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Full text of "Deuxième monographie : maladies générales et diathèse avec recherches nouvelles sur les inflammations, les diathèses purulentes, les gangrènes, les brulures, les froidures, les plaies par armes à feu, etc"

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CHIRURGIE  PRATIQUE 

COMPLÈTE 

DIVISÉE   EN   SEPT  MONOGBAPHIES 

El  fondée  sur  de  nouvelles  recherches  d'analomie,  de  physiologie  cl  de  clinique, 
reliilivcs  surloul  à  riiifliimmaliou  et  aux  dégéncralious  ciigcuéral,  el  en 
particulier  aux  maladies  des  os  el  des  tissus  blancs ,  à  celle  des  sens  et 
des  organes  de  la  parole,  à  celles  des  organes  respiratoires,  digestifs, 
urinaires  et  génitaux. 


I.ISTE    GEBÏEB.AI.E 


DES  OUVRAGES  DU  MÊME  AUTEUR 


]^  Thèse  inaugurale,  Recherches,  etc.,  sur  la  langue, 
le  cœur,  l'utérus,  le  tissu  cellulaire  du  dos,  les  gaines 
fibreuses  de  la  cuisse ,  la  circulation ,  les  fièvres,  essen- 
tielles, etc.,  avec  figures.  Chez  Labé,  place  de  l'École-de- 

■  Médecine.  Iw-h".  Paris,  1823. 

2°  Anatoniie  des  formes  eiKtérieures  du  corps 
liuniain  appliqué  à  la  eliirurgie,  etc.  1  vol. 
iii-8°  avec  3  planches.  Paris,  1829.  Chez  le  même. 

3*  Essai  de  classification  naturelle  et  d'ana- 
.    lyse  des  phénomènes  de  la  vie.  Chez  Raillière, 
libraire,  rue  Hautefeuille,  19.  In-8°.  1823. 

h°  Physiologie  médicale,  etc.  Le  l"vol.  de 800  pages 
in-S"  en  deux  parties.  1832-33.  Chez  Victor  Masson,  place 
de  l'École-de-Médecine,  Prix  :  6  fr. 

5°  Physiologie  philosophif|ue  des  Sensations 

et  de  rintelligenee.  1  vol.  in-8°  de  600  pages.  18^i6. 
Chez  Labé,  place  de  l'École-dc-Médecine.  Prix  :  6  fr. 

6°  Des  Polypes  et  de  leur  traitennent.  In-8". 
Chez  le  même.  Paris,  1833. 

7°  Traité  des  Bantlages  et  Traité  des  Pan- 
sements. 2  vol.  in-8°,  avec  figures.  Chez  Baillière ,  rue 
Hautefeuille,  19.  1833-39.  2-^  édition. 


PAIIIS.  DE    SO\E  ET    BOUCIIET,    IMPriIMEURS  ,     llVE    nE    SEIMI  ,    3G. 


GHIRIRGIE  PKATIOUË 


CO!«IPE,ETK 


DEUXIEME  MONOGRAPHIE 

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ET  DIATHÉSES 

AVEC    RECHERCHES    NOUVELLES   SUR    LES    INFLAMiMATlONS 

LES   DlATHÈSES   PURULENTES 

LES    GANGRÈNES,    LES    BRCLUr.ES,    LES    FROIDURES,    LES    PLAIES 

PAR   ARMES   A   FEU,    ETC. 

Par  P.-N.   GERDY 

rr.OFICSSEllR    1>E    pathologie    CIlIRUnCItALE    \    L\    FACl  LTlî    IIL    MÉDECINE    DE    PAUiS  ,    r.H:rn!P,filEN 
DE    I.'hOPTTAL    DE    LA    CUAUITÉ  , 

MESiDiiE  nr    l'académie   nationale    de   médecine,    etc. 


Tome  II 


PARIS 

CHEZ   VICTOR  MASSON,    LIBRAIRI 

PLACE    DE    l'ÉCOLE-DE-MÉDECUVE 

1853 


l'LI.       CELLULES  ITRKULES  OU  GLOBULES  MORBIDES  MICROSCOPIQUES 


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EXPLlCiTION  DE  Li  PLANCHE   1 


MICRO»  lSej4»S>S$S]Eli$. 

Fig.  1.  «,  a.  Globules  de  sang,  vus  de  face,  avec  une  ombre  au  centre 
qu'on  a  prise  longtemps  pour  un  noyau  qui  n'existe  pas.  —  h-,  b,  vus  de 
côté.  —  c,  c,  ridés  par  l'évaporation ,  d,  d,  renflés  dans  l'eau.  (Henlé , 
pi.  4.  —  Fig.  2.  Globules  blancs  du  sang,  renfermant  des  granules,  — 
Fig.  3.  a,  a,  globules  granuleux  d'exsudation  inflammatoire  sans  noyau.  — 
Fig.  -4.  Globules  semblables  à  noyau. 

Fig.  5.  Globules  du  pus  à  noyaux  peu  évidents,  à  nucléoles  inapparents. 

—  Fig.  6.  Globules  du  pus  à  noyaux,  a,  a,  à  nucléoles,  b,  b,  rendus  plus 
apparents  par  l'acide  acétique,  —  Fig.  7.  Globules  du  pus  fraîchement 
formés,  a,  a,  globules  d'apparence  homogène;  b,  b,  globules  contenant  des 
granules,  qui  sont  des  noyaux  incomplètement  formés;  c,  c,  granules  mo- 
léculaires.—  Fig.  8.  Globules  du  pus  déformés  par  dessiccation,  a,  a,  sur- 
face; b,b,  noyaux.  —  Fig.  9.  Globules  pyoïdes,  différant  de  ceux  du  pus 
par  l'absence  de  noyaux. 

Fig.  10.  Globules  fibro-plastiques.  a,  a,  surface  ;  b,b,  noyaux;  c,  c,  nu 
cléoles;  d,  globule  fibro-plastique  granulé  ;  e,f,  g,  globules  fibro-plastiques 
de  plus  eu  plus  allongés,  depuis  l'ovoïde  à  pointe  et  à  noyau  jusqu'à  la  fibre 
qui  ne  présente  plus  de  noyau. 

Fig.  11.  Corpuscules  épidermiques.  a,  sans  noyau  ;  b,  b,  b,  à  noyau. 

Fig.  12.  Globules  du  cancer,  a,  a,  noyaux;  b,  b,  nucléoles;  c,  globule  à 
couches  concentriques  ;c,c,  à.  noyaux  et  nucléoles  ;  d,  globule  ovoïde  pointu 
à  noyau  ;  /,  nucléoles.  —  Fig.  13.  Globules  du  cancer,  à  circonférence  ir- 
régulière. a,b,  et  à  noyaux  et  nucléoles;  c,  c,  globules  cancéreux  mêlés  à 
du  tissu  fibreux;  d,  d,  e,  noyau  avec  ses  nucléoles.  —  Fig.  14.  Suc  cancé- 
reux contenant  des  noyaux;  «,  a,  avec  leurs  nucléoles  et  des  granules,  b,b,b. 

—  Fig.  15.  Tissu  gélalinil'orme  ou  colloïde  d'exsudation  inflammatoire, 
composé  d'une  substance  transparente  qui  renferme  a,  a,  de  petits  glo- 
bules granuleux;  b,b,  des  granules  moléculaires;  c,c,  des  fibres  entre- 
croisées. 

Fig.  16.  Globules  du  tubercule,  a,  a,  vus  à  un  grossissement  de  400  dia- 
mètres; b,b,  granules  moléculaires;  c,  c,  matière  intermédiaire  qui  les 
unit  d,  d,  mêmes  globules  isolés  ;  e,  les  mêmes,  vus  à  un  grossissement 
de  600  diamètres. 

Fig.  17.  Tissu  fibreux  très-dense,  désigné  vulgairement  depuis  Bichat 
sous  le  nom  de  fibro-cartilagineux,  et  composé  de  fibres  entre-croisées. 

Fig.  18.  Matière  tuberculeuse  a,  a,  a,  mélangée  de  globules  b,b,b,  et 
de  granules  c,c,c,  de  mélauose.  —  Fig.  19.  Matière  tuberculeuse  crétacée, 
a,  a,  a,  globules  du  tubercule;  6,  6, 6,  granules  du  tubercule  ;  c,  c,  c,  cris- 
taux de  cholestérine. 

Fig.  20.  Tissu  graisseux  ;  a,  a,  a,  ses  vésicules  ;  b,  b,  b,  tissu  graisseux  du 
foie  infiltré  de  graisse. 


J'aurais  publié  plutôt,  et  tout  entière,  la  monogra- 
phie des  maladies  générales  et  des  diathèses,  si  je  n'a- 
vais été  arrêté  dans  sa  rédaction  par  une  maladie 
longue  et  sérieuse.  On  verra  que  les  diathèses,  si 
nulles  dans  le  Broussainisme,  embrassent  au  contraire 
plus  de  la  moitié  des  maladies  dans  la  na(ure.  On  re- 
marquera, dans  ce  volume,  qu'elles  peuvent  se  mon- 
trer avec  toutes  les  espèces  de  maladies  générales, 
sans  ces  affections,  et  sont  très-communes. 

Cette  monographie  contient  l'histoire  :  1»  de 
l'inflammation  et  de  ses  suites  :  ulcères,  abcès,  fis- 
tules; T  celle  des  gangrènes,  et  3°  celle  des  maladies 
organiques  générales  :  lipomes,  kystes,  etc.,  le  can- 
cer, puis  quelques  maladies  organiques  un  peu  moins 
générales  qui  appartiennent  au  derme  cutané  et 
muqueux  :  cancroïdes  épilhéliaux,  polypes;  et  aux 
vaisseaux:  tumeurs  sanguines,  varices,  anévrismes, 
dilatations  et  varices  artérielles;  4°  après,  viendront 
les  diathèses  scrofaleuse,  syphilitique,  scorbutique; 
5°  enfin,  l'histoire  des  lésions  physiques  :  brûlures, 
froidures,  blessures. 

On  trouvera  peut-être  un  peu  trop  de  physiologie 


VIII  PRÉFACE. 

pathologique  dans  cette  monographie.  On  m'excu- 
sera -,  J'ai  toujours  eu  pour  la  physiologie  une  si  grande 
faiblesse  que  je  ne  puis  m'empêcher  d'en  parler  cha- 
que fois  que  j'en  trouve  l'occasion. 

Les  recherches  de  ce  volume  qui  me  sont  propres 
portent  surtout  sur  les  inflammations  rétractives,  les 
inflammations  diffuses  et  déclives,  les  diathèses  sup- 
purantes, la  syncope,  l'étiologie  des  gangrènes,  les 
brûlures,  les  froidures  et  les  plaies. 

Les  inflammations  rétractives  embrassent  un  ordre 
de  faits  pathologiques  obscurs,  à  peine  connus,  mais 
fort  communs  et  par  cela  même  très-importants  à 
connaître  pour  le  diagnostic,  le  pronostic  et  le  traite- 
ment. Les  inflammations  déclives,  dont  la  plupart  des 
caractères  ont  échappé  jusqu'à  ce  jour  à  la  sagacité 
des  observateurs,  ne  sont  pas  moins  intéressantes 
et  moins  communes.  Je  crois  avoir  éclairé  les  dia- 
thèses purulentes  l'une  par  l'autre,  mais  je  n'ai  pas 
la  prétention  d'avoir  mis  fin  à  toute  controverse  sur 
ce  sujet,  en  m'élevant  contre  les  théories  d'infection 
qui  sont  si  répandues  aujourd'hui.  A  l'occasion  de  la 
suppuration,  j'ai  pesé  de  nouveau,  sérieusement,  les 
raisons  des  quelques  partisans  des  pansements  rares. 
Je  n'ai  pu  accepter  les  idées  qui  régnent  aujour- 
d'hui sur  les  causes  de  la  gangrène  et  surtout  sur 
la  cause  des  gangrènes  compliquées  de  lésions  vas- 
culaires.  En  rapprochant  la  syncope  des  mortifica- 
tions par  la  gangrène,  j'ai  été  conduit  à  revoir  aussi 
la  théorie  de  cette  affection,  et  mes  recherches  m'ont 
encore  obligé  d'y  apporter  des  réformes,  mais  j'ai  eu 
le  bonheur  de  rester  d'accord  avec  les  auteurs  sur 
le  traitement  à  suivre. 

J'ai  élevé  des  doutes  sur  la  théorie  actuelle  des 
kystes  épithéliaux  fermés  (athéromes,  miliceris,  etc.). 
j'ai  rendu  compte  de  mes  recherches  cliniques  et 


PRÉFACE.  IX 

opératoires  sur  le  traitemeut  des  kystes,  et  parmi 
mes  observations  j'en  ai  rapporté  une  dont  je  ne  con- 
nais pas  d'exemple  (p.  385).  J'ai  essayé  de  profiter 
des  travaux  microscopiques  des  micrographes  aux 
ari\e\ es  tumeurs  fibreuses,  cancer,  cancroïdes,  polypes.  Ana- 
lysant les  tumeurs  vasculaires  d'après  les  observa- 
tions cliniques,  j'en  ai  trouvé  jusqu'à  huit  espèces; 
j'ai  simplifié,  au  contraire,  les  anévrismes  eo  les  rame- 
nant à  trois,  le  vrai,  le  ceîluleux  ou  enkysté,  trau- 
ma tique  ou  non,  l'artério-veineux  et  en  séparant 
nettement  la  dilatation  des  artères  et  la  varice  ar- 
térielle. 

Je  me  suis  malheureusement  retrouvé  en  dissidence 
avec  les  auteurs  sur  les  brûlures,  !es  froidures  et  les 
plaies  d'armes  à  feu ,  surtout.  Je  le  regrette  vive- 
ment, mais  encore  une  fois,  je  ne  puis  enseigner  que 
ce  que  je  pense  et  ce  que  je  crois.  Je  n'en  dirai  pas 
davantage  et  me  bornerai  à  renvoyer  aux  pages  186, 
850,  360,  361,  557,  723,  790  et  suivantes  ceux  qui 
apprécient  les  détails  opératoires  pratiques  dont  l'im- 
portance réclame  des  descriptions  minutieuses,  quel- 
que ennuyeux  qu'ils  puissent  être. 

Dans  les  diathèses,  et  particulièrement  dans  la 
syphilis,  je  me  suis  armé  d'une  critique  sévère,  et 
pour  épargner  les  personnes  en  attaquant  les  doc- 
trines, je  me  suis  servi  de  fictions,  comnie  à  l'Aca- 
démie, oii  mes  précautions  ont  été  bien  inutiles! 
En  efTet,  on  l'a  vu,  j'aurais,  dans  mon  dernier  dis- 
cours à  l'Académie  de  médecine,  culbuté,  à  coup  de 
pieds,  la  ruche  des  chancriers,  qu'ils  n'auraient  pas 
été  plus  furieux  et  n'auraient  pas  fait  entendre  de 
plus  effroyables  bourdonnements.  Heureusement 
que  tout  cela  a  fini  par  un  bon  conseil,  dont  je  les 
remercie  :  ils  m'ont  renvoyé  à  l'école  ,  pour  y  ap- 
prendre ce  que  j'ignore.  J'en  profiterai,  mais  j'en 


X  PREFACE. 

aurais  beaucoup  plus  de  reconnaissance,  s'ils  m'eus- 
sent donné  une  leçon  qui  me  montrât  mes  torts  et 
mes  erreurs;  ils  ont  mieux  aimé  s'en  prendre  à  mon 
avorton  de  discours;  ils  lui  ont  étouffé  la  voix,  ftar- 
tout  où  ils  ont  pu,  et  un  censurier,  sans  m'en  prévenir 
et  sans  droit,  comme  sans  éruilé,  s'est  chargé  de  lui 
arracher  les  dents,  les  ongles,  et  d'en  faire  un  idiot 
pour  le  Bulletin  de  C Académie,  qui  passait  alors  pour 
officiel.  En  conséquence,  je  déclare  que  je  désavoue 
ce  discours.  Celui  publié  par  M.  J.-B.  Baillère,  dans 
son  volume  sur  la  Sijphilhation,  18o2,  qui  en  est  la 
copie,  n'est  pas  plus  vrai.  En  effet,  sur  treize  pages 
qu'il  avait  quand  j'ai  signé  le  bon  à  tirer,  le  censu- 
rier pwrfi/jîmrfiis  en  a  retranché  six. 

Pour  remédier  autant  que  possible  aux  petits  tours 
de  mes  honnêtes  adversaires,  je  me  bornerai  à  pu- 
blier ce  pauvre  discours,  qui  hur  a  causé  tant  d'hor- 
reur et  qu'ils  tenaient  tant  à  éloulTer. 

Paris,  le  10  novembre  1852. 


-^^300&4<^- 


DISCUSSION 


AU     SUJET    DE     l'unique 

TRANSMISSIBILITÉ  SYPHILITIQUE  DU  CHANCRE. 


ÏM.  Gerdt  :  L'histoire  de  la  syphilis  est  remplie  d'obscurités,  de  ténè- 
bres et  de  mystères  :  d'obscurités  sur  son  origine,  de  mystères  dans  sa 
propagation,  de  ténèbres  dans  sa  nature,  et  je  ne  puis  partager  les  idées 
de  ceux  qui  prétendent  y  avoir  porté  une  éclatante  lumière. 

Des  motifs  de  pudeur,  de  honte,  du  côté  des  malades,  obscurcissent 
souvent  les  faits  particuliers.  L'amour-propre,  l'envie  de  la  renommée, 
l'esprit  de  système,  la  cupidité,  peuvent  inspirer  des  assertions  fausses, 
des  annonces  et  des  promesses  menteuses  de  la  part  du  charlatanisme  et 
de  la  spéculation,  qui  sont  loin  de  répandre  la  lumière  sur  la  réalité  des 
faits.  {Traité  prat.  des  malad.  vénér.,  par  Ricord,  p.  i,  2.)  Comment 
donc  porter  remède  à  ces  obstacles  et  arriver  à  la  vérité  ?  C'est  par  un 
examen  sévère,  sans  complaisances,  sans  éloges  personnels,  fait  avec  une 
critique  juste  et  vraie. 

Cette  critique  est  d'autant  plus  indispensable  qu'aujourd'hui  deux  par. 
tis,  deux  camps  opposés  sont  en  présence  :  1°  l'un  qui  s'appelle  un  peu 
ambitieusement  Cécole  de  L  hôpital  du  Midi,  comme  s'il  n'j  avait  qu'un 
enseignement  dans  cet  hôpital,  tandis  qu'il  y  en  a  trois.  Comme  tout  le 
système  de  celte  école  a  pour  base  l'existence  du  chancre,  que  c'est  son 
principal  appui,  qu'elle  fait  tout  dériver  du  chancre,  elle  s'appelle  encore 
le  système  ckancrier, 

2»  L'iiutre  parti,  soutenant  que  la  blennorrhagie  et  les  accidents  secon- 
daires peuvent  aussi  communiquer  la  syphilis,  prend  le  nom  de  blennor- 
rha^iens,  de  pluriconiagionistes,  ou  de  pluricontagiens  pour  abréger. 

Étant  peu  au  courant  des  discussions  qui  les  divisent,  je  me  rendis  un 
jour  à  un  tournoi  scientifique,  oii  les  deux  partis  devaient  entrer  en  lutte, 
et  là  je  demandai  des  renseignements  à  un  chancrier  qui  me  parut  ca- 
pable de  me  les  fournir.  Il  m'accueillit  favorablement  et  m'offrit  même  de 
m'éclairer  sur  la  méthode  du  système  et  sur  les  dissidences  des  deux  par- 


XII  DISCUSSION 

lis.  Sans  cela,  me  dil-il,  vous  suivriez  difficilement  ia  discussion.  Je  le  re- 
merciai beaucoup  de  sa  bienveillance  et  lui  annonçai  que  j'élais  prêt  à 
l'écouler.  11  m'txpliqua  d'abord  ce  que  je  viens  de  vous  dire  sur  les  deux 
partis,  et  continua  en  ces  termes  : 

«  Le  système  chancrier  a  pour  caractère  de  suivre  la  méthode  bacon- 
nienne.  —  Ah!  m'écriai-je,  j'ignorais  que  Bacon  eût  jamais  fait  d'inocu- 
lations vénériennes  arliQcielles.  —  Je  veux  dire,  reprit  mon  interlocuteur, 
que  notre  école  en  fait  '''après  la  méthode  exjiérimentale  de  Bacon,  pour 
arriver  au  diagnostic  de  la  nature  des  accidents  syphililiques  inoculables, 
et  par  là  on  y  arrive  sûrement.  — On  ne  reconnaissait  donc  pas,  lui  disais- 
je,  un  chancre  vénérien  avant  la  naissance  du  système?  —  Non,  me  dit  le 
chancrier,  on  croyait  le  reconnaître  ;  mais,  dans  la  réalité,  on  n'en  était 
jamais  sûr.  — Que  je  suis  fier  et  heureux,  m'écriai-je,  d'exister  à  l'époque 
d'une  aussi  grande  découverte  l 

Mais  diles-moi,  je  vous  prie,  monsieur,  l'inoculation  est-elle  infail- 
lible? —  InfLiillihle!  «  L'égalité  la  plus  [larfaile  existe  en  jjrésence  d'une 
pointe  (ie  lancette.  »  {Lett.  sur  la  sypkiL,  j).  87.)  —  Cependant,  on  m'a 
assuré  un  fait  qui  m'étonne;  on  prétend  avoir  inoculé  sur  la  même  ma- 
lade :  1"  par  deux  piqûres  sur  la  cuisse  une  plaque  muqueuse  des  gran- 
des lèvres;  2°  par  deux  autres  piqûres  de  lancetle,  un  ulcère  rose  et  gra- 
nuleux du  col  utérin  ;  3°  par  deux  autres  piqûres  les  fluides  de  l'intérieur 
du  col,  qu'on  alla  y  chercher  avec  nn  pinceau  et  une  curetle,  et 
dans  chacun  de  ces  trois  eus  une  piqûre  réussit  et  une  manqua,  en  sorte 
qu'on  obtint  de  six  piqûres  seulement  irois  résultats  positifs? —  Le 
chancrier  :  Pas  possible!  (1)  —  Eh  bien!  puisque  celte  variation  est 
impossible,  dites-moi,  je  vous  prie,  si  l'inoculation  arlificielle  esl  sans 
danger? —  Mais  certainement,  me  répondit  mon  interlocuteur. —  Cepen- 
dant, repris-je,  on  m'a  assuré  que  le  chancre  produit  par  l'inoculation, 
se  guérit  quelquefois  fort  difficilement;  qu'il  s'étend,  et  peut  s'étendre 
parfois  beaucoup.  M.  Thierry  n'a-t-il pas  même  rapporté  deux  cas  :  1°  ce- 
lui d'un  élève,  aveuglé  par  le  système  physiologique,  qui,  après  s'être 
inoculé,  se  tua  de  souffrance  et  de  désespoir  au  bout  de  huit  mois,  parce 
qu'il  ne  pouvait  guérir;  2°  celui  d'un  ouvrier  qui  se  noya  par  les  mêmes 
causes?  —  Le  chancrier  :  Ce  sont  là  des  faits  exceptionnels,  extraordi- 
naires. —  Vous  avez  raison,  mais  il  suffit  qu'ils  puissent  arriver  pour 
qu'une  pareille  opération  ne  soit  permise  que  dans  un  cas  de  nécessité 
absolue,  et  coupable  dans  les  autres.  (Bravo,  applaudissements.)  D'ail- 
leurs l'innculabilité  prouve-t-elle  la  contagionabilité  et  réciproquement  ? 
—  Le  chancrier  :  Qui  pourrait  en  douter?  —  Mais  il  parait  qu'il  y  a  des 
gens  qui  en  doutent,  car  ayant  inoculé  vainement  le  mucopus  de  la  blen- 
norrhagie  sous  la  muqueuse  de  l'urètre,  ils  l'ont  inoculé  avec  succès  en 
le  déposant  seulement  à  la  surface  de  la  muqueuse  urétrale  (2). 

Mon  interlocuteur  :  C'est  possible;  la  blennorrhagie  non  syphilitique 
ne  s'inocule  pas  traumatiquement.  Mais,   permettez  que  nous  pariions 


(1)  bibliothegue  du  médecin  praticien,  page  513. 

(2)  Bell,  Maladies  vénérifnnti,  tom«  1,  page  49- 


SUR    LE    RAPPORT    DE     M.    BEGIN.  XIII 

d'autre  chose.  Un  des  caractères  de  notre  système,  c'est  défaire  des  lois, 
par  exemple,  le  chancre  en  progrès  ou  en  statu  qiio  spécifique  est  la 
seule  source  du  virus  syphilitique.  Poison  morbide  inoculable,  (Lettres 
sur  la  syph.,  p.  129.)  On  nous  a  reproché  l'emploi  de  celle  expression  loi, 
mais  la  médecine  est  un  art  soumis  à  des  règles  dans  sa  pratique  :  or  ces 
règles  sont  des  lois. — Permettez,  monsieur,  cette  expression  n'est  pas 
prise  ici  dans  le  môme  sens  que  plus  haut  ;  ici,  en  eSet,  il  y  a  précepte 
de  pratique  et  cela  ne  s'appelle  pas  une  loi,  mais  une  règle.  Dans  le  pre- 
mier cas,  le  chancre  en  progrès,  etc.,  le  mot  Zoi  s'applique  à  l'énoncé 
d'un  fait  général,  que  le  chancre  est  la  cause  unique  de  la  transmission 
delà  syphilis.  C'est  renonciation  d'un  lait  de  causalilé.  Si  je  disais:  un 
coup  de  poing  dans  une  vitre  la  fait  voler  en  ^éclats,  serait-ce  là  une 
loi  ?  Si  l'on  confond  tout  fait  plus  ou  moins  général  avec  ce  qu'on  appelle 
une  loi,  chacun  peut  -fiiire  des  lois  sans  nombre.  Mais  enfin,  me  direz- 
vous,  qu'est-ce  donc  qu'une  loi?  Cette  expression  empruntée  aux  scien- 
ces mulhémaliques  et  physiques,  où  l'on  observe  beaucoup  de  lois  vérita- 
bles, signifie  un  fait  mathématique  appréciable  par  le  calcul.  Ainsi  un 
rayon  de  lumière  tombe  sur  un  plan  en  faisant  un  certain  angle  de  15,  20, 
50  degrés  avec  le  plan  ;  ce  rayon  en  se  réfléchissant  fait  un  autre  angle 
qui  est  égal  au  premier,  en  sorte  que  l'angle  de  réflexion  est  égal  à  l'an- 
gle d'incidence.  Voilà  une  loi  parce  que  c'est  un  fait  calculable.  Un  corps 
tombe,  il  parcourt  uu  espace  1  dans  la  première  seconde,  il  a  parcouru 
un  espace  4  après  la  deuxième  seconde,  9  après  la  troisième,  16  à  la  fin 
de  la  quatrième.  Les  espaces  parcourus  sont  donc  comme  le  carré  des 
temps  que  le  corps  met  à  tomber  ;  ce  rapport  mathématique  et  calculable 
est  la  loi  du  fait. 

Le  chancrier  :  Dans  les  phénomènes  de  la  vie  on  n'observe  pas  ainsi  de 
ces  lois  rigoureusement  mathématiques;  on  dort  un  certain  nombre 
d'heures  ;  on  peut  faire  des  marches  d'une  certaine  étendue ,  manger  des 
quantités  à  peu  près  égales  ch;ique  jour  ;  mais  il  n'y  a  rien  de  rigoureu- 
sement exact  dans  ces  faits.  —  Vous  avez  bien  raison,  repris-je,  et  c'est 
pour  cela  que  le  mot  loi  n'y  a  pas  de  sens  précis,  et  qu'il  affiche  une  pré- 
tention d'exactitude  qui  prête  à  rire  lorsqu'on  en  veut  faire  plus  qu'une 
simple  métaphore. 

—  Au  reste,  reprit  mon  interlocuteur,  ceci  n'a  pas  grande  importance 
pour  la  pratique;  mais  un  fait  qui  en  a  davantage,  c'est  l'extrême  sévé- 
rité de  notre  système.  Feu  Lisfranc  avait  popularisé  l'emploi  du  spécu- 
lum ;  notre  école  a  pensé  qu'il  y  avait  là  une  bonne  tradition  à  conserver 
la  généralisation  de  l'usagedu  spéculum;  aussi,  malheur  aux  observations 
de  femme  où  le  spéculum  n'a  pas  porté  la  lumière  !  C'est  par  ces  re- 
cherches exactes  que  notre  système  s'est  assuré  que  le  chancre  est  la 
source  unique  du  virus  syphilitique.  Cherchez  et  vous  trouverez,  a  dit  le 
maître  {Leti.,  p.  230)  ;  quand  on  cherche  bien,  on  trouve  toujours.  —  De 
manière  que  lorsqu'on  ne  trouve  pas,  c'est  qu'on  u  mal  cherché?— Pré* 
ciséuicut,  répond  le  chancrier. 

—  Mais  ne  craignez-vous  pas  d'arracher  par  l'ennui,  par  l'influence 
quelconque  que  vous  exercez  sur  des  malades  faibles,  timides,  polis  ou 


XIV  DISCUSSION 

inintelligents,  des  aveux  contraires  à  la  vérité?  Parexemple,  quand  on 
affirme  hardiment  à  un  avocat  qu'il  a  jioi  té,  il  y  a  deux  ou  trois  mois,  du 
TÎrus  vénérien  à  son  œil,  lequel  virus  a  produit  le  chancre  qu'on  y  voit; 
quand,  frappé  de  surprise  par  une  perspicacité  si  extraordinaire,  le  ma- 
lade répond,  sous  Tinfluence  de  l'aplomb  qui  lui  en  impose  :  Effective^ 
ment,  je  me  rappelle  qu'étant  couché  avec  un;' femme,  après  certains 
altducliements,  je  fus  pris  d'une  vive  démangeaison  à  l'œi! ,  que  j'y  por- 
tai la  main,  le  frottai  longtemps,  et  c'est  depuis  ce  moment  que  ma  pau- 
pière est  malade  {Lett.  sur  la  syp/iil. ,  p.  Zi7)  ;  croyez-vous  que  l'on  puisse 
compter  sur  cet  aveu  ?  El  cet  élève  en  médecine,  irès-intelligent,  chei  le- 
qutl  on  constata  dans  le  toufTu  des  favoris  un  chancre  induré,  avec  gan— 
glionite  sous-maxillaire;  il  n'y  aitachait  aucune  importance;  rauis  dès 
qu'on  le  lui  eût  fait  remarquer,  il  put  en  préciser  L'origine  et  La  date 
{Ib.,  p.  46).  Et  ce  confrère  {Ib.,  p.  31)  très-distingué  qui  a  eu,  sans  y 
faire  attention,  un  chancre  au  doigt,  un  bubon  vers  le  pli  du  bras,  et  qui 
je  rappelle  tout  cela  avec  précision  quand  on  le  lui  nflirme  !  De  pareils 
aveux  ))euvent-ils  inspirer  de  la  confiance  à  un  observateur  sévère?  Je  ne 
le  pense  pas,  car  l'expérience  m'a  dejiuis  longtemps  démontré  qu'on  fait 
dire  à  beaucoup  de  malades  les  choses  les  plus  contradictoires  et  les  plus 
opposées.  Je  vous  demande  pardon  de  ma  franchise:  muis  vous  êtes  jeune, 
TOUS  devez  aimer  la  sévérité  dans  la  recherche  delà  vérité.  — Oui,  mon- 
sieur, me  répondit  mon  inlerlocuttur,  et  c'est  pour  cela  que  j'aime  le 
systèuicchancrier,  queje  l'approuve  de  rejeter  toute  observation  de  femme 
suspecte  qui  n'es!  pas  accomi)agnée  de  l'examen  des  cavités  muqueuses 
profondes  comme  celle  du  vagin.  —  Vous  avez  jusqu'à  un  certain  point 
raison,  lui  dis-je;  cependant  il  ne  faut  pas  exagérer  ce  principe,  car  il  y  a 
d'autre^  cavités  muqueuses,  celles  du  col,  du  corps,  de  l'utérus,  des 
trompes,  de  l'urMre  et  même  des  conduits  éjaculateurs  des  vésicules  sé- 
minales, etc.,  où  peuvent  aussi  se  développer  des  chancres  et  qu'on  ne 
peut  examiner.  Or,  si  l'on  rejetle  les  observations  où  l'examen  du  vagin 
n'a  pys  élé  fait,  il  faut  rejeter  toutes  les  observations  où  l'examen  des  ca- 
vités muqueuses  plus  profondes  est  nécessaire  et  impossible. 

Lé  chaitcrier  :  On  ne  nous  a  jamais  fait  ces  objections  ;  je  n'y  ai  pas  ré- 
fléchi. Mais  je  mainliens  la  nécessité  d'une  extrême  et  juste  sévérité  dans 
la  critique  des  fails.  Si  cela  froisse  momentanément  Paraour-propre  d'un 
homme,  l'art  et  l'humanité  entière  y  gagnent ,  tandis  que  les  compli- 
ments ne  prolilenl  qu'aux  parasites  et  aux  flatteurs.  —  Mais,  repris-je, 
croyez-vous  que  le  système  qui  se  plaint  qu'on  est  injuste  à  son  égard, 
soit  é(|uiiable  pour  M.  Waller,  lorsqu'il  lui  dit  (p.  222  de  ses  Lettres)  : 
«Soyez  léger,  monsieur,  je  vous  le  permets;  je  n'aime  pas  les  gens 
lourds  ;  »  et  (p.  22())  :  «  Si  j'avais  eu  l'ignorance  de  soutenir  mes  doc- 
trines par  des  faits  srmblables,  y  aurait-il  a^sez  de  récrimination  contre 
moi?  T)  Le  système  est-il  donc  si  am^sa/if  lorsqu'il  proclame  le  fait  de 
rinoculation  d  u  virus  sy  phi  litique  à  la  page  26,  la  rejette  aux  pages  26, 130, 
parce  que  c'est  une  graine,  puis  un  ferment  qui  se  développe  plus  ou 
moins  vite,  suivant  le  terrain  ;  lorsqu'il  admet  des  bubons  sympathiques 
et  qu'il  ajoute  :  «  Le  mot  est  bien  ici  à  sa  place,  pour  des  maladies  quj 


SUR    LH    IIAPPORT     DE    M.    BEGIN.  XV 

sont  elles-mêmes  dans  leurs  causes,  le  résultat  de  malheureuses  sympa- 
thies (p.  192)?  »  Tout  cela  est-il  sérieux?  tout  cela  est-il  si  amusant  et  si 
instructif? 

Le  chancrier  :  Je  sais  bien  qu'on  reproche  à  notre  école  sa  légèreté 
joyeuse,  mais  est-il  défendu,  n'csl-il  pas  de  bon  goût  même  d'instruire 
en  amusant?  N'est-ce  pas  là  ce  qui  amène  la  foule?  Pour  que  vous 
puissiez  en  juger,  je  vais  vous  en  ciler  quelques  exemples  :  l'histoire  du 
dîner  des  amis  où  le  mari  fait  la  femme,  celle  de  l'officier  de  cavalerie, 
celle  de  la  Madeleine  repentante  au  bubon.  Celle  du  dîner  des  amis  est 
on  ne  peut  plus  plaisante  et  parlant  on  ne  peut  plus  instructive,  car 
voyez-vous,  ce  qui  est  plaisant  se  fait  lire  avec  inlérêl.  —  Vous  avez  rai- 
son sous  un  certain  rapport,  mais  il  ne  faut  pas  ajouter  au;  faits  des 
détails  qui  les  rendent  invraisemblables  et  compromettent  la  vérité.  Eh 
bien  !  dans  ce  dîner  du  jeune  et  petit  ménage,  dont  je  connais  l'histoire, 
le  mari  qui  au  dessert,  entre  la  poire  et  le  fromage,  comme  dit  le  sys- 
tème, laisse  son  épouse  en  lête  à  tête  avec  son  ami,  et  court  chercher  le 
fromage  pour  réparer  l'oubli  de  sa  femme  et  en  remplir  les  fonctions  ;  cet 
ami  ardent  qui  attaque  et  triomphe;  cette  femme  facile  qui  se  rend  si 
vite,  que  lorsque  l'époux  rentre  les  faits  sont  accomplis  et  que  le  désordre 
est  réparé;  ce  mari  qui,  un  peu  plus  tard,  allant  plonger  ses  lèvres  dans 
la  coupe  empoisonnée,  s'infecte  sans  que  sa  Temme  qui  renferme  le  poi- 
son en  soit  atteinte;  l'aini  libertin  qui  porte  un  magnifique  chancre  sur  le 
gland,  et  se  laisse  ensuite  traîner  chez  le  chirurgien  pour  prouver  son 
innocence,  ne  sont-ce  pas  aulnnt  de  détails  invraisemblables?  Quelle 
instruction  nssurée  tirer  d'une  pareille  histoire?  [M.  G erdy  est  inter- 
rompu). Puisque  l'analyse  de  ces  faits  déplaît,  je  ne  la  poursuivrai  pas, 
dit  M.  Gerdy,  et  je  passe  aux  principes  de  la  doctrine  que  mon  interlo- 
cuteur m'exposa  ain^i  : 

—  Un  des  plus  larges  principes  de  notre  doctrine,  c'est  que  tout  est 
clair,  régulier  et  constant  dans  la  syphilis  depuis  notre  système.  —  Alors 
pourquoi  le  système  ditil  donc  :  «  Il  est  temps  enfin  de  sortir  de  ce  perro- 
quetage  qui  donne  sans  variations  les  mêmes  caractères  ù  l'accident 
primitif  (p.  140,  Lett.),  »  Pourquoi  dit-il  ensuite  :  e  Le  début  du 
chancre  étant  toujours  semblable,  l'uîcératiitn  qui  suit  l'inoculation 
prend,  en  définitive,  et  offre  les  mêmes  variétés  que  le  premier  accident 
qui  avait  f(!urni  le  pus.  Ainsi  le  chancre  phagédénique  causera  un 
chancre  phagédénique,  etc.  (p.  142)?» 

Le  chancrier  :  C'est  que  notre  système  admet  un  second  principe  pour 
expliquer  les  faits  qui  ne  rentrent  pas  dans  le  premier.  Par  cette  élasticité 
merveilleuse,  notre  doctrine  se  prête  aisément  à  toutes  les  difficultés.  — 
Ah  !  monsieur,  je  \ous  en  lais  mon  compliment  ;  ces  deux  systèmes  con- 
tradictoires sont  en  effet  merveilleux  ;  je  conçois  qu'avec  deux  ressorts 
semblables  vous  ne  soyez  jamais  embarrassé,  cette  imagination  est  un 
trait  de  génie. 

Le  chancrier  :  En  voici  un  second  qui  est  l'axe  même  de  la  doctrine, 
j'en  ai  déjà  parlé,  mais  je  dois  vous  l'expliquer  :  «  Le  chancre,  à  la 
période  de  progrès  et  de  statu  quo  spécifique,  est  la  seule  source  du  virus 


XVI  DISCUSSION 

sypliililique  (poison  morbide,  etc.  Admirez  cette  épilhète  qui  exprime  si 
laconiquement  que  ce  poison  n'est  pas  sain!).  Dl>  h^i  la  blennorrhagie 
syphilitique  prouvée  par  l'inoculation  positive  et  non  négative.  —  Mais 
l'inoculation  féconde  de  la  blennorrhagie  syphilitique  ne  me  semblait 
prouver  qu'une  chose,  que  la  blennorhagie  mère  est  réellement  syphili- 
tique, et  non  l'existence  d'un'chancre  urétral  caché.  En  effet,  comment 
prouver  l'existence  d'une  chose  cachée  si  on  ne  la  montre  pas  I 

Le  chancrier  :  Aussi  a-t-on  montré  à  l'Acadiimie  doux  vastes  chancres 
de  l'urètre  unis  à  un  écoulement  blennorrhagique.  —  Quoi  !  on  n'a  trouvé 
que  deux  fois  cette  coexistence  depuis  vingt-deux  ans  de  pratique  dans  un 
vaste  hôpital  !  Mais  c'est  cent  fois,  permeltez-moi  de  le  dire,  qu'il  aurait 
fallu  rencontrer  c'.'tte  coexistence,  pour  être  autoiisé à  penser  que  la  blen- 
norrhagie syphilitique  lient  réellement  et  toujours  à  un  chancre  urétral. 
Jusqu'ici,  celte  prétendue  loi  n'est  qu'une  supposition  gratuite.  Mais  les 
observations  elles-mêmes,  quelles  sont-elles?  Voyons,  la  première  est  crlle 
de  Boisseau.  Il  a  été  affecté  d'une  blennorrhagie  syphilitique,  avec  ulcère 
urétral  étendu  à  la  prostate,  à  la  vessie,  etc.,  qui  a  donné  un  peu  de 
sang,  n'a  point  été  traitée  néanmoins  par  les  anlisyphililiques,  a  entraîné 
la  mort  avec  un  marasme  progressif,  et  les  viscères  n'ont  pas  seulement 
été  examiné?.  La  deuxième  est  celle  de  Bourdon,  qui  a  eu  un  vaste 
chancre  à  l'entrée  de  l'urètre,  et  dans  l'urètre  jusqu'à  la  vessie,  avec  ul- 
cération de  la  prostate,  des  conduits  séminifères  qui  s'y  rendent,  quelques 
altérations  thoraciques  vaguement  indiquées,  quelques  petits  écoulements 
sanguins.  Comme  dans  la  précédente,  il  n'est  pas  question  de  traitement 
anlisyphi'itique,  et  les  observations  sont  si  légèrement  rapportées  que  les 
figures  et  la  table  explicative  de  l' Iconographie  sont  hUerverlies,  en  sorte 
que  la  pièce  de  l'un  des  malades  se  rapporte  ù  l'autre.  {Maladies  véné- 
riennes, p.  '2.11,  21b,  e.\.  Iconographie.) 

Le  chancrier:  Ce  sont  là  des  choses  sans  conséquence.  —  Soit,  mais 
pour  des  faits  aussi  importants  j'aurais  désiré  plus  d'exactitude.  D'ail- 
leurs, M.  Baumes,  un  des  plus  illustres  syphiliographes,  un  inoculnteur 
comme  vous,  n'a-t-il  pas  vu  un  monsieur  de  Villefranche  affecté  d'une  ba- 
lanite,  d'une  blennorrhagie  de  la  muqueuse  du  gland,  sans  ulcératioD, 
sans  chancie,  épouser  une  femme  bien  portante,  lui  donner  une  blennor- 
rhagie qui  fut  suivie  desyphilides;  et  un  malade,  affecté  encore  de  bala- 
nite  sans  ulcération,  infecter  <leux  maîtresses  et  sa  légitime  épouse  ? 

Le  chancrier  :  Le  diable  a  passé  par  là. — Mais  vous  avez  donc  fait  un 
pacte  avec  le  diable,  dans  votre  école,  que  vous  l'appelez  à  votre  secours 
aussitôt  que  vous  êtes  dans  l'embarras?  Eh  bien,  votre  savant  ami, 
M.  Puche,  que  vous  citez  toujours,  avec  son  consentement,  je  n'en  doute 
pas,  comme  partageant  vos  idées,  n'est-il  pas  accusé,  depuis  déjà  long- 
temps, d'avoir  publié  dans  la  Gazette  des  hôpitaux,  décembre  1842,  une 
observation  de  balanite  sans  ulcération,  qui  s'est  permis  d'engendrer  un 
chancre,  malgré  les  lois  chancrières,  monstruosité  qu'on  ne  peut  attri- 
buer qu'à  la  licence  de  ces  temps-ci  ?  {Bibl,  du  méd.  prai.,  p.  125.)  En- 
fin, pour  n'en  pas  citer  davantage,  car  je  crains  vraiment  d'abuser  de  la 
liberté  de  discussion  que  vous  me  permettez,  M.  le  docteur  Bartholi  n'a- 


SUR   LE    RAPPORT    DE    M.    BÉGIN.  XYl' 

l-il  pas  rapporté  plusieurs  observations  de  balanites  analogues,  ou  même 
plus  instructives  encore  qui.  sans  ulcération,  ont  donné  naissance  à  la 
fameuse  pustule  caractéristique  d'ectiiyma,  à  un  bubon  inoculable,  etc. 
(Thèses  de  Paris,  1845,  p.  18.) 

Ne  vous  paraît-il  pas  que,  puisque  la  muqueuse  du  gland  enflammée, 
sans  chancre,  est  aussi  évidemment  la  source  du  virus  syphilitique,  il 
n'est  pas  possible  de  le  nier  pour  celle  de  Turètre  qui  en  est  la  suite;  il 
n'est  pas  possible  de  soutenir  que  le  chancre  en  est  l'unique  source;  que 
la  muqueuse  urétrale,  avec  laquelle  celle  du  gland  se  continue  immédia- 
tement, doit  présenter  les  mêmes  caractères,  et  qu'on  n'est  pas  autorisé  à 
avancer  le  contraire  sans  preuves  légitimes  et  évidentes? 

A  ce  moment  une  voix  acclame  l'ouverture  de  la  discussion  sur  la 
contagiosité  des  accidents  secondaires,  et  mon  cicérone  m'annonce  qu'il 
est  obligé  de  me  quitter  ;  je  le  remercie,  il  me  salue,  et  se  plonge  dans  la 
mêlée  où  je  le  perds  de  vue. 

Aussitôt  un  pluricontagien,  élevant  la  voix,  engage  la  lutte  en  ces 
termes:  «  Pourquoi  donc,  messieurs  les  sectateurs  du  chancre,  refusez- 
vous  aux  plaques  muqueuses  la  faculté  de  se  transmettre  par  contact, 
lorsque  tant  de  praticiens,  qui  ne  sont  rivés  à  aucun  système,  affirment 
l'avoir  observé;  lorsqu'on  voit  si  souvent  ces  altérations,  nées  sur  un  des 
côtés  des  sillons  ou  des  plis  de  la  peau,  se  développer  par  une  sorte  d'im- 
pression du  côté  opposé  ?  Comment  supposer  que  la  réunion  et  l'arran- 
gement des  points  qui  composent  la  deuxième  plaque,  puissent  être  le 
résultat  de  la  syphilis  constituiionnelle  et  du  hasard  ?  N'est-ce  pas  abso- 
lument comme  si  l'on  prétendait  que  la  médaille  n'est  pas  le  résultat  de 
l'impression  dans  la  matrice  où  elle  a  été  frappée  ;  qu'une  goutte  d'encre 
jetée  sur  une  feuille  de  papier  qu'on  plie  en  deux  pour  l'imprimer  à  la 
fois  des  deux  côtés,  donne  deux  images  symétriques  par  une  autre  voie 
que  l'impression  mécanique  et  le  contact? 

Un  chancrier  :  Qu'importe,  aprt'S  tout,  qu'elles  soient  symétriques, 
lorsqu'elles  ne  s'inoculent  pas?  Est-ce  que  l'inoculation  n'est  pas  la 
pierre  de  touche  qui  suffit  à  tout  et  répond  à  tout?  —  Tout  beau  !  mon- 
sieur, reprend  un  second  pluricontagien  ;  elles  sont  si  bien  contagieuses, 
que  le  système  avoue  qu'elles  le  sont  par  un  procédé  yt/anncompréhen- 
sibie. 

Alors  apparaît  M.  Baumes,  qu'on  se  montre  du  doigt  comme  l'un  des 
plus  distingués  syphiliographes,  et  dont  chaque  parti  attend  l'opinion 
avec  quelque  inquiétude.  «  Le  tubercule  muqueux  (plaque  muqueuse), 
dit-il,  ne  se  transmet  pas  par  l'inoculation  artificielle;  cependant  il  se 
transmet  par  le  coït  comme  un  chancre,  et  peut  être  suivi ,  comme  ce 
dernier,  de  symptômes  constitutionnels  (p.  300,  t.  II,  Précis  des  malad. 
véné,).  n  El  puis  il  rapporte  à  l'appui  l'observation  d'un  ouvrier  de  la 
Guillotière,  qui,  portant  au  devant  du  scrotum  des  plaques  muqueuses, 
les  communiqua  aux  grandes  lèvres  chez  sa  femme. 

Un  inconnu,  à  l'accent  germanique,  s'écrie  :  Et  moi  aussi  j'ai  inoculé 
traumatiquement  avec  succès  les  tubercules  muqueux  sur  un  teigneux  I 
—  AI)  !  e'est  M.  Waller  (de  Prague),  s'écrie  à  son  tour  un  chancrier,  et 


XVIII  DISCUSSION 

tout  le  parti  des  cliancriers  répète  en  frémissant  :  «  C'est  ce  lourd  Alle- 
mand de  Prague.  Nous  ne  vous  comprenons  pas,  lui  disent-ils  tous  à  la 
fois;  nous  nous  eniorliUons  dans  votre  allemand;  remmenez  votre  tei- 
gneux. —  Eh  !  répond  VValler  d'un  ion  fort  dégagé  qui  n'est  point  lourd, 
si  vous  ne  me  compreniez  pas,  vous  ne  seriez  pas  si  en  colère.  Si  vous 
aviez  de  bonnes  raisons  à  m'opposer,  vous  ne  me  taxeriez  pas  d'ignorance; 
si  mes  coups  avaient  la  légèreté  des  vôtres,  vous  n'en  seriez  pas  si  ébran- 
lés, et  ne  me  reprocheriez  pas  d'être  lourd.  Je  savais  déjà,  et  vous  n'aviez 
pas  besoin  de  m'en  donner  un  exemple,  qu'il  est  plus  uisé  de  trouver  des 
injures  que  des  raisons.  —  Un  chancrier,  plus  ardent  que  prudent,  ré- 
pond :  Mais  qui  prouve  que  la  femme  Némec,  où  vous  avez  pris  le  virus 
des  plaques  muqueuses,  n'avait  pas  de  cbancre  dans  le  vagin  ?  Pourquoi 
n'avez-vous  pas  couvert  les  scarifications  inoculées  de  votre  teigneux 
avec  vos  beaux  verras  de  Bohème?  {Lett.)  —  M.  TVallei'  :  Parce  que, 
si  j'avais  voulu  dire  tout  ce  que  Némec  n'avait  pas,  c'eût  été  un  peu 
long  ;  parce  que  vous  eussiez  pu  me  répliquer  :  4  Mais  vous  ne  savez 
pas  si  Némec  n'avait  pas  de  chancre  dans  l'utérus  ou  même  dans  les 
trompes?  »  Quant  au  pansement  que  j'ai  employé,  il  e=t  plus  commode, 
plus  sûr  et  moins  fragile  que  les  plus  beaux  verres  de  Bohême.  «  Dans  la 
t  médecine,  non  moins  que  dans  tous  les  arts,  il  est  honteux,  après  beau- 
»  coup  d'embarras,  beaucoup  d'étalage  et  beaucoup  de  paroles,  de  ne 
«  rien  faire  d'utile.  »  Voilà,  messieurs,  ce  que  dit,  non  pas  un  Allemand 
de  Prague,  mais  notre  maître  à  tous,  le  divin  Ilippocrate  {Lir.  des  arti- 
culations, t.  IV,  p.  ISl.  Trad.  de  Liltre).  Allez,  messieurs,  sojez  à  l'ave- 
nir un  peu  plus  graves  I  » 

On  voit  venir  alors  M.  Vidal,  qui  ne  veut  pas,  dit-on,  se  laisser  absor- 
ber par  le  système  de  l'hôpital  du  Midi.  Or,  cette  résistance  est  aussi  li- 
cite que  la  tentative  de  l'elTacer  le  serait  peu.  Le  compatriote  de  Franco 
se  met  à  raconter,  avec  son  accent  provençal  et  l'humeur  ilcgnialique 
d'un  Anglais,  comment  il  a  inoculé  le  fluide  de  pustules  eclhymaieuses 
secondaires;  comment  il  a  réussi  sur  le  malade;  comment  il  a  inoculé 
son  interne  en  pharmacie,  qui  s'est,  dans  cette  occasion,  dévoué  volon- 
tairement à  la  science  et  aux  recherches  du  chirurgien  ;  comment  cet 
élève  dévoué  lui  a  donné  l'observation  de  sa  maladie;  comment  néan- 
moins plus  lard  on  a  séparé  de  lui  cet  élève  ;  comment  on  a  obtenu  de 
lui  des  espèces  de  rétractations,  et  comment,  à  celte  occasion,  on  a  in- 
exactement prétendu  {Leil.,  p.  111  )  que  le  virus  avait  été  pris  sur  des 
ulcérations  croissantes  et  non  secondaires,  accompagnant  une  syphilis 
constitutionnelle.  (Nouveaux  murmures  qui  empêchent  M.  Gerdy  de  dis- 
cuter ce  fait,  et  l'obligent  à  l'abandonner.)  Allons,  messieurs,  reprend-il, 
puisque  ces  franches  et  sincères  analyses  déplaisent  à  plusieurs  d'entre 
vous,  je  me  bornerai  à  citer  encore  quelques  faits  sans  les  analyser. 
M.  Bouley  n'at-il  pas  également  inoculé,  par  le  vésicatoire,  des  plaques 
muqueuses  qui  ont  produit  un  ccthyma  et  ensuite  des  syphilides  (Vidal, 
Maiad.  véhé.,  p.  2/i2)  ? 

MM.  Cazeiiavef/ô.,  p.  364),  Puche  (p.  361),  Richet  (p.  3.65\,  n'ont-ils 
pas  pratiqué  la  même  opération  avec  succès,  et  en  prenant  toutes  les  pré- 


SUR    LE    RAPPORT    DE   M.    BEGIN.  XIX 

cautions  et  tout  le  soin  qu'on  pouvait  attendre  d'hommes  aussi  instruits 
et  aussi  sérieux. 

Après  toutes  ces  preuves  d'inoculations  artificielles  fécondes  des  acci- 
dents secondaires,  e^t-il  besoin  de  rapporter  des  exemples  de  contagion 
naturelle  d'autres  accidents  second.iires?  Lisez  les  observations  si  inté- 
ressantes de  M.  Baumes  (t.  1",  p.  326),  et  rappelez-vous  ce  qu'ont  dit 
dans  cette  discussion  MM,  Velpeau,  Lagneau,  Giberl  et  Roux.  Cela  me 
fait  remarquer  que  si  nous  triomphons,  nous  n'aurons  pas  fait  preuve  de 
courage  en  combattant  cinq  contre  un.  Pour  ma  part,  je  ne  m'en  vante- 
rai pas,  car  il  n'y  a  pas  de  quoi  en  être  fier. 

Conclusions.  —  Ainsi  toujours  mystères  et  ténèbres  sur  l'horizon  de 
la  syphilis,  au  lieu  de  l'éclatante  lumière  partout  annoncée  par  les  trom- 
pettes bruyantes  de  la  renommée;  assertions  contradictoires  de  constance 
et  de  variations  mal  déterminées;  expérimentations  poussées  jusqu'à  i';!e 
sorte  de  licence  et  de  débauche  d'inoculations  ;  généralisation  utile  de 
l'emploi  du  spéculum  ;  confusion  des  faits  avec  les  lois  qu'ils  suivent 
dans  leur  développement  et  leur  accomplissement  ;  sévérité  extrême  et 
aveugle  pour  les  autres,  qui  ébranle  le  système  lui-même  et  le  ruine,  ù 
cause  qu'en  rejetant  les  observations  incomplètes  sur  l'état  du  vagin,  il 
en  rejette  une  foule  des  siennes  nulles  ou  incomplètes  sur  une  foule  d'or- 
ganes plus  profonds  que  nous  ne  pouvons  examiner  et  apprécier;  d'ail- 
leurs, sévérité  partiale  et  légère  en  faveur  du  système;  observations  in- 
complètes qui  compromettent  la  vérité;  enfin  contagion  et  inoculation 
prouvée  un  grand  nombre  de  fois  pour  les  plaques  muqueuses,  Peclhyma, 
les  végétations,  les  affections  secondaires  en  un  mot,  tels  sont,  à  mes 
yeux,  la  science  d'aujourd'hui  et  le  nouveau  système  dans  ce  que  j'en  ai 
dit.  Je  ne  porte  point  de  jugement  général  de  la  doctrine,  parce  que  je 
ne  veux  rien  avancer  sur  les  points  que  je  n'ai  pas  dCi  discuter. 


-- ^f§^<— 


DEUXIÈME  MONOGRAPHIE 


r  / 


mmm 


MALADIES  UNIVERSELLES 


La  première  monographie  de  ma  chirurgie  pratique 
ne  considère,  sous  le  lilre  de  Pathologie  générale  mécHco- 
chimrgkale ^  que  la  maladie  en  général.  La  seconde 
s'occupe  des  maladies  générales  ou  communes  à  toutes 
les  parties  du  corps,  et  d'an  certain  nombre  àernala- 
dies  universelles  ou  dialhèses  non  féîjriies  et  fébriles. 
Ces  affections  totius  substaruiœ  corporis,  compliquent  trop 
souvent  les  maladies  chirurgicales  pour  qu'il  soit 
possible  de  tracer  une  histoire  fidèle  et  intelligible 
de  celles-ci  sans  avoir  une  notion  exacle  de  celles- 
là.  Néanmoins  nous  ne  donnerons  pas  une  descrip- 
tion détaillée  de  ces  atfections  diathèsales.  Nous  tâ- 
cherons seulement  qu'elle  suffise  au  but  que  nous 
cherchons  à  atteindre,  l'exposition  claire  et  exacte  de 
ces  graves  complications  des  maladies  chirurgicales. 

1 


CHAPITRE  P^ 
1$e  l'IasâLarasBasation  est  géaiéral. 

Cette  grande  entité  morbide  générique  qui  forme 
la  première  classe  de  notre  classification  naturelle 
(Voy.  Pathol.  génér.,  p.  86),  est  encore  désignée  sous 
le  nom  de  phlegmasie,  de  pblogose,  parce  qu'elle  est 
ordinairement  accompagnée  d'une  chaleur  plus  ou 
moins  vive  et  ardente.  C'est  assurément  la  maladie  la 
plus  importante  et  la  plus  intéressante  à  bien  con- 
naître parmi  les  sept  grandes  classes  qui  se  partagent 
nos  affections.  Elle  mérite  cet  intérêt  et  elle  a  cette 
importance  parce  qu'elle  est  la  plus  fréquente  des  ma- 
ladies 5  parce  qu'elle  est  si  commune  que  nous  la  ren- 
controns à  chaque  instant ,  et  partout ,  dans  les  af- 
fections chirurgicales,  comme  maladie  essentielle, 
ou  comme  lésion  symptomatique,  constitutionnelle  5 
parce  que  les  principes  de  son  traitement  sont  pour 
la  plupart  très-rationnels,  fort  généraux  et  d'une  ef- 
ficacité réelle,  quoique  leur  puissance  soit  limitée. 

L'inflammation  mérite  tout  notre  intérêt ,  parce 
qu'enfin,  pour  n'en  pas  dire  davantage,  c'est  en 
même  temps  une  des  plus  importantes  fonctions  de 
la  vie,  une  fonction  de  réparation. 

Définition.  —  Les  auteurs,  par  imitation  les  uns  des 
autres,  par  un  défaut  de  critique  trop  commun, 
prétendent  qu'on  ne  peut  définir  l'inflammation  que 
par  ses  symptômes,  et  point  par  sa  nature,  parce  que 
sa  nature  est  inconnue.  Mais  si  l'essence  en  est 
ignorée ,  on  doit  la  confondre  avec  les  autres  affec- 
tions. Or,  ceux-là  mêmes  qui  tiennent  ce  langage 


DE    l'inflammation    EN    GÉNÉRAL.  3 

distinguent  très-bien  en  théorie  et  en  pratique  l'in- 
flammation d'avec  les  névralgies,  les  névroses,  les 
hémorrhâgies  ,  les  hydropisies ,  les  diathèses,  et  une 
foule  de  maladies  chirurgicales.  Ils  ne  la  confondent 
donc  point  avec  ces  affections,  ils  connaissent  donc 
la  nature  de  l'une  et  îa  nature  des  autres  j  s'ils  ne 
connaissaient  pas  îa  manière  d'être  particulière  qui 
la  distingue  de  la  nature  des  autres,  ne  la  confon- 
draient-ils pas  avec  celles-ci,  ainsi  que  je  l'ai  déjà 
expliqué  dans  la  pathologie  générale?  Les  auteurs  se 
font  donc  par  inconséquence  plus  ignorants  qu'ils  ne 
sont  et  que  nous  ne  le  sommes  tous. 

Quant  aux  caractères  par  lesquels  les  auteurs  défi- 
nissent l'inflammation,  ce  sont  les  quatre  symptômes 
indiqués  par  Celse ,  la  rougeur  et  le  gonflement ,  la 
chaleur  et  la  douleur.  Eh  bien  !  ces  quatre  caractères 
ne  s'observent  sur  le  vivant  que  dans  les  inflamma- 
tions extérieures.  Ils  manquent  souvent  tous,  pour  le 
praticien,  au  lit  du  malade,  dans  celles  qui  sont  inté- 
rieures et  profondes  :  ils  caractérisent  donc  mal  la 
phlegmasie  en  général  ^ils  sont  donc  mal  choisis  pour 
la  définir  et  en  donner  une  idée.  C'est  pour  cela, 
sans  doute,  qu'on  a  tant  cherché  d'autres  définitions, 
et  que  les  iatro-mécaniciens  la  regardaient ,  pour  en 
donner  l'idée  îa  plus  simple,  dirai-je,  comme  une  ob- 
struction des  petits  vaisseaux  par  les  globules  du  sang 
(pi.  l^  fig.  1,2)  qui  les  engorgent  et  passent  succes- 
sivement, par  erreur  de  Lieu,  dans  des  artères  séreuses 
et  dans  des|artères  lymphatiques  où  ils  ne  passent  pas 
habituellement.  (Voy.  Aph.  de  Boërhave,  §  378,  Com. 
par  Vanswieten,  trad.  franc.,  t.  IV,  p.  56  et  suiv. 
Pour  plus  de  simplicité  et  d'exactitude,  nous  défi- 
nissons l'inflammation  :  une  lésion  vitale  accompa- 
gnée d'engorgement  sanguin,  dégonflement,  de  rou- 
geur, de  douleur,  de  thaleur,  d'augmentation  de 


Zf  CHAPITRE   I. 

fibrine  dans  le  sang,  de  troubles  fonctionnels  de 
l'organe  enflammé  ,  et  même  de  fièvre  lorsque  la  ma* 
ladie  est  un  peu  intense.  Alors  la  définition  ne  cesse 
pas  d'être  suffisamment  courte  et  claire. 

Quant  à  celle  qui  dit  l'inflammation  une  exalta- 
lion  des  propriétés  vitales,  c'est  une  des  plus  mau- 
vaises, car  si  la  sensibilité  et  la  clialeur  sont  augmen- 
tées, l'activité  des  vaisseaux  est  évidemment  diminuée 
puisque  les  vaisseaux  se  laissent  engorger,  distendre, 
et  que  la  circulation  s'arrête.  D'ailleurs  les  propriétés 
fonctionnelles  de  l'organe  sont  aflaiblies ,  abolies  ou 
perverties,  comme  le  prouve  le  coma  ou  le  délire  dans 
les  phlegmasies  cérébrales,  le  vomissement  et  les  in- 
digestions dans  la  gastrite,  l'absence  ou  la  suppres- 
sion de  l'urine  dans  la  néphrite,  etc. 

Cependant  il  ne  faudrait  pas  croire  que  toute  in- 
flammation s'accompagne  nécessairement  de  tous  les 
phénomènes  que  nous  venons  de  mentionner.  Il  n'y 
en  a  ordinairement  qu'un  certain  nombre  de  réunis; 
chacun  deux,  pris  isolément,  peut  manquer  sans  que 
l'inflammation  perde  sa  physionomie  propre  ;  elle 
conserve  alors  sa  nature,  comme  l'homme  la  sienne, 
lors,  même  que,  crétin  horrible,  il  manquç  des  for- 
mes qui  distinguent  son  espèce  et  de  la  raison  qui 
l'éclairé.  Ainsi  la  tuméfaction  peut  être  tout  à  fait 
nulle;  d'autres  fois  c'est  la  rougeur  qui  manque  ou 
rie  peut  être  appréciée-,  ailleurs  c'est  la  douleur  qui 
ne  se  manifeste  pas,  etc..  Il  en  est  de  même  et  à  pliis 
forte  raison,  des  autres  caractères. 

Causes,  —  Peu  d'aflectious  sont  produites  par  des 
causes  plus  nombreuses  et  plus  variées.  La  plupart 
des  causes  dont  nous  avons  étudié  l'action  dans  la 
pathologie  générale  peuvent  y  prédisposer  ou  la  dé- 
terminer. 

Causes  individuelles.  —  Tous  les  âges  prédisposent 


DE    l'inflammation    EN   GÉNÉRAL.  5 

à  peu  près  également  aux  phlegmasies  ;  peut-être  la 
jeunesse  y  est-elle  plus  exposée  que  la  vieillesse  pro- 
prement dite,  mais  au  total  les  différences  ne  portent 
guère  que  sur  les  organes  affectés,  et  ici  encore, 
comme  nous  le  verrons  plus  loin ,  les  auteurs  ont 
commis  plusieurs  erreurs.  L'hérédité  transmet  souvent 
aux  enfants  l'aptitude  que  présentaient  leurs  parents  à 
contracter  certaines  phlegmasies.  C'est  ainsi  qu'il  n'est 
pas  rare  de  voir  dans  certaines  familles  des  angines, 
des  bronchites,  des  érysipèles  se  développer  avec  une 
remarquable  fréquence.  Parmi  les  tempéraments  on 
a  dû  choisir  a  priori  le  tempérament  sanguin,  comme  le 
plus  exposé  aux  phlegmasies ,  et  s'il  y  a  là  quelque 
chose  de  vrai ,  il  ne  l'est  pas  moins  que  les  sujets 
lymphatiques  en  présentent  peut-être  aussi  fréquem- 
ment. Diverses  maladies  universelles  causent  des 
phlegmasies;  les diathèses inflammatoire, scrofuleuse, 
syphilitique,  fébriles  essentielles,  sont  dans  ce  cas; 
mais  il  faut  remarquer  qu'alors  l'inflammation  n'est 
pas  essentielle  mais  symptôme  d'une  maladie  univer- 
selle, et  qu'elle  revêt  des  caractères  spéciaux.  L'his- 
toire de  ces  phlegmasies  se  rattache  à  celles  des 
diathèses  dont  elles  dépendent.  Il  n'est  pas  rare  de 
voir  une  inflammation  s'étendre  aux  parties  environ- 
nantes qui  s'affectent  par  continuité  et  par  contiguïté, 
ce  sont  des  inflammations  circonvoisines. 

Nous  avons  montré  dans  la  pathologie  générale 
l'immense  influence  de  la  déclivité  des  organes  sur  la 
production  des  inflammations,  et  sur  leur  aggrava- 
tion. Nous  le  rappellerons  seulement. 

On  a  regardé  la  structure  anatomique  de  certains  or- 
ganes comme  y  prédisposant  singulièrement.  L'illus- 
tre Boyer  a  cité  comme  telle  l'abondance  des  vais- 
seaux et  des  nerfs,  et  le  tissu  cellulaire,  comme  un 
des  tissus  les  plus  susceptibles  d'inflammation  ,  quoi 


6  CHAPITRE    r. 

qu'il  ne  soit  pas  d'une  structure  nerveuse  et  vascu- 
laire,  et  se  laisse,  pour  ainsi  dire,  seulement  traverser 
par  les  vaisseaux  et  surtout  par  les  nerfs.  Ces  asser- 
tions sont  donc  contradictoires.  D'ailleurs  nous  ver- 
rons bientôt  que  le  tissu  cellulaire  n'est  pas  celui 
qui  s'enflamme  le  plus  facilement.  D'un  autre  côté,  les 
membranes  séreuses  qui  s'enflamment  fréquemment 
sont  encore  moins  vasculaires  et  moins  nerveuses  que 
le  tissu  cellulaire;  c'est  plus  évident  encore  pour  la 
rate  et  le  foie,  qui  sont  très-vasculaires  et  s'enflam- 
ment très-rarement.  La  structure  vasculaire  et  ner- 
veuse ne  sont  donc  pas  des  causes  organiques  d'in- 
flammation aussi  évidentes  qu'on  le  croit. 

Il  est,  au  contraire,  une  circonstance  qu'on  ne  cite 
pas  et  dont  l'efficacité  est  beaucoup  moins  contesta- 
ble, c'est  la  fréquence  des  relations  des  organes  avec 
les  choses  du  dehors.  Ainsi  la  peau  et  les  membranes 
muqueuses  digestives ,  respiratoires  et  génitales,  qui 
sont  habituellement  en  rapport  avec  les  excitants  du 
dehors,  sont  très-souvent  affectées  d'inflammation. 

L'excès  d'activité  de  certains  organes  cause  des 
phlegmasies.  L'excès  des  travaux  intellectuels,  les 
passions,  ne  donnent  pas  lieu  seulement  à  des  phleg- 
masies du  cerveau  et  de  ses  enveloppes,  mais  aussi  à 
des  inflammations  de  différents  organes.  Nous  en 
avons  rapporté  (Path,  génér.)  des  exemples;  les  excès 
dans  l'alimentation,  mais  plus  particulièrement  l'abus 
des  alcooliques,  sont  des  causes  fréquentes  d'inflam- 
mation ,  non-seulement  des  voies  digestives ,  mais 
aussi  de  divers  autres  organes.  Les  troubles  divers 
dans  les  sécrétions  jouent  encore  un  grand  rôle  dans 
l'étiologie  de  l'affection  qui  nous  occupe;  les  suppres- 
sions de  transpiration  ou  un  refroidissement  insensi- 
ble amènent  des  angines,  des  bronchites,  des  pneu- 
monies, des  entérites.  On  connaît  les  fâcheuses  con- 


DE    L  INFLAMMATION    EN    GENERAL.  7 

séquences  que  peut  avoir  un  arrêt  bruscjuement 
survenu  dans  la  menstruation;  les  abus  ckns  les 
fonctions  génératrices  causent  parfois  des  affec- 
tions du  poumon  ou  des  caries  vertébrales  ;  des  sup- 
pressions de  maladies  ou  de  sécrétions  morbides 
sont  bien  capables  de  produire  des  affections  inflam- 
matoires. J'ai  vu  *des  suppressions  brusques  d'érysi- 
pèles,  d'arthrites  rhumatismales,  suivies  d'accidents 
cérébraux  et  de  pleuro-pneumonies  mortels. 

Enfin,  ajoutons  que  beaucoup  d'inflammations  se 
développent  les  unes  après  les  autres,  ou  sans  cause 
connue,  spontanément  en  apparence,  sous  l'influence 
d'une  diathèse  inflammatoire  en  réalité. 

Causes  extérieures.  —  Les  degrés  extrêmes  de  tem- 
pérature sont  des  causes  fréquentes  d'inflammation. 
Nous  avons  parlé  des  efî'ets  pernicieux  de  l'insolation 
{Path.  génér.^  p.  364);  il  peut  en  résulter  des  éry- 
thèmes,  des  méningites.  Les  corps  brûlants  agissant 
directement  sur  nos  tissus  déterminent  une  phleg- 
masie  aiguë,  désignée  sous  le  nom  de  brûlure,  qui 
peut  entraîner  la  suppuration  et  même  être  accom- 
pagnée de  gangrène.  De  son  côté,  le  froid  produit 
des  effets  locaux  analogues  à  ceux  du  calorique,  et 
déplus  une  forme  particulière  d'engorgement  érythé- 
mateux  connue  sous  le  nom  d'engelures.  L'action  im- 
médiate de  l'air  froid  sur  divers  organes  en  déter- 
mine l'inflammation.  C'est  ainsi  que  se^déveioppent  les 
angines,  les  bronchites  si  communes  pendant  l'hiver 
et  dans  les  pays  froids.  L'action  du  froid  sur  ia  peau 
cause  sympathiquement  ou  médiatement  une  pharyn- 
gite, une  inflammation  intérieure,  une  pleurésie,  une 
péricardite,  etc. 

Parmi  les  causes  les  plus  communes  de  l'inflamma- 
tion il  faut  ranger  les  violences  extérieures  et  méca- 
niques :  une  pression  modérée  mais  continue  ou  une 


CHAPITRE    I. 


pression  forte  amènent  l'inflammation-,  des  frictions 
trop  fortes  sont  dans  le  même  cas.  Les  contusions, 
les  piqûres,  les  coupures,  les  plaies  de  toutes  sortes, 
s'accompagnent  nécessairempnt  d'inflammation.  Les 
corps  étrangers  formés  dans  l'inlérieur  même  de  l'é- 
conomie, tels  que  la  bile,  l'urine,  les  fèces,  le  sang, 
les  calculs,  diverses  concrétions,  les  entozoaires,  les 
esquilles  osseuses,  les  séquestres  de  nécrose,  etc., 
tous  ces  corps  étrangers  déterminent  l'irritation  et 
l'inflammation  des  tissus  avec  lesquels  ils  sont  en  con- 
tact •  très-souvent  même  il  s'établit  un  travail  d'éli- 
mination avec  suppuration,  formation  d'abcès,  de  fis- 
tules qui  ont  pour  résultat  l'expulsion  du  corps  étran- 
ger. Ces  phénomènes  sont  surtout  fréquents  dans  les 
cas  de  corps  étrangers  venus  du  dehors.  On  sait  qu'un 
simple  grain  de  sable,  une  paillette  de  fer  dans  l'œil 
suffisent  pour  donner  lieu  à  une  ophthalmie  intense. 
Les  excès  dans  l'alimentation  produisent  des  phleg- 
masies  dans  les  voies  digestives.  Nous  avons  étudié  à 
propos  de  l'étiologie,  dans  la  pathologie  générale,  les 
effets  des  poisons  irritants  sur  l'économie  et  noiis  avons 
vu  qu'ils  donnent  lieu  à  des  inflammations  plus  ou 
moins  intenses.  Les  venins  de  certains  animaux  de- 
puis la  puce  ou  la  punaise  jusqu'au  taon,  à  l'abeille  ou 
au  scorpion  causent  des  phlegmasies  locales  indépen- 
damment des  accidents  de  l'empoisonnement,  et  lors- 
que les  piqûres  sont  nombreuses,  on  voit  des  gonfle- 
ments énormes.  Certains  virus  inoculés  donnent  lieu 
à  des  inflammations  plus  ou  moins  vives,  plus  ou 
moins  graves,  tels  sont  le  virus  variolique,  celui  de  la 
vaccine,  celui  de  la  syphilis,  etc. 

Certains  animaux  parasites,  par  le  seul  fait  de  leur 
présence  sous  Tépiderme  ou  au-dessous  du  tissu  cu- 
tané, agissent  à  la  manière  des  corps  étrangers  et  dé- 
terminent des  accidents  phlegmasiques  plus  ou  moins 


DE    L  INFLAMMATION    EN    GENERAL.  9 

intenses,  la  chique,  le  ver  de  médine  etl'acarus  scabiei 
en  sont  des  exemples  remarquables. 

Caractères  anatomiques .  —  Les  inflammations  sont  so- 
litaires et  uniques  sur  le  même  malade  ou  multiples. 
Ce  caractère  est  important  à  connaître  pour  le  diag- 
nostic de  la  nature  de  la  maladie.  Solitaire,  la  phleg- 
masie  est  souvent  locale,  idiopatbique,  et  bornée  à  la 
partie  affectée  par  l'action  d'une  cause  locale.  Mul- 
tiple, elle  est  souvent  le  symptôme  d'une  diathèse, 
d'une  maladie  essentielle  générale,  inflammatoire  ou 
autre,  et  rarement  le  résultat  accidentel  d'une  ou 
de  plusieurs  causes  extérieures  qui  ont  agi  sur  les 
diverses  parties  enflammées. 

Siège. — Tous  les  tissus  de  l'économie  peuvent  être 
atfectés  d'inflammation  ;  il  faut  cependant  en  excepter 
les  parties  non  vivantes,  telles  que  les  poils,  les  ongles 
et  les  dents,  car  la  carie  de  celles-ci  paraît  être  une 
décomposition  chimique.  Mais  si  tous  les  tissus  peu- 
vent être  atteints  de  l'état  morbide  dont  nous  par- 
Ions,  ils  ne  le  sont  pas  assurément  avec  la  même  fré- 
quence. Les  auteurs  les  ont  rangés,  relativement  à 
cette  aptitude,  dans  un  ordre  que  je  ne  saurais  ad- 
mettre. Voici  ce  que  dit  Boyer  à  cet  égard  :  «  Au  pre- 
mier rang  des  parties  ainsi  disposées  doivent  être 
placés  :  1°  le  tissu  cellulaire  proprement  dit,  qui,  si- 
tué au-dessous  de  la  peau,  s'unit  aux  organes  sous- 
jacents,  et  s'enfonce  dans  leurs  interstices.  (Il  est 
évident  que  par  le  tissu  cellulaire  proprement  dit, 
Boyer  entend  ici  celui  qui  est  sous  la  peau  entre 
les  organes  et  non  le  tissu  cellulaire  intime  des  or- 
ganes, des  tissus.  Sans  cela,  comme  celui-ci  s'en- 
flamme toujours  avec  les  tissus  dont  il  fait  partie,  il 
serait  possible  de  le  placer  en  tête  de  ceux  qui  sont  le 
plus  capables  de  s'enflammer.)  Boyer  continue:  «  2°  la 
peau,  cette  membrane  extrêmement  composée,  qui 


10  CHAPITRE    I. 

présente  dans  sa  structure  une  quantité  prodigieuse 
de  vaisseaux  et  un  nombre  infini  de  filets  nerveux 
auxquels  elle  doit  la  sensibilité  exquise  dont  elle 
est  douée.  Le  second  rang  est  occupé  par  les  mem- 
branes séreuses  ou  muqueuses.  Viennent  ensuite  les 
viscères  qui  sont  d'autant  plus  susceptibles  d'inflam- 
mation qu'il  entre  dans  leur  texture  une  quantité 
plus  grande  de  tissu  cellulaire  et  que  le  réseau  vas- 
culaire  y  est  plus  serré-  C'est  ainsi  que  les  poumons, 
organes  très-vasculaires  et  celluleux  sont  beaucoup 
plus  sujets  à  s'enflammer  que  le  foie  et  les  autres 
viscères.  Mais  tous,  sans  en  excepter  le  cerveau, 
dans  lequel  cependant  l'anatomie  n'a  pas  encore  dé- 
montré de  tissu  cellulaire,  peuvent  être  affectés  d'in- 
flammation. Les  muscles,  les  vaisseaux,  les  nerfs,  les 
tendons,  les  ligaments,  les  cartilages,  et  même  les  os 
peuvent  s'enflammer.  »  (T.  I,  p.  2,  Traité  des  mal.  chir., 
1822.)  «Les  parties  qui  ne  sont  jamais  attaquées  d'in- 
flammation sont  l'épiderme,  les  ongles,  les  cheveux 
et  les  poils  ;  aussi  ces  parties  n'ont  encore  offert  à  l'a- 
natomiste  aucune  trace  sensible  de  vaisseaux  san- 
guins. »  (16,,  p.  4.) 

Voici  l'ordre  que  je  demande  humblement  à  sub- 
stituer à  celui  de  Boyer  :  1°  les  muqueuses  et  la  peau  5 
2»  le  tissu  cellulaire,  les  séreuses  et  le  parenchyme 
pulmonaire;  3°  les  os,  les  ligaments,  le  périoste,  les 
aponévroses  ;  4°  le  tissu  cérébral,  la  rate,  les  reins,  le 
foie,  les  cartilages  et  les  muscles. 

fLes  membranes  muqueuses  tiennent  évidemment 
le  premier  rang.  Il  n'est  peut-être  personne  qui  n'ait 
eu  dans  sa  vie  un  coryza,  une  angine,  une  bronchite  ; 
les  ophthalmies  sont  également  très-communes,  et, 
enfin,  les  entérites  simples,  bien  que  moins  fréquen- 
tes que  ne  l'avait  dit  Broussais,  s'observent  cepen- 
dant très-souvent,  surtout  dans  l'enfance.  Mettez  en 


DE   l'inflammation   EN    GÉNÉRAL.  11 

regard  les  phlegmons  et  les  abcès,  et  il  sera  facile 
de  voir  de  quel  côté  est  la  fréquence  la  plus  grande. 
Cependant  les  muqueuses  sonttrès-vasculaires  et  peu 
sensibles,  mais  les  influences  extérieures  les  affectent 
fréquemment  d'une  manière  directe  ou  par  sympa- 
thie, comme  le  froid.  La  peau  est  aussi  très-sujette 
aux  inflammations,  quoique  à  un  degré  moindre  que 
les  muqueuses;  les  gourmes  dans  l'enfance,  les  érysi- 
pèles,  les  éruptions  cutanées  sont  des  afi'ections  très- 
communes  et  la  vie  se  passe  rarement  sans  qu'on  en 
éprouve  quelque  atteinte. 

2°  L'inflammation  du  tissu  cellulaire  vient  ensuite  ; 
il  suffit  de  parcourir  une  salle  de  chirurgie  pour  voir 
que  les  phlegmons  simples,  érysipélateux  ou  diffus, 
les  panaris,  les  furoncles  s'y  rencontrent  en  assez 
grand  nombre  ;  c'est  probablement  là  ce  qui  a  frappé 
Boyer  5  mais  il  faut  remarquer  que  la  plupart  des  ab- 
cès sont  envoyés  aux  salles  de  chirurgie,  et  que  les 
inflammations  des  muqueuses  et  de  la  peau  sont 
adressées  aux  services  de  médecine.  Il  n'est  pas  besoin 
d'insister  sur  la  fréquence  de  la  phiogose  des  séreuses 
et  du  parenchyme  pulmonaire,  c'est  là  un  fait  univer- 
sellement admis,  et  même  les  pathologistes  modernes 
ont  démontré  que,  contrairement  à  ce  qui  avait  été 
dit,  les  phlegmasies  pulmonaires  sont  aussi  com- 
munes dans  l'enfance  qu'à  tout  autre  âge  de  la  vie. 

3°Les  inflammations  du  tissu  osseux  n'ont  été  réelle- 
ment bien  étudiées  que  depuis  un  petit  nombre  d'an- 
nées; et  déjà,  nous  avons  prouvé  que  l'ostéite  est 
une  maladie  fort  commune.  Il  est  même  impossible 
d'entrer  dans  une  salle  de  haute  chirurgie  sans  en 
voir  un  assez  grand  nombre-,  c'est  ce  que  nous  dé- 
montrons depuis  quinze  ans,  au  moins,  dans  les  ser- 
vices de  chirurgie  qui  nous  sont  confiés.  Les  caries, 
les  tumeurs  blanches  des  os  sont  peut-être  pour  un 


12  CHAPITRE   I. 

tiers  dans  les  manifestations  de  la  scrofule,  et  presque 
toutes  1(  s  affections  des  os  sont  accompagnées  d'os- 
téite. Quant  aux  ligaments,  aux  aponévroses,  ils  sont 
si  souvent  enflammés,  rétractés,  indurés  ou  ramollis 
dans  les  arthrites,  dans  les  phlegmons,  les  lymphites, 
les  phlébites,  les  ulcères  des  jambes,  etc.,  qu'ils  doi- 
vent venir  après  les  os,  comme  nous  le  prouverons 
dans  les  maladies  des  organes  du  mouvement. 

Four  les  cartilages,  nous  exposerons,  en  parlant 
des  arthrites,  ce  que  nos  recherches  nous  ont  appris 
au  sujet  de  ces  organes. 

Les  muscles  paraissent  très-rarement  enflammés  ; 
quelques  auteurs  même  révoquent  en  doute  que  la 
fibre  musculaire  puisse  être  réellement  atteinte  de 
phlegmasie;  pour  eux,  la  myosite  des  nosographes 
serait  une  phlegmasie  du  tissu  cellulaire  qui  entoure 
les  fibres  et  fibrilles  musculaires  ;  mais  c'est  là  une 
analyse  subtile  et  téméraire  qui  n'est  point  démon- 
trée. Les  douleurs  rhumatismales  non  inflammatoires 
ont  une  dénomination  qui  suffit  pour  indiquer  qu'elles 
sont  hors  de  cause. 

4°  Le  tissu  nerveux  cérébro-spinal  vient  assuré- 
iuent  après  ceux  qui  précèdent  :  les  encéphalites  vé- 
ritables ,  les  myélites  sont  des  maladies  peu  com- 
munes, et  la  fièvre  cérébrale  de  l'enfance  est  le  plus 
ordinairement  une  véritable  fièvre  typhoïde  à  forme 
délirante,  ou  une  méningite  tuberculeuse.  Hors  les 
cas  de  lésions  traumatiques,  le  foie,  dans  nos  climats 
tempérés,  n'est,  pour  ainsi  dire,  qu'exceptionnelle- 
ment atteint  de  phlogose;  mais  dans  les  pays  chauds, 
les  hépatites  paraissent  presque  aussi  communes  que 
les  pneumonies  chez  nous.  Les  quelques  observations 
de  splénites  spontanées  rapportées  par  les  auteurs 
ne  nous  paraissent  pas  entourées  de  détails  assez 
circonstanciés  pour  que  l'on  puisse  admettre  avec 


DE    l'inflammation    EN    GÉNÉRAL.  13 

toute  certitude  l'inflammation  de  la  rate  dans  les 
cadres  nosologiques,  et  lout  au  moins  elle  est  exces- 
sivement rare. 

D'où  viennent  ces  erreurs  sur  la  fréquence  relative 
des  inflammations  des  divers  tissus  ?  Disons-le  dans 
l'intérêt  de  la  science,  elles  viennent  moins  de  ce 
qu'on  n'a  pas  assez  observé  que  de  ce  qu'on  n'a  pas 
assez  réfléchi  sur  les  faits  observés-,  car  la  plupart 
avaient  été  vus,  mais  n'avaient  pas  été  bien  compris. 
On  avait  vu,  par  exemple,  des  os  vermoulus,  comme 
on  disait,  mais  on  n'avait  pas  compris  que  cette  ver- 
moulure était  de  l'inflammation.  Pour  le  comprendre, 
il  fallait  réfléchir,  raisonner,  et  c'est  ce  qu'on  n'a  pas 
fait.  Nous  sommes  à  une  époque  où  l'on  observe 
beaucoup,  mais  où  l'on  réfléchit  peu,  où  l'on  craint 
même  de  raisonner.  Nous  prenons  le  contrepied  des 
philosophes  grecs,  qui  raisonnaient  trop  et  n'obser- 
vaient pas  assez. 

Les  inflammations  présentent  encore  de  grandes 
et  importantes  différences  de  siège  ,  suivant  qu'elles 
sont  siipeificielles ,  sous  -  cutanées ,  sous  -  aponévrotkpies , 
splancimiques  ou  viscérales,  ainsi  que  nous  le  verrons. 
Relativement  à  leur  étendue,  elles  sont  circonscrites, 
ou  bornées  à  une  partie  très-restreinte,  ou  étendues, 
vastes  mais  nettement  limitées,  ou  diffuses,  dissé- 
minées, et  alors  elles  sont  graves.  Lorsque  les  tis- 
sus enflammés  forment  des  masses  épaisses  ils  se 
gonflent  de  manière  à  s'arrondir  et  à  offrir  plus  tard 
une  saillie  plus  prononcée  au  point  où  ils  doivent 
suppurer,  quand  la  suppuration  est  inévitable,  comme 
on  le  voit  si  souvent  dans  le  phlegmon.  Les  tissus 
membraneux  s'épaississent  seulement  ^  quelquefois 
ils  s'amincissent.  Tous,  à  la  longue,  peuvent  s'hy- 
perlrophier,  s'accroître  sans  changer  de  consistance 
ni  souffrir,  ou  s'atrophier  par  résorption. 


Ik  CHAPITRE   I. 

Les  formes  des  organes  s'arrondissent  et  se  modi- 
fient par  suite  du  gonflement  inflammatoire,  et  il  en 
résuite  des  altérations  notables  pour  le  diagnostic, 
dans  les  formes  extérieures  du  corps. 

La  couleur  des  tissus  enflammés  est  généralement 
rouge  ou  violacée,  grise,  brune,  etc. 

La  rougeur  est  subordonnée  à  la  vascularité  5  tan- 
tôt d'ailleurs,  elle  est  uniforme  à  l'œil;  tantôt  arbo- 
risée,  réticulée  comme  sur  la  conjonctive  5  tantôt  li- 
néaire, striée,  fasciculée,  pointillée,  piquetée,  ponc- 
tuée, comme  dans  l'intestin.  La  couleur  des  tissus  est 
souvent  grise,  brune,  uniformément  dans  la  peau  des 
jambes  affectée  d'ulcères  anciens,  de  varices,  de 
squammeuse  ou  d'eczéma  chronique  ;  dans  les  syno- 
vialites  anciennes,  oîi  elle  est  souvent  en  même  temps 
pointillée ,  comme  dans  les  phlegmasies  chroniques 
de  l'estomac  et  de  l'intestin.  Mais  parmi  ces  couleurs, 
ces  injections,  il  en  est  qui  sont  dues  à  des  injections 
sanguines,  cadavériques  par  déclivité.  On  les  recon- 
naît à  ce  qu'elles  ne  sont  accompagnées  ni  d'épais- 
sissement,  ni  surtout  d'altération  dans  la  consistance 
des  tissus. 

Consistance.  —  Les  tissus  enflammés  ont  souvent 
plus  de  fermeté,  d'élasticité,  qu'à  l'état  normal. 
Cela  se  voit  surtout  lorsque  l'inflammation  par- 
vient à  son  maximum  d'intensité.  On  en  a  un  exemple 
dans  la  tension  du  phlegmon ,  même  lorsqu'il  sup- 
pure, mais  qu'il  n'est  pas  encore  ouvert.  Ce  fait  pa- 
raît dû  d'abord  aux  fluides  plastiques,  organisables, 
géiatiniformes  qui  infiltrent  les  aréoles  des  tissus, 
et  surtout  du  tissu  cellulaire,  et  plus  tard  au  sang 
et  au  pus  qui  se  développe  dans  le  foyer  inflam- 
matoire engorgé.  Mais  comme  la  tension,  l'élasticité 
sont  beaucoup  plus  prononcées  que  dans  un  sim- 
ple  œdème  ou  dans  l'engorgement  chronique  qui 


DE    l'inflammation    EN    GÉNÉRAL.  15 

précède  un  abcès  froid ,  je  suis  disposé  à  croire 
que  la  diminution  de  l'extensibilité,  ou  la  rétraction 
du  tissu  cellulaire  et  des  tissus  blancs,  concourt  à 
augmenter  la  tension.  La  diminution  de  l'extensibilité 
et  le  raccourcissement  des  tissus  sont  des  états  mal 
connus  et  très-communs  dans  les  inflammations  ai- 
guës, et  surtout  dans  les  phlegmasies  chroniques; 
aussi  j'en  parlerai  avec  détail,  plus  bas,  sous  le  titre 
de  Phlegmasies  rétractives.  L'induration  accompagne 
souvent,  mais  non  toujours,  les  rétractions  inflamma- 
toires, et  on  ne  doit  pas  les  confondre. 

La  friabilité  est  une  sorte  de  fragilité  qui  fait  déchi- 
rer des  tissus  qui  auparavant  s'étendaientau  lieu  de  se 
rompre.  On  l'observe  dans  le  poumon  hépatisé,  dans  la 
rate,  dans  les  ligaments  articulaires.  Ceux-ci  se  rom- 
pent facilement  au  lieu  de  s'étendre  et  de  céder  lors- 
qu'on fléchit  ,des  jointures  rendues  rigides  par  la  ré- 
traction des  tissus  blancs,  dans  l'arthrite  chronique. 

Ramollissement.  —  Les  tissus  enflammés  sont  parfois 
ramollis  jusqu'à  la  diffluence,  comme  on  voit  le  tissu 
cellulaire  dans  les  phlegmons  suppurants.  Ces  ramol- 
lissements sont  rouges,  gris,  bruns,  même  blancs,  soit 
par  suite  d'infiltration  sanguine  ou  purulente,  soit 
sans  infiltration,  comme  dans  la  muqueuse  gastro-in- 
testinaîe,  qui  se  déchire  avec  les  ongles. 

Les  parties  constituantes  d'un  organe  emflammé  sont 
aussi  altérées  ;  les  vaisseaux  capillaires  sont  gorgés 
de  sang,  plus  dilatés,  et  paraissent  plus  nombreux. 
Ils  offrent  des  caractères  microscopiques  dont  nous 
parlerons  plus  loin.  Cruikshank  à  même  vu  des  lym- 
phatiques pleins  de  sang.  Il  y  a  plus  de  sérosité  ou  de 
lymphe  dans  le  tissu  cellulaire.  Cette  sérosité  est  la 
lymphe  coagulable  de  Hunter.  Elle  est,  dans  les  pa- 
renchymes et  les  tissus,  liquide  vers  la  circonfé- 
rence ou  aux  alentours  de  la  phlogose,  puis  plus 


16  CHAPITRE    I, 

consistante  vers  le  centre,  où  elle  peut  se  trou- 
ver à  l'état  concret.  Cette  coagulation  de  la  lym- 
phe plastique  concourt  à  l'augmentation  de  consis- 
tance dont  nous  parlions  tout  à  l'heure.  Epanchée 
dans  les  cavités  séreuses,  elle  s'y  présente  ou  à  l'état 
de  flocons  blanchâtres  adhérents  à  la  séreuse  ou  na- 
geant dans  la  sérosité,  ou  à  l'état  de  fausses  mem- 
branes étalées  sur  la  séreuse  pariétale  et  viscérale. 
Ces  membranes  adhèrent  immédiatement  l'une  à 
l'autre,  ou  médiatement  par  des  prolongements  cel- 
luieux,  filamenteux  plus  ou  moins  serrés  ou  lâches. 
Dans  ce  cas,  les  intervalles  sont  remplis  de  sérosité 
claire,  trouble  ou  colorée.  Tous  ces  produits  sont  des 
sêrosies.  Dans  les  plilegmasies  synoviales  des  fléchis- 
seurs de  la  main  se  montrent  parfois  des  granulations 
synoviales,  en  grain  de  riz,  sijnoviosies,  et  dans  les 
muqueuses  des  fausses  membranes  ou  mucosies. 

Les  chimistes  modernes  ont  fait  beaucoup  de  re- 
cherches sur  ces  liquides  coagulables,  que  la  plupart 
ont  regardé  comme  de  nature  fibrineuse  dans  leur 
élément  organisable,  tandis  que  d'autres  (Mu Ider, 
Berzélius)  en  font  une  matière  changeante,  un  oxyde 
de  protéine.  Un  examen  attentif  y  a  fait  aussi  recon- 
naître des  globules  sanguins  sortis  des  capillaires  par 
transsudation  physique,  par  sécrétion  ou  par  rupture 
des  parois  vasculaires. 

Symptômes  locaux  :  troubles  de  sensibilité. — 11  n'y  arien 
de  plus  commun  que  les  troubles  de  sensation  dans  les 
phlegmasies.  Le  moindre  attouchement  excite  la  sensi- 
bilité tactile  générale,  les  matières  intestinales  irritent 
souvent  l'intestin,  et  l'urine  presque  toujours  la  vessie 
enflammée.  Les  besoins  naturels  de  la  faim  dans  la 
gastrite,  de  l'union  des  sexes  dans  l'urétrite,  s'abo- 
lissent ou  diminuent;  d'autres  augmentent,  comme 
la  soif  dans  la  pharyngite  ;   des  sensations  permor- 


DE   l'inflammation    EN    GÉNÉRAL.  17 

bides  variées  se  manifestent  sans  attouchement,  sans 
choc,  sans  violence,  spontanément,  en  apparence: 
ici  dans  la  conjonctivite,  des  sensations  de  gravier  5  Ik 
des   démangeaisons  dans   les   dartres;   des  picote- 
ments brusques  dans  l'urticaire  5  des  ardeurs  dans 
l'érysipèle  ^  des  douleurs  permorbides  très-variées, 
sourdes  et  profondes  dans  les  viscères,  dans  les  os; 
superficielles  dans  le  phlegmon  sous-cutané,  l'éry- 
sipèle surtout;  lancinantes  dans  les  névralgies,  les 
cancers;  pulsatives  dans.le  panaris,  le  phlegmon,  etc. 
Ce  dernier  mode  de  douleur  est  dû  à  raugmentatioe 
de  la  sensibilité  ,  k  la  douleur  que  les  dilatations  des 
vaisseaux    capillaires    correspondant    aux   contrac- 
tions ventriculaires  suffisent  à  déterminer.  Ce  sont, 
par   conséquent,  des  douleurs  physiques.   Ces  dis^ 
tinctions  paraîtront  peut-être  subtiles.  Gomment  ce- 
pendant ne  pas  distinguer  des  douleurs  comme  celles 
des  os,  que  la  scie,  la  gouge  et  le  maillet  n'augmen- 
tent pas,   quoique  les  os  enflammés  souffrent  sans 
qu'on  les  touche,  spontanément!  Dire  que  des  tissus 
insensibles  dans  l'état  sain  deviennent  sensibles  dans 
les  maladies,  n'est  pas  dire  précisément  la  vérité; 
car,  dans  l'état  morbide  comme  dans  l'état  sain,  les 
os  sont  insensibles  k  l'action  des  agents  physiques. 
Voilà  pourquoi  je  n'ose  pas  présenter  les  douleurs 
permorbides  qui  se  font  sentir  sans  violence,  comme 
des  douleurs  physiques  que  la  pression  la  plus  légère 
augmente.  Enfin,  on  voit  des  sensations  illusoires  spé- 
cialesdansunefoule  de  sens  spéciaux  ou  de  parties  qui 
sentent  tout  autrement  les  unes  que  les  autres,  des  vi- 
sions de  brouillards  dans  les  ophthalmitessans  opacité, 
des  sensations  de  bruits  divers  dans  les  otites,  des 
sensations  d'odeurs  dans  les  naritcs  ou  coryzas,  etc. 
(v.  Path.  génér.^  p.  17  6  et  suiv.). 

Augmentation  de  la  chaleur  Locale. — •  L'augmentation  de 

9 


18  CHAPITRE    I. 

la  température  est  un  phénomène  incontestable,  mais 
beaucoup  plus  sensible  pour  le  malade  que  pour  le 
thermomètre.  Cependant  cet  instrument  appliqué  sur 
un  point  enflammé  accuse  réellement  une  élévation 
de  chaleur,  mais  qui  ne  dépasse  pas  un  à  deux  degrés. 
Suivant  MM.  Andral  et  Gavarret,  la  température  des 
parties  extérieures  phlogosées  ne  s'élève  pas  au- 
dessus  de  celles  des  parties  intérieures  à  leur  état 
normal.  D'antres  observateurs,  M.  H.  Roger  par 
exemple,  qui  a  fait  beaucoup  de  recherches  à  cet 
égard,  croient  que  la  chaleur  peut  s'éliever  à  plu- 
sieurs degrés.  Le  phénomène  dont  il  s'agit  est  très- 
bien  senti  par  la  main  de  l'observateur,  mais  comme 
l'a  fait  observer  Hunter,  la  température  de  celle-ci 
est  très-variable ,  Fappréciation  ne  pourra  donc  pas 
être  bien  rigoureuse.  Cette  remarque  est  très-juste  5 
néanmoins,  la  main  suffit  dans  la  pratique  ordinaire. 
Aussi  nous  avons  l'habitude  quand  nous  voulons  ap- 
précier avec  la  main  la  température  d'une  inflamma- 
tion peu  profonde  ou  extérieure,  de  mettre  à  décou- 
vert la  partie  saine  et  la  partie  malade  correspon- 
dante pendant  quelques  instants  pour  en  comparer 
la  chaleur,  ainsi  que  nous  l'avons  dit.  (Pathol.  génér., 
p.  186.) 

Sécrétions  morbides  Locales.  —  Nous  avons  vu  qu'il  se 
fait  des  épanchements  concrescibles  sur  les  mu- 
queuses, dans  les  séreuses,  les  synoviales,  le  tissu 
cellulaire,  et  tous  les  tissus  enflammés.  Ces  épanche- 
ments sont  des  phlogosies,  des  sécrétions  produites 
par  la  partie  enflammée  :  ils  contiennent  de  la  fibrine 
et  même  de  l'albumine,  mais  moins  que  n'en  ren- 
ferme le  sérum  du  sang. (Andral,  Ilématol.^p.  109, etc.) 
Du  sang  d'ailleurs,  ou  seulement  sa  matière  colo- 
rante se  mêle  à  ces  fluides  organisables ,  soit  par 
suite  de  la  rupture  des  capillaires ,  soit  par  transsu- 


DE   l'inflammation    EN    GÉNÉRAL.  19 

dation,  et  concourt  à  colorer  les  tissus  enflammés  des 
teintes  rouges,  brunes,  grises,  etc. ,  indiquées  ci- 
dessus. 

Symptômes  locaux,  fonctionnels.  —  Ils  sont  d'autant 
plus  importants  qu'eux  seuls  peuvent  faire  distin- 
guer le  siège  des  dilTérentes  inflammations  intérieures 
et  profondes  qui  échappent  à  l'action  directe  des  sens. 

Les  fonctions  remplies  par  l'organe  enflammé 
sont  en  général  1°  plus  difficiles  et  diminuées  ou 
afiaiblies:  2°  quelquefois  suspendues  et  plus  rare- 
ment abolies-,  3°  quelquefois  perverties,  et  4°  très- 
rarement  augmentées.  A  l'aide  de  ces  principes  géné- 
raux vous  pouvez  à  peu  près  déterminer  à  l'avance 
les  principaux  symptômes  fonctionnels  des  inflamma- 
tions et  les  reconnaître.  En  effet ,  quels  symptômes 
fonctionnels  pourra-t-il  y  avoir  dans  l'inflammation  de 
l'ouïe?  diminution  de  l'audition  ,  perversion  de  l'au- 
dition, bruits  illusoires,  peut-être?  —  précisément. 
Et  quoi  dans  l'ophlhalmite?  Vue  trouble,  difficile,  — 
précisément  encore.  Et  dans  la  narite  ou  le  coryza? 
Diminution,  suspension,  parfois  perversion  de  l'odo- 
rat 5  —  c'est  encore  vrai.  Dans  une  arthrite  profonde? 
Diminution  ou  impossibilité  de  mouvement; — vous  de- 
vinez toujours.  Dans  la  laryngite?  Afiaiblissement,  en- 
rouement de  la  voix,  parfois  aphonie. — Et  dans  la  pha- 
ryngite? Difficulté  ou  impossibilité  de  parler,  d'arti- 
culer les  sons  gutturaux  ,  d'avaler,  quelquefois  de 
respirer.  —  Dans  la  gastrite?  Difficulté  ou  impossi- 
bilité de  digérer,  indigestion  et  vomissement.  — 
Dans  l'entérite?  Digestion  intestinale  difficile,  péni- 
ble et  souvent  diarrhée.  —  Et  dans  la  pneumonite? 
Difficulté  de  respirer  qui  rend  la  respiration  plus 
courte  et  plus  fréquente  pour  suppléer  à  son  étendue 
diminuée. — Etquoidanslesphlegmasiesséreuses?  Di- 
minution ou  suspension  de  l'absorption,  perversion  de 


20  CHAPITRE    I, 

l'exhalation  devenue  coagulable,  plastique  ou  orga- 
nisable,  mais  pas  d'augmentation  d'exhalation  dé- 
montrée 5  puisqu'il  y  a  diminution  ou  suspension  cer- 
taine de  l'absorption  et  que  cette  lésion  suffil  pour 
expliquer  les  épanchements  séreux.  —  Dans  les  phleg- 
masies  des  organes  circulatoires,  cœur,  artères,  veines 
et  capillaires?  Difficulté,  diminution  ou  arrêt  mo- 
mentané et  parfois  définitif  de  la  circulation,  dans 
un  point  de  l'appareil  circulatoire.  —  Quoi  dans  les 
phlegmasies  cutanées  ou  dermites?  Une  perversion 
des  fonctions  de  sentir  et  d'exhaler  plutôt  qu'une 
augmentation.  —  Dans  les  phlegmasies  des  mu- 
queuses? D'abord  une  diminution,  puis  une  perver- 
sion de  sécrétion  muqueuse  qui  commence  par  être 
claire  et  ténue  pour  devenir  jaune  et  épaisse;  —  dans 
les  phlegmasies  glandulaires?  La  sécrétion  sera  di- 
minuée ou  suspendue  dans  le  rein  ,  et  ce  fait  y  sera 
plus  facile  à  apprécier  que  dans  les  autres  glan- 
des, etc.  Eh  bien!  c'est  précisément  ce  qui  arrive 
dans  tous  ces  cas,  vous  voyez  donc  que  ces  principes 
généraux  vous  donnent  la  clef  des  plus  importants 
symptômes  fonctionnels,  et  vous  initient  aux  faits  les 
plus  féconds  du  diagnostic  des  inflammations  internes 
et  profondes. 

Phénomènes  microscopiques.  —  Aux  suppositions  très- 
probables  de  l'obstruction  des  capillaires  engorgés  par 
le  sang  et  déduites  de  l'observation  directe  des  sym- 
ptômes des  phlegmasies ,  ont  succédé  des  observa- 
tions microscopiques  qui  l'ont  prouvée.  Wilson  Philip 
a  démontré  par  des  observations  de  ce  genre  sur  les 
animaux  à  sang  froid  et  a  sang  chaud  que  les  vaisseaux 
capillaires  sont  dilatés  ,  ce  qu'il  attribue  à  leur  fai- 
blesse -,  que  le  cours  du  sang  est  retardé  dans  ces  vais- 
seaux; que  les  pulsations  des  gros  vaisseaux  d'où 
viennent  les  capillaires  sont  augmentées ,   ce  qu'  il 


DE   L  INFLAMMATION    EN    GENERAL.  21 

explique  par  raceroissement  de  leur  activité,  quoique 
cela  sait  probablement  l'effet  mécanique  de  l'obsta- 
cle que  l'engorgement  des  capillaires  oppose  au  dé- 
gorgement des  gros  vaisseaux  par  ces  capillaires, 
(Allen  dans  S.  Coop.,  p.  8,  t.  II.)  Si  la  résolution  de 
l'inflammation  survient,  l'engorgement  et  les  autres 
phénomènes  se  dissipent.  (S.  Cooper,  Dict.  injlammat., 
p.  8.)  Thomson  a  cherché,  par  l'expérience,  à  con- 
naître l'action  d'une  foule  d'influences  sur  la  circu- 
lation de  la  patte  d'une  grenouille.  En  y  appliquant 
divers  agents ,  il  vit  les  artérioles  se  contracter  diver- 
sement et  souvent  à  diverses  reprises,  trois  ou  quatre 
fois  dans  un  quart-d'heure,  et  moins  de  deux  minutes 
après  une  application  d'ammoniaque,  par  exemple. 
Une  irritation  mécanique  avec  la  pointe  d'une  aiguille 
a  quelquefois  réussi  à  faire  contracter  les  vaisseaux 
sans  causer  la  moindre  agitation  à  l'animal.  Une  so- 
lution de  sel  les  fait  dilater.  (Thomson,  Traité  de  l'infl. , 
trad.  en  franc.,  p.  56-58;  (82'7.) 

Un  autre  auteur  anglais,  Ch.  Hastings,  dans  le  but 
de  vérifier  les  recherches  de  W.  Philip  et  de  Thom- 
son, s'est  livré  à  des  études  microscopiques  qui  ont 
éclairci  la  question.  Il  a  reconnu  que  certains  sti- 
mulus, appliqués  sur  les  parties  vivantes,  accélèrent 
le  mouvement  du  sang  et  provoquent  la  contraction 
des  vaisseaux  sanguins;  la  partie  devient  alors  plus 
pâle.  En  continuant  l'action  de  ces  stimulus,  les  petits 
vaisseaux  se  dilatent^  admettent  un  sang  moins  fluide, 
plus  rouge,  qui  perd  son  apparence  globuleuse  et  qui 
se  meut  beaucoup  plus  lentement  qu'à  l'état  normal.  Si 
l'on  cesse,  il  faut  quelque  temps  pour  que  les  vais- 
seaux recouvrent  leur  contractilité  et  résistent  à 
l'effort  du  sang  lancé  par  le  cœur.  Si  le  stimulus  est 
très-violent,  il  y  a  dilatation  et  ralentissement  du 
cours  du  sang,  sans  excitation  préalable. 


22  CHAPITRE    I. 

Lorsque  la  résolution  survient,  les  vaisseaux  di- 
latés se  contractent,  ils  reçoivent  un  sang  plus  fluide, 
contenant  de  plus  petits  globules,  presque  incolores  5 
et  ce  liquide  se  meut  bientôt  avec  la  même  régula- 
rité qu'avant  l'inflammation.  Si  l'inflammation  con- 
tinue, le  sang  s'arrête,  devient  très-rouge;  les  vais- 
seaux restent  dilatés.  La  gangrène  peut  alors  se  ma- 
nifester. Dans  ce  cas,  la  partie  se  ramollit,  le  sang  y 
est  immobile,  il  prend  une  teinte  jaunâtre  ou  brunâ- 
tre, et  la  partie  morte  tend  à  se  séparer  de  la  portion 
vivante.  (S.  Cooper,  p.  9.)  Gruitliuisen  a  confirmé  en 
partie  ces  observations  par  des  recherches  analogues. 
Kaltenbrunner  (Expérimenta  circa  stat.   sang  ^  etc.; 
Munich,  1826,  et  Répert.  génér.    cl'anat.    et  de  pliys.-, 
1827,  t.  IV,  p.  201)  distingue  l'un  de  l'autre  les  deux 
étatssuivants  :  VCongestion. —  Il  y  reconnaît  trois  pé- 
riodes :  celles  d'accroissement,  d'état  et  de  déclin. 
Dans  la  première,  qui  est  précédée  d'un  temps  d'incu- 
bation entre  l'application  du  stimulant  et  la  manifesta- 
tion des  accidents,  le  sang  afflue  vivement  vers  la 
partie  irritée;  le  cours  du  sang  est  accéléré,  le  cali- 
bre des  vaisseaux  agrandi  -,  leurs  parois  sont  tendues, 
le  sang  conserve  sa  couleur  vermeille,  même  en  pas- 
sant dans  les  veines  ;  les  globules  s'accolent  et  for- 
ment de  petits  grumeaux  qui  pénètrent  dans  les  vei- 
nes; le  parenchyme  de  la' partie  est  tuméfié;  ses 
fonctions,   l'absorption   surtout,   sont   suspendues. 
Dans  la  période  d'état,  les  choses  restent  au  même 
point;  dans  le  déclin  on  voit  l'accumulation  du  sang 
et  sa  rapidité  diminuer  peu  à  peu,  de  la  circonférence 
au  centre,  et  tout  disparaît.  Il  y  a  quelquefois  alors 
ce  que  Kaltenbrunner  appelle  une  crise,  c'est  l'exha- 
lation par  saccades  d'un  fluide  sanguin   ou   séreux 
hors  des  vaisseaux  capillaires. 

2°  Inflammation.  —  Sa  marche  est  partagée  aussi 


DE   l'inflammation    EN   GÉNÉRAL.  23 

en  trois  périodes,  précédées  d'un  temps  d'incubation 
pendant  lequel  se  passent  les  phénomènes  immédiats 
dus  à  l'application  du  stimulant,  et  que  les  auteurs 
anglais  ont  cru  appartenir  aux  premiers  temps  de 
l'inflammation.  L'incubation  terminée,  au  bout  d'un 
temps  variable ,  quelquefois  plusieurs  heures,  com- 
mence la  période  d'accroissement;  le  sang  afflue, 
son  cours  s'accélère  comme  dans  la  congestion  5  puis, 
vers  le  centre,  il  se  ralentit,  oscille  irrégulièrement 
dans  divers  points  et  finit  par  s'arrêter;  il  stagne  dans 
les  vaisseaux  dont  les  parois  semblent  relâchées. 
Quand  la  phlogose  est  un  peu  étendue,  il  y  a  plu- 
sieurs foyers  de  stagnation,  et,  àl'entour,  la  circula- 
tion est  plus  rapide  5  la  persistance  des  stases  cons- 
titue la  période  d'état.  C'est  alors  que  le  sang  peut 
être  diversement  altéré ,  que  du  pus  peut  se  former, 
la  gangrène  survenir.  Si  ces  accidents  n'ont  pas  lieu, 
commence  le  stade  de  déclin  ;  la  circulatior^  se  ra- 
lentit vers  la  circonférence ,  les  vaisseaux  se  désem- 
plissent; aux  environs  des  stases,  un  liquide  sangui- 
nolent ou  séreux  est  rejeté  par  saccades  plus  ou 
moins  répétées  :  c'est  la  crise  qui,  exceptionnelle  dans 
la  congestion,  est  constante  dans  la  phlegmasie.  Alors 
les  foyers  de  stagnation  se  dégorgent  peu  à  peu,  mais 
les  vaisseaux  y  demeurent  relâchés  pendant  quelque 
temps,  et  les  dépôts  de  la  matière  critique  y  forment 
une  certaine  tuméfaction. 

Lorsque  l'irritation  locale  gagne  tout  le  système 
circulatoire,  c'est  la.  fièvre  :  la.  fièvre  n'est,  suivant 
Kaltenbrunner,  que  le  phénomène  de  la  congestion 
généralisé.  Il  constate  que  des  foyers  inflammatoires 
se  forment  très-souvent  pendant  la  durée  de  cet 
état. 

Suivant  Koch,  dont  le  travail  a  été  analysé  dans  les 
Archives  générales   de  n7édecine  (t.  III,  p.  608,    1833, 


2  k  CHAPITRE    I. 

2*  série),  pendant  la  stase  il  y  aurait  dissolution  des 
globules  :  Koch,  comme  Kallenbrunner,  comme  Has- 
tings,  a  reconnu  qu'un  stimulant  nouveau  ou  plus 
énergique  peut  rétablir  la  circulation  et  faire  dispa- 
raître Tengorgement;  mais  bientôt  apparaissent  de, 
nouveaux  phénomènes  d'inflammation  (stase,  etc.) 
quelquefois  plus  étendus.  Dans  ses  leçons  sur  les  Phé- 
nojnènes  physiques  de  la  vie  (t,  III),  M.  Magendie  a  mon- 
tré que  le  sang  ne  converge  vers  un  point  irrité  que 
lorsqu'un  vaisseau  capillaire  étant  ouvert  il  y  a  moins 
de  résistance  en  ce  point. 

M.  Dubois  d'Amiens  (v.  Préleçons,  de  patli.  expérim.^ 
in-8,  1841)  confond  les  phénomènes  microscopiques 
de  la  congestion  et  ceux  de  l'inflammation,  qu'il  réunit 
sous  le  titre  commun  d'hypérémie  capillaire.  Il  ré- 
sulte de  ses  observations  que  quand  une  congestion 
ou  une  inflammation  tend  à  s'établir  dans  une  partie 
quelconque,  il  y  a  d'abord,  mais  non  toujours^  une  ac- 
célération notable  dans  les  courants  capillaires  5  puis, 
dans  tous  les  cas,  un  ralentissement  de  plus  en  plus  ma- 
nifeste :  bientôt  surviennent  une  rémittence,  des  pro- 
pulsions saccadées,  puis  des  intermittences,  des  temps 
d'arrêt  dans  la  circulation  ;  viennent  ensuite  des  mou- 
vements alternatifs  de  progression  et  de  recul,  des 
oscillations  qui  vont  en  s'afî'aiblissant  ;  enfin,  il  y  a  sta- 
gnation complète ,  cessation  absolue  de  tout  mouve- 
ment dans  le  système  capillaire.  A  mesure  que  le  ra- 
lentissement se  prononce,  les  globules  d'abord,  espa- 
cés par  du  sérum,  se  rapprochent  les  uns  des  autres; 
ils  se  tassent,  pour  ainsi  dire,  et  cela  avec  d'autant 
plus  de  facilité  qu'ils  sont  plus  aplatis.  M.  Dubois  n'a 
jamais  vu,  dans  l'état  de  congestion  le  plus  prononcé, 
que  les  petits  courants  se  laissassent  pénétrer  par 
plusieurs  globules  de  front.  Quant  à  tout  ce  qu'on  a 
dit  sur  de  petits  capillaires  à  fluides  blancs  qui  ad- 


DE   l'inflammation    EN    GÉNÉRAL.  25 

mettraient  alors  des  fluides  rouges,  ce  sont  là  de  pures 
imaginations.  Le  sérum  qui  séparait  les  globules  trans- 
sude  probablement  hors  des  conduits  et  pénètre  dans 
la  substance  interposée 5  de  là,  sans  doute,  l'œdème 
qui  accompagne  si  souvent  les  congestions  actives  ou 
passives.  Enfin,  des  îlots  de  substance  animale,  na- 
turellement limités  par  les  courants  réticulés,  ten- 
dent à  se  confondre  avec  ceux-ci  par  le  fait  d'un 
ramollissement;  c'est  ce  ramollissement  qui  est  le  cri- 
térium du  travail  phlegmasique. 

Dans  un  ouvrage  récemment  publié  (Physiologie  pa- 
thologique^ 2  vol.  in-8,  1845),  et  qui  est  consacré  à  des 
recherches  microscopiques ,  M.  le  docteur  Lebert  a 
étudié  avec  soin  le  phénomène  qui  nous  occupe,  et  il 
est  arrivé  à  peu  de  chose  près  aux  mêmes  résultats 
que  Kalteubrunner.  Il  reconnaît  qu'au  début,  la  cir- 
culation est  accélérée,  et  que  le  calibre  des  vais- 
seaux semble  rétréci;  que  bientôt  le  sang  se  ralen- 
tit, que  les  vaisseaux  se  dilatent,  et  que  le  sang 
s'arrête.  Alors  les  globules  s'accumulent,  le  sérum 
qui  les  entoure  se  coagule  5  celui  qui  tient  en  sus- 
pension la  matière  colorante  transsude  par  les  ca- 
pillaires. Ce  liquide  renferme  une  certaine  quantité 
de  fibrine  qui  se  coagule,  colle  ensemble  les  parties 
lésées,  etc.  Ce  dernier  résultat  concorde  avec  celui 
de  Kalteubrunner,  sur  ce  que  cet  auteur  appelle  les 
crises.  Souvent  ce  liquide  a  une  teinte  rougeâtre  due 
à  la  solution  de  la  matière  colorante  du  sang,  qui 
transsude  des  capillaires  sans  globules  sanguins;  sou- 
vent aussi  il  y  a  rupture  d'un  certain  nombre  de  vais- 
seaux capillaires,  et  il  se  forme,  de  petites  hémorra- 
gies avec  épanchement  de  globules  du  sang  ronds  et 
très-petits  {pi.  i,fig.  1).  M.  Lebert  regarde  la  des- 
truction de  capillaires  oblitérés,  engorgés  et  Informa- 
tion de  nouveaux  vaisseaux  comme  l'un  des  phénomènes  les 


26  CHAPITRE   I. 

plus  constants  de  l'inflammation.  Leur  formation  est  tou- 
jours centrifuge,  c'est-à-dire  que  les  nouveaux  vais- 
seaux ne  peuvent  provenir  que  de  ceux  qui  existent 
déjà.  C'est,  suivant  l'auteur,  une  erreur  de  croire  que 
des  vaisseaux  se  formeraient  d'une  manière  tout  à  fait 
indépendante  de  la  circulation  dans  les  produits  mor- 
bides et  ne  s'aboucheraient  que  plus  tard  avec  les 
vaisseaux  de  la  circulation  générale.  Ces  vaisseaux 
destinés  à  remplacer  ceux  que  l'inflammation  a  obli- 
térés se  forment  de  deux  manières;  soit  par  la  dila- 
tation de  canaux  très-petits  qui,  dans  l'état  normal, 
n'admettaient  pas  les  globules  sanguins;  soit  par  Ja 
formation  de  canaux  latéraux.  Indépendamment  de 
ces  phénomènes  microscopiques,  M.  Lebert  a  décrit 
en  dehors  des  capillaires,  dans  les  tissus  enflammés, 
et  comme  s'y  étant  formés  dans  les  fluides  transsu- 
dés  ou  sécrétés,  les  globules  granuleux  {pi.  1,  fig.  3), 
qui  sont  au  moins  huit  ou  neuf  fois  plus  gros  que  ceux 
du  sang,  sphériques.  Ils  paraissent  remplis  de  gra- 
nules  moléculaires  que  l'on  trouve  aussi  en  abondance 
dans  les  fluides  oîi  se  font  formés  les  globules  granu- 
leux. (Lebert,  t.  I,  p.  6-32.) 

La  cause  du  travail  inflammatoire  paraît  être  une 
irritation.  A-t-elle  le  pouvoir  d'attirer  les  fluides  au- 
tour du  point  oii  elle  existe,  même  contre  les  lois 
de  la  circulation,  de  manière  à  justifier  le  célèbre 
aphorisme  ubi  stimulus,  ibi  Jluxus?  C'est  ce  que  beau- 
coup d'expériences  semblent  démontrer.  Cependant 
M.Dubois  (d'Amiens)  fait  aussi  observer,  après  M.  Ma- 
gendie  (Leç.  sur  les  phén.  physiq,,  t.  III),  que  quand 
on  pique  une  partie  soumise  au  microscope  sans  léser 
aucun  capillaire,  il  y  a  accélération  de  la  circulation, 
mais  uniforme  dans  tous  les  points  de  la  partie  obser- 
vée, et  que  si  l'on  vient  à  ouvrir  un  capillaire  avec 
l'instrument  on  voit  réellement  affluer  de  toutes  parts 


DE    l'inflammation    EN    GÉNÉRAL.  27 

les  globules  vers  le  point  lésé.  C'est,  dit  M.  Dubois,  un 
phénomène  tout  à  fait  mécanique,  ie  sang  afflue  la  où 
il  trouve  moins  de  résistance  :  les  globules  sortent 
par  la  petite  plaie,  puis  bientôt  se  coagulent,  font 
obstacle  au  cours  du  sang  et  il  survient  des  phéno- 
mènes de  congestion  ou  d'hypérémie. 

Bien  d'autres  observateurs  encore,  qu'il  serait  trop 
long  de  citer,  se  sont  occupés  de  cet  intéressant  su- 
jet, sans  jamais  tomber  parfaitement  d'accord.  Nous- 
même  aussi  l'avons  étudié,  mais  nous  ne  sommes 
point  encore  assez  satisfait  de  nos  observations  pour 
les  publier.  Tout  ce  que  nous  croyons  pouvoir  en  dire 
c'est  que  la  science  des  phénomènes  microscopiques 
de  l'inflammation  n'est  pas  achevée  et  réclame  de 
nouvelles  études. 

Symptômes  circonvoisins.  — Nous  avons  vu,  dans  la 
pathologie  générale,  combien  de  symptômes  de  voi- 
sinage s'observent  dans  chaque  région  du  corps;  nous 
voulons  montrer  ici  que  les  phlegmasies  de  certains 
tissus  s'accompagnent  fréquemment  de  certains 
symptômes  circonvoisins  qu'une  haute  généralisation 
de  l'inflammation  ne  doit  pas  laisser  échapper  sous 
peine  d'être  légitimement  accusée  d'aveuglement. 

Les  symptômes  de  voisinage  sont,  comme  les  phé- 
nomènes locaux,  des  troubles  de  sensation,  des  dou- 
leurs 5  de  circulation  ou  de  rougeur;  de  chaleur-,  de 
sécrétion  œdémateuse  ou  plastique  dans  les  tissus,  et 
des  altérations  des  fonctions  spéciales  aux  organes 
malades,  qui  se  propagent  de  proche  en  proche,  aux 
parties  voisines,  à  une  distance  plus  ou  moins  consi- 
dérable. Développés  à  un  degré  modéré  d'intensité, 
ces  phénomènes  sont  des  symptômes  qui  se  dissipent 
avec  la  guérison  de  la  maladie  dont  ils  sont  l'eifet.  A 
un  degré  plus  élevé,  ils  constituent  l'inflammation  la 
mieux  caractérisée,  une  inflammation  d'abord   dé- 


28     '  CHAPITRE    I. 

pendante  de  la  phlegmasie  primitive ,  mais  bientôt 
indépendante,  essentielle,  vivant  par  elle-même,  de 
sa  propre  souffrance,  quoique  pouvant  être  encore 
influencée  par  l'inflammation  première  qui  l'a  engen- 
drée et  qu'elle  influence  à  son  tour  par  voisinage. 

Descendons  dans  les  faits  particuliers  pour  y  pui- 
ser les  preuves  de  ces  assertions  générales.  Elles  sont 
si  communes  que  nous  ne  sommes  embarrassés  que 
du  choix  des  exemples  et  que  nous  serons  obligé  de 
nous  restreindre. 

Les  inflammations  de  voisinage  s'observent  surtout 
dans  l'érysipèle,  dans  les  phlegmasies  des  muqueuses 
des  paupières,  de  la  bouche,  de  la  gorge ,  de  l'anus, 
de  1  urètre,  de  l'utérus,  de  quelques  séreuses,  des 
synoviales,  des  os,  etc.,  où  elles  donnent  lieu  à  des 
inflammations,  à  des  phlegmons  de  voisinage  qui  se 
terminent  souvent  par  des  abcès  sous-cutanés  des 
paupières,  des  alentours  de  l'oreille,  des  joues,  de  la 
région  sous-maxillaire,  des  environs  de  l'anus,  du 
périnée,  du  bassin,  des  abcès  sous-pleuraux,  péri- 
synoviaux  ou  périarticulaires  et  périostaux.  Nous  re- 
viendrons un  peu  plus  bas,  à  l'occasion  des  abcès,  sur 
ces  abcès circonvoisins,  que  nous  ne  pouvons  décrire  ici. 
Voilà  donc  de  nombreux  et  graves  exemples  d'inflam- 
mations circonvoisines  qui  souvent  l'emportent  sur  la 
phlegmasie  première,  après  avoir  été  déterminées  par 
elle. 

Par  suite  de  la  continuité  de  tous  les  vaisseaux  les 
uns  avec  les  autres  et  du  sang  qui  les  remplit  plus  ou 
moins 5  par  suite  de  l'action  de  la  partie  enflammée 
qui  se  comporte  sous  ce  rapport  comme  un  organe 
particulier,  la  masse  du  sang  entière  s'altère  graduel- 
lement et  rapidement. 

État  du  sang  dans  les  inflammations.  —  Nous  avons 
déjà  indiqué  dans  la  pathologie  générale  (  1. 1,  p.  121) 


DE    l'inflammation    EN    GÉNÉRAL.  29 

l'ensemble  des  recherches  modernes  sur  l'état  du 
sang  dans  les  inflammations.  C'est  dans  les  phleg- 
masies  que  paraît  se  rencontrer  la  modification  du 
sarig  la  plus  constante  et  la  mieux  connue.  Je  veux 
parler  de  l'augmentation  de  l'un  de  ses  éléments,  la 
fibrine.  On  l'observe  toutes  les  fois  que  l'inflamma- 
tion est  assez  intense  pour  déterminer  un  mouvement 
fébrile.  Elle  ne  se  montre  point  avant  l'inflamma- 
tion 5  mais  elle  paraît  en  même  temps  que  la  fiè- 
vre, c'est-à-dire  quand  la  lésion  locale  s'est  déjà 
manifestée ,  et  disparaît  avec  la  fièvre ,  bien  que 
les  altérations  locales  persistent  encore  quelquefois. 
Dans  l'état  normal,  la  proportion  de  fibrine  est  de 
2,50  a  3,  au  plus  4,  sur  1,000  parties  de  sang.  Suivant 
M.  Andral,  chez  l'homme,  la  fibrine,  dans  une  inflam- 
mation aiguë  bien  établie,  oscille  ordinairement  entre 
les  chiffres  6  et  8  ;  elle  s'élève  dans  un  moins  grand 
nombre  de  cas,  entre  8  et  9  ;  et  enfin  plus  rarement 
encore  elle  dépasse  ce  dernier  chiffre,  pour  arriver 
graduellement  jusqu'à  10  et  demi,  chiffre  qui  a  été 
jusqu'à  présent  le  plus  haut  qu'il  ait  trouvé,  en  fibrine, 
dans  les  phlegmasies.  {Hématologie  pathologique,  p,  84.) 
11  ajoute,  même  :  «  Quant  aux  cas  dans  lesquels  la 
fibrine  n'atteint  pas  le  chiffre  5,  ils  sont  relatifs  à  des 
phlegmasies  aiguës  encore  peu  prononcées,  et  qui 
commencent  à  peine,  ou  qui  ont  fort  peu  d'intensité 
et  d'étendue  -,  alors  il  peut  arriver  que  la  fibrine  des- 
cende de  5  jusqu'à  4  et  demi  et  quelquefois  même 
jusqu'à  4;  mais  à  ce  dernier  chiffre  se  trouve  la  limite 
la  plus  inférieure  possible  et  comme  exceptionnelle  de 
la  quantité  de  fibrine  dans  l'état  phlegmasique  aigu 
ou  subaigu.  (IbicL,  p.  85.)  »  Cet  abaissement  du  chiffre 
de  la  fibrine  se  rencontre  encore  dans  les  phlegmasies 
survenues  d'une  manière  intermittente,  chez  des  in- 
dividus atteints  de  maladies  dans  lesquelles  la  pro- 


30  CHAPITRE  I. 

portion  de  fibrine  diminue.  C'est  ce  qui  arrive  pour 
la  fièvre  typhoïde.  Les  affections  dans  lesquelles  on 
a  trouvé  la  plus  forte  proportion  de  l'élément  fibri- 
neux  sont  la  pneumonie  et  le  rhumatisme  articulaire 
aigu.  L'augmentation  absolue  de  la  fibrine  au-dessus 
de  son  chiffre  normal  donne  lieu  à  la  couenne  du  sang 
caillé,  dite  inflammatoire,  parce  qu'elle  est  un  caractère 
d'inflammation.  Quant  aux  globules,  leur  quantité  ne 
change  pas  dans  les  phlegmasies  et  ne  les  influence 
pas.  Si  leur  chiffre  diminue,  ce  n'est  pas  par  la  ma- 
ladie, mais  par  la  saignée,  la  diète,  etc.  Ils  n'in- 
fluent pas  non  plus  sur  la  quantité  de  la  fibrine.  Dans 
l'anémie,  la  chlorose,  oii  le  chiffre  des  globules  des- 
cend de  127  à  27,  les  phlegmasies  sont  aussi  fréquen- 
tes que  lorsqu'il  est  à  127,  son  état  normal.  Et  si  la 
couenne  se  forme  dans  l'anémie  et  la  chlorose,  c'est 
parce  qu'il  y  a  augmentation  de  la  fibrine  relativement 
aux  globules. 

D'après  les  recherches  de  MM.  Becquerel  et  Ro- 
dier,  la  proportion  d'albumine  contenue  dans  le  sang 
diminue  5  et  cette  diminution,  chose  fort  remarqua- 
ble, est  en  rapport  avec  l'augmentation  de  fibrine,  de 
telle  sorte  que  les  deux  chiffres  ainsi  modifiés  en  sens 
inverse,  étant  additionnés  donnent  pour  résultat  une 
somme  à  peu  près  égale  à  celle  de  ces  deux  principes 
à  l'état  normal.  Ce  fait  porterait  ces  auteurs  à  penser 
que  la  fibrine  n'est  autre  chose  que  de  l'albumine 
modifiée,  et  que  cette  transformation  s'accomplit 
avec  plus  de  facilité  sous  l'influence  d'un  travail 
phlegmasique.  MM.  Becquerel  et  Rodier  signalent 
encore,  comme  phénomène  assez  commun,  une  aug- 
mentation dans  la  proportion  de  cholestérine  qui, 
dans  certains  cas,  serait  doublée.  Quant  à  la  diminu- 
tion des  globules  dont  parlent  ces  deux  auteurs,  ils 
l'attribuent  eux-mêmes  soit  aux  maladies  g^raves  dans 


DE   l'inflammation   EN   GÉNÉUAL.  31 

lesquels  ils  l'ont  rencontrée,  soit  au  traitement  débi- 
litant qui  avait  été  mis  en  usage. 

Symptômes  sympathiques.  — C'est  la  fièvre  sympathi- 
que déjà  signalée  plutôt  que  décrite,  page  86  de  la 
Pathologie  générale.  Ce  sont  en  outre  quelques  symp- 
tômes variables  qui  s'y  joignent  sans  en  faire  rigou- 
reusement partie,  mais  qu'on  peut  sans  inconvénient 
laisser  confondus  avec  ceux  de  la  fièvre  et  ne  point 
chercher  k  séparer.  Il  y  a  un  malaise  général  qui  est 
un  trouble  de  sensation;  souvent  aussi,  d'abord,  une 
sensation  de  froid  avec  sécheresse  de  la  peau  et 
frissonnement  pénible,  mais  ordinairementbien  moins 
prononcés  que  dans  les  accès  des  fièvres  intermit- 
tentes, et  en  outre  une  sensation  de  faiblesse  qui  dé- 
rive de  la  faiblesse  musculaire  ;  parfois  quelques 
bourdonnements  d'oreilles,  quelques  éblouissements, 
quelques  sensations  de  tournoiement ,  de  balance- 
ment, phénomènes  de  sensations  permorbides.  Le 
sommeil  alors  est  rarement  intact;  il  est  ou  plus  lourd 
ou  plus  léger,  l'intelligence  est  incapable  d'une  at- 
tention soutenue  ;  le  visage  a  perdu  de  sa  gaieté 
naturelle,  mais  il  n'est  pas  triste,  il  est  sans  émo- 
tion ,  il  est  calme,  si  le  malade  ne  souffre  pas.  La 
musculation  a  perdu  de  sa  force  et  de  son  acti- 
vité. L'appétit  est  diminué,  quelquefois  nul,  la  soif 
plus  ou  moins  intense,  la  digestion  stomacale  gênée, 
les  selles  sont  rares  ou  liquides  ;  la  circulation  est  accé- 
lérée ,  et  le  pouls  d'autant  plus  fréquent,  en  général, 
que  l'inflammation  est  plus  intense.  La  chaleur  ani- 
male est  généralement  plus  élevée,  et  a  succédé  aux 
frissons  momentanés  indiqués  plus  haut.  La  peau  est 
habituellement  moite  ou  humide  sous  l'influence  de 
la  chaleur  fébrile  qui,  comme  la  fièvre,  est  ordinaire- 
ment continue,  mais  avec  des  exacerbations  irrégu- 
lières. Souvent  alors  les  urines  sont  troubles  et  bri- 


32  CHAPITRE   I. 

quetées.  La  piiissaoce  génératrice  est  ordinairement 
défaillante,  et  son  inaptitude  est  en  général,  comme 
tous  les  autres  effets  sympathiques,  proportionnée  à 
l'intensilé  de  l'inflammation. 

Cependant  cette  fièvre  et  ces  symptômes  peuvent 
manquer.  C'est  ce  qui  s'observe  dans  les  inflamma- 
tions légères,  de  peu  d'étendue  et  très-circonscrites. 
Ainsi  une  multitude  de  petites  inflammations  trau- 
matiques,  la  plupart  des  ophthalmies  et  même  des 
ophthalraies  graves  qui  entraîrfent  le  ramollissement 
de  la  cornée,  la  perforation  de  l'œil,  et  la  perte  de  la 
vue,  existent  sans  fièvre.  Dans  d'autres  inflamma- 
tions plus  étendues,  mais  peu  intenses,  subaiguës  ou 
chroniques  comme  les  pleurésies  latentes,  la  fièvre 
peut  manquer  généralement  ou  ne  se  manifester  qu'à 
certaines  heures,  le  soir,  pendant  la  nuit,  etc.,  et  si 
on  ne  visite  pas  les  malades  à  cette  époque,  la  fièvre 
peut  rester  méconnue. 

Marche.  — Les  inflammations  sont  quelquefois  pré* 
cédées  d'une  fièvre  d'invasion.  On  l'observe  surtout 
lorsqu'elles  sont  ou  paraissent  être  spontanées;  mais 
des  phlegmasies  causées  par  le  froid,  comme  une 
pharyngite,  une  pleurite,  une  pneuraonite,  sont  même 
souvent  précédées  de  frisson  et  de  fièvre  d'invasion. 

Les  phénomènes  locaux  se  succèdent  en  général 
assez  rapidement  :  la  douleur  éclate  ordinairement 
la  première-,  elle  est  promptement  suivie  delà  rou- 
geur, dont  la  manifestation  est  apparente  dès  les  pre- 
miers moments  sur  les  parties' extérieures  ou  sur  les 
parties  internes,  visibles  de  l'extérieur,  les  amygda- 
les et  le  pharynx,  par  exemple.  Dans  certains  cas,  la 
congestion  sanguine  se  montre  avant  la  douleur  et 
les  autres  accidents.  C'est  ce  qui  a  lieu  dans  les  hy- 
postases  ou  inflammations  par  déclivité.  La  chaleur 
apparaît  en  troisième  lieu.  Souvent  aussi  ces  syraptô- 


DE    l'inflammation    EN    GÉNÉRAL.  33 

mes  semblent  se  montrer  en  même  temps,  souvent 
même  avec  !e  caractère  anatomique  du  gonflement 
qui  n'est  pourtant  bien  apparent  que  lorsque  l'afflux 
sanguin  est  devenu  assez  considérable  pour  augmen- 
ter le  volume  de  la  partie  affectée.  Alors  aussi  l'aug- 
mentation de  consistance  et  de  tension  se  manifestent. 
Le  ramollissement  ou  l'induration  viennent  plus  tard. 

Les  troubles  fonctionnels  se  font  apercevoir  en 
môme  temps  que  les  accidents  locaux,  ou  peu  après. 
Soit  une  angine  :  la  gêne  de  la  déglutition  se  pro- 
duit en  même  temps  que  la  douleur,  la  rougeur.  Les 
symptômes  de  voisinage  ne  se  montrent  pas  toujours  ; 
mais  comme  leur  groupe  n'a  pas  frappé  les  observa- 
teurs, pent-être  ces  phénomènes  sont-iîs  plus  fré- 
quents qu'on  ne  serait  tenté  de  le  croire.  Cessymptômes 
consistent,  dans  des  congestions  sanguines,  de  la  dou- 
leur et  autres  accidents  phlegmasiques  qui  s'obser- 
vent au  voisinage  delà  partie  primitivement  affectée. 
Il  peut  même  survenir  plus  tard  de  la  suppuration. 
Quant  aux  symptômes  sympathiques  ils  se  montrent 
dès  que  les  autres  prennent  un  peu  d'intensité.  Leur 
accroissement  à  tous  est  plus  ou  moins  rapide.  Leur 
progression  est  ordinairement  continue,  mais  elle 
offre  souvent  des  exacerbations  qui  ont  lieu  à  certai- 
nes heures,  le  soir.  Des  médecins  prétendent  même 
avoir  observé  des  inflammations  intermittentes.  Je 
crains'bien  qu'ils  n'aient  pris  des  fièvres  intermitten- 
tes avec  phénomènes  inflammatoires  symptômatiques 
pour  des  phlegmasies  intermittentes.  Je  discuterai  ces 
faits  plus  loin  à  l'occasion  du  diagnostic. 

