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Full text of "Encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l'Internationale ouvrière"

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SYiNUU.AiJ',  A  i.uui'lvKAiiVE 


ClNTKR.NAllO.NALE  OUVRIF-RK 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

Univers ity  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/encyclopdiesoc04comp 


Encyclopédie  Socialiste 

SYNDICALE  ET  COOPÉRATIVE 
de    l'Internationale    Ouvrière 


Tous  droits  réservés  pour  tous  les  pays 

y  compris  la  Hollande  et  la  Scandinavie. 

Copyright  by  Aristide  QUILLET,  éditeur,  Paris,   1912. 


Encyclopédie  Socialiste 

Syndicale  et  Coopérative 

de  l'Internationale   Ouvrière 


oubliée  sous  la  direclion  technique  de 

COMPÉRE-MOREL 


AVEC  LA  COLLABOHA1  ION   DK 

BRACKE,  député,    P.  BRIZON,    député,  HUBERT-ROUGER,    députe, 

JEAN  LONGUET,  de   "l'Humanité", 

PAUL    LOUIS,     CHARLES    RAPPOPORT,     SIXTE-QUENIN,  député, 

J.-B.  SÉVERAC,  du  "  Mouvement  Socialiste", 

de  nombreux  Sccictïirc^  de  Bourses  du  Travail,   ;c  Fédérations 

Socialistes,  de  Syndicats  et  Coopératives 

et  de  iiiiliiants  de  tous  les  Partis  socialistes  du  monde  entier. 

DIBKCTEUR-PHOPAGATF.UR  : 

JEAN-LORRIS 

Toute    la    Pensée    Socialiste.  = 


Toute     l'Action    Ouvrière 


Aristide   QUILLET 

KDITF.IH 

278,  Boulevard  Saint-Germain,  278 

PAKIS 


MAY  2"  îm 


MAY  2^*  1977 


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LA  REVOLUTION   SOCIALE 


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CHARLES    RAPPOPORT 


La  Rci'olution  sociale  —  le  mot  comme  la  chose  —  est 
tout  à  la  fois  si  diversement  jugée  par  nos  adversaires  et  si 
dijjcreminent  interprétée  par  nos  amis,  qu'il  nous  a  paru 
nécessaire  d'y  consacrer  tout  u)i  volume  de  notre  luicyclo- 
pédic. 

'frop  souT'cnt  la  violence  étant  confondue  avec  la  Révolu- 
tion et  celle-ci  opposée  à  l'Evolution,  on  s'est  fait  de  la  Révo- 
lution une  idée  totalement  fausse  et  une  conception  complè- 
tement inexacte. 

.lussi,  avons-nous  poisc  roidre  seri'ice  à  la  propagande 
socialiste  en  donnatit  à  nos  lecteurs  les  ))ioyens  de  se  faire 
une  notion  e.vacte  et  réelle  de  ce  qu'est  une  Révolutioii. 

Pour  cela  faire,  )ious  leur  faisoiis  u)i  historique  aussi  précis 
que  possible  —  tout  en  étant  concis  —  de  tous  les  moui'C- 
ments  populaires  ijui  o)it  remué  et  soulez'é  les  masses,  depuis 
les  révoltes  inconscientes  des  esclai'cs  roniains  jusqu'à  l'im- 
mortelle Commune  de  1871,  en  passant  par  Ui  Guerre  des 
Paysans,  la  Révolution  de  17S9  (7  celle  de  1S48.  /:/  si  nous 
nous  efforçons  de  faire  rei'ivre  Babeuf  pour  eux,  Babeuf  le 
conspirateur  révolutionnaire  dont  ofi  ne  connaît  pas  assec 
les  vigoureuses  critiijues  sur  la  propriété,  contre  le  milita- 
risfne  et  contre  la  guerre:  si  nous  essayons  de  faire  con- 
naître et  apprécier  l'esprit  politique,  la  grande  noblesse  de 
caractère  et  l'âpre  conibatii'ité  du  héri)s  révolutionnaire  du 
MX'";  de  Bhuuini :  si  nous  tâchons  de  retracer  l'admirable 
épopée  insurrcctiomielle  que  fut  la  L'o)nmune  de  Paris,  sans 
laquelle  nous  n'aurions  pas  eu  la  République  en  Prance. 
nous  nous  gardons  bien  d'oublier  d'exposer,  aussi  longue- 
ment (jue  possible,  i/uelles  sont  les  conditions  nécessaires  Ci 
la  réussite  de  toute  Résolution  sociale,  et  pourquoi  et  connnent 
la  violence  des  facteurs  révolutionnaires  décroit,  disparait,  au 


jiir  il  il  mcsitrr  que  leur  ci))isciriicr  de  classe  s'accroît  et  se 
déreïopf^e. 

Mettant  en  parallèle  la  théorie  indiridnalîste  de  la  Révo- 
lution el  notre  eo}ieeption  de  l'action  révolutionnaire  d'en- 
semble et  de  masse  —  en  faisa)ii  e.vposer  V anarchismc  indi- 
vidualiste par  l\\\m\\\Q  Marx  Stirner  et  l'anarchisme  commu- 
niste par  le  puissant  agitateur  Bakounine,  pour  y  répondre 
ensuite  en  leur  opposant  l'immuable  loi  de  la  majorité  qui  a 
toujours  joué  le  premier  rôle  da)is  l'histoire  —  nous  nous 
e.vplii]uo)is  sur  la  conception  matérialiste  de  la  Révolution 
sociale,  qui  ne  peut  être  et  ne  sera  juridiquement  possible, 
qu'autant  que  sa  réalisation  consistera  tout  bonnement  à  con- 
sacrer juridiquement  un  ordre  de  chose  déjà  établi  dans  les 
doinaines  de  la  production  et  de  l'écJiange. 

D'un  autre  côté,  nous  essayons  de  démontrer  qu'en  fait 
l'Evolution  n'exclue  pas  la  Révolution,  et  qu'au  point  de 
vue  social,  co)nme  au  point  de  vue  naturel,  la  théorie  catas- 
trophique ne  remplace  pas  plus  la  théorie  évolutionniste  que 
la  théorie  évolutionniste  ne  remplace  la  théorie  catastrophique. 
En  vérité,  ces  théories  se  complètent  si  bien  l'une  l'autre, 
qu'il  est  aussi  difficile  de  concevoir  le  coup  de  main  final,  la 
catastrophe  dernière,  sans  l'évolution  préalable  des  formes  de 
propriété  et  de  production  que  de  pouvoir  songer  à  l'avène- 
ment d'un  monde  nouveau  sans  la  crise  révolutionnaire  der- 
nière, par  le  seul  fait  d'une  saturation  socialiste  persistante 
des  organismes  économique  et  politique  de  la  classe  bour- 
geoise. 

Si,  à  côté  de  cela,  on  ajoute  de  nombreuses  et  intéressantes 
pages  sur  le  «  révisionnisme  »  de  Bernstein,  que  nous  avons 
fait  suivre  d'une  réfutation  de  Kautsky,  et  les  meilleures 
pages  de  la  «  Révolution  sociale  »  dues  à  la  plume  de  ce  puis- 
sant et  pénétrant  théoricien  marxiste,  les  lecteurs  de  /'Ency- 
clopédie comprendront  à  l'avance  tout  l'intérêt  et  le  charme 
qu'il  y  aura  pour  eux  de  lire  et  de  relire  «  La  Révolution 
Sociale  ». 

COMPÈRK-MORKI.. 


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Jvni%L 


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Le    Trionr 


de    l'Ordre. 


I  M  i  K  M  I  K  m-:     PARTIE 


QUTST-CE   QU'UNE    REVOLUTION? 


IV 


-  3  - 

CHAlM'rRl{    rKKAllKR 

MOI.ENCK    ET    RÉVOLUTION 

I.  —  La  Révolution. 

L'opinion  courante,  pour  ne  pas  dire  vulgaire,  identifie  la 
Révolution  avec  la  violence  sous  toutes  ses  formes  :  barrica- 
des, guerres  de  rues,  fusillades,  massacres,  lancement  de 
honihes.  attentats,  guillotine,  incendies  et  exécutions.  L'opi- 
nion courante  ne  voit  (jue  la  surface  des  choses.  La  violence 
n'est  pas  la  Révolution,  v^'il  en  était  ainsi,  les  Attila,  les  Gen- 
gis-Klian.  les  Tamerlan  et  les  lîonaparte,  les  plus  grands 
massacreurs  d'hommes,  seraient  aussi  les  plus  grands  révo- 
luti(jnnaires  ! 

D'autre  part,  nous  parlons  de  ceux  (jui  n'ont  jamais 
versé  une  goutte  de  sang  humain  :  des  Archimède,  des  Aris- 
tote,  des  Xewton,  des  Descartes,  des  Galilée,  des  Copernic, 
des  Christophe  Colomb,  des  J.-J.  Rousseau,  des  Kani,  des 
Hegel,  des  Marx,  des  Pasteur  et  des  Darwin,  comme  de  ceux 
qui  ont  rcvolittioiuïc  les  sciences,  et  nous  disons,  avec  raison, 
que  les  in\enti(jns  des  Arkwright,  des  Watt,  des  Stephenson. 
des  l\dison  et  de  tant  d'autres  out  rcrolutionnc  la  société. 

Rendant  des  milliers  d'années,  disait  Liebknechl  la 
violence  fut  «  un  facteur  réactionnaire  ».  Elle  extermina 
des  peuples  entiers  et  dévasta  des  continents.  IClle  servit  au\ 
peuples  barbares  à  supprimer  uu  à  subjuger  des  peuples  anti- 
ques d'une  civili.sati(jn  supérieure.  l\lle  fut  le  moyen  par 
excellence  de  tous  les  coups  de  force  contre  la  liberté  et  des 
innomi)rables  coups  d'ICtat.  l'apanage  des  despotes  et  (les 
tyrans.  La  violence  accumule  les  ruines.  Klle  dégrade 
l'homme,  éterni.se  .ses  haines  et  nourrit  tous  ses  bas  instincts. 
l'assimile  à  la  brute,  le  rend  méprisable  et  haïssable,  sauf 
dans  le  cas  de  légitime  défense.  i|ui  est  celui  dune  vraie 
révolution. 


-  4  - 

Les  rcNoliiliun.s,  inciiR'  lurscju'clles  sont  acculées  à  repous- 
ser la  violeuce  par  la  violence,  agissent  dans  le  sens  con- 
traire. l'Jles  libèrent  riiomnic  et  le  relèvent  à  un  degré  supé- 
rieur. La  Rcrolut'wn  est  une  transfonnation  radieale  ou  fon- 
damentale, un  ehanijement  de  réc/ime,  de  direetion,  de  pr'in- 
eif'e.  La  Révolution  est  un  aete  d'énianeipation  humaine  et 
si>eiale. 

Ka  Révolution  s'oppose,  comme  principe,  à  la  réforme. 
laquelle  n'est  qu'une  modification  de  détail,  la  suppression 
d'un  abus,  tandis  que  la  Révolution  est  la  destruction  de  la 
base  même  d'une  forme  politique  et  sociale  arrivée  à  sa 
tni.  La  réforme,  si  utile  et  nécessaire  qu'elle  soit,  n'est  qu'une 
amélioration,  tandis  que  la  Révolution  est  une  transformation, 
un  changement  total.  La  Révolution  détruit  et  construit. 
La  réforme  répare  et  consolide.  La  Révolution  fait  table 
rase  et  maison  neuve.  La  réforme  met  des  étais  à  des 
bcâtisses  chancelantes.  L'Histoire  est  en  même  temps  une 
:^uilc  iiiintcrrunipue  de  réformes  et  de  révolutions,  mais  les 
dernières  sont  des  dates  privilégiées,  les  fêtes  de  l'Humanité 
en  marche  \ers  son  émancipation. 

II.  —    D'où  vient  une  révolution? 
"  Inertie  Sociale  " 

En  supposant  même,  dit  Lombroso,  que  l'on  voulût  et  que 
l'on  pût  contester  la  loi  d'inertie  dans  le  monde  organique, 
ou  ne  le  pourrait  certainement  pas  dans  le  monde  moral. 

Kn  effet,  on  a  beau  croire  que  nous  sommes  en  grand  pro- 
grès, si  nous  établissons  une  carte  graphique  du  progrès  sur 
le  globe,  nous  voyons  à  quelles  misérables  proportions  il 
se  réduit.  On  peut  dire  que  toute  l'Afrique,  sauf  quelques 
points  envahis  par  les  Aryens,  l'Australie  et  une  bonne  moitié 
de  rAméricjue,  sont  dans  l'état  préhistorique  ou  tout  au  plus 
dans  l'état  des  grands  empires  asiatiques  des  premières  épo- 
ques historiques.  Dans  l'Amérique  du  Sud,  à  Ha'iti,  la  civili- 


—    D   — 

sation  n'a  fait  que  changer  les  apparences  de  la  vie  primitive 
en  substituant  à  rimmobilitc  un  équilibre  instable  qui  est 
l)resque  pire  encore. 

Même  chez  nous,  dans  les  pays  les  plus  civilisés,  si  on 
élimine  les  vieillards,  les  paysans,  les  prêtres,  la  plus  grande 
partie  de  l'aristocratie  et  de  la  bourgeoisie  des  villages,  tour 
à  fait  ennemis  du  progrès,  combien  restera-t-il  de  partisans 
du  mouvement  progressif? 

I{t  dans  l'Europe,  en  Cirèce,  en  Espagne,  en  Croatie,  en 
Sardaigne,  en  Corse,  quelle  barbarie  ne  dominait  pas  il  y  a 
peu  d'années  seulement?  Kl  nous  ne  voudrions  pas  dire  qu'elle 
n'y  domine  pas  encore,  même  dans  les  cercles  les  plus  éclairés. 

Xon  seulement  la  continuité  et  la  très  grande  fréquence 
ries  cas  dans  lesquels  l'homme,  même  le  plus  civilisé,  en 
proie  à  de  fortes  ])assions,  devient  farouche  (comme  au  temps 
ru  choléra  en  Italie,  des  espions  prussiens  à  Paris,  de  la 
ré\ulto  ('e  Talcrme  cl  des  grèves  de  Dccazcville),  montrent  de 
(|uellc  légère  couche  esi  formé  le  vernis  de  notre  civilisation: 
on  i)eul  même  dire  qu'en  temps  de  calme,  l'élude  des  mœurs 
de  nos  peuples  ])rouve  que,  malgré  les  vissicitudes  et  les  croi- 
sements, elles  ont  varié  do  bien  peu  depuis  répof|ue  barbare. 

I.ijmbroso.  c|ui  a  fait  des  rechcrch.cs  scientifiques  sur  les 
révolutions,  donne,  en  dehors  de  «  l'inertie  sociale  ».  une 
autre  ex])licalion  de  la  stagnation  historicjue  :  le  misonéismc. 
la  haine  du  nouveau. 


IIF.        Misonéisme. 

I.a  preuve  la  |)lus  certaine  de  l'extension  et  de  la  prédominance 
de  la  loi  d'inertie  dans  le  monde  moral,  c'est  cette  haine  du  nouveau. 
si  peu  rcniarcjuée,  que  nous  appelons  misoti^isiiw  ou  uéof'hobit.  et  qui 
nait  <lc  la  diftjculté  et  de  la  répulsion  que  nous  éprouvons  quand  nous 
(levons  substituer  une  sensation  nouvelle  à  une  ancienne;  or,  cela 
^cst  si  commun  chez  les  animaux  qu'on  peut  dire  que  c'est  un  carac- 
tère physiologique.  .A  la  <\ù\c  d'une  première  communication  que  nous 


—  ()  — 

avons  iiù\c  à  oc  sujet  dan-  la  k'criic  Siiriilifuiiir,  les  faits  à  Tappni 
se  sont   multipliés;   nous   en   recueillons  quelques-uns. 

Un  singe,  que  Vou  avait  vêtu  à  reuropécime,  étant  retourné  dans 
ses  mojuagnes  de  la  Kahylie.  y  fut  accueilli  avec  horreur;  tous  ses 
compagnons  le  fuyaient  à  cause  de  son  habillement. 

Nous  savons  tous  que  les  chiens  aboient  toujours,  même  sans  le 
besoin  ou  le  devoir  de  la  garde,  à  chaque  voiture  qui  passe  par  les, 
rues  silencieuses  du  village  ;  on  connaît  les  cas  de  chevaux  qui  s'eni- 
p(M-tent  si  le  cavalier  a  changé  la  manière  de  se  vêtir,  parce  qu'ils  ne 
le  reconnaissent  pas. 

Se'on  Romanes  et  Delbauf,  les  chiens  ont  peur  des  bulK's  de 
^avon  :  «  A  la  quatrième  bulle  qui  éclatait,  écrit  ce  dernier,  la  fureur 
de  mon  chien  ne  connaissait  plus  de  bornes.  » 

Il  en  est  de  même  dans  l'enfance  de  l'homme;  un  enfant  qui  voit 
pour  la  première  fois  un  visage  ou  un  animal  s'agite  avec  violence 
et  cherche  à  se  sauver  ;  et  cela  rien  que  par  peur  du  nouveau  ;  c'est 
pour  lia  même  raison  que  vous  Je  voyez  même  devenir  féroce  si  vous 
le  changez  de  chambre  et  s'effrayer  à  chaque  meuble  nouveau;  on  en 
observa  qui  voulaient  toujours  voir  la  même  peinture  et  entendre 
la  même  histoire  avec  les  mêmes  termes.  Malheur  si  on  les  changeait  ! 

\^arigny  raconte  qu'un  petit  enfant  de  deux  ans,  qui  lui  était  affec- 
tionné, s'éloigna  de  lui  avec  horreur  quand  un  rhumatisme  l'obligea 
de  s'emmaiMotcr  une  jambe  dans  de  l'ouate;  l'enfant  le  regardait, 
soupçonneux,  puis  jetait  des  hurlements  frénéticpies  ;  même  après  sa 
guérison,  l'enfant  cherchait  à  l'éviter  et  criait  s'il  l'approchait  de  trop 
près:  ce  ne  fut  qu'au  bout  de  plusieurs  mois,  et  en  présence  d'un  tiers, 
qu'il  consentit  à  l'écouter  et  à  lui  donner  la  main. 

De  même  que  les  enfants  sont  misonéistes,  nous  voyons  aussi  les 
femmes  tenir  beaucoup  à  da  religion,  aux  coutumes  et,  dans  quelques 
régions,  à  la  langue  de  fcurs  ancêtres,  au  point  qu'elles  conservent 
un  langage  différent  de  celui  des  hommes  lorsque  ceux-ci,  comme  en 
Amérique,  dans  rOrénoque,  chez  les  Abipons.  ont  adopté  la  langue 
des  tribus  voisines. 

Cette  haine  pour  le  nouveafl,  que  l'on  observe  chez  les  enfants  et 
chez  les  femmes  les  plus  civilisées,  se  remarque,  à  plus  forte  raison, 
chez  les  peuples  sauvages,  dont  la  faiblesse  psychique  fait  que.  une 
fois  certaines  sensations  assimilées,  l'assimilation  d'autres  sensa- 
tions est  empêchée,  surtout  si  la  différence  est  grande  et  s'il  n'y  a 
pas  de  transition,  de  nuance  qui  les  rapproche.  Ainsi,  dans  les  lan- 
gues primitives,  éléphant  est  bœuf  avec  1rs  dnits:  dans  la  langue 
chinoise,  les  chevaux  sont  des  grands  chiens;  dans  le  sanscrit,  pour 
dire  é table  de  chevaux,  on  emi)loie  les  exi)res<ions  (Vé table  de  bœufs 


—  1  — 

tic  chevaux:   pour   dire   une  /"«///v  de  i  liez  aux.  (M1  <lit   une  paire  de 
bœufs  de  rhr:'nux. 

(Lomhroso  et  R.  La«>chi.  —  Le  crime  politique  et  les  Révolutions. 
Traduction  de  A.  B«Hichard.  p.  7.  9.) 


IV.        Le  Misonéisme  des  savants. 

^îaiR,  ainsi  que  je  l'ai  (Uiiiotitré  dans  VIfounne  de  fféuie.  non 
seulement  le>  acadtniiciens  qui  sont,  le  plus  souvent,  de  pauvres 
érudits.  mais  encore  les  savants  de  génie  sont  les  plus  ardents  ad- 
versaires et  persécuteurs  du  nouveau  ;  ils  apportent  une  extrême 
énergie  à  repousser  les  nouvelles  découvertes  des  autres,  soit  parce 
que  lia  saturation  de  leur  cerveau,  si  je  puis  parler  ainsi,  ne  leur 
permet  pas  d'autre  sursaturation,  soit  parce  que.  ayant  acquis  une 
espèce  de  sensibilité  spécifique  i)our  leurs  propres  idées,  ils  restent 
insensibles  à  celles  des  autres. 

Ainsi.  Schopcnhauer.  qui  fut  cepenilant  un  des  plus  grands  re- 
belles en  philosophie,  n'eut  que  des  paroles  de  pitié  et  de  mépris 
pour  les  révolutionnaires. 

l'Vtdéric  II,  qui  inaugurait  une  politique  allemande  et  qui  voulait 
susciter  une  littérature  et  un  art  nationaux,  ne  soupçonna  même 
pas  la  valeur  de  Herdcr.  de  Klopstock,  de  Lessing.  de  Gtethe  (Revue 
des  Peux-Mondes.  iS.^3,  p.  qj)  ;  pour  la  même  raison,  il  avait  une 
telle  horreur  de  changer  de  vêtements  (pi'il  n'en  eut  jamais  plu< 
de  deux  ou  trois  à  la  fois  dans  sa  vie.  Rossini  ne  voulut  jamais  aller 
en  chemin  de  fer:  Xapoléon  repoussa  la  vapeur:  Hacon  railla  Ciilbcrt 
et  Copernic:  il  ne  crut  pas  à  l'applicabilité  des  inniruments  ni 
même  des  mathématiques  en  sciences  exactes!  (/>m/»rr,  Histoire  du 
.Mou'irineiil  intellectuel  de  l'IloiiNne.  III.  jStt);  Haudelaire  et  \o- 
dier  haïssaient   les   libres-penseur^    U\ei'ue  IHeue.    ii^)j.  p.    17.) 

\'o!taire  niait  les  fossiles  e'  tour,  Darwin  niait  répoque  de 
la  pierre  et  rhy|>notismr.  comnu  K-iUin  et  Quatr'  '  ii  l'exis- 
tence des  météorites,  parce  (|ue,  tlisait-il  (aux  a;»; -;...nts  una- 
nimes des  académiciens),  i\  ne  peut  pas  toml>cr  de  pierres  du 
ciel,  vu  (ju'au  ciel  il  n'y  a  pas  «le  pierres:  Hiot  niait  la  théorie  de  l'on- 
dulati«)n  (Lonibroso.  L'Honnne  de  ijéuie,  Alcan,  Paris,  |88<)V  Galilée, 
qui  avait  découvert  que  l'air  est  pesant,  niait  pourtant,  dans  ses 
dernières  années,  l'effet  de  la  pression  atmosphérique  sur  les  li(|uides. 

(f,om'" —    •!    R.   Laschi.   Hud,  p.  22-2^^.) 


8  — 


V.        L'Inertie  sociale  et  le  IVIisonèisme 
ne  sont  pas  des  explications. 

Ce  sdiil  <U's  ronslatalion^.  T/liommc,  dit  f.omhroso,  a 
linriTiir  (lu  iii(iii\  niniii.  du  iiousoan.  Il  est  rriiiiciiii  lu'-  des  rc-- 
\olutions,  AJais  coninieni  expliquer  que  les  révolutions  soient 
si  fré(juentes  dans  l'Histoire?  D'où  cette  haine  du  nouveau? 
Lonihroso,  tout  naturaliste  qu'il  est,  est  en  même  temps  tri- 
butaire de  la  conception  idéaliste  de  l'Histoire,  et  il  relègue 
comme  tel,  toutes  les  énigmes  historiques  dans  la  mystérieuse 
«  nature  humaine  »,  qui  est  pourtant  fréquemment  chan- 
geante et  demande,  elle  aussi,  à  être  expliquée. 

La  «  haine  du  nouveau  »  s'explique  tout  simplement  par 
ce  fait  que  l'homme  d'un  milieu  déterminé,  d'une  classe  sociale 
donnée,  n'a  pas  intérêt  ait  changetncnt,  au  nouveau.  Il  ar- 
rive aussi  que  cet  intérêt  n'est  pas  suffisamment  élucidé,  mis 
en  évidence  par  les  circonstances  ou  par  l'influence  de  l'édu- 
cation. L'homme  aime  le  nouveau  qui  lui  apporte  un'  sou- 
lagement, un  mieux-être. 

Le  misonéisme  et  l'inertie  sociale  se  trouvent  le  plus  souvent 
dans  les  classes  dominantes  et  privilégiées  qui  ont,  au  moins 
momentanément,  tout  à  perdre  et  rien  à  gagner  au  change- 
ment, au  nou\eau.  Elles  sont  misonéistes  par  intérêt,  des 
inisoncistcs  couscioits. 

■Chez  le  peuple,'  qui  ne  peut  que  gagner  au  changement,  le 
misonéisme  est  un  état  passager,  explicable  par  l'ignorance  de 
son  intérêt,  ignorance  involontaire,  maintenue  par  le  soin 
des  classes  qui  le  gouvernent  et  dans  leur  propre  intérêt. 

Cette  haine  du  nouveau  a  souvent  une  portée  sociale  et 
])résente  une  nécessité  historique.  Lorsque  les  conditions  d'un 
nouveau  régime  ne  sont  pas  encore  réalisées,  que  les  forces 
nouvelles  capables  de  le  faire  vivre  sont  encore  en  voie  de 
formation    l'instinct  de  conservation  de  toute  la  société  ré- 


<»  — 


clame  le  mainiicn  de  rancicn.  Uiiand  la  nuuveile  maison  so- 
ciale est  encore  en  construction,  on  est  bien  oblige  de  garder 
la  vieille  ma^^nrc  malsrré  ses  inconvénients. 


VI.        Explication  idéologique  de  la  Révolution. 

Pour  l'idéologue  (jui  fait  surgir  les  événements  des  idées 
et  des  opinions,  des  qualités  morales  ou  immorales  des  indi- 
vidus, la  Révolution  est  le  produit  d'une  nature  dépravée, 
d'un  mauvais  vouloir,  d'un  instinct  indompté.  Socrate  croyait 
(fiie  les  révolutions  provenaient  de  ce  que  rien  ici  bas  n'est 
durable,  et  que.  à  certaines  époques,  naissent  des  hommes 
vicieux  et  radicalement  incorrigibles.  Aristote,  qui  le  cite, 
ajoute  :  «  Cela  est  vrai,  parce  qu'il  y  a  des  hommes  uattt- 
rcUciiicut  incapables  de  devenir  vertueux  et  de  recevoir  de 
l'éducation;  mais  jiourfiuoi,  demande-t-il,  ce<  r/x  oliitJMn- 
arrivent-elles  sous  un  gouvernement  parfait  ?  •> 

Mais  où  est  le  «  gouvernement  parfait  »  qui  ne  se  base- 
rait que  sur  les  intérêts  et  les  désirs  mis  en  harmonie,  sur  les 
intérêts  généraux  de  tous  et  de  chacun?  Jusqu'ici  toutes  les 
sociétés  humaines  contiennent  des  éléments  antagonitiues. 
en  lutte  les  uns  contre  les  autres  pour  rai)propriation  des 
moyens  d'existence  et  de  jouissance.  Le  même  Aristote  attri- 
bue ailleurs  les  révolutions  aux  inégalités  sociales  et  écono- 
miques existantes.  Il  est  donc  tour  «î  tour  idéaliste  et  réaliste, 
ainsi  (jue  Saint-Simon,  Charles  Fourier.  Trondhon  et  tant 
d'autres.  Ce  fait  prouve  combien  il  est  difficile  de  penser 
d'une  façon  méthodique,  en  apî)li(iuant  partout  le  même  prin- 
cipe reconnu  juste,  ainsi  (|ue  l'a  fait  K  "î  Afiry  •,x,.,-  iim,» 
inflexibilité  admirable. 


10 


VII.  —  H.  Taine  et  la  Révolution. 

Le  cclùhrc  aulciir  des  Origines  de  la  Franee  eontemporaine 
est  le  représentant-type  de  hi  doctrine  contre-révolutionnaire. 
Il  a  la  liainc  de  la  Révolution,  l'.t  il  accumule  contre  elle  des 
monceaux  d'actes  de  violence,  i)our  la  compromettre,  pour  la 
déshonorer.  Il  oublie  que  ce  sont  les  fils  de  l'Ancien  Régime, 
les  liommes  ([ui  ont  grandi,  (jui  ont  été  élevés  dans  cet  an- 
cien régime.  (|ui  ont  commis  des  violences  sou^'ent  injr^tifiées 
et,  par  conséquent,  criminelles.  Rien  n'est  aussi  contraire  au 
véritable  révolutionnaire,  à  l'homme  nouveau,  partisan  de  la 
justice  politique  et  sociale,  c'est-à-dire  d'une  forme  politique 
et  sociale  supérieure,  que  la  violence  brutale.  Le  révolution- 
naire a  le  culte  de  l'homme,  le  culte  de  la  vie,  de  la  dignité 
humaine.  S'il  emploie  la  violence,  c'est  à  son  corps  défendant 
et  forcé  par  la  violence  contre-révolutionnaire,  qui,  elle,  ne 
cesse  jamais,  puisqu'elle  est  chronique,  de  tous  les  joUrs, 
de  tous  les  instants,  toujours  là,  guettant  le  novateur  pour 
l 'abattre  impitoyablement, 

Taine,  en  véritable  idéologue  conservateur,  identifie  l'es- 
])rit  ré\()lutionnaire  avec  l'esprit  dogmatique,  géométrique, 
l)roduit  de  l'éducation  classique  et  verbale.  Toujours  l'Idée 
et  la  Xature  humaines  appelées  à  tout  expliquer  ! 

V\\  autre  philosophe,  Charles  Renouvier,  plus  libéral  que 
Taine  a  fait  une  excellente  réponse  aUx  sophismes  contre-ré- 
volutionnaires de  Taine.  La  voici   : 

Il  s'irrite  contre  les  événements,  au  delà  même  de  ce  que  ferait 
un  historien  qui  ne  les  croirait  point  nécessaires,  et  s'attribuerait 
le  droit  de  traiter  avec  sévérité  les  hommes  qui  ont  mal  usé  de 
leurs  talents  et  de  leur  autorité.  Dans  son  premier  volume,  qui 
traite  de  l'Ancien  Régime,  il  démontre  avec  autant  de  vigueur  que 
d'éloquence  que  les  institutions  de  la  France  n'étaient  plus  viables: 
(lue  la  Révolution  était  fatale.  Puis  il  incrimine,  comme  la  cause 
iinncii):ilc  iV\\^^  bouleversement  qui  arracha  la  nation  à  ses  habitudes 


—     M     — 

séculaires,  quoi?  1'  a  esprit  classique  ».  Les  progrès  de  cet  esprit, 
depuis  la  Renaissance,  ont  été  cependant  inséparables  de  ceux  de 
l'esprit  scientifique,  auquel  il  applaudit  :  ils  sont  l'un  et  l'autre  ceux 
<k'  la  raison.  11  voudrait  que  la  méthode  empirique  eût  été  seule 
en  faveur  auprès  du  puljlic  et  des  hommes  d'Etat,  et  qu'on  n'eût 
jamais  entrepris  de  conformer  les  institutions  à  la  raison;  mais 
en  cela  il  se  met  en  opposition,  lui,  philosophe  déterministe,  avec 
mie  évolution  séculaire  de  l'esprit  humain,  dont  lui-même  accepte 
beaucoup  d'effets  nécessaires.  Quand  il  passe,  dans  son  secon<l  et 
dans  son  troisième  volume,  à  l'histoire  de  la  Révolution,  il  s'in- 
digne violennnent,  et  s'exaspère  contre  des  événements  dont  il  a 
>i  bien  reconnu  les  causes.  11  en  présente,  avec  des  procédés  de 
rhéteur,  avec  de  savants  efïets  d'accumulation  et  de  concentration 
des  faits,  le  même  tableau  qu'en  pourrait  peindre  un  auteur  qui 
ne  Noutlrait  (ju'exciter  les  i)assions  haineuses  des  amis  du  passé  et 
servir  des  intérêts  de  parti.  Comment  n'a-t-il  pas  senti  que  la  froi- 
deur de  Stendhal,  un  <le  ses  maitrc^,  était  la  vraie  méthode  esthé- 
tiipie  à  appliquer  par  un  p.'^ychologue  empiriste  et  nécessiiarien  à  la 
narration  des  événements;  que,  si  lui-même  en  suivait  une  autre, 
l-rofondément  difTérente,  c'est  (lu'il  puisait  ses  jugements  passionnés 
dans  la  secrète  conscience,  la  possibilité  d'un  cours  de  l'histoire,  où 
les  résolutions  des  hommes  auraient  pris  d'autres  «JirectiotK  f|uc 
Celles  dont  il  a  dépendu? 

(f'/iilosof'hir  analytique  ilc  II listairr.  par  Ch.  Reiiouvier.  p.  33^^- 
3.U    (i^)7.    Tome    1\'). 

C'est  encore  Taine.  Ihisiurien  eoiiseiencieiix  et  bien  in- 
formé. (|iii  réfute  le  mieux  'Paine  le  i)hilosoi)he.  le  criliciue 
aecrhe  de  la  Kévolulion  ei  le  conservateur  social  a])curé.  C)n 
n'a  ({u'À  lire  les  paires  eliarj^ées  de  faits  011  il  décrit  la  disette 
cfïrayanle  et  les  mille  misère^^  <lu  peuple  à  la  veille  de  hi 
prise  de  la  Uastille.  La  Kévolulion  se  justitie  par  de  lonçs 
siècles  (le  mi-;rre  ]>opulaire.  d'oppression  nobiliaire. 


-       12 


CHAPITRE    II 

J'AOLI    riON    IVV  RÉVOLUTION 

I.  —    Révolution   et  ''  coups  de   main  " 

Les  partisans  de  la  légalité  quand  même  mettent  dans  la 
bouche  des  révolutionnaires  des  stupidités  dont  ils  n'onl, 
naturellement,  que  trop  facilement  raison.  Les  révolution- 
naires, disent-ils,  croient  que  la  révolution  sociale  sera  le  ré- 
sultat d'il  II  coup  (le  niabi,  d'une  écb.auffourée  avec  la  police, 
ou,  mieux,  pour  employer  une  expression  favorite,  d'u'i 
((  coup  de  baguette  magique  ».  Les  révolutionnaires  sont  trii- 
vcstis  en  mages  sociaux,  en  faiseurs  de  miracles.  Et  les  réalis- 
tes de  la  légalité  —  en  tiiéoriiv  très  idéalistes  —  ne  manquent 
jamais  l'occasion  d'afficher  un  mépris  souverain  pour  ces 
rêveurs  de  eatastro plies  impossibles.  Eux  seuls  sont  en  ac- 
cord complet  avec  la  science  moderne,  basée  sur  l'idée  de 
l'évolution.  Les  révolutionnaires  sont  des  romantic|ues,  des 
attardés,  en  un  mot  des  utopistes.  Bernstein  n'a-t-il  pas  dit 
que  }^Iarx  lui-même  fut  souvent  un  vulgaire  blanquiste? 

Quelle  est  la  réalité?  , 

Constatons  d'abord  que  tous  les  grands  maîtres  du  socia- 
lisme contemporain,  ceux-là  mêmes  qui  y  ont  introduit  l'idée 
de  l'Evolution,  qui  en  ont,  en  quek[uc  sorte,  saturé  les  es- 
])rits,  Karl  Marx,  Frédéric  Engels,  Ferdinand  Lassalle, 
l'ierre  Lavroff,  furent  pendant  toute  leur  vie  des  révolution- 
naires convaincus.  C'est  un  fait  indéniable.  Et  nous  le  prou- 
verons. 

On  a  comparé  l'œuvre  sociale  de  Karl  Marx  à  celle  de  Dar- 
win dans  le  domaine  de  la  nature.  En  efifet,  son  œuvre  clas- 
sique,  le  Manifeste,   le   seul,   peut-être,   de   livres   de   notre 


—   i3  - 

Iciiips  (jui  cunticiinc,  sous  une  furiiie  lai^si  restreinte  (une 
trentaine  de  paj^es),  tant  d'idées  géniales  et  fécondes,  déve- 
loppe tout  un  système  d'évolution  de  la  société  capitaliste. 
Dans  le  Manifeste,  nous  voyons  le  socialisme  sortir,  par  la 
seule  force  des  choses,  des  entrailles  mêmes  de  la  société  ca- 
l)italiste.  C'est  le  capitalisme  lui-même  qui  produit  son  pro- 
pre «  fossoyeur  »,  le  prolétariat  organisé  en  parti  de  classe. 

