 
à M. Frédéric C . . . 

" Le samedi soir suivant, le grand Fred 
s'amène au village avec sa petite cruche vide. 



— 25 — 

A la buvette sont les flâneurs qui " espèrent " 
un coup : Frédéric entre, portant sous son 
bras sa cruche de terre : 

" Ma petite " vache " est tarie. Donne-lui 
du meilleur pour qu'elle chante son glou-glou . . . 
la semaine a été rude, j'veux du pas baptisé, 
entends-tu ? " 

— Je ne le peux pas, dit timidement l'hôte- 
lier, rapport à ce papier qu'on est venu afficher 
ici." 

Et il montre à Fred, placardée à la cloison, 
à gauche du comptoir, la formule de l'interdit. 

Le grand Fred laisse échapper un juron, 
saisit sa cruche et s'en va. 

Quand il revint de St-Paul, à 9 heures du 
soir, sa petite jument noire était blanche 
d'écume. 

La forge en vit de belles, cette nuit-là, à ce 
qu'il paraît. 

C'était de " l'esprit ", qu'on lui avait vendu 
au village voisin. Et tapant le fer comme un 
déchaîné, il forgea et but, jusqu'à minuit. 



— 26 — 

Sa femme et ses enfants, craignant les effets 
accoutumés de sa fureur, s'étaient réfugiés 
chez les voisins. 

Je n'ai pas besoin de te dire le reste : com- 
ment le grand Pierrot à Pierre a trouvé Fred, 
couché sur le ventre à côté de sa cruche, raide 
mort, le dimanche matin. 

Le coroner a dit à l'enquête : " Mort in- 
toxiqué ". Ça doit bien vouloir dire que le 
grand Fred est mort par une espèce d'apoplexie 
d'avoir trop travaillé. . . 

— Si c'était d'avoir trop bu, dit Clarisse. 

— Pour ça, peut-être que oui, parce que 
ce whiskey ne sortait pas de l'hôtel à X., qui, 
du moins, le vendait baptisé comme il faut. 

Mais mon opinion reste fixe, les ivrognes, 
quand on éloigne trop les buvettes, en vont 
chercher plus à la fois et en boivent plus, dit 
l'oncle Jean." 

— " Et ils meurent comme ils ont vécu, conclut 
Clarisse. Et ils vivent mal parce qu'ils ont 
contracté l'habitude de boire à la buvette. 

Qui a raison, amis lecteurs ? 



III 
QUI A RAISON ? 





L'oncle Jean, 
lentement, bour- 
rait sa vieille pipe. 

\ Et Clarisse, sûre 
de clore avec avan- 
tage le débat, re 
disait, en accen- 
tuant chaque mot : 

" Oui, les ivro- 
gnes meurent comme ils ont vécu : et s'ils vi- 
vent mal c'est parce qu'ils ont contracté la 
vilaine habitude de boire à la buvette. . . tout 
le monde sait ça." 

Alors, Clarisse triomphante réajuste ses 
lunettes et prestement, avec le tisonnier, elle 
ravive le feu. 

L'oncle Jean est demeuré tout à fait songeur. 

Pendant qu'il allume sa pipe, surgissent dans 
sa mémoire les pensées les plus troublantes, 
qu'il ne croyaitpas avoir recueillies si fidèlement. 



— 30 — 

(C'est très grave, quand mon oncle Jean se 
met à philosopher, car il a une mémoire des 
plus heureuses. Vous le constaterez.) 

Vraiment, est-ce qu'elle n'aurait pas raison, 
cette Clarisse ? 

Peut-il nier : 

1 — Qu'il existe un rapport entre la buvette 
et les ivrognes ? 

2 — Que ce rapport ne soit comme une espèce 
de paternité ? D'où, plus de buvettes, plus 
d'ivrognes ? 

3 — Que ce rapport, qui est celui de la cause à 
l'effet, ne puisse être supprimé si l'on supprime 
la cause ? D'où, moins de buvettes et moins 
d'ivrognes ? 

4 — Que la conviction de Clarisse est admi- 
rable ? 

Voilà des choses qui surgissent du fond de sa 
mémoire et qui frappent en ce moment l'esprit 
de M. Jean. 

Il y a des choses qu'il a dû entendre, lors de 
la dernière conférence anti-alcoolique. 



— 31 



Sans aucun bonjour à Clarisse, l'oncle Jean, 
ramassant son chapeau déposé en arrière de sa 
chaise, s'en va. 

Pourquoi passe-t-il, ce matin, par le rar- 
courci qui l'amène devant le presbytère ? 

Il n'y a pas cinq minutes qu'il a quitté Cla- 
risse et voilà M. Jean redevenu curieux comme 
un enfant, posant sans gêne, ses pourquoi 
à M. son Curé. 

— Pourquoi, M. le Curé, avez-vous dit que 
" la multiplication des débits de boisson, mul- 
tiplie le danger de l'alcoolisme ", ce qui veut 
dire, je suppose, de l'ivrognerie ? 

— D'abord, j'ai affirmé, dit M. le Curé, 
cette proposition, parce qu'elle est la conclu- 
sion même d'un rapport fait, après une enquête 
sérieuse, et de longues et très minutieuses 
recherches, par un savant médecin français. 
Voici, monsieur Jean, le passage que j'ai cité 
de cette étude : 



— 32 — 

C'est autour du débit (cabaret, buvette) que 
le mal (le mal de boire, l'alcoolisme, l'ivrogne- 
rie) fait des ravages, et cela d'une façon très 
nette : c'est autour de l'auberge que se trou- 
vent répartis les intoxiqués (entendez bien les 
empoisonnés), ne buvant pas beaucoup à la fois, 
mais buvant souvent, à cause de l'occasion fa- 
cile, et ce sont les corps de métiers s'exerçant 
dans les voisinages de l'auberge qui fournissent 
le plus grand nombre de victimes, qui, une fois 
incorporées dans l'armée alcoolique, deviennent 
pour elle autant de sergents racoleurs. 

Cette constatation faite en France par le 
docteur Cullère est vraie pour tous les pays. 

Ce que l'on peut voir en notre village en est 
une preuve irrécusable. Vous savez l'affaire X. 

— Mais, monsieur le Curé, si le gros X avait 
pu aller prendre son petit coup à l'hôtel du 
village, comme de coutume, il n'aurait pas 
pris une si grosse fête, en revenant de la ville. 

— Donc, d'après vous, la suppression de la bu- 
vette est la cause du mal ? Bien, monsieur Jean, 
nous allons examiner un peu cette affaire-là. 



— 33 — 

Pourquoi X a-t-il fait une grosse fête ? 

Est-ce parce que l'hôtel du village est dis- 
paru ? 

Est-ce parce qu'il est allé en ville ? 

Est-ce parce qu'il a rencontré des amis ? 

Est-ce parce qu'il est passé devant des 
magasins de boissons ? 

Est-ce parce qu'il a acheté une bouteille de 
brandy ? 

Et vous me dites que c'est sa première 
grosse fête ? 

— Oui, monsieur le Curé, sa première grosse. 

— Mais, alors cela suppose des petites, qui 
ont précédé la grosse. Et ces petites fêtes 
passées inaperçues du gros public n'étaient pas 
ignorées de l'hôtelier qui vivait des dépenses, 
ni des ivrognes qui en profitaient, ni de la 
femme qui en souffrait, ni des créanciers qui 
redoutaient cette mauvaise paye, ni du curé qui 
voyait venir ce jour fatal du scandale public. 
Enfin, monsieur Jean me direz-vous pourquoi 
X a pris sa grosse fête ? 



— 34 — 

— Dame, c'est peut-être parce qu'il est 
devenu un ivrogne. 

— Et pourquoi est-il devenu un ivrogne, lui, 
un si bon boucher et un si bon garçon ? 

Ne vous gênez pas, monsieur Jean ; la 
buvette est disparue. Elle est disparue pour 
tout le monde. Depuis sa disparition un grand 
nombre de citoyens vont en ville, rencon- 
trent des amis, passent devant les magasins, 
vont même dîner aux hôtels et apportent de 
la boisson au retour, peut-être. Et cependant 
ils ne se saoulent pas tous, ils ne jettent pas 
leur femme et leurs enfants dehors, et enfin ne 
perdent pas leur honneur. 

Le pourquoi, monsieur Jean, c'est la buvette 
qui en est la cause : c'est l'ivrognerie de X : et 
l'occasion de boire souvent, l'a préparé à cette 
déchéance affreuse. Alcoolisé sans le savoir, 
X est devenu un ivrogne sans trop s'en rendre 
compte, comme une infinité de malheureux 
que damne la buvette, pour le temps et 
pour l'éternité. Privé de son alcool habituel, 
pendant une semaine ou deux, X s'est trouvé 



— 35 — 

vaincu et terrassé par sa passion dominante, 
dès qu'il s'est retrouvé en face de la bouteille. 
Peut-être bien qu'il est irrémédiablement perdu ? 

Ecoutez ceci, monsieur Jean, et vous com- 
prendrez mieux le rôle de la buvette dans la 
déchéance qui fait les incurables : 

" La déchéance finale vient par deux voies 
distinctes : les uns y vont par des ivresses 
accidentelles de plus en plus répétées. 

" Le petit accident si facilement excusé et si 
souvent recherché. 

" Les autres y arrivent sans secousse et 
comme par surprise, sans avoir jamais connu 
l'ivresse : ce sont les habitués du petit verre 
quotidien : ils ont journellement dépassé la 
mesure sans atteindre l'ébriété. Ces deux 
voies mènent à un même abîme : l'ivrognerie ! " 

Remarquez bien ceci, monsieur Jean : 
" Les uns et les autres passent un jour par la 
phase dite de dipsomanie, c'est-à-dire où le 
besoin de boire, irraisonné, invincible les tenail- 
le, mais où les tenaille aussi la conscience qu'ils 
ont de mal faire. 



— 36 — 

" Ce sont, à ce moment, des êtres physique- 
ment et moralement affaiblis (empoisonnés ou 
malades, mais empoisonnés volontairement et 
malades criminels, parce qu'ils ont voulu et 
veulent leur maladie). Ce sont des malades 
" qui glissent par manque d'énergie, mais qui, 
grâce à l'étincelle de raison qui subsiste, sont 
encore guérissables". 

" Si on ne les arrête pas, vient bientôt le 
dernier stade, où toute trace de volonté s'éva- 
nouit, où le sens moral disparaît, où l'homme 
devient une brute inconsciente, malfaisante, 
incurable." 

— Oh ça ! c'est parler comme un évêque. 

— Pardon, dit le Curé, c'est parler comme 
un médecin. 

Et la cure, la seule efficace, pour X comme 
pour tous les alcoolisés, c'est : 

Un grain de bonne volonté dilué dans beau- 
coup d'eau. 

C'est encore d'un médecin, dit le Curé, en sa- 
luant l'oncle Jean, qui partait. 



37 — 




" Un grain de bonne volonté " — p. 36 



— 38 — 

— Pardon, M. le Curé, de vous avoir dérangé. 

— Il n'y a pas de faute, M. Jean, et revenez 
encore. 

* * * 

En regagnant sa maison, M. Jean se redisait 
à part soi : 

— Cette brave Clarisse est bien capable d'a- 
voir raison contre moi jusqu'à la fin. 

C'est étrange, tout de même, comme les 
idées changent . . . 



IV 

LES IDÉES CHANGENT 




%i n^a^i 'a s. 

— Mademoiselle Cla- 
risse est-elle à la mai- 
son ? 

— Oui, Jean. 

— Je veux la voir . . . 

— Tu peux entrer 
comme de coutume. 

— Je veux la voir et 
vous aussi, père Nicolas. 

Et le père de Clarisse 
et M. Jean entrent sans 
dire mot. 
* * * 

Le père appelant au pied de l'escalier : 

— Clarisse ! 

— Oui, papa. 

— Descends une minute, quelqu'un a affaire 
avec toi ". 



Deux longues minutes de silence passent. 



— 42 — 

Le père Nicolas se donne une contenance. Il n'y 
a pas à dire, un événement se prépare. Il se sou- 
vient d' une scène semblable ... il y a déjà quinze 
ans. Un des témoins manque. C'est la mère. 

M. Jean est resté debout. 

— Bonsoir, Mademoiselle, j'ai une demande 
à vous faire devant votre père, me le permettez- 
vous ? 

— Oui, Monsieur, dit Clarisse en présentant la 
main d'un geste loyal et franc comme son âme. 

— Mais avant toute chose, je dois vous dire 
ceci : la promesse, je l'ai faite, il y a déjà trois 
ans, lors de la retraite de Tempérance. J'ai 
tenu la parole donnée à Dieu et à mon confes- 
seur. Seul, le respect humain m'a empêché de 
me faire inscrire alors publiquement dans la 
Société. Mais j'ai réparé. . . Je suis mem- 
bre inscrit depuis ce matin. J'ai tout raconté 
à M. le Curé. J'ai eu tort : vous aviez par- 
faitement raison. Vous vouliez mon bonheur. 
Vous m'avez sauvé. Je ne suis pas un ivrogne 
et je ne serai pas un buveur, grâce à vous. 



— 43 — 

Voulez-vous, maintenant, être ma femme ? 
Vous m'avez aimé depuis longtemps. 

— Depuis toujours, dit Clarisse. Si je vous 
ai refusé, jadis, c'est que j'étais gardée contre 
mon amour par le serment fait à ma mère ... et 
parla leçon de l'expérience. Je vous ai raconté 
la malheureuse destinée de ma sœur, mariée 
avec le pauvre Joseph. Vraiment, il y en avait 
bien assez d'une malheureuse dans la famille. 

— Tu as eu tort peut-être d'être si tenace, 
dit le père Nicolas ; M. Jean n'est pas comme 
ce sans-cœur de Jos, qui n'a jamais su com- 
ment prendre un coup ni quand s'arrêter. 

— Pardon, le père, dit M. Jean, Clarisse 
m'a gardé contre l'ivrognerie par son refus de 
m'épouser, il y a quinze ans. Si j'ai pris la 
tempérance, c'est que, intimement, j'avais la 
conviction que je marchais sur le bord de 
l'abîme. J'aimais à boire pour boire. Et j'en 
étais arrivé là en faisant comme les autres, tout 
en évitant les excès, parce que j'avais " ma 
tête ", et que je voulais justifier mon dire : 
Jean boit et boira mais ne traînera pas. Eh, 



— 44 — 

bien, ça c'est une lubie, comme de prendre la 
lune avec ses dents . . . Quand on boit pour 
le plaisir de boire, il arrive de petits accidents. 
Et, père Nicolas, j'ai eu les miens... J'ai 
désespéré même de moi. Heureusement, du mal 
est né le bien. J'ai ouvert les yeux et j'ai quitté 
les amis. J'ai déposé ma colère et suis revenu 
ici. Je suis un tempérant, depuis trois ans et, 
le 22 juillet dernier, j'ai voté pour la prohibition. 

— Je le savais, dit Clarisse, rougissante. 

— Alors, dit le père Nicolas. 

— Je puis dire oui, papa, mon serment ne 
s'y oppose plus. 

— Et dire qu'on ne pourra pas même pren- 
dre un verre pour mouiller ça ! C'est étrange, 
tout de même, comme les idées changent. 