Durée.  —  Elle  est  trop  variable  pour  en  rien  dire 
de  général;  tantôt  elle  est  véritablement  éphémère 
et  dure  à  peine  vingt-quatre  heures;  d'autres  fois, 
elle  se  prolonge  pendant  plusieurs  semaines;  ses 
symptômes  sont  intenses  et  elle  est  aiguë;  d'autres 

3 


3h  CHAPITRK    I. 

fois  les  symptômes  sont  peu  intenses  et  la  marche  est 
plus  longue  et  subaiguë;  d'autres  fois,  les  symptômes 
sont  moins  intenses  encore,  la  durée  est  plus  longue 
et  la  maladie  est  chronique. 

Terminaisons.  — L'inflammation  peut  se  terminer  par 
résolution,  par  délitescence,  par  métastase,  par  une 
crise,  devenir  aiguë,  subaiguë,  chronique  et  récipro- 
quement, ou  devenir  soppurative,  ulcérative,  atro- 
phiante, hypertrophiante,  adhésive,  rétractive,  in- 
durante ,  ramollissante ,  gangreneuse.  Enfin ,  elle 
peut  offrir  simultanément  ou  successivement  plu- 
sieurs de  ces  caractères  et  de  ces  formes  et  entraîner 
la  mort. 

î°  Terminaison  par  résolution,  —  Disparition  graduelle 
de  tous  les  symptômes,  à  peu  près  dans  un  ordre  in- 
verse à  celui  do  leur  apparition.  Cette  terminaison 
est  la  plus  sûre  et  la  plus  heureuse.  —  Le  microscope 
nous  apprend  que  pendant  la  résolution  la  circulation 
se  rétablit  dans  les  parties  enflammées-,  que  les  vais- 
seaux restent ,  d'abord ,  dilatés  et  imparfaitement 
remplis  par  le  liquide  qui  les  parcourt-,  que  les  dé- 
pôts de  la  lymphe  plastique  sont  graduellement  ré- 
sorbés. 

2°  Terminaison  par  délitescence. —  Quand  les  accidents 
inflammatoires  d'un  érysipèle,  d'un  rhumatisme  ar^ 
ticulaire  inflammatoire,  d'un  accès  de  goutte  articu- 
laire, disparaissent  dans  l'espace  de  quelques*  heu- 
res sans  accident,  on  dit  qu'il  y  a  délitescence.  Il  est 
rare  que  la  délitescence  survienne  quand  l'inflamma- 
tion a  déjà  duré  assez  de  temps  pour  causer  un  en- 
gorgement et  des  altérations  matérielles  considéra- 
blés.  Elle  est,  en  général,  moins  favorable  et  inspire 
moins  de  sécurité  que  la  résolution,  parce  qu'on  ne 
sait  pas  d'abord,  si  ce  n'est  pas  une  métastase.  Tan- 
tôt !a  délitescence  est  spontanée,  tantôt  elle  résulte 


DE   l'inflammation   EN    GÉNÉRAL.  35 

de  l'action  de  certains  médicaments  appelés  réfrigé- 
rants ou  répercussifs, 

3°  Terminaison  par  métastase.  —  Dans  ce  cas,  l'inflam- 
mation disparaît  brusquement,  comme  dans  le  cas 
précédent  5  mais,  tandis  que  dans  la  délitescence  la 
santé  suit,  il  n'en  est  pas  de  même  ici.  Une  affection 
nouvelle  se  déclare  sur  un  point  plus  ou  moins  éloi- 
gné. Je  dis  un'te  affection  nouvelle,  car  ce  n'est  pas 
toujours  une  inflammation,  bien  que,  dans  la  plupart 
des  cas,  la  nouvelle  maladie  soit  de  même  nature  que 
celle  qui  avait  disparu.  C'est,  comme  on  le  voit,  une 
conversion  de  la  phlegmasie  en  une  autre  affection. 
Il  n'est  pas  rare,  non  plus,  de  voir  un  érysipèle  de 
la  face  s'éteindre  complètement,  puis  îouL  à  coup  sur- 
venir une  méningite  mortelle.  La  métastase  est  quel- 
quefois naturelle  -,  d'autres  fois  elle  est  provoquée  : 
c'est  dans  ce  sens  qu'agissent  les  répercussifs.  D'au- 
tres fois  .la  métastase  a  lieu  sous  l'influence  d'un 
traitement  rationnel.  J'ai  vu  ,  dans  le  temps  de  mes 
études  médicales,  mourir  d'une  affection  aiguë  de 
poitrine  un  enfant  de  quinze  ans.  11  portait  d'abord 
à  l'un  des  genoux  un  rhumatisme  articulaire  aigu,  qui 
avait  brusquement  disparu  sous  une  application  de 
trente  à  quarante  sangsues  au  genou.  —  Quand  la  ma- 
ladie nouvelle  est  moins  grave,  ou  attaque  un  organe 
moins  important  que  celle  qui  a  disparu,  la  métastase 
est  favorable;  mais  dans  le  cas  contraire,  comme  nous 
venons  d'en  citer  des  exemples,  elle  est  très-fâ- 
cheuse. 

4°  Terminaison  par  une  crise.  —  Si,  en  même  temps 
que  cède  l'inflammation,  on  voit  survenir  des  sueurs 
abondantes  plus  ou  moins  fétides,  une  sécrétion  uri- 
naire  copieuse ,  plus  ou  moins  chargée  et  sédimen- 
teuse,  une  diarrhée  abondante,  une  éruption  cutanée 
momentanée,  un  trouble  phénoménal  quelconque,  on 


36  CHAPITRE  ï. 

dit  qU'ii  y  a  une  crise.  Nous  avons  apprécié  ailleurs 
(Pathol.  génér.,  p.  226)  la  valeur  de  ces  phénomènes. 

Nous  parlerons  plus  bas  des  formes  aiguë,  subaiguë, 
chronique,  suppurative,  ulcérative,  adhésive,  rétrac- 
tive,  que  l'inflammation  peut  revêtir  dans  sa  marche 
ou  en  lesquelles  elle  peut  se  convertir.  Elle  est  d'ail- 
leurs atrophiante  quand  elle  entraîne  ramincissement, 
la  diminution  des  tissus  sans  les  ulcérer,  sans  y 
produire  de  solution  de  continuité  ;  hijpertrophiante 
quand,  au  contraire,  elle  les  épaissit  et  en  accroît 
la  substance.  Elle  est  enfin  indurante  quand  elle  en 
augmente  la  consistance,  ramollissante  quand  elle  la 
diminue.  Elle  peut  même  les  rendre /nai;/es  sans  les 
ramoliir,  et  même  en  les  rendant  plus  résistants, 
comme  nous  l'exposerons  à  l'article  spécial  que  nous 
voulons  consacrer  à  l'inflammation  rétractive.  parce 
que  cette  affection  est  peu  ou  mal  connue. 

La  mort  survient  assez  souvent  dans  les  phlegma- 
sies  très-graves  ,  très-étendues  ,  accompagnées  de 
phénomènes  réactionnels  très-considérables  ou  inté- 
ressant des  organes  essentiels  à  la  vie.  Il  est  par- 
fois possible  d'en  comprendre  le  mécanisme  ;  mais 
quelquefois  il  est  inexplicable.  Ainsi  on  conçoit  très- 
bien  que,  dans  une  pneumonie  double,  la  gêne  de 
l'hématose  devienne  si  grande  que  la  mort  par  as- 
phyxie en  soit  le  résultat.  On  le  conçoit  encore  dans 
les  phlegmasies  croupales  ou  couenneuses  qui  ob- 
struent le  passage  des  conduits  aériens-,  dans  les 
péritonites  étendues,  dans  les  méningites,  les  encé- 
phalites, oîi  les  grandes  fonctions  de  l'innervation 
sont  violemment  troublées  ;  dans  les  phlegmasies  chro- 
niques, avec  sécrétion  purulente  abondante,  qni  amè- 
nent des  pertes  incessamment  répétées  et  l'épuise- 
ment par  consomption.  Mais  la  mort  qui  survient  dans 
certaines  phlegmasies  peu  étendues  ne  se  comprend 


DE   l'inflammation    EN   GÉNÉRAL.  37 

pas,  et  il  j  a  beaucoup  de  cas  de  ce  genre.  Ce  sujet 
est  donc  un  point  de  recherches  important. 

Des  influences  qui  peuvent  modifier  l'inflammation.  — Deux 
âges  extrêmes,  l'enfance  et  la  vieillesse,  aggravent 
les  phlegmasies  et  rendent  mortelles  les  plus  légères. 
11  me  paraît  impossible  de  rien  dire  de  précis  sur 
l'influence  du  sexe  et  du  tempérament.  Au  reste, 
toutes  les  causes  capables  de  produire  l'inflamma- 
tion sont  susceptibles  de  l'aggraver  en  agissant  pen- 
dant son  cours. 

Diagnostic.  —  Il  n'est  pas  difficile  lorsque  l'inflam- 
mation est  extérieure  et  que  la  rougeur,  le  gonfle- 
ment, la  chaleur  et  la  douleur  de  la  partie  enflammée 
sont  évidents.  C'est  plus  facile  encore  s'il  s'y  joint 
des  troubles  fonctionnels,  circonvoisins,  de  la  fiè- 
vre, et  de  la  couenne  sur  le  sang  des  saignées.  Lors- 
que la  maladie  est  profonde,  l'impossibilité  de  con- 
stater les  quatre  caractères  locaux  sus  -  indiqués 
n'empêche  point  le  diagnostic  s'il  y  a  des  troubles 
fonctionnels  dans  la  partie  malade  et  de  la  fièvre. 
Si,  au  contraire,  la  maladie  est  interne,  légère,  très- 
peu  étendue,  que  tous  les  symptômes,  ou  à  peu  près 
tous,  viennent  à  manquer  ou  soient  très-peu  pro- 
noncés, le  diagnostic  de  la  nature  inflammatoire  de 
la  maladie  peut  être  douteux ,  même  impossible.  Et 
remarquez  bien  que  je  ne  dis  pas  le  diagnostic  de 
l'espèce  5  celui-ci  peut  être  plus  impossible  encore, 
si  l'on  peut  admettre  des  degrés  dans  l'impossible. 
Qui  n'a  trouvé  sur  les  cadavres  des  injections,  des 
ramollissements,  même  des  ulcérations  inflamma- 
toires internes  non- soupçonnés  ,  faute  de  caractères 
propres  à  en  révéler  l'existence?  Qui  n'a  vu  à  la 
peau  de  petites  rougeurs  inflammatoires  qu'on  ne  re- 
connaîtrait pas  si  elles  ne  tombaient  sous  les  yeux? 
Si  celles-là  sont  sans  importance,  il  en  est  qui  en 


38  CHAPITRE   I. 

ont  beaucoup  et  qui  seraient  également  méconnues 
si  elles  n'étaient  extérieures  et  visibles.  J'ai  cité  ail- 
leurs des  ophthalmies  conjonctivales  et  cornéales  qui, 
sans  faire  souffrir  le  malade,  sans  symptômes  locaux 
autres  qu'une  injection  conjonctivale  et  de  l'opacité 
de  la  cornée,  sans  symptômes  circonvoisins,  sans 
fièvre,  détruisent  l'œil  en  deux  ou  trois  semaines. 
Je  crois  donc  qu'il  y  a  des  inflammations  internes 
latentes  qui  restent  méconnues ,  parce  qu'elles  ne 
sont  pas  visibles,  et  les  raisons  que  je  viens  d'ex- 
poser ne  permettent,  du  moins,  à  personne  de  le 
nier.  En  efl'et,  si  l'œil  n'était  pas  un  organe  extérieur, 
lorsqu'il  est  affecté  des  ophthalmies  graves  que  je 
viens  de  signaler,  son  inflammation  échapperait  au 
diagnostic. 

Diagnostic  différentiel  d'avec  les  pklegmasies  constitu- 
tionnelles, syphilitiques,  scrofuùeuses ,  fébriles.  —  Ordi- 
nairement, ces  phlogoses  sont  précédées  de  l'affec- 
tion diathésale,  sont  modifiées  par  celle-ci  dans  leurs 
caractères,  leur  marche,  leur  durée ,  leur  progrès, 
et  souvent  soulagées  ou  guéries  par  les  moyens  qui 
réussissent  contre  l'affection  constitutionnelle  plus 
que  parles  moyens  curatifs  des  phlegmasies  locales 
ou  idiopathiques.  Pour  des  raisons  analogues  je  n'ad- 
mets pas  d'inflammations  locales  intermittentes. 

Je  crains,  ai-je  dit  déjà,  qu'on  ait  fait  à  cet  égard 
une  erreur  de  diagnostic  sur  la  nature  et  la  classe  de 
ces  maladies,  et  qu'on  ait  pris  pour  des  inflammations 
intermittentes ,  des  fièvres  périodiques  accompa- 
gnées de  phénomènes  inflammatoires  symptômati- 
ques  de  la  fièvre  essentielle.  Comme  c'est  une  haute 
question  de  logique  médicale  et  de  diagnostic  gé- 
néral fort  importante,  j'en  profiterai  pour  établir, 
par  un  exemple  éclatant,  ce  que  je  regarde  comme 
les  vrais  principes  à  cet  égard,  et  pour  prouver  en- 


DE   l'inflammation    EN   GÉNÉRAL.  39 

fin,  comme  je  l'ai  déjà  dit,  que,  pour  connaître  les 
faits,  il  ne  suffit  pas  d'observer,  il  faut  encore  réjQié- 
chir  et  raisonner. 

Parmi  les  faits  cités  comme  exemples  de  phleg- 
masies  intermittentes,  je  choisirai  les  suivants.  Le 
docteur  Georgiadi  a  communiqué  à  M.  Mongellaz 
l'observation  d'un  cuisinier  chez  lequel  on  constata 
un  érysipèle  bien  caractérisé  de  la  moitié  droite  de 
la  face  s'étendant  jusqu'au  bas  du  cou.  Il  y  avait 
aussi  fièvre  intense,  avec  anxiété,  etc.  Après  avoir  duré 
vingt-quatre  ou  trente-six  heures,  l'érysipèle  se  re- 
produisait sous  le  type  tierce  et  envahissait  à  chaque 
accès  une  portion  plus  étendue  de  la  face.  Dans  les 
intervaiîes,  l'érysipèle  disparaissait  j  le  malade  res- 
tait en  parfaite  santé.  Il  guérit  par  le  quinquina. 
(Mongellaz,  Irrit.  intermit.^  t.  I,  p.  9(5.)  —  Stoil  a  VU 
UB  paysan  dont  les  yeux  s'enflammaient  tous  les 
jours,  avec  douleur,  rougeur,  etc.,  depuis  quatre 
heures  précises  de  l'après-midi  jusqu'au  îendemain 
matin.  Le  malade  guérit  par  les  vomitifs  et  les  vési- 
catoires.  (Méd.  prat.,  an.  177  3,  obs.  5.)  - —  Un  soldat 
suisse  était  pris  tous  les  jours,  à  quatre  heures,  d'une 
violeyite  ophtlmlmie  de  l'œil  gauche,  sl^qq,  fièvre  intense, 
si  peu  commune  dans  les  ophthalmies  locales.  L'af- 
fection,  durant  depuis  assez  longtemps,  il  y  avait 
une  taie  au-dessus  de  la  pupille.  Guérison  par  le  sul- 
fate de  quinine.  (Obs.  du  docteur  Fallot,  Journal  compl. 
des  se.  méd.,  1829.)  On  cite  d'autres  cas  d' ophthal- 
mies tierces,  quartes,  octanes  et  même  annuelles 
(Mongellaz,  t.  I,  p.  78-84);  un  cas  d'Hoffmann,  tou- 
chant une  ophthalmie  quotidienne  interne  qui  finit 
par  causer  une  taie  assez  épaisse.  —  On  rapporte, 
en  outre,  des  exemples  de  fluxions  faciales,  de  co- 
ryzas, de  mammite,  d'entérite  avec  le  caractère  in- 
termittent. 


llO  CHAPITRE    I. 

Fluxions  faciales.  —  Une  dame  convalescente  d'une 
affection  catarrhale  de  la  poitrine ,  frappée  de  l'air 
froid  au  visage,  fut  prise  d'une  fluxion  inflammatoire 
à  la  joue  droite,  qui,  d'abord  irrégulièrement  inter- 
mittente, devint  quotidienne  au  bout  de  quelques 
jours.  Vers  huit  heures  du  matin,  il  survenait  du 
malaise,  de  la  fièvre,  puis  la  joue  droite  devenait  rouge, 
tendue,  brûlante.  La  douleur  s'étendait  à  la  tempe, 
à  l'oreille  du  même  côté.  A  quatre  heures,  l'accès 
était  passé.  Le  sulfate  de  quinine  amena  une  prompte 
guérison.  (Durand,  Journ.  comptém.^  t.  XX.)  —  M.  Las- 
salvy  a  observé,  chez  une  jeune  femme  qui  allaitait, 
une  fluxion  inflammatoire  de  la  moitié  gauche  du 
crâne  et  de  la  face  qui  se  reproduisait  tous  les  jours 
à  la  même  heure.  [Ephémérides  médic.  de  Montpellier, 
1827.)  —  Mêmes  phénomènes  chez  une  dame  con- 
valescente d'une  pneumonie,  qui,  ayant  reçu  l'im- 
pression de  l'air  froid  au  visage,  fut  prise  également 
d'une  fluxion  inflammatoire  de  la  joue  droite  au  type 
quotidien.  (Journ.  univ.  des  se.  méd,^  t.  XVIIL) 

Coryzas.  —  Un  homme  de  trente  ans  éprouvait  tous 
les  jours,  vers  le  déclin  de  la  nuit,  un  engorgement 
douloureux  des  fosses  nasales  et  des  sinus  frontaux, 
avec  écoulement  séreux  abondant  et  douleur.  Le 
reste  de  la  journée  se  passait  tranquillement.  {Journ. 
de  Vandermonde,  t.  XLVÏ.)  —  Deschamps  fils,  dans  son 
Traité  des  maladies  des  fosses  nasales,  parle  d'un  homme 
de  vingt-six  ans  chez  lequel  survenait  chaque  soir, 
entre  sept  et  huit  heures,  de  la  pesanteur,  de  la 
douleur  et  un  sentiment  de  sécheresse  dans  les 
fosses  nasales  5  il  y  avait  du  frisson  suivi  de  chaleur, 
avec  fréquence  du  pouls.  Le  malade  mouchait  dans 
les  intervalles  une  matière  visqueuse  très-abondante. 
—  On  a  observé,  à  la  clinique  de  M.  Chomel,  un  jeune 
homme  de  dix-huit  ans  qui,  tous  les  jours,  était  pris, 


DE   l'inflammation    EN    GÉNÉRAL.  ^1 

à  sept  heures  du  matin,  d'une  douleur  au-dessus  du 
sourcil  droit,  avec  écoulement  assez  abondant  des 
deux  narines,  éternuements  fréquents,  élancements 
passagers,  douleurs  à  la  région  frontale.  Cet  état  ar- 
rivait à  son  plus  haut  point  entre  dix  heures  et  midi,  et 
cessait  vers  sept  heures  du  soir.  (Lanc.fr.,  1831.) 

Mammite. — M.  Bonnet,  de  Bordeaux,  dans  son 
Traité  des  fièvres  intermittentes,  1835,  raconte  l'obser- 
vation d'une  femme  qui,  après  l'accouchement,  fut 
prise  d'une  mammite  très-intense  se  reproduisant 
sous  le  type  tierce  et  occupant  alternativement  les 
deux  mamelles.  Cette  inflammation,  accompagnée  à 
chaque  accès  d'une  fièvre  intense  vainement  combattue 
par  les  émissions  sanguines,  puis  par  le  sulfate  de 
quinine,  céda,  en  définitive,  à  deux  dernières  appli- 
cations de  sangsues. 

Entérite.  —  Le  docteur  Jannyot,  de  Coiffy-la-Ville, 
a  publié  deux  observations  d'entérites  intermittentes 
guéries  par  le  sulfate  de  quinine.  Le  second  cas  est 
surtout  remarquable  :  les  accès  revenaient  tous  les 
jours  à  quatre  heures  de  l'après-midi  et  se  prolon- 
geaient jusqu'à  onze  heures  ou  minuit  5  ils  étaient 
caractérisés  par  de  la  douleur  aiguë  dans  le  ventre, 
avec  fièvre,  chaleur  à  la  peau,  soif  vive,  rougeur  de 
la  langue  à  sa  pointe,  etc.  {Journ.  des  conn.  méd.  prat., 
t.  IX,  p.  324.) 

Les  inflammations  locales  et  idiopathiques  mettent 
bien  plus  de  temps  pour  s'accroître  et  arriver  k  leur 
maximum,  et  plus  de  temps  aussi  pour  se  terminer. 
Leur  accroissement  comme  leur  terminaison  ne  s'ac- 
complissent pas  l'un  et  l'autre  en  quelques  heures. 
Les  phlegmasies  locales  ne  se  termiaent  pas  aussi 
souvent  par  résolution  lorsqu'elles  ont  causé  une  fièvre 
intense.  La  fièvre  qui  les  accompagne  ne  se  montre 
pas  ordinairement  quand  l'inflammation  est  très-lé- 


42  CHAPITRE    I. 

gère  5  elle  n'arrive  d'habitude  que  plus  tard.  Elle  est 
même  peu  commune  dans  les  ophthalmies. 

La  fièvre  des  inflammations  idiopathiques  ne  pré- 
secte pas  des  stades  réels,  des  stades  aussi  distincts 
que  ceux  des  phlegmasies  dites  intermittentes,  et  une 
intermission  fébrile  comparable  à  celle  des  fièvres  in- 
termittentes. Pour  que  ces  inflammations  puissent  être 
regardées  comme  des  ajQPections  locales,  il  faudrait 
prouver  que  la  fièvre  qui  les  accompagnait  en  était 
un  eff'et  sympathique,  et  par  conséquent  consécutif 
à  l'inflamoiation.  Gomment  un  effet  pourrait-il  pré- 
céder sa  cause?  Or,  si  ia  plupart  des  observations 
citées  nous  laissent  dans  le  doute  à  cet  égard,  com- 
ment ce  doute  démontrerait-il  que  les  phlegmasies 
étaient  intermittentes?  La  première  des  histoires  de 
fluxion  faciale  est  précise  cependant  :  «  11  survenait 
de  la  fièvre,  du  malaise  5  puis  la  joue  devenait  rou- 
ge, etc.  »  Conclusion  :  Les  faits  cités  n'offrent  pas 
d'exemples  de  phlegmasies  locales  intermittentes. 
Ils  ressemblent  bien  plus  à  des  fièvres  intermittentes 
accompagnées,  entre  autres  symptômes,  de  phleg- 
masies diathésales  ou  symptômatiques ,  comme  les 
congestions  de  la  rate,  si  communes  dans  ces  fièvres, 
ou  comme  les  éruptions  des  exanthèmes,  les  inflam- 
mations des  follicules  intestinaux  dans  les  fièvres 
typhoïdes ,  les  phlegmasies  bronchiques  ou  pulmo- 
naires de  la  même  fièvre.  On  m'objectera  peut- 
être  que  ces  phlegmasies  déterminent  l'augmentation 
de  la  fibrine  dans  le  sang;  mais  je  ne  nie  pas  que  ce 
ne  soient  des  inflammations,  je  dis  seulement  qu'elles 
sont  symptômatiques,  constitutionnelles,  fébriles,  et 
réclament  comme  la  fièvre  intermittente,  dont  elles 
dépendent,  le  traitement  antipériodique  qui  les  gué- 
rit avec  la  fièvre. 

On  reconnaît  enfin  l'ordre  de  l'inflammation  aux 


DE   l'inflammation    EN    GÉNÉRAL.  43 

tissus  affectés,  son  genre  à  l'organe,  son  espèce  aux 
tissus,  aux  parties  spécialement  atteintes  dans  l'or- 
gane malade,  enfin  ses  modes  aux  caractères  indé- 
pendants de  ceux  que  je  viens  d'indiquer. 

Pronostic.  —  11  est  nécessairement  très-variable. 
Tout  ce  que  nous  pouvons  dire  dans  ces  généralités, 
c'est  que  la  gravité  du  pronostic  est  en  rapport  avec 
l'intensité  et  la  durée  de  l'inflammation,  l'étendue 
qu'elle  occupe  et  l'importance  des  organes  qu'elle 
affecte.  L'âge  très-tendre  ou  très-avancé,  la  faiblesse 
native  ou  acquise  ne  sont  pas  non  plus  des  circon- 
stances indifférentes  pour  le  pronostic. 

Traitement.  —  Dans  toute  inflammation,  la  première 
indication  qui  se  présente  est  d'en  chercher  la  cause, 
afin  de  l'éloigner,  si  au  lieu  d'avoir  été  instantanée 
elle  est  persistante ,  comme  un  corps  étranger,  un 
virus  introduit  dans  l'économie,  une  suppression 
morbide,  etc.,  sublata  causa,  toUitureffectus.  La  seconde 
est  de  placer  l'organe  ou  les  organes  enflammés  dans 
le  repos  le  plus  parfait,  et  même  les  autres  organes, 
si  la  maladie  est  intense  et  grave,  afin  de  ne  pas  faire 
obstacle  à  la  tendance  de  la  naiure  à  la  guérison. 
Ainsi,  l'œil  sera  mis  à  l'abri  de  la  lumière,  l'ouïe  des 
sons ,  les  articulations  seront  tenues  immobiles  et 
dans  une  situation  commode,  le  larynx  sera  con- 
damné au  silence.  Dans  les  phlegmasies  graves  ou 
étendues,  accompagnées  de  réaction  fébrile,  le  ma- 
lade sera  mis  à  une  diète  absolue,  et  les  influences 
capables  d'exciter  les  organes  seront  soigneusement 
écartées.  Ces  règles  sont  la  diététique  ou  le  régime  des 
inflammations.  r 

Troisièmement,  il  est  une  autre  indication  qui  en 
comprend  plusieurs  :  il  faut  combattre  directement 
l'inflammation  ou  les  divers  éléments  que  représentent 
ses  caractères  anatomiques  et  ses  symptômes.   Pour 


t^[^  CHAPITRE   I. 

y  parvenir,  on  a  recours  à  des  moyens  divers  qui 
agissent  snr  les  solides  et  sur  le  sang. 

Moyens  extérieurs.  —  lis  conviennent  surtout  dans 
les  cas  d'inflammation  extérieure  ou  peu  profonde; 
tels  sont  les  topiques  réfrigérants,  émollients,  nar- 
cotiques, perturbateurs.  Les  réfrigérants  soi^ii  spéciale- 
ment indiqués  pour  resserrer  les  tissus,  en  chasser 
le  sang  et  rafraîchir  leur  température.  Ils  convien- 
nent pour  prévenir  une  inflammation  imminente,  à 
la  suite  d'une  entorse,  d'une  brûlure  superficielle, 
surtout  au  début  des  phlegmasies  dues  à  une  cause 
extérieure,  là  où  il  y  a  peu  a  craindre  de  répercus- 
sion dangereuse  pour  les  viscères.  Une  précaution 
qui  peut  être  utile  et  qui  avait  été  déjà  conseillée,  en 
1824,  par  M.  Tanchou,  dans  son  Traité  du  froid,  c'est 
de  commencer  par  des  applications  que  l'on  rend 
graduellement  et  rapidement  de  plus  en  plus  froides 
jusqu'à  la  glace  fondante.  Les  moyens  propres  à  rem- 
plir ce  but  sont  les  lotions ,  les  fomentations ,  mais 
plus  particulièrement  les  irrigations  froides.  (V.  Pa- 
thol.  cjénér.)  Elles  conviennent  peu  pour  les  inflamma- 
tions du  tronc  et  pour  les  phlegmasies  profondes; 
elles  exposent  à  des  douleurs  consécutives,  rhuma- 
tismales-, sous  l'influence  des  réfrigérants,  l'inflam- 
mation peut  persister  dans  la  profondeur  des  tissus 
sans  manifester  son  existence  par  des  symptômes  ap- 
parents, et  il  peut  se  former  des  suppurations  plus  ou 
moins  étendues  et  d'autres  désordres  dont  on  est 
averti  trop  tard,  par  l'accélération  tardive  du  pouls 
et  la  fièvre  pour  pouvoir  s'y  opposer  efficacement. 
Une  grande  prudence,  et  une  observation  attentive 
et  répétée  sont  donc  indispensables  dans  l'emploi  des 
réfrigérants,  quand  les  inflammations  attaquent  des 
organes  profondément  placés.  Néanmoins  on  a  recours 
à  des  topiques  très-froids  dans  les  inflammations  en- 


DE   l'inflammation    EN    GÉNÉRAL.  ^5 

céphaliques  spontanées  ou  traumatiques,  et  la  réfri- 
gération peut  et  doit  être  portée  très-ioio.  On  se  sert 
alors  de  glace  pilée,  de  neige,  etc.,  renfermées  dans 
une  vessie  de  porc,  ou  mieux  de  caoutchouc,  qui  est 
moins  perméable.  Souvent  des  lotions  ou  irrigations 
àpeine  tièdes  suffisent  très-bien.  11  faut,  dans  l'appli- 
cation de  ces  moyens,  prendre  beaucoup  de  précau- 
tions pour  que  le  lit  ne  se  mouille  pas  de  proche  en 
proche,  par  imbibition,  et  ne  gèle  pas  le  malade.  Il  en 
pourrait  résulter  des  accidents,  tels  que  bronchites, 
douleurs  rhumatismales,  etc. 

Topiques  émoUients. —  Ils  consistent  dans  les  fomen- 
tations et  les  cataplasmes.  On  les  emploie  pour  dimi- 
nuer, par  la  chaleur  et  l'humidiié,  la  tension  et  la 
douleur,  et  souvent  ils  réussissent,  probablement  en 
diminuant  la  rétraction  et  calmant.  C'est  une  de  leurs 
propriétés,  que!  que  soit  le  mécanisme  par  lequel  ils 
relâchent  les  tissus.  Leur' action  favorise  aussi  la  ré- 
solution ou  la  suppuration.  Rien  de  plus  répandu, 
de  plus  vulgaire  que  l'emploi  des  émoUients;  ils  ont 
cependant  quelquefois  des  inconvénients,  soit  par 
leur  température,  soit  par  leur  poids.  Ainsi,  dans 
certaines  phlegmasies  et  chez  certains  individus, 
les  émollients,  par  la  chaleur,  augmentent  le  gon- 
flement et  la  douleur.  C'est  ce  qui  arrive,  par  exem- 
ple, dans  les  ophthalmies.  Dans  les  cas  de  ce  genre, 
on  pourra  les  employer  à  une  température  plus  basse, 
ou  se  borner  à  l'usage  de  simples  compresses  froides 
imbibées  d'une  décoction  émolliente. 

Relativement  aux  substances  qu'il  convient  de 
faire  entrer  de  préférence  dans  la  composition  des 
cataplasmes,  nous  dirons,  une  fois  pour  toutes,  que 
dans  les  inflammations  externes,  surtout  chez  les 
personnes  dartreuses  ou  dont  la  peau  est  fine  et  dé- 
licate comme  celle  des  femmes,  il  ne  faut  pas  se  ser- 


46  CHAPITRE    I. 

vir  de  ia  farine  de  graine  de  lin,  qui  a  l'inconvénient 
de  rancir  facilement  et  de  causer  des  éruptions  vésicu- 
laires  eczémateuses,  surtout  aux  parties  supérieures. 
Dans  ces  cas,  on  emploie  la  fécule  de  pomme  de  terre 
ou  de  riz,  ou  la  première  mêlée  de  farine  de  seigle; 
on  l'arrose  d'eau  blanche.  Dans  tous  les  cas,  il  faut 
renouveler  d'autant  plus  souvent  les  cataplasmes 
que  l'inflammation  est  plus  vive ,  l'appareil  fébrile 
plus  développé. 

Aux  topiques  émollients  se  rattachent  les  bains  gé- 
néraux ou  locaux,  les  injections  émoUientes. 

Topiques  narcotiques.  —  Ils  conviennent  pour  calmer 
la  douleur  trop  vive;  mais  il  faut  alors  que  la  conges- 
tion sanguine  soit  peu  rûarquée  ;  car,  en  stupéfiant 
la  partie  malade,  on  craint  qu'ils  ne  favorisent  la  stase 
du  sang.  Dans  les  cas  oîi  on  les  associe  aux  émollients, 
l'on  fait  des  décoctions  de  racine  de  guimauve  et  de 
pavots,  des  cataplasmes  laudanisés. 

Topiques  perturbants.  —  Tels  sont  les  irritants ,  les 
astringents,  les  résolutifs.  (Voyez  Pathologie  générale.) 
Les  irritants  s'emploient  dans  deux  intentions  et  de 
deux  manières  différentes  :  l*'  dans  l'idée  de  révul- 
ser l'irritation,  de  l'appeler  là  où  la  substance  irri- 
tante a  été  appliquée  (d'après  l'aphorisme  hippocra- 
tique  :  duobus  doloribus,  simul  obortis,  vehementior  obscu- 
fat  alierum)^  et  alors  cette  application  doit  avoir  lieu 
à  une  certaine  distance  du  mal  ;  2°  dans  l'intention 
de  modifier  la  phlegmasie  et  de  substituer  une  in- 
flammation artificielle,  plus  facile  à  guérir ,  à  l'in- 
flammation spontanée.  Dans  ce  cas,  l'application  a 
lieu  sur  la  partie  phlogosée,  sur  un  érysipèle,  par 
exemple.  Ce  sont  là,  comme  nous  l'avons  dit  ailleurs, 
de  véritables  moyens  perturbants.  Ils  réussissent  mal 
dans  les  phlegmasies  aiguës  en  génçral.  L'irritation 
locale  du  vésicatoire  agit  avec  un  peu  plus  de  succès, 


DE    l'inflammation    ËN    GÉNÉRAL.  47 

appliquée  à  des  pblegmasies  chroniques,  comme  cer- 
taines darfres,  les  bubons,  doni  ils  hâtent  la  mar- 
che et  la  terminaison.  Enfin,  depuis  Celse,  tout  le 
monde  sait  que  les  collyres  excitants  exercent  de 
temps  en  temps  une  action  favorable  sur  les  ophthal- 
mies  même  aiguës.  Les  topiques  irritants  sont  plus 
avantageux  dans  les  inflammations  à  marche  chro- 
nique; tout  le  monde  connaît  leur  efficacité  dans  les 
phlegmasies  chroniques  des  muqueuses,  oculaire, 
pharyngée,  urétraie,  vaginale,  qu'elles  irritent  d'a- 
bord, mais  dont  bientôt  elles  diminuent  la  sensibilité, 
et  resserrent  en  même  temps  le  tissu.  Je  m'en  suis 
assuré  sur  moi-même  dans  un  cas  d'ophthalmie,  qui 
céda  prompteraent.  Les  paupières  resserrées  glis- 
saient alors  sur  l'œil  avec  un  frottement  plus  rude; 
mais  la  sensibilité  était  engourdie. 

Les  astringents  tiennent  aux  excitants  et  aux  réfri- 
gérants par  leur  action  sur  les  vaisseaux  capillaires. 
Ils  engourdissent  aussi  la  douleur. 

Aux  perturbants  nous  pouvons  rattacher  les  topi- 
ques dits  résolutifs ,  et  en  particulier  les  onctions 
mercurielles,  qui,  parfois,  semblent  assouplir  et  re- 
lâcher les  tissus  enflammés  et  retractés.  Néanmoins 
leur  mode  d'action  n'est  pas  parfaitement  clair!  En 
général  les  résolutifs  qui,  pour  la  plupart,  appartien- 
nent aux  excitants,  sont  surtout  appropriés  à  la  forme 
chronique. 

2°  Moijens  intérieurs.  —  Ils  consistent  dans  l'emploi 
de  tisanes,  de  potions,  de  pilules,  etc.  Tisanes  elbois^ 
sons  délayantes  :  Nous  citerons  comme  telles  les  infu- 
sions de  mauve,  de  violette,  les  décoctions  de  chien- 
dent, d'orge,  etc.,  édulcorées  avec  du  sucre,  du 
miel,  divers  sirops  ou  de  la  réglisse  5  les  solutions  de 
gomme,  de  miel  ou  de  ces  mêmes  sirops,  la  limo- 
nade, etc. Ces  différentes  tisanes  sont  peu  actives,  et 


Zf8  CHAPITRE    I. 

elles  n'agissent  que  par  l'eau  qu'elles  contiennent  et 
qui  délaye  la  masse  du  sang,  étend  ses  globules  et 
semble  relâcher  la  tension  des  tissus  en  les  pénétrant. 
La  préférence  de  l'une  à  l'autre  est  donc  sans  impor- 
tance, il  faut  seulement  consulter  le  goût,  ou  les  dis- 
positions particulières  des  malades;  ou  sait,  par 
exemple,  qu'il  est  certaines  personnes  auxquelles  les 
acides  donnent  des  maux  d'estomac;  chez  elles  on 
préférera  les  émollients,  etc.  Dans  beaucoup  de  cas, 
quand  il  n'y  a  pas  de  phlegmasie  des  voies  respi- 
ratoires, et  quand  les  malades  le  désirent,  on  peut 
très-bien  leur  permettre  l'usage  de  l'eau  pure  et  fraî- 
che qui  désaltère  mieux  que  les  boissons  édulcorées, 
et  remplit  parfaitement  le  but  que  l'on  se  propose. 
Relativement  à  la  quantité,  il  faut  se  baser  sur  le  de- 
gré de  soif  des  malades.  Ces  tisanes  sont  spécialement 
indiquées  pour  calmer  la  soif,  délayer  le  sang,  et  re- 
lâcher les  tissus. 

Médications  perturbantes  internes.  —  Nous  rangeons 
dans  cette  catégorie,  les  diurétiques  tels  que  le  ni- 
trate de  potasse,  la  pariétaire,  etc.-,  les  sudorifiques, 
la  poudre  de  Dower,  la  bourrache,  etc.;  l'hydro- 
sudopathie,  dont  l'action  peut  être  avantageuse  dans 
certains  cas,  surtout  quand  il  s'agit  de  seconder  une 
sécrétion  d'urines  ou  de  sueurs,  déjà  naturellement 
établie,  et  qui  semble  annoncer  une  crise  favorable. 
Parmi  les  sudorifiques,  l'hydro-sudopathie  qui  se  pra- 
tique parles  lotions  froides  sur  tout  le  corps,  l'emploi 
de  couvertures  échauffantes  après,  en  même  temps 
qu'on  prend  des  boissons  froides,  est  un  moyen  qui 
ne  convient  pas  dans  les  phlegmasies  aiguës.  —  Les 
purgatifs  doux,  tels  que  l'eau  de  sedlitz,  la  limonade 
magnésienne,  l'eau  magnésienne,  la  crème  de  tartre, 
sont  très-fréquemment  employés  dans  les  phlegma- 
sies :  chez  certains  individus  réfractaires,  il  faut  avoir 


DE   l'inflammation   EN   GÉNÉRAL.  49 

recours  à  des  purgatifs  plus  énergiques  ,  à  moins  que 
l'état  de  l'intestin  n'y  mette  obstacle.  Ils  paraissent 
propres  à  diminuer  le  sérum  du  sang,  et  en  même 
temps  l'albumine  et  la  fibrine  qu'il  tient  en  dissolu- 
tion. 

Parmi  les  moyens  perturbants,  je  range  encore  les 
médicaments  que  les  théories  rasoriennes  désignent 
sous  le  nom  d'Iiyposthénisants.  Ce  sont  des  médications 
très -énergiques  et  parfois  très-utiles.  Je  citerai,  en 
particulier,  l'émétique  à  haute  dose,  dans  les  pneu- 
monites,  dans  les  rhumatismes  articulaires  aigus,  le 
sulfate  de  quinine  à  dose  également  élevée,  le  nitrate 
de  potasse,  etc. 

Moyens  chirurgicaux.  —  Ils  comprennent  l'élévation 
et  les  différents  modes  d'émissions  sanguines  qui 
sont  les  antiphlogistiques  par  excellence.  Ils  sont 
spécialement  indiqués  pour  dégorger  les  capillai- 
res des  tissus  enflammés,  et  combattre  directe- 
tement  la  tuméfaction ,  la  rougeur,  la  tension  et  la 
chaleur  par  la  diminution  du  sang;  ces  moyens  con- 
viennent dans  toute  inflammation  un  peu  intense  et 
doivent  être  proportionnés  à  son  intensité,  à  son  acuité 
et  aux  forces  du  malade. 

Nous  avons  exposé  (Pathologie  générale,  p,  271)  en 
quoi  consiste  l'élévation.  La  saignée  générale  convient 
surtout  dans  les  phlegmasies  parenehymateuses,  et 
chez  les  sujets  adultes,  forts  et  bien  constitués,  dans 
les  cas  où  la  fièvre  est  très-violente;  il  est  bon  de 
l'employer  dès  le  commencement  de  la  maladie;  on 
peut,  suivant  les  forces  du  sujet  et  l'intensité  du 
mal,  la  répéter  deux  ou  trois  fois,  rarement  plus, 
pendant  les  trois  premiers  jours,  et  ces  saignées  peu- 
vent être  de  200  grammes  environ,  et  même  plus,  si 
ie  pouls  conserve  de  la  plénitude ,  de  la  fréquence  et 
autant  de  force  que  dans  l'état  de  santé. 

■h 


50  CHAPITRE   I. 

Saignées  locales.  —  Les  sangsues  sont  très -utiles 
dans  les  phlegniasies  extérieures  médiocrement  in- 
tenses, chez  les  enfants,  les  femmes,  les  sujets  d'une 
complexion  peu  forte  ;  le  dégorgement  qu'elles  pro- 
duisent portant  surtout  sur  les  capillaires  ,  il  faut  les 
appliquer  le  plus  près  possible  de  la  partie  malade , 
dessus  si  l'inflammation  a  son  siège  à  l'extérieur. 
Dans  certains  cas  on  est  obligé  de  les  mettre  à  dis- 
tance; ainsi,  dans  les  phlegmasies  des  viscères  abdo- 
minaux, on  les  mettra  sur  le  ventre  ou  à  l'anus  5  les 
dispositions  particulières  des  vaisseaux  mésentéri- 
ques  expliquent  cette  dernière  préférence.  Il  est  évi- 
dent que  le  nombre  des  sangsues,  la  fréquence  des 
applications  sont,  comme  pour  les  saignées  générales, 
en  rapport  avec  la  violence  du  mal  et  le  degré  de  ré- 
sistance vitale  du  sujet.  Ou  ne  doit  guère  employer 
moins  de  20  à  30  sangsues  chez  un  adulte  de  force 
ordinaire.  Après  la  chute  des  sangsues  on  favorise 
l'écoulement  du  sang  à  l'aide  de  lotions  d'eau  tiède, 
de  eataplasmes  émollients,  etc.  Les  ventouses  sont 
destinées  à  suppléer  les  sangsues,  trop  souvent  mau- 
vaises et  gorgées  de  sang  de  veau  que  leur  donnent, 
dit-on ,  des  marchands  en  gros ,  parce  qu'ils  les  ven- 
dent au  poids.  On  applique  très-bien  les  ventouses 
aujourd'hui,  et  l'on  en  tire  beaucoup  de  sang;  elles 
sont  donc  très-utiles.  —  Les  saignées  locales  affaiblis- 
sent bien  moins  que  les  saignées  générales. 

Les  mouchetures  et  les  incisions  sont  encore  des 
opérations  propres  à  dégorger  et  à  relâcher  les  tissus 
enflammés. 

Les  différents  moyens  que  nous  venons  d'énumérer 
et  de  considérer  d'une  manière  générale,  sont  com- 
binés dans  la  pratique  de  diverses  manières,  suivant 
les  cas  et  d'après  des  indications  qui  seront  appré- 
ciées en  détail  pour  chaque  maladie  en  particulier. 


DE   l'inflammation   EN   GÉNÉRAL.  51 

Leur  premier  effet  est,  en  général,  de  produire  une 
diminution  de  la  douleur  et  des  autres  accidents-,  mais 
il  ne  faut  pas  se  tenir  pour  satisfait  de  cet  amende- 
ment et  abandonner  le  malade  à  la  nature;  on  conti-r 
nuera  l'emploi  des  mêmes  moyens,  quoique  avec 
moins  d'activité ,  en  surveillant  attentivement  le 
moindre  retour  des  accidents  pour  le  combattre. 

Dans  quelques  cas ,  la  maladie  marche  malgré  l'u- 
sage habilement  combiné  des  médications  les  plus 
actives;  dans  ces  cas,  on  ne  saurait  poser  de  règles 
générales  de  conduite,  c'est  au  médecin  de  se  guider 
d'après  la  connaissance  du  malade,  l'appréciation 
des  ressources  que  présente  sa  constitution  ,  la  vio- 
lence du  mal,  et,  dans  certains  cas,  d'après  une  consi- 
dération attentive  des  conditions  extérieures,  saisons, 
climats,  constitutions  épidémiques,  etc. 

Mais,  il  faut  le  dire,  dans  l'immense  majorité  des 
cas,  la  force  médicatrice  naturelle  remplissant  une 
fonction  curative  conduit  à  la  guérison  par  divers- 
mécanismes.  Il  semble  que  ce  soit  le  fruit  d'une 
pensée  intelligente  et  paternelle  du  Créateur  pour 
la  conservation  de  son  ouvrage.  C'est  ainsi  que  la 
phlegmasie  elle-même,  dans  beaucoup  de  cas,  ré- 
pare par  ses  sécrétions  plastiques  ou  adhésives  le  mal 
qu'elle  a  fait,  et  cicatrise  les  ulcérations,  les  abcès 
qu'elle  a  creusés,  etc.:  c'est  ainsi  que,  dans  d'autre» 
maladies,  dans  les  plaies  qu'elle  complique ,  dans  les 
fistules,  elle  chasse,  par  la  suppuration  d'abord,  des 
corps  étrangers  nuisibles,  et  ferme  ensuite  toutes  ces 
solutions  de  continuité.  De  cette  considération  que 
les  phlegmasies  tendent  à  guérir  par  elles-mêmes, 
découle  l'application  aux  inflammation^  de  la  médecine 
txpectante  qui  consiste  à  suivre  attentivement  les  phé- 
nomènes de  la  maladie,  à  éloigner  les  causes  qui 
pourraient  les  aggraver,  et  à  se  tenir  prêt  à  combattre 


52  CHAPITRE    I. 

les  accidents  s'il  en  survient.  Il  est  très- vrai  que 
quelques  inflammations,  les  érysipèles,  par  exemple, 
continuent  très-souvent  leur  marche,  quels  que  soient 
les  moyens  qu'on  leur  oppose,  et  que  d'autres  dispa- 
raissent parfois  d'eux-mêmes  sans  y  avoir  été  forcés 
par  une  médication  active;  la  médecine  expectante 
est  donc  fort  souvent  justifiée  en  pratique.  Mais,  dans 
les  cas  graves,  il  ne  serait  pas  prudent  de  se  fier  aux 
seules  ressources  de  la  nature  qui  pourraient  fort  bien 
trahir  cette  imprudente  confiance,  et  de  plus,  on  don- 
nerait des  inquiétudes  au  malade  qui  «e  verrait ,  en 
quelque  sorte,  abondonné  par  le  médecin.  Toutefois, 
on  peut  adopter  une  activité  prudente  et  raisonnée  qui 
ressemble  beaucoup  à  l'expectation,  sans  laisser  le 
praticien  complètement  désarmé  en  présence  du  mal. 

Historique  de  L'inflammation.  —  Cet  historique  se  di- 
vise en  deux  parties  :  l'une  relative  aux  doctrines 
ou  à  la  pathogénie  de  l'inflammation  5  la  seconde, 
plus  courte,  à  la  thérapeutique. 

1°  Historique  de  la  Pathogénie.. —  Le  mot  inflammation 
remonte  à  la  plus  haute  antiquité  ;  on  trouve  déjà  dans 
Hippocrate  les  mots  cpAs^y-ova;,  STi:i61oytGiJ.aTa{aph.  I, 
sect.  V,  aph.  23),  pour  désigner  les  phlegmons  et  les  in- 
flammations-, Hippocrate  se  sert  aussi  du  mot  cpAs-yfjia 
dans  le  même  sens,  bien  qu'exprimant  le  plus  ordi- 
nairement la  pituite  ou  pldegme.  (V.  Foës,  OEcotwm. 
Mipp.)  Galien  explique  que  ces  mots  étaient  dérivés 
de  cp).£-yc£),  je  brûle,  à  cause  de  l'analogie  des  phéno- 
mènes de  l'inflammation  avec  ceux  des  brûlures.  Il 
dit  aussi  (Comment.  3,  in  libr.  Hipp.  de  fract.)  que  les 
anciens  Grecs  donnaient  le  nom  de  phlegmon  à  toute 
sorte  d'ardeur,  et  que  depuis  Erasistrate  on  ne  l'a 
appliqué  qu'aux  tumeurs  dans  lesquelles  il  y  a  non- 
seulement  chaleur,  mais  encore  rénitence,  batte- 
ments, rougeur,  etc. 


DE    l'inflammation    EN    GÉNÉRAL.  53 

C'est  aussi  à  Erasistrate  que  remonte  la  première 
explication  connue  des  phénomènes  de  l'inflamma- 
tion. Celse  nous  apprend  (préface,  p.  5)  que,  suivant 
Erasistrate,  l'inflammation  nommée  phlegmon  par 
les  Grecs  se  produit  quand  le  sang-  passe  dans  les 
veines  destinées  au  pneuma  (les  artères).  Il  en  ré- 
sulte alors  un  mouvement  semblable  à  celui  de  !a  fiè- 
vre. C'est  aussi  une  erreur  de  lieu,  mais  diff'érente  de 
celle  des  modernes.  Quant  à  Celse  lui-même,  il  défi- 
nit l'inflammation,  avec  son  laconisme  habituel,  par 
ces  seuls  caractères  :  «  Notœ  vero  infiammationis  quatuor 
sunt  rubor  et  iumor,  cum  calore  et  ardore.  »  (Lib.  III,  C.  10.) 

Seul  et  peut-être  dernier  représentant  de  la  secte 
méthodique  ancienne,  Cœlius  Aurelianus  n'a  nulle 
part  traité  de  l'inflammation  en  général;  mais  il  ré- 
sulte de  l'examen  des  divers  articles  consacrés  aux 
phlegmasies  dans  son  ouvrage,  que  pour  les  métho- 
distes elles  étaient  dues  à  une  augmentation  de  la 
tonicité,  de  la  tension  {strictum)^  à  laquelle  se  mêlait 
parfois  un  peu  de  relâchement  (laxum)  quand  les  sé- 
crétions étaient  augmentées. 

Galien  a  souvent  parlé  de  l'inflammation  -,  il  s'en 
occupe  surtout  dans  son  Traité  de  thérapeutique  adressé 
à  Glaucon.  (Lib.  II,  c.  1  et  2.)  Il  la  regarde  comme 
la  plus  fréquente  des  maladies  locales,  et  lui  re- 
connaît de  nombreuses  différences.  Là  il  donne  essor 
à  son  imagination  pour  déterminer  à  quelles  humeurs 
simples  ou  composées  sont  dues  les  difi'érentes  sortes 
d'inflammations.  Le  phlegmon  résulte  de  l'afflux  d'un 
sang  trop  chaud  5  l'érysipèle  de  sang  mêlé  à  de  la 
bile;  les  dartres  plus  ou  moins  vives  et  rongeantes 
de  bile  à  différents  états  de  concentration  et  d'acri- 
monie, etc.,  etc.  Dans  un  e^utre  endroit  (ifiM.  méd., 
1.  X,  c.  9) ,  il  semble  avoir  pressenti  les  découvertes 
des   micrographes  modernes ,   quand ,   parlant   des 


5h  CHAPITRE   I, 

phlegmons,  il  établit  que  si  le  sang  vient  à  se  porter 
en  trop  grande  abondance  dans  une  partie,  les  petits 
vaisseaux  se  trouvent  alors  fortementdilatés  et  disten- 
dus, et,  comme  ils  ne  peuvent  contenir  dit-il,  tout  le 
sang  qui  y  afflue,  ils  le  laissent  Iranssuder  dans  les 
espaces  qui  sont  entre  eux,  de  sorte  qu'il  occupe  tous 
les  intervalles  laissés  libres  dans  la  trame  des  tissus. 
Les  auteurs  des  siècles  suivants  n'ont  fait  que  repro- 
duire, avec  diverses  modifications  toutes  de  fantai- 
sie, les  Hypothèses  de  Galien  sur  l'origine  humorale 
des  différentes  sortes  d'inflammations.  A  l'époque 
de  la  Renaissance  et  au  XVIP  siècle,  nous  nous  trou- 
vons en  présence  de  trois  grandes  théories  qui  peuvent 
résumer  toutes  les  doctrines  pathogéniques  de  cette 
époque,  le  vitalisme,  la  chémiâtrie,  le  mécanicisme. 

Van  Helmont  doit  être  regardé  à  plus  juste  titre 
que  Paracelse  comme  le  fondateur  du  vitalisme.  C'est 
à  Varchée  qu'il  rapporte  la  cause  du  mouvement 
fluxionnaire  inflammatoire.  Une  épine  enfoncée  dans 
le  doigt  n'échauffe  pas  par  elle-même  le  sang  qui 
aborde  alors  dans  le  point  blessé;  mais  elle  excile  le 
principe  vital  {vitalis  spiritus)  de  la  partie.  (Tract,  de 
febnb.^  c.  II.)  Suivant  Stahl,  l'inflammation  est  une 
action  vitale  du  principe  agissant  qui  entraîne  le  sang 
vers  une  région  quelconque  de  l'économie.  (Juncker, 
Conspect.  méd.,  tab.  XX.) 

La  chémiâtrie,  que  nous  voyons  reparaître  avec 
des  théories  appropriées  aux  progrès  de  la  science, 
pourrait  aussi  être  ramenée  k  Paracelse;  mais  comme 
^lle  doit  son  principal  éclat  à  Sylvius  Deleboe,  c'est 
à  cet  auteur  qu'il  faut  nous  adresser.  Pour  lui ,  l'in- 
flammation se  produit  quand  le  sang  s'étant  accumulé 
dans  une  région ,  les  parties  ténues  et  subtiles  qui 
dans  l'état  normal  tempéraient  les  acides  et  les  sels 
du  sang  viennent  k  se  volatiliser;  alors  ces  derniers, 


DE   l'inflammation    EN   GÉNÉRAL.  55 

rendus  plus  acres,  réagissent  avec  éaergie  les  uns  sur 
les  autres,  à  l'aide  des  éléments  huileux,  déterminent 
une  effervescence  chaude  et  finissent  par  corrompre  le 
sang  de  manière  à  le  transformer  en  pus.  (Syivius, 
Méd.  prax.,  lib.  I,  c.  40,  p.  281.)  Quant  aux  autres 
chémiâtres,  nous  pouvons  dire  ab  uno  disce  omnes. 

Les  idées  iatro-mécaniques  ne  sont,  eu  général, 
que  les  déductions  des  théories  de  physique  générale 
répandues  par  Descartes.  La  donnée  commune  deee 
système  appliqué  à  l'inflammation  est  l'obstruction,  à 
laquelle  certains  auteurs  ajoutent  les  réactions  ché- 
miatriques  de  Syivius,  d'autres  de  bizarres  hypothèses 
sur  le  rôle  que  jouent  alors  les  pointes  aiguës  des 
particules  acides  dans  les  tissus.  (J.-B.  Verduc,  Path. 
de  chir.y  t.  I,  p.  4  et  suiv.)  La  théorie  de  l'obstruction 
a  été  surtout  développée  et  soutenue  par  l'illustre 
Boerhaave,  qui  a  mis  à  contribution  sa  brillante  ima- 
gination pour  rechercher  les  différentes  circonstances 
qui  pouvaient  amener  la  stase  du  sang  dans  un  or- 
gane, par  suite  du  passage  des  globules  rouges,  ré- 
cemment découverts  par  Leuvenhoeek,  dans  des  con- 
duits trop  étroits  pour  les  recevoir.  Nous  n'avons  pas 
à  nous  appesantir  sur  cette  doctrine,  depuis  long- 
temps abandonnée. 

A  mesure  que  l'on  se  rapproche  de  l'époque  ac- 
tuelle, on  voit  les  études  sur  l'inflammation  prendre 
un  caractère  plus  positif  et  s'éloigner  de  plus  en  plus 
du  domaine  de  l'hypothèse.  L'auteur  qui  a  fait  faire 
le  plus  grand  pas  à  l'histoire  de  cette  maladie  est  as- 
surément John  Hunter.  11  s'est  attaché  à  en  faire  con- 
naître les  effets,  le  rôle  qu'elle  joue  dans  la  patholo- 
gie, l'état  des  vaisseaux  et  du  sang  pendant  sa  durée. 
Suivant  Hunter,  l'inflammation  est  un  accroissement 
d'action  des  petits  vaisseaux  d'une  partie ,  combiné 
avec  un  mode  particulier  d'action  au  moyen  duquel 


56  CHAPITRE   I. 

ils  peuvent  :  1°  unir  les  parties  du  corps  les  unes  avec 
les,  autres  (inflammation  adhésive)^  2°  former  du  pus 
{infl.  siippurative),  3°  détruire  quelque  portion  des  so- 
lides (infl.  ulcérativù).  {Treatise  on  the  blood  and  inflam.) 

Nous  avons  déjà  vu  que  les  auteurs  modernes,  ai- 
dés du  microscope,  se  sont  surtout  occupés  de  l'état 
des  vaisseaux  dans  l'inflammation  ^  que  deux  hypo- 
thèses principales  ont  été  émises  à  cet  égard.  Selon 
la  première,  V action  des  capillaires  est  augmentée.  C'est  la 
vieille  doctrine  de  la  tonicité,  le  Strictum,  de  Thémi- 
son.  C'est  l'effet  de  l'irritabilité  suivant  Haller;  Fabre 
(Essais  sur  diff.  points  de  physioL^  etc.,  1770);  Cullen 
(Méd.  prat.^  1,  II,  c.  2);  Hunter  (Treatise,  etc.),  ou  de 
l'action  accrue  des  capillaires  de  la  partie  malade,  qui 
peuvent,  en  vertu  de  leur  vitalité  propre,  changer 
la  circulation  dans  un  point  circonscrit.  Selon  la 
deuxième ,  l'action  des  capillaires  est  diminuée.  La  véri- 
fication expérimentale  de  la  première  doctrine  a  con- 
duit les  observateurs  à  une  conséquence  toute  diffé- 
rente, caractérisée  par  l'arrêt  de  la  circulation  dans 
les  capillaires,  (V.  pour  les  détails  Thomson,  Traité 
de  L'inflammation,  trad.  fr.,  1827;  Dezeimeris,  Mém. 
sur  les  découvertes,  etc.,  Archiv.  gén.  de  méd.^  juin  1829; 
Dubois  (d'Amiens),  Préleçons  de  path.  exp.^  Paris,  1841  ; 
Lebert,  Physiol.  path.^  Paris,  1845,  t.  I,  etc.) 

Une  autre  idée  remarquable  s'est  produite  depuis 
trente  ans  environ.  C'est  que  l'engorgement  et  les 
phénomènes  inflammatoires  locaux  n'ont  pas  indiffé- 
remment leur  siège  dans  les  capillaires  artériels  et 
veineux,  mais  dans  ces  derniers.  Ribes  l'avait  déjà 
énoncée  sans  la  généraliser  pour  toutes  les  inflamma- 
tions. (V.  Exposé  succinct,  Bullet.  de  la  Soc.  méd.  d'émuL, 
I8l6,  p.  626,  et  Piech.  sur  la  phleb.,  Rev.  méd.,  1825.) 
Mais  M.  Cruveilhier  l'a  généralisée  et  proclamée  en 
1826  (Bib,  med,^  t,  IV),  en  déclarant  que  le  système  ca- 


DE    l'inflammation    EN    GÉNÉRAL.  57 

pillaire  veineux  est  le  siège  de  toute  inflammatioïi.  (V.  aussi 
Dict.  méd.^  en  30  vol.,  t.  XII,  p.  675. 

Relativemeiït  à  Vétat  du  sang  dans  les  phlegmasies, 
on  verra,  dans  les  savantes  notes  que  sir  J.-F.  Palmer 
a  jointes  à  son  édition  de  Hunter  (trad.  de  Richelot), 
que  déjà  Hunter  avait  signalé  l'augmentation  de  la 
fibrine,  et  que  depuis,  Thomson  (18 13),  Davy(1815), 
Scudamore  (1824),  Thaekrah  (1834),  avaient  constaté 
le  même  fait.  MM.  Andral  et  Gavarret  {Hématologie 
pathologique)  n'ont  pas  moins  le  mérite  d'en  avoir 
vulgarisé  chez  nous  la  connaissance  et  de  l'avoir  en- 
touré de  toutes  les  garauties  de  la  science  chimique 
moderne.  MM.  Becquerel  et  Rodier  {Gaz.  méd.^  1844) 
ont  continué  et  vérifié  les  recherches  de  MM.  Andral 
et  Gavarret. 

2°  La  thérapeutique  de  l'inflammation  n'a  que  très- 
peu  varié  depuis  les  temps  d'Hippocrate  jusqu'à  nous. 
Ainsi  nous  voyons  que  les  médecins  grecs  traitaient 
les  phlegmasies  par  les  saignées,  les  topiques  émol- 
lients  ou  réfrigérants,  les  révulsifs,  et  même,  quant 
aux  réfrigérants,  Hippocrate  note  leur  utilité  au  dé- 
but des  phlegmasies.  Thémison  et  les  méthodistes 
ajoutèrent  l'usage  des  sangsues  à  celui  des  saignées 
et  des  ventouses  scarifiées.  Du  reste,  une  phrase 
d'Aëtius  résume  très-bien  les  indications  qui  diri- 
geaient les  anciens  dans  le  choix  des  moyens  de  trai- 
tement :  «  Superflui  evaciiatio,  distentœ  partis  remissio  et 
inflammatœ  refrigeratio  {Tetrab.  I,sermo,iv,  c.  38).  » 

Nous  ne  pouvons  terminer  ces  remarques  sans 
mentionner  l'influence  exercée  sur  la  thérapeutique 
de  l'inflammation  par  deux  célèbres  systématiques, 
Brown  et  Broussais.  Le  premier,  grâce  à  sa  complai- 
sante théorie  de  Vasthénie  indirecte,  traitait  par  les  ex- 
citants la  plupart  des  maladies  réellement  inflamma- 
toires 5  le  second,  tombant  dans  un  excès  contraire, 


58  CHAPITRE    I. 

mettait  surtout  en  usage  la  méthode  antiphlogistique 
pure,  et  cela,  dans  beaucoup  de  cas,  contre  des  affec- 
tions qui  n'étaient  nullement  phlegmasiques.  Brous- 
sais,  malgré  la  singulière  exagération  de  sa  renom- 
mée, a  droit  cependant  à  de  justes  éloges  pour  ses 
recherches  sur  les  phlegmasies  chroniques,  mal  étu- 
diées et  trop  souvent  méconnues  jusqu'à  lui. 

En  définitive,  les  traités  les  plus  importants  à  étu- 
dier sur  l'inflammation  sont  celui  de  Eoerhave,  com- 
menté par  Vanswieten  {Aph.  de  chir.^  trad.  en  français 
par  Louis,  t.  JII)  5  ceux  de  Borsieri  (DeinsL  med.  prat., 
1785,  t-  I);  de  John  Hunter  {A  treatise  on  the  blood  and 
inflam.  etc.,  1794,  en  franc,  par  Bichelot);  de  Thomson 
{Lect.  on  infl.^  1813,  en  français  par  Jourdan  et  Bois- 
seau); de  S.  Cooper  (Z)icï.  de  c/zir.,  art.  Infl.^  trad.  fr.); 
de  Gendrin,  mais  avec  critique  {HisL  anat.  des  inflam., 
1826);  de  Monneret  et  Fleury,  dans  le  Compendiumde 
médecine  pratique,  t.  V. 

DES   PRINCIPAUX  MODES    DE   l'iNFLAMMATION. 

Si  les  inflammations  présentent  des  analogies  qui 
permettent,  de  les  rapprocher  sous  un  nom  commun 
et  générique,  elles  présentent  aussi  des  difî'érences, 
des  modes  divers  qui  obligent  de  les  distinguer  les 
unes  des  autres.  Les  difl'érences  les  plus  considérables 
«n  font  des  modes  si  distincts ,  qu'on  les  désigne 
quelquefois  sous  le  nom  d'ioflammations  spécifi- 
ques, c'est-à-dire  de  phlegmasies  toutes  particulières. 
Tel  est  par  exemple  le  rhumatisme  articulaire  aigu, 
qui  est  ordinairement  produit  par  le  froid,  et  non  par 
des  violences  traumatiques ,  qui  aifecte  plutôt  les 
grandes  articulations  que  les  petites,  qui  peut  s'éten- 
dre à  toute  l'économie  et  constituer  une  diathèse,  qui 
se  déplace  avec  facilité  et  brusquement,  qui  se  trouve 
en  général  soulagé  et  souvent  guéri  par  la  chaleur, 


DE   l'inflammation   CHRONIQUE.  59 

mais  surtout  par  les  antiphologistiques,  lorsqu'il  est 
à  l'état  aigu  chez  des  sujets  forts. 

Des  principaux  modes  de  l'inflammation  sons  le  rapport  de 
l'ensemble  de  ses  caractères  anatomiques ,  de  ses  symptô- 
mes et  de  sa  marche. 

L'inflammation  aigde  ayant  surtout  servi  de  type  à 
ma  description  générale  de  l'inflammation  ,  je  n'en 
dirai  rien  de  plus. 

inflammation  chronique. 

Causes.  —  Ce  sont  celles  des  phlegmasies  aiguës, 
mais  agissant  avec  plus  de  lenteur  et  de  faiblesse.  Sou- 
vent c'est  l'inflammation  aiguë  même,  car  l'inflamma- 
tion chronique  succède  fréquemment  à  la  forme  aiguë, 
soit  que  celle-ci  ait  été  mai  traitée,  que  le  malade  ait 
été  indocile,  ou  qu'elle  soit  l'effet  d'une  rechute,  etc. 

Tous  les  caractères  en  sont  moins  prononcés.  Parmi  les 
altérations  anatomiques,  la  rougeur  vive  manque,  la  cou- 
leur des  tissus  est  violacée,  grise  ou  brune.  Les  tissus 
sont  ramollis  ou  indurés,  rétractés,  souvent  épaissis 
par  la  lymphe  coagulable,  moins  souples,  moins  ex- 
tensibles et  friables.  Parmi  les  symptômes  locaux,  les 
douleurs  sont  obtuses  ou  nulles,  la  chaleur  est  peu 
développée,  mais  appréciable  au  toucher  dans  les 
phlegmasies  extérieures,  lorsque  la  partie  enflammée 
a  un  peu  d'épaisseur,  d'étendue,  et  qu'on  peut  la  bien 
toucher.  La  fièvre  manque  souvent  et  ne  se  montre 
guère  que  le  soir  ou  la  nuit.  Ces  phlegmasies  sont 
sujettes  à  revenir  à  l'état  aigu,  et  alors  elles  peuvent 
guérir.  L'augmentation  de  fibrine  n'y  est  pas  appré- 
ciable, sauf  au  moment  des  exacerbations.  Elles 
se  terminent  souvent  par  des  dégénérations  maté- 
rielles graves  qui  causent  la  mort;  par  des  ulcéra- 
tions, par  des  amincissements,  surtout  dans  les  or- 


60  CHAPITRE    I. 

ganes  creux;  par  des  perforations  fatales;  par  des 
hypertrophies  incurables  ;  par  des  suppurations  pro- 
longées qui  amènent  l'épuisement,  le  marasme  et  la 
mort,  avec  fièvre  hectique.  Elles  finissent  aussi  par 
la  guérison. 

Si  le  diagnostic  d'une  phlegmasie  chronique  inté- 
rieure primitive  est  parfois  difficile,  il  est  plus  facile 
lorsqu'elle  succède  à  une  inflammation  aiguë.  Il  l'est 
plus  encore  lorsqu'elle  dure  depuis  longtemps.  Ses 
exacerbations  concourent  à  la  démasquer.  Néan- 
moins, il  est  parfois  difficile  ou  impossible  d'en  dis- 
tioguer  sûrement  la,  nature. 

Le  pronostic  n'est  cependant  pas  toujours  très-sé- 
rieux. Si  la  chronicité  n'est  pas  bien  établie,  si  les 
symptômes  sont  peu  intenses,  l'étendue  du  mal  bor- 
née, et  s'il  n'y  a  pas  de  complication,  les  chances  sont 
favorables. 

Traitement.  —  Le  régime,  quoique  moins  austère  que 
dans  le  cas  de  phlegmasie  aiguë,  doit  être  très-sévère- 
ment réglé;  ce  sont  les  écarts  de  régime  qui  amènent 
si  souvent  des  recrudescences  qui  perpétuent  la  ma- 
ladie. Les  antiphlogistiques  seront  employés  moins 
énergiquement,  plutôt  localement  et  à  intervalles 
éloignés.  Les  révulsifs  sont  ici  très-utiles,  ils  n'affai- 
blissent pas  le  malade.  Appliqués  trop  près,  les  vési- 
catoires,  très-bons  d'ailleurs,  peuvent  raviver  l'in- 
flammation ;  il  faut  parfois  des  moyens  plus  actifs,  des 
sélons,  des  moxas,  des  cautères,  dont  on  entretient  la 
suppuration.  Si  la  partie  est  accessible  aux  moyens 
directs,  il  y  a  avantage  à  porter  sur  elle  des  agents 
perturbateurs  légèrement  caustiques,  excitants,  as- 
tringents, comme  on  le  pratique  dans  les  inflamma- 
tions des  yeux,  du  pharynx,  du  vagin,  du  col  et  de  l'inté- 
rieur de  l'utérus.  Quand  il  y  a  suppuration  abondante 
et  prolongée  ou  affaiblissement  par  toute  autre  cause, 


DE    L  INFLAMMATION    RÉTRACTIVE.  61 

les  toniques  et  les  analeptiques  sont  nécessaires. 
Les  inflammations  subaigues  sont  intermédiaires  aux 
phlegmasies  aiguës  et  aux  chroniques  et  admises  pour 
exprimer  toutes  les  nuances  de  l'inflammalion.  Elles 
sont  souvent  primitives;  les  symptômes  y  sont  moins 
prononcés  que  dans  les  premières,  mais  plus  que  dans 
les  secondes,  la  fièvre  est  plus  fréquente.  Le  traite- 
ment doit  aussi  être  plus  actif  que  dans  les  phlegma- 
sies chroniques. 

INFLAMMATION  RÉTRACTïTE  (rétractions,  rigidités). 

Les  rétractions  sont  des  inflexions,  des  déviations 
des  membres  et  du  corps,  dues  à  l'inextensibilité  ou 
au  raccourcissement  des  tissus. 

Causes.  —  On  peut  voir  par  la  discussion  de  l'Aca- 
démie nationale  de  Médecine  {Bullet.  de  t'Acad.,  1842, 
p.  114,  129,  loi,  178,  etc.)  combien  on  était  peu 
éclairé  il  n'y  a  que  quelques  années  sur  les  causes 
organiques  des  rétractions  et  des  déviations  du  corps 
et  des  membres;  combien  on  était  habitué  à  les  attri- 
buer à  l'état  des  muscles,  à  leur  rétraction,  à  un  état 
fibreux  supposé,  à  une  rétraction  mystérieuse  dont  on 
ne  connaissait  ni  les  caractères  anatomiques,  ni  la 
nature,  sans  se|douter  que  la  cause  la  plus  évidente 
de  la  rétraction  organi(|ue  se  trouvait  à  côté  et  tout 
autour,  dans  les  tissus  fibreux  et  cellulaires,  en  un  mot 
dans  les  tissus  blancs  surtout.  Aussi  avons-nous  été 
incompréhensible  lorsque,  dans  la  discussion  de  la 
ténotomie,  nous  avons  avancé  que  les  rétractions 
avaient  surtout  leur  siège  dans  les  tissus  blancs  ré- 
tractés (loc.  cit.,  p.  182).  En  1844,  à  la  lecture,  a 
l'Académie,  de  notre  premier  mémoire  sur  la  rétrac- 
ture  des  tissus  albuginés  {bc.  cit.,  p.  766),  personne 
ne  demanda  la  parole ,  comme  si  l'on  ne  voulait  pas 
s'engager  sur  un  terrain  inconnu,  comme  si  l'on  n'a- 


62  CHAPITRE    i. 

vait  rien  à  dire.  11  n'en  fut  plus  de  même  à  la  lec- 
ture de  notre  second  mémoire,  le  28  avril  1848.  La 
vérité  avait  déjà  désillé  quelques  yeux,  éclairé  quel- 
ques esprits,  et  MM.  Bouvier,  Martin  Solon,  Blandin, 
Rochoux,  accordant  la  rétraction  des  tissus  blancs, 
firent  seulement  des  réserves  en  faveur  de  la  rétrac- 
tion du  tissu  musculaire  que  je  ne  voulus  ni  contes- 
ter, ni  affirmer  {loc.  cit.,  p.  600).  L'histoire  générale 
que  je  vais  tracer  de  l'inflammation  rétractive  et  de 
la  rétraction  sera  tirée  des  mémoires  que  je  viens  de 
citer,  d'observations  ultérieures  qui  me  sont  propres, 
enfin  d'observations  de  M.  Jarjavay,  professeur.agrégé 
de  la  Faculté  de  Paris  et  chirurgien  des  hôpitaux,  et 
même  de  quelques  faits  antérieurs  imparfaitement 
compris.  Je  tiens  plus  aux  faits  recueillis  par  d'autres 
observateurs  que  par  moi,  comme  je  préfère  la  rédac- 
tion de  mes  propres  observations  par  tnes  internes  à 
la  mienne.  Ce  sont  autant  de  vérifications,  de  contrô- 
les faits  par  des  personnes  qui  n'ont  pas  d'intérêt  à 
altérer  la  vérité  pour  soutenir  mes  opinions. 

Histoires  particulières. 

L'inflammation  rétractive  est  celle  qui  occasionne  des 
rétractions  évidentes,  et  s'accompagne  de  raccour- 
cissements ou  de  diminution  d'extensibilité  des  tissus. 

Causes.  — Il  y  a  des  causes  de  rétraction  antérieures 
à  l'inflammation,  et  ce  sont  des  causes  inflammatoires 
ou  au  moins  des  irritations  mécaniques  ou  physiques. 

Il  y  a  néanmoins  un  premier  mode  de  rétraction  oîi 
l'inflammation  est  contestable. 

Premier  mode.  Rétractions  des^maiiis-  laborieuses-. —  Telles 
sont  celles  que  produisent  les  rudes  pressions,  les  frot- 
tements que  les  mauouvriers,  les  terrassiers,  les  labou- 
reurs, les  forgerons  éprouvent  dans  les  mains  de  la  part 
de  leurs  instruments  de  travail.  Les  légères  soufl'ran- 


DE  l'inflammation  rétractive.  6S 

ces  qu'ils  ressentent  aux  mains  quand  il  sont  encore 
inaccoutumés  au  travail,  la  chaleur  qu'ils  éprouvent 
toujours,  quand  le  travail  est  porté  assez  loin  pour 
échauffer  vivement  la  peau  sans  qu'il  en  résulte  d'am- 
poules me  paraissent  constituer  un  état  d'irritation 
chaude  très-voisin  de  celui  d'une  contusion  modérée 
et  d'une  inflammation,  si  ce  n'en  est  pas  une.  Cette 
affection  a  été  décrite  par  Alibert  sous  le  nom  d'éry- 
ihèmeparatrime,  bien  qu'il  n'en  connût  pas  exactement  le 
siège  (V.  p.  16,  Monogr.  desdermat,  in-é",  1832, Paris). 
«Le  paralrime  palmaire  est  une  affection  à  laquelle 
on  fait  peu  d'attention  et  qui  tourmente  néanmoins 
dans  quelques  circonstances  ceux  qui  touchent  des 
corps  durs  ou  qui  appuient  par  métier  leurs  mains 
sur  des  instruments  mécaniques.  La  plupart  d'entre 
eux  se  plaignent  d'une  chaleur  vive,  d'une  sensation 
analogue  à  celle  d'une  brûlure.  Un  épicier,  que  nous 
avons  traité  à  Saint-Louis,  s'était  ainsi  rendu  très-ma- 
lade en  maniant  des  substances  irritantes  :  il  était 
tourmenté  d'un  violent  prurit  dans  le  creux  des 
mains  5  il  éprouvait  encore  tous  les  inconvénients 
d'une  inflammation  chronique,  car  il  s'était  opéré  une 
rétraction  des  tendons  fléchisseurs  dans  les  doigts  de 
chaque  main,  avec  endurcissement  de  la  peau  qui 
les  couvrait;  les  gaines  des  tendons  refusaient  leur 
office-,  il  y  avait  partout  adhérence  complète.  » 

Lorsque  l'irritation  des  mains  est  portée  jusqu'aux 
ampoules,  à  la  vésication,  l'inflammation  est  évidente 
et  s'étend  parfois  au  delà  du  derme,  de  manière  à 
produire  des  abcès.  Le  froid  est  une  autre  cause  phy- 
sique d'irritation  et  d'inflammation  qui  produit  des 
engelures,  des  ulcérations,  par  conséquent  des  in- 
flammations, de  la  gangrène,  et  par  suite  des  rétrac- 
tions des  orteils  et  des  doigts  aux  mains  et  aux  pieds. 
Les  brûlures  sont  dans  le  mêoie  cas  et  plus  puissantes 


64  CHAPITRE    I. 

encore.  Toutes  les  rétractions  sont-elles  dues  à  l'in- 
flammation? Sans  l'affirmer,  je  crois  que  c'est  du 
moins  leur  cause  la  plus  commune. 

Caractères  anatomiques.  —  Les  caractères  de  ces  ré- 
tractions, par  irritation  mécanique,  sont  très-pronon- 
cés dans  les  mains  calleuses  des  manouvriers  la- 
borieux. Tandis  que  ia  peau  est  douce  ,  ilexible  , 
sensible,  plicable  ou  susceptible  de  se  laisser  plisser 
aisément  à  la  paume  de  la  main  chez  les  personnes 
qui  ne  vivent  pas  du  travail  de  leurs  mains  \  tandis 
qu'elle  est  d'une  souplesse  et  d'une  douceur  merveil- 
leuses chez  les  oisifs,  elle  est  dure,  calleuse,  sans 
souplesse,  sans  plicabilité  et  si  peu  extensible  chez 
les  laborieux  artisans  qui  gagnent  leur  vie  à  la  sueur 
de  leur  corps,  que  lorsqu'ils  ouvrent  les  mains  et  éten- 
dent leurs  doigts  autant  qu'ils  le  peuvent,  ces  organes 
restent  légèrement  courbés  du  côté  de  leur  flexion  : 
donc  les  tissus  sont  moins  extensibles  ou  raccourcis 
et  rétractés  de  ce  côté.  Mais  quels  sont  ces  tissus  et 
jusqu'où  s'étendent  leurs  altérations? 

La  peau  est  évidemment  plus  dure,  moins  exten- 
sible. On  ne  peut  la  pincer  ni  en  faire  un  pli,  elle  est 
unie  par  un  tissu  cellulaire  plus  adhérent  aux  parties 
sous-jacentes;  elle  est  moins  mobile  parce  que  le  tissu 
cellulaire  est  aussi  rétracté  et  moins  extensible  qu'à 
l'état  normal.  La  dissection  montre  que  Fépiderme 
est  plus  épais,  le  derme,  plus  ferme,  en  quelque  sorte 
hypertrophié  et  rétracté-,  que  le  tissu  cellulaire  qui  le 
double  participe  à  ces  propriétés  5  que  ces  altérations 
s'étendent  à  l'aponévrose  palmaire,  à  la  peau,  au  tissu 
cellulaire  sous-cutané  des  doigts  et  souvent  aux  pro- 
longements fibreux  ou  fibro-cellulaires  qu'ils  reçoi- 
vent de  l'aponévrose  palmaire,  peut-être  et  pro- 
bablement aux  ligaments  latéraux  des  doigts ,  parce 
qu'ils  se  raccourcissent  eux-mêmes  consécutivement, 


DE  l'inflammation  rétragtive.  65 

par  cela  seul  qu'ils  ne  sont  plus  suffisamment  et  clia- 
que  jour  étendus;  que  tous  ces  tissus  sont  souvent 
secs,  sans  infiltration  évidente  de  lymphe  coagula- 
ble,  comme  nous  en  verrons  des  exemples  dans  d'au- 
tres cas  de  rétraction  inflammatoire. 

Les  symptômes  locaux  sont  parfois  de  la  chaleur,  de 
la  douleur  à  la  peau  ou  dans  toute  la  paume  des 
mains,  quelquefois  des  ampoules,  des  phlyctènes  et 
beaucoup  plus  rarement  des  inflammations  et  des 
abcès,  puis,  plus  tard,  des  altérations  matérielles, 
une  diminution  de  souplesse  dans  la  main  et  les  doigts, 
et  même  une  diminution  légère  de  leur  mobilité  et 
de  l'adresse  de  leurs  mouvements. 

Marche.  —  Ces  altérations  matérielles  s'établissent 
ordinairement  peu  à  peu,  à  la  suite  des  irritations 
douloureuses  et  de  quelques  ampoules  seulement, 
puis  ces  inflammations  se  dissipent  par  un  travail 
modéré  et,  par  l'habitude  du  travail,  ne  se  renouvel- 
lent plus.  Mais  l'endurcissement  de  la  peau,  l'incur- 
vation des  doigts  se  prononcent  de  plus  en  plus  par  la 
rétraction  du  tissu  cellulaire  et  de  l'aponévrose  pal- 
maire. Parvenue  à  un  certain  degré,  la  rétraction 
reste  stationnaire  chez  les  ouvriers  qui  continuent  à 
travailler  comrne  devant;  mais  elle  peut  être  suivie 
de  rétractions  partielles  dans  les  doigts. 

Si  l'ouvrier  parvenu  à  l'aisance  vient  à  cesser  de 
travailler  de  ses  mains,  la  peau  et  les  tissus  rétractés 
peuvent  reprendre  à  la  longue,  a  peu  près  leur 
souplesse  primitive,  surtout  si  l'ouvrier  est  encore 
jeune.  Des  soins  de  toilette  un  peu  recherchés,  des 
lotions  émollientes  et  adoucissantes  de  pâte  de  gui- 
mauve ,  l'usage  habituel  de  pommades  fraîches  et 
douces,  des  gants  de  peau  contribueraient  certaine- 
ment à  accélérer  ces  résultats,  si  par   une  vanité 


66  CHAPITHE    I. 

puérile  l'ouvrier  tenait  à  effacer  au  plus  vite,  ciiez 
lui,  les  honorables  stigmates  du  travail. 

Quoique  le  premier  mode  de  rétraction  que  je  viens 
de  décrire  ne  soit  pas  habituellement  accompagné  de 
phlegmasie  aiguë,  comme  dans  les  premiers  temps, 
et  même  à  toutes  les  époques,  le  travail,  poussé  trop 
loin  chez  les  manouvriers,  cause  fréquemment  des 
ampoules  aux  mains  ;  comme  dans  les  cas  ou  poussé 
trop  loin,  en  tout  temps,  il  cause  une  irritation  locale 
à  la  paume  des  mains  avec  chaleur  plus  où  moins  pé- 
nible et  momentanémeiît  douloureuse,  il  me  paraît 
impossible  de  méconnaître  que  l'inflammation  a  con- 
couru par  moments,  au  moins,  avec  l'irritation  méca- 
nique à  produire  les  rétractions  qui  viennent  de  nous 
occuper. 

Rétractions  partielles  des  doigts.  —  Dupuytren  a  publié 
en  1832,  daps  ses  leçons  orales  de  clinique  chirurgi- 
cale, t.  ï,  p,  2,  sous  le  titre  de  rétraction  permanente  des 
doigts,  ce  qu'il  savait  sur  cette  rétraction  en  particu- 
lier, a  On  l'a  successivement  fait  dépendre,  dit-il, 
d'une  affection  rhumatismale,  goutteuse,  d'une  vio- 
lence extérieure ,  d'une  cause  morbifique...  comme 
cela  arrive  à  la  suite  d'inflammation  des  gaines  des 
tendons  fléchisseurs  ou  d'une  espèce  d'ankilose  ;  nous 
reconnaîtrons  bientôt  combien  ces  prétendues  causes 
étaient  peu  fondées  »  (p.  3). 

Cette  dénégation  de  Dupuytren  prouve  qu'il  n'a 
pas  l'idée  du  travail  morbide  qui  produit  la  rétraction 
des  doigts.  Il  sait  pourtant  quelle  est  la  suite  de 
pressions  mécaniques  chez  les  tonneliers,  les  cochers, 
qui  font  jouer  sans  cesse  leur  fouet  sur  le  dos  de  leurs  hari- 
delles (p.  3).  il  en  décrit  ensuite  les  symptômes,  il 
note  que  la  préhension  serrée  des  objets  cause  de  la 
douleur  (p.  6)j  puis  il  revient  aux  causes  et  nie  le  rac- 


DE  l'inflammation  rétractive.  67 

cornissement  de  la  peau,  l'inflammation,  l'adhérence  du 
tissu  cellulaire,  il  nie  même  qu'il  existe  une  maladie 
chronique  de  ces  parties  (p.  7). 

Ayant  eu  occasion  de  disséquer  un  cas  de  rétrac- 
tion, il  a  trouYé  avec  étonnement  que  l'aponévrose  palmaire 
était  tendue,  rétractée,  diminuée  de  longueur;  de  sa  partie 
inférieure  partaient  des  espèces  de  cordons  qui  se  rendaient 
aux  côtés  du  doigt  malade  (p,  9).  Cette  découverte  est 
une  vérité  réelle  qu'il  n'a  pas  comprise,  et  les  autres 
lui  ont  échappé.  Si  au  lieu  d'une  seule  dissection  il  en 
eût  fait  plusieurs^  d'abord  il  aurait  reconnu  qu'il  avait 
besoin  d'étudier  l'aponévrose  palmaire  comme  le 
prouve  la  description  inexacte  qu'il  en  a  donnée.  (  V. 
Gerdy,  Anat.  des  formes,  p.  232.)  C'était  d'autant  plus 
indispensable  que,  suivant  lui,  si  l'on  touche  la  face  pal- 
maire de  l'annulaire,  on  sent  une  corde  très-tendue  (p.  5). 
Or  l'aponévrose  palmaire  n'existe  pas  là,  même 
d'après  sa  description;  c'est  le  tissu  fibro- cel- 
lulaire sous -cutané  qui  forme  la  corde  rétractée. 
Dupuytren,  en  observant  mieux  et  méditant  davan- 
tage, aurait  encore  reconnu  que  le  tissu  cellulaire  et  la 
peau  participent  souvent,  sinon  toujours,  aux  rétrac- 
tions des  doigts;  que  si  des  pressions,  des  irritations 
mécaniques,  comme  la  contusion  qu'il  avoue,  en  sont 
les  causes  éloignées,  l'irritation, l'inflammation  même, 
quelque  obscure,  quelque  sourde  qu'elle  soit,  en  est 
la  cause  prochaine;  que  les  phlegmasies  circonvoi- 
sines  peuvent  s'étendre  et  se  propager  à  la  paume 
delà  main,  aux  doigts,  et  en  causer  la  rétraction, 
comme  nous  en  citerons  plus  bas  un  exemple;  enfin 
que  cette  maladie  n'est  point  propre  à  ces  parties, 
mais  commune  au  moins  à  tous  les  tissus  blancs  et 
surtout  aux  tissus  cellulaire  et  fibreux.  L'observation 
prouvera  la  vérité  de  ces  assertions. 


68  .  CHAPITRE   I. 

Obs.  P**.  —  Rétraction  des  doigts. 

Une  jeune  femme  nous  amena,  en  184  3,  à  la  con- 
sultation de  la  Charité,  un  enfant  de  trois  ans.  Les 
deux  derniers  doigts  de  la  main  droite  étaient  inflé- 
chis en  demi-cercle  par  deux  brides  qui  s'étendaient 
de  la  paume  à  la  phalange  onguéale,  en  soulevant  la 
peau  et  faisant  un  repli  falciforme  mince  comme  le 
tranchant  d'un  couteau.  Ses  replis  étaient  peu  résis- 
tants et  formés  par  le  tissu  fibro-cellulaire  sous  cu- 
tané et  non  par  l'aponévrose  palmaire  qui  ne  se  pro- 
longe pas  devant  les  doigts  sur  la  ligne  médiane. 
Nous  avons  rompu  ces  deux  replis  en  renversant  for- 
tement les  doigts  en  arrière,  et  nous  avons  achevé 
l'œuvre  au  moyen  d'une  palette,  d'un  coussin  et  d'un 
bandage  spiral  qui  tenaient  les  doigts  étendus  et 
même  renversés  en  arrière.  Passons  maintenant  à  des 
rétractions  inflammatoires  manifestes  pour  tout  le 
monde. 

2°  Mode  :  Inflammations  rétractives  évidentes.  —  Com- 
mençons par  des  phlegmasies  consécutives  à  des  vio- 
lences extérieures  mécaniques. 

Obs.  il  —  Contusion  de  ta  région  temporo-maxillaire ,  et 
rétraction,  etc.  ,  recueillie  par  mon  interne  M.  Mor- 
van. 

Phlipotin,  âgé  de  vingt-trois  ans,  charretier,  est 
entré  le  7  avril  1847,  se  plaignant  d'une  douleur  vive 
dans  l'oreille  gauche  et  dans  la  région  temporo-maxil- 
laire  du  même  côté.  Cette  douleur  date  de  cinq  se- 
maines environ;  elle  est  consécutive  à  un  coup  de 
pied  de  cheval  reçu  le  1^"^  mars.  Immédiatement  après, 
perte  de  connaissance  momentanée,  puis  aussitôt  hé- 
morrhagie  abondante  parle  nez,  la  bouche  et  l'oreille, 
de  la  quantité  d'un  litre  environ  dans  l'espace  de  dix 


DE  l'inflammation  rétractive.  69 

minutes.   On   l'arrête  par  des  applications  froides. 

Dix-huit  sangsues  le  l"  mars,  douze  le  lendemain, 
forent  appliquées  en  arrière  de  l'apophyse  mastoïde 
pour  combattre  le  gonflement  de  la  face,  devenu  tel 
que  les  paupières  étaient  fermées  des  deux  côiés.  Le 
malade  paraît  avoir  eu  des  ecchymoses  conjonctivales, 
mais  sans  trouble  aucun  de  la  vision.  L'oreille  gau- 
che est  restée  un  peu  dure. 

Le  gonflement  a  disparu  dans  l'espace  d'une  quin- 
zaine, pendant  l'usage  des  cataplasmes  émollients  et 
des  lotions  d'eau  de  sureau.  Dès  ce  moment,  il  y  avait 
impossibilité  d'écarter  les  mâchoires.  Après  la  cessa- 
tion du  gonflement,  il  est  resté,  au  niveau  de  l'arti- 
culation, une  douleur  fixe  avec  la  même  impossibilité 
d'écarter  les  mâchoires  de  plus  d'un  centimètre.  Elle 
persiste  jusqu'à  l'entrée  du  malade  à  l'hôpital  ,  le  7 
avril,  oïl  il  offre  l'état  suivant  : 

Gonflement  léger  de  la  région  articulaire,  avec  in- 
duration des  tissus  dans  un  espace  assez  étendu.  La 
peau,  un  peu  rouge,  assez  sensible,  est  tendue,  lui- 
sante ^  on  ne  peut  y  faire  un  pli  aussi  fin  que  dans  la 
région  correspondante  du  côté  opposé.  Le  tissu  cellu- 
laire sous-cutané  induré  forme  un  gâteau  dur,  inflexi- 
ble, de  la  consistance  d'une  plaque  ligneuse.  Il  en 
est  de  même  à  la  région  massétérine;  il  en  est  proba- 
blement de  même  des  parties  fibreuses  de  l'articula- 
tion, car  on  ne  peut  faire  écarter  la  mâchoire  de  plus 
d'un  centimètre.  La  mastication  des  aliments  solides, 
même  d'un  petit  volume,  est  presque  impossible  5 
c'est  tout  au  plus  si  le  malade  peut  introduire  sa 
soupe  avec  une  cuiller.  Gomme  état  général,  il  y  a  un 
peu  de  céphalalgie,  de  fièvre  5  le  pouls  est  accéléré, 
fréquent,  la  peau  chaude. 

Le  8  avril,  saignée  de  trois  palettes,  sans  couenne; 
elle  a  mal  coulé;  cataplasmes  émollients,  potages. 


70  CHAPITRE   I. 

Le  12,  application  de  vingt-cinq  sangsues  sur  la 
région  malade  5  on  continue  les  cataplasmes.  A  la 
suite  de  ce  traitement,  les  mâchoires  s'ouvrent  un 
peu  plus,  elles  peuvent  admettre  le  doigt;  diminu- 
tion notable  de  la  douleur,  de  l'induration  et  du  gon- 
flement. L'amélioration  continue  de  jour  en  jour,  jus- 
qu'au 18  avril,  jour  de  la  sortie  du  malade  ,  qui  offre 
l'état  suivant  :  toujours  un  peu  de  surdité;  écartement 
des  mâchoires  bien  plus  considérable  qu'auparavant, 
de  quatre  à  six  centimètres,  avec  tiraillement  dans 
l'article  5  peau  toujours  moins  souple  que  du  côté  op- 
posé, et  ne  pouvant  former  un  pli  mince  ;  induration 
persistante,  mais  moindre  et  moins  étendue  du  tissu 
cellulaire  sous -cutané;  pas  de  rougeur,  ni  de  dou- 
leur, ni  de  chaleur  anormales;  seulement  encore  gêne 
des  mouvements  d'écartement  et  de  mastication. 

Oes.  III,  recueillie  par  M.  Morvan,  interne.  —  Ckute 
sur  la  plante  des  pieds,  contre-coup  au  genou;  arthrite  chro- 
nique; carie  du  tibia;  abcès  circonvoisins ;  rétraction  des 
tissus  blancs  qui  enveloppent  le  genou. 

Le  18  décembre.  1845  est  entré  à  la  Charité  le 
nommé  Carbonnet,  âgé  de  trente- cinq  ans,  journalier. 
A  la  suite  d'une  chute  sur  la  plante  des  pieds,  chute 
qui  remonte  à  deux  ans  et  demi,  il  éprouva  une  vio- 
lente secousse  dans  toute  la  longueur  du  membre  ab- 
dominal gauche,  avec  douleur  fixe  dans  le  genou , 
douleur  qui  persista  une  année,  sans  gonflement  ni 
rougeur,  mais  avec  gêne  dans  la  station,  dans  la  mar- 
che, surtout  lorsque  le  malade  était  resté  immobile 
quelque  temps.  Au  bout  de  cette  période ,  dévelop- 
pement rapide  d'une  tumeur  chaude,  rouge,  doulou- 
reuse, correspondant  au  côté  externe  et  antérieur  du 
genou,  rapidement  abcédée  en  cinq  ou  six  jours.  Il 
entra  alors  à  la  Charité,  dans  le  service  de  M.  Vel- 


DE  l'inflammation  rétractive.  71 

peau;  il  y  resta  trois  mois,  pendant  lesquels  la  sup- 
puration fut  très-abondante.  On  le  traita  par  les  émol- 
lients,  puis  par  la  cautérisation  avec  un  liquide  dont 
îl  ne  peut  préciser  la  nature.  A  sa  sortie,  la  plaie 
était  convertie  en  une  fistule  étroite,  mais  qui  ne  s'est 
pas  fermée.  La  marche,  tout  à  fait  impossible  à  l'en- 
trée, était  redevenue  possible,  quoique  pénible  et 
accompagnée  de  claudication. 

Pendant  six  mois,  l'affection  resta  stationnaire; 
alors,  nouvel  abcès  avec  exaspération  des  accidents 
inflammatoires,  au-dessous  du  précédent.  Cet  abcès 
fut  ouvert  à  Beaujon  au  mois  de  janvier  1845;  il 
donna  issue  à  du  pus,  mais  jamais  il  n'en  sortit  d'es- 
quilles, non  plus  que  du  premier;  il  en  résulta  une 
nouvelle  fistule,  avec  laquelle  le  malade  sortit  encore 
de  l'hôpital  pour  rentrer  définitivement,  au  mois  de. 
décembre  {845,  à  la  Chanté,  chez  M.  Gerdy,  où  il 
est  actuellement.  Il  portait  alors  un  nouvel  abcès  à 
la  partie  interne  et  moyeane  de  la  jambe,  qui,  ouvert 
comme  les  deux  autres  ,  parut  être  également  un 
abcès  circonvoisin,  c'est-à-dire  sans  communication 
avec  l'os  malade.  Déjà,  à  cette  époque,  la  marche 
était  impossible  ;  la  jambe,  douloureuse,  commençait 
à  s'atrophier  et  à  se  fléchir  peu  à  peu  sur  la  cuisse  ^ 
quoiqu'on  pût  encore  l'étendre  en  faisant  souffrir  le 
malade. 

En  janvier  1846,  M.  Gerdy  réunit,  par  une  incision 
longue  de  douze  centimètres  environ  ,  les  deux  fis- 
tules correspondantes  aux  deux  premiers  abcès;  une 
suppuration  abondante  s'établit;  trouvant  que  le 
tibia  était  malade  dans  sa  partie  supérieure,  qu'il  était 
carié,  diminué  de  cohésion,  que  son  tissu  se  laissait 
traverser  par  le  stylet  en  donnant  une  sensation  ca- 
ractéristique de  carie,  M.  Gerdy  y  porta  le  cautère 
actuel.  Quelques  mois  après,  la  plaie  étant  recouverte 


72  CHAPHTRE    I. 

de  tissus  fongueux,  sans  tendance  à  la  cicatrisation, 
le  fer  rouge  fut  appliqué  une  deuxième  fois  ;  il  mor- 
tifia les  tissus,  et  il  en  résulta  la  sortie  de  plusieurs 
petites  esquilles  nécrosées.  Peu  après,  une  inflam- 
mation très- vive  envahit  tout  le  tiers  supérieur  de 
la  jambe ,  avec  rougeur,  chaleur  intense ,  sensibilité 
exaltée.  On  y  opposa  des  applications  successives  de 
sangsues,  au  nombre  de  cent  dix  en  quatre  jours,  et 
l'emploi  des  irrigations  froides  pendant  une  période 
de  six  semaines. 

Ce  traitement  actif  ralentit  les  progrès  de  l'inflam- 
mation nouvelle,  mais  n'empêcha  pas  la  marche  des 
accidents  primitifs  de  la  maladie  des  os.  Une  troisième 
cautérisation  avec  fer  rouge  fut  pratiquée  au  mois  de 
novembre  I84C5  elle  pénétra  cette  fois,  malgré 
M.  Gerdy,  jusque  dans  la  cavité  articulaire,  comme 
la  dissection  l'a  montrée  depuis;  néanmoins  elle  ne 
causa  pas  d'accident,  et  elle  put  arrêter  complète- 
ment la  marche  de  la  carie,  amener  une  cicatrisation 
osseuse  solide,  dans  les  points  oîi  elle  avait  porté, 
comme  l'examen  ultérieur  le  démontra.  Pendant  les 
premiers  mois  de  Î8i7,  à  la  suite  de  cette  cautérisa- 
tion, on  put  recueillir  cinq  ou  six  petites  esquilles  re- 
jetées par  élimination  à  la  suite  de  la  cautérisation. 
Dans  le  même  temps ,  deux  nouveaux  abcès  se  for- 
mèrent et  furent  ouverts  au  côté  externe  de  la  jambe  ; 
la  suppuration  fut  aussi  abondante  que  par  le  passé. 
Aucune  de  ces  nouvelles  fistules  ne  conduit  le  sty- 
let aux  os,  mais  aucune  d'elles  ne  tend  à  se  fermer, 
non  plus  que  les  anciennes.  Tout  le  membre  est  le 
siège  de  douleurs  vives,  continues,  qui  enlèvent  toute 
espèce  de  repos  au  malade;  ces  douleurs  s'exaspè- 
rent au  moindre  mouvement  volontaire  ou  communi- 
qué, le  membre  repose  sur  son  côté  externe,  la  jambe 
fléchit  à  angle  très-aigu  sur  la  cuisse.  Tous  ces  motifs 


DE  l'inflammation  rétractive.  73 

engagent  M.  Gerdy  à  pratiquer  l'amputation  que  le 
malade  réclame  depuis  longtemps.  Du  reste,  l'état 
général  est  satisfaisant  5  il  n'y  a  pas  d'amaigrissement 
considérable;  les  forces  sont  conservées.  La  face  est 
fatiguée,  anxieuse  5  mais  cela  s'explique  aisément  par 
les  insomnies  prolongées  et  les  douleurs  continuelles. 
D'ailleurs,  appétit  conservé,  digestions  bonnes,  ja- 
mais de  dévoiement;  la  nuit,  quelquefois,  sueurs, 
avec  accélération  du  pouls,  coïncidant  avec  l'exacer- 
bation  périodique  des  douleurs.  Toutefois,  le  pouls 
reste  un  peu  fréquent  le  jour;  il  varie,  pendant  les 
deux  ou  trois  jours  qui  précèdent  l'opération ,  entre 
88  et  96  pulsations. 

L'amputation  est  pratiquée,  le  12  avril  1847,  parla 
méthode  circulaire,  enviion  à  la  partie  moyenne  de  la 
cuisse.  Le  malade  fut  soumis  à  Tinhalation  éthérée, 
malgré  les  insuccès  antérieurs  de  ce  moyen  sur  lui, 
dont  les  habitudes  anciennes  d'intempérance  ren- 
daient l'ivresse  difficile  à  obtenir  (il  pouvait  boire 
plusieurs  bouteilles  de  vin  sans  être  ému  le  moins  du 
monde)  ;  néanmoins,  au  bout  de  dix  minutes,  il  tomba 
dans  un  assoupissement  profond ,  précédé  d'abord 
d'agitation,  d'exaltation,  de  loquacité;  il  voulait  ra- 
conter l'histoire  d'une  malade  dont  le  cas  avait,  au- 
tant qu'on  put  le  comprendre,  de  l'analogie  avec  le 
sien.  L'assoupissement  fut  accompagné  d'une  insen- 
sibilité complète,  car,  pendant  la  durée  de  l'opéra- 
tion, il  ne  poussa  aucun  cri,  ne  fit  aucun  effort  pour 
se  dérober  au  couteau;  l'inhalation  avait  été  con- 
tinuée. 

La  perte  de  sang  ne  fut  pas  très-abondante,  il  ne 
parut  pas  altéré  dans  sa  couleur;  l'artère  fémorale 
ayant  été  liée,  il  se  trouva  qu'aucune  artère  ne  don- 
nant, il  fut  impossible  de  pratiquer  d'autres  ligatures. 
Malgré  la  crainte  probable  d'une  hémorragie  immi- 


Ih  CHAPITRE   I. 

nente,  le  pansement  fut  fait  à  fond  ,  la  partie  supé- 
rieure de  la  plaie  réunie  avec  des  bandelettes,  l'infé- 
rieure pansée  simplement.  Le  malade,  reporté  dans 
son  lit,  fut  tenu  aux  boissons  chaudes,  à  la  diète;  on 
lui  donna  une  potion  avec  30  gr.  de  sirop  diacode 
pour  la  nuit.  Le  pouls  était  à  104.  Dans  la  journée,  il 
se  plaignit  que  le  moignon  était  un  peu  serré.  Le  13 
avril,  il  y  a  du  sommeil  et  quelques  élancements  dans 
le  moignon,  dont  le  malade  se  plaint  à  peine  5  toutes 
les  fonctions  sont  en  bon  état-,  100  pulsations.  Le  14, 
le  malade  a  peu  dormi  ;  il  se  plaint  que  sa  cuisse  est 
trop  serrée  5  le  pansement  est  enlevé  tout  entier, 
parce  que  la  bande  qui  rapprochait  les  tissus  et  s'op- 
posait à  leur  rétraction  avait  engorgé  le  moignon, 
dout  les  lèvres  sont  rouges,  un  peu  tendues  à  la  partie 
inférieure.  Le  pansement ,  moins  serré ,  est  refait  de 
la  même  manière  ;  notons  que  la  suppuration  est  déjà 
établie.  Pouls  à  96  ;  peau  un  peu  Chaude  5  faim.  Quel- 
ques cuillerées  de  bouillon.  Le  15,  même  état;  seule- 
ment, le  malade  a  un  peu  reposé  et  moins  souffert;  il 
est  pansé  simplement;  toujours  un  peu  de  tension 
dans  les  lèvres  de  la  plaie.  Pouls  à  92;  selle  natu- 
relle. Le  17,  le  gonflement  des  lèvres  du  moignon  a 
beaucoup  diminué;  moins  de  douleur;  le  pouls  est 
tombé  à  88  ;  pas  de  frissons,  suppuration  assez  abon- 
dante. Le  malade  demande  à  manger.  On  lui  donne 
des  potages. 

Avant  de  décrire  les  altérations  anatomiques  de  la 
jambe  amputée,  disons  que,  malgré  l'engourdisse- 
ment éthéré  du  malade ,  on  ne  put,  au  moment  de 
l'opération,  étendre  cette  jambe  sur  la  cuisse  par 
suite  de  la  rétraction  des  tissus.  Cet  état  persista 
même  après  la  section  des  muscles,  ce  qui  tenait  au 
siège  de  la  rétraction  que  nous  allons  trouver,  non 
dans  les  muscles,  comme  on  l'a  cru,  mais  dans  l'en- 


DE  l'inflammation  rétractive.  75 

semble  des  tissus  blancs  qui  entouraient  les  parties 
malades. 

Aujourd'hui,  dix-sept  ou  dix-huit  jours  après  l'opé- 
ration, Carbonnet  est  dans  l'état  le  plus  satisfaisant 
et  le  pins  favorable  à  la  guérison. 

Dissection  du  membre  le  lendemain  et  le  surlendemain  de 
f  amputation.  —  La  première  chose  qu'on  observe  est 
une  flexion  du  genou  un  peu  moins  prononcée  que  pen- 
dant la  vie,  ce  qui  s'explique  par  l'absence  de  l'eiBfort 
instinctif  que  le  malade  opposait  à  toute  extension 
quand  il  portait  son  membre.  Ainsi,  quoique  cette 
flexion  actuelle  dépasse  encore  un  peu  l'angle  droit, 
elle  est  moins  forte  que  dans  les  derniers  temps  oti  le 
jarret  formait  un  angle  aigu  ouvert  par  derrière.  Déjà, 
pendant  i'éthérisation  et  l'opération,  cet  angle  s'était 
notablement  ouvert,  sans  doute  parce  que  la  crainte 
de  la  douleur  et  la  douleur  ne  s'opposaient  plus  à 
l'extension  du  membre.  Ainsi,  ce  qui  était  dû  aux 
musclQS  et  à  l'influx  nerveux  ayant  été  neutralisé 
paT  l'éther,  nous  ne  pouvions  plus  avoir  affaire  qu'à 
la  rétraction  acquise,  permanente,  indépendante  de 
l'influx  nerveux  et  dépendante  des  parties  molles  qui 
entouraient  l'articulation. 

État  de  la  peau  et  des  tissus  cellulaire  et  fibreux.  —  La 
peau  ofl're  une  ouverture  fistuleuse  vers  le  quart  su- 
périeur de  la  jambe,  à  son  côté  interne.  En  avant, 
elle  paraît  intacte ,  souple,  aussi  bien  que  les  tissus 
sous  cutanés.  Il  en  est  de  même  du  tissu  cellulaire, 
à  la  partie  interne  du  genou.  Dans  le  jarret,  immé- 
diatement sous  la  peau ,  on  trouve  des  faisceaux 
fibreux  qui  gênent  l'extension  du  membre.  Dans  le 
creux  poplité,  les  téguments  sont  eux-mêmes  bien 
plus  adhérents  que  d'habitude  au  tissu  cellulaire  sous- 
jacent,  et  par  lui  à  l'aponévrose  sous-cutanée  de  la 
région.  Cette  aponévrose,  quand  on  enlève  la  peau,  y 


76  CHAPITRE    I. 

reste  par  places  adhérente  à  la  surface  interne.  Cette 
séparation  s'accompagne  d'un  petit  bruit  de  déchire- 
ment. Le  tissu  cellulaire  interposé  est  devenu  homo- 
gène, gris-jaunâtre  ,  assez  semblable  au  tissu  cellu- 
laire sous-rauqueux  de  l'estomac  squirrheux.  Si  on 
pénètre  plus  profondément  dans  le  jarret,  on  trouve 
tous  les  tissus  blancs  fortement  rétractés  et  tendus 
lorsqu'on  cherche  à  ouvrir  le  genou.  Le  jarret  en 
dehors  offre  une  nouvelle  ulcération  qui  vient  con- 
courir à  expliquer  les  lésions  précédentes  par  les  ré- 
tractions que  l'ulcération  et  son  inflammation  ont  dé- 
terminées au  voisinage.  Dans  ce  point,  la  fusion  en 
une  seule  couche  de  la  peau ,  de  l'aponévrose  et  du 
tissu  cellulaire  induré,  se  trouve  très-marquée.  La 
coupe  perpendiculaire  de  ces  tissus  a  ici  un  aspect  lar- 
dacé.  En  dehors  et  en  avant  du  genou,  là  où  l'inflam- 
mation a  été  très-intense  ,  se  voit  l'autre  forme  d'al- 
tération consécutive ,  déterminée  dans  les  tissus 
fibreux  par  les  phlegmasies  chroniques,  c'estrà-dire 
le  ramollissement £énatmiforme  du  derme,  du  tissu  cel- 
lulaire, et  des  parties  fibreuses  situées  au-dessous. 
Ce  ramollissement  occupe  un  espace  infundibuliforrae 
creusé  entre  les  extrémités  supérieures  du  péroné  et 
du  tibia.  Ailleurs,  partout  oii  il  y  a  eu  inflammation 
plus  ou  moins  vive,  existe  une  induration  inextensi- 
ble, forte  et  homogène  des  couches  superficielles.  Il 
y  a  une  sorte  de  cartilaginification  au  devant  et  en 
dehors  du  quart  supérieur  du  péroné,  là  oîi  le  tissu 
•  cellulaire  et  les  lames  fibreuses  normales  ont  déjà, 
comme  on  le  sait,  une  grande  force.  En  dehors  du 
genou,  on  isole  l'aponévrose  pour  l'étudier  spéciale- 
ment, et  on  voit  au-dessous  d'elle  les  muscles  très- 
pâlfes,  grêles,  infiltrés  d'un  liquide  roussâtre  comme 
gélatineux  et  mélangé  de  graisse  molle.  Ce  sont  les 
fibres  inférieures  du  vaste  externe.  Plus  en  arrière, 


DE  l'inflammation  rétractive.  77 

on  ouvre  la  gaîne  dn  biceps  en  incisant  la  cloison  fi- 
breuse intermusculaire  externe  qui,  jusqu'à  la  ligne 
âpre,  est  épaissie,  semi-cartilagineuse,  injectée,  évi- 
demment enflammée  et  résistant  à  la  pression  du  bis- 
touri. De  plus,  on  trouve,  profondément  dans  son 
épaisseur,  un  certain  nombre  d'ecchymoses.  Ici  en- 
core^  c'est,  en  résumé,  une  induration  semi-cartila- 
gineuse. Tout  le  tissu  cellulaire  qui  double  les  aponé- 
vroses est  induré,  épaissi,  et,  de  plus,  dans  l'intérieur 
même  de  la  gaîne  du  biceps,  on  trouve  un  foyer  san- 
guin ressemblant  à  de  la  fibrine  altérée ,  et  commu- 
niquant à  l'extérieur  par  la  fistule  que  nous  connais- 
sons. Ainsi,  il  y  avait  là  un  abcès  circonvoisin.  Enlevant 
tout  à  fait  le  biceps  de  sa  gaîne  pour  examiner  la  lame 
interne  de  cette  dernière ,  on  la  trouve  moins  ré- 
tractée, et  il  semble  d'abord  que  le  tissu  cellulaire 
recouvre  un  peu  de  souplesse  en  se  rapprochant  du 
paquet  vasculaire  et  nerveux  du  jarret.  D'un  autre 
côté,  le  large  feuillet  de  l'aponévrose  fémorale  qui 
couvre  en  dedans  la  partie  inférieure  des  muscles  in- 
ternes de  la  cuisse  est  devenu  une  forte  bande  fi- 
breuse, rétractée  vigoureusement,  formant  corde,  se 
tendant  quand  on  cherche  à  ouvrir  le  genou  fléchi,  nn 
peu  au  delà  de  l'angle  droit,  et  rendant  bien  vite 
cette  manœuvre  impossible.  On  enlève  alors  le  tissu 
graisseux  qui  enveloppe  les  vaisseaux  et  les  nerfs  po- 
plités,  et  on  trouve  dans  les  graisses  des  bandes  cel- 
luleuses  devenues  fibreuses  qui,  allant  de  l'aponé- 
vrose fémorale  au  jarret,  s'opposaient  aussi  à  l'exten- 
sion du  genou.  Eri  dehors,  là  où  plonge  dans  les 
muscles  péroniers  le  nerf  sciatique  poplité  externe, 
on  trouve  des  lames  aponévrotiques  qui  sont  plus 
fermes,  plus  brillantes,  plus  tendues  que  dans  l'élat 
naturel ,  et  analogues  aux  bandelettes  fibreuses  ré- 
tractées que  l'on  trouve  nombreuses  et  radiées  dans 


78  CHAPITRE    I. 

les  seins  squirrheux.  Les  tissus  qui  entourent  le  nerf 
sciatique  poplité  interne  sont  eux-mêmes  rigides,  con- 
densés, de  sorte  que,  quand  on  veut  soulever  le  cor- 
don nerveux,  il  résiste  beaucoup  à  cette  traction.  Ar- 
rivé là,  si  on  cherche  à  étendre  la  jambe,  on  fait  saillir 
une  bride  fibreuse,  médiane,  triangulaire,  placée  de 
champ  dans  l'espace  poplité.  Elle  est  formée  profon- 
dément par  la  condensation  du  tissu  cellulaire  qui 
unit  l'artère  aux  os.  Ces  lames  de  tissu  cellulaire  in- 
duré se  montrent  rigides  et  très-tendues  quand  on 
veut  ouvrir  le  genou  fléchi  5  mais  ,  comme  leur  élas- 
ticité et  leur  cohésion  sont  diminuées,  elles  ne  résis- 
tent pas  et  se  déchirent  en  masse.  Plus  bas,  à  travers 
le  tissu  cellulaire  condensé  qui  sépare  les  deux  têtes 
des  muscles  jumeaux,  on  arrive  à  une  membrane  pyo- 
génique  circonscrivant  une  poche  du  volume  d'une 
petite  noix,  d'aspect  ancien,  et  située  un  peu  plus 
près  de  l'insertion  du  jumeau  externe.  Cette  poche 
s'étend  profondément  jusqu'à  la  face  postérieure  de 
l'articulation ,  dont  elle  n'est  séparée  que  par  une 
couche  fibro-celluleuse  indurée  et  friable,  que  le  bout 
du  doigt  troue  facilement.  Ceia  fait,  on  étend  la  jambe 
avec  une  certaine  force,  on  entend  un  craquement 
général ,  et  tout  ce  tissu  fibreux  se  rompt  par  une 
vaste  et  irrégulière  déchirure.  Ce  plan  fibreux,  pro- 
fond, est  parsemé  de  plaques  ramollies,  infiltrées  d'un 
liquide  rougeâtre.  La  déchirure  est  transversale  dans 
sa  direction  générale.  On  déchire  également  avec  fa- 
cilité les  ligaments  interarticulaires  friables. 

Cartilages  articulaires  et  synoviale.  —  La  synoviale  est 
épaissie,  veloutée  à  sa  surface  interne,  comme  une 
membrane  muqueuse,  dans  plusieurs  points  de 'son 
étendue,  en  dedans  des  ligaments.  A  la  surface  des 
os  et  à  la  place  des  cartilages  articulaires  diarthro- 
diaux,  on  voit  un  tissu  cellulaire  sous^cartilagineux  qui, 


DE    l'inflammation    RÉTRACTIVE.  79 

tuméfié  par  l'inflammalion,  a  fait  irruption  à  la  surface 
des  cartilages  après  les  avoir,  dans  plusieurs  points, 
usés  par  résorption.  Aussi,  autour  de  ces  chanapignons 
vasculaires  aplatis,  iotra-articulaires,  se  voit  le  bord 
aminci  et  érodé  de  l'ouverture  anormale  des  carti- 
lages. Est-ce  là  un  tissu  de  nouvelle  formation,  ou 
existant  normalement  et  tuméfié  par  le  fait  de  l'in- 
flammation survenue?  Selon  M.  Gerdy,  il  est  plus 
probable  qu'il  existe  primitivement  entre  le  cartilage 
et  l'os,  une  couche  celluleuse  très-déliée  qui,  s'en- 
flammant,  résorbe  le  cartilage  par  sa  face  adhérente, 
et  s'épaissit  comme  la  synoviale  elle-même  avec  la- 
quelle elle  se  confond  par  l'addition  de  matière  orga- 
nisable  produite  elle-même  par  la  maladie.  Dans  les 
intervalles  qui  séparent  les  points  où  les  cartilages  se 
sont  laissés  traverser  par  elle,  ces  derniers  ont  tantôt 
conservé  une  grande  dureté  et  une  adhérence  intime 
à  l'extrémité  osseuse  ,  tandis  qu'ailleurs  les  lamelles 
cartilagineuses  ramollies  et  amincies  se  détachent  fa- 
cilement des  condyiés. 

Au  devant  du  genou,  les  parties  molles  étaient  dis- 
tendues par  la  flexion  exagérée  du  genou,  loin  d'être 
rétractées.  Il  est  probable  qu'il  en  est  de  même  toutes 
les  fois  qu'une  jointure  est  dans  un  état  de  flexion 
permanente.  Ce  fait  montre  que  la  direction  des  join- 
tures dans  les  arthrites  n'est  pas  dû  seulement  aux 
épancheraents  synoviaux. 

Altération  du  tissu  musculaire.  —  Les  muscles,  coupés 
un  peu  au-dessus  du  genou,  sont  mollasses,  friables, 
un  peu  pâles,  nullement  tendus,  sans  rétraction  évi- 
dente. Chez  eux,  ce  dernier  phénomène,  quand  il 
existe,  s'explique,  dans  certains  cas,  par  l'induration 
de  leur  tissu  cellulaire  interstitiel  5  mais  leurs  tendons 
peuvent  être  rétractés.  Aussi,  assez  souvent,  on  trouve 
ces  organes  formés  de  fibres  molles,  mais  unies  par  du 


80  CHAPITRE    I. 

tissu  cellulaire  plus  ferme,  plus  résistant,  qui  rend 
plus  difficile  la  séparation  de  leurs  différents  faisceaux. 
C'est  ce  qu'on  observait  ici  dans  le  demi-membraneux, 
en  sorte  que  le  tissu  cellulaire  interstitiel  du  muscle 
était  induré. 

En  disséquant  son  extrémité  inférieure,  on  y  trouve 
aussi  un  ensemble  de  prolongements  fibreux  entre- 
croisés qui  vont  du  tendon  de  ce  muscle  à  l'aponé- 
vrose fémorale,  et  qui  sont  bien  plus  forts  qu'à  l'état 
normal.  Ce  sont  des  bandelettes  nacrées,  résistantes, 
disposées  comme  le  tissu  fibreux  du  cœur  au  voisi- 
nage de  ses  orifices.  La  gaine  du  demi-tendineux  est 
très-épaisse  et  résistante.  L'aponévrose  fémorale, 
qui  paraît  épaissie,  se  laisse  pourtant  facilement  per- 
forer par  des  instruments  mousses  dans  le  voisinage 
de  son  insertion  au  côté  interne  de  l'articulation. 

Les  ligaments  latéraux  ont  été  coupés,  par  inad- 
vertance, avant  l'examen.  Leur  tissu,  vu  après  cette 
section,  ne  présente  ni  ramollissement  ni  infiltration. 
Il  n'y  avait  d'ailleurs  pas  eu,  pendant  la  durée  de  la 
maladie,  de  mobilité  latérale  du  genou  en  rapport 
avec  de  semblables  altérations.  On  conçoit  qu'une  lé- 
gère augmentation  d'épaisseur  et  de  consistance  se- 
rait à  présent  bien  difficile  à  mettre  en  évidence. 

État  des  os.  — ^  Un  mot  maintenant  de  l'état  des  os. 
Le  périoste  qui,  épaissi,  s'en  détache  facilement, 
laisse  une  foule  de  gouttelettes  sanguines  à  la  sur- 
face du  fémur.  Les  trous  et  les  sillons  vasculaires  y 
sont  très-prononcés.  H  y  a  quelques  sécrétions  pé- 
riostales  le  long  de  la  lèvre  interne  isolée  de  la 
ligne  âpre.  Il  y  a  beaucoup  de  taches  rouges,  et 
on  enlève  facilement  une  mince  couche  osseuse  à 
la  surface  de  quelques-unes.  La  section  perpendi- 
culaire du  fémur  présente  descanalicules  vasculaires 
rouges. 


DE  l'inflammation  rétractive.  81 

l 

En  s'éloignant  du  voisinage  de  l'articulation ,  un 
peu  en  dehors  de  l'épine  du  tibia,  là  oîi  une  cautéri- 
sation a  été  faite  dans  l'os  carié,  s'offre  une  poche 
pyogénique  contenant  une  très-petite  quantité  de 
pus  et  recouvrant  un  tissu  osseux  condensé  parfai- 
tement guéri.  S'il  n'y  avait  eu  que  cette  lésion  ,  la 
maladie  aurait  certainement  achevé  de  se  guérir. 
Vers  la  partie  interne  du  tibia,  un  peu  au-dessus  du 
milieu  de  sa  hauteur,  il  s'était  formé  un  abcès  dont 
le  foyer,  qu'on  peut  suivre  aujourd'hui,  remonte  le 
long  des  vaisseaux  interosseux ,  revêtu  dans  tout  ce 
trajet  par  une  membrane  pyogénique.  Le  tibia,  dé- 
nudé avec  soin  dans  toute  sa  longueur,  est  injecté, 
creusé  de  nombreux  sillons  longitudinaux,  de  sorte 
qu'il  présente  véritablement  une  teinte  ardoisée. 
Enfin,  dans  le  point  où  sa  crête  commence  à  s'é- 
mousser  par  en  bas,  l'injection  devient  encore  plus 
considérable  que  partout  ailleurs,  et  circonscrit  une 
production  osseuse  qui  est  une  sécrétion  périostale. 
iongue,  étroite,  à  plusieurs  arêtes  longitudinales, 
dont  une  la  fixe  légèrement  au  bord  interne  du  tibia. 

Cette  observation  n'est  pas  seulement  importante 
par  les  rétractions  albuginées  qu'elle  présente  au- 
tour des  abcès  développés  eux-mêmes  autour  d'une 
arthrite  grave  5  elle  l'est  encore  par  l'absence  de 
toute  rétraction  matérielle  dans  le  tissu  charnu  des 
muscles,  malgré  la  flexion  considérable  que  présen- 
tait le  genou.  Enfin,  elle  est  encore  intéressante  par 
les  lumières  qu'elle  répand  sur  les  maladies  des  tis- 
sus fibreux,  des  tissus  osseux,  cartilagineux  et  syno- 
viaux; mais  je  ne  m'en  occupe  ici  que  sous  le  rapport 
des  rétractions  des  tissus  blancs. 

Je  trouve  dans  la  thèse  de  mon  interne  M.  F.  Vin- 
cent (Paris,  10  mai  18.51,  p.  16)  un  fait  d'anatomie 
pathologique  recueilli  à  l'amphithéâtre  de  Clamart 

6 


82  CHAPITRE   I. 

par  M.  Gallard,  interne  des  hôpitaux.  Les  mêmes 
faits  de  rétraction  y  ont  été  constatés,  en  dehors  de 
toute  influence  de  ma  part  et  sans  que  j'en  aie  même 
eu  connaissance. 

Obs.  IV,  —  Inflammation  rétractive,  traumatique  aiguë  de 
L^ aponévrose  antibrachiale ^  recueillie  par  l'interne. 

Dubreuil  (Jean),  âgé  de  trente-quatre  ans,  menui- 
sier, demeurant  rue  des  Marais,  n°  41,  est  entré  à  la 
Charité  le  26  février  1844.  Cet  homme  portait,  à  la 
réunion  du  tiers  supérieur  avec  les  deux  tiers  infé- 
rieurs de  l'avant-bras  gauche  et  à  sa  face  antérieure, 
une  plaie  longitudinale,  ayant  dix  centimètres  de 
longueur,  produite,  le  24  février,  parle  fer  tranchant 
d'un  rabot.  Le  malade  s'étant  rendu  à  la  consultation 
d'un  autre  hôpital,  on  réunit  les  lèvres  de  la  plaie  à 
l'aide  de  bandelettes  de  diachyîon  faisant  le  tour  du 
membre.  Cette  application  détermina  une  inflamma- 
tion érysipélateuse  de  la  peau  comprise  entre  la  plaie 
et  le  coude.  Le  malade  les  enleva  avant  son  entrée 
à  la  Charité.  Le  27,  les  bords  de  la  plaie  étaient  écar- 
tés, tuméfiés;  au  fond  s'apercevait  le  tendon  du  mus- 
cle radial  antérieur.  Les  mouvements  de  la  main 
étaient  difficiles  à  cause  du  gonflement  érysipélateux 
occupant  la  partie  supérieure  de  l'avant-bras. 

Du  27  février  au  17  mars,  l'érysipèle  a  été  com- 
battu et  guéri  par  des  applications  d'eau  blanche;  la 
plaie,  pansée  avec  un  linge  enduit  de  cérat  et  de  la 
charpie  ,  s'est  guérie  graduellement  en  partie ,  mais 
lentement.  Le  1 7  mars,  les  deux  tiers  inférieurs  seu- 
lement étaient  complètement  cicatrisés  et  le  tiers  su- 
périeur était  rempli  par  des  bourgeons  charnus.  L'at- 
tention de  M.  Gerdy  est  alors  fixée  sur  l'impossibilité 
d'étendre  complètement  la  main  sur  l'avant-bras  et 
les  doigts  sur  la  main.  Cette  difficulté  des  mouve- 


DE  l'inflammation  rétractive.  83 

nients  devient  de  plus  en  plus  manifeste,  et  le  23  on 
peut  constater  les  faits  suivants  : 

23.  La  plaie  est  presque  tout  à  fait  cicatrisée;  l'a- 
vant-bras  est  à  demi-tléchi  sur  le  bras  ;  la  main  fait 
un  léger  angle  rentrant  avec  la  surface  palmaire  de 
Favant-bras;  les  quatre  derniers  doigts,  à  demi-flé- 
chis  sur  la  main,  le  sont  aussi  sur  eux-mêmes.  Les 
troisièmes  phalanges  peuvent  seules  s'étendre  sur  les 
secondes.  En  explorant  Favant-bras ,  tandis  qu'on 
essaie  d'étendre  les  doigts  sur  la  main,  on  sent  au- 
dessous  de  la  peau,  depuis  le  pli  du  coude  jusqu'à  la 
paume  de  la  main,  une  rétraction  prononcée  due  à 
la  forte  tension  d'un  pian  sous-cutané  formé  par  Fa- 
ponévrose  antibrachiale.  Cette  rétracture  occupe  au 
pli  du  coude  un  espace  étendu  en  largeur,  de  l'épi- 
trochlée  à  la  partie  moyenne  du  pli  du  coude.  Elle  a 
la  forme  d'une  lame  triangulaire  sous-cutanée,  à  base 
supérieure.  Elle  descend  obliquement,  en  passant 
sous  la  plaie,  jusqu'à  la  paume  de  la  main.  Suivant  ce 
trajet,  elle  forme  une  sorte  de  ruban  fortement  tendu 
quand  on  veut  étendre  la  main ,  ce  qui  cause  une 
saillie  visible  à  l'œil.  Sous  la  moitié  supérieure  de  la 
plaie  s'observe  une  induration  prononcée,  large  de 
trois  centimètres,  longue  de  cinq.  Cette  plaque  indu- 
rée adhérente  à  la  plaie  et  à  la  lame  mentionnée 
plus  haut,  suit  tous  les  mouvements  de  celle-ci,  et 
ne  peut  glisser  sur  l'aponévrose  comme  le  fait  la  par- 
tie inférieure  de  la  cicatrice  et  la  peau  du  reste  du 
membre. 

On  applique  un  cataplasme  émollient  autour  de 
Favant-bras.  On  fait  usage  de  bains  de  bras. 

31  mars.  L'emploi  des  moyens  précédents  n'ayant 
amené  aucun  changement  dans  Fétat  de  Favant-bras, 
M.  Gerdy  saisit  la  main  et  les  doigts,  et  soumet  ces 
parties  à  une  extension  graduelle,  mais  forcée.  Sous 


s  h  CHAPITRE   I. 

l'influence  de  cette  tension  violente ,  les  parties  cè- 
dent, les  doigts  s'étendent,  et  en  même  temps  s'en- 
tendent des  craquements  manifestes.  Le  résultat  de 
cette  manœuvre  est  l'extension  presque  complète  des 
doigts  sur  la  main  et  de  la  main  sur  l'avant-bras.  Le 
malade  a  assez  vivement,  mais  momentanément  souf- 
fert pendant  cette  extension.  Des  adhérences  ou  des 
rétractures  se  sont  rompues.  Celles  de  l'aponévrose 
avec  le  tissu  induré  sous-jacent  à  la  plaie  existent  en- 
core. La  rétraction  de  l'aponévrose  par  suite  de  son 
altération  de  tissu  est  aussi  la  même  5  il  n'y  a  de  changé 
que  la  facilité  plus  grande  de  la  main  et  des  doigts  à 
s'étendre. 

Application  d'un  cataplasme  et  d'une  attelle  éten- 
due du  pli  du  coude  aux  doigts  pour  prévenir  une  ré- 
tracture  nouvelle;  bain  de  bras. 

3  avril.  Une  nouvelle  extension  forcée  est  pratiquée 
et  produit  encore  quelques  ruptures.  La  main  et  les 
doigts  peuvent  s'étendre  tout  à  fait. 

Mais  il  reste  toujours  une  bande  tendue  entre  le 
pli  du  coude  et  le  poignet,  bande  passant  sous  la  ci- 
catrice qui  lui  est  toujours  adhérente  dans  son  tiers 
supérieur.  La  largeur  de  cette  bande  est  de  six  centi- 
mètres au  pli  du  coude.  Elle  va  en  diminuant  jusqu'à 
l'induration  subjacente  à  la  cicatrice,  qui  offre  deux 
centimètres  de  largeur  et  cinq  de  longueur.  Elle  n'a 
plus  que  deux  à  trois  centimètres  de  largeur  jusqu'au 
poignet. 

IG  avril.  Depuis  huit  jours,  on  a  cessé  l'emploi  de 
l'attelle  et  des  cataplasmes.  Les  changements  surve- 
nus sont  les  suivants  :  l'avant-bras  s'étend  tout  à  fait 
sur  le  bras,  la  main  sur  l'avant-bras  et  les  doigts  sur 
eux-mêmes  et  sur  la  main.  Au-dessous  de  la  plaie  se 
trouve  toujours  l'induration  avec  les  mêmes  dimen- 
sions. Entre  la  plaie  et  le  poignet  nulle  tension,  nulle 


DE  l'inflammation  rétractive.  85 

rétracture.  Du  pli  du  coude  à  la  plaie  existe  encore 
une  tension  assez  marquée;  mais  la  largeur  de  la 
bande  aponévrotique  à  laquelle  elle  est  due  n'est  plus 
aussi  prononcée,  et  ses  bords  se  perdent  insensible- 
ment. La  cicatrice  n'est  adhérente  qu'à  l'aponévrose 
et  nullement  aux  tendons,  qui  se  meuvent  librement 
au-dessous. 

Conséquences  immédiates  et  premières  qui  découlent  de  la 
maladie  de  Dubreuil. —  Il  résulte,  comme  conséquences 
immédiates  et  premières  de  ce  fait  :  1°  que  la  cause 
de  la  rétraction  observée  chez  notre  malade  ne  peut 
se  trouver  que  dans  la  plaie  dont  il  a  été  atteint  5 
mais  comme  cette  blessure  a  été  accompagnée^  d'in- 
flammation, de  suppuration,  et  suivie  de  cicatrisa- 
tion, il  reste  à  déterminer  quelle  est  celle  de  ces  cir- 
constances qui  a  pu  entraîner  la  rétraction  que  nous 
avons  observée.  Nous  ne  pouvons  y  parvenir  que  par 
la  comparaison  de  ce  fait  avec  des  faits  analogues  dont 
nous  avons  été  souvent  témoin,  et  que  nous  avons 
analysés  avec  soin,  chaque  fois  qu'ils  se  sont  présentés 
à  notre  observation. 

2°  Il  en  résulte  encore  que  la  maladie  consécutive 
à  la  plaie,  consécutive  au  commencement  et  à  l'a- 
chèvement de  sa  cicatrisation,  consiste  dans  une  in- 
duration d'une  partie  de  la  cicatrice  j  dans  une  adhé- 
rence intime  du  point  induré  de  la  cicatrice,  avec 
l'aponévrose  antibrachiale  sous-jacente  et  le  tissu 
cellulaire  intermédiaire;  dans  une  rétraction  de  l'a- 
ponévrose antibrachiale,  surtout  au-dessus  de  la  ci- 
catrice, et  que  la  partie  affectée  occupait  une  largeur 
graduellementcroissante  jusqu'au  pli  du  bras,  et  même 
jusqu'au  commencement  du  bras. 

3°  Il  en  résulte  encore  qu'il  n'est  point  démontré 
et  qu'il  n'est  pas  même  probable  qu'aucun  muscle 
ait  participé  à  la  rétraction  de  la  main  ou  à  la  ré- 


86  CHAPITRE    I. 

traction  des  doigts  qui  se  sont  manifestées  pendant 
la  cicatrisation.  En  effet,  d'une  part  les  muscles  se 
sont  toujours  montrés  mous,  souples,  flexibles,  non 
douloureux  et  contractiles  comme  dans  l'état  sain , 
et,  d'autre  part,  la  rétraction  de  l'aponévrose,  bien 
constatée,  suffit  pour  expliquer  la  difficulté  de  la 
flexion  de  la  main  sur  îe  dos  de  l'avant-bras  et  de 
l'extension  des  derniers  doigts.  Les  craquements  in- 
térieurs que  le  renversement  forcé  de  la  main  et  des 
doigts  en  arrière,  du  côté  des  muscles  extenseurs,  a 
déterminés,  peuvent  bien  avoir  été  produits  par  la 
rupture  d'une  adhérence  récente  qui  se  serait  éta- 
blie au  commencement  du  travail  de  la  cicatrisation 
de  la  plaie  entre  le  tendon  du  grand  palmaire,  l'apo- 
névrose antibrachiaîe  et  la  cicatrice.  Je  ne  parle  pas 
du  palmaire  grêle,  parce  qu'il  manque  chez  Dubreuil 
et  des  deux  côtés,  ainsi  qsie  cela  arrive  souvent.  Mais 
ces  craquements  furent  dus  aussi  à  la  rupture  de  l'a- 
ponévrose rétractée,  puisque  la  rétraction  que  des 
adhérences  ne  peuvent  expliquer  a  disparu,  et  que 
le  malade  a  recouvré  la  faculté  d'étendre  les  doigts  et 
la  main. 

4°  il  résulte  enfln,  de  l'observation  de  la  maladie 
de  Dubreuil,  qu'elle  n'a  point  été  grave,  que  l'ex- 
tension forcée  que  nous  avons  fait  éprouver  à  la  main 
et  aux  doigts  en  les  renversant  en  arrière  a  été  mé- 
diocrement douloureuse,  que  la  flexion  de  la  main  et 
des  doigts  en  avant  par  une  rétraction  toute  méca- 
nique a  cessé  immédiatement  en  grande  partie,  et 
que  cette  rétraction  a  encore  diminué  depuis,  pen- 
dant que  Icibras  malade  était  soumis  chaque  jour  à 
l'action  des  cataplasmes  émollients  et  des  bains  de 
bras.  Quelle  est  la  part  prise  par  ces  cataplasmes  et 
ces  bains  à  la  diminution  delà  rétraction?  C'est  ce 
que  nous  verrons  plus  tard. 


DE  l'inflammation  rétragtive.  87 

Obs.  V. —  Inflammation  rétractive  de  la  main  et  des  doigts 
par  le  froid  et  la  fatigue^  communiquée  par  M.  Jar- 
javay. 

«  Le  22  juillet  est  entrée  à  l'hôpital  des  cliniques  la 
nommée  Gaîin  (Désirée),  concierge,  âgée  de  cin- 
quante-deux  ans,  qui  n'avait  jamais  eu  de  rhuma- 
tisme, se  portait  habituellement  bien,  et  était  d'une 
assez  forte  constitution. 

Cette  femme  ayant  lavé  du  linge  le  IZ  juin,  a  ressenti 
le  li  une  douleur  vive  avec  gonflement  et  un  peu  de  rougeur 
dans  la  région  du  poignet  droit.  En  même  temps  les  doigts 
se  sont  fléchis  et  ont  pris  l'aspect  de  crochets.  Rien  n'a 
été  fait  contre  cette  lésion.  Le  23  juillet,  nous  consta- 
tons l'état  suivant  :  Flexion  de  tous  les  doigts  de  la  main 
droite  et  de  la  main  sur  C avant-bras;  le  dos  des  doigts  est 
œdématié  ainsi  que  la  face  dorsale  du  carpe.  Légère 
teinte  de  rougeur,  paume  de  la  main  tuméfiée  ;  dîspantion 
du  creux  palmaire.  L'engorgement  s'étend  sur  la  partie 
inférieure  de  l'avant-bras  jusqu'à  trois  travers  de 
doigts.  Compression  douloureuse  sur  la  paume  de  la 
main,  flexion  un  peu  douloureuse  dans  l'articulation 
radio-carpienne.  Point  de  fièvre,  langue  bonne,  ap- 
pétit. Vingt-cinq  sangsues  sur  la  région  du  poignet,  cata- 
plasme. Une  portion.  Même  état  le  26,  trente  sangsues. 
Les  émissions  locales  ayant  mal  réussi,  car  toutes  les 
sangsues  n'avaient  pas  pris,  on  en  applique  trente  le 
27.  Amélioration  le  28,  consistant  dans  une  diminu- 
tion de  l'œdème  de  la  face  dorsale  de  la  main  et  des 
doigts,  et  une  extension  moins  douloureuse  de  ces  derniers. 
Des  cataplasmes  sont  toujours  maintenus  sur  la  partie 
malade;  deux  portions.  Le  28,  l'état  meilleur  per- 
siste, les  doigts  peuvent  encore  être  portés  dans  une 
extension  plus  grande.  Les  jours  suivants,  on  remarque 
que  les  doigts  peuvent  de  plus  en  plus  être  portés  dans 


CHAPITRE    I. 


l'extension;  les  cataplasmes  sont  toujours  maintenus  sur  la 
région  malade. 

