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Full text of "De l'influence des passions sur le bonheur des individus et des nations"

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BOSTON PUBLIC LIBRARY. 



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D E 

L'INFLUENCE DES PASSIONS 

SUR 

LE BONHEUR DES INDIVIDUS 

E T 

DES NATIONS. 

PAR 

Ma0. la Baronne STAËL DE HOLSTEIN. 

" " > 

0_U3esivit cœlo lucem ingemuitqu^ repertâ. 



A LAUSANNE^;/ Suisse, 

^. rjEAN MouRER, Libraire, \ 

IHignou ET CoMP^ Imp. Lib. 



<Z3 



1796- 



'^ADÂMS;^/,*- 



( i 5 



AVANT-PROPOS. 




iV" pensera , peut-être , quHl y a de Venu 
pressentent if auteur à faire paraître la pre-^ 
mère partie d'un livre quand la seconde n'est pas 
encore faite ; d'abord^ i7ialgréla connexion de 
ces deux parties entre elles , chacune peut être 
C07tsidérée comme un ouvrage séparé ; mais il 
est possible aussi que , condamnée h la célébriti :, 
sans pouvoir être connue , j'éprouve le besoin 
de me faire juger par mes écrits. Calomniée 
sans cesse ^ et me trouvant trop peu dJim- 
portance pour me résoudre à parler de moi j 

A 2 



( 4 ) 

fai dît céder à t espoir qu'en publiant ce fruit 

de mes méditations , je donnerais quelque idée 

vraie des habitudes de ma vie et de la nature 

de mon caractère, 

Lausanne ce i^'^. Juillet 1796. 



ERRATA. 

Page i; ligne 7 d'assasinats, Usez d'assassinats 

"— 17 — 17 laissé, lisez laissée 

— 26 ç faut , lisez faille 

— 31 16 examina, lisez examinât 

— 3; 4 donna, lisez donnât 

^— ibid. 7 et g distincte, lisez distinctes, 

;4 7 rallia, lisez ralliât 

— 56 12 à d*autres, lisez à d'autres. 

— 4; ç étrangères, //je2 étrangers ; 

— 44 <i formé , lisez formés. 

— 4^ 2 se , lisez ce 

— — ibid. 9 on ne s'avise pas d'appliquer , lisez OU 

ne s'avise d'appliquer 

— 46 I davantages , lisez d'avantages 

ibid. — 8 coupable , lisez coupables 

— • çi 12 bravées? lisez bravé? 

Ç7 7 avec moi, lisez avec moi 5 

— 68 7 obtenus , lisez obtenu 

— ibid. 9 exercés, lisez exercé 

— 70 22 émoussés, lisez émoussé 

" 9; 12 sensé, lisez censé 

— 99 — • 16 caractérisent, lisez caractérise 
^— - 102 6 produit , lisez produise , 

— iiç • — 25 ses efforts lisez ses efiForts, 

— 140 8 qui la possède, lisez qui la possède ^ 

— is8 S ( de la note) lisez politiquement , j^ 

crois, 

»— 160 — — 2} adoptés, /fjcs adoptées 



Page 162 ligne 6 espérait; lî^ez espéraîfc» 

ibid. 7 espérances , lisez espérances 1 

176 5 regrets; //je2 regrets , 

ibid. 4 l'amour; //je2; l'amour , 

218 — 9 atrocités, que ce , /z5C2: atrocités , ce 

• — 252 — ^ ç terrible y Usez terrible ; 

■ ibid. 6 que ce soit; lisez que ce soît , 

., — 2^9 — ' 2; il existe, lisez i\ possède 

' — 269 16 ils est aisé plus, Usez il est plus ais4 

- — 297 — î^ 15 rend, lisez rende 

506 1$ douleur. /z^e2 douleur, 

307 — r- 19 douleurs, lisez douleurs 

• — 1^9 —^ 14 perd, /i.fe3 perde 

- 340 — - 17 attendrissement, pour, Usez atten.'^ 

drissement pour 
* — 54Î ~^ 2 offrez nous, Usez offrez vous 
"■ — 355 dernière ligne, le crois ; cependant, Usez k 

crois cependant, 
"^-^ 3 $6 — 13 secourez les 5 /zjca; secowrc^ le? »^ 



( f ) 

D E 

L'INFLUENCE DES PASSIONS 

SUR 

V 

LE BONHEUR DES INDIVIDU^ 

E T 

DES NATIONS. 



INTRODUCTION. 

V^UELLE époque ai-je choisi pour faire un 
traité sur le bonheur des individus et des 
nations ! Est-ce au milieu d'une crise dévo- 
rante qui atteint toutes les destinées , lors- 
que la foudre se précipite dans le fond des 
vallées, comme sur les lieux élevés? Est-ce 
dans un tems où il suffit de vivre pour être 
entraîné par le mouvement universel, où 
jusqu'au sçin même de la tombe le repos 

A 3 



( 6 ) 

^ut être troublé, les morts jugés de nou- 
veau , et leurs urnes populaires tour à tour 
admises ou rejettées dans le temple où les 
factions croyaient donner l'immortalité ? Oui , 
c'est dans ce siècle, c'est lorsque l'espoir ou 
le besoin du bonheur a soulevé la race hu- 
maine; c'est dans ce siècle sur-tout qu'on 
est conduit à réfléchir profondément sur la 
nature du bonheur individuel et politique, 
sur sa route , sur ses bornes , sur les écueils 
(j^i séparent d'un tel but. Honte à moi ce- 
pendant si, durant le cours de deux épou- 
vantables années, si pendant le régne de la 
terreur en France, j'avais été capable d'un 
tel travail; si j'avais pu concevoir un plan, 
prévoir un résultat à l'effroyable mélange de 
toutes les atrocités humaines. La génération 
qui nous suivra examinera peut-être aussi la 
cause et l'influence de ces deux années; mais 
nous 5 les contemporains , les compatriotes 
des victimes immolées dans ces jours de 
sang, avons-nous pu conserver alors le don 
de généraliser les idées , de méditer des abs* 



( 7 ) 

tractions , de nous séparer un moment de 
nos impressions pour les analyser? Non, au- 
jourd'hui même encore, le raisonnement ne 
saurait approcher de ce tems incommensu- 
rable. Juger ces événemens , de quelques 
noms qu'on les désigne, c'est les faire ren- 
trer dans l'ordre des idées existantes , des 
idées pour lesquelles il y avait déjà des ex- 
pressions. A cette affreuse image tous les 
mouvemens de l'ame se renouvellent, on 
frissonne , on s'enflamme , on veut combat- 
tre, on souhaite de mourir, mais la pensée 
ne peut se saisir encore d'aucun de ces souve- 
nirs ; les sensations qu'ils font naître absor- 
bent toute autre faculté. C'est donc en écar- 
tant cette époque monstrueuse, c'est à Taidc 
des autres événemens principaux de la révo- 
lution de France et de l'histoire de tous les 
peuples , que j'essayerai de réunir des ob- 
servations impartiales sur les gouvernemens, 
et si ces réflexions me conduisent à l'ad- 
mission des premiers principes sur lesquels 
se fondent la constitution républicaine de 

A4 



( 8 ) 

France , je demande que , même au milieit 
des fureurs de l'esprit de parti qui déchirent 
la France , et par elle le reste du monde , 
il soit possible de concevoir que l'enthou- 
siasme de quelques idées n'exclud pas le 
mépris profond pour certains hommes (l), 
et que Tespoir de l'avenir se concilie avec 
l'exécratign du passe. Alors même que le 
Coeur est à jamais déchiré par les blessures qu'il 
a reçues , l'esprit peut encore , après un cer- 
tain tems, s'élever à des méditations générales. 
On doit considérer à présent ces gran- 
des questions qui vont décider de la des- 
tinée politique de l'homme , dans leur na- 
ture même 5 et non sous le rapport seul des 
malheurs qui les ont accompagnées ; il faut 



WirÉiri illfid [ I Ml 



(i) Il me semble que les véritables partisans de h 
liberté républicaine sont ceux qui détestent le plus 
profondément les forfaits qui se sont commis en son 
tiom. Leurs adversaires peuvent sans doute éprouver la 
juste horreur du crime, mais comme ces crimes mêmes 
servent d'argument à leur système, ils ne leur font pas 
Ressentir, comme aux amis de la liberté ^ tous les gen^ 
res de douleur à- la fois. 



( 9 ) 

examiner du moins, si ces malheurs sont 
de l'essence même des institutions qu'on 
veut établir en France, ou si les effets de la 
révolution ne sont pas absolument distincts 
de ceux de la constitution; enfin, on doit 
se confier assez à l'élévation de son ame 
pour ne pas craindre , en examinant des 
pensées , d'être soupçonné d'indifférence 
pour les crimes. C'est avec la même indé- 
pendance d'esprit , que j'ai tâché , dans la 
première partie de cet ouvrage, de peindre 
les effets des passions de l'homme sur son 
bonheur personnel. Je ne sais pourquoi il 
serait plus difficile d'être impartial dans les 
questions de poHtique que dans les ques- 
tions de morale : certes les passions influent 
autant que les gouvernemens sur le sort de 
la vie, et cependant dans le silence de la 
retraite on discute avec sa raison les senti- 
mens qu'on a soi-même éprouvés ; il me pa- 
rait qu'il ne doit pas en coûter plus , pour 
parler philosophiquement des avantages ou 
des inconvéniens des républiques et des mo- 



( 10 ) 

narchies , que pour analyser avec exactitude 
rambition , l'amour, ou telle autre passion 
qui a décidé de votre existence. Dans les deux 
parties de cet ouvrage, j'ai également cher- 
ché à ne me servir que de ma pensée, à la 
dégager de toutes les impressions du mo- 
ment, on verra si j'ai réussi. 

Les passions, cette force impulsive qui en- 
traîne l'homme indépendamment de sa vo- 
lonté , voilà le véritable obstacle au bonheur 
individuel et politique. Sans les passions, les 
gouvernemens seraient une machine aussi 
simple que tous les leviers dont la force est 
proportionnée au poids qu'ils doivent sou- 
lever, et la destinée de l'homme ne serait 
composée que d'un juste équilibre entre les 
désirs, et la possibiHté de les satisfaire. Je 
ne considérerai donc la morale et la politi- 
que que sous le point de vue des difficultés 
que les passions leur présentent; les carac- 
tères qui ne sont point passionnés se pla- 
cent d'eux-mêmes dans la situation qui leur 
convient le mieux , c'est presque toujours 



( II ) 

celle que le hazard leur a désignée, ou s'ils 
y apportent quelque changement, c'est seu- 
lement dans ce qui s'offre le plus facilement 
à leur portée. Laissons -les donc dans leur 
calme heureux, ils n'ont pas besoin de nous, 
leur bonheur est aussi varié en apparence 
que les différens lots qu'ils ont reçu de la 
destinée; mais la base de ce bonheur est 
toujours la même , c'est la certitude de n'ê- 
tre jamais ni agité ni dominé par aucun 
mouvement plus fort que soi; l'existence de 
ces êtres impassibles est soumise sans doute 
comme celle de tous les hommes aux acci- 
dens matériels qui renversent la fortune , 
détruisent la santé, etc. Mais c'est par des 
calculs positifs et non par des pensées sen- 
sibles ou morales qu'on éloigne ou prévient 
de semblables peines ; le bonheur des ca- 
ractères passionnés au contraire, étant tout- 
à-fait dépendant de ce qui se passe au-de- 
dans d'eux , ils sont les seuls qui trouvent 
quelque soulagement dans les réflexions 
qu'on peut faire naître dans -eur ame. Leur 



( 12 ) 

entraînement naturel les exposant aux plus 
cruels malheurs , ils ont plus besoin du 
système qui a pour but unique d'éviter la 
douleur. Enfin, les caractères passionnés sont 
les seuls qui , par de certains points de res- 
semblance, peuvent être tous l'objet des mê- 
mes considérations générales. Les autres 
vivent un à un , sans analogie comme sans 
variété, leur existence est monotone, quoi- 
que chacun d'eux ait un but différent, et 
il y a autant de nuances que d'individus, 
sans qu'on puisse découvrir une véritable 
couleur. Si dans le traité sur le bonheur in- 
dividuel 5 je ne parle que des caractères pas- 
sionnés, il est encore plus naturel d'analyser 
les gouvernemens sous le rapport de la part 
quils laissent à l'influence des passions. On 
peut considérer un individu comme exempt 
de passions , mais une collection d'hommes 
est composée d'un nombre certain de carac- 
tères de tous les genres qui donnent un ré- 
sultat à-peu-près pareil ; il faut observer que 
les circonstances les plus dépendantes du ha-* 



f 



( 13 ) 

sard, sont soumises à un calcul positif quand 
les chances se multiplient. Dans le canton de 
Berne, par exemple, on a remarqué que 
tous les dix ans il y avait à -peu -près la 
même quantité de divorces ; il y a des villes 
d'Italie où l'on calcule avec exactitude com- ^ 

_bien d'assasinats se commettent régulièrement ^-^'^^^'^^ * 
tous les ans; ainsi les événemens qui tien- 
nent à une multitude de combinaisons di- 
verses ont un retour périodique , une pro- 
portion fixe, quand les observations sont le 
résultat d'un grand nombre de chances. C'est 
ce qui doit conduire à penser que la science 
politique peut acquérir un jour une évidence 
géométrique. La morale, chaque fois qu'elle 
s'appHque à tel homme en particulier , peut 
se tromper entièrement dans ses suppositions 
par rapport à lui ; l'organisation d'une cons- 
titution se fonde toujours sur des données . / 
fixes, puisque le grand nombre en towtJ^^y^^^^- 
genre amène des résultats toujours sembla^ 
blés, et toujou rs prévus. Les passions sont 
la plus grande difficulté des gouvernemens; 



( î4 ) 

cette vérité n'a pas besoin d'être développée^ 
on voit aisément que toutes les combinai-^ 
sons sociales les plus despotiques , convien- 
draient également à des hommes inertes qui 
seraient contens de rester à la place que le 
sort leur aurait fixée , et que la théorie dé- 
mocratique la plus abstraite serait praticable au 
ju^(^ milieu d'hommes sages uniquement conduits 
}UCt<Àyt^ /iJXf par leur raison. Le seul problême des constitu- 
pJt^*^ mM/ , lions est donc de connaître jusques à quel 
degré on peut exciter ou comprimer les pas- 
sions, sans compromettre le bonheur public. 
Avant d'aller plus loin l'on demande- 
/kffjtLu/f ï^ait, peut-être, une définition du bonheur; 
le bonheur , tel qu'on le souhaite , est la 
réunion de tous les contraires, c'est pour 
les individus, Tespoir sans la crainte, l'acti- 
vité sans l'inquiétude , la gloire sans la ca- 
lomnie , l'amour sans l'inconstance, l'ima- 
gination qui embellirait à nos yeux ce qu'on 
possède , et flétrirait le souvenir de ce qu'on 
aurait perdu; enfin, l'inverse de la nature 
morale , le bien de tous les états , de tous 



( If ) 

les talens , de tous les plaisirs , séparé du. 
mal qui les accompagne; le bonheur des na- 
tions serait aussi de concilier ensemble la 
liberté des républiques et le calme des mo- . 

narchies, J^éniulation des talens et le silence^y. A/n^ts 
^e^ factions , l'esprit militaire au-dehors et ^ Jtc^rcc^ 
le respect des loix au -dedans: le bonheur, 
tel que l'homme le conçoit , c'est ce qui est 
impossible en tout genre ; et le bonheur, tel 
qu'on peut l'obtenir, le bonheur sur lequel 
la réflexion et la volonté de l'homme peu- 
vent agir , ne s'acquiert que par l'étude de 
tous les moyens les plus sûrs pour éviter 
les grandes peines. C'est à la recherche de 
ce but que ce livre est destiné. 

Deux ouvrages doivent se trouver dans un 
seul; l'un étudie l'homme dans ses rapports 
avec lui-même , l'autre dans les relations so- 
ciales de tous les individus entr'eux ; quelque 
analogie se trouve dans les idées principales de 
ces deux traités , parce qu'une nation pré- 
sente le caractère d'un homme , et que la 
force du gouvernement doit agir sur elle. 



( 15 ) , 

comme la puissance de la raison d'un indi^ 
vidu sur lui-même. Le philosophe veut ren-> 
dre durable la volonté passagère de la ré- 
flexion ; l'art social tend à perpétuer l'action 
de la sagesse ; enfin ce qui est grand se 
retrouve dans ce qui est petit , avec la même 
exactitude de proportions : l'univers tout en- 
tier se peint dans chacune de ses parties ^ 
et plus il paraît l'œuvre d'une seule idée » 
plus il inspire d'admiration. 

Une grande différence , cependant , existe 
entre le système du bonheur de l'individu et 
celui du bonheur des nations ; c'est que dans le 
premier , on peut avoir pour but l'indépen- 
dance morale la plus parfaite, c'est-à-dire ^ 
l'asservissement de toutes les passions , cha- 
que homme pouvant tout tenter sur lui-* 
même; mais que dans le second, la Hberté 
politique doit toujours être calculée , d'après 
l'existence positive et indestructible d'une 
certaine quantité d'êtres passionnés , faisant 
partie du peuple qui doit être gouverné. 
La première partie est uniquement consa- 
crée 



( 17 ) 

crée aux réflexions sur la destinée particu- 
lière de l'homme. La seconde partie doic 
traiter du sort constitutionnel des nations. 
Le premier volume esc divisé en trois sec- 
tions ; la première traite successivement de 
rinfluence de chaque passion sur le bonheur 
de l'homme; la seconde analyse le rapport 
de quelques affections de l'ame avec la pas- 
sion ou avec la raison ; la troisième offre 
le tableau des ressources qu'on trouve en 
soi, de celles qui sont indépendantes du 
sort , et sur - tout de la volonté des autres 
hommes. 

Dans la seconde partie, je compte exa- 
miner les gouvernemens anciens et moder- 
nes sous le rapport de l'influence qu'ils ont 
laissé , aux passions naturelles aux hommes 
réunis en corps politique , et trouver la 
cause de la naissance , de la durée , et de la 
destruction des gouvernemens , dans la part 
plus ou moins grande qu'ils ont faite au 
besoin d'action qui existe dans toute société. 
Dans la première section de la seconde par- 

B 



( 18 ) 

tie, je traiterai des raisons qui se sont oppo- 
sées à la durée et sur-tout au bonheur des 
gouvernemens , où toutes les passions ont 
été comprimées. — Dans la seconde section, 
je traiterai des raisons qui se sont opposées 
au bonheur et sur-tout à la durée des gou- 
vernemens , où toutes les passions ont été 
excitées. — Dans la troisième section , je trai- 
terai des raisons qui détournent la plupart des 
hommes de se borner à l'enceinte des petits 
Etats, où la liberté démocratique peut exister ^ 
parce que là les passions ne sont point excitées 
par aucun but , par aucun théâtre propre 
à les enflammer. Enfin, je terminerai cet ou* 
vrage par des réflexions sur la nature des 
constitutions représentatives , qui peuvent 
conciher une partie des avantages regrettés 
dans les divers gouvernemens. 

Ces deux ouvrages conduisent nécessaire, 
ment l'un à l'autre; car si l'homme parvenait 
individuellement à dompter ses passions, le 
système des gouvernemens se simplifierait tel- 
lement qu'on pourait alors adopter, comme 



( t9 ) 

praticable, l'indépendance complette, dont 
l'organisation des petits Etats est susceptible. 
Mais quand cette théorie métaphysique serait 
impossible , au moins , il est virai , que plus 
l'on travaille à calmer les sentimens impé- 
tueux qui agitent l'homme au-dedans de lui, 
moins la liberté publique a besoin d'être 
modifiée ; ce sont toujours les passions qui 
forcent à sacrifier de l'indépendance pour 
assurer l'ordre , et tous les moyens qui ten- 
dent à rendre l'empire à la raison, diminuent 
le nombre nécessaire des sacrifices de liberté. 
^— J'ai à peine commencé la seconde partie 
politique , dont je ne puis donner une idée 
parce peu de mots. En m'en occupant, je 
Vois qu'il faut long-tems pour réunir toutes 
les connaissances , pour faire toutes les re- 
cherches qui doivent servir de base à ce 
travail ; mais si les accidens de la vie ou 
les peines du cœur bornaient le cours de 
ma destinée , je voudrais qu'un autre accom- 
plit le plan que je me suis proposé. En voici 

B Z 



( 20 ) 

quelques apperçus incomplets qui ne per-r 
mettent pas de juger de Tensemble. 

Il faudrait d'abord , en analysant les gouver- 
nemens anciens et modernes , chercher dans 
l'histoire des nations ce qui appartient seule- 
ment à la nature de la constitution qui les 
dirigeait. Montesquieu, dans son suUime ou- 
vrage sur les causes de la graîideiir et de la 
décadence des Romains, a traité, tout ensem- 
ble , les causes diverses qui ont influé sur le 
sort de cet Empire; il faudrait apprendre 
dans son livre, et démêler dans l'histoire 
de tous les autres peuples . les événemens 
qui sont la suite immédiate des constitu- 
tions , et peut-être trouverait - on que tous 
les événemens dérivent de cette cause : les 
nations sont élevées par leur gouvernement, 
comme les enfans par l'autorité paternelle* 
Et l'effet du gouvernement n'est pas incer- 
tain comme celui de l'éducation particu- 
hère , puisque , comme je l'ai déjà dit , les 
chances du hazard subsistent par rapport au 
caractère d'un homme , tandis que dans la 



( 21 ) 

réunion d'an certain nombre, les résultats 
sont toujours pareils. L'organisation de la 
puissance publique , qui excite ou comprime 
l'ambition , rend telle ou telle religion plus 
ou moins nécessaire , tel ou tel code pénal 
trop indulgent ou trop sévère , telle éten- 
due de pays dangereuse ou convenable ; enfin 
c'est de la manière dont les peuples con- 
çoivent Tordre social , que dépend le des- 
tin de la race humaine sous tous les rap- 
ports. La plus grande perfectibilité dont elle 
puisse être susceptible , c'est d'acquérir des 
idées certaines sur la science politique. Si 
les nations étaient en paix au-dehors et au- 
dedans , les arts , les connaissances , les dé- 
couvertes en divers genres feraient chaque 
jour de nouveaux progrès , et la philoso- 
piiie ne perdrait pas en deux ans de guerre 
civile , ce qu'elle avait acquis pendant des 
siècles tranquilles. Après avoir bien établi 
l'importance première de la nature des cons- 
titutions , il faudrait prouver leur influence 
par l'examen des faits caractéristiques de 

B î 



rhîstoire des mœurs , de l'administration , dç 
la littérature , de Part militairç de tous les 
peuples. J'étudierai d'abord les pays , qui 
dans tous les tems ont été gouvernés des^ 
potiquement , et motivant leurs différences 
apparentes, je montrerai que leur histoire a 
sous le rapport des causes et des effets, ^ 
toujours été parfaitement semblable; et j'ex^ 
pliquerai quel effet doit constamment pro^ 
duire sur les hommes, la compression de 
leurs mouvemens naturels par une force au- 
dehors d'eux , et à laquelle leur raison n'a 
pu donner aucun genre de consentement, 
P^ns l'examen des anarchies démagogiques 
ou militaires , il faut montrer aussi que ce^ 
deux causes, qui paraissent opposées, don- 
nent des résultats pareils , parce que dans 
les deux états , les passions politiques sonfe 
également excitées parmi ^ les hommes par 
réloignement de toutes les craintes positi- 
ves j et l'activité de toutes les espérances 
vagues. Dans l'étude de certains Etats, qui 
par leurs circonstances , encore plus que par 



( 25 ) 

leur petitesse, sont dans l'impossibilité déjouer 
un grand rôle au-dehors , et n'offrent point 
au-dedans de place qui puisse contenter l'am. 
bition et le génie , il faudrait observer com- 
ment l'homme tend à l'exercice de ses fa- 
cultés 5 comment il veut aggrandir l'espace 
en proportion de ses forces. Dans les Etats 
obscurs 5 les arts ne font aucun progrès, la 
littérature ne se perfectionne, ni par l'ému- 
lation qui excite l'éloquence , ni par la mul- 
titude des objets de comparaison , qui seule 
donne une idée fixe du bon goût. Les hom- 
mes, privés d'occupations fortes, se resser- 
rent tous les jours plus dans le cercle des 
idées domestiques , et la pensée , le talent , 
le génie , tout ce qui semble des dons de la 
nature , ne se développe cependant que 
par la combinaison des sociétés ; le même 
nombre d'hommes divisé , séparé , sans mo- 
bile et sans but, n'offre pas un génie supé- 
rieur , une ame ardente , un caractère éner- 
gique ; tandis que dans d'autres pays , parmi 
les mêmes êtres , plusieurs se seraient éle- 

B 4 



( 24 ) 

ves au-dessus de la classe commune , si le 
but avait fait naître l'intérêt , et Tintérêt l'é- 
tude , et la recherche des grands moyens 
et des grandes pensées. 

Sans s'arrêter long-tems sur les motifs de la 
préférence que la sagesse conseillerait, peut- 
être, de donner aux Etats comme aux destinées 
obscures , il est aisé de prouver que par la na- 
ture même des hommes, ils tendent à sortir de 
cette situation , qu'ils se réunissent pour mul- 
tiplier les chocs , qu'ils conquérent pour éten- 
dre leur puissance ; enfin , que voulant exci- 
ter leurs facultés , reculer en tout genre les 
bornes de l'esprit humain , ils appellent au- 
tour d'eux d'un commun accord les circons- 
tances qui secondent ce désir , et cette im- 
pulsion. Ces diverses réflexions ne pourraient 
avoir de prix qu'en les appuyant sur des 
faits 5 sur une connaissance détaillée de 
l'histoire , qui présente toujours des considé- 
rations nouvelles , quand on l'étudié avec 
un but déterminé, et que guidé, par l'éter- 
nelle ressemblance de l'homme avec l'homme. 



( 2f ) 

on recherche une mâme vérité à travers la 
diversité des lieux et des siècles. Ces différen- 
tes réflexions conduiraient enfin au principal 
but des débats actuels , à la manière de cons- *^^ 
tituer une grande nation avec de Tordre et ^/>t4^^ f^**^ 
de la liberté , et de réunir ainsi la splen- fi^^ 
deur des beaux arts , des sciences et des 
lettres , tant vantées dans les monarchies , 
avec l'indépendance des républiques ; il fau- 
droit créer un gouvernement qui donna de 
rémulation au génie, et mit un frein aux 
passions factieuses; un gouvernement qui 
put offrir à un grand homme un but digne 
de lui, et décourager Pambition de l'usur- 
pateur; un gouvernement qui présenta, com- 
me je Tai dit, la seule idée parfaite de 
bonheur en tout genre , la réunion des con- 
trastes. Autant le moraliste doit rejetter cet 
espoir , autant le législateur doit tâcher de 
s'en rapprocher : l'individu qui prétend pour 
lui-même à ce résultat, est un insensé; car 
le sort qui n'est pas dans sa main déjoue 
de toutes les manières de telles espérances ; 



*^.*t- 



C 25 ) 

mais les gouvcrnemens tiennent , pour ainsi 
dire, la place du sort par rapport aux na- 
tions ; comme ils agissent sur la masse , 
9^^ leurs effets , et leurs moyens sont assurés. Il 
f A^ ne s'en suit pas qu'il faut croire à la per- 
,\^. fection dans l'ordre social ; mais il est utile 
pour les législateurs de se proposer ce but, 
de quelque manière qu'ils conçoivent sa 
route. Dans cet ouvrage donc que je ferai, 
ou que je voudrais qu'on fit , il faudrait 
mettre absolument de côté tout ce qui tient 
à l'esprit de parti ou aux circonstances actuel- 
les 5 la superstition de la royauté, la juste hor- 
reur qu'inspirent les crimes dont nous avons 
été les témoins , l'enthousiasme même de la 
répubhque , ce sentiment qui dans fa pureté 
est le plus élevé que l'homme puisse con- 
cevoir. Il faudrait examiner les institutions 
dans leur essence même , et convenir qu'il 
n'existe plus qu'une grande question qui di- 
vise encore les penseurs; savoir, si dans la 
combinaison des gouvernemens mixtes, il 
faut 3 ou non , admettre l'hérédité. On est 



( 27 ) 

d'accord, je pense, sur l'impossibilité du des- 
potisme , ou de l'établissement de tout pou- 
voir qui n'a pas pour but le bonheur de 
tous; on l'est aussi, sans doute, sur l'absur- 
dité d'une constitution démagogique (I), qui 
bouleverserait la société au nom du peuple 
qui la compose. Mais les uns croyent que 
la garantie de la liberté , le maintien de l'or- 
dre, ne peut subsister qu'à l'aide d'une puis- 
sance héréditaire, et conservatrice; les autres, 
reconnaissent de même la vérité du princi- 
pe, que Tordre seul, c'est-à-dire l'obéis- 
sance à la justice, assure la liberté: mais ils 
pensent que ce résultat peut s'obtenir sans 
un genre d'institutions que la nécessité seule 
peut faire admettre , et qui doivent être rejettées 
par la raison , si la raison prouve , qu'elles ne 



(i) J'entends par constitution démagogique, celle 
qui met le peuple en fermentation, confond tous les 
pouvoirs, enfin la constitution de 179?. Le mot de 
démocratie étant pris, de nos jours, dans diverses 
acceptions, il ne rendrait pas avec exactitude ce que 
|e veux exprimer. 

B * 



( 28 ) 

servent pas mieux que les ide'es naturelles 
au bonheur de la société. C'est sur ces deux 
questions , il me semble , que tous les esprits 
devraient s'exercer : il faut les séparer abso- 
lument de ce que nous avons vu , et même 
de ce que nous voyons, enfin de tout ce 
qui appartient à la révolution; car, comme 
on l'a fort bien dit, il faut que cette révo- 
lution finisse par le raisormement ^ et il n'y 
a de vaincu que les hommes persuadés. Loin 
donc de ceux qui ont quelque valeur per- 
sonnelle, toutes les dénominations d'esclaves 
et de factieux , de conspirateurs et d'anar- 
chistes , prodiguées aux simples opinions; 
les actions doivent être soumises aux loix: 
mais l'univers moral appartient à la pensée; 
quiconque se sert de cette arme , méprise 
toutes les autres , et l'homme qui l'employé est 
par cela seul incapable de s'abaisser à d'autres 
moyens. — Plusieurs ouvrages de très -bons 
auteurs renferment des raisons en fiveur de 
l'hérédité modifiée , ou comme en Angle- 
terre, c'est-à-dire, composant deux branches 



' ( 29 ) 

du gouvernement 3 dont le troisième pou- 
voir est purement représentatif; ou comme 
à Rome , lorsque la puissance politique était 
divisée entre la démocratie et l'aristocratie, 
le peuple et le sénat ; il faudrait donc dé- 
duire tous les motifs qui ont fait croire que 
la b alance de ces intérêts opposés , pouvait 
seule donner de la stabilité aux gouverne^ 
mens ; que l'homme qui se croit des talens, 
ou se voit de l'autorité , tendant naturelle- 
ment , d'abord aux distinctions personnelles ^ 
et ensuite aux distinctions héréditaires , il 
vaut mieux créer légalement ce qu'il con- 
quérera de force. Il faudrait développer et f 

ces raisons, et beaucoup d'autres encore, 
exceptant de part et d'autre celles qu'on 
croit tirer du droit pour ou contre ; car le 
droit en politique, c'est ce qui conduit J£ V^^ -^^^^ 
plus^ sûrement au bonheur général ; mais "^^ '^ *^^* 
Ton doit exposer sincèrement tous les moyens 
de ses adversaires quand on les combat de 
bonne foi. 

On pourrait opposer à leurs raisonne- 



mens , que la principale cause de la cîes^ 
traction de plusieurs gouvernemens a été 
d*avoir constitué dans lEtat deux intérêts 
opposés : on a considéré comme le chef- 
d'œuvre de la science des gouvernemens de 
mesurer assez les deux actions contraires, 
pour que la puissance aristocratique et dé- 
mocratique se balança , comme deux lutteurs 
qu'une égale force rend immobiles. En eifet, 
le moment le plus prospère dans tous ces 
gouvernemens est celui où cette balance , sub- 
sistant d'une manière parfaite, donne le re- 
pos qui naît de deux efforts contenus l'uni 
yûL (ydHaJjii par l'autre, mais cet état ne peut être durable. 
Cf:H}-v^y**-*^^ A l'instant, où pour suivre la comparaison, 
ILuu^^^-*^^ ^^Tun des deux lutteurs perd un moment l'a- 
[ ^^ ^ii^'*^. vantage , il terrasse l'autre qui se venge en 
le renversant à son tour. Ainsi l'on a vu la 
république Romaine déchirée , dès qu'une 
guerre , un homme, ou le tems seul a rompu 
l'équilibre. — On dira qu'en Angleterre il y a 
trois intérêts , et que cette combinaison plus 
savante , répond de la tranquillité publique. 



( n ) 

Il n'y a jamais trois intérêts dans un tel gou-"^^ *^/*^. 
vernement, les privilégiés héréditaires et ceux 
qui ne le sont pas, peuvent être revêtus de 
noms dilFérens; mais la division se fait tou- ,y 

jours sur ces deux bases, l'on se sépare tt*^ 
l'on se rallie 5 d'après ces deux grands motifs*** ^i^f^aà 
d'opposition. Ne serait- il pas possible que- /^^>^ 
le genre humain , témoin et victime de ce frfrvr^ ^ ^^ 
principe de haine , de ce germe de mort /'^n^-r^r*-^. 
qui a détruit tant d'Etats , put chercher et 
trouver la fin du combat de l'aristocratie et 
de la démocratie , et qu'au lieu de s'attacher 
à la combinaison d'une balance , qui par son 
avantage même , par la part qu'elle accorde 
à la liberté, finit toujours par être renver- 
sée : on examina , si l'idée moderne du sys- "^ , / 
tênie représ entatif n'étabht pas dans le gou- x^ /^ oL^L 
vernement , un seul intérêt , un seul prin- é^^ af>^^^ 
cipe de vie , en rejettant toutefois tout ce ^ -7^ ^ 
qui peut conduire à la démocratie? r^^^^^Jî^ -r»^ J^^^x^r^ 
Supposez d'abord un très - petit nojiibre ^*^^^ •' \^ 
d'hommes extraits d'une nation immense, une / *^^/. 
élection combinée , et par deux degrés , et par 



( 32 ) 

l'obligation d'avoir passé successivement dans 
les places qui font connaître les hommes 
et exigent, et de l'indépendance de fortune, 
et des droits à l'estime publique pour s'y 
VkJ^ ^.^^-'l'naintenir. Cette élection ainsi modifiée , n'éta- 
^^ k^ -^^ blirait-elle pas l'aristocratie des meilleurs , la 
lu^^^^^^^^ Y prééminence destalens , des vertus et des pro- 
j^ ^(^y*.^^ priétés ? Ce genre de distinction qui , sans faire 
deux classes de droit, c'est-à-dire deux enne- 
mis de fait , donne aux plus éclairés la 
conduite du reste des hommes, et faisant 
choisir les êtres distingués par la foule de 
leurs inférieurs , assure au tale nt sa place , 
et à la médiocrité sa consolation ; donne 
une part à l'amour-propre du vulgaire dans 
les succès des gouvernants qu'ils ont choi- 
sis; ouvre la carrière à tous , mais n'y amène 
que le petit no4iibre. L'avantage de l'aristo- 
cratie de naissance, c'est la réunion des cir- 
constances qui rendent pius probables dans 
une telle classe le*? sentimens généreux : 
l'aristocratie de l'élection doit, alors que sa 
marche est sagement graduée , appeller avec 

certitude 



( 53 ) 

certitude les hommes distingués par la na- 
ture aux places éminentes de la société- — 
Ne serait-il pas possible que la division des 
pouvoirs donna tous les avantages et aucun 
des inconvéniens de l'opposition des intérêts , 
que deux chambres , un directoire exécutif, 
quoique temporaire , fussent parfaitement dis- 
tinctes dans leurs fonctions; que chacun prit 
un parti différent par sa place , mais non 
par esprit de corps, ce qui est d'une toute 
autre nature? Ces hommes , séparés pendant 
le cours de leurs magistratures , par les exer- 
cices divers du pouvoir public , se réuniraient 
ensuite dans la nation , parce qu'aucun inté- 
rêt contraire ne les séparerait d'une manière 
invincible. Ne serait - il pas possible qu'un 
grand pays , loin d'être un obstacle à un tel 
état de choses , fut particulièrement propre 
à sa stabilité? parce qu'une conspiration, un 
homme, peuvent s'emparer tout-à-coup de la 
citadelle d'un petit Etat , et par cela seul 
changer la forme de son gouvernement, tan- 
dis qu'il n'y a qu'une opinion qui remue 

C 



( 34 ) 

à la fois trente millions d'hommes , que tout 
ce qui n'est produit que par des individus, 
ou par une faction qui n'est point ralliée 
au mouvement public, est étouffé par la masse 
qui se porte sur chaque point. 11 ne peut 
pas y avoir d'usurpateur dans un pays ou 
il faudrait que le même homme rallia l'o- 
pinion à lui, depuis le Rhin jusqu'aux Py- 
rénées; l'idée d'une constitution, d'un ordre 
légal consenti par tous , peut seule réunir 
et frapper à distance. Le gouvernement dans 
un grand pays a pour appui la masse énorme 
d'hommes paisibles ; cette masse est beau- 
coup plus considérable à proportion même, 
dans une grande nation , que dans un petit 
pays. Les gouvernans dans un petit pays sont 
beaucoup plus multipliés par rapport aux 
gouvernés , et la part de chacun , à une action 
quelconque , est plus grande et plus facile : 
enfin, si l'on répétait d'une manière vague, 
qu'on n'a jamais vu une constitutioii fondée sur 
de telles bases , qu'il vaut mieux adopter celles 
qui ont existé pendant des siècles ; on pour- 



( 3f ) 

rait demander de s'arrêtei à une réflexion qui 
mérite , je crois , une attention particulière. 
Dans toutes les sciences humaines , on 
débute par les idées complexes , en se 
perfectionnant , Ton arrive aux idées sim- 
nles : IVnorance absolue dans ces combi- 
naisons naturelles est moins éloignée du der- 
nier terme des connaissances, que les demi 
lumières. Une comparaison fera mieux sentir 
ma pensée: à la renaissance des lettres, les 
premiers écrits qu'on a composé , ont été 
pleins de recherche et d'affectation. Les grands 
écrivains , deux siècles après , ont admis et 
fait admettre le genre simple ; et le dis- 
cours du sauvage qui s'écriait: dirons -nous 
aux ossemens de nos pires , levez - vous et 
77mrcbez à notre suite? Ce discours avait plus 
de rapport avec la langue de Voltaire , que 
les vers empoulés de Brebeuf ou de Chape- 
lain. En mcchanique, on avait d'abord trouvé 
la machine de Marly , quia avec des frais énor- 
mes, élevait l'eau sur le sommet d'une mon- 
tagne ; après cette machine on a découvert 

C Z 



( 36 ) 

des pompes qui produisent le même effet 
avec infiniment moins de moyens: sans vou- 
loir faire d'une comparaison une preuve, 
peut-être que lorsqu'il y a cent ans en An- 
gleterre 5 l'idée de la liberté reparut sur la 
terre ; l'organisation combinée du gouver- 
nement Anglais était le plus haut point de 
perfection où l'on put atteindre alors ; mais 
aujourd'hui des bases plus simples peu- 
vent donner en France, après la révolution, 
des résultats pareils à quelques égards , et 
supérieurs à d'autres , indépendamment de 
tous les crimes particuliers qui ont été com- 
mis 5 l'ordre social a été menacé de sa 
destruction pendant cette révolution par le 
système politique même qu'on avait adopté: 
les mœurs barbares sont plus près des insti- 
tutions simples mal entendues , que des insti- 
tutions compliquées ; mais il n'en est pas 
moins vrai que l'ordre social, comme toutes 
les sciences , se perfectionne à mesure qu'oa 
diminue les moyens , sans affaiblir le résultat. 
Ces considérations , et beaucoup d'autres , cou- 



( 57 ) 

duiraient à un développement complet de la 
nature , et de rutilité des pouvoirs héréditaires , 
faisant partie de la constitution ; et de la na- 
ture , et de Tutilité , des constitutions com- 
posées uniquement de magistratures tempo- 
raires. Car, il faut bien se le répéter, l'on 
est maintenant opposé sur ce point seul, 
k reste des opinions despotiques et déma- 
gogiques sont des songes exaltés ou crimi- 
nels , dont tout ce qui pense s'est réveillé. 
On ferait quelque bien , je crois , en traitant 
d^une manière purement abstraite , des ques- 
tions dont les passions contraires se sont 
tour à tour emparées. En examinant la vé- 
rité , séparément des hommes et des tems , 
on arrive à une démonstration , qui se re- 
porte ensuite avec moins de peine sur les 
circonstances présentes. A la fin d'un sembla- 
ble ouvrage, cependant, sous quelque point 
de vue général que ces grandes questions 
fussent présentées , il serait impossible de 
ne pas finir par les particulariser dans leur 
rapport avec la France et le reste de lEa- 

C ^ 



( 3S ) 

rope. Tout invite la France à rester républi- 
que ; tout commande à TEurope de ne pas 
suivre son exemple : l'un des plus spirituels 
écrits de notre tems , celui de Benjamin 
é. f^^^^Constant , a parfaitement traité la question 
qui concerne la position actuelle de la France. 
Deux motifs de sentiment me frappent sur- 
tout; voudrait- on souffrir une nouvelle ré- 
volution pour renverser cdle qui établit la 
république? et le courage de tant d'armées, 
et le sang de tant de héros serait -il versé 
au nom d'une chimère dont il ne resterait 
que le souvenir des crimes qu'elle a coûtés. 
La France doit persister dans cette grande 
expérience dont le désastre est passé , dont 
Tespoir est à venir. Mais peut-on assez ins- 
pirer à l'Europe l'horreur des révolutions ? 
Ceux qui détestent les principes de la cons- 
titution de France , qui se montrent les en- 
nemis dô toute idée libérale , et font un crime 
d'aimer jusqu'à la pensée d'une république^ 
comme si les scélérats qui ont souillé la 
France pouvaient déshonorer le culte des 



( 39 ) 

Catons, dcsBrutusetdesSidney : ces hommes 
intolérans et fanatiques ne persuadent point 
par leurs véhémentes déclamations les étran- 
gers philosophes ; mais que l'Europe écoute 
les amis de la liberté, les amis de la républi- 
que Française , qui se sont hâtés de l'adopter , 
dès qu'on Ta pu sans crime , dès qu1l n'en 
coûtait pas du sang pour la désirer. Aucun 
gouvernement monarchique ne renferme assez 
d'abus, maintenant, pour qu'un jour de ré- 
volution n'arrache plus de larmes que tous 
les maux qu'on voudrait réparer par elle. Dé- 
sirer une révolution, c'est dévouer à la mort 
l'innocent et le coupable ; c'est, peut-être, 
condamner l'objet qui nous est le plus cher! 
et jamais on n'obtient, soi-même, le but 
qu'à ce prix affreux on s'était proposé. Nul 
homme, dans ce mouvement terrible, n'a- 
chève ce qu'il a commencé; nul homme ne 
peut se flatter de diriger une impulsijn dont 
la nature des choses s'empare ; et cet An- 
glais qui voulut descendre dans sa barque 
la chute du Rhin à Schaffouse , était moins 

C 4 



C 40 ) 

insensé que l'ambitieux qui croirait pouvoiï 
se conduire avec succès à travers une révo- 
lution toute entière. Laissez-nous en France 
combattre, vaincre, soulFrir, mourir dans 
nos affections, dans nos penchans les plus 
chers, renaître ensuite, peut-être, pour l'é- 
tonnement et Tadmiration du monde. Mais 
laissez un siècle passer sur nos destinées , 
vous saurez alors si nous avons acquis la 
véritable science du bonheur des hommes; si 
le vieillard avait raison , ou si le jeune homme 
a mieux disposé de son domaine, l'avenir. 
Hélas! n'êtes -vous pas heureux qu'une na- 
tion toute entière se soit placée à l'avant- 
garde de l'espèce humaine pour affronter 
tous les préjugés , pour essayer tous les prin- 
cipes ? Attendez , vous , génération contempo- 
raine, éloignez encore de vous les haines, 
les proscriptions et la mort ; nul devoir ne 
pourrait exiger de tels sacrifices, et tous les 
devoirs , au contraire , font une loi de les 
éviter. 

Qu'on me pardonne de m'être laissée 



c 41 ) 

entraîner au-delà de mon sujet, mais qui 
peut vivre, qui peut écrire dans ce tems, 
et ne pas sentir et penser sur la révolution 
de France. 

J'ai tracé l'esquisse imparfaite de l'ou- 
vrage que je projette. La première partie , 
que j'imprime à présent est fondée sur 
l'étude de son propre cœur , et les obser- 
vations faites sur le caractère des hommes 
de tous les tems. Dans l'étude des cons- 
titutions, il faut se proposer pour but le 
bonheur , et pour moyen la liberté ; dans 
la science morale de riiomme, c'est l'indé- 
pendance de l'ame qui doit être l'objet prin- 
cipal, ce qu'on peut avoir de bonheur en 
est la suite. L'homme qui se vouerait à la 
poursuite de la félicité parfaite , serait le plus 
infortuné des êtres; la nation qui n'aurait en 
vue que d'obtenir le dernier terme abstrait 
de la liberté métaphisique , serait la nation 
la plus misérable; les législateurs doivent donc 
compter et diriger les circonstances, et les 
individus chercher à s'en rendre indépen- 



C 42 ) 

dans ; les gouvernemens doivent tendre au 
bonheur réel de tous , et les moralistes doi- 
vent apprendre aux individus à se passer 
de bonheur. Il y a du bien pour la masse 
dans l'ordre même des choses , et cepen- 
dant il n'est pas de félicité pour les indivi- 
dus ; tout concourt à la conservation de 
l'espèce , tout s'oppose aux désirs de chacun , 
et les gouvernemens, à quelques égards, 
représentant l'ensemble de la nature, peu- 
vent atteindre à la perfection dont l'ordre 
général offre l'exemple; mais les moralistes, 
parlant aux hommes individuellement , à tous 
ces êtres emportés dans le mouvement de 
l'univers, ne peuvent leur promettre avec 
certitude aucune jouissance personnelle, que 
dans ce qui dépend toujours d'eux-mêmes. 
Il y a de l'avantage à se proposer pour but 
de son travail sur soi, la plus parfaite in- 
dépendance philosophique ; les essais même 
inutiles, laissent encore après eux des traces 
salutaires; agissant à la fois sur son être tout 
entier , on ne craint pas , comme dans les 



C 43 ) 

expériences sur les nations , de disjoindre , 
de séparer , d'opposer l'un à Tautre toutes 
les parties diverses du corps politique. L'on 
n'a point, au-dedans de soi, de transaction 
à faire avec des obstacles étrangères ; Ton me- 
sure sa force, on triomphe, ou l'on se soumet; 
tout est simple, tout est possible même; 
car, s'il est absurde de considérer une na- 
tion comme un peuple de philosophes , il 
esc vrai que chaque homme en particuHer 
peut se flatter de le devenir. 

Je m'attends aux diverses objections de senti- 
ment et de raisonnement qu'on pourra faire 
contre le système développé dans cette premiè- 
re partie. Rien n'est plus contraire , il est vrai , 
aux premiers mouvemens de la jeunesse, que 
l'idée de se rendre indépendant des affections 
des autres; on veut d'abord consacrer sa vie à 
être aimé de ses amis, à captiver la faveur publi- 
que, il semble qu'on ne s'est jamais assez mis à 
la disposition de ceux qu'on aime, qu'on ne 
leur a jamais assez prouvé qu'on ne pouvait 
exister sans eux; que foccupationj les ser- 



C 44 ) 
vices de tous les jours ne satisfont pas assez 
au gré de la chaleur de l'ame, le besoin 
qu'on a de se dévouer , de se livrer en entier 
aux autres ; on se fait un avenir tout com- 
posé des liens qu'on a formé , on se confie 
d'autant plus à leur durée que Ton est 
«oi - même plus incapable d'ingratitude ; 
on se sait des droits à la reconnaissan- 
ce, on croit à l'amitié ainsi fondée plus 
qu'à aucun autre lien de la terre , tout est 
moyen , elle seule est le but ; l'on veut 
aussi de l'estime publique , mais il semble 
que vos amis vous en sont les garants, ou 
n'a rien fait que pour eux , ils le savent, ils 
le diront; comment la vérité, et la vérité du 
sentiment ne persuaderait-elle pas ? comment 
ne finirait -elle pas par être reconnue? Les 
preuves sans nombre, qui s'échappent d'elle 
de toutes parts, doivent enfin l'emporter sur 
la fabrication de la calomnie. Vos paroles , 
votre voix, vos accens, l'air qui vous envi- 
ronne, tout vous semble empreint de ce que 
vous êtes réellement, et l'on ne croit pas 



( 4f ) 

à la possibilité d'être long-tems mal jugé; 
c'est avec se sentiment de confiance qu'on 
vogue à pleine voile dans la vie ; tout ce 
qu'on a sçu, tout ce qu'on vous a dit de 
la mauvaise nature d'un grand nombre d'hom- 
mes, s'est classé dans votre tête comme Phis- 
toire , comme tout ce qu'on apprend ea 
morale sans l'avoir éprouvé. On ne s'avise 
pas d'appliquer aucune de ces idées générales 
à sa situation particulière; tout ce qui vous 
arrivera, tout ce qui vous entoure doit être 
une exception; ce qu'on a d'esprit n'a point 
d'influence sur la conduite: là où il y a ua 
cœur , il est seul écouté ; ce qu'on n'a pas 
senti soi-même est connu de la pensée , sans 
jamais diriger les actions. Mais à vingt-cinq 
ans , à cette époque précise , où la vie cesse 
de croître, il se fait un cruel changement 
dans votre existence ; on commence à juger 
votre situation; tout n'est plus avenir dans 
votre destinée ; à beaucoup d'égards votre 
sort est fixé, et les hommes réfléchissent 
alors s'il leur convieoc d'y lier le leur ; s ils 



C 46 ) 

y voyent moins davantages qu'ils n'avaient 
crû , si de quelque manière leur attente est 
trompée; au moment où ils sont résolus à 
s'éloigner de vous, ils veulent se motiver à 
eux-mêmes leur tort envers vous ; ils vous 
cherchent mille défauts pour s'absoudre 
du plus grand de tous ; les amis qui se 
rendent coupable d'ingratitude, vous acca- 
blent pour se justifiifr , ils nient le dévoue- 
ment , Us supposent Pexigeance, ils essayent 
enfin de moyens séparés , de moyens con- 
tradictoires pour envelopper votre conduite 
et la kur d'une sorte d'incertitude que cha- 
cun explique à son gré. Qiielle multitude 
de peines assiège alors le cœur qui voulait 
vivre dans les autres , et se voit trompé dans 
cette illusion ! La perte des affections les plus 
chères n'empêche pas de sentir jusqu'au plus 
faible tort de l'ami qu'on aimait le moins. 
Votre système de vie est attaqué , chaque 

COUD ébranle l'ensemble: celui-là aussi s'é- 

t. 

loigue de moi^ est une pensée douloureuse, 
qui donne au dernier lien qui se brise un 



( 47 ) 

prix qu'il n'avait pas auparavant. Le public 
aussi, dont on avait éprouvé la faveur, perd 
toute son indulgence; il aime les succès 
qu'il prévoit , il devient l'adversaire de ceux 
dont il est lui-même la cause; ce qu'il a dit , 
il l'attaque; ce qu'il encourageait, il veut le 
détruire: cette injustice de l'opinion fait souf- 
frir aussi de mille manières en un jour. Tel 
individu qui vous déchire , n'est pas digne 
que vous regrettiez son suffrage, mais vous 
souffrez de tous les détails d'une grande 
peine, dont l'histoire se déroule à vos yeux; 
et déjà certain de ne point éviter son péni- 
ble terme, vous éprouvez cependant la dou- 
leur de chaque pas. Enfin, le cœur se flé- 
trit , la vie se décolore ; on a des torts à son 
tour qui dégoûtent de soi comme des au- 
tres , qui découragent du système de per- 
fection dont on s était d'abord enorgueilli; 
on ne sait plus à quelle idée se reprendre, 
quelle route suivre désormais; à force de 
s'être confié sans réserve , on serait prêt à 
soupçonner injustement. Est-ce la sensibihté, 

C ^ 



C 48 ) 

est-ce la vertu qui n'est qu'un fantôme? Et 
cette plainte sublime échappée à Brutus dans 
les champs de Philippes , doit-elle égarer la 
vie, ou commander de se donner la mort? 
C'est à cette époque funeste ou la terre sem- 
ble manquer sous nos pas; ou plus incer- 
tains sur l'avenir que dans les nuages de l'en- 
fance , nous doutons de tout ce que nous 
croyons savoir , et recommençons l'exis- 
tence avec l'espoir de moins. C'est à cette 
époque où le cercle des jouissances est par- 
couru , et le tiers de la vie à peine atteint, 
que ce livre peut être utile ; il ne faut pas 
le lire avant; car je ne l'ai moi-même ni 
commencé ^ ni conçu qu'à cet âge. On 
m'objectera , peut - être aussi , qu'en vou- 
lant dompter les passions , je cherche à étouf- 
fer le principe des plus belles actions des 
hommes , des découvertes" sublimes , des sen- 
timens généreux ; quoique je ne sois pas 
entièrement de cet avis , je conviens qu'il y 
a quelque chose de grand dans la passion; 
qu'elle ajoute, pendant qu'elle dure, à l'ascen- 
dant 



( 49 ) 

dant de l'homme; qu'il accomplit alors pres- 
que tout ce qu'il projette, tant la volonté 
ferme et suivie , est une force active dans Tor- 
dre moral. L'homîi3e alors, emporté par quel- 
que chose de plus puissant que lui , use sa 
vie, mais s'en sert avec plus d'énergie. Si 
l'ame doit être considérée seulement comme 
une impulsion , cette impulsion est plus 
vive quand la passion l'excite ; s'il faut aux 
hommes sans passions , l'intérêt d'un grand 
spectacle, s'ils veulent que les gladiateurs 
s'entredétruisent à leurs yeux , tandis qu'ils 
ne seront que les témoins de ces affreux 
combats, sans doute il faut enflammer de tou- 
tes les manières ces êtres infortunés , dont les 
sentimens impétueux animent , ou renver- 
sent le théâtre du monde ; mais quel bien 
en résuîtera-t-il pour eux, quel bonheur gé- 
néral peut -on obtenir par ces encourage- 
mens donnés aux passions de l'ame? Tout 
ce qu'il faut de mouvement à la vie sociale, 
tout l'élan nécessaire à la vertu existerait 
sans ce mobile destructeur : mais, dira-t-on. 



