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Full text of "Physiologie des passions, ou nouvelle doctrine des sentimens moraux"

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PHY*SI0L06IE 

DES  PASSIONS 


TOME  IL 


A PARIS, 

DE  L’IMPRIMERIE  DE  CRAPEI.ET 

nUE  DE  VAÜGIRARD,  N°  9. 


PHYSIOLOGIE 


DES  PASSIONS, 

ov 

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NOUVELLE  DOCTRINE 

DES  SENTIMENS  MORAUX; 

PAR  J,-L.  ALÏBERT, 

CHEVALIER  DF.  PLUSIEURS  ORDRES,  PREMIER  MÉDECIN  ORDINAIRE  DU  ROI, 
PROFESSEUR  A LA  FACULTE  DE  MEDECINE  DE  PARIS, 

MEDECIN  EN  CHEF  DE  l’hÔPITAL  SAINT-LOUIS,  ETC. 

SECONDE  ÉDITION, 

REVUE,  CORRIGÉE  ET  AUGMENTÉE, 


TOME  SECOND, 


A PARIS, 

CHEZ  BÉCHET  JEUNE,  LIBRAIRE, 

PLACE  DE  uTiCOLE  DE  MEDECINE  , N®  4* 

A BRUXELLES, 

AU  DÉPÔT  GÉNÉRAL  DE  LA  LIBRAIRIE  MÉDICALE  FRANÇALSE. 


M.  DCCC.  XXVTl. 


Digitized  by  the  Internet  Archive 
in  2017  with  funding  from 


https://archive.org/details/b29332138_0002 


PHYSIOLOGIE 

DES  PASSIONS. 

— ..-nar-#.oi»—  — — 

SECTION  TROISIÈME^ 


DE  L’INSTINCT  DE  RELATION, 

CONSIDÉRÉ  COMME  LOI  PRIMORDIALE  DU  SYSTÈME  SENSIBLE, 

Les  êtres  vivans  ne  sauraient  exister  isolément« 
Ils  tiennent  les  uns  aux  autres  par  une  sorte 
d’attraction  sociale,  qui  est  un  des  plus  grands 
phénomènes  de  l’organisation  : ils  s’appellent,  se 
cherchent,  s’assemblent,  se  réunissent.  On  peut 
même  dire  que  l’ordre  et  l’harmonie  de  cet  uni- 
vers dépendent  spécialement  de  ce  fait  primordial 
de  la  nature  animée. 

C’est  à tort  que  certains  philosophes  ont  nié 
l’existence  du  penchant  irrésistible  qui  nous  dé- 
termine à l’association  ; c’est  à tort  qu’ils  ont 
soutenu  que  les  hommes  ne  se  sont  rapprochés 
que  pour  arrêter  les  délits  qui  pourraient  attenter 


U. 


I 


2 


PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 


à la  conservation  de  leur  espèce.  L’instinct  de 
relation  est  inhérent  à notre  nature  morale  : tout 
individu  qui  cherche  à se  dérober  à ses  lois  doit 
être  regardé  comme  un  être  maladif  qui  lutte 
contre  ses  plus  nobles  impulsions.  Il  faut  avoir 
été  profondément  altéré  par  l’infortune  pour  se 
retirer  dans  son  propre  cœur  et  fuir  à l’aspect 
de  son  semblable. 

L’homme  qu’on  enlève  tout  à coup  à ses  rela- 
tions accoutumées  se  consume  par  sa  propre 
flamme.  Mille  désirs  l’inquiètent  et  semblent 
l’armer  à chaque  instant  contre  lui-même.  Jetez 
les  yeux  sur  un  malheureux  prisonnier  : que  ne 
donnerait-il  pas  pour  communiquer  avec  ceux 
qu’il  aime!  Un  auteur  ingénieux  a décrit  de  la 
manière  la  plus  touchante  la  situation  d’un  pauvre 
lépreux  qui,  séquestré  dans  une  maison  solitaire, 
ouvrait  à chaque  instant  la  porte  de  son  jardin 
pour  que  les  enfans  vinssent  lui  voler  des  fleurs, 
et  pour  entendre  ainsi  le  doux  son  de  la  voix 
humaine.  Qui  peut  retracer  les  angoisses  d’une 
âme  libre  dans  un  corps  qu’on  a fait  esclave? 
Un  proscrit  s’était  caché  pendant  les  désastres 
révolutionnaires;  le  besoin  de  revoir  les  hommes 
le  fit  errer  de  village  en  village,  et  il  trouva  la 
mort  au  milieu  même  de  ceux  que  son  cœur 
brûlait  de  rencontrer. 


3 


DE  LIJJfSTIKCT  DE  KELATRW. 

Ijhomme  est  donc  un  être  relatif;  ses  moyens 
de  bonheur  ne  sauraient  complètement  se  dé- 
velopper que  dans  la  société  de  ses  pareils.  On 
connaît  le  mot  de  cet  assassin  infâme  qui  s’était 
creusé  une  caverne  au  milieu  des  montagnes  des 
Gévennes.  C’était  là  qu’il  se  cachait  pour  se  sous- 
traire à la  vengeance  des  lois.  Un  jour,  fatigué 
de  la  solitude , il  abandonna  sa  sauvage  demeure 
pour  se  rendre  dans  une  auberge  du  bourg  le 
plus  voisin;  il  essaya  de  corrompre  le  premier 
individu  qui  s’offrit  à lui , afin  de  le  rendre  com- 
pagnon de  ses  crimes;  mais  il  fut  bientôt  saisi 
et  incarcéré.  « Quel  motif  puissant  vous  a donc 
fait  quitter  les  lieux  où  vous  vous  cachiez  ? » lui 
dit  le  juge  dans  son  interrogatoire.  « J’avais , répli- 
qua-t-il, besoin  d’un  ami,  et  je  le  cherchais.  )> 
Réponse  bien  extraordinaire  dans  la  bouche  de 
cet  affreux  cannibale. 

Ainsi  l’homme  ne  se  place  jamais  hors  de  toute 
relation  sans  s’exposer  à des  troubles  intérieurs 
qui  le  tourmentent  bien  plus  que  toutes  les  persé- 
cutions extérieures  dont  il  était  victime  au  milieu 
du  monde.  Il  se  dénature  en  quelque  sorte  en  se 
dépouillant  de  ses  passions  affectives.  De  là  vient 
que  tous  les  hommes  obéissent  au  penchant  social, 
et  qu’ils  regardent  comme  une  force  ennemie 
tout  ce  qui  tend  à les  désunir;  de  là  vient  qu’à 


4 PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

inesiire  qu’ils  se  perfectionnent,  ils  cherchent  à 
étendre,  à multiplier  leurs  rapports  mutuels. 
On  a vu  sans  doute  certains  individus  obéir  à 
des  résolutions  énergiques  et  se  séparer  du  genre 
humain  ; mais  bientôt  la  nature  les  ramène  à 
la  sociabilité  ; une  voix  intérieure  semble  les 
avertir  qu’ils  ne  sont  pas  seuls  sur  la  terre.  S’ils 
ont  rompu  leurs  relations , iis  ne  tardent  pas 
à les  renouer.  La  vieillesse  même  ne  parvient 
point  à isoler  l’homme;  il  veut  être  acteur  jus- 
qu’à la  fin. 

L’instinct  de  relation  a donné  naissance  à la 
société  politique.  A mesure  que  les  hommes  ont 
obéi  au  penchant  qui  devait  les  réunir,  ils  ont 
senti  la  nécessité  d’établir  des  conventions  qui 
fussent  la  sauvegarde  de  tous.  Les  relations  des 
peuples,  comme  celles  des  individus,  ont  pour 
but  leur  conservation.  Les  nations  se  sont  con- 
stituées ; elles  se  sont  soumises  à certaines  obli- 
gations réciproques;  elles  se  sont  fait  une  morale 
particulière  pour  leur  propre  sûreté. 

Ce  n’est  point  la  raison,  ce  n’est  point  la  science, 
c’est  l’instinct  de  relation  qui  a porté  les  premiers 
hommes  à s’associer,  pour  se  mettre  à l’abri  des 
coups  du  sort  les  uns  par  les  autres.  C’est  une  im- 
pulsion innée  et  qui  leur  est  commune  avec  tout 


DE  l’instinct  de  RELATION.  5 

ce  qui  respire.  C’est  cette  meme  impulsion  qui 
nous  fait  apprécier  les  avantages  d’un  bon  gou- 
vernement : il  est  naturel  que  le  faible  se  place 
sous  la  protection  du  plus  fort.  Dans  beaucoup 
de  circonstances,  les  animaux  meme  ne  manquent 
pas  de  se  donner  un  chef;  et  tout  ce  qui  arrive 
ici-bas  à ce  sujet  est  le  pur  effet  d’une  inspiration 
de  la  Providence , qui  est  la  loi  vivante  des  êtres 
sensibles. 

C’est  à l’instinct  de  relation  que  se  rattache 
toute  la  théorie  des  droits  naturels  de  l’homme, 
et  de  ceux  qu’il  acquiert  par  les  conventions  de 
la  sociabilité.  J’appelle  droit  acquis  celui,  par 
exemple , que  la  société  peut  avoir  sur  la  vie  d’un 
citoyen  qui  attente  à la  sûreté  de  son  semblable, 
ou  qui  trouble  d’une  manière  grave  l’harmonie 
qui  résulte  de  notre  penchant  à la  bienveillance; 
celui  que  nous  avons  d’exposer  notre  propre 
existence  pour  conserver  celle  des  hommes  qui 
sont  en  communauté  avec  nous.  Ces  droits , que 
partagent  une  multitude  d’individus,  nous  ren- 
dent égaux  dès  que  nous  nous  trouvons  placés 
sous  l’égide  des  mêmes  lois. 

Les  contrats  politiques  doivent  en  conséquence 
leur  origine  à l’instinct  de  relation;  mais,  pour 
en  tirer  tous  les  avantages  qu’ils  sont  susceptibles 


6 PHYSIOLOGIE  DES  PASSIOI'IS. 

de  procurer,  il  ne  faut  pas  que  ces  contrats  dé- 
génèrent  en  esclavage  ; car  l’esclavage  n’est  point 
un  contrat,  ainsi  que  plusieurs  publicistes  l’ont 
prétendu  avec  tant  de  raison.  Si  on  pouvait  lui 
donner  ce  nom , il  n’en  serait  pas  moins  nul , 
puisqu’il  serait  fondé  sur  la  violence , et  que  l’un 
des  contractans  y souffrirait  la  plus  énorme  lésion. 

L’instinct  de  relation  doit  être  affranchi  de 
toute  contrainte.  Tentez  de  rapprocher  les  hom- 
mes par  une  force  qui  leur  soit  étrangère , vous 
verrez  aussitôt  naître  parmi  eux  l’antipathie  et  la 
guerre.  Nos  relations  sociales  ne  sont  merveilleu- 
sement secondées  que  par  la  bienveillance , la 
bonté  , la  générosité , la  compassion , l’estime , le 
respect,  la  considération,  et  autres  sentimens 
plus  ou  moins  élevés  qui  nous  distinguent  des 
animaux , et  qui  sont  les  plus  honorables  attri- 
buts de  la  nature  humaine. 

La  sociabilité  est  cette  heureuse  disposition  de 
l’âme  en  vertu  de  laquelle  nous  nous  trouvons 
animés  d’un  sentiment  de  bienveillance  pour  nos 
semblables , et  nous  sommes  naturellement  portés 
à leur  faire  tout  le  bien  que  nous  voudrions  qu’on 
nous  fît  à nous-mêmes.  C’est  par  ce  sentiment 
inné  que  nous  coordonnons  notre  bonheur  à 
celui  des  autres,  et  que  nous  rattachons  notre 


DE  l’instinct  de  RELATION.  7 

propre  intérêt  à l’intérêt  de  tons.  Quand  l’homme 
a satisfait  tous  ses  désirs,  quand  sa  faim  et  sa 
soif  se  trouvent  apaisées , il  semble  qu’il  soit  em- 
barrassé de  son  existence.  L’ennui  arrive  pour  le 
subjuguer  : il  a besoin  de  sortir,  en  quelque  sorte, 
de  lui -meme,  de  se  réunir  à ses  semblables, 
d’éclairer  et  de  charmer  son  âme  par  leur  entre- 
tien. S’il  s’isole,  il  est  pénétré  d’effroi;  mais,  s’il 
rencontre  un  être  fait  à son  image , il  se  rassure. 
If  attrait  de  la  sociabilité  fait  la  sécurité  de  l’homme 
sur  la  terre. 

Je  le  répète  donc,  la  sociabilité  est  une  de 
ces  facultés  innées  que  la  nature  a mises  dans 
notre  système  sensible,  et  qui  sont  antérieures 
à toute  expérience.  Elle  est  le  résultat  d’un  pen- 
chant particulier  auquel  toutes  les  créatures  sont 
soumises.  La  vie  entière  de  l’homme  social  n’est 
que  le  développement  de  cette  affection  primi- 
tive de  l’économie  animale.  Ce  qui  prouve  que 
l’instinct  de  relation  est  très  naturel  à l’homme, 
c’est  que  les  peuples  les  plus  barbares  sont  quel- 
quefois ceux  qui  exercent  le  mieux  l’hospitalité. 
Presque  tous  les  insulaires  qui  ont  peu  d’oc- 
casions de  se  corrompre , sont  très  doux  de  ca- 
ractère, généreux  et  compatissans.  La  défiance 
semble  s’accroître  à mesure  qu’une  nation  se 
civilise. 


8 PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

Un  instinct  naturel  constamment  dirigé  vers  le 
meme  objet , une  certaine  conformité  d’intérêts 
et  de  désirs , etc. , ont  pu  sans  doute  réunir  les 
hommes  et  en  faire  des  sociétés  plus  ou  moins 
régulières  ; mais  la  perfection  de  l’état  social  ne 
saurait  être  que  le  fruit  de  l’expérience  et  de  la 
raison;  il  faut  même,  pour  qu’elle  ait  tout  son 
effet , qu’elle  prenne , dans  certains  cas , tout  le 
caractère  de  la  passion  qui  peut  seule  la  rendre 
communicative.  Il  faut  que  des  hommes  d’une 
trempe  forte  et  vigoureuse  lui  impriment  une  heu- 
reuse influence  ; c’est  le  seul  moyen  d’en  étendre 
les  avantages  et  d’en  perpétuer  les  douceurs. 

Il  est  prouvé  que  ce  qu’on  a pu  écrire  de  nos 
jours  sur  les  prétendus  sauvages  qu’on  a ren- 
contrés dans  l’intérieur  des  bois  est  absolument 
imaginaire.  Ces  individus,  qu’on  prétend  avoir 
ainsi  erré  à l’aventure  hors  du  sein  de  la  société , 
n’étaient  que  des  êtres  qu’une  aliénation  d’esprit 
portait  à fuir  loin  de  leurs  foyers  domestiques. 
C’étaient  souvent  des  individus  que  quelque  défaut 
d’intelligence  ou  quelque  degré  plus  ou  moins 
grand  de  stupidité  faisait  regarder  comme  un 
fardeau  pour  leur  famille,  et  que  celle-ci  avait 
l’inhumanité  d’abandonner  à la  pitié  publique. 
Il  est  d’ailleurs  difficile  de  croire  que  ces  individus 
aient  pu  errer  long-temps  de  cette  manière , qu’ils 


DE  L INSTINCT  DE  RELATION.  9 

aient  meme  pu , sans  devenir  la  proie  des  bétes 
féroces , passer  ainsi  un  hiver,  exposés  presque 
nus  à la  rigueur  de  cette  saison  pendant  laquelle 
la  terre  n’offre  plus  d’alimens. 

Il  y a aussi  des  hommes  que  leur  condition  ou 
leur  état  force  de  vivre  habituellement  sur  les 
montagnes  ou  dans  les  forets  : tels  sont  les  ber- 
gers , les  bûcherons  des  Alpes  ou  des  Pyrénées. 
Il  y en  a qu’une  morosité  naturelle , qu’une  tour- 
nure d’esprit  particulière,  ordinairement  l’effet 
de  quelque  affection  hypocondriaque,  etc.,  déter- 
minent à ne  plus  quitter  ces  lieux  que  leurs  com- 
pagnons désertent  dans  la  mauvaise  saison.  Ils  y 
vivent,  moyennant  quelques  provisions, dans  des 
huttes  abandonnées.  Cet  état  d’indépendance,  et 
la  disposition  de  leur  âme  qui  leur  rend  le  com- 
merce des  hommes  pénible , leur  font  sans  doute 
trouver  ce  genre  de  vie  agréable  ; mais  une  voix 
rendue  rude  par  le  défaut  d’exercice,  quelques 
mots  grossiers  à peine  conservés  de  leur  langue 
primitive,  et  qui  paraissent  inarticulés,  un  très 
petit  nombre  d’idées  qu’on  prendrait  pour  une 
nullité  d’idées,  un  extérieur  inculte,  agreste  et 
sale,  des  traits  altérés  par  la  mauvaise  saison  et  par 
la  mauvaise  nourriture  leur  laissent  à peine  quel- 
que ressemblance  humaine.  Ils  perdent  en  effet 
leurs  qualités  sociales  et  leurs  qualités  relatives» 


ÏO  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIOIVS. 

Noos  devons  pareillement  compter  parmi  les 
êtres  parfaitement  isolés  cette  multitude  d’indi- 
vidus atteints  de  folie  ou  de  démence,  qui  passent 
leur  vie  entière  dans  un  état  de  contrainte  ou  de 
détention.  Il  est  manifeste  que  les  aliénés  ne  sont 
plus  en  communication  avec  le  reste  du  monde; 
ils  agissent  sans  but  et  comme  au  hasard  ; ils  pren- 
nent alors  des  attitudes  et  procèdent  à des  actes 
dont  on  n’aperçoit  ni  la  raison  ni  le  motif.  Il  suffit 
de  les  voir  dans  les  cours  de  Bicêtre  ou  de  Cha- 
renton,  pour  se  convaincre  qu’il  n’y  a chez  eux  ni 
relation  ni  correspondance.  Ces  individus,  dont  le 
jugement  est  plus  ou  moins  altéré,  ne  sont  pas, 
comme  on  le  prétend,  dans  un  état  d’enfance;  car, 
parmi  les  enfans , il  y a certainement  des  rapports 
sympathiques  ; il  y a meme  des  actes  continuels 
d’une  raison  naissante  et  progressive  que  l’obser- 
vateur  ne  peut  contester. 

Mais,  quand  l’homme  jouit  de  toute  la  pléni- 
tude de  sa  raison , le  besoin  de  communiquer 
avec  ses  semblables  se  fait  impérieusement  sentir 
dans  tous  les  momens  de  son  existence.  La  force 
de  ce  besoin  lui  donne  même  une  grande  supé- 
riorité sur  tous  les  animaux.  Le  privilège  de  la 
parole  a été  accordé  à lui  seul , afin  qu’il  pût  éta- 
blir des  relations  plus  variées  et  plus  étendues. 
vSi  la  parole  venait  à lui  manquer,  il  se  servirait 


DE  L^NSTINCT  DE  RELATION.  ï I 

«lu  langage  des  signes,  qui  pourrait  lui  être  aussi 
profitable  que  le  langage  vocal.  H aurait  recours 
au  langage  pathétique,  qu’il  emploierait  comme 
supplément  dans  l’expression  de  ses  sentimens; 
car  l’homme  a des  larmes  et  des  sanglots  pour 
retracer  ses  douleurs;  il  fait  parler  jusqu’à  son 
silence.  On  devine  son  cœur  avant  qu’il  s’ex- 
plique ; on  suit  dans  sa  physionomie  jusqu’à  la 
trace  des  moindres  affections  qui  l’agitent. 

Chaque  passion  a son  accent  particulier,  indé- 
pendamment des  paroles  que  l’on  prononce.  Les 
cris,  les  gémissemens,  etc. , ont  quelquefois  plus 
d’éloquence  que  les  sons  les  mieux  articulés.  II 
est  dans  la  voix  des  nuances  tellement  propres 
à exprimer  les  diverses  altérations  de  l’âme  , que 
les  animaux  eux -mêmes  ne  sauraient  s’y  mé- 
prendre. Un  homme  profondément  atteint  d’une 
folie  périodique  avait  un  chien  danois  qui  l’a- 
handonnait  pendant  tout  le  temps  de  son  délire  , 
mais  qui  ne  manquait  pas  de  venir  le  rejoindre 
aussitôt  que  son  accès  était  terminé.  Cet  animal 
aussi  fidèle  qu’intelligent  devinait  avec  une  saga^ 
cité  surprenante  l’instant  heureux  où  il  pouvait 
rétablir  ses  rapports  avec  un  maître  qu’il  chérissait. 

L’instinct  de  relation  a mille  ressources  pour 
se  fortifier  et  s’agrandir.  Par  le  secours  de  l’écri- 


PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

ture  nous  correspondons  d’un  pôle  à l’autre , et 
nous  faisons  voyager  en  quelque  sorte  nos  sen- 
timens  d’affection  et  de  bienveillance.  Par  l’art 
plus  puissant  de  l’imprimerie,  nous  sympathisons 
avec  les  hommes  qui  ne  sont  déjà  plus  : nous 
éprouvons  ce  qu’ils  ont  éprouvé  ; nous  nous  ré- 
chauffons au  feu  de  leurs  conceptions , et  nous 
fécondons  notre  entendement  par  la  lecture  des 
chefs-d’œuvre  qu’ils  nous  ont  transmis. 

L’homme  porte  ses  regards  scrutateurs  jusque 
dans  le  ciel  ; il  saisit  les  rapports  des  astres  avec 
le  globe  que  nous  habitons.  Il  connaît  et  mesure 
la  situation  respective  de  tous  les  pays , etc.  C’est 
pour  traverser  la  vaste  étendue  des  mers  qu’il  s’est 
approprié  l’usage  de  la  boussole.  Il  a confié  sa 
destinée  à l’élément  le  plus  formidable  pour  aller 
joindre  des  mortels  inconnus  et  fonder  sa  de- 
meure dans  des  cités  étrangères.  C’est  l’amour 
des  relations  sociales  qui  jette  à chaque  instant 
le  voyageur  sur  des  plages  lointaines , et  le  fait 
aborder  chez  des  peuples  qui  ne  se  doutaient  pas 
de  son  existence. 

Toutes  les  habitudes  de  notre  vie  fortifient  en 
nous  l’instinct  de  relation.  Ce  qui  distingue  à ce 
sujet  l’homme  des  animaux , c’est  le  charme  qu’il 
trouve  à prendre  ses  repas  en  commun.  I.a  brute 


DE  l’instinct  de  RELATION.  l3 

mange  à part  et  craint  qu’on  ne  touche  à sa  nour- 
riture : l’homme  au  contraire  a voulu  bannir  la 
personnalité  d’un  acte  qui  n’a  d’autre  objet  que 
sa  conservation.  Son  appétit  s’éveille  et  s’aiguise, 
pour  ainsi  dire,  à l’aspect  d’un  individu  chéri  qui 
s’asseoit  à la  meme  table  que  lui , qui  savoure 
les  mêmes  mets  ; on  connaît  l’utilité  des  ban- 
quets toutes  les  fois  qu’il  s’agit  de  resserrer  les 
liens  et  d’en  former  de  nouveaux.  Les  parens, 
les  amis,  tous  ceux  qui  exercent  des  professions 
analogues,  se  rapprochent  par  intervalles  pour 
assister  au  meme  festin  ; et  c’est  ainsi  c[u’ils  célè- 
brent les  naissances , les  mariages  et  tous  les 
joyeux  événemens  de  la  vie.  Les  gens  qui  appar- 
tiennent aux  conditions  les  plus  basses  de  la  société 
n’ont  pas  de  meilleur  moyen  pour  ranimer  chez 
eux  le  sentiment  de  la  bienveillance , et  c’est  tou- 
jours le  verre  à la  main  qu’ils  effectuent  leurs  ré- 
conciliations, leurs  pactes , leurs  contrats  et  leurs 
communications  amicales. 

Il  en  est  de  même  des  plaisirs  que  peuvent 
produire  les  fêtes, les  danses,  les  spectacles,  etc. 
Les  hommes  aiment  à être  en  présence , alors 
même  qu’ils  ne  se  parlent  pas.  On  connaît  l’at- 
trait qui  les  rassemble  sur  les  promenades  publi- 
ques. Les  émotions  reçues  en  commun  sont  en 
général  plus  vivement  senties  que  celles  que  l’on 


l4  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

goûte  isolément.  Les  impressions  communiquées 
à une  grande  masse  d’hommes  par  la  représen- 
tation d’un  drame , ou  par  la  puissance  d’un  dis- 
cours éloquent  et  pathétique , sont  un  des  effets 
les  plus  intéressans  du  besoin  pressant  de  rela- 
tion. Tous  les  cœurs  manifestent  leur  rapproche- 
ment par  des  applaudissemens  unanimes;  tous 
sympathisent  et  font  éclater  simultanément  leur 
approbation.  Ce  qui  frappe  de  surprise,  c’est  que 
tant  de  personnes  inconnues  les  unes  aux  autres 
abjurent  soudainement  toute  défiance  pour  s’a- 
bandonner de  concert  aux  plus  douces  , aux  plus 
enivrantes  agitations,  que  toutes  enfin  s’unissent 
et  s’associent  pour  céder  au  meme  entraînement, 
pour  partager  le  meme  intérêt,  pour  être  tou- 
chées par  les  mêmes  peines. 

L’instinct  de  relation  est  surtout  indiqué  par 
le  besoin  constant  que  nous  éprouvons  de  com- 
muniquer à autrui  les  chagrins  et  les  revers  qui 
viennent  opprimer  notre  existence.  Lorsqu’une 
vive  peine  tourmente  notre  âme,  il  est  rare  qu’on 
puisse  la  tenir  renfermée  dans  le  cœur  sans  que 
cette  contrainte  n’introduise  un  malaise  accablant 
dans  l’économie  animale.  Nous  allégeons  au  con- 
traire le  poids  de  nos  maux  en  les  confiant  à nos 
semblables.  Les  animaux  n’ont  point  ce  privilège. 
A l’homme  seul  est  réservé  le  bienfait  inappré- 


DE  l’iNSTUNCT  de  RELATION.  l5 

ciable  des  consolations.  La  nature  a voulu  que 
tout  ce  qu’il  y a de  douloureux  dans  le  fond  de 
notre  être  pût  s’adoucir  par  les  relations  sociales. 

Ces  relations  nous  sont  si  chères,  que,  lorsque  le 
sort  nous  arrache  nos  amis , nous  les  accompa- 
gnons jusqu’au  cercueil;  nous  les  quittons  le  plus 
tard  que  nous  pouvons.  Les  personnes  les  plus 
policées  sont  précisément  celles  qui  tiennent  da- 
vantage , et  par  les  liens  les  plus  forts,  à leurs 
relations  affectueuses.  Il  n’y  a que  les  peuplades 
entièrement  sauvages  qui  puissent  prospérer  dans 
la  solitude  et  l’isolement.  Il  n’en  est  point  ainsi 
de  l’homme  civilisé  ; il  préfère  le  trépas  au  calme 
funeste  de  l’exil  ou  de  l’abandon.  L’absence  de 
toute  communication  est  pour  lui  une  mort  anti- 
cipée. Dans  les  calamités  qui  l’accablent , il  n’y  a 
donc  que  la  bienveillance , il  n’y  a que  l’amitié 
qui  puissent  l’attacher  à l’existence  et  lui  en  faire 
supporter  le  fardeau. 

On  a avancé  fort  mal  à propos  que  l’homme 
éclairé  peut  se  suffire  à lui-méme.  La  culture  des 
sciences , aussi-bien  que  celle  des  arts , augmente 
au  contraire  le  penchant  à la  sociabilité,  dont  elle 
multiplie  les  jouissances.  Celui  qui  a cultivé  sa 
raison  est  toujours  malheureux  dans  la  solitude. 
Il  a un  besoin  continuel  d’exhaler  ses  idées , de 


l6  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

les  agrandir  par  la  communication  ; son  âme 
s’indigne  du  repos  qu’on  veut  lui  donner.  Ni  ses 
souvenirs  ni  son  instruction  ne  sauraient  lui 
fournir  un  aliment  convenable;  il  lui  faut  les 
paroles  de  ses  contemporains;  il  préfère  le  son 
de  la  voix  humaine  à des  livres  qui  sont  sans 
chaleur  et  sans  vie  : il  ne  doit  pas  végéter  en  un 
seul  lieu  comme  la  plante  ; ses  relations  sociales 
lui  sont  meme  aussi  nécessaires  que  cette  faculté 
locomotrice  qui  lui  sert  à transporter  ses  organes 
partout  où  ses  désirs  l’appellent.  De  là  vient  sans 
doute  qu’il  préfère  le  séjour  des  villes  à celui  de 
la  campagne,  parce  que  ses  fonctions  s’y  exercent 
avec  un  mouvement  plus  rapide,  parce  que  ses 
rapports  s’y  trouvent  dans  une  sphère  d’action 
plus  active  et  plus  animée. 

On  pourrait  dire,  et  l’on  a déjà  dit  avec  raison, 
que,  de  tous  les  peuples,  les  Français  sont  ceux 
qui  sont  les  plus  aptes  à la  sociabilité  ; du  moins 
sont-ils  les  plus  propres  aux  plaisirs  de  la  conver- 
sation , qui  est  un  de  nos  besoins  les  plus  doux 
et  les  plus  impérieux.  La  parole  écrite  et  dégagée 
de  Faction  du  corps  se  trouve  privée  de  sa  plus 
grande  force  : la  conversation , au  contraire , est 
un  moyen  mille  fois  plus  puissant  pour  lui  donner 
cette  espèce  de  vie  qui  la  rend  communicative. 
Il  est  curieux  de  voir  une  multitude  d’hommes 


DE  l’instinct  de  RELATION.  l'J 

intelligens  se  rapprocher , se  pénétrer  avec  plus 
ou  moins  de  chaleur  de  leurs  sentimens  récipro- 
ques , se  demander  mutuellement  des  conseils , et 
s’appuyer  généreusement  de  leur  instruction  indi- 
viduelle pour  la  conduite  de  la  vie , s’entraider, 
se  diriger,  échanger  leurs  impressions  morales, 
et  s’enrichir  tour  à tour  de  toutes  les  idées 
qu’ils  peuvent  avoir  acquises  par  l’étude  et  la 
méditation. 

Au  surplus , le  désir  de  communiquer  avec  nos 
semblables  se  manifeste  dans  presque  tous  nos 
usages  sociaux,  particulièrement  dans  celui  qui 
se  pratique  avec  tant  de  régularité  au  renouvel- 
lement de  chaque  année.  Voyez  avec  quelle  ar- 
deur, avec  quel  empressement,  des  hommes  qui, 
jusqu’à  ce  jour,  s’étaient  renfermés  dans  le  cercle 
de  la  vie  privée,  accourent  chez  tous  les  indi- 
vidus pour  lesquels  ils  conservent  quelque  bien- 
veillance ou  quelque  souvenir.  Le  soin  qu’ils 
prennent  de  se  parer  de  leurs  plus  beaux  vête- 
mens , pour  procéder  à ces  visites  obligées , est 
un  hommage  rendu  à l’instinct  de  relation. 

C’est  dans  ces  memes  jours  que  les  sentimens 
affectueux  qui  reposent  au  fond  des  cœurs  se 
montrent  sous  toutes  les  formes.  L’égoïste  lui- 
méme  sort  de  sa  personnalité,  et  sacrifie,  du  moins 


TL 


A 


l8  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

en  apparence , à toutes  les  convenances  sociales. 
Tous  les  visages  sont  empreints  de  sérénité  et  de 
joie  ; toutes  les  industries  sont  en  jeu  pour  pro- 
céder à des  actes  de  libéralité  qui  fortifient  les 
relations  bienveillantes.  Ces  divers  usages  sont 
utiles  pour  éteindre  des  haines,  pour  favoriser 
des  réconciliations;  et  Finstinct  de  relation  ne 
saurait  d’ailleurs  offrir  un  plus  intéressant  spec- 
tacle au  sein  d’un  peuple  civilisé. 

Il  est  vrai  que  cette  cérémonie  a dégénéré  en 
étiquette  ; elle  a subi  le  sort  de  toutes  les  autres 
formules  de  politesse.  Les  hommes , dans  leurs 
relations,  ont  substitué  aux  expressions  naturelles 
de  l’âme  un  langage,  disons  plutôt  un  jargon , à 
l’aide  duquel  ils  cherchent  à s’abuser  sur  leurs 
sentimens  réciproques.  Ils  se  rendent  des  soins 
que  la  bouche  exprime , • et  que  le  cœur  dés- 
avoue ; ils  se  trompent  mutuellement  par  des  assu- 
rances vaines;  ils  ont  recours  à des  mensonges 
qui  plaisent.  Enfin  la  dissimulation  est  devenue 
un  art  profitable  à ceux  qui  le  possèdent  le 
mieux. 

Mais  cet  attrait  si  puissant , qui  dérive  de  l’in- 
stinct de  relation , ne  se  manifeste  pas  seulement 
chez  les  hommes  qui,  dès  l’origine  du  monde,  se 
sont  réunis  en  peuplades , en  nations , etc.  ; on  le 


DE  l’instinct  de  RELATION.  I9 

remarque  en  outre  parmi  les  animaux,  qui  se  rap- 
prochent , qui  vont  en  troupes , qui  voyagent  en 
alliés  fidèles , qui  mettent  pour  ainsi  dire  leurs 
intérêts  en  commun.  Dans  les  forets  du  Brésil, 
les  singes  forment  des  républiques  plus  ou  moins 
nombreuses.  Jamais  les  hirondelles  n’entrepren- 
nent à part  leur  pèlerinage  ; jamais  les  abeilles 
ne  se  séparent  : les  fourmis  nous  présentent  le 
meme  phénomène.  Les  plus  petits  animaux  obéis- 
sent à la  loi  de  la  sociabilité;  ils  se  rangent,  se 
fortifient  par  une  alliance  indissoluble;  on  dirait 
qu’ils  s’appartiennent  les  uns  aux  autres , et  qu’ils 
ne  sauraient  exister  isolément. 

Il  est  digne  d’observation  que  les  oiseaux  trans- 
portés des  pays  lointains,  et  qu’on  cherche  à 
conserver  dans  nos  climats,  s’affectionnent  les 
uns  aux  autres  avec  plus  d’intimité  que  s’ils  étaient 
sur  leur  terre  natale  ; ils  ressemblent  en  cela  aux 
hommes  qui  quittent  leur  pays  pour  aller  vivre 
chez  d’autres  peuples , et  qui  sentent  le  besoin  de 
fraterniser  dès  qu’ils  sont  assez  heureux  pour 
rencontrer  des  individus  errans , arrivés  comme 
eux  d’une  patrie  éloignée. 

On  a eu  grand  tort  de  prétendre  que  l’homme 
est  le  seul  être  qui  parle,  disait  un  philosophe 
de  beaucoup  d’esprit  ; car  les  animaux  ont  aussi 


'2  0 PHYSIOLOGTE  DES  PASSIONS. 

un  langage;  sans  un  pareil  secours,  il  leur  se- 
rait impossible  de  communiquer  entre  eux  pour 
leur  défense,  pour  leurs  émigrations,  pour  leurs 
amours.  Par  des  observations  réitérées  on  pourrait 
peut-être  approfondir  ce  langage  , et,  dans  beau-” 
coup  de  cas,  parvenir  à connaître  ce  qu’il  exprime. 
Il  est  certain  qu’ils  ont  un  cri  pour  le  contente- 
ment, qu’ils  en  ont  un  pour  la  douleur  , un  pour 
l’amour , un  autre  pour  la  haine  , etc.  J’ai  lu  quel- 
que part  riiistoire  de  certains  oiseaux  de  ma- 
rine qui  fréquentent  de  petites  îles  situées  à l’oc- 
cident del’Écosse;  ces  oiseaux,  tels,  par  exemple, 
que  les  goélands,  ne  se  mettent  jamais  en  voyage 
sans  avoir  une  sentinelle  à leur  tête  ; plusieurs 
d’entre  eux  veillent  pendant  que  les  autres 
dorment;  ils  se  communiquent  leurs  anxiétés  et 
leurs  alarmes  : si  des  coups  de  fusil  les  disper- 
sent, ils  ne  tardent  pas  à se  rejoindre.  Lorsqu’un 
de  ces  oiseaux  tombe  mort  par  le  plomb  du 
chasseur , les  autres  se  rangent  tristement  autour 
de  lui  et  paraissent  douloureusement  affectés  de 
la  perte  qu’ils  viennent  de  faire;  mais  quand  le 
danger  est  passé  ils  se  témoignent  par  de  grands 
éclats  de  voix  la  joie  qu’ils  ont  de  se  revoir. 

Chez  les  animaux,  l’instinct  de  relation  est  spé- 
cialement fortifié  par  l’instinct  de  conservation. 
Que  d’exemples  on  en  pourrait  citer!  Mon  esti- 


DE  l’instinct  de  RELATION.  Cil 

mable  ami  M.  Noyer  a donné  l’histoire  de  cer^ 
tains  quadrupèdes  vulgairement  désignés  sous  le 
nom  de  cochons  - marrons , qu’on  rencontre  par 
bandes  dans  les  forets  de  la  Guyane.  Ils  ont  tou- 
jours un  chef  à leur  tête  pour  les  avertir  du  péril 
qui  les  menace.  C’est  ce  chef  qui  donne  le  signal 
des  haltes  et  des  départs  ; dès  qu’il  présume  qu’il 
y a quelque  sujet  de  crainte,  il  fait  aussitôt  cla- 
quer ses  dents , et  toute  la  troupe  lui  répond  par 
un  claquement  semblable  et  simultané.  M.  Noyer, 
qui  m’a  raconté  ce  fait,  me  disait  avoir  été  sou- 
vent effrayé  par  ce  bruit  étrange  de  leurs  mâ- 
choires. 

Il  est  dangereux  d’attaquer  ces  animaux  quand 
ils  se  trouvent  ainsi  réunis  ; ils  entourent  en  un 
clin  d’œil  les  chiens  qu’on  leur  a lancés , et  cher- 
chent à s’en  rapprocher , en  rétrécissant  le  cercle 
qu’ils  ont  formé  autour  de  l’ennemi.  Ils  se  met- 
tent successivement  sur  trois  ou  quatre  rangs 
et  deviennent  si  terribles , quand  iis  se  sont  ainsi 
associés  pour  le  combat,  que  le  tigre  lui-même, 
malgré  son  extrême  agilité,  n’ose  s’adresser  qu’aux 
traîneurs  ; aussitôt  qu’il  s’est  jeté  sur  sa  proie,  il  la 
tue,  et  se  sauve  sur  quelque  arbre,  pour  revenir 
ensuite  la  dévorer  quand  toute  la  bande  a dis- 
paru. Sans  cette  précaution , qui  lui  est  suggérée 
par  l’expérience,  les  cris  de  la  victime  attireraient 


PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

bientôt  sur  lui  tout  le  corps  d’armée , qui  le  met- 
trait infailliblement  en  pièces. 

Un  spectacle  non  moins  intéressant  pour  le 
voyageur  curieux  est  celui  que  présentent  quel- 
quefois les  serpens  dans  les  solitudes  de  l’Afrique. 
Après  une  grande  tempête,  on  voit  ces  hideux 
reptiles  se  rassembler , se  rouler  en  spirale , se 
grouper  les  uns  sur  les  autres , comme  s’ils  vou- 
laient former  avec  leurs  corps  une  pyramide  vi- 
vante. Lorsqu’on  approche  de  trop  près  cette 
masse  redoutable,  ils  font  retentir  l’air  de  leurs 
horribles  sifflemens,  et  menacent  de  toutes  parts 
les  chasseurs  qui  voudraient  les  atteindre.  Dans 
le  cercle  monstrueux  qu’ils  ont  formé , et  par  la 
singulière  disposition  de  leurs  têtes , ils  font  face 
à l’ennemi  de  tous  les  côtés.  On  assure  que  cette 
réunion  leur  est  avantageuse,  quelle  leur  est  sug- 
gérée par  l’instinct  de  leur  propre  conservation, 
et  qu’elle  a pour  but  final  de  résister  aux  attaques 
du  féroce  caïman , qui  pourrait  les  vaincre  indi- 
viduellement. Ce  phénomène  est  donc  le  résultat 
incontestable  d’une  combinaison  sociale  fondée 
sur  l’intérêt  commun. 

Les  services  que  se  rendent  mutuellement  les 
animaux  viennent  encore  constater  l’existence 
de  cette  loi  de  relation  qui  dirige  essentiellement 


DE  l’iNSTIIVCT  DE  RELAXrON.  0^?» 

Ions  les  êtres  animés.  Des  laits  iiitéressans  mettent 
cette  vérité  hors  de  doute.  On  a vu , dit>on , des 
hirondelles  aller  au  secours  de  leurs  compagnes 
et  les  aider  dans  la  reconstruction  de  leur  nid , 
dont  une  portion  venait  d’être  détruite  par  un 
coup  de  vent.  Plusieurs  naturalistes  ont  fait  men- 
tion d’un  petit  pluvier  qui  entre  dans  la  gueule 
du  crocodile  pendant  que  celui-ci  se  livre  au 
sommeil.  On  ajoute  même  que  l’animal  aqua- 
tique trouve  une  sorte  de  plaisir  à se  faire  dé- 
livrer des  insectes  qui  le  tourmentent,  et  qu’il 
semble  inviter  l’oiseau  à pénétrer  dans  son  gosier 
pour  lui  rendre  cet  important  service.  De  son 
côté  , le  petit  pluvier,  habitué  à courir  sur  la 
grève  et  à fureter  partout,  aura  sans  doute  été 
excité  par  l’appât  d’une  nourriture  qui  convient 
à ses  appétits.  Il  serait  du  reste  intéressant  d’étu- 
dier l’histoire  des  divers  animaux  qui  se  trouvent 
ainsi  liés  par  des  besoins  réciproques.  Un  savant 
illustre,  M.  Geoffroy-Saint-Hilaire,  a émis  sur  cet 
objet  des  idées  aussi  piquantes  qu’ingénieuses. 

Les  plantes  même  laissent  apercevoir  les  traces 
d’une  sympathie  particulière  qui  a quelque  ana- 
logie avec  la  sensibilité  des  animaux.  On  en  voit 
qui  prospèrent  avec  plus  de  succès  lorsqu’on  les 
cultive  les  unes  à côté  des  autres;  en  sorte  qu’on 
dirait  qu’elles  ont  aussi  leur  instinct  de  relation. 


2 4 PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

N’est-ce  point  par  une  sorte  d’affinité  élective  que 
le  lierre  s’attache  à l’ormeau  , que  les  lichens  vi- 
vent sur  Fécorce  de  certains  arbres  ? Ce  qu’il  y a 
de  positif,  c’est  que  les  naturalistes  parlent  aussi 
des  aversions  ou  antipathies  qui  se  manifestent 
parmi  les  individus  du  règne  végétal  ; et  c’est  une 
remarque  très  vulgaire,  qu’il  en  est  qui  se  nuisent 
par  leur  voisinage. 

Ainsi  donc  tous  les  êtres  animés  obéissent  au 
penchant  social  ; et  il  est  d’observation  manifeste 
que  ce  penchant  naturel  s’accroît  en  raison  du  per- 
fectionnement des  individus  qui  obéissent  à cette 
loi;  car  un  arbre  peut  croître  dans  l’isolement; 
mais  il  n’en  est  pas  ainsi  des  animaux.  L’homme 
surtout  est  essentiellement  lié  à tout  ce  qui  l’envi- 
ronne ; il  ne  saurait  même  recevoir  un  bienfait , 
il  ne  saurait  éprouver  un  malheur  qui  ne  rejail- 
lisse sur  la  société  dont  il  fait  partie. 

Il  serait  facile  de  prouver  que  toute  l’excel- 
lence, toute  la  moralité  de  l’homme,  dérivent  de 
l’instinct  de  relation.  De  là  vient  que  les  anciens  re- 
gardaient les  actes  émanés  de  cet  instinct  généreux 
comme  les  seuls  dignes  d’une  grande  renommée. 
Aujourd’hui  même,  si  nous  sacrifions  à ce  pen- 
chant, c’est  souvent  pour  que  la  postérité  nous 
houore.  En  effet , l’instinct  de  relation  donne  nais- 


DE  l’instinct  de  RELATION.  2 5 

sauce  à toutes  les  passions  bienveillantes,  et  il  suffit 
qu’une  action  tende  au  bonheur  d’autrui,  pour 
que  nous  la  regardions  comme  une  action  ver- 
tueuse. L’amour  de  soi  ne  fut  jamais  un  senti- 
ment louable  ; il  ne  saurait  être  toléré  que  lorsque 
nos  semblables  n’en  souffrent  point. 

Ceux  qui  prétendent  que  l’instinct  de  relation 
n’est  point  un  penchant  naturel  ne  manquent 
pas  d’alléguer  ces  combats  éternels  que  se  livrent 
perpétuellement  ici-bas  les  créatures  humaines. 
Mais  Dieu  pourtant  n’a  point  créé  l’homme 
pour  la  guerre;  car  il  ne  lui  a donné  ni  griffes, 
ni  défenses , ni  aucune  arme  offensive  naturelle  ; 
il  l’a  au  contraire  mis  au  monde  avec  un  corps 
nu  et  des  membres  frêles  et  délicats;  il  l’a  fait 
naître  avec  une  propension  irrésistible  pour  la 
bienveillance  et  pour  tous  les  sentimens  affec- 
tueux ; il  l’a  gratifié  d’une  conscience  morale  qui 
l’éclaire  sur  ce  qui  est  bien  et  sur  ce  qui  est  mal. 

La  guerre  n’est  donc  qu’un  état  accidentel , lors- 
qu’elle vient  troubler  les  relations  amicales  des 
êtres  qui  appartiennent  au  genre  humain.L’homme 
porte  naturellement  dans  son  cœur  la  justice  et 
la  paix  ; il  est  régi  par  un  sentiment  intérieur  qui 
l’avertit  que  toute  oppression  est  illégitime.  Ce 
ne  serait  donc  point  un  rêve  que  ie  projet  d’une 


.26  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

paix  perpétuelle , si  nous  suivions  avec  plus  de 
docilité  la  loi  instinctive  qui  nous  rapproche. 
Mais,  sur  ce  point,  les  philosophes  sont  réduits  à 
former  de  simples  vœux  : nul  ne  suit  les  routes 
qu’ils  enseignent.  D’ailleurs,  ici-bas,  le  bien  ne 
s’obtient  que  pour  un  temps  , et  l’on  est  presque 
toujours  réduit  à désirer  le  mieux. 

Les  misanthropes  ont  beau  dire  ; le  plus  grand 
malheur  de  la  vie  est  d’en  rompre  les  relations. 
Quelle  est  la  douleur,  quelle  est  la  blessure  qu’une 
main  chérie  ne  puisse  adoucir?  Ah!  puisque  c’est 
une  nécessité  de  mourir , que  ce  soit  du  moins  au 
milieu  de  nos  semblables.  Jouissons  des  regrets 
que  nous  leur  inspirons.  Qu’en  échange  des  pleurs 
qu’ils  iront  bientôt  répandre  sur  notre  tombeau,  ils 
reçoivent  nos  vœux  et  nos  bénédictions.  Que  le 
dernier  battement  de  nos  cœurs  soit  pour  la  ten- 
dresse ; que  notre  dernier  regard  soit  à l’amitié. 
Qu’il  est  à plaindre  celui  qui  n’a  pas  de  larmes  à 
répandre , celui  qui  n’a  jamais  senti  l’attrait  des 
affections  douces  et  sociales  ! Le  premier  besoin 
de  l’ame  est  celui  d’aimer  et  d’étre  aimé. 


DE  LA  BIENVEILLANCE. 


27 


CHlIPITRE  premier. 


DE  LA  BIENVEILLANCE. 

La  bienveillance  est  une  des  inspirations  pri- 
mitives de  notre  âme  ; elle  fut  l’apanage  des  pre- 
miers hommes  qui  émanèrent  de  la  création.  C’est 
à l’exercice  de  cette  vertu  que  la  nature  attacha 
leur  premier  bonheur.  La  bienveillance  ne  s’ac- 
quiert pas , elle  est  innée  ; elle  est  tellement  inhé- 
rente à notre  organisation , qu’elle  ne  coûte  pas 
le  moindre  effort.  C’est  une  faculté  nécessaire  à 
l’existence,  à l’harmonie  du  corps  social;  c’est  un 
des  attributs  essentiels  du  système  sensible.  C’est , 
comme  l’a  dit  Aristote,  le  commencement  de 
l’amitié. 

11  faut  donc  compter  la  bienveillance  parmi 
nos  besoins  moraux  les  plus  impérieux.  La  nature 
l’inspire  à tous  les  hommes  ,^quoique  tous  n’en 
soient  pas  également  pourvus.  Cette  généreuse 
disposition  de  l’âme  se  développe  quelquefois 
spontanément  et  sans  aucune  connaissance  intime 


PHYSIOLOGIE  UES  PASSIONS. 

OU  particulière  de  Tindividu  vers  lequel  elle  se  di» 
rige;  elle  se  déclare  souvent  entre  des  personnes 
auxquelles  il  a suffi , pour  s’affectionner  récipro- 
quement , de  se  rencontrer  dans  un  lieu  public , 
dans  un  salon,  dans  un  vaisseau  , dans  une  voi- 
ture , etc. , ces  personnes  se  rapprochent  alors  par 
un  attrait  irrésistible.  Dans  les  grandes  réunions, 
comme , par  exemple , aux  eaux  minérales , où  cha- 
cun se  rend  sans  autre  mobile  que  celui  de  sa  pro- 
pre conservation  , la  bienveillance  ne  tarde  pas  à 
s’exercer.  On  y voit  des  malades  qui  se  recher- 
chent , qui  se  fréquentent  pour  obéir  à l’instinct 
de  relation  et  en  goûter  tous  les  charmes. 

La  bienveillance  est  donc  celle  de  nos  affections 
qui  est  la  plus  dégagée  de  tout  motif  personnel  ; 
de  là  vient  que  les  grands  l’éprouvent  pour  leurs 
inférieurs.  Il  semble  meme  que  l’homme  diffère 
en  cela  des  animaux  , qu’il  est  souvent  mu  par 
des  sentimens  tout-à-fait  désintéressés  ; sa  bien- 
veillance tient  uniquement  à cette  loi  de  sympa- 
thie et  de  sociabilité  qui  tend  à rapprocher  tous 
les  êtres  sensibles.  Je  le  demande  à ceux  qui  n’ont 
pas  craint  de  rattacher  la  théorie  de  ce  doux  pen- 
chant à un  égoïsme  aussi  vil  que  précaire  ; com- 
ment expliqueront-ils  cette  impulsion  naturelle 
qui  nous  porte  de  préférence  vers  les  individus 
faibles  et  dénués  de  tout  secours?  A l’époque  de 


DE  LA  BIENVEILLANCE.  Jti) 

nos  dernières  guerres , quand  des  soldats  farou- 
ches firent  irruption  dans  nos  foyers  domestiques, 
on  les  voyait  toujours  sourire  avec  une  sorte  de 
magnanimité  et  de  complaisance  bienveillante  à 
la  vue  des  petits  enfans  qu’ils  avaient  occasion  de 
rencontrer  dans  les  bras  de  leurs  mères. 

Certes,  il  n’y  aurait  aucun  charme  à étudier  la 
nature  humaine , s’il  fallait  croire  qu’elle  est  mise 
en  jeu  par  un  sordide  intérêt.  Notre  âme  a des 
impulsions  plus  généreuses  qui  influent  sur  ses 
déterminations  morales.  La  nature  a voulu  créer 
en  nous  le  besoin  d’aimer  les  autres , afin  de  l’op- 
poser à l’amour  de  nous-mêmes  ; nous  sommes 
constitués  avec  ce  besoin.  Elle  nous  a doués  de 
plusieurs  penchans  contraires,  afin  que  ces  pen- 
chans  pussent  se  contre-balancer  dans  le  système 
de  notre  organisation  ; c’est  ainsi  qu’elle  fait  sou- 
vent lutter  avec  avantage  l’instinct  de  relation 
contre  Finstinct  de  conservation.  Sans  la  bienveil- 
lance, le  monde  ne  saurait  être  gouverné,  et  les 
hommes  se  heurteraient  sans  cesse  de  tout  le 
poids  de  leur  égoïsme  et  de  leur  personnalité. 

Comme  la  bienveillance  est  la  plus  désintéressée 
de  nos  passions , et  quelle  dérive  uniquement  de 
!a  sympathie,  il  est  évident  que  tous  les  actes 
qui  en  émanent  doivent  avoir  part  à nos  louanges. 


3o  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

C’est  là  ce  qui  établit  la  supériorité  de  ce  sentiment 
qui  prend  place  parmi  les  plus  hautes  vertus.  Tout 
homme  qui  manque  de  bienveillance  dévie  par 
conséquent  de  cette  loi  instinctive  dont  la  néces- 
sité est  incontestable;  il  n’est  point  digne  de 
faire  partie  du  corps  social;  car  l’homme  ne  doit 
pas  seulement  étendre  ses  dispositions  généreuses 
sur  ses  enfans , sur  ses  parens  , sur  ses  amis  ; il  les 
doit  à tous  ceux  qui  comme  lui  appartiennent  à 
l’espèce  humaine.  Le  bonheur  individuel  n’est  lé- 
gitime qu’autant  qu’il  est  en  accord  avec  le  bon- 
heur général. 

Pour  plaire  aux  hommes , la  bienveillance  doit 
donc  être  le  résultat  de  cet  heureux  penchant  qui 
nous  porte  à souhaiter  le  bien  de  tout  être  vivant 
qui  nous  ressemble.  Le  dévouement  qu’elle  déter- 
mine devient  alors  d’un  grand  prix.  Une  action 
n’est  véritablement  méritoire  que  lorsqu’elle  est 
vivement  et  uniquement  inspirée  par  l’instinct  de 
relation.  Toutefois  ne  perdons  pas  de  vue  que, 
l’homme  étant  une  créature  fragile  sur  la  terre, 
on  ne  doit  pas  exiger  qu’il  fasse  une  abnégation 
totale  de  lui-même  dans  les  services  qu’il  rend  à 
ses  égaux.  Ce  serait  trop  attendre  de  la  nature 
humaine;  il  n’y  a que  la  Divinité  qui  soit  suscep- 
tible de  couvrir  de  sa  bienveillance  des  êtres  dont 
elle  n’a  rien  à espérer. 


DE  LA  BIENVEILLANCE. 


La  bienveillance  est  une  affection  expansive  ; 
on  lui  doit  l’hospitalité,  l’une  des  plus  antiques 
vertus  des  mortels:  elle  se  manifeste  par  des  signes 
extérieurs  que  personne  ne  peut  méconnaître.  Le 
charme  de  la  relation  imprime  à tous  les  traits  du 
visage  la  plus  agréable  sérénité  : les  yeux  s’ani- 
ment , le  front  se  dilate , le  visage  se  colore , les 
lèvres  s’entr’ouvrent , les  muscles  des  joues  se 
contractent  avec  autant  de  grâce  que  de  douceur. 
La  physionomie  s’épanouit  pour  exprimer  la  joie 
et  le  contentement  de  l’ame. 

Cependant  l’homme  se  déguise , et  son  sourire 
n’est  pas  toujours  chez  lui  l’indice  infaillible  de  sa 
bienveillance.  La  dissimulation  étant  un  des  plus 
grands  ressorts  factices  de  la  vie  civile , cette  satis- 
faction apparente  n’est  parfois  que  l’effet  d’une 
complaisance  étudiée.  Malgré  cet  inconvénient, 
le  sourire  est  en  général  le  témoignage  le  moins 
équivoque  des  sentimens  agréables  que  nous 
éprouvons  ou  que  nous  cherchons  à inspirer. 
Nous  sommes  tellement  accoutumés  à rencontrer 
ce  signe  sur  les  lèvres  d’autrui , que  nous  regar- 
dons comme  d’un  mauvais  présage  l’air  grave  et 
sérieux  des  personnes  qui  entrent  en  relation  avec 
nous. 


Il  est,  du  reste  , dans  le  monde  social  une  mul 


3^  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

titude  d’ lisages  qui  dérivent  du  sentiment  de  la 
bienveillance.  C’est  ainsi  que  , dans  tous  les  pays 
civilisés,  les  hommes  qui  se  connaissent  ou  s’ap- 
précient passent  rarement  les  uns  à côté  des  au- 

( 

très  sans  s’accorder  un  signe  extérieur  de  leur 
affection  réciproque,  ce  qu’ils  témoignent  par 
une  inclination  de  corps  , ou  en  se  découvrant  la 
tête.  Il  est  d’autres  démonstrations  plus  ou  moins 
propres  à exprimer  l’attachement,  et  que  les 
mères  apprennent  à leurs  enfans  dès  leur  plus 
bas  âge.  Il  est  meme  des  lieux  où  les  hommes  ne 
se  rencontrent  jamais  sans  se  prodiguer  les  doux 
noms  de  père  ou  de  frère,  selon  l’âge  ou  le  rang. 

Combien  n’est-il  pas  curieux , pour  ceux  qui 
voyagent,  d’observer  les  divers  gestes  ou  signes 
plus  ou  moins  expressifs  par  lesquels  se  manifeste 
la  bienveillance  ! Les  Zélandais  ont  une  singulière 
coutume  : c’est  de  frotter  leur  nez  contre  celui  de 
la  personne  qu’ils  reconnaissent  et  à laquelle  ils 
veulent  donner  quelque  témoignage  d’amitié.  Les 
Arabes  ont  un  salut  plus  noble  : ils  placent  la 
main  droite  sur  la  région  du  cœur  ; quelquefois 
ils  se  prennent  et  se  serrent  la  main  plusieurs  fois 
de  suite,  avec  plus  ou  moins  d’énergie.  La  bien- 
veillance des  Chinois  est  aussi  exquise  que  recher- 
chée ; on  en  voit  qui  joignent , élèvent , abaissent 
ou  croisent  leurs  mains  ; souvent  ils  se  proster- 


DK  LA  BIEIVVEILLANCE. 


33 


nent  et  demeurent  plus  ou  moins  long-temps  à 
genoux  ; on  connaît  la  bizarre  habitude  qu’ils  ont 
de  faire  porter  devant  eux  un  habit  de  cérémonie , 
et  de  s’en  revêtir  même  au  milieu  d’une  rue, 
toutes  les  fois  qu’ils  rencontrent  quelque  impor- 
tant personnage,  et  qu’ils  souhaitent  le  compli- 
menter avec  les  égards  qui  lui  sont  dus.  Il  est 
des  pays  en  Afrique  où  c’est  rendre  un  grand 
hommage  aux  femmes  que  de  leur  appliquer  sur 
le  front  quatre  doigts  de  la  main  droite , et  de  rap- 
procher ensuite  ces  mêmes  doigts  de  ses  propres 
lèvres  plus  ou  moins  affectueusement.  En  général, 
dans  presque  toutes  les  contrées  du  globe,  on  se 
fait  des  questions  obligeantes  sur  la  santé;  on 
s’adresse  des  phrases  plus  ou  moins  adulatoires. 
C’est  ainsi  que  partout  on  a cherché  à embellir 
l’instinct  de  relation. 

Ce  qu’on  nomme  -politesse^  dans  la  société,  n’est 
autre  chose  que  le  mode  obligé  d’expression  de 
tous  les  sentimens  de  la  bienveillance.  La  po- 
litesse est  le  partage  de  la  haute  civilisation  et  le 
plus  fort  lien  de  la  sociabilité.  Malheureusement 
elle  n’est  quelquefois  que  l’imitation  d’un  senti- 
ment purement  factice  et  qu’on  n’éprouve  pas. 
Mais  les  hommes  réunis  sont  tacitement  conve- 
nus de  se  témoigner  de  l’estime  et  de  la  considé- 
ration ; il  arrive  même  que  notre  vanité  nous  per- 

3 


II, 


PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 


34 

suade  presque  toujours  que  les  démonstrations 
dont  on  nous  accable  sont  franches  et  sincères  ; 
cette  illusion  fait  que  nos  relations  deviennent 
plus  douces  et  plus  agréables. 

On  est  tellement  persuadé  que  la  société  poli- 
tique ne  pourrait  se  maintenir  long-temps  sans 
ces  actes  convenus  de  bienveillance  réciproque , 
on  connaît  si  bien  tous  les  avantages  qu’ils  peu- 
vent procurer  dans  le  commerce  ordinaire  de  la 
vie , qu’on  les  voit  mettre  en  pratique  même 
entre  des  personnes  qui  ont  des  motifs  puissans 
de  se  haïr.  De  là  ce  propos  que  l’on  tient  vulgai- 
rement dans  le  monde  : Il  faut  du  moins  être 
poli.  Il  n’y  aurait  que  trouble  et  que  désordre 
dans  les  rapports  journaliers  des  habitans  d’une 
même  cité,  s’ils  se  témoignaient  franchement,  et  en 
toute  circonstance,  les  sujets  de  haine  ou  d’aver- 
sion qui  peuvent  les  animer.  Il  est  donc  une  morale 
sociale  dont  on  ne  saurait  se  départir.  Quoique 
les  lois  de  cette  morale  ne  soient  point  écrites, 
elles  n’en  sont  pas  moins  formelles  et  indispensa- 
bles à observer. 

Il  n’est  donc  pas  étonnant  que  nous  exigions 
de  nos  semblables  des  salutations,  des  visites  et 
autres  témoignages  de  dévoùment  ou  de  bien- 
veillance. Notre  vanité  nous  faittoujours  accueillir 


DE  LA  BIENVEILLANCE. 


35 


avec  une  sorte  de  confiance  les  hommages  qui 
nous  sont  ainsi  adressés,  et  nous  regardons  comme 
offensante  toute  vérité  qui  ne  serait  point  en  ac- 
cord avec  l’opinion  avantageuse  que  nous  avons 
conçue  de  nous-mêmes.  Il  a donc  fallu  introduire 

î> 

une  fausseté  obséquieuse  et  pusillanime  dans  les 
rapports  sociaux  ; et  cette  coutume  est  fondée  sur 
ce  que  l’homme  aime  constamment  à s’abuser 
relativement  à l’impression  qu’il  croit  produire 
sur  ceux  qui  vivent  en  communauté  avec  lui  ; de 
là  vient  que  trop  de  franchise  rompt  souvent  les 
liaisons  les  plus  intimes. 

Toutefois  est-il  vrai  de  dire  qu’il  est  de  ces 
signes  extérieurs  de  bienveillance  qui  ne  causent 
aucun  sentiment  agréable , quand  ils  sont  outrés 
et  trop  multipliés.  L’homme  doué  d’un  sens 
droit  éprouve  une  répugnance  insurmontable 
pour  ces  complimenteurs  éternels  qui  abondent 
dans  les  sociétés  du  grand  monde.  On  n’aperçoit 
qu’un  vil  calcul  dans  leurs  protestations  exces- 
sives, et  l’artifice  est  trop  grossier  pour  qu’on 
s’y  trompe  : mieux  vaudrait  la  rudesse  des  anciens 
que  cette  ridicule  exagération. 

Il  est  digne  d’observation  que  les  peuples 
simples,  et  qui  sont  les  moins  instruits,  sont  pré- 
cisément ceux  chez  lesquels  la  bienveillance 


36  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

s’exerce  avec  le  plus  d’énergie  et  de  sincérité. 
Dans  l’Inde,  on  trouve  des  sauvages  qui  n’aper- 
çoivent  jamais  un  voyageur  sans  qu’ils  aillent  lui 
offrir  l’hospitalité  ; on  en  voit  qui  font  coucher 
les  étrangers  sur  leur  propre  natte.  Il  est  des  pays 
où  l’on  établit  des  asiles  particuliers  sur  les 
grandes  routes  pour  le  repos  momentané  des  pas- 
sans.  Partout  le  cœur  humain  est  empreint  de 
cette  bonté  native  qui  est  un  des  plus  heureux 
résultats  de  l’instinct  de  relation.  Ce  n’est  que 
chez  les  nations  civilisées  qu’on  a fatigué  tous 
les  sentimens  généreux  de  l’âme  en  y abusant  de 
tous  les  bienfaits.  La  première  fois  qu’un  homme 
doué  d’une  bienveillance  franche  et  naturelle  fit 
la  rencontre  d’un  ingrat,  il  dut  être  navré  d’une 
douleur  profonde. 

Enhn  la  bienveillance  est  un  sentiment  telle- 
ment propre  au  cœur  humain,  que  celui  qui 
cesse  de  l’éprouver  doit  être  considéré  comme  un 
être  malade  ou  défectueux.  Les  mélancoliques, 
les  hypocondriaques,  etc.,  sont  dans  ce  cas.  Les 
maux  physiques  qu’ils  endurent  ont  pour  effet 
malheureux  de  les  ramener  trop  à l’amour 
personnel , et  de  les  arracher  au  penchant  comme 
au  devoir  de  la  relation.  D’ailleurs  la  bienveil- 
lance s’use  à la  longue  par  le  choc  réitéré  des  in- 
térêts individuels.  A mesure  que  l’homme  vieillit, 


DE  LA  BIENVEILLANCE.  J 7 

il  perd  de  plus  en  plus  le  besoin  de  s’attacher  ; il 
se  replie  dès-lors  dans  son  propre  cœur.  Il  abjure 
tout  commerce , toute  correspondance  avec  ses 
contemporains. 

Qu’il  est  triste  et  déplorable  le  sort  des  hommes 
chez  lesquels  s’est  tout-à-fait  anéanti  le  sentiment 
de  la  bienveillance  ! les  plus  noires  vapeurs  les 
enveloppent;  ils  cessent  de  sympathiser  avec  leur 
espèce.  Les  misanthropes  voudraient  que  l’univers 
entier  partageât  leur  courroux  contre  le  genre 
humain  ; ils  voudraient  faire  passer  dans  toutes  les 
âmes  leur  mécontentement  et  leur  aversion.  Tou- 
jours défians  et  soupçonneux,  l’amitié,  l’amour, 
l’estime,  la  considération,  etc.,  ne  sont  pour  eux 
que  des  sentimens  illusoires  dont  ils  sont  com^ 
plétement  désabusés. 

Toutefois  la  misanthropie  paraît  être  un  des 
plus  tristes  résultats  de  l’excès  de  notre  civilisa- 
tion. O temps  mille  fois  heureux  où  chacun  sui- 
vait l’inspiration  d’une  bienveillance  conserva- 
trice, temps  si  renommé  des  mœurs  patriarcales  , 
où  tous  les  cœurs  étaient  confians , où  tous  les 
malheureux  étaient  recueillis  , où  tous  les  bannis 
étaient  consolés  ! Dans  ce  temps  primitif,  qui  fut 
l’âge  d’or  de  nos  premiers  pères,  jamais  l’indigent 
n’implora  vainement  l’assistance  de  son  semblable  ; 


38 


PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 


jamais  le  voyageur  égaré  dans  sa  route  ne  man- 
qua d’un  toit  hospitalier  : il  s’abandonnait  tran- 
quillement à la  main  secourable  de  ses  frères.  La 
bonté  généreuse , la  pitié  tutélaire , sont  aussi  an- 
ciennes que  le  monde.  L’homme  fut  bienveillant 
avant  d’étre  ami. 


DE  l’amitié. 


k 

CHAPITRE  II. 


DE  l’amitié. 

Cette  heureuse  passion  est  fondée  sur  la  sympa- 
thie naturelle  et  sur  le  besoin  inné  que  nous  avons 
de  faire  partager  nos  sensations  pénibles  ou  agréa- 
bles. La  vie  morale  de  l’homme  n’étant  qu’une  suite 
de  relations  plus  ou  moins  nécessaires  à son  bon» 
heur , il  aime  à exister  hors  de  lui  et  dans  un  être 
qui  n’est  pas  lui.  Il  recherche  alors  l’individu  qui 
lui  est  le  plus  analogue.  Il  veut  que  cet  individu 
devienne,  pour  ainsi  dire,  sa  propriété  : il  pré- 
tend disposer  de  ses  penchans , de  ses  goûts , de 
ses  volontés , de  ses  actions , et  les  faire  tourner  à 
son  avantage. 

L’amitié  est  une  des  plus  nobles  facultés  de  notre 
âme  : c’est  à la  fois  une  des  plus  pures  et  des  plus 
délicieuses  dispositions  de  notre  système  sensible; 
c’est  peut-être  la  seule  passion  dont  l’excès  ne 
soit  pas  condamnable.  Elle  n’est  pas  appuyée, 
comme  on  l’a  cru  , sur  le  besoin  que  nous  avons 
de  l’assistance  de  nos  semblables,  puisqu’elle  se 


4o 


PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 


manifeste  principalement  à l’âge  où  nous  pouvons 
nouspasser  des  autres.  11  peut  certainement  y avoir 
une  amitié  exempte  de  tout  intérêt  personnel. 

Le  sentiment  de  l’amitié  se  manifeste  spécia- 
lement à une  époque  déterminée  de  la  vie  hu- 
maine; c’est  précisément  celle  où  l’homme  com- 
mence à entrer  dans  le  monde , où  il  travaille  à 
son  éducation,  où  il  conçoit  des  projets,  où  il 
compose  en  quelque  sorte  son  avenir.  Un  autre 
motif  contribue  alors  à faire  naître  l’amitié,  et 
à lui  imprimer  toute  l’énergie  dont  elle  est  suscep- 
tible. Cet  âge  est  celui  de  la  confiance  ; notre  âme, 
avide  de  relations , se  plaît  à s’identifier  avec  une 
autre,  et  à lui  communiquer  ce  qu’elle  éprouve. 
11  n’y  a que  le  vieillard  qui  se  retire  en  lui-méme, 
et  qui  renferme  mystérieusement  ses  pensées: 
l’amitié  n’a  plus  rien  qui  l’attache  ; ce  n’est  plus 
pour  lui  qu’un  échange  de  services,  une  recon- 
naissance plus  ou  moins  vive  qui  s’établit  d’après 
la  multitude  de  ses  besoins. 

L’amitié  doit  être  considérée  comme  une  éma- 
nation nécessaire  de  l’instinct  social  ; c’est  une  des 
affections  les  plus  naturelles  à l’espèce  humaine. 
L’homme  ne  saurait  ni  souffrir  ni  jouir  sans  com- 
muniquer ses  peines  ou  ses  plaisirs.  Ce  genre  de 
sympathie,  cet  échange  réciproque  d’un  meme 


DE  L AMITllé. 


sentiment,  est  si  favorable  à l’existence , que  nous 
cherchons  à le  développer  jusque  dans  les  ani- 
maux. Par  une  suite  de  notre  penchant  irrésistible 
à chérir  ce  qui  nous  entoure , nous  retenons  dans 
nos  demeures  jusqu’aux  habitans  de  l’air;  nous 
voulons  les  fixer  près  de  nous , changer  leur  na- 
turel sauvage  et  les  combler  de  bienfaits  en  les 
nourrissant  de  notre  propre  main.  C’est  par  ce 
moyen  que  nous  venons  à bout  de  vaincre  leur 
défiance;  mais,  lorsque  nous  emprisonnons  ainsi 
les  êtres  qui  ont  le  plus  besoin  de  liberté , c’est 
moins  pour  les  rendre  esclaves  que  pour  récréer 
nos  yeux  de  leur  présence,  que  pour  les  consi- 
dérer dans  leurs  mœurs , dans  leurs  habitudes , 
et  pour  captiver,  s’il  est  possible,  leur  amitié. 

Il  faut  donc  convenir  que  l’amitié  est  un  besoin 
indépendant  de  tout  égoïsme.  La  plus  grande 
preuve  que  ce  sentiment  dérive  d’une  source  plus 
pure  que  celle  de  l’intérêt  personnel,  c’est  qu’il  est 
des  gens  que  l’on  déteste  involontairement,  et  qu’il 
serait  avantageux  de  chérir.  Il  en  est  d’autres  que 
l’on  gratifie  d’une  tendresse  qui  n’est  récompensée 
par  aucun  retour.  Au  surplus,  les  fondemens  sur 
lesquels  s’appuie  cette  passion  diffèrent  manifes- 
tement selon  les  âges.  Dans  les  premiers  temps  de 
la  vie,  elle  se  nourrit  de  sa  propre  flamme;  elle  est 
pleine  d’abandon  et  de  dévoiiment  ; ses  élans  sont 


4^  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

généreux  autant  que  sublimes , et  son  héroïsme 
est  souvent  comparable  à celui  de  l’amour.  Mais  il 
est  une  autre  époque  de  l’existence  sociale , où 
l’homme  met  dans  ses  liaisons  toute  la  réserve 
de  l’expérience  ; l’amitié  est  alors  plus  prudente 
et  moins  désintéressée  : des  liens  de  parenté  , la 
proximité  des  habitations , la  conformité  des  goûts 
et  des  pensées , la  similitude  des  professions  , 
quelques  bons  offices  rendus,  des  témoignages 
d’obligeance,  etc. , suffisent  pour  la  faire  naître. 
Nous  portons  quelquefois  un  grand  attachement 
à des  personnes  que  nous  n’avons  jamais  vues , 
par  la  seule  raison  qu’elles  sentent , qu’elles 
pensent,  qu’elles  s’expriment  comme  nous.  Les 
memes  malheurs , les  memes  aventures  ouvrent , 
dans  certains  cas,  un  commerce  d’amitié  entre 
des  individus  qui  auraient  quitté  la  vie  sans  se 
rechercher. 

Pour  se  raffermir  et  prendre  plus  d’activité  , 
cette  passion  a besoin  d’étre  traversée  par  des 
obstacles  , d’étre  exposée  à des  périls  , d’étre  ci- 
mentée par  des  épreuves;  il  en  est  de  ce  senti- 
ment comme  de  tous  les  sentimens  légitimes  ; c’est 
la  vertu  qui  le  fait  durer.  Je  dirai  plus  : l’amitié 
doit  tout  mettre  eii  commun,  le  bonheur,  l’infor- 
tune , toutes  les  chances  de  la  vie.  Je  ne  connais 
rien  de  pins  touchant , et  qui  soit  en  même  temps 


DE  l’amitié. 


43 

plus  mémorable  que  les  paroles  prononcées  par 
le  docteur  Dubreuil  à son  lit  de  mort.  Ce  médecin , 
aussi  éclairé  que  charitable,  avait  été,  comme 
l’on  sait , un  dieu  bienfaisant  pour  tous  les  ma- 
lades qui  s’étaient  confiés  à ses  soins.  L’intérêt 
qu’il  inspirait  avait  conduit  dans  son  appartement 
une  grande  quantité  de  personnes  de  tout  rang  et 
de  toute  condition.  Les  pauvres  pleuraient  dans 
son  antichambre.  «Mon  ami,  dit-il  à Pechméjà, 
qu’il  chérissait  avec  tant  de  tendresse , « il  faut 
« faire  sortir  tout  le  monde  ; ma  maladie  est  con- 
« tagieuse  ; il  ne  doit  y avoir  ici  que  toi.  » 

Dans  l’enfance  des  sociétés , l’amitié  a dû  être 
un  sentiment  bien  plus  énergique  que  de  nos 
jours.  Quand  l’empire  des  lois  était  sans  vigueur 
on  cherchait  une  ressource  plus  sûre  dans  des 
appuis  particuliers.  On  augmentait  la  force  indi- 
viduelle par  la  présence  d’un  ami  ; c’est  ainsi  qu’a- 
gissaient les  preux  chevaliers  du  moyen  âge.  Le 
même  phénomène  avait  jadis  été  observé  parmi 
les  Grecs,  ainsi  que  le  remarque  très  judicieu- 
sement le  docteur  Roussel , dans  ses  savantes  re- 
cherches sur  la  nature  des  républiques  anciennes. 
On  sait  effectivement  que  chez  ces  peuples  ce 
sentiment  était  d’une  énergie  prodigieuse , et  que 
partout  on  lui  avait  consacré  des  temples.  Qu’elle 
était  belle  et  noble  celte  législation  à laquelle 


44  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

I^ycurgue  donna  pour  base  l’amitié!  Le  bataillon 
sacré  des  Thébains  n’était  pas  nombreux  lors- 
qu’il succomba  avec  tant  de  gloire  sous  la  pha- 
lange macédonienne  ; mais  le  plus  tendre  lien  réu- 
nissait en  un  seul  faisceau  les  jeunes  soldats  qui 
le  composaient  ; ce  qui  le  rendait  mille  fois  plus 
redoutable. 

L’ingénieux  auteur  que  je  viens  de  citer  remar- 
que , avec  non  moins  de  justesse  que  de  discerne- 
ment , que  chez  les  Grecs  l’amitié  avait  une  phy- 
sionomie analogue  à celle  de  l’amour  ; qu’elle 
s’attachait  aux  avantages  extérieurs  de  la  figure  et 
du  corps  ; qu’elle  naissait  souvent  des  premières 
impressions  produites  par  l’organe  de  la  vue , et 
de  certains  rapports  qui , pour  être  inexplicables , 
n’en  sont  pas  moins  propres  au  développement 
d’une  sympathie  mutuelle.  Certaines  dispositions 
accessoires  de  l’ame,  telles  que  l’orgueil,  la  vanité, 
la  prévention , des  idées  de  conquête  ou  de  préfé- 
rence , lui  donnaient  un  nouveau  degré  de  vio- 
lence. L’amitié  avait  ses  ravissemens,  ses  illusions, 
ses  extases  ; et  son  enthousiasme  pouvait  d’autant 
plus  se  soutenir  à une  certaine  hauteur , que , 
quoiqu’elle  tirât  sa  première  origine  des  sens,  elle 
ne  pouvait  être  détrompée  ou  refroidie  par  eux. 

Ce  qui  rions  rend  l’amitié  si  douce,  dit  un  écri- 


DE  l’amitié. 


45 

vain  judicieux,  c’est  que  nous  trouvons  en  elle 
un  sentiment  qui  nous  loue  ; les  fruits  de  l’amitié 
semblent  nous  indiquer  en  effet  toutes  les  qualités 
qui  nous  font  rechercher  de  nos  semblables. 
L’amitié  ennoblit  en  quelque,  sorte  notre  exis- 
tence ; l’homme  s’enorgueillit  d’être  aimé. 

J’ai  parlé  de  certaines  passions,  telles  que  l’ava» 
rice  et  la  vanité , qui  semblent  n’appartenir  qu’à 
des  individus  doués  d’une  complexion  faible  et 
valétudinaire  ; mais  le  sentiment  de  l’amitié  sup- 
pose une  énergie  peu  commune  dans  celui  qui  en 
éprouve  toutes  les  émotions.  Il  y a quelque  chose 
d’expansif  et  de  courageux  dans  ce  sentiment  qui 
fait  abjurer  tout  égoïsme  : c’est  une  vertu  active 
autant  que  vigilante,  qui  partage  les  maux  comme 
les  biens  de  l’existence.  Il  n’y  a en  effet  de  véri- 
table amitié  que  celle  que  rien  n’arréte  dans  ses 
élans  généreux , qui  suit  l’homme  dans  toutes  les 
chances  d’une  aveugle  fortune , qui  ne  se  laisse 
ébranler  par  aucune  considération , qui  se  pro- 
nonce  et  ne  cesse  d’éclater  au  milieu  des  revers , 
qui  est  ardente  à défendre  et  ingénieuse  à con- 
soler. 

C’est,  ce  me  semble,  une  erreur  échappée  à la 
plume  de  madame  de  Staël,  d’avoir  dit  que  l’amitié 
n’est  point  une  passion  , puisqu’elle  n’ôte  point  à 


46  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIOJYS. 

l’homme  l’empire  de  lui-méme.  Elle  s’est  exprimée 
sur  ce  point  autrement  qu’elle  ne  sentait;  car  l’a- 
mitié , telle  qu’on  la  voit  se  développer  spontané- 
ment dans  le  fond  des  cœurs,  est  une  inspiration 
forte,  entraînante,  irrésistible;  elle  est  le  résultat 
d’une  morale  intérieure , qui  a son  code , ses 
maximes,  ses  devoirs;  c’est  une  faculté  magna- 
nime, inséparable  d’une  volonté  ferme,  instituée 
par  la  nature  pour  établir  le  commerce  des  âmes 
et  pour  embellir  les  destinées  du  genre  humain. 

Plutarque  a fait  un  très  beau  traité  sur  l’amitié 
fraternelle  : il  nous  représente  ce  sentiment  comme 
un  devoir  sacré  dans  l’ordre  social  ; rien  n’est  plus 
triste  en  effet  que  de  voir  la  guerre  s’allumer  entre 
des  individus  formés  d’un  meme  sang. 

« Un  frère  est  un  ami  donné  par  la  nature  », 

a dit  un  poète  de  nos  jours.  On  a souvent  fait 
mention  de  l’attachement  que  Pierre  et  Thomas 
Corneille  avaient  l’un  pour  l’autre.  On  a aussi  parlé 
de  celui  de  l’académicien  Chabanon  pour  son 
frère  Maugris.  Je  citerai  ses  propres  paroles  : 
«Jamais,  dit  - il , mon  tendre  frère  et  moi  ne 
« relûmes  sans  attendrissement  ce  que  Montaigne 
« a écrit  sur  I^a  Boétie.  Cet  ami  si  cher,  Montaigne 
« fut  obligé  de  le  chercher  loin  de  lui  ; celui  que 


DE  l’amitié.  47 

« je  pleure,  la  nature  l’avait  mis  près  de  moi;  le 
« meme  sang  circulait  dans  nos  veines.  » Ghabanon 
rapporte  lui  - meme  qu’ après  un  long  éloigne- 
ment il  revit  ce  frère  à Paris,  et  que  leurs  trans- 
ports de  joie  tenaient  du  délire.  Ils  s’embrassèrent 
avec  une  ivresse  que  rien  ne  peut  retracer.  Leurs 
deux  existences  s’étaient , pour  ainsi  dire , iden- 
tifiées. Il  est  vrai  que  leurs  cœurs  étaient  vides  de 
tout  autre  sentiment,  et  que  nulle  autre  passion 
ne  pouvait  contre-balancer  chez  eux  l’amitié  fra- 
ternelle , qui  est  la  plus  honorable  des  relations 
privées  quand  elle  se  montre  indépendante  de 
tous  les  calculs  de  l’égoïsme.  Je  ne  puis  résister 
au  plaisir  de  citer  un  trait  qui  a été  rapporté 
dans  plusieurs  ouvrages , et  qu’il  faudrait  traduire 
dans  toutes  les  langues.  Un  homme  opulent,  ayant 
à se  plaindre  de  la  conduite  de  son  fils  aîné,  légua 
toutes  ses  richesses  à son  fils  cadet.  Quelque  temps 
après  sa  mort,  celui  qu’il  avait  chargé  de  sa  ma- 
lédiction se  corrigea  de  ses  écarts,  et  sa  vie  de- 
vint exemplaire.  Son  frère,  ravi  de  son  retour  à 
la  vertu,  profita,  dit-on,  de  l’époque  du  premier 
jour  de  l’an  pour  lui  adresser  ce  billet  mémo- 
rable : « Je  vous  renvoie  le  testament  de  notre 
« père  qui  m’a  fait  don  de  tous  ses  biens.  S’il  eût 
(c  prolongé  plus  long-temps  sa  carrière,  vous  au- 
c(  riez  eu,  je  n’en  doute  pas,  une  plus  grande  part 
(c  à ses  bienfaits.  Je  dois  faire  en  conséquence  ce 


/|8  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

« qu’il  aurait  fait  lui  - meme  s’il  eût  été  témoin 
c(  de  votre  repentir  : je  crois  remplir  ses  vues  et 
« honorer  sa  mémoire  en  vous  restituant  ce  qu’il 
« m’a  laissé. 

On  s’est  imaginé , et  l’on  a écrit  partout  que  le 

sentiment  de  l’amitié  ne  pouvait  s’établir  qu’entre 

des  égaux  ; mais  cette  assertion  est  journellement 

démentie  par  ce  qu’on  observe.  Si  nous  jetons 

nos  regards  sur  Fhistoire  de  la  nature  humaine , 

nous  y voyons  les  personnages  les  plus  éminens 

appuyer  en  quelque  sorte  leur  existence  sur  des 

êtres  qui  leur  sont  inférieurs.  Les  hommes  ne 

séparent  point  dans  leur  souvenir  Achille  de 

/ 

Patrocle , Alexandre  d’Ephestion  , Henri  IV  de 
Sully. 

i 

Les  âmes  d’un  ordre  élevé , par  l’effet  d’une 
tendance  irrésistible,  franchissent  toutes  les  dis- 
tances de  convention,  et  s’engagent  réciproque- 
ment dans  une  confiance  plus  ou  moins  intime. 
Ceci  est  conforme  aux  vues  conservatrices  de  la 
nature , qui  veut  que  la  force  s’allie  constamment 
à la  faiblesse.  Les  rois  ne  sont  donc  point  isolés 
sur  le  trône.  Ils  peuvent  goûter  les  émotions  du 
plus  généreux  des  sentimens  avec  autant  de  sé- 
curité que  les  autres  humains.  Ils  ont  même  un 
moyen  certain  de  ne  pas  se  méprendre  sur  le 


DE  l’aMITJÉ. 


49 

choix  de  leurs  amis  ; il  leur  suffit  de  conserver 
ceux  que  leur  a donnés  l’infortune. 

Gardons-nous  toutefois  de  confondre  un  sen- 
timent aussi  pur  et  aussi  délicat  que  l’amitié, 
avec  un  attachement  frivole  et  passager  que 
l’égoïsme  inspire,  et  qu’un  vain  plaisir  déter- 
mine. On  a beau  s’y  livrer  avec  toute  l’ardeur 
que  donne  le  premier  âge  ; son  exaltation  tombe 
bientôt  devant  les  moindres  intérêts  de  la  vie, 
et  l’expérience  arrive  pour  dissiper  de  trop 
mensongères  illusions. 

\ 

Plutarque  dit  avec  raison  qu’on  peut  souvent 
puiser  dans  les  mœurs  des  animaux  des  leçons  ou 
des  exemples  utiles  pour  la  conduite  des  hommes. 
On  remarque  en  effet  que  la  plupart  d’entre  eux 
. sont  susceptibles  d’une  amitié  vive.  Nous  retrou- 
vons particulièî’ement  toute  la  sublimité  de  ce 
sentiment  moral  dans  quelques  quadrupèdes 
employés  journellement  à nos  travaux  domesti- 
ques. Le  chameau  du  désert,  le  coursier  des  villes, 
le  bœuf  qui  trace  les  sillons  de  nos  champs , l’âne 
qui  porte  le  fardeau  du  pauvre,  n’ont  été  jetés  sur 
la  terre  que  pour  sympathiser  avec  nos  misères, 
que  pour  mériter  à chaque  instant  notre  affec- 
tueuse  reconnaissance.  Le  chien  surtout  est  un 
présent  du  ciel;  et  la  nature  prévoyante  ne  sem- 

4 


U. 


5o  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

ble  avoir  varié  sa  taille , sa  force , ses  aptitudes , 
son  instinct,  que  pour  l’adapter  à la  multitude 
de  nos  usages , ainsi  qu’à  la  diversité  de  nos  be- 
soins. Il  n’y  a que  les  peuples  sauvages  qui  fassent 
peu  de  cas  de  cet  animal  incomparable , parce 
que  les  vertus  de  relation  sont  nulles  pour  eux , 
et  qu’ils  sont  absolument  livrés  à l’empire  des 
passions  personnelles. 

Le  chien  est  le  modèle , le  véritable  prototype 
de  l’amitié.  Chaque  espèce  se  distingue  par  un 
attribut  particulier,  qui  est , pour  ainsi  dire , un 
hommage  rendu  à ce  noble  et  généreux  sentiment. 
L’une  est  spécialement  vouée  à la  garde  des  trou- 
peaux, et  le  berger  solitaire  lui  confie  sans  crainte 
ses  plus  chères  espérances  ; l’autre  veille  autour  de 
notre  demeure,  et  nous  donne  la  sécurité  au  mi- 
lieu de  nos  immenses  possessions  : nous  dormons 
sur  la  foi  de  son  instinct  vigilant  et  protecteur. 
Le  chien  fait  tourner  tous  les  jours  au  profit  de 
l’homme  les  dons  les  plus  rares  dont  la  nature 
l’a  comblé.  Il  cherche,  il  interroge,  il  suit  pru- 
demment les  traces  de  la  proie  que  poursuit 
l’avide  chasseur  ; on  dirait  que  l’attachement 
qu’il  porte  à son  maître  aiguise  en  quelque 
sorte  toutes  les  finesses  de  son  odorat  ; il  s’ex- 
pose pour  lui  quand  il  s’agit  de  combattre 
les  plus  terribles  habitans  des  forets,  et  lui 


DE  L AMITIÉ.  5l 

dévoue  à chaque  instant  son  infatigable  intré- 
pidité. 

Mais  considérons  plutôt  ces  courageux  ani- 
maux au  milieu  des  glaciers  du  mont  Saint-Ber- 
nard, prêtant  assistance  aux  voyageurs  qui  s’é- 
garent , les  guidant  au  sein  des  ténèbres , leur 
créant  des  routes  au  milieu  des  torrens , à travers 
mille  abîmes , et  partageant  avec  les  hommes  les 
plus  vénérés  les  soins  périlleux  d’une  bienfaisance 
hospitalière.  Voyez  les  chiens  de  Terre-Neuve 
s’élancer  dans  les  flots,  affronter  le  courroux  des 
vagues,  braver  le  déchaînement  des  vents  et  de 
la  tempête , se  réunir  pour  mieux  résister  au 
courant  des  fleuves,  plonger  dans  les  gouffres  de 
la  mer,  et  ramener  vers  la  rive  les  malheureux 
naufragés. 

Qui  n’a  pas  entendu  parler  des  chiens  de  la 
Sibérie  ? Il  semble  néanmoins  qu’on  n’ait  pas 
assez  célébré  leur  intelligence , leur  dévoû- 
ment,  leurs  services,  leur  générosité.  Ces  ani- 
maux servent  à la  fois  pour  les  Samoïèdes  de 
bêtes  de  somme  et  de  bêtes  de  trait.  Ils  manifes- 
tent une  étonnante  vigueur,  et  transportent  des 
fardeaux  à des  distances  prodigieuses.  On  les  at- 
telle à des  traîneaux.  Plus  lestes  que  nos  coursiers  , 
ils  savent  se  frayer  des  issues  au  travers  des  routes 


52  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

les  plus  escarpées  ; ils  ne  font  qu’effleurer  le  soi , 
et  passent  rapidement  sur  la  neige , sans  jamais 
l’enfoncer.  Aussi  sobres  que  laborieux,  il  leur 
suffit,  pour  se  nourrir,  de  quelques  poissons 
qu’on  fait  mariner  et  qu’on  met  ensuite  en 
réserve. 

Mais,  ce  qu’il  y a de  merveilleux  dans  leurs  ha- 
bitudes, c’est  qu’ils  restent  libres  et  livrés  à eux- 
mêmes  durant  tout  le  cours  de  l’été.  Tant  qu’on  n’a 
pas  besoin  de  leur  assistance , ils  vivent  de  leur 
seule  industrie.  Ce  n’est  qu’à  un  signal  qu’on  leur 
donne,  aussitôt  après  l’apparition  des  premiers 
froids  , qu’ils  accourent  affectueusement  auprès 
de  leurs  maîtres  pour  leur  rendre,  tous  les  ser- 
vices dont  ils  ont  besoin.  Ils  les  dirigent  pendant 
les  ténèbres  de  la  nuit  et  au  milieu  des  plus 
terribles  orages.  Quand  les  Samoïèdes  tombent 
engourdis  sur  la  terre  chargée  de  frimas,  leurs 
chiens  viennent  les  couvrir  de  leurs  corps 
et  leur  communiquer  leur  chaleur  naturelle. 
Mais  que  fait  l’homme,  si  ingrat  pour  tant  de 
bons  offices  ? il  attend  que  ces  animaux  soient 
vieux , pour  exiger  leur  peau  et  s’en  revêtir. 

Qu’il  devient  cher  à l’humanité , cet  être  si  pur, 
si  aimant,  qui  se  rend  ici-bas  l’instrument  de  la 
Providence  ! Qu’on  me  désigne  une  qualité  de 


IDE  LAMITll^. 


53 

rhomme  sensible  qui  ne  soit  pas  son  partage  ! 
Le  chien  éprouve  toutes  les  nuances  de  ce  senti- 
ment délicat , qui  est  une  des  premières  félicités  de 
la  vie.  On  le  voit , dans  un  ménage  bien  ordonné , 
témoigner  des  déférences  pour  tous  les  membres 
de  la  famille,  mais  manifester  une  soumission 
plus  entière  à celui  qui  en  est  le  chef.  Il  n’aban- 
donne jamais  son  maître  ; et  lorsque  le  malheur 
a chassé  tout  le  monde  du  domicile  de  l’in- 
digent, cet  incomparable  serviteur  de  l’homme 
se  trouve  encore  là,  pour  se  mettre  de  moitié 
dans  sa  misère,  pour  émouvoir  la  compassion, 
pour  guider  ses  pas , s’il  est  aveugle , dans  les  rues 
et  les  carrefours  d’une  cité  vaste  et  populeuse. 


Le  chien  surtout  a le  privilège  de  pouvoir 
donner  des  regrets  à ce  qu’il  affectionne.  Il 
s’attache  aux  restes  inanimés  qui  reposent  dans 
le  cercueil , et  va  s’ensevelir  dans  le  même 
tombeau.  Enfin  ces  animaux  ont  un  tel  discer- 
nement en  amitié,  qu’ils  épousent  les  querelles 
de  leurs  maîtres  ; et  jadis , quand  les  blancs  décla- 
raient la  guerre  aux  nègres , ces  derniers  avaient 
aussi  des  chiens  qui  luttaient  avec  courage  contre 
les  chiens  de  leurs  ennemis  toutes  les  fois  qu’ils 
les  rencontraient. 


En  amitié  le  chien  ne  connaît  point  ces  refroi- 


54  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

dissemeiis  qui  se  remarquent  si  souvent  parmi 
les  hommes.  La  chaleur  de  la  sienne  est  toujours 
au  meme  degré.  Les  saisons  de  l’année  n’influent 
point  sur  son  humeur,  qui  est  constamment  égale. 
Le  temps  ne  peut  rien  sur  ses  prédilections  et  sur 
ses  préférences.  Il  a la  mémoire  des  affections 
comme  le  courage  de  la  fidélité.  C’est  en  vain 
qu’ après  tant  d’années  de  calamités  et  de  souf- 
frances, Minerve  a vieilli  les  traits  d’Ulysse  pour 
le  rendre  méconnaissable  aux  yeux  de  ses  im- 
placables ennemis  ; le  vieux  chien  de  son  pa- 
lais court  à sa  rencontre  et  meurt  de  l’excès  de 
joie  que  lui  cause  l’arrivée  d’un  maître  chéri. 

Le  chien  est  d’un  naturel  si  constant,  qu’il 
ratifie  rarement  le  trafic  que  l’on  veut  faire  de 
lui.  Il  revient  toujours  vers  l’homme  indifférent 
qui  a eu  la  cruauté  de  renoncer  à son  commerce. 
Il  a la  religion  de  l’amitié.  Il  veut  mourir  près  de 
celui  qui  l’a  une  fois  adopté.  Ne  dirait-on  pas 
que  la  Providence  a prévu  que  nous  pourrions 
être  abandonnés  par  nos  semblables , et  qu’elle 
a voulu  que  l’homme  trouvât  du  moins  un  ami 
à toute  épreuve  parmi  les  animaux  qui  l’envi- 
ronnent ? 


DE  l’estime. 


tv*  ti^©^ci«-frt>'®-4K)-e-c-®'C«-c««i-0'C'®ifr®'e^t-e-sen-®®  e®t>^e-c-e-otn>cn5- 


CHAPITRE  IIL 


DE  I,’ EST  IME. 

I/estime  est  une  sorte  de  tribut  payé  à un 
ensemble  de  qualités  et  de  vertus  propres  à res- 
serrer les  noeuds  de  nos  relations  sociales.  C’est 
une  approbation  morale  donnée  à tout  homme 
qui  fait  un  noble  usage  des  talens  qui  le  distin- 
guent. Ce  sentiment  doit  nécessairement  appar- 
tenir à celui  qui  est  fidèle  à sa  patrie , à ses  enga- 
gemens,  à sa  parole,  qui  accomplit  ses  devoirs, 
qui  respecte  ses  rapports  et  les  rend  profitables 
à ses  contemporains.  La  justice,  la  bienfaisance, 
la  générosité , etc. , tels  sont  les  attributs  que  l’on 
gratifie  de  l’estime  publique.  Mais  cette  récom- 
pense si  désirable  n’est  pas  toujours  distribuée 
avec  équité  : souvent  on  la  refuse  au  mérite  mo- 
deste pour  l’accorder  à des  succès  frivoles , mais 
éclatans. 

Ainsi  donc,  comme  l’a  dit  très  judicieusement 
Puffendorf,  l’estime  esî  aux  personnes  ce  que  le 


56  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

prix  est  aux  choses.  Comme , clans  les  coutumes  de 
la  vie  civile,  nous  attribuons  une  vfileur  quelcon- 
que  aux  objets,  pour  les  comparer  avec  exactitude 
dans  nos  échanges  réciproques,  de  meme  nous 
avons  recours  à une  sorte  de  quantité  morale,  ou, 
ce  qui  est  la  même  chose , à l’estime , pour  déter- 
miner le- cas  particulier  que  nous  devons  faire  des 
individus  considérés  les  uns  par  rapport  aux 
autres , pour  assigner  le  rang  qu’ils  doivent  occu- 
per dans  notre  pensée,  ainsi  que  le  degré  de  pré- 
férence qu’il  convient  de  leur  accorder. 

L’estime  manifestée  en  faveur  dé  tel  ou  tel  indi- 
vidu n’est  en  conséquence  que  l’expression  de  la 
valeur  morale- que  nous  lui  supposons,  ou  plutôt 
le  témoignage  du  jugement  que  nous  en  portons 
dans  l’intérieur  de  notre  âme.  Toutefois  ce  senti- 
ment a moins  de  chaleur,  et  agit  sur  notre  système 
sensible  moins  vivement  que  l’amitié  ou  l’amour. 
C’est  une  espèce  de  reconnaissance  que  nous  pro- 
fessons individuellement  ou  en  commun  pour 
celui  que  ses  services  rendent  utile  à l’humanité. 

C’est  parce  que  l’estime  résulte  du  prix  que 
nous  attachons  aux  qualités  plus  ou  moins  émi- 
nentes des  hommes,  quelle  marque,  en  quelque 
sorte , les  divers  rangs  qu’ils  doivent  occuper  dans 
la  carrière  de  la  vie  sociale.  Malheureusement,  ainsi 


DE  l’estime. 


y 

b'] 

que  je  l’ai  déjà  énoncé  plus  haut,  les  passions  et 
mille  besoins  factices  égarent  la  faculté  que  nous 
avons  d’apprécier  nos  pareils , et  nous  rendent 
quelquefois  injustes  dans  la  répartition  de  ce  sen- 
timent. Mais,  quand  l’estime  est  le  fruit  d’une 
conviction  profonde  autant  qu’éclairée , elle  est 
le  bien  le  plus  précieux  auquel  il  nous  soit  permis 
d’aspirer. 

Le  rang  que  nous  occupons  dans  l’estime  de 
nos  semblables  dépend  beaucoup  de  l’opinion, 
qui  maîtrise  en  général  tous  les  esprits  ; et  per- 
sonne n’ignore  d’ailleurs  combien  est  puissante 
l’influence  de  certains  préjugés  à cet  égard.  C’est 
ainsi  que  nous  faisons  peu  de  cas  des  personnes 
que  leur  indigence  réduit  à l’état  de  dépendance 
ou  de  servitude  ; c’est  ainsi  que  nous  flétrissons 
par  un  dédàin  peu  mérité  une  multitude  de  mé- 
tiers ou  de  professions  que  nous  regardons  comme 
peu  honorables , quoique  nécessaires  dans  l’ordre 
social.  Le  sentiment  d’approbation  que  les  vertus 
excitent  en  nous  varie  d’ailleurs  à l’infini  sui- 
vant les  usages , les  mœurs  et  les  habitudes  des 
nations. 

Nous  estimons  d’ordinaire  l’homme  qui  sait  en- 
noblir tous  ses  rapports  sociaux,  qui  vit  exempt 
de  vices  et  d’imperfections,  qui  se  dirige  dans 


58  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

toutes  ses  actions  d’après  des  motifs  irréprocha- 
bles , celui  enfin  dont  l’âme  est  forte  et  généreuse 
sans  calcul  ; car  la  véritable  beauté  de  caractère 
est  indépendante  de  toute  réflexion  : tout  ce  qui 
en  émane  doit  être  spontané.  L’estime  ressemble 
à la  gloire  : celle  qu’on  achète  ou  dont  on  s’em- 
pare par  des  subterfuges  ne  dure  pas. 

On  a dit  qu’il  n’y  avait  point  d’amour  sans 
estime  : mais  il  y a au  moins  de  l’estime  sans 
amour  ; car  il  serait  absurde  de  vouloir  régler  un 
pareil  sentiment  sur  le  degr^  de  plaisir  que  pour- 
raient nous  procurer  nos  rapports  particuliers 
avec  nos  semblables.  Il  est  certainement  des  cas 
où  l’on  admire  un  rival  qu’on  ne  peut  rabaisser,  et 
où  l’estime  devient  un  sentiment  forcé  autant 
qu’involontaire.  Je  me  souviens  d’un  littérateur 
qui,  se  trouvant  au  spectacle,  applaudissait  avec 
transport  une  scène  qui  lui  paraissait  admirable 
dans  l’ouvrage  de  son  plus  grand  ennemi. 

Qui  croirait  qu’il  y a souvent  beaucoup  d’amour- 
propre  dans  l’estime  que  nous  manifestons  pour 
autrui?  Rien  pourtant  n’est  mieux  prouvé  que 
cette  assertion.  Prenons  pour  exemple  ce  qui  se 
passe  chez  presque  tous  les  savans.  Le  géomètre 
ne  s’apprécie  jamais  mieux  qu’en  se  comparant  à 
un  autre  géomètre,  le  physicien  à un  autre  phy- 


DE  l’estime.  59 

sicien.  Il  y a plus  , et  l’expérience  en  fait  foi  ; nous 
sommes  généralement  très  portés  à jeter  une  sorte 
de  discrédit  sur  un  talent  qui  n’a  aucune  analogie 
avec  celui  dont  nous  nous  croyons  pourvus.  C’est 
ce  qui  a fait  dire  à Vauvenargues  que  l’estime  de 
nous-mêmes  devance  presque  toujours  celle  que 
nous  professons  pour  nos  semblables. 


6o 


PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 


r e «><!•  ©-c>  t>-c-e-©  o4^®-c^-c<>-«x- 


CHAPITRE  IV. 


DU  RESPECT. 

Dans  Tordre  social,  le  respect  est  Taveu,  exprimé 
ou  tacite,  de  la  prééminence  que  nous  accordons 
à un  autre  individu  sur  nous-mêmes.  Ce  senti- 
ment se  manifeste  par  des  signes  extérieurs  qui 
sont  de  pure  convention.  Souvent  on  le  témoigne 
sans  réprouver;  c’est  alors  une  simple  concession 
que  nous  croyons  devoir  faire  à Tamour-propre 
des  hommes.  De  là  vient  que  ce  mot  se  trouve 
dans  presque  toutes  les  formules  de  politesse. 

\ 

Le  respect  ressemble  quelquefois  à la  crainte , 
et  Ton  est  presque  toujours  obligé  de  se  restrein- 
dre dans  les  paroles  qui  servent  à l’exprimer.  C’est 
un  sentiment  grave  et  sérieux,  qui  prescrit  à Tâme 
une  sorte  de  réserve  ; il  n’est  pas  néanmoins  sans 
quelque  douceur  quand  il  part  d’une  grande  es- 
time et  quand  c’est  l’amitié  qui  se  l’impose. 

Le  respect  est  un  hommage  rendu  à une  supé- 


DU  RESPECT. 


6l 


riorité  quelconque.  On  le  doit  à la  vertu  , au 
rang,  à la  naissance,  à l’expérience,  à la  vieil- 
lesse, à la  dignité  paternelle.  On  ne  peut  s’empê- 
cher de  l’accorder  à certains  personnages  illus- 
tres , alors  même  qu’ils  sont  tombés  dans  l’abais- 
sement et  le  malheur.  Combien  de  fois  n’a-t-on 
pas  vu  une  multitude  égarée  rentrer  dans  la  ligne 
du  devoir  au  seul  aspect  d’un  homme  vénérable , 
quoique  déchu  du  plus  haut  degré  de  la  fortune 
et  de  la  grandeur  ! Le  vulgaire  se  prosterne 
comme  par  instinct  devant  celui  que  ses  perfec- 
tions personnelles  ont  élevé  au  - dessus  de  ses 
semblables. 

s 

Nous  saluons  avec  respect  les  descendans  des 
grands  hommes  ; il  est  en  effet  naturel  que  nous 
environnions  de  quelque  honneur  des  familles 
qui  se  sont  maintenues  avec  un  certain  éclat  pen- 
dant plusieurs  siècles , ce  qui  suppose  une  longue 
suite  de  services  rendus  à la  société.  Nous  sommes 
d’ailleurs  portés  à croire  qu’un  si  beau  sang  n’a 
pas  dégénéré.  On  éprouve  une  sorte  de  respect 
religieux  pour  la  vieille  épée  de  Charlemagne, 
pour  le  fauteuil  du  grand  Frédéric,  pour  l’ap- 
partement de  Voltaire,  pour  la  petite  maison  de 
J.-J.  Rousseau.  Comment  ne  serions  - nous  point 
affectés  d’une  manière  analogue  pour  les  restes 
vivans  d’un  homme  qui  fut  extraordinaire! 


6^  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

De  là  vient  que , dans  les  états  monarchiques , 
la  noblesse  réveille  en  nous  des  souvenirs  qui 
nous  intéressent.  Si  pourtant  un  individu  sorti 
d’une  tige  illustre  dément  la  hauteur  de  son  ori- 
gine par  la  bassessp  de  ses  actions , il  excite  alors 
dans  tous  les  cœurs  le  sentiment  d’une  profonde 
pitié.  Il  influe  tristement  sur  notre  âme , comme 
une  ruine  désenchantée  d’un  fameux  monument. 

I 

Un  des  résultats  les  plus  intéressans  de  la  civi- 
lisation européenne  est  sans  contredit  de  nous 
avoir  inspiré  du  respect  pour  les  femmes,  et 
d’avoir  fait  ployer  la  force  sous  le  doux  empire 
des  grâces.  C’est  la  raison  qui  a dicté  les  senti- 
mens  que  nous  professons  pour  elles.  Les  lois  de 
l’humanité  ont  dû  nous  prescrire  de  traiter  ainsi 
des  êtres  qui  ne  pouvaient  opposer  une  résistance 
réelle  à nos  volontés.  On  a en  outre  envisagé 
les  désordres  qui  résulteraient  d’un  état  où  elles 
seraient  contraintes  de  nous  céder  tout  ce  qu’il 
nous  prendrait  fantaisie  de  leur  enlever.  Nous 
avons  alors  fait  intervenir  l’honneur  et  toutes  les 
réserves  qu’il  impose. 