4  août.  Les  doigts  étant  portés  dans  une  extension 
complète.^  en  les  tirant  avec  force,  des  craquements  se 
sont  fait  sentir  pendant  ce  mouvenaènt  sur  leur  face 
palmaire.  Je  remarque  que  la  peau  de  la  face  pal- 
maire de  la  main  est  épaisse,  ne  faisant  qu'un  avec 
l'aponévrose  sous-jacente  ;  il  en  est  de  même  de  celles 
des  doigts.  Point  de  douleur  à  la  pression,  ni  de  rou- 
geur. La  peau  de  la  partie  antérieure  et  inférieure  de 
l'avant-bras  n'est  plus  mobile,  elle  adhère  à  un  lien  cellu- 
leux,  dur,  épais;  le  tendon  du  pafmaire  grêle  ne  fait 
plus  une  saillie  prononcée  dans  la  flexion  de  la  main 
comme  sur  le  membre  opposé. 

10  août.  On  dirait  que  la  main  est  moins  volumi- 
neuse, plus  sèche,  la  peau  de  la  partie  inférieure  de 
l'avant-bras  a  recouvré  sa  souplesse,  mais  celle  des 
doigts  paraît  encore  ne  faire  qu'un  avec  les  tissus 
sous-jacents.  L'extension  ne  peut  être  obtenue  d'une 
manière  complète.  Quand  on  porte  les  doigts  dans 
ce  sens,  la  peau  fait  une  saillie  sur  la  partie  latérale 
et  antérieure  de  l'articulation,  comme  si  des  brides 
s'y  étaient  formées. 

Du  10  août  au  29  septembre,  cet  état  persiste 
malgré  l'application  continuelle  des  émollients  ;  dans 
le  poignet^  seulement^  la  peau  et  le  tissu  celluleux  sous-cutané 
sont  revenus  à  leur  état  normal;  à  la  paume  de  la  main  et 
à  la  face  palmaire  des  doigts  la  peau  moins  mobile, 
plus  épaisse,  est  cependant  sèche  et  ne  présente  aucune  rou- 
geur. L'extension  des  doigts  ne  se  fait  pas  d'une  manière 
complète.  La  malade  sort  de  l'hôpital.  » 

Obs.  VI.  —  Rétraction  de  la  main  et  des  doigts  par  le  froid 
humide,  communiquée  par  M.  Jarjavay. 

«J'ai  vu  au  bureau  central  un  homme  de  quarante- 


DE  l'inflammation  rétractive.  89 

cinq  ans,  terrassier,  qui  pendant  les  fortes  chaleurs 
de  l'été  s'était  couché  et  avait  dormi  pendant  trois 
heures  sur  du  sable  tout  récemment  tiré  du  fond  de  la 
rivière.  Cet  homme,  en  se  réveillant,  sentit  sa  main 
droite  qui  était  placée  entre  ce  sable  et  sa  tête  pendant  son 
sommeil,  légèrement  engourdie.  Au  bout  de  trois  heures  il  ne 
pouvait  plus  étendre  le  petit  doigt,  ni  Cannulaire.  La  dou- 
leur et  la  rétraction  persistèrent  pendant  la  nuit.  Le  lende- 
main, à  la  consultation  du  Bureau  central,  cet  homme 
avait  le  petit  doigt  fléchi  ainsi  que  f  annulaire;  cependant 
la  peau  de  ses  doigts  ne  présentait  rien  de  particu- 
lier. Au  niveau  de  l'éminence  hijpothénar,  le  moindre 
attouchement  était  douloureux,  il  n'y  avait  pas  de  rou- 
geur. Je  prescrivis  un  cataplasme.  Le  malade  n'est 
pas  revenu  malgré  ma  recommandation.  » 

Obs.  VII.  —  Rétraction  des  orteils  par  le  froid. 

J'ai  donné  des  soins  à  l'hôpital  de  la  Charité,  1840, 
à  un  vieillard  qui  avait  les  orteils  tellement  renver- 
sés sous  le  pied  qu'il  marchait  sur  leur  dos  et  en  souf- 
frait beaucoup,  malgré  les  coussins  qu'il  mettait  dans 
ses  chaussures.  Le  mal  était  dû  au  moins  à  une  ré- 
traction du  tissu  cellulaire  sous-cutané  induré  et  de 
l'aponévrose  plantaire.  Il  disait  avoir  eu  les  pieds 
gelés  dans  la  campagne  de  Russie.  Je  redressai  les 
orteils  dans  l'espace  d'un  mois  à  six  semaines,  au 
moyen  d'une  semelle  de  bois  rembourrée  sur  laquelle 
j'étendis  peu  à  peu  les  orteils  au  moyen  d'un  ban- 
dage spiral  compressif.  Mais  après  sa  sortie  de  l'hô- 
pital le  mal  reparut  faute  de  soins. 

Obs.  VIII,  communiquée  par  M.  Jarjavay.  —  Rétrac- 
tion axillaire  par  suite  de  phlegmon  suppuré. 

«  Le  nommé  Henry  (Jean),  dix-sept  ans,  cordonnier, 
entre  le  10  octobre  1850  à  l'hôpital  des  Cliniques.  II 


90  CHAPITRE   I. 

porte  un  abcès  dans  l'aisselle  droite,  abcès  survenu 
sans  cause  appréeiable.  Incision,  cataplasme,  le  11. 
Le  13,  les  parties  sont  détergées,  la  peau  est  encore 
un  peu  rouge,  mais  on  remarque  que  le  bras  ne  peut 
être  écarté  du  tronc  sans  de  vives  douleurs.  En  même 
temps  on  voit  une  corde  qui  soulève  la  peau,  corde 
parallèle  au  bord  antérieur  de  l'aisselle.  Cataplasme 5 
le  malade,  allant  bien  d'ailleurs,  a  toujours  mangé 
trois  portions.  14,  même  état;  les  15,  Ï6,  17,1a  rétrac- 
tion s'est  maintenue,  la  peau  est  cependant  moins 
rouge.  18,  le  bras  s'écarte  davantage  du  tronc  ;  les 
parties  reprennent  peu  à  peu  leur  souplesse.  Sous 
l'influence  des  topiques  émollients,  la  raideur  dispa- 
raît peu  à  peu  ;  le  19,  la  plaie  est  presque  cicatrisée 
et,  le  27,  le  malade  est  parfai(.ement  guéri.  » 

Obs.  IX,  communiquée  par  M.  Jarjavay.  —  Phlegmon 
suppuré  de  l'avant-bras,  rétraction  palmaire  de  la  main  et 
des  doigts. 

«Au  numéro  18  delà  salle  Sainte-Rose,  à  l'hôpital 
de  la  Charité,  est  en  ce  moment  une  jeune  fille  de  dix- 
sept  ans,  domestique,  qui  était  atteinte  d'un  phlegmon 
de  l'avant-bras  près  du  poignet.  La  cause  n'a  pu  être  dé- 
terminée. Cette  jeune  fille  avait  à  son  entrée  la  main 
un  peu  fléchie  sur  le  poignet  et  les  doigts  sur  la 
paume  de  la  main.  Si  l'on  portait  les  doigts  dans  l'exten- 
sion, une  douleur  vive  se  faisait  sentir  dans  la  partie  de 
C avant-bras  rouge  et  tuméfiée.  On  aurait  pu  croire  à  une 
inflammation  sous-aponévrotique;  cependant  une  tu- 
meur fluctuante  se  développe  sur  le  bord  externe, de 
l'avant-bras.  Incision  qui  n'intéresse  que  la  peau, 
issue  d'un  pus  louable  ;  cataplasme.  Le  surlendemain 
la  main  est  étendue,  les  doigts  se  meuvent  avec  faci- 
lité etsans  douleur.  Ilneresteplusaujourd'huiqu'une 
petite  plaie  qui  se  cicatrise.  » 


DE  l'inflammation  rétractive.  91 

Obs.  X.  —  Èrysipèle  phlegmoneux,  rétraction  Jîbro- 
cellulaire  du  bras,  arthrite  scrofuleuse. 

Une  jeune  blanchisseuse,  entrée  à  Ja  Charité  pour 
une  arthrite  du  coude  ankilosée  avec  fistules  encore 
suppurantes  et  qui  venait  d'être  reprise  d'une  recru- 
descence inflammatoire  aiguë  de  la  peau  et  du  tissu 
cellulaire  sous-cutané,  présenta  tout  le  long  du  côté 
interne  du  bras  un  repli  falciforme,  fibro-cellulaire, 
soulevant  la  peau  et  dont  le  bord  était  mince  comme 
le  tranchant  d'un  couteau.  Né  avec  l'inflammation, 
il  disparut  avec  elle  par  l'usage  de  cataplasmes  émol- 
lients  arrosés  d'eau  blanche. 

Obs.  xi,  recueillie  par  M.  Vincent,  interne  et  que 
j'abrège.  —  Eczéma  ou  dartre  sqiiammeuse  humide  des 
deux  jambes;  rétraction  du  tissu  cellulaire  de  la  peau,  im- 
mobile et  endurcie  comme  une  écorce. 

Darbois  (Louis),  âgé  de  soixante-seize  ans,  homme 
de  lettres,  est  entré  à  l'hôpital  de  la  Charité,  service 
de  M.  Gerdy,  le  8  novembre  1830.  Après  un  travail 
de  cabinet  de  vingt-deux  ans,  pour  composer  un  dic- 
tionnaire français  et  un  excès  de  repos  pour  ses  jambes, 
ilafait  des  excès  de  marche  pendant  vingt-cinq  ans,  en 
colportant  lui-même  son  dictionnaire  de  ville  en  ville. 
A  la  fin  il  s'aperçoit  que  le  soir  sesjambes  sont  enflées 
et  douloureuses.  Un  peu  plus  tard,  à  son  entrée  à  l'hô- 
pital, ses  jambes  sont  ie  siège  d'un  eczéma  chronique. 
Trois  semaines  avant,  il  s'est  fait  une  vaste  excoria- 
tion à  la  jambe  droite  du  bas  jusqu'en  haut  ;  mais  avant 
cet  accident,  les  jambes  étaient  déjà  fléchies,  quoi- 
qu'il marchât  encore  avec  une  canne.  Dans  les  der- 
niers jours  de  novembre,  diminution  (resserrement) 
rapide  des  mollets,  flexion  inaccoutumée  (augmentée) 
des  jambes.  Aussi  étendue  que  possible  sur  la  cuisse, 


92  CHAPITRE    I. 

la  jambe  fait  un  angle  de  110<>  environ,  et  les  ten- 
dons fléchisseurs  du  jarret  sont  tendus.  Sous  les 
squammes  de  l'eczéma  la  peau  est  brune,  tendue  et 
adhérente  aux  parties  sous-jacentes  sur  lesquelles  on 
ne  peut  la  mouvoir  ni  la  plisser,  ce  qui  suppose  la  ré- 
traction du  tissu  cellulaire  sous-cutané.  Cette  im- 
plissabilité  de  la  peau  est  bien  plus  prononcée  dans 
le  membre  inférieur  droit  que  dans  le  gauche  oîi  elle 
s'étend  à  des  degrés  divers  de  la  cuisse  jusqu'aux  or- 
teils. Le  volume  des  membres  est  diminué  ;  la  sensi- 
bilité et  la  température  y  sont  augmentées.  (Traite- 
ment :  repos  au  lit,  bains  simples  et  bains  de  vapeurs 
alternant  tous  les  jours.)  25  décembre  :  mieux.  L'ex- 
tension des  jambes  va  jusqu'à  former  un  angle  de 
130°. 

Pour  mieux  apprécier  cet  angle  nous  avons  mesuré 
la  distance  qui  sépare  l'épine  iliaque  autero-supé- 
rieure  de  la  malléole  externe  ;  par  abréviation,  nous 
appellerons  cette  distance  sinus  de  l'angle  de  flexion 
ou  mieux  d'extension.  Le  26  décembre  ce  sinus  à 
droite  =  0"»76,  à  gauche  0'^82.  (Même  prescription, 
cataplasmes  de  fécule.) 

L'amélioration  ne  se  soutient  pas.  Au  15  janvier 
1851  l'état  de  rétraction  des  jambes  revient  à  celui 
des  premiers  jours  de  novembre,  à  peu  près.  Au 
jer  ayril,  le  sinus  d'extension  du  membre  droit=0'"6 5, 
et  celui  du  gauche==:0™69.  Les  symptômes  de  rétrac- 
tion se  prononcent  peu  à  peu;  enfin,  le  malade  suc- 
combe, non  aux  phénomènes  et  aux  altérations  de  ré- 
traction, mais  à  son  âge  et  à  sa  faiblesse. 

Autopsie,  jambe  gauche.  —  La  peau  a  perdu  de  son 
élasticité,  elle  est  inextensible  et  ne  revient  pas  sur 
elle-même.  Une  incision  longitudinale  est  faite  à  la 
face  interne  de  la  jambe,  depuis  la  malléole  jusqu'à 
la  tubérosité  interne  du  fémur  et  les  lèvres  de  cette 


DE  l'inflammation  rétractive.  93 

incision  ne  s'écartent  pas.  Là  oii  la  peau  adhère  for- 
tement c'est  au  moyen  d'un  tissu  cellulaire  plus  dense, 
plus.opaque,  plus  blanc  et  en  quelques  points  cellulo- 
jfibreux,  criant  sous  lescalpel,  etc.  Dans  toutes  ces  par- 
ties, il  n'y  a  plus  de  graisse.  L'aponévrose  d'enveloppe 
des  jumeaux  est  calcaire,  épaissie  et  adhère  intime- 
ment aux  jumeaux  au  moyen  d'une  couche  de  deux 
lignes  d'épaisseur,  que  M.  Broca  a  trouvée,  au  micros- 
cope, composée  de  tissu  cellulaire,  de  lymphe  plasti- 
que et  de  matière  colorante  du  sang.  Les  jumeaux  et 
les  muscles  de  la  cuisse  n'ont  pas  présenté  d'autre 
altération. 

La  peau  du  genou  enlevée  on  n'obtient  qu'un  al- 
longement du  membre  de  0™02  ;  l'aponévrose  enlevée, 
point  d'allongement.  Les  tendons  des  fléchisseurs  de 
la  jambe  se  bandent  quand  on  essaye  d'étendre  la 
jambe  et  on  n'y  parvient  pas.  Leurs  gaines  celluleuses 
sont  épaissies  ;  leur  section  n'amène  qu'une  extension 
incomplète  de  la  jambe  5  pour  qu'elle  devienne  com- 
plète, on  est  forcé  de  couper  les  têtes  des  jumeaux. 
Point  d'altération  des  ligaments. 

L'infiltration  œdémateuse  de  la  jambe  droite  ne 
permet  pas  d'y  étudier  les  lésions  de  rétraction. 

M.  Vincent  ajoute  à  ce  fait  des  réflexions  dont  j'ex- 
trais les  suivantes,  parce  que  j'y  trouve  des  témoi- 
gnages de  la  doctrine  des  rétractions.  «  Cette  obser- 
vation nous  dispense  de  rapporter  avec  détails  plu- 
sieurs cas  analogues  que  nous  avons  observés  à  la 
Charité  et  à  Saint-Louis,  oîi  les  rétractions  de  la  peau 
abondent  à  la  suite  des  dermatoses  chroniques.  —  A 
la  suite  de  tous  les  phlegmons  que  nous  avons  ob- 
servés depuis  que  les  leçons  de  M.  Gerdy  ont  attiré 
notre  attention,  que  ces  phlegmons  se  soient  terminés 
par  résolution  ou  par  suppuration,  nous  avons  tou- 
jours trouvé  la  peau  plus  ou  moins  indurée,  ayant 


9k  CHAPITRE    I.  ♦ 

perdu  sa  souplesse,  sa  mobilité,  son  aptitude  à  sç 
laisser  plisser  et  le  tissu  cellulaire  présentait  les  mê- 
mes caractères. » 


HISTOIRE    GENERALE    DE    L  INFLAMMATION    RETRACTIVE 
ET    DES    RÉTRACTIONS. 

Causes.  — •  Tous  les  tissus  mous  paraissent  devenir 
inextensibles,  se  raecourcir,  so  rétracter  par  l'in- 
flammation et  c'en  est  la  cause  morbide  immédiate  la 
plus  évidente.  L'inflammation  qui  la  détermine  est 
essentielle,  idiopatliique,  comme  dans  les  11%  V% 
VI^,  ¥11"=  observations  ^  ou  circonvoisine  comme  dans 
les  HP,  IV%  VIII«,  IXe,  Xe  5  ou  spontanée  comme 
dans  la  1X%  etc.,  c'est-à-dire  sans  cause  connue; 
par  cause  physique  dans  les  rétractions  produites 
par  le  froid  (obs.  V,  VI,  VU)  5  traumatique,  dans 
les  observations  il,  III,  IV,  etc.  Ainsi  tous  les  mo- 
des de  l'inflammation,  sous  le  rapport  des  causes  pa- 
raissent capables  de  produire  des  rétractions,  et 
en  produisent  presque  toujours,  mais  à  différents 
degrés. 

Caractères  anatomiques.  —  On  observe  souvent  des 
rétractions  inflammatoires  a  la  peau,  dans  les  tissus 
cellulaire,  fibreux,  synovial,  dans  les  régions  planes 
ou  convexes,  au  voisinage  des  articulations,  aux  ou- 
vertures et  dans  les  parois  des  conduits  naturels,  des 
viscères  creux  et  même  dans  des  viscères  qui  ne  le 
sont  pas,  dans  tous  les  tissus  peut-être,  excepté  les 
tissus  durs,  comme  les  tissus  osseux  et  cartilagineux, 
mais  surtout  dans  les  tissus  blancs.  Partout  les  ré- 
tractions offrent  des  caractères  communs  et  des  ca- 
ractères spéciaux,  enfin  des  caractères  différents 
suivant  le  degré  de  l'affection.  Au  degré  le  plus  lé- 


DE  l'inflammation  rétractive.  95 

ger,  au  premier,  il  y  a  diminution  d'extensibilité  sans 
altération  matérielle  appréciable,  et  on  ne  reconnaît  la 
maladie  qu'à  la  diminution  d'extension.  A  un  deuxième 
degré,  il  y  a  opacité,  épaississement,  induration,  rac- 
courcissement des  tissus,  probablement,  en  partie, 
par  suite  d'un  dépôt  de  lymphe  coagulable  dans  les 
tissus.  A  un  troisième  degré,  il  y  a  augmentation  de 
ces  caractères  et  cartilaginification  apparente  des 
tissus.  A  tous  ces  degrés,  il  y  a  extensibilité  diminuée 
et  résistance  mécanique  accrue;  mais  si  les  tissus  sont 
soumis  à  une  puissance  extensive  supérieure  à  leur 
résistance,  souvent  ils  se  rompent  au  lieu  de  s'éten- 
dre et  ne  sont  pas  toujours  plus  friables,  puisqu'ils 
résistent  souvent  à  des  forces  plus  grandes  que  d'ha- 
bitude.C'est  au  contraire  ce  qui  arrive  quand  les  tis- 
sus sont  ramollis  par  l'inflammation,  mais  alors,  ils  se 
déchirent  avec  plus  ou  moins  de  facilité. 

Lorsque  la  peau  est  rétractée,  elle  est  souvent  en 
même  temps  indurée  et  rugueuse  comme  l'écorce 
d'un  hêtre ,  par  suite  des  dépressions  ponctuées 
qu'elle  offre  k  la  base  des  poils,  des  rides  que  les  yeux 
y  distinguent  à  peine  dans  l'état  de  santé,  et  qui  de- 
viennent très -sensibles  dans  l'état  de  rétraction. 
Alors  on  a  d'autant  plus  de  peine  à  la  plisser  avec  les 
doigts  que  son  extensibilité  normale  est  plus  dimi- 
nuée, et  que  le  tissu  sous-cutané  est  plus  rétracté  lui- 
même. 

Si  le  tissu  cellulaire  existant  en  couche  d'épais- 
seur à  peu  près  égale,  est  en  même  temps  rétracté, 
comme  on  le  voit  quelquefois  dans  l'érysipèle  phleg- 
moneux  induré,  dans  la  dartre  squammeuse  humide, 
dans  les  ulcères  chroniques  des  jambes  et  à  la  suite 
de  ces  affections,  la  peau  pressente  des  caractères  de 
rétraction  plus  prononcés  encore.  Elle  ne  glisse  plus 
sur  les  tissus  sous-jacents,  elle  s'y  applique  à  peu 


96  CHAPITRE   I. 

près  également,  ne  se  plisse  plus  ou  presque  plus,  et 
est  parfois  lisse  et  luisante. 

Dans  les  parties  que  le  tissu  cellulaire  arrondit  par 
son  abondance,  dans  les  seins,  dans  les  fesses,  l'in- 
flammation cause  des  rétractions,  quelquefois  très- 
enfoncées,  qui  altèrent  la  grâce  de  leurs  contours. 
Les  mammites  en  offrent  beaucoup  d'exemple;  mais 
c'est  surtout  à  la  suite  des  phlegmons  suppures  qu'on 
observe  des  dépressions  profondes  dans  les  mamelles 
et  dans  les  fesses. 

Les  tissus  fibreux  rétractés  se  montrent  souvent 
épaissis,  indurés  et  plus  opaques.  Les  membranes  sy- 
noviales, le  tissu  cellulaire  qui  les  double  participe 
aussi  à  ces  altérations,  que  l'on  retrouve  dans  le  tissu 
cicatriciel  et  tous  les  tissus  analogues  des  phlogo- 
sies,  dans  les  fausses  membranes,  les  infiltrations 
plastiques,  formés  au  sein  même  de  l'inflammation  et 
revêtant  les  caractères  des  tissus  enflammés. 

Quoique  j'aie  dit  que  la  rétraction  se  montre  sur- 
tout dans  les  tissus  blancs,  c'est-à-dire  dans  les  tissus 
albuginés,  qui,  comme  la  peau,  le  tissu  fibreux,  se 
rédnisenf.  en  gelée  par  la  coction,  je  ne  prétends  point 
que  le  tissu  charnu,  la  fibre  musculaire,  la  substance 
nerveuse  ne  soient  pas  susceptibles  de  se  raccourcir 
et  de  se  rétracter  sous  l'influence  de  l'inflammation; 
mais  je  l'ignore  encore,  bien  que  j'aie  fait  des  efforts 
pour  m'en  assurer.  J'ai  bien  vu  des  muscles,  des  nerfs, 
des  vaisseaux  rétractés,  mais  ils  m'ont  toujours  paru 
l'être  par  leurs  tissus  cellulaire  ou  fibreux,  plus  ou 
moins  épaissis  et  indurés.  Je  me  borne  donc  à  dire  ce 
que  je  sais,  sans  esprit  de  système,  et  à  confesser  ce 
que  j'ignore.  Je  suis  même  disposé  à  croire  que  tous 
les  tissus  mous  peuvent  se  rétracter-,  ma  raison  ne 
s'y  refuse  même  absolument  que  pour  le  tissu  solide 
des  os. 


DE    l'inflammation    RÉTRACTIVE.  97 

Qui  n'a  été  frappé  des  phénomènes  de  rétraction 
qui  s'<ibservent  dans  les  maladies  articulaires,  dans 
les  arthrites  aiguës  et  chroniques?  Combien  de  fois 
ît'ai-je  pas  vu  des  malades  tombés  depuis  quelques 
jours,  depuis  vinift-quatre  heures  seulement,  sur  le 
sol  ou  sur  un  corps  très-iiur,  se  trouver  dans  l'im- 
possibilité d'élendre  la  jointure  contuse  par  la  chute, 
ceile  du  coude,  par  exemple!  Que  s'est-il  passé 
a!  ors? 

On  est  d'abord  disposée  croire  que  le  malade  tient 
rarticuialion  immobile  parce  que,  Tarliculation  étant 
douloureuse,  il  craint  d'augmenter  ses  souffrances 
par  le  moindre  mouvement.  11  est  même  certain  que 
celte  circonstance  concourt  k  l'immobilité  que  le  ma- 
lade conserve.  Néanmoins,  il  est  certain  aussi  que  le 
patient  ne  peut  réellement  étendre  le  membre,  ni  le 
fliirhir  autant  que  dans  l'état  sain.  On  peut  quelque- 
f(tis  s'en  assurer  dans  les  arthrites  en  paralysant  la 
d(Hjleur  par  le  chloroforme,  ou  sur  le  cadavre  par  des 
tentatives  de  flexion  et  d'extension.  On  s'en  assure 
même  dans  les  arthrites  aiguës  en  fléchissant  et  éten- 
dant très-(îoiicement  la  jointure.  Alors  il  arrive  un 
moment  oîi  le  mouvement,  mécaniquement  imprimé, 
est  arrêté  par  une  résistance  qui  cause  une  vive  dou- 
leur, non  dans  les  muscles,  mais  dans  l'arlicuîation  ou 
autour  de  l'articulation,  et  dont  le  patient  d'Her- 
mine la  position  par  la  d(»uleur.  Parfois  alors  on 
sent,  soi-même,  en  palpant  !a  partie,  des  brides,  des 
rubans  hbro-cel!ulaires,  des  cordes  fibreuses  qui  sou- 
lèvent la  peau  et  se  tendent  pendant  que  l'on  fait  des- 
efl'orts  modérés  pour  en  vaincre  la  résistance.  Bans  les 
cas  où  les  muscles  se  contractent  eu  même  temps 
pour  arrêter  la  douleur,  les  chirurgiens  en  concluent 
que  ce  sont  les  muscles  seuls  qui  empêchent  le  mou- 
vement. Nous  prouverons  le  contraire  plus  bas. 

7 


98  ^  CHAPITRE    I. 

Alors,  en  réalité,  les  muscles  concourent,  avec  les 
parties  fibreuses  et  cellulaires,  à  entretenir  l'inflexion 
et  la  rétraction  de  la  jointure.  Pour  affirmer  que  les 
muscles  empêchent  seuls  les  mouvements  articulaires, 
il  faudrait  prouver,  qu'on  veuille  bien  le  remarquer, 
que  la  rétraction  ne  tient  alors  ni  au  raccourcisse- 
ment des  tendons,  ni  au  retrait  des  gaines  fibreuses 
des  muscles,  qui,  comme  nous  l'avons  démontré  il  y 
a  plus  de  vingt  ans,  entourent  le  corps  charnu  de  la 
plupart  de  chacun  des  muscles  des  membres,  et  se 
confondent  avec  leur  tendon  terminal  qu'elles  em- 
brassent (t).  Il  faudrait  même  prouver,  dans  l'intérêt 
de  la  science,  que  ie  raccourcissement  des  muscles 
n'est  pas  du  à  ia  rétraction  et  à  Tinduration  des  gaines 
celluleuses  de  leurs  fibres,  mais  à  leur  action  ou  au  rac- 
courcissement de  Leurs  fibres  charnues.  Cela  doi  \  a  rri  ver  dans 
certains  cas;  mais  ces  cas  sont  aujourd'hui  très-mal 
connus,  et  la  science  est  à  cet  égard  remplie  de  doutes 
et  d'incertitudes.  Je  dois  avouer  que,  pour  la  prati- 
que, des  connaissances  aussi  précises  sur  les  parties 
rétractées  dans  les  muscles  raccourcis  ne  sont  pas 
aussi  nécessaires  que  pour  la  science. 

On  supposera  peut-être,  d'après  les  intéressantes 
expériences  de  M.  Bonnet,  de  Lyon,  que  les  rétrac- 
tions articulaires  dont  nous  venons  de  parler  pour- 
raient bien  tenir  à  la  distension  des  synoviales  par 
l'épanchement,  par  l'hydropisie  qu'on  observe  sou- 
vent dans  les  arthrites!  Mais  les  iîtflexions,  les  rétrac- 
tions articulaires  se  manifestent  dans  les  arthrites 
sans  épaacheraent,  ou  presque  sans  aucun  épanche- 
ment. 

Les  rétractions  articulaires  ne  se  manifestent  pas 

(1)  Voy.  ma  Ihîse  inaugurale,  1825,  p.  45;  mon  mémo'm,  journal  de 
Févussac,  n"  165,  et  surtout  mon  Aiuii.  des  Formes,  1829,  où  toutes  ces 
gaines  sont  décrites,  p.  163,  169,  180,  205,  232,  2/|9,  263,  278,  30/i. 


DE  l'inflammation  rétractive.  99 

seulement  dans  les  arthrites;  on  les  observe  souvent 
dans  les  simples  douleurs  articulaires  sans  inflamma- 
tion, et  très-peu  de  temps  après  l'apparition  des  dou- 
leurs, ou  dans  des  fluxions  et  des  inflamuiations  du 
tissu  cellulaire  voisin.  C'est  ce  qui  arrive  sous  l'in- 
fluence des  douleurs  dans  toutes  les  jointures.  On 
l'observe  souvent  à  l'articulation  de  la  mâchoire  in- 
férieure, sous  l'influence  du  froid,  d'une  douleur  den- 
taire, d'une  otite,  d'une  fluxion  de  îajoue,  d'une  amyg- 
dalite. Dans  ces  diff'érents  cas,  la  mâchoire  inférieure 
peut  être  rapprochée  mécaniquement  de  la  supérieure 
à  diff'érents  degrés,  et  même  au  point  que  le  malade 
ne  puisse  pas  du  tout  écarter  les  mâchoires  et  ouvrir 
la  bouche.  On  pourrait  penser  qu'alors  la  rétraction 
est  due  à  l'action  des  fibres  charnues  du  muscle  mas- 
séter  ou  du  temporal  5  mais  souvent  la  douleur  éprou- 
vée par  le  malade  quand  il  ouvre  la  bouche  ne 
s'étend  point  à  la  région  occupée  par  ces  muscles. 
La  pression  et  les  contractions  volontaires  n'y  dé- 
terminent point  de  souffrance,  et  ces  organes 
n'ont  rien  perdu  de  leur  force  et  de  leur  consistance 
naturelles.  On  ne  saurait  donc,  sous  aucun  prétexte, 
les  accuser  de  la  rigidité  et  de  la  rétraction  que  l'on 
obserye.  Dans  certaines  rigidités  anciennes,  on  peut 
même  s'assurer  que  la  rétracture  estdue  à  des  brides 
fibro-cellulaires  ou  fibreuses  voisines. 

Mais  les  observations  llï  et  XI,  que  nous  avons 
rapportées  avec  tant  de  détails  pour  éclairer  défini- 
tivement ce  sujet,  et  auxquelles  nous  pourrions  en 
ajouter  beaucoup  d'autres,  ne  permettent  aucun 
doute  et  montrent  d'une  manière  éclatante  oîi  se 
trouvent  surtout  les  rétractions ,  qui  empêchent  si 
constamment  les  jointures  de  s'étendre  ou  de  se  flé- 
chir au  maximum  de  leur  extension  et  de  leur  flexion, 
et  qui  les  maintiennent  si  fréquemment  déviées  ou  in- 


100  CHAPITRE   I. 

fléchies,  d'une  manière  permanente  à  divers  degrés, 
et  souvenf,  pour  la  vie. 

On  en  a  surtout  des  exemples  remarquables  dans 
les  f)ieds-bots  et  les  déviations  du  rachis;  car  si  je  ne 
prétends  pas  que  ces  déviations  tiennent  toujours  et 
seulement  à  des  phlegmasies  rélractives,  je  sais  que 
les  tissus  ceHulaires  et  fibreux  y  sont  rétractés,  et 
que,  dans  certains  cas,  l'inflammation  a  concouru  à 
produire  la  rétraction  et  la  dévialion  des  os.  C'est 
surtout  ce  qui  arrive  quand  le  tissu  rétrjicté  couvre 
l'un  des  côtés  d'une  succession  d'articulations.  J'en 
ai  observé  un  cas  curieux  dans  le  service  de  mon 
co!!èi,nie  et  ami  le  docteur  Rayer,  qui  a  bien  voulu  me 
le  faire  voir. 

Obs.  XIV.  —  Le  malade,  qui  avait  cinquante  à 
soixante  ans,  avait  la  tête  et  le  cou  renversés  sur 
l'épaule  droite-,  la  peau,  dure  comme  l'écorce  d'un 
arbre,  ne  pouvait  ni  se  plisser,  ni  glisser  sur  le  côté 
droit  du  cou-,  elle  était  épaissie  et  indurée  depuis 
la  joue  droite  jusqu'à  l'épaule  correspondante,  et 
d'arrière  en  avant  depuis  la  nuque  jusque  vers  le 
muscle  sterno- mastoïdien.  H  n'en  éprouvait  de  la 
gène  que  pour  les  mouvements.  Le  tissu  cellulaire 
sous-cutané  était  hypertrophié,  induré  comme  la 
peau,  et  ne  paraissait  guère  plus  souple  et  plus  ex- 
tensible. 11  l'était  peut  être  moins,  car  la  peau  formait 
des  plis  inefl'açables  dirigés  d'arrière  en  avant  sur  le 
cô'é  malade. 

Dans  les  ouvertures  et  les  canaux  naturels,  dans 
les  viscères  creux,  l'inflammation  produit  des  rétrac- 
lions  des  tissus  blancs  surtout,  qui  les  resserrent  et 
rétrécissent  leurs  cavités  et  leurs  ouvertures.  Les  dé- 
générations squirrheuses  en  font  autant,  peut  être 
par  l'inflammation  obscure  et  latente  qui  accompagne 
leur  première  période,  peut-être  aussi  sans  inflam- 


DE  l'inflammation  rétractive.  101 

mation.  On  a  des  exemples  du  rétrécissement  des 
ouvertures  naturelles  par  inflammation  dans  le  res- 
serrement des  paupières,  phénomène  commun  dans 
]es  conjonctivites,  quoiqu'on  ne  le  remarque  pas;  du 
conduit  auditif  externe  dans  les  otites  externes  et  à 
leur  suite;  de  l'orifice  des  narines,  de  la  bouche,  dans 
les  dartres;  de  l'œsophage,  de  l'estomac,  de  l'intes- 
tin, du  rectum,  de  l'urètre,  du  vagin,  par  suite  de  la 
rétraction  du  tissu  cellulaire  sous-cutané  et  du  tissu 
muqueux;  dans  les  rétrécissements  des  orifices  du 
cœur  par  la  rétraction  de  ses  tissus  fibreux  et  cellu- 
laires; dans  le  ratatinement  du  poumon  par  suite 
de  la  rétraction  de  ses  fausses  membranes  et  de 
ses  tissus.  Enfin,  on  observe  même  des  ratatine- 
inents  du  foie,  de  la  rate,  des  reins,  par  la  rétrac- 
tion de  leur  tissu  cellulaire  interstitiel  et  de  leurs 
membranes. 

Le  caractère  analomique  le  plus  constant,  parfois 
le  seul  caractère  appréciable,  dans  les  tissus  rétrac- 
tés, consiste  dans  une  diminution  d'extensibilité,  sans 
induration  ni  épaississement  évident  au  toucher  ni  à 
la  vue;  alors  l'altération  échappe  à  l'anatomiste, 
comme  cela  est  souventes  fois  arrivé.  Ce  fait  s'ob- 
serve dans  les  rétrécissements  de  l'urètre,  comme 
autour  des  jointures  rétractées,  et  explique  très-bien 
pourquoi  tant  d'observateurs  pleins  de  sagacité,  qui 
avaient  soigné  des  rétrécissements  pendant  la  vie,  ont 
été  très-étonnés  de  n'en  pas  retrouver  de  traces  ap;  es 
la  mort.  Mais  si  l'on  soumet  les  tissus  cellulaires, 
fibreux  et  synovial  rétractés  à  une  tension  ou  dis- 
tenlion  normale,  leur  résistance  ou  leur  déchirure 
prouve  bientôt  qu'ils  ont  perdu  leur  extensibilité, 
leur  souplesse  normale,  puisqu'ils  résistent  au  lieu  de 
céder,  ou  se  rompent  au  lieu  de  s'étendre. 

D'autres  fois,  les  tissus  malades  sont  en   même 


102  CHAPITRE    I, 

temps  évidemment  plus  courts  que  dans  l'élat  sain, 
et  on  ne  peut  leur  rendre  leur  longueur  habituelle 
sans  les  rompre;  d'autres  fois,  on  reconnaît  que  les 
tissus  blancs  :  tissus  cellulaire,  fibreux,  aponévroses, 
membranes  synoviales,  peau,  membranes  muqueu- 
ses, tissu  cellulaire  sous-muqueux,  tunique  des  ar- 
tères, des  veines,  des  nerfs,  sont  plus  ou  moins  épais- 
sis; souvent  alors,  mais  non  toujours,  ils  sont  infiltrés 
de  fibrine  ou  de  lymphe  plastique  qui  les  épaissit  et 
les  indure;  alors  encore,  ils  résistent  sans  cédera  des 
tractions  beaucoup  plus  énergiques  que  celles  aux- 
quelles ils  cèdent  dans  l'état  sain,  puis  ils  se  rom- 
pent, comme  nous  l'avons  dit.  D'ailleurs,  ces  tissus 
peuvent  présenter  d'autres  altérations,  et  surtout 
des  altérations  de  couleur,  de  vascularisation  , 
d'infiltrations  séreuses  ou  sanguines,  et  les  dégé- 
nérescences communes  aux  inflammations  aiguës  et 
chroniques. 

D'aucuns  peut-être  en  concluront  que  ce  sont 
les  altérations  d'induration,  d'épaiaissement  plasti- 
que qiii  sont  la  cause  de  l'inextensibiiité  et  quel- 
quefois du  raccourcissement  des  tissus  rétractés. 
Mais,  outre  que  la  rétraction  consiste  souvent  dans 
l'inexteiisibililé  seule  du  tissu  malade,  d'autres 
fois  dans  son  inextensibilité  et  son  raccourcisse- 
ment évident  prouvé  par  la  mensuration  comparée 
des  tissus  malades  avec  celle  des  tissus  sains  du  côté 
opposé  du  corps,  l'induration  et  l'épaississement 
n'eiilraînent  pas  nécessairement  le  défaut  d'extensi- 
bilité et  d'élasticité  dans  des  tissus.  L'acier,  malgré 
sa  dureté,  les  ressorts,  malgré  leur  épaisseur,  con- 
servent de  l'élasticité,  et  on  les  voit  plier,  s'allonger 
sans  se  rompre,  puis  se  raccourcir.  Or,  les  tissus  dont 
nous  parlons  ne  cèdent  guère  que  pour  se  rompre. 
D'ailleurs,  comment  expliquer  la  flexion  croissante 


DE    l'iNFLÂSIMATION   "uÉTRAGTIVt:.  103 

d'une  aîticulalion,  le  rcssorremeat  croissant  d'une 
ouverture  ou  d'un  canal,  l'enfoncement  du  ma- 
melon sans  rétra^ilion  des  tisvsus?  il  faut  donc  en 
convenir,  la  rétracliun  est  ut!  fait  capital,  un  fait 
principe-,  c'est  une  vérilé-inère,  une  grande  vérité 
générale  en  pathologie,  qiUi  eag^ejâdre  une  multitude 
de  faits  parlicuiiers  que  nous  retrouvons,  à  tout 
instant,  dans  les  maladies  spéciales,  et  dont  elle 
nous  révèle  l'origine  et  le  mécanisme. 

Les  symptômes  des  rétractions  inflammatoires  sont 
ceux  des  rétractions  non  évidemment  inflammatoires 
auxquels  s'ajoutent  des  symptômes  manifestes  d'in- 
flammation aiguë  ou  chronique.  Ceux-ci  consistent 
dans  les  maladies  des  jointures  ou  de  leur  voisinage: 
1°  dans  des  douleurs  vives  ou  obtuses ,  lorsqu'on 
clierehe  à  étendre  et  surtout  à  fléchir  les  arlicuia- 
tions  à  leur  maximum,  ou  quand  le  malade  fait  lui- 
même  des  efîi)rts  pour  y  parvenir;  2°  dans  l'effort  des 
muscles  pour  maintenir  la  jointure  immobile  aussitôt 
que  le  mouvement  y  éveille  la  douleur.  Celte  coïnci- 
dence de  l'action  musculaire  a  entraîné  les  chirur- 
giens dans  l'erreur.  Ils  en  ont  conclu  que  les  muscles 
étaient  la  cause  de  l'immobilité.  Si,  au  lieu  d'arrêter 
leur  raisonnement  à  moitié,  ils  s'étaient  demandé: 
mais  d'où  vient  la  douleur  qui  fait  contracter  les 
muscles?  ils  auraient  vu  qu'elle  devait  provenir 
d'abord  de  ce  que  les  tissus  articulaires  ne  pouvaient 
s'étendre  sans  souS'rance  autant  que  dans  i'éîat  sain. 
Alors  ils  auraient  senti  la  nécessité  de  les  étudier,  et 
la  dissection  et  les  distensions  auxquelles  ils  les  au- 
raient soumis  leur  aurait  appriSi^u'iils  étaient  seule- 
ment moins  extensibles  ou  raccourcis,  indurés,  épais- 
sis, en  un  mot  rétractés. 

Les  rétractions  inflammatoires  s'accompagnent  en 
outre  fréquemment  3°  d'une  chaleur  locale  augmen- 


104  CH/VPITRE    I. 

tée  et  sensible  au  toucher;  i°  (i'un  gonflement  va- 
riable, souvent  avec  infiltration  appréciable  par  la 
palpation  ;  ô»  de  la  gêne  et  de  la  diminution  des  mou- 
vements causées  par  les  tissus  rétractés;  6°  des  symp- 
tômes inflammatoires  de  voisinage  ;  enfin,  7°  de  fièvre 
dans  les  cas  de  phlegmasie  aiguë. 

Leur  marche  est  simple  dans  les  inflammations  ai- 
guës. La  rétraction  apparaît  et  souvent  disparaît  avec 
l'inflammation;  d'autres  fois  la  maladie  se  prolonge 
indéfiniment  ou  reste  stationnaire,  indolente,  mais  en 
tenant  toujours  les  parties,  les  membres  ou  le  tronc 
déviés  et  véritablement  rétractés,  plus  ou  moins 
changés,  mutilés  dans  la  liberté  de  leurs  mouvements 
et  atrophiés  dans  leur  volume;  en  tenant  certaines 
parties,  comme  le  sein  déformées;  en  rendant  les 
membres  grêles,  les  ouvertures  naturelles  froncées 
et  les  conduits  rétrécis  et  d'une  étroitesse  extrême. 

Quoique  les  rétractions  se  produisent  en  général 
avec  un  peu  de  lenteur,  on  en  voit  envahir  un  mem- 
bre en  vingt-quatre  heures,  quelques  jours  ou  quel- 
ques semaines. 

Le  diagnostic  des  rétractions  est  facile  d'après  les 
caractères  extérieurs  qu'elles  présentent.  On  les 
soupçonne  d'abord  dans  les  canaux  à  la  gêne  qu'ils 
opposent  au  passage  des  matières  qui  les  parcourent, 
à  la  difficulté  anormale  d'y  introduire  le  doigt  ou  une 
bougie  quand  ils  ne  sont  pas  trop  profonds,  aux  em- 
preintes qu'ils  laissent  sur  les  bougies  emplastiques 
lorsqu'elles  peuvent  y  pénétrer.  On  les  reconnaît, 
même  dans  les  viscères  ratatinés  et  indurés,  snit  par 
la  palpation,  soit  par  les  déformations  qu'elles  pro- 
duisent dans  une  poitrine  où  le  poumon  est  rétracté, 
soit  par  les  troubles  fonctionnels  d'auscultation  du 
poumon,  du  cœur  avec  resserrement  de  ses  ouver- 
tures, avec  rétraction  des  tendons  de  ses  colonnes,  de 


DE  l'inflammation  rétragtive.  105 

ses  valvnles;  ruais  on  conçoit  que,  dans  certains  cas, 
Je  diagnostic  peut  rester  douteux  ou  impossible  jus- 
qu'à l'autopsie. 

Les  rétractions  intéjieures  squirrheuses  pourraient 
être  facilement  confondues  avec  les  rétraclions  con- 
sécutives à  une  phlegmasie  aiguë  ou  chronique.  Ce- 
pendant l'antécéiîent  connu  de  la  phlegmasie  pour- 
rail,  dans  certains  cas,  faire  éviter  l'erreur.  L'erreur 
serait  plus  facile  à  éviter  dans  le  cas  de  squirrhe  dé- 
généré, à  cause  des  symptômes  possibles  de  cette 
dégénération.  (V.  plus  bas  Squirrhe) 

Pronosiic.  —  Les  réiracticms  extérieures  sont  moins 
graves  que  les  rétractions  intérieures  qui  peuvent 
devenir  morlelles.  Mais  on  coiiçoit  que  le  pronostic 
diffère  suivant  les  parties  affectées  et  suivant  le  de- 
gré de  l'affection. 

Le  traiicment  des  plilegmasies  rétractives  exté- 
rieures est,  d'abord  celui  des  inflammations  aiguës 
ou  chroniques,  suivant  les  symptômes  qui  les  ac- 
compagnent :  les  émissions  sanguines  locales  ou  gé- 
nérales, les  topiques  émollients,  ies  lotions,  les  bains 
de  même  nature  et  un  régime  ténu,  dans  le  cas  d'a- 
cuité inflammatoire^  les  mêmes  moyens,  mais  avec 
beaucoup  moins  d'énergie,  dans  le  cas  de  chronicité, 
et  de  plus  les  douches  de  vapeurs,  d'eaux  minérales 
sulfureuses,  alcalines,  etc.,  les  frictions mercurie'.les. 

Lorsque  ces  moyens  sont  impuissants  :  distensions 
mécaniques  graduées,  prolongées  au  moyen  de  ma- 
chines ou  passagères  dont  l'action  ne  doit  jamais 
être  assez  énergique  pour  rompre  des  rétractions 
nombreuses  considérables,  comme  on  en  voit  dans 
les  arthrites  chroniques,  mais  assez  fortes  pour  rom- 
pre des  tissus  rétractés  de  l'épaisseur  de  un  à  deux 
millimètres  et  d'une  résistance  modérée.  Les  exten- 
sions et  redressements  prolongés  ont  une  efficacité 


106  CHAPITRE    I. 

bien  prouvée  dans  le  traitement  du  pied-bot.  Dans 
les  cas  où  la  résistance  est  plus  considérable,  il  faut 
préférer,  si  le  fait  est  possible,  la  section  sous-cuta- 
née -,  mais  on  ne  peut  plus  y  songer  s'il  s'agit  de  ré- 
tractions multipliées  autour  d'une  jointure,  sur  le 
nombre  et  la  situation  desquelles  on  n'a  pas  de  don- 
nées certaines.  D'ailleurs,  respectez  toujours  dans  ces 
sections,  les  organes  importants  comme  les  grosses 
veines,  les  artères  et  les  nerfs  un  peu  volumineux. 
Et  après  les  redressements  forcés,  maintenez-les  par 
un  appareil  ou  une  machine  contentifs  convenables, 
car  les  rétractions  ont  une  grande  tendance  à  se  re- 
produire, comme  on  le  voit  a  la  suite  des  rétrécis- 
sements de  l'urètre,  du  pied-bot,  des  déviations 
du  rachis,  que  les  rétractions  fibro-cellulaires  com- 
pliquent toujours.  Après  une  flexion  ou  une  ex- 
tension forcée,  entretenez  les  mouvements  par  des 
exercices  appropriés.  Enfin,  après  toutes  ces  manœu- 
vres, faites  au  besoin  un  traitement  antiphlogistique 
et  calmant. 

Dans  les  cas  de  rétrécissement,  dilatez  par  des 
mèches  enduites  ou  non  d'onguent  mercuriel,  par  des 
instruments  topiques  dilatants,  bougies,  sondes,  ca- 
nules, etc.;  quelquefois  même  recourez  à  des  inci- 
sions, des  débridements  prudents  et  éclairés,  ainsi 
que  nous  l'exposerons  en  détail  dans  les  maladies 
particulières. 

M,  B ,  enfant  de  dix  à  douze  ans  fait,  pen- 
dant les  vacances  de  1849,  une  chute  ;  il  y  a  entorse 
du  coude.  Le  médecin  de  la  campagne  de  son  père 
est  appelé-,  il  soigne  l'enfant,  mais  il  reste  une  tu- 
méfaction du  coudé  avec  déformation  de  l'articula- 
tion et  gonflement  apparent  du  condyle  et  de  l'épi- 
condyle  de  l'humérus,  inflexion  de  l'avant-bras  pres- 
qu'à  angle  droit,  par  suite  de  rigidité  et  de  rétraction. 


DE    l'inflammation    RÉTR ACTIVE.  107 

Le  père  inquiet  me  prie  de  lui  donner  des  soins.  J'hé- 
sitais, parce  que  l'enfant  qui  m'était  connu  était  très- 
gâté  parses  parents.  Néanmoins  j'y  consentis.  L'enfant 
fut,  pendant  au  moins  trois  mois,  soumis  à  des  flexions 
et  extensions  alternatives  graduées  et  forcées  de  la 
jointure  malade,  mis  à  l'usage  des  bains  et  des  cata- 
plasmes, surtout  quand  !a  jointure  était  par  trop 
chaude  et  par  trop  souffrante.  A  l'usage  presque  ha- 
bituel d'une  machine  extensive  que  je  fis  fabriquer, 
le  membre  s'étendit  et  se  redressa  peu  à  peu,  et  en- 
fin je  parvins,  malgré  l'indocilité  de  l'enfant,  après 
bien  des  peines  et  à  force  de  patience,  à  lui  rendre  sa 
mobilité, et  sa  rectitude  naturelles.  Après  il  porta 
encore  sa  machine  extensive  pendant  un  certain 
temps.  La  guérison  a  toujours  persisté  depuis. 

En  résumé,  la  cause  la  mieux  connue  des  rétractions 
est  aujourd'hui  l'inflammation,  et  presque  toutes  les 
inflammations  les  produisent  et;  les  déterminent  très- 
fréquemment  à  des  degrés  divers.  Les  plus  communes 
portent  sur  les  jointures,  quelques-unes  sur  la  surface 
du  corps  et  des  membres  qu'elles  rappetissent  et  dé- 
forment, comme  je  l'ai  dit  d'ailleurs  à  la  fin  de  mon 
deuxième  mémoire  sur  ce  sujet,  en  mai  1847. 

En  général,  t(»us  les  rétrécissements  des  ouvertures 
et  des  conduits  naturels  sont  dus  à  ia  mêrije  altéra- 
tion matérielle,  comme  ou  le  voit  dans  les  rétrécisse- 
ments du  rectum,  de  l'urètre  et  du  vagin.  Il  est  vrai 
qu'il  s'y  joint  quelquefois  une  rétraction  due  à  la  pro- 
duction de  matières  organisables,  dans  l'épaisseur 
des  parois  du  conduit  rétréci.  A  cette  occasion,  je 
remarquerai  qu'un  de  mes  amis,  M.  Chresîien,  pro- 
fesseur agrégé  à  la  Faculté  de  médeciiie  de  Montpel- 
lier, m'a  écrit  pour  me  reproch(>r  de  ravir  à  son  maî- 
tre Delpech,  sans  le  citer,  un  des  plus  beaux  fleurons 
de  sa  couronne  chirurgicale.  Je  n'ai  point  cité  Del- 


108  CHAPITRE  ï.  — DES    INFLAMMATIONS 

pech,  parce  que  je  ne  faisais  point  l'hislorique  des 
rétractions,  et  que,  d'ailleurs,  mes  observations  por- 
tent sur  un  sujet  plus  vaste.  En  efTet,  Delpech,  en 
montrant  que  le  tissu  cicatriciel,,  que  les  fausses  mem- 
branes, que  certains  tissus  de  nouvelle  formation 
qu'il  appelle  du  nom  générique  de  tissu  inodulaire, 
sont  très-réiractiles  et  produisent  des  rétractions  fort 
remarquables,  a  rais  en  lumière  un  i'ait  très-général  et 
très-important,  comme  tous  les  faits  généraux;  mais  ce 
fait  n'est  lui-même  qu'un  élément,  qu'une  espèce  par- 
ticulière d'un  cas  plus  îiénéral  encore  qui  l'embrasse 
lui-même.  Ce  fait  général,  c'est  que  l'inflanimation 
et  surtout  les  inflammations  chroniques  resserrent  les 
tissus  soumis  à  leur  influence,  les  condensent,  les 
raccourcissent,  les  indurent,  etc.;  que  les  tissus  en- 
gendrés par  Tinflaramation  au  sein  des  parlies  enflam- 
mées participent  eux-mêmes  à  ces  caractères  remar- 
quables, et  on  devait  le  présumer,  puisqu'ils  y  parti- 
cipent aussi  par  leur  vascularilé;  que  quelquefois  il 
suffit  du  traitement  antiphlogislique,  c'est  à-dire  des 
traitements  opposés  à  l'inflammation,  pour  combaltre 
et  guérir  ces  rétractions  -,  mais  que,  dans  les  cas  ex- 
trêmes, il  faut  recourir  à  d'autres  moyens,  tels  que 
les  divisions  mécaniques.  Ce  grand  fait  des  rétractions 
n'est  donc  pas  seulement  un  grand  l'ait  théorique, 
c'est  aussi  un  fait  pratique  de  la  plus  haute  imi)or- 
tance,  et  sur  lequel  on  ne  saurait  trop  appeler  l'atten- 
tion des  médecins  comme  des  chirurgiciis,  dans  l'in- 
térêt de  l'humanité. 

DES    INFLAMMATIONS  SUPPURANTE,   ULCÉRANTE   ET  CICATRI- 
SANTE   OU    PLASTIQUE. 

L'inflammation  produit  trois  effets  forts  diflérents 
qui  en  sont  trois  modes  très-distincts  5  de  là  les  trois 


SUPPURANTE,  ULCÉRANTE  ET  CICATRISANTE.      109 

déiioniinafions  particulières  qui  les  désjji;nent.  Néan- 
moins ces  trois  modes  marchent  ordinairement  en- 
seirible  dans  les  parties  enflammées,  et  c'est  ce  qui 
m'engage  à  les  décrire  ensemble,  tout  en  indiquant  ce 
qui  est  [>articnlier  à  <  hacun. 

L'inflammation  suppurante  est  caractérisée  par  la 
forma  lion  du  pus  dans  Tépaisseur  ou  à  la  surface  des 
lissns  plilogosés  ;  Vulcéraute  par  une  solution  de  con- 
tinuilé  des  tissus  qui  se  fait  m(tlécnle  à  molécule,  et 
qui  paraissent  emportés  par  l'absorplion ,  probable- 
ment après  s'être  dissous.  Ou  pourrait  la  confondre 
avec  l'inflammation  atrophiante  qui  paraît  absorber 
les  tissus,  molécule  à  m(ïlécide,  mais  sans  ulcération, 
comme  on  le  voit  dans  certaines  inflammations  de 
l'estomac  dont  les  parois  sont  gradueliement  amin- 
cies. L'inflammation  plastique  ou  organisanle  consiste 
au  contraire  dans  la  production  par  sécrétion,  de 
lymphe  coagulable  fibrineuse,  plastique,  qui  se  con- 
crète, s'organise  et  répare  en  partie  ou  en  totalité 
les  pertes  et  les  désordres  causés  par  l'inflammation 
ulcérante,  en  sorte  que  c'est  une  véritable  fonction 
de  la  vie,  et  une  fonction  des  plus  utiles  et  des  plus 
merveilleuses  que  je  voudrais,  mais  que  je  ne  puis 
décrire  ici. 

Cames.  —  Le  pus  est  habituellement  produit  dans 
les  tissus  enflammés  ou  à  leur  surface.  On  en  a  con- 
clu que  la  phlegmasie  est  la  cause  génératrice  de  la 
suppuration  et  de  l'ulcération,  et  qu'aucun  autre  état 
de  la  vie  ne  peut  les  produire.  Ct^lte  conclusion  n'est 
pas  logique,  elle  est  aventurée.  Néanmoins,  la  plu- 
part des  causes  de  l'inflammation  doivent  être  regar- 
dées comme  des  causes  éloignéesdesuppuration,  d'ul- 
cération et  d'adhési(»n.  Telles  sont  surtout  les  causes 
mécaniques,  les  compressions  fierraanentes,  les  frot- 
tements, les  irritations  moléculaires,  chimiques  ou 


110  CHAPITRE    I.  —  DES   INFLAMMATIONS 

vésicantes.  (V.  d'ailleurs  plus  haut,  p.  7,  les  causes 
de  l'inflaramation.) 

Du  pus.  —  C'est  un  liquide  plus  ou  moins  épais,  de 
couleur,  d'odeur  variées,  et  essentiellement  carac- 
térisé par  la  présence  de  globules  microscopiques 
particuliers  et  de  granules  nageant  dans  une  certaine 
quantité  de  sérum. 

Propriétés  physiques  du  pus.  —  Il  est  de  consistance 
variée,  plus  épais  dans  les  inflammations  aiguës  que 
dans  les  chroniques  oîi  il  est  diffluent.  Sans  être 
jamais  assez  visqueux  pour  filer  entre  les  doigts, 
qui  s'écartent  après  s'y  être  plongés,  il  est  pour- 
tant plus  visqueux,  en  général,  lorsqu'il  est  épais; 
dans  ce  cas  aussi,  il  est  généralement  opaque  et  d'un 
blanc  jaunâtre;  il  est  gris  et  trouble,  en  quelque 
sorte,  dans  les  phlegmasies  chroniques,  et  quelque- 
fois brun  ;  il  est  en  partie  clair,  séreux  et  mêlé  de 
grumeaux  blancs  ou  jaunâtres  dans  les  abcès  froids,  et 
surtout  dans  les  abcès  tuberculeux.  Il  est  générale-  * 
ment  inodore  dans  les  abcès  non  ouverts ,  à  moins 
qu'il  ne  soit  séparé  des  cavités  de  la  bouche ,  du 
pharjnx,  du  rectum  par  une  couche  un  peu  mince; 
dans  ce  cas  il  peut  participer  aux  odeurs  excrémen- 
titielles  du  rectum,  à  celles,  plus  fétides  encore,  qui 
résultent  de  la  décomposition  des  fluides  de  la  bouche. 
Il  est  d'une  odeur  désagréable  et  spéciale  sur  les 
surfaces  suppurantes  ouvertes  largement  à  l'exté- 
rieur, et  d'une  senteur  plus  repoussante  lorsqu'il 
croupit  dans  des  foyers  où  il  s'altère  et  se  décompose. 

Au  microscope,  il  se  montre  composé  :  1°  d'un  li- 
quide séreux  (sérum  du  pus);  2°  de  granules  molécu- 
laires; 3°  d'une  quantité  variable  de  globules  {pL  I, 
fig.  5-8)  sphéroïdaux  d'un  à  deux  fois,  à  peu  près, 
plus  gros  que  les  globules  du  sang  qui  sont  arrondis 
et  lenticulaires  ou  même  aplatis  comme  une  pièce 


SUPPURANTE,    ULCÉRANTE    ET    CICATRISANTE.  111 

de  monnaie.  Leur  circonscription  n'est  pas  réguliè- 
rement arrondie,  elle  peut  être  altérée;  leur  surface 
est  ponctuée  et  couverte  par  places  de  granules  qui 
lui  donnent  l'aspect  de  la,  framboise.  (Pliysiol.  pathoL, 
par  Lebert,  t.  1.,  p.  12;  Sédiilot,  PyoéMie,  p.  2,  in-8°, 
I84i>.  Paris.) Suivant  plusieurs  micrographes,  Gueter- 
bock,  J.  Vogel,  le  globule  serait  formé  d'un  noyau  et 
d'un  involucre  ou  tégument  soluble  par  Facide  acéti- 
que, et  le  noyau  lui-même  serait  composé  de  granules. 
Suivant  Bî.  Lebert,  ies  noyaux  s'élèvent  d'un  à  cinq,  et 
le  plus  souvent  k  trois  ou  quatre.  Ils  se  dissolvent  dans 
certains  cas  et  se  réduisent  en  granules  moléculaires. 
Les  noyaux  peuvent  offrir  des  nucléoles  (t.  6,  pi.  1). 
Le  nombre  des  globules  est,  en  général,  proportionné 
à  l'épaississeraent  du  pus,  et  les  grumeaux  du  pus 
grumeleujf  paraissent  dus  à  des  globules  de  tubercules 
mêlés  à  de  la  fibrine  concrétée.  On  distingue  les  glo- 
bules du  pus  de  ceux  du  sang  parce  que  ceux-ci  sont 
deux  à  trois  fois  plus  petits  {fig.  1),  des  globules  gra- 
nuleux de  l'inflammalion  parce  que  ceux  ci  sont 
une  fois  plus  gros  environ  {jig.  3);  des  globules 
blancs  du  sang  {^ficj.  2)  et  des  globules  pyoïdes,  sou- 
vent mêlés  au  pus,  parce  que  ceux-ci  n'ont  pas  de 
noyau.  (F.  ;;/.  I,^ft.  12.) 

Propriétés  chimiques.  —  Le  pus  est  sans  action  sur  le 
papier  bleu  de  tournesol  ou  sur  ce  même  papier  rougi 
par  un  acide,  et  neutre  lorsqu'il  n'a  point  été  encore 
en  contact  avec  l'air.  ïl  est  au  contraire  généralement 
acide  dans  les  plaies  bien  ouvertes  et  où  il  ne  sé- 
journe pas,  parce  qu'il  s'écoule  promptemenl;  alcalin 
dans  les  foyers  mal  ouverts  d'oii  il  s'écoule  ditficile- 
ment.  Il  devient  visqueux  et  tenace  comme  du  mu- 
cus par  l'ammoniaque-,  alors  les  globules  se  lient  les 
uns  aux  autres  et  leur  contour  se  confond  et  s'efface 
par  cette  union. 


112  CHAPITRE    I.  — DES    INFLAMMATIONS 

Sa  composition  chimique  est.  :  eaii^  0,90,  — Albumine, 
0,03.  —  Corps  gras  à  l'état  émulsif,  en  proportion  de 
la  consistance  du  pus,  et  qui  contribuent  à  l'opacité 
du  pus,  —  Extraits  de  t;ia»îrfe(alcooli'.|ue  et  aqueux)  — 
Fibrine.  —  Lactique  et  acétique.  —  Pyine  ou  caséeux.  — 
Sels  analogues  à  ceux  du  sang.  (Bérard,  Dict.  en  30  v., 
art.  pus.) 

La  composition  du  pus  peut  être  altérée  par  des 
mélanges  divers  :  1°  de  sang;  2°  de  fibrine  en  gru- 
meaux; 3° de  matière  tuberculeuse;  4°  de  sécréta  di- 
vers, comme  mlicus,  bile,  urine,  lait,  etc.,  par  «ies 
débris  des  organes,  du  tissu  cellulaire,  du  l'oie,  des 
esquilles,  etc.;  enfin,  par  des  produits  de  la  décom- 
position du  pus  lui-même,  tels  que  le  sulphydrique, 
l'ammoniaque,  l'hydro-sulfate  d'ammoniaque. 

Propriété  cicatrisante  du  pus.  —  Par  ceite  propriété 
merveilleuse,  le  pus  concourt  à  la  cicatrisatiosi;  mais 
il  ne  remplit  celte  fonction  que  par  la  lymphe  plasti- 
que qu'il  renferme,  et  il  la  remplit  probablement 
d'autant  mieux  qu'il  en  contient  davantage. 

Propriétés  morbides  du  pus.  —  Autrefois,  on  attribuait 
au  pus  des  propriétés  assez  irritantes  pour  carier  les 
os,  altérer  et  perforer  les  parois  des  vaisseaux.  De- 
puis l'Académie  de  chirurgie,  on  est  revenu  à  des 
idées  tout  opposées,  et  on  s'^est  imaginé  qu'il  est  |;ar- 
faitement  innocent.  Sans  le  croire  très- irritant,  je 
ne  suis  pas  convaincu  de  son  innocuité.  Les  pre- 
mières gouttelettes  de  pus  formées  augmentent 
déjà  la  suppurali<m  à  l'entonr  par  1  irritation  qu'el- 
les causent,  comme  corps  étranger.  Si  ces  gontie- 
lettes  forment  des  pustules  siq)erficielles  aux  doigts 
ou  au  visage ,  et  qu'on  les  ouvre  avec  une  simple 
épingle,  dès  que  le  pus  s'écoule,  la  douleur  cesse  et 
îa  guérison  suit.  Souvent  le  pus  qui  baigne  la  peau, 
autour  d'un  cautère  ou  d'un  vésicatoire,  enflamme  !e 


SUPPURANTE,    ULCÉRANTE    ET    CIGATP.ISANTK.  113 

derme,  y  cause  un  eczéma,  un  érysipèle,  même  un  éry- 
sipèle  phlegmoneux  qui  oblige  de  supprimer  le  vési- 
catoire,  et  bientôt  la  guérison  de  l'érysipèle  survient 
encore.  L'action  irritante  et  inflammatoire  du  pus  est 
bien  plus  évidente  dans  un  abcès  aigu,  quand  on  com- 
pare les  douleurs  qui  précèdent  son  ouverture  et  le 
calme  qui  la  suit  immédiatement.  J'ai  souvent  ob- 
servé aussi  que,  lorsque  la  suppuration  est  assez  abon- 
dante pour  inonder  les  bords  d'un  abcès  ou  d'une 
plaie,  la  peau  s'enflamme,  rougit  sous  l'influence  du 
contact  du  pus,  et  que  des  érysipèles  traumatiqiies  et 
bienlôtambulants  ou  progressifsen  sont  la  suite.  Le  pus 
qui  séjourne  dans  ses  foyers  y  entretient  de  même  l'in- 
flammation suppurante.  On  pourrait  croire  que  cela 
tient  aux  altérations  qu'il  y  subit.  Cela  peut  y  con- 
tribuer; mais  il  entretient  également  la  suppuration 
dans  des  trajets  fistuleux,  lors  même  qu'il  ne  s'y  al- 
tère pas  sensiblement.  Au  reste,  foyers  ou  fistules, 
si  on  les  ouvre,  et  qu'on  y  introduise  de  la  char- 
pie qui  absorbe  le  pus  et  l'empêche  au  moins  d'y  sé- 
journer en  grande  quantité;  ou  si  l'on  pratique  une 
contre-ouverture  suffisamment  étendue,  dans  un  lieu 
déclive,  l'inflammation  qui,  jusque-ià,  s'était  mon- 
trée exclusivement  suppurante,  devient  souvent 
cicatrisante.  Donc,  le  pus  même,  peu  ou  point  sen- 
siblement altéré,  n'est  pas  aussi  innocent  qu'on  le 
suppose  sur  les  surfaces  et  dans  les  tissus. 

Il  est  bien  plus  nuisible  encore  s'il  est  injecté  dans 
les  veines,  et  peut  même  causer  la  mort  très-promp- 
tement,  en  quelques  heures,  comme  le  prouvent  les 
expériences  de  M.  Gaspard  (Journal  de  Magendie, 
1821-22),  s'il  est  injecté  en  quqnlilé  assez  cousidé- 
rable.  Il  peut  aussi  ne  la  causer  qu'au  bout  de  plu- 
sieurs jours,  en  produisant  des  abcès  multiples,  si  les 
injections  sont  faites  à  doses  fractionnées,  de  temps 

8 


114  CHAPITRE    I.   —    DES    INFLAMMATIONS 

en  temps,  plusieurs  fois  par  jour,  comme  l'ont  fait 
MM.  Castelnau  et  Ducrest  d'abord  {Mém.  de  l'Acad. 
de  Méd.^  t.  XII,  p.  40),  puis  M.  Sédillot  (De  L'infect, 
puriil.  ou  pyoémie,  1849,  in-S"). 

Voyez  le  résumé  très-court  des  expériences  de 
MM.  Castelnau  et  Ducrest.  Le  nombre  des  chiens  in- 
jectés est  de  sept;  sur  ce  nombre,  deux  ont  guéri. 
Le  premier  était  un  chien  vigoureux  5  il  n'avait  reçu 
que  I  gramme  de  pus.  Le  second  était  une  petite 
chienne;  elle  avait  reçu  2  grammes  de  pus  d'un  bu- 
bon syphilitique,  et  fut  conservée  bien  portante  pen- 
dant deux  mois  :  ce  fait  est  des  plus  intéressants. 
Chez  ceux  qui  succombèrent,  la  quantité  de  pus  in- 
jecté varia  de  4  à  49  grammes;  l'accomplissement  de 
la  mort,  de  trenle-deux  heures  à  quatorze  jours.  Chez 
tous  ceux  qui  ont  succombé,  ces  auteurs  ont  trouvé 
des  abcès  multiples  complètement  formés,  quand  la 
durée  de  la  maladie  a  été  assez  longue;  ou  les  lésions 
qui  caractérisent  le  commencement  de  ces  abcès, 
quand  les  animaux  ont  succombé  trop  tôt.  Quand  l'a-  < 
nimal  a  vécu  un  temps  intermédiaire  :  existence  des 
deux  lésions  réunies;  chez  l'animal  mort  en  trente- 
deux  heures,  ecchymoses  multiples  dans  les  muscles; 
chez  celui  qui  succomba  lequatrième  jour,  ec(;hymoses 
sous-pleurales,  abcès  formés  ou  se  formant  dans  les 
poumons;  chez  ceux  qui  succombèreqt  le  sixième  et 
le  septième  jour,  mêmes  lésions  plus  avancées;  chez 
celui  qui  mourut  au  quatorzième  jour,  abcès  complè- 
tement formés  et  plus  nombreux. 

Parmi  les  symptômes,  le  plus  constant  est  le  fris- 
son, puis  le  vomissement,  puis  les  déjections  alvinfes; 
l'émission  des  urines  est  bien  plus  rare.  La  soif  est  ' 
très-fréquente;  il  y  a  anorexie,  abattement,  respira- 
tion accélérée,  etc.  (P.  77-88.) 

4  grammes  de  sérum  de  pus,  mêlés  à  6  grammes 


SUPPURANTE,    ULCÉUANTE    ET   CICATr.ISANTE.  115 

d'ean,  et  injectés  dans  la  veine,  produisirent,  au 
bout  de  cinq  minutes  ,  un  frisson  d'une  demi-heure  ; 
au  bout  de  trente  minutes,  trois  vomissements;  après 
quaraiite  minutes,  deux  selles-,  deux  émissions  d'u- 
rine en  six  heures,  une  soif  vive,  de  l'abattement,  et 
l'animal  était  guéri  au  bout  de  six  heures.   (P.  106.) 

M.  Sédillot,  qui  a  fait  des  expériences  analogues  et 
en  a  ajouté  d'autres,  a  contribué  aussi  àprouverqu'une 
injection  de  pus  très  faibîe,  non  répétée,  pouvait  ne 
pas  causer  la  mort  (Eicpér.  2-7),  et  par  conséquent  était 
curable-,  qu'il  fallait,  en  un  mot,  une  certaine  dose  de 
pus  pour  tuer,  ce  qui  me  paraît  une  vérité  un  peu 
banale  qu'on  peut  dire  de  toute  substance  nuisible; 
que  des  injections  successives  de  pus  dans  les  veines, 
à  l'instar  de  celles  de  MM.  Castélnau  et  Ducrest,  pra- 
tiquées de  deux  en  deux  heures  jusqu'à  la  mort  {Expér. 
29-32,  p.  126),  causent  des  abcès  viscéraux  multi- 
ples analogues  à  ceux  qui  sont  consécutifs  aux 
grandes  opérations;  que  des  injections,  également 
successives,  de  globules  de  pus  séparés  par  îiitra- 
tion,  étendus  d'eau  distillée ,  causent  la  mort  avec 
abcès  multiples  des  poumons,  du  foie,» de  la  rate 
{Expér.  33,  p.  142);  que  les  globules  de  pus  lavés  au 
chlore  ou  k  l'eau,  et  injectés,  en  une  ou  plusieurs 
fois,  à  la  dose  de  3  à  16  grammes,  chez  des  chiens, 
causent  la  mort  sans  abcès  inétasta tiques  {Expé^.  i'à- 
4  5);  ce  qui  prouve  pour  M.  Sédillot  que  les  globules 
du  pus  sont  toxiques  (p.  I  78,  etc.).  îl  a  fait  également 
des  injections  de  sérosité  purulente  ou  de  sérum  de  pus 
dépouillé  des  globules,  et,  autant  que  possible,  de 

raniiles  par  la  filtration  ;  enfin  des  injections  d'eaux 
puti  ides.  (EccpeV.  3  i-il.)  Suivant  M:  Sédillot,  toutes  ont 
amené  la  mort  par  septicité,  par  putridité,  ces  li- 
quides s'altéranl  de  la  première  à  ladernière  injection, 
au  bout  de  plusieurs  heures.  La  mort,  au  contraire, 


116  CIIAPITRiî    I.  —  DES    INFLAMMATIONS 

n'a  pas  suivi  l'expérience  42*  faite  avec  160  grammes 
de  sérosité  purulente  non  putride,  non  fétide,  injec- 
tée en  une  fois,  et  qui  n'a  point  para  pénible  pour 
l'animal,  quoique  la  dose  fût  énorme. 

L'auteur  réduit  les  effets  produits  sur  les  chiens 
par  des  injections  répétées  de  pus  aux  deux  sui- 
vants :  «  Tantôt ,  c'est  une  affection  purulente 
simple,  signalée  par  une  inflammation  à  caractères 
francs,  tranchés,  et  par  le  développement  d'abcès 
dits  métastaliques;  tantôt  c'est  une  véritable  affec- 
tion gangreneuse.  Les  abcès  ne  sont  pas  primitifs  dans 
ces  cas,  mais  le  résultat  d'une  inflammation  élimi- 
natoire, et  dépendent  de  la  présence  des  parties  frap- 
pées de  mort.  Ce  sont  là  deux  maladies  :  l'une  déter- 
minée parles  éléments  solides  du  pus;  l'autre  par  la 
putridité  d'une  substance  animalisée  quelconque.  » 
(P.  183.) 

Symptômes  et  marche  de  la  suppuration,  de  C ulcération  et 
delà  sécrétion  organisable. —  La  suppuration  est  précédée 
et  accompagnée  de  douleurs  pulsatives,  de  sécrétions 
plastiques  locales,  de  frissons  irréguliers  dans  leur  re- 
tour, leur  durée,  leur  intensité.  Alors,  quand  les  tissus 
sont  encore  engorgés  du  sang  accumulé  par  l'inflam- 
mation,  des  globules  de  sang  s'échappent  parles  pa- 
rois des  vaisseaux  capillaires  et  se  mêlent  au  pus. 
Les  symptômes  et  la  marche  de  la  maladie  offrent 
d'ailleurs  des  modifications,  suivant  que  la  suppura- 
tion se  développe  sur  une  surface  ou  dans  l'épaisseur 
des  tissus. 

A  la  peau,  le  pus  s'épanche  sous  l'épiderme,  en  gout- 
telettes très-fines  qui  n'éveillent  parfois  l'attention  que 
lorsqu'elles  forment  une  pustule  sous-épidermique  du 
volume  d'une  lentilleou  d'un  pois.  Si  l'on  n'ouvre  pasla 
pustule,  elle  s'agrandit  un  peu,  l'épiderme  se  déchire, 
le  pus  s'écoule,  l'inflammation  sécrète  des  utricules  ou 


SUPPURANTE,    ULCÉRANTE    ET    CICATRISANTE.  117 

cellules  épilhéliales(l)  qui  forment  un  autre  épiderme, 
et  la  pustule  se  guérit.  Quelquefois,  l'inflammation 
ulcérante  érode,  au  contraire,  la  surface  du  d^rnie. 
Si  la  peau,  dépouillée  de  son  épiderme,  est  constam- 
ment irritée  par  une  pommade  vésicante,  la  peau 
suppure  ordinairement  aulant  qu'on  le  veut  5  mais 
alors,  Tinflammalion  organisatrice  sécrète  en  même 
temps  à  la  surface  des  fluides  organisables  fibri- 
neux,  qui,  en  se  concrélaut,  couvrent  cette  surface 
de  granulations  rouges  ou  bourgeons  charnus  qui  peu- 
vent avec  le  temps  prendre  le  volume  d'un  pois,  et 
même  beaucoup  plus  de  grosseur.  Souvent  alors  le 
pus,  surtout  chez  les  femmes,  où  la  peau  est  plus 
susceptible  que  chez  les  hommes,  le  pus  cause, 
comme  nous  l'avons  signalé,  une  inflammation  dar- 
îreuse  eczémateuse,  et  même  un  érysipèle  qui  ne 
guérit  qu'en  supprimant  le  vésicatoire. 

Dans  des  cas  plus  simples,  chez  ies  personnes 
grasses,  à  seins  volumineux,  à  fesses  rebondies,  où  la 
peau  est  toujours  appliquée  à  elle-même  dans  ses 
plis  et  humide,  la  sueur,  ne  se  desséchant  pas,  peut 
causer  une  irritation  et  une  rougeur  locales  qui  amè- 
nent d'abord  le  ramollissement  de  l'épiderme,  puis 
une  sécrétion  muqueuse  qui,  ne  se  solidifiant  pas,  ne 
renouvelle  plus  l'épiderme,  et  finit  par  se  mêler  de 
globules  purulents. 

Lorsque  la  suppuration  s'établit  à  la  surface  d'une 
membrane  muqueuse,  le  mucus  s'épaissit  peu  à  peu  , 
devient  opaque,  jaunâtre,  même  verdâtre;  des  glo- 
bules de  pus  y  apparaissent  en  se  multipliant,  à  me- 

(1)  Je  préviens  le  lecteur  que,  pour  éviter  tonte  équivoque,  je  désisne- 
rai  oïdiiiairement  sous  le  nom  d''utricule  le  corpuscule  microscopique 
appelé  ce/Zu/e  par  les  micrographes  allemands.  Celle  expression  n'a  pas 
d'ailleurs  pour  seul  inconvénieiil  de  jeter  de  l'obscurité  dans  le  langage 
en  changeant  le  sens  du  mot  cellule  qui  est  Irès-usilé, 


118  CHAPITRE   I,   —  DES   INFLAMMATIONS 

sure  qu'il  devient  purulent,  puis  il  se  mêle  plus  ou 
moins  inîimemenlaux  humeurs  etaux  matières  étran- 
gères qui  circuientdans  les  organes,  par  exemple  aux 
aliments,  aux  boissons,  à  l'air  atmosphérique,  à  i'u- 
rine,  etc.,  et  il  est  rejeté  au  dehors  avec  ces  ma- 
tières. Alors  on  peut  souvent  Ty  reconnaître  à  l'œil 
simple.  Si  l'inflammation  devient  ulcérante,  elle  ré- 
sorbe la  muqueuse  et  l'ulcère-,  ensuite  l'inflamma- 
tion cicatrisante  sécrète  avec  le  pus  des  fluides  orga- 
nisables  qui  la  guérissent.  Si,  par  suite  de  l'occlusion 
de  la  cavité  muqueuse,  le  pus  ne  peut  être  rejeté 
d'abord,  il  forme  momentanément  une  collection  puru- 
lente, une  sorte  d'abcès  qui,  s'il  ne  parvient  à  s'échapper 
par  le  canal  de  la  muqueuse,  se  conduit  précisément 
comme  un  abcès  profond,  et  finit  par  s'ouvrir  une 
issue  à  l'extérieur,  parce  que  le  pus,  moins  sa  matière 
plastique,  est  pour  l'économie  un  fluide  étranger  irri- 
tant qui  n'y  reste  jamais  indéfiniment. 

Si  la  suppuration  se  développe  dans  une  cavité 
close,  séreuse,  synoviale,  osseuse  même,  elle  pourra 
causer  la  mort  si  la  cavité  est  très-étendue;  mais  elle 
pourra  s'ouvrir  directement  par  la  ligne  la  plus 
courte,  ou  indirectement,  un  chemin  au-dehors  par 
une  ligne  sinueuse,  comme  un  abcès  profond. 

Si  la  suppuration  survient  dans  les  tissus,  alors 
qu'ils  sont  infiltrés  de  lymphe  plastique,  ellecommence 
par  une  ou  plusieurs  cellules  voisinesycn  distend  mé- 
caniquement les  parois,  qu'elle  ramollit  et  irrite  de 
plus  en  plus;  elle  détruit  Ses  cloisons  qui  les  sépa- 
rent, et  les  réunit  en  un  ^bcès,   " 

Cependant  l'inflammation  ulcérante  érode  les  tissus 
plus  ou  moins  directement,  de  dedans  en  dehors,  tout 
simplement  parce  que  le  pus  éprouve  moins  de  ré- 
sistance, en  générai,  à  se  porter  vers  la  peau  que 
vers  l'axe  du  corps  ou  des  membres.  Cependant  le 


SUPPURANTE,    ULCÉRANTE    ET    CICATRISANTE.  119 

tissu  qui  environne  les  points  suppurants  reste  en- 
gorgé, inûlîré  de  lymphe  coagulable  et  fibrineuse  qui 
l'épaissit,  et  il  résiste  k  la  distension  de  la  suppura- 
tion. Suivant  l'activité  respective  de  ces  différents 
modes  de  l'intlammation,  la  collection  purulente 
prendra  peu  ou  beaucoup  d'accroissement,  tout  en 
restant  toujours  emprisonnée  dans  ce  tissu  pyogéni- 
que  formé  par  les  cellules  voisines  infiltrées  de  lymphe 
coagulable  ou  plastique. 

Si  la  suppuration  se  développe  daiis  beaucoup  de 
points  y  la  fois  ou  successivement,  et  dans  une  éten- 
due considérable,  elle  ne  sera  plus  circonscrite,  mais 
éisséminée,  diffuse;  des  phénomènes  analogues  aux  pré- 
cédents se  passeront  dans  chaque  point  en  particu- 
lier, et  aggraveront  le  mal  en  proportion  du  nombre 
des  points  malades;  mais  l'inflammation  suppurante, 
par  l'action  disteusive  du  pus,  et  l'inflammation  ul- 
cérante, que  cette  action  du  pus  paraît  augmenter, 
feront  er; cor e  disparaître  les  cloisons  intermédiaires 
à  plusieurs  foyers,  qui  communiqueront  alors  les 
uns  avec  les  autres. 

Les  abcès  formés,  superficiels  ou  profonds,  dispa- 
raîtront quelquefois  par  résorption  et  sans  accident 
(V.  notamment  Casielnau  et  Ducrest,  Mém.  de  l'Acad., 
t.  Xll,  p.  620,  etc.),  dans  l'immense  majorité  des  cas; 
au  contraire,  les  abcès,  en  continuant  de  s'accroître, 
ulcéreront  les  parties  voisines,  de  dedans  en  dehors 
surtout,  et  parviendront  sous  la  peau,  que  l'inflam- 
mation  ulcérante  finira  par  perforer.  Alors  ie  pus 
trouvera  une  issue  et  s'écoulera  au  dehors.  D'autres 
fois,  le  pus  ne  parvient  au  dehors  que  par  un  trajet 
long  et  tortueux,  en  émigrant  de  proche  en  proche, 
d'une  région  dans  la  voisine,  d'un  viscère  dans  un 
autre,  et  franchissant,  par  l'inflammation  ulcérante, 
une  cavité  séreuse ,  comme  la  plèvre  ou  le  péri* 


120  CHAPITRE    1.  —  DES    INFLAMMATIONS 

toine ,  sans  s'y  épancher  quand  la  cavité  est  oblité- 
rée par  l'inflaramation  plastique,  ou  en  s'y  épanchant 
quand  elle  n'est  pas  oblitérée. 

On  a  de  nombreux  exemples  d'abcès  migrateurs 
ouverts  des  poumons  à  travers  les  parois  de  la  poi- 
trine et  la  plèvre  localement  fermée,  sans  s'y  épan- 
cher; des  intestins,  à  travers  les  parois  du  ventre, 
sans  s'épancher  dans  le  péritoine;  du  foie,  dans  les 
poumons  et  les  bronches,  à  travers  la  plèvre  oblité- 
rée; du  rein  même.,  à  travers  les  bronches  et  les  par- 
ties inlermédiaires,  sans  se  répandre  dans  aucune  sé- 
reuse. Cependant  les  plus  communs  sont  des  abcès  qui 
omigrent  à  travers  le  tissu  cellulaire  sous  l'influence 
de  la  déclivité. 

La  suppuration  est  aiguë  ou  chronique  ;  la  suppu- 
ration aiguë  est  précédée  et  accompagnée  de  dou- 
leurs, de  souffrances,  de  troubles  sympathiques  et 
d'une  fièvre  d'autant  plus  intense  que  l'inflammation 
est  plus  aiguë,  la  suppurati(m  plus  profonde,  et  que  les 
tissus  résistent  davantage  à  l'action  du  pus  par  leur 
densité  naturelle.  Sous  ce  rapport,  il  n'en  est  pas  qui 
résistent  plus  que  les  fortes  gaines  aponévrotiques, 
et  surtout  le  tissu  osseux;  aussi  il  n'en  est  point  ou 
l'orage  de  la  suppuration  soit  plus  long  et  plus  pé- 
nible. 

L'abcès  ouvert,  l'orage  s'apaise  aussitôt,  le  malade 
est  soulagé,  la  rougeur  de  la  peau  diminue,  la  tension, 
la  chaleur  aussi,  les  symptômes  sympathiques  et  la 
fièvre  encore,  puis  le  malade,  ordinairement  privé  de 
sommeil  depuis  un  certain  temps,  s'endort  dans  le 
calme  et  l'espérance.  Après  l'ouverture  spontanée 
des  abcès  petits  ou  médiocres,  superficiels  ou  peu 
profonds,  respérance  est  fondée;  car  l'inflammation 
cicatrisante  sécrète  des  fluides  plastiques  ou  fibri- 
neux,    qui    tapissent    la  surface    interne    de    l'ab- 


SUPPURANTE,    ULCÉRANTE    ET    CICATRISANTE.  121 

ces  de  bourgeons  charnus.  Ces  granulations  rouges 
forment  une  membrane  pyogéne  [Tunica^  de  Celse, 
I,  VII,  c.  2)  qui,  se  resserrant  chaque  jour  davan- 
tage, parce  que  son  tissu  est  très-rétractile,  finit 
par  cicatriser  le  foyer  en  continuant  à  y  verser  des 
liquides  plastiques,  et  enfin,  des  utricules  épithé- 
liales  qui  forment  i'épiderme  de  la  cicatrice  en  se 
desséchant. 

Mais  il  n'en  est  pas  de  même  après  l'ouverture  des 
grands  abcès  circonscrits,  des  abcès  profonds,  des 
abcès  diffus  ou  multiples.  Si  l'art  ne  vient  au  secours 
de  la  nature,  une  foule  d'accidents  plus  ou  moins 
fâcheux  peuvent  traverser  le  cours  de  la  maladie  et 
même  amener  la  mort. 

Accidents  possibles  de  la  suppuration.  —  Outre  les  dou- 
leurs et  l'inflammation  causées  par  le  pus: 

1°  L'ouverture  ou  les  orifices  par  où  s'écoule  la 
suppuration  peuvent  être  ou  devenir  trop  étroits,  pro- 
portionnellement à  la  quantité  de  pus  produit.  Alors 
le  pus  entretient  l'inflammation  suppurante,  et  l'ou- 
verture de  l'abcès  forme  souvent  une  fistule  difficile 
à  guérir,  intarissable  même,  si  on  l'abandonne  à  la 
nature. 

2"  La  suppuration  peut  diminuer  et  même  se  sup- 
primer. Ce  fait  est  tantôt  précédé,  tantôt  suivi  d'au- 
tres accidents,  d'une  autre  inflammation,  d'un  érysi- 
pèle,  d'une  phlegmasie  intérieure,  d'une  autre  sup- 
puration. La  diminution  de  la  suppuration  première  a 
été  regardée  tantôt  comme  la  cause,  tanlôt  comme 
l'effet  de  la  seconde  suppuration,  et  telle  est  proba- 
blement la  vérité. 

3°  La  suppuration  peut  devenir  excessive,  surtout 
si  l'abcès  est  fort  étendu,  et  le  malade  épuisé  tomber 
dans  le  marasme,  la  fièvre  hectique  et  succomber. 

4°  La  suppuration,  sans  devenir  excessive,  mais 


122         •>  CHAPITRE    I.  —  DES   INFLAMMATIONS 

surtout  quand  elle  offre  ce  caractère,  peut  préparer, 
engendrer  une  diathèse  érysipélateuse,  des  inflam- 
mations viscérales,  par  le  trouble  universel  qu'elle 
cause  dans  l'économie.  Souvent  alors  l'érysipèle 
commence  sur  les  bords  de  l'abcès,  que  le  pus  irrite, 
rougît  et  enflamme,  pour  s'étendre  ensuite  successi- 
vement sur  toutes  les  parties  du  tégument,  et  former 
un  érysipèle  ambulant.  Souvent  aussi  l'érysipèle 
éclate  plus  ou  moins  loin  de  la  plaie,  sous  la  seule 
influence  de  la  diathèse,  comme  les  inflammations 
viscérales. Comme  elles,  il  peut  concourir  à  troubler  la 
suppuration,  à  ladiminuer,àlasupprimer, quelquefois 
à  l'augmenter,  k  retarder  la  cicatrisation,  et  mê«e 
a  épuiser  le  malade,  à  le  précipiter  dans  la  tombe. 

5°  Le  pus,  croupissant  dans  ses  foyers,  peut  s'alté- 
rer, devenir  très-diffluent,  fétide  et  très-fétide.  Nous 
avons  dit  plus  haut  (p.  1 10)  qu'en  général  inodore  et 
neutre  à  son  principe,  le  pus  est  acide  dans  les  foyers 
ouverts  où  il  ne  séjourne  pas,  alcalin  dans  les  foyers 
oïl  il  croupit.  Alors  il  peut  devenir  plus  fétide,  se  dé- 
composer, et  donner  à  l'analyse  chimique  du  sulfhy- 
drique,  de  l'ammoniaque,  de  l'hydro-sulfate  d'am- 
moniaque, et  même  d'autres  produits  mal  connus. 
Ces  altérations,  quoique  imparfaitement  étudiées, 
suffisent,  surtout  avec  les  changements  de  consis- 
tance du  pus,  de  couleur,  d'odeur,  pour  prouver  sa 
décomposition,  residrecompte  deson  extrême  fétidité, 
des  inflammations  redoutables  des  parois  des  abcès, 
des  accidents  d'heclicité  purulente,  de  purulence, 
successive,  de  purulence  simultanée,  d'érysipèle , 
d'inflammations  multiples  et  simultanées,  qui  sont  les 
effets  d'autant  de  dialhèses. 

6®  L'inflammation  des  parois  desabcts  ou  des  foyers  de 
suppuration,  qui  s'apaise  ordinairement  immédiate- 
ment après  leur  ouverture,  par  la  diminution  de  la 


'  SUPPURANTE,    ULCÉRANTE    ET   CICATRISANTE.  123 

distension  mécanique  et  probablement  de  l'action 
moléculaire  du  pus,  peut  se  réveiller  et  se  réveille 
souvent,  probablement,  sous  l'influence  de  l'alté- 
ration du  pus,  car  ce  fait  coïncide  parfois  avec 
celui  de  la  distension.  Quoi  qu'il  en  soit,  tous  les  phé- 
nomènes de  rinflammatioîi  reprenant  plus  d'intensité 
et  d'acuité,  le  malade  peut  succomber  promptement, 

7°  L' h ecîicité  purulente  est  la  fièvre  hectique,  qui  coïn- 
cide fréquemment  avec  l'abondance  de  la  suppuration 
et  son  altération.  Alors  le  pus  est  plus  ou  moins  dif- 
fluent,  souvent  fétide.  On  suppose  qu'il  est  résorbé  avec 
plus  d'activité  5  mais  M.  Bérardpense,s;insleprouver, 
que  l'absorption  ne  s'empare  que  des  éléments  du  pus 
en  dissolution  dans  l'eau,  et  nullement  du  pus  en  nature 
ou  des  ^dobules,  à  moins  qu'ils  ne  soient  eux-mêmes 
dissous  par  l'altération  du  pus.  (V.  Pas  et  Abcès,  Dic- 
tion, de  méd.  en  30  vol.)  Comme  alors  on  ne  retrouve 
point  évidemment,  au  microscope,  les  globules  carac- 
téristiques du  pus  dans  le  sang,  ,si  l'on  y  rencontre 
des  globules  qui  ont  les  apparences  et  le  volume 
de  ceux  du  pus  (Bérard,  Dict.  en  30  vol.,  t.  XXVI, 
p.  49 1),  il  faut,  pour  ne  pas  s'en  laisser  imposer,  se 
rappeler  que  le  sang  a  des  globules  blancs  qui  ressem- 
blent à  ceux  du  pus  par  leur  volume,  par  leurs  gra- 
nules, et  en  diffèrent  par  l'absence  de  noyau.  {PL  1 , 
fig.  2.) 

Je  ne  puis  rien  affirmer  sur  l'exactitude  de  l'ingé- 
nieuse théorie  de  l'infection  putride  du  san-j  et  de  l'éco- 
nomie par  le  sang.  Si  M.  Sédillot  comptait  même  un 
certain  nombre  d'expériences  comme  sa  4  2*  (p.  170 
de  sa  Pyoémie)^  je  nierais  dès  à  présent  la  théorie 
de  M.  Bérard.  Par  cette  expérience,  M.  Sédillot 
montre  qu'une  injection  de  160  grammes  de  sé- 
rosité purulente,  non  fétide,  ne  cause  pas  d'accidents 
morbides. 


12Z(  CHAPITRE   I.  —  DES   INFLAMMATIONS 

Les  expériences  34^  et  41"  ébranlent  encore  la 
théorie,  en  ce  que  les  injections  d  eau  ou  de  sérosité 
pulride  qui  les  constituent  ont  produit  non  l'infection 
putride,  mais  des  accidents  de  septicité  et  de  gan- 
grène, tout  à  fait  différents  des  symptômes  de  la  fièvre 
heciique  purulente. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  la  cause  et  du  mécanisme 
par  lequel  la  fièvre  hectique  survient  à  l'occasion  de 
la  suppuration,  cette  fièvre  est  caractérisée,  comme 
ïhecticité  en  général,  par  des  exacerbations  quirevien- 
nenr  le  soir  ou  la  nuit,  et  s'accompagnent  de  malaise, 
d'affaiblissement  des  forces,  de  sommeil  pénible  et 
léger,  de  diminution  d'appétit,  de  dévoiement  li- 
quide, 'Je  fréquence  et  d'accélération  du  pouls,  de 
chaleur,  d'ab<»rd  sèche,  à  la  peau,  puis  humide  et 
enfin  de  sueurs  abondantes  coUiquatives ,  épui- 
santes et  parfois  fétides,  ainsi  que  la  plupart  des 
sécrétions.  La  fièvre  est  enfin  caractérisée  par  l'a- 
maigrissement croissant,  poussé  jusqu'au  marasme  et 
même  à  la  mort,  qui  termine  souvent  cette  affection. 

K°  La  purulence  mccessu'c  succède  souvent  à  une  sup- 
puration essentielle,  idiopathique  aiguë,  prolongée 
ou  même  chronique.  Elle  est  caractérisée  par  l'ap- 
parition successive ,  quelquefois  simultanée ,  de 
phlegmasies  cellulaires  ou  autres  qui  se  terminent 
généralement  par  la  suppuration.  Ces  suppurations 
peuvenî  causer  trois,  quatre,  six  abcès  successivement 
ou  même  davantage,  dans  les  parties  du  corps  les  plus 
éloignées  et  les  plus  indépendantes  les  unes  des  au- 
tres, dans  le  bassin,  l'aisselle,  les  membres  supérieurs, 
les  inférieurs,  etc.,  ensuite  guérir  ou  causer  la  mort 
par  le  marasme.  Cet  état  ne  saurait  être  une  affection 
locale.  Ces  abcès  successifs  et  quelquefois  en  partie 
simultanés  ne  sont  pas  rares  et  ne  sauraient  être  ac- 
cidentels 5  j'en  ai  souvent  vu.   On  en  trouve    plu- 


SUPPURANTE,    ULCÉRANTE    ET    CICATRISANTE.  125 

sieurs  exemples  dans  le  mémoire  de  MM.  Cas- 
telaau  et  Ducrest  (^Mémoh^e  de  l'Académie  nat.  de  méd., 
t.  XII,  p.  6,  17,  etc.)  et  dans  d'antres  observations 
qui  ne  m'appartiennent  pas  et  que  je  n'ai  pas  imagi- 
nées, par  conséquent,  pour  la  doctrine  que  je  dé- 
fends. Cette  diathèse  dure  longtemps,  donne  beau- 
coup d'inquiétudes  et  remet  toujours  la  guérison  et 
la  vie  du  malade  en  question. 

Tient-elle  à  une  résorption  purulente  partielle  des 
éléments  en  dissolution  dans  le  sérum  du  pus?  Tient- 
elle  à  une  phlébite?  Qu'on  en  montre  doiic  la  trace 
dans  les  observations  que  je  viens  de  rappeler,  et  si 
l'on  ne  peut  y  parvenir,  je  serai  en  droit,  au  moins 
jusqu'à  preuve  contraire,  d'en  conclure  qu'il  peut 
se  produire  des  diathèses  purulentes  sans  phlébite. 

9°  La  purulence  simultanée  (abcès  métastatiques)  est 
généralement  plus  grave  encore  parce  que  les  mala- 
des y  succombent  presque  tous. 

Causes  :  on  la  voit  survenir  dans  des  circonstances 
dont  il  n'est  pas  facile  d'apprécier  l'action  causale, 
ni  le  mécanisme ,  quoique  aujourd'hui  beaucoup 
d'auteurs  croient  les  parfaitement  connaître  l'une 
et  l'autre.  Mais  l'opinion  la  plus  universelle  n'est  pas 
une  preuve;  les  faits  et  le  raisonnement  peuvent 
seuls  la  fournir.  Les  circonstances  au  milieu  des- 
quelles apparaît  l'accident  qui  nous  occupe  sont  : 
l'inflammation  suppurante,  surtout  celle  qui  est  trau- 
matique,  la  diminution  ou  même  la  suppression  de 
la  suppuration,  Texistence  de  phlébites  non  trauma- 
tiques  comme  celles  des  couches  et  traumatiques 
comme  celles  qui  se  développent  après  la  saignée, 
une  amputation,  une  fracture  communitive  ou  non, 
une  plaie  même  petite,  peu  profonde.  On  voit  même, 
encore,  les  abcès  qui  concourent  à  la  caractériser  sur- 
venir dans  le  cours  ou  sur  la  fin  des  varioles  graves  et 


126  CHAPITRE    I.  —  DES   INFLAMMATIONS 

clans  d'autres  affections  miasmatiques.  (Dance,  Dict.  en 
30  vol.,  t.  I,  p.  92,  98;  Casteîneau  et  Ducrest,  p.  10, 
1 1 .)  On  observe  surloiit  la  purulence  simultanée  chez 
les  malades  d'un  hôpital  plus  ou  moins  encombré, 
c'est-à-dire  dans  une  circonstance  favorable  aux 
fièvres  essentielles,  aux  maladies  universelles  ou  dia- 
thésales  les  plus  graves,  aux  aiïections  folliculaires 
intestinales,  suppurantes  et  vdcéranles  de  la  lièvre 
dite  typhoïde,  aux  affections  suppurantes,  ulcérantes 
et  gangreneuses  dos  ganglions  lymphatiques  axilîai- 
res,  inguinaux  dans  la  peste.  On  la  rencontre  dans  !a 
scarlatine  (Casteîneau  et  Ducrest,  in  Mem.  de  CAc.  de 
3}2ef/.,  t.  Xlî,  p.  lô),  dans  le  charbon  (p.  Ifi),  dans 
l'érysipèle  (p.  17),  dans  la  diathèse  furonculeuse 
(p.  22),  dans  la  morve;  en  un  mot,  dans  une  foule 
de  maladies  compliquées  ou  non  de  phlébite  et  de 
suppuration  traumatique  ou  autre.  11  me  paraît  donc 
impossible  de  considérer  la  phlébite  et  la  suppurai  ion 
comme  les  seules  causes  de  la  maladie.  Voilà  des  ca- 
ractères de  causalité  dont  on  doit  tenir  un  grand 
compte. 

Marche  et  symptômes.  —  Suivant  les  observations  de 
Dance,  qui  a  bien  décrit  la  purulence  simultanée, 
sous  le  titre  à' Abcès métastatiques  (Dict.  en  30  vol.),  cette 
affection  se  manifeste  le  plus  souvent  dans  un  état 
grave  de  l'économie,  au  milieu  de  frissons  violents  et  répétés, 
j'ajoute  comme  on  n'en  voit  guère,  dans  les  inflam- 
mations et  les  suppurations  idiopathiques.  Ces  fris- 
sons sont  irréguliers,  rarement  accompagnés  de  dou- 
leurs dans  les  organes  et  les  régions  où  se  dévelop- 
pent les  abcès,  les  épanchements  purulents,  dans 
les  poumons,  le  foie,  les  plèvres,  les  articulations, 
les  mollets;  il  y  a  de  plus,  ^ordinairement,  défaut 
d'intelligence,  délire  même,  surtout  la  nuit;  fré- 
quence du  pouls-,   fétidité   purulente    de   l'haleine 


SUPPURANTE,    ULCÉRAÎiTE    ET    CICATRISANTE.  127 

et  des  excrétions.  Bientôt  la  peau  devient  terne, 
puis  jaune,  les  sujets  maigrissent  beaucoup,  ettrès-ra- 
pidement  dans  certains  cas.  Ordinairement,  six  ou  huit 
jours  après  les  premiers  frissons,  existent  des  abcès 
raulliples,  en  général  peu  volumineux,  rarement  de 
la  grosseur  d'un  œuf  de  poule,  souvent  pisiformes  ou 
miliaires,  et  quelquefois  alors  par  centaines.  La  sup- 
puration survient  ainsi  après  avoir  été  précédée  d'une 
ecchymose  ponctuée  (Sédillot,  p.  4  70),  d'une  indu- 
ration rouge,  arrondie  en  noyau,  puis  d'une  infiltra- 
tion de  pus  jaunâtre,  analogue  au  tubercule  non  ra- 
molli encore  (Biandin,  Maréchal,  Dance,  Diction,  en 
30  vol.,  1. 1,  p.  88  5  Cruveilhier,  Dict.  en  15  v.,  t.  XII, 
p.  6i8).  Ces  abcès  se  montrent  surtout  dans  les  pou- 
mons; puis,  de  moins  en  moins  fréquemment,  dans  le 
foie,  la  rate,  le  cerveau,  le  cœur,  les  reins,  le  tissu 
cellulaire  extérieur  ou  splanchnique;  enfin,  il  se 
fait  aussi  des  épanchements  de  pus  dans  les  plèvres, 
les  jointures  et  rarement  dans  les  muscles,  surtout 
dans  ceux  du  tronc.  Souvent  on  trouve  à  l'autopsie 
nn  engorgement  vasculaire,  inflammatoire  évident 
autour  des  abcès,  mais  il  peut  manquer.  (Velpeau, 
Cruveilhier,  ib.^  p.  648.)  Dans  les  viscères,  c'est  dans 
leurs  parties  les  plus  vasculaires  que  ces  abcès  s'ob- 
servent, lis  se  développent,  non  toujours,  mais  sou- 
vent rapidement.  Il  y  a  fréquemment  en  même  temps, 
diminution  de  la  suppuration  primitive,  quand  il 
existe  une  plaie  suppurante.  M.  le  professeur  Sé- 
dillot prétend  même  s'être  alors  une  fois  assuré  , 
en  tirant  un  peu  de  sang  à  la  veine,  sur  le  vivant, 
qu'il  contenait  du  pus  reconnaissable  au  microscope. 
[Obs.  VIII,  p.  263.)  Une  semblable  expérience  méri- 
terait bien  d'être  répétée.  Ordinairement,  six  ou  huit 
jours  après  les  premiers  frissons,  quelquefois  même 
quinze  jours  ou  trois  semaines  après,  les  malades  suc- 


128  CHAPITRE    I.  —  DI£S   INFLAMMATIONS 

combent  5  cette  affection  est  donc  fort  grave.  On  con- 
çoit même  difficilement  qu'on  guérisse  spontanément, 
ni  par  le  secours  de  l'art  lorsque  les  abcès  sont  très- 
multipliés,  surtout  dans  les  principaux  viscères,  mais 
les  auteurs  ont  été,  par  inconséquence,  au  delà  de 
leur  pensée,  en  la  présentant  comme  toujours  mor- 
telle. 11  n'en  est  aucun,  en  effet,  qui  n'entende  que  le 
pronostic  doit  varier  suivant  l'intensité  de  chaque  cas 
particulier,  et  qui  ne  fasse  un  traitement  quelconque. 
Théorie.  —  D'oii  viennent  ces  suppurations  multi- 
ples et  simultanées?  A  cette  question  difficile,  obs- 
cure, complexe,  les  esprits  se  divisent,  d'abord  sur 
la  question  principale,  puis  sur  les  questions  de  dé- 
tails qui  naissent  des  solutions  diverses  de  la  pre- 
mière et  des  autres.  C'est  la  confusion  des  langues. 
Les  uns  les  font  venir,  ces  abcès  multiples  dits  métas- 
tatiques,  d'une  source,  les  autres  d'une  source  diflfé- 
rente;  les  uns,  par  exemple,  du  passage  du  pus  dans 
le  sang;  les  autres  d'une  diatlièse  purulente.  Puis  les 
premiers,  qu'on  croyait  d'accord  les  uns  avec  les  au- 
tres, font  entrer  le  pus  par  une  porte,  les  autres  par 
une  autre  ;  les  uns  lui  donnent  une  direction,  les  au- 
tres une  autre;  les  uns  ensuite  lui  font  engendrer  les 
abcès  comme  une  pomme  de  terre  déposée  dans  le 
sol  engendre  une  pomme  de  terre  ;  les  autres  inven- 
tent divers  mystères  de  génération  qu'ils  expliquent 
merveilleusement,  mais  qu'ils  ne  prouvent  jamais,  et 
oïl  leur  imagination  brille  plus  encore  que  leur  juge- 
ment. De  là,  pour  en  donner  en  peu  de  mots  une  idée 
claire,  des  résorptionistes  qui  font  passer  le  pus  dans  les 
Yeïnes  par  résorption,  des phlébititiens  qui  le  font  entraîner 
par  le  sang  de  l'intérieur  des  veines  suppurées,  des 
diathésiens  qui  ne  voient  dans  tout  cela  qu'une  diathèse; 
des  éclectiques  y  ici  comme  partout,  qui  choisissent  dans 
les  idées  des  autres,  puis  des  douleurs  qui  savent  qu'ils 


SUPPURANTE,    ULCÉRAINTE    ET    CICATPaSANTE.  129 

ignorent  et  l'avouent.  A  quoi  peaventtenir  ces  dissiden- 
ces? Probablernentàceque  personne  encore  n'a  trouvé 
la  vérité  ou  du  moins  ne  l'a  prouvée,  car  lorsqu'elle 
est  bitn  démontrée,  les  conviclionsarrivent  et  les  dis- 
cussions cessent  de  par  l'autorité  de  la  critique  ou  de 
la  raison,  quand  toutefois  on  veut  bien  l'entendre  et 
vérifier  ses  démonstrations.  Ao  reste,  écoutons  les 
auteurs  qui  se  sont  le  plus  spécialement  occupés  de 
cette  question  et  qui  prennent  part  à  la  discussion. 

Parmi  eux,  Boerhave,  beaucoup  cité,  ne  parle  que 
par  aphorisme  (§  262,  trad.  de  Louis,  t.  III,  p.  488  et 
suiv.)  :  «  Ou  bien  la  partie  la  plus  fluide  (du  pus  d'un 
foyer)  s'étant  dissipée,  ce  qui  reste,  se  durcissant, 
forme  des  tumeurs  dures,  surtout  dans  les  parties 
glanduleuses;  ou  étant  enfin  résorbé  par  les  orifices 
corrodés  des  glandes  lymphatiques  ou  sanguifères,  il 
se  mêle  au  sang,  se  gâte  et  corrompt  les  viscères  oti  il 
fait  ses  pernicieux  amas,  trouble  leurs  fonctiows  et 
produit  ainsi  une  infinité  de  maladies  très-dange- 
reuses. »  Son  commentateur,  Vanswieten  [toc.  cit. ^ 
p.  497),  entrant  dans  ces  idées,  dit  à  son  tour  :  «  Ré- 
sorbé par  les  orifices  veineux  contigus,  il  (le  pus)  cor- 
rompra la  masse  du  sang  par  une  cacochymie  puru- 
lente, d'oîi  la  fièvre  hectique  et  la  phthsie  pourront 
s'ensuivre.  »  Puis  il  cite  un  exemple  d'un  énorme 
abcès  du  coude  qu'on  voulait  ouvrir  quand  il  fut  ré- 
sorbé, rejeté  avec  diarrhée  par  les  selles,  et  d'autres 
observations  analogues,  il  ajoute,  p.  499  :  «L'on  ob- 
serve fort  souvent  dans  la  petite-vérole  que  le  pus  ré- 
sorbé allume  des  fièvres  très-violentes,  et  qu'ensuite 
ce  pus  est  déposé  dans  différentes  parties  du  corps  et 
y  forme  tout  à  coup  des  tumeurs  qui,  étant  percées, 
donnent  de  vrai  pus...  Un  grand  nombre  d'observa- 
tions confirment  que  le  pus.. .  est  absorbé  par  les  vei- 
nes, peut  se  mêler  au  sang  et  se  déposer  dans  quelques 

9 


130  CHAPITRE   I.  —  DES    INFLAMMATIONS 

parties  du  corps.  »  «  Cette  résorption  de  pus  fait  sou- 
vent périr  ceux  à  qui  l'on  a  fait  l'amputation  de  quel- 
que membre  ou  l'opération  de  l'anévrisme,  et  à  qui 
Ton  a  fait  une  grande  plaie.  »  (/6.,  p.  ôOl  ).  A  l'auto- 
rité de  ces  rcsorptionistes  célèbres  s'ajoutent  celles 
de  Morgagni  {^Leiir.^  Ll,  23,  trad.  franc.),  de  plusieurs 
autres,  et,  dans  ces  d<'rniers  temps,  celles  de  M.  Vel- 
peau  {Thèsedu  cloct.^  1823),  de  Marchai  {Thèse du doct., 
1828),  etc.,  etc. 

Quoique  mes  savants  collègues  Gruveilhier  {Dict.  en 
15  vol.,  p.  566)  et  Bérard  admettent  que  rabsorj/lion 
s'accomplit  incessamment  dans  les  abcès,  quoiqu'ils 
reconnaissent  que  des  abcès  tlisparaissent  complète- 
ment par  une  résorpîion  soudaine,  ils  Oiit  inventé  des 
théories  pour  prouver  qu'alors  le  pus  ne  passe  pas  en 
nature  dans  le  sang.  J'aurais  mieux  aimé  qu'ils  !e  dé- 
montrassent, et  il  est  probable  qu'ils  auraient  aussi 
préféré  de  le  faire  s'ils  l'euàsent  pu.  «  S'il  est  certuin,  dit 
M.  Béraid,  que  l'introduction  du  pus  en  nature  dans 
le  sang  fait  naître  l'ensemble  des  symptômes  qui  dé- 
cèlent l'infection  purulente,  si  ie  pus  pouvait  être  ab- 
sorbé en  nature,  on  verrait  se  développer  les  acci- 
dents de  l'infection  purulente  chez  tous  les  individus 
qui  ont  quelques  surfaces  en  suppuration.  »  {Dict.  en 
30  vol.,  p.  478.  )  D'ailleurs,  «les  dimensions  du  glo- 
bule du  pus  sont  telles  qu'il  faudrait  êtrestupide  pour 
supposer  que  ces  globules  pussent  pénétrer  au  travers 
des  parois  vasculaires...  Ces  globules  sont  difficile- 
ment décomposables...  Ainsi  donc,  une  fois  déposé 
dans  un  foyer,  le  globule  y  reste  jusqu'à  l'évacuation 
de  ce  foyer;  mais  si  les  particules  solides,  les  por- 
tions grossières  du  pus  résistent  ainsi  à  l'absorption, 
il  n'en  est  pas  de  même  des  parties  liquides  en  dissolu- 
tion dans  le  pus.»  (76.,  p.  4  17.)  Si  j'osais,  je  dirais  que 
tous  ces  arguments  tirés  du  microscope  ne  sont  pas 


SUPPURANTE,    ULCÉRANTE    EE    CICATRISANTE.  131 

des  preuves  5  que  ces  globules  si  grossiers  ne  se  voient 
qu'au  microscope;  que  je  serais  bien  plus  sûr  qu'ils  ne 
peuvent  pas  traverser  les  parois  des  vaisseaux  capil- 
laires s'ils  n'en  étaient  pas  sortis;  que  d'ailleurs  ils  se 
partagent  et  se  dissolvent  facilement  dans  certaines 
circonstances  ;  que  nous  ne  pouvons  pas  avoir  la  pré- 
tention de  connaître  toutes  ces  circonstances,  et  que 
les  globules  du  pus  ne  restent  certainement  pas  dans 
le  foyer  des  abcès  résorbés  et  non  évacués  par  le 
bistouri;  qu'enfin  la  résorption  du  pus  des  abcès  qui 
disparaissent  en  quelques  heures ,  est  bien  mieux 
démontrée  que  les  théories  qu'on  en  donne;  et  que 
personne  n'a  prouvé  qu'alors,  les  globules  ne  sont 
pas  absorbés.  Cependant  ce  serait  bien  nécessaire,  ne 
fût-ce  que  pour  faire  voir  que  les  nombreux  obser- 
vateurs qui  affirment  avoir  alors  reconnu  du  pus  dans 
les  urines  devenues  plus  abondantes,  et  dans  les  selles 
devenues  plus  liquides,  s'en  sont  laissé  imposer  par  les 
apparences.  (V.  Vawswieten,  Morgagni,  loc.  cit.,  etc.) 
Les  phlébititiens  sont  plus  nouibreux  que  les  ré- 
sorptionistes.  Ils  ont  à  leur  tète  un  de  ces  rares  gé- 
nies qui  commandent  l'attenlion;  c'est  Hunfer.«Dans 
tous  les  cas,  dit-il,  ou  le  tissu  cellulaire  devient  le 
siège  d'une  inflammation. ..  les  membranes  des  grosses 
veines  qui  traversent  la  partie  enflammée...  s'enflam- 
ment aussi  et...  la  cavité  des  veines  m'a  présenté  dans 
certains  points  des  adhérences,  dans  d'autres  du  pus 
et  dans  d'autres  des  ulcérations.  Alors  il  se  formerait 
des  abcès  dans  les  veines  si  le  pus  n'était  emporté 
très-souvent  vers  le  cœur  avec  le  sang...  Et  si  l'on 
examine  le  vaisseau  à  partir  de  cet  endroit  vers  son 
extrémité  périphérique  ou  vers  le  cœur,  on  trouve  le 
pus  de  plus  en  plus  mélangé  avec  le  sang.  Examinant 
le  bras  d'un  homme  mort  des  suites  d'une  saignée  au 
bras,  je  trouvai  les  veines  enflammées  et  adhérentes 


132  CHAPITRE   I.  —  DES   INFLAMMATIONS 

en  différents  points.  Mais  au  delà  de  l'aisselle,  oii  (a 
veine  avait  suppuré,  il  ne  s'était  pas  formé  d'adhé- 
rences, de  sorte  que  le  pus  avait  un  libre  passage 
dans  la  circulation  générale.  »  (Trad.  de  Richelot, 
1,  XïlLp.  6i3.)  Plus  tard,  Klarke,  Yilson  ,  Hodgson 
(  Mal.  des  artères  et  des  veines,  Paris,  !8ï9)  ont  observé 
la  phlébite,  et  la  phlébite  utérine  en  particulier,  et 
Hodgson  s'en  explique  la  graviié  par  la  possibilité  du 
mélange  du  pus  avec  le  sang.  Ribes  a  vu  du  pus  dans 
des  veines  enflammées  qui  avoisinaient  des  érysipèles 
gangreneux,  des  péritonites  puerpérales,  et  il  est  en- 
traîné aussi  à  supposer  que  le  mélange  du  pus  avec 
le  sang  peul  être  cause  des  morts  fréquentes  qu'on 
observe  alors.  Dance,  en  éclairant  l'histoire  de  la 
phlébite,  contribue  plus  que  personne  à  montrer  dans 
la  phlébite  suppurée  !a  source  des  abcès  métastali- 
ques.  (V.  Arcliiv.  deméd.,  1828-29.)  M.  Blandin  sou- 
tient les  mêmes  idées.  (Dkt.  en  15  vol.,  Amputation^ 
1829.)  M.  Cruveilhier  (//>.,  1824,  Phlébite)  ne  recon- 
naît pas  d'autre  cause  des  abcès  simultanés  et  multi- 
ples; pour  lui  la  phlébite  oblitère  d'abord  la  veine 
enflammée,  mais  plus  tard  les  adhérences  se  détrui- 
sant, le  pus  passe  dans  le  sang  et  l'infecte.  Les  abcès 
métastatiques  prennent  tous  leur  source  dans  une 
phlébite  suppurante  interne,  qui  mêle  le  pus  au 
sang  et  le  répand  ainsi  par  toute  l'économie.  Et  il  ne 
les  attribue  pas  seulement  aux  phlébites  traumati- 
qnes,  aux  phlébites  consécutives  aux  opérations,  aux 
phlébites  consécutives  à  la  phlébotomie,qui  sont  évi- 
dentes; il  les  rapporte  encore  aux  phlébites  sponta- 
nément développées,  survenues  du  moins  sans  plaie, 
sans  opération,  à  la  phlébite  utérine  consécutive  aux 
couches,  à  une  phlébite  plus  mystérieuse,  à  la  phlé- 
bite capillaire,  et  à  la  phlébite  osseuse.  Il  admet  proba- 
blement cette  dernière,  quoiqu'on  ne  puisse  ouvrir  les 


SUPPURANTE,    ULCÉRANTE    ET    CICATRISANTE.  133 

veines  trop  déliées  des  os  longs,  lorsqu'il  trouve  une  in- 
flammation de  la  moelle  ou  une  suppuration  du  diploé, 
parce  que,  dans  son  opinion,  l'inflammation  de  tous 
les  tissus  a  son  siège  dans  les  veines  capillaires  qui  en 
font  partie.  Comme,  malgré  toutes  ces  suppositions,  il 
est  des  cas  oîi  l'on  ne  peut  trouver  ni  phlébite  évi- 
dente, ni  apparence  de  phlébite,  ni  suppuration,  alors, 
tout  en  le  confessant,  les  uns,  comme  M.  Bérard 
(Dict.  en  30  vol..  Pus,  p.  477),  croient  néanmoins  à 
l'existence  de  la  phlébite  suppurante,  et  ils  suppo- 
sent sans  hésiter  que  queSques  veinules  suppurantes 
leur  ont  échappé;  d'autres  se  rejettent  sur  des  éro- 
sions veineuses  5  c'est  ce  que  fait  M.  Sédillot  qui  les 
déclare  très-probables,  et  blâme  la  facilité  de  M.  Bé- 
rard, qu'il  imite  exactement  (p.  425). 

Mais  M.  Tessier,  en  diathésien  profondément  con- 
vaincu, rejette  entièrement  la  phlébite,  comme  cause 
d'abcès  métastatiques.  11  attribue  exclusivement 
ceux-ci  à  la  maladie  qu'il  appelle  fièvre  purulente, 
a  cause  de  la  dialhèse  purulente  qui  la  domine  et  est 
caractérisée,  ainsi  que  chacun  le  sait,  par  l'appari- 
tion d'un  nombre  infiniment  variable  d'abcès  qui 
peuvent  aS'ecter  toute  espèce  de  siège.  (Journal  rEx- 
périence,  2o  avril  1838,  p.  ô58.)  «  Elle  ne  peut  pas, 
dit-il,  résulter  du  passage  du  pus  dans  le  sang  à  la 
suite  des  phlébites  suppurées,  parce  que  ce  passage 
est  impossible,  attendu  que  le  pus,  à  toutes  les  pé- 
riodes de  rinflammation  veineuse,  est  séquestré  dans 
le  canal  de  la  veine  enflammée  par  des  caillots  et  des 
fausses  membranes.  (/6.,  juin  1838,  p.  2.)»  Puis  il 
s'appuie  non-seulement  sur  des  observations,  sur  des 
dissections  minutieuses  et  attentives  qui  lui  sont 
propres,  mais  encore  sur  celles  de  deux  infeclio- 
nistes  et  phlébiticiens  justement  fameux  :  Dance  et 
M.  Cruveilhier,   du    dernier  surtout,  qui  dit  (art. 


13i  CHAPITRE    I.   —  DES    INFLAMMATIONS 

Phlébite  du  Dict.  en  lô  vol.)  :  «  Le  premier  effet  de  la 
phlébite,  c'est  la  coagulation  du  sang,  par  consé- 
quent l'oblitération  du  vaisseau.»  {Dict.  en  15  vol., 
t.  XII,  p.  677.)  Sans  doute  la  règle  générale,  pour 
toute  cavité  close  enflammée,  est  que  l'intérieur 
soit  rempli  de  matières  coagulables  et  tapissé  de 
fausses  membranes  adhésives,  en  sorte  que  lorsque 
la  suppuration  arrive,  c'est  généralement  dans  l'in- 
térieur des  limites  du  produit  [ilastique,  et,  par  ex- 
ception, en  dehors  de  ses  limites,  que  le  pus  s'accu- 
mule. Cependant  il  n'est  pas  possible  de  soutenir  qu'il 
n'y  a  pas  d'exceptions  à  cette  règle  générale.  Il  y  a 
maintenant  assez  d'observations  qui  tendent  à  prou- 
Ter  et  qui,  s'appuyaut  les  unes  les  autres,  ne  permet- 
tent pas  de  nier  le  passage  du  pus  dans  le  sang. 

Parmi  les  éclectiques,  M.  Sédillot  s'écrre,  son  livre 
de  C Infection  purulente  à  la  main  (i849,  p.  394)  :  «  La 
pénétration  du  pus  dans  le  sang  est  l'unique  cause 
de  l'infection  puruleuie.  Une  suppuration  dévelop- 
pée sur  un  point  quelconque  de  l'économie  précède 
toujours  l'appariti(?u  de  la  pyoémie  »  (p.  39^).  Et 
comme  dans  cette  affection  la  simultanéité  des  abcès 
n'est  pas  si  rigoureuse  qu'il  n'y  en  ail  pas  un  qui 
précède  les  autres,  M.  Sédillot  aurait  des  chances  de 
défendre  sa  proposition  avec  quelque  succès.  Mais 
comme  il  invoque  une  foule  de  causes  accidentelles, 
l'ouverture  extraordinaire  possible  d'un  abcès  dans 
une  veine  (p.  !  24),  les  érosions,  les  ouvertures  trau- 
matiques  des  veines,  l'aspiration  veineuse,  qu'il  sait 
être  locale  et  très-bornée,  la  possibilité  de  l'intro- 
duction du  pus  dans  le  sang  par  artérite,  cardite 
(p.  429)  et  lymphangite  suppurées  (p.  127),  les  phlé- 
bititiem  et  les  diathésiens  rejetteront  son  éclectisme 
sans  hésiter. 

Les  premiers  le  rejetteront  parce  que,  suivant  eux, 


SUPPURANTE,    TLCÉUANTl-:    ET    CICATHISANTE.  135 

la  phlébite  snppuraiile  seule  peut  infecter  la  masse 
du  sang  et  non  un  abcès,  sme  snppurafion  quelcon- 
que. H  faudrait  pour  cela  qu'une  veine  ouverte  par 
ulcération  ou  par  blessure,  conime  le  veut  M.  Sé- 
dillot  (p.  426),  pût  absorber  ou  aspirer  sous  l'in- 
fluence de  l'aspiration  thoracique.  Mais  les  expé- 
riences de  Barry  ne  prouvent  pas  ce  fait,  et  celles 
de  M  Poiseuille  démontrent  que  celte  aspiration  ne 
s'étend  qu'à  peu  de  distance  du  cœur.  Dès  lors  on 
ne  connaît  pas  de  force,  ni  d'action  capable  de  faire 
pénétrer  et  cheminer  le  pus  dans  des  veines  un  peu 
éloignées  du  cœur,  c'est-à-dire  dans  l'immense  ma- 
jorité des  veines.  D'ailleurs  ces  vaisseaux,  pressés 
par  les  tissus  voisins  et  par  l'air  exiérienr  quand  ils 
sont  vides  de  sang,  ne  peuvent  rester  béants  que 
par  accident.  Le  pus  ne  peut  donc  s'y  engager  que 
par  hasard  et  très-rarement.  Enfin,  la  syslole  des 
oreillettes  peut  bien  causer  un  reflux  auriculaire, 
mais  leur  «liastole  ne  produit  pas  d'aspiration  vei- 
neuse. 

On  a  pu  prévoir,  par  ce  que  j'ai  dit  jusqu'à  pré- 
sent ,  que  je  n'appartiens  à  aucune  des  sectes  précé- 
dentes. Je  m'en  confesse,  je  ne  suis  pas  un  croyant, 
je  n'ai  point  de  foi  dans  tous  ces  systèmes,  je  ne  suis 
pas  éclairé,  je  flotte  dans  l'obscurité  du  doute,  en  un 
mot,  je  suis  un  douleur.  Donc,  je  suis  bien  loin  d'ac- 
cepter la  théorie  de  M.  vSedillot.  Je  ne  crois  point  à 
l'aspiration  du  pus  par  les  veines,  comme  cause  géné- 
rale possible  de  pénétration  du  pus  dans  le  sang. 
On  a  pu  le  remarquer.  VA  tout  en  reconnaissant  qu'il 
se  passe  des  phénomènes  d'absorption  dans  les  ab- 
cès, et  des  résorptions  plus  puissantes  qui  enlèvent 
tout  :  sérum,  globules  et  granules^  en  sorte  qu'une 
guérison  radicale  de  l'abcès  peut  en  être  la  suite,  je 
ne  sais  rien  de  plus  sur  ce  phénomène.  Tout  ce  qu'on 


136  CHAPITRE    I.  DES    INFLAMMATIONS 

a  dit  à  l'égard  de  la  possibilité  ou  de  l'impossibilité 
de  l'absorption  de  tel  ou  tel  élément  du  pus  n'est 
à  mes  yeux  qu'un  ensemble  de  suppositions  ingé- 
nieuses qu'il  aurait  fallu  démontrer. 

Je  crois  que,  dans  un  certain  nombre  de  cas,  la 
phlébite  peut  verser  du  pus  dans  le  sang;  mais  je 
crois  que  dans  beaucoup  d'autres  les  caillots  obtura- 
teurs, les  adhérences  plastiques  des  veines  s'y  op- 
posent, et  que  le  pus  se  fraye  plutôt  une  issue  vers 
l'extérieur  que  vers  l'intérieur  des  veines.  Je  me 
fonde,  pour  le  croire,  d'abord  sur  mes  propres  ob- 
servations, puis  sur  celles  des  auteurs,  particulière- 
ment sur  celles  qu'a  publiées  ou  réunies  M.  Tessier, 
et  surtout  sur  le  petit  nombre  d'observations  propres 
à  démontrer  le  mélange  du  pus  d'une  phlébite  sup- 
purée  avec  le  sang,  dans  le  cas  d'abcès  métastati- 
ques(voy.  Hunter,  p.  6i3  etsuiv.5  Mém.  de  MM.  Cas- 
telneau  et  Ducrest,  dans  Mém.  de  l'Acad..,  t.  XII, 
p.  117;  Sédillot,  plusieurs  de  ses  obs.  cliniq.,  etc.); 
sur  letempset  surles  soinsqu'il  a  fallu  à  M.  Sappey 
pour  découvrir  ce  passage  dans  l'observation  de 
MM.  Castelneau  et  Ducrest;  enfin,  sur  ce  que  M.  Ro- 
bin, qui  s'est  tant  occupé  de  microscopie,  n'a  pu 
trouver  encore  ni  pus,  ni  globule  purulent  dans  le 
sang  des  hommes  morts  avec  des  abcès  mélastatiques 
multiples,  comme  il  me  l'a  assuré. 

Et  puis,  si  le  pus,  mêlé  momentanément  au  sang 
et  dispersé  partout,  causait  seul  les  abcès  multiples, 
pourquoi  ne  les  verrait-on  pas  se  former  partout 
d'une  manière  plus  égale?  Parce  que,  dira-t-on,  ils 
sont  et  doivent  être  proportionnés  à  la  vascularité. 
Oh!  la  proportion  de  la  vascularité  capillaire  n'est 
pas  facile  à  apprécier  sûrement.  Les  capillaires  les 
plus  fins  échappent  aux  yeux  et  on  n'en  juge  pas 
d'une  manière  bien  certaine  au   microscope.   Mais 


SUPPURANTE,    ULCÉRANTE    ET    CICATRISANTE.  137 

comment  se  fait-il  que  les  abcès  ne  se  montrent  pas 
ord'innhement  en  plus  grand  nombre  dans  les  organes 
où  il  passe  le  plus  de  sang  dans  un  temps  donné? 
C'est  précisément  ce  qui  arrive,  répondra  t-on,  car 
les  poumons,  par  où  le  sang  de  tout  le  corps  est 
obligé  de  passer,  en  offrent  presque  constamment  et 
en  plus  grand  nombre  quelles  autres  organes.  Soit, 
ici  la  théorie  n'est  pas  en  défaut.  Mais  est-elle  en 
harmonie  avec  la  circulation  des  reins  qui  fait  passer 
par  ces  organes  des  torrents  de  sang,  comme  le 
prouve  l'abondance,  la  rapidité  de  leur  sécrétion,  la 
grosseur,  la  brièveté  de  le4^rs  artères  qui  présentent 
beaucoup  moins  d'obstacles  au  cours  du  sang,  ainsi 
que  je  l'ai  démontré  au  mui  Circulation,  du  Dict.  en  80 
vol.,  et  qui  cependant  offrent  bien  moins  d'abcès  que 
la  rate,  par  exemple?  On  dira  peut-être  que  le  pus 
passe  avec  l'urine  et  ne  s'y  arrête  pas.  Alors  les  glo- 
bnbs  du  pus  ne  sont  donc  pas  trop  gros  pour  les 
capillaires  des  reins?  Alors  c'est  à  prouver. 

Pourquoi,  d'ailleurs,  se  forme-t-il  tant  d'abcès  du 
foie  dans  les  suppurations  traumatiques  de  la  tête  et 
des  membres  inférieurs,  puisque  le  sang  qui  revient 
de  ces  régions  par  les  veines  ne  passe  point  direc- 
tement par  la  veine  porte  et  n'y  arrive  que  par  l'ar- 
tère hépatique,  si  grêle  et  si  petite  comparativement 
aux  artères  rénales  et  à  l'ensemble  des  carotides  in- 
ternes et  vertébrales?  Pourquoi  le  cerveau  cependant 
ne  se  montre-t-il  pas  plus  affecté  que  le  foie?  Nous 
pourrions  multiplier  beaucoup  ces  questions  sur  la 
partialité  et  la  variabilité  avec  laquelle  la  circulation 
sème  dans  les  différents  organes  les  germes  de  sup- 
puration qu'elle  semblerait  devoir  rouler  pèle  mêle 
et  avec  indifférence  dans  tous  les  vaisseaux. 

Ce  n'est  pas  tout  :  les  faits  cités,  p.  125,  plaident 
très-haut  contre  la  théorie  de  l'infection  purulente 


1S8  CHAPITRE    I.  —  DES    INFLAMMATIONS 

du  sang  par  les  phlébites.  On  y  voit  des  suppu- 
rations multiples  dans  le  cours  ou  sur  la  fin  des  va- 
rioles, dans  les  affections  miasmatiques  et  une  foule 
d'autres  où  l'on  n'a  pas  démontré,  que  nous  sachions, 
de  phlébites  suppurantes.  Or  si  les  abcès  multiples 
existent  si  souvent  sans  phlébite,  sans  pus  dans  le 
sang,  que  devons-nous  penser  de  la  théorie  de  l'in- 
fection du  sang  par  le  pus  des  phlébites?  D'ailleurs, 
les  injections  purulentes  sont  moins  probantes  qu'on 
Dépense,  car  les  symptômes  diffèrent  notablement 
de  ceux  de  la  purulence  simultanée. 

Si  la  théorie  des  phléfeititions  n'est  qu'un  mirage 
décevant  qui  nous  égare ,  ne  peut-on  pas  se  de- 
mander si  cette  suppuration  plus  ou  moins  univer- 
selle des  abcès  multiples,  ne  serait  pas,  dans  un 
nombre  de  cas  que  je  ne  puis  déterminer,  le  témoi- 
gnage géjîéralement  incompris,  le  symptôme  réel 
d'une  dialhèse  purulente  grave,  comme  les  altéra- 
tions matérielles  des  fièvres  essentielles  graves,  de 
la  typhoïde,  des  fièvres  éruptives,  de  la  pestie,  comme 
les  phlegmasies  des  diathèses  érysipélateuse,  inflam- 
matoire qui  naissent  sous  une  influence  perturbatrice. 

Pour  nous  éclairer  sur  la  valeur  de  ces  idées,  com- 
parons rapidement  les  caractères  des  diathèses. 

Chez  l'homme  et  chez  les  animaux  ces  redoutables 
affections  naissent  sous  l'influence  de  trois  ordres 
de  causes  :  1°  de  causes  obscures,  en  sorte  que  la  ma- 
ladie semble  spontanée 5  2"  de  causes  d'infection  de 
l'air  par  un  principe  infectieux  provenant  de  décom- 
positions animales  ou  végétales,  de  l'encombrement 
des  hommes  et  des  animaux ,  sains  ou  malades , 
d'une  mauvaise  nourriture,  etc.  j  3°  de  perturbations 
vitales  trop  peu  remarquées,  parce  que  la  réaction  hu- 
moriste actuelle  ne  nous  préoccupe  que  des  altéra- 
tions des  humeurs,  je  veux  parler  des  excès  et  peut- 


SUPPURANTE,    ULCÉRANTE    ET   CICATRISANTE.  139 

être  de  la  perversion  d'action  des  solides  qui  fatiguent 
l'économie,  la  frappent  d'une    perturbation,  d'une 
souffrance  universelle  et  des  diathèses  les  plus  graves, 
sans  le  secours  de  principes  infectants  venus  du  dehors.   On 
en  a  cependant  de  nombreux  exemples  dans  les  dia- 
thèses graves  survenues  à  la  suite  de  veilles  et  de 
travaux  intellectuels  excessifs,  d'actions  musculaires 
de  marches,  de  courses  forcées,  d'excès-  vénériens 
des  fatigues  de  l'accouchement  ou  d'actions  morbides 
de  maladies  des  solides,  comme  la  suppuration  même 
qui  est  bien  une  action  des  solides.  Ne  voit-on  pas 
en  effet,  ces  actions  organiques,  ces  excès  de  veilles 
et  de  travaux  intellectuels,  les  fatigues  corporelles, 
les  excès  de  femme,  déterminer  chez  des  jeunes  gens 
sains,  robustes,  bien  nourris  et  sans  le  secours  de 
principes  infectants,  des  fièvres  typhoïdes;  chez  les 
animaux  surmenés,  l'excès  de  la  fatigue,  produire  des 
fièvres  graves  ou  le  charbon,  l'accouchement  causer 
la  fièvre  puerpérale  qui  est  une  véritable  diaihèse? 
Pourquoi  donc  la  diathèse  suppurante  ne  pourrait- 
elle  pas  naître,  sous  l'influence  des  mêmes  causes  per- 
turbatrices, sans  introduction  du  pus  en  nature  dans 
le  fluide  sanguin? 

Mais  ce  symptôme  diathésal  des  suppurations  mul- 
tiples est-il  donc  un  phénomène  morbide  si  extraor- 
dinaire dans  les  affections  diaihésales  qu'on  doive 
inventer  en  leur  honneur  une  généalogie  toute  spé- 
ciale? La  fièvre  typhoïde  n'offre -t-elle  pas  des 
exemples  d'inflammations  suppurantes  et  ulcérantes 
dans  les  follicules  intestinaux,  dans  la  peau,  dans  la 
région  parotidienne  et  même  dans  le  tissu  cellulaire 
et  ailleurs?  La  variole  n'en  offre-t-elle  pas  dans  la 
peau,  la  peste  dans  les  ganglions  et  le  tissu  cellulaire 
des  aines,  des  aisselles  et  ailleurs?  Enfin,  n'en  a-t-on 
pas  observé  dans  toutes  les  affections  diathésales  et 


l/lO  CHAPITRE   I.  DES   INFLAMMATIONS 

surtout  dans  celte  diathèse  suppurante  qui  produit 
successivement  des  abcès  dans  diverses  parties  de 
l'économie,  mais  qui  n'ont  pas  le  caractère  de  multi- 
plicité simultanée  de  la  diathèse  grave  qui  fait  le  sujet 
de  cette  trop  longue  discussion? 

Je  ne  suppose  pas  qu'on  m'oppose,  que  dans  les 
suppurations  simultartéesmuliiples,  d  y  a  une  altéra- 
tion, une  infection  du  sang  qui  n'existe  pas  dans  les 
diathèses  que  j'ai  citées.  L'altération  est  loin  d'être  dé- 
montrée pour  la  majorité  des  cas  de  purulence  siînul- 
tanée,  quoiqu'on  l'admette  maintenant,  grâce  à  la 
réaction  humoriste,  sur  les  preuves  les  plus  légères. 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  suppuralions  multiples  et 
simultanées  marchent,  résistent  fortement  à  nos 
moyens  thérapeutiques  et  sont  presque  toujours  sui- 
Ties  de  la  mort,  comme  les  altérations  graves  des 
autres  diathèses.  Cette  fatale  terminaison  arrive 
même  parfois  avant  la  suppuration  des  noyaux  in- 
flamuiatoires  qui  en  sont  fréquemment  le  berceau, 
comme  dans  les  autres  diathèses  avant  l'ensemble  des 
altérations  matérielles  dont  elles  s'accompagnent  or- 
dinairement. D'ailleurs  les  abcès  multiples  et  simul- 
tanés n'ont  point  de  rapport  constant  par  leur  nom- 
bre et  leur  volume  avec  l'étendue  de  la  phlébite,  ni 
avec  les  symptômes  généraux,  ni  avec  l'état  du  sang. 