(Jr,  le  M 0)1  if  este  se  termine  par  la  déclaration  ultra-révo- 
lutionnaire (juc  \  oici   : 

«  Kes  communistes  considèrent  comme  indigne  de  dissi- 
muler leurs  conceptions  et  leurs  desseins.  Ils  déclarent  fran- 
chement (jue  leur  but  ne  saurait  être  atteint  que  par  la  des- 
truction viulcnte  du  régime  social  actuel.  Que  les  classes  do- 
minantes tremblent  dei\int  une  résolution  cotnniuniste  :  les 
pnjlétaires,  eux.  n'ont  à  y  perdre  i|ue  leurs  chaines.  Ils  ont  un 
monde  à  gagner,  » 

Pourtant  Marx  a  mis  détînitivemcnt  en  déroute  tous  le- 
faiseurs  de  miracles,  tous  les  fahricant^  de  t>elits  projets 
présentés  comme  autant  de  panacées  propres  à  sauver  la 
société  de  la  misère  capitaliste. 

L'idéaliste  l'ierre  Lavroff,  dans  la  (|uestion  de  la  révolu- 
tion \  iolcntc.  était  pleinement  d'accord  avec  Marx,  le  ma- 
térialiste. 11  prêcha,  durant  toute  sa  vie  glorieuse,  la  Révo- 
lution au  nom  de  la  raison,  «  de  la  justice  et  de  l'humanité  ». 
11  chercha  à  établir  scientiti(|uement  que  «  tout  socia- 
liste (|ui  i)cn>e  logicjuement  doit  clic  révolutit)nnaire  »». 
Ht  il  ajoutait  toujours  (|ue  la  Révolution  ne  saurait  se  faire 
sans  NioKinr  (  )i .  rinu  l..i\inri*  a  inlUMlnil  la  philusuphie 
scientifuiuc  en  Russie,  contnl)Uant  anisi  plus  ijue  persoime 
à  la  défaite  des  idées  métaphysiciues  et  théologiqiies  dans  son 
pays.  11  fut  l'ennemi  juré  du  miracle,  y  comi)ris  le  miracle 
de  la  transformation  sociale  par  la  /Participation  des  socia- 
listes au  poui'oir  bourijeois. 

Les  partisans  de  la  légalité  (luand  même  se  plaisent  à  citer 
une  Préface  dlùigels  où  il  trace  un  tableau  magnitîquc  de  la 


-   14  - 

croissance  du  rarli  socialiste  pciulaiiL  la  période  légale.  Mais 
les  malins  oublient  d'ajouter  qu'Kngels  lui-même  protestait 
contre  cette  publication  en  aftirmant  t]ue  ses  idées  avaient 
été  faussées  par  l'omission  d'une  conclusion  contenant  une 
aftîrmation  nettement  révokitionnaire. 

On  invoque  également  le  mot  de  Marx  cju'en  Angleterre  la 
Révolution  pourrait  se  faire  pacifiquement  et  légalement.  Dans 
sa  Préface  à  la  traduction  anglaise  du  Capital,  Engels,  en  rap- 
portant les  paroles  de  son  grand  ami,  écrit  :  a  ■Niais  il  n'ou- 
bliait jamais  d'ajouter  qu'il  doutait  extrêmement  que  les 
classes  dominantes,  en  iAngleterre,  cédassent  à  une  révolu- 
tion pacifique  et  légale  ».  {The  Capital,  Introduction,  1887). 
'Autrement  dit  :  la  Révolution  sera  superflue  si  les  classes 
dominantes  se  trouvent  en  goût  de  suicide.  Il  est  évident  que 
Marx,  qui  connaissait  à  fond  l'état  économique  de  l'Angle- 
terre, entendait  dire  que  toutes  les  conditions  matérielles  et 
techniques  de  la  Révolution  s'y  trouvent  réalisées,  l^our  que 
la  Révolution  s'accomplisse,  il  ne  manque  que  le  levier  révo- 
lutionnaire. ((  La  force  est  l'accoucheuse  de  la  nouvelle  so- 
ciété ».  On  ne  peut  nier  les  douleurs  et  les  violences  de  l'en- 
i!antement  sous  prétexte  que  l'embryon  se  développe  dune 
façon  lente  et  régulière.  Autant  nier  les  éruptions  volcaniques 
en  alléguant  que  la  géologie  moderne  a  abandonné  la  théorie 
catastrophique  de  la  formation  de  notre  terre.  L'enfant  se 
développe  pacifiquement,  a  légalement  »,  mais  il  vient  au 
monde  révolutionnaircmcnt.  Les  forces  sotiterraines  s'accu- 
mulent lentement,  invisiblement,  mais  une  fois  arrivées  à 
un  certain  degré  d'intensité,  elles  font  explosion,  (c  Les  ré- 
volutions, dans  l'Histoire,  sont  aussi  nécessaires  que  les  tem- 
pêtes dans  la  nature  »,  écrit  ]\Ialon,  que  les  évolutionnistes  ne 
qualifieront  pas  de  «  sectaire  ». 

En  1887,  au  Congrès  de  Saint-Gall,  Bebel,  qui  n'a 
rien  d'un  rêveur  romantique,  déclara  :  «  Celui  qui  dit 
que  le  but  final  du  socialisme  se  réalisera  par  la  voie  pacifi- 
que ne  connaît  pas  ce  but  final,  ou  se  moque  de  nous  ». 


—     ID    — 

Il  \  a  plus.  C'est  sculeincnl  à  la  i)ériode  scientitîquc,  basée 
sur  l'idée  et  le  principe  de  l'évolution,  que  le  socialisme  s'af- 
firme comme  révolutionnaire.  Les  grands  utopistes,  les  Fou- 
rier,  les  (Jwen,  les  Saint-Simon  étaient  des  pacifiques. 
Ils  réclamaient  la  transformation  sociale  pour  faire  l'éco- 
nomie d'une  ((  révolution   ». 

C'était  ])récisément  la  période  ou  les  réformateurs  sociaux 
s'adressaient  aux  monanjues,  réunis  à  .\ix-la-Chapelle.  pour 
solliciter  leur  «  collaboration  •>  à  la  réforme  .sociale  au  nom 
de  la  «  conservation  sociale  ».  C'était  aussi  le  bon  vieux 
temps  où  le  noble  rêveur  Injurier  attendait  cbaque  jour,  à 
heure  fixe,  son  «  millionnaire  ».  sauveur  pacifique  de  l'htmi  i- 
nité  souffrante. 

Ke  triomphe  de  l'esprit  \  raiment  réaliste  fut  en  même 
temps  celui  de  l'esprit  révolutionnaire.  11  n'y  a  que  les  em- 
piricjues.  (jui  ne  voient  pas  plus  loin  ([ue  le  bout  de  leur  ne/ 
ou  (]ui  ont  intérêt  à  dissinuiler  la  vérité  historique,  pour 
croire  que  la  Révolution  est  contraire  à  l'évolution  dont  elle 
n'est,  en  réalité,  (|ue  l'aboutissant  fatal  et  irrésistible,  .linsi, 
la  période  utopiquc  du  soc'udisuw  fut  pacifique,  f  /  h.'yîodr 
scientifique  adopte  la  tactique  révolutionnaire. 

h'erdinand  Lassalle,  qui  fut  le  promoteur  du  suffrage 
nniwr.scl  en  Allemagne,  homme  d'action  immédiate  et  pa- 
cifie |ue  par  excellence,  i)reconisait  la  Uésolution  comme  un 
mo\en  d'aboutir  même  dans  toute  leuvre  réformiste  sé- 
rieuse. 

11  citait  de  grandes  réformes  (|ui  n'ont  pu  être  réalisées 
«[ue  par  une  rexolution.  Pour  lui  comme  pour  tout  socialiste 
moderne,  la  Kevolulion  n'est  qu'un  nu>ment.  inie  période  de 
crise  dans  l'évolution  dite  n  normale  >•  de  la  société,  une 
évolution  (jui  aboutit. 


i6  — 


II.  —  La  Révolution  comme  fait  historique. 

Les  socialistes,  ennemis  de  la  violence,  dont  toute  la  doc- 
trine est  faite  d'organisation,  de  création,  du  principe  du 
travail  cjui  fait  vivre,  et  non  de  la  guerre  qui  fait  mourir, 
;/('  dcs'iroii  pas  la  révolution.  Mais,  en  hommes  de  science 
et  de  vérité,  ils  sont  bien  obligés  de  dire  ce  qui  est,  pour  ne 
pas  induire  en  erreur  le  peuple  en  le  nourrissant  d'illusions. 
Et  voilà  pourquoi  Jules  Guesde  est  amené  à  faire  les  cons- 
tatations que  voici   : 

Qui  est-ce  qui  brise  le  jong  de  fer  de  l'unité  catholique  au  xvi" 
siècle  et,  par  l'introduction  du  libre  examen  dans  les  matières  de  foi, 
commence  l'affranchissement  des  consciences?  —  La  Réforme,  mais 
la  Réforme  année,  l'épéc  d'une  main  cl  Tarcjucbiisc  (U'  l'autix',  — • 
c'cst-à-dirc  la  Rév(.)lution. 

C'est  la  Révolution  qui,  en  89,  supprime  les  Ordres,  sinon  les 
classes,  la  dîme,  le  droit  d'ainesse,  et  au  druit  divin  d'uue  famille 
royale  substitue  —  au  moins  sur  le  papier  —  les  «  droits  de  l'homme 
et   du   citoyen    », 

C'est  la  Révolution  qui,  en  1830,  même  escamotée  par  les  d'Or- 
léans avec  le  concours  de  Lafaycttc,  emporte  les  Chartes  Octroyées 
et  les  Religions  d'Etat. 

C'est  la  Révolution  qui,  en  1848,  institue  le  suffrage  universel, 
cette   souveraineté   au  moins  nominale   de   la   nation. 

C'est  la  Révolution  qui,  en  1870,  enterre  déiinitivemcnt,  avec 
l'Empire,  la  dernière  forme  de  la  monarchie  et  fonde  la  Répu- 
i)liquc. 

Et  je  ne  parle  pas  de  da  Révolution  avortée  du  t8  Mars,  qui,  si 
elle  avait  pu  Irioniplicr,  eut  presqu-:  inulilibé  nus  cfFurl:.-.  actuels  en 
«  universalisant,  comme  elle  le  voulait,  le  pouvoir  et  la  propriété  ». 

Ainsi,  égalité  religieuse,  égalité  devant  la  loi,  égalité  devant  le 
scrutin,  ces  trois  grands  pas  en  avant  de  notre  espèce,  sont  d'origine, 
d'essence  révolutionnaire.  La  force  seule  a  pu  en  faire  accoucher 
ce  que   l'on   appelle   aujourd'hui   l'ancien   régime. 

Et  il  se  rencontre  des  gens  pour  prétendre  qu'il  en  sera  autrement 
pour  l'égalité  sociale,  autrement  dit  pour  l'attribution  à  chacun  des 
membres  de  ila  société  des  mêmes  moyens  de  développement  et 
d'action!   Et  comment?   Pourquoi?  A  quel  titre? 


Parce  que,  à  les  entendre,  les  temps  seraient  changci  ;  parce  que 
si  la  Révolution  a  été  et  a  dû  être  l'instrument  de  tout  progrès  dans 
le  passé,  l'introduction  du  :-ufFrage  universel,  la  i:ubstitution  des  voix 
qui  se  comptent  aux  bras  qui  se  heurtent,  permet  de  la  reléguer, 
comme  une  arme  inutile,  au  musée  des  Antique,  entre  Ja  Durandal 
de  Roland  et  ^arqucbu^c  à  rouet  de  Catherine  de  Médicis  ;  parce 
«lu'enfni  et  surtout  nous  summes  en  République. 

La  Révolution  destituée  de  sa  fonction  histori.|iie  par  la  Réi)U- 
blique!  Le  fusil  inutilisé  par  le  bulletin  de  vote!  'S\.\U  où  nos  hunn- 
tabli"^  rontradietiurs  nnt  iJs  pu  --  m  dehors  de  liins  iL-^irx,  qui 
stiiit  Us  iiôhi's  —  puiser  une  pareille  assertion,  en  contradiction 
llagrante  avec  tous  les   faits  connus? 

Que  l'on  regarde  plutôt  vers  les  Etats-L^nis  et  vers  la  Suisse. 
Si  le  suffrage  universel  a  été  quelque  part  à  même  de  donner  ce 
«  progrés  pacifique  »  dont  l'heure  serait  enfin  venue,  c'est  assuré- 
ment dans  ces  deux  pays,  où  il  fonctionne  de  longue  date,  dans 
les  meilleures  conditions  de  liberté,  et  qui  sont  de  vraies  Républiqîies. 
Eh  bien!  est-ce  pacifiquement,  à  coups  de  scrutin,  que  la  Suisse,  en 
1846,  a  pu  avoir  raison  du  «  Cléricalisme  qui  est  l'ennemi  ?  »  Est-ce 
pacifiquement,  à  coups  de  scrutin,  que  les  Etats-Unis,  en  1863,  ont  pu 
je  ne  dis  pas  abolir,  mais  seulement  enrayer  l'esclavage  noir,  l'em- 
pêcher de  remonter  vers  le  Nord?  N'est-ce  pas  au  contraire  par  la 
force  mise  au  service  du  droit,  révolutionnairement,  à  coups  de  canon, 
dans  le  sang,  que  les  nègres  ont  dû,  dans  l'Amérique  du  Nord,  être 
arrachés  à  leur  état  de  bétail  et  rendus  à  la  qualité  d'hommes,  et 
les  blancs  des  cantons  lu-'\i't!(iiies  satués  de  T. •MN-.f*/.;)!, ■„.,•)../  r.i>rn- 
lique  romain? 

Xous  comprenons  qu'on  le  déplore  —  U'  dt'ploruiti  itous-inimc  tins 
que  pcrsounc,  —  mais,  qu'il  s'agisse  d'organisme  social  ou  d'orga- 
nisme individuel,  qui  dit  enfantement  dit  déchirement.  Pas  de  vie 
nouicllc  sans  effusion  de  siinc/. 

Ce  qui  du  reste,  dans  le  cas  actuel,  est  fait  pour  nous  réconcilier 
avec  cette  nécessité,  si  douloureuse  soit-cUc,  c'est  que  i?mni«;  Révo- 
lution n'aura  été  plus  rationnelle  et  plus  légitime. 

Des  capitaux,  en  eflfet,  qu'il  s'agit  de  reprendre  a  qiKiqucN-unN 
peur  les  rcs'.ituer  à  tous  —  y  compris  ces  quelque--uns,  —  les  uns. 
comme  la  terre,  ne  sont  pas  de  création  humaine,  sont  antérieurs 
à  rhrmmc  pour  lequel  ils  sont  une  condition  sine  qua  m<'  '"  •-- 
lenoe.    Ils   ne   sauraient    par    suite   apparlesiir   aux   uns   à   \\  n 

des  autres,  .sans  que  ces  autres  soient  X'olés.  Et  faire  rendre  gorge 
à  <les  voleurs,  les  obliger  à  restituer,  a  toujours  et  partout  été 
Considéré,  je  ne  dis  pas  connue  un  ilroit,  mais  comme  un  devoir,  le 
plus  sacré  des  devoirs.  Les  autres  capitaux  (machines,  hnnts-four- 
IV  3 


—   i8  - 

noaux.  clc).  (|ui  sont  irnri.niiK'  liuniaiiu'.  soiU  le  rcsullal  <lcs  cllorts 
acouiiuilés  de  la  longue  si-ric  di-s  honinics  qui  nous  ont  précèdes, 
et  constituent  en  conséquence  l'héritage  conniiun  de  notre  espèce, 
sur  lequel  nous  avons  tous  les  mêmes  droits,  et  qui  n'a  pu  être 
accaparé  par  ([Uelques-uns  (pie  i)ar  la  violence  ou  par  la  fraude, 
deux  moyens  d'accpiérir  qui  sont  condamnés  et  proscrits,  même 
par   la   légalité   bourgeoise    d'aujourd'hui. 

(Jules  Guesde.  Collrciirisiiic  cl  Rcrohilion.  1789,  nouv.  édit.  1890.) 


III.   —  La  théorie  catastrophique 
et  les  sciences  naturelles. 

Atix  vetix  (les  hommes  pett  informés  ou  malavisés,  les 
réxoltitions  apparaissent  comme  «  des  catastrophes  »  lom- 
haiU  (Iti  ciel.  Les  évolutionnistes  opposent  aux  ré\olutionnai- 
rcs  les  méthodes  des  sciences  naturelles  qui  nieraient  selon 
eux.  les  ((  catastrophes  ».  Or,  les  sciences  modernes  font, 
ainsi  que  le  remarque  Karl  Kautsky,  une  place  de  plus  en 
l)lus  grande  aux  soi-disant  catastrophes.. 

11  se  produit,  écrit-il,  une  espèce  de  synthèse  des  anciennes  théories 
catastrophiques  et  des  nouvelles  théories  évolutionnistes  semblabk^s 
à  celle  que  le  marxisme  a  déjà  effectuée  sur  elles.  Le  marxisme 
distingue  entre  la  lente  évolution  économique  et  le  bouleversement 
subit  de  superstructure  politique  et  économique.  De  même  beaucoup 
de  théories  modernes,  tant  biologiques  que  géologiques,  reconnais- 
sent, outre  l'accumulation  des  modifications  parfois  inlimes,  des 
changements  de  forme  soudains,  profonds,  des  cafasfroplics  qui  ont 
leur  origine  dans  l'évolution  plus  lente. 

Un  exemple  remarquable  nous  est  fourni  par  les  observations 
communiquées  par  De  Vries  au  dernier  Congrès  des  Sciences  na- 
turelles, tenu  à  Hambourg.  11  a  trouvé  que  les  espèces  végétales  et 
animales  restent  longtemps  sans  subir  de  modifications;  les  unes 
disparaissent  finalement  quand  elles  sont  devenues  vieilles  et  ne  sont 
plus  adaptées  aux  conditions  d'existence,  qui  ont  changé.  D'autres 
espèces  sont  plus  heureuses  :  elles  «  explosent  »  tout  à  coup,  comme 
il  le  dit  lui-même,  pour  donner  naissance  à  nombre  de  formes  nou- 
velles, dont  les  unes  se  maintiennent  et  se  nudtiplient  et  dont  les 
autres  disparaissent  parce  qu'elles  ne  sont  pas  adaptées  aux  con- 
ditions d'existence. 


-  19  - 

Je  n'ai  nullement  i*inteiui«jn  de  tirer  de  v.,.-  .  .'.iservations  une 
conclusion  en  faveur  de  la  rcvalution.  Ce  serait  tomber  dans  la 
même  erreur  que  si  je  déduisais  de  la  théorie  de  l'évolution  l'impos- 
sibilité de  la  révolution.  Mais  les  observations  que  nous  avons  rap- 
portées prouvent  du  moins  que  les  naturalistes  eux-mêmes  ne  sont 
pas  d'accord  sur  le  rôle  des  catastrophes  dans  l'évolution  géolo- 
^icjue  ou  organique.  Pour  cette  seule  raison,  il  serait  déjà  dange- 
reux de  déduire  d'une  quelconque  de  leurs  hypothèses  le  rôle  que 
doit  jouer  la  révolution  dans  l'évolution  sociale. 

Tient-on  absolument  à  le  faire,  nous  répondrons  par  un  exemple 
1res  viilftaire  et  qui  e^t  onnnti  de  chacun:  nous  montrerons  d'tine 
far. .ti  p.'ilpaliK'  que  la  nature,  lile  au^sj,  fait  <les  sauts.  Je  veux 
l)arler  de  la  naissance,  de  l'accnuchenient.  11  y  a  là  un  saut.  D'un 
>eul  coup,  un  f«elus,  qui  constitue  une  partie  de  r<^rtianismc  de  la 
mère,  qui  partage  sa  circulation,  qui  reçoit  d'elle  sa  nourriture,  qui 
ne  respire  pas,  devient  un  être  humain  indépendant,  doué  d'une  cir- 
culation propre,  qui  respire  et  crie,  prend  sa  nourriture  propre  et 
l'évacué  par  l'intestin. 

Révolution  et  naissance  procè*<lent  donc  par  sauts,  par  bonds.  Mais 
l'analogie  de  ces  deux  phénomènes  ne  s'arrête  pas  là.  Examinons-les 
d'un  peu  plus  près.  Nous  n<'u>  convaincrons  alors  que,  dans  la  nais- 
sance, cette  transformation   soudaine  est   limitée  aux   fonctions.   Les 

-ancs  ne  se  développent  que  lentement.  Il  faut  que  leur  dévelop- 
j  .:!îent  ait  atteint  un  certain  degré:  alors  est  possible  le  bond  qui 
dégage  leurs  nouvelles  fonctions.  Si  cet  événement  se  produit  avant 
que  ce  développement  n'ait  été  atteint,  le  résultat  n'est  pas  que 
les  nouvelles  fonctions  des  organes  conunencent,  elles  s'arrêtent  au 
contraire  et  le  nouvel  être  meurt.  D'autre  part,  si  le  lent  dévelop- 
pement des  organes  dans  le  sein  de  la  mère  pouvait  se  poursuivre 
encore,  il  leur  était  impossible  de  commencer  leurs  nouvelles  fonc- 
ti<^ns  avant  l'acte  révolutionnaire  de  la  naissance.  Celle-ci  devient  iné- 
vitable dès  que  les  organes  ont  atteint  un  certain  degré  de  déve- 
loppement. 

(Karl   Kautskv.  /.(/  l\\'-'olulioii  sociale.) 


IV.         Évolution  et  Révolution  ne  s'excluent  pas. 

.Nous  trouvons  cette  tliêso  brillaintiUMit  exposée  chez  Iules 
(iiicsde.  Karl  Kautskv  et  (leorijes  IMekhaiioff. 

Dans  tous  les  ordres,  dit  Jules  (Uiesde.  le  phénomène  révo- 
lutioiitiaire  est  précédé  dinie  période  évolutive  et  vice  X'Crsa. 


—    20    — 


lùolntiun.  les  vapeurs  condensées  en  nuages  par  l'action  so- 
laire, et  révolution,  la  pluie,  l^volution,  l'œuf  —  ou  l'ovule  — 
fécondé,  transformé  en  ])oussin  ici,  en  enfant  là;  et  révolu- 
lion,  la  coquille  (|ui  se  hrise  ou  la  matrice  qui  se  déchire  pour 
(lonner  le  jour  au  nouvel  organisme. 

l/histoire  de  Ihumanité  —  ou  des  sociétés  humaines  —  se 
décompose  également  en  évolutions  plus  ou  moins  lentes, 
cnuroimées  par  des  ré\olulions  ])lus  ou  moins  violentes. 

l/c\i>hui()n  (lu  'J'iers-Jùat,  (|ui  dura  plusieurs  siècles  et  qui 
l)rovoquent  et  détermiwent  la  découverte  de  l'Amérique,  Tin- 
\cntion  des  armes  à  feu.  l'échange  démesurément  agrandi, 
etc..  entraine  la  Révolution  de  89,  qui  ne  fait  que  consacrer 
—  ou  de  légaliser  —  la  substitution  de  la  classe  productive  ou 
utile  d'alors,  à  une  noblesse  désormais  oisive  et  inutile. 

J^a  machine  et  la  vapeur  eut  opéré  depuis  un  siècle  une 
évolution  analogue  au  profit  du  prolétariat  :  1°  en  remplaçant 
le  travail  individuel  par  le  travail  collectif  ou  en  commun  ; 
2""  en  transformant  en  actionnaires  et  en  obligataires  —  sans 
rôle  aucun  dans  la  production  —  les  propriétaires  de  l'ou- 
tillage industriel  et  universel  ;  3°  en  multipliant  les  produits 
sans  augmenter,  en  réduisant,  au  contraire,  la  puissance  de 
consommation  de  la  classe  productive,  ligotée  par  le  salariat. 

L'Allemagne,  l'Italie.  l'Autriche-Hongrie,  l'Amérique  ont 
pu  un  moment  servir  de  débouchés  à  cet  excédent  de  la  pro- 
duction ouvrière  sur"  la  consommation  ouvrière;  mais  ces 
pays,  industrialisés  à  leur  tour,  non  seulement  suffisent  à  leurs 
besoins,  mais  exportent  encore  sur  notre  marché  intérieur. 

Et,  bien  i\\\ç.  notre  l)Ourgeoisie  s'entoure  d'une  valetaille, 
maie  et  femelle,  de  plus  en  plus  nom])rcuse  (deux  millions  de 
bouches  à  nourrir)  la  voiLâ  obligée  de  ch.ercher  en  Tunisie, 
à  ^^adagascar,  au  Tonkin,  les  acheteurs  ou  consommateurs 
(jui  lui  man(juent.  C'est  l'ouvrier,  c'est  le  paysan  qui,  déguisé 
en  soldat  ou  en  marin,  fait  les  frais  de  cette  exportation  obli- 
gatoire. Mais,  après  ces  ])ays  lointains  saturés  de  nos  niar- 


—    21     — 

chandiscs,  le  problème  se  posera  de  nouveau,  aussi  fatal  que 
le  sphynx  antique,  et  sans  autre  solution,  que  la  Révolution 
sociale. 

(17   décembre    i«'^84,    Conft'n-nrr-   :<.    Vinii--.    c-()ni])li'    rmîii 
dans  le  Cri  du  Peuple.) 

L'nc  ligne  de  chemin  de  ter,  cent  K.  Kautsky,  un  niuiiàiere  iic 
pcitz'cnt  passer  graduellement  de  la  forme  capitaliste  à  la  forme 
socialiste.  C'est  d'un  seul  coup,  dans  tous  leurs  organes,  simultan 
ment,  qu'ils  peuvent  devenir,  d'organes  du  capital,  organes  de  la 
classe  ouvrière.  Cependant,  cette  transformation  n'est  possible  qu'au- 
tant que  tous  les  organes  sociaux  ont  atteint  un  certain  degré  de 
développement.  Remarquons  qu'ici  le  cas  est  différent  s'il  s'agit  de 
la  société  ou  de  l'organisme  maternel  :  pour  la  première,  il  est  impos- 
sible d'établir  scientifiquement  le  moment  où  le  degré  de  maturité 
nécessaire   est   atteint. 

D'autre  i)art,  la  naissance  ne  marque  pas  la  tni  du  dcvcloppe- 
nient  des  organes,  mais,  au  contraire,  le  début  de  leur  nouvelle 
évolution.  I/enfant  est  placé  dans  de  nouvelles  conditions.  De  nou- 
veaux organes  se  créent;  ceux  qui  exi>tent  déjà  continuent  à  se 
parfaire.  I,es  dents  poussent,  les  yeu.x  ai>i)rennciit  *<  \"''  1-^  ninn. 
aisisbent,  les  jambes  n?archent,  la  bouche  parK 

Une  révolution  sociale  ne  peut  donc  constituer  le  ternie  de  révo- 
lution sociale;  elle  est  l'origine  d'un  nouveau  développement.  Une  f 
révolution  socialiste  peut,  d'un  seul  coup,  faire  passer  une  fabrique.  ! 
propriété  capitaliste,  dans  la  propriété  sociale.  Mais  ce  n'est  que 
graduellcinent,  au  cours  d'une  évolution  se  poursuivant  lentement, 
qu'on  peut  transformer  la  fabrique  où  sévit  un  travail  forcé,  mo- 
notone, rebutant,  en  un  lieu  séduisant  où,  joyeusement,  l'homme 
exercerait  son  activité.  Une  révc'  pcnirrait  aussi  faire 

entrer  d'un   seul  enup  <lans   la  p:    .  les  grandes  exploi- 

tations agricnKs.  Mais,  par  contre,  dans  les  régions  où  règne  la 
petite  e.vphfitation  paysanne,  il  faut  commencer  par  créer  les  or- 
ihines  d'une  production  sociale,  socialiste:  ce  •••  '^  ••'  ''•  '•  '•■••''•• 
tjue  d'une  lente  érolution. 

(l.>i   Néiuilution  Sociale,  p.   J^ôo.) 


•1) 


V.  —  La  conception    matérialiste 
de  la  Révolution. 

Marx  a  doiinc  une  nouvelle  théorie  de  la  Révolution.  On 
peut  niènie  dire  ([ue  le  marxisme  n'est  autre  chose  qu'un 
Sxstcnic  de  rcrohition  ou.  si  l'on  veut,  la  Philosophie  de  la 
Réz'oliition  sociale.  X'oici  les  idées  directrices  de  cette  vé- 
ritahle  dynamique  sociale  : 

1.  Les  forces  productives  de  T  Humanité  ne  cessent  pas  de 
progresser. 

2.  Des  modifications  lentes,  provoquées  par  les  besoins  de 
la  production  et  de  l'échange,  conduisent  aux  nouveaux  mo- 
des de  production,  aux  véritables  révolutions  techniques. 

3.  Tout  nouveau  mode  de  production  signifie  non  seule- 
ment une  révolution  économique,  mais  aussi  une  révolution 
politique  et  sociale.  «  Dans  la  production  sociale  de  leur 
vie  —  dit  Marx  —  les  hommes  contractent  certains  rap- 
ports indépendants  de  leur  volonté.  Ces  rapports  de  produc- 
tion correspondent  à  un  certain  degré  de  déveloi)pement  de 
leurs  forces  productives  matérielles...  Le  mode  de  production 
de  la  vie  matérielle  détermine,  d'une  façon  générale,  le 
progrés  social  politique  et  intellectuel  de  la  rie  ».  Autre- 
ment dit,  toute  révolution  dans  le  mode  de  production  doit 
être  nécessairement  suivie  par  une  révolution  politique  et 
sociale.  Toute  l'Histoire  nioderne  confirme  cette  thèse  fon- 
damentale du  marxisme.  La  révolution  industrielle  du  xrx^ 
siècle  (/  révolutionné  tous  les  rapports  politiques  et  scjciaux 
du  globe.  Kt  ses  etïets  ne  sont  pas  encore  épuisés. 

4.  Pour  qu'il  y  ait  révolution,  il  doit  y  avoir  contradiction, 
antagonisme,  incompatibilité  entre  les  forces  productives  dé- 
veloppées et  les  rapports  entre  les  hommes  et  les  classes 
de  la  société.  Le  régime  social  dominant  devient  a  un  obsta- 
cle   »>   au  développement  des   forces  productives.   Il  entrave 


-    23    - 

un  [jaralysc  hi  iiuiuellc  production,  lu  il  doit  céder  aux  nou- 
velles forces  productives.  11  se  condamne  ainsi  à  la  mort, 
avec  ou  sans  phrases.  Ainsi  l'ancien  régime  féodal  avec  ses 
jurandes,  ses  corporations,  avec  l'absence  de  toute  liberté  de 
mouvement,  était  ////  obstacle  aux  nouvelles  forces  producti- 
ves de  la  bourgeoisie.  I',t  il  dut  di.sparaitre.  La  société  capi- 
taliste devient,  à  son  tour,  loi  obstacle  aux  nouvelles  forces 
productrices  du  prolétariat  :  elle  est  condamnée  à  dispa- 
raître à  son  tour. 

r,es  formes  politicjues  et  sociales,  l'bUat  et  ses  institutions, 
les  associations  religieuses  et  professionnelles  de  toutes  sor- 
tes, constituent  la  u  suprastructure  »>.  l'étage  supérieur  de 
l'édifice  social,  tandis  (]ue  l'organisation  économifjue,  les  rap- 
ports entre  les  hommes  cjui  produisent  et  dirigent  la  produc- 
tion en  forment  «  la  base  ",  le  fondement.  L'écroulement  de 
la  base,  du  fondement,  entraine  évidemement  celui  de  tout 
l'édilice.  Ceci  n'est  pas  une  métaphore.  In  pays  avec  un 
régime  capitaliste  développé,  ([ue  ce  soit  la  monarchicjue 
.Nnglelerre  ou  l'b'mpire  demi-absolutiste  de  rAllemagne,  ou 
la  JM-ance  républicaine,  est  obligé  par  sa  structure  économi- 
(jue  de  se  débarrasser  jïcu  à  peu  des  entraves  à  la  liberté. 
La  liberté  de  mouvement  de  l'esprit  suit  de  près  celle  du  mou- 
vcnicnl  des  marchandises.  Les  barrières  de  la  censure  tom- 
bent avec  celles  de  la  douane  et  des  corporations.  Les  chemins 
de  fer.  le  télégraphe,  le  téléphone,  en  révolutiomiant  l'échange 
('es  produit  ;  capitalistes,  modifient  du  tout  au  tout  celui  de> 
idées.  L'honnne  borné  dans  son  isolement,  le  misonéiste  des 
cami)agiies,  cède  la  place  à  Ihomme  social  des  villes.  Le  cam- 
pagnard lui-même  change  de  nature.  Il  se  mêle  le  plus  sou- 
vent p()ssil)lc  à  la  \  ie  des  grandes  cités.  D'ailleurs,  le  service 
militaire   universalisé   l'y   oblige. 

II  n'y  a  pas  d'exceptions  à  cette  loi.  Les  dernières  an' 
ou.  plus  exactement,  les  premières  années  du  xx*  siècle  ont 
confirmé,  d'une   façon  brillante  et  incontestable,  cette  inler- 

depiMld.'ilhe   de   l;i    noUtiiinf   «!    de   l'm  mi  .iiiii* 


—    24    - 

Les  pays  que  l'on  croyait  i^aMicralcment  endormis  à  tout 
jamais,  comme  éternellemenl  figés  —  la  Russie,  la  Turquie, 
la  Perse,  la  Chine,  la  Chine  surtout  —  ont  été  l)Ouleversés,  à 
la  grande  stupéfaction  du  public,  mal  informé,  par  des  révo- 
lutions que  l'on  croyait  impossibles  :  «  La  baguette  magi- 
que »  de  l'industrie  moderne  avec  ses  inventions  «  diaboli- 
ques »  les  avait  éveillés  à  une  nouvelle  vie.  Quelle  que  soit 
leur  destinée  prochaine,  leur  innocence  patriarcale  de  la 
période  précapitaliste  est  perdue,  et  rien  ne  la  ressuscitera. 

jVvec  le  développement  capitaliste,  la  révolution  devient 
inévitable,  fatale.  Cela  ne  veut  pas  dire  qu'une  révolution 
peut  se  passer  de  l'action  des  hommes.  Le  capitalisme  lui- 
même  se  développe  avec  l'aide  de  l'action  humaine.  Il  ne 
s'agit  pas  ici  de  cela.  L'homme  fait  et  défait  tout  dans  l'his- 
toire. ]\Iais  son  action  est  déterminée.  Il  n'agit  pas  en  l'air, 
mais  sur  le  terrain  solide  des  réalités  économiques.  Et  il 
s'agit  de  comprendre  que  la  société,  une  fois  engagée  dans 
l'engrenage  capitaliste,  ne  saurait  plus  échapper,  qu'elle  le 
veuille  ou  non,  à  toutes  les  conséquences  du  nouveau  régime. 
La  conception  matérialiste  économique  de  l'histoire  établit 
que  la  révolution  sociale  est  inévitable. 

Dans  le  dernier  chapitre,  nous  démontrerons  comment 
cette  imminence  de  la  révolution  se  manifeste  dès  mainte- 
nant par  toute  une  série  de  phénomènes  politiques  et  so- 
ciaux. 


25 


CllAl'lTRK  HT 

LA     l<l^\'()Li;i'I()N    SOCIALK 
I.        Les  conditions  de  la  Révolution  sociale. 

Une  révolution  a  été  considérée,  jusqu'à  Marx,  comme  une 
sorte  d'aventure  où  le  sort  de  la  société  a  été  livré  aux  ha- 
sards des  circonstances,  s'est  joué  à  pile  ou  face.  La  con- 
ception matérialiste  de  l'histoire  a  mis  fin  à  cette  mythologie 
histori(|ue.  On  n'a  pas  encore,  soit  en  théorie,  soit  en  pra- 
ti(|ue,  tiré  toutes  les  conclusions  fécondes  et  bienfaisante^ 
de  cette  théorie,  dans  son  application  au  dcicnir  social,  aux 
bouleversements  sociaux,  qui  continuent  à  produire  sur  notre 
esprit  l'effet  de  miracles  sociaux,  de  cataclysmes  et  de  vastes 
impré\Us. 

l'ar  contre,  la  nou\elle  conception  nous  permet  de  suivre 
d'avance  «  la  révolution  qui  vient  ••,  de  la  voir  surgir,  pour 
ainsi  dire,  des  entrailles  mêmes  de  la  société  actuelle,  de  pré- 
voir, sinon  les  détails,  au  moins  la  direction  ijcncrale  de  sa 
marche.  Une  révolution  ne  se  glisse  pas  chez  nous,  comme 
un  voleur  dans  la  nuit.  Klle  ne  tombe  pas  sur  nos  têtes,  com- 
me un  aérolithe. 

((  Quand  on  étudie  ces  boideversements.  il  faut  toujours  dis- 
tinguer entre  le  trouble  matériel  qui  agite  les  conditions  éco- 
nomiques de  production,  et  que  Von  peut  constater  azec  une 
certitude  scientifiijue.  et  la  rci'olution  (jui  renverse  les  formes 
juridi(jues,  politi(|Ues,  religieuses,  artistiijues  ou  philosophi- 
{|ues,  bref,  les  formes  idéologicpies  qui  servent  aux  iionune^ 
à  prendre  conscience  du  contlit  et  à  l'explitiuer  ».  (Marx.) 