Chez  le  plus  grand  nombre  des  peuples  , ce 
touchant  intérêt  se  manifeste  en  quelque  sorte 
de  lui-même,  et  on  en  trouve  des  vestiges  jusque 
dans  les  lieux  étrangers  à toute  urbanité.  Un 


DU  RESPECT.  53 

ardent  missionnaire  de  la  Terre  sainte,  M.  Fabbé 
Desmazures,  a traversé  des  tribus  d’Arabes  enne- 
mies sans  autre  escorte  que  celle  d une  vieille 
femme , à laquelle  il  donnait  quelque  argent  pour 
qu’elle  voulût  bien  l’accompagner  dans  sa  route. 
Chez  les  Grecs  de  l’antiquité , ce  meme  respect 
était  imposé  par  des  lois  sévères,  et  nul  peuple 
ne  témoignait  autant  de  déférence  pour  le  sexe 
qui  a le  plus  de  retenue  et  de  modestie. 


64 


PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 


CHAPITRE  V. 


DE  LA  CONSIDÉRATION. 

Ce  qu’on  nomme  considération  dans  le  monde 
social  se  compose  de  l’estime,  du  respect  et  autres 
sentimens  honorables  dont  un  homme  a su  en- 
tourer sa  personne.  Nul  individu,  quels  que  soient 
son  rang,  sa  dignité,  son  âge,  ne  peut  s’empê- 
cher de  l’accorder  à celui  qui  en  est  digne.  Tous 
les  états , toutes  les  nobles  professions  de  la  vie 
civile  donnent  des  droits  à cette  récompense , qui 
a pour  avantage  de  ne  point  exciter  l’envie , parce 
qu’on  en  jouit  sans  orgueil,  et  qu’on  la  perdrait 
bien  vite,  si  l’on  s’abandonnait  sans  réserve  à 
l’aveugle  ostentation  d’un  amour-propre  désor- 
donné. 

Une  considération  bien  méritée  est  la  première 
'fortune  de  l’homme;  elle  le  conduit  aux  dignités, 
aux  emplois  qu’il  peut  exercer  avec  avantage  : 
elle  vaut  mieux  pour  lui  que  la  renommée;  car 
les  biens  qui  sont  exempts  de  trouble  et  d’inquié- 
tude sont , sans  contredit , les  plus  précieux.  Si  la 


DE  LA  CONSIDÉRATION. 


65 

célébrité  est  le  prix  du  talent,  on  peut  dire  que 
la  considération  est  le  prix  du  mérite  individuel  ; 
elle  suppose  dans  celui  qui  en  jouit  la  réunion 
de  toutes  les  qualités  qui  constituent  Fhomme 
sociable. 

La  considération  ne  s’applique  point  à la  jeu- 
nesse, mais  bien  à l’âge  mûr.  En  effet,  l’homme 
qui  entre  dans  le  monde  ne  cherche  communé- 
ment à agir  que  par  des  impressions  agréables  ; 
son  but  principal  est  de  plaire.  Mais,  à mesure 
qu’il  avance  dans  la  carrière  des  relations , il  est 
animé  de  l’ambition  d’étre  utile  à ses  proches , à 
sa  patrie,  à tout  un  royaume;  il  fait  dès-lors  agir 
tous  les  ressorts  de  son  esprit  ; il  désire  occuper 
des  places  où  ses  pareils  puissent  recueillir  les 
fruits  de  sa  maturité  et  de  ses  lumières , à se  dis- 
tinguer par  des  idées  raisonnables  et  par  le  don 
de  les  exprimer.  Quel  est  le  but  de  tous  ces  ef- 
forts? C’est  d’acquérir  de  la  considération , récom- 
pense flatteuse  qui  émane  d’un  public  éclairé , et 
que  garantit  l’intégrité  de  ses  jugemens» 

Les  vertus  qui  font  accorder  la  considération 
sont  rares  ; de  là  vient  qu’on  y attache  tant  de 
prix  : on  l’obtient  moins  par  les  dons  du  génie  que 
par  les  qualités  éminentes  d’un  beau  caractère. 
IFhomme  qui  est  universellement  considéré  est 


66  PHYSIOLOGrE  DES  PASSIONS. 

communénient  irréprochable  dans  sa  vie  publique. 
Il  tient  les  rênes  de  ses  passions,  et  ne  les  dirige 
que  pour  Futilité  de  tous.  On  loue  son  désinté- 
ressement , son  obligeance , sa  droiture , sa  pro- 
bité inflexible  : jamais  il  ne  dévie  des  sentiers  de 
la  justice,  incorrupta  fides.  Il  y a autour  de  sa 
personne  une  sorte  de  magie  qui  fait  que  ses 
concitoyens  sont  saisis  de  respect  à sa  rencontre; 
car  une  considération  bien  acquise  est  un  bou- 
clier sur  lequel  s’émoussent  tous  les  traits  de  l’en- 
vie et  de  la  fureur. 

Il  en  est  de  la  considération  comme  de  l’estime 
et  de  tous  les  autres  sentimens  qui  honorent  la 
condition  humaine  : elle  est  souvent  usurpée  par 
des  hommes  qui  n’ont  que  le  masque  des  vertus 
qui  la  donnent.  L’homme  qui  se  tient  à une  dis- 
tance convenable  de  ses  pareils,  qui  parle  et  se 
tait  à propos , qui  impose  par  la  dignité  de 
son  maintien,  par  des  manières  décentes  et  dis- 
tinguées , est  souvent  porté  par  les  suffrages  aux 
places  les  plus  élevées  de  l’ordre  social.  Com- 
bien d’emplois  importans  ont  été  remplis  par 
des  individus  qui  n’avaient  que  Fart  de  dissimuler 
leur  incapacité  ! Il  en  est  qui  doivent  beaucoup  à 
leur  façon  de  se  vêtir,  et  à d’autres  moyens  qu’ils 
savent  employer  pour  établir  et  conserver  leurs' 
rappor  ts  sociaux.  L’homme  qui  choque  le  moins  les 


DE  LA  CONSIDÉRATION. 


67 

amours-propres  est  souvent  celui  qui  arri\e  avec 
le  plus  de  sûreté  à la  considération  personnelle. 

Au  surplus,  la  mesure  des  divers  sentimens  dont 
se  compose  la  considération  s’établit  ordinaire- 
ment d’après  l’opinion  commune.  L’opinion  est 
la  pensée  générale  d’une  nation  ou  d’un  peuple 
sur  les  choses  et  sur  les  individus  : elle  est  la 
somme  des  jugemens  identiques  d’après  lesquels 
les  hommes  apprécient  leurs  semblables.  On  la 
représente  avec  tous  les  attributs  de  la  souverai- 
neté et  de  la  puissance.  On  l’assimile  à un  torrent 
idéal  auquel  tout  cède,  et  qui  jamais  ne  rétrograde. 
L’opinion  répare  toutes  les  injustices  du  sort;  elle 
arrête  toutes  les  usurpations;  elle  subjugue  tous 
les  despotismes  ; les  tyrans  sont  contraints  de 
la  reconnaître  et  d’en  suivre  les  pentes  irrésis- 
tibles. L’opinion  est  le  témoignage  vivant  de  notre 
valeur  personnelle;  elle  nous  met  en  paix  avec  nos 
égaux,  comme  la  conscience  avec  nous-mêmes. 


68 


PHYSIOLOGIE  DES  PASSlOfVS. 


CHAPITRE  VI. 


DU  AI  ÉPRIS. 


Si  un  individu  qui  a part  à nos  communes 
relations  déroge  à la  dignité  humaine,  s’il  foule 
aux  pieds  les  lois  adoptées  de  l’honneur,  s’il  se 
dégrade  par  des  vices  honteux,  si  une  conduite 


abjecte  le  fait  choir  des  rangs  supérieurs  de 
la  société  , il  fait  naître  en  nous  un  sentiment  qui 
affecte  désagréablement  notre  âme.  C’est  ce  sen- 
timent  pénible  qui  prend  communément  le  nom 
de  mépris  y sorte  de  flétrissure  que  nous  infligeons 
à celui  qui  manque  à l’instinct  de  relation , à celui 
qui  viole  ou  qui  méconnaît  les  devoirs  que  ses 
rapports  lui  imposent. 


If  homme  qui  a encouru  le  mépris  de  ses  égaux 
est  moralement  isolé  ; il  n’a  plus  qu’une  faible 
part  aux  bienfaits  de  l’instinct  de  relation.  On 
évite  sa  rencontre , parce  qu’il  a rompu  un 
pacte  qui  ne  subsiste  et  n’est  cimenté  que 
par  l’estime.  L’homme  méprisé  est  en  quelque 
sorte  séquestré  dans  une  atmosphère  dont  il 


Dü  MÉPRIS.  69 

supporte  douloureusement  toutes  les  fâcheuses 
influences. 

Le  mépris  est  comme  le  fer  brûlant  dont  on 
use  pour  noter  d’infamie  les  criminels  ; ses  em- 
preintes sont  presque  toujours  ineffaçables.  Ce 
sentiment  est  aussi  utile  que  la  haine  dans  les 
rapports  sociaux.  Où  en  serions-nous , s’il  n’exis- 
tait pas  ! Comment  punir  les  ingrats , les  impos- 
teurs , les  traîtres , les  avares , les  calomniateurs  ? 
Le  mépris  est  un  supplément  que  nous  ajou- 
tons à l’insuffisance  des  lois  pénales,  ainsi  qu’au 
désir  de  la  vengeance , qui  est  la  passion  la  plus 
véhémente  de  l’homme. 

Il  est  une  foule  d’actes  dans  la  vie  humaine 
sur  lesquels  nos  lois  n’ont  aucune  prise , et  qui 
n’en  doivent  pas  moins  subir  tout  le  mépris  de 
l’homme  de  bien  ; il  est  une  multitude  de  senti- 
mens  libres,  et  qui  n’en  sont  pas  moins  exi- 
gibles pour  la  sûreté  des  rapports  sociaux.  Ifin- 
stinct  de  relation  se  maintient  par  une  multitude 
de  procédés  nécessaires  au  bonheur  commun. 
C’est  l’observation  ou  la  violation  de  ces  pro- 
cédés qui  concilie  l’estime  ou  le  mépris  ; car 
tout  individu  qui  entre  en  relation  avec  ses 
semblables  contracte  l’obligation  de  s’en  faire 
aimer,  et  d’exciter  en  eux  le  sentiment  de  l’ap- 


7 O PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

probation , souvent  même  celui  de  la  reconnais- 
sance. 

Le  mépris  vient  humilier  l’homme  dans  la  pas- 
sion la  plus  irritable  de  son  être,  qui  est  l’amour- 
propre.  On  rencontre  des  individus  tellement 
déchus  de  leur  dignité  primitive , qu’ils  sont  ré- 
duits à se  mépriser  eux-mêmes.  Ceux-là  s’enve- 
loppent des  ombres  du  mystère,  changent  de 
nom.  pour  se  rendre  méconnaissables,  vont  même 
dans  d’autres  contrées  usurper  souvent  une  con- 
sidération dont  ils  sont  indignes.  Mais  la  plupart 
d’entre  eux  languissent  dans  la  honte , état  pi- 
toyable de  l’âme  , qui  résulte  de  la  conviction  où 
l’on  est  du  blâme  qu’on  a mérité.  Les  regards  de 
l’homme  sans  reproche  sont  pour  de  tels  êtres 
un  supplice  sans  fin. 

Rien  du  reste  n’est  plus  hideux  à considérer 
au  sein  du  corps  social  que  les  manœuvres  des 
gens  méprisés.  Combien  n’en  voit-on  pas  qui  cher- 
chent à masquer  leur  déshonneur  par  le  prestige 
du  rang  ou  de  la  fortune  î II  en  est  qui  se  familia- 
risent , pour  ainsi  dire , avec  l’ignominie  qui  les 
enveloppe.  On  les  voit  lutter  contre  des  humilia- 
tions méritées  avec  une  audace  qui  leur  procure 
des  triomphes  momentanés.  On  en  trouve  enfin 
qui,  par  un  singulier  subterfuge  , cherchent  à se 


DU  MÉPRIS. 


rapprocher  des  personnes  estimables  et  justement 
considérées,  s’imaginant  qu’une  portion  de  leur 
renommée  va  rejaillir  sur  eux. 

Malgré  la  bizarrerie  des  jugemens  humains,  il 
y a toujours  une  sorte  de  justice  dans  la  manière 
dont  nous  distribuons  le  mépris.  C’est  ainsi  que 
nous  avons  recours  à ce  châtiment  pour  punir 
l’individu  qui  n’’a  pas  su  se  laver  de  l’insulte  qu’il  a 
reçue.  En  général,  nous  nous  indignons  contre 
celui  qui  supporte  l’outrage  sans  le  repousser. 
Par  une  telle  indifférence,  cet  homme  se  montre 
indigne  de  nos  regards;  nous  ne  saurions  sym- 
pathiser avec  sa  bassesse  ; et  pour  peu  que  nous 
tenions  à lui  par  quelques  liens  de  parenté  , 
nous  préférerions  apprendre  son  trépas  plutôt 
que  de  le  voir  ainsi  couvert  d’opprobre  et  d’in- 
famie. 

La  peine  du  mépris  est  souvent  infligée  d’après 
des  lois  trop  promptement  consenties  par  nos 
premiers  pères,  et  sur  lesquelles  la  raison  nous 
dit  qu’il  faudrait  revenir.  C’est  pour  cela  que 
nous  les  désignons  sous  le  nom  àe  préjugés  dans 
le  langage  ordinaire.  Mais  sommes  - nous  tou- 
jours fondés  à les  combattre?  Est -il  facile  d’en 
opéi’er  la  réforme,  et  de  faire  prendre  de  nou- 
velles  hafiitudes  à l’opinion?  (Cherchez  à appro- 


^‘2  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

fondir  le  plus  grand  nombre  de  ces  maximes 
qui  exercent  un  empire  si  puissant  sur  l’esprit 
des  hommes,  vous  verrez  que  leur  origine  est 
intéressante  pour  la  vertu;  vous  leur  trouverez 
un  fondement  plus  ou  moins  solide  pour  le 
maintien  de  l’ordre  social.  La  plupart  de  ces 
préjugés  ont  été  inspirés  par  le  sentiment  des 
convenances  ; c’est  l’instinct  commun  qui  les  a 
dictés. 

Le  préjugé  qui  étend  sur  tous  les  individus 
d’une  famille  une  partie  de  la  honte  attachée 
aux  peines  infamantes,  tient  sans  doute  à ce 
sentiment  qui  nous  persuade  que  nos  parens  nous 
transmettent  leurs  qualités  avec  la  vie.  Ce  pré- 
jugé , qui  a toute  sa  force  chez  les  peuples  bar- 
bares et  libres , auxquels  la  nature  parle  sans 
contradiction , doit  en  avoir  peu  dans  les  répu- 
bliques et  dans  les  gouvernemens  monarchiques , 
où  les  lois,  modérées  par  l’autorité  du  monarque, 
ne  laissent  aux  sentimens  et  aux  usages  qu’une 
partie  de  leur  empire.  Cependant  la  raison  et  les 
lois  doivent  réunir  leurs  efforts  contre  certains 
sentimens  même  naturels,  lorsqu’ils  sont  con- 
traires à la  félicité  publique;  il  serait  dangereux 
de  favoriser  leur  développement. 

Toutefois  le  préjugé  des  peines  infamantes  est 


DU  MÉPRIS. 


73 

fondé  sur  des  observations  physiologiques  que 
personne  ne  peut  révoquer  en  doute  ; car  il  est 
certain,  par  exemple,  que  plusieurs  altérations  ou 
défectuosités  morales  sont  transmissibles  par  hé- 
rédité. Ne  voit-on  pas  des  folies  qui  sont  en  quelque 
sorte  un  mal  de  famille?  ne  voit-on  pas  des  posté- 
rités nombreuses  manifester  les  memes  penchans , 
se  déshonorer  par  les  memes  vices,  se  distinguer 
par  les  memes  vertus,  briller  par  les  memes  talens  ? 
Ajoutez  à cette  cause  naturelle  la  force  de  Fexemple 
et  le  pouvoir  incompréhensible  de  l’imitation.  Il 
serait  peut-être  du  devoir  du  législateur  de  dé- 
dommager dans  quelques  cas  ceux  qui  deviennent 
victimes  des  peines  infamantes;  mais  je  doute 
qu’il  soit  possible  d’opérer  l’extinction  totale  d’un 
tel  préjugé. 

D’ailleurs  il  est  avantageux , dans  le  cercle  de 
nos  relations  ordinaires , que  les  fautes  graves 
contre  la  société  ne  soient  pas  tout-à-fait  person- 
nelles ; il  est  utile  de  rendre  jusqu’à  un  certain 
point  les  individus  qui  sortent  d’une  meme  tige 
solidaires  les  uns  pour  les  autres.  C’est  en  effet  ce 
préjugé  qui  les  force  à se  surveiller  réciproque- 
ment, à s’entr’aider  pour  s’épargner  des  flétris- 
sures. Il  concourt  plus  ou  moins  directement  à 
entretenir  la  pureté  dans  l’intérieur  des  familles, 
et  à y conserver  le  dépôt  sacré  de  l’honneur. 


74 


PHYSIOLOGIK  DES  PASSIONS. 


Si  un  homme  provenant  d’une  race  obscure 
acquiert  tout  à coup  une  somme  considérable  de 
gloire,  tous  ceux  qui  tiennent  à lui  par  les  liens 
du  sang  participent  bientôt  à la  douce  influence 
des  rayons  qu’il  répand  sur  ce  qui  l’entoure;  pour- 
quoi ne  voudrait-on  pas  qu’il  en  fût  quelquefois 
de  même  pour  le  déshonneur?  D’ailleurs  quelle  jus- 
tice ne  se  plaît-on  pas  à rendre  au  fils  d’un  père  avili, 
quand  il  se  relève  de  la  honte  par  des  actions  d’un 
grand  éclat!  Si  l’opinion  aime  à punir,  elle  se  plaît 
pareillement  à venger,  à réhabiliter  ses  victimes. 

On  pourrait  toutefois  composer  un  livre  fort 
étendu  sur  les  bizarreries  de  l’opinion , ainsi  que 
sur  les  diverses  manières  dont  elle  inflige  le  mépris. 
N’est-il  pas  singulier,  par  exemple,  qu’il  n’y  ait  que 
le  duel  qui  puisse  nous  laver  de  l’infamie  d’un 
soufflet?  N’est-il  pas  ridicule  de  voir,  en  jurispru- 
dence criminelle,  qu’il  est  plus  honteux  d’être 
pendu  que  d’avoir  la  tête  tranchée?  Les  nobles 
et  les  patriciens  de  tous  les  temps  avaient  porté 
l’orgueil  des  privilèges  jusqu’à  vouloir  qu’on  in- 
ventât des  supplices  particuliers  pour  eux.  Le 
principal  motif  de  cette  concession  venait  sans 
doute  de  ce  qu’on  croyait  offrir  un  hommage,  dans 
leur  personne,  à ceux  de  leurs  ancêtres  qui  avaient 
rendu  des  services  plus  ou  moins  importans  à la 


DU  MÉPRIS.  -^5 

L’homme  convaincu  du  mépris  qu’il  inspire 
porte  sur  lui-même  un  regard  épouvanté  ; le  far- 
deau qui  l’accable  abat  ses  facultés  intellectuelles  ; 
il  n’a  aucune  assurance  dans  son  maintien  ; il 
baisse  les  yeux  et  n’ose  les  porter  sur  son  sem- 
blable : il  est  à chaque  instant  déconcerté  par  le 
sentiment  involontaire  de  sa  propre  humiliation. 
Les  muscles  qui  meuvent  sa  physionomie  agissent 
d’une  manière  détournée  : il  est  timide,  défiant, 
confus  autant  que  surpris  des  prévenances  dont 
il  est  l’objet.  L’homme  qui  en  méprise  un  autre 
est , au  contraire , tranquille  comme  tous  les  indi- 
vidus animés  d’une  passion  froide.  On  observe 
dans  ses  regards,  dans  ses  attitudes,  cette  dignité 
calme  qui  provient  de  la  supériorité  qu’il  a tout  à 
coup  acquise  sur  son  semblable. 

L’homme  flétri  ne  peut  se  promettre  de  longs 
jours  ; l’air  qu’il  respire  semble  lui  être  perni- 
cieux comme  celui  des  marécages  : il  a beau  se 
roidir  contre  le  châtiment  que  lui  fait  subir 
l’opinion,  il  ne  saurait  supporter  autour  de  lui 
ce  silence  contempteur , qui  est  un  des  plus 
grands  supplices  de  l’âme.  Je  dirai  plus  : en- 
tourez un  assassin  des  plus  douces  affections  do- 
mestiques; qu’il  trouve  une  femme  qui  Fairne, 
que  ses  enfans  lui  prodiguent  les  plus  tendres 
caresses,  il  n’est  pas  consolé,  son  cœur  est  do 


PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 


76 

glace  ; le  poison  est  dans  toutes  ses  jouissances.  Il 
faut  qu’il  meure , parce  qu’il  a besoin  de  se  faire 
oublier.  Il  y a d’ailleurs  quelque  chose  de  sec  et 
de  dénaturé  dans  les  adieux  qu’il  fait  à la  terre;  il 
n’a  jamais  su  vivre,  comment  voulez- vous  qu’iî 
sache  mourir? 


77 


DE  LA.  MOQUERIE. 

C€>  o-r  e^CHt-  e-tf*  <^4^^^•®-<^-<^  c^>©-io-c>-c>-CM&c-«>-et*  c>€>e-r<*-e  rr- 

CHAPITRE  V 1 1. 


DE  LA  MOQUERIE. 

La  moquerie  est  un  penchant  qui  a ses  racines 
clans  l’orgueil  et  dans  la  méchanceté  de  l’homme; 
elle  est  le  résultat  de  cette  joie  cruelle  que  nous 
éprouvons  a la  vue  des  disgrâces  qui  peuvent  aL 
fliger  nos  semblables.  C’est  une  réaction  de  notre 
amour-propre  contre  des  ridicules  ou  des  défauts 
qui  nous  choquent.  La  moquerie  est  douce  à 
exercer  comme  la  vengeance. 

Un  philosophe  a dit  ingénieusement  que  la 
moquerie  était  l’épée  de  la  femme.  C’est  en  effet 
l’arme  des  faibles  contre  les  forts  ; c’est  la  res- 
source des  petits  contre  les  grands;  Fart  d’en  user 
est  particulièrement  départi  aux  rachitiques , 
aux  bossus  , aux  boiteux,  aux  enfans  et  à tous 
ceux  qui  sont  inférieurs  par  leur  puissance  phy- 
sique. Les  individus  robustes  et  d’une  stature 
athlétique  ne  se  moquent  de  personne  C’est  une 
remarque  qu’on  peut  faire  dans  les  divers  ordres 
de  la  société. 


PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 


78 

Le  besoin  de  la  moquerie  est  essentiellement 
le  partage  de  l’espèce  humaine.  Il  se  manifeste 
chez  les  peuples  memes  qui  n’ont  atteint  qu’un 
faible  degré  de  civilisation.  Les  sauvages  de  la 
Californie  tournaient  en  ridicule  les  mission- 
naires , lorsque  ceux-ci  prononçaient  mal  cer- 
tains mots  de  leur  langue.  Qui  croirait  que  les 
idiots  ne  sont  pas  exempts  de  cette  habitude  ? Il 
y a quelques  années  qu’en  traversant  le  mont 
Saint-Bernard , M.  de  Bonstetten , savant  distingué 
de  Genève,  logea  à Martigny,  chez  son  ancien 
valet  de  chambre  devenu  aubergiste.  Il  lui  de- 

O 

manda  des  détails  sur  les  crétins  dont  ce  village 
abonde.  « Qui  les  connaît  mieux  que  moi  ? ré- 
pondit ce  dernier;  c’est  devant  ma  maison  qu’ils 
se  rassemblent  tous  les  jours;  ils  sont  très  gais, 
et  leur  conversation  est  fort  animée.  Ils  se  font 
une  sorte  de  langage  à l’aide  de  leurs  cris  et  de 
leurs  gestes,  langage  qu’ils  entremêlent  de  quel- 
ques sons  mal  articulés.  Ils  ne  cessent  de  se  mo- 
quer des  non-cretins , dont  ils  font  le  sujet  conti- 
nuel de  leurs  entretiens,  w On  voit , d’après  ce  fait, 
que  la  moquerie  appartient  au  plus  bas  degré  de 
la  spiritualité. 

Il  suffit  d’entendre  ce  qui  se  dit  dans  le  cercle 
ordinaire  de  nos  sociétés , pour  s’apercevoir  de  la 
tendance  qu’ont  tous  les  hommes  vers  une  mé- 


DI  LA  MOQUERIE.  ’yg 

disaiice  moqueuse  que  l’esprit  assaisonne  et  rend 
plus  ou  moins  piquante.  Toutes  les  paroles  pro- 
férées  avec  un  ton  persifleur  se  rapportent  à des 
anecdotes  vraies  ou  fausses  sur  tel  ou  tel  individu; 
on  fouille  dans  les  replis  les  plus  secrets  de  son 
âme  ; on  recherche , on  découvre,  on  publie  ses 
actions  privées;  et  la  curiosité  n’est  mise  en  jeu 
que  pour  satisfaire  cet  instinct  funeste  dont  il  est 
difficile  de  se  défendre.  Le  peuple  meme  ne  se 
soulage  de  ses  chagrins , et  ne  se  venge  de  ceux 
qui  le  gouvernent,  que  par  de  méchantes  plai- 
santeries. 

La  malice  humaine  se  repaît  de  scandale  . 
tous  les  membres  du  corps  social  se  combattent 
avec  l’arme  du  ridicule.  Les  vengeances  particu- 
lières s’exercent  communément  par  ce  déplorable 
moyen.  Les  enfans  sont , pour  ainsi  dire  , formés 
pour  la  moquerie  ; ils  bégaient  à peine,  qu’on  leur 
fait  tenir  des  discours  satiriques  au  moyen  des- 
quels ils  sont  un  objet  de  joie  pour  tout  le  monde. 
Les  femmes  surtout,  occupées  à des  travaux  sé- 
dentaires qui  n’entravent  en  aucune  manière  la 
conversation , aiguisent  à chaque  instant  ce  fer 
meurtrier;  c’est  toujours  du  prochain  qu’elles 
s’entretiennent.  On  a beau  avoir  inventé  pour 
elles  les  promenades,  les  jeux,  les  spectacles;  c’est 
précisément  dans  les  lieux  où  elles  se  trouvent  en 


8o  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

regard  qu’elles  se  livrent  avec  plus  d’abandon  et 
de  volupté  au  besoin  continuel  de  la  moquerie. 

L’homme  aime  tellement  à faire  circuler  ce 
poison,  que , lorsque  dans  un  discours , dans  une 
conversation , on  parle  en  général  d’un  vice , d’un 
travers , d’un  ridicule , les  auditeurs  saisissent 
avec  avidité  tout  ce  qui  peut  prêter  à des  allu- 
sions particulières.  On  ramasse  en  quelque  sorte 
le  trait  qui  s’était  perdu  pour  lui  assurer  une  di- 
rection déterminée.  Ainsi  la  moquerie  est  ce  qui 
fait  le  supplice  des  relations  sociales  : elle  met 
dans  un  état  continuel  de  guerre  les  babitans 
d’une  meme  ville , d’un  meme  royaume , etc.  ; 
elle  entretient  des  rivalités  entre  les  différens 
peuples,;  elle  perpétue  les  ressentimens. 

En  France , la  moquerie  s’exprime  souvent  par 

des  chansons , genre  d’escrime  qu’on  excuse  , et 

« 

qui  laisse  néanmoins  des  blessures  profondes  dans 
le  fond  des  cœurs  ; ses  funestes  refrains  sont  quel- 
quefois très  acérés  : les  chansons  passent  vite  ; 
mais  elles  se  répètent,  et,  par  le  secours  de  la 
rime,  se  reproduisent  à volonté  dans  la  mémoire. 
Cruelles  interprètes  de  la  malignité  humaine, 
elles  voyagent  et  se  transportent  à une  distance 
infinie  des  lieux  où  elles  ont  pris  naissance.  Elles 
sont  colportées  par  la  jeunesse  ; on  est  frappé  de 


DE  LA  MOQUERIE.  Si 

leurs  traits , sans  savoir  d’où  ils  partent.  C’est  par 
elles  que  l’homme  est  atteint  dans  tous  les  rangs 
et  dans  toutes  les  professions.  Ces  agressions  poé- 
tiques sont  souvent  suivies  des  plus  tristes  cata- 
strophes. Le  poison  de  la  moquerie  ressemble  à 
celui  dont  les  sauvages  se  servent  pour  infecter 
leurs  flèches  ; il  laisse  dans  l’âme  offensée  les  em- 
preintes les  plus  douloureuses. 

L’homme  des  villes  a fait  du  plaisir  de  la  mo- 
querie un  délassement  pour  ses  fatigues  journa- 
lières ; c’est  ce  qui  a donné  lieu  à l’invention  de 
la  comédie,  aliment  précieux  pour  la  gaîté.  La 
moquerie  est  ici  réduite  en  art  : c’est  un  moyen 
de  correction  qu’on  fait  tourner  au  profit  de  la 
morale.  On  peint  les  ridicules  avec  une  sorte 
d’exagération  qui  amuse  à la  fois  un  grand  nom- 
bre de  spectateurs , en  provoquant  la  convulsion 
salutaire  du  rire,  phénomène  propre  à l’espèce 
humaine. 

La  comédie  a pour  objet  de  représenter  les 
vices  et  d’exposer  les  fautes  que  les  hommes  com- 
mettent journellement  dans  l’exercice  de  leurs 
relations,  afin  d’én  préserver  ceux  qui  écoutent. 
Elle  est  destinée  à réformer  les  mœurs , ou  plutôt 
les  habitudes  antisociales  des  hommes.  C’est  un 
enseignement  de  la  vie,  un  châtiment  infligé  à 

TI.  6 


PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

divers  ridicules  par  le  ministère  de  la  moquerie. 
Le  mouvement  dramatique  qu’on  donne  à cette 
correction  intéresse  la  société  entière  ; il  sert  à 
l’instruction  commune.  Ainsi  donc  la  moquerie  a 
un  but  moral  et  sérieux  dans  les  productions  co- 
miques ; elle  satisfait  en  outre  un  des  besoins  im- 
périeux de  notre  nature,  qui  nous  porte  à plai- 
santer sur  les  travers  d’autrui  sans  offenser  la 
susceptibilité  individuelle. 

Considérée  sous  le  rapport  moral  et  dans  le 
commerce  ordinaire  des  hommes,  la  moquerie 
est  un  acte  coupable  par  lequel  on  cherche  à se 
donner  un  inférieur.  On  convertit  l’individu  dont 
on  se  moque  en  adversaire  : nous  signalons  son 
côté  faible,  et  nous  nous  applaudissons  des  avan- 
tages que  ses  défauts  nous  donnent  sur  lui.  La 
moquerie  suppose  par  conséquent  l’absence  de 
toute  affection  bienveillante.  Observez  l’homme 
qui  a du  penchant  à railler  les  autres  : à coup 
sûr,  il  est  aussi  présomptueux  que  malin  : rire 
d’autrui , c’est  vanter  sa  propre  excellence. 

Les  hommes  sont  d’autant  plus  enclins  à la 
moquerie,  qu’elle  sert  à aiguiser  leur  esprit,  à ani- 
mer leur  entretien , à faire  applaudir  leur  conver- 
sation ; on  l’a , du  reste , rendue  plus  piquante  en 
lui  faisant  subir  une  multitude  de  formes,  11  en  est 


DE  LA  MOQUERIE.  §3 

une , par  exemple , qui  consiste  dans  un  silence 
expressif,  ou  dans  une  simple  inflexion  delà  voix; 
souvent  elle  tient  à la  finesse  de  certains  mots 
usités  dans  telle  ou  telle  langue.  Au  surplus , sous 
quelque  forme  quelle  se  présente,  elle  n’en  est 
pas  moins  une  puissance  que  peu  de  personnes 
osent  braver.  On  la  redoute  à un  tel  point,  qu’on 
craint  généralement  de  se  mettre  au-dessus  de  ce 
qu’on  nomme  le  queri  dira-t-on.  Ainsi,  dans  le 
monde , les  railleries  de  Fliomme  faible  font  le 
supplice  de  l’homme  fort. 

La  susceptibilité  française  ne  s’arrange  point 
de  la  moquerie  directe,  et  la  vengeance  suit  tou- 
jours de  près  une  pareille  insuite.  On  connaît  les 
affronts  qui  arrivent  aux  poètes  satiriques,  ainsi 
qu’à  tous  ceux  qui  se  mêlent  de  tourner  en  dérision 
leurs  semblables.  Il  est  certain  qu’il  y a quelque 
chose  de  bas  et  de  déloyal  dans  l’abus  d’un  art 
qui  peut  s’exercer  contre  des  absens.  Il  existe  des 
lois  contre  les  calomniateurs;  il  faudrait  en  éta- 
blir contre  ceux  qui  se  font  un  jeu  de  la  moque- 
rie. La  plupart  d’entre  eux  manquent  tellement 
de  justice  et  de  vérité,  qu’ils  s’irritent  à l’excès , 
si  on  use  à leur  égard  de  justes  représailles. 

L’homme  véritablement  bon  gémit  des  sottises 
d autrui;  il  ny  a que  le  méchant  qui  puisse  se 


84  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

permettre  d’en  rire.  En  agir  ainsi  est  tout-à-fait  in- 
digne d’une  âme  forte  et  vigoureusement  trempée. 
Depuis  que  la  moquerie , cette  fille  aînée  de  la 
vanité  humaine , est  devenue  plus  générale  parmi 
les  hommes  civilisés , l’homme  social  a perdu  sa 
force  et  sa  dignité  ; on  a aboli  le  respect  pour  la 
morale  sacrée,  et  on  a profané  ce  qu’il  y a de 
plus  profond  et  de  plus  sérieux  dans  le  cœur  de 
l’homme. 

On  peut  dire  , en  terminant  ce  chapitre , que  les 
railleurs  sont  atteints  d’une  sorte  de  débilité  mo- 
rale, qui  est,  pour  ainsi  dire,  de  niveau  avec  la 
défectuosité  de  leurs  organes  physiques.  En  France 
surtout , la  moquerie  est  exercée  par  des  hommes 
médiocres  et  subalternes,  dont  la  tête  est  tout-à- 
fait  vide  d’idées  ; c’est  le  pays  où  les  sots  ont  pris 
le  parti  de  se  moquer  de  tout  ce  qu’ils  n’entendent 
pas  : de  là  le  discrédit  jeté  par  l’opinion  sur  ceux 
qui  s’attachent  à déprécier  leurs  semblables.  De 
quelque  gaîté  qu’ils  assaisonnent  leurs  discours , 
ils  se  déconsidèrent  dans  l’esprit  des  hommes 
sensés.  La  plupart  d’entre  eux  subissent  le  sort 
de  ces  bouffons  ambulans  dont  le  métier  trivial 
est  d’amuser  le  peuple,  et  qu’on  n’aime  à voir  que 
sur  leurs  tréteaux. 


UE  LA  PITIE. 


85 


-iH^-CO-O^CV-C-eO-fr-Sv-C-C-CHC^©  C-OO-C^C^C-C^ 


CHAPITRE  VUE 


DE  LA  PITIÉ. 

La  pitié  est  une  affection  sympathique  qui  se 
dirige  avec  plus  ou  moins  d’énergie  vers  tous  les 
individus  souffrans  ou  malheureux  : c’est  le  contre- 
poids de  l’amour  de  soi , qui  ne  pouvait  convena- 
blement trouver  sa  place  que  dans  un  être  so- 
ciable. Il  est  peu  de  sentimens  qui  honorent  au- 
tant la  nature  humaine. 

t 

On  a mal  connu  et  mal  déterminé  les  sources 
de  la  pitié  dans  l’économie  animale  ; elle  n’est 
point  l’effet  d’un  retour  sur  nous-mêmes , comme 
l’ont  prétendu  certains  philosophes  qui  expliquent 
tout  par  la  théorie  de  la  personnalité  ; mais  il  est 
évident  que  cette  faculté  sublime  tient  plutôt  au 
besoin  inné  que  nous  avons  de  sympathiser  avec 
les  malheurs  de  nos  semblables , et  de  faire  par^ 
tager  le  bien-être  dont  nous  jouissons. 

La  pitié  est  un  mouvement  spontané  de  l’âme , 
une  faculté  native  que  nous  sommes  involontaL 


86  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIOIVS. 

rement  enclins  à exercer.  Les  hommes  les  plus 
habitués  à raisonner  ne  sont  pas  ceux  qui  sont 
les  plus  portés  à la  compassion  ; la  réflexion  est 
souvent  ennemie  de  ce  doux  sentiment.  J’ai  connu 
un  propriétaire  opulent  qui  refusait  de  faire  l’au- 
mône parce  qu’il  avait  profondément  médité  sur 
l’ingratitude. 

C’est  par  instinct  et  non  par  raison  que  l’homme 
se  montre  compatissant  : la  pitié  saisit  inopiné- 
ment son  âme.  La  nature  a un  besoin  insurmon- 
table de  ce  sentiment,  qui  nous  presse  comme 
celui  de  la  faim  ou  de  la  soif.  Madame  Helvétius 
passait  dans  une  rue  du  village  d’Auteuil  ; elle 
rencontra  une  paysanne  glacée  par  le  froid  et 
presque  nue  ; elle  se  dépouilla  spontanément 
d’une  partie  de  ses  vêtemens  pour  en  couvrir 
cette  infortunée.  Placez  des  hommes  tout-à-fait 
sauvages  sur  le  bord  d’un  fleuve  : qu’un  enfant, 
qu’une  femme  s’y  laisse  choir  î quel  est  celui 
d’entre  eux  qui  ne  voudra  pas  lutter  contre  le 
torrent?  quel  est  celui,  qui,  dans  cette  circon- 
stance périlleuse , n’abjurera  pas  son  égoïsme  et 
sa  personnalité? 

La  théorie  de  la  pitié  doit  donc  s’expliquer  par 
les  lois  de  notre  propre  organisation  morale  ; nul 
doute  quelle  ne  soit  inhérente  à la  constitution 


DE  LA.  PITIE. 


g, J 

particulière  de  chaque  individu,  et  liée  à la  con- 
servation de  tous.  Elle  ne  saurait  provenir,  comme 
on  l’a  si  souvent  prétendu , de  la  faculté  que  nous 
avons  de  nous  placer,  par  l’effet  de  notre  imagi- 
nation, dans  la  même  situation  que  ceux  dont  le 
triste  sort  nous  intéresse.  Il  n’est  pas  vrai  d’ail- 
leurs que  ce  sentiment  s’affaiblisse  en  nous  quand 
nous  avons  la  certitude  de  ne  pas  être  atteints 
par  les  maux  qu’endurent  nos  semblables.  Par- 
courez les  asiles  du  malheur,  transportez-vous 
dans  l’intérieur  des  hôpitaux , vous  y observerez 
des  infirmités  sans  nombre  : les  plus  graves  vous 
toucheront  davantage  ; et  pourtant  ce  sont  celles 
dont  il  est  à peu  près  certain  que  vous  serez  tou- 
jours garanti. 

La  pitié  est  plus  ou  moins  vivement  ressentie 
par  les  hommes  de  toutes  les  classes  ; mais  il  ne 
faut  pas  croire  quelle  soit , dans  tous  les  cas , for- 
tifiée par  l’analogie  des  rangs  que  nous  occupons 
dans  la  vie.  Une  telle  assertion  est  contraire  aux 
faits  qui  sont  journellement  observés.  Les  infor- 
tunes d’un  roi  n’ont  aucun  rapport  avec  celles 
qui  nous  accablent  ; et  pourtant  elles  provoquent 
dans  notre  âme  le  sentiment  de  la  plus  grande 
commisération  ; d’une  autre  part , les  individus 
qui  vivent  à côté  de  nous,  et  dans  une  condition 
semblable  à la  nôtre,  sont  quelquefois  ceux  que 


88  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

nous  plaignons  le  moins,  quoique  nous  soyons 
menacés  des  memes  malheurs. 

Les  relations  de  la  pitié  sont  spécialement 
propres  à l’homme.  Quelques  quadrupèdes , et 
surtout  le  lion , paraissent  néanmoins  en  être  sus- 
ceptibles ; on  a même  vu  des  animaux  dont  la 
sensibilité  avait  été  plus  ou  moins  cultivée,  exer- 
cer des  actes  de  compassion  dont  notre  intelli- 
gence s’étonne.  Mais , dans  l’espèce  humaine , les 
mouvemens  de  cette  faculté  expansive  sont  infi- 
niment plus  nobles  et  plus  pénétrans.  Tous  les 
malheureux  de  la  terre  sont  placés  sous  l’égide 
de  la  pitié  tutélaire.  La  nature  prévoyante  ne  l’a 
convertie  en  passion  que  pour  nous  intéresser 
davantage  aux  maux  d’autrui  : elle  ne  pouvait 
compter  sur  les  motifs  précaires  que  fournit  la  rai- 
son , parce  qu’ils  eussent  été  rarement  écoutés. 

C’est  surtout  au  sein  des  sociétés  policées  que 
cette  passion  se  communique  avec  le  plus  de 
force  et  de  vitesse  ; de  là  vient  que  les  auteurs  de 
romans  en  font  presque  toujours  le  principal  in- 
térêt des  situations  qu’ils  nous  représentent  ; nous 
lisons  avec  une  sorte  d’avidité  les  livres  consacrés 
à la  description  des  grandes  catastrophes.  Notre 
pitié  s’attache  même  à des  êtres  qui  ne  sont  plus , 
et  nos  Ames  compatissantes  errent  autour  du 


DE  LA  PITIÉ. 


89 

tombeau  qui  les  a engloutis.  Les  peines  attachées 
à la  condition  de  l’homme  tiennent  en  général 
notre  sensibilité  en  haleine , et  nous  aimons 
mieux  sympathiser  avec  les  craintes  qu’avec  les 
espérances  de  nos  semblables. 

La  pitié  est  un  sentiment  si  énergique,  qu’il 
est  des  circonstances  où  elle  nous  poursuit  long- 
temps après  que  nous  lui  avons  résisté.  Il  y a en 
nous  comme  une  voix  secrète  qui  nous  reproche 
toute  la  dureté  de  notre  âme  : nous  retournons 
alors , par  une  pente  irrésistible , vers  l’étre  mal- 
heureux que  nous  avions  si  cruellement  délaissé , 
et  nous  nous  plaisons  à réparer  les  suites  d’un 
injuste  abandon. 

On  voit  d’après  cela  que  la  pitié  n’est  pas  aussi 
rare  parmi  les  hommes  qu’on  le  prétend.  On 
trouve  partout  des  orphelins;  partout  on  ren- 
contre des  vieillards  que  les  circonstances  rédui- 
sent à la  plus  affreuse  détresse  ; mais  le  hasard  ou 
plutôt  la  Providence  place  toujours  à côté  d’eux 
un  être  bienfaisant  pour  les  secourir.  La  nature 
a mis  d’ailleurs  dans  la  voix  humaine  des  accens 
propres  à émouvoir  le  cœur  d’autrui  et  à conju- 
rer l’infortune  ; il  est  des  plaintes , il  est  des  cris 
éloquens  auxquels  la  partie  affective  de  notre  âme 
ne  saurait  entièrement  se  soustraire.  C’est  ainsi 


90  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

que  le  monde  se  maintient.  Il  faudrait  appeler  la 
pitié  la  passion  conservatrice  par  excellence. 

Les  douleurs  physiques  excitent  en  général 
beaucoup  moins  de  pitié  que  les  douleurs  mo- 
rales. Cette  remarque  est  incontestable;  et  il  est 
certain  que  nous  apercevons  journellement  dans 
les  rues  et  les  carrefours  de  nos  cités  des  individus 
couverts  de  plaies  ou  en  proie  aux  maux  les  plus 
hideux , sans  éprouver  la  moindre  émotion  , tan- 
dis que  nous  pleurons  amèrement  sur  des  mal- 
heurs fictifs  ou  supposés,  et  que  nous  nous  rassem- 
blons devant  un  théâtre  pour  goûter  en  commun 
le  charme  prolongé  de  la  compassion  ; c’est  donc 
le  pouvoir  de  notre  imagination  qui  grossit  à nos 
yeux  ces  infortunes  mensongères , et  qui  fait  que 
notre  âme  en  est  profondément  affectée. 

La  pitié  étant  un  sentiment  relatif  à la  conser- 
vation de  l’espèce,  il  est  évident  qu’elle  doit  se 
montrer  plus  active  chez  les  jeunes  gens  destinés 
à la  soutenir  que  chez  les  vieillards  qui  sont  près 
de  s’en  séparer.  Il  est  également  démontré  par 
l’observation  que  les  femmes  sont  spécialement 
accessibles  à ce  doux  sentiment,  parce  que  le 
sort  de  l’existence  individuelle  semble  leur  être 
plus  particulièrement  confié.  Les  physiologistes 
remarquent  enfin  que  la  pitié  se  montre  plus 


DE  LA  PITIIÈ. 


9^' 

vive  toutes  les  fois  quelle  se  nianileste  entre 
deux  personnes  d’un  sexe  différent.  Ceci  tient  à 
l’influence  réciproque  que  l’homme  et  la  femme 
exercent  l’un  sur  l’autre,  influence  dont  il  sera 
question  quand  je  traiterai  de  l’instinct  de  repro- 
duction. 

Nous  sommes  susceptibles  de  concevoir  le  senti- 
ment de  la  pitié  pour  des  êtres  memes  qui  n’appar- 
tiennent point  à notre  espèce.  Toutefois  est-il  vrai 
de  dire  que  nous  prenons  une  part  plus  vive  aux 
souffrances  de  ceux  qui  se  rapprochent  le  plus  de 
nous  par  les  caractères  physiques  de  leur  organisa- 
tion. C’est  ainsi  que  nous  sommes  plus  fortement 
émus  par  le  cri  des  quadrupèdes  que  par  le  cri  des 
oiseaux  ; c’est  ainsi  qu’on  se  détermine  plus  volon- 
tiers à tuer  un  poisson , un  insecte , qu’un  animal  à 
sang  chaud.  M.  de  Malouet , dans  son  V ojage  à 
la  Guyane  y fait  mention  d’une  chasse  faite  aux 
singes  par  les  Indiens.  Il  dit  que  dans  cette  cir- 
constance il  se  trouva  tellement  ému  par  les 
plaintes  de  ces  animaux  blessés,  qu’il  donna 
l’ordre  de  faire  cesser  le  feu.  Ce  qui  le  pénétrait 
surtout  de  compassion , c’étaient  les  gémissemens 
des  femelles  portant  leurs  petits  sous  leurs  bras 
pour  les  soustraire  au  danger.  Elles  parlaient 
une  langue  qu’on  n’entendait  pas,  mais  qui  sem- 
blait retracer  à la  fois  la  fureur,  l’indignation 


9"^  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

et  les  angoisses  du  désespoir.  La  ressemblance 
éloignée  du  singe  avec  l’espèce  humaine  contri- 
bue beaucoup  à accroître  le  sentiment  de  la  pitié  ; 
et,  pour  me  servir  de  l’expression  de  M.  de 
Malouet,  elle  paraît  en  quelque  sorte  la  com- 
mander. 

La  pitié  n’est  point  un  sentiment  aveugle 
comme  celui  de  l’amour,  et  il  y a toujours  une 
sorte  de  justice  dans  la  répartition  que  l’on  en 
fait.  Elle  ne  se  porte  guère  que  sur  les  individus 
qui  en  sont  dignes.  Ce  ne  sont  point  les  scélérats 
qui  l’inspirent  : par  les  crimes  qu’ils  ont  pu  com- 
mettre , ils  n’excitent  plus  notre  sympathie  ; ils 
se  sont  en  quelque  sorte  séparés  de  la  nature 
humaine. 

En  général,  quand  on  sollicite  notre  compas- 
sion , nous  avons  grand  soin  de  nous  enquérir 
quel  est  le  caractère  , quelles  sont  les  vertus  des 
personnes  qui  cherchent  à nous  intéresser  en 
leur  faveur.  Ceux  qui  nous  implorent  font  aussi- 
tôt une  description  plus  ou  moins  étendue  des 
droits  qu’ils  ont  à notre  bienfaisance.  Nous  cher- 
chons nous-mêmes  à justifier  nos  largesses,  à 
motiver  en  quelque  sorte  les  services  que  nous 
rendons.  L’impression  de  la  pitié  est  d’ailleurs 
d’autant  plus  énergique  que  l’individu  qui  l’ex- 


DE  LA  PITIÉ. 


cite  est  plus  ou  moins  recommandable  par  ses 
vertus  et  sa  moralité. 

Le  sentiment  de  la  pitié  s’exprime  souvent  par 
des  larmes.  Ce  symptôme  se  manifeste  principa- 
lement quand  nous  sympathisons  avec  la  douleur 
morale  ; la  douleur  physique  peut  néanmoins  le 
déterminer,  si  elle  a lieu  chez  des  individus  qui 
tiennent  à nous  par  les  liens  du  sang.  Ajoutons 
que  la  nature  attache  une  sorte  de  bonheur  à 
l’exercice  de  cette  passion;  car  elle  a voulu  que 
l’homme  trouvât  une  satisfaction  dans  un  devoir 
meme  qu’elle  lui  impose. 

La  pitié  est  du  reste,  de  toutes  nos  jouissances , 
celle  qu’on  peut  regarder  comme  la  plus  vraie  et 
la  plus  naturelle  ; nous  penchons  de  nous-mêmes 
vers  la  miséricorde  et  la  bonté.  C’est  l’instinct  de 
relation  qui  inspira  le  premier  homme  lorsqu’il 
donna  du  pain  à son  semblable.  Dans  la  suite, 
on  fit  de  cet  acte  un  devoir  social  auquel  tous  les 
malheureux  se  confient  ; car  la  terre  est  peuplée 
de  mendians  qui  trouveront  toujours  à vivre 
tant  qu’il  y aura  parmi  ceux  qui  l’habitent  une 
ombre  de  civilisation.  Au  surplus,  ainsi  que  je 
l’ai  déjà  énoncé  plus  haut , la  pitié  est  un  senti- 
ment qui  dérive  si  bien  des  lois  de  l’organisation 
humaine , que  ceux  qui , par  corruption , refusent 


94  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

d’y  obéir,  allèguent  toujours  des  prétextes  pour 
se  faire  excuser  ; ils  imputent  d’ordinaire  aux  per- 
sonnes qui  les  sollicitent  des  vices  ou  des  défauts 
qui  les  rendent  indignes  de  leur  assistance. 

/ 

La  pitié  est  un  sentiment  si  légitime,  qu’elle 
vient  faire  valoir  ses  droits  jusque  dans  le  sanc- 
tuaire de  la  justice.  Chez  les  Romains , un  accusé 
avait  la  faculté  de  parcourir  les  rangs  de  l’assem- 
blée pour  émouvoir  la  compassion  du  peuple , 
aussitôt  que  la  trompette  avait  sonné  l’ouverture 
des  comices,  et  qu’on  allait  prononcer  sur  son 
sort  par  centuries  : le  coupable  prenait  alors  une 
humble  contenance  ; sa  tête  était  couverte  de 
cendres  ; on  faisait  suivre  le  vieux  père,  les  petits 
enfans , l’épouse  désolée , pour  mieux  apaiser  la 
colère  publique.  On  entendait  bientôt  les  mur- 
mures de  la  pitié  au  milieu  des  flots  de  la  mul- 
titude, et  déjà  les  cœurs  étaient  émus  avant  que 
l’orateur  se  fît  entendre. 

La  pitié  est,  comme  toutes  les  autres  facultés 
de  l’âme , susceptible  d’affaiblissement  et  d’alté- 
ration ; le  spectacle  continuel  de  l’ingratitude  de 
l’homme  finit  par  concentrer  les  affections,  et  par 
empêcher  tout  mouvement  expansif  qui  tendrait 
à les  répandre.  Le  grand  exercice  de  cette  faculté 
a d’ailleurs  des  inconvéniens  graves  ; et  ceci  est 


fondé  sur  une  loi  du  système  nerveux , qui  s’é- 
mousse par  la  fréquence  des  memes  impressions. 
On  remarque  aussi  que  les  grands  désastres , qui 
font  ressortir  et  prédominer  l’égoïsme , peuvent 
également  affaiblir  les  sources  de  la  pitié , et  di- 
minuer sa  généreuse  activité. 

On  voit  d’après  cela  pourquoi  l’homme  s’est 
fait  un  cœur  d’airain  contre  l’infortune,  pourquoi 
il  ne  craint  pas  de  se  revêtir  en  quelque  sorte  d’un 
bouclier  pour  résister  à la  plainte  et  aux  gémis- 
semens.  Les  malheureux  le  savent  si  bien , qu’ils 
ont  réduit  en  art  le  don  naturel  d’implorer  la 
pitié  de  leurs  semblables  ; il  n’est  pas  de  ruse  à 
laquelle  ils  n’aient  recours  pour  la  surprendre.  Les 
uns  tiennent  des  discours  plus  ou  moins  persuasifs, 
et  cherchent  à nous  attendrir  par  des  pleurs,  des 
prières , des  supplications  ; ils  donnent  à leur 
voix  des  inflexions  propres  à nous  convaincre 
et  à nous  toucher;  les  autres  simulent  des  infir- 
mités dont  ils  ne  sont  pas  meme  menacés  : telles 
que  ces  maladies  convulsives  qui  portent  simul- 
tanément dans  notre  âme  la  commisération  et 
l’effroi.  Plusieurs  d’entre  eux  cherchent  à gagner 
le  cœur  en  jouant  des  airs , avec  plus  ou  moins 
d’habileté , sur  des  instrumens  de  musique  ; c’est 
le  stratagème  des  aveugles.  Comme  la  faiblesse 
exerce  un  grand  empire  sur  la  pitié , les  femmes 


9^  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

indigentes  font  étalage  de  leurs  enfans  pour  mieux 
mettre  enjeu  cette  disposition  du  principe  sensitif. 
On  en  voit  meme  qui  se  couvrent  la  tête  d’un 
voile  pour  chanter  sous  ce  déguisement,  et  solli- 
citer l’intérêt  des  passans  par  l’attrait  du  mystère. 

La  pitié  doit  être  considérée  comme  partie  in- 
tégrante de  l’ordre  social.  On  y voit  les  hommes 
mettre  en  commun  leurs  infortunes , et  se  prêter 
des  secours  mutuels  pour  lutter  ensemble  contre 
la  maladie  et  la  destruction.  Un  des  plus  nobles 
effets  de  l’instinct  de  relation , est  de  réunir  dans 
le  même  lieu  un  grand  nombre  d’individus , pour 
qu’ils  puissent  s’assister  les  uns  les  autres,  et  se 
protéger  de  leurs  facultés  réciproques.  La  so- 
ciété devient  alors  une  providence  sous  les  aus- 
pices d’une  pitié  généreuse  et  conservatrice. 

Ainsi , la  pitié  est  une  sorte  de  religion  établie 
dans  le  fond  de  nos  cœurs , ou  plutôt  c’est  celle 
de  nos  affections  qui  nous  rapproche  le  plus  de 
la  divinité,  et  c’est  aussi  celle  qui  charme  le 
mieux  tous  les  rapports  d’une  vie  malheureuse  et 
tourmentée,  puisqu’elle  convertit  en  jouissance 
le  plus  saint  des  devoirs.  Que  deviendrait  une 
nation  où  l’on  pourrait  ériger  en  maxime  cette 
sécheresse  de  l’âme  qui  nous  rend  insensibles  au 
cri  de  l’infortune  ! 


DE  LA.  PITIÉ. 


97 

Je  dirai  plus;  la  pitié  a souvent  quelque  chose 
de  surnaturel  chez  les  peuples  civilisés  par  une 
grande  vertu.  Quand  les  élémens  sont  bouleversés^ 
quand  la  terre  est  ébranlée  jusque  dans  ses  en- 
trailles, les  animaux  se  dispersent  par  la  frayeur  ; 
ils  prennent  la  fuite  en  désordre , sans  rien  con- 
certer pour  leur  conservation  mutuelle  ; mais  les 
hommes  se  rapprochent  par  une  attraction  aussi 
invincible  que  généreuse  ; ils  se  cherchent  et  s’as- 
sistent dans  tous  les  détails  de  leur  vie  privée.  On 
les  voit  appliquer  leur  réflexion  prévoyante  et 
toutes  les  mesures  réparatrices  aux  plus  grandes 
catastrophes  de  la  nature. 

Aucune  calamité  n’est  certainement  comparable 

à celle  qui  vint  engloutir  Lisbonne  dans  ses  fon- 
demens.  Les  habitans  crurent  à cet  instant  fu- 
neste que  la  terre  était  anéantie , et  que  l’univers 
allait  rentrer  dans  le  chaos.  Cependant  les  prêtres, 
les  médecins , les  chefs  de  police , les  officiers  de 
justice , etc.,  s’élancèrent  spontanément  sur  ce 
vaste  théâtre  de  la  désolation  et  du  désespoir.  Les 
mouvemens  d’une  pitié  sublime  se  manifestèrent 
dans  ce  lieu  tout  couvert  des  ombres  de  la  mort. 
Les  femmes  surtout  se  firent  remarquer  par  des 
prodiges  de  courage  et  de  dévouement  : elles 
cherchaient  les  victimes  au  milieu  des  décombres , 
transportaient  les  malades  dans  les  maisons  qui 


90  PPIYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

n’avaient  pas  été  renversées , pansaient  les  bles- 
sures , distribuaient  des  alimens.  Un  rayon  de  la 
miséricorde  divine  semblait  empreint  sur  le  front 
de  ces  messagères  du  ciel  ! On  se  demandait  com- 
ment la  bonté  de  Faîne  pouvait  imprimer  à de  si 
faibles  bras  une  puissance  incompréhensible.  " 

Aujourd’hui  surtout,  le  sentiment  de  la  pitié 
est  plus  universellement  appliqué.  Depuis  que 
les  ressources  de  notre  industrie  s’accroissent 
de  toutes  parts , la  bienfaisance  s’est  en  quelque 
sorte  identifiée  avec  la  législation  , et  nulle  part , 
comme  en  France , elle  ne  s’exerce  avec  plus  de 
zèle  et  d’utilité  ; malheureusement  la  paresse 
trouve  quelquefois  son  compte  dans  cette  exten- 
sion des  bienfaits  de  la  civilisation  , qui  semble 
avoir  imprimé  à l’homme  un  caractère  plus  noble 
et  plus  dévoué. 

* Le  même  dévouement  fut  admiré  en  177?.,  dans  la  nuit  du 
29  au  3o  décembre,  à l’Hôtel-Dieu  de  Paris,  lorsque  cet  établisse- 
ment devint  la  proie  des  flammes.  Toutes  les  religieuses  hospita- 
lières se  sacrifièrent  pour  sauver  les  malades;  Pune  d’entre  elles,  à 
peine  âgée  de  vingt  ans,  transporta  hors  du  foyer  de  l’incendie 
près  de  trente  vieillards,  hors  d’état  de  fuir  pour  se  dérober  au 
danger  commun.  Tout  cela  s’opérait  pendant  que  le  feu  traversait 
les  planchers  du  bâtiment , pendant  que  le  comble  et  la  char- 
pente tombaient  avec  le  fracas  le  plus  épouvantable , pendant  que 
les  couvertures  et  mille  autres  matières  embrâsées  s’élevaient  dans 
les  airs  par  la  force  du  vent , et  illuminaient  la  capitale  d’une  clarté 
sinistre.  Cette  personne , que  la  vertu  rendait  si  forte  et  si  coura- 
geuse , se  nommait  Marie-Anne  Martin  , dite  la  Mère  de  la  Présen- 
tation, morte,  il  y a dix  ans,  supérieure  de  l’hôpital  Saint-Louis. 


DE  LA  PITIE. 


99 

Qui  n’admirerait  toutefois  ces  asiles  publics  où 
la  pitié  appelle  de  toutes  parts  la  vieillesse  et  le 
malheur,  ces  secours  prodigués  sans  relâche  aux 
classes  inférieures  de  la  société?  « Je  voudrais, 
a s’écriait  M.  de  Montyon , l’un  de  nos  plus  fer- 
« vens  philanthropes , que  tous  les  hospices  de 
« charité  fussent  transformés  en  autant  de  palais , 
« et  qu’il  n’y  eût  de  luxe  que  pour  les  pauvres  ; 
«je  voudrais  que  tout  malheureux,  recueilli  la 
« veille  dans  les  plus  humbles  habitations , se  ré- 
« veillât  le  lendemain  sous  les  lambris  dorés  d’une 
« bienfaisance  inépuisable  : que  rien  ne  fût  épargné 
« pour  entretenir  dans  sa  nouvelle  demeure  une 
« chaleur  douce  et  vivifiante  ; que  des  fontaines 
« de  marbre  lui  apportassent  une  onde  pure  pour 
« étancher  sa  soif  ou  pour  laver  ses  blessures  ; je 
« voudrais  enfin  qu’il  fût  promené  dans  des  jar- 
« dins  délicieux,  dans  les  bosquets  les  plus  frais, 
« et  qu’il  y respirât  sans  cesse  le  parfum  des  plantes 
« salutaires.  » 

Qui  le  CI  oirait  ? celui  qui  prononçait  d aussi 
nobles  paroles  était  avare  et  parcimonieux  pour 
lui-même;  il  se  refusait  journellement  les  jouis- 
sances qu’il  procurait  aux  autres  dans  les  plus 
tristes  situations  de  la  vie.  Toujours  mal  vêtu, 
n’usant  que  des  alimens  les  plus  grossiers  et  les 
plus  vulgaires,  il  se  couchait  sur  un  mauvais  gra- 


lOO  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

bat , prenant  à peine  quelques  précautions  pour 
se  garantir  des  rigueurs  du  froid.  Il  avait  l’air  de 
n’étre  ici-bas  que  le  gardien  ou  plutôt  le  dispensa- 
teur du  riche  patrimoine  qui  lui  était  échu.  On 
croyait  voir  en  lui  un  de  ces  soldats  hospitaliers 
qui  se  vouaient  jadis  à la  conservation  ainsi  qu’à 
la  défense  des  êtres  souffrans. 

L’histoire  de  cet  incomparable  philanthrope 
suffirait  sans  doute  pour  détruire  l’opinion  de 
ceux  qui  font  dériver  la  pitié  de  l’intérêt  per- 
sonnel. Il  y a manifestement  quelque  chose  de 
spontané  et  d’involontaire  dans  l’exercice  de  ce 
sentiment,  qui  n’a  pas  toujours  besoin  d’être  sol- 
licité pour  se  maintenir  dans  toute  sa  force.  Sou- 
vent même,  par  une  disposition  singulière  de 
notre  système  sensible , nous  accourons  avec  em- 
pressement auprès  d’un  malheureux  qui  ne  de- 
mande rien , et  nous  détournons  les  yeux  de  celui 
qui  nous  implore.  Quelle  pitié  profonde  n’éprou- 
vons-nous pas  à la  vue  des  enfans  abandonnés, 
qui  sont  incapables  d’apprécier  par  eux-mêmes 
toute  l’étendue  de  leur  misère  ! Un  des  grands 
bienfaits  de  la  Providence  est  de  nous  faire  sym- 
pathiser avec  tous  les  êtres  que  le  malheur  ac- 
cable. Dieu  a voulu  que  la  faiblesse  intéressât  la 
puissance , et  il  a donné  aux  pleurs  le  privilège 
d’attendrir  l’âme  et  de  désarmer  la  férocité. 


LES  PESTIFERES 

DE  VILLEFRANCHE, 

OU 


HISTOIRE  DU  MAGISTRAT  POMAIROLS. 


\ 


Jir 


r 


11 


PRÉAMBULE  HISTORIQUE. 


• 1 

Si  j 'avais  eu  pour  but  de  donner  une  histoire 
complète  et  détaillée  de  la  peste  de  Villefran- 
che  d’Aveyron  , j’aurais  insisté  davantage 
sur  ses  symptômes  physiques , et  sur  toutes 
les  circonstances  particulières  qui  signalèrent 
ce  triste  et  mémorable  événement  ; mais  je 
ne  me  suis  proposé  que  de  faire  ressortir  les 
principaux  traits  d’humanité  qui  éclatèrent 
en  cette  occasion , et  d’en  faire  un  épisode 
|)our  le  chapitre  de  la  Pitié. 

J’ai  lu  à peu  près  toutes  les  descriptions 
des  maladies  pestilentielles  qui  ont  ravagé  le 
monde  à diverses  époques  de  la  civilisation  ; 
il  me  semble  qu’il  n’en  est  aucune  ou  le  cou- 


I04  PRÉAMBULE  HISTORIQUE. 

rage  de  rhomme  se  soit  autant  honoré.  Je 
dirai  plus  : tous  les  personnages  qui  figurent 
dans  cette  déplorable  histoire  ont  une  phy- 
sionomie particulière  que  le  génie  des>  arts 
devrait  célébrer. 

Jean  de  Pomairols  était  véritablement  un 
de  ces  hommes  extraordinaires  que  la  Pro- 
vidence semble  envoyer  pour  consoler  la  terre 
de  ses  désastres  et  suspendre  le  cours  des 
calamités  humaines.  Mais,  si  on  admire d un 
côté  la  noble  conduite  de  cet  immortel  magis- 
trat , de  l’autre  on  applaudit  avec  transport  à 
la  reconnaissance  de  ses  concitoyens  , qui  af- 
franchirent de  tout  impôt  la  maison  de  plai- 
sance habitée  par  leur  bienfaiteur.  Une  pa- 
reille récompense  devait  être  décernée  par 
une  ville  qui  elle-même  avait  obtenu  , dès 
les  premiers  temps  de  sa  fondation , les  pri- 
vilèges les  mieux  mérités  (i). 


PRÉAMBULE  HISTORIQUE.  Io5 

La  peste  de  Villefranche  est  un  véritable 
drame , qu’il  suffît  d’exposer  dans  toute  son 
étendue,  pour  y faire  compatir  le  lecteur. 
La  terreur  s’accroît  sans  cesse  au  milieu  de 
cette  suite  de  revers  et  de  douleurs  désespé- 
rantes : situation  affreuse  de  la  vie  humaine 
oîi  les  hommes  ne  puisent  dans  l’air  qu’une 
pâture  infectée , où  ils  ne  se  rapprochent 
que  pour  s’insinuer  réciproquement  des  ger- 
mes  de  mort  ! 

Peu  d’épidémies  ont  été  aussi  meurtrières 
que  celle  dont  je  vais  offrir  la  relation  , puis“ 
que , sur  une  population  de  douze  mille  hom-» 
mes,  huit  mille  perdirent  la  vie  (^).  L’effroi 
qu’inspire  un  pareil  sujet  semble  néanmoins 
s’adoucir  par  l’apparition  d’un  magistrat  aussi 
éclairé  que  courageux , qui  répare  tous  les 
maux  à l’aide  de  sa  prudence  et  de  sa  fermeté  ; 
par  celle  de  ce  pieux  père  Ambroise  qui  des- 


1 o6  PRÉAMBULE  HISTORIQUE. 

ceiid  d'une  colline  avec  un  troupeau  de  chèvres 
pour  allaiter  les  enfans  que  la  peste  venait  de 
rendre  orphelins.  Des  consuls  qui  veillent 
sans  relâche,  des  médecins  qui  se  dévouent, 
des  prêtres  qui  se  consacrent,  des  dames 
d'une  condition  élevée  qui  se  transforment 
en  autant  de  gardes-malades  , des  riches  qui 
se  dépouillent  en  faveur  des  pauvres  , des 
citoyens  cjui  cèdent  leurs  possessions  et  leurs 
demeures , forment  autant  de  tableaux  qui 
jettent  le  plus  grand  lustre  sur  la  condition 
humaine  et  la  rehaussent  à ses  propres  re- 
gards. 

La  faveur  accordée  à Jean  de  Pomairols 
par  ses  compatriotes  est  unique  dans  les  an- 
nales des  temps  , et  les  services  par  lesquels 
il  l'avait  méritée  dans  une  circonstance  des 
plus  douloureuses  donnent  un  grand  intérêt 
à Fhistoire  de  Villefranche  d’Aveyron.  L’af- 


PRÉAMBULE  HISTORIQUE.  IO7 

franclîissement  des  impôts  dont  il  jouissait 
fut  continué  jusqu’en  1 794  ? qnoiqu’en  i yqo 
les  descendans  de  ce  magistrat , pour  se  con- 
former au  décret  de  l’assemblée  constituante  , 
qui  voulait  que  toutes  les  propriétés  suppor- 
tassent désormais  l’imposition  foncière,  eus- 
sent demandé  la  suppression  de  ce  privilège 
accordé  à leur  trisaïeul  par  délibération  de 
la  commune,  le  i6  février  1629.  Ajoutons 
que  ce  fut  avec  regret  que  les  habitans  de 
Villefranche  virent  s’éteindre  une  distinction 
qui  perpétuait  leur  gratitude  envers  un 
homme  dont  les  bons  et  généreux  offices 
avaient  été  si  profitables  à la  patrie. 

11  faut  le  dire  à sa  louange  ; la  famille  ho- 
norable et  sans  tache  dont  il  s’agit  dans 
cette  relation  était  digne  d’un  pareil  bienfait; 
car  les  citoyens  de  Villefranche  avaient  con- 
stamment trouvé  en  elle  des  appuis  géné- 


Io8  PRÉAMBULE  HISTORIQUE. 

reiix  dans  les  oppressions  injustes  qu’ils 
avaient  eues  à supporter.  Plusieurs  de  ses 
membres  s’étaient  déjà  rendus  très  recom- 
mandables dans  les  guerres  contre  les  hu- 
guenots , par  leur  piété , leur  droiture  et  leur 
intrépidité.  On  n’a  point  oublié  la  noble 
conduite  de  Durrieu^  de  Toulongeac  et  de 
Durant  de  Pomairols  , tous  trois  magistrats 
et  beaux  - frères , qui  se  sacrifièrent  pour 
maintenir  dans  toute  sa  pureté  la  religion  de 
leurs  pères  ; le  souvenir  de  leur  dévouement 
sera  toujours  conservé  dans  les  fastes  de 
notre  cité  reconnaissante.  (3) 

Après  ces  détails  préliminaires , nos  lec- 
teurs ne  seront  peut-être  pas  fâchés  de  trou- 
ver ici  quelques  renseignemens  historiques 
sur  la  cité  de  Villefranche , qui  est  digne  du 
plus  grand  intérêt  à cause  du  caractère  par- 
ticulier de  ses  habitans.  En  effet , cette  ex- 


PRÉAMBULE  HISTORIQUE.  lOC) 

cellente  \ ille  s’est  toujours  distinguée  par  ses 
vertus  hospitalières.  Il  n’est  pas  un  étranger 
qui,  après  l’avoir  habitée,  ne  lui  donne  les  plus 
vifs  regrets  en  la  quittant.  Dans  tous  les  temps 
elle  a été  surtout  très  attachée  à nos  rois  : 
à l’époque  de  la  Ligue  on  l’appelait  la  Ville 
fidèle.  Elle  avait  un  présidial  que  Louis  XIV 
nommait  son  petit  parlement.  Commerçante 
et  laborieuse  dans  la  paix , elle  devenait  tout 
à coup  guerrière  quand  il  fallait  défendre  sa 
religion  et  son  souverain  légitime. 

Villefranche  avait  mérité  les  faveurs  que 
son  nom  rappelle,  par  son  courage  et  ses 
protestations  énergiques  toutes  les  fois  qu’on 
avait  voulu  lui  faire  subir  un  joug  étranger. 
C’est  son  rare  dévouement  pour  la  dynastie 
de  France  qui  lui  fit  accorder  une  multitude 
de  franchises  et  de  privilèges  (4).  Je  me  fais 
gloire  de  consigner  dans  ce  préambule  un 


ÏIO  PRÉAMBULE  HISTORIQUE. 

trait  héroïque  qui  honore  à jamais  notre 
bonne  et  intéressante  cité.  Voici  comment 
les  historiens  nous  Font  transmis.  En  1364? 
après  la  mort  du  roi  Jean,  ses  habitans 
furent  sommés  de  venir  jurer  obéissance  et 
fidélité  au  roi  d’Angleterre  dans  la  petite 
ville  de  Pûgnac.  Ils  prirent  dès-lors  le  parti 
de  lui  députer  deux  citoyens  d’un  courage 
universellement  reconnu  : c’étaient  Pierre 
Polier,  premier  consul , dont  la  noble  famille 
se  maintient  encore  si  honorablement  dans 
le  midi  de  la  France,  et  Guillaume  de  Gar- 
rigues, qui  remplissait  alors  la  charge  de 
juge-mage.  Ceux-ci  partirent  incontinent; 
mais , voyant  qu’on  exigeait  d’eux  un  ser- 
ment pur  et  simple,  sans  conditions  ni  res- 
trictions , ils  le  refusèrent  avec  une  fermeté 
toute  romaine.  On  résolut  d’abord  de  les 
condamner  à mort.  Toutefois , après  une 
mure  délibération , ils  obtinrent  la  permis- 


PRÉAMBULE  HISTORIQUE.  III 

sioii  de  retourner  chez  eux  pour  y prendre 
des  dispositions  plus  favorables  à leur  in- 
térêt ; mais , à peine  arrivés , ils  ne  firent 
qu’exhorter  leurs  concitoyens  à la  résistance. 
Ils  eurent  même  le  courage  d’aller  redire 
aux  commissaires  anglais  qu’ils  préféraient 
s’exposer  à tous  les  supplices  plutôt  que  de 
trahir  leur  roi  légitime.  Polier  eut  sa  grâce , 
à ce  qu’on  assure , tandis  que  l’infortuné  ma- 
gistrat Guillaume  de  Garrigues  fut  attaché 
à la  queue  d’un  cheval , et  traîné  jusqu’à 
Villefranche , oii  le  prince  de  Galles  se  rendit 

en  personne  pour  contraindre  la  ville  à la 
soumission. 

Un  tel  acte  de  magnanimité  ne  pouvait 
étonner  personne , quand  on  songe  que  cette 
ville  s’était  peuplée , presque  à sa  naissance , 
d’une  multitude  de  chevaliers  qui,  pour  la 
plupart , avaient  coopéré  aux  entreprises 


^19.  PRÉAMBULE  HISTORIQUE. 

généreuses  de  la  Terre-Sainte  ; la  bravoure  , 
la  loyauté , s’étaient  religieusement  mainte- 
nues chez  leurs  descendans.  Toujours  inca- 
pables de  manquer  à l’honneur,  ils  devaient 
repousser  avec  indignation  les  propositions 
humiliantes  de  l’étranger.  Leurs  cœurs  ne 
battaient  que  pour  la  défense  de  leur  pays. 
Cette  valeur  chevaleresque  était  même  de- 
venue chez  eux  un  attribut  tellement  héré- 
ditaire 5 que  deux  siècles  plus  tard  ^ on  ren- 
contrait souvent  dans  nos  campagnes  des 
guerriers  laboureurs  qui  traçaient  les  sillons 
de  leurs  champs  portant  l’épée  au  côté  et  la 
croix  de  Saint-Louis  à la  boutonnière  de  leur 
habit.  Pendant  le  jour,  ils  ne  se  séparaient  ja- 
mais de  leurs  vaillantes  armes  ; le  soir,  ils  les 
suspendaient  au  chaume  de  leur  toit  rustique. 
C’est  ainsi  qu’ils  conservaient  la  dignité  de 
]eur  noble  origine,  et  qu’ils  ne  croyaient  ja- 
mais y déroger. 


PRÉAMBTTLï:  HiSTORIQÜÈ.  1 f3 

La  cité  de  Villefranche  mériterait  Tin  his- 
torien , pnisqu’au  milieu  des  guerres  et  des 
dissensions  elle  a toujours  gardé  la  pureté 
de  ses  principes  ; à quelque  époque  qu’on 
l’ait  attaquée,  elle  a pu  être  soumise,  mais 
jamais  vaincue.  Si  je  ne  craignais  de  m’écar- 
ter trop  de  mon  sujet,  je  rappellerais  encore 
une  circonstance  non  moins  fameuse  que  la 
précédente;  c’est  celle  de  i48o,  où  elle  fut 
concédée  par  Louis  XI,  sous  le  titre  de 
comté-pairie,  à Frédéric  d’Aragon,  prince 
de  Tarente,  fils  puîné  de  Ferdinand  F%  roi 
de  Sicile,  qui  avait  épousé  sa  nièce,  Anne 
de  Savoie.  Les  réclamations  des  habitans 
furént  si  vives , qu’ils  prétendirent  que  le 
roi  n’avait  pas  le  droit  de  les  mettre  hors  de 
sa  main  au  préjudice  de  leurs  privilèges, 
dont  Fun  portait  expressément  que  Ville- 
franche  serait  inséparablement  unie  au  do- 
maine de  la  couronne  de  France.  Ils  nous- 

U.  g 


jj4  préambule  historique. 

sèrent  même  l’excès  de  leur  mécontentement 
jusqu’à  fermer  les  portes  de  leur  ville  aux 
officiers  du  nouveau  seigneur.  Ce  ne  fut  que 
par  la  force  que  le  prince  de  Tarente  par- 
vint à se  faire  reconnaître  pour  leur  sou- 
verain. Il  est  d’ailleurs  constant  que  Louis  XI 
fut  obligé  d’interposer  plusieurs  fois  son  au- 
torité pour  les  ramener  dans  les  bornes  d’une 
obéissance  dont  ils  s’écartaient  à ehaque  in- 
stant. C’est  ainsi  que  Villefranche  s’indignait 
de  la  servitude;  la  tranquillité  ne  se  réta- 
blit dans  son  sein  que  lorsque  le  roi  légitime 
vint  terminer  sa  longue  désolation. 

Mais  Villefranche  n’est  pas  seulement  re- 
commandable par  toutes  ses  courageuses  ré- 
sistances et  par  sa  vieille  fidélité  pour  ses  rois  ; 
dans  tous  les  temps  on  a vanté  son  amour 
pour  les  lettres , de  même  que  son  ardeur 
à profiter  des  lumières  de  la  civilisation , sans 


PREAMBULE  HISTORIQUE.  I j 5 

jamais  en  prendre  les  vices.  On  trouve  dans 
le  recueil  des  manuscrits  du  président  Doat 
des  lettres  de  J ulien  , évêque  de  Sabine , car- 
dinal du  titre  de  saint  Pierre  - aux  - Liens  , 
grand-penitencier  du  pape  en  France  ^ par 
lesquelles , suivant  le  pouvoir  à lui  donné  par 
Sixte  I V , il  ordonne  aux  abbés  de  Locdieu , 
Beaulieu  ^ et  au  prévôt  de  Villefranche , de 
conserver  dans  ladite  ville  lecole  qui  sy 
trouvait  depuis  un  grand  nombre  d’années, 
et  où  l’on  enseignait  la  grammaire,  la  logique, 
les  beaux-arts,  même  la  musique;  et  d’en 
choisir  le  recteur.  On  disait,  à cette  époque 
comme  aujourd’hui,  qu’instruire  l’homme, 
c était  1 améliorer.  Ainsi,  quand  la  lumière 
des  sciences  vacillait  en  Europe , son  flambeau 
se  conservait  dans  une  petite  ville  presque 
ignorée  du  reste  de  la  France.  (5) 


D’après  le  goût  que  la  cité  de  Villefranche 


Il6  PREAMBULE  HISTORIQUE. 

a constaninient  manifeste  pour  la  culture  des 
connaissances  humaines , il  n,est  pas  sur- 
prenant c|u  elle  ait  vu  naître  dans  son 
sein  des  hommes  doués  de  tous  les  genres 
d’instruction  et  de  gloire.  C’est  dans  ses 
murs  (Tu’a  reçu  le  1 illustre  Poher , 

premier  chevalier  de  l’ordre  du  Coq,  qui 
rendit  les  services  les  plus  signalés  dans  les 
guerres  contre  les  Anglais , sous  le  comman- 
dement du  comte  de.Toulouse.  A ce  beau  nom 
dont  la  France  s’honore , il  faut  joindre  celui 
de  Pons  de  Gautier,  seigneur  de  la  forteresse 
de  Domairan , l’un  des  plus  vaillans  capi- 
taines des  croisades.  Dans  des  temps  plus  mo- 
dernes, c’est  à Villefranchecfue  naquit  le  ma- 
réchal de  Belle-lsle  , petit-fils  de  l’infortuné 
Fouquet , surintendant  des  finances , dont  la 
disgrâce  a été  si  célèbre.  Il  paraît , du  reste  , 
que  cette  illustre  famille  n’était  point  étran- 
gère à la  province  du  Rouergue , et  personne 


PRÉAMBULE  HISTORIQUE.  I i y 

* • 

n’ignore  que  c’est  encore  à Villefranche  que 
madame  Fouquet , mère  du  surintendant , 
bisaïeule  du  maréchal , femme  d’une  rare 
piété , fît  imprimer  un  ouvrage  qui  a pour 
titre  : Recueil  de  recettes  choisies , expéri- 
mentées pour  la  guérison  des  maladies , etc. 
Enfin  la  même  ville  a produit  deux  hommes 
aussi  distingués  par  la  beauté  de  leur  carac- 
tère que  par  les  qualités  de  l’esprit  et  de 
l’âme  : le  docteur  Dubreuil , savant  médecin, 
et  Pechméja,  auteur  du  roman  de  Téléphe. 
Leur  tendre  amitié  fit  époque  à Paris  et  dans 
la  petite  ville  de  Saint-Germain-en-Laye , où 
ils  passèrent  leurs  derniers  jours , et  où  ils 
moururent  à peu  de  distance  l’un  de  l’autre.  Il 
ne  faut  pas  oublier  Valadier,  leur  contempo- 
rain, écrivain  modeste,  qui  voulut  vivre 
dans  1 obscurité  \ mais  qui  dans  la  conver- 
sation était  un  modèle  d’amabilité  et  de 
grâce  (6). 


1 1 8 PRÉAMBULE  HISTORIQUE. 

* 

Ainsi  donc  Viliefranche  n’est  pas  seule- 
ment glorieuse  de  ses  actions , elle  l’est  de 
ses  souvenirs.  Dans  les  mêmes  lieux  où  elle 
est  située , il  y avait  jadis  un  couvent  consi- 
dérable de  Templiers.  On  y remarque  encore 
les  vestiges  des  grottes  où  ils  allaient  se 
reposer.  Leurs  biens  furent  donnés  dans  la 
suite  à l’ordre  de  Malte  ; de  là  vient  que 
postérieurement  les  acquéreurs  de  ces  biens 
payaient  aux  commandeurs  de  cet  ordre  des 
rentes  qui  n’ont  été  abolies  qu’à  l’époque  de 
la  révolution  française. 

Il  est  d’autres  faits  qu’il  serait  peut-être 
intéressant  de  reproduire.  M.  Lacabane , 
jeune  jurisconsulte , aussi  intéressant  par  sa 
modestie  que  par  sa  vaste  érudition , a bien 
voulu  faire  sur  les  antiquités  de  Viliefranche 
des  recherches  curieuses , desquelles  il  ré- 
sulte que  cette  cité  avait  jadis  une  inqiortauce 


PREAMBULE  HISTORIQUE,  I I () 

qu  elle  a perdue  de  nos  jours.  J^e  danger 
qu’il  y avait  , dit-il  , de  voir  les  soldats 
anglais  des  compagnies  qui  désolaient  le 
pays  , enlever , dans  le  transport  qui  s’en 
faisait  ailleurs , les  matières  d’argent  qu’on 
retirait  des  mines  de  la  province  , porta  le 
duc  d’Anjou  à faire  convertir,  sur  les  lieux 
mêmes,  ces  matières  en  espèces  courantes. 

Ce  prince,  par  lettres  du  mois  de  décem- 
bre i3yi  , confirmées  par  Charles  V,  éta- 
blit en  conséquence  un  hôtel  des  monnaies 
à Villefranche.  On  voit  dans  ces  lettres  que 
cette  ville  est  qualifiée  de  lieu  fort,  consi- 
dérable et  antique  : et  etiam  qubd  est  locus 
fortis  et  magnus , notabilis  et  antiquus.  Ville 
franche  n’a  plus  ses  richesses  ni  ses  an- 
ciennes ressources  ; mais  la  bonté  de  ses 
mœurs  lui  est  restée  , mais  elle  est  toujours 
dans  un  pays  oii  la  nature  est  puissante  et 


l 20 


PREAMBULE  HISTORIQUE. 


féconde  : nnl  doute  qu'on  ne  tirât  un  grand 
parti  de  sa  situation  , si  les  circonstances  la 
favorisaient. 

Revenons  à cette  peste  mémorable  , qui  est 
Fobjet  spécial  de  ce  préambule  historique. 
C’est  surtout  pendant  cette  longue  calamité 
qu’on  aime  à voir  les  principes  de  la  plus  pure 
morale  dénués  de  toute  spéculation  et  de  tout 
intérêt  privé.  Chaque  individu  s’y  honore 
par  les  résolutions  les  plus  courageuses.  Au 
sein  d’une  catastrophe  qui  tend  à dégrader 
toutes  les  âmes , jamais  les  lois  inflexibles 
du  devoir  ne  furent  un  instant  suspendues  ; 
rien  n’interrompait  la  marche  des  sentimens 
les  plus  généreux.  Aucun  homme  n’aurait 
voulu  commettre  une  mauvaise  action  pour 
prolonger  de  quelques  jours  son  existence  : 
nulle  part  l’égoïsme  ; partout  les  émotions 
secourables  de  la  pitié*.  Certes,  on  est  glo- 


PRÉAMBULE  HISTORIQUE.  12  1 

rieux  d’appartenir  à l’espèce  humaine,  quand 
on  contemple  ces  penchans  estimables , ces 
mouvemens  forts  et  passionnés  que  la  nature 
inspire , que  la  religion  conduit  et  sanctifie. 
Il  n’y  a que  les  fausses  vertus  qui  s’éteignent 
au  milieu  des  malheurs  publics  : celles  qui 
dérivent  d’une  source  divine  n’en  brillent  que 
davantage  , quand  elles  sont  à l’épreuve  de 
l’adversité. 


w ^.'^'^i  %.'V'\.  iN^-'l^ 


NOTES. 

(i)  C’est  Raymond  de  Saint-Gilles,  comte  de  Toulouse, 
qui  jeta  les  premiers  fondemens  de  la  cité  de  Villefranche. 
Ce  grand  et  pieux  guerrier,  immédiatement  après  la  publi- 
cation de  la  première  croisade  par  le  pape  Urbain  II , dans 
le  concile  de  Clermont,  eut  occasion  de  traverser  le  Rouergue. 
Il  allait , dit-on , à l’abbaye  de  la  Chaise-Dieu , en  Auvergne, 
pour  implorer  le  secours  de  saint  Robert , son  patron , aux 
reliques  duquel  il  avait  une  dévotion  singulière.  Il  était  ac- 
compagné d’un  certain  nombre  de  chevaliers  qui  devaient 
partager  ses  périls  dans  son  pèlerinage  en  Palestine.  Il  fut 
frappé  d’une  agréable  surprise  à l’aspect  d’un  site  particulier 
qu’il  remarqua  sur  les  bords  de  l’Aveyron , et  qu’il  jugea  très 
propre  à l’emplacement  d’une  ville.  Cédant  alors  à sa  pre- 
mière inspiration , ainsi  qu’aux  instances  de  plusieurs  gentils- 
hommes du  pays , tels  que  les  Gautier , les  Morlhon , les 
Polier , etc. , il  ordonna  de  construire  en  ce  meme  endroit 
une  bastide,  comme  on  s’exprimait  alors.  Toutefois,  son 
prompt  départ  pour  la  Terre -Sainte  l’empécha  de  donner 
suite  à son  projet , et  cette  bastide  ne  fut  long  - temps  qu’un 
simple  bourg.  Mais,  en  i252,  Alphonse,  comte  de  Poitiers, 
et  frère  de  Saint-Louis , l’agrandit  considérablement , et 
l’éleva  au  rang.de  ville;  de  là  vient  que  plusieurs  auteurs  le 
eonsidèreni,  comme  en  étant  le  véritable  fondateur.  C’est  a 


iVOTES.  123 

tort  d’ailleurs  qu’il  est  dit  dans  les  Fastes  consulaires  de  Ville- 
franche , que  ce  n’est  qu’à  son  retour  du  concile  de  Clermont 
que  le  comte  Raymond  remarqua  et  détermina  la  situation 
de  la  cité  qu’il  voulait  établir , puisqu’il  est  historiquement 
prouvé  que  ce  prince  n’assista  point  à ce  concile.  Il  se  con- 
tenta d’y  envoyer  des  ambassadeurs  pour  annoncer  au  pape 
Urbain  II  que  lui  et  ses  principaux  vassaux  avaient  pris  la 
croix  et  faisaient  leurs  préparatifs  de  départ.  J’ai , du  reste , 
sous  les  yeux  un  excellent  mémoire  de  M.  Lacabane , où  tous 
ces  points  d’érudition  sont  parfaitement  discutés. 

(2)  Voici  l’inscription  qui  constate  cette  grande  mortalité  j 
et  qu’on  lisait  alors  sur  le  mur  oriental  du  couvent  de  Sainte- 
Claire  : 

4 

Hic  ad  octo  millia  civiufn  francopolitanorum  corpora  sepulta 
jacent,  qui,  anno  1628,  ah  initio  maii  ad  finem  septemhris , 
peste  urbem  depopulante,  è vivis  erepti  sunt.  Horum  sepultura 
his  mûris  circumdata  est  anno  i63o,  consulibus  Petro  Po- 
mairols , regis  conciliario  , ac  ejusdem  in  provinciâ  ruthenensi 
quœstore , Claudio  de  Bruyères , doctore  medico , Dominico 
Alcoujfe  et  Joanne  Rivière , procuratoribus. 

Benè  precare , viator. 

Il  est  utile  que  l’on  sache  que  Pierre  de  Pomairols,  men- 
tionné dans  l’inscription  ci-dessus  rapportée,  n’est  pas  celui 
dont  il  s’agit  dans  la  relation  que  je  vais  donner  de  la  pest<‘ 
de  Villelranche  Le  magistrat  (jui  rendit  les  plus  grands  sfu- 


1^4  KOTES. 

Vices  pendant  la  durée  de  cette  désolante  épidémie,  est  Jean 
de  Pomairols,  juge  criminel  au  sénéchal  et  présidial  de  Ville- 
franche.  Pierre  de  Pomairols  était  du  reste  pareillement  un 
homme  très  recommandable  ; il  était  receveur  pour  le  roi 
dans  le  bas  pays  de  Rouergue,  et  fut  élu  premier  consul.  Si 
je  fais  cette  remarque , c’est  pour  relever  une  inexactitude 
qui  se  trouve  à ce  sujet  dans  les  Mémoires  de  l’abbé  Bosc. 
Au  surplus , les  meilleures  annales  que  l’on  puisse  consulter 
sur  l’histoire  de  notre  ville,  sont  celles  qui  se  trouvent  entre 
les  mains  de  M.  Drulhe , adjoint  à la  mairie  depuis  beaucoup 
d’années  ; je  dois  à ce  respectable  citoyen  un  témoignage  pu- 
blic de  gratitude  pour  les  faits  intéressans  qu’il  a bien  voulu 
me  communiquer.  J’ai  obtenu  aussi  des  renseignemens  pré- 
cieux de  M.  Rolland,  magistrat  très  honorable,  attaché  au 
# 

tribunal  de  Rodez  ; de  M.  Dufour,  jeune  avocat  qui  commence 
sa  carrière  avec  distinction,  à Villefranche,  et  de  M.  Auzouy, 
habile  médecin  de  Rignac,  dont  la  famille  honorée  est  en 
possession  de  l’art  d’Esculape  depuis  le  règne  de  Henri  IV. 

(3)  Durant  de  Pomairols,  martyr  de  la  plus  noble  des 
causes,  fut  indignement  massacré  dans  les  guerres  des  hugue- 
nots contre  les  catholiques.  Le  corps  de  cet  illustre  citoyen , 
qui  est  un  des  aïeux  de  celui  dont  il  sera  question  dans  la 
peste  de  1628,  fut  redemandé  et  obtenu  par  les  habitans 
de  Villefranche.  Il  fut  porté  avec  grande  pompe  à l’église  des 
religieux  Augustins,  et  inhumé  dans  la  chapelle  de  Saint- 
Nicolas,  où  se  trouvait  le  tombeau  de  ses  pères.  Ce  grand 


NOTES. 


193 


citoyen  avait  un  frère  porte- cornette  dans  la  compagnie 
d’hommes-d’armes  du  capitaine  Valiergiies.  Le  petit-fils  de 
Durant  de  Pomairols  eut  plusieurs  enfans  dont  l’amé  suivit 
la  carrière  de  son  père,  et  deux  autres  prirent  celle  des  armes. 
L’un  y mourut  jeune  ; l’autre  devint  lieutenant-colonel  du 
régiment  des  chevau-légers  de  Clioiseul-Gouffier,  et  fut  tué  en 
1672  devant  la  ville  de  Mastricht  que  les  Français  assiégeaient. 
En  outre,  cette  famille  constamment  honorée  a fourni  un 
nombre  considérable  d’officiers  de  tout  grade,  blessés  ou 
morts  au  champ  d’honneur  ; dix-sep t d’entre  eux  ont  été 
décorés  de  la  croix  de  Saint-Louis. 

(4)  Les  principaux  privilèges  jadis  accordés  à la  cité  de 
Villefranche  par  lettres  du  duc  d’Anjou , datées  du  mois  de 
mai  1369,  confirmées  par  celles  du  mois  de  juin  iSço,  sont 
les  suivans  : 

1®.  Villefranche  sera  inséparablement  unie  au  domaine  de 
la  couronne  ; 

2®.  Les  coutumes  et  privilèges  qui  lui  ont  été  donnés  par 
les  rois  de  France,  et  les  autres  seigneurs  de  cette  ville,  sont 
confirmés  ; 

3°.  Villefranche  sera  le  siège  ( ainsi  qu’èlle  l’avait  été  par 
le  passé)  du  sénéchal,  du  juge  majeur  et  du  trésorier  royal 
de  la  sénéchaussée  du  Rouergue  ; 

4®.  Les  consuls  de  Villefranche  sont  seuls  juges  civils  et 
criminels  de  cette  ville  et  de  ses  dépendances; 

5®.  Les  consuls  de  cette  ville  pourront  instituer  quatre 


NOTES. 


ï -26 

sergens  qui  porteront  des  bâtons  aux  armes  du  roi  et  de  la 
ville,  et  qui  exécuteront  les  ordres  qui  leur  seront  donnés 
de  la  même  manière  que  les  sergens  royaux  ; 

6°.  Pendant  dix  ans  les  habitans  de  Villefranche  seront 
exempts  de  tous  impôts  ; 

7°.  Pendant  dix  ans  la  ville  et  les  habitans  de  Villefranche 
seront  exempts  des  droits  de  francs-fiefs,  qu’ils  paieront 
cependant,  s’ils  acquièrent  des  jusiices,  des  châteaux  et  des 
hommages,  etc. 

Il  serait  trop  long  de  faire  l’énumération  des  autres  fran- 
chises et  privilèges  dont  jouissait  Villefranche , et  qui  lui 
furent  long-temps  conservés. 

(5)  Je  dois  consigner  ici , comme  un  titre  de  gloire , une 
pièce  tirée  d’un  manuscrit  de  Doat , qui  prouve  que  Ville- 
franche  avait  une  école  publique  dans  les  temps  les  plus 
anciens  de  son  existence  : . 

Tertio  norias  augusti  l48i. 

Julianus  miseratione  divinâ  episcopus  Sahinensis , cardinalis 
sancti  Pétri  ad  Vincula  nnncupatus ^ Domini  nostri  papœ  major 
pœnitentiarius  in  Francia  et  nonnullis  aliis  regnis  ^ provinciis 
et  dominiis  apostolicœ  sedis  legatiis  ; venerabilibus  in  Christo 
patribus  Locidei  et  Belliloci  monasteriorum  abbatibas  ac  dilecto 
nobis  in  Christo  prœposito  ecclesiœ  beatœ  Mariœ  Villefrancœ 
Ruthenœ  diœcesis,  salutem  in  Domino.  Ciim  intentœ  considera- 
tionis  indagine  perscrutamur , qiiod  per  litteraram  studia  viri 
suscresciint  scientiis  conditi , nominis  qaoqiie  divùii , necnon 


catholicœ  fidei  cultus protemliuir,  ac  omnis  conditionîs  humanæ 
prosperitas  adaicgetur  ; votis  illis  gratum  lïbenter  prœstamus 
aiiditam , per  quœ  singulis  studio  hiijusmodi  quœrendo  Christi 
fidelîuni  opportunitatihus  consuli  valeat , et  studio  ipsa  potio- 
ribus  fulto  cultoribus  continuo  suscipiunt  incremento;  ciim  itaque 
sicut  exhïbita  nobis  nuper  pro  parte  dilectorum  nobis  in  Christo 
consulum  et  cominunitatis  oppidi  Villœ  Francæ , ruthenensis 
diœcesis , petitio  continebat  à tanto  tempore  de  cujus  initio  et 
contrario  hominum  memoria  non  existit , in  dicto  oppido  so- 
lemnis  et  particulaiis  schola  in  quâ  scholares  et  pueri  ejusdem 
oppidi  ac  confinium  illius,  in  grammaticali,  logicali,  musicali, 
et  aliis  artibus  ac  scientiis , laudabiliter  erudiri,  et  instrui , ac 
ab  eodem  tempore  rector  sive  magister  ejusdem  scholœ  à consu- 
libus  prœdictis , et  pro  libito  ipsorum  eligi , et  removeri  consue- 
cerunt , constituta  et  hactenüs  observata  extiterit  ; pro  parte 
dictorum  consulum  nobis  fuit  humiliter  supplicatum , ut  dein-^ 
ceps  ipsam  scholam  inibi  continuari  faciendi,  et  rectorem  ipsius 
scholœ  eligendi , et  removendi , ipsique  rectori  in  dicta  schold 
pueris  et  scholaribus  existentibus  de  prœsenti  et  deinceps 
adcenientibus  per  se,  vel  alium , grammaticam , logicam , 
musicam  et  alias  artes  hujus  modi  legendi  et  docendi;  salaria 
moderata  recipiendi , et  scholares  ac  pueros  prœdictos , si  in 
cdiquo  deliquerint , corrigendi , et  alia  faciendi  et  exercendi , 
quœ  ad  regimen  scholarium  pertinere  noscuntur  eisdem  consu- 
libus , et  rectori  pro  tempore  existentibus  licentiam  et  faculta- 
tem  concedere  dignaremur.  Nos  itaque,  qui  humanæ  conditionis 
eruditionem  nostris  potissimè  temporibus  adaugeri peroptamus, 


SOTIÏS. 


128 

hujusmodi  supplicationibas  inclinati , discretioni  vestrœ  auc- 
toritate  apostolicâ  nobis  concessâ  per  litteras  sanctissimi  in 
Christo  patris  et  Domini  nostri  Domirii  Sixti , dwinâ  Provi- 
dentiâ  papœ  qnarti , quanim  trarisumptis,  idem  Dominas 
noster  fidem  decrevit  indabiam  adJdberi  mandcmius ; quatenüs 
vos  y vel  duo  aut  unas  vestrûm. , si  est  ita , scholam  prædictam 
continuari  faciendi , et  rectorem  ipsius  scholæ  eligendi , et 
removendi , rectorique  pro  tempore  existenti  in  dicta  scholâ 
pueris  et  scholaribus  existentibus  de  prœsenti  et  deinceps  adve- 
nientibus  per  se  j vel  alium,  grammaticam  , logicam,  musicam 
et  alias  artes  prœdictas  legendi  et  docendi , ac  salaria  mode- 
rata  recipiendi , et  pueros  ac  scholares  prœdictos , si  in  aliquo 
deliquerint  y corrigendi , et  alla  faciendi , et  exercendi , quæ 
ad  regimen  scholarium  pertinere  noscuntiir,  eisdem  consiilibus 
rectoribiis,  et  rcctori  pro  tempore  existentibus , ordinarii  loci 
et  alterius  cujuscumque  super  hoc  licentia  minime  requisita , 
licentiam  et  facultatem  concedatis , et  nihilominiis  dictis  consu- 
libus  et  rectori  pro  tempore  existentibus  in  prœmissis  assistentes 
non  permittatis  eos  per  quempiam  super  prœmissis  in  aliquo 
molestari  seu  perturbari , etc.,  etc.,  etc.  Datum  Avinioni  anno 
incarnationis  dominîcœ  millesimo  quadringentesimo  octuage- 
simo  primo,  tertio  nouas  augusti , pontificatûs  ejusdem  domini 
nostri  papœ  anno  decimo. 

(6)  Villefranche  n’est  pas  la  seule  ville  du  Rouergjue  qui 
ait  produit  des  hommes  recommandables.  Dans  tous  les  temps, 
cette  province  a été  fertile  en  esprits  de  l’ordre  le  plus  élevé 


NOTES. 


129 

et  d’un  mérite  universellement  reconnu.  Il  serait  trop  loni^  de 
consigner  ici  la  liste  de  ceux  qui  ne  sont  déjà  plus,  et  dont 
toutes  les  biographies  font  mention.  Je  me  borne  à parler  de 
ceux  qui  vivent.  C’est  en  effet  cette  contrée  qui  a vu 
naître  l’éloquent  évéque  d’Hermopolis , auquel  on  doit 
d’avoir  régénéré  toute  la  jeunesse  de  France  par  les  trésors 
de  son  enseignement,  et  de  lui  avoir  communiqué  les  plus 
généreuses  inspirations;  M.  de  Bonald , écrivain  fécond,  ori- 
ginal , qui  a ramené  la  philosophie  à sa  destination  la  plus 
sublime , à ce  qu’elle  exprime  véritablement , à l’amour  de 
la  sagesse  et  de  la  vertu;  M.  Laromiguière,  qui  s’est  montré 
si  clair  et  si  lumineux  dans  sa  profonde  analyse  des  sensations 
et  des  idées;  M.  Valette,  professeur  au  collège  de  Saint- 
Louis , qui,  jeune  encore,  brille  déjà  par  l’élévation  autant 
que  par  la  pureté  de  ses  doctrines;  M.  Moiiteil,  auteur  d’une 
excellente  topographie  du  département  de  l’Aveyron  ; M.  Pla- 
nard,  dont  les  ouvrages  dramatiques  ont  été  justement  ap- 
plaudis; M.  le  président  de  Gaujal,  historien  du  Rouergue, 
qui  s’est  rendu  cher  à sa  patrie  par  le  digne  monument  qu’il 
vient  de  lui  élever; le  respectable  abbé  Périer,  instituteur  des 
souds-muets  ; M.  le  baron  Capelle , qui  joint  à une  connais- 
sance étendue  des  lettres  et  des  arts  des  talens  si  remarquables 
pour  l’administration  des  affaires  publiques  ; M.  Dubruel , 
député  fidèle  et  constamment  courageux,  qui,  dans  les  temps 
les  plus  difficiles , a rendu  des  services  signalés  à la  religion  ; 
M.  le  marquis  de  Bournazel,  dont  le  beau  caractère  et  la 
loyauté  toute  française  rappellent  si  bien  les  vertus  antiques 


NOTES. 


I 3ü 

de  ses  aïeux  ; M.  de  Galy , évéque  de  'Carcassonne  ; M.  de 
Morlhon,  archevêque  d’Auch  ; M.  l’abbé  Mazars;  M.  l’abbé 
Carrière;  M.  Auguste  Auzouy,  devenu  en  si  peu  de  temps 
l’un  de  nos  plus  savans  légistes  ; M.  le  général  Higonet  ; 
M.  le  comte  de  Monstuéjouils,  neveu  de  l’estimable  abbé  de 
ce  nom  , qui  fut  si  cher  à Louis  XVIII  ; M.  le  comte  Maurice 
Mathieu;  MM.  de  Séguret,  Clausel  de  Coussergues,  de 
Lauro,  Rodât,  Cabrières,  Monseignat,  Foulquier;  M.  Girou 
de  Buzaraingues , auquel  on  doit  plusieurs  Mémoires  très 
intéressans  sur  l’économie  rurale;  M.  Vaïsse  de  Villiers , 
auteur  de  plusieurs  écrits  qui  ont  obtenu  des  distinctions 
honorables  ; M.  le  vicomte  de  Corneillan , M.  le  comte  Dulac , 
et  M.  de  Campmas , administrateurs  devenus  si  chers  à la  cité 
de  Villefranche  par  tout  le  bien  qu’ils  y ont  opéré,  etc.  Il  est 
d’autres  noms  que  je  pourrais  citer,  parce  que  ceux  qui  les 
portent  ont  pareillement  contribué  à rétablir  l’ordre  dans  les 
idées  morales. 

J’ajoute  qu’on  a eu  tort  d’avancer  que  les  Rouergats 
ont  plus  d’aptitude  pour  les  sciences  que  pour  les  beaux- 
arts,  puisque  la  musique  a été  cultivée  par  eux  depuis 
un  temps  immémorial  ; s’ils  ont  négligé  la  sculpture  et  la 
peinture , c’est  parce  qu’ils  ont  manqué  de  maîtres.  Toutefois 
les  belles  médailles  de  M.  Gayrard  et  les  paysages  de  M.  Ri- 
chard prouvent  qu’ils  ont  à un  très  haut  degré  le  talent  de 
l’imitation.  Dans  des  lieux  où  la  nature  parle  avec  tant  d’éner- 
gie , il  est  impossible  qu’on  n’ait  pas  le  sentiment  de  tout  ce 
qu’elle  peut  inspirer. 


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LES  PESTIFÉRÉS 

DE  VILLEFRANCHE, 

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HISTOIRE  DU  MAGISTRAT  POMAIROLS, 

(Fig.  Y.) 

En  France,  il  est  beaucoup  de  provinces  où 
1 on  n a besoin  ni  de  livres  ni  de  chroniQues 
pour  rappeler  les  faits  qui  peuvent  intéresser 
une  ville , un  bourg , un  hameau  ; les  tradi- 
tions ne  s’y  perdent  jamais,  à la  faveur  des 
entretiens  du  soir.  Il  n’est  pas  un  vieillard 
qui , pour  gagner  le  sommeil  ou  charmer  les 
ennuis  de  la  veillée , ne  raconte  à ses  enfans 
l’histoire  complète  de  leur  pays.  Ces  derniers 
suivent  l’exemple  de  leurs  prédécesseurs. 
Quand  on  altère  un  réeit  dans  une  famille 

? 


LES  PESTIFÉRÉS 


î 3 

on  le  rectilie  dans  une  antre.  C’est  ainsi  que 
tout  se  confie  au  souvenir  ; c’est  ainsi  que 
tout  se  conserve  et  se  transmet  religieusement 
dans  des  lieux  où  tous  les  cœurs  sont  vrais  ^ 
on  toutes  les  mémoires  sont  fidèles. 