( f o ) 

c'est à diriger les passions et non à les vain- 
cre , qu'il tant consacrer ses efforts ; je n'en- 
tends pas comment on dirige ce qui n'existe 
qu'en dominant : il n'y a que deux états 
pour l'homme , ou il est certain d'être le 
maître au - dedans de lui , et alors il n'a 
pomt de passions; ou il sent qu'il règne 
en lui-même une puissance plus forte 
que lui , et alors il dépend entièrement 
d'elle. Tous ces traités avec la passion 
sont purement imaginaires; elle est, comme 
les vrais tyrans , sur le trône ou dans 
les fers. Je n'ai point imaginé cependant 
de consacrer cet ouvrage à la destruction, 
de toutes les passions. Mais jai tâché 
d'oftrir un système de vie qui ne fut pas 
sans quelques douceurs , à l'époque où 
s'évanouissent les espérances de bonheur 
positif dans cette vie : ce système ne con- 
vient qu'aux caractères naturellement pas- 
sionnés , et qui ont combattu pour repren- 
dre l'empire ; plusieurs de ses jouissances 
n'appartiennent qu'aux âmes jadis ardentes , 



( fî ) 

kt la nécessité de ses sacrifices ne peut être 
sentie que par ceux qui ont été malheureux* 
En effet , si Ton n'était pas né passionné 
qu'aurait-on à craindre, de quel effort aurait- 
on besoin, que se passerait -il en soi qui 
put occuper le moraliste, et l'inquiéter sur 
la destinée de l'homme? Pourrait -on aussi 
me reprocher de n'avoir pas traité séparément 
les jouissances attachées à l'accompHssement 
de ses devoirs , et les peines que font éprou- 
ver le remord qui suit le tort, ou le crime 
de les avoir bravées ? Ces deux idées premiè- 
res dans l'existence., s'apphquent également a 
toutes les situations, à tous les caractères, 
et ce que j'ai voulu montrer seulement, c'est 
le rapport des passions de l'homme avec les 
impressions agréables ou douloureuses qu'il 
ressent au fond de son cœur. En suivant 
ce plan , je crois de même avoir prouvé 
qu'il n'est point de bonheur sans la vertu ; 
revenir à ce résultat par toutes les rou- 
tes , est une nouvelle preuve de sa vérité» 
Dans l'analyse des diverses affections mora- 



les de l'homme , il se rencontrera quelque- 
fois des allusions à la révolution de France; 
nos souvenirs sont tous empreints de ce 
terrible événement : d'ailleurs , j'ai voulu 
que cette première partie fut utile à la se- 
conde, que l'examen des hommes un à un 
put préparer au calcul , des effets de leur 
réunion en masse; j'ai espéré, je le répète 3 
qu'en travaillant à l'indépendance morale de 
l'homme , on rendrait sa hberté politique plus 
facile , puisque chaque restriction qu'il faut 
imposer à cette liberté , est toujours comman- 
dée par l'effervescence de telle ou telle passion. 
Enfin, de quelque manière que Ton juge 
mon plan , ce qui est certain , c'est que 
mon unique but a été de combattre le mal- 
heur sous toutes ses formes , d'étudier les 
pensées, les sentimens, les institutions qui 
causent de la douleur aux hommes , pour 
chercher quelle est la réflexion , le mouve- 
ment, la combinaison, qui pourrait diminuer 
que-que cho.^e de l'intensité des peines de l'ame ; 
l'image de l'imortune , sous quelqu'aspect 



qu'elle se préseate^etnie poursuit, et m'acca- 
ble. Hélas ! j'ai tant éprouvé ce que c'était que 
goufFrir, qu'un attendrissement inexprimable, 
une inquiétude douloureuse s'emparent de 
moi, à la pensée des malheurs de tous et 
de chacun; des chagrins inévitables et des 
tourmens de l'imagination , des revers de 
l'homme juste, et même aussi des remords 
du coupable, des bles-sures du cœur les plus 
touchantes de toutes , et des regrets dont 
on rougit sans les éprouver moins ; enfin , 
de tout ce qui fait verser des larmes, ces 
larmes que les anciens recueilloient dans une 
urne consacrée , tant la douleur de l'homme 
était auguste à leurs yeux. Ah ! ce n'est pas 
assez d'avoir juré, que dans les limites de 
son existence, de quelque injustice, de quel- 
que tort qu'on fut l'objet, on ne causerait 
jamais volontairement une peine , on ne re- 
noncerait jamais volontairement à la possi^ 
bilité d'en soulager une; il faut essayer en- 
core si quelque ombre de talent , si quel- 
que faculté de méditation ne pourrait pas 

D 3 



( f4 ) 

faire trouver la langue , dont la mélancolie 
ébranle doucement le cœur, ne pourrait pas 
aider à découvrir , à quelle hauteur philoso* 
phique les armes qui blessent n'atteindraient 
plus. Enfin, si le tems et l'étude appre^ 
naient , comment on peut donner aux prin- 
cipes politiques assez d'évidence pour qu'ils 
ne fussent plus l'objet de deux religions , 
et par conséquent des plus sanglantes fu- 
reurs , il semble que l'on aurait du moins 
offert un examen complet, de tout ce qui 
livre la destinée de l'homme à la puissance 
du malheur» 






"^axt^j^ 



SECTION PREMIÈRE '^-^'^ 

DES PASSION S.|-^^^^ 
CHAPITRE PREMIER.' 



Bfi Vamour de la gloire. 



D 



E toutes les passions dont le cœur 
humain est susceptible , il n'en est point 
qui ait un caractère aussi imposant que l'a*- 
mour de la gloire; on peut trouver la trace 
de ses mouvemens dans la nature primitive 
de l'homme , mais ce n'est qu'au miheu 
de la société que ce sentiment acquiert 
sa véritable force. Pour mériter le nom 
de passion , il faut qu'il absorbe toutes les 
autres affections de l'ame , et ses plaisirs 
comme ses peines n'appartiennent qu'au dé- 
veloppement entier de sa puissance. 

Après cette subhmité de vertu, qui fait trou- 

D 4 



%■» 



>iN- ^ \. 



•^^ Ycr dans sa propre conscience le motif et le 

but de sa conduite , le plus beau des princi- 

pes.qui puisse mouvoir notre ame est l'amour 

V de la gloire. Je laisse au sens de ce mot 

'^ sa propre grandeur en ne le séparant pas de 
la valeur réelle des actions qu'il doit dési- 
gner. En effet, une gloire véritable ne peut 
être acquise par une célébrité relative , on 
en appelle toujours à l'univers et à la pos- 
térité pour confirmer le don d'une si au- 
guste couronne ; elle ne doit donc rester 
qu'au génie ou à la vertu. C'est en médi- 
tant sur l'ambition que je parlerai de tous 
les succès éphémères qui peuvent imiter ou 
rappeller la gloire; mais c'est d'elle-même, 
c'est-à-dire, de ce qui est vraiment grand 
et juste, que je veux d'abord m'occuper ; 
et pour juger son influence sur le bonheur, 
je ne craindrai point de la faire paraître dans 
toute la séduction de son éclat. 

Le digne et sincère amant de la gloire pro- 
pose un beau traité au genre humain ; il lui dit': 
3> Je consacrerai mes talens à vous servir ; 



( f7 ) 

fy ma passion dominante m'excitera sans cesse 

„ à faire jouir un plus grand nombre d'hom- 

n mes des résultats heureux de mes efforts; 

53 le pays , le peuple qui m'est inconnu aura 

„ des droits aux fruits de mes veilles ; tout 

55 ce qui pense est en relation avec moi , j^m^AiH'- 

55 et dégagé de la puissance environnante _ " 

55 des sentimens individuels , c'est à l'éten- > - 

55 due seule de mes bienfaits que je niesu- 

,5 rerai mon bonheur ; pour prix de ce dé- 

**^ vouement, je ne vous demande que de "' 

5> le célébrer, chargez la reno^nmée d'ac* > 

55 quitter votre reconnaissance. La vertu, •' 

55 j'en conviens , sait jouir d'elle - même ; 

55 moi , j'ai besoin de vous pour obtenir 

55 le prix qui m'est nécessaire , pour que 

55 la gloire de mon nom soit unie au me- 

55 rite de mes actions." Quelle franchise, 

quelle simplicité dans ce contrat ! comment 

se peut-il que les nations n'y soyent jamais 

restées fidèles , et que le génie seul en ait 

accompli les conditions? 

C'est, sans doute, une jouissance enivrante 



que de remplir l'univers de son nom, d'exister 
tellement au-delà de soi , qu'il soit possible de 
se faire illusion , et sur l'espace et sur la durée 
i de la vie, et de se croire quelques-uns des 

attributs métaphysiques de l'infini ; l'ame se 
yiu^f/hi^a^cmplit^ 'un orgueilleu x plaisir par le sen- 
^r/ (^^ tinient habituel , que toutes les pensées d'un 
v/- ^ grand nombre d'hommes sont dirigées sur 
/y/ -fj// vous ; que vous existez en présence de leur 
1^ ^spoir; que chaque méditation de votre esprit 

/ it/P^^^ influer sur beaucoup de destinées ; que 
. . JL / de grands événemens se développent au-de- 
^* dans de soi, et commandent-, au nom du 
peuple , qui compte sur vos lumières , la 
jj plus vive attention à vos propres pensées ; 

tes acclamations de la foule remuent l'ame, 
et par les réflexions qu'elles font naître, et 
par les commotions qu'elles excitent ; toutes 
ces formes animées , enfin, sous lesquelles la 
gloire se présente , doivent transporter la 
jeunesse d'espérance et l'enflammer d'émula- 
tion. Les routes qui conduisent à un si grand 
but, sont remplies de charmes à les occupa- 



C f9 ) 

tîons que commande l'ardeur d'y parvenir, 
sont elles - mêmes une jouissance ; et dans 
la carrière des succès » ce qu'il y a souvent 
de plus heureux , c'est la suite d'intérêts 
qui les précèdent , et s'emparent activement 
de la vie. La gloire des écrits ou celle des ac- 
tions est soumise à des combinaisons différen- 
tes ; la première , empruntant quelque chose 
des plaisirs solitaires , peut participer a leurs 
bienfaits; mais ce n'est pas elle qui rend 
sensibles tous les signes de cette grande 
passion ; ce n'est pas ce génie dominateur , 
qui 3 dans un instant , sème , recueille et se 
couronne ; dont l'éloquence entraînante , ou 
le courage vainqueur décident instantanément 
du sort des siècles et des empires ; ce n'est 
pas cette émotion toute puissante dans ses 
effets 5 qui commande en inspirant une vo- 
lonté pareille , et saisit dans le présent , 
toutes les jouissances de l'avenir. Le génie 
des actions est dispensé d'attendre la tar- 
dive justice que le tems traîne à sa suite; 
il fait marcher sa gloire en avant, comme 



( 6o ) 

la colonne enflammée , qui jadis éclairait la 
marche des Israélites. La célébrité qu'on 
peut acquérir par les écrits est rarement con- 
temporaine, mais alors même qu'on obtient cet 
heureux avantage , comme il n'y a rien d'ins- 
tantané dans ses effets , d'ardent dans son 
éclat 5 une telle carrière ne peut, comme 
la gloire active, donner le sentiment com- 
plet de sa force physique et morale , assu- 
rer Texercice de toutes ses facultés , enivrer 
enfin par la certitude de la puissance de 
son être. C'est donc au plus haut point de 
bonheur que l'amour de la gloire puisse 
donner , qu'il faut s'attacher pour en mieux 
juger les obstacles et les malheurs. 

La première des difficultés , dans tous les 
gonvernemens où les distinctions héréditaires 
sont établies , c'est la réunion des circons- 
tances qui donnent de l'éclat à la vie ; les 
efforts que l'on fait pour sortir d'une situa- 
tion obscure , pour jouer un rôle sans y être 
appelle , déplaisent à la plupart des hom- 
mes. Ceux que leur destinée approchent des 



< et ) 

premières places, croyent voir une preuve 
de mépris pour eux, dans l'espérance qu'on 
conçoit de franchir l'espace qui en sépare, et 
de se mettre par ses talens , au niveau de leur 
destinée. Les individus de la même classe que 
soi, qui se sont résignés à n'en pas sortir, at- 
tribuant bien plutôt cette résolution à leur 
sagesse, qu'à leur médiocrité , appellent folie 
une conduite différente , et sans juger la di- 
versité des talens, se croyent faits pour les 
mêmes circonstances. Dans les monarchies 
aristocratiquement constituées, la multitude se 
plait quelquefois, par un esprit dominateur, à 
relever celui que le hasard a délaissé; mais ce 
même esprit ne lui permet pas d'abandonner 
ses droits sur l'existence qu'elle a créée , le peu- 
ple regarde cette existence comme l'œuvre de 
ses mains; et si le sort , la superstition, la ma- 
gie, une puissance , enfin, indépendante des 
hommes, n'entre pas dans la destinée de celui, 
qui dans un état monarchique doit son éléva- 
tion à l'opinion du peuple, il ne conservera 
pas long-tems une gloire que les suffrages seuls 

D * 



( 6Z ) 

récompensent et créent , qui puise à la même 
source son existence et son éclat ; le peu » 
pîe ne soutiendra pas son ouvrage , et ne 
se prosternera pas devant une force dont 
il sese nt le principal appu i. Ceux qui sous 
un tel ordre de choses sont nés dans la classe 
privilégiée , ont à quelques égards beaucoup 
de données utiles ; mais d'abord la chance 
des talens se resserre , et à proportion du 
nombre , et plus encore , par Tespèce de 
négligence qu inspirent de certains avanta- 
ges ; mais quand le génie élève celui que les 
rangs de la monarchie avaient déjà séparé 
du reste de ses concitoyens , indépendam- 
ment des obstacles communs à tous, il en 
est qui sont personnels à cette situation ; 
des rivaux en plus petit nombre , des maux 
qui se croyent vos égaux à plusieurs égards, 
se pressent davantage autour de vous , et 
lorsqu'on veut les écarter, rien n'est plus 
difficile que de savoir jusqu'à quel point il 
faut se livrer à la popularité , en jouissant 
de distinctions impopulaires ; il est près- 



( 6^ ) 

qu'impossible de connaître toujours avec cer- 
titude le degré d'empressement qu'il faut 
montrer à l'opinion générale: certaine de sa 
toute puissance , elle en a la pudeur , et veut 
du respect sans flatterie ; la reconnaissance 
lui plait 5 mais elle se dégoûte de la servi- 
tude 5 et rassasiée de souveraineté , elle aime 
le caractère indépendant et fier, qui la fait 
douter un moment de son autorité pour lui 
en renouveller la jouissance : ces difficultés gé- 
nérales redoublent pour le noble , qui dans une 
monarchie veut obtenir une gloire véritable ; 
s'il dédaigne la popularité , il est haï : un 
plébéien dans un Etat démocratique, peut 
obtenir l'admiration en bravant la popula- 
rité ; mais si un noble adopte une telle con- 
duite dans un Etat monarchique , au lieu 
de se donner l'éclat du courage , il ne ferait 
croire qu'à son orgueil ; et si , cependant , 
pour éviter ce blâme , il recherche la popu- 
larité , il est sans cesse près du soupçon ou 
du ridicule. Les hommes ne veulent pas 
qu'on renonce totalement à ses intérêts per- 



( 64 ) 

sonnels , et ce qui est, à un certain point ,^ 
contre leur nature , est déjoué par eux ; de 
tous ses avantages il n'y a que la vie qu'on 
puisse sacrifier avec éclat ; l'abandon des au- 
tres , quoique bien plus rare et plus estima- 
ble, est représenté comme une sorte de du- 
perie; et quoique ce soit le plus haut degré 
du dévouement, dès qn'il est nommé dupe^ 
rie , il n'excite plus l'euthousiasme de ceux 
mêmes qui sont l'objet du sacrifice. Les 
nobles donc , placés entre la nation et le 
monarque, entre leur existence politique et 
l'intérêt général, obtiennent difficilement de 
la gloire ailleurs que dans les armées. La 
plupart de ces considérations ne peuvent 
s'appliquer aux succès militaires, la guerre 
ne laisse à l homme, de sa nature, que ses 
facultés physiques; pendant que cet état dure, 
il se soumet à la valeur , à l'audace , au ta- 
lent qui lait vaincre , comme les corps les 
plus faibles suivent l'impulsion des plus forts. 
L'être moral n'est de rien dans la bataille, 
et voilà pourquoi les soldats ont plus de 

constance 



( 6f ) 

constance dans leur attachement pour leuE*.\ 
généraux, que les citoyens dans leur recon- 
naissance pour leurs administrateurs. 

Dans les républiques , si elles sont consti- 
tuées sur la seule base de Taristocratie , tous les 
membres d'une même classe sont un obsta- 
cle à la gloire de chacun d'eux ; cet esprit 
de modération qu'avec tant de raison Mon- 
tesquieu a désigné comme le principe des 
républiques aristocratiques ; cet esprit de mo- 
dération ne s'accorde pas avec les élans du 
génÎQ : un grand homme, s'il voulait se mon- 
trer tel, précipiterait la marche égale et sou- 
tenue de ces gouvernemens; et comme l'u- 
tilité est le principe de l'admiration , dans un 
Etat où les grands talens ne peuvent s'exer- 
cer d'une manière avantageuse à tous, ils ne 
se développent pas, ou sont étouffés , ou 
sont contenus dans une certaine limite qui 
ne leur permet pas d'atteindre à la célébrité. 
On ne sait pas au-dehors uu nom propre 
du gouvernement de Venise, du gouverne- 
ment sage et paternel de la république de 

E 



( 66 ) 

Berne , un même esprit dirige depuis plu- 
sieurs siècles , des individus difFérens , et si 
un homme lui donnait son impulsion par- 
ticulière , il naîtrait des chocs dans une 
organisation , dont l'unité fait tout-à-la-fois le 
repos et la force. 

Pour les républiques populaires , il faut dis- 
tinguer deux époques tout-à-fait différentes , 
celle qui a précédé Timprimerie , et celle qui est 
contemporaine du plus grand développement 
possible de la liberté de la presse ; celle qui a 
précédé l'imprimerie devait être favorable à 
l'ascendant d'un homme sur les autres hommes^ 
les lumières n'étant point disséminées ; celui 
qui avait reçu des talens supérieurs, une raison 
forte, avait de grands moyens d'agir sur la 
multitude; le secret des causes n'était pas cor- 
nu, l'analyse n'avait pas changé en science po- 
sitive la magie de tous les effets. Enfin, l'on 
pouvait être étonné , par conséquent en- 
traîné; et des hommes croyaient qu'un d'en- 
tr'eux était nécessaire à tous ; de-là les grands 
dangers que courait la liberté , de-là les fac- 



( 57 ) 

tîoïis toujours renaissantes , car les guerres 
d'opinions , finissent avec les événemens qui 
les décident , avec les discussions qui les 
éclairent; mais la puissance des hommes su- 
périeurs se renouvelle avec chaque généra- 
tion , et déchire , ou asservit la nation qui 
se livre sans mesure à cet enthousiasme; 
mais lorsque la Hberté de la presse , et ce 
qui est plus encore , la multiplicité des jour^ 
naux rend publiques chaque jour les pensées 
de la veille , il est presque impossible qu'il 
existe dans un tel pays ce qu'on appelle de 
la gloire; il y a de l'estime, parce que l'es- 
time ne détruit pas l'égahté , et que celui 
qui l'accorde, juge au lieu de s'abandonner; 
mais l'enthousiasme pour les hommes en 
est banni. Il y a dans tous les caractères 
des défauts qui jadis étaient découverts , ou 
par le flambeau de Thistoire, ou par un très- 
petit nombre de philosophes contemporains 
que le mouvement général n'avait point eni- 
vrés ; aujourd'hui celui qui veut se distin- 
guer est en guerre avec i'amour-propre de 

E z 



C 6S ) 

tous: on le menace du. niveau à chaque pas 
qui l'élève , et la masse des hommes éclai- 
rés prend une sorte d'orgueil actif, destruc- 
teur des succès individuels. Si Ton veut 
examiner la cause , du grand ascendant que 
dans Athènes, qu'à Rome, des génies supé- 
rieurs ont obtenus , de l'einpire presque aveu- 
gle, que dans les tems anciens ils ont exer- 
cés sur la multitude , on verra que Topi- 
nion n'a jamais été fixée par l'opinion même, 
que c'est à quelques pouvoirs différens d'elle, 
à l'appui de quelque superstition que sa cons- 
tance a été due : tantôt ce sont des rois , 
qui jusqu'à la fin de leur vie ont conservé 
la gloire qu'ils avaient obtenue ; mais les 
peuples croyaient alors que la royauté avait 
unQ origine céleste : tantôt on voit Numa 
inventer une fable pour faire accepter des 
loix que la sagesse lui dictait , se fiant plus 
à la crédulité qu'à l'évidence. Les meilleurs 
généraux Romains, quand ils voulaient don- 
ner une bataille, déclaraient que l'examen du 
vol des oiseaux les forçait à la livrer. C'est 



( 69 ) 

ainsi que les hommes habiles de l'antiquité ont 
caché le conseil de leur génie sous l'appa- 
rence d'une superstition , évitant ce qui peut 
avoir des juges , quoique certains d'avoir rai- 
son. Enfin, chaque découverte des sciences , 
en enrichissant la masse , diminue l'empire 
individuel de l'homme. Le genre humain 
hérite du génie , et les véritables grands hom- 
mes sont ceux qui ont rendu leurs pareils 
moins nécessaires aux générations suivantes. 
Plus on laisse aller sa pensée dans la car- 
rière future de la perfectibilité possible, plus 
on y voit les avantages de l'esprit dépassés 
par les connaissances positives , et le mobile 
de la vertu plus efficace que la passion de 
la gloire. On ne trouvera peut-être pas que 
ce siècle donne encore l'idée d'aucun pro- 
grès en ce genre ; mais il faut dans l'efFet 
actuel voir la cause future , pour juger un 
événement tout entier!' Celui qui n'apper- 
çoit dans les mines où les métaux se pré- 
parent, que le feu dévorant qui semble tout 
consumer 3 ne connaît point la marche de la 

E 3 



c 70 ) 

nature, et ne sait se peindre l'avenir qu'en 
multipliant le présent. Mais de quelque ma- 
nière qu'on considère ces réflexions , je re- 
viens aux considérations générales qui s'ap- 
pliquent à tous les pays et à tous les tems 
sur les obstacles et les malheurs attachés à 
la passion de la gloire. 

Quand les difficultés des premiers pas sont 
vaincues , il se forme à l'instant deux partis 
sur une même réputation; non, parce qu'il 
y a deux manières de la juger, mais parce 
que l'ambition parie pour ou contre : celui 
qui veut être l'adversaire des grands succès 
reste passif, tant que dure leur éclat , et 
c'est pendant ce tems, au contraire, que les 
amis ne cessent d'agir en votre faveur; ils 
arrivent déjà fatigués à l'époque du malheur , 
lorsqu'il suffit au pubhc du mobile seul de 
la curiosité , pour se lasser des mêmes 
éloges ; les ennemis paraissent avec des ar- 
mes toutes nouvelles 5 tandis que les amis 
ont émoussés les leurs, en les faisant inutile- 
ment briller autour du char de triomphe. On se 



C 71 ) 

demande pourquoi l'amitié a moins de per- 
sistance que la haine; c'est qu'il y a plu- 
sieurs manières de renoncer à l'une, et que 
pour l'autre le danger et la honte sont par- 
tout ailleurs que dans le succès. Les amis 
peuvent si aisément attribuer à la bonté 
de leur ame l'exagération de leur enthou- 
siasme , à l'oubli qu'on a fait de leurs 
conseils, les derniers revers qu'on a éprou- 
vés; il y ^ tant de manières de se louer en 
abandonnant son ami , que les plus légères 
difficultés décident à prendre ce parti; mais 
la haine , dès ses premiers pas , engagée sans 
retour , se livre à toutes les ressources des 
situations désespérées ; de ses situations dont 
les nations , comme les individus , échap- 
pent presque toujours , parce que l'homme 
faible même ne voit alors de secours possible 
que dans l'exercice du courage. 

En étudiant le petit nombre d'exceptions à 
l'inconstance de la faveur publique, on est 
étonné de voir que c'est à des circonstances, et 
jamais au talent seul , qu'on doit les rapporter. 

E 4 



( 72 ) 

Un danger présent a pu contraindre le peuple 
à retarder son injustice ; une mort prématurée 
en a quelquefois précédé le moment ; mais 
la réunion des observations , qui font le 
code de l'expérience , prouve que la vie si 
courte des hommes , est encore d'une plus 
longue durée que les jugemens et les affeo- 
tions de leurs contemporains. Le grand 
homme , qui arrive à la vieillesse , doit par- 
courir plusieurs époques d'opinioîis diverses 
ou contraires. Ces oscillations cessent avec 
les passions qui les produisent; mais on vit 
au milieu d'elles, et leur choc, qui ne peut 
rien sur le jugement de la postérité, détruit 
le bonheur présent qui est exposé ds 
tous les coups. Les événemens du hasard, 
ceux qu'aucune des puissances de la pensée 
ne peuvent soumettre , sont cependant pla- 
cés , par la voix publique , sur la responsa- 
bilité du génie. L'admiration est une sorte 
de fanatisme qui veut des miracles; elle ne 
consent à accorder à un homme une place 
au-dessus de tous les autres , a renoncer à 



C 73 ) 

l'usage de ses propres lumières pour le croire 
et lui obéir, qu'en lui supposant quelque 
chose de surnaturel qui ne peut se compa- 
rer aux facultés humaines: il faudrait, pour 
se défendre d'une telle erreur, être modeste 
et juste, reconnaître à la fois les bornes du 
génie et sa supériorité sur nous; mais dès 
qu'il devient nécessaire de raisonner sur les 
défaites, de les expliquer par des obstacles, 
de les excuser par des malheurs , c'en est 
fait de l'enthousiasme ; il a , comme l'ima- 
gination, besoin d'être frappé par les objets 
extérieurs ; et la pompe du génie , c'est le 
succès. Le public se plaît à donner à ce- 
lui qui possède ; et , comme ce sultan des 
Arabes , qui s'éloignait d'un ami poursuivi 
par l'infortune , parce qu'il craignait la con- 
tagion delafatahté; les revers éloignent les 
ambitieux , les faibles , les indifférens , tous 
ceux enfin qui trouvent, avec quelque rai- 
son, que l'éclat de la gloire doit frapper in- 
volontairement ; que c'est à elle à comman- 
der le tribut qu'elle demande ; que la gloire 



C 74 ) 

se compose des dons de la nature et du ha« 
sard 5 et que personne n'ayant le besoin d'ad- 
mirer; celui qui veut ce sentiment ne l'obtient 
point de la volonté , mais de la surprise, et 
le doit aux résultats du talent, bien plus qu'à 
la propre valeur de ce talent même. 

Si les revers de la fortune désenchantent 
l'enthousiasme, que sera-ce, s'il s'y mêle des 
torts qui , cependant , se trouvent souvent 
réunis aux qualités les plus éminentes ? 
Quel vaste champ pour les découvertes des 
esprits médiocres! comme ils sont sûrs d'à- 
vpir prévu ce qu'ils comprennent encore à 
peine ! comme le parti qu'ils auraient pris eût 
été meilleur! que de lumières ils puisent dans 
l'événement ! que de retours satisfaisans dans 
la critique d'un autre ! comme personne ne 
s'occupe d'eux , personne ne songe à les at- 
taquer. Eh bien, ils prennent ce silence pour 
le garant de leur supériorité , parce qu'il y a 
une bataille perdue , ils pensent qu'ils l'ont 
gagnée; et les revers d'un grand homme se 
changent en palmes pour les sots. Eh ! 



( 7f ) 

quoi ! ropinion se composerait-elle de leurs 
suffrages?... Oui, la gloire contemporaine 
leur est soumise, car c'est l'enthousiasme de 
la multitude qui la caractérise ; le mérite 
réel est indépendant de tout, mais la répu- 
tation acquise par ce mérite n'obtient le 
nom de gloire qu'au bruit des acclamations 
de la foule. Si les Romains sont insensi- 
bles à l'éloquence de Cicéron , son génie nous 
reste ; mais où , pendant sa vie, trouvera-t-il 
sa gloire? Les géomètres, ne pouvant être 
jugés que par leurs pairs , obtiennent , d'ua 
petit nombre de savans, des titres incontes- 
bles à l'admiration de leurs contemporains; 
mais la gloire des actions doit être popu- 
laire. Les soldats jugent leur général , la 
nation ses administrateurs : quiconque a be- 
soin du suffrage des autres, a mis, tout à 
la fois , sa vie sous la puissance du calcul et 
du hasard , de manière que le travail du 
calcul , ne peut lui répondre des chances du 
hasard, et que les chances du hasard, ne 
peuvent le dispenser du travail du calcul 



C 76 ) 

Mais non, pourrait-on dire, le jugement de 
la multitude est impartial , puisqu'aucune pas- 
sion envieuse et personnelle ne l'inspire ; 
son impulsion toujours vraie, doit être juste; 
mais par cela même que ces mouvemens 
sont naturels et spontanés, ils appartiennent 
à limagination ; un ridicule détruit à ses 
yeux l'éclat d'une vertu; un soupçon peut la 
dominer par la terreur ; des promesses exagé- 
rées l'emportent sur des services prudens , les 
plaintes d'un seul, l'émeuvent plus fortement 
que la silencieuse reconnaissance du grand 
nombre ; enfin , mobile , parce qu'elle est pas- 
sionnée; passionnée, parce que les hommes 
réunis ne se communiquent qu'à l'aide de cette 
électricité, et ne mettent en commun que 
leurs sentimens ; ce ne sont pas les lumières de 
chacun, mais l'impulsion générale qui pro- 
duit un résultat, et cette impulsion, c'est 
l'individu le plus exalté qui la donne. Une 
idée peut se composer des réflexions de plu- 
sieurs ; un sentiment sort tout entier de 
l'ame qui l'éprouve ; la multitude , qui Ta- 



C 77 ) 

dopte , a pour opinion linjustice d'un homme 
exercée par raudace de tous ; par cette au- 
dace qui se fonde et sur la force, et plus en- 
core sur l'impossibilité d'être atteint par au- 
cun genre de responsabilité individuelle. Le 
spectacle de la France a rendu ces observa- 
tions plus sensibles ; mais , dans tous les 
tems , l'amant de la gloire a été soumis au 
joug démocratique ; c'est de la nation seule 
qu'il recevait ses pouvoirs ; c'est par son 
élection qu'il obtenait sa couronne; et quels 
que fussent ses droits à la porter, quand le 
peuple retirait ses suffrages au génie, il pou- 
vait protester , mais il ne régnait plus. N'im- 
porte , s'écrieront quelques âmes ardentes , 
n'exista-t-il qu'une chance de succès contre 
mille probabilités de revers; il faudrait tenter 
une carrière dont le but se perd dans les cieus:, 
et donne à l'homme après lui , ce que la 
mémoire des hommes peut conquérir sur le 
passé: un jour ce gloire est si multiplié par 
notre propre pensée qu'il p°ut suffire à toute 
la vie. Les plus nobles devoirs s'accomplis- 



C 78 ) 

sent en parcourant la route qui conduit à h 
gloire ; et le genre humain serait resté sans 
bienfaiteurs , si cette émulation sublime n'eût 
pas encouragé leurs efforts ! 

D'abord, je crois que l'amour de l'éclat a 
rendu moins de service aux hommes, que la 
simple impulsion des vertus obscures ou des 
recherches persévérantes Les plus grandes 
découvertes ont été faites dans la retraite de 
l'homme savant, et les plus belles actions, 
inspirées par les mouvemens spontanés de 
l'ame, se rencontrent souvent dans l'histoire 
d'une vie inconnue; c'est donc seulement 
dans son rapport avec celui qui l'éprouve, 
qu'il faut considérer la passion de h gloire. 
Par une sorte d'abstraction métaphysique, 
on dit souvent que la gloire vaut mieux 
que le bonheur; mais cette assertion ne peut 
s'entendre que par les idées accessoires qu'on 
y attache ; on met alors en opposition les 
jouissances de la vie privée avec l'éclat d'une 
grande existence; mais donner à quelque 
chose la préférence sur le bonheur, serait un 



( 79 ) 

contre - sens moral absolu. L'homme ver- 
tueux ne fait de grands sacrifices que pour 
fuir la peine du remord, et s'assurer des ré- 
compenses au-dedans de lui: enfin, la fé- 
licité de rhomme lui est plus nécessaire que 
sa vie 5 puisqu'il se tue pour échppper à la 
douleur. S'il est donc vrai que choisir le 
malheur est un mot qui implique contradic- 
tion en lui-même; la passion de la gloire, 
comme tous les sentimens , doit être jugée 
par son influence sur le bonheur. 

Les amans, les ambitieux mêmes peuvent se 
croire, dans quelques momens, au comble de 
la félicité; comme le terme de leurs espérances 
leur est connu , ils doivent être heureux du 
moins à l'instant où ils l'atteignent; mais 
cette rapide^ jouissance même ne peut ja- 
mais appartenir à l'homme qui prétend à la 
gloire; ses hmites ne sont fixées par aucjm 
sentiment , ni par aucune circonstance. 
Alexandre, après la conquête du monde, 
s'affligeait de ne pouvoir faire parvenir jus- 
qu'aux étoiles l'éclat de son nom. Cette pas- 



C 80 ) 

sîon ne connaît que l'avenir, ne possède 
que l'espérance ; et si on l'a souvent pré- 
sentée comme l'une des plus fortes preuves 
de l'immortalité de l'ame, c'est parce qu'elle 
semble vouloir régner sur l'infini de l'espace, 
et l'éternité des tems. Si la gloire est un mo- 
ment stationnaire, elle recule dans l'esprit 
des hommes , et aux yeux mêmes de celui 
qui s'en voyait l'objet : sa posbession émeut 
l'ame si fortement , exalte à un tel degré 
toutes les facultés, qu'un moment de calme, 
dans les objets extérieurs, ne sert qu'à di- 
riger sur soi toute l'agitation de sa pensée: 
le repos est si loin , le vuide est si près , 
que la cessation de l'action est toujours le 
plus grand malheur à craindre. Comme il 
n'y a jamais rien de suffisant dans les plaisirs 
de la gloire, l'ame ne peut être remplie que 
par leur attente , ceux qu'elle obtient ne ser- 
vent qu'à la rapprocher de ceux qu'elle dé- 
sire; et si l'on était parvenu au faîte de la 
grandeur, une circonstance inapperçue , un 
obscur hommage refusé , deviendraient l'obj-et 

de 



âe ia douleur et de l'envie. Aman> vâîria 
queur des Juifs, était malheureux de n'avoir 
pu courber l'orgueil de Mardoché. Cette 
passion conquérante n'estime que ce qui 
lui résiste; elle a besoin de l'admiration qu'on 
lui refuse, comme de la «reule qui soit au- 
dessus de celle qu'on lui accorde; toute 1^ 
puissance de l'imagination se développe er^ 
elle, parce qu'aucun sentiment du cœur ne 
la ramène par intervalle à la vérité; quand 
elle a atteint un lut, ses tourmens s'accrois^ 
sent, son plus grand charme étant l'activité 
qu'elle assure à chaque moment du jour , 
Fun de ses prestiges est détruit quand cette 
activité n'a plus d'aliment. Toutes les pas- 
sions , sans doute , ont des caractères com- 
mune , mais aucune ne laisse après elle au- 
tant de douleurs que les revers de la gloire; 
il n'y a rien d'absolu pour l'homme dans la 
nature, il ne juge que parce qu'il compare; 
la douleur physique même est soumise à 
cette loi: ce qu'il y a de plus violent dans 
le plaisir ou dans la douleur est donc causé 

F 



( 82 ) 

par le contraste ; et quelle opposition plus 
terrible que la possession ou la perte de la 
gloire ! Celui dont la renommée parcourait 
le monde entier , ne voit autour de lui qu'un 
vaste oubli ; un amant n'a de larmes à verser 
que sur les traces de ce qu'il aime; tous 
les pas d'hommes retracent , à celui qui 
jadis occupait l'univers, l'ingratitude et l'a- 
bandon. 

La passion de la gloire excite le sentiment 
et la pensée au-delà de leurs propres forces; 
mais loin que le retour à l'état naturel soit 
une jouissance, c'est une sensation d'abatte- 
ment et de mort : les plaisirs de la vie com- 
mune , ont été usé sans avoir été sentis , 
on ne peut même les retrouver dans ses sou- 
venirs ; ce n'est point par la raison ou la 
mélancolie qu'on est ramené vers eux; mais 
par la nécessité , funeste puissance, qui brise 
tout ce qu'elle courbe ! L'un des caractères 
de ce long malheur est de finir par s'accu- 
ser soi-même : tant qu'on en est encore aux 
reproches que méritent les autres , l'ame 



( 8î ) 

sortir d'elle - même , maïs le repentir 
concentre toutes les pensées, et dans ce 
genre de douleur, le volcan se referme 
pour consumer en dedans. Tant d'actions com- 
posent la vie d'un homme célèbre, qu'il est 
impossible qu'il ait assez de force dans la phi» 
losophie, ou dans l'orgueil, pour ne reprocher 
aucune faute à son esprit: le passé, prenant 
dans sa pensée la place qu'occupait l'avenir, 
son imagination vient se briser contre ce 
tems immuable , et lui fait parcourir en ar-- 
rière, des aj?ymes aussi vastes que l'étaient, 
en avant , les heureux champs de l'espérance. 
L'homme, jadis comblé de gloire, qui veut 
abdiquer ses souvenirs, et se vouer aux rela- 
tions particulières, ne saurait y accoutumer 
ni lui, ni les autres; on ne jouit point par 
effort des idées simples , il faut , pour être 
heureux par elles , un concours de circonstan- 
ces qui éloigne naturellement tout autre désir. 
L'homme accoutumé à compter avec l'his- 
toire, ne peut plus être intéressé par les évé- 
nemens d'une existence commune; on ne 

F 2 



C U ) 

retrouve en lui aucun des mouvemens quî 
le caractérisaient , il ne sent plus la vie , 
il s'y résigne. On confie long - tems les 
peines du cœur , parce que leur durée même 
est honorable , parce qu'elles répondent à 
trop de souvenirs dans l'ame des autres , 
pour que ce soit parler de soi que d'en en- 
tretenir ; mais comme la philosophie et la 
fierté doivent vaincre, ou cacher, les regrets 
causés même par la plus noble ambition , 
l'homme qui les éprouve ne s'abandonne 
point à les avouer entièrement.^ L'attention 
constante sur soi est un détail de jouis- 
sances pendant la prospérité, c'est une peine 
habituelle quand on est retombé dans une 
situation privée; enfin, aimer! ce bien dont 
la nature céleste est seule en disparate avec 
toute la destinée humaine; aimer! n'est plus 
un bonheur accordé à celui que la passion de 
la gloire a dominé long-tems; ce n'est pas 
que son ame soit endurcie, mais elle est trop 
vaste pour être remplie par un seul objet; 
d'ailleurs, les réflexions que l'on est conduit 



( 8r ) 

à faire sur les hommes en général , lorsqu'on 
entretient avec eux des rapports publics, ren- 
dent impossible la sorte d'illusion qu'il faut, 
pour voir un individu à une distance infinie 
de tous les autres: loin aussi que de gran- 
des pertes attachent au genre de bien qu'il 
reste, elles affranchissent de tout à la fois; 
on ne se supporte que dans une indépen- 
dance absolue, qui n'établit aucun point de 
comparaison entre le présent et le passé, 
Le génie , qui sçut adorer et posséder la gloire , 
repousse tout ce qui voudrait occuper la 
place de ses regrets mêmes ; il aime mieux 
mourir que déroger. Enfin , quoique cette 
passion soit pure dans son origine et noble 
dans ses efforts, le crime seul dérange plus 
qu'elle , l'équilibre de l'ame • elle la fait ^j^^A-^^ 
sortir violemment de l'ordre naturel, et rien 
ne peut jamais l'y ramener. •. 

* ^. il 

En m'attachant avec une sorte d'austérité ^V 
à l'examen de tout ce qui doit détourner de 
l'amour de la gloire , j'ai eu besoin d'un grand 
e^ftbitde réflexion, l'enthousiasme me distrai- 






Jfmi^' 



C 86 ) 

sait, tant de noms célèbres s'offraient à nià 
pensée; tant d'ombres glorieuses, qui sem- 
blaient s'offenser de voir braver leur éclat, 
pour pénétrer jusques à la source de leur 
bonheur. C'est de mon père enfin , c'est de 
' l'homme de ce tems qui a recueilli le plus 
jjuc ' rntpc de gloire , et qui en retrouvera le plus dans 
Xa^ yW^la justice impartiale des siècles , que je crai- 
^^,*^i^ gnais sur -tout d'approcher, en décrivant 
(^urTKi^ toutes les périodes du cours éclatant de la 
\7i^fi^^f^ gloire; mais ce n'est pas à l'homme qui a 
^o^^^* montré , pour le premier objet de ses affec- 
^ , , tions, une sensibilité aussi rare que son gé- 
[* V^ nie; ce n'est pas à lui que peut convenir 

/ /«^^ aucun des traits dont j'ai composé ce tableau; 
y^ ^ et si je m'aidais des souvenirs que je lui 
d/mi^tif^^t dois , ce serait {)Our montrer combien l'a- 
fJ^Hi^ ^ mour de la vertu peut apporter de chan- 
// ^ij^ gement dans la nature , et les malheurs de la 
if, k^ ^viipassion de la gloire. 
/^ llf^ Mais, poursuivant le projet que j'ai embrassé, 

je ne cherche point à détourner l'homme de 
génie de répandre ses bienfaits sur le genre 



C 87 ) 

humain ; mais je voudrais retrancher des motifs 
qui l'animent , le besoin des récompenses de 
Topinion; je voudrais retrancher ce qui est 
l'essence des passions , l'asservissement à la 
puissance des autres. 



CHAPITRE IL 
De Pambition. 

iN parlant de l'amour de la gloire, je, 
ne l'ai considéré que dans sa plus parfaite 
sublimité , alors qu'il nait du véritable talent, 
et n'aspire qu'à l'éclat de la renommée. Par 
l'ambition , je désigne la passion qui n'a pour 
objet que la puissance, c'est-à-dire, la pos- 
session des places , des richesses , ou des 
honneurs qui la donnent ; passion que la 
médiocrité doit aussi concevoir , parce qu'elle 
peut en obtenir les succès. 

Les peines attachées à cette passion sont 
d'une autre nature que celles de l'amour de la 
gloire ; son horison étant plus resserré , et son 

F 4 



( 88 ) 

but positif, toutes les douleurs qui naissent de 
'tet aggrandissement de l'ame, en disproportion 
avec le sort de l'humanité , ne sont pas éprou-« 
•Vées par les ambitieux. L'intime pensée de^ 
hommes n'est point l'objet de leur inquiétude; 
le suffrage des étrangers n'enflamme point 
leurs désirs ; le pouvoir , c'est-.à-dire , le droit 
d'influer sur les pensées extérieures et d'être 
loué par-tout où l'on commande , voilà ceî 
qu'obtient l'ambition. Elle est , sous beauM 
Coup de rapports , en contraste avec l'a-f 
inour de la gloire. En les comparant donc, 
je donnerai naturellement un nouveau dé- 
veloppement au chapitre que je viens d? 
finir. 

Tout est fixé d'avance dans l'ambition ; ses 
chagrins et ses plaisirs sont soumis à des 
événemens déterminés ; l'imagination a peu 
d'empire sur la pensée des ambitieux, car 
rien n'est plus réel que les avantages du pou-^ 
Voir. Les peines donc qui naissent de l'exal- 
tation de rame, ne sont point connues par 
les ambitieux ; mais si le vague de l'imagi*? 



C 89 ) 

nation offre un vaste champ à la douleur, 
elle présente aussi beau-coup d'espace pour 
s'élever au - dessus de tout ce qui nous en- 
toure , éviter la vie , et se perdre dans l'a- 
venir. Dans l'ambition, au^contraire, tout 
est présent , tout est positif; rien n'apparaît 
au-delà du ternie, rien ne reste après le 
"malheur , et c'est par l'inflexibilité du cal- 
cul , et le néant du passé qu'on doit esti- 
mer ses avantages et ses pertes. 

Obtenir et conserver le pouvoir, voilà tout le 
plan d'un ambitieux. Il ne .peut jamais s'aban- 
donner à aucun de ses mouvemens , car il est 
rare que la nature soit un bon guide dans 
la route de la politique ; et par un contraste 
cruel , cette passion , assez violente pour 
vaincre tous les obstacles , condamne à la 
réserve continuelle qu'exige la contrainte de 
soi-même ; il faut qu'elle agisse avec une 
égale force pour exciter et pour retenir. 
L'amour de la gloire peut s'abandonner; la 
colère, l'enthousiasme d'un héros ont quel- 
quefois aidé son génie ; et guand ses sentie 



( 90 ) 

mens étaient honorables , ils le servaient assez; 
mais l'ambition n'a qu'un seul but. Celui qui 
prise ainsi le pouvoir est insensible à tout 
autre genre d'éclat; cette disposition suppose 
une sorte de mépris pour le genre humain, 
une personnalité concentrée qui ferme l'ame 
aux autres jouissances. Le feu de cette pas- 
sion desséche, il est âpre et sombre, comme 
tous les sentimens qui , voués au secret par 
notre propre jugement sur leur nature , sont 
d'autant plus éprouvés que jamais on ne les 
exprime. L'homme ambitieux sans doute, 
alors qu'il a atteint ce qu'il recherche, ne 
ressent point ce désir inquiet qui reste après 
les triomphes de la gloire, son objet est en 
proportion avec lui ; et comme , en le per- 
dant, il le lui restera point de ressources per- 
sonnelles , en le possédant il ne sent point 
de vuide. en lui. Le but de l'ambition est 
certainement aussi plus facile à obtenir que 
celui de la gloire : et comme le sort de 
l'ambitieux dépend d'un moins grand nom- 
bre d'individus que celui de l'homme célè- 



( 91 ) 

bre , sous ce rapport il est moins malheureux; 
il importe cependant bien plus de détourner 
de l'ambition que de l'amour de la gloire. Ce 
dernier sentiment est presque aussi rare que le 
génie , et presque jamais il n'est séparé des 
grands talens qui font son excuse ; comme si 
la Providence , dans sa bonté , n'avait pas 
voulu qu'une telle passion put être unie à 
l'impossibilité de la satisfaire , de peur que 
Tame n'en fut dévorée : mais l'ambition au 
contraire est à la porté de la majorité des 
esprits , et ce serait plutôt la supériorité que 
la médiocrité qui en éloignerait ; il y a d'ail- 
leurs une sorte de réflexion philosophique, 
qui pourrait faire illusion aux penseurs mêmes 
sur les avantages de l'ambition , c'est que le 
pouvoir est la m.oins malheureuse de toutes 
les relations qu'on peut entretenir avec un 
grand nombre d'hommes. 

La connaissance parfaite des hommes doit 
amener , ou à s'affranchir de leur joug , ou à 
les dominer par la puissance. Ce qu'ils atten- 
dent de vous , ce qu'ils en espèrent , effiice 

F * 



( 92 ) 

leurs défauts, et fait ressortir toutes leurs qua- 
lités. Ceux qui ont besoin de vous , sont si 
ingénieusement aimables , leur dévouement 
est si varié , leurs louanges prennent si faci- 
lement un caractère d indépendance , leur 
émotion est si vive , qu'en assurant qu'ils 
aiment , c'est eux - mêmes qu'ils trompent 
autant que vous. L'action de l'espérance em- 
bellit tellement tous les caractères , qu'il faut 
avoir bien de la finesse dans l'esprit, et de 
la fierté dans le cœur , pour démêler et re- 
pousser les sentimens que votre propre pou- 
voir inspire : si vous voulez donc aimer les 
hommes, jugez- les pendant quMls ont be- 
soin de vous ; mais cette illusion d'un ins- 
tant est pavée de toute la vie. 

Les pemes de la carrière de l'ambition com- 
mencent dès ses premiers pas, et son terme vaut 
encore mieux que la route qui doit y conduire. 
Si c'est avec un esprit borné qu'on veut attein- 
dre à une place élevée, est-il un état plus pénible 
que ces avertissemens continuels donnés par 
l'intérêt à l'amour propre? Dans les situations 



( 93 5 

communes de la vie, on se fait illusion su? 
son propre mérite; mais un sentiment actif 
fait découvrir à l'ambitieux la mesure de ses 
moyens , et sa passion l'éclairé sur lui-même , 
non comme la raison qui détache , mais 
comme le désir qui s'inquiète; alors, il n'est 
plus occupé qu'à tromper les autres , et pour 
y parvenir, il ne se perd pîs de vue; l'ou- 
bli d'un instant lui serait fatal, il faut qu'il 
arrange avec art ce qu'il sait, et ce qu'il 
pense, que tout ce qu'il dit ne soit destiné 
qu'à indiquer ce qu'il est sensé cacher : il 
faut qu'il cherche des instrumens habiles , 
qui le secondent, sans trahir ce qui lui man- 
que, et des supérieurs pleins d'ignorance^t 
de vanité , qu'on puisse détourner du juge- 
ment par la louange ; il doit fliire illusion à 
ceux qui dépendent de lui par de la réserve, 
et tromper ceux dont il espère par de l'exa- 
gération. Enfin, il faut qu^iî évite sans cesse 
tous les genres de démonstration du vrai; 
mais aussi agité quim coupable qui craint la 
révélation de son secret, il sait qu'un homme 



C 94 ) 

d'un esprit fin peut découvrir dans le silence 
de la gravité, l'ignorance qui se compose, 
et dans Tenthousiasme de la flatterie , la froi- 
deur qui s'exalte. La pensée d'un ambitieux 
est constamment tendue à la recherche des 
symptômes d'un talent supérieur ; il éprouve 
tout à la fois et les peines de ce travail et son 
humiliation; et^our arriver au terme de ses 
espérances , il doit constamment réfléchir 
sur les bornes de ses facultés. 