(  )rdinairement.  la  société  se  juge  très  mal.  Kllc  attribue 
aux  causes  immédiates,  aux  causes  superficielles,  ses  révolu- 
tions les  plus  profondes.  Les  contemporains  de  la  («rande 
Révolution  —  et  bien  de<  gens  partagent  encore  aujourd'hui 


—    2()    — 

la  iiancU-  aiu-olralc  —  croyaient  sincL  rcuiciU  (|uc,  si  nous 
avions  eu  i7Sg-i7<M,  c'clail  «<  la  faute  à  Rousseau  et  à  \'ol- 
laire  ».  Autrenienl  dit.  (jue  la  i)lus  "rande  de^  Révolutions 
avait  été  provoc|uée  par  (|uel(]ues  philosophes  que  rininiense 
majorité  de  la  nation  —  illettrée  alors  —  ignorait  quasi-tota- 
lement. <«  S'il  est  impossible  de  juger  un  individu  sur  l'idée 
(|U*il  a  de  lui-mtmc,  on  ne  peut  juger  une  semblable  époque 
de  révolution  sur  la  conscience  qu'elle  a  d'elle-niènic  ». 
(Marx.) 

l'our  1)ien  com])rendre  les  ressorts  intimes  d'une  Révolu- 
tion. «  il  faut  expliquer  ce  conflit  par  les  contradictions 
de  hi  vie  matérielle,  par  le  combat  entre  les  formes  produc- 
tives de  la  société  et  les  rapports  de  production    ».  (]\Iarx). 

(Juand  la  l)ourgeoisie  acti\'e  et  riche  eut  commencé  à  rem- 
plir un  rôle  considérable  dans  l'économie  de  la  société,  diri- 
gée par  l'ancien  régime  féodal,  elle  livra  bataille  aux  survi- 
vances sociales  et  politiques  de  ce  régime  :  à  la  monarchie 
et  aux  corporations.  C'était  précisément  ce  le  combat  entre 
les  formes  productives  de  la  société  et  les  rapports  de  pro- 
duction ^).  M.  Charles  ]\laurras  et  son  école,  qui  veulent, 
très  logiquement,  rétablir,  avec  la  monarchie,  les  anciennes 
corporations,  n'ont  c|ii'une  chose  à  faire  :  détruire  la  grande 
production  capitaliste,  éteindre  les  hauts-fourneaux,  fermer 
tous  les  Creusot,  les  Louvre  et  les  Bon  Marché,  interdire  aux 
trains  de  circuler,  au  télégraphe  et  au  téléphone  de  transmet- 
tre les  nouxelles,  faire  disparaître  non  seulement  la  Bourse 
(lu  Travail,  ce  (|ui  n'est  pas  difficile,  mais  aussi  la  liourse  des 
valeurs,  etc..  etc.  Alors,  mais  alors  seulement,  le  Roy  pourra 
N'enir...  et  rester  ! 

Pour  rendre  la  m  suprastructure  »  politique  de  l'ancien 
régime  possible,  il  faut  rétablir  son  ancienne  base  :  la  pro- 
duction et  l'échange  précapitalistes. 

AFais  la  contradiction  entre  les  nouvelles  forces  productives 
et  Wuicien  régime  politique  et  social  ne  suffit  pas  pour  efïec- 
tuer  une  révolution.  Il  faut  encore  que  des  éléments  néces- 


-/ 


saires  pour  faire  vivre  la  société  nouvelle  soient  là,  tout  prêts 
à  fonctionner.  Il  faut  qu'en  face  de  la  vieille  maison  sociale, 
les  contours  de  la  nouvelle  maison  se  des>inent...  La  vie  doit 
refleurir  en  face  de  la  mort  ! 

«  l'n  état  social  ne  meurt  jamais  ai'aut  que  soient  dci'clop- 
f^ccs  en  lui  les  forces  proiiiietires  qu'il  pouvait  renfermer. 
De  nouveaux  rapports  de  production,  supérieurs  aux  anciens, 
ne  prennent  pas  leur  place  avant  que  leurs  raisons  d'être  ma- 
térielles se  soient  développées  au  sein  de  la  vieille  société. 
L'humanité  ne  se  pose  jamais  que  les  énii/mes  qu'elle  peut 
résoudre:  car  à  inieux  considérer  les  choses,  on  s'apercevri 
(|ue  l'énigme  n'est  proposée  (jue  quand  les  conditions  maté- 
rielles de  sa  solution  existent  déjà  ou  tout  au  moins  se  trou- 
vent eu  cours  de  formation.   »  (Marx.) 

Ainsi  deux  (|Uestions  (jui  se  ])osent  in\  ariablement  à  pn»- 
pos  de  toute  révolution  trouvent  leur  solution.  Les  voici  :  la 
révolution  est-elle  une  utopie  ?  Sommes-'ion-  nr<"f^  i...iir  1  . 
ré\olution  ? 


II.        La  Révolution  sociale  est-elle  une  utopie? 
Sommes-nous  prêts  pour  la  Révolution  ? 

1 /ancienne  socielc  dnii  iMjrler  dans  ses  tlaiics  la  société 
nouvelle.  Le  i»ré>ent  doit  être  gros  de  l'avenir,  /.d  société  ne 
se  i)ose  (jue  des  prolilèmes  (jnellc  est  en  état  de  résoudre. 
N'oici  les  signes  auxquels  on  peut  reconnaitre  si  la  révolution 
est  une  uloj)ie  ou  non.  Ln  elïet,  (|uels  sont  les  éléments  ncves- 
saires  au  foiuiionnenjent  «le  la  nouvelle  société  ?  De  nouvel 
les  forces  producli\e>  :  dc>  (»ulil>.  «les  machines,  de  jîraiulc^ 
usines,  des  fal)ri(|ues.  de  n«)uvelles  voies  de  communication. 
de  i)uissants  moyens  d'échange,  de  grandes  han(|ues.  de 
grands  magasins,  de  nouvelles  associations,  tout  un 
«le  nouvelles  institutions  substituant  l'action  collective  .i   i  .« 

li(»ii    i!îi1i\  idiicl]»'     1.!     v(  ilid.iî'it»'     '>    ri-înliMiu-nt      li    mnTn:dif«'    A 


—    28    — 

la  coiicurroncc,  la  collalmraliuii  créatrice  à  la  lutte  destruc- 
tive, des  systèmes  de  connaissances  chassant  les  ténèbres 
(le  rii,nu)rance,  de  nouvelles  conceptions,  de  nouvelles 
croyances  se  substituant  aux  conceptions  et  aux  croyances 
traditionnelles. 

Ces  conditions  sont-elles  réalisées  ou  non  ? 

Dans  le  premier  cas,  la  Révolution  est  inévitable  ;  dans  le 
second,  elle  est  ut()pi(|ue.  On  peut  toujours  se  tromper  en 
calculant  l'extension  et  la  portée  déjà  réalisées  des  condi- 
tions. Mais  la  méthode  est  donnée.  On  n'a  cju'à  l'appli- 
quer avec  prudence  et  précision.  Tous  les  phénomènes  que 
nous  venons  d'énumérer  se  passent  au  grand  jour,  sont  faci- 
les à  établir  et  même  à  compter  à  l'aide  des  statistiques  offi- 
cielles. 

Les  appréciations  peuvent  varier  —  et  varient  —  d'un 
individu  à  un  autre,  d'un  pays  à  un  autre,  d'une  époque  à 
m\<:  autre.  Kn  tous  cas,  l'exactitude  dans  cette  matière  est 
à  la  portée  des  facultés  humaines.  l{t  comme  ce  sont  des 
lorces  collecti\cs  qui  doivent  résoudre  ces  problèmes,  la  pos- 
sibilité de  l'erreur  se  réduit  au  minimum.  C'est  la  société, 
et  non  l'individu,  qui  est  appelée,  ainsi  que  le  dit  expressé- 
ment Marx,  à  résoudre  ces  problèmes.  La  nature  des  faits  à 
établir  est  aussi  d'ordre  collectif  et  concret.  La  fantaisie  est 
bannie.  La  science  révolutionnaire,  ou  science  de  la  révo- 
lution, devient  possible. 

A  côté  et  en  face  de  la  nouvelle  conception  scientifique  de 
la  révolution,  se  place  la  vieille  méthode  individualiste,  la 
conception  l)Ourgeoise  de  la  révolution,  comme  produit  des 
efforts  indixiduels,  (\q^^  héros  ou  (\q->  «  meneurs  n,  des  ((  mi- 
norités  agissantes    ». 


29 


III.         La    conception   individualiste    ou    héroïque 

de  la  Révolution. 

C'utlc  cuiK\'i)lion  attribue  le  Miceo  dune  ie\<>liitiuii  a  1  ac- 
tinii  .éiRM-i^n<iiie  des  fortes  individualités,  des  héros  ou  de^ 
«.  minorités  agissantes  ».  11  est  curieux  que  les  contrc-révo 
lutionnaires  appartenant  aux  classes  dominantes  adoptent  la 
même  conception  en  substituant  seulement  au  litre  glorieux 
de  H  lu'r(K  ..  nii  nom  (|U*ils  cherchent  à  renrlre  méprisable  : 
M  le  meneur  •».  1 /artisan  héroïque  des  révolutions,  des  révo- 
lutionnaires individualistes,  devient  le  machinateur  diaboli- 
(|ue  des  émeutes  (jue  dénoujcnt  aux  terribles  représailles  de 
leurs  juges  les  contre-révolutionnaires  non  moins  individua- 
listes. Toutes  les  fois  (ju'une  u  révolution  »  avorte  —  une 
vraie  révolution  ne  ])eut  jamais  avorter,  car.  comme  nous  le 
disions  tout  à  llieure.  la  société  ne  se  pose  que  des  problè- 
mes qu'elle  est  en  état  de  résoudre  —  «  les  individualistes  », 
I)ar  leur  conception,  sinon  par  leurs  actes  —  crient  à  la 
trahison.  «  Le  traitre  »  est  le  complément  inévitable  du  u  hé- 
ros ».  Le  Diable!  le  diable  en  personne  en  lutte  contre  le 
bon  génie  révolutionnaire,  le  Dieu  des  barricades,  qui  crée, 
à  force  d'énergie,  la  révolution  de  rien,  cx-nihilo,  qui  réveille 
les  niasses  indifférentes  et  engourdies,  les  met  en  mouvement, 
les  «(  excite  »  à  l'action  i)ar  un  acte  héroïcjue.  préchant 
d'exemple,  faisant  de  la  propagande  «  par  le  fait  ».  Tour 
l'individualiste,  voulr)ir  la  révolution,  c'est  pouvoir  la  faire. 
Il  accuse  tous  ceux  c|ui  ne  croient  pas.  à  un  moment  donné, 
la  société  jirête  à  se  transformer  par  une  révolution,  de  tié- 
('eur.  d'arrivisme. 

La  société  actuelle  esi   inique,  ai)>urde.  criimnelle.    i.  inic 
rél   de  tous  est   de  la   tr.insformer.    Donc,   la   révolution  est 
po  .siMe.    Il   snflil   de  comprendre  et  de  voult)ir.    Pour   faire 
comprendre  la  vérité  éblouissante,  il  suffît  de  la  proclamer. 


ÙO   — 


(le  la  crier  sur  tons  les  loils.  Tour  j)r()V(K|Ucr  des  bonnes 
xolonlés  (|ui  ne  cleniandenl  pas  mieux  que  de  «  niareher  », 
le  dévcntenient  est  plus  que  sufiisant.  «  Je  suis  prêt  à  tout, 
doue  \t)us  l'êtes  aussi.  J'ai  eompris,  donc  tout  le  monde 
eonq)rendra  ».  tel  est  le  syllogisme  exprimé  ou  sous-entendu 
de  tout  individualiste  (|ui  va  jusqu'au  bout  de  sa  conception. 

Dans  tous  les  pays,  au  début  du  mouvement  socialiste,  on 
])eut  dire  à  la  jiériode  de  sa  jeunesse,  cette  conception  était 
c|uasi-doniinante.  Marx  et  bjigels  ont  été  o1)lig-és  de  la  com- 
battre dans  la  ])ersonne  de   v^cba])per  et  de  \\'illicb. 

l'ji  Allemaone,  elle  a  fait  dc^  victimes  avec  ]\ïost.  lui 
Russie,  lîakounine  d'abord,  les  Blanc|uistes  de  la  Xarodnaja 
\'()lia.  ou  les  terroristes  et  les  jacobins  ensuite,  ont  entraîné 
toute  une  génération  de  la  jeunesse  révolutionnaire  à  l'aide 
de  cette  conception. 

Le  pavsan  russe  a  été  représenté  comme  un  u  socialiste  », 
qu'il  suffit  de  lancer  dans  la  voie  de  la  Révolution  sociale. 
Inutile  de  passer  par  la  période  du  capitalisme,  de  la  domi- 
nation bourgeoise,  de  la  démocratie.  Tout  droit  à  la  Révolu- 
tion sociale  !  A  bas  toutes  les  autorités  !  Comme  le  légen- 
daire maréchal  Lebœuf,  les  individualistes  déclarent  :  «  Il 
ne  manque  pas  un  bouton  de  guêtre  à  la  Révolution  sociale. 
]mi  route  pour  la  conquête  du  Nouveau  ?^Ionde  !  Malheur  aux 
retardataires  !   » 

^tais  nulle  part  cette  conception  n'a  trouvé  autant  de  dé- 
fenseurs et  de  partisans  actifs  qu'en  France.  C'est  très  natu- 
rel. La  France  avait  vu  plus  de  révolutions  triomphantes  que 
tout  autre  pays.  Pour  ne  mentionner  que  les  plus  importantes, 
les  dates  de  1789,  de  1792,  de  1830,  de  1848,  du  18  mars  1871 
sont  restées  profondément  gravées  dans  la  mémoire  de  la 
nation  la  plus  combative  du  monde,  aux  passions  généreuses 
et  ardentes.  C'est  la  France  aussi  qui  eut  le  plus  à  souffrir 
des  représailles  contre-révolutionnaires.  Les  victimes  de  la 
terreur  blanche,  des  deux  Kmpires,  de  la  Restauration,  des 
journée^;  de  Juin   et  de  la   v^emaine   Sanglante,   forment  im 


—  3i  — 

total  forniidalilL'  de  \  ics  héroïques  dctrun*.-  jmf  la  férocité 
coiitre-rév(jlutionnairc.  Les  haines  s'accumulèrent.  Le  sang 
versé  cria  vengeance.  Si  l'on  y  ajoute  le  tempérament  prime- 
sautier  de  la  race,  son  besoin  irrésistible  de  l'action  immé- 
diate, son  peu  de  goût  pour  une  vie  contemplative  et  stu- 
dieuse et  i)our  d'interminables  rétiexions,  sa  passion  pour 
la  lutte,  son  esi)rit  chevaleres(|ue  et  sa  capacité  de  décisions 
pnmijjtes  et  parfois  irrélléchies.  si  l'on  tient  com])te  de  tou- 
tes ces  particularités  nationales  (|ui  ont  fait  attribuer  au  peu- 
ple français  le  nom  de  Christ  de  la  l\é\olntion.  on  comprendra 
aisément  la  i)ersistance  de  la  conception  héroï(|ue  «le  la  révo- 
lution en   l'Vancc. 

C'est  dans  ce  pays  (juc  l'on  a  essayé  de  formuler  une  théo- 
rie de  rébellion  en  permanence,  sous  le  nom  de  <•  gyninas- 
ti(|ue  ré\()lutionnaire  »,  en  transformant  ainsi  la  lutte  «  révo- 
lutionnaire '•  quotidienne  en  un  moyen  d'entraînement  pour 
âv^  conflits  sociaux  plus  vastes. 

La  h'rance  est  aussi  le  i)ays  où  l'on  peut  étudier  de  plu- 
prés  la  révolution  dans  toiUes  ses  manifestations,  les  lois  de 
son  progrès  et  de  ses  défaites. 


IV.        La  loi  de  la  majorité  dans  l'histDire. 

La  convCj)lion  luroKiuc  de  la  révolution,  dans  sa  forme 
la  plus  développée,  part  de  cette  prémisse  erronée  cjuc  c'csi 
la  minorité  (|ui  fait  à  son  gré  la  révolution.  La  minorité 
agissante,  héroï(|ue.  devient  ainsi  la  cheville  ouvrière  de  l'his- 
toire. Or,  il  suffit  d'étudier  le  mouvement  historique  avec 
attention,  pour  arrixer  à  une  conclusion  contraire  :  c'est  la 
majoriti',  quel  que  soit  le  riuiimc  politique  et  soeial,  dans 
l'étal  normal  des  choses,  qui  finit  par  faire  prri-aloir  sa  7'0- 
loiité.  Dîuis  tout  le  pays,  c'est  la  majorité  (jui  gtuivernc  ou 
laisse  gouverner,  par   s<m  égoïsme,  par  son  intérêt  ou  son 


~  3-2  — 

iiK-onscicncc.  Si  la  uiiiiorilc  fait  une  rci'ohitiun,  la  majorité  la 

ilcfait. 

I/cUulo  de  la  révolution  confirme  cette  thèse  avec  mie 
excictitude  quasi-mathémati(iue.  Nous  le  verrons  dans  les 
chapitres  (|ui  suivent. 

La  majorité  fait  IMiistoire  normale,  régulière,  celle  de  tous 
les  jours,  tissant  par  son  action  quotidienne  la  texture  même 
de  la  vie  historic|ue.  Car  l'Histoire  n'est  pas  une  série  de 
C(»ups  (h-  llu'-alre.  (riiicidciils  1)ru\anls  el  brillants,  de  luttes 
à  fj^rand  effet:  c'est  Tcnsemble  des  modifications  qui  forme 
la  trame  de  notre  vie,  qui  la  rend  possible;  c'est  la  vie  éco- 
nomique, religieuse,  sociale,  politique,  artistique  de  tous  les 
jours  qui  crée  la  substance  même  de  l'Histoire.  Les  grandes 
journées  historiques  ne  sont  que  l'aboutissant,  le  terme  de  ce 
travail  quotidien,  colossal,  anonyme  pour  la  plupart.  Ce  sont 
les  dates  non  sigiices,  les  dates  anonymes  qui  préparent  les 
dates  glorieuses,  les  batailles  qui  paraissent  décisives  de  l'His- 
toire. Et  c'est  la  majorité,  en  vivant  sa  vie  de  tous  les  jours, 
qui  fait  cette  histoire. 

Cette  loi  de  la  majorité  dans  l'Histoire  résulte  d'abord  de 
la  définition  même  que  nous  avons  donnée,  d'après  Lassalle, 
de  la  constitution  politique  d'un  pays  (i)  :  «  Bile  est  le  résumé 
des  forces  sociales  qui  composent  un  Etat.  »  La  majorité  des 
forces  sociales  a  toujours  le  dernier  mot.  L'Histoire  con- 
naît des  surprises,  des  usurpations.  Une  poignée  héroïque 
peut  temporairement  s'emparer  du  gouvernement  d'un  peuple. 
L^n  despote  peut  le  surprendre  et  lui  imposer,  par  im  couj) 
de  violence  brutale,  sa  volonté  de  fer.  Mais  les  surprises  et 
les  usurpations  ne  durent  pas.  Ce  sont  les  besoins  et  les 
intérêts  des  masses  qui  gouvernent.  Les  autres  pouvoirs  sont 
des  gouvernements  de  façade,  des  gouvernements  qui  repré- 
seutcut  les  intérêts,  les  faiblesses,  les  vertus  et  les  vices  col- 


I)  Voir  le  Volume  «  l'n  peu  dllisloirc  »  de  V  Encyclopédie. 


-  33  - 

lectifs  f)U.  i)lus  exactement,  qui   retlèteiU,  à  chaque  période, 
l'état  (les  forces  économir|ues  et  sociales  donné. 

lùisiiitc.  dans  le  cas  où  les  i)ouvoirs  constitués  se  trouve::t 
momentanément  en  contradiction  avec  l'état  des  choses,  avec 
les  intérêts  et  les  besoins  de  la  majorité  —  comme  c'est  le  c  . 
])ar  exemple  de  la  Russie  et  de  l'Allemaf^ne  actuelles  —  /(/ 
situation  est  par  cela  même  réroltitioiuiaire.  Autrement  dit. 
la  nation  se  trouve  à  l'état  de  déséquilibre.  Car  la  révolution 
n'est  ])as  autre  chose  qu'une  rupture  (l'éijiiilibre,  ou.  comme 
(lit  M.irx.  une  «<  contradiction  »  entre  les  rapports  politique-^ 
et  sociaux  et  les  forces  de  la  production  dominante.  (|ui, 
comme  telle,  absorbe  la  vie  de  la  majorité. 

La  conception  intlividualisle  de  l'Histoire  est  le  produit 
du  régime  social  individualiste  où  l'individu,  luaitre  et  posses- 
seur des  moyen-^  de  production,  s'attrihue  tout  le  mérite  dan^ 
la  production  de  la  richesse,  ainsi  (|ue  dans  la  création  his- 
torique. La  conception  matérialiste  de  l'Ilistoire  est  une  con- 
ception démorrati(|ue,  collectiviste.  Le  peuple  est  réhabilité 
dans  son  droit.  Le  socialisme,  comme  or^^anisation,  lui  rosti 
tue  les  richesse*,  créées  ])ar  lui.  La  con:cption  socialiste  de 
l'Histoire  lui  restitue  .son  rôle  dans  le  devenir  historique. 
(  uique  suttm:  A  chacun  selon  son  mérite. 

(iràce  «à  cette  conception,  nous  arrivons  à  comprendre  tou- 
tes les  lenteurs  du  pro|;îrès  historicpic.  Car  la  majorité  se  nicuî 
lentement.  Cette  loi  de  la  majorité  n'exclut  pas  l'intUience 
des  individualités  géniales,  des  héros,  des  créateurs  et  des  ini- 
tiateurs. Mais  les  inventions  et  les  créations  individuelles  ne 
devietinent  de;  réalités  bislorit|ues  (|ue  lorstjue  les  majo- 
rités y  trouvent  leur  intérêt  y  donnent  leur  adhésion. 
\\i  voilà  pourquoi  la  conception  héroùiue  de  la  révolution  est 
faus.se  et  de  niture  à  engenc'rer.  malgré  la  no!)lesse  des  inten- 
tions, des  catastrophes  et  des  désastres...  La  société  ne  doit 
se  po.ser  (|ue  des  problèmes  qu'elle  est  en  état  de  résoudre. 
Ce  n'est  pas  notre  faute  si  nous  revenons  toujours  à  Marx  — 
on  même  à  Saint- Sini< mi  *  »  réalité  historitjue  nous  v  ramène 
IV 


-34  - 

forccmriit.  Los  «  rcvolnlions  »  prc'nialurccs  sont  des  avortc- 
iiii'iils.  comparables  à  la  naissance  a\<nil  le  terme  normal  de 
la  i^eslation. 


V.       Le  rôle  de  la  violence  dans  les  révolutions. 

Xons  avons  déjà  constaté  que  la  violence,  par  cUc-nicuic. 
n'est  pas  r.n  facteur  réxolutionnaire.  La  bourq-coisie  impé- 
rialiste (le\  ient  de  ])lus  en  plus  partisan  de  la  violence  au 
fur  cl  à  mesnre  (|u"elle  devient  plus  réactionnaire  ou  conser- 
\atrice.  La  réaction  la  plus  arriérée  n'a  jamais  dissimulé  son 
rêve  d'un  retour  violent  et  sanglant  au  passé.  Elle  fait  ou- 
\ertement  appel  à  l'armée  pour  écraser  la  République,  sans 
même  provoquer  de  représailles  gouvernementales,  réservées 
aux  antimilitaristes,  adversaires,  par  principe,  des  violences 
guerrières.  Le  plus  clair  des  ressources  des  nations  est  a1> 
sorbe  par  la  préparation  d'une  guerre  qui  détruirait  les  pro- 
duits d'un  siècle.  Les  menaces  de  la  violence,  le  spectacle 
bideux  de  l'appareil  guerrier  remplissent,  en  l'empoisonnant, 
tout  l'borizon  de  la  vie  moderne.  Nous  vivons  dans  un  cau- 
cbemar  perpétuel  de  brutalité  primitive  menaçante.  Les  na- 
tions les  plus  civilisées  ne  craignent  pas  de  se  déshonorer  par 
des  tueries  coloniales,  par  l'extermination  de  peuples  et  de 
tribus  désarmés.  Et  l'honneur,  la  gloire  —  et  l'intérêt  !  — 
de  la  révolution  est  "d'attaquer  ce  système  de  violence  qui 
marque  un  retour  pur  et  simple  à  la  brute  primitive  et  qui 
menace  de  ruine  toute  notre  civilisation  si  difficilement  con- 
quise. 

Les  socialistes  seuls  sont  toujours  là  pour  protester  contre 
le  retour  à  la  barbarie  militariste  et  guerrière.  Les  organisa- 
teurs de  la  \ie  nouvelle  sont  des  ennemis-nés  de  la  vio- 
lence ! 

Cependant,  nous  mentirions  à  notre  conception,  à  la  loyauté 
.scientifique,  si  nous  prétendions  que  la  Révolution  sociale  se 


—  35  — 

fera  pacifiquement,  sans  \iolcncc.  <Jnel  est  dcjnc  le  rôle  rie  lu 
violence  dans  la  rév(jluti(jn  ': 

La  violence  ne  crée  rien,  mais  elle  détruit  Vobstaclc  (jui  se 
dresse  contre  elle.  Les  forces  du  passé  ne  désarment  jamais 
avant  de  li\  rer  bataille.  Ce  sont  elles  (|ui  nous  ohli^^ent  à  en- 
visager des  éventualités  violentes.  Mais  nous  ne  confondons 
])as  violence  et  puissance.  Plus  grande  sera  notre  ])uissance 
au  moment  de  la  Révolution,  moins  il  \  .-'nr.i  lu^din  iU- 
\  iolcnce. 

C'est  (icorges  l 'lekhanolï  (|ui.  \  ers  iS(,t;,  a  nettement  établi 
celle  distinction  entre  puissance  et  îiiffence.  Celle-ci  est  sou- 
\ent  l'indice  d'une  faiblesse.  Car  la  menace  seule  d'une  véri- 
table puissance  suffit  souvent  à  faire  reculer  l'ennemi. 

Ce  n'est  pas  en  emi)loyant  à  tout  projios  —  et  liors  de  pro- 
])Os  —  la  violence  (jue  le  régime  dominant  tient  en  respect  ses 
adversaires,  mais  en  tenant  tout  prêt  et  menai^ant  son  appa- 
reil de  force  et  de  violence.  La  véritable  force  n'a  souvent 
(|u'à  se  faire  connaitre  pour  vain^Tc.  lu  voilà  i)our(|uoi  les 
socialistes,  en  i)arlant  de  la  Révolution  sociale,  ajoutent  pour 
la  plu])art  :  par  des  moyens  violents  on  pacifi(|ues.  légaux, 
ou  disent  :  par  tous  les  moyens.  .Nous  n'avons  aucun  respect 
de  la  légalité  bourgeoise,  cjui  est  la  violence  Ictjalisée  ou  ré(fi:- 
lariséc.  Mais  nous  respectons  la  7  ie  humaine.  Tout  homme  de 
plus  rejirésente  une  valeur  éc»)n()mi(|ue  considérable  (jue  le 
socialisme  n'a  aucun  intérêt  à  détruire,  l'jdîn.  nous  sommes 
déterministes.  .Nous  ne  rendons  pas  responsables  les  indivi- 
dus des  méfaits  du  régime,  protluil  des  nécessités  économi- 
(jues  et  liist()ri(|ues.  La  vengeance  est  anti-socialiste.  Ces  rai- 
.sons  font.  ain>i  (|ue  le  fait  observer  Jules  (Uiesde.  dans  le 
passage  déjà  cite,  (jue  les  socialistes  préfèrent  des  solutions 
pacitl(|ues.  Mais  ils  ne  sont  i)as  dupes.  Ils  ont  les  yeux 
ouverts  sur  la  réalite,  et  ils  ne  doivent  pas  tromper  le  peuple 
en  lui  faisant  croire  à  une  solution  pacitujue  impossible  - 
par  la   faïUe  des  classes  donnnantes. 

Mais  la  conception  liistoriijue  et   siKialiste  de  la  violence 


-  36  — 

nous  fjiit  un  devoir  de  nr  fuis  f^rcchcr  lu  riolcncc.  (|ui  \  icndra 
à  son  temps,  provoquée  pir  nos  adversaires,  qui  en  dok'cnt 
porter  toute  la  responsabilité. 

]\n  étudiant  de  près  les  différcn'c"  révolutions,  nous  aurons 
l'occasion  de  constater  (jue  l'appel  à  la  violence  est  toujours 
sorti  des  classes  dominantes.  Les  ])réparations  sinistres  de  la 
Cour  (le  N'ersailles  ont  provo!|ué  la  violence  de  la  ])rise  de  la 
l'astille.  i,c  massacre  (le\ant  le  ministère  des  affaires  étran- 
î^^ères  a  fait  dresser  les  barricades  de  Février.  L'attaque  de 
nuil  contre  les  canons  de  ^Tontmartre  a  précédé  la  journée  du 
i(S  mars.  Xous  ]M)urrions  multiplier  indéfiniment  ces  exem- 
ples. 


VL   -  La  loi  de  la  conscience  croissante 
et  de  la  violence  décroissante  des  révolutions. 

La  révolution  passe  par  des  phases  différentes,  (jui  peuvent 
se  réduire  à  trois  grandes  périodes    : 

1°  La  révolte  instinctive  des  esclaves; 

2°  La  guerre  des  paysans  ; 

3"  Les  révolutions  et  les  révoltes  du  jn'olétariat  moderne. 

On  n'a  qu'à  envisager  le  caractère  distinctif  de  chaque 
l)ériode  pour  arriver  à  cette  conclusion  :  La  violence  aveugle 
diminue  avec  chaque  période,  tandis  que  l'élément  conscience 
est  en  prçgression  constante.  Les  révoltes  des  esclaves  ont 
un  caractère  de  violence,  de  cruauté  inouïe.  Les  esclaves  ne 
luttent  pas  pour  leur  émancipation.  Ils  se  vengent  en  répon- 
dant i)ar  des  atrocités  aux  atrocités  que  leurs  maîtres  leur 
ont  fait  subir,  .\ucun  idéal  social,  aucun  programme  de  régé- 
nération, aucune  idée  générale  ne  guident  les  esclaves  dans 
leurs  actes  de  vengeance  contre  les  maîtres  qui  ont  tout  fait 
pour  les  provoquer.  Les  moyens  des  esclaves  sont  primitifs. 
Leurs  ressources  aussi.  Leurs  soulèvements  ne  sont  pas  des 
ré7'olu fions.  Ce  sont  des  émeutes  condamnées  d'avance.   Ils 


-37- 

Oiit  un  caractôre  destructif,  et  ils  finissent  par  la  destruction 
impitoyable  des  révoltés  sans  laisser  d'autres  traces  que  celles 
du  sang  humain  atrocement  versé.  C'est  la  lutte  brutale,  ani- 
male, et  rien  que  cela. 

I.cs  guerres  des  paysans  marquent  un  progrès  considé- 
rable. C'est  au  nom  de  la  justice,  du  droit  de  l'Evangile,  que 
le^  paysans,  plus  ou  moins  conscients  de  leur  rôle  dans  la 
société,  se  lèvent  contre  les  vexations  et  l'exploitation  de> 
nf)bles.  Des  violences  se  commettent,  mais  leur  intensité,  leur 
ncjmbre  diminue  en  comparaison  avec  les  guerres  des  es- 
claves. Ils  trouvent  des  intelligences,  des  sympathies,  même 
dans  le  camp  de  leurs  adversaires.  La  guerre  des  paysans 
est  moins  brutale  et  i)lus  consciente  (|ue  celle  des  esclaves. 
Les  rapports  de  ]>roduction  sont  devenus  plus  compliqués,  et 
avec  eux  tous  les  rai)ports  sociaux. 

Ce  double  i)hénomcne  —  la  diminution  de  la  brutalité,  de 
l'cnqjloi  de  la  \  iolencc  et  les  ])rogrès  de  la  conscience  —  s'ac- 
ceiiluent  avec  la  troisième  pcriode,  celle  de  la  révolution  jirolé- 
liricnne.  Le  [>rolétarial.  dans  son  élite,  est  conscient  de  son 
iilililé  sociale,  de  son  r<"»le  dans  la  production,  de  sa  mission 
historicjue.  Sa  lutte  donne  naissance  à  une  nouvelle  science. 
Il  a  un  but  social  élevé.  Il  lutte  non  i)our  se  vei\ger,  comme  le 
esclaves,  non  seulement  pour  son  pain  quotidien,  comme  lc> 
paysans,  mais  pour  Vcnuincif^ation  de  sa  dusse,  et  plus,  pour 
remancipation  de  la  société,  de  l'humanité  tout  entière. 

Il  a  un  plan  de  combat,  un  progrannne  de  revendicati<»ns. 
l  ne  portion  considérable  des  classes  dominantes  -  des 
intellectuels,  des  savants,  des  penseurs,  des  théoriciens  — 
adoptent  plus  ou  moins  sa  cause  devenue  sacrée  pour  tout 
ami  sincère  du  progrès  humain. 

.\vanl  de  se  laisser  acculer  à  l'emploi  de  la  violence,  il 
s'organise  pacifi<juement.  Il  crée  de  nouveaux  orgam'smes  so- 
ciaux sous  la  forme  de  partis,  de  syndicats,  de  coopératives, 
(k*  cercles  d'étude  et  d'universités  populaires,  il  a  à  s;i  dis 
position    toute   une   presse,    toute    une   littérature.    Il    épouse 


-  3S  - 

u»uios  les  causes  j^cnércuscs  de  la  société.  Aj)rès  avoir  con- 
t|uis  {iiiekjiies  libertés  polititiues  dont  ses  adversaires  profitent 
plus  (|ue  lui.  il  cherche  à  les  maintenir,  cà  les  défendre  contre 
toute  altaciue  de  la  réaction  et  à  les  élargir.  11  devient  la  cons- 
cience el  la  science  de  la  société,  le  gardien  vigilant  de  sa 
liberté,  de  toutes  les  grandes  conquêtes  de  la  civilisation. 

Même  les  éléments  qui  se  co:"isidèrent  comme  les  plus 
avancés  —  les  syndicalistes  révolutionnaires  —  ne  rêvent  pas 
de  batailles  sanglantes.  Ils  se  contentent  de  prêcher  la  ces- 
sation générale  du  travail.  La  violence  est  employée  dans  les 
cas  extrêmes,  par  les  éléments  les  moins  conscients.  L'action 
terroriste  (;///  cherche  à  se  justifier  par  des  raisons  politi- 
ques et  morales,  ne  jouit  d'aucune  faveur  chez  les  masses 
organisées;  elle  est  l'œuvre  d'individus  et  de  groupements 
plus  ou  moins  isolés. 

L'organisation  et  l'éducation  par  la  propagande  deviennent 
des  armes  de  plus  en  plus  puissantes  aux  mains  de  la  classe 
ouvrière.  Même  lorsque  celle-ci  se  soulève,  comme  en  Russie, 
c'est  pour  conquérir  la  possibilité  de  la  lutte  normale  et  pacifi- 
(jue.  pour  acquérir  de  nouveaux  moyens  d'organisation,  pour 
conquérir  la  liberté  de  propagande.  Quel  abîme  entre  la  révo- 
lution prolétarienne  et  la  révolte  des  esclaves  !  Et  ce  serait 
dégrader  le  prolétaire,  l'abaisser  jusqu'à  l'état  huueiitable  et 
désespéré  de  l'esclave  antique  que  de  lui  dire  :  tu  n'as  que  la 
violence  pour  te  défendre  ! 

Xon.  le  prolétariat  a  pour  lui,  en  dehors  de  Vultinia  ratio  de 
la  \-iolence,  en  dehors  de  ce  moyen  extrême  (|u"il  n'emploie, 
en  tant  (|Ue  conscient,  (ju'à  contre-cieur  et  forcé,  le  droit, 
.v<:;//  droit  supérieur,  le  nombre,  l'organisation.  Feducation,  la 
nécessité  historique,  l'avenir  certain. 