Et M. Jean, très heureux, s'en retournait ce 
soir-là, redisant sans amertume cette fois : 

Oui, elle a raison, ma Clarisse : Ce que 
femme veut . . . Dieu le veut ! 

22 août 1912. 



COMMENT LES 

IDÉES CHANGENT 





? Depuis qu'il est 
marié, M. Jean ne 
cesse de dire : Ce 
que femme veut, 
Dieu le veut. 

Quand il réflé- 
chit sérieusement 
aux quinze ans de 
bonheur perdus, 
par sa faute, et au 
grand changement 
que l'énergique résistance de Clarisse amena 
dans ses idées et dans sa conduite, il ne peut 
s'empêcher de redire : " Oui, elle avait bien rai- 
son, ma Clarisse." 



Et pourquoi aurait-elle eu tort ? 



— 48 — 

Est-ce parce qu'elle aurait sollicité les con- 
seils de sa mère ? Ou bien parce qu'elle les 
aurait suivis ! 

Rien ne lui avait paru plus digne d'admira- 
tion que la conviction de Clarisse, laquelle 
l'assujettissait à conformer sa vie à ses prin- 
cipes, malgré le sacrifice imposé à son cœur. 

Car, il le savait bien, malgré son manque de 
générosité à lui, jamais Clarisse n'avait songé 
un instant à recevoir un autre ami, puisqu'elle 
l'aimait sincèrement. 

N'est-ce pas cette constance du dévouement 
qui l'a conquis ? 

Il se peut rendre témoignage de n'avoir 
jamais trahi son cœur. Il l'aimait, oui, sans 
vouloir cependant consentir à faire la promesse 
exigée de ne jamais prendre, ni offrir de bois- 
sons enivrantes. 

Pour ça, il voulait faire à sa tête ! Le refus 
avait été clair, net et ferme. 

Pendant quinze ans, son entêtement s'était 
buté contre sa raison et son cœur. 



49 



Que de discussions passionnées, que de pour- 
quoi posés à tout venant ! Il aurait voulu avoir 
raison ... et tout lui montrait qu'il avait tort. 

* * * 

Maintenant qu'elle est sa femme, Clarisse 
lui semble être le bon sens personnifié. Il 
l'admire, certes, autant qu'il l'aime, et volon- 
tiers il accepte son aide pour la défense de ses 
nouvelles opinions. 

Le plus rude apostolat de M. Jean, c'est qu'il 
est en train de convertir son beau-père, le 
vieux Nicolas. 

Clarisse n'a jamais longtemps discuté avec 
son père, car si tôt qu'il se voyait à court 
d'arguments, il s'exclamait, avec un geste si- 
gnificatif de la tête : 

— Allons ! vas-tu te taire ? Tu parles 
comme une femme, et les femmes, qu'est-ce 
que ça connaît dans tout ça ? 

* * * 

C'était une belle noce, disait le vieux Nicolas, 
mais on aurait bien pu offrir un petit verre à la 
visite. 



50 



— A quoi bon, répondait Jean. Dans les 
noces, comme dans toute réunion publique, 
moins il y a de boisson, plus il y a de gaieté. 

— Tout de même, un petit coup, ça donne de 
l'esprit et ça dégourdit la langue. 

— Et quelquefois l'esprit s'en va, et la langue 
parle trop et parle mal, dit Clarisse avec viva- 
cité. 

— Pour le plaisir, père, dit Jean, la boisson 
et rien c'est pareil. 

— C'est tout de même bon . . . 

— C'est " bon " pour le malheur, reprit 
Clarisse. 

Puis, encouragée par le regard approbateur de 
son mari, elle ne donna pas de relâche au père 
Nicolas, tant et si bien qu'à la fin, il dit comme 
elle. 

Claire et nette, la Voix de Clarisse se faisait 
ironique, quand elle lui disait : Boisson égale 
poison. 

Qu'est-ce que la boisson ? 



— 51 — 

Écoutez ceci, père, ce ne sont pas des paroles 
de femmes, ça. 

Et elle lisait : 

boisson : POISON 

L'Alcool a la parole. 

" Qu'es-tu ? lui demande-t-on. 

" Je suis un poison (1). Je ne suis ni un 
" tonique ni un stimulant, ni un réconfortant 
" de ma nature. Je suis un intoxicant, c'est- 
" à-dire. je suis un " poison ". Voyez par mes 
" œuvres. Je fais plus de victimes que toutes 
" les épidémies ensemble. 

" C'est Gladstone qui a dit que la boisson 
" tue plus de monde que la peste, la famine 
" et la guerre. Je ruine les familles et prépare 
" les générations d'enfants rachitiques et scro- 
" fuleux. Je fais le lit de la tuberculose. Je 



(1) Un poison est un corps, qui, en raison de sa compo- 
sition chimique, trouble et rend impossible le fonctionne- 
ment normal de nos organes vitaux, les troubles déter- 
minés, étant tantôt légers et de durée passagère, tantôt 
permanents et irréparables, suivant la dose, suivant la 
qualité, suivant la durée de l'action du toxique (du poison). 



52 



suis de l'épilepsie en bouteilles. Je remplis 
de fous les asiles, d'incurables les hôpitaux, de 
criminels les prisons. Je n'étanche pas la 
soif, je la donne : je ne réchauffe pas, j'en- 
gourdis : je tue la faim, je ne fortifie pas, je 
suis la mort !" 

" La science affirme à mon sujet : " Tout 
" alcool, même le plus pur, est un poison." 

" La science a raison. 

" Il y a bien des gens intéressés à me fabri- 
quer, à me vendre, qui disent le contraire, mais 
ils se mentent à eux-mêmes, ou mentent aux 
autres. Ce sont presque toujours de malheu- 
reux égoïstes qui ne recherchent pas le bien de 
l'humanité, mais leur intérêt, en trompant tous 
ceux qui sont encore imbus des erreurs et des 
préjugés concernant la boisson. Tout ce qu'il 
peuvent dire de vrai est ceci : 

" Distillateurs, marchands en gros et en 
détail, cabaretiers, nous sommes, bon peuple, 
ort dévoués à la prospérité nationale, nous 
voulons procurer du travail aux agents de poli- 
ce, aux huissiers, aux juges, aux geôliers, aux 



53 



aliénistes, aux avocats, aux croque-morts et aux 
fossoyeurs, eu faisant notre petit commerce et 
de gros profits ! 

" Mais moi, la boisson, je sais bien qu'au 
même titre que la morphine, la cocaïne ou 
l'opium, je suis un poison qui tue, et mon 
nom c'est : l'alcool." 



Un poison qui tue ! 

Et Clarisse, feuilletant le volume : La lutte 
antialcoolique, trouve cette histoire qui 
prouve sa thèse : 

Au club, en temps d'élection, en 1904, on 
boit. De grands garçons sont là, échauffés 
déjà par le whiskey. Plusieurs enfants, assis 
dans un escalier, écoutent des chansons vul- 
gaires. Les pères, qui ont loué leur maison, 
sont les plus " émêchés " de tous. Par une 
sinistre inspiration, un des grands garçons 
suggère de faire " prendre un coup " aux 
petits : question de s'amuser à les voir ivres. 
On verse : " Prends ça toi, petit Jos, tu es un 



— 54 — 

homme : tu nous chanteras une petite chanson. 
Et l'enfant avale d'un trait un whiskey à 

38%. 

" Ça brûle ! ça brûle !" 

" Prends un peu d'eau et chante-nous quel- 
que chose." 

Et l'enfant, cinq minutes plus tard, se lève, 
pousse un cri déchirant, le regard convulsé, 
trébuche et tombe. On l'apporte à sa mère, 
dans une chambre voisine. Dix-sept heures 
durant, le médecin tente vainement de le 
sauver par les remèdes les plus énergiques 
Quand la mort vint le délivrer de ses tortures, 
d'un enfant robuste, l'alcool et ses suites 
avaient fait un squelette. Il avait huit ans ! 

La mort a-t-elle ouvert les yeux aux mal- 
heureux jeunes gens et leur a-t-elle prouvé 
que l'alcool est un poison qui tue ? 

Le père de cet enfant boit encore, car qui a 
bu, boira. 

Misère !(1) 

(1) La lultr antialcoolique, 15e mille, page 24. 



V. 

VISITE À LA MODE 



M? PC 

L'autre soir, 
il y avait un 
tapage en règle 
au foyer où M. 
Jean et Clarisse 
vivent depuis 
leur mariage 
en si parfaite 
intelligence. . . 

C'était si é- 
trange . . . On 
parlait si haut 
que, passant et 
sans vouloir écouter aux portes, j'entendis. . . 

" Oui, moyens nouveaux et très faciles de 
s'enrichir vite . . . pas de travail pénible . . . 
Des parts . . . Des actions . . . Acheter des 
" stocks "... Spéculation dans les immeubles 
Parts dans les mines . . . Dans la distille- 
rie .. . Les ponts en fer . . . (Ça c'est solide) . . . 
Les ciments ..." 




— 58 — 

— Oui, oui, c'est comme la culture du tabac, 
du foin, des " soleils " et l'élevage des poules . . . 
quand on en a, ça paye, mais l'important c'est 
d'en avoir, disait M. Jean. 

— Eh, bien, moi, j'ai une splendide affaire, 
qui vaut mieux que tout ce qui se fait de spécu- 
lations dans le " Greater Montréal ". 

(Gare à vous, je soupçonne un agent d'im- 
meubles ou un chevalier d'industrie.) 

Et M. Jean ouvrait la porte toute grande, 
avec le geste d'un homme qui n'a pas de temps 
à perdre . . . 

— Enfin, disait l'autre, avec un aplomb digne 
de l'absolue vérité, enfin, vous comprenez, mon 
cher ami, que si ce n'était pas vous, jamais 
personne ne saurait la chance extraordinaire 
que j'ai. Voici : je veux vous laisser la moitié 
de mes parts dans l'immeuble de Y, un bel 
hôtel à la campagne, paroisse riche, où . . . 
l'on boit passablement. 

— Assez, dit Jean, je connais la chanson. 
Gardez toutes vos chances pDur vous. J'ai 



— 59 — 

mes «affaires... J'ai fait mes placements. 
Laissez-nous en paix. 

— Bonsoir, alors. Je suis pressé. Je re- 
grette pour vous. 

— Bonsoir, soyez sans regrets. Bonne chan- 
ce ! 

— Quel est celui-là, demande Clarisse ? 

— Un homme que j'ai rencontré une fois au 
village, un espèce d'agent d'immeubles. 

— De meubles ? 

— Oh ! non, pas de meubles, mais d'immeu- 
bles, c'est-à-dire de terres, de lots, de maisons... 

— Et qu'est-ce qu'il t'offrait, celui-là ? 

■ — Un hôtel inutile et pouilleux, pouilleux 
avec sa buvette, et pouilleux cent fois plus 
encore, quand sa buvette sera abolie. 

— C'est étrange, ces hôtelleries où les voya- 
geurs ne vont jamais et qui ferment quand 
on leur enlève la licence de vendre des alcools. 

— J'en connais, dit Jean. 



— 60 — 

— C'est bien ce qui prouve le mieux que 
ces hôteliers-là ne vivent que du vice de l'ivro- 
gnerie, ou, au moins, de la vente de l'alcool et 
des profits faciles. 

— Oui, faciles, car ils n'ont qu'à encaisser, 
en versant à boire, l'argent gagné si pénible- 
ment par les autres. Depuis trois ans, ils 
n'ont pas fait de grands profits avec moi. 
Mais avant ! . . . Je voudrais bien savoir tout 
ce que je leur ai donné dans ma vie. Il faudra 
faire le compte de tout cela, un beau jour. 

— Ce sera un dur travail, dit Clarisse, et 
utile peut-être. Faisons-le. 

— S'il te plaît d'attendre un moment. Je 
vais chercher mon cahier et un crayon. 

— Si cela ne sert pas à nos enfants ce sera 
pour l'instruction de tous " mes neveux ". 
Ah ! que nous sommes fous . . . jeunes. Et 
pourtant on nous le dit et redit souvent : Si 
jeunesse savait, si vieillesse pouvait ! 

Septembre 1912. 



VII 

TRAVAIL ARDU 



Comme mon- 
sieur Jean, aidé 
par Clarisse, a 
résolu de dres- 
ser une liste aus- 
si complète que 
possible de ses 
folles et inutiles 
dépenses de boi- 
sons, au cours de 
sa vie passée, ce 
qui n'est pas 
une petite af- 
faire, nous allons respecter le seul à seul de cette 
veillée et reproduire la conversation sans com- 
mentaire. 

Rien ne vaut le langage des chiffres ... et la 
leçon des faits est toujours salutaire. 




— Nous inscrivons, en 1908 : 
*— Pour les fêtes du jour de l'an ? 



— G4 — 

— Deux gallons de whiskey, deux douzaines 
de bière et un gallon de vin. 

— Vous n'étiez pourtant ni député, ni éche- 
vin. (Clarisse aime le mot pour rire.) 

— Tout cela pour la maison. 

— Nous disons $13.00. Et combien de 
menues dépenses pour la " traite " ? 

— Franchement, du jour de l'an au carême, 
ça me coûtait au moins $30.00. 

— Après Pâques ? 

— Je ne vois rien que les " sucres " : une 
bouteille de brandy et un flacon de gin et une 
douzaine de bière. 

— Soit $3.00 en chiffres ronds. 

— Puis pour le temps des " battages " et 
du " pressage ", la même chose. 

— Encore $6.00 au moins. 

— Les semailles et les foins pouvaient me coû- 
ter, en frais de boisson dans les $7.00 ou $8.00. 

— Mettons $7.00, et nous voilà au temps des 
" boucheries ". 



— 65 — 

— Deux bouteilles de whiskey, et c'est tout 
dit M. Jean. 

— Soit SI. 50. Et les visites qui venaient à 
l'iinproviste ? 

— Ah ! J'achetais une bouteille, quelque- 
fois, quand j'étais " cassé ". 

— Combien, alors, par an ? 

— Voyons : en 1908, une quand vint mon 
cousin de Montréal, une autre pour l'oncle 
Cyprien, et deux autres, en voyage avec mon 
ami Delphis. 

— Et, tu ne parles pas de l'Exposition ? 

— C'est vrai : ça pouvait me coûter envi- 
ron un écu ou trois trente sous. 

— Alors, je marque pour divers : $10.00. 

— C'est bien tout, je pense. 

— Cependant, des dépenses de chaque sa- 
medi, des jours de conseil, des courses, nous 
n'avons rien inscrit ? 



— 66 — 

— En moyenne, sauf le temps des fêtes, ça 
pouvait monter à une piastre par semaine ou 
à $3.00 par quinze jours. 

— Disons en tout pour la traite $40.00 par 
an, et récapitulons : En 1908 : pour les 
" fêtes " 

Pour la maison $ 13 . 00 

Pour la traite 30. 00 

Les sucres 3 . 00 

Les battages et pressages. . . 6 . 00 

Semailles et foins 7 . 00 

Les boucheries 1 . 50 

Les visites et divers 10.00 

Exposition, courses, etc .... 40.00 

Total $110.50 

— Cent dix piastres et cinquante sous, ça 
c'est bien le moins des moins, dit Jean. 

— Et multiplié par trois, ça fait tout simple- 
ment $331.50 d'économies en trois ans, depuis 
la tempérance. 