Si vous supposez , au contraire , à l'homme 
ambitieux un génie supérieur, une ame énergi- 
que , sa passion lui commande de réussir ; il faut 
qu'il courbe , qu'il enchaîne tous les sentimens 
qfci lui feraient obstacle ; il n'a pas seule- 
ment à craindre la peine des remords qui 
suivent l'accomplissement des actions qu'on 
peut se reprocher , mais la contrainte même 
du moment présent est une véritable dou- 
leur. On ne brave pas impunément ses pro- 
pres qualités ; et celui que son ambition en- 
traîne à soutenir à la tribune une opinion 
que sa fierté repousse, que son humanité 



( 9r > 

condamne , que la justesse de son esprit 
rejette , celui - là éprouve alors un sen- 
timent pénible, indépendant encore de la 
réflexion qui peut l'absoudre ou le blâmer. 
Il se soutient , peut-être, par l'espoir de 
se montrer lui-même alors qu'il aura atteint 
son but ; mais s'il faisait naufrage avant d'ar- 
river au port, s'il était bannie pendant, qu'à 
l'imitation de Brutus, il contrefait l'insensé, 
vainement voudrait-il expliquer quel fut son 
intention, son espoir? les actions sont tou- 
jours plus en relief que les commentaires, 
et ce qu'on a dit sur le théâtre n'est jamais 
effacé par ce qu'on écrit dans la retraite. 
C'est dans la lutte de leurs intérêts, et non 
dans le silence de leurs passions , qu'on croit 
découvrir les véritables opinions des hommes : 
et quel plus grand malheur que d'avoir mérité 
une réputation opposée à son propre caractère ! 
L'homme qui s'est jugé comme la voix 
publique , qui conserve au-dedans de lui tous 
les sentimens élevés qui l'accusent, et peut 
à peine s'oublier dans l'enivrement du succès ^ 



( 96' ) 

<jue deviendra-t-il à l'époque du malheur? 
Cest par la connaissance intime des traces 
que Tanibition laisse dans le coeur après 
ses revers, et de l'impossibilité de fixer sa 
prospérité , qu'on peut juger sur-tout TefFroi 
qu'elle doit inspirer. 

Il ne faut qu'ouvrir l'histoire, pour connaî- 
tre la-difficulté de maintenir les succès de l'am- 
bition ; ils ont pour ennemis la majorité des 
intérêts particuliers, qui tous demandent un 
nouveau tirage, n'ayant point eu de lots dans 
le résultat actuel du sort. Ils ont pour en- 
nemis le hasard , qui a une marche très-ré- 
gulière quand on le calcule dans un certain 
espace de tems et avec une vaste apphca- 
tion ; le hasard qui ramène à-peu-près les 
mêmes chances de succès et de revers , et 
semble s'être chargé de répartir également 
le bonheur entre les hommes. Ils ont pour 
ennemis le besoin qu'a le public de juger 
et de créer de nouveau , d'écarter un nom 
trop répété , d'éprouver l'émotion d'un nou- 
vel événement : enfin , la multitude , com- 
posée 



C 91 ) 

posée d'hommes obscurs , veut que d'écla- 
tantes chûtes relèvent de tems en tems le 
prix des conditions privées , et prêtent une 
force agissante aux raisonnemens abstraits 
qui vantent les paisibles avantages des desti- 
nées communes. 

Les places éminentesse perdent aussi par le 
changement qu'elles produisent sur ceux qui 
les possèdent. L'orgueil , ou la paresse , la dé- 
fiance, ou 1-aveuglement , naissent de la pos- 
session continue de la puissance ; cette situa- 
tion où la modération est aussi nécessaire que 
l'esprit de conquête, exige une réunion pres- 
que impossible ; et l'ame qui se fatigue ou s'in- 
quiète , s'enivre ou s'épouvante , perd la force 
nécessaire pour se maintenir. Je ne parle ici 
que des succès réels de l'ambition ; il y en a 
beaucoup d'apparents ; et c'est par eux qu'on 
devrait commencer l'histoire de ses revers. 
Quelques hommes ont conservés , jusques à 
la fin de la vie , le pouvoir qu'ils avaient 
acquis , mais pour le retenir , il leur en a 
coûté tpus les efforts qu'il faut pour arriver , 

G 



( 98 ). 

toutes les peines que causent la perte ; Puit 
est condamné à suivre le même système de 
dissimulation qui l'a conduit au poste qu'il 
occupe, et plus tremblant que ceux qui le 
prient, le secret de lui-même pèse sur toute 
sa personne ; l'autre se courbe sans cesse 
devant le maître quelconque, peuple ou roi, 
dont il tient sa puissance. Dans une monar- 
chie, il est condamné à l'adoption de tou- 
tes les idées reçues , à l'importance de tou- 
tes les formes établies : s'il étonne , il fait 
ombrage , s'il reste le même , on croit qu'il 
s'affaiblit. Dans une démocratie , il faut qu'il 
devance le vœu populaire , qu'il lui obéisse 
en répondant de l'événement ; qu'il joue cha- 
que jour toute sa destinée , et n'espère rien 
de la veille pour le lendemain. Enfin, il n'est 
point d'homme qui ait été possesseur paisi- 
ble d'une place éminente ; le plus grand 
nombre en a marqué la perte par une chute 
éclatante ; d'autres ont acheté sa possession 
par tous les tourmens de l'incertitude et de 
la crainte; et cependant, tel était l'effroi que 



i 99 "> 

causait le retour à l'existence privée , qu'un seul 
homme ambitieux , Sylla , ayant volontairement»-;/ ^ 
abdiqué le pouvoir, et survécu paisiblement à 
cette grande résolution ; le parti qu'il a pris est 
encore l'étonnement des siècles, et le problê- 
me dont les moralistes se proposent tous la so- 
lution. Charles-Qtiint se plongea dans la con^ Q^^'^^'^^ ^ 
tempîation de la mort, alors , que cessant de 
régner , il crut cesser de vivre. Victor Ame- TiuirJii^»<^*^ 
dée voulut remonter sur le trône qu'une ima- 
gination égarée lui avait fait abandonner. 
Enfin , nul n'est descendu sans douleur d'un 
rang qui le plaçait au - dessus des autres 
hommes ; nul ambitieux du moins , car que 
sont les destinées sans Tame qui les carac- 
térisent? Les événemens sont l'extérieur de 
la vie ; sa véritable source est toute entière 
dans nos sentimens. Dioclétien peut quitter*^/^^^*^ 
le trône , Charles II peut le conserver en (^a^*^ '^ 
paix; Tun est un philosophe, l'autre est ua 
Epicurien ; ils possèdent tous deux cette 
couronne, objet des vœux des ambitieux; 
mais ils font du trône une condition privée^ 









( loo ) 

et leurs qualités, comme leurs défauts, les 
.rendent absolument étrangers à l'ambition 
dont leur existence serait le but. Enfin, quand 
il existerait une chance, de prolonger la pos- 
session des biens offerts par l'ambition , est- "* 
il une entreprise dont l'avance soit si énorme? 
L'ame qui s'y livre , se rend à jamais incapa- 
ble de toute autre manière d'exister; il faut 
'^^^.*i brûler tous les '^vaisseaux qui pourraient ra- 
mener dans un séjour tranquille, et se placer 
(i'ÂoH^*^ ^^t^^ ^^ conquête et la mort. L'ambition est 
^^j^^^jL^^ît^,^^'^ la passion qui, dans ses malheurs, éprouve 
^c^J-r»**-^ • le plus le jeso m de la ve ngeance , preuve 
^%iiu^r^ *''• assurée que c'est celle qui laisse après elle 
le moins de consolation. L ambition déna- 
ture le cœur , quand on a tout jugé par 
rapport à soi, comment se transporter dans 
V Wî^% ^^ autre? quand on n'a examiné ceux qui 
nous entouraient que comme des instrumens 
ou des obstacles, comment voir en eux des 
amis ? L'égoïsme , dans le cours naturel de 
l'histoire de l'ame, est le défaut de la vieil- 
lesse, parce que c'est celui dont on ne peut 



C loi ) 

jamais se corriger. Passer de l'occupation 
de soi à celle de tout autre objet, est une 
sorte de régénération morale dont il existe 
bkn peu d'exemples. 

L'amour de la gloire a tant de grandeur dans 
ses succès , que ses revers en prennent aussi 
l'empreinte; la mélancolie peut se plaire dans 
leur contemplation , et la pitié qu'ils inspirent 
a des caractères de respect qui servent à soute- 
nir le grand homme qui s'en voit Tobjet. On 
sait que son espoir était de s'immortaliser 
p?îr des services publics, que les couronnes 
de la renommée furent le seul prix dont il 
poursuivit l'honneur; il semble que les hom- 
mes en l'abandonnant courrent des risques 
personnels. Quelques-uns d'eux craignent de 
se tromper , en renonçant au bien qu'il vou^ 
lait leur faire ; aucun ne peut mépriser ni 
ses efforts , ni son but ; il lui reste sa valeur 
personnelle , et l'appel à la postérité ; et si 
l'injustice le renverse, l'injustice aussi sert 
de recours à ses regrets. Mais l'ambitieux, 
privé du pouvoir, ne vit plus qu'à ses pro- 

G 3 



C 102 ) 

près yeux: il a joué, il a perdu; telle est 
l'histoire de sa vie. Le public a gagné contre 
lui , car les avantages qu'il possédait sont 
rendus à l'espoir de tous , et le triomphe de 
ses rivaux est la seule sensation vive que pro- 
duit sa retraite. Bientôt celle-là même s'efface, 
et la meilleure chance de bonheur pour 
cette situation , c'est la facilité qu'on trouve 
à se faire oublier : mais par une réunion 
cruelle, le monde qu'on voudrait occuper, 
ne se rappelle plus de votre existence pas- 
sée , et ceux qui vous approchent ne peu- 
vent en perdre le souvenir. 
., La gloire d'un grand homme jette au loin 
yn noble éclat sur ceux qui lui appartiennent ; 
mais les places, les honneurs dont disposait 
l'ambitieux atteignent à tous les intérêts de 
tous les instants. Les palmes du génie tien- 
nent à une respectueuse distance de leur 
vainqueur; les dons de la fortune rappro- 
chent, pressent autour de vous, et comme 
ils ne laissent après eux aucun droit à l'es- 
time ;, lorsqu'ils vous sont ravis, tous vos 



C 103 ) 

liens sont rompus, ou si quelque pudeur re-. 
tient encore quelques amis, tant de regrets 
personnels reviennent à leur pensée , qu'ils 
reprochent sans cesse à celui qui perd tout, 
la part qu'ils avaient dans ses jouissances , 
lui-même ne peut échapper à ses souvenirs ; 
les privations les plus douloureuses sont 
celles qui touchent à la fois à l'ensemble et 
aux détails de toute la vie. Les jouissances 
de la gloire , éparses dans le cours de la 
destinée , époques dans un grand nombre 
d'années, accoutument, dans tous les tems , 
à de longs intervalles de bonheur ; mais la 
possession des places et des honneurs , étant 
un avantage habituel , leur perte doit se res- 
sentir à tous les momens de la vie. L'amant 
de la gloire a une conscience , c'est la fierté; 
et quoique ce sentiment rende beaucoup 
moins indépendant que le dévouement à la 
vertu, il affranchit des autres, s'il ne donne 
pas de l'empire sur soi-même. L'ambitieux t^^^J ■ 
n'a jamais mis la dignité du caractère au-^ j -h 
dessus des avantages du pouvoir , et comme 1^^^ 

(^ A ùe et-*** i^**^ 



( 104 ) 

aucun prix ne lui a paru trop cher pour 
l'acquérir, aucune consolation ne doit lui 
rester après l'avoir perdu. Pour aimer et pos- 
séder la gloire, il faut des qualités tellement 
éminentes , que si leur plus grande action 
est au dehors de nous, cependant elles peu- 
vent encore servir d'aliment à la pensée dans 
le silence de la retraite; mais la passion de 
l'ambition , les moyens qu'il faut pour réussir 
dans ses désirs, sont nuls pour tout autre 
usage: c'est de l'impulsion plutôt que de la 
véritable force; c'est une sorte d'ardeur qui 
ne peut se nourrir de ses^propres ressour- 
ces; c'est le sentiment le plus ennemi du 
passé, de la réflexion, de tout ce qui re- 
tombe sur soi-même. L'opinion , blâmant 
les peines de l'ambition trompée , y met le 
comble en se refusant à les plaindre : et ce 
refus est injuste , car la pitié doit avoir une 
autre destination que l'estime ; c'e^t à l'éten- 
due du malheur qu'il faut la proportionner» 
Enfin, les malheurs de l'ambition sont d'une 
telle nature, que les caractères les plus forts 



( lof ) 

n'ont jamais trouvés , en eux-mêmes , la puis- 
sance de s'y soumettre. .f. 

Le cardinal Alberoni voulait encore do^Jfl^^^^^^ 
miner la république de Lucques qu'il avait 
choisie pour retraite. On voit des vieillards 
traîner à la cour l'inquiétude qui les agite , 
bravant le ridicule et le mépris pour s'atta- 
cher à la dernière ombre du passé. 

La passion de la gloire ne peut être trom- 
pée sur son objet; elle veut, ou le possé- 
der en entier , ou rejetter tout ce qui se- 
rait un diminutif de lui-même; mais l'ambi- 
tion a besoin de la première, de la seconde, 
de la dernière place dans l'ordre du crédit 
et du pouvoir, et se rattache à chaque dé- 
gré , cédant à l'horreur que lui inspire la 
privation absolue de tout ce qui peut com- 
bler ou satisfaire, ou même faire illusion à 
ses désirs. 

Ne peut-on pas , dira-t-on , vivre après 
avoir possédé de grandes places , comme 
avant de les avoir obtenues? Non : jamais 
un effort impuissant ne laisse revenir au 



C 105 ) 

point dont il voulait vous sortir , la réac- 
tion fait redescendre plus bas; et le grand 
et cruel caractère des passions c'est d'impri- 
mer leur niouvement à toute la vie , et leur 
bonheur à peu d'instants. 

Si ces considérations générales suffisent 
pour éclairer sur la juste influence de l'am- 
bition sur le bonheur, les auteurs, les té- 
moins, les co'iteniporains de la révolution 
de France, doivent trouver au fond de leur 
cœur de nouveaux motifs d'éloigncment pour 
toutes les passions politiques? 

Dans les tems de révolution , c'est l'am- 
bition seule qui peut obtenir des succès. Il 
reste encore des moyens d'acquérir du pou- 
voir , mais l'opinion qui distribue la gloire , 
l'opinion n'existe plus; le peuple commande 
au heu de juger; jouant un rôle actif dans 
tous les événemens , il prend parti pour ou 
contre tel ou tel homme. Il n'y a plus dans 
une nation que des combattans, l'impartial 
pouvoir qu'on appelle le public, ne se mon- 
tre nulle part. Ce qui est grand et juste d'une 



( Î07 ) 

manière absolue, n'est donc plus reconnu ; 
tout est estimé dans son rapport avec les 
passions du moment: les étrangers n'ont 
aucun moyen de connaître l'estime qu'ils 
doivent à une conduite que tous les témoins 
ont blâmée; aucune voix même, peut-être» 
ne la rapportera fidellement à la postérité. 
Au milieu d'une révolution , il faut en croire 
ou l'ambition ou la conscience , nul autre 
guide ne peut conduire à son but. Et quelle 
ambition ! quel horrible sacrifice elle impose! 
quelle triste couronne elle promet ! Une ré- 
volution suspend toute autre puissance que 
celle de la force ; Tordre social établit l'ascen- 
dant de l'estime , de la vertu : les révolutions 
mettent tous les hommes aux prises avec leurs 
moyens physiques; la sorte d'influence mo- 
rale qu'elles admettent , c'est le fanatisme de- 
certaines idées qui n'étant susceptible d aucune 
modification , ni d'aucune borne , sont des, 
armes de guerre, et non des calculs de l'esprit. 
Pour être donc ambitieux dans une révolution, 
il faut marcher toujours en avant de Tim- 



( 108 ) 

pulsion donnée , c'est une descente rapide 
où Ton ne peut s'arrêter ; vainement on voit 
Tabyme ; si l'on se jette en bas du char , 
on est brisé par cette chute; éviter le péril, 
est plus dangereux que l'affronter : il faut 
conduire soi-même dans le sentier qui doit 
vous perdre, et le moindre pas rétrograde 
renverse l'homme sans détourner l'événe- 
ment Il n'est rien de plus insensé que de 
se mêler dans des circonstances tout- à -fait 
mdépendantes de la volonté individuelle , 
c'est attacher bien plus que sa vie , c'est 
livrer toute la moralité de sa conduite à 
Tentraînenient d'un pouvoir matériel. On croit 
influer dans les révolutions, on croit agir, 
être cause , et l'on n'est jamais qu'une pierre 
de plus lancée par le mouvement de la grande 
roue; un autre aurait pris votre place, un 
moyen différent eut amené le même résultat; le 
nom de chef signifie le premier précipité par la 
troupe qui marche derrière , et pousse en avant 
Les revers et les succès de tout ce qu'on 
voit dominer dans une révolution , ne 



( 109 ) 

sont que la rencontre heureuse ou mal- 
heureuse de tel homme avec telle période 
de la nature des choses. Il n'est point 
de factieux de bonne foi qui puisse pré- 
dire ce qu'il fera le lendemain ; car c'est la 
puissance qu'il importe à une faction d'obtenir 
plutôt que le but d'abord poursuivi ; on peut 
triompher en faisant le contraire de ce qu'on 
a projette , si c'est le même parti qui gou- 
verne, et les fanatiques seuls retiennent les 
factieux dans la même route; ces derniers 
ne cherchent que le pouvoir , et jamais am- 
bition ne coûta tant au caractère. Dans ces 
tems , pour dominer à un certain degré les 
autres hommes , il faut qu'ils n'ayent pas de 
données sures pour calculer à l'avance votre 
conduite , dès qu'ils vous savent invio- 
labîement attachés à tels principes de mo- 
ralité , ils se postent en attaque sur la 
route que vous devez suivre. Pour obtenir, 
pour conserver quelques niomens le pouvoir 
dans une révolution , il i.e faut écouter ni 
son amcp ni son esprit même. Quel que soit 



( iio ) 

le parti qu'on ait embrassé , la faction est 
démagogue dans son essence, elle est com- 
posée d'hommes qui ne veulent pas obéir, 
qui se sentent nécessaires , et ne se croyent 
point liés à ceux: qui les commandent; elle 
est composée d^hommes prêts à choisir de 
nouveaux chefs chaque jour , parce qu'il 
n'est question que de leur intérêt , et non 
d'une subordination antérieure, naturelle ou 
politique : il importe plus aux chefs de n'être 
pas suspects à leurs soldats , que redouta- 
bles a leurs ennemis. Des crimes de tout 
genre, des crimes inutiles aux succès de la 
cause, eont commandes par le féroce enthou- 
siasme de la populace ; elle craint la pitié , 
quel que roit le degré de sa force , c'est par 
de la fureur , et non de la clémence qu'elle sent 
son pouvoir. Un peuple qui gouverne, ne 
cesse jamais d'avoir peur , il se croit tou- 
jours au moment de perdre son autorité , et 
disposé , par sa situation , au mouvement 
de l'envie, il n'a jamais pour les vaincus, 
l'intérêt qu'inspire la faiblesse opprimée, il 



( lîl ) 

ne cesse pas de les redouter, L'Iionime donc 
qui veut acquérir une grande influence dans 
ces tems de crise , doit rassurer la multitude 
par son inflexible cruauté. Il ne partage point 
les terreurs que l'ignorance fait éprouver, 
mais il faut qu'il accomplisse les affreux sa- 
crifices qu'elle demande; il faut qu'il immole 
des victimes qu'aucun intérêt ne lui fait crain- 
dre 5 que son caractère souvent lui inspirait 
le désir dé sauver ; il faut qu'il commette 
des crimes sans égarement, sa^s fureur, sans 
atrocité même , à l'ordre d'un souverain 
dont il ne peut prévoir les commandemens, 
et dont son ame éclairée ne saurait adopter 
aucune des passions. Eh ! quel prix pour de 
tels efforts ! quel sorte de suffrage on obtient! 
combien est tyran nique la reconnaissance qui 
couronne ! on voit si bien les bornes de son 
pouvoir , on sent si souvent qu'on obéit alors 
même qu'on a l'air de commander ; les passions 
des hommes sont tellement mises en dehors 
dans un tems de révolution , qu'aucune illusion 
n'est possible ; et la plus magique des émotions. 



C IT2 ) 

celle que fait éprouver les acclamations de tout 
un peuple, ne peut plus se renouveller pour 
celui qui a vu ce peuple dans les mouvemens 
d'une révolution. Comme Cronnveli, il dit 
en traversant la foule dont les sufFras^es le 
couronnent : " Ils applaudiraient de même 
j3 si Ton me conduisait à Péchaffiiud ". Cet 
avenir n'est séparé de soi par aucun inter- 
valle , demain peut en être le jour; vos ju- 
ges , vos assassins sont dans la multitude qui 
vous entoure.it; et le transport qui vous exalte 
est rimpulsion même qui peut vous renver- 
ser. Quel danger vous menace, quelle rapidité 
dans la chute , quelle profondeur dans l'aby- 
nie ! sans que le succès soit élevé plus haut , le 
revers vous fait tomber plus bas , vous enfon- 
ce plus avant dans le néant de votre destinée. 
La diversité des opinions empêche au- 
cune gloire de s'étabhr , mais ces mêmes 
opinions se réunissent toutes pour le mé- 
pris ; il prend un caractère d acclamation ^ 
et le peuple, quand il abandonne l'ambi- 
tieux, s'éclairant sur les crimes qu'il lui a 

fait 



fait commettre , l'accable pour s^en absôu"-' 
dre ; celui qui prend pour guide sa conscience 
est sûr de son but ; mais malheur à Thomme 
avide de pouvoir , qui s'est élancé dans une 
révolution. Cronnvei est resté usurpateur , 
parce que le principe des troubles qu'il avait 
fait naître était la religion , qui soulève sans 
déchaîner, était un sentiment superstitieux, 
qui portait à changer de maître , mais non à 
détester tous les jougs. Mais quand la cause 
des révolutions est l'exaltation de toutes les 
idées de liberté > il ne se peut pas que les 
premiers chefs de l'insurrection conservent 
de la puissance ; il faut qu'ils excitent le 
mouvement qui les renversera les premiers; 
il faut qu'ils développent les principes qui 
servent à les juger : enfin , ils peuvent servir 
leur opinion , mais jamais leur intérêt , et 
dans une révolution le fanatisme est plus sensé 
que l'ambition. 



H 



( 114 ) 

CHAPITRE III. 

De la vanité. 



o 



'N se demande , si la vanité est une pas- 
sion ? En considérant l'insuffisance de son 
objet, on serait tenté d'en douter; mais en 
observant la violence des mouvemens qu'elle 
inspire, on y reconnaît tous les caractères 
des passions , et l'on retrouve tous les mal- 
heurs qu'elles entraînent, dans la dépendance 
servile où ce sentiment vous met du cer- 
cle qui vous entoure. L'amour de la gloire 
se fonde sur ce qu'il y a de plus élevé dans 
la nature de l'homme; l'ambition tient à ce 
qu'il y a de plus positif dans les relations des 
hommes entr'eux; la vanité s'attache à ce 
qui n'a de valeur réelle , ni dans soi , ni 
dans les autres , à des avantages apparens , 
à des effets passagers , elle vit du rebut des 
deux autres passions ; quelquefois cependant 
elle se réunit à leur empire ; l'homme atteint 
aux extrêmes par sa force et sa faiblesse. 



l îlf ) 

mais plus habituellement la vanité Remporta 
surtout dans les caractères qui l'éprouvent. Les 
peines de cette passion sont assez peu con- 
nues , parce que ceux qui les ressentent en 
gardent le secret , et que tout le monde 
étant convenu de mépriser ce sentiment , 
jamais on n'avoue les souvenirs ou les crain- 
tes dont il est robjet. 

L'un des premiers chagrins de la vanité 
est de trouver en elle-même et la cause de 
ses malheurs et le besoin de les cacher. La 
vanité se nourrit de succès trop peu relevés 
pour qu'il existe aucune dignité dans ses 
revers. 

La gloire , l'ambition se nomment. La 
vanité règne quelquefois à l'insçu même du 
caractère qu'elle gouverne ; jamais du moins 
sa puissance n'est pubhquement reconnue par 
celui qui s'y soumet : il voudrait qu'on le 
crut supérieur aux succès qu'il obtient , 
comme à ceux qui lui sont refusés ; mais 
le public , dédaignant son but , et remar- 
quant ses efforts déprise la possession , en 

H 2 



( Î16 ) 

rendant amère la perte. L'importance de 
l'objet auquel on aspire ne donne point la 
mesure de la douleur que fait éprouver la 
privation , c'est à la violence du désir qu'il 
inspirait, c'est sur -tout à l'opinion que les 
autres se sont formés de l'activité de nos 
souhaits , que cette douleur se proportionne. 
Ce qui caractérise les peines de la vanité, 
c'est qu'on apprend par les autres , bien plus 
que par son sentiment intime . le degré de 
chagrin qu'on doit en ressentir : plus on 
vous croit affligé, plus on se trouve de rai- 
sons de l'être. Il n'est aucune passion qui 
ramène autant à soi , mais il n'en est au- 
cune qui vienne moins de notre propre mou- 
vement , toutes ses impulsions arrivent du 
dehors. C'est non-seulement à la réunion des 
hommes en société que ce sentiment est 
du 5 mais c'est à un degré de civilisation 
qui n'est pas connu dans tous les pays, et 
dont les effets seraient presque impossibles 
à concevoir pour un peuple dont les insti- 
tutions et les mœurs seraient simples ; car 



C 117 ) 

la nature éîo'gne des mouvemens de la va^ 
nité , et Ton ne peut comprendre comment 
des malheurs si réels naissent de mouvemens 
si peu nécessaires. 

Avez - vous jamais rencontré Damon ? Il 
est d'une naissance obscure ; il le sait , il 
est certiiin que personne ne l'ignore; mais 
au lieu de dédaigner cet avantage par in- 
térêt et par raison , il n'a qu'un but dans 
Texistence, c'est de vous parler des grands 
seigneurs avec lesquels il a passé sa vie ; il 
les protège , de peur d'en être protégé ; il 
les appelle par leur nom , tandis que leurs 
égaux y joignent leurs titres , et se fait re- 
connaître subalterne par l'inquiétude même 
de le paraître. Sa conversation est compo- 
sée de parenthèses, principal objet de toutes 
ses phrases ; il voudrait laisser échapper ce 
qu'il a le plus grand besoin de dire; il essaye 
de se montrer fatigué de tout ce qu'il envie; 
pour se taire croire à son aise, il tombe dans 
les manières familières ; il s'y confirme, 
parce que persûane ne compte assez avec 

H 3 



( 118 ) 

lui pour les repousser , et tout ce dont ii 
est flatté dans le monde est un composé 
du peu d'importance qu'on met à lui, et du 
soin qu'on a de ménager ses ridicules pour 
ne pas perdre le plaisir de s'en moquen 
Sur qui produit-il l'effet qu'il souhaite ? Sur 
personne , peut - être même il s'en doute , 
mais la vanité s'exerce pour elle-même ; en 
voulant détromper l'homme vain, on l'agite, 
mais on ne le corrige pas , l'espérance re- 
naît à l'instant même du dégoût , ou plutôt, 
comme il arrive souvent dans la plupart des 
passions , sans concevoir précisément de l'es-^ 
pérance , on ne peut se résigner au sacrifice. 
Connaissez-vous Licidas ? il a vieilli dans 
les affaires sans y prendre une idée, sans 
atteindre à un résultat , cependant il se croit 
l'esprit des places qu'il a occupées ; il vous 
confie ce qu'ont imprimé les gazettes ; il parle 
avec circonspection même des ministres du siè- 
cle dernier ; il achève ses phrases par une mine 
concentrée , qui ne signifie pas plus que les pa- 
roles ; il a des lettres de ministres , d'hommçs 



C 119 ) 

puissans , dans sa poche , qui lui parlent du 
tenis qu'il fait , et lui semblent une preuve 
de confiance ; il frémit à l'aspect de ce qu'il 
appelle une mauvaise tête , et donne assez 
volontiers ce nom à tout homme supérieur ; 
il a une diatribe contre l'esprit à laquelle la 
majorité d'un salîon applaudit presque tou- 
jours, c'est, vous dit-il, un obstacle à bien voir 
quel esprit, les geits d'esprit n'entendent point 
les affaires. Licidas , il est vrai que vous 
n'avez pas d'esprit , mais il n'est pas prouvé 
pour cela que vous soyez capable de gou- 
verner un empire. 

On tire très -souvent vanité des quali- 
tés qu'on n'a pas ; on voit des hommes 
se glorifier des facultés spirituelles ou sen- 
sibles qui leur manquent. L'homme vain 
s'enorgueillit de tout lui - même indistinc- 
tement 5 c'est moi , c'est encore moi , s'écrie- 
t-il ; cet égoïsme d'enthousiasme fait un char- 
me à ses yeux de chacun de ses défauts. — 
Cléon est encore à cet égard un bien plus 
brillant spectacle j toutes les prétentions à 

H 4 



( I20 ) 

la fois sont entrées dans son ame ; il est 
laid , il se croit aimé , son livre tombe , 
c'est par une cabale qui 1 honore, on l'ou- 
blie, il pense qu'on le persécute ; il n'attend 
pas que vous l'ayez loué , il vous dit ce 
que vous devez penser ; il vous parle de 
lui sans q^ue vous l'interrogiez , il ne vous 
écoute pas si vous lui repondez , il aime 
mieux s'entendre , car vous ne pouvez ja- 
mais égaler ce qu'il va dire de lui-même. 
Un homme d'un esprit infini disoit , en 
parlant de ce qu'on pouvoit appeller préci- 
cisément un homme orgueilleux et vain , en 
le voyant j'éprouve im peu du plaisir que 
cause le spectacle d'un bon ménage , son amour- 
propre et lui vivent si bien ensemble. En 
effet , quand l'amour-propre est arrivé à un 
certain excès , il se suffit assez à lui-même 
pour ne pas s'inquiéter , pour ne pas dou- 
ter de l'opinion des autres ; c'est presque 
une ressource qu'on trouve en soi , et cette 
crédulité dans son propre mérite a bien 
quelques-uns des avantages de tous les 



C Î2I ) 

cultes » fondés sur uîie ferme croyance. 
Mais puisque la vanité est une passion, celui 
qui l'éprouve ne peut être tranquille ; séparé de 
toutes les jouissances impersonnelles, de tou- 
tes les affections sensibles , cet égoïsme dé- 
truit la possibilité d'aimer, il n'y a point 
de but p us stérile que soi-même ; l'homme 
n'accroît ses facultés qu'en les dévouant au- 
dehors de lui , à une opinion , à un attache- 
ment, à une vertu quelconque. La vanité, 
l'orgueil donnent quelque chose de station- 
naire à la pensée , qui ne permet pas de 
sortir du cercle le plus étroit, et cependant 
dans ce cercle , il y a une puissance de 
malheur plus grande que dans toute autre 
existance dont les intérêts seraient plus mul- 
tipliés. En concentrant sa vie , on concen- 
tre aussi sa douleur, et qui n'existe que 
pour soi, diminue ses moyens de jouir, en 
se rendant d'autant plus accessible à l'im- 
pression de la souffrance : on voit cepen- 
dant à l'extérieur de certains hommes , de 
tels simptômes de contentement et de sécu- 



C 12^ ) 

rite 3 qu'on serait tenté d'ambitionner leur 
vanité comme la seule jouissance véritable, 
puisque c'est la plus parfaite des illusions; 
mais une réflexion détruit toute l'autorité de 
ces signes apparens, c'est que de tels hom- 
mes, n'ayant pour objet dans la vie que l'effet 
qu'ils produisent sur Igs autres , sont capa- 
bles, pour dérober à tous les regards les 
tourmens secrets que des revers ou des dé- 
goûts leur causent , d'un genre d'effort dont 
aucun autre motif ne donnerait le pouvoir. 
Dans la plupart des situations , le bonheur 
même fait partie du faste des hommes vains, 
ou s'ils avouaient une peine, ce ne serait jamais 
que celle qu'il est honorable de ressentir. 

La vanité des hommes supérieurs les fait 
prétendre aux succès auxquels ils ont le 
moins de droit; cette petitesse des grands 
génies se retrouve sans cesse dans l'histoire; 
on voit des écrivains célèbres ne mettre de 
prix qu'à leurs faibles succès dans les affai- 
res publiques; des guerriers , des ministres 
courageux et fermes ^ être avant tous flat- 



( 125 ) 

tés de la louange accordée à leurs médiocres 
écrits ; des hommes , qui ont de grandes 
qualités , ambitionner de petits avantages : 
enfin, comme il faut que l'imagination allu- 
me toutes les passions , la vanité est biea 
plus active sur les succès dont on doute, 
sur les facultés dont on ne se croit pas sûr; 
l'émulation excite nos qualités véritables j la 
vanité se place en avant de tout ce qui 
nous manque ; la vanité souvent ne détruit 
pas la fierté ; et comme rien n'est si esclave 
que la vanités et si indépendant, au con- 
traire , que la véritable fierté , il n'est pas 
de supplice plus cruel , que la réunion de 
ces deux sentimens dans le même caractère. 
On a besoin de ce qu'on méprise , on ne 
peut s'y soumettre , on ne peut s'en affran- 
chir, c'est à ses propres yeux que l'on rou- 
git, c'est à ses propres yeux que l'on pro- 
duit l'effet que le spectacle de la vanité fait 
éprouver à un esprit éclairé et à une ame élevée. 
Cette passion qui n'est grande que par 
h peine qu'elle cause, et ne peut, qu'à ce 



( 124 ) 

scu! tître marcher de pair avec les autres l 
se développe parfaitement dans les mouve- 
mens des femmes : tout en elles , est amour 
ou \anité. Dès qu'elles veulent avoir avec 
les autres des rapports plus étendus ou plus 
éclatans que ceux qui naissent des sentimens 
doux qu'elles peuvent inspirer à ce qui les 
entciire, c'est à des succès de vanité qu'elles 
prétendent. Les efforts qui peuvent valoir 
aux hommes de la gloire et du pouvoir, 
n'obtiennent presque jamais aux femmes qu'un 
applaudissement éphémère , un crédit d'intri- 
gue; enfin , un genre de triomphe du ressort 
de la vanité, de ce sentiment en proportion 
avec leurs forces et leur destinée : c'est donc 
en elles qu'il faut l'examiner. 

Il est des femmes qui placent leur vanité 
dans des avantages qui ne leur sont point 
personnels; tels que la naissance, le rang et 
la fortune : il est difficile de moins sentir la 
dignité de son sexe. L'origine de toutes les 
femmes est céleste, cat c'est aux dons de 
la nature qu'elles doivent leur empire: en 



C Î2f ) 

«'occupant de l'orgueil et de rambîtion, eU 
les font disparaître tout ce qu'il y a de ma« 
gique dans leurs charmes; le crédit qu'elles 
obtiennent ne paraissant jamais qu'une e:':is- 
tence passagère et bornée, ne leur vauc point 
la considération attachée à un grand pou- 
voir, et les succès qu'elles conquèrent eut 
le caractère distinctif des triomphes de la va- 
nité: ils ne supposent , ni estime, ni respect 
pour Pobjet à qui on les accorde. Les fem- 
mes animent ainsi contr'elles les passions 
de ceux qui ne voulaient penser qu'à les 
aimer. Le seul vrai ridicule , celui qui naît 
du contraste avec l'essence des choses, s'at- 
tache à leurs efforts: lorsqu'elles s'opposent 
aux projets, à l'ambition des hommes, el- 
les excitent le vif ressentiment qu'inspire 
un obstacle inattendu; si elles se mêlent 
des intrigues politiques dans leur jeunesse, 
la modestie doit en souffrir ; si elles sont 
vieilles, le dégoût qu'elles causent comme 
femmes , nuit à leur prétention comme 
homme. La figure d'une femme , quelle que 



C Î25 ) 

soît la force ou l'étendue de son esprit, quelle 
que soit l'importance des objets dont elle 
s'occupe, est toujours un obstacle ou une 
raison dans l'histoire de sa vie; les hommes 
l'ont voulu ainsi. Mais plus ils sont décidés 
à juger une femme selon les avantages ou les 
défauts de son sexe , plus ils détestent de lui voir 
embrasser une destinée contraire à sa nature. 
Ces réflexions ne sont point destinées, 
on le croira facilement , à détourner les 
femmes de toute occupation sérieuse, mais 
du malheur de se prendre jamais elles - mê- 
mes pour but de leurs efforts. Quand la 
part qu'elles ont dans les affaires naît de 
leur attachement pour celui qui les dirige, 
quand le sentiment seul dicte leurs opinions, 
inspire leurs démarches , elles ne s'écartent 
point de la route que la nature leur a tracée: 
elles aiment, elles sont femmes; mais quand 
elles se livrent à une active personnalité , 
quand elles veulent ramener à elles tous les 
événemens, et les considèrent dans le rap- 
port de leur propre influence, de leur inté- 



( 127 > 

rét individuel, alors à peine sont-eIle.s dignes 
des applaudisseniens éphémères dont les 
triomphes de la vanité se composent. Les 
femmes ne sont presque jamais honorées par 
aucun genre de prétentions ; les distinctions 
de l'esprit même, qui sembleraient offrir une 
carrière plus étendue, ne leur valent souvent 
qu'une existence à la hauteur de la vanité. 
La raison de ce jugement inique ou juste, 
c'est que les liommes ne voyent aucun genre 
d'utilité générale à encourager les succès des 
femmes dans cette carrière , et que tout 
éloge qui n'est pas fondé sur la base de l'u- 
tilité, n'est ni profond, ni durable, ni uni- 
versel. Le hasard amène quelques exceptions, 
s'il est quelques âmes entraînées, ou par leur 
talent, ou par leur caractère, elles s'écarteront, 
peut-être, de la règle commune , et quelques 
palmes de gloire peuvent un jour les couron- 
ner; mais elles n'échapperont pas à l'inévitable 
malheur qui s'attachera toujours à leur destinée. 
Le bonheur des femmes perd à toute es- 
pèce d'ambition persoandk, Quand elles 



( Î28 ) 

re veulent plaire que pour être aimées^ 
quand ce doux espoir est le seul motif de 
leurs actions , elles s'occupent plus de se 
perfectionner que de se montrer, de former 
leur esprit pour le bonheur d'un autre que 
pour l'admiration de tous: mais quand elles 
aspirent à la célébrité, leurs efforts, comme 
leurs succès, éloignent le sentiment qui, sous 
des noms difFirens, doit toujours faire le 
destin de lei r vie. Une femm^ ne peut exis- 
ter par elle ; la gloire même ne lui servirait 
pas d'un appui suffis ^n, et I insurmontable 
faiblesse de sa nature et de sa situation dans 
Tordre social , l'a placée dans une dépen- 
dance de tous les jours dont un génie im- 
mortel ne pourrait encore la sauver. D'ail- 
leurs, rien n'efface dans les femmes ce qui 
distingue particulièrement leur caractère. 
Celle qui se vouerait à la solution des pro- 
blèmes d'Euclide, voudrait encore le bon- 
heur attaché aux sentiniens qu'on inspire et 
qu'on éprouve; et quand elles suivent une 
carrière qui les en éloigne, leurs regrets dou- 
loureux » 



( 129 ) 

îoureux, ou leurs prétentions ridicules prou- 
vent que rien ne peut les dédommager de 
la destinée pour laquelle leur ame était créée. 
Il semble que des succès éclatans offrent 
des jouissances d'amour propre ^ à l'ami de 
la femme célèbre, qui les obtient; mais 
J'enthousiasme que ces succès font naître a 
peut-être moins de durée, que l'attrait fondé 
sur les avantages les plus frivoles. Les criti- 
ques, qui suivent nécessairement les éloges , 
détruisent la sorte d'illusion à travers laquelle 
toutes les femmes ont besoin d'être vues. 
L'imagination peut créer, embellir par ses 
chimères, un objet inconnu ; mais celui que 
tout le monde a jugé , ne reçoit plus rien 
d'elle. La véritable valeur reste, mais l'amour 
est plus épris de ce qu'il donne que de ce 
qu'il trouve. L'homme se complaît dans la 
supériorité de sa nature, et, comme Pigma- 
lion, il ne se prosterne que devant son ou- 
vrage. Enfin, si l'éclat de la célébrité d'une 
femme attire des hommages sur ses pas , c'est 
par un sentiment peut-être étranger à l'amour^ 

I 



( no ) 

Il en prend les formes, mais c'est comme 
un moyen d'avoir accès auprès de la nou-^ 
velle sorte de puissance qu'on veut flatter. 
On approche d'une femme distinguée comme 
d'un homme en place; la langue dont on 
se sert n'est pas semblable , mais le motif est 
pareil. Quelquefois , enivrés par le concours 
des hommages qui environnent la femme 
dont ils s'occupent ^ les adorateurs s'exaltent 
mutuellement , mais dans leur sentiment ils 
dépendent les uns des autres. Les premiers 
qui s'éloigneraient, pourraient détacher ceux 
qui restent , et celle qui semble Tobjet de tou- 
tes leurs pensées , s'apperi^oit bientôt qu'elle 
retient chacun d'eux par l'exemple de tous. 
De quels sentimens de jalousie et de haine 
les grands succès d'une femme ne sont- 
ils pas l'objet! que de peines causées par 
les moyens sans nombre que l'envie prend 
pour la persécuter! La plupart des femmes 
sont contr'elle 5 par rivalité, par sottise, ou 
par principe. Les talens d'une femme, quels 
qu'ils soient , les inquiètent toujours dans 



{ ï î î > 

ïeurs sentimens. Celle^ à qui îes disfînc^ 
tions de Pesprit sont à jamais interdites , 
trouvent mille manières de les attaquer quand 
c'est une femme qui les possède ; une jolie per- 
sonne, en déjouant ces distinctions , se flatte 
de signaler ses propres avantages. Une femme 
qui se croit remarquable parla prudence et la 
mesure de son esprit , et qui n'ayant jamais 
eu deux idées dans la tête , veut passer pour 
avoir rejette tout ce qu'elle n'a jamais com« 
pris , une telle femme sort un peu de sa 
stérilité accoutumée , pour trouver mille ri- 
dicules à celle dont l'esprit anime et varie 
la conversation: et les mères de famille, 
pensant , avec quelque raison , que les suc- 
cès mêmes du véritable esprit ne sont pas con- 
formes à la destination des femmes , voyent 
attaquer avec plaisir celles qui en ont obtenu. 
D'ailleurs , la femme qui, en atteignant à une 
véritable supériorité, pourrait se croire au des- 
sus de la haine, et s'élèverait par sa pensée au 
sort des hommes les plus célèbres ; cette femme 
n'aurait jamais le calme et la force de tête qui 

ï 



n 



les caractérisent ; rimaginatîon serait toujours 
la première de ses facultés : son ta'ent pour- 
rait s'en accroître, mais son ame serait trop 
fortement agitée , ses scnthiiens seraient trou- 
blés par ses chimères , ses actions entrain ces 
par ses illusions ; son esprit , pourrait mériter 
quelque gloire, en donnant à ses écrits la 
justesse de la raison ; mais les grands ta- 
lens , unis à une imagination passionnée, 
éclairent sur les résultats généraux et trom- 
pent sur les relations personnelles. Les 
femmes sensibles et mobiles , donneront 
to'jîjours l'exemple de cette bizarre union 
de l'erreur et de la vérité , de cette sorte 
d'inspiration de la pensée , qui rend des 
oracles à l'univers , et manque du plus 
simple conseil pour soi-même. En étudiant 
le petit nombre de femmes qui ont de vrais 
titres à la gloire , on verra que cet effort 
de leur nature fut toujours aux dépens de leur 
bonheur. Après avoir chanté les plus douces 
leçons de la morale et de la philosophie , 
Sapho se précipita du haut du rocher ds 



C 1^5 ) 

Lencade ; Elisabeth, après avoir dompté les 
ennemis de l'Angleterre, périt victime de s^ 
passion pour le comte d'Essex. Enfin , avant 
d'entrer dcins cette carrière de gloire , soit 
que le trône des Césars, ou les couronnes 
du génie littéraire en soient le but , les 
femmes doivent penser que, pour la gloire 
jnéme, il faut renoncer au boiiheur, et au 
repos de la destinée de leur sexe ; et qu'il 
est dans cette carrière b:en peu ds sorts qui 
puissent valoir la plus obscure vie d'une femme 
aimée et d'une mère heureuse. 

En quittant un moment l'examen de la vani- 
té, j'ai jugé jusqu'à l'éclat d'une grande renom- 
mée; mais que dirai-je de toutes ces prétentions 
à de misérables succès littéraires pour lesquels 
on voit tant de femmes négliger leurs sen- 
timens et leurs devoirs. Absorbées par cet 
intérêt, elles abjurent, plus que les guerrières 
du tems de la chevalerie, le caractère distinc- 
tif de leur sexe ; car il vaut mieux partager 
dans les combats les dangers de ce qu'on 
aime, que se traîner dans les luttes de l'a- 

I 3 



( 134 ) 

mour propre, exiger du sentiment, des hom- 
mages pour la vanité, et puiser ainsi dans la 
source éternelle pour satisfaire le mouve- 
ment le plus éphémère, et le désir dont le 
but est le plus restreint: l'agitation que fait 
éprouver aux femmes une prétention plus 
naturelle , puisqu'elle tient de plus près à 
l'espoir d'être aimée ; l'agitation que fait 
éprouver aux femmes le besoin de plaire par 
les agrémens de leur figure , offre aussi le 
tableau le plus frappant des tourmens de la 
vanité. 

Regardez une femme au milieu d'un 
bal, désirant d'être trouvée la plus johe, ee 
craignant de n'y pas réussir. Le plaisir aia 
nom duquel on se rassemble est nul pour 
elle ; elle ne peut en jouir dans aucun nio«- 
ment ; car il n'en est point qui ne soit ab« 
sorbe et par sa pensée dominante, et par 
les efforts qu'elle fait pour la cacher. Elle 
observe les regards , les plus légers signes 
de l'opinion des autres , avec l'attention d'un 
moraliste , et l'inquiétude d'un ambitieux , 



et voulant dérober à tous les yeux le tour- 
ment de son esprit , c'est à l'affectation de 
sa gaîté pendant le triomphe de sa rivale , à la 
turbulence de la conversation qu'elle veut en- 
tretenir pendant que cette rivale est applaudie, 
à l'empressement trop vif qu'elle lui témoigne, 
c'est au superflu de ses efforts enfin qu'on 
apperçoit son travail. La grâce , ce charme 
suprême de la beauté , ne se développe que 
dans le repos du naturel, et de la confian- 
ce ; les inquiétudes et la contrainte ôtent 
les avantages mêmes qu'on possède ; le visage 
s'altère par la contraction de l'amour propre. 
On ne tarde pas à s'en appercevoir , et le 
chagrin que cause une telle découverte aug- 
mente encore le mal qu'on voudrait réparer* 
La peine se muItipHe par la peine , et le 
but s'éloigne par l'action même du désir; 
et dans ce tableau qui semblerait ne de- 
voir rappeller que l'histoire d'un enfant , se 
trouvent les douleurs d'un homme , les mou- 
vemens qui conduisent au désespoir et font 
haïr b vie ; tant les intérêts s'accroissent par 

I 4 



< 136 ) 

rintensitd de l'attentioii qu'on y attache ; 
tant la sensation qu'on éprouve , naît du 
caractère qui la reçoit bien plus que de l'objet 
qui la donne. 