Avec  son  rôle,  sa  conscience  grandit.  La  brute  recule. 
L'homme  avance.  C'est  la  loi  de  toutes  les  révolutions.  Les 
formes  de  révolutions  évoluent  à  leur  tour.  Comme  chaque 
fois  elles  correspondent  à  un  état  économique  et  social  supé- 
rieur, elles  revêtent,  avec  le  temps,  un  caractère  supérieur  cjui 


-  3y  - 

csl  nianiué,  nous  le  répétons,  par  la  diniinution  de  la  viu- 
Icnce  et  rau^nicntatioii  de  la  conscience.  Il  ne  tient  ciu'aux 
classes  dominantes  de. réduire  l'élément  violent  et  sanglant 
au  néant.  Mais  comme  les  classes  dominantes  défendent  un 
intérêt  inférieur,  un  intérêt  égoïste  de  classe,  il  est  peu  d'es- 
poir (|ue  la  solution  finale  soit  pacifique.  Le  capitalisme  se 
prépare  à  une  lutte  terrible,  l.à  est  le  secret  de  son  milita- 
risme, de  son  impérialisme  persistant  —  en  dehors  des  rai- 
sons économifjues  connues  —  et  du  culte  de  la  violence  prêché 
l)ar  ses  philosophes,  comme  le  malheureu.x  hVédéric  Nietsche. 
(juelle  doit  être  la  tactique  du  prolétariat  en  face  de  cette 
glorification  systématiciue  de  la  violence.  Il  y  a  des  philo- 
sophes sociaux,  comme  M.  (^leorges  Sorel,  esprit  d'ailleurs 
très  curieux,  (jui  adoptent  le  ])oint  de  \  ne  des  classes  domi- 
nantes et  se  font  à  leur  tour  des  entraîneurs  du  prolétariat 
à  la  vicjlence;  i)rêchent  le  culte  de  la  violence,  comme  régé- 
nératrice d'énergie,  comme  source  féconde  d'un  renouveau 
de  xitalité.  C'est  une  erreur  prescjue  grossière,  et  c'est  un 
véritable  crime  contre  le  prolétariat.  Xous  ne  deviendrons 
maitres  de  la  \  iolcnce  bourgeoise  (|u'en  rendant  la  violence 
haïssable,  méprisable,  en  dévoilant  son  caractère  anti-social 
et  réactionnaire.  Car  il  n'y  a  (|ue  la  réaction  qui  ne  peut 
triompher  (|uc  par  la  \  iolcnce,  tandis  (jue  le  progrès  ])eut 
et  doit  s'im[)oser  i>ar  son  utilité  sociale.  .Nous  ne  devien- 
drons maitres  de  la  \  itjlence  organisée  de  nos  adversaires 
qu'en  la  désarmant .  en  refusant  de  l'employer  contre  nous- 
nuines,  ainsi  (|nc  les  cho.ses  se  sont  passées  dans  presque 
toutes  les  révolutions  victorieuses. 

I''t  voilà  pourquoi  hVédéric  h*ngels.  revoluiionnane  de  con- 
cei)lions  et  de  tenq)érament.  a,  dans  son  testament  politi(jue 
(voir  la  i>réface  aux  Luttes  ilc  i'Uissi's  en  I-rancc)  exalté  la 
marche  pacifique  et  grandiose  du  prolétariat  moderne,  tout 
en  affirnuint  l'éventualité  violente  finale. 

Vous  ne  sommes  pas  maitres  de  nos  adversaires,  qui  pous- 
sent aux   s(»hitions  violentes.   Mais  nous  no  nous  laisserons 


^  4û  - 

pas  proNoiiiK-r  a\anl  riieiirc.  Xous  ne  tuinljcrons  pas  dans  les 
pièges  ([ue  l'on  nons  lend  et  (pie  Ton  nous  tendra  de  plus 
en  plus.  La  révolution  sociale  est  une  guerre  comme  les 
autres,  où  le  mieux  organisé,  le  mieux  armé,  le  plus  nom- 
breux remporte  la  victoire.  J.a  justesse  de  la  cause  seule 
ne  suffit  pas.  Le  bon  vouloir  révolutionnaire  non  plus.  Tant 
(jue  le  capitalisme  aura  à  sa  disposition  —  avec  1  "arme- 
ment moderne  d'une  force  de  destruction  sans  précédent  — 
les  fils  et  les  pères  de  ceux  qu'il  exploite  et  dont  il  peut  faire, 
au  moment  voulu,  des  parricides  et  des  fratricides,  nous  ne 
pouvons  rien.  I\Iais  ces  armes  formidables  deviennent  un 
danger  mortel  pour  les  classes  dominantes,  dès  que  les  mains 
qui  les  dirigent  sont  celles  d'b.ommes  conscients,  se  refu- 
sant à  une  besogne  fratricide. 

Donc,  lutte  implacable  contre  la  violence  capitaliste;  orga- 
nisation et  éducation  du  prolétariat  aboutissant,  par  la  force 
des  choses,  au  désarmement  général  des  classes  dominantes. 

Un  agissant  ainsi,  nous  agissons  dans  la  direction  (jue  nous 
dicte  la  marche  générale  des  révolutions,  dont  nous  venons 
de  fornuiler  la  loi  inéluctable;  nous  travaillons  à  la  (////;/- 
iiiition  de  la  ■z'iolcncc  et  à  raui/iiicniatioji  de  la  conscience. 


IJKUX  1 1  :m  1-;     l'A  i;  II  k 


LES  REVOLTES  INCONSCIENTES 


43  - 


CIIAPITKK   l'RK.MlKR 

LKS   Ll    ITHS   SOCIAI.KS   A    KUMI-: 
I.  -   Crises  sociales. 

Ew  Lludiant  l\\»)liition  ccunoniitjiic  de  liMiipirc  rumaiii, 
(jii  croit  trouver  un  fait  analogue  à  l'évolution  écononii(|ue 
moderne  :  la  croissante  concentration  de  la  grande  propriété. 
INelilniann  cite,  dans  son  Histoire  du  socialisme  et  du  com- 
munisme autique.  la  «  Complainte  du  pauvre  contre  le  riche  •• 
«jui  peint  en  c<juleurs  vives  l'absorption  graduelle  de  la  petite 
prrjpriété  par  la  grande.  Mais  il  e.xiste,  ainsi  (jue  le  démontre 
Karl  Kautsky,  dans  ses  Origines  du  Christianisme  (  i()o8), 
une  différence  fondamentale  entre  l'évolution  économi(|Ue  de 
Rome  et  celle  de  nos  jours  :  entre  le  capitalisme  agraire  et 
le  capitalisîue  industriel.  Celui-L'i  opère  par  la  concurrence 
du  «  travail  libre  •»  et  en  déveloj)pant  les  forces  productives, 
i  e  cai)italisme  agraire  s'appuie  sur  la  guerre,  l'esclavage  et 
l'usure.  La  guerre  fut  un  moyen  de  <c  i)ro;urcr  une  furce 
<le  travail  à  un  prix   dérisoire. 

Depuis  bien  longtemi)S.  dit  .Mommsen.  l'économie  romaine 
reposait  sur  deu.x  éléments,  toujours  rapprochés  et  toujours 
oplH)sés:  la  culture  du  petit  fermier  et  l'argent  du  capitaliste. 
L'argent,  étrnitement  allié  avec  la  ijrande  {"ropriêtê,  axait 
livre  depui.s  de.s  siede.s  aux  fermiers  une  guerre  (|ui  semblait 
ne  i)ouvoir  se  terminer  (|ue  par  leur  destruction  et.  par  suite, 
('e  toute  la  républicpie.  mais  (|ui  fut  arrêtée  .«^ans  ré.«;ultat  déti- 
nitif,  par  suite  de  guerre»^  heureuses  et  de  distributions  nom- 
breuses et  intelligentes  de  terres,  qui  en  furent  la  suite.  Dans 
le  même  temps  qui  renouvela  In  di  '  n  entre  les  patri- 

ciens et  les  plébéiens,  sous  «les  nom>  m,  •     raccunudalion 


-  44  - 

disprupurtionnéc    du   capital   i)R'parail    une   seconde   attaque 
contre  le  système  du   fermaî^e. 

Il  est  vrai  (|uc  la  méthode  fut  différente.  Autrefois,  le  petit 
fermier  avait  été  ruiné  par  les  avances  d'argent  qui  le  rédui- 
saient en  pratique  au  rôle  d'intendant  de  son  créancier  : 
maintenant,  il  était  écrasé  par  la  concurrence  du  blé  étranger 
et  de  celui  qui  était  produit  par  les  esclaves.  Le  «  capital  )>,  en 
déclarant  la  guerre  à  l'argent,  comme  il  l'avait  naturellement 
toujours  fait  sous  la  forme  légale,  ne  le  faisait  plus  de  cette 
manière  maladroite  qui  consistait  à  changer  pour  une  dette 
l'homme  libre  en  esclave,  mais,  au  contraire,  il  trafiquait 
régulièrement  sur  les  esclaves  ;  l'ancien  usurier  de  la  capitale 
apparut  sous  une  forme  appropriée  au  temps,  comme  pro- 
priétaire de  cultures  industrielles.  ]\Iais  le  résultat  final  fut 
le  même  dans  les  deux  cas  :  la  dépréciation  des  fermes  itali- 
ques ;  le  remplacement  du  petit  fermage  dans  une  partie  des 
])rovinces,  puis,  en  Italie,  par  le  grand  fermage  :  la  tendance 
croissante  à  consacrer  ces  grandes  propriétés  en  Italie  à  l'éle- 
vage des  bestiaux,  à  la  culture  de  la  vigne  et  de  l'olivier  :  puis, 
le  remplacement  des  travailleurs  libres,  dans  les  provinces 
comme  dans  l'Italie,  par  des  esclaves.  De  même  que  la  no- 
blesse était  plus  dangereuse  (jue  le  patriciat,  parce  qu'elle- ne 
pouvait  pas  être  supprimée  par  un  changement  de  constitu- 
tion, cette  nouvelle  puissance  du  «  capital  »  était  plus  dange- 
reuse que  celle  du  quatrième  et  du  cinquième  siècles,  parce 
qu'on  ne  pouvait  lui  opposer  d'obstacle  en  changeant  la  loi 
du  pays. 

II.   -  L'esclavage  et  ses  conséquences. 

A\ant  de  raconter  l'histoire  des  conflits  entre  le  «  capi- 
tal »  (i)  et  le  travail  à  Rome,  il  est  nécessaire,  écrit  r^Iomm- 


(I)  Marx  noie  dans  le  premier  volume  du  Cnyilal.  p.  i35.  labus  que  Mommscn 
tait  de  ce  terme.  11  s'agit,  en  efl'et.  de  la  lultc  conirc  la  grande  proprit-tc  foncicre  et 
1  usure. 


__  ^5  - 

scii,  de  (l(jiniL*r  ([iiehjues  détails  sur  la  nature  et  léteiidue  du 
système  de  l'esclavage.  X'ous  n'avons  pas  à  nous  occuper  de 
l'ancien  esclavage  rural,  sous  lequel  le  fermier  ou  hien  culti- 
\ait  les  clKUiips  avec  son  esclave,  ou.  s'il  possédait  plus  de 
terre  <|n'il  n'en  jjonvait  culti\er.  plaçait  l'esclave  sur  un.- 
terre  parlictUiere,  soit  comme  intendant,  soit  en  (jueKiue  sorte 
comme  métayer,  obligé  de  rendre  ime  ])orti(jn  des  ])roduits  ; 
(Je  pareilles  relations  ont  existé  de  tijus  les  temps  :  dans  les 
environs  de  Conum,  i)ar  exemple,  elles  étaient  encore  la  règle 
du  temps  de  l'enipiie;  mais  c'étaient  des  traités  excej)tionnels 
dans  des  districts  ])rivilégiés  et  dans  des  propriétés  adminis- 
trées humainement. 

Ce  dont  nous  voulons  parler,  c'est  du  système  de  l'esclaxa^e 
sur  imc  grande  échelle,  (|ui  naissait,  dans  l'état  romain,  comme 
autrefois  à  Carthage,  de  la  domination  du  ca))ital. 

Tandis  <ine  les  captifs  i)ris  à  la  guerre  et  la  transmission 
héréditaire  de  l'esclavage  suffisaient  à  alimenter  le  marché 
aux  esclaxes  dans  les  premiers  temps,  le  systùne  de  l'escla- 
\age  était,  comme  en  .\méri(jue,  hase  sur  la  chasse  régulière 
à  l'homme  ;  car,  comme  les  esclaves  étaient  traités  sans  ména- 
gement relativement  à  lein-  vie  et  à  leur  propagation,  la 
population  esclave  diminuait  continuellement,  et  les  giterres 
mêmes  (|ui  en  fournissaient  constamment  des  multitudes  au 
marché  ne  suffisaient  pas  à  couvrir  le  déficit.  Aucun  pays  où 
cette  espèce  de  gibier  pouvait  être  chassée  n'était  oublié  ;  même 
en  Italie,  ce  n'était  ])as  une  chose  complètement  inc(Minue 
(|ue  (le  7U)ir  un  pniii'rr  hontntr  libre  pince  par  celui  i]ui  l'em- 
ployait au  nombre  de  ses  escUwes.  Mais  la  terre  à  esclaves 
de  celte  éjxxiue  était  l'.Xsie  occidentale,  où  chasseurs  et  mar- 
chands d'esclaves  ravageaient  les  côtes  de  Syrie  et  les  ilcs 
greccjucs,  et  où.  avec  une  véritable  émulation,  les  fcrmie;  ^ 
des  environs  de  Rome  faisaient  des  chasses  aux  esclaves  daiîs 
les  h'.tats  clients  et  s'api)ropriaient  les  captifs. 

Cette  opération  se  faisait  sur  une  si  grande  échelle  (pie, 
\ers  650.  le-  nti  i\c  l'.ithynie  se  déclara  incapable  de  fournir  le 


-  4(1  - 

conliiii^'onl  oxii^ihlc.  parce  ([uc  lonlc  la  population  en  élat  de 
porter  les  armes  a\ait  ete  arrachée  de  son  royaume  par  les 
fermiers  du  revenu.  Au  grand  marché  d'esclaves  de  Délos, 
oii  les  marchands  d'esclaves  d'Asie-Mineure  vendaient  leur 
marchandise  aux  spéculateurs  d'Italie,  on  déharcjua,  dit-on, 
dix  mille  esclaves  un  matin,  et  ils  étaient  tous  vendus  avant 
le  soir,  ce  (|ui  i)rouve  combien  était  énorme  le  nombre  des 
escla\es  li\rés,  et  combien,  néanmoins,  la  demande  excédait 
encore  l'offre.  Il  n'y  avait  là  rien  d'étonnant.  Déjà,  au  \i'' 
siècle,  Teconomic  romaine  clait  basée,  connue  totites  les  rela- 
tions de  ranti((iiite  en  général,  sttr  l'emploi  des  esclaves. 

Ouelque  direction  (|ue  prît  la  .spéculation,  l'instrument  dont 
elle  se  servait  était  invariablement  réduit,  aux  yeux  de  la  loi, 
à  l'état  de  brute.  Les  industries  étaient  pratiquées,  la  plupart 
du  temps,  par  des  esclaves,  de  sorte  que  les  revenus  apparte- 
naient au  maître.  La  collection  des  revenus  publics  dans  les 
branches  inférieures  était  régulièrement  confiée  à  des  escla- 
ves des  associations  qui  les  louaient.  Le  travail  servile  était 
appliqué  à  l'exploitation  des  luines,  à  la  confection  de  la  poix, 
et  à  d'autres  travaux  de  même  sorte.  On  s'habitua  à  envoyer 
(\qs  troupeaux  d'esclaves  aux  mines  d'Espagne,  dont  les 
directeurs  les  recevaient  avec  plaisir  et  les  tenaient  à  hatvc 
prix. 

L'élevage  des  bestiaux  se  faisait  partout  au  moyen  d'escla- 
ves. Le  pâturage  de  l'Italie  de\int  bientôt  dans  les  provinces 
un  objet  favori  de  la  spéculation  romaine.  La  Dalmatie,  par 
exemple,  était  à  peine  acquise  599  (155),  que  les  capitalistes 
romains  s'occupèrent  d'y  élever  des  bestiaux  sur  une  grande 
échelle  à  la  façon  d'Italie.  ]\Iais  quelque  chose  de  bien  pire 
encore,  c'était  le  système  de  la  plantation  pro])rement  dite, 
—  la  culture  des  champs  par  une  troupe  d'esclaves,  souvent 
enchaînés  qui,  avec  des  carcans  aux  jambes,  se  livraient  aux 
travaux  des  champs  sous  l'œil  de  surveillants  pendant  le  jour, 
et  étaient  enfermés  ensemble  pendant  la  nuit  dans  la  prison 
commune,  quelquefois  souterraine,  des  ouvriers.  Ce  systèiue 


—  47  -■ 

de  planlalion  ciail  venu  (!*(  )rient  à  Carlha^^e.  et  parait  avoir 
été  apporté  ]^•l^  des  Cartliaginois  en  Sicile,  où,  sans  doute 
pour  cette  raison,  il  ajiparait  j^lus  fréquemment  et  plus  com- 
l)lètcnient  (ju'en  aucune  autre  partie  des  possessions  romaines. 
Xous  trouvons  le  territoire  des  Léontins,  (jui  contenait  envi- 
ron 30.000  u  jugera  •>  de  terre  arable,  et  (jui,  étant  taxé  comme 
territoire  romain  par  les  censeurs,  fut,  (luehjues  dcccnnia  plus 
lard,  parta^^é  entre  S4  métayers  au  plus.  (|ui  obtenaient  ainsi 
en  nioxcnne  ^f  o  jui^a-ra.  et  parmi  ]es(|Ucl->.  se  ImuNcrent.  a\cc 
()ucl(|ni-s  I.éonlins.  un  j^n-and  nombre  d'élranj^ers  et.  pour  la 
])]uparl.  des  spéculateurs  romains.  (  'n  voit  par  là  avec  (|Uelle 
ardeur  les  spéculateurs  romains  marchèrent  sur  les  traces 
de  leurs  devanciers,  et  (juelles  affaires  considérables  les  entre- 
preneurs inrlii^énes  et  étrangers  avaient  faites  avec  le  bétail 
romain;  ils  coux  rirent  celle  ile  fertile  de  ])âturages  et  de 
l)lantations.  L'Italie  resta  cependant  encore,  à  cette  épO(|ue, 
exempte  de  cette  forme  la  plus  odieuse  de  l'esclavage.  (Juoi- 
(ju'en  I\trurie,  où  le  système  des  plantations  semble  s'être 
établi  d"al)ord,  et  où  il  existait  sur  une  grande  échelle,  au 
moins  40  ans  auparavant,  il  ne  man(|uât  pas  vraisemblable- 
ment (Vrn/astitla,  cependant  l'agriculture  itali»|ue  était  encore 
l)rati(juée  par  des  hommes  ou  au  moins  par  des  esclaves  non 
enchainés  ;  tandis  (jue  les  grands  travaux  étaient  souvent 
donnés  à  des  entrepreneurs.  I,a  différence  entre  l'esclavage 
sicilien  et  italique  se  voit  par  ce  fait  (|ue  les  esclaves  de  la 
c»"»te  de  .Mamerta.  (jui  \  ivaient  à  la  manière  italii|ue,  furent 
les  seuls  esclaves  {|ui  ne  prirent  \):\<  ])art  à  la  ré\()lte  servile 
(U'  135-  i^j  avant   \.W 


III.        Tiberius  Gracohus. 

Pendant  f|ue  Scipi(»n,  (jui  avait  sauvé  deux  fois  l'année 
nunaine  «le  sa  «lésorganisation  pour  la  mener  à  la  \  ictoire, 
se   laiss.iit    aller   au   découragement,   un   jeune   lionime   sans 


-  4S   -- 

litres  cul  l;i  liardiossc  de  se  présenter  eoninie  le  sauveur  de 
l'Italie.  11  s*ai)i)elait  Tiberius-Sempronius  Gracchus  ( 591-021) 
(163- 133).  Son  ])ère  (jui  portait  le  mûne  nom  (|ue  lui  (consul 
•^"11  57~-5'^i  <'77"^^M)  ^'^  censeur  en  585  (169),  était  le  véri- 
table modèle  de  l'aristocratie  romaine.  La  magnificence  bril- 
lante de  ses  jeux  édiliciens,  obtenus  non  sans  opposition  des 
communautés  déj^endantes,  lui  avait  attiré  la  sévère  et  juste 
censure  du  Sénat  ;  son  intervention  dans  le  misérable  procès 
intenté  aux  Scipions,  qui  lui  étaient  personnellement  hostiles, 
])rouva  son  es[)rit  chexaleresque.  et  peut-être  aussi  sa  con- 
sidération ])our  l'ordre  auquel  il  appartenait;  son  action  éner- 
gique contre  les  affranchis,  dans  la  centurie,  montra  ses  dis- 
positions conservatrices.  Comme  gouverneur  de  la  province 
de  l'Ebre,  par  sa  bravoure  et  surtout  par  son  intégrité,  il 
rendit  à  son  pays  un  service  durable  et  en  même  temps  il 
éleva  pour  lui.  dans  le  cœur  des  Espagnols,  un  monument 
durable  de  reconnaissance  et  d'affection. 

Sa  mère  Cornélia,  était  la  fille  du  vainqueur  de  Zama  qui, 
simplement  pour  cette  généreuse  intervention,  avait  choisi 
son  ancien  antagoniste  comme  beau-fils  ;  elle  était  elle-même 
une  femme  très  instruite  et  distinguée  qui,  après  la  mort  de 
son  époux  beaucoup  plus  âgé  qu'elle,  avait  refusé  sa  main  au 
roi  d'Egypte,  et  élevé  ses  trois  enfants  dans  le  souvenir  de 
son  mari  et  de  leur  père. 

Tiberius,  l'aîné  des  deux  fils,  était  d'un  caractère  bon  et 
moral,  d'un  esprit  doux  et  tranquille,  et  en  apparence  propre 
à  tout  autre  chose  qu'au  rôle  d'agitateur  des  masses.  Dans 
toutes  ses  relations  et  dans  toutes  ses  idées,  il  appartenait  à 
la  coterie  des  Scipions,  à  laquelle  il  avait  emprunté,  ainsi  que 
son  frère  et  sa  sœur,  une  culture  hellénique  profonde  et  raf- 
finée. Scipion  Emilien  était  en  même  temps  son  cousin  et  le 
mari  de  sa  sœur;  sous  ses  ordres,  Tiberius  avait,  à  l'âge  de 
18  ans,  pris  part  â  l'assaut  de  Carthage,  et  avait  par  sa  valeur 
conquis  l'estime  du  grave  général  et  des  distinctions  mili- 
taires. 


V  — 


§  l 


—  4'J  — 

Jl  était  naturel  que  l'habile  jeune  homme  ado;jtât  et  déve- 
loppât, avec  toute  l'animation  et  rentêtenicnt  dignes  de  sa 
jeunesse,  les  vues  prédominantes  de  ce  cercle  sur  la  déca- 
dence de  la  nation  et  surtout  ses  idées  sur  le  soulagement  des 
fermiers  d'Italie.  Ce  n'était  pas  aux  jeunes  gens  seulement 
(jue  le  désistement  de  L<jelius  dans  ses  projets  de  réforme  sem- 
blait une  imprudence  et  une  faiblesse.  Appius  Claudius,  an- 
cien consul  ()ii  (143)  et  censeur  O18  (136),  un  des  hommes 
les  plus  distingués  du  Sénat,  leur  reprochait  avec  toute  la 
\  éhémence,  qui  continuait  d'être  héréditaire  dans  la  gens  Clau- 
dia, d'avoir  si  vite  abandonné  le  projet  de  distributi(jn  des 
terres  du  domaine  :  il  y  mettait  d'autant  plus  d'amertume, 
à  ce  (ju'il  semble,  «juil  axait  été  en  conflit  personnel  avec  Sci- 
pion  iCmilien,  dans  sa  candidature  pour  la  censure.  Des  vues 
semblables  furent  exprimées  par  Publius-Crassus  Mucianus 
(|ui.  comme  homme  et  comme  juriscou'^ultc.  était  fort  estimé 
ilan>  le  Sénat  et  le  i)euple,  et  était  souverain  pontife. 

De  même,  son  frère  Tublius-Mucius  Scœvola,  le  fondateur 
de  la  jurisprudence  savante  de  Rome,  dont  la  voix  avait 
d'autant  plus  de  poids  (|u'il  restait  en  dehors  des  partis,  Ac 
paraissait  pas  hostile  au  plan  de  réforme.  Ainsi  pensait  éga- 
lement (juinlus  Melellus,  le  \ain(iueur  de  la  Macédoine  et 
(les  .Xchéens.  homme  plu  .  respecté  pour  ses  hauts  faits  mili- 
taires (|ue  parce  qu'il  était  un  type  des  anciennes  nueurs 
dans  sa  vie  privée  comme  dans  sa  vie  publique.  Tiberius 
Cîracchus  était  en  rapport  avec  ces  hommes,  surtout  avec 
Clauclius  dont  il  avait  épousé  la  s<eur.  et  Mucianus,  dont  la 
fdle  était  devemie  la  femme  de  son  frère;  il  ne  fallait  pas 
^'étonner  >i  la  i)enbee  ^'agitait  en  lui  de  reprendre  le  plan  de 
ref(jrme,  au>.sitot  qu'il  ^e  lr(»uverait  dan.^  une  situation  qui 
lui  permettrait  de  prendre  consiitutionnellement  l'initiative. 
Des  motifs  personnels  pouvaient  l'y  encourager.  Le  traité  de 
paix  (|ue  Mancinus  signa  en  '.17  (137)  avec  les  Xumatitins. 
était  principalement  l'.euvre  de  Gracchus  ;  le  Sénat  l'avait 
cassé,  a\ait  li\  ré  le  général  à  l'cmiemi,  et  Gracchus  n'avait 


—  r)o  — 

échappé  au  sort  (|uc  les  autres  officiers  supérieurs  que 
par  la  jurande  faveur  donl  il  jouissait  auprès  des  citoyens; 
ces  motifs  devaient  mettre  le  jeune,  honnête  et  orgueilleux 
homme  de  mauvaise  humeur  contre  l'aristocratie  dominante. 
Les  rhéteurs  helléniciues,  avec  lesquels  il  aimait  à  philosopher 
et  à  politiquer,  le  Mytilénien  Diophane,  le  Cyrénéen  Gains 
lîlossius,  nourrissaient  dans  son  âme  l'idéal  qu'il  chérissait; 
mais  ses  vues  étaient  connues  dans  un  cercle  plus  étendu,  et 
il  ne  man(]uait  pas  de  voix  pour  l'approuver,  et  plus  d'un 
placard  public  appelait  le  petit-fils  de  l'Africain  à  penser 
au  pauvre  peuple  et  à  la  délivrance  de  l'Italie. 


IV.  —  Gracchus  tribun. 

Le  lo  décembre  620  (134),  Gracchus  fut  investi  du  tribu- 
nat  du  peuple.  Les  conséquences  terribles  du  mauvais  sys- 
tème de  gouvernement,  la  décadence  politique,  militaire,  éco- 
nomique et  morale  des  citoyens  se  montraient  alors  ouverte- 
ment à  tous  les  yeux.  Des  deux  consuls  de  l'année,  l'un  com- 
battait sans  succès  en  Sicile  contre  les  esclaves  révoltés,  et 
l'autre,  Scipion  Emilien,  employa  des  mois  non  à  vaincre, 
mais  à  écraser  une  petite  ville  espagnole.  Si  Gracchus  avait 
encore  besoin  d'un  motif  spécial  pour  mettre  sa  résolution  à 
exécution,  il  le  trouva  dans  un  état  de  choses  qui  remplissait 
l'âme  de  tout  patriote  d'une  incroyable  anxiété.  Son  beau- 
père  lui  promit  son  aide  par  le  conseil  et  par  l'action;  il  pou- 
vait compter  sur  l'appui  du  juriste  Scœvola  qui  venait  d'être 
élu  consul  pour  l'année  621  (133).  Aussi  Gracchus,  dès  qu'il 
entra  en  charge,  proposa  la  présentation  d'une  loi  agraire 
qui,  sous  certains  rapports,  n'était  autre  chose  que  le  renou- 
vellement de  la  loi  Licinio-Sextienne  de  387.  Par  cette  loi, 
les  terres  domaniales,  qui  étaient  occupées  sans  redevance 
par  les  possesseurs  qui  en  jouissaient  (celles  qui  étaient  louées 
à  bail,  telles  que  le  territoire  de  Capoue,  étaient  en  dehors 


(le  la  luij  (Jc\  aient  elre  reprises  pour  le  compte  de  l'Etat; 
mais,  avec  la  restriction  cjue  chaqtie  occupant  se  réserverait 
500  jugera,  et  pour  chaque  fils  250  (jusqu'à  concurrence  de 
1,000  jugera  en  tout),  en  possession  permanente  et  garantie, 
et  aurait  droit  de  demander  une  compensation  en  terres 
jus(|u'à  cette  mesure. 

(  )n  accordait,  à  ce  (^u'il  semble,  une  indenmité  pour  toute-^ 
les  améliorations  exécutées  par  les  anciens  possesseurs,  telles 
([ue  constructions  et  plantations.  La  terre  domaniale  ain>i 
repri.se  devait  être  allrihuée  en  paiiie  aux  citoyens,  en  partie 
aux  alliés  italiens,  non  comme  propriété  libre,  mais  comme 
terrain  inaliénable  et  héréditaire,  dont  les  concessionnaires 
s'engageaient  à  exploiter  les  terres  pour  l'agriculture  et  à 
payer  une  rente  modérée  à  l'Iùat.  In  collège  de  trois  hoiu- 
mes,  qui  étaient  considérés  comme  des  magistrats  perma- 
nents de  l'h'tat.  et  (|ui  étaient  élus  annuellement  par  l'as- 
semblée du  i)euple,  avait  pour  mission  la  confiscation  et  la 
distribution;  à  ce>  f(jnctions  se  jcjignit  bientôt  celle  plus 
inii)ortante  et  plus  difficile  de  décider,  i>ar  \  oie  légale,  ce 
(jui  était  domaine  public  et  propriété  jjarticulière.  Ka  distri- 
bution devait  être  contiiuie  et  comprendre  tous  ceux  qui  en 
auraient  l>esoin.  it  nous  devons,  par  suite,  présiuner  (jue, 
lors(jue  les  domaines  d'Italie  (|ui  étaient  très  étendus  et  dif- 
ficiles à  administrer  auraient  été  distribués,  on  avait  en  vue 
d'autres  mesures  telles  (|ue,  par  exemple,  le  paiement  à  des 
commissaires  de  partage  d'une  somme  fixe  du  trésor  public, 
pour  acheter  des  terres  en  Italie  et  les  distribuer.  Les  nou- 
\  elles  dispositions  de  la  loi  Sempronia,  comparée  avec  la  loi 
Licinio-Sextiemie,  étaient,  d'abord,  la  clause  en  faveur  des 
possesseurs  héréditaires;  secondement,  la  location  et  la  pos- 
session inaliénable  proposée  pour  les  nouveaux  lots;  tn)i- 
sièmement  et  particulièrement,  la  Ct)mmission  executive  ]>er- 
manente  (U»nt  l'absence  dans  l'ancienne  loi  avait  été  la  prin- 
cipale rai.son  qui  l'avait  rendue  sans  application  prati(jue. 


—    52    — 


V.  —  Contre  la  grande  propriété. 

On  déclarait  ainsi  la  guerre  aux  grands  propriétaires  qui, 
alors,  comme  trois  cents  ans  auparavant,  trouvèrent  des  orga- 
nes dans  le  Sénat,  et  une  fois  encore,  après  un  long  inter- 
valle, un  magistrat  isolé  se  trouva  en  opposition  violente 
avec  le  gouvernement  aristocratique.  Le  Sénat  prit  le  moyen 
usité  et  raisonnable  en  pareil  cas,  celui  de  paralyser  les  dé- 
marches des  magistrats  l'un  par  l'autre.  Un  collègue  de 
Gracchus,  Marcus  Octavius,  homme  résolu  et  sérieusement 
persuadé  du  caractère  pernicieux  do  la  loi  domaniale  pro- 
posée, interposa  son  veto,  au  moment  où  elle  était  mise  aux 
voix:  par  là,  constitutionnellement,  la  proposition  était  reje- 
tée. Gracchus,  à  son  tour,  suspendit  les  affaires  d'Etat  et 
l'administration  de  la  justice  et  plaça  son  sceau  sur  la  caisse 
publique.  Le  gouvernement  n'y  fit  pas  objection  :  cette  me- 
sure était  gênante,  mais  l'année  allait  finir.  Gracchus,  fort 
perplexe.,  mit  une  seconde  fois  sa  proposition  aux  voix. 
Octavius  renouvela  naturellement  son  opposition,  et,  à  la 
prière  suppliante  de  son  collègue  qui  avait  été  jusque-là  son 
ami  et  qui  lui  demandait  de  ne  pas  mettre  obstacle  au  salut 
de  l'Italie,  il  pouvait  répondre  que,  sur  cette  question  même 
le  moyen  de  sauver  l'Italie,  les  opinions  différaient.  Le  Sénat 
voulut  encore  essayer  d'ouvrir  à  Gracchus  une  retraite  hono- 
rable :  deux  consulaires  lui  proposèrent  de  discuter  la  ma- 
tière plus  au  long  dans  le  Sénat,  et  le  tribun  saisit  avec  em- 
pressement cette  ouverture.  Il  chercha  à  organiser  le  plan 
comme  si  c'était  le  vSénat  ([ui  distribuait  la  terre  publi(]ue  ; 
mais  cela  n  était  nullement  impliqué  par  la  proposition,  et  le 
Sénat  n'était  nullement  disposé  à  céder;  les  discussions  se 
terminèrent  sans  résultat.  Les  moyens  constitutionnels  étaient 
épuisés.  Autrefois,  dans  de  pareilles  circonstances,  certains 
hommes  avaient  consenti  à  laisser  sommeiller  pour  un  temp.^ 
leurs  ])roiets,  et  à  les  reprendre  successivement  chaque  année, 


—  33  — 

jusqu'à  ce  que  les  circonstances  se  montrassent  plus  favora- 
bles. Maintenant,  un  y  allait  plus  vigoureusement.  Gracchu^ 
semblait  arrivé  au  point  où  il  lui  fallait  ou  bien  renoncer  com- 
plètement à  son  i)lan,  ou  commencer  une  révolution  :  il  choi- 
sit ce  dernier  parti  ;  lorsqu'il  ])arut  devant  les  citoyens,  il 
déclara  qu'il  fallait  cju'Octavius  ou  lui  se  retirassent  du  col- 
lège des  tribuns,  et  il  essaya  de  persuader  à  Octavius  de 
faire  décider,  jcir  un  vote  des  citoyen^,  lequel  dos  deux  le 
peuple  voulait  destituer.  Une  déposition  était,  selon  le  droit 
constitutionnel  des  Romains,  une  impossibilité.  Octavius 
refusa  naturellement  de  violer  la  loi  en  se  déshonorant. 
Alors,  (iracclius  rompit  toute  relation  avec  son  collègue  et 
se  présenta  devant  la  nuiltitude  rassemblée  en  lui  demandant 
si  un  tribun  (jui  s'opposait  à  la  volonté  du  peuple  ne  devait 
pas  être  destitué  de  sa  charge.  L'assemblée  du  peuple,  habi- 
tuée à  accéder  à  toutes  les  propositions  cjui  lui  étaient  pré- 
sentées, et  composée  en  majeure  partie  du  prolétariat  agri- 
cole qui  avait  émigré  de  la  c:impagne.  et  qui  était  personnel- 
lement intéressé  au  vote  de  la  loi.  donna  une  réponse  presque 
unanimement  favorable.  Marcus  Octavius  fut,  sur  l'ordre  de 
(iracchus.  enlevé  par  le^  licteur^  <le  la  tribune,  et  alors,  au 
nnlieu  de  la  jn'c  universelle,  la  lui  nyrairc  fut  votée,  et  on 
nomma  la  Commission  de  partage.  Les  votes  tombèrent  sur 
l'auteur  de  la  loi,  sur  son  frère  Caïus  (jui  n'avait  que  vingt 
ans,  et  sur  son  ])eau-frère,  .\i)i)ius  Claudius.  l'n  semblable 
choi.x  de  famille  augmenta  l'indignation  de  l'aristocratie. 
Ouand  la  Commission  s'adressa,  selon  la  coutume,  au  Sénat 
pour  obtenir  l'argent  nécessaire  à  son  installation  et  au  paie- 
ment de  ses  appointements,  les  frais  d'installation  furent 
refusés,  et  on  leur  alb  ua  24  as  (i  fr.  ^5)  par  jour.  La  divi- 
sion augmentant  clia(jue  jour  et  devctiant  plus  haineuse  et 
plus  personnelle,  la  tàcb.e  difficile  et  cni!)rouilléc  de  circons- 
crire, de  confisquer  et  de  distribuer  le;  domaines  créait  des 
ferments  de  h.ainc  dans  toutes  les  coninumauté-^  et  même 
dans  les  viljcs  italiques  alliées,  (^[on1m«^î)). 


-  54  - 


VI.  _  Caractère  de  la  constitution 
de  Caïus  Gracchus. 

Kn  fait,  si  Caïus  Gracchus,  comme  ses  paroles  et  surtout 

ses  actes  le  prouvaient,  visait  au  rem^ersement  du  gouverne- 
ment du  Sénat,  quelle  organisation  pouvait  être  possible, 
après  le  renversement  du  gouvernement  aristocratique,  dans 
une  république  qui  avait  déposé  les  Assemblées  collectives 
et  ne  reconnaissait  pas  le  parlementarisme  ? 