— C'est vrai, mais, pendant près de vingt 
ans que j'ai dépensé plus que cette somme, ça 
fait combien ? 



— 67 — 

— La bagatelle de $2,210.00 sans tenir 
compte des intérêts. 

Plus de $2,000.00 de folles et inutiles dé- 
penses. C'est incroyable. 



Tardif regret qui justifie le vieux proverbe : 

Si jeunesse savait I 
Si vieillesse pouvait 



II 
HISTORIETTES. . . 



L'ÉPARGNE 




Dix cents déposé* 
chaque semaine à la 
caisse populaire va- 
lent mieux, pour Va- 
venir que dix cents 
déposés chaque jour 
à la caisse de la bu- 
vette. 

L'exemple 
desjieux 
Charbonneau 



Il y a trente ans, quand les deux Charbon- 
neau revenaient ensemble du travail, on ne les 
distinguait pas l'un de l'autre : même figure, 
même taille, même expression. A vivre ainsi 
côte à côte toujours, ils avaient pris une manière 
pareille de marcher d'un pas lent et fatigué, 



— 72 — 

et le même geste pour porter la pipe à la bouche, 
un geste un peu gauche, avec le coude collé à 
la poitrine. 

C'étaient, quand même, deux braves ouvriers 
honnêtes, avec le mot pour rire, et travailleurs. 
Fins menuisiers tous les deux, le patron leur 
donnait le même bon salaire. 

Cela faisait du bien de voir ces deux frères 
qui, sans se parler beaucoup, se trouvaient 
toujours ensemble. Les gens du village les 
voyaient toujours ainsi, côte à côte, aller à 
l'atelier et en revenir. 

Seulement, le soir, en passant à l'hôtel chez 
Pichette, les frères se séparaient. Louis, le 
plus jeune, entrait : c'était régulier : pas pour 
se déranger : jamais ça ne lui arrivait : mais 
pour prendre le coup d'appétit. Le Toine, lui, 
rentrait à la maison, une maison que le papa 
Charbonneau leur avait laissée et dont chaque 
frère, avec sa famille, habitait un côté. 



Les deux Charbonneau sont maintenant 



— 73 — 

assez vieux. Le Toine frise les soixante et un 
ans. Et Louis a passé la cinquante-neuf. 

On les distingue mieux à présent. Louis a 
grisonné plus vite, quoique plus jeune. Et le 
patron se plaint que le travail de Louis est 
moins " dans le fil " qu'autrefois. Il y a des 
gens qui disent que c'est à cause du coup d'appé- 
tit. Mais les gens disent tant de choses. 

Le Toine a eu trois enfants, mariés mainte- 
nant et bien établis. Louis n'a eu qu'un gar- 
çon, Arthur, un peu ivrogne, à ce qu'on dit, mais 
un chic garçon quand même, qui est en ville 
dans une banque. 

Or, un soir, comme le Toine se prépare à se 
coucher, il entend frapper à sa porte. Il va 
ouvrir. En voilà une visite. C'est Louis 
qui entre, la " bougrine " ôtée, les cheveux en 
désordre, le visage pâle. 

— Toine, il faut que je fasse hypothéquer la 
part qui me revient de la maison. 

— Voyons, mon Louis, qu'est-ce qu'il y a ? 

— Il y a un malheur, un grand malheur ! 



— 74 — 

— Conte ça. C'est pas des dettes que t'as ? 

— Non, c'est pas des dettes, Toine. C'est 
rapport à Arthur. Il est arrivé par le train 
tout à l'heure. 

— C'est-y à propos d'une mortalité ? 

— Non, Toine, c'est pire , c'est pire. C'est un 
chenapan, mon Arthur. 11 nous fait du déshon- 
neur. Forger un billet ! Cet enfant-là ! Peux- 
tu croire ça ? . . . — Toine, demain, fe ferai hy- 
pothéquer ma part de la maison. 

— Louis, écoute. Combien d'argent qu'il 
te faut ? 

— C'est dans les quinze cents piastres. 

— Je te donnerai tes quinze cents piastres, 
demain matin, mon Louis. 

— Où vas-tu les prendre ? 

— Je te les donnerai, Louis. C'est pas de 
reproche. Mais je ne prenais jamais de coup 
d'appétit. Et tous les samedis, je mettais 
de côté une piastre et je disais à ma vieille : 
serre ça : c'est pour les coups d'appétit que 
j'ai pas pris. Ça en fait des piastres depuis 



— 75 




Je te les donnerai, Louis, p. 74. 



— 76 — 

trente-cinq ans. Il n'y avait pas de caisse 
d'épargne dans notre temps. Plus tard, j'ai 
mis ça à la Banque. Il paraît que c'est appro- 
chant les $4,700. piastres à cette heure." 

— Toine, je ne veux pas de ton argent. 
Prête-le moi. Toute la maison sera à toi, et je 
paierai un loyer. 

— Pas de ça, pas de ça, mon p'tit Louis. 
Tu vas garder les $1,500. Moi, j'en ai encore 
d'autre argent. 

— Encore d'autre argent ? 

— Oui, tu sais, les femmes, quand ça s'am- 
bitionne ! Ma vieille ne s'est pas contentée 
d'une piastre par semaine. Sans me le dire 
elle économisait de son côté. Ses robes n'é- 
taient pas extravagantes, tu sais ça. Puis 
elle faisait elle-même le linge des enfants. 
Alors, tu comprends : cinq piastres par ici, 
cinq piastres par là, ça monte en trente-cinq 
ans. Elle avait toujours eu ça sur le cœur, 
parce que j'avais dit : " C'est pour payer les 
coups d'appétit que j'ai pas pris." Alors, 
l'autre jour, elle me montre un livre de Banque 



— 77 — 

à son nom : un total de $3,200.00. " Cet 
argent-là, qu'elle me dit, c'est pour payer les 
beaux chapeaux et les belles robes que j'ai pas 
portés." La vieille rancuneuse ! Tu vois, 
mon Louis, je suis riche. Tu vas prendre les 
quinze cents piastres ; on n'en parlera plus. 

Louis était un homme fier. Il hésita. 
Pendant ces quelques instants, il souffrit 
plus que dans dix ans. Mais il fallut se faire 
une raison. C'était pour l'honneur de la 
famille. Il finit par accepter l'argent. Tout 
s'arrangea, et ce chenapan d'Arthur est parti 
pour travailler aux États-Unis. 



Le Toine et Louis reviennent encore ensem- 
ble de l'atelier. On les distingue facilement 
aujourd'hui : Louis, tout blanc, tout courbé, 
et le Toine pas très grisonnant et encore droit. 
L'expression surtout des figures est changée. 
Louis n'a plus ses yeux tranquilles et rieurs. 
Les deux frères s'aiment toujours, mais se 
parlent encore moins^souvent qu'autrefois. 



— 78 — 

Seulement, arrivés devant chez Pichette, 
les deux frères ne se séparent plus. Louis 
n'arrête plus à l'hôtel. Tenez, justement, ce 
soir, l'hôtelier, qui regrette sa vieille pratique» 
sort sur le perron et crie, d'un côté à l'autre de 
la rue, avec sa grosse voix moqueuse : " Comme 
ça, Louis, tu t'es laissé débaucher par le Toine ?" 
Et Louis, qui est poli pour le monde et même 
pour les hôteliers, s'arrête un instant, tire sa 
pipe, et répond avec son bon sourire d'hon- 
nête homme : " C'est vrai, Pichette, à c'te 
heure, on est débauché tous les deux." 

26 janvier 1914. 

O. P. 



L'AUTO SAUVEUR 




Il s'agit d'unf accident 
Voyez : tout comme un 
vulgaire automobile, le Pit 
à Fanfan est en panne : il 
réfléchit. 

La cause de cette panne 
merveilleuse, c'est la vue 
d'une belle limousine qui file ses vingt milles à 
l'heure, en faisant ses psits . . . psits . . . mono- 
tones et en meuglant ses kons ! kons! d'alarme 
aux tournants de la route. 

Ce matin-là, " un beau matin du printemps 
dernier", le Pit à Fanfan, carrossier d'un coquet 



— 82 — 

village des bords du Richelieu, s'en va à sa 
boutique, le pas pesant et la tête lourde. 

. . . Kons ! kons ! . . . 

C'est un auto qui brame. Le Pit tressaille, 
se gare à droite de la route, en se détournant à 
demi pour voir passer la voiture. 

Psits ! psits ! psits ! . . . 

Et l'auto file à une allure endiablée, en ber- 
çant doucement ses occupants qui s'enivrent 
d'air et de vitesse. 

— Mais, c'est pas possible ! . . . C'est bien 
Xénophas ! 

(Comment peut-on être l'hôtelier le plus 
cossu à sept lieues à la ronde et ne pas s'appeler 
Xénophas ?) 

— " L'hôtelier du coin, en auto ! " 

Et comme il l'a raconté en propres termes à 
son ami Alcidas, voilà le Pit à Fanfan, " saisi, 
absorbé, bouleversé, hypnotisé par une idée 
fixe". 

— Et cette idée ? demande Alcidas. 



— 83 — 

— L'hôtelier du coin, que je me suis dit, un 
f . . . de paresseux, qui n'a jamais même rentré 
son bois ! Et il roule carrosse ... en auto, 
encore ! . . . Ce sont mes économies qui pas- 
sent ! Attends, mon vieux . . . c'est fini, et 
pour tout de bon, cette fois, parole de Fanfan!... 
Si j'ai été assez idiot pour te payer des rentes, 
vingt-cinq ans durant, ce n'est pas moi qui te 
paierai ta gazoline ! 

* * * 

Depuis cet accident de réflexion — il y a six 
mois déjà, — le Pit à Fanfan n'a pas pris un 
verre de whiskey, ni à l'hôtel, ni chez lui. 

Il dit à qui veut l'entendre que cet auto- 
mobile l'a délivré à jamais d'une vilaine habi- 
tude qui lui faisait " voler " au bien-être de sa 
famille, de cent cinquante à deux cents piastres 
par an. 

" Voler " ! oui, le mot est cruel mais trop 
juste. Il le constate, aujourd'hui que ses 
forces diminuent et que les charges augmentent. 
Les économies qu'il aurait pu recueillir, au cours 
de sa jeunesse, il les a jetées sur le comptoir 



84 



de la buvette, pour la satisfaction égoïste de 
sa passion. 

Tout le jour, il a additionné les chiffres, cal- 
culé des intérêts : il n'en peut croire ses yeux ! 
Avant la fermeture de la banque, il s'est dirigé 
vers le bureau du gérant pour lui poser son 
problème : 

" Un homme place, chaque année, pendant 
vingt-cinq ans, la somme de $150.00 à 5% 
d'intérêt : quelle serait sa richesse, après 
vingt-cinq ans révolus ? " 

Et le banquier, qui n'a pas l'habitude de 
s'entendre poser de semblables questions, exa- 
mine son homme : un vieil emprunteur, peut- 
être ! tout de même, si ça l'amuse de savoir ... ? 
Il ne veut pas le froisser : et gravement, il 
aligne les chiffres. 

— A 5% d'intérêt ? 

— Oui, dit le Pit. 

Ayant feuilleté sa table de logarithmes et 
vérifiant soigneusement ses équations, il dit, 
en scandant chaque mot : 



— 85 — 




— La somme de $7,159.00, Monsieur. 



— 86 — 

Et le Pit s'en va tout triste. $7,159.00 ! un 
joli magot pour parer aux inconvénients de la 
vieillesse ! Il est trop tard. . . Un autre 
roule carrosse-auto, quand lui, le laborieux 
ouvrier qui, malgré son habitude de boire, a 
cependant besogné ferme ses six jours par 
semaine, a tout juste le nécessaire. 

Et n'a-t-il pas été obligé encore de retirer 
son aîné du collège avant la fin de ses études 
pour se l'associer à la boutique ? Car " les 
années sont dures " et " la concurrence est 
affreuse ". 

Aujourd'hui, il a sondé l'abîme. Faisant 
bravement son meâ culpâ, il s'est dit (mieux 
vaut tard que jamais) : Mon vieux Xénophas, 
ce n'est pas moi qui te la paierai, ta gazoline ! 

Saint-Hilaire, janvier 1914. 



QUI VEUT LA FIN. . . 




ûraininr 




LA H 



Il fut un temps ou 
Tout p'tit Moril a cru 
sincèrement en la bienfaisante utilité, voire 
en l'absolue nécessité de la boisson pour un 
poissonnier : 

Pêcheur sans boisson 

C'est eau sans poisson . . . 
Mais, outre le bénéfice du remède, il y avait 
aussi l'agrément, le plaisir. . . C'est un rude 
métier que de tendre filets et lignes de fond, 
par le vent, la pluie et le froid. Que d'occa- 
sions pour un pêcheur, isolé au bord d'un lac, 
de boire, et souvent que de prétextes ! Le 
petit coup du matin pour se donner du cou- 
rage, le petit coup du retour quand la pêche a 
été bonne, et quand il revient bredouille le 
petit coup ... de consolation. 

A ce régime, François Sauvé, le pêcheur du 
lac Saint-François que tout le monde appelle, je 



— 90 — 

ne sais pourquoi, " Tout P'tit Moril ", était de- 
venu tout simplement un ivrogne. Il en arriva 
même à constater, à >a courte honte, que sa 
vilaine habitude de lever le coude trop souvent, 
lui rendait le pied peu ferme sur le plancher des 
vaches. . . Bref, il ne pouvait plus venir à la 
ville sans s'attirer les quolibets de. petits 
gars et les semonces de sa vieille grandi:..' re. . . 

Certes, elle avait bien raison, la sainte femme : 
un accident est vite arrivé et l'on meurt comme 
un chien quand, ivre on coule au foud du lac. 
Il n'y a pas à dire. Tout p'tit Moril ne tient 
pas à la sépulture des poissons. Aussi à l'épo- 
que de la retraite, il arrima sa voile et prit une 
bordée du bon bord. Dans sa cabane, il 
plaça la croix et, à son cou, avec ses scapulaires, 
il suspendit un petit crucifix, don de sa grand'- 
mère. 

La sainte vieille, ce jour-là, avait grande raison 
de pleurer de joie, en constatant la bonne con- 
duite de son Francis. 



— 91 — 

Deux ans se passent, la pêche a été bonne : 
P'tit Moril a rebâti sa cabane. La pointe est 
attirante et son bois de grands chênes offre aux 
messieurs de la ville un lieu de pique-nique 
charmant. 

Tout P'tit n'a pas son pareil comme guide. 
Les visiteurs affluent. Un jour, arrive toute 
une bande de joyeux compagnons. Sans 
excès et avec retenue, ils festoient : coup 
d'appétit, grand air, exercices, gaieté de vivre 
hors des bureaux, petit dîner arrosé de bon vin 
et d'excellente bière. Les propos sont joyeux, 
le vin aiguise la pointe de l'esprit. Cependant 
personne ne fait d'excès. 

"Non, il n'y a pas de mal à prendre un verre 
quand on ne fait pas d'abus." 

* * * 

Les visiteurs sont partis en chantant joyeu- 
sement : " A S.-Malo, beau port de mer ". 
De l'orée du bois, l'écho répète le refrain : 

Nous irons sur l'eau 

Nous y prom . . . promener . . . 

Nous irons jouer dans l'île. 