Je  me  propose  de  consigner  ici  un  de  ces 
événemens  extraordinaires  tel  qu’il  m’a  été 
communiqué  dans  ma  jeunesse , et  dont  une 
population  entière  pourrait  garantir  l’au- 
thenticité. Il  prouvera  qu’au  sein  des  cala- 
mités les  plus  désastreuses  , l’humanité  s’élève 
parfois  jusqu’au  dévouement  le  plus  hé- 
roïque ; que  l’amitié , l’amour  maternel , la 
piété  filiale , etc. , perdent  rarement  leurs 
droits  ; que , dans  les  cas  les  plus  désespérés , 
tous  les  sentimens  généreux  qui  distinguent 
l’homme  des  animaux  combattent  avec  une 
énergie  digne  d’admiration.  Thucydide  fait 
lui-même  cette  remarque , lorsqu’il  nous  trace 
le  tableau  de  cette  peste  fameuse  qui  pénétra 
dans  Athènes  par  le  Pirée,  et  qui  résista  à 
tout  l’art  d’Hippocrate. 


DE  VILLEFRANCHE. 


t33 

On  a beaucoup  écrit  sur  les  divers  fléaux 
qui  ont  désolé  le  monde;  mais  on  n’a  pres- 
que rien  dit  de  la  maladie  pestilentielle 
qui  jadis  dépeupla  Villefranche  d’Aveyron  ^ 
et  dont  les  détails  sont  si  touchans  ; ces  dé- 
tails sont  comme  relégués  dans  de  vieux  ma- 
nuscrits , ou  dans  les  registres  de  cette  inté- 
ressante cité.  Un  seul  auteur  contemporain , 
Durand  de  Monlauseur , observateur  exact  et 
qui  mériterait  plus  de  renommée , a publié 
un  court  manifeste  qu’on  retrouve  encore 
dans  les  bibliothèques  de  nos  anciens  châ- 
teaux. ( i) 


pales  circonstances  de  cette  déplorable  his- 
toire. f)n  verra  que , lorsqu’il  s’agit  de  dé- 
tourner un  grand  malheur,  la  pitié , cette 
faculté  instinctive  du  cœur  humain , source 
intarissable  de  mille  biens , est  plus  efficace 


((ue  toutes  les  lois.  Il  n’y  a que  les  liassions 


ijui  soient  communicalives.  La 
même  , si  elle  veut  se  faire  écouter 


prudence 
avec  fruit , 


I 34  LES  PESTIFÉRÉS 

doit  emprunter  leur  secours  ; il  faut  imiter 
la  nature,  qui  nous  intéresse  aux  maux  de  nos 
semblables  par  un  sentiment  aussi  doux  qu’il 
est  irrésistible. 


Villefranche , qui  fut  le  siège  de  l’affreuse 
peste  dont  je  vais  parler , est  une  cité  peu 
étendue , mais  fort  agréable  par  sa  position. 
Elle  est  bâtie  au  confluent  de  deux  rivières , 
dont  le  cours  rapide  n’est  point  sans  quelque 
charme  pour  l’observateur  (^).  Elle  est  con- 
tenue dans  une  vallée  riante , autour  de  la- 
quelle s’élèvent  des  collines  fertiles  qui  sem- 
blent la  préserver  des  orages  et  des  autres 
calamités  atmosphériques.  La  Suisse , tant 
préconisée  par  ceux  qui  la  visitent , n’offre 
pas  de  site  plus  pittoresque  ni  de  paysage 
plus  attrayant.  La  vue  se  repose  surtout  avec 
volupté  sur  la  jolie  plaine  du  Radel , dont 
l’Aveyron  baigne  les  bords  et  rafraîchit  la 
verdure.  Cette  plaine  est  voisine  d’un  coteau 
ou  rampent  des  vignes  fécondes  que  les  ha- 
bitans  cultivent  avec  gaîté.  Les  brouillards 


DE  VILLEFRA.ÎVCHL:.  l35 

viennent  rarement  troubler  ce  beau  ciel, 
et  les  vents  n y soufflent  que  pour  le  pu- 
rifier. 

L’intérieur  des  murs  de  la  ville  renferme 
une  multitude  d’ouvriers  diligens  qui  s’exer- 
cent sur  différens  métaux , comme  matière 
première  de  leur  travail.  Le  bruit  des  mar- 
teaux qui  rendent  le  cuivre  malléable  anime 
cette  population  naturellement  vive , affable 
et  spirituelle.  On  y fabrique  aussi  des  toiles 
qui  sont  d’une  utilité  précieuse  pour  l’éco- 
nomie domestique  et  pour  la  marine.  La  cité 
de  Villefranche  est  fameuse , dans  cette 
contrée  méridionale  de  la  France,  par  ses 
bosquets,  ses  jardins,  ses  prairies,  ses  ruis- 
seaux , ses  colombiers , ses  fêtes , ses  proces- 
sions , son  urbanité.  Dans  la  saison  de  l’été , 
quand  les  nuits  sont  éclairées  par  la  pleine 
lune , on  rencontre  souvent  de  joyeux  vigne- 
rons qui  parcourent  les  rues  en  fredonnant 
dans  leur  patois  des  chansons  dont  ils  sont 
eux-mêmes  les  inventeurs.  (3) 


LIS  PESTIFÉRÉS 


î 36 

Ce  fut  en^i6â8  , dans  le  mois  d’avril,  que 
la  peste  vint  semer  l’épouvante  parmi  les 
habitans  de  Villefranche.  On  assurait  alors 
que  cette  maladie  arrivait  du  septentrion, 
et  qu’elle  avait  successivement  parcouru 
Saint-Flour,  Aurillac,  Cahors,  Figeac,  d’où 
elle  se  propageait  vers  le  midi,  et  principale- 
ment vers  la  belle  contrée  du  Languedoc, 
Cette  année , du  reste  , fut  tristement  signalée 
par  une  multitude  de  fléaux  épidémiques  qui 
éclatèrent  presque  en  même  temps  dans  plu- 
sieurs villes  de  l’Europe, 

Quand  nous  sommes  accablés  d’un  grand 
malheur , il  semble  que  nous  nous  soulagions 
de  son  poids  en  le  rapportant  à quelque 
cause  manifeste.  Les  astrologues,  qui  étaient 
encore  très  nombreux  au  commencement 
du  dix-septième  siècle , ne  manquèrent  pas 
d’attribuer  ce  terrible  phénomène  à l’appa- 
rition d’une  comète  qui  eut  lieu  à cette  épo- 
que et  qui  devint  l’objet  de  toutes  les  con- 


versations. 


VILLEFRANCHE.  1 37 

La  contagion  dont  il  s'agit  ressemblait 
d’ailleurs  à ces  pestes  de  l’antiquité  dont  les 
historiens  nous  ont  laissé  des  tableaux  si 
hideux  et  si  effrayans.  C’était  un  égarement 
frénétique  du  cerveau , un  feu  dévorant  qui 
gagnait  les  entrailles  après  avoir  vivement 
affecté  la  tête,  une  soif  brûlante  qui  con- 
traignait les  malades  à s’échapper  de  leur 
lit  pour  aller  en  chancelant  s’abreuver  à des 
sources  impures , un  frissonnement  convulsif 
de  tous  les  membres  ; souvent  une  impuis- 
sance absolue  de  se  mouvoir,  une  paralysie 
de  tout  le  système  sensible  ; des  sensations 

c/  •' 

étranges  et  toujours  importunes , des  an- 
goisses déchirantes  qui  simulaient  les  effets 
sinistres  des  poisons  les  plus  redoutés , des 
anxiétés  qui  semblaient  suspendre  la  respira- 
tion. La  peau  de  ces  infortunés  était  souillée 
par  des  taches  livides  et  par  d’autres  signes 
horribles  que  la  plume  se  refuse  à décrire. 
La  fièvre  ardente  qui  les  consumait  altéra  ^ 
chez  la  plupart  d’entre  eux , le  cours  régulier 
de  la  raison.  Presque  aussitôt  des  maux  fan^ 


i38 


LES  PESTIFÉRÉS 


tastiques  vinrent  se  joindre  à tant  de  maux 
réels  : les  terreurs  les  plus  vives  s’empa- 
rèrent de  tous  les  esprits  ; durant  la  nuit 
les  malades  étaient  agités  par  des  rêves  si- 
nistres , et  se  croyaient  voués  à la  colère 
céleste. 

On  peut  même  ajouter  que  ce  délire  gla- 
çait d’effroi  tous  les  spectateurs  ; je  ne  con- 
nais rien  de  plus  lamentable  que  de  voir 
des  êtres  que  l’on  chérit , livrés  tout  à coup 
à tous  les  désordres  d’une  imagination  alié- 
née, ne  plus  reconnaître  la  voix  de  leurs 
proches,  ne  plus  répondre  à leur  empresse- 
ment; mieux  vaudrait  trouver  son  ami  glacé 
par  le  froid  de  la  mort.  Or,  ce  symptôme 
fatal  se  présenta  fréquemment  dans  la  peste 
de  Villefranche  : un  jeune  homme  était  vi- 
vement épris  d’une  belle  personne  qui  le 
payait  d’un  tendre  retour  ; la  contagion  épi- 
démique attaqua  l’amant,  qui  guérit  par 
les  soins  éclairés  qu’on  lui  prodigua  ; mais , 
à l’époque  de  son  rétablissement,  il  ne  put 


DE  VILLEFRANCHE.  1 89 

reconnaître  celle  qui  était  depuis  long-temps 
promise  à ses  vœux.  Il  passa  les  restes  d’une 
trop  longue  vie  dans  un  état  de  stupeur  et 
dans  une  pitoyable  imbécillité. 

Mon  intention  n’est  point  de  rapporter 
ici  tous  les  affreux  symptômes  qui  signalè- 
rent la  marche  de  ce  fléau  dévastateur  : 
l’unique  objet  de  cette  relation  est  de  rap- 
peler quelques  circonstances  qui  développè- 
rent dans  toute  leur  énergie  les  plus  nobles 
sentimens  qui  puissent  honorer  l’espèce 
humaine.  Je  veux,  en  quelque  sorte, 'res- 
susciter la  gloire  d’un  magistrat  modeste , 
qui , dans  les  temps  les  plus  désastreux , 
puisa  ses  lumières  dans  son  cœur,  et  rendit 
à sa  patrie  des  services  que  la  renommée 
aurait  dû  préconiser  avec  plus'  d’éclat  ; je 
veux  raconter  ce  qu’il  mit  en  œuvre  pour 
tempérer  des  maux  qui  sont  au-dessus  de 
tout  pouvoir  humain,  et  pour  réparer  les 
effets  de  la  destruction.  Au  milieu  d’un 
danger  public,  on  aime  à voir  l’homme  de 


l/|0  LES  PESTIFERES 

bien  lutter  courageusement  contre  i’iufor- 
tune.  Quand  tous  les  cœurs  sont  resserrés 
par  la  crainte , on  admire  avec  transport  ces 
âmes  privilégiées  qui  conservent  leur  flamme 
et  leur  chaleur.  Ce  spectacle  console  des 
crimes  de  l’égoïsme  et  de  la  corruption  de 
l’humanité. 

Ainsi  que  la  lèpre , la  peste  est  un  mal 
jusqu’ici  invincible.  Elle  ressemble  à ces 
ouragans  qui  déracinent  les  arbres , à ces 
vastes  incendies  dont  aucun  effort  ne  saurait 
triompher.  On  peut  comparer  ses  prompts 
et  inévitables  ravages  à ceux  qui  résultent 
des  autres  grandes  catastrophes  de  la  na- 
ture , tels  que  les  tremblemens  de  terre , les 
éruptions  volcaniques  , les  trombes , les  éclats 
du  tonnerre , les  inondations , les  longues 
sécheresses , les  chaleurs  immodérées , les 
froids  excessifs  , la  nielle  qui  prive  les  arbres 
de  leurs  fruits , les  charbons  des  végétaux , 
les  épizooties,  les  famines,  la  multiplicaiioji 
hmeste  de  certains  insectes  , etc. 


DE  VILLEFRÆNCHE. 


ï4l 

Les  jours  de  peste  ressemblent  aux  jours 
de  justice  du  Créateur;  des  villes  entières 
sont  ensevelies  et  comme  frappées  par  un 
trait  invisible.  Au  milieu  de  ces  calamités 
déplorables , l’homme  tourne  vainement  ses 
regards  vers  le  ciel  ; il  n’aperçoit  dans  les  airs 
aucune  trace  de  la  colère  de  Dieu.  Les  vents 
se  taisent;  le  soleil  répand  ses  rayons  sur  la 
nature  entière.  La  foudre  n’a  pas  grondé; 
aucun  météore  menaçant  ne  s’est  montré 

i> 

dans  l’espace  ; les  jours  ne  sont  pas  moins 
purs  que  de  coutume  ; les  nuits  ne  sont  pas 
moins  douces;  les  fleurs  brillent;  la  nature 
étale  ses  plus  riches  productions  ; et  pourtant 
l’homme  succombe  de  toutes  parts;  les  dou- 
leurs succèdent  aux  douleurs  ; l’homme  seul 
gémit  quand  tous  les  animaux  sont  dans  la 
joie  ; pour  lui  seul , le  cours  de  la  providence 
semble  momentanément  suspendu. 

Depuis  long-temps  on  aurait  du  prévoir 
l’arrivée  de  la  peste  dans  Villefranche  ; eai* 
plusieurs  villes  d’alentour  en  étaient  déjà 


1 4^  LES  PESTIFÉRÉS 

infectées.  Ce  fut  un  homme  décédé  presque 
subitement  qui  causa  les  premières  alarmes  ; 
sa  maison  lut  aussitôt  fermée  par  ordre  su- 
périeur et  signalée  au  peuple  comme  un  lieu 
infect.  Insensiblement  la  contagion  se  pro- 
pagea ; plusieurs  personnes  perdirent  la  vie  ; 
on  constata  leur  genre  de  mort  par  une  vi- 
site des  gens  de  Fart  ; on  ensevelit  leurs  corps 
avec  des  précautions  infinies  ; leur  cercueil 
fut  traîné  jusqu’au  cimetière  avec  de  longues 
cordes  auxquelles  se  trouvaient  attachés  des 
crocs  de  fer.  Tous  les  citoyens  étaient  con- 
sternés ; la  cloche  n’annonçait  plus  que  des 
funérailles. 

Il  arriva  à Villefranche  ce  qu’on  avait 
remarqué  à Milan  et  dans  d’autres  lieux; 
plusieurs  personnes  ignorantes  s’obstinaient 
à ne  pas  croire  à la  contagion.  Un  incident 
particulier  excita  surtout  une  grande  ru- 
meur parmi  le  peuple  : une  jeune  fille  était 
morte  de  la  peste  sans  avoir  voulu  révéler 
son  mal  ; l’un  des  magistrats  ordonna  aussitôt 


DE  VILLEFR ANCHE. 

la  visite  du  corps  et  la  clôture  de  la  maison  : 
cette  détermination  rigoureuse  déplut  à la 
multitude.  Un  homme  dans  la  vigueur  de 
râge , mais  aussi  imprudent  que  téméraire , 
dominé  par  une  aveugle  fureur , s’approcha 
avec  des  paroles  menaçantes  ; il  se  prome- 
nait avec  une  agitation  extraordinaire;  il 
prétendait  que  la  peste  n’était  nulle  part  et 
que  l’on  voulait  décrier  la  ville  ; toutes  ses  ex- 
pressions étaient  offensantes  pour  l’autorité. 

Dans  une  semblable  conjoncture,  il  suffit 
souvent  d’un  individu  pour  troubler  toute 
l’harmonie  du  corps  social  ; les  oisifs  ne  cher- 
chent que  des  prétextes  pour  se  livrer  à la 
rébellion  et  méconnaître  le  frein  du  devoir  ; 
les  séditions  grossissent  comme  les  nuages. 
On  remarquait , principalement  dans  les  rues 
du  quartier  le  plus  infecté,  des  groupes  de 
vieilles  femmes  qui  vociféraient  comme  des 
furies  ; les  mendians  s’attroupaient  ; leurs 
murmures  confus  et  les  haillons  de  leur  indi- 
gence produisaient  sur  les  spectateurs  l’im- 


ï44  les  pestiférés 

pression  la  plus  douloureuse  ; le  tumulte  allait 
toujours  croissant;  on  avait  déjà  menacé  les 
jours  du  médecin  délégué  pour  constater  le 
nombre  et  la  situation  des  pestiférés  ; déjà 
même  les  ordres  des  consuls  avaient  été  mé- 
prisés : il  ne  faut  point  un  esprit  vulgaire 
pour  ramener  le  calme  au  milieu  de  tels  dés- 
ordres. 

A cette  époque  vivait  un  des  citoyens  les 
[dus  recommandables  que  Villefranche  ait 
jamais  possédés  ; je  veux  parler  de  Jean  de 
Pomairols , conseiller  du  roi  et  juge  criminel 
au  sénéchal  et  siège  présidial  du  Rouergue. 
Cet  homme , incomparable  dans  Fart  de  gou- 
verner les  âmes^  n’eut  qu’à  se  montrer;  sa 
noble  figure , sa  réputation , l’ascendant  de 
ses  vertus  , suffirent  pour  intimider  les  plus 
turbulens.  « Mes  amis , leur  dit-il , le  fléau 
qui  nous  accable  vient  du  ciel  ! si  vous  voulez 
que  Dieu  nous  pardonne,  éloignez-vous  à 
l’instant  et  laissez-vous  diriger  par  des  ma- 
gistrats qui  vous  aiment.  ))  A ces  simples  pa- 


DE  VILLEFRANGHE,  1/^5 

rôles,  1 emeute  se  dissipa.  Depuis  cet  instant, 
Pomairols  devint  en  quelque  sorte  le  dieu 
protecteur  de  cette  commune , et  tous  les 
cœurs  lui  furent  acquis  ; le  salut  de  la  ville 
entière  fut  confié  à ses  bons  soins. 

Sur  ces  entrefaites , il  s’était  formé  à Ville- 
franche  un  conseil  pour  délibérer  sur  les 
précautions  sanitaires  : ce  conseil  se  compo- 
sait de  citoyens  choisis  dans  les  trois  ordres 
de  la  société.  Les  sages  mesures  qu’il  adopta 
auraient  dû  servir  de  modèle  dans  tous  les 
lieux  de  la  France  ou  le  fléau  se  manifes- 
tait. On  commença  d’abord  par  suspendre 
toutes  les  relations  qui  pouvaient  devenir 
dangereuses  ; on  plaça  des  archers  à toutes 
les  portes  de  la  ville , pour  en  interdire  l’en- 
trée aux  personnes  suspectes.  Tout  individu 
atteint  de  la  peste  ressemble  à l’ennemi  du 
genre  humain  ; on  le  fuit  quand  il  est  vivant  ; 
on  a horreur  de  ses  dépouilles  cjuand  il  est 
mort  ; on  abandonne  aux  flammes  tout  ce 
qui  a pu  lui  être  de  quelque  usage. 

lO 


II. 


I 46  LES  PESTIFÉRÉS 

On  refusa  en  conséquence  de  recevoir  les 
marchandises , particulièrement  les  étoffes 
qui  pouvaient  servir  de  réservoir  à Finfec- 
tion  ; on  ne  laissait  passer  que  les  comesti- 
bles , tels  cjue  le  pain , le  froment , les  viandes 
fraîches , les  légumes , le  vin , les  fruits , et 
Fhuile  de  noix  dont  on  fait  une  grande  con- 
sommation dans  le  pays,  pour  éclairer  l’in- 
térieur des  maisons  et  préparer  les  alimens  ; 
le  vinaigre  surtout  était  devenu  un  objet  très 
recherché  des  malades  , et  qu’on  se  procurait 
à tous  prix.  On  n’osait  ouvrir  les  lettres 
qu’après  les  avoir  préalablement  imprégnées 
de  cette  liqueur  purifiante. 

Un  des  premiers  soins  de  ce  conseil  de 
salubrité  fut  aussi  d’arrêter  le  vagabondage  , 
en  séquestrant  tous  les  mendians  dans  les 
maisons  des  riches  qui  s’étaient  retirés  à la 
campagne.  Quelques  uns  d’entre  eux  furent 
employés  pour  nettoyer  les  rues  ou  j)our 
d’autres  travaux  relatifs  à la  santé  publique  ; 
ce  qui  était  d’autant  plus  nécessaire , que  la 


DE  VILLEFRANCHE.  i /^rj 

ville  nourrit  chaque  année  une  quantité  im- 
mense de  pourceaux  dont  la  chair  est  très 
employée  dans  les  usages  économiques. 

Afin  de  mieux  intercepter  les  communica- 
tions funestes,  on  ferma  le  palais  de  justice, 
ainsi  que  les  églises , où  tout  le  monde  se 
rendait  pour  y trouver  un  refuge  et  implorer 
la  miséricorde  du  Créateur  ; on  empêcha  pa- 
reillement les  réunions  qui  avaient  lieu  sous 
les  quatre  arceaux  c]ui  environnent  la  grande 
place.  Des  quarantaines  furent  ordonnées; 
on  ne  se  j^arlait  qu  a la  fenêtre  ou  à travers 
des  palissades  ; on  se  saluait  affectueusement , 
mais  à une  certaine  distance.  Cette  contrainte 
continuelle  n’était  pas  un  des  moindres  sup- 
plices des  habitans , qui  sont  naturellement 
affables  et  communicatifs.  L’homme  du  Midi 
fait  son  bonheur  de  la  vie  de  relation  ; il  est 
doué  d’une  activité  expansive  qu’il  lui  est 
bien  difficile  de  concentrer. 


Pendant  que  d’habiles  magistrats  veillaient 


ï48  , LES  PESTIFERES 

à la  sûreté  de  la  ville , la  générosité  publique 
s’exercait  dans  tous  les  sens.  Pomairols  don- 
liait  son  linge , ses  provisions  et  jusqu’à  ses 
meubles  pour  soulager  les  indigens.  Le  con- 
seiller Vaisse,  le  chanoine  Destampes,  ve- 
naient offrir  leurs  maisons  et  leurs  jardins 
pour  en  faire  un  asile  aux  pestiférés  ; 
d’autres  citoyens  s’empressaient  de  céder  à 
la  commune  des  propriétés  qui  pouvaient 
convenir  dans  cette  fâcheuse  circonstance  ; 
les  prêtres , les  religieux  de  divers  ordres  , 
accouraient  également  pour  faire  hommage 
de  leurs  services  et  porter  leurs  consolations 
aux  affligés. 

Le  courageux  Durand  de  Monlauseur 
se  multipliait  en  quelque  sorte  comme  la 
maladie  ; même  au  sein  des  ténèbres  de  la 
nuit,  il  allait  exercer  sous  les  plus  humbles 
toits  sa  fonction  périlleuse  ; son  ardeur  infa- 
tigable créait  à chaque  instant  de  nouveaux 
secours  ; et  quand  ses  efforts  étaient  impuis- 
sans , il  ralentissait  du  moins  le  cours  de 


DF.  VILLEFRANCllE  . 1 /jçi 

riiorrible  contagion  en  isolant  ses  victimes. 
Laval  et  Bruyères  se  signalèrent  par  des 
prodiges  de  zèle.  Le  médecin  Rivière  ^ vieil- 
lard impotent , mais  c]ui  n’avait  aucune  infir- 
mité de  l’esprit , ne  voulut  point  que  ses 
derniers  momens  fussent  inutiles  à la  patrie  ; 
tl  se  fit  transporter  sur  une  chaise  au  milieu 
des  pestiférés  pour  les  assister  de  ses  conseils. 

Des  femmes  vertueuses  vendaient  leurs 
bijoux  pour  les  transformer  en  aumônes , 
s’occupaient  à faire  des  quêtes , préparaient 
des  bouillons  pour  les  pauvres.  On  se  sou- 
vient dans  le  pays  que  l’une  d’entre  elles, 
née  dans  un  rang  très  élevé,  voulut  adopter 
un  enfant  que  la  peste  avait  privé  de  sa 
mère  ; on  ajoute  que  Dieu  lui  fit  la  grâce  de 
le  sauver , et  qu’elle  le  conserva  au  milieu 
de  sa  propre  famille  comme  un  dépôt  sa(;ré. 
Un  vieillard  célibataire  légua  tout  son  bien  à 
deux  orphelins  qui  avaient  éprouvé  le  même 
malheur.  Les  exeoq)les  de  dévouemenî  se 
multipliaient  de  plus  en  [)lus. 


1 5 O LES  PESTIEÉRÉS 

11  serait  difficile  de  décrire  toutes  les 
scènes  touchantes  d’amitié , de  compassion  , 
qui  eurent  lieu  à cette  époque;  l’égoisme  et 
l’avarice  ne  se  montraient  guère  dans  une 
ville  où  les  mœurs  avaient  conservé  toute  leur 
simplicité  première  : on  remarqua  même 
quelques  familles  ennemies  que  la  pitié  ré- 
concilia par  les  services  mutuels  qu’elles 
eurent  occasion  de  se  rendre.  11  y avait  cette 
différence , relativement  à ce  qu’on  avait 
observé  dans  les  autres  pestes,  qu’ici  tous 
les  citoyens  étaient  sans  défiance  et  qu’ils 
voulaient  tous  se  secourir. 

Durant  la  peste  d’Athènes , les  gens  de  la 
campagne  venaient  se  réfugier  dans  la  ville  ; 
durant  celle  de  Villefraiiche,  tous  les  gens  de 
la  ville  se  réfugiaient  à la  campagne.  On  a eu 
tort  néanmoins  d’avancer  que  les  personnes 
riches  s’étaient  séparées  des  pauvres  : c’est 
l’usage  dans  tout  ce  pays,  que  la  classe  aisée 
de  la  population  passe  une  bonne  partie  de 
l’année  dans  ses  métairies  pour  y surveiller 


DE  VlLLEi'KA.ÎXCHE. 


I 5t 

les  travaux  rustiques  ; et  Ton  était  alors  dans  la 
belle  saison.  D’ailleurs,  en  partant,  les  pro- 
priétaires laissèrent  leurs  maisons  ouvertes 
aux  indigens.  La  crainte  qu’ils  éprouvaient 
ne  fut  donc  en  aucune  manière  nuisible  à 
leurs  concitoyens.  Il  faut  même  dire  à leur 
louange  qu’ils  s’étaient  totalement  détachés 
de  leurs  biens  pour  les  prodiguer  aux  familles 
pau  vres , sur  lesquelles  le  fléau  s’était  parti- 
culièrement appesanti  : le  malheur  est  comme 
la  mort  ; il  rapproche  toutes  les  conditions. 
D’une  autre  part , c’était  une  scène  non  moins 
touchante  de  voir  les  villageois  exercer  leur 
bienveillante  hospitalité  envers  tous  ceux  qui 
fuyaient  le  théâtre  de  l’épidémie;  ils  allaient 
dans  la  campagne  leur  cueillir  la  sauge , la 
menthe  et  autres  plantes  odoriférantes  aux- 
quelles on  attribuait  alors  une  vertu  préser- 
vative  contre  le  mal  pestilentiel. 

Au  milieu  de  cette  ville  désolée , deux 
hommes  s’élevaient  comme  deux  divinités 
tutélaires , Pomairols  , dont  j’ai  déjà  fait  meii" 


LES  PESTIFÉRÉS 


I 5^ 

tion  , et  le  père  Ambroise , religieux  de  Tordre 
de  Saint-François , dont  je  ferai  connaître 
plus  bas  les  vertus  et  le  sublime  caractère. 
Tous  deux  bravaient  les  dangers , sans  jamais 
quitter  leur  poste  ; on  admirait  la  prudence 
et  Tintrépidité  du  premier , lame  généreuse 
et  compatissante  du  second.  Pomairols  con- 
servait les  propriétés  de  tous  ceux  que  la 
crainte  avait  forcés  de  prendre  la  fuite  ; mais 
le  père  Ambroise  était , pour  ainsi  dire  , une 
providence  pour  tous  ceux  qui  étaient  pré- 
sens  ; il  les  soutenait  par  ses  exhortations. 
Ces  deux  hommes  semblaient  s’être  partagé 
le  domaine  de  la  bienfaisance  ; pendant  que 
Pomairols  chassait  les  malfaiteurs  qui  profi- 
taient des  désordres  publics  pour  piller  les 
maisons  et  usurper  les  dépouilles  des  morts, 
Tesprit  du  Seigneur  semblait  s’être  réfugié 
dans  le  cœur  du  père  Ambroise  ; le  magis- 
trat intimidait  les  méchans  ; le  prêtre  les 
coiivertissait. 


1 iCS  services  de  Pomairols  sont  connus  ; 


DE  VILLEFRANCHE. 


i53 

son  nom  vit  dans  le  cœur  de  ses  concitoyens , 
et  dans  le  monument  qui  perpétue  la  mé- 
moire de  ses  bienfaits.  Personne  n’ignore 
que  ce  magistrat  est  d’autant  plus  digne  de 
louange , que  par  ses  soins  éclairés  la  police 
fut  beaucoup  mieux  faite  à Villefranche  qu’à 
Marseille , où  la  peste  fit , à la  même  époque  y 
des  ravages  extraordinaires.  Mais  il  n’est 
pas  inutile  d’apprendre  à mes  lecteurs  ce 
qu’était  le  père  Ambroise,  dont  on  a tant 
loué  les  vertus  charitables , sans  jamais  les 
récompenser,  sans  doute  parce  que  son 
royaume  n’était  pas  de  ce  monde.  Il  semble 
du  reste  que  des  hommes  qui  ont  déjà  fait  ab- 
négation de  tous  les  intérêts  terrestres  soirât 
plus  propres  que  d’autres  à secourir  les  affligés. 

Le  nom  du  père  Ambroise  n'a  point  été 
mentionné  dans  les  fastes  de  Villefranche; 
il  n’est  question  de  lui  que  dans  un  ancien 
manuscrit , qui  fut  long-temps  conservé  dans 
les  communautés  de  sa  profession.  On  y 
assure  qu’il  avait  été  militaire , et  qu’avant 


l54  LES  PESTIFÉUÉS 

d embrasser  Fétat  monastique , il  était  che- 
valier de  Fordre  de  Saint-Lazare , ordre 
si  recommandable  par  le  souvenir  de  ses 
bonnes  actions , et  qui  figure  avec  tant  de 
gloire  dans  les  annales  de  Fhumanité  mal- 
heureuse. C’est  la  première  des  milices  qui 
furent  consacrées  à la  pitié  ; protectrice  des 
lépreux , elle  recueillait  des  malades  que  la 
société  repousse  , et  que  la  honte  environne. 

Ainsi  donc , par  dévouement  autant  que 
par  état , ce  bon  père  Ambroise  avait  dès 
long-temps  endurci  son  cœur  et  son  âme  à 
toutes  les  fatigues  de  la  vie.  Toujours  calme 
et  -serein  au  milieu  des  plus  violentes  tempê- 
tes, il  voyait  la  mort  sans  effroi.  Soutenu  par 
Dieu,  il  payait  à peine  un  tribut  au  sommeil. 
Il  était  doux,  pacifique,  bienfaisant  comme 
la  religion  qui  le  guidait;  le  peuple  le  ran- 
geait déjà  parmi  les  saints.  Les  magistrats 
l’envoyaient  partout  oii  ils  voulaient  calmer 
la  turbulence  des  oisifs  qui  se  rassemblaient 
dans  les  lieux  publics  ; la  charité , (|ui  pour 


DE  VILLEFRANGHE. 


1 55 

tant  d’autres  n’est  qu’un  devoir,  s’était  trans- 
formée chez  lui  en  un  zèle  ardent  qui  le  dé- 
vorait. Il  se  porta  dans  tous  les  lieux  infectés  , 
et  ne  contracta  jamais  la  peste  ; il  paraissait 
invulnérable , et  spécialement  protégé  par 
la  Providence. 

On  dit  aussi  que  le  père  Ambroise  était 
doué  d’une  instruction  peu  commune , et 
qu’il  la  développa  avec  quelque  succès  dans 
une  occasion  si  douloureuse.  Rien  n’éga- 
lait son  activité  ; sa  pitié  inépuisable  pré- 
sidait à tous  les  besoins.  Pour  neutraliser 
le  fléau , il  fît  allumer  des  feux  comme  on 
l’avait  pratiqué  jadis  dans  la  peste  d’Athènes. 
On  mit  en  usage  les  fumigations  avec  des 
baies  de  genièvre  et  autres  substances  odo- 
rantes ; il  regardait  les  frictions  avec  l’huile  de 
noix  comme  un  des  plus  puissans  préservatifs. 

Ce  fut  le  père  Ambroise  qui  donna  l’idée 
de  faire  nourrir  par  des  chèvres  un  cer- 
tain nombre  d’enfans  que  la  peste  venait 


i56  LES  PESTIFERES 

de  priver  de  leurs  mères.  Quel  spectacle 
plus  attendrissant  que  celui  d’une  multitude 
d’orphelins  étendus  sur  une  ' chétive  paille , 
et  recevant  à chaque  instant  du  lait  de  ces 
impatijens  animaux , que  des  femmes  chari--^ 
tables  étaient  occupées  à contenir  ! (4) 

Je  pourrais  citer  d’autres  faits  qui  prou- 
veraient l’inépuisable  philanthropie  de  ce 
vénérable  religieux.  Au  quartier  du  Pecb  ^ on 
entendait  des  cris  dans  une  maison  obscure 
et  qui  tombait  de  vétusté  ; c’étaient  deux  en- 
fans  qui , trop  jeunes  pour  discerner  la  mort 
d’avec  la  vie , se  lamentaient  vainement , de- 
puis plusieurs  heures,  auprès  du  corps  ina- 
nimé de  leur  mère.  Nul  des  habitans  n’osait 
approcher  de  ce  foyer  pestilentiel.  Mais  l’in- 
trépide père  Ambroise  ne  balança  point  à pé- 
nétrer dans  ce  cloaque  infect,  pour  ramener 
au  jour  ces  victimes  infortunées. 

Il  faut  pourtant  le  dire  à la  gloire  de  \ illè- 
franche  : Pomairols  n’était  pas  seulement 


DE  VïLLEFRàlVCHE.  I 5»^ 

secondé  par  le  père  Ambroise.  Le  conseil 
de  salubrité  , dont  nous  avons  parlé  plus 
haut , se  composait  d’hommes  si  pieux  et  si 
charitables , que  rien  n’avait  été  négligé 
pour  diminuer  la  somme  des  maux  qui  pe- 
saient sur  notre  malheureuse  ville.  J’ai  déjà 
dit  qu’un  membre  du  présidial  avait  offert 
sa  maison  et  son  jardin  spacieux;  que  d’au- 
très  particuliers  avaient  également  donné 
leurs  maisons  pour  recueillir  les  malades  ; 
car  personne  n’ignore  que  l’isolement  des 
pestiférés  est  d’une  nécessité  indispensable, 
pour  borner  la  propagation  du  mal.  L’em- 
placement dont  on  fit  choix  était  d’autant 
plus  commode , c[u’il  était  voisin  de  l’antique 
ruisseau  de  la  Bodomie , dont  les  eaux  vont 
se  perdre  dans  l’Aveyron  ; c’est  là  que  de 
pauvres  femmes , la  tête  couverte  de  leur 
feutre  noir,  venaient , à tous  les  momens  du 
jour,  laver  le  linge  et  les  vêtemens  qui  devaient 
servir  aux  personnes  atteintes  de  l’épidémie. 

L’établissement  formé  par  le  conseil  pou- 


î 58  LES  PESTIFÉRÉS 

vait  exister  à part , sans  aucune  eoininunica- 
tion  avec  le  reste  de  la  ville.  Non  seulement 
on  y avait  construit  des  chambres  particu- 
lières pour  recevoir  les  individus  infectés  ; 
mais  chaque  ordre  de  gens  utiles  à la  con- 
servation des  autres  y occupait  un  logement 
séparé.  On  y avait  établi  des  boulangers, 
des  bouchers , des  cuisiniers  pour  apprêter 
les  vivres,  des  serviteurs  pour  les  distri- 
buer, jusqu’à  des  parfumeurs  pour  désin- 
fecter les  dépouilles  des  morts  et  tous  les 
objets  qu’on  croyait  susceptibles  de  recéler 
quelque  principe  de  contagion.  On  y voyait 
aussi  des  officiers  chargés  de  faire  la  police , 
et  un  greffier  qui  enregistrait  les  hardes 
des  malades , afin  que  rien  ne  fût  dérobé. 
Tous  ces  employés  vaquaient  à leurs  fonc- 
tions avec  autant  d’assiduité  que  de  zèle. 
On  avait  réservé  des  logemens  pour  les 
médecins  dont  la  présence  était  constam- 
ment nécessaire , ainsi  que  pour  les  phar- 
maciens qui  préparaient  les  breuvages  et 
exécutaient  les  prescriptions.  Les  religieux 


UE  VILLEFRANCHE.  T $9 

de  Saint-François  s’y  étaient  introduits  par 

charité  pour  consoler  les  agonisans  ; aucun 

genre  de  secours  n’avait  été  négligé.  Non 

loin  de  là  se  trouvaient  le  cimetière  (5)  et 

les  hommes  de  peine  vulgairement  désignés 

sous  le  nom  de  corbeaux , destinés  à pur- 

% 

ger  la  ville  de  ses  cadavres.  Enfin  les  con- 
valescens  avaient  à part  leur  infirmerie  et 
leurs  promenades.  Ils  pouvaient  y faire  leur 
quarantaine  pour  la  sécurité  de  leurs  conci- 
toyens. 

I 

Dans  les  divers  quartiers  de  la  ville , on 
avait  institué  des  personnes  pour  s’infor- 
mer de  tous  les  malades  qui-  étaient  nou- 
vellement atteints  par  la  peste.  A peine  les 
premiers  symptômes  s’étaient  manifestés , 
qu’on  les  amenait  dans  l’établissement  par 
ordre  des  magistrats.  Ce  qui  étonne  c’est 
que  les  habitans  d’une  petite  ville  aient 
manifesté  autant  de  prudence , dans  un 
siècle  où  l’hygiène  publique  était  si  peu 
avancée.  Je  ne  crains  pas  de  le  dire:  une 


l6o  LES  PESTIFÉRÉS 

institution  si  sagement  conçue  pourrait  ser- 
vir de  modèle  pour  tous  les  pays  qui  sont 
encore  en  proie  à cette  contagion  meurtrière. 

Toutefois , malgré  la  sagesse  de  ces  pré- 
cautions , plusieurs  individus  qui  se  trou- 
vaient atteints  de  la  peste  s’obstinaient  à 
cacher  leur  mal.  On  avait  beau  les  menacer 
de  la  prison  ou  d’autres  peines  afflictives , 
ils  résistaient  à toutes  les  ordonnances.  Les 
amis  ne  voulaient  jamais  se  quitter  ; les 
liens  du  sang  ne  pouvaient  se  rompre  ; au- 
cune fille  ne  consentit  à abandonner  sa 
mère.  Certains  malades  entraient  même  en 
fureur  quand  on  venait  à les  découvrir  ; 
ils  prétendaient  que  leur  transpiration  se- 
rait interceptée , si  on  les  enlevait  de  leur 
domicile.  Ils  inventaient  mille  prétextes  pour 
ne  point  obéir  à la  volonté  des  magistrats  ; 
ils  disaient  hautement  qu’on  ne  cherchait 
sans  doute  qu’à  les  faire  mourir  plus  vite  : 
tant  ils  étaient  aveuglés  sur  ce  qui  pouvait 
leur  être  salutaire  ! 


DE  VÎLLEFRANCEÎE. 


l6ï 

On  fit  afficher  des  proclamations,  mais 
elles  furent  sans  utilité.  Pour  ne  pas  se  sé- 
parer de  leurs  proches,  la  plupart  des  ha- 
bitans  préféraient  languir  dans  de  mauvaises 
huttes  où  l’air  circulait  à peine:  personne 
n’ignore  combien  il  est  difficile  de  détruire 
les  préjugés  du  peuple , et  de  le  délivrer  de 
ses  pernicieuses  habitudes.  Vainement  on 
promettait  aux  pauvres  du  bouillon , de  la 
viande , tous  les  soins  de  propreté  ; il  était 
impossible  de  les  persuader.  Ils  préféraient 
le  danger,  la  misère  ; ils  se  révoltaient  même 
contre  les  archers  qui  voulaient  les  entraîner 
de  force.  Il  est  vrai  que,  dans  beaucoup 
de  circonstances , Pomairols  n’avait  qu’à  pa- 
raître, tout  rentrait  dans  l’obéissance.  Le 
père  Ambroise  achevait  de  convaincre  les 
plus  mutins.  Ce  vénérable  religieux , au  dé- 
clin de  ses  ans,  ressemblait  à saint  Vincent 
de  Paul  ; il  pénétrait  tous  les  cœurs  par  ses 
paroles  consolatrices. 

Cependant  la  contagion  s’étendait  de  plus 


LES  PESTIFÉRÉS 


i6‘2 

en  plus  J et  Talarme  était  universelle.  Com- 
nient  peindre  la  désolation  qui  règne  dans 
une  ville  de  pestiférés  ? comment  retracer 
la  terreur  profonde  des  habitans , le  décou- 
ragement de  Findustrie,  l’interruption  des 
travaux  journaliers , le  désespoir  des  ouvriers 
auxquels  on  n’ose  confier  la  moindre  tâche , 
le  cours  de  la  justice  suspendu,  le  commerce 
interdit,  les  marchés  déserts,  les  temples 
fermés  et  les  prêtres  réduits  à prier  dans 
les  rues,  la  séparation  des  familles,  tous 
les  liens  de  relation  relâchés  ! Quand  la  peur 
isole  les  citoyens , les  occupations  manquent 
aux  pauvres , et  les  riches  restent  sans  ser- 
viteurs ; aucun  laboureur  n’osait  apporter 
ses  denrées  à Villefranche.  Quelques  villa- 
geois se  présentaient  par  intervalles  devant 
ses  portes  ; mais  ils  s’en  retournaient  glacés 
d’épouvante  dès  qu’ils  apercevaient  le  dra- 
peau funéraire , qui  flottait  sur  les  tours  de 
la  ville  et  sur  le  clocher  de  la  principale 
église.  La  famine  menaçait  le  peuple  ; l’espé- 
rance avait  éteint  son  flambeau.  (6) 


DE  YILLEFRANCllE. 


l63 

Dans  ce  temps  si  fertile  en  événemens 
funestes , combien  d’individus  moururent 
sans  obtenir  une  larme , un  regret  de  leurs 
contemporains  ! On  aurait  eu  moins  à gé- 
mir sans  doute,  si  la  peste  n’était  tombée 
que  sur  des  hommes  dégoûtés  de  la  vie  par  le 
poids  des  années;  mais  elle  enlevait  une  jeune 
fille  et  laissait  subsister  un  vieillard  aveugle  ; 
on  remarqua  même,  dans  cette  déplorable 
circonstance,  que  tous  les  gens  robustes  étaient 
promptement  moissonnés,  tandis  que  les 
goutteux , les  paralytiques,  étaient  épargnés. 

Le  fléau  dévastateur  planait  d’ailleurs  sur 
tous  les  âges , sur  toutes  les  conditions  ; et  vers 
le  milieu  de  l’épidémie , la  dépopulation  fut  si 
considérable^  qu’il  n’y  avait  plus  de  fossoyeurs 
pour  faire  la  sépulture  des  morts.  On  trouva 
un  jour,  dans  le  cimetière  de  la  Bodomie , une 
femme  errante , qui  tenait  dans  ses  bras  le  ca- 
davre de  son  enfant  ; elle  suppliait  le  gardien 
de  ce  triste  lieu  de  lui  prêter  assistance  pour 
creuser  la  terre,  et  y déposer  une  si  chère 


I 64  LES  PESTIFÉRÉS 

dépouille  : elle  implorait  ce  service  avec  au- 
tant d’instance  que  si  elle  eût  sollicité  une 
aumône.  Son  humble  contenance , son  atti- 
tude suppliante,  fléchirent  cet  homme,  qui 
l’aida  dans  ce  douloureux  ministère. 

Je  l’ai  déjà  dit  plus  haut,  aussitôt  qu’une 
maladie  pestilentielle  se  manifeste  dans  une 
contrée , la  première  pensée  du  peuple  est 
d’en  rechercher  les  causes  dans  les  altéra- 
tions des  objets  qui  frappent  immédiate- 
ment ses  sens  : on  voit  alors  naître  et  s’ac- 
créditer les  opinions  les  plus  extravagantes  ; 
on  se  flatte  de  tout  expliquer.  C’est  ainsi 
cju’on  vit  autrefois  les  Romains  attribuer  la 
peste  qui,  sous  le  règne  de  Marc-Aurèle  et 
des  Antonins,  ravagea  l’Europe  et  l’Asie, 
à une  misérable  cassette  qu’un  soldat  avait 
trouvée  dans  le  temple  d’Apollon  lors  de  la 
prise  et  du  pillage  de  Séleucie  par  Lucius 
Vérus  ; les  historiens  prétendent  que  ce  sol- 
dat, ayant  eu  l’imprudence  d’ouvrir  cette 
cassette  qui  était  d’or,  et  qui  ne  contenait 


DE  YILLEFllANCHE. 


l65 

que  quelques  secrets  ridicules  des  anciens 
Chaldéens , il  en  sortit  une  sapeur  méphy- 
tique  qui  porta  en  tous  lieux  la  destruction. 
Cest  ainsi  qu’on  lit  dans  Forestus,  écrivaiîi 
d’ailleurs  très  recommandable , que  la  peste 
qui  se  déclara  en  Hollande  dans  le  seizième 
siècle,  et  qui  s’étendit  principalement  dans 
le  territoire  d’Egmont , fut  occasionnée  par 
une  baleine  qu’il  avait  vue  lui-même  venir 
échouer  sur  le  rivage , et  qui  s’y  était  putré- 
fiée. A Villefranehe , on  rapporta  le  fléau  au 
passage  d’une  comète,  ainsi  que  je  l’ai  déjà 
fait  remarquer  en  commençant  cette  relation  ; 
aussi  le  peuple  ne  cessait  de  consulter  les 
astrologues. 

Il  est  des  faits  qu’on  n’ose  revêtir  de  la 
dignité  historique.  Il  n’est  pas  néanmoins 
inutile  de  consigner  ici  qu’il  y avait,  à l’épo- 
que dont  je  parle,  des  femmes  du  peuple, 
qu’on  accusait  d’avoir  fait  un  pacte  avec  le 
démon,  et  de  flétrir,  d’un  souffle  infernal, 
tous  les  actes  importa  ns  de  la  vie,  de  ma- 


LES  PESTIFÉRÉS 


l66 

nière  à leur  imprimer  une  malheureuse  fata- 
lité. Cette  superstition  tenait  à l’ignorance 
du  temps.  Les  femmes  qu’on  prétendait  être 
coupables  de  sortilège,  finissaient  par  s’en 
croire  atteintes , et  spéculaient  souvent  sur 
la  terreur  que  pouvait  inspirer  leur  présence 
ou  leur  médiation.  Toutes  les  personnes  dont 
l’existence  paraissait  mystérieuse , étaient 
soupçonnées  d’un  pareil  crime.  Rien  n’égalait 
l’effroi  que  répandaient  les  prétendues  sor- 
cières dans  les  environs  de  Villefranche  ; il  est 
facile  de  croire  à la  magie,  quand  on  voit  tant 
de  victimes  frappées  par  une  puissance  sur- 
naturelle. Aussi  nos  paysans  épouvantés  di- 
saient-ils que  notre  malheureuse  cité  avait  sans 
doute  mérité  la  malédiction  du  ciel,  et  que 
la  main  de  Dieu  s’était  appesantie  sur 
elle. 

On  a souvent  remarqué  qu’il  n’y  a plus 
de  guerre  parmi  les  hommes , quand  ils  sont 
aux  prises  avec  la  nature.  Le  résultat  ordi- 
naire d’un  fléau  aussi  grand  que  celui  de  la 


DE  VILLEFRANCHE.  I 67 

peste  est  de  suspendre  la  méchanceté  hu- 
maine. Il  y avait  néanmoins  , dans  ces  temps 
malheureux , un  malfaiteur  avide  descendu 
en  France  des  montagnes  de  la  Savoie  ; je 
veux  parler  du  brigand  Barleti , qui  suivait 
le  théâtre  de  l’épidémie , comme  les  vautours 
les  champs  de  bataille.  Il  profitait  des  désas- 
tres publics  pour  s’introduire  dans  les  mai- 
sons désertes  ou  mal  gardées.  Il  s’était  ligué 
avec  une  troupe  de  compagnons  féroces  cpii 
vivaient  dispersés , mais  qu’il  ralliait  au 
besoin  pour  le  pillage.  On  éprouvait  une 
frayeur  insurmontable  toutes  les  fois  qu’on 
entendait  parler  de  ce  voleur  insigne,  qui 
était  d’une  taille  gigantesque , et  que  les  ar- 
chers n’avaient  jamais  pu  atteindre.  Barleti 
connaissait  d’ailleurs  mille  détours  pour  se 
dérober  à la  poursuite  des  tribunaux , et  ses 
crimes  restaient  impunis.  Il  se  risquait  ra- 
rement , quoicju’il  fût  d’une  inconcevable  in- 
trépidité ; il  ne  s’arrêtait  jamais  dans  les 
hôtelleries.  Enfin , après  avoir  si  long-temps 
trompé  la  vigilance  des  magistrats , il  trouva 


t68  LES  PESTIFÉEES 

la  mort  sur  le  théâtre  même  de  ses  for- 
faits. On  assure  qu’il  contracta  la  peste 
par  le  contact  de  quelques  étoffes  de  laine 
dont  il  s’était  emparé;  et  ce  qu’il  y a de  plus 
extraordinaire  dans  la  destinée  de  ce  misé- 
rable , c’est  que , dans  la  maladie  qui  ter- 
mina ses  jours,  il  reçut  les  soins  les  plus 
toLiclians  de  quelques  religieuses  dont  il  avait 
spolié  le  couvent  quelques  mois  auparavant. 
Cet  homme  avait  causé  de  grands  soucis  à 
tous  les  habitans  de  la  province  du  Rouer- 
gue.  La  Providence  en  fit  justice,  (y) 

On  prétend  qu’à  la  peste  de  Milan  les  ha- 
bilans  ne  voulurent  point  supprimer  les  di- 
vertissemens  du  carnaval , et  que  la  plupart 
d’entre  eux  se  livraient  encore  à des  satur- 
nales sur  le  bord  de  la  tombe.  Il  n’en  fut 
pas  de  même  à Villefranche  ; la  tristesse  était 
dans  tous  les  lieux , et  on  n’eut  à gémir  d’au- 
cun trait  d’immoralité.  Un  sentiment  uni- 
que agitait  tous  les  citoyens,  c’était  celui  de 
la  pitié  ; ils  se  sacrifiaient  les  uns  pour  les 


DE  VILLEFRANCHE.  169 

autres.  Poiuairols  surtout  prêchait  d’exem- 
ple. (c  Mourons  , puisque  Dieu  le  veut , s’écriait 
le  père  Ambroise  ; mais  espérons  en  lui  jusqu’à 
la  fin.  » Un  jour  ce  bon  religieux  fit  aux 
habitans  une  grande  exhortation  près  du 
cimetière  de  la  Bodomie  : « Mes  bons  frères , 
leur  disait-il , sachons  nous  résigner  au  mi- 
lieu des  périls  qui  nous  menacent  : le  jour 
de  demain  ne  nous  appartient  pas.  La  vie 
est  un  fleuve  qui  se  tarit  par  le  malheur 
aussi-bien  que  par  les  années  ; vainement 
nous  voudrions  en  prolonger  le  cours.  Ce- 
lui qui  a chanté , celui  qui  a pleuré , doivent 
arriver  en  même  temps  au  bout  de  la  car- 
rière ; heureux  qui  se  détache  de  bonne 
heure  de  ce  qu’il  doit  quitter  ! L’homme  ici- 
bas  est  réduit  à se  consoler  de  tout,  même 
de  sa  propre  mort.  » Ainsi  parlait  le  père 
Ambroise;  on  adressait  ensuite  des  prières 
à saint  Charles  Borromée , qui  est  le  patron 
des  pestiférés , comme  saint  Lazare  est  celui 
des  lépreux.  Aucun  habitant  de  la  ville  ne 
maudissait  la  Providence  ; chacun  d’eux  atten- 


l']0  LES  PESTIFÉRÉS 

dait  son  sort  sans  faire  entendre  le  moindre 
murmure. 

Ce  qui  prolongea  la  durée  de  la  peste, 
fut  la  croyance  où  était  le  peuple  qu’on 
pouvait  impunément  communiquer  avec  les 
malades  ; ce  furent  les  relations  que  vou- 
laient toujours  conserver  les  personnes  rap- 
prochées par  les  liens  du  sang  et  de  l’amitié. 
Il  y avait,  par  exemple,  une  jeune  fille  qu’on 
voulait  amener  de  force  aux  infirmeries , 
parce  qu’elle  était  atteinte  du  charbon  ; mais 
sa  mère  la  tenait  étroitement  embrassée,  en 
disant  qu’il  était  barbare  de  vouloir  la  pri- 
ver de  son  enfant.  L’habitude,  d’ailleurs 
très  louable , qu’ont  les  habitans  de  la  ville 
de  se  faire  mutuellement  des  présens  à des 
époques  déterminées  de  l’année , de  se  prêter 
des  meubles  dans  toutes  les  occasions , de 
s’assister  réciproquement  de  leurs  récoltes 
et  provisions  particulières  , rendait  encore 
plus  facile  la  communication  de  la  mala- 
die. Aussi  les  magistrats  avaient -ils  la  plus 


DE  VILLEFRANCHE. 


171 

grande  peine  à empêcher  ces  libéralités 
charitables  et  fraternelles.  Le  père  Am- 
broise séparait  avec  bonté  ceux  qu’il  trou- 
vait occupés  à s’entretenir  dans  les  rues  ; 
il  blâmait  leur  imprudence;  il  ne  cessait 
de  leur  dire  qu’ils  exposaient  la  ville 
aux  plus  grands  dangers , en  étendant 
le  foyer  de  l’infection  : qu’on  ne  s’étonne 
donc  pas  si  l’épidémie,  qui  avait  d’abord 
marché  très  lentement , fit  ensuite  beaucoup 
de  progrès  ; en  sorte  que , sur  la  fin  du  mois 
de  juin , il  n’y  avait  pas  un  seul  quartier  de 
la  ville  où  elle  n’eût  pénétré. 

Enfin,  cette  peste  dévorante,  qui  s’était 
déclarée  au  mois  d’avril,  et  dans  la  saison 
la  plus  tempérée  de  l’année,  diminua  sensi- 
blement dès  le  commencement  d’août,  à 
l’époque  ordinaire  des  plus  fortes  chaleurs , 
au  point  que  le  quinzième  de  ce  mois,  jour 
de  la  fête  de  l’Assomption , il  n’y  avait  plus 
un  seul  malade  dans  la  ville.  Comme  les 
habitans  avaient  adressé  beaucoup  de  voeux 


LES  PESTIFÉRÉS 


172 

et  de  prières  à la  Vierge , à roccasion  de  ce 
grand  fléau,  ce  fut  à son  intercession  qu’ils 
attribuèrent  leur  délivrance.  Bientôt  tous  les 
fugitifs  retournèrent  dans  leurs  maisons  ; le 
présidial  reprit  ses  séances  ; Findustrie  et 
le  commerce  rentrèrent  dans  toute  leur  ac- 
tivité. 

Le  spectacle  le  plus  doux,  dont  puissent 
jouir  des  hommes  qui  ont  été  long-temps  en 
proie  au  fléau  .dévastateur  de  la  peste , est 
sans  contredit  celui  ou  ils  voient  tout  à coup 
Fépidémie  cesser  ses  ravages.  On  dirait  que 
les  cieux  sont  apaisés , et  que  la  fin  du  châti- 
ment arrive.  Le  sommeil  revient  consoler 
les  hommes  ; Fhabitant  respire  en  liberté  ; 
il  est  comme  s’il  venait  d’échapper  au  nau- 
frage. On  recommence  les  travaux  des 
champs  ; on  cueille  les  fleurs  ; on  sème  le 
grain.  Tous  les  sentimens  généreux  de  l’âme 
reprennent  leur  énergie  ; partout  cesse  l’iso- 
lement; toutes  les  langues  se  délient  pour 
faire  éclater  les  transports  de  la  joie  la  plus 


DE  VILLEFRAIVCHE,  l'y 3 

vive.  Les  mères  sont  dans  iin  ravissement 
inexprimable  ; leurs  embrassemens  leur  sont 
rendus. 

On  remarquait  néanmoins  sur  tous  les 
visages  l’expression  des  regrets , et  cette  pro- 
fonde mélancolie  qui  succède  toujours  à un 
grand  désastre  ; car  il  n’y  avait  pas  un  seul 
individu  dont  le  cœur  n’eût  été  déchiré  par 
les  plus  douloureux  sacrifices.  C’était  en  vain 
que  le  père  Ambroise  prêchait  et  prodiguait 
ses  consolations  sur  une  terre  punie  par  le 
ciel  ; tous  les  souvenirs  étaient  remplis 
d’amertume , et  les  habitans  de  Villefranche 
retournaient  d’autant  plus  difficilement  à la 
gaîté , qu’on  apprenait  de  toutes  parts  que 
les  mêmes  malheurs  pesaient  sur  les  pays 
voisins. 

Cependant  Pomairols , à la  sollicitation 
de  ses  concitoyens , s’était  rendu  à la  cam- 
pagne , pour  s’y  délasser  de  ses  pénibles  tra- 
vaux ; mais  il  n’avait  pu  y jouir  d’une  tran- 


174  LES  PESTIFÉRÉS 

quillité  convenable  ; car  il  fallut  encore  qu’il 
travaillât  à faire  exécuter  les  ordonnances 
du  roi , et  qu’il  prît  une  part  active  à ce  qui 
se  passait  loin  de  lui.  On  venait  l’obséder 
jusque  dans  sa  retraite  ; on  assiégeait  toutes 
les  avenues  de  son  jardin  , pour  le  con- 
sulter ; du  fond  de  sa  solitude  il  apaisait 
encore  des  discordes;  d’une  autre  part^  la 
reconnaissance  attirait  chez  lui  une  multi- 
tude de  personnes.  On  accablait  d’éloges  cet 
homme  incomparable,  auquel  il  n’a  manqué 
que  d’être  sur  un  plus  grand  théâtre,  pour 
acquérir  une  célébrité  européenne;  car  il 
avait  tout  en  partage  pour  être  en  semblable 
occasion  le  modèle  des  magistrats.  On  ad- 
mirait surtout  en  lui  la  prévoyanee  dans  le 
conseil , la  circonspection , une  vigilance  de 
tous  les  instans , la  bonté , le  désintéresse- 
ment , la  résignation  qui  triomphe  des  maux 
de  l’humanité , un  courage  insurmontable  , 
une  âme  toujours  supérieure  au  danger,  et 
qui  met  à profit  toutes  les  ressources.  On 
assure  que  les  ministres  du  roi  approuvèrent 


DE  VILLEFRAIVCHE.  iy5 

singulièrement  sa  conduite  et  Fexcellence  de 
ses  règlemens. 

Pomairols  prit  enfin  le  parti  de  rentrer  à 
Villefranche , où  son  arrivée  fut  un  vrai  jour 
de  fête  pour  ses  concitoyens,  qui  accouru- 
rent au-devant  de  lui.  Les  bénédictions  des 
pauvres  furent  la  récompense  de  toutes  ses 
peines.  On  jeta  des  fleurs  sur  son  passage  ; 
dans  les  contrées  méridionales , c'est  un 
grand  signe  de  joie  que  de  parer  l’intérieur 
des  cités  avec  la  verdure  des  campagnes  ; on 
avait  planté  des  arbres  dans  les  rues.  Cette 
réception  tempéra  un  peu  le  deuil  et  l’af- 
fliction des  habitans.  Après  des  malheurs  si 
grands , c’est  un  besoin  , pour  le  cœur  hu- 
main , de  revenir  aux  émotions  douces  qui 
rattachent  à la  vie.  Un  an  s’était  écoulé  sans 
que  l’hymen  eût  une  seule  fois  consacré  les 
nœuds  de  l’amour  ; les  premiers  mariages  fu- 
rent célébrés , et , sur  la  fin  du  mois  de  sep- 
tembre, la  population  se  livra  avec  trans- 
port à tout  ce  que  la  vie  de  relation  peut 


1 7^  les  pestiférés 

avoir  de  plus  attrayant  et  de  plus  enchan- 
teur. 

La  procession  cpii  fut  faite  en  action  de 
grâces  de  la  cessation  du  fléau  ressemblait 
beaucoup  à celles  qui  avaient  eu  lieu  sous 
Louis  XI  et  sous  Henri  II  à la  suite  de  deux 
pestes  non  moins  mémorables  par  leurs  ra- 
vages (8).  On  renouvela  le  vœu  particulier 
d’après  lequel  les  consuls  de  Villefranche , 
parés  de  la  robe  rouge , devaient  se  rendre 
tous  les  mois  dans  la  chapelle  de  Notre-Dame 
des  Treize-Pierres  pour  y célébrer  l’office  et 
y faire  chanter  les  louanges  du  Créateur. 
Cette  pieuse  solennité  mériterait  une  descrip- 
tion particulière.  Les  prêtres  sortirent  des 
temples , escortés  par  tous  les  fidèles  ; leurs 
mains  étaient  armées  de  flambeaux , dont  la 
lumière  a toujours  été  regardée  comme  le 
symbole  de  la  présence  divine.  Les  membres 
du  chapitre  et  des  diverses  corporations , les 
religieux  des  divers  ordres , portant  les  reli- 
ques des  martyrs  de  la  foi  chrétienne , y as- 


DE  VILLEERANCHE 


Ï77 

sistèreiit  et  parcoururent  les  rues  avec  les 
pieds  nus. 

Les  spectateurs  affluaient , sans  toutefois 
déranger  l’ordre  et  l’harmonie  de  la  marche. 
Ils  se  pressaient  autour  du  dais , où  se  trou- 
vait en  habits  pontificaux  l’évêque  Bernardin 
de  Corneillan , l’un  des  prélats  les  plus  re- 
commandables du  temps  (g).  Cette  proces- 
sion fut  particulièrement  remarquable  par  la 

» 

quantité  de  pénitens  qui  y parurent  revêtus 
de  longs  sacs,  comme  les  anciens  Ninivites. 
On  y vit  surtout  une  confrérie  de  pèlerins 
qui  s’était  formée  sous  les  auspices  de  saint 
Jacques  de  Compostelle , dont  l’église  a sub- 
sisté jusqu’à  nos  jours,  La  pompe  de  cette 
cérémonie  ne  doit  pas  surprendre  ; car,  dans 
Je  Midi , la  religion,  n’a  point  cet  aspect 
sombre  et  mélancolique  qu’elle  manifeste 
dans  les  pays  du  Nord.  Son  culte  extérieur 
est  une  fête  continuelle  ; tout  y respire  l’al- 
légresse et  le  bonheur.  Aussi  vient-elle  s’as- 
socier à tous  les  actes,  à toutes  les  situations 


II. 


12. 


17^  l-ïS  PESTIFÉRÉS 

de  la  vie  ; naissances  , mariages , funérailles , 
elle  préside  à tout,  et  toujours  avec  son  cor- 
tége  ordinaire.  Elle  couvre  de  fleurs  la  tombe 
et  le  berceau  ; alors  même  qu’elle  accom- 
pagne l’homme  de  la  terre  au  ciel , elle  fait 
entendre  une  musique  qui , en  éloignant  de  la 
pensée  ce  que  la  mort  a d’horrible , n’y  laisse 
plus  voir  que  l’état  d’un  paisible  sommeil. 

Les  services  de  Pomairols  avaient  été  pro- 
fitables à un  grand  nombre  de  citoyens  ; la 
reconnaissance  devait  être-  publique.  C’était 
un  vieil  usage  à Villefranche  que  toutes 
les  réunions  communales  étaient  d’avance 
notifiées  au  peuple  au  son  de  la  trom- 
pette : un  homme  s’arrêtait  à tous  les  coins 
de  rues  pour  proclamer  à haute  et  intelli- 
gible viox  ce  qui  pouvait  toucher  à l’intérêt 
général.  On  annonça  par  cette  voie  une  as- 
semblée à laquelle  tous  les  notables  se  rendi- 
rent. L’un  d’eux  prit  la  parole  pour  prouver 
combien  il  était  important  de  récompenser 
le  zèle  et  le  courage  qu’avait  montré  le  juge 


DE  VILLEFRAIYCHE.  I 

criminel  dans  cette  funeste  épidémie.  11  rap- 
pela avec  l’accent  d’une  éloquence  passionnée 
tout  ce  que  venait  d’exécuter  ce  vertueux 
magistrat  pour  garantir  les  propriétés  de 
chacun  de  ses  concitoyens , la  manière  dont 
il  aA^ait  exposé  ses  jours , sa  conduite  pleine 
d’honneur,  son  loyal  dévouement  qui  avait 
surmonté  tous  les  obstacles.  En  effet  , il  est 
remarquable  que  pendant  cette  longue  déso- 
lation , Pomairols  n avait  pas  quitté  un  seul 
instant  la  ville , quoiqu’il  n’eùt  cessé  de  voir 
la  mort  autour  de  lui  dans  la  personne  de  ses 
domestiques,  dont  plusieurs  avaient  été  vic- 
times de  la  peste.  Il  est  constant  qu’il  avait 
conserve  le  bien  des  familles , assisté  les  pau- 
vres^ soumis  les  rebelles  et  déconcerté  les 
manœuvres  des  méchans.  L’orateur  ajouta 
en  conséquence  qu’il  fallait  consacrer  le 
souvenir  de  tels  bienfaits  par  un  monu- 
ment durable  : des  applaudissemens  una- 
nimes sanctionnèrent  cette  proposition. 


Il  fut  donc  délibéré  que  la  cité  de  Ville- 


I 8o  LES  PESTIFERES 

franche  laisserait  à la  postérité  un  témoi- 
gnage authentique  de  sa  reconnaissance , en 
exemptant  de  tout  impôt  et  redevance  les 
possessions  dont  Pomairols  jouissait  dans 
toute  rétendue  de  son  ressort,  qu’elle  s’obli- 
gerait à les  payer  pour  lui,  et  que  cette  fa- 
veur s’étendrait  sur  ses  descendans  en  ligne 
directe  ; on  ordonna  de  plus  que  cette  mé- 
morable décision  serait  gravée  sur  une  pla- 
que de  bronze  ; et  pour  donner  encore  une 
plus  grande  publicité  au  sentiment  de  grati- 
tude qui  animait  toute  l’assemblée , on  arrêta 
que  le  portrait  de  Pomairols  serait  placé  dans 
l’hôtel-de-ville , avec  une  inscription  qui  rap- 
pellerait à la  postérité  les  services  éminens 
rendus  à la  patrie  par  un  magistrat  si  recom- 
mandable. (lo) 

Telle  est  l’histoire  fidèle  d’un  événement 
qui  jeta  le  plus  grand  deuil  sur  les  anciens 
jours  de  ma  patrie  ; je  l’ai  racontée  d’après 
les  traditions  les  plus  authentiques.  Ce  n’est 
point  par  des  fictions  qu’on  parvient  à émou- 


DE  VILLEFRANCHE. 


i8f 

voir  le  cœur  de  riiomme  ; c’est  par  des  scènes 

véritables , telles  qu’elles  se  sont  passées  dans 

« 

l’intérieur  de  la  vie  humaine.  Nous  sommes 
naturellement  portés  à nous  placer  dans  des 
dispositions  tragiques  ^ et  à faire  passer  dans 
le  fond  de  nos  âmes  tous  les  tristes  senti- 
mens  qu’ont  éprouvés  nos  aïeux.  Nous  ai- 
mons à nous  attendrir  sur  la  destinée  de 
ceux  qui  ont  été  victimes  d’un  sort  ennemi. 
Après  tant  d’années , nous  nous  affligeons 
encore  de  leurs  peines , et  nous  répandons 
les  plus  douces  larmes  ; nous  conservons  re- 
ligieusement dans  nos  souvenirs  les  impres- 
sions douloureuses  qu’ils  nous  ont  laissées. 

L’effroi  moral  que  nous  causent  de  tels 
récits  a d’ailleurs  un  autre  avantage  : il 
nous  apprend  à n’apprécier  le  monde  que 
ce  qu’il  vaut  ; et,  comme  de  toutes  les 
créatures  l’homme  est  celle  qui  offre  le 
plus  de  prise  au  malheur,  il  n’est  peut- 
être  pas  inutile  de  lui  présenter,  par  in- 
tervalles, le  tableau  de  sa  fragilité  sur  la 


iBa  LES  PESTIFÉRÉS  DE  YILLEFR ANCHE. 

terre.  Nul  d’entre  nous  ne  voudrait  de  la 
vie,  s’il  savait  d’avance  à quelles  conditions 
l’Éternel  nous  la  donne  , combien  ses  jouis- 
sances sont  fugitives , et  surtout  avec  quelle 
rapidité  ce  vain  fantôme  se  dissipe.  Com- 
ment se  défendre  d’une  profonde  mélanco- 
lie, quand  on  songe  que  nos  relations  ne 
sont  que  d’un  jour,  et  qu’il  n’existe  aucun 
objet  aimé  dont  on  ne  se  sépare  ? 

Nous  voguons  ici-bas  sur  une  mer  chan- 
ceuse , oii  toutes  les  passions  nous  poussent 
comme  des  vents  contraires.  Avons-nous  péné- 
tré dans  la  science,  les  erreurs  nous  attendent  ; 
sommes-nous  comblés  des  dons  de  la  fortune  , 
mille  illusions  nous  éblouissent  ; avons-nous 
travaillé  pour  le  repos  de  notre  vieillesse, 
des  pirates  viennent  nous  ravir  le  fruit  de 
nos  labeurs  ! Les  hommages , la  gloire , la 
prospérité,  tout  cela  ne  fait  qu’assembler 
des  regrets  : heureusement  que  Dieu  nous 
attend  ! 


NOTES. 


(T)  Il  y a plusieurs  manuscrits  sur  la  peste  de  Villefranche 
qui  m’ont  été  communiqués;  mais  je  ne  connais  qu’un  seul 
opuscule,  imprimé  en  vieux  français,  lequel  a pour  titre  : 
Manifeste  de  ce  qui  s’est  passé  en  la  maladie  de  la  peste  a 
Villefranche  de  Roiiergue , avec  quelques  questions  curieuses 
de  cette  meme  maladie ^ par  M.  Durand  de  Monlauseur,  doc- 
teur en  médecine  en  ladite  ville,  etc.  Tolose,  1629.  L’auteur 
de  cette  dissertation  s’y  plaint  beaucoup  d’un  charlatan 
nommé  Buisson , qui  fit  payer  à ira  prix  exorbitant  un  pré- 
tendu parfum  de  santé,  dont  il  se  disait  l’inventeur.  Il  s’ex- 
prime avec  amertume  contre  des  abus  qui  occasionnèrent  à 
notre  ville  des  frais  inutiles , sans  être  en  aucune  manière 
prolitables  à la  santé  publique. 

(2)  Quiconque  dans  ses  voyages  a vu  les  bords  de  l’Alzou, 
et  surtout  l’endroit  où  les  vagues  écumeuses  de  cette  petite 
rivière  viennent  s’unir  à celle  de  l’Aveyron,  ne  peut  s’éloi- 
gner qu’à  regret.  Il  serait  difficile  de  trouver  un  site  plus 
frais  et  plus  enchanteur.  Les  arbres  y étaient  jadis  sur- 
chargés d’inscriptions  que  l’aspect  de  ce  délicieux  paysage 
inspirait  à ceux  qui  venaient  s’y  promener.  Que  manque- 
t-il  à ces  aimables  lieux  pour  avoir  autant  de  renommée 
que  la  fontaine  de  Vaucluse  ? Un  Pétrarque  pour  les  chanter- 


1 8/4.  HOTES. 

(3)  Il  faut  lire  l’intéressante  description  que  donne  de 
Villefranclie  l’un  de  nos  écrivains  les  plus  ingénieux,  M.  de 
Jouy,  de  l’Académie  Française , dans  son  Ermite  en  Province. 
Consultez  aussi  le  travail  que  M.  Monteil  a publié  sur  le 
département  de  l’Aveyron.  Cet  ouvrage  est  écrit  avec  au- 
tant d’exactitude  que  d’agrément. 

Aujourd’hui  surtout  la  cité  de  Villefranche  est  devenue  un 
point  de  mire  pour  tous  les  hommes  laborieux,  qui  cherchent 
à captiver  ou  à ressaisir  la  fortune.  L’exploitation  des  mines 
qui  l’avoisinent  semble  lui  donner  une  physionomie  nouvelle. 
Quelques  grands  capitalistes  s’y  rendent,  et  ne  manqueront  pas 
d’y  faire  des  bénéfices  considérables,  quand  on  aura  donné  aux 
travaux  commencés  l’extension  qu’ils  méritent.  Si  les  lumières 
s’y  concentrent , si  on  y multiplie  les  ouvriers , et  si  on  agrandit 
leur  instruction  en  les  soumettant  à des  études  particulières, 
qui  apprennent  à interroger  le  sol,  nul  doute  que  Villefranche 
n’acquière  une  certaine  importance  ; nul  doute  que  beaucoup 
d’étrangers  ne  viennent  un  jour  saluer  son  industrie  et  vivre 
de  sa  prospérité.  M.  le  comte  d’Arros,  préfet  du  département, 
a ouvert  des  communications  nouvelles;  les  ressources  de  notre 
pays  ont  pris  un  grand  développement  par  son  habileté  admi- 
nistrative. On  ne  doit  pas  moins  d’éloges  à M.  le  comte  Dulac, 
qui,  par  sa  présence  et  la  nature  de  ses  fonctions  influe  directe- 
ment sur  les  opérations  importantes  qu’on  vient  d’entreprendre. 


(4)  M.  Berthon  a représenté  la  scène  touchante  des  chèvres 


NOTES.  l85 

amenées  par  le  père  Ambroise  sur  la  place  de  Villefranche, 
dans  un  petit  tableau , qui  est  un  véritable  modèle  en  son  genre. 
Il  faut  espérer  qu’il  voudra  bien  multiplier  par  la  gravure  cette 
heureuse  production  de  son  beau  talent.  M.  Berthon  a aussi 
contribué  à la  perfection  typographique  de  cet  ouvrage , par 
deux  vignettes  de  sa  composition  ; sous  ce  point  de  vue , il 
partage  ma  vive  reconnaissance  avec  M.  Bergeret,  peintre 
toujours  inspiré,  qui  a si  bien  reproduit  l’enthousiasme  de  la 
servante  Marie  ; avec  M.  Arsenne,  auquel  je  suis  redevable  de 
l’ingénieuse  allégorie  qui  sert  de  frontispice  à mon  livre  ; avec 
M.  Dévéria,  dessinateur  plein  de  verve;  avec  MM.  Robert- 
Lefèvre  et  Constant-Desbordes,  artistes  non  moins  justement 
renommés,  dont  j’aurai  occasion  de  parler  ailleurs. 

» « 

(5)  En  i636,  le  cimetière  de  la  Bodomie  fut  donné  aux 
frères  ermites  de  Saint-Antoine  pour  y bâtir  une  petite  re- 
traite à leurs  frais.  Ces  moines  pieux  avaient  choisi  de  pré- 
férence ce  lieu  pour  ne  s’y  nourrir  que  de  la  pensée  de  la 
mort.  Toutes  les  processions  s’y  arrêtaient,  et  les  orphelins 
sauvés  par  le  père  Ambroise  allaient  y prier  tous  les  ans 
peur  les  huit  mille  victimes  du  fléau  pestilentiel. 

(6)  C’est  surtout  dans  le  mois  de  juillet  que  le  désordre  et 
la  mortalité  furent  à leur  comble.  Les  consuls  allèrent  tenir 
leurs  assemblées  à la  campagne;  on  institua  alors  des  pro- 
consuls, qu’il  est  bon  de  nommer  ici,  parce  qu’ils  se  mon- 
trèrent intrépides:  ce  furent  les  sieurs  Alary,  Ségui  et  Gardes; 


1 86  NOTES. 

les  deux  derniers  moururent  de  la  maladie.  On  établit  aussi 
un  capitaine  de  santé,  et  le  choix  tomba  sur  l’avocat  Del- 
cros,  homme  plein  d’éloquence,  de  zèle  et  d’énergie.  Il 
n’avait  été  nommé  pour  remplir  cette  pénible  tâche  que 
pendant  l’espace  de  quinze  jours.  Mais  comme  le  danger  al- 
lait toujours  croissant,  et  que  tous  les  fonctionnaires  avaient 
disparu,  il  ne  voulut  pas  quitter  son  poste.  Il  servit  jus- 
qu’au moment  où  il  succomba  sous  la  violence  du  mal.  Pb- 
mairols  l’avait  électrisé  par  son  exemple. 


{7)  Le  brigand  Barleti  était  monté  sur  un  cheval  qui  sem- 
blait partager  ses  inclinations  féroces,  et  qui  le  dérobait  à 
toutes  les  recherches  par  la  vitesse  de  sa  course.  Vainement 
on  avait  dépêché  des  cavaliers  sur  tous  les  chemins  pour 
parvenir  à l’atteindre.  Il  se  cachait  et  prenait  ses  repas  dans 
les  bois  avec  tous  les  aventuriers  qui  s’étaient  associés  à ses 
terribles  dévastations. 

(8)  En  1463,  sous  le  règne  de  Louis  XI  et  le  consulat  des 
sieurs  Soulages,  docteur,  Bernard  Rouzies,  Brenguié-Baudis 
et  Bernard  Syrven,  il  se  manifesta  une  épidémie  qui  emporta 
quatre  mille  habitans,  c’est-à-dire  plus  de  la  moitié  de  la 
population  d’alors.  En  i558,  sous  le  règne  de  Henri  II,  il 
y eut  encore  une  peste  qui  fit  périr  cinq  mille  personnes. 
La  ville  fut  entièrement  abandonnée  de  ses  habitans , et  il 
fallut  y en  appeler  de  nouveaux.  Le  parlement  de  Toulouse 
fut  obligé  ch?  rendre  un  arrêt  pour  faire  rentrer  à Ville- 


NOTES. 


187 

franche  les  officiers  du  siège  présidial  et  de  la  sénéchaussée, 
qui  s’absentaient  continuellement  sous  prétexte  de  la  contagion, 

(9)  Personne  n’ignore  que  la  noble  famille  de  Corneillan 
est  d’une  très  haute  illustration.  Elle  a fourni  plusieurs  pré- 
lats à l’Église , parmi  lesquels  il  faut  surtout  distinguer  celui 
qui  occupait  le  siège  de  Rodez  pendant  la  peste  de  Ville- 
franche.  Bernardin  de  Corneillan  n’était  pas  seulement  un 
évéque  très  éclairé  en  matière  de  religion , c’était  un  homme 
d état  très  estime  de  Louis  XIII,  et  qui  rendit  beaucoup  de 
services  à son  pays.  Il  obtint  du  roi  que  les  états  du  Rouer- 
gue  continueraient  de  s’assembler  pour  déterminer,  selon 
l’usage,  la  répartition  et  la  levée  des  impôts. 

(10)  Le  portrait  dont  il  s’agit  dans  la  délibération  de  la 
commune  de  Villefranche , prise  le  16  février  1629,  fut 
placé  dans  la  principale  salle  de  l’hôtel-de-ville.  Il  est  de  la 
grandeur  de  sept  pieds  d’élévation  sur  quatre  de  largeur. 
L’écusson  de  la  ville  s’y  trouve  réuni  avec  celui  de  Pomai- 
rols.  Voici  1 inscription  qui  décoré  le  bas  du  portrait  : 

Talis  erat  qui  me  funestis  cladihus  ictam 
Sustinuit prœsens  et  in  ipsâ  morte  refecit. 

Qiiam  nunc  ilia  manet  magnœ  pietatis  imàgo 
Parvaî  sed  ad  seras  major  ventura  nepotes , 

Si  quid  amor  patriœ , si  quid  henefacta , jumtis. 

On  voit  dans  le  cadre  du  meme  tableau,  et  au-dessus  de 


1 88  NOTES. 

la  tête  de  Jean  de  Pomairols , un  phénix  renaissant  de  ‘ses 
cendres , avec  ces  mots , durât  et  lacet.  Nous  avons  aussi  ob- 
tenu de  M.  Broquère,  peintre  fort  distingué,  qui  fait  le  plus 
grand  honneur  à l’académie  de  Toulouse,  un  portrait  de  ce 
magistrat  qui  mérite  l’approbation  de  tous  les  connaisseurs , 
et  qu’on  s’est  empressé  de  faire  graver. 

Presque  toutes  les  familles  dont  les  ancêtres  ont  signé  la 
délibération  qui  concerne  Pomairols  existent  encore  dans 
notre  ville  ou  dans  son  voisinage.  Tels  sont  les  d’Ardenne , 
les  Maritan,  les  Durrieu,  les  Bruel,  les  Reynaldi,  les  Bo- 
relli,  les  Gaillardi,  les  Cabrol,  les  Rouziés,  les  Valadier, 
les  Rolland,  les  Resseguier,  les  Colonges,  les  Rivière,  les 
Delbreil,  les  Cardailhac,  les  Gailhard,  les  Redolin,  les  Mu- 
rat, les  Albaret,  les  Cayrou,  les  Astruc,  etc.  Cette  inau- 
guration fut  faite  avec  autant  de  pompe  que  de  solennité. 
Tous  les  citoyens  avaient  l’air  de  conclure  un  pacte  de  fa- 
mille. Des  larmes  de  joie  coulaient  de  tous  les  yeux.  Rien  ne 
manquait  à cette  scène  touchante , qui  avait  pour  objet  de 
célébrer  la  résurrection  de  la  patrie. 


DE  i/aDMIRA.TIO]N'. 


CHAPITRE  IX, 


DE  l’admiration. 

L’admiration  est  un  mouvement  physiologique 
de  l’âme  qui  se  manifeste  en  nous  à l’aspect  d’une 
haute  perfection  ; c’est  une  sorte  de  sympathie 
presque  toujours  inattendue  pour  celui  qui 
l’éprouve.  Elle  le  saisit  inopinément,  et,  pour 
ainsi  dire , à son  insu  ; de  là  vient  qu’elle  se  dirige 
surtout  vers  ce  qu’on  nomme  le  sublime  dans  les 
beaux-arts.  Cette  passion  a nécessairement  pour 
objet  les  choses  merveilleuses  de  la  nature. 

Toutes  les  fois  que  l’organe  de  nos  perceptions 
est  frappé  par  des  objets  ou  des  phénomènes  dont 
il  ne  peut  démêler  ni  le  mécanisme  ni  la  nature , 
l’âme  est  saisie  d’un  sentiment  agréable  qui 
s’entretient  par  l’ignorance  où  nous  sommes  des 
vraies  causes  de  ce  que  nous  voyons  ou  de  ce 
que  nous  entendons.  Ainsi,  comme  on  l’a  dit 
souvent , une  chose  que  nous  jugeons  admirable 
n’est  souvent  qu’une  sensation  nouvelle  inexpli- 


PHYSIOLOGIE  DES  PASSIOINTS. 

quée.  Cette  faculté , source  des  plus  vifs  plaisirs , 
est  presque  toujours  altérée  ou  anéantie  chez  les 
mélancoliques , les  hypocondriaques  ; et  ce  désen- 
chantement ajoute  à l’horreur  de  leur  situation. 

Les  peuples  qui  sont  hors  de  la  sphère  de  la 
civilisation  admirent  particulièrement  les  pro- 
diges de  la  force  physique  ; quelques  sauvages  de 
l’Amérique  méridionale  se  font  une  ceinture  avec 
les  dents  des  ennemis  auxquels  ils  ont  ôté  la  vie , 
ce  qui  ajoute  à l’espèce  de  considération  dont  ils 
jouissent  dans  leurs  tribus.  Mais  chez  les  hommes 
dont  l’esprit  a subi  une  certaine  culture , ce  sont 
les  résultats  intellectuels  qui  obtiennent  de  pré- 
férence le  sentiment  de  l’admiration  ; nous  sommes 
généralement  plus  frappés  des  perfections  de 
l’esprit  que  de  celles  du  corps , sans  doute  parce 
qu’elles  sont  moins  accessibles  à notre  analyse. 
Les  beautés  morales  excitent  une  surprise  plus 
profonde  ; elles  saisissent  l’âme  à l’improviste , 
et  l’entraînent  par  un  mouvement  indéfinis- 
sable. 

Le  sentiment  de  l’admiration  s’attache  surtout 
aux  effets  prompts  et  inattendus,  plutôt  qu’aux 
choses  long-temps  cherchées  et  élaborées  ; son 
feu  nous  pénètre  spontanément.  L’orateur  qui 
nous  charme  est  toujours  celui  qui  sort  des  routes 


DE  l’aDMI RATION.  Iqj 

communes  et  produit  des  émotions  qu’on  n’avait 
pas  prévues.  C’est  moins  l’éclat  ou  le  faste  de  ses 
paroles  qui  nous  entraîne , que  la  hauteur  ou  les 
traits  rapides  de  sa  pensée. 

L’admiration  donne  les  memes  jouissances  que 
l’enthousiasme  ; il  est  des  âmes  disposées  par  leur 
nature  à «tous  les  plaisirs  qu’elle  procure , et  qui 
aiment  à s’exalter  sans  cesse  par  ce  doux  et 
ineffable  s-entiment.  L’admiration  prolongée  peut 
conduire  à l’extase  silencieuse  : c’est  alors  que 
toutes  les  idées  accessoires  s’évanouissent  ; une 
seule  et  grande  idée  envahit  le  système  sensible 
et  l’absorbe  dans  son  entier. 

Il  est  probable  que  le  sentiment  de  l’admira- 
tion n’est  point  étranger  aux  animaux  ; car  plu- 
sieurs d entre  eux  paraissent  l’eprouver  à un 
très  haut  degré.  La  femelle  du  rossignol  écoute 
chanter  le  mâle  avec  une  disposition  qui  la  porte 
sans  doute  à partager  son  amour  ; tous  les  oi- 
seaux doues  d’une  ouïe  exquise  et  délicate , 
apprennent  les  airs  qu’on  leur  fait  entendre  par 
le  secours  des  serinettes  et  des  autres  instrumens. 
Ils  en  répètent  avec  exactitude  tous  les  tons, 
tous  les  accens,  toutes  les  inflexions.  Il  n’est  pas 
difficile  d’apercevoir  le  ravissement  dans  lequel 
les  plonge  cette  mélodie  inconnue. 


19^  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

Les  plaisirs  admiratifs  semblent  provenir  spé- 
cialement de  tout  ce  qui  nous  donne  les  idées  de 
l’espace  et  de  la  grandeur,  ainsi  que  de  tous  les 
objets  dont  nous  ne  saurions  atteindre  ni  mesurer 
les  bornes.  C’est  ainsi  que  l’admiration  qui 
s’adresse  à Dieu  est  à chaque  instant  entretenue 
par  le  spectacle  de  l’univers.  Elle  a inspiré  l’éclat 
et  la  pompe  de  tous  les  cultes  qui  célèbrent  jour- 
nellement sa  toute-puissance. 

Tout  ce  qui  sort  des  sensations  coutumières 
de  la  vie , tout  ce  qu’on  a peine  à comprendre 
est  propre  à produire  le  phénomène  de  l’admira- 
tion. C’est  l’opinion  habituelle  des  poètes  qui 
se  livrent  à la  composition  de  l’épopée  ; c’est 
aussi  celle  de  nos  prosateurs  modernes  qui  sem- 
blent donner  la  préférence  au  genre  romantique. 
Partout  où  la  nature  se  montre  à la  fois  sauvage 
et  imposante,  partout  où  elle  offre  à l’œil  du 
spectateur  des  montagnes  élevées,  des  rochers 
sourcilleux , des  précipices  profonds , des  fleuves 
rapides,  des  arbres  gigantesques,  notre  âme  est 
frappée  par  ce  mouvement  soudain  de  notre 
existence , auquel  vient  se  mêler  parfois  un  sen- 
timent d’épouvante  ou  de  mélancolie.  Les  ruines 
d’un  majestueux  édifice  produisent  un  effet  ana- 
logue , en  nous  laissant  apercevoir  les  traces  des 
changemens  opérés  par  le  pouvoir  des  siècles 


DE  l’admihation.  I ^3 

ainsi  que  les  vestiges  de  leur  ancienne  magni- 
ficence. 

Il  est  donc  des  circonstances  où,  comme  l’a 
dit  un  ingénieux  philosophe,  l’admiration  agit 
sur  notre  ame  comme  une  espèce  de  terreur  ; 
l’homme  éprouve  surtout  ce  genre  particulier  de 
sensation  lorsqu’il  se  trouve  un  instant  sur  le 
sommet  des  monts  les  plus  eleves  de  la  terre. 
C’est  alors  que  ses  organes  sont , pour  ainsi  dire , 
subjugués  par  tous  les  points  de  vue  dont  il  s’en- 
vironne. Dans  cette  contemplation  vague  et  soli- 
taire , l’imagination  est  effrayée  autant  qu’éblouie 
par  la  multitude  des  tableaux , par  la  puissance 
des  contrastes,  par  l’illusion  des  perspectives. 
Placez-vous  sur  ce  vaste  et  majestueux  promon- 
toire ; portez  vos  regards  sur  ces  rochers  im- 
menses qui  bordent  une  mer  en  fureur  ; écoutez 
l’horrible  fracas  des  ondes  qui  viennent  s’y  briser , 
et  de  ces  masses  énormes  qui  se  détachent  par  la 
violence  des  tempêtes  ; suivez  le  cours  de  ce 
torrent  dont  les  eaux  jaillissantes  font  autant  de 
bruit  que  le  tonnerre;  saluez  ces  pics  escarpés 
qui  semblent  ne  sortir  du  sein  des  flots  que  pour 
aller  se  perdre  dans  les  nues  ; osez  approcher  de 
ces  écueils , de  ces  gouffres  qui  s’entr’ouvrent  pour 
engloutir  les  vaisseaux  qui  s’y  confient  ; observez 
les  luttes  de  tous  ces  grands  cétacés  qui  s’agitent 


194  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

dans  des  abîmes  sans  fond;  entendez  les  cris 
d’alarme  de  ces  oiseaux  aquatiques  qui  semblent 
en  accord  avec  les  scènes  désastreuses  de  l’Océan, 
vous  serez  frappé  d’une  terreur  profonde  ; mais 
rien  ne  pourra  affaiblir  votre  admiration  pour 

A 

l’Etre  des  êtres  qui  a imprimé  tant  de  puissance 
à la  nature , tant  de  merveilleux  à ses  créations. 
Votre  esprit  trouvera  un  charme  inépuisable  dans 
ces  surprises  inattendues  qui  sont  un  des  plus 
grands  plaisirs  de  la  vie  ; dans  ce  sentiment  de 
l’infini  qui  nous  distingue  de  tous  les  animaux  ; 
dans  ces  conceptions  suprêmes  qui  ne  connaissent 
aucun  obstacle , qui  affranchissent  l’âme  de  toute 
entrave  et  la  font  voguer  dans  l’immensité. 

Envisagée  dans  les  rapports  habituels  de  la 
société,  l’admiration  est  une  des  plus  douces 
émotions  par  lesquelles  nous  puissions  agiter 
notre  âme.  Dans  les  grandes  villes,  n’est-ce  pas 
une  observation  intéressante  pour  le  physiologiste 
que  celle  de  cette  multitude  d’individus  qui  lut- 
tent à la  porte  de  nos  spectacles,  qui  se  préci- 
pitent dans  les  foules  pour  jouir  plus  tôt  du  plaisir 
de  l’admiration?  On  ne  court  avec  tant  d’empres- 
sement au  théâtre  que  pour  y exalter  son  imagi- 
nation , que  pour  y chercher  des  sensations  nou- 

* 

velles , que  pour  y réveiller  des  souvenirs , etc.  Ce 
plaisir  convient  à toutes  les  conditions , à tous  les 


DE  l’admiration.  igS 

rangs,  à tous  les  âges  ; on  dépense  son  or  pour  en 
jouir. 

L’admiration  est  un  sentiment  que  l’on  se  confie 
réciproquement  et  qu’on  aime  à goûter  en  com- 
mun ; quand  ce  mouvement  physiologique  est 
simultanément  communiqué  à une  multitude 
d’hommes  rassemblés,  il  est  une  des  plus  déli- 
cieuses jouissances  dont  l’âme  puisse  se  pénétrer. 
Il  arrive  meme  que , toutes  les  fois  que  ce  mouve- 
ment s’empare  d’une  grande  assemblée , si  un  seul 
individu , déterminé  par  un  motif  particulier,  re- 
fuse d’obéir  à l’entraînement  de  la  sympathie  géné- 
rale, il  subit  aussitôt  le  blâme  ou  l’improbation 
des  assistans. 

Dans  la  représentation  des  pièces  dramatiques , 
cette  passion  exhalante  ne  peut  long-temps  se 
contenir  ; et  les  spectateurs  sont  bientôt  con- 
traints d’exprimer  hautement  leur  gratitude  pour 
celui  qui  imprime  un  si  doux  ébranlement  à toutes 
les  âmes.  Les  applaudissemens  volontaires  ou 
arrachés  spontanément  à ceux  qui  écoutent, 
portent  dans  le  cœur  de  l’homme  admiré  un 
sentiment  délicieux  qui  est  la  récompense  de  ses 
efforts,  et  dont  il  jouit  avec  toute  l’étendue  de 
son  amour-propre.  Ce  bruit  salutaire  agit  même 
comme  un  heureux  stimulant  pour  son  organe 


19^  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

intellectuel  ; il  semble  accroître  les  forces  de  son 
entendement,  et  son  ivresse  augmente  en  raison 
du  grand  nombre  d’individus  qui  partagent  cette 
approbation  générale  et  simultanée. 

On  a déjà  vu  que  l’admiration  peut  se  mêler 
à d’autres  passions  et  agir  de  concert  avec 
elles  dans  l’économie  animale  ; c’est  ainsi  qu’on 
la  voit  s’unir  à la  compassion  dans  les  cata- 
strophes les  plus  déplorables.  On  aime  à savoir 
comment  un  grand  homme  est  parvenu  à se 
soustraire  aux  dangers  qui  menaçaient  son 
existence  et  sa  haute  fortune  ; ces  deux  sentimens 
mettent  aussitôt  notre  âme  dans  une  situation  qui 
offre  un  double  intérêt.  Nous  bénissons  la  Provi- 
dence qui  l’a  protégé  ; nous  triomphons  avec  son 
courage , et  nous  sympathisons  avec  sa  victoire. 

L’admiration  des  hommes  prend  des  directions 
analogues  aux  circonstances  politiques , aux  pro- 
grès des  lumières,  à ceux  de  la  civilisation.  On 
la  voit  souvent  abjurer  ses  premiers  plaisirs  et  se 
détourner,  pour  ainsi  dire,  de  ses  anciennes  lois, 
ir  arrive  parfois  que  des  hommes  d’un  esprit 
inventif  et  d’un  génie  extraordinaire  viennent 
servir  de  guides  à leurs  semblables  et  fournir 
des  points  de  vue  nouveaux  pour  l’admiration. 
Ils  amènent  des  différences  dans  la  manière  de 


DE  l’admiration. 

sentir,  et  opèrent  les  plus  grands  changeinens 
clans  notre  nature  morale.  D’une  autre  part, 
combien  d’hommes  paraissent  dans  des  siècles 
qui  ne  sont  point  à leur  niveau , et  dans  lesquels 
ils  ne  peuvent  ni  être  entendus,  ni  être  admirés  ! 

Quelle  que  soit  la  source  de  l’admiration 
éprouvée,  ses  phénomènes  sont  d’un  avantage 
infini  pour  l’homme  civilisé.  J’aurais  pu,  en 
effet,  considérer  ici  ce  sentiment  comme  la 
source  première  de  tous  les  grands  progrès  de 
l’esprit  humain-  ; car  c’est  par  elle  que  nous  ap- 
précions tous  les  miracles  des  arts , tous  les  pro- 
diges de  la  méditation  et  de  la  pensée  ; cette 
faculté  augmente  la  vie  intellectuelle  et  morale  ; * 
elle  agrandit  la  sphère  de  toutes  les  conceptions. 
L’homme  s’admire  sans  cesse  dans  la  contempla- 
tion de  l’homme  ; le  bonheur  qu’il  éprouve  est 
accompagné  d’une  sorte  de  fièvre  qui  remplit  Famé 
et  l’identifie,  en  quelque  sorte , avec  tous  les  illus- 
tres personnages  qui  Font  précédé  dans  la  car- 
rière de  la  vie. 

Ajoutons  que  le  charme  particulier  qui  dérive 
de  ce  doux  sentiment  fait  souvent  oublier  toutes 
les  rigueurs  de  la  destinée  humaine.  On  assure 
que  Michel-Ange,  devenu  aveugle  sur  la  fin  de 
sa  carrière,  s’approchait  des  beaux  monumens, 


I9B  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

et  que,  promenant  ses  mains  savantes  à leur 
surface , il  se  procurait  encore  des  momens  d’ex- 
tase et  de  ravissement.  Un  auteur  très  estimable , 
et  connu  à Paris  par  ses  nombreux  travaux  sur 
la  métaphysique , le  malheureux  Lasalle , accablé 
sous  le  poids  des  ans , et  contraint  par  l’indigence 
de  venir  réclamer  mes  soins  à l’hôpital  Saint- 
Louis  , oubliait  sa  misère  par  la  lecture  des  an- 
ciens, dont  il  était  idolâtre.  Un  jour  je  m’appro- 
chai de  son  lit  pour  le  consoler  : « Je  n’ai  perdu 
aucun  des  attributs  de  mon  être , me  répondit-il 
en  me  montrant  les  œuvres  d’Homère;  je  suis 
toujours  jeune,  puisque  je  conserve  jusqu’à  mon 
dernier  jour  le  bonheur  de  sentir  et  la  faculté 
d’admirer. 


DE  l’eiNTHOUSTASME. 


^99 


CHAPITRE  X. 


DE  l’enthousiasme. 

Par  enthousiasme,  il  faut  entendre  cet  état 
d’exaltation  de  l’âme , qui  nous  dirige  constam- 
ment et  avec  force  vers  le  même  objet.  On  est 
subjugué  par  une  idée  fixe  que  l’on  embrasse  et 
que  l’on  chérit  avec  transport.  Cette  passion  est 
contagieuse  ; elle  agit  souvent  sur  une  grande 
masse  d’individus;  elle  se  communique  parfois  à 
des  cohortes  innombrables , et  marche  à la  ma- 
nière des  épidémies. 

L’enthousiasme  est  une  puissance  qui  met  tous 
les  hommes  en  sympathie , qui  fait  palpiter  si- 
multanément tous  les  cœurs  en  les  agitant  de  la 
même  pensée.  C’est  une  véritable  fièvre  de  l’âme, 
ou  plutôt  c’est  le  feu  du  ciel  descendu  en  elle 
pour  l’embraser;  de  là  tant  de  nobles  délires  qui 
nous  entraînent. 

Il  faut  avoir  Dieu  en  soi  pour  analyser  ce 
transport  céleste , cette  agitation  ardente  de  tout 


200  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

le  système  sensible.  C’est  peut-être  la  force  mo- 
rale qui  a le  plus  influé  sur  les  révolutions  poli- 
tiques du  globe.  Elle  imprime  en  effet  à la  vo- 
lonté humaine  une  énergie  incompréhensible  ^ 
qui  fait  tout  entreprendre  et.  tout  achever.  Ce 
que  le  génie  conçoit , l’enthousiasme  le  propage. 
On  peut  s’avancer  par  la  raison  ; mais  on  s’élève 
par  l’enthousiasme, 

é 

Les  poètes  ont  comparé  l’enthousiasme  à une 
flamme  qui  tend  à remonter  vers  le  ciel  d’où  elle 
est  émanée  ; qui  s’élance  et  s’agrandit  sans  cesse 
dans  le  vague  de  l’infini.  Si  elle  s’affaiblit , c’est 
quand  elle  est  parvenue  dans  les  régions  les  plus 
élevées;  souvent  meme  c’est  pour  renaître  et 
pour  éclater  encore  avec  plus  de  violence.  . 

On  s’achemine  à l’enthousiasme  par  Fadmira- 
tion  ; c’est  la  faculté  des  âmes  puissantes  et  pri- 
vilégiées. Semblable  au  torrent  qui  s’accroît  par 
les  digues  memes  qu’on  lui  oppose^  cette  passion 
triomphe  de  tous  les  obstacles  ; elle  frappe,  sub- 
jugue, et  soumet  tout  à sa  domination  ; elle  laisse 
en  tous  lieux  sa  divine  empreinte.  L’enthousiasme 
est  l’élan  d’une  âme  méditative , qui  se  berce  dans 
le  merveilleux,  et  qui  cherche  les  modèles  de  la 
perfection  idéale  au  milieu  des  éclairs  d’une  in- 
spiration surnaturelle. 


DE  l’enthousiasme.  201 

Quelle  est  noble  et  belle  cette  disposition  de 
notre  être , qui  donne  à Famé  plus  d’intelligence 
pour  comprendre,  plus  d’éloquence  pour  émou- 
voir, plus  de  tendresse  pour  aimer  ! L’Esprit-Saint 
descendu  sur  les  apôtres  est  le  symbole  de  cette  fa- 
culté suprême , que  les  hommes  appliquent  à tous 
les  genres  de  spéculation  et  de  pensée.  Les  poètes 
ne  se  livrent  jamais  à leurs  compositions  sans  de- 
mander aux  Muses  mythologiques  ce  feu  péné- 
trant et  spontané , qui  féconde  les  sujets  les  plus 
arides.  Toutes  leurs  invocations  sont  fondées  sur 

le  besoin  qu’ils  ont  de  cette  passion  inspiratrice. 

» 

Il  faut  entendre  Pindare  gratifié  par  Hiéron 
d’une  lyre  d’or,  et  rassurant  les  peuples  contre 
les  éruptions  de  l’Etna  ; le  poète,  qui  s’est  élancé 
par  l’enthousiasme , est  comme  l’aigle  qui  goûte 
une  sorte  d’ivresse  dans  ces  flots  de  lumière  au 
sein  desquels  il  se  balance.  Le  délire  qui  l’en- 
flamme est  pour  lui  un  don  des  dieux  ; il  laisse 
une  magie  immortelle  dans  tous  les  lieux  qu’il  a 
célébrés  ; il  attache  une  multitude  d’idées  subli- 
mes à une  montagne,  à une  caverne,  à un  fleuve, 
à un  ruisseau. 

Il  y a quelque  chose  de  prophétique  et  de  sacré 
dans  les  effets  inexplicables  de  l’enthousiasme  ; 
c’est  par  son  secours  que  l’homme  s’élève  sans 


202 


PHYSIOLOGIE  DES  PASSI0]?IS. 


cesse  vers  Dieu,  et  qu’il  parvient,  en  quelque 
sorte,  à s’initier  dans  les  profonds  mystères  de 
son  existence.  Tout  ce  qu’il  y a de  grand  et  d’au- 
guste dans  cet  univers,  c’est  l’enthousi-asme  qui 
le  révèle  ; l’enthousiasme  fait  en  un  jour  ce  que 
la  raison  fait  en  plusieurs  siècles. 

Mais  ce  qu’il  y a de  plus  merveilleux  dans  cette 
sorte  de  vie  toujours  ardente  et  toujours  passion- 
née , ce  sont  ces  accords,  ces  alliances  généreuses , 
qui  s’établissent  entre  les  esprits,  souvent  même 
entre  des  individus  placés  à la  distance  d’un  pôje 
à l’autre , pour  se  pénétrer  des  mêmes  désirs , 
pour  se  rattacher  à la  même  bannière , pour 
vouer  le  même  culte  à la  même  opinion. 

L’esprit  humain  est  naturellement  porté  à 
s’exagérer  sa  puissance;  il  se  flatte  sans  cesse 
de  traverser  les  limites  de  la  nature.  L’homme 
trouve  une  sorte  de  volupté  à porter  la  convic- 
tion dans  l’âme  de  son  semblable,  à exercer  sur 
sa  croyance  un  empire  inconnu.  Ce  penchant  à 
l’exaltation  se  rencontre  jusque  dans  les  der- 
nières classes  du  peuple  ; les  pâtres , les  cultiva- 
teurs , particulièrement  ceux  dont  la  vie  est  soli- 
taire et  contemplative,  se  croient  en  commerce 
avec  les  esprits  célestes  ; c’est  le  besoin  d’exci- 
ter l’étonnement , qui  a créé  les  magiciens , les 


DE  l’enthousiasme.  iio3 

prétendus  devins,  etc.  Ces  remarques  méritent 
d’étre  approfondies.  Les  visionnaires  ne  sont  que 
des  penseurs  égares , qui  cherchent  à agrandir  le 
champ  de  la  réflexion,  à imprimer  plus  de  moU” 
vement  à la  volonté. 

Le  langage  ordinaire  est  insuffisant  pour  re- 
tracer les  émotions  sublimes  de  l’enthousiasme. 
Cette  passion  entraînante  et  victorieuse  est  au- 
dessus  du  dialecte  commun.  C’est  dans  l’inspi- 
ration poétique  que  l’homme  religieux , par 

exemple,  cherche  des  images  dignes  del’immen- 
/ 

sité  de  l’Eternel  et  de  la  stabilité  de  son  sanc- 
tuaire ; il  appelle  à son  secours , comme  les  Hé- 
breux, toutes  les  métaphores  puisées  dans  la 
considération  du  monde  extérieur.  La  contem- 
plation de  la  nature  semble  lui  communiquer  ce 
superflu  d’activité  morale  qui  lui  assure  tant 
d’empire  sur  ses  semblables.  L’âme  émue  s’ex- 
prime par  des  paroles  cadencées  : c’est  alors  que 
la  mémoire  lui  est  plus  fidèle,  et  qu’elle  met, 
pour  ainsi  dire,  ses  trésors  à sa  disposition. 

Mais  la  musique  vient  concourir  encore  avec 
plus  de  puissance  aux  communications  de  l’en- 
thousiasme. Cet  art  divin  fortifie  l’admiration  et 
nous  arrache  en  quelque  sorte  à la  terre;  il  exalte 
tous  les  sentimens  de  la  vie.  Il  n’en  est  point  qui 


lo[{  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

soit  plus  propre  à faire  éclater  la  sympathie  et 
à provoquer  l’effusion  des  larmes;  les  malheu- 
reux en  usent  pour  obtenir  la  pitié.  D’autres 
hommes  empruntent  ses  accords  pour  allumer 
le  courage  ; la  voix  des  capitaines  n’est  jamais 
plus  terrible  et  ne  se  fait  jamais  mieux  entendre 
des  soldats  que  lorsqu’elle  est  précédée  du  bruit 
des  clairons  et  des  trompettes  ; des  sons  qui  frap- 
pent l’air  avec  véhémence  dissipent  la  crainte  en 
absorbant  la  réflexion  ; ils  électrisent  toute  l’exis- 
tence. La  musique  agit  pareillement  par  des  im- 
pressions plus  douces  sur  le  système  sensible. 
On  a souvent  dit  que  l’ouïe  était  le  sens  de 
l’amour  : je  l’appellerais  volontiers  le  sens  de 
l’enthousiasme,  parce  qu’il  sert  en  quelque  sorte 
de  route  à tous  les  genres  de  prestige  et  de 
séduction. 