Conclusion. — Néanmoins,  comme  tous  les  faits  de  la 
science  sur  ce  sujet  ne  me  suffisent  pas  pour  m'éclai- 
rer  entièrement,  je  me  borne  à  dire  que  la  purulence 
simultanée  me  paraît  être  une  diathèse  causée,  dans 
la  plupart  des  cas,  par  la  perturbation  que  les  grandes 
suppurations  traumatiques  apportent  dans  l'écono- 
mie^ que  dans  certains  cas  elle  est  causée,  ou  seule- 
ment aggravée,  par  le  passage  du  pus  dans  le  sang; 
mais  que,  dansun  très-grand  nombre,  elle  est  indépen- 
dante de  toute  phlébite,  de  tout  passage  du  pus  dans 


SUPPURANTE,    ULCÉRANTE    ET    CICATRISANTE.  l^l 

le  sang;  qu'alors  elle  tient  à  d'antres  causes,  des  cau- 
ses ignorées,  des  causes  d'infection,  et  des  actions  vi- 
tales exagérées  ou  perverlies,  perturbatrices,  en  un  mot, 
comme  les  excès  de  veilles,  de  fatigues,  les  excès  de 
frmme  ,  la  puerpérie,  le  traumatisme,  les  fractu- 
res, etc.,  dont  les  liumorlens  ne  semblent  pas  avoir 
la  moindre  idée,  pas  plus  d'idée  que  le  peuple  qui 
ne  voit  la  vie  que  dans  le  sang  et  ne  comprend  les 
maladies  que  par  les  altérations  du  sang.  Je  déclare 
donc  humblement  que  je  ne  vois  point  aussi  claire- 
ment la  vérité  sur  ce  sujet  que  les  résorptionnisles. 
les  phlébiticiens,  les  diaibésiens  exclusifs,  et  que  j'ai 
des  doutes  qu'ils  n'ont  point  éclairci. 

Et  ce  qu'il  y  a  de  plus  humiliant  pour  moi,  je  suis 
obligé  de  m'en  confesser  encore,  je  ne  suis  pas  plus 
avancé  sur  le  mécanisme  de  la  formation  des  abcès. 
Tandis  que  les  savants  afdrment,  sans  en  douter,  les 
uns,  les  métabtasiens  ^  que  le  pus  est  déposé  par  les 
vaisseaux  capillaires  pour  former  les  abcès  métas- 
tatiques  ;  d'autres,  les  phlogosîens^  que  le  pus,  entraîné 
par  le  sang,  coTme  la  vase  des  eaux,  va  causer  une 
inflammation  suppurante  et  de  nouveaux  abcès  par- 
tout oii  il  se  dépose,  j'en  suis  à  me  demander  pourquoi 
se  dépose- t-il  plutôt  dans  certains  organes  que  dans 
d'aulres?  Ceux  dont  l'imagination  féconde  ne  s'em- 
barrasse «le  rien,  répondent  :  par  la  différence  de  vas- 
cularité,  comme  je  l'ai  déjà  exposé,  et  cette  réponse 
en  vaut  une  autre  qui  ne  vaut  pas  mieux.  D'autres 
vous  disent  que  les  globules  du  pus,  qui  ne  sont  pas 
moins  gros  que  les  globules  blancs  du  sang,  ne  pou- 
vant passer  par  les  capillaires  du  poumon  et  des 
autres  organes,  oîi  passent  pourtant  très-bien  les 
globules  blancs,  causent  alors  des  embarras  qui  pro- 
duisent les  abcès;  d'autres  racontent  autre  chose...; 
mais  je  ne  finirais  pas  si,  pour  être  complet,  comme 


l/l2  CHAPITRE    I.  —  DES   INFLAMMATIONS 

disent  quelques-uns,  je  voulais  ramasser  les  idées  de 
tout  le  monde  :  les  idées  déraisonnables,  comme  les 
idét  s  justes,  qui  ont  le  malheur  d'être  toujours  en 
minorité,  malgré  leur  justesse.  Je  m'arrête  donc  pour 
ne  pas  ra'exposer  à  me  perdre  sur  ces  mers  incon- 
nues et  dans  leurs  brouillards  obscurs.  J'ai  voulu 
montrer  seulement  que  nous  n'étions  pas  si  savants 
sur  ce  sujet  que  nous  le  croywns  :  il  est  vrai  qu'on 
pouvait  le  deviner  au  nombre  des  sectes  qui  nous  di- 
visent. 

Le  diagnostic  de  la  suppuration  est  loin  d'être  tou- 
jours facile,  certain  et  complet  :  les  douieurs  puisa- 
tives,  les  frissons  irréguliers,  répétés,  violents  même, 
quelques  troubles  locaux,  comme  une  douleur  obs- 
cure, profonde,  peuvent  la  faire  soupçonner,  mais 
non  la  démontrer  dans  une  partie  profonde. 

Le  diagnostic  ne  s'est  même  pas  encore  suffisam- 
ment exercé  à  reconnaître  la  suppuration  des  surfaces 
intérieures,  et  surtout  à  distinguer  celle  qui  est  ac- 
compagnée d'ulcération  d'avec  celle  qui  n'en  est  pas 
compliquée.  Des  abcès  profonds  et  d'un  certain  vo- 
lume peuvent  même  alors  rester  ignorés.  Il  n'en  est 
pas  de  même  pour  les  abcès  extérieurs  aux  cavités 
splanchniques  et  aux  os.  La  source  des  abcès  migra- 
teurs peut  rester  longtemps  méconnue,  et  elle  peut 
l'être  encore  après  leur  ouverture  à  l'extérieur.  Le 
diagnostic  est  impossible  pour  une  foule  de  fistules 
intérieures-,  presque  toujours  facile  au  contraire  pour 
celles  qui  s'ouvrent  sur  la  peau  ou  très-près  des  ou- 
vertures naturelles  du  corps.  Nous  traiterons  toutes 
ces  questions  de  diagnostic  aux  articles  ulcères,  abcès 
et  fistules. 

L'hecticité  purulente  et  la  purulence  successive  ne 
peuvent  se  reconnaître  au  moment  oîi  elles  commen- 
cent, parce  qu'elles  manquent  alors  d'une  partie  de 


SUPPURANTE,    ULCÉRANTE    ET    CICATRISANTE.  IZjS 

leurs  caractères;  mais  plus  tard,  lorsqu'elles  les, pos- 
sèdent, que  l'hecticité  est  accompagnée  de  ses  exa- 
cerbations  fébriles  nocturnes,  des  sueurs  et  de  la 
diarrhée  colliquatives,  de  l'amaigrissement  consomp- 
tif;  que  la  purulence  successive  s'est  révélée  par  des 
abcès  successifs,  le  diagnostic  devient  possible  et 
souvent  facile. 

On  peut  présumer  la  purulence  simultanée  à  la 
force,  à  la  violence  des  frissons,  à  la  teinte  jaune  ic- 
térique  de  la  peau,  k  la  fétidité  de  rhaletne,  à  la 
coïncidence  d'une  puerpérie,  d'une  phlébite,  de  sup- 
purations traumatiques  graves,  diminuées  ou  suppri- 
mées, de  douleurs  dans  certaines  régions  de  la  poi- 
trine, du  foie,  dans  les  jointures,  et  la  reconnaître  k 
peu  près  certainement. 

Le  pronostic  des  suppurations  des  surfaces  de  la 
peau  et  des  muqueuses,  sans  ulcération,  est  moins 
grave  que  lorsqu'il  y  a  ulcération.  Les  suppurations 
de  la  surface  de  la  peau  sont  moins  graves  aussi  que 
celles  des  surfaces  muqueuses  profondes  ;  celles  des 
surfaces  séreuses  sont  plus  funestes  encore.  Le  pro- 
nostic des  suppurations  circonscrites  est,  en  général, 
moins  grave  que  celui  des  suppurations  diffuses.  La 
suppuration  est  d'ailleurs  d'autant  plus  dangereuse 
qu'elle  est  plus  multipliée,  plus  étendue,  plus  pro- 
fonde, plus  déclive,  qu'elle  intéresse  des  parties  plus 
importantes  à  la  vie  et  se  complique  d'une  diathèse 
plus  grave.  Le  péril  est  d'autant  plus  imminent  qu'elle 
est  plus  aiguë  et  accompagnée  de  symptômes  sympa- 
thiques et  de  fièvre  plus  intenses.  Voyez,  en  outre, 
pour  plus  de  développements  sur  ce^ujet,  les  articles 
ulcères,  abcès,  fistules.  D'ailleurs  les  accidents  dont  la 
suppuration  est  susceptible  peuvent  aussi  en  aggraver 
le  pronostic.  Ainsi  la  dégénération  fistuleuse  des  abcès 
retarde  ou  empêche  leur  guérison  ;  la  diminution  etla 


IhU  CHAPITRE    I.  —  DES    INFLAMMATIONS 

suppression  de  la  suppuration  peuvent  être  suivies 
d'autres  accidents  plus  ou  moins  graves;  son  excès 
peut  l'être  de  fièvre  hectique  et  d'épuisement;  la  dia- 
Ihèse  érysipélateuse,  la  viciatiori  du  pus  d'inflamma- 
tion des  parois  des  foyers,  de  l'hecticité  purulente,  de 
purulence  successive:  ces  dialhèses  et  la  purulence 
simultanée  peuvent  causer  la  mort  par  leur  gravité, 
par  épuisement,  par  mélange  du  pus  avec  le  sang. 

Traitement.  —  La  suppuration  étant  une  transfor- 
mation de  l'inflammation  bien  moins  favorable  que  la 
résolution  de  la  phlegmasie,  on  doit  chercher  à  ia 
prévenir  :  1°  par  le  traitement  curaiif  de  l'inflamma- 
tion; il  n'y  a  d'exceptions  que  pour  certaines  inflam- 
mations graves,  comme  l'anthrax  malin,  que  Ton 
traite  par  la  cautérisation  et  les  suppuralifs. 

2°  Les  écoulements  muqueux  ou  puriformes  inter- 
cutanés desseins  et  des  fesses  ne  réclament  que  des 
onctions  avec  le  cérat,  le  cérat  saturné,  l'axonge 
fraîche,  ou  l'application  de  linge  fin  et  sec,  de  poudre 
d'amidon,  etc. 

3°  Lorsque  la  suppuration  a  commencé,  et  même 
lorsqu'elle  a  acquis  un  certain  développement  sur  les 
surfaces  cutanée,  muqueuses  extéro-intérieures, 
muqueuses  profondes  avec  ou  sans  ulcération,  le  trai- 
tement est  variable  ou  différent,  comme  ce  sera  ex- 
posé dans  la  pathologie  spéciale  pour  la  plupart  de 
ces  suppurations  et  à  l'article  w/rèrfs. 

4°  Lorsque  la  suppuration  forme  des  collections 
closes,  épan(  hements  ou  abcès,  le  traitement  est  ce- 
lai des  abcès.  , 

5  "  Lorsqu'elle  entretient  des  ouvertures  et  des  tra- 
jets fistuleux,  c'est  le  traitement  des  fistules  qu'il 
faut  lui  opposer. 

6°  Lorsqu'elle  se  supprime  ou  seulement  diminue 
brusquement,  il  faut  en  combattre  la  cause.  Si  l'on 


SUPPURANTE,    ULCÉRANTE    ET   CICATRISANTE.  145 

parvient  à  connaître  celle-ci,  pour  en  prévenir  les 
effets  il  faut  rappeler  la  suppuration,  là  où  elle  se  sup- 
prime, au  moyen  de  pansements  irritants. 

7°  Lorsqu'elle  est  excessive  et  accompagnée  de 
symptômes  inflammatoires  trop  intenses ,  le  traite- 
ment antiphlogistique  et  calmant  est  au  contraire  in- 
diqué. 

8"  Si  l'excès  de  suppuration  coïncide  avec  une  in- 
flammation subaiguë  ou  chronique,  avec  un  éfat  d'in- 
sensibilité dans  le  foyer,  avec  une  suppuration  dif- 
fluente,  dépravée  et  sans  plasticité,  des  pansements 
avec  injections  astringentes  au  nitrate  d'argent,  au 
sulfate  de  zinc ,  à  l'acétate  de  plomb  très-étenda 
d'eau,  ou  à  l'alun  doivent  être  essayés,  en  commen- 
çant par  des  doses  légères;  des  injections  aromati- 
ques et  toniques  à  la  décoction  de  feuilles  de  noyer, 
«ne  solution  aqueuse  saturée  d'iode ,  de  teinture 
d'iode  étendue  d'eau  à  divers  degrés,  ou  une  solution 
légèrement  caustique  d'iode  sont  aussi  indiquées. 
Nous  avons  retiré  de  bons  résultats  de  cette  dernière 
dans  des  cas  analogues.  Des  pansements  avec  la  char- 
pie sèche  sont  également  favorables.  En  absorbant  le 
pus  et  en  excitant  la  sécrétion  plastique  ils  favorisent 
la  cicatrisation. 

tes  soins  hygiéniques,  la  propreté,  l'aération  de 
l'appartement,  la  bonne  nourriture,  si  le  patient  peut 
la  supporter,  le  transport  du  malade  d'un  hôpital 
toujours  encombré ,  d'un  air  toujours  peu  salubre 
dans  une  situation  plus  favorable,  à  la  campagne  sur- 
tout, sont  des  moyens  de  régime  qu'on  ne  doit  pas 
négliger  parce  qu'ils  concourent  au  même  but.  Lors- 
que le  pus  séjourne  et  croupit  dans  les  foyers  de 
la  suppuration,  il  faut,  suivant  les  cas,  l'en  expul- 
ser par  la  compression,  l'y  absorber  an  moyen  de 
charpie  sèche,  l'en  chasser  par  des  injections,  en  fa- 

10 


1  /l6  CHAPITRE   I.  —  DES  INFLAMMATIONS 

voriser  l'écoulement  par  «ne  situation  appropriée, 
par  des  ouvertures  plus  grandes,  par  des  contre-ou- 
vertures, des  mèches  ou  des  sétons,  et  quelquefois 
même  par  une  irrigation  tiède  continue,  pénétrant 
par  en  haut  et  sortant  par  le  bas  des  foyers  suppu- 
rants. 

9°  Lorsque  la  diathèse  érysipélateuse  survient,  elle 
exige  des  soins  particuliers,  que  nous  discuterons  à 
l'occasion  de  l'érysipèle,  et  les  précautions  de  régime 
dont  nous  venons  de  parler. 

10°  Dans  l'heclicité  et  les  diathèses  purulentes,  le 
régime  doit  être  encore  le  même;  mais  dans  l'hecti- 
cité  purulente,  l'eau  de  riz  gommée,  édulcorée  avec 
le  sirop  de  coing,  la  décoction  blanche^  si  l'estomac 
les  supporte,  le  diascordium  sont  indiqués.  Si  l'esto- 
mac en  est  fatigué,  les  quarts  de  lavement  amidonnés 
et  Jaudanisés,  les  lavements  de  ratania  peuvent  être 
employés,  ainsi  que  d'autres  astringents.  Nous  ne 
connaissons  pas  de  traitement  particulier  contre  les 
diathèses  purulentes,  et  nous  nous  bornons  aux  pan- 
sements irritants  du  foyer  suppurant  primitif,  lors- 
qu'il en  existe  un,  aux  vésicatoires  dans  le  voisinage, 
aux  purgatifs,  aux  diurétiques  et  aux  sudorifiques. 
Mais  leur  efficacité  est  fort  douteuse  quand  la  pu- 
rulence simultanée  est  très-étendue  et  très-grave, 
malgré  l'extrême  confiance  que  M.  Sédiilot  leur  ac- 
corde >  et  lorsque  la  maladie  guérit,  on  peut  se  de- 
mander si  la  cure  n'est  pas  due  à  la  nature  bien  plus 
qu'à  la  puissance  de  l'art. 

Pansements.  — Dans  tous  ces  cas,  la  suppuration, 
de  quelque  maladie  qu'elle  se  montre  compliquée, 
ulcère,  abcès,  plaie,  etc.,  réclame  les  soins  indiqués 
en  général  aux  pansements  contentifs,  calmants,  irri- 
tants, dilatants,  détersifs,  compressifs,  cicatrisants  et 
même   désinfectants ,   dans  la  pathologie   générale 


I 


SUPPURANTE,    ULCÉRANTE    ET    CICATRISANTE.  1^7 

(p.  635  et  suivantes),  et  de  plus  l'emploi  des  moyens 
préservatifs. 

Les  pansements  doivent  préserver  les  foyers  suppu- 
rants par  les  moyens  indiqués  {Path.  générale,  p.  635), 
contre  ie  froid  et  les  chocs  qui  peuvent  les  irriter. 
Dans  beaucoup  de  cas  on  pourrait  remplacer  la  char- 
pie, les  compresses,  les  bandes  de  l'appareil,  en  se 
bornant  à  laisser  à  nu  la  partie  suppurante  et  la  re- 
couvrant au  moyen  d'un  cerceau,  d'un  drap  et  de 
couvertures,  comme  il  nous  est  arrivé  de  le  faire  bien 
des  fois  sans  inconvénient.  On  voit  même  les  petites 
suppurations  du  visage,  ainsi  abandonnées  à  l'air 
libre,  guérir  facilement.  La  suppuration,  au  reste,  à 
l'air  libre  ou  à  l'air  concentré  et  peu  renouvelé  d'un 
appareil  plus  ou  moins  fermé,  mais  jamais  entière- 
mentclos,  la  suppuration  surtout,  dis-je,  donne  lieu 
bientôt  à  la  dessic  ation  du  pus  en  une  croûte  jaune- 
grise  ou  brune,  suivant  la  couleur  du  pus,  qui  s'é- 
paissit peu  à  peu.  Sous  cette  couche  protectrice,  la 
guérison  s'accomplit  en  quelques  jours,  quelques  se- 
maines, plus  tôt  ou  plus  tard,  suivant  l'abondance  de 
la  suppuration.  Cette  fonction  du  pus  concrète  n'est- 
elle  pas  un  calcul  de  l'intelligence  de  la  nature  qui 
a  donné  au  pus  la  concrescibilité  nécessaire  pour 
protéger  la  cicatrisation  qui  s'accomplit  par  la  lymphe 
organisable. 

D'autres  fois,  la  suppuration  étant  plus  considéra- 
ble, la  croûte  du  pus  se  rompt  au  bout  de  quelques 
jours;  soulevée  par  les  flots  de  la  suppuration  sous- 
jacente,  celle-ci  s'écoule  aux  environs,  rend  la  partie 
malpropre,  dégoûtante  et  souvent  insalubre  par  les 
émanations  qui  s'en  élèvent.  Néanmoins  si  la  surface 
suppurante  est  largement  ouverte,  plane,  comme  la 
plupart  des  ulcères  des  jambes;  que  le  pus  n'y  sé- 
journe qu'en  médiocre  ou  faible  quantité,  le  contact 


i48  CHAPITRE    l.  —  DES    INFLAMMATIONS 

de  l'air  ne  paraît  pas  nuisible,  et  la  gnérison  s'accom- 
plit encore,  quoique  très-îenteraent.  Cependant  on  a 
coutume  d'attribuer  beaucoup  d'inconvénients  à  l'ac- 
tion de  l'air  sur  le  pus  qu'il  altère.  Mais  le  pus  non 
altéré  n'est  pas  innocent,  quoiqu'en  se  concrétant  à 
l'extérieur  il  remplisse  une  utile  fonction. 

Dans  les  abcès  sans  tension,  subaigus  ou  froids,  oii 
le  pus  n'agit  pas  mécaniquement,  il  suffit  parfois  pour 
amener  par  son  action  moléculaire  l'inflammation  ul- 
cérante des  parois  du  foyer.  Plus  tard,  comme  nous 
l'avons  prouvé,  il  éteint  par  son  séjour  dans  les  foyers, 
même  lorsqu'il  s'y  amasse  à  peine,  comme  dans  les 
fistules,  l'inflammation  cicatrisante.  Pourquoi  n'alté- 
rerait-il pas  les  parois  du  foyer  plus  gravement  quand 
il  séjourne  en  abondance  et  que  l'air  peut  alors  le 
rendre  plus  nuisible  encore?  pourquoi  ne  le  ferait-il 
pas,  puisque,  par  son  contact  et  sans  être  altéré,  il 
cause  des  érysipèles,  des  érysipèles  phlegmoneux, 
comme  nous  l'avons  prouvé  (p.  1 12,  H  3)  ? 

Des  chirurgiens  s'imaginent  d'ailleurs  vainement 
d'empêcher  l'action  moléculaire  de  l'air  sur  le  pus, 
en  couvrant  les  surfaces  suppurantes  d'appareils  et 
^îe  cuirasses  inamovibles  ou  rarement  renouvelés. 
L'air  et  les  miasmes  putrides  y  croupissent,  comme 
le  pus,  et  s'y  concentrent  seulement  davantage,  en 
s'y  renouvelant  moins  parfaitement  que  par  des  pan- 
sements plus  fréquents  et  des  appareils  plus  légers. 
Ces  chirurgiens  me  paraissent  préserver  le  pus  contre 
l'action  del'air,  comme  ferait  le  berger  pourson  trou- 
peau s'il  l'enfermait  avec  le  loup  dans  la  bergerie. 
Mais  le  berger  ne  le  fait  pas,  et  je  préfère  son  procédé 
à  celui  des  chirurgiens  qui  emprîsonoent  l'air  avec  le 
pus  dans  les  foyers. 

Pour  nous  donc,  la  suppuration  exige  que  les  pan- 
sements soient  plus  ou  moins  fréquemment  et  plus  ou 


SUPPURANTE,    ULCÉRANTE    ET    CICATRISANTE.  1^9 

moins  complètement  renouvelés.  Cette  question  de  la 
fréquence  ou  de  la  rareté  des  pansements  a  préoccupé 
beaucoup  quelques  chirurgiens  dans  ces  dernières 
années.  Je  ne  l'examinerai  ici  que  pour  la  suppuration 
qui  est,  au  reste,  le  cas  le  plus  important  de  la  ques- 
tion, et  je  n'en  appellerai  pour  la  résoudre  qu'à  l'ob- 
servation et  au  sens  commun. 

Inconvénients  des  pansements  rares.  —  Les  pansements 
rares  salissent  les  appareils,  y  retiennent  le  pus  qui 
se  corrompt,  devient  de  plus  en  plus  fétide,  infecte  le 
malade,  la  pièce  qu'il  habite  et  les  personnes  qui  y 
demeurent  avec  lui.  D'un  autre  côté,  l'air  se  renou- 
velant difticilement  au-dessous  de  l'appareil,  l'air  et 
le  pus  s'y  altérant,  il  en  résulte  ordinairement  de  la 
chaleur,  de  l'irritation,  de  la  douleur,  des  pustules, 
quelquefois,  je  le  répète,  un  eczéma,  un  érysi- 
pèle  sur  la  peau  que  le  pus  inonde,  parfois  même  un 
érysipèle  phlegmoneux  autour  du  foyer  suppurant, 
des  ulcérations,  de  la  fièvre  et  d'autres  accidents.  Et 
tous  ces  phénomènes  n'ont  rien  d'extraordinaire;  ils 
sont  fréquemment  le  résultat  inobservé  des  propriétés 
morbides  du  pus  et  se  voient  même  dans  des  suppu- 
rations médiocres  telles  que  celles  d'un  vésicatoire 
ou  d'un  cautère,  surtout  chez  les  femmes.  D'autres 
accidents  encore  peuvent  survenir;  par  exemple,  le 
pus  devenir  diffluent,  dépravé,  et  altérer  la  sécré- 
tion suppuratoire  elle-même,  comme  nous  l'avons 
déjà  dit,  en  éteignant  ou  diminuant  la  sécrétion  plas- 
tique, et  retardant  indéfiniment  la  guérison. 

Et  la  preuve  que  ces  accidents  en  sont  bien  l'effet, 
c'est  qu'une  foule  de  malades  attendent  avec  impa- 
tience au  bout  de  vingt-quatre  heures,  le  moment  du 
pansement  qui  doit  les  délivrer  de  la  chaleur,  de  l'ir- 
ritation locales  qu'ils  éprouvent,  et  leur  donner  à  la 
place  le  calme  et  le  bien-être  que  leur  procure  en 


150  CHz\PITRE    I.  —  DES    INFLAMMATiONS 

effet  îe  renouvellement  du  pansement  ;  c'est  que  plu- 
sieurs demandent  à  être  pansés  îe  soir  pour  jouir 
d'une  nuit  plus  tranquille  et  d'un  repos  plus  parfait, 
surtout  quand  la  suppuration  est  abondante,  ou  quand 
on  a  été  obligé  d'ajouter  un  cataplasme  au  pansement 
pour  apaiser  la  vivacité  de  l'inflammation.  Croit-on 
que  ce  bien-être  produit  par  le  renouvellement  de 
linges  saîes,  dégoûtants  pour  l'odorat,  durcis  dans 
certains  points  par  du  pus  ou  du  sang  desséchés,  par 
le  renouvellement  d'un  cataplasme  rance,  acescent 
ou  refroidi,  et  irritant  d'une  manière  quelconque,  soit 
un  bien-être  imaginaire  ou  l'illusion  d'un  espiit  ma- 
lade? S'il  en  était  ainsi,  celte  illusion  même  serait 
encore  un  bien  précieux.  Mais  qui  n'a  éprouvé  ce  plai- 
sir en  quittant  un  linge  échauffe  et  sali  par  la  sueur 
4'une  chaude  journée?  Qui  ne  sait  que  les  personnes 
fatiguées  trouvent  dans  le  linge  propre  un  repos  déli- 
cieux suffisant  pour  les  délasser  ?  Qui  n'a  ressenti  enfin 
une  sorte  de  volupté  a  s'étendre  et  à  reposer  dans  un 
Ut  garni  de  linge  blanc  et  propre?  11  faudrait  être  sale 
comme  un  Yacoute ,  un  Tongouze  ou  un  Samoïède 
pour  être  insensible  à  ce  plaisir.  Quel  épais  bandeau 
ne  faut-il  pas  avoir  sur  les  yeux  pour  ne  pas  voir  des 
faits  aussi  évidents  qui  se  renouvellent  tous  les  jours  ! 
De  quel  préjugé  ne  faut-il  pas  être  frappé  pour  ne  pas 
apprécier  des  faits  aussi  éclatants  !  Néanmoins  je  m'ena- 
presse  de  le  dire,  les  accidents  que  j'ai  indiqués  ne  se 
manifestent  pas  toujours  dans  les  pansements  rares. 
Mais  personne   n'ayant  dressé  de  statistique  à  cet 
«égard,   et  d'ailleurs  une  statistique   concluante   et 
pratique  sur  ce  sujet  n'étant  pas  facile  à  établir,  la 
science  manque  de  ce  guide  indispensable.  On  me 
dira  peut  être,  à  vos  faits  on  en  oppose  d'autres.  C'est 
Trai,  aussi  je  vais  les  examiner  et  tâcher  de  les  ap- 
précier. 


SUPPURANTE,    ULCÉRANTE    ET    CICATRISANTE.  151 

Avantages  des  pansements  rares.  —  Cœsar  Magatus  a 
depuis  longtemps  (1616)  attaqué  la  méthode  des  pan- 
sements quotidiens  et  l'abus  des  mèches  et  des  tentes. 
(De  r ara  medicatione  vuinerum...   libri  duo  in  quibus  )iova 
traditur  methodus  qua  felicissime ,  ac  cilius  quam  alio  quovis 
modo  sanantur  vuinera ,  etc.  Venet^  1616,  in-fol.)  11  re- 
jette d'abord   les  pansements    quotidiens   pour   les 
plaies  simples,  mais  il  croit  devoir  discuter  la  ques- 
tion pour  les  plai<îs  creuses  {Cavis,  c.  I,  p.  à)  ;  sa  mé- 
thode des  pansements  rares  et  renouvelés  après  un 
nombre  variable  de  jours  écoulés,  lui  paraît  la  meil- 
leure, parce  qu'elle  remplit  très-bien  les  principales 
indications  et  avec  la  plus  parfaite  sécurité.  1^  Elle 
rend  plus  forte  et  plus  vigoureuse  la  chaleur  naturelle 
affaiblie  par  l'absence  de  tégument  dans  les  plaies, 
par  les  pertes  de  sang  et  par  le  renouvellement  des 
pansemenîs  de  la  méthode  commune^  2°  on  doit  re- 
garder la  méthode  des  pansements  rares  comme  très- 
bonne,  parce  qu'elle  écarte  les  obstacles  à  la  guérison, 
tels  que  l'afflux  des  humeurs  dont  les  causes  sont  affai- 
blies dans  les  blessures  couvertes,  où   la  chaleur 
naturelle  est  maintenue  plus  élevée  par  le  tégument 
artificiel;  3<*  parmi  les  choses  qui  nuisent  le  plus  à  la 
nature,  s'observe  l'exposition  à  l'air  ambiant;  4°  par 
là,  la  chaleur  naturelle  est  affaiblie  dans  la  partie 
dépouillée  de  tégument.  Par  le  nouveau  mode,  dans 
les  fractures  avec  plaie,  les  os  sont  réunis  et  non  sé- 
parés; 5°  les  excrétions  purulentes  sont  moins  abon- 
dantes et  la  guérison  plus  heureuse  et  plus  rapide 
que  par  la  méthode  commune  (c.  III,  p.  6). 

On  peut  voir  que  des  six  avantages  que  j'ai  pré- 
sentés séparément,  à  l'instar  dç  Magatus,  quoiqu'ils 
soient  la  reproduction  les  uns  des  autres  et  repa- 
raissent incessamment,  avec  la  plus  ennuyeuse  pro- 
lixité tout  le  long  de  son  ouvrage,  ces  avantages  sont 


152  CHAPITRE    I.  —  DES   INFLAMMATIONS 

on  ne  peut  plus  vains  et  ridicules-,  aussi  je  ne  pren- 
drai pas  la  peine  de  les  combattre.  Une  seule  asser- 
tion mériterait  d'être  pesée  si  nous  avions  les  moyens 
de  la  discuter  :  ce  sont  les  succès  de  la  pratique  de 
l'auteur.  Mais  il  nous  faudrait  une  statistique  éclai- 
rée et  vérifiée  par  des  contemporains  capables  ;  or,  ce 
moyen  nous  manque  absolument  ;  il  n'y  a  donc  pas  ici 
d'élément  possible  d'examen  et  de  discussion.  Aussi 
l'affirmation  de  Magatus  reste  à  l'état  d'assertion  sans 
preuves,  lorsqu'il  dit  (ch.  XXn,p.  56)  :  «  Nous  affir- 
mons que  les  blessures  parviennent  beaucoup  plus 
heureusement  au  but,  la  guérison,  si  elles  sont  pan- 
sées et  découvertes  très-rarement,  à  moins  qu'il  ne 
survienne  quelque^  accident  qui  nous  oblige  à  renou- 
veler le  pansement.  Les  corps  étrangers  eux-mêmes 
sont  plus  facilement  chassés  des  blessures  mainte- 
nues couvertes  par  un  tégument  artificiel  qui  donne 
plus  de  force  à  la  nature.  »  C'est  vainement  aussi 
qu'il  prétend  connaître  suffisamment,  par  les  symp- 
tômes et  les  accidents^  l'état  d'une  blessure  couverte 
d'un  appareil.  Vainement  il  affirme  que  la  douleur, 
le  prurit,  l'érosion,  la  fétidité,  l'hémorragie,  les  alté- 
rations de  la  suppuration  et  des  chairs  ne  peuvent 
rester  cachées  (c.  XXXIX,  p.  68,  69).  Ce  sont  là  des 
exagérations  insoutenables  de  systématique. 

Tout  en  blâmant  les  pansements  fréquents,  il  re- 
connaît cependant  qu'un  accident  peut  obliger  à  les 
renouveler  :  Nos  contra  asserimus  longe  felicius  liosce 
scapos  aitingi,  si  quant  rarissime  vulnera  salvantur  ac  dete- 
gantur;  nisi  superveniens  aliquod  malum  ad  solutionem  nos 
cogat.  Si  ces  accidents,  et  surtout  une  cicatrisation  dé- 
réglée qui  commençant  par  les  bords  d'une  cavité  au 
lieu  de  commencer  par  le  fond,  en  fait  un  abcès  ou 
une  fistule,  s'annonçaient  au  dehors,  malgré  l'appa- 
reil qui  recouvre  une  surface  suppurante,  le  précepte 


SUPPURANTE,    ULCÉRANTE    ET    CICATRISANTE.  153 

pourrait  être  suffisant  -,  mais  il  l'est  si  peu  qu'on  a 
été  forcé,  par  l'expérience,  d'abandonner  la  réunion 
immédiate  dans  toutes  les  plaies  un  peu  profondes  ou 
formées  de  parties  trop  hétérogènes.  Dans  ces  plaies, 
la  peau  et  les  muqueuses,  s'il  y  en  a,  comme  dans  la 
plaie  de  l'opération  de  la  fistule  k  l'anus,  se  réunis- 
sent presque  toujours  avant  le  fond,  si  l'on  ne  s'y 
oppose,  et  il  en  résulte  des  abcès  et  des  fistules  qu'il 
faut  rouvrir  par  une  nouvelle  opération  pour  guérir 
les  malades. 

Magatus  blâme  aussi  l'usage  fréquemment  répété 
des  topiques,  des  tentes  qui  écartent  les  bords  des 
plaies  qu'il  faut  réunir  et  la  détersion  répétée  de  ces 
plaies.  Suivant  lui,  le  pus  est  la  matière  qui  produit 
la  cicatrice;  comment  pourra-t-elle  s'opérer  si  on  lui 
en  Ole  les  moyens?  —  On  conçoit  dès  lors  que  ta 
surabondance  du  pus  n'oblige  pas  Magatus  à  renouveler 
un  pansement.  — Nous  ne  défendons  pas  l'abus  des 
topiques  ni  des  tentes  5  mais  nous  soutenons  d'abord, 
avec  l'auteur  lui-même,  quoiqu'il  se  contredise  en 
cela,  que  la  partie  purulente  du  pus  ne  fournit  pas  la 
niatière  de  la  cicatrice;  que  celle-ci  ne  s'écoule  pas 
aveclepus  etreste  dans  les  plaies  5  qu'elles'y  unitavec 
les  points  qui  la  sécrètent  pour  produire  la  membrane 
pyogène  ou  granuleuse  et  en  définitive  la  cicatri- 
sation; que  le  linge  dont  il  recouvre  toujours  la  pfaie 
pour  empêcher  l'air  de  s'y  introduire  est  un  moyen 
incapable  de  s'y  opposer;  que  la  suture  vantée  et 
essayée  à  différentes  époques  pwur  obtenir  une  réu- 
nion immédiate  n'a  de  succès  probable  que  dans  les 
plaies  homogènes,  ou  composées  de  parties  peu  hété- 
rogènes par  leur  structure,  leurs  propriétés  vitales  et 
leurs  altérations;  que  c'est  par  ces  faits  qu'il  faut  se 
guider  pour  tenter  ou  rejeter,  d'après  des  règles  lo- 
giques et  précises,  la  réunion  immédiate,  ainsi  que 


i5k  CHAPITRE    I.  —  DES    INFLAMMATIONS 

nous  l'avons  fait  dans  notre  Traité  des  pansemenîs,  t.  lï, 
p.  573. 

Larrey ,  qui  aaussi  adopté  la  doctrine  des  pansements 
rares,  à  l'exemple  des  nations  barbares  en  chirurgie, 
n'en  donne  pas  de  raisons  convaincantes  dans  sa 
Clinique  chirurgicale  {V avis ^  1829,4  vol.  in-8°).  C'est 
ainsi  qu'au  traitement  des  plaies  d'armes  à  feu  (t.  ï, 
p.  ô2) ,  après  avoir  conseillé  l'emploi  du  panse- 
ment tonique  par  le  vin  chaud  et  camphré,  il  recom- 
mande de  ne  pas  panser  avant  le  septième  ou  le  neu- 
vième jour,  et  ajoute  :  «  Nous  avons  vu  un  assez 
grand  nombre  d'amputés  parcourir  des  distances  im- 
menses sans  être  pansés  une  seule  fois.  Ils  se  conten- 
taient d'éponger  tous  les  jours  l'extérieur  de  l'appa- 
reil, et  de  le  couvrir  d'un  morceau  de  peau  ou  de 
toile  cirée...  A  leur  arrivée  à  destination  ils  trou- 
vaient leur  moignon  cicatrisé  ou  tout  près  de  l'être. 
Un  chef  de  bataillon  amputé  à  l'épaule  s'est  rendu 
de  la  bataille  de  la  Moskowa  à  Paris  sans  avoir  été 
pansé  une  seule  fois;  à  son  arrivée  son  moignon  était 
entièrement  cicatrisé.  Le  général  Jamin  a  guéri  de 
la  même  manière  d'une  plaie  avec  fracas  de  la  mâ- 
choire inférieure  qui  le  frappa  en  Prusse  (p.  56,  57).  » 
Aux  plaies  des  articulations  Larrey  applique  son 
appareil  contentif  à  V acétate  de  plomb  et  au  blanc  d'œuf, 
et*ne  le  lève  pas  avant  le  vingt  et  unième  jour  ou 
avant  la  guérison  complète  (t.  III,  p.  381,  82).  Il  re- 
commande également  de  ne  pas  lever  l'appareil  des 
fractures,  compliquées  ou  non  de  plaie,  avant  la  sou- 
dure complète  de  l'os  et  l'entière  cicatrisation  des 
plaies,  s'il  y  en  a,  (t.  III,  p.  425,  26).  Enfin,  à  l'arli- 
cle  Amputation^  après  la  description  du  premier  pan- 
sement^ \\  Y  A  toutes  sortes  d'avantages,  dit-il,  à  ne 
lever  rappar«il  que  le  plus  lard  passible  (t.  III,  p. 
490).  Ainsi  des  préceptes  et  pas  une,  raison  valable 


SUPPURANTE,    ULCÉRANTE    ET    CICATRISANTE.  155 

pour  les  justifier,  si  ce  n'est  trois  ou  quatre  observa- 
tions ou  faits  complexes  qu'il  faudrait  apprécier,  voilà 
tout  ce  que  Larrey  apporte  en  faveur  des  pansements 
rares.  On  ne  peut  donc  eu  tirer  aucune  conséquence 
pratique  assurée.  D'ailleurs,  remarquez  le  vice  de 
notre  logique  actuelle  :  on  ne  veut  que  des  faits  pour 
s'éclairer;  n'apportez  que  des  faits,  point  de  raison- 
nements, défiez-vous  du  raisonnement,  c'est  un 
moyen  trompeur  qui  n'est  propre  qu'à  égarer,  vous 
crient  de  ton  tes  parts  les  meneurs  de  la  science  !  Alors 
Larrey,  suivant  l'impulsion  générale,  apporte  des 
faits  de  pansements  rares,  et,  comme  la  critique  doit 
se  taire  là  où  il  n'y  a  pas  à  raisonner,  personne  ne 
s'avise  de  nier  que  ce  soient  des  pansements  rares. 
Et  cependant  chaque  jour,  peut-être  même  plusieurs 
fois  par  jour,  les  malades  nettoyaient  avec  une  éponge, 
au  moins  humide,  la  suppuration  qui  salissait  leur  ap- 
pareil. N'était  ce  pas  pour  remédier  à  la  malpropreté 
et  à  l'infection?  —  Ce  n'est  pas  là  un  pansement  à 
fond,  diront  nos  adversaires.  —  Soit,  mais  enfin  c'est 
quelque  chose,  c'est  un  pansement  incomplet,  comme 
celui  d'un  ulcère  dont  on  ne  change  pas  les  bandes 
emplastiques,si  vous  voulez,  c'est  un  pansement  sale, 
malpropre,  barbare,  c'est  l'enfance  de  l'art  même, 
mais  enfin  c'est  un  pansement  qui  n'est  pas  rare  puis- 
qu'il est  quotidien.  Il  faut  bien  le  faire  remarquer  aux 
plus  incrédules  pour  qu'ils  le  reconnaissent.  Il  faut 
même  faire  observer  que  ce  fait  qui  paraît  si  simple  et 
si  facile  à  apprécier  au  premier  coup  d'œil  de  l'esprit, 
devient  très-complexe  pour  le  jugement  qui  raisonne; 
que  les  malades  qui  voyagent  ne  vivent  pas  dans  l'en- 
combrement; que  cette  circonstance  a  pu  favoriser 
leur  guérison,  que  celle-ci  a  pu  l'être  encore  par  l'état 
moral  de  ces  malades  rentrant  pour  toujours,  dans 
leur  pays,  auprès  de  leurs  amis,  dans  leur  famille, 


156  CHAPITRE    I.  —  DES    INFLAMMATIONS 

couverts  de  blessures  gagnées  en  défendant  la  pa- 
trie, ce  qui  leur  assurait  une  vieillesse  tranquille, 
honorée  et  glorieuse.  Qui  peut  calculer  rintluence 
d'aussi  heureuses  dispositions  morales  sur  la  guéri- 
son  tout  attribuée  à  un  prétendu  pansement  rare 
qui  se  faisait  plusieurs  fois  le  jour?  Qui  pourrait  éga- 
lement calculer  l'influence  physique  du  voyage, 
l'aération,  et  une  foule  d'autres  dont  les  observations 
de  Larrey  n'ont  pas  dit  un  mot?  Vous  le  voyez,  pour 
apprécier  un  fait  il  ne  suffit  pas  d'observer,  il  faut  le 
juger  par  le  raisonnement.  Un  fait  est  la  pierre  brute 
d'un  édifice  ;  pour  l'employer  avec  avantage,  il  faut 
en  apprécier  au  moins  la  nature,  les  propriétés,  et  les 
avantages  qu'on  en  peut  tirer. 

M.  Sasie  a  publié  dans  les  Archives  générales  de  méde- 
cine, 1833,  p.  153,  305,  un  Mémoire  sur  la  réunion  im- 
médiate et  la  levée  tardive  du  premier  appareil,  où  il  a  ras- 
semblé quatorze  observations  empruntées  à  Larrey, 
et  surtout  h  la  clinique  de  Maréchal,  jeune  chirur- 
gien enlevé  prématurément  à  la  science.  Dans  les 
faits  de  Maréchal,  le  premier  appareil  n'était  levé 
que  du  onzième  au  treizième  jour;  les  pansements 
étaient  renouvelés  ensuite  tous  les  vingt-quatre  heu- 
res, ou  à  quelques  jours  d'intervalle.  Presque  tous  les 
cas  furent  suivis  de  guérison  non  tardive,  mais  cepen- 
dant pas  prompte.  La  plupart  de  ces  cas  consistèrent 
dans  des  ablations  de  parties  molles  d'une  étendue 
médiocre,  et  sans  section  de  grands  os,  qui  est  une 
complication  des  plaies  souvent  mortelle.  Les  suc- 
cès de  Maréchal  n'ont  donc  rien  d'extraordinaire  ,  et 
comme  ils  sont  peu  nombreux,  et  qu'il  y  avait  en 
outre  réunion  immédiate,  on  n'en  peut  rien  conclure 
d'assuré  sur  la  valeur  de  la  levée  tardive  du  premier 
appareil,  ni  sur  la  réunion  immédiate.  Pour  que  ces 
observatioiis  fussent  concluantes,  il  faudrait  que  les 


SUPPURANTE,    ULCÉRANTE    ET    CICATRISANTE.  157 

expériences  fussent  plus  nombreuses,  et  que  l'action 
de  la  réunion  immédiate  et  de  la  levée  tardive  du  pre- 
mier appareil  eussent  été  expérimentées  séparément. 
Ce  mode  de  pansement  diffère  d'ailleurs  beaucoup 
trop  des  pansements  de  voyage  de  Larrey,  pour  que 
Ton  puisse  conclure  de  l'un  à  l'autre,  comme  l'a  fait 
M.  Sasie.  Ces  vices  de  logique,  dans  un  temps  où  l'on 
observe  plus  qu'on  ne  raisonne,  ont  besoin  d'être  signa- 
lés, parce  qu'ils  ne  permettent  pas  de  profiter  d'obser- 
vations et  d'expériences  mal  instituées.  Nous  avons 
pour  cette  raison  même  pris  le  soin,  dans  notre  Traité  de 
pansement,  d'isoler  la  question  de  la  réunion  immédiate 
de  celle  des  pansements  rares.  (T.  II,  p.  àl3  et  624.) 
Néanmoins,  M.  Godée,  qui  connaît  ce  que  nous  avons 
dit  à  ce  sujet,  puisqu'il  nous  a  fait  l'honneur  d'en 
profiter  en  plusieurs  endroits,  est  retombé  dans  la 
confusion  (Thèse  de  la  Fac.  de  Paris,  1846,  n»  15),  en 
ne  faisant  pas  voir  que  l'emploi  simultané  de  la  réu- 
nion immédiate  et  des  pansements  retardés  d'une 
manière  quelconque,  empêchait  de  distinguer  auquel 
des  deux  moyens  appartenaient  les  effets  obtenus. 
D'ailleurs  les  expériences  de  M.  Josse,  invoquées  par 
l'auteur,  ne  portent  que  sur  le  premier  pansement, 
retardé  jusqu'au  dixième  jour,  et  fait  sans  réunion 
immédiate,  etc.  Ces  faits  ne  peuvent  donc  plus  être 
exactement  comparés  aux  précédents.  Donc,  toutes 
ces  variétés  d'expérimentation,  loin  de  concourir  à 
éclairer  le  sujet,  ne  font  que  l'obscurcir.  M.  Godée, 
d'ailleurs,  exagère  plus  encore  que  ses  prédécesseurs 
l'action  irritante  de  l'air  et  des  mouvements  commu- 
niqués aux  plaies,  dans  les  pansements  faits  avant  le 
dixième  jour;  mais  après  le  dixième  jour,  il  ne  craint 
plus  ces  terribles  influences  et  panse  volontiers  tous 
les  jours.  Comment  peut-il  croire  à  de  vives  et  dan- 
gereuses douleurs  causées  par  l'air  et  les  secousses 


158  CHAPITRE    I.  — DES   INFLAMMATIONS 

des  pansements,  quand  on  voit  les  malades  réclamer 
eux-mêmes  le  renouvellement  des  pansements  jus- 
qu'à deux  fois  par  jour,  parce  que  les  pansements  les 
soulag^ent  et  leur  procurent  du  calme  et  du  som- 
meil? 

Qui  ne  sait  encore  que,  dans  nos  hôpitaux,  les  ma- 
lades restent  souvent  assez  longtemps  les  plaies  à  dé- 
couvert sous  leur  couverture,  où  la  température  est 
généralement  douce,  sans  en  manife  ter  la  moindre 
souflVance,  ou  même  sans  daigner  mettre  les  plaies  à 
l'abri  sous  leur  couverture?  Cependant,  i'air  froid 
les  irrite  quelquefois,  surtout  quand  l'intlammation 
suppurante  est  accompagnée  d'une  vive  irritation , 
comme  dans  les  brûlures.  Eh  bien^  dans  ce  cas  même, 
la  cuisson  causée  par  l'air,  et  même  ensuite  par  le 
contact  des  pièces  de  pansemenS,  n'est  suivie  d'au- 
cun des  accidents,  érysipèie,  phlegmon ,  phlébite, 
qu'on  leur  aitribue.  Néanmoins,  la  douleur  étant  un 
mal,  on  doit  toujours  en  tenir  compte  pour  l'épar- 
gner au  malade  par  des  pansements  appropriés  à  la 
circonstance. 

Je  rappellerai  ici  les  principes  généraux  que  j'ai 
donnés  dans  mon  Trailé  des  pmisements,  t.  Il,  p.  6-'>0  : 
«Dans  les  solutions  de  continuité,  abcès  ouverts,  iis- 
tules,  ulcères,  plaies,  le  premier  pansement  ne  doit 
jamais  être  renouvelé  que  lorsque  la  suppuration  a 
détaché  entièrement  ou  presque  entièrement  les  pre- 
mières pièces  d'appareil  de  la  surface  malade,  ou 
qu'un  accident  le  réclame  impérieusement.  Ce  pré- 
cepte est  général  pour  le  premier  pansement  comme 
pour  ceux  qui  le  suivent,  parce  qu'en  détachant  mé- 
caniquement, ou  par  le  lavage  à  l'eau  tiède,  comme 
on  doit  au  moins  le  faire,  les  parties  collées  aux  bords 
des  solutions  de  continuité  ou  à  leur  surlace,  le  ma- 
lade en  est  toujours  plus  ou  moins  irrité.  On  a  donc 


SUPPURANTE,    ULCÉRANTE    ET   CICATRISANTE.  159 

tort  lorsqu'on  se  hâte  de  panser  les  vastes  plaies  con- 
sécutives à  l'araputation  des  membres  dès  le  troisième 
ou  quatrième  jour,  et  à  plus  for!e  raison  dès  le  se- 
cond. Si,  après  avoir  enlevé  les  bandes  d'un  appa- 
reil sali  par  la  suppuration,  vous  trouvez  les  com- 
presses et  la  charpie  trop  adhérentes,  ne  vous  obsti- 
nez point  à  les  enlever;  remplacez  la  bande  sale  par 
une  bande  propre;  faites  enj&n,  suivant  le  besoin, 
un  quart  ou  une  moitié  de  pansement,  si  je  puis  par- 
ler ainsi.  Dans  le  cas,  au  contraire,  où  les  pièces 
d'appareil  seraient  presque  entièrement  détachées 
par  la  suppuration,  il  faudraii  achever  le  pansement. 
On  arroserait,  d'ailleurs,  avec  une  éporige  imbibée 
d'eau  tiède,  les  parties  encore  adhérentes  pour  les 
ramollir  et  les  détacher  sans  douleur;  mais  si  l'on 
trouvait  quelques  fragments  de  charpie  trop  adhé- 
rents pour  se  détacher  facilement  par  ces  arrosions, 
ils  devraient  être  abandonnés  pour  être  enlevés  plus 
tard.  » 

En  général,  les  pansements  étant  destinés  à  net- 
toyer une  partie  salie  par  la  suppuration,  à  réappli- 
quer un  appareil  par  trop  relâché,  à  remédier  k  un 
accident  quelconque,  si  ces  indications  ne  se  font 
pas  sentir,  le  pansement  est  inutile.  Il  a  même  des 
inconvénients  s'il  fatigue  le  malade,  l'irrite  ou  peut 
refarder  la  guérison  en  rompant  des  adhérences 
utiles,  comme  cela  peut  arriver  dans  des  panse- 
ments faits  avant  le  huitième  jour  pour  une  plaie 
qu'on  veut  légitimement  essayer  de  guérir  par  une 
réunion  immédiate.  Si,  au  contraire,  il  s'agit  de  solu- 
tion de  continuité  dont  on  ne  doit  pas  tenter  la  réu- 
nion immédiate,  ou  dont  on  doit  diriger  la  réunion  du 
foiid  d'un  foyer  vers  les  bords,  les  pansements  doi- 
vent être  fréquents  et  même  quotidiens.  Il  n'est  donc 
pas  plus  raisonnable  de  recommander  d'une  manière 


160  CHAPITRE    I.  — DES    INFLAMMATIONS 

générale  et  absolue  les  pansements  rares  que  les  pan- 
sements fréquents.  (Traité  des  pansements,  t.  lî,  p.  627. 
Paris,  1839.)  Telle  est  à  peu  près  la  doctrine  soute- 
nue cette  année,  1851,  dans  sa  thèse  de  concours 
pour  le  professorat ,  par  M.  Gosselin  ,  professeur 
agrégé  et  chef  des  travaux  anatomiques  de  la  Faculté 
de  Paris. 

Historique  de  la  suppuration.  —  Comme  Hunter,  les  au- 
teurs anciens  avaient  vu  que  trois  phénomènes  consé- 
cutifs à  l'inflammation,  la  suppuration,  l'ulcération  et 
la  fistule,  se  lient  très-fréquemment  entre  eux.  Ainsi 
ils  font  très-bien  remarquer  que  les  fistules,  les  ulcères 
succèdent  souvent  à  des  collections  purulentes  ou- 
vertes à  l'extérieur  de  la  peau  ;  mais  ils  n'avaient  pas 
songé  à  étudier  cette  question  d'une  manière  générale. 
Hippocrate ,  sobre  d'explications  théoriques,  ne 
parle  guère  de  la  suppuration  que  comme  accident 
critique,  ou  bien,  à  son  point  de  vue  patticulier,  la 
prognose,  à  propos  des  symptômes  qui  peuvent  faire 
prévoir  la  formation  du  pus;  mais  déjà  dans  le  Traité 
des  ulcères,  attribué  à  l'un  de  ses  disciples,  on  trouve 
l'explication  qui  devait  le  plus  naturellement  se  pré- 
senter à  l'esprit.  L'auteur  dit  que  les  plaies  s'enflara- 
ment  quand  elles  doivent  suppurer,  et  qu'elles  suppu- 
rent quand  le  sang  est  échauffé  et  altéré,  de  sorte 
qu'il  éprouve  une  sorte  de  putréfaction  qui  le  con- 
vertit en  pus. 

On  croyait  déjà  alors  aux  métastases  purulentes  : 
car  dans  le  livre  des  Pronostics  (t.  I,  n»  46,  trad.  de 
Gardeil),  on  lit  ce  passage  :  «Toutes  les  fois  que, 
dans  les  maladies  du  poumon,  la  matière  se  trans- 
porte autour  des  oreilles,  qu'il  s'y  fait  un  dépôt,  ou 
aux  extrémités  inférieures,  c'est  guérison,  et  la  sup- 
puration en  est  salutaire.  »  On  avait  aussi  remarqué 
des  phénomènes  de  diathèse  purulente,  car  l'auteur 


SUPPURANTE,    ULCÉRANTE    ET    CICATRISANTE.  161 

du  livre  des  Humeurs  (loc.  cit.,  n°  27),  dit  :  «  Chez 
ceux  qui  sont  excédés  par  les  fièvres,  il  survient  des 
abcès  autour  des  articulations  ou  des  oreilles.  Si  ceux 
qui  relèvent  de  maladie  éjDrouvent  des  douleurs  su- 
bites aux  pieds  ou  aux  mains,  il  s'y  fait  un  dépôt.  » 
{Ib.,  n"  28.) 

Dans  un  chapitre  fort  remarquable  sur  les  abcès 
(V.  plus  bas),  Celse  exprime  le  fait  de  la  formation  du 
pus  sans  l'expliquer.  Quant  à  Galien,  pariant  du 
phlegmon  {Detum.  prceiernat.)^  il  représente  toutes  les 
parties  comme  imprégnées  de  sang  qui  se  convertit 
en  pus  et  forme  l'abcès.  Ailleurs  {De  febrib.,  lib.  I, 
c.  7),  il  dit  :  «  La  putréfaction  qui  se  fait  dans  lès 
vaisseaux  est  semblable  à  celle  qui  arrive  dans  les  in- 
flammations Jes  abcès  et  autres  tumeurs.»  Seulement, 
à  cette  putréfaction,  il  ajoute  la  chaleur  et  la  coction. 
Cette  idée  régnera  sans  partage,  avec  le  galénisme, 
pendant  les  siècles  suivants. 

Vanhelmont  introduit  dans  la  question  ses  idées 
chémiatriques  et  vitales,  oîi  l'acidité  et  les  ferments 
jouent  un  grand  rôle.  {Blas  humanum.) 

Pour  Sylvius  Deleboë,  la  génération  du  pus  pro- 
vient d'une  réaction  des  acides  et  des  sels  du  sang 
que  favorisent  les  éléments  huileux,  et  d'où  résultent 
une  effervescence  chaude  et  une  corruption  du  sang. 
(Op.  med.,  p.  282.)  Puis  viennent  les  théories  de  phy- 
sique cartésienne  sur  le  mélange  des  particules  gros- 
sières de  la  partie  enflammée  pour  former  la  matière 
purulente.  C'est  Verduc  qui  s'en  fait  l'interprète. 
{Path.  dechir.,  t.  I,  p.  16.) 

Boerhaave  reprend  la  vieille  doctrine  de  la  disso- 
lution des  solides,  qu'il  expose  à  propos  de  l'inflam- 
mation. Pour  lui ,  comme  pour  son  commentateur 
Vanswiéten,  la  suppuration  est  une  sorte  de  gan- 
grène, une  fonte,  comme  le  disaient  certains  auteurs, 

11 


162  CHAPITRE    I.  — DES   INFLAMMATIONS 

une  dissolution  en  bouillie  des  capillaires  obstrués, 
mais  non  une  véritable  putréfaction.  Quant  au  pus, 
c'est  une  humeur  composée  des  liquides  extravasés, 
et  des  solides  tendres  et  délicats  broyés  et  mêlés  avec 
eux.  Parmi  les  partisans  de  doctrines  analogues,  nous 
citerons  Pringle  {Mal.  des  arm.,  traduct.  fr.,  p.  379, 
2'  édit.),  et  Gaber  (Mém.  de  CAcad.  de  Turin,  t.  XI), 
qui  admettaient  la  putréfaction  du  sérum  ;  Grothius 
la  fonte  de  la  graisse. 

Mais  bientôt  va  surgir  une  nouvelle  doctrine  plus 
en  rapport   avec  les  données  physiologiques.  Vers 
1722,  Simpson  avait  reconnu  de  l'analogie  entre  une 
surface  suppurante  et  une  espèce  de  glande  nouvelle. 
Plus  tard,  Deliaen  fit  observer  que  si  la  suppuration 
consistait  dans  une  fonte  putride,  elle  devrait  tou- 
jours être  suivie  d'une  déperdition  considérable  de 
substance,  ce  qui  n'a  pas  lieu  dans  la  majorité  des 
cas  ;  il  faut  donc  croire  que  le  pus  est  séparé  du  sang 
au  niveau  de  la  partie  malade.  Mais  le  pus  était  donc 
mêlé  au  sang?  Oui,  dit  Dehaen  avec  Sauvage   et 
quelques  autres.  Il  pense  donc  que  la  matière  du 
pus  préexiste  dans  le  sang,  malgré  l'apparence  ho- 
mogène de  ce  dernier,  et  que  ce  n'est  autre  ch^ïse 
que  la  couenne  qui  se  forme  par  le  dépôt,  cette  ma-' 
tière  coagulable  qui  se  sépare  par  le  battage,  e'est-a- 
dire  la  fibrine  alors,  mal  connue.  {Rat.  med.,  1. 1,  c.  xi, 
p.  60-755  édit.  in-8°,  1761).  Quesnay  est  plus  expli- 
cite encore  :  il  regarde  la  suppuration  comme  une 
transformation  des  humeurs  naturelles  du  corps  en 
un  produit  particulier,  qui  est  le  pus,  et  la  cause  de 
cette  transformation  réside  dans  Vactio7i  augmentée  des 
petits  vaisseaux ,  même  dans  les  plaies  oii  Quesnay 
n'admet  pas  que  la  suppuration  soit  accompagnée 
d'inilamniation.  (Traité  de  la  suppuration,  chap.  1,  p.  6, 
et  chap.  Il,  p.  17;  Paris,  1764.) 


SUPPURANTE,  ULCÉRANTE  ET  CICATRISANTE.      163 

Mais  c'est  Morgan  qui,  lepremier,  établit  nettement 
la  lliéorie  de  la  sécrëtion(Tlièse  inaug.  indt.  Puopoioses, 

sive  V ,  1763),  et  c'est  celte  doctrine  que  Hunter 

a  développée  avec  cette  hauteur  de  vues  qui  lui  est 
propre.  (  Traité  de  Cinflammation.')  Longtemps  Dupuy- 
tren  enseigna  l'opinion  qui  nous  occupe  actuellement, 
quand  tout  à  coup,  en  1820,  il  reprit  la  théorie  des 
anciens.  Suivant  lui,  le  sang,  qui  distend  les  vais- 
seaux de  la  partie  enflammée,  se  répand  dans  cette 
partie  et  se  combine  avec  elle;  il  en  résuite  un  tissu 
plus  dense,  plus  compacte,  friable,  etc.  Si  de  mouve- 
ment inflammatoire  n'est  pas  arrêté  ou  ralenti,  les 
tissus  altérés  se  ramollissent,  se  détruisent,  et,  se  mêlant  au 
sang  qui  les  pénètre,  constituent  une  matière  pulpeuse  que  d'ul- 
térieures élaborations  convertissent  en  pus.  {Dict.  de  méd.  et 
de  chir.  prat.,  t.  î,  art.  Abcès.) 

On  a  remarqué,  il  y  a  longtemps,  que  les  parties 
suppurantes  sont  revêtues  d'une  fausse  membrane 
molle,  tomenteuse,  analogue  aux  muqueuses;  car 
Celse  l'a  décrite  dans  les  abcès  sous  le  nom  de  Tu- 
nica  (liv.  VII,  c.  li),  et  c'est  aussi  là  que  nous  en  re- 
parierons. 

L'application  du  microscope  à  l'étude  du  pus  et  de 
la  suppuration  n'est  pas  tout  à  fait  récente;  mais  ce 
n'est  réellement  qu'à  partir  de  J.  Hunter  et  de  Gruit- 
huisen,  à  la  un  du  siècle  dernier,  qu'elle  a  pris  une 
véritable  importance.  La  plupart  des  auteurs  qui  se 
sont  occupés  de  cette  question,  parmi  lesquels  nous 
citerons  MM.  Prévost  et  Dumas,  Kaltenbrunner, 
Weber,  Gueterbock,  Vogel,  Henle,  Mandl,  Donné, 
Lebert,  les  professeurs  Bérard,  Andral  et  Gavarret, 
se  sont  plus  particulièrement  attachés  à  la  détermi- 
nation des  caractères  propres  au  globule  purulent. 
Quelques-uns  ont  voulu  rechercher  son  mode  dé  for- 
mation; ainsi  M.  Donné  avait  cru  d'abord  à  la  trans- 


164  CHAPITRE   I. 

forinatioQ  du  globule  sanguin  en  globule  purulent,  er- 
reur qu'il  a  reconnue  depuis.  MM.  Kaltenbrunner  et 
Lebert  se  sont  efiorcés  d'établir  que  les  vaisseaux  de 
l'organe  enflammé  laissent  transsuder  la  partie  fluide 
du  sang  qui  sert  de  blaslème  à  la  formation  des  glo- 
bules* 

Au  total,  les  auteurs  que  l'on  peut  consulter  sur  la 
suppuration,  sont,  outre  les  ouvrages  déjà  cités  à  l'ar- 
ticle inflammation,  et  notamment  ceux  de  Hunter,  de 
Thomson  et  de  Lebert ,  VAtlas  de  micrographie  de 
M.  Donné,  l'article /^ms,  de  M.  Bérard,  etc. 

Historique  de  ta  purulence.  —  Après  les  transports  du 
pus  d'un  lieu  dans  un  autre,  après  les  dépôts  et  les 
évacuations  critiques  admis  par  les  anciens  sur  de 
simples  apparences,  on  a  étudié  ces  faits  anatomique- 
ment,  pliysiologiquementet  cliniquement.  Nous  avons 
exposé  dans  le  courant  de  cet  article  les  opinions  des 
principaux  auteurs  qui  ont  abordé  cette  vaste  et  obs- 
cure question  de  la  purulence.  11  n'y  a  donc  plus  qu'à 
les  rappeler  ici,  en  les  rangeant  dans  l'ordre  pure- 
ment chronologique.  En  tète  se  placent  Boerhaave  et 
son  tidèle  commentateur  Vanswiéten,  qui  admettent 
l'absorption  du  pus.  Plusieurs  chirurgiens  du  XVIII' 
siècle,  sous  la  dénomination  vague  et  peu  physiolo- 
gique de  reflux  des  matières  purulentes^  croient  expliquer 
les  abcès  multiples  simultanés  qui  se  montrent  dans 
les  viscères  à  la  suite  des  blessures.  (J.-L.  Petit, 
Traité  de  mal.  chir.^t.  I,  p.  6.  Ledran,  Obs.  de  chir.,  t.  I 
et  11);  d'autres,  comme  Bertrand!,  Pouteau,  Riche- 
rand,  etc.,  méconnaissant  les  relations  du  trauma- 
tisme et  des  plaies  de  tète  en  particulier,  avec  les 
abcès  multiples,  tombent  dans  des  erreurs  qui  ne 
s'expliquent  que  par  l'ignorance  de  la  physiologie 
pathologique  à  l'époque  oii  ces  auteurs  ont  écrit. 

Cependant  Morgagni,  imité  par  Quesnay,  tout  en 


DES  ULCÈRES  ET  DES  ULCÉRATIONS.         165 

croyant  au  passage  du  pus  dans  le  sang,  professe  que 
ce  fluide  ainsi  altéré  forme  dans  les  viscères  des 
foyers  d'irritation  qui  deviennent  le  point  de  départ 
des  collections  purulentes.  (Morgagni,  Du  siège  et  des 
causes,  etc.,  let.  ôlj  Quesnay,  Traité  de  la  suppurai. , 
p.  844.) 

Vient  enfin  Hunter,  et  avec  lui  la  théorie  de  la 
phlébite,  adoptée  par  Hodgson.  En  France,  ces  dif- 
férentes doctrines  semblent  sommeiller  ;  le  fait  a  été 
perdu  de  vue  5  les  abcès  du  poumon  succédant  aux 
grandes  opérations  ne  sont  plus  que  des  ramollisse- 
ments de  tubercules,  quand,  tout  à  coup,  la  question 
se  réveille  et  devient  l'occasion  d'une  polémique  très- 
vive  entre  les  résorptionisles  (MM.  Velpeau,  Maré- 
chal, etc.)  et  les  phlébititiens  (Ribes,  Dance,  Cruveil- 
hier,  Blandin,  etc.),  jusqu'à  ce  qu'enfin  apparaisse  la 
théorie  diathésale,  défendue  avec  talent,  mais  exa- 
gérée, je  crois,  par  M.  Teissier. 

Nous  avons  longuement  exposé  les  opinions  des 
auteurs  contemporains  qui  ont  pris  part  à  ces  luttes: 
nous  avons  indiqué  leurs  ouvrages;  nous  n'y  revien- 
drons pas  ici;  nous  pourrons  d'ailleurs  renvoyer  au 
traité,  fort  complet,  de  M.  Sédiïlot,  les  personnes 
qui  n'auraient  pas  le  temps  de  remonter  à  toutes  ces 
sources.  [Traité  de  f infection  purulente,  historique,  p. 
17-70.) 

DES    ULCÈRES    ET    DES    ULCÉRATIONS. 

Solutions  de  continuité  à  la  surface  de  la  peau  ou 
des  membranes  muqueuses  causées  par  une  inflam- 
mation ou  une  lésion  physique,* entretenues  par  une 
disposition  morbide  locale  ou  générale  et  souvent 
croissant  par  une  ulcération  progressive,  les  ulcé- 
rations ne  difi"èrent  des  ulcères  que  parce  qu'elles 
sont   peu   étendues  en   largeur   et  en  profondeur. 


166  CHAPITRE   I. 

Les  ulcères  diffèrent  des  plaies  parce  qu'ils  n'ont  pas 
de  tendance  à  )a  guérison.  Si,  comme  quelques  chi- 
rurgiens le  yeulent  {Compendium  de  chirurgie,  etc.),  on 
réservait  le  nom  d'ulcères  aux  solutions  de  conti- 
nuité produites  par  ulcération,  un  abcès  ouvert  ou 
non,  serait  un  ulcère,  et  une  plaie  de  la  jambe  de 
quinze  mois  de  date  serait  encore  une  plaie. 

Causes.  —  Le  froid,  la  chaleur,  les  contusions,  les 
déchirures,  les  solutions  de  continuité  produites  par 
des  violences  mécaniques,  les  pressions  répétées  ou 
continues  (Hunier),  peuvent  en  être  les  causes  exté- 
rieures, primitives  ;  mais  ces  causes  seraient  insuf- 
fisantes sans  le  concours  de  la  déclivité,  des  varices, 
des  dartres,  de  la  teigne,  de  la  scrofule,  de  la  tuber- 
culie  ou  affection  tuberculeuse,  de  la  syphilis,  du 
scorbut,  du  cancer,  de  la  dothinentérite  ou  fièvre 
typhoïde,  d'une  diathèse  gangreneuse,  etc.,  qui  suf- 
fisent à  elles  seules  pour  produire  des  ulcères  par 
une  inflammation  ulcérative,  superficielle  ou  peu  pro- 
fonde, extérieure  ou  intérieure.  C'est  par  cette  der- 
nière que  de  simples  solutions  de  continuité  persis- 
tent et  s'agrandissent  au  lieu  de  guérir. 

Caractères  anatomiques .  —  Les  ulcères  sont  souvent 
uniques,  mais  ils  peuvent  exister  au  nombre  de  deux, 
trois  ou  davantage,  comme  les  ulcérations  de  la  fiè- 
vre typhoïde,  comme  les  ulcères  scrofuleux. 

Ils  commencent  par  une  ulcération  sur  la  peau  ou 
les  muqueuses  ordinairement.  Ils  peuvent  creuser  en- 
suite plus  profondément,  même  jusqu'aux  os  dans  le 
tronc  et  les  membres,  et  percer  les  organes  creux, 
les  poumons],  les  intestins.  Leur  étendue  en  sur- 
face peut  être  fort  considérable  à  la  peaij ,  dans 
les  ulcères  des  jambes,  dans  les  ulcères  cancéreux, 
dartreux,  syphilitiques,  etc.  Ils  affectent  quelquefois 
des  directions  particulières,  verticale,  transversale, 


DES  ULCÈRES  ET  DES  ULCÉRATIONS.         16^ 

oblique,  serpigineuse,  comme  on  le  voit  sur  le  tronc 
et  les  membres,  etc.  Ils  ont  des  formes  variées,  ar- 
rondies, allongées.  Ils  ont  des  bords  réguliers  ou  ir- 
réguliers, renversés  en  dedans  ou  en  dehors,  avec  ou 
sans  décollement,  graduellement  amincis  ou  perpen- 
diculairement rongés;  leur  surface  est  granuleuse, 
fongueuse  (ulcères  fongueux  des  auteurs),  parfois 
anfractueuse,  plane  ou  excavée. 

Leur  couleur  est  violacée,  grisâtre,  et  peut  deve- 
nir rouge  par  la  médication  à  laquelle  ils  sont  soumis. 
La  consistance  de  leur  surface  est  ordinairement 
molle  5  mais  le  tissu  sous-jacenl  peut  être  induré  par 
des  fluides  plastiques  concrètes,  organisés.  Il  en  est 
de  même  de  leurs  bords.  C'est  ce  qui  constitue  les 
ulcères  calleux  des  anciens.  Quelques-uns  sont  com- 
pliqués de  varice^  {ulcères  variqueux)^  d'exostoses  ou 
périostoses  sous-jacentes,  quelquefois  d'ostéite  ou  de 
carie.  Ils  peuvent  même  être  compliqués  de  vers, 
produits  par  des  œufs  de  mouche  déposés  et  éclos  à 
leur  surface  ou  dans  les  linges  qui  les  couvrent. 

Sîjmptômes.  —  On  connaît  mal  les  symptômes  de 
ceux  qui  sont  internes  et  profonds,  et  d'ailleurs  ils 
varient  tellement,  suivant  leur  mode,  qu'on  n'en 
peut  rien  dire  de  général.  Prendre  pour  type  les 
symptômes  des  ulcères  des  jambes,  comme  on  le  fait 
trop  souvent,  c'est  prendre  le  particulier  pour  le 
général  et  tombe»  dans  l'erreur. 

Marche.  —  Né  d'une  engelure,  d'une  brûlure,  d'une 
contusion,  d'une  plaie  mal  traitée  et  dégénérée  en 
ulcère,  d'une  inflammation  locale  ou  diathésale  dans 
laquelle  Ja  solutioa  de  continuité  s'est  établie  de  de- 
hors en  dedans  ou  de  dedans  en  dehors ,  l'ulcère 
reste  au  bout  d'un  certain  temps  stationnaire;  sou- 
vent il  va  croissant  par  l'érosion  ou  l'ulcération  des 
tissus,  en  surface  et  en  profondeur,  pour  s'arrêter, 


168  CHAPITRE    I. 

presque  toujours,  après  avoir  pris  une  certaine  éten- 
due variable  dans  chaque  mode;  d'autres  fois  il  s'ac- 
croît dans  un  sens  tandis  qu'il  se  cicatrise  dans  un 
autre.  La  cicatrice,  quand  on  parvient  à  l'obtenir  par 
la  guérison  ou  par  l'amoindrissement  de  la  maladie 
locale  ou  générale  qui  l'entretenait,  se  fait  ordinaire- 
ment de  la  circonférence  au  centre  ;  alors  elle  com- 
mence au  bord,  par  un  liseré  d'un  gris  bleuâtre, 
mince,  qui  s'accroît  du  côté  du  centre  :  quelquefois 
la  cicatrice  s'accomplit  par  un  ou  plusieurs  points  de 
la  surface,  qui  s'unissent  peu  à  peu.  Je  l'ai  même  vu, 
sur  un  ulcère  de  la  jambe  de  la  largeur  de  la  paume 
de  la  main,  se  faire  à  la  fois  par  une  membrane  de 
nouvelle  formation  qui  fut  consolidée  sur  toute  la 
surface,  en  huit  jours.  La  cicatrice  se  compose  d'une 
couche  d'épiderme  et  d'une  couche  de  derme  plus 
minces  que  celles  de  la  peau  ;  d'une  couche  mu- 
queuse et  d'une  couche  d'épilhélium  sur  les  mem- 
branes muqueuses. 

La  marche  des  ulcères  peut  être  traversée  par  des 
accidents,  par  l'inflammalion,  l'ulcération,  la  gan- 
grène d'une  cicatrice  commencée  ou  de  la  surface  de 
l'ulcère,  par  des  hémorragies  capillaires,  veineuses 
ou  artérielles  même,  par  suite  de  l'ulcération  d'une 
artère. 

Des  différents  modes  ou  espèces  des  ulcères.  —  Sous  le 
rapport  de  leurs  causes,  les  uns  tiennent  à  une  cause 
locale,  tels  sont  :  1°  les  ulcères  par  solution  de  con- 
tinuité négligée  ou  mal  traitée  consécutivement  à  une 
engelure,  une  brûlure,  une  plaie,  etc.;  2°  les  ulcères 
par  déclivité  des  jambes  qui  seron  tdécrits  aux  maladies 
des  membres;  3°  les  ulcères  cancéreux  et  cancroïdes; 
4°  les  ulcères  teigneux;  5°  les  ulcères  dartreux  ron- 
geants; 6°  les  ulcères  variqueux;  7°  les  ulcères  os- 
téitiques  ou  compliqués  d'une  maladie  des  os  sous- 


DES  ULCÈRES  ET  DES  ULCÉRATIONS.         169 

jacents;  d'autres  tiennent  à  une  diathèse  :  tels  sont 
les  ulcères  scrofuleux ,  syphilitiques,  syphiloïdes, 
scorbutiques,  gangreneux.  Les  ulcères  vermineux  ne 
méritent  pas  de  mention  spéciale.  Les  ulcères  à  bords 
décollés,  calleux,  méritent  au  moins  quelques  remar- 
ques, et  leur  indication  dans  la  description  générale 
suffit;  mais  les  autres  seront  décrits  à  l'occasion  des 
maladies  auxquelles  ils  se  rattachent.  Les  variqueux 
le  seront  avec  les  ulcères  des  jambes. 

Diagnostic.  —  ïl  est  facile  quand  l'ulcère  est  ex- 
terne et  tombe  sous  les  yeux ,  quand  sa  cause  est 
bien  connue  et  sa  tendance  à  persister  ou  à  s'agran- 
dir prouvée  par  des  traitements  appropriés  bien  faits 
et  tentés  inutilement.  Le  diagnostic  peut  être  impos- 
sible quand  l'ulcère,  étant  peu  ancien,  n'a  pu  être 
suffisamment  exploré  par  le  traitement,  et  que  sa 
cause  est  inconnue  ou  douteuse.  Les  caractères  qui 
peuvent  l'éclaircir  varient  d'ailleurs  suivant  la  cause 
qui  le  produit  ou  l'entretient,  et  quelquefois  suivant 
les  caractères  anatomiques  et  phénoménaux  que  pré- 
sente l'ulcère,  ainsi  qu'on  le  verra  dans  la  pathologie 
spéciale. 

Le  pronostic  des  ulcères  n'a  rien  de  général  ;  la  grande 
diversité  de  leurs  espèces  le  fait  prévoir.  Cependant 
il  est  subordonné,  dans  ces  affections  comme  dans 
les  maladies  en  général,  à  l'intensité  et  à  l'activité 
des  causes  5  aux  caractères  matériels  qui  accompa- 
gnent les  ulcères,  et  particulièrement  à  leur  nombre, 
à  leur  siège,  à  leur  étendue,  surtout  en  profondeur, 
aux  lésions  particulières  qui  peuvent  les  compliquer  ; 
quelquefois  à  leur  ancienneté  et  à  l'influence  fatale 
que  peut  avoir  la  guérison  de  quelques-uns. 

Ainsi  les  ulcères  scrofuleux,  syphilitiques,  scor- 
butiques, coïncidant  avec  des  diathèses  scrofuleuses, 
syphilitiques,  scorbutiques,  très-prononcées  et  pro- 


170  CHAPITRE    I. 

fondes,  sont  plus  difficiles  à  guérir  que  dans  les  caS 
opposés^  les  uleères  multipliés  des  fièvres  graves  ou 
typhoïdes  sont  plus  funestes  que  ceux  qui  sont  rares; 
les  ulcères  des  intestins  sont  plus  dangereux  que 
ceux  de  la  peau;  ils  causent  des  péritonites  mor- 
telles s'ils  perforent  les  intestins  et  amènent  un  épaur 
chement.  Les  ulcères  très-étendus  sont  plus  diffi- 
ciles à  guérir  que  ceux  qui  ont  une  étendue  médiocre; 
ceux  qui  entraînent  l'ouverture  d'une  artère  peuvent 
devenir  funestes;  des  ulcères  des  jambes  étendus 
et  anciens  ne  peuvent  pas  toujours  être  guéris  sans 
danger. 

Il  n'est  pas  moins  difficile  de  généraliser  le  traitement 
que  le  pronostic  des  ulcères,  par  suite  de  la  diversité 
de  leurs  modes.  Il  est  en  effet  essentiellement  fondé 
sur  la  diversité  de  leurs  causes,  à  peine  sur  celle  de 
leurs  caractères  anatomiques  et  phénoménaux,  et  sur 
les  accidents  et  les  complications  qui  peuvent  modi- 
fier leur  marche.  D'après  leurs  causes,  ils  seront  trai- 
tés comme  les  affections  auxquelles  ils  se  rattachent, 
comme  une  plaie,  une  inflammation  par  déclivité,  un 
cancer,  une  affection  scrofuleuse,  vénérienne,  scor- 
butique, gangreneuse,  etc.  D'après  leurs  caractères 
anatomiques,  les  ulcères  fongueux,  à  bords  indurés 
ou  décollés  réclament  quelques  remarques  particu- 
lières. J'en  dirai  autant  pour  ceux  que  quelque  acci- 
dent, une  inflammation,  la  gangrène  humide ,  des 
hémorragies  viennent  compliquer. 

Les  ulcères  fongueux,  couverts  de  bourgeons  char- 
nus, mous  et  exubérants,  doivent  être  tondus  avec 
des  ciseaux,  ce  qui  donne  lieu  à  un  écoulement  de 
sang  immédiat  qui  les  dégorge.  Cette  opération  cause 
peu  ou  pas  de  douleurs,  parce  que  <ses  granulations 
sont  des  produits  de  nouvelle  formation ,  riches  en 
vaisseaux,  pas  en  nerfs  et  peu  sensibles.  L'écoulement 


DES  ULCÈRES  ET  DES  ULCÉRATIONS.         171 

du  sang  arrêté,  on  les  cautérise  avec  le  nitrate  d'ar- 
gent. Si  l'ulcère  a  son  siège  aux  jambes,  on  le  couvre 
de  bandelettes  de  sparadrap,  comme  il  sera  dit  aux 
ulcères  des  jambes,  et  on  tient  le  malade  couché  ho- 
rizontalement. Si  ces  ulcères  se  trouvaient  ailleurs, 
on  pourrait  souvent  encore  y  appliquer  de  semblables 
bandelettes  ou  un  emplâtre  de  sparadrap  ou  des  com- 
presses, de  la  charpie  imprégnée  de  décoctions  as- 
tringentes de  quinquina,  de  poudre  de  la  même  subs- 
tance. On  renouvellerait  le  pansement  tous  les  deux 
ou  trois  jours  au  plus  tard,  en  cautérisant,  comme 
devant,  pour  empêcher  la  reproduction  des  fongo- 
sités.  * 

Les  ulcères  à  bords  indurés  s'observent  surtout 
aux  jambes.  La  compression  par  les  bandelettes  de 
sparadrap  suffirait  ordinairement;  mais  on  pourrait 
aussi  recourir  d'abord  au  repos  horizontal,  aux  cata- 
plasmes émollients  et  féculents  renouvelés  tous  les 
deux  jours  ou  deux  fois  par  jour,  pendant  une  se- 
maine environ. 

Les  ulcères  à  bords  décollés  doivent  être  cautéri- 
sés souvent  par  l'azotate  d'argent  dans  les  points  dé- 
collés, pansés  par  l'interposition  d'une  mince  couche 
de  charpie  dans  les  décollements,  et  au  bout  de  sept 
ou  huit  jours,  par  des  bandelettes  de  sparadrap  re- 
nouvelées tous  les  trois  ou  quatre  jours.  Si  au  bout 
de  trois  semaines,  un  mois  au  plus,  ce  moyen  est  in- 
suffisant :  excision  des  bords  ou  des  parties  amincies 
et  décollées. 

Les  complications  d'inflammation  cutanéo- cellu- 
laire aiguë,  d'érysipèle,  de  lymphite,  de  phlébite,  se 
traitent  comme  les  inflammations  en  général;  la  gan- 
grène humide  ou  pourriture  d'hôpital,  comme  cette 
afi'ection  (Y.  gangrène  et  plaies)  ;  les  hémorragies , 
comme  ces  maladies  mêmes  ;  les  complications  ostéi- 


472  CHAPITRE   I. 

tiques,  les  varices,  comme  il  sera  dit  aux  maladies 
des  organes  du  mouvement  et  aux  varices. 

Historique.  —  Les  ulcères  en  général  ont  été  envi- 
sagés sous  des  points  de  vue  très-différents.  On  peut 
s'en  assurer  en  comparant  seulement  ce  qu'en  disent 
Boyer  et  Delpech  dans  leurs  Maladies  chirurgicales. 
On  a  eu  d'ailleurs  des  idées  très-confuses  de  l'in- 
fluence de  la  déclivité  sur  les  ulcères  les  plus  com- 
muns, ceux  des  jambes.  On  ne  doit  donc  pas  s'é- 
tonner de  la  diversité  des  doctrines  chirurgicales  sur 
ce  sujet, 

DES   ABCÈS   EN    GÉNÉRAL. 

C'est  une  collection  purulente  développée  au  sein 
de  nos  tissus,  ou  même  dans  les  cavités  des  membra- 
nes séreuses^  synoviales  ou  des  membranes  muqueu- 
ses oblitérées. 

Causes.  —  Inflammations  suppurante  et  ulcérante, 
aiguë  ou  chronique,  spontanée,  idiopathique,  circon- 
voisine,  éloignée  5  par  coups,  violences  extérieures, 
corps  étrangers  solides,  liquides  venus  du  dehors  ou 
de  nos  organes,  comme  les  matières  intérieures, 
épanchées,  infiltrées  dans  nos  tissus;  enfin  diathèses 
ou  dispositions  morbides  générales,  comme  la  scro- 
fule, la  syphilis,  les  diathèses  purulentes,  successives 
ou  simultanées.  De  là  des  abcès  très-divers,  désignés 
sous  les  noms  d'abcès  aigus  ou  chauds,  de  froids  ou 
chroniques,  dldiopathiques  lorsqu'ils  ont  leur  siège  à 
l'endroit  même  de  la  suppuration,  de  circonvoisins  lors- 
qu'ils sont  dus  à  une  inflammation  voisine  d'une  pre- 
mière inflammation  :;  de  migrateurs^  ou  par  congestion, 
lorsqu'ils  sont  dus  à  une  suppuration  plus  ou  moins 
éloignée  de  sa  source,  et  émigrant  par  son  poids  et 
l'ulcération  qu'elle  cause  pour  aller  se  rassembler  à 


DES   ABCÈS   EN   GÉNÉRAL.  173 

une  certaine  distance;  de  diathésaux ,  comme  les  abcès 
scrofuleux,  etc.  On  parle  aussi  d'abcès  sympathiques , 
dus  à  une  inflammation  de  même  nom,  comme  des 
abcès  de  l'anus  dans  la  phthisie  pulmonaire,  d'abcès 
critiques,  qui  seraient  la  crise  d'une  autre  maladie,  par 
exemple, ceux  des  parotides  dans  le  cours  des  fièvres 
graves.  Il  est  permis  de  douter  de  la  causalité  réelle 
de  ces  derniers. 

Caractères  anatomiques.  —  En  général,  on  n'observe 
guère  qu'un  abcès,  à  la  fois,  dans  l'économie  animale: 
mais  il  n'est  pas  rare  néanmoins  d'en  observer  plu- 
sieurs et  même  des  centaines^  quand  ils  sont  diathé- 
saux,  comme  ceux  de  la  purulence  simultanée.  Les 
abcès  ont  leur  siège  dans  le  tissu  cellulaire  sous-cu- 
tané, sous-aponévrotique  ou  splanchnique,  et  même 
dans  la  substance  grenue,  fibreuse,  lamineuse  ou 
aréolaire  des  tissus.  On  les  y  rencontre  d'autant  plus 
souvent  que  le  tissu  est  plus  lâche  et  forme  des  mas- 
ses plus  épaisses  ou  plus  volumineuses,  où  des  collec- 
tions purulentes  peuvent  atteindre  un  volume  suffi- 
sant pour  être  visibles.  On  dit  qu'il  ne  s'en  forme  pas 
dans  l'épaisseur  d'une  membrane  séreuse  :  je  le  crois 
bien,  ces  membranes  sont  plus  minces  qu'une  feuille 
de  papier  fin;  oii  les  abcès  pourraient-ils  s'y  loger? 
A  quoi  bon  parler  de  ce  qui  n'existe  pas?  Mais  il  y 
a  des  gens  qui  aiment  les  longueurs  inutiles  et  même 
ridicules.  On  n'en  trouve  pas  ordinairement  dans 
les  tissus  serrés  des  tendons,  des  ligaments  et  des 
cartilages ,  mais  on  en  voit  dans  le  tissu  compacte 
des  os  et  même  dans  des  caillots  sanguins  du  cœur  et 
des  vaisseaux,  c'est-à-dire  dans  une  portion  de  sang 
décomposé. 

Vétendue  des  abcès  varie  depuis  l'imperceptibilité 
jusqu'au  volume  de  la  têle.  Les  abcès  viscéraux  mul- 
tiples de  la  purulence  simultanée  qui  se  montrent  par 


174  CHAPITRE    I. 

centaines  dans  le  cerveau,  par  exemple,  sont  des 
gouttelettes  de  pus  presque  imperceptibles,  des  abcès 
miliaires  pour  le  volume  5  d'autres  abcès  sont  comme 
des  pois,  d'autres  comme  des  œufs,  d'autres  gros 
comme  la  tête.  Tandis  que  les  petits  abcès  ne  se  mani- 
festent point  à  l'extérieur  s'ils  sont  profonds,  les  gros 
s'y  montrent,  au  contraire,  par  des  saillies,  dessoulève- 
ments d'autant  plus  prononcés  et  plus  convexes  qu'ils 
sont  plus  superficiels  ou  plus  rapprochés  de  la  peau, 
et  souvent  alors  ils  offrent  un  point  plus  saillant,  une 
sorte  de  sommet  obtus  qui  est  le  point  par  oîi  ils 
tendent  à  s'ouvrir  au  dehors. 

Leur  forme  est  également  très-varié«.  Le  plus  sou- 
vent  les  abcès  sont  sphériques  ou  ovoïdes,  et  dessi- 
nent à  l'extérieur  une  saillie  hérai-sphérique,  semi- 
ovoïde,  ou  une  saillie  de  forme  indécise,  mal  terminée, 
suivant  la  forme  de  la  région  qu'ils  altèrent.  La  cavité 
intérieure  de  l'abcès  a  une  forme  un  peu  analogue  à 
la  forme  extérieure  de  l'abcès.  Quelquefois,  cepen- 
dant, elle  est  traversée  par  des  brides  celluleu&es 
plastiques,  des  nerfs,  des  vaisseaux.  Quelquefois,  par 
suite  de  la  résistance  des  tissus  sous  et  sus-jacents, 
par  suite  de  la  facilité  avec  laquelle  les  tissus  lâches 
et  surtout  le  tissu  cellulaire  se  laissent  distendre, 
ulcérer  sous  la  pression  du  pus  ,  ils  sont  disposés  en 
nappe,  bilobés,  branchus,  à  clapiers,  à  foyers  secon- 
daires multiples  et  divers  par  leur  direction,  leurs 
étranglements  et  leurs  dilatations.  Par  suite  des 
mêmes  causes  et  de  la  lenteur  ou  de  la  rapidité  de  la 
suppuration,  ils  sont  pâteux,  mous  ou  tendus,  élas- 
tiques à  la  pression,  vibrants,  vibratiles  par  la  per- 
cussion, tluctuants  et  ondulants  par  des  pressions  ou 
des  percussions  alternatives  exercées  en  deux  sens 
opposés. 

La  siructure  des  abcès  est  d'autant  plus  simple  qu'ils 


DES   ABCÈS    EN    GÉNÉRAL.  175 

sont  plus  rapprochés  de  leur  naissance.  A  leur  ori- 
gine, ils  ne  consistent  tous  que  dans  une  gouttelette 
de  pus  sécrétée  et  versée  dans  un  aréole  qu'elle  se 
creuse  mécaniquement  au  sein  du  tissu  enftemmé. 
Des  chirurgiens,  EverardHome,Delpecli  ont  prétendu 
que  la  sécrétion  du  pus  est  précédée  de  la  formation 
d'une  vésicule  membraneusepyogènequiseraitàiafois 
la  source  du  pus  et  le  berceau  du  futur  abcès.  Ce  n'est 
que  plus  tard,  disent  d'autres  chirurgiens,  MM.  Bé- 
rard,  par  exemple,  que  i'abcès  se  montre  réellement 
composé  de  la  membrane  pyogène  qui  sécrète  le  pus. 
Voici,  je  crois,  l'exacte  vérité  :  il  n'y  a  d'abord  qu'un 
tissu  infiltré  de  lymphe  plastique,  unissant  les  uns 
aux  autres  les  points  contigus  des  parties  placées 
à  la  circonférence  de  la  première  gouttelette  de 
pus.  Sansêtre  alors  entouré  par  une  membrane  vésicu- 
laire,  le  pus  n'a  point  d'interstice  pour  s'échapper  et  se 
trouve,  tout  d'abord,  dans  une  cavité  close  de  toutes 
parts.  Plus  tard  même,  dans  les  abcès  aigus  le  fait  est 
évident  5  lorsqu'on  ouvre  la  cavité  on  ne  distingue  ja- 
mais les  interstices,  ni  les  aréoles  des  parties  circon- 
férentielles  du  foyer,  ni  ces  parties  elles-mêmes.  Bien 
n'y  est  à  nu  et  en  contact  avec  le  pus,  si  ce  n'est  Ja 
substance  plastique.  Les  interstices  elles  aréoles  des 
parties  voisinessontferméspar cette  matièreorganisa- 
ble  que  les  tissus  enflammés  sécrètent  avant  de  sup- 
purer. Mais  alors  encore,  il  est  impossible  d'en  déta- 
cher par  la  dissection  la  plus  délicate  une  membrane 
enkistante.  Ce  n'est  même  pas  possible  dans  les  abcès 
chauds,  ouverts  déjà  depuis  un  certain  temps  et  dont 
la  surface  interne,  couverte  de  bourgeons  charnus, 
paraît  tapissée  d'une  membrane  granuleuse  tomen- 
teuse,  veloutée  comme  une  membrane  muqueuse  qui 
manquerait  de  villosités  et  de  follicules;  elle  est  tou- 
jours trop  mince  et  trop  adhérente  aux  tissus  qu'elle 


176  CHAPITRE   I. 

r 

revêt.  Elle  est  d'ailleurs  d'une  teinte,  d'une  consis- 
tance et  d'une  couleur  variables,  blanche,  grise, 
rouge,  brune;  elle  présente  beaucoup  de  vaisseaux, 
s'enflamme,  s'ulcère  et  se  détruit  facilement. 

Le  pus  qui  concourt  à  la  formation  de  l'abcès  avec 
la  tunique  pyogène  a  été  décrit  plus  haut  (p.  1 10). 

Le&  symptômes  des  abcès  n'ont  rien  de  général,  tant 
ils  diffèrent,  surtout  dans  les  abcès  aigus  et  chroni- 
ques. Leur  marche  les  partage  entre  ces  deux  modes. 
Je  les  distinguerais  même,  sous  ce  rapport,  en  trois 
espèces  :  les  aigus,  les  subaigus  et  les  chroniques  ou 
froids,  pour  exprimer  plus  fidèlement  toutes  les  nuan- 
ces de  la  nature,  si  je  ne  craignais  de  multiplier  par 
trop  les  divisions. 

Leur  diagnostic  est,  par  suite,  très-variable.  S'il  est 
facile  en  général  de  reconnaître  des  abcès  cutanés  ou 
sous-cutanés,  des  abcès  même  très-petits  de  la  peau, 
soit  par  leur  teinte  blanchâtre  ou  jaunâtre,  tranchant 
sur  celle  de  la  peau  environnante,  soit  par  leur  con- 
sistance molle,  pâteuse,  élastique,  ou  par  leur  fluc- 
tuation, il  n'en  est  plus  de  même  pour  les  abcès  pe- 
tits, profonds,  subaigus  ou  froids  :  le  diagnostic  alors 
peut  être  absolument  impossible.  Il  serait  même 
parfois  douteux,  pour  des  abcès  sous-cutanés  du 
volume  d'une  noix  ou  d'un  œuf,  si  l'on  ne  s'éclai- 
rait par  une  ponction  exploratrice  avec  un  bistouri 
à  lame  très-étroite  ou  un  trois-quarts  explorateur 
très-fin. 

En  général,  le  diagnostic  est  d'autant  plus  difficile 
que  les  abcès  sont  plus  petits  et  plus  profonds,  comme 
les  abcès  sous-aponévrotiques  des  gaines  fibreuses, 
les  abcès  splanchniques  et  viscéraux.  Cependant  des 
symptômes  fonctionnels  joints  à  du  gonflement,  à  de 
la  douleur  dans  un  point  déterminé,  l'issue  du  pus 
par  une  ouverture  naturelle  peuvent  lever  tous  les 


DES    ABCÈS    EN    GÉNÉRAL.  177 

doutes  et  prouver  que  la  suppuration  s'est  faite  dans 
tel  ou  tel  organe;  par  exemple,  une  tuméfaction  dou- 
loureuse de  la  région  du  rein  et  l'émission  de  pus,  de 
sang  et  de  calculs  indiquent  un  abcès  du  rein.  Enfin, 
l'ouverture  d'un  abcès  au  dehors,  la  nature  du  pus, 
les  matières  tuberculeuses,  osseuses  qu'il  entraîne 
peuvent  éclairer  sur  son  espèce. 

Pronostic.  —  Il  est  en  général  d'autant  plus  fâ- 
cheux ou  même  grave  que  les  abcès  sont  plus  nom- 
breux, plus  profonds,  plus  considérables,  et  situés 
dans  des  organes  plus  importants  ou  plus  rappro- 
chés de  ces  organes  importants.  Enfin ,  les  abcès 
dialhésaux  sont  plus  redoutables  que  les  abcès  idio- 
pathiques. 

Traitement.  —  Lorsqu'un  abcès  est  formé,  qu'il  n'y 
a  plus  autour  qu'un  léger  engorgement  inflammatoire 
ou  qu'il  n'y  en  a  pas  du  tout  et  qu'il  ne  s'accroît  pas 
sensiblement,  on  peut,  s'il  est  petit,  l'abandonner  à  la 
nature  ou  l'ouvrir,  quoique  cela  ait  peu  d'importance 
et  que  Celse  s'y  oppose.  Si  le  malade  veut  abréger  la 
cure,  il  vaut  mieux  l'ouvrir  avec  la  lancette  ou  le  bis- 
touri dans  toute  son  étendue.  Si  l'abcès  est  immense 
il  vaut  mieux  faire  plusieurs  grandes  ouvertures.  Celse 
(liv.  VII,  ch.  2)  a  donné,  sur  la  conduite  à  tenir  à 
l'égard  des  abcès,  des  préceptes  qui  régnent  encore 
de  nos  jours,  chez  les  bons  chirurgiens.  S'il  occupe  une 
région  découverte,  qu'une  cicatrice  pourrait  déformer 
désagréablement,  surtout  chez  les  femmes,  on  peut 
l'abandonner  à  la  nature.  Dans  les  autres  cas,  il  faut 
se  conduire  d'après  les  principes  que  nous  allons  ex- 
poser plus  bas,  en  parlant  des  divers  modes  des  ab- 
cès. Ajoutons  seulement  ici,  avec  Celse  [ibtd.)^  parce 
que  ce  précepte  est  très-général,  que  lorsque  les  pa- 
rois des  abcès  sont  trop  minces,  il  faut  les  exciser. 


12 


178  CHAPITRE   I. 

DES    DIFFÉRENTS    MODES    DES    ABCÈS. 

Sous  le  rapport  des  symptômes  et  de  la  marche,  ils  sont 
chauds  et  aigus  ou  froids  et  chroniques. 

Des  abcès  chauds  ou  aigus. 

Leurs  causes  sont  celles  de  l'inflammation,  de  la 
suppuration  aiguës;  leurs  caractères  anatomiqiies  ou 
matériels,  ceux  des  abcès  en  général  et  plus  parti- 
culièrement, quelquefois,  une  tuméfaction  acuminée, 
en  pointe  conique,  qu'on  nomme  leur  sommet.  C'est 
ce  qui  arrive  quand  ils  sont  sous-cutanés  ou  que  le 
pus  est  proche  de  la  peau  qu'il  amincit  et  rend  plus 
saillante  à  l'endroit  oii  il  tend  à  s'ouvrir  une  issue 
au  dehors.  La  tumeur  est  alors  ordinairement  ten^. 
due,  élastique,  probablement  par  suite  de  l'état  de 
rétraction  des  tissus  enflammés,  comme  tend  à  le 
prouver  la  laxité  des  parois  des  abcès  froids.  Alors 
la  tumeur  peut  être  vibratile  par  la  percussion  et  non 
fluctuante.  Une  fluctuation  véritable  s'y  distingue  au 
contraire  quand  la  tumeur  est  molle  et  que  le  pus 
peut  s'y  mouvoir  et  y  fluctuer.  D'ailleurs  la  peau  est 
plus  ou  moins  rouge,  parfois  pâle  au  sommet  oii  elle 
est  plus  mince,  et  laisse  quelquefois  entrevoir  la  cou- 
leur du  pus. 

Sijmptômes  locaux.  —  H  y  a  sensation  de  douleurs, 
de  chaleurs  locales  variables  par  leur  intensité,  quel- 
quefois douleurs  pulsatives,  tensives,  troubles  fonc- 
tionnels des  organes  affectés  quand  les  organes  ont 
peu  d'étendue  ou  que  l'abcès  en  a  beaucoup  relati- 
vement à  la  leur,  par  exemple  :  troubles  de  la  vision 
dans  les  abcès  de  l'œil  ;  de  l'ouïe  dans  un  abcès  de  la 
caisse;  de  la  parole,  de  la  respiration,  de  la  dégluti- 
tion dans  un  abcès  du  pharynx;  de  la  voix  et  de  la 


DES    ABCÈS    EN   GÉNÉRAL.  179 

respiration  dans  un  abcès  du  larynx  j  de  l'émission 
des  urines  dans  un  abcès  de  la  prostate,  etc. 

Symptômes  chronvoisins.  —  Engorgement  plastique  et 
œdémateux  à  la  circonférence  de  l'abcès;  quelquefois 
progression  de  l'abcès  en  bas  par  son  poids. 

Symptômes  sympathiques. — ^ Variables;  fièvre  nulle  or- 
dinairement dans  les  très-petits  abcès  ;  fièvre,  au  con- 
traire, dans  les  grands,  jusqu'à  l'issue  spontanée  ou 
artificielle  du  pus  qui  l'entretient  par  l'irritation  que 
cause  sa  présence,  et  la  distension  des  parois  du 
foyer.  (Voy.  Celse,  1.  V,  de  Abcès.  ^  n°  11.) 

Marche  généralement  rapide  depuis  la  suppuration 
jusqu'à  l'ouverture  de  l'abcès,  qui  s'accomplit  quel- 
quefois spontanément,  en  quelques  jours,  parfois  en 
quelques  semaines,  et  est  suivie  de  l'écoulement  du 
pus  et  souvent  de  matières  plastiques  ou  fibrineuses 
infiltrées  dans  le  tissu  cellulaire,  et  mêlées  au  pus. 
C'est  ce  que  l'on  voit  si  distinctement  dans  le  furon- 
cle, petite  phlegmasie  spéciale  qui  se  termine  toujours 
par  suppuration,  avec  expulsion  d'un  bourbillon  ver- 
miforme.  L'évacuation  de  l'abcès  s'accomplit  souvent 
par  une  seule  ouverture  ;  mais  il  peut  arriver  que  i'al- 
cération  progressive  qui  a  amené  la  première  issue 
continue  après  dans  certains  points  amincis  des  pia- 
rois  de  l'abcès,  et  détermine  d'autres  perforations  na- 
turelles. Après  l'ouverture,  rapprochement  et  res- 
serrement graduel  des  parois  du  foyer,  d'abord  par 
élasticité,  puis  par  une  contraction  lente,  toute  vitale, 
puis  parla  rétraction  de  la  cicatrice,  qui  met  plus  ou 
moins  de  temps  à  s'accomplir  entièrement,  mais  qui 
souvent  ne  peut  y  parvenir.  Alors  l'abcès,  rétréci 
dans  son  foyer  et  à  son  ouverture,  reste  fistuleux 
avec  une  ou  plusieurs  issues  étroites  par  pîi  s'écoule 
indéfiniment  une  quantité  variable  de  pus,  qui  assujé- 
tit  le  malade  à  une  infirmité  dégoûtante,  peu  doulou- 


180  CHAPITRE   I. 

reuse,  mais  où  le  froid,  des  violences  extérieures,  les 
mouvements,  la  fatigue  d'un  travail  musculaire  peu- 
vent réveiller  de  temps  en  temps  une  inflammation 
plus  aiguë,  amener  une  suppuration  plus  abondante, 
et  quelques-uns  des  accidents  qui  l'accompagnent  et 
qui  ont  été  décrits  p.  121  et  suivantes. 

Le  diagnostic  caractéristique  des  abcès  aigus  formés  est 
d'abord  celui  des  abcès  en  général  (V.  p.  1 72-78);  mais 
il  est  rendu  facile  par  les  caractères  prononcés  de 
l'inflammation  aiguë,  surtout  par  les  douleurs  ten- 
stves,  pulsatives,  la  fièvre  et  les  frissons  qui  les  pré- 
cèdent, les  accompagnent,  par  les  caractères  anato- 
miques  de  la  tuméfaction,  de  la  tension  élastique  ou 
de  la  mollesse  et  de  la  fluctuation  qu'on  y  observe; 
enfin  par  la  rapidité  de  leur  marche.  Néanmoins,  il 
est  toujours  rendu  fort  difficile  ou  douteux  par  la 
profondeur  du  siège  des  abcès,  par  leur  peu  de  vo- 
lume, par  la  connaissance  même  de  certaines  mala- 
dies capables  de  les  simuler  et  dont  il  faut  s'efibrcer 
de  les  distinguer. 

Diagnostic  distinctif.  —  Ces  maladies  simulantes  sont 
lin   abcès  froid ,  une  tumeur  sous-cutanée  ou  plus 
profonde,  un  encéphaloïde,  des  tubercules,  une  tu- 
meur œdémateuse  ou  séroso-sanguine,  un  anévrisme, 
qui  ne  seraient  ni  les  uns  ni  les  autres  accompa- 
gnés de  chaleur,  de  rougeur  et  de  fièvre,  ou  en  se- 
raient, au  contraire,  accompagnés.  Dans  le  premier 
cas,  le  diagnostic  ne  permettrait  pas  de  penser  à  un 
abcès  chaud;  mais  si  ces  tumeurs,  moins  l'abcès  dont 
j'ai  parlé,  appréciables  au  toucher  sans  être  chaudes, 
étaient  douloureuses  spontanément  ou  par  la  pres- 
sion, celles  qui  sont  molles  pourraient  en  imposer, 
sinon  pour  un  abcès  aigu,  au  moins  pour  un  abcès 
subaigu,  et  ne  pourraient    être  reconnues  que  par 
leurs  caractères  propres  ,  qui  seront  exposés  à  leur 


DES   ABCÈS ^ EN    GÉNÉRAL.  181 

article  particulier  ou  par  une  pooclion  exploratrice. 
Celle-ci  ne  doit  pas  être  tentée  sur  une  tumeur  pul- 
sative,  comme  un  anévrisme,  à  moins  de  précautions 
toutes  spéciales.  (V.  Anévrisme,  dans  ce  même  vo- 
lume.) 

Si  ces  tumeurs  étaient  accompagnées  d'inflamma- 
tion locale,  et  surtout  de  suppuration  ou  d'abcès  su- 
perposés, l'erreur  serait  beaucoup  plus  facile;  mais 
dans  le  cas  de  pulsations  isochrones  à  celles  du  pouls, 
dans  le  cas  prévu  de  tumeur  encéphaloïde,  il  fau- 
drait, si  l'on  voulait  opérer,  se  tenir  prêt  à  agir  sui- 
vant ces  prévisions. 

Si  ces  tumeurs  étaient  tellement  profondes  qu'on 
pût  à  peine  les  sentir,  et  que,  cependant,  elles  eus- 
sent été  précédées  dedouleurs,  de  fièvre,  de  frissonsy 
et  en  fussent  encore  accompagnées  5  si  même  on  ne 
pouvait  sentir  ces  tumeurs,  les  symptômes,  des  trou- 
bles fonctionnels  propres  à  une  inflammation  parti- 
culière, et  des  antécédents  capables  de  déterminer 
des  abcès  pourraient  faire  supposer  ou  même  recon- 
naître l'abcès.  Enfin  l'issue  du  pus  au-dehors,  par  les 
orifices  naturels  du  corps  ou  par  une  ouverture 
morbide,  pourraient  le  faire  reconnaître. 

Le  pronostic  des  abcès  aigus  est  relatif  à  leurs  ca- 
ractères. Uniques,  superficiels,  peu  étendus,  les  ab- 
cès n'ont  pas  de  gravité;  mais  leur  multiplicité  suc- 
cessive, et  surtout  simultanée,  l'accroissement  de 
leur  étendue,  leur  profondeur,  surtout  dans  les  vis- 
cères, dans  le  crâne,  dont  ils  ne  peuvent  sortir,  fa- 
cilement du  moins,  les  aggravent  au  point  de  les  ren- 
dre mortels. 

Traitement.  —  Il  oe  suffit  pas  de  combattre  l'inflam- 
mation aiguë  par  les  antipblogistiques  actifs  pour 
prévenir  la  supjruration,  il  faut  encore  continuer 
après  que  la  supf  uration  a  commencé  pour  en  dirai- 


182  CHAPITRE   I. 

nuer  l'étendue,  si  rengorgement  inflammatoire  cir- 
conférentiel  est  considérable.  Dans  ce  cas,  il  n'est 
pas  nécessaire  d'attendre  qu'il  ait  entièrement  dis- 
paru, et  soit  tout  à  fait  fondu  et  mûr  (serf  cœtera  etiam 
subcruda  aperiri possunt.  Celse,  l.  VII,  c.  2,  15)  pour  ou- 
vrir l'abcès.  La  résolution  de  l'engorgement  plastique 
s'accomplira  lorsque  le  pus  s'écoulera  librement  au  de- 
hors, et  que  l'incision  aura  dégorgé  les  vaisseaux  et 
les  tissus  par  la  saignée  locale  qu'elle  provoque.  La 
saignée  locale  et  l'évacuation  du  pus  sont  alors  deux 
puissants  résolutifs.  Il  faut  même  ouvrir  de  bonne 
heure  dans  iès  abcès  du  cou,  de  la  gorge,  pour  éviter 
la  suffocation  (Roux,  Dict.  en  30  vol. ^  Aôcès)  ;  des  parois 
delà  poitrine,  de  peur  de  la  pénétration  du  pus  dans 
la  plèvre  (Fabrice  de  Hilden,  J.-L.  Petit,  Gailisen)^ 
des  lombes,  de  peur  que  le  pus  ne  fuse  dans  le  bas- 
sin; autour  du  rectum  et  à  l'aisselle,  à  cause  de  l'a- 
bondance du  tissu  cellulaire,  de  l'excavation  con- 
sidérable et  des  fistules  qui  résultent  de  sa  destruc- 
tion par  une  vaste  suppuration  ;  autourdes  artères  et 
des  veines,  parce  qu'elles  peuvent  s'éroder,  quoique 
la  lymphe  plastique  les  épaisisse  le  plus  souvent;  au- 
tour des  tendons  secs  et  grêles,  parce  que  leur  dénu- 
dation  peut  entraîner  leur  exfoliation  ;  près  des  syno- 
viales articulaires,  de  peur  que  les  abcès  ne  les  ulcè- 
rent et  n'y  pénètrent;  partout  oii  il  existe  une  grande 
tension  et  une  sorte  d'étranglement  que  l'élévation 
de  la  partie  ne  peut  pas  diminuer  suffisamment. 

Il  faut,  au  contraire,  ouvrir  tardivement  les  par- 
ties oii  la  suppuration  marche  avec  lenteur,  comme 
les  ganglions  inguinaux,  parce  que  l'irritation  causée 
par  la  présence  du  pus  hâte  un  peu  la  suppuration.  Il 
faut  souvent,  même  ici,  exciter  la  suppuration  par  des 
topiques  stimulants,  suppuratifs,  comme  les  emplâ- 
h^es,  l'onguent  de  la  mère,  des  vésicatoires  même  et 


DES   ABCÈS    EN   GÉNÉRAL.  l&S 

des  caustiques  pour  accélérer  la  fonte  de  ces  inflam- 
mations lentement  suppurantes. 

On  ne  doit  d'ailleurs  abandonner  l'ouverture  des 
abcès  à  la  nature  que  lorsqu'ils  sont  peu  volumineux, 
parce  que  les  ouvertures  spontanées  son  t  souvent  trop 
étroites,  que  le  pus  s'écoule  difficilement,  que  l'abcès 
devient  souvent  fistuleux,  que  la  peau  en  est  parfois 
trop  amincie,  et  qu'alors  l'abcès  marche  lentement 
fers  la  guérison. 

Pour  ouvrir  les  abcès  chauds,  une  lancette  suffit  s'ils 
sont  petits  comme  une  noisette;  il  faut  un  bistouri 
s'ils  sont  plus  gros.  Dans  toutes  les  régions  où  l'on  peut 
craindre  de  blesser  une  artère,  il  faut  d'abord  s'assu- 
rer qu'on  n'y  sent  pas  de  battements  artériels,  afin  de 
s'éloigner  du  vaisseau  s'il  est  possible,  et  c'est  pres- 
que toujours  possible.  En  général,  si  l'on  est  exposé 
à  blesser  un  organe  sous-jacent  qu'on  doive  ménager, 
il  faut  inciser  de  dehors  en  dedans^  couche  par  couche, 
en  tendant  la  peau  de  bas  en  haut  avec  la  paume  de 
la  main  gauche,  et  de  gauche  à  droite  avec  le  pouce 
d'un  côté  et  les  derniers  doigts  de  l'autre,  ou  en  fai- 
sant un  pli  à  la  peau  et  même  en  soulevant  les  cou- 
ches celluleuses  sous-jacentes  avec  des  pinces  à  cro- 
chet et  les  coupant  en  dédolant  avec  la  lame  du  bis- 
touri portée  à  plat  dans  la  plaie  jusqu'à  ce  qu'on  soit 
parvenu  au  pus  et  que  l'on  puisse  introduire  une  sonde 
cannelée  sous  la  paroi.de  l'abcès  pour  glisser  un  bis- 
touri droit  à  dos  rond  dans  la  sonde  et  ouvrir  conve- 
nablement le  foyer.  Je  dis  un  bistouri  à  dos  rond, 
parce  que  les  angles  du  dos  sont  susceptibles,  au  lieu 
de  glisser,  de  s'arrêter,  comme  deux  tranchants,  dans 
le  fer  de  la  aonde,  d'obliger  le  chirurgien  à  un  effort  qui 
peut  chasser  le  bistouri  hors  de  la  sonde  et  amener 
un  malheur.  Tout  minutieux  qu'il  est,  ce  précepte  est 
essentiellement  pratique,  et  je  m'étonne  d'être  le  pre- 


184  CHAPITRE    I. 

mier  à  le  formuler.  Les  chirurgiens  sabreurs  riront 
de  ces  minutieuses  et  sages  précautions;  mais  avec 
ces  soins  on  n'ouvre  pas,  du  premier  coup,  une  her- 
nie crurale,  un  anévrisme  placé  sous  un  abcès,  on 
n'éblouit  pas  la  multitude  par  la  rapidité  de  ses  évo- 
lutions, et  on  n'a  pas  de  malheur  à  déplorer.  Or,  c'est 
bien  quelque  chose  pour  le  malade. 

Dans  les  cas  oîi  ces  précautions  sont  inutiles,  il  suf- 
fit de  tendre  la  peau  comme  nous  avons  dit,  puis  de 
prendre  le  manche  du  bistouri  avec  la  paume  de  la 
main,  les  trois  doigts  allongés  sur  les  côtés  et  le  dos 
de  la  lame,  de  la  plonger  perpendiculairement  vers  la 
partie  supérieure  de  l'abcès,  puis  de  l'incliner  sous 
un  angle  demi-droit  et  d'inciser  de  haut  en  bas,  di- 
rectement ou  obliquement,  à  gauche  ou  à  droite.  L'in- 
cision doit  être  prolongée  en  ligne  droite  (Celse,  1.  VU, 
c.  2),  autant  que  possible,  par  les  points  les  plus  min- 
ces de  l'abcès,  et  vers  la  parlie  la  plus  déclive,  de 
manière  à  favoriser  l'écoulement  du  pus  et  à  ne  pas 
laisser  de  cul-de-sac  qui  puisse  le  retenir.  Elle  doit 
être,  en  général,  à  peu  près  aussi  étendue  que  le  foyer 
à  ouvrir,  à  moins  que  l'abcès  n'ait  une  grandeur  par 
trop  considérable.  On  raconte  qu'un  chirurgien,  qui 
n'apas  peur  des  souffrances  de  ses  malades,  en  incisa 
un  du  grand  trokanter  à  la  malléole  externe.  J'avoue 
que  je  ne  suis  pas  aussi  hardi.  J'ai  eu  à  ouvrir  cette 
année  même,  à  la  Charité,  un  abcès  consécutif  aux 
couches,  qui  s'étendait  du  pli  de  la  fesse  au  milieu  de 
la  jambe  5  je  me  suis  borné  à  faire  quatre  incisions  de 
dix  à  douze  centimètres  les  unes  au-dessous  des  au- 
tres, j'ai  fait  passer  des  sétons  de  l'une  à  l'autre,  et  la 
malade  a  guéri  en  six  semaines  environ.  G'^est  un  pro- 
cédé semblable  qu'il  faut  suivre  dans  les  abcès  très- 
étendns. 

Lorsqu'on  n'a  pas  d'écueils  à  redouter,  que  l'on  ne 


DES    ABCÈS    EN    GÉNÉRAL.  185 

peut  blesser  aucun  organe  important,  ni  gros  nerf,  ni 
gros  vaisseau,  dans  un  abcès,  on  peut  l'ouvrir  de  de- 
dans en  dehors^  en  prenant  le  manche  du  bistouri  à 
pleine  main,  le  pouce  et  l'index  de  chaque  côté  de  la 
lame  et  le  tranchant  en  l'air,  puis  en  le  plongeant  obli- 
quement dans  l'abcès,  le  poussant  devant  soi  la  pointe 
en  avant,  le  tranchant  sous  et  contre  la  peau  tendue 
en  deux  sens  opposés  au  moyen  de  la  paume  de  la 
main  gauche,  ou  de  la  paume  de  la  main  et  des  doigts, 
comme  je  l'ai  déjà  expliqué  plus  haut.  Alors  on  relève 
perpendiculairement  l'instrument  pour  le  retirer.  On 
peut  aussi  ouvrir  l'abcès  contre  soi,  en  prenant  le  bistouri 
comme  une  plume  à  écrire,  en  plongeani  le  bistouri 
encore  obliquement,  en  le  dirigeant  et  le  poussant 
vers  soi-même,  le  tranchant  en  l'air,  contre  la  peau, 
pour  le  relever  perpendiculairement  en  finissant  l'in- 
cision. 

Si  l'on  avait  afiPaire  à  un  abcès  viscéral  de  la  poi- 
trine ou  du  ventre,  il  faudrait  bien  se  garder  d'y  faire 
une  large  incision  et  de  la  faire  trop  tôt.  La  surface 
des  abcès  viscéraux  contracte  des  adhérences  avec  la 
plèvre  ou  le  péritoine  des  parois,  lorsqu'ils  marchent 
vers  l'extérieur  pour  s'y  ouvrir,  et  si  l'incision  était 
pratiquée  avant  la  formation  des  adhérences,  ou  si 
elle  en  dépassait  les  limites,  le  pus  s'épancherait  dans 
la  plèvre  et  le  péritoine  et  pourrait  y  causer  une  in- 
flammation mortelle.  Il  y  a  un  égal  danger  à  ouvrir 
ces  abcès  trop  tard,  parce  qu'ils  peuvent  alors  s'ou- 
vrir d'eux-mêmes  à  l'intérieur. 

Pour  les  ouvrir  avec  toute  la  prudence  nécessaire, 
on  peutpratiquer  une  cautérisation  circulaire  de  deux 
ou  quatre  centimètres  de  diamètre  au  moyen  de  pe- 
tits fragments  de  potasse  maintenus  par  deux  emplâ- 
tres superposées,  dont  le  premier  présente  des  trous 
ou  une  rainure  circulaire  pour  recevoir  la  potasse. 


186  CHAPITRE   I. 

tandis  que  l'autre,  plus  large,  est  destiné  à  recouvrir 
le  caustique  et  à  le  fixer.  Par  cette  caustication  suffi- 
sainment  profonde,  en  la  répétant  deux  ou  trois  fois, 
on  favorise  les  adhérences  de  la  surface  de  l'abcès 
viscéral  avec  la  séreuse  pariétale  dans  une  étendue 
suffisante  pour  Touvrir  assez  largement  dans  le  cer- 
cle de  la  caustication.  On  pourrait  encore  se  borner 
d'abord  à  une  incision  étroite,  par  laquelle  on  intro- 
duirait l'un  des  mors  d'une  pince  à  coulant  dont  on  se 
servirait  pour  étendre  les  adhérences  de  l'abcès. 

Pansement  des  abcès  chauds.  — Bien  que  ces  abcès  ou- 
verts aient  peu  de  tendance  à  se  fermer,  parce  que  la 
suppuration  s'y  oppose,  il  est  encore  plus  sûr  d'intro- 
duire entre  les  lèvres  de  la  plaie  une  mèche  dont  la 
grosseur  et  la  longueur  doivent  être  proportionnées  à 
l'étendue  de  l'ouverture  et  qui  empêche  celle-ci  de  se 
cicatriser  avant  le  fond  du  foyer.  Sans  cette  précau- 
tion on  s'expose,  surtout  quand  l'incision  a  été  trop 
petite,  à  voir  l'abcès  se  reproduire  ou  devenir  fistu- 
leux.  Si  cet  accident  devenait  imminent  par  l'accol- 
leraent  des  lèvres  de  la  plaie,  il  faudrait  se  hâter  de 
les  décoller  avec  un  instrument  mousse,  comme  un 
stylet  ou  une  sonde,  glissé  entre  l'une  et  l'autre.  Si 
une  fistule  devenait  menaçante  par  le  resserrement  et 
le  froncement  de  l'ouverture,  comme  on  le  voit  sou- 
vent par  suite  de  la  négligence  du  panseur,  il  faudrait 
s'efforcer  de  la  dilater  avec  une  sonde  de  femme  ou 
les  bords  d'une  spatule,  et  de  la  maintenir  dilatée  au 
moyen  d'un  bourdonnet  de  charpie.  Nous  avons  dit 
plus  haut  ce  qu'il  faut  faire  lorsque  l'inflammation 
devient  trop  aiguë  ou  languissante,  lorsqu'elle  se  sup- 
prime ou  se  déprave,  lorsqu'elle  devient  excessive  ou 
séjourne  dans  des  clapiers,  lorsqu'elle  se  complique 
d'hecticité  ou  de  diathèse  purulente  (p.  144  et  sui- 
vantes.) 


DES   ABCÈS    EN    GÉNÉRAL.  187 

De&  abcès  froids  ou  chroniques. 

Leurs  causes  sont  des  inflammations  et  des  suppu- 
rations chroniques  indolentes  ou  peu  douloureuses, 
parfois  latentes  des  parties  molles  ou  des  parties 
dures.  Ce  sont  des  ramollissements  de  tubercules 
(abcès  tuberculeux) ,  souvent  une  suppuration  du  pé- 
rioste,  quelquefois  des  os  {abcès  ossijluents) ,  il  faut 
bien  le  dire,  quoique  les  auteurs  ne  le  fassent  pas. 
Souvent  alors^  il  y  a  en  même  temps  maladie  univer- 
selle, comme  dans  les  diathèses  suppurante,  scro- 
fuleuse,  rhumatismale,  d'oii  abcès  rhumatismaux, 
scrofuleux,  etc.  D'autres  fois  ces  abcès  sont  la  suite  de 
causes  extérieures  plus  ou  moins  éloignées,  le  froid 
humide,  un  coup,  la  pression  continuelle  du  sac  ou 
des  armes,  chez  de  pauvres  soldais  trop  faibles  pour 
le  poids  des  armes,  les  fatigues  extrêmes,  la  mauvaise 
nourriture  et  la  misère. 

Caractères  anatomiques,  —  Ces  abcès,  souvent  uni- 
ques, sont  quelquefois  multiples,  au  nombre  de  trois, 
quatre,  cinq-,  sous-cutanés  ou  plus  profonds,  ils 
s'observent  partout,  et  surtout  dans  le  tissu  cellu- 
laire, les  ganglions  lymphatiques,  à  la  surface  des 
tissus  fibreux  et  osseux.  D'étendue  et  de  saillie  va- 
riables, ils  sont  ovoïdes,  bilobés,  branchus,  anfrac- 
tueux,  à  clapiers  multiples,  comme  les  abcès  en  gé- 
néral, sans  rougeur  à  la  peau,  lorsqu'ils  ne  sont  pas 
enflammés  d'une  manière  aiguë.  Leur  membrane 
pyogénique  est  évidente  à  leur  surface  interne,  blan- 
che lorsqu'ils  ne  sont  ni  ouverts,  ni  enflammés,  grise 
ou  ardoisée  quand  ils  sont  ouverts,  depuis  un  certain 
temps,  rouge  lorsqu'ils  sont  enflammés  vivement. 
On  ne  la  sépare  que  très-difficilement  du  tissu  cellu- 
laire engorgé  sous-jacent ,  toujours  moins  engorgé 
et  moins  épais  que  le  même  tissu  dans  les  abcès 


188  CHAPITRE    I. 

chauds.  Le  pus  de  ces  abcès  est,  comme  il  a  été  dit, 
peu  épais,  séreux,  comme  le  petit  lait,  et  troublé 
par  des  flocons,  des  grumeaux  blanchâtres,  jaunâtres, 
formés  de  diverses  matières  encore  mal  connues, 
mais  oîi  l'on  trouve  au  microscope  des  globules  de 
pus. 

Marche  et  symptômes.  —  Les  abcès  froids,  précédés 
d'une  tumeur  phlegmoneuse,  molle,  pâteuse,  non 
élastique,  sans  rougeur  à  la  peau,  sans  douleur  ni 
chaleur  locales,  sont  eux-mêmes,  quand  la  tumeur 
est  transformée  en  pus  fluctuant,  sans  douleur,  sans 
chaleur  locales  notables,  ni  troubles  sympathiques. 
La  suppuration  s'y  fait  sourdement,  lentement,  sans 
lièvre,  ni  frissons,  l^e  ramollissement  et  la  fluctuation 
y  deviennent  peu  à  peu  sensibles,  et  enfin  évidents. 
Quand  ils  sont  volumineux,  ils  obéissent  souvent  à 
la  pesanteur  et  se  déplacent  de  haut  en  bas,  ou  même 
s'échappent  par  des  ouvertures  circonférentielles 
latérales,  et  forment  des  clapiers,  des  prolongements 
plus  ou  moins  considérables.  Enfin,  tantôt  ils  dispa- 
raissent par  résorption,  ce  qui  est  fort  rare;  tantôt 
ils  persistent  des  années;  tantôt,  après  des  mois, 
plus  d'une  année  même,  leurs  parois  s'enflamment 
d'une  manière  aiguë,  spontanément  ou  consécutive- 
ment à  des  violences  extérieures,  des  frottements, 
un  coup,  elles  s'ulcèrent  de  dedans  en  dehors,  et  le 
pus  s'échappe  et  s'écoule.  Souvent  alors  il  revêt 
eri  partie  les  caractères  du  pus  des  abcès  chauds, 
parce  que  l'inflammation  aiguë  qui  a  amené  l'ulcéra- 
tion de  l'abcès  y  a  mêlé  une  quantité  variable  de  pus 
jaune,  épais  et  crémeux.  Si  l'abcès  est  peu  profond 
et  peu  volumineux,  il  peut  arriver  qu'après  une  sup- 
puration peu  prolongée  il  guérisse  par  l'inflammation 
aiguë  ou  devienne  fistuleux.  S'il  est  volumineux  et 
compliqué  de  clapiers  profonds  surtout,  la  guérison 


DES    ABCÈS    EN   GÉNÉRAL.  189 

spontanée  n'est  pas  probable;  la  suppuration  con- 
tinue, s'altère;  les  parois  de  l'abcès  peuvent  s'en- 
flammer d'une  manière  plus  au  moins  aiguë,  amener 
rhecticité  purulente  et  la  mort  avec  l'épuisement  du 
malade. 

Diagnostic.  —  Lorsqu'un  abcès  froid  est  superficiel, 
bien  fluctuant,  mou,  sans  rougeur,  ni  douleur,  ni 
chaleur,  ou  que  du  moins  ces  trois  derniers  phéno- 
mènes s'y  sont  à  peine  montrés  et  y  sont  à  peine  ap- 
préciables; que  cet  abcès  a  déjà  été  précédé  de  tu- 
meurs phlegmoneuses  pâteuses  qui  ont  donné  lieu  à 
des  abcès  froids  ;  qu'il  a  été  lui-même  mou  et  pâteux 
d'abord,  le  diagnostic  est  facile.  Lorsque  l'abcès 
est  profond  et  qu'on  manque  des  caractères  que 
je  viens  de  rappeler,  le  diagnostic  est  impossible; 
niais  il  devient  possible  avec  le  temps  lorsque  l'abcès 
devient  lui-même  superficiel. 

On  distingue  l'abcès  froid  de  l'aigu  par  l'absence 
presque  absolue  de  tous  les  symptômes  d'acuité, 
douleur,  chaleur,  rougeur,  fièvre,  etc.,  et  quelquefois 
par  la  connaissance  des  causes  diathésales.  On  le 
distingue  même  de  l'aigu  par  le  secours  des  antécé- 
dents, au  moment  oîi  il  est  enflammé  d'une  manière 
aiguë  et  prêt  à  s'ouvrir.  On  peut  le  distinguer  d'un 
kiste,  s'il  est  superficiel,  par  sa  mollesse  pâteuse 
antérieure  ou  actuelle.  Dans  le  cas  contraire,  ou  s'il 
est  profond,  l'erreur  peut  être  inévitable,  à  moins 
qu'une  ponction  exploratrice  ne  lève  la  difficulté  par 
les  qualités  du  pus  qu'elle  révèle.  L'élasticité,  la  vi- 
bratiiité,  quelquefois  des  douleurs  lancinantes  peu- 
vent faire  distinguer  des  tumeurs  encéphaloïdes  d'un 
abcès  froid.  Mais  on  peut  le  confondre  avec  un  ané- 
vrisme,  et  réciproquement.  (V.  Anévrisme.) 

Le  pronostic  de  l'abcès  froid  n'est  pas  grave  lorsqu'il 
est  petit,  superficiel,  unique;  mais  il  l'est  d'autant 


190  CHAPITRE    I., 

plus  que  l'abcès  est  gros,  profond  et  multiplié.  Il  ^'ag- 
grave  toujours  lorsque  rinflaramation  aiguë  s'emt- 
pare  de  l'abcès,  que  celui-ci  est  volumineux,  qu'ill 
tient  à  une  dia thèse  et  ne  dépend  pas  d'une  maladie 
locale.  11  est  d'ailleurs  plus  grave  que  l'abcès  aigu, 
parce  qu'il  est  bien  plus  difficile  à  guérir  et  sujet  à 
se  compliquer  d'accidents. 

Traitement  des  abcès  froids.  —  1°  Combattez  la  cause 
locale  ou  générale ,  comme  la  scrofule,  le  rhuma- 
tisme général,  la  cacochymie,  par  des  moyens  appro- 
priés; 2°  hâtez,  par  des  maturatifs  ou  des  irritants 
locaux,  tels  que  les  emplâtres  de  vigo,  de  diachilon, 
de  diabotanum,  l'onguent  de  la  mère,  les  vésica- 
toires,  etc.,  le  ramollissement  ou  la  suppuration  des 
tumeurs  inflammatoires  chroniques  qui  précèdent  les 
abcès  froids;  3°  lorsque  les  tumeurs  sont  ramollies, 
si  l'abcès  est  très-petit,  l'incision  suffit;  s'il  est  gros, 
on  recommande  de  l'ouvrir  et  de  l'irriter  par  la  caus- 
lication,la  cautérisation,  ou  par  un  ou  plusieurs  sétons 
à  demeure  ;  de  l'irriter  ou  le  perturber  par  des  in- 
jections excitantes;  de  l'ouvrir  largement  par  une  ou 
plusieurs  incisions,  ou  étroitement  par  des  ponctions 
successives  et  sous-cutanées,  pour  le  resserrer  peu  à 
peu  et  le  guérir  définitivement  par  compression  ou 
par  incision.  On  l'ouvre  par  caustication  avec  la  po- 
tasse, parce  que  la  caustication  concourt  à  enflam- 
mer les  parois  de  l'abcès  d'une  manière  aiguë  plus 
propre  à  assurer  le  travail  de  la  cicatrisation  qu'une 
inflammation  chronique;  et  comme  Tescarrhe  est  lon- 
gue à  se  détacher,  de  huit  à  douze  jours;  comme  elle 
ne  comprend  pas  toujours  l'épaisseur  entière  de  la  pa- 
roi de  l'abcès,  on  conseille,  en  outre,  de  ponctionner 
l'escarrhe  avec  le  bistouri.  Marc-Antoine  Petit  pré- 
férait {Recueil  des  act.  de  la  Soc.  de  Lyon,  an.  1798)  ou- 
vrir l'abcès  au  moyen  d'une  aiguille  rougie  au  feu.  Il- 


DES   ABCÈS   EN    GÉNÉRAL.  191 

appliquait  successivement  au  besoin  plusieurs  ven- 
touses sur  l'ouverture  pour  en  tirer  le  pus.  Bell 
(Traité  des  ulcères,  trad.  franc.,  p.  52,  par  Bosquillon)  a 
vanté  l'emploi  du  séton  à  travers  l'abcès. 

Les  injections  irritantes  ou  excitantes  ont  été  va- 
riées. Les  uns  ont  employé  le  vin  chaud,  d'autres  des 
liquides  toniques,  astringents,  même  caustiques,  de 
la  teinture  d'iode,  mêlée  d'un  ou  de  deux  tiers  d'eau, 
à  la  manière  de  Martin  (de  Calcutta). 

Les  larges  ouvertures  par  une  ou  plusieurs  inci- 
sions se  rapprochent  de  la  méthode  la  plus  générale 
du  traitement  des  abcès.  Elles  sont  destinées  à  éva- 
cuer largement  le  pus,  à  favoriser  son  écoulement. 
Il  convient  d'y  associer  l'introduction  de  la  charpie 
en  mèche  ou  en  bourdonnets,  pour  absorber  le  pus, 
exciter  la  surface  interne  de  l'abcès  et  favoriser  le 
développement  de  l'inflammation  cicatrisante  aux  dé- 
pens de  l'inflammation  suppurante.  On  peut  même  y 
pratiquer  simultanément  ou  successivement  plusieurs 
excisions  des  parois  décollées  pour  essayer  de  guérir 
à  la  fois  ou  successivement  l'abcès  par  un  pansement 
à  la  charpie  sèche  dans  les  foyers,  et  à  la  bandelette 
cératée  appliquée  sur  les  bords.  Les  ponctions  suc- 
cessives consistent  à  ponctionner  la  peau  et  les 
parties  molles  sous-jacentes  qui  forment  les  parois 
de  l'abcès,  dans  deux  points  distants  l'un  de  l'autre, 
pour  que  les  deux  ouvertures  n'étant  pas  paral- 
lèles ne  se  correspondent  pas.  Pour  cela  il  suffit 
ou  de  faire  glisser  la  peau  dans  un  sens  et  d'en- 
foncer dans  l'abcès  un  bistouri  étroit  ou  un  trois- 
quarts  perpendiculairement,  ou  de  ponctionner  à  la 
base  d'un  pli  fait  à  la  peau  soulevée  dans  un  point, 
puis  de  donner  issue  à  une  partie  du  pus  qui  en 
sort  facilement,  d'abandonner  ce  qui  reste  pour 
répéter  les  mêmes  ponctions,  en  ayant  le  soin  de 


192  CHAPITRE   I. 

les  renouveler  à  chaque  fois  avant  que  l'abcès  n'ait 
repris  son  volume  pripaitif,  et  sans  laisser  l'air  s'in- 
troduire dans  le  foyer.  Pour  éviter  plus  sûrement 
l'entrée  de  l'air,  on  peut  se  servir  du  trois-quarts  plat 
et  de  la  seringue  vissée  de  M.  Guérin.  On  doit  aussi 
éviter  de  pratiquer  les  ponctions  dans  le  même  point 
pour  éviter,  autant  que  possible,  qu'il  ne  s'enflamme 
et  ne  s'ulcère  5  car  alors  il  faudrait  y  pratiquer  une 
large  ouverture. 

Tous  ces  moyens  guérissent,  mais  leur  valeur 
absolue,  et  leur  valeur  relative  aux  cas  oii  l'on 
peut  les  employer  ne  sont  pas  exactement  déter- 
minées. Il  faudrait  pour  cela  de  nombreuses  recher- 
ches expérimentales  comparatives  que  personne  n'a 
faites.  Ces  moyens  d'ailleurs  peuvent  être  accompa- 
gnés des  accidents  de  la  suppuration  exposés  plus 
haut  (Voir  page  121)  et  en  réclamer  le  traite- 
ment. 

Des  abcès  circonvoîsins  ou  de  voisinage. 

Abcès  développés  au  voisinage  et  par  le  fait  du  voi- 
sinage, d'une  partie  enflammée,  sans  découler  de  cette 
partie  enflammée.  Ces  abcès  ont  déjà  été  aperçus  ou 
remarqués  par  plusieurs  observateurs,  entre  autres 
par  mon  maître,  M.  Roux  (Dict.  en  30  v.,  art.  Abcès). 
Mais  ils  sont  si  communs  et  encore  si  peu  connus,  que 
je  crois  devoir  les  décrire  à  part,  pour  les  signaler 
plus  fortement  à  l'attention. 

Les  abcès  les  plus  rapprochés  de  l'organe  en- 
flammé sans  s'y  être  développés,  sans  en  décou- 
ler, se  montrent  dans  le  tissu  cellulaire  sous-cu- 
tané, à  la  suite  d'un  éiysipèle;  dans  le  tissu  sous- 
muqueux,  à  l'occasion  d'une  pharyngite.  Mais  on 
en  trouve  d'autres  qui  sont  beaucoup  plus  éloi- 
gnés,   et  néanmoins  dus    aux   relations   de  conti- 


DES    ABCÈS    EN    GÉNÉRAL.  193 

niiité  qui  existent  entre  la  partie  enflammée  et  l'ab- 
cès qu'elle  a  occasionné  à  distance.  Tels  sont  les  abcès 
circonvoisins  extérieurs  au  conduit  audil if  dans  l'olilc 
externe;  les  abcès  des  joues  consécutifs  à  une  odon- 
tile,  à  une  carie  dentaire,  à  une  gengivite;  les  abcès 
sous-maxillaires  causés  par  les  mêmes  affections  ou 
par  une  amygdalite  ;  les  abcès  extra-pleuraux  déter- 
minés par  unepleurite;  les  abcès  développés  autour 
des  reins  dans  la  néphrite  et  surtout  la  néphrite  cal- 
culeuse  ;  les  abcès  prostatiques  causés  par  une  cystite 
calculeuse,  une  urétiitc-,  les  abcès  du  bassin  par  suite 
de  couches  et  de  mélrite;  les  abcès  circonvoisins  de 
l'anus  préparés  par  des  fluxions  hémorroïdales;  les 
abcèsdes  ganglions  mésentériquesdanslesulcérations 
intestinales;   des  ganglions  sous-auriculaires  et  du 
cou  dans  les  inflammations  du  cuir  chevelu  ou  de  la 
Duque  par  un  vésicatoire  ou  un  séton;  les  abcès  des 
ganglions  des  membres  par  les  inflammations  suppu- 
rantes et  ulcérantes  ou  non  des  membres,  des  organes 
génitaux  et  des  mamelles-,  les  abcès  circonvoisins 
des  os  ou  des  articulations  malades  sans  venir  de  ces 
os  ni  de  ces  jointures,  et  une  foule  d'autres  qui  seront 
soigneusement  indiqués  dans  la  pathologie  spéciale. 
Pour  peu  que  l'on  réfléchisse  à  ces  exemples,  on  re- 
connaîtra que  ces  abcès  sont  dus  à  la  conliguité  et 
parfois  à  la  continuité  de  la  partie  primitivement  en- 
flammée avec  celle  qui  s'est  enflammée  secondaire- 
ment. 