— 92 — 

Une idée hante d'esprit de Tout P'tit Moril, 
demeuré seul près de la cabane : 

— Non, il n'y aurait pas de mal à prendre un 
coup, comme ces messieurs, mais sans faire 
d'abus. 

Et pourquoi pas ? Oui, il ira au village se 
chercher une bouteille. Demain ? Mais non, 
tout de suite, car demain, c'est jour du croissant 
de la lune, donc bon jour de pêche ! Tout de 
suite. Allons ! 

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Tout P'tit Moril entre dans sa cabane pour 
prendre son veston de laine. Il le saisit à la 
hâte : le clou mal fixé s'arrache : quelque 
chose tombe par terre : c'est sa croix de tem- 
pérance. 

Tout P'tit se souvient de la promesse faite 
de ne jamais prendre de boisson, sauf le cas 
de nécessité, et, pour bien savoir si sa conscience 
jugera sainement de la nécessité, il a promis de 
prier avant d'agir, quand viendrait la tentation. 

— " Je vais dire mon chapelet, pour savoir 
si ce que je vais faire est bien." 



— 93 



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•\ . ^ 




Quelque chose tombe par terre ! p. 92. 



— 94 — 

La prière récitée, le pauvre Francis entend 
plus vivement que jamais la remarque du 
riche Monsieur de la ville : 

— Non, il n'y a pas de mal à prendre un 
verre quand on ne fait pas d'abus. 

* * * 

Il s'en va, alerte, sur la route de Saint-Stanis- 
las. Jamais ces quatre milles de chemin ne 
lui ont si peu coûté. 

Mais, a-t-il sur lui sa bourse ? En fouil- 
lant dans la poche intérieure de son veston, sa 
main rencontre son petit crucifix. Il s'arrête. 
Il songe à sa grand' mère : 

" Non je ne fais peut-être pas bien. Si c'était 
la tentation! . . . Je vais redire mon chapelet pour 
savoir si ce que je fais-là est bien ? " 

Il s'écarte de la route et prie. 

Il songe : comme remède seulement ! 

Quelques minutes plus tard, il reprend sa 
course vers le village. N'a-t-il pas besoin de 
pain ? Et puis, avoir une bouteille pour se 
faire une " ponce "... 



— 95 — 

Il est bientôt aux premières maisons. La 
cloche du village égrène les coups de PAngelus. 
Tout P'tit Moril s'agenouille et prie. Il tient 
à la main, sans s'en rendre compte, son vieux 
chapelet. Une fois de plus, il le récite, car il 
faut à tout prix qu'il sache : ce qu'il fait là 
est-ce bien ? 

Il y a deux hommes en lui : le vieil homme qui 
renaît et le tempérant qui lutte. 

Absorbé, soucieux, troublé, hanté par l'atti- 
rance des étagères de l'hôtel à Blanchet, qu'il 
revoit comme s'il était au bout de sa course, le 
voilà qui passe devant l'église sans enlever son 
chapeau. 

La façade de l'église flamboie sous les der- 
niers rayons du soleil : 

— Le feu ! mais non . . . me voilà au village. 

Si j'entrais consulter Dieu, n'ai-je pas promis 
de lui faire visite chaque fois que je passerais ? . . 

Et voilà que je passe sans même saluer ! 
Qu'est-ce donc qui me guide ? 



— oe- 
il entre. Quand il a récité cinq " Pater et 
Ave " et l'invocation : " Jésus abreuvé de 
fiel et de vinaigre", il baise son chapelet, qu'il 
tient à la main, et le voilà qui file à la course 
comme un homme que l'on poursuit. 

Deux minutes plus tard, il est hors du village 
sur la route de sa cabane. Sans pouvoir expli- 
quer tout ça, il file. 

— Mon Dieu, je vous remercie. 

— Bonne sainte Vierge, vous m'avez sauvé ! 

* * * 

" Ce que je faisais là n'était pas bien. 

Mais j'étais pris comme dans un remous. 

N'est-ce pas Monsieur le Curé que c'est le 

bon Dieu et Notre-Dame qui m'ont tiré de là ? 

— Oui, mon ami, mais parce que tu as su 
prier pendant la tentation. 

* * * 
Quelques jours après, Francis vint au pres- 
bytère apporter en guise de dîme les plus beaux 
poissons de sa pêche. 

— " Et maintenant voici un écu — je ne sais 
pas s'il est bon, — pour faire dire une messe." 



— 97 — 




Quand il a récité cinq " Pater 
et Ave ". p. 96. 



— 98 — 

— Mais, oui, il est bon. Il n'est pas de 
plomb. 

— Oh ! ce n'est pas ça que je voulais dire : 
voici, on est venu en pique-nique à la Pointe. 
En partant, des messieurs m'ont laissé une 
bouteille de whiskey. Je l'ai vendue à Jean, 
mon voisin. Elle m'avait bel et bien été donnée 
mais je l'ai volée au diable, qui me tentait de la 
boire. Pouvez-vous dire une messe pour que 
je ne retombe pas ?" 

* * * 

" Prière et fuite de l'occasion gardent Tout 
P'tit Moril dans la tempérance, depuis la 
retraite, me disait son curé, c'est-à-dire depuis 
huit ans." 

Combien pourraient ainsi se préserver des 
rechutes honteuses, s'ils voulaient en prendre 
les moyens, car celui qui veut peut triompher 
des pires habitudes, s'il sait s'appliquer le 
dicton : 

" Qui veut la fin veut les moyens." 

Sainte-Martine, P. Q., 1914. 



DIFFÉRENCE. . . 




ffÛ^NOl 



De la différence qu'il y a 
entre un cabaretier et un 
traître . . . Entre celui qui 
vend de l'alcool et celui qui 
vend son pays. 

Côte à côte sur la même 
banquette, ils causaient de 
tempérance. Dans le wa- 
gon, on allumait les lam- 
pes. Le vendeur galonné offrait ses fruits. 
Des serrefreins s'engouffraient par la porte, 
affairés. 

Ils causaient de tempérance : de mine intel- 
ligente tous les deux : l'un écroulé au fond de 
la banquette, la tête renversée en arrière, figure 
fine, sceptique, blasée : un journaliste peut- 
être :— l'autre, un bras appuyé sur la banquette 
d'avant, verbe haut, menton insolent, profil 
en bataille, mélange de conviction et de pose : 
un avocat, évidemment. 






— 102 — 

Ils causaient de tempérance. L'avocat plai- 
dait. Le journaliste, nonchalamment, acquies- 
çait, objectait. Les banquettes environnantes, 
sans qu'il y parût, composaient l'auditoire. 

— La cause de la tempérance. Mais il n'y 
a pas de cause actuellement qui fasse davantage 
appel à notre patriotisme, à notre instinct 
de conservation comme race. La première 
question sociale à régler, c'est celle-là : la 
question de tempérance. L'alcoolisme, voilà 
l'ennemi. Le cabaretier, fait métier anti- 
patriotique. Est-ce que tu te fais une idée, 
toi, du rôle social du cabaretier ? 

— Le cabaretier ? . . . c'est un de nos bobos 
nationaux . . . 

— Bobo n'est pas assez énergique . . . 

— C'est le cancer immonde . . . 

— Il y a du vrai. 

— . . .Le cancer immonde, immortel, qui 
ronge les parties vives du corps social. 

— Excellent. Ta comparaison est bonne. 
Mais ! j'aime mieux la mienne. Suis mon 



— 103 — 

raisonnement. Pour moi, la croisade de 
tempérance est absolument semblable à une 
guerre contre un envahisseur injuste. L'alcool, 
c'est l'envahisseur. Dans cette guerre, toi 
et moi, et tous ceux qui prennent un coup de 
trop, nous sommes les fuyards : des faibles, 
des lâches, mais non pas les plus coupables. 
Les grands coupables, ce sont ceux qui, pour 
de l'argent, pactisent avec l'ennemi. Le caba- 
retier est de ceux-là. Le malheur national 
fait sa fortune. Le désastre de la patrie, c'est 
son triomphe. Son pays souffre, mais ça le 
paye. C'est le traître. 

— Tu exagères peut-être un peu. 

— J'exagère . . . En quoi ? L'alcoolisme 
n'est-il pas plus terrible que la plus terrible 
des armées ? Ne coûte-t-il pas chaque année 
des sommes colossales au pays ? Qui est-ce 
qui remplit nos hôpitaux, nos asiles ? N'est-ce 
pas l'alcoolisme qui, dans le passé, a fauché la 
fleur de nos Canadiens-français ? Et voilà 
le cabaretier qui, moyennant finances, intro- 
duit l'ennemi dans la place. 



— 104 — 

— L'ennemi entrerait quand même. 

— Peut-être. Mais plus difficilement. Et 
d'ailleurs, parce que la ville va être sûrement 
prise, le citoyen est-il excusable de la livrer ? 

— Le cabaretier, franchement, n'est pas si 
méprisable que le traître. 

— Eh ! bien, moi, je le trouve plus mépri- 
sable. Au moins, l'autre court un danger. 
Quand, le soir, au retour, le traître jette à sa 
femme le prix de sa honte, sa pâleur n'est pas 
seulement celle du mépris subi, c'est la pâleur 
de la crainte. S'il est pris, son affaire est réglée. 
Les balles du peloton d'exécution lui feront 
perdre la vie et le peu d'honneur qui lui reste. 
Il le sait. Et il affronte cela. C'est crâne. 
Il y a là-dedans quelque chose de fier. 

Mais le cabaretier, lui, il mourra d'indiges- 
tion ou d'apoplexie. Il n'a pas autre chose 
à craindre. Et il peut, en attendant, derrière 
son comptoir que la loi protège, se culotter 
tranquillement une petite existence commode 
et un petit ve-ventre respectable . . . 



— 105 — 

Celui qui paraissait avocat cessa de parler. 
Et, dans le wagon, sous les lampes, on ne vit 
plus que les rangées de têtes songeuses, somno- 
lentes, renversées sur les banquettes : on 
n'entendit plus que la trépidation du train, qui 
précipitait, à travers les ténèbres, la longue li- 
gne de ses fenêtres éclairées. 

O.P. 
30 avril, 1914. 



TYRANNIE DU VICE 






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De l'ivresse a la 

MORT 

Lors d'un procès 
pour ivresse, une mal- 
heureuse fille d'Al- 
bion proteste, de tou- 
tes ses forces, n'avoir 
pas été ivre au mo- 
ment de son arresta- 
tion. L'officier de 
police affirme, avec preuve à l'appui, le contrai- 
re. Le juge demeure perplexe. Il lui vient 
une bonne inspiration. C'est d'appeler comme 
témoin le Dr William, qui avait donné des 
soins à la femme aussitôt après son arresta- 
tion. Il lui demande dans quel état se trou- 
vait l'accusée. 

— J'ai trouvé cette femme, répondit le 
docteur, dans un état de douce ivresse, succé- 
dant à l'état d'irritabilité. 



— 110 — 

Cette réponse étonne le magistrat, qui 
demande si la période de douce ivresse est 
toujours précédée de l'état d'irritabilité. 

— Oui, invariablement. 

— Ah ! Et il y a d'autres phases bien carac- 
térisées dans l'ivresse ? 

— Il y a en sept, et je m'attribue modeste- 
ment la gloire de les avoir observées le premier. 

Très intéressé, le juge prie le savant docteur 
de lui faire connaître ces degrés. 

— Avec plaisir, dit le docteur : Il y a d'abord 
l'irritabilité, la douce béatitude, l'état belli- 
queux, l'état affectueux, l'état larmoyant et 
enfin l'état comateux. 

— Mais cela ne fait que six états, rectifie le 
magistrat, et non sept. 

— Oh ! il y en a un autre, le dernier, c'est 
l'état de mort. 

Certes, sur une grande pancarte, affichée bien 
en vue, cette nomenclature ferait réfléchir la 
clientèle ordinaire du tribunal de police correc- 



— 111 — 

tionnelle. Qu'on y mette, comme titre, en 
lettres bien voyantes : 

" De l'ivresse à la mort " et au bas : "Voilà 
l'œuvre du poison alcool." 

Monsieur le magistrat, usant de son autorité, 
pourra rappeler aux malheureux ivrognes les 
tristes conséquences auxquelles ils s'exposent, 
s'ils ont le malheur de retourner aux buvettes, 
et de continuer à s'enivrer. A la vérité, pour 
pouvoir " sermonner " avec vigueur les po- 
chards arrivés à tel ou tel degré d'abrutisse- 
ment de l'alcoolisme, et pour le pouvoir faire 
avec fruit, il faut au magistrat le prestige de la 
sobriété personnelle, qu'il doit à la majesté du 
tribunal et à la haute et auguste charge qu'il 
remplit. 

Si, un jour, notre législation veut consacrer 
le principe de la " cure nécessaire " et de la 
" séquestration ", imposées par ordre de la 
Cour à tant de malheureux malades volontaires, 
si criminels qu'ils puissent être au début, l'inter- 
vention de médecins experts et spécialistes sera 
nécessaire. La rechute des ivrognes est quasi 



— 112 — 

certaine, quand, ayant payé l'amende, ils sont 
relâchés sans être mis sous caution. Ils ne conçoi- 
vent pas dans quel état de servitude ils sont tom- 
bés. Ils ne se rendent pas compte qu'ils sont 
dans un esclavage douloureux et très périlleux. 

— " Si tu voulais ", disait-on à un pauvre 
malheureux ivrogne, " si tu voulais. . ." 

— Mais ma volonté est morte ; il me reste 
tout juste assez de raison pour faire le mal, et 
juste assez d'esprit pour constater mes bêtises. 

Un séquestré d'un sanatorium, sous traite- 
ment depuis déjà quelques mois, disait à ses 
amis, qui étaient venus le distraire et l'encou- 
rager : 

— Vous me dites que je puis désormais cesser 
de boire et que je dois songer à l'honneur de ma 
famille . . . Mes amis, vos remarques sont 
justes, mais, sans la bonne garde qu'on monte 
autour de moi, je ne pourrais résister plus 
longtemps : J'ai soif . . . 

Et, hagard, il s'élance vers la porte. 

— Laissez-moi sortir. 



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Laissez-moi sortir, p. 112 



— 114 — 

Ou l'arrête. Il consent à s'asseoir. Un 
moment, il pleure. Puis, très calme et en 
apparence en pleine possession de sa raison, il 
jette, surgissant du fond de son âme, ce cri de 
sa passion victorieuse : 

— Vraiment, votre sollicitude est inutile, 
car, si j'avais d'un côté une bouteille de 
brandy et de l'autre, le gouffre de l'enfer ouvert 
sous mes pas, et que j'aurais la certitude, oui 
la certitude, d'y glisser dès que j'aurais pris 
le premier verre . . . 

— Ne parle pas ainsi, dit un de ses amis. 
Mais le malheureux poursuivait. 

— Non, vrai, je ne pourrais m'en empêcher. 
Je ne puis plus . . . ma volonté à moi, elle est 
morte . . . 

Gardé à vue durant dix mois et traité morale- 
ment et médicalement, ce pauvre homme gué- 
rit. La séquestration est, en bien des cas, une 
violence nécessaire pour le plus grand avantage 
des malheureuses victimes du vice. Abandonné 
à lui-même, l'ivrogne meurt sans dominer sa 
passion. Et quand la maladie ou l'impute- 



— 115 — 

sauce le prive de son alcool, il reste torturé par 
son désir. Et jusque dans l'état comateux, 
précurseur de la mort, l'éveil de la passion le 
tourmente. C'est la tyrannie du vice ! 