Parmi  les  phénomènes  physiologiques  qui 
prennent  leur  source  dans  l’enthousiasme,  au- 
cun sans  doute  n’est  plus  remarquable  que  celui 
de  l’improvisation.  Ce  talent  magique,  dont  on 
s’étonne,  n’est  que  la  faculté  propre  à certains 
hommes  d’exalter  à volonté  l’organe  spécial  de  la 
pensée , de  manière  à lui  faire  concevoir  et  expri- 
mer, plus  ou  moins  rapidement,  un  certain  nom- 
bre d’idées  sur  un  sujet  indiqué,  souvent  meme  sur 
des  matières  tout-à-fait  étrangères  aux  méditations 


DE  l’enthousiasme.  20 5 

habituelles  de  celui  qui  parle.  On  se  souvient  de 
Fétonnante  harangue  que  récita  le  poète  Gianni 
sur  les  vaisseaux  lymphatiques , en  présence  du 
célèbre  Mascagni , dont  les  découvertes  sur  cet 
objet  ne  sont  connues  que  par  un  petit  nombre 
de  savans.  Tous  les  beaux  vers  d’Homère  ont  été, 
dit-on , produits  dans  l’un  de  ces  momens  inspi- 
rateurs où  se  trouve  parfois  le  système  sensible. 
Il  paraît  meme  que  Faction  de  l’âme , artificielle- 
ment excitée,  rencontre  souvent  des  résultats 
intellectuels  qui  ne  lui  seraient  jamais  suggérés 
dans  le  calme  de  la  solitude  et  d’une  froide  ré- 
flexion. 

Les  gestes , les  regards , le  son  de  la  voix , les 
accens , etc. , contribuent  à faire  valoir  les  paroles 
prononcées  par  les  improvisateurs,  et  ajoutent 
singulièrement  à l’effet  qui  en  résulte.  L’enthou- 
siasme les  pénètre  d’une  sorte  de  fureur  ; leurs 
yeux  brillent  d’un  éclat  insolite.  Il  est  digne  d’ob- 
servation qu’ils  s’expriment  avec  plus  de  facilité 
dans  une  assemblée  nombreuse  que  dans  un  petit 
auditoire  ; ajoutons  qu’ils  deviennent  plus  élo- 
quens  à mesure  qu’ils  avancent  dans  leur  sujet , et 
que  la  plupart  d’entre  eux  sont  agités  d’une  émo- 
tion si  extraordinaire , qu’ils  tombent  dans  une 
sorte  d’évanouissement  aussitôt  qu’ils  ont  terminé 
leur  discours  et  que  l’inspiration  les  abandonne. 


io6  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

Au  surplus,  tous  les  esprits  ne  sont  point  éga- 
lement appelés  à cette  élévation  intellectuelle  qui 
fait  apercevoir  d’un  coup  d’œil  toute  la  sphère  de 
la  pensée  humaine  ; cette  flamme  immortelle  qui 
constitue  l’enthousiasme,  est  étrangère  au  plus 
grand  nombre  d’hommes,  dont  la  plupart  lan- 
guissent ici-bas  dans  l’abaissement  et  les  misé- 
rables intérêts  de  la  vie  commune.  On  la  recon- 
naît néanmoins  aux  symptômes  extérieurs  qui 
l’accompagnent.  Examinez  cet  ardent  apôtre  d’une 
religion  consolatrice  ; la  gloire  de  ses  entreprises 
éclate,  pour  ainsi  dire , jusque  dans  ses  attitudes  et 
dans  son  maintien  ; toutes  les  vertus  sont  dans 
son  âme  ; toute  son  âme  est  dans  ses  yeux.  On  lit 
aisément  dans  l’expression  imposante  de  sa  phy- 
sionomie la  grande  pensée  qui  le  fait  agir.  Sa 
bouche  respire  la  douce  confiance , l’entière  ré- 
signation , la  bonté  touchante , la  patience  inal- 
térable, l’indulgence  infinie,  le  généreux  pardon. 
Rien  ne  résiste  d’ailleurs  à l’entraînement  de  son 
caractère.  On  dirait  que  l’homme  inspiré  par  l’en- 
thousiasme a les  attributs  de  l’astre  du  jour;  sa 
présence  seule  échauffe  et  vivifie  tout  ce  qui  l’en- 
vironne. 


DE  LA  RECONIYAISSAJYCE. 


a 07 


CHAPITRE  XL 


DE  LA  RECON]YAISSA]?f  CE. 

La  reconnaissance  est  un  sentiment  inné  de 
1 organisation , à l’aide  duquel  nous  rendons  à un 
bienfaiteur,  par  nos  actions,  ou  du  moins  par 
nos  souhaits,  ce  que  nous  en  avons  reçu.  Mal- 
heureusement, il  en  est  de  ce  mot  comme  de 
beaucoup  d’autres  qu’on  prononce  trop  souvent 
dans  la  société.  Il  est  devenu  si  banal,  qu’on 
1 emploie  a chaque  instant  dans  de  simples  for- 
mules de  politesse,  sans  en  apprécier  la  force  ni 
la  valeur. 

La  reconnaissance  est  un  sentiment  mixte  ; 
c’est  le  souvenir  d’un  bienfait,  accompagné  du 
désir  de  s’acquitter.  Quand  on  veut  bien  définir 
les  sentimens  moraux , on  questionne  souvent  les 
sourds-muets  de  naissance,  parce  qu’ils  sont 
mieux  initiés  que  nous  dans  les  secrets  du  lan- 
gage et  de  la  vraie  signification  des  mots.  Ce  sont 
eux  qui  ont  dit  que  la  reconnaissance  était  la 
mémoire  du  cœur.  IJ  ne  faudrait  pas  conclure  de 


2o8  physiologie  des  passions. 

là  que  les  ingrats  manquent  de  mémoire  ; cette 
faculté  de  l’intelligence  fait  au  contraire  leur 
plus  grand  supplice. 

Le  sentiment  de  la  reconnaissance  a besoin  de 
se  répandre  toutes  les  fois  qu’il  agite  vivement  le 
système  sensible.  Ce  besoin  lui  est  commun  avec 
presque  tous  les  autres  mouvemens  de  Famé  qui 
se  rattachent  à l’instinct  de  relation  ; mais , lors- 
qu’il est  profond  et  sincère,  il  éclate  mieux  par 
des  actions  que  par  de  vaines  paroles.  La  recon- 
naissance n’est  point  d’ailleurs  une  affection  de 
longue  durée  ; on  l’a  très  judicieusement  com- 
parée à un  fer  rougi  par  le  feu;  sa  chaleur  s’éva- 
pore à mesure  que  l’on  s’éloigne  de  l’époque  où 

l’on  a reçu  le  bienfait. 

!> 

La  reconnaissance  n’en  est  pas  moins  Fun  des 
sentimens  les  plus  nobles  et  les  plus  élevés  de  la 
nature  humaine  ; elle  tient  à une  perfection  inté- 
rieure de  l’âme,  que  la  civilisation  se  plaît  à per- 
fectionner. Elle  est  l’indice  d’une  moralité  pure  ,• 
qu’on  cherche  à développer  chez  tous  les  hommes. 
Dans  la  plupart  de  nos  livres , on  aime  à récréer 
les  jeunes  imaginations  par  la  peinture  tou- 
chante de  cette  heureuse  disposition  de  notre 
âme.  Elle  est  quelquefois  la  source  de  Fintérét  de 
nos  drames;  on  la  met  en  scène  comme  l’amour, 


DE  LA  RECONNAISSANCE. 


209 

et  on  lui  donne  sur  nos  théâtres  toute  l’approba- 
tion due  à un  mouvement  de  l’âme  qui  est  aussi 
noble  que  généreux. 

Mais  la  reconnaissance  n’est  pas  seulement  une 
affection  destinée  à rapprocher  deux  individus  qui 
se  rendent  quelques  bons  offices  dans  le  commerce 
de  la  vie  ordinaire.  C’est  un  lien  plus  ou  moins 
étendu,  à l’aide  duquel  des  familles  d’hommes 
se  rattachent  et  tiennent  les  unes  aux  autres  au 
sein  de  la  société. 


C’est  quelquefois  un  sentiment  universel  qui 
est  simultanément  éprouvé  par  tous  les  membres 
d’une  nation;  de  là  vient  que  nous  trouvons  une 
sorte  de  bonheur  à voir  récompenser  un  homme 
qui  a bien  mérité  de  la  patrie,  et  qui  s’est  signalé 
par  des  services  publics;  nous  sanctionnons  en 
quelque  sorte  par  notre  approbation  la  couronne 
qu’on  lui  décerne,  et  nous  partageons  la  satisfac- 
tion générale.  Nous  ressentirions  la  plus  vive  peine, 
si  les  chefs  qui  président  aux  destinées  du  gou- 
vernement manquaient  de  justice  à son  égard. 


Il  n’y  a,  comme  on  le  voit,  rien  d’acquis  et  de 
factice  dans  ce  sentiment,  qui  émane,  comme 
l’amitié , de  l’instinct  irrésistible  de  nos  relations 
sociales.  Les  sauvages  meme  n’ont  point  été  dis- 


lO 


PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 


pensés  de  ce  devoir  moral  que  la  justice  impose. 
La  reconnaissance  est  aussi  pour  eux  un  besoin 
primitif  de  leur  organisation.  Si,  chez  l’homme 
civilisé,  elle  n’était  souvent  altérée  par  l’orgueil 
et  la  vanité,  elle  serait  la  plus  douce  de  nos  im- 
pulsions naturelles. 


DE  L INGRATITUDE. 


2 1 l 


CHAPITRE  XI L 


DE  l’ingratitude. 

Qui  eût  pu  le  penser  et  le  prévoir?  La  recon- 
naissance , cet  attribut  divin  de  Forganisation , ce 
sentiment  pur  et  délicat  que  la  nature  aurait  dû 
rendre  ineffaçable,  a eu  aussi  sa  part  dans  la 
corruption  sociale.  L’ingratitude  est  venue  dés- 
enchanter l’âme  du  bienfaiteur.  Elle  a détruit  ou 
profondément  altéré  ces  rapports  d’estime,  d’o- 
bligeance et  d’amitié,  qui  sont  le  fondement  de 
toute  relation  dans  l’espèce  humaine.  L’ingra- 
titude indigne  le  cœur  ; l’examen  de  l’homme 
moral  n’offre  aucun  vice  qui  soit  plus  affligeant 
et  plus  odieux. 

L’ingratitude  n’est  point  une  passion  ; c’est  un 
état  négatif,  une  apathie  coupable  de  l’âme  ; 
c’est  une  infirmité  du  cœur  ou  une  altération 
défectueuse  de  notre  système  sensible  ; c’est 
presque  toujours  le  résultat  de  la  vanité  en  ré- 
volte contre  cette  espèce  de  suprématie  cpie  le 


2 T 2 


PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 


bienfaiteur  exerce  sur  celui  qu’il  oblige.  Les 
ingrats  ne  méritent  aucun  pardon  ; ce  sont  eux 
qui,  en  se  multipliant,  ont  rendu  la  générosité  si 
rare  sur  la  terre. 

Il  ne  faut  pas  toutefois  que  les  gens  de  bien  se 
lassent  de  secourir  l’infortune,  (f  L’ingratitude  ne 
décourage  point  la  bienfaisance,  dit  un  profond 
écrivain  mais  elle  sert  de  prétexte  à l’égoïsme.  » 
Cette  pensée  n’a  besoin  d’aucun  commentaire 
physiologique;  car  on  est  généreux  par  l’entrai- 
nement de  son  instinct.  Ce  n’est  donc  que  par 
système  ou  par  dépravation  qu’on  résiste  si  sou- 
vent  aux  inspirations  natives  du  caractère. 

Pourquoi  crier  contre  l’ingratitude?  dit  un  cé- 
lèbre philosophe  ; c’est  contre  l’orgueil  qu’il  faut 
exhaler  ses  plaintes,  puisque  nous  lui  devons 
cette  hideuse  maladie.  L’homme  qu’on,  oblige, 
ajoute-t-il,  s’imagine  toujours  qu’on  n’a  pas  fait 

pour  lui  ce  qu’il  méritait , et  le  bienfaiteur  croit 

/ 

à son  tour  avoir  fait  plus  qu’il  ne  devait.  Mais 
l’orgueil  n’est  pas  la  seule  passion  qui  ferme  l’ame 
à tout  sentiment  de  reconnaissance  ; on  est  ingrat 
par  avarice  ; on  est  ingrat  par  ambition  : l’amour 


* Maximes  et  réflexions  sur  divers  sujets  de  morale  et  de  poli- 
tique, par  M.  le  duc  de  Lévis. 


DE  l’ingratitude.  ^ ] 3 

même , ce  premier  bonheur  de  la  vie , ne  fait-il 
pas  rompre  les  pactes  les  plus  sacrés  ? 

D’autres  écrivains  ont  voulu  excuser  les  ingrats 
en  calomniant  les  bienfaiteurs;  ils  ont  prétendu 
que  ces  derniers  n’agissaient  le  plus  souvent  que 
par  spéculation  ou  par  amour-propre.  Une  as- 
sertion aussi  générale  est  un  outrage  à l’espèce 
humaine;  car  l’homme  naît  avec  un  penchant 
heureux,  qui  est  indépendant  d’aussi  vils  mo- 
tifs ; lorsqu’il  n’est  point  déchu  de  sa  loyauté 
primitive,  il  est  mu  à chaque  instant  par  le 
besoin  impérieux  de  se  consacrer  à ses  sem- 
blables. «Celui  qui,  en  donnant,  prévoit  et  brave 
l’ingratitude  sans  néanmoins  cesser  d’étre  géné- 
reux, est  le  seul  homme  qui  mérite  le  nom  de 
bienfaiteur,  » dit  un  de  nos  meilleurs  moralistes.  " 

' Telle  fut  aussi  la  maxime  de  Lamoignon  de  Malesherbes: 

Lamoiguon , ton  nom  seul  vaut  un  panégyrique  , 

a dit  un  de  nos  poètes,  qui  a céléoré  cet  immortel  magistrat  par 
les  vers  les  plus  dignes  et  les  plus  touchans.  ( Poème  sur  le 
dévouement  de  Lamoignon-Malesherbes , par  D.  C.)  De  nos  jours, 
on  rencontre  parfois  de  ces  âmes  actives  et  désintéressées  qui 
s’agitent  sans  cesse  pour  alléger  les  peines  d’autrui  ; le  grand 
homme  que  je  viens  de  citer  semble  même  revivre  dans  son  hono- 
rable postérité  ; quand  on  fréquente  les  membres  de  sa  vertueuse 
famille , quand  on  est  témoin  de  tous  les  actes  par  lesquels 
s’honore  leur  bienfaisance  silencieuse , on  croit  voir  l’ombre  de 
Lamoignon  planer  encore  sur  les  malheureux  comme  l’étoile  de 
l’espérance. 


2i4  physiologie  des  passions. 

Il  est  donc  criminel  celui  qui  manque  à l’in- 
stinct des  relations  sociales,  celui  qui  marche 
en  sens  contraire  des  inclinations  douces  et 
bienveillantes  que  la  nature  lui  a données. 
L’homme  coupable  d’ingratitude  doit  être  com- 
paré à l’homme  qui  refuse  d’acquitter  les  dettes 
qu’il  a contractées  ; il  mérite  les  mêmes  peines  : 
il  a violé  le  contrat  de  relation  ; il  a pris  le  temps 
et  le  crédit  de  Son  bienfaiteur  ; il  en  a usé  tout  à 
son  aise.  Ne  doit-il  pas  payer  ce  qu’il  a reçu  par 
des  sentimens  ou  par  des  offices  analogues  ? 

Remarquons  néanmoins  que  celui  qui  sent 
tout  le  prix  d’un  bienfait  doit  aussi  sentir  tout  le 
poids  de  la  reconnaissance  ; car,  comme  je  l’ai 
déjà  dit,  l’homme  qui  oblige  son  semblable  ac- 
quiert sur  lui  une  espèce  de  supériorité  qui 
blesse  le  cœur  humain.  Une  âme  libre  peut  se 
cabrer  à l’aspect  d’un  tel  joug,  sans  qu’on  puisse 
précisément  lui  imputer  le  crime  d’ingratitude. 
Il  vaut  donc  mieux  penser  au  contraire  que  ses 
scrupules  proviennent  de  ce  qu’elle  apprécie  toute 
l’étendue  de  sa  dette.  D’autres  âmes , non  moins 
délicates , peuvent  craindre  qu’un  service  impor- 
tant ne  vienne  rompre  cette  égalité  qui  fait  le 
charme  et  la  vie  d’une  liaison.  Qui  ne  sait  pas 
d’ailleurs  que  les  bienfaiteurs  se  paient  quelque- 
fois avec  usure  de  leurs  propres  mains? 


DE  l’ingratitude.  21  5 

Les  victimes  de  l’ingratitude  excitent  du  reste 
un  intérêt  plus  vif  que  celles  qui  sont  en  butte 
à un  inaîheur  ordinaire.  Nous  éprouvons  com- 
munément pour  ces  personnes  un  sentiment  qui 
se  compose  de  l’estime  plus  ou  moins  grande 
qu’elles  nous  inspirent,  et  de  cette  pitié  natu- 
relle qui  nous  fait  participer  aux  maux  de  nos 
semblables.  L’idée  de  leur  perfection  morale  et 
les  principes  de  justice  dont  nous  sommes  im- 
bus allument  alors  dans  nos  âmes  une  vertueuse 
indignation. 

Plus  nous  considérons  le  rang  et  les  qualités 
particulières  du  bienfaiteur,  plus  nous  sommes 
courroucés  contre  l’ingrat  ; de  là  vient  que  le 
meurtre  d’un  souverain  c[ui  fut  aussi  bon  que 
juste,  ou  celui  d’un  père  sensible  et  généreux, 
font  frissonner  d’épouvante  les  hommes  les  moins 
compatissans.  Qui  a pu  lire  sans  éprouver  ces 
douloureuses  émotions  l’histoire  des  filles  du  roi 
Léar,  qui,  après  s’étre  enrichies  de  ses  dépouilles, 
Font  livré  à tout  le  dénûment , à tous  les  besoins 
de  la  vieillesse.^  11  y a quelque  chose  d’auguste 
et  d’imposant  dans  le  caractère  de  cet  infortuné 
monarque,  alors  meme  qu’il  va  mendier  son  pain 
de  village  en  village  ; si  les  élémens,  si  les  injures 
des  saisons  viennent  l’assaillir  au  milieu  des  fo- 
rêts désertes  qu’il  est  contraint  de  traverser,  il 


1 I 6 PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

ne  muimiire  point  contre  la  destinée.  «Vents, 
s’écrie-t-i! , vous  pouvez  mugir  sur  la  tête  d’un 
roi  malheureux  ; la  reconnaissance  ne  vous  a 
point  liés  à mon  sort;  ce  n’est  pas  de  moi  que 
vous  tenez  votre  empire.  » 

J’en  ai  dit  assez,  je  pense,  pour  démontrer  que 
les  torts  de  l’ingratitude  peuvent  enfanter  les  plus 
grands  coupables.  Il  faut  bien  que  cette  mon- 
strueuse imperfection  de  notre  être  soit  un  crime, 
puisque  celui  qui  s’en  est  souillé  n’ose  interroger 
son  âme  sans  éprouver  un  amer  déplaisir;  puis- 
qu’il expie  à chaque  instant  son  injustice  par  les 
regrets  les  plus  cuisans  ; puisque  la  honte  colore 
son  visage  toutes  les  fois  que  l’occasion  le  met 
en  présence  de  l’homme  qui  Fa  obligé;  puisqu’il 
se  détourne  pour  éviter  sa  rencontre  ; puisqu’il 
ne  saurait  jouir  sans  trouble  des  bienfaits  dont 
on  l’a  comblé.  Le  code  de  notre  législation  n’in- 
flige point  de  peines  à l’ingrat;  mais  son  juge  le 
plus  sévère  est  dans  son  propre  cœur  ; c’est  là  que 
ses  remords  prennent  naissance.  Il  est  aussi  pour 
son  orgueil  un  châtiment  cruel  et  inévitable  : c’est 
le  souvenir  de  son  bienfaiteur. 


DU  RESSENTIMENT. 


CHAPITRE  XIII. 


DU  RESSENTIMENT. 

Le  ressentiment  figure  parmi  les  principes 
d’action , qui  tendent  à nous  protéger  contre  les 
atteintes  d’une  violence  ennemie  ; il  faut  le  con- 
sidérer comme  une  affection  instinctive  qui  tient 
au  désir  de  notre  conservation , et  qui  a pour  but 
de  repousser  l’attaque.  Communément  c’est  une 
provocation  injurieuse  qui  détermine  cette  émo- 
tion particulière  dans  le  fond  de  notr'e  âme  ; mais 
tôt  ou  tard  cette  émotion  provoque  des  actes  de 
I reaction  ou  de  defense.  L’homme  est  donc  mora- 
lement armé  , et  il  doit  se  placer  dans  une  dispo- 
sition malveillante  toutes  les  fois  qu’on  le  blesse, 
et  qu’il  y a opposition  entre  son  intérêt  particu- 
lier et  l’intérêt  d’autrui. 

Dans  nos  relations.publiques  ou  privées , mille 
causes  nous  mettent  en  guerre  avec  les  indivi- 
dus qui  partagent  avec  nous  les  avantages  de 
l’ordre  établi  pour  notre  bonheur,  et  qui  trou- 
vent un  profit  particulier  à nous  nuire  ou  à nous 


!>.  1 8 PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

Opprimer.  Le  but  social  de  ce  que  nous  éprou- 
vons alors  est  de  voir  souffrir  à nos  semblables 
des  maux  aussi  graves  que  ceux  dont  nous  leur 

attribuons  Forigine.  Le  ressentiment  est  de  Ion- 

« 

gue  durée  ; car  nous  sommes  constitués  de  ma- 
nière à oublier  plus  facilement  le  bien  que  le 
mal  qu’on  nous  a fait. 

Le  ressentiment  est  tellement  instinctif  dans 
notre  organisation , qu’il  s’y  manifeste  dans  l’en- 
fance même  de  notre  raison  ; toutefois  il  s’éta- 
blit d’ordinaire  après  une  délibération  préalable  ; 
et  l’homme  a ceci  de  particulier  qui  le  distingue 
des  animaux,  qu’il  légitime,  en  quelque  sorte, 
son  animadversion  par  une  connaissance  plus  ou 
moins  approfondie  du  juste  et  de  l’injuste.  Le 
ressentiment  suppose  aussi  qu’il  apprécie  conve- 
nablement les  obligations  des  autres  envers  lui- 
même. 

Le  ressentiment  dérive  donc  de  nos  rapports 
nécessaires  avec  la  justice.  Cette  affection  est  le 
plus  souvent  muette  ; aucun  acte  extérieur  ne  la 
révèle  ; elle  se  cache  parfois  sous  le  masque 
imposant  d’une  courageuse  modération  ; l’homme 
a la  faculté  de  conserver  plus  ou  moins  long- 
temps dans  son  âme  ce  principe  d’aversion , qui 
est  fondé  sur  des  motifs  d’utilité  personnelle  ; qui 


DU  RESSENTIMENT.  2 I 9 

le  tient  en  garde  contre  les  pièges  que  peut  lui 
tendre  un  adversaire  ; ce  principe  le  dispose  tôt  ou 
tard  à nourrir  un  sentiment  plus  prononcé , qui 
est  celui  de  la  haine;  il  le  porte  à la  vengeance 
ou  à quelque  résolution  hardie  dont  le  succès 
assure  son  triomphe. 

Toutefois , comme  dans  notre  économie  mo- 
rale, la  vertu  se  compose  de  pensées  plus  hautes 
que  celles  qui  tiennent  à la  personnalité , nous 
aimons  à immoler  le  ressentiment  ; nous  trouvons 
qu’il  y a du  courage  à triompher  d’une  passion 
aussi  impérieuse;  nous  ne  craignons  pas  de  versér 
le  blâme  sur  celui  qui  s’abandonne  aux  mouve- 
mens  d’une  nature  trop  impétueuse  et  trop  cour- 
roucée ; le  ressentiment  peut  d’ailleurs  prendre  sa 
source  dans  de  fausses  préventions  ; il  est  sou- 
vent le  résultat  d’une  antipathie  fortuite  , ou 
d’une  susceptibilité  individuelle,  qui  déprave  le 
caractère  ; c’est  ce  qui  arrive  chez  les  mélancoli- 
ques et  autres  esprits  naturellement  chagrins  et 
soucieux , qui  prennent  en  horreur  le  genre  hu- 
main. 

La  volonté , ce  don  du  ciel , est  une  faculté  essen- 
tiellement réprimante  dans  une  créature  presque 
toujours  gouvernée  par  la  conscience  ; elle  agit  ici 
d’une  manière  tout-â-fait  indépendante  du  corps; 


‘2  20  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

c’est  un  rayon  divin  qui  la  guide.  Qu’y  a-t-il  de 
commun  en  effet  entre  une  passion  calme,  qui 
nous  élève  jusqu’au  plus  haut  bien,  et  ces  inclina- 
tions intéressées  et  violentes,  résultat  évident 
d’une  exaltation  vicieuse  ou  de  l’effervescence  de 
nos  organes  ? 

Ainsi  tous  les  efforts  que  l’on  met  en  usage 
pour  surmonter  un  ressentiment  légitime,  reçoi- 
vent l’approbation  générale  ; il  y a de  la  magna- 
nimité à se  dompter  soi-même,  à se  séparer,  en 
quelque  sorte,  de  sa  colère,  pour  se  donner  des 
impulsions  bienfaisantes  et  généreuses.  Tel  est 
le  précepte  de  la  plus  pure  morale , et  tel  est 
aussi  l’un  des  dogmes  fondamentaux  de  l’ordre 
social  ; nous  en  avons  fait  une  maxime  de  vertu. 
Le  ressentiment  est  donc  une  passion  qu’il  est 
glorieux  de  déposer  aux  pieds  d’un  autre  tribu- 
nal que  le  nôtre  ; et  s’il  appartient  à la  justice 
de  punir,  il  n’appartient  qu’à  l’homme  de  par- 
donner. * 

* Nec  vero  andiendi , qui  graviter  irascendum  inimicis  puta  ’ 
bunt , idque  magnaiiimi  et  fortis  viri  esse  censebunt  ; iiiliil  enira 
laudabilius , iiiliil  magno  et  præclaro  viro  dignius  placabilitate 
atque  cleraentiâ.  ( Cic.  e/e  Ofjîciis.) 


DE  LA  HAINE. 


121 


«-e-tni  oo-o^-c-e-e-o-o^-c-o  <n>-e-t>  t^s-co  «He  otK>« 


CHAPITRE  XIV. 


DE  LA  HAINE. 

Il  est  des  passions  qui  affectent  désagréable- 
ment le  cœur  humain , et  qui  néanmoins  sont 
d’une  utilité  constante  dans  le  système  de  la  con- 
servation des  êtres.  C’est  ainsi  que  l’homme  nour- 
rit naturellement,  dans  son  âme,  le  ressenti- 
ment, la  haine,  la  vengeance;  ces  sensations  mo- 
rales veillent,  en  quelque  sorte,  sur  la  durée  de 
son  espèce.  Toutes  les  fois  quelles  sont  fondées 
et  légitimes,  nous  les  jugeons  dignes  de  notre 
approbation. 

Certains  philosophes  regardent  la  haine  comme 
une  passion  étrangère  au  cœur  humain.  Mais 
faut- il  nier  qu’il  y ait  des  poisons,  parce  qu’ils 
sont  pernicieux , et  qu’on  les  évite  ? Si  on  veut 
approfondir  l’organisation  de  l’homme,  il  faut 
bien  se  résoudre  à y voir  les  choses  qui  la  con- 
stituent. La  haine  y tient  une  place  comme  l’a- 
mour ; ces  deux  sentimens  dérivent  d’une  meme 


22  2 PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

source  et  ont  chacun  leur  destination  ; l’un  tend 
à nous  conserver,  l’autre  à nous  défendre. 

Notre  constitution  morale  est  profondément 
altérée , lorsqu’un  égoïsme  froid  et  lâche  nous 
isole,  et  nous  empêche  de  sentir  nos  rapports 
naturels;  lorsque  la  vue  du  méchant  ne  nous  in- 
spire aucune  indignation  ; lorsque  les  maux  d’au- 
trui ne  nous  touchent  plus , et  qu’on  peut  voir 
égorger  ses  semblables,  ses  parens,  ses  amis, 
sans  s’élancer  sur  les  assassins;  enfin,  lorsqu’une 
indifférence  stupide  pour  nous-mêmes  nous  fait 
abandonner  notre  propre  défense,  et  ne  nous 
laisse  pas  même  l’instinct  des  plus  chétifs  ani- 
maux, qui  se  serrent  les  uns  contre  les  autres 
pour  réunir  leurs  forces , pour  haïr  de  concert 
et  repousser  l’ennemi  commun. 

La  haine  est  donc  un  des  élémens  de  notre 
constitution  morale  ; c’est  une  arme  naturelle 
donnée  à l’homme  pour  sa  conservation.  Aussi 
est-elle  d’une  grande  intensité  chez  les  sauvages, 
qui  ne  sont  protégés  par  aucune  institution  so- 
ciale ; on  dirait  même  qu’elle  s’accroît  chez  eux 
en  raison  de  la  vigueur  physique  de  leur  orga- 
nisation. Les  Patagons,  ces  colosses  de  l’espèce 
humaine , qui  * se  couvrent  avec  les  peaux  de 
divers  quadrupèdes  , éprouvent  à un  tel  point 


DE  LA  HAINE. 


‘223 

Fénergie  de  cette  passion,  qu’on  les  prendrait  pour 
ces  memes  animaux  féroces  dont  ils  empruntent 
la  dépouille.  Il  existe , chez  certains  peuples 
d’Afrique , des  haines  qui  datent  depuis  des  siè- 
cles, et  qu’aucune  circonstance  n’a  pu  affaiblir. 
Jamais  aucun  d’entre  eux  ne  pardonna  la  mort 
d’un  père  ou  d’un  fils.  L’homme  qui  habite  ces 
contrées  brûlantes  exècre  son  ennemi  avec  toute 
la  fureur  d’un  enfant  robuste  ; c’est  ainsi  que  le 
philosophe  Hobbes  qualifie  le  sauvage.  S’il  vient 
à succomber,  sa  famille  hérite  de  ses  flèches  et  de 
son  invincible  antipathie. 

La  haine  se  montre  rarement  entre  les  ani- 
maux qui  appartiennent  à la  meme  espèce,  parce 
qu’ils  n’ont  aucun  intérêt  à l’exercer.  Ils  diffèrent 
de  l’homme  en  ce  qu’ils  ne  sont  mus  énergique- 
ment que  par  deux  besoins,  celui  de  se  conser- 
ver, et  celui  de  se  reproduire.  Leurs  querelles 
sont  par  conséquent  éphémères  ; elles  n’ont  lieu 
que  lorsqu’il  s’agit  de  se  disputer  un  peu  de  pâ- 
ture ou  une  femelle.  Si  leurs  besoins  sont  satis- 
faits, ils  n’ont  plus  de  motifs  pour  se  haïr. 

Les  passions  haineuses  semblent  donc  parti- 
culièrement réservées  à l’espèce  humaine.  Elles 
exercent  leur  action  sur  presque  tous  les  événe- 
mens  de  la  vie  ; elles  coopèrent  à des  catastrophes 


l‘lL\  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

qui  bouleversent  le  monde  entier.  L’histoire  nous 
représente  les  premiers  effets  de  la  haine  dans 
un  meurtrier  qui  souilla  ses  mains  du  sang  de  son 
frère.  N’était-ce  donc  pas  assez  que  l’homme  fût 
en  butte  ici-bas  aux  terribles  atteintes  des  élé- 
mens  qui  l’environnent , qu’il  fût  journellement 
à la  merci  des  vents , de  la  grêle , du  tonnerre , et 
de  mille  accidens  imprévus  qui  rendent  son  exis- 
tence si  précaire  ! Fallait-il  aussi  qu’il  fût  réduit 
à éviter  la  rencontre  de  son  semblable,  qu’il 
trouvât  des  assassins  au  milieu  des  forets  les  plus 
paisibles  et  les  plus  isolées,  qu’il  y fût  terrassé 
par  celui  qui  est  fait  à son  image , et  à qui  sou- 
vent les  memes  mamelles  ont  prodigué  le  même 
lait  ! fallait-il  enfin  que  le  poison  lui  fût  versé 
jusque  dans  l’intérieur  de  ses  foyers  domestiques, 
et  que  ses  dieux  pénates  fussent  ensanglantés 
par  la  main  de  ses  proches  ! Ah  ! pourquoi  le 
rêve  d’une  paix  fraternelle  n’est-il  que  le  rêve 
d’un  homme  de  bien  ! 


DE  LÆ  VENGEANCl^ 


e-©.  g 


CHAPITRE  XV. 


DE  LA  VENGEANCE. 

Les  sauvages  regardent  la  vengeance  comme 
un  sentiment  si  légitime , que  quelquefois  ils  vont 
s’offrir  d’eux-mémes  à ceux  dont  ils  ont  encouru 
l’animadversion.  S’ils  sont  personnellement  of- 
fensés , ils  poursuivent  sans  relâche  leurs  enne- 
mis , ils  suivent  la  trace  de  leurs  pieds  empreints 
sur  le  sable;  ils  savent  distinguer,  sur  le  gazon  où 
ds  se  sont  couchés,  la  grandeur  et  la  proportion  de 
leur  taille.  La  manière  dont  la  mousse,  les  feuilles 
et  les  branches  des  arbres  de  la  foret  ont  été 
froissées  devient  un  indice  pour  eux;  ils  mar- 
chent dans  le  plus  profond  silence,  ont  toujours 
l’oreille  au  guet;  ils  voient  de  très  loin  ceux  qu’ils 
veulent  atteindre,  et  dès  qu’ils  s’en  trouvent 
rapprochés  à peu  de  distance,  ils  se  traînent 
sur  le  ventre  à la  manière  des  serpens  pour  ar- 
river jusqu’à  eux  sans  en  être  aperçus.  Faut-il  les 
attendre,  ils  se  cachent  dans  les  broussailles; 
ils  y supportent  la  faim  et  la  soif  jusqu’au  mo- 
ment propice  où  ils  peuvent,  comme  le  jaguar 


9.26  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

OU  la  panthère,  s’élancer  sur  leur  proie  et  la  dé- 
chirer. 

La  vengeance  n’est  pas  seulement  un  mouve- 
ment prompt  et  spontané  chez  les  peuples  non 
civilisés  ; elle  fermente  dans  leur  âme  pendant  un 
grand  nombre  d’années.  Un  voyageur  fort  éclairé 
et  fort  estimable , M.  le  docteur  Robelot , m’a  ra- 
conté le  fait  suivant,  qui  trouve  naturellement 
ici  sa  place  : une  peuplade  de  sauvages , par  suite 
d’une  guerre  avec  les  Américains,  s’était  vue  re- 
poussée des  bords  chéris  de  la  belle  rivière  de 
rOhio,  où  ils  avaient  fixé  leur  résidence.  Ils 
avaient  été  les  témoins  du  massacre  d’un  de  leurs 
chefs  auquel  ils  portaient  la  plus  grande  véné- 
ration; ils  conservèrent  dès-lors  le  plus  vif  res- 
sentiment contre  ceux  qu’ils  regardaient  comme 
leurs  assassins.  Au  bout  d’un  laps  de  temps  très 
considérable  ils  apprirent  que  le  congrès  des 
États-Unis  avait  fait  don , à titre  de  récompense 
militaire,  au  capitaine  Benhever,  père  d’une  fa- 
mille nombreuse,  d’un  terrain  situé  à l’endroit 
meme  où  cette  tribu  avait  autrefois  son  établisse- 
ment. Ce  dernier  y avait  formé  une  plantation 
où  il  cultivait  avec  succès  le  tabac  et  le  maïs  à 
l’aide  de  quelques  serviteurs.  Un  jour,  au  mo- 
ment où  il  s’y  attendait  le  moins,  il  fut  assailli 
lui  et  tous  les  siens  par  une  bande  de  ces  memes 


DE  LA.  VEJVGEAINCE.  2î3i’y 

sauvages  qui,  durant  la  nuit,  pénétrèrent  dans 
sa  maison  et  en  assommèrent  tous  les  habitans. 
Après  cette  terrible  catastrophe , il  fut  constaté 
que  ces  sauvages  avaient  fait  à travers  les  plus 
épaisses  forêts  et  les  rivières  un  trajet  de  plus 
de  cinq  cents  lieues,  et  qu’ils  étaient  restés 
pendant  plus  de  quinze  jours  à épier  le  mo- 
ment favorable  pour  assouvir  leur  vengeance 
sur  cette  famille , qui  fut  la  seule  immolée. 

La  vengeance  a donc  pour  but  une  réparation  lé- 
gitime; et  si  dans  le  sein  de  la  société  les  lois  se  ré- 
servent de  l’exercer,  c’est  pour  qu’elle  soit  plus 
équitablement  répartie.  Souvent  elle  se  transmet 
par  hérédité;  on  confie  à un  fils  le  soin  de  venger 
un  affront,  une  injure  ; c’est  un  devoir  qu’on 
s’impose,  un  engagement  que  fait  prendre  l’au- 
torité d’un  mourant.  La  vengeance  n’est  point 
d’ailleurs  une  passion  qui  se  montre  la  meme  chez 
tous  les  hommes  ; elle  est  implacable  et  féroce 
chez  les  peuples  sauvages  ; mais  chez  les  peuples 
civilisés  elle  se  montre  adroite,  rusée,  artifi- 
cieuse ; partout  on  lui  voit  prendre  le  caractère 
des  mœurs  et  des  habitudes  nationales. 

Considérée  sous  le  rapport  physiologique,  la 
vengeance  offre  des  phénomènes  analogues  aux 
autres  mouvemens  plus  ou  moins  violens  qui  agis- 


212  8 PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

sent  sur  l’économie  animale;  c’est  une  passion 
soumise  à tout  le  pouvoir  de  l’imitation  ; de  là 
vient  que  dans  les  conspirations,  dans  les  rassem- 
blemens  et  dans  les  émeutes  populaires , elle  élec- 
trise les  hommes  par  masses  : le  vêtement  ensan- 
glanté d’une  victime  suffît  souvent  pour  soulever 
la  multitude  et  la  porter  à tous  les  excès  ; dès- 
lors  tous  les  bras  se  meuvent  avec  une  égale 
énergie. 

La  vengeance  est  en  outre  un  sentiment  con- 
tagieux, et  il  n’en  est  point  qui  obéisse  mieux 
à l’impulsion  de  l’éloquence  et  de  la  parole.  Chez 
les  Grecs,  les  poètes  suivaient  les  armées  ; ils  ré- 
citaient des  odes  ou  des  poèmes  lyriques  pour 
échauffer  les  cœurs  et  allumer  tous  les  feux  de 
l’indignation.  On  compose  des  chansons  guerrières 
et  qui  sont  analogues  à cette  disposition  haineuse 
de  Famé  ; et  c’est  sans  doute  pour  se  rendre  plus 
terribles  à leurs  ennemis  que  les  hommes  ont 
imaginé  de  marcher  au  combat  au  son  d’un  in- 
strument qui  imite  le  bruit  du  tonnerre  ; ses 
roulemens  précipités  portent  dans  les  cœurs  une 
sorte  d’effroi,  et  nul  n’est  plus  propre  à presser, 
à accélérer  les  pas  des  bataillons  furieux  ; il  frappe 
les  oreilles  avec  une  sorte  de  véhémence  qui 
électrise  les  cœurs,  et  communique  au  cerveau 
une  activité  particulière.  Il  est  digne  d’observa- 


DE  LA.  VENGEANCE.  229 

tion  que  tous  les  individus  ralliés  par  le  tam- 
bour militaire  prennent  involontairement  une 
contenance  fière  et  menaçante.  Les  hommes  qu’on 
emploie  pour  en  faire  valoir  les  effets  sont  ordi- 
nairement dirigés  par  un  soldat  de  haute  taille, 
qui,  par  ses  gestes  animés  et  sa  pantomime  hardie, 
rappelle  l’audace  et  les  attitudes  du  gladiateur. 

D’après  ce  que  je  viens  d’exposer,  il  est  aisé 
de  voir  que  le  ressentiment , la  haine , la  ven- 
geance , auraient  pu  trouver  place  dans  le  même 
chapitre.  En  effet,  ces  trois  mouvernens  de  l’âme 
ne  sont  que  la  même  sensation  transformée  , et 
vont  au  même  but  dans  le  système  de  notre 
conservation.  Le  ressentiment  est  une  passion 
sourde  qui  couve  ses  noirs  projets  pour  ne  les  faire 
éclater  que  lorsqu’on  est  assuré  de  leur  réussite  : 
manet  altâ  mente  repostum.  La  haine  se  tait,  ou 
elle  s’exhale  par  des  imprécations  ; elle  plane  sur 
nous  comme  une  destinée  terrible  qu’on  ne  peut 
éviter;  mais  la  vengeance  est  une  passion  toute 
musculeuse,  si  l’on  peut  ainsi  parler.  Elle  est 
précédée  par  la  colère,  qui  accroît  instantané- 
ment la  somme  et  la  puissance  des  forces  phy- 
siques. 

Tout  est  en  action  dans  le  sauvage  irrité  qui 
brandit  sa  lance , ou  qui  balance  dans  l’air  son 


a3o  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

épouvantable  massue.  Tous  les  symptômes  dont 
il  est  agité  éclatent , pour  ainsi  dire , en  dehors  ; 
ses  veines  se  gonflent,  ses  bras  se  roidissent,  son 
visage  s’enflamme , ses  yeux  étincellent  : son 
âme  s’élance  en  quelque  sorte  au-devant  du  ter- 
rible  adversaire.  Le  ressentiment  est  pénible  ; la 
haine  est  douloureuse , mais  la  vengeance  a ses 
voluptés  et  ses  jouissances.  On  l’a  comparée  au 
sentiment  de  la  soif,  comme  pour  exprimer  à 
la  fois  combien  ce  besoin  est  impérieux  , et  com»^ 
bien  il  est  doux  de  le  satisfaire. 


DE  LA  JUSTICE. 


I 


CHAPITRE  XVI. 


DE  LA  JUSTICE. 

La  justice  dérive  manifestement  de  Finstinct 
de  relation.  Elle  a été  substituée  à la  vengeance 
personnelle  au  milieu  des  hommes  réunis  en  so- 
ciété ; c’est  Fintérét  commun  qui  la  dicte  et  qui 
est  son  unique  base.  Les  individus  qui  se  ras- 
semblent pour  obéir  aux  mêmes  lois,  doivent, 
comme  on  Fa  dit  si  souvent , se  soutenir  mutuel- 
lement, comme  les  pierres  qui  entrent  dans  la 
construction  d’un  édifice. 

Qu’on  me  permette  une  comparaison  non 
moins  juste,  et  tirée  de  ce  qui  se  passe  dans  l’éco- 
nomie animale.  La  vie  est  un  assemblage  de  phé- 
nomènes , qui  se  maintient  par  Faction  simulta- 
née ou  successive  de  plusieurs  fonctions  ; si  un 
organe  s’arrête  ou  se  meut  irrégulièrement , les 
autres  risquent  d’avoir  le  même  sort;  il  en  est 
ainsi  du  corps  politique , et  c’est  pour  conserver 
l’équilibre  dans  toutes  ses  parties  que  la  justice 
a été  proclamée  et  perfectionnée. 


2 32  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

Aristote  a raison  de  dire  que  la  justice  est  en 
cjuelque  sorte  le  complément  de  la  vertu  ; car  elle 
n’a  pas  seulement  pour  objet  l’homme  isolé;  elle 
se  rapporte  tout  entière  à l’avantage  de  nos  sem- 
blables ; vous  ne  pouvez  faire  grâce  à un  individu 
au  préjudice  du  corps  auquel  il  appartient.  Les 
rayons  de  la  justice  humaine  sont  comme  l’air 
salutaire  que  nous  respirons  ; chacun  en  profite  ; 
elle  est  un  bien  aux  dépens  duquel  tout  le  monde 
vit.  La  justice  est  donc  celui  de  nos  attributs  mo- 
raux qui  mérite  le  plus  d’admiration. 

J 

L’intervention  des  lois  est  le  plus  bel  usage  que 
l’homme  ait  pu  faire  de  sa  raison,  dit  Vauvenar- 
gues  ; on  cherche  une  distinction  entre  l’homme 
et  les  animaux,  ajoute  cet  écrivain  célèbre,  elle 
est  trouvée  ; c’est  celle  qui  nous  fait  consentir  à 
diminuer  notre  liberté,  pour  jouir  sans  trouble 
du  bonheur  que  nous  espérons;  c’est  celle  qui 
nous  met  sous  l’empire  des  lois  pour  nous  affran- 
chir de  la  tyrannie  de  la  force.  Quand  vous  en- 
trez dans  une  ville  ou  dans  un  royaume , et  que 
vous  y voyez  régner  l’ordre  et  la  tranquillité , 
dites-vous  à vous-méme  : c’est  l’effet  de  la  justice  ; 
car  le  système  total  des  actions  d’un  peuple  doit 
tendre  au  bonheur  de  tous  ceux  qui  le  composent. 

Si  le  bonheur  était  irrévocablement  le  partage 


DE  LA.  JUSTICE.  2 33 

de  l’homme  sur  la  terre;  si  en  naissant  il  se  trou- 
vait soudainement  environné  de  tous  les  biens 
que  la  nature  lui  réserve  ; si  ses  besoins  étaient 
nuis  ou  tout  à coup  satisfaits  ; s’il  végétait  comme 
l’arbrisseau  dans  l’atmosphère  pour  y puiser  une 
pâture  commune,  la  justice  serait  certainement 
un  bien  chimérique  pour  lui.  Jamais  on  ne  vit 
les  habitans  d’une  ville  se  disputer  l’eau  du  fleuve 
qui  les  désaltère , ou  les  rayons  du  soleil  qui  les 
réchauffe.  La  justice  ne  compte  parmi  les  vertus 
que  parce  qu’elle  a pour  objet  de  maintenir  la 
propriété , que  parce  qu’une  immense  quantité 
de  terre  ne  suffit  point  à l’avidité  du  possesseur. 
La  justice  n’a  donc  de  mérite  que  par  son  uti- 
lité, je  dirai  meme  par  sa  nécessité. 

Si  l’on  pouvait  produire  dans  le  cœur  de 
l’homme  une  humanité  parfaite , un  désintéres- 
sement à toute  épreuve,  la  justice  serait  pareil- 
lement une  chose  superflue.  Mais  malheureuse- 
ment l’homme  se  défie  avec  juste  raison  de  ses 
semblables  ; il  a besoin  de  s’en  défendre.  Il  est 
agité  lui-méme  par  une  sorte  de  tendance  à l’usur- 
pation; de  là  vient  qu’il  implore  la  justice  pour 
rendre  ses  relations  plus  sûres  et  plus  agréables. 

Pour  disposer  le  cœur  humain  à se  passer  de 
la  justice , il  faudrait  le  remplir  de  bienveillance 


2 34  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

et  lui  faire  abjurer  tout  sentiment  de  person- 
nalité; car  la  justice  n’est  qu’une  digue  opposée 
à toutes  les  entreprises  des  homines  agités  par 
les  passions  égoïstes;  mais  les  peuples  s’égarent 
au  milieu  du  torrent  de  la  civilisation.  Les  pas- 
sions fermentent  ; les  citoyens  se  dépravent  ; la 
discorde  s’établit , et  la  terre  est  à la  fois  trou- 
blée par  les  égaremens  de  la  puissance  qui  gou- 
verne et  la  licence  des  gouvernés. 

La  justice  a donc  pour  but  principal  de  veiller 
au  bonheur  que  procure  la  vie  de  relation , bon- 
heur qui  ne  saurait  avoir  lieu  sans  l’égalité  de 
tous  les  hommes  devant  la  loi.  Elle  a aussi  pour 
objet  d’empécher  nos  semblables  de  violer  les 
conventions  qui  leur  ont  été  suggérées  par  la 
nature  meme  de  leur  organisation.  L’espèce  hu- 
maine est  si  faiblement  constituée  au  physique  , 
et,  d’une  autre  part,  ses  facultés  intellectuelles 
ont  tant  de  puissance,  si  on  les  compare  avec  celles 
des  animaux , que  c’est  par  ces  facultés  memes 
qu’elle  a dû  principalement  se  soutenir  dans  le 
monde , et  se  garantir  de  toute  atteinte  ennemie. 

L’homme  ne  gagnerait  rien  à vouloir  n’user 
que  de  sa  force  physique  pour  repousser  les  at- 
taques de  ses  semblables.  La  moindre  maladie , 
le  moindre  trouble  survenu  dans  l’économie  de 


DE  IA  JUSTICE. 


235 

ses  fonctions  l’en  ferait  bientôt  repentir.  Il  fal- 
lait donc  qu’on  fit  de  la  justice  un  devoir  pu- 
blic ; sans  cette  précaution,  les  hommes  seraient 
bientôt  victimes  de  leur  contrat  de  relation  ; les 
grands  manqueraient  de  foi  envers  les  petits  ; 
car  celui  qui  se  trouve  le  plus  fort  s’inquiète  peu 
de  recourir  à la  raison. 

Une  des  plus  grandes  preuves  de  la  faiblesse 
de  l’homme,  c’est  qu’il  a besoin  de  lois  pour  être 
juste.  Qu’est-ce  en  effet  que  la  société?  C’est  une 
réunion  de  citoyens  qui  mêlent  et  confondent 
leurs  intérêts  en  se  plaçant  sous  la  surveillance 
des  mêmes  institutions,  qui  s’imposent  des  de- 
voirs pour  leur  conservation  et  celle  de  leurs  fa- 
milles , qui  marchent  tous  sous  l’autorité  d’un  chef 
paternel,  chargé  de  satisfaire  à tous  les  droits, 
de  répartir  avec  équité  tous  les  avantages,  et 
de  maintenir  l’équilibre  dans  des  rapports  réci- 
proques. 

N’allez  pas  croire  néanmoins  que  la  justice 
soit  une  vertu  acquise  ou  factice;  elle  découle, 
il  est  vrai,  le  plus  souvent  d’un  système  réfléchi 
de  nos  relations  sociales;  mais  elle  n’en  est  pas 
moins  un  sentiment  inné;  c’est  parce  qu’on  la  voit 
éclater  spontanément  dans  le  coeur  des  hommes 
qu’on  a conçu  le  dessein  d’en  faire  une  vertu 


^36  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

d’ordre  public.  Pour  en  retirer  tous  les  avantages 
qu’elle  peut  procurer,  on  l’a  appliquée  au  bon- 
heur et  à la  sûreté  des  peuples.  Ainsi  donc  le 
principe  de  la  justice  est  dans  notre  âme;  nous 
n’avons  fait  que  l’étendre  et  l’affermir  par  nos 
institutions.  C’est  une  vertu  perfectionnée  dont 
on  ne  peut  pas  plus  demander  l’origine  que  celle 
de  l’amour,  de  la  pitié , et  de  tant  d’autres  senti- 
mens  qui  embellissent  la  nature  humaine. 

Le  sentiment  de  la  justice  est  aussi  inhérent  à 
notre  organisation  morale  que  les  autres  passions, 
telles  que  l’amitié,  la  sympathie,  etc.  En  effet, 
il  ne  saurait  y avoir  de  dissidence  d’opinions  sur 
la  nécessité  de  respecter  la  vie  de  son  semblable, 
de  ne  point  ravager  la  terre , d’épargner  les  ani- 
maux ainsi  que  les  arbres  dont  la  nature  nous 
a gratifiés , sur  l’obligation  de  nourrir  et  d’élever 
les  enfans.  La  morale  est  une;  elle  est  et  sera 
constamment  la  meme  dans  tous  les  siècles  ; elle 
a toujours  été  vraie  de  la  même  manière.  Dès  les 
premiers  temps,  on  a eu  la  même  horreur  pour 
le  vice,  pour  le  crime,  pour  les  vexations  ar- 
bitraires , etc.  Dans  toutes  les  circonstances , un 
homme  en  a défendu  un  autre  quand  il  l’a  vu  op- 
primé et  persécuté. 

I!  est  des  vérités  immuables  qu’on  retrouve  tou- 


DE  LA  JUSTIGL. 


237 

jours  dans  son  cœur,  pour  peu  qu’on  les  cherche; 
ces  vérités  dureront  sans  interruption  comme 
celui  qui  les  a créées  ; et  c’est  sur  elles  qu’il  faut 
appuyer  la  législation.  Cicéron  avait  une  connais- 
sance profonde  du  cœur  humain  ; quand  il  écrit 
sur  les  lois,  il  les  fait  dériver  de  la  nature  de 
l’homme.  Il  faut  particulièrement  méditer  ce  qu’il 
répond  aux  philosophes  qui  ont  voulu  détruire 
les  fondemens  du  droit  social  : Siint  hœc  quidem 
magna  quce  nunc  breviter  attinguntur;  sed  om- 
nium ^ quœ  in  hominurn  doctorum  disputatione 
versantur^  nihil  est  profecto  prœstabilius  y quàrn 
plane  intelligi,  nosadjustitiarn  esse  natos ^ neque 
opinione,  sed  naturâ^  constitutum  esse  jus. 

Il  est  digne  de  remarque  que  les  Galibis  et  autres 
‘ sauvages  de  la  Guyane  qui  n’ont  dans  leur  langue 
i aucun  terme  pour  exprimer  le  mot  loiy  n’en  éproii- 
’ vent  pas  moins  dans  toutes  les  occasions  le  senti- 
ment profond  de  l’equité  ; la  nature  n’a  pas  besoin 
\ de  paroles  pour  instruire  les  mortels  ; il  est  des 
1 règles  instinctives  qui  sont  dans  notre  âme  avant 
de  se  trouver  dans  nos  discours  : la  science  du  de- 
voir est  contemporaine  de  la  création.  La  loi  qui 
prescrit  ou  qui  defend,  la  loi  véritable  et  primi- 
tive, qui  nous  porte  au  bien,  qui  nous  détourne 
des  routes  du  mal,  n est  point  une  invention 
de  l’esprit  humain  ; ehe  ne  prend  point  le  ca- 


'*-^8  PHYSIOLOGIE  DES  P/issioisrs. 

ractère  d’une  loi  du  jour  où  elle  est  écrite, 
mais  du  jour  où  nous  l’apportons  avec  nous 
dans  la  vie  ; c’est  la  raison  du  sage  réduite  en 
précepte:  Lex  est  ratio  summa  ^ insita  in  naturâ^ 
quœ  juhet  ea  quœ  facienda  sunt ^ prohibet  qucè 
contraria.  La  distinction  du  juste  et  de  l’injuste  se 
transmet  donc  immuablement  à tous  les  hommes 
à mesure  qu’ils  se  succèdent  sur  la  terre , et  nous 
en  jouissons  comme  du  soleil  des  Hébreux,  comme 
du  soleil  des  Grecs  et  des  Romains. 

La  j ustice  est  tellement  un  sentiment  inné  et  pri- 
mitif, qu’on  en  trouve  des  vestiges  chez  les  peuples 
les  plus  ignorans  et  les  plus  barbares , chez  ceux 
memes  qui  sont  étrangers  à toute  civilisation.  Le 
trait  suivant  est  authentique  et  récemment  publié 
par  un  voyageur  ; un  sauvage  de  la  Louisiane  avait 
tué,  dans  un  accès  de  colère,  le  père  d’un  de  ses 
amis  ; il  prit  la  fuite,  et  s’absenta  pendant  environ 
vingt  années.  Au  bout  de  ce  temps  il  lui  prit  envie 
de  retourner  dans  sa  terre  natale.  Mais,  par  esprit 
de  justice,  il  se  crut  obligé  d’aller  offrir  sa  tête  à 
celui  qu’il  avait  privé  de  Fauteur  de  ses  jours  : ce- 
lui-ci se  détermina  à le  percer  d’une  flèche,  et 
tous  deux  s’imaginaient  remplir  le  plus  saint 
des  devoirs. 


Ainsi  donc  le  caractère  obligatoire  du  prin- 


DE  LA.  JUSTICE. 


’j 

i:)C) 

cipe  moral  est  dans  ie  cœur  de  Ions  les  hommes. 
L’esprit  humain  porte  les  idées  du  juste  et  de 
l’injuste  comme  l’arbre  porte  des  fruits  ; il  est 
naturellement  conduit  à distinguer  le  vice  de  la 
vertu,  et  toutes  les  idées  relatives  à cette  fa- 
culté se  sont  successivement  établies  dans  notre 
entendement  par  la  puissance  de  la  réflexion. 
Cicéron  remarque  qu’elles  sont  tellement  inhé- 
rentes à l’organisation  humaine , que  les  brigands 
eux -memes  ne  laissent  pas  d’y  avoir  recours 
quand  il  s’agit  de  leur  avantage  personnel  ; tout 
chef  de  voleurs  ou  de  pirates  serait  bientôt  dés- 
avoué par  les  siens , s’il  s’obstinait  à partager  iné- 
galement le  butin  entre  les  compagnons  de  ses 
crimes. 

L’attribut  de  notre  système  sensible , qui  con- 
tient tous  les  germes  de  la  justice,  est  la  con- 
science ; on  dirait  qu’elle  est  chez  nous  un  organe 
particulier  pour  ces  idées  que  l’homme  trouve 
partout  où  il  existe  ; il  suffit  qu’il  en  fasse  l’objet  de 
ses  méditations.  Les  idées  du  bien  et  du  mal  sont 
aussi  positives  que  celles  de  la  beauté  et  de  la 
laideur  ; les  unes  et  les  autres  nous  font  éprouver 
des  sentirnens  d’aversion  ou  de  plaisir,  de  satis- 
faction ou  de  mécontentement. 


Ceux  qui  s’obstinent  le  plus  à nier  l’existence 


‘lf\0  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

de  la  justice  ne  manquent  jamais  de  l’invoquer 
dès  qu’ils  sont  opprimés  ou  malheureux.  Quand 
nous  voyons  un  grand  coupable  devenir  la  vic- 
time de  quelque  catastrophe,  nous  disons  tou- 
jours qu’il  a mérité  son  sort,  et  nous  éprouvons 
une  jouissance  aussi  complète  que  si  nous  nous 
étions  vengés  nous-mêmes  de  sa  personne.  La  jus- 
tice est  donc  l’ame,  ,1e  ressort,  le  garant,  le  pre- 
mier besoin  des  mœurs  sociales  ; ses  dogmes 
fondamentaux  ont  dû  se  développer  insensi- 
blement dans  l’esprit  des  hommes  civilisés  sans 
qu’il  ait  fallu  de  grands  efforts  pour  les  déve- 
lopper. 

Quelqu’un  a dit  avec  raison  que  la  justice 
était  au  corps  social  ce  que  la  médecine  était  au 
corps  humain.  On  a pareillement  comparé  les 
crimes  aux  maladies  aiguës,  et  les  vices  à des  in- 
firmités chroniques  qui  minent  à la  longue  les 
fondemens  des  empires.  Dès-lors  les  punitions 
qu’on  établit  pour  mettre  obstacle  aux  boulever- 
semens  de  l’ordre  public  peuvent  être  comparés 
à des  remèdes  plus  ou  moins  énergiques,  qu’on 
met  en  usage  selon  que  l’état  est  plus  ou  moins 
corrompu  ; les  lois  pénales  ne  sont  par  consé- 
quent que  des  moyens  curatifs  plus  ou  moins  sa- 
lutairement appliqués  aux  maux  innombrables 
qui  accablent  la  société. 


DE  LA  JUSTICE. 


241 

Les  peines  destinées  à la  répression  des  délits 
ont  pour  but  de  maintenir  les  liens  réciproques 
qui  nous  enchaînent  dans  l’état  social,  et  que 
resserre  l’instinct  de  relation.  Nous  avons  sub- 
stitué ces  lois  aux  effets  funestes  et  incertains  qui 
auraient  pu  résulter  de  la  vengeance  individuelle, 
passion  trop  active,  et  presque  toujours  surabon- 
dante, qui  n’eût  jamais  été  en  juste  proportion  avec 
les  offenses.  D’ailleurs , pour  être  bonnes,  les  lois 
ne  doivent  porter  l’empreinte  d’aucun  ressenti- 
ment particulier;  la  raison  seule  doit  présider  à 
leur  institution  ; c’est  le  besoin  qui  les  dicte; 
c’est  l’expérience  qui  les  consacre. 

La  justice  a donc  pour  objet  de  guérir  et  de 
corriger  les  déréglemens  dont  la  volonté  humaine 
est  susceptible  ; tous  nos  écarts  dans  le  monde 
social  émanent  de  ces  déréglemens.  L’homme  est 
souvent  mal  éclairé  sur  ses  intérêts  particuliers; 
il  est  entraîné  par  les  plaisirs  des  sens;  il  est  à 
chaque  instant  agité  par  d’immenses  désirs,  et 
par  des  prétentions  exagérées  sur  les  avantages 
dont  jouissent  ses  semblables;  il  agit  souvent 
comme  s’il  se  haïssait  lui-même.  L’homme  est 
un  être  ardent , présomptueux , avide , trom- 
peur, inhumain,  qui  tend  à sa  ruine,  et  qui 
consomme  celle  des  autres.  Il  a,  comme  le  re- 
marque Pufendorff,  mille  besoins,  mdle  pen- 

16 


II. 


242  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

chans  factices  qui  le  dénaturent  à ses  propres 
regards  : il  a l’orgueil  qui  l’enivre,  la  vanité 
qui  le  trompe,  l’envie  qui  le  ronge,  l’avarice 
qui  l’avilit,  l’ambition  qui  l’égare,  la  supersti- 
tion qui  l’aveugle , le  fanatisme  qui  le  défi- 
gure; il  est  dévoré  par  la  soif  de  l’or  et  des 
richesses , par  la  frénésie  de  la  gloire  et  des  gran- 
deurs , etc. 

Quel  affreux  spectacle,  dit  le  meme  publiciste, 
si  toutes  ces  diverses  passions  entraient  à la  fois 
en  fermentation , et  se  déployaient  en  meme 
temps  et  avec  une  violence  extrême  chez  le  même 
individu!  Aussi,  dans  quelque  condition  que  la 
nature  ait  placé  l’homme,  qu’il  serve  ou  qu’il 
commande,  qu’il  soit  pauvre  ou  riche,  qu’il  soit 
isolé  ou  que  son  sort  se  rattache  à celui  d’une 
postérité  nombreuse,  il  est  malheureux,  si  le 
frein  des  lois  ne  lui  est  imposé , et  s’il  n’est  con- 
tenu dans  le  cercle  de  ses  obligations  par  la 
crainte  de  certaines  peines.  Il  lui  faut  la  justice 
pour  le  maintenir  à l’abri  de  toute  offense  de  la 
part  des  êtres  avec  lesquels  il  se  trouve  en  rela- 
tion. 

La  justice  est  certainement  une  passion  natu- 
relle , puisqu’elle  renferme  toutes  les  idées  mo- 
rales qui  découlent  de  l’instinct  de  relation. 


DE  LA  JUSTICE. 


243 

puisque  notre  âme  s’indigne  à l’aspect  de  tout  ce 
qui  la  blesse , puisqu’elle  se  réjouit  par  la  pré- 
sence de  tout  ce  qu’elle  inspire,  puisqu’elle  est 
gravée  dans  le  cœur  de  l’homme  comme  une 
vertu  toujours  en  action  , qui  nous  fait  regarder 
comme  sacrés  tous  les  devoirs  qu’elle  nous  im- 
pose. Les  souverains  ne  gouvernent  que  par 
elle  ; quand  les  lois  s’exécutent,  les  méchans 
s’éloignent  ; la  justice  conserve  la  paix. 

La  France  languissait  au  milieu  des  tourmentes 
de  la  dissension , au  milieu  des  maux  de  la  guerre 
et  des  envahissemens  d’un  long  despotisme.  Louis 
arriva , et  avec  lui  parut  la  justice  comme  l’arc-en- 
ciel  après  la  tempête.  Il  entra  dans  son  royaume 
comme  un  médiateur  désiré , pour  réconcilier 
les  cœurs  en  apaisant  l’effervescence  des  esprits. 
Louis  prouva  que  c’est  moins  par  la  puissance 
des  armes  que  par  celle  des  grandes  pensées 
qu’on  influe  sur  le  bonheur  des  hommes  et  la 
prospérité  des  nations.  Il  ne  revint  en  France  que 
pour  tout  réunir  ; il  portait  avec  lui  cette  Charte 
immortelle,  si  long-temps  méditée  sur  la  terre  de 
l’exil,  et  qu’il  regardait  avec  raison  comme  le 
plus  précieux  bien  de  la  vie  sociale. 

C’est  au  milieu  de  nous  qu’il  vint  réaliser  cette 
maxime  vraie  autant  que  profonde  du  plus  illustre 


244  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

et  du  plus  vénéré  de  nos  magistrats,  que  la  justice 
est  la  véritable  bienfaisance  des  rois  \ Aux  plaintes 
sans  nombre  de  tant  de  conditions  mécontentes , 
il  opposa  la  modération , cette  vertu  première  des 
gouvernans  ; et , ralliant  l’expérience  du  passé  a 
toutes  les  espérances  de  notre  avenir , il  prépara 
par  des  institutions  prévoyantes  tout  le  bonheur 
dont  nous  jouissons.  « Je  ne  mourrai  pas  tout  en- 
tier, disait-il  à des  députés  qui  le  visitaient  pres- 
que à ses  derniers  jours  ; je  laisse  à mon  peuple 
des  lois  qui  renferment  le  secret  de  sa  conserva- 
tion et  de  sa  durée.  » 

‘ Cette  maxime  est  de  Malesherbes  ; c’est  une  erreur  de  nos 
auteurs  critiques  en  littérature  de  l’avoir  attribuée  à un  prédicateur 
célèbre  , qui  ne  l’a  énoncée  que  d’après  lui.  Pour  mettre  hors  de 
tout  doute  ce  que  j’avance,  il  me  suffira  de  consigner  ici  quelques 
lignes  écrites  par  ce  magistrat  à un  de  nos  académiciens  les  plus 
honorables  : Savais  dit  comme  citoyen  que  la  justice  est  la  waie  bien~ 
f aisance  des  rois  ; de<^enu  ministre , j’ai  insisté  auprès  du  l'oi , pour  que 
sa  bienfaisance  fût  soumise  aux  règles  de  la  justice,  etc.  ( Voyez 
Vissai  sur  la  'vie , les  écrits  et  les  opinions  de  M.  de  Malesherbes , par 
M.  le  comte  de  Boissy-d’Anglas.  ) Rien  n’est  donc  plus  authen- 
tique que  cette  sentence  ; elle  est  de  celui  qui  proposa  le  premier 
de  diminuer  les  impôts  du  peuple.  Il  n’appartenait  qu’au  ministre 
dont  les  grands  talens  furent  ennoblis  par  un  grand  courage, 
de  la  concevoir  et  de  l’accréditer. 

^ Non  omnis  rnoriar,  etc.  Telles  furent  les  propres  expressions 
de  Louis  XVIII  quand  les  députés  lui  apportèrent  la  dernière  loi 
consentie  par  la  majorité  delà  Chambre,  et  lorsqu’il  était  déjà  en 
proie  aux  symptômes  de  la  douloureuse  maladie  qui  l’a  enlevé  à 
l’amour  des  Français. 


DE  LÆ  JUSTICE. 


245 

D’autres  ie  diront  mieux  que  moi, tout  ce  qu’a 
fait  ce  prince  si  grand  par  son  esprit , et  qui  était 
devenu  si  puissant  par  sa  justice  ; ce  monarque 
révéré,  ce  politique  profond  qu’on  admirait  tou- 
jours davantage  à mesure  qu’on  le  voyait  déplus 
près.  D’autres  parleront  de  cette  raison  supé- 
rieure qu’il  fit  éclater  dans  tous  les  conseils  , de 
ces  augustes  paroles  qui  changeaient  à son  gré  les 
cœurs  ,•  et  qu’on  citait  partout  comme  des  ora- 
cles. Ils  loueront  en  lui  ce  génie  sans  écart  qu’il 
dirigeait  si  bien  par  ses  sages  principes , cet  émi- 
nent savoir,  ce  rare  discernement  dans  les  con- 
jonctures les  plus  délicates , et  surtout  la  fermeté 
de  cette  âme  sublime , mûrie  par  l’étude  et  la  mé- 
ditation, perfectionnée  en  quelque  sorte  par  l’in- 
fortune. On  citera  cette  urbanité , cette  politesse 
exquise,  cette  élocution  ornée,  cette  grâce  ini- 
mitable dans  les  entretiens  privés , cette  incom- 
parable érudition,  digne  des  plus  beaux  siècles 
de  Rome  et  d’Athènes , mille  autres  qualités  com- 
munes aux  Bourbons,  qui  joignent  l’art  de  plaire 
à Fart  de  régner. 

Quant  à moi , je  ne  rappelle  ici  que  ce  qui  a 
trait  à cette  vertu  suprême,  la  plus  estimée  des 
mortels,  parce  qu’on  lui  doit  l’harmonie  des 
ressorts  monarchiques,  et  que  Louis  la  possédait 
au  plus  haut  degré.  Nul  roi  ne  fut  plus  que  lui 


24^)  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

persuadé  que  la  justice  est  le  nerf  vivifiant  d’un 
état,  et  l’égide  conservatrice  de  l’édifice  social. 
L’histoire  écrira  comment  il  sut  tenir  la  balance 
entre  les  prétentions  des  divers  partis.  Qui  n’a  pas 
été  frappé  de  sa  mémoire  reconnaissante  pour  les 
services  de  ses  sujets,  de  l’équité  de  ses  actes, 
de  la  prudence  de  ses  décisions , de  cette  scru- 
puleuse observation  de  la  règle , de  ce  constant 
amour  de  l’ordre  qui  perpétue  les  empires,  de  ce 
religieux  emploi  du  temps , de  cette  ponctualité 
diligente  qui  le  rendait , pour  ainsi  dire , présent 
à toutes  les  affaires  de  son  royaume  ? Il  ne  faut 
qu’une  invasion  pour  abattre  des  remparts , pour 
renverser  des  murailles  ; un  tremblement  de  terre 
peut  engloutir  les  tours  des  plus  superbes  villes  ; 
mais  la  justice  survit  à toutes  les  ruines  : elle  a le 
cours  tranquille  et  puissant  de  ces  fleuves  bien- 
faisans  dont  aucun  obstacle  n’arrête  la  salutaire 
influence;  elle  est  toujours  là  pour  rendre  à cha- 
cun ce  qui  lui  appartient,  pour  comprimer  les 
hommes  qui  font  manquer  le  but  de  l’autorité 
politique,  et  ce  but  n’est  autre  chose  que  le  bon- 
lieur  de  tous. 


LE 

SOLDAT  DE  LOUIS  XIV, 

ou 


HISTOIRE  DE  JACQUES  DES  SAUTS. 


r 


(S- 


AVERTISSEMENT. 


Il  n est  pas  inutile  de  donner  à nos  lec- 
teurs quelques  renseignemens  historiques  sur 
rhomme  ^véritablement  extraordinaire  qui 
fait  le  sujet  de  V épisode  suwant.  Son  vé- 
ritable nom  était  Jacques  Blaisonneaux. 
Comme  il  aimait  singulièrement  a enten- 
dre le  bruit  des  vagues , et  quil  fréquen- 
tait surtout  une  très  belle  cascade  de  la 
rivière  d' Oyapock  ^ près  de  laquelle  il  avait 
fixé  son  habitation,  les  gens  du  pays  le 
désignaient  sous  la  seule  dénomination  de 
Jacques  des  Sauts.  Ceux  qui  savaient  eom- 
bien  il  s'était  distingué  dans  les  combats, 
l' appelaient  aussi  le  soldat  de  Louis  XIV. 
M.  Noyer,  ingénieur- géographe  et  député 
de  Cayenne,  en  a fait  mention  dans  un 


‘^5() 


A^VEltTISSEMENT. 


mémoire  intéressant , qu’il  a rédigé  sur  la 
Guyane  française , et  qu’il  a eu  l’ extrême 
complaisance  de  me  communiquer. 

On  jugerait  très  mal  de  cet  indwidu , si  on 
établissait  son  opinion  d’ apres  les  récits  fabu- 
leux que , dans  son  extrême  vieillesse,  il  se 
plaisait  a faire  sur  sa  propre  personne. 
Les  habitans  des  rives  de  l’Oyapock  savent 
que , plusieurs  années  avant  sa  mort , Jacques 
des  Sauts  n’était  absolument  que  l’ombre  de 
lui-même;  et  qu’il  n’avait  plus  que  de  faibles 
lueurs  de  cette  raison  supérieure  qui  l’éclai- 
rait dans  l’cige  mûr.  En  proie  au  délire  sénile, 
il  était  souvent  tourmenté  par  des  visions  fan- 
tastiques : triste  fin  de  l’homme  sur  la  terre  ! 
Survivre  à la  raison  qui  nous  guide  est  un 
état  pire  que  le  tombeau. 

Aucun  homme  d’ailleurs  ti  était  plus  in- 


AVERTISSEMENT. 


25i 


téressant  a mettre  en  scène  que  ce  vieillard 
centenaire , qui  s'était  rendu  dans  le  désert 
r oracle  de  la  justice,  et  qui  a offert  dans  ses 
derniers  jours  le  spectacle  affligeant  de  la 
vertu  délaissée.  Plein  d'ardeur  pour  son  in- 
struction, le  métier  de  soldat,  qu'il  faisait 
depuis  tant  d'années , n'avait  pu  le  détour- 
ner de  ses  études  favorites.  D'autres  qualités 
non  moins  éminentes  le  distinguaient.  Il  était 
un  de  ces  guerriers  intrépides  qui,  tour- 
mentés par  la  faim  à la  bataille  de  Mal- 
plaquet , jetèrent  loin  d'eux  le  pain  qui  de- 
vait leur  servir  de  nourriture , pour  courir 
plus  vite  au  combat.  On  verra  qu'ayant  été 
blessé  a cette  meme  bataille,  il  fut  pansé 
par  les  mains  pieuses  de  Fénelon,  et  mi- 
raculeusement guéri.  Soit  reconnaissance , 
soit  admiration , il  portait  toujours  avec  lui 
les  immortels  ouvrages  de  ce  prélat  ; et , 
lorsque,  après  ses  exercices  pénibles,  il  ren~ 


2 52  AVERTISSEMENT. 

trait  dans  sa  caserne^  il  charmait  ses  loisirs 
en  lisant  les  Aventures  de  Télémaque. 

Jacques  n était  point  un  propriétaire  mal- 
aisé y quand  il  s'établit  sur  la  rivière  d'Oya- 
pock.  Les  riches  colons  quil  avait  eu  occa- 
sion de  connaître  dans  ce  pays,  et  dont 
il  s'était  concilié  l'estime  et  l' attachement  y 
l'avaient  merveilleusement  seeondé  dans  le 
projet  qu'il  avait  conçu  de  faire  lui-même 

un  établissement  considérable  dans  la  so- 

/• 

litude  qu'il  avait  choisie.  Ils  lui  avaient 
donné  une  multitude  d'arbres  et  d' arbris- 
seaux y tels  que  des  géroflierSy  des  cannel- 
lierSy  etc,  y nouvellement  apportés  a CayennOy 
et  qui  s'étaient  parfaitement  acclimatés  dans 
son  jardin.  Il  avait  employé  plusieurs  années 
a enrichir  cette  possession , et  il  en  avait  tiré 
un  parti  inconcevable.  Les  Galibisy  qui  ex- 
cellent dans  la  construction  des  carbets . 


AVERTISSEMENT. 


253 

Valaient  aidé  à bâtir  son  pavillon , au-devant 
duquel  ils  avaient  habilement  pratiqué  des 
escaliers  de  terre  ^ ou  croissait  un  gazon  odo- 
rant. Aucune  difficulté  ne  V arrêtait;  et  il 
avait  d'autant  plus  de  mérite,  que  le  sol  quil 
cherchait  à féconder  n était  pas  bon  : mais 
que  ne  qoeut  un  travail  assidu!  Cette  île, 
auparavant  couverte  de  plantes  parasites , 
donnait  des  légumes  succulens  ; le  jardin 
fournissait  les  meilleurs  fruits  ; les  poules , 
les  faisans  dorés,  les  paons , les  canards 
variés , etc. , abondaient  dans  sa  basse-- 
cour, dont  un  agami  faisait  la  police  \ 

* Je  ne  puis  résister  au  plaisir  de  consigner  ici  quelques 
lignes  sur  cet  oiseau  véritablement  extraordinaire,  commu- 
nément désigné  sous  le  nom  à’ agami,  ou  à’iagami , d’après 
les  Indiens  de  l’Amazone.  Les  naturalistes  n’ont  pas  tout  dit 
sur  l’instinct  merveilleux  qui  le  caractérise  ; il  semble  que  le 
sentiment  profond  de  l’ordre  et  de  la  justice  lui  ait  été  spécia- 
lement départi.  A peine  est-il-  apprivoisé  et  introduit  dans  les 
basses-cours , qu’il  étonne  par  sa  vigilance  et  la  nature  des 
services  qu’il  rend  au  propriétaire.  Il  prend  en  quelque  sorte 


"^54  AVERTISSEMENT. 

Mais  ce  quil  y a de  plus  remarquable  dans 
la  destinée  de  Jacques  des  Sauts , ce  sont  les 

sous  sa  protection  spéciale  les  poules,  les  dindons , les  oies  , 
les  pintades , et  autres  espèces  volatiles  qui  lui  sont  confiées  ; il 
rôde  autour  d’elles  ; il  ramène  celles  qui  s’écartent;  il  sépare  les 
coqs  qui  se  battent  ; il  soutient  le  plus  faible  contre  le  plus 
fort  ; il  conserve  le  grain  aux  poussins , et  le  défend  contre 
la  voracité  des  mères  gloutonnes.  Il  est  constamment  en  sol- 
licitude ; quand  la  nuit  arrive , il  se  perche  au  sommet  de 
quelque  arbre  des  environs , ou  sur  le  toit  élevé  de  la  maison 
pour  mieux  surveiller  ses  enfans  adoptifs  ; le  chien  du  berger 
n’est  pas  plus  fidèle.  M.  Alexis  Chevallier,  homme  d’une 
instruction  remarquable,  et  doué  d’un  grand  talent  pour 
l’observation  , a vu  chez  un  sauvage  de  la  Guyane  un  agami 
qui  aimait  si  tendrement  son  maître,  qu’il  se  mettait  en  devoir 
de  le  défendre  sitôt  qu’on  feignait  de  l’attaquer  ; il  lardait  de 
coups  de  bec  l’agresseur,  et  c’était  avec  la  plus  grande  peine 
qu’on  lui  faisait  lâcher  prise.  Il  ne  craignait  ni  les  chiens  ni  les 
chats;  il  évitait  leurs  morsures  en  sautant  adroitement  par- 
dessus ces  animaux , qu’il  poursuivait  à son  tour,  et  finissait 
par  mettre  en  fuite.  Son  instinct  orgueilleux  et  protecteur  se 
complaisait  surtout  dans  l’intérieur  de  l’habitation  dont  la 
garde  lui  était  confiée  ; il  n’en  sortait  jamais  que  pour  aller 
chercher  les  poules  qui  s’en  étaient  écartées.  Il  semblait  les 
compter  quand  il  les  voyait  sortir  le  matin  de  leur  cabane 
particulière , et  lorsque  le  soir  elles  y rentraient.  Il  poursuivait 


AVERTISSEMENT.  -2^5 

relations  amicales  qui  s'étaient  établies  entre 
lui  et  les  surnages,  avant  quil  fut  devenu 

vigoureusement  les  retardataires , et  la  crainte  qu’il  inspirait 
à toute  la  troupe  les  forçait  à se  tenir  dans  les  limites  qui 
leur  étaient  tracées.  Quand  son  maître  reconnaissant  l’appe- 
lait pour  le  caresser  et  le  faire  manger  dans  le  creux  de  sa 
main  , il  avait  toujours  l’œil  tourné  sur  son  troupeau  favori  ; 
il  le  rejoignait  avec  le  plus  grand  empressement.  L’agami  a 
autant  de  courage  que  le  coq  ; mais  il  n’en  use  que  pour 
combattre  les  animaux  étrangers  à son  peuple.  Cet  oiseau  a 
été  décrit  ; il  est  de  la  grosseur  d’une  poule,  et  monté  sur  de 
hautes  jambes , comme  les  échassiers.  Il  est  assez  remarquable 
par  son  plumage , qui , depuis  le  milieu'  dù  col  jusqu’aux 
épaules , ou  à la  naissance  des  ailes,  est  d’un  violet  foncé  ; mais 
chatoyant  et  reflétant  presque  toutes  les  couleurs  de  l’arc-en- 
ciel.  Les  plumes  de  sa  tête  sont  relevées  et  comme  frisées  ; leur 
finesse  leur  donne  l’apparence  du  velours  noir  ; ses  yeux  vifs  et 
brillans  lui  donnent  un  air  de  fierté.  Son  cri  n’a  aucune  analo- 
gie avec  celui  des  autres  oiseaux;  c’est  une  espèce  de  roulement 
saccadé,  sourd  et  mélancolique,  brusque  dans  la  colère,  et 
traînant  dans  l’état  calme  ; ce  cri  singulier  semble  sortir  de  son 
ventre,  particulièrement  lorsqu’on  l’entend  le  soir  dans  le  si- 
lence des  bois  ; de  là  vient  qu’on  l’appelle  l’oiseau  ventriloque. 
On  s’étonne  que  cet  animal  singulier,  auquel  la  nature  a donné 
pour  demeure  les  vastes  déserts  de  l’Amérique,  devienne  au  be- 
soin si  sociable  et  si  familier.  Comme  il  est  fortement  organisé  , 


AVERTISSEMENT. 


256 

aveugle,  et  lorsqu  il  remplissait  parmi  eux 
les  fonctions  de  juge,  ou  plutôt  de  conci- 
liateur, Jacques  profitait  de  la  chasse  des 
Indiens , et  les  Indiens  profitaient  de  ses  ré- 
coltes, On  venait  le  voir  de  toutes  les  extré- 
mités du  désert, 

Jacques  vécut  long-temps  dans  sa  petite 
île,  de  cette  vie  contemplative , qui  a tant 
d'attrait  pour  l’homme  sensible , quand  il 
touche  a la  fin  de  son  existence,  cc  C’est  dans 
la  solitude  qu’il  faut  attendre  la  mort,  di- 
sait-il aux  personnes  qui  venaient  le  visiter. 
Je  suis  tranquille  ici , parce  qu’il  n’y  a ni 
ambition  ni  vanité.  Ne  croyez  pas  pour  cela 
que  j’aie  pris  mes  semblables  en  aversion; 
je  veux  encore  les  voir;  mais  c’est  pour 

M.  A lexis  Chevallier  croit  que  rien  ne  serait  plus  facile  que  de 
le  naturaliser  en  France,  et  de  développer  en  lui  toutes  les 
dispositions  instinctives  qu’il  manifeste  entre  les  tropiques. 


AVERTISSEMENT. 


257 

les  secourir  quand  Vinfortune  les  accable.  » 
Personne  y en  effet,  n accordait  V hospita- 
lité avec  plus  de  dévouement  et  d' abandon. 
On  sait  comme  les  vents  sont  impétueux  aux 
environs  des  rivières  de  la  Guyane  ; on  sait 
que  ces  rivières  sont  traversées  par  des  ca- 
taractes qui  barrent  leur  cours , et  rendent 
leur  passage  périlleux.  Avec  quel  empresse- 
ment il  portait  des  seeours  aux  malheureux 
rameurs , qui  devenaient  les  victimes  du  raz 
des  marées,  de  V ouragan  ou  de  quelque  in- 
tempérie de  V atmosphère  ! 

U anecdote  de  Jacques  des  Sauts  rappelle 
celle  du  baron  de  Saint  - Casteins,  gentil- 
homme béarnais,  dont  la  famille  existe,  dit-on, 
encore  dans  le  midi  de  la  France.  Cet  offi- 
cier, plein  de  valeur  et  de  moralité,  servait 
autrefois  dans  le  Canada.  Lorsque  le  ré- 
giment de  Carignan , auquel  il  appartenait , 

II.  17 


AVERTISSEMENT. 


fut  cassé , profondément  blessé  d'un  passe- 
droit  quil  n avait  point  mérité , il  ne  voulut 
pas  retourner  dans  son  pays;  il  se  détermina 
à vivre  désormais  chez  les  Ahénakis , leur 
disant  que  les  montagnes  de  V Acadie  va- 
laient mieux  pour  lui  que  les  Pyrénées. 
Ceux-ci  le  mirent  a la  tête  de  leur  nation , 
et  lui  donnèrent  le  titre  de  grand-chef.  Il  se 
maria  parmi  eux  et  d'après  leurs  usages. 
Il  épousa  même  une  jeune  Indienne,  qui, 
pour  le  rejoindre,  avait  remonté  plus  de 
deux  cents  lieues  ci  travers  les  bancs , les 
écueils  et  les  cataractes  des  fleuves  ; elle  était 
arrivée  au  Port-Royal,  mourante  de  lassitude. 

Le  baron  de  Saint  - Casteins  se  mit  a 
commercer,  et  rassembla  bientôt  dans  ses 
coffres,  plus  de  trois  cent  mille  écus  en  mon- 
naie d'or  : il  en  usait  pour  acheter  des  den- 
rées dont  il  gratificdt  les  sauvages,  qu'il  avait 


A.VERTlSSEMEN'r.  9.59 

adoptés  pour  ses  amis  ; ceux-ci  Lui  appor- 
taient en  retour  des  peaux  de  castor^  dlier- 
mine y de  loutre  et  de  loup  marin,  qui  étaient 
d'une  valeur  triple  de  ce  quil  accordait, 
M,  de  Saint-  Casteins  était  d'ailleurs,  pour 
les  Ahénakis  de  l'Acadie,  ce  que  Jacques 
des  Sauts  était  pour  les  Galibis  et  les  Pa- 
licours  de  la  Guyane.  Il  exerça  long-temps 
parmi  eux  les  fonctions  de  juge  et  d'arbitre 
souverain  dans  toutes  les  querelles. 

Il  prenait  part  a leurs  occupations , a 
leurs  amusemens  ; il  entretenait  surtout  par- 
mi eux  une  émulation  industrielle,  et  les 
gouvernait  constamment  par  une  politique 
sage , tout-àfait  appropriée  aux  intérêts  de 
ce  beau  pays.  Il  spéculait  sur  le  blé , les 
légumes,  sur  la  pêche  des  saumons,  des 
morues,  etc.,  et  sur  l’abondance  des  pellete- 
ries de  tout  genre.  Il  possédait  a fond  la 


AVEIITISSEBIENJ'. 


1160 

langue  algonkine  ^ à l’aide  de  laquelle  il 
communiquait  facilement  avec  les  différens 
peuples  de  ces  contrées.  Plusieurs  navires 
^venaient  tous  les  ans  dans  ces  parages, 
pour  charger  des  marchandises . Comme  ses 
magasins  étaient  pleins  de  richesses , et 
quil  exerçait  une  influence  générale,  on 
assure  que  les  gouverneurs  du  Canada  et 
même  ceux  de  la  Nouvelle- Angleterre  avaient 
fini  par  le  craindre,  et  par  beaucoup  le 
ménager  ; on  ajoute  aussi  quil  eut  plusieurs 
filles , quil  les  maria  a des  Françcds , et  quil 
fut  en  état  de  donner  a chacune  d’elles  une 
dot  très  considérable. 

Jacques  des  Sauts  fut  moins  heureux  que 
M.  de  S aint-C atteins.  Ses  ressources  dimi- 
nuaient a mesure  que  les  années  s’accumu- 
laient sur  sa  tête.  M.  de  Malouet , dans 
50/?.  Voyage  à la  Guyane,  a consacré  quelques 


AVERTISSEMENT. 


261 


lignes  à ce  vieillard  vénérable , qui,  en  1777;, 
avait  atteint  sa  cent  dixième  année.  Il  y en 
avait  alors  quarante  quil  habitait  cette  so- 
litude. Mais,  a V époque  oii  il  le  visita,  il  était 
déjà  tombé  dans  un  dénûment presque  absolu. 
Quelques  vêtemens  le  couvraient  ci  peine  ^ 
pour  le  garantir  des  insectes. 

Toutefois,  malgré  son'  état  de  cécité  et  les 

* 

rides  de  son  visage , Jacques  conservait  encore 
de  la  souplesse  dans  tousses  membres;  il  n était 
ni  courbé  ni  trop  décrépit  ; il  allait  et  venait. 
M.  de  Malouet  lui  fit  boire  du  vin  et  manger 
du  pain,  dont  il  se  passait  depuis  long-temps. 
Les  deux  négresses  qui  s' étaient  consacrées 
CL  le  servir,  depuis  leur  première  jeunesse , 
étaient  déjà  dun  âge  avancé.  Elles  le 
nourrissaient  du  résultat  de  leur  pêche, 
et  avec  les  productions  d'un  petit  jardin 
quelles  cultivaient  sur  les  rives  du  fleuve. 


AVERÏISSEMEIVT. 


Le  vieillard  avait  encore  sur  son  visage  la 
glorieuse  cicatrice  qui  attestait  ses  exploits  à 
la  bataille  de  Malplaquet,  ^ 


^ «Je  passai  deux  heures  dans  sa  cabane,  dit  M.  de  Ma- 
louet,  étonné,  attendri  du  spectacle  de  cette  ruine  vivante. 
La  pitié,  le  respect,  en  imposaient  à ma  curiosité.  Je  n’étais 
affecté  que  de  cette  prolongation  des  misères  de  la  vie  hu- 
maine dans  l’abandon , la  solitude  et  la  privation  de  tous  les 
biens  de  la  société.  Je  voulus  le  faire  transporter  au  fort;  il 
s’y  refusa.  Il  me  dit  que  le*  bruit  des  eaux  dans  leur  chute 
était  pour  lui  une  jouissance,  et  l’abondance  de  la  pêche  une 
ressource  ; que,  puisque  je  lui  assurais  une  ration  de  pain,  de 
vin  et  de  viande  salée , il  n’avait  plus  rien  à désirer.  Jacques 
des  Sauts  avait  du  reste  excité  l’intérêt  des  différens  gouver- 
neurs qui  s’étaient  succédé  dans  la  colonie  ; on  en  parlait 
même  dans  toute  la  France,  et  il  fut  un  temps  où  les  peintres 
l’avaient  représenté  recevant  les  secours  de  l’immortel  Féne- 
lon , qui  pansa  ses  blessures  après  la  bataille  de  Malplaquet. 
Madame  Charlotte  N...,  dont  le  crayon  est  à la  fois  si  facile 
et  si  spirituel,  a eu  une  idée  non  moins  heureuse  ; elle  en  a 
fait  le  sujet  d’un  tableau,  où  l’on  voit  cet  intéressant  vieillard 
soutenu  par  deux  jeunes  négresses , qui  consolent  ses  derniers 
jours,  et  tempèrent  par  leurs  bons  offices  toutes  les  rigueurs 
de  la  destinée  ; rien  n’est  plus  pittoresque  que  cette  composi- 
tion. Jacques  des  Sauts  est  en  face  de  sa  cascade  favorite. 


AVERTISSEMENT. 


263 


Jacques  éprouva,  dans  le  désert , toutes 
les  chances  de  la  mauvaise  fortune.  Aussitôt 
quil  fut  devenu  aveugle  et  infirme,  les  es- 
claves quil  avait  comblés  de  biens  Vaban- 
donnèrent  successivement , et  lui  firent  per- 
dre tout  le  fruit  de  ses  longues  économies. 
Ses  plantations  furent  totalement  négligées. 
Son  cime  perdit  tout  son  feu , et  le  chagrin 
s^ empara  de  lui;  il  se  promenait  dans  son 
jardin,  rêvant  a son  triste  avenir.  Il  écou- 
tait encore  la  cascade  écumante  ; mais  il 
n entendait  plus  la  voix  des  hommes  qui  ve- 
naient lui  demander  U hospitalité  ; lorsqu  il 
était  assis  sous  ses  bananiers , les  enfans 

qu’il  semble  écouter  encore  avec  une  sorte  de  volupté  ; sa 
tête  vénérable  offre  l’expression  de  sa  noble  et  courageuse 
vertu.  La  résignation  de  ce  patriarche  du  désert,  les  soins 
que  lui  rendent,  au  nnlieu  d’un  abandon  général,  deux  êtres 
compatissans  qu’on  croirait  envoyés  par  la  Providence,  le 
respect  admirable  dont  il  est  encore  l’objet,  laissent  dans 
l’àme  l’impression  la  plus  touchante. 


2 64  AVERTISSEMENT. 

Jie  'venaient  plus  jouer  autour  de  lui  ; ils  le 
regardaient  avec  une  sorte  d'effroi  ou  de 
commisération.  Jacques  excitait  la  même  pitié 
que  Bélisaire  y et  avait  y comme  lui  y toutes  les 
miser  es  de  la  vieilles  se.  Au  milieu  de  cet 
abandon  général , si  quelques  personnes  cha- 
ritables se  présentaient  pour  le  xisiter,  il 
cherchait  a les  reconnaître  par  l'attouchement 
de  ses  mains  tremblantes  ; il  était  plein  de 
joie  quand  elles  arrivaient  y plein  de  tristesse 
quand  elles  s'en  allaient.  Enfin  y apres  bien 
des  souffrances  et  des  tribulations  y Dieu  retira 
à lui  son  serviteur. 


LE 

SOLDAT  DE  LOUIS  XIV, 

t 

ou 


HISTOIRE  DE  JACQUES  DES  SAUTS, 

ANECDOTE  DE  M.  DE  PRÉFONTAINE. 


{Fig.  VI.) 


Au  milieu  des  eaux  de  FOyapock , Fun  des 
plus  grands  fleuves  de  la  Guyane , se  trouve 
une  très  petite  île  à laquelle  se  rattachent 
d’intéressans  souvenirs.  C’est  là  que  vi- 
vait depuis  quarante  années  un  soldat  plus 
que  centenaire , congédié  des  armées  de 
l^ouis  XIV,  communément  désigné,  dans  ce 
pays,  sous  le  nom  de  Jacques  des  Sauts ^ 
parce  qu’il  n’aimait  rien  tant  que  le  bruit 
des  cascades.  Dans  ses  promenades  soli- 


^66  LE  SOLDAT  DE  LOUIS  XIV. 

taires , ce  vieillard , naturellement  triste  et 
mélancolique , parcourait  les  bords  de  cette 
immense  rivière , qui  a plus  de  deux  lieues 
de  large  à son  embouchure.  Son  bonheur 
était  d’entendre  le  mugissement  des  vagues  , 
qui , à l’époque  des  nouvelles  lunes , se  sou- 
lèvent avec  une  rapidité  effrayante , et  for- 
ment comme  un  vaste  promontoire  à la  sur- 
face de  la  mer. 

On  publiait  alors  beaucoup  de  fables  sur 
les  motifs  qui  avaient  déterminé  Jacques  des 
Sauts  à cjuitter  le  sol  de  la  France  pour  ve- 
nir se  fixer  dans  ce  lieu  sauvage  et  inhabité. 
Comme  il  portait  une  large  cicatrice  sur  le 
visage , on  prétendait  qu’il  s’était  expatrié  à 
la  suite  d’un  duel  où  il  avait  eu  le  malheur 
de  tuer  son  adversaire.  Quelques  personnes 
disaient  avec  plus  de  vraisemblance  que  ce 
brave  et  loyal  militaire  espérait  un  avance- 
ment qu’il  n’avait  point  obtenu , et  que , 
tourmenté  par  un  secret  dépit , il  s’était  ré 
fugié  dans  un  autre  continent  polir  oublier 


LE  SOLDAT  DE  LOUIS  XIV.  267 

les  mécomptes  d'une  ambition  déçue.  Mais 
il  ne  serait  pas  surprenant  que  le  goût  de  la 
tranquillité  eût  suffi  pour  entraîner  Jacques 
des  Sauts  sur  ces  plages  abandonnées.  11 
est  un  temps  où  Fbomme , fatigué  des  agi- 
tations de  son  existence , aspire  au  repos , et 
où  la  paix  du  désert  devient  pour  lui  comme 
un  objet  d’envie.  Ce  qu’il  y a de  certain , 
c’est  que  Jacques  ne  faisait  entendre  aucune 
plainte , et  qu’il  avait  emporté , dans  sa  re- 
traite , toute  son  admiration  pour  le  grand 
roi  qu’il  avait  servi  ; il  n’en  parlait  qu’avec 
attendrissement. 

Jacques  des  Sauts  avait  du  reste  dans  son 
esprit  des  ressources  particulières,  qui  le  por- 
taient à préférer  le  calme  de  la  solitude  au 
tumulte  des  villes  : il  avait  fait  d’excellentes 
études , et  le  bonheur  de  la  méditation  était 
pour  lui  la  première  des  jouissances.  Dans 
l’effervescence  de  ses  jeunes  années,  il  s’était 
enrôlé  sous  les  drapeaux  de  Louis  XI  V ; mais 
au  milieu  des  camps  il  ii’avait  pas  cessé  de 


1^68  LE  SOLDAT  DE  LOUIS  XIV. 

s’instruire.  Après  avoir  obtenu  son  congé  , et 
long-temps  avant  qu’il  fut  devenu  aveugle , 
il  avait  été  chargé  de  diriger  les  biens  que 
les  prêtres  de  la  Compagnie  de  Jésus  possé- 
daient à Cayenne.  On  assure  même  que  c’est 
dans  leur  commerce,  qu’il  avait  fortifié  son 
goût  pour  la  littérature.  Fénelon  surtout 
était  son  auteur  favori  : son  plaisir  était  d’en 
parler.  Grièvement  blessé  à la  bataille  de 
Malplaquet , il  avait  été  pansé  par  les  mains 
de  ce  prélat  généreux  et  compatissant  ; étant 
encore  soldat,  il  avait  eu  occasion  de  le  re- 
voir à Cambrai , et  il  se  glorifiait  d’avoir 
monté  la  garde  devant  son  palais. 

Jacques  s’exprimait  pareillement  avec  en- 
thousiasme sur  le  maréchal  de  Villars,  de  Ca- 
tinat  et  autres  grands  hommes,  qui  avaient 
illustré  le  siècle  oii  il  vivait.  Il  avait  demeuré 
quelque  temps  à Paris , où  il  avait  vu  applau- 
dir les  vers  de  l’immortel  Corneille  ; tous  ces 
souvenirs  donnaient  beaucoup  de  charme  à 
sa  conversation.  De  là  vient  que  plusieurs 


LE  SOLDAT  DE  LOUIS  XÏV.  269 

personnes  marquantes  par  leur  rang  et  leur 
instruction  allaient  le  visiter  dans  sa  de- 
meure. Jacques  les  accueillait  de  manière  à 
leur  inspirer  autant  d’estime  que  de  respect. 
Il  portait,  dans  ces  mêmes  jours,  l’uniforme 
dont  il  était  revêtu  à la  bataille  de  Malpla- 
quet;  ses  cheveux  blancs  flottaient  sur  ses 
épaules;  et^,  comme  il  avait  laissé  croître  sa 
barbe , tout  contribuait  à donner  à sa  phy- 
sionomie un  aspect  martial  autant  que  vé- 
nérable. 

Les  hommes  ne  sont  jamais  à leur  véri- 
table place  sur  la  terre  : Jacques  avait  une 

élévation  dans  les  idées,  qui  le  rendait  digne 
d’une  condition  meilleure.  Rien  n’égalait  son 
industrie  et  son  activité.  On  voyait  autour 
de  lui  un  certain  nombre  d’esclaves  dont  il 
avait  fait  autant  d amis , et  qui  le  servaient 
par  dévouement.  Malgré  la  paresse  de  quel- 
ques uns,  jamais  il  ne  les  gourmandait.  Il 
n’usait  d’aucun  de  ces  instrumens  de  puni- 
tion auxquels  avaient  recours  des  colons 


•2^0  LE  SOLDAT  DE  LOUIS  XIV. 

avares  et  cruels.  Jacques  n’était  ni  dur  ni 
avide  de  richesses.  Il  n’était  pas  venu  à 
Cayenne  pour  faire  fortune  : il  voulait  vivre 
et  mourir  tranquille  dans  son  habitation. 
Ses  nègres  reconnaissans  lui  payaient,  par 
toute  leur  affection , les  bienfaits  dont  il  les 
comblait. 

Jacques  des  Sauts  se  plaisait  beaucoup 
dans  sa  petite  île.  On  sent  déjà  toutes  les 
dispositions  qu’il  eut  à faire  pour  fertiliser 
une  terre  aride  et  pauvre,  tout-à-fait  re- 
belle  au  travail  de  l’homme.  Il  parvint  néan- 
moins à améliorer  ce  sol  ingrat  par  toutes 
les  ressources  de  l’industrie  européenne  : il 
pratiqua  d’abord  dans  sa  solitude  une  plan- 
tation de  manioc , qui  lui  donna  la  facilite 
d’être  utile  aux  autres,  et  de  verser  ses  libé- 
ralités sur  tous  ceux  qui  avaient  besoin  de 
son  assistance  ; il  cultiva  pareillement  le  ro- 
cou, l’indigo,  le  coton,  et  par  ses  soins  le 
café  venait  aussi  en  abondance  au  bord  de 
la  rivière  d’Oyapock.  Il  parvint , dit-on , à 


LE  SOLDA.T  DE  LOUIS  XIV.  onr 

J ^ 

faire  ramper  une  vigne  autour  de  sa  maison , 
merveille  inconnue  dans  ce  climat.  Enfin  il 
avait  associé  à sa  vie  solitaire  une  multitude 
d’animaux  domestiques  d’un  très  bon  choix. 
Sa  basse-cour  était  très  bien  peuplée , et  on 
ne  la  voyait  jamais  sans  beaucoup  d’intérêt 
et  de  curiosité. 

La  maison  de  Jacques  n’était  point  un 
carbet  ordinaire  ; c’était  un  pavillon  spa- 
cieux , dans  lequel  il  pouvait  exercer  à son 
aise  l’hospitalité  : elle  était  pourvue  des  meu- 
bles les  plus  commodes.  Tout  ce  qui  peut  sa- 
tisfaire les  goûts  d’Europe  s’y  trouvait  ras- 
semblé. Cette  maison  n’avait  ni  colonnes  ni 
portiques;  mais  elle  était  régulièrement  con- 
struite et  sainement  disposée.  Le  jardin  qui 
l’environnait  n’était  pas  moins  agréable  ; on 
y avait  pratiqué  des  abris  contre  le  soleil 
d’Oyapock,  qui  brûle  souvent  ce  qu’il  éclaire. 
C’est  surtout  dans  les  plaines  arides  du  dé- 
sert qu  il  faut  regarder  les  arbres  comme  des 
amis  : ils  nous  désaltèrent  par  le  doux  suc  de 


272  LE  SOLDAT  DE  LOUIS  XIV. 

leurs  fruits , et  nous  protègent  par  le  bien- 
fait de  leur  ombre  ; Jacques  était  heureux 
sous  les  berceaux  qu’il  avait  formés.  Tous  les 
végétaux  à larges  feuilles  étaient  habilement 
distribués  autour  de  sa  demeure , et  y répan- 
daient une  délicieuse  fraîcheur. 

A voir  la  petite  île  de  Jacques  des  Sauts, 
on  eût  cru  qu’il  avait  enchanté  ce  lieu  : tout 
s’y  ressentait  de  la  présence  de  l’homme  ; ses 
plantations  prenaient  de  jour  en  jour  un  ac- 
croissement considérable.  A peine  le  soleil 
luisait  sur  l’horizon , que  le  travail  commen- 
çait : on  bêchait , on  ensemençait  ; les  nègres 
chantaient  pour  donner  plus  d’ardeur  à leurs 
mains  diligentes.  Mais  c’était  le  vieillard  qui 
donnait  la  direction  à toutes  les  entreprises  ; 
il  était  enivré  de  voir  que  tout  lui  prospé- 
rait. Il  y a une  sorte  de  bonheur  attaché 
aux  créations  d’un  propriétaire  qui  arrive, 
pour  la  première  foiS;,  dans  un  pays  inculte. 
Puen  d’ailleurs  n’est  plus  propre  à charmer 
les  loisirs  d’un  militaire , que  les  occupations 


LE  SOLDAT  DE  LOUIS  XIV.  ^'^3 

de  Fagriculture.  Quand  Jacques  se  prome- 
nait dans  son  jardin  avec  sa  longue  barbe 
et  son  visage  balafré , on  Feût  pris  facilement 
pour  Fun  de  ces  vieux  Romains  qui  après 
la  guerre  s’en  retournaient  à leur  charrue. 

Jacques  se  trouvait  infiniment  mieux  dans 
sa  petite  île,  que  s’il  se  fut  enfoncé  dans  Fin- 
térieur  des  terres  ; il  s’était  en  quelque  sorte 
fortifié  dans  ce  lieu  sauvage , pour  s’y  préserver 
de  tous  les  accidens.  Au  moindre  signal , ses 
serviteurs  accouraient  pour  exécuter  ses  or- 
dres , et  ses  armes  à feu  ne  le  quittaient  ja- 
mais. D’ailleurs  il  évitait  ainsi  les  tigres  rouges, 
qui  s’étaient  prodigieusement  multipliés  dans 
les  forêts  de  la  Guyane.  Un  autre  motif  le  re- 
tenait au  milieu  du  fleuve  ; c’était  le  voisinage 
des  Indiens,  cjui  lui  apportaient  des  provisions 
abondantes  , particulièrement  du  lamentin , 
et  autres  poissons  dont  la  chair  est  plus  ou 
moins  délectable.  Jacques,  à son  tour,  don- 
nait du  tafia , des  fruits  provenus  des  arbres 
qu’il  avait  cultivés,  souvent  d’autres  objets 

U.  1 8 


274  l'E  SOLDAT  DE  LOUIS  XIV. 

plus  OU  moins  précieux  pour  ces  peuples,  tels 
que  des  couteaux,  des  serpes , des  miroirs,  etc. 
ün  jour  il  fît  présent  d’un  tambour  aux 
Oyampis,  nation  guerrière  et  valeureuse;  ce 
c]ui  le  mit  en  grand  renom  parmi  les  sauva- 
ges : c’était  un  commerce  naturel  de  bons  of- 
fices. Moyennant  une  rétribution  détermi- 
née, les  Galibis  l’aidaient  quelquefois  à ga- 
rantir son  jardin  des  chenilles  et  des  guêpes 
qui  découpaient  les  feuilles  de  ses  arbris- 
seaux ; on  brûlait  cà  et  là  des  substances 
aromatiques , dont  la  flamme  éloignait  les 
fourmis , et  pürgeait  l’air  des  moucherons , 
qui  semblent  s’acharner  de  préférence  sur  les 
individus  nouvellement  débarqués. 

L’homme  solitaire  soupire  après  son  sem- 
blable ; Jacques  promenait  souvent  ses  re- 
gards sur  les  bords  du  fleuve.  Comme  les 
patriarches  de  la  Palestine , il  semblait  ap- 
peler les  voyageurs  par  ses  vœux  pour  leur 
offrir  le  couvert  et  l’hospitalité  ; avec  quel 
bonheui'  il  recevait  ceux  qui  voulaient  bien 


LE  SOLDAT  DE  LOUIS-  XIV.  2 y 5 

s’arrêter  dans  sa  retraite  ! Combien  de  fois 
sa  maison  servit  d’asile  aux  missionnaires 
qui  allaient  planter  la  croix  sur  ces  plages 
solitaires!  Il  était  surtout  fort  lié  avec  le 
père  Fauque,  homme  indulgent  et  modéré, 
qui  contribua  d’une  manière  si  active  à ré- 
parer les  maux  faits  à la  religion , à l’époque 
ou  les  Anglais  surprirent  le  fort  Saint-Louis 
et  le  livrèrent  au  plus  affreux  pillage. 