Les  caractères  anutomiques  des  abcès  circonvoisins  ne 
présentent  d'ailleurs  rien  de  remarquable  que  leur 
rapport  de  voisinage  avec  l'inflammation  primitive 
qui  a  causé  Tinflammation  dont  ils  sont  le  résultat 
immédiat. 

Leurs  sijmpiômes  et  leur  marche  sont  peu  en  harmonie 
de  proportion  avec  l'intensité  des  symptômes  et  la 

13 


19Zl  CHAPITRE    I. 

rapidité  de  ia  marche  de  la  phlegmasie  qui  leur  a 
donné  naissance.  On  observe  même  souvent  à  cet 
égard  des  disproportions  choquantes.  Ainsi  les  abcès 
circonvoisins  se  développent  souvent  «autour  d'une 
partie  enflammée  qui  elle-même  ne  suppure  pas. Tels 
sont  les  abcès  sous-cotanés  de  beaucoup  d'érysipèles 
oîi  la  peau  ne  suppure  pas  ,  beaucoup  d'abcès  sous- 
muqueux  du  pharynx  où  la  muqueuse  n'est  qu'en- 
flammée ;  beaucoup  d'abcès  du  bassin  où  le  tissu  de 
l'utérus  échappe  à  la  suppuration  et  n'est  que  modé- 
rément enflammé  ;  beaucoup  d'abcès  articulaires  dont 
la  jointure  ne  suppure  point  et  guérit.  Ces  abcès,  une 
fois  formés,  sont  souvent  si  indépendants  de  l'inflam- 
mation qui  les  a  causés  qu'ils  persistent  lorsqu'elle 
est  guérie  et  produisent  même  de  graves  accidents 
et  la  mort.  C'est  ce  qui  s'observe  surtout  dans  les 
abcès  des  ligaments  larges  circonvoisins  d'une  métrite 
et  qui  ne  paraissent  même  pas  liés  à  la  puerpérie  ; 
dans  les  abcès  de  la  prostate  circonvoisins  d'une 
urétrite^  dans  des  abcès  extra-pleuraux  et  périto- 
néaux  circonvoisins  d'une  pleurite,  d'une  péritonite, 
et  qui  peuvent  s'ouvrir  dans  ia  plèvr.e  ou  le  péritoine  ; 
dans  des  abcès  circonvoisins  d'une  arthrite  qui  s'ou- 
vrent parfois  dans  la  jointure  malade.  Nous  avons 
observé  tout  récemment,  en  1850,  un  fait  de  ce 
genre  plus  extraordinaire  encore. 

Observation  de  mort  par  injection  d'hydrocèle.  -—  Un 
nommé  Thibault,  âgé  de  cinquante  et  un  ans,  d'une 
bonne  santé,  entre  à  l'hôpital  de  la  Charité  pour  y  être 
guéri  d'une  hydrocèle.  Je  l'opère  par  l'injection  alu- 
mineuse;  l'opération  ne  présente  rien  de  particulier, 
aucun  accident,  rien  surtout  qui  annonce  une  infiltra- 
tion de  l'injection  dans  le  tissu  cellulaire  duscrotum,pas 
de  tension  forcée  dans  la  tunique  vaginale  par  l'injec- 
tion et  capable  de  causer  une  infiltration  par  regorge- 


DES    ABCÈS    EN   GÉNÉRAL.  195 

ment,  pas  de  douleur  extraordinaire,  pas  de  sensa- 
tion d'infiltration  sous  les  doigts  qui  tiennent  le  scro- 
tum et  la  tunique  vaginale  du  testicule  sur  la  canule 
du  trois-quarts. 

Cependant,  dès  le  lendemain ,  le  malade  soufifre 
dans  l'aine  et  le  long  de  la  crête  iliaque,  jusqu'aux 
lombes.  Le  scrotum  lui-même  présente  des  symptômes 
inflammatoires  qui,  loin  de  tomber  les  jours  suivants, 
comme  il  arrive  ordinairement,  s'accroissent  et  don- 
nent lieu  au  septième  jour  à  un  abcès  à  lu  racine  des 
bourses,  dans  Faine  correspondante.  Peu  à  peu,  même 
malgré  l'ouverture  de  l'abcès,  la  rougeur  de  la  peau  se 
prolonge  en  dehors  de  la  crête  iliaque;  au  quizième 
jour  l'engorgement  rouge,  pâteux,  crépitant  par  sécré- 
tion gazeuse  que  je  trouve  autour  de  la  crête  iliaque 
droite  et  jusqu'aux  lombes,  m'engage  à  étendre  les  in- 
cisions 5  je  trouve  un  vaste  décoli  ement  que  j'ouvre  lar- 
gement. Cependant  l'abcès  ne  s'est  jamais  montré  au 
niveau  delà  piqûre  faite  par  l'injection;  jamais  le  dé- 
collement ne  s'est  étendu  aussi  bas.  Malgré  tous  mes 
soins,  le  malade  s'affaiblit  par  la  suppuration  et  finit  par 
succomber  au  trente-deuxième  jour  de  l'opération. 

L'autopsie  démontra  l'hydrocèie  radicalement  gué- 
rie par  l'adhésion  des  parois  de  la  tunique  vaginale, 
et  que  le  malade  avait  surtout  succombé  à  un  phleg- 
mon diffus  étendu  de  l'aine  et  du  côté  droit  de  la  ra- 
cine des  bourses  jusqu'aux  lombes,  sans  descendre  par 
conséquent  au  niveau  de  l'ouverture  de  ponction  faite 
à  la  tunique  vaginale.  (Extrait  de  l'observation  recueillie  en 
détails  par  mon  interne  d'alors,  M.  Cribier.Y.  ThèsedeM.Vi- 
lette,  juillet  1851,  p.  36;  Paris.) 

Diagnostic.  —  On  distingue  ces  abcès  des  autres 
parce  qu'ils  se  développent  au  voisinage  d'une  partie 
enflammée,  ulcérée  ou  suppurante,  ou  sur  le  trajet 
des  vaisseaux  lymphatiques  qui  en  sortent,  ou  dans 


196  CHAPITRE   I. 

les  ganglions  lymphatiques  qu'ils  traversent,  parce 
que  la  compression  exercée  sur  ces  abcès  fermés  ne 
fait  pas  refluer  évidemment  le  pus  dans  la  partie  qui 
a  été  la  première  malade;  parce  que  s'il  y  a  suppura- 
tion ouverte  dans  les  deux  parties,  on  peut  s'assurer 
par  le  calhclérisrae  ou  par  des  injections  que  les  deux 
foyers  ne  communiquent  point. Cependant  il  peut  ar- 
river aussi  que  ce  diagnostic  soit  impossible,  comme 
nous  le  prouvera  la  pathologie  spéciale. 

Le  pronostic  des  abcès  de  voisinage  est  variable  et 
subordonné  surtout  à  leur  siège,  à  leur  étendue,  à 
leur  difl'usion,  à  l'intensité  des  symptômes  et  à  leur 
ouverture  au  dehors  ou  à  l'intérieur  d'organes  dans 
lesquels  la  pénétration  du  pus  peut  avoir  des  suites 
fatales. 

Leur  traitement  rentre  dans  le  traitement  général  des 
abcès,  et  réclame  des  soins  et  une  activité  propor- 
tionnés et  relatifs  aux  dangers  qu'ils  font  courir. 

Des  abcès  migrateurs. 

Ces  abcès,  appelés  aussi  par  congestion,  sont  produits 
par  l'accumulation  du  pus  à  une  distance  plus  ou 
moins  éloignée  de  leur  source.  Ils  sont  inexactement 
caractérisés,  généralisés  et  décrits  par  les  auteurs, 
qui  les  présentent  comme  dus  à  la  carie  vertébrale, 
aux  tubercules  ramollis  des  vertèbres,  et  qui  font  de 
l'histoire  particulière  des  abcès  par  congestion  des 
vertèbres,  l'histoire  générale  des  abcès  migrateurs. 
De  pareils  abcès,  s'ils  avaient  leur  siège  à  leur  source 
même,  seraient  idiopathiques,  ossifluents,  tubercu- 
leux, etc.-,  c'est  donc  leur  éîoignement  de  la  partie 
primitivement  malade,  leur  migration  qui  les  carac- 
térise essentiellement. 

Causes..  —  Nés,  comme  les  autres  abcès,  d'inflam- 
mations et  de  suppurations,  ou  de  ramollissements  tu- 


DES   ABCÈS   EN   GÉNÉRAL,  197 

berculeux  aigus  ou  chroniques,  qui  peuvent  avoir 
leur  siège  dans  tous  les  tissus,  dans  tous  les  organes 
sujets  à  ces  affections,  ces  abcès  peuvent  venir  du 
tissu  cellulaire,  du  tissu  fibreux  suppurant,  de  ca- 
vités séreuses  et  synoviales,  de  ganglions  lymphati-  ' 
ques  en  suppuration,  d'os  cariés,  nécrosés,  de  vis- 
cères malades,  comme  le  poumon,  le  foie,  la  rate,  etc. , 
de  masses  tuberculeuses  ou  même  d'autres  lésions 
organiques  dont  la  suppuration  par  son  poids  et  par 
les  qualités  ulcérantes  du  pus  s'est  étendue  peu  à  peu 
à  une  distance  plus  ou  moins  considérable,  sans  que 
les  vertèbres  aient  aucun  privilège  à  cet  égard.  Et  ce 
ne  sont  pas  seulement  les  suppurations  chroniques  des 
abcès  subaigus,  froids  ou  indolents  qui  présentent 
ce  caractère,  ce  sont  même  des  abcès  chauds.  J'ai  vu 
un  abcès  chaud  de  l'aisselle  descendre  jusqu'à  la  crête 
iliaque  au-dessous  du  grand  dorsal  5  un  autre  du  tissu 
cellulaire  des  gouttières  vertébrales  qui,   du  haut 
du  dos,  avait  descendu  jusqu'au  sacrum  dans  la  gaine 
des  muscles  de  la  gouttière.  Des  abcès  chauds  du  cou 
vont  se  rassembler  sous  le  sternum,  dans  le  médias- 
tin,   et  du  médiaslin  sur  les  côtés  de   l'appendice 
xiphoïde  ou  entre  les  cartilages  costaux  ;  des  abcès  de 
la  base  du  poumon  et  du  foie  migrent  dans  la  région 
lombaire;  des  abcès  pelviens  vont  s'accumuler  dans 
la  cuisse,  etc.;  des  abcès  ossifluents  de  caries  pel- 
viennes, ou  venant  du  tissu  cellulaire  des  environs 
de  l'anus,  vont  faire  leur  congestion  au  milieu  de  la 
cuisse  ou  plus  bas;  des  abcès  urineux  présentent  les 
mêmes  caractères,  dans  quelques  cas,  et  sont  à  la  fois 
urineux  et  migrateurs. 

Ils  peuvent  présenter  tous  les  caractères  anatomiques 
des  abcès  en  général,  des  plus  étendus,  des  plus  diver- 
sifiés et  des  plus  compliqués  par  leur  source,  leur  tra- 
jet,  leurs  prolongements ,   leurs  resserrements  et 


198  CHAPITRE    I. 

leurs  dilatations,  et  tous  les  symptômes  et  la  marche  des 
abcès  aigus,  subaigus  ou  froids,  indépendamment 
des  symptômes  propres  à  leur  caractère  migrateur.  Sous 
ce  dernier  rapport  ils  sont  très-fluctuants,  mobiles  par 
le  seul  changement  de  position  du  malade.  Celui-ci 
se  lève-t-il  debout?  le  pus  s'accumule  dans  la  partie 
ou  les  parties  plus  déclives.  Se  couche-t-il?  le  pus 
remonte  vers  sa  source.  La  compression  de  bas  en 
haut  des  dilatations  ou  clapiers  inférieurs,  produit  le 
même  effet;  la  toux,  les  grands  efforts,  au  contraire, 
repoussent  le  pus  hors  des  cavités  intérieures  du 
tronc,  et  augmentent  la  tension  et  le  gonflement  des 
cavités  extérieures  au  tronc  par  le  reflux  de  ce  li- 
quide. 

Ces  abcès,  lorsqu'ils  sont  aigus,  marchent  rapide- 
ment et  s'ouvrent  promptement,  comme  les  abcès 
chauds.  Lorsqu'ils  sont  froids,  ils  mettent  comme  les 
abcès  de  ce  genre,  beaucoup  de  temps  à  s'ouvrir  et 
présentent  alors  les  phénomènes  des  abcès  froids. 
Comme  ces  abcès,  ils  guérissent  quelquefois  sponta- 
nément; mais  cette  heureuse  terminaison  n'est  pas 
commune.  Lorsqu'ils  sont  ouverts,  que  l'air  y  pénètre, 
que  le  pus  s'altère,  tous  les  accidents  de  la  suppura- 
tion, décrits  plus  haut  (p.  121-28),  peuvent  survenir, 
et  le  malade  succomber,  par  les  divers  mécanismes 
indiqués 

Espèces.  —  Parmi  les  abcès  migrateurs,  il  faut  dis- 
tinguer :  1°  les  superficiels  ou  extérieurs,  par  toute  leur 
étendue,  comme  ceux  des  gouttières  vertébrales,  de 
l'aisselle,  des  membres  qui  viennent  de  la  suppuration 
du  tissu  cellulaire  ou  de  ganglions  extérieurs,  et  du  pus 
émigré  au  loin  :  2°  les  extéro-intérieurs,  qui,  des  gan- 
glions ou  du  tissu  cellulaire  du  cou,  fusent  sous  le 
sternum,  ou  du  bassin  dans  la  cuisse,  et  sont  ainsi  en 
partie  extérieurs  et  en  partie  intérieurs;  Z^  les  vis- 


DES   ABCÈS   EN   GÉNÉRAL.  199 

céro-extérieurs,  qui,  du  poumon,  du  foie,  etc.,  voyagent 
plus  ou  moins  loin  aux  environs  vers  la  peau;  4"  les 
viscéro-intérieurs,  qui  émigrent  d'un  viscère  dans  un 
autre  et  s'évacuent  ou  non  par  les  voies  naturelles; 
5°  les  abcès  mi^rsiteurs  ossijluents,  tuberculeux  ou  non. 
Pour  le  moment  ces  cinq  distinctions  suffisent. 

Le  diagnostic  caractéristique  des  abcès  migrateurs  est 
fondé  sur  la  connaissance  de  la  maladie  antérieure, 
qui  en  est  la  source,  sur  les  symptômes  et  sur  la 
terminaison  de  cette  affection ,  sur  l'apparition  de 
l'abcès  migrateur  à  l'extérieur,  sur  ses  caractères 
communs  d'abcès  et  sur  la  mobilité,  le  flux  et  le  re- 
flux dont  il  est  susceptible  par  le  seul  changement  de 
position  et  par  des  compressions  alternatives. 

Le'  diagnostic  distinctif  se  tire  d'abord  de  ce  que  les 
tumeurs  qui  peuvent  ressembler  à  un  abcès  migra- 
teur n'ont  pas  sa  mobilité.  Tels  sont  tous  les  abcès 
non  migrateurs,  les  tumeurs  œdémateuses,  les  kys- 
tes, les  anévrismes.  Si  elles  sont  au  contraire  mua- 
bles  et  mobiles,  comme  les  hernies,  les  varices  de  la 
cuisse,  du  scrotum,  on  les  reconnaît,  en  les  compa- 
rant avec  les  abcès  migrateurs,  à  ce  qu'elles  ont  plus 
de  caractère  des  hernies  ou  des  varices  que  des  abcès 
migrateurs  (V.  hernie,  varice,  varicocellé)^  et  qu'elles 
n'ont  pas  les  antécédents  de  ces  abcès. 

Les  cinq  modes  d'abcès  migrateurs  que  j'ai  expo- 
sés se  distinguent  aux  caraetères  spéciaux  que  j'ai 
indiqués  en  les  mentionnant. 

Pronostic. —  Très-variable  à  cause  des  différences  de 
siège,  d'étendue,  de  complications,  d'importance  des 
organes  et  de  gravité  des  maladies  qui  en  sont  la 
source.  Mais  la  pathologie  spéciale  donnera  sur  ce 
sujet  des  renseignements  plus  précis.  Cependant,  je 
puis  dire  que  plus  ces  abcès  sont  profonds,  étendus, 
que  plus  les  organes  d'oîi  ils  viennent  sont  impor- 


200  CHAPITRE   I. 

tants,  et  leur  maladie  originelle  grave,  plus  aussi  le 
pronostic  est  sérieux  ou  funeste.  L'acuité  des  symp- 
tômes inflammatoires  dans  un  grand  abcès  est  encore 
une  circonstance  aggravante.  En  général,  les  moins 
dangereux  sont  les  abcès  extérieurs,  intéro-exté- 
rieurs,  phlegmoneux  chauds  ou  froids,  parce  que, 
provenant  du  tissu  cellulaire  ou  de  ganglions  exté- 
rieurs, la  maladie  primitive  n'est  pas  d'une  gravité 
extrême,  et  parce  que  l'art  peut  souvent  agir  avec 
efficacité  contre  ces  abcès. 

Traitement.  —  Subordonné  aux  causes  ou  aux  anté- 
cédents de  l'abcès,  et  à  ses  caractères  analomiqiieset 
symptomatiques,  il  doit  l'être  encore,  et  surtout,  à 
celui  des  cinq  modes  signalés  plus  haut,  dont  l'abcès 
fait  partie. 

Ainsi  les  abcès  phlegmoneux  extérieurs  et  aigus 
doivent  être  ouverts  par  des  incisions  multiples  dans 
rétendue  de  leur  trajet  et  dans  le  ou  les  points  les 
plus  déclives,  puis  mollement  comprimés  pour  en 
tenir  les  parois  rapprochées,  après  avoir  passé  des 
sélons  de  l'une  à  l'autre  ouverture.  Si  l'on  n'ob- 
tierit  pas  le  recollement  des  parois,  que  rinflaujma- 
li(m  soit  modérée,  on  peut  essayer  des  injections 
légèrement  toniques  et  aromatiques,  la  bonne  nour- 
riiureet  la  campagne  pour  changer  l'inflammation  et 
la  rendre  plus  cicatrisante  ou  plus  plastique.  Ce 
moyen  est-il  impuissant?  On  peut  unir  les  incisions 
qui  s'y  prêtent  par  leur  alignement,  puis  pratiquer 
des  excisions  simultanées  ou  successives  sur  difle- 
rcnts  points  de  l'abcès,  pour  essayer  de  cicatriser 
ces  points  l'un  après  l'autre,  si  le  malade  se  refuse 
aux  excisions  simultanées. 

Après  ces  excisions  :  pansement  avec  la  bandelette 
cératée  sur  les  bords  des  plaies,  et  de  la  charpie  fine, 
douce  et  non  cératée  dans  les  foyers. 
\ 


DES    ABCÈS    EN    GÉNÉRAL.  201 

Les  abcès  aigus  ou  chroniques,  chauds  ou  froids 
qui  ont  migré  plus  ou  moins  loin  peuvent  être  traités 
par  les  ponctions  sous-cufanées  successives  comnrie 
les  abcès  froids.  S'ils  ne  diminuent  pas  par  les  ponc- 
tions, on  peut  essayer  d'abord  des  injections  excitan- 
tes et  des  la  compression,  enfin  des  incisions  multiples 
et  des  excisions  comme  pour  ceux  qui  sont  aigus. 

Les  autres  abcès  migrateurs  n'offrent  plus  rien  de 
bien  général  dans  leur  traitement.  Je  renvoie  par 
conséquent  à  la  palhologie  spéciale  pour  les  soins 
parliculiers  qu'ils  réclament. 

Ilisioriquecles  abcès.  —  Le  vieillard  de  Cos  emploie  à 
plusieurs  reprises  le  mot  apostème  (iuo'jraTiîç),  que 
Ton  a  Iraduit  plus  tard,  par  abcès,  abscessus  des  latins, 
et  qui  a  la  même  signification,  séparer,  écarler.  Il  con- 
naissait déjà  quelques  signes  de  la  suppuration,  car  il 
dit  :  «  On  peut  juger  que  la  suppuration  s'est  éta- 
blie le  premier  jour  auquel  la  fièvre  de  suppura- 
tion a  commencé,  ou  que  les  premiers  frissons  ont 
paru;  lors  surtout  que  le  malade  se  plaint  de  res- 
sentir un  poids  au  lieu  d'une  douleur  aiguë  dans  la 
partie  ouest  le  mal.  (Trad.  Gardeil,  t.  I,  p.  44,  pro- 
nost.  n°  4  6.)  »  Hi(tpocrale  étudia  surtout  les  abcès 
comme  pliénomène.s  critiques.  Quant  au  traitement, 
il  veut  que  l'on  favorise  l'égale  coction  de  l'abcès,  et 
qu'on  ne  le  laisse  pas  s'ouvrir  spontanément.  S'il  n'est 
pas  également  mûr,  il  est  à  craindre  qu'il  ne  crève 
et  qu'il  ne  se  forme  un  ulcère  très-difficile  à  guérir. 
(Dw  Médecin,  n°  8  ) 

Il  faut  arriver  à  Celse  pour  trouver  une  histoire 
très-avancée  des  abcès.  11  en  parle  en  plusieurs  en- 
droits, et  d'abord  lib.  V,  cap.  xxvin,  u°  II.  Après 
avoir  décrit  le  furoncle,  le  pliyuia,  il  distingue  les 
abcès  superficiels  des  abcès  profonds,  indique  très- 
exactement   leurs*  caractères,  et  propose  pour  les 


202  CHAPITRE   I. 

combattre  divers  moyens  topiques,  tels  que  répercus- 
sifs,  émoUients  ou  maturatifs,  suivant  le  degré  auquel 
le  mal  est  arrivé,  sa  dureté,  etc.  Mais  c'est  surtout 
le  chapitre  qu'il  consacre  aux  abcès  dans  la  partie 
chirurgicale  de  ses  œuvres  qui  mérite  d'être  remar- 
qué (lib.  VII,  cap.  u).  Et  ici  nous  trouvons  un  fait 
d'anatomie  pathologique  très-curieux.  Je  traduis  : 
«  Il  arrive  quelquefois,  mais  rarement,  que  la  partie 
abcédée  est  tapissée  d'une  membrane  que  les  anciens 
appelaient  une  tunique  (tunicam).  »  Il  est  bien  évident 
qu'il  s'agit  ici  de  la  membrane  pyogénique  des  abcès, 
et  non  des  kystes  renfermant  de  la  matière  mélicé- 
rique  ou  athéromateuse.^  que  l'on  a  postérieurement 
confondus  avec  les  abcès  sous  le  nom  d'apostèmes. 
Gelse  décrit  à  part  ces  kystes,  qu'il  distingue  très-net- 
tement. Suivent  de  très-judicieuses  considérations  sur 
les  indications  qui  réclament  l'incision,  la  manière 
de  la  pratiquer,  l'ouverture  des  clapiers  profonds,  la 
résection  des  portions  de  peau  amincie,  etc.  Ce  cha- 
pitre est  assurément  l'un  des  plus  intéressants  que 
nous  ait  laissés  l'art  antique. 

C'est  dans  le  livre  De  timioribus  prœter  naturam  que 
Galien  nous  montre  la  formation  des  abcès.  Quand  le 
pus  ne  trouve  pas  une  issue  libre  pour  s'échapper  au 
dehors,  que  l'art  ne  lui  pratique  pas  une  ouverture,  il 
ronge  la  peau  par  ses  propriétés  corrosives  et  s'écoule. 
Il  dissèque  aussi  les  parties  qui  le  recèlent,  se  creuse 
des  sinus  dont  les  parois  s'indurent  et  se  cicatrisent 
très-difficilement.  Galien  admet  deux  sortes  d'abcès 
ou  apostèmes,  les  uns  produits  par  l'inflammation, 
les  autres  sans  phlegmasie  préalable  et  par  le  fait 
d'une  humeur  acrimonieuse,  qui  creuse  et  détruit  les 
parties  avec  lesquelles  elle  est  en  contact  :  tels  sont 
l'athérome,  le  mélicéris  et  le  stéatôme.  {De  tum.  prœt. 
nat.,  et  De  meth,  med.,  1.  XIV.) 


DES   ABCÈS   EN   GÉNÉRAL.  203 

Aétius  (Tetr.  IV,  Sermo  II,  cap.  xxxii),  et  surtout 
Paul  d'Égine  (lib.  IV,  cap;  xviiï,  et  lib.  VI,  cap.  xxxiv), 
donnent  avec  beaucoup  de  soin  la  thérapeutique  des 
abcès,  mais  sans  rien  ajouter  à  leur  histoire  patholo- 
gique. Les  Arabes,  les  auteurs  du  moyen  âge,  et 
même  ceux  des  siècles  suivants,  confondent  les  ab- 
cès avec  les  apostèmes  (kystes,  loupes),  et  ne  parlent 
de  l'abcès  proprement  dit  qu'à  propos  du  phlegmon 
suppuré.  (V.  Guy  de  Chauliac,  J.  de  Vigo,  Paré,  Fa- 
brice d'Aquapendente,  Pigray,  Verduc,  etc.)  C'est 
aux  apostèmes  seulement  qu'ils  appliquent  la  distinc- 
tion de  chauds  ou  de  froids,  suivant  la  matière  chaude 
(sang,  bile)  ou  froide  (pituite,  atrabile,  eau  ou  air) 
dont  ils  les  supposent  formés. 

Déjà  cependant  nous  voyons  certains  auteurs  em- 
ployer ces  dénominations  pour  les  abcès,  et  appeler 
abcès  chauds  ceux  qui  résultent  de  l'inflammation 
phlegmoneuse 5  affection  aiguë  et  locale,  et  abcès 
froids,  abcès  par  congestion,  ceux  qui  se  forment  lente- 
ment et  qui  sont  produits  par  une  matière  indigeste 
(Marc-Auf.  Severin,  de  Abcess.  recoud,  nat.,  lib.  ii, 
cap.  6  et  17.)  Mais  ces  distinctions  prendront  plus 
tard  une  acception  différente  et  mieux  déterminée. 

Quant  aux  écrivains  plus  récents,  s'ils  parlent  des 
abcès  froids,  c'est  très-loin  du  phlegmon,  après  une 
foule  d'affections  tout  à  fait  différentes  (anévrismes, 
hydropisies,  etc.),  et  souvent  sous  le  nom  de  dépôts 
par  congestion.  (Hévin,  t.  I,  p.  232.) 

Le  méthodique  Callisen  distingue  les  abcès  en  vrais 
ou  faux,  suivant  qu'ils  contiennent  du  pus  ou  une  ma- 
tière analogue  au  pus  ;  en  inflammatoires  ou  métastati- 
ques,  suivant  qu'ils  sont  déterminés  par  une  phleg- 
masie  locale,  ou  bien,  soit  par  une  migration  [niigratio) 
du  pus  d'une  partie  dans  une  autre,  soit  par  le  dépôt 
d'une  matière  morbifîque  dans  une  partie  quelconque. 


204  CHAPITRE    I. 

Il  a  soin  aussi  de  faire  remarquer  que  les  abcès  inflam- 
matoires sont  tapissés  d'une  membrane  qui  s'oppose 
à  l'eflusion  du  pus  dans  les  parties  voisines  et  à  la  ré- 
sorption. Enfin  il  distingue  encore  les  abcès  en  limités 
et  diffus,  en  simples  et  compliqués,  en  bénins  et  malins. 
(Princip.  sijst.  chir.  hod.,  t.  I,  p.  272  et  suiv.  —  Haffn, 
17^8.)  Au  commencement  de  ce  siècle,  quelques  au- 
teurs allemands  décrivent  les  collections  purulentes 
formées  lentement  sous  le  nom  de  tumeurs  lympha- 
tiques. 

Léveillé  indique  plus  précisément  la  distinction 
des  abcès  en  chauds  et  froids  ou  par  congestion,  ces 
deux  dernières  expressions  étant  encore  synonymes, 
et  il  propose  de  n'employer  le  mot  par  congestion 
que  pour  exprimer  le  transport  du  pus  d'une  partie 
vers  une  autre.  Mais  il  ne  suit  pas  cette  division,  il 
préfère  étudier  les  abcès  suivant  leur  siège  anatomi- 
que  {Nouv.  doct.  chir.^  t.  II,  p.  4  74.  Paris,  18 12).  C'est 
dans  Boyer  que  la  grande  division  des  abcès  en  trois 
classes  se  trouve  nettement  posée  et  suivie,  et  cette 
distinction  a,  depuis  lors,  été  généralement  adoptée 
dans  les  livres  classiques  (Delpech,  elc,  les  articles 
de  dictionnaires,  etc.);  nous  l'avons  nous-mème  en 
partie  adoptée  et  suivie.  Nous  avons  seulement  dé- 
laissé la  mauvaise  expression  d'abcès  par  congestion, 
et  généralisé  avec  beaucoup  plus  de  soin  qu'on  ne  le 
fait  l'histoire  des  abcès  migrateurs  qui  le  méritaient 
bien. 

Quant  au  traitement  des  abcès,  il  n'a  pas  fait  de 
progrès  bien  marqués  depuis  les  anciens  5  tout  au 
plus  irouvons-nous  à  noter  l'introduction  de  quel- 
ques caustiques  nouveaux  pour  l'ouverture  des  col- 
lections purulentes  et  l'application  de  la  ponction 
sous  cutanée  à  l'opération  des  abcès  froids  ou  par  con- 
gestion pour  éviter  l'introduction  de  l'air. 


DES   FISTULES.  205 

Sous  le  rapport  de  la  bibliographie,  nous  ne  pou- 
vons que  renvoyer  aux  auteurs  bien  connus  dont  nous 
avons  parlé  et  aux  articles  de  nos  grands  dictionnai- 
res, notamment  à  celui  de  MM.  Roux  et  Bérard  dans 
le  Dictionnaire  en  30  volumes. 

DES  FISTULES. 

Ouvertures  morbides  étroites  donnant  passage  à 
des  malières  normales  ou  morbides  et  tendant, comme 
les  ulcères,  à  persister  au  lieu  de  se  guérir. 

Les  causes  en  sont  variées  :  parmi  les  fistules,  1°  les 
unes  viennent  d'une  inflammation  suppurante,  idio- 
pathique  ou  diathésale  qui  les  a  ouvertes  et  enl re- 
tenues, parce  que  cet!e  suppuration  manque  de 
plasticité,  ou  d'une  suppuration  qui  les  a  formées 
et  du  passage  de  malières  normales  qui  les  entre- 
tiennent*, 2°  les  autres  proviennent  d'une  blessure 
qui  a  ouvert  les  parois  d'une  cavité  ou  d'un  conduit. 
Parmi  les  premières  s'observent  la  suppuration  con- 
sécutive à  l'inflammation  du  tissu  cellulaire,  des  gan- 
glions lymphatiques,  des  os,  etc.,  la  suppuration 
causée  par  un  corps  étranger;  la  su[>puration  déter- 
minée par  des  calculs  formés  dans  l'économie,  comme 
les  calculs  salivaires,  biliaires,  urinaires,  ou  par  des 
rétrécissements  des  conduits  nasal,  salivaire,  uiétral 
qui,  les  uns  et  les  autres,  empêchent  l'écoulement  de 
la  salive,  de  la  bile,  de  l'urine,  et  irritent  par  la  dis- 
tension qu'occasionne  l'accumulation  des  malières 
retenues. 

Les  autres  fistules  produites  par  une  blessure  qui  a 
ouvert  une  cavité  ou  un  conduit  naturel,  sont  trauma- 
tiques.  Leur  ouverture  morbide  est  entretenue  par  le 
passage  des  matières  de  cette  cavité  ou  de  ce  con- 
duit, de  l'air  pour  les  sinus  frontaux ,  la  trachée  ar- 


206  CHAPITRE   I. 

tère,  etc.,  delà  salive,  des  matières  intestinales,  des 
urines  suivant  la  cavité  ou  le  conduit  ouvert. 

Les  distinctions  des  fistules  eh  général  établies  par 
l'illustre  Boyer  d'après  les  causes  de  ces  aflfections 
ne  me  semblent  ni  assez  élevées,  ni  assez  exactes.  Ses 
fistules  cutanées  entretenues  par  l'amincissement  de 
la  peau,  ses  fistules  de  l'aisselle,  etc.,  entretenues  par 
la  perte  du  tissu  cellulaire,  ses  fistules  calleuses,  sont 
plutôt  dues  à  une  inflammation  dont  le  pus  manque 
de  plasticité,  probablement  parce  qu'il  ne  renferme 
pas  assez  de  lymphe  plastique.  En  effet,  lorsqu'on  em- 
pêche leséjourdupus  en  incisantces fistules, îorsqu'en 
y  portant  de  la  charpie  sèche  qui  les  avive,  la  causti- 
cation  par  le  nitrate  d'argent  ou  des  injections  exci- 
tantes qui  y  réveillent  l'inflammation  cicatrisante, 
lorsqu'on  excise  des  parties  amincies  incapables  de 
verser  la  lymphe  plastique  nécessaire  à  la  cicatrisa- 
tion, cette  lymphe  s'y  montre  bientôt,  avec  elle  des 
bourgeons  charnus,  granuleux  et  enfin  la  guérison. 

Caractères  anatomiques.  —  Les  unes  s'étendent  d'un 
tissu  quelconque  cellulaire,  ganglionaire,  osseux,  etc., 
suppurant,  à  la  peau  ou  aux  muquenses,  et  non  d'une 
cavité';  d'autres  de  la  cavité  sécrétoire  d'un  organe 
sécréteur  ou  d'un  conduit  excréteur,  à  la  peau  ou  aux 
muqueuses  et  aux  séreuses.  Celles  qui  s'ouvrent  à  la 
peau  sont  des  fistules  extérieures  que  la  chirurgie  peut 
souvent  guérir;  cellesqui  s'ouvrent  sur  les  muqueuses, 
dans  les  séreuses  sont  intérieures,  et  à  moins  qu'elles 
ne  s'ouvrent  très-près  des  orifices  naturels,  la  chirur- 
gie ne  peut  pas  plus  que  la  médecine  en  obtenir  la 
guérison.  Ces  dénominations  d'extérieures  et  inté- 
rieures sont  préférables  aux  appellations  équivoques 
de  borgnes  externes  ou  internes.  Les  fistules  qui  par- 
tent d'un  tissu  malade  et  non  d'une  cavité  sécrétoire 
ou  excrétoire,  ont  un  cul  de  sac  intérinal,  un  ou  plu- 


DES    FISTULES.  207 

sieurs  orifices  extérieurs,  mais  pas  d'orifice  intérieur. 
Les  orifices  extérieurs  sont  rarement  larges,  souvent 
d'une  étroitesse  imperceptible  et  assez  souvent  obli- 
térés momentanément  par  du  mucus  ou  du  pus  dessé- 
ché. Le  trajet  des  fistules  est  court  ou  long,  quelquefois 
excessivement  long-,  des  fistules  urinaires,  des  fistules 
à  l'anus  s'ouvrent  extérieurement  au-dessous  du  mi- 
lieu de  la  cuisse.  Le  trajet  des  fistules  est  droit  ou  si- 
nueux, étroit  ou  large,  étranglé  et  renflé  dans  cer- 
tains points  ou  uniforme,  compliqué  ou  non  de  cavités 
accessoires,  de  foyers,  de  clapiers  oii  des  matières  peu- 
vent se  rassembler.  La  surface  interne  et  les  parois  de 
ces  conduits  morbides  peuvent  être  souples,  molles 
ou  indurées  et  calleuses  dans  certains  points.  Ces  cal- 
losités ont  joué  un  grand  rôle  dans  la  pathologie  des 
anciens.  Les  fistules  sont  tapissées  à  l'intérieur  pour 
peu  qu'elles  soient  anciennes,  d'une  membrane  pyo- 
gène  analogue  à  celle  des  abcès,  et  le  plus  ordinaire- 
ment grise  ou  ardoisée. 

Symptômes,  —  Ces  conduits  anormaux  donnent  pas- 
sage aux  matières  très- v  ariées  qui  les  entretiennent  par 
leur  écoulement,  au  pus  dans  les  fistules  à  suppuration 
non  cicatrisante,  à  l'air  dans  les  fistules  aériennes,  aux 
larmes,  à  la  salive,  à  l'urine  dans  les  fistules  lacry- 
males, salivaires,  urinaires,  aux  matières  intestinales 
dans  les  fistules  de  ce  nom.  Mais  la  quantité  des  ma- 
tières qui  les  parcourent  et  qui  s'échappent  par  leur 
orifice  extérieur  unique  ou  multiple,  est  variable  et 
parfois  si  petite  qu'on  ne  peut  reconnaître  la  nature 
des  fluides  qui  en  sortent ,  ni  par  la  couleur,  ni  par 
l'odeur.  Quelquefois  aux  écoulements  dont  je  viens  de 
parler  se  joignent  de  la  douleur  et  d'autres  symp- 
tômes locaux.  Les  fistules  traumatiques  une  fois  éta- 
blies offrent  les  mêmes  symptômes,  parce  qu'elles 
sont  entretenues  par  un  fluide  excrété. 


208  CHAPITRE   I. 

Elles  sont  susceptibles  de  présenter  divers  acci- 
dents pendant  leur  durée.  Celles  qui  sont  entrete- 
nues par  une  inflammation  non  cicatrisante,  quand 
elles  sont  longues,  larges,  compliquées  de  clapiers, 
sont  sujettes  à  tous  les  accidents  de  la  suppuration 
(p.  I2l);  mais  plusieurs  sont  encore  sujettes  h  di- 
yers  accidents  particuliers,  à  se  rétrécir,  à  s'obstruer, 
pour  se  rouvrir  un  peu  plus  tard  et  se  jjrolonger  indé- 
finiment. O'iclques-unes  même,  comme  celles  de 
l'anus,  compliquées  de  clapiers  et  abandonnées  à 
elles-mêmes,  peuvent  causer  la  mcti't  ou  y  contribuer, 
comme  je  l'ai  vu  arriver.  Quelquefois,  au  contraire, 
les  voyages,  le  changement  de  lieu,  l'exercice  en 
plein  air,'  l'appétit  qui  augmente,  rcmbonpoinl  qui 
survient,  ])euvent  être  suivis  d'une  guérison  spon- 
tanée, ainsi  que  je  l'ai  vu  dans  les  fistules  suppuran- 
tes. Ce  résultat  est  dû  probablement  à  l'augmenta- 
tion de  la  plasticité  du  sang. 

Le  diagnostic  est  facile  quand  on  est  éclairé  par  les 
antécédents  du  mal,  quand  l'ouverture  de  la  fistule 
est  large  ou  très-visible,  quand  elle  est  ouverte  par 
des  orifices  en  arrosoir;  quand  les  matières  qu'elle  rend 
sont  abondantes  et  bien  caractérisées;  mais  il  y  a  des 
cas  où  tous  ces  caractères  sont  si  peu  prononcés  que 
le  diagnostic  est  difficile  ou  impossible.  On  peut  sou- 
vent s'éc'airer  par  le  catliéléiisme,  mais  pas  toujours^ 
quelquefois  par  des  injections  colorées  et  innocentes 
qui  poussées  par  la  fistule  reviennent  par  le  conduit, 
et  poussées  par  un  conduit  excréteur  reviennent  par 
la  fistule. 

Le  pronostic  est  si  variable  que  je  n'en  puis  presque 
rien  dire  de  général.  Il  varie  en  elTet,  suivant  la  cause 
qui  entrelient  la  fistule,  l'étendue  de  celle-ci,  ses 
complications,  ses  accidents,  les  perles  qu'elle  en- 
traîne, sa  durée,  etc. 


DES   FISTULES.  209 

Le  traitement  des  fistules  exige  de  grandes  modifica- 
tions. Les  fistules  internes  sont  en  général  au-dessus 
des  ressources  de  l'art.  Celles  qui  sont  entretenues 
par  une  suppuration  non  cicatrisante  ne  guérissent 
qu'autant  qu'on  s'oppose  au  séjour  du  pus,  soit 
en  les  ouvrant  largement,  soit  en  excisant  les  tis- 
sus altérés,  amincis,  indurés,  soit  en  enlevant  les 
corps  étrangers  ,  soit  en  excitant  la  cicatrisation  par 
la  cautérisation  au  nitrate  d'argent,  par  des  injec- 
tions stimulantes,  par  la  charpie  sèche,  par  la  bonne 
nourriture,  la  campagne,  l'exercice  en  plein  air,  ou 
par  un  traitement  antidiathésal  approprié.  Celles  qui 
sont  entretenues  par  le  passage  de  matières  normales 
retenues  par  des  rétrécissements,  des  oblitérations 
de  conduits  excréteurs,  réclament  impérieusement  la 
dilatation,  la  réouverture  des  conduits.  Enfin  celles 
qui  ont  été  causées  par  une  plaie  et  ne  sont  aussi  en- 
tretenues que  par  le  passage  de  matières  particu- 
lières, exigent  des  moyens  particuliers  pour  empê- 
cher ce  passage. 

Historique  des  fistules.  —  Le  livre  intitulé  De  Fis- 
tulis  dans  les  œuvres  d'Hippocrate  est  consacré  à 
la  fistule  à  l'anus  et  aux  chutes  du  rectum.  L'au- 
teur parle  à  peine  des  fistules  en  général.  «  Les 
fistules  difficiles  à  guérir,  dit-il,  sont  celles  qui  se 
forment  dans  les  parties  cartilagineuses  et  non  char- 
nues ;  elles  ont  beaucoup  de  profondeur  et  de  sinuo- 
sités; elles  rendent  sans  cesse  une  matière  ichoreuse 
et  présentent  des  carnosités  à  leur  orifice.  Les  pios 
faciles  à  guérir  sont  celles  qui  s'établissent  dans  les 
parties  molles,  charnues  et  non  nerveuses.  »  (  Prénot. 
de  COS.,  chap.  xxvr,  trad.  de  Daremberg,  p.  154.) 

«  Les  fistules,  suivant  Celse,  succèdent  souvent  aux 
abcès  et  aux  différentes  sortes  d'ulcères.  On  appelle 
fistules  des  ulcères  profonds,  étroits,  calleux.  On  left 


210  CHAPITBE   I. 

rencontre  dans  presque  toutes  les  parties  du  corps , 
et  elles  offrent  quelque  chose  de  particulier  dans  cha- 
cune des  régions  oîi  on  les  rencontre.  J'en  parlerai 
d'abord  d'une  manière  générale.  11  y  a  plusieurs  es- 
pèces de  fistules  :  les  unes  sont  courtes ,  les  autres 
profondes;  les  unes  marchent  directement,  les  autres, 
et  c'est  le  plus  grand  nombre,  transversalement.  11  en 
est  de  simples,  de  doubles,  de  triples,  c'est-à-dire 
qui  commencent  par  un  orifice  et  se  terminent  en 
trois  ou  un  plus  grand  nombre.  Ici  elles  sont  droites, 
là  sinueuses,  tortueuses;  tantôt  elles  s'arrêtent  dans 
les  chairs,  tantôt  elles  pénètrent  jusqu'aux  os  ou  aux 
cartilages  ;  et  lorsque  ces  dernières  parties  ne  se  ren- 
contrent pas  sur  leur  passage  elles  parviennent  aux 
viscères  intérieurs.  Certaines  guérissent  facilement, 
d'autres  plus  difficilement,  enfin  il  en  est  d'incura- 
bles (Celse,  lib.  V,  cap.  xxviii,  g  12).  »  Celse  entre 
ensuite  dans  de  longs  détails  sur  les  conditions  qui 
rendent  les  fistules  fâcheuses,  sur  les  moyens  de  re- 
connaître, à  l'aide  de  la  sonde,  quelles  sont  la  forme, 
l'étendue,  la  direction  du  trajet;  quels  sont  les  tissus 
auxquels  il  aboutit,  l'état  dans  lequel  sont  ces  par- 
ties, etc.,  etc..  La  quantité  de  pus  qui  sort  de  l'ori- 
fice, les  différences  que  présentent  ces  écoulements, 
suivant  les  attitudes,  servent  encore  au  diagnostic. 
Quant  au  traitement,  il  employait  surtout  les  escarro- 
tiques  dont  il  variait  considérablement  le  mode  d'in- 
troduction, tantôt  sous  forme  solide,  tantôt  sous 
forme  liquide  ou  pulvérulente,  suivant  le  cas.  Le 
traitement  diffère  selon  que  la  fistule  est  simple , 
calleuse,  double  ou  multiple. 

Celse  avait  connaissance  de  la  membrane  pseudo- 
muqueuse qui  tapisse  les  fistules  anciennes,  je  cite 
textuellement  :  «  Fere  vero  sit,  ut  ea  tunica,  quœ 
inter forame.i  et  integram  carnem  est,  victa  tot  medica- 


DES   FISTULES.  211 

mentis  exeat,  infra  que  «Icus  puram  sit.  »  (Loc.  df.) 
Quant  aux  opérations  proprement  dites,  Celse  dit 
plus  loin  :  «  Si  les  fistules  s'enfoncent  si  avant  qu'il 
soit  impossible  de  pénétrer  jusqu'au  fond,  si  elles 
sont  flexueuses,  si  elles  ont  plusieurs  culs-de-sac, 
il  faut  plus  espérer  de  l'opération  que  des  remèdes. 
(Lib.  VII,  cap.  iv.)  »  Cette  opération,  c'est  l'incision 
et  quelquefois  la  section  des  callosités;  si  la  fistule 
aboutit  à  un  os  carié,  il  faudra,  après  l'incision,  gué- 
rir la  maladie  de  l'os.  Que  faisons-nous  de  plus  au- 
jourd'hui !  Cependant  il  ne  connaît  pas  les  motifs  qui 
justifient  ses  préceptes,  c'est-'a-dire  la  nécessité  de 
changer  l'inflammation  suppurante  eu  cicatrisante.  11 
est  vrai  que  la  chirurgie  de  nos  jours  ne  le  sait  guère 
mieux. 

Galien  constate  aussi  l'origine  des  fistules  qui  suc- 
cèdent le  plus  souvent  à  des  abcès  (De  twn.  prat.  nat.) 
Des  distinctions  établies  par  cet  auteur,  il  résulte  que 
les  anciens  admettaient  trois  sortes  de  surfaces  sup- 
purantes, et  né  tendant  pas  d'elles-mêmes  à  la  cica- 
trisation :  i°  V ulcère^  quand  la  surface  est  entièrement 
à  découvert 5  2'^  le  sinus  ^  quand  elle  est  constituée 
par  une  cavité  comrauniquant  à  l'extérieur  par  un 
orifice  plus  ou  moins  large,  el  enfin,  3°  \a  fistule  qui 
consiste  dans  un  trajet  étroit,  droit  ou  sinueux,  etc.. 
Nous  trouvons  dans  Paul  d'Égine  on  moyen  de  diag- 
nostic propre  a  déterminer  si  la  fistule  est  multiple; 
c'est  d'injecter  un  liquide  par  l'une  des  ouvertures 
extérieures;  la  sortie  de  ce  liquide  par  on  ou  plu- 
sieurs points  apprend  le  mode  de  division  de  la  fis- 
tule. {Lib.  VI,  cap.  77.) 

11  est  facile  devoir  que  les  modernes  ont  peu  ajouté 
aux  connaissances  des  anciens  sur  les  fistules  en  géné- 
ral. Nous  devons  cependant  une  mention  distinc- 
tive  a  Pott,  qui  apprécie  à  sa  juste  valeur  l'irapor- 


212  CHAPITRE   I.  —  DES   INFLAMMATIONS 

tance  des  callosités  et  fait  voir  qu'elles  sont  un  résul- 
tat de  l'inflammation  ;  que  les  irritants  ne  leur  con- 
viennent pas  (QEuv.  chir.^  t'.  Il,  de  la  fistule  à  l'anus). 
Ajoutons  encore  quelques  recherches  d'anatomie  pa- 
thologique sur  la  structure  de  la  pseudo-muqueuse 
qui  tapisse  le  trajet  de  la  fistule  (Dupuytren,  Cliniq. 
chirurgie. y  t.  I.),  et  nous  aurons  exposé  les  principaux 
progrès  qui  composent  l'historique  des  fistules  con- 
sidérées en  général. 

Des  modes  de  l' inflammation  sous  le  rapport  des  causes. 

Les  inflammations  causées  par  le  froid,  la  chaleur, 
c'est-à-dire  les  congélations  et  les  brûlures  doivent 
être  renvoyées  à  la  suite  de  la  gangrène;  les  in- 
flammations par  causes  méca^iiques ,  aux  blessures,  plaies 
et  contusions. 

DES    INFLAMMATIONS    CAUSÉES    PAR    UN    CORPS  ÉTRANGER. 

Causes.  —  Toute  substance  solide,  liquide  ou  ga- 
zeuse qui  ne  participe  pas  à  la  vie  de  l'individu  est 
un  corps  étranger.  Ces  corps  sont  de  différentes  sor- 
tes :  les  uns  sont  venus  du  dehors  et  ne  sont  pas  sus- 
ceptibles de  s'organiser  5  les  autres  faisaient  partie 
d'organes  vivants,  mais  ils  en  ont  été  séparés,  ils  ont 
cessé  de  vivre  et  sont  restés  au  sein  des  tissus,  tels 
sont  les  séquestres  de  la  nécrose.  D'autres  fois  ce  sont 
des  substances  concrescibles,  des  sels  normalement 
contenus  dans  les  liquides  et  qui  se  déposant,  for- 
ment des  aggrégats  dans  différentes  parties  paren- 
chymateuses  ou  cavitaires,  tels  sont  les  calculs  biliai- 
res, rénaux  ou  vésicaux.  Ailleurs,  ce  sont  des  fluides 
normaux  ou  anormaux  réunis  en  collection,  dans  des 


CAUSÉES  PAR  UN  CORPS  ÉTRANGER.         213 

parties  où  ils  ne  doivent  pas  se  rencontrer  (épanche- 
ments  sanguins,  purulents,  abcès  urineux,  etc.). 
Parmi  ces  fluides,  le  sang  peut  s'organiser  ou  être 
absorbé.  Les  autres,  comme  les  urines,  le  pus, 
causent  de  l'inflammation  suppurante,  même  gan- 
greneuse, et  sont  rejetés  au  dehors  ou  causent  la 
mort.  Les  gaz  venus  du  dehors  ou  produits  acciden- 
tellement par  une  sécrétion  viciée,  infiltrés  dans  la 
trame  aréolaire  des  tissus  ou  dans  les  cavités,  peu- 
vent être  résorbés  et  disparaître,  ou  être  rejetés  avec 
la  suppuration  qu'ils  provoquent. 

Symptômes  des  corps  étrangers  SOLIDES  non  mvants.  -— 
Nous  les  décrirons  avec  un  peu  plus  de  détails,  parce 
que  l'action  de  ces  corps  sur  l'économie  est  plus  com- 
mune que  celle  des  autres. 

L'efi'et  le  plus  ordinaire,  le  plus  constant  des  corps 
étrangers  solides  étant  de  déterminer  des  phénomè- 
nes d'inflammation,  nous  devons  les  mentionner  dans 
l'histoire  générale  de  l'inflammation. 

Les  corps  étrangers,  extérieurs  et  solides,  pénè- 
trent soit  parles  ouvertures  naturelles,  soit  par  une 
solution  de  continuité.  Dans  le  premier  cas,  ils  s'ar- 
rêtent à  une  profondeur  variable,  suivant  les  disposi- 
tions de  l'organe  oîi  ils  sont  entrés.  A  cette  catégorie 
se  rattachent  les  corps  étrangers  introduits  dans  les 
paupières,  dans  l'oreille,  dans  les  narines,  dans  les 
voies  respiratoires,  intestinales  ou  génito-urinaires.  Ils 
irritent  la  muqueuse,  avec  laquelle  ils  sont  en  contact, 
et  provoquent  une  sécrétion  plus  abondante,  plus  sé- 
reuse que  le  fluide  normalement  exhalé  par  celle-ci, 
sécrétion  qui  peut  devenir  de  plus  en  plus  épaisse, 
jaune,  puriforme  et  même  être  chargée  de  globules 
pyoiques  quand  l'irritation  est  suffisante.  Lorsque  la 
sécrétion  est  abondante,  souvent  elle  entraîne  le 
corps  étranger  au  dehors  et  en  débarrasse  l'orga- 


214  CHx\PITRE    I.  —  DES   INFLAMMATIONS 

nisme  :  c'est  ce  qui  arrive  pour  l'œil.  D'autres  fois, 
c'est,  en  outre,  par  les  efforts  des  organes  et  des  pa- 
rois des  cavités  splancbniques,  comme  dans  la  toux, 
le  vomissement,  la  défécation,  l'expulsion  des  uri- 
nes qu'ils  sont  rejetés  au  dehors^  d'autres  fois  ils 
causent  des  inflammations  adhésives  entre  les  organes 
creux  et  les  parois  de  leur  cavité  splanchnique,  puis 
une  suppuration  progressive  de  dedans  en  dehors  qui 
chasse  le  corps  étranger  de  l'économie  et  la  guérison 
se  fait.  Enfin  ils  peuvent  causer  la  mort. 

S'ils  ont  pénétré  violemment,  au  moyen  d'une  solu- 
tion de  continuité,  ils  restent  d'abord  fixés  dans  les 
tissus.  Lorsque,  dans  cette  position,  ils  sont  peu  ir- 
ritants, comme  une  balle  de  plomb,  ils  déterminent 
parfois  une  inflammation  légère,  enkistante,  dont  le 
résultat  est  la  sécrétion  d'une  lymphe  plastique. 
Celle-ci  se  coagule,  s'organise  et  forme  une  membrane 
ou  kyste  qui  enveloppe  le  corps  étranger  et  l'isole 
complètement.  Les  corps  enkystés  ne  séjournent  pas 
toujours  indéfiniment  dans  le  lieu  oii  ils  se  sont  arrê- 
tés 5  il  arrive  parfois  qu'au  bout  d'un  temps  variable, 
quelquefois  très-long,  l'économie  qui  semblait  habi- 
tuée à  leur  présence,  s'en  irrite  plus  ou  moins  vi- 
vement. Alors  l'inflammation  suppurative  survient, 
un  abcès  se  forme ,  et  entraîne  le  corps  étranger 
en  s'ouvrant  au  dehors;  alors  la  mort  peut  en  être  la 
suite,  mais  souvent  la  guérison  suit  la  suppuration. 

Un  jour  je  m'aperçus,  par  hasard,  que  je  portaissur  le 
côtéradiairede  l'articulation  métacarpe  phalangienne 
du  pouce  gauche  une  petite  induration,  qui  devenait 
douloureuse  par  la  pression  et  les  frottements;  je  la 
conservai  pendant  trois  ou  quatre  ans  sans  en  soup- 
çonner la  nature;  enfin  elle  s'enflamma  par  des  frot^ 
tements  rudes,  suppura,  et  il  en  sortit,  à  ma  grande 
surprise,  un  morceau  de  capsule  de  fusil,  que  j'avais 


CAUSÉES  PAR  UN  CORPS  ÉTRANGER.  215 

certainement  reçu  à  la  chasse  en  tirant,  et  sans  m'en 
être  aperçu. 

Le  plus  ordinairement  il  se  fait  autour  du  corps 
étranger  une  inflammation  suppurafive  plus  ou  moins 
abondante,  et  en  même  temps  un  travail  d'ulcération 
progressive  marchant  de  dedans  en  dehors  le  plus 
ordinairement,  à  l'aide  duquel  le  corps  peut  chemi- 
ner jusqu'à  l'extérieur,  et  être  ainsi  rejeté  ou  éli- 
miné. CeUa  progression  intéro-extérieure  est,  sui- 
vant Hunter,  une  loi  de  la  vie.  J'ai  déjà  dit  plus 
haut,  qu'à  mes  y€ux  c'est  un  simple  fait  de  méca- 
nique, dû  à  ce  que  le  corps  étranger  et  la  suppu- 
ration éprouvent  généralement  plus  de  résistance  à 
se  porter  en  dedans  qu'en  dehors,  h  ce  que  les  tis- 
sus extédeurs  se  laissent  plus  facilement  distendre 
et  amincir  que  les  tissus  opposés  appuyés  les  uns  sur 
les  autres.  Mais  alors,  dira-t-on,  il  n'en  est  pas  tou- 
jours ainsi?  le  travail  de  migration  au  lieu  de  se  faire 
vers  l'extérieur  se  fait  quelquefois  vers  une  cavité 
viscérale,  le  péritoine,  la  plèvre,  et  l'inflammation  qui 
en  résulte  peut  amener  la  mort.  Sans  doute  une  ré- 
sistance particulière,  une  aponévrose,  un  obstacle 
qui  nous  échappe  peut  faire  dévier  l'ulcération  pro- 
gressive, comme  les  eaux  d'une  montagne  arrivées 
près  de  sa  surface  peuvent  rentrer  dans  son  sein  par 
un  détour,  pour  en  ressortir  beaucoup  plus  loin. 

Certains  corps  aigus  qui  ont  été  avalés  percent 
sans  accident  les  organes  digestifs  qui  se  ferment, 
puis  voyagent  au  loin  dans  les  tissus.  Les  aiguilles, 
les  épingles  sont  dans  ce  cas.  Au  bout  d'un  certain 
temps  ils  arrivent  à  la  peau,  et  sortent  souvent  sans 
causer  la  moindre  suppuration,  en  produisant  seule- 
ment une  ulcération,  une  perforation  qui  se  cicatrise 
immédiatement  après  leur  passage. 

Le  diagnostic  est  quelquefois  assez  difficile,  surtout 


216  CHAPITRE    I.  —  DES   INFLAMMATIONS 

lorsqu'il  n'y  a  pas  de  plaie  extérieure  et  que  le  corps 
étranger  réside  dans  une  cavité  naturelle.  Les  anté- 
cédents racontés  par  le  malade  peuvent  mettre  sur 
la  voie  -,  la  douleur  qui  se  fait  sentir  dans  un  point  dé- 
terminé, l'examen  à  l'aide  du  doigt,  quand  il  y  a  une 
ouverture  extérieure,  à  l'aide  d'une  aiguille  à  acu- 
puncture, qui  décèlent  la  présence  du  corps  anormal, 
rendent  quelquefois  le  diagnostic  certain.  Dans  le  cas 
oîi  il  y  a  plaie  extérieure,  il  n'est  pas  toujours  aisé  de 
rencontrer  le  corps  étranger,  il  faut  souvent  le  cher- 
cher fort  loin  du  point  par  lequel  il  a  pénétré,  et 
dans  une  direction  qu'au  premier  abord  il  semblerait 
n'avoir  pu  suivre.  Cela  est  vrai  surtout  si  le  corps 
étranger  est  une  balle  lancée  par  une  arme  à  feu,  ou 
s'il  s'est  écoulé  un  certain  temps  depuis  l'accident. 

Le  pronostic  est  très-variable  si  le  corps  s'est  en- 
kysté; il  peut  demeurer  fort  longtemps,  toute  la  vie 
même,,  emprisonné  dans  l'organe  où  il  s'est  arrêté 
sans  manifester  sa  présence  par  aucun  accident,  alors 
même  que  cet  organe  est  très-important  pour  la  vie. 
C'est  ce  qui  est  arrivé  pour  des  balles  logées  dans  le 
cerveau,  le  cœur  ou  le  poumon.  D'autres  fois  la  pré- 
sence du  corps  étranger  dans  une  partie  en  appa- 
rence peu  importante  peut  amener  des  conséquences 
fort  graves;  ainsi  des  noyaux,  de  petits  cailloux  in- 
troduits dans  l'oreille  ont  amené  des  otites  fort  gra- 
ves, avec  extension  de  l'inflammation  et  de  la  sup- 
puration à  l'oreille  interne,  aux  os,  au  cerveau  et  à 
ses  membranes,  et  par  suite  la  mort.  Ces  phénomè- 
nes se  montrent  quelquefois  même  après  l'issue  na- 
turelle ou  artificielle  du  corps  étranger,  quand,  par 
sa  présence  prolongée,  il  avait  violemment  enflammé 
ces  parties.  Les  corps  étrangers,  irréguliers,  héris- 
sés de  pointes  ou  de  parties  tranchantes,  sont,  par 
cela  même,  plus  dangereux  que  les  autres. 


CAUSÉES  PAR  UN  CORPS  ÉTRANGER.         217 

Traitement.  —  La  première  idée  qui  se  présente  a 
l'esprit  dans  le  cas  de  corps  étranger,  c'est  d'extraire 
celui-ci.  Il  peut  cependant  j  avoir  des  contre-indi- 
cations, par  exenaple,  si  le  corps  étranger  bouchant 
l'ouverture  faite  à  une  grosse  artère  ou  au  cœur, 
son  extraction  devait  être  suivie  de  la  mort.  Par  le 
fait  de  sa  position  dans  une  partie  toute  remplie  de 
vaisseaux  et  de  nerfs  ou  derrière  un  organe  impor- 
tant, les  manœuvres  nécessaires  à  l'ablation  du  corps 
pourraient  être  plus  dangweuses  que  son  séjour,  sur- 
tout quand,  par  sa  forme  et  sa  nature,  il  ne  doit  pas  oc- 
casionner d'accidents  bien  graves.  Quand  l'extraction 
peut  ou  doit  avoir  lieu,  elle  se  fait,  soit  tout  simple- 
ment à  l'aide  des  doigts,  soit  à  l'aide  d'injections  mu- 
cilagineuses  ou  huileuses  qui  facilitent  son  glissement 
dans  certains  canaux,  dans  le  conduit  auriculaire  par 
exemple,  soit  enfin  à  l'aide  de  pinces,  de  curettes, 
de  gouttières,  de  poinçons,  de  tarières  diversement 
modifiés,  suivant  la  configuration  du  corps,  le  lieu 
qu'il  occupe,  le  trajet  qu'il  faut  parcourir  pour  l'at- 
teindre, etc.  Il  est  souvent  nécessaire  d'avoir  re- 
cours à  des  incisions,  soit  pour  agrandir  l'orifice 
d'entrée,  soit  pour  mettre  le  corps  à  découvert,  lors- 
que après  un  trajet  assez  long  ou  très-sinueux  il  est 
venu  se  placer  à  peu  de  distance  de  l'enveloppe 
extérieure.  (Voy.  plus  bas,  Plaies  compliquées  des  corps 
étrangers.)  Pour  éviter  l'inflammation  on  emploiera  les 
moyens  ordinaires,  mais  surtout  les  émissions  san- 
guines locales,  les  topiques  émollients;  c'est  ici  que 
les  réfrigérants,  l'irrigation,  les  fomentations  fraîches, 
peuvent  rendre  de  grands  services. 

Les  corps  étrangers  introduits  dans  les  voies  natu- 
relles peuvent  réclamer  des  moyens  plus  spéciaux. 
Il  en  sera  question  dans  la  pathologie  spéciale. 


21'8  CHAPITRE    I.  —  INFLAMMATION 

INFLAMMATION  par  CAUSE  CHIMIQUE. 

Causes.  —  Les  corps  solides,  liquides  ou  gazenx, 
doués  de  propriétés  chimiques  irritantes  appliqués  sur 
les  tissus  vivants  déterminent  l'inflammation.  C'est 
surtout  sur  la  peau  que  ces  effets  sont  appréciables; 
tantôt  il  y  a  seulement  rougeur  intense,  tantôt  sécré- 
tion séreuse  (vésicules,  bulles),  ou  purulente  (pustu- 
les), et  enfin  si  la  substance  est  corrosive  (acides  et 
alcalis  concentrés),!!  peut  y  avoir  escarrification  plus 
ou  moins  profonde  au  point  de  contact.  Mais  cette 
gangi:ène  artificielle  est  toujours  accompagnée  d'une 
phlegmasie  locale  des  parties  qui  n'ont  pas  été  assez 
gravement,  assez  profondément  lésées  pour  être  es- 
carrifiées. 

Lésions  et  symptômes.  —  Les  escarres  sont  sèches  ou 
molles  suivant  la  rapidité  de  la  désorganisation  la  na- 
ture du  caustique.  Elles  restent  adhérentes  d'abord  aux 
tissus  sous-jacents,  puisse  détachent  ultérieurement 
par  une  inflammaîion  ulcérative  et  snppurative;  après 
quoi  l'inflammalion  devenant  cicatrisante  guérit,  ou 
reste  suppurante,  et  peut  entraîner  la  mort.  Lorsqu'il 
s'agit  des  parois  d'un  organe  creux,  celui-ci  peut  être 
perforé,  à  la  chute  de  l'escarre;  de  là  des  accidents  se- 
condaires souvent  mortels,  comme  il  arrive  quand 
l'estomac  est  percé  et  que  les  matières  qu'il  contient 
s'épanchent  dans  le  péritoine  qu'elles  enflamment. 

Le  diagnostic  est  fondé  sur  la  connaissance  des  cau- 
ses des  lésions,  des  symptômes,  de  la  marche,  mais 
quand  les  lésions  sont  incomplètement  connues  le 
diagnostic  est  incomplet  et  obscur. 

Le  fronostic  est  en  rapport  avec  l'étendue,  l'inten- 
sité de  l'inflammation,  l'importance  de  l'organe  lésé. 

Traitement.  —  Les  différents  degrés  d'inflammation 


PAR    CAUSE    CHIMIQUE.  21^ 

sont  surtout  combattus  par  les  moyens  locaux  réfri- 
gérants, émollients,  et  au  besoin  par  les  émissions 
sanguines.  Mais  la  première  chose  à  faire,  surtout 
quand  il  s'agit  d'un  caustique,  c'est  d'enlever  l'agent 
qui  cause  l'inflammation.  A  l'intéiienr,  pour  l'esto- 
mac par  exemple,  il  faudrait,  soit  neutraliser  les 
acides  par  les  alcalis,  et  réciproquement,  soit  les 
étendre  par  l'ingestion  d'une  grande  quantité  d'eau. 
S'il  y  a  perforation  d'un  viscère  creux,  pour  empê- 
cher Fépanchement  des  matières  qu'il  contient,  il 
faut  un  repos  absolu;  l'inflammation  sera  combat- 
tue par  les  antiphlogistiques  et  les  douleurs  par  l'o- 
pium à  hautes  doses. 

INFLAMMATIONS    DIFFUSES    ET    DÉCLIVES. 

Les  phlegmasies  diffuses  sont  celles  qui  sont  répan- 
dues les  unes  près  des  autres,  comme  si  elles  avaient 
été  semées  dans  le  même  lieu  et  résultaient  de  la  dis- 
persion d'une  foule  d'inflammations  voisines  peu  éten- 
dues. Elles  sont  liées  les  unes  aux  autres  par  leur  voi- 
sinage, quoiqu'elles  se  développent  ordinairement 
d'une  manière  progressive.  Les  inflammations  dé- 
clives sont  celles  que  la  déclivité  influence  d'une  ma- 
nière remarquable.  Je  les  réunis  avec  les  diffuses, 
parce  qu'elles  ont  des  rapports  très-étroits  sous  les 
points  de  vue  des  altérations,  des  causes,  des  symp- 
tômes, de  la  marche,  des  terminaisons  et  du  traite- 
ment. Tels  sont  les  phlegmons  appelés  diffus,  les 
phlegmasies  consécutives  aux  saignées  ,  les  pana- 
ris, etc.  Je  n'appelle  point  ces  inflammations  du  nom 
de  phlegmons  diffus,  parce  qu'elles  attaquent  tous  les 
tissus  mous  et  non  pas  seulement  le  tissu  cellulaire, 
comme  l'indiquerait  le  mot  phlegmon. 

Causes.  —  Les  phlegmasies  diffuses  se  développent 


220  CHAPITRE    I.  —  INFLAMMATIOxNS 

parfois  spontanément  en  apparence,  mais  en  réalité 
sous  l'influence  d'une  disposition  morbide  particu- 
lière, parfois  même  d'une  diatlièse  qui  se  caractérise 
de  plus  en  plus  clairement,  par  l'opiniâtreté  de  l'in- 
flammation à  s'aggraver  chaque  jour  davantage,  sans 
cause  appréciable,  malgré  le  traitement  le  plus  ra- 
tionnel. 

La  rareté  de  ces  affections  dans  les  parties  élevées 
du  corps,  leur  fréquence  excessive  dans  les  deux 
tiers  inférieurs  des  membres  thoraciques  et  abdomi- 
naux, d'autres  faits  déjà  cités  (Paf/io/.  gfénér.,  p.  265), 
et  d'autres  qui  le  seront  au  traitement,  prouvent 
que  la  déclivité  est  une  des  causes  les  plus  ac- 
tives des  phlegmasies  diffuses,  comme  nous  l'avons 
dit  dans  la  Pathologie  générale.  S'il  est  une  chose  qui 
m'étonne,  c'est  que  cette  conséquence  n'ait  pas  en- 
core frappé  les  esprits  et  qu'on  n'ait  pas  reconnu 
qu'il  en  résulte  un  mode  particulier  de  phlegmasies 
qui  méritent  le  nom  d'inflammations  déclives. 

Les  causes  particulières  les  plus  communes  sont 
des  souffrances,  des  lésions  physiques,  mécaniques  et 
même  chimiques  des  parties  inférieures  des  membres 
aidées  du  concours  de  la  'déclivité.  Néanmoins  ce 
concours  n'est  pas  indispensable.  En  efî'et,  l'on  voit 
parfois  survenir  des  phlegmasies  diff'uses  au  cou,  au 
dos,  au  ventre,  spontanément,  sans  violence  exté- 
rieure, sans  blessure;  ou  à  la  jambe,  à  la  suite  d'une 
fracture,  sans  que  le  membre,  après  la  fracture,  ait 
été  soumis  à  la  déclivité.  Alors  l'inflammation  n'est 
que  diffuse.  Mais,  dans  la  grande  majorité  des  cas, 
ces  inflammations  naissent  du  concours  d'une  bles- 
sure grave  ou  légère  et  de  la  déclivité.  Alors  elles 
ne  sont  pas  seulement  diffuses ,  elles  sont  encore 
déclives.  Ainsi  on  les  voit  survenir  aux  pieds,  aux 
jambes  à  la  suite  de  marches  forcées,  de  la  coupure 


DIFFUSES   ET   DÉCLIVES.  221 

d'un  cor  aux  pieds  qui  a  entamé,  à  peine,  la  surface 
du  derme,  d'une  contusion  du  pied  et  de  la  jambe, 
d'une  blessure  anatomique  aux  doigts  que  l'on  sup- 
pose envenimée,  d'une  coupure  aux  doigts  chez  un 
boucher,  quoiqu'on  ne  puisse  la  supposer  envenimée, 
d'une  simple  piqûre  d'aiguille  aux  doigts  chez  une 
couturière,  d'une  simple  saignée  à  la  veine  par  la 
lancette  la  plus  propre  et  la  plus  acérée  que  l'on 
suppose  sans  raison,  par  préjugé,  malpropre  ou  peu 
tranchante,  d^  l'écorchure  la  plus  légère,  de  l'arra- 
chement des  saillies  épidermiques  du  bout  des  doigts 
désignées  sous  le  nom  d'envies,  en  un  mot  des  lésions 
physiques  les  plus  légères  et  les  plus  innocentes  dans 
les  parties  élevées  du  corps  et  des  membres,  oîi  l'on 
voit  si  rarement  des  phlegmasies  diffuses.  Mais  pour 
que  ces  causes  si  légères  produisent  des  affections  si 
sérieuses,  il  faut  que  le  blessé,  trompé  par  l'innocuité 
apparente  du  mal,  laisse  la  blessure  dans  une  situa- 
tion basse  ou  déclive  qui,  de  concert  avec  l'irritation 
causée  par  la  blessure,  concourt  à  y  appeler  le  sang, 
à  l'y  fixer  et  à  engendrer  l'inflammation  diffuse,  que 
la  partie  lésée  soit  tenue  au  repos  ou  en  activité,  que 
le  patient  reste  immobile,  marche  ou  travaille. 

Marche  et  symptômes,  —  Les  inflammations  diffuses 
commencent,  ainsi  qu'une  foule  d'autres,  par  une 
fièvre  d'invasion,  quand  elles  sont  spontanées  5  par 
les  altérations  matérielles  et  les  symptômes  locaux 
du  gonflement,  de  la  rougeur,  si  la  phlegraasie  s'étend 
à  la  peau ,  par  de  l'œdème,  de  la  douleur,  de  la  cha- 
leur, etc. 5  mais  ces  phénomènes,  au  lieu  de  se  cir- 
conscrire et  de  s'arrêter  en  quelques  jours,  s'accrois- 
sent progressivement.  L'infiltration  œdémateuse,  d'abord 
claire  et  limpide,  se  trouble,  blanchit,  s'épaissit,  de- 
vient puriforme,  parfois  légèrement  poisseuse,  adhé- 
rente aux  tissus  voisins,  en  sorte  qu'il  en  résulte  un 


222  CHAPITRE   I.  —  INFLAMMATIONS 

liquide  plus  ou  moins  fluide,  et  non  toujours  adhéreM 
etteuace,  comme  on  l'a  dit. 

Souvent  il  s'y  joint,  sur  les  membres  surtout,  des 
lignes  rougesqui  suivent  les  lympathiques,  et  des  en- 
gorgements douloureux  de  leurs  ganglions  qui  annon- 
cent l'inflammation  des  uns  et  des  autres  par  voisi- 
nage. Les  phlegmasies  diff'uses,  et  surtout  celles  qui 
sont  déclives,  abandonnées  à  elles-mêmes,  finissent 
toujours  ainsi,  par  suppuration  et  par  ulcération,  et 
forment  trois  espèces  d'inflammations  distinctes: 

1°  La  cellulo-dennite  ulcéreuse; 

2°  La  cellido-dermite  diffuse; 

Z^  V inflammation  diffuse  profonde. 

Mais  aucune  ne  s'accompagne  de  symptômes  ma- 
nifestes et  constants  d'empoisonnement,  pas  même 
celles  qui  sont  produites  par  des  blessures  de  dissec- 
tion, en  sorte  que  tout  ce  que  l'on  dit  de  leur  empoi- 
sonnement est  faux  dans  beaucoup  de  cas. 

i"  La  cellido-dermiie  ulcéreuse  est  une  phîegmasie 
légère,  peu  étendue  ou  d'une  étendue  médiocre,  peu 
ou  pas  difi'use  réellement,  mais  essentiellement  pro- 
duite par  le  concours  de  la  déclivité  et  d'une  lésion 
physique  légère  5  c'est  parfois  la  simple  égratignure 
de  la  peau  par  les  ongles  ou  une  contusion.  Elle  se 
termine  par  l'ulcération  et  la  suppuration  de  la  sur- 
face, ou  de  l'épaisseur  de  la  peau  et  du  tissu  cellu- 
laire sous-cutané.  Nous  la  décrirons  en  particulier  à 
l'occasion  des  maladies  des  jambes  avec  les  ulcères 
des  jambes,  parce  qu'elle  en  est  la  cause  la  pluscom- 
amne. 

2°  La  celluLo -  dermiie  diffuse  s'étend  davantage. 
Elle  se  montre  dans  le  tronc,  mais  surtout  dans  les 
deux  tiers  inférieurs  des  membres  supérieurs  et  infé- 
rieurs par  le  concours  de  la  déclivité.  Le  gonflement 
qu'elle  présente  d'abord,  accompagné  d'une  infiltra- 


DIFFUSES    ET    DÉCLIVES.  223 

tion  œdémateuse  considérable,  devient  bientôt  mou, 
spongieux  au  toucher,  comme  de  la  filasse  mouillée, 
conserve  l'impression  du  doigt,  et  passe  alors  à  la  sup- 
puration. La  rougeur  de  la  peau  est  évidente,  et  pré- 
sente surtout  de  longues  traces  rouges,  rubanées  ou 
linéaires,  qui  suivent  le  trajet  des  vaisseaux  lympha- 
tiques enflammés,  et  aboutissent  aux  ganglions  gonflés 
où  se  rendent  ces  vaisseaux.  La  douleur  est  vive  sur  les 
points  rouges  et  dans  les  ganglions  lymphatiques,  lors 
même  qu'ils  ne  sont  pas  gonflés.  Souvent  à  ces  symptô- 
mes se  joignent  les  phénomènes  et  les  altérations  de  ré- 
traction décrites  plus  haut.  Du  sixième  au  quinzième 
jour,  le  tissu  cellulaire,  déjà  infiltré  de  lymphe  plasti- 
que, s'infiltre  de  gouttelettes  miliaires  de  pus  qui 
grossissent  chaque  jour,  qui  se  confondent  avec  les 
gouttelettes  voisines  et  forment  de  petits  abcès.  Alors 
la  mollesse  spongieuse  de  la  partie  est  plus  pronon- 
cée; elle  est  sans  élasticité  et  ne  donne  pas  la  fluctua- 
tion franche  des  abcès  circonscrits.  Alors  aussi  se  dé- 
cèlent des  ulcérations  intéro-estérieures  sous-cuta- 
nées qui  amincissent  graduellement  la  peau,  et  la  dé- 
collent ordinairement  sans  y  produire  d'escarre,  de 
gangrène,  comme  l'a  dit  Dupuylren.  On  ne  voit,  en 
efîet,  que  rarement,  et  par  exception,  des  escarres 
gangreneuses  s'y  former.  Nous  avons  démontré  {Pa- 
thol.  génér.,  p.  268)  que  la  peau  vit  amincie,  sans  se 
recoller,  et  cela  dans  des  étendues  considérables, 
pendant  des  mois  entiers.  Si  elle  se  perforait  ordi- 
nairement par  gangrène,  et  par  suite  de  la  destruc- 
tion de  ses  vaisseaux  capillaires,  détruits  avec  le  tissu 
cellulaire,  comme  le  veut  Dupuytren ,  c'est  alors 
qu'elle  devrait  se  gangrener.  Or,  c'est  précisément 
ce  qui  n'arrive  pas,  dans  la  grande  majorité  des  cas 
du  moins.  On  voit,  au  contraire,  les  points  oii  la  peau 
est  le  plus  mince  s'ulcérer  successivement  de  dedans 


22k  CHAPITRE    I.  —  INFLAMMATIONS 

en  dehors,  comme  on  les  a  senti  s'amincir.^  et  le  pus 
s'écouler  au  dehors  en  entraînant  des  lambeaux  de 
tissu  cellulaire  plus  ou  moins  considérables,  que  l'on 
compare  aux  bourbillons  des  furoncles  et  de  Tan- 
Ihrax,  et  que  l'on  dit  gangrenés.  Nous  discuterons 
cet  autre  fait  plus  bas,  et  nous  prouverons,  je  crois, 
que  ces  bourbillons  ne  sont  pas  encore  de  la  gan- 
grène. 

Cependant,  à  ces  symptômes  locaux  et  circon voi- 
sins se  joignent  graduellement,  et  proportionnelle- 
ment à  l'intensité  des  phénomènes,  à  l'acuité  de  la 
marche  de  l'inflammation  et  à  son  étendue,  la  foule 
des  symptômes  de  la  fièvre  sympathique  des  inflam- 
mations, décrite  un  peu  plus  haut.  De  plus,  il  y  a 
de  la  constipation,  et  plus  souvent  du  dévoiement, 
par  suite  de  l'inflammation  intestinale  qui  aggrave 
l'état  du  malade,  et  annonce  que  l'affection  s'univer- 
salise après  avoir  été  locale. 

Si  l'inflammation  et  la  suppuration  sont  vastes  et 
étendues,  comme  il  arrive  souvent;  si,  après  qu'elles 
ont  décollé  largement  la  peau,  on  ne  sait  pas  leur  oppo- 
ser un  traitement  convenable,  la  fièvre  peut  diminuer 
sans  cesser,  devenir  chronique,  hectique  même,  par 
sa  continuité,  par  ses  exacerbations  nocturnes,  quoi- 
que faibles;  par  l'épuisement,  la  maigreur  qu'entraî- 
nent la  suppuration,  une  diarrhée  et  des  sueurs  con- 
tinuelles. Alors  le  malade  peut  tomber  dans  le  ma- 
rasme et  finir  par  succomber.  Souvent,  il  résiste  néan- 
moins; mais  la  peau  reste  indéfiniment,  des  mois,  plus 
d'un  an,  ulcérée,  trouée,  décollée  des  aponévroses 
sous-jacentes,  sans  que  l'on  puisse  parvenir  à  cicatri- 
ser les  foyers  par  le  repos,  des  injections,  et  une 
compression  appropriée  persévérante.  Il  peut  encore 
rester  des  rétractions  qui  gênent  les  mouvements. 

3°  Les  inflammations  diffuses  profondes  présentent  des 


DIFFUSES    ET   DÉCLIVES.  225 

caractères  analogues  à  ceux  de  la  forme  précédente. 
Elles  peuvent  avoir  lieu  spontanément,  par  trauma- 
tisme seulement,  ou  en  même  temps  par  blessure  et 
par  déclivité.  Leurs  symptômes  locaux  et  circonvoisins 
sont  plus  étendus  et  plus  profonds.  En  même  temps 
qu'ils  s'étendent  ordinairement  à  la  peau  et  au  tissu 
cellulaire  sous-cutané,  comme  dans  le  cas  précé- 
dent,  ils   deviennent  plus  profonds,   des  douleurs 
interrausculaires  se  manifestent  sous  les  aponévroses 
d'enveloppe  qui  étranglent  les  parties  enflammées. 
Quelquefois  il  n'y  a  pas  de  symptômes  inflammatoires 
cutanés  ou  sous-cutanés  d'abord,  mais  ils  ne  tardent 
pas  à  se  développer.  11  y  a  une  tuméfaction  séreuse 
avec  sécrétions  organisables  considérables,  puis  une 
fièvre  sympathique  intense.  Bientôt,  ordinairement 
vers  le  sixième  jour  environ,  mais  parfois  plus  tard, 
la  suppuration  et  l'ulcération  du  tissu  cellulaire  s'é- 
tablissent et  augmentent  en  même  temps.  La  suppu- 
ration commence ,  comme  dans  les  phlegmons  cuta- 
néo-cellulaires  diffus,  par  gouttelettes  et  dans  une 
foule  de  points  divers;  les  foyers  finissent  par  se 
réunir  en  grande  partie,  à  mesure  qu'ils  augmentent 
de  volume.  Par  suite  de  cette  suppuration  multiple 
et  de  l'ulcération  intéro-extérieure  qui  l'accompagne 
et  qui  s'étend,  des  fragments  de  tissu  cellulaire  en- 
tièrement isolés  ou  en  grande  partie  séparés  de  toutes 
les  parties  voisines  se  détachent  en  bourbillons  spon- 
gieux, mous,   comme   des  boulettes  ou  des  bour- 
donnets  d'étoupe  ou  de  coton  qui  seraient  imprégnés 
du  pus  oii  ils  auraient  été  immergés  5  cependant  l'ul- 
cération continuant  en  mênie  temps  sa  marche  dé- 
vorante, ronge,  peu  à  peu  la  peau  de  dedans  en 
dehors,  et  la  perfore  successivement  d'un  plus  ou 
moins  grand  nombre  d'ouvertures  après  l'avoir  amin- 
cie sans  la  gangrener,  alors  le  pus  s'écoule  entraî- 

15 


22(5  CHAPITRE    I.  —  INFLAMMATIOMS 

nant  avec  lui  les  lambeaux  du  tissu  cellulaire  déta- 
ché. On  a  coutume  de  dire  que  ces  bourbillons  de 
tissu  cellulaire  sont  du  tissu  cellulaire  gangrené. 
Cela  se  répète,  surtout  d'après  Dnpuylren,  à  l'école 
de  Paris;  c'est  l'écho  prolongé  des  paroles  de  ce  chi- 
rurgien célèbre.  Je  demanderai  pourtant  à  présenter 
quelques  réflexions  à  ce  sujet. 

Sans  doute  les  bourbillons  du  tissu  cellulaire  na- 
geant dans  le  pus  d'une  suppuration  diffuse,  détachés 
de  toutes  parts  à  leur  circonférence,  sont  bien  morts. 
Si,  cependant,  Dnpuylren  et  ses  échos  ont  voulu 
exprimer  que  celte  mort  est  une  affection  sem- 
blable au  sphaeèle  d'un  membre  enflammé  qui  meurt 
et  se  sépare  ensuile  par  nne  inflammation  ulcérative 
éliminatoire,  il  est  très-probable  qu  ilsse  sont  trom- 
pés. En  effet,  comime  les  ibo'urbillons  du  phlegmon 
diffus  s' écoulent  d'eux-mêmes,  avec  la  suppuration, 
rien  ne  prouve  (ju'ils  ne  soient  pas  sé()arés  par  une 
ulcération  circonférenlietle  avant  d'èlre  morliûés,  ab- 
solument comme  le  bout  d'un  doigt  eoui>é  par  aeei- 
dent.  Si,  comme  je  le  crois,  la  séparation  du  tissa 
cellulaire  en  lambeaux  s'est  aecoujplie  par  ulcéra- 
tion sans  qu'il  soit  possible  de  prouver  qu'il  s'est  d'a- 
bord gangrené,  croit-on  qu'on  puisse  rapporter  cet 
accident  à  la  gangrène?  Ce  ne  serait  pas  plus  raison- 
nable, à  mon  sens,  que  si  l'on  rapportait  à  la  gangrène 
la  séparalion  d'une  oreille  par  un  eoup  de  sabre,  et 
sa  mortification  consécutive.  De  compte  fait,  la  gan- 
grène du  tissu  cellulaire,  comme  phénomène  ordi- 
naire dans  les  phlegrnasies  et  suppurations  diffuses, 
ne  me  paraît  guère  mieux  prcHiTée  pour  le  tissu  cel- 
lulaire que  pour  la  peau.  D'ailleurs  ces  bourbillons 
mortifiés  ne  somt  pas  seulement  formés  par  du  tissu 
cellulaire,  ils  le  sont  enc<>re  par  la  Kmphe  plastique, 
infiltrée  dans  le  tissu  cellulaire,  et  par  des  portions 


DIFFUSES    ET    DÉCLIVE?;.  227 

fibreuses,   musculaires  ou  autres  séparées  de  leurs 
tissus  respectifs. 

Les  phlegmasies  diffuses  profondes  downent  lieu  à 
des  rétractions  des  tissus  blancs,  de  la  peau,  des 
aponévroses,  du  tissu  cellulaire,  plus  graves  que 
celles  de  l'espèce  précédente.  Souvent  elles  mutilent 
les  menabres  et  abolissent  une  partie  de  leurs  mouve- 
ments. On  reconnaît  ces  rétractions  quand  la  douleur 
commençant  à  diminuer,  après  l'établissement  delà 
suppuration,  on  essaye  de  mouvoir  les. parties  ma- 
lades, et  que  l'on  ne  peut  y  parvenir  sans  employer 
beaucoup  de  force  et  causer  beaucoup  de  douleur. 
On  les  reconnaît  bien  mieux  plus  tard,  quand  il  y  a 
gêne  ou  empêchement  total  des  mouvements.  Les 
effets  de  la  rétraction  sont  augmentés  par  la  lymphe 
coagulable  infiltrée  dans  tous  les  tissus  blancs  du 
membre  qui  en  sont  indurés. 

En  même  temps  que  la  peau  a  été  dépouillée  du 
tissu  cellulaire,  ulcérée  et  amincie,  les  aponévroses, 
leurs  gaines  musculaires  ont  été  dénudées  et  les  mus- 
cles eux-mêmes  disséqués ,  leur  tissu  charnu  a  été 
érodé,  quelquefois  les  os,  surtout  aux  doigts  ont  été 
nécrosés  dans  les  inflammations  connues  sous  le  nom 
de  panaris.  Les  désordres  anatomiques  sont  donc  ex- 
trêmes. L'observation  suivante  montrera  un  exemple 
de  ces  altérations. 

Obs.  recueillie  par  M.  Vialet,  interne.  Phlegmon  diffus; 
mort;  rétractions  fibreuses  et  cellulaires. 

La  nommée  Euphrosine  Davas,  entrée  à  l'hôpital 
de  la  Charité  pour  y  être  traitée  d'une  tumeur  intra- 
pelvienne ,  fut  prise  dès  le  lendemain  d'un  érysipèle 
phlegmoneux  à  l'annulaire  de  la  main  droite.  Cet 
érysipèle  s'étendit  à  l'avant-bras,  et  même  un  peu 


228  CHAPITRE   I.  —  INFLAMMATIONS 

au  delà  du  coude.  Il  y  avait  tuméfaction  considéra- 
ble, tension  extrême  étranglement  des  parties,  et 
inflexion  permanente  du  coude.  La  maladie  fut  combattue 
par  les  vésicatoires  volants-,  ensuite,  on  débrida  à 
l'aide  de  quelques  incisions ,  qui  suppurèrent  abon- 
damment; puis,  nouveaux  abcès,  nouvelles  incisions, 
suppuration  intarissable,  décollements  étendus,  ul- 
cération de  dedans  en  dehors  de  la  peau  qui  s'amin- 
cit. Vers  le  21  décembre,  érysipèle  à  la  joue  droite, 
qui  s'étend  au  cuir  chevelu  et  à  la  joue  gauche.  Au 
rapport  de  l'interne,  dont  j'abrège  ici  l'observation, 
il  y  a  bientôt  destruction  de  la  peau ,  qui  met  à  nu 
l'articulation  du  coude,  le  dos  de  l'avant-bras  et  le 
dos  du  carpe.  A  la  longue,  les  aponévroses  et  les 
gaines  fibreuses  des  muscles  sont  détruites,  les  mus- 
cles sont  disséqués,  leurs  tendons  dénudés  s'exfo- 
lient 5  d'ailleurs,  absence  de  tout  bourgeon  charnu 
réparateur,  diarrhée  colliquative,  suppuration  abon- 
dante, maigreur  extrême. 

Le  18  janvier  1847,  la  malade  passe  dans  mon  ser- 
vice. Aussitôt  après  son  entrée,  son  membre  est  placé 
dans  l'élévation,  sur  un  plan  incliné  ascendant;  la 
suppuration  diminue  sous  cette  influence;  néan- 
moins, la  malade  s'éteint  deux  jours  après  son  pas- 
sage en  chirurgie. 

L'autopsie  du  corps  fut  faite  sous  mes  yeux,  par 
mon  interne,  M.  Vialet,  qui  en  rédigea  ensuite  les 
détails.  Je  les  abrégerai  un  peu.  L'ouverture  des  trois 
cavités  splanchniques  nous  a  permis  de  constater  l'in- 
tégrité des  organes  qu'elles  renfermaient,  à  l'excep- 
tion de  l'utérus,  qui  formait  une  tumeur  volumineuse 
remplissant  toute  l'excavation  du  bassin,  mais  qui  ne 
nous  intéresse  nullement  pour  les  faits  que  nous  vou- 
lons signaler  ici. 

Les  désordres  constatés  à  l'avant-bras  de  la  ma- 


DIFFUSES   ET   DÉCLIVES.  229 

lade,  pendant  la  vie,  furent  encore  mieux  étudiés. 
Les  muscles  profonds  étaient  sains,  les  os  n'avaient 
point  souffert,  les  articulations  du  coude  et  du  poi- 
gnet étaient  restées  intactes.  On  put  observer  sur 
une  large  surface  l'amincissement  ulcéreux  graduel 
de  la  peau  par  sa  face  interne.  Cette  membrane  vivait 
depuis  des  semaines  sans  se  gangrener,  quoique  dé- 
pouillée de  son  tissu  cellulaire  sous-cutané  sur  une 
grande  longueur  et  sur  une  largeur  de  plusieurs  cen- 
timètres. Elle  avait  été  rongée  lentement  par  l'ulcéra- 
tion, mais  sans  abandonner  de  lambeaux  évidemment 
gangrenés,  et  rongée  tellement  sur  ses  bords  que  ceux- 
ci  étaient  réellement  tranchants.  Les  muscles  atrophiés 
(surtout  les  superficiels)  étaient  sains,  d'ailleurs, 
dans  leur  partie  charnue.  Ils  offraient  un  peu  de  ra- 
mollissement et  de  pâleur  sur  le  premier  plan,  là  où 
les  aponévroses  amincies,  éraillées,  les  laissaient  im- 
biber par  le  pus.  Toujours  sur  le  plan  superficiel  se 
voyaient  les  veines  radiales,  petites,  revenues  sur 
elles-mêmes,  presque  vides  de  sang,  mais  épaissies 
dans  leurs  parois  et  entourées  d'un  tissu  cellulaire 
condensé  et  friable.  Toutes  les  gaines  aponévrotiques 
des  muscles,  vidées  avec  soin,  parurent  ternes  et  plus 
épaisses  qu'elles  n'auraient  dû  l'être  relativement  au 
corps  des  muscles  grêles,  flasques  et  décolorés,  qu'elles 
enveloppaient-,  tout  le  tissu  cellulaire  interstitiel  était 
épaissi  et  friable,  de  moins  en  moins  pourtant  à  mesure 
qu'on  pénétrait  plus  profondément  5  enfin,  les  tendons 
présentaient  un  volume  hors  de  proportion  avec  celui 
des  corps  charnus.  Ils  étaient  tendus,  raidis  comme 
autant  de  cordes,  et  empêchaient  le  coude  de  s'ouvrir 
complètement,  si  bien  qu'il  fallut  pour  y  parvenir  les 
couper  tous.  A  mesure  que  cette  section  s'opérait, 
l'avant-bras  reprenait  graduellement  sa  faculté  d'ex- 
tension normale.  Cette  extension  pourtant  ne  fut  pas 


230  CHAPITRE    l.  —  INFLAMMATIONS 

complètement  possible  tant  qu'on  laissa  rarticulation 
du  dorade  entourée  de  ses  moyens  d'union.  La  syno- 
viale et  le  tissu  cellulaire  qui  la  double  présentaient 
un  aspect  terne,  un  épaississement  et  une  résistance 
à  l'extension  du  coude  tout  à  fait  remarquables.  Mais 
le  tissu  fibreux  pré-articulaire  (ligament  antérieur) 
parut  surtout  hypertrophié  relativement  aux  autres 
tissus,  et  sembla  maintenir  te  reste  de  flexion,  observée^ 
car,  une  fois  cette  couche  divisée,  l'articulation  s'ou- 
vrit complètement. 

Cotte  observation  montre  trop  clairement  comment 
rintlammation  a  amené  la  flexion  permanente  de 
Tavant-bras  chez  cette  malade  par  la  rétraction  des 
tissus  blancs  :  tissu  cellulaire,  gaîiies  aponévrotiques 
des  muscles,  tissu  cellulaire  sous-synovial,  ligaments 
et  synoviale  elle-même,  pour  que  j'aie  besoin  d'y 
insister.  Elle  éclaire  davantage  encore  la  science  sur 
les  phlegmasies  diffuses  et  déclives  des  deux  tiers 
inférieurs  des  membres,  sur  le  véritable  caractère  de 
leurs  ulcérations  cutanées,  qui,  encore  une  fois, 
ne  sont  presque  jamais  gangreneuses.  Si  alors  la 
peau  se  perfore,  c'est  généralement  par  ulcéra- 
tion, molécule  à  molécule,  et  non  par  escarre,  par 
lambeaux  mortifiés  qui  se  détachent ,  bien  que 
le  tissu  cellulaire  se  sépare  et  s'échappe  par  bour- 
billons, par  flocons,  à  travers  les  ulcérations  de  la 
peau. 

Cependant  l'inflammation,  diminuée  depuis  la  for- 
mation du  pus,  continue  sourdement,  ainsi  que  la 
suppuration  -,  il  survient  du  délire,  les  forces  se  per- 
dent, les  viscères  digestifs  déjà  sympathiquement 
malades,  s'aftèctent  davantage,  comme  dans  la  cel- 
lulo-dermite  difli'use,  aggravent  la  maladie  locale  qu'ils 
compliquent,  et  bientôt  le  dévoiement  s'unissant  aux 
pertes  causées  par  la  suppuration  le  malade  succombe 


DIFFUSES    ET    DÉCLITES.  231 

plus  tôt,  ou  plus  tard,  dans  un  amafgrîssement,  un 
marasme  plus  ou  moins  profonds,  avec  fièvre  hecUque 
eonsomptive  devenue  essentieHe  de  sympalliique 
qu'elle  était  primitivement. 

Biagnoulc. —  C'est  d'abord  celui  de  l'inflammation 
compliquéed'un  œdème  prononcé,  puis  celui  de  la  sup- 
puration qm  se  caractérise  un  peu  plus  tôt  ou  un  peu 
plus  tard  par  une  mollesse  des  tissus  spongieuse,  sans 
élasticité  et  non  évidemment  fluctuante.  Ce  qui  fait 
reeoanaître  eufin  ces  inflammations  et  suppurations 
déclives,  c'est  l'ensemble  de  leurs  caractères.  La  dé- 
clivité ordinaire  de  leur  situation ,  les  blessures  dont  le 
concours  les  a  si  souvent  déterminées,  leur  marche 
progressivement  croissante,  l'existence  des  foyers 
multiples  de  suppuralion  qui  finissent  par  se  réunir, 
l'ulcéralion  de  la  peau  de  dedans  en  dehors,  etc. 

On  distingue  celles  qui  tiennent  en  même  temps  à 
H*ne  diathèse,  à  leur  développement  spontané,  sans 
blessure,  ni  violence  mécanique  et  parfois  à  la  gra- 
vité de  leur  marche. 

O'n  ne  confondra  pas  les  inflammations  déclives 
avec  un  œdème  des  parties  déclives,  parce  qu'alors 
le  gonflement  n'est  accompagné  ni  de  rougeur,  ni  de 
tension,  ni  de  douleur,  ni  de  chaleur,  ni  de  fièvre. 

On  ne  lese(mfondra  pas  non  [)lusavee  un  érysipèle 
ambulant  qui  serait  venu  de  plus  ou  moin'?  loin  dans 
les  deux  tiers  inférieurs  des  membres,  parce  que 
celui-ci  ne  tiendrait  primitivement  en  aucune  ma- 
nière à  la  déclivité,  et  ne  serait  pas  compliqué  de 
gonflement  œdémateux  et  de  sensation  mollasse  et 
spongieuse  au  toucher. 

Qu'arriverait-il,  cependant,  si  le  malade  alors, 
marchait  au  lieu  de  rester  couché  ?  je  l'ignore.  Je  n'en 
ai  jamais  fait  l'essai.  Le  mal  se  guérirait-il  comme  un 
érysipèle  ambulant  étendu  derrière  le  dos  qui  guérit, 


232  CHAPITRE    I.  —  INFLAMMATIONS 

bien  que  le  malade  reste  couché  sur  le  dos  et  que  l'é- 
rysipèle  occupe  alors  une  région  basse?  Je  l'ignore 
encore,  mais  comme  dans  ce  dernier  cas,  du  dos  à  la 
partie  antérieure  du  tronc  il  y  a  peu  de  distance,  on 
conçoit  que  l'influence  de  la  pesanteur  des  colonnes 
sanguines  ne  doit  pas  être  fort  active.  Néanmoins  on 
ne  peut  pas  en  conclure  que  l'érysipèle  ambulant  par- 
venu aux  jambes  s'y  fixerait,-  que  l'inflammation  s'é- 
tendrait au  tissu  cellulaire  et  entraînerait  la  suppura- 
tion et  l'ulcération,  si  le  malade,  en  ayant  la  force, 
marchait  et  se  tenait  debout,  sept  ou  huit  heures  par 
jour.  Cependant  cela  ne  manquerait  pas,  je  crois, 
d'arriver  dans  certains  cas. 

Au  reste  si  l'érysipèle  se  compliquant  d'inflamma- 
tion diffuse  sous  la  peau  était  méconnu  d'abord,  il  fau- 
drait être  bien  ignorant  pour  le  méconnaître  au  mo- 
ment de  la  suppuration,  quand  la  peau  déjà  ulcérée 
en  dedans  s'amincit,  ou  quand  elle  s'ouvre  et  vomit 
avec  le  pus  des  bourbillons  de  tissus  érodés. 

Le  pronostic  des  inflammations  et  suppurations  dé- 
clives et  diffuses  est  grave  et  même  très-grave  lors- 
qu'elles sont  abandonnées  à  elles-mêmes.  Mais  la 
gravité  diminue  d'autant  plus  qu'elles  sont  plus  su- 
perficielles, moins  étendues,  plus  promptement  sous- 
traites à  l'action  de  la  déclivité,  mieux  comprises  et 
mieux  traitées,  parce  qu'on  peut  souvent  leur  oppo- 
ser un  traitement  très-efficace  par  l'élévation.  Néan- 
moins cette  efficacité  est  fondée  sur  l'époque  de  leur 
marche  à  laquelle  on  est  appelé  pour  les  combat- 
tre. 11  est  bien  évident  d'ailleurs  que  la  cellulo- 
dermite  ulcéreuse  en  particulier  n'a  que  peu  de 
gravité  et  ne  compromet  pas  la  vie^  que  la  cellulo- 
dermite  diffuse  est  déjà  très-dangereuse  -,  mais  que 
toute  inflammation  diffuse  profonde  est  beaucoup  plus 
grave  encore. 


DIFFUSES   ET    DÉCLIVES.  233 

Traitement.  —  1°  Dans  les  lésions  légères  ou  graves 
qui  précèdent  si  généralement  les  plilegmasies  dif- 
fuses dans  les  parties  déclives,  il  faut  prévenir  le  mal 
par  l'élévation  ou  l'horizontalité  de  la  région,  par 
l'application  d'un  petit  linge  cératé  sur  la  blessure 
et  d'un  cataplasme  par  dessus.  Ces  moyens  me  pa- 
raissent seuls  indiqués  en  général  dans  les  blessures 
dites  anatomiques.  Si  j'avais  des  raisons  de  croire  la 
blessure  envenimée,  j'y  fer.iis  des  incisions  et  je  cau- 
tériserais. 

2°  Dans  la  période  inflammatoire  et  œdémateuse 
la  compression  est  indiquée.  M.  Bretonneau ,  puis 
M.  Velpeau,  ont  successivement  étudié  son  action 
contre  les  inflammations  de  la  peau  et  du  tissu  cellu- 
laire sous-cutané.  Lorsque  l'inflammation  y  est  d'une 
intensité  modérée,  que  la  sensibilité  des  tissus  en 
soufl'repeu,  la  compression  peut  amener  la  résorption 
de  l'œdème  et  la  résolution  de  la  phlegmasie.  Mais 
pour  peu  que  la  compression  soit  trop  forte,  elle  aug- 
mente le  mal  au  lieu  de  le  diminuer.  C'est  donc  un 
moyen  à  surveiller  afin  d'être  tout  prêt  à  l'enlever 
s'il  irrite. 

L'élévation  de  la  partie  malade,  le  plus  haut  possible, 
est  moins  dangereuse  pour  la  partie  enflammée  et 
produit  parfois,  en  quelques  heures,  des  diminutions 
de  volume  et  des  phénomènes  de  résolution  miracu- 
leux. Néanmoins  on  fait  bien  d'y  associer  les  anti- 
phlogistiques,  la  saignée,  les  ventouses  scarifiées,  les 
sangsues  et  les  émollients  sous  forme  de  cataplasmes, 
de  lotions  et  même  de  bains,  quand  la  partie  peut 
être  aisément  tenue  immergée  ;  des  irrigations  fraî- 
ches ou  tièdes  peuvent  être  aussi  indiquées.  Les  ponc- 
tions multipliées  proposées  par  Dobson  sont  un  moyen 
utile  et  préférable  aux  incisions  profondes  et  multi- 
pliées de  Hutchinson,  quand  le  mal,  sans  céder  aux 


234  CHAPITRE   I.  —  INFLAMMATIONS  ,    ETC. 

premiers  moyens,  n'est  pas  trop  iofense.  Dans  le  cas 
contraire,  où  il  y  a  de  la  tension  dans  la  partie, 
étranglement  possible  par  des  aponévroses  ou  des 
gaines  fibreuses,  des  incisions  profondes  sont  néces- 
saires. Les  incisions  superficielles  de  Béelard  son! 
insuffisantes. 

.Je  n'ai  pas  assez  de  confiance  dans  le  vésicatoÏFe 
pour  le  vanter  contre  cette  grave  affection.  A  ces 
moyens  il  faut  joindre  des  pansements  contentifs, 
préservatifs  et  calmants  par  leur  action. 

3"  Dans  la  période  de  suppuration  l'élévation  et  les  an- 
tiphlogistiques,  employés  seuls,  sont  insuffisants. 
Parfois  l'élévation  fait  fuser  le  pus  vers  les  parties 
supérieures.  Il  faut  au  moins  y  joindre  des  ponctions 
et  des  incisions  pour  évacuer  le  pus  faeilemeKt.  Elles 
doivent  être  assez  profondes  pour  atteindre  le  fond 
des  foyers,  et  surtout  ouvrir  les  gaines  fibreuses  des 
muscles  dont  l'anatomie  révèle  la  connaissance.  (V. 
mon  Anatomie  des  formes,  où  ces  garneS  sont  décrites, 
p.  163,  169,  180,  205,  232,  249,  263,  278,  304.)  Les 
pansements  doivent  agir  comme  dans  la  période  in- 
flammatoire et  être  en  outre  détersifs  et  cicatrisants. 
(Voy.  Pathol.  génér.,  p.  6â5  et  suiv.) 

4°  Dans  la  période  coUiquative  :  traitement  de  la  fiè- 
vre hectique  et  dans  les  cas  où  la  peau,  les  aponé- 
vroses, etc.,  décollées,  amincies,  ne  peuvent  se  réu- 
nir aux  tissus  voisins  :  excisions-,  dans  les  cas  où  l'on 
ne  peut  conserver  un  membre  :  amputation. 

Pour  le  traitement  général,  suivez  les  règles  du 
traitement  de  la  suppuration. 

Pour  V historique,  voyez  Pathologie  générale,  ce  qui  en 
a  été  dit,  à  la  page  274. 


CHAPITRE  II 


!Diniin«itiaii 9  susiiensiora  des  actes,  ou  extinc- 
tion des  facisttés  de  la  vie.  —  Syncope,  KMCtocn- 

mSrSESISn'rS    et    MORTBEICATIOiWS    OU    CV.^IVCilSÈ.'VF.S* 


Nous  rapportons  à  ces  affections,  comme  nous  l'a- 
Tons  dit  dans  la  Pathologie  générale,  l'asphyxie,  dont 
je  ne  veux  point  parler,  la  syncope,  qui  intéresse  la 
chirurgie  comme  la  médecine,  et  dont  je  veux  recti- 
fier la  théorie  physiologico-pathologique,  les  engour- 
dissements partiels  ou  généraux  par  commotion  ou 
par  contusion,  par  froidure,  et  les  gangrènes. 

L.  De  la  syncope. 

Affaiblissement  qu'on  nomme  une  faiblesse,  suspen- 
sion, trouble  partiel  ou  total  de  presque  toutes  les 
fonctions  et  surtout  suspension  des  sensations,  de  la 
connaissance  et  des  mouvements  volontaires. 

Symptômes.  —Ils  consistent  dans  des  troubles  de  sen- 
sations, des  malaises  généraux  ou  locaux  de  froid,  de 
douleur,  de  frisson  avec  horripilation;  des  étourdis- 
sements,  des  obscurcissements  de  la  vue,  des  bour- 
donnements d'oreilles,  des  sensations  d'oscillation, 
de  défaillance  qui  entraîne  Taffaissement  des  mem- 
bres et  du  corps  qui  tombe,  l'affaiblissement  de  la 
respiration,  des  battements  du  cœur  et  du  pouls,  avec 
pâleur  et  sueur  froide  à  la  surface  de  la  peau.  Quel- 
quefois il  y  a  écoulement  involontaire  des /ères  et  des 
urines,  enfin  ordinairement  retour  à  la  connaissance  et 
à  la  santé  après  quelques  minutes,  dans  certains  cas  une 


236  CHAPITRE   II. 

OU  plusieurs  heures,  enfin  très-rarement  mortconsécti- 
tive  à  ces  symptômes  et  sans  retour  à  la  connaissance. 

Véûologie  de  la  syncope  est  encore  obscure  et  in- 
exactement exposée,  surtout  pour  ce  qui  regarde  sa 
physiologie  pathologique  ou  son  mécanisme.  Gullen 
rapporte  les  causes  éloignées  de  la  syncope  à  celles 
qui  résident  et  agissent  dans  le  cerveau  ou  dans  les  parties  du 
corps  éloignées  du  cœur,  mais  qui  agissent  sur  cet  organe  par 
l'intervention  du  cerveau;  les  autres  à  celles  qui  existent  dans 
le  cœur  même  ou  dans  des  parties  qui  lui  sont  immédiatement 
unies  {Méd.  prat.  trad.  par  Bosquillon,  revue  par  De- 
lens,  t.  III,  p.  368) ,  comme  les  gros  vaisseaux.  Bichat 
l'explique  par  la  suspension  de  l'action  du  cœur.  C'est 
le  cœur  qui,  en  s" interrompant  le  premier,  détermine  par  sa 
mort  momentanée  le  défaut  d'action  du  cerveau.  {Rech.  sur  la 
vie  et  la  mort,  part.  Il,  art.  v.)  M.  Piorry  en  trouve  la 
cause  dans  le  défaut  de  sang  et  non  dans  le  défaut  d'action  du 
cœur.  (Mém.jp.  238.)  Gullen,  Bichat  et  M.  Piorry  n'é- 
noncent rien  d'absolument  contraire  à  la  vérité,  mais 
ils  n'indiquent  pas  toutes  les  causes  d'un  phénomène 
qui  en  a  plusieurs,  et  ils  ne  montrent  pas  comment, 
chacune  agit.  C'est  là  ce  que  je  me  propose  de  mon- 
trer, sans  prétendre  dissiper  toutes  les  obscurités  de 
ce  sujet.  Rappelons  donc  les  principales  causes  de  la 
syncope  que  l'observation  fait  connaître,  comment  et 
par  quels  mécanismes  elles  agissent. 

Causes. — 1°  Sensations  vives,  pénibles  ou  agréables, 
produites  par  une  blessure,  par  un  chatouillement, 
par  la  volupté,  par  la  sensation  consécutive  à  l'éva- 
cuation brusque  d'une  hydropisie,  par  la  faiblesse  et  la 
fatigue  musculaire,  par  une  vive  lumière  en  sortant 
du  séjour  prolongé  dans  une  prison  obscure,  par  des 
bruits  de  cloche,  de  scie,  de  grattoir  sur  la  pierre,  des 
odeurs  fétides,  antipathiques,  des  excitants  particu- 
liers, dégoûtants,  par  diverses  maladies  intérieures, 


DE   LA   SYNCOPE.  237 

surtout  dans  les  organes  respiratoires,  circulatoires 
de  la  poitrine,  qui  sont  la  source  de  sensations  va- 
riées 5  2"  émotions  ou  passions  pénibles  ou  agréables 
à  l'annonce  brusque  d'une  nouvelle  intéressante,  in- 
attendue; 3°  maladies  du  cœur  et  des  gros  vaisseaux, 
hypertrophie,  amincissements  des  parois  du  cœur, 
resserrement  de  ses  orifices,  des  gros  vaisseaux  voi- 
sins, etc.,  qui  gênent  la  circulation;  4°  état  de  fai-^ 
blesse  de  l'économie,  par  suite  de  la  constitution,  de 
l'âge,  du  sexe,  d'une  maladie  actuelle  plus  ou  moins 
ancienne  et  prédisposition  individuelle  à  la  syncope; 
5°  hémorrhagie  extérieure  ou  intérieure  et  perte  et 
insuffisance  de  sang  pour  la  santé. 

V  mécanisme.  —  Ordinairement  la  syncope  sur- 
vient sous  l'influence  d'une  sensation  spontanée  ou 
provoquée  par  un  agent  physique.  Or,  voilà  une  pre- 
mière cause  et  une  cause  initiale  de  syncope,  qui  la 
produit  le  plus  souvent  en  déterminant  en  outre  une 
émotion,  une  passion  également  pénible  ou  agréable. 
Cette  passion  devient  une  cause  secondaire  en  oc- 
casionnant la  perte  de  la  connaissance  et  le  trouble 
de  l'innervation  ou  de  la  nervation.  Ces  deux  derniers 
phénomènes  deviennent  immédiatement  à  leur  tour 
une  troisième  et  une  quatrième  causes  de  la  syncope 
en  entraînant,  le  premier  et  le  second,  la  défaillance 
musculaire  et  l'impuissance  des  mouvements;  les 
troubles  de  la  vision,  de  l'audition,  des  malaises  lo- 
caux ou  généraux,  une  sueur  froide,  l'irrégularité, 
l'afiaiblissement,  la  suspension  momentanée  des  mou- 
vements du  cœur  et  de  la  respiration,  etc.  Pourrait- 
on,  oubliant,  à  l'exemple  de  Bichat,  que  tous  ces  phé- 
nomènes d'asthénie  succèdent  immédiatement  à  une 
émotion,  se  demander  si  l'état  des  mouvements  du 
cœur  et  les  troubles  circulatoires  ne  seraient  pas  la 
cause  des  étourdissements,  des  bourdonnements  d'o- 


238  CHAPITRE   II, 

reille,  du  refroidissement,  de  Ja  pâleur  géaérale,  et 
même  de  la  défaillance  des  forces  musculaires  et  de 
i'affaissemeot  des  membres  et  du  corps?  Mais  4°  alors 
les  troublées  circulat^iires  du  cœur  en  produiraient, 
dans  les  autres  fonctioûs,  de  bien  plus  considérables 
que  les  leurs-,  2°  l'influence  des  mouvements  du  cœur 
affaiblis,  violents  ou  désordonnés  dans  les  maladies, 
dans  les  gr^inds  efforts,  sur  l'ensemble  des  fonctions 
dans  tous  les  instants  de  la  vie,  est  si  variable  que  je 
ne  f)uis  l'admettre  comme  causes  de  syucope,  quoique 
les  palpitations  puissent  commencer  une  syncope  par 
le  malaise  qu'elles  produisent;  3°  tous  ces  phénomè- 
nes d'asthénie  sont  tellement  proportioinnés  et  liés  à 
la  vivacité  des  passions,  que  je  ne  puis  les  attribuer 
qu'à  l'inervation  et  non  aux  mouvements  du  cœur; 
.4°  el  puis  comment,  raisonnablement,  attribuer  tous 
ces  troubles 4e  la  nervation  qui  éclatent  ainsi  subite- 
ment et  simultanément  dans  toutes  les  fonctions  sous 
l'influence  d'une  émotion  à  quelques  pulsations  du 
cœur  aflaiblies  ou  manquées,  lorsqu'on  les  voit  inter- 
rompues, affaiblies,  irrégulières,  intermittentes  pen- 
dant bien  plus  longtemps  dans  les  maladies  sans  causer 
souvent  ni  malaise,  ni  défaillanee  musculaire,  ai  pà^ 
leur,  ni  sueur  froide?  6°  les  troubles  du eœur  sont  siévi- 
deniment  produits  eux-mêmes  à  chaque  iastaai-t  par 
les  troubles  de  l'inervation,  si  évidemment  seinsblahles 
à  tous  ceux  d'asthénie  qui  se  développent  avec  eux  et 
les  accompagnent,  qu'il  serait  ridicule  de  disoulei* 
plus  longtemps  pour  prouver  que  tous  les  eflets  :as- 
lh('vniques  de  la  syncope,  troubles  du  cœur,  sueur 
froide,  pâleur  générale,  défaillance  musculaire, tien- 
nent également  au  trouble  de  la  nervation. 

6°  Néanmoins,  les  irrégularités,  l'aifiaiblissement 
des  mouvements  du  eœur,  leur  suspension  plus  ou 
moins   prolongée,  forment  ceitainement  une   cin- 


DE  LA  SYNCOPE.  239 

quiènie  cause  très-ag:gravaote  de  la  syncope;  c'est 
celle  que  Bichat  a  signalée  comme  antérieure  à  toutes 
les  autres  {Rech.  sur  la  vie  et  la  mort,  W  part.,  art.  v), 
que,  d'ailleurs,  il  n'a  point  analysées.  Mais  l'analyse 
des  actes  élémentaires  d'un  phénomène  complexe 
n'existait  pas  encore  en  physiologie  et  n'existe  guère 
plus  aujourd'hui,  quoique  j'aie  tenté  de  l'y  intro- 
duire en  1821  {Analyse  des  phénom.  de  la  vie;  chez 
Baillère  aîné). 

Celte  cinquième  cause  des  troubles  de  l'action  du 
cœur  en  entraîne  une  sixième,  l'insuffisance  du  sang 
pour  le  cerveau  et  les  centres  nerveux.  C'est  celle 
qui  a  justement  et  surtout  frappé  M.  Piorry;  c'est 
celle  qu'il  signale  comme  la  vraie  cause  de  la  syn- 
cope, et  qui  en  est  au  moins  la  cause  définitive.  Son 
influence  est  surtout  démontrée  par  l'efficacité  cu- 
rât! ve  du  retour  du  sang  au  cerveau.  Si,  en  effet,  on 
favorise  ce  retour  en  couchant  le  malade,  et  surtout 
en  abaissant  la  tête  en  même  temps  qu'on  élève  les 
extrémités,  le  malade  revient  presque  toujours  im- 
médiatement à  lui-même  et  se  rétablit. 

2®  mécanisme.  —  Il  diffère  du  précédent  en  ce  qu'il 
commence,  non  par  une  sensation,  mais  par  une 
émotion  pénible  ou  agréable  et  continue,  comme  le 
précédent,  |par  un  trouble  de  la  nervation,  par  les 
troubles  locaux  et  généraux  simultanés^  enfin,  par 
l'insuffisance  du  sang  dans  les  centres  nerveux.  Ce 
mécanisme  est  un  peu  plus  simple  que  le  précé- 
dent, parce  qu'il  n'y  a  pas  de  trouble  initial  de  sen- 
sation. 

3*  mécanisme.  — Il  commence  par  une  lésion  des  or- 
ganes centraux  de  la  circulation,  qui  gêne  et  trouble 
la  circulation  du  cœur,  des  gros  vaisseaux,  quelque- 
fois par  l'évacuation  brusque  d'une  hydropisie,  qui 
permet  au  sang  de  se  porter  dans  les  organes  aupa- 


240  CHAPITRE    II. 

ravant  comprimés  par  l'épaDchement.  Par  suite  de 
ce  premier  trouble  circulatoire,  il  y  a  presque  tou- 
jours sensation  pénible,  locale  et  générale  5  parfois 
émotion  pénible  de  crainte  ou  d'effroi,  puis  perte  de 
connaissance,  trouble  plus  profond  de  la  nervation, 
et  epfin  insuffisance  du  sang  dans  les  centres  nerveux. 
Dans  ce  mécanisme,  les  phénomènes  initiaux  diffèrent 
de  ceux  des  deux  premiers  5  mais  les  sensations  péni- 
bles sont  des  éléments  qui  ne  manquent  pas  et  qui 
évidemment  concourent  à  l'accomplissement  de  la 
syncope. 

4^  mécanisme. —  Celui-ci  a  beaucoup  d'analogie  avec 
le  précédent.  On  l'observe  chez  certaines  personnes 
faibles,  chloroiiques ,  chloro-anémiques,  affaiblies 
par  une  maladie  et  qui  au  moindre  effort  se  trouvent 
mal.  Alors  la  syncope  débute  par  une  sensation  de 
faiblesse,  puis  par  des  palpitations  qui  s'influencent 
réciproquement  5  puis  surviennent  en  même  temps  la 
défaillance,  la  perte  de  connaissance,  l'augmentation 
des  troubles  du  cœur,  et  bientôt  l'insuffisance  du 
sang  dans  les  centres  nerveux. 

ô*  mécanisme. —  Celui-ci  s'observe  dans  les  syncopes 
qui  arrivent  par  la  rupture,  la  blessure  d'un  gros 
vaisseau,  par  une  hémorrhagie  enfin  qui  produit  l'in- 
suffisaoce  du  sang  dans  les  centres  nerveux,  que 
l'hémorrhagie  soit  extérieure  ou  intérieure.  Quoique 
ce  mécanisme  soit  en  apparence  le  plus  simple  et 
fort  différent  des  autres  à  son  principe,  les  sensations 
de  malaise,  les  troubles  de  la  nervation,  l'irrégularité 
et  l'aflaiblissement  des  battements  du  cœur,  la  perte 
de  connaissance  et  les  autres  symptômes  asthéniques 
n'y  manquent  pas  encore. 

Tous  les  phénomènes  de  la  syncope,  ainsi  qu'on  a 
dû  le  voir,  sont  en  même  temps  causes  et  effets.  Suc- 
cessifs d'abord,  ils  concourent  à  la  fois  à  s'engendrer 


DE    LA   SYNCOPE.  2^1 

les  uns  les  autres  dans  l'ordre  de  leur  précession  et 
à  constituer  bientôt  la  syncope  par  leur  simu'.lanéité 
définitive.  Ils  n'agissent  d'ailleurs  ni  de  la  même 
manière,  ni  avec  la  même  énergie,  et  les  causes 
qu'ils  forment  sont  différentes.  Or,  c'est  précisément 
ce  que  la  physiologie  pathologique  doit  distinguer  et 
signaler. 

1°  Ainsi  nous  venons  de  le  voir,  tantôt  c'est  une 
sensation  pénible  qui  ouvre  la  scène  5  2°  souvent  une 
émotion  suit,  quelquefois  elle  débute,  d'autres  fois 
elle  manque;  puis  viennent  3°  la  perte  de  connais- 
sance, et  4°  les  troubles  asthéniques  de  la  nerva- 
tion. Dans  certains  cas,  à"  la  syncope  commence  par 
les  troubles  du  cœur  et  une  ou  plu^eurs  sensations 
de  malaise,  d'étouffement,  de  faiblesse,  etc.,  dues  à 
des  obstacles  à  la  circulation,  d'autres  fois  par  une 
sensation  de  faiblesse  du  sujet,  par  un  effort  au-dessus 
de  ses  forces,  et  toujours  6°  l'insuffisance  du  sang  dans 
le  cerveau  et  les  centres  nerveux  paraît  être  le  der- 
nier phénomène  et  la  dernière  cause  qui  accomplit  la 
syncope  et  la  prolonge  jusqu'à  ce  qu'elle  se  dissipe 
spontanément  ou  enlraîne  la  mort. 

La  résurrectionnelle  influence  du  retour  du  sang 
au  cerveau,  favorisée  par  l'horizontalité  du  corps  ou 
l'abaissement  de  la  tête,  prouve  bien  que  l'affaiblis- 
sement et  la  cessation  des  battements  du  cœur  con- 
courent encore  à  produire  la  syncope  par  l'insuffi- 
.  sance  du  sang  qu'ils  envoient  au  cerveau. 

La  suite  même  le  prouve  également.  En  effet, 
quand,  au  bout  d'un  certain  temps,  la  sensation, 
l'émotion,  le  trouble  de  la  nervation  se  sont  dis- 
sipés en  partie,  par  la  perte  de  connaissance  et  la 
suspension  de  l'action  du  cerveau;  quand  le  sang, 
rapporté  au  cœur  par  l'activité  continuée  des  vais- 
seaux, l'a  excité  et  en  a  réveillé  les  battements,  le 

16 


242  CHAPITRE    II. 

cerveau,  qui  n'est  pas  mort,  tendant  aussi  par  la  fa- 
culté médicalrice  qui  l'anime,  comme  presque  tous  les 
organes  malades,  à  se  rétablir,  voit  le  flambeau  de 
son  intelligence  se  rallumer  sous  l'influence  du  sang 
que  le  cœur  lui  envoie  avec  plus  d'abondance,  comme 
l'intelligence  reposée  se  réveille  avec  la  lumière  et 
les  bruits  du  jour. 

Ainsi,  le  phénomène  complexe  de  la  syncope  se 
compose  de  cinq  phénomènes  élémentaires  au  moins, 
qui  forment  cinq  causes,  dont  l'action  successive  pa- 
raît nécessaire  au  complet  accomplissement  de  la  syn- 
cope. 

Espèces.  Il  résulte  de  ce  que  nous  avons  dit  qu'on 
doit  distinguer  au  moins  cinq  modes  de  syncopes  : 
1°  par  sensation 'initiale;  2"  par  émotion  initiaîcj 
3°  par  faiblesse  corporelle  ou  muscu'aire  ;  4°  par 
maladie  du  cœur  et  des  gros  vaisseaux  ;  ô°  par  hé- 
morragie. 

Lorsque  le  diagnostic  de  la  syncope  est  rendu  facile 
par  la  réunion  des  caractères  exposés,  il  n'y  a  pas 
de  diagnostic  dislinclif  à  établir.  Dans  les  cas  con- 
traires, on  peut  avoir  à  la  distinguer  de  plusieurs 
maladies  ,  de  la  congestion  cérébrale  et  de  l'apo- 
plexie, de  la  léthargie  et  de  l'asphyxie,  ce  que  je  n'ai 
pas  à  faire  ici.  Je  dirai  seulement  que  l'influence 
résuri  ectionnelle  de  l'abaissement  de  la  tête  au-des- 
sous du  niveau  des  membres  et  du  corps  est  un  signe 
à  la  fuis  caractéristique  et  distinctif  de  la  syncope. 
Quant  aux  diverses  espèces  de  la  syncope,  on  les 
distinguera  par  l'étude  de  leurs  causes.  On  recon- 
naîtra aussi  en  particulier  la  syncope  hémorragique 
aux  convulsions  de  la  face  ou  des  membres  qui  l'ac- 
compagnent assez  fréquemment. 

Le  pronostic  de  la  syncope  n'est  pas  grave  en  géné- 
ral, parce  qu'elle   est  rarement  mortelle,  surtout 


DE    LA    SYNCOPE.  243 

dans  les  premières  espèces  ;  mais  il  s'aggrave  dans  la 
troisième,  surtout  dans  la  quatrième,  et  il  se  confond 
avec  celui  de  l'hémorragie  dans  les  syncopes  hé- 
morragicjues. 

Traitement.  —  Malgré  une  santé  que  l'étude,  la 
retraite,  et  par  suite  le  défaut  d'exercice  troublent 
souvent,  je  n'ai  jamais  pu  tomber  et  me  mettre 
en  état  de  syncope  qu'une  fois  en  ma  vie.  C'était 
vers  1821.  J'avais  un  panaris  au  pouce  gauche; 
je  voulais  essayer  de  le  faire  avorter  par  une  saignée 
poussée  jusqu'à  la  lipothy  mie ,  pour  prévenir  la  néces  - 
site  d'une  incision.  Quoique  je  connusse  bien  alors 
l'influence  de  l'élévation  et  de  l'abaissement  de  la  tète 
sur  la  circulation  du  cerveau,  je  ne  savais  pas  encore 
que  je  pouvais  arrêter  ce  panaris  par  l'élévation 
continue  de  la  main.  Voyant  après  une  énorme 
saignée  que  la  syncope  n'arrivait  pas,  et  craignant 
de  me  dépouiller  de  trop  de  sang,  j'imaginai  de  me 
lever  debout  pour  amener  la  lipothymie.  Je  parvins 
à  la  produire,  mais  elle  était  incomplète  :  j'éprou- 
vais un  grand  malaise,  des  bourdonnements  d'o- 
reilles, je  n'y  voyais  plus  et  j'avais  été  obligé  de  me 
rasseoir.  Comme  cet  état  désagréable  persistait,  se 
prolongeait,  je  fus  pris  de  coliques  et  d'envie  in- 
volontaire de  garde-robe.  Alors  je  priai  l'ami,  M.  le 
docteur  J.  Theuîier*  qui  me  donnait  ses  soins,  de 
me  coucher  sur  le  tapis  du  foyer  pour  faire  cesser 
les  sensations  pénibles  que  j'éprouvais.  A  peine 
fus -je  couché  sur  le  dos  que  les  bourdonnements 
d'oreilles  cessèrent,  que  je  distinguai  la  lumière  et 
que  le  malaise  se  dissipa.  Il  n'y  a  généralement  pas 
de  traitement  plus  efficace,  si  ce  n'est  l'abaissement 
de  la  tète  et  l'élévation  des  parties  inférieures. 

Si  cependant  il  ne  réussissait  pas,  surtout  dans  les 
syncopes  qui  n'ont  pas  une  hémorragie  pour  cause 


2hh  CHAPITRE    II. 

initiale,  il  faudrait  bien  recourir  aux  excitants  de  la 
ventilation,  de  l'air  froid  ;  aux  frictions  faites  avec  le 
vinaigre  sur  le  front,  les  tempes;  aux  excitations 
produites  en  faisant  respirer  des  vapeurs  vinaigrées 
sur  une  compresse,  une  éponge,  placée  sous  les 
narines  5  et  même  pendant  une  seconde  au  plus,  par 
le  même  moyen  des  vapeurs  ammoniacales  ;  aux  exci- 
tations du  chatouillement  des  narines,  de  la  plante 
des  pieds;  enfin,  à  des  excitations  produites  par 
l'électricité  ou  même  par  la  vésication  ammoniacale 
et  des  cautérisations  superficielles.  Si  tout  cela  étant 
impuissant,  le  corps  restait  froid,  le  cœur  immobile 
et  silencieux,  il  n'y  aurait  plus  guère  à  espérer,  car 
on  ne  peut  pas  compter  sur  les  miracles. 

Lorsque,  au  contraire,  le  malade  se  rétablit,  ce 
qui  est  le  cas  ordinaire,  il  doit  rester  couché,  puis 
assis  jusqu'à  ce  que  ses  forces  soient  suffisantes  pour 
lui  permettre  de  marcher  sans  crainte  de  retomber 
encore  en  syncope,  surtout  quand  il  y  est  tombé  par 
faiblesse  musculaire,  par  maladie  du  cœur  ou  par 
hémorragie. 

IL   Des  engourdissements  morbides. 

Affections  caractérisées  par  l'engourdissement  plus 
ou  moins  considérable  de  plusieurs  des  facultés  de 
sentir,  des  facultés  perceptives  et  afi'ectives ,  des 
facultés  de  contraction,  etc. 

Ces  affections  qui  se  développent  sous  l'influence  du 
froid,  de  la  contusion  et  de  la  commotion,  sont  plus 
ou  moins  étendues  et  locales  ou  générales.  De  là  plu- 
sieurs espèces  que  nous  décrirons,  les  unes  avec  la 
contusion  ou  la  commotion,  les  autres  sous  le  titre 
Ae  froidures  parmi  les  lésions  chirurgicales. 


DE   LA    GANGRÈNE.  2/^5 

Iir.  De  la  Gangrène  et  des  affections  gangreneuses, 

La  gangrène  n'est  pas  seulement  l'extinction  dé- 
finitive des  phénonaènes  de  la  vie,  mais  des  facultés 
vitales,  dans  la  partie  qui  en  est  atteinte.  On  donne 
aussi  le  nom  de  gangrène  à  l'ensemble  des  actes  suc- 
cessifs qui  conduisent  à  la  mortification  et  qui  gué- 
rissent la  plaie  consécutive.  Enfin,  on  le  donne  parfois 
à  la  disposition  morbide  particulière  qui  paraît  en  être 
souvent  la  cause  principale.  Vescan-e  est  particulière- 
ment la  mort  d'une  couche  plus  ou  moins  épaisse  des 
parties  molles;  \e  sphacèle,  la  mort  de  toute  l'épais- 
seur d'une  partie,  d'un  membre,  par  exemple;  la  né- 
crose, la  mortification  du  tissu  osseux. 

Causes  individuelles.  —  Disposition  morbide  gangre- 
neuse, d'où  gangrène  diathésale  ou  locale,  d^ oh  gangrène 
spontanée ,  diathèse  gangreneuse;  causes  débilitantes , 
vieillesse ,  d'oîi  gangrène  sénile,  affections  morales 
tristes,  découragement  des  armées  après  une  suite  de 
défaites  ou  pendant  les  ennuis  d'un  long  siège  ;  veilles, 
fatigues  excessives;  excès  vénériens;  maladies  anté- 
rieures prolongées,  surtout  quand  elles  ont  exigé  un 
régime  débilitant,  ou  qu'elles  ont  porté  une  atteinte 
profonde  à  la  constitution,  en  un  mot,  toutes  les 
causes  qui  épuisent  et  affaiblissent;  interruption, 
troubles  ou  seulement  gêne  de  la  circulation  du  sang 
ré.sidant  suivant  les  auteurs  dans  le  cœur,  dans  les 
artères,  parfois  dans  les  veines,  dans  les  capillaires, 
et  paraissant  produits  par  des  compressions,  des  ré- 
trécissements, des  oblitérations  des  organes  circula- 
toires; quelquefois  inflammations  violentes,  agissant 
suivant  quelques-uns  par  l'oblitération  des  capillaires 
de  la  partie,  d'oii  gangrènes  aif/Mës;  affaiblissement  ou 
perversion  de  l'innervation  résidant  soit  dans  le  cer- 
veau, soit  dans  la  moelle  ou  les  nerfs  qui  se  distribuent 


2/t6  CHAPITRE    II. 

à  une  partie  paralysée,  dans  ces  derniers  cas  coïnci- 
dant avec  d'autres  causes,  comme  la  compression; 
éloignement  du  centre  circulatoire,,  comme  cela 
existe  pour  les  mains,  et  surtout  les  pieds;  maladies 
graves,  surtout  les  fièvres  typhoïdes,  la  variole,  la 
peste;  enfin  afi'ections  scorbutiques,  infiltrations  sé- 
reuses de  l'anasarque,  etc.,  qui  peuvent  être  des 
symptômes  au  lieu  d'être  des  causes  de  gangrène. 

Causes  extérieures,  actions  physiques  ou  chimiques  de  la 
foudre,  des  corps  solides,  liquides  ou  gazeux,  à  une 
température  très-élevée  (^ra/we),  ou  très-basse  {con- 
gélation); actions  chimiques  des  caustiques  et  escarroti- 
ques;  actions  mécaniques,  contusions,  compressions 
énergiques  plus  ou  moins  prolongées;  constriction, 
étranglement  d'une  partie  saine  ou  malade  ;  ingesta 
nuisibles,  alimentation  mauvaise  par  ses  qualités  ou 
son  insuffisance;  épauchements  et,  infiltrations,  dans 
les  tissus,  de  matières  organiques  irritantes,  comme 
les  fèces,  les  urines;  virus  du  charbon  et  de  la  pus- 
tule maligne;  venin  des  serpents  (vipères,  najas=,  cro- 
t;ales,  etc.);  intoxication  par  l'ergot  du  seigle;  vicia- 
tion  de  l'atmosphère  par  l'encombrement. 

Ces  différentes  causes  n'agissent  pas  toutes  de  la 
même  manière  ;  les  unes  sont  simplement  prédispo- 
santes; d'autres  softt  efficientes.  Nous  insisterons  sur 
ces  différences  en  parlant  des  formes  de  la  gangrène 
suivant  les  causes. 

Caractères  matériels.  —  La  gangrène  est  unique  ©a 
multiple,  et  muitiple  par  accident  ou  par  diathèse; 
elle  existe  à  rextérieur  ou  à  l'intérieur,  d'où  gan- 
grètte  internée,  externe.  Elle  se  manifeste  plus  sou- 
vent aux  membres,  et  surtout  à  leur  extrémité  infé- 
rieure, qu'au  tronc.  Les  anciens,  qui  attribuaient  à 
la  gangrène  toutes  les  ecchymoses,  les  infiltrations 
sanguines  ou  noirâtres  et  les  ramollissements ,  ont 


DE    LA    GANGRÈNE.  247 

beaucoup  parlé  de  gangrènes  internes  ou  viscérales, 
qui  n'existaient  pas.  Les  anatomo-pathologistes  mo- 
dernes ont  fait  justice  de  ces  erreurs.  On  peut  même 
dire  que  la  gangrène  est  plus  rare  qu'on  ne  le  croit 
encore  aujourd'hui  -,  que  si  les  poumons  et  l'intestin 
en  sont  parfois  affectés,  la  gangrène  du  cerveau,  du 
foie,  des  reins,  du  cœur,  etc.,  est  excessivement  rare. 
Les  parties  qui  en  sont  le  plus  fréquemment  atteintes 
sont  la  peau,  les  muqueuses  inléro-estérieures,  le 
tissu  cellulaire,  les  muscles.  Les  parlies  fibreuses  ré- 
sistent assez  énergiqnement  à  l'envahissement  d'une 
gangrène  progressive:  mais  c'est  surtout  le  tissu  ar!é- 
riel  qui  s'y  montre  réfradaire.  Ainsi  on  voit  très-fré- 
quemment, à  la  chute  des  escarres  profondes,  les  ar- 
tères dénudées,  mais  respectées,  épaissies  seulement 
par  l'inflammation  éliminatoire. 

La  mortification  peut  être  irès-étendue  ou  étroite- 
ment circonscrite;  limitée  à  la  peau  et  au  tissu  sous- 
jacent,  former  des  escarres  plus  ou  moins  épaisses, 
s'étendre  plus  ou  moins  profondément,  ou  même 
sphaceler  toute  l'épaisseur  d'un  membre.  La  partie 
frappée  de  mort  est  ou  non  circonscrite  par  une  ligne 
rouge  inflammatoire,  qui  la  sépare  des  parties  vives. 
La  circonscription  en  est  plus  ou  moins  irrégulière. 

La  couleur  est  très-vaiiable,  le  plus  souvent  d'un 
brun  noir,  quelquefois  brunâtre,  comme  la  suie,  ou 
violacée  ;  elle  est  dans  des  cas  plus  rares  d'un  jaune 
pâle  ou  d'un  gris  sale,  plus  rarement  encore  tout  à 
fait  blanche,  comme  dans  la  congélation.  (V.  1"^°  Mo- 
nogr.,  p.  .374,  au  bas.)  La  gangrène  exhale  une  odeur 
particulière,  mi  generis,  et  reconnaissable  pour  celui 
qui  l'a  sentie  avec  attention.  La  consistance  d'un  tissu 
gangrené  est  molle,  flasque  ou  ferme  et  sèche,  d'où 
les  gangrènes  sèche  et  humide. 