* * * 

A l'Hôtel-Dieu de Montréal, en 1904, mou- 
rait une victime de la boisson. Administré et 
sur le point d'expirer, un homme de quarante- 
cinq ans est là, immobile, depuis longtemps. 
Le médecin se penche, en lui prenant le bras. 
Il entend cette supplication du moribond : 

— Docteur, rien qu'une petite cuillerée sur 
ma langue, pour que je goûte encore une fois . . . 

On n'arrive à cette tyrannie que par une 
série d'actes mauvais ; mais le plus coupable 
de ces actes, n'est-ce pas le premier de la série, 
celui qui aiguille sur la mauvaise voie ? 

Le régime de l'eau délivre sûrement de la 
tyrannie du vice et de toutes les conséquences. 
Mieux vaut prévenir que guérir. 

Sorel, mars 1914. 



QUE DIEU AIT PITIÉ DE 
SON ÂME " 




a/ AT 
pfpè DÉ 5 





Un fait récent, (1) la 
pendaison de Fardnto, 
mérite une mention spé- 
ciale en cette page, à 
cause d'un incident que 
les reporters de la gran- 
de presse ont soigneuse- 
ment caché. 

Le condamné, au mo- 
ment de quitter la pri- 
son, pour se rendre au gibet, fut amené à la 
pharmacie. On lui présente, là, un verre de 
cognac. 

— Prenez ceci . . . 

— Qu'est-ce que c'est et pourquoi ? 

— C'est du cognac, et ça vous donnera du 
courage. 

(1) En décembre 1913, l'Italien Farcluto était pendu à 
Montréal. 



— 120 — 

Alors Farduto, saisissant le crucifix du R. P. 
Primeau, S.J., qui l'assiste : 

Voilà ma force et mon courage. Je n'ai 
besoin de rien autre. 

# ♦ ♦ 

Tous les jours depuis, une semaine, ce con- 
damné avait pu assister à la messe. Il a com- 
munié et, pieusement, il a écouté les instruc- 
tions de son confesseur ; il est fort. Il ne brave 
pas la mort, il la craint, mais il l'accepte et la 
désire même, car il sait qu'elle paye sa dette 
d'expiation et qu'elle venge la société de son 
horrible attentat. 

Il sera ferme et fort. D'un criminel, d'un 
assassin, la religion, avec ses pratiques saintes, a 
fait un chrétien qui, proche du gibet, proclame, 
par ses paroles et par ses actes, être en paix 
avec Dieu. 

Bien mourir ! — mais c'est la fin de la vie 
et le but suprême de nos efforts dans la lutte 
contre le mal sous toutes ses formes. 

Je ne sais rien des motifs qui ont déterminé 
ce malheureux à perpétrer son crime, ni des 



— 121 — 

antécédents qui l'ont conduit à son attentat. 
Ce que je sais, c'est qu'en face de la mort, il s'est 
conduit en chrétien, en parfait chrétien et qu'il 
a refusé la drogue que tant d'autres prennent 
pDur " se donner du courage " et " du cœur ". 
Le préjugé, l'ignorance et la peur de la souffrance 
les " justifient " d'user du procédé en honneur 
dans notre société assoiffée de bien-être et 
de jouissances. Souvent, c'est le remède pré- 
conisé par les gens, qui, n'étant pas pervers, ont 
cependant, à force de rechercher le confort, 
perdu la notion du sacrifice et le sens chrétien 
qu'on donne au mot mortification. On " boit " 
pour tuer son chagrin : on boit pour " calmer " 
sa souffrance : on boit pour " chasser " ses 
ennuis : on boit pour se " dédommager " de 
ses fatigues : on boit pour " se donner du 
courage " dans les épreuves : on boit pour se 
" donner des forces " dans la douleur. L'al- 
cool, remède à la tristesse, à toutes nos tristes- 
ses ! Vraiment ! Notre-Seigneur Jésus-Christ 
n'a pas pensé à cela au jardin de l'agonie, ni sur 
sa croix au calvaire. Il n'aurait pas perdu son 



— 122 — 

temps à tant prier, il n'aurait pas tant souf- 
fert sur son gibet. 

Mais que peuvent bien comprendre aux 
mystères de l'expiation ceux qui ne songent 
qu'à se garder de la souffrance ? A notre 
époque de sensualisme et d'amour effréné 
du confort, la tristesse est une des grandes 
causes de l'abus des liqueurs enivrantes. 

" L'homme espère trouver dans l'ivresse 
l'illusion du bonheur ou une joie factice , ou 
l'oubli, un paradis artificiel, enfin." 

" Et voilà comment l'alcool et la morphine 
se trouvent être des aboutissants d'une même 
cause : la désespérance et le manque d'énergie 
dans l'adversité." (Dr Pichon) 

Et ce sont des médecins, quelquefois fort 
éloignés des pratiques de notre sainte religion, 
qui, en face des aberrations où tombent les 
déçus de la vie, proclament ce fait : " On ne 
sait plus souffrir." 

Notre siècle a besoin qu'on lui redise le rôle 
de la souffrance dans le monde, qu'on lui 
rappelle la place qu'occupe la croix dressée sur 



— 123 — 

le Calvaire. Car il ne sait plus, pratiquement, 
qu'on doit " souffrir par justice, pour expier, 
et par amour, pour prouver ". (Lacordaire) 

Cette peur de la souffrance, qui fait recher- 
cher dans l'alcool l'inconscience momentanée 
dans la douleur, est très souvent la première 
cause des déchéances les plus absolues et du 
vice qui abrutit. 

On ne voit que le bénéfice présent, le coup 
de poing sur la douleur, qui s'arrête, l'hébéte- 
ment momentané de l'être endolori. Quant au 
lendemain, on n'y songe pas !.. 

Mais, par une fatalité impitoyable, juste 
peut-être, l'abus presque toujours succède. 
Ceux qui ont appris à se libérer une fois de la 
souffrance contractent la lâcheté habituelle de 
ne plus savoir souffrir. Bien plus, ils veulent 
jouir ! Boire pour se " consoler ", " pour se 
donner du courage ", voilà l'aberration et la 
grande lâcheté. 

A la porte de sa cellule, au moment de gravir 
l'échafaud, Farduto, l'assassin converti, s'est 



— 124 — 

souvenu de Jésus-Christ refusant, au Calvaire, 
le cordial offert par ses bourreaux : il s'est 
souvenu du prix de la souffrance volontaire- 
ment acceptée et généreusement soufferte : il 
a compris qu'un regard jeté sur le crucifix de 
son confesseur valait mieux que tous les cognacs 
du monde, pour donner courage et force en 
face de la mort. 

Voilà pourquoi il a refusé, en montrant son 
crucifix et en repoussant la liqueur : 

— Non, je n'en veux pas. Voilà ma force 

et mon courage. Je n'ai besoin de rien autre. 

Que Dieu ait pitié de son âme ! 
Saint-Pierre-aux-Liens, 12 déc, 1913. 



LE MOYEN HÉROÏQUE 




— Si vous voulez 
signaler tous les bons 
moyens de corriger les 
ivrognes et de les em- 
pêcher de boire, n'ou- 
bliez pas le moyen hé- 
roïque. 

— Lequel, mon cher 
abbé ? 

— Mais . . .c'est toute 
une histoire . . . 



Dans le calme d'une belle soirée de juillet, 
Monsieur le Curé, évoquant ses souvenirs loin- 
tains, me narrait, avec des détails que je 
n'omettrai pas, les faits suivants : 

Madeleine B., jeune fille d'un rare talent, 
avait obtenu son diplôme de graduée au monas- 
tère des Dames Ursulines des Trois-Rivières : 
c'est vous dire que son instruction était solide 



— 128 — 

et son éducation parfaite. Aussi active que 
pieuse et distinguée, d'un jugement très sûr, 
elle était, dès sa sortie du couvent, entrée 
dans la carrière de l'enseignement, trouvant 
indigne le désœuvrement de tant de jeunes 
filles instruites qui n'ont, à cet âge, que le 
culte de la bagatelle. 

Bref, par son application à son devoir, made- 
moiselle Madeleine B. s'était acquis la plus 
enviable réputation de jeune fille sérieuse. 
Inutile de vous dire que ses vieux parents 
bénéficiaient de la grosse part de son salaire, 
car elle avait su comprendre que la modestie, 
l'élégance et la vraie distinction ne voisinent 
pas au royaume des modes actuelles. L'axiome 
' propreté, décence et proportion ", selon que 
le veut Fénelon, dirigeait son goût dans l'art 
de plaire. Dans cette mise plutôt sévère, elle 
n'en avait que plus de grâces charmantes et 
tous se plaisaient à dire : " Voilà une jeune 
fille distinguée." 

Pendant cinq ans, je la vis fidèle à cette ligne 
de conduite. De dix-huit à vingt-cinq ans, 
jamais elle ne voulut recevoir un ami. On 



- 129 — 




.Jamais elle ne voulut recevoir un ami. 



— 130 — 

s'en étonnait dans le village, mais confident 
de ses pensées, je savais pourquoi. 

Au cours d'une promenade chez un de ses 
oncles, Madeleine avait rencontré Paul de M., 
jeune étudiant à Laval. Il l'avait fort estimée, 
lui avait offert des gages d'amitié qu'elle avait 
acceptés. Paul de M. était un travailleur, 
assidu au cours, et ses succès dans ses études 
universitaires laissaient entrevoir les plus 
belles espérances pour son avenir. 

* * * 

Les parents de Paul émigrèrent à Winnipeg; 
à la fin de ses études, Paul résolut d'y tenter 
fortune. 

Dès qu'il fut établi, il ne tarda pas à venir 
chercher celle qui lui avait si fidèlement gardé 
son cœur. 

Tous les vœux de bonheur accompagnent 
cette digne jeune femme, qui s'en va loin des 
siens, là où l'appelle son devoir. 

* * * 

Longtemps, seules ses lettres apportèrent 
l'écho de ses joies à ses parents. Dix ans après 



— 131 — 

son mariage, une amie d'enfance s'en fut la 
visiter. Très heureuse de la revoir, Madeleine 
reçut, avec grande joie, son ancienne compagne. 
Elle lui fit, avec une grâce charmante, les hon- 
neurs de sa modeste, mais si proprette demeure. 
On peut imaginer les longues causeries de ces 
deux intimes de jadis. Causeries rendues plus 
faciles par l'absence du mari. Il tarde cepen- 
dant à l'amie de revoir M. Paul. Doit-il 
finir bientôt ses courses électorales ? Madeleine 
ne sait pas au juste, mais elle espère . . . Les 
jours passent : la date du départ est fixée, et 
Monsieur n'est pas revenu. 

Pendant la dernière soirée, Madeleine est 
appelée au téléphone. Quand elle revint au 
salon, où son amie causait avec sa fillette, sa 
voix semblait trahir une profonde émotion, 
lorsque Jeanne lui demanda : 

— Est-ce papa ? Revient-il ce soir ? 

— Oui, ma petite. 

— Est-il avec ce vilain monsieur, maman ? 

— On ne parle pas ainsi, mon enfant. 



— 132 — 

Quelques instants plus tard, son mari 
entrait, discutant avec un compagnon, à demi 
ivre. Il faisait pitié à voir. Le type le plus 
parfait du déclassé, descendu au rôle de hâbleur 
salarié des luttes de parti. 

Madeleine était atterrée. Son amie se 
retira à sa chambre. 

En la quittant, Madeleine lui dit : "Priez 
pour moi, ma bonne amie " ; et des larmes tom- 
baient sur ses joues pâlies, et dans ses yeux se 
lisait une immense tristesse. 
* * * 

Le lendemain matin, après le déjeûner, 
Madeleine conduisit son amie au salon. Très 
ferme et très calme, elle lui tint ce langage : 

" Vous avez surpris le secret de ma vie. Nul 
autre, du moins là-bas, ne sait mon épreuve. 
Dieu la proiongera-t-elle longtemps encore ? 
Je ne lui demande pas, pour mon bonheur seul 
la grâce que je sollicite, mais pour l'avenir de 
nos enfants. Mon mari, c'est vrai, s'est laissé 
prendre au piège du démon de la boisson, mais 
tout n'est pas désespéré. Il est faible, mais 



133 



est -il aussi coupable qu'il est malheureux ? 
Je n'ai peut-être pas su le préserver, comme 
j'aurais dû le faire, contre les occasions. Mes 
parents ne doivent rien savoir . . . rien, et je 
vous demande le secret le plus inviolable. 
Vous me jurez de ne rien dire à personne, pas 
même à ma mère ? 

Son mari, qui avait tout entendu, entrant au 

salon, vint la prendre dans ses bras : ' Tu es 

une sainte, lui dit-il, et Dieu va t'exaucer. Je 

fais le serment de ne plus jamais prendre une 

goutte de boisson ..." 

* * * 

Dix ans de bonheur ont, depuis ce jour, fait 

oublier les années de tristesse et d'angoisses qui 

n'avaient pu lasser ce dévouement héroïque. 

Se taire et ne pleurer que devant Dieu seul, en 
demandant la force de bien faire les sacrifices 
qui réparent et qui expient, voilà un moyen 
difficile peut-être . . . mais efficace. 

Souffrir en espérant, n'est-ce pas déjà moins 
souffrir ? 



ANTI-PROHIBITIONNISTES 
EN VILLE 




u 



" Ta 'prahil '.- 
tidn est immo- 
rale. Elle oie la 
liberté. L'hom- 
me n'a plus ain- 
si le mérite de 
choisir entre le 
bien et le mal . . . 

(D'après une 
absurde brochure de propagande anti-prohibi- 
tionniste.) 

[La scène se passe dans la cuisine de M. 
Verger, marchand de spiritueux en gros. A la 
table encombrée de vaisselle et de chaudrons — 
c'est l'heure du dîner — deux chemineaux, 
gaillards, trapus, hirsutes, mangent conscien- 
cieusement, la casquette jetée sur le plancher, à 
côté de la chaise. M. Verger en personne, une 
tête chauve sur un bedon, la serviette fixée au 
bouton de sa veste, a quitté la salle à dîner pour 
venir saluer ses hôtes de hasard. Léo, son 



— 138 — 

fils de sept ans, curieux du spectacle, se tortille, 
accroché aux basques paternelles.] 

M. Verger : Je suppose qu'on vous a donné 
tout ce qu'il faut ? 

(Les deux chemineaux, la bouche pleine, les 
yeux reconnaissants, saluent affirmativement.) 

M. Verger : Je lisais justement en dînant une 
petite brochure ... (il montre une brochure 
qu'il tient à la main) . . . pas mauvaise. Ça 
concerne la prohibition ... Il y a des gens qui 
pensent sauver le pays avec ça. Moi, j'ai 
toujours considéré la prohibition comme une 
blague. Mais je n'avais jamais vu cela démon- 
tré aussi solidement. C'est comme 2 et 2 font 4. 

Une voix (venant de la salle à manger.) 

— Hormidas, viens donc finir ton dîner . . . 

M. Verger (qui fait la sourde oreille, de plus 
en plus enchanté d'avoir trouvé un auditoire qui 
ne " l'ostine " pas.) 

— Voyez-vous : ce n'est pas au Canada 
qu'on peut faire du travail aussi solide. C'est 
une brochure qui a été faite aux Etats-Unis. 