Il  n’y  avait  pas  beaucoup  de  temps  que 
le  soldat  de  Louis  XIV  s’était  établi  dans  la 
rivière  d’Oyapock,  lorsqu’il  contracta  des 
liaisons  particulières  avec  les  sauvages  dont 
j’ai  déjà  fait  mention,  et  qui  vivaient  de 
chasse  et  de  pêche  ; ces  êtres  errans  s’étaient 
apprivoisés  à l’aspect  de  ce  vieillard  véné- 
rable ; car  tout  en  lui  invitait  à la  confiance. 
On  a eu  tort  de  dire  que  les  Indiens  ne  sont 
point  susceptibles  d’affection  ; ils  s’attachèrent 
particulièrement  à Jacques  ; il  est  vrai  que 

celui-ci  leur  rendait  des  services  journaliers. 
Il  possédait  des  moyens  de  guérison  contre 


1^7 6 le  soldat  de  louis  XIV. 

des  maux  physiques  dont  ces  peuples  sont 
fréquemment  atteints , et  qui  tiennent  à 
Fabus  fréquent  qu’ils  font  des  nourritures, 
aussi-bien  que  des  boissons,  dans  un  pays 
ou  la  nature  est  prodigue  de  ses  biens. 
D’ailleurs,  comme  il  connaissait  à fond  la 
langue  des  Galibis , il  les  instruisait  par 
ses  entretiens.  Il  ne  cessait  de  les  étonner 
par  le  récit  des  batailles  et  de  tous  les  eve- 
nemens  mémorables  du  règne  de  Louis  XIV . 
On  rend  les  hommes  plus  sociables  en  agran- 
dissant la  sphère  de  leurs  besoins  moraux  ; 
Jacques  était  parvenu  à leur  inspirer  ce  qu’ils 
éprouvent  rarement  dans  leurs  indolentes 
habitudes , l’admiration  et  la  curiosité. 

A l’époque  dont  il  s’agit,  les  Indiens  sen- 
taient d’autant  plus  le  besoin  de  se  rapprocher 
des  Européens,  qu’ils  étaient  sans  cesse  in- 
quiétés par  des  Nègres  marrons  réfugiés  dans 
les  bois,  et  ny  vivant  que  de  rapines;  ils 
étaient  fort  bien  accueillis  de  Jacques,  qui 
se  faisait  un  devoir  de  respecter  leurs  cou- 


LE  SOLDA.T  DE  LOUIS  XIV. 


^77 

tüiîies.  11  assistait  à leurs  mariages , à leurs 
sépultures,  qui  u’ont  jamais  lieu  sans  un  grand 
appareil.  Pour  lui  prouver  leur  reconnais- 
sance , les  femmes  des  sauvages , aux  longs 
cheveux  de  jais,  lui  apportaient  le  produit  de 
la  pêche  de  leurs  époux.  Il  les  bénissait,  et 
récitait  des  oraisons  sur  la  tête  de  leurs  en- 
fans  ; il  devenait  le  parrain  de  ceux  qu’on  éle- 
vait dans  le  culte  catholique. 

Les  j ours  de  fête,  le  vi  eillard  ornait  d un  beau 

plu  met  le  chapeau  qui  couvrait  sa  tête  séculaire  ; 
il  se  rendait  alors  dans  les  diverses  tribus,  pour 
leur  apprendre  à adorer  en  commun  le  Créa- 
teur de  Funivers.  On  était  attendri  de  le  voir 
prosterné  : la  prière  est  plus  touchante  quand 
elle  sort  d’une  voix  affaiblie  par  les  infirmi- 
tés de  notre  nature.  Que  ne  peut  d’ailleurs 
l’autorité  de  l’âge  et  de  la  sagesse  ! Le  bien 
qu’il  opérait  ne  saurait  se  décrire.  Un  jour  il 
mit  la  paix  entre  deux  peuplades,  qui  se  dispu- 
taient une  forêt  dans  un  pays  ou  la  terre  était  ' 
d’ailleurs  trop  spacieuse  pour  ses  habitans. 


^7^  LE  SOLDAT  DE  LOUIS  XIV. 

Dans  une  autre  circonstance , il  prévint  une 
guerre  qui  allait  se  déclarer  parce  qu’un  naturel 
de  la  tribu  des  Caraïbes  avait  jeté  une  flèche  en 
signe  de  menace  dans  l’un  des  villages  voi- 
sins ; il  leur  apprit  à ne  prendre  les  armes 
que  pour  des  motifs  graves  et  importans. 

Jacques  des  Sauts  n’était  pas  un  homme 
d’un  génie  très  supérieur,  et  c’est  pour  cela 
peut-être  qu’il  était  plus  propre  que  d’autres 
à faire  l’éducation  des  Indiens  ; il  était  doué 

de  ce  sens  droit  et  exquis  qui  dirige  le  com- 

• 

mun  des  hommes  dans  la  conduite  de  la  vie , 
et  qui  est  préférable  aux  autres  facultés  de 
l’esprit.  Il  s’attachait  à réveiller  chez  eux  les 
inspirations  de  la  conscience  ; c’était  par  elle 
seule  qu’il  voulait  les  faire  participer  aux  bien- 
faits de  la  civilisation.  Il  fallait , pour  ainsi 
dire,  qu’il  rendît  les  vertus  élémentaires  pour 
des  intelligenees  bornées;  les  rayons  de  la 
vérité  ne  pénètrent  dans  les  esprits  que  par 
une  sorte  de  urradation.  Il  s’attachait  sur- 

O 

tout  à leur  développer  ce  grand  précepte  de 


LE  SOLDAT  DE  LOUIS  XIV. 

rÉvaiigile , qu’il  ne  faut  pas  faire  aux  autres 
ce  que  nous  ne  voulons  pas  qu’on  nous  fasse. 

Jacques  était  devenu  d’autant  plus  précieux 
aux  sauvages,  que  le  besoin  de  la  justice  les 
attirait  à chaque  instant  vers  lui.  Quoiqu’ils 
eussent  des  chefs  dont  ils  reconnaissaient 
l’autorité , ils  aimaient  mieux  s’adresser  au 
vieillard  , dont  la  longue  expérience , dont 
l’esprit  conciliateur,  arrangeaient  tous  les 
procès,  terminaient  toutes  les  contestations. 
Son  intervention  était  d’autant  plus  néces- 
saire, que  plusieurs  tribus  indiennes  vivaient 
alors  dans  un  état  d’inimitié.  Ce  qui  em- 
barrassait Jacques,  quand  il  se  rendait  au 
milieu  d’elles , c’est  qu’il  ne  trouvait  point , 
dans  la  langue  des  Galibis , assez  de  mots 
pour  exprimer  ce  qu’il  avait  à leur  dire  ; il 
tâchait  alors  d’y  suppléer  par  des  circonlo- 
cutions , par  des  images , par  des  compa- 
raisons , par  des  paraboles.  Ses  discours 
étaient  brefs  et  concis  ; ne  voulant  pas  las- 
ser leur  attention  , il  ne  les  voyait  que 


280  LE  SOLDAT  DE  LOUIS  XIV. 

quelques  instans , et  se  contentait  d’apaiser 
leurs  querelles  toutes  les  fois  qu’il  en  surve- 
nait ; c’était  pour  leur  propre  intérêt  qu’il 
cherchait  à resserrer  parmi  eüx  les  liens  de 
la  concorde  et  de  la  sympathie. 

Ainsi  donc  Jacques  était  devenu,  sans  s’en 
douter,  une  sorte  de  magistrat , un  excel- 
lent conciliateur  parmi  toutes  les  tribus  in- 
diennes. Il  avait  du  reste  toutes  les  qualités 
nécessaires  pour  remplir  un  si  doux  emploi  ; 
car  il  était  d’une  grande  modération  : son 
âme  était  droite  et  pure,  et  il  avait  toujours 
marché  dans  les  voies  de  la  probité  et  de 
l’honneur.  Je  ne  sais  qui  a dit  qu’il  valait 
mieux  avoir  un  bon  juge  que  de  bonnes  lois  ; 
car  les  lois  ne  corrigent  jamais  les  juges, 
et  les  juges  corrigent  les  lois.  Jacques  les  in- 
terprétait avec  le  bon  sens  plutôt  qu’avec 
son  esprit  ; il  portait  dans  son  âme  cette  lu- 
mière vive  et  prompte , qui  nous  éclaire  sur 
la  rectitude  de  nos  actions , ce  sens  mo- 
ral dont  on  use  tous  les  jours  dans  les  tri- 


LE  SOLDAT  DE  LOUIS  XIV. 


28  I 

bunaux,  pour  délibérer  sur  la  moralité  des 
hommes.  Il  recevait  toutes  les  plaintes  ; il 
prenait  connaissance  de  tous  les  délits  ; et 
soumettait  toutes  les  conduites  au  témoi- 
gnage de  la  conscience  et  de  la  raison.  Son 
allure  guerrière  plaisait  aux  sauvages , qui 
fuient  rhomme  trop  civilisé  ; il  s’était  lui- 
même  singulièrement  attaché  ces  peuples 
simples  5 qui  sortent  des  mains  de  la  nature. 


On  cherche  presque  toujours  à imiter  ce  que 
ron  admire  : Jacques  n’avait  pas  de  grands 
efforts  à faire  pour  influer  sur  le  caractère  des 
Indiens  ; il  prêchait  d’exemple , et  c’était  tou- 
jours dans  de  courts  entretiens  qu’il  leur 
développait  les  avantages  de  la  civilisation. 
Son  expérience , son  grand  âge , l’équité 
de  ses  décisions,  lui  conciliaient  facilement 
les  suffrages.  Lorsqu’il  s’arrêtait  à l’entrée 
d’un  carbet , ou  sur  le  bord  du  fleuve , les 
Indiens  accouraient  ; il  n’avait  pas  besoin , 
pour  fixer  leur  attention  et  gagner  leur  ami- 
tié , de  leur  présenter  des  liqueurs  spiri- 


282  LE  SOLDAT  DE  LOUIS  XIV. 

tueuses , ou  de  se  barbouiller  le  visage  avec 
du  rocou;  il  ne  suivait  aucun  de  leurs  usages, 
et  il  n’en  était  pas  moins  vénéré  par  eux. 
Son  vieux  uniforme  était  son  unique  parure. 
Cet  empire  qu’il  exerçait  était  d’autant  plus 
remarquable , que  les  sauvages  de  ces  contrées 
sont  légers  et  indifférens.  C’était  un  spectacle 
curieux  de  les  voir,  assis  sur  leurs  talons,  se 
tenir  dans  une  immobilité  parfaite , pendant 
que  Jacques  leur  adressait  ses  exhortations. 

Il  y avait  surtout  grande  amitié  entre 
Jacques  et  les  Palicours.  Les  naturels  qui 
composent  cette  intéressante  tribu,  se  dis- 
tinguent des  autres  par  l’élégance  de  leurs 
manières , par  le  soin  qu’ils  prennent  de  se 
tapirer,  et  de  s’ajuster  divers  ornemens  qui 
servent  à les  parer,  principalement  dans  les 
jours  de  fête.  Les  Palicours  sont  habiles 
dans  l’art  de  conduire  des  pyrogues , et  de 
les  diriger  contre  les  courans  ; ils  savent 
manœuvrer  sur  mer  et  en  cadence  ; ils  bra- 
vent les  vents  et  les  tempêtes  ; ils  sont  très 


LE  SOLDAT  DE  LOUIS  XTV.  2 83 

intelligens  dans  la  construction  des  carbets  ; 
ils  se  montrent  aussi  légers  à la  course  que 
des  cerfs  : on  aperçoit  à peine , sur  le  gazon , 
la  trace  de  leurs  pas  ; ils  sont  moins  sujets 
à l’ivrognerie  que  leurs  voisins  ; ils  se  nour- 
rissent d’alimens  moins  grossiers  ; ils  se  mon- 
trent fidèles  et  désintéressés. 

Malheureusement  le  peuple  indien  est  ^ 
en  général , insouciant  et  frivole.  Il  faudrait 
beaucoup  d’années  pour  l’assujettir  à des 
institutions  morales  ; mais  il  n’en  est  pas 
moins  vrai  de  dire  que , pendant  tout  le  temps 
que  Jacques  a vécu  parmi  eux , il  leur  avait  fait 
un  bien  véritable.  Toutes  les  fois  que,  dans 
quelques  contestations , on  le  prenait  pour 
arbitre  : « Suivez  la  justice,  leur  disait-il;  la 
nature  ne  veut  pas  que  les  hommes  soient 
méchans  ; elle  ordonne  qu’ils  soient  heureux 
les  uns  par  les  autres.  Tous  les  bons  pen- 
chans  sont  en  vous  ; il  ne  s’agit  que  de  les 
suivre.  Obéissez  à Oieu  auquel  vous  de- 
vez tous  les  biens  qui  font  vos  délices.  » 


LE  SOLDAT  DE  LOUIS  XIV. 


284 

Un  jour  les  Indiens  le  regardaient  plan- 
ter des  arbres  dans  son  jardin  ; il  prit  de 
là  occasion  de  leur  dire  combien  Fimpré- 
voyanee  est  funeste.  Il  ajoutait  que  Fbomme 
est  né  pour  le  travail  ; qu’il  faut  jouir  de 
la  terre  sans  la  dépeupler  ; qu’un  arbre 
qui  nous  nourrit  de  ses  fruits  est  aussi  un 
être  vivant  qui  doit  remplir  sa  destinée  ; 
que  c’est  un  crime  de  le  déraciner,  et  que 
nous  lui  devons  la  culture  et  l’arrosement 
pour  les  services  journaliers  qu’il  nous  rend. 
Cette  exhortation  de  Jacques  était  d’autant 
plus  opportune,  qu’un  des  plus  grands  in- 
convéniens  de  la  vie  des  sauvages  est  l’espèce 
d’apathie  dans  laquelle  ils  sont  presque  tou- 
jours plongés  ; cette  indolence  amène  souvent 
parmi  eux  des  pénuries  funestes.  Jouissant 
du  présent  et  s’inquiétant  peu  de  l’avenir,  il 
ne  leur  vient  jamais  dans  la  pensée  de  semer 
des  graines  sur  un  terrain  ou  ils  pourraient 
tout  obtenir  à souhait. 

Jacques  était  surtout  utile  aux  Indiens  en 


LE  SOLDAT  DE  LOUIS  XIV.  ^85 

fortifiant , parmi  eux  , rinstinct  de  relation  , 
en  corrigeant  leur  insouciance  moqueuse , et 
en  modérant  les  folles  joies  auxquelles  Fi- 
vresse  les  assujettit  ; il  tempérait  surtout  le 
penchant  qu’ils  ont  pour  la  vengeance.  Il 
perfectionnait  leurs  mœurs  en  leur  persua- 
dant qu’ils  avaient  des  devoirs  ; mais  il  évi- 
tait de  les  entretenir  de  leurs  droits , pour  ne 
point  les  porter  à en  franchir  les  limites , et 
pour  ne  point  éveiller  l’orgueil , qui  a des 
racines  si  profondes  dans  le  cœur  humain.  Il 
trouva  chez  eux  une  vertu  bien  rare , et  que 
les  peuples  civilisés  ne  possèdent  souvent  qu’à 
un  très  faible  degré  : c’est  une  grande  fidé- 
lité dans  leurs  promesses  et  dans  leurs  moin- 
dres engagemens. 

Tous  les  jours  le  vieillard  faisait  sa  prome- 
nade à une  heure  déterminée.  Il  avait  une 
pyrogue  dans  laquelle  il  demeurait  plus  ou 
moins  long  - temps , en  côtoyant  les  bords 
de  la  rivière  d’Oyapock.  Il  rentrait  rarement 
chez  lui  sans  avoir  arrangé  quelque  différend. 


2 86  LE  SOLDAT  DE  LOUIS  XIV. 

apaisé  quelque  querelle  ; il  traitait  tous  les 
contendans  avee  une  égale  affabilité.  Il  ne  se 
passait  pas  de  jour  qu’il  ne  donnât  quelque 
leçon  utile  à ces  hommes  ignorans  et  grossiers. 

Les  sauvages , dit  un  ingénieux  voya- 
geur ‘ , n’ont  ni  code , ni  digeste , ni  cette 
nuée  de  gens  de  loi,  qui  éternisent  les  con- 
testations dans  les  familles  ; leurs  démêlés  se 
terminent  presque  toujours  par  un  simple 
arbitrage.  Ceux  qui  ont  eu  oceasion  de  les 
observer  s’étonnent  de  leur  docilité  et  du 
respect  qu’ils  témoignent  pour  les  personnes 
qui  s’emploient  à les  réconcilier  ; ils  atten- 
dent leur  jugement  avec  un  sang-froid  im- 
perturbable. Quand  la  raison  n’est  pas  ba- 
lancée par  la  cupidité , dit  le  bon  Plutarque , 
elle  va  droit  à la  justice.  On  s’apercevait  néan- 
moins , au  temps  dont  il  est  ici  question , qu’à 
mesure  que  le  sentiment  de  la  propriété  aug- 
mentait, les  procès  se  multipliaient,  particuliè- 
rement parmi  ceux  qui  avaient  appris  à cultiver 


Le  père  Lafiteau 


LE  SOLDAT  DE  LOUIS  XIV.  2 3*7 

la  terre  ; Jacques  se  voyait  alors  forcé  de  por-  ' 
ter  la  paix  dans  l’intérieur  des  familles , en 
limitant  les  possessions. 

Il  est  important  de  remarquer  que  tous 
ces  sauvages , qui  vivent  dans  des  lieux  peu 
éloignés  les  uns  des  autres,  parlent  néan- 
moins un  langage  different , qu’ils  commu- 
niquent peu  entre  eux,  qu’ils  ont  une  va- 
riété de  mœurs,  d’habitudes,  d’industrie; 
que  chaque  tribu  a ses  défauts,  ses  quali- 
tés, etc..  Le  besoin  seulement  peut  les  rap- 
procher dans  quelques  circonstances.  Un  jour 
il  arriva  qu’il  n’y  avait  pas  une  seule  fdle  à 
marier  dans  un  village  indien  ; le  chef  s’en 
plaignit  à Jacques,  qui  prit  occasion  de  cet 
événement  pour  lui  démontrer  les  avantages 
de  la  sociabilité  et  les  inconvéniens  de  l’iso- 
lement continuel  dans  lequel  vivaient,  de- 
puis long-temps , les  diverses  penplades  de  la 
Guyane.  Pour  les  porter  à la  paix  et  entrete- 
nir parmi  eux  les  liens  d’une  utile  confrater- 
nité, il  mettait  sans  cesse  devant  leurs  yeux 


2 88  . LE  SOLDAT  DE  LOUIS  XIV. 

le  triste  exemple  des  Roucouyennes , qui  ne 
cessaient  de  se  battre  avec  les  Oyampis , et 
qui  s’épuisaient  par  le  fléau  de  la  guerre. 

J’ai  déjà  fait  observer  que  l’attention  des 
Indiens  se  fatigue  aisément  : Jacques  ne  faisait 
point  de  trop  longues  harangues  ; toutefois , 
quand  il  leur  parlait,  la  satisfaction  était 
peinte  sur  tous  les  visages.  Il  se  trouvait  parmi 
les  Galibis  un  homme  perfide , qui  dirigeait 
toutes  ses  recherches  vers  les  poisons  ; il  avait 
attenté  à la  vie  de  beaucoup  de  naturels  avec  le 
suc  des  lianes  vénéneuses.  Les  siens  le  banni- 
rent de  leur  village , et  le  livrèrent  aux  bêtes 
féroces  des  déserts.  Après  un  long  exil , Jac- 
ques lui  fît  trouver  grâce  devant  sa  tribu. 
Il  obtint  la  même  faveur  pour  une  jeune  fille 
de  la  tribu  des  Noragues , qui  s’était  rendue 
criminelle  avec  un  Européen , et  qui  avait  été 
déportée,  pour  ce  délit,  sur  la  terre  de  la 
civilisation.  Le  vieillard  fut  sensible  à ses 
larmes  et  attendri  par  son  désespoir  : elle 
avait  voulu  s’étrangler  avec  ses  cheveux. 


LE  SOLDA.T  DE  LOUIS  XIV.  289 

Il  y avait  alors  beaucoup  de  mauvais  sau- 
vages dans  les  déserts  de  la  Guyane;  c’est 
ainsi  qu’on  désignait  ceux  qui  fréquentaient 
les  Nègres  marrons , qui  troublaient  la  paix 
des  familles , qui  devenaient  vagabonds  ou 
perturbateurs.  Il  ne  se  passait  guère  de  jour 
qu’on  ne  vînt  dénoncer  au  vieillard  des  pères 
inhumains , des  fils  ingrats , des  chefs  qui 
outre -passaient  les  bornes  de  leur  pouvoir, 
entre  autres , le  nommé  Augustin , qui , cor- 
rompu par  le  voisinage  de  certains  colons , 
exerçait  les  plus  grandes  vexations  sur  une 
peuplade  de  la  rivière  de  Kourou.  Tous  ces 
individus  étaient  soumis  à l’autorité  de 
Jacques  des  Sauts,  (c  Les  malheurs  de  votre 
tribu , dit-il  à ce  dernier,  viennent  de  ce  que 
vous  avez  méconnu  les  lois  naturelles  de  la 
justice.  Vous  abusez  de  votre  autorité  comme 
de  la  terre.  La  nature  ne  vous  a rendu  puis- 
sant que  pour  défendre  vos  semblables  ; un 
chef  n’est  grand  que  quand  il  protège.  » 

On  amenait  aussi  à Jacques  des  Indiens 

19 


IL 


LE  SOLDAT  DE  LOUIS  XIV. 


290 

qu’on  accusait  de  donner  des  maléfices;  d’an- 
tres qui  s’étaient  habitués  à commettre  des 
larcins,  etc.  Enfin  on  venait  lui  confier  jusqu’à 
des  querelles  de  ménage , suites  inévitables 
de  la  polygamie.  « Il  n’est  pas  bien,  leur  disait- 
il,  que  vous  accabliez  vos  femmes  sous  le  poids 
de  la  peine  et  du  travail  ; tout  se  partage 
dans  un  hymen  bien  assorti.  » 

Le  soldat  de  Louis  XIV  améliora , dans 
plusieurs  points , la  jurisprudence  des  sau- 
vages. Personne  n’ignore  qu’ils  s’attribuent 
le  droit  de  vie  et  de  mort  sur  leurs  sem- 
blables. Comme  ils  appliquent  à toutes  les 
actions  humaines  les  lois  rigoureuses  de  la 
justice,  si  quelqu’un  d’entre  eux  est  tué  dans 
un  village , ils  en  concluent  que  sa  mort  a 
eu  lieu  pour  des  motifs  très  légitimes  ; ils 
s’apitoient  alors  sur  le  sort  de  l’assassin  sans 
donner  le  moindre  regret  à sa  victime.  Ils 
sont  tellement  convaincus  de  la  nécessité  de 
la  peine  du  talion,  que  bien  loin  de  prendre 
la  fuite,  on  les  voit  souvent  venir  offrir  leur 


LE  SOLDAT  DE  LOUIS  XIV.  2^1 

tête  en  expiation  du  meurtre  qu’ils  ont 
commis.  Mais  Jacques  leur  apprit  à par- 
donner, à vaincre  le  ressentiment,  et  à 
résister  au  mouvement  de  la  vengeance , 
qu’ils  regardent  comme  une  vertu , ou  plutôt 
comme  le  résultat  d’une  loi  écrite  dans  le 
fond  de  leur  âme. 

Je  ne  dois  pas  oublier  de  dire  que  Jacques 
était  plein  de  joie  toutes  les  fois  qu’il  voyait 
ariiver  des  Français.  Il  en  venait  beaucoup  à 
cette  époque , où  le  superflu  des  populations 
européennes  poursuivait  la  fortune  jusque 
dans  les  déserts.  Tous  ceux  qui  passaient  dans 
ces  parages  prenaient  un  singulier  plaisir  à 
s’entretenir  avec  lui,  à interroger  sa  mémoire  ; 
on  aime  à discourir  avec  les  vieillards  , parce 
qu  ils  sont  essentiellement  raconteurs  ÿ ce  sont 
des  livres  que  l’on  consulte.  Jacques  reçut  la 
visite  de  plusieurs  personnes  de  distinction. 
M.  Dubuc , frère  de  l’intendant  général , dont 
le  nom  est  si  cher  à toutes  nos  colonies,  se 
rendit  un  jour  dans  sa  petite  île.  J1  le  trouva 


LE  SOLDAT  DE  LOUIS  XIV. 

pansant  des  lépreux,  et  distribuant  des  re- 
mèdes  à d’autres  malades.  Il  fut  touché,  jus- 
qu’aux larmes,  des  modestes  vertus  de  cet 
excellent  homme.  Il  lui  fit  plusieurs  questions 
intéressantes  sur  l’agriculture  ; il  le  félicita  sur 
la  prospérité  de  ses  plantations , et  sur  l’atta- 
chement extraordinaire  que  lui  témoignaient 
les  nombreux  serviteurs  qui  le  secondaient 
dans  ses  travaux,  ce  Les  Nègres  qui  sont  autour 
de  moi , répondit  Jacques  des  Sauts , ne  sont 
pas  mes  esclaves.  Si  j’en  ai  fait  l’acquisition  , 
si  je  les  ai  échangés  pour  de  l’argent,  c’est  afin 
qu’ils  m’assistent  dans  mes  entreprises , à la 
charge  par  moi  de  les  rendre  heureux  ; ce  sont 
des  amis  qui  m’environnent  ; n’en  faut-il  pas 
dans  la  solitude  ? » Jacques  se  plaisait  surtout 
dans  la  société  deM.  de  Préfontaine,  militaire 
aimable,  et  d’une  instruction  fort  étendue. 
Cet  homme  spirituel  avait  présenté  au  gou- 
vernement des  vues  dont  on  profita  pour 
l’amélioration  du  sol  de  la  Guyane.  Il  était 
toujours  content,  malgré  les  injustices  nom- 
breuses dont  il  avait  été  l’objet;  sa  conversa- 


LE  SOLDAT  DE  LOUIS  XIV. 

tion , ses  accès  de  gaîté  enchantaient  le  vieil- 
lard, et  tempéraient  par  intervalles  le  pen- 
chant  qu  avait  ce  dernier  vers  les  idées  tristes 
et  mélancoliques. 

Quelques  années  après , on  vit  paraître  sur 
les  rives  de  l’Oyapock  un  certain  nombre 
de  jeunes  savans  qui  cherchaient , sur  cette 
terre  nouvelle , des  plantes  rares  et  des  ani- 
maux inconnus  ; c’étaient  des  disciples  de 
la  célèbre  école  de  Linnæus , qui , conduits 
par  le  flambeau  de  sa  méthode  immortelle, 
se  répandaient  dans  tous  les  continens.  Ils 
venaient  de  visiter  la  montagne  d’ Argent. 
Leur  étonnement  fut  extrême  quand  ils  ar- 
rivèrent près  de  l’asile  de  Jacques  des  Sauts. 
L’apparition  de  ce  beau  jardin  au  milieu 
d’une  rivière  hérissée  de  rochers , et  entre- 
coupée de  cascades , leur  fit  reconnaître  aus- 
sitôt la  présence  et  l’habileté  d’un  Européen. 
Ils  avaient  besoin  d’un  guide  éclairé  pour 
les  diriger  sur  un  sol  masqué  par  tant  de 
productions  sauvages , et  qui  impriment  à 


294  le  soldat  de  louis  XIV. 

la  Guyane  Faspect  le  plus  bizarre  et  le  plus 
singulier.  Ils  entrèrent  dans  Fhabitation  du 
vieillard , ou  ils  le  trouvèrent  divisant  son 
temps  entre  les  soins  qu’exigeaient  la  eul- 
ture  de  ses  plantations  et  cette  espèce  de 
magistrature  dont  les  Indiens  l’avaient  revêtu. 
Celui-ci  les  reçut  avec  la  plus  franche  cordia- 
lité ; il  s’empressa  de  remplir  leurs  vœux , et  de 
les  conduire  dans  ces  forêts  vierges , jusqu’à 
ce  jour,  presque  inaccessibles  à l’homme. 

Rien  ne  peut  se  comparer  aux  sensations 
qu’on  éprouve  à la  première  vue  des  forêts 
imposantes  de  la  Guyane , véritable  image  du 
chaos  par  l’obscurité  qui  y règne  et  par  la  diffi- 
culté qu’il  y a de  s’y  frayer  un  chemin.  Il  n’y 
pénètre  qu’une  lumière  de  reflet,  et  le  soleil 
y entretient  à peine  quelques  rayons  qui  bril- 
lent d’une  manière  vacillante.  Les  têtes  épaisses 
de  ces  immenses  futaies  s’élancent  à Fenvi  vers 
les  régions  de  l’air,  qu’elles  ont  tant  besoin 
d’aspirer.  Les  lianes  odoriférantes  , dont  quel- 
ques unes  portent  l’agréable  vanille,  croissent 


LE  SOLDAT  DE  LOUIS  XIV. 

dans  tous  les  sens , et  présentent  au  voyageur 
mille  obstacles  qu’il  ne  peut  surmonter,  qu’ar- 
mé d’une  hache,  pour  couper  et  élaguer  de 
toutes  parts  cette  inépuisable  végétation.  ' 

Le  vieillard  enrichissait  ses  nouveaux  hôtes 
des  fruits  de  son  expérience.  11  ne  cessait  de 
leur  faire  admirer  les  sites , les  plaines,  les  mon- 
tagnes , les  rivières , les  anses  de  ces  beaux 
fleuves  qui  semblent  se  partager  l’immense 
étendue  des  déserts , mais  surtout  la  puissance 
de  cette  fécondité  cjui  encombre  en  tous 
lieux  la  terre  américaine.  Il  leur  fournit  une 
multitude  derenseignemens  sur  les  noms  vul- 
gaires donnés  aux  végétaux  par  les  indigènes 

‘ Nous  avons  déjà  fait  une  honorable  mention  de  M.  Alexis 
Chevallier,  qui  a vécu  cinq  ans  parmi  les  Galibis,  et  qui 
n’approcha  d’eux  que  pour  les  rendre  meilleurs.  Depuis  son 
retour  en  France , cet  estimable  citoyen , aussi  versé  dans  les 
beaux-arts  que  dans  les  scieijces  physiques , a eu  recours  à 
son  talent  en  peinture,  pour  nous  représenter  ces  forêts 
vierges , qui  semblent  être  sorties  vivantes  de  sa  palette  ; 
on  dirait  qu’il  les  a en  quelque  sorte  évoquées  des  sombres 
déserts  qu’il  a parcourus , tant  il  a si  bien  recomposé  cette 
nature  sauvage,  et  les  prodiges  qu’elle  renferme. 


296  LE  SOLDA.T  DE  LOUIS  XIV. 

de  cette  contrée  et  sur  Fagriculture  pratique. 

Les  jeunes  voyageurs  reçurent  aussi  de 
Jacques  des  Sauts  des  instructions  non  moins 
précieuses  sur  les  animaux  de  toute  espèce  qui 
habitent  ces  déserts.  Ceux-ci , frappés  d’épou- 
vante à l’approche  de  l’homme , font  retentir 
de  leurs  cris  perça  ns  la  profondeur  de  ces 
solitudes.  Ce  bruit  est  tellement  étourdissant , 
qu’on  peut  à peine  découvrir  d’où  il  part; 
mais  au  moindre  péril  qui  les  menace,  on  voit 
des  milliers  d’oiseaux  fuir  à tire-d’aile  pour 
éviter  la  flèche  des  Galibis.  Jacques  s’appliqua 
surtout  à leur  faire  connaître  les  quadrupèdes 
qui  servent  de  gibier,  tels  que  l’agouti,  grand 
dévastateur  de  denrées  ; le  cariacou,  joli 
chevreuil , qui  s’enfonce  dans  les  bois  les  plus 
solitaires,  et  qu’il  est  très  difficile  de  sur- 
prendre ; le  tapir,  le  tatou , et  autres  mammi- 
fères , qui  sont  d’autant  plus  nombreux,  qu’ils 
sont  plus  éloignés  des  fleuves. 


Les  naturalistes  s’arrêtèrent  quelque  temps 


LE  SOLDAT  DE  LOUIS  XIV. 


297 

dans  File  de  Jacques  des  Sauts.  Ils  étaient  ra- 
vis de  voir  et  d’entendre  cet  excellent  homme 
dont  le  travail  remplissait  les  jours , et  que 
les  Indiens  appelaient  du  doux  nom  de  père; 
tout  en  lui  piquait  leur  curiosité.  Ils  auraient 
bien  voulu  savoir  la  cause  de  son  départ  pour 
la  Guyane  et  les  motifs  de  l’exil  auquel  il 
s’était  condamné.  On  disait , en  effet , que 
Jacques  avait  essuyé  un  passe-droit  à l’armée; 
que,  quoique  né  plébéien,  il  avait  des  titres 
incontestables  pour  devenir  officier  de  for- 
tune. Il  est  triste,  quand  on  se  sent  appelé 
par  son  courage  à une  glorieuse  destinée, 
d’être  confondu  dans  la  foule  des  guerriers 
vulgaires  ; mais  il  est  des  adversités  qui  élèvent 
l’âme,  et  celui  qui  a été  abaissé  par  l’in- 
justice des  hommes  grandit  en  quelque  sorte 
par  le  silence.  Le  vieux  soldat  avait  l’âme 
trop  fi  ère  et  trop  indépendante  pour  laisser 
rien  percer  de  son  secret;  il  dédaignait  de 
se  plaindre,  et  conservait  cette  dignité  calme 
qui  convient  au  véritable  courage.  On  dit 
qu’il  se  sépara  des  disciples  de  Linnæus  avec 


2 9^  SOLDAT  DE  LOUIS  XIV. 

(les  regrets  inexprimables,  (c  Que  vous  êtes 
heureux,  leur  dit-il  en  les  embrassant,  vous 
reverrez  votre  patrie  ! » 

Jacques  des  Sauts  avait  vécu  plus  qu’aucun 
homme  de  son  siècle.  Sa  grande  âme  avait  su 
s’élever  constamment  au-dessus  des  malheurs 
qui  l’avaient  accablé  ; c’était  l’homme  de  bien 
par  excellence.  L’infortuné  devint  aveugle  ; il 
aurait  supporté  ce  malheur;  mais  l’abandon 
de  ceux  qu’il  aimait  fut  pour  lui  comme  un 
coup  de  foudre.  L’ingratitude  est  donc  par- 
tout ! elle  est  dans  le  désert  comme  au  milieu 
de  la  civilisation.  Qu’il  est  triste  ce  moment 
d’une  existence  vieillie  oii  il  faut  regarder 
l’amitié,  la  tendresse,  l’amour  comme  de 
vaines  erreurs;  oii  les  jouissances  obtenues 
par  nos  affections  ne  sont  que  des  songes  ; 
oii  l’homme  végète  désabusé  ! 

C’est  un  grand  malheur  pour  l’homme  de 
pousser  trop  loin  la  carrière  de  la  vie  et  des 
infirmités  (|ui  l’accompagnent.  11  arrive  alors 


LE  SOLDAT  DE  LOUIS  XÏV.  ^99 

que  son  âme  s’affaiblit  avec  son  corps , et  qu’il 
retombe  dans  les  inconvéniens  de  sa  première 
enfance.  Il  ne  jette  plus  que  les  dernières 
lueurs  d’une  raison  obscurcie , et  il  n’est  plus 
qu’un  objet  de  commisération  pour  ceux  qui 
l’entourent  : tel  était  ce  bon  Jaccjues,  dont 
tout  le  monde  se  séparait  depuis  qu’il  était 
souffrant  et  malheureux.  La  vieillesse  est 
un  ensemble  de  maux  dont  le  plus  funeste 
est  de  nous  isoler  au  milieu  de  nos  sembla- 
bles. 

Apeine  Jacques  eut-il  subi  tous  les  désagré- 
mens  de  son  grand  âge,  que  tout  languit 
autour  de  lui.  Les  fleurs  de  son  jardin  se 
flétrirent;  les  arbres  se  desséchèrent  et  ne 
portèrent  plus  de  fruits  ; la  terre  se  dépouilla 
de  toutes  les  richesses  qui  ne  viennent  que 
par  la  culture  et  le  travail , et  ces  lieux , qui 
avaient  prospéré  si  long-temps  par  ses  soins , 
n’offrirent  bientôt  que  des  souvenirs. 

Jacques , ne  pouvant  plus  rendre  les  mêmes 
services , vit  insensiblement  déserter  sa  de™ 


3oo  LE  SOLDAT  DE  LOUIS  XIV. 

meure  par  les  esclaves  qu’il  avait  affran- 
chis. Leur  éloignement  aurait  infailliblement 
déterminé  sa  mort^  sans  deux  jeunes  négresses 
qui  s’attachèrent  irrévocablement  à lui  pour 
adoucir  l’amertume  de  sa  situation.  Elles  mi- 
rent tous  leurs  soins  à le  nourrir.  Il  n’y  a 

que  les  femmes  qui  ne  se  séparent  jamais  du 

1 

malheur  , la  nature  a rempli  leur  âme  de  tant 
de  bienveillance  et  de  pitié,  qu’elles  sem- 
blent jetées  comme  des  êtres  tutélaires  entre 
l’homme  et  les  vicissitudes  du  sort. 

Le  souvenir  de  Jacques  n’est  point  encore 
éteint  dans  la  Guyane  française.  Les  voya- 
geurs passent  rarement  dans  cette  sauvage 
contrée  sans  se  montrer  de  loin  l’asile  que 
s’était  choisi  le  brave  soldat  de  Louis  XIV. 
Ce  spectacle  leur  cause  néanmoins  un  senti- 
ment pénible  et  douloureux  ; car  il  n’y  a plus 
rien  de  remarquable  dans  l’île  qu’habitait 
jadis  le  malheureux  aveugle  d’Oyapock  ; on 
n’y  trouve  pas  le  moindre  vestige  de  la  petite 
maison  qu’il  avait  bâtie  ; tout  y a disparu, 
jusqu’aux  arbres  qu’il  avait  plantés. 


DE  l’ AMOUR  DE  LA  GUERRE. 


3oî 


CHAPITRE  XVIL 


DE  l’amour  de  la  GUERRE. 

Quand  la  justice  est  impuissante,  quand  son 
égide  cesse  de  protéger  les  hommes , ils  retombent 
sous  la  tyrannie  du  plus  fort.  Les  conventions 
sont  dissoutes;  la  guerre  s’allume.  Mais  ce  n’est 
que  lorsque  les  lois  de  relation  sont  violées  que 
les  peuples  se  menacent  et  qu’on  en  vient  aux 
armes;  encore  meme,  dans  cette  suspension  de 
toute  justice,  a-t-on  jugé  nécessaire  d’établir  des 
règles  pour  diminuer  les  inconvéniens  de  cet  état 
extraordinaire  des  nations. 

f 

Lorsque  l’on  considère  cette  haine  destructive 
qui,  toujours  et  dans  tous  les  lieux  de  la  terre,  a 
porté  les  peuples  à s’armer  réciproquement  les  uns 
contre  les  autres,  on  est  tenté  de  croire  que  la 
nature , en  donnant  à l’homme  ce  penchant  fu- 
neste, a voulu  compenser  la  trop  grande  facilité 
qu’il  a de  se  multiplier,  sa  supériorité  morale  le 
mettant  à l’abri  des  dangers  que  pouvaient  lui 
faire  craindre  les  différentes  espèces  d’animaux  ; 


3o‘2  physiologie  ües  passions. 

car  celles-ci , étant  destinées  à se  servir  mutuel- 
lement de  pâture , n’ont  pas  besoin  de  se  détruire 
elles-mêmes. 

Les  Indiens  sont  le  peuple  auquel  cet  instinct 
sanguinaire  parle  le  moins;  mais  il  a fallu,  pour 
l’anéantir,  toute  la  force  des  opinions  religieuses. 
C’est  à la  métempsycose , dogme  que  Pythagore 
alla  chercher  chez  eux , qu’est  due  la  répugnance 
qu’ils  ont  pour  répandre  le  sang.  Il  est  néanmoins 
très*  rare  de  rencontrer  chez  eux  une  seule  tribu 
dont  la  haine  ne  circonscrive  en  quelque  sorte  les 
limites.  Parmi  nous  il  n’est  aucune  contrée , au- 
cune  ville,  aucun  bourg  qui  n’ait  ses  dissensions 
particulières,  et  qui  souvent  ne  nourrisse  une  se- 
crète animadversion  contre  ses  voisins. 

Le  monde  est  une  proie  que  les  conquérans 
se  disputent;  les  peuples  sont  presque  toujours 
occupés  à délibérer  sur  leur  défense,  à fortifier 
leurs  remparts  : il  n’est  pas  de  ville  en  France 
qui  n’ait  eu  ses  vieilles  tours,  et  dont  on  ne  puisse 
citer  la  résistance  et  les  exploits.  La  guerre  fait 
le  tour  du  globe  ^ si  son  flambeau  s’éteint  dans 
quelques  lieux , c’est  pour  se  rallumer  dans 
d’autres.  Des  troupes  belliqueuses  traversent  d’im- 
menses continens  pour  aller  troubler  dans  leurs 
foyers  des  hommes  silencieux  et  paisibles.  On  en 


DE  L AMOUR  DE  LA  GUERRE.  3o3 

voit  qui  se  permettent  des  irruptions  sacrilèges 
sur  des  territoires  qui  leur  étaient  absolument 
inconnus. 

Quel  douloureux  spectacle  qu’une  vaste  arène 
où  règne  la  mort , où  la  vengeance  s’exerce  dé~ 
gagée  de  tout  frein , où  la  victoire  sourit  au  car- 
nage, où  l’homme  disparaît  sans  deuil  de  la  terre 
qu’il  a ensanglantée,  où  la  fortune  seconde  tour 
à tour  l’un  et  l’autre  parti,  où  l’ordre  et  la  disci- 
pline ne  font  qu’assurer  d’horribles  succès  ! La 
guerre  est  un  feu  que  le  ressentiment  prolonge , 
et  qui  laisse  après  elle  les  plus  déplorables  traces 
de  dévastation. 

Quel  géijie  malfaisant  rassemble  de  toutes  parts 
ces  orgueilleuses  cohortes?  qui  a organisé  ces 
cavaleries  redoutables  ? qui  a forgé  ces  armes  ter- 
ribles d’où  la  mort  est  lancée  comme  la  grêle  sur 
tant  de  milliers  d’hommes  qui  se  disputent  la  do- 
mination et  le  pouvoir  ? qui  a formé  ces  cabinets 
secrets  où  des  mains  habiles  conduisent  à volonté 
les  destinées  des  empires , et  font  mouvoir  par 
un  signe  d’innombrables  guerriers  ? L’homme  a 
reçu  des  forces  ; il  n’est  content  que  lorsqu’il  les 
consume  pour  sa  propre  ruine.  Il  s’est  créé  des 
chemins  sur  la  surface  mobile  d’un  élément  irrité. 
C’est  là  aussi  qu’il  a voulu  combattre;  c’est  là  qu’il 


3o4  PriYSIOLOCIE  DES  PASSIONS. 

se  fait  suivre  par  la  victoire.  Sa  vie  se  soumet  à 
tous  les  hasards. 

Ce  qui  inspire  tant  d’attrait  pour  la  guerre  est, 
sans  contredit , la  faveur  signalée  dont  paraissent 
jouir  quelques  hommes  que  la  fortune  n’aban- 
donne jamais.  Il  en  est  auxquels  toute  la  terre 
semble , pour  ainsi  dire , se  donner.  Celui  qui  est 
devenu  grand  par  la  puissance  des  armes  ne  veut 
plus  d’égal;  il  s’agite  sans  cesse  pour  que  rien  ne 
s’oppose  à ' ses  vastes  desseins.  Son  âme  impa- 
tiente se  joue  des  périls  comme  des  obstacles.  De 
là  vient  que  les  époques  les  plus  mémorables  de 
l’bistoire  sont  marquées  par  le  fléau  de  la  guerre. 
C’est  la  guerre  qui  fait  encore  sortir  les  monar- 
chies de  l’obscurité  où  elles  languissent,  et  qui 
leur  imprime  tant  de  célébrité. 

Quand  l’homme  est  fort , il  devient  avide  : il 
veut  que  tout  ce  qu’il  ne  possède  pas  lui  appar- 
tienne. Trouvez-moi  sur  la  terre  un  être  qui  n’ait 
plus  rien  à désirer  ; cet  être  est  certainement  chi- 
mérique, et  n’a  jamais  existé.  Que  l’homme  par- 
vienne au  rang  le  plus  éminent;  qu’il  commande, 
qu’il  ordonne , qu’il  soit  l’arbitre  des  biens  de  la 
terre , qu’il  soit  revêtu  des  honneurs  les  plus  écla- 
tans,  qu’il  reçoive  l’encens  des  peuples,  il  veut 
encore  s’étendre.  Il  ne  tient  compte  ni  des  fleuves. 


3o5 


DE  l’amour  de  la  GUERRE. 

ni  des  montagnes , ni  des  déserts , ni  de  tout  ce  qui 
sépare  les  divers  climats.  Il  aspire  à tout  envahir, 
et  l’espoir  d’une  conquête  nouvelle  vient  à chaque 
instant  éveiller  ses  insatiables  besoins. 

Il  est  en  outre  certain  qu’il  y a chez  tous  les 
hommes  un  penchant  irrésistible  qui  les  porte  à 
s’entre-détruire  ; et  quand  on  songe  à cette  ar- 
deur pour  tuer^  qui  anime  en  tous  lieux  la  race 
humaine,  l’esprit  s’égare  et  se  perd  en  vaines 
conjectures  *.  En  effet,  à peine  sommes -nous 

La  guGrfô  S6iait“Glîe  donc  unG  dcpcndancG  dG  îa  loi  générale 
de  destruction  qui  pèse  sur  lunivers  ! « Dans  le  vaste  domaine  de 
la  nature  vivante , dit  l’éloquent  M.  De  Maistre , il  règne  une 
violence  manifeste , une  espèce  de  rage  prescrite  qui  arme  tous  les 
etres  in  mutua  funera.  Des  que  vous  sortez  du  règne  insensible,  vous 
trouvez  le  decret  de  la  mort  violente  écrit  sur  les  frontières  mêmes 
de  la  vie.  Déjà,  dans  le  règne  végétal,  on  commence  à sentir  la 
loi.  Depuis  l’immense  catalpa  jusqu’à  la  plus  humble  des  grami- 
nées, combien  de  plantes  meurent!  et  combien  sont  Mais  , 
dès  que  vous  entrez  dans  le  règne  animal,  la  loi  prend  tout  à coup 
une  épouvantable  évidence.  Une  force  à la  fois  cachée  et  palpable 
se  montre  continuellement  occupée  à mettre  à découvert  le  principe 
de  la  vie  par  des  moyens  vioîens.  Dans  chaque  grande  division  de 
l’espèce  animale,  elle  a choisi  un  certain  nombre  d’animaux  qu’elle 
a chargés  de  dévorer  les  autres.  Ainsi  il  y a des  insectes  de  proie , 
des  reptiles  de  proie,  des  oiseaux  de  proie,  des  poissons  de  proie, 
des  quadrupèdes  de  proie.  Au-dessus  de  ces  nombreuses  races 
d’animaux  est  placé  l’homme,  dont  la  main  destructive  n’épargne 
rien  de  ce  qui  vit  ; il  tue  pour  se  nourrir  ; il  tue  pour  se  vêtir  ; il 
tue  pour  se  parer  ; il  tue  pour  attaquer  ; il  tue  pour  s’instruire  ; il 
tue  pour  s’amuser;  il  tue  pour  tuer.  Roi  superbe  et  terrible,  il  a 

TI, 


20 


3oG  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

dans  le  monde,  que  tout  vient  aiguiser  notre 
instinct  belliqueux.  Dans  les  pays  civilisés,  le 
courage  est  préconisé  comme  la  première  des 
vertus.  Le  meme  phénomène  s’observe  chez  les 
nations  sauvages.  Le  père  Lafiteau  fait  remarquer 
que  de  tous  les  peuples  cju’il  a visités,  les  Iroquois 
sont  peut-être  ceux  qui  appartiennent  de  plus 
près  au  dieu  de  la  guerre,  et  que  c’est  pour 
eux  une  sorte  de  nécessité  que  de  combattre.  Cette 
observation  s’applique  même  à tous  les  sauvages 
américains  ; on  les  voit  souvent  porter  la  désola- 
tion  jusque  dans  les  pays  les  plus  éloignés.  Ils 
passeront  des  années  entières  sur  les  chemins , et 
feront  deux  ou  trois  mille  lieues  pour  casser  une 
tête  ou  enlever  une  chevelure. 

Qui  croirait  que  chez  les  sauvages  ce  sont 
principalement  les  femmes  qui  attisent  les  feux 
de  la  guerre?  à la  vérité,  quand  quelque  motif 
de  ressentiment  les  enflamme.  Alors  elles  pren- 
nent la  posture  de  suppliantes  pour  exhorter 
leurs  maris  à une  prompte  vengeance  , surtout  si 
quelques  unes  d’entre  elles  ont  été  privées  d’un 
mari,  d’un  père,  d’un  fils , etc.  On  les  voit  quelque* 


besoin  de  tout,  et  rien  ne  lui  résiste.»  On  peut  ajouter  à ces  paroles 
énergiques  de  M.  De  Maistre  que  la  guerre  est  aussi  ancienne  que 
le  monde.  Il  semble  que  la  nature,  en  jetant  riiomme  sur  la  terre, 
lui  ait  dit  ces  mots  : Défends-toi, 


DE  l’amour  de  la  GUERRE.  3o'] 

fois  se  vêtir  comme  les  guerriers  de  leur  nation , se 
mêler  avec  eux , se  servir  de  leur  arc  et  de  leurs 
flèches,  combattre,  vaincre  et  ramener  des  pri- 
sonniers. 

Pour  ce  qui  est  des  hommes  sauvages , il  n’est 
d’ailleurs  pas  nécessaire  de  les  exciter  à la 
guerre.  Se  mesurer  avec  l’ennemi  est  pour  eux 
le  plus  impérieux  des  besoins.  Quand  une  armée 
se  lève , elle  se  grossit  bientôt  de  tous  les  indi- 
vidus qui  se  rencontrent  sur  son  passage  ; par- 
tout où  elle  s’arrête , partout  où  ellé  se  répand , 
elle  rallie  de  nouveaux  combattans.  Le  jour  de 
leur  départ  pour  la  guerre  est  pour  eux  un  jour 
de  fête.  Ils  s’arment  de  toutes  pièces  et  avec  un 
soin  particulier  ; ils  portent  avec  eux  des  frondes , 
des  piques,  des  arcs,  des  javelots.  Ils  se  teignent 
le  corps  de  rouge  et  de  noir  ; et  se  servent  princi- 
palement du  sucdecurcumapour  imprimer  à leur 
physionomie  un  aspect  plus  terrible. 

Les  guerres  se  multiplient  surtout  dans  les 
lieux  où  il  y a beaucoup  de  peuplades , et  par 
conséquent  un  certain  nombre  de  chefs.  Il  suffit 
que  l’un  d’eux  ait  à se  plaindre  de  son  voisin , 
pour  qu’ aussitôt  on  sonne  de  la  conque  afin  de 
rassembler  tous  les  combattans.  Ils  se  saisissent  de 
leur  massue,  communément  faite  avec  le  bois  le 


3o8  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

plus  dur  ; la  plupart  ont  des  arcs  de  cèdre  rouge. 
Comme  ils  n’aiment  pas  les  longs  discours,  celui 
qui  les  dirige  les  harangue  avec  des  paroles  vives 
et  concises  : il  s’exprime  plutôt  avec  le  geste  qu’a- 
vec la  voix.  Ajoutons  que,  quand  les  sauvages 
veulent  déclarer  la  guerre,  il  leur  suffit  d’aller 
planter  sur  la  terre  ennemie  une  grande  flèche 
surmontée  de  laine  ou  de  coton.  Quelquefois  c’est 
un  casse-téte  peint  avec  des  couleurs  particuliè- 
res, ou  orné  des  plumes  d’un  oiseau  de  proie. 

Les  sauvages  dansent  et  chantent  à la  veille  de 
leurs  combats.  Ils  attendent  avec  une  impatience 
extrême  le  lever  du  soleil  pour  courir  aux  armes  ; 
ils  brûlent  de  rencontrer  l’ennemi , et  la  bataille 
ne  tarde  pas  à se  livrer  avec  autant  d’ordre  que 
d’acharnement.  A la  vue  des  préparatifs  de  guerre, 
les  vieillards  et  les  enfans  éprouvent  une  joie  qui 
ne  peut  se  décrire.  Les  combattans  sont  barbares 
après  la  victoire;  iis  insultent  aux  vaincus  par 
d’horribles  cris  ; tout  ce  qui  tombe  sous  leurs 
mains  est  immolé  à leur  cruauté;  leur  fureur  ne 
s’arrête  que  par  la  lassitude. 

Quelques  publicistes  semblent  penser  que  les 
guerres  doivent  se  multiplier  à mesure  que  les  so- 
ciétés s’étendent  et  se  perfection  nent  ; il  est  vrai  que 
l’homme  civilisé  a plus  de  motifs  pour  combattre. 


DE  l’amour  de  la  GUERRE. 


309 

11  combat  pour  sa  patrie  ; il  combat  pour  sa  gloire  ; 
il  combat  pour  sa  religion  ; il  combat  pour  sa  pro- 
priété. On  connaît  l’assertion  de  Montesquieu  : 
« Sitôt  que  les  hommes  sont  en  société , ils  per- 
dent le  sentiment  de  leur  faiblesse;  l’égalité  qui 
était  entre  eux  cesse,  et  l’état  de  guerre  com- 
mence. » * 

Toutefois  est-il  prouvé  que  les  anciennes  répu- 
bliques, par  le  seul  état  de  leur  barbarie,  étaient 
bien  plus  portées  à la  guerre  que  les  modernes  ; 
que  ces  guerres  étaient  plus  cruelles  et  plus  dévas- 
tatrices; que  les  agressions  étaient  plus  fréquentes. 
Les  soldats,  avides  et  plus  ardens  pour  le  pil- 
lage, n’avaient  ni  l’ordre  ni  la  discipline  de  nos 
jours.  D’ailleurs,  qui  ne  sait  pas  que  les  plans 


* Pour  réfuter  cette  assertion , un  écrivain  d’un  très  haut  mé- 
rite, M.  Massabiau  , dans  son  important  traité  sur  V Espi'it  des  institu- 
tions politiques , se  contente  de  renverser  la  phrase  de  Montesquieu  : 
Sitôt  que  les  hommes  sont  en  société , dit-il,  le  fort  perd  le  sentiment 
de  sa  force , et  le  faible  celui  de  sa  faiblesse  ; V inégalité  qui  était  entre  les 
hommes  cesse , et  l’état  de  paix  commence.  L’auteur  que  je  cite  s’est  du 
reste  montré  physiologiste  habile  dans  cet  ouvrage  plein  de  vérités 
utiles  qu’il  développe  dans  toute  leur  profondeur.  Il  a très  habilement 
indiqué  les  leviers  puissans  qui  impriment  le  mouvement  aux  pas- 
sions humaines;  il  a surtout  très  bien  démontré  que  ce  sont  les  sages 
institutions  qui  donnent  la  vie  au  corps  politique.  C’est  peu  d’avoir 
des  lois  ; il  faut  veiller  autour  d’elles  pour  maintenir  leur  empire  ; 
car  un  des  manèges  du  despotisme  est  d’endormir  ceux  qui  les 
observent. 


3lO  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

d’attaque  de  nos  aïeux  contribuaient  singulière” 
ment  à grossir  le  nombre  des  morts  et  des  blés- 
sés;  que  les  pertes  finissaient  par  devenir  érior” 
mes,  et  que  les  nations  vaincues  étaient  tota- 
lement ravagées?  Une  fureur  aveugle  animait 
les  combattans  ; on  a donc  beaucoup  gagné  à 
l’invention  des  armes  à feu  et  aux  réformes 
sans  nombre  introduites  dans  la  tactique  mili- 
taire. 

D’après  ce  que  je  viens  d’exposer,  il  semble- 
rait , au  premier  coup  d’oeil , que  l’amour  de  la 
guerre  est  un  sentiment  naturel;  car  presque 
toujours  l’homme  est  obligé  de  prévenir  l’in- 
sulte , et  de  ne  laisser  échapper  aucun  des  avan- 
tages que  lui  donnent  les  circonstances  et  sa  po- 
sition. Les  animaux  les  plus  féroces  se  respectent 
pourtant  dans  leur  espèce.  Rien  n’est  plus  sensé 
que  le  discours  tenu  à des  Français  par  un  sauvage 
du  Canada.  Comme  il  était  grand-chef  de  Hurons, 
et  qu’il  avait  été  employé  dans  plusieurs  négocia- 
tions , ses  idées  morales  avaient  pris  un  dévelop- 
pement extraordinaire.  Voyant  les  chiens  de  sa 
nation  en  paix  avec  ceux  des  Iroquois,  il  ne  con- 
cevait rien  aux  guerres  qui  jettent  dans  la  vie  des 
liommes  tant  de  désolation  et  tant  d’amertume. 
« Si  c’est  la  raison  qui  produit  cela , disait-il , c’est 
un  triste  don  que  la  nature  fit  à l’espèce  hu- 


DE  l’amour  de  la  GUERRE.  3lï 

maille.  Quelle  cruauté  de  nous  avoir  fourni  cet 
instrument  de  malheur  ! » ' 

Par  quelle  fatalité  travaillons-nous  à éteindre 
cette  flamme  innées  qui  nous  excite  à la  sociabi- 
lité? Les  besoins  des  hommes,  leurs  maux,  leur 
faiblesse , tout  nous  atteste  que  le  vrai  bonheur 
sur  la  terre  consiste  à nous  réunir  et  à nous  aimer 
réciproquement.  C’est  donc  la  malice  humaine , 
c’est  le  vil  intérêt , ce  sont  les  passions  exaltées  qui 
ont  banni  de  la  terre  la  concorde  et  la  paix. 
L’homme  a plus  de  perfections  que  les  animaux  ; 
mais  il  a plus  de  facultés  pour  être  méchant.  “ 

Il  faut  même  croire  que  les  nations  ne  devien- 
nent belligérantes  que  pour  obéir  à l’instinct  de 
conservation  ; car  la  paix  est  nécessaire  à l’homme 
pour  goûter  les  biens  de  la  terre  , pour  jouir  des 
saisons  et  de  la  nature.  Quand  on  a vu  néan- 

’ Voyages  du  baron  de  Lahontan  dans  l’Amérique  septentrio- 
nale. Le  Canadien  dont  il  s’agit  se  nommait  Acadio  ; les  Français 
l’avaient  surnommé  le  Rat.  Il  était  fort  connu  des  gouverneurs. 

* L’auteur  de  V Esprit  des  institutions  politiques , que  je  viens  de 
citer,  me  paraît  avoir  résolu  cette  question.  Rapportons  ici  ses 
propres  paroles:  « Par  leurs  intérêts  véritables,  et  par  les  pre- 
mières impulsions  de  la  nature,  les  hommes  sont  en  état  de  paix. 
Par  mille  intérêts  faux  et  par  la  violence  de  leurs  passions , les 
hommes  sont  en  état  de  guerre  ; cela  est  clair  et  positif,  et  il  ne 
l’est  pas  moins,  que  la  seconde  de  ces  deux  causes  agit  bien  plus 
généralement  et  bien  plus  efficacement  que  la  première,  » 


3 12  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

moins  que  la  guerre  était  inévitable , on  a cher- 
ché à Fennoblir  par  des  règles  et  des  procédés 
auxquels  il  est  déshonorant  de  ne  pas  obéir  ; c’est 
ainsi  qu’on  est  convenu  qu’il  fallait  être  esclave  de 
ses  promesses,  respecter  les  prisonniers,  se  mon- 
trer généreux  au  milieu  des  combats.  Malheur  à 
celui  qui  viole  de  semblables  lois  ! car  toutes  les 
passions  se  tournent  en  ennemies  contre  nous-mê- 
mes, quand  nous  ignorons  l’art  de  les  modérer. 

L’humanité  veut  même  que  l’on  fasse  tout  pour 
éviter  une  guerre  reconnue  juste;  car,  comme 
on  l’a  dit  si  souvent , les  armes  ne  sont  qu’un 
moyen  d’arriver  plus  vite  à la  paix  : finis  belli 
ultimus  pax.  La  guerre  surtout  est  un  crime 
quand  on  la  fait  par  des  motifs  d’avarice  ou  d’am- 
bition ; si  cette  grandeur  d’âme , que  l’on  fait  pa- 
raître à soutenir  de  longs  travaux , et  à s’exposer 
aux  plus  affreux  périls , n’est  accompagnée  d’un 
grand  fond  de  justice  ; si  on  l’emploie  pour  soi- 
même  et  pour  ses  avantages  particuliers,  au  lieu 
de  l’employer  pour  le  bien  commun , loin  que  ce 
soit  une  vertu,  c’est  un  vice  des  plus  condam- 
nables ; c’est  un  attentat  à la  morale  des  nations  ; 
c’est  une  pure  férocité. 

L’homme  entreprend  quelquefois  la  guerre  par 
la  seule  envie  que  lui  inspire  l’état  florissant  de 


DE  l’amouii  de  la  gdeere.  3i3 

son  voisin , par  le  désir  qu’il  a de  s’enrichir  d’un 
bien  qu’il  convoite , de  s’approprier  des  villes  ou 
un  territoire  qui  peuvent  agrandir  ses  moyens 
de  prospérité  ou  de  puissance,  souvent  meme 
pour  se  soustraire  à des  obligations  contractées 
par  ses  ancêtres  ; dans  quelques  cas,  il  cherche  à 
abattre  une  puissance  qui  deviendrait  trop  pré- 
pondérante par  la  nature  de  ses  succès  et  le  bon- 
heur de  ses  entreprises. 

La  défiance  suffit  quelquefois  pour  lui  faire 
aiguiser  ses  armes,  et  songer  à des  préparatifs 
d’attaque  ou  de  défense.  Mais,  je  le  répète,  quand 
la  guerre  n’a  d’autre  motif  que  Futilité  de  celui 
qui  l’a  déclarée  , il  est  au  moins  douteux  qu’elle 
soit  légitime.  Je  ne  connais  c[u’un  motif  de  guerre 
irrécusable,  la  nécessité  ; les  armes  sont  justes  et 
saintes  pour  ceux  à qui  on  ne  laisse  d’autre  res- 
source que  les  armes.  On  connaît  la  maxime  citée 
par  presque  tous  les  publicistes  : Justum  est  hél- 
ium ^ quihus  necessariiim  ; et  pia  arma  quibus 
nulla  nisi  in  armis  relinquitur  spes  ; c’est  alors 
seulement  qu’on  use  du  droit  de  la  guerre  comme 
du  plus  déplorable  droit  des  nations  civilisées. 

11  est  néanmoins  des  motifs  de  guerre  que  la 
vertu  peut  sanctionner.  Les  hommes  réunis  ont 
droit  d’user  de  la  force  toutes  les  fois  qu’il  s’agit 


3t4  physiologie  des  passions. 

de  se  maintenir,  et  d’obéir  à Tinstinct  de  conser- 
vation. Il  est  certainement  du  devoir  de  tout  ci- 
toyen de  défendre  les  intérêts  de  sa  patrie , de 
veiller  à ce  qu’aucun  étranger  ne  puisse  por- 
ter atteinte  à ses  propriétés , à son  honneur  : 
l’honneur  n’est  point  un  bien  idéal  et  fantasti- 
que ; il  est  le  premier  besoin  de  l’homme  ; il  est 
l’élément  du  monde  civilisé  ; c’est  le  plus  noble 
des  principes  qui  servent  à faire  mouvoir  notre 
existence  morale  ; c’est  le  sentiment  le  plus  pur, 
le  plus  délicat , le  plus  incompatible  avec  toute 
souillure.  L’honneur  est  un  trésor  qu’il  faut  con- 
server dans  son  entier,  et  qui  perd  tous  ses 
charmes  quand  on  l’entame  ; il  est  le  plus  puis- 
sant ressort  du  corps  social.  L’honneur  est  pré- 
férable à tout , meme  au  bonheur,  si  le  bonheur 
pouvait  exister  sans  lui. 

Tous  les  sentimens  forts  et  exclusifs  mènent  à 
des  guerres.  C’est  ainsi  qu’elles  sont  fréquentes 
chez  les  peuples  qui  attachent  un  grand  prix  à la 
liberté.  Toutefois  la  guerre  est  un  fléau  si  terrible , 
qu’on  ne  doit  en  aucun  cas  l’entreprendre  que 
d’après  des  raisons  justificatives  ; elle  doit  être 
préalablement  discutée.  Dans  les  sociétés  bien 
ordonnées,  on  imprime  communément  une  sorte 
de  solennité  aux  divers  actes  d’hostilité  devenus 
nécessaires  par  l’urgence  des  cas  ou  des  conjonC" 


DE  L AMOUR  DE  LA  GUERRE.  3l5 

tares;  on  justifie  une  agression  par  une  déclara» 
tion  motivée  et  authentique  : en  agir  autrement 
serait  violer  le  droit  de  la  nature  et  le  droit  des 
gens.  Il  n’appartient  qu’à  des  brigands  indisci- 
plinés de  fondre  sur  un  ennemi  à l’improviste. 

Les  peuples  sont  comme  les  hommes;  ils  ca- 
chent souvent  les  motifs  bas  et  frivoles  qui  les 
font  agir.  Pour  couvrir  des  vues  ambitieuses, 
pour  s’arroger  tout  ce  qui  leur  est  utile  ou  avan- 
tageux, il  en  est  qui  prennent  des  prétextes;  c’est 
une  sorte  d’hommage  qu’ils  rendent  à la  justice. 
Il  en  est  d’autres  qui  se  complaisent  dans  les  hor- 
reurs de  la  guerre,  qui  la  font  par  plaisir,  qui  la 
portent  en  tous  lieux  comme  s’ils  étaient  des  ani- 
maux féroces  ; on  peut  dire  d’eux  ce  que  Tacite 
disait  des  anciens  Germains  : Nec  arare  terram 
aut expectare annurn  tamfacilè persuaseris , quàm 
vocare  hostes  et  vulnera  mereri.  Mais  le  genre 
humain  doit  fondre  sur  eux  par  une  sorte  d’ex- 
termination ; il  est  utile  alors  que  les  plus  saintes 
coalitions  se  forment  pour  arrêter  le  fléau  déso- 
lant de  la  guerre  qui  semble  envelopper  le  monde 
comme  un  incendie.  Il  est  vrai  que , sur  la  route 
escarpée  de  l’ambition,  les  hommes  deviennent 
tôt  ou  tard  les  victimes  de  leur  propre  orgueil. 
On  dirait  qu’il  y a une  providence  qui  suit  dans 
leur  marche  les  plus  puissans  guerriers , et  qui  les 


3l6  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

renverse  soudainement  au  milieu  de  leurs  atten- 
tats et  de  leurs  entreprises  chimériques. 

L’état  de  guerre  (lorsqu’elle  est  fondée  et  lé- 
gitime ) est  peut-être  le  seul  où  il  soit  permis  à 
l’homme  de  faire  à son  ennemi  plus  de  mal  qu’il 
n’en  a reçu  : car  il  est  difficile  de  mesurer,  d’une 
manière  exacte  et  rigoureuse,  la  défense  à l’at- 
taque. Sans  offenser  la  justice,  on  peut  donc 
combattre  jusqu’à  l’instant  où  l’on  a tout-à-fait 
détourné  le  péril  évident  qui  nous  menaçait. 
Nous  devons  pareillement  ne  pas  discontinuer  les 
hostilités  que  nous  n’ayons  recouvré  les  biens  et 
les  propriétés  dont  une  bataille  antérieure  nous 
avait  privés.  De  là  vient  que  les  moyens  qu’on  em- 
ploie pour  repousser  les  agresseurs  sont  presque 
toujours  extrêmes.  Il  y a néanmoins  des  devoirs 
d’humanité  qu’il  faut  remplir  envers  les  vaincus. 
Pufendorff  veut  qu’autant  que  notre  propre  sû- 
reté le  permet,  on  suive,  dans  le  châtiment  qu’on 
inflige  à l’ennemi  dont  on  s’est  rendu  maître,  les 
règles  observées  par  les  tribunaux  politiques  pour 
la  réparation  des  dommages  et  la  punition  des 
crimes  ou  des  délits. 

La  guerre  a ses  lois,  ses  préceptes,  ses  leçons, 
ses  coutumes,  etc.  Certains  publicistes  ont  avancé 
sans  raison  que  tout  ce  qui  se  trouve  dans  une 


DE  l’amoüe  de  la  guerre. 

ville  conquise  est  à la  disposition  des  assiégeans. 
Les  vieillards , les  femmes , les  enfans , les  ma^ 
lades,  tout  ce  qui  n’est  point  en  armes  est  com™ 
munément  respecté.  Il  est  d’autres  soins  que  l’hu- 
manité prescrit,  que  î’intérét  de  la  civilisation 
ordonne  ; ne  sommes-nous  pas  remplis  d’admira™ 
tion  pour  les  vainqueurs  qui  prennent  soin  des 
funérailles  des  vaincus , qui  protègent  la  faiblesse 
et  le  malheur  ? Quel  cœur  ne  sympathise  avec  la 
famille  de  Darius  quand  elle  se  prosterne  aux 
pieds  d’Alexandre! 

Chez  les  anciens , les  temples  étaient  pareille- 
ment inviolables , et  il  n’y  avait  pas  de  plus  sûr 
asile  pour  quiconque  venait  y chercher  un  refuge. 
Enfin  les  monumens  des  sciences  et  des  arts  ne  se 
trouvaient  pas  moins  sous  la  sauvegarde  de  l’hon- 
neur militaire.  Démétrius,  maître  de  la  ville  de 
Rhodes , donna  ordre  qu’on  épargnât  le  tableau  du 
Jalysus,  qui  était  le  chef-d’œuvre  de  Protogène,  et 
ce  trait  fut  célébré  par  tous  les  historiens.  * 

* La  même  déférence  doit,  ce  me  semble,  être  témoignée  en 
faveur  de  tous  les  hommes  qui  ont  illustré  leur  nom  par  leurs 
talens  et  par  leurs  ouvrages.  Peu  de  personnes  connaissent  la  lettre 
adressée  au  poète  Ducis , à l’époque  où  les  troupes  alliées  effec- 
tuèrent leur  rentrée  en  France  : je  la  rapporte  textuellement  ici 
comme  un  titre  de  gloire  pour  le  noble  et  généreux  ennemi  qui 
l’a  écrite  : « Il  y a long-temps , monsieur,  qu’on  sait  que  la  guerre 
a n’est  pas  l’amie  des  muses  ; croyez  cependant  qu’il  n’y  a pas  eu 


3l8  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

C’est  un  axiome  fondamentai , que  nul  citoyen 
n’a  le  droit  de  se  rendre  justice  lui-méme,  et  de 
combattre  pour  son  propre  compte,  quand  il  fait 
partie  d’une  nation  civilisée  ; il  y aurait  trop  d’in- 
convéniens  dans  l’exercice  d’un  semblable  droit. 
La  guerre  civile  en  serait  le  triste  résultat , et  les 
peuples  ne  tarderaient  point  à s’ensevelir  dans 
le  désordre  et  la  confusion.  La  guerre  civile  est 
suivie  de  tous  les  malheurs  qui  accompagnent  les 
grandes  catastrophes  de  la  nature.  Elle  paralyse 
les  lois  en  brisant  le  frein  d’une  populace  avide 
et  corrompue,  et  fait  sortir  des  hommes  nou- 


« de  ma  faute , et  que  si  j’avais  été  instruit  plus  tôt  de  votre  séjour  à 
« Versailles , j’aurais  donné  les  ordres  nécessaires  pour  écarter  de 
« vous  les  désagrémens  et  les  peines  qu’elle  entraîne  après  elle.  Ce 
« n’est  qu’à  Paris  que  j’ai  appris,  par  M.  Alexandre  de  Humboldt, 
« que  vous  habitiez  la  ville  où  j’avais  mon  quartier-général  ; dès 
« mon  retour,  j’ai  recommandé  qu’on  eût  pour  vous  tous  les  égards 
« que  vous  méritez  à tant  de  titres.  Il  serait  possible  cependant  que 
« vous  eussiez  encore  quelque  chose  à désirer  de  nous  ; veuillez 
« bien  me  le  faire  connaître  ; je  m’empresserai  de  faire  tout  ce  qui 
« dépendra  de  moi  pour  vous  prouver  l’estime  que  nous  faisons  de 
« vos  talens , et  le  respect  que  nous  professons  pour  vos  vertus. 

« SignéXe  comte  de  BuLOF-DEsrNEwTTz  , 
« commandant  le  4®  corps  d’armée  prussien.» 

Depuis  notre  restauration  politique  , on  a annoncé  la  mort  de  cet 
illustre  général  ; dans  ce  cas,  la  lettre  qu’on  vient  de  lire  doit  être 
conservée  comme  un  des  plus  précieux  traits  de  son  panégyrique. 
Honneur  au  guerrier  qui  respecte  les  hommes  de  génie  î sa  gloire 
s’en  ressentira;  car  le  talent  est  aussi  une  puissance  qui  perpétue  les 
grands  souvenirs. 


DE  l’amour  de  la  GUERRE.  3l9 

veaux  de  la  plus  vile  poussière.  L’intérêt  person- 
nel étouffe  à chaque  instant  i’intérét  public.  Dans 
ces  luttes  intestines , on  se  bat  en  quelque  sorte 
au  milieu  des  ténèbres;  tous  les  rangs  sont  usur- 
pés; tous  les  liens  sont  rompus,  ceux  du  respect 
et  de  la  subordination , ceux  du  sang  et  de  la  re- 
connaissance. Les  masses  et  les  individus  ne  se 
meuvent  que  par  leur  égoïsme. 

La  guerre  civile  dégrade  et  démoralise  les 
générations.  L’aigreur  se  transmet  de  famille  en 
famille;  on  se  calomnie,  pour  ainsi  dire,  en  nais- 
sant  ; les  enfans  sont  élevés  pour  la  vengeance. 
Le  ressentiment  devient  un  point  d’honneur,  et 
le  point  d’honneur  justifie  les  crimes.  Le  mot 
de  patrie  est  vain  et  superflu  ; toute  maxime  de 
justice  est  repoussée.  La  prudence , la  modéra- 
tion , toutes  les  vertus , toutes  les  obligations 
humaines  sont  méconnues  ou  faussement  inter- 
prétées au  milieu  des  agitations  sans  but  d’une 
multitude  effrénée.  C’est  alors  surtout  que  la  ven- 
geance communique  à l’homme  un  génie  inven- 
tif; on  frémit  d’horreur  quand  on  songe  à tout 
ce  qu’elle  inspire. 

Ainsi  donc  la  guerre  privée  traîne  après  elle 
des  maux  inséparables  ; ainsi  donc  , pour  arriver 
plus  sûrement  à la  paix,  aucune  guerre  ne  sau- 


320  î>HYSlOLOGrE  DES  PASSIONS. 

rait  être  entreprise  sans  le  consentement  du  chef 
de  l’état  ; un  général  d’armée , quelles  que  soient 
sa  gloire  et  sa  réputation , n’est  que  l’instrument 
de  la  puissance  publique.  Des  soldats  révoltés 
ressemblent  à des  frénétiques  qui  se  détruisent 
par  une  force  aveugle  ; l’intérêt  de  tous  est 
d’obéir,  puisqu’il  n’y  a que  l’obéissance  et  la 
subordination  qui  fassent  arriver  à la  victoire.  Il 
n’appartient  qu’à  celui  qui  gouverne  de  mouvoir 
les  hommes  par  sa  politique , et  de  mettre  en 
œuvre , quand  il  le  faut , tous  les  grands  cou- 
rages qui  doivent  soutenir  les  institutions  d’une 
monarchie.  Résister  à son  souverain , c’est  ou- 
trager la  nation  qu’il  représente  ; quand  les  rois 
vivent  pour  le  bonheur  des  peuples,  les  peuples 
doivent  mourir  pour  la  gloire  des  rois. 


LA  PÉROUSE 

A LA  BAIE  D’HUDSON. 


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AVERTISSEMENT. 


Parmi  les  faits  maritimes  qui  honorent  le 
plus  la  nation  française , il  faut , sans  contre- 
dit, mettre  en  première  ligne  la  destruction 
des  établissemens  anglais  a la  baie  d’Hud 
son,  si  promptement  et  si  glorieusement  exé- 
cutée, en  1 78^ , par  Villustre  navigateur  La 
Pérouse,  dont  la  perte  a été  si  douloureuse  - 
pour  notre  patrie.  Cette  mémorable  expé- 
dition a été  trop  succinctement  rapportée  ; 
elle  fut  conçue  par  J^ouis  XL  1 , qui  ne  res- 
pirait que  pour  le  bonheur  de  son  peuple, 
et  qui  voulait  tout  faire  pour  affermir  sa 
prospérité. 

Je  crois  à propos  de  consigner  ici  quelques 
détails  relatifs  à cette farneusebaie  d’Hudson, 
qui  fut  long-temps  un  objet  d’envie  pour  tous 
les  peuples  amis  du  commerce  ; ces  détails 


II. 


‘6‘l[\  AVERTISSEMENT. 

serviront  d'introduction  au  fait  militaire  que 
je  veux  r^a  conter. 


La  haie  d' Hudson  est  généralement  tx- 
gardée  comme  une  mer  enclavée  au  milieu 
des  terres  ; elle  ne  communique  avec  V Océan 
que  par  son  déti'oit,  ou  la  marée  se  fait 
encore  sentir.  Lorsque  La  Pérouse  s’y  ren- 
dit, il  y avait  dans  les  étahlissemens  qui  s'y 
trouvent  non  seulement  des  moyens  de  résis- 
tance considér  ables , mais  un  grand  nombre 
de  familles  pnglaiscs  que  des  spéculations 
particulier  es  y retenaient , et  qui  étaient  en 
relation  avec  les  sauvages  pour  la  prépara- 
tion et  le  trafic  des  pelleteries. 

Cette  portion  de  mer  qui  porte  le  nom 
de  baie  d’Hudson  , fut  primitivement  décou- 
verte par  un  pilote  danois  nommé  Frédéric 
Anschild  , lequel  était  parti  de  Norwege 
pour  découvrir  un  passage  qui  le  fit  arriver 
des  mxr's  d'Eunrpe  à celles  d'Asie.  On  as- 
sure qu'il  demeura  tout  un  hiver  dans  cette 


AVERTISSEMEJV'T. 


baie , et  que  les  saunages,  qui  alors  n étaient 
point  irrités  contre  les  Européens , pour- 
vurent a tous  ses  besoins;  dans  la  suite ^ 
Hudson  eut  occasion  de  connaître  ce  navi- 
gateur ; G est  d'après  les  journaux  que  lui 
communiqua  ce  dernier,  quil  exécuta  le  meme 
xoyage. 

Mais  le  capitaine  Hudson  fut  très  mal- 
heureux dans  son  entreprise  ; sa  déplorable 
aventure  est  connue  de  tous  les  marins.  Cet 
homme , couvert  de  gloire , devait  bientôt  re- 
cueillir le  fruit  de  ses  travaux , lorsque  V in- 
grat Green,  quil  avait  comblé  de  bienfaits, 
et  quelques  autres  révoltés,  tinrent  le  saisir 
au  milieu  de  son  sommeil;  ces  êtres  démo- 
ralisés jetèrent  leur  capitaine  dans  une  frêle 
barque,  pour  V abandonner  à la  merci  des 
flots.  Ils  montèrent  ensuite  sur  la  cime  d'un 
rocher,  pour  contempler  son  désastre  avec 
une  joie  féroce,  et  le  voir  lutter  contre  la 
tempête.  Hélas!  les  vagues  mugissantes  ne 
secondèrent  que  trop  les  desseins  perfides  de 


3^6 


AVERTISSEMENT. 


ces  scélérats  ; le  bateau  s’engloutit  dans  ces 
mers  ignorées.  Green  put  jouir  de  la  détresse 
et  du  désespoir  de  son  illustre  victime.  ^ 

La  compagnie  de  commerce  établie  a la- 
baie  d’Hudson,  date  de  i66g.  Les  Anglais 
durent  beaucoup , en  cette  occasion  , a un 
Français  nommé  Groiseileiz , qui , découragé 
dans  son  pays,  se  rendit  cl  Oxford  pour  of- 
frir son  projet  au  roi  d’ Angleterre.  Le  roi 
lui  accorda  un  vaisseau  pour  réaliser  les  es- 
pérances cpiil  CW  ait  conçues  ; c’est  dans  ce 
même  lieu,  dit  le  voyageur  Ellis,  qu’on  vit 
s’établir  la  première  colonie  d’entrepreneurs, 
lesquels  formèrent  une  association  autorisée 
par  des  lettres-patentes.  ^ 

* Cet  événement  a fourni  le  sujet  d’un  poënie  à lord 
Byron  ; il  est  intitulé  : Christian  et  ses  compagnons.  C’est  abso- 
lument le  même  trait  5 il  n’y  a que  les  noms  qui  se  trouvent 
changés. 

* Au  commencement  de  ces  lettres , il  est  dit  : comme  notre 
cher  cousin  le  comte  Robert  a entrepris  à ses  dépens  et  avec 
des  frais  considérables , une  expédition  pour  la  baie  d'Hudson , 
au  nord-ouest  de  V Amérique , pour  la  déconcerte  d'un  nouceau 


A VERT!  SSEMEIST . 3 ‘2  7 

Les  Anglais  firent,  dans  la  suite,  de 
grands  efforts  pour  faire  fructifier  leur  nou- 
velle branche  de  commerce.  Ils  construisi- 
i^ent  successivement  des  magasins  couverts 
de  plomb , et  plusieurs  petits  forts  en  pierre 
de  taille  sur  le  territoire  de  la  bcde  ; le 
capitaine  Nelson  j éleva  surtout  une  redoute 
protégée  par  des  pièces  de  canon.  Bien- 
tôt on  J vit  de  nombreux  négocians  sf  ccd- 
feutrer  dans  leurs  comptoirs,  pour  s’appro- 
prier les  ressources  du  Nord.  Ils  exci- 
taient la  sauvage  industrie  de  ces  peuples 
chasseurs , en  faisant  briller  à leurs  yeux , 
pour  échange,  d’autres  moyens  de  subsis- 
tance et  de  conservation. 


passage  dans  la  mer  du  Sud , et  de  quelque  nouveau  commerce 
en  fourrures , minéraux  et  autres  marchandises  importantes , 
et  que  ces  entreprise^  ont  déjà  produit  des  découvertes  suffi- 
santes pour  encourager  les  participans  à poursuivre  leurs  des- 
seins, dont  il  y a apparence  qu’il  pourra  revenir  des  avantages 
considérables  à nous  et  à nos  royaumes etc. , etc.  Ainsi  sur  la 
requête  de  ces  entrepreneurs , et  pour  V avancement  de  leurs 
travaux  , le  roi  leur  accorde  le  commerce  et  le  territoire  de  la 
baie  d’ Hudson  y etc. 


AVERTISSEMET^T. 


3^8 

Quarriva-t-ilP  on  ne  tarda  pas  à se  re- 
pentir,  en  France  y d'avoir  rejeté  ou  dédaU 
gné  les  plans  de  commerce  proposés  par 
Groiseileiz  et  Ratissoii , quon  avait  pris 
F abord  pour  des  visionnaires  y ou  des  spécw- 
lateurs  à systèmes  plus  ou  moins  chimériques. 

On  résolut  meme  de  chasser  les  Anglais  de 

« 

ces  postes  si  importuns  y et  on  y réussit. 
Malheureusement  ceux-ci  prirent  leur  re- 
vanche dans  la  suite  y et  les  établisse- 
mens  quils  avaient  fondés  leur  furent  ren- 
dus. 

Tel  était  y depuis  long -temps  y h état  des 
choses  entre  deux  nationSy  presque  tou- 
jours rivales  ou  belligérantes  y quand  le  choix 
de  Louis  XVI  tomba  sur  La  Pérouse  pour 
aller  détruirCy  a V improviste  y,  tous  les  forts 
que  les  Anglais  possédaient  à la  baie  d’Hud- 
son. Il  commandait  le  Sceptre , vaisseau  de 
soixante-quatorze  canons  ; deux  simples  Jré- 
gates  l’accompagnaient  y l’Astrée  et  TEn  ga- 
geante : l’une  confiée  à son  meilleur  ami, 


AVERTISSEMENT.  02  Q 

M.  Fleuriot  de  Langle  ^ ; Vautre  à M.  de  la 
J aille.  On  embarqua  un  détachement  de 
troupes  aux  ordres  de  M.  de  Rostaing;  M.  le 
Certain  devait  diriger  V artillerie , et  M.  de 
Monneron  présider  à V opération  des  sièges. 
Ces  braves  marins  et  leurs  compagnons 
étaient  alors  dans  toute  la  force  de  leur  âge 
et  dans  toute  V ardeur  de  leur  talent  ; ils  fu- 
rent a peine  en  mer,  que  les  plus  grandes 
espérances  vinrent  se  mêler  aux  craintes 
quon  avait  d'abord  conçues  sur  le  succès  de 
V expédition. 

^ La  Pérouse  avait  conçu  une  amitié  singulière  pour 
M.  Fleuriot  de  Langle , qui  avait  partagé  ses  glorieux  périls  ; 
le  danger  rapproche  les  cœurs;  la  campagne  de  la  baie  d'Hud- 
son les  avait  étroitement  liés  l’un  à l’autre.  On  sait  qu’il  se 
l’associa  pour  tous  ses  voyages  ultérieurs,  et  qu’il  eut  la  douleur 
de  le  voir  massacrer  par  une  horde  de  sauvages.  M.  de  Langle 
avait  beaucoup  de  conformité  pour  le  caractère  avecM.  de  La 
Pérouse;  ils  avaient  du  penchant  pour  les  mêmes  études.  Cet 
habile  officier  a eu  un  fils  père  de  sept  enfans;  l’aîné  est  aspirant 
de  deuxième  classe , et  embarqué  dans  ce  moment.  Ce  jeune 
marin  aime  son  état  avec  passion,  et  ne  désire  rien  tant  que 
de  marcher  sur  les  traces  de  son  grand’père. 


33o 


AVERTISSEMENT. 


Les  biographes , ce  me  semble , ri  ont  point 
fait  assez  ressortir  les  belles  actions  de  Jean- 
François  Galaup  de  La  Pérouse;  ils  nont 
point  donné  assez  de  détails  sur  le  personnel 
de  ce  grand  capitaine  ^ . Il  était  né  à A Iby^ 
département  du  Tarn^  en  1741  ; bl  fut  élevé 
dans  sa  famille  jusqu  à V âge  de  seize  ans, 
époque  où  il  entra  dans  la  marine  par  l’effet 
d'une  vocation  naturelle , et  par  les  in- 
spirations d'un  brave  marin  qui  fréquentait 
beaucoup  ses  parens.  Il  se  rendit  a Brest , 
d'où  il  partit  pour  plusieurs  expéditions  glo- 
rieuses.  On  ne  le  vit  reparaître  dans  sa 
ville  natale,  qu'en  lySS,  après  son  triomphe 
de  la  baie  d' Hudson.  Dans  ce  meme  temps, 
il  épousa  mademoiselle  Éléonore  de  Broudou , 
femme  ornée  de  tous  les  agrémens  de  son  sexe. 
Cette  intéressante  personne  lui  a survécu  de 

^ J’ai  pris  néanmoins  lecture  d’un  très  bel  éloge  de  ce 
navigateur  par  M.  Féral,  avocat  distingué  au  barreau  de 
Toulouse.  Son  manuscrit  n’est  point  encore  publié.  M.  Vi- 
naty  a traité  le  même  sujet  avec  un  succès  non  moins  re- 
marquable. 


AVERTISSEMENT. 


33l 

quelques  années,  et  nous  l’avons  vue  à Paris 
n ayant  d’autre  culte  que  sa  douleur. 

La  Pérouse  était  d’une  taille  peu  élevée; 
ses  cheveux  blonds  se  bouclaient  naturelle- 
ment sur  son  front,  quand  il  était  en  mer, 
et  qu’il  ne  prenait  aucun  soin  de  sa  toilette. 
Ses  yeux  bleus  étaient  pleins  de  feu;  son  sou- 
rire était  franc  ; il  fraternisait  de  suite  avec 
ceux  ciu  il  rencontrait,  parce  qu’il  avait  une 
physionomie  ouverte , et  qui  exprimait  tous 
les  sentimens  généreux.  Dans  les  derniers 
temps  de  sa  vie , il  avcdt  acquis  un  embonpoint 
presque  aussi  considérable  que  celui  de  M.  le 
Bailli  de  Suffren;  il  était  vif  et  emporté  comme 
Lamotte-Piquet  ; il  laissait  a peine  a ses  do- 
mestiques le  temps  de  le  servir.  Son  imagina- 
tion était  pleine  d’audace  , sa  conversation 
aussi  agréable  que  spirituelle , et  il  savait 
rendre  tous  ses  sentimens  de  la  manière  la, 
plus  brillante. 

I 

La  Pérouse  était  affable  et  très  conwiunb 


332 


AVERTISSEMENT. 


catif  ; il  avait  reçu  de  la  nature  une  chaleur 
d'âme  extraordinaire.  Dans  son  enfance,  on 
le  citait  comme  un  modèle  de  V amour  frater- 
nel ; il  chérissait  tendrement  sa  sœur,  mariée 
depuis  a Villefranche  d’ Aveyron,  et  devenue 
mere  d'une  famille  honorable  \ Ils  avaient 
été  constamment  élevés  ensemble  sous  le  toit 
paternel  ; dans  leur  première  enfance,  on  les 
portait  tous  deux  à dos  de  mulet,  dans  un 
double  panier  d'osier  : c'est  dans  ce  modeste 
équipage  qu'on  les  faisait  xoyager  d'une  ville 
a l'autre,  pour  aller  visiter  leurs  grands- 
parens.  Si  nous  consignons  ici  cette  minu- 
tieuse anecdote,  c'est  parce  que  La  Pérouse 
lui  - même  la  rappelait  quelquefois  dans 
ses  entretiens  familiers.  L'histoire  attache 
à la  vie  des  grands  hommes  une  sorte 
de  magie  qui  en  rehausse  les  mmndres 
détails. 

* Je  veux  parler  de  madame  Dalmas,  dont  le  fils  a très 
bien  servi  dans  la  marine.  M.  de  La  Pérouse  avait  aussi  une 
autre  sœur,  madame  Barthez,  dont  les  enfans  portent  rillustre 
nom  de  leur  oncle  , par  autorisation  de  S.  M. 


A.VERTISSEMEWT. 


333 

La  Pérouse  était  passionné  pour  sa  pro- 
fession; il  regardait  V Océan  comme  sa  pa- 
trie ; il  s'était  si  bien  accoutumé  au  bruit  des 
vagues  et  au  fracas  des  élémens,  quil  s'en- 
dorment continuellement  dans  les  temps  de 
loisir  qu'il  passait  à terre.  Quelques  jours 
a^ant  son  départ  pour  la  baie  d'Hudson , il 
s'était  laissé  aller  a un  profond  sommeil , 
quand  son  fidèle  compagnon,  M.  Fleuriot  de 
Langle , entra  dans  sa  chambre,  pour  lui 
communiquer  une  affaire  importante  : « Mon 
ami,  s' écria-t-il , pourquoi  m'as-tu  réveillé  ? 
je  révais  la  victoire.  » 

Ce  que  l'on  vantait  surtout  dans  La  Pé- 
rouse était  la  générosité  ; on  verra  cju'il  a 
manifesté  cette  vertu  dans  toutes  ses  guerres , 
dans  toutes  ses  négociations , et  qu'il  donnait 
toujours  plus  qu  on  n attendait  de  lui.  Quand 
les  matelots  lui  rendaient  le  plus  léger  office, 
il  leur  attribuait  des  récompenses  doubles  de 
celles  que  l'on  accorde  ordinairement.  Sa 
conduite  envers  le  capitaine  Samuel  Héarne , 


334  AVERTISSEMENT. 

auquel  il  rendit  son  épée  et  ses  manuscrits , 
est  une  leçon  admirable pour  les  vainqueurs  ; il 
ne  vit  en  luiquun  rival  de  gloire  m alheureux. 

La  Pérouse  était  un  rigoureux  observateur 
de  la  discipline  militaire  ; il  avait  un  geste 
significatif  qui  exprimait  sa  volonté  avec 
énergie , quand  il  était  en  regard  de  ses 
subordonnés  ; il  gourmandait  avec  la  sé- 
vérité la  plus  éloquente  celui  qui  s’écartait 
de  ses  devoirs.  Il  avait  d’ailleurs  grand  soin 
d’animer  par  ses  discours  les  personnes  qu’il 
amenait  dans  ses  vaisseaux , et  qui  devaient 
concourir  a ses  entreprises.  Nous  ignorons 
si  le  trait  suivant  est  authentique  : on  rap- 
porte qu’un  jour  dans  ses  courses  de  l’Inde  ^ 
quelques  matelots  de  son  équipage  s’étaient 
livrés  à des  murmures , et  avaient  osé  par- 
ler de  leur  désertion.  La  Pérouse  fit  aussitôt 
jeter  à la  mer  les  entrailles  d’un  bœuf , 
et  leur  montrant  de  loin  les  poissons  af- 
famés qui  venaient  s’en  saisir  : « J’ espère 
bien,  leur  cria-t-il  de  loin,  que  personne  ne 


A^VERTISSEMENT.  335 

nie  quittera;  dans  tous  les  cas  voilà  mes  sen- 
tinelles. D 

Il  serait  trop  long  de  rapporter  ici  tous  les 
traits  de  valeur  qui  ont  illustré  la  vie  de  ce 
grand  capitaine;  je  laisse  à d’autres  le  soin 
de  dire  quelle  fut  sa  belle  conduite  à la  mal- 
heureuse journée  de  Confions , et  combien  il 
fut  terrible  dans  cette  défaite  ' . La  Pérouse 
ne  fut  pas  moins  intrépide  dans  ses  cam- 
pagnes de  l’Inde  ; avec  deux  navires  il  osa 
combattre  contre  une  flotte  entière  de  Marates 
qui  désolaient  nos  colonies  d’ Asie  ; on  se 
soucient  que  devant  Mahé  il  mit  en  fuite  dix 
mille  Barbares.  On  sait  qu’à  la  conquête  de 
la  Grenade  il  fut  brave  jusqu’à  la  témérité 

La  Pérouse  était  embarqué  sur  le  Formidable 
vaisseau  de  guerre  n’a  mieux  justifié  le  nom  qu’il  portait 
que  dans  cette  mémorable  journée. 

^ Voici  comment  s’exprime  M.  Féral,  à l’occasion  de  la 
conc|uête  de  la  Grenade,  où  La  Pérouse  seconda  si  bien  les 
projets  du  comte  d’Estaing  : « C’est  surtout  dans  ces  instans 
« décisifs  où  le  calme  de  l’âme  doit  s’unir  à la  vivacité  de 
« l’exécution,  qu’apparaît  toute  la  supériorité  de  La  Pérouse; 


336  AVERTISSEMENT. 

Dans  les  guerres  des  États-Unis  y La  Pérouse 
se  fit  particulièrement  estimer  par  le  général 
ashington  ; aussi  rien  n égale  les  exprès- 

H d’Estaing  veut  attaquer  la  Grenade  ; notre  marin  est  avec 
« lui  ; la  place  péiilleuse  lui  est  assignée  ; il  l’accepte  avec 
« joie  ; il  mouille  son  vaisseau  sous  le  canon  de  la  colonie  ; 
« les  feux  qui  l’entourent  ne  troublent  aucun  de  ses  mouve- 
« mens,  ne  suspendent  aucune  de  ses  manœuvres.  Il  protège 
« avec  un  admirable  sang-froid  le  débarquement  de  notre 
« armée  ; et  dans  ce  combat  où  brille  toute  la  vivacité  de  nos 
« armes,  dans  ce  combat  le  plus  français  peut-être  des  guerres 
« de  l’autre  siècle,  il  a su  mériter  les  hommages  des  soldats 
« et  des  matelots , du  chef  et  des  guerriers.  La  flotte  de  Byron 
« vogue  à pleines  voiles  vers  la  colonie  conquise  ; elle  vient 
« réparer  une  défaite  ou  nous  punir  d’un  succès.  D’Estaing 
« l’attend  sans  crainte , et  tout  est  préparé  pour  la  recevoir. 
« C’est  La  Pérouse  qu’il  fait  le  confident  de  ses  dispositions  ; 
« c’est  lui  qu’il  interroge  et  consulte  sur  la  sagesse  de  ses 
« projets  ; c’est  à lui  qu’il  confie  la  difficile  et  dangereuse 
« mission  de  porter  les  ordres  dans  l’escadre  ; et  qui  pourrait 
« mieux  les  exécuter  que  celui  qui  les  inspira  ? » Le  reste  de  cet 
éloge  est  écrit  avec  le  même  talent.  Quoique  ce  petit  ouvrage 
ne  soit  encoro  qu’une  ébauche,  on  peut  dire  de  M.  Féral  ce 
que  Pline  disait  de  Pompée  Saturnin  : sa  composition  est  belle 
et  majestueuse  ; ses  expressions  harmonieuses  et  marquées  au 
coin  des  bons  modèles  : Gravis  et  décora  eonstructio , sonantia 
verha  et  antiqua. 


AVERTISSEMENt.  33^' 

sions  flatteuses  dont  se  sentit  ce  dernier, 
lorsqu  il  lui  fit  annoncer  par  M.  le  comte 
d'Estaing,  quil  était  admis  dans  l’ordre  de 
Cincinnatus.  Dans  cette  occasion  l’on  ^it  une 
preuve  manifeste  de  l’estime  et  de  la  recom 
naissance  que  là  marine  française  inspirait 
alors  à tout  le  continent  de  V' Amérique.  Ce  fut 
M.  le  maréchal  de  Castries  qui  envoya  l’agré- 
ment du  roi  a La  Pérouse,  pour  quil  pût  dé'- 
sormais  porter  cette  décoration  honorable  qui 
attestait  ses  services  dans  la.  guerre  des  États^ 
Unis:  ce  ministre  ne  brillait  pas  seulement 
par  l’étendue  de  ses  vues  et  par  l’intégrité 
de  son  administration  ; il  savait  discerner  le 
mérite,  et  se  rendre  le  moteur  de  tous  ses  succès. 

Mais  c’est  surtout  apres  ses  exploits  de  la 
baie  d’Hudson  que  La  Pérouse  devint  l’objet 
de  l’ admiration  générale  ; on  le  comparait 
déjà  au  capitaine  Cook , qu’il  semblait  avoir 
pris  pour  modèle  : de  toutes  parts  on  le  félici- 
tait. J’ai  sous  les  yeux  une  lettre  de  M.  le  duc 
de  Castries,  aujourd’hui  gouverneur  du  châ- 


AV-ERTISSEMEWT. 


338 

teau  de  Meudon,  dans  laquelle  ce  bra^e  ser- 
viteur de  nos  rois  lui  témoigne  toute  la  satis- 
faction du  maréchal  son  père,  qui  administrait 
alors  notre  marine  avec  autant  d’éclat  que  de 
distinction.  « Croyez-vous,  ajoute-t-il,  que  je  ne 
regrette  pas  beaucoup  de  n’avoir  pas  été  à la 
place  de  M.  de  RostaingP  oui,  je  vous  l’as- 
sure, j’aurais  été  au  comble  de  la  joie  de 
servir  le  roi  à côté  de  vous,  et  j’espère  que 
vous  auriez  été  satisfait  de  mon  zèle  autant 
que  de  mon  activité. 

La  Pérouse  n était  pas  seulement  un  mili- 
taire intrépide  ; son  esprit  se  distinguait  par 
les  qualités  les  plus  éminentes;  il  avait  profité 
de  ses  loisirs  pour  faire  une  étude  approfon- 
die des  sciences  nautiques,  et  personne  ne 
connaissait  mieux  que  lui  l etendue  et  les 
limites  de  l’Océan.  Comme  au  dix-huitième 
siècle,  les  plus  grandes  entreprises  avaient 
pour  but  spécial  le  progrès  des  sciences, 
et  qu’on  ne  voyageait  plus  pour  conquérir 
de  vaines  richesses,  c’est  surtout  a la  baie 


AVERTISSEMENT. 


339 

d'Hudson  que  notre  navigateur  eut  oeca- 
sion  de  satisfaire  le  goût  plus  prononcé  qui 
le  portait  a faire  des  recherches  sur  V histoire 
naturelle.  On  regrette  vivement  que  son  temps 
ait  été  si  court  pour  V observation. 

Ce  qui  l'avait  surtout  intéressé , ce  sont  les 
terribles  combats  que  se  livrent  les  ours  des 
mers  septentrionales.  De  concert  avec  de 
Candie  y La  J aille  et  Monneron  y il  aimait  a 
voir  ces  animaux  haletans  de  fatigue  se  rou- 
ler dans  les  neiges  et  gravir  avec  leurs  griffes 
des  montagnes  de  glaces  y se  harceler  sans  inter^ 
ruptioïiy  courir  y se  précipiter  y s' atteindre;  ne  se 
reposer  que  pour  recommencer  le  combat;  s'é- 
touffer dans  d'horribles  étreintes,  et  s' entraîner 
réciproquement  jusque  dans  les  gouffres  de 
r Océan.  C'est  aussi  dans  ces  parages  que  La 
Pérouse  et  ses  compagnons  eurent  occasion 
d'étre  témoins  des  effroyables  luttes  de  la 
baleine  avec  V espadon. 


La  Pérou  se  fut  d'une  admirable  bonté  pour 


34o  AVERTISSEMENT. 

tous  ses  compagnons  de  gloire  ; il  sollicita  des 
grâces  pour  eux  auprès  du  roi  : ce  Us  ont  par- 
tagé mes  dangers,  discdtâl , ils  doivent  avoir 
droit  âmes  récompenses . » C’est  apres  V expédi- 
tion de  la  haie  d’ Hudson,  que  M,  le  chevalier  de 
Langlx,  qui  avedt  si  bien  commandé  FAstrée , 
fut  créé  capitaine  de  vaisseau,  M,  de  La  J aille 
obtint  une  pension  sur  l’ordre  de  Saint-Louis, 
M,  Saulnier  de  Mondevit,  M,  de  Beauregard, 
furent  tous  deux  créés  lieutenans,  M,  le  che- 
valier de  La  Monneraye  ; MM,  Dubordier, 
offieier  suédois , Lefèvre,  Doré,  de  Fienne, 
Dubuisson,  Dubreuil,  Rihoulet;  les  chevaliers 
de  lÆunoi  et  de  La  Silvestrie,  furent  également 
distingués  par  des  promotions  ou  des  réeom- 
penses,  selon  b importance  de  leurs  services. 
Quand  tous  ces  braves  marins  vinrent  le  re- 
mercier, il  leur  répéta  ces  belles  paroles  de  Du- 
gay-Troidn  : Je  suis  trop  récompense  quand 
j’obtiens  l’avancement  de  mes  officiers. 

Tous  ces  détails  étaient  utiles  à conserver, 
et  la  plupart  des  renseignemens  que  je  donne 


AVERTISSEMENT.  34 1 

sur  cette  brillante  campagne  de  la  baie  d’Hud- 
son eussent  été  peut  - être  égarés , sans  le 
zélé  d’un  magistrat  que  tout  le  monde  ré- 
véré, sans  l’activité  de  M.  de  Cardonnel  ^ 
digne  représentant  de  la  ville  d’ Aïby,  homme 
doublement  cher  à ses  compatriotes  et  par 
ses  lumières  et  par  ses  sentirnens  honora- 
bles. S-ans  les  sollicitudes  qu’il  s’est  données, 
ils  eussent  été  la  proie  de  quelques  épiciers 
ignorans , qui,  ne  connaissant  ni  l’impor- 
tance ni  la  valeur  de  cette  correspondance , 
en  usaient  déjà  pour  envelopper  les  objets  de 
leurs  ventes  journalières  ; on  ne  sait  point 
encore  par  quelle  coupable  inadvertance  on 
avait  mis  ci  leur  disposition  des  documens  si 
précieux  \ Je  conserve  la  même  reconnais- 

* c’est  ainsi  qu’on  trouva  un  jour  chez  un  marchand  de 
poivre  l’une  des  meilleures  comédies  de  Collin-d’Harleville  ; 
c’est  ainsi  qu’on  vient  de  découvrir  au  milieu  des  papiers  et 
des  parchemins  séculaires  d’une  étude  de  notaire  à Melun , 
un  manuscrit  précieux  des  poésies  complètes  de  Thibault  V, 
comte  de  Champagne.  On  pourra  peut-être  se  procurer  d’au- 
tres renseignemens  qui  ajouteront  à ce  que  je  vais  raconter 
des  exploits  de  La  Pérouse  à la  baie  d’Hudson. 


AVEllTISSEMEWT. 

sanœ  pour  JVL  le  comte  de  Pins,  tun  des 
hommes  les  plus  spirituels  de  nos  jours,  qui 
ni  a fourni  des  anecdotes  importantes,  et  pour 
M.  Féral,  auteur  d’un  Eloge  académique 
de  ce  célébré  navigateur.  Madame  de  Peche- 
loche,  qui  est  la  propre  nièce  de  M.  de  La 
Pérouse , et  plusieurs  membres  de  cette  digne 
famille , à laquelle  des  liens  d’amitié  m’unis- 
sent depuis  l’enfance,  m’ont  également  fa- 
vorisé pour  ce  travail. 

J’ai  écrit  plusieurs  parties  de  cet  épisode 
sous  la  dictée  des  compagnons  de  gloire  de 
La  Pérouse.  Les  bons  marins  me  sauront  gré, 
je  pense , de  leur  avoir  conservé  ces  détails 
honorables  ; ils  m’ approuveront  d’ avoir  publié 
des  faits  propres  h intéresser  leurs  loisirs,  et 
à immortaliser  la  valeur  sublime  et  cheva- 
leresque de  cet  incomparable  capitaine. 

La  baie  d’Hudson  est,  pour  ainsi  dire, 
un  lieu  inabordable  ; c’est  la  surtout  que  la 
nature  semble  fermer  le  monde  par  d iinpé- 


AVERTISSEMENT*  343 

nétrables  barrières.  Quand  on  songe  aux 
dangers  de  cette  navigation  y exécutée  sans 
guide , sans  carte , et  sans  aucun  renseigne- 
ment sur  Vétat  des  forces  quon  avait  à com- 
battre, on  ne  peut  s' empêcher  de  convenir  que 
cette  campagne  est  une  des  plus  brillantes 
de  notre  marine,  M.  Robert-Lefêvre , peintre 
du  Roi  y a bien  voulu  se  charger  de  repro- 
duire la  scène  touchante  où  ce  navigateur, 
aussi  remarquable  par  son  humanité  que  par 
son  courage  y fait  apporter  des  secours  aux 
Anglais  malheureux.  Personne  n était  plus 
digne  de  consacrer  un  si  noble  souvenir; 
cet  artiste  habile  brille  surtout  par  V ex- 
pression et  la  vérité  : le  tableau  religieux 
quil  a exécuté  pour  le  Mont  - P alérien  , 
prouve  qudl  est  éminemment  appelé  a la  pein- 
ture dramatique,  M,  Robert- Lefèvre  a un  fils 
qui  est  déjà  un  marin  fort  distingué , et  au- 
quel  je  dois  des  renseignernens  précieux  pour 
r épisode  dont  je  vais  in  occuper. 