Eh bien , a côté du tableau de ce bal , où 
les prétentions les plus frivoles ont mis la 
vanité dans tout son jour , c'est dans le plus 
grand événement qui ait agité l'espèce humai- 
ne , c'est dans la révolution de France qu'il 
faut en observer le développement complet : 
ce sentiment , si borné dans son but , si 
petit dans son mobile, qu'on pouvait hési- 
ter à lui donner une place parmi les pas- 
sions 3 ce sentiment a été l'une des causes du 
plus grand choc qui ait ébranlé l'univers. Je 
n'appellerai point vanité le mouvement qui 
a porté vingt^quatre millions d'hommes à ne 
pas vouloir des privilèges de deux cent mille, 
Cq^xl^^ c'est la raison qui s'est soulevée , c'est la 
nature qui a reprit son niveau. Je ne dirai 
pas même que la résistance de la noblesse 
à la révolution ait été produite par la va- 
nité ; le règne de la terreur a fait porter 






( 137 ) 

sur cette classe des persécutions» et des mal- 
heurs qui ne permettent plus de rappel- 
1er le passé. Mais c'est dans la marche 
intérieure de la révolution , qu'on peut ob« 
server l'empire de la vanité , du désir des 
applaudissemens éphémères , du besoin de 
faire effet, de cette passion native de Fran- 
ce , et dont les étrangers , comparative- 
ment 3 nous , n'ont qu'une idée très - im- 
parfaite. — . Un grand nombre d'opinions 
ont été dictées par l'envie de surpasser l'o- 
rateur précédent, et de se faire applaudir 
après lui ; l'introduction des spectateurs dans 
la salle des déUbérations a suffi seule pour 
changer la direction des affaires en France. 
D'abord on n'accordait aux applaudissemens 
que des phrases; bientôt, pour obtenir ces 
applaudissemens , on a cédé des principes , 
proposé des décrets , approuvé jusqu'à des 
crimes ; et par une double et funeste réaction, 
ce qu'on faisait pour plaire à la foule , éga- 
rait son jugement, et ce jugement égaré exi- 
geait de nouveaux sacrifices. Ce n'est pas 



C 138 5 

d'abord à satisfaire des sentimens de halnè 
et de fureur que des décrets barbares ont été 
consacrés , c'est aux battemehs de main des 
tribunes ; ce bruit enivrait les orateurs eè 
les jettait dans l'état où les liqueurs fortes 
plongent les sauvages ; et les spectateurs 
eux-mêmes qui applaudissaient, voulaient 
par ces signes d'approbation , faire effet 
sur leurs voisins , et jouissaient d'exer- 
cer de l'influence sur leurs représentans : 
sans doute , l'ascendant de la peur a succédé 
à l'émulation de la vanité , mais la vanité 
avait créé cette puissance qui a anéanti , pen- 
dant un tems , tous les mouvemens sponta- 
nés des hommes. Bientôt après le règne de 
la terreur , on voyait la vanité renaître , les 
individus les plus obscurs se vantaient d'avoir 
été portés sur des listes de proscriptions : 
la plupart des Français qu'on rencontre ^ 
tantôt prétendent avoir joué le rôle le plus im- 
portant , tantôt assurent que rien de ce qui 
s'est passé en France ne serait arrivé , si l'on 
avait cra le conseil que chacun d'eux a 



( 139 5 

donné dans tels lieux , à telle heure , pour 
telle circonstance. Enfin, en France, on 
est entouré d'homn^es, qui tous se disent le 
centre de cet immense tourbillon ; on est 
entouré d'hommes , qui tous auraient pré- 
servé la France de ses malheurs, si on les 
avait nommés aux premières places du gou- 
vernement, mais qui tous , par le même senti- 
ment , se refusent à se confier à la supériorité , 
à reconnaître l'ascendant du génie ou de la 
vertu. C'est une importante question qu'il faut 
soumettre aux philosophes et aux publicis- 
tes , de savoir si la vanité sert ou nuit au 
maintien de la liberté dans une grande nation; 
elle met d'abord certainement un véritable 
obstacle à l'établissement d'un gouvernement 
nouveau ; il sufEt qu'une constitution ait été 
faite par tels hommes , pour que tels autres 
ne veuillent pas l'adopter; il faut, comme 
après la session de l'assemblée constituante, 
éloigner les fondateurs pour faire adopter les 
institutions , et cependant les institutions pé- 
rissent 5 si elles ne sont pas défendues par 



( 14© ) 

leurs auteurs. L'envie , qui cherche à s'ho- 
norer du nom de défiance, détruit l'émula- 
tion , éloigne les lumières , ne peut suppor- 
ter la réunion du pouvoir et de la vertu , 
cherche à les diviser pour les opposer Tua 
a l'autre , et crée la puissance du crime, 
comme la seule qui dégrade celui qui la possè- 
de , mais quand de longs malheurs ont abattu 
les passions , quand on a tellement besoin 
de loix , qu'on ne considère plus les honi- 
Bies que sous le rapport du pouvoir légal 
qui leur est confié , il est posbible que la 
vanité, alors qu'elle est l'esprit général d'une 
nation , serve au maintien des institutions 
libres. Comme elle fait haïr l'ascendant d'un 
homme , elle soutient les loix constitution- 
nelles , qui, au bout d'un tems très-court, 
ramènent les hommes les plus puissans dans 
une condition privée ; elle appuyé en géné- 
ral ce que veulent les loix, parce que c'est 
une autorité abstraite , dont tout le monde 
a sa part , et dont personne ne peut tirer 
de gloire. La vanité est l'ennemie de l'am- 



(141) 

bition ; elle aime à renverser ce qu'elle ne 
peut obtenir ; la vanité fait naître une sorte 
de prétentions disséminées dans toutes les 
classes , dans tous les individus , qui arrête 
la puissance de la gloire , comme les brins 
de paille repoussent la mer des côtes de 
la Hollande : enfin , la vanité de tous sème 
de tels obstacles , de telles peines dans la 
carrière publique de chacun , qu'au bout 
d'un certain tems le grand inconvénient des 
républiques , le besoin qu'elles donnent de 
jouer un rôle n'existera, peut-être, plus 
en France: la haine, l'envie , les soupçons, 
tout ce qu'enfante la vanité , dégoûtera pour 
jamais l'ambition des places et des affiii- 
res; on ne s'en approchera plus que par 
amour pour la patrie , par dévouement à 
l'humanité , et ces sentimens généreux et 
philosophiques rendent les hommes impas- 
sibles , comme les loix qu'ils sont chargé 
d'exécuter. Cette espérance est peut - être 
une chimère , mais je crois vrai que la 
vanité se soumet aux loix , comme un 

I ^ 



( 14^ 5 

moyen d'éviter l'éclat personnel des noms 
propres , et préserve une nation nombreuse 
et libre, lorsque sa constitution est établie, 
du danger d'avoir un homme pour usurpa- 
teur. 



t 143 ) 

NOTE 

Ou il faut lire avant le chapitre de t amour, 

XJe tous les chapitres de cet ouvrage , il n'en 
est point sur îequeî je m'attende à autant de 
Critiques que sur celui- cij les autres passions 
ayant un but déterminé , affectent à-peu-prés 
de la même manière tous les caractères qui 
les éprouvent. Le mot d'amour réveille dans 
l'esprit de ceux qui l'entendent, autant d'idées 
diverses que les impressions dont ils sont sus- 
ceptibles. Un très - grand nombre d'hommes 
n'ont connu ni l'amour de la gloire, ni l'am- 
bition, ni l'esprit de parti, etc. Tout le monde 
croit avoir eu de l'amour , et presque tout 
le monde se trompe en le croyant; les autres 
passions sont beaucoup plus naturelles, et par 
conséquent moins rares que celle-là ; car 
elle est celle on il entre le moins d'égoïsme^ 
Ce chapitre, me dira-t-on , est d'une couleur 
trop sombre , la pensée de la mort y est pres- 
que inséparable du tableau de l'amour , et l'a- 
mour embellit la vie , et l'amour est le charme 
de la nature. Non , il n'y a point d'amour 
dans les ouvrages gais , il n'y a poiut d'arnouc 



C Î44 > 

dans les pastorales gracieuses. — Sans doute, et 
les femmes doivent en convenir; il est assez 
doux de plaire et d'exercer ainsi sur tout ce 
qui vous entoure une puissance due à soi 
seule , une puissance qui n'obtient que des 
hommages volontaires , une puissance qui ne 
se fait obéir que parce qu'on l'aime , et dis- 
posant des autres contre leur intérêt même , 
n'obtient rien que de l'abandon , et ne peut 
se défier du calcul ; mais qu'a de commun le 
jeu piquant de la coquetterie et le sentiment 
de l'amour? Il se peut aussi que les hommes 
soient très- intéressés, très -amusés sur -tout, 
par l'attrait que leur inspire la beauté , par 
l'espoir ou la certitude de la captiver ; mais 
qti'a de commun ce genre d'impression et le 
sentiment de l'amour? — Je n'ai voulu traiter 
dans cet ouvrage que des passions; les affec- 
tions communes dont il ne peut naître aucun 
malheur profond, n'entraient point dans mon 
sujet, et l'amour, quand il est une passion, 
porte toujours à la mélancolie : il y a quel- 
que chose de vague dans ses impressions, qui 
ne s'accorde point avec la gaîté ; il y a une 
conviction intime au-dedans de soi, que tout 
ce qui succède à l'amour est du néant, que 
rien ue peut remplacer ce qu'on éprouve , et 

cette 



C î4f > 

"Cette conviction fait penser à la mort dans îes 
plus heureux momens de l'amour. Je n'ai 
considéré que le sentiment dans l'amour, parce 
que lui seul fait de ce penchant une passion» 
Cfe n'est pas le premier volume de la Nouvelle 
Héloïse , c'est le départ de St. Preux , la let- 
tre de la Meillerie , la mort de Julie 5 qui ca- 
ractérisent la passion dans ce roman. — Il est si 
rare de rencontrer le véritable amour du cœur, 
que je hasarderais de dire que les anciens n'ont 
pas eu l'idée complette de cette affection. Phè- 
dre est sous le joug de la fatalité , îes sensations 
inspirent Anacréon , Tibulle mêle une sorte 
d'esprit madrigalique à ses peintures voluptueu» 
ses, quelques vers de Didon, Ceyx et Alcione 
dans Ovide, malgré la mithologie, qui distrait 
l'intérêt en l'éloignant des situations naturelles, 
sont presque les seuls morceaux où le senti- 
ment ait toute sa force , parce qu'il est séparé 
de toute autre influence. Les Italiens mettent 
tant de poésie dans l'amour, que tous leurs 
sentimens s'offrent à vous comme des ima- 
ges, vos yeux s'en souviennent plus que votre 
coeur. Racine , ce peintre de l'amour , dans 
ses tragédies, sublimes à tant d'autres égards, 
mêle souvent aux mouvemens de la passion 
des expressions recherchées qu'on ne peut re^ 

K 



( 14<5 ) 

procher qu'à son siècle : ce c1éfa?it ne se 
trouve point dans la tragédie de Phèdre ; 
mais les beautés empruntées des anciens , les 
beautés de verve poétique , en excitant le 
plus vif enthousiasme , ne produisent pas cet 
attendrissement profond qui naît de la ressem- 
blance la plus parfaite avec les sentimens 
qu'on peut éprouver. On admire la concep- 
tion du rôle de Phèdre, on se croit dans la si- 
tuation d'Aménaïde. La tragédie de Tancréde 
doit donc faire verser plus de larmes. — Vol- 
taire, dans ses tragédies , Rousseau , dans la Nou- 
velle Héloïse , Verther , des scéfies de tragé^ 
dies allemandes ; quelques poètes Anglais , 
des morceaux d'Osian, etc. ont transporté la 
profonde sensibilité dans l'amour. On avait 
peint la tendresse maternelle ^ la tendresse 
filiale, l'amitié avec sensibilité, Oreste et Pi- 
lade, Niobé , la piété romaine, toutes les au- 
tres afîections du cœur , nous sont transmii* 
ses avec les véritables sentimens qui les carac- 
térisent : l'amour seul nous est représenté, 
tantôt sous les traits les plu" grossiers, tantôt 
comme tellement inséparable ou de la vo- 
lupié , ou de la frénése, que c'est un ta- 
bleau plutôt qu'un ïejitiment , une maladie 
plutôt qu'une passiou ae l'ame. C'est unique-; 



( 147 ) ' 

ment de cette passion que i*ai voulu parler i 
j'ai rejette toute autre manière de considérer 
l'amour; j'ai recueilli, pour composer les cha- 
pitres précédens, ce que j'ai remarqué dans 
l'histoire ou dans le monde ; en écrivant ce- 
lui-ci , je me suis laissée aller à mes seules 
impressions; j'ai rêvé plutôt qu'observé, que 
ceux qui se ressem* lent se comprennent» 



61 



K a 



CHAPITRE IV. 
De Pamoiir. 



S 



I l'Etre Tout-Puissànt 5 qui a jette l'homme 
sur cette terre, a voulu qu'il conçut l'idée 
d'une existence céleste, il a permis que dans 
quelques instans de sa jeunesse , il put aimer 
avec passion , il put vivre dans un autre ^ 
il put completter son être en l'unissant à 
l'objet qui lui était cher. Pour quelque tems, 
du moins , les bornes de la destinée de 
l'homme, l'analyse de la pensée, la médi- 
tation de la philosophie , se sont perdues 
dans le vague d'un sentiment déhcieux ; la 
vie qui pèse était entraînante , et le but, qui 
toujours parait au-dessous des efforts, sem- 
blait les surpasser tous. L'on ne cesse point 
de mesurer ce qui se rapporte à soi ; mais les 
qualités , les charmes , les jouissances , les 
intérêts de ce qu'on aime , n'ont de terme 
que dans notre imagination. Ah ! qu'il est 



c 149 ) 

heureux le jour où l'on expose sa vîe pour 
l'unique ami dont notre ame a fait choix! 
le jour, où quelque acte d'un dévouement 
absolu, lui donne au moins une idée du 
sentiment qui oppressait le cœur par l'im- 
possibilité de l'exprimer ! Une femme dans 
ces tems affreux, dont nous avons vécu con- 
temporains ; une femme condamnée à mort 
avec celui qu'elle aimait , laissant bien loin 
d'elle le secours du courage , marchait au 
supplice avec joie , jouissait d'avoir échap- 
pé au tourment de survivre , était fière de 
partager le sort de son amant, et présageant, 
peut-être, le terme où elle pouvait perdre 
l'amour qu'il avait pour elle , éprouvait un 
sentiment féroce et tendre , qui lui faisait 
chérir la mort comme une réunion éternelle. 
Gloire , ambition , fanatisme , votre enthou- 
siasme a des intervalles , le sentiment seul 
enivre chaqu'instant, rien ne lasse de s'aimer; 
rien ne fatigue dans cette inépuisable source 
d'idées et démotions heureuses; et tant qu'on 
ue voit , qu'on n'éprouve rien que par un 

K 3 



autre, l'univers entier est lui sous des formes 
différentes , le printems , la nature , le ciel , 
ce sont les lieux qu'il a parcourus; les plaisirs 
du monde , c'est ce qu'il a dit , ce qui lui 
a plu , les amusemens qu'il a partagés , ses 
propres succès à soi-même , c'est la louange 
qu il a entendue , et l'impression que le suf- 
frage de tous , a pu produire sur le juge- 
ment d'un seul. Enfin, une idée unique est 
ce qui cause à l'homme le plus grand bon- 
heur ou la folie du désespoir. Rien ne fati- 
gue l'existence , comme ces intérêts divers 
dont la réunion a été considérée comme un 
bon système de félicité , en fait de malheur 
on n'affaiblit pas ce qu'on divise, après la 
raison qui dégage de toutes les passions : 
ce qu'il y a de moins malheureux encore, 
c'est de s'abandonner entièrement à une 
seule; sans doute, ainsi l'on s'expose à re- 
cevoir la mort de ses propres affections. Mais 
le premier but qu'on doit se proposer, en 
s'occupant du sort des hommes, n'est pas la 
conservutioa de leur vie; le sceau de leur 



nature immortelle est de n'estimer l'exis- 
tence physique qu'avec la possession du bon- 
heur moral. 

C'est par le seœurs de la réflexion , c'est 
€n écartant de moi l'enthousiasme de la jeu- 
nesse que je considérerai l'amour, ou, pour 
mieux m'exprimer, le dévouement absolu de 
son être aux sentimens , au bonheur , à la 
destinée d'un autre , comme la plus haute 
idée de félicité qui puisse exalter l'espé- 
rance de l'homme. Cette dépendance d'un 
seul objet affranchit si bien du reste de la 
terre , que l'être sensible qui a besoin d'é- 
chapper à toutes les prétentions de l'amour- 
propre , à tous les soupçons de la calom- 
nie , à tout ce qui flétrit enfin dans les rela- 
tions qu'on entretient avec les hommes, l'être 
sensible trouve dans cette passion quelque 
chose de sohtaire et de concentré , qui ins- 
pire à l'ame l'élévation de la philosophie , 
et l'abandon du sentiment. On échappe au 
monde par des intérêts plus vifs que tous 
ceux qull peut donner ; on jouit du calme 

K 4 



( JfZ ) 

de la pensée et du mouvement du cœur* 
et dans la plus profonde solitude la vie de 
l'ame est plus active que sur le trône des Cé^ 
sars. Enfin , à quelque époque de Page qu'on 
transportât un sentiment qui vous aurait do. 
miné depuis votre jeunesse, il n'est pas u^ 
moment où d'avoir vécu pour un autre , n^ 
fut plus doux que d'avoir existé pour soi, 
où cette pensée ne dégageât tout- à -la -fois 
des remords et des incertitudes. Quand oij 
n'a pour but que son propre avantage , com^ 
ment peut-on parvenir à se décider sur rien; 
le désir échappe, pour ainsi dire, à l'examea 
qu'on en fait ; l'événement amène souvent 
yn résultat si contraire à notre attente , quç 
l'on se répent de tout ce qu'on a essayé , 
que l'on se lasse de son propre intérêt comme 
de toute autre entreprise. Mais quand c'est 
au premier objet de ses affections que la 
vie est consacrée , tout est positif ^ tout est 
déterminé, tout est entraînant, il le veut, 
il en a besoin , il en sera 'plus heureux ; tm 
instant de sa journée pourra s'embellir au 



( If 3 ) 

prix de tels efforts. C'est assez pour diriger 
îe cours entier de la destinée, plus de va- 
gue, plus de découragement, c'est la seule 
jouissance de l'anie qui la remplisse en en- 
tier , s'aggrandisse avec elle , et se propor- 
tionnant à nos facultés , nous assure l'exer- 
cice et la jouissance de toutes. Quel est 
l'esprit supérieur qui ne trouve pas dans un 
véritable sentiment le développement d'un^ 
plus grand nombre de pensées , que dans 
aucun écrit, dans aucun ouvrage qu'il puisse 
ou composer ou lire ? Le plus grand triom- 
phe du génie c'est de deviner la passion ; 
qu'est - ce donc qu'elle-même ? Les succès 
de l'amour - propre , le dernier degré des 
jouissances de la personnalité, la gloire, que 
vaut- elle auprès d'être aimé? Qii'on se de- 
mande ce que l'on préférerait d'être Ame- 
naïde ou Voltaire ? Ah ! tous ces écrivains , 
ces grands hommes , ces conquérans s'effor- 
cent d'obtenir une seule des émotions que 
l'amour jette comme par torrent dans la vie. 
Des années de peines et d'efforts leur va- 



c ir4 ) 

lent un jour , une heure de cet enivrement 
qui dérobe l'existence; et le sentiment fait 
éprouver j pendant toute sa durée, une suite 
d'impressions aussi vives et plus pures que 
le couronnement de Voluire , ou le triom- 
phe d'Alexandre. 

C'est hors de soi que sont les seules jouis- 
sances indéfinies. Si Ton veut sentir le prix 
de îa gloire, il faut voir ce qu'on aime 
honoré par son éclat ; s* Ton veut appren- 
dre ce que vaut la fortune, il faut lui avoir 
donné la sienne ; enfin , si l'on veut bénir 
le don inconnu de la vie, il faut qu'il ait 
besoin de votre existence, et que vous puis- 
siez considérer en vous le soutien de son 
bonheur. 

Dans quelque situation qu'une profonde 
passion nous place, jamais je ne croirai qu'elle 
éloifi^ne de la véritable route de Li vertu ; 
tout est sacrifice, tout est oubU de soi dans 
le dévouement exalté de l'amour, et la per- 
sonnalité seule avilit ; tout est bonté , tout 
est pitié dans l'être qui sait aimer, et Tinhu- 



( UT ) 

nianité seule bannit toute moralité du cœur 
de l'homme. Mais s'il est dans Punivets deux 
êtres qu'un sentiment parfait réunit, et que 
le mariage a lié l'un à l'autre, que tous les 
jours à genoux ils bénissent l'Etre Suprême; 
qu'ils voyent à leurs pieds l'univers et ses 
grandeurs 5 qu'ils s'étonnent, qu'ils s'inquiè- 
tent même d'un bonheur qu'il a fallu tant de 
chances diverses pour assurer, d'un bonheur 
qui les place à une si grande distance du 
reste des hommes; oui, qu'ils s'effrayent d'un 
tel sort. Peut-être, pour qu'il ne fut pas trop 
supérieur au nôtre, ont-ils déjà re^u tout le 
bonheur que nous espérons dans l'autre vie; 
peut-être que pour eux il n'est pas d'immor- 
talité. 

J'ai vu , pendant mon séjour en Angleterre, 
un homme du plus rare mérite, uni depuis 
vingt>cinq ans à une femme digne de lui : 
un jour, en nous promenant ensemble nous 
rencontrâmes, ce qu'on appelle en anglais, 
des Gipsies, des Bohémiens, errants souvent 
au miheu des bois , dans la situation la plus 



( If^ ) 

déplorable ; je les plaignais de réunir ainsi 
tous les maux physiques de la nature. Eh 
bien, me dit alors M. L., si, pour passer 
ma vie avec elle , // avait fallu 7ne résigner 
h cet état^ f aurais mendié depuis trente ans y 
et nous aurions encore été bien heureux ! Ah ! 
oui 5 s'écria sa femme , ainsi même encore 
nous aurions été les plus heureux des êtres / 
Ces mots ne sont jamais sortis de mon cœur. 
Ah ! qu'il est beau ce sentiment qui , dans 
l'âge avancé, fait éprouver une passion peut- 
être plus profonde encore que dans la jeu- 
nesse ; une passion qui rassemble dans l'ame 
tout ce que le tems enlève aux sensations; 
une passion qui fait de la vie un seul soti^ 
venir , et dérobant à sa fin tout ce qu'a d'hor- 
rible, l'isolement et l'abandon, vous assure 
de recevoir la mort, dans les mêmes bras 
qui soutinrent votre jeunesse , et vous en- 
traînèrent aux liens brûlants de l'amour. 
Quoi ! c'est dans la réalité des choses 
humaines qu'il existe un tel bonheur et 
toute la terre en est privée, et presque ja-^ 



( îf7 ) 

ttîaîs Ton ne peut rassembler les circonstait 
ces qui le donnent ! Cette réunion est pos- 
sible, et l'obtenir pour soi ne l'est pas: il 
est des coeurs qui s'entendent , et le hasard, 
et les distances, et la nature, et la société 
séparent sans retour ceux qui se seraient 
aimés pendant tout le cours de leur vie , et 
les mêmes puissances attachent l'existence , 
à qui n'est pas digne de vous , ou ne vous 
entend pas , ou cesse de vous entendre. 

Malgré le tableau que j'ai tracé , il est 
certain que l'amour est de toutes les pas- 
sions la plus fatale au bonheur de l'homme. 
Si Ton savait mourir, on pourrait encore se 
risquer à l'espérance d'une si heureuse des- 
tinéQ, mais l'on abandonne son ame à des 
sentimens, qui décolorent le reste de l'exis- 
tence ; on éprouve , pendant quelques ins- 
tans , un bonheur sans aucun rapport avec 
l'état habituel de la vie, et l'on veut survi- 
vre à sa perte ; l'instinct de la conservation 
l'emporte sur le mouvement du désespoir, 
et l'on existe, sans qu'il puisse s'offrir dans 



C if8 ) 

Tavenir une chance de retrouver le passée' 
une raison même de ne pas cesser de souf- 
frir, dans la carrière des passions , dans celle 
surtout d'un sentiment qui , prenant sa source 
dans tout ce qui est vrai , ne peut être con- 
sole par la réflexion même : il n'y a que 
les hommes capables de la résolution de se 
tuer (l), qui puissent, avec quelque ombre 
de sagesse , tenter cette grande route de 
bonheur: mais qui veut vivre et s'expose à 
rétrograder; mais qui veut vivre et renonce, 
d'une manière quelconque à l'empire de soi-» 



(i) Je crains qu'on ne m'accuse d'avoir parlé trop 
souvent, dans le cours de cet ouvrage, du suicide comme 
d'un acte digne de louanges; je ne l'ai point examiné 
sous le rapport toujours respectable des principes reli- 
gieux , mais politiquement. Je crois que les républi- 
ques ne peuvent se passer du sentiment qui portait les 
Anciens à se donner la mort; et dans les situations par- 
ticulières, les âmes passionnées qui s'abandonnent à 
leur nature, ont besoin d'envisager cette ressource pour 
ne pas se dépraver dans le malheur, et plus encore, 
peut-être, au milieu des efforts qu'elles tentent pour 
l'éviter. 



( I f 9 ) 

înême , se voue comme un insensé au plus 
cruel des malheurs. 

La plupart des hommes , et même un 
grand nombre de femmes , n'ont aucune 
idée du sentiment tel que je viens de le 
peindre , et Newton a plus de juges que la 
véritable passion de l'amour. Une sorte de 
ridicule s'e^t attaché à ce qu'on appelle des 
sentimens romanesques , et ces pauvres es«- 
piits, qui neUent tant d'importance à tous 
les détails de leur amour propre, ou de leurs, 
intérêts, se sont établis comme d'une raisoa 
supérieure à ceux dont le caractère a trans-. 
porté dans un autre Tégoïsme , que la so- 
ciété considère assez dans l'homme qui s'oc- 
cupe exclusivement de lui-même. Des têtes 
fortes regardent les travaux de la pensée , 
les service^ rendus au genre humain, comme 
seuls dignes de l'estime des hommes. Il est 
quelques génies qui ont le droit de se croire 
utiles à leurs semblables , mais combien pea 
d'êtres peu -ent se flatter de quelque chose 
de plus gl'jncux que d'^bsurcr à i^oi seul la 



( î6'o ) 

félicité d'un autre: des moralistes sé^htes 
craignent les égaremens d'une telle passion. 
Hélas! de nos jours, heureuse la nation, 
heureux les individus qui dépendraient des 
hommes susceptibles d'être entraînés par la 
sensibilité ! Mais , en effet , tant de mouve- 
mens passagers ressemblent à l'amour, tant 
d'attraits d'un tout autre genre prennent , 
ou chez les femmes par vanité, ou chez les 
hommes dans leur jeunesse , l'apparence der 
ce sentiment , que ces ressemblances avilies , 
ont presque effacé le souvenir de la vérité 
niéme. Enfin, il est des caractères aimants, 
qui profondément convaincus de tout ce qui 
s'oppose au bonheur de l'amour , des obs-^ 
tacles que rencontre et sa perfection, et sur- 
tout sa durée ; effrayés des chagrins de leur 
propre cœur, des inconséquences de celui 
d'un autre, repoussent, par une raison cou- 
rageuse , et par une sensibilité craintive , tout 
ce qui peut entraîner à cette passion : c'est 
de toutes ces causes que naissent et les er- 
reurs adoptés j même par les philosophes , 

sur 



sur la véritable importance des attachemens 
du cœur , et les douleurs sans bornes , qu'on 
éprouve en s'y livrant. 

11 n'est pas vrai, malheureusement, qu'on 
ne soit jamais entraîné que par les qua- 
lités qui promettent une ressemblance cer- 
taine entre les caractères et les sentimens : 
l'attrait d'une figure séduisante, cette espèce 
d'avantage qui permet à l'imagination de 
supposer à tous les traits qui la captivent, 
l'expression qu'elle souhaite, agit fortement 
sur un attachement, qui ne peut se passer 
d'enthousiasme ; la grâce des manières , de 
l'esprit, de la parole, la grâce, enfin, comme 
plus indéfinissable que tout autre charme , 
inspire ce sentiment qui, d'abord, ne se ren- 
dant pas compte de lui-même , naît souvent 
de ce qu'il ne peut s'expliquer. Une , 
telle origine , ne peut garantir ni le 
bonheur , ni la durée d'une liaison ; ce- 
pendant dès que l'amour existe , Pillusion est 
complette ; et rien n'égale le désespoir que 
fait éprouver la certitude d'avoir aimé un 



objet indigne de soi Ce funeste trait de lu- 
mière frappe la raison avant d'avoir détaché 
le cœur; poursuivi par l'ancienne opinion à 
laquelle il faut renoncer , on aime encore 
en mésestimant; on se conduit comme si 
l'on espérait ; en souffrant , comme s'il 
n'existait plus d'espérances, on s'élance vers 
l'image qu'on s'était créée ; on s'adresse a ces 
mêmes traits qu'on avait regardés jadis comme 
l'emblème de la vertu , et l'on est repoussé 
par ce qui est bien plus cruel que la haine, 
par le défaut de toutes les émotions sensi- 
bles et profondes : on se demande, si l'on 
est d'une autre nature, si Ton est insensé 
dans ses niouvemens ; on voudrait croire à 
sa propre folie , pour éviter de juger le cœur 
de ce qu'on ain^iait ; le passé même ne reste 
plus pour faire vivre de souvenirs : l'opinion 
qu'on est forcé de concevoir , se rejette sur 
les tems où l'on était déçu ; on se rappelle 
ce qui devait éclairer , alors le malheur s'é- 
tend sur toutes les époques de la vie, les 
regrets tiennent du re^nords , et la mélanco- 



< 163 5 

lie, d€rnier espoir des malheureux, ne peut 
plus adoucir ces repentirs , qui vous agitent, 
qui vous dévorent, et vous iont craindre la 
solitude sans vous rendre capable de dis^ 
traction. 

Si, au contraire, il a existé dans la vie un 
heureux moment où l'on était aimé; si l'être 
qu'on avait choisi était sensible, était géné- 
reux, était semblable à ce qu'on croit être, 
et que le tems , l'inconstance de l'imagina- 
tion , qui détache même le cœur, un autre 
objet, moins digne de sa tendresse, vous ait 
ravi cet amour dont dépendait toute votre 
existence , qu'il est dévorant le malheur 
qu'une telle destruction de la vie fait éprou- 
ver; le premier instant où ces caractères , qui 
tant de fois avaient tracés les sermens les 
plus sacrés de l'amcxir , gravent en traits 
d'airain que vous avez cessé d'être aimé ; 
alors, que comparant ensemble les lettres de 
la même main, vos yeux peuvent à peine 
croire que l'époque, elle seule, en explique 
la différence, lorsque cette voix, dont ks 

L 2 



( 164 ) 

ciccens vous suivaient dans la solitude, re- 
teuti.^saient à votre ame ébranlée, et sem- 
blaient rendre présents encore les plus doux 
souvenirs; lorsque cette voix vous parle, 
sans émotion , sans être brisée , sans trahir 
un mouvement du cœur, ah! pendant long- 
tems encore la passion que l'on ressent rend 
impossible de croire qu'on ait cessé d'inté- 
resser l'objet de sa tendresse : il semble que 
Ton éprouve un sentiment qui doit se com- 
muniquer; il semble qu on n'est séparé que 
par une barrière qui ne vient point de sa 
volonté; qu'en lui parlant , en le voyant, il 
ressentira le passé, il retrouvera ce qu'il a 
éprouvé; que des cœurs qui se sont tout 
confiés, ne peuvent cesser de s'entendre, et 
rien ne peut taire renaître l'entraînement dont 
une autre a le secret, et vous savez qu'il est 
heureux loin de vous, qu'il est heureux sou- 
vent par l'objet qui vous rappelle le moins; 
les traits de simpathie sont restés en vous 
seule , leur rapport est anéanti. Il faut pour 
jamais renoncer à voir celui dont la pré- 



( i^r ) 

scnce renouvellerait vos souvenirs , et dont 
les discours les rendraient plus amers; il fciut 
errer dans les lieux où il vous a aimé , dans 
ces lieux dont l'immobilité est là, pour at- 
tester le changement de tout le reste ; le dé- 
sespoir est au fond du cœur , tandis que 
mille devoirs, que la fierté même commande 
de le cacher , on n'attire la pitié par aucua 
malheur apparent; seule en secret, tout vo- 
tre être a passé de la vie à la mort. Quelle 
ressource dans le monde peut-il exister con- 
tre une telle douleur? Le courage de se 
tuer ; mais dans cette situation le secours 
même de cet acte terrible est privé de la 
sorte de douceur qu'on peut y attacher; l'es- 
poir d'intéresser après soi , cette immorta- 
lité si nécessaire aux âmes sensibles , est ra- 
vie pour jamais à celle qui n'espère plus 
de regrets. C'est là mourir en effet , que 
n'affliger , ni punir , ni rattacher dans son 
souvenir, l'objet qui vous a trahi; et le lais- 
ser à celle qu'il préfère , est une image de 
douleur qui se place au-delà du tombeau^ 

L 3 



C 166 > 

comme si cette idée devait vous y suivre.' 
La jalousie, cette passion terrible dans sa 
nature, alors même qu'elle n'est pas excitée 
par l'amour, rend l'ame frénétique, quand 
toutes les affections du cœur sont réunies aux 
ressentiments les plus vifs de Tamour propre. 
Tout n'est pas amour dans la jalousie comme 
dans le regret de n être plus aimé ; la jalousie 
inspire le besoin de la vengeance , le regret 
ne fait naître que le désir de mourir : la ja- 
lousie est une situation plus pénible , parce 
qu'elle se compose de sensations opposées , 
parce qu'elle est mécontente d'elle-même; 
elle se répent, elle se dé^'ore, et la dou- 
leur n'est supportable que lorsqu'elle jette 
dans l'abattement. Les affections qui forcent 
à s'agiter dans le malheur , accroissent la peine 
par chaque mouvement qu'on flut pour l'é- 
viter. Les affections qui mêlent ensemble 
l'orgueil et la tendresse , sont les plus cruel- 
les de toutes ; ce que vous éprouvez de sen- 
sible , affaiblit le ressort que vous trouveriez 
dans Torgueil, et l'amertume qu'il inspire 



( 1^7 ) 

empoisonne la douceur que portent avec 
elles les peines du cœur, alprs même qu'elles 
tuent. 

A côté des malheurs , causés par le senti- 
ment, c'est peu que les CîLXonstances exté- 
rieures qui peuvent troubler Punioii des 
cœurs; quand on n'est sépnré que par des 
obstacles étrangers au sentiment rcciproque, 
on souffre , mais l'on peut et rêver et se 
plaindre : la douleur n'est point attachée à 
ce qu'il y a de plus intime dans la pensée , 
elle peut se prendre au -dehors de soi; ce- 
pendant des âmes d'une vertu sublime, ont 
trouvé dans elles-mêmes des combats insur- 
montables ; Clémentine peut se rencontrer 
dans h réalité, et mourir au lieu de tiiom- 
pher. C'est ainsi que dans des degrés diffé- 
rens, l'amour bouleverse le sort des cœurs 
sensibles qui l'éprouvent. 

Il est un dernier malheur dont la pensée 
n'ose approcher, c'est la perte sanglante de 
ce qu'on aime , c'est cette séparation ter- 
rible qui menace chaque jour tout ce qui 

L 4 



C 1^8 ) 

respire , tout ce qui vit sous l'empire de la 
mort. Ah ! cette douleur, sans bornes , est la 
moins redoutable de toutes: comment survi- 
vre à robjt't dont on était aimé , à l'objet 
qu'on avait choisi pour l'appui de sa vie, à 
celui qui faisait éprouver l'amour tel qu'il 
anime un caractère tout entier créé pour le 
ressentir? Quoi! Ton croirait possible d'exis- 
ter dans un monde qu'il n'habitera plus, de 
supporter des jours qui ne le ramèneront 
jamais , de vivre de souvenirs dévorés par 
l'éternité , de croire entendre cette voix dont 
les derniers accens vous lurent adressés , rap- 
peller vers elle , en vain , l'être qui fut la moi- 
tié de sa vie , et lui reprocher les battemens 
d'un cœur qu'une main chérie n'échauffera 
plus ? 

Ce que j'ai dit s'applique presque égale- 
ment aux deux sexes ; il me reste à consi- 
dérer ce qui nous regarde particulièrement. 
Oh, femmes! vous, les victimes du temple 
où l'on vous dit adorées, écoutez-moi. 

La nature et la société ont déshérité la 



t 1^9 ) 

moitié de l'espèce humaine ; force, courage, 
génie, indépendance, tout appartient aux 
hommes , et s'ils environnent d'hommages 
les années de notre jeunesse , c'est pour se 
donner l'amusement de renverser un trône; 
c'est comme on permet aux enfans de com- 
mander, certains qu'ils ne peuvent forcer 
d'obéir. Il est vrai, l'amour qu'elles inspi- 
rent donne aux femmes un moment de 
pouvoir absolu , mais c'est dans l'ensemble 
de la vie, dans le cours même d\m senti- 
ment, que leur destinée déplorable reprend 
son inévitable empire. 

L'amour est la seule passion des femmes; 
l'ambition, l'amour de la gloire même leur 
vont si mal, qu'avec raison, un très -petit 
nombre s'en occupent. Je l'ai dit, en parlant 
de la vanité; pour une qui s'élève, mille 
s'abaissent au-dessous de leur sexe, en en 
quittant la carrière ; à peine la moitié de la 
vie peut-elle être intéressée par l'amour , il 
reste encore trente ans à parcourir quand 
l'existence est déjà finie. L'amour est l'his- 



C T70 ) 

toire de h vie des femmes, c'est une épi- 
sode dans celie des hommes ; réputation , 
honneur, estime, tout dépend delà con- 
duite qu'à cet égard les femmes ont tenue, 
tandis que les loix de la moralité même, 
selon l'opinion d'un monde injuste , sem- 
blent suspendues dans les rapports des hom- 
mes avec les femmes ; ils peuvent passer 
pour bons, et leur avoir causé la plus af- 
freuse douleur, que la puissance humaine 
puisse produire dans une autre ame; ils peu- 
vent passer pour vrais , et les avoir trom- 
pées : enfin, ils peuvent avoir reçu d'une 
femme les services, les marques de dévoue- 
ment qui lieraient ensemble deux amis, deux 
compagnons d'armes , qui déshonoreraient 
l'un des deux s'il se montrait capable de les 
oublier ; ils peuvent les avoir reçus d'une 
femme, et se dégager de tout, en attribuant 
tout à l'amour, comme si un sentiment, im 
don de plus , diminuait le prix des autres- 
Sans doute, il est des hommes dont le ca- 
ractère est une honorable exception* mais 



( 171 ) 

telle est l'opinion générale ?oiîs ce rapport 
qu'il en est bien peu qui osassent , sans crain- 
dre le ridicule , annoncer dans les liaisons 
du cœur la délicatesse de principi-s , qu'une 
femme se croirait obligée d'a&cter si elle 
ne réprouvait pas. 

On dira , que peu importe au sentiment 
l'idée du devoir , qu'il n'en a pas besoin tant 
qu'il existe , et qu'il n'existe plus dès qu'il 
en a besoin. Il n'est pas vrai du tout , que 
dans la moralité du cœur humain , un lien 
ne confirme pas un penchant ; il n'est pas 
vrai, qu'il n'existe pas plusieurs époques 
dans le cours d'un attachement, où la mo- 
ralité ne resserre pas les nœuds qu'un écarfc 
de l'imagination pouvait relâcher; les liens 
indissolubles s'opposent au libre attrait du 
cœur : mais un complet degré d'indépen- 
dance rend presque impossible une tendresse 
durable ; il faut des souvenirs pour ébranler 
le cœur, et il n'y a point de souvenirs pro- 
fonds , si Ton ne croit pas aux droits du 
pas^é sur l'avenir, si quelque idée de recon- 



( 172 ) 

naissance n'est pas la base immuable du goût 
qui se renouvelle: il y a des intervalles dans 
tout ce qui appartient à l'imagination , et si 
la moralité ne les remplit pas, dans l'un de 
ces intervalles passagers, on se séparera pour 
toujours. Enfin , les femmes sont liées par 
les relations du cœur, et les hommes ne 
le sont pas: cette idée même est encore un 
obstacle à la durée de rattachement des hom- 
mes ; car là où le cœur ne s'est point fait 
de devoir , il faut que l'imagination soit ex- 
citée par l'inquiétude , et les hommes sont 
sûrs des femmes, par des raisons même étran- 
gères , à l'opinion qu'ils ont de leur plus 
-grande sensibilité ; ils en sont sûrs , parce qu'ils 
les estiment ; ils en sont sûrs , parce que le 
besoin qu'elles ont de l'appui de Ihomme 
qu'elles aiment , se compose de motifs indé- 
pendants de l'attrait même. Cette certitude, 
cette confiance, si douce à la faiblesse, est 
souvent importune à la force ; la faiblesse 
se repose, la force s'enchaîne; et dans la 
réunion des contrastes dont Thomilie veut 



C I7Î ) 

former son bonheur, plus la nature Ta fait 
pour régner , plus il aime à trouver d'obs- 
tacles : les femmes, au contraire, se défiant 
d'un empire sans fondement réel, cherchent 
un maître, et se plaisent à s'abandonner à sa 
protection ; c'est donc presque une con- 
séquence de cet ordre fatal , que les femmes 
détachent en se hvrant, et perdent par Tex-^ 
ces même de leur dévouement. 

Si la beauté leur assure des succès , la 
beauté n'ayant jamais une supériorité certai- 
ne , le charme de nouveaux traits peut briser 
les liens les plus doux du cœur ; les avan- 
tages d'un caractère élevé, d'un esprit re- 
marquable , attirent par leur éclat , mais dé- 
tachent à la longue tout ce qui leur serait 
inférieur. Et comme les femmes ont besoin 
d'admirer ce qu'elles aiment , les hommes 
se plaisent à exercer sur leur maîtresse l'as- 
cendant des lumières , et souvent ils hési- 
tent entre l'ennui de h médiocrité, et l'ini- 
portuniré de la distinction. 

L'amour-propre, que la société, que l'o* 



c 174 ) 

pinîon publique a réuni fortement à l'amour, 
se fait à peine sentir dans la situation des 
hommes vis-à-vis des femmes : celle 
qui leur serait infidèle , s'avilit en les 
ofiensant , et leur cœur est guéri par le 
mépris : la fierté vient encore aggraver 
dans une femme les malheurs de l'amour ; 
c'est le sentiment qui fait la blessure , mais 
Tamour - propre y jette des poisons. Le 
don de soi , ce sacrifice si grand aux yeux 
d'une femme, doit se changer en remord, 
en souvenir de honte, quand elle n'est 
phis aimée; et lorsque la douleur, qui 
d'cibord n'a qu'une idée , appelle enfin à son 
secours tous les genres de réflexions , les 
hommes condamnés à souffrir l'inconstance, 
sont consolés par chaque pensée qui les 
attire vers un nouvel avenir; les femmes sont 
replongées dans le désespoir, par toutes les 
combinaisons qui multipHent retendue à\\a 
tel malheur. 

11 peut exister des femmes dont le c^ur 
ait perdu sa déhcatesse; elles sont aussi étran- 



( I7f ) 

gères à Tamour qu'à la vertu , maïs il est 
encore pour celles qui méritent seules d'êcre 
comptées parmi leur sexe, il est encore une 
inégalité profonde dans leurs rapports avec 
les hommes , les affections de leur cœur se 
renouvellent rarement; égarées dans la vie, 
quand leur guide les a trahi , elles ne sa- 
vent ni renoncer à un sentiment qui ne 
laisse après lui que Tabyme du néant, ni 
renaître à Tamour dont leur ame est épou- 
vantée. Une sorte de trouble sans fin, sans 
but, sans repos, s'empare de leur existence, 
les unes se dégradent , les autres sont plus 
près d'une dévotion exaltée que d'une vertu 
calme ; toutes au moins sont marquées du 
sceau fatal de la douleur : et pendant ce 
tems , les hommes commandent les armées, 
dirigent les Empires , et se rappellent à peine 
le nom de celles dont ils ont fait la desti- 
née; un seul mouvement d'amitié laisse plus 
de traces dans leur cœur que la passion la 
plus ardente ; toute leur vie est étrangère à 
cette époque , chaque instant y rattache le 



( Ï76 ) 

souvenir des femmes ; l'imagination des hom- 
mes a tout conquis en étant aimé ; le cœur 
des femmes est inépuisable en regrets, les 
hommes ont un but dans l'amour ; la durée 
de ce sentiment est le seul bonheur des 
femmes. Les hommes, enfin, sont aimés 
parce qu'ils aiment ; les femmes doivent crain- 
dre à cha ue nouvement qu'elles éprou- 
vent , et l'amour qui les entraîne , et l'a- 
mour qui va détruire le prestige qui enchaî* 
liait sur leurs pas. 

Etres malheureux ! êtres sensibles ! vous 
vous exposez, avec des cœurs sans défense, 
à ces combats où les hommes se présentent 
entourés d'un triple airain ; restez dans la 
carrière de la vertu , restez sous sa noble 
garde ; là il est des loix pour vous , là 
votre destinée a des appuis indestructibles ; 
mais si vous vous abandonnez au besoin 
d'être aimée , les hommes sont maîtres de 
l'opinion; les hommes ont de l'empire sur 
eux-mêmes; les hommes' renverseront votre 
existence pour quelques iubtans de la leur. 

Ce 



( Î77 ) 

Ce n'est pas en renonçant au sort que îa 
société leur a fixé, que les femmes peuvent 
échapper au malheur ; c'est la nature qui a 
marqué leur destinée , plus encore que les 
loix des hommes: et, pour cesser d'être leurs 
maîtresses, faudrait -il devenir leurs rivaux ? 
et mériter leur haine , parce qu'il faut sacri- 
fier leur amour ? Il reste des devoirs , il 
reste des enfans , il reste aux mères ce sen- 
timent sublime dont la jouissance est dans 
ce qu'il donne , et l'espoir dans ses bien- 
faits. 

Sans doute , celle qui a rencontré un homme 
dont l'énergie n'a point effacé la sensibih'té; 
un homme qui ne peut supporter la pensée 
du malheur d'un autre , et met l'honneur 
aussi dans la bonté ; un homme fidèle aux 
sermens que l'opinion pubHque ne garantit 
pas , et qui a besoin de la constance pour 
jouir du vrai bonheur d'aimer; celle qui se- 
rait l'unique amie d'un tel homme, pourrait 
triompher au sein de la féhcité, de tous les 
systèmes de la raison. Mais s'il est un exem* 



( 178 ) 

pie qui puisse donner à la vertu même des 
instans de mélancolie , quelle femme , toute- 
fois, quand l'époque des passions est passée, 
ne s'applaudit pas de s'être détournée de 
leur route ? Qui pourrait comparer le calme 
qui suit le sacrifice , et le regret des espé- 
rances trompées ? A quel prix ne voudrait- 
on pas n'avoir jamais aimé , n'avoir jamais 
connu ce sentiment dévastateur qui, sem- 
blable au vent brûlant d'Afrique, sèche dans 
la fleur , abat dans la force , courbe enfin 
vers la terre , la tige qui devait et croître et 
dominer? 



CHAPITRE V. 

Du jeu , de l'avarice , de l'ivresse , etc. 




PRÈS ce sentiment malheureux et su- 
blime qui fait dépendre d'un seul objet le 
destin de notre vie , je vais parler d'une sorte 
de passions qui soumettent l'homme au joug 
des sensations égoïstes. Ces passions ne doi- 



( 179 ) 

vent point être rangées dans la classe des res- 
sources qu'on trouve en soi; car rien n'est 
plus opposé aux plaisirs qui naissent de 
l'empire sur soi-même , que l'asservissement 
à ses désirs personnels. Dans cette situation , 
toutefois , si Ton dépend de la fortune , on 
n'attend rien de l'opinion , de la volonté , 
des sentimens des hommes; et sous ce rap- 
port , comme on a plus de liberté j on de- 
vrait obtenir plus de bonheur ; néanmoins 
ces penchans avilissans ne valent aucune vé- 
ritable jouissance ; ils livrent à un instinct 
grossier, et cependant exposent aux mêmes 
chances que des désirs plus relevés. 

L'on peut trouver dans ces passions hon- 
teuses la trace des affections morales dégé- 
nérées en impulsions physiques. 11 y a dans 
les libertins 5 dans ceux qui s'enivrent, dans 
Jes joueurs , dans les avares , les deux espè- 
ces de mouvement qui font les ambitieux 
en tout genre , le besoin d'émotion et la 
personnalité : mais dans les passions mora- 
les, on ne peut être ému que par les sen- 

M % 



( 180 ) 

timens de l'ame , et ce qu'on a d'égoïsme 
n'est satisfait que par le rapport des autres 
avec soi , tandis que le seul avantage de ces 
passions physiques c'est l'agitation qui sus- 
pend le sentiment et la pensée ; elles don- 
nent une sorte de personnalité matérielle , 
qui part de soi pour revenir à soi , et fait 
triompher ce qu'il y a d'animal dans l'homme 
sur le reste de sa nature. 

Examinons cependant , malgré le dégoût 
•qu'un tel sujet inspire, les deux principes de 
ces passions , le besoin d'émotion et l'égoïs- 
me. Le premier produit l'amour du jeu, et 
le second l'avarice; quoiqu'on puisse suppo- 
ser qu'il faut aimer l'argent pour aimer le 
jeu , ce n'est point là , la source de ce pen- 
chant effréné: la cause élémentaire, la jouis- 
sance unique, peut-être, de toutes les passions, 
c'est le besoin et le plaisir de l'émotion. On 
ne trouve de bon dans la vie que ce qui 
la fait oublier; et si l'émotion pouvait être 
un état durable , bien peu de philosophes 
se refuseraient à convenir, qu'elle serait le 



C I8i ) 

souverain bien. Il est , et je tâcherai de le 
prouver dans la troisième partie de cet ou- 
vrage , il est des distractions utiles et cons- 
tantes pour l'homme qui sait se dominer; 
mais la foule des êtres passionnés, qui veu- 
lent échapper à leur ennemi commun , la 
sensation douloureuse de la vie , se préci- 
pitent dans une ivresse qui , confondant 
les objets , fait disparaître la réalité de 
tout. Dans un moment d'émotion , il n'y 
a plus de jugement , il n'y a que de l'es- 
pérance et de la crainte; on éprouve quel- 
que chose du plaisir des rêves , les limites 
s'effacent, l'extraordinaire paraît possible , et 
les bornes ou les chaînes de ce qui est, et 
de ce qui sera , s'éloignent ou se soulèvent 
à vos yeux. Dans le tumulte et la succession 
rapide dt^s sensations qui s'emparent d'une 
ame violemment émue, le danger, même sans 
but, est un plaisir pendant la durée de l'ac- 
tion. Sans doute , c'est un sentiment très- 
pénible que craindre à l'avance le péril 
qui menace 5 c'est de la souffrance dans k 

M z 



( 182 ) 

calme: maïs l'instant de la décision, mais le 
jeu, quelque cher qu'il soit dans le moment 
oii il se hasarde , est une espèce de jouis- 
sance , c'est-à-dire d'étourdissement. Cet état 
devient quelquefois tellement nécessaire à 
ceux qui l'ont éprouvé , qu'on voit des ma- 
rins traverser de nouveau les mers , seule- 
ment pour ressentir Témotion des dangers 
auxquels ils ont échappés. 

Le grand jeu de la gloire est difficile à 
préparer; un tapis verd, des dez y suppléent. 
L'agitation de l'ame est un besoin trompeur 
auquel la plupart des hommes se livrent, sans 
penser à ce qui succède à cette agitation. 
Ils hasardent la fortune qui les fait vivre , 
ils se précipitent dans les batailles où la 
mort , ou plus encore les souffi'ances les 
menacent, pour retrouver ce mouvement qui 
les sépare des souvenirs et de la prévoyan- 
ce , donne à l'existence quelque chose d'ins. 
tantané , fait vivre et cesser de réfléchir. 

Quel triste cachet de la destinée humaine ! 
quelle irrécusable preuve de malheur, que 



( 185 ) 

ce besoin d'éviter le cours naturel de la vie, 
d'enivrer les facultés qui servent à la juger ! 
Le monde est agité par l'inquiétude de cha- 
que homme , et ces armées innombrables 
qui couvrent la surface de la' terre , sont 
l'invention cruelle des soldats, des officiers, 
des rois , pour chercher dans la destinée 
quelque chose que la nature n'y a point mis , 
ou tout au moins , pour obtenir cette in- 
terruption momentanée de la durée succes- 
sive des idées habituelles, cette émotion qui 
soulage du poids de la vie« 

Mais, indépendamment de tout ce qu'il 
faut hasarder et perdre pour se mettre dans 
une situation qui vous procure de telles sortes 
de jouissances, il n'existe rien de plus pé- 
nible que l'instant qui succède à l'émotion; 
le vuide qu'elle laisse après elle , est un plus 
grand malheur que la privation même de 
l'objet donc l'attente vous agitait. Ce qu'il y a 
de plus difficile à supporter pour un joueur, 
ce n'est pas d'avoir perdu , mais de cesser 
de jouer. / Les mots qui servent aux autres 

M 4 



( 184 ) 

passions , sont très - souvent empruntés de 
celle-là , parce qu'elle est une image maté- 
rielle de tous les sentimens qui s'appliquent 
à de plus grandes circonstances ; ainsi , l'a- 
mour du jeu aide à comprendre l'amour de 
la gloire , et l'amour de la gloire à son tour 
explique l'amour du jeu. 

Tout ce qui établit des analogies , des 
ressemblances , est un garant de plus de la 
vérité du système. Si l'on p^îrvenait à rallier 
la nature morale à la nature physique, l'u- 
nivers entier à une seule pensée , on aurait 
presque dérobé le secret de la Divinité. 

La plupart des hommes cherchent donc 
à trouver le bonheur dans l'émotion, c'est- 
à-dire , dans une sensation rapide , qui gâte 
un long avenir : d'autres se livrent par cal- 
cul , et sur -tout par caractère à la person- 
nalité ; mécontens de leurs relations avec les 
autres , ils croyent avoir trouvés un secret 
sûr pour être heureux , en se consacrant à 
eux - mêmes , et ils ne savent pas que ce 
n'est pas seulement de la nature du joug^ 



( i8r ) 

mais de la dépendance en elle - même que 
naît le malheur de Thomme. L'avarice est 
de tous les pcnchans celui qui fait le mieux 
ressortir la personnalité. Aimer l'argent, pour 
arriver à tel ou tel but , c'est le regarder 
comme un moyen , et non comme l'objet ; 
mais il est une espèce d'hommes qui , cou- 
sidérant en général la fortune comme une 
manière d'acquérir des jouissances , ne veulent 
cependant en goûter aucune; les plaisirs; quels 
qu'ils soient , vous associent aux autres, tan- 
dis que la possibilité de les obtenir est en 
soi seul 3 et l'on dissipe quelque chose de 
son égoïsme , en le satisfaisant au dehors. 
L'avenir inquiète tellement les avares, qu'ils 
aiment à sacrifier le présent comme pour- 
rait le faire la vertu la plus relevée: la per- 
sonnalité de tels hommes va si loin , que 
l'avare finit par immoler lui à lui-même; il 
s'aime tant demain , qu'il se prive de tout 
chaque jour pour embellir le jour suivant 
Et comme tous les sentimens qui onc le ca- 
ractère de la passion , dévorent jusqu'à l'ob- 



( 185 ) 

jet même qu'ils chérissent ; l'égoïstne de- 
vient destructeur du bien-être qu'il veut con- 
server, et Tavarice interdit tous les avantages 
que l'argent pourrait valoir. 

Je ne m'arrêterai point à parler des malheurs 
causés par l'avarice ; on ne voit point de 
gradation ni de nuance dans cette singulière 
passion ; tout y paraît également douloureux 
et vil Comment avoir l'idée de cette fureur 
de personnalité ? Qiiel but que soi pour sa 
propre vie! quel homme peut se choisir pour 
Tobjet de sa pensée, sans admettre d'inter- 
médiaire entre sa passion et lui-même ! 

Il y a tant d'incertitude dans ce qu'on 
désire, de dégoût dans ce qu'on éprouve, 
qu'on ne peut concevoir comment on aurait 
le courage d'agir, si ses actions retournant 
à ses sensations , et ses sensations à ses actions , 
on savait si positivement le prix de ce qu'on 
fait, la récompense de ses efforts. Comment 
exister sans être utile, et se donner la peine 
de vivre quand personne ne s'affligerait de 
nous voir mourir ! 