— 139 — 

Cela a eu un succès prodigieux. Vous avez 
ici, en 1ère page (il feuillette le volume), un tas 
d'approbations : des cardinaux, des juges, des. . , 

1er chemineau : Alors, Monsieur n'est pas 
partisan de la prohibition ? 

— M. Verger : Je suis adversaire de la 
prohibition, non pas pour les motifs mesquins 
que certaines gens m'attribuent. Je suis 
marchand de liqueurs, c'est vrai. Mais je me 
mets au-dessus de ces vulgaires points de vue. 
Je me hausse jusqu'au point de vue de la 
liberté et de la dignité humaine. La liberté, 
la dignité humaine, la conscience individuelle, 
ce sont de grandes choses, comprenez-vous ! 
On n'achète pas ça avec des écus ou avec des 
piastres. Ce sont de grandes, grandes choses ! 
Eh ! bien, la prohibition détruit ces grandes 
choses. La prohibition est un crime. C'est 
dit dans la brochure. Dans un état où la pro- 
hibition existe, il n'y a plus moyen d'être sobre 
par vertu. Vous êtes obligés de l'être. L'hom- 
me devient une machine au service des lois. 
La vertu n'existe plus. Comment, messieurs 



140 



les partisans de la prohibition, à moi qui suis 
un père de famille respectable, à moi qui ai 
derrière moi trente ans d'honorabilité com- 
merciale, vous allez imposer vos chaînes et 
vos esclavages ! Eh ! bien, je me dresse dans 
toute ma dignité d'homme libre, (M. Verger 
se croise héroïquement les bras, Léo, effaré, 
admire son père, le chien aboie, réveillé par les 
éclats de voix — et les deux chemineaux . . . 
mangent), et je vous jette, messieurs, la protes- 
tation indignée de ma conscience, et je vous 
dis que vos méthodes ravalent notre pays au 
niveau de la Russie ou de la Chine, et même plus 
bas encore. 

(Le 1er chemineau, qui a maintenant fini de 
dîner, tire sa pipe, — très flegmatiquement — 
la bourre, tout en regardant autour de lui.) 

1er chemineau (après un silence) : Monsieur 
a parfaitement raison. (Il considère un mo- 
ment son copain, qui ne perd pas une bouchée 
de jambon). Si on ne dirait pas que mon associé 
n'a pas mangé depuis une semaine ! (S'adres- 
sant à lui) : Tu me fais honte, Jos. Je ne 
t'amènerai plus chez les gens comme il faut. 



141 



(S'adressant à M. Verger, cl s'interrompant à 
tout moment pour tirer une bouffée). Voyez- 
vous, Monsieur, mon ami Jos est un grand 
artiste à sa manière et un grand homme. 
Tels que vous nous voyez, lui et moi, c'est 
justement la prohibition qui nous a réduits 
dans l'état où nous sommes. 

— ■ M. Verger : Vous aviez une licence ? 

— 1er chemineau : (Parlant à son copain) 
Monsieur nous demande si nous avions une 
licence. (Tous les deux ont alors un sourire 
supérieur, qui ne permet pas de doute sur l'exis- 
tence de la dite licence. Puis, après quelques 
bouffées rêveusement tirées au souvenir de 
ce passé, le 1er chemineau continue à parler.) 

— 1er chemineau : Je vous crois, Monsieur, 
que nous en avions une licence. 

— M. Verger : Est-ce que vous étiez dans 
le gros ou dans le détail ? 

— 1er chemineau : Dans le gros, dans le 
gros. Et en ce temps-là, Monsieur, nous 
aurions pu vous rendre poliment votre gêné- 



142 



reuse hospitalité. Mon associé Jos, lui, n'aime 
pas, comme vous voyez, demander à manger. 
C'est un homme délicat. La dignité humaine, 
ça le connaît, lui, allez. Justement, en parlant 
de dignité, de conscience tout à l'heure, vous 
me faisiez penser à lui. L'autre jour, il s'est 
trouvé insulté parce que l'homme qui nous 
avait accordé un abri pour la nuit dans sa 
maison, nous enferma à clef, comme s'il doutait 
de notre honnêteté. Le fait est que les serrures, 
les verrous, les chiens, les hommes de police, 
c'est comme des sortes de prohibition. Cela 
outrage la dignité humaine, et ça ne fait pas 
l'affaire de la conscience individuelle. Voyez- 
vous : vous le disiez tout à l'heure : il n'y a 
pas de plaisir à être vertueux. On est obligé 
de l'être. De nos jours, il n'y a plus moyen 
de voler. On est condamné à l'honnêteté 
à perpétuité. Vous n'avez pas même l'hon- 
neur d'avoir des tentations et d'y résister. Il y 
a partout des barres de fer, des chiens, des 
revolvers; cela diminue l'humanité. On peut 
dire comme le député de mon comté : " Vertu, 
tu n'es qu'un nom." 



— 143 — 

- — M. Verger : C'est vrai que les serrures, 
c'est une sorte de prohibition. Mais il y aurait 
des inconvénients à les supprimer. Il y a 
tant de mauvais monde. 

— 1er chemineau : il y aurait des inconvé- 
nients, c'est sûr, tout comme il y a bien quelque 
inconvénient à permettre la vente des liqueurs 
enivrantes. Supprimez les serrures, et il y 
aura bien quelques petits vols de plus par-ci 
par-là. De même, supprimez la prohibition et 
permettez la vente des liqueurs, et il y aura 
bien quelques petits meurtres, quelques petits 
scandales par-ci par-là. Il y a tant de mauvais 
monde comme vous dites. Seulement, que 
sont ces petits accidents inévitables, compa- 
rés à ces grandes choses, dont vous parliez : 
la liberté, la dignité, la conscience individuelle ? 
Rien du tout. Qu'est-ce que toute votre belle 
argenterie, là, M. Verger, comparée à la dignité 
d'un homme libre ? Allons, à bas les pro- 
hibitions, n'est-ce pas Jos ? et vive la liberté. 

— M. Verger (embarrassé, il met sa bro- 
chure dans sa poche et jette un œil alarmé sur 



— 144 — 

son argenterie). Il y a quelque chose de 
vrai dans ce que vous dites. Mais, je vois 
bien que vous aimez à badiner. Viens, Léo, 
allons voir maman. 

Les deux cheminaux, (tandis qu'il se retire) : 

— En vous remerciant, Monsieur. 

- En vous remerciant, Monsieur. 

* * * 

3 heures, p. m. dans la cuisine de M. Verger. 
La servante ouvre et ferme les tiroirs. M. 
Verger, inquiet, en tenue de rue, le parapluie 
sous le bras. 

, — M. Verger : Vous prétendez qu'ils ont 
volé toute l'argenterie ? 

— La servante : Oui, je vous ai dit ça au 
téléphone. Mais je m'aperçois qu'ils n'ont pris 
que vos cuillères d'argent. 

— M. Verger : Il y en a pour cinq cents 
piastres. Ah ! les brigands ! Mais que 
faisiez-vous, vous ? 

— La servante : Ah ! Monsieur, je n'ai 
aissé la cuisine que dix minutes. Quand je 



— 145 — 




Il y en a pour $500.00 p. 144. 



io 



— 146 — 

suis revenue, ils m'ont dit bonjour poliment 
et sont partis sans se presser. Je ne me dou- 
tais pas. 

[Tout en examinant, M. Verger découvre, 
gravés au couteau dans le bois d'une chaise, les 
noms de deux bandits fameux, et au-dessous, 
en grosses lettres " Anti-prohibitionnistes."] 



M. VERGER DECOUVRE 
L'ÂME HUMAINE 












< 



C'est le soir du 
jour de l'an et il est 
neuf heures. M. 
Verger, marchand 
de spiritueux en 
gros, a fait des 
visites. Il se re- 
pose avec délices 
dans son fumoir. 



Une douce chaleur le pénètre. Il écoute un 
instant la saine musique que fait son pouls. 
Son estomac n'a pas une plainte : son cœur, pas 
une exigence : sa tête, pas une idée. Par petits 
soubresauts gourmands, il atteint peu à peu dans 
le moelleux du fauteuil le point précis de la posi- 



— 150 — 

tion confortable. Quand il a fait son rond, il 
se croise les mains sur la bedaine, se laisse aller, 
s'amollit, ferme un œil . . . Plus rien. 

Soudain, il voit venir à lui sur la table un 
être étrange : 

" Une charmante créature, 

" Si mignonne que sa ceinture, 

" N'a pas l'épaisseur d'un cheveu. . . 

C'est une minuscule princesse ayant cou- 
ronne et sceptre. A ces signes, M. Verger 
reconnaît la reine Mab. Il la salue et sourit. 
Mais très impertinente, de son sceptre ténu, la 
petite fée lui tape sur le nez, lui ébouriffe les 
moustaches. Ce sont-là mœurs de fées. M. 
le marchand en gros ne l'ignore pas. A peine 
cependant, a-t-il pu se formuler sa science sur 
ce point, qu'il est emporté comme un fétu dans 
la nuit de janvier, — au-dessus de notre pla- 
nète, blanche de neige et brillante de givre — 
au-dessous de la coupe bleue sombre du firma- 
ment constellé, tandis que l'atmosphère vibre 
«à ses oreilles en mélopées lointaines et mysté- 
rieuses, — Hormidas Verger songe à la bron- 



151 



chite qu'il eut l'hiver précédent et son impru- 
dence le fait trembler. 

Il se rend bientôt compte qu'il a des com- 
pagnons de voyage. Autour de lui, un grand 
nombre d'individus, emportés comme lui, sur 
un nuage de gaze transparent, s'occupent à 
regarder les villages et les champs, que leur 
char-observatoire survole. Or, voilà une gran- 
de ville sous leurs yeux : des clochers, d'im- 
menses élévateurs à grains, des enseignes colos- 
sales et éblouissantes de lumières électriques : 
c'est Montréal. Conduit par un mystérieux 
mécanicien, le char-observatoire se rapproche 
et ralentit son allure. Alors, sous les yeux 
émerveillés des voyageurs, les toits des maisons 
disparaissent et la vie intérieure de la grande 
ville apparaît. 

Jusqu'ici, l'aventure de M. Verger n'a rien 
que de banal. Lui-même n'en est pas autre- 
ment étonné. Car le vol dans la nuit, les 
toits enlevés, c'est là pour une fée un jeu d'en- 
fant. Mais ce qui rend M. Verger stupide de 
suprise et d'admiration, c'est qu'il se sent — 
chose extraordinaire, — devenir tout à coup 



— 152 — 

intelligent. Et il se demande si son dernier 
jour ne serait pas venu. Car, — non seulement 
il voit des rapports insoupçonnés entre les 
faits dont il est témoin, — mais encore les 
pensées et les sentiments de ses compagnons 
lui sont révélés. Il discerne clairement les 
mobiles de leurs actions et il entend leurs 
paroles intérieures. 

A sa droite est un homme de mise négligée, 
mais à la figure intelligente et fine. M. Ver- 
ger, — psychologue improvisé, — comprend qu'il 
est devant un artiste-dessinateur. Et juste- 
ment dans une des maisons que le char survole, 
des enfants groupés autour d'une table s'amu- 
sent à feuilleter un livre d'étrennes, que lui, 
l'artiste, a illustré. Et l'artiste prononce dans 
son cœur ces mots que M. Verger écoute avec 
stupeur : 

" Petits enfants, petite grappe de jolis ché- 
rubins, l'intérêt que vous prenez à mes images 
est doux à mon cœur, et me console de bien des 
peines. Je suis pauvre. L'art est moins 
rétribué, en notre pays, que le travail manuel. 
Il m'arrive à moi aussi, comme au poète, " de 



— 153 




Les dessins et les images que je fais 
peuvent instruire, p. 154. 



— 154 — 

déjeûner d'aurore et de souper d'étoiles." 
C'est un régime peu substantiel, surtout quand 
on commence à vieillir. Mais les dessins et 
les images que je fais peuvent instruire ou 
faire du bien, et je suis tranquille. Ils don- 
nent aux petits de la joie et de la gaieté, et je 
suis heureux." 

A la gauche de M. Verger se tenait une petite 
modiste. Elle aussi, penchée nerveusement 
sur les maisons ouvertes, avait du bonheur dans 
son cœur : 

'' Voilà, disait-elle, une dame qui se coiffe 
d'un chapeau que j'ai garni. Ces aigrettes lui 
vont bien, je le savais. Elle est contente, et 
je ne suis pas fâchée. Ces grandes dames 
n'ont pas toujours bon goût. Ce sont les 
petites mains des modistes qui les font valoir 
et les rendent plus chères à leur mari. Je suis 
heureuse de faire mon pauvre métier. Ce rien 
d'art que je mets dans la vie des autres me 
revient en bonheur. Je ne suis pas, dans la 
ruche, une abeille inutile." 



— 155 — 

Mais les spectacles dont M. Verger et ses 
compagnons sont témoins, ne semblent pas 
tons également consolants. 

Dans une maison, située dans une cour, le 
mari s'est évidemment enivré. Un enfant 
sur les bras, la femme est obligée de fuir dans 
la nuit froide, tandis que l'homme qui l'a 
chassée à coups de bouteille vide, continue au 
dedans, à briser les meubles. 

— " C'est bien là la marque de notre maison, 
se dit M. Verger, en reconnaissant sur la table 
des bouteilles de cognac et des flacons de 
genièvre. Voilà un malheureux, dont la pas- 
sion est déplorable, c'est vrai, mais bien utile 
pour moi." 

Et, comme il cherchait à s'excuser en lui- 
même, il s'aperçut que les cœurs de ses compa- 
gnons étaient tournés vers lui et prononçaient 
ces mots : 

" C'est toi, Hormidas Verger, qui es un 
malheureux. C'est ta passion de t'enrichir 
avec le malheur des autres qui est déplorable. 
Cette femme, cet enfant, c'est toi qui les mal- 



— 156 — 

traite. Ce n'est pas que tu sois foncièrement 
méchant homme, mais tu portes en toi les 
tares de ta profession anti sociale. Nous 
sommes ici des représentants de tous les métiers 
et de toutes les professions. Le moindre de ces 
métiers est utile aux hommes, mais le tien est 
néfaste. Et c'est là ce qui te rend peu à peu 
égoïste et méchant. Il y a trois commerces 
que la société civilisée vomira un jour de sa 
bouche : le commerce du traître qui vend son 
pays, celui de la prostituée qui vend son corps et 
celui du marchand d'eau-de-vie, qui spécule 
sur le bonheur et l'âme de ses frères. Et le 
pire des trois, le plus néfaste et le plus criminel 
c'est le troisième, c'est celui qui tu fais, toi, 
Hormidas Verger, marchand de spiritueux en 
gros." 

M. Verger essaya d'échapper à ces paroles, 
en se perdant dans la foule de ses compagnons 
de voyage. Il se trouva alors entre deux 
hommes, qui portaient leurs regards bien 
au-delà de la ville et qui se parlaient à eux- 
mêmes, l'un de défendre la patrie et l'autre de 
l'agrandir. L'un était soldat. L'autre était 



— 157 — 




L'un était soldat, l'autre était colon. 