Structure.  —  Les  tissus  gangrenés  sont  d'ailleurs 


248  CHAPITRE    II. 

d'autant  plus  altérés  qu'ils  sont  gangrenés  depuis 
plus  de  temps  et  qu'ils  sont  habituellement  plus 
mous.  Aussi,  tandis  que  certains  tissus  sont  promp- 
tement  méconnaissables,  les  gros  vaisseaux,  les  gros 
nerfs,  les  fendons  se  distinguent  longtemps  et  facile- 
ment. Les  cartilages  et  les  os  ne  sont  jamais  mous. 
Les  tissus  sont  parfois  comme  infiltrés  de  sang  noir, 
confondus  en  une  bouillie  ou  une  masse  spongieuse, 
quelquefois  infiltrés  de  gaz  fétides  qui  augmentent  le 
volume  de  la  partie  morte  {gangrène  emphysémateuse). 
Ailleurs ,  condensés  comme  du  bois,  ils  offrent  l'aspect 
des  chairs  momifiées,  delà  viande  fumée,  et  ont 
^oins  de  volume  que  d'habitude.  Les  vaisseaux  ar- 
tériels, demeurt's  intacts  au  sein  de  la  gangrène,  sont 
ordinairement  oblitérés  par  des  caillots  plus  ou  moins 
adhérents;  de  là  l'absence  assez  commune  d'hémor- 
ragie, soit  à  la  chule  des  parties  gangrenées,  soit 
même  dans  les  amputations  pratiquées  au-dessus. 
Celte  coagulation  du  sang  remonte  quelquefois  très- 
haut.  Thomson  a  vu  une  partie  de  l'artère  fémorale 
remplie  par  du  saijg  coagulé,  dans  un  sphacèle  du  pied 
et  de  la  jambe,  et  dans  un  cas  oii  la  gangrène  com- 
mença par  la  cuisse,  le  caillot  remontait  dans  l'ilia- 
que externe  jusqu'à  l'union  de  ce  vaisseau  à  l'aorte. 
(V.  S.  Cooper,  t.  I,  p.  350.)  D'autres  fois,  il  y  a  adhé- 
sion directe  et  immédiate  des  parois  artérielles  ap- 
pliquées l'une  contre  l'autre,  par  le  gonflement  des 
parties  voisines.  Le  microscope  ne  montre  rien  de 
plus  dans  les  tissus  gangrenés  que  ce  que  l'œil  y 
découvre.  Au  total,  l'aspect  de  la  gangrène  diffère 
de  celui  de  la  putréfaction  qui  survient  après  la 
mort. 

Symptômes  locaux.  —  Anéantissement  de  tous  les 
phénomènes  et  de  toutes  les  propriétés  delà  vie; 
des  sensations,  des  mouvements,  de  l'absorption,  de 


DE   LA   GANGRÈNE.  249 

la  circulation  même  dans  les  vaisseaux  oblitérés  par 
caillots  adhérents,  des  sécrétions,  de  la  calorifica- 
tion  et  enfiû  de  la  résistance  vitale  à  la  putréfaction; 
disparution  aussi  des  phénomènes  morbides  qui  ont 
précédé  la  gangrène,  et  apparition  de  phénomènes 
de  putréfaction,  à  moins  que  la  gangrène  ne  soit  très- 
sèche.  Quoique  la  faculté  de  produire  de  la  chaleur 
s'éteigne  comme  les  autres  facultés  dans  la  gangrène, 
ce  fait  mérite  une  remarque  critique.  La  partie  morte 
n'est  pas  toujours  sensiblement  froide,  comme  on  le 
croirait  d'après  les  livres.  Ce  fait  varie;  ainsi  dans 
une  escarre  mince  et  peu  étendue,  la  température 
peut  être  égale,  à  peu  près,  à  celle  des  parties 
sous-jacentes  qui  réchauffent.  Dans  tous  les  cas  de 
gangrène,  la  température  extérieure  modifie  aussi 
celle  des  parties  mortes.  Celle-ci  peut  s'abaisser  ou 
s'élever  relativement  à  la  chaleur  animale,  quand  la 
partie  gangrenée  est  refroidie  ou  échauffée  dans  un  lit 
par  des  bouteilles  d'eau  chaude.  La  température  de 
la  gangrène  est  donc,  en  partie,  subordonnée  à  celle 
des  tissus  et  des  corps  ambiants,  et  d'autant  plus  que 
la  portion  gangrenée  offre  plus  de  surface. 

Symptômes  fonctionnels  variables  suivant  la  nature 
de  l'organe  lésé  (dyspnée,  crachats  fétides  pour  le 
poumon,  vomissements  pour  l'intestin,  immobilité 
pour  les  organes  de  mouvement,  etc.) 

Symptômes  de  voisinage.  — Inflammation,  gonflement 
œdémateux,  quelquefois  lésion  des  parties  environ- 
nantes par  la  cause  qui  a  produit  la  gangrène,  par  la 
contusion,  la  brûlure,  etc.;  ailleurs,  infiltration  de 
sang,  de  sérosité,  de  gaz  plus  ou  moins  fétides  re- 
connaissables  à  la  crépitation  ou  aux  frottements  ga- 
zeux à  la  pression  des  doigts. 

Symptômes  généraux,  nuls  si  la  gangrène  est  peu 
étendue,  et  locale,  si  elle  occupe  une  partie   peu 


250  CHAPITRE   II. 

importante-,  dans  le  cas  contraire,  si  elle  est  diathé- 
sale,  si  elle  est  interne  et  viscérale,  ces  symptômes 
peuvent  être  fort  graves,  et  ils  sont  tantôt  inflamma- 
toires aigus,  avec  ardeur  universelle,  agitation,  som- 
meil troublé,  malaise  général,  fièvre  plus  ou  moins 
vive:  tantôt  adynamicjues  avec  prostration,  insensibi- 
lité, stupeur,  subdélirium  ou  coma,  pouls  faible,  petit, 
fréquent,  pâleur  de  la  face,  sueurs  froides,  visqueuses, 
iypothymies,  langue  sèche,  noirâtre,  fendillée,  ano- 
rexie complète,  quelquefois  hoquet,  excrétions  féti- 
des, noirâtres,  etc.  D'autres  fois,  au  contraire,  il  y  a 
des  symptômes  d'excitation  nerveuse  et  d''ataxie^  dé- 
lire violent,  hoquet,  soubresauts  des  tendons,  soif 
vive,  langue  sèche,  nausées,  vomissements  répétés, 
constipation  ou  diarrhée,  pouls  dur,  fréquent,  cha- 
leur acre,  brûlante,  peau  sèche,  urines  plus  ou  moins 
abondantes  et  chargées,  etc.  Dans  certains  cas,  enfin, 
ces  symptômes  sont  mélangés;  d'autres  fois,  ils  se 
succèdent,  mais  dans  ce  cas,  c'est  ordinairement  la 
forme  adynamique  qui  termine  la  scène. 

Marche. —  Tantôt  elle  n'est  pas  précédée,  tantôt  elle 
est  précédée  d'inflammation,  d'irritation  locale  plus 
ou  moins  promptement  suivie  de  mortification,  selon 
que  la  maladie  est  aiguë  ou  chronique,  et  l'on  peut 
y  distinguer  quatre  périodes  :  1"  Maladies  ou  symp- 
tômes préliminaires  ;  2°  Mortification  des  tissus  ; 
3°  Limitation  et  élimination  de  l'escarre;  4°  Cicatri- 
sation de  la  solution  de  continuité  qui  en  résulte. 

jre  Période.  — Symptômes  morbides  préliminaires.  S'il  y 
avait  inflammation  préalable,  ses  symptômes  dispa- 
raissent, et  les  phénomènes  normaux  de  la  vie  s'étei- 
gnent; les  parties  tendues  deviennent  flasques;  la 
peau  présente  des  taches  rouges,  livides,  se  couvre 
de  phlyctènes  ou  sowlèvements  de  l'épiderme  par  une 
sérosité  trouble,  brunâtre,  sanguinolente,  l'épiderme 


DE    LA   GANGRÈNE.  251 

se  détache  de  plus  en  plus  du  derme,  les  tissus  s'in- 
filtrent de  gaz  et  de  sérosité,  ils  deviennent  pâteux 
et  ctépitants  sous  le  doigt  qui  les  presse 5  ces  gaz 
ont  une  fâcheuse  tendance  à  remonter  dans  les  par- 
ties saines ,  en  suivant  le  tissu  cellulaire  qui  accom- 
pagne les  vaisseaux  et  les  nerfs. 

2^  Période.  Quand  la  gangrène  est  déclarée,  on  ob- 
serve les  phénomènes  décrits  plus  haut,  l'extinction 
successive  de  toutes  les  facultés  de  la  vie.  Suivant 
M.  le  docteur  Racle,  les  escarres  présenteraient  tou- 
jours au  début  une  teinte  d'un  blanc  sale,  grisâtre  ou 
jaunâtre,  qui  ne  prendrait  !a  teinte  livide,  brune,  vio- 
lacée, et  enfin  noire  qu'au  bout  de  quelques  heures. 
{Gaz.  Méd.  de  Paris,  là  décembre  t84 9.)  Ce  fait  bien 
constaté  ne  serait  pas  sans  importance  pour  recon- 
naître la  gangrène  dès  son  début. 

3^  Période.  Après  un  temps  plus  ou  moins  long,  et 
qui  varie  de  un  à  vingt  ou  vingt-cinq  jours,  la  gan- 
grène laisse  apercevoir  sur  ses  limites  une  lijrne 
d'un  rouge  tranché  du  côté  de  la  gangrène;  cette 
ligne  régulière  ou  non,  est  manifestement  inflamma- 
toire et  circonscrit  très-exactement  les  parties  frap- 
pées de  mort.  C'est  le  symptôme  d'une  inflammation 
ulcérante  et  suppurante,  plus  ou  moins  profonde, 
suivant  les  dimensions  du  mal,  qui  peut  comprendre 
toute  l'épaisseur  d'un  membre.  Cette  ligne  ne  tarde 
pas  à  se  creuser  en  forme  de  sillon  {Absorption  dis- 
jonetive,  Hunter),  et  par  le  fait  de  l'ulcération  d'une 
part,  et  par  le  ressort  et  la  contraction  vitale  lente 
des  tissus  d'autre  part.  A  mesure  que  les  tissus  vi- 
vants s'isolent  des  tissus  mortifiés,  il  se  forme  à  la 
surface  des  premiers  une  exsudation  plastique  qui 
s'organise  en  pseudo-membrane,  comme  dans  toutes 
les  plaies  suppurantes,  et  qui  s'oppose  à  l'infiltra- 
tion des  gaz  et  des  matièifes  sanieuses  de  la  gan- 


252  CHAPITRE    II. 

grène  dans  les  parties  vives,  à  des  hémorragies  et 
souvent  à  des  épanchemenls  des  viscères  dans  les  sé- 
reuses voisines.  Peu  à  peu  la  gangrène  s'isole  des  tis- 
sus vivants  et  elle  se  détache  soit  en  bloc,  soit  par 
fragments,  suivant  son  volume  et  sa  ténacité. 

Quand  la  maladie  est  bornée  aux  parties  molles, 
la  séparation,  quoique  plus  ou  moins  longue  et  diffi- 
cile, s'accomplit,  dans  l'immense  majorité  des  cas,  dans 
l'espace  de  quelques  semaines  au  plus;  mais  quand 
les  os  sont  atteints,  la  séquestration  de  la  portion  né- 
crosée se  fait  longtemps  attendre,  plusieurs  mois, 
parfois  plus  d'une  année  -,  elle  occasionne  une  suppura- 
tion débilitante,  elle  expose  le  malade  à  une  odeur  fé- 
tide, et,  peut-être,  à  la  résorption  de  matières  putri- 
des dangereuses.  Si  la  partie  gangrenée  est  renfermée 
dans  un  viscère,  qui  communique  librement  au  de- 
hors, comme  les  viscères  digestifs,  respiratoires, 
génitaux  et  uiinaires,  la  masse  gangrenée,  après  s'ê- 
tre détachée,  est  chassée  ou  entraînée  au  dehors,  et 
le  malade  peut  guérir  par  la  cicatrisation  de  la  solution 
de  continuité.  Si  l'élimination  se  fait  dans  une  cavité 
close,  comme  celle  des  séreuses,  la  mort  est  ordinaire- 
ment inévitable.  Cette  terminaison  fatale  peut  encore 
survenir  avant  la  séparation  ou  l'élimination  de  la  par- 
tie morte.  Ce  phénomène  est  d'ailleurs  plus  ou  moins 
long  à  s'accomplir,  suivant  la  mollesse,  la  sécheresse 
de  la  gangrène,  son  acuité  ou  sa  chronicité,  suivant 
la  ténacité  des  tissus  5  aussi  l'élimination  des  tendons, 
des  cartilages,  des  os  mortifiés  est  beaucoup  plus 
longue  que  celle  des  parties  molles. 

Au  moment  de  la  séparation,  tantôt  les  gros  vais- 
seaux sont  fermés  par  l'adhésion  de  leurs  parois, 
par  des  caillots  obstructeurs,  ou,  comme  nous  l'avons 
dit  plus  haut,  tantôt  ils  s'ulcèrent  sans  avoir  été  com- 
plètement oblitérés,  et  il  en  résulte  des  hémorra- 


DE   LA   GANGRÈNE.  «  253 

gies  quelquefois  très-graves,  et  qui  seraient  mortelles 
si  l'on  n'y  portait  remède. 

4*  Période.  La  guérison  survient  après  un  temps 
plus  ou  moins  prolongé,  suivant  l'étendue  de  la  so- 
lution de  continuité,  sa  régularité;  suivant  la  nature 
des  tissus  mis  à  nu;  suivant  surtout  qu'il  y  a  ou  qu'il 
n'y  a  pas  d'os,  de  jointures  à  découvert,  qui  pour- 
raient entretenir  une  suppuration  prolongée,  amener 
la  mort  par  débilitation;  suivant  enfin  que  la  gan- 
grène ne  reparaît  plus  et  que  la  santé  générale  s'a- 
méliore. La  gangrène  peut  causer  la  mort  à  toutes  les 
périodes-,  aussi  les  malades  ne  les  parcourent  pas  tou- 
jours toutes  les  quatre.  Quand  la  gangrène  se  mon- 
tre sur  plusieurs  points  successivement,  on  peut  voir 
simultanément,  sur  un  même  malade  et  sur  divers 
points,  les  quatre  périodes  que  nous  venons  de  dé- 
erire.  La  mort  s'accomplit  par  divers  mécanismes  en- 
core à  analyser.  Tantôt  c'est  par  une  disposition  mor- 
bide gangreneuse  asthénique  ;  tantôt  en  partie  par 
l'intensitéet  l'acuité  d'une  inflammation  gangreneuse; 
tantôt  par  l'abondance  de  la  suppuration;  tanîôt. 
probablement,  par  l'altération  du  sang  et  par  plu- 
sieurs de  ces  mécanismes. 

La  marche  de  la  gangrène  est  d'ailleurs  aiguë  ou 
chronique,  de  là  deux  modes  de  gangrène  aiguë  ou 
chronique. 

La  gangrène  peut-elle  affecter  une  marche  pé- 
riodique? Malgré  les  faits  rapportés  par  les  auteurs 
et  réunis  par  Hébréard  {Même  cit.,  p.  160),  nous  par- 
tageons l'incrédulité  de  ce  chirurgien.  Et  si  dans  un 
cas  observé  par  Marjolin  {Dict.  en  30  vol.  t.  Xill, 
p.  608),  une  fièvre  intermittente  grave  s'est  montrée 
accompagnée  de  gangrène  à  chaque  accès,  ce  fait 
rentre  dans  ce  que  nous  avons  dit  des  prétendues 
inflammations  périodiques.  (V.  plus  haut,  2^  v.  p.  38. 


25i  CHAPITRE    II. 

Diagnostic.  —  Le  diagnostic  est  fondé  sur  les  cau- 
ses, sur  les  caractères  anatomiques,  et  en  particulier 
sur  la  circonstance,  alors  décisive,  de  taches  molles 
et  livides,  ou  sèches  et  dépourvues  de  sensibilité,  sous 
la  forme  desquelles  la  gangrène  se  montre  d'abord. 

On  pourrait  prendre  pour  une  véritable  morti- 
fication cet  état  d'engourdissement  de  la  congé- 
lation dont  nous  parlerons  plus  loin  ;  mais  dans  ce 
dernier,  la  teinte  pâle,  livide  ou  violacée  n'est  pas 
complètement  opaque  et  terne,  comme  dans  la  gan- 
grène-, la  circulation  y  conserve  la  demi-transpa- 
rence et  l'éclat  des  parties  vivantes.  Dans  la  congé- 
lation, il  y  a  transition  graduée  de  l'engourdissement 
à  la  sensibilité  normale  des  parties  saines;  dans  la 
gangrène,  la  transition  se  fait  brusquement,  et  on  peut 
déterminer  la  ligne  qui  sépare  le  mort  du  vif.  Dans 
l'engourdissement,  l'épiderme  reste  intact,  et  il  ne 
survient  pas  de  décomposition  putride  ;  an  contraire, 
au  bout  d'un  temps  plus  ou  moins  long,  les  proprié- 
tés vitales  reparaissent  peu  à  peu. 

Les  ecchymoses  d'une  contusion  ou  d'une  compres- 
sion forte,  ont  été  parfois  confondues  avec  la  gan- 
grène; nous  en  avons  vu  un  exemple  dans  le  con- 
cours de  clinique  chirurgicale  où  Sanson  fut  nommé 
professeur.  Ce  savant  et  regrettable  confrère  nous 
montra  un  homme  qui  avait  été  renversé  sous  une 
hotte  pesamment  chargée.  Il  présentait  à  la  jambe  et 
à  la  cuisse  droites  des  taches  livides  circonscrites  par 
des  lignes  sinueuses,  comme  le  sont  les  îles  par  les 
eaux  sur  les  cartes  géographiques  ;  Lisfranc affirma  que 
c'étaient  de  simples  ecchymoses...;  quelques  jours 
après  la  gangrène  était  évidente.  Au  total,  les  ecchy- 
moses sont  bleuâtres  ou  noirâtres  dès  le  début,  et  non 
grises  et  livides;  elles  sont  plutôt  saillantes  que  dé- 
primées, se  confondant  peu  à  peu  avec  les  parties 


DE    LA    GANGRÈNE.  255 

voisines  par  une  dégradation  plus  ou  moins  rapide  de 
nuances  et  conservant  ordinairement  de  la  sensibilité 
dans  les  parties  qu'elles  occupent. 

Les  plaques  diphthéritiques,  développées  sur  les 
membranes  muqueuses,  en  ont  bien  souvent  imposé 
pour  la  gangrène.  Mais  elles  sont  plus  molles,  plus 
friables  que  les  véritables  escarres  des  muqueuses, 
se  détachent  plus  aisément  des  parties  sous-jacentes 
qui  n'ont  éprouvé  aucune  perte  de  substance  et  ne  sai- 
gnent que  rarement  quand  on  pratique  cette  ablation. 

La  paralysie  diffère  trop  du  sphacèle  pour  qu'il 
puisse  y  avoir  doute  un  seul  instant.  Enfin  les  plilyc- 
tènes  remplies  d'une  sérosité  citrine  limpide  qui  se 
rencontrent  si  souvent  à  la  levée  d'un  premier  appa- 
reil de  fracture,  n'effraieront  que  le  chirurgien  inex- 
périmenté qui  n'aurait  jamais  vu  les  phiyctènes  à  li- 
quide ichoreux,  brunâtre  et  fétide  de  la  gangrène. 

Il  ne  suffit  pas  de  reconnaître  l'existence  de  la 
gangrène,  il  faut,  pour  que  le  diagnostic  soit  aussi 
complet  que  possible,  reconnaître  son  étendue,  sa  pro' 
fondeur.  Tant  que  le  cercle  vermeil  dont  nous  avons 
parlé  n'est  pas  formé,  la  mortification  peut  faire  des 
progrès;  quand  il  se  montre,  il  y  a  forte  présomption 
que  le  mal  est  arrêté,  certitude  quand  le  sillon  se 
creuse  et  s'ulcère.  Relativement  à  la  profondeur,  je 
m'en  assure  par  une  sorte  de  sondage.  Une  longue  ai- 
guille à  acupuncture  est  introduite  à  travers  l'escarre 
jusqu'à  ce  que  le  malade  ait  la  conscience  de  la  pi- 
qûre. Ce  phénomène  indique  que  la  pointe  est  arrivée 
au  vif.  Marquant  alors  le  point  de  la  tige  de  l'aiguille 
qui  affleure  la  surface  de  l'escarre,  on  la  retire,  et 
la  longueur  dont  elle  était  plongée  donne  à  peu 
près  l'épaisseur  des  parties  mortifiées.  Quelques  gout- 
tes de  sang  viennent  souvent  aussi  prouver,  lors- 
qu'on retire  l'aiguille,  qu'elle  a  pénétré  jusqu'au  vif. 


256  CHAPITRE    II. 

Pronostic.  —  Dans  les  cas  les  plus  heureux,  dans 
ceux  où  la  gangrène  n'entraîne  pas  la  mort,  la  gan- 
grène détruit  les  tissus,  détermine  des  pertes  de 
substance  plus  ou  moins  considérables,  d'où  résul- 
tent des  cicatrices  vicieuses,  des  déformations,  quel- 
quefois des  mutilations.  Il  est  un  cas  où  la  gangrène 
est  avantageuse,  c'est  quand  elle  frappe  un  anévrisme 
ou  un  cancer;  mais  ici  même,  la  guérison  n'en  est  pas 
toujours  la  suite,  et  le  malade  peut  encore  succom- 
ber. La  gangrène  humide,  emphj^sémateuse,  marche 
et  s'étend  avec  beaucoup  de  rapidité;  la  gangrène  de 
cause  diathésale  est  en  général  plus  grave,  plus  diffi- 
cile à  borner  que  celle  qui  dépend  d'une  cause  locale. 
Le  pronostic  varie  encore  suivant  l'importance,  l'éten- 
due, la  profondeur  des  parties  affectées,  suivant  celles 
qui  se  trouvent  mises  à  nu  à  la  chute  des  escarres; 
Enfin  il  varie  suivant  l'âge  très -tendre  ou  très- 
avancé  des  sujets,  les  conditions  de  force  ou  de  fai- 
blesse dans  lesquelles  ils  se  trouvent,  les  circonstances 
extérieures  d'habitation,  d'alimentation  auxquelles 
ils  sont  soumis,  etc. 

Traitement.  —  Aux  quatre  périodes  de  la  gangrène 
répondent  quatre  indications  principales:  1°  prévenir 
le  mal;  2°  l'arrêter;  3° combattre  les  symptômes  in- 
commodes ou  pénibles  qui  l'accompagnent,  comme  la 
mauvaise  odeur,  quelquefois  des  hémorragies,  des 
douleurs,  enfin  4°  favoriser  la  chute  des  escarres  ou 
amputer  la  partie  et  guérir  la  plaie  dans  l'un  et  l'autre 
cas. 

1°  Prévenir  la  gangrène. —  On  n'y  peut  parvenir  qu'en 
évitant,  autant  que  possible,  les  causes  de  la  gan- 
grène, ou  en  les  combattant  si  elles  ont  déjà  exercé 
leur  influence.  Ainsi  une  phlegmasie  intense  sera  at- 
taquée par  les  antiphlogistiques  puissants  et  par  les 
émollients-,  les  chagrins,  le  désespoir,  par  les  encou- 


DE    LA    GANGRÈNE.  257 

ragements,  l'annonce  d'un  avenir  meilleur  dans  un 
temps  prochain,  en  un  mot,  par  tous  les  moyens  qui 
peuvent  relever  le  moral;  la  débilitation,  par  les  cor- 
diaux, les  fortifiants,  un  bon  régime,  l'habitation  dans 
un  lieu  sain  et  bien  aéré.  Un  étranglement  causé  par 
des  aponévroses  sera  détruit,  une  constriction,  une 
compression,  un  obstacle  au  cours  des  fluides  seront 
levés  aussi  complètement  que  possible;  un  corps 
caustique  ou  brûlant  sera  éloigné.  Dans  l'ergotisme, 
on  donnera  une  nourriture  saine,  etc.  Les  Anglais 
avaient  autrjefois  vanté  à  tort  le  quinquina  à  l'inté- 
rieur comme  un  spécifique  antigangréneux.  Seule- 
ment, comme  dans  le  cas  de  Marjolin,  s'il  s'agissait 
d'une  intermittente  à  forme  gangreneuse,  le  quin- 
quina serait  indiqué,  mais  à  titre  d'antipériodique. 
L'opium  convient  dans  les  douleurs  vives  des  gan- 
grènes douloureuses,  etc. 

2°  Arrêter  la  gangrène. — C'est  le  traitement  de  la  se- 
conde période.  Combattez  d'abord  celles  des  causes 
qui  subsistent  avec  la  gangrène  ;  s'il  y  a  inflammation 
vive,  continuez  les  saignées  générales  si  le  sujet  peut 
encore  les  supporter,  ou  recourez  seulenfjent  aux  sai- 
gnées locales,  aux  applications  topiques  émollientes 
(V.  Inflammation).  Si  le  sujet  est  dans  la  prostra- 
tion, que  la  gangrène  soit  asihénique  et  diathésale, 
relevez  les  forces  à  l'aide  des  toniques,  tels  que 
vin  de  quinquina  ou  de  gentiane,  vins  vieux  et  géné- 
reux, limonade  vineuse,  limonades  avec  les  acides 
minéraux,  eau  de  seltz  coupée  avec  du  vin,  etc., 
bouillons  et  potages  nourrissants,  etc.,  topiques,  sti- 
mulants sur  les  parties  voisines  de  la  gangrène,  cata- 
plasmes faits  avec  des  plantes  aromatiques  bouillies 
dans  du"  gros  vin,  fomentation  d'eau-de-vie  camphrée, 
application  autour  des  membres  de  sachets  de  sable, 
de  cendre,  chauds  à  r35  degrés  environ;  quelquefois, 

17 


2'58  CHAPITRE    II. 

scarifications  et  cautérisations  avec  le  fer  rouge,  les 
acides  minéraux  concentrés,  les  alcalis,  etc.,  suivant 
les  cas,  commedans  l'anthrax  malin,  [a  pustuiemaligne. 
Le  fer  rouge,  cjuand  il  respecte  les  organes  importants, 
détermine  une  excitation  favorable  dans  certaines 
gangrènes.  Les  anciens  pratiquaient  sur  les  parties 
saines  des  incisions  dans  lesquelles  ils  appliquaient 
des  substances  irritantes;  celte  pratique  incendiaire 
est  abandonnée.  Au  total  l'art  a  peu  de  puissance 
dans  cette  période.  Il  n'y  a  d'ailleurs  rien  à  faire 
contre  la  gangrène  produite  par  la  foudre,  le  feu,  les 
caiisiiques,  une  contusion, 

ù°  Combattez  toujours  les  accidents  concomittents; 
Texcès  d'inflammafion  à  l'aide  des  réfrigérants,  des 
antiplilogistiques  5  faites  parfois  d^s  débridements , 
souvent  usez  de  simples  cataplasmes.  Quand  il  y  a 
des  douleurs  très-vives  :  opiacés ,  cataplasmes  arro- 
sés de  laudanum,  fomentations  avec  la  décoction  de 
têtes  de  pavot,  de  plantes  narcotiques,  ou  la  solution 
d'opium.  Il  faut  surveiller,  dil-on,  l'emploi  de  ces 
oiédicaments  ;  on  craint  qu'ils  ne  déterminent  une 
stupeur  locale  favorable  aux  progrès  de  la  mortifica- 
tion 5  mais,  sauf  le  cas  de  phlegmasie  très-intense,  je 
crois  que  le  danger  a  été  beaucoup  exagéré. 

S'il  y  a  des  hémorragies,  on  emploiera  les  stypti- 
qoes,  les  caustiques,  la  compression,  la  ligature',  sui- 
vant l'abondance  et  la  ténacité  de  l'écoulement,  le 
volume  des  vaisseaux  ouverts.  S'il  s'agissait  d'une 
artère  un  peu  considérable,  il  vaudrait  mieux  la  lier 
au  dessus  de  la  plaie  que  dans  les  parties  malades  où 
l'opération  pourrait  être  impossible  par  l'altération  du 
vaisseauou  inutile  parce  qu'il  nepourraitse  cicatriser. 

Le  régime  sera  approprié  à  l'état  de  faiblesse  ou 
d'excitation  du  patient  et  à  l'état  des  organes  digestifs; 
les  toniques,  quand  ils  sont  indiqués  et' qu'ils  peuvent 


DE    LA    GANGRÈNE,  259 

être  supportés,  hâtent  parfois  le  travail  de  cicatrisa- 
lion.  Nous  avons  dit  en  quoi  consistent  ces  moyens. 

A°  Soigner  la  séparation  des  escarres  et  la  cicatrisation.  — 
Quand  les  parties  mortifiées  se  séparent  difficilement, 
sontinfiltrées  de  liquides  et  de  gaz,  que  la  putréfaction 
s'en  empare,  que  le  mal  n'est  pas  assez  étendu  pour 
qu'on  ampute  la  partie,  il  faut  y  pratiquer  des  inci- 
sions, sans  pénétrer  jusqu'au  vif,  afin  de  faiire  écouler  la 
sanie  putride  dont  le  sphacèle  est  gorgé,  y  appliquer 
ensuite,  soit  de  ia  charpie  imbibée  de  liqueur  de  La- 
barraque,  soit  du  liquide  conservateur  de  Gannal  (1), 
soit  des  poudres  aromatiques  exhalant  une  odeur 
agréable,  soit  des  poudres  absorbantes  formées  de 
tannin,  de  charbon,  de  quinquina,  de  camphre  ou 
même  exciser  les  parties  mortes  presque  jusqu'au  vif. 
On  fera  aussi  des  fumigations  chlorées  dans  i'apparle- 
ment,  pour  détraire  les  mms m'es  qui  s'exhalent  de  la 
gangrène  et  peuvent  porter  une  atteinte  profonde  à  la 
santé  du  malade  et  de  ceux  qui  l'entourent.  Alors 
on  institum-a  un  traitement  approprié  à  la  nalure,  à 
l'étendue,  à  la  situation,  ^  la  forme  de  la  solution 
de  continuité,  afin  d'empêcher  une  cicatrice  vi- 
-cieuse  ou  difforme.  La  situation,  le  bandage,  sont  les 
moyens  employés  dans  ce  but  5  c'est  surtout  après  les 
gangrènes  des  extrémités  (orîeils,  doigts,  mains),  ou 
de  la  face  et  du  cou,  que  le  pansement  doit  être  sur- 
veillé avec  le  plus  grand  soin  pour  la  cicatrisation. 

Mais  si  un  membre  est  en  grande  partie  gangrené, 
ne  doit-on  pas  l'amputer  plutôt  que  de  le  dépecer  par 
parties?  C'est  une  question  depuis  longtemps  débattue 
entre  les  chirurgiens  et  qui  mérite  assurément  de  nous 

(1)  Voici  sa  préparation  :  faire  dissoudre  125  grammes  d'alun  et  au- 
tant de  chlorure  de  sodium  dans  un  kilogramme  d'eau  bouillante,  y 
ajouter  60  grammes  de  nitrate  de  potasse,  Cllrer  et  laisser  refroidir  le 
mélange. 


260  CHAPITRE   II. 

arrêter  un  moment.  Dans  quelles  circonstances  cette 
opération  si  grave  doit-elle  être  faite?...  1°  Quand 
les  escarres  sont  très-étendues,  que  leur  chute  doit 
mettre  à  découvert  de  si  larges  surfaces,  que  le  ma- 
lade ne  pourrait  pas  subvenir  aux  frais  de  !a  suppu- 
ration consécutive.  2°  Quand  les  escarres  sont  plus 
étroitement  circonscrites ,  mais  très-profondes  ou 
qu'après  leur  départ  une  articulation  doit  être  mise  à 
découvert,  que  les  vaisseaux  et  les  nerfs  principaux 
d'un  membre  ont  été  oblitérés  ou  détruits,  de  telle 
sorte  que  les  parties  situées  au-dessous  soient  des- 
tinées à  tomber  aussi  en  gangrène. 

Mais  quand  le  membre  est  sphacelé  ,  c'est-à- 
dire  gangrené  dans  toute  son  épaisseur,  ne  vau- 
drait-il pas  mieux  attendre  la  chute  naturelle  de  la 
portion  frappée  de  mort,  que  de  la  prévenir  par  une 
opération  aussi  grave  que  l'est  l'amputation  d'un 
membre?  Laisser  la  séparation  de  l'os  mort  s'ac- 
complir spontanément  paraît  bien  hasardé;  car  si  l'os 
reste  trop  saillant,  on  sera  forcé  d'en  venir  enfin  à 
l'amputation  depuis  longtemps  refusée —  On  dit,  et 
avec  raison,  qu'en  opérant,  on  débarrasse  le  patient 
d'une  masse  en  putréfaction  qui  menace  de  l'infecter 
et  par  son  odeur  et  par  les  matières  qu'elle  livre  à 
l'absorption,  et  que  d'un  autre  côté  on  fait  une  plaie 
nette,  méthodique,  propre  à  donner  une  cicatrice  ré- 
gulière, tandis  que  le  départ  spontané  des  parties 
mortifiées  laisse  un  moignon  difforme,  conique,  etc. 
Mais  il  s'agit  moins  de  la  régularité  du  moignon 
que  de  soustraire  le  malade  à  une  opération  très- 
fréquemment  mortelle,  et  si  la  séparation  naturelle 
paraît  devoir  être  assez  régulière,  on  peut  la  tenter, 
en  enlevant  toutes  les  parties  molles  gangrenées,  sauf 
Ja  couche  mince  qu'on  est  obligé  de  laisser  sur  les 
parties  vivantes. 


DE   LA   GANGRÈNE.  261 

Tout  en  tenant  compte  des  observations  dont  nous 
venons  de  donner  le  résumé  succinct,  nous  pensons 
qu'il  faut  amputer  dans  le  cas  de  g^ingrène,  même 
peu  profonde ,  très  -  étendue  ou  peu  étendue  , 
mais  qui  intéresse  des  parties  très -importantes , 
une  articulation ,  de  gros  vaisseaux  ou  de  gros 
troncs  nerveux. 

Si  l'on  se  décide  à  opérer,  il  est  encore  une  dou- 
ble question  très-vivement  controversée  et  qui  mé- 
rite aussi  une  réponse.  Quand  faut-il  opérer  et  à 
quelle  hauteur?  La  plupart  des  chirurgiens,  mais 
surtout  Thomson,  Richter,  Boyer,  etc.,  disent  qu'il 
faut  attendre  la  limitation  de  la  gangrène,  sous  peine 
de  voir  le  moignon  se  prendre  à  son  tour  et  le  mal 
remonter  ainsi  sur  le  membre  mutilé.  Oui,  répondent 
les  partisans  delà  doctrine  opposée,  Larrey,  Dupuy- 
tren,  etc.,  oui,  si  vous  opérez  dans  le  cas  de  gan- 
grène de  cause  interne;  mais  non,  s'il  s'agit  d'une 
lésion  trauma tique, d'une  mortification  de  causelocale. 

En  général,  dans  le  cas  de  sphacèle,  qu'il  soit  de 
cause  interne  ou  de  cause  externe,  il  faut  attendre  la 
délimitation.  Cependant  si  la  mortification  conti- 
nuait à  remonter  du  bras  vers  l'épaule,  de  la  cuisse 
vers  la  hanche,  la  mort  devenant  inévitable,  il  fau- 
drait tenter  une  dernière  chance  et  opérer,  en  sup- 
posant toutefois  que  l'état  des  forces  le  permît.  Si 
la  délimitation  est  tracée,  que  la  ligne  de  démarca- 
tion soit  régulièrement  circulaire,  l'expectation  est 
plus  nécessaire  encore. 

Pour  la  hauteur  à  laquelle  on  doit  amputer,  il 
faut,  disent  les  uns,  porter  le  couteau  dans  la  ligne 
de  démarcation  qui  sépare  le  mort  du  vif.  Gardez- 
vous-en  bien,  reprend  Richter,  les  limites  de  la  gan- 
grène à  l'extérieur  ne  sont  pas  celles  qu'elle  affecte 
en  dedans.  Si  vous  faites  la  section  au  niveau  des  li- 


262  CHAPITRE   II. 

mites  extérieures,  vous  pouvez  tomber  au  milieu  de 
parties  profondes  mortifiées,  car  la  gangrène  remonte 
souvent  plus  loin,  le  long  des  gros  troncs  vasculaires 
et  nerveux  ;  et  si  la  limite  est  irréguiière,  vous  taillez 
ainsi  un  moignon  irrégulier.  Pour  moi,  j'ampute  au- 
dessus,  s'il  reste  place  pour  le  faire,  entre  le  tronc  et 
la  gangrène. 

Si  !a  gangrène  est  sèche,  comme  elle  se  pourrit  dif- 
ficilement ou  point,  on  peut  la  laisser  en  place,  son 
odeur  n'incommode  pas  le  malade.  Si  la  délimitation 
est  très-irrégulière,  la  cicatrisation  se  fait  parfois  at- 
tendre \  s'il  y  a  une  suppuration  qui  fatigue  et  épuise 
le  malade,  ou  bien,  enfin,  si  le  membre  est  petit  (un 
doigt,  un  orteil,  la  main  ou  le  pied  même),  et  l'am- 
putation sans  danger,  amputez.  Comme  on  doit  at- 
tendre le  plus  possible,  excepté  pour  les  doigts,  les 
orteils,  ce  temps  d'expectative  doit  être  employé, 
nous  le  répétons,  à  relever  les  forces,  afin  que  l'o- 
pération soit  plus  facilement  supportée. 

Quant  à  l'amputation  elle-même,  le  mode  opéra- 
toire est  indiqué  par  la  maladie.  S'agit-il  d'une  gan- 
grène dont  la  délimitation  est  tracée  par  une  ligne 
assez  régulièrement  circulaire,  on  pratiquera  l'opé- 
ration circulairement,  si  toutefois  on  n'est  pas  réduit 
à  désarticuler.  Si  la  démarcation  est  irrégulière  on 
adoptera  la  méthode  ovalaire  ou  à  lambeaux,  et  on  la 
modifiera  suivant  la  forme  et  la  disposition  des  limites 
de  la  partie  mortifiée.  Pour  ces  cas  extraordinaires, 
les  procédés  ordinaires,  réglés  à  l'amphilhéâtre  pour 
les  circonstances  ordinaires,  ne  conviennent  plus, 
le  chirurgien  doit  en  appeler  à  son  imagination  et  à 
son  jugement,  à  son  génie  même,  s'il  en  a. 


DE    LA    GANORÈNE.  263 

Historique  0E  la  gangrène. —  La  médeeia^î  grecque 
ne  donne  que  des  traits  épars  de  î a  gangrène,  il  est 
question,  dans  le  Traité  hippoeratique  des  maladies  (!.  i!, 
n°  5),  d'une  afFection  appelée  sphacèle  du  cerveau; 
mais  il  est  aujourd'hui  impossible  de  déterminer  ce 
que  l'auteur  entendait  par  là.  Ailieurs,  dans  im 
traité  plus  authentique  (des  Articles,  n°  33),  Hippo- 
orale  dit  que  dans  les  luxations  du  pied  sur  la  Jambe, 
avec  issue  de  l'os,  la  gangrène  peut  s'emparer  de  ces 
parties  ;  et  un  peu  plus  loin,  il  fait  observer  que  les 
chairs  peuvent  se  gangrener  dans  les  plaies  qui  ont 
rendu  beaucoup  de  sang,  ou  après  de  fortes  contu- 
sions, des  ligatures  trop  serrées.  Le  danger  est  en 
rapport  avec  le  volume  du  membre  aflecté.  La  chute 
des  chairs  a  lieu  plus  promptement  que  celle  des  os. 
Ha  vu  un  teraurmisà  nu  qui  tomba  le  quatre-vingtième 
jour.  H  conseille  d'amputer  les  parties  mortes  au- 
dessous  dn  vif,  sans  toucher  à  celui-ci.  Les  hémor- 
ragies qui  succèdent  à  la  séparation  des  escarres 
l'épouvantent  beaucoup.  Enfin,  il  mentionne  la  gan- 
grène du  talon  et  ses  dangers  dans  les  chutes  sur  les 
pieds  d'un  lieu  élevé. 

Celse  trace  àé^h  une  esquisse  de  la  gangrène,  mais 
confondant  les  deux  termes  gangrène  et  cancer ,  qui 
manquent,  dit-il,  d'équivalents  dans  la  langue  latine 
{nosiris  vocabulis  non  es/),  il  regarde  le  premier  comme 
exprimant  la  mortification  des  extrémités,  et  le  se- 
cond celle  des  autres  parties  (le  vrai  cancer  figure 
sous  le  nom  de  carcinome).  Du  reste,  il  décrit  très- 
bien  la  couleur  livide  de  la  peau,  les  phlycîènes 
noires,  les  phénomènes  généraux,  le  hoquet,  etc. 
(1.  V,  c.  26,  n°  31).  H  ne  regarde  pas  la  gangrène 
comme  très-difficile  à  guérir  quand  elle  n'est  pas  en- 
tièrement établie.,  quand  elle  ne  fait  que  commencer, 
que  le  malade  est  jeu^ne,  que  les  muscles,  les  nerfs 


264  CHAPITRE    II. 

ne  sont  point  envahis,  qu'il  n'y  a  poiot  de  grande 
articulation  mise  à  nu,  enSn,  quand  la  partie  malade 
est  mince  et  fournit  peu  d'aliment  à  la  destruction. 
Le  mal  est-il  borné?  ou  saignera,  si  les  forces  le  per- 
mettent; puis  on  coupera  jusqu'au  vif,  tout  ce  qui  est 
desséché  et  ce  qui  est  en  mauvais  état  dans  le  voi- 
sinage. Lorsque  la  gangrène  s'étend,  il  ne  faut  pas 
employer  de  substances  irritantes,  mais  seulement  les 
adoucissants.  Si,  malgré  cela,  la  gangrène  continue  sa 
marche,  il  faut  brûler  entre  le  mort  et  le  vif(i6.,  n°  34). 
Celse  reconnaît  que  souvent  la  mortification  est  de 
cause  interne  {conupii,  vitiosique  corporis  est)^  et  alors 
il  insiste  sur  la  diététique.  Si  rien  ne  réussit,  il  faut, 
pour  sauver  le  malade,  amputer  le  membre  qui  se 
meurt. 

Galien  s'est  surtout  attaché  à  définir  les  termes; 
ses  distinctions  ont  été  admises  jusqu'à  l'époque 
moderne.  Pour  lui,  la  gangrène,  c'est  l'état  d'une 
partie  qui  va  mourir,  mais  qui  n'est  pas  encore  morte; 
le  sphacèle,  c'est  la  cessation  complète  de  la  vie.  {Com- 
ment, in  libr.  Hipp.  De  ariic.  et  De  tumoribiis  prœt.  nat.)  Il 
regarde  la  gangrène  comme  succédant  le  plus  ordi- 
nairement à  une  violente  inflammation;  le  traitement 
sera  donc  antiphlogistique  d'abord,  puis  antiputride 
{De  urie  curât,  ad  GL,  l.  II,  c.  9).  Quand  le  sphacèle 
est  déclaré,  il  faut  amputer  ce  qui  est  mort  et  brûler 
les  racines  du  mal  demeurées  en  contact  avec  les 
parties  saines,  etc.  Aétius  {létrab.  IV,  serm.  ii,  cap.  56) 
et  Paul  d'Égine  {lib.  IV,  cap.  19)  se  bornent  à  copier 
Galien  en  l'abrégeant.  Suivant  Avicenne,  lagangrène 
survient  par  l'effet  d'une  cause  qui  altère  profondé- 
ment la  structure  d'une  partie  ou  les  esprits  qui 
l'animent,  ou  bien  qui  empêche  l'abord  de  ceux-ci; 
tels  sont  les  poisons  chauds  ou  froids,  la  constriction 
d'un  membre  à  sa   racine,  une  fluxion  de  matière 


DE    LA.   GANGRÈNE.  265 

grossière  qui  s'oppose  à  l'abord  des  esprits,  etc.  Du 
reste,  il  suit  Galien  pour  le  traitement  (lib.  W^fen.  3, 
traci.  I,  cap.  lô  et  16).  Les  auteurs  du  moyen  âge  font 
du  mot  estliiomèiie  le  synonyme  de  gangrène,  en  raison 
de  la  ressemblance  de  signification  (manger,  dévo- 
rer); Guy  de  Cliauliac  le  dit  très-catégoriquement. 
D'autres  altèrent  le  mot  gangrène  et  en  font  can- 
crèiie,  ad  cancri  simi'itudinem,  comme  le  dit  J.  de  Vigo 
[lib.  II,  cap.  16).  De  là,  sans  doute,  la  singulière  pro- 
nonciation de  kanyrène  enseignée  par  les  grammai- 
riens, qui  n'ont  pas  vu  qu'il  y  avait  là  une  corruption 
de  mots.  Tous  ces  auteurs  admettentavec  Galien  une 
différence  de  degré  avec  le  sphacèle.  La  plupart  des 
chirurgiens  de  ce  temps  embaumaient  le  membre 
frappé  de  mort,  en  y  faisant  de  profondes  incisions 
dans  lesquelles  ils  mettaient  de  l'arsenic  et  du  su- 
blimé en  poudre,  recouvrant  le  toutde  linges  trempés 
dans  un  liquide  ou  baume  très-composé.  Quant  à 
l'amputation,  Guy  de  Chauliac  la  fait  un  peu  au- 
dessus  de  la  partie  morte 5  si  le  mal  remonte  au  ni- 
veau d'une  jointure,  il  désarticule  {Traités  II  et  VI). 
Ambroise  Paré  nous  offre  à  remarquer,  outre  une 
assez  bonne  énumération  des  causes,  ce  fait  que. 
dans  l'amputation,  il  conseille  d'opérer  au  lieu  d'élec- 
tion pour  la  jambe,  et  aussi. bas  que  possible  pour  le 
bras  {Œuvres,  1.  XII,  c.  20  29).  Moins  avancé  que 
Paré  et  même  que  Guy  de  Chauliac,  Fabrice  d'Aqua- 
peodente  coupe  le  membre  dans  le  sphacèle,  à  un 
travers  de  doigt  au-dessous  du  vif;  puis  il  applique 
sur  celte  tranche  de  gangrène  qui  reste  un  fer  rouge 
bien  épais,  jusqu'à  ce  que  le  malade  sente  la  dou- 
leur; il  en  résulte,  dit-il,  une  sorte  de  croûte  ou  de 
bouchon  qui  ferme  les  vaisseaux  ;  le  mal  est  détruit 
dans  ses  racines  et  les  parties  vivantes  sont  ranimées 
{Pentateuq.^  1.  I,  c.  27).  L'auteur  du  traité  célèbre  de 


266  CHAPITRE   II. 

Gangrena  et  Sphacelo  (Op.  omn.  Francfort,  1716,  in-fol.), 
Fabrice  de  Hildan,  adopte  les  distinctions  de  Galien 
et  entre  dans  de  grands  détails  étioiogiques,  d'après 
lesquels  il  partage  les  différentes  sortes  de  gangrènes 
en  trois  catégories,  suivant  qu'elles  résultent  r  d'une 
altération  des  qualités  sensibles,  de  chaud,  le  froid,  le 
sec  ou  Thumide^  2°  d'une  altération  des  qualités  oc- 
cultes :  Ikserangentles  gangrènes  par  les  poisons,  par 
morsures  d'animaux  venimeux,  les  maladies  pesti- 
lentielles et  malignes,  etc.;  3°  d'une  interruption 
des  esprits  (compression,  étranglement).  Du  reste,  il 
donue  une  foule  de  formules,  de  topiques  et  autres, 
pour  le  traitement,  et  insiste  longuement  sur  l'am- 
putation. 

Les  cas  si  nombreux  dans  lesquels  la  gangrène  suc- 
cède à  des  compressions  circulaires  «u  locales,  à  des 
étranglements,  à  des  ligatures,  à  des  congestions 
très-considérables,  donnaient  trop  beau  jeu  à  la  doc- 
trine de  l'obstruction  pour  qu'elle  ne  triomphât  pas 
dans  l'explication  des  phénomènes  de  cette  lésion  : 
c'est  ce  que  nous  voyons  dans  Boerhaave  {Aph.^  de 
419  à  ^32);  mais  c'est  J.-L.  Petit  qui  a  fait  connaître 
que  l'obstruction  des  gros  vaisseaux  est  la  cause  de 
l'absence  des  hémorragies  dans  certaines  gangrènes. 
{Ac.  des  se,  an.  p.  î73.) 

Au  milieu  du  dernier  siècle,  nous  trouvons  le  traité 
si  longtemps  classique  de  Quesnay  (1750),  dans  le- 
quel l'histoire  de  la  gangrène  est  partagée  en  deux 
grandes  divisions,  suivant  qu'elle  est  sèche  on 
humide  5  cette  distinction  règne  dans  tous  les 
ouvrages  de  chirurgie  de  cette  époque  (Hévin, 
Louis,  etc.),  et  se  conserve  même  dans  celui  de 
Boyer.  Cependant  Hébréard,  dans  un  bon  mémoire 
couronné  en  1809  par  la  Société  de  médecine,  avait 
voulu  démontrer  que  des  causes  semblables  engen- 


DE    LA    GANGRÈNE   INTÉRIEURE.  267 

dreot  indifféremment  la  gangrène  sèche  ou  humide. 
Dans  ce  travail,  il  propose  la  division  suivant  les 
causes,  qu'il  range  sous  trois  chefs  principaux  :  les 
phlegmasies,  les  agents  délétères  et  les  interruptions 
au  cours  de  la  circulation.  Une  quatrième  section 
renferme  les  gangrènes  qui  ne  rentrent  pas  dans  les 
trois  précédentes  (gangrènes  de  Pott  et  Jeanroy,  par 
lésions  viscérales,  etc).  On  a  vu  plus  haut  que  nous 
ne  pouvons  accepter  ces  idées,  puisque  nous  ramenons 
toutes  les  gangrènes  à  deux  causes  générales  :  l^dia- 
thèse  gangreneuse  5  2°  actions  extérieures  favorisées 
ordinairement  par  la  diathèse  et  des  complications. 
En  1832,  M.  V.  François  a  publié  un  mémoire  où, 
étudiant  les  gangrènes  dites  spontanées,  il  prend 
pour  leurs  causes  des  lésions  vasculaires,  qui  sont 
des  symptômes  de  diathèse.  Godin ,  marchant  sur 
ses  traces,  s'efforça  de  rétablir,  pour  une  classe  seu- 
lement de  gangrènes,  l'ancienne  division  de  Ques- 
nay,  affirmant  que  la  gangrène  est  humide  quar.d  il  y 
a  obstacle  au  cours  du  sang  veineux,  sèche  quand  il  y 
a  obstacle  au  cours  du  sang  artériel  (4rc/j.  gén,  de  méd,., 
1836,  t.  XII,  p.  52).  Enfin,  dans  ces  derniers  temps, 
M.  Racle  a  publié,  dans  la  Gazette  médicale  (dé(;em- 
bre  i8i9), quelques  recherches  sur  la  mémeaffecîion. 
Il  s'est  surtout  attaché  à  décrire  les  prodromes,  le 
diagnostic  différentiel  et  les  caractères  de  la  gan- 
grène, suivant  les  différents  tissus.  Je  ne  dis  rien  des 
efforts  faits  sous  le  broussainisme  pour  rattacher  les 
gangrènes angio-nerveusesàl'artérite,  j'en  reparlerai. 

Des  différents  modes  de  la  gangrène  sous  les  rapports  analo- 
miques  du  siège,  de  la  forme,  de  la  sécheresse. 

\°  Gangrène  intériedre.  —  Causes  :  prédisposition 
gangreneuse  et  inflammation  intérieure,  action  de  sub- 


268  CHAPITRE    II. 

Stances  escarrotiques  (alcalis  et  acides  concentrés), 
étranglement  interne,  etc. 

Symptômes.  — Lorsqu'il  y  a  des  accidents  phlegma- 
siques  aigus,  cessation  subite  de  ceux-ci-,  sentiment 
trompeur  de  bien-être;  et,  dans  tous  les  cas,  pros- 
tration des  forces,  délire  tranquille  ou  état  coma- 
teux, petitessedu  pouls,  pâleur  de  la  face,  lipothymies, 
sueurs  froides,  hoquet;  quand  la  portion  gangrenée 
communique  avec  l'extérieur,  que  des  fluides  en  sont 
rejetés  au  dehors,  odeur  caractéristique.  Symptômes 
fonctionnels  divers,  suivant  l'organe  aflecté,  dyspnée 
dans  la  gangrène  du  poumon,  selles  fétides  dans  les 
gangrènes  intestinales. 

Le  diagnostic  souvent  impossible,  peut  être  soup- 
çonné par  les  caractères  ci  dessus  énoncés.  Pronostic 
très- grave,  presque  toujours  mortel  ;  cependant,  pour 
le  poumon  et  l'intestin,  il  peut  y  avoir  guérison  par 
l'élimination  et  le  rejet  à  l'extérieur  des  parties  gan- 
grenées. —  Traitement  subordonné  aux  caractères  in- 
flammatoire, adynamique  ou  ataxique  de  la  maladie. 
(V. ,  p.  250, 272,  les  modes  de  gangrène  qui  offrent  l'un 
ou  l'autre  de  ces  caractères.)  On  le  conçoit,  on  ne  peut 
guère  que  prévenir  la  gangrène,  soit  en  diminuant 
par  les  antiphlogisliques  une  excitation  trop  vive, 
soit,  au  contraire,  en  relevant  par  les  stimulants  et 
les  toniques  les  forces  défaillantes.  On  ne  peut  rien 
faire  pour  l'élimination.  Bans  une  hernie  étranglée 
avec  gangrène  de  l'intestin,  on  peut  inciser  le  sac  et 
emporter  la  partie  mortifiée  en  laissant  à  la  place  un 
anus  contre-nature.  Dans  le  cas  d'étranglement  in- 
terne avec  gangrène  très-probable,  chez  un  sujet 
menacé  d'une  mort  certaine,  serait-il  permis  de  ten- 
ter la  gastrotomie?  C'est  ce  que  nous  examinerons  en 
son  lieu. 

2°  Gangrènes   des  extrémités.  —  Gangrènes  qui 


DE    LA    GANGRÈNE    SÈCHE.  .  269 

commencent  |3ar  les  pieds,  les  mains,  les  orteils,  les 
doigts,  et  se  rap|3orlent  aux  gangrènes  artério-ner- 
veuses  décrites  ci-dessous. 

3°  Gangrène  irrégulière.  —  L'irrégularité  des  li- 
railes  de  la  gangrène  est  extérieure  et  visible,  ou  pro- 
fonde et  invisible.  Dans  ce  dernier  cas,  !e  mal  envoie 
des  prolongements  pins  ou  moins  étendus  dans  l'inté- 
rieur des  membres  et  des  parties  saines;  quelquefois 
il  n'existe  qu'à  une  certaine  profondeur  à  partir  de 
la  surface. 

Le  diagnostic  n'est  pas  toujours  facile;  on  parvient 
quelquefois  à  connaître  l'épaisseur  du  mal  à  l'aide  de 
l'espèce  de  sondage  que  nous  avons  décrit  dans  le 
diagnostic  en  général,  p.  255. 

Traitement.  —  Si  la  gangrène  n'est  irrégulière  qu'à 
l'extérieur,  on  peut  se  borner  à  attendre  la  sépara- 
tion des  escarres  et  à  emporter  seulement  les  par- 
ties trop  saillantes,  de  manière  à  égaliser  la  plaie 
pour  diminuer  la  difformité  de  la  cicatrisation.  Si 
elle  est  irrégulière  dans  la  profondeur  des  parties 
et  que  l'amputation  ait  été  décidée,  il  faut  opérer  le 
plus  haut  possible.  Si  cependant  on  s'aperçoit  que  le 
moignon  renferme  de  la  gangrène  vers  les  parties 
centrales,  deux  indications  peuvent  se  présenter: 
1°  laisser  aller  les  choses  et  attendre  la  chute  des 
escarres  du  moignon,  si  les  parties  mortes  ainsi  con- 
servées sont  peu  profondes,  que  le  mal  soit  parfaite- 
ment et  certainement  limité  quand  on  a  opéré;  2°  si 
le  mal  n'est  pas  franchement  limité,  si  la  sonde  ap- 
pliquée à  la  plaie  nous  apprend  que  la  gangrène  cen- 
trale remonte  assez  hant,  il  faut  recommencer  sur- 
le-champ  l'opération  et  ta  porter,  avec  certitude  alors, 
au-dessus  des  limites  reconnues  de  la  gangrène. 

4®  De  la  gangrène  sèche  ou  humide.  —  Cette  dis- 
tinction était  autrefois  regardée  comme  très-impor- 


270  CHAPITRE    II. 

tante  5  aux  yeux  des  anciens,  les  gangrènes  sèches 
et  humides  étaient  de  natures  différentes;  aussi 
Quesnay  divise-t-il  son  Traité  de  la  gangrène  en  deux 
sections,  suivant  que  la  mortificalion  présente  l'un  ou 
l'autre  caractère.  Des  observateurs  modernes,  mais 
surtout  Hébréard  (Mém.  sut  la  gang.,  p.  4  et  suiv.), 
Guthrie(V.Sam.Cooper,  Dict.,  t.l,  p.  526),  regardent 
comme  vaine  cette  distinction.  C'est  trop  dire,  et  nous 
persistons  à  y  voir  d'énormes  différences  pour  les 
âges  et  les  parties  où  elles  se  développent,  pour  les 
altérations  matérielles  qui  les  caractérisent,  pour 
leurs  symptômes,  leur  marche  et  la  durée  de  leur 
élimination,  etc. Cette  distinction,  quoique  exagérée, 
est  bien  fondée.  Aussi  diagnostic,  pronostic  et  trai- 
tement en  reçoivent  des  modifications,  comme  on  va 
le  voir. 

Ainsi,  LA  GANGRÈTifE  sÈGBï;  èst  plus  rare qiïe  l'humide. 
Elle  est  plus  particulièrement  liée  a  l'oblitération  des 
artères  (Godin  ,  Archiv.  génér.  deméd.,  1836,  t.  XII, 
p.  52).  Elle  s'observe  surtout  dans  un  âge  avancé,  et 
les  causes  s'en  trouvent,  à  ce  qu'on  croit,  dans  l'obli- 
tération des  artères.  Nous  discuterons  cette  question 
à  l'occasion  de  la  gangrène  anério-nerveuse.  M.  Jobert 
a  publié  trois  cas  dans  lesquels  une  gangrène  sèche 
des  doigts  fut  déterminée  par  une  piqûre  avec  un 
instrument  imprégné  de  matières  Répliques  {Journ. 
desconn.  méd.  pr.^  2^  série,  t.  1,  p.  181). 

Caractères  anatomiques.  — ■  Les  iissUs  rndrtiôés  sont 
secs  comme  de  !a  viande  fumée,  du  cuir  desséché, 
noips,  bfuriS',  quelquefois  blancs,  il  n'y  a  ordinaire- 
ment pas  de  phlyctène;  pas  d'odeur,  parce  qu'il  n^y 
a  pas  de  tendance  à  la  putréfaction.  La  marche  est 
essentiellement  chronique;  la  délimiitation  se  fait  or- 
dinïiirement  très-longtemps  attendre,  ainsi  que  l'éli- 
miîîalioTii,  souvent  des  mois  entiers. 


DE  LA  GANGRÈNE  HUMIDE.  271 

Traitement.  —  11  n'y  a  qu'à  attendre  la  séparation. 
On  peut  se  dispenser  ici  des  antiseptiques  et  se  bor- 
ner à  envelopper  le  membre  avec  un  bandage  roulé. 
Voilà  plus  de  raisons  qu'il  n'en  faut  pour  séparer  cette 
espèce  de  la  suivante. 

Gangrène  humide. —  C'est  assurément  la  plus  com- 
mune. Elle  annonce  que  la  pa^ptie  a  été  surprise  par 
la  mortification  alors  qu'elle  était  gorgée  de  flui- 
des; de  là  cette  assertion  hasardée  de  Godin,  que 
dans  ce  cas  il  y  a  des  obsîaeles  au  retour  du  sang 
veineux,  soitdans ces  vaisseaux  (caillotsobstructeurs), 
soit  au  dehors  (conapression  par  un  agentquelconque) . 
îl  croie  même  avoir  vu  des  cas  dans  îesq^uels  la  gan- 
grène, étant  d'abord  sèehe ,  puis  humide,  on  a  pu 
reconnaître  à  l'autopsie  que  ,  pendant  la  marche  de 
la  maladie,  il  était  survenu  une  oblitération  vei- 
neuse-, mais  soa  travail  manque  de  sévérité. 

Gamcîères  anatomicjues .  —  C'est  surtout  ici  que  s'ob- 
servent les  phlyctènes,  l'odeur  fétide,  les  suintements 
ichoi^eux,  les  infiltrations  gazeuses.  La  partie  morti- 
fiée est  dans  certains  cas  transformée  en  une  véri- 
table bouillie  putride,  noirâtre  ou  grisâtre.  La  marche 
est  eui  général  assez  rapide  ;  quelques  personnes  at- 
tribuent ses  pro'grès'à  l'extension  des  gaz;  fétides  sui- 
vant le  tissU'  cellulaire  sousfcutané  et  dans  le  trajet 
des  vaisseaux. 

Tmiimnent.  —  Ici  conviennent  plus  particulière- 
ment les  poudres  absorbantes,  les  lotions  désinfec- 
tantes; ici,  eucore,  se  fait  sentir  la  nécessité  de  résé- 
quer les  parties  mortifiées,  afin  d'en  laisser  le  moins 
possible  tenant  après  le  malade. 

Modes  de  gangrène  sous  le  rapport  des  symptômes,  des 
complications  et  de  la  marche. 

Sous  ces  divers  rapports,  il  y  a  des  gangrènes 


272  CHAPITRE   II. 

compliquées  d'inflamraaiion  aiguë;  d'autres  sont 
chroniques  -,  d'autres  s'accompagnent  de  rétrécisse- 
ments, d'oblitérations  et  de  lésions  diverses  des  orga- 
nes circulatoires;  d'autres  d'adynarnie  et  d'ataxie,  de 
douleurs  nerveuses,  etc.  Ces  complications  sont-elles 
de  simples  coïncidences  morbides  avec  la  gangrène  ? 
sont-elles  des  effets,  sont-elles  des  causes  delà  gan-' 
grène?  La  science  l'affirme;  mais  qui  p(mrrait|)rouver 
que  les  sensations  morbides, les  symptômesd'arlérite, 
l'affaiblissement  du  pouls,  le  refroidissement  qui  pré- 
cèdent ces  gangrènes  et  la  gangrène  même,  ne  sont  pas 
les  effets  d'une  prédisposition  particulière,  d'une  lé- 
sion de  vitalité  qui  précède  et  cause  ces  symptômes? 
La  critique  doute,  et  pour  ne  pas  se  tromper,  el!e  se 
borne  à  affirmer  que  ces  coïncidences  sont  des  com- 
plications; qu'elles  auront  au  moins  toujours  ce  caiac- 
tère,  sans  nier  d'ailleurs  leur  caractère  de  cause,  ou 
d'effet  relativement  aux  phénomènes  qui  les  suivent 
ou  qui  les  précèdent  immédiatement. 

1°  Gangrène  inflammatoire  aiguë, —  Elle  est  beau- 
coup moins  fréquente  qu'on  ne  l'a  cru  et  qu'on  ne  le 
croit  encore. 

Causes.  —  Acuité  ou  vivacité  de  l'inflamma- 
lion.  Les  micrographes,  qui  croient  avoir  produit 
sous  leurs  yeux  de  véritables  gangrènes  indamnja- 
toires,  concourent  à  f<trlifier  ces  idées.  Et  ils  affir- 
ment que  la  gangrène  est  le  résultat  de  la  stase, 
de  l'immobilité  des  globules  du  sang  dans  les  capil- 
laires, de  la  déchirure  de  ceux-ci,  de  l'extra vasai ion 
de  ceux-là  qui  ne  reprennent  plus  leur  ujobililé. 
J'avoue  que  la  lecture  de  leurs  observations  et 
les  miennes  propres  ne  peuvent  me  faire  partager 
entièrement  leurs  convictions.  D'un  autre  tôté, 
voyant  à  chaque  instant  les  phlegmasies  les  plus  in- 
tenses n'être  point  suivies  de  gangrène,  et  cette  af- 


DE    LA    GANGRÈNE    AIGUË.  273 

fection  survenir,  au  contraire,  dans  desinflammalions 
très-modérées,  même  dans  des  cas  de  chronicité  dont 
nous  allons  parler,  je  ne  puis  m'empêcher  de  douter 
de  la  vérité  de  la  cause  supposée.  Je  suppose  même 
à  mon  tour,  une  disposition  individuelle  coïncidente, 
particulière,  locale,  quelquefois,  peut-être,  générale, 
pour  me  rendre  compte  de  ces  gangrènes  inflamma- 
toires, aiguës.  Alors  tout  devient  clair  :  lorsque  la 
gangrène  survient,  c'cFt  que  l'inflammation  aiguë, 
aidée  de  la  disposition,  de  la  dialhèse  gangreneuse 
dont  je  viens  de  parler,  agit  avec  succès.  Quand  la 
gangrène  manque,  c'est  que  la  coexistence  manque 
aussi. 

Symptômes  de  l'inflammation  aiguë  ;  du  troisième 
au  septième  ou  liuilième  jour  de  sa  marche,  cessa- 
tion subite  de  tous  les  accidents  locaux:  à  la  douleur 
succède  l'engourdissement,  la  tuméfaction  s'aflaisse, 
la  rougeur  diminue,  la  partie  pâlit,  puis  devient 
livide,  violacée  et  enfin  noirâtre.  11  survient  des  phlyc- 
tèiies,  la  chaleur  se  dissipe,  la  parlie  se  refroidit,  l'é- 
piderme  se  ride,  se  fléirit,  !a  sensibilité  s'éteint,  l'agi- 
tation fébrile  se  calme  et  fait  place,  si  la  gangrène  est 
étendue,  à  la  prostration,  à  l'aliaissement;  le  délire, 
s'il  en  existait,  se  change  en  subdelirium  ou  en  un  état 
comateux^  en  un  mot,  les  phénomènes  de  l'adynamie 
se  déclarent.  Puis  se  montrent,  si  le  malade  ne  suc- 
combe pas,  les  phases  diverses  de  l'élimination  et  de 
la  cicatrisation. 

Traitement.  —  Antiphlogistiques  proportionnés  à  la 
phlegmasie  pour  prévenir  la  gangrène;  saignées  gé- 
nérales et  locales  modérées  pour  dégorger  les  parties 
tuméfiées-,  danger,  peut-être  exagéré,  des  réfrigé- 
rants et  des  narcotiques-,  utilité,  dans  certains  cas, 
des  incisions  et  des  débridements  qui  agissent  en  le- 
vant l'étranglement  s'il  existe,  et  en  dégorgeant  lo- 
is 


274  CHAPITRE    II. 

calement.  les  tissas.  Si  la  gangrène  s'empare  de  tout 
un  menabre  et  gagne  de  proehe  en  proche,  faut-il 
amputer?...  Oui,  dans  le  cas  oii  elleserait  près  d'eiï- 
vahir  letïonc;  oui  qiïand,  étant  bornée,  elle  occupe 
de  larges  surfaces  sans,  même,  qu'il  y  ait  spha- 
cèle. 

1°  Gangrène  curonîqoe.  —  Quelques  écrivains  ap- 
pellent ainsi  celle  qui  s'accomplit  sans  être  accompa- 
gnée de  symptômes  inflammatoires  aigus,  surtout 
celle  qui  est  sèche  et  longue  à  tomber  (S.  Cooper^ 
p.  627).  11  faut  aussi  que  les  symptômes  ataxiques  du 
adynamiques  ne  s'y  montrent  pas,  et  que  sa  marche 
soit  lente.  Cette  gangrène  est  en  quelque  sorte  ca- 
ractérisée ,  par  l'absence  des  traits  propres  aux 
autres.  On  la  reconnaît  à  la  lenteu=r  de  sa  mar- 
che et  aux  caractères  généi'aux  dé  la  gangrène.  Elle 
paraît  due  à  une  diathèse  morbide  particulière  et  in- 
dépendante de  toute  phlegmasie  :  faire  d'une  inflam- 
mation chronique  Une  cause  de  gangrène  après  en 
avoir  fait  une  de  la  phlegmasie  aiguë  me  semblé 
presque  une  inconséquence. 

Comme  nous  avons  moins  de  moyens  eticore  pour 
arrêter  la  gangrène  que  poui''  la'prévenir,  c'est  contré 
les  gangrènes  chroniques,  et  contre  celles  qui  so-nt 
adynamiques  ou  atasiiques,  que  se  sont  surtout  exer- 
cés les  médecins  et  les  chirur'giens  confiants  dans  les 
vertus  de  la  polypharmacie.  Bes  purgatifs  variés,  des 
diaphoréliques  antimoniaux,  les  opiacés,  seuls  ou 
combinés  avec  les  antimoniaux,  avec  ripécacuanha, 
comme  dans  la  poudre  de  Dower^  les  toniques,  tels 
que  les  liqireurs  vineoses,  la  diète  animale,  le  bon 
vin,  l'ammoniaque;,  la  confection  aromatique,  Féther, 
(e  quinquina,  le  camphre,  etc.,  etc.  (Voy.  S.  Cooper, 
Gmrgrènh,  t.  If,  p.  5-32',  etc.) ,  forment  une  partie  des  dnoM- 
gue&  préct)fliséeis  par  les  uùs  et  attaquées  par  les  au- 


DE    LA    GANGRÈNE    AVEC    DÉBILITÉ.  275 

très,  pour  les  remplacer  par  des  drogues  qui  ne  va- 
lent pas  mieux. 

3«  Gangrène  avec  débilité, —  H  y  a  des  gangrènes 
dont  le  développement  coïncide  avec  l'épuiseraent, 
avec  des  causes  débilitantes,  des  maladies  antérieures 
de  longue  durée,  des  pertes  excessives,  des  excès  de 
fatigue,  des  paralysies,  des  infiltrations  séreuses,  le 
scorbut.  Ces  circonstances  en  sont-elles  la  cause, 
comme  on  le  pense?  Elles  sont  si  communes,  et  ces 
gangrènes  si  rares!...  en  vérité  je  n'ose  pas  plus 
l'assurer  que  le  nier. 

Symptômes  locaux.  —  Dans  ces  phlegraasies,  la  rou- 
geur est  livide,  violacée,  le  gonflement  mou,  œdéma- 
teux, et  souvent  en  même  temps  la  douleur  est  fai- 
ble, il  y  a  peu  de  chaleur;  dans  le  scorbut,  il  y  a 
des  infiltrations  sanguines  ou  séreuses.  —  Symptômes 
généraux.  Adynamie,  délire  calme,  pâleur  de  la  face, 
affaissement  profond,  pouls  petit,  misérable,  sueurs 
froides,  visqueuses,  etc.  Cette  gangrène  se  développe 
et  marche  avec  rapidité;  la  mort  peut  survenir  en 
quelques  jours,  parfois  en  vingt-quatre  heures.  — 
Traitemeni  général  de  la  gangrène  et  traitement  spécial 
des  symptômes.  Cordiaux,  toniques,  analeptiques  à 
l'intérieur;  cataplasmes  et  lotions  toniques  à  l'exté- 
rieur; quelquefois  même  vésicatoire  et  caustique 
pour  activer  la  vitalité. 

4°  Gangrène  des  enfants.  — Au  mode  précédent  se 
rattache  une  forme  particulière  de  gangrène  générale- 
ment négligée  par  les  chirurgiens,  et  qui  s'observe 
assez  fréquemment  aux  joues  chez  les  enfants,  et  aux 
grandes  lèvres  de  la  vulve  chez  les  petites  filles.  C'est 
le  cancer  aqueux  des  Allemands  qui  nous  ont  fait  con- 
naître cette  maUdie.  — Causes.  Cette  affection  se  mon- 
tre chez  les  enfants,  de  quelques  mois  à  huit  ou  dix 
ans,  chétifs,  étiolés,  scrofuleux,  affaiblis  par  une  ma- 


276  CHAPITRE   IL 

ladie  antérieure  (entérite,  exanthèmes  fébriles),  la 
mauvaise  nourriture,  l'habitation  dans  des  localités 
malsaines,  l'encombrement  dans  les  hôpitaux,  les 
salles  d'asile,  etc. 

Symptômes.  —  La  gangrène  commence  par  un  gon- 
flement blanc,  comme  œdémateux,  mais  dur,  de  la 
joue  ou  des  lèvres  de  la  vulve,  accompagné,  ou  même 
précédé  surtout  pour  cette  dernière  pariie,  de  dou- 
leurs plus  ou  moins  vives  et  brûlantes.  Bientôt  appa- 
raît une  tache  gangreneuse  qui  s'étend  ou  se  réunit 
à  d'autres  formées  dans  le  voisinage,  et  qui  envahis- 
sent toute  l'épaisseur  des  parties  indurées.  Toute  la 
joue,  t(mte  la  vulve,  avec  le  mont  de  Vénus  et  les  té- 
guments de  l'aine  et  du  périnée,  peuvent  être  ainsi 
frappés  de  mort.  La  partie  gangrenée  est  convertie 
en  une  masse  pulpeuse,  noirâtre,  mêlée  de  flocons 
graisseux  imprégnés  d'une  sanie  brunâtre.  Les  tissus 
voisins  sont  infiltrés  d'une  sérosité  jaunâtre,  mais 
fermes,  comme  lardacés,  et  criant  sous  le  scalpel. 

LsL  marche  est  plus  ou  moins  rapide;  bientôt,  si  le 
mal  s'étend,  les  forces  déclinent,  il  survient  de  la 
diarrhée,  et  l'enfant  meurt  dans  l'épuisement.  La 
forme  que  nous  venons  d'indiquer,  n'étant  pas  précé- 
dée d'inflammation,  ne  saurait  être  confondue  avec 
la  stomatite  gangreneuse,  avec  la  diphlhérite  et  la 
vulvite  aiguë. 

Traitement. —  Outre  le  traitement  général,  qui  est 
analeptique  et  fortifiant,  le  meilleur  moyen  d'arrêter 
les  progrès  de  la  gangrène  est  la  cautérisation,  soit 
avec  les  caustiques  liquides,  soit,  ce  qui  est  préfé- 
rable, avec  le  fer  rouge.  L'escarre  une  fois  limitée,  on 
panse  avec  des  plumasseaux  imbibés  de  chlorure  li- 
quide de  Labarraque.  Nous  en  parlerons  ailleurs. 

5°  Gangrènes  avec  obstacles  a  la  circulation  ou  an- 
GioPATBiQUEs.  —  Cc  sout  Ics  gangrèucs  spontanées  de 


GANGRÈNES   ANGIOPATHIQUES.  177 

Certains  auteurs  modernes,  des  gangrènes   compiî- 
<(juées  de  lésions  des  organes  circulatoires. 

Que  ces  lésions  ne  soient  que  des  éléments,  des 
complications  ou  des  causes  de  ces  gangrènes,  on  peut 
les  ranger  sous  trois  modes  : 

A.  Gangrènes  cardo-pathiques  ou  avec  lésions  du  cœur. — 
Quelques  auteurs,  tels  que  Senac,  Lancisi,  ont  re- 
gardé comme  cause  efficiente  de  gangrène  les  affec- 
tions organiques  dans  lesquelles  le  cours  du  sang  à 
travers  cet  organe  est  notablement  gêné-,  mais  Cor- 
Visart  (Essai  sur  les  mal.  org.  ducœur,  p.  174)  a  fait  voir 
-que  dans  les  cas  oii  Torifice  aorlique  était  presque 
entièrement  oblitéré,  il  n'y  avait  généralement  pas  de 
gangrène,  et  «la  seule  rareté,  ditLaennec,  de  la 
gangrène  spontanée  des  membres,  comparée  à  la  fré- 
quence des  maladies  du  cœur  et  des  ossifications  des 
artères,  suffit,  en  effet,  pour  ôter  toute  probabilité  à 
«ette  opinion.  »  (De  l'Ausculc,  t.  II,  p.  491;  Paris, 
1826.)  M.  Bouillaud  partage  cette  manière  de  voir, 
et,  comme  le  fait  observer  M.  François,  un  obstacle 
au  cours  du  sang  dans  le  cœur,  capable  de  déterrci" 
ner  la  mort  partielle,  produirait  assurénrent  aussi  la 
mort  totale.  M.  Andral,  qui  croit  à  l'efficacité  de  cette 
cause,  et  qui  a  publié  quelques  observations  à  l'appui 
de  son  opinion,  n'a  réussi  à  prouver  qu'une  chose, 
c'est  que  dans  les  affections  organiques  graves  du 
cœur,  les  congestions  séreuses  ou  sanguines  des  ex- 
trémités prédisposent  ces  parties  à  la  gangrène.  (Cli~  ^ 
nique  mêd.,  t.  I,  p.  87  et  suiv.-,  Paris,  1829.)  Les  ma- 
ladies du  centre  circulatoire  avec  obstacle  au  passage 
du  sang,  soit  à  sa  sortie,  soit  plus  particulièrement  à 
son  entrée,  peuvent  préparer  la  gangrène  ;  mais  ce 
n'est  pas  démontré,  selon  nous. 

Symptômes  et  marche.  —  Ces  gangrènes  succèdent  soit 
à  une  infiltration  œdémateuse  des  extrémités  inférieu- 


^7§  CHAPITRE   II. 

re^  ou  des  bourses,  surtout  si  l'on  y  a  pratiqué  des 
scarifications  5  soi):  à  des  érysipèles  livides,  de  nature 
djputeuse,  non  franchement  inflammatoires,  qui  se 
montrent  sur  ces  mêmes  parties.  La  gangrène  affecte 
généralement  alors  la  forme  humide. 

Le  pronostic  est  grave  surtout  ,en  raison  de  la  ma- 
ladie organique  principale  dont  les  gangrènes  déno- 
tent une  période  avancée.  Cependant  M.  Andral  a 
rapporté  l'observation  d'un  homme  qui  présentait 
tous  les  signes  d'une  affection  organique  du  cœur, 
avec  dyspnée,  anasarque,  et  chez  lequel  une  morti- 
fication de  toute  la  peau  du  scrotum  amena  une  amé- 
l}})ration  des  accidents  locaux  et  la  disparition  de 
l'anasarque.  Cet  individu  iijiourut  peu  après  d'une 
hémorragie  cérébrale. 

Traitement.  —  C'est  celui  des  maladies  du  cœur  j 
dans  ces  cas  d'infiltrations  séreuses  ou  sanguines, 
élevez  le  membre  modérément,  abstenez-vous  le  plus 
possible  de  scarifications.  Si  la  gangrène  se  déclare, 
insistez  particulièrement  sur  les  toniques  géqérau:^ 
et  locaux. 

B.  Gangrène  artério-nerveuse.  ■ —  Causes.  On  a  trouvé 
plusieurs  fois  dans  ces  derniers  temps  des  altérations 
rapportées  à  l'artérite,  à  la  suite  de  gan;^rèiies  qui 
avaient  été  précédées  des  symptômes  attribués  à 
celte  affection,  savoir  :  douleurs  dans  le  trajet  des 
artères  tendues  comme  des  cordes,  engourdisser 
ment,  sensation  de  pesanteur,  difficultés  dans  les 
mouvements  du  membre,  augmentation  ou  affai- 
blissement dans  les  battements  artériels,  décolo- 
ration de  la  peau  ou  tuméfaction  violacée  de  cette 
membrane,  avec  fièvre  et  excitation  générale,  ou, 
au  contraire,  abattement,  pouls  faible,  etc.  Les  lé- 
sions matérielles  attribuées  à  l'artérite  étaient  les 
suivantes  :  rougeur  de  l'artère  et  de  ses  divisions, 


DE    LA   GAlNGRÈrvE    ARTÉRIO-NERVEUSE.  2Tf 

état  riJ^ueyx  ou  ridé  de  sa  surface  interne,  adhésion 
de  ses  parois,  ou  oblitération  par  des  caillots  plus 
ou  moins  organisés,  injection  des  vasa  vasomm,,  épais- 
sissement  avec  friabilité  des  parois  artérielles,  elc. 
Rien  de  plus  commun  que  Tossiflcation  des  troncs 
îirtériels  chez  les  vieillards  où  cette  gangrène,  dite 
sénile^  est  la  plus  fréquente.  Eli  bien,  quoique  cette  os- 
sification soit  presque  constante  à  un  certain  âge,  la 
gangrène  est  une  exception.  D'ailleurs  il  n'est  pas 
prouvé  que  l'ossification  des  gros  troncs  gêne  le 
cours  du  sang,  etc.  A  cela  on  répond,  il  est  vrai, 
que  très-souvent  on  n'a  trouvé  dans  ces  cas  de 
gangrènes  séniles  d'autres  lésions  artérielles  que  l'os- 
sification 5  que  celle-ci  peut  rétrécir  le  tube  artériel, 
le  priver  de  l'élasticité  qui  favorise  le  cours  du  sang^ 
que  des  lamelles  osseuses,  des  plaques  alhéroma- 
teuses  peuvent  tomber  dans  le  canal  du  vaisseau  et 
l'oblitérer;  que  la  compression  locale  d'une  arîère 
SiOit  par  i'art,  soit  par  une  tumeur,  une  exostose,  la 
présence  d'un  os  luxé,  la  ligature  chirurgicale,  sont 
autant  de  causes  de  ia^angrène,  etc.  Mais  le  rétrécis- 
sement des  artères  par  leur  ossification,  l'influence  de 
la  perte  de  leur  élasticité,  tles  plaques  osseuses,  etc., 
détachées  et  capables  de  produire  la  gangrène  sont 
des  suppo-itiuns:  les  faits  de  compression  locale,  de 
ligature  d'arlère  saine,  ne  s'appliquent  pas  aux  cas 
qui  nous  occupent  et  ne  sont  pas  exacts.  En  effet,  ces 
ligatures  à  l'avant-bras  et  aux  jambes  ne  sont  pres- 
que jamais  suivies  de  gangrène.  Je  n'en  ai  même  ja- 
mais vu  à  la  suite  de  la  ligature  de  l'artère  fémorale 
saine,  pratiquée  au-dessus  ou  au-dessous  de  la  pro- 
fonde. D'un  autre  côté,  même  en  admettant  que  l'o- 
blitération des  artères  des  jambes  puisse  amener 
l'exlinction  définitive  de  la  vieclans  les  orteils  et  dans  le 
pied,  peut  elle  expliquer  les  douleurs,  les  fourraillo- 


280  CHAPITRE    II. 

ments,  les  sentiments  de  pesanteur  qui  se  sont  ma- 
nifestés plus  ou  moins  longtemps  auparavant  dans  le 
pied,  dans  la  jambe  ?  Qui  ne  voit  que  cette  succession 
de  symptômes  est  dominée  par  la  lésion  de  vitalité 
qui  l'a  devancée,  que  ce  soit  une  lésion  de  nervation 
ou  une  diathèse,  gangreneuse  particulière?  Concluons 
donc  que  l'artérite,  l'oblitération  des  artères  peuvent 
concourir  à  l'extinction  définitive  de  la  vie  sans  en 
être  la  première  cause.  Le  fait  d'oblitération  a  même 
besoin  de  recherches  nouvelles,  surtout  d'injections  fi- 
nes qui  perme!  lent  de  bien  étudier  l'état  des  vaisseaux. 

Siège.  —  Cette  gangrène  se  montre  plus  particu- 
lièrement surlesparlies  isolées  et  éloignées  du  centre 
circulatoire  :  les  orteils,  les  pieds,  les  doigts,  les 
mains,  le  nez,  les  oreilles,  le  pénis. 

Sympiômes. — Avant  l'apparition  de  la  gangrène, 
ordinairement  :  fourmillements,  picotements,  dou- 
leurs, quelquefois  très-vives,  augmentant  pendant  la 
nuit  ou  la  chaleur  du  lit,  avec  taches  livides  sur  les 
orteils,  le  dos  des  pieds,  les  doigts,  la  main,  suivant 
les  parties  où  la  gangrène  éclatç  ;  température  moins 
élevée  dans  la  partie  qui  doit  être  envahie,  batte- 
ments artériels  moins  énergiques;  douleurs  suivant 
quelquefois  le  trajet  des  vaisseaux  5  quelquefois  di- 
minution très-considérable  ou  même  absence  com- 
plète de  pulsations  dans  l'artère  principale;  peau  par- 
semée de  bandes  rouges,  livides,  escarres  gris  sale, 
qui  se  réunissent  et  prennent  une  teinte  noirâtre, 
puis  noire;  quelquefois  cependant  peau  blanche, 
progrès  du  mal  plus  ou  moins  rapides  et  gagnant  de 
proche  en  proche.  Partant  le  plus  souvent  des  orteils, 
le  mal  peut  envahir  successivement  le  pied,  la  jambe, 
la  cuisse,  le  tronc.  Dans  les  cas  où  la  mortification 
coïncide  avec  l'oblitération  des  artères,  elle  est  ordi- 
nairement sèche  (v.  plus  haut),  au  contraire  humide 


DE   LA   GANGRÈNE    AÎIÏÊRIO-NERVEUSE.  281 

avec  phlictènes,  etc.,  quand  il  y  a  eu  compression 
circulaire  du  membre,  peut-être  quand  il  y  a  seule- 
ment oblitération  veineuse. 

Marche  très-variable,  tantôt  rapide,  tantôt  très- 
lente,  quelquefois  s'arrêtant  pendant  des  semaines, 
des  mois  entiers  pour  reprendre  ensuite,  mais  les 
parties  mortes  ne  reviennent  jamais  à  la  vie.  Quand 
les  progrès  sont  rapides,  les  douleurs  vives,  il  y  a 
quelquefois  de  la  fièvre,  c'est  ce  qui  arrive  dans 
l'artérite.  Cependant  Pott  n'en  dit  rien  en  parlant 
de  la  gangrène  des  pieds  et  des  orteils  qu'il  a  dé- 
crite et  qu'il  croyait  spéciale  aux  gens  riches,  adon- 
nés à  la  bonne  chair.  Parfois  il  y  a  prostration  5 
la  mort  peut  survenir,  soit  pendant  la  période  de 
progrès,  soit  après  la  chute  des  parties  mortifiées, 
quand  la  suppuration  est  très-abondante. 

Diagnostic.  —  Le  mode  d'invasion  des  symptômes, 
mais  surtout  le  refroidissement  du  membre,  empê- 
cheront de  confondre  cette  gangrène  à  son  début, 
avec  le  rhumatisme  quand  il  s'accompagne  de  dou- 
leurs vives.  Mais,  au  total,  le  diagnostic  est  souvent 
très-obscur,  très-difficile  et  ce  n'est  guère  que  lors- 
que les  taches  livides  se  manifestent  que  la  maladie 
peut  être  reconnue. 

Pronostic  toujours  fort  grave  -,  comme  la  maladie 
procède  quelquefois  par  attaques  successives,  quand 
la  guérison  est  obtenue,  le  mal  peut  reparaître.  Ce- 
pendant, on  a  vu  quelquefois  la  vie  se  rétablir  pleine- 
ment dans  des  parties  engourdies,  insensibles,  même 
froides  et  que  l'on  croyait  près  de  tomber  en  gangrène. 

Traitement.  —  Il  varie  nécessairement  suivant  les 
cas.  S'il  y  a  des  douleurs  vives,  des  phénomènes  de 
phlegmasie,  saignées  générales  répétées  (Dupuy  tren), 
et  applications  locales  de  sangsues  sur  le  trajet  des 
artères  (Delpech,  Broussais  et  M.  Roche),  applica- 


282  CHAPITRE   II. 

tions  locales  émoUientes  (Pptt).  Quand  les  douleurs 
sont  très-vives,  opiacés  instamment  recommandés  par 
Pott,  qui  les  regardait  comme  un  spécifique  dans  les 
cas  de  ce  genre.  Ces  douleurs  autorisent,  d'ailleurs, 
à  faire  croire  que  l'élément  nerveux  joue  un  grand 
rôle  dans  la  nature  de  cette  gangrène.  Si  les  sujets 
sont  très- âgés,  très-faiî>!es,  fortifiants  ordinaires. 
Les  chirurgiens,  paraissent  d'accord  pour  proscrire 
rampufaUon  cjaus  ces  affections.  Sur  huit  cas  de  ces 
gangrènes,  dites  spontanées  par  quelques-uns  et  dans 
lesquelles  on  pratique  l'amputation  :  cinq  moris  et 
trois  guérisons-,  sur  onze  cas  dans  lesquels  on  se 
borne  à  l'expecta^tive  :  dix  guérisons,  un  seul  mort. 
{Compendium  de  chirurgie^  t.  I.) 

Quand  l'obstacle  au  cours  du  sang  est  dû  à  une 
compression,  locale  ou  circulaire,  à  un  obstacle  mé- 
canique, on  l'enlève  si  faire  se  peut.  Dans  ces  cas 
le  refroidissement  du  membre  sera  combattu  par  des 
applications  de  sachets  de  sable  chaud,  de  fomenta- 
tions chaudes,  avec  des  substances  plus  ou  moins  ex- 
citantes, et  dont  la  température  ne  dépasse  pas  celle 
du  sang.  Voilà  du  moins  ce  que  l'on  recommande , 
mais,  sans  pouvoir  remplacer  ces  principes  par  de 
meilleurs,  je  suis  obligé  d'avouer  leur  faiblesse. 

Historique.  —  L'ossitication  des  arlèros  dans  la  gan- 
grène artério-nerveuse  est  connue  depuis  longtemps. 
(Voy.  Boerhai^veet  Vanswielen,  trad.  franc.,  §  280, 
t.  IV.)  Vous  y  trouverez  un  exemple  de  gangrène  ar- 
tério-nerveuse des  extrémités  expliquée  par  l'oblité- 
ration des  artères,  Depuis,  on  a  constamment  marché 
dans  les  mêmes  voies  jusqu'à  M.  François  {Essai 
sur  les  (jmgr.  sppnt.  Paris,  1832),  Godin,  etc.,  etc. 

C.  Gangrènes  fkUho'paihiques.  — L'oblitération  des 
veines  esl^-elle  capable  par  elle  seulede  déterminer  la 
gangrène?  G'estau  moins  excessivement  rare.  Dans  les 


DE    LA    GANGRÈNE    DES    FIÈVRES   GRAVES.  283 

cas  beaucoup  plus  communs  oîi  les  artères  et  les  veines 
sont  oblitérées  simultanément,  comme  dans  les  cas 
de  cpippression  circulaire,  de  compression  pjortqint  à 
la  fois  sur  l'artère  principale  et  les  troncs  veineux 
principaux  d'un  membre,  c'est  plus  paj'ticuijèrement 
la  gangrène  humide  avec  œdèiBc  des  parties  ^oust 
jaceutes  au  point  comprimé  que  l'on  observe.  Le 
traitement  consiste,  ici,  à  lever  l'obstacle  et  à  se 
comporter  comme  daa§  les  cas  de  gangrène  humide 
ordinaire. 

6°  Gangrène  diathésale  des  fièvres  asynamique, 
ATAXiQUE,  pestilentielle,  ctc.  —  Elle  survient  sons 
l'influence;  des  fièvres  graves,  exanthémateuses,  ty- 
phoïdes, typhus,  peste,  morve,  dans  les  parties  sur  les- 
quelles le  malade  repose,  et  qui  sont  soumises  à  uijjb 
pression  lente,  telles  que  les  régions  do  sîiçrupi,  dg^ 
trochanter^,  des  cordes.  Cette  pression,  seule  est  or- 
dinairement insuffisante.  Aiis?si  un  homme  qui  a  une 
fracture  du  col  du  fémur,  et  se  porte  bien  d'ailleurs, 
peut  rester  couché  trois  mois  et  plus,  sur  le  dps,  sans 
gangrène.  Au  contraire,  la  gangrène  attaque,  dans 
ces  diathèses,  des  parties  préalablement  enflammées, 
des  surfaces  de  vésicatpires  par  exemple,  le  cou  dans 
les  scarlatines  malignes,  le  nez,  les  orteils,  les  paro- 
tides dans  certains  typhus,  sans  être  aidée  parla  com- 
pression. Boyer  a  vu  dans  des  fièvres  typhoïdes  trojs 
cas  de  gangrène  dii  pénis,  chez  des  sujets  atteints 
antérieurement  de  blennorragie  aiguë. 

Quelquefois  celte  gangrène  semble  raétaslatique 
ou  critique,  comme  on  voudra,  et  sauve  le  malade,  du 
moins  en  apparence.  Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que 
ces  destructions  partielles  ont  lieu  surtout  pendant  la 
convalescence  de  ces  fièvres,  alors  que  la  constitulion 
a  été  violemment  ébranlée  et  afl'aiblie  par  elles.  Hé- 
brçard  en  a  réuni  un  certain  uQmbre  de  cas  as^ez  eu- 


28/j  CHAPITRE   II. 

rieiix  dans  son  Mémoire.  En  voici  un  au  hasard  :  «Il 
est  rapporté,  dit-il,  dans  ['Histoire  de  l'Académie  des 
Sciences  (an  1703,  p.  41),  qu'une  fille  d'un  village  de 
Bourgogne  eut,  à  l'âge  de  sept  ans,  une  fièvre,  à  la 
suite  de  laquelle  ses  bras  et  ses  mains  se  desséchè- 
rent et  tombèrent  spontanément  Elle  apporta  elle- 
même  à  l'Académie,  ses  mains  dans  ses  poches,  et  les 
en  tira  avec  un  de  ses  moignons  :  elles  étaient  noires 
et  sèches  comme  les  mains  d'une  petite  momie.  » 
(Mém.  cité,  p.  64.)  Dans  beaucoup  de  cas,  c'est  un  ac- 
cident de  plus  qui  s'ajoute  à  la  gravité  d'un  autre  mal  ; 
c'est  ce  qui  a  lieu  particulièrement  pour  la  peste. 

Caractères  anatomiques. — Tantôt  la  mortification  sur- 
vient rapidement  au  milieu  d'accidents  phlegmasi- 
ques;  ou  la  partie  est  congestionnée,  et  alors  la  gan- 
grène est  humide,  ou  bien  elle  se  déclare  lentement, 
et  il  y  a  momification  et  dessèchement  des  parties 
frappées  de  mort,  comme  chez  la  petite  fille  dont 
nous  venons  de  parler. 

Elle  se  reconnaît  aux  caractères  de  la  gangrène  et 
de  la  diathèsequi  se  manifestent. 

Le  pronostic  est  grave,  tant  à  cause  de  la  maladie 
principale  que  de  la  gangrène  elie-ménie. 

Traitement.  —  Il  faut  combattre  la  maladie  princi- 
pale, et  traiter  la  gangrène  par  les  moyens  locaux 
ordinaires,  suivant  les  indications.  Seulement,  on 
s'efi'orcera  de  la  prévenir  en  empêchant,  à  l'aide  de 
coussins  remplis  de  balles  d'avoine,  que  le  poids  du 
corps  ne  porte  sur  le  point  qui  se  gangrène.  Dans 
la  peste,  on  limite  quelquefois  le  mal  par  la  cautéri- 
sation avec  le  fer  rouge,  etc. 

7*  Gangrènes  spontanées.  —  Les  auteurs  modernes, 
pensant  avoir  reconnu  que  la  plupart  des  gangrènes  di- 
tes spontanées  dépendentd'obstacles  au  cours  du  sang, 
croient  avoir  diminué  le  nombre  de  celles  qui  se  dé- 


GANGRÈNES  SPONTANÉES.  285 

veloppent  ainsi  sous  l'influence  d'une  dialhèse  gan- 
greneuse. Mais  nous  avons  vu  aux  gangrènes  artério- 
nerveuses,  et  même  dans  les  pages  précédentes, 
combien  ils  se  font  illusion.  Toute  gangrène  qui  se 
développe  sous  l'influence  d'une  disposition  morbide 
individuelle  rentre  dans  les  gangrènes  spontanées; 
et  par  conséquent  toutes  les  gangrènes  par  causes 
diathésales  en  font  partie. 

Causes.  — Généralement  les  sujets  atteints  de  ces 
gangrènes  le  sont  en  apparence  au  milieu  de  la  santé, 
sans  présenter  aucun  phénomène  capable  de  les  faire 
soupçonner,  ni  aucun  symptôme  capable  de  les  ex- 
pliquer. C'est  vainement  que  l'on  en  chercherait 
le,  point  de  départ  dans  une  alimentation  vicieuse, 
dans  une  inflammation  extérieure  ou  profonde,  dans 
une  artérite,  etc.  On  ne  trouve  aucune  de  ces  cir- 
constances pour  les  expliquer,  et  alors  même  qu'elles 
existeraient,  elles  ne  les  expliqueraient  pas,  ainsi  que 
nous  croyons  l'avoir  démontré  précédemment  (p.  272, 
280),  Les  gangrènes  compliquées  sont  aussi  sponta- 
nées-, si  je  les  ai  distinguées  les  unes  des  autres  par 
des  litres  divers,  c'est  pour  faire  saillir  leurs  compli- 
cations. Quand  Boyer  racontait  dans  ses  leçons  clini- 
ques qu'une  personne,  jeune  encore,  attachée  à 
l'ambassade  de  Danemarck  ,  enjambant  un  soir  les 
banquettes  de  l'Opéra,  se  fit  aupied  une  très-légère 
contusion,  qui  fut  bientôt  suivie,  sans  motif,  d'un 
sphacèle  du  membre  inférieur  qui  se  termina  par  la 
mort;  ne  parlait-il  pas  d'une  gangrène  spontanée? 

Symptômes,  —  Des  taches,  des  plaques  gangreneuses 
se  montrent  à  la  peau,  restent  isolées  ou  se  réunis- 
sent, pénètrent  plus  ou  moins  profondément,  gagnent 
quelquefois  toute  l'épaisseur  d'un  membre  ;  dans 
d'autres  cas  la  gangrène  est  interne  et  éclate  dans  les 
viscères. 


286  CHAPITRE    II. 

Traiternent.  —  S'il  y  a  delà  faiblesse,  de  la  débilita- 
tion,  régime  tonique  approprié;  quant  aux  moyens 
ehirurgicaux,  ce  sont  ceux  dont  nous  avons  parlé. 

Des  modes  de  gcîngrènes  sous  te  rapport  des  causes. 

Les  uns  tiennent  à  des  causes  internes  ou  indivi- 
duelles, à  une  disposition  morbide  gangreneuse  par- 
ticulière, générale  ou  locale,  et  nous  venons  de  les 
décrire  à  l'occasion  des  gangrènes  compliquées;  d'au- 
tres h  des  causes  extérieures  surtout.  Les  premiers  ont 
un  développement,  une  marche  presque  irrésistibles, 
en  soVte  que  l'art  eétàpeu  près  impuissant  à  les  com- 
battre. Plusieurs  des  seconds  ont  une  progression  cir- 
conscrite, bornée,  et  l'art  peut  triompher  de  quel- 
ques-uns d'une  manière  éclatante.  Les  premiers  sont 
les  gangrènes  inflammatoires  aiguës,  les  chroniques, 
les  gangrènes  avec  épuisement  et  faiblesse ,  la  gan- 
grène infantile,  les  gangrènes  angiopathiques,  celles 
des  fièvres  graves,  celles  dites  spontanées  que  noiis 
venons  de  décrire. 

Les  seconds  sont  les  gangrènes  par  ergotisme,  par 
empoisonnement  venimeux,  par  vii^ulence,  par  eom^ 
pression,  par  contusion,  par  caustication,  qu'il  nous 
reste  à  exposer.  Si  nous  sommes  dans  la  vérité,  nous 
aurons  bien  simplifié  et  rectifié  \A  pathogénie  de  la 
gangrène. 

Nous  renverrons  les  gangrènes  par  venins  aux 
plaies  enveuiméesj  comme  la  pourriture  d'hôpital  aux 
plaies  d'armes  à  feu. 

8"  Gangrène  par  l'ergotisme.  —  Fraction  d'une  ma- 
ladie très-complexe  qui  appartient  par  l'ensemble  de 
ses  symptômes  sensitifs,  cérébraux,  nerveux,  convul- 
sifs,  gangreneux,  etc.,  aux  diathèses  les  plus  graves 
et  dont  il  faudrait  peut-être  abandonner  l'histoire  à 


DE    LA    GANGRÈNE    PAR   l'eRGOT.  287 

la  pathologie  interne  pour  n'en  pas  donner  un  tableau 
jncomplet  en  l'abrégeant. 

Causes.  —  Nourriture  de  seigle  ergoté.  Vergot  est 
un  produit  anormal  développé  entre  les  valves  florales 
de  certaines  graminées,  plus  particulièrement  du 
seigle,  et  tenant  la  place  des  grains  normaux  qui 
avortent.  Il  y  en  a  quelquefois  jusqu'à  dix,  quinze  et 
vingt  dans  un  seul  épi.  Le  grain  altéré  est  long  de 
deux  à  trois  centimètres  au  plus,  légèrement  fusi- 
forme,  recourbé  en  ergot  de  coq,  strié  longitudinale- 
ment,  offrant  ordinairement  trois  saillies  ou  arêtes 
mousses  j  quelquefois  criblé  de  petits  trous  sembla- 
bles à  de  la  vermoulure  ^  d^uo  brun  violacé  à  l'exté- 
rieur, blanc  grisâtre  en  dedans  ;  d'une  cassure  nette 
et  cornée.  L'odeur  n'est  appréciable  que  quand  l'er- 
got est  réuni  en  grande  quantité  5  elle  est  vireuse,  ap- 
prochant de  oeHe  du  moisi.  Sa  saveur  est  légèrement 
acre  et  mordicante.  Cette  production  se  montre  sur- 
tout dans  les  années  pluvieuses,  dans  les  terrains 
humides,  bas,  sablonneux,  très-communs  en  Sologne, 
dans  l'Artois,  la  Picardie,  la  Touraine,  l'Angoumois. 
On  s'accorde  à  la  regarder,  avec  M.  de  Candolle, 
comme  un  champignon  développé  dans  l'ovaire  même. 

M.  Bonjean,  de  Chambéry,  qui  s'est  beaucoup  oc- 
cupé de  cette  substance,  y  a  reconnu  r  une  huile  er- 
golée,  dans  la  proportion  de  35  pour  100,  blanche, 
épaisse,  un  peu  acre,  dou^e  de  propriétés  toxiques 
qui  paraissent  agir  particulièrement  sur  le  système 
nerveux  5  2°  un  extrait,  daiis  la  proportion  de  15  à  20 
pour  100,  rouge  brun,  d'une  odeur  de  viande  rôtie, 
d'une  saveur  légèrement  piquante  et  amère.  C'est  le 
principe  médicamenteux  actif  de  l'ergot;  car  ce 
poison  est  aussi  un  remède  précieux  contre  l'inertie 
die  la  conlractililé  de  l'utérus  et  ses  hémorragies. 
C'est  cet  ergot  qui,  mélangé  au  pain,  détermine  des 


288  CHAPITRE    II. 

accidents  et  la  mort.  Le  méiaûge  doit  être  dans  une 
forte  proportion  :  un  quart  ou  même  un  tiers,  et  pro- 
longé pendant  une  quinzaine  de  jours  au  moins  pour 
produire  ses  effets  toxiques.  En  moindre  quantité,  ii 
produit  des  accidents  moins  graves.  Ainsi  on  a  vu 
périr  dans  une  pauvre  famille,  le  mari,  la  femme, 
deux  enfants,  qui  avaient  mangé  de  la  farine  de  seigle 
ergoté  dans  une  forte  proportion 5  un  troisième  en- 
fant qui  en  avait  mangé  en  bouillie  resta  sourd,  muet 
et  impotent  des  deux  jambes. 

L'ergotisme  se  montre  plus  particulièrement  chez 
les  adultes,  les  vieillards,  pins  rarement  chez  les 
femmes,  à  moins,  comme  le  dit  M.  Courhaut,  qu'elles 
ne  soient  nourrices  ou  dans  l'élat  de  grossesse,  car 
en  huit  jours  elles  perdent  leur  lait,  en  quinze  jours 
ou  trois  semaines  elles  avortent.  (  Traité  de  l'ergot  de 
seigle,  p.  44.  Cliâlons,  1827.)  L'ergot  agit  plus  promp- 
tement  sur  les  individus  cacochymes,  sur  les  scrofu- 
leus,  les  sujets  affectés  de  scorbut.  {Jd.,  ibid.)  Il  règne 
épidémiquement  dans  les  mauvaises  années  et  dans 
les  localités  où  l'ergot  est  très-abondant  dans  les  cé- 
réales. Est-ce  bien  réellement  l'ergot  du  seigle  qui 
agit  alors?  Le  fait  a  été  contesté  dans  les  temps  par 
quelques  auteurs,  et  notamment  parParmenliér.  Mais 
les  expériences  de  Salerne,  de  Read*,  de  Tabbé  Tes- 
sier,  et  d'une  demoiselle  charitable  qui  soignait  les 
malades  dans  une  épidémie  d'ergotisme;  des  observa- 
tions et  des  épidémies  sans  nombre,  en  France,  en 
Alsace,  en  Lorraine,  en  Dauphiné,  en  Sologne,  en 
Suisse,  en  Allemagne,  dans  la  Hesse,  la  Saxe,  la 
Prusse,  en  Suède,  etc.,  etc.,  ont  démontré  que  les 
hommes  et  les  animaux  nourris  avec  de  la  farine  ainsi 
altérée  éprouvaient  les  mêmes  accidents;  que  ces 
accidents  sont  en  général  proportionnés  à  la  quantité 
de  l'ergot  mêlé  à  la  nourriture.  Les  quadrupèdes  et 


DE   LA    GANGRÈNE    PAR    l'eRGOT.  289 

les  oiseaux  soumis  aux  expériences  sont  morts  avec  la 
gangrène  des  extrémités,  des  oreill"fes,  de  la  queue, 
du  bec  ;  avec  des  taches  gangreneuses  dans  les  vis- 
cères, le  foie,  les  intestins,  etc.  Enfin  les  recher- 
ches de  Barbier  d'Amiens,  de  M.  Payan  d'Aix,  ont 
démontré  que  l'ergot  du  seigle  exerçait  sur  la  moelle 
épinière  une  action  analogue  à  celle  de  la  strich- 
nine. 

Caractères  matériels  et  symptômes.  —  Quoiqu'on  n'ait 
fait  que  deux  modes  de  l'ergotisme,  le  convulsif  et  le 
gangreneux,  cette  maladie  affecte  des  formes  plus  va- 
riées^ car  les  lésions  anatomiques  et  phénoménales 
se  montrent  dans  tous  les  organes,  ainsi  qu'on  va  le 
voir,  par  leur  énuniéralion,  et  se  combinent  de  bien 
des  manières  chez  les  différents  malades. 

Lésions  de  sensations.  —  T)o\x\env^  de  tète,  douleurs 
dans  les  extrémités  qui  gagnent  le  tronc  et  sont 
violentes,  brûlantes,  ou  comparées  par  certains  ma- 
lades à  des  sensations  d'arrachement  des  membres; 
engourdissement,  fourmillements  aux  pieds,  aux 
mains,  qui  s'étendent  progressivement  ;  peau  rouge, 
tendue  ou  ridée  au  point  de  cacher  les  veines  sous- 
jacenles;  éblouissemenls, obscurcissements  des  yeux, 
cécité  même 5  bourdonnements  d'oreilles,  surdité 5 
lésions  de  C intelligence,  vertiges,  sorte  d'ivresse,  hé- 
bétude, stupidité,  manie,  mélancolie,  coma,  som- 
meil troublé  ou  non,  léthargie;  lésion  de  l'innervation 
musculaire,  contractions  convulsives,  spasmodiques, 
tétaniques  d'opisthotonos,  et  mort  par  attaque  d'as- 
phyxie convulsive  épilepliforme  avec  écume  à  la 
bouche,  ou  faiblesse,  paralysie  des  membres;  voix 
quelquefois  affaiblie,  éteinte;  lésions  de  la  digestion, 
nausées,  quelquefois  faim  canine,  cardialgie  violente, 
gonflement  delà  langue, intumescence  du  ventre, par- 
fois dévoiement;   lésions  de  la  respiration,  dyspnée  et 

19 


290  CHAPITRE    II. 

épanchernenls  sanguins  dans  la  poitrine  ;  lésions  delacir- 
cidation,  pouls  paiiois  aflaibli,  sang  altéré  dans  sa  cou- 
leur, sa  consistance;  de  sécrétion,  snenvs,  abondantes 
dans  les  douleurs,  enflure  de  la  face,  des  membres, 
suintements  des  yeux ,  des  oreilles,  etc. 5  lésions  de 
nutrition,  amaigrissement  5  delà  chaleur  animale,  refroi- 
dissement des  membres  jusqu'à  la  raideur;  lésions 
génératrices,  souffrances  aux  époques  menstruelles 
cédant  à  l'écoulement  des  règles;  lésions  inflamma- 
toires viscérales  gangreneuses,  avec  épanchements, 
bubons  au  cou;  lésions  gangreneuses  commençant 
ordinairement  aux  orteils,  aux  pieds,  aux  doigts,  aux 
mains,  gagnant  peu  à  peu  le  reste  des  membres  et  le 
tronc  en  produisant  presque  constamment  une  gan- 
grène sèche,  momifiante,  quelquefoisavecphlyctènes, 
qui  met  un  terme  aux  douleurs  ardentes  précédem- 
ment indiquées,  et  se  détache  après  un  tempaplus  ou 
moins  lorig,  mais  toujours  long.  Séparation  des  par- 
ties mortes  avec  souffrances  affreuses,  d'autres  fois 
sans  douieurs  et  facilement,  comme  il  arrive  aux  ma- 
lades qui  amènent  les  phalanges  de  leurs  doigts  en 
retirant  leurs  gants  ou  leurs  bas;  dans  certains  cas, 
chute  des  chairs,  séparées  spontanément  des  os  qui 
restent;  dans  d'autres,  séparation  spontanée  des 
membres  dans  leurs  jointures,  même  les  plus  consi- 
dérables, comme  celles  du  coude-pied  et  du  poignet, 
du  genou  et  du  coude,  de  l'épaule  et  de  la  cuisse. 
Ordinairement,  détachement  des  parties  morîes  sans 
hémorragie  ;  souvent  mort  à  cette  époque  ou  aupa- 
ravant ,  parfois  guérison  avec  mutilation  plus  ou 
moins  considérable,  perle  d'un  ou  de  plusieurs  mem- 
bres, de  quelques  facultés  sensitives  ou  intellectuelles 
et  motrices. 

Marche.   —  Ordinairement  lente,   durée  de  vingt 
jours  à  plusieurs   mois;    début   ordinaire  par   les 


DE  LA  GANGRÈNE  PAR  L  ERGOT.  2M 

douleurs,  les  troubles  des  sens,  del'mteHigence,  tes^ 
convulsions,  quelquefois  accès  périodiques  de  dou- 
leurs, de  convulsions  tous  les  trois  ou  quatre  jours, 
avec  liberté  d'aller  et  de  venir. 

Au  moment  de  la  mort,  les  malades  ont  ordinaire- 
ment le  teint  jaune,  le  ventre  gros  et  dur,  des  coli- 
ques, de  la  diarrhée,  depuis  un  temps  plus  ou  moins 
long,  le  pouls  est  petit,  imperceptible,  etc. 

Suivant  Mi  Gourhaut  (p.  i2),  l'action  styptique  du 
seigle  ergoté  resserre  les  vaisseaux  artériels.  Dans 
les  cas  qu'il  a  observés,  les' troncs  artériels  étaient 
réduits  au  seul  rapprochement  de  leurs  tuniques, 
dont  la  couleur  était  brune,  et  l'introduction  d'un 
stylet  très-mince  ne  pouvait  avoir  lieu  dans  leur  ca- 
vité. —  L'action  délétère  de  l'ergot  porte,  suivant 
lui,  plutôt  sur  les  parties  profondes  et  sur  les  os  que 
sur  les  muscles  et  sur  les  téguments-,  il  a  observé 
que  ces  derniers  débordaient  de  beaucoup  le  moi- 
gnon >  après  la  chute  des  parties  sphacélées  et  que  les 
os  étaient  toujours  nécrosés  plus  haut  que  le  sphacèle 
des  parties  charnues.  —  Il  a  constaté  aussi  directe- 
ment que  les  cordons  nerveux  conservent  leur  struc- 
ture et  leur  sensibilité,  même  au  sein  des  parties 
mortifiées. 

Ces  lésions  des  artères,  les  douleurs  vives  ressen- 
ties dans  leur  trajet,  l'absence  de  battements  dans  les 
gros  troncs  pendant  la  marche  de  la  gangrène,  les 
phénomènes  de  celle-ci  qui  ont  tant  d'analogie  avec 
ceux  qui  résultent  de  l'artérite,  ont  fait  croire  à 
quelques  personnes  que  le  sphacèle  était  précédé 
d'une  véritable  artérite  par  intoxication  ergotée.  Nous 
avons  déjà  pesé  ces  opinions. 

Modes.  —  Yaiiables  suivant  la  prédorainence  et  les 
combinaisons  des  douleurs,  des  troubles  des  sens,  de 
l'intelligence,  de  la  musculation,  des  inflammations 


292  CHAPITRE   II. 

gangreneuses  intérieures  et  delà  gangrène  des  mem- 
bres. 

Diagnostic.  —  Il  est  fondé  sur  l'ensemble  des  eom- 
mémoralifs  et  des  symptômes.  Cependant  s'il  s'offrait 
un  cas  isolé,  le  diagnostic  pourrait  être  difficile. 

Pronostic.  —  Très-grave  en  général.  Néanmoins  il 
varie  suivant  la  quantité  de  l'ergot  ingéré,  suivant  la 
durée  du  temps  pendant  lequel  les  malades  en  ont 
pris  5  suivant  l'intensilé  des  accidents;  suivant  la  pé- 
riode à  laquelle  la  maladie  est  arrivée  ;  suivant  l'âge 
et  l'état  de  force  ou  de  faiblesse  des  malades. 

Traitement.  —  Prophylaxie.  — Bonne  nourriture,  con- 
ditions hygiéniques  meilleures.  îl  serait  bien  à  dé- 
sirer que  l'on  eût,  ici,  un  antidote,  mais  on  n'en  con- 
naît point.  Voyons  ce  que  l'on  a  fait.  On  a  combattu 
les   douleurs    très-aiguës,  les  vertiges,    la  réaction 
fébrile  par  la  saignée;  les  symptômes  d'embarras  gas- 
triques, rares  d'ailleurs,  par  les  vomitifs  et  les  pur- 
gatifs ;  les  spasmes,  les  convulsions,  parle  camphre, 
les  antispamodiques.  les  opiacés;  la  forme  gangre- 
neuse, par  les  excitants  et  les  Ioniques  intérieurs  et 
extérieurs  (thériaque,   quinquina).  On  a  aussi  em- 
ployé les  sudorifiques,  les  vésicatoires;  M.  Courhaut 
a  vanté  l'ammoniaque,  en  potion  et  en  topique,  etc. 
Voici  le  traitement  que  je  conseillerais  :  quand  l'em- 
poisonnemenl  est  léger,  et  à  son  début,  secours  de 
l'hygiène,  mais  surtout  nourriture  saine  et  fortifiante. 
S'il  y  a  des  vertiges,  du  coma,  des  accidents  spasrao- 
diques,  de  la  fièvre,  que  le  pouls  ait  de  la  force,  que 
la  constitution  du  malade  soit  bonne,  l'âge  pac  trop 
avancé,  saignées  modérées,  générales  ou  locales,  à  la 
base  du  crâne,  le  long  du  lâchis.  Dans  les  cas  où  la 
faiblesse  du  malade  s'oppose  aux  émissions  sanguines, 
appliquer  des  vésicatoires  dans  les  mêmes  points.  Si 
les  douleurs  des  membres  sont  très-violentes,  vésica- 


DE   LA    GANGRÈNE    PAR   l'eRGOT.  293 

loires  loco  dolenti  et  opiacés  à  l'intérieur.  Si  l'affai- 
blissement est  extrême,  s'il  y  a  troubles  très-graves 
ou  abolition  des  sens,  vésicatoires  derrière  les  oreilles, 
surtout  si  le  pouls  est  faible  et  la  lièvre  nulle.  Dans 
le  cas  de  tétanos,  opium  à  l'intérieur  porté  rapi- 
dement à  un  demi-gramme,  un  gramme,  deux  gram- 
mes et  plus  encore.  Sauf  le  cas,  d'ailleurs  très-rare, 
de  réaction  inflammatoire,  cordiaux  et  stimulants  à 
l'intérieur  et  à  l'extérieur.  La  gangrène  externe  se 
traite  comme  les  autres  gangrènes,  suivant  qu'elle 
est  sèche  ou  humide,  et  elle  est  ici  presque  tou- 
jours sèche.  L'amputation  n'est,  ici,  réclamée  que 
quand  le  sphacèle  est  bien  limité,  et. encore,  dans 
beaucoup  de  cas,  doil-on  attendre  la  chute  des  mem- 
bres. Enfin,  si  les  accidents  offraient  une  intermit- 
tence régulière,  on  les  combattrait  par  le  sulfate  de 
quinine. 

Historique  de  C ergotisme  gangreneux.  —  Réad  (  Traité 
du  seiij/e  ergoté,  2^  édil.,  Metz,  1774)  s'est  efforcé  de 
rapporter  à  des  épidémies  d'ergotisme  une  foule  d'é- 
pidémies relatées  par  les  historiens  anciens  et  du 
moyen  âge,  et  dans  lesquelles  il  paraît  y  avoir  eu  des 
phénomènes  de  gangrène  :  il  va  même  jusqu'à  y  com- 
prendre la  fameuse  peste  ou  plutôt  le  typhus  d'A- 
thènes décrit  par  Thucydide.  Quant  aux  épidémies 
du  moyen  âge,  plusieurs  paraissent  en  effet  se  rappor- 
ter à  l'action  du  seigle  ergolé.  Néanmoins  ce  n'est  que 
vers  la  fin  du  seizième  siècle  (  toOG  et  1597  )  que  la 
cause  de  ce  sphacèle  des  membres  fut  reconnue  par 
les  médecins  de  Hambourg,  lors  d'une  épidémie  de 
gangrène  sèche  qui  avait  désolé  la  Hesse.  Thuillier 
rapporta  à  la  même  cause  des  phénomènes  analogues 
observés  en  France  (1630).  Les  observations  de 
Perrault  (1672),  de  Bourdelier  (1674)  ;  le  rapport  de 
Dodart  à  l'Académie  des  sciences  {Mém.  de  l'Acad.  des 


$^1l  CHAPITRE    II. 

sciences,  1676,  t.  X,  p.  562.),  les  remarques  de  Noël 
à  Orléans  (1694),  et  divers  travaux  et  rapports  aca- 
démiques publiés  en  France  et  à  l'étranger  avant  cette 
époque,  etpendantlapremièremoitiédtiXVIIPsiècle, 
fixèreut  la  science  sur  ce  point.  Parmi  les  travaux  plus 
récents^  nous  iciiterons  ceux  de  Salernje  {Mém.  sur  les 
maLadies  que  muse  le  seigle  ergoté,  Mém.  des  sav.  étran- 
gers,, t.  II),  de  Réad  {Traité  du  seigle  ergoté,  Strasbourg, 
1771,  et  Metz,  1774),  d«e  l'abbé  Tessier  (divers 
mémoires  dans  ceux  de  la  Soc.  roy.  de  méd.,  1776, 
i777,  J778),  Bordot  (thèse,  1818),  Goiirhaut  (De 
l'ergot,  Chàlons,  1827).  Enfin,  nous  renverrions  à  Oza- 
nam  {Eist.  des  épid.,  t.  IV^p.  201-233),  pour  les  épi- 
démies dues  à  l'ergot,  à  partir  du  XVI^  siècle. 

9°  Gan^Grènës  par  virulence  [Maladies  charbonneuses, 
charbon,  pustule  maUgue),  —  Maladies  locales  au  début 
quand  elles  sont  contagieuses,  mais  bientôt  et  tou- 
jours diatlsésal^s  un  peu  plus  tard,  souvent  diathésa- 
les  dès ie  principe,  caractérisées  par  une  ou  plusieurs 
tumeurs  gangreneuses,  comparées  au  charbon  par  leur 
couleur  rouge  et  noire  successivement;  développées 
par  des  causes  intérieures,  ou  par  un  contact  virulent, 
soit  «Tec  des  animaux  atteints  du  charbon,  soit  avec 
l^urs  dépouilles  et  les  choses  qui  en  proviennent.  Cette 
circonstance  nous  oblige  d'éUidier  un  peu  celte  ma- 
ladie des  animaux  puisqu'elle  devient  cause  d'affec- 
tli9f)s  analogues  ©hez  l'homme. 

Causes  du  charbon  des  animaux.  — Certaines  spécia- 
Mités  animales,  animaux  domestiques,  mammifères  et 
oiseaux,  mais  surtout,  espèces  ©vane  et  bovine;  de 
plus,  diathèse  ou  disposition  morbide  gangreneuse 
produite  par  les  fatigues  excessives,  les  eourses  for- 
cées, surtout  par  un  soleil  brûlant,  boisson  d'eau 
bourbeuse,  croupissante,  putride,  mauvaise  nourri- 
ture, fourrages  vases  et  rendus  putrides  par  les  in- 


DE  LA  GANGRÈNE  CHARBONNEUSE.  295 

sectes  morts  dans  les  herbes  nuirécageuses,  atmos- 
phère également  putride^  matières  provenant  des  tu- 
meurs charbonneuses,  de  l'intérieur  de  la  gorge,  des 
intestins,  du  sang,  et  même  de  la  peau  des  animaux 
atteints  de  la  même  maladie;  endémicité  en  Langue- 
doc, en  Bourgogne  5  épidtmicilé. 

Caractères.  —  Tumeur  unique  ou  multiple,  d'a- 
bord inflammatoire.^  plus  ou  moins  livide  et  doulou- 
reuse, puis  noire  et  gangreneuse,  ayant  son  siège  à 
la  peau  et  dans  le  tissu  cellulaire  sous-cutané,  ou  dans 
les  viscères,  avec  symptômes  généraux  d'adynamie, 
puis  ordinairement  mort  rapide,  quelquefois  élimina- 
tion de  la  tumeur  et  guérison  par  suppuration  plus  ou 
moins  longue. 

Modes.  —  Il  y  en  a  trois,  suivant  Chabert,  qui  les  a 
bien  décrits,  l*'  La  fièvre  charbonneuse,  qui  ne  se  révèle 
souvent,  à  ce  qu'il  paraît,  que  quelques  heures  avant 
la  mort,  par  des  symptômes  d'adynamie,  d'alaxie, 
mais  qui  montre  à  l'autopsie  des  tumeurs  charbon- 
neuses, des  ecchymoses  et  des  épanchements  san- 
guins viscéraux.  Cette  maladie  est  un  des  exemples 
les  plus  frappants  de  la  diathèse  gangreneuse  et  du 
caractère  symptomaîique  et  non  causal  des  altérations  ma- 
térielles desdialhèses.  On  ne  saurait  trop  le  rappeler 
aux  ultra-matérialistes  qui  voient  toujours  la  cause  de 
la  maladie  dans  les  lésions  anatomiques.  (V.  t.  I,  p. 
80.)  Ce  mode  est  donc  une  gangrène  au  moins  aussi 
évidemment  diathésale  que  celles  que  nous  avons 
rapportées  précédemment  à  ce  premier  ordre  de 
causes. 

2o  Le  second  mode  de  Chabert  est  le  charbon  symp- 
tomatique  qui  commence  par  une  fièvre  essentielle  de 
douze  à  quarante  heiires,  après  laquelle  apparaissent 
une  ou  plusieurs  tumeurs  charbonneuses  avec  rémis- 
sion des  symptômes  généraux.  Alors,  aggravation  de 


296  CHAPITRE    II. 

ces  symptômes  et  mort.  A  l'autopsie ,  on  trouve 
des  lésioDS  gangreneuses  cutanées,  sous-cutanées  et 
viscérales,  livides  et  noires,  analogues  à  celles  du 
premier  mode  dont  celui-ci  ne  difl'ère  guère  que  par 
une  moindre  rapidité. 

3°  Le  troisième  mode,  enfin,  est  le  charbon  essentiel 
ou  idiopathique  de  Chabert,  qui  débute  par  une  tumeur 
unique  ou  multiple  à  la  peau  et  sous  la  peau.  Les 
symptômes  généraux  apparaissent  quand  la  tumeur  a 
pris  un  certain  volume,  puisTinflammalion  locale  et  la 
fréquence  du  pouls  sont  remplacées  par  la  gangrène, 
par  l'adynaraie,  et  l'animal  meurt  avec  ou  sans  con- 
vulsions. Ce  hdode  n'est  pas  plus  idiopathique  que  les 
autres,  lorsqu'il  se  développe  spontanément,  sans 
contact  virulent  avec  la  région  du  corps  où  il  se  mon- 
tre, il  n'en  a  que  l'apparence  et  est  encore  réelle- 
ment diathésal.  Le  charbon  n'est  réellement  idiopa- 
thique et  local  que  lorsque  la  tumeur  charbonneuse  se 
manifeste  dans  un  point  contagioné  par  des  matières 
provenant  d'un  animal  affecté  ou  mort  du  charbon. 

Il  y  a  deux  espèces  d'affections  charbonneuses  chez 
l'homme  :  le  charbon  et  la  pustule  maligne. 

Charbon  ou  anthrax  malin,  chez  l'homme. 

C'est  une  inflammation  gangreneuse,  ordinairement 
diathésale  dès  le  principe,  quelquefois  h)cale. 

Causes. — Ordinairement  diathèse  gangreneuse,  com- 
mune en  Languedoc,  en  Bourgogne,  par  les  grandes 
chaleurs;  travail  forcé  à  un  soleil  ardent,  parfois 
peste,  misère,  mauvaise  nourrituie,  boissons  d'eaux 
saumâtres,  vaseuses,  infectées  de  plantes,  d'animaux 
en  putréfaction,  de  gaz  putrides.  Ordinairement  spo- 
radjque,  le  charbon  peut  régner  épidémiquement, 
comme  à  Montpellier,  en  1724  (époque  rapprochée 
de  la  fameuse  peste  de  Marseille  en  1720).  Souvent 


DE  LA  GANGRÈNE  CHARBONNEUSE.         297 

contact  avec  le  virus  charbonneux  des  animaux 
par  l'intermédiaire  de  leur  sang,  de  leurs  excré- 
ments, de  leurs  humeurs,  de  leurs  tissus.  Inges- 
tion parfois  nuisible,  dans  l'estomac,  des  viandes  qui 
en  proviennent,  et  enfin  action  sur  les  voies  respi- 
ratoires des  émanations  du  même  virus  charbonneux. 
Quelques  exemples  abrégés  serviront  d'exemples  et 
donneront  de  la  probabilité  à  ces  assertions,  sans  les 
rendre  toutes  parfaitement  certaines  pour  un  critique 
sévère.  La  célèbre  observation  de  Duhamel,  que  la 
plupart  des  auteurs  citent  à  propos  de  la  pustule 
maligne,  paraît  être  un  exemple  de  charbon  trans- 
mis par  le  contact.  «  Un  bœuf  surmené,  dit  il,  fut  tué 
dans  une  auberge  de  Pithiviers,  par  un  garçon  bou- 
cher qui  eut  l'imprudence  de  tenir  dans  sa  bouche, 
pendant  un  instant,  le  couteau  qui  lui  avait  servi  à 
faire  son  opération.  Quelques  heures  après  il  fut  atta- 
qué d'un  épaississementde  la  langue,  d'un  serrement 
de  la  poitrine,  avec  difficulté  de  respirer;  il  parut 
des  pustules  noirâtres  sur  tout  son  corps,  et  il  mourut 
le  quatrième  jour  d'une  gangrène  générale.  L'auber- 
giste ayant  eu  la  paume  de  la  main  piquée  par  un  os 
du  même  bœuf,  il  s'éleva  dans  cet  endroit  une  tu- 
meur livide;  le  bras  tomba  en  sphacèle,  et  la  mort 
survint  au  bout  de  sept  jours.  Sa  femme  ayant  reçu 
quelques  gouttes  du  sang  de  l'animal  sur  le  dos  de  la 
main,  cette  main  enfla,  il  y  vint  une  tumeur  dont  la 
guérison  ne  fut  pas  obtenue  sans  peine.  La  servante 
passa  sous  la  fressure  du  même  bœuf,  qu'on  venait 
de  suspendre  ;  elle  reçut  quelques  gouttes  de  sang 
sur  la  joue,  et  il  lui  vint  une  grande  inflammation 
qui  se  termina  par  une  tumeur  noire  :  elle  a  guéri, 
mais  elle  est  restée  défigurée,  etc. 

Chaussier  a  réuni  plusieurs  exemples  de  charbon 
contracté  par  inoculation  (ouv.  cit.,  p.  172  et  suiv.), 


S-OiS  CHAPITRE    II. 

mais  ces  faits  sont  si  prouvés,  qu'il  n'y  apa«  de  doute 
à  leur  égard.  Il  n'en  est  pas  de  même  pour  l'in- 
fluence contagieuse  des  chairs  d'anioiaux  morts  du 
€harbon  ef  ingérées  dans  l'estomac.  Un  homme  vigou- 
reux ,  disent  Enaux  et  Chaussier  (p.  176),  ne  crai- 
gnit pas  de  faire  usage  de  la  viande  d'une  vache 
morte  d'un  charbon  malin,  et  bientôt  il  périt  avec  tous 
les  symptômes  qui  annoncent  une  violente  inflamma- 
tion de  resloniac.  Dans  d'autres  cas  ou  les  personnes 
qui  avaient  dépecé  des  bœufs  ou  des  vaches  char- 
bonneux ou  surmenés  furent  atteintes  de  l'anthrax 
malin,  celles  qui  en  mangèrent  n'éprouvèr«nt  riefl,  et 
à  cet  égard,  Gilbert  rapporte  que  la  chair  d'ua  bœuf 
mort  de  maladie  gangreneuse  qui,  mangée  crue,  avait 
donné  la  mort  à  un  chien,  fut  mangée  impunément 
par  un  autre  chien,  lorsqu'elle  fut  ciike  (V.  Hé- 
bréard,  mém.  cité,  p.  96).  Ces  faits  différents  iaissent 
donc  la  science  dans  l'incertitude,  mais  il  résulte 
d'une  n(  te  que  le  savant  directeur  de  l'école  d'Alfort, 
M'  Renault,  l'ient  de  présenter  à  l'Institut  (17  no- 
vembre (861)  que  «des  chiens,  des  porcs  et  des 
poules  (animaux  carnivores  et  omnivores),  en  assez 
grand  nombre,  ont  mangé  ou  bu  à  Vétat  cru  des  chairs, 
du  sang  pris  sur  des  animaux  qui  venaient  de  suc- 
comber à  des  maladies  charbonneuses,  chairs  et  sang 
dont  la  virulence  avait  été  préalablement  constatée 
.par  l'inoculation  ^  qn'aucun  de  ces  animaux  qu'on  a  sair- 
veillés  ensuite,  pendant  longtemps,  n'en  a  éprouvé 
la  plus  légère  ineoaimodité  ^  que,  sur  six  herbivores 
(moutons  ou  chèvres)  qui  ont  été  souoiis  à  des  expé- 
riences semblables^  trois  ont  contracté  le  charbon  5 
que  deux  ont  éprouvé  des  atteintes  graves,  bien  que 
momentanées,  dans  leur  santé;  qu'un  seul  a  paru  n'en 
Tien  éprouver;  que  Barthélémy  aîné  avait  déjà  éons- 
talé  à  Aifort,  que  le  cheval  succombait  au  charbon 


DE  LA  GANGRÈNE  CHARBONNEUSE.  299 

après  avoir  avalé  des  liquides  charbonneux  que  le 
chieii  peut  boire  impun-ément  (p.  9);  que  la  matière 
virulente  du  sang  de  rate,  que  peuvent  manger  sans 
inconvénients  le  chien^  le  porc  et  la  poule,  donne 
souvent  lieu  à  des  accidents  charbonneux  quand  elle 
est  avalée  par  des  herbivores,  tels  que  le  mouton,  la 
-chèvre  et  le  cheval  5  que  les  porcis  et  les  poules  n'é- 
prouvent, ni  dans  leur  santé,  ni  dans  la  qualité 
des  produits  qu'ils  fournissent  à  l'alimentation  de 
l'homme,  aucune  altération  par  suite  de  leur  nourri- 
ture avec  des  matières  provenant  d'animaux  morts  de 
la  morve  ou  du  farci n,  du  charbon  ou  de  la  rage,  et 
que  l'homme  peut  se  nourrir  sans  danger  de  la  chair 
et  des  produits  de  ces  animaux  ainsi  alimentés  ;  que 
la  ads&on  des  viandes  et  Vébullitioii  des  liquides  pro- 
venant d'animaux  affectés  de  maladies  contagieuses, 
■ont  pour  effet  d'miéantir  \es  pnopriélés  viruieîîtes  de 
ces  liquides  et  de  ces  viandes,  à  tel  point  que,  non- 
seulement  les  matières  morveuses  peuvent  alors  être 
avalées  impunément  par  le  cheval,  les  matières  char- 
bonneuses par  le  cheval,  le  mouton  et  la  chèvre,  les 
débris  des  gallinacés  morts  del'épizootie  contagieuse 
par  les  poules  ;  mais  encore  que  toutes  ces  matières 
qui  sont  si  actives,  quand  elles  sont  inoculées  à  l'état 
frais,  lestent  complètement  inertes,  sur  quelque  ani- 
cnal  que  ce  soit,  même  après  leur  inoculation,  quand 
•eUes  ont  mbi  L'action  de  La  cuisson  et  de  l'ébullifion. 

Relativement  à  l'influence  des  émanations  charbon- 
neuses, on  lit  dans  Chaussier  qu'un  chamoiseur  ayant 
acheté  plusieurs  peaux  de  bœufe  morts  depuis  quel- 
que temps  d'une  maladie  charbonneuse,  s'occupa  à 
les  battre,  à  les  ranger  dans  son  atelier-,  peu  de  jours 
après  il  fut  attaqué  d'une  fièvre  très-grave  qui  se 
termina  par  une  éruption  de  taches  gangreneuses  en 
différentes  parties  du  corps,  et  notamment  aux  par- 


300  CHAPITRE    II. 

lies  génitales.  Un  chirurgien,  M.  de  Chaignebrun, 
ayant  examiné  les  matières  fécales  excessivement 
fétides  d'un  malade  atteint  d'une  fièvre  gangreneuse^ 
éprouva  dès  l'instant  du  malaise,  un  mouvement 
spasmodique ,  et  le  lendemain  il  fut  attaqué  d'un 
charbon  à  la  cuisse  {Ouv.  cit.,  p.  176). 

Caractères  anatomiques ,  symptômes  et  marche.  —  On 
peut  les  partager  en  quatre  périodes.  Aii  début, 
malaise,  faiblesse,  tristesse,  sentiments  de  frayeur 
sans  motif  apparent,  nausées,  sensations  pénibles  à 
répigastre,  cardialgie,  syncopes,  puis  symptômes  lo- 
caux. '* 

V^  période.  —  Vésication  sur  une  tumeur  rouge.  Cha- 
leur vive,  brûlante,  douleurs  lancinantes  dans  un 
point  de  l'enveloppe  tégumentaire,  apparition  en  ce 
point  d'une  tumeur  très-dure,  peu  saillante,  exacte- 
ment circonscrite,  très-douloureuse,  d'un  rouge  vif 
à  la  circonférence,  livide,  violacée,  ardoisée  au  cen- 
tre, avec  une  ou  plusieurs  vésicules,  remplies  d'un 
liquide  brun  ou  noir.  Rupture  des  vésicules,  prurit 
intolérable  sur  les  parties  voisines,  soif  ardente  , 
fièvre  intense,  pouls  fréquent,  petit,  peau  sèche  et 
aride. 

2"  période.  —  Escarre  centrale.  Dans  le  point  dénudé, 
escarre  noire,  sèche  ou  molle,  concave  dans  le  pre- 
mier cas  par  suite  de  rétraction  cellulaire,  bombée 
dans  le  second,  entourée  d'un  cercle  inflammatoire 
rouge  lisse,  tendu,  rénitent,  comme  emphysémateux, 
d'oîi  partent  quelquefois  des  rayons  violacés,  brunâ- 
tres, divergeant  vers  les  parties  saines.  En  même 
temps  gangrène  du  tissu  cellulaire  sous-cutané,  s'a- 
vançant  sous  la  peau  encore  saine  en  apparence. 

3'  période.  —  Progrès  et  mort.  Le  mal  continue 
ses  progrès,  lâs  parties  tuméfiées  deviennent  molles, 
violacées,  se  couvrent  de  phlyclènes  et  tombent  en 


DE  LA  GANGRÈNE  CHARBONNEUSE.         301 

gangrène.  Celle-ci  gagne  profondément,  atteint  les 
tissus  sous-aponévrotiques  et  peut  même  s'étendre 
jusqu'aux  os.  Elle  comprend  quelquefois  des  artères 
d'un  certain  calibre,  qui  à  la  chute  des  escarres  don- 
nent lieu  à  des  hémorragies  très -considérables. 
Cependant,  accidents  généraux  d'adynamie,  d'ataxie 
avec  langue  sèche,  noire,  fendillée,  ardeur  intérieure, 
rétraction  du  ventre,  selles  fétides,  respiration  sus- 
pirieuse,  hoquet,  convulsions,  coma  ou  délire,  puis 
mort  du  malade,  avec  gangrène  cutanée  ou  sous-cu- 
tanée plus  ou  moins  étendue,  avec  lésions  analogues 
et  noires  dans  les  viscères,  l'estomac,  les  intestins, 
le  foie,  les  poumons,  etc.,  avec  fluidité  et  altération 
du  sang  5  enfin  putréfaction  rapide. 
•  4^  période.  —  Guérison.  Dans  des  cas  plus  heureux, 
mais  bien  rares,  l'escarre  se  limite,  l'adynamie  cède 
la  place  à  une  fièvre  inflammatoire  et  la  sépara- 
tion se  fait  comme  à  l'ordinaire.  C'est  ce  qui  arrive 
surtout  quand  la  plaie  gangreneuse  est  peu  éten- 
due, le  malade  vigoureux,  la  guérison  s'obtient  dans 
un  espace  de  temps  plus  ou  moins  court.  Quand  elle 
est  très-vaste,  au  contraire,  le  sujet  chélif,  débilité, 
etc.,  la  mort  peut  survenir  par  épuisement. 