Caïus  Gracchus  était  un  homme  d'Etat,  et  quoique  nous 
ne  connaissions  pas  la  forme  f[ue  ce  grand  homme  voulait 
donner  à  son  avenir,  il  savait  sans  doute  ce  qu'il  faisait. 
]\Iais,  tandis  qu'il  est  difficile,  dit  ^lommsen,  de  ne  pas 
croire  à  son  intention  d'usurper  le  pouvoir  monarchique, 
ceux  (|ui  regiirdent  de  ])rès  rcnsem1)lc  des  circonstances  lui 
en  feront  difficilement  un  crime,  l  ne  monarchie  absolue  est 
un  grand  malheur  pour  une  nation,  mais  c'est  un  moins 
grand  malheur  qu'une  oligarchie  absolue  ;  et  l'histoire  ne 
peut  condamner  un  homme  qui  donne  à  une  nation  une 
moindre  souffrance  pour  une  pire,  surtout  lorsque  cet  homme 
a  une  nature  aussi  sérieuse  et  éloignée  du  vulgaire  que  celle 
de  Caïus  Gracchus. 

(  )n  ne  doit  pas  néanmoins  oublier  que  toute  sa  législation 
est  pénétrée  de  la  façon  la  plus  pernicieuse  de  tendances  con- 
traires, en  sorte  que,  d'une  part,  elle  visait  au  bien  public, 
et  de  l'autre  elle  servait  les  vues  personnelles  et,  en  fait,  les 
vues  de  vengeance  de  son  auteur.  Gracchus  essaya  sérieuse- 
ment de  trouver  un  remède  aux  maux  sociaux  et  d'arrêter 
l'extension  du  paupérisme;  cependant,  il  suscita  en  même 
temps  un  prolétariat  de  la  rue  par  des  distributions  de  blé, 
qui  devaient  être  et  devinrent  en  fait  une  prime  à  la  popu- 
lace i)aresseuse  et  affamée  de  la  ville.  Gracchus  censura  dans 


-  55  - 

les  (cniics  les  ]>lus  amers  la  vénalité  du  î^énat.  et  traita  en 
particulier  avec  une  sévérité  implacable  et  juste  le  traité 
scandaleux  (jue  Manius  .\(iuilius  avait  fait  avec  les  provin- 
ces d'Asie-Mineure;  cependant  ce  fut  par  les  efforts  du 
même  homme  que  la  ])opulacc  souveraine  de  la  capitale  fui 
nourrie  au  retour  de  son  office  gouvernemental  par  l'en- 
semhle  des  sujets.  (Iracclius  désapprouvait  ouvertement  la 
si)oliation  honteuse  des  i)ro\  inccs,  et  non  seulement  il  dirij^ci 
(\c>  ])r)ursuites  salutairc-s  dans  des  cas  ])articuliers.  mais  il  fil 
abolir  les  cours  sénatoriales  manifestement  insuffisantes  con- 
tre lesciuelles  Scipion  h'milien  lui-même  avait  usé  toute  son 
iniluence.  ])our  faire  punir  les  criminels. 

Cepenrlant.  dans  le  même  temps,  en  instituant  des  cour.> 
composées  de  marchand>.  il  li\ra  les  j)rovinciaux  ])ieds  et 
poings  liés  au  parti  des  intérêts  matériels,  et  par  suite  à  un 
despotisme  encore  moins  scrupuleux  (|ue  celui  de  l'aristo- 
cratie; il  introduisit  en  Asie  une  taxation,  en  comi)araison 
de  la(|uelle  le  mode  de  taxation  établi  sur  le  modèle  cartha 
ginois  en  .^icile  jxiuvait  passer  pour  doux  et  humain.  Ce 
furent  deux  mesures  auxciuelles  il  fut  amené  par  le  !)esoiii 
(|u'il  a\ait  du  parti  des  gens  d'argent,  et  d'autre  part,  par  la 
nécessité  d'entretenir  les  distributions  de  grains  et  les  autres 
fardeaux  (pi'il  a\ait  imposés  aux  tînances  de  Tlùat.  Oracchus 
désirait  sans  doute  une  administration  ferme  comme  le  ])rou- 
\ent  de  nombreuses  ordonnances  fort  judicieuses;  cependant, 
son  nouveau  système  de  gouvernement  rei)osc  sur  un  cercle 
toujours  croissant  <1  usurpations  (|ui  ne  furent  légalisées  que 
pour  la  forme;  il  mit  en  plein  désordre  le  système  judi- 
ciaire (jue  tout  l'.tat  bien  ordonné  aurait  essaye  de  placer, 
sinon  au-dessus,  du  moin^  à  l'écart  des  partis. 

Certainement  le  blâme  <le  ces  tendances  opposées  dans 
Caïus  (iracchus  tombe  en  grande  partie  plus  sur  la  situation 
(|ue  Mir  1  homme.  Sur  les  confins  de  la  tyrannie,  il  rencontra 
le  fatal  dilemme  moral  et  p(»liti<|ue.  par  lequel  un  homme  a 
à  se  maintemr.  pourrions-nous  dire,  connue  un  capitaine  de 


?()  — 

brigands,  cl  craulrc  pari,  à  gouverner  rJûat  comme  son  pre- 
mier citoyen,  dilemme  auquel  Périclès,  César  et  Napoléon 
ont  eu  aussi  à  faire  de  dangereux  sacrifices.  ]\Tais  la  conduite 
de  Caïus  Graccluis  ne  s'explique  pas  tout  entière  par  cette 
nécessité;  avec  ce  sentiment  bridait  dans  son  âme  une  pas- 
sion violente,  ce  désir  de  la  vengeance  qui,  prévoyant  sa  pro- 
pre destruction,  se  licâte  de  mettre  le  feu  à  la  maison  de  son 
ennemi.  11  a  ex[)rimé  lui-même  ce  qu'il  pensail  de  l'institution 
des  jurés  et  de  semblables  mesures  destinées  à  diviser  l'aris- 
tocratie ;  il  les  appelait  des  glaives,  jetés  par  lui  sur  le 
forum,  pour  que  les  citoyens,  c'est-à-dire  les  no1)les,  s'en 
servissent  les  uns  contre  les  autres.  C'était  une  mauvaise 
politique;  non  seulement  la  révolution  de  cent  ans  qui  date 
de  lui,  si  elle  est  Tœuvre  d'un  seul  homme,  est  l'œuvre  de 
Caïus  Gracchus,  mais  il  a  été  le  véritable  fondateur  de  ce 
terrible  prolétariat  civique,  flatté  et  payé  par  les  classes  supé- 
rieures, qui,  par  son  agrégation  dans  la  capitale,  consé- 
quence nécessaire  des  distributions  de  blé,  fut  à  la  fois  com- 
plètement démoralisé  et  enlevé  au  sentiment  de  sa  puissance 
et  qui,  avec  des  prétentions  quelquefois  stupides,  quelquefois 
lâches,  et  ses  grands  mots  de  souveraineté  du  peuple,  pesa 
comme  une  montagne  sur  la  république  romaine  pendant  cinq 
cents  ans,  et  ne  périt  qu'avec  elle.  (Td.) 

On  connaît  la  fin  tragique  des  deux  Gracques  qui  avaient 
déclaré  la  guerre  à  l'aristocratie  et  à  la  grande  propriété.  Ils 
furent  lâchement  assassinés,  le  premier  en  133  av.  T--Ch.,  et 
l'autre  en  121. 


VII.  —  Insurrection  d'esclaves  en  Italie. 

En  Italie,  133  avant  J.-Ch.,  des  scènes  de  désordre,  consé- 
quences immédiates  de  la  guerre  d'Hannibal,  semblèrent  se 
renouveler;  les  Romains  furent  à  la  fois  o1)]igés  de  saisir 
et  d'exécuter  dans  la  capitale  150  esclave^-,  à  MinturncM  J50, 


à  Sinuc>sa  jusqu'à  4,000.  L'état  fies  provinces  était  encore 
plus  mauvais.  Au  grand  marché  de  Délos  et  dans  les  mines 
d'argent  de  rAtti(|ue.  les  esclaves  révoltés  durent,  vers  la 
même  éi)0(iue,  être  réduits  par  la  force  des  armes.  La  guerre 
contre  Caristonicos  et  ses  «  habitants  du  soleil  »  dans  l'Asie- 
Mineure,  était  en  somme  une  guerre  des  propriétaires  contre 
les  esclaves  révoltés.  Mais  une  chose  pire  encore,  c'était  l:i 
conJ-ilion  de  la  Sicile,  la  terre  pri\ilégiée  dc>  plantations. 


VIII.      Le  caractère  général  de  la  révolted'esclaves. 

l\lle  est  lerrihle.  mais  elle  est  aveugle,  privée  d'une  idée 
directrice,  d'un  idéal.  L'esclave  ne  cherche  pas  à  émrjicii)er 
se.^  pareils,  mais  à  se  venger.  C'est  la  réaction  physique  d'une 
héie  traquée  dont  la  souffrance  est  devenue  intolérable. 

Dans  son  ensemljle.  écrit  Ch.  Letourneau,  dans  VErolitticn 
de  rilsclaz'aijc.  la  situation  faite  à  l'esclave  par  la  Rome  impé- 
riale fut  atroce.  Elle  ne  pouvait  man(iuer  d'avilir  le  carac- 
tère de  cette  immense  population  servile.  11  est  donc  à  croire 
que  les  auteurs  comiciues  latins  n'exagèrent  pas  trop,  alors 
cjue,  mettant  les  esclaves  sur  la  scène,  ils  nous  les  montrent 
rampants,  vicieux,  gloutons,  pleins  d'astuce,  enclins  au  V()l, 
parjures,  menteurs,  insensibles  au  mépris  et  aux  coups. 

Ce  qui  est  plus  curieux  et  prouve  combien  le  sens  moral 
dépend  étroitement  des  conditions  générales  de  rexistcncc, 
c'est  que  les  esclaves,  tout  en  subissant  l'esclavage  le  plus  dur, 
n'avaient  même  pas  l'idée  fju'il  fût  possible  d'abolir  l'institu- 
tion. Les  révoltes  serviles  ne  maïuiuèrent  pas  à  Rome;  cer- 
taines d'entre  elles  furent  terribles;  mais  le  but  des  insur- 
gés était  ordinaircmennt  non  de  conquérir  simplement  la 
liberté,  mais  bien  de  devenir  maîtres  à  leur  tour  et  d'asservir 
leurs  anciens  maîtres.  Durant  la  seconde  des  grande-  guerre^ 
rerviles,  que  la  dureté,  la  rapacité  sans  bornes  des  maîtres 

s'.'b-'i;     -1'       i?  1     fini,    !••••-    i'r      !•    rîi-'f    i!  <    îi     t.'vqIiç^    Atllê- 


—  38  — 

nion.  iront  pas  plus  (lu'lMinoiis.  ciicf  de  la  première,  l'idée 
d"abolir  l'esclavage.  Jv'un  el  l'autre  pillèrent  les  villes,  les 
villages,  les  châteaux,  puis  se  parèrent  ridiculement  des  insi- 
gnes royaux.  Le  pâtre  Atliénion  se  coiffa  d'un  diadème,  revê- 
tit une  robe  de  pourpre  et,  tenant  à  la  main  une  canne  d'ar- 
gent en  guise  de  sceptre,  il  marchait  en  triomphateur.  Le  pre- 
mier soin  d'Knnoiis  avait  été  de  se  faire  proclamer  roi.  Puis 
ses  compagnons  de  révolte  s'étaient  réunis  en  Assemblée  pu- 
bli(iue  et  avaient  condamné  à  mort  tous  les  hommes  libres, 
sauf  les  armuriers  qui  durent  travailler,  mais  enchaînés,  à 
fabriciner  des  armes  pour  leurs  maîtres  improvisés.  —  Ten- 
dant la  seconde  des  guerres  serviles  siciliennes,  Salvius,  émule 
et  compagnon  d'Athénion,  se  fit  aussi  couronner  roi  sous  le 
nom  de  Trvphon.  Puis,  ayant  pris  une  ville,  Triocale,  il  s'ins- 
talla dans  un  palais  et  institua  un  Conseil  qui  l'assistait  dans 
ses  audiences.  Quand  il  paraissait  en  public,  c'était  précédé 
de  licteurs,  avec  la  robe  prétexte  bordée  de  pourpre,  la  lati- 
clave  et  les  emblèmes  de  la  royauté. 

C'est  que,  pour  les  anciens,  l'esclavage  était  la  base  même 
des  sociétés.  —  Toujours  il  y  avait  eu  des  esclaves,  toujours 
il  y  en  aurait.  Que  l'institution  pût  disparaître  jamais,  c'était 
une  idée  qui  ne  venait  à  personne  ;  on  supportait  l'esclavage 
au  besoin,  sans  même  rêver  de  l'abolir  ;  on  y  tombait  avec 
une  étrange  résignation.  C'était  un  malheur  comme  un  autre. 
Quand  les  esclaves  essayaient  de  secouer  leur  joug,  c'était 
seulement  dans  l'espoir  de  le  rejeter  sur  d'autres  épaules.  Tls 
étaient  las  de  souffrir,  mais  dans  leur  cœur,  il  n'y  avait  pas 
plus  d'humanité  que  dans  celui  de  leurs  maîtres.  La  plupart 
des  esclaves,  en  réalité,  ne  songeaient  point  à  la  révolte.  Ils 
s'arrangeaient  le  moins  mal  possible  dans  la  dure  condition 
que  le  sort  leur  avait  faite,  en  s'ingéniant  à  l'adoucir  de  leur 
mieux  par  les  procédés  auxquels  ont  ordinairement  recours 
les  faibles  opprimés  :  la  ruse,  la  duplicité,  la  bassesse.  P)eau- 
cou])  en  arrivaient  à  ne  plus  même  désirer  la  liberté.  Dans  sa 
lutte  contre   Sylla,  Marins,  ayant  besoin  de  soldats,  essaya 


-  59  - 

vainciiKMii  de  soulever  les  esclaves  en  leur  promettant  la 
liberté  :  il  ne  fit  ain>i  (|ue  trois  recrues.  C'est  (juc,  pour  qui 
n'a  pas  le  caractère  exceptionnellement  trempé,  l'esclavage  du 
corps  finit  ])ar  déteindre  sur  l'esprit.  Comme  il  arrive  aux 
animaux  domestiques,  l'esclave  perd  le  goût  même  de  la 
liberté;  moyennant  une  certaine  somme  de  travail  (juil  trouve 
le  moyen  de  réduire  au  minimum,  il  est  assuré  du  vivre  et 
du  couvert,  jamais  le  souci  du  lendemain  ne  l'inciuiète  et  il 
])eut  dire,  comme  l'esclave  de  l'une  des  comédies  de  Tlaule  : 
u  Si  j'étais  libre,  je  vi\rai<  à  mes  riscjnes,  maintenant  je  \  is 
aux  tiens  ».  T.ien  plus,  un  certain  nombre  d'esclaves  non  seu- 
lement se  résignaient  comme  les  autres  à  la  servitude,  mais 
finissaient  par  avoir  le  culte  du  maître  et  au  bes(jin  se  sacri- 
fiaient pour  lui.  Durant  les  guerres  civiles  et  les  atroces  ])ros- 
crii)tions  de  Rome,  nombre  d'esclaves  se  dévouèrent  pour 
leurs  maitres  i)lus  volontiers  même  et  j)lus  souvent  que  les 
entants  i)our  leurs  pères.  La  clio.se  se  peut  encore  com])ren- 
dre,  (juand  il  s'agi-^^ait  de  maitres  paternels,  ayant,  en  fait. 
sui)primé  dans  leur  famille  tous  les  côtés  odieux  de  l'escla- 
vage; mais  il  arriva  même  à  des  maitres  durs  de  bénéficier, 
dans  les  mauvais  jours,  du  dévouement  de  leurs  esclaves: 
tel.  i»ar  exem]>le.  ce  Restion,  dont  parle  .\])i)ien,  (|ui  iul 
sau\é  i)ar  un  esclave  aucjuel  il  avait  tait  jadis  imprimer  des 
stigmates  sur  le  front.  —  l.'bistoire  vaut  la  i)eine  d'être  racon- 
tée. C'était  pendant  les  proscriptions  du  second  trimvirat  : 
Kolion.  tra(|ué,  dut  se  réfugier  dans  une  grotte,  où  l'alla 
rejoindre  et  servir  l'esclave  (|u'il  avait  autrefois  si  sévèrement 
l)Uni.  Tuis,  comme  la  retraite  de  Restion  allait  être  décou- 
verte, l'esilave.  ]>nnr  dérouter  les  sicaires.  se  jeta  sur  un 
passant,  le  premier  vciui,  le  tua  et  alla  porter  son  cadavre  à 
ceux  (|ui  poursuivaient  son  mailre,  déclarant  qu'il  s'était 
vengé  de  ce  maître  féroce  et  il  montrait  en  témoiginge  de 
sa  sincérité  les  stigmate»^  imprimé^  <ur  <on  front. 


—    ()0    — 


ciiAriTRi':  Il 

LA  Gl   LRRl^:  DES   PAYSANS 

1.  —  L'Oppression  féodale. 

I /oppression  féodale  qui  se  basait  sur  la  ruine  de  l'indé- 
pendance paysanne  et  de  la  propriété  communale  provoquait 
un  peu  partout  de  terribles  révoltes  paysannes,  surtout  en 
Angleterre,  en  France  («  Les  Jacqueries  »)  et  en  Allemagne. 

Mais  c'est  dans  ce  dernier  pays  que  le  soulèvement  paysan 
prend  un  caractère  particulièrement  inquiétant  pour  l'ordre 
existant.  11  y  revêt,  pendant  la  Réforme  luthérienne,  une 
forme  religieuse,  qui  le  fait  considérer,  par  le  grand  histo- 
rien catholique  Janssen,  comme  un  chapitre  des  guerres  de 
religion.  C'est  une  erreur.  ]\Iême  les  historiens  bourgeois,  com- 
r.ie  Ranke,  Zimmermann  et  Lamprecht,  sont  obligés  d'en 
reconnaître  le  caractère  éminemment  social  et  économicjue.  La 
religion  n'était  qu'un  prétexte,  l'Evangile  une  arme  de  plus 
aux  mains  des  paysans  opprimés. 

Depuis  le  ix^  siècle,  la  grande  propriété  s'empare  peu  à  peu 
de  la  terre  paysanne  en  détruisant  les  formes  primitives  de 
la  possession  familiale.  L'Eglise  protège  d'abord  le  paysan, 
mais,  à  la  fin  du  moyen  âge,  elle  l'opprime  au  même  titre 
que  le  faisait  la  noblesse.  Le  régime  capitaliste  naissant,  en 
vidant  les  campagnes  des  éléments  les  plus  actifs,  aggrave  la 
situation  des  paysans,  écrasés  par  toutes  sortes  de  redevan- 
ces et  par  l'impôt.  L'importation  de  l'or  du  Pérou  et  du  Mexi- 
que, dont  les  mines  viennent  d'être  découvertes,  contribue 
à  renchérir  la  vie.  L'Etat  grandissant  a  besoin  d'argent  pour 
ses  armées.  Et  il  plonge  sa  main  dans  la  poche  du  paysan. 
La  noblesse  et  l'Eglise  en  prennent  pour  leur  vie  de  lu:vc  et 


—  01    — 


de  débauche.   Les  paysans  corvéables  et  laillables   à   merci 
finirent  par  perdre  patience.   Ils  se  soulevèrent. 

L'agitation  religieuse  et  mystique  demandant  le  retour  à 
l'Evangile  favorisa  le  mouvement.  Les  réformateurs  reli- 
gieux prêchèrent  les  idées  d'Egalité.  La  révolte  commen<;a 
quehjues  années  après  la  Réforme  (1517),  au  Sud  du 
Schwartzwald.  Les  paysans,  sous  la  direction  de  llans  Mul- 
1er,  cherchèrent  à  entrer  en  rapports  avec  les  prolétaires  des 
villes.  Le  programme  économique  des  paysans  contenait 
douze  articles.  A  côté  des  revendications  de  moindre  impor- 
tance (ra!)aisscment  du  taux  de  l'intérêt,  des  redevances  et 
la  réforme  de  la  justice),  les  paysans  révoltés  réclamèrent 
l'établissement  de  la  propriété  commune.  (Markgenossens- 
chaft.)  Cette  revendication  contraire  à  l'évolution  capitaliste 
a  fait  dire  à  Eerdiiia::!  î.:..  salle  ({ue  la  Révolte  des  paysans 
avait  un  caractère  ré.:c.:onnaire,  parce  qu'elle  signifiait  le 
re'our  nu  [)assé.  Les  paysans  demandèrent  le  retcjur  de^  bui^. 
des  pâturages  et  des  terres  aral)lcs  à  la  commune. 

I.c  servage  d«»it  être  aljoli,  car,  disaient  les  paysans,  Jcsus- 
LliriNt  avait  délivré  tous  les  hommes  par  son  sang.  Au  point 
de  vue  religieux,  les  paysans  demandèrent  l'élection  des  [urè- 
tres et  l'obligation  pour  ces  derniers  de  prêcher  le  vrai  Evan- 
gile. Des  excès  furent  commis  (1525).  L'ne  grande  partie  do 
r.Mleinagne  est  en  llammes.  Sur  plusieurs  points,  les  paysans 
sont  victorieux.  N'ombre  d'évêcjues  et  de  villes  furent  obligé-^ 
de  traiter  avec  les  révoltés  et  de  leur  faire  des  concessions. 

A  l:i  tête  du  mouvement .  se  trouva  Thomas  Miintzer  (né 
sers  (  I4<;<)  i.jc;,^).  un  i»rètre  rê\t»lte.  Il  eludia  la  théologie. 
de\  iiil  chapelain  d'un  cou\eiit  de  religieubcs  à  Halle. 
puis  prédicateur  à  /wickau.  Il  tut  partisan  (l'une  sorte  de 
panlhei-nie  mystique  el  se  prononija  pour  l.i  tolérance.  Les 
piiens  el  les  Turcs  sont  déclarés  par  lui  égaux  aux  chrétiens. 

Le  chef  de  la  Réforme.  .Martin  Luther  (148^^-1540)  avait 
à  choisir  entre  les  paysans  et  leurs  oppresseurs.  Il  opta  ix)ur 
ces  derniers  et  publia  le  (>  mai   152".  un  opuscule  L'outre  les 


—   62    — 

hordes  paysannes  d'assiissins  et  de  pillards,  eu  donnant  le 
conseil  que  vt)ici  aux  princes  :  u  Que  celui  qui  peut  enfoncer 
l'épée,  frappe,  étouffe.  Si  lu  en  meurs,  tu  ne  trouveras  jamais 
une  mort  plus  bienheureuse  !  »  Les  princes  allemands  accou- 
rurent, et  la  révolte  fut  étouffée  d'une  manière  atroce.  Les 
conséquences  se  firent  sentir  terribles  pour  toute  la  paysan- 
nerie allemande.  L'oppression  fut  plus  forte  que  jamais.  Le 
servage  fut  généralement  maintenu  jusqu'à  l'époque  où  le 
capitalisme  triomphant,  vers  le  milieu  du  xix^  siècle,  a  trouvé 
plus  profitable  de  le  remplacer  par  le  salariat. 


■rTîOTsii:MK     l'Ai;  III. 


LA   REVOLUTION    DE   1789 


ao 

^       -= 

00        '3 


V        0 


••       ~3 


—  ()5 


eiiAriTKi-  i'ki-:.\iii':R 
UNl^    (,U.\M)K    DATK 

I.  —    La   Republique  impossible. 

La  Révolution  de  i/Sc;  iiK-rilc  le  iKjin  de  grande  ({ue  lui 
accordent  amis  et  adversaires.  La  société  moderne  est  fille 
légitime  de  cette  Révolution,  (|ui  reste  objet  de  haine  ou  de 
dénigrement  pour  la  réaction  intégrale.  VMc  mit  au  i)ouvnir 
les  classes  moyennes,  sous  la  haute  direction  de  la  bour- 
geoisie industrielle.  c(jnimerciale  et  fmancière.  C'était  son 
rôle  histori(iue.  Mais  elle  ne  pouvait  le  remplir  (|u'en  s'iden- 
tifiant,  au  iiioin^  dans  ses  déclarations  verbales,  avec  le 
peuple.  La  classe  (ni\  rière  des  villes  se  battit  pour  les  autre*-. 
Mais,  déjà,  elle  commence  à  prendre  conscience  de  ses 
propres  inleret>.  .\(»u>.  Noyons  surgir,  dans  la  bat  aille,  un 
peuple  nouveau,  (jui  revendi(|ue  sa  part  du  butin  révolution- 
naire. Les  révolutions  ouvrières  ou  populaires  ultérieures 
se  rattachent.  logi(|Uement.  histori«|Uement.  à  la  grande  pé- 
riode révolutionnaire  de  i/^^)-iJi)^. 

.\u  point  de  vue  du  fond,  dit  M.  (\.  i)e\iile.  au  point  de  vue 
économi([ue.  le^  lu^mmes  de  la  Révolution  avaient  à  trans- 
former les  rapports  sociaux  et  à  les  adapter  au.\  nécessités 
économi«|ues  de  leur  épo(|ue.  Ils  ont  accompli  de  telle  sorte 
la  tâche  ijui  leur  incombait  (|ue.  par  la  fi»rce  des  choses  cl 
malgré  la  puissance  des  volontés  hostiles  à  leur  u'uvre.  ccl)e-ci 
est  restée  ('eboiil. 

Au  j)oint  de  vue  de  l:i  forme,  au  point  de  \  ue  poiiiu|nc. 
I  edifiie  de  1  i  lv.\ .  iltii  i.  m  n*  i  I.  IV  rn  11  ^njiclitô  ilc  sa  base  éco- 

1  .  ,\ 


-  66  - 

n()nii(|uc:  et  le  ()  thermidor  ftit  le  point  de  départ  de  la  réac- 
tion c|iti  devait,  pour  de  longues  années,  aboutir  à  la  chute 
(le  la  Rcpttbli([ue.  l'n  aussi  complet  recul  était-il  de  toute 
fai^on  inévitable  ?  Je  ne  le  pense  pas.  Car,  si  le  fond  écono- 
mique sert  de  base  atix  phénomènes  politiques  comme  aux 
autres  phénomènes  sociaux,  il  n'implique  pas  fatalement  la 
forme  sous  laquelle  ces  phénomènes  se  produisent.  Les  fau- 
tes, en  effet,  sont  fréquentes  sans  être  obligatoires  ;  parce 
(|u'il  est  possible  de  trouver  ce  qui  les  a  déterminées,  il  ne 
s'ensuit  pas  toujours  qu'elles  dussent  être  forcément  com- 
mises, et,  qtiand  elles  l'ont  été,  il  est  bon  de  les  signaler  pour 
essayer  d'en  éviter  le  renouvellement.  Sans  dotite,  tme  orga- 
nisation politique  dépassant  les  besoins  de  la  bourgeoisie 
n'était  pas  visible  il  y  a  un  siècle  et  tout  ce  qui,  élaboré  sous 
rinii)ulsion  des  prolétaires  parisiens,  maîtres  un  instant  dti 
mouvement,  allait  au  delà  de  ces  besoins,  était  condamné  à 
disparaître.  11  n'était  ati  pouvoir  de  personne  de  faire  vivre, 
après  la  Révolution,  une  République  qui  fût  réellement  la 
ciiose  de  tous;  en  particulier,  l'extrême  divergence  qu'il  y 
aurait  eti  entre  l'état  arriéré  de  l'Europe  et  une  République 
française  véritablement  démocratique  n'aurait  pas  permis  à 
celle-ci  de  durer.  Mais  la  forme  républicaine  aurait  peut-être 
pti  persister;  or,  à  cette  époque,  comme  à  n'importe  quelle 
autre,  il  y  avait,  tout  au  moins  pour  l'avenir,  un  avantage 
immense  au  maintien  de  la  République,  quoique  celle-ci  eût 
eu  nécessairement  alors  à  abriter  l'évolution  grandissante  du 
capitalisme.  Le  scepticisme  et  l'ironie  de  certains  sur  la 
valeur  comparée  de  la  forme  monarchique  et  de  la  forme 
républicaine  sont  un  indice  de  myopie  politique,  lorsqu'ils  ne 
constituent  pas  des  paravents  commodes  pour  dissimuler,  en 
République,  d'inavouables  compromissions,  en  monarchie,  la 
supériorité,  pénible,  semble-t-il,  à  avouer,  de  camarades  voi- 
sions.  —  (G.  Di'N'iMj-;.  llicrinidor  et  Directoire.) 

M.   DeVille  cherche  à  résoudre  un  problème  insoluble   :  si 
la   première    République   pouvait    durer   et   vivre.    Sa   chute 


^>7  - 


(icinuiUrc  clairenitiU  c^uc  Venscnible  des  conditions  lui  était 
défavorable.  La  bourgeoisie  des  villes  et  des  campagnes  pou- 
vait s'en  passer.  Et  la  classe  ouvrière,  à  elle  seule,  était  en- 
core troj)  faible  pour  la  faire  vivre  à  son  seul  et  unique 
profit. 


II.       La  justification  et  l'explication  de  la  Terreur. 

Dans  la  Révolution,  le  bourgeois  arrive  ne  voit  que  le 
côté   (.   pathologique   •>,  la  terreur. 

Pourtant,  le  recours  à  la  Terreur  trouva  son  explication. 
ain>i  (jue  l'explique  avec  raison  M.  Deville,  dans  la  situation 
de  la  France  menacée  à  l'intérieur,  menacée  à  l'extérieur, 
ayant  de  tous  les  côtés  à  la  fois  à  faire  face  aux  plus  graves 
périls.  Au  dedans,  au  dehors,  les  royalistes,  criminellement 
alliés  à  l'étranger  hostile,  étaient  acharnés  à  sa  perte:  la 
France  républicaine  ne  pouvait  vivre  qu'en  frappant  leurs 
chefs,  qu'en  retenant  par  la  crainte  ceux  qui  avaient  des 
velléités  de  devenir  leurs  complices  :  elle  ne  i)ouvait  vivre 
(ju'en  supprimant  ceux  cjui  s'efforçaient  de  la  tuer.  \\i  la 
Terreur  (|ui  n'aurait  eu  aucune  excuse  si  le  gouvernemeiU 
révolutionnaire  avait  disposé  d'autres  moyens  de  maitriser 
les  forces  déchaînées  contre  lui.  la  Terreur  est  justifiée  tant 
(jue.  dans  ses  applications,  elle  n'a  été  qu'un  fait  de  légitime 
défense  indéniable,  le  fait  de  légitime  défense  étant  le  seul 
(jui  puisse  autoriser  à  donner  la  mort  à  un  être  humain. 

nu()i(|u'il  en  soit,  en  dehors  des  chefs  royalistes  ouverte- 
nuiil  rebelles  ou  conspirateurs,  (jue.  sous  peine  d'efFondre- 
mcnt,  il  fallait  abattre  sans  faiblesse,  en  dehors  des  <M*<'t*i/- 
tions  sommaires  auxquelles  en  aucun  tetnps  on  ne  iloit  jamais 
f*ousser.  bien  au  contraire,  mais  (ju'il  n'était  absolument  pas 
l)ossible  dempèchcr,  le  régime  de  la  Terreur  ne  saurait  se 
justifier  à  aucun  titre,  et  il  a  été,  pour  le  succès  final,  la  pire 


—  68  — 

des  fautes.  D'a1)ord,  par  son  exagération,  frappant  les  petits 
comme  les  grands,  ne  distinguant  pas  entre  les  puérilités  d'ad- 
versaires platoniques  et  la  rébellion  la  plus  caractérisée,  il  a 
l)réparé  une  réaction  :  les  excès  dans  un  sens  provoquant  tou- 
jours un  mouvement  en  sens  opposé.  D'autre  part,  dressée 
contre  les  partisans  mêmes  de  la  Révolution,  calomnieu- 
sement  et  maladroitement  assimilés  aux  conspirateurs,  la 
guillotine  diminuait  le  parti  républicain  plus  encore  par  la 
qualité  de  ceux  qu'elle  supprimait  que  par  la  quantité.  Ainsi, 
devenue  en  même  temps  une  menace  pour  tout  le  monde, 
elle  rendit  tout  le  monde  hostile  à  ceux  qui  faisaient  alors 
d'elle  un  instrument  de  règne  et  opéra  contre  eux  la  concen- 
tration de  tous  ceux  qui,  sans  distinction  de  partis,  tenaient 
simplement  à  vivre.  C'est  l'instinct  de  la  conservation  qui  a 
j^réparé  Thermidor,  instinct  déguisé  sous  des  prétextes  divers 
jugés  plus  avouables. 


III.  —  La  leçon  de  la  Terreur. 

La  leçon  qui  se  dégage  de  ces  événements  est  double.  11 
faut  d'abord  —  surtout  en  temps  de  révolution  —  soigneuse- 
ment éviter  d'inquiéter  la  masse  de  la  population.  S'il  est 
absolument  nécessaire  de  recourir  à  la  rigueur  légale  contre 
certaines  oppositions  dangereuses  et  irréductibles,  on  doit 
agir  de  telle  sorte  que  l'opération  apparaisse  clairement  à 
tous  comme  une  exception  rassurante  pour  l'immense  ma- 
jorité tranquille.  Ces  événements  nous  apprennent,  en  outre, 
t[ue  les  divisions  d'un  parti  ne  profitent  qu'à  ses  adversaires. 
Dans  tout  parti,  il  y  aura  toujours  des  nuances,  il  y  aura  tou- 
jours, si  uni  qu'on  soit  et  à  plus  forte  raison  si  on  l'est  peu, 
des  divergences  d'opinion,  quel  que  soit  le  motif  de  celles-ci; 
mais  l'intérêt  réel  de  chacun  et  de  tous  exige  qu'on  s'efforce 
d'atténuer   ces    divergences,    d'en   canaliser   les   effets   prati- 


-  (39  - 

ques,  au  lieu  de  les  accruitre  et  de  les  laisser  grossir  au  puiut 
de  ne  plus  pouxoir  les  endii^uer.  lui  outre,  ce  n'est  jamais  à 
la  violence  (|ue  les  diverses  fractions  d'un  parti,  correspon- 
(lant  aux  dilïérentes  nuances  inévitables,  doivent  entre  elles 
recourir  pour  assurer  le  triomi>he  de  leur  propre  manière  de 
\(.ir.  Même  au  iM)inl  de  vue  étroit  de  l'intérêt  bien  entendu 
de  chacune  d'elles,  il  vaudrait  nn'eux  jKiur  elles  se  résoudre 
.1  un  ('cliee  de  leur  idée  pailiculière  (|Ue  <le  voir  celle-ci  rem- 
porter par  une  élimination  violente  d'une  autre  fraction. 
H  (  M]  ne  fonde  ])oint  les  i^^ouvernements  avec  la  mort  »,  sui- 
vant le  mot  de  IJaudot  (lan<  ^cs  \'nfr<  lii.^fori.nirs  c//r  In  ('o)i~ 
rrntioi!  (p.  1 14). 

Si  on  comi)te  sur  la  \  iolence  pour  avenir  dans  un  même  parti 
raison  les  uns  des  autres,  tous,  exaltés  et  moclérés,  finissent 
])  ir  avoir  leur  tour  au  détriment  de  l'idée  commune,  et  cela 
('evienl  d'autant  plus  aisé  et  plus  rai)ide  (|ue  les  brèches  déjà 
faites  au  parti  ont  été  plus  nombreuses,  lue  fois  les  hommes 
d'initiative.  f|uelle  que  soit  leur  nuance,  disparus,  il  ne  reste 
qu'un  parti  décimé,  émietté,  épuisé,  sans  ressort  et,  par 
dessus  Inut,  sans  lumunes  aptes  à  le  tirer  de  son  inertie 
sont,  en  effet,  ceux-là  (jui,  étant  au  premier  plan,  ont  été 
supprimés  au  seul  bénéfice  de  l'enneiui  comnum.  Quand  en- 
suite il  faut  rennier  la  masse,  les  hommes  énergi(|ues  et  capa- 
bles, donnant  l'exemple  et  écoulés,  font  défaut,  l'impulsion 
mancpie  ou  est  insuffisante,  et  les  coups  d'ICtat  d'hommes 
disposant  déjà  de  forces  organisées  ont  chance  de  réussir. 
'Pelle  a  été  la  situation  du  parti  républicain  à  partir  de  Ther- 
midor avec,  à  la  lin,  la  réaction  politiijue  victorieuse  pour 
longtenifis.  ]\i  si  d'anciens  couvent ioimels  se  mirent  en  assez 
grand  nombre  à  la  remorque  de  cette  réaction,  c'est  que, 
retombés  à  leur  médio.  rite  par  la  dis[)arition  de  ces  mêmes 
grands  noms  (|ui  leur  avaient  servi  de  guides  et  les  avaient 
un  instant  haussés  au  niveau  des  événements,  ils  ne  firent  ni 
plus  ni  moins  (|ue  la  majorité  des  homme-;  et  allèrent  nu 
succès.    -  (Gabriel  Hia  ii.i.K,  //>i(/.) 


—  70  — 

Mais  ce  qui  inlcrcssc  tout  particulièrement  un  socialiste, 
ce  ne  sont  pas  les  péripéties  de  la  lutte  sanglante  de  la  Révo- 
lution —  le  côté  pathologique  —  mais  les  profondes  trans- 
formations économiques  et  sociales  provoquées  et  révélées  par 
elle.  Ce  qui  a  un  intérêt  durable,  c'est  aussi  le  réveil  du  peu- 
])le  ouvrier. 