— 158 — 

colon. Le soldat disait : " Vieille patrie, pays 
au cœur d'or et aux clochers d'argent " : pays 
au passé épique et à l'avenir glorieux, un jour 
viendra peut-être où des barbares t'attaque- 
ront comme ils attaquent en ce moment la 
vieille mère-patrie, et alors, je t'en donne ma 
parole, je serai debout et armé pour te défendre, 
et ma récompense de t'avoir aimée, ce sera de 
mourir pour toi. Et le colon disait aussi, 
tourné vers les forêts du Nord, des mots que 
M. Verger trouvait bien beaux, quoique un 
peu étranges, puisqu'il y était question d'amour 
de la patrie, de travail obstiné, de sacrifices 
continuels, de dévouement obscur. M. Ver- 
ger songea : " J'aime aussi mon pays : J'ai 
fourni généreusement aux fonds patriotiques." 
— Il était donc en famille entre le colon et le 
soldat. Il avait fourni aux fonds patrio- 
tiques. Il était donc, lui aussi, une victime 
pure, presque sanglante, sur l'autel de la patrie. 

A ce moment, on entendit des cris d'homme 
ivre. Les touristes de la reine Mab virent 
qu'on descendait d'une voiture, sous leurs yeux, 
un jeune homme bien mis, mais apparemment 



— 159 — 

dans le délire de la boisson. On se trouvait 
au-dessus d'un institut pour la guérison de 
l'alcoolisme. C'est là qu'on menait le jeune 
homme. A l'intérieur de l'institut il y avait 
de nombreux pensionnaires : jeunes gens, 
et hommes mûrs, plusieurs très intelligents, 
portant des noms anciens et respectés dans 
tout le Canada français, natures d'artistes, 
tempéraments d'hommes d'état, en qui la 
passion de boire avait détruit l'idéal et rendu 
inutiles les meilleures qualités. Ces qualités, 
ils les dépensaient là dans ces actions qui ne 
demandent pas d'effort et qui ne sont qu'un 
abrutissement plus raffiné : les cartes, le 
billard, la cigarette et les causeries oiseuses. — 
La fleur de la société se flétrissait ainsi avant 
la complète éclosion. 

A ce spectacle, M. Verger se sentit mal à 
l'aise. Le soldat et le colon oubliaient leurs 
rêves patriotiques pour tourner leur attention 
vers lui, Hormidas Verger, type de la bête mal- 
faisante qui déchire le sein de la patrie. Et le 
marchand de spiritueux entendit ces rudes 
hommes lui tenir ce rude langage: 



— 160 — 

" Tu as volé ta patrie, marchand, pour 
grossir ta bourse. C'est toi qui enlèves à nos 
jeunes gens la force et qui paralyses leur intel- 
ligence. Nous mettions en eux notre espoir. 
Ils étaient la semence. Ils étaient l'avenir. 
Le souffle empoisonné qui sort de tes cornues 
a tout desséché. Et que faire contre toi ? 
Sois sûr du moins de notre mépris. Nous te 
le soufflons au visage. Retourne à ton fauteuil. 
Reprends ton cigare. Cuve ton vieux vin. Ta 
punition sera de trembler toujours pour ta 
vie et de te mépriser toi-même plus encore que 
nous te méprisons." . . . 



M. Verger eut, cette nuit-là, un sommeil plus 
agité que de coutume. Le lendemain, il eut 
une entrevue avec son médecin, qui lui conseilla 
les bains turcs et les massages quotidiens. 

O. P. 



FILLE A MARIER 




^O^F 



Monologue 
pour jeune Fille 

Spécial pour la Sainte- 
Catherine 

(Costumée en vieille fille, 
Mademoiselle entre en chan- 
tant, avec un air ennuyé :) 

Que fais-je là, triste et 
[pensive, 

Dans mes quatre murs 

[enfermée ? 
Mon âme rêveuse, craintive, 
N'a donc plus soif d'air parfumé ? 
Au souvenir de si doux charmes 
Quel cœur ne s'ouvre à deux battants ? 
Que fais-je, les yeux pleins de larmes ? 
J'attends ! j'attends ! j'attends ! " 

(Parlé) Vais-je vous dire son nom ? Et pour- 
quoi pas ? Il s'appelait Clodomir. Un joli 



— 164 — 

nom, après tout, si joli que je ne l'ai pas oublié. 
Il y a de cela bien longtemps . . . 

Il vint, un soir d'automne. Tenez, je ne 
me trompe pas, c'était justement le 25 novem- 
bre : on faisait de la tire à la maison. Pen- 
dant la veillée : 

— Comme ça, mam'selle, qu'il me dit bien 
gentiment, vous êtes toujours décidée à coiffer 
le bonnet de Sainte-Catherine ? 

— Le bonnet de Sainte-Catherine ? Et 
pourquoi donc, Monsieur ? 

— Parce que . . . parce, mais parce que vous 
ne voulez pas . . . 

— Assurément que je ne veux pas ! 

Il y avait tant de résolution dans ma voix, 

qu'il partit, le pauvre garçon... Il partît, 
avec un air, comment dirais-je ? Avec un 
air bête : c'est le mot. 

Vous riez vous autres. Eh ! bien, je vous 
laisse à juger ce que vous auriez fait à ma place. 

Un baiser, c'est peu de chose, comme dit la 
chanson. Ce n'est certes pas le oui sacra men- 



— 165 — 

tel . . . Mais enfin, quand on le donne, c'est 
bien aussi une petite part de son cœur que 
l'on donne. Et voici tout juste ce que je n'ai 
pas voulu donner. 

Ai-je eu tort ou raison ? Je crois que 
j'ai eu raison. 

Je resterai probablement vieille fille . . . quel 
mal y a-t-il à cela ? 

Mon " cavalier " lui, restera vieux garçon, 
si c'est un dédommagement ! 

Ça ne m'aurait cependant pas déplu d'avoir 
un bon mari : un beau même, il y en a tant 
qui sont laids ! mais . . . pourquoi faut-il 
toujours qu'il y ait un mais, quand le bonheur 
vous sourit ? Tenez, il faut avoir vécu qua- 
rante-deux ans de sa vie pour savoir cela. 
C'est déjà quelque chose que l'expérience, j'en 
suis fière et cette fois, je puis bien vous le dire, 
je l'ai échappé belle ! 

L'heureuse situation, vraiment, que de deve- 
nir la femme légitime d'un mari . . . Comment 
dirais-je encore ? d'un mari illégitime ! c'est 
le mot. Figurez-vous qu'un jour, je me suis 



— 166 — 

aperçue que je n'étais pas la seule fréquentée ! 
Monsieur Clodomir avait des amies, faisait 
des visites aux quatre coins du quartier . . . 
Monsieur, enfin, aimait d'amour Mademoiselle 
la bouteille ! Vrai, j'enrage encore rien que 
d'y penser ! Avoir eu pour rivales toutes les 
demoiselles cirées et cachetées de la buvette 
d'en face ! 

Dites-moi maintenant ce qu'il faut penser 
de ces grands garçons qui vous arrivent de 
loin, sans sou ni maille . . . beaux, gentils, 
barbiche au menton, jolie moustache, cheveux 
frisés ... et puis des yeux . . . des yeux qui vous 
regardent comme pour vous manger. Oh ! 
non, non, je n'ai pas voulu être mangée ... ni 
battue le soir de mes noces. 

Il vint à la fête, le soir du 25 novembre, la 
démarche chancelante, la mine abattue. D'où 
sortait-il ? Grand Dieu ! Je l'ai bien vu : 
de chez ses amies du coin. Que voulez-vous ? 
Il avait bu, sans doute, pour se donner du 
courage, du cœur ou de l'esprit ... Je le 
vois et l'entends comme si c'était d'hier. 



— 1C7 — 

(Imitant la voix et le geste de l'ivrogne) 

— Bon . . . Bonjour Mam'selle ! 

— Bonsoir, Monsieur. (C'était le soir) 

— Mam'selle, j'ai, j'ai, un petit secret à. . . à 
... à vous dire. 

— Oui, et qu'est-ce donc que ce secret ? 

— Mam' . . . mam' . . . mam'selle je, e, e, vous 
aime ! 

— Vous m'aimez ? Et après ? 

— Et, si, si, si, vous vouliez, je, e, vous 
embrasserais . . . 

— Si je voulais, et après ? 

— A, a, a, après, si vous vouliez on, on, 
s'aurait pour toujours ! 

— Mais, c'est que je ne veux pas du tout ! 
— Et, et, et, pourquoi mam, mam, mam'selle ? 

— Pourquoi ? parce que je veux un homme 
pour mari, et que vous n'êtes . . . Indignée, 
j'allais lui dire un gros mot. 

— Di, di, dites, mam'selle. Croyez-vous que 
je n'ai plus d'argent ? Tenez, j'ai encore cinq 



— 168 — 

piastres, j'en, en, en, avait plus, mais vous 
savez ... la vie, ça coûte cher, sans foyer, loin 
de sa famille . . . avec des amis . . . comme on 
dit, avec les loups ... il faut hurler. 

— Assez, assez, Monsieur. Allez, je vous 
prie, hurler chez vous ! C'est ce que vous 
avez pour le moment de mieux à faire : je n'ai 
pas l'âme d'une fillette, et je sais trop la vie 
pour me résigner à être tous mes jours, la com- 
pagne d'un sans-cœur comme vous. 

Et c'est ainsi, mes amis, que je suis demeurée 
fille, et vieille fille, parce que je n'ai pas voulu, 
un soir d'automne, embrasser Clodomir, qui 
venait me demander en mariage. 

Dites maintenant si je ne suis pas née sous 
une mauvaise étoile ! 

Et n'est-ce pas la déveine de la vie que d'a- 
voir un cœur affectueux et de le garder tou- 
jours, quand on voudrait le donner pour le 
dévouement jusqu'à la mort ? 

Si donc vous lisez dans le journal un de ces 
beaux jours, cette annonce : 



— 1GÔ — 

Une fille qui a coiffé le bonnet de Sainte- 
Catherine, ayant déjà trouvé, demande un 
bon mari ; vous saurez que c'est moi, la fille 
à marier ! 

Tout de même... il avait bonne mine... 
Mais il n'avait pas de cœur. 

Je ne me révolte pas contre le sort. (Chan- 
tant) : 

" J'attends ! j'attends ! j'attends ! " 

J'attendrai peut-être encore longtemps. Que 
voulez-vous ? Les bons partis sont rares, il 
y a tant d'ivrognes . . . 

Et voilà pourquoi il y a tant de filles à 
marier. 



PLUS FORT QUE 

GUILLAUME 




u* Q\f 



JH^ 



C'est une chose 
connue que Sa 
Majesté Satanique 
Lucifer a établi sa 
cour terrestre quel- 
que part au Petit 
Maska. Quant à 
l'endroit précis, les 
opinions se parta- 
gent : question 
brûlante que nous 

n'étudieronsjpas en ce moment. 

Or, au soir du 5 août 1914, Guillaume II 
empereur d'Allemagne, vint incognito visiter 
Satan dans sa cour terrestre, entre le Grand et le 
Petit Maska. 

Il est inutile de rappeler que Satan est impéri- 
aliste ardent, et que sa raison d'être, parmi les 
humains, c'est d'agrandir sans cesse son empire 
de mort et de destruction. Je pense qu'il n'est 



— 17-1 — 

pas moins inutile de présenter à nos lecteurs 
l'omnipotent Dionysos. Dionysos est le diable 
des liqueurs enivrantes, c'est le bras droit de 
Lucifer : c'est le Joe Chamberlain de l'Em- 
pire Satanique : c'est le diable total dont les 
marchands d'eau-de-vie ne sont que les diver- 
ses incarnations : c'est cet esprit pur, non ré- 
duit, dont les cabaretiers eux-mêmes ne sont 
que les " blends "(1) inférieurs et falsifiés. 

Lucifer et Dionysos causaient donc, quand 
Guillaume arriva. Et Guillaume ouvrit la 
bouche et dit : 

— " Réjouissez-vous, Sire, Empereur du noir 
séjour. La guerre est déclarée. Elle sera 
universelle. L'Europe se détruira par ses 
propres mains. Voilà, je pense, du bon travail 
à mon crédit. Daignerez- vous enfin me rece- 
voir en bonnes grâces et m'associer à votre 
œuvre ? " 

Lucifer sourit : il savait depuis longtemps 
que Guillaume ambitionnait de supplanter 

(1) Mot anglais, signifiant mélange, employé en lan- 
gage de distillateurs et d'hôteliers pour désigner certains 
produits impurs de la cornue. 



— 175 — 

Dionysos comme premier ministre. Il se 
contenta cependant de répondre : 

— Tn es resté bien jeune, Guillaume, mon 
fils. Tu te montes la tête avec cette petite 
bagarre européenne. C'est bien de déclarer 
la guerre. Mais il faut continuer. Tu es 
resté les bras croisés depuis longtemps . . . 

— Je me préparais, interrompit Guillaume. 

— " . . . Tandis que ton collègue Dionysos, 
sans mener tant de tapage, a fait mourir depuis 
trente ans, à lui seul et rien qu'en Europe, sept 
millions cinq cent mille hommes (7,500,000). 
C'est bien gentil, et je ne parle pas de ses 
autres menus services." 

Mais Guillaume mit la main sur la garde de 
son épée : " Sire, dit-il, vous serez content de 
moi." 

Dionysos, resté silencieux durant cette au- 
dience, pencha sur Guillaume sa trogne enlu- 
minée et dit : " Tu es un enfant, Guillaume.' 

Et Guillaume s'éloigna, nourrissant des pro- 
jets de destruction et de mort. 



176 — 



Août et septembre ont passé. On est au 
milieu d'octobre : Lucifer et Dionysos sont 
allés, ce soir-là, aux vues animées à S. -H. 
Aussi, sont-ils d'une bonne humeur endiablée. 
Et voilà l'empereur Guillaume de nouveau 
devant eux : 

— Eh ! bien, s'écrie Guillaume, est-on content 
de la boucherie de là-bas ? Y a-t-il assez de 
carnages, assez de tueries, assez d'atrocités ? 
Reconnais-tu enfin, Sire Lucifer, la puissance 
de destruction de mes canons ? N'est-il pas 
temps de remplacer dans ton royaume le tire- 
bouchon par l'épée et la bouteille par l'obu- 
sier ? 

— Oh ! tu es encore bien au-dessous du tire- 
bouchon et de la bouteille, répond Lucifer. 
Songe, Guillaume, que l'alcool, qui depuis 
trente ans a tué plus de sept millions d'indi- 
vidus, continue, en Europe seulement, à mettre 
au cercueil, bon an, mal an, 370,000 hommes 
dont la belle partie m'appartient. Fais-tu 
mieux que cela ? 



— 177 



— Il est vrai, dit Guillaume, que nous n'en 
sommes pas encore là. Mais daignez attendre. 
Vous verrez. 

— As-tu au moins tué les enfants ? 

— Pas tous, mais on a coupé les mains à 
beaucoup, on a tué des femmes et surtout 
beaucoup d'infirmières. 

— C'est quelque chose. Mais Dionysos fait 
mieux que ça. Il a d'abord une hypothèque 
assurée sur la plupart des enfants de ses victimes. 
C'est là l'espoir de l'avenir. De plus, dans 
chaque taudis où sa vertu puissante suscite un 
ivrogne, il y a des femmes qui sont battues et 
qui pleurent. Combien de femmes d'ivrognes 
sont tuées ! Combien meurent de faim ! 
Quand obtiendras-tu de pareils résultats ? 