De  retour  dans  ses  foyers , La  Pérouse  ne 


11. 


3/j4  avertissement. 

jouit  pas  long-temps  des  fruits  de  sa  gloire. 
De  nouveaux  périls  V attendaient , et  Von 
connaît  les  malheurs  qui  nous  ont  privés  de 
ce  grand  capitaine.  Sa  fin  a été  comme  celle 
de  tant  d’autres  navigateurs , dont  les  revers 
ont  sanctionné  la  gloire  ; son  corps  a été  re- 
demandé a toutes  les  plages  ; son  nom  a été 
vainement  redit  à toutes  les  mers  : on  n a 
pas  trouvé  une  seule  planche  du  navire  qui 
le  transportait;  tous  ceux  qui  ont  couru  a sa 
recherche  ont  vu  leurs  espérances  s’évanouir.^ 

* On  n’ignore  pas  néanmoins  que  depuis  peu  de  mois  on 
croit  avoir  trouvé  la  croix  de  Saint-Louis  qui  décorait  jadis 
la  poitrine  de  La  Pérouse,  suspendue  comme  un  bizarre 
ornement  à l’oreille  d’un  sauvage  insulaire.  Une  expédition 
française  est  déjà  partie  pour  examiner  les  parages  où,  d’après 
nos  conjectures , les  deux  vaisseaux  du  célèbre  et  infortuné 
navigateur  ont  péri  par  un  épouvantable  naufrage.  On  espère 
recueillir  quelques  notions  et  quelques  restes  peut-être  des 
objets  qui  lui  ont  appartenu.  C’est  un  devoir  national  pour  les 
Français  de  rassembler  ces  souvenirs  d’une  de  nos  plus  belles 
entreprises,  dirigée  particulièrement  par  les  augustes  pensées 
de  Louis  XVI.  M.  Dumont  d’Urville , capitaine  de  frégate, 
est  chargé  de  cet  honorable  soin;  MM.  Quoy  et  Gaimard 
l’accompagnent  en  leur  qualité  de  naturalistes. 


LA  PEROUSE 

A LA  BAIE  D’HUDSON. 

( Fig.  vu.  ) 

\ 

Là  Perouse  était  déjà  capitaine  quand  son 
gouvernement  lui  confia  Tune  des  entreprises 
les  plus  périlleuses  dont  nos  annales  mariti- 
mes aient  fait  mention.  La  guerre,  qui  jette 
tant  de  diversité  sur  les  fortunes  humaines , 
divisait  la  France  et  la  Grande-Bretagne.  Il 
est  mille  occasions  où  pour  se  défendre  il  faut 
aller  au-devant  de  l’ennemi , où  pour  être  plus 
certain  de  le  vaincre , il  convient  de  l’attaquer. 
L^’homme  illustre  que  je  viens  offrir  à l’admi- 
ration des  marins , reçut  l’ordre  formel  d’aller 

7 O 

détruire  les  établissemens  des  Anglais  à la 
baie  d’Hudson.  Au  temps  dont  je  parle  nul  en 


346  LA  p:érol)se 

effet  n’était  plus  digne  que  lui  de  présider  à 
cette  expédition  mémorable  ; nul  n’était  plus 
capable  de  défendre  les  intérêts  de  son  pays 
et  de  promener  avec  gloire  le  pavillon  de  son 
roi. 

Cependant  La  Pérouse  brûlait  de  voir  le 
jour  ou  devait  s’effectuer  son  embarquement. 
Le  navigateur  est  ami  du  danger  ; il  trouve 
une  sorte  de  plaisir  à s’abandonner  à la 
fortune.  Les  chances  de  l’Océan  plaisent  à 
son  âme  impatiente.  « Vos  frégates  sont-elles 
bien  armées  ? disait-il  à chaque  instant  au 
courageux  de  Langle  , son  meilleur  ami , ainsi 
qu’à  La  Jaille , qui  tous  deux  devaient  partager 
sa  destination  \ Quand  mettrons-nous  à la 
voile  ? ))  Enfin  ce  moment  arriva.  La  Pérouse 
appareilla  dans  la  rade  du  cap  Français , et 
après  que  tous  ses  compagnons  eurent  pris 
connaissance  de  ses  desseins,  il  s’éloigna  à la 
vue  d’une  population  qui  ne  cessait  de  faire 

’ M.  Fleuriot  de  Langle  montait  V Astrée , et  M.  de  La 
Jaille  s’était  embarqué  sur  V Engageante 


A LA  BAIE  d’iILJDSON.  347 

des  vœux  pour  son  triomphe  et  son  prochain 

retour. 

» 

La  Pérouse  avait  à son  bord  des  officiers 
intrépides,  capables  de  le  seconder  dans  les 
conjonctures  les  plus  délicates.  Il  possédait 
au  plus  haut  degré  Fart  de  commander  à leur 
courage.  Les  deux  frégates  qui  étaient  sur  le 
point  de  lever  Fancre  pour  escorter  son  vais- 
seau, emportaient  les  documens  les  plus  cer- 
tains pour  se  rejoindre  en  des  lieux  détermi- 
nés^ en  cas  de  séparation  ou  d’attaque  im- 
prévue. 

Chacun  des  compagnons  de  La  Pérouse 
avait  d’ailleurs  son  rôle  à remplir,  pour  tout 
ce  qui  pouvait  étendre  la  géographie  et  per- 
fectionner la  navigation  ; de  Langle  devait 
tracer  des  cartes,  observer  la  situation  du 
pays  , tenir  une  note  exacte  des  températures, 
étudier  la  hauteur  et  la  direction  des  marées  ; 
I^a  Jaille  se  proposait  de  faire  des  recherches 
sur  l’intensité  de  la  force  magnétique  dans  les 


348  LA  PÉHOUSE 

parages  du  Nord  ; mais  La  Pérouse , en  sa 
qualité  de  chef  de  Texpédition  , s’occupait  du 
but  principal  de  l’entreprise  ; il  donnait  son 
attention  à tous  les  détails.  Sa  conduite  était 
réglée  d’avance  par  des  notes  et  des  instruc- 
lions  écrites  de  la  main  de  son  souverain. 
Louis  XVI  lui  avait  marqué  jusqu’au  temps 
qu’il  devait  employer  pour  cette  importante 
mission  : Surtout,  lui  disait  ce  bon  roi,  ne 
faites  la  guerre  qu’au  gouvernement  ; épar- 
gnez les  individus  ; nous  voulons  effrayer 
notre  ennemi,  mais  nous  ne  voulons  pas  le 
détruire. 

C’est  smr  la  côte  septentrionale  de  la  terre 
de  Labrador  que  se  trouve  cette  vaste  baie , 
séjour  des  frimas  et  des  tempêtes  ; contrée 
aride  qui  semble  repousser  tous  les  mortels  ; 
dernière  habitation  du  monde  , que  le  soleil 
réchauffe  à peine  de  ses  rayons , oii  s’accu- 
mulent les  glaces  de  tant  d’hivers  ^ oii  la 
boussole  cesse  de  diriger  le  navigateur,  oii  les 
pierres  se  fendent , ou  les  fontaines  s’arrêtent , 


A LA  BAIE  d’hüDSON.  349 

où  le  mercure  coulant  subit  une  prompte 
congélation.  Tout  est  muet  dans  ces  tristes 
lieux;  on  n y entend  que  les  cris  discordans 
de  quelques  oiseaux  de  marine , et  les  mugis- 
semens  de  Fours  polaire , qui  règne  seul  sur 
cette  plage  abandonnée. 

Quelques  êtres  humains  y apparaissent 
néanmoins  comme  des  ombres  ; ce  sont  des 
Indiens  sauvages  qui  viennent  trafiquer  sur 
les  pelleteries.  Le  sourire  hideux  de  cette  race 
ignoble,  à l’aspect  du  gain  qu’elle  convoite, 
rappelle  l’existence  fabuleuse  des  cyclopes. 
Rien  surtout  n’est  plus  effrayant  que  la  tribu 
farouche  des  Clistinos,  qui  attachent  des 
queues  d’animaux  à leur  noire  chevelure  ; les 
eaux  de  la  baie  d’Hudson  ressemblent  à celles 
du  Phlégéton,  qui  imprimaient  les  plus  hb 
denses  formes  à ceux  qui  s’en  trouvaient  im- 
prégnés. 

Malgré  les  périls  de  cette  navigation , les 
Français  et  les  Anglais  se  disputaient  cet 


35o  LA  PÉROUSE 

affreux  séjour,  où  des  forts  et  des  comptoirs 
ont  été  étaJ3lis  pour  devenir  le  centre  d’une 
activité  commerciale  ; on  regardait  ce  point 
du  globe  comme  une  source  de  richesses, 
comme  un  entrepôt  pour  tous  les  peuples 
industrieux.  C est  à la  baie  d’Hudson  que  les 
Canadiens  , les  Esquimaux , etc. , viennent , 
chaque  année , proposer  leurs  peaux  de  castor, 
de  daim,  d’ours,  de  loutre,  de  martre  et 
d’hermine  ; c’est  là  qu’ils  se  plaisent  à accom- 
plir des  échanges , pour  se  procurer  des 
fusils , des  sabres , des  épées , des  couteaux  à 
gaine , des  hameçons  pour  la  pêche , du  rhum^ 
de  l’eau-de-vie , et  toutes  sortes  de  liqueurs 
fermentées.  La  Pérouse  était  si  bien  instruit 
de  leurs  goûts , de  leurs  habitudes , de  leurs 
penchans , qu’il  avait  chargé  son  vaisseau  d’une 
multitude  d’objets  à leur  usage,  et  propres 
à tenter  leur  cupidité  ; il  était  d’ailleurs  si  bien 
approvisionné , qu’il  pouvait  passer  un  hiver 
dans  ces  régions  hyperboréennes. 

Ajoutons  que  fia  Pérouse  avait  toutes  les 


A LA  BAIE  d’hUDSOIY.  35 1 

qualités  pour  s’acquitter  avec  succès  de  sa 
mission  ; ceux  qui  l’ont  connu  savent  que 
rien  n’arrêtait  ses  déterminations  énergiques  ; 
qu’une  audace  prudente,  qu’un  sang-froid 
imperturbable,  le  rendaient  en  quelque  sorte 
maître  des  événemens  et  des  circonstances  ; 
c’est  ce  qu’il  avait  déjà  prouvé  dans  ses  cam- 
pagnes de  l’Inde.  Les  marins,  accoutumés  à se 
trouver  à chac|ue  instant  dans  les  situations 
les  plus  fortes  de  la  vie,  portent  une  sorte 
d’inflexibilité  dans  les  exploits  militaires  ; 
tous  leurs  sentimens  sont  absolus  ; leur  cou- 
rage est  dans  une  effervescence  continuelle. 

Le  ciel  favorisa  les  projets  du  plus  intrépide 
de  nos  capitaines;  personne  n’ignore  avec 
quelle  dextérité  il  profita  des  courts  instans 
que  lui  laissait  la  saison  , et  comment,  dans  les 
parages  qu’il  venait  affronter,  il  devança 
l’arrivée  des  tempêtes.  Les  guerres  de  mer 
sont  presque  toujours  des  guerres  de  sur- 
prise ; mais  à peine  embarqué , La  Pérouse  ne 
souhaitait  rien  tant  que  de  prendre  terre  pour 


352  LA.  PÉROUSE 

se  mesurer  avec  rennemi  ; il  bénissait  le  vent 
favorable  qui  le  conduisait  au  combat. 

Son  vaisseau  naviguait  sans  aucun  ob- 
stacle , depuis  plusieurs  semaines,  quand  tout 
à coup  File  de  la  Résolution  lui  apparut 
malgré  les  brumes  de  FOcéan.  Cette  île  dé- 
serté est  au  nord  de  l’entrée  de  la  baie 
d’Hudson  ; son  sol  est  presque  toujours  cou- 
vert de  verglas;  on  y aperçoit  à peine  quel- 
ques traces  de  végétation  ; aucune  fleur  n’y 
brille  ; aucun  fruit  n’y  mûrit  ; aucun  être 
vivant  n’y  réside,  à l’exception  de  quel- 
ques troupeaux  de  rennes,  qui  parcourent 
en  bramant  des  champs  de  neige  d une  im- 
mense étendue , pour  chercher  la  mousse 
comestible  : on  y voit  affluer,  par  inter- 
valle, les  hirondelles  du  Groenland  et  des 
légions  de  pétrels  bleus , qui  se  reposent  sur 
toutes  les  côtes.  Les  matelots  de  l’équipage 
éprouvèrent  néanmoins  une  grande  satisfac- 
tion à l’aspect  de  cette  île  inhabitée.  Helas  ! 
c’est  quand  la  navigation  doit  etre  longue , 


A LA  BAIE  d’hüDSON.  35;^, 

que  chaque  rencontre  est  un  motif  de  joie 
et  d’espérance,  que  chaque  site  offert  à la 
vue  est , pour  ainsi  dire , un  ami. 

Ici  commencent  les  grands  dangers  de  cette 
navigation  5 La  Perouse  ordonne  à ses  officiers 
de  se  mettre  en  bon  ordre  et  d’obéir  scrupu- 
leusement à leurs  chefs.  Malgré  la  rigueur  du 
froid,  devenu  soudainement  excessif,  tous  se 
tiennent  à leur  poste  pour  exécuter  les  ma- 
nœuvres convenables  ; les  difficultés  se  multi- 
plient, et  les  navires  ne  tardent  pas  à s’em- 
barrasser au  milieu  des  glaces.  La  Pérouse 
n’éprouve  pas  la  moindre  émotion  ; il  se  place 
sur  le  pont  de  son  vaisseau  , pour  y faire  ses 
remarques. 

Il  promène  ses  regards  étonnés  sur  cés 
montagnes  de  neige , qui  forment , de  toutes 
parts , comme  d’immenses  promontoires  ; 
mais  souvent  il  perd  de  vue  ce  qui  l’inté- 
resse quand  les  vapeurs  nébuleuses  de  l’at- 
mosphère viennent  entourer  son  équipage. 

îf-  2 3 


354  la  PÉROUSE 

Ce  qui  le  rassure  néanmoins,  c’est  le  cou- 
rage de  sa  troupe  au  milieu  des  écueils  qui 
le  menacent.  Il  n’a  besoin  d’aucun  effort 
pour  faire  observer  la  discipline  ; plus  heu- 
reux que  le  navigateur  Hudson  , qui  l’a  pré- 
cédé dans  ces  tristes  parages , il  n a pris  à 
son  bord  ni  traîtres  ni  ingrats  : on  verra, 
dans  cette  relation , que  le  malheur  ne  dé- 
moralisa personne.  * 

La  Pérouse  a décrit  lui-même  tous  les  em- 
barras qu’il  éprouva  au  milieu  de  ce  détroit 

* Les  malheurs  du  navigateur  Henri  Hudson  se  trouvent 
rappelés  dans  notre  Avertissement.  Il  passa  tout  l’hiver  de 
i6io  dans  ces  tristes  lieux,  où  il  endura  toutes  sortes  de 
misères.  Ce  fut  au  printemps  de  cette  même  année , lorsqu’il 
voulut  mettre  à la  voile  pour  retourner  dans  sa  patrie , que  le 
féroce  Green  fit  révolter  contre  lui  tout  son  équipage.  Nous 
avons  déjà  dit  qu’il  fut  abandonné  dans  une  chaloupe , sans  vi- 
vres et  sans  armes;  nous  ajouterons  qu’on  n’épargna  même  pas 
son  fils  Jean  Hudson , qui  était  en  bas  âge  ; cet  enfant  fut 
sacrifié  avec  sept  autres  personnes  qui  appartenaient  à cette 
malheureuse  expédition.  Green  ne  jouit  pas  du  fruit  de  son 
énorme  crime  ; il  fut  tué  lui-même  dans  une  action  particu- 
lière, peu  de  temps  après. 


A.  LA  BAIE  d’hüDSON.  355 

si  formidable , qu’il  eut  tant  de  peine  à fran- 
chir ; il  se  vit  une  fois  sur  le  point  de  perdre 
son  gouvernail.  Les  deux  frégates  qui  vo- 
guaient  de  compagnie  avec  lui,  se  trou- 
vèrent considérablement  endommagées  ; les 
matelots  marchaient  çà  et  là  sur  une  vaste 
plaine  de  glace,  et  communiquaient  sans 
peine  de  l’un  à l’autre  vaisseau.  La  Pérouse 
passa  treize  jours  dans  cette  immobilité  dé- 
solante , dont  il  profita  néanmoins  pour 
continuer  ses  observations.  Ce  qui  étonne  le 
plus  dans  riiomnie  , c’est  son  immense  curio- 
sité , qui  contraste  si  bien  avec  la  rapidité  de 
ses  jours  et  la  fragilité  de  son  existence. 

Ce  serait  peut-etre  ici  le  cas  d’exprimer 
toutes  les  sensations  que  l’on  éprouve  quand 
i on  arrive  pour  la  première  fois  dans  ces 
contrées  hyperboréennes.  Notre  navigateur 
^lles  retraçait  lui-même  avec  l’accent  le  plus 
ranimé , quand  il  semblait  se  complaire  à 
I prolonger  ces  entretiens  avec  ses  bons  com- 
Bpatriotes  de  la  ville  d Alby.  Son  éloquence 


LA  PÉROUSE 


356 

toujours  passionnée  rappelait  celle  deDuguay- 
Trouin  , lorsqu’étant  de  retour  à Saint-Malo 
sa  patrie , pour  se  délasser  de  ses  fatigues , ce 
dernier  racontait  à sa  famille  émerveillée  les 
brillans  avantages  qu’il  venait  de  remporter 
sur  les  Portugais.  Il  y a quelque  chose  d’aven- 
tureux dans  les  récits  des  marins , qui  donne 
le  plus  grand  attrait  à leur  conversation  ; 
celle  de  La  Pérouse  était  une  peinture  ra- 
vissante de  tout  ce  qu’il  avait  vu  et  admiré  : 
on  ne  se  lassait  pas  de  l’interroger;  on  ne 
se  lassait  pas  de  l’entendre. 

Le  spectacle  des  mers  dulNord  donne  en 
effet  les  plus  vives  émotions;  partout  où  la 
nature  règne,  et  joue,  en  quelque  sorte , avec 
sa  puissance , elle  intéresse  le  voyageur  in- 
struit; les ‘marins  n’en  parlent  c]u’avec  en- 
thousiasme. Tl  faudrait  la  magie  d’Ossian, 
pour  reproduire  les  formes  surprenantes  et 
variées  qu’affectent  les  glaces  des  mers  sep- 
tentrionales , pour  représenter  ces  scènes  de 
nuit,  que  la  lune  éclaire  de  son  pale  flambeau. 


A LA  BAIE  d’hUDSON.  357 

On  croit  y voir  figurer  des  tours , des  pa- 
lais , des  rochers  transparens  au  travers  des- 
quels toutes  les  couleurs  se  reflètent  : on  y 
distingue  mille  teintes  de  pourpre,  d’éme- 
raude et  d’azur  ; tout  y a , dit-on , l’aspect 
d’un  enchantement  et  d’une  féerie;  mais  le 
point  de  vue  devient  plus  éblouissant  encore 
quand  le  jour  arrive,  et  que  les  rayons  du  soleil, 
pénétrant  tout  à coup  dans  ces  cavernes  de 
cristal , les  font  briller  d’une  splendeur  plus  vive. 

A chaque  instant  les  difficultés  renais- 
saient  : d’énormes  glaçons  , pareils  à des  îles 
flottantes , heurtaient  les  vaisseaux  et  les  sou- 
levaient d’une  manière  effrayante.  Cependant 
[ja  Pérouse  était  sans  crainte  ; d’un  signe  sa- 
vant et  d’un  air  silencieux,  il  rassurait  les 
matelots  et  les  soldats,  quand  tout  à coup 
une  obscurité  profonde  vint  l’envelopper  ; 
en  quelques  minutes,  les  élémens  furent,  de 
toutes  parts , bouleversés. 

Les  ouragans  du  Nord  ont  une  puissance 


LA  PÉllOLSE. 


358 

invincible , qui  déconcerte  les  calculs  du 
navigateur  ; là  le  vent  a plus  de  puissance 
pour  détruire  que  le  tonnerre  ; ses  mugis- 
seniens  ressemblent  au  bruit  du  canon  dans 
le  bombardement  d’une  ville  assiégée.  Aux 
secousses  extraordinaires  que  reçoit  alors  le 
navire,  il  faut  ajouter  l’engourdissement  de 
ceux  qiii  le  conduisent  ; les  matelots  pétrifiés 
perdent  jusqu’au  sentiment  de  leur  conser- 
vation. Si  les  glaces  se  fondent , c’est  pour  se 
convertir  en  torrens. 

La  Pérouse  aurait  sans  doute  échoué  sur 
cette  côte  affreuse , oii  il  n’eût  pas  trouvé  le 
moindre  secours , sans  une  circonstance  qui 
mérite  d’être  racontée.  Au  milieu  des  ténè- 
bres , et  quelques  heures  avant  le  point  du 
jour,  son  équipage  fut , à sa  grande  sur- 
prise , récréé  par  l’apparition  soudaine  d’une 
aurore  boréale.  La  Pérouse  a parlé,  dans  sa 
correspondance  familière , de  ces  feux  noc- 
turnes qui  se  montrent  sur  les  mers  du  Nord , 
et  qui  ressemblent  à des  fanaux  allumés  dans 


A LA  BAIE  ü’hUDSON.  359 

le  ciel , pour  guider  les  navigateurs  au  sein 
dune  nature  toujours  glacée  et  toujours 
mourante;  il  a décrit,  avec  complaisance, 
ces  clartés  magiques , ces  étincelles  éblouis- 
santes , ces  fusées  électriques  qui  sillonnent 
à chaque  instant  les  airs  comme  les  flammes 
d’un  vaste  incendie  ; ces  fantômes  aériens , 
qui  affectent  mille  formes  bizarres , qui  se 
dessinent  en  arcs  d’azur,  ou  s’étendent  en 
colonnes  d’un  beau  saphir,  qui  réfléchissent 
par  intervalles  toutes  les  ondulations  de 
l’Océan , qui  souvent  ne  s’évanouissent  que 
pour  reparaître  avec  plus  d’éclat.  On  entend 
un  long  craquement,  qui  imite  la  détona- 
tion du  salpêtre  ; un  cliquetis  lointain  sem- 
blable à celui  de  la  foudre.  Rien  ne  saurait 
amortir  la  splendeur  de  ces  perspectives  mer- 
veilleuses : on  croit  voir  Phaéton  traînant 
en  désordre  le  char  du  soleil , et  inondant 
de  sa  lumière  les  plaines  brillantes  du  fir- 
mament. 


Le  météore  avait  déjà  disparu  que  les  ma- 


36o  LA  PÉRÜÜSL 

telots  cherchaient  encore  ses  traces  dans  les 
airs  ; mais  leurs  mains  habiles  avaient  profité 
de  sa  lueur,  pour  disposer  leurs  ancres  et  amar- 
rer leurs  vaisseaux  aux  glaces  environnantes; 
enfin  le  jour  parut  et  ramena  l’espoir  dans 
tout  l’équipage. 

Après  avoir  dépassé  File  de  la  Résolution  ^ 
La  Pérouse  fit  la  rencontre  de  plusieurs  Es- 
cj[uimaux , qui , le  voyant  arriver  de  loin , 
s’imaginèrent  qu’ils  pourraient  trafiquer  avec 
lui;  ils  allumèrent  des  feux  à son  approche; 
mais  notre  capitaine  avait  mieux  à faire 
qu’à  commercer.  Toutefois,  pour  en  obtenir 
des  renseignemeiis  utiles  à l’expédition,  il 
leur  abandonna  quelques  unes  des  mar- 
chandises qu’il  avait  apportées  ; il  put  même 

« 

s’entretenir  avec  eux  à l’aide  d’un  interprète 
canadien  qu’il  avait  à son  bord. 

Les  Esquimaux  furent  d’ailleurs  un  objet 
de  curiosité  pour  La  Pérouse.  Ces  indigènes 
nagent  avec  autant  d’habileté  que  des  pho- 


A LA  BAIE  d’pIÜDSON.  36  ï 

qiies;  on  les  prendrait  pour  des  amphibies; 
il  en  est  qui  portent  des  canots  sous  leurs 
bras  ou  sur  leurs  épaules,  et  qui  cheminent 
sur  la  glace  avec  une  surprenante  vélocité  : ces 
peuples  d’ailleurs  ne  sont  pas  aussi  féroces 
qu’on  l’a  prétendu  ; ils  ne  se  montrent  cruels 
c[ue  lorsqu’on  les  irrite.  Nos  marins  admiraient 
leur  adresse  à lancer  des  pierres  par  le  moyen 
de  la  fronde  ; ils  n’étaient  pas  moins  frappés 
de  leur  habileté  dans  la  construction  de  leurs 
armes  et  de  leurs  instrumens  de  pêche.  C’est 
ainsi  que,  dans  un  pays  privé  de  toute 
civilisation , l’homme  est  encore  le  premier 
des  êtres  vivans  par  son  habileté  indus- 
trielle. 

Cette  entrevue  ne  fut  pas  longue  ; La  Pé- 
rouse était  pressé  d’accomplir  son  dessein. 
On  était  au  3o  juillet , lorsqu’il  eut  la  vue 
du  cap  Walsingham.  C’est  la  partie  la  plus 
occidentale  du  détroit  d’Hudson;  il  conti- 
nua d’avancer,  et , malgré  la  contrariété  des 
brisans  et  des  marées , il  pénétra  enfin  dans 


36^ 


LA  PÉROUSE 


cette  baie  si  redoutable  par  la  fréquence 
de  ses  brouillards  et  la  violenee  de  ses  tem- 
pêtes. 

Ici  sa  patience  fut  encore  mise  aux  plus 
rudes  épreuves  : il  naviguait  depuis  quel- 
ques jours  aA^c  une  sorte  de  sécurité , quand 
tout  à coup  les  brumes  redoublèrent  d’é- 
paisseur, et  lui  masquèrent  la  route  qu’il 
devait  tenir.  Il  fut  contraint* de  rester  en 
place;  et,  quand  le  brouillard  se  dissipa,  il 
vit  que  les  trois  bâtimens  étaient  enclavés 
au  milieu  des  glaces.  Pour  la  première  fois 
il  ne  put  dissimuler  ses  terreurs  ; il  craignit 
d’hiverner  dans  ces  tristes  lieux.  La  frayeur 
gagna  les  trois  vaisseaux  ; les  commandans 
se  mirent  à délibérer;  les  matelots  se  pro- 
sternèrent : on  invoqua  le  Dieu  qui  préside 
au  destin  des  navigateurs  ; car,  si  le  marin  a 
pour  ennemi  le  hasard , il  a pour  refuge  la 
Providence. 

Tout  à coup , et  comme  si  le  ciel  jetait  tou- 


A LA  BAIE  d’hUDSON.  363 

jours  un  regard  de  miséricorde  sur  le  mortel 
qui  lutte  contre  l’adversité  , le  vent  change , et 
en  quelques  heures , La  Pérouse  est  dégagé 
de  tout  embarras  ; il  profite  de  ce  moment 
pour  forcer  de  voiles,  et  triompher  des  plus 
inexpugnables  remparts.  Le  8 août , il  aper- 
çoit le  pavillon  du  premier  fort  qu’il  doit 
abattre  : il  s’en  approche  et  anime,  par  les 
plus  vives  exhortations,  la  troupe  qui  doit 
le  seconder.  Hélas  ! ce  n’est  ni  le  travail  ni 
la  peine,  c’est  le  repos  forcé  qui  fatigue  le 
marin,  quand  il  navigue  sur  des  mers  con- 
traires. Il  maudit  les  obstacles  qui  le  retar- 
dent ; il  veut  aller  aussi  vite  que  les  vents 
qui  le  poussent  ; il  faut  avoir  langui  au 
milieu  des  écueils  pour  concevoir  son  impa- 
tience et  ses  angoisses.  ‘ 

La  Pérouse  n’était  plus  qu’à  une  lieue  et 
demie  de  ce  fort  redouté , qui  faisait  tres- 
saillir son  courage.  Il  charge  un  officier  d’al- 
ler sonder  les  lieux  et  de  bien  apprécier  les 
distances;  il  veut  connaître  les  points  par 


364  LA  PÉROUSE 

lesquels  Fennemi  est  le  plus  accessible , et 
il  donne  déjà  les  ordres  pour  opérer  une 
prompte  descente  : on  débarque  sans  diffi- 
culté; Rostaing,  compagnon  de  gloire  de  La 
Pérouse,  reçoit  Favis  de  se  préparer  à Fat- 
taque;  il  rassemble  ses  soldats;  les  armes 
brillent  ; on  avance  jusqu’à  la  portée  du  ca- 
non ; presque  aussitôt  le  gouverneur  est  sommé 
de  se  rendre  ; celui-ci  n’oppose  aucune  résis- 
tance ; il  eût  pu  néanmoins  se  défendre  dans 
un  fort  bâti  en  pierre  de  taille  et  très  bien 
armé  ; mais  c’était  la  nuit , et  le  propre  des 
ténèbres  est  de  grossir  la  peur  par  l’incer- 
titude qui  les  riccompagne. 

Les  portes  s’ouvrirent,  et  les  Anglais  se 
rendirent  à discrétion.  On  battit  le  tam- 
bour ; on  se  mit  à démolir  le  fort  ; les  maga- 
sins furent  aussitôt  investis  par  nos  matelots  , 
qui  portaient  des  torches  de  résine  ; les  mar- 
chandises extraites  de  leur  intérieur  devin- 
rent , en  un  instant , la  proie  des  flammes  ; en 
f|uelques  heures  tout  fut  consumé. 


A LA  BAIE  d’huDSON.  36 S 

Presque  au  même  instant  survinrent  plu- 
sieurs tribus  de  sauvages  qui  habitaient  le  lac 
supérieur  et  les  environs  de  la  baie  d’Hudson. 
Les  Esquimaux  surtout  étaient  en  nombre 
considérable  ; ceux  - ci  conserA^aient  depuis 
long-temps  un  ressentiment  contre  les  An- 
glais , parce  que  plusieurs  individus  de  leur 
nation  avaient  été  massacrés  par  des  Cana- 
diens à la  suite  du  capitaine  Héarne  ’ . Ils  fu- 
rent avertis  de  Fincendie  du  fort  de  F^rince 
de  Galles , par  des  colonnes  de  flamme  et  de 
fumée , qui  s’élevaient  dans  l’atmosphère. 

^ .Ils  se  rapprochèrent  des  vaisseaux  français  ; 
ils  étaient  groupés  dans  leurs  canots , et  res- 
semblaient à des  tritons,  tels  que  la  mythologie 
fabuleuse  nous  les  décrit.  La  Pérouse  leur  fit 
des  distributions  considérables  en  quincaille- 
rie ; il  leur  donna  surtout  de  la  poudre , du 
plomb  et  des  fusils , armes  précieuses  pour 

‘ Ce  déplorable  événement , auquel  Héarne  était  tout-à- 
fait  étranger,  lui  causa  le  plus  vif  chagrin  ; car  cet  habile 
homme  de  mer  avait  autant  d’humanité  que  de  courage. 


LA  PEROUSE 


366 

ces  peuples , qui  subsistent  du  produit  de 
leur  chasse  ; à peine  avaient  - ils  obtenu  ce 
qu’ils  désiraient , qu’ils  remontaient  sur  leurs 
légers  esquifs  et  s’éloignaient  avec  la  vitesse 
des  oiseaux  de  proie. 

Ce  qu’il  faut  admirer  ici , c’est  la  célé- 
rité avec  laquelle  La  Pérouse  remplit  sa  pé- 
rilleuse mission , ses  fatigues  , et  son  habileté 
à surmonter  les  plus  grands  obstacles.  Ce- 
pendant sa  tâche  n’était  pas  tout-à-fait  rem- 
plie; il  lui  restait  à prendre  le  fort  d’York; 
c’est  par  la  rivière  de  Nelson  qu’il  pénétra 
jusqu’au  chef-lieu  des  établissemens  anglais , 
situé  dans  l’île  des  Haies. 

Cette  importante  factorerie  servait  alors 
d’asile  à tous  les  malheureux  naufragés.  Les 
voyageurs  nous  la  représentent  comme  un 
ensemble  de  maisons  construites  avec  le  bois 
des  sapins  qui  croissent  dans  cette  contrée, 
et  dont  on  a épuisé  les  forets  environnantes  ; 
les  fenêtres  sont  en  peau  de  phoque  ou  de 


A 


LA  BAIE  d’hUDSOIV. 


daim.  C’est  là  que  les  Anglais  entretiennent 
des  bœufs,  des  pourceaux  et  autres  animaiix 
domestiques  ; enfin  tout  ce  qui  est  nécessaire 
aux  divers  besoins  de  la  vie.  Ils  y font  croître 
le  froment , des  légumes , des  pommes  de 
terre  : que  ne  peut  l’infatigable  industrie  d’un 
peuple  toujours  occupé  d’agrandir  ses  res- 
sources ! 

Ce  fut  le  I ï du  mois  d’août  que  La  Pé- 
rouse mit  à la  voile,  pour  transporter  ses 
troupes  au  fort  d’York  ; ici  les  difficul- 
tés devaient  encore  s’accroître , parce  qu’il 
n’avait  ni  cartes  ni  guides,  pour  se  diriger 
sur  une  côte  que  tant  d’écueils  environnent. 
Les  prisonniers  qu’on  avait  à bord  s’obsti- 
naient à garder  le  plus  profond  silence  ; dans 
cette  embarrassante  conjoncture,  nos  ma- 
rins furent , en  quelque  sorte  , conduits  par 
leurs  suggestions  intérieures,  et  neuf  jours 
après  leur  équipage  mouillait  déjà  dans  la 
rivière  de  Nelson  , qui , malgré  la  rapidité  de 
ses  courans , n’en  était  pas  moins  le  point 


LA  PÉROUSE 


368 

le  plus  important  pour  arriver  jusqu’aux 
établissemens  des  Anglais. 

La  Pérouse  se  soutenait  toujours  par  Tin- 
concevable  énergie  de  son  âme  ; il  avait 
solennellement  promis  que  le  fort  d’York 
serait  en  notre  puissance  le  jour  de  la  fête 
du  roi  ; sa  promesse  fut  rigoureusement  ac- 
complie ; nos  soldats  débarquèrent  dans  la 
vase  : il  sut  leur  créer  un  chemin  et  leur 
faire  franchir  un  immense  espace  à tra- 
vers les  bois , les  rochers  et  les  marais  fan- 
geux. 

La  Pérouse,  qui  s’était  d’abord  mis  à la 
tête  des  chaloupes , sentit  néanmoins  la  né- 
cessité de  retourner  à son  vaisseau , mouillé 
dans  un  parage  où  la  mer  est  constamment 
en  butte  à des  coups  de  vent  ; mais  de  Langle 
son  ami  le  remplaça  dans  le  commandement , 
et  le  lendemain , ^4  août , nos  troupes  se 
trouvèrent  en  présence  du  fort.  Les  An- 
glais étaient  tranquilles , et  ne  se  doutaient 


A LA  BAIE  d’hüDSON. 

pas  que  TOcéan  venait  de  leur  apporter  un 
ennemi  aussi  redoutable. 

Aucune  résistance  ne  fut  opposée,  et 
la  garnison  capitula  à la  première  somma- 
tion de  M.  de  Rostaing  ^ le  lendemain , jour 
de  la  Saint-Louis,  des  salves  d^'artillerie  reten- 
tirent au  milieu  de  nos  voiles  triomphantes, 
ainsi  que  La  Pérouse  l’avait  ordonné.  En 
même  temps  on  vit  arriver  M.  de  Carbon- 
neau  , officier  plein  de  courage,  qui  avait  failli 
être  victime  d’une  violente  tempête.  Les  sol- 
dats qui  étaient  a sa  suite  s étaient  sauvés 
nus  et  presque  mourans  de  faim  5 ils  avaient 
eu  toutes  les  peines  du  monde  a regagner  le 
rivage. 

Les  Français  trouvèrent  dans  les  maga- 
sins de  la  grande  factorerie  d’York,  du 
bœuf  salé,  des  farines,  des  comestibles 
de  tous  genres.  D’après  les  ordres  de  La 
Pérouse,  ces  provisions  furent  distribuées 
aux  matelots  et  aux  hommes  qui  en  si  peu  de 

■ . 24 


370  LA  PEROUSE 

temps  avaient  enduré  tant  de  peines  : on  crut 
voir  Annibal  partageant  le  butin  aux  soldats 
qui  l’avaient  secondé  dans  la  plus  éclatante 
de  ses  victoires. 

Ainsi  se  termina  cette  mémorable  expé- 
dition. La  Pérouse  profita  des  premiers  loi- 
sirs que  lui  laissaient  les  fatigues  excessives 
qu’il  venait  d’essuyer,  pour  s’occuper  des 
malades  atteints  du  scorbut , qui  étaient  de- 
venus très  nombreux  dans  ses  trois  vaisseaux, 
et  avaient  été  singulièrement  affaiblis  par  la 
rigueur  des  élémens  ; il  veillait  à la  bonne 
qualité  de  leurs  alimens , et  épuisait  pour 
eux  toutes  les  ressources  qu’il  avait  apportées 
d’Europe.  11  y avait  d’ailleurs  plusieurs  mate- 
lots qui  étaient  attristés  par  la  présence  des 
lieux  , et  qui  soupiraient  après  la  terre  natale  ; 
ils  se  lamentaient  et  se  croyaient  aux  rives  de 
l’Acliéron  ; mais  La  Pérouse  avait  à ses  ga- 
ges un  musicien  écossais , qui  désennuyait 
tout  l’équipage  par  des  accens  mélodieux  et 
pleins  de  charme. 


A LA  J3AIE  d’hUDSON.  3y  I 

Sur  ces  entrefaites , les  gouverneurs  an- 
glais furent  amènes  à bord  de  nos  vais- 
seaux. Quel  fut  letoiinement  de  La  Pérouse 
d’entendre  nommer,  parmi  eux , le  brave 
capitaine  Samuel  Héarne,  déjà  fameux  sur 
ces  mers  par  tous  les  périls  qu’il  avait  bra- 
vés. Ils  se  regardèrent  tous  deux  avec  uiie 
admiration  réciproque  ; à peine  l’a-t-il  re- 
connu , qu  il  lui  rend  son  épée , et  que  toute 
la  troupe  lui  porte  les  armes.  Héarne  s’in- 
cline et  se  montre  reconnaissant  de  cette 
courtoisie  ; s il  est  cruel  d’être  contraint  de 
se  rendre , il  est  doux  de  trouver  dans  son 
ennemi  les  égards  dus  au  courage  et  au  mal- 
heur ; il  est  beau  de  voir  le  vaincjueur  com- 
patir au  sort  du  vaincu.  Le  marin  d’ailleurs 


se  laisse  rarement  aigrir  par  des  contrariétés 
passagères  ; quand  son  génie  ne  peut  déployer 
ses  ressources,  il  se  résigne  et  subit  son 
destin. 


Les  deux  capitaines  se  rapprochent,  et 
ont  ensemble  un  entretien  qui  mériterait 


LA  PÉROUSE 

d’être  reproduit  dans  cette  relation , parce 
i[u’il  décèle  le  caractère  particulier  des  deux 
nations  belligérantes.  Iléarne  parlait  de  ri- 
chesse ; La  Pérouse  ne  parlait  que  d’hon- 
neur : il  apprit  qu’un  manuscrit  précieux  se 
trouvait  parmi  les  papiers  saisis  au  fort  du 

I 

Prince  de  Galles  ; c’est  celui  qui  contenait 
des  détails  relatifs  au  voyage  entrepris  à la 
rivière  de  Cuivre , qui  était  alors  un  objet 
d’un  grand  intérêt  pour  la  Grande-Bretagne  5 
et  qui  excitait  la  curiosité  de  tous  les  voya- 
geurs. La  Pérouse  ne  fît  aucune  difficulté  de 
le  rendre , à la  condition  expresse  que  la  pu- 
blication en  serait  faite  |)ar  le  gouvernement 
anglais , alin  cjue  tous  les  peuples  pussent  en 
profiter. 


Ému  par  ce  géiiéreux  procédé , Héarne  prit 
tant  de  confiance  en  La  Pérouse , qu’il  lui 
donna  les  plus  précieux  renseignemens  sur  les 
pays  qu’il  avait  parcourus  , sans  violer  néan- 
moins aucun  des  secrets  dont  la  garde  lui  était 
confiée,  capitaine  français  écoutait,  avec 


A,  LA.  BAIE  ü’hUDSON. 

un  plaisir  inexprimable,  cet  homme  aj^uerri 
depuis  lono-temps  à braver  toutes  les  glaces 
du  pôle,  et  dont  le  courage  avait  été  déjà 
éprouvé  [)ar  les  circonstances  les  plus  péril- 
leuses. 

Mais  La  Pérouse  ne  se  contente  pas 
d’ennoblir  ainsi,  la  victoire  qu’il  a rem^ 
portée  ; il  sent  le  besoin  d’être  généreux , 
parce  qu’il  est  devenu  le  plus  fort.  On  vient 
lui  apprendre  que  plusieurs  Anglais  sont 
malades;  il  respecte  l’hôpital  qui  les  recèle, 
et  leur  fait  prodiguer  les  soins  les  plus  éclairés. 

On  I ui  annonce  en  même  temps  que 
j^lusieurs  habitans  des  forts  d’York  ont  fui 
dans  l’intérieur  des  bois;  qu’ils  y sont  sans 
aucun  moyen  de  défense , et  qu’ils  peuvent 
devenir  la  proie  des  sauvages  *.  Il  songe 

‘ Nous  avons  déjà  dit  que  les  Indiens  étaient  irrités  contre 
les  Anglais,  à cause  du  massacre  de  plusieurs  de  leurs  com- 
pagnons, commis  quelques  années  avant  par  des  Canadiens 
qui  étaient  à la  solde  du  capitaine  liéanie. 


074  PÉROUSE 

aussitôt  à tous  les  périls  dont  ils  sont  me» 
nacés;  il  ordonne  qu’on  leur  délivre  des  ar- 
mes ; il  veut  même  qu’on  leur  laisse  un  ma- 
gasin rempli  de  provisions  qu’ils  puissent 
trouver  à leur  retour  ; il  porte  l’attention  jus- 
qu’à leur  conserver  des  objets  propres  à faire 
des  échanges  avec  les  naturels  du  pays , et  à 
se  concilier  leur  bienveillance  : il  va  jusqu’à 
leur  ménager  un  asile,  pour  les  abriter  contre 
les  tempêtes.  ’ 

* « En  brùiant  le  fort  d’York,  j’ai  eu  l’attention,  dit  La 
Péroilse  par  sa  dépêche  au  roi , de  laisser  subsister  un  maga- 
sin assez  considérable , dans  un  lieu  éloigné  du  feu , et  dans 
lequel  j’ai  fait  déposer  des  vivres,  de  la  poudre,  du  plomb  , 
des  fusils , et  une  certaine  quantité  de  marchandises  d’Europe 
propres  à faire  des  échanges  avec  les  sauvages  , afin  que  quel- 
ques Anglais  que  je  saiss’étre  réfugiés  dans  les  bois  , lorsqu’ils 
reviendront  dans  leur  ancien  établissement , trouvent  de  quoi 
pouvoir  suffire  à leur  subsistance , jusqu’à  ce  que  l’Angleterre 
ait  pu  être  instruite  de  leur  situation.  Je  suis  assuré,  ajoute- 
t-il,  que  le  roi  approuvera  ma  conduite  à cet  égard , et  qu’en 
m’occupant  du  sort  de  ces  malheureux , je  n’ai  fait  que  préve- 
nir les  intentions  de  S.  M.  » Ces  paroles  sont  dignes  d’admi- 
ration ; mais  ce  qu’il  faut  louer  aussi  dans  La  Pérouse,  c’est 
sa  modération  , au  milieu  de  beaucoup  de  richesses  , qu’il  eût 


A.  LA  BAÎE  d’hUDSON.  375 

Telle  fut  Fadiïiirable  conduite  de  La  Pé- 
rouse après  la  destruction  des  forts  de  la 
baie  d'Hudson  ; satisfait  de  la  victoire , il 
en  rejeta  les  droits.  Fidèle  aux  ordres  qu’il 
avait  reçus , il  ruina  les  possessions , mais 
il  conserva  les  individus  ; c’est  ainsi  que  la 
guerre  se  ressent  des  bienfaits  de  la  civili- 
sation , et  qu’elle  couvre , du  manteau  de 
l’honneur,  les  misérables  intérêts  des  peu- 
ples. Ce  beau  trait  a dû  être  conservé  dans 
les  annales  de  la  marine  française , et  les  An- 
glais  eux-mênies  n’en  parlent  qu’avec  admi- 
ration. 

J^a  Pérouse  avait  la  permission  d’envoyer 
directement  au  roi  un  officier,  pour  l’instruire 
du  succès  de  ses  armes  ; c’est  ce  qu’il  s’empressa 
de  faire  : il  rendit  compte , avec  la  plus  scrupu- 
leuse exactitude,  de  toutes  les  circonstances 
de  cet  événement.  Il  ne  s’occupa  ensuite  que 
des  apprêts  de  son  départ  ; il  fit  jeter  à la 


pu  facilement  s’approprier , si , dans  toutes  les  circonstances , 
son  désintéressement  n’avait  égalé  sa  valeur. 


376  LA.  PÉROUSE  A LA  BAIE  d’hUDSOK. 

mer  toutes  les  marchandises  qui  eussent  été 
d un  trop  grand  encombrement  : et  bientôt  on 
vit  errer  à la  merci  des  flots  tous  les  trophées 
pris  sur  Albion.  La  Pérouse  ne  voulait  point 
s’enrichir  ; son  unique  but  était  de  punir  une 
nation  rivale , un  ennemi  trop  ambitieux , 
trop  dévoré  de  la  soif  de  For,  que  les  siècles 
n’ont  pu  éteindre.  Ses  vaisseaux  le  ramenè- 
rent triomphant  dans  sa  patrie,  et  sa  victoire 
ne  lui  laissa  pas  de  remords. 


DE  l/ AMOUR  DE  LA  GLOIRE. 


CHAPITRE  XYIIL 


DE  l’amour  de  la  GLOIRE. 

Se  mettre  en  relation  avec  l’univers,  exister 
dans  tous  les  lieux  de  la  terre , occuper  sans  cesse 
de  notre  nom  des  peuples  qui  nous  sont  incon- 
nus , faire  autorité  dans  tous  les  siècles , tels 
sont  les  privilèges  qui  résultent  de  la  magique 
organisation  de  notre  être  ; telle  est  la  palme 
promise  aux  grandes  productions  du  génie  et  de 
la  vertu.  L’homme  veut  avoir  des  témoins , des 
approbateurs  pour  tout  ce  qu’il  entreprend  de 
louable  et  de  généreux  ; il  aime  à se  rendre  digne 
des  regards  publics;  il  se  plaît  à entendre  le 
bruit  flatteur  qui  lui  donne  le  sentiment  com- 
plet de  sa  propre  excellence. 

L’amour  de  la  gloire  est  encore  un  de  ces  pen« 
chans  irrésistibles  qui  proviennent  de  l’instinct 
de  relation.  C’est  un  besoin  pour  nous  de  corres- 
pondre et  de  sympathiser  avec  tous  les  êtres  qui 
se  trouvent  séparés  de  nous  ; nous  aspirons  à vi- 
vre jusque  dans  le  souvenir  des  hommes  qui 


O']  O PIIYSïOLOCrîE  DES  PASSIONS. 

nous  succèdent;  nous  voulons  trouver  en  eux  des 
confidens,  des  amis,  des  admirateurs;  Fhomme, 
sur  cette  malheureuse  terre , est  un  atome  qui 
s’agite  sans  cesse  pour  paraître  grand;  il  cherche 
à être  aperçu,  apprécié  de  loin  : de  là  vient  qu’il 
poursuit  avec  tant  d’ardeur  cette  renommée  mer- 
veilleuse,  qui  est  le  résultat  d’un  assentiment 
unanime  des  contemporains  et  de  la  postérité. 

De  tous  les  plaisirs  qui  s’attachent  à l’âme , il 
n’en  est  aucun  qu’on  puisse  comparer  à celui 
de  la  gloire.  Cette  joie  humaine  a cet  avantage 
sur  toutes  les  autres,  qu’elle  est  également  vive 
pour  tous  les  âges  ; la  vieillesse  meme  est  ouverte 
à ses  douceurs  : à son  lit  de  mort , le  malade  s’at- 
tendrit et  se  montre  encore  sensible  aux  accla- 
mations universelles. 

Cette  jouissance  a quelque  chose  de  si  eni- 
vrant, que  le  cœur  humain  peut  à peine  y 
suffire;  elle  s’empare  de  toutes  les  facultés  de 
l’existence  : on  a vu  des  hommes  s’évanouir  à 
l’annonce  d’une  grande  dignité,  d’une  faveur 

inattendue  du  prince , ou  d’une  récompense 

\ 

de  la  patrie.  Le  meme  phénomène  s’observe  au 
milieu  d’un  triomphe  : ous  voulez  donc  me 
faire  mowir  à force  de  gloire ^ disait  le  philo- 
sophe de  Ferney  à ceux  qui  le  couronnaient  à 


DE  l’amour  de  la  GLOIRE.  879 

la  représentation  à' Irène.  Si  l’on  pouvait  con- 
cevoir tout  le  bonheur  qu’éprouva  Pétrarque 
quand  les  applaudissemens  du  peuple  romain  le 
conduisirent  au  Capitole,  qui  pourrait  ne  point 
envier  ce  genre  d’émotions  si  délicieuses  et  si 
profondes  ? 


La  gloire  est  donc  un  des  biens  les  plus  dési- 
rables de  notre  vie  ; c’est  une  admiration  pro- 
longée qui  nous  console  de  la  mort  et  du  néant 
de  notre  poussière;  il  est  beau  pour  l’homme 
d abjurer  quelquefois  les  besoins  grossiers  de 
son  organisation,  pour  éterniser  sa  mémoire;  il 
est  beau  de  ne  pas  mêler  toujours,  avec  les  in- 
terets de  la  terre , les  penchans  sublimes  que  le 
ciel  nous  a donnés. 

« Que  ne  peut  l’amour  de  la  gloire  ! dit  le  pro- 
fond Vauvenargues;  après  avoir  enfanté  le  mé- 
rite de  nos  beaux  jours , il  couvre  d’un  voile 
honorable  leS  pertes  de  l’âge  avancé.  L’homme 
se  survit , et  la  gloire , qui  ne  vient  qu’après  la 
vertu,  subsiste  après  elle.  » En  effet,  ce  noble  et 
généreux  amour  doit  être  considéré  comme  le 
plus  puissant  ressort  des  actions  méritoires  ; on 
lui  doit  les  grands  exploits , les  grands  moiiu- 
mens , les  grandes  inventions  ; toutes  les  prospé- 
rités du  corps  social  lui  appartiennent. 


38o 


PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 


La  gloire  n’est  pas  seulement  la  passion  qui 
donne  le  plus  de  contentement  et  de  bonheur  ; 
c’est  celle  qui  donne  le  plus  d’espérance.  Jamais 
ce  beau  feu  ne  s’amortit;  il  s’accroît  meme  tant 
que  l’homme  existe  ; ses  besoins  recommencent 
alors  meme  qu’elle  a tout  obtenu.  « L’ardeur  que 
l’on  a pour  elle,  disait  un  des  plus  grands  rois  de 
notre  dynastie,  n’est  point  un  de  ces  faibles 
désirs  qui  se  ralentissent  par  la  possession  ; ses  fa- 
veurs, qui  ne  s’obtiennent  jamais  qu’avec  effort , 
ne  donnent  aussi  jamais  de  dégoût;  et  quiconque 
se  peut  passer  d’en  souhaiter  de  nouvelles  est 
indigne  de  celles  qu’il  a reçues,  w 


La  gloire  est  une  récompense  accordée  à tous 
les  genres  de  prééminence  parmi  ceux  qui  par- 
tagent les  bienfaits  de  la  vie  sociale  : c’est  un  prix 
que  l’on  attache  à tout  ce  qu’il  y a de  plus  hono- 
rable dans  les  conquêtes  de  la  raison , dans  les  dé- 
couvertes du  génie  , dans  les  travaux  héroïques 
de  la  vertu.  La  gloire  donne  un  grand  éclat  à la 
destinée  des  hommes  qui  la  méritent  ; il  n’y  a 
même  pas  d’autre  mesure  pour  les  distinguer  des 
hommes  vulgaires  ; il  fallait  assigner  divers  rangs 
aux  qualités  plus  ou  moins  éminentes,  qui  résul- 
tent de  l’inégalité  des  esprits  et  des  caractères  ; il 
fallait  attribuer  des  droits  à toutes  les  supériorités 
intellectuelles  et  morafes. 


DE  l’amoür  de  la  gloire.  38  f 

Toutefois  la  gloire  ne  consiste  point  dans  ces 
futiles  couronnes  décernées  à des  talens  frivoles 
et  passagers , à quelques  inventions  brillantes 
dans  les  sciences  ou  dans  les  beaux-arts.  Qu’im- 
porte qu’on  répète  votre  nom , parce  que  vos 
exploits  militaires  ont  fait  répandre  avec  plus  ou 
moins  d’habileté  le  sang  des  hommes,  parce  que 
vous  avez  conquis  des  terres  à votre  patrie, 
parce  que  vous  avez  reculé  les  limites  d’un  em- 
pire ? La  gloire  n’échoit  qu’au  génie  bienfaisant , 
qu’à  la  vertu  puissante , qui  influe  comme  la  Di- 
vinité sur  le  bonheur  des  autres;  on^a  beau  cé~ 
lébrer  vos  lumières , il  faut  prouver  quelles  ont 
été  profitables  a vos  concitoyens;  il  faut  avoir 
servi  le  monde  comme  une  providence.  Par  l’im- 
portance de  vos  services,  par  Futilité  de  vos  actions, 
il  faut  avoir  bien  mérité  de  l’humanité  entière. 

Comme  l’opinion  fait  la  gloire,  elle  lui  donne 
quelquefois  des  bases  fausses , et  qui  varient  au 
gré  des  caprices  de  la  fortune  ; car  la  nature , les 
circonstances,  le  hasard,  entrent  pour  quelque 
chose  dans  les  faveurs  quelle  dispense.  Mais  la 
véritable  gloire  est  celle  qu’on  acquiert  par  ses 
propres  labeurs,  celle  qu’on  n’a  point  usurpée, 
et  qui  est  en  accord  avec  notre  conscience;  celle 
qui  nous  suit  malgré  les  obstacles,  et  qui  est  sou- 
vent confiriuée  ou  agrandie  par  le  malheur. 


382  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

Il  est  une  vaine  gloire  qui  ne  profite  point  à 
celui  qui  l’obtient  ; elle  ne  donne  que  des  plaisirs 
orgueilleux  ; c’est  un  fantôme  que  l’on  poursuit 
et  qui  attire  sans  cesse  ses  sectateurs  par  des 
illusions  décevantes  ; l’homme  qui  se  fatigue  à la 
poursuivre  ressemble  à ce  mineur  haletant  qui 
se  tourmente  pour  trouver  une  substance  qui  n’a 
point  de  valeur  ; il  fend  les  rochers , creuse  le 
flanc  des  montagnes  et  n’arrive  à rien. 

La  plus  solide  gloire  appartient  à une  civilisa- 
tion tout-à-fait  perfectionnée;  comme  elle  est  le 
résultat  de  cette  multitude  de  sentiraens  agréa- 
bles que  s’inspirent  les  hommes  réunis  en  so- 
ciété, elle  n’existe  que  chez  les  peuples  qui 
peuvent  s’élever  jusqu’aux  élans  sublimes  de 
l’enthousiasme.  11  n’y  a plus  de  gloire  dans  un 
pays  où  les  vertus  publiques  sont  dédaignées,  où 
toute  exaltation  est  interdite,  où  tout  est  com- 
primé jusqu’au  don  inappréciable  de  l’admiration. 
Qu’y  a-t-il  de  commun  entre  des  hommes  insou- 
cians  ou  barbares,  et  cette  passion  impérieuse 
qui  imprime  à l’âme  une  volonté  si  ardente  en 
accélérant  les  progrès  de  l’esprit  humain  ? L’opi- 
nion est  sans  pouvoir  au  milieu  des  ténèbres  de 
l’ignorance. 


Si  nous  jugions  de  la  gloire  par  l’influence 


DE  l’amour  de  la  GLOIRE.  3g 3 

I qu  elle  peut  exercer  sur  notre  bonheur,  elle  ne 
I serait  pas  toujours  un  bien  désirable;  cest  au 
I niilieu  des  dangers , au  milieu  des  contrariétés  et 
I des  violences  qu  elle  cueille  ses  lauriers , qu’elle 
remporte  ses  trophées.  Quelle  que  soit  la  valeur 
I de  nos  succès,  l’envie  est  toujours  là  pour  épier 
i les  cotés  faibles  de  la  grandeur  humaine  ; elle 
I prend  jusqu’à  l’arme  du  ridicule  pour  éteindre 
i dans  toutes  les  âmes  le  sentiment  d’admiration 
i qui  la  consacre.  Quel  courage  ne  faut-il  point  à 
I l’homme  modeste  pour  braver  cette  expression 
j ennemie  qu’il  rencontre  à chaque  instant  sur  le 

I visage  de  ses  détracteurs  ! 

) 

! 

C est  ce  qui  a fait  regarder  la  gloire  comme 
une  vie  imaginaire , aussi  chanceuse  que  cette  vie 
corporelle  qui  fuit  avec  tant  de  rapidité  ; cepen- 
dant, quand  elle  n aurait  d’autre  mérite  que  de 
nous  arracher  à 1 oisiveté,  à la  paresse,  ses  avan- 
tages seraient  incontestables.  Que  préférez-vous 
I que  Ion  dise  à votre  dernière  heure?  que  vous 
^avez  méconnu  vos  rapports  sociaux,  que  vous 
létes  resté  dans  votre  égoïsme,  sans  autre  motif 
que  votre  mépris  pour  les  choses  humaines  ? 
Comparez  deux  hommes  dont  l’un  a vécu  pour 
la  gloire  et  l’autre  pour  la  volupté,  disait  un 
philosophe  de  la  bonne  école  : lequel  est  plus 
heureux  par  ses  souvenirs  ? 


384  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

Goiiciuolis  que  l’amour  de  la  gloire  est  une  des 
impulsions  les  plus  naturelles , les  plus  instinctives 
de  notre  être.  Comment  se  soustraire  à un  pen- 
chant qui  nous  fait  tendre  à la  perfection , qui  nous 
berce  à chaque  instant  dans  le  vague  heureux  de 
l’infini  ? Sans  cette  noble  perspective,  le  travail  ne 
serait  qu’un  lourd  fardeau , une  tâche  insupporta- 
ble, train  ant  à sa  suite  Fennui  et  le  dégoût.  L’homme 
semble  exister  doublement  quand  il  se  pénètre  de 
cette  flamme  céleste  qui  donne  tant  de  magie  à son 
nom , tant  d’étendue  à ses  relations.  Rechercher 
la  gloire,  c’est  donc  reconnaître  en  quelque  sorte 
notre  destination  future  ; c’est  approfondir  le 
secret  de  notre  avenir  ; c’est  pressentir  notre  im- 
mortalité. 


DE  l’amour  de  la  TERRE  NATALE. 


385 


CHAPITRE  XIX. 


DE  l’a  Al  O UR  DE  LA  TERRE  NATALE^ 

C’est  pour  le  philosophe  un  spectacle  inté-» 
ressant  de  voir  comme  ici-bas  les  hommes  se 
réunissent  par  peuplades , par  royaumes , etc. , 
selon  qu’ils  sont  soumis  aux  memes  mœurs , aux 
mêmes  habitudes  ; selon  qu’ils  sont  dominés  par 
les  mêmes  intérêts  ; selon  qu’ils  reçoivent  l’in- 
fluence de  tel  ou  tel  climat.  Dans  la  société  même, 
au  sein  d’une  même  ville,  on  les  voit  se  sous-diviser 
encore  pour  mieux  se  défendre , pour  s’aimer  da- 
vantage , pour  sympathiser  d’une  manière  plus 
intime.  La  même  force  qui  nous  rassemble  par 
l’effet  de  l’analogie  de  l’organisation , des  cop- 
tumes,  du  caractère,  cette  même  force,  dis-je, 
nous  fait  tenir  au  sol  qui  nous  a vus  naître , à la 
terre  où  pour  la  première  fois  nous  avons  respiré 
la  vie,  où  nos  premiers  ans  se  sont  écoulés. 

Ce  puissant  amour  de  la  terre  natale  est  néces- 
saire au  genre  humain.  Il  est  en  effet  avantageux 
que  les  habitans  de  chaque  contrée  mettent  en 


TI. 


386  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

commun  leur  force , leur  puissance  et  leur  énergie, 
pour  résister  à des  rivalités,  à des  antipathies,  à 
des  prétentions  particulières.  Sur  la  terre  où  Dieu 
fait  briller  le  meme  soleil,  il  est  bon  que  les 
hommes  se  séparent  naturellement  par  troupes , 
par  sections,  par  tribus,  etc.,  pour  s’assurer  mu- 
tuellement une  défense  devenue  nécessaire,  pour 
se  fortifier  contre  des  attaques , pour  se  préserver 
d’une  usurpation  étrangère. 

De  là  vient  sans  doute  que  chacun  ici-bas 
s’imagine  que  son  pays  natal  est  distingué  des 
autres  par  des  faveurs  singulières,  par  des  attri- 
buts rares  et  particuliers.  Il  n’est  pas  une  ville 
qui  ne  soit  pénétrée  d’admiration  pour  ses  divers 
établissemens,  pour  ses  édifices , ses  murailles;  il 
n’est  pas  un  bourg  qui  ne  trouve  un  orgueilleux 
plaisir  à vanter  les  avantages  de  sa  position,  la 
fertilité  des  campagnes  qui  l’environnent.  La  na- 
ture a eu  besoin  de  cette  illusion  pour  retenir 
chaque  homme  dans  ses  foyers. 

Les  Samoyèdes  et  les  Lapons  se  plaisent  dans 
leurs  déserts  glacés  et  dans  leurs  chétives  cabanes: 
ils  vont  même  jusqu’à  s’imaginer  qu’ils  sont  l’objet 
spécial  d’une  prédilection  de  l’Etre  suprême,  ils 
parcourent  les  phases  de  leur  vie  comme  s’ils  se 
trouvaient  environnés  de  toutes  les  jouissances  du 


DE  l’amour  de  la  TERRE  INTATALE.  887 

printemps  ; pas  un  d’entre  eux  ne  voudrait  aller 
habiter  les  contrées  riantes  du  Midi  ; ils  aiment 
trop  la  fumée  de  leurs  chaumes  humides  ; ils 
aiment  trop  à voir  briller  la  neige  de  leurs  mon- 
tagnes. On  II  est  pas  moins  frappé  de  surprise 
quand  on  voit  tant  d’autres  peuples  chérir  à 
l’excès  une  terre  où  se  succèdent  les  plus  sombres 
hivers. 

Proposez  à ce  pécheur  norwégien  de  le  con- 
duire dans  les  plus  beaux  lieux  de  ce  mondes 
montrez  à son  imagination  des  arbres  chargés  de 
fruits,  des  bosquets  toujours  verts;  promettez 
de  renouveler  pour  lui  les  prodiges  des  jardins 
d’Alcinoüs , il  vous  dira  qu’il  préfère  la  vue  du 
vaste  Océan;  qu’il  n’aime  rien  tant  que  les  tem- 
pêtes ; que  les  plus  riches  paysages  ne  valent  pas 
ses  rochers  ou  ses  ancêtres  ont  eu  leur  berceau  ; 
qu’il  préfère  ses  nuages  à votre  brillant  soleil , le 
jonc  de  ses  terres  sablonneuses  a toutes  les  fleurs 
de  vos  prairies  ; qu  il  veut  finir  ses  jours  au  mi- 
lieu des  glaces  resplendissantes , et  que  rien  n’est 
égal  pour  lui  au  bonheur  qu’il  a de  ramener  sa 
barque  vers  le  rivage  pour  y retrouver  sa  femme 
et  ses  enfans. 

Les  peuples  en  apparence  les  plus  malheureux 
sont  ceux  qui  se  montrent  le  plus  attachés  au  sol 


388  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

(le  la  patrie.  Les  Esquimaux  surtout  sont  remar- 
(]uables  sous  ce  rapport.  Lorsqu’on  les  trans- 
porte dans  d’autres  climats , ils  ne  peuvent  oublier 
leur  huile  de  baleine , leur  chair  de  phoque , leurs 
canots , leurs  chiens,  leurs  traîneaux.  Ils  aiment 
le  Nord  comme  certains  oiseaux  de  mer  qui  ne  se 
plaisent  que  dans  les  régions  hyperboréennes. 
Si  Ton  pouvait  décrire  ce  qui  se  passe  dans  l’ame 
d’un  habitant  de  la  Sibérie  lorsqu’il  est  assis  près 
de  sa  maîtresse  sous  l’indigent  ombrage  d’un  triste 
et  lugubre  sapin,  on  verrait  qu’il  éprouve  les 
memes  ravissemens  que  celui  qui  se  trouve  sous 
le  beau  ciel  de  la  Provence  : un  brin  d’herbe  suffit 
pour  enchanter  sa  vue. 

L’amour  de  la  terre  natale  se  montre  surtout 
avec  énergie  chez  les  peuples  tout-à-fait  dépourvus 
de  civilisation.  Le  genre  de  vie  du  sauvage  est 
tellement  propre  à renforcer  ses  premières  rela- 
tions , qu’une  douce  habitude  les  lui  rend  plus 
chères  que  la  vie.  L’instinct  qui  le  ramène  conti- 
nuellement à la  nature  ne  lui  laisse  voir  dans  le 
monde  que  les  endroits  où  il  a saisi  et  vaincu  sa 
proie,  que  le  ruisseau  qui  l’a  désaltéré,  que  la 
mousse  sur  laquelle  il  s’est  reposé,  que  la  cabane 
où  il  a dormi.  L’impression  répétée  de  ces  objets  , 
d’autant  plus  forte  qu’ils  sont  moins  variés,  l’iden- 
tifie avec  eux,  et  forme  insensiblement  ces  liens 


DE  l’amour  de  la  TERRE  INATALE.  389 

indestructibles  et  touchau  s qui  attachent  tous  les 
peuples  simples  au  lieu  de  leur  naissance  ; ainsi 
les  Cafres,  les  Floridiens  tiennent  irrévocable- 
ment à leurs  forets,  parce  qu’ils  ne  conçoivent 
pas  ce  qu’ils  pourraient  gagner  à les  abandon- 
ner. * 

Les  Californiens,  par  exemple,  n’ont  ni  soucis 
ni  inquiétudes.  Ils  ne  connaissent  aucune  de  ces 
commodités  de  la  vie  dont  la  privation  est  pour 
nous  le  plus  grand  des  malheurs  ; ils  sont  sûrs 
d’avoir  du  plaisir  et  des  jouissances,  parce  qu’ils 
ne  souhaitent  que  ce  qu’il  leur  est  facile  d’obte- 
nir. Ils  vivent  sans  défiance  ; aucune  contestation 
ne  s’élève  entre  eux.  Ils  sont  exempts  de  mala- 
dies; l’exercice  de  la  chasse  raffermit  leur  santé  ; 
ils  nagent  aussi  - bien  dans  les  fleuves  qu’ils 
marchent  sur  la  terre.  Ils  ne  sont  pas  jaloux  de 
leurs  femmes  ; car  leurs  femmes  ne  les  quitte- 
raientjamais,  et  sont  aussi  attachées  à leurs  maris 
qu’à  la  terre  natale.  Ils  n’ont  d’autres  ennemis  que 
I quelques  betes  féroces  dont  ils  savent  adroite- 
! ment  triompher;  et  leur  plus  grand  soin  est  de 
: façonner  les  flèches  qui  doivent  les  combattre. 

I 

■ ' Les  Galibis  changent  souvent  de  lieu  ; mais  leur  vie  errante  ne 

} prouve  pas  qu’ils  n’aiment  point  la  terre  natale  ; pour  eux,  le  dé- 
i sert  est  toujours  la  patrie  ; s’ils  voyagent,  c’est  pour  leur  subsis- 
î tance  ; ils  reviennent  toujours  au  lieu  qu’ils  ont  quitté. 


3go  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIOJVS. 

Que  trouver  de  mieux  dans  des  lieux  où  la  civili- 
sation aurait  établi  son  empire  ! 

L’amour  de  la  patrie  est  le  meme  chez  tous  les 
sauvages  connus.  On  a partout  publié  l’histoire 
de  rO-tahitien  conduit  en  France  par  M.  de  Bou- 
gainville; on  se  rappelle  la  sensation  de  joie  qu’il 
éprouva  quand  on  le  conduisit  au  Jardin  des 
Plantes  y et  avec  quel  transport  il  embrassa  l’arbre 
à pain , qui  lui  rappelait  son  pays  ; cette  fièvre  de 
Famé , qui  le  consumait  en  Europe , ne  cessa  que 
lorsque,  ayant  obtenu  de  s’en  retourner,  il  crut 
reconnaître,  du  haut  du  vaisseau  qui  le  portait, 
son  toit  paternel.  Se  dépouiller  de  l’habit  euro- 
péen , se  jeter  à la  mer,  aborder  en  nageant  la  côte 
la  plus  voisine,  reprendre  son  arc  et  ses  flèches, 
tout  cela  fut  chez  lui  l’effet  d’un  sentiment  qu’il 
avait  à peine  manifesté  en  France , mais  qui  re- 
prit tout  son  empire  à la  vue  de  File  où  il  était  né. 

C’est  aussi  l’amour  de  la  terre  natale , qui  dé- 
termine certains  nègres  transportés  dans  nos  co- 
lonies ( lors  meme  que  le  vaisseau  est  déjà  loin 
des  côtes  ) à se  révolter  contre  les  blancs , et  à 
les  massacrer,  pour  exécuter  le  dessein  qu’ils  ont 
de  regagner  à la  nage  la  rive  africaine.  L’abîme 
va  les  engloutir  ; mais  le  sentiment  énergique  qui 
les  guide  ne  leur  permet  pas  de  calculer  les  dan- 


DE  l’aMOüR  de  la  terre  NATALE.  SqI 

gers,  et  de  mesurer  les  distances.  C’est  encore  ce 
meme  amour,  qui  porte  quelques  uns  de  ces  mal- 
heureux à s’étrangler,  ou  à terminer  leur  carrière 
par  le  poison  ; ils  s’imaginent  que  , dans  peu  de 
jours , ils  se  retrouveront  dans  leur  pays. 

L’attachement  pour  le  sol  natal  est  indépendant 
de  celui  de  la  propriété,  selon  la  remarque  de 
tous  les  voyageurs.  Continuellement,  disent-ils,  on 
voit  sur  la  terre  étrangère  l’Européen  tourmenté 
du  désir  de  revoir  son  pays  : il  n’a  pourtant  rien 
à regretter,  rien  à prétendre  dans  sa  patrie  , qui 
souvent  l’a  rejeté  de  son  sein  ; il  n’y  possédait 
rien  ; il  y vivait  dans  l’isolement , tandis  que , dans 
la  contrée  où  il  a porté  ses  pas , l’hospitalité  la 
plus  franche  lui  a été  accordée;  il  a donc  tous 
les  élémens  du  bonheur,  et  cependant  une  idée 
vague  le  poursuit  et  le  préoccupe  sans  cesse  ; au 
sein  de  l’abondance  et  des  pjaisirs,  il  éprouve  un 
vide  que  rien  ne  peut  suppléer;  cette  inquiétude 
ne  tarde  pas  à se  convertir  en  un  sentiment  dou- 
loureux , qui  ne  lui  laisse  pas  le  moindre  repos. 

On  connaît  l’affection  vive  que  les  bergers  des 
Alpes  conservent , dans  tous  les  temps , pour  les 
montagnes  qu’ils  ont  tant  aimées  ; on  sait  comme 
le  chagrin  les  accable  quand  des  circonstances  les 
en  éloignent.  Voyez  le  soldat  suisse  quand  il  com- 


392  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

bat  pour  ses  rochers;  ses  souvenirs  i’enflamment: 
ii  croit  défendre  ses  aïeux.  Il  a le  courage  de  la 
vertu,  parce  qu’il  a le  délire  de  la  patrie.  Nous 
avons  conservé  quelque  temps  à Fhôpital  Saint- 
Louis  une  jeune  fille  du  canton  de  Berne  , qui 
était  devenue  profondément  mélancolique  ; elle 
passait  les  jours  et  les  nuits  à regretter  la  terre 
natale  ; elle  chantait  sans  cesse  l’air  favori  du  Tanz 
des  vaches.  Cette  infortunée  languit  et  se  dessé- 
cha par  la  consomption. 

Les  médecins  connaissent  une  affreuse  maladie 
qui  est  le  résultat  des  tourmens  qu’on  éprouve 
quand  on  est  éloigné  de  la  terre  natale  ; c’est  la 
maladie  des  exilés  ; c’est  celle  des  jeunes  guerriers 
que  les  circonstances  entraînent  loin  de  leurs 
foyers  et  de  leurs  parens  chéris.  On  voit  quel- 
quefois une  armée  entière  d’adolescens  abattue 
et  désespérée  : c’est  surtout  lorsqu’on  a franchi 
ces  montagnes  escarpées,  lorsqu’on  a traversé  des 
fleuves,  lorsqu’on  a tout  bravé  pour  parvenir 
dans  des  contrées  lointaines , que  cette  affection 
éclate  et  met  en  révolte  une  innombrable  quan- 
tité d’individus,  lesquels  donnent  alors  un  libre 
cours  à leurs  plaintes  et  à leurs  regrets  ; c’est 
lorsque  les  communications  sont  totalement  in- 
terrompues que  le  mal  redouble.  Il  est  digne 
d’observation  que  les  habitans  de  la  campagne 


DE  l’aMOüR  de  la  terre  NATALE.  SqD 

y sont  en  général  plus  sujets  que  les  citadins.  Le 
paysan  regrette  toujours  sa  bêche  et  sa  charrue. 
Revoir  le  champ  de  son  père , reposer  sa  tête 
sous  Farhre  qui  ombragea  son  berceau,  presser 
contre  son  cœur  le  sein  maternel , embrasser  les 
compagnons  de  son  enfance , voilà  à quoi  se  bor- 
nent ses  vœux. 

La  nostalgie  est  une  douleur  profonde  que  l’on 
cherche  parfois  à dissimuler;  mais  ceux  qui  en 
sont  atteints  trahissent  bientôt  le  secret  de  leur 
âme  par  la  distraction  de  leurs  regards,  par  un 
air  inquiet  et  rêveur.  J’ai  vu  plusieurs  de  ces 
jeunes  militaires  dont  les  yeux  étaient  constam- 
ment tournés  vers  le  ciel  ; ils  semblaient  s’attacher 
au  nuage  qui  prenait  la  direction  de  leur  pays; 
ils  auraient  voulu  suivre  le  vent  qui  soufflait  du 
côté  de  leur  patrie.  Faites  voyager  un  nostal- 
gique sur  une  terre  émaillée  de  fleurs,  faites-le  res- 
pirer dans  une  atmosphère  parfumée  d’ambro- 
sie,  vous  ne  parviendrez  point  à lui  faire  oublier 
le  toit  de  ses  pères.  Qui  peut  redire  sans  émotion 
ces  paroles  si  touchantes  d’un  de  nos  cantiques 
sacrés  : JSous  nous  sommes  assis  sur  les  bords  des 
fLeu<i^es  de  Bahjlone , et  nos  laiines  ont  coulé  en 
nous  ressoiwenant  de  Sion.  * 

‘ Super  flumina  Bahylonis  illic  sedimus  , et  flevimm  cum  record.cirenuir 
Sîon. 


394  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

Quand  nous  sommes  livrés  à toute  la  turbu- 
lence de  nos  passions,  la  terre  natale  nous  est 
quelquefois  insupportable  ; l’amour  de  la  liberté , 
l’ardeur  bouillante  de  la  jeunesse  nous  entraînent 
loin  des  lieux  où  nous  avons  reçu  le  jour  ; nous 
brûlons  de  quitter  le  toit  domestique  ; mais,  quand 
nous  avons  prodigué  toute  notre  existence  au-de- 
hors  et  dans  des  pays  éloignés,  nous  redeman- 
dons à la  nature  les  premiers  biens , les  premiers 
aiTiis  que  le  ciel  nous  donna  ; nous  nous  empres- 
sons de  repasser  les  mers , de  retourner  vers  les 
rivages  que  nous  avions  délaissés.  On  dirait  qu’il 
y a,  dans  l’air  de  la  patrie,  une  saveur  délicieuse 
qu’on  ne  goûte  jamais  sur  une  terre  étrangère;  et 
personne  n’ignore  qu’il  n’est  point  de  meilleure 
pâture  pour  un  cœur  malade  ou  convalescent. 

Il  en  est  de  la  terre  natale  comme  de  toutes 
les  premières  impressions  de  la  vie  ; il  faut  avoir 
quitté  ses  dieux  pénates,  pour  sentir  combien  il 
est  doux  de  les  retrouver.  Après  une  longue  ab- 
sence , comme  on  reprend  avec  transport  ses  liens 
primitifs  ! comme  on  se  rattache  à tout  ce  qu’on 
a aimé  ! avec  quelle  avidité  nous  reportons  nos 
regards  sur  tous  les  objets  qui  se  représentent  à 
nous  ! avec  quelle  ivresse  nous  revoyons  le  toit 
qui  nous  a vus  naître , le  sol  qui  nous  a nourris  ! 
Nous  analysons  tous  les  changemens  qui  se  sont 


DE  l’aMOUII  de  la  TERRE  NATALE.  39^ 

Opérés  dans  la  maison  , dans  le  jardin,  dans  la 
prairie;  nous  examinons  si  Farbre  a pris  de  Fac- 
croissement , si  le  cours  du  ruisseau  a été  dé- 
tourné ; nous  cherchons  les  lieux  témoins  des 
jeux  de  notre  enfance  ; nous  pleurons  de  joie  en 
revoyant  le  site  où  nous  avons  exprimé  nos  pre- 
mières affections,  nos  premiers  regrets;  nous  nous 
rappelons  les  soins  dont  on  a entouré  notre  jeu- 
nesse. De  pareils  sentimens  ne  peuvent  se  décrire. 
Les  souvenirs  de  Fimagiiiation  sont  les  plus  atten- 
drissans,  et  ce  sont  ceux  que  donne  la  patrie. 

Des  peuples  hospitaliers  consolent  vainement 
Fhomme  qu’on  a banni  ; il  a toujours  le  front 
chargé  d’affliction.  C’est  toujours  vers  son  pays 
qu’il  dirige  ses  vœux  et  ses  espérances  ; il  ne  cesse 
d’appeler  par  ses  vœux  le  vaisseau  qui  doit  le 
ramener  parmi  les  siens.  On  dirait  que  cet  amour 
pour  le  sol  natal , qui  s’accroît  et  s’agrandit  de 
plus  en  plus  par  le  temps,  par  les  distances, 
tient  à une  certaine  disposition  de  notre  âme,  à 
certains  élémens,  à certains  principes  de  notre 
constitution  physique,  qui  réagissent  à certaines 
époques , et  nous  forcent  à venir  nous  replacer, 
pour  ainsi  dire  malgré  nous,  sous  le  soleil  qui 
éclaira  notre  berceau. 


Les  animaux  ont  aussi  l’instinct  de  la  terre 


396  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIÜÎNS. 

natale  : on  observe  que,  lorsque  certains  d’entre 
eux  ont  été  transportés  à une  grande  distance , ils 
reviennent  avec  une  rapidité  inconcevable  aux 
lieux  où  on  les  a pris  ; ils  ont,  en  quelque  sorte, 
le  sens  qui  fait  apprécier  les  espaces.  Il  est  con- 
stant que  ce  sentiment  affecte  surtout  les  oiseaux 
de  mer  et  ceux  des  montagnes  ; aussi  est-il  difficile 
de  les  déplacer  sans  qu’ils  éprouvent  un  ennui 
insupportable , qui  détermine  quelquefois  leur 
mort  ; quand  on  cherche  à les  rendre  esclaves , on 
s’aperçoit  qu’ils  sont  bientôt  atteints  d’une  pro- 
fonde mélancolie  : ceux  qui  habitent  des  sites 
sauvages  sont  précisément  ceux  qu’il  est  impos- 
sible de  dépayser. 

Les  insectes  ailés  ont  le  meme  penchant,  et  il 
est  difficile  de  les  détacher  du  sol  où  ils  ont  pris 
naissance.  M.  le  baron  de  Besner,  gouverneur  de 
Cayenne,  conçut  autrefois  le  projet  de  naturaliser 
dans  cette  ile  des  abeilles  de  France.  Aucune  pré- 
caution ne  fut  négligée  pour  venir  à bout  de  cette 
entreprise.  Les  ruches  furent  placées  dans  une  ha- 
bitation à i’abri  de  tout  trouble,  et  dans  l’expo- 
sition la  plus  favorable  à leur  entretien  ; mais  le 
lendemain , quand  on  alla  les  visiter,  toutes  les 
abeilles  avaient  disparu.  Quel  fut  néanmoins  l’é- 
tonnement du  gouverneur,  quand  il  apprit  que  ces 
mouches  avaient  été  se  placer  sur  le  mât  du  vais- 


DE  L AMOUR  DE  LA  TERRE  NATALE.  897 

seau  qui  les  avait  apportées  d’Europe , et  qui  était 
sur  le  point  de  retourner  en  France  ; elles  volti- 
geaient et  ne  cessaient  de  bourdonner  autour  des 
voiles  avec  une  sorte  d’inquiétude.  * 

Ce  n’est  donc  point  un  besoin  factice  que  ce 
penchant  irrésistible  dont  nous  venons  de  traiter  ; 
il  ne  saurait  être  le  résultat  de  l’habitude  : c’est 
un  penchant  naturel , parce  qu’il  entre  dans  les 
vues  de  la  Providence  ; de  là  vient  qu’on  voit 
tant  de  gens  qui  ont  fait  le  tour  du  monde , et 
qui  reviennent  toujours  étonner  leurs  concitoyens 
par  le  récit  de  tout  ce  qu’ils  ont  vu  et  observé. 
Si  la  famine  chasse  le  Savoyard  de  ses  montagnes, 
il  ne  tarde  pas  à y revenir  quand  sa  petite  indus- 
trie lui  a procuré  de  quoi  subsister  le  reste  de  ses 
jours. 

Les  sauvages  prétendent  qu’il  faut  être  ingrat 
ou  pervers  pour  se  complaire  dans  des  pays  éloi- 
gnés de  celui  où  on  a un  père,  une  mère,  une 
épouse  ou  des  enfans.  Il  n’y  a pas  long-temps 


* Ce  fait  paraît  si  extraordinaire  , qu’on  n’y  ajouterait  aucune 
croyance , s’il  n’était  attesté  par  toute  la  colonie  ; tous  les  gens  du 
pays  le  racontent.  Cependant  ce  fait  ne  doit  pas  surprendre  ceux 
qui  ont  fait  une  étude  particulière  de  ces  merveilleux  insectes  , et 
qui  ont  été  à même  d’apprécier  les  effets  sans  nombre  de  leur  in- 
telligenceet  delt  ur  instinct. 


398  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

que  Tun  des  leurs  déserta  sa  tribu  : il  y revint 
quelques  années  après  ; les  siens  le  reconnurent 
et  le  punirent  en  lui  donnant  la  mort.  Je  tiens 
ce  trait  d’un  missionnaire  de  la  Louisiane.  Ainsi 
donc  la  patrie  est  tout  pour  une  âme  sensible. 
« Oui,  c’est  en  ce  lieu  que  je  suis  né,  s’écrie  avec 
transport  Cicéron  ; aussi  je  ne  sais  quel  charme 
s’y  trouve  qui  ravit  délicieusement  mon  cœur,  et 
qui  me  rend  encore  ce  séjour  aussi  doux  qu’a- 
gréable ; et  ne  nous  dit-on  pas  que  le  plus  sage 
des  mortels , pour  revoir  sa  ville  d’Ithaque , refusa 
l’immortalité  ? * » 

* Quare  inest  nescio  quid , et  latet  in  imo  sensu  meo,  quo  me  plus 
hic  locus  fartasse  delectet  : si  quidem  etiarn  ille  sapientissimus  atir,  Itha-^ 
cam  ut  'videret,  immortalitatem  scrihitur  répudiasse. 


CÜURAME, 

OU 

L’AMOUR  DE  LA  TERRE  NATALE. 


AVERTISSEMENT. 


Les  habitans  des  pays  chauds  semblent  in-- 
spirer  un  intérêt  plus  vif  depuis  quelques 
années.  Il  est  vrai  quon  les  connaît  mieux 
depuis  que  tant  de  contrées  nomelles  ont  été 
soigneusement  parcourues  et  visitées  ; depuis 
que  des  voyageurs  aussi  instruits  que  zélés  et 
courageux  nous  ont  fourni  les  documens  les 
plus  authentiques  sur  les  mœurs  et  les  cou- 
tumes de  ces  différentes , nations. 

Cest  Bernardimde-Saint-Pierre , ce  sont 
MM.  de  Chateaubriand  et  de  Humholdt  qui 
ont  particulièrement  inspiré  le  goût  de  puiser 
des  sujets  dans  cette  nature  enchanteresse  ^ 
et  ils  ont  eu  y dajis  toute  l Europe  éclairée 3 

Tf.  26 


4o2  avertissement. 

de  hriUam  imitateurs  ’ . Il  serait  long  et  mi- 
nutieux de  citer  ici  les  nombreux  ouvrages 
dont  notre  littérature  s’est  enrichie  ; plusieurs 
de  ces  productions  ont  eu  un  succès  incoii- 
testahle , et  il  j a peu  de  temps  quune  dame 
de  haute  distinction  a écrit  Vliistoire  d’une 
jeune  Négresse  avec  une  grâce  d’autant  plus 

aimable , qidelle  n’a  pas  eu  besoin  de  la 
chercher. 

* M.  Ferdinand  Denis , jeune  écrivain  de  la  plus  grande 
espérance  , a si  bien  senti  la  vérité  de  cette  assertion  , qu’il  a 
composé  un  ouvrage  intéressant  sur  les  scènes  de  la  nature 
dans  le  climat  des  tropiques.  Son  but  est  d’apprécier  toute 
l’influence  qu’elles  peuvent  exercer  sur  l’imagination  et  les 
inspirations  qu’on  peut  en  recueillir.  M.  Ferdinand  Denis  n’a 
point  borné  là  ses  recherchés;  il  prépare,  dit-on,  des  maté- 
riaux pour  l’histoire  de  l’éloquence  et  de  la  poésie,  chez  les 
^ jieuples  tout-à-fait  sauvages  ou  peu  avancés  dans  la  civilisa- 
tion. Il  veut  prouver  qu’elles  sont  l’une  et  l’autre  des  facultés 
naturelles  ou  primitives , et  qu’on  les  rencontre  partout  soit 
en  ébauche,  soit  dans  un  état  plus  ou  moins  perfectionné.  Sous 
ce  point  de  vue , M.  Denis  a recueilli  beaucoup  de  faits  dans 
ses  intéressans  voyages , et  il  exprime  avec  un  grand  charme 
les  impressions  qu’il  a reçues  sur  les  terres  qu’il  a visitées. 


A.VERTISSEMEWT.  4^3 

J’estime,  pour  mon  propre  compte,  que  la 
connaissance  des  peuples  non  civilisés  est  sin- 
gulièrement  utile  pour  procéder  à l’examen 
approfondi , ou , pour  ainsi  parler,  à l’ana-- 
tomie  la  plus  intime  de  nos  passions  ; pour 
les  analyser  telles  que  Dieu  nous  les  donne , 
et  sans  aucune  de  ces  altérations  dont  elles 
se  trouvent  à chaque  instant  frappées  par  la 
corruption  de  l’ordre  social.  C’est  dans  cette 
étude  qu’on  peut  se  former  une  idée  juste  de 
nos  penchans  natifs,  ainsi  que  de  la  nature 
primitive  de  notre  système  sensible. 

Ceux  qui  écrivent  sur  la  théorie  du  sen- 
timent moral  doivent  procéder,  ce  me  sem- 
ble, comme  les  divers  observateurs  qui  s’ap- 
pliquent à d’autres  sciences.  Us  doivent 
appuyer  leurs  principaux  points  de  doctrine 
sur  des  faits  recueillis  chez  tous  les  peuples , 
dans  toutes  les  classes  d’hommes  et  dans 


[\0[\  AVERTISSEMENT. 

tous  les  rangs  de  la  soeiété;  ils  doivent  enfin 
mettre  leur  philosophie  en  action  en  exposant 
avec  vérité  leurs  mœurs , leurs  caractères , 
leurs  habitudes. 

Sous  ce  point  de  vue,  je  pense  que  les 
sauvages  doivent  être,  pour  le  physiologiste , 
un  sujet  important  de  méditation.  Il  est  beau- 
coup de  gens  qui  cherchent  a nous  désen- 
chanter sur  le  genre  de  bonheur  dont  ils 
jouissent  ; la  vérité  est  qu’ils  n’ont  été  mal- 
heureux que  depuis  que  nous  les  avons  pour- 
suivis dans  leurs  déserts,  depuis  que  nous 
avons  porté  la  hache  dans  leurs  pays,  et 
que  nous  sommes  venus  diminuer  leurs  res- 

sources. 

Lddstoire  exacte  de  Couramé  née  dans  la 
tribu  des  Noragues,  se  rattache  naturelle- 
ment à ce  que  nous  venons  d’écrire  de  Va- 


AVERTISSEMENT.  4o5 

moiir  de  la  terre  natale.  Les  vieillards  de 
Cayenne,  qui  ont  conservé  le  somenir  de 
cette  intéressante  personne , attestent  qu  elle 
71  avait  pas  cessé  un  seul  moment  de  regretter 
son  pays,  malgré  les  richesses  dont  on  V avait 
environnée , malgré  les  nouveaux  goûts  quon 
avait  cherché  à lui  inspirer  depuis  quelle 
vivait  au  milieu  de  la  civilisation  ; ils  ajou- 
tent qu'elle  arrosait  de  ses  larmes  le  lit  ou  on 
voulait  la  faire  dormir,  et  qu  elle  passait  des 
journées  entières  sans  vouloir  pixndre  au- 
cune nourriture. 

Pour  changer  son  instinct,  qui  était  si  puis- 
sant chez  elle,  on  lui  avait  donné  la.  plus 
brillante  éducation.  On  l'avait  initiée  dans 
tous  les  beaux-arts  ; et  pourtant  elle  con- 
servait toujours  l'empreinte  des  premiei^s 
sentimens  qu'elle  avcdt  apportés  de  son  dé- 
sert ; on  assure  meme  (pie,  toutes  les  fois 


4^6  AYEPaiSSEMENT. 

quelle  pomait  éehapper  à madame  de  Sainte^ 
Croix,  elle  allait  de  suite  se  baigner  dans  la 
mer  ou  dans  les  rivières  les  plus  voisines , et 
qu  elle  y nageait  avec  la  vitesse  d'un  poisson, 
comme  font  les  Noragues  et  les  Galibis  ; cette 
habitude , contractée  dès  V enfance , était  si 
impérieuse , que  sa  mère  adoptive  avait  atta- 
ché une  jeune  esclave  uses  pas , crainte  d' acci- 
dent. 

Les  sauvages  ont  des  airs  favoris , des  airs 
qui  tiennent  au  pays  oit  ils  sont  nés , et  qui 
le  leur  rappellent  ; lorsqu'ils  les  chantent , 
les  larmes  coulent  de  leurs  yeux.  En  général , 
il  est  difficile  de  les  assujettir  à nos  lois , ci 
nos  usages , a nos  mœurs,  a nos  habitudes, 
fis  abhorrent  la  vie  casanière,  et  préfèrent 
la  vie  errante,  la  vie  du  désert.  Recevoir 
tous  les  jours  et  sans  contrainte  les  rayons 
d’un  soleil  bienfaisant , respirer  un  air  pur, 


A.VERTISSEMENT. 


4o7 

être  en  quelque  sorte  le  maître  de  la  foret ^ 
jouir  seul  du  silence  mystérieux  qui  y règne , 
y poursuivre  en  toute  liberté  U élan , le  che- 
vreuil , le  farouche  bison  ; attaquer  le  san- 
glier dans  sa  retraite  ; déclarer  la  guerre 
aux  poissons  ; parcourir  les  fleuves  avec  la 
pirogue  quon  a creusée , voila  pour  eux  le 
vrai  plaisir  y voilà  le  vrai  bonheur. 

Comme  un  premier  voyage  est  douloureux 
à V âme  quand  il  nous  sépare  des  auteurs  de 
nos  jours  ! combien  sont  pénibles  les  émotions 
qui  nous  agitent,  quand  nous  venons  à perdre 
ce  que  nous  avons  toujours  aimé  ! Telles 
étaient  les  angoisses  déchirantes  de  Couramé 
quand  elle  se  vit  tout  à coup  enlevée  à des 
parens  quelle  idolâtrait.  « Ramenez-moi , 
s'écriait-elle,  au  pays  où  je  suis  née  ! O ma 
mère  ! ajoutait-elle  en  versant  un  torrent  de 
larmes,  suis-je  donc  oubliée  de  toi  ! » 


/ 


4o8 


AVERTISSEMENT. 


Madame  de  Sainte-Croix  avait  beau  la 
combler  de  biens  ; que  pouvaient  ses  dons  sur 
une  jeune  fille  qui  savait  se  passer  de  tout , 
et  dont  les  besoins  étaient  si  bornés  ? Il  ny  a 
d'ailleurs  que  de  la  xanité , je  dirai  même  de 
r égoïsme,  dans  les  caresses  que  Von  prodigue 
a un  enfant  d’adoption  ; on  veut  s’en  faire 
un  appui  pour  la  vieillesse,  un  amusement 
j)our  le  temps  actuel  ; mais , dans  les  soins 
touchans  que  nous  recevons  de  celle  qui  nous 
a donné  la  vie,  tout  appartient  au  plus 
tendre  amour,  et  ce  sentiment  est  inépuisable. 


Depuis  la  première  publication  de  cet  ou- 
vrage, un  homme  de  lettres,  déjà  connu  par 
des  productions  agréables,  avait  conçu  le- 
projet  de  mettre  en  scène  l’aventure  de  Cou- 
ramé  ; j’ai  dû  le  détourner  d’un  semblable 
dessein  quand  il  a bien  voulu  me  le  commu- 
niquer. Comme  l’amour  des  sexes  est  parmi 


AVERTISSEMENT. 

nous  le  ressort  spécial  des  compositions  dra- 
matiques, il  faudrait  nécessairement  y pour 
obéir  à cette  convention  théâtrale , altérer  le 
caractère  simple  et  nctif  de  cette  jeune  per- 
sonne, qui  n était  absolument  agitée  que  par 
le  souvenir  de  la  terre  natale , souvenir  tout- 
àfait  identifié  avec  celui  de  sa  véritable 
mère  : or  son  histoire  a excité  un  intérêt 
trop  général  dans  la  colonie,  ou  elle  a xu 
le  jour  ; elle  est  trop  authentique  et  trop  avérée 
dans  tous  ses  détails,  pour  quil  soit  permis 
d’j  substituer  des  faits  étrangers  ; il  ne  faut 
rien  ajouter,  ce  me  semble,  aux  idées  pures 
et  innocentes  que  peut  inspirer  un  tel  sujet. 

Tous  les  arts  di ailleurs  savent  s unir  quand 
il  s'agit  de  célébrer  la  plus  douce , comme 
la  plus  impérieuse  de  nos  inclinations  natives. 
Déjà  quelques  uns  de  nos  jeunes  poètes  ont 
agréablement  retracé  les  regrets,  les  impa- 


4 i O ATERTISSEMENÏ. 

tiens  désirs,  la  fuite  de  Couramé  ; d’habiles 
musieiens  ont  marié  leur  talent  a leurs  eom- 
positions  intéressantes.  M.  Boyeldieu , dont  le 
génie  a tant  de  puissanee , iia  pas  dédaigné 
de  reproduire , dans  une  simple  romance , les 
chants  ndifs  des  rives  de  V Approuague  ; 
M.  Naderman  a composé  des  chœurs  de 
Galibis,  quon  répété  dans  tous  les  pays  ou 
on  a voué  une  sorte  de  culte  aux  accords 
qui  expriment  des  sentimens  passionnés.  Le 
meme  sujet  a été  transporté  sur  la  toile  ; un 
habile  professeur  de  peinture , un  artiste  des 
plus  ingénieux  et  d’une  raison  parfaite, 
qui  donne  un  but  moral  à tous  ses  travaux, 
M.  Constant-Desbordes,  vient  d’exécuter  la 
scène  touchante  du  départ  de  Couramé,  avec 
un  talent  bien  propre  à enflammer  V émulation 
de  ses  élèves. 


H y a.  déjà  beaucoup  d’années  que  ( ou- 


AVERTISSEMENT. 


ramé  a cessé  de  vivre  dans  son  carbet  hé- 
réditaire, qui  était  situé  sur  les  bords  d'une 
des  plus  considérables  rivières  de  la  Guyane, 
Je  dois  des  remercîmens  au  respectable  co- 
lon américain,  qui,  après  avoir  lu  l'histoire 
que  j'en  ai  donnée , a bien  voulu  me  faire  don 
de  ses  flèches , de  son  pagara,  et  de  quelques 
autres  meubles  qui  ont  été  à son  usage  ; il  a pu 
se  procurer  ces  objets  précieux  avec  d'autant 
plus  de  facilité , que  la  tribu  a laquelle  ap- 
partenait Couramé,  depuis  qu  elle  avait  quitté 
madame  de  Sainte- Croix,  se  trouvait  fixée 
dans  un  lieu  très  voisin  de  son  habitation.  Je 
ne  puis  assez  dire  combien  j'ai  été  flatté  d'une 
attention  aussi  aimable,  et  j'aime  à lui  témoi- 
gner ici  le  sentiment  de  ma  vive  gratitude. 

Couramé  était  digne  de  sa  célébrité  ; car, 
après  avoir  été  la  plus  belle  personne  de  sa 
tribu,  elle  était  devenue  la  mère  de  famille  la 


4 I 2 A^VERTISSEMEWT. 

plus  chérie  et  la  plus  respectée  parmi  les 
Dioragues  : jamais,  dit-on,  depuis  son  départ 
de  Cayenne , elle  n avait  témoigné  le  moindre 
regret  relativement  aux  avantages  de  sa  con- 
dition passée.  Quoique  pourvue  des  agrérnens 
et  de  toutes  les  qualités  que  Von  envie , elle 
fut  constamment  heureuse  parmi  les  siens.  Le 
bonheur  de  U âme  est  sans  nuage , quand  il 
est  acquis  par  des  vertus. 


''/‘U /w/ (//'f/' /uA'// f /f'/f  ('/<' 


//// 


^ / yWtZ’  • j 


COURAMÉ, 


O U 

L’AMOUR  DE  LA  TERRE  NATALE; 

\NECDOTE  DU  DOCTEUR  VAL/VYER. 

( Fig.  VIII.  ) 


Ce  n’est  point  un  personnage  imaginaire 
que  je  mets  en  scène  ; c’est  un  simple  évé- 
nement que  je  raconte  ; aucun  ne  prouve 
mieux  que  l’amour  de  la  terre  natale  est 
gravé  dans  tous  les  cœurs  en  caractères  inef- 
façables. 

Une  jeune  Indienne , de  la  tribu  des  No- 
ragues , s’était  égarée^  à l’âge  de  neuf  ans , 
dans  les  forêts  de  la  Guyane.  Elle  fut  re- 
cueillie par  des  chasseurs , et  remise  entre 
les  mains  de  madame  de  Sainte-Croix,  veuve 


4*4  COUKAMÉ. 

d’uïi  riche  colon  de  Cayenne,  qui  la  con- 
serva chez  elle,  et  Fadopta.  Dans  le  désert, 
cette  pauvre  fille  s’appelait  Couramé , mot 
qui,  dans  la  langue  des  Galibis,  signifie  belle. 
Il  est  dans  les  habitudes  des  sauvages  de 
donner  à leurs  enfans  des  noms  qui  se  rap- 
portent à quelque  attribut  agréable , ou  à 
tout  ce  qu’il  y a de  plus  riant  dans  la  na- 
ture extérieure , qu’ils  sentent  et  qu’ils  com- 
prennent si  bien  ; cette  coutume  s’est  con- 
servée parmi  eux  depuis  les  premiers  hommes 
de  la  création. 

Arrivée  chez  madame  de  Sainte-Croix, 
Couramé  vit  convertir  son  nom  en  celui  de 
Démétrie  y et  elle  fut  baptisée  sous  les  aus- 
pices de  sa  mère  adoptive,  qui  la  fit  élever 
à la  manière  française.  Les  plus  tendres 
soins  lui  furent  prodigués  : rien  ne  fut  épar- 
gné pour  lui  donner  une  éducation  brillante, 
dont  elle  profita.  A mesure  qu’elle  embellis- 
sait, on  cherchait  à rehausser  en  elle  les 
dons  de  la  nature  par  le  luxe  et  l’élégance 


COURAMÉ.  ^j5 

des  vêtemens.  On  rappliqua  à l’étude  de  la 
musique , mais  particulièrement  à celle  de 
la  danse.  Personne  n’ignore  que  dans  les 
villes  on  a fait  un  art  très  compliqué  de  ces 
mouvemens  harmoniques  de  notre  organisa- 
tion , qui  sont  l’expression  d’une  vie  joyeuse 
et  satisfaite.  Rien  d’ailleurs  ne  manquait  à 
Couramé.  Elle  ne  connut  jamais  les  priva- 
tions; mais,  par  une  maladresse  singulière, 
on  parlait  sans  cesse  en  sa  présence  du  dé- 
sert oii  elle  avait  été  trouvée , des  misères 
attachées  à la  condition  des  sauvages , du 
sort  heureux  qui  attendait  Couramé  dans 
le  monde  par  l’effet  des  bontés  de  sa  bien- 
faitrice , des  obligations  qu’elle  contractait 
envers  madame  de  Sainte-Croix , etc.  On 
voulait  par  ces  discours  lui  faire  chérir  son 
nouvel  état.  On  verra  bientôt  que  cette  ma- 
nière d’agir  était  au  moins  inconsidérée , et 
qu’elle  produisait  un  résultat  contraire  : tant 
il  est  vrai  que  les  penchans  natifs  prennent 
plus  de  force  par  les  contradictions  ! Il  y 
a dans  chaque  être  vivant  un  principe  inné 


4 » 6 COURAMÉ. 

qui  fixe  le  genre  de  ses  désirs , de  ses  in- 
clinations caractéristiques.  L’oiseau  né  d’un 
œuf  que  couve  une  mère  étrangère  n’en  obéit 
pas  moins  à ses  impulsions  intérieures,  au 
sens  moral  dont  la  nature  l’a  intrinsèque- 
ment gratifié. 

Malgré  les  biens , malgré  les  faveurs  dont 
on  la  comblait,  Couramé  était  sans  cesse 
rêveuse  et  mélancolique.  On  remarquait  en 
elle  cette  tristesse  profonde  qu’éprouvent 
tous  les  êtres  qu’on  a transplantés.  Elle  lan- 
guissait comme  ces  arbrisseaux  qui  se  cour- 
bent ou  se  dessèchent  quand  on  veut  les  faire 
croître  sur  un  terrain  qui  les  repousse.  Ses 
pencha  ns  résistaient  à tous  les  goûts  qu’on 
voulait  lui  donner  ; elle  soupirait  après  la 
terre  natale.  Une  inspiration  secrète  l’aver- 
tissait qu’elle  était  faite  pour  une  autre  exi- 
stence ; et  une  sorte  de  sauvagerie  perçait 
toujours  à travers  les  manières  élégantes  que 
l’on  acquiert  par  la  civilisation.  Il  y avait 
dans  ses  regards  quelque  chose  de  vague  et 


COURAMÉ. 

de  distrait  qui  semblait  l’isoler  au  milieu  des 
personnes  qui  l’entouraient.  Couramé  ques- 
tionnait avec  avidité  tous  ceux  qui  arrivaient 
de  la  rivière  d’Approuague.  On  lui  avait  dit 
que  le  pays  où  elle  avait  reçu  le  jour  était  à 
l’est  de  Cayenne  ; aussi  avait-elle  les  veux 
constamment  tournés  vers  le  soleil  levant. 
Enfin,  dans  ses  promenades  journalières, 
elle  ne  pouvait  contempler  la  surface  de  la 
mer  sans  être  tourmentée  du  vif  désir  de  re- 
tourner aux  lieux  où  elle  avait  pris  naissance, 

Couramé  jouait  quelquefois  avec  les  filles 
de  son  âge  ; mais  ses  arnusemens  étaient  loin 
de  la  satisfaire  ; les  enfans  qui  partageaient 
ses  distractions  n étaient  point  de  sa  tribu  5 
elle  pleurait  parce  qu’elle  n’avait  ni  sœur  ni 
frère;  elle  regrettait  les  joies  de  son  pays  : 
enfin , au  milieu  de  l’abondance  et  de  la  ri- 
chesse , tout  lui  manquait , puisque  sa  mère 
n’était  pas  là.  Elle  avait  déjà  neuf  ans  quand 
elle  fut  trouvée  dans  les  forets  de  la  Guyane; 

à cet  âge,  tout  ce  qui  tient  au  sentiment  ne 

rt. 


^7 


/jf8  COURA.MÉ. 

s’oublie  pas.  Des  rêveries  continuelles  l’agi- 
taient , et  durant  la  nuit  elle  était  souvent 
suffoc[uee  par  ses  sanglots  et  par  ses  larmes, 
(^uelcjiiefois  elle  s endormait  5 mais  aussitôt 
la  voix  de  sa  mère  venait  retentir  jusque  dans 
les  rêves  de  son  sommeil.  Malgré  les  peines 
qu’elle  endurait,  Couramé  restait  toujours 
belle  ; on  remarquait  dans  tous  les  traits  de 
sa  physionomie  cette  langueur,  cette  mélan- 
colie touchante  qui , comme  l’a  dit  un  ancien, 
est  en  quelque  sorte  une  grâce  dans  la  douleur. 