IV.        Le  budget  d'un  maître  ouvrier  en  1785. 

On  a  décrit  avec  force  détails  la  situation  misérable  des 
paysans  avant  la  révolution.  On  connaît  moins  celle  des  ou- 
vriers des  villes.  Pourtant,  ils  ont  joué,  en  s'alliant  avec  la 
bourgeoisie,  un  rôle  décisif  à  toutes  les  grandes  journées 
révolutionnaires.  Nous  donnons  ci-dessous  un  tableau  des 
icvenus  et  des  dépenses  d'un  maître  ouvrier  en  1786. 

En  1786,  année  où  les  affaires  vont  tout  à  fait  mal,  les 
maîtres  ouvriers  publient  un  tableau  parallèle  de  leurs  dépen- 
ses et  de  leurs  recettes.  Ils  supposent  un  ménage  ayant  trois 
métiers  «  chargés  des  meilleurs  genres  »  d'étoffes,  dont  la 
femme  occupe  constamment  l'un,  le  mari  et  un  compagnon 
les  deux  autres,  avec  l'aide  d'un  seul  domestique  «  pour 
faire  les  dehors,  les  connettes  et  dévider.  »  Il  s'agit  de  vivre, 
de  nourrir  deux  enfants,  dont  un  en  nourrice,  d'entretenir 
le  domestique  et  de  payer  le  compagnon.  Déduction  faite 
des  52  dimanches,  de  17  fêtes  chômées  et  de  24  jours  em- 
ployés à  monter  les  pièces,  il  reste  272  jours  ouvrables  qui. 
à  raison  de  2  aunes  3/4  sur  chaque  métier,  ce  qui  «  sans 
contredit,  est  la  journée  d'un  bon  ouvrier  »,  produisent 
((  748  aunes  pour  chaque  métier  »,  et  rapportent  1.553  livres 
8   sous. 


Kn  regard  \oici  les  rlépc-nscs   : 

Tain  jxjiir  5  i>ersonnes  (le  père,  la  iiicre,  les  deux  enfants 
et  le  (loniestif|ue).  10  livres  à  2  sous  la 
livre    3<^'5  livres 

l'iie  bouteille  de  \  in  par  jour  a  8  sous.  .  14^)  1. 

Deux  livres  et  demie  de  viande  à  6  sous 
la    livre 

Sel.    pain,    huile,    fruits,    etr 

Lf»yer    de    rai)i)artenient .  . 

I  *.lanrliissa<îe    

Chauffafje    .  . 

lùilretien    des    hmi^    iiKiier-.. 

1  luile  à   brûler   à   4  lampes 

(ia^es  du  d(jmesti(jue 

(taises  de  la  nourrice 

Salaire   du   compagnon.  .  .  . 

Total 


273  1 

5  sous 

50 

1. 

T  {(\  1 

. 

S(^l 

(Kl 

1. 

Si  I 

.    12  ««n^ 

r)o 

1. 

45  1 

. 

S<) 

1. 

.U«» 

1.      1  s.  4d. 

I  r.v=^ 

1.    18  s.   4<1. 

D'après  d'Avenel,  la  livre,  de  1772  à  I7<X).  \alail  4  gr.  2J 
dardent  et  correspondait  à  o  fr.  95  de  notre  monnaie.  (His- 
toire économique  de  lu  propriété,  des  salaires,  des  denrées 
et  de  tous  les  prix  en  (jénéral  depuis  l'an  1200  jusqu'à  l'an 
i.'^x),  l'aris.  !mi)rimerie  Xationale,  18(^4.  pag^e  481.) 

La  livre  tournoi  contenait  20  sous  et  240  deniers. 

l'.ir  cniisé(|ueiit    : 

1.7,^5  1.  X  o  fr.  95:^  i.(»4.s  tr.  25.  ci 
18  s.  V  o  fr.  95=  o  fr.  85  environ,  o 
I  deniers  (le  dénier  e^t   le   i  '.'<>  du   snti^ 

Les   1.5,^3  livres  8  suU'n  (|ue  rapp»"!."» 
métiers    éjjalent 


'      ^"^  25 

0  85 

0  475 

'M  575 

Cîi  trois 

II" 

I)itTêrence  idelu  w 


-/  ^ 


—  7-i  — 

(.  \()il;'i.  conlimic  Al.  Lavissc,  un  (lélicil  de  200  livres.  Il 
faut  ajuulcr  les  dépenses  de  l'habillement;  de  ce  chef,  les 
ouvriers  ne  sont  pas  difficiles  :  un  habit  complet  pour 
l'homme  coûte  80  livres,  mais  comme  il  dure  huit  ans,  c'est 
seulement  10  livres  à  compter  par  an.  hji  raison  de  la  durée 
aussi,  la  veste  et  la  culotte  de  travail,  de  28  livres,  revien- 
nent par  an  à  7  livres  et  le  chapeau  de  6  livres  à  2  livres.  Le 
bonnet  2  livres,  la  chemise,  l'unique  chemise,  4  livres,  la 
paire  de  bas  et  le  mouchoir  de  poche  3  livres,  la  paire  de 
souliers  (1  li\-res  10  sous,  ne  font  ([u'un  an;  en  tout  34  li\  res 
10  sous  pour  l'habillement  de  l'homme.  La  femme  dépense 
un  peu  plus  :  45  livres  13  sous  4  deniers;  les  deux  enfants 
coûtent  ensemble  26  livres. 

((  Enfin  il  faut  compter  les  couches  de  la  mère,  les  jours 
])erdus,  l'entretien  du  mobilier  et  des  lits,  les  frais  de  bar- 
bier, le  tabac,  la  capitation,  les  six  jours  perdus  par  le  mari 
à  monter  la  garde,  quelques  autres  dépenses  pour  le  pliage  des 
étoffes,  etc.  On  arrive  ainsi  pour  l'année  à  2.039  livres  de  dé- 
pense contre  1.533  livres  de  recettes,  c'est-à-dire  un  déficit 
de  500  livres.  »  —  (Soit  500  >(  o  95  =  475  francs.) 


V.  —  A  qui  a  profité  la  Révolution? 

Toute  révolution  -est  un  déplacement  du  pouvoir  et  de  lu 
propriété.  La  Révolution  de  1789  a  mis  le  pouvoir  dans  les 
mains  de  la  bourgeoisie.  Mais  le  pouvoir  n'est  qu'un  moyen. 
Le  but  de  toute  classe  conquérant  le  ])ouvoir  est  de  s'empa- 
rer de  la  propriété,  de  s'enrichir,  d'augmenter  son  bien-être 
matériel  et  sa  considération  sociale. 

La  bourgeoisie  a  largement  profité  des  biens  du  clergé, 
déclarés  biens  nationaux.  On  aurait  pu  les  désigner  plus  exac- 
tement   :  biens  bourgeois. 

Les  enquêtes,  les  recherches  et  les  relevés  faits  ])ar  de  nom- 
Im-cux    savants,   tels   que   Ouillemant,    Loutsrhitckv   et    l'oris 


-  73  - 

Minzcs  (de  Russie I,  Legeay.  Frain;ois  Rouvière,  ne  lais- 
sent aucun  doute  sur  ce  fait  que  c'est  la  grande,  la  moyenne 
et  la  petite  bourgeoisie  qui  ont,  avant  tout,  et  plus  que  les 
paysans,  profité  des  biens  nationaux. 

Les  résultats  auxquels  sont  arrivés  ces  savants  sont  tous 
les  jours  confirmés  par  les  recherches  faites  dans  les  archives. 

1*11   voici  c|uelques  données  caractéristi(iut'<    : 

Parmi  les  acheteurs  urbains,  M.  Minzès  relève  constamment  la 
mention:  jup:e  de  paix,  néj^ociant.  mardiand  de  vin.  de  fer,  de  drap, 
de  l)(»i>,  Ixnicher.  député,  vannier,  maître  de  poste,  tailleur  d'habit 
Nivant  de  son  revenu,  arpenteur,  rentier,  notaire,  avocat,  aubergiste, 
garçon  d  ccurie,  perruquier,  argcnteur,  voiturier,  taillandier,  receveur 
du  district,  procureur  général  syndic,  membre  du  département  ou  du 
district,  cordier,  maçon,  mégissier.  entrepreneur  de  manufacture, 
banquier. 

El  qu'on  n'imagine  pa>  41K.  i.i  <ii\i^ii>n  ii<.>  iucii-  nu-  1:1  \(,nu- 
entrainàt  une  division  de  la  propriété;  le  même  acheteur  acquit 
souvent  de  très  nombreuses  parcelles.  Ainsi,  Girault,  Andrc-I.,ouîS, 
bourgeois  de  Versailles,  acheta  20  arpents  en  dix  parcelles;  Louis- 
Irançois  le  Pelletier,  bourgeois  de  Wrsailles,  acheta  33  arpents  en 
dix-sept  parcelles;  le  Cirand,  bourgeois  de  Versailles,  acheta  41  ar- 
pents en  vingt-trois  parcelles;  Philippe  Feuillet,  administrateur  du 
district,  acheta  175  arpents  en  63  enchères  différentes;  Mouzct,  no- 
taire à  Versailles,  acquit  en  jq  achats  713  arpents,  parmi  lesquels 
figuraient  trois  fermes  pour  s^^j;  Oberkampf,  entrepreneur  de  ma- 
nufactures, acquit  en  57  enchères  OJ5  arpents,  où  étaient  con-  -• 
deux  fermes,  représentant  546  arpents  et  47  parcelles  d'un  ar; 
Un  négcKiant  de  Wrsailles  acquit  en  3.»  parcelles  JS*  arpents,  y 
ctHupris  une  ferme  de  147;  Théodore  Maupin,  architecte,  acquit  en 
j8  parcelles  ^(n)  arpents,  y  compris  une   ferme  <le   l8y. 

Ainsi  le  plus  souvent,  au  moins  dans  cette  reKion.  il  ne  servait  à 
us   (|ue   les   lots    fussent    très    • 

at    de   la   bourgeoisie  qu'elle    :-,  ..  ,    v...     .^ 

domaines  qu'on  ne  livrait  que  sulnliviscs  à  l'adji;  •.  Dans  tout 

fcment  de  Seine-ct-Oise.  b  .nt  brutalement  éc.i- 

faut   se  souvenir  qu'i'»-.  i     '     ,.;.».  t 

!se  était  accumulée  à  Pari-, 
«li-   Paris  que  la  bo-  acheté  le  plu 

îl    i.vn1».-   .1,.   ..  ' 'Mitchisky   qm    <i.ni-    1    msho    et   parîic'.i 


—  74  — 

liOrcnuMit  dans  K-  Laomiais.  la  boui-gcoisie  acciiiii  de  -lo  à  4S  P*'iii"  lOO 
(le  la  terre  mise  en  vente;  le  reste  se  partagea  entre  les  cultiva- 
teur.s  proprement  dits  et  cette  petite  bourgeoisie  ou  «  artisanerie  » 
de  village,  qui  a  une  fonction  sociale  assez  mêlée;  le  cordonnier,  le 
tailleur  sont  en  même  temps  propriétaires  d'un  champ  qu'ils  culti- 
vent de  leurs  mains  après  avoir  coupé  le  drap  ou  le  cuir.  Lout- 
cliisky  a  étudié  avec  soin  les  associations  d'acheteurs  formées  par 
les  paysans  en  vue  d'acquérir  des  domaines  qu'un  seul  d'entre  eux 
n'aurait  pu  acheter.  Il  en  relève  un  assez  grand  nombre  dans  le 
nord  de  la  France,  dans  le  Pas-de-Calais,  la  Somme,  particulier 
renicnl  dans  l'Aisne.  Jvllos  étaient  composées  de  laboureurs,  de  ma- 
nouvriers,  d'artisans.  Elles  comptaient  20,  30.  40,  parfois  60  et  inn 
membres,  tout  un  village  s'associait  pour  ne  pas  lais-er  échapper 
une  belle  terre  longtemps  admirée  par  tous,  et  qu'un  bourgeois  <le 
la   ville   aurait   achetée  sans  cette  coalition  paysanne. 

]\Iais  qu'on  ne  s'3'  trompe  pas,  il  n'y  a  pas  là  une  ébauche  de  com- 
munisme, écrit  Jaurès,  une  association  en  vue  d'exploiter  le  do- 
maine ;  les  acquéreurs  le  morcelaient  ensuite  et  le  répartissaient  sui- 
vant les  ressources  de  chacun  d'eux,  et  plus  d'une  fois,  les  plus 
habiles,  les  plus  aisés  acquirent  peu  à  peu  la  majeure  partie  du 
domaine.  Et  qu'on  n'exagère  pas  non  plus  la  part  de  propriété  où 
les  paysans  purent  parvenir  ainsi,  ces  achats  par  association  ne  pa- 
raissent représenter  qu'une  très  faible  partie  des  opérations  sur  les 
biens  nationaux. 

Dans  l'ouest  aussi,  comme  le  .marque  le  livre  de  Legeay,  c'est  la 
bourgeoisie  des  villes  qui  eut  la  plus  grande  part  ;  les  achats  faits 
par  les  bourgeois  du  Mans  notamment  sont  considérables. 

M.  Guillemaut,  pour  le  Louhanais,  n'indique  pas  la  proportion 
des  achats  faits  par  les  bourgeois  et  par  les  cultivateurs  ;  il  est 
évident,  par  l'énumération  qu'il  en  fait,  que  beaucoup  de  bourgeois 
de  campagne  et  aussi  beaucoup  de  laboureurs,  c'est-à-dire  de  pro- 
priétaires de  terres  à  blé,  se  portèrent  acquéreurs  de  biens  natio- 
naux. 

(Jf.ax  Jairès.   Histoire  Socialiste,  t.  I  1789-1900,  p.  491-492.) 


La  conspiration  de  Babeuf  est  le  produit  de  la  désillusion 
et  des  misères  du  ])euple,  frustré  des  bénéfices  de  la  Révo- 
liition. 


-  73 


VI.        La  vie  de  Babeuf. 

r.al)cuf  (  Krançois-Xoël)  adopta  le  prénom  de  Camille  de 
1790  à  1794,  de  Gracchus  ensuite.  11  nacjuit  à  Saint-Quentin, 
le  23  novembre  1760.  Sa  famille  était  i)au\TC.  A  partir  de 
(|uatorze  ans.  il  fut  expéditionnaire  chez  un  géomètre,  puis 
c-mployé  cliez  divers  seigneurs.  .\  20  ans.  il  perdit  son  ])ére  : 
a  22  ans.  il  é^iousa  X'ictoirc  Lenglet.  femme  de  chambre 
rlu'/  nn  comte,  qui  fui  la  nohlc  et  fidèle  compagne  (\c 
toute  sa  vie.  Cette  «  femme  de  la  nature  »  était  peu  ins- 
truite. A  Xoyon.  il  travailla  chez  un  feudiste.  homme  d'af- 
faires s'occupanl  de  ce  (jui  concernait  les  fiefs;  puis  chez  un 
arjjenteur  à  Roye.  où,  en  17S7,  il  était  commissaire  à  terrier. 
Le  commissaire  à  terrier  surxeillait  le  maintien  des  droits 
dépendant  (W>  terres  :  >  Ce  fut  dans  la  poussière  des  archives 
seigneuriales,  a-t-il  écrit  (n"  29  du  Tribun  du  Pcu,^lr),  (jue 
je  découvris  les  affreux  mystères  des  usurpations  de  la 
laste  nohle.  Je  les  dévoilai  au  ])euple  par  des  écrits  brûlants, 
publiés  dès  l'aurore  de  la  Révolution  -•.  Ruine  à  la  suite  d'un 
l)rocès  contre  un  marquis  qui  était  son  débiteur,  il  se  trouva 
dans  une  situation  difficile,  ayant  à  subvenir  aux  besoins  non 
seulement  de  sa  femme  et  de  deux  enfants,  mais  encore  de 
sa  mère  et  de  ses  frères  et  sceurs. 

Dès  17X^1.  on  reconnaît  dans  sa  correspondance  avec  le 
>ecrétaire  de  l'-Xcadémie  d'Arras  des  tendances  .»i(Kialistes. 

lui  i/>^),  il  achève,  sous  le  titre  i'atiastrc  f*rr/^cturl.  un 
ouvrage  présenté  à  l'.Vssemblée  nationale  et  entamé  dès  I7«^7. 
Dans  le  «  discours  préliminaire  ••.  il  apparaît  déjà  cherchant 
à  atteindre  la  félicité  connnune  ih'^  peu|)ies.  Il  se  préoccupe, 
ce  (|ui  est  assez  rare  à  cette  épo<|ue.  du  sort  des  ouvriers: 

«<  l.e  nombre  des  ouvriers  s'est  excessivement  accru.  Non 
seulement  il  en  est  ré.sulté  (|ue  les  mêmes  salaires  ont  pu  être 
ilituinui"*  <le  plu»-  belle,  mais  lurinic  très  grande  (luantitc  de 


-   ;()  - 


cil(\vcns  s'est  vue  dans  l'inii:)ossibilité  de  trouver  à  s'oceupcr, 
niêiîie  moyennant  la  faible  rétribution  fixée  par  la  tyranni- 
quc  et  impitoyable  opulence  et  que  le  malheur  avait  impé- 
rieusement forcé  l'industrieux  artisan  d'accepter.  Cependant, 
le  refrain  ordinaire  des  gens  qui  regorgent  est  d'envoyer  au 
travail  l'importun  qui,  poussé  par  les  sollicitations  fâcheuses 
des  plus  pressants  besoins,  vient  réclamer  auprès  d'eux  le 
l)his  petit  seroin-s...  On  Vcu-i'oïc  au  frarnil  !  Aîais  où  est  il 
donc   si   i)rêt   à   ]^rendre,   ce   travail  ?... 

(■  La  société  n'est  qu'une  grande  famille  dont  les  dixers 
meml)res,  pourvu  qu'ils  concourent,  chacun  suivant  ses  facul- 
tés phvsiques  et  intellectuelles,  à  l'avantage  général,  doivent 
avoir  des  droits  égaux.  La  terre,  mère  commune,  eût  pu 
n'être  ])artagée  qu'à  vie,  et  chaque  part  rendue  inaliénable...  » 

S'il  ])cnse,  suivant  les  théories  philoso[)hiques  les  plus 
avancées  de  l'époque,  que  tous  ont  droit  égal  au  bien-être,  il 
n'est  pas  encore  socialiste,  parce  qu'il  ne  va  pas  encore  jus- 
qu'à réclamer  pratiquement  les  conséquences  de  ce  droit,  et 
il  se  borne  pour  l'instant  à  proposer  la  transformation  des 
impôts  en  mie  u  contribution  personnelle  »  payée  par  cha- 
cun ((  en  proportion  de  ses  forces  »,  de  ses  revenus,  et  en 
une  «  contribution  réelle  »  payée  par  chaque  propriétaire 
((  en  proportion  de  ce  qu'il  a  ))  de  possessions  territoriales. 

A  la  nouvelle  de  la  prise  de  la  Bastille,  il  part  pour  Paris, 
où  il  arrive  de  17  juillet. 

Babeuf  revint  dans  la  Somme  après  la  journée  du  5 
octobre. 

Le  28  février  1790,  on  voulut  rétablir  à  Roye,  où  il  n'était 
l)lus  acquitté  depuis  le  19  juillet  T789,  le  droit  d'aides  sur 
les  boissons.  Les  débitants  refusèrent  de  se  soumettre  et 
Babeuf  les  soutint  en  attaquant  violemment  les  aides  et  les 
gabelles  dans  une  brochure  «  qui  électrisa,  a-t-il  dit,  tout 
le  peuple  de  la  Somme  et  anticipa  la  suppression  de  ces 
impôts  ».  La  municipalité  de  Roye  le  dénonça  à  la  Cour 
des  Aides  et  le  ((  Comité  des  reclierches  de  l'Assemblée  na- 


/  / 


li(jiialc  '»  orduiina  de  veiller  à  ce  (juelle  ne  tin  \)\u>  réim- 
primée, r.abeuf  i)rotesta  vivement,  le  lo  mai.  dans  une  lettre 
à  ce  Comité:  arrêté  et  conduit  à  Paris,  il  était  depuis  cinq 
semaines  incarcéré  à  la  Conciergerie,  lorsque  Marat  protesta 
en  sa  faveur  dans  1\ /;///'  du  Peuple  du  4  juillet   1790. 

VII.        Babeuf  en  1790-91. 

Babeuf    fut   mis  en   liberté   i)r(j\  ivoire. 

De  retour  dans  la  Somme,  il  re\enait  à  la  charge  et  pré- 
sentait à  la  municipalité  de  Roye,  le  17  octobre  1790,  une 
motion  relative  à  l'impôt  en  général  et  aux  impôts  indirects 
en  particulier;  il  réclamait  l'égalité  de  tous,  bourgeois  et 
débitant-,  devant  l'impôt.  \  ers  la  même  épo(|Ue.  il  fonda  à 
Xoyon,  un  journal,  le  iOrrespondaitt  Picard,  qui  parut  une 
(jUarantaine  de  f«jis  à  la  tin  de  ij^fo  et  en  I7<;i.  Il  entreprit 
une  campagne  contre  tous  les  droits  féodaux  et  toutes  les 
redevances  seigneuriales  et  poussa  les  caïupagnards  à  ne  j>lus 
se  soumett't'  '1  <i-  tributs.  Les  poursuites  dirigées  .«.nfif  lui 
avortèrent 

l'.iu  le  I  \  no\cmbre  17(^0  membre  du  Conseil  général  île  la 
coninume  de  Roye.  il  ne  siégea  (jue  juscju'à  la  fin  de  décembre. 
ses  ennemis  ayant  fait  ainuiler  son  élection,  en  prétendant 
i|ue  le  décret  de  i)rise  de  corps  de  la  Cour  des  Aides  entrainail. 
malgré  la  liberté  pr(j\  isoire,  l'interdiclion  des  fonctions  publi- 
(pies. 

I,e  j^i,  mar>  i7<;i,  il  fut  élu  à  Roye  commissaire  pour  la  re- 
cherche des  biens  iommunaux  de  cette  ville  et  soutint  (|uc 
d'anciens  officiers  numicipau.x  de  Roye  avaient  usurpé  des 
biens  comnumaux.  dont,  à  leur  exemple,  «  la  municipalité 
constiiulionnelle...  gaspillait  scandaleusement  le  revenu  et  se 
ra|)propriail  sous  divers  prétextes   ». 

Ses  réclamations  à  cet  égard  le  tirent  arrêter  le  5  avril 
par  la  numicipalité.  ((ui  avait  le  droit  de  le  garder  huit  jours 
en  détention  comme  [)erlurbaleur.  On  le  conduisit  à  la  prison 


-7K  - 

de  Aluiiulidicr,,  cl  le  7  celle  même  municipalité  el  le  maire 
I.ongiiecamp  le  dénoncèrent  à  l'accusateur  public  du  tribunal 
de  celle  dernière  ville,  sous  prétexte  (|u'il  engageait  le  peuple 
par  écrits  et  discours  à  s'emparer  du  «  marais  de  Bracque- 
mont»  et  «  que  les  maximes  dudit  Babeuf  répandues  avec 
profusion  par  ses  écrits  et  par  ses  paroles,  sur  la  souvcrainctc 
du  peuple,  sur  la  manière  dont  il  pouvait  et  devait  exercer  ses 
droits,  sans  parler,  à  dessein,  de  ses  devoirs,  excitent  même  la 
fermenlation  chez  nos  voisins  ».  Les  témoignages  lui  ayant 
été  favorables,  il  eut  la  chance  d'être  relâché  la  veille  du  jour 
où  l'accusateur  public  de  Montdidier  recevait  communication 
d'une  lettre  par  laquelle  le  Directoire  du  département  lui 
ordonnait  d'user  de  la  plus  grande  rigueur  contre  Babeuf. 

Kn  juillet  1791,  un  certain  Gouy  de  la  Alure  le  dénonçait  au 
même  accusateur  pour  avoir  exprimé  ((  le  vœu  anticonstitu- 
tionnel de  substituer  nue  république  au  gouvernement  mo- 
narchique dont  nos  sages  législateurs  ont  consolidé  les  bases  )>. 

De  l'aveu  de  ses  adversaires,  Babeuf  nous  apparaît  donc, 
dès  1791,  partisan  de  la  souveraineté  du  peuple  et  républicain. 
Nous  allons  le  voir,  cette  même  année,  réclamer  le  «  droit 
pour  tous  de  voter  »  dans  une  lettre  à  un  de  ses  anciens 
abonnés  du  Correspondant  Picard,  Coupé  (de  l'Oise),  qui  ve- 
nait d'être  élu  membre  de  l'Assemblée  législative.  Dans  cette 
lettre,  en  date  du  10  septembre  1791  (Espinas,  la  Philosophie 
sociale  du  xviii*'  siècle  et  la  Révolution,  p.  215,  note;  voir 
aussi  Histoire  Socialiste,  t.  IV,  p.  1538  et  suiv.),  Babeuf,  après 
avoir  eu  des  tendances  communistes,  se  déclarait  partisan  de 
la  loi  agraire  et,  par  elle,  de  la  mise  à  la  disposition  de  chacun 
d'une  portion  suffisante  de  terre.  Du  reste,  il  semblait  déjà 
favorable  à  cette  idée  dans  son  Cadastre  perpétuel  et,  de 
même  qu'à  cette  époque  il  voulait  «  assurer  à  tous  les  indivi- 
dus :  premièrement  la  subsistance,  en  second  lieu  une  éduca- 
tion égale  (Espinas,  ibid.  p.  404),  ses  «  vœux  »  sont 
(  Id.  p.  407)  ((  qu'il  n'y  ait  plus  de  division  des  citoyens  en 
plusieurs  classes;  admission  de  tous  à  toutes  les  places;  droit 


--  79  — 

pour  tous  de  voter,  d'émettre  leurs  opinions  dans  toutes  les 
assemblées  ;  de  surveiller  grandement  l'assemblée  des  l^is- 
lateurs;  liberté  des  réunions  dans  les  places  publiques;  plus 
de  loi  martiale  ;  destruction  de  l'esprit  de  corps  des  gardes 
nationales  en  y  faisant  entrer  tous  les  citoyens  sans  exception 
et  sans  autre  destination  (jue  celle  de  combattre  les  ennemis 
extérieurs  de  la  Patrie  ».  m  Toutefois,  il  faut,  dit-il,  renoncer 
à  ces  principes  lorsqu'on  ne  veut  pas  la  loi  agraire  :  sans  elle, 
liberté,  égalité,  droits  de  l'homme,  seront  toujours  des  paroles 
redondantes  et  vides  de  sens  ».  {Id.  p.  408).  «  La  fin  et  le 
couronnement  d'une  bonne  législation  est  l'égalité  des  pos- 
sessions foncières  (/(/.  p.  409)  :  à  l'exception  de  ce  que  chaque 
individu  aurait  son  patrimoine  inaliénable,  qui  lui  ferait  dans 
tous  les  temps  et  dans  toutes  les  circonstances  un  fonds, 
une  ressource  inattaquable  contre  les  l)esoins,  tout  ce  qui  tient 
à  l'industrie  humaine  resterait  dans  le  même  état  (lu'aujuur- 
d'hui...   »  (/(/.  p.  407.) 

liabeuf  s'évertua  aussi  à  démontrer  «  que  les  immen>cb  do- 
maines des  ex-seigneurs  avaient  été  presque  tous  illégitime- 
ment acquis  ;  et  que,  lors  même  qu'on  ne  considérerait  pas 
le  crime  d'émigration  dont  le  plus  grand  nombre  s'était  rendu 
coupable,  la  nation  avait  le  dnjit  de  rentrer  en  jouissance  de 
tant  de  riches  possessions  ». 

Il  avait  amoncelé  sur  sa  lète  la  fureur  de  tout  ce  qui  était 
riche  et  intluent.  I  feureiisenu nt  iM.ur  lui.  ainsi  «in'il  l'a  cons- 
taté, «  vint  le  10  août!  » 

Très  populaire,  il  fut,  en  septembre,  nomme  membre  de 
l'administration  du  département  de  la  Somme...  Il  dénont;a,  en 
octobre,  une  conspiration  royaliste  «  pour  livrer  le  pa< 
de  la  i*rancc  par  réronnc.  après  le  succès  attendu  du  sic^c 
de  Lille  »  par  les  .\ulrichiens.  Il  s'occupa  d'arrêter  une  famine 
factice  organisée  dans  le  district  d'Abbeville.  Les  haines  (ju'il 
soule\a  lui  firent  abandoimcr  son  poste  au  département  et 
accejiter  de  passer,  en  novembre  1792,  au  district  de  Monl- 
(lidier  en  (jualité  d'administrateur.  Il  prolesta  contre  les  corn- 


—  cSo  — 

plaisances  de  fonctionnaires  ponr  les  biens  de  «  nobles  person- 
nages émigrés  qu'on  s'obstinait  à  vouloir  qu'ils  ne  le  fussent 
pas  et  pour  lesquels  on  épuisait  tous  les  faux-fuyants  de  la 
chicane  pour  éluder  la  mainmise  nationale  sur  ces  propriétés 
inappréciables  ».  Or,  son  ennemi  Longuecamp,  procureur-syn- 
dic du  district,  était  un  de  ces  fonctionnaires  et  il  allait  trou- 
vcv  l'occasion  de  se  venger  dans  l'affaire  que  les  adversaires 
de  Babeuf  ont  tant  exploitée  contre  lui. 

Le  12  décembre  1792,  était  mise  en  adjudication  la  ferme 
dite  de  Fontaine,  bien  national.  Elle  fut  adjugée  à  Devillas, 
président  du  district  de  ^lontdidier,  qui  demanda  à  deux  ad- 
ministrateurs, Jaudhuin  et  Babeuf,  de  lui  substituer  le  nom 
de  Debraine.  La  chose  parut  toute  naturelle,  et  ils  accueillirent 
favorablement  cette  démarche.  Jaudhuin  et  Babeuf,  mis  plus 
tard  au  courant  de  l'irrégularité  commise,  s'excusèrent,  mais 
Longuecamp  les  dénonça  et  les  fit  révoquer  de  leurs  fonc- 
tions. Babeuf  vint  à  Paris  pour  réclamer  contre  sa  suspension: 
il  y  resta  pendant  quelque  temps,  et  î>ylvain  ^Maréchal  lui 
obtint  une  place  aux  subsistances  de  la  cunnnunc  de  l'aris, 
puis  aux  subsistances  de  la  Républiciue. 

Traduit  devant  le  jury  d'accusation,  Babeuf  fut  condanmé 
à  vingt  ans  de  fers  (23  aoiàt  1793).  Il  fut  arrêté  le  14  novembre 
suivant,  puis  remis  en  liberté  provisoire  sous  le  cautionnement 
de  Sylvain  ^^laréchal,  du  professeur  de  législation  Daube  et 
du  conventionnel  Thibaudeau. 

Il  demanda  à  être  réintégré  dans  ses  fonctions  à  l'adminis- 
tration des  subsistances  et,  en  attendant,  grâce  à  Sylvain  ]Ma- 
réchal,  il  travailla  chez  Prud'homme,  l'éditeur  du  journal 
Les  Rci'ohitio)is  de  Paris.  Avant  de  lui  rendre  sa  place,  la 
Commission  des  subsistances  résolut  de  consulter  le  ministre 
de  la  Justice,  Gohier.  Ce  dernier  exprima  l'opinion  qu'un  con- 
damné devait  être  arrêté  et  donna  des  ordres  en  conséquence. 
Sans  avis  officiel,  Babeuf  se  rendit  de  lui-même,  le  11  plu- 
viôse (30  janvier  1794)  à  l'Abbaye,  où  il  fut  incarcéré;  on 
devait,  le  T'  germinal  (21  mars)  le  transférer  à  Sainte-Pélagie. 


ï 


Si 


VIII.        Babeuf  après  le  9  Thermidor. 

Aussitôt  après  la  mort  de  Robespierre,  quelques  Sociétés 
populaires  avaient  été  réorganisées.  S'étaient  notamment  très 
\  ite  retrouvés  nom1)reux  clans  la  grande  salle  d'un  bâtiment 
de  r Archevêché,  dite  des  électeurs,  entre  Xotre-Dame  et  la 
Seine  —  c'est  là  qu'on  avait  procédé  aux  élections  en  80  — 
<«  les  vrais  anus  des  Droits  de  rTTomme  »,  selon  l'expression 
(le  r.abeut  (n"  7  de  son  journal),  les  patriotes  antijacobins  — 
on  sait  (|ue.  dans  le  lan.c^age  de  répo(|ue.  les  mots  patriotes 
et  dcmocratcs  étaient  synonymes;  encore  en  l'an  \  II,  <(  pour 
un  partisan  du  vieux  réijime,  patriote  est  également  syno- 
nyme ou  (ï anarchiste  (ni  de  terroriste  ».  {Paris  pendant  la 
réaction  thermidorienne  et  sous  le  Directoire,  t.  \',  p.  490.) 
—  les  amis  de  Chauniette.  les  membres  et  habitués  de  l'ancien 
club  électoral,  aussi  ardents  (jue  [)ar  le  passé,  heureux  d'a- 
bord, mécontents  bient('»t  lorsqu'ils  virent  rester  en  fonctions 
les  magistrats  municipaux  nonmiés  le  10  thermidor  (  28  juil- 
let) i)ar  le  Comité  de  Sûreté  générale. 

Cette  Société  populaire,  dite  «  électorale  »  à  cause  du 
ncjm  habituel  de  la  salle  (|u'elle  occupait,  et  aux  séances  de 
la(|uelle  lîabeuf  assistait  assez  souvent,  présenta  à  la  Con- 
vention, le  20  fructidor  (6  septembre),  une  pétition  réclamant 
en  j)remier  lieu  «<  la  garantie  la  plus  illimitée  des  opinions  et 
de  la  liberté  de  la  presse  >»,  en  second  lieu  ((  que  le  peuple 
rentre  dans  la  pléîiitude  de  ses  droits  en  nommant  immédiate- 
ment ses  fonctionnaires  ».  Le  président  de  la  Convention, 
liernard  (de  Saintes),  répondit  «pie  la  Déclaration  des  Droits 
de  rilomme  avait  réglé  le  premier  point  et  que  <«  le  gouver- 
nement révolutionnaire,  établi  pour  le  bonheur  public  »,  ne 
pouvait  admettre  le  second,  l.a  Convention.  ;\  l'unanimité. 
passa  :\  r.vtdf.    dn   n.in     t. ni.    ^^r  la  proposition  de  Piillaud- 


—    <S2    — 

\arcnnc  disant  :  u  Le  club  clcctural  a  clé  toujours  un  foNcr 
(le  contre-révolution,  il  prit  part  à  la  conspiration  d'Hébert  », 
elle  décréta  le  renvoi  de  la  pétition  au  Comité  de  Sûreté  gé- 
nérale, ((  afin  d'en  examiner  les  motifs  )),  ce  qui  était  déjà 
une  menace. 

Habitant  la  section  du  Muséum  (quartier  du  Louvre),  Ba- 
l)euf  avait,  dès  le  30  thermidor  (17  août),  décidé  cette  section 
à  voter  une  résolution  revendiquant  pour  le  peuple  le  droit 
d'élire  les  autorités  et  protestant  contre  les  autorités  consti- 
tuées non  élues.  Dans  une  adresse  explicative,  cette  section  de- 
mandait aux  47  autres  de  s'unir  à  elle  pour  aller  dire  à  la  Con- 
vention que  la  cause  de  totis  les  maux  «  était  le  mépris  des 
droits  du  peuple...  que  la  révolution  du  9  au  10  thermidor 
ferait  toujours  trembler  ceux  qui,  au  mépris  des  principes, 
oseraient  proposer  des  lois  immorales  ou  sanguinaires,  ceux 
qui  oseraient  usurper  sur  le  peuple  le  droit  des  élections, 
ceux  qui  oseraient  accepter  des  fonctions  publiques  dont 
l'élection  appartient  exclusivement  au  peuple  »,  et  pour  récla- 
mer l'application  de  ces  principes  (n""  18  du  journal  de  Ba- 
l)euf). 

Par  suite  des  manœuvres  des  jacobins,  ce  projet  de  pétition, 
examiné  seulement  le  10  fructidor  {2'j  août)  dans  les  sec- 
tions, fut  repoussé  par  la  plupart  d'entre  elles  ;  une  quinzaine 
adhérèrent.  Dès  le  11  (28  août),  plusieurs  de  celles  qui  avaient 
rejeté  ce  projet  venaient  le  dénoncer  à  la  barre  de  la  Conven- 
tion. Enfin,  le  19  (5  septembre),  la  veille  même  du  jour  où 
((  la  Société  populaire  séante  dans  la  salle  du  corps  électoral  » 
présentait  sa  pétition,  la  «  Société  populaire  »  de  Dijon  de- 
mandait la  continuation  de  la  Terreur  et  la  limitation  de  la 
liberté  de  la  presse.  Cette  pétition  avait  été  renvoyée  au  Co- 
mité de  législation,  tandis  que  l'autre  le  fut  au  Comité  de 
Sûreté  eénér<./e. 