- Patientez un peu, Sire, dit Guillaume. 
Vous allez en voir de belles. Patientez. Vous 
serez effrayé vous-même. 

Alors Dionysos, qui était resté silencieux, 
ricana et dit avec une infernale ironie : 



n 



178 — 



Tais-toi, Guillaume, méchant petit garçon: 
tu vas faire pleurer ta maman. 

Et Guillaume partit, la rage au cœur. 



^ C'est la mi-décembre 1914. Et l'empereur 
d'Allemagne est revenu à la cour de Satan, 
entre les deux Maskas. Mais ce n'est plus 
le Guillaume des jours de gala. C'est un 
Guillaume exténué, neurasthénique-, traînant 
de l'épée et tirant de la botte. De la figure 
martiale de jadis, il ne reste que la moustache 
en croc. La guerre, en somme, ne lui réussit 
pas. " Il en a plein son casque à pointe ". 
Mais, '' ses malheurs n'ont point abattu sa 
fierté ", et il se présente encore gaillardement. 
Malheureusement, c'est le mauvais moment 
pour faire la cour à l'Empereur des Enfers. 
Celui-ci vient d'apprendre le vote prohibition- 
niste du comté de Saint-Hyacinthe, et il en 
cause tristement avec son premier ministre. 
C'est alors que Guillaume l'interrompt : 



179 — 




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"f #$*: 






Tais-toi, Guillaume, méchant petit 
garçon. . . p. 178 



180 



— Connaissez-vous, Seigneur Lucifer, les 
événements de Louvain ? Savez-vous que 
mes canons ont bombardé la cathédrale de 
Reims ? Savez-vous ... ? 

— Je sais, riposte Lucifer, avec une humeur 
du diable, que ton travail ne vaut rien. Ta 
prétendue œuvre de destruction tourne au 
scandale. On ne parle plus dans le monde que 
d'héroïsme et d'humanité régénérée. Voilà 
que les Français eux-mêmes, parmi lesquels 
j'avais de bons amis, s'unissent à leurs prêtres et 
retournent à l'église. De la charité partout. 
Du dévouement partout. C'est à dégoûter 
le diable le moins exigeant. J'apprends même 
que, depuis le début de la guerre, on a interdit 
la vente de l'absinthe en France, et celle de 
l'alcool en Russie. Les cabarets n'existent 
plus en Belgique. Où allons-nous ? Si l'on 
m'enlève mon absinthe chérie, la mère nourri- 
cière de mes meilleurs enfants, que veux-tu 
que je devienne ? J'abdique, je me suicide, 
je me jette dans l'eau bénite. Voilà ton œuvre, 
Guillaume, œuvre où il y a bien quelques bon- 
nes petites choses, mais dont les résultats sont 



— 181 — 

néfastes, tandis que les dégâts causés par ton 
rival Dionysos sont sans mélange. Ils ne 
suscitent pas l'héroïsme. Au contraire, ils 
détruisent l'honneur. Au lieu d'unir, ils divi- 
sent. Au lieu de régénérer un pays, ils l'abru- 
tissent : exemple l'Angleterre. 

D'ailleurs, ton œuvre si mêlée déjà de choses 
mauvaises, n'a pas même la durée. Celle de 
Dionysos est de tous les temps et de tous les 
moments. Tu dois t'arrêter, ayant à peine 
commencé. Dionysos, lui, est l'éternel recom- 
menceur. Il poursuit son œuvre sans cesse, 
toujours avec quelques perfectionnements. 

" Aujourd'hui mieux qu'hier, mais moins 
bien que demain." 

Et comme Lucifer terminait son discours 
sur ce vers de Rosemonde Gérard, Dionysos, 
qui était resté modestement à l'écart, s'appro- 
cha, inclina devant Guillaume, désespéré, sa 
trogne ironique : 

— " Sire, dit-il, je salue votre majesté évan- 
gélique, comme un grand bienfaiteur de l'hu- 
manité." 



— 182 — 

Puis, voyant que Guillaume prenait mal 
cette plaisanterie, il ajouta, familier et bon 
enfant : 

" Fais-toi hôtelier, mon Guillaume. Il faut 
toujours en venir là. Tes nouveautés ne 
remplaceront pas la tradition. Dans la pro- 
fession de diable, vois-tu, pour faire de l'ouvrage 
un peu soigné, rien ne vaut le tire-bouchon : 
c'est l'instrument classique. 

O. P. 



PAS ÇA ! MON DIEU. . . 

Ni ce devoir pour les camarades, ni ce 

MINISTÈRE POUR MOI. 

Locre, Belgique, 27 septembre, 1915. 

Pour la première fois, du 19 au 25 septembre, 
le bataillon canadien-français, le 22ième, a 
affronté le feu des boches, en tenant les tran- 
chées au front de Kemmel. La veille encore, 
trois nouvelles victimes, avaient payé le tribut 
de sa gloire naissante. 

A ce point du secteur d'Ypres, la lutte était 
très vive, l'artillerie fort active, les coups de main 
fréquents, la nuit, et, tout le long du jour, tout 
regard d'imprudente curiosité au-dessus du 
parapet se payait de la vie. 

Quand donc, le 25 septembre, le 22e Bn C.-F. 
s'en vint au village de Locre, prendre ses quar- 
tiers de repos, tous, officiers et soldats, sem- 
blaient bien convaincus du caractère plutôt 
" grave " de cette guerre de taupes. 



— 184 — 

Au repos, loin du péril immédiat, par réac- 
tion, on chante, on dort, on rêve même. 

Mais monsieur l'Aumônier, lui, ne sut ni 
chanter, ni dormir ... A son dire, le régiment 
sorti du péril de " mâle mort " des tranchées, 
avait, au repos, à affronter un danger de mort 
incomparablement plus terrible, plus redou- 
table encore ! 

C'est bien ce qui se doit conclure de son 
allocution d'hier. 

Hier, 25 septembre, c'était dimanche ! Lors- 
que le dernier camarade eut occupé la dernière 
chaise de la petite église de Locre, où le batail- 
lon entend la messe par deux groupes, à 8.15 hrs 
et 11.15 hrs, l'office commença. Monsieur 
l'Aumônier était très vif. Sa petite botte 
martelait les degrés de pierre, avec une énergie, 
une vivacité qui faisaient grincer ferme les 
gros clous de la semelle. Son " veuillez vous 
asseoir ", après la lecture du saint Evangile, 
sonna bref comme un ordre de sergent-major. 
Il promena un regard inquiet sur son auditoire 
aimé : c'était la première réunion depuis 
l'arrivée en terre belge. Puis il commença : 



185 



" Mes chers camarades . . . Mes chers en- 
fants, oui, mes enfants, car l'aumônier d'un 
régiment, c'est un père. 

" Mes chers enfants, je vous félicite. Je 
suis content de vous. Votre voyage a été 
heureux ; votre conduite, admirée. Vous 
sortez avec honneur de votre première expé- 
rience du feu. Votre bravoure vous honore 
et honore le Canada français. Aux tranchées 
vous serez toujours des héros. Devant l'enne- 
mi, reculer, fuir est d'un lâche et d'un traître. 
Je ne crains pas cette infidélité au serment 
juré. Cependant, je redoute un péril et je 
voudrais vous prémunir contre ce péril plus 
grand que la mort. La mort glorieuse au champ 
d'honneur ne vous effraie pas, et cette mort, 
nos amis, nos parents l'appréhendent pour 
nous. Eh ! bien, moi qui vous aime, qui 
l'autre jour en vous bénissant, lorsque vous 
partiez au danger, ai souffert en mon coeur quel- 
que chose des douleurs des mères, je redoute 
pour vous, ici, un péril, qui tuerait l'espoir 
même de consoler vos mères ! Et je gémis 
de vous savoir exposés à ce péril, quand pour- 



— 186 — 

tant je n'ai pas pleuré en bénissant les tombes 
de nos héros tombés au front, après avoir comme 
vous, comme nous tous, offert à Dieu leur vie 
pour l'expiation des crimes et 1. triomphe du 
droit et de la justice . . . 

" Vous allez comprendre : Vous savez que, 
ici, tous tant que nous sommes nous devons 
obéir ponctuellement aux ordres. Or, qui- 
conque se met volontairement dans l'impossi- 
bilité d'obéir aux commandements, de marcher 
au feu, d'aller aux tranchées, s'expose à com- 
paraître devant la cour martiale, à être jugé 
traître devant la loi, parjure au serment de 
fidélité et digne du feu de peloton. Or, ici, 
hélas ! des gens avides et cupides, à l'âme vile et 
basse, des hôteliers, vendent les pires alcools 
frelatés, sous le nom de bière anglaise, de vin 
français, ou de " gin " flamand. Un enfant, un 
camarade, qui n'a pas l'habitude des boissons 
enivrantes, se laissera-t-il gagner par des com- 
pagnons, mauvais conseillers, à prendre deux 
ou trois petits verres de ce vin, ordre étant 
donné de marcher à l'ennemi, il sera ivre peut- 
être ; il ne pourra point obéir ! On l'arrêtera. 



— 187 — 

Comprenez-vous son sort ?.. L'ivresse, de- 
vant la loi anglaise, aggrave toute faute. Son 
sort ? . . . Cour martiale ; feu de peloton . . . 
C'est là, mes amis, autre chose que mourir ! . . . 
C'est mourir parjure à son serment, lâche. . . 
c'est mourir déshonoré ! . . . " 

" Et lequel de vous veut être le premier 
fusillé ? 

" Qui assistera ce condamné et qui le fusillera ? 
Qui de vous abattra un camarade du 22ième ? 
Qui de vous a préparé sa carabine pour le feu 
du peloton ? . . . Oh ! pas ça, mon Dieu ! . . . 
Pas ça ! Ni ce devoir pour les camarades, 
ni ce ministère pour moi ! . . . " 

C'était une acuité de vision, impossible à 
rendre, où tout, le geste, la voix, l'attitude, la 
respiration, rendait présente la scène d'une 
exécution fatale. Voici ce qui avait si fort 
ému M. l'Aumônier, en l'inspirant. 

En visitant l'église de Locre, dans l'après- 
midi, Monsieur le Curé lui avait fait remarquer, 
en passant proche du cimetière, deux tombes 
de soldats anglais, voisines et marquées par 



188 



une seule planche où ne se lisaient que deux 
noms et une date. C'étaient les tombes de 
deux déserteurs fusillés. 

En février 1915, le R. P. Henry Gill, S.J., 
aumônier de la brigade, habitait le presbytère ici. 
Certain soir, il apprend, très affligé, à Monsieur 
le Curé : '* Deux soldats ont été ramenés par 
les patrouilles de France. Un vieil ivrogne a 
entraîné à boire un jeune soldat de dix-neuf 
ans à peine. Ils ont bu au village d'abord, 
puis à Baillcul, puis ont fui. La cour martiale 
a prononcé la peine de mort, et demain à 8 
heures, ce sera le feu de peloton." 

" Pauvre Père Gill, ce qu'il était triste ! " 
me dit Monsieur le Curé. — " Le jeune soldat, 
beau grand garçon, était catholique ; le vieux, 
pas. Comme le jeune n'était pas en âge, le 
Père fit des démarches auprès du général de 
division afin de faire commuer la sentence. 
Tout fut inutile. Le jeune soldat, reconnais- 
sant sa faute, se soumit courageusement à son 
sort. Il se confessa, demanda la faveur de 
communier. Il écrivit une lettre humble à sa 



180 



famille. Il pria sans cesse, et édifia le Père 
aumônier par sa grande résignation. — De 
bonne heure, le matin, le Père ayant dit la 
messe, lui vint apporter, dans l'appentis 
servant de cachot, le bon Dieu. A peine le 
jeune homme eût-il communié, à genoux, avec 
un calme et une ferveur admirables, que, dans 
le coin opposé, on entend un horrible blas- 
phème et des cris de vrai réprouvé ... Le sang 
gicle d'une plaie au cou du malheureux protes- 
tant : il a tenté de se couper la gorge avec son 
rasoir. Les gardes avertissent le commandant. 
Ordre est donné de bander le cou et de procéder 
immédiatement à l'exécution. On traîne le 
misérable, on l'attache à la clôture et le peloton 
l'exécute, alors que la rage fait jeter au forcené 
les pires malédictions qu'il sait contre Dieu 
et les hommes. 

" Le jeune soldat, lui, bénit Dieu de lui avoir 
donné la vraie foi. Il est résigné et fort, car 
il sait que sa mort expie son péché. Il de- 
mande pardon du scandale donné à ses cama- 
rades qui pleurent, tandis que le Père aumônier 
vient chercher les Saintes-Huiles, pour l'Ex- 



— 190 — 

trême-Onction. Puis il attache sur ses yeux 
le bandeau noir, et sans faiblir un instant, il 
s'adosse au poteau fatal. 

" Les camarades ne veulent pas tuer cet 
enfant. A contre cœur l'officier commande le 
feu . . . Un gémissement répond aux sanglots 
des fusiliers. Le mouvement des jambes et 
le sang qui jaillit des genoux révèlent aux 
camarades qu'ils n'ont pu tirer qu'à terre et 
aux jambes . . . 

" Le Père aumônier a vécu là un terrible 
instant. S'approchant de la victime, il lui 
donne au front l'onction du Sacrement. Et, à 
la prière du pauvre enfant, il adjure les cama- 
rades de faire leur devoir. A la seconde dé- 
charge, la tête s'incline. Le Père abaisse les 
paupières, dit les dernières prières ..." 

Immobile, là-bas, le grand moulin-à-vent 
formait, de ses grandes ailes, une grande croix, 
au soleil levant ! 

Et ce souvenir pénible, cette vision néfaste 
arrachaient ce cri à l'Aumônier du 22ième : 



— 191 — 

" Et lequel de vous veut être le premier 
fusillé ? Qui assistera ce condamné et qui 
le fusillera ? . . . 

Non, non, mon Dieu, ni cet affreux devoir 
pour les camarades, ni ce ministère pour moi ! 
Pas ça ! Mon Dieu ! Pas ça !" 

Fr. Constant Doyon, O. P. 



TABLE DES MATIÈRES 



Pages 



Lettre-Préface. 

Au lecteur . . 



I 
Les objections contre la Prohibition 

L'otacle Jean et Clarisse : 

I. Il faut que tout le inonde vive 15 

IL Ça sera pire 

. OÛ 

III. Qui a raison "° 

IV. Les idées changent 41 

V. Comment les idées changent 47 

VI. Visite à la mode " 

VII. Travail ardu 63 

II 

Historiettes 

L'épargne, par O. P., de La Croisade 71 

L'auto sauveur, par CD °* 

Qui veut la fin, par C. D S9 

Différence, par O. P 101 

Tyraunie du vice, par C. D 109 

Que Dieu ait pitié de son âme, par C. D 119 

Le moyen héroïque, par CD "' 

Anti-prohibitionistes en ville, par O. P 137 

M. Verger découvre l'âme humaine, par O. P 149 

Fille à marier, monologue pour la Ste-Catherine, CD. 163 

Plus fort que Guillaume, par O. P 173 

Pas ça i Mon Dieu 183 




FIN 



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