Chez  madame  de  Sainte-Croix  , Couramé 
était  d’ailleurs  l’objet  de  toutes  les  complai- 
sances. Foutes  les  personnes  spiiituelles  qui 
fréquentaient  cette  maison  voulaient  con- 
courir à son  instruction  , elle  avait  tous 
les  maîtres  que  peut  procurer  une  grande 
opulence.  Couramé  les  écoutait,  et  on  par- 
lait de  ses  progrès  comme  d’un  prodige. 
On  lui  faisait  surtout  apprendre  la  langue 
française  ; mais  pour  elle  il  n’y  avait  qu’une 
langue  qui  dût  être  préférée  dans  le  monde, 


GOURAMÉ. 

c’était  celle  des  Gai  ibis , si  pauvre  en  mots 
superflus , mais  si  riche  en  mots  affec- 
tueux et  tendres  ; Couramé  u’avait  rien  ou- 
blié de  ce  dialecte  sauvage , dont  on  n usa 
jamais  pour  déguiser  la  pensée,  et  que  sa 
mère  lui  avait  appris  dès  ses  premiers  ans* 

Il  est  du  reste  remarquable  que leducation 
donnée  à Couramé , loin  d eteindre  en  elle 
l’amour  de  la  patrie  , n’avait  fait  que  fortifier 
ce  penchant , en  développant  toute  l’énergie 
de  son  âme.  On  écrivait  beaucoup,  à cette 
époque,  sur  les  sauvages  de  la  Guyane,  qu’on 
avait  le  projet  de  civiliser  ; on  cherchait  à 
éclairer  sur  ce  point  le  gouvernement  de 
France.  Or,  Couramé  lisait  avec  une  avidité 
extrême  tout  ce  qu’on  publiait  de  la  nation 
errante  des  Gaîibis,  de  l’industrie  des  No- 
ragues,  de  leurs  jeux  et  de  leurs  habitudes. 
Enfin,  à tout  instant,  son  imagination  était 
bercée  par  des  récits  sans  nombre  qui  rallu- 
maient dans  son  cœur  le  désir  de  retourner 
dans  sa  patrie  ; elle  voulait  mourir  aux  lieux 


COURAMÉ. 

où  était  son  berceau.  Terre  chérie,  terre  où 
j’ai  vu  le  jour,  s’écriait-elle,  qui  me  rendra 
vos  charmes  et  le  bonheur  que  vous  me  don- 
niez ! qui  peut  songer  à vous  sans  vous  re- 
gretter, sans  brûler  de  vous  revoir  ! 

Cependant  madame  de  Sainte-Croix  s’aper- 
cevait depuis  long-temps  que  Couramé  n’était 
point  heureuse.  A chaque  instant  du  jour  on  la 
voyait  répandre  des  larmes  et  se  cacher  dans 
les  endroits  les  plus  solitaires  de  la  maison.  Au 
milieu  de  tant  de  gens  qui  la  chérissaient , elle 
avait  l’air  d’être  une  créature  d’une  autre  es- 
pèce ; on  ne  savait  à quoi  attribuer  tant  de 
mélancolie.  D’une  autre  part,  Couramé  n’osait 
dire  le  motif  de  son  chagrin  ; elle  craignait  de 
passer  pour  ingrate  et  d’affliger  sa  bienfaitrice. 

Madame  de  Sainte-Croix  s’imagina  un  ins- 
tant qu’un  sentiment  irrésistible  s’était  peut- 
être  emparé  de  son  cœur,  car  cette  intéressante 
personne  entrait  déjà  dans  sa  quinzième  an- 
née : mais  quand  une  pensée  remplit  déjà  toute 


COUKAMÉ. 


notre  âme , aucune  autre  ne  saurait  y trouver 
place.  D’ailleurs  on  voyait  bien  qu’elle  écou- 
tait avec  indifférence  toutes  les- louanges  que 
l’on  prodiguait  à sa  beauté.  Que  faisait  donc 
alors  madame  de  Sainte-Croix  ? Elle  cherchait 
à consoler  Couramé  ; elle  la  prenait  dans  ses 
bras.  Vaine  tentative  ! Qu’importent  les  ca- 
resses d’une  mère  adoptive  quand  on  embrasse 
en  espérance  celle  qui  nous  a porté  dans  son 
sein,  qui  nous  a nourri  de  son  lait? 


La  seule  distraction  qu’éprouvait  Couramé 
au  milieu  des  regrets  qui  la  consumaient , 
était  la  lecture  de  quelques  ouvrages  d’his- 
toire , qui  se  trouvaient  dans  la  bibliothèque 
de  madame  de  Sainte-Croix , et  dont  sa  bien- 
faitrice lui  avait  fait  don  ; en  effet  cette  respec- 
table dame  avait  un  esprit  très  cultivé  ; elle 
regardait  les  livres  comme  des  amis  consola- 
teurs qui  empêchent  l’âme  de  trop  s’appesan- 
tir sur  ses  impressions  chagrines.  Couramé 
profitait  de  cette  ressource  ainsi  que  de  la 
conversation  du  docteur  Valayer,  vieillard 


CO'ÜRAMÉ. 


Lçi‘1 

respectable , dont  je  tiens  cette  anecdote , et 
qui,  depuis  plus  de  quarante  anS;,  était  l’idole 
de  la  colonie:  Cet  hoonne  , vertueux  autant 
qu’éclairé , était  le  médecin  de  l’ânie  aussi- 
bien  que  celui  du  corps  ; il  avait  pénétré  tous 
les  secrets  de  Courauié  : niais  il  se  gardait 
bien  de  lui'en  faire  part,  En  général , le  doc- 
teur mettait  dans  ses  relations  avec  ses  ma- 
lades une  réserve  délicate  et  prudente  qui 
lui  conciliait  tous  les  cœurs. 


Quelque  temps  après,  un  événement  par- 
ticulier apporta  des  changemens  heureux 
dans  l’existence  de  Couramé.  A cette  époque, 
Cayenne  avait  pour  gouverneur  M.  le  baron 
de  Besner  ; mes  lecteurs  seront  peut-être  cu- 
rieux de  savoir  quel  était  cet  homme  qui  a 
laissé  de  si  honorables  souvenirs  dans  cette 
île.  Ceux  qui  l’ont  connu  disent  que  c’était  un 
philanthrope  très  éclairé , qu’il  portait  l’âme 
la  plus  active  dans  un  corps  faible  et  valétu- 
di  naire,  qu’il  avait  l’accent  allemand,  mais 
le  cœur  tout-à«fait  français.  On  lui  demandait 


COURAME. 


4^3 

un  jour,  dans  un  salon  de  Paris , pourquoi , 
avec  une  santé  si  frêle  et  si  languissante , il 
ne  craignait  pas  d'aller  vivre  sous  un  ciel 
inhumain,  et  de  compromettre  ainsi  sa  vie. 
On  ne  meurt  jamais  oit  Von  commdnde , 
répondit  - il  avec  fermeté.  Je  cite  ce  trait, 
parce  qu’il  dévoile  son  caractère  énergique 
et  entreprenant.  Le  baron  était  d’ailleurs 
tourmenté  par  le  plus  vif  désir  de  contribuer 
au  bonheur  des  hommes  ; son  ardeur  pour 
les  projets  était  infatigable.  11  aimait  surtout 
les  Indiens , et  voulait  améliorer  leur  sort  en 
les  amenant  à la  civilisation  ; il  s’abandon- 
nait enfin  à tous  les  rêves  de  l’homme  de 
bien , quand  il  s’agissait  de  la  colonie. 

Pour  mieux  venir  à bout  de  ses  desseins , 
le  baron  imagina  d’attirer  à Cayenne , sous 
divers  prétextes , quelques  Indiens  de  la 
Guyane.  11  voulait  leur  faire  apprécier  tous 
les  avantages  dont  on  jouit  dans  les  villes. 
Pour  cela , il  fallait  qu’ils  y vinssent.  Son 
but  était  de  rapprocher  de  nous  ces  hommes 


4-^4  CO  U R AME. 

agrestes,  den  faire  des  peuples  amis,  de  les 
plier  insensiblement  à des  habitudes  qui 
pouvaient  les  ennoblir  à leurs  propres  yeux. 
Il  s’était  particulièrement  flatté  d’influer  sur 
les  rhœurs  des  JNoragues,  qui,  de  tous  les 
sauvages,  sont  ceux  qui  montrent  le  plus 
de  moralité,  qui  respectent  leurs  parens,  qui 
ont  le  plus  de  justice  et  de  bonne  foi , etc. 
Dans  un  voyage  qu’il  avait  fait  au  beau  quar- 
tier d’Approuague , il  était  entré  dans  leurs 
cases,  et  il  s’était  persuadé  qu’on  pourrait  tirer 
un  grand  parti  de  cette  intéressante  tribu.  Il 
prétendait  en  faire  des  cultivateurs  sous  les 
mains  desquels  auraient  prospéré  les  terres 
fertiles  qu’ils  habitaient.  Il  lui  était  d’ailleurs 
d’autant  plus  facile  de  communiquer  avec  eux, 
que  la  plupart  étaient  baptisés , et  avaient  déjà 
reçu  quelques  uns  des  bienfaits  de  la  civili- 
sation, 

M,  de  Besner  fît  dire  en  conséquence  à leur 
chef  Almiki , qu’il  serait  peut-être  intéressant 
pour  lui  de  venir  un  jour  au  sein  de  la  mé- 


COUKAME.  4^5 

tropole , avec  quelques  uns  des  siens , pour 
y délibérer  sur  des  affairés  qui  le  concer- 
naient, et  qui  se  rapportaient  à la  prospé- 
rité de  sa  tribu.  Le  message  fut  adroitement 
rempli  par  un  missionnaire  qui  avait  beau- 
coup d’ascendant  sur  sa  volonté. 

On  sait  avec  quelle  difficulté  les  sauvages 
établissent  des  rapports  extérieurs,  à moins 
qu’ils  n’y  soient  contraints  par  la  force  ou 
par  la  nature  même  de  leurs  besoins.  Mais , 
depuis  quelque  temps,  les  Noragues  se  trou- 

V, 

valent  dans  une  grande  pénurie  : ils  man- 
quaient de  haches,  de  sabres,  de  fusils,  et 

t 

autres  objets  qui  sont  pour  eux  de  la  plus 
grande  importance.  Ils  s’imaginèrent  avec 
raison , que , sous  ce  point  de  vue,  ce  voyage 
leur  serait  profitable.  Ils  adhérèrent  sans  hé- 
siter à la  proposition  du  gouverneur.  Le 
vieux  Almiki , trop  âgé  pour  quitter  son  car- 
bet , consentit  au  départ  de  son  fils , qui  se 
fit  accompagner  par  quelques  hommes  et 
quelques  femmes  de  la  tribu. 


CO  DRAME 


Il ‘2  6 

Cependant , le  bruit  s’était  répandu  à 
Cayenne  que  les  Noragues  allaient  arriver. 
Courarné  était  d’une  joie  qui  ne  peut  se  dé- 
crire. Elle  s’imagina  de  suite  qu’elle  allait 
revoir  sa  mère , et  son  amour  pour  la  terre 
natale  reprit  toute  sa  force.  Dans  son  im- 
patience, elle  comptait  les  jours  et  les  heures, 
f^e  présent  pèse  toujours  aux  âmes  actives; 
elles  ne  s’alimentent  que  d’espoir. 


Courarné  repassait  dans  sa  mémoire  tous 
les  mots  de  cette  langue  primitive , qu’elle 
savait  si  bien  avant  d’avoir  été  éloignée  de 
son  pays.  Elle  était  bien  sure  d’être  recon- 
nue des  siens  : d’ailleurs  elle  portait  ses  che- 
veux lisses  et  pendans , comme  toutes  les 
femmes  des  (jialibis.  Quoiqu’elle  vécût  dans 
une  maison  opulente , quoique  sa  mise  fût 
extraordinairement  recherchée,  elle  conser- 
vait toujours  quelque  chose  du  costume  in- 
dien ; le  corail  pendait  à ses  oreilles  ; son 
eo!  était  entouré  d’une  chaîne  de  graines 
rouges  ; ses  i)raeelets  étaient  composés  de 


COURAMÉ.  /j2  7 

petites  coquilles  de  mer.  Madame  de  Sainte- 
Croix  , qui  tirait  vanité  des  grâces  et  de  Ta- 
doption  de  Couramé , se  plaisait  à donner  à sa 
parure  les  caractères  distinctifs  de  sa  nation. 

Enlin  ce  fut  une  joie  universelle  de  voir 
arriver  les  Indiens,  ainsi  qu’on  l’avait  an- 
noncé. Ils  marchaient  à la  file  et  l’un  à la  suite 
de  l’autre , selon  l’usage  qu’ils  observent  dans 
les  bois  quand  ils  sont  obligés  de  les  tra- 
verser.  Toute  la  population  de  la  colonie  était 
accourue  au-devant  d’eux  pour  les  voir  pas- 
ser. C’est  le  propre  de  l’homme  civilisé  d’en- 
visager l’homme  sauvage  comme  un  objet  de 
curiosité  ; la  jeune  Couramé  surtout  ne  se  pos- 
sédait pas  de  joie  en  apercevant  des  gens  de 
sa  tribu  : elle  leur  demandait  des  nouvelles 
de  sa  mère  dans  la  langue  des  Galibis.  Les 
gestes  , les  signes  , rien  n’était  épargné  pour 

se  faire  entendre  ; elle  cherchait  à lire  dans 

» 

leurs  regards  ; elle  croyait  voir  en  eux  ses 
parens,  son  carbet,  toute  la  terre  d’Ap~ 
prouague. 


COURAMÉ. 


428 

Parmi  les  Indiens  qui  vinrent  en  députa- 
tion chez  M.  le  baron  de  Besner,  on  remar- 
quait plusieurs  hommes  de  haute  taille  et  de 
bonne  mine  ; on  distinguait  surtout  parmi 
eux  le  fils  d’Almiki , dont  le  costume  était 
plus  soigné  que  celui  de  ses  compagnons.  Il 
était  armé  comme  un  guerrier  ; il  avait  le 
regard  noble  ; mais  sa  figure  était  triste  et 
mélancolique.  Son  front  devint  moins  aus- 
tère  quand  il  aperçut  Couramé  ; mais  celle-ci 
dirigeait  particulièrement  son  attention  sur 
un  groupe  de  femmes  noragues  qui  mar- 
chaient à la  suite  en  portant  des  liqueurs 
fermentées , ainsi  que  de  la  farine  de  manioc 
pour  composer  de  la  bouillie  à leurs  maris. 
Elle  ne  s’apercevait  d’ailleurs  en  aucune  ma- 
nière des  émotions  qu’elle  pouvait  exciter. 

Toutes  les  femmes  indiennes  étaient  vê- 
tues plus  modestement  que  de  coutume.  La 
j)lupart  d’entre  elles  s’étaient  parées  avec  des 
plumes  d’oiseaux  ; elles  portaient  des  jupes 
de  zingue  ou  de  toile  bleue , qui  est  la  cou- 


COÜRA.MÉ. 

leur  favorite  des  Noragues  ; quelques  unes 
avaient  cherché  à donner  de  l’éclat  à leur 
peau  par  des  couleurs  artificielles.  Elles 
marchaient  avec  des  brodequins , sorte  de 
chaussure  de  jonc  et  de  coton  très  élégam- 
ment travaillée.  Malgré  ce  costume  un  peu 
bizarre , Couramé  était  ravie  de  les  voir,  et 
trouvait  que  leurs  ornemens  étaient  préfé- 
rables à ceux  dont  on  usait  pour  l’embellir. 
Elle  enviait  leur  sort , et  il  lui  tardait  d’être 
confondue  avec  elles. 

Quant  aux  Indiens , ils  étaient  en  extase 
devant  les  grâces  de  Couramé , qu’ils  avaient 
de  suite  reconnue , et  qu’ils  considéraient 
avec  le  plus  grand  étonnement.  C’était  un 
spectacle  intéressant  de  voir  ces  habitans  des 
forêts  se  mêler  avec  les  gens  de  la  ville  ; on^ 
les  introduisit  chez  le  gouverneur;  ils  ne 
tardèrent  pas  à demander  des  serpes , des 
haches , des  fusils  , et  autres  outils  ou  instru- 
mens  dont  ils  avaient  le  plus  grand  besoin. 
Les  femmes  noragues  montraient  des  paniers 


43o  COURAME. 

de  joîic  et  des  vases  de  terre  , qu’elles  doti- 
iiaient  aux  dames  de  la  a ille , recevant  en 
échange  des  colliers  de  jais , des  bracelets , 
et  autres  objets  de  verroterie,  etc.  Pendant 
ce  temps  , Couramé  se  mêlait  avec  elles  ; elle 
cherchait  sa  mère , qui , ne  soupçonnant  pas 
que  sa  fille  existait  encore , n’avait  pas  quitté 
son  carbet. 

Le  gouverneur  reçut  les  Indiens  avec  la 

D ü 

plus  franche  cordialité  ; car,  comme  je  l’ai 
dit  plus  haut , son  vœu  le  plus  ardent  était 
de  leur  faire  aimer  les  jouissances  de  la  civi- 
lisation. Ceux-ci  étaient  à peine  arrivés,  qu’ils 
parlaient  déjà  de  se  remettre  en  voyage. 
Pour  les  retenir,  on  chercha  à intéresser  leur 
curiosité  ; mais  rien  ne  pouvait  les  captiver  ; 
l’admiration  des  sauvages  est  passagère  et 
s’évanouit  instantanément.  Chez  eux  il  n’y 
a que  les  passions  conservatrices  qui  soient 
permanentes.  Aussi  ne  trouvaient-ils  rien 
d’extraordinaire  dans  les  tableaux  et  autres 
(diefs-d’  œuvre  de  l’art  qu’on  leur  présentait  ; 


COLlIiAMÉ.  /j3l 

ils  jugeaient  touj(3nrs  la  iiature  j)lus  vraie, 
et  il  leur  tardait  d y retourner.  Tout  ce  qui 
n’était  pas  relatif  à leurs  besoins  ne  faisait 
aucune  impression  sur  eux.  Les  glaces  qui  se 
trouvaient  dans  le  salon  du  gouverneur  ne 
les  étonnèrent  pas , parce  cpi’ils  s’étaient  sou- 
vent mirés  dans  la  rivière  d’Approuague  ; on 
essaya  de  les  surprendre  par  la  peinture  ; ils 
crurent  voir  l’image  d’un  objet  qui  se  réflé- 
chit dans  l’eau. 

Pour  mieux  les  intéresser,  on  leur  donna 
une  petite  fête.  Ils  furent  d’abord  ravis  de 
cette  multitude  d’instrumens  à vent  dont  se 
composait  la  musique  du  régiment  qui  était 
alors  en  garnison  à Cayenne  ; eux  qui  n’a- 
vaient que  de  mauvaises  flûtes  de  bambou 
dont  ils  tiraient  les  sons  les  plus  monotones. 
Les  Indiens  aiment  les  sons  briiyans  et  tu- 
multueux , parce  qu’ils  n’expriment  rien  de 
fixe  et  de  déterminé.  Le  gouverneur  n’avait 
d’ailleurs  rien  négligé  pour  que  les  Noragues 
n’éprouvassent  ni  désagrément  ni  contrainte. 


432  COURAMÉ. 

Il  leur  fît  servir  uii  grand  festin.  Ce  qui  les 
étonnait , c’était  cette  multitude  de  plats  qu’ils 
voyaient  paraître  successivement.  Ils  ne  con- 
cevaient pas  les  usages  de  tant  de  superfluités 
déjà  introduites  dans  les  maisons  des  riches 
Européens. 

Après  le  repas,  on  eut  recours  à des  jeux 
pour  mieux  les  distraire.  M.  le  baron  de  Bes- 
ner  désira  que  Gouramé  parût  devant  les  In- 
diens. Elle  fut  ravissante  en  exécutant  une 
danse  norague,  embellie  par  tous  les  pres- 
tiges de  l’art.  Les  Indiens  l’entouraient  et 
semblaient  la  suivre  en  observant  la  cadence 
avec  une  précision  remarquable;  ils  s’exta- 
siaient devant  la  grâce  inimitable  de  ses  pas. 
La  danse  naît  du  besoin  que  nous  avons 
de  rendre  nos  sensations  par  des  signes. 
Gouramé  joignait  à tous  les  agrémens  que 
donne  l’éducation  ces  grâces  natives  qui 
tiennent  au  pays  où  on  a reçu  le  jour. 
Les  sauvages  exécutèrent  ensuite  quelques 
pantomimes  ; cette  espèce  de  divertisse- 


COURAMÉ.  4^3 

ment  est  très  en  usage  dans  la  nation  des 
Galibis. 

La  fête  aurait  été  incomplète,  si  Ton  n’eût 
pas  fait  chanter  les  Indiens,  qui  étaient  un 
objet  de  curiosité  pour  toute  la  colonie.  La 
musique  des  Noragues  est  triste  et  mono- 
tone comme  celle  de  tous  les  Galibis;  mais 
les  sons  en  sont  très  expressifs  quand  ils 
peignent  les  angoisses  du  malheur  et  de  la 
tristesse  ; ils  ont  presque  toujours  pour  objet 
la  compassion  et  le  courage.  L’un  d’eux  en- 
tonna une  complainte  sur  la  défaite  des  Rou- 
couyonnes  par  les  Oyampis  ; mais  ce  qui  in- 
téressa le  plus  , ce  fut  une  jeune  sauvage  qui 
fit  entendre  des  accords  tristes  et  tout-à-fait 
inconnus  ; elle  chanta  un  hymne  qui  expri- 
mait les  regrets  d’une  mère  dont  la  fille  avait 
été  submergée  par  le  raz  des  marées  à l’em- 
bouchure de  l’Approuague  ; rien  n’est  plus 
fréquent  qu’un  pareil  malheur.  Mais  Cou- 
ram  é ne  put  entendre  de  tels  regrets  sans 

répandre  un  torrent  de  larmes  ; elle  s’ima- 

28 


11. 


COURAMÉ. 


giîia  aussi  que  sa  mère  la  pleurait , et  cette 
idée  la  plongea  dans  une  tristesse  qui  rem- 
pêcha  de  prendre  aucune  part  à tout  ce  qui 
se  passait  autour  d’elle. 

Cependant  la  jeunesse,  la  grâce,  les  at- 
traits de  CoLiramé  avaient  produit  la  plus 
grande  impression  sur  les  Indiens.  Qui  ne 
l’aurait  admirée?  elle  était  belle  comme  une 
statue  sortie  de  la  main  des  Grecs.  On  ne 
saurait  peindre  la  joie  des  sauvages  quand 
ils  retrouvent  accidentellement  quelqu’un  de 
leur  tribu  qui  leur  a été  ravi  par  la  civilisa- 
tion, et  qu’ils  peuvent  réincorporer  dans 
leurs  rangs.  Couramé  ne  cessait  de  commu- 
niquer avec  eux  dans  la  langue  des  Galibis , 
langue  douce  et  persuasive,  qui  suffit  d’ail- 
leurs pour  exprimer  les  choses  les  plus  im- 
portantes de  la  vie  ; elle  leur  témoignait  par 
tous  les  moyens  le  désir  ardent  qu’elle  avait 

de  revoir  le  lieu  de  sa  naissance. 

( 

Les  sauvages  éprouvent  tous  les  senti- 


COURAMÉ.  /j35 

mens  à un  degré  d exaltation  extraordinaire  ; 
ils  sont  aussi  ardens  quand  ils  aiment  que 
quand  ils  sé  vengent  ; ils  eurent  à peine  vu 
Couramé,  qu’ils  la  prirent  dans  une  affec- 
tion prodigieuse.  Celle-ci , méditant  sa  fuite , 
se  mêlait  avec  les  femmes  noragues.  Les  In- 
diennes l’entouraient  et  semblaient  vouloir 
s’en  emparer  ; il  ne  leur  fallut  qu’un  instant 
pour  s’entendre  ; les  signes , les  regards , tout 
parlait.  Ainsi  l’on  voit  les  animaux  sauvages 
encourager  à la  désertion  ceux  que  l’homme 
tient  sous  sa  dépendance.  Couramé  écoutait 
toutes  les  communications  avec  un  trouble 
continuel  ; elle  s’affermissait  de  plus  en  plus 
dans  le  projet  qu’elle  avait  de  quitter  la  ville 
pour  se  rendre  dans  sa  tribu  ; elle  prenait  les 
Indiennes  à l’écart , et  ne  cessait  de  les  ques- 
tionner. 

La  nuit  s’avançait;  le  baron  de  Besner 
avait  fait  tendre  des  hamacs  dans  une  grande 
salle  de  la  maison  du  gouvernement,  afin 
que  les  Indiens  pussent  s’y  reposer.  Durant 


436  COURAMÉ, 

ce  temps , Couramé  veillait  et  préparait  furti- 
vement son  départ.  Une  seule  inquiétude  la 
dévorait;  c’était  le  chagrin  qu’elle  allait  causer 
à madame  de  Sainte-Croix  : cette  pauvre  fille 
flottait  entre  deux  sentimens  contraires.  La 
nature  n’a  pas  voulu  qu’il  y eût  des  plaisirs 
purs  dans  cette  vie  ; rien  n’est  plus  pénible 
pour  l’âme  que  ces  penchans  opposés , que 
ces  combats  intérieurs  qui  la  tyrannisent  en 
sens  divers  ; quand  notre  cœur  est  combattu 
par  deux  puissans  intérêts,  nous  tombons 
dans  un  état  de  perplexité  indéfinissable. 


La  lune  brillait  de  tout  son  éclat , et  Cou- 
ramé profitait  de  sa  clarté  pour  contem- 
pler de  sa  fenêtre  la  surface  de  la  mer.  Avec 
quelle  joie  elle  promenait  ses  regards  sur  cette 
plaine  azurée  que  les  pirogues  des  Indiens 
allaient  bientôt  sillonner  ! Cayenne  n’est 
pas  très  éloignée  du  canton  d’Approuague , 
et  pourtant  il  lui  semblait  qu’elle  avait  des 
régions  immenses  à traverser  avant  de  par- 
venir au  terme  de  ses  vœux  ; pour  un  cœur 


COlJRAMÉ. 


437 

impatient,  ce  n est  point  l’espace,  c’est  le 
désir  qui  fait  la  distance. 

Enfin  l’aurore  parut , et  Couramé  rassem- 
bla toutes  ses  forces  pour  quitter  la  maison 
de  sa  bienfaitrice.  Mais  quel  douloureux  re- 
gret s’éleva  dans  son  âme  ! On  peut  aller  avec 
transport  vers  la  terre  natale , et  pourtant 
donner  encore  des  larmes  à la  terre  de  l’hos- 
pitalité ; Couramé  sanglotait  en  abandonnant 
la  maison  ou  on  l’avait  si  bien  accueillie  et 
si  bien  aimée.  Elle  écrivit  à sa  mère  adoptive 
une  lettre , ou  elle  se  confondait  en  expres- 
sions vives  d’attendrissement  et  de  recon- 
naissance ; enfin  , elle  déposa  fidèlement  sur 
une  table  tout  ce  qu’elle  avait  reçu  des  mains 
généreuses  de  madame  de  Sainte-Croix , et 
laissa  dans  un  pagara  tous  les  bijoux  qui  fai- 
saient sa  parure. 

Revêtue  d’un  simple  habit  indien , ses 
cheveux  lisses  couvraient  seuls  ses  épaules. 
Pendant  que  tout  le  monde  dormait  encore. 


438  COURAMÉ. 

elle  sortit  et  courut  avec  précipitation  vers 
le  rivage , où  les  Noragues  Fattendaient.  A 
cette  heure  matinale , peu  de  personnes  se 
trouvèrent  sur  son  passage  ; sa  nudité  lui  ser- 
vait en  quelque  sorte  de  voile , et  Fempêchait 
d’être  reconnue;  elle  s’élança  dans  la  piro- 
gue ; on  chanta  l’hymne  de  départ , et  on 
rama  en  cadence  vers  la  terre  d’Approuague. 

Les  Indiens  s’éloignèrent  chargés  de  pré- 
sens du  gouverneur.  Sans  doute  les  vents 
furent  favorables  ; sans  doute  la  traversée  fut 
prompte , et  la  pirogue  qui  conduisait  Gou- 
ramé  arriva  heureusement  à sa  destination; 
mais  aucune  expression  ne  peut  rendre  l’af- 
fliction qu’éprouva  madame  de  Sainte-Croix , 
lorsqu’elle  apprit  la  fuite  précipitée  de  cette 
fille  adoptive  qu’elle  avait  comblée  de  biens 
et  chérie  si  tendrement.  Dans  les  premiers  mo- 
mens , elle  refusait  de  croire  au  malheur  qu’on 
lui  annonçait  ; cependant  ses  doutes  ne  tar- 
dèrent pas  à s’éclaircir  quand  elle  entra  dans 
la  chambre  de  Couramé , et  qu’elle  jeta  les 


COllRAMÉ.  4^9 

yeux  sur  la  lettre  d’adieux  que  eette  pauvre 
il  lie  venait  de  lui  écrire. 

Madame  de  Sainte  - Croix  était  inconso- 
lable de  cet  événement;  elle  ne  crut  pas  néan- 
moins devoir  faire  la  moindre  réclamation 
auprès  des  Indiens;  car  Couramé  n’avait  fait 
qu’user  de  son  droit  en  retournant  auprès 
de  sa  véritable  mère.  Elle  supporta  donc 
ce  violent  chagrin  ; et  cinq  années  s’écou- 
lèrent sans  qu’on  entendît  parler  de  la 
fugitive,  qui  était  probablement  heureuse 
dans  le  carbet  de  sa  mère  ; cette  idée  adou- 
cissait les  regrets  de  madame  de  Sainte- 
Croix. 

On  avait  à peu  près  oublié  Couramé  à 
Cayenne  ; quelquefois  seulement  on  se  bor- 
nait à rappeler  son  nom  dans  les  conversa- 
tions. Par  le  plus  singulier  des  hasards,  il 
arriva  que  le  respectable  docteur  Valayer 

fut  conduit  sur  les  rives  de  l’Approuague  ; il 
«» 

avait  acquis  une  propriété  dans  ces  lieux  si 


l\l[0  COIIRAMÉ. 

fertiles,  et  il  allait  la  visiter.  Il  entrait  aussi 
dans  ses  projets  d’y  faire  des  promenades 
de  botanique  ; car  le  docteur  était  passionné 
pour  cette  branche  de  l’histoire  naturelle, 
et  il  était  regardé  comme  un  des  meilleurs 
élèves  de  Bernard  de  Jussieu. 

On  ne  peut  se  peindre  la  surprise  qu’il 
éprouva , lorsque , ayant  été  visiter  les  In- 
diens  Noragues , la  première  personne  qui 
s’offrit  à sa  rencontre  fut  Couramé,  qu’il 
n’eut  pas  de  peine  à reconnaître.  Il  était 
entré  dans  son  carbet , oii  il  la  trouva  en- 
tourée de  toute  sa  famille.  Elle  avait  pris 
pour  époux  le  fils  d’Almiki , chef  de  la  tribu, 
le  même  qui  avait  fait  partie  de  la  députa- 
tion près  le  gouverneur  de  Cayenne , lorsque 
Couramé  portait  encore  le  nom  de  Démétrie  ; 
c’était  celui  dont  la  noble  stature  avait  été 
tant  admirée  dans  la  fête  donnée  aux  In- 
diens par  le  baron  de  Besner  ; il  était  juste 
que  la  plus  belle  des  femmes  de  la  tribu  fût 
unie  au  [dus  courageux.  Couramé  se  trouvait 


COI] RAMÉ.  44  ï 

aussi  près  de  sa  mère , qui  vivait  encore , et 
dont  elle  consolait  tous  les  instans.  Des  ha- 
macs , des  vases  de  terre , quelques  instru- 
mens  pour  la  pêche  et  la  chasse,  deux  chiens 
fidèles , voilà  ce  qui  meublait  le  carbet  oii  elle 
aimait  à passer  ses  jours. 

Le  docteur  Valayer  considérait  avec  éton- 
nement tous  les  changemens  qui  s’étaient 
opérés  dans  la  manière  d’être  de  Couramé. 
Ce  n’était  plus  cette  jeune  fille  que  la  mélan- 
colie et  l’ennui  desséchaient  au  milieu  du  luxe  - 
et  de  la  richesse  ; c’était  une  femme  livrée 
tout  entière  aux  soins  maternels  , et  qui  cou- 
lait sa  vie  dans  la  paix  domestique.  Elle 
n’avait  pas  cessé  d’être  belle , et  n’avait  rien 
perdu  de  son  goût  pour  la  parure  ; elle  por- 
tait un  collier  fait  avec  des  dents  de  tigre  ; ses 
cheveux  étaient  ornés  de  quelques  pierres 
brillantes , ramassées  dans  le  sable  de  la  ri- 
vière des  Rubis  ; ses  bracelets  étaient  de  roua- 
bes,  graines  sauvages  qui  ressemblent  un  peu 
au  jayet. 


COUKAME. 


442 

On  a raison  de  dire  qu’un  carbet  bleu 
ordonné  est  l’asile  des  vertus  patriarcales  ; 
le  docteur  Valayer  prétendait  n’avoir  jamais 
vu  de  tableau  plus  touchant.  Il  bénissait  le 
jour  où  ses  intérêts  particuliers  et  l’amour  de 
la  botanique  l’avaient  conduit  dans  cette 
contrée.  Couramé  était  heureuse  de  son  bon- 
heur et  de  celui  des  siens.  Le  docteur  lui  fit 
une  multitude  de  questions  sur  son  nouvel 
état , et  il  résulta  de  ses  réponses  qu’elle  était 
mille  fois  satisfaite  d’avoir  été  rendue  à sa 
condition  primitive.  Il  lui  demanda  ce  qu’elle 
avait  fait  de  tous  les  talens  qu’on  avait  pris 
soin  de  développer  en  elle  pendant  son  sé- 
jour à Cayenne  ; il  voulut  savoir  si  elle 
regrettait  une  bibliothèque  fort  curieuse 
dont  madame  de  Sainte-Croix  lui  avait  fait 
présent  pour  perfectionner  son  éducation. 
((  Voilà  mes  livres,  répondit- elle  en  montrant 
ses  enfans  et  le  nouveau-né  qu’elle  allaitait. 
Je  suis  épouse  et  mère  ; tout  mon  esprit  est 
passé  dans  mon  cœur.  De  tout  ce  qu’on  m’a 
appris,  je  n’ai  rien  conservé  que  la  crainte  de 


COURAMÉ.  44^ 

Dieu,  qui  m'a  soutenue  dans  toutes  mes 
afflietions  ; je  lui  dois  la  continuation  du 
bonheur  dont  il  m'a  comblée  sur  la  terre , et 
la  prospérité  de  mon  carbet.  » 

Il  s'établit  ensuite  entre  le  docteur  Valayer 
et  Couramé  une  conversation  durant  laquelle 
ils  eurent  occasion  de  balancer  les  inconvé- 
niens  de  la  civilisation  avec  ceux  de  la  vie 
sauvage.  « Ne  me  parlez  plus  de  votre  science, 
disait  celle-ci  ; elle  ne  donne  que  des  incerti- 
tudes. Que  faut-il  au  Norague  pour  être  heu- 
reux ? Son  arc  et  sa  liberté.  Mes  enfans  con- 
naissent et  aiment  Dieu  ; mais  ils  ne  cherchent 
point  à pénétrer  les  secrets  de  la  Providence  ; 
leur  raison  n'est  jamais  tourmentée  ; ils 
goûtent  ici-bas  le  bonheur,  sans  s’inquiéter 
d’oû  il  leur  vient.  Pour  nous  conduire  dans 
la  vie , nous  avons  la  prudence  , ce  génie 
conservateur  des  êtres  sensibles.  Cette  indé- 
pendance que  vous  poursuivez  avec  tant 
d'ardeur,  nous  la  possédons  ; car,  au  milieu 

A 

de  nos  bois^  au  sein  d'une  nature  aussi  bien- 


COITRAMÉ. 


faisante  qu’hospitalière , il  n’y  a ni  despo- 
tisme ni  servitude.  Nous  ne  faisons  aucun 
cas  de  votre  gloire , parce  que  nous  sonimes 
affranchis  de  l’opinion,  » 

Durant  cet  entretien , le  brave  Almiki  son 
époux,  dans  un  coin  de  son  carbet,  fumait 
des  écorces  odoriférantes  , et  semblait  être  en 
extase  devant  le  bon  sens  et  le  savoir  de  sa 
femme.  Le  docteur  Valayer  admirait  de  son 
côté  le  choix  des  expressions  de  Couramé , 
qui  contrastaient  singulièrement  avec  la  con- 
dition d’une  sauvage  ; il  approuvait  ses  réso- 
lutions 5 il  était  attendri  de  ses  bons  sentimens. 
Le  croira-t-on  ? quelque  temps  après , ce  bon 
et  respectable  vieillard,  qui  m’a  raconté  cette 
histoire,  éprouva  lui-même  aussi  vivement 
que  Couramé  l’amour  de  la  terre  natale  ; il 
vendit  tout  ce  qu’il  possédait  dans  la  colonie 
pour  retourner  en  France;  et  les  lieux  qui 
l’avaient  vu  naître  ont  été  ceux  qui  l’ont  vu 


mourir. 


DE  l’iIN'STINCT  DE  P.EP]'iODUCTION. 


SECTION  QUATRIÈME. 


DE  L’INSTINCT  DE  REPRODUCTION, 

CONSIDÉRÉ  COMME  LOI  PRIMORDIALE  DU  SYSTÈME  SENSIBLE. 

Dieu  a pris  soin  de  Favenir,  en  imprimant  à tout 
être  animé  ce  penchant  irrésistible  qui  le  porte  à 
se  reproduire,  et  à répandre  lui-même  le  bienfait 
de  la  vie.  La  nature  charge  en  quelque  sorte  les 
individus  de  travailler  à la  perpétuité  des  espèces. 
L’homme,  en  transmettant  le  souffle  divin  qui  fait 
mouvoir  son  organisation,  remplit  à son  tour  les 
fonctions  de  créateur  ; les  âmes  circulent  comme 
les  mondes,  et  la  naissance  vient  à chaque  instant 
réparer  les  désastres  de  la  mort. 

L’instinct  de  reproduction  est  un  instinct  pri- 
mitif, un  instinct  fondamental  auquel  la  maladie 
seule  peut  nous  soustraire.  Il  est  même  des  saisons 
et  des  circonstances  où  ce  besoin  naturel  éclate 
avec  une  effervescence  insolite , et  provoque  une 
sorte  de  tumulte  dans  les  organes  des  sens  ; cette 
disposition  se  manifeste  dans  les  diverses  classes 
d’animaux. 


44^  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

Chez  certains  quadrupèdes,  les  premières  im- 
pulsions de  la  force  créatrice  s’effectuent  avec 
une  impétuosité  très  remarquable  et  difficile  à 
contenir.  Partout  où  un  être  respire,  il  est  pressé 
d’obéir  au  plus  impérieux  des  penchans,  et  comme 
Fa  dit  un  de  nos  plus  brillans  poètes  : 

Le  besoin  de  créer  tourmente  la  nature. 

Assurer  l’ouvrage  de  la  reproduction  est  un 
point  essentiel  auquel  la  nature  ne  manque  ja- 
mais. Les  oiseaux  et  les  quadrupèdes  ovipares 
prennent  autant  de  soin  pour  la  conservation  de 
leurs  œufs  que  les  autres  animaux  pour  nourrir 
les  petits  qui  sortent  vivans  de  leur  sein.  On  a 
de  la  peine  pourtant  à se  rendre  raison  de  la 
tendresse  d’un  animal  pour  un  embryon  qui  n’a 
reçu  encore  aucun  des  attributs  de  la  vie  ; cet 
amour  anticipé  semble  n’avoir  aucune  prise  sur 
l’imagination,  qui,  pour  l’ordinaire,  échauffe  le 
sentiment.  Les  émotions  d’une  mère  pour  son  en- 
fant tirent  sans  contredit  leur  plus  grande  force 
des  images  sensibles  que  cette  faculté  lui  retrace. 
Mais  comment  expliquer  les  prévoyantes  sollici- 
tudes d’une  femelle , qui  s’attache  à un  corps 
inerte  et  dépourvu  de  tout  mouvement,  pour  le 
vivifier  de  sa  chaleur  maternelle , et  en  faire  sor- 
tir un  être  qui  porte  le  sceau  de  sa  nature  et  de 
sa  ressemblance  ? 


DE  l’instinct  de  REPEODUCTION.  447 

L’instinct  de  reproduction  est  tellement  inné 
dans  l’économie  des  êtres  vivans , qu’il  se  montre 
parfois  avant  le  développement  complet  du  sexe , 
et  devance  la  marche  physique  de  l’accroissement. 
Souvent  ses  feux  s’allument  dès  la  première  en- 
fance. On  chercherait  vainement  à l’éteindre  dans 
ces  êtres  dégradés  qui  veillent  à la  garde  des  sé- 
rails ; la  faculté  génératrice  a disparu  ; mais  la 
nature  est  toujours  là  pour  agir,  alors  même 
qu’on  veut  tromper  ses  intentions  bienfaisantes. 

Remarquons  aussi  que  la  nature  n’a  pas  voulu 
que  le  sentiment  qui  entraîne  un  sexe  vers  l’autre 
fut  un  sentiment  réfléchi , mais  le  résultat  d’un 
mouvement  spontané,  et,  pour  ainsi  dire,  invo- 
lontaire. Sans  cette  loi  primordiale,  ses  desseins 
seraient  mal  accomplis.  C’est  donc  pour  mieux  ré- 
pondre à ses  vues  conservatrices,  que  les  impul- 
sions irrésistibles  de  la  sympathie  ont  la  vitesse 
des  traits  lancés  ; et  c’est  encore  pour  exprimer 
cette  rapidité  d’action,  aussi  manifeste  dans  l’ordre 
physique  que  dans  l’ordre  moral , que  les  fastes 
de  la  mythologie  fabuleuse  représentent  avec  un 
carquois  le  dieu  qui  préside  à l’instinct  de  repro- 
duction. 

Quoique  les  actes  qui  dérivent  de  cet  instinct 
fondamental  soient  enveloppés  d’iin  voile  mys- 


448  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

térieux  dans  l’état  de  société , ces  actes  n’en  sont 
pas  moins  l’objet  de  tous  les  entretiens,  je  dirai 
même  le  but  de  toutes  les  entreprises.  Nous  éprou- 
vons, à la  vérité,  quelque  honte  à manifester 
devant  nos  semblables  celles  de  nos  passions  qui 
sont  purement  physiques  et  corporelles,  parce 
que  plusieurs  de  ces  passions  sont  empreintes  de 
trop  de  personnalité  pour  inspirer  des  idées 
agréables  ; toutefois , dans  le  monde  civilisé , le 
rapprochement  des  sexes  n’inspire  point  cette 
aversion  , parce  qu’il  est  accompagné  d’un  senti- 
ment moral  qui  l’ennoblit  toujours,  et  qui  ne 
s’observe  pas  chez  les  animaux. 

De  là  vient  que , partout  où  l’instiiict  de  repro- 
duction a été  embelli  par  des  idées  morales , les 
femmes  sont  devenues  un  objet  de  culte  et  d’ado- 
ration. Mais , chez  les  peuples  qui  n’ont  encore 
atteint  aucun  degré  de  civilisation , elles  sont  dans 
un  esclavage  qui  les  ravale  au-dessous  des  bêtes 
de  somme  ; elles  ne  s’offrent  aux  regards  de 
l’homme  que  comme  de  vils  instrumens  de  re- 
production. La  fameuse  loi  des  obstacles,  que 
j’aurai  occasion  de  développer  plus  bas,  n’ap- 
porte aucun  charme  dans  des  rapports  qui  de- 
vaient être  resserrés  par  les  préludes  enchanteurs 
de  la  résistance  ; et  dès-lors  l’on  jouit  mal  d’un 
bien  qu’on  a peu  désiré  et  peu  attendu. 


DE  l’instinct  de  REPRODUCTION.  44^ 

Il  est  digne  d’observation  que , dans  toutes 
les  classes  d’animaux , ce  sont  spécialement  les 
femelles  qui  se  trouvent  chargées  du  dépôt  pré- 
cieux de  la  fonction  reproductrice  ; dans  l’espèce 
humaine , tous  les  goûts  des  femmes  se  rappor- 
tent à leur  destination  spéciale  ; elles  n’ont  en 
général  que  des  passions  exhalantes , et  qui  toutes 
se  lient  à la  conservation  de  l’espèce.  Ces  passions 
les  caractérisent  meme  dans  toutes  les  époques 
de  leur  vie  ; la  petite  fille  s’amuse  avec  des  pou- 
pées ; la  vierge  rêve  d’amour  ; la  femme  par- 
venue à l’âge  mûr  fait  son  bonheur  de  la  ma- 
ternité ; les  vieilles  s’attachent  aux  enfans,  et  les 
soins  qu’elles  leur  prodiguent  sont  une  occuoa- 
tion  délicieuse  pour  leurs  derniers  jours. 

L’homme  a sur  tous  les  animaux  l’avantage  de 
se  propager  dans  tous  les  climats  ; il  semble  que 
la  nature  ait  voulu  attester  dans  tous  les  lieux  sa 
supériorité  en  lui  ouvrant  partout  les  sources  de 
l’existence.  Mais  il  est  remarquable  que  l’instinct 
de  reproduction  se  montre  beaucoup  plus  faible 
chez  les  peuples  sauvages  que  chez  ceux  qui 
ont  plus  ou  moins  participé  aux  bienfaits  de 
la  civilisation  : cela  doit  être  ainsi  ; en  effet, 
les  désirs  des  hommes , et  l’activité  qui  en  est  le 
résultat,  ne  doivent  point  avoir  des  limites  plus 
étendues  que  leurs  idées  ; or,  le  sauvage  n’a  que 


45o  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

celles  qui  sont  relatives  aux  premiers  besoins  de 
la  nature  ; et  ces  besoins,  comme  on  le  sait,  sont 
très  bornés'.  Ne  voyant  rien  au-delà  de  son  exi- 
stence physique , et  n’ayant  aucun  de  ces  penchans 
artificiels  que  nous  confondons  souvent  avec  nos 
impressions  naturelles  , parce  qu’ils  ont  le  meme 
pouvoir  sur  nous  , il  a une  profonde  indifférence 
pour  toutes  les  choses  qui  nous  mettent  si  fort 
en  mouvement , faute  de  savoir  si  elles  peuvent 
lui  être  bonnes. 

La  faim  et  la  soif  sont  les  seuls  principes  dé- 
terminans  capables  d’arracher  le  sauvage  à son 
apathie.  Le  besoin  d’une  femme  est  sans  contredit 
un  sentiment  nécessaire  qu’il  éprouve;  mais, 
outre  qu’il  peut  le  satisfaire  sans  peine , et  qu’il 
n’a  point  à craindre  les  obstacles  qui  l’irritent  et 
lui  donnent  de  la  force  parmi  nous , il  est  peu 
tourmenté  par  un  semblable  aiguillon  ; ce  senti- 
ment doit,  par  sa  nature,  être  subordonné  aux 
autres  besoins  ; car  la  nécessité  de  se  reproduire 
met  entre  ses  retours  de  bien  plus  grands  inter-  ■ 
valles  que  celle  de  se  nourrir,  et  ces  intervalles . 
sont  bien  plus  considérables  pour  l’homme  sau-  • 
vage  que  pour  l’homme  civilisé. 

Des  chasses  longues  et  pénibles,  une  nourri- • 
ture  toujours  prête  à s’échapper  de  ses  mains. 


DE  l’iNSTIKGT  de  REPRODUCTION.  4^1 

toutes  les  rigueurs  de  la  nature  , contre  lesquelles 
le  sauvage  a sans  cesse  à lutter,  laissent  peu  de 
place  dans  son  cœur  aux  inquiétudes  de  Famour  ; 
l’impulsion  de  son  tempérament  doit  être  mo- 
dérée. L’amour  dans  l’espèce  humaine  n’ayant 
point,  comme  dans  les  animaux,  de  ces  périodes 
d’ardeur  où  le  besoin,  devenu  commun,  établit 
entre  les  mâles  une  concurrence  souvent  funeste, 
s’iLse  fait  sentir  plus  fréquemment,  c’est  du 
moins  sans  impétuosité.  Le  sauvage  jouit  donc 
paisiblement  d’un  bien  dont  l’attente  ni  aucune 
difficulté  ne  lui  ont  ménagé  le  prix. 

, Il  est  vrai  que  ces  effervescences  courtes  et  ac- 
cidentelles n’ont  pas  une  influence  bien  essen- 
tielle sur  les  facultés  dans  lesquelles  réside  la 
conservation  de  l’espèce.  Ce  serait  une  erreur 
de  croire  que , pour  satisfaire  aux  droits  qu’elle 
réclame,  il  faille  cette  ardeur  inquiète  et  per- 
pétuelle qui , dans  certains  états  de  civilisation , 
agite  les  deux  sexes;  qui,  devenue  le  principal 
mobile  de  leurs  actions,  se  mêle  toujours,  quoi 
qu’on  fasse , même  sans  qu’on  s’en  aperçoive , à 
tous  les  autres  motifs , à tous  les  autres  intérêts. 
Une  certaine  modération  va  peut-être  plus  direc- 
tement au  but  de  la  nature  ; car  rien  n’assure  la 
maturité  des  fruits  comme  une  chaleur  douce 
et  graduée  ; et  s’il  était  moins  difficile  à l’homme 


452  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

façonné  par  les  mœurs  sociales  d’apercevoir  le 
véritable  plan  de  la  nature  à travers  celui  que  lui 
tracent  ses  préjugés  et  ses  passions  factices , il 
serait  convaincu  qu’elle  sait  remplir  son 'objet  à 
peu  de  frais  ; il  verrait  qu’il  est  très  malaisé , pour 
ne  pas  dire  impossible,  de  déterminer  le  point 
où  elle  souffre  une  défaillance  réelle. 

Pour  bien  juger  des  lois  primitives  que  la  na- 
ture prescrit  aux  êtres  sensibles,  il  faut  du  reste 
placer  l’homme  social,  qui  tend  toujours  à s’en 
écarter,  à côté  de  l’homme  sauvage,  qu’elle  tient 
irrévocablement  sous  son  empire  ; une  ardeur 
passagère  suffit  à ce  dernier  pour  assurer  la  per- 
pétuité de  son  espèce;  et,  dans  plusieurs  classes 
d’êtres  vivans  , les  mâles  ne  se  rapprochent  de 
leurs  femelles  qu’une  fois  l’an.  Toutefois  les  sau- 
vages, malgré  la  faiblesse  relative  de  leur  pen- 
chant à se  reproduire,  n’en  sont  pas  réduits  là; 
on  remarque  même  que  la  plupart  d’entre  eux 
ont  plusieurs  femmes. 

La  polygamie  ne  se  présente  communément 
aux  yeux  du  vulgaire  qu’avec  l’appareil  du  luxe 
et  de  la  mollesse , parce  qu’elle  forme  le  volup- 
tueux cortège  des  despotes  de  l’Asie;  mais  les 
despotes  abusent  de  tout  et  n’inventent  rien,  pas 
même  leurs  plaisirs.  îl  est  vraisemblable,  au  con- 


DE  L’mSTINCT  DE  REPKÜDUCTIOIY.  453 

traire,  que  l’idée  de  la  pluralité  des  femmes  a 
pris  sa  source  dans  les  affections  simples  et 
primitives  de  l’espèce  humaine  encore  au  ber- 
ceau ; en  effet , l’histoire  nous  fait  voir  la  poly- 
gamie déjà  en  usage  chez  les  hordes  errantes 
de  l’ancien  continent  ; et  si  l’on  y fait  attention , 
ce  n’est  pas  la  seule  chose  qui  leur  a été  com- 
mune avec  les  sauvages  de  l’Amérique.  Tacite  dit 
que  les  Barbares,  excepté  les  Germains,  avaient 
plusieurs  femmes  ; et  on  peut  juger  par  là  com- 
bien est  hypothétique  le  principe  de  Montesquieu,  , 
qui  prétend  que  la  poly  gamie  et  le  mahométisme 
ont  été  renfermés  dans  les  limites  de  l’Asie  et  de 
l’Afrique  par  les  obstacles  que  leur  offrait  le  cli- 
mat de  l’Europe. 

Au  surplus,  les  facultés  physiques  de  l’homme 
pour  i instinct  de  reproduction  tiennent  manifes- 
tement au  climat  et  à l’abondance  des  alimens. 
C’est  surtout  dans  les  contrées  du  Midi  que  cet 

instinct  est  le  plus  vif;  c’est  dans  les  lieux  où  la 

« 

nature  comble  l’homme  de  ses  dons  qu’il  est 
plus  enclin  au  sentiment  de  l’amour  ; c’est  dans 
les  lieux  les  plus  voisins  du  soleil  que  les  besoins 
de  la  création  semblent  égaler  sa  puissance.  Les 
moyens  de  l’homme  se  proportionnent  surtout  à 
sa  situation  : l’instinct  qui  rapproche  les  deux 
sexes  acquiert  de  l’activité  dans  toutes  les  régions 


454  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

où  la  douceur  du  climat  et  la  fécondité  naturelle 
du  sol  dispensent  Thommé  des  soins  pénibles 
que  lui  coûte  ailleurs  sa  subsistance. 

Jusqu’ici  nous  n’avons  considéré  l’instinct  de 
reproduction  que  dans  l’état  sauvage  ; mais , dans 
l’état  de  société , on  le  voit  tirer  sa  plus  grande 
force  des  rapports  dans  lesquels  les  deux  sexes 
se  trouvent  placés,  et  prendre  de  l’accroisse- 
ment à mesure  que  les  relations  se  multiplient. 
C’est  la  civilisation , progressivement  dictée  aux 
hommes  par  le  perfectionnement  de  leurs  facultés , 
qui  a couvert  la  jeune  fille  de  son  égide,  et  lui  a 
fait  un  vêtement  de  sa  pudeur  ; c’est  la  civilisation 
quia  créé , développé  tous  les  sentimens  généreux 
qui  se  montrent  dans  le  cœur  d’une  mère  ; c’est  elle 
enfin  qui  a formé  la  chaîne  conjugale  et  réuni 
les  premiers  époux  dans  une  même  cabane , en 
imprimant  une  sorte  de  stabilité  à leur  union. 

Partout  où  les  femmes  régnent  par  le  double 
ascendant  de  leurs  charmes  et  de  leurs  vertus , 
elles  ne  sauraient  partager  leur  empire.  L’amour 
est  un  sentiment  exclusif  qui  ne  s’attache  qu’à 
un  seul  objet.  L’inconstance  au  contraire  n’est 
qu’un  penchant  grossier,  contraire  aux  lois  du 
système  sensible,  qui  se  blase  par  l’abus  des 
jouissances.  Il  faut  donc  que  l’instinct  de  repro- 


DE  L’ijySTmCT  DE  REPRODUCTION.  /|55 

duction  devienne  pour  l’homme  civilisé  un  sen- 
timent unique  et  religieux  ; il  faut  qu’il  soit  en- 
vironné de  devoirs  sacrés. 

L’amour,  tel  que  nous  le  concevons  dans  l’état 
de  société , est  peut-être  ce  qu’il  y a de  plus  fac- 
tice chez  les  peuples  civilisés;  la  nature  sans 
doute  en  a fourni  le  fond;  mais  tout  le  reste  est 
notre  ouvrage,  et  jamais  il  n’y  en  eut  de  plus 
embelli.  Institutions  , usages , arnusemens , tout 
tend,  au  milieu  de  nous,  à donner  de  l’énergie 
à ce  sentiment.  Tandis  que  d’un  côté  une  subsi- 
stance assurée  en  augmente  le  principe  matériel, 
de  l’autre  le  loisir  dont  on  jouit  dans  les  grandes 
villes  lui  donne  une  pente  que  l’habitude  forti- 
fie , et  fait  de  l’amour  un  besoin  plus  ou  moins 
fréquent , plus  ou  moins  impérieux. 

Alors  le  sexe  destiné  à recevoir  la  prière  de 
l’autre  acquiert  une  considération  qui  fait  naître 
la  galanterie.  Ce  simulacre  léger  de  l’amour,  qui 
le  précède , le  suit  ou  le  remplace,  cet  hornmage 
perpétuel,  qui,  à son  défaut,  flatte  toujours  les 
femmes  en  leur  rappelant  le  pouvoir  qu’elles 
tiennent  du  sentiment  qu’il  représente , devient 
une  loi  de  la  société , qu’elles  mettent  tout  leur 
art  à maintenir.  Ce  pas  une  fois  fait,  on  voit  sans 
cesse  les  hommes  aller  de  la  galanterie  à l’amour, 


456  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

et  de  Famour  à la  galanterie  ; on  est  amoureux 
quand  on  le  peut,  mais  on  est  toujours  galant. 

Cette  disposition  imprime  une  teinte  légère  à 
toutes  les  âmes;  il  en  résulte  un  caractère  général 
qui  se  retrouve  partout.  Tous  les  arts  le  reçoivent 
et  lui  prêtent  une  nouvelle  force  en  multipliant 
ses  séductions  : ils  semblent  n’être  animés  que 
par  un  seul  objet,  qui,  dans  leurs  imitations,  ne 
change  sans  cesse  de  forme  que  pour  changer  de 
charme , et  ajouter  celui  de  la  variété  à tous  les 
autres.  Ces  imitations,  où  Famour  est  toujours 
associé  à des  vertus , viennent , après  avoir  en- 
nobli cet  objet,  le  présenter  à notre  imagination 
enflammée , et  le  graver  dans  nos  cœurs  en  traits 
profonds , que  nous  prenons  pour  ceux  de  la 
nature , parce  qu’ils  sont  ineffaçables. 

Parmi  les  usages  qui,  dans  les  sociétés  policées, 
contribuent  plus  qu’on  ne  pense  à faire  naître 
et  à nourrir  le  sentiment  de  Famour,  il  en  est 
un  dont  l’effet  est  d’autant  plus  sûr  qu’il  est 
continuel  : c’est  l’usage  des  vétemens.  Indépen- 
damment de  l’accord  ou  du  contraste  recher- 
ché des  couleurs,  qui  rendent  plus  séduisant 
l’objet  qu’elles'^parent , les  vétemens  annoncent 
par  leurs  différentes  formes  les  différences  des 
deux  sexes  ; ils  en  forlifienî  l’aitrait  naturel , 


DE  l’instinct  de  REPRODUCTION.  l\S^j 

par  cela  seul  qu’ils  les  cachent  ; l’effort  qu’on  fait 
pour  chercher  ces  différences  rend  alors  plus 
actifs  les  feux  qu’elles  allument. 

Le  prestige  qu’opèrent  les  voiles  est  meme  tel , 
que , lorsque  la  curiosité  est  arrivée  au  meme 
point  que  les  sens  et  n’a  plus  rien  à désirer,  si 
l’objet  qu’elle  a trouvé  vient  à se  cacher  encore, 
l’imagination  abusée  de  nouveau  court  aussitôt 
après  lui,  et  ce  jeu  se  renouvelle  toujours  avec 
les  memes  effets  et  les  mêmes  suites.  Enfin  , dans 
la  société , les  précautions  mêmes  de  la  sagesse 
tournent  contre  elle,  et  si  les  barrières  qu’elle 
met  entre  les  deux  sexes  parviennent  quelquefois 
à arrêter  les  actions,  elle  rend  toujours  plus  im- 
pétueux le  sentiment  qui  nous  y porte. 

IjCS  effets  des  vêtemens  se  rattachent  donc  à 
la  loi  des  obstacles , qui,  est  un  des  phénomènes 
les  plus  importans  de  l’organisation  animée  , et 
qui  est  fondée  sur  des  vues  du  plus  grand  inté- 
rêt pour  la  propagation  de  l’espèce.  Si  la  nature 
inspire  la  résistance  au  sexe  qui  doit  être  vaincu , 
c’est  pour  ajouter  à l’intensité  d’un  sentiment  si 
généralement  utile  dans  le  système  de  ses  opéra- 
tions; elle  gagne  à tous  ces  artifices. 


i-.a  foi  des  obstaclCvS , fondée  sur  la  nature  du 


458  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

système  sensible,  peut  servir  à résoudre  divers 
problèmes  qui , au  premier  aspect , semblent  in- 
solubles. Ce  qui  fait  tant  durer  Famour  dans  quel- 
ques circonstances , c’est  le  refroidissement  de  i’im 
ou  de  l’autre  des  deux  amans  : l’ardeur  de  Fun 
paraît  s’accroître  par  les  entraves  que  l’autre  met 
à ses  projets  et  à ses  entreprises.  La  résistance 
étant  un  moyen  naturel  d’excitation , on  voit  le 
motif  de  la  part  active  que  nous  prenons  au  récit 
d’une  passion  traversée  par  une  longue  infortune. 
L’amour  heureux  ne  touche  point  l’âme  ; un  ro- 
man perd  tout  son  intérêt  quand  les  héros  sont 
parvenus  à leur  but;  ils  n’ont  plus  besoin  de 
notre  pitié. 

L’amour  fuit  la  puissance , et  les  souverains , 
comme  Ixion,  sont  souvent  condamnés  à n’em- 
brasser que  des  nuages.  Le  propre  de  cette  pas- 
sion est  donc  de  réagir  contre  les  obstacles.  Les 
poètes , qui  sont  les  plus  fidèles  interprètes  de 
l’âme , sont  tellement  iiiibus  de  cette  vérité , que 
leurs  représentations  dramatiques  sont  constam- 
ment remplies  de  traits  qui  le  prouvent,  et  qu’ils 
ne  manquent  jamais  de  les  reproduire  toutes  les 
fois  qu’ils  entreprennent  de  nous  tracer  une  pein- 
ture fidèle  du  cœur  humain. 

La  pudeur,  qui  prend  place  parmi  les  senti- 


DE  L’mSTmCT  DE  REPRODUCTIOIV.  4^9 

mens  innés,  est  un  obstacle  naturel  qui  a pour 
effet  de  rehausser  le  prix  de  ce  qu’on  accorde. 
Ce  sentiment  est  si  avantageux  dans  Fintérét  de 
toutes  les  femmes  , qu’elles  mettent  le  plus  grand 
empressement  à se  surveiller  et  à se  défendre 
sur  ce  point , quels  que  soient  d’ailleurs  les  motifs 
de  division  qui  puissent  régner  entre  elles  : de 
là  vient  qu’on  les  voit  se  prêter  un  mutuel  se- 
cours dans  tous  les  embarras  qu’elles  ne  peuvent 
confier  à des  hommes,  et  se  séparer  en  outre, 
par  la  barrière  de  l’opinion  , de  toutes  celles  qui 
n’ont  plus  à rougir  des  outrages  faits  au  senti- 
ment qui  contribue  le  plus  à les  embellir. 

Les  motifs  qui  expliquent  le  phénomène  de  la 
pudeur  servent  pareillement  à rendre  compte  de 
la  timidité  qui  règne  entre  les  deux  sexes  à l’in- 
stant où  ils  commencent  à s’attirer  l’un  l’autre 
par  des  rapports  réciproques.  Cet  embarras  mys- 
térieux se  manifeste  à l’époqne  où  les  caractères 
physiques  qui  annoncent  une  fonction  nécessaire 
commencent  à s’établir  ; c’est  alors  que  la  jeune 
fille  s’observe  elle-même  avec  une  sorte  d’éton- 
nement , et  quelle  entrevoit  déjà  une  de  ses  desti- 
nations spéciales  ; c’est  alors  que  le  jeune  homme 
annonce  la  supériorité  de  ses  attributs;  c’est  dans 
ce  même  temps,  que  les  individus  des  deux  sexes , 
lorsqu’ils  se  rencontrent , se  témoignent  des  égards 


4(3o  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

particuliers  qui  se  continuent  jusqu’à  l’âge  où  le 
sort  des  relations  conjugales  est  définitivement 
fixé. 

\ 

Au  surplus,  je  n’expose  ici  que  très  succincte- 
ment les  diverses  causes  qui,  dans  la  société,  s’unis- 
sent pour  donner  plus  de  puissance  et  d’activité 
au  sens  de  l’amour.  Je  dois  imiter  la  réserve  de 
mes  devanciers  ; en  général,  chez  tous^les  peuples 
où  on  a vivement  éprouvé  cette  passion,  on  a 
été  très  retenu  pour  la  peindre  ; il  semble  que 
ses  atteintes  aient  inspiré  aux  auteurs  une  sorte 
de  crainte , et  que  les  philosophes  de  l’antiquité 
aient  trouvé  peu  digne  de  leur  sagesse  de  s’oc- 
cuper d’un  sujet  aussi  peu  grave.  A cette  époque 
littéraire  , la  langue  suivait  en  quelque  sorte  la 
sévérité  des  mœurs  ; on  gardait  le  silence  sur  une 
passion  dont  où  redoutait  les  conséquences  fu- 
nestes ; mais  pourtant  elle  ne  perdait  rien  de  sa 
vivacité,  et  la  Grèce  fut.  pleine  de  monumens 
qui  attestent  combien  l’amour  maîtrisait  et  sub- 
juguait des  peuples  dont  les  sens  étaient  si  exquis 
et  si  délicats. 

! 

Cette  influence  extraordinaire  de  la  civilisa- 
tion  relativement  à l’instinct  reproducteur  s’étend 
jusque  sur  les  animaux  domestiques  : il  est  hors 
de  doute  que  parmi  eux  le  rapprochement  des 


DE  l’instinct  de  REPRODUCTION.  /^Gl 

sexes  serait  moins  fréquent , si , errans  dans  les 
déserts  comme  les  espèces  sauvages,  ils  étaient  ré- 
duits à soutenir  ou  à défendre  une  vie  précaire  et 
presque  toujours  menacée;  c’est  la  surabondance 
de  nourriture,  et  le  repos  dont  la  plupart  jouis- 
sent, qui  leur  permettent  de  vaquer  dans  tous 
les  temps  à l’œuvre  de  la  propagation. 

Il  semble  en  effet  qu’il  n’y  ait  qu’un  seul  temps 
ou  une  seule  saison  pour  tous  les  actes  de  la  fa- 
culté génératrice  : c’est  principalement  lorsque  le 
soleil  réchauffe  et  vivifie  la  terre;  c’est  quand  les 
arbres  se  parent  de  leur  verdure,  et  que  les  ani- 
maux respirent  la  douce  haleine  du  printemps  ; 
c’est  alors , dis-je , qu’ils  sont  mus  par  cet  instinct  si 
puissant,  auquel  nul  d’entre  eux  ne  saurait  se  dé- 
rober; c’est  quand  la  fleur  se  colore  et  s’épa- 
nouit que  les  oiseaux  viennent  conclure  leurs 
accords,  qu’ils  travaillent  à la  construction  de  leurs 
nids,  et  qu’ils  font  entendre  des  accens  de  joie  et 
de  sympathie  ; c’est  au  milieu  des  parfums  d’une 
nature  rajeunie  que  les  postérités  se  renouvellent. 
Les  douces  émanations  de  l’atmosphère  viennent 
imprimer  un  mouvement  favorable  au  cours  ra- 
lenti des  humeurs;  elles  devancent  le  réveil  des 
organes  qui  doivent  perpétuer  les  espèces. 

C’est  en  outre  par  le  concours  d’une  multitude 


4^^  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

d’impressions  agréables  que  tous  les  êtres  vivans 
sont  invinciblement  portés  à seconder  les  vues 
finales  de  la  nature  dans  l’œuvre  de  la  reproduc- 
tion. La  première  de  ces  impressions  est  celle 
que  produit  la  beauté,  dont  l’empire  est  si  étendu  ; 
la  beauté  résulte  d’un  ensemble  de  qualités  re- 
latives à l’excellence  de  notre  organisation,  et 
dont  l’effet  le  plus  ordinaire  est  de  produire  tous 
les  phénomènes  de  la  sympathie  ; elle  consiste 
dans  la  réunion  pleine , entière  et  bien  ordon- 
née de  tous  les  attributs  qui  constituent  un  être 
vivant.  La  beauté  s’est  ensuite  chargée  d’autres 
élémens  qui  .résultent  du  caprice , de  la  fantaisie , 
et  des  conventions.  Dans  l’ordre  social,  il  est 
une  beauté  de  physionomie  qui  est  presque  tou- 
jours l’effet  d’une  disposition  habituelle  de  l’âme  ; 
les  traits  de  la  face  s’accoutument  insensible- 
ment à la  direction  qui  leur  est  donnée  par  les 
divers  sentimens  qui  nous  agitent  ; il  est  même 
assez  ordinaire  que  cette  beauté  d’expression  soit 
préférée  à celle  qui  provient  de  la  régularité  des 
formes  physiques , parce  qu’elle  indique  des  per- 
fections morales  auxquelles  on  ajoute  le  plus 
prix. 

Lorsque  j’ai  traité  plus  haut  du  phénomène 
de  l’amour  dans  l’état  social,  j’ai  eu  occasion  de 
dire  quelle  était  l’influence  des  parures  et  des 


DE  L mSTINCT  DE  REPRODUCTION.  4^^ 

vétemens  pour  fortifier  les  effets  de  la  beauté , 
et  prolonger  son  empire;  il  est  digne  d’observa- 
tion que , lorsqu’on  se  livre  à une  étude  appro- 
fondie des  penchans  primitifs  de  l’homme  et  des 
mœurs  qui  en  sont  la  suite , on  retrouve  des 
habitudes  semblables  chez  les  sauvages,  qu’il 
faut  moins  regarder  comme  des  êtres  dégénérés 
que  comme  des  êtres  sortis  des  mains  de  la  na- 
ture, et  qui  du  moins  en  conservent  encore 
l’empreinte.  Pour  obvier  aux  inconvéniens  de 
leur  nudité , le  plus  grand  nombre  d’entre  eux 
cherchent  à se  peindre  le  corps  avec  des  sub- 
stances colorantes  ; ce  déguisement  est  une  sorte 
de  prestige  qui,  d’après  leurs  idées,  augmente 
l’attrait  de  leurs  relations.  Ils  empruntent  aux 
oiseaux  leur  plumage  doré  ; ils  se  couvrent  avec 
les  fourrures  des  quadrupèdes  ; nul  doute  qu’ils 
n’aient  le  projet  de  s’embellir.  Leurs  femmes 
mettent  des  fleurs  autour  de  leur  tête  ; elles 
se  fabriquent  des  colliers  avec  les  plus  belles 
graines  de  leurs  végétaux , avec  des  coraux , et 
autres  objets  qui  brillent  à la  vue;  elles  portent 
souvent  des  bracelets,  qui  servent  à conserver 
des  souvenirs , à perpétuer  des  regrets.  Le  voya- 
geur Pérou  parle  d’une  jeune  sauvage  de  la  terre 
de  Diémen , qui  réduisait  du  charbon  en  poudre 
très  fine , poiir  s’en  teindre  ensuite  le  visage  ; on 
ne  peut  exprimer  l’air  de  confiance'  que  donnait 


464  PHYSTOLpGIE  DES  PASSIONS. 

à sa  physionomie  ce  bizarre  ornement.  Dans  tous 
ies  pays  où  la  civilisation  n’a  point  encore  péné- 
tré , on  remarque  les  memes  usages.  Les  indi- 
vidus des  deux  sexes  ont  à peine  atteint  l’âge  de 
la  puberté , qu’ils  mettent  déjà  tous  leurs  soins 
à rehausser  les  dons  qu’ils  tiennent  de  la  nature 
et  de  la  jeunesse. 

Nous  venons  de  voir  comment  la  nature  solli- 
cite les  êtres  vivans  à la  reproduction  par  le  spec- 
tacle continuel  de  la  beauté  physique  et  morale. 
On  peut  ajouter  qu’en  général  elle  agit  vers  ce 
meme  but  par  le  concours  de  tous  les  senti- 
mens  agréables  ; de  là  vient  que  les  organes 
de  la  vie  de  relation  contribuent  comme  de  con- 
cert à l’accomplissement  de  la  plus  importante 
des  fonctions.  Qui  peut  ignorer,  par  exemple , 
combien  les  impressions , reçues  par  le  sens  de 
l’ouïe,  influent  sur  la  plus  attrayante  des  sym- 
pathies? La  plupart  des  animaux,  et  particuliè- 
rement les  oiseaux , ont  des  accens  qui  leur  sont 
propres,  quand  ils  éprouvent  l’aiguillon  de  l’a- 
mour. Ces  accens  tiennent  à un  état  de  spasme 
qui  se  communique  plus  rapidement  que  les  mou- 
vemens  ordinaires  et  habituels;  un  rossignol,  qui 
chante , est  dans  une  sorte  de  délire , et  ce  délire 
est  bientôt  contagieux  pour  la  feiïielle  qui  le  dé- 
termine. Les  espèces  fortes  témoignent  également 


DE  LINSTmCT  DE  REPRODUCTION.  465 

par  des  cris  et  des  sons  de  voix  particuliers  la 
violence  de  leurs  désirs  ; ces  cris  se  font  princi- 
palement entendre  dans  la  saison  où  les  besoins 
sont  impérieux  et  difficiles  à satisfaire. 

Les  animaux  varient  du  reste  par  leurs  attri- 
buts; mais  chacun  d’eux  se  montre  avec  Fen- 
semble  de  ses  perfections  instinctives  et  corpo- 
relles, quand  il  est  mu  par  le  besoin  de  se 
reproduire  ; c’est  ainsi  que  les  oiseaux  qui  n’ont 
aucun  charme  dans  la  voix  sont  remarquables 
par  un  plumage  richement  coloré  ; les  plus  beaux 
perroquets  de  l’Inde  font  le  supplice  de  nos 
oreilles;  le  paon  de  nos  jardins  nous  fatigue  par 
ses  cris  discordans  ; mais  il  n’étale  jamais  mieux 
sa  ravissante  parure  que  lorsqu’il  est  capable  d’en- 
gendrer ; c’est  surtout  dans  la  saison  des  amours 
que  le  cygne  se  fait  admirer  par  sa  blancheur 
et  par  le  mol  abandon  de  ses  attitudes.  Il  existe  en 
Afrique  une  tourterelle  qui  n’est  jamais  plus  at- 
trayante que  lorsqu’elle  s’anime  pour  la  reproduc- 
tion. « On  remarque,  dit  Bernardin  de  Saint-Pierre, 

sur  son  plumage- gris  de  perle,  précisément  à 
l’endroit  du  cœur,  une  tache  sanglante  que  l’on 
prendrait  pour  une  blessure;  il  semble,  ajoute 
cet  ingénieux  écrivain , que  cet  oiseau , consacré  à 
l’amour,  porte  la  livrée  de  son  maître , et  qu’il 
ait  servi  de  but  à ses  flèches.  » Les  plus  brillans 

3o 


466  'PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

colibris  ii’ont  qu’un  bourdonnement  monotone; 
mais  ils  flattent  l’œil  qui  les  considère,  et  dé- 
ploient une  grâce  infinie  dans  leurs  mouvemens. 

Il  importe  maintenant  de  parler  d’une  passion 
qui , par  son  but  spécial , se  rattache  d’une  ma- 
nière essentielle  au  penchant  instinctif  qui  nous 
occupe  : cette  passion  est  la  jalousie,  mouvement 
naturel  de  l’âme  qui  dérive  des  lois  inhérentes  à 
notre  existence.  Chez  les  animaux,  elle  est  mani- 
festement l’effet  du  besoin  urgent  qu’ils  ont  de 
se  reproduire,  puisqu’elle  se  trouve  constam- 
ment proportionnée  au  nombre  des  mâles  par 
rapport  aux  femelles;  mais  chez  l’homme  civilisé, 
ses  phénomènes  se  compliquent,  parce  qu’elle 
devient  alors  le  fruit  d’une  combinaison  d’idées 
acquises  par  nos  relations  sociales. 

La  jalousie  est  presque  ignorée  de  l’homme 
sauvage;  cette  passion  fougueuse  et  sombre  a 
rarement  ensanglanté  sa  cabane , et  les  forêts 
qu’il  habite.  On  sait  que  les  habitans  de  l’île 
de  Pâques  et  quelques  autres  insulaires,  offrent 
leurs  femmes  aux  étrangers,  quand  ils  veulent 
leur  témoigner  de  la  considération.  Dans  ce 
procédé,  dont  l’idée  seule  ferait  frémir  un  héros 
de  roman , ces  peuples  ne  donnent  presque 
rien  ; car,  d’après  leurs  mœurs  et  le  tour  d’esprit 


DE  L mSTINCT  DE  REPRODUCTION.  4^7 

qui  leur  est  propre , ue  voyant  dans  ce  genre 
de  possession  que  ce  c[ue  la  nature  y a mis,  ils 
sont  sûrs  de  Fy  retrouver  meme  en  le  cédant. 

La  passion  de  la  jalousie  est  un  bien  dans  le 
système  de  la  nature,  qui,  peut-être.  Fa  instituée 
au  milieu  des  plus  forts  animaux,  pour  les  rendre 
plus  aptes  à la  copulation , en  les  excitant  à des 
combats  singuliers;  ils  jouissent  mieux  d’une 
femelle  qu’ils  ont  disputée,  et  celle-ci  trouve  de 
son  côté  une  sorte  de  charme  à devenir  la  pro- 
priété du  plus  fort.  L’amour  ne  veut  pas  d’une 
possession  tranquille;  il  faut  bien  que  le  but  final 
de  la  jalousie  soit  de  donner  plus  d’essor  à l’instinct 
reproducteur,  puisqu’elle  consume  tous  les  êtres 
vivans,  puisqu’elle  vient  les  troubler  au  milieu  de 
leurs  plaisirs,  puisqu’ils  annoncent  ouvertement 
les  prétentions  quelle  leur  inspire. 

Considérée  dans  l’ordre  social,  la  jalousie  sied 
mieux  à l’homme  qu’à  la  femme  ; car  elle  suppose 
des  emportemens  et  des  violences  qui  ôteraient 
à celle-ci  tous  ses  avantages.  Mais  le  plus  fu- 
neste abus  que  cette  passion  ait  pu  faire  de  son 
odieux  empire,  est  d’avoir  soustrait  à tous  les 
regards  la  plus  intéressante  moitié  de  l’espèce 
humaine , d’en  avoir  confié  la  garde  à des  satel- 
lites flétris  : triste  et  déplorable  condition,  où  la 


468  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

beauté  ne  fait  qu’obéir,  où  la  pudeur  n’a  d’autre 
barrière  que  la  précaution  des  verroux,  où  l’amour 
n’a  plus  d’ailes , et  par  conséquent  plus  de  puis- 
sance! C’est  là  que  la  jalousie  a ses  esclaves  ; c’est 
là  qu’elle  se  montre  constamment  empreinte 
d’égoïsme  et  de  personnalité. 

Quel  contraste  entre  les  temps  modernes  et 
l’antiquité  ! l’amour  est  asservi  dans  des  lieux  tout 
pleins  encore  du  souvenir  de  ses  triomphes.  Aucune 
circonstance  n’a  pourtant  changé  dans  le  beau  cli- 
mat où  l’on  encensait  jadis  ses  autels  ; c’est  le  même 
astre  qui  l’éclaire;  ce  sont  les  mêmes  fleuves  qui 
l’arrosent  ; mais  la  chute  de  la  civilisation  a perverti 
le  mouvement  des  âmes  ; tous  les  sentimens  hu- 
mains ont  profondément  dégénéré  par  la  barbarie 
des  mœurs  asiatiques.  La  servitude , comme  un 
souffle  empoisonné,  porte  l’abattement  et  la  mort 
partout  où  elle  se  fait  sentir  ; elle  y arrête  et 
corrompt  les  germes  de  la  reproduction.  Ces 
tristes  résultats  ne  sont  que  trop  attestés  par 
tous  les  monumens  de  l’histoire. 

On  observe  généralement  que  le  tourment  de 
la  jalousie  est  dans  un  rapport  constant  avec  les 
mœurs  et  les  habitudes  des  peuples  ; que  le  cli- 
mat lui  imprime  des  modifications  , comme  à tous 
les  états  de  l’âme  affectée.  Dans  les  régions  brù- 


DE  l’jNSTUNTCT  de  REPRODUCTION.  4^9 

lantes  du  midi , elle  prend  un  caractère  d’exalta- 
tion qui  devient  l’effroi  de  l’innocence  ; c’est  là 
principalement  qu’elle  fomente  ses  troubles; 
c’est  là  que  mille  catastrophes  viennent  empoi- 
sonner cette  félicité  idéale  des  êtres  sensibles, 
qui  n’a  que  quelques  heures  d’enchantement. 

Toutefois,  il  est  une  jalousie  délicate , dont  tous 
les  motifs  sont  honorables,  et  à laquelle  il  est' 
difficile  de  ne  point  compatir  : c’est  celle  qui 
tend  à maintenir,  dans  toute  leur  intégrité,  la  plus 
auguste  des  associations,  les  plus  saints  nœuds 
de  notre  destinée  ; c’est  celle  qui  tend  à affermir 
cette  fidélité  inviolable,  dont  tous  les  actes  sont 
des  vertus,  dont  tous  les  devoirs  sont  des  jouis- 
sances; elle  fait  la  sécurité  de  nos  plus  tendres 
affections;  elle  est  le  garant  de  l’honneur  con- 
jugal ; elle  est  la  sauvegarde  du  bonheur  domes- 
tique. 

Au  reste,  les  physiologistes  sont  encore  loin 
d’avoir  apprécié  toutes  les  puissances  de  l’instinct 
de  reproduction;  on  sait  seulement  que  ces  puis- 
sances sont  inépuisables  quand  il  s’agit  d’éterniser 
les  espèces  ; on  sait  aussi  qu’elles  sont  empreintes 
d’une  sagesse  qui  frappe  l’homme  religieux  d’un 
saint  respect.  Si  je  voulais  étonner  mes  lecteurs 
et  renouveler  à chaque  instant  leurs  surprises,  je 


470  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

n’aurais  qu’à  m’étendre  sur  la  diversité  des  géné- 
rations animales  ; je  n’aurais  qu’à  montrer  la 
longue  chaîne  d’un  amour  créateur  liant  par  les 
nœuds  les  plus  variés  tout  le  système  des  êtres 
sensibles;  je  n’aurais  qu’à  peindre  la  nature  ar- 
rivant toujours  à ses  fins  par  les  moyens  les  plus 
efficaces  et  les  plus  ingénieux , faisant  concourir 
à ses  desseins  suprêmes  jusqu’au  soleil , qui  ré- 
chauffe la  terre  de  ses  rayons  , jusqu’aux  nuages 
qui  se  résolvent  en  pluie  pour  la  vivifier. 

Il  semble,  au  premier  aspect,  que  la  nature 
change  ou  perfectionne  le  mécanisme  de  ses  opé- 
rations à mesure  quelle  s’élève  dans  l’échelle  des 
êtres  vivans;  toutefois  elle  n’est  pas  moins  admi- 
rable jusque  dans  les  moyens  qu’elle  emploie 
pour  perpétuer  la  race  des  animalcules  les  plus 
exigus , et  des  végétaux  les  plus  imperceptibles. 
En  général , elle  adapte  à ses  grandes  lois  une 
multitude  de  lois  secondaires,  et  c’est  là  ce  qui 
trompe  les  plus  vigilans  observateurs  ; mais  tout 
ce  qu’elle  commence , tout  ce  qu’elle  achève  n’en 
tourne  pas  moins  à l’avantage  de  l’œuvre  qu’elle 
sait  si  bien  accomplir. 

On  ne  peut  s’empêcher  d’admirer  la  sagesse  du 
Créateur  pour  la  manière  dont  il  a réparti  la  force 
de  reproduction.  Dans  l’économie  de  cet  univers  , 


DE  l’instinct  de  REPRODUCTION.  l 

les  animaux  ont  des  époques  déterminées  pour 
s’unir  ; les  arbres  ont  différons  temps  pour  leur 
floraison , comme  si  la  nature  voulait  prolonger 
la  parure  du  printemps,  et  faire  succéder  les  fruits 
pour  la  satisfaction  de  l’homme  qui  s’en  nourrit. 

Mais  rien  surtout  n’est  plus  intéressant  à con- 
sidérer que  les  mœurs  et  les  coutumes  des  ani- 
maux dans  la  reproduction  des  espèces  ; on  dirait 
que  nous  trouvons  en  eux  le  type  de  nos  vices 
comme  celui  de  nos  vertus.  Prenons  pour  exemple 
les  habitans  de  l’air,  chez  lesquels  le  moral  de 
l’amour  se  montre  avec  le  plus  de  force  et  d’in- 
tensité ; quoi  de  plus  varié  que  le  mode  de  leurs 
engagemens  ? Il  en  est  qui  ne  s’accouplent  que 
pour  une  saison  ; d’autres  contractent  des  nœuds 
éternels.  On  assure  qu’excepté  le  cas  de  viduité , 
les  cigognes  ne  quittent  jamais  l’objet  de  leur 
affection , et  que  tous  les  ans  elles  sont  fidèles 
au  meme  mâle  et  au  meme  nid.  Il  en  est  enfin 
qui  poursuivent  alternativement  plusieurs  fe-- 
melles.  Comment  expliquer  l’immoralité  appa- 
rente du  coucou  d’Europe,  qui  dédaigne  de 
s’apparier,  et  se  montre  constamment  polygame  ; 
qui  ne  couve  point  ses  œufs,  qui  ne  connaît  point 
ses  petits,  qui  va  violer  le  nid  des  bruans,  des 
rouge-gorge , etc. , pour  y déposer  sa  progéni- 
ture , en  confiant  à d’autres  le  soin  de  la  nourrir? 


PHYSIOLOGIE  DES  PASSIOIVfS. 

Sans  doute  de  pareils  faits  sont  surprenans;  mais 
nous  devons  présumer  qu’ils  sont  relatifs  à cer- 
taines circonstances  que  les  observateurs  n’ont 
point  encore  appréciées;  car  il  est  difficile  de 
concevoir  pourquoi  la  nature  a dicté  de  sembla- 
bles lois,  et  quels  avantages  elle  y attache.  * 

L’observation  nous  démontre  que  les  animaux 
dont  la  structure  est  la  plus  composée  et  la  plus 
parfaite  sont  aussi  ceux  qui  se  reproduisent  avec 
le  plus  de  lenteur  ; c’est  ainsi  que  la  nature  con- 
somme plus  de  temps  pour  mettre  au  jour  un 
rhinocéros,  que  pour  produire  une  souris.  Cette 
loi  s’applique  à tous  les  règnes  et  à toutes  les  pro- 
ductions ; le  cèdre  du  Liban  ne  saurait  se  déve- 
lopper avec  la  meme  vitesse  que  la  tige  du  chanvre 
ou  celle  de  l’utile  froment. 

' L’histoire  jusqu’ici  inconnue  de  certains  lézards  de  terre,  qui 
se  rencontrent  en  si  grande  abondance  en  Amérique,  n’est  pas 
moins  extraordinaire.  Quand  les  femelles  de  ces  lézards  sont  prêtes 
à faire  leur  ponte,  elles  cherchent  un  nid  de  pous  de  bois,  dans 
lequel  elles  font  un  trou  avec  leurs  pâtes  ; ce  trou  fait , elles  y 
déposent  leurs  œufs.  Les  pous  de  bois,  qui  ont  l’instinct  de  répa- 
rer promptement  les  brèches  que  l’on  fait  à leurs  nids  , ont  bientôt 
bouché  le  trou  qui  contient  les  œufs  du  lézard  ; ces  œufs  ne  tardent 
pas  à éclore  à l’aide  de  la  température  du  nid.  Les  petits  lézards , 
en  naissant,  trouvent  immédiatement  leur  nourriture  dans  les  pous 
de  bois  au  milieu  desquels  ils  sont  nés  ; ils  continuent  à s’en  nour- 
rir jusqu’à  ce  qu’ils  soient  assez  forts  pour  aller  chercher  pâture 
ailleurs.  Combien  d’autres  faits  inexpliqués  frappent  d’étonnement 
nos  naturalistes  ! 


DE  l’instinct  de  REPRODUCTION- 


473 

Nous  remarquons  encore  que  plus  les  êtres  vi- 
vans  sont  petits,  plus  la  faculté  génératrice  semble 
les  multiplier  sur  la  terre  ; les  œufs  de  la  reine 
abeille  sont  mille  fois  plus  nombreux  que  ceux 
des  oiseaux;  les  pucerons  sont  dans  le  meme  cas; 
et  l’énergie  reproductive  a été,  pour  ainsi  dire, 
prodiguée  aux  animaux  microscopiques.  Cette 
condition  est  la  meme  pour  certains  végétaux, 
dont  les  vents  dispersent  avec  tant  de  profusion 
les  poussières  fécondantes. 

Enfin  il  est  une  autre  loi  de  la  nature,  non 
moins  sage  et  non  moins  prévoyante , c’est  que 
plus  le  nombre  des  êtres  procréés  est  abondant , 
plus  la  vie  chez  eux  se  consume  avec  rapidité,  et 
plus  elle  est  exposée  aux  accidens  qui  la  détrui- 
sent.  Ajoutons  enfin , comme  un  fait  démontré, 
que  plus  les  divers  modes  de  la  faculté  génératrice 
se  rencontrent  dans  une  organisation,  moins  la 
sensibilité  s’y  prononce  ; c’est  ce  que  nous  prouve 
l’examen  plus  ou  moins  approfondi  des  animaux 
à sang  froid , des  polypes , et  surtout  des  plantes. 
Ainsi  procède  la  main  toute-puissante  de  celui  qui 
tient  toutes  les  destinées  du  monde  ; abstenons- 
nous  d’expliquer  tant  de  faits  merveilleux,  pour 
ne  pas  multiplier  les  obscurités. 

/ 

Nous  ne  saurions  considérer  ici  l’instinct  de 


474  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

reproduction  sous  tous  les  points  de  vue  qui! 
nous  présente;  il  est  pourtant  des  climats  où  cet 
instinct  semble  spécialement  se  diriger  du  côté 
du  règne  végétal,  et  où  les  arbres  font,  pour  ainsi 
dire , la  chasse  à l’homme  ; telles  sont  les  forets 
vierges  du  Brésil , où,  sans  la  hache  du  bûcheron , 
nul  mortel  ne  trouverait  à reposer  sa  tête.  Quand 
la  nature  est  livrée  à elle-même , on  est  comme 
effrayé  de  sa  puissance  productive;  le  sol  est 
partout  embarrassé  par  une  multitude  de  plantes 
rampantes  et  parasites,  d’herbes,  d’arbres  et  d’ar- 
brisseaux sauvages. 

Ces  productions  irrégulièrement  entassées  , 
inutiles  ou  malfaisantes,  gênent  et  contrarient 
le  travail  de  tout  individu  qui  veut  , pour  la 
première  fois  , contraindre  la  terre  à lui  fournir 
des  denrées  plus  analogues  à ses  besoins  et  à ses 
goûts;  mais  elles  n’en  attestent  pas  moins  cette 
surabondance  de  vie  et  cette  vigueur,  qui  sont 
les  attributs  de  la  nature  encore  dans  sa  jeunesse 
et  livrée  à sa  propre  impulsion. 

C’est  surtout  dans  certains  pays  de  l’Amérique 
que  l’homme  disparaît , en  quelque  sorte , pour 
faire  place  à une  végétation  surabondante  ; c’est 
là  surtout  qu’on  rencontre  ces  espèces  nom- 
breuses de  lianes  qui  quittent  sans  cesse  la  terre 


DE  LINSTmCT  DE  REPRODUCTION.  47  5 

pour  grimper  et  s’élever  au  haut  des  arbres;  qui, 
après  en  avoir  embrassé  et  parcouru  toutes  les 
branches,  retombent  par  leur  propre  poids  pour 
prendre  de  nouvelles  forces  et  s’élancer  de  nou- 
veau : en  sorte  que  cette  plante  singulière , s’éten- 
dant plutôt  qu’elle  ne  se  multiplie , semble  , dans 
les  progrès  de  son  accroissement  prodigieux  , 
vouloir  envahir  tout  l’hémisphère. 

C’est  sans  doute  la  liane  qui  a contribué  à 
donner  aux  forets  de  l’Amérique  ce  caractère 
pittoresque  et  ces  beautés  originales  dont  furent 
frappés  les  premiers  Européens  qui  les  visitèrent. 
Quoique  la  nature  soit  toujours  muette  pour  ceux 
qui  ne  la  cherchent  point,  les  immenses  rochers 
que  cette  plante  rampante  couvre  de  ses  feuilles 
semblent  perdre  de  leur  dureté , et  s’animer  en 
quelque  sorte  sous  cette  enveloppe  végétale  ; des 
arbres  déjà  étonnans  par  leur  prodigieuse  gran- 
deur reçoivent  de  cette  parure  sauvage  un  aspect 
encore  plus  imposant.  Si  l’on  ajoute  à tout  ce  que 
je  viens  de  dire  les  jeux  bizarres  et  les  entrela- 
cemens  multipliés  qu’entraîne  leur  continuelle 
reproduction,  les  retraites  impénétrables  où  se 
forment , où  se  préparent  dans  l’ombre  et  le  si- 
lence les  plus  augustes  mystères  de  l’univers , on 
concevra  aisément  que  le  concours  de  tous  ces 
objets  a dû  présenter  l’image  de  la  nature  dans 


47^>  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

toute  sa  majesté,  et  pénétrer  d’un  sentiment 
d’admiration  mêlé  d’effroi  les  hommes  qui  ne 
l’avaient  jamais  vue  sous  ses  véritables  traits. 

On  comprend  néanmoins , d’après  cette  simple 
esquisse , que,  si  la  Providence  multiplie  les  êtres 
avec  tant  de  profusion  , les  germes  qu’elle  fournit 
doivent  nécessairement  s’étouffer  et  périr  sous 
les  débris  d’une  véi^étation  surabondante  ; il  en 
est  des  plantes  comme  des  animaux;  elles  se  dé- 
vorent, pour  ainsi  dire,  entre  elles,  à mesure 
qu’elles  s’amoncèlent  sur  le  sol  qui  les  entretient. 
Mais  on  dirait  que  l’homme  est  fait  pour  com-* 
mander  à l’univers , pour  y établir  l’équilibre  et 
une  juste  subordination  ! tout  semble  lui  dire 
qu’il  doit  aider  la  nature  et  la  seconder  dans  ses 
opérations  ! 

Dieu  a créé  les  espèces;  mais  l’homme  mul- 
tiplie les  individus  ; il  laboure  et  sème  avec  dis» 
cernement  ; il  couvre  la  terre  de  moissons  abon- 
dantes ; il  fait  croître  la  vigne  féconde  là  où  l’on 
n’avait  vu  que  d’arides  rochers;  il  sauve  les  grains 
que  le  torrent  des  pluies  ne  manquerait  pas  d’en- 
gloutir ; lui  seul  dirige  l’eau  des  fleuves  et  des  fon- 
taines pour  assurer  la  fertilité  ; ainsi  l’homme  in- 
dustrieux n’a  rien  gâté  dans  ce  monde,  et  la  vie 
y circule  par  ses  heureux  soins.  Dans  les  champs 


DE  l’instinct  de  REPRODUCTION.  477 

cultivés,  la  végétation  n’est  qu’harmonie ; c’est 
l’homme  qui  modère  l’essor  de  sa  puissance  re- 
productive; c’est  lui  qui  par  ses  travaux  renom 
velés  peuple  les  solitudes  des  productions  les  plus 
salutaires.  La  nature  lui  est  donc  en  partie  rede- 
vable de  ses  charmes  et  de  son  éternelle  fécon- 
dité. 

Je  termine  ici  ces  considérations;  car  il  est 
peut-être  téméraire  de  vouloir  pénétrer  trop 
avant  les  motifs  d’après  lesquels  la  nature  modifie 
ou  fait  éclater  sa  puissance  ; à quelques  recher- 
ches que  l’on  se  livre , de  quelque  manière  qu’on 
envisage  les  phénomènes  qui  se  présentent  à nos 
yeux , mille  problèmes  restent  insolubles.  Tout  est 
prodige  ; mais  tout  est  problématique  dans  l’étude 
de  cette  force  qui  embrasse  tous  les  mondes , et 
qui  fait  d’un  embryon  plus  exigu  que  le  ciron  un 
être  aussi  volumineux  que  la  baleine  ou  l’hippo- 
potarae. 

Que  n’a-t-on  pas  fait  pour  soulever  le  voile 
qui  couvre  le  grand  œuvre  de  la  propagation  des 
espèces!  Ce  sujet  qui  nous  occupe  est  plus  vaste 
qu’on  ne  le  croit  quand  on  l’aborde  pour  la  pre- 
mière fois.  Que  de  choses  à rechercher  sur  les 
variétés  des  races  humaines , si  l’on  veut  appré- 
cier convenablement  toutes  les  circonstances 


PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 


478 

dont  la  vie  se  compose.  Que  nous  a révélé  le  mi- 
croscope ? que  nous  ont  appris  nos  expériences? 
Nous  ne  possédons  que  des  faits  épars.  L’homme 
met  vainement  son  esprit  à la  torture  : la  plus 
étonnante  des  fonctions  sera  toujours  pour  lui  le 
plus  incompréhensible  des  mystères. 

Mais  surtout  nous  ne  connaîtrons  jamais  les 
rapports  qui  existent  entre  la  vigueur  ordinaire 
qui  nous  rend  capables  des  plus  grands  efforts 
musculaires , et  cette  faculté  suprême  qui  trans- 
met le  don  de  l’existence.  Ces  deux  genres  de 
puissance  sont  si  différons , que  la  nature , avare 
de  la  dernière  envers  les  grandes  espèces , l’a  ré- 
pandue avec  une  profusion  digne  d’elle  sur  les 
espèces  faibles  ; un  simple  moucheron  en  a beau- 
coup plus  qu’un  éléphant  ; et  pour  ne  pas  sortir 
du  cercle  que  nous  trace  l’espèce  humaine , les 
peuples  de  l’Inde  et  des  contrées  méridionales  de 
l’Asie , qui  ont  été  tant  de  fois  subjugués  par  les 
nations  les  plus  robustes  du  Nord,  sont  en  géné- 
ral d’une  débilité  remarquable;  ils  semblent 
n’avoir  de  force  que  pour  engendrer. 


DE  l’amour  conjugal. 


CHAPITRE  PREMIER. 


DE  l’amour  conjugal. 

Le  mariage  est  une  convention  sociale  par  la- 
quelle deux  individus  de  sexe  différent  mettent 
en  commun  les  plaisirs  aussi-bien  que  les  dou- 
leurs inséparables  de  leur  existence  ; ils  s’allient 
l’un  à l’autre  pour  mieux  résister  à cet  inexorable 
destin  qui  semble  poursuivre  l’humanité  sur  la 
route  pénible  de  la  vie.  Je  n’ai  pas  besoin  de  dire 
que  la  reproduction  est  le  but  primitif  de  cette 
union  . c est  la  relation  la  plus  douce,  et  en  meme 
temps  la  plus  naturelle.  Le  premier  besoin  des 
cœurs  ainsi  rapprochés  est  d’unir  leurs  biens, 
leurs  vœux,  leurs  projets,  leurs  espérances  : est-il 
un  contrat  plus  important,  un  engagement  plus 
utile  que  celui  qui  fait  de  l’amour  un  devoir,  ou, 
pour  mieux  dire,  une  religion? 


L’affection  conjugale  est  le  premier  sentiment 
qui  dérive  de  cet  instinct  nécessaire  dont  nous 
venons  de  développer  les  principaux  résultats; 
le  premier  désir  que  la  nature  suggéré  à l’homme 


48o  PHYSIOLOGIK  DES  PASSIONS. 

est  de  partager  le  sort  d’une  femme,  avant  de 
partager  le  sort  de  ses  semblables;  car,  selon  la 
juste  remarque  d’Aristote,  l’établissement  de  la 
famille  doit  précéder  celui  de  la  cité. 

Disons  plus  ; la  cité  ne  saurait  exister  sans  le 
mariage.  Il  fut  inspiré  par  son  génie  prévoyant, 
ce  roi  qui,  au  milieu  d’une  fête  publique  et  tu- 
multueuse , fit  enlever  les  plus  belles  filles  des 
Sabins,  pour  affermir  les  prospérités  de  la  ville 
qu’il  avait  fondée.  Peu  de  temps  après,  la  paix 
fut  demandée  par  les  femmes  memes  qu’il  avait 
ravies  ; elles  devinrent  les  garans  précieux  de 
l’alliance  qui  devait  s’établir  entre  deux  peuples 
nouveaux. 

Mais  l’affection  conjugale  n’a  pas  seulement 
pour  but  la  propagation  de  l’espèce;  elle  a aussi 
pour  fin  spéciale  de  procurer  toutes  les  choses 
qui  servent  au  maintien , à l’agrément  de  la  vie. 
La  tâche  se  partage  entre  les  deux  membres  de 
l’association  ; le  travail , le  courage , l’esprit , les 
talens,  tout  concourt  à fortifier  les  nœuds  de  cette 
amitié  morale  entre  deux  êtres  également  domi- 
nés par  le  besoin  de  leur  conservation  mutuelle. 

L’habitude  où  l’on  est  de  désigner  par  le  même 
nom  l’homme  et  la  femme  qui  forment  l’associa- 


DE  l’amouh  conjugal.  ^Bï 

tion  du  mariage,  annonce  assez  que  leurs  âmes 
doivent  être  désormais  confondues,  que  leurs 
intérêts  sont  identiques,  et  qu’on  ne  saurait  plus 
les  séparer.  I!  faut  donc  considérer  le  mariage 
comme  une  institution  autour  de  laquelle  vien- 
nent s’appuyer  mutuellement  deux  existences, 
comme  l’entrelacement  de  deux  destinées,  comme 
l’enchaînement  harmonique  de  deux  êtres  qui  se 
réfugient  sous  le  même  toit,  qui  respirent  le 
même  air,  qui  se  nourrissent  des  mêmes  alimens 
pour  perpétuer  la  même  race,  et  obéir  par  un 
concert  admirable  à l’instinct  tout-puissant  de  la 
reproduction. 

Il  est  sans  doute  difficile  de  maintenir  l’exal- 
tation dans  une  relation  à laquelle  on  a ravi  la 
loi  des  obstacles;  mais  il  est  une  communauté 
d’intérêts , une  fréquence  de  communications  qui 
suppléent  au  défaut  de  cette  loi,  et  procurent 
souvent  les  jouissances  les  plus  délicieuses.  Le 
pouvoir  de  l’habitude  resserre  Funion  des  sexes , 
lorsque  d’ailleurs  il  n’y  a pas  trop  de  disparate 
dans  les  sentimens  et  le  caractère  des  deux  époux. 
Le  cœur  se  détache  difficilement  du  cœur  au- 
quel il  s’est  donné , lorsqu’il  y tient  par  une  vé- 
ritable tendresse,  et  par  cette  longue  familiarité 
qui  est  un  des  plus  forts  cimens  de  la  sympathie 
humaine. 


482  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIOPfS. 

On  ne  saurait  assez  se  persuader  combien  le 
lien  qui  unit  deux  époux  se  fortifie  par  Fha- 
bitude  de  se  voir  et  de  mettre  en  commun  les 
plus  chers  intérêts  de  la  vie.  Je  dirai  plus;  ce 
lien  est  souvent  plus  difficile  à rompre  que  celui 
de  Famour;  il  semble  que,  par  Feffet  du  temps, 
les  goûts,  les  volontés,  les  pencharis  s’adaptent 
et  s’amalgament , pour  ainsi  dire  , les  uns  avec  les 
autres  ; et  l’on  ne  saurait  séparer  des  époux  qui 
se  sont  tourmentés  toute  leur  vie,  sans  qu’ils 
éprouvent  des  regrets  déchirans. 

Il  a fallu , du  reste , que  l’association  du  ma- 
riage fût  déclarée  inviolable  et  sacrée , et  qu’on 
fît  une  obligation  rigoureuse  de  la  fidélité , afin 
que  la  paix  fût  permanente  entre  deux  personnes 
qui  s’unissent  souvent  par  la  convenance  des  for- 
tunes, par  Feffet  du  hasard,  par  des  occasions 
que  fait  naître  la  fréquentation  des  mêmes  so- 
ciétés, souvent  même  par  cette  disposition  na- 
turelle que  nous  avons  à satisfaire  le  besoin 
d’aimer  avec  plus  de  promptitude  que  de  dis- 
cernement ; il  a fallu  enfin  que  les  plaisirs  qui 
résultent  de  cette  union  fussent  déclarés  ver- 
tueux, et  décorés  du  titre  de  légitimes.  Cette 
ressource  supplée  à la  perte  de  Fillusion  et  au 
manque  de  cette  fameuse  loi  des  obstacles, 
qui,  comme  je  Fai  dit  ailleurs,  ne  retarde  nos 


DE  l’amour  conjugal. 

plaisirs  que  pour  eu  accroître  renchantement  et 
la  durée. 

Le  bonheur  des  époux  doit  descendre  du  ciel; 
c est  Dieu  qui  consacre  cette  sainte  et  innocente 
intimité.  Que  celui  qui  emmène  la  jeune  fille  loin 
du  toit  paternel  songe  bien  qu’il  n’est  que  le  dé- 
positaire du  trésor  qu’on  lui  confie!  Qu’il  se  sou- 
vienne qu’il  l’a  arrachée  aux  larmes  d’une  mère 
qui  s’en  est  séparée  avec  déchirement.  Trom- 
pera-t-il la  foi  de  ce  tendre  père  qui  l’a  conduite 
à l’autel,  qui  s’est  privé  pour  lui  du  soutien  de 
sa  vieillesse,  et  qui  désormais  va  s’ensevelir 
dans  une  accablante  solitude  ? Vouera-t-il  à la 
douleur  la  vierge  pure  qui  est  venue  embel- 
lir sa  maison  de  tout  le  charme  des  vertus  do- 
mestiques! Ah!  qu’il  soit  plutôt  l’appui  constant 
de  celle  qui,  comme  une  tige  féconde , vient  fer- 
tiliser sa  famille  par  un  nouveau  sang  ! qu’il  par- 
tage son  amour!  qu’il  n’empoisonne  pas  sa  jeu- 
nesse! qu’il  l’entoure  de  soins  et  d’une  inaltérable 
félicité  ! 


Les  mariages  seraient  toujours  heureux,  si  le 
ciel  avait  nécessairement  pourvu  chaque  homme 
ici-bas  de  la  seule  femme  qui  puisse  sympathiser 
avec  la  nature  propre  de  son  organisation  ; si  les 
êtres  qui  se  conviennent  se  rencontraient  tou- 


484  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

jours  sur  la  route  de  la  vie , et  si,  dans  l’ordon- 
nance de  ce  vaste  univers»,  ils  se  rapprochaient 
naturellement  l’un  de  l’autre  comme  les  corps 
soumis  à la  loi  irrésistible  de  l’attraction.  On 
connaît  l’ingénieuse  allégorie  de  Platon , qui  dit 
qu’au  commencement  des  siècles  l’épouse  et 
l’époux  venaient  ensemble  au  monde,  et  ne 
constituaient  qu’une  seule  créature  animée  ; dans 
un  accès  de  colère , Jupiter  sépara  en  deux  un 
tout  si  harmonieux  et  si  parfait  ; depuis  ce  temps 
chacun  cherche  sa  moitié  sur  la  terre,  et  presque 
toujours  l’union  des  sexes  est  livrée  aux  chances 
du  hasard. 

» 

Il  conviendrait  de  tracer  un  code  pour  le  ma- 
riage , et  de  le  fonder  sur  une  connaissance  ap- 
profondie du  cœur  humain.  Il  faudrait  apprendre 
aux  époux  à prolonger  le  charme  des  nœuds 
qui  les  lient.  La  femme  retient  par  sa  modestie 
rhomme  qui  la  protège  par  sa  puissance  ; il  im- 
porte quelle  maintienne  dans  sa  vie  intérieure 
tous  les  avantages  de  la  loi  des  obstacles  ; elle 
doit  étendre  sur  tous  les  charmes  dont  il  a plu  à 
la  nature  de  l’embellir  ce  voile  religieux  qui  la 
couvrait  lorsqu’elle  fut  introduite  dans  le  temple 
de  l’Hymen  ; elle  doit  rester  pure  jusqu’à  son  der- 
nier jour.  La  décence  et  la  retenue  sont  la  coquet- 
terie du  mariage. 