"C 187 5 

Si Tavare, si l'égoïste sont incapables de ces 
retours sensibles , il est un malheur parti- 
culier à de tels caractères auquel ils ne peu- 
vent jamais échapper ; ils craignent la mort , 
comme s'ils avaient su jouir de la vie : après 
avoir sacrifié leurs jours présens à leurs 
jours avenir , ils éprouvent une sorte de 
rage , en voyant s'approcher le terme de 
l'existence; les affections du cœur augmen- 
tent le prix de la vie en diminuant l'amer- 
tume de la mort : tout ce qui est aride fait 
mal vivre et mal mourir : enfin , les passions 
personnelles sont de l'esclavage autant que 
celles qui mettent dans la dépendance des 
autres ; elles rendent également impossible 
l'empire sur soi-même , et^c'est dans le libre 
et constant exercice de cette puissance qu'est 
le repos et ce qu'il y a de bonheur. 

Les passions qui dégradent l'homme , en 
resserrant son égoïsme dans ses sensations , 
ne produisent pas , sans doute , ces boule- 
versemens de l'ame où l'homme éprouve 
toutes les douleurs que ses facultés lui per- 



( 188 ) 

mettent de ressentir; mais il ne reste aux 
peines , causées par des penchans méprisa- 
bles 5 aucun genre de consolation ; le dé- 
goût qu'elles inspirent aux autres , passe jus- 
qu'à celui qui les éprouve ; il n'y a rien de 
plus amer dans l'adversité que de ne pas 
pouvoir s'intéresser à soi : l'on est malheu,* 
reux sans trouver même de l'attendrissement 
dans son ame; il y a quelque chose de des- 
séché dans tout votre être , un sentiment 
d'isolement si profond , qu'aucune idée ne 
peut se joindre à l'impression de la dou- 
leur; il n'y a rien dans le passé, il n'y a 
rien dans l'avenir , il n'y a rien autour de 
soi, on souffre h. sa place, mais sans pou- 
voir s'aider de sa. pensée, sans oser méditer 
sur les différentes causes de son infortune, 
sans se relever par de grands souvenirs où 
la douleur puisse s'attacher. 



( 189 ) 

CHAPITRE VI. 

De l'envie et de la vengeance. 



I 



L est des passions qui n'ont pas précisé- 
ment de but, et cependant remplissent une 
grande partie de la vie ; elles agissent sur 
l'existence sans la diriger , et l'on sacrifie 
le bonheur à leur puissance négative ; car, 
par leur nature , elles n'offrent pas même 
l'illusion d'un espoir et d'un avenir, mais 
seulement elles donnent le besoin de satis- 
faire l'âpre sentiment qu'elles inspirent; il 
semble que de telles passions ne sont com- 
posées que du mauvais succès de toutes ; 
de ce nombre, mais avec des nuances dif- 
férentes , sont l'envie et la vengeance. 

L'envie ne promet aucun genre de jouis- 
sances , même de celles qui amènent du 
malheur à leur suite. L'homme qui a cette 
disposition voit dans le monde beaucoup 
plus de sujets de jalousie qu'il n'en existe 



C 190 ) 

réellement; et pour se croire à la fois heu- 
reux et supérieur, il faudrait juger de son 
sort par l'envie que l'on inspire : c'est un 
mobile dont Tobjet est une souffrance, et 
qui n'exerce l'imagination , cette faculté in- 
séparable de la passion , que sur une idée 
pénible. La passion de l'envie n'a point de 
ternie , parce qu'elle n'a point de but ; elle 
ne se refroidit point, parce que ce n'est d'au- 
cun genre d'enthousiasme , mais de l'amer- 
tume seule qu'elle s'alimente , et que chaque 
jour accroît ses motifs par ses effets; celui 
qui commence par haïr, inspire une irritation 
propre à faire mériter sa haine qui d'abord 
était injuste. Les poètes se sont exercés sur 
tous les emblèmes de malheur qu'il fallait 
attacher à l'envie. Quel triste sort , en effet , 
que celui d'une passion qui se dévore elle- 
mêm-e, et, poursuivie sans cesse par l'image 
de ce qui la blesse , ne peut se représenter 
une circonstance quelconque où elle trou- 
verait du repos ! Il y a tant de maux sur 
la terre, cependant, qu'il semblerait que tout 



C 191 ) 

ce qui arrive dans le monde , doit être une 
jouissance pour Penvie ; mais elle est si dit- 
ficile en malheurs , que s'il reste de la con- 
sidération à côté des revers , un sentiment 
à travers mille infortunes , une qualité parmi 
des torts ; si le souvenir de la prospérité 
relève dans la misère , l'envieux souffre et 
déteste encore : il démêle , pour haïr , des 
avantages inconnus à celui qui les possède; 
il faudrait, pour qu'il cessât de s'agiter, qu'il 
crut tout ce qui existe inférieur à sa for- 
tune, à ses talens , à son bonheur même; 
et il a la conscience, au contraire , que nul 
tourment ne peut égaler l'impression aride 
et desséchante, que sa passion dominatrice 
produit sur lui. Enfin , l'envie prend sa source 
dans ce terrible sentiment de Phomme qui 
lui rend odieux le spectacle du bonheur 
qu'il ne possède pas , et lui ferait préférer 
l'égalité de l'enfer aux gradations dans le 
paradis. La gloire, la vertu, le génie vien- 
nent se briser contre cette force destructive; 
elle met une borne aux efforts , aux élans 



( 192 ) 

de la nature humaine, son influence est sou- 
veraine ; car qui blâme , qui déjoue , qui 
s'oppose , qui renverse , qui se saisit enfin 
de la force destructive , finit toujours par 

triompher. 

Tvlais le mal que l'envieux sait causer, ne 

lui compose pas même un bonheur selon 
ses vœux; chaque jour, la fortune ou la 
nature, lui donne de nouveaux ennemis; 
vainement il en fait ses victimes , aucun de 
ses succès ne le rassure, il se sent inférieur 
à ce qu'il détruit , il est jaloux de ce qu'il 
immole; enfin, à ses yeux mêmes, il est 
toujours humihé, et ce supplice s'augmente 
par tout ce qu'il fait pour l'éviter. 

Il est une passion dont l'ardeur est 
terrible ; une passion plus redoutable dans 
ce tems que dans tous les autres , c'est 
la vengeance. Il ne peut être question de 
bonheur positif obtenu par elle , puisqu'elle 
ne doit sa naissance qu'à une grande dou- 
leur , qu'on croit adoucir en la faisant par- 
tager à celui qui l'a causée ; mais il n'est per- 
sonne 



C Î9Î ) 

sonne qui, dans diverses circonstances de 
sa vie, n'ait ressenti l'impulsion de la ven- 
geance; elle dérive immédiatement delà jus- 
tice , quoique ses effets y soient souvent si con« 
traires: faire aux autres le mal qu'ils vous 
ont fait , se présente d'abord comme une 
maxime équitable ; mais ce qu'il y a de na«. 
turel dans cette passion ne rend ses con- 
séquences ni plus heureuses , ni moins coupa- 
bles ; c'est à combattre les mouvemens in- 
volontaires qui entraînent vers un but con- 
damnable 5 que la raison est particulièrement 
destinée ; car la réflexion est autant dans h 
nature que l'impulsion. 

Il est certain d'abord qu'on soutient dif- 
ficilement l'idée de savoir heureux l'objet qui 
Vous a plongé dans le désespoir ; ce tableau 
vous poursuit, comme, par un mouvement 
contraire, l'imagination de la pitié offre la 
peinture des douleurs qu'elle excite à sou-» 
lager. L'opposition de votre peine, et de 
la félicité de votre ennemi , produit dans le 
^ang un véritable soulèvement 

N 



C 194 ) 

Ce qu'on a le plus de peine aussi à sup- 
porter dans l'infortune, c'est l'absorbation, 
la fixation sur une seule idée , et tout ce 
qui porte la pensée au-dehors de soi , tout 
ce qui excite à l'action, trompe le malheur; 
il semble qu'en agissant, on va changer la 
situation de son ame, et le ressentiment, 
ou l'indignation contre le crime étant d'abord 
ce qui est le plus apparent dans sa propre 
douleur, on croit, en satisfaisant ce mouve- 
ment, échapper à tout ce qui doit le suivre; 
mais en observant un cœur généreux et sen- 
sible , on découvre qu'on serait plus malheu- 
reux encore après s'être vengé qu'auparavant. 
L'occupation où l'on est de son ressentiment, 
l'efiort qu'on fait sur soi pour le combattre 
remplit la pensée de diverses manières; après 
s'être vengé, l'on reste seul avec sa dou- 
leur, sans autre idée que la souffrance; vous 
rendez à votre ennemi, par votre vengean- 
ce , une espèce d'égalité avec vous ; vous le 
sortez de dessous le poids de votre mépris , 
vous vous sentez rapprochés par l'action 



( i9r ) 

même de punir ; si TefFort que vous tente- 
riez pour vous venge: était inutile , votre 
ennemi aurait sur vous l'avantage qu'on prend 
toujours sur les volontés impuissantes, quelle 
qu'en soit la nature et l'objet: tous les gen- 
res d'égarement sont excusables dans les vé- 
ritables douleurs ; mais ce qui démontre ce- 
pendant combien la vengeance tient à des 
mouvemens condamnables , c'est qu'il est 
beaucoup plus rare de se venger par sensii- 
bilité 5 que par esprit de parti ou par amour 
propre. 

Les âmes généreuses , qui se sont aban- 
données à des mouvemens coupables, ont 
fait un tort immense à Tascendant de la mo- 
ralité; elles ont réunis à des torts graves des 
motifs élevés, et le sens même des mots s'est 
trouvé changé par les pensées accessoires que 
leur exemple y a réuni. Le même terme 
exprime l'assassinat de César , et celui 
d'Henri IV; et les grands hommes qui se 
sont crus le droit de faire plier une loi de 
la moralité devant leurs intentions sublimes, 

N % 



C 196 ^ 

ont fait plus de mal par la latitude qu'ils ont 
donné à l'idée de la vertu , que les scélérats 
méprisés dont les actions ont e^^altés l'hor- 
reur qu'inspire le crime. Enfin, par quelque 
motif qu'on se croye excité à la vengeance , 
il faut répéter à ceux qui voudraient s'y aban^ 
donner, non pas qu'ils n'y trouveraient pas 
de bonheur , ils ne le savent que trop , mais 
il faut leur répéter qu'il n'est point de fléau 
poHtique plus redoutable. 

Cette passion pourrait perpétuer le malheur 
depuis la première offense , jusqu'à la fin de 
la race humaine ; et dans les tems où les 
fureurs des partis ont emportés tous les hom- 
mes dans tous les sens au-delà des bornes 
de la vertu, de la raison, et d'eux-mêmes, 
les révolutions ne cessent que quand chacun 
n'est plus agité par le besoin de prévenir ou 
d'éviter les eflfets de la vengeance. 

On se persuade que la crainte d'être puni 5 
peut empêcher les hommes violents de se 
porter à de certains excès , ce n'est pas du 
tout connaître la nature de l'emportement. 



( 197 ) 

Quand on est criminel de sang-froid , comme 
on calcule toujours, tels périls, tels obsta- 
cles de plus peuvent arrêter ; mais les hom- 
mes passionnés , qui se précipitent dans les 
révolutions , sont irrités par la crainte même 
si l'on parvient à la leur faire éprouver; la 
peur excite les caractères impétueux au lieu 
de les contenir. 

Il est une réflexion qui devrait servir de 
guide à ceux qui se mêlent des grands dé- 
bats des hommes entr'eux , c'est qu'ils doi- 
vent considérer leurs ennemis comme étant 
de leur nature; il y a malheureusement de 
l'homme jusques dans le scélérat , et l'on ne 
se sert jamais cependant de la connaissance 
de soi , pour s'aider à deviner un autre. 
On dit qailfaut contraindre, humilier, pu- 
nir, et l'on sait néanmoins que de pareils 
moyens ne produiraient dans notre ame qu'une 
exaspération irréparable ; on voit ses ennemis 
comme une chose physique qu'on peut abat- 
tre, et soi-même, comme un être moral 
que sa propre volonté seule doit diriger. 

N 3. 



( 198 ) 

S'il est une passjon destructive du bonheur 
et de l'existence des pays libres , c'est la ven- 
geance; l'enthousiasme qu'inspire la liberté., 
l'ambition qu'elle excite, met les hommes dans 
un plus grand mouvement , fait naître plus 
d'occasions d'être opposés les uns aux autres. 
L'amour de la patrie l'emportait tellement 
chez les Romains sur toute autre passion , 
que les ennemis servaient ensemble, et d'un 
commun accord , les intérêts de la républi- 
que. Si la vengeance n'est pas proscrite par 
Tesprit public dans une nation où chaque 
individu existe de toute sa force personnelle, 
où le despotisme ne comprimant point la 
masse, chaque homme a une valeur et une 
puissance particulière , les individus finiront 
par haïr tous les individus, et le lien de parti 
.se rompant à mesure qu'un nouveau mou- 
vement crée de nouvelles divisions , il n'y 
aura point d'homme qui n'ait, après un cer- 
tain tems , des motifs pour détester succes- 
sivement tout ce qu'il a connu dans sa vie. 

Certes, le plus bel exemple qui put exister 



C 199 ) 

de renottciation à la vengeance , ce serait eu 
France , si la haine cessait de renouveller 
les révolutions ; si le nom Français , par orgueil 
et par patriotisme , ralliait tous ceux qui ne sont 
pas assez criminels pour que le pardon même 
ne fut pas cru de leur propre cœur. Sans 
doute , ce serait un héroïque oubli , mais il 
est tellement nécessaire que, même en jugeant 
son étonnante difficulté , on a besoin de 
l'espérer encore. La France ne peut être sau- 
vée que par ce moyen , et les partisans de la 
liberté, les amateurs des arts, les admirateurs 
du génie, les amis d'un beau ciel, d'une na- 
ture féconde, tout ce qui sait penser, tout 
ce qui a besoin de sentir , tout ce qui veut 
vivre, enfin, de la vie des idées, ou des 
sensations fortes,, implore à grands cris le 
salut de cette France. 



N 4 



( 200 ) 

■ ■ 1 111 p '■ I ■ > 

CHAPITRE VIL 

De V esprit de parti. 



I 



L faut avoir vécu contemporain d'une rér 
volution religieuse ou politique , pour savoir 
quelle est la force de cette passion. Elle est 
la seule dont la puissance ne se démontre 
pas également dans tous les tems et dans 
tous les pays. Il faut qu'une sorte de fer- 
mentation , causée par des événemens ex- 
traordinaires , développe ce sentiment, dont 
le germe existe toujours chez un grand nom- 
bre d'hommes , mais peut mourir avec eux 
sans qu'ils aient jamais eu l'occasion de le 
reconnaître. 

Des querelles frivoles , telles que des dis- 
putes sur la musique , sur la littérature , 
peuvent donner queltjues idées légères de la 
nature de l'esprit de parti; mais il n'existe 
tout entier , mais il n'est l'action dévorante 
qui consume les générations et les empires , 



( 201 ) 

que dans ces grands débats où rimagination 
peut puiser sans mesure tous les motifs d'en- 
thousiasme ou. de haine. 

On doit d'abord distinguer l'esprit de 
parti de l'amour propre, qui fait tenir à l'o- 
pinion qu'on a soutenue ; il en diffère telle- 
ment qu'on peut même quelquefois mettre 
ces deux penchans en opposition. Un homme 
diversement célèbre, M. de Condorcet , avait 
précisément le caractère de l'esprit de parti. 
Ses amis assurent , qu'il aurait écrit contre 
son opinion ; qu'il l'aurait et désavouée et 
combattue ouvertement, sans confier à per- 
sonne le secret de ses efforts j s'il avait cru 
que ce moyen pouvait servir à faire triom- 
pher la cause de cette opinion même. L'or- 
gueil, l'émulation, la vengeance , la crainte, 
prennent le masque de l'esprit de parti, mais 
cette passion à elle seule est plus ardente ; 
elle est du fanatisme et de la foi , à quel- 
qu'objet qu'elle s'applique. 

Eh ! qu'y a-t-il au monde de plus vio- 
lent et de plus aveugle que ces deux senti- 



(^ancUtcpC 



( 202 ) 

mens ? Pendant les siècles , déchirés par le^ 
querelles religieuses , on a vu des hommes 
obscurs, sans aucune idée de gloire, sans 
aucun espoir d'être connus , employer tous 
les moyens 5 braver tous les dangers, pour 
servir la cause qu'ils avaient adoptée. Un 
beaucoup plus grand nombre d'hommes se 
mêle aux querelles politiques, parce que 
dans les intérêts de ce genre, toutes les pas- 
sions se joignent à l'esprit de parti , et dé- 
cident à suivre l'un ou l'autre étendard ; 
mais le pur fanatisme, dans tous les tems, 
et pour quelque but que ce soit, n'existe 
que dans un certain nombre d'hommes, qui 
auraient été Cathohques ou Protestants dans 
le XV^ siècle , et se font aujourd'hui Aristo- 
crates ou Jacobins. Ce sont des esprits cré- 
dules , soit qu'ils se passionnent pour. ou 
contre les vieilles erreurs ; et leur violence, 
sans arrêt , leur donne le besoin de se pla- 
cer à l'extrême de toutes les idées , pour 
y mettre à l'aise leur jugement et leur ca- 
ractère. 



L'exaltation de ce qu'on appelle la phî-Jtyi^/^'^^ 
losophie , est une superstition comme le culte y / 
des préjugés; les mêmes défauts conduisL^nt l' 

aux deux excès contraires ; et c'est la diffé- 
rence des situations ou le hasard d'un pre- 
mier mot, qui, dans la classe commune, 
fait de deux hommes de parti , deux enne- 
mis , ou deux comphces. 

L'homme éclairé , qui d'abord adopta la 
cause des principes , parce que sa pensée n'avait 
pu s'astreindre à respecter des préjugés absur- 
des , alors qu'il embrasse une vérité avec 
l'esprit de parti, perd la faculté de raison- 
ner , ainsi que le partisan de l'erreur , et 
bientôt employé des moyens semblables. 
De même qu'on a vu préchj er Tatheïsni e (M/y^^^'^^^ • 
avec l'intol érance de la superstition , l'esprit 
de parti' commande la liberté avec la fureur 
du despotisme. 

On a dit souvent , dans le cours de la ré- 
volution de France , que les Aristocrates et 
les Jacobins tenaient le même langage, étaient 
aussi absolus dans leurs opinions, et, selon 



( 204 > 

la diversité des situations, adoptaient un sys- 
tème de conduite également intolérant. Cette 
remarque doit être considérée comme une 
simple conséquence du même principe. Les 
passions rendent les hommes semblables en- 
tr'eux , comme la fièvre jette dans le même 
état des tempérammens divers ; et de toutes 
les passions , la plus uniforme dans ses effets, 
c'est l'esprit de parti. 

Elle s'empare de vous comme une espèce 
de dictature, qui fait taire toutes les autori- 
tés de l'esprit , de la raison et du sentiment : 
sous cet asservissement, pendant qu'il dure, 
les hommes sont moins malheureux que par 
le libre arbitre qui reste encore aux autres 
passions ; dans celle-là , la route qu'il faut 
suivre est commandée comme le but qu'on 
doit atteindre : les hommes dominés par cette 
passion sont inébranlables jusques dans le 
ch^ix de leurs moyens ; ils ne voudraient pas 
les modifier, même pour arriver plus sûre- 
ment à leur objet: les chefs, comme dans 
toutes les religions , sont plus adroits parce 



( 20f ) 

qu^ils sont moins enthousiastes ; mais les dis- 
ciples se font un article de foi de la route 
autant que du but. Il faut que les moyens 
soyent de la nature de la cause , parce que 
cette cause paraissant la vérité même, doit 
triompher seulement par l'évidence et la 
force. Je vais rendre cette idée sensible par 
des exemples. t 

Dans l'Assemblée Constituante, les mem- 
bres du côté droit auraient pu faire passer 
quelques-uns des décrets qui les intéressaient, 
s'ils eussent laissé la parole à des hommes 
plus modérés qu'eux , et par conséquent 
plus agréables au parti populaire ; mais ils 
aimaient mieux perdre leur cause, en la fai- 
sant soutenir par l'abbé Maury, que de la 
gagner en la laissant défendre par un ora- 
teur qui ne fut pas précisément de leur opi- 
nion sous tous les autres rapports. , 

Un triomphe acquis par une condescen-^yTtfo^ 
dence, est une défaite pour l'esprit de parti. 

Lorsque les Constitutionnels luttaient con- 
tre les Jacobins, si les Aristocrates avaient 



C 206 ) 

adoptés le système des premiers; s'ils avaient 

y y. /conseillé au roi de se livrer à eux, ils au- 

'y'^^' raient alors renversé l'ennemi commun, sans 

perdre l'espoir de se défaire un jour de leurs 

alliés. 

Mais dans l'esprit de parti, l'on aime mieux: 
'ii ^ ( tomber, en entraînant ses ennemis, que 

}^ i/yuct^' triompher avec quelqu'un d'entr'eux. 

Lorsqu'en étant a&sidu aux élections, on 
pouvait influer sur le choix des hommes 
dont allait dépendre le sort de la France , 
les Aristocrates aimaient mieux l'exposer au 
joug des scélérats, que de reconnaître quel- 
ques-uns des principes de la révolution en 
votant dans les Assembices primaires. 
A' ^^ L intégrité du dogme importe davantage 
encore que les succès de la cause. 

Plus l'esprit de parti est de bonne foi , 
moins il admet de conciliation ou de traité 
d'aucun genre; et comme ce ne serait pas 
croire véritablement à l'existence efficace de 
sa reb'gîon , que de recourir à l'art pour 
l'établir , dans un parti , Ton se rend sus- 



/^ u^.*^ ^ 



C 207 ) 

pect en raisonnant , en reconnaissant même 
la force de ses ennemis, en fliisant le moin- 
dre sacrifice pour assurer la plus grande vic- 
toire. 

Quel exemple de cet esprit impliable, 
dans chaque détail comme dans l'ensemble, 
le parti populaire aussi n'a-t-il pas donné? 
Combien de fois n'a-t-il pas refusé tout ce 
qui pouvait ressembler à une modification ? 
L'ambition sait se plier à chacune des cir- 
constances pour profiter de toutes, la ven- 
geance même peut retarder, ou détourner sa 
marche; mais l'esprit de parti est comme les 
forces aveugles de la nature , qui vont tou- 
jours dans la même direction : cette impul- 
sion une fois donnée à la pensée, elle prend 
un caractère de roideur qui lui ôte , pour 
ainsi dire , ses attributs intellectuels ; on croit 
se heurter contre quelque chose de physi- 
que , lorsq'i'on parle à des hommes qui se 
précipitent dans la ligne de leur opinion. Ils 
n'entendent , ni ne voyent , ni ne compren- 
nent : avec deux ou trois raisonnemens ils 



( 2os y 

font face à toutes les objections ; eft lorsque 
ces traits lancés n'ont pas convaincu, ils ne 
savent plus avoir recours qu'à la persécu- 
tion. 

L'esprit de parti unit les hommes entr'eux 
par l'intérêt d'une haine commune , mais 
non par Testime ou Tattrait du cœur ; il 
anéantit les affections qui existent dans l'ame, 
pour y substituer des liens formés seulement 
par les rapports d'opinion : l'on sait moins 
de gré à un homme de ce qu'il fait pour 
vous que pour votre cause ; vous avoir sauvé 
la vie est un mérite beaucoup moins grand 
à vos yeux que de penser comme vous ; 
et , par un code singuUer , l'on n'établit les 
relations d'attachement et de reconnaissance 
qu'entre les personnes du même avis : la 
limite de son opinion est aussi celle de ses 
devoirs; et si l'on reçoit, dans quelques cir- 
constances, des secours d'un homme qui suit 
un parti contraire au sien , il semble que la 
confraternité humaine n'existe plus avec lui , 
et que le service qu'il vous a rendu est un 

hasard 



C 209 ) 

hasard qu'on doit totalement séparer de celui 
qui l'a fait naître. Les grandes qualités d'ua 
homme qui n'a pas la même religion poli- 
tique que vous , ne peuvent être comptées 
-par ses adversaires ; les torts , les crimes mê- 
mes de ceux qui partagent votre opinion, 
ne vous détachent pas d'eux ; le grand ca- 
ractère de la véritable passion est d'anéantir 
tout ce qui n'est pas elle , et une idée do- 
minante absorbe toutes les autres. 

Il n'est point de passion qui doive plus 
entraîner à tous les crimes par cela môme, 
que celui qui l'éprouve est enivré de meil- 
leure foi ; et que le but de cette passion n'é- 
tant pas personnel à l'individu qui s'y livre , 
il croit se dévouer , en faisant le mal , con- 
serve le sentiment de la vertu, en commet- 
tant les plus grands crimes , et n'éprouve ni 
les cramtes, ni les remords inséparables des 
passions égoïstes , des passions qui sont cou- 
pables aux yeux de celui même qui s'y aban- 
donne. 

L'esprit de parti n'a point de remords. 

O 



( 2Î0 ) 

Son premier caractère est de voir son objet 
tellement au-dessus de tout ce qui existe, 
qu'il ne peut se repentir d'aucun sacrifice 
quand il s'agit d'un tel but La dépopula- 
tion de la France était conçue par la féroce 
ambition de Robespierre , exécutée par la 
bassesse de ses agens ; mais cette affreuse 
idée était admise par l'esprit de parti lui 
seul , et l'on a dit , sans être un assassin , 
il y a deux millions d'hommes de trop en 
France, 

L'esprit de parti est exempt de craintes, 
non pas seulement par l'exaltation de cou- 
rage qu'il peut inspirer, mais par la sécu- 
rité qu'il fait naitre : les Jacobins et les Aris- 
tocrates 5 depuis le commencement de la ré- 
volution , n'ont pas un instant désespéré du 
triomphe de leur opinion , et au milieu des 
revers qui ont frappé si constamment les 
Aristocrates, il y avait quelque chose de 
béat dans la certitude avec laquelle ils dé- 
bitaient des nouvelles , que la foi la plus su- 
perstitieuse aurait à peine adoptées. 



( 211 ) 

Il y a cependant quelques nuances géné- 
rales qui , sans application , particulières à la 
révolution de France, distinguent l'esprit de 
parti de ceux qui défendent les anciens pré- 
jugés, d'avec l'esprit de parti de ceux qui 
veulent établir de nouveaux principes. L'es- 
prit de parti des premiers est de meilleure 
foi , celui des novateurs est plus habile ; la 
haine des premiers est plus profonde , celle 
des autres est plus agissante ; les premiers 
s'attachent plus aux hommes , les novateurs 
davantage aux choses ; les premiers sont 
plus implacables , les seconds plus meur- 
triers ; les premiers regardent leurs adver- 
saires comme des impies , les seconds les 
considèrent comme des obstacles , en sorte 
que les premiers détestent par sentiment , 
tandis que les autres détruisent par calcul ^ 
et qu'il y a moins de paix à espérer des 
partisans des anciens préjugés, et plus à re- 
douter de la guerre faite par leurs ennemis. 

Mîîgr? ces différences cependant, les ca- 
ractères généraux sont toujours pareils. L'cs- 

O z 



prît de parti est une sorte 'de frénésie de 
Tanie qui ne tient point à la nature de son • 
objet. C'est ne plus voir qu'une idée , lui 
rapporter tout , et n'appercevoir que ce qui 
peut -s'y réunir: il y a une sorte de fatigue 
à l'action de comparer , de balancer , de mo- 
difier 5 d'excepter , dont l'esprit de parti dé- 
livre entièrement ; les violens exercices du 
corps, l'attaque impétueuse qui n'exige au- 
cune retenue , donne une sensation physi- 
que très-vive et très - enivrante : il en est de 
même au moral de cet emportement de la 
pensée qui , délivrée de tous ses liens , vou- 
lant seulement aller en avant , s'élance sans 
réflexion aux opinions les plus extrêmes. 

Jamais il ne peut en coûter à l'esprit de 
parti, d'abandonner des avantages individuels 
dont on sait la mesure , pour un but tel 
que cette passion le fait concevoir , pour 
un but qui n'a jamais rien de réel , de jugé , 
ni de connu , et que l'imagination revêt de 
toutes les illusions dont la pensée est sus- 
ceptible : h démocratie ou la royauté sont 



^ l 213 ). 

le paradis de leurs vrais enthousiastes ; ce 
qu'elles ont été , ce qu'elles peuvent devenir n'a 
aucun rapport avec les sensations que leurs 
partisans éprouvent à leur nom, à lui seul il 
remue toutes les affections ardentes et cré- 
dules dont l'homme est susceptible. 

Par cette analyse, on voit que la source 
de l'esprit de parti est tout-àfait étrangère 
au sentiment du crime ; mais si cet examen 
philosophique inspire un moment d'indul- 
gence , combien les effets affreux de cette 
passion ne ramènent-ils pas à l'effroi qu'elle 
doit inspirer ! 

Il n'en est point qui puisse à cet excès 
borner la pensée et dépraver la moralité. 
L'esprit humain ne peut avoir son dévelop- 
pement , ne peut faire de véritables progrès , 
qu'en arrivant à l'impartiahté la plus abso- 
lue , en effaçant au - dedans de soi la trace 
de toutes les habitudes , de tous les préju- 
gés , et se faisant, comme Descartes, une 
méthode indépendante de toutes les routes 
déjà tracées. Or , quand la pensée est une 

O ? 



( 214 ) "% 

fois saisie de Tesprit de parti , ce n'est pas 
des objets à soi , mais de soi vers les objets 
que partent les impressions , on ne les attend 
pas , on les devance, et Toeil donne la forme 
au lieu de recevoir l'image. Les hommes 
d'esprit qui , dans toute autre circonstance , 
cherchent à se distinguer, ne se servent ja- 
mais alors , que du petit nombre d'idées qui 
leur sont communes avec les plus bornés 
d'entre ceux de la même opinion : il y a 
une sorte de cercle magique tracé autour 
du sujet de ralHement que tout le parti par- 
court et que personne ne peut franchir; 
soit qu'on redoute , en multipliant ses rai- 
sonnemens , d'offrir un plus grand nombre 
de points d'attaque à ses ennemis ; soit que 
la passion ait également dans tous les hom- 
mes plus d'identité que d'étendue, plus de 
force que de variété; placés à l'extrême d'une 
idée comme des soldats à leur poste , ja- 
mais vous ne pourrez les décider à venir à 
la découverte d'un autre point de vue d.e la 
question^ et tenant à quelques principes comme 



C 2If ) 

à des chefs , à des opinions , comme à des 
sermens , on dirait que vous leur proposez 
une trahison quand vous voulez les engager 
à examiner , à s'occuper d'une idée nou- 
velle, à combiner de nouveaux rapports. 

Cette manière de ne considérer qu'un seul 
côté dans tous les objets , et de les présen- 
ter toujours dans le même sens , est ce que 
l'on peut imaginer de plus fatigant , dès 
qu'on n'est pas susceptible de Tesprit de 
parti ; et l'homme le plus impartial , té- 
moin d'une révolution , finit par ne plus 
savoir comment retrouver le vrai , au miHeu 
des tableaux imaginaires où chaque parti 
croit montrer la vérité avec évidence. Les 
géomètres rappellent à eux la certitude par 
des moyens assurés ; mais dans cette sphère 
d'idées où les sensations , les réflexions , les 
paroles mêmes, s'aident mutuellement à for- 
mer le corps des vraisemblances , quand les 
mots les plus nobles ont été déshonorés, 
les raisonnemens les plus justes faussement 
enchainés , les sentimens les plus vrais oppo- 

O 4 



( 215 ) 

ces les uns aux autres , on se croit dans ce 
cahos que Milton aurait rendu mille fois 
plus horrible , s'il l'avait pu représenter , 
dans le monde intellectuel, confondant aux 
yeux de l'homme le juste et l'injuste, le 
crime et la vertu. 

Un siècle, une nation, un homme, sous 
le seul rapport des lumières , sont très-long- 
tems à se relever du fléau de l'esprit de parti. 
Les réputations n'ayant plus de rapport avec 
le mérite réel, l'émulation se ralentit en per- 
dant son objet. L'injustice décourage de la 
recherche de la vérité; la gloire est rare- 
ment contemporaine, et la renommée elle- 
même est tellement investie par l'esprit de 
parti , que l'homme vertueux et grand peut 
ne pas obtenir son recours sur les siècles. 

Cette passion étouffe dans les hommes 
supérieurs les facultés qu'ils tenaient de la 
nature , et cette carrière de vérité , indéfi- 
nie comme l'espace et le tems , dans la- 
quelle l'homme qui pense jouit d'un avenir 
sans bornes, atteint un but toujours renais- 



t 217 ) 

sant; cette carrière se referme à la voix de 
l'esprit de parti , et tous les désirs , comme tontes 
les craintes, vonent à ia servitude de la foi 
les têtes formées pour concevoir , découvrir 
et juger. Enfin , l'esprit de parti , doit être 
de toutes les passions celle qui s'oppose le 
plus au développement de la pensée , puis- 
que , comme nous l'avons déjà dit , ce fa- 
natisme ne laisse pas même le choix des 
moyens pour assurer sa victoire , et que son 
propre intérêt ne l'éclairé point, quand il est 
entière-ment de bonne foi. 

L'esprit de parti arrive souvent à son but 
par sa constance et son intrépidité , mais 
jamais par ses lumières : l'esprit de parti qui 
calcule n'est déjà plus, c'est alors une opi- 
nion , un plan, un intérêt ; ce n'est plus 
la folie 5 l'aveuglement qui ne pourrait ces- 
ser sur un point sans entrevoir tout le reste. 

Mais si cette passion borne la pensée , quelle 
influence n'a-t-elle pas sur le cœur ! 

Je commence par dire qu'il y a une épo- 
que de la révolution de France (la tyran- 



( 218 ) 

nie de- Robespierre ) dont il me paraît im- 
possible d'expliquer tous les effets par des 
idées générales , ni sur l'esprit de parti , ni 
sur toutes les autres passions humaines ; ce 
tems est hors de la nature , au - delà du 
crime , et , pour le repos du monde, il faut se 
persuader que nulle combinaison ne pouvant 
conduire à prévoir , à expliquer de sembla- 
bles atrocitt's, que ce concours fortuit de 
toutes les monstruosités morales , est un 
hasard inoui dont des milliers de siècles ne 
peuvent ramener la chance. 

Mais en deçà de cet horrible terme , com- 
bien en France, combien dans tous les tems, 
l'esprit de parti n'a- 1- il pas entraîné d'ac- 
tions coupables ? C'est une passion sans 
aucune espèce de contre - poids ; tout ce 
qui se rencontre dans sa route doit être 
sacrifié au but qu'elle se propose. Toutes 
les autres passions étant égoïstes, il s'établit 
dans plusieurs occasions une sorte de ba- 
lance entre les divers intérêts personnels. Un 
ambitieux peut quelquefois préférer les plai- 



( 219 ) 

sirs de Pamitié , les avantages de l'estime, 
à telle ou telle partie du pouvoir ; mais dans 
l'esprit de parti il n'y a rien que d'absolu, 
parce qu'il n'y a rien de réel , et que la 
comparaison se faisant toujours du connu à 
l'inconnu ; de ce qui a une borne , à ce qui 
est indéfini , ne permet jamais d'hésiter entre 
cette incommensurable espérance, et quelque 
bien temporel que ce puisse être. Je me 
sers de l'expression temporel, parce que l'es- 
prit de parti déïfîe la cause qu'il adopte , 
en espérant de son triomphe des effets au- 
dessus de la nature des choses. 

L'esprit de parti est la seule passion qui 
se fasse une vertu de la destruction de toutes 
les vertus , une gloire de toutes les actions 
qu'on chercherait à cacher, si l'intérêt per- 
sonnel les faisait commettre ; et jamais Thom- 
me n'a pu être jette dans un état aussi re- 
doutable, que lorsqu'un sentiment qu'il croit 
honnête , lui commande des crimes ; s'il est 
capable d'amitié , il est plus fier de la sacri- 
fier ; s'il est sensible , il s'enorgueillit de 



( 220 ) 

dompter sa peine: enfin, la pîtié , ce senti- 
ment céleste , qui lait de la douleur un lien 
entre les hommes ; la pitié , cette vertu d'ins- 
tinct, qui conserve l'espèce humaine, en pré- 
servant les individus de leurs propres fureurs, 
l'esprit de parti a trouvé le seul moyen de 
l'anéantir dans i'ame , en portant l'intérêt 
sur les nations entîè»'es , sur les races futu- 
res , pour le détacher des individus ; l'esprit 
de parti efface les traits de sympathie pour 
y substituer des rapports d'opinion , et pré- 
sente enfin les malheurs actuels comme le 
moyen , comme la garantie d'un avenir 
immortel, d'un bonheur politique au-dessus 
de tous les sacrifices qu'on peut exiger pour 
l'obtenir. 

Si Ton s'était convaincu d'un principe 
simple , c'est que les hommes n'ont pas le 
droit de faire le mal pour arriver au bien, 
nous, n'aurions pas vus tant de victimes 
humaines immolées sur l'autel même des ver- 
tus. Mais depuis que ces transactions ont 
existes entre le présent et l'avenir, entre k 



( 221 ) 

sacrifice de la génération actuelle et les dons 
à faire à la génération future , il n'y a point 
eu de bornes qu'un nouveau degré de pas- 
sion ne se crut en droit de franchir; et sou- 
vent des hommes, enclins au crime, croyant 
s'enivrer des exemples de Brutus , de Man- 
lius , de Pison , ont proscrit la vertu, parce 
que de grands hommes avaient immolé le cri- 
me; ont assassiné ceu^ qu'ils haïssaient , parce 
que les Romains savaient sacrifier ce qu'ils 
avaient de plus cher ; ont massacré de faibles 
ennemis , parce que des âmes généreuses 
avaient attaqué leurs adversaires dans la puis- 
sance , et ne prenant du patriotisme que les 
sentimens féroces qu'il a pu produire dans 
quelques époques , n'ont eu de grandeur que 
dans le mal, et ne se sont fiés qu'à l'éner- 
gie du crime. 

Il sera vrai, cependant, que l'homme ver- 
tueux peut surpasser, en force active et do- 
minante , le coupable le plus audacieux. Il 
manque encore un beau spectacle au mon- 
de, c'est un Sylla dans la route de la verti^. 



( 222 ) 

un homme dont le caractère démontre que 
le crime est une ressource de la faiblesse, 
et que c'est aux défauts des hommes de " 
bien , mais non à leur moralité , qu'il faut 
attribuer leurs revers. 

Après avoir esquissé le tableau de l'esprit 
de parti , il entre dans mon sujet de parler 
du bonheur que cette passion peut promet- 
tre. Il y a un moment de jouissance dans 
toutes les passions tumultueuses , c'est le dé- 
hre qui agite l'existence, et donne au moral 
l'espèce de plaisir que les enfans éprouvent 
dans les jeux qui les enivrent de mouve- 
ment et de fatigue: l'esprit de parti peut 
très-bien suppléer à l'usage des liqueurs for- 
tes ; et si le pett nombre se dérobe à la vie 
par l'élévation de la pensée , la foule lui 
échappe par tous les genres d'ivresse ; mais 
quand l'égarement a cessé , l'homme qui se 
réveille de l'esprit de parti, est le plus in- 
fortuné des êtres. 

D'abord l'esprit de parti ne peut jamais 
obtenir ce qu'il désire; les extrêmes sont dans 



( 22 î ) 

la tke des hommes , mais point dans la na- 
ture des choses. Jamais il n'existe un esprit 
de parti , sans qu'il en fasse naître un autre 
qui lui soit opposé , et le combat ne finit 
que par le triomphe de l'opinion intermé- 
diaire. 

Il faut de l'esprit de parti pour lutter effi- 
cacement contre un autre esprit de parti 
contraire, et tout ce que la raison trouve 
absurde est précisément ce qui doit réussir 
contre un ennemi qui prendra aussi des me- 
sures absurdes : ce qui est au dernier terme 
de l'exagération , transporte sur le terrein 
où il faut combattre, et donne des armes 
égales à celles de ses adversaires ; mais ce 
n'est point par calcul que l'esprit de parti 
prend ainsi des moyens extrêmes , et leur 
succès n'est point une preuve des lumières 
de ceux qui les emploient ; il faut que les 
chefs, comme les soldats, marchent en aveu- 
gles pour arriver ; et celui qui raisonnerait 
l'extravagance , n'aurait jamais à cet égard 
l'avantage d'un véritable fou. 



( £24 ) 

La puissance guerrière est une puissance 
toute d'impulsion , et il n'y a que de la guerre 
dans l'esprit de parti ; car tous ces princi- 
pes constitués pour l'attaque , ces loix ser- 
vans d'arme offensive , finissent avec la paix, 
et la victoire la plus complette d'un parti, 
détruit nécessairement toute l'influence de 
son fanatisme ; rien n'est , rien ne peut rester 
comme il le veut 

C est sans doute à l'instinct secret de l'em- 
pire que doit avoir le vrai sur les événemens 
définitifs , du pouvoir que doit prendre la 
raison dans les tems calmes, c'est à cet ins- 
tinct qu'est du Ihorreur des combattans 
pour les partisans des opinions modérées: 
les deux factions opposées les considèrent 
comme leurs plus grands ennemis, comme 
ceux qui doivent recueillir les avantages de 
la lutte sans s'être mêlés du combat; comme 
ceux, enfin, qui ne peuvent acquérir que 
des succès durables , alors qu'ils commen- 
cent à en obtenir. Les Jacobins, les Aristo- 
crates, craignent moins leurs succès réci- 
proques 5 



t 22^ ) 

lù-oques, parce qu'ils les croient passagers ^ 
et se connaissent des défauts semblables qui 
donnent toujours autant davantage au vaincu 
qu'au vainqueur. Mais quand la fluctuation 
des idées ramène les affaires au point juste et 
possible , la puissance , la considération de 
l'esprit de parti est finie, le monde se rasseoit 
sur ses baseâ; l'opinion publique honore la 
raison et la vertu ; et cette époque inévita- 
ble peut se calculer comme les loix de la 
nature; il n'y a point de guerre éternelle , et 
point de paix cependant sous la dictée des 
passions, point de repos sans accord, point 
de calme sans tolérance , point de parti donc 
qui, lorsqu'il a détruit ses ennemis, puisse 
satisfaire ses enthousiastes. 

Il est d'ailleurs une autre observation ^ 
c'est que dans ces sortes de guerres le parti 
vaincu se venge toujours sur les hommes du 
triomphe qu'il cède aux choses. Les princi- 
pes ressortent avec éclat des attaques de leurs 
antagonistes ; les individus succombent sous 
les attaques de leurs adversaires. Tout homme 

P 



( 226 ) ' 

extrême dans son parti n'est jamais propre 
à gouverner les affaires de ce parti, lorsqu'il 
cesse d'être en guerre ; et la haine que les 
opposans portaient à la cause , prend la forme 
du mépris pour ses plus criminels défenseurs. 
Ce qu'ils ont fait pour faire triompher leur 
parti , a perdu leur réputation individuelle ; 
ceux mêmes qui les applaudissaient , lors- 
qu'ils croyaient être préservés par eux de 
quelques dangers , veulent l'honneur de les 
juger , lorsque le péril est passé ; la vertu 
est tellement l'idée primitive de tous les 
hommes , que les comphces sont aussi sévè- 
res que les juges, lorsque la soHdarité n'existe 
plus ; et les vaincus et les vainqueurs sont 
réconciliés ensemble quand les uns renon- 
cent à leur absurde cause , et les autres à 
leurs coupables chefs. 

Les triomphes d'un parti donc ne servent 
jamais à ceux qui s'y sont montrés les plus 
violents et les plus injustes. 

Mais quand l'esprit de parti , dans toute 
sa bonne foi , rendrait indifférent aux succès 



de l'ambition personnelle, jamais cette pas* 
sion, considérée d'une manière générale^ 
n'est complettement satisfaite par aucun ré- 
sultat durable ; et si jamais elle pouvait l'ê- 
tre, si elle atteignait jamais ce qu'elle ap- 
pelle son but, il n'est point d'espoir qui fut 
plus détrompé , qui cessa plus sûrement au 
moment de la jouissance; car il n'en est point 
dont les illusions ayent moins de rapport 
avec la réalité; il y a quelque chose de vrai 
dans les satisfactions que donnent la puis- 
sance, la gloire , mais lorsque l'esprit de 
parti triomphe, par cela même il est détruit 

Eh ! quel réveil que cet instant ! le mal- 
heur qu'il cause serait encore possible à sup- 
porter, s'il venait uniquement de la perte 
d'une grande espérance ; mais par quek 
moyens racheter les sacrifices qu'elle a coûtés, 
et que devient un homme honnête, alors 
qu'il se reconnaît coupable d'actions qu'il 
condamne en recouvrant sa raison? 

Il en coûte de le dire, de peur de mo- 
difier l'horreur que doit inspirer le crime ; 

P Z 



C 228 ) 

il y a, dans la révolution , des hommes dont 
•Ja^ conduite publique est détestable, et qui^ 
dans les relations privées, s'étaient montrés 
pleins de vertus. Je le répète , en examinant 
tous les effets du fanatisme , on acquiert la 
démonstration , que c'est le seul sentiment 
qui puisse réunir ensemble des actions cou- 
pables et une ame honnête ; de ce contraste 
doit naître le plus effroyable supphce dont 
l'imagination puisse se faire l'idée: les mal- 
heurs qui sont causés par le caractère, ont 
leur remède en lui - même ; il y a , jusques 
dans l'homme profondément criminel , une 
sorte d'accord qui seul peut faire qu'il existe, 
et reste lui-même; les sentimens qui l'ont 
conduit au crime lui en dérobent l'horreur; 
il supporte le mépris par le même mouve- 
iîient qui l'a porté à le mériter. Mais quel 
supplice que la situation qui permet à un 
Jiomme estimable, de se juger, de se voir, 
ayant commis de grands crimes !... C'est d'une 
telle supposition que les anciens ont tiré les 
plus terribles effets de leurs tragédies : ils at- 



( 229 ) 

tribuent à la fatalité le-s actions coupables 
d'une anie vertueuse; cette invention poéti- 
que, qui fait du rôle d'Oreste le plus dé-» 
chirant de tous les spectacles , l'esprit de 
parti peut la réaliser ; la main de fer *du 
destin n'est pas plus puissante que cet asser- 
vissement à l'empire d'une seule idée, que 
le délire que toute pensée unique fait naître 
dans la tête de celui qui s'y abandonne ; 
c'est la fatalité , pour ces tems-ci , que l'es- 
prit de parti, et peu d'hommes sont assez 
forts pour lui échapper. 

Aussi se réveilleront-ils un jour ceux qui 
seuls sont sincères , ceux qui seuls méritent 
les regrets; accablés de mépris, tandis qu'ils 
auraient besoin de considération; accusés du 
sang et des pleurs, tandis qu'ils seront en- 
core capables de pitié ; isolés dans l'univers 
sensible , tandis qu'ils pensaient s'unir à toute 
h race humaine ; ils éprouveront ces dou- 
leurs alors que les motifs qui les ont entraî- 
nés auront perdu toute réalité , même à leurs 
yeux 3 et ne conserveront de la funeste idea^ 

P 3 



C 230 ) 

tlté , qui ne leur permet prs de se séparer 
de leur vie passée, que les remords pour 
garans ; les remords , seuls liens des deux 
êlres les plus contraires; celui qu'ils se sont 
mdntre's sous le joug de l'esprit de parti; 
celui qu'ils devaient être par les dons de la 
nature. 

CHAPITRE VIII. 
Du crime. 



I 



L faut le dire, quoiqu'on en fre'mîsse, Fa. 
mour du crime en lui-même est une passion. 
Sans doute , ce sont toutes les autres qui 
conduisent à cet excès , mais quand elles 
ont entraîné l'homme à un certain terme de 
scélératesse, l'effet devient la cause, et le 
crime , qui n'était d'abord que le. moyen , 
devient le but. 

Cet horrible état demande une explica- 
tion particulière , et peut - être faut-il avoir 
été témoin d'une révolution , pour compren- 
dre ce que je vais dire sur ce sujet. 



l 251 ) 

Deux liens retiennent les hommes sous 
l'empire de la moralité, l'opinion publique 
et l'estime d'eux - mômes. Il y a beaucoup 
d'exemples de braver la première en respec- 
tant la seconde; alors le caractère prend une 
sorte d'amertume et de misanthropie , qui 
exclud beaucoup des bonnes actions que l'on 
fait pour être regardé, sans anéantir toute- 
fois les sentimens honnêtes qui décident de 
l'accomplissement des principaux devoirs: 
mais dès qu'on a rompu tout ce qui mettait 
de la conséquence dans sa conduite , dès 
qu'on ne peut plus rattacher sa vie à aucun 
principe , quelque facile qu'il soit , la réflexion , 
le raisonnement étant alors impossible à sup- 
porter 5 il passe dans le sang une sorte de 
fièvre qui donne le besoin du crime. 

C'est une sensation physique transportée 
dans l'ordre moral , et même cette frénésie 
se manifeste assez ordinairement par des symp- 
tômes extérieurs. Robespierre , et la plu- 
part de ses complices, avaient habituellement 
des mouvemens convulsifs dans les mains, 

"- P 4 



( 23 Z ) 

dans îa tête ; on voyait en eux Tagita- 
tion d'un constant effort. On commence à 
se livrer à un excès par entraînement, mais, 
h, son comble, il amène toujours une sorte 
de tension involontaire et terrible, hors 
des lignes de la nature, dans quelque sens 
que ce soit; ce n'est plus la passio^n qu! 
commande , mais la contraction qui soutient 
Certainement l'homme criminel croit tou- 
jours, d'une manière générale, marcher vers 
un objet quelconque , mais il y a un tel éga- 
rement dans son ame, qu'il est impossible 
d'expliquer toutes ses actions par l'intérêt du 
but qu'il veut atteindre : le crime appelle le 
crime; le crime ne voit de salut que dans 
de nouveaux crimes; il fait éprouver une 
yage intérieure qui force à agir sans autre 
motif que le besoin d'action. On ne peut 
guères comparer cet état qu'h l'effet du goût 
du sang sur les bêtes féroces , alors même 
qu'çlles n'éprouvent ni la faim, ni la soif. 
Si, dans le système du monde ^ les diverses 
pâtures des êtres, des espèces , des choses ^, 



( 233 ) 

des sensations , se tiennent par des intermé- 
diaires , il est certain que la passion du crime 
est le chaînon entre l'homme et Les animaux ; 
elle esta quelques égards aussi involontaire que 
leur instinct, mais elle est plus dépravée; car 
c'est la nature qui a créé le tigre , et c'est 
l'homme qui s'est fait criminel : l'animal san- 
guinaire a sa place marquée dans le monde, 
et il faut que le criminel le bouleverse , 
pour y dominer. 

La trace de raisonnement qu'on peut ap- 
percevoir à travers le cahos des sensations 
d'un homme coupable, c'est la crainte des 
dangers auxquels ses crimes l'exposent. Qiiel 
que soit l'horreur qu'inspire un scélérat, il 
surpasse toujours ses ennemis dans l'idée 
qu'il se fait de la haine qu'il mérite ; par 
de-là les actions atroces qu'il commet à nos 
yeux, il sait encore quelque chose de plus 
que nous qui répouvante, il haït dans les 
autres l'opinion que, sans se l'avouer, il a 
de son propre caractère ; et le dernier terme 
de sa fureur serait de détester en lui-même 



( 234 ) 

ce qu'il lui reste de conseience, et de se 
déchirer s'il vivait seul. 

On s'étonne de l'inconséquence des scé- 
lérats, et c'est précisément ce qui prouve 
que le crime n'est plus pour eux l'instru- 
ment d'un désir, mais une frénésie sans mo- 
tifs, sans direction fixe, une passion qui se 
meut sur elle-même. L'ambition, la soif du 
pouvoir , ou tout autre sentiment excessif, 
peut faire commettre des forfaits , mais lors- 
qu'ils sont arrivés à un certain excès , il n'est 
aucun but qu'ils ne dépassent; l'action du 
lendemain est commandée par l'atrocité même 
de celle de la veille; une force aveugle pousse 
les hommes dans cette pente une fois qu'ils 
s'y sont placés ; le terme , quel qu'il soit ^ 
recule à leurs yeux à mesure qu'ils avancent; 
l'objet de toutes les autres passions est connu, 
et le moment de la possession promet du 
moins le calme de la satiété. Mais dans cette 
horrible ivresse , l'homme se sent condamné 
à un mouvement perpétuel ; il ne peut s'ar- 
rêter à aucun point limité , puisque la fin de 



C 23^ ) 

tout est du repos , et que le repos est iaipos- 
sible pour lui; il faut qu'il aille en avant, 
non qu'au-devant de lui l'espérance apparaisse, 
mais parce que l'abyme est derrière , et que, 
comme pour s'élever au sommet de la mon- 
tagne Noire, décrite dans les Contes Persans, 
les dégrés sont tombés à mesure qu'il les a 
montés. 