-  83 


IX.       Le  journal  de  Babeuf. 

Tx  17  fructidor  (^  septembre;  lialjcuf  avait  lait  paraître  le 
premier  minu-ro  (\v  son  journal  sous  le  titre.  jusc|u*au  numéro 
_j  inrlusivemeut,  de  Journal  de  la  Liberté  de  la  Presse:  à 
])artir  du  numéro  i()  (S  vcndrmiairc-JQ  septeuibre),  son  jour- 
nal porta  l\''i)ii;rapiie  :  «  Le  but  de  la  Société  est  le  bonheur 
tommun,  article  i"',  Déclarât iou  des  Droits  ». 

«  C'est  un  journal  pour  les  penseurs  que  je  prétends  faire, 
disait-il  dans  le  numéro  2  (19  fructidor-5  septembre),  c'est  la 
tbéorie  des  lois  successivement  rendues  et  l'examen  de  leurs 
rli\ers  ra])])orts  a\ec  la  liberté  et  le  bonheur  du  ])euple  ».  Ce- 
])endant,  ce  (|ui  le  ])réoccupe  par- dessus  tout  à  cette  épo(|ue. 
c'est  l;i  liberté  d'écrire.  i»uis  le  droit  ])our  le  peuple  d'élire  ^es 
maj^istrals;  (X^  (|n'il  in\()(|ne.  c'est  la  déclaration  des  Droite 
de  rMomme  de  171)^  :  n  je  rapporte  tout  aux  droits  de 
l'bomme,  je  porte  aux  nues  tout  ce  (|ui  s'en  rapproche,  et 
je  sape  tout  ce  (|ui  leur  est  oi)posé  »  (n"  7.  du  jS  fructidor- 
14  septembre).  I  )es  son  premier  numéro,  il  a\ait  écrit  : 
«  Xous  estimerons,  nous  admirerons  r(juvraj2^e,  et  nous  ou- 
blierons (juel  l'ut  l'ouvrier  »,  faisant  allusion  à  cette  Déclara- 
lion  et  à  Kobespierre  «  sincèrement  i)atriote  et  a!ui  des  prin- 
cii)es  jus(|u'au  commencement  de  I7<i.v  «-'t  h'  phi^^  profond  des 
scélérats  depuis  cette  éi)OC|ue  «>  ;  dans  son  numéro  4.  il  Tap- 
jielle  «  l'bjnpereur  »>.  Il  est  thermidorien,  avec  excès  et  naïveté 
tout  d'abord  :  <«  le  10  thermidor  mar(|ue  le  nouveau  tenue 
depuis  le<|uel  nous  sonunes  en  travail  pour  renaître  à  la 
liberté  »  (numéro  2).  11  réprouve  le  système  de  la  Terreur  et 
se  montre  aussi  fidèle  aux  scntimeiU  d'humanité  (|ui  rendent  si 
belle  sa  lettre  À  sa  femme  (  \«1\  ielle,  Histoire  de  G.  Babeuf, 
t.  I.  p.  54-55)  :  il  attacjue  \  iolemment  ceux  (jui  ont  appli(|ué  ce 
système  —  particidièrement  Carrier  —  appelés  dans  son  nu- 
méro j  (  »r  fm.fidoi   îi  septembre)  m  terroristes  ».  mot  dont 


-  «4    - 

(-n  prctcml  (lu'il  lui  riiuciUcur:  il  siiit  toutefois  ()u])licr  le 
rôle  sanglaut  de  certains  tant  qu'il  approuve  leur  conduite 
après  Thermidor;  tel  tut  le  cas  pour  Fréron  et  Tallien  ;  cette 
approbation,  il  est  \  rai,  ne  dura  pas  longtemps.  Il  combat  les 
jacobins,  il  les  accuse  d'avoir  soudoyé  des  gens  qui  ont  pour- 
suivi à  coups  de  bâton,  au  Palais-Egalité  (Palais-Royal)  les 
colporteurs  de  son  journal. 


X.  —  Contre  l'agiotage. 

La  situation  politique  était  résumée  par  Babeuf  dans  son 
numéro  29,  daté  du  i"'  au  19  nivôse  an  III  (21  décembre  1794 
au  8  janvier  1795),  où  apparaît  une  conscience  très  nette  de 
la  forme  moderne  de  l'antagonisme  des  classes  qui,  gêné 
avant  Thermidor,  allait  maintenant  se  développer  sans  entra- 
ves. Dans  la  Convention,  écrivait-il,  u  je  distingue  deux 
partis  diamétralement  opposés...  Je  crois  assez  que  tous  deux 
veulent  la  République  ;  mais  chacun  la  veut  à  sa  manière. 
L'un  la  désire  bourgeoise  et  aristocratique  ;  l'autre  entend 
l'avoir  faite  et  qu'elle  demeure  toute  populaire  et  démocra- 
tique... le  premier  parti  veut  dans  la  République  le  patriciat  et 
la  plèbe...  le  second  parti  veut  pour  tous  non  seulement  l'éga- 
lité dans  les  livres,  mais  encore  l'honnête  aisance,  la  suffisance 
légalement  garantie  -de  tous  les  besoins  physiques,  de  tou> 
les  avantages  sociaux,  en  rétribution  juste  et  indispensable  de 
la  ]:)art  de  tra\ail  que  chacun  vient  fournir  à  la  tâche  com- 
mune ». 

Babeuf  publiait  à  la  même  époque  que  son  numéro  29,  sous 
le  titre  Du  système  de  dépopulation  ou  la  vie  et  les  crimes  de 
Carrier,  une  très  violente  attaque  contre  le  système  de  la  Ter- 
reur, l'efifusion  du  sang,  la  dictature  révolutionnaire.  Fai- 
sant i)reuve  d'une  pitié  louable  et  d'une  crédulité  fâcheuse,  il 
blâmait,  avec  quelque  excès  et  beaucoup  d'illusions,  tout  ce 
c|ui  avait  été  fait  avant  le  Q  thermidor,  en  A'endée. 


-^  <S3  — 

Mais,  ce  ([u'\  est  plus  intéressanl,  un  iruuvc  dans  colle  l)r(j- 
chure  une  longue  note  où,  de  même  que  dans  le  numéro  29 
du  Tribun  du  Peuple,  le  «  socialisme  »  sursoit  pour  la  première 
fois  sans  qu'il  puisse  y  avoir  doute.  «  Le  sdI  d'un  lûat,  disait 
lialjeuf  (p.  32  et  33),  doit  assurer  f existence  à  tous  les  mem- 
bres de  cet  Etat...  Quand,  dans  un  I%tat,  la  minorité  des  socié- 
taires est  par\enue  à  accaparer  dans  ses  mains  les  richesses 
foncières  et  industrielles  et  c|u'avcc  ce  moyen  elle  tient  sous  sa 
ver^-e,  et  use  du  pouvoir  ((u'elle  a  de  faire  lan<(uir  dans  le  be- 
soin la  majorité,  on  doil  rcconnailre  (|uc  cet  envaliissement 
n'a  \)U  se  faire  qu'à  ral)ri  des  mauvaises  institutions  du  j2:ou- 
verncment  »  ;  et  alors,  il  faut  arriver  «  par  des  institutions 
qu'il  soit  impossible  d'enfreindre,  à  poser  des  bornes  sûres  à 
la  cupidité  et  à  l'ambitiijn,  à  affecter  tous  les  Ijras  au  travail, 
mais  à  garantir,  moyennant  ce  travail,  le  nécessaire  à  tous, 
l'éducation  égale  et  rindé[)en(lance  de  tout  citoyen  d'un  autre; 
à  garantir  de  même  le  nécessaire,  sans  travail,  à  l'enfance,  à 
la  faiblesse,  ta  l'intirmité  et  à  la  vieillesse  ».  Dans  le  numé- 
ro 29  de  son  journal,  conscient  de  l'importance  fondamentale 
de  la  question  économi(jue,  après  avoir  demandé  les  luêmes 
choses,  il  conclut:  <•  Au  fond,  voilà  où  se  réduit  en  principe 
toute  la  politi(|ue.  c'est  de  garantir  à  tous  les  goUNcrnés  l:i 
suffisance    de    leurs    Itcsoins    ». 


XI.  —    Babeuf  et  le  Peuple. 

l.c  peuple  est  apathi(|Ue,  écrit  D.ibeul.  i>u>illanime,  disenl 
ses  délra<M(Mir^  :  doni\  ajnntriit-ils.  être  juienilé  e^t  son  sort 
ine\ittibl<  Tai>e/  vuu^.  inilucjles  atliiiiiiishaleur^  !  Silcni  e 
aussi,  plats  esclaves!  Le  i)euple  vous  pnuivera  <|u'il  n'est  poini 
insouciaiU  ;  il  vous  fera  voir  détinilivement  ce  qu'il  sait  faire 
quand  ses  éclaireurs  lui  auroiU  fait  coimaitrc  l'ii  quoi  hou 
de  la  Révolution....  (|uand  on  lui  aura  explique  clairement, 
démonstrativemcnt,  ce  «ju'il  faut  pourtant  (|uc  cette  Révolu- 


-  S6   - 

tioii.  en  (iLM-nicrc  aiial\sc,  soit  i)()ur  lui,  malgré  toutes  les 
oppositions  des  ennemis  du  bonheur  commun.  Le  peuple 
exposera  à  vos  yeux  ébahis,  glacés  d'épouvante,  son  intrépide, 
sa  prodigieuse  énergie,  quand  il  saura  pour  quel  grand  et  ma- 
jestueux motif  il  la  déploie...  quand  il  saura  que  c'est  pour 
assurer  ce  cju'il  doit  être...,  quand  il  saura  (déchirons  tous  les 
voiles,  et  laissons  enfin  échapper  le  fin  mot),  quand  il  saura 
que  c'est  pour  garantir  à  chacun  de  ses  membres  un  état  de 
félicité  stable,  de  suffisance  des  besoins  de  tous,  suffisance 
inaltérable,  indépendante  de  l'ineptie,  de  l'immoralité  et  de 
la  malveillance  des  gouvernants...,  quand  il  saura  qu'il  peut 
être  un  terme  à  l'état  précaire  et  constamment  malheureux 
dans  lequel  les  tyrans  de  tous  les  régimes  ont  fait  languir  la 
plus  grande  masse  des  hommes.  Il  n'est  point  de  digue  tyran- 
nique  qu'alors  le  torrent  du  peuple  ne  soit  capa1)le  de  rompre 
et  d'entraîner  dans  ses  bouillonnements  impétueux,  dans  ses 
flots  devant  qui  tout  recule.  —  (Le  Tribun  du  Peuple  ou  le 
Défenseur  des  Droits  de  l'Honnue,  par  Gracchus  IJAUKur^. 
Prospectus.  17  fructidor,  an  II  de  la  République,  p.  3-4.) 


XII.—  Babeuf  sur  la  propriété. 

En  dehors  du  journal  de  Babeuf,  c'est  dans  l'œuvre  de 
Buonarroti  que  sont  exposées  ses  idées  communistes  et  celles 
de  ses  amis. 

Les  malheurs  et  l'esclavage  découlent  de  l'iiiéyalité,  et  celle- 
ci  de  la  propriété.  La  propriété  est  donc  le  plus  grand  lléau 
de  la  société  :  c'est  un  véritable  délit  pul)lic. 

On  nous  dira  que  la  [)roprieté  est  un  droit  antérieur  à  la 
société,  qui  a  été  instituée  pour  la  défendre.  ^lais  comment 
pourrait-on  avoir  l'idée  d'un  semblable  droit  avant  que  les 
conventions  eussent  assuré  au  propriétaire  les  fruits  de  son 
tra\ail?  Comment  la  société  a-t-elle  pu  devoir  son  origine  à 


-  S7  - 

rinstituiioii  la  plu>  Mil)\crsivc  du  UjiU  sentiment  social?  (Jue 
l'on  ne  dise  pas  enfin  ((u'il  est  juste  (|Ue  l'homme  laborieux 
et  économe  soit  récompensé  par  lopulence  et  ijue  l'oisif 
soit  puni  par  la  misère.  Sans  doute,  il  est  é(}uital)le  (jue  l'hom- 
me actif,  en  acquittant  sa  dette,  ret:oivc  de  la  i)atrie  ce  (ju'elle 
l)eut  lui  donner  sans  se  détruire  ;  il  est  é(iuita1)le  (ju'il  en  soit 
récomî)cnsé  par  la  reconnaissance  publique,  inuis  il  ne  saurLut 
acquérir  par  là  le  droit  li'cni/^oisonncr  son  f>ays,  f^as  f^liis 
ijii'ioi  soldat  u  acquiert  par  sa  valeur  le  droit  de  l'asservir. 

(Juoi(ju'il  y  ail  des  mauvais  sujets  (|ui  doivent  imputer  à 
leurs  proi)res  \  ices  la  misère  où  ils  sont  réduits,  il  s'en  faut 
de  beaucouj)  (jue  tous  les  malheureux  puissent  être  ranj^és 
dans  cette  classe,  l'ne  foule  de  laboureurs  et  de  manufactu- 
1  iers,  que  l'on  ne  i)laint  point,  \ivent  au  pain  et  à  leau  afin 
(|u'u!i  infâme  lil)ertin  jiniisse  en  paix  de  l'héritau^e  tl'un  père 
inhumain  cl  <|n'ini  fabricant  millionnaire  envoie  à  bas  prix  des 
étoffes  et  des  joujoux  dans  les  pays  (|ui  fournissent  à  nos 
svbarilcs  faiiu-ants  Ic^  j>arfunis  de  l' Ar.ibie  et  les  oiseaux 
du   l'hase. 

Kes  mauxais  nujcI>  eux-mêmes  le  seraient-ils  sans  les  vices 
et  les  folies  dans  les(iuels  ils  sont  entraînés  par  les  insti- 
tiui(jns  sociales  (|ui  i)imisseiU  en  eux  les  effets  des  passions 
dont  elles  provcxpienl  le  dé\  eloi)pemeiU  ?  —  i|.  Bi'onAKRdïI. 
k  inspiration    pour  l'iuialitc   dite   de    l»abeuf.   \\    II.   p.    I -|^>- 

\\\  ailleurs   : 

l.e  peuple  elanl  le  i>rn|>rKlane  unique  de  tous  les  biens,  il 
n'appartient  (|u'à  lui  de  traiter  avec  tous  les  étranjjers  pour 
l'échani^e  de  son  supei  llu  ciuitre  le  Kur.  I  )'ailleurs,  les  né- 
j;ocialions  de  celte  nature  ne  sauraient  être  confiées  à  daiilres 
(ju'à  des  maj^istrats  res])onsal)les  sans  retomber  dans  les  maux 
<|ue  l.i  pr(>])riété  |)articulière  entraine  après  elle  et  sans  cxp.  >  > 
riùat  à  une  n«)uvelle  corruption.  Il  suit  de  là  »|uc  les  relal»»*i.- 
commerciales  avec  les  étranger*;  doivent  être  soumises  à  la 
direction  suprême  de  la  l\epubli(|uc. 


—  NS   ~- 

11  suit  aussi  de  ces  développements  que  là  où  la  coiiuiiU- 
nauté  serait  établie,  le  citoyen  n'acquerrait  jamais  sur  aucune 
chose  ce  qu'on  appelle  droit  de  propriété;  il  n'aurait  que  le 
droit  d'usage  ou  d'usufruit  sur  les  effets  dont  il  serait  mis  en 
possession  par  la  tradition  réelle  du  magistrat.  Dans  cet  or- 
dre d'économie,  la  propriété  demeure  toujours  à  la  Républi- 
que, qui  peut  en  tout  temps  disposer  des  choses  (|ui  ne  se 
détruisent  pas  par  l'usage.  —  (Ib'uL,  p.  217-218.) 


Xill.  —  Contre  l'inégalité. 

Ouand  il  n'y  aurait  plus  de  palais,  il  n'y  aurait  plus  de 
masures;  les  maisons  seraient  simples,  et  la  magnificence  de 
l'architecture  et  des  arts  qui  en  rehaussent  l'éclat  serait  ré- 
servée aux  magasins  publics,  aux  amphithéâtres,  aux  cirques, 
aux  aqueducs,  aux  ponts,  aux  canaux,  aux  places,  aux  ar- 
chives, aux  bibliothèques  et  surtout  aux  lieux  consacrés  aux 
délibérations  des  magistrats  et  à  l'exercice  de  la  souveraineté 
populaire. 

Rien  dans  une  société  constituée  ne  doit  s'écarter  de  l'es- 
prit du  législateur  ;  rien  dans  une  véritable  République  ne 
doit  contrarier  le  principe  de  l'égalité  qui  en  est  le  but,  le 
1)ien  et  la  force  :  pour  peu  que  les  citoyens  commencent  à 
en  gointer  les  douceurs,  toutes  les  branches  de  la  vie  civile  y 
seront  bientôt  ramenées. 

Les  mêmes  règles  sont  applicables  aux  habillements  et  aux 
meubles.  11  est  essentiel  au  bonheur  des  individus  et  au 
njajiilicn  de  l'ordre  public  <|iic  le  rihiNcn  trou\c  habituclh- 
uicnt  dauL;  ses  conji)aliiutes  des  égaux,  des  frères,  et  qu'il  Jie 
rencontre  nulle  part  le  moindre  signe  d'une  supériorité  mê- 
me apparente,  précurseur  de  la  puissance  et  de  la  soumis- 
sion servile.  L'égalité  et  la  simplicité  n'excluent  pas  l'élé- 
gance et  la  propreté.  Des  couleurs  et  des  formes  différentes 
eussent  [ni  servir  à  distinguer  les  âges  et  les  occupations,  et 


rien  u'dii  ciiipcchc  que  le  citoyen  n'eût  pas,  dans  les  ate- 
liers, le  même  costume  que  dans  les  assemblées  et  dans  les 
fêtes,  que  les  filles  ne  fussent  pas  habillées  comme  les  femmes, 
et  que  le  jeune  homme,  l'adulte,  le  vieillard,  le  magistrat  et  le 
guerrier  n'eussent  chacun  leur  costume  i)articulier. 

A  cet  égard,  le  Comité  insurrecteur  était  d'avis  qu'il  fal- 
lait accorder  tout  à  la  salubrité  et  au  développement  des  or- 
ganes, rien  à  la  mode  et  à  la  frivolité;  il  désirait  aussi  que  le 
peui)lc  fran(;ais  adoptât  un  costume  qui  le  distinguât  de  tous 
les  autres  peuples.  —  (Ibid.,  p.  224-225.) 

L'idée  de  l'égalité,  ainsi  qu'on  le  voit,  est  limitée,  chez  Ba- 
beuf et  ses  amis,  à  la  nation  franv;aise.  I/égalité  entre  les  na- 
tions, l'esprit  et  la  solidarité  internationalistes  sont  étrangers 
aux  socialistes  de  la  période  ulopique. 


XIV.  -     L'emploi  du  temps  nécessaire 
dans  la  société  égalilaire. 

Le  tra\  ail  nécessaire  au  maintien  de  la  société,  également  ré- 
parti sur  tous  les  individus  valides,  est  pour  chacun  d'eu.K  un 
devoir  dont  la  loi  exige  l'accomplissement.  Cependant,  il 
reste  dans  la  \  ic  humaine  un  long  intervalle  de  temps  dont 
il  faut  empêcher  la  mollesse  et  l'ennui  de  s'emparer.  C'est 
du  sage  et  libre  emploi  de  ce  temps  (jue  dépend  le  IxMihcur 
des  citoyens  et,  par  consécjuent.  la  prospérité  et  la  durée  de  la 
société.  l'ortifier  l'âme  en  donnant  de  la  vigueur  au  coq^s, 
formel,  ^^an^  « mih.iinie.  tonlc>  K*^  \oie<;  do  la  corruption, 
vhaimer  tous  lo<  niomenl>  do  la  \  10.  f.iire  nailie  l'enthou- 
siasme de  la  vertu  et  rendre  la  patrie  le  >eul  «séjour  suppor- 
table à  ses  enfants,  sont  les  grands  effets  qu'un  législateur 
vrainïont  populaire  fait  jaillir  iW>  préoccupations  par  les- 
<|Uolles  cet  intervalle  est  librement  rempli. 

Là  où  des  institutions  vicieuses,  faisant  de  l'amour  des  n- 


—  9^ 

chcsses  le  principal  ressort  de  l'Etat,  placent  le  talent  de 
les  acquérir  au  rang  des  qualités  honoral^les,  on  tenterait 
en  vain  d'y  introduire  le  goût  de  semblables  occupations;  si 
on  essavait  de  les  allier  à  l'esprit  d'avarice  et  de  trafic,  elles 
tomberaient  bientôt  dans  le  dernier  mépris,  et  celui  (|ui. 
pour  s'v  livrer,  négligerait  le  soin  de  ses  affaires,  passerait 
pour  dui)c  et  porterait  infailliblement  la  i)eine  de  ses  bonnes 
intentions. 

Ces  préoccupations,  qui  ont  pour  objet  l'exercice  du  corps, 
la  culture  de  l'esprit,  l'éducation  de  la  jeunesse,  l'instruction 
générale,  le  maniement  des  armes,  les  évolutions  militaires, 
les  honneurs  à  rendre  à  la  divinité,  l'apothéose  des  grands 
hommes,  les  jeux  publics,  l'embellissement  des  fêtes,  le  per- 
fectionnement des  arts  utiles,  l'étude  des  lois,  l'administra- 
tion et  les  délibérations  du  peuple  diffèrent  des  autres  en 
ce  qu'elles  ne  sont  ni  indispensables  pour  l'existence  des 
hommes,  ni  pour  la  plupart  commandées  par  la  loi.  On  doit 
s'y  livrer  volontairement  et  sans  contrainte.  Pour  en  obtenir 
un  bon  résultat,  le  législateur  habile  y  attache  les  citoyens 
par  leur  libre  choix.  En  ceci  le  chef-d'œuvre  de  la  politique 
est  de  modifier  par  l'éducation,  par  l'exemple,  par  le  rai- 
sonnement, par  l'opinion  et  par  l'attrait  du  plaisir  le  cœur 
humain  de  façon  qu'il  ne  puisse  jamais  former  d'autres  désirs 
(jue  ceux  qui  tendent  à  rendre  la  société  plus  libre,  plus 
heureuse  et  plus  durable.  Quand  une  nation  en  est  à  ce  point, 
elle  a  de  bonnes  mœurs  ;  alors  les  devoirs  les  plus  pénibles 
sont  remplis  avec  plaisir  ;  on  obéit  librement  aux  lois  ;  les 
limites  posées  à  l'indépendance  naturelle  sont  regardées  com- 
me des  bienfaits  ;  les  propositions  raisonnables  ne  rencontrent 
pas  d'opposition;  et  il  y  a  dans  le  corps  politique  unité  d'in- 
térêt, de  volonté,  d'action. 

Il  y  eut  au  Comité  insurrecteur,  quelques  jours  avant  sa 
violente  dissolution,  une  longue  conférence  sur  cette  partie 
des  nouvelles  institutions,  dont  j'ai  grand  regret  de  ne  pou- 
voir rapporter  toutes  les  circonstances  ;  pour  m'açquitter,  au- 


-  91  — 

tant  i|u'il  est  en  nicji.  des  devoirs  que  je  me  suis  imposés,  je 
(lirai  tout  ce  (jue  je  trouve  des  traces  dans  ma  mémoire,  sans 
essayer  de  renij^lir  les  lacunes,  de  crainte  de  substituer  ma 
pensée  à  celle  du  Comité. 

Dans  le  plan  des  conjurés,  le  moule  des  nueurs  était  dans 
l'étlucation  commune,  cju'ils  plâtraient  sous  la  direction  immé- 
diate de  la  Républi([ue.  Par  la  suite,  elles  se  seraient  fortifiées 
dans  la  cité,  où  les  jeunes  gens  eussent  trouvé  les  mêmes 
sentiments,  les  mêmes  opinions  et  les  mêmes  usages  qu'ils 
auraient  appris  à  aimer  dans  les  premières  années  de  leur  vie. 
Je  parlerai  de  cette  éducation  après  avoir  complété  l'idée  de 
l'édifice  dont  elle  devrait  être  la  base  éternelle.  —  ilhid.. 
p.  J 28- 230.) 


XV.        L'égalité  politique  est  la  garantie 
de  l'égalité  sociale. 

I.r  Comitc  insiirrcctcur  f^cnsail  que  l'cifalitc  et  la  liberté 
ne  f>eit:ent  aroir  lien  dans  une  société  qu'autant  que  tous 
les  eitoyens  participent  à  la  confection  des  lois,  peuvent  être 
clianjés  de  l'administration  publique  et  sont  toujours  prêts 
à  porter  les  amies  pour  la  défense  du  territoire  ou  des  lois. 

S'il  se  formait,  disait-il,  dans  l'iùat  une  classe  exclusive- 
ment au  fait  des  principes  de  l'art  social,  des  lois  et  de  l'ad- 
ministration, elle  trouverait  bientôt  dans  la  supériorité  de  son 
es])rit.  et  surtout  dans  l'ignorance  de  ses  compatriotes,  le 
secret  de  se  créer  des  distinctions  et  des  privilèges;  e.xagérani 
l'importance  de  ses  services,  elle  i)arviendrail  aisément  à  se 
f.iire  regarder  comme  la  protectrice  nécessaire  de  la  p.itrie: 
et  colorant  ses  audacieuses  entreprises  du  prétexte  du  bien 
public,  elle  parlerait  encore  de  liberté  et  d'égalité  à  ses  peu 
clairvoyants  concitoyens,  déjà  soumis  à  une  servitude  d'autant 
pbi^i  dure  (|u'elle  p.iraitrait   légale  et  volontaire. 


—    ()2 


XVI         Pour  la  Patrie.  Contre  le  IVlilitarisme. 

La  défense  de  la  patrie  contre  les  agressions  toujours 
possibles  des  étrangers  est  une  partie  essentielle  de  la  sa- 
gesse des  lois;  car  les  meilleures  institutions  intérieures  ne 
sauraient  préserver  un  peuple  inhabile  à  la  guerre  de  l'inva- 
sion d'un  voisin  injuste  et  belliqueux. 

^lais  si,  d'un  côté,  les  armes  sont  utiles  à  la  République, 
elles  lui  deviennent,  d'un  autre  côté,  très  funestes  lorsque, 
habituellement  et  exclusivement  confiées  à  une  partie  des  ci- 
toyens, ceux-ci,  séduits  par  l'appât  du  butin  et  d'une  fausse 
gloire,  les  tournent  contre  la  liberté  des  autres,  au  profit  de 
l'ambition  et  de  la  tyrannie.  Pour  prévenir  un  si  dangereux 
abus,  il  est  d'une  bonne  politique  de  donner  des  armes  à  tons 
les  citoyens  et  de  les  rendre  tous  également  habiles  à  s'en  ser- 
vir. 

Outre  un  préservatif  contre  le  danger  dont  nous  venons 
de  parler,  la  République  trouverait  dans  une  semblable  institu- 
tion l'avantage  de  se  faire  mieux  respecter  par  ses  voisins 
et  celui  non  moins  précieux  d'accoutumer  les  citoyens  à 
rol)éissancc  légale  et  d'en  augmenter  la  vigueur  par  la  fati- 
gue et  par  le  mépris  de  la  douleur  et  de  la  mort. 

Aussi  dès  que  lès  enfants  en  auraient  eu  la  force,  on  les 
aurait  habitué  aux  travaux  militaires.  En  parlant  de  la  pre- 
mière éducation,  je  dirai  comment  on  voulait  leur  inspirer  la 
fermeté  et  le  courage.  Je  me  l)ornc  ici  à  faire  remarquer 
qtie  dans  l'esprit  ries  mem])res  du  (^1nn'té.  l'effet  des  institu- 
tions à  ce  relati\es  a  ctc  de  ii"iutr<tduire  les  jetuies  gens  dans 
la  vie  sociale  que  déjà  préparés  à  la  discipline  et  aux  priva- 
tions des  camps,  enflammés  de  l'amour  de  la  patrie  et  brû- 
lant de  la  servir. 

Autant  les  nouvelles  institutions  auraient  augmenté  la 
force  (îéfensi\e  de  la  nation,  autant  elles  lui  auraient  inspiré 


-  o3  - 

le  scntinicnl  dÏMiuité  envers  les  étrangers  cl  d'aversion  pour 
les  conquêtes. 

Un  peuple  agricole,  sans  monnaie  et  sans  luxe,  n'ayant  d'au- 
tres soldats  que  les  citoyens  et  goûtant  les  douceurs  de  1  éi;a- 
lité,  de  la  liberté  et  de  l'abondance,  n'a  ni  la  volonté  ni  le  pou- 
\(jir  de  prendre  les  armes  pcjur  oj)primer  ses  voisins  ou  de 
])rolon,£^er  la  î^iu-rre  quand  il  s'y  est  (.-ni^ai^^é  pr»ur  sa  «K- 
Icnse.  —  (//'/(/..  p.  J3«S.) 

Comme  chez  tous  les  socialistes  utopistes,  on  ne  compte, 
clic/  les  r.abnn\istc<.  f|uc  sur  //;/  état  agricole.  T/induNtrie 
moderne  leur  rc->k'  iiieonnnc.  Sparte  ])aciri(|uc  c^t  K'ur  cité 
idéale. 


XVU.       Contre  la  guerre. 

(  /Il  i)ensait,  au  Comité  insurrectcur.  (]Uc  la  loi  devait  défen- 
dre toute  j^uerre  offensive  et  ol)liger  l'année  à  attendre  sur  le 
territoire  de  la  Républi(iue  les  attacjues  de  l'ennemi  ;  on  y 
voulait  (pie  pour  i)réserver  la  nation  de  la  corruption  que  les 
dépouilles  des  vaincpieurs  traînent  à  leur  suite,  tout  butiîi 
individuel  fut  interdit,  et  (pie  tout  soldat  fut  oblijjé  de  rap- 
porter au  dép('>l  public  tout  ce  cpii  ])Ourrait  tomber  sous  sa 
main. 

Cependant,  on  ne  >e  dissimulait  pas  (pie  la  meilleure  sû- 
reté contre  la  licence  militaire  résiderait  du  mépris  des  tré- 
sors des  peuples  esclaves  que  l'éducation  commune  j:^raverait 
dans  tous  les  coeurs,  v^ous  la  tente,  au  milieu  <les  C(~>nibats, 
le  soldat  citoyen  n'eut  eu  d'autre  passion  (pie  l'amour  de  réj:^a- 
lité  et  de  la  patrie,  ni  d'autre  ^iiide  (pie  ses  \o\s. 

\  l'amour  de  leur  Republic jue,  les  conjurés  joijjnaicnt  celui 
de  1  humanité,  au  bonheur  de  K'upielle  ils  se  rapportaient  au 
tond  de  tous  leurs  projets.  Si  leurs  vteux  avaient  été  ac- 
complis, il  n'eut  i)as  tenu  à  eux  «pic  le  même  esprit  d'éijalité 
et  de  in^fi.  r  <|ui  devait  remuer  entre  tous  les  cilovciis,  ne  »liri- 


—  [H 

geàt  la  conduite  d<:  la  l\q)u])li(iue  envers  les  étrangers;  ils 
désiraient  que  le  peuple  français,  se  considérant  comme  un 
membre  de  la  grande  société  humaine,  contrilnuât,  par  sa  sa- 
gesse et  par  son  exemple,  à  assurer  la  paix  universelle  et  à 
faire  respecter  en  tous  lieux  les  droits  que  la  nature  a  accordés 
à  tous  les  hommes.  —  (Ibid.,  p.  248-249.)  ; 

l'nnr  former  les  assemblées  de  souveraineté,  on  aurait 
divise  la  Ré|)ublic|ue  en  arrondissements  aussi  étendus  que  la 
commodité  des  réunions  pouvait  le  permettre.  Il  y  aurait  eu 
dans  chaque  arrondissement  : 

L'Assemblée  de  souveraineté,  composée  de  tous  les  citoyens  ; 

Vn  Sénat,  composé  de  vieillards  nommés  par  l'Assemblée 
susdite  ; 

L"n  ])résident  et  ses  secrétaires,  choisis  ])ar  la  même  Assem- 
blée ; 

Vn  amphithéâtre  orné  et  commode  pour  les  assemblées  du 
peuple  ; 

Des  archives  ; 

Des  officiers  chargés  de  convoquer  les  réunions  et  d'y 
maintenir  l'ordre. 

L'Assemblée  centrale  des  législateurs  se  composait,  confor- 
mément à  la  Constitution  de  1793,  de  délégués  nommés  di- 
rectement par  le  peuple,  avec  la  double  mission  de  proposer 
des  lois  et  de  rendre  des  décrets  pour  en  assurer  l'exécution 
et  pour  diriger  et  surveiller  le  gouvernement.  Par  une  dif- 
férence remarc[uable  entre  les  dispositions  de  la  Constitution 
susdite  et  les  projets  du  Comité  insurrecteur,  les  législateurs 
eussent  été,  en  certains  cas,  responsables  de  leurs  opinions. 

Le  corps  des  conservateurs  de  la  volonté  nationale  était 
une  institution  nouvelle,  destinée  à  recueillir  les  actes  des 
Assemblées  de  souveraineté  et  à  proclamer  la  volonté  du  sou- 
\crain.  —  (Ihid.,  p.  264.) 


()3  - 


XVIII.        Pour  la  petite  propriété. 

liabeuf  se  de  fend  contre  les  accusations  portées  par  ses 
adversaires  de  vouloir  la  ruine  du  «  bas  peuple  »». 

Que  de  charlatanisme,  dit-il,  que  d'astuce,  que  de  j^rossicrs 
mensonges,  que  de  sophismes  maladroits,  que  de  calomnies 
usées,  (jue  de  phrases  banales  dans  cette  proclamation  du 
Directoire  sur  les  écrits,  discours  et  rassemblements  prétendus 
séditieux  !  On  a  voulu  y  faire  croire  que  nous  demandions 
le  pilhi(ic  de  la  plus  minée  boutique  et  du  plus  minée  ménage, 
comme  s'il  n'appartenait  pas  au  Gouvernement  .seul  d'avoir 
su  opérer  adroitement  ce  pillage.  Comme  si,  par  son  régime  de 
famine,  il  n'avait  pas  trouvé  le  secret  de  faire  transporter  chez 
l'agioteur  et  chez  tous  les  fripons  dorés  par  les  malheureux 
eux-mêmes  tout  ce  qui  était  contenu  dans  leurs  simples  mé- 
)ia(/es  et  leurs  minées  boutiques.  Comme  s'il  restait  queUiue 
chose  à  piller  encore.  Comme  si  nous  n'avions  pas  toujours 
clairement  annoncé  que  nous  voulions  remonter,  fortifier  les 
minées  boutiques  et  les  petits  ménages,  en  y  faisant  rentrer  au 
moins  l'écjuivalent  de  ce  (|ue  le  brigandage  légal  en  a  fait 
sortir  'f  Comme  si  toutes  les  fortunes  ordinaires  n'avaient 
])oint  dû  être  rassurées  par  nos  déclarations  franches  !  Com- 
me si  nous  n'avions  pas  toujours  dit  cjue  nous  ne  voulions  (|ue 
démolir  les  fortunes  colossales  et  améliorer  toutes  les  autres  ! 

(  )n  a  fait,  dans  la  proclamation  du  Hirectoire.  un  appel 
aux  gros  rie/ies.  aux  fameux  propriétaires,  aux  puissants 
\i)leurs.  Comme  si  nous  pouvions  les  craindre,  comme  si  nou.s 
ne  pouvions  pa^.  nous,  faire  un  appel  au  grand  nombre  com- 
l>osé  non  seulement  de  ceux  cjui  n'oiU  déjà  plus  rien,  mais 
encore  de  tous  ceux  (jui  n'ont  (|ue  des  fortunes  méditxTcs.  et 
de  tous  ceux  à  (|ui  il  ne  reste  (|ue  des  débris  de  la  leur,  (|ui 
fut  décomposée  et  se  décom|>ose  encore  cha(|uc  j»nir  par 
l'effet  du  système  abominable  (|ui  existe  !  —  {fhid.,  p.  ,v\%- 
.^04.) 


-  9(3  - 

C"csi  la  nicinc  lacli(|uc  (lUc  les  adversaires  du  socialisme  em- 
ploient encore  aujourd'hui.  Les  socialistes  seraient  les  enne- 
mis des  ])etils  propriétaires. 

Le  voleur  capitaliste  crie  en  désignant  le  socialiste:  «  Au 
voleur  !   » 

Tout  en  faisant  disparaître  la  petite  boutique,  la  petite 
banque,  les  jietits  métiers,  le  paysan  i)etil  i)r()priétairc,  le  capi- 
taliste dénonce  la  menace  socialiste. 

On  aurait  dit  que  la  réalité  d'expropriation  capitaliste  est 
un  moindre  mal  qu'une  prétendue  menace  des  socialistes  d'ef- 
fectuer la  même  expropriation  ?  [Même  si  les  socialistes 
avaient  l'intention  d'exproprier  de  force  le  petit  propriétaire, 
celui-ci  pourrait  encore  retrouver  son  bien  —  et  avec  profit 
—  dans  la  propriété  commune  dont  il  deviendrait  le  bénéfi- 
ciaire égal  aux  autres. 