DE  LAMOUR  CONJUGAL.  485 

Toutefois,  sous  îe  rapport  moral,  tout  doit 
être  commun  dans  le  mariage , meme  la  pensée  ; 
de  là  vient  que  les  cœurs  doivent  être  assortis 
pour  cette  délicieuse  union.  Il  y a si  peu  d’âmes 
qui  se  répondent!  Pour  produire  des  volontés 
analogues,  il  conviendrait  peut-être  de  varier 
l’éducation  des  femmes  selon  la  condition  et  le 
caractère  des  maris  auxquels  elles  sont  destinées  ; 
ce  serait  sans  doute  le  plus  sûr  moyen  de  fixer 
parmi  eux  un  bonheur  qui  doit  être  isolé  et  ca- 
ché, pour  ainsi  dire,  dans  les  détails  de  la  vie 
domestique. 

On  a peint  l’Amour  avec  un  bandeau  ; c’est 
l’Hymen  qu’il  faudrait  représenter  ainsi,  disait 
une  femme  de  beaucoup  d’esprit.  En  effet,  tout 
s’altère,  tout  se  ternit  dans  l’union  physique  la 
mieux  assortie  ; la  beauté  même,  par  le  seul  ré- 
sultat de  la  possession , perd  une  partie  de  ses 
prestiges.  Il  n’y  a que  les  défauts  qui  sont  perma- 
nens,  et  qui  refroidiraient  bientôt  l’association 
conjugale,  sans  le  charme  inépuisable  des  grâces, 
qui  triomphe  seul  de  l’ennui  attaché  à des  im- 
pressions trop  uniformes. 

L’homme  brille  dans  son  ménage  par  la  force 
de  son  âme  et  par  l’étendue  de  son  esprit  ; le 
courage  est  en  lui  l’ornement  de  l’amour  ; son  dé» 


486  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

vouement  est  d’autant  plus  pur  et  plus  désinté- 
ressé, qu’il  est  l’apanage  de  la  puissance.  La 
femme  répond  à ces  hautes  qualités  par  tous  les 
tendres  sentimens  que  la  nature  lui  donne  ; il 
semble  qu’elle  ne  veuille  enchaîner  son  époux 
que  par  les  sacrifices  qu’elle  s’impose;  elle  ajoute 
plus  d’importance  au  contrat  qui  la  lie  ; elle  sait 
mettre  d’ailleurs  dans  ses  rapports  habituels  une 
réserve , une  sorte  de  tempérance , un  parfum  de 
vertu  qui  prolonge  la  jeunesse  de  ses  organes, 

ainsi  que  le  bonheur  de  sa  situation. 

« 

Lafemmebien  ordonnée , et  telle  que  je  la  con- 
çois , ne  saurait  plaire  qu’aux  yeux  d’un  époux  ; 
c’est  pour  lui  seul  qu’elle  existe.  L’homme,  livré 
à une  vie  errante  et  agitée , a besoin  d’un  être 
doux  et  dévoué , qui  le  ramène  à ses  foyers  , qui 
le  seconde , à chaque  instant , dans  la  diversité  de 
ses  projets,  dans  l’étendue  de  ses  espérances.  On 
rencontre  à la  Louisiane  une  peuplade  chez  la- 
quelle cette  harmonie  conjugale  existe  et  se 
conserve  dans  toute  sa  pureté  ; il  y a peine  de 
mort  contre  la  femme  qui  ne  prend  pas  soin 
de  son  mari  pendant  qu’il  est  dans  un  état 
d’ivresse  ; elle  le  défend  contre  les  calamités 
qui  le  menacent  durant  la  courte  absence  de 
sa  raison.  L’homme  , de  son  côté  , respecte  les 
nœuds  qu’il  a formés  ; il  apprécie  avec  bon- 


DE  l’amour  conjugal.  4^7 

heur  tous  les  services  rendus  par  sa  compagne 
fidèle. 

On  connaît  la  déplorable  influence  que  la  su- 
perstition exerce , chez  presque  tous  les  peuples 
de  l’Inde,  sur  le  sexe  le  plus  faible  et  le  plus  dé- 
licat. Là  surtout  les  femmes  sont  persuadées 
qu’elles  n’ont  rien  à faire  dans  ce  bas-monde  dès 
qu’elles  sont  privées  de  leur  appui.  La  première 
d’entre  elles  qui  se  brûla  sur  le  corps  de  son 
mari,  était  sans  doute  une  veuve  livrée  à tout 
l’excès  de  l’amour  conjugal  ; dans  la  suite  , on 
convertit  en  obligation  , ou  en  devoir  pieux , cet 
acte  extraordinaire  de  dévouement  ; telle  a dû 
être  l’origine  de  cette  affreuse  cérémonie  de 
l’Indostan  , que  les  prêtres  de  Brama  se  plaisent 
encore  à perpétuer. 

Qui  croirait  que  ce  sacrifice , tout  horrible  qu’il 
est,  passe  pour  aussi  méritoire  qu’il  est  volontaire  ? 
La  femme  qui  s’y  soumet  est  dans  la  conviction  in- 
time qu’elle  va  recevoir  dans  le  ciel  le  prix  de  son 
dévouement;  elle  se  croit  réclamée  par  l’âme  invisi- 
ble d’un  époux  adoré  ; son  front  rayonne  de  joie 
et  d’espérance  ; elle  se  précipite  vers  le  bûcher 
comme  si  elle  était  mue  par  un  avant-goût  de  la  fé- 
licité qui  l’attend.Tout  l’appareil  déployé  dans  cette 
barbare  cérémonie  contribue  d’ailleurs  à exalter 


488  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

son  âme  ; le  chant  des  prêtres,  le  roulement  des 
tambours,  le  retentissement  de  la  trompette,  les 
acclamations  des  spectateurs,  l’ivresse  du  peuple , 
tout  sert  à roidir  son  courage  et  à l’élever  au-des- 
sus des  faiblesses  de  l’humanité  ; elle  embrasse  la 
mort  pour  échapper  au  mépris  du  vulgaire.  H y a 
quelque  chose  de  surnaturel  dans  cet  enthou- 
siasme qui  fait  braver  toutes  les  craintes , dans 
cette  inconcevable  faculté  de  l’existence  qui  nous 
rend , pour  ainsi  dire , impassibles  au  sein  des 
tortures  qu’invente  de  toutes  parts  le  fanatisme 
humain. 

La  diversité  des  mœurs  et  des  législations  ap- 
porte nécessairement  des  changernens  au  contrat 
qui  attache  l’homme  à la  femme  dans  l’unique 
but  de  procéder  à la  reproduction  de  l’espèce. 
Je  ne  sais  où  j’ai  lu  le  récit  d’une  ancienne  cou- 
tume de  certains  peuples  sauvages , dont  quel- 
ques voyageurs  ont  fait  mention  : dans  les  pre- 
miers temps,  les  hommes  se  rassemblaient  par 
douzaines  dans  un  même  lieu , sans  doute  pour 
s’y  défendre  ; ils  adoptaient  en  commun  un  pareil 
nombre  de  femmes,  et  les  enfans  qui  en  prove- 
naient appartenaient  à la  compagnie  qui  s’était 
formée.  Ceci  ne  ressemble  pas  mal  aux  habitudes 
de  certains  oiseaux  du  Nouveau-Monde , dont 
les  femelles,  pour  leur  sûreté  individuelle,  vont 


DE  l’amour  COJVJüGAL.  4^9 

pondre  et  couver  dans  le  meme  nid  afin  d’élever 
de  concert  leur  postérité  naissante. 

Au  surplus,  il  faut  le  dire  à la  honte  de  l’homme 
corrompu,  considérés  sous  un  point  de  vue  gé- 
néral, les  animaux  sont  souvent  mieux  guidés 
que  nous  dans  le  choix  que  nécessite  la  repro- 
duction des  espèces  ; ils  mettent  plus  de  sûreté 
dans  leurs  alliances;  ils  n’ont  pas  besoin  comme 
nous  de  régler  les  articles  de  leur  contrat  ; ils 
ignorent  toutes  ces  contestations  misérables  qui 
s’élèvent  parmi  les  époux  au  sein  de  notre  civi- 
lisation ; s’il  nous  était  permis  de  voir  ce  qui  se 
passe  dans  la  caverne  qu’habite  le  lion  des  déserts, 
nous  le  trouverions  toujours  tendre  et  toujours 
affectueux  pour  sa  femelle  ; le  tigre  meme  obéit  à 
cette  puissante  sympathie , et  la  paix  règne  dans 
son  affreux  repaire.  Il  n’y  a que  l’homme  qui  ait 
mis  l’enfer  dans  son  ménage  ; lui  seul  donne  et 
reprend  arbitrairement  sa  foi;  lui  seul  porte  à 
chaque  instant  la  désolation  dans  le  cœur  de 
l’étre  faible  qu’il  doit  chérir  et  protéger. 

Je  m’abstiens  dans  ce  chapitre  d’une  multitude 
de  discussions  qui  tiennent  un  grand  espace  dans 
d’autres  ouvrages.  Quoi  qu’en  disent  certains  pu- 
blicistes, il  ne  doit  y avoir  qu’un  seul  moyen 
d’obéir  à l’instinct  de  reproduction  ; c’est  celui  qui 


49^  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

est  en  usage  dans  toute  TEiirope  civilisée.  Nous 
avons  beau  faire  des  raisonnemens  ; la  polygamie 
est  une  coutume  barbare,  naturellement  repoussée 
par  les  lois  organiques  de  l’économie  animale , et 
qui  est  contraire  au  bonheur  de  l’existence.  Une 
seule  circonstance  pourrait  la  justifier  : c’est  celle 
où  le  sort  aurait  jeté  dans  quelque  île  déserte 
un  petit  nombre  d’hommes  et  beaucoup  de 
femmes  ; mais , dans  les  cas  ordinaires  de  la 
vie,  la  raison  s’unit  à l’expérience  pour  nous 
montrer  que , partout  où  il  y a des  peuples  poly- 
games, le  sexe  le  plus  faible  doit  subir  le  joug 
le  plus  honteux.  Il  faut  une  si  grande  somme 
d’amour  pour  la  félicité  du  mariage  ! Il  faut  tant 
de  soins  pour  la  postérité  qui  en  émane , que 
l’idée  seule  d’une  marâtre  jette  l’inquiétude  dans 
les  familles. 

Mais  la  polygamie  compromet  le  sort  de  l’hu- 
manité ; elle  enlève  au  cœur  ses  plus  pures  et  ses 
plus  ineffables  jouissances  ; le  bonheur  quitte 
celui  qui  se  blase  au  sein  d’un  odieux  partage  ; 
l’homme  qu’enflamme  un  violent  amour  ne  peut 
entendre  que  la  meme  voix.  Nous  lisons  avec  at- 
tendrissement l’histoire  de  Rachel  , épouse  qui 
fut  si  long-temps  et  si  vivement  désirée  ; mais 
l’antique  Écriture  nous  peint  aussi  le  désespoir 
de  Lia  : les  tours  de  la  maison  de  Laban  retentis- 


DE  l’A-MOUR  conjugal.  49 1 

salent  nuit  et  jour  de  ses  angoisses  et  de  sa  déso- 
lation. Combien  ,de  larmes  la  jalousie  faisait  ver- 
ser dans  ces  temps  si  vantés  où  la  pluralité  des 
femmes  semblait  autorisée  par  l’innocence  des 
mœurs  ! 

Je  connais  des  auteurs  célèbres  qui  n’ont  point 
parlé  du  mariage  avec  cette  gravité  philosophique 
qui  convenait  à des  écrivains  de  leur  ordre.  Les 
anciens  ne  se  permettaient  point  cette  indiffé- 
rence moqueuse  pour  les  choses  les  plus  impor- 
tantes de  la  vie  ; ils  ne  se  jouaient  point  de  ce  qui 
fait  la  sûreté  des  familles  ; ils  n’insultaient  point 
par  d’indécentes  plaisanteries  à nos  rapports  les 
plus  doux  et  les  plus  naturels  ; ils  ne  frondaient 
point  ce  que  les  lois  consacrent  comme  l’institu- 
tion la  plus  honorable.  L’esprit,  chez  eux,  ne 
raillait  point  le  sentiment  ; ils  ne  savaient  pas  rire 
de  ce  qui  console  ; ils  n’offensaient  point  la  sain- 
teté de  l’hymen  en  affaiblissant  l’importance  des 
vertus  conjugales. 

Nous  sommes  loin  de  l’âge  d’or;  nous  avons 
perdu  la  trace  des  mœurs  et  des  habitudes  pri- 
mitives. Toutefois  il  est  encore  des  épouses  qui 
savent  embellir  par  mille  vertus  la  plus  tou- 
chante des  associations  humaines.  Je  voudrais 
faire  connaître  à mes  lecteurs  une  femme  incorn- 


49^^  PHYSIOLOGIE  DES  PA.SSIONS. 

parable,  qui  a été  le  modèle  de  la  piété  conjugale 
{Fig.  VIII ) *.  On  l’avait  unie  à un  des  plus  beaux 
hommes.de  l’Angleterre.  Son  mari  séjourna  quel- 
que temps  dans  Un  de , où  le  retenaient  des  affaires 
commerciales  ; il  y contracta  le  fléau  de  la  lèpre , 
qui  est  la  plus  horrible  des  infirmités  physiques 
de  l’homme.  Sa  physionomie  s’altéra  au  point  de 
devenir  absolument  méconnaissable  ; son  front 
se  hérissa  de  tubercules  hideux  : on  ne  pouvait 
le  contempler  sans  horreur.  Le  malheur  d’une 
semblable  maladie  est  de  traîner  après  elle  une 
multitude  de  dégoûts  insurmontables  ; la  lèpre 
ôte  à l’humanité  toutes  ses  formes  ; tout  se  dé- 
nature par  ses  ravages,  jusqu’à  la  voix,  qui  est 
rauque  et  rugissante  comme  celle  des  lions  ; le 
sourire  meme  du  lépreux  a quelque  chose  de 
sinistre  qui  ne  sympathise  point  avec  notre  na- 
ture, et  qui  porte  l’épouvante  dans  le  fond  de 

1?  A 

ame. 

Malgré  les  répugnances  de  tout  genre  que 
pouvait  inspirer  la  fréquentation  habituelle  d’un 
être  aussi  malheureux , sa  tendre  épouse  ne  le 
quittait  pas;  elle  veillait  sur  lui  comme  une  di- 
vinité tutélaire;  elle  devinait  en  quelque  sorte 
toutes  ses  volontés  et  tous  ses  goûts  ; cette  belle 


Lacîv  St...., 


DE  l’amour  conjugal. 


493 

personne  semblait  s’étre  identifiée  avec  ce  corps 
pâle  et  défiguré  que  la  vie  disputait  encore  à la 
mort;  elle  pansait  ses  plaies,  qui  étaient  d’une 
fétidité  repoussante.  Un  jour  que  je  lui  avais 
prescrit  d’exposer  les  pieds  du  malade  aux  rayons 
du  soleil,  je  la  trouvai  dans  une  attitude  qui  me 
fit  frissonner  ; elle  appuyait  contre  son  sein  la 
tête  défaillante  de  l’infortuné  lépreux  ; elle  l’en- 
tourait de  ses  jeunes  bras  pour  le  réchauffer  et 
endormir  ses  douleurs.  Dans  d’autres  instans, 
comme  il  était  devenu  aveugle,  elle  cherchait  à 
le  distraire  par  ses  lectures;  elle  employait  son 
cœur,  son  âme , son  imagination , ses  paroles , 
à adoucir,  à pallier  ses  maux,  à tromper,  pour 
ainsi  dire , sa  grande  infortune.  Il  était  fiicile  de 
voir  que  l’héroïsme  de  cette  épouse  incomparable 
provenait  surtout  des  principes  qu’elle  s’était  for- 
més sur  les  devoirs  attachés  à l’association  du 
mariage.  Le  besoin  de  se  consacrer  est  essentiel- 
lement le  partage  des  femmes  ; elles  n’ont  d’autre 
activité  que  celle  du  cœur  ; elles  ne  s’agitent  que 
pour  se  dévouer. 

C’est  surtout  au  sein  d’une  nature  perfection- 
née qu’il  faut  chercher  les  consolations  ainsi  que 
les  vraies  jouissances  de  l’union  conjugale;  chez 
les  sauvages , cette  meme  union  n’est  qu’une  ser- 
vitude abjecte  du  côté  des  femmes.  L’empire,  au 


PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 


494 

contraire  , se  partage  avec  équité  chez  les  peuples 
qui  ont  su  profiter  de  la  civilisation  européenne. 
Le  mariage  est  ici  le  contrat  de  deux  êtres  qui 
doivent  porter  en  commun  le  doux  fardeau  des 
sollicitudes  du  ménage,  qui  se  joignent  pour 
triompher  des  mêmes  difficultés , pour  se  con- 
soler ou  pour  souffrir  ensemble,  qui  mêlent  leurs 
attributs  pour  assurer  la  conduite  de  leur  vie,  qui 
échangent  leurs  moyens  et  leur  capacité  pour  la 
conservation  de  l’espèce  humaine. 

Le  mariage  est  un  lien  que  l’espoir  embellit, 
que  le  bonheur  conserve , et  que  le  malheur  for- 
tifie. Les  époux  convenablement  assortis  se  paient 
réciproquement  un  tribut  de  condescendance  ; 
ils  s’attirent  par  la  sympathie  et  s’enchaînent  par 
l’estime.  L’accord  de  leurs  âmes  n’a  besoin,  pour 
se  maintenir,  ni  d’illusion  ni  de  mystère.  L’amour 
conjugal  est  un  amour  sans  fièvre,  sans  trouble, 
sans  égarement  ; c’est  une  affection  paisible  et 
enchanteresse , dont  l’influence  se  prolonge  dans 
un  riant  avenir.  Elle  a pour  cortège  l’amitié, 
l’estime,  le  dévouement,  l’abnégation  de  soi- 
même,  et  mille  autres  vertus  conservatrices.  Un 
pareil  sort  est  digne  d’envie  ; c’est  le  seul  qui 
puisse  charmer  les  loisirs  du  sage  et  semer  de 
quelques  fleurs  la  carrière  de  l’homme  de  bien. 


DE  l’amour  MATERNFL. 


CHAPITRE  IL 


DE  l’amour  maternel. 

L’amour  maternel  est  le  plus  tendre  sentiment 
de  la  nature  animée  ; c’est  le  mouvement  le  plus 
doux , le  plus  généreux  qui  puisse  émaner  de 
l’instinct  de  reproduction.  La  conservation  des 
espèces  vivantes  s’y  trouve  irrévocablement  atta- 
chée. Contemplez  cette  jeune  mère  près  de  son 
enfant  : on  dirait  que  le  Créateur  lui  a fait  don 
de  son  auréole  protectrice , ou  plutôt  il  semble 
qu’elle  ait  transporté  son  existence  dans  un  autre 
être  ; rien  de  personnel  ne  se  glisse  dans  ce 
quelle  éprouve  : elle  a cessé  de  vivre  pour  elle; 
c’est  sa  fille  qui  la  recommence. 

On  a eu  raison  d’avancer  que  l’amour  maternel 
est  un  penchant  primitif,  fondamental  dans  l’éco- 
nomie animale.  La  femme  adoptée  par  l’homme 
sauvage  nourrit  toujours  ses  enfans  de  son  propre 
lait;  dans  des  marches  longues  et  pénibles,  elle 
en  porte  jusqu’à  deux  sur  son  dos,  où  ils  se 
trouvent  doucement  retenus  par  une  couverture 


PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 


496 

de  laine  ou  de  coton  nouée  sur  sa  poitrine  ; elle 
se  délecte  sous  ce  doux  fardeau.  La  femme  sau- 
vage ne  maltraite  jamais  son  fils.  Est-il  malade, 
elle  ne  l’abandonne  plus  ; elle  le  comble  de  soins 
et  de  caresses.  Meurt- il,  on  la  voit  s’agenouiller 
sur  son  tombeau  et  pleurer  amèrement  le  trésor 
qu’elle  a perdu.  Souvent  elle  reste  immobile  pen- 
dant plusieurs  jours  sur  le  tertre  qui  couvre  une 
aussi  chère  dépouille.  L’anniversaire  de  ce  trépas 
est  constamment  pour  elle  un  jour  de  deuil.  ‘ 

Nul  être  sur  la  terre  ne  peut  donc  se  soustraire 
à ce  penchant,  auquel  la  nature  a confié  la  vie; 
et  tous  les  animaux  veillent  avec  tendresse  sur 
le  fruit  de  leur  accouplement.  C’est  même  chez 

* Le  trait  suivant  ne  prouve  pas  moins  que  rien  n’est  plus 
inhérent  à l’organisation  animée  que  le  sentiment  maternel.  Un 
négociant  de  ma  connaissance  était  au  village  de  Zambi , situé  à 
l’est  de  la  baie  de  Nazareth , à l’embouchure  de  la  rivière  qui  porte 
ce  nom  ; ce  village  est  le  plus  considérable  du  pays  Orongout , où 
l’on  allait  faire  la  traite  des  Nègres.  On  avait  proposé  à ce  négociant 
l’achat  de  deux  Négresses  qui,  devenues  mères  pour  la  première 
fois,  s’occupaient  du  soin  de  l’allaitement.  Celui-ci,  ne  se  souciant 
point  d’avoir  à bord  des  enfans  à la  mamelle,  proposa  au  courtier 
de  les  confier  k d’autres  nourrices , et  qu’à  cette  condition  seule- 
ment il  ferait  l’emplette  des  deux  femmes , dont  il  admirait  d’ail- 
leurs la  jeunesse  et  la  beauté  ; mais  les  deux  mères  se  prosternèrent 
aussitôt  aux  pieds  de  l’acheteur,  en  les  inondant  de  larmes , et  le 
conjurant  par  des  cris  et  les  gestes  les  plus  expressifs  de  ne  point 
les  emmener  sans  leurs  enfans  ; elles  préféraient  la  mort  à cette 
cruelle  séparation. 


DE  l’amour  maternel. 


497 

ces  derniers  qu’il  est  intéressant  d’étudier  l’in- 
stinct maternel , parce  qu’il  n’est  point  altéré  , 
comme  chez  l’homme,  par  les  institutions  so- 
ciales. La  tortue  supplée  par  la  ruse  à la  lenteur 
de  ses  mouvemens  progressifs  ; elle  cache  ses  œufs 
dans  les  endroits  les  plus  reculés  et  les  plus  inac- 
cessibles ; la  femelle  du  caïman , après  avoir  re- 
célé  les  siens  dans  le  sable,  ne  les  perd  pas  de  vue, 
et  les  défend  de  tout  son  pouvoir  contre  l’avidité 
des  Nègres. 

Les  oiseaux  changent  absolument  de  mœurs 
et  de  caractère  aussitôt  que  leur  ponte  est 
commencée  ; leur  affectueuse  sollicitude  ne  s’ex- 
prime dès-lors  que  par  un  tendre  et  mysté- 
rieux silence  : si  l’on  entend  quelques  cris  dans 
l’intérieur  du  nid , ce  sont  ceux  des  petits  qui  ar- 
rivent à la  lumière , et  qui  demandent  de  la  nour- 
riture ; la  mère  comprend  tous  leurs  naissans 
désirs.  Mais  c’est  surtout  la  cigogne  qui  est  re- 
marquable par  sa  vive  et  constante  sollicitude  : 
l’ouvrier  qui  démolit  une  maison  ne  peut  souvent 
parvenir  à la  séparer  de  sa  couvée. 

Enfin  ce  sentiment  profond  qui  attache  tout 
être  vivant  à sa  progéniture  se  montre  dans 
toute  sa  force  jusque  dans  les  quadrupèdes, 
jusque  chez  les  tigres  et  les  panthères;  et,  dans 

32 


IL 


/|9^  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIOIYS. 

une  foret  d’Afrique,  une  lionne  reconnut,  à ce 
qu’on  assure , un  voyageur  qui , quelques  années 
auparavant,  lui  avait  enlevé  un  de  ses  lionceaux; 
elle  courut  sur  lui,  et  ses  compagnons  eurent 
toutes  les  peines  du  monde  à le  délivrer. 

Qui  n’admirerait  les  effets  de  cette  vigilance 
maternelle  qui  se  prolonge  pendant  tout  le  temps 
nécessaire  au  maintien  de  l’espèce?  L’estimable 
docteur  Sarrazin  s’amusait  un  jour  à prendre  des 
oiseaux , et  s’était  caché  derrière  un  buisson. 
Tout  à coup  un  bruit  particulier  vient  frapper 
son  oreille;  il  regarde,  et  aperçoit  une  perdrix  qui 
n’est  pas  très  éloignée  du  filet  qu’il  avait  tendu; 
non  loin  d’elle  étaient  ses  petits , qui  paraissaient 
tranquilles  en  suivant  doucement  ses  pas.  Mais  la 
mère  n’eut  pas  plus  tôt  remarqué  le  piège,  quelle 
se  tourna  tout  à coup  vers  sa  progéniture,  en 
changeant  le  diapazon  de  sa  voix.  Ceux-ci,  aver- 
tis par  ce  cri  d’alarme,  furent  saisis  d’effroi,  et 
restèrent  interdits;  il  s’établit,  entre  tous  les 
membres  de  cette  famille , une  sorte  de  colloque 
qui  semblait  exprimer  l’inquiétude  et  la  per- 
plexité ; mais  ensuite  un  cri  plus  aigu  fut  pour 
eux  un  avertissement  qui  les  détermina  à prendre 
la  fuite.  Le  mâle  s’envola,  les  petits  le  suivirent, 
et  la  mère  ne  partit  que  quand  toute  la  troupe 
fut  en  l’air,  lâa  raison  tant  vantée  de  l’homme 


j.  ■ 'I 


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1 . 


Mi' 


m. 


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Tûme  U . 


49S  ■ 


DE  l’amour  maternel.  ^99 

aurait-elle  mieux  combiné  ce  plan  d’évasion  ou 
de  défense? 

L’amour  maternel  communique  un  courage 
qu’on  croirait  au-dessus  des  forces  de  la  nature, 
et  ce  courage  subsiste  pendant  tout  le  temps  que 
les  petits  ont  besoin  de  la  protection  de  leur  mère  ^ 
on  a vu  les  plus  timides  volatiles  braver  des  dangers, 
et  surprendre  les  spectateurs  par  des  actes  de  har- 
diesse ou  de  témérité.  Le  Grand-Connétable  est 
un  rocher  distant  de  cinq  ou  six  lieues  de  la  côte 
de  la  Guyane  tx);  il  ressemble  de  loin  à un 
navire  à la  voile  ; il  n’est  abordable  que  du  côté  du 
sud,  et  il  est  rare  qu’on  puisse  y débarquer  com- 
modément; il  serait  impossible  de  le  gravir.  C’est 
un  ovale  immense  qui  semble  sortir  majestueuse- 
ment  du  sein  des  flots  à mesure  qu’on  s’en  appro- 
che. Ce  rocher  est  en  quelque  sorte  l’asile  de  la 
maternité;  cardes  troupes  innombrables  de  goé- 
lands, de  mouettes , de  paille-en-queue,  d’hiron- 
delles de  mer,  de  chevaliers,  de  plongeons,  qui 
nagent  autour  et  se  jouent  au  milieu  des  flots 
d’écume,  viennent  y déposer  leurs  pontes.  Toutes 
les  fois  que  des  bâtimens  s’avancent  pour  le  recon- 
naître, on  tire  un  coup  de  canon  pour  se  donner 
le  spectacle  amusant  de  les  voir  s’envoler  de  leur 
retraite.  * 


Nul  vaisseau  partant  d’Europe  et  de  l’Amérique  septentrionale 


50O  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

L’air  est  aussitôt  obscurci  par  une  quantité 
prodigieuse  d’oiseaux  que  cette  détonation  épou- 
vante, et  qui  semblent  se  réfugier  au  milieu 
des  nuages  amoncelés  par  la  tempête.  On  assure 
que  les  Indiens,  qui  viennent  en  grand  nombre 
à Cayenne,  sur  leurs  pirogues,  pour  y faire  des 
échanges,  ont  cherché  plus  d’une  fois  à pénétrer 
dans  cet  immense  rocher  pour  y recueillir  des 
œufs  dont  ils  se  régalent.  C’est  alors  qu’il  est  in- 
téressant de  considérer  l’ardeur  avec  laquelle  les 
femelles  qui  les  couvent  défendent  leur  progéni- 
ture; ne  connaissant  point  l’homme,  elles  le  re- 
doutent peu.  L’amour  maternel  leur  donne  une 
force  dont  il  est  difficile  de  se  faire  une  idée. 
Animées  par  le  commun  danger,  elles  combat- 
tent avec  un  courage  surnaturel , et  crèvent  par- 
fois les  yeux  à leurs  agresseurs.  Ceux-ci , vaincus 
et  repoussés,  finissent  presque  toujours  par  aban- 
donner leur  entreprise.  ‘ 

n’aborde  Cayenne  sans  avoir  reconnu  et  salué  le  beau  rocher 
appelé  le  Grand- Connétable , rocher  isolé  en  mer,  dont  la  forme 
n’est  ni  hérissée  ni  caverneuse  ; il  est  aride , mais  constamment 
échauffé  par  les  rayons  d’un  soleil  brûlant  ; il  est  chargé  de  plu- 
sieurs milliers  de  nids  de  différentes  espèces  d’oiseaux  qui  dérobent 
ainsi  leurs  petits  à la  dent  des  serpens  dont  le  continent  est  infesté. 
Un  brave  officier  de  nos  armées,  M.  de  Saint-Laurent,  a visité 
en  deux  occasions  le  Grand- Connétable.  Quand  on  arrive  à son 
sommet,  on  trouve  une  vaste  plate-forme  jonchée  d’œufs,  à un  tel 
point , qu’il  est  impossible  de  la  parcourir  sans  les  écraser. 

‘ Ce  trait  rappelle  \e?,  guacharos , dontparleM.  de  Humboldt,  dans 


1 


DE  l’aMOER  maternel.  5oi 

Mais  Finstinct  de  la  maternité  , qui  donne  tant 
de  courage  à des  oiseaux  et  à des  êtres  d’une 
complexion  faible  et  timide,  frappe  au  contraire 
les  bêtes  les  plus  féroces  d’une  sorte  de  crainte 
et  de  pusillanimité.  On  lit,  dans  un  Voyage  du 
docteur  Mac  Reevor,  un  trait  touchant  et  relatif 
à la  femelle  d’un  ours  blanc  poursuivie  par  quatre 
chasseurs  ; lorsqu’elle  vit  le  danger  qui  la  mena- 
çait, on  raconte  qu’elle  poussa  des  cris  lamen- 
tables, et  qu’elle  embrassa  affeiÇtueusement  ses 
deux  petits;  elle  les  plaçait  ensuite  sur  son  dos, 
les  couvrait  de  caresses,  et  s’efforcait  de  les  déro- 
ber  à l’ennemi  par  la  fuite , en  plongeant  dans 
l’eau  et  à de  grandes  distances.  Les  premiers 
chasseurs,  touchés  par  ses  plaintes,  se  retirèrent; 
d’autres,  moins  humains,  les  remplacèrent,  et  lui 
tirèrent  une  balle  dans  la  poitrine.  Elle  périt,  ne 
cessant  de  regarder  ses  oursons  avec  le  plus  vif 
regret.  Le  même  attachement  se  remarque  dans 
les  loutres  marines  ; au  rapport  de  plusieurs 
naturalistes , quand  on  leur  enlève  leur  progé- 


ses  immortels  voyages  ; ces  oiseaux  habitent  dans  les  cavernes  et  le 
creux  des  rochers.  Comme  ils  fournissent  une  graisse  abondante 
aux  Indiens , ceux-ci  en  font  tous  les  ans  un  grand  carnage.  Les  cris 
plaintifs  des  mères,  quand  on  vient  leur  enlever  leurs  nids,  et  qu’on 
entre  dans  les  grottes  avec  des  torches  de  nopal , ont  quelque  chose 
d’horrible  et  de  déchirant  ; on  les  voit  planer  au-dessus  de  la  tête 
des  agresseurs,  comme  pour  défendre  leurs  couvées  , et  se  réunir 
en  quelque  sorte  })oui  mieux  repousser  l’ennemi  commun. 


002  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

niture , elles  tombent  dans  une  tristesse  affreuse; 
elles  suivent  long-temps  le  ravisseur,  et  semblent 
vouloir  fléchir  sa  pitié  par  leurs  gémissemens. 

Dans  lespèce  humaine  non  corrompue,  l’a- 
mour maternel  acquiert  néanmoins  une  plus  in- 
téressante énergie  ; c’est  un  sentiment  qui  se  per- 
fectionne par  l’étendue  des  rapports  au  milieu 
desquels  il  se  développe  ; comme  l’instinct  de  re- 
lation embellit  tout,  rien  n’égale  le  charme  que 
l’éducation  imprime  à ce  genre  particulier  de 
sensation  ; tous  les  projets  qu’il  suggère  sont  des 
plaisirs;  toutes  ses  fatigues  sont  des  jouissances. 
La  femme  née  dans  les  classes  supérieures  de 
l’ordre  social , ne  borne  donc  point  sa  tâche  aux 
soins  matériels  qu’exige  la  conservation  corpo- 
relle de  son  enfant.  Elle  agrandit  la  sphère  de 
son  intelligence;  elle  coordonne  son  existence 
morale;  elle  lui  inculque  tous  les  attributs  de 
son  esprit  ; elle  lui  imprime  toute  la  sensibilité 
de  son  âme  ; elle  le  revêt  en  quelque  sorte  de 
son  caractère  ; en  lui  transmettant  son  idiome , 
elle  forme  seule  le  doux  son  de  sa  voix,  et  jus- 
qu’au jeu  innocent  de  sa  physionomie  naissante.; 
il  n’est  pas  un  seul  de  ses  mouvemens  dont  elle 
ne  facilite  la  grâce,  dont  elle  ne  modère  la  pré- 
cipitation ; c’est  ainsi  quelle  influe  sur  ses  des- 
tinées futures. 


DE  L AMOUR  MATERNEL. 


5o3 


Il  n’y  a rien  de  réfléchi,  tout  est  spontané  dans 
l’amour  d’une  mère.  Il  fallait  bien  que  la  nature 
environnât  son  tendre  ministère  de  toutes  les  il- 
lusions du  bonheur;  car,  si  l’on  songeait  d’avance 
à tous  les  écueils  dont  l’inexpérience  humaine 
est  menacée , quelle  est  celle  qui  ne  frémirait  de 
la  périlleuse  tâche  qu’elle  s’impose.^  Tout  Paris  se 
souvient  de  cette  soirée  désastreuse  qui  fut  si  fu- 
neste à l’amourmaternel.  Un  ambassadeur  d’Alle- 
magne ^ donnait  une  fête  à l’occasion  du  mariage 
d’un  illustre  conquérant  ; mille  flambeaux  éclai- 
raient un  palais  magique  élevé  avec  autant  de  célé- 
rité que  d’imprévoyance.  Tous  les  arts  avaient  uni 
leurs  merveilles  pour  enchanter  ce  beau  lieu;  les 
colonnes  étaient  couvertes  de  festons,  de  guir- 
landes, de  chiffres  enlacés,  et  autres  ornemens 
symboliques  auxquels  un  vernis  combustible 
avait  imprimé  les  plus  fraîches  couleurs. 

Qui  eût  cru  que  les  larmes  étaient  si  près  de 
la  joie?  Un  torrent  de  feu  naquit  d’une  simple 
étincelle , et  enveloppa  en  un  instant  cette  belle 
enceinte  où  tant  de  familles  réunies  se  livraient 
à l’innocent  plaisir  de  la  danse  {Fig.  x).  Des  cris 
sinistres,  les  géraissemens  prolongés  de  la  dou- 
leur succédèrent  tout  à coup  au  son  des  instru- 
mens  qui  avaient  donné  le  signal  de  la  fête  ; les 

' Feu  M.  le  prince  de  Schwartzenberg. 


5ü4  physiologie  des  passions. 

voûtes  de  Tédifice  tremblaient,  et  déjà  plusieurs 
victimes  étaient  écrasées.  Le  peu  d’eau  que  l’on 
jetait  à la  hâte  ne  faisait  que  nourrir  ce  vaste 
embrasement;  tout  s’engloutissait  dans  ce  gouf- 
fre dévorateur.  On  s’embarrassait  dans  la  fuite  ; 
mais  ce  qu’il  y avait  de  plus  touchant  au  milieu 
de  ces  scènes  d’horreur  et  de  désespoir,  c’est 
le  courage  sublime  d’une  multitude  de  femmes 
pâles , échevelées , s’élançant  au  milieu  des  flam- 
mes , et  disputant  leurs  filles  à l’horrible  incen- 
die ; toutes  les  craintes  personnelles  s’évanouis- 
saient devant  les  intérêts  sacrés  de  la  maternité 
malheureuse.  En  quelques  minutes , ce  théâtre 
d’allégresse  fut  converti  en  un  monceau  de  cen- 
dres ; une  princesse  adorée  y perdit  la  vie  ; et  le 
lendemain,  quand  on  fouilla  les  décombres,  on 
trouva  le  cadavre  d’une  autre  mère  qui  tenait  le 
corps  de  son  enfant  étroitement  embrassé.  Non 
loin  d’elle  on  apercevait  les  fragmens  d’un  collier, 
des  bracelets , des  pierreries , quelques  diamans 
épargnés  par  le  feu,  et  autres  ornemens,  tristes 
restes  de  la  vanité  humaine , dont  la  vue  affligeait 
les  regards  en  rappelant  à l’âme  contristée  la  futi- 
lité de  nos  biens  et  la  fragilité  de  notre  nature. 

Souvenirs  cruels  de  l’amour  maternel  ! Que  de 
séparations  déchirantes  il  impose  ? L’histoire  d’une 
jeune  dame  de  la  Guadeloupe , doit  trouver  ici 


5o5 


DE  l’aMODR  maternel. 

sa  place.  Cette  Américaine,  qui  était  la  plus  belle 
créature  de  la  colonie  , fut  attaquée  de  la  lèpre. 
En  peu  de  temps  son  visage  se  défigura , et  elle 
perdit  tous  ses  avantages  extérieurs.  Elle  avait  un 
fils  unique  qu’elle  adorait;  un  jour  qu’elle  voulut 
l’embrasser,  elle  éprouva  l’étrange  sensation  d’un 
voile  qu’on  aurait  interposé  entre  ses  lèvres  et  les 
joues  de  son  enfant.  C’est  un  des  effets  sinistres 
de  cette  maladie  de  paralyser  les  nerfs  qui  ani- 
ment la  superficie  de  la  peau;  ce  funeste  sym- 
ptôme s’était  manifesté  en  une  seule  nuit.  Aucune 
expression  ne  peut  rendre  la  douleur  de  cette  in- 
fortunée après  cette  affreuse  découverte.  Mais  ce 
ne  fut  pas  là  son  unique  tourment.  Elle  trouva  le 
moyen  de  se  procurer  un  miroir,  qu’on  lui  déro- 
bait depuis  long-temps  : elle  frissonna  d’horreur 
à l’aspect  d’elle-même.  Quel  épouvantable  fléau 
que  celui  qui  imprime  à la  physionomie  tous  les 
traits  de  la  plus  dégoûtante  laideur,  et  qui  ense- 
velit ses  victimes  toutes  vivantes  dans  une  soli- 
tude absolue  ! Quelle  horrible  situation  que  celle 
qui  rend  une  mère  l’objet  d’une  répugnance  in- 
vincible pour  ses  enfans , qui  la  force  à concen- 
trer le  plus  délicieux  sentiment  de  la  vie,  et  à s’in- 
terdire désormais  tous  les  témoignages  d’une 
tendresse  si  vivement  ressentie  ! 

Tout  est  excès  dans  l’amour  maternel;  mais 


5o6  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

quelque  pénibles  que  soient  ses  fatigues,  elles 
sont  souvent  bien  douces  au  cœur  qui  les  éprouve. 
On  se  rappelle  la  situation  déplorable  où  se  trouva 
madame  la  marquise  de  Bonchamps,  dans  les 
forets  de  la  Vendée,  quand,  pour  se  dérober  à 
la  poursuite  de  quelques  soldats  furieux , elle  fut 
contrainte  de  se  cacher,  pendant  toute  une  nuit, 
dans  le  creux  d’un  arbre  avec  sa  petite  fille  quelle 
tenait  comme  elle  pouvait  sur  ses  genoux.  Mal- 
gré Fborrible  gène  qu’elle  éprouvait  dans  cette 
retraite,  qui  pouvait  à peine  les  contenir  toutes 
deux,  et  où  elle  respirait  avec  tant  de  difficulté, 
l’idée  de  sauver  son  enfant  lui  procurait,  disait- 
elle,  une  joie  indicible. 

Je  me  souviens  d’avoir  vu  à Paris  une  mal- 
heureuse femme  {Fig.  xi)  dont  l’enfant  succom- 
bait aux  plus  cruels  symptômes  d’une  variole 
confluente.  11  est  dans  le  cours  de  cette  maladie 
une  affreuse  période  qui  réclame  les  soins  les 
plus  attentifs.  Cette  tendre  mère,  s’abandonnant 
à tous  les  mouvemens  de  son  cœur,  suçait  avec 
ses  propres  lèvres  l’éruption  hideuse  qui  consu- 
mait son  malheureux  enfant  ; elle  veilla  pendant 
plusieurs  nuits  près  de  son  lit  sans  que  sa  santé 
en  éprouvât  la  moindre  atteinte  ; elle  l’arracha 
des  bras  de  la  mort.  Que  de  douleurs  elle  lui 
épargna  ! Elle  aurait  voulu  lui  donner  son  âme. 


4 


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DE  l’amour  maternel.  5o7 

Quelques  philosophes  qui  attribuent  toutes 
nos  idées  morales  et  affectives  au  pouvoir  de  Fé- 
ducation , ont  voulu  nier  l’existence  de  l’instinct 
maternel.  Ils  ont  allégué  l’exemple  de  certaines 
femmes  d’O-taïti,  qui  regardent  comme  un  dés- 
honneur de  devenir  mères,  et  qui  étouffent  leurs 
enfans  à l’instant  meme  où  ils  voient  le  jour  ; ils 
ont  aussi  parlé  des  épouses  des  Moxes,  qui,  lors- 
qu’elles accouchent  de  deux  jumeaux,  en  enter- 
rent un,  sous  l’horrible  prétexte  qu’ils  ne  sau- 
raient exister  en  meme  temps.  Mais  ces  abomina- 
bles coutumes  ne  sont  que  le  résultat  de  quelques 
superstitions  adoptées.  11  faut  pareillement  at- 
tribuer au.  trouble  du  cerveau  et  à un  état  com- 
plet de  délire  les  crimes  d’infanticide  dont  la  so- 
ciété gémit  si  souvent  ; c’est  la  nature  vaincue  par 
l’inflexible  loi  de  l’honneur. 

Il  est  des  enfans  mystérieux  qui  trouvent  l’op- 
probre et  le  malheur  aux  portes  memes  de  la  vie. 
Mais  ces  êtres  dont  la  pitié  publique  s’empare , et 
qu’on  expose  sur  des  pierres , ou  à la  porte  de  nos 
hospices,  sont  presque  toujours  marqués  d’un 
signe  de  reconnaissance  par  les  coupables  mères 
qui  s’en  séparent.  Une  jeune  femme,  livrée  à la 
dissipation  et  à toutes  les  joies  mondaines  de 
notre  grande  ville,  poursuivie  par  des  créanciers, 
fut  obligée  de  partir  pour  l’Inde , et  abandonna 


5o8 


PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 


dans  rhôj3ilal  Saint-Louis  une  pauvre  fille  âgée 
de  six  ans;  elle  ne  put  séjourner  long-temps  sur 
la  terre  étrangère.  Peu  de  temps  après  elle  repassa 
les  mers  pour  la  réclamer,  avec  le  regret  humiliant 
de  l’avoir  ainsi  délaissée. 

J’en  ai  dit  assez  sur  ce  sentiment  inépuisable 
auquel  le  monde  doit  sa  durée,  sur  cet  amour 
qui  est  le  premier  auquel  on  répond , sur  cette 
passion  attractive  la  plus  naturelle , la  plus  riche 
en  émotions,  qui  ne  connaît  ni  les  refroidisse- 
mens  ni  les  caprices , qui  s’accroît  par  les  contra- 
riétés , qui  ne  cesse  qu’avec  l’existence.  L’amour 
s’envole , l’amitié  s’altère , l’ambition  s’affaiblit  ; 
mais  il  y a quelque  chose  d’impérissable  dans  l’in- 
stinct maternel,  qui  le  soutient  toujours  au  même 
degré.  L’enfant  moissonné  dans  son  aurore  con- 
serve toujours  son  culte  dans  le  cœur  de  celle 
qui  l’a  conçu  ; elle  ne  veut  pas  être  consolée.  ‘ 

‘ Si  Dieu  réserve  à l’âme  maternelle 

Un  bonheur  pur,  qu’il  n’a  point  fait  pour  nous  , 

Il  mêle  aussi  parmi  ces  biens  si  doux 
D’affreux  chagrins  qui  ne  sont  que  pour  elle. 

Voyez  le  beau  poëme  de  l'Enfant  prodigue , par  M.  Campenon  ( de 
l’Académie  Française).  L’auteur  a cru  devoir  faire  figurer  la  mère 
de  l’enfant  prodigue  dans  la  plus  morale  et  la  plus  instructive  de 
nos  paraboles  sacrées  ; sachons-lui  gre  de  cette  création  ; car  tout 
le  naïf,  tout  le  sublime  de  la  Sainte  Écriture,  se  retrouve  dans  ce 
qu’il  ajoute  au  plus  touchant  des  récits  ; sa  poésie  était  digne 
d’exprimer  d’aussi  divines  pensées. 


DE  l’æMOTTR  PATERIVEL. 


CHAPITRE  ITL 


DE  l’amour  paternel. 

L’amour  paternel  est  à la  fois  ie  sentiment  le 
plus  digne  d’un  cœur  généreux  et  la  plus  douce 
jouissance  de  l’homme  sensible;  il  nous  console 
du  malheur  de  vieillir;  il  nous  fait  entrevoir  une 
sorte  d’immortalité  sur  cette  terre  où  tout  nous 
échappe.  Un  père  croit  revivre  dans  des  enfans  ; 
il  voit  moins  en  eux  ses  héritiers  que  les  conti- 
nuateurs de  son  existence. 

Il  n’en  est  pas  de  l’homme  comme  des  ani- 
maux , dit  le  bon  Plutarque  : notre  raison  ne  s’ac- 
croît que  par  degrés,  et  la  prudence  est  l’appren- 
tissage continuel  de  nos  jours.  Il  importe  donc 
que  l’amour  paternel  soit  un  sentiment  durable. 
Un  père  doit  assister  ses  enfans  jusqu’à  sa  der- 
nière heure  ; il  doit  les  rendre  dignes  du  corps 
social  pour  lequel  ils  sont  formés.  La  vie  d’un 
chef  de  famille  est  accompagnée  de  tant  de  sou- 
cis qu’elle  ressemble  à une  tâche  dont  il  faut  ren- 


5lO  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

dre  compte  aux  hommes  à mesure  qu’on  la  rem- 
plit , et  à Dieu  quand  elle  est  finie.  La  nature  a 
voulu  d’ailleurs  que  les  parens  trouvassent  une 
grande  joie  à voir  prospérer  les  êtres  qu’ils  ont 
procréés,  et  qu’ils  en  retirassent  autant  d’orgueil 
que  de  contentement.  * 

Du  sentiment  paternel  dérive  donc  une  sorte 
d’autorité  qui  a pour  fondement  et  pour  but  le 
bonheur  de  ceux  qui  y sont  soumis.  L’homme 
qui  ne  sent  pas  cette  vérité  ne  sera  jamais  digne 
d’exercer  ce  doux  empire  établi  par  la  nature,  où 
celui  qui  commande  n’est  heureux  que  par  la 
félicité  de  ceux  qui  obéissent , où  l’excès  de  l’in- 
dulgence est  presque  toujours  plus  à craindre 
que  celui  de  la  sévérité , et  où  le  pouvoir  du  chef 
trouve  constamment  dans  son  coeur  un  pouvoir 
qui  empêche  d’en  abuser. 

Le  pouvoir  paternel  est  le  premier  que  l’homme 
reçoit  de  la  nature  ; il  garde  en  quelque  sorte  les 
mœurs  de  la  famille  Ce  pouvoir  doit  néanmoins 

' C’est  par  vanité  que  l’homme  aspire  à perpétuer  sa  race  , 
tandis  que  la  femme  semble  tenir  plus  directement  ce  désir  de  la 
nature  : « Cette  moitié  du  monde  à qui  la  nature  dit,  sois  homme, 
reçut  avec  la  sensibilité  un  mélange  d’ambition  et  de  gloire.  Mais 
celle  à qui  elle  dit,  sois  mère,  dut  être  formée  toute  d’amour.» 
( Madame  CoUin.') 

^ « La  maison  paternelle  est  un  temple  où  le  feu  nécessaire  à la 


DE  l’amour  paternel.  5 1 1 

se  modifier  selon  les  âges  et  les  progrès  de  la  rai- 
son chez  les  enfans  ; il  devient  par  conséquent 
moins  nécessaire  à mesure  que  ceux-ci  font  une 
étude  plus  ou  moins  sérieuse  de  leurs  obligations 
morales.  ’ 

Pour  s’assurer  du  devoir  des  pères,  il  n’y  a 
qu’à  examiner  l’état  d’ignorance  où  se  trouve 
l’homme  qui  arrive  à la  vie  ; il  achète  par  mille 
écarts  le  peu  de  sagesse  qui  le  conduit.  Gomment 
ne  pas  croire  que  le  premier  soin  d’un  chef  de 
famille  est  de  diriger  ses  enfans  vers  leur  propre 
bonheur,  et  de  créer  en  quelque  sorte  leur 
destinée  sociale  en  les  faisant  vivre  pour  les 
plus  nobles  et  les  plus  généreux  desseins  ! 
Sous  ce  point  de  vue,  sa  fonction  est  comme 
sacrée. 

Comprimer  les  mauvais  penchans,  déraciner 
les  vices,  surveiller  les  actions,  rectifier  les  pa- 
roles, épurer  les  désirs,  diriger  les  efforts , enno- 

r 

vie  morale  s’entretient,  alors  même  qu’il  n’est  pas  attisé  par  des 
mains  très  pures.  » ( M.  Droz,  ) 

' Ce  pouvoir  ne  doit  pas  être  trop  restreint.  Mon  excellent  ami 
M.  Dubruel,  questeur  de  la  Chambre  des  Députés,  a fait  une  très 
noble  proposition  sur  l’autorité  paternelle.  Son  but  est  de  repré- 
senter les  inconvéniens  graves  qui  résultent  de  l’état  actuel  de  nota  e 
législation  sur  un  objet  qui  se  lie  si  essentiellement  à la  morale  , à 
riutérét  de  la  société  et  au  bonheur  des  familles. 


physiologie  des  passions. 

}3lir  les  opinions,  composer  les  habitudes,  voilà 
la  fonction  d’un  cœur  paternel  ; parmi  les  affec- 
tions de  famille,  il  n’en  est  aucune  qui  ait  des 
devoirs  plus  étendus  ; un  père  est  à la  fois  le 
guide , le  soutien  , le  juge  et  le  conseiller  de  ses 
enfans.  Dans  l’ordre  social , rien  ne  remplit  la  vie 
comme  de  semblables  sollicitudes. 

Les  sauvages,  selon  la  profonde  et  judicieuse 
remarque  de  M.  de  Bonald , n’existent , pour  ainsi 
dire , que  par  leurs  souvenirs  ; doués  de  peu  de 
prévoyance,  ils  semblent  n’étre  émus  que  par  la 
présence  des  ossemens  de  leurs  pères.  Mais  les 
hommes  civilisés  ne  s’occupent  que  de  leurs  en- 
fans  ; ils  ne  s’inquiètent  que  pour  leur  avenir, 
fc  Cette  disposition,  ajoute  ce  penseur  éloquent, 
est  à la  fois  effet  et  cause  de  l’état  stationnaire 
des  uns,  et  de  l’état  progressif  des  autres.  » 

Le  bonheur  des  pères  est  généralement  plus 
caché  que  celui  des  mères , parce  que  les  mou- 
vemens  de  leur  âme  sont  plus  réservés  et  plus 
contenus  ; ils  n’en  goûtent  pas  moins  un  bonheur 
ineffable  à remplir  la  tâche  qui  leur  est  assignée 
par  la  nature,  à développer  les  rejetons  naissans 
dont  ils  sont  eux-mêmes  la  première  souche,  à 
les  faire  croître  sous  leurs  mains  tutélaires,  à 
leur  donner  mille  soins  qui  concourent  au  bon- 


DE  l’amour  paternel.  5i3 

heur  de  l’existence.  Un  père  n’est  jamais  insen- 
sible près  du  berceau  où  l’on  a déposé  son  enfant; 
il  ne  saurait  jamais  haïr  son  sang,  ni  conspirer 
contre  la  vie  qu’il  a allumée  ; il  est  donc  aussi 
pour  lui  des  émotions  et  des  jouissances  indéfi- 
nissables. 

Un  père  s attache  d’autant  plus  à ses  enfans 
qu’il  leur  a fait  plus  de  bien  ; son  amour  s’accroît 
comme  le  succès  des  soins  qu’il  a prodigués.  Il 
vient  néanmoins  un  jour  où  semblent  cesser  les 
joies  paternelles.  Pour  quelques  heures  de  bon- 
heur, pour  quelques  années  d’une  satisfaction 
orgueilleuse,  que  de  chagrins  l’attendent  quand 
on  viendra  réclamer  son  fils  pour  la  défense  de 
la  patrie,  ou  sa  fille  pour  une  alliance , quand  les 
chambres  de  sa  maison  resteront  tout  à coup  dé- 
sertes, quand  il  se  trouvera  seul  avec  sa  vieille  com- 
pagne  sous  le  toit  où  ses  enfans  ont  été  nourris  ! 

Il  est  néanmoins  une  circonstance  plus  déplo- 
rable; c’est  celle  où,  contre  le  cours  ordinaire 
des  choses  humaines,  nos  enfans  nous  devancent 
dans  le  tombeau,  celle  où  la  Providence  vient 
tout  à coup  tarir  la  source  de  nos  plaisirs  les 
plus  doux.  Qu’y  a-t-il  de  plus  douloureux  pour 
1 homme  que  de  voir  éteindre  sa  génération , et 
de  traîner  des  jours  désolés  par  des  calamités 

33 


5l4  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

irréparables!  Un  père  privé  de  sa  postérité  est 
comme  un  arbre  dont  la  foudre  a consumé  tous 
les  rameaux,  et  qui  se  dessèche  par  ses  racines. 
N’avoir  plus  rien  à aimer  sur  la  terre , s’éveiller 
et  s’endormir  sans  espérance , porter  seul  le  poids 
de  la  vieillesse , ce  n’est  pas  exister 3 c’est  respirer 
vie  sans  la  sentir. 


DE  L AMOUR  FILIAL.  5l5 


CHAPITRE  IV. 


DE  l’amour  filial. 

L’amour  filial  est  l’affection  qui  a le  plus  besoin 
de  vertu  pour  se  soutenir  long-temps  dans  la  car- 
rière de  la  vie.  Quand  on  songe  qu’il  est  en  grande 
partie  fondé  sur  la  reconnaissance , sentiment  fri- 
vole et  passager,  qui  s’évapore,  pour  ainsi  dire, 
après  quelques  instans  d’existence,  il  n’est  pas 
étonnant  qu’on  ait  besoin  de  toute  la  force  de 
l’éducation  pour  le  maintenir. 

La  piété  filiale  est-elle  donc  plutôt  une  pas- 
sion acquise  qu’une  passion  innée?  sont-ce  les 
bienfaits  du  père  et  de  la  mère  qui  la  dévelop- 
pent? Ce  qu’il  y a de  certain,  c’est  qu’elle  n’existe 
qu’à  un  très  faible  degré  chez  les  animaux  ; la 
nature  n’avait  aucun  besoin  de  l’établir  chez  eux 
pour  la  conservation  des  espèces.  Si  le  poussin  va 
se  tapir  sous  le  ventre  de  la  poule , c’est  pour 
chercher  un  peu  de  chaleur;  car  il  abandonne  sa 
mère  aussitôt  qu’il  peut  se  passer  d’elle.  Il  en  est 


5l6  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

ainsi  des  quadrupèdes,  qui  deviennent  étrangers 
aux  auteurs  de  leur  naissance  quand  les  soins  pro- 
tecteurs cessent  de  leur  être  nécessaires.  Mais 
dans  l’espèce  humaine , où  la  puissance  conserva- 
trice se  mêle  constamment  à des  phénomènes  in- 
tellectuels, un  fils  doit  le  respect  à son  père,  alors 
même  qu’il  est  sorti  de  sa  juridiction. 

Les  législateurs  ont  si  peu  compté  sur  l’instinct 
de  la  nature  pour  l’entretien  de  l’amour  filial, 
qu’ils  en  ont  fait  un  précepte  consacré  par 
toutes  les  religions  : Tes  père  et  mère  honore- 
ras^ etc.  Quand  il  y a un  mauvais  fils  dans  une 
maison,  la  malédiction  y entre  par  toutes  les 
portes.  « Malheur  à celui  qui  a démérité  de  l’au- 
teur de  ses  jours , disait  un  ancien , le  remords  s’at- 
tache à lui , et  le  suit  comme  une  ombre  qui  in- 
quiète sans  cesse  ses  pas  ; la  terre  d’hospitalité  le 
repousse  ; on  abandonne  la  route  qu’il  a prise , on 
cite  avec  effroi  les  lieux  où  il  a séjourné;  on 
craint  qu’il  ne  brûle  les  moissons  ou  qu’il  n’em- 
poisonne les  pâturages  ». 

On  explique  ainsi  pourquoi,  dans  tous  les  gou- 
vernemens  policés , on  a établi  des  peines  si  graves 
contre  les  parricides  ; une  loi  de  la  Chine  voulait 
qu’on  rasât  le  lieu  où  était  né  le  fils  barbare  qui 
avait  immolé  son  «père  à sa  fureur  ; les  Persans 


DE  l’amour  filial.  5i7 

n’étaient  pas  moins  sévères  quand  il  s’agissait  de 
venofer  l’humanité  d’un  crime  aussi  inouï. 

O 

Mais  c’est  la  corruption  des  mœurs , c’est  la 
dépravation  du  caractère , ce  sont  les  vices  de  tout 
genre  qui  portent  communément  les  hommes  à 
se  séparer  de  leurs  parens  dès  qu’ils  n’ont  plus 
besoin  de  leur  appui  ; ils  dissipent  en  ingrats  tous 
les  fruits  des  tendres  soins  qu’on  leur  a prodigués. 
La  voix  de  la  nature  ne  suffit  donc  pas  pour  nous 
rappeler  dans  toutes  les  circonstances  à ce  senti- 
ment doux  et  religieux  qui  influe  tant  sur  notre 
bonheur  individuel. 

Il  semble  que  l’amour  filial  se  soit  affaibli  de- 
puis qu’on  l’a  tant  préconisé  comme  une  rare 
vertu.  Dans  une  fête  de  l’ancienne  Grèce , on  vit 
deux  jeunes  guerriers  s’attacher  au  char  de  leur 
mère  commune , et  la  conduire  en  triomphe  au 
temple  de  Junon  ; les  artistes  les  plus  célèbres 
s’emparèrent  de  ce  sujet  intéressant,  et  transmi- 
rent cet  exemple  à la  postérité.  Le  même  soin  se 
remarque  chez  les  peuples  qui  ont  fait  de  grands 
progrès  dans  la  civilisation  ; c’est  là  que  les  histo- 
riens, les  romanciers,  les  poètes  célèbrent  sans 
cesse  par  leurs  éloges  nos  inspirations  les  plus 
naturelles,  qu’on  a converties  en  devoirs  so- 


ciaux. 


5l8  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

Observez  néanmoins  les  hommes  dans  leur  ca» 
ractère  primitif,  vous  trouverez  chez  eux  l’amour 
filial  dans  son  énergie  la  plus  active.  Ceux  qui  ont 
parcouru  les  montagnes  de  la  haute  Écosse  savent 
combien  les  parens  y sont  tendrement  chéris  et 
respectés  ; quand  le  peu  de  ressources  contraint 
les  enfans  d’entrer  en  service  dans  des  maisons 
opulentes , ceux-ci  mettent  une  partie  de  leurs 
gages  en  réserve,  et  le  but  de  cette  économie  est 
de  secourir  un  père  et  une  mère,  s’ils  se  trou- 
vent dans  l’indigence;  sont-ils  à la  guerre,  c’est 
toujours  la  meme  habitude  ; aucune  privation  ne 
leur  coûte  pour  remplir  ce  devoir  sacré  ; l’amour 
filial  influe  meme  sur  toute  leur  conduite  morale. 
Un  militaire  qui  a commis  un  acte  de  bassesse  ou 
de  lâcheté  n’ose  plus  revoir  les  auteurs  de  ses 
jours  : il  n’a  d’autre  ressource  que  de  s’éloigner  ; 
et,  pour  un  montagnard  écossais,  ce  n’est  plus 
vivre , que  de  vivre  loin  de  la  patrie.  * 

' Ce  que  nous  disons  de  l’Ecosse  peut  s’appliquer  à bien  d’autres 
pays  ; partout  on  trouve  des  enfans  dont  les  affections  n’ont  rien 
perdu  de  leur  simplicité  native.  Rien  n’est  plus  touchant  que 
l’aventure  d’un  petit  matelot,  déjà  racontée  par  M.  le  comte  de  Las 
Gazes , aussi  remarquable  par  les  qualités  éminentes  de  son  esprit , 
que  par  la  fidélité.de  son  caractère.  Ce  jeune  garçon  était  Anglais  : 
le  mal  du  pays  s’empara  de  lui  ; mais  surtout  il  brûlait  de  revoir  une 
tendre  mère  dont  il  était  séparé  depuis  long-temps.  Que  fait-il  ? Il 
quitte  le  dépôt  où  on  l’a  placé.  A peu  de  distance  de  Boulogne-sur- 
Mer  se  trouve  une  forêt , oii  il  se  réfugie  pour  y vivre  à l’abri  de  toute 
surveillance  ; c’est  là  que  le  désir  dont  il  est  tourmenté  lui  suggère  le 


DE  l’amour  filial.  Siq 

Il  faut , du  reste , être  devenu  père  pour  sen- 
tir toute  l’étendue  des  fautes  qu’on  a commises 
comme  fils.  Malheureusement , nous  sommes  in- 
grats pendant  tout  le  temps  que  nous  sommes 
jeunes,  et  quand  le  tourbillon  des  passions  nous 
entraîne  : ce  n’est  que  très  tard  que  nous  nous 
reprochons  notre  injustice  pour  des  parens  ver- 
tueux, presque  toujours  injustement  accusés  de 
tyrannie  ou  d’une  inflexible  sévérité.  On  voudrait 
alors  recommencer  la  vie  pour  tout  réparer; 
notre  âme  s’épuise  en  vains  regrets;  et  plus  on 
pénètre  le  fond  de  sa  conscience,  plus  on  se  sent 

projet  de  se  construire  une  petite  nacelle  pour  voguer  sur  la  mer  à la 
manière  des  sauvages,  et  se  rendre  parce  moyen  près  de  celle  qu’il  lui 
tardait  de  pouvoir  embrasser.  Impatient,  il  grimpait  à tout  instant 
jusqu’à  la  cime  des  arbres  les  plus  élevés  : il  voulait  s’assurer  s’il  n’y 
avait  pas  quelque  vaisseau  qu’il  pût  aller  joindre  à l’aide  de  son  petit 
canot.  Ilfut  découvert  ; et  comme  personne  ne  pouvait  se  douter  de  ce 
qui  se  passait  dans  son  âme,  on  le  soupçonna  de  tramer  quelque  mau- 
vais dessein.  Toutefois  la  hardiesse  de  ce  jeune  homme  fit  un  grand 
bruit  à Boulogne.  Napoléon  se  trouvait  alors  dans  cette  ville  : il  se  fit 
amener  le  déserteur,  qui  parut  devant  lui  avec  le  frêle  esquif  qu’il  avait 
fabriqué  pour  arriver  plus  vite  à sa  destination.  L’empereur  voulut 
savoir  le  motif  qui  l’avait  porté  à se  soustraire  à tous  les  regards , 
et  pourquoi  il  était  si  pressé  de  retourner  à Londres  ; celui-ci  répondit 
que  sa  mère  était  malade  , et  que  son  vœu  le  plus  ardent  était  de  la 
rejoindre.  Napoléon,  touché  parles  larmes  de  ce  garçon  , et  admi- 
rant sa  piété  filiale,  lui  accorda  de  l’argent  et  des  vêtemens  : il 
donna  en  même  temps  des  ordres  pour  qu’on  le  ramenât  dans  son 
pays  natal.  Ce  jeune  homme  fut  alors  l’objet  de  toutes  les  conver- 
sations ; on  n’en  parlait  guère  sans  éprouver  le  plus  vif  attendris- 
sement. 


520  PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

râme  opprimée  par  les  plus  tristes  et  les  plus 
tlouloureux  souvenirs. 

Un  fils  est-il  tenté  d’étre  ingrat,  qu’il  songe 
au  temps  où  sa  mère  prenait  soin  de  ses  jeunes 
ans;  où  elle  le  tenait  dans  ses  bras  pour  lui  pro- 
curer quelques  instans  de  sommeil  ; où  elle  l’agi- 
tait pour  le  distraire  des  douleurs  de  l’enfance  ; 
où  elle  tarissait  ses  premières  larmes;  où  elle 
écoutait  tous  ses  cris  ; où  elle  le  couvrait  de  ca- 
resses pour  l’encourager,  en  quelque  sorte,  à vivre  ; 
où  elle  ne  prenait  elle-même  des  forces  que  pour 
les  lui  consacrer. 

L’amour  filial  ne  s’enseigne  pas;  c’est  une  affec- 
tion de  notre  instinct , qui  naît  avec  nous , qui 
fait  partie  de  notre  nature,  qui  coule , pour  ainsi 
dire,  avec  notre  sang.  Au  collège  d’Henri  IV,  on 
vit , il  y a quelques  années , deux  enfans , dont  les 
succès  avaient  été  couronnés  le  meme  jour,  se 
transporter  spontanément  sur  le  tombeau  de 
leur  père,  pour  y déposer  les  palmes  qu’ils  ve- 
naient de  remporter.  Mais  c’est  surtout  dans  les 
périls  dont  notre  existence  est  souvent  menacée , 
qu’il  faut  admirer  cette  piété  sublime , attribut  si 
honorable  dans  notre  destinée  humaine  ; l’histoire 
gardera  toujours  le  souvenir  de  cette  fille  incom- 
parable qui  vint  s’offrir  en  holocauste,  au  milieu 


DE  l’amour  filial.  5^1 

des  massacres  révolutionnaires  Quand  les  mœurs 
sont  pures , le  plaisir,  la  douleur,  l’espérance , le 
danger,  la  crainte,  la  liberté , l’innocence , tout  se 
rapporte  à cet  heureux  sentiment. 

Le  nom  de  Prascovie  a retenti  dans  toutes  les 
contrées  ; c’était  une  religieuse  non  cloîtrée , 
pieuse  à son  père  comme  à son  Dieu.  Per- 
sonne mieux  qu’elle  n’a  prouvé  que  les  enfans 
auprès  des  vieillards  remplacent  quelquefois  la 
Providence;  elle  était  fille  d’un  militaire  exilé  dans 
les  déserts  de  la  Sibérie;  plus  elle  appréciait  l’in- 
fortune de  son  père , plus  elle  en  était  navrée.  Un 
jour,  elle  conçut  le  projet  de  se  rendre  à Saint- 
Pétersbourg,  pour  se  jeter  aux  pieds  de  l’empe- 
reur. Malgré  l’opposition  de  ses  parens,  qui  n’a- 
vaient aucun  espoir  d’obtenir  leur  grâce , et  qui  la 
retinrent  pendant  plus  de  trois  années , sans  jamais 
consentir  à son  éloignement , elle  partit , dit-on , 

* Mademoiselle  Élisabeth  de  Cazotte  ; on  se  rappelle  les  paroles 
courageuses  qu’elle  prononça,  et  qui  pour  cette  fois  du  moins 
désarmèrent  les  bourreaux  : Vous  n arriverez  au  cœur  de  mon  père 
qu  après  avoir  percé  le  mien.  Le  nom  de  mademoiselle  de  Sombreuil 
s’associe  par  la  même  gloire  à celui  de  mademoiselle  de  Cazotte, 
et  n’est  pas  moins  digne  de  notre  respect. 

^ Cette  histoire  intéressante  a exercé  la  plume  de  la  célèbre 
madame  Cottin  ; le  même  sujet  a été  traité  par  M.  Xavier  de 
Maistre  3 elle  public  jouit  de  cette  intéressante  production  par  les 
soins  de  M.  Valéry,  aussi  savant  bibliographe  qu’élégmt  écrivain. 


52  2 PHYSIOLOGIE  DES  PASSIONS. 

avec  la  somme  la  plus  modique , et  le  vêtement  le 
plus  léger,  pour  traverser  des  contrées  arides , cou- 
vertes  déglacés  et  de  frimas.  Elle  se  confia  au  ciel, 
et  son  attente  ne  fut  pas  trompée. 

Jeune  et  sans  autre  recommandation  que  son 
malheur  et  sa  beauté , elle  marcha , surmontant 
toujours  la  neige , la  pluie , les  orages , le  tourment 
de  la  faim  et  celui  de  la  soif.  Elle  arriva  enfin  près 
du  souverain  qu  elle  voulait  implorer  , toujours 
soutenue  par  son  amour  filial,  toujours  accueillie 
par  des  âmes  bienfaisantes,  surveillée  et  guidée  en 
quelque  sorte  par  le  Dieu  qui  l’avait  inspirée.  Le 
succès  couronna  son  héroïque  entreprise  ; elle 
obtint  le  rappel  d’un  père  chéri.  On  raconte  que 
l’idée  de  hasarder  un  si  long  voyage  lui  était  venue 
en  songe:  les  malheureux  rêvent  toujours  d’espé- 
rance. Le  dévouement  filial  est  une  sorte  de  reli- 
gion ; il  trouve  le  prix  des  sacrifices  qu’il  s’impose , 
dans  cette  joie  pure  dont  il  pénètre  notre  âme,  et 
qui  est  la  plus  douce  récompense  de  nos  vertus. 


LE 

BANQUET  DE  PLUTARQUE 


AVEC  SA  FAMILLE. 


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AVERTISSEMENT. 


Il  y a eu  véritablement  un  opuscule  de  Plu-- 
turque  qui  portait  le  titre  que  nous  donnons 
a cet  épisode , et  qui  sans  doute  s'est  perdu  à 
travers  les  temps  de  barbarie  et  de  décadence  ; 
je  le  recompose  d'après  quelques  notes  de 
CoronUy  l'un  des  plus  savans  bibliographes 
de  l'Italie.  On  sait  qu'il  était  rempli  d' admi- 
ration pour  le  vieillard  de  Chéronée , et  qu'il 
le  regardait.^  après  Pythagore y comme  le 
philosophe  le  plus  moral  de  l' antiquité. 

J'ai  déjà  parlé  dans  cet  ouvrage  de  cet  es- 
timable médecin  , aux  entretiens  duquel  je 
dois  tant  de  choses  intéressantes.  Il  a eu  grand 
tort  de  ne  pas  écrire  ; il  était  attachant  comme 
Plutarque,  universel  comme  Varron,  et  dis- 
sipait en  quelque  sorte,  dans  ses  conversations 
privées,  les  plus  rares  trésors  de  la  science. 


A.VERTISSEMEIVT. 


Ainsi  que  Plutarque , Corona  brillait  aussi 
par  ses  propos  de  table  ; il  y traitait,  pour 
ainsi  dire , en  se  jouant,  des  plus  graves  sujets 
de  philosophie  ou  de  morale.  Il  connaissait 
toutes  les  doctrines  philosophiques , et  avait 
r art  de  les  rendre  faciles.  Si  des  sténographes 
avaient  pu  recueillir  tout  ce  quil  disait  au 
milieu  d’un  cercle  ou  d’un  festin , on  aurait 
composé  le  livre  le  plus  instructif. 

Son  âme , agrandie  par  son  long  commerce 
avec  les  anciens , avait  un  continuel  besoin  de 
révéler  les  faits  déposés  dans  son  incomparable 
mémoire;  et,  dans  la  chaleur  de  ses  entretiens, 
il  avait  l’air  de  porter  avec  lui  la  ville  de  Rome 
ou  celle  d’Athènes,  Cet  homme,  aussi  doux 
que  spirituel , s’exprimait  d’ailleurs  sans  af 
fectation  ni  pédanterie  ; de  là  vient  qu’on  l’ai- 
rncdt  toujours  dès  qu’on  était  à même  de  l’ad- 


mirer. 


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BANQUET  DE  PLUTARQUE 

AVEC  SA  FAMILLE. 


Plutarque  est,  sans  contredit,  un  des  plus 
beaux  génies  qui  aient  honoré  le  temps  de 
l’ancienne  Grèce.  Rempli  d’une  science  pro- 
fonde , et  passionné  pour  elle , il  n’était  heu- 
reux que  quand  il  la  prodiguait  à ses  sem- 

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blables.  Mais  c’est  au  milieu  dé  sés  enfans, 
c’est  dans  l’intérieiir  de  ses  foyers  dômes- 

f 

tiques  qu’il  est  intéressant  de  le  présenter.' 

C’était  à Chéronée,  sa  ville  natale,  c’était 

en  Béotie  qu’il  rassemblait  les  préceptes  de 

» 

cette  morale  divine  qui  a fait  les  délices  de 
tant  de  lecteurs. 

Plutarque  regardait  la  philosophie  comme 


52 8 LE  BANQUET  DE  PLUTARQUE 

le  véritable  remède  à tous  les  maux.  Il  eu 
usait  pour  consoler  les  siens  des  pertes  qui 
nous  affligent  dans  le  cours  de  la  vie.  Fut-il 
jamais  un  père  plus  tendre?  On  aime  à relire 
Fexhortation  touchante  qu’il  adresse  à son 
épouse  Timoxène,  à l’occasion  de  la  mort 
d’une  fille  ravie  à leur  commun  amour  dès 
ses  premiers  ans.  Il  est  vrai  que  rien  n’est 
plus  difficile  que  de  donner  un  contre-poids 
à la  douleur  d’une  mère.  Toutefois,  fidèle 
aux  dogmes  de  Pythagore,  Plutarque  vou- 
lait qu’on  mît  un  frein  à la  tristesse  comme 
à la  joie.  La  modération  était  sa  vertu  ; nourri 
de  bonne  heure  à l’école  des  sages,  il  n’y 
avait  puisé  que  des  maximes  de  résignation 
et  de  douceur.  - 

On  dit  que  Platon  n’était  nulle  part  plus 
éloquent  que  dans  les  jardins  de  l’Académie  ; 
mais  c’est  dans  les  banquets  qu’il  fallait  en- 
tendre Plutarque  ; c’est  là  qu’il  exhalait  les 
nobles  rêveries  de  son  âme;  c’est  là  qu’il 


AVEC  SA  FAMILLE.  SsiQ 

s’abandonnait  à tout  l’entraînement  de  la 
conversation  familière.  La  candeur  régnait 
dans  ses  discours.  On  n’oubliait  rien  de  ce 
que  proférait  ce  philosophe  .si  riche  de  l’ex- 
périence des  temps  et  des  hommes  : tout 
était  avidement  recueilli.  ccLe  banquet  chasse 
la  haine , disait-il  ; il  semble  que  cette  coupe 
placée  au  milieu  de  ma  table  soit  une  source 
abondante  de  bienveillance  et  d’amitié  pour 

chacun  de  mes  convives  ; cette  source  ne  ta- 

■ ■» 

rit  jamais  pour  moi , alors  même  que  ma  soif 
est  apaisée.  » 

Les  banquets  de  Plutarque  étaient  comme 
ceux  de  Socrate  ; on  s’en  trouvait  bien  le  len- 
demain, par  l’instruction  solide  qu’on  en  re- 
tirait : aussi  les  personnes  les  plus  savantes 
de  Rome  et  d’Athènes  venaient-elles  s’y  ran- 
ger. Tous  les  progrès  de  l’expérience  et  de 
la  raison  s’y  communiquaient  au  milieu  des 
épanchemens  d’une  gaîté  douce  et  frater- 
nelle. Plutarque  ne  manquait  pas  d’amis  : 

34 


II. 


53o  LE  BANQUET  DE  PLUTARQUE 

comme  il  était  à la  fois  prêtre  d’Apollon  et 
le  premier  des  archontes , il  était  souvent 
visité  par  ses  coopérateurs  dans  le  sacerdoce 
et  la  magistrature.  Son  beampère  Aristion; 
Patrocléas  son  parent  ; Sextus  son  nevey  ; 

- Sosiclès  le  poète,  deux  fois  couronné  aux 
jeux  pythiques  ; Tliéon  le  puriste , savant 
dans  diverses  langues  ; Maximus  le  rhéteur, 
qui  avait  une  instruction  aussi  étendue  que 
variée  ; Cléomène  et  Thyphon , profondé- 
ment initiés  dans  l’art  d’Esculape , et  qui  pos- 
sédaient toute  la  confiance  du  maître  de  la 
maison , assistaient  à ces  modestes  réunions. 
On  y voyait  parfois  quelques  uns  de  ces  ar- 
tistes célèbres,  qui  se  créaient  un  nom  im- 
mortel en  ajoutant  des  beautés  nouvelles  à 
celles  de  la  nature  ; car  le  vieillard  de  Chéro- 
née  professait  une  admiration  sincère  pour 
tous  les  genres  d’illustration  et  de  renommée. 

On  ne  venait,  du  reste,  jamais  aux  repas 
de  Plutarque  sans  être  personnellement  prié. 


AVEC  SA  FAMILLE. 


53l 

On  évitait  d’y  recevoir  ces  individus  para- 
sites que  les  anciens  appelaient  des  ombres , 
et  qui , plus  avides  que  des  harpies , venaient 
dévorer  les  mets  de  la  table  des  Grecs , sans 
se  rendre  aucunement  agréables  aux  véri- 
tables convives.  Il  n’y  avait  pas  non  plus  de 
bouffons , comme  on  en  trouvait  chez  le  roi 
Philippe  ; tous  les  plaisirs  qu’ils  procurent , 
ainsi  cjue  ceux  de  la  musique , ne  valent  pas 
les  fruits  d’une  conversation  sérieuse;  d’ail- 
leurs Plutarque  n’admettait  chez  lui  cjue  des 
gens  graves,  des  hommes  d’état,  des  ora- 
teurs, des  personnes  utiles  dans  la  banque 
ou  dans  le  négoce , des  savans  de  toutes  les 
sectes,  etc.  ; car,  malgré  sa  prédilection  par- 
ticulière pour  les  doctrines  de  Pythagore  et 
de  Platon  ^ il  était  luhmême  un  philosophe 
éclectique,  comme  on  peut  en  juger  par  ses 
ouvrages;  il  faisait  cas  de  toutes  les  opinions, 
pourvu  qu’elles  fussent  empreintes  du  sceau 
de  la  sagesse  ; il  puisait  le  vrai  partout  ou  il 
se  trouvait. 


532  LE  BANQUET  DE  PLUTARQUE 

Quand  Plutarque  invitait,  il  avait  soin  de 
nommer  les  autres  convives  ; car  son  inten- 
tion n’était  point  de  rassembler  ceux  qui 
n’auraient  pas  été  unis  par  les  liens  de  la 
sympathie  ou  de  l’amitié.  La  conversation 
roulait  toujours  sur  des  matières  intéres- 
santes ; on  agitait  les  questions  les  plus  diffi- 
ciles ; on  proposait  des  doutes  ; on  éclaircis- 
sait des  problèmes  ; on  discourait  sur  divers 
points  de  jurisprudence,  de  politique  ou  de 
morale  ; on  donnait  des  préceptes  sur  la  con- 
duite de  la  vie  ; on  parlait  aussi  d’agriculture , 
et  des  saisons  les  plus  propices  soit  à la  vigne, 
soit  au  froment. 

Le  vin  de  Tanagre  donne  des  inspirations 
aux  Béotiens  ; ceux  qui  en  boivent  avec  modé- 
ration ressemblent  à ces  vases  dont  la  chaleur 
fait  évaporer  les  parfums  ; mais  quelquefois 
aussi  il  provoque  une  sorte  d’étourdissement 
qui  accroît  momentanément  les  forces,  et  par 
conséquent  la  confiance.  Au  milieu  de  ces 


AVEC  SA  FAMILLE. 


533 


propos  de  table,  les  convives  se  laissaient 
souvent  entraîner  par  la  chaleur  de  la  dis- 
cussion. Le  maître  du  festin  se  levait  aussi- 
tôt, et  ramenait  ainsi  le  calme  et  la  paix 
parmi  les  dissidens. 

Comme  tous  les  Grecs,  Plutarque  s’ex- 
primait toujours  par  images  ; sa  conversation 
était  animée , attrayante , inépuisable  ; les 
maximes  les  plus  lumineuses  découlaient  de 
ses  entretiens , et  il  les  énonçait  avec  autant 
de  simplicité  que  de  modestie.  Ses  auditeurs 
étaient  en  admiration  devant  une  doctrine 
si  profonde  ; car  il  avait  toute  Fantiquité 
présente  à sa  mémoire.  Il  savait  peindre  les 
peuples  en  masse'  par  leurs  vices  et  par  leurs 
vertus  ; il  les  faisait , en  quelque  sorte , mou- 
voir par  leurs  propres  lois  et  par  leurs  insti- 
tutions les  plus  importantes.  On  Feût  cru 
inspiré  par  les  grands  hommes  dont  il  retra- 
çait les  prodiges  ; on  eût  dit  qu’il  avait  été 
témoin  de  toutes  les  époques  de  l’histoire , et 


534  LE  BANQUET  DE  PLUTARQUE 

qu’il  avait , par  ses  conseils  et  par  sa  sagesse , 
présidé  à tous  les  événemens  de  la  politique 
humaine.  Un  pareil  triomphe  ne  doit  pas 
surprendre  : Plutarque  est  l’écrivain  le  plus 
essentiellement  dramatique;  tout  revit  par 
lui  ; nul  n’a  présenté  des  vues  plus  justes  sur 
les  temps  écoulés,  et  ne  s’est  mieux  identifié 
avec  les  héros  de  tous  les  siècles. 

Plutarque  avait  ses  possessions  dans  le 
beau  climat  de  la  Béotie , ou  toute  sa  famille 
jouissait  de  sa  gloire,  comme  on  jouit  de 
l’ombrage  d’un  chêne  protecteur.  Il  regardait 
cette  terre  comme  sacrée,  parce  que  ses  an- 
cêtres y avaient  leur  tombeau  ; c’est  là  qu’il 
goûtait,  dans  toute  leur  pureté,  les  charmes 
de  la  vie  domestique.  Les  malheureux  s’ar- 
rêtaient souvent  sous  son  toit  hospitalier, 
certains  d’y  être  secourus.  Plutarque  prenait 
surtout  un  grand  soin  de  ses  esclaves  dans 
l’état  de  vieillesse  et  de  maladie.  A l’exemple 
de  Pythagore,  il  laissait  mourir  paisiblement 


AVEC  SA  FAMILLE.  535 

dans  leurs  étables  les  animaux  qui  avaient 
consumé  leurs  forces  dans  la  culture  et  le 
labourage  des  champs. 

Plutarcjue  n’était  pas  seulement  le  modèle 
des  philosophes,  il  était  le  modèle  des  ci- 
toyens et  riiomme  de  bien  le  plus  accompli. 
Ce  qu’on  n’a  point  assez  répété,  c’est  qu’il 
rendit  les  plus  éminens  services  à la  ville  de 
Chéronée  ; c’est  qu’étant  archonte  éponyme , 
on  lui  dut  les  plus  utiles  établissemens  ; qu’il 
fut  pour  les  temples  d’une  magnificence  ex- 
traordinaire ; qu’il  soulagea  le  peuple  par  ses 
largesses , et  qu’il  gouverna  avec  une  équité 
parfaite  ceux  qui  s’étaient  confiés  à ses  soins. 
11  partageait  leurs  joies,  leurs  peines,  jusqu’à 
leurs  moindres  sollicitudes  ; il  apaisait  leurs 
plus  petites  querelles , persuadé  qu’il  ne  faut 
qu’une  étincelle  pour  donner  lieu  au  plus 
vaste  incendie. 


Mais  indépendamment  de  ces  banquets 


536  LE  BANQUET  DE  PLUTARQUE 

auxquels  assistaient  les  personnages  les  plus 
considérables  de  la  Grèce , Plutarque  avait 
aussi  ses  repas  de  famille.  Un  père  aime  à 
jouir  des  espérances  que  lui  donnent  ses  en- 
fans  , et  les  sentimens  de  la  nature  sont  ceux 
qui  procurent  le  plus  de  bonheur.  Est -il 
quelqu’un , disait  le  vieillard , auquel  il  soit 
plus  doux  de  parler  qu’à  un  fils , qu’à  une 
épouse , qu’à  un  frère  ? Une  famille  est  comme 
un  arbre  dont  tous  les  rameaux  se  protègent 
et  se  partagent  la  rosée  du  ciel , dont  toutes 
les  feuilles  se  développent  par  le  même  soleil, 
et  souffrent  des  mêmes  intempéries.  Une  des 
plus  grandes  fautes  de  Platon  est  d’avoir 
cherché  à détruire  dans  sa  république  ima- 
ginaire ces  premiers  rapports  qui  dérivent 
du  sang  et  de  la  naissance  ; c’est  d’avoir  voulu 
étouffer  dans  son  origine  la  plus  agréable 
comme  la  plus  importante  des  relations  hu- 
maines. 


Plutarque  était  courbé  sous  le  fardeau  de 


AVEC  SA  FAMILLE. 

l’âge.  Son  plus  jeune  fils , qu’il  avait  gratifié  de 
son  propre  nom%  était  à la  veille  d’épouser  Eu- 
ridice,  jeune  Béotienne  qui  avait  en  partage  la 
modestie  et  la  beauté.  Ce  fils  était  l’objet  de  ses 
prédilections  ; l’homme  se  complaît  toujours 
dans  le  dernier  rejeton  que  le  ciel  lui  accorde: 

c’est  en  s’occupant  de  son  avenir  qu’il  pro- 

/ 

longe  sa  joie  et  ses  illusions  paternelles.  Plu- 
tarque avait  un  autre  sujet  de  satisfaction  : 
deux  de  ses  neveux  venaient  de  triompher 
aux  jeux  pythiques  de  Delphes,  cc  Timoxène, 
dit-il  à sa  tendre  épouse , je  veux  contempler, 
avant  de  mourir,  la  postérité  dont  je  m’ho- 
nore ; faites  préparer  un  banquet , et  prenez 
jour  pour  que  nos  enfans  y soient  rassemblés. 
Plût  aux  dieux,  ajouta-t-il,  qu’ils  pussent 
tous  en  faire  partie  ! » voulant  ainsi  rappeler 
à leur  commun  souvenir  ceux  dont  une  mort 
affligeante  les  avait  privés. 

* Le  plus  jeune  des  fils  de  Plutarque  portait  le  nom  de 
son  père , comme  sa  fille , qui  mourut  à l’âge  de  deux  ans , 
portait  le  nom  de  Timoxène,  qui  était  celui  de  sa  mère. 


538  LE  BANQUET  DE  PLUTARQUE 

Les  ordres  de  Plutarque  furent  suivis  en 
tout  point.  A deux  stades  de  Chéronée  se 
trouvait  la  maison  champêtre  oii  le  vieillard 
se  plaisait  à récréer  ses  loisirs.  L’air  y était 
embaumé  par  le  parfum  des  plantes  les  plus 
salutaires,  et  les  bois  environnans  étaient  arro- 
sés par  une  multitude  de  fontaines  qu’on  avait 
en  quelque  sorte  divinisées  ; on  y faisait  croître 
les  lauriers  qui  servaient  aux  fêtes  d’Apollon  ; 
on  avait  animé  par  des  statues  cet  asile  pieux 
et  solitaire  ; on  l’avait  orné  de  ces  monumens 
qui  font  revivre  la  mémoire  des  héros , et 
impriment  une  sorte  de  fixité  au  sentiment  de 
l’admiration  comme  à celui  des  regrets. 

C’est  là  que  le  festin  fut  célébré.  Au  jour  dé- 
terminé  pour  cette  réunion  touchante,  l’aurore 
paraissait  à peine  que  tous  les  membres  de  la  fa- 
mille entrèrent  dans  le  bain  et  se  parfumèrent. 
Plutarque  se  revêtit  de  sa  robe  traînante  pour 
recevoir  Euridice  et  ses  parens , qui  devaient 
arriver  dans  le  même  char.  On  avait  invité  quel- 


A.YEC  SA  FAMILLE.  D^Ç) 

ques  philosophes  d’Athènes,  qui,  à l’heure 
convenue,  se  rendirent  dans  la  salle  du  banquet 
pour  y occuper  les  places  d’honneur.  Ils  se 
couchèrent  sur  des  lits  dont  les  couvertures 
étaient  couleur  de  pourpre.  Les  athlètes  cou- 
ronnés et  les  filles  de  Lamprias , qui  sortaient 
de  l’enfance,  se  montrèrent  pareillement  avec 
tout  l’éclat  des  grâces  et  de  la  jeunesse. 

Plutarque  ne  put  se  défendre  d’un  noble 
sentiment  d’orgueil  en  voyant  autour  de  lui 
tous  les  rejetons  de  sa  race  antique  et  res- 
pectée; car  une  postérité  vertueuse  est  la 
plus  belle  couronne  du  vieillard.  Heureux  le 
père  qui  voit  ses  enfans  grandir  sous  ses 
yeux  et  marcher  aux  plus  brillantes  desti- 
nées ! plus  heureux  encore  celui  qui  voit 
fructifier  ses  exemples  et  ses  instructions  ! Le 
véritable  contentement  de  l’âme  est  ou  la 
famille  respire  ; c’est  là  que  l’on  trouve  un 
refuge  contre  les  caprices  du  sort  et  contre  le 
choc  continuel  des  persécutions  extérieures  ; 


54o  LE  BANQUET  DE  PLUTARQUE 

c’est  là  que  des  jours  sereins  succèdent  à des 
nuits  tranquilles.  Les  distractions  bruyantes 
d’un  monde  frivole  valent-elles  les  plaisirs 
que  l’on  goiàte  au  milieu  des  siens  ? 

Ainsi  parlait  riiomme  vertueux  que  tous  les 
habitans  de  Chéronée  révéraient  comme  un 
père,  (c  Vous  nous  avez  promis  des  conseils 
pour  le  salut  de  notre  nouvel  état , lui  dirent 
ses  enfans  ; donnez-nous  les  moyens  de  vous 
ressembler.  Que  nous  importent  les  maisons, 
les  terres , les  richesses , si  les  leçons  de  la 
philosophie  ne  nous  en  apprennent  la  direc- 
tion et  l’emploi  ? La  nature  inspire  ; mais 
l’homme  perfectionne.  Il  faut  ici-bas  des  le- 
çons pour  tout  ce  c|ui  se  pratic|ue  , et  la  vertu 
même  n’est  que  le  fruit  d’un  long  et  pénible 
apprentissage.  » 

cc  11  est  certain,  répondit  Plutarque,  que 
peu  d’hommes  sont  destinés  à être  rois , mais 
que  tous  à peu  près  deviennent  pères  de  fa- 


AVEC  SA  FAMILLE.  54 1 

mille.  Nous  ne  sommes  pas  nés  pour  une  vie 
errante  : il  faut  une  maison  ; et  la  meilleure 
est  celle  où  Ton  ne  jouit  que  des  biens  acquis 
par  des  moyens  légitimes  ; celle  où  on  les 
dépense  de  manière  à n’amener  dans  l’âme 
aucun  repentir  ; celle  qui  subsiste  dans  la 
modération  et  dans  les  limites  du  nécessaire. 
La  confiance , le  respect  filial , Fintimité  fra- 
ternelle , tels  sont  les  sentimens  dont  il  faut 
embellir  les  foyers  domestiques.  Pour  moi , 
ajouta  , Plutarque , je  rends  grâces  aux  dieux 
de  ce  qu’ils  m’ont  fait  vivre  assez  pour  être 
témoin  de  la  prospérité  de  ma  famille  : com- 
bien d’hommes  sur  la  terre  ont  été  privés 
de  ce  bonheur  ! Hélas  ! les  pères  de  Sophocle 
et  d’Euripide  n’existaient  plus  quand  les 
Athéniens  applaudissaient  avec  transport 
aux  chefs-d’œuvre  de  leurs  glorieux  en  fans; 
celui  de  Platon  ne  l’a  jamais  entendu  dans 
son  immortelle  école  de  philosophie  ; Néoclès 
ne  put  embrasser  Thémistocle  après  la  ba- 
taille de  Salamirie  ; et  moi  je  suis  le  chef  d’une 


542  LE  BA.NQUET  DE  PLUTARQUE 

grande  lignée  dont  les  étrangers  même  n’ap- 
prochent qu’avec  respect;  je  jouis  à la  fois 
de  ses  succès  et  de  son  bonheur.  » 

En  parlant  ainsi , Plutarque  considérait 
avec  une  vive  satisfaction  les  deux  jeunes 
athlètes  récemment  arrivés  de  la  solennité 
de  Delphes,  et  le  couple  heureux  dont  il 
avait  béni  les  engagemens.  Timoxène  atten- 
drie  pouvait  à peine  contenir  ses  larmes  ; les 
convives  étrangers  partageaient  l’ivresse  de 
la  famille.  Dans  un  même  banquet  célébrer 
à la  fois  un  mariage  et  deux  triomphes  aux 
jeux  pythiques,  c’était  ouvrir  tous  les  cœurs  au 
sentiment  de  l’amour  et  de  l’espérance.  Plu- 
tarcjue  continua  : ses  paroles  étaient  douces 
et  paisibles;  elles  portaient  l’empreinte  de 
son  beau  caractère. 

cc  Quand  nous  avons  bu  à une  source , dit 
le  vieillard,  il  faut  qu’elle  coule  encore  pour 
ceux  qui  nous  succèdent  dans  la  carrière  de 


AVEC  SA  FAMILLE.  5-43 

la  vie  ; il  faut  que  les  arbres  qui  nous  survi- 
vent fournissent  des  fruits  à nos  descendans. 
Nous  ne  devons  point  éteindre  le  flambeau 
parce  qu’il  va  cesser  de  nous  servir;  nous 
devons  léguer  notre  expérience  à ceux  qui 
arrivent  ; c’est  ainsi  que  le  nautonnier  donne 
sa  prudence  et  ses  signaux  à tous  ceux  qui 
vont  après  lui  affronter  les  hasards  d’une 
mer  orageuse  ; je  vous  laisse  donc  les  pré- 
ceptes c]ue  j’ai  puisés  moi -même  dans  les 
entretiens  d’un  père  qui  me  chérissait;  si 
j’ai  rempli  mes  charges  avec  droiture*  je  me 
plais  à espérer  que  vous  suivrez  mes  traces , 
et  que  vous  achèverez  le  bien  qui  me  reste 
à faire.  » Plutarque  raconta  ensuite  les  infor- 
tunes qui  avaient  signalé  les  premières  années 
de  son  hymen  ; les  sacrifices  cjui  avaient  dé- 
chiré son  âme  par  la  mort  d’Autobule  et 
celle  de  Charon , par  la  perte  d’une  fille  ado- 
rée, si  vite  enlevée  à sa  tendresse.  A quoi 
il  ajouta  qu’il  ne  connaissait  qu’un  moyen 
d’apaiser  le  ciel  dans  les  afflictions  qu’il 


.^44  BÆNQUET  DE  PLUTARQUE 

nous  envoie,  c’est  de  les  supporter  avec  ré- 
signation. 

Ce  récit  douloureux  produisit  l’effet  d’un 
nuage  qui  vient  obscurcir  le  plus  beau  jour  : 
il  troubla  le  moment  de  joie  à laquelle  s’a- 
bandonnait cette  vertueuse  famille*  Plutarque 
lut  néanmoins  dans  tous  les  regards  qu’on 
était  toujours  désireux  de  l’entendre  : on 
aime  à rappeler  les  pertes  du  cœur;  et  les 
regrets  qu’on  partage  ont  moins  d’amertume. 
Il  reprit  donc  le  fd  de  son  discours , et  re- 
commanda de  la  manière  la  plus  touchante 
à celle  qui  venait  donner  le  bonheur  à son 
fils  de  veiller  particulièrement  aux  soins 
domestiques.  Il  insista  sur  les  avantages  de 
cette  vie  intérieure  à laquelle  une  femme 
doit  constamment  se  dévouer,  à l’exemple 
de  Panthée  et  de  Pénélope,  ce  Soyez  pleins 
de  force  contre  le  malheur,  dit-il  aux  deux 
époux  ; vos  caractères  doivent  s’allier  pour 
se  charmer  et  pour  se  défendre.  Bienheu- 


AVEC  SA  FAMILLE. 


545 

reux  celui  qui  n’abandonne  pas  ses  foyers 
et  qui  se  contente  des  biens  véritables  que 
la  nature  a placés  près  de  lui  ! C’est  au  milieu 
des  siens  qu’il  faut  jouir  du  présent  et  at- 
tendre son  avenir  • ce  n’est  pas  le  site,  ce 
n’est  ni  le  champ  ni  le  verger,  c’est  une 
épouse  et  des  enfans  qui  nous  attachent  à la 
patrie.  » 

Plutarque  se  tournant  ensuite  vers  son  fils 
aîné  Lamprias  et  vers  le  reste  de  sa  famille  : 
fc  Mes  amis,  leur  dit-il , connaissez-vous  rien 
de  comparable  aux  plaisirs  que  procurent 
les  liens  du  sang,  fortifiés  chaque  jour  par 
les  soins  les  plus  tendres  et  les  plus  géné- 
reux ? Est-il  quelque  bien  sur  la  terre  qu’on 
puisse  préférer  à cet  accord  harmonique  de 
tous  les  membres  d’une  maison  pour  les 
mêmes  projets  et  les  mêmes  travaux,  à ce 
dévouement  mutuel,  à cette  confiance  réci- 
proque, à cet  échange  continuel  de  services 
affectueux  pour  prévenir  les  mêmes  besoins  , 


546  LE  BANQUET  DE  PLUTARQUE 

à ce  rapprochement  intime  des  cœurs,  à 
cette  union  des  forces  et  des  moyens  pour 
atteindre  les  mêmes  avantages  ? O vous  tous 
qui  avez  une  part  dans  mon  héritage  et  qui 
allez  bientôt  me  remplacer  dans  cette  vie  de 
peines  et  de  tribulations , que  le  sentiment 
qui  vous  unit  ne  soit  jamais  gâté  par  les  in- 
térêts de  la  terre  ! Soyez  frères  par  la  vertu 
comme  vous  Fêtes  par  la  naissance  ; que  vos 
actions  s’épurent  par  vos  pensées  : car  si  le 
corps  est  l’instrument  de  l’âme,  sachez  que 
Fâme  est  l’instrument  de  Dieu!  » 

Quand  Plutarque  eut  fini  son  exhortation, 
on  vit  entrer  dans  la  salle  du  festin  les  mé- 
nétriers de  Chéronée , qui  chantaient  des 
hymnes  en  l’honneur  des  nouveaux  époux  : 
on  sait  que  la  musique  était  Fart  favori  des 
Béotiens.  Il  arriva  aussi  un  chœur  de  jeunes 
filles , parées  de  tuniques  blanches  ; elles 
portaient  des  corbeilles  de  fruits , des  bran- 
ches de  lierre  et  autres  symboles  de  Fhymé- 


AVEC  SA  FAMILLE.  547 

née.  Mais  leur  apparition  donna  lien  à une 
scène  à laquelle  on  était  loin  de  s’attendre  ; 
parmi  les  philosophes  venus  d’Athènes  pour 
la  cérémonie , il  s’en  trouva  deux  , zélateurs 
outrés  de  la  doctrine  du  Portique.  Ils  eurent 
à peine  entendu  les  premiers  accords  de  la 
lyre  et  de  la  cythare,  qu’ils  prirent  leurs 
manteaux  pour  se  retirer  ; on  eut  beau  leur 
représenter  que  Socrate  et  Anthisthène  assis- 
taient volontiers  à de  tels  divertissemens  , ils 
n’en  tinrent  compte , et  s’éloignèrent. 

Nonobstant  cet  incident,  la  fête  se  conti- 
nua , et  on  observa  d’ailleurs  toutes  les  cou- 
tumes communes  aux  Grecs  de  la  Béotie. 
Comme  c’était  un  banquet  de  famille , il  y 
eut  des  groupes  d’enfans  c|ui  entourèrent  la 
table  de  Plutarque  ; ils  récitèrent  des  odes 
de  Pindare  et  des  scènes  de  Ménandre,  pour 
lesquelles  le  vieillard  avait  une  sorte  de  pré- 
dilection : ils  portaient  des  vêtemens  analo- 
gues au  caractère  de  leurs  rôles.  C’était  du 


548  LE  BANQUET  DE  PLUTARQUE 

reste  l’usage  d’apprendre  aux  Grecs,  dès  leur 
plus  bas  âge,  des  fragmens  des  auteurs  les 
plus  célébrés,  tels  que  ceux  d’Homère  ou  de 
Platon  ; c’est  ainsi  qu’on  leur  faisait  sucer, 
pour  ainsi  dire,  avec  le  lait,  les  plus  hautes 
leçons  de  la  philosophie  et  de  la  sagesse.  Les 
enfans  sont  imitateurs  jusqu’à  la  surprise; 
ils  changent  les  traits  de  leur  visage  ainsi 
que  le  son  de  leur  voix , selon  la  nature 
des  sentimens  qu’ils  veulent  exprimer  : on 
en  voit  qui  savent  assortir  leurs  gestes  à la 
dignité  des  personnages  qu’ils  représentent, 
et  qui  donnent  à leurs  dialogues  un  intérêt 
tout-à-fait  théâtral. 

Ainsi  se  termina  cette  fête , à laquelle  la 
présence  de  Plutarque  avait  imprimé  le  ca- 
ractère le  plus  auguste  et  le  plus  religieux  : 
la  nuit  était  déjà  fort  avancée  quand  les  deux 
familles  se  séparèrent.  Eurydice  .pleurait  en 
recevant  les  adieux  des  auteurs  de  ses  jours; 
quels  que  soient  les  charmes  d’un  hymen 


AVEC  SA  FAMILLE.  0^9 

assorti , quoiqu'il  fasse  entrevoir  dans  l’ave- 
nir un  état  plus  heureux  que  celui  que  l’on 
quitte , la  maison  paternelle  est  un  doux  asile 
auquel  on  ne  renonce  qu’en  éprouvant  les 
plus  vifs  regrets.  Les  nouveaux  époux  fixè- 
rent leur  résidence  à Chéronée,  ou  ils  surent 
se  maintenir  riches  et  considérés  ; ils  bril- 
laient tous  deux  de  cette  sagesse  qui  est  le 
plus  sûr  garant  du  bonheur,  parce  qu’elle 
n’a  besoin  d’être  secondée  ni  par  le  rang  ni 
par  la  fortune. 

Pour  ce  qui  est  de  Plutarque , il  acheva , 
dans  la  solitude,  le  peu  de  jours  qui  lui  res~ 
taient  ; car  il  était  déjà  parvenu  à un  âge 
très  avancé  ; le  ciel  se  plaît  à accorder  une 
longue  carrière  à ceux  qu’il  a doués  d’une  im- 
mense raison , comme  le  prouvent  les  exem- 
ples de  Pythagore  et  d’Hippocrate.  Quelque 
temps  après , le  vieillard  eut  un  songe  dans 
lequel  il  crut  voir  Mercure  qui  l’enlevait 
de  la  terre  au  ciel  ; c’était  le  présage  de  sa 


55o  LE  BANQUET  PE  PLUTARQUE,  ETC. 

fin  prochaine , et  ses  jours  se  terminèrent 
aussi  paisiblement  qu’ils  s’étaient  écoulés. 
Tous  ses  concitoyens  assistèrent  à ses  funé- 
railles, et  lui  élevèrent  un  magnifique  mo- 
nument. Pendant  une  longue  suite  d’années  , 
les  plus  illustres  enfans  de  la  Grèce,  élec- 
trisés par  son  souvenir,  venaient  faire  des 
libations  sur  son  tombeau,  et  rendre  hom- 
mage à une  aussi  brillante  renommée.  Plu- 
tarque avait  eu  d’ailleurs  toutes  les  qualités 
qui  font  aimer  l’homme  sur  la  terre  ; il  eut 
toutes  les  récompenses  que  procurent  le  gé- 
nie et  la  vertu. 


FIN. 


TABLE  DES  MATIÈRES 


i:ONTlïNUES  DANS  CE  VOLUME, 


SECTION  TROISIÈME. 

Pages - 

De  l’instinct  de  relation  , considéré  comme  loi 

PRIMORDIALE  DU  SYSTÈME  SENSIBLE î 

Chap.  De  la  bienveillance 27 

Chap.  II.  De  l’amitié.  3c) 

Chap.  III.  De  l’estime 55 

Chap.  IV.  Du  respect 60 

Chap.  V.  De  la  considération.  . - 64 

Chap.  VI.  Du  mépris 68 

Chap.  VII.  De  la  moquerie 177 

Chap.  VIII.  De  la  pitié 85 

Les  Pestiférés  de  Villefranche  , ou  Histoire  du 

magistrat  Pomairols ...  101 

Chap.  IX.  De  l’admiration j8q 

Chap.  X.  De  l’enthousiasme..  iqq 

Chap.  XI.  De  la  reconnaissance 207 

Chap.  XII.  De  l’ingratitude 211 

Chap.  XIII.  Du  ressentiment 217 

Chap.  XIV.  De  la  haine. . 221 

Chap.  XV.  De  la  vengeance. 226 


55i  TABLE  DES  MATIÈRES. 

Pages. 

Chap.  XVI.  De  la  justice 281 

Lé  Soldat  de  Louis  xiv^  ou  Histoire  de  Jacques  des 

Sauts 247 

Chap.  XYII.  De  l’amour  de  la  guerre 3oi 

La  Pérouse  a la  baie  d’Hudson 32 1 

Chap.  XVIII.  De  l’amour  de  la  gloire 377 

Chap.  XIX.  De  l’amour  de  la  terre  natale 385 

CouRAMÉ  , ou  l’Amour  de  la  Terre  natale 899 

SECTION  QUATRIÈME. 

De  l’instinct  de  reproduction,  considéré  comme 
LOI  primordiale  du  système  sensible.  ........  445 

Chap.  Ul  De  l’amour  conjugal 47^ 

Chap.  II.  De  l’amour  maternel 404 

Chap.  IIL  De  l’amour  paternel ôoq 

Chap.  IV.  De  l’amour  filial 5i5 

Le  Banquet  de  Plutarque  avec  sa  famille SaS 

FIN  de  la  table  des  MATIERES. 


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