Le sentiment dominant de la plupart de 
ces hommes est sans doute la crainte d'être 
punis de leurs forfaits ; cependant il y a en 
eux une certaine fureur qui ne leur permet- 
trait pas d'adopter les moyens les plus sûrs, 
s'ils étaient en méme-tems les plus doux; ce 
n'est que dans les crimes présents qu'ils cher- 
chent la garantie des crimes passés ; car toute 
résolution qui tendrait à la paix , à la ré- 
conciliation , fut-elle réellement utile à leurs 
intérêts, ne serait jamais adoptée par eux; 
il y aurait dans de telles mesures une sorte 
de relâchement 5 de calme incom.patible avec 
l'agitation intérieure , avec l'âpreté convul- 
sive de tels hommes. 



C 236 ) 

Plus ils étaient nés avec des faculte's seii-^ 
sibles, plus l'irritation qu'ils éprouvent est 
horrible; il vaut mieux, en fait de crimes, 
avoir à faire à ces êtres corrompus, pour qui 
la moralité ' n'a jamais été rien , qu'à ceui-c 
qui ont eu besofîî de se dépraver, de vaincre 
quelques qualités naturelles ; ils sont plus 
offensés du mépris, ils sont plus inquiets 
d'eux-mêmes , ils s'élancent plus loin pour 
mieux se séparer des combinaisons ordinai- 
res , qui leur rappelleraient les anciennes tra- 
ces de ce qu'ils ont senti et pensé. 

Qiîand une fois les hommes sont arrivés 
à cet horrible période , il faut les rejetter 
hors des nations, car ils ne peuvent que les 
déchirer. L'ordre social, qui placerait un tel 
criminel sur le trône du monde, ne l'appai- 
serait pas envers les hommes ses esclaves; 
rien de restreint dans des bornes fixes, fut-ce 
le plus haut point de prospérité , ne peut 
convenir à ces êtres furieux , qui détestent 
les hommes comme des témoins de leur vie. 

Le plus énergique d'entre ces monstres 



( 237 ) 

firiit par devenir avide de la haine, comme 
on l'est de l'estime. La nature morale dans 
les esprits ardents tend toujours à quelque 
chose de complet, et l'on veut étonner par 
le crime, quand il n'y a plus de grandeur 
possible que dans son excès ; l'agrandisse- 
ment de soi , ce désir qui , d'une manière 
quelconque , est toujours le principe de toute 
action au-dehors , l'agrandissement de soi se 
retrouve dans l'effroi qu'on fait naître. Les 
hommes sont là pour craindre, s'ils ne sont 
pas là pour aimer; la terreur qu'on inspire, 
flatte et rassure, isole et enivre, et avilissant 
les victimes , semble absoudre leur tyran. 

Mais , je m'apperçois qu'en parlant du 
crime, je n'ai pensé qu'à la cruauté; la ré- 
volution de France concentre toutes les idées 
dans cette horrible dépravation : et, après 
tout , quel crime y a-t-il au monde , si ce 
n'est ce qui est cruel , c'est-à-dire , ce qui fait 
souffrir les autres ? Eh ! de quelle nature est 
celui qui, pour son ambition, a pu donner 
la mort? de quelle nature est celui qui î>ait 



C 238 ) 

braver tout ce que cette idée a de solem- 
nel et de terrible , cette idée dont le retour 
immédiat sur soi-même devrait effrayer tout ce 
qui veut vivre. Cet acte irréparable , cet acte 
qui seul dorme à l'homme un pouvoir sur l'é- 
ternité, et lui fait exercer une faculté qui n'est 
sans bornes que dans l'empire du malheur ; cet 
acte , quand on a pu , dans la réflexion , le con- 
cevoir et l'ordonner , jette rhomme dans un 
monde nouveau, le sang est traversé; de ce 
jour, il sent que le repentir est impossible^ 
comme le mal est ineffaçable ; il ne se croit plus 
de la même espèce que tout ce qui traite du 
passé avec l'avenir. Si l'on pouvait encore 
avoir quelque prise sur un tel caractère, ce 
serait en lui persuadant tout- à -coup, qu'il 
est absolument pardonné. 

Il n'est peut-être point de tyran , même 
le plus prospère, qui ne voulut recommen- 
cer avec la vertu, s'il pouvait anéantir le sou- 
venir de ses crimes: mais, d'abord, il est 
presque impossible, quand on le voudrait, 
de persuader à un coupable qu'on l'absout 



( ^39 ) 

de ses forfaits , l'opinion qu'un criminel a de 
lui-même est d'une morale plus sévère que 
la pitié qu'il pourrait inspirer à un honnête 
homme; si, d'ailleurs, il est contre la na- 
ture des choses qu'une nation pardonne , quand 
même son intérêt le plus évident devrait l'y 
engager. 

Il faudrait accueillir la première lueur du 
repentir comme un engagement éternel, et 
lier par leurs premiers pas ceux qui, peut- 
être, les commençaient au hasard; mais à 
peine un individu a-t-il assez de force sur 
lui-même pour suivre une telle conduite, 
sans se démentir. Par quels moyens peut- 
on confier à la foule , un plan qui ne 
peut réussir que s'il n'a jamais l'air d'en 
être un? Comment faire adopter au grand 
nombre une marche combinée, qui doit 
avoir l'apparence d'un mouvement involon- 
taire , et mouvoir la multitude à l'aide du 
secret de chacun? 

Un homme véritablement criminel , ne 
peut donc point être ramené; il exi.^te en- 



( ^4o ) 

core moins de moyens en lui-métiie, pour 
recourir aux leçons de la philosophie et de 
la vertu; l'ascendant de Tordre et du beati 
moral perd tout son effet sur une imagina- 
tion dépravée; au miheu des égaremens, qui 
n'ont pas atteint cet excès , il reste toujours 
une portion de soi qui peut servir à rappel- 
1er la raison : on a senti dans tous les mo- 
mens une arrière-pensée, qu'on est sûr de 
retrouver quand on le voudra , mais le cri- 
minel s'est élancé tout entier; s'il a du re- 
mord, ce n'est pas de celui qui retient, mais 
de celui qui excite de pkis en plus à des 
actions violentes; c'est une sorte de crainte 
qui précipite les pas: et, d'ailleurs, tous les 
sentimens, toutes les sources d'émotion, tout 
ce qui peut enfin produire une révolution 
dans le fond du cœur de l'homme, n'exis-- 
tant plus , il doit suivre éternellement la 
même route. 

Je n'ai pas besoin de parler de l'influence 
d'une telle frénésie sur le bonheur ; le dan- 
ger de tomber d'un tel état est le malheur 

même 



( 241 ) 

même qui menace Thonime abandonné à ses 
passions , et ce danger seul suffit pour épou- 
vanter de tout ce qui pourrait y conduire. 
B n'y a que des nuances à côté de cette cou- 
leur, et les poètes anciens ont si bien senti 
ce que cette situation avait d'épouvantable , 
que s'aidant, pour la peindre, de tous les 
contes allégoriques de la mythologie, ce n'est 
pas la souffrance seule du remord , mais la 
douleur même de la passion qu'ils ont ex- 
primée dans leurs tableaux des enfers 

La plus grande partie des idées métaphy- 
siques que je viens d'essayer de développer , 
sont indiquées par les fables reçues sur le des- 
tin des grands criminels ; le tonneau des Da- 
naïdes, Sysiphe, roulant sans cesse une pier- 
iT, et la remontant au haut de la même 
montagne , pour la rouler en bas de nou- 
veau , sont l'image de ce besoin d'agir , même 
sans objet, qui force un criminel à l'action 
la plus pénible , dès qu'elle le soustrait à ce' 
qu'il ne peut supporter , le repos. Tantale , 
approchant sans cesse d'un but qui s'éloigne 

Ql 



( 24Z ) 

toujours devant lui , peint le supplice habi- 
tuel des hommes qui se sont Hvrés au crime; 
ils ne peuvent atteindre à aucun bien , ni 
cesser de le désirer. Enfin, les anciens poè- 
tes philosophes ont senti que ce n'était pas 
assez de peindre les peines du repentir, qu'il 
fallait plus pour l'enfer, qu'il fallait montrer 
ce qu'on éprouvait au plus fort de l'eni- 
vrement, ce que faisait souffrir la passion 
du crime ^vant que, par le remord même, 
die eut cessé d'exister. 

On se demande pourquoi, dans un état 
si pénible , les suicides ne sont pas plus fré- 
quents , car la mort est le seul remède à l'ir- 
réparable ? Mais de ce que les criminels ne 
se tuent presque jamais , on ne doit point 
en conclure , qu'ils sont moins malheureux 
que les hommes qui se résolvent au suicide. 
Sans parler même du vague effroi que doit 
inspirer aux coupables ce qui peut suivre 
cette vie , il y a quelque chose de sensible 
ou de philosophique dans l'action de se tuer 
q^ui est tout-à-fait étranger à l'être dépravé. 



( 24? ) 

Si Ton quitte la vie pour échapper aux 
peines du cœur , on désire laisser quel- 
ques regrets après soi ; si Ton est conduit 
au suicide par un profond dégoût de l'exis- 
tence qui sert à juger la destinée humaine, 
il faut que des réflexions profondes, de longs 
retours sur soi , ayent précédé cette résolu- 
tion ; et la haine qu'éprouve l'homme criminel 
contre ses ennemis, le besoin qu'il a de leur 
nuire , lui feraient craindre de les laisser en 
repos par sa mort; la fureur dont il est agité , 
loin de le dégoûter de la vie , fait qu'il 
s'acharne davantage à tout ce qui lui a coûté 
si cher. Un certain degré de peine décou- 
rage et fatigue ; l'irritation du crime attache 
à l'existence par un mélange de crainte et 
de fureur; elle devient une sorte de proye 
qu'on conserve pour la déchirer. 

D'ailleurs , un caractère particuHer aux 
grands coupables , c'est de ne point s'avouer 
à eux-mêmes le malheur qu'ils éprouvent , 
l'orgueil le leur défend ; mais cette illusion , 
ou plutôt cette g^ne intérieure ne diminue 

Q 2 



C 244 ) 

rien de leurs souffrances , car la pire des 
douleurs est celle qui ne peut se reposer 
sur elle-même. Le scélérat est inquiet et de'- 
fiant au fond de sa propre pensée ; il traite 
avec lui-même comme avec une sorte d'en- 
nemi ; il garde avec sa réflexion quelques- 
uns des ménagemens qu'il observe pour se 
montrer au public ; et , dans un tel état , il 
n'existe jamais l'espèce de calme méditatif, 
d'abandon a la réflexion , qu'il faut pour 
contempler toute la vérité et prendre d'après 
elle une résolution irrévocable. 

Le courage , qui fait braver la mort , n'a 
point de rapport avec la disposition qui dé- 
cide à se la donner : les grands criminels 
peuvent être intrépides dans le danger , c'est 
une suite de l'enivrement, c'est une émo- 
tion , c'est un moyen , c'est un espoir, c'est 
une action ; mais ces mêmes hommes, quoi- 
que les plus malheureux des êtres , ne se 
tuent presque jamais, soit que la Providence 
n'ait pas voulu leur laisser cette sublime res- 
source , soit qu'il y ait dans le crime une 



< S4f ) 

ardente personnalité qui , sans donner au- 
cune jouissance , exclud les sentimens élevés 
avec lesquels on renonce à la vie. 

Hélas! il serait si difficile de ne pas s'in- 
téresser à l'homme plus grand que la na- 
ture , alors qu'il rejette ce qu'il tient d'elle, 
alors qu'il se sert de la vie pour détruire 
là vie, alors qu'il sait dompter par la puis- 
sance de l'ame le plus fort mouvement de 
riiomme , l'instinct de sa conservation : il 
serait si difficile de ne pas croire à quel- 
ques mouvemens de générosité dans Thom- 
me qui , par repentir , se donnerait la mort ; 
qu'il est bon que les véritables scélérats soient 
incapables d'une telle action ; ce serait une 
souffrance pour une ame honnête , que de 
ne pas pouvoir mépriser complettement l'être 
qui lui inspire de l'horreur. 



as 



C 24<î ) 



SECTION IL 

Des sentimens qui sont l'intermédiaire entre 
les passions, et les ressources qu'on trouve 
en soi. 



CHAPITRE PREMIER. 

Explication du titre de la seconde section. 



L 



['AMITIE, la tendresse paternelle, filiale et 
conjugale , la religion , dans quelques carac- 
tères, ont beaucoup des inconvéniens des 
passions , et dans d'autres , ces mêmes affec- 
tions donnent la plupart des avantages des 
ressources qu'on trouve en soi; Texigeance, 
c'est-à-dire le besoin d'un retour quelcon- 
que de la part des autres , est le point de 
ressemblance par lequel l'amitié et les sen- 
timens de la nature se rapprochent des pei- 
nes de l'amour , et quand la religion est du 



( ^47 ) 

fanatisme , tout ce que j'ai dit de l'esprit de 
parti s'applique entièrement à elle. 

Mais quand l'amitié et les sentimens de 
la nature seraient sans exigeance , quand la 
religion serait sans fanatisme , on ne pour- 
rait pas encore ranger de telles affections dans 
la classe des ressources qu'on trouve en soi; 
car ces sentimens modifiés rendent cepen- 
dant encore dépendant du hasard : si vous 
êtes séparé de Tami qui vous est cher , si 
les parens , les enfans , l'époux que le sort 
vous a donné, ne sont pas dignes de votre 
amour , le bonheur que ces liens peuvent 
promettre, n'est plus en votre puissance; et 
quant à la religion , ce qui fait la base de 
ses jouissances , l'intensité de la foi, est un 
don absolument indépendant de nous; sans 
cette ferme croyance , on doit encore re- 
connaître l'utilité des idées religieuses , mais 
il n'est au pouvoir de qui que ce soit de 
s'en donner le bonheur. 

C'est donc sous ces différens rapports que 
j'ai classé le sujet des trois chapitres que l'on 

a4 



( 248. ). 

va lire , entre les passions asservissantes , et 
les ressources qui dépendent de soi seul. 

CHAPITRE II. 

De ramitié. 



j 



E ne puis m'empécher de m'arrêter au 
milieu de cet ouvrage , ni'étonnant moi-même 
de la constance avec laquelle j'analyse les 
affections du cœur , et repousse loin d'elles 
toute espérance de bonheur durable; est-ce 
ma vie que je démens? père, enfans, amis, 
amies? est-ce ma tendresse pour vous que 
je vais désavouer ? Ah ! non ; depuis que j'existe 
je n'ai cherché, je n'ai voulu de bonheur 
que dans le sentiment , et c'est par mes 
blessures que j'ai trop appris à compter ses 
douleurs. Un jour heureux , un être distin- 
gué rattachent à ces illusions , et vingt fois 
on revient à cette espérance après l'avoir 
vingt fois perdue; peut-être à l'instant où 
je parle, je crois, je veux encore être aimée. 



( s 49 ) 

je laisse encore ma destinée dépendre toute 
entière des aifections de mon cœur ; mais 
celui qui n'a pu vaincre sa sensibilité, n'est 
pas celui qu'il faut moins croire sur les rai- 
sons d'y résister ; une sorte de philosophie 
dans l'esprit, indépendante de la nature même 
du caractère, permet de se juger comme un 
étranger, sans que les lumières influent sur 
les résolutions, de se regarder souffrir, sans 
que sa douleur soit allégée par le don de 
l'observer en soi - même , et la justesse des 
méditations n'est point altérée par la faiblesse 
de cœur, qui ne permet pas de se dérober 
à la peine : d'ailleurs , les idées générales 
cesseraient d'avoir une application univer- 
selle , si l'on y mêlait l'impression détaillée 
des situations particulières. Pour remonter 
à la source des affections de l'homme , il 
faut aggrandir ses réflexions en les séparant 
de ses circonstances personnelles; elles ont 
fait naître la pensée, mais la pensée est plus 
forte qu'elles , et le vrai moraliste est celui 
qui , ne parlant ni par invention , ni par 



( 2ÇO ) 

réminiscence , peint toujours l'homme , et 
jamais lui. 

^" L'amitié n'est point une passion , car elle 
ne vous ôte pas l'empire de vous-même; 
elle n'est pas une ressource qu'on trouve en 
soi , puisqu'elle soumet au hasard de la des- 
tinée et du caractère des objets de son choix : 
enfin , elle inspire le besoin du retour 
et sous ce rapport d'exigeance , elle fait res- 
sentir beaucoup des peines de Tamour , sans 
promettre des plaisirs aussi vifs. L'homme 
est placé , par toutes ses affections , dans cette 
triste alternative; s'il a besoin d'être aimé 
pour être heureux , tout système de bon- 
heur certain et durable est fini pour lui , 
et s'il sait y renoncer , c'est une grande 
partie de ses jouissances sacrifiées pour as- 
surer celles qui lui resteront , c'est une ré- 
duction courageuse qui n'enrichit que dans 
l'avenir. 

Je considérerai d'abord dans l'amitié, 
(non ces liaisons fondées sur divers gen- 
res de convenance qu'il faut attribuer à 



( 2fl ) 

rambition et à la vanité,) mais ces atta- 
chemens purs et vrais , nés du simple choix 
du cœur dont l'unique cause est le besoin 
de communiquer ses sentimens et ses pen- 
sées , l'espoir d'intéresser, la douce assu- 
rance que ses plaisirs et ses peines répon- 
dent à un autre cœur. Si deux amis peu- 
vent réussir à confondre leurs existences , à 
transporter Tun dans l'autre ce qu'il y a d'ar- 
dent dans la personnalité ; si chacun d'eux 
n'éprouve le bonheur ou la peine que par 
la destinée de son ami ; si se confiant mu- 
tuellement dans leurs sentimens réciproques, 
ils goûtent le repos que donne la certitude, 
et le charme des affections abandonnées, ils 
sont heureux ; mais que de douleurs peu- 
vent naître de la poursuite de tels biens! 

Deux hommes , distingués par leurs ta- 
lens, et appelles à une carrière illustre, veu- 
lent se communiquer leurs desseins, ils sou- 
haitent de s'éclairer ensemble; s'ils trouvent 
du charme dans ces conversations où l'esprit 
goûte aussi les plaisirs de l'intimité, ou la 



( 2f2 ) 

pensée se montre à Tinstant même de sa 
naissance , quel abandon d'amour propre il 
faut supposer pour croire qu'en se confiant, 
on ne se mesure jamais! Qu'on exclud du 
tête à tcte tout jugement comparatif sur le 
mérite de son ami et sur le sien , et qu'on 
s'est connu sans se classer: je ne parle pas 
des rivalités perfides , qui pourraient naître 
d'une concurrence quelconque , je me suis 
attachée dans cet ouvrage à considérer les 
hommes selon leur caractère sous le point 
de vue le plus favorable. Les passions cau- 
sent tant de malheurs par elles-mêmes, qu'il 
n'est pas nécessaire, pour en détourner, de 
peindre leurs effets dans les âmes naturellement 
vicieuses ; nul homme , à l'avance , ne se 
croyant capable de commettre une mauvaise 
action , ce genre de danger n'effraye per- 
sonne, et lorsqu'on le suppose, on se donne 
seulement pour adversaire l'orgueil de son 
lecteur. Imaginons donc qu'une ambition pa- 
reille , ou contraire , ne brouillera point 
deux amis : comme il est impossible de se- 



2f3 



parer l'amitié des actions qu'elle inspire , les 
services réciproques sont un des liens qui 
doivent nécessairement en résulter ; et qui peut 
se répondre que le succès des efforts de son 
ami n'influera pas sur vos sentimens pour 
lui! si l'on n'est pas content de l'activité de 
son ami, si l'on croit avoir à s'en plaindre, 
à la perte de l'objet de ses désirs viendra 
bientôt se joindre le chagrin plus amer de 
douter du degré d'intérêt que votre ami 
mettait à vous seconder. Enfin , en mêlant 
ensemble le sentiment et les affaires, les in- 
térêts du monde et ceux du cœur, on éprouve 
une sorte de peine qu'on ne veut pas démê- 
ler, parce qu'il est plus honorable de l'at- 
tribuer au sentiment seul ; mais qui se com- 
pose aussi d'une autre sorte de regrets, ren- 
dus plus douloureux par leur mélange avec 
Jes affections de l'ame. Il semble alors qu'il 
vaudrait mieux séparer entièrement l'amitié 
de tout ce qui n'est pas elle ; mais son plus 
grand charme serait perdu , si elle ne s'unissait 
pas à votre existence entière : ne sachant pas. 



( 2f4 ) 

comme l'amour, vivre d'elle-même, il faut 
qu'elle partage tout ce qui compose vos in- 
térêts et vos sentimens , et c'est à la décou- 
verte , à la conservation de cet autre soi, que 
tant d'obstacles s'opposent 

Les anciens avaient une idée exaltée de 
l'amitié, qu'ils peignaient sous les traits de 
Thésée et de Pirithoùs , d'Oreste et de Pilade , 
de Castor et de Pollux; mais, sans s'arrêter 
à ce qu'il y a de mythologique dans ces his- 
toires, c'est à des compagnons d'armes que 
l'on supposait de tels sentimens , et les dan- 
gers que l'on affronte ensemble , en apprenant 
à braver la mort, rendent plus facile le dé- 
vouement de soi-même à un autre. L'en- 
thousiasme de la guerre excite toutes les 
passions de l'ame , remplit les vuides de la 
vie , et par la présence continuelle de la 
mort, fait taire la plupart des rivalités, pour 
leur substituer le besoin de s'appuyer l'un 
sur l'autre , de lutter , de triompher , ou de 
périr ensemble. Mais tous ces mouvemens 
généreux que produit le plus beau des sen- 



( 2ff ) 

tîmens des hommes , la valeur , sont plutôt 
les qualités propres au courage qu'à l'amitié; 
lorsque la guerre est finie, rien n'est moins 
probable que la réalité, la durée des rap- 
ports qu'on se croyoit avec celui qui par- 
tageait nos périls. 

Pour juger de l'amitié même, il faut l'ob- 
server dans les hommes qui ne parcourent 
ni la carrière militaire, ni celle de l'ambition, 
et peut-être verra-t-on alors que ce senti- 
ment est le plus exigeant de tous dans les 
âmes ardentes ; on veut qu'il suffise à la vie, 
on s'agite du vuide qu'il laisse, on en ac- 
cuse le peu de sensibilité de son ami , et 
quand on éprouverait l'un pour l'autre un 
sentiment semblable, on serait fatigué mu- 
tuellement de Texigeance réciproque. Je sais, 
bien qu'au tableau de toutes ces inquiétu- 
des, on peut opposer les êtres froids qui, 
aimant, comme ils font toutes les autres ac- 
tions de leur vie , consacrent à l'amitié tel 
jour de la semaine, règlent à l'avance quel 
pouvoir sur leur bonheur ils donneront à ce 



C 2f6 ) 

sentiment , et s'acquittent d'un penchant 
comme d'un devoir ; mais j'ai déjà dit dans 
l'introduction de cet ouvrage , que je ne 
voulais m'occuper que du destin des âmes 
passionnées , le bonheur des autres est as- 
suré par toutes les qualités qui leur manquent. 
Les femmes font habituellement de la 
confidence le premier besoin de l'amitié, et 
ce n'est plus alors qu'une conséquence de 
l'amour ; il faut que réciproquement une 
passion semblable les occupe, et leur con- 
versation n'est souvent alors, que le sacri- 
fice alternatif, fait par celle qui écoute à l'es- 
pérance de parler à son tour. La confidence 
même que l'on s'adresse l'une à l'autre de 
sentimens moins exclusifs , porte avec elle 
le même caractère, et l'occupation qu'on a 
de soi , est un tiers importun successivement 
à toutes deux. Que devient cependant le plai- 
sir de se confier, si l'on apperçoit de l'in- 
différence, si l'on surprend un effort? Tout 
est dit pour les âmes sensibles , et la per- 
sonnalité seule peut continuer des entretiens 

dont 



dont l'œil pénétrant de la délicatesse a vu 
l'amitié fatiguée. 

Les femmes, ayant toutes la même des- 
tinée , tendent toutes au même but ; et; 
cette espèce de jalousie qui se compose du 
sentiment et de l'amour propre, est la plus 
difficile à dompter. 11 y a, dans la plupart 
d'entr' elles , un art qui n'est pas de la faus- 
seté , mais un certain arrangement de la vé- 
rité, dont elles ont toutes le secret, et dont 
cependant elles détestent la découverte. Ja- 
mais le commun des femmes ne pourra sup- 
porter de chercher à plaire à un homme , de- 
vant une autre femme; il y a aussi une es- 
pèce de fortune commune à tout ce sexe 
en agrémens, en esprit, en beauté, et cha- 
que femme se persuade qu'elle hérite de la 
ruine de l'autre. Il faudrait donc ou une ab- 
sence totale de sentimens vifs qui, en dé- 
truisant la rivahté , amortirait aussi toute es- 
pèce d'intérêt , ou une vraie supériorité , 
pour effacer la trace des obstacles généraux 
qui séparent les femmes entr'elles ^ il faut 

R 



( 2f8 ) 

trouver autant d'agrémens qu'on peut s'en 
croire , et plus de qualités positives , pour 
qu'il y ait du repos dans elle , et du dé- 
vouement en soi ; alors le premier bien , 
sans doute , est l'amitié d'une femme. Quel 
homme éprouva jamais tout ce que le cœur 
d'une femme peut souffrir? l'être qui fut, 
ou serait aussi malheureux que vous , peut 
seul porter du secours au plus intime , au 
plus amer de la douleur. Mais quand cet 
objet unique serait rencontré, la destinée, 
l'absence ne pourraient- elles pas troubler 
le bonheur d'un tel Hen ? Et d'ailleurs , 
celle qui croirait posséder l'ami le plus 
parfait et le plus sensible , l'amie la plus dis- 
tinguée , sachant mieux que personne tout 
ce qu'il faut pour obtenir du bonheur dans 
de telles relations , serait d'autant plus éloi- 
gnée de conseiller comme la destinée de tous, 
la plus rare des chances morales. 

Enfin, deux amis d'un sexe différent, qui 
n'ont aucun intérêt commun , aucun senti- 
ment absolument pareil , semjblent devoir se 



( âf9 ) 

rafjprocîier par cette opposition même ; mais 
si l'amour les captive, je ne sais quel sen- 
timent , mêlé d'amour propre et d'égoïsme ^ 
fait trouver à un homme ou à une femme 
liés par Tamitie' , peu de plaisir à s'entendre 
parler de la passion qui les occupe; ces sor- 
tes de liens ou ne se maintiennent pas , ou 
cessent , alors qu'on n'aime plus l'objet dont 
on s'entretenait, on s'apperçoit tout-à-coup 
que lui seul vous réunissait. Si ces deux 
amis , au contraire , n'ont point de premier 
objet, ils voudront obtenir, l'un de l'autre, 
cette préférence suprême. Dès qu'un homme 
et une femme ne sont point attachés ailleurs 
par l'amour, ils cherchent dans leur amitié 
tout le dévouement de ce sentiment, et il 
y a une sorte d'cxigeance naturelle , entre 
deux personnes d'un sexe différent, qui fait 
demander par dégrés, et sans s'en apper- 
cevoir, ce que la passion seule peut don- 
ner, quelqu'éloigné que l'un et l'autre soit 
de la ressentir ; on se soumet d'avance et 
sans peine à la préférence que son ami 

R Z 



accorde à sa maîtresse ; mais on ne s'ac- 
coutume pas à voir les bornes , que la na- 
ture même de son sentiment met aux preu- 
ves de son amitié ; on croit donner plus 
qu'on ne reçoit, par cela même qu'on est 
plus frappé de l'un que de l'autre, et l'égalité est 
aussi difficile à établir sous ce rapport que 
sous tous les autres ; cependant elle est le 
but où tendent ceux qui se livrent à ce lien. 
L'amour se passerait bien plutôt de récipro- 
cité que l'amitié; là où il existe de l'ivresse, 
on peut suppléer à tout par de l'erreur , mais 
l'amitié ne peut se tromper, et lorsqu'elle 
compare, elle n'obtient presque jamais le ré- 
sultat qu'elle désire, ce qu'on mesure paraît 
si rarement égal ; il y a quelquefois plus de 
parité dans les extrêmes , et les sentimens 
sans bornes se croyent plus aisément sem- 
blables. 

Quelles tristes pensées , ces analyses ne 
font-elles pas naître sur la destinée de l'hom- 
me ! Quoi , plus le caractère est susceptible 
d'attachemens passionnés, plus il faut craiu- 



. > 



C 26*1 ) 

dre de faire dépendre son bonheur du be- 
soin d'être aimé: est-ce une réflexion qui 
doive livrer à la froide personnalité? Ce se- 
rait, au contraire, cette réflexion même qui 
devrait conduire à penser qu'il faut éloigner 
de toutes les aflfections de l'ame , jusqu'à Pé- 
goïsme du sentiment. Contentez -vous d'ai- 
mer , vous , qui êtes nés sensibles ; c'est la 
l'espoir qui ne trompe jamais. Sans doute , 
rhomme qui s'est vu l'objet de la passion la 
plus profonde , qui recevait à chaque instant 
une nouvelle preuve delà tendresse qu'il ins- 
pirait, éprouvait des émotions plus enivran- 
tes; ces plaisirs, non créés par soi, ressem- 
blent aux dons du ciel, ils exaltent la desti- 
née; mais ce bonheur d'un jour gâte toute 
la vie, le seul trésor intarissable, c'est son 
propre cœur. Celui qui consacre sa vie au 
bonheur de ses amis et de sa famille ; celui 
qui prévenant tous les sacrifices, ignore à 
jamais où se serait arrêté l'amitié qu'il ins- 
pire ; celui qui n'existant que dans les 
autres 5 ne peut plus mesurer ce qu'ils fe- 

R 3 



C 2^2 ) 

raient pour lui ; celui qui trouve , dans les 
jouissances qu'il donne, le prix des sentimens 
qu'il éprouve; celui dont l'ame est si agis- 
sante pour la félicité des objets de sa ten- 
dresse, qu'il ne lui reste aucun de ces mo- 
mens de vague, où la rêverie enfante l'inquié- 
tude et le reproche, celuUà peut, sans crain- 
te, s'expo«er à l'amitié. 

Mais un tel dévouement n'a presque point 
d'exemple entre des égaux , il peut exister , 
causé par l'enthousiasme ou par un devoir 
quelconque; mais il n'est presque jamais pos- 
sible dans l'amitié , dont la nature est d'ins- 
pirer le funeste besoin d'un parfait retour; 
et c'est, parce que le cœur est fait ainsi ^ 
que je me suis réservé de peindre la bonté 
comme une ressource plus assurée que l'a- 
mitié, et meilleur pour le repos des âmes 
passionnément sensibles. 



maamm 



i 



( 263 ) 

CHAPITRE 111. 

De la tendresse filiale , paternelle et conjugale^ 



c 



E qu'il y a de plus sacré dans la morale, 
ce sont lés liens des parens et des enfans : 
la nature et la société reposent également 
sur ce devoir, et le dernier degré de la dé- 
pravation est de braver l'instinct involon- 
taire qui 5 dans ces relations , nous inspire 
tout ce que la vertii peut commander. Il y 
a donc toujours un bonheur certain attaché 
à de tels liens , l'accomplissement de ses 
devoirs. Mais j'ai dit dans l'introduction de 
cet ouvrage , qu'en considérant toujours la 
vertu comme la base de l'existence de Thom- 
me, je n'examinerais les devoirs et les af- 
fections que dans leur rapport avec le bon- 
heur; il s'agit donc de savoir maintenant, 
quelles jouissances de sentiment, les pères et 
les enfans peuvent attendre les uns des autres. 
Le méaid principe , fécond en conséquen- 

R4 



( 2^4 ) 

ces , s'applique à ces affections comme à tous 
les attacheaiens du cœur ; si l'on y livre son 
ame assez vivement pour éprouver le besoin 
impérieux de la réciprocité , le repos cesse 
et le malheur commence. Il y a dans ces 
liens une inégalité naturelle qui ne permet 
jamais une affection de même genre, ni au 
même degré; l'une des deux est plus forte ^ 
et par cela même trouve des torts à l'autre^ 
soit que les enfans chérissent leurs parens 
plus qu'ils n'en sont aimés, soit que les pa- 
rens éprouvent pour leurs enfans plus de sen-» 
timens qu'ils ne leur en inspirent. 

Commençons par la première supposition» 
Les parens ont, pour se faire aimer de leurs 
enfans dans leur jeunesse, beaucoup des avan- 
tages et des inconvéniens des rois ; on attend 
d'eux beaucoup moins qu'on ne leur donne; 
on est flatté du moindre effort , on juge tout 
ce qu'ils font pour vous d'une manière rela- 
tive , et cette sorte de mesure comparative 
est bien plus aisément satisfaite ; ce n'est ja- 
mais d'après ce qu'on désire , m^s d'après ce 



C 26f ) 

qu'on a coutume d'attendre , qu'on apprécie 
leur conduite avec vous ; et il est bien plus 
facile de causer une agréable surprise à Tha- 
bitude, qu'à l'imagination. Les parens adop- 
tent donc, presque toujours par calcul autant 
que par inclination , cette sorte de dignité qui 
se voile ; ils veulent être jugés par ce qu'ils 
cachent, ils veulent qu'on se rappelle leurs 
droits à l'instant même où ils consentent à 
les oub-lier; mais ce prestige, comme tous, 
ne peut faire effet que pendant un tems. Le 
sentiment, usurpateur , veut chaque jour de 
nouvelles conquêtes : alors même qu'il a tout 
obtenu, il s'afflige souvent de ce qui man- 
que à la nature de l'homme pour aimer; 
comment supporterait-il d'être tenu volon- 
tairement à une certaine distance? Le cœur 
tend à l'égalité , et quand la reconnaissance 
se change en véritable tendresse, elle perd 
son caractère de soumission et de déférence: 
celui qui aime, ne croit plus rien devoir; il 
place au-dessus des bienfaits leur inépuisable 
source, le sentiment, et si l'on veut toujours 



C 2Ç>6 ) '■■'■% 

maintenir les différences, les supériorités, le 
cœur se blesse et se retire ; les parens ce- 
pendant ne savent , ou ne veulent presque 
jamais adopter ce nouveau système, et la 
différence d'âge est , peut-être, cause qu'ils ne 
se rapprochent jamais de vous que par des sa- 
crifices ; or il n'y a que fégoïsme qui sache 
s'arranger du bonheur avec ce mot là. 

Q_nelque soit le dévouement des enfans 
sensibles et respectueux , les nouveaux pen- 
chans , les nouveaux devoirs qui les attirent^ 
donnent à leurs païens une humeur secrète 
qu'ils éprouveront toujours , parce qu'ils ne 
se l'avoueront jamais. Quand les parens 
aiment assez profondément leurs enfans pour 
vivre en eux, pour faire de leur avenir leur 
unique espérance , pour regarder leur pro- 
pre vie comme finie , et prendre pour les 
intérêts de leurs enfans des affections per- 
sonnelles , ce que je vais dire n'existe point; 
mais lorsque les parens restent dans eux- 
mêmes, les enfans sont à leurs yeux des suc- 
cesseurs , presque des rivaux , des sujets de- 



( 2^7 ) 

venus, independans , des amis , dont on ne 
compte que ce qu'ils ne font pas , des obli- 
gés à qui on néglige de plaire , en se fiant 
sur leur reconnaissance , des associés d'eux 
à soi, plutôt que de soi à eux; c'est une 
sorte d'union dans laquelle les parens , don- 
nant une latitude infinie à l'idée de leurs 
droits, veulent que vous leur teniez compte 
de ce vague de puissance , dont ils n'usent 
pas après se l'être supposé ; enfin , la plu- 
part ont le tort habituel de se fonder tou- 
jours sur le seul obstacle qui puisse exis- 
ter à l'excès de tendresse qu'on aurait pour 
eux , leur autorité ; et de ne pas sentir ^ au 

I contraire , que dans cette relation , comme 
dans toutes celles où il existe d'un côté une 

^ supériorité quelconque , c'est pour celui à 

I qui l'avantage appartient, que la dépendance 
du sentiment est la plus nécessaire et la 
plus aimable. Une très-grande simplicité dans 
le caractère de vos parens , ou une supé- 
riorité si marquée, que leurs enfans soyent 

I heureux d'entretenir avec eux plutôt un culte 



C 2^8 ) 

qu'une liaison, peuvent détruire ces obser- 
vations 5 mais c'est aux situations les plus 
communes qu'elles s'appliquent. 

Dans la seconde supposition , petit - être 
la plus naturelle , le sentiment maternel, accou- 
tumé par les soins qu'il donne à la première 
enfance , à se passer de toute espèce de re- 
tour, fait éprouver des jouissances très-vives 
et très-pures, qui portent souvent tous les 
caractères de la passion , sans exposer à d'au- 
tres orages que ceux du sort , et non des 
mouvemens intérieurs de l'ame ; mais il est 
si tristement prouvé que, dès que le besoin 
de la réciprocité commence, le bonheur des 
sentimens s'altère , que l'enfance est l'épo- 
que de la vie, qui inspire à la plupart des 
parens l'attachement le plus vif, soit que 
l'empire absolu qu'on exerce alors sur les 
enfans, les identifie avec vous-mêmes, soit 
que leur dépendance inspire une sorte d'in- 
térêt , qui attache plus que les succès mêmes 
qu'ils ne doivent qu'à eux, soit que tout- 
ce qu'on attend des enfans alors, étant ea 



C 269 ) 

espérance, on possède à la fois ce qu'il y 
a de plus doux dans la vérité et l'illusion , 
le sentiment qu'on éprouve, et celui qu'on 
se flatte d'obtenir. Bientôt les événemens 
dans leur réalité nous présentent nos enfans 
élevés par nous , pour d'autres que pour 
nous-mêmes , s'élançants vers la vie , tandis 
que le tems nous place en arrière d'elle , 
pensans à nous par le souvenir , aux autres 
par l'espérance ; quels parens sont alors assez 
sages, pour considérer les passions de la jeu- 
nesse comme les jeux de l'enfance , et pour 
ne pas vouloir occuper plus de place parmi 
les unes que parmi les autres ? 

L'éducation, sans doute, influe beaucoup 
sur l'esprit et le caractère, mais ils est aisé plus 
d'inspirer à son élève ses opinions que ses 
volontés; le moi de votre enfant se com- 
pose de vos leçons , des livres que vous 
lui avez donnés , des personnes dont vous 
l'avez entouré , mais quoique vous puissiez 
reconnaître par tout vos traces , vos ordres 
n'ont plus le même empire j vous avez formé 



( 2^0 ) 

un homme , mais ce qu'il a pris de vous est 
devenu lui, et sert autant que ses propres 
réflexions à composer son indépendance: 
enfin , les générations successives étant sou- 
vent appellées par la durée de la vie de 
riiomme à exister simultanément , les pères 
et les enfans, dans la réciprocité de senti- 
niens qu'ils veulent les uns des autres, dl?-- 
blient presque toujours de quel différent 
point de vue ils considèrent le monde ; la 
glace, qui renverse les objets qu'elle pré-' 
sente, les dénature moins que l'âge qui les 
place dans l'avenir ou dans le passé. 

11 n'est rien qui exige plus de délicatesse 
de la part des parens , que la méthode qu'il 
faut suivre pour diriger la vie de leurs en- 
^ fans sans aliéner leur cœur ; car il n'est pas 
même possible de sacrifier leur affection à l'es- 
poir de leur être utile, toute influence du- 
rable sur la conduite finissant avec le pou- 
voir du sentiment , le point juste n'est pres- 
que jamais atteint dans cette relation. La 
tendresse des enfans pour leurs parens se 



Ç 271 ) 

compose, pour ainsi dire, de tous les évé- 
ziemens de leur vie ; il n'est point d'attache- 
ment dans lequel il entre plus de causes 
étrangères à l'attrait du cœur, il n'en est 
donc point dont la jouissance soit plus in- 
certaine. La base principale d'un tel lien , 
l'ascendant du devoir et de la nature , ne 
P" ît être anéanti ; mais dès qu'on aime 
Ses enfans avec passion , on a besoin de 
toute autre chose que de ce qu'ils vous doi- 
vent , et l'on courre , dans son sentiment 
pour eux , les mêmes chances qu'amènent 
toutes les affections de l'ame : enfin , ce be- 
soin de réciprocité , cette exigeance , germe 
destructeur du seul don céleste fait à l'hom- 
me , la faculté d'aimer , cette exigeance est 
plus funeste dans la relation des parens avec 
les enfans , parce qu'une idée d'autorité s'y 
mêle, elle est donc par la même raison plus 
funeste et plus naturelle ; toute l'égalité qui 
existe dans le sentiment de l'amour suffit à 
peine pour éloigner de son exigeance l'idée 
d'un droit quelconque; il semble que celui 



( 27^ ) 

qui aîme le plus, par ce titre seul, port€ 
atteinte à l'indépendance de l'autre; et com- 
bien plus cet inconvénient n'existe- 1- il pas 
dans les rapports des parens avec les enfans? 
Plus ils ont de droits , plus ils doivent évi- 
ter de s'en appuyer pour être aimés , et ce- 
pendant dès qu'une affection devient pas- 
sionnée, elle ne se repose plus en elle-même, 
il faut nécessairement qu'elle agisse sur les 
autres. 

La tendresse conjugale , lorsqu'elle existe, 
donne , ou les jouissances de l'amour ou 
celles de l'amitié , et je crois avoir déjà ana- 
lysé les unes et les autres , il y a dans ce 
lien cependant quelque chose de particu- 
lier , en bien et en mal , qu'il faut exa- 
miner. Il est heureux, dans la route de la 
vie , d'avoir inventé des circonstances qui , 

sans le secours même du sentiment , con- 
fondent deux égoïsmes au lieu de les oppo- 
ser ; il est heureux d'avoir commencé l'asso- 
ciation d'assez bonne heure pour que les 
souvenirs de la jeunesse aidassent à supporter, 

l'un 



( 27Î 1 

Van avec l'autre , la mort qui commence 
à la moitié de la vie ; mais indépendam- 
ment de ce qu'il est si aisé de concevoir 
sur la difficulté de se convenir, la multipli- 
cité des rapports de tout genre qui dérivent 
des intérêts communs , offre mille occasions 
de se blesser , qui ne naissent pas du sen- 
timent , mais finissent par l'altérer. Per- 
sonne ne sait à l'avance, combien peut être 
longue l'histoire de chaque journée , si l'on 
observe la variété des impressions qu'elle 
produit , et dans ce qu'on appelle avec rai- 
son, le 7nénage y il se rencontre à chaque 
instant de certaines difficultés qui peuvent dé- 
truire pour jamais ce qu'il y avait d'exalté 
dans le sentiment ; c'est donc de tous les 
liens celui où il est le moins probable d'ob- 
tenir le bonheur romanesque du cœur , il 
faut pour maintenir la paix dans cette relation 
une sorte d'empire sur soi-même , de force , 
de sacrifice, qui rapproche beaucoup plus 
cette existence des plaisirs de la vertu, que des 
jouissances de la passion, 

S 



( 274 } 

Safts cesse la main de fer de la destines' 
repousse l'homme dans l'incomplet, il sem- 
ble que le bonheur est possible par la na- 
ture même des choses , qu'avec une telle 
réunion de ce qui est épars dans le monde ^ 
on aurait la perfection désirée ; mais dan& 
le travail de cet édifice , une pierre renverse 
l'autre , un avantage exclud celui qui dou- 
blait son prix ; le sentiment dans sa plus- 
grande force est exigeant par sa nature , et 
l'exigeance détruit l'affection qu'elle veut ob^ 
tenir. Souvent l'homme , inconséquent dans" 
ses vœux , s'éloigne seulement , parce qu'il 
est trop aimé, et se voyant l'objet de tous 
les dévouemenset de toutes les quahtés, con^ 
fesse que l'excès même de l'attachement 
suffit pour effacer la trace de ses bienfaits»- 
Quel conseil , quel résultat tirer de ces ré-- 
flexions? La conclusion que j'ai annoncée, 
c'est que les âmes ardentes éprouvent par 
l'amitié, par les liens delà nature, plusieurs 
des peines attachées à la passion , et que 
par de -là la ligne du devoir et des jouis- 



t 27f ) 

èances qu'on peut puiser dans ses propres 
affections , le sentiment , de quelque nature 
qu'il puisse être , n'est jamais une ressource 
qu'on trouve en soi, il met toujours le bonheur 
dans la dépendance de la destinée , du carac- 
tère, et de l'attachement des autres. 



CHAPITRE IV, 

De la Religion, 

E ne peindrai point la religion dans le^ 
excès du fanatisme. Les siècles et la philo- 
phie ont épuisé ce sujet , et ce que j'ai dit 
sur fesprit de parti est applicable à cette 
frénésie comme à toutes celles causées par 
î'empire d'une opinion ; ce n'est pas non 
plus de ces idées religieuses , seul espoir de 
îa fin de Texistence dont je veux parler. Le 
théïsme des hommes éclairés, des âmes sen- 
sibles , est de la véritable philosophie , et 
c'est en considérant toutes les ressources 
que l'homme peut tirer de sa raison , qu'il 

S 2 



l 27é ) 

faut compter cette idée, trop grande en elle- 
même, pour n'être pas d'un poids immense 
encore , malgré ses incertitudes. 

Mais la religion, dans l'acception géné- 
rale , suppose une inébranlable foi , et lors- 
qu'on a reçu du ciel cette profonde con- 
viction , elle suffit à la vie et la remplie 
toute entière ; c'est sous ce rapport que l'in* 
fluence de la religion est véritablement puis- 
sante , et c'est sous ce même rapport qu'on 
doit la considérer comme un don aussi in- 
dépendant de soi , que la beauté , le génie , 
ou tout autre avantage qu'on tient de la 
nature , et qu'aucun effort ne peut obtenir. 

Comment serait -il au pouvoir de la vo- 
lonté de diriger notre disposition à cet égard ? 
aucune action sur soi-même n'est possible 
en matière de foi , la pensée est indivisible , 
l'on ne peut en détacher une partie pour tra- 
vailler sur l'autre , on espère ou l'on craint , 
on doute ou l'on croit , selon la nature de 
l'esprit et des combinaisons qu'il fait naître. 

Après avoir bien établi que la foi est une 



C 277 ) 

faculté qu'il ne dépend point de nous d'ac- 
quérir, examinons avec impartialité ce qu'elle 
peut pour le bonheur , et présentons d'abord 
ses principaux avantages. 

L'imagination est la plus indomptable des 
puissances morales de l'homme , ses désirs 
et ses incertitudes le tourmentent tour - à- 
tour. La religion ouvre une longue carrière 
à l'espérance , et trace une route précise à 
la volonté , sous ces deux rapports elle sou- 
lage la pensée. Son avenir est le prix du 
présent , tout se rapportant au même but , 
a le même degré d'intérêt. La vie se passe 
au-dedans de soi , les circonstances extérieu- 
res ne sont qu'une manière d'exercer un 
sentiment habituel ; l'événement n'est rien , 
le parti qu'on a pris est tout, et ce parti, 
toujours commandé par une loi divine, n'a 
jamais pu coûter un instant d'incertitude. 
Dès qu'on est à l'abri du remord, on ignore 
ces repentirs du cœur ou de l'esprit qui s'ac- 
cusent du hasard même , et jugent de la ré- 
solution par- ses effets. Les succès ou les 

S 3 



C 278 ) 

revers ne donnent à la conscience des dé- 
vots ni contentement ni regret ; la morale 
religieuse ne laissant aucun vague sur au- 
cune des actions de la vie, leur décision esè 
toujours simple. Quand le vrai chrétien s'est 
acquité de ses devoirs , son bonheur ne le 
regarde plus; il ne s'informe pas quel sort 
lui est échu , il ne sait pas ce qu'il faut dé-. 
sirer ou craindre, il n'est certain que de ses 
devoirs ; les meilleures qualités de l'ame , h 
générosité , la sensibilité , loin de faire cesser- 
tous les combats intérieurs, peuvent, dans la 
lutte des passions , opposer l'une à l'autre ^ 
des affections d'une égale force; mais la re- 
ligion donne pour guide un code, pu, dans^ 
toutes les circonstances , ce qu'on doit faire 
est résolu par une loi. Tout est fixe dans le 
présent, tout est indéfini dans l'avenir; enfin, 
l'ame éprouve une sorte de bien-être jamais 
plus vif, mais toujours calme; elle est environ-- 
née d'un atmosphère qui i'éclaire au moins 
dans les ténèbres s'il n'est pas aussi éclatant que 
le jour, et cet état la dérobant au malheur ^ 



( 279 ) 

sauve après tout pjus des deux tiers de la vie* 
S'il en est ainsi pour les destinées com- 
niuaes, si la religion compense les jouis- 
sances qu'elle ôte , elle est d'une utilité sou- 
veraine dans les situations désespérées. Lors- 
C|u'un homme , après avoir commis de grands 
crimes, en éprouve un vrai remord, cette 
situation de l'ame est si violente qu'on ne 
peut la supporter qu'à l'aide d'idées surna- 
turelles. Sans doute , le plus efficace des re- 
pentirs , serait des actions vertueuses; mais 
à la fin de la vie , mais même dans la jeu- 
nesse, quel coupable peut espérer de faire 
autant de bien qu'il a causé de mal ? Quelle 
somme de bonheur équivaut à l'intensité de 
la peine? Qui est assez puissant pour expier 
du sang ou des pleurs? Une dévotion ardente 
suffit à l'imagination exaltée des criminels 
repentans , et dans ces solitudes profon- 
des où les Chartreux et les Trapistes adop- 
taient une vie si contraire à la raison , 
ces coupables convertis trouvaient la seule 
existence qui convint à l'agitation de leux 

s 4 



( 280 ) 

ame; peut-être même, des hommes dont 
la nature véhémente les eut appelles dans le 
monde à commettre de grands crimes, livrés, 
dès leur enfance , au fanatisme rehgieux , 
ont enseveli dans les cloîtres l'imagination 
qui bouleverse les Empires. Ces réflexions 
ne suffisent pas pour encourager de sembla- 
bles institutions , mais on voit que , sous 
toutes les formes , l'ennemi de l'homme c'est 
la passion , et qu'elle seule fait la grande 
difficulté de la destinée humaine. 