Durée.  —  Ordinairement  très-courte-,  mort  en  dix, 
quinze,  trente  heures.  «  Un  homme  âgé  de  près  de 
cinquante  ans,  demande  à  être  admis  à  Thôpital,  et  me 
montre  au  cou  une  petite  tumeur  brune,  dure,  qui 
selon  le  malade  était  très-chaude  et  très-douloureuse. 
11  était  uneheureaprèsmidiquandje  reçus  ce  malade. 
La  deuxième  visite  du  chirurgien  en  chef  devant  avoir 
lieu  à  trois  heures,  je  n'allai  pas  dans  la  salle  oîi  avait 
été  couché  le  malade  pour  procéder  aupansemenl;  je 
crus  pouvoir  attendre  l'arrivée  de  M.  Mouland.  Mais 
quelle  fut  ma  surprise  quand,  a  la  visite  de  ce  chirur- 
gien, je  vis  le  cou  de  cet  individu  si  énormément 


302  CHAPITRE    II. 

tuméfié  qu'il  se  confondait  avec  la  face  et  la  poitrine. 
De  grandes  phlyctènes  s'étaient  élevées;:  au-dessous 
étaient  des  taehes  noires,  autour  un  endurcissement 
marqué ,  aux  environs  une  mollesse  remarquable 
des  tissus.  C'était  en  dehors  de  la  zone  d'un  rouge 
vif  et  luisant;  la  peau  avait  une  couleur  cadavérique 
qui  d'ailleurs  était  répandue  partout.  Le  hoquet,  la 
suffocation  ,  le  coma,  l'extrême  petitesse  du  pouls 

annonçaient  »la  mort,  qui  eut  lieu  à  six  heures 

C'était  un  malheureux  qui  paraissait  singulièrement 
épuisé  par  la  misère;  la  cautérisation  profonde  avec 
l'acide  nitrique  et  tous  les  toniques  possibles  n'ont 
en  rien  entravé  la  marche  de  cette  tumeur  »  (Vidal 
de  Cassis,  Traité  de  path.  exL,  t.  I,  p.  19U). 

Diagnostic.  —  Il  se  tire  des  circonstances  commé-^ 
moratives  et  surtout  de  la  marche  des  accidents.  Ob 
ne  peut  avoir  des  doutes  sur  sa  nature  qu'en  l'ab- 
sence de  tout  renseignement  sur  les  antécédents  et  de 
tout  caractère  de  gangrène  et  d'asihénie  ;  mais  aussi- 
tôt qu'après  4«^s  douleurs  brûlantes  très-vives,  se 
montrent  des  vésicules  et  des  pustules  qui  noircissent 
en  se  déchirant,  que  le  noyau  central  se  charbonne 
et  noircit,  que  les  douleurs  entraînent  des  syncopes 
et  les  accidents  généraux  exposés,  il  n'y  a  plus  de 
doute  à  conserver  et  il  faut  agir  avee  énergie. 

Pronostic.  — 11  est  d'autant  plus  grave  que  les  points 
gangreneux  sont  plus  multipliés;  que  le  mal  siège  sur 
la  face  ou  le  cou,  qu'il  attaque  des  vieillards  ou  des 
sujets  débilités;  qu'il  est  parvenu  à  un  degré  plus 
avancé;  qu'il  est  symptômatique  d'une  diathèse  gan- 
greneuse générale  ou  pestilentielle.  Survenant  à  la 
fin  de  ces  maladies,  on  Ta  regardé  quelquefois  comme 
critique,  mais  c'est  le  plus  ordinairement  une  com- 
plication fâcheuse.  Si  les  symptômes  viennent  à 
disparaître  brusquement,  il  y  a,  dit-on,  danger  demé- 


DE  LA  GANGRÈNE  CHARBONNEUSE.  303 

tastase,  il  faudrait  des  faits  antlientiques  pour  prou- 
ver cette  assertion.  Il  est  difficile  d'admettre  qu'une 
gangrène  puisse  disparaître  ainsi.  Tout  au  plus  peut- 
on  admettre  qu'un  cbarbon  intérieur  puisse  révulser 
le  mal  extérieur  de  manière  à  en  amoindrir  les  symp- 
tômes locaux.  C'est,  eu  définitive,  une  affection  très- 
souvent  mortelle. 

Traitement  préservatif.  —  Enfouir  profondément  les 
corps  des  animaux  morts  du  charbon,  ou  mieux  en- 
core les  brûler  ainsi  que  les  fumiers  et  tout  ce  qui  les 
a  touché  ou  a  reçu  leurs  matières.  Se  graisser  les 
mains  et  se  ganter  pour  donner  des  soins  à  ceux  qui 
vivent  et  qu'on  peut  espérer  sauver. 

Traitement  curaîif  local.  —  An  début,  s'il  y  a  des  phéno- 
mènes d'embarras  gastriques,  on  donnera  un  vomitif, 
comme  le  voulait  Fournier.  S  il  y  a  une  réacticm  in- 
flammatoire très-violente,  que  le  sujet  soit  jeune, 
vigoureux,  on  pourra  pratiquer  une  saignée,  ou  ap- 
pliquer des  sangsues,  mais  avec  modéra  lion,  et  sans 
les  réitérer;  l'adynamie  qui  succède  plus  ou  moins* 
promptement  aux  phénomènes  phlegmasiques  doit 
rendre  très-réservé  à  cet  égard.  Si,  coffirue  dans  la 
grande  majorité  des  cas,  il  y  a  de  la  prostration,  on 
d<mnera  des  limonades  minérales  ou  vineuses,  lé 
quinquina  en  potion,  en  décoction,  seul  ou  associé 
au  camphre,  l'acétate  d'ammoniaque  et  autres  toni- 
ques excitants.  Dans  le  cas  de  charbon  avec  coma,  on 
appliquera  des  vésicatoires  aux  cuisses. 

Traitement  clnrunjicul.  — Incision  circulaire  d'abord, 
puis  incisions  croisées,  plus  ou  moins  rapprochées,  sui- 
vant la  profondeur  du  mal,  et,  autant  que  possible, 
presque  au  vif,  puis  cautérisations  avec  le  fer  rouge 
jjisqu'au  vif,  en  refroidissant  la  région  avec  des 
éponges  imbibées  d'eau  froide,  si  la  chaleur  des 
cautères  peut  atteindre   des  viscères  sous-jacents. 


304  CHAPITRE    II. 

Au  besoin,  et  par  surcroît  de  précaution,  cautérisatioa 
continuée  avec  des  mèches  de  charpie  imprégnées 
de  caustiques  liquides.  Que  l'escarre  soit  mince  ou 
épaisse,  il  faut  la  fendre  crncialement  ou  la  cerner  et 
porter  le  cautère  dans  le  vif,  à  moins  qu'on  ne  soit 
exposé  à  léser  une  partie  importante,  une  grosse  ar- 
tère, auquel  cas  on  modifie  le  procédé,  puis  on  ap- 
plique des  cataplasmes  émoUients  pour  calmer  l'irri- 
tation des  parties. 

Boyer  ne  veut  pas  que  l'on  fende  l'escarre  pour 
cautériser,  mais  seulement  pour  favoriser  l'écoule- 
ment de  l'ichor  fétide.  Il  ne  veut  pas  que  l'on  sca- 
rifie ni  que  l'on  incise  jusqu'aux  parties  vivantes,  de 
peur  d'une  hémorragie  qu'on  ne  pourrait  arrêter. 
A  cela  nous  répondrons  :  A  quoi  servirait  une  cautéri- 
sation faite  sur  des  parties  déjà  mortifiées? 

On  pratiquait  autrefois  l'extirpation  entière  des 
tumeurs  charbonneuses  et  l'on  cautérisait  le  fond  de 
la  plaie.  C'était  une  opération  horriblement  doulou  - 
t-euse  et  inutile,  car  le  mal  n'est  pas  circonscrit  dans 
la  tumeur,  puisque,  le  plus  souvent,  l'anthrax  malin 
est  de  cause  interne. 

L'escarre  s'étant  limitée  et  les  phénomènes  géné- 
raux s'étant  amendés,  on  favorisera  la  chute  de  l'es- 
carre, comme  il  a  été  dit.  Quant  à  la  putridité  des  par- 
ties déjà  gangrenées,  lotionez-les  avec  des  chlorures, 
ou  résequez-les  et  pansez-les  avec  beaucoup  de  soin, 
et  suivant  leur  siège,  pour  empêcher  les  difformités. 

Pustule  maligne. 

C'est  une  inflammation  vésiculeuse  et  grangréneuse 
de  la  peau,  accompagnée  d'accidents  généraux  gra- 
ves-, ordinairement  locale  d'abord,  toujours  diathé- 
sale  ensuite. 

Véiiologk  de  cette  affection  exige  beaucoup  de  dou- 


DE  LA  GANGBÈNE  CHARBONNEUSE.  305 

tes  et  de  critiqaes;  aussi  déclarons-nous  d'avance 
que  l'on  ne  peut  admettre  qu'avec  circonspection  les 
faits  qui  semblent  les  mieux  avérés  quand  ils  ne  sont 
point  parfaitement  prouvés. 

Causes.  — Dans  l'immense  majorité  des  cas,  action 
par  contact  sur  la  peau  ou  inoculation  par  une  plaie 
du  sang,  des  mucosités  digestives  et  peut-être  de 
toute  humeur  provenant  d'animaux  fatigués  ,  sur- 
menés, atteints  ou  non  d'affections  charbonneuses. 
Ces  animaux  appartiennent  le  plus  souvent  à  l'espèce 
bovine  ou  ovine  5  quelquefois  ce  sont  des  solipèdes, 
plus  rarement  d'autres  espèces.  Cependant  Chaussier 
cite  l'observation  d'une  personne  atteinte  de  pustule 
maligne  pour  avoir  préparé  un  lièvre,  sans  doute  fati- 
gué à  la  chasse  (Enaux  et  Chaussier,  de  la  Pust.  mal.^ 
p.  m).  Thomassin,  l'un  des  premiers  qui  aient  exac- 
tement décrit  cette  maladie,  l'a  vue  chez  un  individu 
qui  avait  dépouillé  un  loup,  trouvé  mort  sur  le  bord 
d'un  ruisseau  {Dissert,  sur  la  pust.  mal.^  p.  28).  Une 
jeune  fille  l'aurait  gagnée  à  la  main,  après  avoir  frotté, 
dit-on,  un  chat  galeux.  {Bullet.  de  Thérap.) 

Cette  maladie  est  comme  endémique,  et  souvent 
même  épidémique  dans  les  lieux  bas  et  marécageux 
où  l'on  élève  des  bestiaux,  la  Bourgogne,  la  Franche- 
Comté,  le  Lyonnais  et  le  Languedoc-,  le  Nord  y  pa- 
raît moins  exposé.  Elle  est  commune  à  la  suite  des 
grandes  chaleurs,  dans  les  régions  oii  les  fourrages 
souvent  inondés,  infectés  d'insectes  en  putréfaction, 
causent  aux  animaux  qui  s'en  nourrissent  des  affec- 
tions typhiques  et  gangreneuses.  M.  Bourgeois,  d'É- 
tampes,  ajoute  que  la  pustule  maligne  est  surtout 
commune  dans  les  plaines,  à  la  suite  des  étés  chauds 
et  secs,  alors  que  les  bestiaux  paissent  une  herbe 
brûlée  par  le  soleil.  C'est  alors,  dit-il,  que  les  épizoo- 
ties.  charbonneuses  sont  très-communes ,  du  moins 

20 


306  CHAPITRE    II. 

dans  la  Beauce  {Archiv.  génér.de  méd,.^  4'  série,  t.  I, 
p.  341). 

Professions  favorables  au  développement  de  la  pustule  ina- 
ligne. —  Professions  de  pâtre,  de  laboureur,  de  vété- 
rinaire, de  maréchal,  de  boucher,  qui  soignent  ou 
dépouillent  les  animaux  malades:  puis  de  ceux  qui 
touchent  à  leurs  débris  :  mégissiers,  tanneurs,  laveurs 
et  peigneurs:  de  laine,  matelassiers,  etc. 

Bayle  raconte  qu'ua  chirurgien  s' étant  blessé  à  la 
main  avec  une  lancette  qui  avait  servi  à  ouvrir  un 
animal  mort  du  charbon,  fut  pris  de  pustule  maligne 
(^Dissertât,  inaug.^  an  X).  M.  Bourgeois  en  a  observé 
une  produite  par  une  écharde  détachée  d'une  pièce 
de  bois  provenant  d'une  bergerie  {Mém.  cit.^  p.  343), 
On  en  a  vu  chez  des  hommes  qui  avaient  introduit 
la  maîa  dans  le  gosier  ou  dains  le  rectum  de  vaches 
ou  de  bœufs  malades  (Eaaux  et  Chaussier,  Mém.  cit.^ 
p.  172)  ;  d'autres  fois  c'est  un  simple  contact  avec  les 
dépouilles  d'animaux  morts  depuis  longtemps.  Ainsi  on 
assure  qu'en  Bourgogne,  les  paysans* sont  pris  quel- 
quefois de  pustule  maligne  au  dos  du  pied,  pour  avoir 
porté  en  brides  sur  leurs  sabots,  des  morceaux  de 
peajjx  de  mouton  d'une  origine  suspecte.  C'est  ainsi 
que  les  matelassiers  la  gagnent  en  cardant  des  laines. 
M.  Bourgeois  a  vu  en  1830,  à  l'hôpital  Saint-Antoine, 
un  jeuae  tapissier  qui  vint  se  faire  soigner  d'une  pus- 
tule maligne  a  la  jambe;  cet  ouvrier  était  employé, 
depuis  quelque  temps,  à  extraire  le  crin  contenu  dans 
de  vieux  fauteuils.  11  paraît  que  le  virus  peut,  quoi 
qu'on  en  ait  dit,  être  porté  sur  l'homme  par  des  in- 
sectes qui  se  sont  reposés  sur  des  animaux  charbou'- 
neux.  Thomas&in  prétend  avoir  observé  une  pustule 
maligne  chez  une  jeuoe  fetome  qui  avait  été  piquée 
par  une  abeille  5  M.  Begnier,  chez  un  charpentier  de 
Couiommiers  qui ,  lui  aussi ,  avait  été  pique  par  un 


DE  LA.  GANGRÈNE  CHARBONNEUSE.  307 

insecte.  M.  Bourgeois  a  observé  la  transmission  du 
mal  par  un  ricin  ou  taon,  qui  sorlait  de  la  toison 
d'ane  brebis.  D'autres  fois,  c'est  le  contact  avec  des 
ouvriers  qui  travaillent  les  peaux,  les  lainages,  etc., 
bien  qne  ceux-ci  n'aient  absolument  rien.  C'est  ainsi 
qu'un  garçon  tailleur  la  contracta  auprès  d'une  jeune 
ouvrière  en  laine  parfaitement  bien  portante  qu'il 
allait  épouser;  qu'une  petite  fille  de  neuf  ans  en  fut 
atteinte  au  visage  pour  avoir  embrassé  son  oncle,  qui 
était  mégissier  (Bourgeois,  Mém.  cit.^  p.  178  et  183  . 

On  a  révoqué  en  doute  la  transmission  de  la  mala- 
die de  l'homme  à  l'hooime  (M.  Rayer,  etc.);  mais  à 
cette  assertion  on  oppose  les  observations  d'une 
femme  qui  la  contracta  en  couchant  avec  son  mari 
malade;  d'une  femme  pansant  son  mari  atteint  de 
pustule  maligne,  qui  vit  la  même  maladie  se  déve- 
lopper à  sa  joue  pour  s'être  touchée  le  visage  avec 
les  doigts  empreints  de  l'ichor  des  vésicules  pharbon- 
neuses  (Thomassin). 

Les  viandes  provenant  d'animaux  morts  du  char- 
bon peuvent- elles  donner  la  pustule  maligne  aux 
personnes  qui  en  ont  mangé?  Il  n'y  en  a  pas 
d'exemples. 

Une  questiou  encore  litigieuse,  c'est  de  savoir  si 
la  pustule  maligne  peut  naître  spontanément  chez 
l'homme.  Bayle,  dans  sa  dissertation  déjà  citée,,  a 
réuni  une  suite  d'observations  qui  sembleraient  le 
prouver  :  presque  tous  les  malades  étaient  bien  assurés, 
dit-il,  de  n'avoir  touché  les  restes  d'aucun  animal 
mort  du  charbon.  A  cette  assertion  on  a  opposé  quel- 
ques objections  qui  ne  sont  pas  sans  valeur  :  ainsi 
Boyer  a  remarqué  :  1°  que  le  charbon  règne  très- 
souvent  dans  les  contrées  oii  observait  Bayle,  et  que 
précisément  dans  le  même  temps,  il  y  avait  une  épi- 
zootie  dans  le  voisinage;  2°  que,  d'après  son  aveu, 


308  CHAPITRE    II. 

tous  les  malades  n'étaient  pas  certains  de  n'avoir  pas 
touché  à  des  débris  suspects  j  3°  enfin  que  chez  tous 
les  malades  la  pustule  maligne  atteignit  des  parties 
du  corps  habituellement  découvertes  où  peut  se  dé- 
poser le  virus,  et  où  i!  se  dépose  en  effet  dans  les  cas 
de  transmission  bien  constatée.  Suivant  M.  Rayer,  le 
docteur  Davy  Lachevrie  aurait  recueilli  des  faits  ana- 
logues à  ceux  de  Bayle  (Dissertât.  Paris,  1807).  On  a 
encore  rapporté  quelques  fails  isolés  dans  lesquels  le 
mode  de  transmission  n'a  pu  être  trouvé.  En  résumé, 
dans  beaucoup  de  cas,  on  ne  peut  remonter  à  l'ori- 
gine d'un  contact  générateur  certain,  parce  que  le 
malade  en  parle  par  préjugé  ;  le  développement 
spontané  est  un  fait  encore  douteux,  quoique  extrê- 
mement probable,  et  sur  lequel  il  est  impossible  de 
se  prononcer.  Les  doutes  doivent  même  augmenter 
depuis  les  faits  de  contagion  médiate  rapportés  (voir 
p.  307)  par  M.  Bourgeois. 

Symptômes  et  marche. —  La  pustule  maligne  débute, 
en  général,  sans  prodromes,  trois,  cinq,  dix,  quinze 
jours  et  même  plus,  après  le  contact  virulent.  On 
l'observe  surtout  à  la  peau,  là  où  cette  membrane  est 
fine  et  délicate,  aux  joues,  aux  paupières.  Peut-être 
le  virus  y  est-il  porté  par  la  main,  qui,  plus  dure, 
surtout  chez  les  ouvriers  tanneurs,  corroyeurs,  etc., 
résiste  davantage.  On  la  voit  très-rarement  sur  les 
muqueuses,  si  même  on  l'y  voit.  Dans  le  cas,  cité  par 
Thomassin,  du  boucher  qui  avait  mis  son  couteau  en- 
tre ses  dents,  et  dont  la  langue  fut  prise  d'une  affec- 
tion gangreneuse,  il  s'agissait  probablement  d'un  vé- 
ritable charbon.  Il  n'y  a  ordinairement  qu'une  seule 
pustule  centrale  sur  la  tumeur  ^  quelquefois,  cepen- 
dant, il  y  en  a  plusieurs  réunies. 

On  dislingue,  depuis  Enaux  et  Chaussier,  quatre 
périodes  dans  la  pustule  njaligne  : 


DE  LA  GANGRÈNE  CHARBONNKUSE.         309 

\"  période,  Vésiculaire.  —  D'abord  tache  rougeâtre 
très-petite,  semblable  à  une  piqûre  de  puce  (d'où 
son  nom  de  puce  maligne  usité  en  Bourgogne),  accom- 
gnée  d'une  démangeaison  légère,  puis  de  picotements 
vifs  et  passagers 5  bientôt  apparition  dans  ce  point 
d'une  ou  plusieurs  vésicules  miliaires  (et  non  d'une 
pustule)  qui  brunit  promptement,  puis  prurit  très- 
incommode  qui  porte  le  malade  à  se  gratter,  d'où 
rupture  de. la  vésicule,  écoulement  de  la  sérosité 
et  cessation  de  la  démangeaison  pendant  quelques 
heures  :  durée  de  vingt-quatre  heures. 

2^  période.  Lenticulaire  etaérolaire. —  Sous  la  vésicule 
vidée  se  forme  un  noyau  d'engorgement  gangreneux, 
de  la  grosseur  d'une  lentille,  régulier  ou  irrégulier, 
à  surface  chagrinée  et  d'une  couleur  livide.  En  même 
temps,  cuisson  très-vive;  à  l'entour,  engorgement 
circulaire  où  la  peau  lisse,  tendue,  livide,  est  cou- 
verte de  vésicules  remplies  de  sérosité  acre,  rousse 
dans  ces  vésicules  qui  ne  tardent  pas  à  se  réunir  : 
c'est  Varéole  védculaire  de  Ghaussier.  Pendant  ce 
temps,  le  tubercule  central  brunit  et  forme  une 
escarre  :  durée  de  quelques  heures. 

3^  période.  Progressive  en  surface  et  en  profondeur. 
Noyau  gangreneux  qui  se  déprime  par  la  rétraction 
des  tissus  enflammés  5  aérole  qui  l'entoure  et  se  gon- 
fle; tuméfaction  de  voisinage,  qui  n'est  ni  inflam- 
matoire ni  œdémateuse,  mais  rénitente  et  comme  em- 
phytémateuse,  et  crépitante  sous  les  doigts,  parfois 
dure  comme  du  bois,  par  suite  de  l'induration  et  de 
la  rétraction  des  tissus  blancs,  avec  peau  tendue,  lui- 
sante, couverte  de  vésicules  d'un  rouge  plus  ou  moins 
vif,  ou  d'un  blanc  bleuâtre,  demi-transparent  ou 
terne.  Extension  de  ces  symptômes  à  une  distance 
quelquefois  considérable,  à  toute  la  tête,  au  cou  et  à 
la  poitrine,  si  le  mal  siège  à  la  face;  à  tout  le  bras 


310  CHAPITRE    II. 

jusqu'à  l'épaule,  s'il  esta  la  main,  etc.;  quelquefois 
traînées  rosées  dans  le  trajet  des  vaisseaux  lym- 
phatiques; sentiment  de  stupeur,  d'engourdisse- 
mient,  de  pesanteur  après  la  douleur  ■  chaleur  acre, 
sensible  au  niveau  de  l'escarre.  Ordinairement  ap- 
parition de  quelques  symptômes  généraux  :  sensation 
d'allourdissement,  anorexie,  langue  blanche,  mu- 
queuse, pouls  plein,  mou,  peu  fréquent  :  cette  pé- 
riode dure  quelques  heures  ou  quelques  jours. 

4^  période,   Dinthésnle.  —  Progrès   de  la  gangrène 
à   la   peau   et  dans   le  tissu  cellulaire,  aufour    de 
l'escarre  centrale;    alors  rénitence    avec    crépita- 
tion, sans  que,  néanmoins,  la  mortification  pénètre 
jusqu'aux  muscles.   Les  choses  arrivées  à  ce  point, 
deux  ordres  de  phénomènes  peuvent  se  manifester  : 
1°  des  symptômes  graves  d'adynamie  ou  d'ataxie, 
déjà  décrits  plus  haut  (p.  250),  se  déclarent,  et  le  ma- 
lade succombe,  plus  ou  moins  rapidement,  dans  un 
affaissement  profond,  conservant  soninteliigence  jus- 
qu'au dernier  moment  (Bourgeois),  ou  dans  un  état 
comateux;  2°  le  gonflement,  la  tension   cessent  d* 
faire  des  progrès,  diminuent  même  bientôt  ;  l'escarre 
se  borne  et  se  cerne  d'un  cercle  rouge  vermeil ,  un 
sillon  se  creuse  à  l'entour,  le  pouls  se  soutient  ou 
racme   se  relève,  et  tantôt  l'escarre  se  détache  et 
tombe  presque  sans  suppuration,  dans  l'espace  de 
deux  ou  trois  semaines,  puis  la  guérison  survient;  tan- 
tôt une  réaction  inflammatoire  vive  apparaît,  et  une 
suppurati(m  plus  ou  moins  abondante  soulève  et  dé- 
tache la  partie  mortifiée.  Alors  la  cicatrisation  se  fait 
attendre  d'autant  plus  longtemps  que  la  réaction  in- 
flammatoire est  moins  vive,  et  que  la  solution  de  con- 
tinuité est  plus  considérable.  La  cicatrice  reste  ordi- 
nairement rouge  pendant  plusieurs  années,  entraînant 
avec  elle  des  difformités  variables,  suivant  le  siège  et 


DE    LA    GANGRÈNE    CHAr.BONNEUSE.  311 

l'étendue  du  naal.  11  reste  aussi  quelquefois,  après  la 
guérison,  un  empâtement  oedémateux  qwi  persiste 
pendant  plusieurs  semaines. 

Durée.  —  Elle  est  très- variable;  quelquefois  îa  ma- 
ladie atteint  son  maximum  en  dix-huit  ou  vingt-qua- 
tre heures.  Ailleurs,  les  périodes  se  confondent  ou  se 
succèdent  si  rapidement  qu'il  est  impossible  de  les 
distinguer  nettement.  Aussi  quelques  auteurs,  no- 
tamment MM.  Bourgeois  et  Huzard,  n'admettent-ils 
que  deux  périodes  :  l'une,  pendant  laquelle  raffection 
est  toute  Locale,  et  qui  comprend  environ  les  trois  pre- 
mières périodes  de  Chaussier;  l'autre,  qui  annonce 
une  infection  générale  et  commence  vers  la  fin  de  la 
troisième  période.  Quant  à  la  durée  totale,  elle  est,  en 
généra! ,  moins  rapide  qu'on  ne  le  croit  générale- 
ment; elle  est  ordinairement  de  cinq  à  six  ou  huit 
jours  :  on  l'a  vue  même  durer  quinze  jours. 

Convenablement  traitée  dès  les  premiers  moments, 
tantôt  on  arrête  ses  progrès  sur-le-champ;  tantôt  le 
mal  continue  de  croître  jusque  vers  le  huitième  ou 
neuvième  jour.  Alors  les  accidents  s'arrêtent,  l'es- 
carre se  cerne,  puis  le  gonflement  diminue  et  le  ma- 
lade guérit;  mais  dans  ces  cas,  on  n'observe  pas  les 
phénomènes  généraux  d'adynamie  ou  d'ataxie. 

Variétés.  —  La  pustule  maligne  ne  se  présente  pas 
non  plus  toujours  exactement  telle  que  nous  l'avons 
décrite;  ainsi,  dans  l'épidémie  observée  par  Bayle, 
la  maladie  était  souvent  précédée  d'accidents  géné- 
raux tels  que  sentiment  de  faiblesse,  de  défaillance  , 
ou  au  contraire  d'exaltation.  11  y  avait  dès  le  début 
gonflement  plus  ou  moins  considérable ,  le  cercle 
aréolaire  manquait  souvent,  la  gangrène  s'étendait 
quelquefois  assez  loin  et  assez  profondément. 

Sousle  nom  d' œdème  charbonneux  des  paupières,  M.  Bour- 
geois a  décrit  une  forme  de  pustule  maligne  obser- 


312  CHAPITRE   II. 

vée  plusieurs  fois  par  lui  :  elle  consiste  dans  un 
gonflement  pâle  d'abord,  mou,  demi-transparent  et 
rarement  rosé  des  paupières  ;  il  n'y  a  pas  de  douleur,  à 
perne  une  légère  démangeaison  ;  au  bout  de  deux  ou 
trois  jours  des  vésicules  se  développent,  puis  des  es- 
carres et  enûn  tout  l'appareil  symptomatique ,  tant 
interne  qu'externe,  de  la  pustule  maligne  la  mieux  ca- 
ractérisée. Ce  mode  de  début  pouvant  induire  en 
erreur  un  praticien  inexpérimenté,  nous  avons  cru 
devoir  le  signaler. 

La  maladie  ofl're  aussi,  d'après  son  siège,  des  diffé- 
rences qui  méritent  d'être  signalées  :  au  crâne, 
assez  rare,  accidents  cérébraux  possibles,  quel- 
quefois mortels  (Bourgeois,  obs.  I,  p.  174)  5  à  la /ace, 
très-fréquente,  tuméfaction  énorme  qui  gagne  le  cou, 
la  poitrine  et  peut  même  descendre  plus  bas;  visage 
boursoufflé,  hideux,  paupières  gonflées,  nez  effacé, 
suintement  par  les  narines  d'un  ichor  plus  ou  moins 
abondant 5  lèvres  épaissies,  avancées  et  relevées  en 
forme  de  groin  -,  bouche  entr'ouverte  qui  laisse  écou- 
ler une  salive  visqueuse  et  fétide;  au  cou,  la  tumé- 
faction peut  devenir  telle  qu'elle  gène  considérable- 
ment la  respiration  et  la  déglutition;  aux  membres. 
traînées  lymphatiques  qui  aboutissent  souvent  aux 
ganglions  engorgés  et  douloureux  de  leur  base. 

Les  cicatrices  consécutives  à  la  chute  des  es- 
carres déterminent  souvent  de  grandes  difformités; 
à  la  paupière  inférieure,  il  survient  un  renversement 
parfois  très  considérable,  le  nez  peut  être  détruit 
en  partie,  etc. 

Indépendamment  des  caractères  anatomiques  indi- 
qués à  l'article  de  la  marche,  il  en  est  quelques-uns 
des  plus  profonds  que  j'ai  laissés  en  arrière.  Ainsi, 
au  niveau  de  la  pustule  maligne  on  trouve  la  peau  et 
les  couches  les  plus  superficielles  du  tissu  cellulaire 


DE  LA  GANGRÈNE  CHARBONNEUSE.  315 

gangrenées;  aux  alentours  la  peau  et  le  tissu  cellu- 
laire sont  parfois  iinlurés,  coriaces,  rétractés;  ce  der- 
nier peut  être  infiltré  de  sang  noir  et  parfois  surtout 
Ters  les  limites  de  rengorgeaient,  de  sérosité  jau- 
nâtre gela  uniforme;  quelquefois  collections  puru- 
lentes dans  le  voisinage.  Dans  un  cas  de  pustule 
maligne  de  la  lèvre  inférieure,  pus  dans  les  veines  de 
la  face  et  petits  abcès  dans  les  poumons  (Litlré,  Rev. 
méd.,  1M30,  t.  I,  p.  481);  d'autres  fois  engouement 
dans  ces  derniers  (Rayer,  Mal.  de  la  peau,  t.  II,  p.  38); 
dans  l'estomac  plaques  gangreneuses,  noires  au  cen- 
tre, jaunâtres  à  leur  circonférence,  avec  la  grandeur 
d'une  pièce  de  six  francs,  et  une  auréole  jaune  de  lar- 
geur variable,  où  la  membrane  muqueuse  était  plus 
ferme  que  sur  les  points  noirs  (Id.,  Ibid.,  p.  39); 
d'autres  fois,  ecchymoses  dans  l'estomac  et  l'intestin 
grêle,  infiltrations  sanguines  dans  les  feuillets  du 
mésentère  (Stansky,  Ballet,  de  la  Soc.  anal,,  1837,  p. 
324).  Une  autre  fois,  intestin  grêle  infiltré  de  sang 
dans  son  extrémité  inférieure,  et  présentarit  dans  le 
point  correspondant  un  grand  nombre  de  petites  lu- 
meurs  noirâtres,  confluentes;  petite  phlyclène  dans 
l'estomac  qui,  ouverte,  laisse  à  nu  une  plaque  cir- 
conscrite par  un  cercle  inflammatoire;  mésentère 
contenant  de  véritables  caillots, 'poumons  gorgés  de 
sang  {Archiv.  gén.  de  méd.,  4«  série,  t.  VIIl,  p.  ô02). 
Tous  les  auteurs  ont  conslaté  qu'après  la  mort  le 
sang  est  noir,  fluide,  poisseux,  et  que  les  cadavres  se 
putréfient  avec  une  grande  rapidité. 

Diagnostic.  —  11  se  déduit  directement  des  carac- 
tères exposés  ci-dessus  et  des  commémoratifs  (pro- 
fession, relations  directes  ou  indirectes  avec  des  ani- 
maux malades  ou  leurs  dépouilles).  On  ne  doit  jamais 
oublier  d'ailleurs  le  caractère  pathognomonique  de  la 
pustule  maligne,  l'existence  d'une  ou  de  quelques 


Mil  CHAPITRE   II. 

vésicules  centrales  sur  un  noyau  induré ,  gangre- 
neux, entouré  d'un  cercle  vésiculeux  et  au  deîk  d'un 
engorgement  dur  s'étendant  plus  ou  moins  loin. 

Certaines  piqûres  d'insectes  pourraient  simuler  la 
pustule  maligne;  mais  alors  la  vésicule  est  sur  le  som- 
met d'un  petit  cône  dur  et  non  entourée  de  l'aréole 
vésiculeuse,  les  démangeaisons  sont  moins  viv«s, 
moins  opiniâtres,  etc.;  mais  si  !e  sujet  habite  une  ré- 
gion où  règne  une  épizootie  charbonneuse,  une  sim- 
ple piqûre  d'insecte  doit  être  surveillée,  puisqu'elle 
peut  inoculer  le  venin  gangreneux.  Le  diagnostic 
distinctif  de  l'anthrax  peut  être  difficile.  En  général 
la  pustule  est  l'effet  de  la  contagion  charbonneuse, 
le  charbon  celui  d'une  diathèse;  la  première  est  d'a- 
bord locale,  le  second  le  plus  souvent  diathésal,  uni- 
versel ;  la  première  se  montre  à  la  surface  de  la  peau 
découverte,  le  second  est  plus  ou  moins  profond  5  la 
première  a  une  auréole  vésiculeuse  circulaire  à  la 
vésicule  centrale,  le  charbon  a  des  vésicules  sans 
auréole,  ni  cercle  vésiculaire;  tous  deux  ont  une  tu- 
meur pour  base,  mais  bien  plus  dure  pour  la  pustule, 
mieux  circonscrite,  noire  au  centre  et  d'un  rouge  vif 
à  l'entour  pour  le  charbon. 

Pronostic. — Il  diffère  suivant  plusieurs  circonstances, 
le  siège,  par  exemple;  aussi  il  y  a  danger  plus  grand 
quand  le  mal  est  situé  près  de  gros  vaisseaux  ou  de 
nerfs  importants,  a  cause  des  difficultés  de  la  cauté- 
risation. On  a  vu  les  nerfs  du  bras  mis  à  nu  à  la  chute 
des  escarres,  amener  un  tétanos  mortel.  (Régnier.) 

Le  danger  est  plus  grand  si  la  pustule  est  multiple, 
si  elle  est  parvenue  à  la  période  d'infection  générale; 
si  elle  affecte  un  enfant,  un  individu  faible,  débilité, 
une  femme,  mais  surtout  une  femme  enceinte  qui  est 
alors  exposée  à  l'avortemenl. 

Traitement.  —  Préservatif.  Dans  les  temps  d'épizootie 


DE  LA  GANGRÈNE  CHARBONNEUSE.  315 

charbonneuse,  brûler  les  fumiers,  détruire  le  corps  et 
les  dépouilles  des  animau:s  morts  de  «aaladie,  de  ma- 
DÎère  à  ce  que  personne  ne  puisse  chercher  à  les 
employer,  soit  à  l'alimentation,  soit  à  tout  autre 
usage.  Les  individus  qui  soignent  les  bestiaux,  qui  les 
abattent,  etc.,  auront  soin  de  se  graisser  les  mains 
ou  mieux  de  les  envelopper  ou  de  se  ganter  soigneu- 
sement, surtout  s'ils  ont  des  écorchures  aux  doigts. 
Dans  les  pansements,  ils  éviteront  de  toucher  aux 
linges  salis  et  aux  matières  provenant  de  la  suppura- 
tion. On  se  lavera  soigneusement  les  mains  ou  les 
parties  qui  auraient  été  en  contact  avec  des  prove- 
nances suspectes,  au  moyen  de  vinaigre,  de  l'eau  de 
savon,  mais  par  dessus  tout  de  chlore,  de  l'eau 
chlorurée  de  Labarraque  ou  de  l'eau  dejayelle. 

Traitement  de  la  pustule  maligne.  —  Tous  les  auteurs 
sont  aujourd'hui  d'accord  pour  proscrire  la  méthode 
antiphlogistique  vantée  par  les  médecins  physiolo- 
gistes -,  elle  oe  suffit  pas  à  arrêter  les  progrès  du 
mal,  et  elle  augmente  la  tendance  à  la  prostration 
qui  caractérise  toutes  les  affections  charbonneuses.  La 
première  chose  à  faire,  c'est  donc  de  cautériser  dans 
le  but  de  s'opposer  aux  progrès  de  la  gangrène  et  à 
l'absorption  de  la  matière  virulente.  On  ne  diffère 
que  pour  le  choix  du  caustique  et  le  mode  d'applica- 
tion. En  général,  on  emploie  le  fer  rouge  ;  les  uns  le 
veulent  rougi  à  blanc  5  d'autres,  au  contraire,  au  rouge 
brun,  afin  qu'il  étende  son  action  plus  profondément 
et  amène  une  inflammation  plus  franche  et  une  réac- 
tion éliminatoire  plu,s  active  5  d'autres  préfèrent  les 
caustiques  liquides  :  le  nitrate  de  mercure,  le  muriate 
d'antimoine  j  d'autres,  enfin,  la  pâte  de  Vienne,  la 
potasse  à  la  chaux,  etc.,  etc.  Le  mode  d'emploi  dif- 
fère suivant  la  période. 

Si  l'on  est  appelé  pendant  la  première  ou  la  seconde 


ol6  CHAPITRE   II. 

période,  on  incisera  en  croix  sur  la  vésicule  et  le 
petit  noyau  gangreneux  sur  lequel  elle  est  assise,  et 
l'on  y  portera,  soit  le  fer  rouge  que  nous  préférons, 
soit  un  petit  bourdonnet  de  charpie  imprégné  d'une 
liqueur  caustique,  soit  enfin  une  petite  plaque  mince 
de  pâte,  ou  un  fragment  de  potasse  que  l'on  maintient 
avec  un  morceau  de  sparadrap,  de  diachylon.  11  faut 
que  l'escarre  artificielle  dépasse  les  limites  du  tuber- 
cule primitif  et  couvre  l'aréole  vésiculeuse.  Quelques 
personnes  conseillent  de  recommencer  le  lendemain 
la  cautérisation,  si  la  tuméfaction  fait  des  progrès  5  on 
fend  crucialement  l'escarre,  on  l'enlève  et  on  cau- 
térise. Ce  parti  est  assurément  le  plus  prudent  ; 
il  ne  faudrait  cependant  pas  continuer  ainsi.  Rap- 
pelons-nous que  M.  Bourgeois  a  vu  le  gonflement 
continuer  jusqu'au  huitième  et  neuvième  jour  pour 
décroître  ensuite.  C'est  là  au  reste  une  question  d'ex- 
périence ;  mais  que  les  jeunes  praticiens  sachent  bien 
qu'en  pareil  cas  il  vaut  mieux  aller  au-delà  que  de 
rester  en-deçà.  A  part  le  cas  où  la  pustule  est  située 
très-près  de  parties  qu'il  importe  de  ménager,  on 
doit  cautériser  très-hardiment.  Après  la  cautérisation, 
pansez  avec  un  plumasseau  de  charpie  enduit  d'un 
digestif,  tel  que  le  styrax,  ou  bien  imbibé  d'une  solu- 
tion de  sureau  animée  par  l'alcool  camphré  ou  du 
chlorure  de  sodium. 

A  la  troisième  période,  c'est  le  même  traitement, 
mais  plus  énergiquement  appliqué  encore  ;  l'es- 
carre sèche  et  cornée  qui  existe  à  cette  époque 
sera  fendue  crucialement,  Içs  lambeaux  empor- 
tés et  la  place  cautérisée  profondément  avec  le 
fer  rouge,  après  avoir  eu  soin  de  bien  éponger 
le  sang,  afin  que  le  cautère  ne  soit  pas  éteint 
avant  d'avoir  produit  son  efifet.  Au  besoin,  d'ailleurs, 
on  revient  à  plusieurs  reprises  à  la  même  cauté- 


DE  LA  GANGRÈNE  CHARBONNEUSE.         317 

risation  ,  afin   d'être  parfaitement  sûr  de   détruire 
le  mal. 

M.  Denouvilliers  a  rapporté  dans  le  Compendium  de 
chirurgie  l'histoire  très-intéressante  et  très-instruc- 
tive d'un  berger.  Il  avait  été  atteint  d'une  pustule  ma- 
ligne à  la  partie  supérieure  de  la  poitrine  et  inférieure 
du  cou  ,  parvenue  à  sa  quatrième  période ,  et  fut 
amené  mourant  à  la  Pitié.  M.  Denouvilliers,  en  déses- 
poir de  cause,  cerna  l'escarre,  qui  était  grande  comme 
la  paume  de  la  main,  d'une  incision  circulaire  d'un 
peu  moins  d'un  centimètre  de  profondeur,  trois  inci- 
sions verticales  d'un  décimètre  de  longueur  et  de 
deux  à  trois  de  profondeur,  furent  pratiquées  à  la 
partie  antérieure  du  thorax.  Ces  plaies  furent  ample- 
ment brûlées  par  le  fer  rouge  que  l'on  promena  aussi 
sur  la  peau  du  cou  et  de  la  poitrine,  de  manière  à 
produire  une  brûlure  de  second  et  peut-être  du  troi- 
sième degré.  Quinze  à  vingt  cautères  furent  portés 
sur  ce  malheureux...  A  peine  une  heure  s'était-elle 
écoulée  que  le  pouls  s'était  relevé,  la  chaleur  se  ré- 
pandait par  tout  le  corps;  l'agitation  nerveuse,  le 
hoquet,  les  sueurs  froides  avaient  disparu  ;  une  sup- 
puration abondante  s'établit,  et  au  bout  de  deux  mois 
le  malade  était  guéri.  C'est  là  un  beau  fait  de  chirur- 
gie qui  doit  servir  d'exemple  aux  praticiens  timorés. 
On  conseille  dans  cette  période,  après  la  cautéri- 
sation, des  applications  toniques  et  excitantes  de  com- 
presses trempées  dans  l'eau  de  sureau  avec  addition 
d'alcool  campbré,  ou  dans  le  vin  aromatique,  dans  la 
décoction  de  quinquina,  etc.;  en  même  temps  on  donne 
à  l'intérieur  les  excitants  dont  nous  avons  si  souvent 
parlé.  Quelques  personnes  ont  vanté  les  vomitifs  et  les 
piirgalits.  Ces  médications  peuvent  être  utiles  pour 
répondre,  dans  un  cas  donné,  à  des  indications 
particulières,  mais  non  comme  traitement  général. 


3-1:8  CHAPITRE   II. 

Si,  lorsque  l'on  est  appelé  auprès  du  malade,  l'es- 
carre s'était  déjà  limitée  d'elle-même,  que  le  gonfle- 
m,ent  fût  arrêté,  il  n'y  aurait  pas  à  recourir  à  la 
cautérisation,  mais  seulement  à  favoriser  le  travail 
de  séparation  de  l'escarre  par  les  moyens  déjà  indi- 
qués. Quand  le  mal  â  son  siège  sur  un  point  où  la 
cicatrice  peut  être  suivie  de  difformité ,  il  faut 
surveiller  attentivement  le  travail  de  consolidation, 
comme  dans  les  cas  de  brûlure  s'opposer  le  plus 
possible  aux  désordres  qui  ea  peuvent  être  la  consé- 
quence. 

Historique  des  affections  charbonneuses.  — Du  temps  de 
Virgile,  qui  est  né  soixante-dix  ans  avant  Jésus- 
Christ,  les  anciens  connaissaient  déjà  la  terrible  puis- 
sance de  propagation  des  maladies  charbonneuses 
par  les  restes  et  les  dépouilles  des  animaux  char- 
bonneux. La  description  que  Virgile  a  donnée  d'une 
épidémie  de  ce  genre  qui  ravagea  de  son  temps  la 
haute  Italie  le  démontre  suffisamment.  «  L'épidémie 
frappe  des  troupeaux  entiers  et  entasse  dans  les  éta- 
bles  des  cadavres  qui  s'y  pourrissent,  jusqu'à  ce  qu'on 
apprenne  à  les  ensevelir  et  a  les  cacher  sous  terre, 
dans  des  fosses.  Personne  ne  peut  faire  usage  de  leurs 
peaux,  ni  en  purifier  les  entrailles  par  le  lavage  des 
eaux  ou  par  la  flamme,  ni  en  tondre  les  toisons  in- 
fectées. Malheur  à  celui  qui  tenterait  de  s'en  servir  ! 
de  brûlantes  papules,  une  sueur  immonde  couvri- 
raient ses  membres  de  puanteur,  et  un  feu  brûlant 
dévorerait  les  parties  frappées  par  la  contagion..  » 
Pline  a  aussi  parié  de  cette  affection  (1.  XXVI). 

Sous  le  nom  de  charbon  {carbunadus) ^  Gelse  décrit 
une  affection  gangreneuse  dont  il  donne  les  carac- 
tères. C'est  une  rougeur  sur  laquelle  se  montrent  des 
pustules,  peu  saillantes,  le  plus  souvent  noires,  quel- 
quefois livides  ou  pâles,  renfermant  de  la  sanie^  au- 


DE  LA  GANGRÈNE  CHARBONNEUSE.  319 

dessous,  la  peau  est  noire,  sèche ,  plus  dure  qu'à 
l'état  normal  5  à  l'entour  est  une  sorte  de  croûte  en- 
vironnée d'un  cercle  infliammatoire  5  dans  ee  point  la 
peau  est  adhérente  aux  parties  sous-jacentes;  il  va 
de  la  somnolence,  quelquefois  du  frisson,  de  la  fièvre. 
Ce  mal  s'étend  en  profondeur,  comme  par  des  raci- 
nes, tantôt  rapidement,  tantôt  lentement;  il  se  forme 
à'  l'entaur  de  petites  pustules  :  si  le  mai  envahit  la 
goj^ge,  il;  déîermine  une  prompte  suiiocation.  Le 
traitement  consiste  dans  une  ^cautérisation  qui  doit 
être  pratiquée  jusqu'à  ce  que  le  malade  sente  la  dou- 
leur; l'esearre  entraîne  dians  sa  chute  toutes  les  par- 
ties viciées,  et  il  reste  une  plaie  de  bonne  nature, 
que  Ton  panse  à  l'ordùnaire  (lib.  V,  cap,  sxviu). 

Galien  ueconnait  deux  sortes  d'anthrax,  suivant  la 
nature  du  sang  altéré  qui  les  constitue  ;  le  second 
formé  de  sang  noir,  féculent,  effervescent  et  mêlé 
d«  sanie,  est  le  plus  grave  {De  arte  curât,  ad.  gl.  \.  il, 
c.  1)..  La  description  qu'il  en  donne  ailleurs  (1/ef/ï. 
med:  1.  XIV,  c.  10)  est  analogue  à  celle  de  Celse  ;  il 
est  toujours  question  d'éruption  pustuleuse,  reposant 
sur  une  escarre,  entourée  d'un  cercle  inflammatoire, 
et  envahissant  de  proche  en  piioche;  il  j  a  toujours 
de  la  fièvre.  Son  traitement  .est  moins  raiionnel  que 
celui  de  Celse  ;  il  conseille  la  saignée  jusqu'à  syn- 
coipe,  des  scarifications,  des  résolutifs  ou  des  suppu- 
ratifs. 

Les  auteurs  sufeséqaiieDts  Quh  copié  plus  ou  moins 
exactement  ces  descriptions  :  c'est  la  braise  (pruna), 
le  feu  persique  des  traducteurs  arabistes,  le  charbon- 
ele  des  auteurs  du  moyen  âge  qui  constatent  son 
existence  dans  la  peste.  Du  reste,  nous  ne  cherche- 
rons pas  à  débrouiller  le  chaos  des  affections  diver- 
ses désignées  à  cette  époque  sous  les  noms  de  feu 
persique ,    feu    sacré ,    feu    saint    Antoine ,     estliiomène , 


320  CHAPITRE   II. 

anthrax,  et  qui  semblent  se  rapporter  tantôt  à  des 
affeclions  charbonneuses,  plulôt  ici  à  la  pustule  ma- 
ligne, plutôt  ailleurs  au  charbon  proprement  dit, 
tantôt  à  des  épidémies  d'érysipèles  ou  d'ergotisme 
gangreneux. 

Parmi  les  travaux  les  meilleurs  sur  le  charbon,  nous 
mentionnerons  d'abord  le  travail  de  Foiirnier  {Obs.  et 
exp.  sur  le  charbon  malin,  etc.,  Dijon,  1769),  les  remar- 
ques de  Duhamel  et  de  Morand ,  et  le  travail  de  Cha- 
bert  qui  date  de  1792.  Les  expériences  de  Leuret, 
communiquées  à  l'Athénée  de  Paris  (1826,  in-S")  et 
dans  lesquelles  il  fit  voir  que  les  altérations  graves 
du  sang  pouvaient  communiquer  d'un  animal  à  un 
autre  les  accidents  du  charbon. 

La  pustule  maligne  n'a  été  réellement  décrite  et  re- 
connue qu'à  partir  du  milieu  du  deriiier  siècle.  Déjà, 
en  1752,  Muret,  de  Dijon,  avait  présenté  à  l'Acadé- 
mie de  cette  ville  un  travail  sur  ce  sujet  (Thomassin, 
Dissertât,  sur  le  charb,  malin  de  la  Bourg.,  2^  édit.,  ré- 
ponse à  M.  Chambon,  p.  15).  Fcmrnier,  dans  ses  in- 
téressantes recherches  sur  le  charbon  malin  (1769), 
avait  parlé  de  la  pustule  maligne  qu'il  différenciait 
déjà  du  charbon  proprement  dit.  Mais  ce  n'est  réelle- 
ment qu'à  partir  du  concours  institué  sur  ce  sujet  par 
l'Académie  de  Dijon  que  la  question  se  trouve  ujise 
dans  son  véritable  jour.  Le  prix  fui  décerné  en  1780 
et  partagé  entre  Chambon  et  Thomassin.  Chambon 
le  fils,  dans  l'édition  qu'il  donna  du  mémoire  de  son 
père,  attaqua  avec  beaucoup  d'âpreté  et  souvent  très- 
injustement  celui  de  Thomassin,  qui  ré|»liqua  à  peu 
près  sur  le  même  ton  dans  la  seconde  édition  de  son 
livre  (Baie,  1782).  La  querelle  portait  sur  l'iden- 
tité entre  le  charbon  et  la  pustule  maligne,  soute- 
nue par  Chambon  et  niée  par  Thomassin,  et  sur 
les  indications  thérapeutiques,  le  premier  rejetant 


DE  LA  GANGRÈNE  PAR  COMPRESSION,        321 

les  antiphlogistiques  que  le  second  admettait  dans 
certains  cas.  La  question  en  était  là,  quand  Enaux  et 
Chaussier  firent  paraître  leur  fameux  précis  dont  la 
partie  symptomatologique  a  été  copiée  depuis,  par 
la  plupart  des  auteurs  {Méthode  de  traiter^  etc.,  suivie 
d'un  Précis  sur  lapust.  mal.,  Dijon,  1785,  in-12).  A  da- 
ter de  cet  ouvrage,  la  pustule  et  le  charbon  furent  dé- 
finitivement séparés.  Une  vingtaine  d'années  après, 
Bayle,  dans  sa  Dissertation  inaugurale  (1802),  rapporta 
les  détails  d'une  épidémie  observée  par  lui  dans  les 
Basses- Alpes,  et  crut  avoir  constaté  le  développement 
spontané  de  cette  affection.  Depuis  cette  époque,  les 
principales  recherches  que  nous  puissions  citer  sont 
celles  de  M.  Régnier  (De  la  pust.  mal.,  1829),  qui  sou- 
tient l'efficacité  du  traitement  antiphlogistique ,  et 
de  M.  Bourgeois,  dont  nous  avons  mentionné  plus 
haut  les  idées.  (Archiv.,  mém.  cité). 

10°  Gangrène  par  compression.  —  Cet  acte  méca- 
nique n'est  pas  une  cause  simple,  et  il  produit  divers 
effets  morbides  qu'il  ne  faut  pas  confondre;  ce  sont  : 
l'ulcération  inflammatoire,  qui  n'est  pas  de  la  gan- 
grène, quoiqu'on  les  confonde  souvent  ensemble  ;  l'ul- 
cération gangreneuse,  et  enfin  la  gangrène  plus  ou 
moins  profonde.  L'ulcération  gangreneuse  de  la  peau 
et  des  parties  sous-jacentes,  par  exemple,  à  la  région 
du  sacrum,  du  grand  trochanter,  de  l'épine  de  l'omo- 
plate, etc.,  par  la  pression  sur  ces  régions  dans  le 
coucher  prolongé,  s'observe  dans  les  fièvres  graves 
ou  le  traitement  d'une  fracture  chez  un  vieillard, 
chez  un  paraplégique,  un  homme  d'une  constitution 
altérée,  qui  est  forcé  de  coucher  sur  le  dos  pendant 
trois  semaines  ou  un  mois.  Dans  ces  cas,  la  compres- 
sion a  concouru  seulement  à  produire  la  gangrène, 
car  les  fièvres  graves  suffisent  pour  l'amener  sur  des 

21 


322  CHAPITRE    II. 

vésicatoires  qui  lie  sont  soumis  à  aucune  compression. 
L'état  général  ou  diathésal  de  la  santé  y  a  concouru 
également,  puisqu'un  homme,  bien  portant  d'ail- 
leurs, dans  l'âge  de  la  virilité,  reste  couché,  pour 
une  fracture  du  col,  des  mois  entiers,  sans  gangrène, 
ni  ulcération.  Gela  tient-il  à  ce  que  le  sang  a  été  chassé 
des  capillaires  de  la  peau  et  des  tissus  sous-cuta- 
nés qui  ont  été  privés  de  sang  et  oblitères?  Alors, 
comment  y  a-t-il  à  la  fois  inflammation  par  afflux  et 
gangrène  par  défaut  de  sang?  Pourquoi  n'y  a-t-il  pas 
toujours,  comme  dans  le  cas  de  compression  doulou- 
reuse par  un  bandage  (voir  t.  I,  p.  410),  gangrène  sèche 
ressemblant  à  de  la  viande  fumée?  Comme,  dans  ce 
cas,  il  y  a  eu  concours  d'irritation  locale  et  d'obstacle 
à  la  circulation  capillaire,  peut-on  dire  comment  ces 
deux  causes  opposées  ont  produit  le  même  mal?  Les 
partisans  des  gangrènes  par  défaut  de  sang  ne  s'em- 
barrassent pas  de  ces  difficultés.  Visionnaires  !  qui 
prennent  les  ténèbres  pour  la  lumière. 

Symptômes.  —  Sous  l'influence  de  la  compression,  la 
peau  s'enflamme,  se  couvre  de  phlyctènes  plus  ou 
moins  nombreuses  et  étendues,  elle  s'ulcère;  des  es- 
carres livides,  molles  on  sèches,  plus  ou  moins  pro- 
fondes, se  produisent.  Si  un  membre  est  exactement 
embrassé  dans  toute  son  étendue  par  un  appareil 
trop  serré,  il  peut  être  sphacelé  tout  entier.  Il  peut 
en  résulter,  dan^  les  cas  où  la  gangrène  est  moins 
étendue,  des  décollements  considérables,  des  sup- 
purations fétides  qui  épuisent  les  maladies ,  dénu- 
dent les  os,  amènent  des  caries  et  dans  le  cas  oii  la  des- 
truction occupe  le  sacrum,  une  méningite  rachidienne 
mortelle.  Dans  d'autres  cas,  chez  des  sujets  très-âgés 
ou  très -affaiblis,  la  suppuration  et  les  douleurs  peu- 
vent amener  également  une  issue  fatale. 


DE  LA  GANGRÈNE  PAR  CONTUSION.  3'Sâ 

Le  pronostic  est  en  rapport  avec  l'étendue  et  le 
siège  de  la  mortification,  mais  surtout  avec  l'état  du 
malade^  son  âge,  etc. 

Traitement.  —  Les  moyens  de  traitement  consistent 
surtout  à  prévenir  la  gangrène,  en  levant,  aussitôt 
que  l'on  en  est  averti  par  la  douleur  que  ressent  l© 
malade,  le  bandage  ou  l'appareil  trop  serré 5  en  s'o^-^ 
posant  aux  effets  du  décubitus  sur  les  parties  sail- 
lantes et  amaigries  du  corps,  au  moyen  de  coussins 
de  balles  d'avoine,  de  coussins  remplis  d'air  qui 
répartissent  la  pression  sur  de  larges  surfaces;  à  l'aide 
surtout  de  lits  et  d'appareils  mécaniques  qui  permet- 
tent de  soulever  le  malade,  de  lui  faire  changer  dé 
position,  et  s'opposent  à  toute  pression  trop  cir- 
conscrite. Si  le  malade  laisse  aller  sous  lui  ses  urines 
et  ses  excréments,  on  l'entretiendra  dans  la  plus 
grande  propreté;  ici  encore  on  pourra  garantir  les 
parties  menacées  ou  déjà  atteintes  avec  des  morceaux 
de  sparadrap,  s'ils  n'irritent  pas,  etc..  Si  la  gan- 
grène est  survenue,  on  tâchera  d'arrêter  ses  progrès 
à  l'aide  des  moyens  mentionnés,  et  de  plus  on  la  trai- 
tera suivant  l'état  dès  tissas.  Les  lotions  toniques  et 
fortifiantes  sont  indiquées  chez  les  sujets  âgés  ou 
très-débilités,  ce  qui  est  la  condition  la  plus  ordi- 
naire où  ces  gangrènes  se  développent. 

11°  Gangrène  par  coNTtsroN.  —  Tantôt  une  contu- 
sion violente  altère  les  tissus  et  les  frappe  de  moï't; 
c'est  ce  qui  arrive  aâseï  souvent  dans  les  plaies  par 
armes  à  feu;  tantôt  la  contusion  affaiblit,  stupéfie 
seulement  les  propriétés  vitales ,  et  prédispose  à  la 
gangrène,  surtout  s'il  se  fait  un  épanchement  ou 
une  infiltration  considérable  de  sang,  ce  qui  arrive 
alors,  avec  ou  sans  inflammation. 

Symptômes.  —  Les  caractères  anatomiques  de  ces  lé- 
sions seront  décrits  à  l'occasion  des  plaies  contuses; 


324  CHAPITRE   II. 

quant  à  la  gangrène,  s'il  y  a  eu  broiement,  elle  sur- 
vient d'emblée.  La  partie  reste  molle,  infiltrée,  elle 
brunit,  noircit,  la  putréfaction  s'en  empare,  etc.; 
dans  d'autres  cas,  ou  bien  la  partie  frappée  de  stu- 
peur devient  livide ,  se  refroidit  et  tombe  plus  ou 
moins  promptement  en  gangrène,  ou  bien  une  phleg- 
masie  violente  s'y  développe  et  la  mortification  ne 
tarde  pas  à  s'en  emparer,  surtout  s'il  s'y  joint  de 
l'étranglement  par  quelque  aponévrose. 

Traitement.  — Dans  le  cas  d'attrition,  de  stupeur  lo- 
cale, réchaufi'ez  la  partie  et  attendez  le  retour  de  la 
vitalité,  puis  modérez  le  mouvement  inflammatoire 
par  les  antiphlogistiques  généraux  et  locaux.  Sui- 
vant les  cas,  réfrigérants  administrés  avec  prudence, 
tièdes  ou  frais,  et  si  la  gangrène  survient,  compor- 
tez-vous d'après  les  indications  générales.  Quand  un 
membre  est  fracturé  comminutivement,  que  les  tis- 
sus en  sont  en  partie  broyés,  amputation  immédiate. 

12°  Gangrènes  par  caustication.^ — Causes.  Certains 
acides  minéraux  concentrés  (acides  sulfurique,  nitri- 
que, chlorhydrique,  etc.);  certains  alcalis  (soude, 
potasse,  chaux,  ammoniaque,  etc.);  certains  com- 
posés métalliques  salins  ou  non,  tels  que  les  chlorures 
d'antimoine,  de  zinc,  le  nitrate  d'argent,  etc.,  appli- 
qués sur  nos  tissus,  déterminent  d'abord  une  irrita- 
tion très-vive,  puis  les  frappent  de  mort  en  se  combi- 
nant avec  eux  et  les  désorganisant. 

Symptômes.  —  Douleur  ordinairement  très-vive  et 
d'autant  plus  promptement  remplacée  par  l'insensi- 
bilité que  la  substance  caustique  est  plus  énergique. 
L'étendue  de  l'escarre  est  ordinairement  en  rapport 
avec  l'état  solide,  mou  ou  liquide  de  la  substance 
caustique,  d'autant  plus  étalée  que  cette  dernière  est 
plus  fluide.  Quant  à  sa  couleur  et  à  sa  consistance,  en 
voici  un  tableau  assez  exact  dressé  par  Virey.  —  L'a- 


DE  LA  GANGRÈNE  PAR  CADSTICATION.        525 

cide  nitrique  ipTodaii  une  escarre  jaune  peu  consistante-, 
le  nitrate  d'argent,  une  escarre  brune  sur  la  peau, 
blanche  sur  les  plaies,  peu  épaisse;  la  potasse  causti- 
que, une  escarre  noire,  demi-coriace,  assez  épaisse; 
le  nitrate  acide  de  mercure,  une  escarre  rouge  sanguin 
sur  l'épiderme,  d'un  gris  pâle  sur  les  chairs,  demi- 
coriace,  d'épaisseur  moyenne  5  Yacide  sulfurique,  une 
escarre  gris  de  fer,  demi-coriace;  Vacide  chbrhydri- 
que,  une  escarre  blanche,  dure,  d'épaisseur  moyenne; 
Yacide  nitro-muriatique  (eau  régale),  une  escarre  jau- 
nâtre, demi-coriace,  d'épaisseur  moyenne;  le  chlorure 
de  zinc,  une  escarre  blanche,  très-dure,  épaisse;  Y  ar- 
senic blanc,  une  escarre  livide,  dure,  épaisse;  le  sul- 
fate de  cuivre,  une  escarre  brune,  très-dure,  épaisse;  le 
chlorure  d'antimoine,  une  escarre  blanche,  molle, 
épaisse  {Joum.  des  conn.  méd.  prat.y  t.  II,  p.  317).  —  Le 
départ  de  la  portion  mortifiée  s'accompagne  ordinai- 
rement d'une  inflammation  assez  vive  que  l'on  utilise 
comme  moyen  perturbateur  dans  les  maladies,  et  il 
s'accomplit  dans  l'espace  de  huit  à  dix,  quinze  à  vingt 
jours. 

Diagnostic.  —  Il  est  fondé  surtout  sur  les  commé- 
moratifs  et  l'aspect  de  l'escarre.  Le  pronostic  dépend 
de  l'étendue  de  l'escarre,  mais  surtout  de  l'organe 
affecté;  sans  gravité  à  la  peau,  cette  gangrène  est 
mortelle  dans  l'estomac. 

Traitement. — Enlevez  la  substance  caustique  au  plus 
tôt,  si  faire  se  peut  ;  appliquez  immédiatement,  pour 
prévenir  l'inflammation,  des  réfrigérants,  des  astrin- 
gents, des  substances  neutralisantes,  alcalines  si  c'est 
un  acide,  acides  si  c'est  un  alcali.  S'il  y  a  des  phlyc- 
tènes,  des  escarres  superficielles,  traitement  de  la 
brûlure;  si  l'escarre  est  profonde,  étendue,  traite- 
ment ordinaire  de  la  gangrène.  (Voy.  d'ailleurs  la 
Gangrène  par  brûlure.) 


GHAPITilE  m 


Ces  maladies  sont  produites  par  un  vice,  par  une 
lésion  de  nutrition.  La  nutrition,  pour  les  auteurs, 
en  gjénéral ,  est  la  fonction  complexe  à  laquelle  on 
rapporte  les  phénomènes  m-oléculaires  :  r  des  mou- 
vements de  composition  et  de  décompositiiOii  nutri- 
tifs que  l'on  suppose  se  passer  incessamment  dans  les 
tissus  vivants;  2°  quelques  dégénérations  mal  con- 
nues, comme  les  fibreuses,  cartilagineuses,  osseuses, 
pierreuses,  etc.  ;  3"  l'accroissement  et  l'atrophie  suc- 
cessifs que  l'on  observe  à  certains  âges,  dans  cer- 
tains tissus  et  certains  organes;  4°  les  hypertrophies 
mi  les  atrophies  morbides;  5"  e'n fin,  les  formations 
morbides.  Les  mouvements  de  composition  et  de 
décomposition  nutritifs,  les  hypertrophies  et  les  atro- 
phies- des  âges  sont  du  ressort  de  la  physiologie,  et 
BOUS  n'avons  pas  à  nous  en  occuper  icij  les  dégéné- 
rations, les  hypertrophies,  les  atrophies  et  les  for- 
mations nîorbides  sont  du  ressort  de  la  pathologie,  et 
nous  devons  les  étudier. 

Causes.  —  Souvent  l^hérédité,  parfois  unediathèse, 
comme  la  tuberculeuse,  quelquefois  une  prédisposi- 
tkm  locale,  une  violence  extérieure  ,  enfin  souvent 
cause  ignorée. 

Nous  ferons  remarquer  encore,  car  on  ne  sau- 
rait trop  le  répéter,  puisque  l'on  continue  toujours 
à  dire  qu'il  n'y  a  pas  d'effet  sans  cause  et  que  les 
phénomènes  morbides  sont  toujours  le  résultat  d'une 
lésion  matérielle,  que  cette  admirable  maxime  est 


MALADIES    ORGANIQUES.  327 

ici  en  opposition  directe  avec  les  faits  et  en  flagrante 
inconséquence  avec  la  vérité  et  la  raison  5  car  les 
lésions  matérielles  sont  des  phénomènes  morbides, 
et  presque  toutes  sont  les  effets  de  la  lésion  des 
phénomènes  de  la  vie.  En  effet,  à  l'exception  de 
la  plupart  des  lésions  dites  chirurgicales,  qui  sont 
produites  par  des  forces  étrangères  à  l'individu, 
ou  par  des  causes  individuelles  qui  agissent  mé- 
caniquement ,  comme  l'action  musculaire  ,  dans  la 
production  d'une  hernie,  d'une  luxation,  d'une  frac- 
ture, d'une  rupture,  toutes  les  autres  viennent  d'une 
altération  de  la  nutrition ,  de  l'accroissement  ou  de 
la  fonction  de  formation,  fonction  qu'il  faut  bien  dis- 
tinguer des  autres,  quoique  les  physiologistes  ne 
l'aient  pas  fait  encore.  {Yo\r  ma.  PhysioL  méd.^  t.  I, 
p.  218-19,  347.  Paris,  1832.) 

Caractères  anatQmiques.  —  Les  maladies  organiques 
sont  souvent  uniques  ou  multiples  sous  la  même  es- 
pèce. Elles  se  montrent  dans  tous  les  tissus ,  quoique 
plus  souvent  dans  les  parties  molles  que  dans  les 
parties  dures.  L'étendue  qu'elles  acquièrent  est  trè&- 
variée,  et  leur  forme  ne  l'est  pas  moins.  Sous  cerap^ 
port,  les  unes  semblent  amorphes  ou  sans  forme  spé- 
ciale, comme  le  tubercule  infiltré  dans  les  mailles  des 
tissus,  dont  il  prend  en  partie  la  forme;  les  autres 
ont  des  formes  déterminées,  sphériques  ,  ovalaires, 
comme  le  lipome,  massives  ou  cavitaires,  indivises 
ou  divisées,  ramifiées,  etc.  Leur  organisation  offre 
des  différences  assez  tranchées  pour  qu'on  ait  été 
obligé  de  les  diviser  en  ordres,  en  genres,  en  espèces 
et  en  variétés  déjà  énumérés  (t.  I,  p.  111).  Ainsi, 
celles  dans  lesquelles  le  tissu  d'un  organe  est  trans- 
formé en  un  autre,  un  muscle,  une  artère,  etc.,  en 
os,  du  tissu  cellulaire  en  tissu  fibreux,  sont  des  dé- 
générations;  celles  oîile  tissu  n'est  point  transformé, 


328  CHAPITRE    III.  —   MALADIES    ORGANIQUES 

mais  accru  seulement,  sont  des  hypertrophies;  là  où 
il  est,  au  contraire,  amoindri,  il  y  a  atrophie;  mais 
ces  hypertrophies  et  atrophies  présentent  d'ailleurs 
des  modifications  dans  les  divers  tissus,  suivant 
qu'elles  affectent  tous  les  éléments  d'un  organe,  plu- 
sieurs ou  un  seul.  Les  lésions  organiques  formées 
de  tissus  différents  de  ceux  que  l'on  doit  trouver  nor- 
malement dans  une  partie  ,  en  un  mot  de  tissus 
étrangers  a  une  partie ,  sont  des  formations  mor- 
bides; elles  diffèrent  des  formations  de  l'hypertro- 
phie en  ce  qu'elles  n'augmentent  pas  le  tissu  normal, 
et  parfois  même  l'atrophient.  Mais  qu'elles  viennent 
d'une  dégénération  de  la  nutrition  ou  d'une  lésion 
des  fonctions  de  formation  et  d'accroissement,  ce 
qui  n'est  pas  toujours  aisé  à  distinguer,  elles  peuvent 
donner  lieu  aux  mêmes  phénomènes. 

Symptômes  et  marche  des  maladies  organiques.  —  Leur 
naissance  et  leur  enfance  sont  toujours  mystérieuses, 
à  moins  que  la  maladie  ne  commence  à  la  surface 
de  la  peau;  encore,  souvent  on  ne  les  y  remarque 
que  lorsqu'elles  ont  acquis  déjà  une  certaine  étendue. 
C'est  assez  dire  qu'en  général  elles  ne  présentent 
d'abord  aucun  phénomène  local  qui  puisse  les  faire  re- 
connaître. Mais  à  mesure  qu'elles  prennent  du  déve- 
loppement, l'âge  de  lenr  innocence  se  passe,  et  il  ar- 
rive un  moment  oii  des  phénomènes  pénibles  inspi- 
rant de  justes  inquiétudes,  provoquent  des  recherches 
qui  révèlent  leur  existence,  et  cela  d'autant  plus 
prompteraent  qu'elles  sont  moins  profondément  ca- 
chées et  plus  accessibles  au  toucher  et  à  l'œil. 

Les  troubles  qu'elles  causent  viennent  d'elles- 
mêmes,  plus  souvent  des  parties  voisines,  qu'elles 
gênent,  compriment,  distendent,  dont  elles  embar- 
rassent ou  empêchent  les  fonctions.  Alors  elles  sont 
dans  leur  période  maligne,  dans  leur  période  de 


DE   LA   NUTRITION    (dÉGÉNÉRATIONS).  329 

gravité,  et  si  on  les  abandonne  à  elles-mêmes,  elles 
peuvent  causer  plus  ou  moins  promptement  des 
douleurs  plus  ou  moins  vives,  des  accidents  d'inflam- 
mation, de  suppuration,  d'ulcération,  de  g^angrène  , 
de  fièvre ,  d'amaigrissement ,  de  consomption  et  la 
mort. 

Les  maladies  organiques,  impossibles  à  recon- 
naître dès  leur  naissance,  se  révèlent  quelquefois 
plus  tôt  par  les  troubles  fonctionnels  qu'elles  cau- 
sent dans  le  cerveau,  les  poumons,  que  parla  saillie 
que  des  maladies  organiques  très-superficielles  font 
sentir  au  toucher-,  et  quelque  profondément  qu'elles 
soient,  leur  diagnostic  peut  devenir  très-facile  par 
les  dérangements  fonctionnels  qu'elles  déterminent. 
Leur  diagnostic  peut  d'ailleurs  être  éclairé  par  les 
nombreux  moyens  d'investigation  que  nous  possédons 
aujourd'hui,  et  surtout  par  le  toucher,  le  palper,  la 
percussion ,  l'auscultation ,  les  ponctions  explora- 
trices, le  sondage,  etc. 

Le  pronostic  en  est  trop  varié  pour  en  rien  dire  de 
général. 

Le  traitement  médicamenteux  est,  en  général,  im  - 
puissant.  Le  traitement  chirurgical  a  plus  d'effica- 
cité; mais  il  faut  qu'il  puisse  s'appliquer  à  la  nature, 
à  la  situation,  à  l'étendue  de  la  lésion;  il  faut,  enfin, 
qu'il  puisse  détruire  ou  enlever  la  maladie  par  ex- 
traction, extirpation,  amputation,  cautérisation,  etc., 
sans  tuer  le  malade  ou  l'exposer  à  plus  de  mal  que 
de  bien. 

MALADIES  ORGANIQUES  DE  LA  NUTRITION  (DÉGÉNÉRATIONS). 

Ces  afifections,  qui  paraissent  résulter  de  la  dégé- 
nération,  de  l'altération  de  la  nutrition,  ne  sont  pas 
tellement  claires  dans  leur  pathogénie  qu'elles  ne 


330  CHAPITRE   III.  —  MALADIES    ORGANIQUES 

permettent  aucun  doute  à  cet  égard.  Quoi  qu'il  ea 
soit,  nous  le  répétons,  nous  regardons  comme  telles 
les  altérations  des  tissus  blancs  ,  rétractés  et  indurés 
ou  ramollis 5  les  transformations  d'un  tissu  en  un  au- 
tre, du  tissu  cellulaire  devenu  fibreux-,  du  musculaire 
devenu  graisseux,  celluleux;  de  divers  tissus  deve- 
nus cartilagineux,  osseux,  pierreux,  etc.  Ces  mala- 
dies sont,  en  général,  moins  pénibles  et  moins  graves 
par  leurs  symptômes  et  leur  marche  que  les  organi- 
ques en  général.  Souvent  même  elles  prennent  peu 
de  développement,  -restent  bientôt  stationnaires  et 
sont  médiocrement  gênantes.  Il  y  a  même  des  al- 
térations matérielles  de  ce  genre  qui ,  n'étant  ni  pé- 
nibles, ni  dangereuses,  ne  sont  pas  des  maladies, 
mais  de  simples  anomalies. 

MALADIES    ORGANIQUES    DE    l'aCCROISSEMENT. 

Nous  savons  déjà  qu'elles  consistent,  les  unes  dans 
l'hypertrophie,  les  autres  dans  l'atrophie  d'un  tissu, 
d'un  organe,  d'une  partie  ou  de  la  totalité  du  corps. 
Mais  comme  elles  présentent  peu  de  caractères  com- 
muns ou  généraux,  comme  il  y  en  a  fort  peu  de  com- 
munes à  toutes  les  parties  du  corps,  comme  enfin  il 
y  en  a  peu  qui  soient  du  ressort  de  la  chirurgie, 
nous  n'en  aurons  que  quelques-unes  à  décrire  ou  à 
mentionner.  J'y  rapporterais  les  tumeurs  sanguines 
(anévrismes,  varices,  tumeurs  érectiles  sous  le  nom 
commun  de  vaso-morbies)  ^  si  elles  ne  comprenaient 
aussi  des  lésions  de  formation  et  de  simples  dilata- 
tions. Je  n'en  parlerai  donc  que  plus  bas,  à  cause  de 
la  complexité  de  leur  nature. 

Des  hypertrophies.  —  Elles  sont  caractérisées  par 
un  excès  de  développement  local  ou  général  à  tout  le 
corps,  sans  autre  altération,  sans  dérangement  dans  la 


DE    L  ACCROISSEMENT.  331 

disposition,  dans  les  lois  des  éléments  normaux,  et 
surtout  sansaddition  d'éléments  anormaux.  A  l'hyper- 
trophie générale  doivent  être  rapportés  le  géantisme, 
la  polysarcie,  etc.,  qui  ne  sont  pas  de  notre  objet; 
à  l'hypertrophie  locale  le  lipome,  qui  est  de  notre 
ressort. 

Des  atropbies.  —  Affections  opposées  aux  précé- 
dentes, dont  il  sera  surtout  parlé  dans  la  pathologie 
particulière,  et  qui  sont  aussi  locales  ou  générales. 

DU    LIPOME. 

Tumeur  par  hypertrophie  du  tissu  graisseux. 

Causes  obscures  et  peu  connues  ;  prédisposition  lo- 
cale, quelquefois  diathésale,  parfois  hérédité;  peut- 
être  le  sexe  fémJBio. 

Ëtaî  anatomique.  -^  Nombre,  Le  lipome  est  le  plus 
souvent  solitaire,  quelquefois  multiple.  Plusieurs  fois, 
j'en  ai  vu  deux  ou  trois  sur  le  même  sujet.  Marjolin  a 
observé  à  la  Salpêtrière,  une  femme  qui  en  portait 
plus  de  cent ,  doqt  les  plus  gros  avaient  le  volume 
d'uue  noix,  M.  Vidal  parle  d'un  vieillard  dont  Se  corps 
était  couvert  de  lipomes  de  toutes  grosseurs,  depuis 
celle  d'une  pustule  de  variole  jusqu'à  celle  d'une  tête 
de  foetus  à  terme  (Traité  de  Path.  ext.^  t.  I,  p.  258). 
Alihert  a  figuré  dans  sa  Nosologie  naturelle  un  cas  de  ce 
genre,  —  Siège,  suriout  là  où  il  y  a  du  tissu  cellulaire 
adipeux  en  abondance;  au  dos,  aux  épaules,  aux  bras, 
aux  lombes,  à  l'entour  des  mamelles,  au  cou,  dans 
l'épaisseur  des  parois  de  l'abdomen.  Pelletan  en  a 
rencontré  deux  exemples  entre  le  vagin  et  le  rectum 
[Cliniq.  chir,,  t.  I,  p.  203,  206).  Jamais,  dit-on,  à  la 
paume  des  mains,  ni  à  la  plante  des  pieds  ;  cependant 
le  même  Pelletan  a  vu  un  lipome  occupant  la  face  in- 
terne du  pouce  et  de  la  main  gauche,  s'étendant  vers 


332  CHAPITRE   III.    —   MALADIES   ORGANIQUES. 

la  paume  de  la  main,  en  couvrant  les  muscles  de  l'émi- 
nence  Ihénar,  jusqu'aux  métacarpiens  (/6.,  p.  210)-, 
très-rare  aussi  à  la  tête.  M.  Chassaignac  a  pourtant 
présenté  à  la  Société  anatomique  une  tumeur  grais- 
seuse qui  s'était  développée  entre  le  péricrâne  et  les 
muscles  épicraniens(JBM//.  soc.anat.,  an.  1836,  p.  139). 
—  Volume  très-variable,  depuis  celui  d'un  pois  jus- 
qu'à celui  de  la  tête  d'un  adulte  et  au  delà.  En  voici 
quelques  exemples.  M.  Abernethy  rapporte  que 
M.  Cline  a  enlevé  un  lipome  qui  pesait  1 4  à  15  livres. 
A.  Cooper  en  a  enlevé  un  de  14  livres,  et  un  au- 
tre de  37  livres,  indépendamment  du  sang  qui  s'y 
trouvait  compris  (S.  Cooper,  Dict.,  t.  II,  p.  533). 
Pellelan  en  a  emporté  un  de  22  livres  {Cliniq.,  t.  I, 
p.  214).  Un  jeune  homme  de  dix-huit  ans,  pesant 
169  livres,  quoique  maigre  et  d'une  médiocre  stature, 
portait  entre  les  deux  épaules  deux  tumeurs  lon- 
gues de  8  pouces  et  larges  de  3  ;  une  troisième, 
moins  volumineuse ,  sous  l'aisselle  droite  ;  une 
quatrième  de  là  pouces  de  long  sur  6  de  large, 
à  l'angle  inférieur  du  scapulum;  une  cinquième,  un 
peu  plus  bas,  qui  avait  6  pouces  de  long  et  5  de 
large  5  une  sixième,  à  la  hanche  droite,  plus  grosse 
que  la  tête  d'un  homme  5  une  septième,  plus  petite, 
au-dessous  du  grand  trochanter;  enfin,  une  huitième, 
très-volumineuse,  qui  s'élevait  à  l'hypochondre  gau- 
che, et  faisait  une  saillie  grosse  comme  le  mollet; 
elle  était  longue  de  3  pieds,  et  sa  base  avait  3  pieds 
de  circonférence,  elle  pesait  46  livres  {Dict.y  S.  Coo- 
per, article  cité).  Chez  un  jeune  homme,  opéré  par 
M.  Gensoul  (de  Lyon),  et  qui  en  présentait  un  grand 
nombre,  l'une  des  tumeurs,  reposant  sur  le  bas  des 
lombes  et  sur  le  sacrum,  s'étendait  en  forme  de  sac 
jusqu'au  jarret,  de  sorte  que  le  malade  était  renversé' 
en  arrière  par  cet  appendice  (Pautrier,  Thèse,  183i). 


DU    LIPOME.  333 

J'en  ai  enlevé  avec  succès  une  entre  les  deux 
épaules,  deux  fois  grosse  comme  la  tète,  une  de  la 
cuisse  qui  était  plus  grosse  encore,  et  dont  la  copie 
en  cire  est  déposée  au  musée  anatorao-pathologique 
de  la  Faculté  de  Paris,  ainsi  que  celle  d'une  autre 
beaucoup  plus  grosse  opérée  par  M.  Velpeau. 

Forme  ordinairement  arrondie,  à  base  large,  à  som- 
met obtus,  demi-sphérique  ou  ovoïde,  quelquefois 
cyiindroïde  (Pelletan,  1.  c,  p.  203,  206);  surface 
unie,  mais  le  plus  souvent  inégale,  bosselée,  et  comme 
lobulée;  rarement  le  lipome  est  pédicule.  J'en  ai  ce- 
pendant enlevé  un  de  ce  genre  en  1850  {Bull,  de  la 
Soc,  anat.  1850,  t.  VI,  p.  88). 

Propriétés  sensibles,  consistance  mollasse  avec  un  peu 
d'élasticité,  pas  de  changement  de  couleur  à  la  peau  5 
pesanteur  spécifique  peu  considérable,  à  cause  de  la 
prédominance  du  tissu  graisseux. 

Structure  graisseuse.  La  tumeur  est  formée  d'une 
trame  celluleuse  lâche,  à  grandes  mailles,  renfermant 
les  vésicules  graisseuses  5  cette  trame  enveloppe  !a 
tumeur  sans  constituer  up  véritable  kyste  5  elle  est 
lâchement  unie  par  des  tractus  celluleux  aux  parties 
voisines.  Les  vésicules  graisseuses  ont  le  même  vo- 
lume et  le  même  aspect  qu'à  l'état  normal;  c'est  ce 
qui  a  fait  dire  que  le  lipome  n'était  qu'une  obésité  par- 
tielle. On  a  plusieurs  fois  trouvé  des  concrétions  osseu- 
ses au  centre.  (V.  Bull.  Soc.  anat.,  ann.  1841,  p.  10,  et 
ann.  1 848,  p.  1  ô.)  D'autres  fois,  des  vacuoles,  des  ca- 
vités renferment  une  matière  séreuse  plus  ou  moins 
épaisse.  La  consistance  du  lipome  est  parfois  augmen- 
tée partiellement  par  la  transformation  de  la  trame  cel- 
luleuse en  tissu  fibreux.  J'en  ai  enlevé  un  sur  le  front; 
il  avait  une  cavité  centrale  qui  présentait  de  petites 
tumeurs  fibreuses  pédiculées  saillantes  à  rintérieur, 
etc.  Ordinairement  les  vaisseaux  du  lipome  sont  fins. 


334  CHAPITRE   III.  —  MALADIES    ORGANIQUES. 

Cependant  ceux  qui  sont  très-gros  peuvent  être  cou- 
Terts  d'un  réseau  veineux  variqueux  très-cansidé- 
rable,  comme  celui  de  M.  VeJpeau  cité  plus  haut. 

Syvipiômes.  —  Presque  toujours  indolent,  le  lipome 
ne  gêne  qiie  par  son  poids;  néanmoins  il  peut  être 
douloureux  (Morgagni,  Le«r€  50,  n°  î'è). 

Symptômes  de  voisitiagë^-^^  Troubles  fonctionnels  dé- 
terminés par  le  volume  de  la  tumeur,  variantes  sui- 
vant la  région  qu'elle  afiPecte. 

Marche.  —  Invasion  le  plus  souvent  inaperçue. 
L'affection  n'est  reconnue  que  quand  elle  a  déjà  ac- 
quis un  certain  volume.  L'accroissement  est  très*- 
lent,  quelquefois  coupé  de  périodes  stationnaires  ; 
les  progrès  définitifs  peuvent  être  poussés  très4oin  : 
nous  en  avons  cité  des  exemples.  D'autres  fois,  la 
tumeur  s'arrête  à  des  dimensions  médiocres,  et  per- 
siste dans  cet  état.  D'autres  fois,  elle  s'enflamme,  ir- 
rite et  enflamme  la  peau,  qui  rougit  et  s'ulcère.  Ces 
accidents  sont  le  plus  souvent  déterminés  par  deîs 
violences  extérieures,  chocs,  pressions,  froissements 
répétés.  —  Influences.  Quand  le  malade  dont  Littré  a 
parlé  faisait  un  excès  alcoolique,  sa  tumeur  se  goâ^ 
fiait  pendant  plusieurs  jours  {Ilist.  Acad,  r.  des  Se, 
pour  1709),  etc. 

Il  est  bien  avéré  aujourd'hui  qu-e  le  lipome  ne  peut 
pas  dégénérer  en  cancer,  en  ce  sens  qu'il  ne  se  trans- 
forme pas  en  un  tissu  de  nature  cancéreuse;  mais  on 
reconnaît  qu'il  pourrait  être  envahi  et  remplacé  pa>r 
celui-ci,  bien  que  cette  vue  théorique  n'ait  pas  ea^ 
core  été  confirmée  par  des  faits  authentiques.  Ce 
qui  a  surtout  fait  croire  à  la  dégénérescence  du  li- 
pome, c'est  que  le  stéatome ,  que  l'on  regardait 
comme  son  second  degré,  a  été  souvent  confondu 
avec  des  encéphaloïdes,  et  que,  d'un  autre  côté,  l'é- 
lément graisseux  se  trouve  parfois  mêlé  en  quantité 


DU   LIPOME.  335 

assez  considérable  dans  des  tumeurs  véritablement 
cancéreuses. 

Diagnostic^  —  Le  lipome  a  pour  caractères  diagnos- 
tics, sa  forme,  sa  situation,  sa  mollesse  comme  fluc- 
tuante, sa  mobilité,  son  insensibilité. 

Le  lipome  pourrait  être  confondu  avec  des  abcès 
froids,  des  tumeurs  encéphaloïdes  en  voie  de  ramol- 
lissement, des  tumeurs  fongueuses  sanguines  sous- 
cutanées;  des  kystes,  etc..  Les  abcès  froids  présen- 
tent rarement  des  bosselures,  ils  ont  été  pâteux  avant 
de  se  ramollir  et  de  devenir  fluctuants-,  d'ailleurs  une 
ponction  exploratrice  n'empêche  pas  d'imprimer  un 
mouvement  de  circonduction  au  trois-quarts  plongé 
dans  la  tumeur,  et  peut  fournir  du  pus.  Une  tumeur 
encéphaloïde  présente  une  forme  moins  régulière- 
ment arrondie;  il  y  a  bien  de  la  fluctuation,  mais  avec 
rénitence  élastique,  avec  vibratilité  à  la  percussion, 
avec  douleurs  lancinantes  -,  enfin  une  aiguille  enfoncée 
dans  la  masse  cérébriforme  pourra  encore  s'y  mou- 
voir un  peu  latéralement  ^  dans  un  lipome  elle  ne  le 
pourrait  pas.  Dans  les  tumeurs  fongueuses  sanguines, 
il  y  a  ordinairement  vascularisation  et  coloration 
rouge  ou  bleuâtre  de  la  peau  à  l'endroit  de  la  tumeur, 
afiaissement  facile  de  celle -ci  par  la  compression, 
et,  au  contraire,  gonflement  quand  on  comprime 
au-dessus  ou  au-dessous,  suivant  qu'elle  est  veineuse 
ou  artérielle.  Une  ponction  donnerait  lieu  à  une  effu- 
sion de  sang.  Les  kystes  sont,  en  général,  plus  sphé- 
riques,  plus  lisses  à  leur  surface  ,  plus  fermes,  la  fluc- 
tuation est  plus  élastique,  la  ponction  exploratrice 
donne  issue  au  liquide  que  contient  le  kyste.  Ce- 
pendant il  y  a  des  cas  de  diagnostic  obscurs  ou  impos- 
sibles, par  suite  de  l'obscurité  ou  du  manque  de  cer- 
tains caractères. 

Pronostic  peu  grave.  Les  lipomes  incommodent  sur- 


336  CHAPITRE   III.    —   MALADIES   ORGANIQUES. 

tout  par  leur  volume  et  la  gêne  qu'ils  peuvent  appor- 
ter dans  les  fonctions  des  organes  voisins  ;  il  faut  alors 
les  opérer,  et  alors  il  en  résulte  les  dangers  inhérents 
à  toute  ablation  sans  section  osseuse.  S'ils  sont  très- 
volumineux  et  couverts  de  veines  variqueuses,  le 
danger  peut  être  très-grand.  Il  y  a  encore  danger 
quand  la  tumeur  a  son  siège  dans  une  région  remplie 
de  vaisseaux  et  de  nerfs  importants,  le  cou,  par  exem- 
ple, comme  dans  le  cas  de  Pelletan. 

Traitement.  —  Si  la  tumeur  est  petitCj  stationnaire,  ce 
qui  est  rare,  occupant  une  région  où  elle  n'incom- 
moae  pas,  on  peut  la  négliger^  dans  le  cas  contraire, 
il  faut  recourir  à  l'ablation,  car  les  médications  topi- 
ques dites  résolutives  ou  fondantes  sont  sans  action  ; 
la  cautérisation  serait  absurde,  la  ligature  mauvaise. 
Les  moyens  rationnels  d'ablation  sont  l'extirpation, 
l'amputation,  l'excision.    - 

Extirpation.  —  Si  la  tumeur  est  peu  volumineuse,  la 
peau  saine  comme  d'habitude,  et  modérément  dis- 
tendue, on  pratique  sur  la  tumeur  une  incision 
en  long,  en  T,  en  croix  ou  en  V,  suivant  les 
dimensions,  la  forme,  le  siège  dé  celle-ci,  et  on  dis- 
sèque les  lambeaux.  La  surface  extérieure  de  la  tu- 
meur étant  mise  à  découvert,  on  la  détache  des  par- 
ties sous-jacentes  par  simple  énucléation  avec  le  doigt, 
le  manche  d'un  scapel,  une  spatule,  etc.  Si  l'on  ren- 
contre une  sorte  de  pédicule,  constitué  par  des  vais- 
seaux plus  ou  moins  volumineux  pénétrant  dans  la 
tumeur,  on  peut  soit  les  couper  pour  les  lier  ensuite, 
soit  lier  ce  pédicule  et  couper  au-dessous  du  fil , 
comme  l'ont  fait  plusieurs  chirurgiens. 

Dans  la  plupart  des  cas,  les  vaisseaux  ne  méritent 
pas  la  ligature.  M.  Gensoul  a  proposé  un  procédé 
très-expéditif,  mais  qui  ne  convient  que  lorsque  le 
lipome  repose  sur  une  partie  dépourvue  de  vaisseaux 


DU   LIPOME.  337 

et  de  nerfs  importants,  et  à  la  surface  de  laquelle  on 
peut  glisser  la  lame  d'un  couteau.  11  passe  sous  la  tu- 
meur en  perçant  la  peau  d'outre  en  outre,  un  grand 
couteau  étroit  à  un  seul  tranchant-,  tournant  ensuite 
le  tranchant  vers  lui,  il  fend  la  masse  graisseuse  d'un 
seul  coup,  de  dedans  en  dehors;  puis,  renversant  les 
deux  moitiés  de  chaque  côté,  il  les  arrache  avec  la 
main  (Pautrier,  Thèse  citée).  Pour  plus  de  rapidité 
encore,  plongez  le  couteau  sous  la  tumeur,  le 
tranchant  tourné  vers  le  sommet,  et  fendez  la 
d'un  trait  de  la  base  au  sommet.  Après  l'extirpa- 
tion, on  réapplique  les  lambeaux,  qui,  d'abord  trop 
grands ,  ne  tardent  pas  à  revenir  sur  eux-mêmes 
et  à  recouvrir  exactement  la  surface  de  la  plaie;  on 
réunit  avec  des  bandelettes  agglutinatives  ou  des 
points  de  suture,  et  on  recouvre  le  tout  de  charpie 
mollette  maintenue  par  un  bandage.  La  guérison  a 
ordinairement  lieu  par  première  intention. 

Si  la  partie  profonde  de  la  tumeur  se  trouvait  unie 
intimement  à  de  gros  vaisseaux  ou  bien  à  de  gros 
cordons  nerveux,  il  vaudrait  mieux  laisser  ces  por- 
tions adhérentes  que  de  s'exposer  aléser  les  organes. 

Amputation.  —  Si  la  masse  graisseuse  est  très-volu- 
mineuse, que  la  peau  soit  très-amincie  ou  adhérente 
à  son  sommet,  on  renfermera  dans  une  double  inci- 
sion demi-elliptique  la  portion  altérée  de  tégument 
et  on  l'emportera  avec  la  tumeur.  On  peut  encore 
l'amputer  à  lambeaux  lorsque  la  tumeur  est  pédicu- 
lée  et  réunir  par  une  suture  enchevillée.  La  guérison 
se  fait  alors  très-promptement ,  comme  je  l'ai  vu 
arriver  à  une  malade  à  qui  j'emportai  un  lipome  de 
la  grosseur  du  poing  et  dont  le  pédicule  avait  trois  ou 
quatre  centimètres  de  diamètre.  Si  le  pédicule  était 
d'un  centimètre  de  diamètre  on  pourrait  se  borner  à 
l'exciser  d'un  coup  de  bistouri  ou  de  ciseaux. 

22 


338  CHAPITRE   I.    —    MALADIES   ORGANIQUES. 

Je  ne  puis  rien  dire  du  hachis  sous-cutané,  que 
M.  Bonnet,  de  Lyon,  a  essayé  de  pratiquer  dans  le 
lipome,  en  le  divisant  en  tout  sens  sous  la  peau  avec 
un  ténotome.  Je  ne  l'ai  jamais  essayé.  {BuUet.  thé- 
rap.,  t.  35,  p.  61.) 

Le  fait  suivant  donnera  des  exemples  de  plusieurs 
des  assertions  émises  dans  cet  article. 

Observation  de  lipome  de  la  fesse  recueillie  par  M.  Broca. 
—  Louise  Voillot,  âgée  de  cinquante  et  un  ans,  bro- 
cheuse, est  entrée  le  13  août  1849  à  la  Charité,  dans 
le  service  de  M.  Gerdy.  Elle  jouit  d'une  assez  faible 
santé  et  a  cessé  d'avoir  ses  règles  il  y  a  quatre  ans. 
Il  y  a  vingt  ans  elle  commença  à  sentir,  en  arrière  du 
pli  de  la  fesse  gauche,  une  petite  tumeur  qui  la  gê- 
nait, mais  qui  n'était  point  douloureuse.  Elle  exer^ 
çait  déjà  depuis  longtemps  la  profession  de  bro- 
cheuse, ce  qui  la  contraignait  à  être  assise  au  moins 
douze  heures  par  jour.  Cette  tumeur,  à  cette  époque, 
était  peu  volumineuse,  efiiiçait  le  pli  de  la  fesse,  mais 
ne  faisait  pas  de  saillie  à  l'extérieur.  Pendant  plu- 
sieurs années  cette  tumeur  resta  stationnaire,  ou  du 
moins  ne  s'accrut  que  fort  lentement.  H  y  a  dix  ans, 
elle  était  encore  profonde,  régulière,  ne  faisant  sous 
le  pli  de  la  fesse  qu'une  saillie  fort  légère,  eu  égard  à 
l'étendue  de  sa  base.  Depuis  cette  époque  la  tumeur 
s'est  accrue  d'une  manière  très-irrégulière.  Elle  s'est 
étranglée  et  partagée  en  deux  tumeurs  :  l'une  inté- 
rieure, l'autre  extérieure  et  pendante  du  volume  du 
poing. 

Aujourd'hui  la  tumeur  est  tr^s-molle,  presque  fluc- 
tuante dans  sa  partie  extérieure,  mais  il  est  aisé  de 
voir  que  cette  fluctuation  n'est  qu'apparente;  elle 
n'est  pas  douloureuse,  même  à  la  pression,  et  n'est 
réellement  gênante  que  par  son  volume. 

Il  y  a  quinze  jours,  une  vieille  femme,  qui  fond  les 


DU   LIPOME.  339 

ItimeuTS,  lui  fit  faire  des  onctions  avec  de  l'essence 
de  thérébenline,  La  peau  rougit,  s'enflamma,  s'ul- 
céra. Malgré  tous  les  soins,  cette  ulcération  n'ayant 
pu  guérir,  et  la  malade  ne  pouvant  ni  s'asseoir,  ni 
se  coucher  sur  sa  tumeur,  elle  a  pris  le  parti  de  s'en 
faire  enfin  débarrasser. 

Le  20  août,  M.  Gerdy  en  pratique  l'ablation  en 
faisant  deux  lambeaux  demi -circulaires  unis  à 
leur  base.  La  peau  qui  recouvre  la  base  àe  la  tu- 
meur est  conservée.  Une  dissection  des  plus  faciles 
permet  d'extraire  la  partie  profonde  de  la  tumeur. 
L'aponévrose  sous-cutanée  est  à  nu  dans  le  fond  de 
la  plaie,  et  on  aperçoit  le  relief  que  forme,  sous  cette 
aponévrose,  le  bord  inférieur  du-  grand  fessier;  il 
reste  une  plaie  linéaire  qui  a  huit  à  dix  centimètres 
de  long.  Elle  est  réunie  par  une  suture  enchevillée 
et  guérit  en  quelques  jours,  par  cicatrisation  immé- 
diate. 

Examen  de  la  tumeur.  —  La  base  est  un  lipome 
ordinaire,  large  de  dix  centimètres,  circulaire,  for^ 
mant  comme  un  gâteau  aplati.  Au  niveau  de  l'étran> 
glement  en  bissac,  on  voit  une  espèce  d'anneau  fi> 
breux  constitué  par  le  derme  ou  plutôt  par  ses  fibres 
profondes.  Il  est  évident  que  la  tumeur  a  éraillé  les 
couches  profondes  de  la  peau  et  a  dilaté  au^  delà 
de  cette  éraiilure  le  reste  de  soa  épaisseur.  La 
peau  qui  recouvre  la  portion  herniée  de  la  tumeuï!  est 
amincie  ;  en  approchant  do:  sommet,  elle  devient  de 
plus  en  plus  adhérente.  Là  le  tissu  du  lipome  est  plus 
dense  et  en  même  temps  plus  friable.  Des  vaisseaux 
nombreux  parcourent  ce  tissu,  qui  est  évidemment  le 
siéged'uneinflammation  chronique.  Ausommetlapeau 
est  rouge  ou  plutôt  violacée,  sans  épiderme  mais  non 
ulcérée;  c'est  comme  la  surface  suppurante  d'un  vé- 
sicatoire  5  il  n'y  a  d'ulcération  véritable  que  dans 


340       CHAPITRE  III.  —  MALADIES  ORGANIQUES. 

une  étendue  de  un  centimètre,  tout  au  sommet.  Là, 
la  peau  est  détruite,  le  fond  de  l'ulcère  répond  à  Ja 
substance  altérée  du  lipome.  Il  y  avait  gêne  à  la  cir- 
culation en  retour,  par  suite  de  l'étranglement. 

Du  STÉATÔME.  —  Le  stéatôme  est  une  affection  mal 
connue,  mal  caractérisée ,  parce  qu'elle  est  rare, 
parce  que  Ton  a  confondu  sous  ce  nom  différentes 
productions  dont  plusieurs  se  rapprochent  des  di- 
verses dégénérations  ou  formations  morbides  fibreu- 
ses ,  indurées  ,  squirrheuses  ,  encéphaloïdes  ,  etc. 
Cette  conclusion  ressort  de  la  description  qu'en  a 
donnée  Boyer  {MaLchir.,  t.  II,  p.  407,  408,  410,  etc.), 
et  surtout  de  cette  circonstance  sur  lacjuelle  il  in- 
siste, que  le  stéatôme  dégénère  souvent  en  cancer. 
Telle  est  la  raison  pour  laquelle  plusieurs  auteurs 
contemporains  veulent  rayer  de  la  science  le  mot 
stéatôme.  Quoi  qu'il  en  soit,  il  existe  réellement  des 
tumeurs  graisseuses  qui  offrent  dans  certains  points 
une  substance  plus  dense,  plus  blanche  que  le  reste. 
Nous  avons  trouvé  et  cité  plus  haut  des  exem- 
ples de  ces  lipomes  complexes.  M.  Lebert  en  cite 
également  des  cas  qui  seront  relatés  plus  bas.  Enfin, 
il  y  a  des  tumeurs  fibro-cellulaires,  qui  diffèrent  du 
lipome  comme  des  cancers.  Nous  assurons  même  que 
l'anatomie  pathologique  aura  encore  d'autres  distinc- 
tions à  établir  ici,  et  surtout  à  mieux  différencier 
qu'elle  ne  l'a  fait  jusqu'à  ce  jour. 

Caractères  anatomiques.  —  Siège  surtout  à  l'extérieur, 
volume  variable,  pouvant  devenir  très-gros  ;  forme 
arrondie  à  surface  plus  ou  moins  bosselée,  à  base 
large.  —  Propriétés  sensibles.  Consis,is^nce  plus  grande 
que  celle  du  lipome ,  résistance  molle  et  pâteuse 
comme  du  suif  ;  poids  plus  considérable  que  celui 
du  lipome. —  Structure.  1°  Enveloppe  celluleuse,  mais 
non  membraneuse,  envoyant  des  prolongements  di- 


DU    LIPOME.  341 

Tersement  entrecroisés  dans  la  tumeur ,  et  peu 
adhérents  aux  parties  voisines.  2°  Matière  contenue. 
C'est  une  substance  graisseuse  plus  blanche,  plus 
compacte  que  celle  du  lipome;  la  graisse  ne  pré- 
sente pas  ses  vésicules  normales,  elle  existe  en  masse 
concrète.  Aussi  l'apparence  générale  en  est-elle  ho- 
mogène et  comme  lardacéej  de  là  les  erreurs  de 
diagnostic  que  nous  signalions  en  commençant.  J'en 
ai  rencontré  quelques  exemples  dont  un  a  été  pré- 
senté k  la  Société  anatomique  par  M.  Goffin,  mon 
interne.  Il  s'agissait  d'une  femme  de  soixante-cinq  ans 
qui  le  portait  depuis  plus  de  dix-huit  mois.  En  voici 
l'extrait  inséré  dans  les  bulletins  de  cette  société  : 
«  Cette  tumeur  était  située  en  partie  sous  le  deltoïde 
du  côté  gauche,  l'autre  partie  semblait  faire  hernie 
entre  les  fibres  du  grand  pectoral  et  du  deltoïde.  La 
peau  n'était  pas  altérée.  Elle  était  seulement  sillon- 
née par  quelques  veines.  L'état  de  la  malade  était 
excellent,  rien  ne  permettait  de  soupçonner  une  ca- 
chexie cancéreuse.  On  fit  une  ponction  à  la  tumeur, 
et  il  ne  sortit  rien  par  la  canule  du  trois-quarts.  Alors, 
sans  préciser  la  nature  de  cette  tumeur ,  M.  Gerdy 
en  fit  l'ablation.  On  trouva  un  lipome  bilobé  d'une 
consistance  assez  considérable,  ce  qui  rendait  le  dia- 
gnostic difficile.  A  la  coupe ,  il  offre  une  coloration 
beaucoup  plus  blanche  que  celle  d'un  autre  lipome,  que 
M.  Coffin  met  sous  les  yeux  de  la  Société.  Les  cellules 
qui  constituent  cette  tumeur  contiennent  une  matière 
grasse,  beaucoup  plus  consistante  que  la  plupart  des  tu- 
meurs de  cette  espèce.  »  {Bullet.  de  la  Soc.  anat., 
t.  XXIII,  p.  127.)  M.  Lebert,  qui  admet  aussi  l'exis- 
tence du  stéatôme,  a  constaté  à  l'aide  du  microscope 
que  la  matière  graisseuse  y  existe  à  l'état  de  gra- 
nules. 

Les  symptômes,  la  marche  sont,  à  part  quelques 


342  CHAPITRE    III.  —   MALADIES    ORGANIQUES. 

différences  signalées  plus  haut,  les  mêmes  que  pour 
le  lipome;  il  réclame  le  même  traitement. 

Dd  cboléstéatome. — M.  Lebert  décrit  sous  ce  fiom 
une  sorte  de  tumeur  graisseuse  déjà  signalée  par 
MuUer  et  M.  Gruveilhier  {Anat.  paih.,  1.  II,  tab.  4),  et 
dans  laquelle  domine  la  choléstérine.  Les  caractères 
extérieurs  de  la  tumeur  sont  les  mêmes  que  dans  les 
formes  précédentes  5  elle  s'en  distingue  par  son  as- 
pect feuilleté  et  nacré;  le  microscope  y  fait  recon- 
naître des  cristaux  de  choléstérine  en  grand  nombre, 
quelquefois  imbriqués.  C'est  encore  là  une  simple 
variété  anatomique. 

Historique  du  lipome.  —  On  sait  quelle  confusion  a 
régné  longtemps  dans  l'histoire  des  tumeurs,  que  les 
recherches  anatomo  -  pathologiques  modernes  ont 
seulement  commencé  de  débrouiller.  Les  anciens 
appelaient  stéatôme  une  tumeur  enkystée  renfer- 
mant une  matière  suifeuse  (V.  Y  Historique  des  Kystes). 
Plus  tard  ce  nom  et  ceux  de  natta  (Ingrassias,  de 
tmn.  prcet.  nat.)^  de  sarcome  furent  donnés  aux  amas  de 
matière  graisseuse  revêtus  ou  non  d'une  enveloppe 
ou  kyste.  Littre,  le  premier  (/Jisf.  dcTAcad.  R.  des  se, 
ann.  1709),  proposa  de  séparer  des  tumeurs  suifeuses 
ou  stéatômes,  celles  qui  sont  formées  de  la  graisse 
molle  ou  d'apparence  normale  et  auxquelles  il  donna 
le  nom  de  lipomes.  Cette  expression,  généralement 
admise  aujourd'hui,  n'a  cependant  pas  obtenu  l'ap- 
probation de  tous  les  auteurs  du  siècle  dernier.  Mor- 
gagni  s'attacha  à  démontrer,  à  l'aide  de  faits  emprun- 
tés aux  différents  auteurs  ou  recueillis  par  lui,  que 
ces  productions  doivent  être  regardées  commede  véri- 
tables hypertrophies  du  tissu  adipeux.  {Lettre  ôO, 
nos  22-25.) 


FORMATIONS    MORBIDES.  343 

FORMATIONS   MORBIDES    OU  MORBIFOSMATIOISS. 

Productions  accideatelles  des  auteurs  modernes. 

MALFORMATIONS    OU    MONSTRUOSITÉS. 

Je  veux  parler  sous  ce  Kom  des  lésions  de  dé- 
veloppement conhues  sous  les  noms  d'anomalies,  de 
monstruosités,  de  déviations  organiques.  Je  n'en  veux 
dire  que  peu  de  mots  parce  qu'elles  sont  presque 
toutes  incurables,  inopérables,  et  qu'il  serait  peut- 
être  déplacé  de  traiter  dans  un  ouvrage  de  chi- 
rurgie pratique  d'une  question  d'anatomie  et  de 
physiologie  pathologique  générale  qui  ne  conduit  k 
aucune  application  chirurgicale  générale.  Nous  ren- 
voyons par  conséquent  à  la  pathologie  spéciale  pour 
ce  que  nous  avons  à  en  dire. 

Les  malformations  sont  produites  par  des  lésions 
de  facultés  et  de  fonctions,  encore  imparfaitement 
connues,  malgré  les  travaux  de  beaucoup  d'hommes 
célèbres  du  siècle  dernier  et  de  celui-ci. 

Je  dirai  seulement,  parce  que  aujourd'hui  on  ne  me 
paraît  pas  bien  connaître  Texistence  de  ces  faits,  que 
lesgermes  renferment  les  principes  de  propriétés  ou  de 
facultés  futures  avant  même  de  posséder  les  organes 
qui  jouiront  plus  tard  de  ces  facultés  :  que  dès  lors 
ces  principes,  qui  sont  eux-mêmes  des  facultés,  jouent 
nécessairement  un  grand  rôiedansla  production  d'une 
foule  de  monstruosités,  particulièrement  dans  celles 
qui  viennent  héréditairement  du  côté  maternel,  et  que 
les  faits  de  cette  nature  prouvent  évidemment  un  vice 
des  germes  antérieur  à  la  fécondation  et  à  l'évolution 
embriogénaire.  Je  renvoie  d'ailleurs  aux  auteurs  qui 
se  sont  le  plus  occupés  de  cette  question  difficile 
et    mystérieuse.  (Winslow  5    Remarq.  sur   les   monstr.. 


344  CHAPITRE    III.  —    MALADIES    ORGANIQUES. 

Acad.des  Se,  1733-34-40-42;  Lemerj^Surlesmonstr., 
ibid.,  1739,  p.  260  et  p.  305  -,  Haller,  De  monslris,  Got- 
ting.,  1751-,  Regoault,  les  Écarts  de  La  nature,  etc., 
Paris,  1808.  in-fol.-,  J.-F.  Meckel,  Tab.  anat.,  Leip- 
sick,  1817-26,  etDescript.  monstrorum^  ibid..  1826,  in-4''5 
E.  Geoffroy  Saint-Hilaire,  Philos,  anat.,  Paris,  1823  5 
Annal,  des  se.  nat.^  1825-,  Mém.  du  Muséum,  1826; 
Journ.  compl.  du  Dict.  des  se.  méd.,  t.  XXI®,  XXXI V^, 
etc.  Voyez  surtout  Is.  Geoffroy  Saint-Hilaire,  Térato- 
logie, 1832-7;  Serre,  dans  Mém.  de  CAcad.  des  se, 
t.  XI,  etc.) 

KYSTES,    LOUPES. 

Poches  OU  capsules  de  formation  morbide,  ouvertes 
comme  les  kystes  folliculaires  ou  closes,  dilatées  et 
souvent  distendues  par  la  matière  qu'elles  contien- 
nent. On  en  rapproche  des  poches  naturelles,  comme 
les  bourses  muqueuses  remplies  de  liquide,  parce 
qu'elles  présentent  des  caractères  analogues  et  se 
guérissent  par  des  moyens  analogues. 

Causes  individuelle,  locale  ou  diathésale ,  en  sorte 
que  la  maladie  se  développe  sans  cause  extérieure, 
spontanément,  dans  un  point  ou  sur  plusieurs  points 
différents  et  est  solitaire  ou  multiple.  Quelquefois 
encore  hérédité.  A.  Cooper  l'a  fréquemment  constaté 
(S.  Cooper,  Dict.,  t.  II,  537).  M,  Lebert  a  vu  une  mère 
et  son  fils  porter  chacun  six  loupes  à  la  tête  {Physiol. 
■pathol.^  t.  II,  55).  Dans  quelques  cas,  violence  exté- 
rieure répétée,  comme  une  pression,  des  frottements, 
4es  coups,  etc. 

Caractères  anatomiques.  —  Les  kystes  sont  uniques  ou 
multiples,  et  dans  ce  dernier  cas  il  sont  diathésaux. 
A.  Cooper  en  a  vu  soixante  (S.  Cooper,  Dict.,  t.  II, 
p.  537).  Il  s'en  développe  à  peu  près  partout,  quoi- 
qu'ils n'offrent  point  partout  les  mêmes  caractères. 


r 

KYSTES,    LOUPES.  3/l5 

Mais  tandis  que  les  uns  se  développent  dans  des  ca- 
vités naturelles,  les  follicules  cutanés,  les  bourses 
muqueuses,  les  autres  se  montrent  dans  des  poches 
de  formation  accidentelle  et  morbide.  Aussi  faut-il 
distinguer,  pour  ces  raisons,  les  kystes  folliculaires 
cutanés  et  sous -cutanés,  d'avec  les  kystes  intermus- 
culaires et  viscéraux,  les  kystes  splanchniques  et  intra- 
osseux  que  la  chirurgie  peut  parfois  atteindre  d'avec 
les  kystes  intra-craniens  qui  sont  presque  toujours 
hors  de  sa  portée.  Leur  étendue  varie  depuis  celle 
d'un  grain  de  froment  jusqu'à  celle  d'un  œuf,  de 
la  tête  ou  davantage ,  et  leur  poids  d'un  gramme 
à  un,  dix,  vingt  kilogr.  Ils  sont  en  général  sphéroï- 
daux,  ovoïdes;  mais  leur  forme  et  leur  développe- 
ment étant  soumis  à  la  résistance  qu'ils  éprouvent 
à  s'accroître,  ils  sont  parfois  bilobés,  branchus,  bosse- 
lés, étranglés.  Les  uns,  d'ailleurs,  sont  ouverts  sur  la 
peau  comme  les  kystes  folliculaires,  les  autres  clos,  et 
ce  sont  les  plus  nombreux.  Leur  cavité  est  unique  ou 
multiple,  et  les  kystes  uni  ou  multiloculaires.  Ils 
offrent  plus  ou  moins  de  consistance  et  de  résistance, 
suivant  leur  structure. 

Leur  organisation  est  variée  ;  tous  sont  formés 
d'une  enveloppe  et  d'une  matière  intérieure.  La 
tunique  d'enveloppe  est  composée  d'un  tissu  fi- 
bro-cellulaire  plus  ou  moins  épais,  dense  et  résis- 
tant, parfois  même  fibreux,  épais,  induré  comme  du 
cartilage  ou  véritablement  osseux,  au  moins  par  par- 
tie. La  matière  enkystée  est  tantôt  pâteuse,  molle 
comme  de  la  bouillie,  de  là  le  nom  à^athérôme,  ou 
comme  du  miel,  d'où  le  nom  de  melicéris;  d'autres 
fois  elle  se  compose  de  cellules  épithélialesmêlées  à  de 
la  graisse,  à  des  cristaux  de  choléstérine,  de  là  le  nom 
de  kystes  épitliéliaux;  d'autres  fois  encore  elle  est 
fluide  comme  de   la  sérosité  pure  et  transparente, 


3A6  CHAPITRE    III.    —   MALADIES   ORGANIQUES. 

d'où  le  nom  de  kystes  séreux;  on  trouble  et  filante 
comme  du  mucus  altéré ,  d'où  le  nom  de  kystes  glai- 
reux; d'autres  fois  le  fluide  enkysté  est  épais  comme 
de  la  sérosité  mêlée  de  sang,  de  choléstérine ,  de 
matières  étrangères;  d'autres  fois  on  y  trouve  des 
poils,  des  os,  des  dents,  comme  dans  les  kystes  de 
l'ovaire  où  ils  parixissent  être  en  général,  du  moins, 
des  débris  de  formations  embryonnaires  avortées; 
d'autres  'fois ,  enfin ,  ils  contiennent  des  hydatides, 
d'où  le  nom  de  kystes  hydatiques. 

Les  vaisseaux  des  kystes  sont  en  général  fins  et  peu 
développés,  mais  les  kystespeuventavoisiner  des  vais- 
seaux considérables  qui,  sans  leur  appartenir,  méri- 
tent qu'on  s'en  souvienne  dans  les  opérations  que 
l'on  se  décide  à  pratiquer  pour  en  débarrasser  les 
malades. 

Analyse  chimique.  —  La  diversité  des  matières  con  - 
ténues  dans  les  tumeurs  enkystées  ne  permet  pas  de 
donner  d'une  manière  générale  leur  composition. 
Cependant,  voici  ce  qu'en  dit  M.  Lhéritier,  dans  son 
Traité  de  chimie  pathologique  :  a  Nous  en  avons  trouvé 
qui  se  composaient  principalement  d'albumine;  d'au- 
tres contenaient  de  la  graisse,  de  la  fibrine  ;  quel- 
ques-uns étaient  constitués  par  de  l'osmazome  et  de 
la  gélatine.  M.  Laugier  s'est  assuré  que  la  substance 
osseuse  accidentelle  contenue  dans  un  kyste  était 
composée  de  phosphate  calcaire,  de  carbonate  de 
chaux  et  de  gélatine.  Parmi  les  matières  salines  qui 
font  partie  de  ces  kystes,  j'ai  surtout  remarqué  le 
chlorure  de  sodium,  le  phosphate  et  le  carbonate  de 
chaux.  »  (P.  688.) 

Symptômes  et  marche.  —  L'origine  des  kystes  ou  leur 
génération  n'est  pas  la  même  pour  tous.  Tous  ont  une 
enfance  obscure;  il  n'y  a  qu*  ceux  qui  naissent  sur 
les  parties  nues  et  découvertes  qu'on  aperçoive  de 


KYSTES,    LOUPES.  3Zl7 

bonne  heure.  ïls  ne  souffrent  par  eux-mêmes  que 
lorsqu'ils  ont  acquis  un  certain  volume,  que  leur 
tunique  très-distendue  s'irrite  et  s'enflamme,  ou 
que  lorsqu'ils  sont  fréquemment  irrités  par  des  bre- 
telles, des  ceintures,  par  la  pression  du  chapeau,  des 
coups  de  peignes,  des  chocs  et  des  frottements  acci- 
dentels, et  ces  symptômes  sont  locaux.  Arrivés  à  un 
certain  développement,  les  kystes  gênent  par  leur 
volume  les  parties  voisines  et  en  troublent  les  fonc- 
tions. Parfois  ils  s'épaississent,  s'indurent  en  tissu 
fibreux,  osseux.  Alors  aussi  leur  volume,  leur  dis- 
tension, quelquefois  l'amincissement  de  leurs  parois, 
quelquefois  une  inflammation  ulcérative,  quelquefois 
leurs  progrès  ou  une  violence  accidentelle  amènent 
leur  rupture,  à  l'extérieur  ou  à  l'intérieur  du  corps. 
Dans  le  premier  cas,  écoulement  partiel  ou  total  de  la 
matière  molle  ou  fluide  qu'ils  renferment,  inflamma- 
tion intérieure  du  kyste,  adhé&ion  sans  ou  avec  in- 
flammation, et,  enfin,  guérison  par  le  retrait  du  sac 
et  par  l'adhésion  de  sa  surface  interne  avec  elle- 
même.  D'autres  fois  le  kyste  rompu  à  l'extérieur 
reste  fongueux  et  fistuleux  pendant  un  temps  indé- 
fini, sans  gêner,  si  ce  n'est  par  la  malpropreté  que 
cause  sa  suppuration  incessante.  D'autres  fois  en- 
core, rompu  dans  une  cavité  muqueuse,  les  matières 
qui  en  sortent  s'écoulent  au  dehors  sans  accident  et 
le  kyste  peut  guérir,  comme  les  kystes  ouverts  à 
l'extérieur,  ou,  au  contraire,  il  peut  s'enflammer  par 
la  rétrogradation  des  matières  de  la  cavité  de  la  mu- 
queuse dans  la  cavité  du  kyste.  Alors  il  peut  en  ré- 
sulter des  accidents  graves,  et  même  la  mort  si  le 
kyste  est  grand  et  les  matières  qui  y  pénètrent  irri- 
tantes, comme  la  bile,  les  fèces ^  les  urines.  D'autres 
fois  aussi,  le  kyste  rompu  dans  une  cavité  séreuse 
l'enflamme  ou  ne  l'enflamme  pas,    et  il  y  a  mort 


3/l8  CHAPITRE   III.    —   MALADIES   ORGANIQUES.. 

OU  guérison.  D'autres  fois,  enfin,  le  kyste  ouvert 
dans  le  tissu  cellulaire,  les  matières  enkystées  y  dé- 
terminent de  la  suppuration,  un  abcès  qui  les  rejette 
au  dehors,  ou  bien  la  matière  épanchée  est  résorbée, 
et  le  kyste  guérit  par  adhésion  interne  ou  se  repro- 
duit après  la  cicatrisation  de  sa  rupture. 

Le  diagnostic  des  kystes  est  en  général  assez  facile 
quand  ils  sont  superficiels.  Cependant  il  peut  l'être 
encore  pour  des  kystes  très-profonds,  comme  ceux 
de  l'ovaire.  Il  l'est  d'autant  moins  qu'ils  sont  moins 
accessibles  à  la  vue  et  au  toucher.  Enfin,  il  peut  être 
tout  à  fait  impossible,  surtout  pour  les  distinguer  les 
uns  des  autres,  des  abcès  froids,  des  lipomes  et  des 
encéphaloïdes.  Onprésumel'existencedeskystesmul- 
tiloculaires  à  leurs  bosselures,  à  leur  siège  dans  l'o- 
vaire, à  leur  grand  volume  ;  on  les  reconnaît  sûrement, 
à  ce  qu'une  ponction  exploratrice  n'en  vide  qu'uue  par- 
tie. Les  athérômes  se  distinguent  souvent  à  leur  mol- 
lesse et  presque  toujours  à  une  ponction  exploratrice 
qui  ramène  de  la  matière  dans  la  canule;  les  lipomes, 
à  ce  que  la  canule  exploratrice  ne  peut  s'y  mouvoir 
librement  de  côté;  l'abcès  froid  au  pus  qui  sort  par 
la  canule  du  trois-quarts,  si  elle  n'est  pas  trop  fine  ou 
bouchée;  l'encéphaloïde,  à  la  matière  dont  la  canule 
se  remplit  quand,  sans  la  retirer  entièrement,  le 
trois-quarts  oté,  on  la  plonge  à  plusieurs  fois  dans  la 
tumeur,  etc. 

Le  pronostic  en  est  aussi  très-variable.  Il  est  en 
effet  d'autant  plus  grave  qu'ils  sont  plus  profonds, 
plus  étendus,  qu'ils  avoisinent  des  organes  plus  im- 
portants et  se  prêtent  moins  aux  opérations  propres 
à  les  guérir.  Ceux  du  cerveau  peuvent  causer  la 
mort. 

Traitement.  —  Les  drogues  sont  en  général  impuis- 
santes à   en  procurer  la  guérison  5  mais  plusieurs 


KYSTES,    LOUPES.  3/t9 

opérations  peuvent  l'amener  par  l'ioflammation 
adhésive  et  la  suppuration.  Par  l'inflammation  adhé- 
sive,  ce  sont  :  la  rupture,  la  ponction,  l'injection  et 
l'ablation;  parla  suppuration,  ce  sont  :  le  selon,  l'in- 
cision, l'excision  et  encore  l'ablation. 

La  rupture  ou  C écrasement  consiste  à  rompre  le  kyste 
par  la  pression  avec  les  pouces,  ou  par  le  choc  pra- 
tiqué sur  le  kyste  avec  un  marteau  et  au  moyen  d'une 
pièce  de  5  francs  ou  d'une  palette  intermédiaire  à  la 
peau  et  au  marteau.  On  emploie  ce  moyen  contre 
de  petits  kystes,  comme  les  ganglions  du  poignet. 
Le  kyste  rompu  ,  on  favorise  l'infiltration  de  son 
liquide  dans  les  parties  voisines  par  des  frictions, 
puis  on  le  comprime  au  moyen  de  compresses  réso- 
lutives imbibées  d'eau-de-vie  camphrée  et  d'un  ban- 
dage approprié  pour  en  obtenir  la  résorption. 

La  ponction  est  une  petite  opération  qui  se  prati- 
que avec  un  trois-quarts  que  l'on  plonge  dans  les 
kystes  remplis  de  liquide  et  dont  on  retire  aussitôt 
la  tige  seule  pour  laisser  le  fluide  s'écouler  par  la 
canule.  Après,  la  canule  est  retirée  à  son  tour,  et  un 
morceau  de  sparadrap,  ou  même  deux,  le  premier 
plus  petit,  le  second  plus  grand,  sont  appliqués,  le 
grand  sur  le  petit,  par  dessus  la  piqûre  pour  favo- 
riser la  cicatrisation.  Ces  emplâtres  sont  incisés  per- 
pendiculairement sur  leurs  bords  pour  qu'ils  se  col- 
lent et  se  moulent  mieux  sur  la  région  oii  on  les 
applique.  L'irritation  causée  par  cette  piqûre  s'étend 
quelquefois  à  la  partie  morbide  et  suffit  pour  amener 
l'adhésion  des  difî'érents  points  de  sa  surface  interne 
les  uns  avec  les  autres.  Mais  ce  résultat  est  si  rare 
qu'on  n'y  doit  jamais  compter  pour  obtenir  la  gué- 
rison.  Aussi  n^  regarde-t-on  la  ponction  que  comme 
une  opération  palliative  et  ne  l'emploie-t-on  que 
chez  les  malades  qui  n'en  veulent  pas  d'autre,  ou 


350  CHAPITRE    III.   —    MALADIES   ORGANIQUES. 

pour  remédier  à  des  accidents  urgents,  comme  celui 
de  la  suffocation  causée  par  un  kyste  du  cou  qui  me- 
nace de  suffoquer  le  malade  par  la  compression  des 
voies  aériennes.  Je  n'ai  pas  décrit  ici,  en  détail,  cette 
opération,  parce  qu'elle  n'y  convient  pas,  mais  je 
vais  le  faire  à  l'occasion  de  l'injection  oii  elle  est  in- 
dispensable. 

L'injection^  comme  on  le  prévoit,  dès  lors,  est  une 
opération  complexe  dont  la  ponction  devient  un 
élément  et  le  premier  acte.  Elle  se  pratique  avec  le 
trois-quarts  et  un  liquide  irritant.  Le  trois-quarts  doit 
avoir  une  tige  plus  petite  pour  les  petits  kystes  que 
pour  les  grands.  L'injection  est  une  solution  aqueuse 
saturée  d'alun,  de  vin  chaud  ou  froid,  ou  une  tein- 
ture d'iode  froide  employée  à  la  manière  de'  Martin 
de  Calcutta  {Gaz.  méd.,  I&.3^,  p.  561),  étendue  de 
trois  fois  son  poids  d'eau,  etc.;  cette  dernière  a 
été  très-expérimentée,  en  France,  contre  les  kys- 
tes, depuis  les  éloges  que  M.  Velpeau  lui  a  donnés. 
Pour  pratiquer  l'opération,  le  chirurgien  presse  ou 
fait  presser  le  kyste  à  sa  circonférence.  11  tend  et  fixe 
ainsi  fermemont  ses  parois  pour  qu'elles  résistent 
et  ne  fuient  pas  devant  le  trois-quarts.  Alors  il 
prend  cet  instrument  à  pleine  main,  l'indicateur 
allongé  sur  la  canule,  plus  ou  moins  près  de  la 
pointe  de  la  tige,  il  en  découvre  une  longueur  suf- 
fisante pour  traverser  l'épaisseur  présumée  du 
kyste,  des  parties  qui  le  recouvrent,  et  pénér- 
trer  profondément  dans  sa  cavité.  Il  plonge  brus- 
quement l'instrument  jusqu'au  doigt  fixé  sur  la 
canule  pour  arrêter  ce  premier  mouvement  et  ne 
pas  percer  le  kyste  du  eôtié  opposé;  puis,  saisis- 
sant le  pavillon  de  la  canule  du  trois-quarts  avec  le 
pouce  et  l'indicateur  de  la  main  gauche,  il  enfonce 
doucement:  la  canule  plus  avaot  dans  le  kyste,  tandis 


KYSTES,    LOUPES.  35 t 

qu'il  retire  le  Irois-quarts  en  Ini  imprimant  d'abord 
un  mouvement  de  rotation  sur  sonaxe;  alors  le  fluide 
du  kyste  s'éeQuie,  la  poche  revient  sur  elle-même, 
et  si  elle  est  considérable,  elle  peut,  par  sa  rétrac- 
tion, abandonner  ia  canule  et  son  liquide  s'inJâltrer 
dans  le  tissu,  cellulaire  et  l'enflammer,  Potir  prévenir 
cet  accident,  il  faut  enfoncer  la  caunle  de  plus  en 
plus  profondément  jusqu'à  l'entière  évacuation  du 
liquide  et  la  serrer  en tre  le  pouce  et  l'index  à  l'en-, 
droit  où  elle  traverse  la  tunique  vaginale. 

Ces  détails  minutieux  pourront  paraître  puérils;  ils 
ne  le  sont  pas,  et  c'est  pour  les  dédaigner,  en  général, 
que  la  théorie  est  insuffisante  dans  la  pratique.  Un 
tiois-quarls  enfoncé  brusquement  à  une;  trop  grande 
profondeur  peut  piquer  le  kyste  de  dedans  en  dehors, 
et  lorsqu'on  pratique  ensuife  l'injection  permettre  l'in- 
filtration de  la  matière  injectée  dans  le  tissu  cellu- 
laire, où  elle  cause  de  la  suppuration,  de  la  gan- 
grène et  n'amène  pas  toujours  la  guérison. 

Le  liquide  évacué,  la  ponction  est  achevée,  et  l'on 
procède  à  Vinjection  proprement  dite,  au  moyen  d'une 
seringue  chargée  du  liquide  à  injecter.  S'il  est  chaud, 
il  ne  doit  jamais  dépasser  une  température  suppor- 
table: à  l'immersion  des  doigts.  Tandis  que  le  chirur- 
gien maintient  et  assujettit  la  canule  dans  le  kyste 
avec  les  doigts  de  la  main  gauche,  dont  les  derniers 
sont  appuyés  sur  les  parties  voisines,  il  introduit  lui- 
même  dans  la.canule, avec  la  maiu  droite,  l'extrémité 
de  la  seringue  présentée  par  un  aide  intelligent.  La 
canule  et  la  seringue  engagées  et  fixées  fermement 
l'une  dans  l'autre  par  le  concours  des  deux  mains  du 
chirurgien,  l'aide  pousse  cioMcemenï  l'injection  dans  le 
kyste  jusqu'à  ce  qu'il  soit  modérément  distendu;,  douce- 
ment, parce  que  s'il  agissait  violemment,  il  pourrait 
rompre  la  poche  et  amènerait  une  infiltration  parfois 


352  CHAPITRE    III.    MALADIES    ORGANIQUES. 

dangereuse  par  l'inflammation,  la  suppuration  ou  la 
gangrène  consécutives;  modérément  distendu,  parce 
qu'une  distension  immodérée  pourrait  causer,  outre 
la  rupture  du  kyste,  un  reflux  de  l'injection  autour  de 
la  canule  par  l'ouverture  de  la  ponction,  son  infiltra- 
tion, et  des  accidents  semblables  à  ceux  de  la  rupture. 

L'opération  achevée  sans  accident,  on  retire  douce- 
ment la  seringue  en  lui  imprimant  un  petit  mouvement 
de  rotation  sur  son  axe  pour  la  dégager  sans  secousse, 
et  ne  pas  s'exposer  à  arracher  la  canule.  On  procède 
à  une  seconde  ou  même  une  troisième  injection,  si 
on  le  juge  nécessaire,  pour  assurer  le  succès  de  l'o- 
pération, et  on  la  termine  en  retirant  doucement  en- 
core la  canule,  afin  que  le  liquide  de  l'injection  ait  le 
temps  de  s'écouler  entièrement.  On  aide,  d'ailleurs, 
à  ces  résultats,  en  poussant  ce  liquide  par  des  pres- 
sions ménagées  vers  la  canule,  à  laquelle  on  peut 
imprimer  des  mouvements  sur  son  axe  quand  elle  est 
étroitement  serrée  et  retenue  par  la  peau;  puis  on 
applique  sur  l'ouverture  de  la  ponction  les  emplâtres 
indiqués  plus  haut,  ou  rien,  et  un  pansement  légère- 
ment compressif  ou  suspensif. 

Si,  par  accident,  il  s'est  fait  une  infiltration,  on  a  dû 
arrêter  l'injection  aussitôt  qu'on  a  senti  sous  les  doigts 
le  frémissement  qui  l'annonce  ou  qu'on  l'a  reconnue. 
Alors  il  faut  pratiquer  une  incision  sur  le  point  infil- 
tré pour  en  permettre  le  dégorgement,  et  le  couvrir 
d'un  pansement  cératé  et  légèrement  compressif. 

Après  cette  opération,  le  kyste  s'enflamme  plus  ou 
moins  vivement,  se  remplit  de  nouveau  5  mais  ce  li- 
quide, soit  par  suite  de  l'inflammation  du  kyste,  soit 
par  suite  de  sa  nature  fibrineuse,  se  résorbe  en  un 
temps  plus  ou  moins  long,  de  six  à  vingt  ou  quarante 
jours,  et  la  guérison  se  fait  par  l'adhésion  des  parois 
du  kyste,  et  peut-être  sans  cette  circonstance.  On 


KYSTES,    LOUPES.  353 

voit,  en  effet,  des  hydrocèles,  qui  sont  des  kystes  sé- 
reux, se  reproduire  après  une  disparition  de  plus 
d'un  an.  Il  faut  donc  qu'elles  aient  été  guéries  sans 
adhésion  ou  sans  adhérence  complète. 

L'injection  que  nous  venons  de  décrire  est  une 
opération  dont  on  ne  connaît  pas  précisément  la  va- 
leur relativement  aux  autres  opérations-,  on  sait  seu- 
lement qu'elle  ne  réussit  pas  toujours,  et  qu'elle  ne 
convient  que  dans  les  kystes  membraneux,  séreux, 
à  parois  minces  et  rétractiles,  d'un  volume  au  moins 
égal  à  celui  d'un  œuf  de  pigeon,  parce  qu'on  serait 
exposé  à  transpercer  le  kyste  par  la  ponction,  s'il 
était  plus  petit,  et  à  pousser  l'injection  dans  les  tissus 
voisins-  L'injection  ne  convient  pas  non  plus  dans  les 
kystes  multiloculaires,  dans  les  kystes  fibreux,  épais 
et  surtout  osseux,  parce  que  l'injection  peut  laisser 
des  loges  intactes  sans  y  pénétrer,  et  que,  dans  les 
autres  kystes,  les  parois  ne  peuvent  se  rapprocher 
assez  librement  pour  s'unir.  Comme  l'hydrocèle  est 
un  véritable  kyste,  et  ordinairement  plus  gros  qu'une 
foule  de  kystes  séreux,  je  prendrai,  surtout  dans  mes 
observations  d'hydrocèle,  des  exemples  qui,  tout  en 
confirmant  ce  que  j'ai  avancé,  offriront  en  outre 
quelque  autre  intérêt  particulier, 

Obs.  I,  recueillie  par  un  de  mes  internes.  —  Hydrocèle, 
injection  d'alun;  guérison  en  dix- sept  jours,  aidée  d^une 
application  de  sangsues. 

Marchai,  âgé  de  trente-quatre  ans,  s'est  donné,  il 
y  a  dix-huit  mois,  un  coup  assez  violent  dans  les 
bourses.  Il  lui  a  paru  que,  depuis  ce  temps-là,  son 
testicule  droit  avait  beaucoup  gonflé j  il  n'avait, 
d'ailleurs,  ressenti  de  douleur  qu'au  moment  de  l'ac- 
cident, et  n'avait  pas  été  obligé  de  cesser  son  travail. 

23 


35k  CHAPITRE    III. MALADIES    ORGANIQUES." 

Peu  après,  la  tumeur  est  devenue  de  plus  en  plus 
grosse;  il  est  entré  à  l'hôpital  le  17  novembre.  La 
tumeur  occupe  le  côté  droit  du  scrotum;  elle  est 
souple,  rénitente,  fluctuante,  transparente;  etc.  En 
arrière  et  en  bas,  on  y  sent  le  testicule,  dont  on  dis- 
tingue d'ailleurs  la  place  à  l'aide  de  la  lumière.  Le 
20  novembre,  M.  Gerdy  fait  une  ponction  qui  donne 
issue  à  une  sérosité  d'un  jaune  citrin,  parfaitement 
transparente  ;  il  en  sort  à  peu  près  1  ôO  grammes.  On 
fait  une  injection  aqueuse  saturée  d'alun  ;  le  malade 
en  ressent  à  peine  de  la  douleur,  et  une  heure  après 
l'opération,  il  est  parfaitement  calme.  Le  lendemain, 
le  scrotum  est  un  peu  rouge,  la  tumeur  a  repris  son 
volume  primitif;  au  bout  de  quatre  jours,  la  diminu- 
tion commence  à  s'opérer,  mais  cependant  marche 
assez  lentement.  Le  28  novembre,  M.  Gerdy  fait  ap- 
pliquer vingt  sangsues  sur  le  scrotum  du  côté  opéré.  A 
partir  du  30  novembre,  la  diminution  marche  rapi- 
dement, et  le  7  décembre,  après  dix-sept  jours,  le 
malade  sort  sur  sa  demande.  Le  testicule  du  côté  ma- 
lade est  à  peu  près  de  la  même  grosseur  que  celui  du 
côté  sain. 

Obs.  II,  recueillie  par  un  interne.  —  Hydrocèle  du  tes- 
ticule guérie  en  onze  jours  par  une  injection  d'alun;  hydrocèle 
enkysté  du  cordon,  guérie  en  vingt- sept  jours  par  la  tein- 
ture d'iode. 

Curio,  doreur  sur  bois,  âgé  de  quarante-trois  ans, 
qui,  à  son  dire,  n'a  jamais  eu  ni  chaudepisses,  ni  or- 
chite,  ni  chancres,  ni  coup  sur  les  bourses,  s'aper- 
çoit, depuis  un  an  à  peu  près,  que  le  testicule  du 
côté  gauche  est  un  peu  plus  volumineux  que  l'autre  ; 
du  reste,  il  n'y  ressent  p^xint  de  douleur  :  il  n'y  a  ni 
rougeur,  ni  chaleur.  Cette  petite  lésion  ne  le  gênant 
même  pas,  Curio  continua  à  travailler  sans  y  faire 


KYSTES,    LOUPES.  355 

attention.  Seulement,  au  bout  de  quelqne  temps,  il 
s'aperçoit  que  son  testicule  a  encore  augmenté;  il  se 
décide  à  venir  à  l'hôpital.  Le  23  août,  il  est  admis  à 
la  Charité.  État  actuel  :  au  côté  gauche  du  scrotum, 
on  trouve  une  tumeur  pyriforme  à  base  inférieure,  à 
sommet  supérieur,  sans  changement  de  couleur  k  la 
peau,  qui  cependant  paraît  amincie,  plus  pâle  que 
celle  du  côté  opposé  ;  cette  tumeur  ne  rentre  pas  dans 
le  ventre  par  la  pression,  n'augmente  pas  par  la  toux, 
la  marche,  la  station  debout;  elle  est  indolente  à  la 
pression,  légèrement  rénitente.  On  y  constate  une 
fluctuation  manifeste,  et  à  l'aide  de  la  lumière,  une 
transparence  parfaite,  si  ce  n'est  en  arrière  et  en 
bas,  où  l'on  trouve  un  point  opaque  douloureux  par 
une  pression  assez  vive. 