Dans la classe de la société qui est hvrée 
aux travaux matériels , l'imagination est en- 
core la faculté dont il faut le plus craindre 
les effets. Je ne sais si l'on a détruit la foi 
religieuse du peuple en France , mais on 
aura bien de la peine à remplacer pour lui 
toutes les jouissances réelles dont cette idée 
lui tenait heu ; la révolution y a suppléé ^ 
pendant quelque tems. Un de ses grands 
attraits pour le peuple a été d'abord l'inté- 
rêt , l'agitation même qu'elle répandait sur 
sa vie. La rapide succession des événemensa 



( 281 ) 

les émotions qu'elle faisait naître , causaient 
une sorte d'ivresse produite par le mouve- 
ment , qui hâtait le tems , et ne laissait 
plus sentir le vui(ie , ni l'inquiétude de l'exis- 
tence. On s'est trop accoutumé à penser que 
les hommes du peuple bornaient leur ambition 
à la possession des biens physiques ; on les 
a vus passionnément attachés à la révolu- 
tion , parce qu'elle leur donnait le plaisir de 
connaître les affaires , d'influer sur elles , de 
s'occuper de leurs succès ; toutes ces pas- 
sions des hommes oisifs ont été découvertes 
par ceux qui n'avaient connu que le besoin 
du travail et le prix de son salaire : mais 
lorsque rétabhssement d'un gouvernement 
quelconque , fait rentrer nécessairement les 
trois quarts de la société dans les occupa- 
tions qui chaque jour assurent la subsistance 
du lendemain , lorsque le bouleversement 
d'une révolution n'offrira plus à chaque 
homme la chance d'obtenir tous les biens 
que l'opinion et l'industrie ont entassé de- 
puis des siècles dans un Empire de vingt- 



( 282 ) 

cinq millions d'hommes ; quel trésor pourra* 
t-on ouvrir à l'espérance , qui se propor- 
tionne, comme la foi religieuse, aux désirs 
^e tous ceux qui veulent y puiser? Qiielle 
idée magique . qui , tout-à-la-fois contienne ^ 
resserre les actions dans le cercle le plus 
circonscrit, et satisfasse la passion dans son 
besoin indéfini d'espoir , d'avenir et de but ? 
Si ce siècle est l'époque où les raisonne- 
mens ont le plus ébranlé la possibilité d'une 
croyance implicite, c'est dans ce tems aussi que 
les plus grands exemples de la puissance de la 
religion ont existé ; on a sans cesse présent 
à sa pensée , ces victimes innocentes qui , 
sous un régime de sang , périssaient , entraî- 
nant après elles ce qu'elles avaient de plus 
cher; jeunesse, beauté, vertus, talens, une 
puissance plus arbitraire que le destin, et 
non moins irrévocable, précipitait tout dans 
le tombeau. Les anciens ont bravé la mort 
par le dégoût de l'existence , mais nous 
avons vu des femmes nées timides , des jeu- 
nes gens à peine sortis de l'enfance 3 des 



C ^83 ) 

époux, qui s'aimant, avaient dans cette vie 
ce qui peut seul la faire regretter, s'avancer 
vers l'éternité, sans croire être séparés par 
elle, ne pas reculer devant cet abyme ou 
l'imagination frémit de tout ce qu'elle invente, 
et moins lassé que nous des tourmens de la 
yie , supporter mieux l'approche de la mort. 
Enfin, un homme avait vu toutes les prosr 
pérités de la terre se réunir sur sa tête, la 
destinée humaine semblait s'être agrandie pour 
lui , et avoir emprunté quelque chose des 
rêves de l'imagination ; roi de vingt-cinq mil- 
lions d'hommes , tous leurs moyens de bon- 
heur étaient réunis dans ses mains pour va- 
loir à lui seul la jouissance de les dispenser 
de nouveau; né dans cette éclatante situa- 
tion , son ame s'était formée pour la félicité, 
et le hasard qui, depuis tant de siècles, avait 
pris en faveur de sa race un caractère d'im-' 
mutabilité, n'offrait à sa pensée aucune chance 
de revers , n'avait pas même exercé sa ré- 
flexion sur la possibilité de la douleur; étran- 
ger au sentiment du remord, puisa ue dans 



C 284 ) 

sa conscience il se croyait vertueux , il n'a- 
vait éprouvé que des impressions paisibles. 
Sa destinée , ni son caractère ne le préparani: 
point à s'exposer aux coups du sort, il sem- 
blait que son ame devait succomber au pre- 
mier trait du malheur. Cet homme cepen- 
dant, qui manqua de la force nécessaire pour 
préserver son pouvoir, et fit douter de soa 
courage, tant qu'il en eut besoin pour re- 
pousser ses ennemis; cet homme, dont l'es- 
prit naturellement incertain et timide , ne sçut 
ni croire à ses propres idées , ni même adop- 
ter en entier celle d'un autre; cet homme 
s'est montré tout-à-coup capable de la plus 
étonnante des résolutions , celle de souffrir 
et de mourir. Louis XVI s'est trouvé roi, 
pendant le premier orage d'une révolution 
sans exemple dans l'histoire. Les passions se 
disputaient son existence ; il représentait à lui 
seul toutes les idées contre lesquelles on était 
armé. A travers tant de dangers, il persista à ne 
prendre pour guide que les maximes d'une 
piété superstitieuse p mais c'est à l'époque où la 



l S8f ) 

religion seule triomphe encore , c'est à l'ins- 
tant où le malheur est sans espoir, que la puis- 
sance de la foi se développa toute entière dans 
la conduite de Louis; la force inébranlable 
de cette conviction ne permit plus d'apper- 
cevoir dans son ame l'ombre d'une faiblesse; 
l'héroïsme de la philosophie fut contraint à 
se prosterner devant sa simple résignation ; 
il reçut passivement tous les arrêts du mal- 
heur, et se' montra cependant sensible pour 
ce qu'il aimait, comme si les facultés de sa 
vie avaient doublé à l'instant de sa mort. 
Il compta, sans frémir, tous les pas qui le 
menèrent du trône à l'échaffaut , et dans 
l'instant terrible où lui fut encore prononcé 
cette sublime expression: Fils de St. Louis ^ 
?7J07ttez au Ciel. Telle était son exaltation 
religieuse , qu'il est permis de croire que ce 
dernier moment même n'appartint point dans 
son ame à l'épouvante de la mort. 

On ne m'accusera point , je crois, d'avoir 
affaibK le tableau de l'influence de la religion, 
cependant je ne pense pas qu'indépendamment 



( 28^ ) 

3e l'inutilité des efforts qu'on pourrait faire 
à cet égard sur soi-même, on doive comp-^" 
ter l'absorbation de la foi au rang des meil- 
leurs moyens de bonheur pour les hommes. 
Il n'est pas de mon sujet, dans cette pre- 
mière partie, de considérer la religion dans^ 
ses relations politiques, c'est». à-dire, dans 
l'utilité dont elle doit être à la stabilité et aif 
bonheur de l'état social , mais je l'examine 
sous le rapport de ses effets individuels. 

D'abord , la disposition qu'il faut donner 
à son esprit pour admettre les dogmes de 
certaines religions , est souvent , en secret 5 
pénible à celui qui, né avec une raison éclai- 
rée, s'est fait un devoir de ne s'en servir 
qu'à de telles conditions ; ramené , par in" 
tervales, à douter de tout ce qui est contraire 
à la raison , il éprouve des scrupules dé ses 
incertitudes , ou des regrets d'avoir tellement 
livré sa vie à ces incertitudes mêmes , qu'il 
faut ou s'avouer l'inutilité de son existence pas- 
sée , ou dévouer encore ce qu'il en reste. Le 
cœur est aussi borné que l'esprit ; par la dévo- 



( m ) 

fioîl proprement dite, ce genre d'exaltation â 
divers caractères. 

Alors qu'il naît du malheur, alors que 
l'excès des peines a jeté l'ame dans une sorte 
d'affaiblissement qui ne lui permet plus de 
se relever par elle-même , la sensibilité 
fait admettre ce qui conduit à la destruc- 
tion de la sensibilité , ou du moins ce qui' 
interdit d'aimer de tout l'abandon de son 
ame. On se fait défendre ce dont on ne pou- 
vait se garantir. La raison combat, avec 
désavantage , contre les affections passion- 
nées. Quelque chose d'enthousiaste comme 
elle, des pensées qui, comme elle aussi, 
dominent l'imagination , servent de recours 
aux esprits qui rî'ont pas eu la force 
de soutenir ce qu'ils avaient de passionné 
dans le caractère : cette dévotion se sent 
toujours de son origine; on voit, comme 
dit Fontenelle, que V amour a passé par là; 
c'est encore aimer sous des formes différen- 
tes , et toutes les inventions de la faiblesse 
pour moins souffrir , ne peuvent ni me- 



( 288 ) 

riter le blâme, ni servir de règle générale; 
mais la dévotion exaltée qui fait partie du ca- 
ractère au lieu d'en être seulement la ressour- 
ce, cette dévotion , considérée comme le but 
auquel tous doivent tendre, et comme la base 
de la vie , a un tout autre effet sur les hommes. 
Elle est presque toujours destructive des 
qualités naturelles ; ce qu'elles ont de spon- 
tané, d'involontaire, est incompatible avec 
des règles fixes sur tous les objets. Dans la dé- 
votion , l'on peut être vertueux sans le secours 
de l'inspiration de la bonté, et même, il est 
plusieurs circonstances où la sévérité de certains 
principes vous défend de vous y livrer. Des 
caractères privés de qualités naturelles , à l'abri 
de ce qu'on appelle la dévotion , se sentent 
plus à l'aise pour exercer des défauts qui ne 
blessent aucune des loix dont ils ont adopté 
le code. Par de -là ce qui est commandé, 
tout ce qu'on refuse , est légitime ; la justice 
dégage de la bienfaisance , la bienfaisance de 
la générosité, et contens de solder ce qu'ils 
croyent leurs devoirs , s'il arrive une fois dans 

la 



( 289 ) 

la vie où telle vertu clairement ordonnée 
exige un véritable sacrifice; il est des biens, 
des services , des condescendances de tous 
les instans , qu'on n'obtient jamais de ceux 
qui ayant tout réduit en devoir , n'ont pu 
dessiner que les masses , ne savent obéir qu'à 
ce qui s'exprime. Les qualités naturjelles , 
développées par les principes, par les senti- 
mens de la moralité, sont de beaucoup su- 
périeures aux vertus de la dévotion ; celui 
qui n'a jamais besoin de consulter ses de- 
voirs , parce qu'il peut se fier à tous ses mou- 
vemens, celui qu'on pourrait trouver, pour 
ainsi dire, une créature moins rationnelle, 
tant il paraît agir involontairement et comme 
forcé par sa nature; celui qui exerce toutes les 
vertus véritables , sans se les être nommées 
à l'avance , et se prise d'autant moins , que 
ne faisant jamais d'effort, il n'a pas l'idée 
d'un triomphe, celui-là est l'homme vrai- 
ment vertueux. Suivant une expression de 
Dryden, différemment apphquée , la dévo- 
tion élève un mortel jusqu'aux cieux, h 

T 



C 290 ) 

moralité naturelle fait descendre un ange sut 
la terre : 

He raised a mortal fo thc skies 
She dreiv an angd down. 

On peut encore penser, en reconnaissant 
l'avantage des caractères inspirés par leurs 
propres penchans , que la dévotion étant d'un 
eiîet général et positif, donne des résultats 
plus semblables et plus certains dans l'associa- 
tion universelle des hommes; mais d'abord, la 
dévotion a de grands inconvéniens pour les 
caractères passionnés, et n'en eut-elle point, 
ce serait, comme je l'ai dit, au nombre des 
événemens heureux, et non des conseils effi- 
caces qu'il serait possible de la classer. 

J'ai besoin de répéter que je ne comprends 
pas dans cette discussion , ces idées reli- 
gieuses d'un ordre plus relevé qui , sans in* 
fluer sur chaque détail de la vie , annoblis- 
sent son but, donnent au sentiment et à h 
pensée quelques points de repos dans l'abyme 
de l'infini. Il s'agit uniquement de cqs dog- 



( 291 ) 

mes dominateurs qui assurent à la religion 
beaucoup plus d'action sur l'existence , en 
réalisant ce qui restait dans le vague, en as- 
servissant l'imagination par Tincompréhen-^ 
sibte. 

.Les esprits ardens n'ont que trop de pen- 
chant à croire que le jugement est inutile, 
et rien ne leur convient mieux que cette es- 
pèce de suicide de la raison abdiquant son 
pouvoir par son dernier acte, et se déclarant 
inhabile à penser, comme s'il existait en elle 
quelque chose de supérieur à elle, qui put 
décider qu'une autre faculté de Thomme le 
servira mieux. Les esprits ardens sont né- 
cessairement lassés de ce qui est , et lors- 
qu'une fois ils admettent quelque chose de 
surnaturel, il n'y a plus de bornes à cette 
création que les besoins de l'imagmation, et, 
s'exaltant elle-même, elle n'a de repos que 
dans l'extrême, et ne supporte plus de mo- 
difications. 

Ef.fin, les affections du cœur qui sont in- 
séparables du vrai , sont nécessairement dc- 

T 2 



( 29^ ) 

haturées par les erreurs , de quelque genre 
qu'elles soyent; l'esprit ne se fausse pas seul, 
et quoiqu'il reste de bons niouvemens qu'il 
ne peut pas détruire, ce qui dans le senti- 
ment appartient à la réflexion est absolument 
égaré par toutes les exagérations , et plus 
particulièrement encore par celle de la dévo- 
tion ; elle isole en soi-même, et soumet jus- 
qu'à la bonté à de certains principes qui en 
restreignent beaucoup l'application. 

Qiie serait-ce, si, quittant les idées nuan- 
cées, je parlais des exemples qu'il reste en- 
core, d'intolérance superstitieuse, de piétisme, 
d'illumination , etc. de tous ces malheureux 
effets du vuide de l'existence , de la lutte de 
l'homme contre le tems , de l'insuffisance delà 
vie ; les moralistes doivent seulement signaler 
la route qui conduit au dernier terme de l'er- 
reur: tout le monde est frappé des inconvé- 
niens de l'excès , et personne ne pouvant se 
persuader qu'on en deviendra capable, l'on 
se regarde toujours comme étranger aux ta- 
bleaux qu'on en pourrait lire. 



( 295 ) 

J'ai donc dû, de toutes les manières, ne 
pas admettre la religion parmi les ressour- 
ces qu'on trouve en soi , puisqu'elle est ab- 
solument indépendante de notre volonté , 
puisqu'elle nous soumet et à notre propre 
imagination, et à celle de tous ceux dont la 
sainte autorité est reconnue. En étant con- 
séquente au système sur lequel cet ouvrage 
est fondé , au système qui considère la li- 
berté absolue de l'être moral comme son 
premier bien , j'ai du préférer et indiquer 
comme le meilleur et le plus sur des préser- 
vatifs contre le malheur , les divers moyens 
dont on va voir le développement. 



T 3 



( 294 ) 
SECTION III. 

Des ressources qu'on trouve en soi. 

CHAPITRE PREMIER. 

Qtie personne à V avance ne redoute assez le 

malheur. 



'ÉGOÏsME est ce qui ressemble le moins 
aux ressources qu'on trouve en soi , telles 
que je les conçois; Tégoïsme est un carac- 
tère qu'on ne peut ni conseiller, ni détruire; 
c'est une affection dont l'objet n'étant jamais 
ni absent, ni infidèle , peut, sous ce rapport, 
valoir quelques jouissances , mais cause de 
vives inquiétudes , absorbe , comme la pas- 
sion pour un autre, sans faire éprouver l'es- 
pèce de jouissance toujours attachée au dé- 
vouement de soi: d'ailleurs, la personnalité, 
soit qu'on la considère comme un bien ou 



C 29f ) 

comme un mal, es.t une disposition de l'ame 
absolument indépendante de sa volonté. On 
n'y arrive point par effort , on y est au con- 
traire entraîné. La sagesse s'acquiert, parce 
qu'elle est toute composée de sacrifices; mais 
se donner un goût , mais inspirer un pen- 
chant, sont des mots contradictoires. Enfin, 
les caractères passionnés ne sont jamais sus- 
ceptibles de ce qu'on appelle l'égoïsme , c'est 
bien à leur propre bonheur qu'ils tendenjt 
avec impétuosité ; mais ils le cherchent au- 
dehors d'eux, mais ils s'exposent pour l'ob- 
tenir , mais ils n'ont jamais cette personnalité 
prudente et sensuelle qui tranquillise l'ame, 
au Heu de l'agiter. Et comme cet ouvrage 
n'est consacré qu'à l'étude des caractères pas- 
sionnés, tout ce qui n'entre pas dans ce su- 
jet en doit être écarté. 

Il s'agit des ressources qu'on peut trouver 
en soi après les orages des grandes passions; 
des ressources qu'on doit se hâter d'adopter, 
si l'on s'est convaincu de bonne heure de 
tout ce que j'ai tâché de développer dans 

T 4 



( 296 ) 

Tanalyse des affections de rame. Sans doute^ 
si le désespoir décidait toujours à se donner 
la mort , le cours de l'existence ainsi fixé , 
pourrait se combiner avec plus de hardiesse, 
l'homme pourrait se risquer , sans crainte, 
à la poursuite de ce qu'il croit le bonheur 
parfait ; mais qui peut braver le malheur , ne 
l'a jamais éprouvé ! 

Ce mot terrible, le malheur, s'entend dans 
les premiers jours de la jeunesse, sans que 
la pensée le comprenne. Les tragédies, les 
ouvrages d'imagination, vous représentent l'ad- 
versité comme un tableau où le courage et 
la beauté se déployent ; la mort, ou un dé- 
nouement heureux terminent, en peu d'ins- 
tans , l'anxiété qu'on éprouve. Au sortir de 
Tenfance , l'image de la douleur est insépa- 
rable d'une sorte d'attendrissement qui mêle 
du charme à toute les impressions qu'on re- 
çoit; mais il suffit souvent d'avoir atteint vingt- 
cinq années pour être arrivé à l'époque d'in- 
fortune marquée dans la carrière de toutes 
les passions. 



C 297 ) 

Alors le malheur est long comme la vie, 
il se compose de vos fautes et du sort , il 
vous humilie et vous déchire. Les indifFérens, 
les connaissances intimes mêmes , vous re- 
présentent , par leurs manières avec vous , le 
tableau raccourci de vos infortunes : à cha- 
que instant, les mots, les expressions les plus 
simples , vous apprennent de nouveau ce que 
vous savez déjà , mais ce qui frappe à cha- 
que fois comme inattendu ; si vous faites 
des projets, ils retombent toujours sur la 
peine dominante ; elle est par-tout , il sem- 
ble qu'elle rend impraticable les résolutions 
mêmes qui doivent y .avoir le moins de rap- 
port ; c'est contre cette peine alors qu'on di- 
rige ses efforts, on adopte des plans insen- 
sés pour la surmonter, et l'impossibilité de 
chacun d'eux , démontrée par la réflexion , 
est un nouveau revers au-dedans de soi. On 
se sent saisi par une seule idée , comme sous 
la griffe d'un monstre tout puissant, on con- 
traint sa pensée , sans pouvoir la distraire ; 
il y a un travail dans l'action de vivre qui 



( 298 ) 

ne laisse pas un moment de repos ; le soir 
est la seule attente de tout le jour, le réveil 
est un coup douloureux qui vous représente 
chaque matin votre malheur avec TefFet de 
la surprise. Les consolations de l'amitié agis- 
sent à la surflrce , mais la personne qui vous 
aime le plus, n'a pas, sur ce qui vous inté- 
resse, la millième partie des pensées qui vous 
agitent ; de ces pensées qui n'ont point assez de 
réalité pour être exprimées , et dont l'action 
est assez vive cependant pour vous dévorer, 
excepté dans l'amour, où en parlant de vous, 
celui qui vous aime s'occupe de lui ; je ne sais 
comment on peut se résoudre à entretenir un 
autre de sa peine autant qu'on y pense ; et quel 
bien, d'ailleurs, en pourrait-on retirer? La 
douleur est fixe, et rien ne peut la déplacer 
qu'un événement , ou le courage ; alors que 
le malheur se prolonge , il a quelque chose 
d'aride, de décourageant, qui lasse de soi- 
même, autant qu'il importune les autres ; on 
se sent poursuivi par le sentiment de l'exis- 
tence 5 comme par un dard empoisonné ; 



( 299 5 

Cil voudrait respirer un jour , une heure , 
pour reprendre des forces, pour recommen- 
cer la lutte au-dedans de soi , et c'est sous 
le poids qu'il faut se relever, c'est accablé 
qu'il faut combattre , on ne découvre pas 
un point sur lequel on puisse s'appuyer pour 
vaincre le reste. L'imagination a tout en- 
vahi, la douleur est au terme de toutes les 
réflexions , et il en arrive subitement de nou- 
velles qui découvrent de nouvelles douleurs. 
L'horison recule devant soi à mesure que 
l'on avance ; on essaye de penser pour vain- 
cre les sensations , et les pensées les multi- 
plient ; enfin, l'on se persuade bientôt que ses 
facultés sont baissées , la dégradation de soi 
flétrit l'ame , sans rien ôter à l'énergie de la 
douleur ; il n'est point de situation dans la- 
quelle on puisse se reposer, on veut fuir ce 
qu'on éprouve , et cet effort agite encore 
plus; celui qui peut être mélancolique, qui 
peut se résigner à la peine , qui peut s'in- 
téresser encore à lui-même , n'est pas mal- 
heureux. Il faut être dégoûté de soi, et se 

X ^ 



C 300 ) 

sentir lié à son être , comme sî Von était 
deux , fatigué l'un de l'autre ; il faut être de- 
venu incapable de toutes les jouissances , de 
toutes les distractions , pour ne sentir qu'une 
douleur ; il faut , enfin , que quelque chose 
de sombre , desséchant l'émotion , ne laisse 
dans l'ame qu'une seule impression inquiète 
et brûlante. La souffiance est alors le cen- 
tre de toutes les pensées , elle devient le 
principe unique de la vie, on ne se recon- 
naît que par sa douleur. 

Si les paroles pouvaient transmettre ces 
sensations tellement inhérentes à l'ame, qu'en 
les exprimant , on leur ôte toujours quelque 
chose de leur intensité ; si l'on pouvait con- 
cevoir d'avance ce que c'est que le malheur , 
je ne crois pas que personne put rejetter avec 
dédain , le système qui a pour but seulement 
d'éviter de souffrir. Des hommes froids , qui 
veulent se donner l'apparence de la passion , 
parlent du charme de la douleur, des plai- 
sirs qu'on peut trouver dans la peine, et le 
seul joli mot de cette langue , aussi fausse 



( 30Î ) 

que recherchée , c'est celui de cette femme 
qui, regrettant sa jeunesse, disait: c'était le 
bon tems, j'étais bien malheureuse. Mais ja- 
mais cette expression même n'eût été pro- 
noncée par un cœur passionné. Ce sont les 
caractères sans véritable chaleur , qui par- 
lent sans cesse des avantages des passions , 
du besoin de les éprouver; les âmes arden- 
tes les craignent ; les âmes ardentes accueil- 
leront tous les moyens de se préserver de la 
douleur , c'est a ceux qui savent la crain- 
dre que ces dernières réflexions sont dédiées; 
c'est surtout à ceux qui souffrent , qu'elles 
peuvent apporter quelque consolation. 

■ -'-■■-■■ - ■■ . - . ■ 
CHAPITRE II. 

De la Philosophie. 



L 



[A philosophie , dont je crois utile et 
possible aux âmes passionnées d'adopter les 
secours , est de la nature la plus relevée. II 
faut se placer au-dessus de soi pour se do- 



( 302 ) 

miner, au-dessus des autres pour n'en rien 
attendre. Il faut que , lassé de vains efforts 
pour obtenir le bonheur , on se résolve à 
l'abandon de cette dernière illusion, qui> en 
s'évanouisr;ant , entraîne toutes les autres après 
elle. 11 faut qu'on ait appris à concevoir la 
vie passivement, à supporter que son cours 
soit uniforme , à suppléer à tout par la pen- 
sée , à voir en elle les seuls événemens qui 
ne dépendent ni du sort, ni des hommes. 
Lorsqu'on s'est dit qu'il est impossible d'ob- 
tenir le bonheur , on est plus près d'attein- 
dre a quelque chose qui lui ressemble, 
comme les hommes dérangés dans leur for- 
tune ne se retrouvent à l'aise, que lorsqu'ils 
se sont avoués qu'ils étaient ruinés. Quand 
on a fait le sacrifice de ses espérances , tout 
ce qui revient à compte d'elles , est un bien 
imprévu , dont aucun genre de crainte n'a 
précédé la possession. 11 est une multitude 
de jouissances partielles qui ne dérivent point 
d'une même source, mais offrent des plai- 
sirs épars à Thomme , dont l'ame paisible est 



( 303 ) 

disposée à les goûter ; une grande passion , au 
contraire, les absorbe tous, ne permet pas 
seulement de savoir qu'ils existent. 

Il n'y a plus de fleurs dans ce parterre 
qu'elle a parcouru ; son amant n'y peut voir 
que la trace de ses pas. L'ambitieux , en 
appercevant ces hameaux, entourés de tous 
les dons de la nature , demande si le gou- 
verneur de ce canton a beaucoup de crédit, 
ou si les paysans qui Thabitent peuvent élire 
un député. Aux yeux de Ihomme passionné, 
les objets extérieurs ne représentent qu'une 
idée , parce qu'ils ne sont jugés que par un 
seul sentiment. Le philosophe , par un grand 
acte de courage , ayant délivré ses pensées 
du joug de la passion , ne les dirige plus 
toutes vers un objet unique, et jouit des 
douces mipressions que chacune de ses idées 
peut lui valoir tour-à-tour et séparément. 

Ce qui conduirait sur - tout à penser 
que la vie est un voyage, c'est que rien n'y 
semble ordonné comme un séjour. Voulez- 
vous attacher votre existence à l'empire ab- 



( 304 ) 

solu d'une idée ou d'un sentiment ? Tout 
est obstacle, tout est malheur à chaque pas. 
Voulez - vous laisser aller la vie au gré du 
vent qui lui fait doucement parcourir des 
situations diverses? Voulez -vous du plaisir 
pour chaque jour sans le faire concourir à 
l'ensemble du bonh-eur de toute la destinée? 
Vous le pouvez facilement; et lorsqu'aucun 
des événemens de la vie n'est précédé , ni 
suivi par de brùlans désirs , ni d'amers re- 
grets , l'on trouve une part suffisante de féli- 
cité 5 dans ces jouissances isolées que le hasard 
dispense sans but. 

S'il n'était dans l'existence de l'homme 
qu'une seule époque, la jeunesse, peut-être, 
pourrait- on la vouer aux grandes chances 
des passions; mais à Tinstant où la vieillesse 
commande une nouvelle manière d'exister ^ 
le philosophe seul sait supporter cette tran- 
sition sans douleur. Si nos facultés , si nos 
désirs , qui naissent de nos facultés , étaient 
toujours d'accord avec notre destinée , à tous 
les âges 5 on pourrait goûter quelque bonheur; 

mais 



( 3of 5 

ïnais un coup simultané ne porte pas e'ga* 
lement atteinte à nos facultés et à nos 
désirs. Le tems dégrade souvent notre des- 
tinée avant d'avoir affaibli nos facultés , affai- 
blit nos facultés avant d'avoir amorti nos 
désirs. L'activité de l'ame survit aux moyens 
de l'exercer ; les désirs , à la perte des biens 
dont ils inspirent le besoin. La douleur de 
la destruction se fait sentir avec toute h 
force de l'existence; c'est assister soi-même 
à ses funérailles ; et , violemment attaché à ce 
triste et long spectacle , renouveller le supplice 
de Mézance , lier ensemble la mort et la vie. 
Quand la philosophie s'empare de l'ame , 
elle commence , sans doute, par lui faire met- 
tre beaucoup moins de prix à ce qu'elle 
possède et à ce qu'elle espère. Les passions 
rehaussent beaucoup plus toutes les valeurs » 
mais quand ce tarif de modération est fixé , 
il subsiste pour tous les âges ; chaque mo- 
ment se suffit à lui - même , une époque 
n'anticipe point sur l'autre , jamais les ora- 
ges des passions ne les confondent, ni ne les 

V 



C 306 5 

précipitent. Les années , avec tout ce qu'elles 
amènent avec elles, se succèdent tranquil- 
lement suivant l'intention de la nature, et 
l'homme participe au calme de l'ordre uni- 
versel. 

Je l'ai dit, celui qui veut mettre le sui- 
cide au nombre de ses résolutions , peut 
entrer dans la carrière des passions ; il peut 
y abandonner sa vie , s'il se sent capable de 
la terminer , alors que la foudre aura ren- 
versé l'objet de tous ses efforts et de tous 
ses vœux; mais comme je ne sais quel ins- 
tinct , qui appartient plus , je crois , à la 
nature physique qu'au sentiment moral , force 
souvent à conserver des jours dont tous les ins- 
tans sont.une nouvelle douleur. Peut-on courir 
les hasards , presque certains , d'un malheur 
qui fera détester l'existence , et d'une dis- 
position de l'ame qui inspirera la crainte de 
l'anéantir ? Non que dans cette situation , la 
vie ait encore quelques charmes , mais parce 
qu'il faut rassembler dans un même mo- 
ment tous les motifs de sa douleuç pour 



( 307 ) 

lutter contre l'indivisible pensée de la mort ; 
parce que le malheur se répand sur l'éten- 
due des jours, tandis que la terreur qu'ins- 
pire le suicide, se concentre en entier dans 
un instant, et que pour se tuer, il faudrait 
embrasser le tableau de ses infortunes comme 
le spectacle de sa fin , à l'aide de l'intensité 
d'un seul sentiment et d'une seule idée. 

Rien cependant n'inspire autant d'horreur 
que la possibilité d'exister uniquement, parce 
qu'on ne sait pas mourir ; et comme c'est 
le sort qui peut attendre toutes les grandes 
passions , un tel objet d'effroi suffit pour 
faire aimer cette puissance de philosophie , 
qui soutient toujours Thomme au niveau de 
la vie , sans l'y trop attacher , mais sans la 
lui faire haïr. 

La philosophie n'est pas de l'insensibi- 
lité , quoiqu'elle diminue l'atteinte des vives 
douleurs , il faut une grande force d'ame et 
d'esprit pour arriver à cette philosophie dont 
je vante ici les secours ; et l'insensibilité est 
l'habitude du caractère , et non le résultat 

y Z ■ 



( 308 ) 

d'un triomphe. La philosophie se sent de 
son origine. Comme elle naît toujours de 
la profondeur de la réflexion, et qu'elle est 
souvent inspirée par le besoin de résister 
à ses passions , elle suppose des qualités 
supérieures , et donne une jouissance de ses 
propres facultés tout - à - fait inconnue à 
l'homme insensible; le monde lui convient 
mieux qu'au philosophe ; il ne craint pas 
que l'agitation de la société trouble la 
paix dont il goûte la douceur. Le philoso- 
phe, qui doit cette paix au travail de sa pen- 
sée , aime à jouir de lui-même dans la retraite. 
La satisfaction que donne la possession 
de soi, acquise par la méditation, ne res- 
semble point aux plaisirs de l'homme per- 
sonnel ; il a besoin des autres , il exige 
d'eux, il souffre impatiemment tout ce qui 
le blesse, il est dominé par son égoïsme; 
et si ce sentiment pouvait avoir de l'éner- 
gie, il aurait tous les caractères d'une grande 
passion ; mais le bonheur que trouve un 
philosophe dans la possession de soi , est de tous 



C 309 ) 

les sentimens , au contraire , celui qui rend 
le plus indépendant. 

Par une sorte d'abstraction , dont la jouis- 
sance est cependant réelle , on s'élève à 
quelque distance de soi-même pour se re- 
garder penser et vivre ; et comme on ne 
veut dominer aucun événement , on les con- 
sidère tous comme des modifications de notre 
être qui exercent ses facultés et hâtent de 
diverses manières l'action de sa perfectibilité. 
Ce n'est plus vis-à-vis du sort, mais de sa 
conscience qu'on se place , et , renonçant 
à toute influence sur le destin et sur les 
hommes , on se complait d'autant plus dans 
l'action du pouvoir qu'on s'est réservé , dans 
l'empire de soi-même , et l'on fait chaque 
jour avec bonheur quelque changement ou 
quelque découverte , dans la seule propriété 
sur laquelle on se croit des droits et de 
l'influence. 

Il faut de la solitude à ce genre d'occu- 
pation ; et s'il est vrai que la solitude est un 
moyen de jouissance pour le philosophe ^ 

V 3 



c'est luî qui est rhomnie heureux. Non-seuîe^ 
ment vivre seul est le meilleur de tous les états-, 
parce que c'est le plus indépendant, mais 
encore la satisfaction qu'on y trouve est la 
pierre de touche du bonheur ; sa source est 
si intime, qu'alors qu'on le possède réelle- 
ment, la réflexion rapproche toujours plus 
de la certitude de l'éprouver. 

La solitude est, pour les âmes agitées par 
de grandes passions , une situation très-dan- 
gereuse. Ce repos auquel la nature nous 
appelle , qui semble la destination immédiate 
de l'homme; ce repos dont la jouissance 
paraît devoir précéder le besoin même de 
îa société, et devenir plus nécessaire encore 
après qu'on a long-tems vécu au milieu d'elle; 
ce repos est un tourment pour l'homme 
dominé par une grande passion. En effet ^ 
le calme n'existant qu'autour de lui, con^ 
rraste avec son agitation intérieure , et en 
accroît la douleur. C'est par de la distrac- 
tion qu'il faut d'abord essayer d'affaiblir une 
grande passion; il ne faut pas commencer 



C 311 ) 

la lutte par un combat corps à corps , et 
avant de se hasarder à vivre seul, il faut 
avoir déjà agi sur soi-même. Les caractères 
passionne's , loin de redouter la solitude , la 
désirent ; mais cela même est une preuve 
qu'elle nourrit leur passion , loin de la dé- 
truire. L'ame , troublée par les sentimens 
qui l'oppressent, se persuade qu'elle soula- 
gera sa peine en s'en occupant davantage; 
les premiers instans où le cœur s'abandonnne 
à la rêverie , sont pleins de charmes , mais 
bientôt cette jouissance consume. L'imagi- 
nation qui est restée la même , quoiqu'on 
ait éloigné d'elle ce qui semblait l'enflam- 
mer , pousse à l'extrême toutes les chan- 
ces de l'inquiétude ; dans son isolement elle 
s'entoure de chimères ; l'imagination dans 
le silence et la retraite , n'étant frappée par 
rien de réel , donne une même importance 
à tout ce qu'elle invente. Elle veut se sau- 
ver du présent, et elle se livre à l'avenir, 
bien plus propre à l'agiter, bien plus con- 
forme à sa nature. L'idée qui la domines 

V.4 



laissée stationnaire par les événemens , se di- 
versifie de mille manières par le travail de 
la pensée , la tête s'enflamme et la raison 
devient moins puissante que jamais. La soli- 
tude finit par effrayer l'homme malheureux, 
il croit à l'éternité de la douleur qu'il éprouve» 
La paix qui l'environne semble insulter au 
tumulte de son ame ; l'uniformité des jours 
ne lui présente aucun changement même 
dans la peine ; la violence d'un tel malheur 
au sein de la retraite , est une nouvelle preuve 
de la funeste influence des passions ; elles 
éloignent de tout ce qui est simple et facile, 
et quoiqu'elles prennent leur source dans la 
nature de l'homme , elles s'opposent sans 
cesse à sa véritable destination. 

La solitude , au contraire , est le premier 
des biens pour le philosophe. C'est au mi- 
lieu du monde que souvent ses réflexions , 
ses résolutions l'abandonnent , que les idées 
générales les plus arrêtées , cèdent aux im- 
pressions particulières. C'est là que le gou- 
vernement de soi exige une main plus assi» 



rée ;. mais dans la retraite, le philosophe n'a 
de rapports qu'avec le séjôlir champêtre qui 
l'environne, et son ame est parfaitement d'ac- 
cord avec les douces sensations que ce sé- 
jour inspire , elle s'en aide pour penser et 
vivre. Comme il est rare d'arriver à la phi- 
losophie sans avoir fait quelques efforts pour 
obtenir des biens plus semblables aux chi- 
mères r'e la jeunesse , Pâme qui pour jamais 
y renonce , compose son bonheur d'une 
sorte de mélancolie qui a plus de charme 
qu'on ne pense, et vers laquelle tout sem- 
ble nous ramener. Les aspects , les incidens 
de la campagne sont tellement analogues à 
cette disposition morale ^ qu'on serait tenté 
de croire que la Providence a voulu qu'elle 
devint celle de tous les hommes , et que tout 
concourut à la leur inspirer, lorsqu'ils attei- 
gnent l'époque où l'ame se lasse de travailler à 
son propre sort , se fatigue même de l'espé- 
rance , et n'ambitionne plus que l'absence 
de la peine. Toute la nature semble se prêter 
aux sentimens qu'ils éprouvent alors. Le bruit 



( 314 ) 

du vent , l'éclat des orages , le soir de Tête, 
les friniats de l'hiver ; ces mouvemens , ces 
tableaux opposés produisent des impressions 
pareilles , et font naître dans l'ame cette 
douce mélancolie , vrai sentiment de rhoni- 
me , résultat de sa destinée , seule situation 
du cœur qui laisse à la méditation toute son 
action et toute sa force. 



CHAPITRE II L 
De l'étude. 



L 



ORSQUE l'ame est dégagée de l'empire 
des passions , elle permet à l'homme une 
grande jouissance ; c'est l'étude , c'est l'exer- 
cice de la pensée, de cette faculté inexpli- 
cable dont l'examen suffirait à sa propre occu- 
pation , si au lieu de se développer succes- 
sivement 5 elle nous était accordée tout-k- 
coup dans sa plénitude. 

Lorsque l'espoir de faire une découverte 
qui peut illustrer, ou de publier un ouvrage 



( 515* ) 

qui doit mériter l'approbation générale j est 
l'objet de nos efforts , c'est dans le traité 
des passions qu'il faut placer l'histoire de 
l'influence d'un tel penchant sur le bonheur; 
mais il y a dans le simple plaisir de penser , 
d'enrichir ses méditations par la connaissance 
des idées des autres , une sorte de satisfac- 
tion intime qui tient à la fois au besoin 
d'agir et de se perfectionner ; sentimens na- 
turels à l'homme et qui ne l'astreignent à 
aucune dépendance. 

Les travaux physiques apportent à une 
certaine classe de la société , par des moyens 
absolument contraires, des avantages à-peu- 
près pareils dans leurs rapports avec le bonheur. 
Ces travaux suspendent l'action dé*- l'ame , 
dérobent le tems , ils font vivre sans souf- 
frir ; l'existence est un bien dont on ne cesse 
pas de jouir ; mais l'instant qui succède au 
travail , rend plus doux le sentiment de la 
vie 5 et dans la succession de la fatigue et 
du repos , la peine morale trouve peu de 
place. L'homme, dont il faut occuper les 



( 315 ) 

facultés de l'esprit , obtient de même par 
leur exercice le moyen d'échapper aux tour- 
mens du cœur. Les occupations méchani- 
ques calment la pensée en l'étouiFant, l'é- 
tude 5 en dirigeant l'esprit vers des objets 
intellectuels , distrait de même des idées qui 
dévorent. Le travail , de quelque nature 
qu'il soit 5 affranchit l'ame des passions dont 
les chimères se placent au miheu des loisirs 
de la vie. 

La philosophie ne fait du bien que par 
ce qu'elle nous ôte ; l'étude rend une partie 
des plaisirs que l'on cherche dans les pas- 
sions. C'est une action continuelle , et l'hom- 
me ne saurait renoncer à l'action ; sa na- 
ture luf commande l'exercice des facultés 
qu'il tient d'elle. On peut proposer au génie, 
de se plaire dans ses propres progrès , au 
cœur , de se contenter du bien qu'il peut 
faire aux autres ; mais aucun genre de ré- 
flexion ne peut donner du bonheur dans le 
néant d'une éternelle oisiveté. 

L'amour de l'étude , loin de priver la vie 



(317 ) 

de Tintérêt dont elle a besoin, ^ tous les' ca- 
ractères de la passion , excepté celui qui 
cause tous ses malheurs , la dépendance du 
sort et des hommes. L'étude offre un but 
qui cède toujours en proportion des efforts, 
vers lequel les progrès sont certains , dont 
la route présente de la variété sans crainte 
de vicissitudes, dont les succès ne peuvent 
être suivis de revers. Elle vous fait parcou- 
rir une suite d'objets nouveaux , elle vous 
fait éprouver une sorte d'événemens qui suf- 
fisent à la pensée , l'occupent et l'animent 
sans aucun secours étranger. Ces jours si 
semblables pour le malheur , si uniformes 
pour l'ennui , offrent à l'homme , dont l'é- 
tude remplit le tems , beaucoup d'époques 
variées. Une fois il a saisi la solution d'un 
problème qui l'occupait depuis long -tems; 
une autrefois une beauté nouvelle l'a frappé 
dans un ouvrage inconnu ; entin , ses joUrs 
sont marqués entr'eux par les différens plai- 
sirs qu'il a conquis par sa pensée: et ce qui 
distingue sur-tout cette espèce de jouissance, 



( 318 ) 

c'est que l'avoir éprouvée la veille, vaut la 
certitude de la retrouver le lendemain. Ce 
qui importe , c'est de donner à son esprit 
cette impulsion , de se commander les pre- 
miers pas, ils entraînent à tous les autres. 
L'instruction fait naître la curiosité. L'esprit 
répugne de lui-même à ce qui est incom- 
plet, il aime l'ensemble, il tend au but, et 
de même qu'il s'élance vers l'avenir, il aspire 
à connaître un nouvel enchaînement de pen- 
sées qui s'offre en avant de ses efforts et de 
son espérance. 

Soit qu'on lise , soit qu'on écrive , l'es- 
prit fait un travail qui lui donne à chaque 
instant le sentiment de sa justesse ou de son 
étendue , et sans qu'aucune réflexion d'a- 
mour - propre se mêle à cette jouissance , 
elle est réelle , comme le plaisir que trouve 
l'homme robuste dans l'exercice du corps 
proportionné à ses forces. Quand Rousseau 
a peint les premières impressions de la sta- 
tue de Pigmalion, avant de lui faire goûter 
le bonheur d'aimer ^ il lui a fait trouvée" une 



(. 319 ) 

vraie jouissance dans la sensation dnmoi. C'esc 
sur-tout en combinant, en développant des 
idées abstraites , en portant son esprit cha- 
que jour au-delà du terme de la veille , que 
la conscience de son existence morale de- 
vient un sentiment heureux et vif; et quand 
une sorte de lassitude succéderait à cette 
exertion de soi-même, ce serait aux plaisirs 
simples , au sommeil de la pensée , au repos 
enfin, mais non aux peines du cœur, que 
la fatigue du travail nous livrerait. 

L'ame trouve de vastes consolations dans 
l'étude et la méditation des sciences et des 
idées. Il semble que notre propre destinée 
se perd au milieu du monde qui se décou- 
vre à nos yeux; que des réflexions , qui ten- 
dent à tout générahser , nous portent à nous 
considérer nous - mêmes comme l'une des 
millièmes combinaisons de l'univers , et qu'es- 
timant plus en nous la faculté de penser 
que celle de souffrir, nous donnons à l'une 
le droit de classer l'autre. Sans doute, l'im- 
pression de la douleur est absolue pour celui 



( 320 ) 

qui l'éprouve , et chacun la ressent d'à] 
soi seul. Cependant il est certain que l'étude 
de rhistoire , la connaissance de tous les 
malheurs qui ont été éprouvés avant nous, 
^ivre l'ame à des contemplations philosophi- 
ques, dont la mélancohe est plus facile à 
supporter que le tourment de ses propres 
peines. Le joug d'une loi commune à tous, 
ne fait point naître ces mouvemens de rage 
qu'un sort sans exemple exciterait; en réflé- 
chissant sur les générations qui se sont suc- 
cédées au milieu des douleurs, en obser- 
vant ces mondes innombrables, où des mil- 
liers d'êtres , partagent simultanément avec 
nous le bienfait ou le malheur de l'existen- 
ce , l'intensité même du sentiment indivi- 
duel s'affaiblit, et l'abstraction enlève à soi- 
même. 

Quelque soient les opinions que l'on 
professe , personne ne peut nier qu'il est 
doux de croire à l'immortalité de l'ame; 
et lorsqu'on s'abandonne à la pensée , qu'on 
parcourt avec elle les conceptions les plus 

métaphysiques , 



( 321 ) 

métaphysiques , elle embrasse Tunivers , et 
transporte la vie bien loin au - delà de l'es- 
pace matériel que nous occupons. Les mer- 
veilles de rinfini paraissent plus vraisembla- 
bles. Tout , hors la pensée , parle de des- 
truction ; l'existence , le bonheur , les pas- 
sions sont soumises aux trois grandes cpo-- 
ques de la nature , naître , croître et mou^ 
rir; mais la pensée, au contraire, avance 
par une sorte de progression dont on ne 
voit pas le terme ; et , pour elle , l'éternité 
semble avoir déjà commencé. Plusieurs écri- 
vains se sont servis des raisonnemens les 
plus intellectuels pour prouver le matéria- 
lisme ; mais l'instinct moral est contre cet 
effort, et celui qui attaque avec toutes les 
ressources de la pensée la spiritualité de 
l'ame , rencontre toujours quelques instans 
où ses succès même le font douter de ce 
qu'il affirme. L'homme donc qui se livre, 
sans projet , à ses impressions , reçoit par 
l'exercice des facultés intellectuelles un plus 
vif espoir de l'immurtalité de l'ame. 

X 



a 322 ) 

L'attention qu'exige PétLide, en détour- 
nant de songer aux intérêts personnels, dis- 
pose à les mieux juger. En effet, une vérité 
abstraite s'éclaircit toujours davantage en y 
réfléchissant; mais une affaire, un événement 
qui nous affecte, s'exagère , se dénature lors- 
qu'on s'en occupe perpétuellement. Comme 
le jugement qu'on doit porter sur de telles 
circonstances dépend d'un petit nombre d'i- 
dées simples et promptement apperçues , le 
tems qu'on y donne par de-là , est tout en- 
tier rempli par les illusions de Timagination 
et du cœur. Ces illusions , devenant bientôt 
inséparables de l'objet même, absorbent l'ame 
par l'immense carrière qu'elles offrent aux 
craintes et aux regrets. La sage modération 
des philosophes studieux dépend, peut-être, 
du peu de tems qu'ils consacrent à rêver aux 
événemens de leur vie , autant que du cou- 
rage qu'ils mettent à les supporter. Cet eff'et 
naturel de la distraction que donne l'étude, 
est le plus efficace secours qu'elle puisse ap- 
porter à la douleur j car aucun homme ne 



( 523 ) 

saurait vivre à l'aide d'une continuelle suite 
d'efforts. Il faut une grande puissance de 
caractère pour se déterminer aux premiers 
essais, mais les succès qu'ils assurent devien- 
nent une sorte d'habitude , qui amortit lente- 
ment les peines de famé, 

Si les passions renaissaient sans cesse de 
leur cendre, il faudrait y succomber; car 
on ne peut pas livrer beaucoup de ces com- 
bats qui coûtent tant au vainqueur : mais 
bientôt on s'accoutume à trouver de vraies 
jouissances ailleurs que dans les passions qu'on 
a surmontées , et l'on est heureux et par les 
occupations de l'esprit , et par l'indépen- 
dance parfaite qu'on leur doit. Trouver dans 
soi seul une noble destinée , être heureux , 
non par la personnalité , mais par l'exercice 
de SCS facultés , est un état qui flatte l'ame 
en la calmant. 

Plusieurs traits de la vie des anciens philo- 
sophes, d'Archiméde, de Socrate , de Platon , 
ont dû même faire croire que l'étude était une 
passion ; mais si l'on peut s'y tromper par 

X ^ 



^ 324 ) 

la vivacité de ses plaisirs, la nature de ses 
peines ne permet pas de s'y méprendre. Le 
plus grand chagrin qu'on puisse éprouver 
c'est l'obstacle de quelques difficultés qui 
ajoutent au plaisir du succès. Le pur amour 
de l'étude ne met jamais en relation avec la 
volonté des hommes, quel genre de dou- 
leur pourrait-il donc faire éprouver? 

Dans cette sorte de goût, il n'y a de 
naturel que ses plaisirs. L'espérance et la cu- 
riosité, seuls mobiles nécessaires à l'homme , 
sont suffisamment excités par l'étude dans 
le silence des passions. L'esprit est plus agité 
que l'ame; c'est lui qu'il faut nourrir, c'est 
lui qu'on peut animer sans danger, le mou- 
vement dont il a besoin se trouve tout en- 
tier dans les occupations de l'étude, et à 
quelque degré qu'on porte l'action de cet 
intérêt , ce sont des jouissances qu'on aug- 
mente, mais jamais des regrets qu'on se pré- 
pare. Quelques anciens , exaltés sur les 
jouissances de l'étude, se sont persuadés que 
le paradis consistait seulement dans le plaisir 



v,^- 



< 32f ) 

de connaître les merveilles du monde ; celui 
qui s'instruit chaque jour , qui s'empare du 
moins de ce que la Providence a abandonné 
à l'esprit humain , semble anticiper sur ces 
éternelles délices et déjà spiritualiser son être. 

Toutes les époques de la vie sont égale- 
ment propres à ce genre de bonheur ; d'a- 
bord , parce qu'il est assez démontré par 
l'expérience, que quand on exerce constam- 
ment son esprit, on peut espérer d'en prolon- 
ger la force ; et parce que , dut-on ne pas y 
parvenir, les facultés intellectuelles baissent 
en méme-tems que le goût qui sert à les me- 
surer , et ne laissent à l'homme aucun juge 
intérieur de son propre affaiblissement. Dans 
la carrière de l'étude tout préserve donc de 
souffrir, mais il faut avoir agi long-tems 
sur son ame avant qu'elle cesse de troubler 
le libre exercice de la pensée. 

L'homme passionné qui , sans efforts préa- 
lables , imaginerait de se livrer à l'étude, n'y 
trouverait aucune des ressources que je viens 
de présenter. Combien l'instruction lui pa- 

X 3 



( 326 ) 

raitrait froide et lente auprès de ces rêveries du 
cœur , qui , plongeant dans l'absorbation d'une 
pensée dominante , font de longues heures un 
même instant! La folie des passions , ce n'est 
pas l'égarement de toutes les idées , mais la 
fixation sur une seule. Il n'est rien qui puisse 
distraire l'homme soumis à l'empire d'une 
idée unique. Ou il ne* voit rien, ou ce qu'il 
voit la lui rappelle. Il parle, il écrit sur des 
sujets divers , mais pendant ce tems son ame 
continue d'être la proye d'une même douleur. 
Il accomplit les actions ordinaires de la vie 
comme dans un état de somnambulisme; tout 
ce qui pense, tout ce qui souffre en lui, ap- 
partient a un sentiment intérieur, dont la 
peine n'est pas un moment suspendue. Bien- 
tôt il est saisi d'un insurmontable dégoût pour 
les pensées étrangères à celle qui l'occupe ; elles 
ne s'enchaînent point dans sa tête, elles ne lais- 
sent point de trace dans sa mémoire. L'homme 
passionné et Ihomme stupide éprouvent par 
l'étude le même degré d'ennui , Tintérét leur 
manque à tous les deuX; car, par des eau- 



( ^327 ) 

ses différentes , les idées des autres ne trou- 
vent en eux aucune idée correspondante : 
l'ame fatiguée s'abandonne enfin à l'impul- 
sion qui l'entraîne et consacre sa solitude à 
la pensée qui la poursuit ; mais elle ne tarde 
pas à se repentir de sa faiblesse; la médita- 
tion de rhomme passionné enlante des mons- 
tres 5 comme celie du savant crée des pro- 
diges. Le malheureux alors revient à l'étude 
pour échapper à la douleur , il arrache un 
quart d'heure d'attention à travers de longs 
efforts , il se commande telle occupation 
pendant un tems limité, et consacre ce tems 
à l'impatience de le voir finir; il se captive 
non pour vivre, mais pour ne pas mourir, 
et ne trouve dans l'existence que l'effort qu'il 
fait pour la supporter. 

Ce tableau ne prouve point l'inutilité des 
ressources de l'étude ; mais il est impossible à 
l'homme passionné d'en jouir , s'il ne se pré- 
pare point par de longues réflexions à re^ 
trouver son indépendance; il ne peut, alors 
qu'il est encore esclave, goûter des plaisirs 

X 4 



C 328 ) 

dont la libertfe' de Tame donne seule la pQî$* 
sance d'approcher. 

Je relis sans cesse quelques pages d'un 
livre intitulé: La Chaumière Indiemie; je ne 
sais rien de plus profond en moralité sensi- 
ble que le tableau de la situation du Paria, 
de cet homme, d'une race maudite , aban- 
donné de l'univers entier, errant la nuit dans 
les tombeaux , faisant horreur à ses sembla- 
bles sans l'avoir mérité par aucune faute ; 
enfin, le rebut de ce monde, où l'a jette le 
don de la vie. C'est là que l'on voit l'homme 
véritablement aux prises avec ses propres 
forces. Nul être vivant ne le secourt , nul 
être vivant ne s'intéresse à son existence; il 
ne lui reste que la contemplation de la na- 
ture , et elle lui suffit ; c'est ainsi qu'existe 
l'homme sensible sur cette terre , il est aussi 
d'une caste proscrite, sa langue n'est point 
entendue, ses sentimens Tisolent, ses désirs 
ne sont jamais accomplis , et ce qui l'envi- 
ronne, ou s'éloigne de lui, ou ne s'en rap- 
proche que pour le blesser. Oh Dieu ! faites 



( 329 5 

qu'il s'élève au-dessus de ces douleurs dont 
les hommes ne cesseront de Paccabler ! faites 
qu'il s'aide du plus beau de vos présens, de 
la faculté de penser, pour juger la vie au 
lieu de l'éprouver ! et lorsque le hasard a pu 
combiner ensemble la réunion la plus fatale 
au bonheur, l'esprit et la sensibilité, n'a-» 
bandonnez pas ces malheureux êtres des- 
tinés à tout appercevoir, pour souffrir de 
tout; soutenez leur raison à la hauteur de 
leurs affections et de leurs idées, éclairez- 
les du même feu qui servait à les consumer! 

CHAPITRE IV. 
De la bienfaisance. 



L 



A philosophie exige de la force dans le 
caractère, Pétude, de la suite dans l'esprit; 
mais malheur à ceux qui ne pourraient pas 
adopter la dernière consolation, ou plutôt la 
sublime jouissance qu'il reste encore à tous 
les caractères dans toutes les situations; 



( 330 ) 

Il m'en a coûté de prononcer, qu'aimer 
avec passion , n'était pas le vrai bonheur ; 
je cherche donc dans les plaisirs indépen- 
dans , dans les ressources qu'on trouve eîî 
soi 9 la situation la plus analogue aux jouis- 
sances du sentiment; et la vertu, telle que 
je la conçois, appartient beaucoup au cœur; 
je Tai nommé bienfaisance , non dans l'ac- 
ception très -bornée qu'on donne à ce mot, 
mais en désignant ainsi toutes les actions de 
la bonté. 

La bonté est la vertu primitive , elle existe 
par un mouvement spontané ; et comme elle 
seule est véritablement nécessaire au bonheur 
général, elle seule est gravée dans le cœur; 
tandis que les devoirs qu'elle n'inspire pas, 
sont consignés dans des codes, que la diver« 
site des pays et des circonstances peut mo- 
difier ou présenter trop tard à la connais- 
sance des peuples. L'homme bon est de tous 
les tems , et de toutes les nations; il n'est 
pas même dépendant du degré de civilisa- 
tion du pays qui l'a vu naître; c'est la na- 



( 531 ) 

ture morale dans sa pureté , dans son es- 
sence; c'est comme la beauté dans la jeu- 
nesse où tout est bien sans effort. La bonté 
existe en nous comme le principe de la vie , 
sans être l'efFet de notre propre volonté ; 
elle semble un don du ciel comme toutes 
les facultés , elle agit sans se connaître , et 
ce n'est que par la comparaison qu'elle ap- 
prend sa propre valeur. Jusques à ce qu'il eût 
rencontré le méchant, Phomme bon n'a pas 
dû croire à la possibilité d'une manière d'être 
différente de la sienne propre. La triste con- 
naissance du cœur humain fait , dans le monde , 
de l'exercice de la bonté un plaisir plus vif; 
on se sent plus nécessaire , en se voyant si peu 
de rivaux ; et cette pensée anime à l'accom- 
plissement d'une vertu à laquelle le malheur 
' et le crime offrent tant de maux à réparer. 
La bonté recueille aussi toutes les vérita- 
bles jouissances du sentiment; mais elle dif- 
fère de lui par cet éminent caractère où se 
retrouve toujours le secret du bonheur ou du 
malheur de l'homme; elle ne veut, elle n'at- 



( 5?^ ) 

tend rien des autres , et place sa félicité toute 
entière da'iîs ce qu'elle épfouve. Elle ne se 
livre pas à un seul mouvement personnel , pas 
même au besoin d'inspirer un sentiment ré- 
ciproque, et ne jouit que de ce qu'elle 
donne. Lorsqu'on est fidèle à cette résolu- 
tion, ces hommes mêmes qui troubleraient le 
repos de la vie , si l'on se rendait dépendans de 
leur reconnaissance , vous donnent cependant 
des jouissances momentanées par l'expression 
de ce sentiment. Les premiers mouvemens 
de la reconnaissance ne laissent rien à désirer , 
et dans l'émotion qui les accompagnent, tous 
les caractères s'embellissent ; on dirait que le 
présent est un gage certain de l'avenir ; et lors- 
que le bienfaiteur reçoit la promesse , sans avoir 
besoin de son accomplissement , l'illusion 
même qu'elle lui cause est sans danger , et 
l'imagination peut en jouir , comme Tavare 
des biens que lui procurerait son trésor, si 
jamais il le dépensait. 

Il y a des vertus toutes composées de craintes 
et de sacrifices , dont l'accomplissement peut 



( 333 ) 

donner une satisfaction d'un ordre très-relevé 
à l'ame forte qui les pratique; mais, peut- 
être , avec le tenis decouvrira-t-on que tout 
ce qui n'est pas naturel, n'est pas nécessaire, 
et que la morale , dans divers pays , est aussi 
chargée de superstition que la religion. Du 
moins en parlant de bonheur, il est impos- 
sible de supposer une situation qui exige des 
efforts perpétuels; et la bonté donne des 
jouissances si faciles et si simples que leur im- 
pression est indépendante du pouvoir même 
de la réflexion. Si cependant l'on se livre à 
des retours sur soi, ils sont tous remplis 
d'espérance; le bien qu'on a fait est une égide 
qu'on croit voir entre le malheur et soi ; et 
lors même que l'infortune nous poursuit, 
on sait où se réfugier, on se transporte par 
la pensée dans la situation heureuse que nos 
bienfaits ont procuré. 

S'il était vrai que dans la nature des cho- 
ses , il se fut rencontré des obstacles à la 
félicité parfaite que l'Être Suprême aurait 
voulu donner à ses créatures, la bonté con- 



C 354 ) 

tînuerait l'intention de la Providence , elle 
ajouterait, pour ainsi dire , à son pouvoir. 

Qu'il est heureux celui qui a sauvé la vie 
d'un homme ! il ne peut plus croire à l'inu- 
tilité de son existence , il ne peut plus être 
fatigué de lui-même Qu'il est plus heureux 
encore celui qui a assuré la félicité d'un être 
sensible ! on ne sait pas ce qu'on donne en 
sauvant la vie , mais en vous arrachant à la 
douleur, en renouvellant la source de vos 
jouissances , on est certain d'être votre bien- 
faiteur. 

Il n'est au pouvoir d'aucun événement de 
rien retrancher aux plaisirs que nous a valu 
la bonté. L'amour pleure souvent ses propres 
sacrifices , l'ambition voit en eux la cause de 
sesmalfieurs ; la bonté , n'ayant voulu que le 
plaisir même de son action , ne peut jamais 
s'être trompée dans ses calculs Elle n'a rien à 
faire avec le passé , ni l'avenir ; une suite 
d'instans présens composent sa vie ; et son 
ame, constamment en équilibre, ne se porte 
jamais avec violence sur uae époque, ni sur 



( 33r ) 

«ne idée; ses vœux et ses efforts se répan-* 
dent également sur chacun de ses jours , parce 
qu'ils appartiennent à un sentiment toujours 
le même, et toujours facile à exercer. 

Toutes les passions, certainement, n'éloi- 
gnent pas de la bonté ; il en est une sur- 
tout qui dispose le cœur à la pitié pour l'in- 
fortune ; mais ce n'est pas au milieu des ora- 
ges qu'elle excite , que l'ame peut dévelop- 
per et sentir l'influence des vertus bienfai- 
santes. Le bonheur qui naît des passions est 
une distraction trop forte , le malheur qu'elles 
produisent cause un désespoir trop sombre 
pour qu'il reste à l'homme qu'elles agitent 
aucune faculté libre; les peines des autres 
peuvent aisément émouvoir un cœur déjà 
ébranlé par sa situation personnelle , mais h 
passion n'a de suite que* dans son idée; les 
jouissances , que quelques actes de bienfai- 
sance pourraient procurer, sont à peine sen- 
ties par le cœur passionné qui les accom- 
plit. Prométhée, sur son rocher, s'apperce- 
Vciit-il du retour du printems , des beaux jours 



( 336 -) 

deTété? quand le vautour est au cœur, quand 
il dévore le principe de la vie , c'est là qu'il 
faut porter ou le calme ou la mort. Au- 
cune consolation partielle, aucun plaisir dé- 
taché ne peut donner du secours ; cependant, 
comme Tame est toujours plus capable de 
vertus et de jouissances relevées, alors qu'elle 
a été trempée dans le feu des passions, alors 
que son triomphe a été précédé d'un com- 
bat , la bonté même n'est une source vive de 
bonheur que pour l'homme qui a porté dans 
son cœur le principe des passions. 

Celui qui s'est vu déchiré par des affections 
tendres, par des illusions ardentes, par des 
désirs même insensés , connaît tous les gen- 
res d'infortunes , et trouve à les soulager, un 
plaisir inconnu à la classe des hommes qui 
semblent à moitié créés , et doivent leur re- 
pos seulement à ce qui leur manque. Celui 
qui par sa faute , ou par le hasard , a beau- 
coup souffert , cherche à diminuer la chance 
de ces cruels fléaux , qui ne cessent d'errer sur 
nos têtes, et son ame, encore ouverte à la 

douleur. 



douleur , a besoin de s'appuyer par le genre 
de prière qui lui semble le plus efficace. 

La bienfaisance remplit le cœur comme 
rétude occupe l'esprit ; le plaisir de sa pro- 
pre perfectibilité s'y trouve également, l'in- 
dépendance des autres, le constant usage de 
ses facultés; mais ce .qu'il y a de sensible 
dans tout ce qui tient à l'ame , fait de l'exer- 
cice de la bonté une jouissance qui peut seule 
suppléer au vuide que les passions laissent 
après elles; elles ne peuvent se rabattre sur 
des objets d'un ordre inférieur , et l'abyme 
que c:s volcans ont creusé , ne saurait être 
comblé que par des sentimens actifs et doux 
qui transportent hors de vous-même l'objet 
de vos pensées , et vous apprennent à consi- 
dérer votre vie sous le rapport de ce qu'elle 
vaut aux autres et non à soi; c'est la res- 
source, la consolation la plus analogue aux 
caractères passionnés, qui conservent tou- 
jours quelques traces des mouvemens qu'ils 
ont domptés. La bonté ne demande pas , com- 
me Tambition, un retour à ce qu'elle donne; 

Y 



C 338 ) 

mais elle offre cependant aussi une manière 
d'étendre son existence et d'influer sur le sort 
de plusieurs ; la bonté ne fait pas , comme 
l'amour , du besoin d'être aimé son mobile 
et son espoir ; mais elle permet aussi de se 
livrer aux douces émotions du cœur, et de 
vivre ailleurs que dans sa propre destinée : 
enfin, tout ce qu'il y a de généreux dans 
les passions se trouve dans l'exercice de la 
bonté, et cet exercice, celui de la plus par- 
faite raison , est encore quelquefois l'ombre 
des illusions de l'esprit et du cœur. 

Dans quelque situation obscure ou desti- 
tuée que le hasard nous ait jette , la bonté 
peut étendre l'existence , et donner à chaque 
individu un des attributs du pjuvoir, l'in- 
flueisçe sur le sort des autres. La multitude 
de peines que savent causer les hommes les 
plus médiocres en tous genres, conduit à 
penser qu'un être généreux , quelle que fut 
sa position, se créerait , en se consacrant uni- 
quement à la bonté, un intérêt, un but, un 



( 959 ) 

gouvernement , pour ainsi dire , malgré les 
bornes de sa destinée. 

Voyez Almont, sa fortune est restreinte, 
mais jamais un être malheureux ne s'est adressé 
à lui sans que , dans cet instant , il ne se 
soit trouvé les moyens de venir à son aide, 
sans que, du moins, un secours momentané 
n'ait épargné à celui qui prie, le regret d'avoir 
imploré en vain ; il n'a point de crédit, mais 
on l'estime , mais son courage est connu ; il 
ne parle jamais que pour l'intérêt d'un autre; 
il a toujours une ressource à présenter à l'in- 
fortune, et il fait plus pour elle que le mi- 
nistre le plus puissant , parce qu'il y con- 
sacre sa pensée toute entière. Jamais il ne 
voit un homme dans le malheur qu'il ne 
lui dise ce qu'il a besoin d'entendre , que 
son esprit, son ame ne découvrent la con- 
solation directe , ou détournée , que cette 
situation rend nécessaire , la pensée qu'il faut 
faire naitre en lui , celle qu'il faut écarter , 
sans avoir l'air d'y tâcher. Toute cette con- 
naissance du cœur humain , dont est née la 

Y z 



( 340 ) 

flatterie des courtisans envers leurs souverains ^ 
Almont l'employé pour soulager les peines de 
l'infortuné; plus on est fier, plus on respecte 
l'homme malheureux, plus on se plie devant 
lui. Si l'amour propre est content, Almont 
l'abandonne, mais s'il est humilié, s'il cause 
de la douleur, il le replace, il le relève, il 
en fait l'appui de l'homme que cet amour pro- 
pre même avait abattu. Si vous rencontrez 
Almont , quand votre ame est découragée, 
sa vive attention à vos discours vous persuade 
que vous êtes dans une situation qui captive 
l'intérêt, tandis que, fatigué de votre pei- 
ne, vous étiez convaincu, avant de le voir, 
de l'ennui qu'elle devait causer aux autres ; 
vous ne l'écouterez jamais sans que son atten- 
drissement, pour vos chagrins, ne vous rende 
l'émotion dont votre ame desséchée était de- 
venue incapable; enfin, vous ne causerez 
point avec lui , sans qu'il ne vous offre un 
motif de courage , et qu'ôtant à votre dou- 
leur ce qu'elle a de fixe , il n'occupe vo- 
tre imagination par un différent point de vue. 



( MI ) 

par une nouvelle manière de considérer vo- 
tre destinée ; on peut agir sur soi par la rai^ 
son , mais c'est d'un autre que vient l'espé- 
rance. Almont ne pense point à faire va- 
loir sa pmdence en vous conseillant ; 
sans vous égarer , il cherche à vous dis- 
traire ; il vous observe pour vous soula- 
ger ; il ne veut connaître les hommes , 
que pour étudier comment on les con- 
sole. Almont ne s'écarte jamais, en faisant 
beaucoup de bien , du principe inflexible qui 
lui défend de se permettre ce qui pourrait 
nuire à un autre; en réfléchissant sur la vie, 
on voit la plupart des êtres se renverser , se 
déchirer , s'abattre, ou pour leurs intérêts , ou 
seulement par indifférence pour l'image, pour 
la pensée de la douleur qu'ils n'éprouvent pas. 
Que Dieu récompense Almont, et puisse 
tout ce qui vit le prendre pour modèle! c'est 
là l'homme, tel que l'homme doit désirer 
qu'il soit. 

Sans vouloir méconnaître le lien sacré de 
la religion, on peut affirmer que la base de 

Y 3 



( 34^ ) 

la morale , considérée comme principe , c'est 
le bien ou le mal que l'on peut faire au^ 
autres hommes par telle ou telle action. C'est 
sur ce fondement que tous ont intérêt au 
sacrifice de chacun , et qu'on retrouve, comme 
dans le tribut de l'impôt , le prix de son dé- 
vouement particulier dans la part de protec- 
tion qu'assure Tordre général. Toutes les vé- 
ritables vertus dérivent de la bonté , et si 
l'on voulait faire un jpur Farbre de la mo- 
rale , comme il en existe un des sciences , 
c'est à ce devoir , à ce sentiment , dans 
son acception la plus étendue, que remon- 
terait tout ce qui inspire de l'admiration ou 
de l'estime. 

CONCLUSION. 

E termine ici cette première partie , mais 
avant de commencer celle qui va suivre, 
je veux résumer ce que je viens de déve- 
lopper. 

Quoi, va-t-on me dire, vous condamnez 



( 343 ) 

toutes les affections passionnées ? quel triste 
sort nous offrez-nous donc s^ns mobile, sans 
intérêt et sans but? D'abord ce n'est pas du 
bonheur dont j'ai cru offrir le tableau : les 
alchymistes seuls , s'ils s'occupaient de la 
morale , pourraient en conserver l'espoir; 
j'ai voulu m'occuper des moyens d'éviter 
les grandes douleurs. Chaque instant db 
la durée des peines morales me fait peur, 
comme les souffrances physiques épouvantent 
la plupart des hommes, et s'ils avaient d'a- 
vance , je le répète , une idée également précisé 
des chagrins de l'ame , ils éprouveraient le 
même effroi des passions qui les y exposent. 
D'ailleurs, on peut trouver dans la vie un 
intérêt, un 7nobile , un but, sans être la proy6 
des mouvemens passionnés; chaque circons- 
tance mérite une préférence sur telle au- 
tre , et toute préférence motivé un souhait, 
une action; mais l'objet des désirs de la pas- 
sion, ce n'est pas ce qui esi:, mais ce qu'elle 
suppose , c'est une sorte de fièvre qui présenté 
toujours un but imaginaire qu'il faut attein- 

Y 4 



C 344 ) 

dre avec des moyens réels, et mettant sans 
cesse l'homme aux prises avec la nature des 
choses , lui rend indispensablement nécessaire 
ce qui est tout-à-fait impossible. 

Qiiand on vante le charme que les passions 
répandent sur la vie , c'est qu'on prend ses goûts 
pour des passions. Les goûts font mettre un 
nouveau prix à ce qu'on possède ou à ce qu'on 
peut obtenir; mais les passions ne s'attachent ' 
dans toute leur force qu'à l'objet qu'on a perdu^ 
qu'aux avantages qu'on s'efforce en vain d'ac- 
quérir. Les passions sont l'élan de l'homm*? 
vers une autre destinée , elles font éprouver 
l'inquiétude des facultés, le vuide de la vie; 
elles présagent, peut-être, une existence 
future , mais en attendant elles déchirent 
celle-ci. 

En peignant les jouissances de l'étude et 
de la philosophie , je n'ai pas prétendu prou- 
ver que la vie sohtaire soit celle qu'on doit 
toujours préférer: elle n'est nécessaire qu'à 
ceux qui ne peuvent pas se répondre d'é- 
chapper à l'ascendant des passions au miliea 



( 34f ) 
du monde ; car on n'est pas malheureux en 
remplissant les emplois publics , si l'on n'y 
veut obtenir que le témoignage de sa cons- 
cience ; on n'est pas malheureux dans la ca- 
rière des lettres, si l'on ne pense qu'au plai- 
sir d'exprimer ses pensées , et qu'à l'espoir 
de les rendre utiles; on n'est pas malheureux 
dans les relations particulières, si l'on se con- 
tente de la jouissance intime du bien qu'on 
a pu faire , sans désirer la reconnaissance 
qu'il mérite; et dans le sentiment même, si 
n'attendant pas des hommes la céleste faculté 
d'un attachement sans bornes , on aime à se 
dévouer sans avoir aucun but que le plaisir 
du dévouement même. Enfin, si, dans ce$ 
différentes situations, on se sent assez fort 
pour ne vouloir que ce qui dépend de soi 
seul , pour ne compter que sur ce qu'on 
éprouve, on n'a pas besoin de se consacrer 
à des ressources purement solitaires. La phi- 
losophie est en nous, et ce qui caractérise 
éminemment les passions, c'est le besoin des 
autres ; tant qu'un retour quelconque est né- 



( 

cessaire 5 un malheur est assuré; mais Poîi 
peut trouver dans ies carrières diverses, où 
les passions se précipitent, quelque chose de 
l'intérêt qu'elles inspirent, et rien de leur 
malheur, si l'on domine la vie, au lieu de 
se laisser emporter par elle, si rien de ce qui 
est vous enSn ne dépend jamais ni d'un tyran 
au-dedans de vous-même, ni de sujets au- 
dehors de vous. 

Les enfans et les sages ont de grandes res- 
semblances , et le chef-d'œuvre de la raisoçi 
est de ramener à ce que fait la nature. Les 
enfans reçoivent la vie goutte à goutte , ils 
ne lient point ensemble les trois tems de 
l'existence ; le désir unit bien pour eux le 
jour avec le lendemain , mais le présent 
n'est point dévoré par Tattente , chaque heure 
prend sa part de jouissance dans leur petite 
vie : chaque heure a un sort tout entier in- 
dépendamment de celle qui la précède ou de 
celle qui la suit , leur intérêt ne s'affaiblit point 
cependant par cette subdivision; il renaît à cha- 
que instant , parce que la passion n'a point dé- 



'( ^47 ) 

truit tous les germes des pensées légères , tou- 
tes les nuances des sentimens passionnés , tout 
ce qui n'est pas elle enfin, et qu'elle anéantit. 
La philosophie ne peut rendre, sans doute, 
les impressions fraîches et brillantes de l'en- 
fance, son heureuse ignorance de la carrière 
qui se termine par la mort ; mais c'est ce- 
pendant sur ce modèle qu'on doit former la 
science du bonheur moral , il faut descendre 
la vie, en regardant le rivage plutôt que le 
but. Les enfans, laissés à eux-mêmes, sont 
les êtres les plus libres , le bonheur les af- 
franchit de tout ; les philosophes doivent 
tendre au même résultat par la crainte du 
malheur. 

Les passions ont l'air de l'indépendance; 
et dans le fait , il n'est point de joug plus 
asservissant ; elles luttent contre tout ce qui 
existe, elles renversent la barrière delà mo- 
ralité , cette barrière qui assure l'espace au 
lieu de le resserrer, mais c'est pour se briser 
ensuite contre des obstacles toujours renais- 
sans , et priver l'homme enfin de sa puis- 



( 348 ) 

sance sur lui - même. Depuis la gloire , qui 
a besoin du suffrage de l'univers , jus- 
qu'à l'amour, qui rend nécessaire le dévoue- 
ment d'un seul objet, c'est en raison de 
l'influence des hommes sur nous que le 
malheur doit se calculer ; et le seul système 
vrai pour éviter la douleur , c'est de ne di- 
riger sa vie que d'après ce qu'on peut faire 
pour les autres , mais non d'après ce qu'on 
attend d'eux. Il fliut que l'existence parte 
de soi , au lieu d'y revenir , et que , sans 
jamais être le centre , on soit toujours la 
force impulsive de sa propre destinée. 

La science du bonheur moral , c'est-à-dire 
d'un malheur moindre, pourrait être aussi po- 
sitive que toutes les autres , on pourrait trou* 
ver ce qui vaut le mieux pour le plus grand 
nombre des hommes dans le plus grand nom- 
bre des situations ; mais ce qui restera tou- 
jours incertain, c'est l'application de cette 
science à tel ou tel caractère : par quelle 
chaîne , dans ce genre de code , peut-on lier 
la minorité , ni même un seul individu à 



( 349 ) 

fe règle générale ? et celui qui ne peut s'y 
soumettre mérite également l'attention du 
philosophe. Le législateur prend les hom- 
mes en masse ^ le moraliste un à un ; le 
législateur doit s'occuper de la nature des 
choses , le moraliste de la diversité des sen-' 
sations ; enfin , le législateur doit toujours 
examiner les hommes sous le point de vue 
de leurs relations entr'eux , et le moraliste 
considérant chaque individu comme un en- 
semble moral tout entier , un composé de 
plaisirs et de peines , de passions et de 
raison, voit l'homme sous différentes for- 
mes , mais toujours dans son rapport avec 
lui-même. 

Une dernière réflexion , la plus impor- 
tante de toutes, reste donc à faire, c'est de 
savoir jusques à quel point il est possible 
aux âmes passionnées d'adopter le système 
que j'ai développé II fi)ut dans cet examen 
reconnaître d'abord, combien, des événe-» 
mens semblables en apparence , diffèrent , 
selon le caractère de ceux qui les éprou- 



C 3fo ) 

vent, II ne serait pas juste de vanter autant 
la puissance intérieure de Thomnie , si ce 
n'était pas , par la nature et le degré même de 
cette force qu'on doit juger de l'intensité des 
peines de la vie. Tel homme est conduit par 
ses goûts naturels clans le port, où tel autre 
ne peut être porté que par les flots de la 
tempête; et tandis que tout est calculé d'a- 
vance dans le monde physique, les sensations 
de Tame varient selon la nature de l'objet et 
de l'organisation morale de celui qui en re- 
çoit rimpression. Il n'y a de justice dans les 
jugemens qui sont relatifs au bonheur, que 
si on les fonde sur autant de notions par- 
ticulières qu'il y a d'individus qu'on veut 
connaître ; on peut trouver dans les situa- 
tions les plus obscures de la vie des com- 
bats et des victoires , dont l'effort est 
au-dessus de tout ce que les annales de 
l'histoire ont consacré. Il faut compter 
.dans chaque caractère les douleurs qui nais- 
sent des contrastes de bonheur ou d'infor- 
tune , de gloire ou de revers dont une même 



( 3Sl ) 

destinée offre l'exemple ; il faut compter les 
défauts au rang des malheurs , les passions 
parmi les coups du sort , et plus même , les 
caractères peuvent être accusés de singularité , 
plus ils commandent l'attention du philosophe; 
les moralistes doivent être comme cet or- 
dre de religieux placés sur le sommet du 
mont St. Bernard , il faut qu'ils se consa- 
crent à reconduire les voyageurs égarés. 

Excluant, jusqu'au mot de pardon, qui 
semble détruire la douce égahté qui doit 
exister entre le consolateur et l'infortuné ; 
ce n'est pas des torts , mais de la douleur 
qu'il importe de s'occuper; c'est donc au 
nom du bonheur seul que j'ai combattu les 
passions. Considérant, comme je l'ai dit ail- 
leurs, le crime et ses effets comme un fléau 
de la nature qui dépravait tellement l'homme, 
que ce n^était plus par la philosophie, mais 
par la force réprimante des loix qu'il devait 
être arrêté; je n'ai examiné dans les passions 
que leur influence sur celui-méme qu'elles 
dominent. Sous le rapport de la morale , 



C af2 ) 

SOUS le rapport de la politique, il existera 
beaucoup de distinctions à faire entre les 
passions viles et généreuses , entre les pas- 
sions sociales et anti - sociales ; mais, en ne 
calculant que les peines qu'elles causent , 
elles sont presque toutes également funestes 
au bonheur. 

Je dis à l'homme qui ne veut se plaindre 
que du sort, qui croit voir dans sa destinée un 
malheur sans exemple avant lui , et ne s'atta- 
che qu'à lutter contre les événemens; je lui 
dis : parcourez avec moi toutes les chances 
des passions humaines , voyez si ce n'est pas 
de leur essence même, et non d'un coup du 
sort inattendu que naissent vos tourmens. 
S'il existe une situation dans l'ordre des cho- 
ses possibles qui puisse vous en préserver, 
je la chercherai avec vous , je tâcherai de 
contribuer à vous l'assurer ; mais le plus 
grand argument à présenter contre les pas- 
sions , c'est que leur prospérité est peut-être 
plus fatale au bonheur de celui qui s'y livre 
que l'adversité même. Si vous êtes traversés 

dans 



( ?f5 ) 

dans vos projets pour acquérir et conserver 
la gloire , votre esprit peut s'attacher à l'évé- 
nement qui , tout-à-coup , a interrompu votre 
carrière , et se repaître d'illusions , plus faci- 
les encore dans le passé que dans l'avenir. 
Si l'objet qui vous est cher vous est enlevé 
par la volonté de ceux dont elle dépend , 
vous pouvez ignorer à jamais ce que votre 
propre cœur aurait ressenti, si votre amour, 
en s'éteignant dans votre ame , vous eût fait 
éprouver ce qu'il y a de plus amer au monde, 
l'aridité de ses propres impressions; il vous 
reste encore un souvenir sensible, seul bien 
des trois quarts de la vie ; je dirai plus , si 
c'est par des fautes réelles dont le regret oc- 
cupe à jamais votre pensée, que vous croyez 
avoir manqué le but où tendait votre pas- 
sion, votre vie est plus remplie, votre ima- 
gination a quelque chose où se prendre, et 
votre ame est moins flétrie que si, sans évé- 
nemens malheureux , sans obstacles insur- 
montables, sans démarches à se reprocher, 
la passion par cela seulement qu'elle est elle, 

Z 



( ?f4 ) 

eût, au bout d'un certafn tems, décoloré la 
vie, après être retombce sur le cœur qui 
n'aurait pu la soutenir. Qu'est-ce donc qu'une 
dc^stinée qui entraîne avec elle, ou 1 impossi- 
bilité d'arriver à son but , ou l'inipuissance 
d'en jouir ? 

Loin de moi cependant ces axiomes im- 
pitoyables des âmes froides et des esprits 
médiocres ; on peut toujours se vaincre , on 
est toujours le maître de soi ; et qui donc a 
l'idée non -seulement de la passion, mais 
même d'un degré de plus de passion qu'il 
n'aurait pas éprouvé, qui peut dire, là finit 
la nature morale? Newton n'eut pas osé tra- 
cer les bornes de la pensée , et le pédant 
que je rencontre veut circonscrire l'empire 
des mouvemens de l'ame ; il voit qu'on en 
meurt, et croit encore qu'on se serait sauvé 
en lécoutant : ce n'est point en assurant aux 
hommes que tous peuvent triompher de leurs 
passions, qu'on rend cette victoire plus fa- 
cile; fixer leur pensée sur la cause de leur 
malheur, analyser les ressources que la rai- 



( 3ff ) 

ïon et la sensibilité peuvent leur présenter, 
est un moyen plus sûr, parce qu'il est bien 
plus vrai. Quand le tableau des douleurs est 
vivement retracé , quelles leçons peuvent 
ajouter à la force du besoin qu'on a de cesser 
de souffrir? tout ce que vous pouvez pour 
rhomme infortuné, c'est d'essayer de le con- 
vaincre qu'il respirerait un air plus doux 
dans l'asyle où vous l'invitez ; mais si ses 
pieds sont attachés à la terre de feu qu'il 
habite, vous paraîtra-t4l moins digne d'être 
plaint? 

J'aurai rempli mon but , si j'ai donné 
quelque espoir de repos à l'ame agitée; si, 
en ne méconnaissant aucune de ses peines, 
en avouant la terrible puissance des senti- 
mens qui la gouvernent, en lui parlant sa 
langue, enfin, j'ai pu m'en faire écouter; la 
passion repousse tous les conseils qui ne 
supposent pas la douloureuse connaissance 
d'elle-même , et vous dédaigne aisément 
comme appartenant à une autre nature : je 
le crois; cependant, mon accent n'a pas dii 

Z 2 



( 3f^ ) 

lui paraître étranger ; c'est mon seul motif 
pour espérer qu'à travers tant de livres sur la 
morale, celui-ci peut encore être utile. 

Que je me repentirais néanmoins de cet 
écrit, si venant se briser, comme tant d'au- 
tres , contre la puissance terrible des pas- 
sions , il ajoutait seulement à la certitude 
que croyent avoir les âmes froides de la fa- 
cilité qu'on doit trouver à vaincre les senti- 
mens qui troublent la vie! Non, ne con- 
damnez pas ces infortunés qui ne savent pas 
cesser de l'être ; vous , de qui leurs des- 
tinées dépendent, secourez ' les ; comme ils 
veulent être secourus; celui qui peut soula- 
ger le malheur, ne doit plus penser à le 
juger, et les idées générales sont cruelles à 
l'homme qui souffre , si c'est un autre , et 
non pas lui, qui les applique à sa situation 
personiielle. 

En composant cet ouvrage, où je pour- 
suis les passions comme destructives du bon- 
heur , où j'ai crû présenter des ressources 
pour vivre sans le secours de leur impuU 



C 5f7 ) 

sioii;, c'est moi-même aussi que j'ai voulu 
persuader; j'ai écrit pour me retrouver , à tra- 
vers tant de peines, pour dégager mes fa- 
cultés de l'esclavage des sentimens , pour 
m'élever jusques à une sorte d'abstraction qui 
%ie permit d'observer la douleur en mon 
ame, d'examiner dans mes propres impres- 
sions les mouvemens de la nature morale, 
et de généraliser ce que la pensée me don- 
nait d'expérience. Une distraction absolue 
étant impossible , j'ai essayé si la méditation 
même des objets qui nous occupent , 'ne 
conduisait pas au même résultat , et si , en 
approchant du fantôme, il ne s'évanouissait 
pas plutôt qu'en s'en éloignant. J'ai essayé 
si ce qu'il y a de poignant dans la douleur 
personnelle, ne s'émoussait pas un peu, quand 
nous nous placions nous-mêmes comme une 
part du vaste tableau des destinées , où cha- 
que homme est perdu dans son siècle, le 
siècle dans le tems , et le tems dans Tincom- 
préhensible. Je l'ai essayé , et je ne suis pas 
sûre d'avoir réussi dans la première épreuve 

Z 3 



( 3f8 ) 

de ma doctrine sur moi-même; serait-ce 
donc à moi qu'il conviendrait d'affirmer son 
absolu pouvoir? Hélas! en s'approchant par 
la réflexion de tout ce qui compose le ca- 
ractère de l'homme , on se perd dans le va- 
gue de la mélancolie; les institutions politi- 
ques 5 les relations civiles vous présentent 
des moyens presque certains de bonheur ou 
de malheur public; mais les profondeurs de 
Tame sont si difficiles à sonder ! tantôt la 
superstition défend de penser, de sentir, 
déplace toutes les idées , dirige tous les mou- 
vemens en sens inverse de leur impulsion 
naturelle , et sait vous attacher à votre mal- 
heur même , dès qu'il est causé par un sacri- 
fice ou peut en devenir l'objet; tantôt la 
passion ardente, effirénée, ne sait pas sup- 
porter ua obstacle , consentir à la moindre 
privation, dédaigne tout ce qui est avenir, 
et poursDivant chaque instant comme le seul , 
ne se réveille qu'au but ou dans Tabyme. 
Inexplicable phénomène que cette existence 
spirituelle de l'homme qui, en la comparant 



C 5f9 ) 

a la matière , dont tous les attributs sont 
complets et d'accord , semble n'être encore 
qu'à la veille de sa création, au cahos qui 
la précède! 

Un seul sentiment peut servir de guide 
dans toutes les situations , peut s'appliquer 
à toutes les circonstances , c'est la pitié : avec 
quelle disposition plus efficace pourrait -on 
supporter et les autres et soi-même? L'es- 
prit observateur et assez fort pour se juger, 
découvre dans lui-même la source de toutes 
les erreurs. L'homme est tout entier dans 
chaque homme. Dans quels égaremens ne s'est 
pas souvent perdue la pensée qui précède les 
actions , la pensée , ou quelque chose encore 
de plus fugitif qu'elle ? il faut que ce se- 
cret intime qu'on ne pourrait revêtir de pa- 
roles, sans lui 'donner une existence qu'il 
n'a pas , il faut que ce secret intime serve 
à rendre inépuisable le sentiment de la pi- 
tié ( I ). 

. (i) Smith, dons son excellent ouvrage de la théorie 
des sentimens moraux, attribue h pitié à cette sym^. 

Z4 



C 360 ) 

On dit, qu'en s'abandonnant à la pitié;,' 
les individus et les gouverneniens peuvenfe 
être injustes ; d'abord les individus d'une 
condition privée ne sont presque jamais dans 
une situation qui commande de résister à 



pathîe qui notis fait nous transporter dans la situation 
d'un autre, et supposer ce que nous éprouverions à 
sa place. C'est bien là certainement l'une des causes 
de la pitié; mais l'inconvénient de cette définition, 
comme de toutes, est de resserrer la pensée que fai- 
sait naître le mot qu'on a défini; il était revêtu des 
idées accessoires et des impressions particulières à cha- 
que homme qui l'entendait, et vous restreignez sa si- 
gnification par une analyse toujours incomplette quand 
un sentiment en est l'objet; car un sentiment est un 
composé de sensations et de pensées que vous ne 
faites jamais comprendre qu'à l'aide de l'émotion et 
du jugement réunis. La pitié, est souvent séparée de 
tout retour sur soi-même ; si , par abstraction , vous 
vous figuriez un genre de douleurs qui exigeât, pousr 
la souflFrir, une organisation tout -à- fait différente de 
Ja vôtre, vous auriez encore pitié de cette douleur ; 
il faut que les caractères les plus opposés puissent 
éprouver de la pitié pour des impressions qu'ils n'au« 
raient jamais ressenties: il faut enfin que le specta- 
cle du malheur remue les hommes par commotion, 
par talisman , sans examen ni combinaison» 



( 361 ) 

la bonté; les rapports avec les autres sont 
si peu étendus , les événemens qui offrent 
quelque bien à faire, sont dépendans d'an 
si petit nombre de chances, qu'en se ren- 
dant difficiles sur les occasions qu'on peut 
saisir , on condamne sa vie à l'inutile insen- 
sibilité. Je ne sais pas une délibération plus 
importante que celle qui conduirait à se 
faire un devoir de causer une peine , ou de 
refuser un service en sa puissance ; il faut 
avoir si présent à la pensée la chaîne des 
idées morales, l'ensemble de la nature humai- 
ne ; il faut être si sûr de voir un bien 
dans un mal , un mal dans un bien. Non : 
loin de réprimer, à cet égard, les impru- 
dences des hommes , on devrait plutôt les 
détourner de calculer autant les inconvéniens 
des sentimens généreux , et de s'arroger 
ainsi un jugement que Dieu seul a droit 
de prononcer. Car c'est à la Providence 
que semble appartenir cette sublime ba- 
lance où sont pesés les effets relatifs du 
bonheur et du malheur. Les hommes, pour 



( 362 -) 

lesquels il n'exii te que des unités , des mo- 
mens , des occasions , doivent rarement se refu- 
ser aux biens partiels qu'ils peuvent répandre. 
Les législateurs eux - mêmes gouvernent 
souvent à l'aide d'idées trop générales ; ce 
grand principe , que l'intérêt de la mino- 
rité doit toujours céder à celui de la ma- 
jorité, dépend absolument du genre de sa- 
crifices qu'on impose à la minorité ; car , 
en le poussant à l'extrême , on arriverait 
au système de Robespierre. Ce n'est pas le 
nombre des individus , mais les douleurs 
qu'il faut compter ; et si l'on pouvait sup- 
poser la possibilité de faire souffrir un in- 
nocent , pendant plusieurs siècles , il se- 
rait atroce de l'exiger pour le salut même 
d'une nation entière ; mais ces alternatives 
effrayantes n'existent point dans la réalité. 
Les vérités d'un certain ordre sont à la 
fois conseillées par la raison et inspirées 
par le cœur ; il est presque toujours de la 
politique d'écouter la pitié ; il n'y a pas 
de milieu entre elle et le dernier terme de 



C 353 ) 

la cruauté , et Machiavel , dans le code 
même de la tyrannie, a dit : qiiHl fallait 
savoir s'attacher ceux qu'on m pouvait j aire 
périr. 

On n'obéit pas long - tems aux loix 
trop sévères ; mais l'état qui les maintient , 
sans pouvoir les faire exécuter , a tous les 
inconvéniens de la rigueur et de la fai- 
blesse. Rien n'use la force d'un gouver- 
nement comme la disproportion entre les 
délits et les peines ; il se présente alors 
comme un ennemi , tandis qu'il doit pa- 
raître comme le chef, comme le princi- 
''pe régulateur de l'Empire ; au lieu de se 
confondre , pour ainsi dire , dans votre 
esprit avec la nature des choses , il sem- 
ble un obstacle qu'il faut renverser ; et 
l'agitation de quelques - uns , l'espoir qu'ils 
conservent , tout insensé qu'il est , de dé- 
truire ce qui les opprime, ébranle la con- 
fiance de ceux mêmes qui sont contens du 
gouvernement. Enfin , de quelque manière 
qu'on réfléchisse sur le sentiment de la 



( ^6^ ) 

pitié , on le trouve fécond en résultats 
prospères pour les individus et pour les 
nations , et l'on se persuade que c'est la 
seule idée primitive qui soit attachée à la 
nature de l'homme , parce que c'est la seulç 
dont il ait besoin pour toutes les vertus , coni-» 
me pour toutes les jouissances. 

Une belle cause finale dans l'ordre nîo« 
rai, c'est la prodigieuse influence de la pitié 
sur les cœurs ; il semble que l'organisation 
physique elle - même soit destinée à en re- 
cevoir l'impression ; une voix qui se brise , 
un visage altéré , agissent sur l'ame direc- 
tement comme les sensations ; la pensée 
ne se met point entre deux , c'est un choc, 
, c'est une blessure , cela n'est point intel- 
lectuel, et ce qu'il y a de plus sublime en- 
core dans cette disposition de Ihomme , 
c'est qu'elle est consacrée particulièrement 
à la faiblesse ; et lorsque tout concourt 
aux avantages de la force, ce sentiment lui 
seul rétabht la balance , en faisant naitre la 
générosité ; ce sentiment ne s'émeut (jue 



( 35f ) 

pour un objet sans défense , qu'à l'aspect 
de l'abandon, qu'au cri de la douleur; lui 
seul défend les vaincus après la victoire, 
lui seul arrête les effets de ce vil penchant 
des hommes à livrer leur attachement , leurs 
facultés, leur raison même à la décision du 
succès; mais cette sympathie pour le malheur 
est une affection si puissante , réunit tel- 
lement ce qu'il y a de plus fort dans les 
impressions physiques et morales , qu'y ré- 
sister suppose un degré de dépravation dont 
on ne peut éprouver trop d'horreur. 

Ces êtres seuls n'ont plus de droits à 
l'association mutuelle de misères et d'in- 
dulgence 5 qui , en se montrant sans pitié , 
ont effacé dans eux le sceau de la nature 
humaine : le remords d'avoir manqué à quel- 
que principe de morale que ce soit , est 
l'ouvrage du raisonnement , ainsi que la 
morale elle-même; mais le remords d'avoir 
bravé la pitié , doit poursuivre comme un 
sentiment personnel, comme un danger pour 
soi, comme une terreur dont on est l'ob- 



( ^66 ) 

jet; on a une telle identité avec l'être qui 
souffre, que ceux qui parviennent à la dé- 
truire, acquièrent souvent une sorte de du- 
reté pour eux-mêmes, qui sert encore, sous 
quelques rapports , à les priver de tout ce 
qu'ils pourraient attendre de la pitié des autres ; 
cependant , s'il en est tems encore , qu'ils sau- 
vent un infortuné, qu'ils épargnent un ennemi 
vaincu , et, rentrés dans les liens de i'humam*- 
té, ils seront de nouveau sous sa sauve-garde. 
C'est dans la crise d'une révolution qu'on 
entend répéter sans cesse, que la pitié est 
un sentiment puérile, qui s'oppose à toute 
action nécessaire , à l'intérêt général , et 
qu'il faut la reléguer avec les affections effé- 
minées , indignes des hommes d'état ou des 
chefs de parti ; c'est au contraire au mi- 
lieu d'une révolution que la pitié, ce mou- 
vement involontaire dans toute autre cir- 
constance , devrait être une règle de con- 
duite ; tous les Hens qui retenaient sont 
déliés , l'intérêt de parti devient pour tour 
les hommes le but par excellence: ce but. 



C 3^7 ) 

étant censé renfermer et la véritable vertu 
et le seul bonheur général , prend momen- 
tanément la place de toute autre espèce 
de loi : hors dans un tems où la passion 
s'est mise dans le raisonnement , il n'y a 
qu'une sensation , c'est - à - dire , quelque 
chose qui est un peu de la nature de la 
passion même , qu'il soit possible de lui 
opposer avec succès ; lorsque la justice es>t 
reconnue, on peut se passer de pitié; mais 
unQ révolution , quel que soit son but , sus- 
pend l'état social , et il faut remonter à la 
source de toutes les loix, dans un moment 
où ce qu'on appelle un pouvoir légal , est 
un nom qui n'a plus de sens. Les chefs - 
de parti peuvent se croire assez surs d'eux- 
mêmes pour se guider toujours d'après la 
plus haute sagesse , mais il n'y a rien de 
si funeste pour eux que des sectaires pri- 
vés de Tinstinct de la pitié ; d'abord ils sont 
pir cela même incapables d'enthousiasme 
pour les individus ; ces sentimens tiennent 
l'un et l'auire , quoique par des rapports 



C 368 ) 

difFérens , à la faculté de l'imagination. La 
fureur , la vengeance s'allient , sans doute , 
avec l'enthousiasme , mais ces mouvemens 
qui rendent cruels momentanément, n'ont 
point d'analogie avec ce qu'on a vu de 
nos jours 5 un système continuel , et, par 
conséquent , à froid de méconnaître toute 
pitié : Or quand cet affreux système existe 
dans les soldats , ils jugent leurs chefs tout 
comme leurs ennemis , ils conduisent à l'é- 
chaffaud ce qu'ils avaient estimé la veille, 
ils appartiennent uniquement à la puissance 
d'un raisonnement , et dépendent par con- 
séquent de tel enchaînement de mots qui 
se placera dans leurs têtes comme un prin- 
cipe et des conséquences. On ne peut gou- 
verner la foule que par des sensations. 
Malheur donc aux chefs qui, en étouffant 
dans leurs partisans , tout ce qui est humain , 
tout ce qui est remuable enfin par l'imagi- 
nation, ou le sentiment, en font des assas- 
sins raisonneurs , qui marchant au crime 
par la métaphysique , et les immolant au 

premier 



C ?59 ) 

premier arrangement de syllabes qui sera 
pour eux de la conviction. 

Cromwel retenait le peuple par la su- 
perstition , on liait les Romains par le ser- 
ment , les Grecs se laissaient mener par Pen- 
thousiasme qu'ils éprouvaient pour les grands 
hommes. Si l'espèce de sentiment national, 
qui faisait en France un point d'honneur 
de la générosité, de cette pitié des vainqueurs; 
si cette espèce de sentiment ne reprend pas 
quelque puissance, jamais le gouvernement 
n'obtiendra un empire constant et volon- 
taire sur une nation qui n'aura pas un ins- 
tinct moral quelconque , par lequel on puisse 
l'entraîner et la réunir ; car qu^ a-t-il de plus 
divisant au monde que le raisonnement ? 

Enfin, la pitié est encore néce^sjire pour 
trouver un terme à la guerre intérieure ; 
il n'y a point de fin aux ressources du dé- 
sespoir , et les discussions les plus habiles , 
et les victoires les plus sanglantes ne font 
qu'augmenter la haine ; une sorte d'élan de 
Tame , tout composé d'enthousiasme et de 

A a 



pitié, arrête seul les guerres intestines, et 
rappelle également le mot de patrie à tous 
les partis qui la déchirent. Cette commotion 
produit plus en un jour que tous les écrits et les 
combinaisons politiques ; l'homme lutte contre 
sa nature , en voulant donner à l'esprit seul la 
grande influence sur la destinée humaine. 

Et vous. Français, vous guerriers invin- 
cibles , vous , leurs chefs , vous , qui les avez 
dirigés et soutenus par vos intrépides res- 
sources , c'est à vous tous à qui l'on doit 
les triomphes de la victoire ; c'est à vous 
qu'il appartient de proclamer la générosité ! 
Sans l'exercice de cette vertu , quelle palme 
nouvelle vous resterait - il encore à recueil- 
lir ? Vos ennemis sont vaincus , ils n'oATrent , 
plus aucune résistance , ils ne serviront plus 
à votre gloire , même par Içurs défaites ; vou- 
lez-vous encore étonner? pardonnez , vous 
êtes vainqueurs , la terreur ou l'enthousias- 
me prosternent à vos pieds plus de la moi- 
tié de l'univers; mais qu'avez -vous fait en- 
core pour le mnlheui* , et qu'est - ce .que 



( 971 ) 

l'homme, s'il n'a pas cjonsolé l'homme, s'il 
n'a pas combattu la puissance du mal sur 
la terre ? La plupart des gouvernemens sont 
vindicatifs , parce qu'ils craignent , parce 
qu'ils n'osent être démens; vous, qui n'avez 
rien à redouter, vous, qui devez avoir pour 
vous la philosophie et la victoire , soula- 
gez toutes les infortunes véritables, toutes 
celles qui sont vraiment dignes de pitié ; 
la douleur qui accuse , est toujours écou- 
tée ; la douleur a raison contre les vain- 
queurs du monde; que veut-on, en effet, 
du génie, des succès, de la liberté, des ré- 
publiques , qu'en veut-on , quelques peines 
de moins , quelques espérances de plus ? 
Vous 3 qui rentrerez dans vos foyers , ou 
dans une condition privée , que serez-vous , 
si vous ne vous montrez pas généreux? 
des guerriers pendant la paix , des génies 
dans l'art de la guerre , alors que toutes 
les pensées se tourneront vers la prospérité 
de l'intérieur , et que les dangers passés lais- 
seront à peine des traces. Attachez - vous à 

A a z 



C 372 ) 

Tavenir par la vertu , fixez la reconnaissance 
par les bienfaits qui durent ; il n'est point 
de capitole , il n'est point de triomphes qui 
puissent ajouter à votre éclat ; vous êtes au 
pinacle de la gloire militaire, la générosité 
seule plane encore au - dessus de vos têtes. 
Heureuse situation que celle de la toute puis- 
sance , quand les obstacles n'existent plus 
au-dehors , quand la force est en soi-même, 
quand on peut faire le bien, sans qu'un mo- 
tif étranger à la vertu vous anime , sans que 
le soupçon d'un tel motif puisse jamais vous 
approcher ! ( 1 ). 

( I ) Dans un écrit , publié il y a deux ans , dans 
un écrit honoré du suffrage qui pouvoit le plus enor- 
gueillir, cité par M. Fox, plaidant pour la paix de- 
vant le parlement d'Angleterre, j'ai dit : si l'on ne fait 
pas la paix avec les Français cette année ^ qui sait au 
centre de quel empire ils la refuseront l'année prochain 
ne, (Reflexions sur la paix.) Jamais prédiction , je 
crois, ne s'est mieux accomplie. On pourrait, avec 
le même degré de certitude , présager quels seraient 
les résultats des étonnantes victoires des Français, s'ils 
en abusaient , s'ils adoptaient à cet égard un syftéme 
îévolutionnaire. Mais il y a un si grand foyer de lu. 



( 375 5 ^ 

J'aurais pu traiter la générosité , la pitié , 
la plupart des questions agitées dans cet ou- 
vrage , sous le simple rapport de la morale 
qui en fait une loi, mais je crois la vraie mo- 
rale tellement d accord avec l'intérêt général, 
qu'il me semble toujours que l'idée du devoir 
a été trouvée, pour abréger l'exposé des prin- 
cipes de conduite qu'on aurait pu déve- 
lopper à l'homme d'après ses avantages per- 
sonnels ; et comme , dans les premières 
années de la vie , on défend ce qui fait 
mal , dans l'enfance de la nature humai- 
ne , on lui commande encore ce qu'il se- 
rait toujours possible de lui prouver. Heu- 
reuse , si j'ai pu convaincre l'intérêt person- 
nel ! heureuse aussi , si j'avois diminué de 



mières dans ce pays, le gouvernement républicain, 
par sa nature même-, est à la longue tellement soumis 
à la véritable opinion publique , que les premières con- 
séquences doivent éclairer sur le principe, et qu'on 
ne persiste pas , dans ce qui ruine , avec l'aveugle- 
ment dont plusieurs cabinets monarchiques ont donné 
l'exemple pendant cette guerre. 



C 374 ) 

son activité 5 en ^présentant aux hommes 
une analyse exacte de ce que vaut la vie g 
une analyse qui démontrât que les destinées 
diffèrent entre elles bien plus par les carac- 
tères que par les situations , que les plai- 
sirs que Ton peut éprouver , dans quel- 
ques circonstances que ce soit , sont sou- 
mis à des chances certaines , qui , à la lon- 
gue , réduisent tout au même terme , et que 
ce bonheur qu'on croit toujours trouver dans 
les objets extérieurs, n'est qu'un fantôme créé 
par l'imagination, qu'elle poursuit après l'avoir 
fait naître , et qu'elle veut atteindre au-dehors^ 
tandis qu'il n'a d'existence qu'en elle. 

F I N, 



A 



( 37f ) 

T A B t E. 



.vANT-PROPos , : . , . Pag. 3 
Introduction . . . f 

SECTION I. 

Des passions. 

Chap. L De V amour de la gloire. * f f 

II. De Var/ibition 87 

— — III. De la vanité, . . . , II4 
Note quHl faut lire avant le chapitre de 

V amour , . 14 J 

Çhap. IV. De P amour 148 

V V. Du jeu , de l'avarice , de l'ivresse ^ 

etc. ......... 178 

VI. De l'envie et de la vengea^tce, 1 89 

VIL De l'esprit de parti. , , 200 

' VIIL Du crime 230 

SECTION II. 
Des sentimens qui sont l'intermédiaire entre 

les passions, et les ressources qu'on trouve 

en soi. 
Chap. I. Explication du titre de la seconde 

section 246 



( 376 ) 

Chap. il De tarnitlé. , , , Pag, 248 

III. T)e h tendresse filiale , paternelle et 

conjugale 26 1 

— — IV. De la religion. . . . . 27? 

SECTION IIL 

Des ressources qu'on trouve en soi. 

Chap. I. Qiie personne à l'avance- ne redoute 
assez le malheur. • . . . . . 294 



IL De la philosophie, 
IIL De l'étude. . . 



— — IV. De la bienfaisance, . 
Conclusion, ...... 



301 

314 
329 

343 



Fin de la Tablée 



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