La  longueur  de  la  tumeur  est  de  18  centimètres, 
depuis  l'anneau  inguinal  jusqu'à  la  base.  En  isolant 
les  deux  testicules,  on  trouve  une  circonférence  de 
13  centimètres.  Etat  général,  très-bon.  Le  21  août, 
M.  Gerdy  pratique  l'opération;  ponction,  sortie  d'un 
liquide  jaune  citrin  :  une  injection  est  faite  avec  une  solu- 
tion saturée  d'alun.  Une  légère  douleur  est  ressentie 
dans  ce  moment  par  le  malade  ;  quelques  douleurs 
persistent  pendant  la  journée,  mais  la  nuit  est 
bonne  ;  les  bourses  sont  soutenues  par  un  coussin. 
Tel  est  le  traitement  pendant  trois  jours  :  la  tumeur 
n'a  pas  diminué-,  mais  depuis  cette  époque,  la  dimi- 
nution est  rapide,  et  le  côté  des  bourses  tend  de  plus 
en  plus  k  revenir  à  l'état  normal. 

En  même  temps  que  cette  hydrocèle,  Gurio  por- 
tait, à  droite,  une  tumeur  grosse  comme  une  grosse 
noix.  Cette  tumeur,  située  au-dessus  du  testicule, 
plus  saillante  en  dehors,  k  grand  diamètre  vertical, 
est  rénitente,  fluctuante,  transparente.  M.  Gosselin, 
qui  remplace  momentanément  M.  Gerdy,  après  l'a- 


356  CHAPITRE   III.  —  MALADIES   ORGANIQUES. 

voir  examinée  avec  attention,  diagnostique  une  hydro- 
cèle  enkystée  du  cordon  et  se  décide  à  l'injecter.  Le  8  sep- 
tembre, l'opération  est  faite.  A  cette  époque,  le  gon- 
flement du  testicule  gauche  a  complètement  disparu 
(après  onze  jours)  5  le  malade  est  parfaitement  guéri. 
La  tumeur  enkystée  donne  issue  à  un  liquide  tout  à 
fait  analogue  à  celui  du  côté  opposé.  M.  Gosselin  in- 
jecte une  solution  d'iode.  Douleur  assez  vive  5  quel- 
ques douleurs  dans  la  journée;  la  nuit  (compresses  d'eau 
blanche)'^  gonflement  assez  considérable  le  lende- 
main et  les  jours  suivants.  Au  reste,  pas  de  douleur-, 
l'état  stationnaire  persiste  jusqu'au  15  septembre.  A 
partir  de  ce  moment,  diminution  de  volume  très- 
lente;  enfin,  le  25  septembre,  le  malade  sort,  mais 
le  gonflement  n'a  pas  complètement  disparu.  Huit 
jours  après,  Curio  revient  à  la  consultation;  guérison 
complète  après  vingt-sept  jours. 

Obs.  III,  recueillie  par  un  interne. —  Hydrocèle remon- 
tant jusque  dans  le  canal  inguinal;  injection  saturée  d'alun. 

Budelot  (Frédéric),  âgé  de  vingt-deux  ans,  cam- 
breur,  entre  à  la  Charité  le  23  février  1841.  11  porte 
dans  le  côté  droit  du  scrotum  une  tumeur  pyriforme, 
indolente,  à  surface  régulière,  dont  il  a  aperçu  l'ori- 
gine il  y  a  six  ans,  et  qui  s'est  développée  peu  à  peu 
-sans  douleurs.  Cette  tumeur  présente  tous  les  carac- 
tères d'un  hydrocèle  inguinal;  mais,  en  outre,  elle 
en  présente  quelques-uns  qui  lui  donnent  de  la  res- 
semblance avec  une  hernie  ;  ces  caractères  anormaux 
sont  les  suivants  :  1°  la  tumeur  se  prolonge  dans  l'an- 
neau inguinal  et  jusque  dans  le  ventre,  et  soulève  la 
paroi  antérieure  de  ce  canal,  qui  fait  une  saillie  très- 
prononcée;  2°  lorsque  le  malade  se  lève  ou  tousse, 
la  tumeur  grossit  instantanément.  Gela  tient  à  ce  que 
le  liquide  contenu  dans  le  canal  inguinal  en  est  chassé 


KYSTES,    LOUPES.  357 

lors  des  contractions  des  muscles  abdominaux.  L'o- 
pération du  reste,  justifie  ce  diagnostic.  La  ponction 
de  la  tumeur  fait  sortir  un  liquide  jaune  citrin,  trans- 
parent, et  la  tumeur  disparaît  entièrement.  Ce 
liquide  est  remplacé  par  une  solution  saturée 
d'alun,  qu'on  injecte  à  froid,  selon  la  manière  ordi- 
naire: l'injection  est  répétée  une  seconde  fois,  et  le 
malade  est  mis  au  régime  des  opérés. 

Le  lendemain,  la  tumeur  avait  en  partie  reparu 
comme  d'ordinaire  après  cette  opération  5  les  jours 
suivants,  elle  grossit  jusqu'à  reprendre  son  volume 
primitif  dans  le  scrotum,  mais  pas  dans  le  canal  in- 
guinal, et  maintenant  (huit  jours  après  l'opération), 
elle  commence  à  diminuer  et  à  se  résoudre.  Le  ma- 
lade, après  avoir  gardé  pendant  quelque  temps  sur  le 
testicule  engorgé  un  emplâtre  de  Vigo,  sort  de  l'hô- 
pital un  mois  et  demi  après  y  être  entré.  Cette  ob- 
servation, tronquée  par  l'interne  qui  l'a  rédigée  sans 
la  signer,  montre  qu'après  la  résorption  du  liquide, 
l'engorgement  du  testicule  a  été  combattu. 

Obs.  IV,  recueillie  par  un  de  mes  internes.  —  Hydro- 
cèle.  Injection  avec  L'alun,  —  Injiltratioyi  sous-cutanée; 
incision  et  guérison. 

Le  nommé  Hatre,  âgé  de  quarante-neuf  ans,  cuist-. 
nier,  reçut,  il  y  a  six  mois,  un  coup  sur  le  scrotun» 
qui  lui  causa  une  douleur  des  plus  vives.  Quelque 
temps  après  une  tumeur  apparut  yers  le  testicule 
droit  et  continua  à  grossir  jusqu'à  présent  (l'interne 
n'a  pas  indiqué  la  date)  ;  du  reste,  il  n'y  a  jamais  ea 
de  douleur,  ni  de  rougeur  et  fort  peu  de  gène. 

État  actuel.  —  Le  côté  droit  des  bourses  est  rempli 
par  une  tumeur  pyriforme,  au  moins  aussi  grosse  que 
le  poing.  Séparée  en  haut  de  l'anneau  inguinal,  elle 
est  lisse,  tendue,  non  douloureuse,  fluctuante,  trans- 


358  CHAPITRE   III.  —  MALADIES   ORGANIQUES. 

parente.  Le  lendemain,  une  ponction  fut  pratiquée; 
un  liquide  jaune  citrin  s'écoula,  la  tumeur  s'affaissa, 
et  une  injection  avec  une  solution  saturée  d'alun  fut 
immédiatement  pratiquée,  en  deux  fois.  La  première 
partie  distendit  bien  la  tunique  vaginale,  au  point  de 
lui  rendre  les  trois  quarts  du  volume  de  l'hydrocèle, 
mais  la  seconde  partie  passa  dans  le  tissu  cellulaire 
du  scrotum  et  du  périnée.  Cet  accident  résulta  de 
ce  que  la  canule  portait  à  son  extrémité  interne  une 
fente  de  quatre  à  cinq  lignes  de  longueur  qu'on  n'a- 
vait pas  remarquée,  et  de  ce  qu'une  partie  de  cette 
fente  avait  quitté  la  tunique  vaginale.  Aussitôt  la 
canule  fut  enlevée,  une  Large  incision  fut  faite  sur  le 
lieu  de  l'infiltration  et  le  malade  fut  pansé  simple- 
ment. 

Aucun  accident  ne  survint,  aucune  fièvre;  conser- 
vation de  l'appétit,  de  la  gaîté;  le  liquide  infiltré 
paraît  s'être  écoulé  en  grande  partie  par  l'incision. 
La  tunique  vaginale  est  dure  et  remplie,  comme  cela 
arrive  ordinairement  après  les  opérations  d'hydro- 
cèle  par  injection;  le  scrotum  est  un  peu  rouge. 

Cependant  quatre  ou  cinq  jours  après  l'opération 
on  vit  au  fond  de  la  plaie  le  tissu  cellulaire  gan- 
grené; il  se  forma  deux  abcès  sous-cutanés  sur  les 
côtés  de  l'anus,  mais  il  n'y  eut  aucune  réaction  fé- 
brile. 

Le  2b  janvier.  Une  double  incision  réunit  la  pre- 
mière avec  les  foyers  des  petits  abcès  situés  sur  les 
côtés  de  l'anus,  de  manière  que  le  foyer  de  la  gan- 
grène étant  largement  ouvert,  les  lambeaux  de  tissu 
cellulaire  mortifié  se  détachent  facilement.  (Panse- 
ment simple  avec  charpie,  cérat,  cataplasmes.)  La 
plaie  se  déterge ,  bourgeonne,  se  rétrécit,  se  cica- 
trise peu  à  peu,  et  aujourd'hui,  5  mars,  tout  est  pres- 
que complètement  guéri. 


KYSTES,    LOUPES.  359' 

Oiîs.  VI,  recueillie  par  M.  Nicas,  interne.  —  Hygroma 
prérotulien.  —  Guérison  par  injection  d'eau  alumînée. 

Jean  Picouli,  fumiste,  âgé  de  dix-huit  ans,  est  en- 
tré, salle  Saint-Jean,  n»  27,  le  Se  janvier  1852.  11  se 
plaint  du  genou  droit  et  ne  peut  marcher.  Il  dit  jouir 
d'une  bonne  santé  habituelle.  Il  y  a  six  mois,  que  por- 
tant un  fardeau,  il  tomba  sur  un  trottoir,  qu'il  heurta  de  son 
g-eîïOM.  Cette  chute  causa  une  légère  contusion  articu- 
laire et  un  peu  de  gonflement  de  la  région,  qui  ne 
l'empêcha  pas  de  travailler.  Cependant,  depuis  le 
24  février,  la  face  antérieure  du  genou  s'est  tumé- 
fiée, les  mouvements  sont  douloureux  et  empêchent 
la  marche.  Un  repos  de  cinq  jours  n'a  pas  empêché 
la  tuméfaction  d'augmenter  ;  et  quand  le  malade  entre 
à  l'hôpital  on  constate  les  symptômes  suivants  : 

Le  genou  droit  est  plus  gros  que  le  genou  gauche; 
la  peau  est  plus  chaude  et  plus  rouge  ;  le  tissu  cel- 
lulaire sous-cutané  est  un  peu  empâté,  sans  qu'il  y 
ait  de  déformation  latérale  de  la  région.  Mais  en 
avant  de  la  rotule  existe  une  tumeur  fluctuante,  du 
volume  d'une  orange,  qui  suit  les  mouvements  de  la 
rotule;  les  mouvements  du  genou,  un  peu  doulou- 
reux, ne  sont  point  gênés.  Il  n'y  a  point  de  réaction 
générale.  Repos,  au  lit  (topiques  émoUients).  L'engor- 
gement des  parties  celluleuses  du  genou  disparaît, 
mais  la  tumeur  prérotulienne  persiste. 

Aloi'S,  le  4  mars,  M.  Gerdy  ponctionne  la  tumeur  avec 
un  trois-quarts  à  hydrocèle.  Il  retire  environ  une 
demi-palette  d'une  sérosité  sanguinolente  très-fluide. 
Après,  il  pousse  dans  la  poche  jusqu'à  sa  complète 
dilatation,  deux  injections  d'eau  froide,  saturée 
d'alun,  qui  ne  causent  pas  de  douleur.  Une  artériole 
ouverte  donne  un  peu  de  sang  ;  et  on  fait  la  compres- 
sion de  la  jambe  et  du  genou  les  5  et  6  mars.  —  Le 


360      CHAPITRE  III.  —  MALADIES  ORGANIQUES. 

6  mars,  le  kyste  se  tuméfie  jusqu'à  égaler  son  vo- 
lume primitif  et  causer  une  inflammation  locale  de 
la  face  antérieure  du  genou,  qui  détermine  pendant 
deux  jours  un  léger  mouvement  fébrile.  (Topiques 
émollients  ;  repos  au  lit;  deux  portions.) 

Cet  état  persiste,  en  diminuant  d'intensité  jusqu'au 
15  mars.  Alors  la  tuméfaction  du  kyste  disparaît  pres- 
que entièrement,  de  telle  sorte  que,  le  20  mars,  il  n'y 
a  plus  au  devant  de  la  face  antérieure  de  la  rotule 
qu'un  peu  d'empâtement  des  tissus  sous-cutanés. 
Aussi  regarde-t-on  la  guérison  comme  terminée  et  se 
borne-t-on  à  conseiller  le  repos  pour  l'assurer.  Le 
malade  sort  quelques  jours  après. 

L'ablation  ou  l'extraction  du  kyste  est  plus  sûre 
que  l'injection,  elle  est  infaillible  pour  le  détruire; 
mais  elle  est  plus  douloureuse,  et  si  dangereuse 
pour  les  grands  kystes  ou  ceux  qui  avoisinent  des  or- 
ganes importants  qu'on  ne  peut  y  recourir.  Elle  con- 
siste à  pratiquer  avec  un  bistouri  convexe  une  incision 
droite,  cruciale  ou  en  T,  sur  la  surface  de  la  tumeur 
si  la  peau  est  saine  et  épaisse;  une  incision  ovalaire 
si  la  peau  est  très-amincie  ou  ulcérée,  afin  d'embras- 
ser la  partie  altérée  pour  l'emporter  avec  le  kyste, 
puis  à  détacher  la  tumeur  par  décollement  avec  les 
doigts,  une  spatule,  ou  à  la  disséquer  avec  un  bis- 
touri convexe  peu  aigu  dont  on  tourne  le  dos  du  côté  des 
parties  que  l'on  doit  le  plus  soigneusement  respecter .  Je  donne 
cet  important  précepte  pour  toutes  les  dissections 
destinées  à  isoler,  à  séparer  des  parties  l'une  de  l'au- 
tre. Pendant  l'opération,  on  fait  renverser,  tirer  suc- 
cessivement la  tumeur  dans  tous  les  sens  pour  tendre 
les  tissus  à  déchirer,  à  décoller,  à  couper.  On  opère 
doucement,  avec  précaution,  couche  par  couche, 
jusqu'à  ce  qu'on  ait  séparé  toute  la  tumeur.  On  peut 
même  en  laisser  des  fragments,  une  portion,  si  leur 


KYSTES,    LOUPES.  361 

ablation  expose  à  blesser  des  parties  voisines  qu'il 
faut  absolument  respecter.  L'opération  faite  ,  on  lie 
les  artères  blessées,  s'il  y  a  lieu,  on  conserve  un  des 
chefs  de  la  ligature  qu'on  rassemble,  autant  que  pos- 
sible, avec  les  autres,  sur  un  des  points  de  la  circon- 
férence de  la  plaie,  au  moyen  d'un  petit  morceau  de 
sparadrap  5  enfin  on  réunit  la  plaie  par  première  in- 
tention (Voy.  plaies)^  et  l'on  applique  un  bandage 
contentif. 

Le  séton  consiste  à  passer  une  mèche  (séton-mèche) 
de  fil  à  travers  le  kyste,  ou  une  bandelette  (séton- 
bande)  à  bords  effilés,  ou  mieux  seulement  un  fil 
(séton-fil)  dont  on  noue  ensuite  au  dehors  les  deux 
extrémités  opposées  l'une  avec  l'autre.  On  les  passe 
au  moyen  d'une  longue  aiguille  pointue  et  tranchante 
aune  extrémité,  et  qui  présente  une  ouverture  à 
l'extrémité  opposée  armée  du  séton.  Le  séton-bande 
et  le  séton-mèche  irritent  très- violemment  les  kystes 
par  leur  présence  :  en  vingt-quatre  heures,  ils  en 
font  une  tumeur  rouge,  chaude,  à  l'extérieur,  tendue 
et  douloureuse,  avec  fièvre  inflammatoire  sympa- 
thique plus  ou  moins  prononcée,  qui  est  prompte- 
ment  suivie  de  suppuration,  et  qu'il  faut  souvent 
ouvrir  comme  un  abcès  chaud.  Si  les  accidents  sont 
plus  modérés,  ou  si  on  les  modère  en  n'employant 
qu'un  séton-fil  qu'on  ne  laisse  que  vingt-quatre 
heures,  dont  on  diminue  ensuite  l'action  irritante 
par  un  cataplasme,  le  kyste  se  remplit  d'abord 
d'un  nouveau  fluide  qui  tantôt  se  résorbe  peu  à  peu, 
en  huit,  quinze  jours  ou  trois  semaines,  ou  bien  il 
suppure,  et  enfin  se  ferme  complètement  par  adhé- 
sion intérieure,  et  le  malade  guérit.  Il  peut  aussi  ne 
se  fermer  qu'en  partie  et  le  mal  reparaître.  Le  selon 
ainsi  atténué  donne  des  résultats  avantageux,  même 
pour  des  kystes  d'hydrocèle  plus  gros  que  le  poing. 


362  CHAPITRE    III.  —   MALADIES  ORGANIQUES. 

Je  l'emploie  cependant  plus  particulièrement  daos 
l'hydrocèle  enkystée  du  cordon,  lorsque  l'injection  y 
est  impraticable  à  cause  de  la  petitesse  du  kyste. 
Telle  est  néanmoins  l'énergie  de  ce  procédé  du  sé- 
ton,  que,  réduit  à  un  simple  fil  laissé  k  demeure  pen- 
dant vingt-quatre  heures  dans  le  kyste,  il  suffit  pour 
causer  des  accidents  inflammatoires  trop  considéra- 
bles. Aussi  faut-il  parfois  retirer  le  fil  au  bout  de 
quinze  ou  dix-huit  heures.  Que  l'on  juge  ce  qui  pour- 
rait arriver  si  l'on  employait  le  séton-mèche  ou  le 
séton-bande!  Je  citerai  quelques  exemples  très- 
abrégés  de  l'emploi  du  séton  dans  les  kystes  d'hy- 
drocèle. 

Obs.  V,  recueillie  par  l'interne.  —  Hydwcèle  enkystée 
du  cordon  guérie  par  le  séton. 

Rozet  (Joseph),  âgé  de  dix-huit  ans,  ressentit,  vers 
le  25  avril,  une  douleur  assez  vive  dans  la  bourse  du 
côté  droit.  On  trouve  sur  le  trajetdu  cordon  spermati- 
que  de  ce  côté  une  tumeur  molle,  fluctuante,  sans 
changement  de  couleur  à  la  peau,  faisant  peu  soufi"rir 
le  malade,  même  quand  on  la  comprimait 5  elle  est 
transparente.  Sion  comprimela  tumeur,  il  est  impossi- 
ble de  faire  disparaître  le  liquide,  de  le  faire  entrer  soit 
dans  la  cavité  péritoniale,  soit  dans  les  bourses  ;  la  tu- 
meur est  donc  complètement  isolée.  Comme  elle  pré- 
sente un  volume  assez  peu  considérable  pour  que  l'on 
y  puisse  introduire  un  trocart  sans  crainte  de  blesser 
les  parties  constituantes  du  cordon,  M.  Gerdy  passe, 
le  4  mai^  un  fil  ciré  à  travers  la  tumeur.  Le  lendemain,  5, 
douleur  très-vive  dans  le  scrotum,  la  tumeur  a  augmenté  con- 
sidérablement de  volume,  la  peau  est  devenue  rouge^  tendue, 
le  malade  y  ressent  des  douleurs  lancinantes.  On  relire  le 
fil  après  vingt-quatre  heures  d'application.  Repos  au 
lit;  on  maintient  les  bourses  suspendues;  tisane  de 


KYSTES,    LOUPES.  363 

gomme  et  diète.  Le  6,  douleur  augmentée  dans  la 
partie  malade ,  fièvre  intense ,  pouls  plus  fré- 
quent que  la  veille  (vingt  sangsues  sur  les  bourses, 
un  bain).  Le  soir,  le  malade  est  soulagé,  aussi  n'ap- 
plique-t-on  pas  de  cataplasme;  les  piqûres  des  fils  ne 
donnent  passage  qu'à  un  peu  de  sérosité  purulente. 
Le  7,  le  malade  est  mieux;  il  a  reposé  la  nuit,  les 
accidents  généraux  ont  diminué  d'intensité,  la  tu- 
meur est  toujours  dure,  fluctuante,  rouge  violette  à 
sa  surface;  elle  est  toujours  assez  douloureuse  à  la 
pression;  (cataplasmes).  Le  8,  même  état  que  la  veille 
(seconde  application  de  quinze  sangsues,  cataplasmes). 
Le9,  mieux  sensible,  maisencoredes  accidents  géné- 
raux. Le  12,  le  malade  est  mieux;  les  piqûres  du 
fil  donnent  passage  à  du  pus  bien  lié  que  l'on  fait  fa- 
tilement  sortir.  Le  malade  marche  verslaguérison,  et 
il  sort  le  6  juin,  complètement  guéri,  après  trente- 
quatre  jours. 

Obs.  vu,  recueillie  par  mon  interne.  ■ — Eydrocèle, 
opérée  par  Le  séton  el  guérie  après  trente-deux  jours,  et  des 
accidents  de  suppuration. 

Philippe  François,  âgé  de  quarante-sept  ans,  ter- 
rassier, entre  à  l'hôpital,  le  2  mars,  pour  y  être 
traité  d'une  hydrocèle  volumineuse  du  côté  droit.  Il 
porte  cette  hydrocèle  depuis  plusieurs  années;  ce 
n'est  que  depuis  quelque  temps  seulement  qu'elle 
est  assez  volumineuse  pour  le  gêner.  Il  est  opéré 
avec  succès  par  la  ponction  et  l'injection  de  teinture  d'iode. 
Quelques  jours  après  sa  guérison,  le  15  avril,  ce 
malade  se  plaignit  d'une  douleur  assez  vive  dans 
la  région  du  testicule  gauche ,  avec  gonflement  sans 
changement  de  couleur  à  la  peau;  la  tumeur  était 
peu  volumineuse,  molle,  fluctuante,  transparente. 
On  emploie  sans  aucun  succès  les  résolutifs  sur  la 


364  CHAPITRE   III.  —   MALADIES   ORGANIQUES. 

tumeur;  elle  ne  change  ni  de  volume,  ni  de  couleur. 
Enfin,  le  2  mai,  on  se  décide  à  faire  une  opération, 
et  on  passe  dans  la  tumeur  un  fil  simple^  ciré.  Le 
3  mai,  le  fil  n'a  produit  qu'un  peu  d'inflammation  à 
la  peau  sur  les  points  où  il  a  traversé  le  scrotum.  Le 
lendemain,  4  mai,  on  retire  le  fil ,  l'inflammation  de 
la  poche  étant  très-intense  ;  le  malade  a  de  la  fièvre, 
il  n'a  pas  dormi  la  nuit  et  éprouve  une  douleur  très- 
vive  dans  la  tumeur,  qui  est  rouge,  gonflée.  Le  5, 
pas  d'amélioration  ;  on  fait  appliquer  vingt  sangsues 
sur  la  tumeur  5  les  symptômes  généraux  sont  aussi 
intenses  que  la  veille.  Le  6,  pas  de  soulagement, 
cataplasmes,  bains.  Le  7,  pas  d'amélioration  sensible, 
deuxième  application  de  sangsues,  purgatif  avec  une 
bouteille  d'eau  de  sedlitz.  Le  10,  la  tumeur  est  tou- 
jours très-volumineuse  5  elle  est  fluctuante.  On  fait* 
sur  la  partie  supérieure  du  scrotum  une  incision  de 
3  centimètres  de  longueur  environ  5  cette  incision 
donne  issue  à  une  grande  quantité  de  pus.  Le  malade 
est  immédiatement  soulagé.  Son  état  continue  à 
s'améliorer.  Il  sort  guéri  le  5  juin,  après  trente-deux 
jours  de  traitement. 

Obs.  VIll,  recueillie  par  mon  interne.  —  Hydrocèle 
lentement  enflammée  par  le  séton,  puis  guérie. 

Rothmeister,  cocher,  âgé  de  soixante-quatre  ans, 
portait  depuis  vingt  ans  une  hydrocèle  du  côté  gauche. 
La  tumeur  se  forma  d'abord  autour  du  testicule,  il  y 
a  neuf  ans;  elle  s'étendit  ensuite  en  hauteur.  Depuis 
ce  temps,  elle  est  restée  dans  le  même  état;  seule- 
ment, elle  grossissait  quand  le  malade  se  fatiguait,  et  di- 
minuait quand  il  se  reposait,  et  surtout  quand  il  suait. 
A  son  entrée  à  la  Charité,  le  17  octobre,  l'hydrocèle 
se  présente  sous  la  forme  d'une  tumeur  double,  dont 
la  portion   inférieure  occupe  le  fond  du  scrotum, 


KYSTES,    LOUPES.  365 

tandis  que  la  supérieure  remonte  jusque  dans  l'aine; 
ces  deux  portions  sont  séparées  par  une  bride  trans- 
versale 5  la  fluctuation  est  évidente  dans  chacune 
d'entre  elles,  et  de  l'une  dans  l'autre 5  elles  sont 
translucides  dans  leurs  parties  antérieures  et  ex- 
ternes; leur  pesanteur  est  peu  considérable.  Après 
une  ponction  seulement,  qui  avait  été  faite  par  un 
autre  chirurgien,  le  5  novembre,  le  liquide  commen- 
çait à  se  reproduire,  mais  lentement.  M.  Gerdy,  ju- 
geant qu'il  n'était  pas  en  assez  grande  quantité  pour 
qu'on  pût  faire  une  ponction  sans  crainte  de  blesser 
le  testicule,  traversa  la  tumeur,  depuis  le  fond  jus- 
qu'à la  partie  supérieure,  avec  une  aiguille  qui  por- 
tait un  fil  ciré  simple  5  le  fil  fut  noué  et  laissé  dans  le 
scrotum.  Pendant  les  premiers  jours,  chose  rare!  le 
fil  n'amena  aucun  changement;  mais  le  10  novembre, 
il  commença  à  se  développer  de  la  douleur.  Le  12, 
la  douleur  était  très-forte-,  la  partie  était  rouge, 
dure,  tendue,  presque  aussi  grosse  que  le  poing.  On 
retira  le  fil  et  on  appliqua  un  cataplasme.  Le  13,  les 
symptômes  n'étaient  point  diminués;  il  sortait  du  pus 
par  les  deux  ouvertures  ;  on  appliqua  quinze  sangsues 
et  l'on  soutint  les  bourses.  Le  14,  la  douleur  était 
beaucoup  plus  faible.  A  partir  de  ce  moment  on  se 
contenta  d'employer  des  cataplasmes.  Bientôt  il  ne 
coula  plus  de  pus  par  la  piqûre  supérieure;  mais  l'in- 
férieure en  donna  jusque  vers  le  commencement  de 
décembre.  Le  2  décembre,  on  fit  encore  une  appli- 
cation de  quinze  sangsues.  Le  12,  la  tumeur  était  ré- 
duite au  double  du  volume  du  testicule  sain  ;  la  réso- 
lution était  en  bonne  voie.  Le  malade  sortit  et  ne 
reparut  plus. 

L'incision  est  la  méthode  la  plus  généralement  em- 
ployée contre  les  kystes,  et  elle  les  guérit  par  le 
même  mécanisme,  et  aussi  sûrement  qu'un  abcès, 


366  CHAPITRE    III.  —   MALADIES   ORGANIQUES. 

lorsque  leurs  dimensions  ne  sont  pas  trop  considé- 
rables, leurs  parois  trop  fermes  et  leur  cavité  com- 
pliquée d^embranchements  ou  de  clapiers  qu'elle  ne 
peut  que  difficilement  atteindre.  Elle  se  pratique, 
comme  celle  d'un  abcès,  d'après  les  mêmes  règles 
(v.  p.  1 85  et  suiv.),  avec  le  bistouri  droit,  quelquefois 
aidé  de  la  sonde  à  cul-de-sac  -,  comme  dans  les  abcès,  il 
faut  préférer,  pour  le  glisser  dans  la  sonde,  un  bistouri 
à  dos  rond.  Il  faut  l'y  pousser  doucement  et  non  brus- 
quement, sous  UD  angle  assez  aigu  pour  que  la  pointe 
glisse  facilement  dans  la  sonde,  mais  pas  assez  aigu 
pour  que  la  pointe  du  bistouri,  si  elle  s'unit  avec  le  dos 
de  la  lame  par  une  convexité,  s'élève  joéèt  dessus  les  bords  de 
la  sonde  et  en  abandonne  la  gouttière.  Si  un  pareil  acci- 
dent arrivait,  il  pourrait  entraîner  la  lésion  d'un 
vaisseau  ou  d'un  autre  organe  très-important,  et 
même  la  mort.  Si  le  kyste  ouvert  permet  d'y  décou- 
vrir des  clapiers,  des  embranchements  qui  doivent 
déverser  difficilement  plus  tard,  dans  le  foyer  prin- 
cipal du  kyste,  la  suppuration  qu'on  y  va  déterminer, 
il  faut  y  pratiquer  des  contre-ouvertures.  Enfin,  on 
doit  remplir  naollementle  kyste,  et  même  ses  clapiers, 
de  boulettes,  de  mèches,  ou  mieux  de  bourdonnets 
de  charpie  attachés  par  un  fil,  si  l'on  doit  en  engager 
dans  quelque  clapier  non  ouvert  au  dehors.  Quand 
l'incision  et  les  pansements  consécutifs  seront  bien  faits, 
la  cicatrisation  marchera  du  fond  vers  les  bords  de 
l'ouverture,  et  l'on  guérira  les  kystes  séreux  aussi 
sûrement  qu'un  abcès,  parce  que  la  charpie  y  pro- 
duira les  mêmes  phénomènes  que  ceux  qui  se  passent 
dans  l'abcès,  une  inflammation  suppurante  et  cica- 
trisante. Le  pansement  s'achève  avec  du  linge  cé- 
raté,  des  compresses,  un^bandage  contentif,  et  quel- 
quefois la  caustication!  avec  kf  nitrate  d'argent. 
L'excision  ne  diffère  de  rincisioB'  qu'en  ce  qu^eMe 


KYSTES,    LOUPES.  '  367 

emporte  une  portion  de  la  peau  ou  une  portion  de  la 
peau  et  du  kyste.  La  portion  excisée  est  ordinaire- 
ment ovalaire.  On  panse  aussi  de  la  même  manière 
qu'à  la  suite  de  l'incision  d'un  abcès,  afin  que  la  cica- 
trice se  fasse  aussi  du  fond  vers  l'ouverture,  et  non  de 
l'ouverture  vers  îe  fond ,  de  peur  que  la  maladie  ne  se 
reproduise.  Cette  opération  est  indiquée  surtout  dans 
les  kystes  fibreux  et  épais  dont  les  parois  ne  peuvent 
se  rapprocher  que  difficilement. 

Obs.  IX ,  recueillie  par  mon  interne.  —  Eijdrocèle 
opérée  successivement  far  injection,  par  incision,  par  ex- 
cision, et  enfin  guérie. 

Au  n°  4  de  la  salie  Saint- Jean,  est  couché  un  com- 
missionnaire âgé  de  soixante-huit  ans  et  affecté  d'une 
hydrocèle  du  côté  gauche.  Cet  homme  a  toujours  été 
bien  portant  dans  sa  jeunesse,  et  en  fait  de  maladie 
vénérienne ,  il  a  eu  deux  bubons  vers  l'âge  de  vingt 
ans.  Après  la  terminaison  de  ses  bubons,  il  s'aperçut 
que  son  testicule  gauche  était  plus  volumineux  que 
le  droit;  néanmoins  il  y  fit  peu  attention,  et  comme 
il  n'en  souffrait  point,  il  n'en  continua  pas  moins  les 
rudes  travaux  de  sa  profession,  et  arriva  ainsi  jus- 
qu'au 7   octobre   1842,  jour   où  il  entra  dans  les 
salles  de  chirurgie  de  M.  Gerdy,  pour  y  être  traité. 
Il  fut  examiné  attentivement,  et  l'on  reconnut  une 
hydrocèle  du  côté  gauche.  La  tumeur  avait  le  volume 
du  poing.  Dans  les  premiers  jours  de  novembre,  M.  Gerdy 
fit  une  ponction  dans  la  tumeur,  et  il  en  sortit  un  verre 
à  peu  près  d'un  liquide  brunâtre  5  puis  llnjection  fut 
pratiquée.  Dans  les  jours  qui  suivirent  l'injection,  on 
observa  que  la  tunique  vaginale  avait  subi  un  com- 
mencement de  dégénérescence  et  qu'elle  était  passée 
à  l'état  fibreux.  Cet  état  se  prononçant  de  plus  en 
plus,  trois  semaines  après  l'injection,  M.  Gerdy  fendit 


368  CHAPITRE   III.  —   MALADIES   ORGANIQUES. 

la  tumeur  de  haut  en  bas,  en  incisant  toute  la  hauteur 
du  scrotum.  Puis  la  plaie  fut  remplie  avec  de  la 
charpie,  afin  de  favoriser  le  développement  de  bour- 
geons charnus.  Cicatrisation  lente.  Les  bourgeons 
s'élèvent  avec  peine,  et  les  parois  de  la  tunique  n'ont 
aucune  tendance  à  se  rapprocher.  Comme  le  pus 
séjournait  vers  la  partie  inférieure  de  la  plaie,  dans 
une  espèce  de  cul-de-sac,  on  pratiqua  là  une  contre- 
ouverture  et  on  y  passa  une  mèche.  Cela  eut  lieu  dans 
les  premiers  jours  de  décembre.  Cicatrisation  toujours 
lente;  malgré  la  cautérisation  répétée  au  nitrate  d'ar- 
gent., les  parois  fibreuses  delà  tunique  vaginale  n'ayant 
aucune  tendance  à  se  rapprocher,  M.  Gerdy  se  décide 
à  exciser  le  plus  possible  de  cette  tunique  vaginale 
dégénérée.  L'excision'fut  pratiquée,  non  sans  quelque 
difficulté",  car  il  était  facile  de  léser  le  testicule, 
qu'on  ne  reconnaissait  plus  depuis  qu'il  était  ense- 
veli dans  la  tunique  vaginale,  énormément  épaissie. 
Deux  ligatures  furent  pratiquées  et  la  plaie  remplie 
de  charpie.  Alors,  quelques  jours  après,  tendance 
au  développement  de  bourgeons  charnus.  On  aper- 
çoit çà  et  là  quelques  plaques  blanchâtres,  fibreuses, 
probablement  frappées  de  mort  et  qui  ne  tarderont 
pas  à  être  éliminées.  Les  bourgeons  charnus  de- 
viennent plus  nombreux  et  plus  saillants;  enfin,  la 
cicatrisation  complète  finit  par  s'accomplir,  mais  ce 
ne  fut  pas  sans  peine.  L'interne,  par  négligence,  n'en  a 
pas  marqué  la  date. 

L'ablation  avec  suppuration  se  pratique  comme  l'abla- 
tion avec  réunion  immédiate,  et  n'en  diffère  que  par 
le  pansement  suppuFatif,  que  l'on  fait  avec  des  bou- 
lettes, des  bourdonnets  ou  des  mèches  de  charpie, 
introduits  à  chaque  pansement  dans  le  fond  de  la  plaie 
pour  la  cicatriser  du  fond  vers  les  bords. 

Des  divers  modes  des  kystes. — De  l'histoire  générale  des 


KYSTES,    LOUPES.  369 

kystes,  toute  imparfaite  qu'elle  est,  il  résulte  qu'il  y 
en  a  beaucoup  de  modes,  qu'il  faut  absolument  distin- 
guer les  uns  des  autres,  par  suite  des  conséquences 
phénoménales  ou  pratiques  importantes  qui  en  sont 
la  suite.  Ainsi  les  kystes  uniques  ou  multiples ,  petits 
ou  étendus,  à  cavité  unique  ou  simple,  ou  à  cavité 
complexe  et  multiloculaire,  à  ouverture  extérieure  ou 
sans  ouverture,  à  parois  membraneuses  et  minces, 
ou  à  parois  fibreuses  épaisses  ou  osseuses;  les  kystes 
liquides,  séreux,  glaireux,  transparents,  troubles,  ou 
les  kystes  mous,  épithéliaux,  athéromateux,  mélicé- 
ritiques  ;  les  kystes  à  matières  intérieures  fibreuses 
osseuses,  pierreuses,  etc.;  enfin,  les  kystes  hydati- 
ques  méritent  tous  d'être  distingués  par  les  consé- 
quences pathologiques  et  pratiques  qui  en  découlent. 
Pour  abréger,  cependant,  je  ne  décrirai,  d'une  ma- 
nière spéciale,  que  les  kystes  épithéliaux,  les  kystes 
hydatiques,  et  me  bornerai  à  dire  quelques  mots  des 
autres. 

On  conçoit  que  les  kystes  multiples  sont  d'autant 
plus  gênants  qu'ils  sont  plus  nombreux,  et  qu'ils  exi- 
gent tous  chacun  une  opération  qui  multiplie  le  trai- 
tement par  le  nombre  même  des  kystes,  et  le  rend, 
par  conséquent,  plus  complexe.  On  conçoit  aussi 
que  si  l'opération  est  capable  d'occasionner  des  acci- 
dents, le  malade  y  est  d'autant  plus  exposé.  Dès  lors, 
il  peut  arriver  que  le  péril  devienne  assez  grand 
pour  contre-indiquer  l'opération. 

Les  grands  kystes  causent  d'autant  plus  de  gêne 
et  de  souffrances  qu'ils  sont  plus  gros;  leur  diagnostic 
est  ordinairement  plus  facile,  leur  pronostic  plus 
grave,  leur  traitement  plus  difficile,  et  les  opéra- 
tions nécessaires  plus  périlleuses. 

Tandis  que  les ^ kystes  uniloculaires  sont  ordinaire- 
ment plus  uniformes  à  leur  surface  extérieure,  plus 


370  CHAPITRE   III.  -^   MALADIES   ORGANIQUES. 

homogèïiés  au  touchet-  que  les  kystes multiloculaires, 
tandis  qu'on  peutles  guérir  par  injeclion,  par  lesélon- 
M,  quand  ils  sont  fluides,  membraneux,  il  n'en  est 
plus  d€  ïnêmê  quand  ils  sont  multiloculaires.  t,*incision, 
rèxeision,  la  cansticàtion  intérieure  ensuite,  enfin 
l^àblalion ,  peuvent  être  nécessaires. 
'^^  les  kystes  ouverts,  comme  les  kystes  folliculaires 
êlâtanés  ou  muqùeux,  peuvent  être  évacués  et  guérir 
spontanément,  comme  on  va  le  voir  à  l'occasion  des 
kystes  épilhéliaux,  tandis  qiié  leâ  kystes  clos  se  trai- 
tent 'par  les  moyens 'cbmmùnis  à  tous  les  kystes. 

Les  membraneux  et  minces  sont  ceux  qui  pré- 
sentent le  mietix  les  caractères  des  kystes.  Leur 
élasticité,  leur  vibrtitilité,  leur  fluctuation,  leur  trans- 
parence, quand  ils  sont  transparents,  sous-cutanés 
et  assez  saillants  à  la  surface  dû  corps  pour  être 
placés  entre  l'œil  et  une  lumière  artificielle,  en  reh- 
tlètit  iiB  diagnostic  plus  facile,  et  on  s'aide  aisément  ici, 
et  avec  succès,  de  la  ponction  exploratrice.  Toutes  les 
iiïëtbbdès  de  tràitérnént  peuvent  y  être  appliquées, 
avec  avantage,  suivant  lès  cas.  Les  kystes  à  parois 
fibreuses,  épaisses  ou  osseuses,  offrent  non-seule- 
ïtèrit  plus  d'obseuritë  dans  la  transparence,  d'élas- 
tiéité  daûs  la  fluctuation ,  mais  on  ne  peut  plus  les 
traiter  par  l'injection,  le  séton,  l'incision  ;  l'excision, 
ràblation  seules  conviennent,  encore  faut-il  que  le 
)LfUte  ^êné  bëaucduj);  car  ces  kystes,  surtout  les 
osseux,  ont  un  accroissement  plus  limité  que  celui 
des  kystes  membraneux. 

îl,es  kystes  liquides  présentent  généralement  de  la 
fluctuation,  de  l'élasticité,  de  la  vibratilité  par  la  per- 
cussion de  la  transparence,  quand  ils  sont  d'ailleurs 
dans  des  circonstances  convenables.  On  les  traite  par 
toutes  les  méthodes,  et  si  l'une  ne  convient  pas  à  l'un 
de  ces  kystes,  elle  convient  à  l'autre. 


KYSTES   ÉPITHÉLIAUX.  371 

Les  kystes  mous  sont  ordinairement  pâteux,  parfois 
impressibtes  par  les  doigts,  par  les  corps  solides,  de 
sorte  qu'ils  conservent  un  certain  temps,  pendant 
quelques  minutes,  l'impression  faite  à  leur  surface. 
La  ponction,  l'injection  et  le  séton  ne  leur  convien- 
nent guère,  mais  l'incision  et  la  caustication  inté^ 
rieure,  l'excision  ou  l'ablation  les  guérissent  très- 
bien. 

Les  kystes  pileux  et  osseux  que  l'on  rapporte  généra- 
lement à  des  produits  de  génération  avortée,  ne  de- 
vront nous  occuper  qu'à  l'occasion  des  kystes  de 
l'ovaire. 

Des  kystes  épîthéliaux  {tannes). 

Ce  sont  des  tumeurs  formées  par  une  accumulation 
de  matière  épithéliale  et  de  la  graisse. 

Êtatanatomique.- — Ces  kystes  sont  le  plus  ordinaire- 
ment formés  par  les  follicules  du  nez,  du  front,  du 
crâne,  de  l'aisselle,  de  l'aine,  du  sternum,  dis- 
tendus par  leur  matière  sébacée.  (V.  Lamotte,  Chir.y 
t.  I,  p.  346,  352.)  M.  Rayer  en  a  rencontré  un  gros 
comme  un  œuf  de  poule  sur  le  pénil  d'une  vieille 
femme.  M.  Huguier  en  a  décrit  récemment  à  l'ori- 
fice du  vagin,  dans  les  follicule  muquenx  de  l'utérus,  et 
dans  les  follicules  clos,  dits  œafs  de  Nabolh.  {V.  Hu- 
guier, Mém.  de  la  Soc.  de  chir.  de  Paris,  t.  ï;  Robin, 
dans  Thèse  de  la  Fac.  de  Paris,  6  janvier  1852,  par 
D.  Luna.)  Leur  volume  varie  d'un  grain  de  millet  oude 
chènevis  à  celui  du  poing  et  même  au  delà.  La  forme 
en  est  arrondie,  avec  ou  sans  orifice  apparent;  de  là 
deux  modes  difiërents  :  des  kystes  épithéliaûx  ou- 
verts, des  kystes  épithéliaûx  fermés-  L'orifice  des 
premiers  est  parfois  agrandi.  Ainsi  j'ai  trouvé  sous 
l'aisselle  un  kyste  folliculaire  cutané  de  la  grosseur 
d'un  marron,  dont  l'ouverture  pouvait  recevoir  le 


372  CHAPITRE   III.  —   MALADIES   ORGANIQUES. 

bout  de  l'indicateur.  La  matière  intérieure  ressem- 
blait à  de  la  cire  d'un  brun  jaunâtre.  Les  kystes  épi- 
théliaux  fermés ,  tels  que  les  athérômes,  si  communs 
au  crâne,  les  mélicéris,  sont  tous,  pour  beaucoup 
d'anatomistes  ou  de  chirurgiens,  des  follicules  cuta- 
nés, éloignés  delà  peau,  et  dont  le  canal  tiraillé  s'est 
oblitéré  tandis  que  le  follicule  s'éloignait.  J'avoue 
que  mes  dissections  ne  m'autorisent  pas  à  confirmer 
cette  pathogénie  des  kystes  clos. 

Structure  :  1°  enveloppe  ou  tuniquB  membraneuse 
fournie  par  un  follicule,  très-reconnaissable  quand  il 
est  encore  ouvert,  et  surtout  quand  l'orifice  est  ampli- 
fié. Sesparois  sont  plus  ou  moins  épaissies,  quelquefois 
doublées  d'une  lame  celluleuse  dense,  parfois  assez 
richement  vascularisée  ;  2°  intérieurement,  matière 
suifeuse,  blanchâtre  ou  brunâtre,  surtout  au  ni- 
veau de  Torifice,  où  elle  forme  quelquefois  un  bou- 
chon noir  ou  d'un  jaune  bistre  à  l'intérieur.  Ces  cas 
sont  les  seuls  oii  la  tumeur  est  évidemment  formée 
par  un  follicule  distendu.  M.  Delille  (de  Montpellier) 
a  cru  voir,  à  l'aide  du  microscope,  que  la  matière 
des  tannes  était  formée  d'une  aggrégation  de  poils 
mous  et  faciles  à  déchirer,  au  milieu  de  l'humeur  sé- 
bacée {BuU.  Acad.  de  Méd.,  t.  X,  p.  Il);  et  d'un  autre 
côté,  M.  Simon  (de  Berlin)  assure  avoir  reconnu  un 
animalcule  qui  habite  dans  le  follicule,  et  dont  la  pré- 
sence peut  déterminer  l'accumulation  de  la  substance 
sécrétée  par  le  crypte  (Vogel,  Anat.  path.,  p.  404). 
M.  Gruby  est  persuadé  de  l'existence  de  cet  insecte, 
et  de  son  influence  sur  le  développement  de  l'acné  (m- 
ms)  etdestannes(JLcarf.  f/esSc,  mars  1845).  Les  micro- 
graphes modernes  ont  démontré,  et  nous  avons  vu 
nous-même  que  les  kystes  épithéliaux  contiennent 
des  cellules  épithéliales  mêlées  à  de  la  graisse  et  des 
cristaux  de  choléstérine.  Dans  les  kystes  épithéliaux 


KYSTES   EPITHELIAUX.  373 

muqueus,  dans  ceux  de  l'utérus  en  particulier,  on 
trouve  aussi  des  cellules  épithéliales  et  du  mucus. 
Je  crains  bien  que  ces  utricules  épithéliales  des  kystes 
épithéliaux  fermés  aient  concouru  à  faire  admettre 
que  les  kystes  sont  tous  d'anciens  follicules,  qui 
se  sont  fermés  en  s'éloignant  de  leur  berceau;  mais 
comme  on  trouve  des  cellules  épithéliales  sur  les 
surfaces  les  plus  profondes  des  séreuses,  des  vis- 
cères et  des  vaisseaux,  pourquoi  ne  pourrait-on 
pas  en  trouver  dans  les  kystes  indépendants  de  la 
peau? 

Symptômes.  —  Ceux  de  tous  les  kystes. 

Marche.  —  Parvenue  à  un  gros  volume,  la  tumeur 
qui,  du  reste,  s'accroît  toujours  lentement,  embar- 
rasse et  gêne  les  fonctions  des  parties  oii  elle  siège, 
et  qu'elle  déforme  par  son  volume.  «  J'ai  vu  plusieurs 
fois,  dit  M.  Rayer,  de  semblables  tumeurs  devenir  le 
siège  d'une  inflammation  chronique  ;  le  pus  s'accu- 
mulait dans  la  cavité  du  follicule,  dont  l'orifice  si- 
mulait une  fistule.  »  (Ouvr,  cit.,  t.  II,  p.  718.)  Le  kyste 
peut,  d'ailleurs,  rester  stationnaire,  ce  qui  est  rare, 
ou  s'accroître ,  ses  parois  s'amincir,  s'enflammer, 
s'ulcérer,  suppurer,  se  vider,  enfin  il  peut  rester 
fistuleux  ou  se  cicatriser  plus  ou  moins  vite. 

Diagnostic.  —  Ces  kystes  sont  caractérisés  par  leur 
situation  dans  des  parties  où  les  follicules  sont  abon- 
dants, par  leur  siège  superficiel,  mais  surtout  par 
l'orifice  conservé  du  follicule.  Quand  cet  orifice  man- 
que, le  diagnostic  est  alors  plus  difficile-,  la  tumeur 
peut  être  confondue  avec  d'autres  kystes.  Et,  comme 
l'a  fait  observer  Portai  dans  son  Anatomie  médicale 
(t.  ÏV,  p.  361),  dans  certaines  régions,  à  l'anus,  aux 
parties  génitales,  chez  les  femmes  particulièrement, 
on  peut  les  prendre  pour  des  fies,  des  condylomes  et 
autres  tumeurs  de  mauvaise  nature.  L'incision  d'une 


olU  CHAPITRE   III.  —   MALADIES  ORGANIQUES. 

de  ces  tumeurs  et  la  sortie  de  la  matière  caractéris- 
tique qu'elles  renferment  diminuera  les  chances  d'er^ 
jreur;  mais  l'inspection  microscopique  peut  seule 
montrer  la  matière  épithéliale.Le  pronostic,  peu  grave 
par  le  fait  de  la  tumeur,  Test  parfois  davantage  par 
l'opération  qu'elle  nécessite. 

Traitement.— U  est  différent  pour  les  kystes,  suivant 
qu'ils  sont  ouverts  ou  fermés  :  pour  les  premiers,  il 
est  palliatif  ou  curatif.  Le  pa/Zia/i/"  consiste  à  chasser  1^ 
matière  enkystée  par  la  pression,  après  avoir  dilaté 
l'ouverture  du  kyste,  à  le  vider  avec  une  curette,  à 
le  nettoyer  par  une  injection  savonneuse.  Pour  le 
fifiiratifi  on  ajoute  à  ces  premiers  moyens  une  injection 
£austique  et  la  compression ,  on  bien  on  incise  le 
kyste  et  on  le  détruit  par  un  caustique  en  couche 
mioce^  que  l'on  fixe  sur  la  surface  interne,  au  moyen 
d'un  Êiiiplâtie.  On  peut  aussi  l'extirper,  l'extraire 
comme  les  kystes  en  général,  ou  l'enlever  par  ampu- 
tation (V.  précédemment,  p.  360). 

Historique  des  kystes.  —  C'est  évidemment  à  l'école 
d'Alexandrie  que  l'on  doit  les  notions  déjà  assez 
avancées  que  renferme  l'ouvrage  de  Celse  sur  les 
Jtystes,  car  les  ouvrages  hippocratiques  ne  mention- 
nent guère,  en  fait  de  tumeurs,  que  les  différentes 
formes  d'abcès  et  la  grenouillette,  donnée  comme 
abcès  sub-lingual.  Tout  en  décrivant  les  kystes  à 
l'occasion  des  maladies  de  la  tête,  Celse  reconnaît 
qu'ils  peuvent  se  développer  dans  toutes  les  parties 
du  corps,  mais  surtout  au  crâne,  aux  aisselles  et  sur 
les  côtés.  Ces  tumeurs  sont  les  ganglions  (ydyylia), 
les  athérômes  (ocôspcofxaTdt),  et  les  mélicéris  {^ekixri- 
p{^(xç)^  auxquelles  il  juge  à  propos  d'ajouter  les  stéa- 
tômes  {çQî<xT(x>[ioLT(x).  Ces  tumeurs  ont  pour  caractère 
commun  d'être  peu  dangereuses  et  d'exiger  le  même 
traitement:  toutes  commencent  par  être  d'un  volume 


KYSTES   ÉPITHÉLIÂUX,  375 

imperceptible  ;  toutes  s'acerGissent  avee  lenteur  et 
sont  revêtues  d'une  tunique  propce.  Les  unes  sont 
dures  et  rénitentes;  les  autres  molles  et  cédant  à  la 
pression  :  elles  sont  ordinairement  indolentes.  La 
matière  contenue  peut  bien  être  soupçonnée;  mais 
on  û§  peut  réellement  la  reconnaître  qu'en  vidant  la 
tumeur.  Cependant  celles  qui  sont  rénitentes  ren- 
ferment plutôt  des  matières  pierreuses  ou  des  agglo- 
mérations de  poils  entrelacés.  Celles  qui  sont  molles 
contiennent  une  substance  analogue  à  du  nai&l,  à  de 
la  bouillie,  à  des  raclures  de  cartilage,  etc.  Le  traite- 
ment consiste  dans  l'ablation,  avec  la  précaution  de 
ne  pas  léser  la  membrane  que  l'on  détache  au  moyen 
du  manche  du  scalpel.  S'il  y  a  des  adhéreoces avec  les 
parties  profondes,  on  laissera  tout  ce  qui  ne  peut  se 
détacher;  le  reste  sera  emporté.  Si  l'ablation  a  été 
totale,  ou  réunira  par  première  inteati#ai;  si  la  tu*- 
nique  est  restée  en  totalité  ou  en  partie,  on  la  fera  sup- 
purer. (Lib.  YII,  cap.  vi.)  Telle  est,  k  plupart  du 
temps,  la  pratique  que  nous  suivons  encore  aujour- 
d'hui. Galien  ne  traite  de  ces  tumeurs  qu'en  passant,, 
et,  en  quelque  sorte^  seulement  pour  les  définir.  Après 
avoir  parlé  des  abcès,  c'est-à-dire  des  épanchemeats 
qui  écartent  les  tissus,  il  indique  le  mélicéris,  l'athé- 
rôme  et  le  stéatôme,  dont  quelques  auteurs  font,  dit- 
il,  un  genre  à  part,  distinct  des  abcès,  et  qui  sontre- 
Têtus  d'un§  enveloppe  particuJière.  (De  Tum^  pr^t. 
nat.\ 

Les  auteurs  qui  viennent  ensuite  ne  nous  ofiErent 
rien  d'important  à  recueillir  sur  tes  tumeurs  dont  il 
s'agit;  ils  s'occupefti  ^  les  différencier  des  abeès  et 
des  autres  apostèraes,  et  à  part  la  cautérisation  et  des 
tentatives  de  résolution  avec  les  fondants  ou  la  com- 
pression (V.  Guy  de  Ghauliac,  liv.  II,  doctr.  i,  cha- 
pitre 4),  ils  ne  donnent  sur  le  traitement  rien  de 


376  CHAPITRE    III.  —   MALADIES   ORGANIQUES. 

mieux  que  ce  que  nous  avons  vu  dans  Celse.  Quant  à 
la  palhogénie,  c'est  toujours  une  altération  humorale 
rapportée  au  phlegme,  qui  est  le  principe  du  mal. 
Les  découvertes  anatomiques  des  XVP  et  X  Vile  siè- 
cles, mais  surtout  celle  du  système  lymphatique,  vont 
créer  de  nouvelles  doctrines.  Ainsi,  sans  nous  occu- 
per d'une  vaine  recherche  de  priorité,  qui,  d'ail- 
leurs, ne  serait  pas  justifiée  par  le  mérite  de  l'idée, 
nous  lisons  dans  Dionis,  qui  résume  très-bien  les  opi- 
nions de  son  époque  :  «  Il  y  en  a  qui  prétendent  que 
le  kyste,  qui  renferme  ces  différentes  matières  (miel, 
suif,  bouillie,  etc.),  est  formé  par  la  dilatation  de 
quelque  vaisseau  lymphatique,  oîi  la  lymphe,  se  coa- 
gulant, se  change  en  plusieurs  sortes  de  matières, 
selon  son  différent  mélange  avec  d'autres  liqueurs  ; 
mais  il  y  a  plus  d'apparence  que  le  principe  de  ces  tu- 
meurs est  une  petite  glande,  parce  que  l'action  des 
glandes  étant  de  filtrer  sans  cesse  quelque  humeur, 
s'il  se  trouve  quelque  obstacle  au  vaisseau  excrétoire, 
alors  l'humeur  est  obligée   de    demeurer  dans  la 
glande,  et,  en  la  gonflant,  de  contraindre  la  mem- 
brane de  la  glande  de  s'étendre,  ce  qui  forme  le 
kyste  dont  nous  venons  de  parler.  L'expérience,  con- 
tinue-t-il,  confirme  cette  opinion  ;  car  si  l'on  fait  une 
incision  à  une  de  ces  tumeurs,  et  qu'après  en  avoir 
vidé  la  matière  on  ne  consume  pas  la  membrane  qui 
la  contenait,  il  s'y  filtre  une  nouvelle  humeur,  qui, 
avec  letemps,  fait  une  nouvelle  tumeur. «(Cours rf'opé- 
mt.,  t.  II,  p.  830.) 

L'hypothèse  de  la  dilatation  d'un  vaisseau  lympha- 
tique règne  pendant  tout  le  dernier  siècle,  et  nous 
la  trouvons  encore  dans  Hévin  (1784).  Déjà  cepen- 
dant Louis  avait  émis  une  opinion  plus  rapprochée 
de  la  vérité.  Pour  lui,  une  accumulation  contre  na- 
ture d'un  liquide  quelconque  dans  une  cellule  du 


KYbTKS   ÉPITHÉLIAUX.  377 

tissu  cellulaire  distend  celle-ci,  refoule  les  cellules 
voisines  qui  s'oblitèrent  et  s'accolent  à  la  cellule  di- 
latée, dont  elles  épaisissent  ainsi  les  parois.  Le  kyste 
est  donc  formé  de  la  substance  préexistante  de  la 
partie.  (Louis,  Dict.  de  chir.^  t.  I,  art.  enkysté.) 

Callisen  dit,  dans  son  style  laconique,  que  les  kystes 
peuvent  avoir  leur  siège  dans  uuq  des  glandes  conglo- 
bées,  surtout  dans  celles  qui  sont  situées  sous  la 
peau  ;  très-souvent  dans  un  cellule  dilatée  du  tissu 
adipeux,  dans  un  crypte  mucipare;  quelquefois  dans 
un  vaisseau  sanguin,  dans  un  conduit  excrétoire  di- 
laté en  forme  de  capsule. (Princ  syst.  chir.^  t.  II,  p.  76. 
1790.)  Nous  trouvons  là  le  germe  des  principales 
théories  modernes  que  nous  allons  examiner. 

Suivant  Bichat,  les  kystes  ne  se  forment  pas  par 
l'accumulation  préalable  d'une  certaine  quantité  de 
fluide  qui  refoule  le  tissu  cellulaire  ambiant  pour 
s'en  faire  une  enveloppe,  comme  le  veut  Louis  5  cela 
supposerait  que  la  matière  exhalée  préexiste  à  l'or- 
gane exhalant;  tout  au  contraire,  c'est  le  kyste 
qui,  de  même  que  les  autres  membranes  séreuses,  se 
forme  de  toutes  pièces  dans  le  tissu  cellulaire,  et 
quand  il  est  constitué  à  l'état  de  poche  fermée  de 
toutes  parts,  l'exhalation  commence  à  s'y  opérer. 
(Anat.  gén.  du  tiss.  celL.^  art.  V.)  Cette  formation  d'un 
kyste  d'une  manière  toute  spontanée  n'est  pas  ad- 
mise ,  et  il  ntf  paraît  nullement  étrange  de  supposer 
qu'une  irritation  locale  du  tissu  cellulaire  détermine 
la  sécrétion  d'une  certaine  quantité  de  fluide  qui  se 
revêt  ensuite  d'un  sac  aux  dépens  du  tissu  cellulaire 
environnant  et  probablement  aux  dépens  de  fluides 
organisables,  comme  il  arrive  autour  d'une  balle. 

M.  Gruveilhier  établit  deux  ordres  de  kystes  :  les 
uns  consécutifs  formés  autour  des  corps  étrangers 
solides  (calculs,  balles,  etc.),  ou  liquides  (sang);  les 


378  CHAPITRE   lU.  —   MALADIES^  QB.GANIQUES. 

autres  spautanés,  ou  préexistants  à  la  matière  qu'ils 
contiennent  :  ce  soft^  ies  kyste,&  séreux,  synoviaux^ 
méUçérique§,  athéramateux,  etc.  \  de  ces  derniers, 
les  uns  se  développent  conjme  l'indique  Bichat  ;  d'au- 
tres, plus  nombreux  peut-être  qu'on  ne  le  pense, 
résultent  du  développement  des  follicules  cutanés  ; 
d'autres  enôn  lui  ont  paru  tenir  à  l'accroissement 
de  vésicules  déjà  existantes;  tels  sont  un  grand  nom- 
bre de  kystes,  des  ovaires.  (Essai  ^i^L'e^ÇiL  patk.^  t.  l, 
p.  202-256.  Paris,  1816.)  Astley  Gooper  (V.  Sam, 
Cooper,  Dict.,  t.  II,  p.  537)  a  beaucoup  insisté  sur 
cette  opinion  que  les  kystes  méliçériques,  etc.,  sont 
dus  à  l'accumulation  de  matière  sébacée  dans  les  fol- 
licules normau:^  dilatés,  épaissis^  opinion  qui  a  été 
sui;tQut  vulgarisée  chez  nous  par  Béclard  [Addit.  à 
i'ano^^  gén.  de  Bichat,  p.  245),  puis  dans  ces  derniers 
temps  par  MM.  Bérard  jeune  et  DcBonvilliers,  dans 
le  Compendium  de  chirurgie.  Ils  décrivent  trois  modes  de 
kystes  :  1°  des  kystfis  muqueim  on  d^rmoïd^es,  intérieure- 
ment tapissés  d'une  membrane  analogue  aux  mu- 
queuses, renfermant  une  matière  demi-liquide  et 
provenant  de  l'accroissement  d'un  follicule  cutané 
d&nt  l'orifice  s'ei^t  oblitéré  j  2°  à^^  kystes  séreux^  ta- 
pissés intérieuremejat  par  une  séreuse;  3°  des  kystes 
kydatiques.  Cette  division  et  ces  distinctions  ont  été 
admises  par  M..  Lebert,^  dans  sa  Physiologie  fathoior 
gique. 

Est-il  donc  vrai,,  comme  le  veulent  les  auteurs 
cités  plus  haut,  que  les  follicules  cutanés  puisseut. 
former  les  tumeurs  méliçériques  et  athéromateuses? 
Nous  l'avons  déjà  dit  :  noUiS  ne  le  pensons  pas,  et 
voici  nos  raisons  :  1,"  dès  les;  premiers  temps  où  l'on 
pèijit  reconnaître  ces  kystes  et  quand  ^liS  sont  aussi 
petits  que  possible,  par  exemple,  les  kystes  sous- 
ci»>^H,4s  du  crâne,  qui  sont  si  communs,  ne  présen- 


KYSTES   ÉPITHÉLIAIIX.  379. 

tent  aucune  trace  d'ouverture  à  la  peau  qui  conduise 
dans  leur  intérieur  et  qui  puisse  en  laisser  rien  sortir 
par  une  pression  circonférentielle  portée  jusqu'à  la 
douleur;  2°  quand  ils  sont  petits,  leurs,  paroisfibreuses 
soiit  épaisses,  semblables  à  du  cartilage  et  nullement 
à^ celles  des  kystes  folliculaires  ouverts,   en  sorte 
qu'ils  en  diffèrent  d'autant  plus  que  le  kyste  est  moips 
altéré  par  sa  dilatation ,  çç  qui  ne  laisse  pas  que 
(l'être  très-sittgulier  5  3°  Qn  ne  les  trouve  pas  là  oii  les 
follicule?  sont  très-^ visibles  par  ^eur  développement  ; 
aux  ailes  du  nez,  par  exemple,  ils  y  sont  au  con- 
traire infiniment  plus,  rares;,  4°  quelque  effort  que 
j'aie  fait  pou?  trouver  la  trace  de  Vouverture  de  ces 
follicules  dont  le  canal  se  serait  oblitéré  par  l'éloi- 
goeiflent  du  follicule  de  la  peau,  je  n'ai  janjais  pu  ; 
parvenir,  ou  loin  de  la  trouvçr  rétrécie,  je  l'ai  trou- 
vée agrandie  5   5°  enfin,  comment  les  follicules  di 
cuir  chevelu  pourraient^ils  donc  s'éloigner  de  la  pea 
du  côté  du  çraae  qui  leur  oppose  tant  de  résistanc? 
Qui  a  donçi  pu  donner  une  nouvelle  recrudescenie 
à  la  doctrine  que  nous  combattons?  c'est  qu'on  a 
trouvé  de  la  matière   épithéliale  dans  les  kyses 
fermés.  Mais  je  l'ai  déjà  dit,  on  en  trouve  sur  toues 
Içs  surfaces  membraneuses  internes  ;  et  je  crains  len 
que  toute  cette  pathogénie  follieulaire  ne  soit  qu'ne 
fable.  Indépendamment  de  ces  travaux  théoriqes, 
des  travaux  pratiques  ont  été  faits  dans  ces  dernires 
années  sur  le  traiternept  des  kystes.  M,  Martir(de 
Calcutta) ,    ayant   employé  la    teinture    d'iod»  en, 
injection,   contre  rhydrp,çèle ,  M.  Velpeau  ^a3m- 
plpyée  au  traitement  d'une  foule  d'autres  kyste,  et 
j'ai  naoi-mème  étudié  depuis  quinze  ans  l'inllcnce 
de  beaucoup  d'injections  différentes  dans  l'hydrcèle 
et  d'autres  kystes  séreux,  (V.  Awliiv.  de  méd^  338, 
t.  I,  p.  157.) 


380  CHAPITRE   III.  —    MALADIES   ORGANIQUES. 

Des  kystes  hydaliques. 

Ces  kystes  sont  caractérisés  par  les  hydatides  qu'ils 
renferment  avec  une  certaine  quantité  de  liquide  dans 
leur  sein,  et  les  hydatides  le  sont  elles-mêmes  par 
leur  forme  vésiculaire  membraneuse,  de  manière  que 
ce  sont,  en  quelque  sorte,  des  kystes  vivants  em- 
boîtés dans  un  autre  kyste ,  sans  y  adhérer  ;  mais  on 
trouve  quelques  hydatides  sans  kyste,  demeurant  au 
sein  des  tissus  comme  le  polycéphale  cérébral  {Dict.  des 
se.  méd.,  t.  XXII,  p.  168). 

Ces  kystes  varient  de  nombre,  de  siège,  de  vo- 
^me,  de  forme,  de  structure,  comme  les  autres.  Ils 
enferment  un  liquide  également  variable,  tantôt 
Itnpide  comme  de  l'eau  pure,  tantôt  trouble,  tantôt 
tès-fluide,  tantôt  plus  épais,  tantôt  même  purulent, 
e  une  ou  plusieurs  hydatides  qui  y  flottent  plus  ou 
m>ins  librement,  ou  sont  même,  comme  les  echino- 
cques,  suivant  M.  Livois,  enfermés  encore  dans  une 
vesie  mère  ou  amniotique  propre  à  ce  genre. 

iCs  hydatides  sont  des  vessies  membraneuses,  re- 
plies, serrées  ou  chiflbnnées,  quand  elles  sont  vides, 
diltées  comme  des  ballons  enflés ,  lorsqu'elles  sont 
reiplies  de  liquide  ou  d'autres  hydatides.  Lors- 
qu'jne  hydatide  est  seule  dans  son  kyste  et  qu'elle 
est  Unflée ,  elle  peut  tapisser  le  kyste  où  elle  est 
empisonnée,  et  devient  le  tronc  commun  des  fu- 
ture! générations  qui  se  développeront,  à  ce  qu'on 
croiipar  bourgeons,  par  gemmes,  dans  ses  parois, 
pourle  détacher  un  jour,  et  tomber  dans  la  vessie  de 
rhydtide  mère,  quand  elles  seront  parvenues  à  leur 
matulté  de  naissance.  Lorsque  les  hydatides  sont 
multiies  dans  le  même  kyste,  on  en  trouve  un  plus  ou 
moin^raad  nombre  de  volumes  inégaux.  Les  unes 
se  ma^t^^nt  à  l'état  de  granulations  groupées  sur 


KYSTES   HYDATIQUES.  381 

un  ou  plusieurs  points  de  la  surface  interne  de  la 
vessie  de  l'hydatide  mère,  où  elles  adhèrent  ensem- 
ble au  moyen  d'une  sorte  de  mucus  (Livois,  thèse  de 
1843,  n°  185);  d'autres,  dans  un  état  de  développe- 
ment plus  avancé,  flottent  librement  dans  la  vessie 
mère,  et  portent  elles-mêmes  dans  leur  sein  des 
hydatides  plus  petites.  On  constate  alors,  suivant 
Laennec,  l'emboîtement  de  plusieurs  générations  les 
unes  dans  les  autres  5  les  parois  de  la  vessie  de  l'hyda- 
tide sont  incolores ,  transparentes  ou  opalines  ;  leur 
substance  est  friable ,  et  néanmoins  élastique ,  en 
sorte  que  si  elles  tombent  sur  un  plan  elles  rebon- 
dissent, que  si  on  y  fait  une  ponction,  elles  chassent 
leur  liquide  en  jet  rapide  et  continu. 

Les  symptômes  des  kystes  hydatiques  n'offrent  rien 
de  bien  particulier  :  une  tumeur  fluctuante,  qui  fré- 
mit et  vibre  quand  elle  est  tendue  et  qu'on  la  per- 
cute; qui  s'enflamme  parfois,  puis  s'ulcère,  suppure 
et  rejette,  avec  un  liquide  plus  ou  moins  trouble  et 
altéré,  des  membranes  chiffonnées  comme  les  pétales 
d'une  fleur  repliées  dans  le  bouton  qui  leur  sert  de 
berceau-,  qui,  continuant  à  suppurer,  cause  quel- 
quefois, lorsque  le  kyste  est  grand  ou  a  son  siège 
dans  les  viscères,  la  fièvre  hectique  et  la  mort;  qui, 
d'autres  fois,  est  suivie  de  guérison,  sont  des  phéno- 
mènes que  l'on  observe  dans  tous  les  kystes.  Le  seul 
fait  signalé  par  M.  Piorry  pourrait  leur  être  parti- 
culier, si  ce  n'était  une  simple  vibration. 

Causes  et  marche  de  l'hydatigénie. — Développée  chez 
les  animaux  comme  chez  l'homme,  par  des  causes 
immédiates  inconnues,  la  génération  des  hydatides 
est  encore  plus  mystérieuse  chez  l'homme  que  dans 
certaines  espèces  animales.  On  sait,  en  effet,  que 
l'habitation  humide  des  caves  et  l'herbe  mouillée  pro- 
duisent, chez  le  lapin ,  des  hydatides  cyslicerques  ; 


âSâ  CHAPITRE   III.  —   MALADIES   ORGANIQUES. 

les  saisons  pliiTieuses  et  les  pâturages  humides,  chez 
les  moutoDS  et  les  bœufs,  des  acéphalocystes  du  foie 
et  des  poumons.  Chez  l'hoinme,  on  ne  connaît  au- 
cune des  circonstances  qui  président  à  leur  déve- 
loppement. Leur  kyste  cfoît  avec  elle,  et  quand 
il  a  acquis  un  certain  volume,  il  s'enflamme  sponta- 
nément, ou  par  une  violence  mécanique,  ou  bien  il 
se  rompt  et  se  déchire  par  un  coup,  et  rejette  son 
produit  au  dehors  ou  au  dedans;  après,  le  haalade 
meurt  ou  guérit,  comme  nous  l'avons  expliqué. 

Des  divers  modes  ou  genres  dliydatides.  —  On  en 
distingue  cinq  d'après  la  conformation  et  l'orga- 
nisation :  1°  V acéphalocyste  vésicule  libre  dans  son 
kyste,  sans  tête  ni  corps,  paraissant  se  reproduire 
par  gemmes  ou  granulations  d'abord  adhérentes,  de 
la  grosseur  alors  d'un  grain  de  mil  ou  de  chènevis, 
et  pouvant  acquérir  le  volume  de  la  tête  du  fœtuè, 
d'une  teinte  laiteuse,  à  parois  sans  fibres  et  homo- 
gènes. C'est  l'animal  le  plus  simple  que  l'on  puisse 
concevoir.  Suivant  M.  Livois,  ce  geni'e,  créé  paf 
Laennec  en  1804  [Mém.  de  la  Fac.  de  méd.  de  Paris, 
p.  81,  i812),n'existerait  pas  ou  ne  serait  autre  que  le 
suivant. 

2°  Véchinocoque,  qui  est  pluis  eompliqné,  a  uii  corps 
lisse,  oblong  ou  ovale,  une  tête  avec  un  rostre,  une 
couronne  de  crochets  en  deui  rangées,  quatre  su- 
çoirs, une  vésicule  tentrale  oii  caudale,  qui  est  elle- 
même,  ainsi  que  tout  l'animal,  Renfermée  dans  une 
vessie-mère  indépendante  du  kyste  qui  renferme  tout  : 
échinocoqueetvessie-ttière.  (V.  Livois,  Thèse-de  Paris, 
1843,  ïio  185,  p.  46.) 

3°  Le  ditrachyceros ,  de  Sultzer,  a  le  corps  ovale, 
comprimé,  enveloppé  d'une  tunique  lâche,  la  tête 
surmontée  de  deux  appendices  munis  de  soies  rudes. 

40  Le  polycéphale  offre  un  corps  allongé,  cylindrique, 


KYSTES  HYDATIQUES.  383 

ridé,  terminé  par  une  vessie  commune  à  plusieurs 
individus;  quatre  suçoirs  à  la  tête,  deux  couronnes 
de  crochets. 

5°  Lé  cysticerqiie  à  corps  presque  cylindrique  où  lé- 
gèrement déprimé,  ridé,  terminé  par  une  vésicule 
caudale,  à  tête  munie  à  sa  base  de  quatre  papilles  ou 
suçoirs. 

A  l'exception  du  polycéphale,  tous  ont  été  trouvés 
chez  l'homme. 

tèé/zaginosîfc  dès  kystes  hydatiquesestfacile  quand  ils 
foiltsaillie  à  l'extérieur,  lorsque  surtout  étant  déjà  ou- 
verts, ils  laissent  écouler  des  pellicules,  des  vésicules 
hydatiques  plissées  Sur  elles-mêmes  ou  chiffonnées; 
mais  lorsqû'ilssont  si  profonds  que  la  palpationn'y  fait 
reconnaître  qu'une  tumeur  fluctuante  élastique,  on 
ne  peut  y  reconnaître  que  les  caractères  des  kystes 
ou  des  abcès.  Enfin  lorsque  le  kyste  hydatiqué  est 
très-profond  et  qu'on  n'y  trouve  pas  même  par  le 
toucher  les  cai-actères  des  kystes,  le  diagnostic  du 
kyste  est  impossible  ;  mais  alors  une  ponction  explo- 
ratrice peut  le  rendre  facile  et  certain  éh  donnant 
issue  par  un  trois-qtiarts  tin  peu  volumineux  à  des 
vésicules  hydatiques. 

Le  pronostic  des  kystes  hydatiques  est  plus  sérieuX 
qtié  celui  des  kystes  en  général,  parce  qu'ils  sont 
souvent  multiples,  parce  qu'ils  se  développent  plus 
souvent  dans  les  viscères  importants  que  dans  les 
organes  de  peu  d'importance,  comme  les  muscles  ; 
parce  qu'enfin  là  thét-apeutique  n'a  qu'une  puissance 
bornée  contre  ces  affections,  et  que  la  diathèse  qui 
les  a  produites  en  reproduit  souvent  d'autres. 

Le  traitement  des  kystes  hydatiques  est  celui  des 
autres  kystes.  Par  conséquent  on  ne  peut  guère  comp^ 
ter  sur  les  drogues  pour  en  débarrasser  l'économie. 
Mais  l'habitation  la  plus  fréquente   des  hydatides 


384  CHAPITRE   m.  —  MALADIES   ORGANIQUES. 

dans  les  viscères ,  dans  les  organes  profonds  et  im- 
portants, paralyse  souvent  la  chirurgie.  Cependant, 
lorsqu'un  kyste  profond  du  foie,  de  l'ovaire,  est  de- 
venu adhérent  aux  parois  d'une  cavité  splanchnique, 
on  peut  ponctionner,  inciser  ce  kyste,  au  centre  de  ses 
adhérences  avec  un  trois-quarts  ou  un  bistouri,  sans 
craindre  qu'il  ne  se  vide  dans  la  séreuse,  ne  l'en- 
flamme et  amène  la  mort.  Le  trois  -  quarts  doit 
être  gros  pour  que  les  hydatides  puissent  s'écouler 
par  sa  canule.  Si  l'on  n'a  pas  de  raisons  de  croire  à 
l'existence  de  ces  adhérences,  on  peut  les  déter- 
miner artificiellement.  Pour  y  parvenir,  il  faut  pra- 
tiquer les  cautérisations  adhésives  de  M.  Récamier 
ou  les  pansements  de  M.  Bégin.  (V.  t.  2,  p.  i8o.) 
Les  fragments  de  potasse  caustique  du  premier  appli- 
qués sur  la  peau ,  on  détache  le  lendemain  les  es- 
carres pour  faire  au  dessous  une  seconde  application, 
enlever  la  seconde  escarre  comme  la  première,  puis 
en  faire  une  troisième  si  c'est  indispensable.  Les  frag- 
ments de  caustique  doivent  être  séparés  les  uns  des 
autres  d'un  centimètre  et  faire  un  cercle  de  trois 
centimètres  de  diamètre  environ.  Ils  ne  doivent  ja- 
mais être  déposés  sur  la  séreuse  elle-même,  mais  sur 
des  parties  molles  d'une  épaisseur  de  huit  millimètres 
au  moins,  et  alors  encore,  les  fragments  de  caustique 
ne  doivent  pas  avoir  plus  de  deux  millimètres  de  dia- 
mètre. Les  adhérences  étant  établies  par  ces  causti- 
cations  ou  par  le  pansement  suppuratif  de  M.  Bégin 
dans  une  incision  portée  à  trois  ou  quatre  millimètres 
de  la  séreuse,  on  peut  plonger  le  bistouri  dans  le 
centre  du  cercle  et  y  pratiquer  une  division  en 
croix  sans  dépasser  les  limites  de  l'escarre  ni  les  ad- 
hérences, de  peur  de  s'exposer  à  ouvrir  la  séreuse  et  à 
y  déterminer  un  épanchement,  et  par  suite  une  inflam- 
mation mortelle.  Alors  les  hydatides  pourront  s'é- 


KYSTES   HYDATIQUES.  385 

couler  librement  ou  être  arrachées  avec  des  pinces, 
le  kyste  sera  cicatrisé  à  la  longue  par  suppuration,  en 
le  pensant  comme  un  abcès  au  moyen  de  mèches,  d'in- 
jections appropriées  et  de  cautérisations  intérieures 
légères  par  le  nitrate  d'argent. 

Les  kystes  intermusculaires,  peu  profonds,  pour- 
ront être  traités  avec  moins  de  précaution,  mais  di- 
rectement par  incision  ou  par  amputation,  et  guéris 
ensuite  par  réunion  immédiate  ou  par  suppuration. 
Dans  un  cas  fort  curieux  dont  j'ai  malheureusement 
perdu  l'observation  détaillée,  j'ai  même  été  obligé 
de  pratiquer  une  amputation  de  la  mamelle,  en  deux 
temps,  à  deux  époques  diJSférentes. 

Obs.  X.  —  M.  et  Madame  ***,  de  Bar-sur-Seine, 
m'apportèrent,  vers  1845,  leur  enfant  âgé  de  deux  à 
trois  ans.  Il  avait  la  mamelle  gauche  aussi  dévelop- 
pée qu'une  nourrice  qui  l'aurait  eue  très-forte.  D'ail- 
leurs, la  tumeur  s'étendait  du  sternum  sous  l'aisselle 
gauche,  et  remontait  jusqu'à  la  clavicule.  La  tumeur, 
un  peu  bosselée,  d'une  consistance  molle  et  élasti- 
que, avait  déjà  été  attaquée  inutilement  par  des  inci- 
sions et  des  caustiques  L'enfant  présentait  une  autre 
tumeur  du  côté  opposé  qui  paraissait  analogue,  mais 
était  peu  volumineuse.  L'enfant  n'était  pas  fort,  et  k 
cela  près,  sa  santé  était  assez  bonne.  L'accroissement 
rapide  de  la  première  tumeur  me  parut  en  exiger 
l'amputation-,  mais  vu  le  peu  de  forces  de  l'enfant,  je 
n'osai  pas  l'enlever  tout  entière,  et  je  proposai  aux 
parents  d'en  emporter  la  moitié  en  une  première  fois 
et  le  reste  en  une  seconde,  si,  comme  je  le  pensais, 
la  première  opération  ne  suffisait  pas  pour  amener 
l'affaissement  et  le  retrait  des  kystes  que  je  soupçon- 
nais composer  la  tumeur. 

J'embrassai  le  tiers  inférieur  du  sein,  le  mamelon 
y  compris,   dans  deux   incisions   demi-elliptiques, 

25 


386  CHAPITRE    III.  —    MALADIES   ORGANIQUES. 

puis  je  disséquai  la  moitié  inférieure  de  !a  tumeUï" 
et  l'eniportai;  j'incisai  en  outre  les  kystes  sous  la 
peau,  au-dessus  de  l'excavation  que  j'avais  creu- 
sée, afin  d'étendre  la  suppuralion  au  delà,  et 
d'amener  le  retrait  et  l'atrophie  du  reste  de  la  tu- 
meur par  la  cicatrisation.  L'âge  et  le  peu  de  forces 
de  l'enfant  m'empêchèrent  d'aller  plus  loin;  je 
craignais  qu'il  ne  mourût  dans  mes  mains.  Je  liai  Un 
petit  nombre  de  vaisseaux,  je  pansai  la  pîaie  avec  de 
la  charpie  douce,  molle,  en  plumasseaux  cératés  pot- 
tés  ju&qu'au  fond  de  la  plaie,  et  je  fis  un  bandage  lé- 
gèrement contentif.  Au  bout  d'un  mois,  la  guérison 
de  la  plaie  se  trouvant  avancée,  et  le  reste  de  la  lu- 
meur  très-réduiî  par  la  cicatrisation,  je  proposai  aux 
parents  d'assurer  le  succès  du  traitement  par  l'abla- 
tion de  ce  reste,  qui  dépassait  encore  ie  volume 'du 
poing.  Cette  seconde  opération ,  pratiquée  six  se- 
maines environ  après  la  première,  ameîia  une  gué- 
rison compiète.  La  guérison  de  la  tumeur  du  sein  ne 
s'est  pas  démentie  depuis  Ï845.  H  y  a  six  mois  quie 
j'ai  revu  l'enfant;  il  a  aujourd'hui  environ  dix  ans  et 
se  porte  bien.  L'aulre  tumeur  est  restée  stationnaire 
et  s'est  même  affaissée. 

La  tumeur  enlevée  était  un  amas  de  kystes  dont 
plusieurs,  sinon  tons,  communiquaient  les  uns  avec 
les  autres.  Ces  kystes  étaient  membraneux,  «t 
liés  entre  eux  par  un  tissu  cellulo  fibreux  assez  ré- 
sistant. Au  moment  de  l'incision,  il  s'écoula  beaucoup 
de  sérosité  limpide  et  seulement  quelques  vésicules 
membraneuses,  molles,  d'un  blanc  jaunâtre  et  opa- 
lin, qui  étaient  libres  dans  le  kyste,  et  que  je  ne  re- 
trouvai plus  dans  les  débris  de  l'opération  quand  je 
les  cherchai  pour  les  examiner  avec  soin. 

Historique  des  hydatides. — Si  l'on  en  croyait  l'illustre 
Morgagni  {Epist.  xxxviii,  r°»  36  et  4  5),  et  divers  hel- 


TUMEURS   SARCOMATEUSES.  387 

roinlologistes,  Ârefée  et  Galien  auraient  connu  l'ani- 
raatité  des  hydatides.  Cette  doctrine  ne  paraît  pas 
remonter  plus  haut  que  Hartmann  [Épkém*  nat.  cur., 
aii,  IV,  déc.  2,  obs.  73,  1686)  et  Tyson  {Phil.  tram., 
n°  103,  an  1691).  Plus  tard,  Linnœus,  Palîas,  Muller, 
Goëse,  Block,  Zeder,  Rudolphi,  Bosc,  Sultzer  prosec- 
teurdeStrasbourg,  Laennec,  Cruveilhier,Livois,  Thèse 
de  Paris,  1843,  t.  X,  s'en  occupèrent  d'une  manière 
particulière,  et  ie  dernier  supprima  le  genre  acéphalo- 
cysle  de  Laennec,  comme  une  erreur,  et  la  vésicule 
acéphaîocystique  ne  devint  plus  qu'une  matrice  com- 
mune aux  échinocoques.  Je  puis  du  moins  affirmer 
ce  dernier  fait  comme  certain,  car  je  l'ai  vérifié  de 
mes  yeux.  Reste  à  savoir  s'il  y  a  des  vésicules 
acéphalocytes  qui  existent  sans  échinocoques.  M.  Li- 
vois,  qui  a  examiné  plus  de  huit  cents  hydatides  de  ce 
genre,  assure  n'en  avoir  jamais  rencontré  sans  échine- 
coque.  Au  reste,  ce  sujet  réclame  encore  des  recher- 
ches, (  Voy. ,  d'ailleurs,  Lebert,  Phys.  path.,  p.  498.) 

TUMEURS    SARCOMATEUSES    (fIBRO-PLASTIQUES 
DES    MfCROGRAPHES). 

On  range  sous  le  nom  assez  vague  de  tumeurs 
sarcomateuses  un  certain  nombre  de  productions 
accidentelles,  dont  les  caractères  mal  accusés  les  ont 
fait  souvent  confondre  avec  les  corps  fibreux,  mais 
surtout  avec  les  cancers.  Les  micrographes,  et  M.  Le- 
bert le  premier,  ont  cru  trouver  un  lien  commun 
entre  ces  dififérentes  sortes  de  formations  et  le  glo- 
bule fibro-plastique,  dont  l'existence  leur  a  fourni  la 
dénomination  de  tumeurs  fibro-plastiques.  C'est  là 
une  variété  anatomique  qui  exige  de  nouvelles  re- 
cherches et  qui  ne  doit  être  acceptée  aujourd'hui 
que  sous  toutes  réserves,  et  pour  ne  pas  laisser  en 
dehors  de  la  science  des  lésions  qui  ne  se  rattachent 


388  CHAPITRE    III.  —   MALADIES   OaGANIQDES. 

pas  précisément  à  celles  que  nous  venons  de  décrire. 

Causes.  —  Très-obscures  ou  plutôt  inconnues. 

Camcïè7*e.sawafomi^Mes.— Tumeurs  ordinairement  uni- 
ques; très-exceptionnellement  multiples,  se  formant 
surtout  dans  les  tissus  cellulaire,  fibreux,  osseux  (os- 
téosaicômes).  On  les  a  particulièrement  observées  au 
sein ,  sur  la  dure-mère  (fongus  de  la  dure-mère), 
à  la  mâchoire  inférieure  et  supérieure,  à  la  conjonc- 
tive, aux  membres.  Ces  tumeurs  entrent  souvent 
dans  la  composition  des  polypes.  —  Volume  très- 
variable,  de  celui  d'une  noisette  k  celui  d'une  tête 
d'adulte;  le  plus  souvent  comme  une  noix  ou  un 
œuf. — Forme  arrondie,  sphérique  ou  ovoïde,  allon- 
gée, déprimée,  étranglée  par  places,  etc.,  souvent 
bosselée,  mamelonnée,  lobulée.  —  Propriétés  sen- 
sibles. —  Mollesse  ou  résistance,  parfois  élastique. 
Mobilité  sous  la  peau,  quelquefois  adhérence  aux 
parties  profondes  ,  surtout  quand  le  mal  prend 
naissance  d'un  os  ou  d'une  membrane  fibreuse.  — 
Structure.  Très-souvent  composée  1°  d'une  enveloppe 
celluleuse,  mince,  vasculaire,  adhérente  à  la  surface 
de  la  tumeur,  lâchement  unie  aux  parties  voisines; 
2°  toujours  de  matière  fibro-plastique  qui  s'offre  à  la 
coupe  sous  divers  aspects  :  quelquefois  de  la  consis- 
tance de  la  chair  musculaire  ou  du  tissu  pulmonaire 
hépatisé;  ici  d'apparence  homogène,  là  grenue, 
lobulée;  quelquefois  fibreuse  par  place,  de  colora- 
tion jaunâtre,  rougeâtre ,  uniforme  ou  diversement 
répartie  dans  la  tumeur.  Quelquefois  vacuoles 
plus  ou  moins  grandes  et  anfractueuses  renfer- 
mant un  liquide  séreux  de  consistance  variable,  san- 
guinolent. De  la  graisse  peut  s'y  trouver  infiltrée.  — 
Vascularité  assez  marquée ,  considérable  dans  cer- 
tains cas,  et  même  parfois,  petits  épancheraents  san- 
guins. 


TUMEURS   SARCOMATEUSES.  389 

M.  Lebert  range  parmi  les  tumeurs  fibro -plasti- 
ques une  tumeur  molle,  mais  résistante,  élastique, 
formée  de  lobules  d'un  millimètre  à  un  ou  plusieurs 
centimètres  de  largeur  5  de  couleur  jaune  rosée;  d'un 
aspect  papilliforme.  Plusieurs  de  ces  lobules  peuvent 
être  entourés  d'un  tissu  aréolaire  plus  ou  moins 
dense.  On  n'y  voit  pas  de  graisse  et  l'on  en  fait  sortir 
par  la  pression  un  liquide  transparent,  jaunâtre,  dif- 
férent du  suc  cancéreux  lactescent. 

Caractères  miscroscopiques.  —  On  j  trouve  en  abon- 
dance le  globule  fibro-plastique  caractérisé  par  une 
membrane  d'enveloppe  très-pâle  de  0'^™,015  d'épais- 
seur, et  un  noyau  à  contours  très- marqués ,  très- 
noir  sous  le  microscope  de  O"""^, 0075  à  0'^™,01  de  dia- 
mètre. Ces  globules  sont  sphériques  ou  ovoïdes,  plus 
réguliers  et  moins  gros  que  les  globules  d'encépha- 
loïde.  On  n'y  voit  point  de  graisse.  Les  globules 
fibro-plastiques  allongés  constituent  les  corps  fusi- 
formes.  —  On  trouve  enfin  des  fibres  élémentaires. 
Souvent  de  grandes  cellules-mères  de  1/20  à  1/12  de 
millimètre  renferment  des  noyaux  et  des  globules 
fibro-plastiques,  quelquefois  au  nombre  de  plus  de 
douze. 

Symptômes  locaux.  —  Ceux  d'une  tumeur  accessible 
aux  yeux  ou  au  toucher  avec  sensibilité  variable  à  la 
pression,  picottements,  élancements  plus  ou  moins 
rapprochés,  parfois  douleurs  lancinantes. —  Symptômes 
généraux  souvent  nuls  et  santé  générale  bonne,  mal- 
gré les  douleurs,  l'insomnie,  etc.  Cependant  d'autres 
fois,  amaigrissement,  troubles,  dans  les  digestions, 
diarrhée.  — Symptômes  de  voisinage.  Trouble  des  fonc- 
tions des  organes  comprimés  par  la  tumeur;  dans  le 
cerveau,  accidents  de  compression  et  d'irritation. 
Aux  membres,  obstacles  à  la  marche,  etc. 

Marche.  —  Ordinairement  très-lente  ,  quelquefois 


390  CHAPITRE   III.  —  MALADIES   ORGANIQUES 

alternatives  d^augmentation  et  de  diminntion,  soit 
naturellement,  soit  par  le  fait  de  l'art.  Ces  tumeurs 
peuvent  s'enflammer,  suppurer,  s'ulcérer.  Opéréf^s, 
elles  récidivent  assez  souvent  quand  on  en  a  laissé 
quelques  portions.  Ces  récidives  sont  fréquemment 
très-rapides.  Une  jeune  fille  portait  k  îa  mâchoire 
supérieure,  au  niveau  des  dents  incisives,  une  tu- 
meur qui,  en  moins  d'un  an,  avait  acquis  le  volume 
d'une  noix.  Cette  tumeur  fut  enlevée,  mais  incom- 
plètement, car  au  bout  de  huit  jours  elle  commença 
à  reparaître  ;  une  seconde  opération  fut  faite  deux 
mois  après.  La  tumeur  fut  enlevée  de  nouveau,  et  le 
point  présumé  de  son  insertion  cautérisé  avec  le  fer 
ronge;  nouvelle  récidive  et  application  de  la  pâte  de 
Vienne  sans  plus  de  succès. La  malade  entre  alors  dans 
le  service  d'A.  Bérard,  qui  emporta  Fos  maxillaire 
d'où  elle  prenait  naissance;  la  guérison  s'est  main- 
tenue. (Lebert,  ouv.  cit.^  p.  14  5  et  Dict.  de  méd.^  en 
30  vol.,  t.  XXVIH,  p.  365.) 

Diagnostic.  —  Souvent  obscur,  parfois  impossible.  La 
résistance  modérément  élastique  de  ces  tumeurs,  leur 
mobilité,  l'absence  des  accidents  de  la  cachexie,  et  en 
cas  de  récidive,  l'absence  de  tumeurs  secondaires, 
d'engorgements  ganglionnaires  voisins,  lesdislinguent 
des  cancers  avancés. 

Pronostic.  —  Grave  à  cause  des  récidives;  danger 
de  l'opération,  surtout  quand  la  tumeur  est  étendue 
et  occupe  une  partie  importante,  une  articulation. 
Accidents  mortels  quand  elle  réside  dans  la  cavité  du 
crâne. 

Traitement.  —  Antiphlogistiques,  résolutifs,  mais 
surtout  compression  qui  peut  déterminer  l'atrophie 
de  ces  tumeurs  ou  du  moins  amener  une  diminution 
de  volume  qui  facilite  l'opération.  Il  faut  donc  d'abord 
essayer  ces  moyens.  Mais  il  faut  presque  toujours  en 


DES   CORPS   FIBREUX.  391 

venir  à  l'ablation,  en  suivant  les  règles  propres  à  Fex- 
tirpalion  des  tumeurs  (v,  p.  336,  360),  en  s'attachant" 
à  emporter  tout  ce  qui  est  altéré.  Quand  le  mal  siège 
à  une  Jointure,  il  faut  amputer  le  membre  au-dessus. 

DES    CORPS    FIBREUX. 

Ce  sont  des  tumeurs  formées  de  tissu  iîbreux 
blanchâtre,  disposé  en  faisceaux,  entrelacés  de  mille 
manières  ou  enroulés  en  pelotons. 

Causes.  —  Comme  les  autres  productions  acciden- 
telles, les  corps  fibreux  peuvent  venir  de  cause  lo- 
cale, alors  ils  sont  uniques;  ou  de  cause  dialhésale, 
3t  alors  ils  sont  multiples,  soit  dans  le  même  or- 
fane,  soit  dans  loule  l'économie. 

État  analogique  de  ces  tumeurs.  —  Nombre.  Assez  sou- 
^nt  multiples,  surtout  dans  l'utérus.  Situation  :  pres- 
fue  parlout,  mais  particulièrement  dans  les  organes 
à  structure  fibreuse  ou  fihrilleuse,  comme  le  tissu 
cllulaire,  dans  l'utérus,  dans  le  sein,  dans  le  tissu 
cllulaire  sous  cutané,  dans  les  fosses  nasales,  dans 
larégion  sous-occipitopharyngienne ,  dans  l'orbite, 
d^s  le  petit  bassin  à  l'enlour  des  organes  génito- 
urjaires.  M.  Gosselin  en  a  vu  dans  presque  tous  les 
orjiues  d'une  ft^mme  de  trente-deux  ans,  morte  des 
sui's  d'une  amputation   du  sein  [ïiuUet.   soc.  anat.^ 
an.  8i7,  p.  232).  Elles  s(;nt  isolées  dans  ie  paren- 
cliye  des  organes  {corps  fibreux  libres^^  ou  bien  f>ren- 
nenleur  point  de  départ  d'une  membrane  fibreuse  ; 
le  ptioste,  p^r  exemple  {corps  fibreux  implantés). —  Vo- 
lume ès-variable,  d'un  grain  de  chènevis  à  celui  de  la 
tête  lin  adulte  et  au  delà;  le  plus  souvent  comme 
un  œ»ou  comme  le  poing.  On  en  a  vu  du  poids  de  10, 
1^,  2  et  même  31   livres  (Dupuytren   dans   Cru- 
vei Ihit,  £5saîs  rf'anar  path.^  t.  I,  p.  386;  Paris  1816). 


392  CHAPITRE   III.    —   MALADIES   ORGANIQUES. 

Forme  arrondie,  ovoïde  ou  sphéroïdale,  quelquefois 
pyriforme,  allongée;  parfois  forme  irrégulière,  bos- 
selée, comme  lobulée,  et  composée  alors  réellement 
de  petites  tumeurs  réunies.  Les  corps  fibreux  im- 
plantés sont  sessiles  ou  pédicules. 

Propriétés  sensibles.  —  Consistance  variable,  plus  ou 
moins  élastique-,  ailleurs,  dureté  du  cartilage,  de  la 
pierre.  Mobilité  quand  ces  corps  sont  dans  un  tissu 
lâche,  comme  le  tissu  cellulaire,  et  non  implantés. 

Structure.  —  Les  corps  fibreux  sont  entourés  d'une 
enveloppe  celluleuse  mince  qui  les  isole  des  parties 
voisines,  sans  faire  kyste.  Quelquefois,  cependant,  1j 
production  fibreuse  est  comme  diffuse,  ses  limitei 
sont  mal  définies.  Cela  se  voit  surtout  dans  les  mus- 
cles, dans  les  ligaments  péri-articulaires;  à  la  coup(, 
ils  sont  d'un  blanc-jaunâtre,  lactescent  ou   nacri; 
quelquefois  rouges  par  place,  ce  qui  est  dû  à  une  vs- 
cularisation  plus  grande  de  ce  point,  ou  à  une  imS- 
bition  de  la  matière  colorante  du  sang  5  d'autres  fos, 
taches  jaunes  réticulées  par  infiltration  de  matièes 
graisseuses.  Le  tissu  fibreux  est  diversement  distrilié 
dans  la  tumeur,  ici  en  feutrage  inextricable  (Roux^  là 
en  faisceaux  réguliers  qui  s'envoient  de  l'un  à  l'atre 
des  prolongements  interceptant  des  mailles  allonges; 
ailleurs,  en  couches  concentriques  enroulées  et  elo- 
tonnées.  Il  peut  y  avoir  dans  une  même  tumeuiplu- 
sieurs  pelotons  formant  de  véritables  lobules  disticts; 
enfin,  l'aspect  peut  être  homogène  etsemblable  celui 
de  certaines  tumeurs  squirrho-encéphaloïdes.  Jn  li- 
quide visqueux,  jaunâtre,  transparent,  est souvnt  in- 
filtré dans  les  fibres,  ou  déposé  dans  des  vacuoJS,  des 
celluies  plus  ou  moins  considérables  qui  formet,  dans 
la  niasse  totale,  comme  de  petits  kystes  syjviaux. 
On  y  trouve  aussi ,  dans  certains  cas ,  un^uatière 
plus  ou  moins  épaisse,  et  semblable  à  du  sa,  altéréj 


DES    CORPS    FIBREUX.  393 

OU  bien  des  plaques  fibro  cartilagineuses  ,  des  noyaux 
osseux  uniques  ou  multiples,  arrondis  plus  ou  moins 
lisses  et  mamelonnés,  ou  disposés  en  aiguilles,  en 
lames,  en  plaques. 

Les  vaisseaux  sont  peu  nombreux  ;  ce  sont  surtout 
des  veines;  M.  Cruveilhier  n'y  a  jamais  vu  d'artères 
(Acad.  de  méd.^  9  janv.  1844);  on  les  rencontre  sur- 
tout à  la  surface.  Si  la  tumeur  s'enflamme,  alors  elle 
se  vascularise,  et  offre  des  places  plus  ou  moins 
étendues,  rosées,  sablées  de  sang,  etc. 

Caractères  microscopiques.  —  1°  une  trame  fibreuse; 
2°  dans  le  liquide  visqueux  interposé ,  petits  glo- 
bules, corps  fusiformes ,  fibro-pîastiques;  3°  sub- 
stance intermédiaire  hyaline,  quelquefois  finement 
ponctuée,  unissant  ces  divers  éléments;  4°  par- 
fois assez  larges  feuillets  irréguliers,  contenant  des 
granules;  5°  exceptionnellement,  éléments  graisseux. 
Dans  les  parties  liquides,  quelquefois,  paillettes  de 
cholestériue. 

Symptômes  locaux.  —  Ceux  d'une  tumeur  accessible 
aux  yeux,  au  toucher,  à  la  sonde,  etc.,  appréciables 
de  bonne  heure,  si  la  tumeur  est  superficielle;  plus 
tard,  si  elle  est  profonde.  Ordinairement  indolence, 
parfois  élancements;  disons,  en  passant,  que  ces  pro- 
ductions ont  été  quelquefois  confondues  avec  une 
autre  altération,  le  névrôme.  —  Symptômes  généraux^ 
nuls  d'abord.  —  Symptômes  de  voisinage.  Irritation  plus 
ou  moins  vive  des  parties  voisines;  développement  des 
vaisseaux  à  l'entour  de  la  tumeur,  surtout  dans  l'uté- 
rus, d'où  hémorragies,  quelquefois  fort  graves; 
troubles  dans  les  organes  limitrophes;  de  la  vue, 
dans  les  corps  fibreux  des  paupières  ou  de  l'orbite, 
de  la  déglutition  dans  ceux  du  pharynx,  de  la  res- 
piration dans  ceux  des  fosses  nasales,  etc. 

Marche  en  général  assez  lente,  souvent  état  sta- 


30Z|  CHAPITRE    III.    MALADIES   ORGANIQUES. 

tionnaire  très-longtemps  prolongé;  quelquefois  sorte 
de  rétrogradation,  d'atrophie.  Formés  près  de  la  sur- 
face d'un  organe,  ou  sous  une  muqueuse,  ils  s'enve- 
loppent, en  grossissant,  des  couches  les  plus  superfi- 
cielles de  l'organe  ou  de  la  membrane  qui,  lorsque 
la  tumeur  est  parvenue  à  un  certain  volume ,  l'en- 
tourent complètement  et  lui  font  une  sorte  de  pédi- 
cule. Si  la  membrane  d'enveloppe  renferme  des 
follicules,  la  tumeur  peut  offrir  diverses  cavités 
formées  par  ces  follicules  agrandis. 

Les  corps  fibreux  peuvent  s'enflammer,  suppurer, 
s'ulcérer.  M.Lebert  en(:itedesesemples(oz{i'.«f.,t.II, 
p.  174).  La  dégénérescence  cancéreuse  en  est  dou- 
teuse. Il  peut  très-bien  s'y  déposer  de  la  matière  cancé- 
reuse, qui  finit  par  se  substituer  à  la  masse  fibreuse, 
de  même  que  cela  peut  arriver  pour  tous  les  organes, 
pour  toutes  les  productions  accidentelles,  mais  ce  fait 
même  est  excessivement  rare.  Si  l'on  a  cru  à  la  dégé- 
nérescence de  ces  tumeurs,  c'est  que  l'on  a  pris  pour 
elles  des  squirrhes  qui,  souvent,  leur  ressemblent 
beaucoup,  pour  les  caractères  anatomiques(Lebert). 

On  a  dit  que  les  corps  fibreux  étaient,  d'abord, 
mous,  sarcomateux,  et  qu'ils  revêtaient  ensuite  la 
structure  qui  leur  est  propre.  C'est  une  erreur;  dès 
les  premiers  temps  de  leur  formation,  quand  ils  ne 
sont  pas  plus  gros  qu'une  tête  d'épingle,  ils  sont  déjà 
tels  que  nous  les  avons  décrits;  on  les  trouve  sou- 
vent dans  un  même  organe  à  différents  degrés  de  dé- 
veloppement, mais  toujours  semblables,  quant  à  la 
contexture;  plus  tard,  comme  nous  l'avons  dit,  il  s'y 
forme  fréquemment  des  noyaux  fibro-cartilagineux 
et  osseux,  ou  plutôt  calcaires. 

Influences  extérieures.  —  Elles  sont  peu  marquées; 
cependant  des  pressions  violeules  ou  répétées  peu- 
vent amener  rinflammalion  de  la  tumeur,  ou  même 


DES   COUPS   FIBREUX.  395 

sa  gangrène  :  c'est  ce  qu'a  vu  M.  Amussat  sor  on 
corps  fibreux  de  l'utérus  qui  avait  été  soumis  plu- 
sieurs fois  à  de  fortes  pressions  avec  un  forceps,  dans 
des  tentatives  d'extraction. 

Diagnostic.  —  Les  corps  fibreux  sont  souvent  con- 
fondus avec  les  squirrhes  5  ils  s'en  distinguent  par 
leur  dureté,  ordinairement  pius  grande,  leur  mobi- 
lité, alors  même  qu'ils  sont  parvenus  à  un  volume 
considérable,  par  l'absence  presque  constante  de 
douleurs  lancinantes,  par  leur  réunion  en  plus  ou 
moins  grand  nonsbre  dans  un  même  organe,  enfin 
par  le  défaut  de  récidive  locale  après  l'ablation. 

Pronostic.  —  Ils  sont  peu  dangereux  par  eux- 
mêmes  5  mais  ils  causent  de  grandes  incommodités 
par  leur  volume,  par  les  symptômes  de  voisinage 
qu'ils  occasionnent ,  et  enfin  par  l'opération  qu'ils 
exigent  quelquefois. 

Traitement.  —  Les  résolutifs,  les  fondants,  n'ont  au- 
cune prise  sur  les  corps  fibreux-,  lorsqu'ils  sont  sta- 
tionnaires,  ne  gênent  pas  et  ne  sont  pas  une  source 
d'accidents  et  de  troubles  fonctionnels  graves,  on 
peut  les  négliger  :  autrement  il  faut  opérer  et  les 
détruire  ,  soit  par  la  ligature,  soit  par  rarrachement, 
soit  par  l'excision,  soit  par  l'extirpation,  suivant  les 
circonstances.  (Voyez  ci- après  les  articles  c\ts  polypes 
fibreux  en  général,  dans  ce  volume,  et  plus  loin  dans 
la  pathologie  spéciale  les  polypes  fibreux  des  fosses 
nasales,  du  pharynx  et  de  l'utérus.  Tous  ces  polypes 
sont  en  effet  des  tumeurs  ou  des  corps  fibreux  aux- 
quels s'appliquent  les  considérations  abrégées  dans 
lesquelles  nous  venons  d'entrer  et  que  nous  sommes 
forcés  d'abréger  à  cause  des  matières  importantes 
que  nous  avons  encore  à  faire  entrer  dans  celte  mo- 
nographie.) 

Historique,  —  Les  médecins  grecs,  et  depuis  eux^ 


396  CHAPITRE    III.  —  MALADIES   ORGANIQUES. 

tous  les  médecins  jusqu'à  nous ,  n'ont  guère  parlé 
des  corps  fibreux  qu'à  l'occasion  des  polypes  de 
même  nom.  C'est  donc  là  qu'il  faut  chercher  l'his- 
toire des  travaux  faits  sur  les  tumeurs  fibreuses.  Eh 
bien,  le  livre  li  des  maladies  (iîijo/j.,  trad.  de  Gar- 
deil,  t.  3,  p.  215,216)  signale  déjà  des  polypes  durs. 
Or,  sous  ce  titre,  les  auteurs  anciens  désignent  tou- 
jours des  polypes  fibreux  ou  squirrheux.  L'espèce 
dure  de  Gelse  n'est  rien  autre  chose  {Celse,  trad.  de 
Nin.  1.  6,  t.  2,  p.  1595  '•  "^5  ch.  10).  Il  faut  en  dire 
autant  des  polypes  durs  d'Aétius  {Tetr.  2,  serm.  2, 
c.  92,  p.  354),  de  Paul  d'Égine  {Cliir.,  chap.  20,  p. 
1 17-18,  trad.  de  Daleschamps),  d'A.  Paré,  qui  men- 
tionne deux  espèces  de  polypes  durs,  comme  le  livre 
Hippocratique  cité  plus  haut  (ÛEuv.  1.  8,  ch.  2, 
p.  289),  et  compare  un  polype  fibreux  de  l'utérus  à 
de  la  tétine  de  vache  (I.  24,  ch.  41),  des  observations 
de  Môles,  de  Fabrice  de  Hildan  (Obs.  52,  54,  cent.  2). 
Tous  les  traités  de  chirurgie  classique  distinguent  au 
moins  deux  genres  ou  deux  espèces  de  polypes  :  des 
mous  et  des  durs,  et  parmi  ces  derniers  très-fré- 
quemment des  polypes  durs  chancreux,  cancéreux 
d'une  mauvaise  nature.  Eh  bien,  les  polypes  durs 
non  cancéreux  sont  des  corps  fibreux;  mais  ce  n'est 
que  depuis  ce  siècle  qu'on  a  bien  connu  ces  der- 
niers. Bichat  dans  son  Cours  d'Anaîomie  pathologique, 
M.  Roux  dans  ses  Mélanges  de  Chirurgie,  Bayle  dans  le 
Dictionnaire  des  sciences  médicales^  article  corps  fibreux  de 
la  matrice,  Dupuytren  dans  ses  Leçons  cliniques,  M.  Cru- 
Tcilhier  dans  son  Anaiomie  pathologique^  madame  Boi- 
Tin  et  Dugès  dans  leur  ouvrage  sur  les  Maladies  de 
l'utérus,  M.  Malgaigne  dans  sa  Thèse  sur  les  polypes  uté- 
rins, les  micrographes  enfin ,  ont  tous  contribué  à 
éclairer  l'histoire  des  corps  fibreux  et  de  leur  trai-^ 
tement. 


MÉLANOSE   OU   CANCER.  397 

Jusqu'ici  nous  avons  parlé  de  formations  morbides 
générales ,  homéomorphes ,  c'est-à-dire  analogues  par 
leur  structure  aux  tissus  sains  et  normaux  ;  nous  avons 
maintenant  à  nous  occuper  de  formations  morbides 
hétéromorphes,  différentes  des  tissus  normaux. 

MÉLANOSE. 

La  mélanose  n'est  autre  chose  qu'une  formation 
accidentelle  de  matière  colorante  ou  pigment  noir. 
Quelquefois  unique,  elle  envahit  d'autres  fois  plu- 
sieurs organes  et  est  alors  le  résultat  d'une  véritable 
diathèse.  Cette  matière  se  rencontre  dans  les  pou- 
mons, dans  des  portions  de  membranes  muqueuses  à 
l'élat  normal  d'ailleurs  ;  on  la  trouve  aussi  dans  les  tis- 
sus chroniquement  enflammés,  dans  le  tissu  cellulaire 
sous-muqueux  ou  sous-cutané,  dans  l'épaisseur  de  la 
peau,  dans  les  glandes,  surtout  dans  le  foie,  quelque- 
fois dans  les  os.  Souvent  elle  existe  isolément  de  toute 
maladie  organique  5  d'autres  fois,  au  contraire,  elle 
est  associée  dans  les  organes  ou  dans  les  tissus  à  d'au- 
tres lésions  organiques,  le  cancer,  par  exemple, 
qu'elle  complique  5  nous  eu  reparlerons  à  l'occasion 
de  ces  affections.  Elle  se  montre  sous  quatre  formes 
différentes  :  1°  en  masses  plus  ou  moins  volumineuses, 
mamelonnées,  molles  ou  dures,  couleur  de  suie  ou 
tout  à  fait  noires,  offrant  à  la  section  l'aspect  de  la 
truffe,  sans  apparence  d'organisation,  entourées  ou 
non  d'une  membrane  ou  kyste  j  2°  infiUrée  dans  le  sein 
des  organes  et  déposée  dans  les  aréoles  des  parenchy- 
mes; 3°  étalée  en  couches  molles,  pulpeuses  ou  solides, 
d'épaisseur  variable  à  la  surface  des  membranes; 
4°  enfin  à  l'état  liquide,  soit  enfermée  dans  des  kys- 
tes ou  au  milieu  de  tissus  accidentels,  soit  dans  les 
cavités  naturelles  du  corps,  le  péritoine,  l'estomac, 

26 


398  CHAPITRE   m.    r—    MALADIES   ORGANIQUES. 

pure  ou  mélangée  aux  liquides  normaux  de  ces  ca- 
vités. Examinée  au  microscope,  la  méîanose  paraît 
composée  de  granules  noirs,  opaques,  agglomérés  ou 
renfermés  dans  des  globules  particuliers,  spliériques 
et  assez  volumineux  (deO'^'^Ol  à  0'»'^02).  Plusieurs 
chimistes  ont  analysé  la  matière  mélanée  et  sont  ar- 
rivés, à  quelques  variantes  près,  à  des  résultats  sem- 
blables. Tous  y  ont  trouvé  de  l'albumine,  de  la  fibrine, 
une  matière  colorante  noire,  des  sels  et  du  fer  à 
l'état  de  sel  ou  d'oxyde.  Barruel,  à  qui  l'on  doit  une 
excellente  analyse  de  la  méîanose,  a  particulièrement 
insisté  sur  l'analogie  de  la  matière  colorante  noire  de 
cette  production  avec  celle  du  sang,  opinion  qui  pa- 
raît généralement  adoptée  par  les  anatomo-patholO'- 
gistes, 

La  méîanose  ne  donne  souvent  lieu  à  aucun  symptôme 
spécial-,  cependant,  quand  elle  existe  en  masses  dis- 
séminées, il  n'est  pas  rare  de  voir  les  tumeurs,  for^ 
mées  par  celles-ci,  se  ramollir,  s'ouvrir  à  l'extérieur, 
soit  spontanément  et  par  le  fait  d'un  travail  patholo- 
gique intérieur,  soit  par  suite  d'un  frottement,  d'une 
contusion.  Il  en  résulte  une  ulcération  qui  répand  une 
liqueur  noirâtre  renfermant  les  éléments  de  la  mêla.- 
nose.  Ces  ulcérations  peuvent  produire  un  affaiblis- 
sement, un  dépérissement  qui  se  terminent  par  la 
mort.  D'autres  fois  les  tumeurs  restent  stationnaires 
sans  s'ouvrir,  et  le  malade,  succombant  à  une  autre 
affection,  l'autopsie  fait  reconnaître  la  nature  mé- 
lanique  des  lésions  qu'il  portait.  La  présence  de  la 
méîanose  dans  les  viscères  peut  amener  des  troubles 
divers  dans  les  fonctions  de  ceux-ci;  ainsi,  dans  les 
poumons,  elle  causera  de  la  dyspnée,  etc. 

Quand  la  méîanose  forme  des  tumeurs  gênantes  et 
véritablement  morbides,  la  chirurgie  peut  les  enle- 
ver, si  lenr  situation  le  permet. 


DU   CANCER.  399 


DU    CANCER. 


Cette  expression  n'a  jamais  eu  beaucoup  de  pré- 
cision ;  la  plupart  des  auteurs  modernes  donnaient 
QB  nom,  depuis  Laennec,  aux  deux  formations,  sans 
analogues  dans  l'état  sain,  que  l'on  nomme  le  squirrhe 
et  l'encéphaloïde.  Pour  noîis,  d'un  côté,  la  grande 
différence  de  structure  de  ces  deux  productions  ne 
nous  paraissait  pas  permettre  cette  confusion;  d'un 
autre,  leur  terminaison  analogue  nous  semblait  au- 
toriser leur  rapprochement;  tout  pesé,  nous  regar- 
dions la  doctrine  de  Laennec  comme  arbitraire,  et 
ne  pouvions  l'accepter.  Entrant  alors,  à  l'exemple 
des  anciens  et  de  M.  Andral,  dans  une  voie  plus 
large,  nous  désignions,  par  le  mot  cancer,  1°  la  dégé- 
nération secondaire  d'une  lésion  première,  le  ramol- 
lissement, la  suppuration,  l'ulcération  des  formations 
îardacées,  squirrheuses,  encéphaloïdes,  fongueuses, 
colloïdes,  et  de  quelques  autres  variétés  qui  n'ont 
pas  reçu  de  nom  particulier,  et  qui  ressemblent  à 
la  châtaigne,  au  fromage,  etc.,  sans  rentrer  précisé- 
ment dans  le  squirrhe,  ni  rencéphaloïde,  2°  les  lésions 
qui  présentent  en  outre  des  douleurs  lancinantes, 
compressives ,  l'engorgement  et  la  dégénération  des 
ganglions  lymphatiques  voisins,  une  tendance  irré- 
sistible à  s'accroître  et  à  se  reproduire.  Nous  re- 
connaissions ainsi  deux  périodes  bien  distinctes, 
bien  tranchées,  dans  l'évolution  de  ces  produits  mor- 
bides :  une  première,  de  bénignité  et  d'innocence, 
pendant  laquelle  les  tumeurs  ci-dessus  mentionnées 
portaient  le  nom  d'encéphaloïde,  de  squirrhe,  de 
fongus,  de  colloïde,  etc.,  qu'elles  empruntent  à  leur 
texture,  à  leur  aspect;  la  seconde,  de  malignité,  alors 
que  surviennent  les  phénomènes  de  douleurs,  d'in- 


^00  CHAPITRE   III.  —   MALADIES   ORGANIQUES. 

flammation ,  de  ramollissement,  d'ulcération,  etc., 
dont  nous  venons  de  parler,  et  dont  l'ensemble  cons- 
tituait le  cancer. 

Mais  les  recherches  des  micrographes  semblent, 
depuis  une  dizaine  d'années,  fortifier  les  idées  de 
l'illustre  Laennec  et  confirmer  l'identité  microsco- 
pique de  l'encéphaloïde,  du  squirrhe  si  différents 
aux  yeux.  Si  les  résultats  de  ces  recherches  se  con- 
firmaient, les  productions  cancéreuses  renfermeraient 
dans  leur  structure  un  élément  particulier  et  cons- 
tant, le  globule  ou  l'utricule  et  ses  noyaux  cancéreux, 
et  elles  auraient  toutes  une  tendance  fatale  à  envahir 
les  tissus  voisins,  à  se  multiplier,  à  se  ramollir,  et 
enfin  "a  causer  la  diathèse  et  la  cachexie  dite  cancé- 
reuse. Dans  le  doute  sur  la  valeur  de  cette  théorie 
nouvelle,  nous  l'exposerons  sans  en  prendre  la  res- 
ponsabilité, parce  que  nous  ne  l'avons  point  assez  vé- 
rifiée pour  la  juger  définitivement. 

C'est  surtout  aux  travaux  de  MM.  Lebert  (P%s. 
paihot.,  t.  Il,  p.  241,  etc.)  et  Broca  {Anat.  pailioL  du 
Cancer,  mém.  del'Ac,  nat.  deméd.,  t.  XVI,  p.  458,  etc.), 
que  la  science  moderne  doit  ses  connaissances  nou- 
velles sur  la  structure  microscopique  du  cancer. 
Aussi  nous  les  mettrons  souvent  à  contribution. 

Êtiologie.  —  Causes  individuelles.  —  Diathèse  cancé- 
reuse, prédisposition  locale.  —  Age.  Le  cancer  s'observe 
surtout  dans  l'âge  mur  et  la  vieillesse;  ainsi,  sur 
2,781  cas  mentionnés  par  M.  Leroy  (d'Étiolles),  il  y 
en  avait  1,227  au-dessus  de  quarante  ans,  et  1,061 
au-dessus  de  soixante  {Recueil  de  lettres,  etc.,  p.  154). 
On  ne  le  trouve  que  par  exception  chez  les  en- 
fants, et  c'est  ordinairement  alors  sous  la  forme 
encéphaloïde  ;  le  cancer  de  l'œil  est  même  commun 
avant  douze  ans  (Desault,  Wardrop).  —  Sexe.  On  a 
dit  que  les  femmes  y  étaient  plus  exposées  que  les 


DU    CANCER.  ZjOl 

hommes,  parce  que  l'on  voit  beaucoup  de  cancers 
du  sein  ou  de  l'utérus,  vers  l'époque  critique;  mais, 
a-t-on  objecté ,  il  est  assez  commun  aussi  chez 
l'homme,  au  testicule,  à  l'estomac,  aux  lèvres.  Je 
répondrai,  d'abord,  que  le  cancer  du  testicule  n'est 
pas  très-commun;  si  celui  de  l'estomac  est  plus 
fréquent  chez  l'homme  (26  sur  30,  Barras),  il  ne  l'est 
pas  beaucoup;  et  quant  au  cancer  des  lèvres,  il 
paraît,  d'après  les  micrographes,  que  ce  n'est  pas  là, 
le  plus  souvent  un  cancer  véritable,  mais  une  tumeur 
épithéliale  cancroïde  (voy.  plus  bas).  En  résumé,  les 
femmes  en  seraient  donc  plus  fréquemment  atteintes 
que  les  hommes.  Ajoutons  que,  d'après  un  relevé  fait 
par  M.  Tanchon,  sur  9,118  individus  morts  d'affec- 
tions cancéreuses  de  1830  à  1840,  il  y  avait  2,Ï6I 
hommes,  et  6,967  femmes  (Recherches  sur  le  traite- 
ment, etc.,  p.  356,  an.  1844).  Avouons  pourtant  que 
toutes  ces  statistiques  ne  sont  pas  des  vérités  irré- 
fragables. —  Hérédité^  d'où  cancer  héréditaire.  Elle  est 
pour  nous  incontestable,  malgré  les  assertions  con- 
traires. Suivant  M.  Leroy  (d'Étiolles),  elle  entrerait 
dansl'étiologie  pour  un  dixième  seulement  (loc.  cit.). 
—  C'est  là  une  assertion  difficile  à  démontrer  d'une 
manière  parfaitement  certaine  et  positive. 

Influence  des  fonctions.  Les  émotions  morales  tristes 
paraissent  prédisposer  aux  cancers  viscéraux;  les 
excès  de  génération  chez  les  femmes  ont  été  regar- 
dés comme  donnant  lieu  au  cancer  utérin.  M.  Pa- 
rent Duchâtelet  [Recherches  sur  la  prostitut.)  a  fait 
voir  que  cette  cause  avait  été  beaucoup  exagérée. 
On  sait  que  des  femmes  vivant  dans  la  continence 
sont  souvent  atteintes  de  cancers  utérins.  Et,  quant 
à  la  cessation  normale  du  flux  menstruel,  elle  prouve 
seulement  l'influence  de  cette  révolution  de  la  vie 
sur  l'origine  et  la  production  du  cancer. 


/t02  CHAPITRE    III.  —    MALADIES    ORGANIQUES. 

La  doctrine  physiologique,  exhumant  une  ancienne 
opinion ,  avait  établi  que  les  dégénéralions  et  lé 
cancer  reconnaissaient  invariablement  pour  origine 
une  phlegmasie  aiguë  ou  chronique.  Mais,  en  réa^ 
lité,  la  rareté  des  cas  dans  lesquels  une  tumeur  can- 
céreuse se  développe  dans  une  partie  qui  a  été  le 
siège  d'une  inflammation,  en  regard  surtout  de  la 
fréquence  des  inflammations,  le  grand  nombre  des 
cas  oii  le  cancer  s'est  manifesté  sans  phlegmasie 
préalable,  ne  permettent  pas  de  regarder  cette  cir- 
constance comme  la  cause  vraie  du  cancer.  D'une 
autre  part,  l'influence  causale  des  violences  exté- 
rieures sur  les  cancers  du  sein  et  du  testicule,  prou- 
vent que  les  inflammations  traumatiques  y  concou- 
rent. 

Causes  extérieures.  On  croyait  autrefois  à  la  conta- 
gion du  cancer.  Les  expériences  de  Dupuytren  qui 
a  fait  avaler  impunément  de  la  matière  cancéreuse 
à  des  chiens  -,  les  inoculations  avec  la  lancette,  par  Ali- 
bert  et  ses  élèves  sur  eux-mêmes  {Monog.  des  dermat.^ 
p.  452),  ont  démontré  la  fausseté  de  cette  opinion. 
On  a  donné,  comme  causes  du  cancer,   les  coups, 
les   contusions,  les  frottements  rudes.  On  voit  en 
effet  quelquefois  des  tumeurs  anormales  succéder  à 
une  violence  extérieure;  mais,  quand  on  songe  à  la 
fréquence  de   celles-ci   et  à   la   rareté   de   celui-là 
il  n'est  guère    permis    d'admettre    cette   étiologie. 
Ainsi,   Chardel   cite   gravement  un   chapelier   qui, 
appuyant  continuellement  la  région  épigastrique  con- 
tre une  planche,  fut  pris  de  cancer  de  l'estomac;  or 
cette  attitude  et  cette  pression  sont  très-communes 
dans  une  foule  de  professions,  sans  qu'il  en  résulte 
rien  de  pareil;   donc,   les   causes    extérieures   ont 
besoin  du  secours  d'une   prédisposition    locale    au 
cancer;  mais,  à  coup  sur,  une  violence  peut  hâter 


DU    CANCER.  403 

les  progrès  du  ma!,  soit  en  augmentant  l'inflammation 
locale,  comme  tous  les  irritants  appliqués  aux  can- 
cers, ce  qui  concourt  à  prouver  encore  l'influence 
de  l'inflammation  sur  l'origine  du  cancer. 

Climats.  On  a  dit  que  la  fréquence  du  cancer  allait 
en  augmentant  à  mesure  que  l'on  se  rapproche  du 
Midi,  et  en  diminuant  à  mesure  que  l'on  s'avance 
vers  le  Nord  ;c'est  là  une  assertion  qui  a  besoin  d'être 
démontrée,  car  les  voyageurs,  mais  surtout  les  mé- 
decins qui  ont  pratiqué  dans  lés  régions  tropicales, 
affirment  que  la  maladie  dont  nous  parlons  y  est 
très-rare  (Voir  Tanchou,  ouv.  cit.^  p.  263). 

Caractères  anatomiques  du  cancer.  —Siège.  — --  On  le  ren- 
contre primitivement,  surtout  dans  la  glande  mam- 
maire, dans  l'utérus,  le  testicule,  les  parois  de  l'es- 
tomac, du  gros  intestin,  dans  l'œil,  etc.  Le  foie,  le 
poumon,  le  mésentère  en  sont  le  plus  ordinairement 
atteints  consécutivement.  On  a  beaucoup  discuté  sur 
la  question  de  savoir  quel  était  le  tissu  élémentaire 
qui  servait  de  point  de  départ  aux  formations  cancé- 
reuses; mais  aujourd'hui  nous  douions  de  la  fréquence 
de  ces  transformations,  d'un  tissu  normal  en  un  tissu 
anormal.  On  prétend  aussi  que  la  matière  cancéreuse  se 
forme  dans  un  liquide  plastique,  que  l'on  nomme  blas- 
tème,  et  qui  est  sécrété  dans  la  partie  où  se  développe 
le  cancer:  c'est  «ne  fable,  personne  n'a  jamais  surpris  la 
nature  en  flagrant  délitd'élaboration  de  cette  matière. 
On  ne  la  reconnaît  que  quand  elle  est  déjà  formée  et 
appréciable  aux  sens,  c'est-à-dire  constituant  déjà 
une  masse  du  volume  au  moins  d'une  tête  d'épingle, 
et  encore,  dans  ces  cas,  il  faut  que  ce  soit  un  cancer  ré- 
cidivant :  le  cancer  primitif  ne  peut  être  soupçonné  et 
le  consécutif  reconnu  que  quand  ils  ont  déjà  plus  de  vo- 
lume.—  Nombre:  la  tumeur  est  ordinairement  unique  à 
son  début;  plus  tard,  il  s'en  forme  de  nouvelles,  soit 


404       CHAPITRE  m.  —  MALADIES  ORGANIQUES. 

dans  le  voisinage,  soit  dans  des  régions  plus  ou  moins 
éloignées,  et  quelquefois  en  nombre  très-considéra- 
ble, surtout  dans  les  viscères  intérieurs  (le  foie,  le 
poumon).  —  Volume:  très-variable,  surtout  suivant  la 
variété  de  cancer  qui  se  présente  ;  plus  petit  dans  la 
forme  dite  squirrheuse  que  dans  la  forme  encépha- 
loïde.  Au  total,  il  varie  depuis  la  dimension  d'une 
tête  d'épingle  jusqu'à  celle  de  la  tête  d'un  adulte,  et 
même  du  corps. — Forme  :  les  tumeurs  cancéreuses  sont 
le  plus  souvent  bosselées,  lobulées,  irrégulièrement 
arrondies,  quelquefois  aplaties,  suivant  la  structure 
et  la  configuration  de  la  partie  oîi  on  les  rencontre. 
—  Consistance  :  elle  est  aussi  très- variable  ;  quelque- 
fois d'une  dureté  éburnée  ou  d'une  mollesse  qui  simule 
tous  les  degrés  de  fluctuation  d'un  abcès.  La  consis- 
tance dépend,  suivant  les  micrographes,  de  la  prédo- 
minance de  l'un  ou  de  l'autre  des  éléments  qui  con- 
stituent les  productions  cancéreuses,  et  de  la  résultent 
des  cancers  durs' ou  mous.  —  Structure  anatomique.  On 
reconnaît  à  l'œil  nuque  le  cancer  est  formé  d'une  trame 
cellulo-fibreuse  renfermant  dans  ses  aréoles  une  ma- 
tière liquide,  visqueuse  que  l'on  a  appelée  suc  cancé- 
reux. —  Cette  trame,  blanchâtre,  est  plus  ou  moins 
dense,  plus  ou  moins  abondante,  fasciculée,  réticulée, 
feutrée  de  différentes  manières,  laissant  dans  ses  in- 
tervalles des  vacuoles  plus  ou  moins  larges.  Le  cancer 
semble  envoyer  parfois  des  prolongements  réticulés 
comme  les  mailles  d'un  filet,  dans  les  tissus  voisins 
et  entre  les  artères,  les  veines,  etc.  Ces  réseaux  sont 
formés  par  du  tissu  cellulaire  induré,  dégénéré, 
rétracté,  et  ils  ne  s'observent  que  dans  les  cancers 
durs.  Ce  ne  sont  pas  de  nouvelles  formations  pro- 
prement dites.  Le  suc  cancéreux  est  jaunâtre  ou 
lactescent,  plus  ou  moins  mou  et  diffluent,  quelque- 
fois très-dense,  ailleurs  semblable  à  une  émulsion, 


DU    CANCER.  Zl05 

ailleurs  encore  à  de  la  gelée  ;  c'est  dans  ce  suc  qu'est 
déposé  l'élément  cancéreux.  Enfin,  il  y  a  encore  des 
vaisseaux,  ici  très-développés,  là  presque  nuls,  sui- 
yant  la  forme  de  cancer  à  laquelle  on  a  affaire.  C'est 
d'ailleurs  ce  que  nous  allons  examiner. 

A  Vinspection  microscopique^  suivant  les  micrographes, 
Je  cancer  est  formé  de  globules,  de  noyaux  et  de  gra- 
nules cancéreux  ou  globulins  (Lebert,  Phys.  path., 
t.  II,  254;  Broca,  Mém.  del'Ac,  t.  XVI,  p.  476),  qui 
sont  ses  éléments  spéciaux,  puis  de  globules  granuleux, 
de  tissu  fibreux,  de  matières  grasses,  decholestérine, 
de  la  matière  colorante  noire  ou  mélanose,  de  di- 
verses concrétions,  et,  enfin,  de  vaisseaux  et  de 
nerfs.  (Lebert,  ouv.  cit.^  t.  II,  p.  254,  268;  Broca.) — 
Le  globule  cancéreux  est  constitué  par  une  enveloppe 
renfermant  un  ou  plusieurs  noyaux  qui  contiennent 
eux-mêmes  des  nucléoles  (Jig.  12).  L'enveloppe  a  de 
0,i°"^01 5  à  0,«im03  ;  en  moyenne  0,iû'"02  5  sa  forme  est 
arrondie  irrégulièrement,  ovoïde,  quelquefois  fusi- 
forme,  et  même  à  plusieurs  pointes;  elle  est  en  gé- 
néral plus  aplatie  que  le  noyau;  pâle  et  parfaitement 
transparente,  ou  bien  ponctuée,  granuleuse,  ressem- 
blant aux  grands  globules  granuleux  de  l'inflamma- 
tion. On  trouve  quelquefois  des  globules  réguliers 
ou  irréguliers  renfermant  jusqu'à  cinq  ou  six  noyaux, 
et  au  delà  ;  ces  cellules-mères  peuvent  offrir  0,'^'"05 
de  diamètre.  Ailleurs  ce  sont  des  cellules  à  parois 
concentriques,  le  noyau  est  renfermé  dans  la  cellule 
centrale.  Ailleurs,  enfin,  on  voit  de  larges  expansions 
membraniformes  renfermant  des  noyaux  en  grand 
nombre  et  une  matière  granuleuse.  Tant  de  variétés 
ne  donnent  guère  d'unité,  à  mon  sens,  à  l'élément 
spécial  du  cancer,  et  ses  analogies  avec  le  globule 
fibro-plastique  l'en  dislingue  souvent  assez  mal. 

Les  noyaux  ont  de  0,™'"0075  à  0,™'"02,  les  plus  pe- 


406       CHAPITRE  III.  —  MALADIES  ORGANIQUES. 

tits  dans  !e  squirrhe,  les  plus  gros  dans  l'encépha- 
loïde.  Ces  noyaux  sont  quelquefois  très-pâles,  d'au- 
tres fois  leurs  contours  sont  très-nettement  accusés  \ 
ils  sont  souvent  mêlés  à  de  la  matière  grasse,  qui  les 
infiltre  quelquefois  d'une  manière  homogène.  (Le- 
bert.)  Les  noyaux  sont  contenus  dans  des  cellules,  ou 
libres  |et  sans  cellules  (fig.  13)..  Les  noyaux  libres, 
sans  enveloppe,  constituent  quelquefois  l'élément 
prédominant  des  formations  cancéreuses,  surtout 
quand  celles-ci  sont  récentes  et  se  sont  formées  rapi- 
dement. (Broca.)  —  Les  nucléoles  ont  de  0,°'"002o  à 
Q  ininQQ33  jjg  diamètre,  et  très-exceptionnellement 
0,'°™0].  Leur  caractère  particulier  est  d'avoir  leurs 
contours  très-nettement  accusés,  tandis  que  l'inté- 
rieur- est  terne  et  homogène.  Ce  sont,  dit  M.  Lebert, 
des  noyaux  incomplètement  développés.  On  voit  à 
un  très-fort  grossissement  qu'ils  renferment  des  nu- 
cléoles secondaires.  Les  granules  ou  globulins  peu- 
vent être  libres  comme  les  noyaux  (ûg.  13). 

Les  produits  suivants  ne  sont  en  quelque  sorte 
qu'accessoires,  ils  ne  sont  pas  constants.  Nous  les 
rangeons  suivant  leur  degré  de  fréquence. 

Le  tissu  fibreux  varie  suivant  l'espèce  de  cancer.  Il  est 
très-marqué  et  affecte  différentes  dispositions.  Fasci-^ 
culé,  feutré  dans  le  squirrhe,  il  est  pâle  et  rare  dans 
l'encéphaloïde.  Il  présente  des  ulricules  fibro-plasti- 
quesfusiformesbien  distinctes  de  celles  du  cancer.— 
La  (/razsse  provient  assez  souvent  du  blasîème  cancé- 
reux; elle  est  sous  forme  de  granules,  de  vésicules,  de 
gouttelettes  huileuses  :  la  matière  grasse  infiltrée  dans 
une  certaine  étendue  donne  au  tissu  cancéreux  une 
apparence  tuberculeuse. — Les  grands  g lokdes  granuleux, 
analogues  a  ceux  de  l'inflammation,  sont  tantôt  dissé- 
minés dans  toute  la  masse  cancéreuse,  tantôt  ils  con^ 
stituent  des  fissures  réticulées.  —  La  matière  colorante 


DU    CANCER,  Zj07 

noire  (mélanose),  est  le  pigment  clout  nous  avons  parlé 
pins  haut,  et  qui  est  granuleux  ou  gîobuleux,— La  ma- 
tière gélatiniforme  (colloïde)^  est  une  matière  amorphe, 
jaunâtre,  transparente,  tout  à  fait  semblable  à  de  la 
gelée  qui  est  contenue  dans  des  mailles  celluleuses 
très-déliées.  —  Les  cristaux  de  choLestérine  sont  très- 
fréquents^  il  y  a  aussi  d'autres  cristaux  prismatiques, 
en  aiguilles,  etc.  — Les  concrétions  minérales,  amorphes 
ou  ossiformes,  sont  quelquefois  des  iameiles  osseuses 
ou  de  simples  dépôts  crétacés. 

Les  vaisseaux  des  tumeurs  cancéreuses  sont  anciens 
ou  nouveaux.  (Broca,  ib.^  p.  ô8ô,  etc.)  Cet  observa- 
teur a  trouvé  des  yaisseaux  dans  toutes  les  tumeurs 
cancéreuses  qu'il  a  examinées,  même  les  plus  dures, 
au  moins  dans  les  couches  superficielles.  Mais  en  thèse 
générale,  plus  une  tumeur  cancéreuse  est  molle  au 
moment  de  son  apparition,  plus  elle  est  vascuîaire  ; 
il  faut  en  excepter  cependant  le  cancer  colloïde;  il 
s'agit  seulement  des  masses  dans  lesquelles  l'élément 
cancéreux  propre  est  très-abondant.  La  plupart  de 
ces  vaisseaux  sont  de  formation  nouvelle;  aussi  leur 
paroi  est-elle  formée  d'une  membrane  simple,  mince, 
hyaline,  homogène.  Ils  sont  donc,  par  leur  structure, 
et  quel  que  soit  leur  volume,  de  véritables  capillaires. 
Ils  ont  jusqu'à  I  millimètre  de  diamètre  et  reçoivent 
également  les  injections  poussées  par  les  artères  et 
par  les  veines  5  leurs  anastomoses  sont  rares,  obliques 
et  à  mailles  très-larges.  A  côté  de  ces  vaisseaux  de 
formation  nouvelle,  ii  en  est  d'autres  plus  gros,  moins 
nombreux,  qu'il  est  facile  de  reconnaître  pour  ceux 
de  l'organe  envahi,  mais  augmentés  de  volume.  Le 
cancer  contient-il  égalemen