Mais  la  vérité  est  tout  autre.  C'est  le  capitalisme  qui  ruine 
la  petite  propriété.  Le  socialiste  ne  fait  que  le  constater  et 
prévenir  les  petits  propriétaires  contre  toute  illusion.  Le  socia- 
lisme restituera  la  propriété  aux  propriétaires,  sous  la  seule 
forme  possible  et  avantageuse  dans  l'avenir  :  sous  la  forme 
de  propriété  sociale.  Quant  aux  petits  propriétaires  que  le 
capitalisme  aura  épargné  jusqu'à  la  Révolution  sociale,  le 
socialisme  prêchera  d'exemple  en  faisant  ressortir,  par  l'ex- 
périence, les  immenses  avantages  de  la  possession  et  de  la 
production  en  commun.  Libre  aux  petits  propriétaires  survi- 
\ '^nts  de  végéter  sur  a  leur  »  petit  lopin  de  terre. 

La  liberté  du  suicide  physique  ou  économique  ne  saurait 
être  matériellement  entravée,  même  dans  la  société  commu- 
niste, ^lais  cette  folie  propriétaire,  comme  toute  autre,  ne 
trouvant  pas  d'aliment  dans  les  conditions  d'une  société  en 
lutte  contre  elle-même,  tendra  de  plus  en  plus  à  disparaître 
et  finira  i)ar  s'éliminer  totalement,  et  de  bon  gré. 


')7 


ClIAriTRK  li 
LA   \\V:    \)V:    IMONAUROTI 

LA  CoNSlMUA'i  ION    l^KS   l'àjAUX 

I.        Une  grande  conspiration. 

C'est  à  lîiKuiarroti,  le  compagnon  de  lulle  de  iJabeuf.  (jUe 
n(»us  devons  le  récit  le  plus  complet  de  la  première  grande 
conspiration  prolétarienne.  \  oici  l'escjuisse  de  la  \  ie  et  de 
Iteuvre  de  cet  homme  renr.irfjuablc. 

liuonarroti  était  né  à  Lise  le  ii  novembre  1700.  Exilé  par 
le  grand-duc  Kéopold,  dans  les  premières  années  de  la  révo- 
lution, il  se  réfugia  en  Corse,  où  il  publia  un  journal,  VAmi 
lie  la  lihcrtc  italicinir.  Il  \  iiil  à  Paris  vers  la  tin  de  I7<)J.  avec 
Saliceti,  (pli  venait  d'être  nommé  ret)résentant  du  peuple  et, 
peu  de  lemp;  après  son  arrivée,  la  Convention,  par  un  décret 
solennel,  lui  décerna  la  (jualité  de  l'Vant;ais.  \\n  17<>3,  il  tut 
envoyé  en  Corse,  avec  des  pouvoirs  extraordinaires.  La  réac- 
tion du  <;  thermidor  lui  devait  être  fatale:  en  effet,  il  fut 
arrête  et  détenu  à  la  i»rison  du  Tlessis  jusqu'au  17  vendé- 
miaire an  l\  .  <jnel  n^age  il  lit  de  la  lil)erlé  qui  lui  fut  alors 
rendue,  il  "esl  ch.uge  lui  même  «le  nous  l'apprendre,  et  on 
le  \erra  plus  loin,  l'.n  iS(^«>.  lîuunarroli  ^e  réfugia  à  Ge 
ne\e.  cl  il  y  profo^ail  paisiblement  les  malheinaliqueb  et 
la  nuisi(|ue,  lorsijuc  la  tliplomatie  européeiuie,  luule-puissante 
sur  le>  petites  Républiques  suisses,  vint,  à  la  suite  des  événe- 
ments de  1S15.  furcer  la  patrie  de  Rousseau  à  devenir  inhos- 
jiitalière  envers  un  <lescendanl  de  Michel-.\nge.  lUionarroti, 
IV  û 


-98  - 

rcduii  à  chercher  un  iiuuvel  asile,  se  fixa  eu  Belgique,  où  il 
vécut  de  sa  professiou  de  compositeur  de  musique,  et  publia, 
en  1828,  son  livre  de  /,(/  Conspiration  de  Babeuf.  Il  rentra  en 
France  en  1830,  et  continua  d'y  vivre  du  produit  de  ses 
leçons.  11  y  mourut  en  1837,  à  1  âge  de  soixante-dix-sept  ans, 
avec  toute  sa  mémoire  et  toute  son  intelligence,  incbranlal)le- 
ment  fidèle  aux  principes  de  toute  sa  vie. 

((  Ce  que  les  biographes  ne  disent  pas,  écrit  A.  Ranc,  et  ce 
cjuc  savent  bien  tous  les  survivants  des  luttes  de  la  liberté 
sous  la  Restauration  et  la  monarchie  de  Juillet,  c'est  que  de- 
puis le  jour  où  il  quitta  Tîle  d'Oléron  jusqu'à  sa  mort,  Phi- 
lippe Buonarroti  ne  cessa  d'exercer  une  influence  considé- 
rable sur  le  parti  révolutionnaire,  non  seulement  en  France, 
mais  dans  toute  l'Europe.  La  Jeune-Italie  et  Alazzini  relèvent 
de  cette  action  initiatrice,  ainsi  que  les  sociétés  secrètes  qui 
furent  plus  tard  dirigées  à  Paris  par  MM.  Blanqui  et  Barbes. 
L'espace  me  manque  ici,  mais  j'espère  ])ublier  bientôt  V His- 
toire de  la  République  en  France  depuis  le  18  brumaire  jus^ 
qu'au  24  février  1848,  et  montrer  quelle  place  importante 
tiennent  dans  ces  fastes  de  la  République  vaincue  et  combat- 
tant toujours  Buonarroti  et  ses  amis,  ceux  enfin  qu'on  appelle 
dédaigneusement  les  Babouvistes.  » 

En  1828,  Buonarroti  écrivait  : 

((  Fortement  lié  à  Babeuf  et  à  Darthé  par  la  continuité  de 
nos  sentiments,  je  partageai  leur  conviction  et  leurs  efforts, 
et  si  nous  nous  trompions,  notre  erreur  était  au  moins  com- 
plète; ils  y  persévérèrent  jusqu'au  tombeau  et  moi,  après  y 
avoir  depuis  si  longtemps  réfléchi,  je  suis  demeuré  convaincu 
que  cette  égalité  qu'ils  chérissaient  est  la  seule  institution 
propre  à  concilier  tous  les  vrais  besoins,  à  diriger  les  passions 
utiles,  à  enchaîner  les  passions  dangereuses,  et  à  donner  à  la 
société  une  forme  libre,  heureuse,  paisible  et  durable.  »  — 
{Gracchus  Babeuf  et  la  Conjuration  des  Egaux,  par  Philij)pe 
BuoNAKRori,  édit.  de  1869,  avec  préface  d'A.  Raxc.) 


—  99  — 


II.        Buonarroti  et  la  Révolution  de  1789. 

On  vit,  en  effet,  dit  l'historieii  du  liaboiu  isnic,  plusieurs 
sectes  politiques  chercher  à  donner  à  la  France  de  nouvelles 
formes  d'administration  ;  mais  peu  d'hommes  aspirèrent,  en 
faveur  de  la  masse  du  peuple,  à  la  réforme  entière  de  la 
société. 

C'est  ainsi  que  la  foule  de  ceux  qui  figurèrent  sur  la  scène 
de  la  révolution  bornèrent  leurs  efforts  à  faire  prévaloir  un 
ordre  de  gouvernement  sur  un  autre,  sans  trop  s'occuper  du 
sort  de  ceux  en  faveur  de  qui  tout  gouvernement  légitime 
doit  exister  :  c'est  ainsi  que  tant  de  prétendus  législateurs 
ont  cru  avoir  fondé  une  République,  par  cela  seul  qu'ils 
avaient  condamné  un  roi,  et  substitué  l'autorité  de  plusieurs 
à  celle  d'un  seul. 

1/interèt  et  les  principes  furent  les  causes  de  nos  divisions 
pendant  la  révolution.  Tandis  que  les  uns  défendaient  un  sys- 
tème parce  qu'ils  le  croyaient  bon.  d'autres,  en  bien  plus 
grand  nombre,  se  jetaient  dans  le  parti  (jui  leur  paraissait  plus 
favorable  à  leurs  vues  de  fortune  ou  d'ambition  :  les  pre- 
miers suivirent  constamment  la  voie  qu'ils  s'étaient  tracée  : 
les  .seconds  changèrent  de  conduite  au  gré  des  circonstances 
et  des  passions. 

Ce  ne  fut  (|uc  successivement  (jue  l'on  put  allril)uer  à  cha- 
(|ue  secte  politicjue  son  caractère  particulier;  car  plusieurs 
d'entre  elles  dureiU  paraitre  agir  dans  le  même  sens,  tant 
(ju'elles  eurent  des  ennemis  communs  à  combattre.  A  chaque 
pas  ver>  un  nouveau  degré  d'améliorations,  il  se  forma  une 
nouvelle  classe  d'opposants  intéressés  au  maintien  des  vices 
contre  lesquels  il  était  dirig»' 

Si  (|uel<|ues  nobles  de  r.\--ciiii)lce  cun-iiuiaiiic  i>arurent 
populaires  ;\  l'aurore  de  la  Révolution,  ils  ne  tardèrent  pas  à 


100 


^.ul\l•c  une  route  opposée,  dès  que  les  premiers  vœux  pour  ki 
véritable  égalité  se  firent  entendre;  si  d'autres  s'élevèrent 
contre  la  famille  régnante,  dans  le  dessein  de  lui  en  substituer 
une  autre,  on  les  vit  se  ranger  sous  les  drapeaux  de  la  royauté, 
lorsque  l'espoir  fut  enlevé  à  toutes  les  dynasties;  si  des 
prêtres  applaudirent  aux  efforts  des  réformateurs  contre  les 
usurpations  du  baut  clergé,  ils  devinrent  les  plus  acharnés 
propagateurs  en  fanatisme,  aussitôt  que  la  nation  se  refusa 
cà  l'entretien  de  toute  espèce  de  culte;  si  ceux  qui  avaient 
voulu  exploiter  à  leur  profit  la  royauté  constitutionnelle  se 
montrèrent,  dans  les  mêmes  vues,  républicains,  ils  furent  en 
opposition  ouverte  avec  les  plus  ardents  défenseurs  de  la 
République,  dès  que  le  peuple  prétendit  qu'elle  fût  la  chose 
de  tout  le  monde... 

Ce  qui  se  passa  en  France  immédiatement  après  la  création 
de  la  République,  est  à  mes  yeux  l'explosion  de  la  discorde 
toujours  subsistante  entre  les  partisans  de  l'opulence  et  des 
distinctions,  d'un  côté,  et  les  amis  de  l'égalité  ou  de  la  nom- 
breuse classe  des  travailleurs,  de  l'autre. 

En  remontant  plus  haut,  on  trouvera  la  source  des  dis:us- 
sions  qui  eurent  lieu  à  cette  époque  dans  la  doctrine  anglaise 
des  économistes,  d'une  part,  et  de  l'autre,  dans  celle  de  J. -J.- 
Rousseau. Mably  et  quelques  autres  sages  modernes.  {La 
Conjuration  des  Egaux,  par  Ph.  Buoxarroti.) 

Xous  voyons  ici"  comment  les  communistes,  même  de  la 
période  utopique,  sont  supérieurs  par  leur  conception  réaliste 
à  la  plupart  des  historiens  bourgeois  incapables  de  s'élever 
au-dessus  de  la  surface  idéologi(|ue  des  événements  histori- 
ques. J.es  revendications  de  la  justice  économiijue  rendent 
l'esprit  capable  d'apprécier  à  leur  juste  valeur  les  hommes  et 
les  choses. 


—    101    — 


III.        Buonarroti  contre  la  richesse. 

Mais  les  premiers  ccmniunistcs  confondent  souvent  dans 
la  même  haine,  les  riches  et  les  richesses.  Leurs  théories  ont 
un  arrière-^oût  ascétique.  Ils  ne  voient  pas  que  Tabondance 
(.1  un  l)ien  al)>(»lu.  Ce  qui  la  rend  odieuse,  c'est  le  fait  qu'elle 
en.s^endre.  dans  la  société  actuelle,  la  misère  et  qu'elle  se 
place  cyniquement  en  face  de  la  misère.  Mais  ce  fait  relève 
fies  conrlilions  du  réi^ime  et  non  rie  la  richesse  comme  telle. 
\in>i  lluonarroti  parle-t-il  avec  dédain  <le  la  nudtiplicilé  des 
besoins,  glorifiée  i)ar  les  socialistes  modernes. 

Rappelons-nous,  écrit  liuonarroti,  que  de  nombreux  écri- 
\ains  ont  fait  consister  la  i)rospérité  des  nations  dans  la 
multiplicité  de  leurs  besoins,  dans  la  diversité  toujours  crois- 
'^.tntc  <lc  leurs  jouissances  malériello.  tlans  une  immense 
industrie,  dans  un  cnmmcric  illimité,  dans  la  rapide  circula- 
tion des  métaux  monnayés  et,  en  dernière  analyse,  dans  Vin- 
(juiete  et  insatiable  cupidité  des  citoyens.  Tantôt  on  a  préféré 
rentasscment  des  propriétés  territoriales  en  peu  de  mains, 
tantôt  on  s'est  prononcé  pour  la  multiplication  des  petits  pro- 
priétaires, et  tandis  (jue  les  uns  ont  cru  la  misère  et  l'abru- 
tissement de  la  partie  pro;luctive  nécessaires  à  ro|)ulencc  et  à 
la  trancjuillité  de  tous,  d'autres,  en  offraiU  la  liberté  illimitée  de 
l'industrie  et  des  transactions  comme  un  moyen  de  remédier  à 
riné|;(alité  établie,  ont  frayé  le  chemin  .i  une  nouvelle  corru])- 
ti(^n  et  à  de  nouvelles  inéfi^alité^ 

Dès  qu'(^n  eut  placé  le  bonheur  cl  la  force  de  la  société 
dans  les  richesses,  on  fut  nécessairement  conduit  »à  refuser 
l'exercice  des  droits  politi(|ucs  à  tous  ceux  qui  n'otïrent  pas. 
par  leur  fortune,  une  j,'arantie  de  leur  attachement  à  un  pareil 
ordre,  réputé  le  bien  par  excellence. 

Dans  tout  svstcmc  social  de  ce  penrc,  la  prantle  majorité 


—    102 


des  citoyens,  constaniincnt  assujettie  à  des  travaux  pénibles, 
est  condamnée  de  fait  à  languir  dans  la  misère,  dans  l'igno- 


rance et  dans  l'esclavage. 


IV.  —  Buonarroti  et  Robespierre. 

Parmi  les  hommes,  écrit  Buonarotti,  qui  brillèrent  dans 
l'arène  révolutionnaire,  il  en  est  qui,  dès  le  commencement,  se 
I)rononcèrent  pour  l'affranchissemeent  réel  du  peuple  fran- 
çais. Marat.  Maximilien  Robespierre  et  Saint-Just  figurent 
glorieusement  avec  quelques  autres  dans  la  liste  honorable 
des  défenseurs  de  l'égalité.  Marat  et  Robespierre  attaquèrent 
de  front  le  système  antipopulaire  qui  prévalut  dans  l'Assem- 
blée constituante,  dirigèrent,  avant  et  après  le  lo  août,  les 
démarches  des  patriotes  ;  arrivés  à  la  Convention,  ils  y  furent 
en  butte  à  la  haine  et  aux  calomnies  du  parti  de  l'égoïsme 
(ju'ils  confondirent,  s'élevèrent,  dans  le  jugement  du  roi,  à  la 
l)lus  haute  philosophie,  et  eurent  une  grande  part  aux  événe- 
ments du  31  mai  et  jours  suivants,  dont  les  faux  amis  de 
l'égalité  détruisirent  enfin  l'heureuse  influence. 

(Autant  les  amis  de  l'égalité  avaient  désiré,  avant  le  9  ther- 
midor, que  le  gouvernement  révolutionnaire  fût  maintenu 
dans  toute  sa  pureté,  autant  en  souhaitèrent-ils,  depuis,  la 
chute,  afin  qu'il  fût  remplacé  par  la  constitution  de  T793, 
contre  laquelle  étaient  dirigées  les  manœuvres  de  l'aristocra- 
tie :  désespérant  du  triomphe  de  l'égalité,  ils  désiraient  met- 
tre au  moins  le  peuple  en  possession  de  ses  droits  politiques. 

Tel  fut  le  motif  du  mouvement  du  12  germinal  de  l'an  III, 
et  de  l'insurrection  parisienne  du  i*"'  prairial.  Le  mauvais 
succès  de  ces  journées  redoubla  la  fureur  des  ennemis  de  la 
liberté,  et  augmenta  de  beaucoup  le  nombre  des  bons  citoyens, 
entassés  dans  les  prisons  ou  égorgés  sur  toute  la  surface 
de  la  Répu1)lique. 


io3 


V.  —  Conspiration  de  Babeuf. 

Dès  que  Babeuf  lui  privé  de  la  liberté,  sa  première 
pensée  fut  d'avouer  la  conspiration  et  d'en  soutenir  la  légi- 
timité. Elle  résulte  de  ses  réponses  au  ministre  de  la  police 
<|ui  lui  demandait  s'il  avait  eu  le  dessein  de  renverser  le  gou- 
Ncrnemenl  et  s'il  était  asscnHé  à  quelques  personnes  pour  y 
parvenir.  Les  voici  :  «  Intimement  convaincu  que  le  gouver- 
nement actuel  est  oppresseur,  j'aurais  fait  tout  ce  qui  était 
en  mon  pouvoir  pour  le  renverser.  Je  m'étais  associé  avec 
tous  les  démocrates  de  la  Républi(|ue:  il  n'est  pas  de  mon 
devoir  d'en  nommer  aucun  ». 

Interpellé  par  le  même  ministre  sur  les  moyens  c|u'il  comp- 
tait employer,  il  répondit  :  «  Tous  les  moyens  légitimes  con- 
tic  les  tyrans  »  ;  et,  peu  après  :  n  je  n'ai  pas  à  donner  les 
dctails  des  moyens  (pii  eussent  été  employés.  Au  >urplus, 
ils  ne  dépendaient  pas  seulement  de  moi  ;  je  n'avais  (|ue  ma 
voix  dans  le  Conseil  des  tvrannicides   ». 

Interrogé  (|uel(|ues  jours  après,  par  le  directeur  du  jury, 
il  réi)ondil  ainsi  à  l'imputation  d'être  l'auteur  de  la  conspi- 
ration: «  j'atteste  ([u'on  me  fait  trop  d'iioiuïeur  en  me  déco- 
rant du  titre  de  chef  de  la  conspiration;  je  déclare  que  je 
n'y  avais  même  (|u'une  part  secondaire  et  bornée  à  ce  que  je 
vais  dire:  je  l'approuvais,  cette  conspiration,  parce  (jue  je  la 
croyais  légitime,  i)arce  (|ue  je  croyais  et  (|ue  je  crois  encore 
(|ue  le  gt»uvernement  actuel  est  souverainement  criminel, 
usurpateur  de  lautorité.  violateur  de  tous  les  droits  du  peu- 
ple ([u'il  a  réduit  au  plus  chétif  dénuement,  au  plus  déplorable 
esclavage,  criminel  enfin  de  lèse-nation  au  premier  chef;  et 
que  je  croyais  et  (|ue  je  crois  encore  à  la  sainteté  du  principe. 
(|Ue  c'est  mi  dc\oir  «le  conspirer  contre  un  tel  gouvernement   : 


—    104    — 

alors  je  consentis  volontiers  à  aider  de  tons  mes  moyens  les 
cliefs  et  les  menenrs  d'une  consi)iration  cjui  se  forma  contre 
lui  n.  ]\[  après  avoir  établi  le  rôle  (ju'il  avait  joué  dans  la 
conspiration,  il  ajouta  :  u  A'oilà  des  détails  qui  détruiront 
sans  doute  la  supposition  absurde  que  j'étais  le  chef  de  la 
conspiration  ;  et  cela  fondé  sur  la  seule  circonstance  que  je 
me  trouvais,  au  moment  de  mon  arrestation,  à  côté  d'une  par- 
tie des  papiers  des  conspirateurs.  Je  le  répète,  ce  n'est  point 
que  je  veuille  par  là  atténuer  ma  culpabilité;  je  ne  veux 
qu'être  de  bonne  foi  et  ne  point  paraître  avec  un  rôle  plus 
brillant  que  je  ne  mérite,  avec  un  rôle  qui  n'est  point  le  mien. 
Je  consens  après  cela  à  porter  cependant  la  plus  forte  peine 
du  crime  de  tramer  contre  des  oppresseurs,  car  j'avoue  encore 
(jue,  quant  à  l'intention,  personne  n'a  pu  conspirer  contre  eux 
plus  fortement  que  moi:  j'ai  la  con\iction  (jue  c'est  un  crime 
commun  à  tous  les  Français,  du  moins  à  toute  la  partie  ver- 
tueuse, à  tout  ce  qui  ne  veut  pas  de  l'affreux  système  du 
l-)onheur  d'un  très  petit  nombre,  fondé  sur  l'opprobre  et  l'ex- 
trême misère  de  la  masse;  je  me  déclare  complètement  atteint 
et  convaincu  de  forfait,  et  je  déclare  (|ue  c'était  celui  de  tous 
les  conspirateurs  que  je  servais,  n  —  (Ib.,  p.  147-148.) 


VI.  —  Babeuf  à  sa  femme. 

Après  la  déclaration  du  jury,  Babeuf  avait  écrit  à  sa 
femme  et  à  ses  enfants  cette  lettre  touchante  : 

((  Bonsoir,  mes  amis.  Je  suis  prêt  à  m'envelopper  dans  la 
nuit  éternelle.  J'exprime  mieux  à  l'ami  auquel  j'adresse  les 
deux  lettres  que  vous  aurez  vues,  je  lui  exprime  mieux  ma 
situation  pour  vous  que  je  ne  peux  le  faire  d.  vous-mêmes. 
11  me  semble  que  je  ne  sens  rien  pour  trop  sentir.  Je  remets 
votre  sort  dans  ses  mains.  Hélas  !  je  ne  sais  si  vous  le 
trou\ercz  en  ])osition  de  pouvoir  faire  ce  f|ue  ie  demande  de 


—  io5  — 

lui;  je  ne  sais  comment  vous  pourrez  arriver  juscju'à  lui. 
\'otre  amour  pour  moi  vous  a  conduits  ici  à  travers  tous  les 
obstacles  de  notre  misère  ;  vous  vous  y  êtes  soutenus  au  milieu 
des  peines  et  des  privations;  votre  constante  sensibilité  vous 
y  a  fait  suivre  tous  les  instants  de  cclto  lonjC^ue  et  cruelle 
l>r()ccdure,  dont  vous  avez,  comme  moi.  bu  le  calice  amer: 
mais  j'ignore  comment  vous  allez  faire  pour  rejoindre  le  lieu 
d'oii  vous  êtes  partis;  j'ignore  comment  ma  mémoire  sera 
appréciée,  quoicjue  je  crois  mètre  conduit  de  la  manière  la 
plus  irréprocbable  ;  j'ignore  enfin  ce  que  vont  devenir  tous 
les  ré])ublicains,  leurs  familles,  et  jusqu'à  leurs  enfants  à  la 
mamelle,  au  milieu  (\v>  fureurs  royales,  que  la  contre-révo- 
lulior.  \a  amener;  û  mes  amis.  (|ue  ces  réflexions  sont  décbi- 
rantes  dans  mes  derniers  instants  î...  Mourir  pour  la  patrie. 
(|uittir  une  famille.  de>  enfants,  une  épouse  chérie,  seraient 
plus  supi>ortables.  si  je  ne  voyais  pas  au  bout  la  liberté  perdue, 
et  tout  ce  qui  appartient  aux  sincères  républicains  enveloppé.; 
dans  la  ])lus  bon  ible  prciscriptinn.  Ab  !  nu-i  tiMidres  enfants, 
(juc  deviendrez  \()Us  ?  je  ne  puis  iii  me  dcteu<lre  de  la  phn 
\i\e  sensibilité...  .\e  croyez  pas  (|ue  j'éprouve  du  regret  i\c 
mètre  sacrifie  i)()iir  la  plus  belle  des  causes:  (juand  même 
tous  mes  efforts  seraient  inutiles  pour  elle,  j'ai  rem]>li  ma 
tàcbe... 

Si.  contre  mon  ailenie.  vous  i>ouviez  survivre  a  loragc  ter- 
rible (jui  gronde  maintenant  sur  la  Réj)ubli(juc  et  sur  tout  ce 
(|ui  lui  fut  attaché;  si  vous  pou\  iez  vous  retrouver  dans  une 
situation  trancjuille.  et  trouver  (juebjues  amis  qui  vous  aidas- 
sent à  triomphe.-  de  votre  m;mvaise  fortune,  je  vous  recom- 
manderais de  \  ivre  bieti  unis  ensemble:  je  recommanderais 
à  ma  femme  de  tâcher  de  conduire  ses  enfants  avec  beaucoup 
de  douceur,  et  je  recommanderais  à  mes  enfants  de  mériter 
les  bontés  de  leur  mère,  en  la  respectant  et  en  lui  étant  tou- 
jours soumis.  Il  appartient  à  la  famille  d'un  martyr  de  la 
liberté  de  donner  l'exemple  de  toutes  les  vertus,  pour  attirer 
l'eitimc  et  l'attachenient  de  tons  U's  jEreiH  dp  bien.   Je  drsj- 


—    ]0()    — 

rcrai^  que  ma  femme  fît  tout  ce  qui  lui  serait  possible  pour 
(lonner  de  l'éducatiou  à  ses  enfants,  en  engageant  tous  ses 
amis  à  l'aider  dans  tout  ce  qui  leur  serait  également  possible 
pour  cet  objet,  j'invite  Emile  à  se  prêter  à  ce  vœu  d'un  père, 
que  je  crois  bien  aimé,  et  dont  il  fut  tant  aimé;  je  l'invite  à 
s'y  prêter  sans  perdre  de  temps  et  le  plus  tôt- qu'il  pourra. 

((  Mes  amis,  j'espère  que  vous  vous  souviendrez  de  moi 
et  que  vous  en  parlerez  souvent.  J'espère  que  vous  croirez 
(|uc  je  vous  ai  tous  beaucoup  aimés.  Je  ne  concevais  pas  d'au- 
tre manière  de  \ous  rendre  heureux  que  par  le  bonheur  com- 
mun, l'ai  échoué;  je  me  suis  sacrihé:  c'est  aussi  ])our  vous 
que  je  meurs. 

('  Parlez  beaucoup  de  moi  à  Camille  ;  dites-lui  mille  et 
mille  fois  que  je  le  portais  tendrement  dans  mon  cœur. 

((  nites-en  autant  à  Ca'ius,  quand  il  sera  capable  de  l'en- 
tendre. 

((  Lebois  a  annoncé  qu'il  imprimerait  à  part  nos  défenses  ; 
il  faut  donner  à  la  mienne  le  plus  de  publicité  possible.  Je 
recommande  à  ma  femme,  à  ma  bonne  amie,  de  ne  remettre 
à  Baudouin,  ni  à  Lebois,  ni  à  d'autres,  aucune  copie  de  ma 
défense,  sans  en  avoir  une  autre  bien  correcte  par  devers 
elle,  afin  d'être  assurée  que  cette  défense  ne  soit  jamais 
perdue.  Tu  sauras,  ma  chère  amie,  que  cette  défense  est  pré- 
cieuse, qu'elle  sera  toujours  chère  aux  cceurs  vertueux  et 
aux  amis  de  leur  pays. 

((  Le  seul  bien  qui  te  restera  de  moi  sera  ma  réputation. 
Et  je  suis  sûr  que  toi  et  tes  enfants,  vous  vous  consolerez 
beaucoup  en  en  jouissant.  \^ous  aimerez  à  entendre  tous  les 
ccï^urs  sensibles  et  droits  dire,  en  parlant  de  votre  époux,  de 
votre  père  : 

((   Il  fut  parfaitement  vertueux. 

((  :\dieu.  Je  ne  tiens  plus  à  la  terre  que  par  un  fil,  que  le 
jour  de  demain  rompra.  Cela  est  sûr,  je  le  vois  trop.  Il  faut 
en  faire  le  sacrifice.  Les  méchants  sont  les  plus  forts,  je  leur 
cède.  Il  est  au  moins  doux  de  mourir  avec  une  conscience 


—   107  — 

aussi  pure  (|ue  la  mienne  :  loui  ce  (ju'il  y  a  de  cruel,  de  déchi- 
rant, c'est  de  ni'arracher  de  \  os  bras,  ô  mes  tendres  amis  î 
û  tout  ce  (|Ue  j'ai  de  plus  cher  !  je  m'en  arrache:  la  violence 
est  faite...  Adieu,  adieu,  adieu,  dix  millions  de  fois  adieu... 

Encore  un  mot.  Ivcrivez  à  ma  mère  et  à  mes  S(curs.  Kn- 
voyez-leur.  par  dilii^ence  ou  autrement,  ma  défense,  dès  qu'elle 
sera  imprimée.  Dites-leur  comment  je  suis  mort,  et  tâchez 
de  leur  faire  comprendre,  à  ces  bonnes  (/eus.  (ju'une  telle 
mort  est  glorieuse,  loin  d'être  déshonorée... 

<(  Aclieu  donc,  encore  une  fois,  mes  bien  chers,  mes  ten- 
dres anus.  Adieu,  pour  j.'imais.  Je  m'cnvelo]>]ic  dans  le  sein 
d'un  soiumeil  vertueux.  •» 


—   loS  — 


CHAPITRE  III 

LK   IM^dGRAALME  RÉVOLUTIONNAIRE: 
DR   BABEUF 

I.  —  L'  ''  Acte  insuppecteur  ". 

]\)ur  mettre  de  rordre  dans  le  grand  mouvement  qui  >e 
préparait,  le  Dirccloire  secret  jugea  nécessaire  de  s'en  dé- 
clarer ouvertement  le  chef,  et  d'indiquer  en  cette  qualité  au 
peuple,  les  demandes  qu'il  devait  former,  la  marche  qu'il  de- 
vait suivre,  les  obstacles  qu'il  lui  fallait  vaincre,  et  les  pièges 
qu'il  lui  importait  de  déjouer. 

A  cet  effet,  après  une  longue  et  sérieuse  délibération,  il 
a(î()pta  ce  fameux  acte  insurre:lcur.  dont  la  publication  eût 
été  le  signal  de  la  nouvelle  révolution,  et  c[ui  était  ainsi  con- 
çu   : 

ACTE  INSURRECTEUR 

«  Des  démocrates  français,  considérant  que  l'oppression  et 
la  misère  du  petiple  sont  à  leur  comble  ;  que  cet  état  de 
tyrannie  et  de  malheur  est  du  fait  du  gouvernement  actuel  : 

u  Considérant  que  les  nombreux  forfaits  des  gouverne- 
ments ont  excité  contre  eux  les  plaintes  journalières  et  tou- 
jours inutiles  des  gouvernés; 

a  Considérant  que  la  Constitution  du  peuple  jurée  en 
1/93  ^ut  remise  par  lui  sous  la  garde  de  toutes  les  vertus; 

((  Qu'en  conséquence,  lorsque  le  peuple  entier  a  perdu 
tous  ses  moyens  de  garantie  contre  le  despotisme,  c'est  aux 
vertus  les  plus   courageuses,  les  plus   intrépides,   à   i)rendre 


—    lÔf)   — 

rinitiativc  de  la  résurrection,  et  à  diriger  rattrancliissemcnt 
de  la  masse  ; 

a  Considérant  (|ue  les  droits  de  l'homnie  reconnus  à  la 
même  époque,  93,  tracent  au  peuple  entier,  ou  à  chacune  de 
ses  portions,  comme  le  plus  sacré  des  droits,  et  le  plus  indis- 
pensable des  devoirs,  celui  de  s'insurger  contre  le  gouver- 
nement qui  vi(jle  ses  droits;  et  cju'ils  ])rescri\ent  à  clia<|Ue 
homme  libre  de  mettre  à  l'instant  à  mort  ceux  qui  usurpent 
la  souveraineté  ; 

«  Considérant  «[u'une  fraclicju  con>i>iratrice  a  usurpe  la 
sou\eraineté.  en  substituant  sa  volonté  particulière  à  la  vo- 
lonté générale  librement  et  légalement  exprimée  dans  les 
Assemblées  primaires  de  1793,  en  imposant  au  peuple  fran- 
c^ais,  sous  les  auspices  des  persécutions  et  de  l'assassinat  de 
tous  les  amis  de  la  li;)erlé,  un  code  exécrable,  appelé  C(jnsti- 
tution  de  95,  à  la  placj  du  pacte  démocratitjue  de  1793.  qui 
avait  été  accej>té  avec  tant  d'enthousiasme: 

«  Considérant  (jue  le  code  tyrannicjue  de  (>5  viole  le  plus 
précieux  des  droits,  en  ce  (pi'il  établit  do  distinctions  entre 
les  citoyens,  leur  interdit  la  faculté  de  sanctionner  les  lois, 
de  changer  la  Constitution  et  de  s'assembler,  limite  leur 
liberté  dans  le  choix  des  a<^ents  i)ublics,  et  ne  leur  laisse 
aucune  garantie  contre  l'usurpation  des  gou\ernements  ; 

<(  Considérant  i\\\v  les  auteurs  de  cet  atïreux  code  se  sont 
maintenus  en  rlat  de  rébellion  permanente  contre  le  peuple, 
lors(ju'ils  se  sont  arrogé,  au  nn.i)ris  <le  sa  volonté  suprême, 
l'autorité  (|ue  la  nation  seule  pouvait  leur  confier  :  (|u'ils  se 
sont  crées.  >oit  eux  mêmes,  soit  à  l'aide  d'une  p<»ignée  <le 
la-  lieux  et  d'innenn^  du  peuple,  le^  nn>.  rois  m)U>  \\\\  nom 
degui>e,  les  .uitres,  législateurs  indépendants; 

H  Considérant  (|ue  ces  oppresseurs,  après  avoir  tout  l'ail 
pour  dciiioialiscr  \c  iHiiiile;  aprè>  a\oir  outragé,  avili  et  t'ait 
disparaître  les  attributs  et  les  institutions  de  la  liberté  et  de 
la  diinocralie:  après  avoir  fait  égorger  les  meilleurs  amis  de 
la   l\rpubli(|ue.   r.Mppelé  et   protégé  ses  plus  atroces  ennemis, 


I  m  — 


pille  et  épuise  le  trésor  publie,  i)uniité  toutes  les  ressources 
uatiuiiales,  totalement  discrédité  la  monnaie  républicaine, 
etïcctué  la  plus  infâme  banqueroute,  livré  à  Tavidité  des  riches 
jusqu'aux  derniers  lambeaux  du  malheureux  qui,  depuis  prés 
de  deux  ans,  meurt  chaque  jour,  affamé;  non  contents  de 
tant  de  crimes,  viennent,  par  un  raffinement  de  tyrannie,  de 
ravir  au  peuple  jusqu'au  droit  de  se  plaindre: 

((  Considérant  qu'ils  ont  ourdi  et  favorisé  des  complots 
pour  entretenir  la  guerre  civile  dans  les  départements  de 
l'Ouest,  en  trompant  la  nation  par  une  pacification  plâtrée, 
dont  les  articles  secrets  stipulaient  des  conditions  contraires 
â  la  volonté,  à  la  dignité,  à  la  sûreté  et  aux  intérêts  du  peuple 
français  ; 

«  Considérant  que,  tout  récemment  encore,  ils  ont  appelé 
à  eux  une  foule  d'étrangers,  et  que  tous  les  principaux  cons- 
pirateurs de  l'Europe  sont  en  ce  moment  à  Paris  pour  con- 
sommer le  dernier  acte  de  la  contre-révolution  ; 

«  Considérant  qu'ils  viennent  de  licencier  et  de  traiter  indi- 
gnement ceux  des  bataillons  qui  ont  eu  la  vertu  de  se  refuser 
à  les  seconder  dans  leurs  atroces  desseins  contre  le  peuple  ; 
qu'ils  ont  osé  mettre  en  jugement  ceux  des  braves  soldats 
qui  ont  déployé  le  plus  d'énergie  contre  l'oppression  et  qu'ils 
ont  joint  à  cette  infamie,  celle  de  qualifier  d'inspiration  roya- 
liste leur  généreuse  résistance  à  la  volonté  des  tyrans  ; 

((  Considérant  qu'il  serait  difficile  et  trop  long  de  suivre 
et  de  retracer  complètement  la  marche  populicide  de  ce  gou- 
vernement criminel,  dont  chaque  pensée,  chaque  acte  est  un 
délit  national  ;  que  les  preuves  de  tous  ces  forfaits  sont  tra- 
cées en  caractères  de  sang  dans  toute  la  République  ;  que  de 
tous  les  départements  les  cris  qui  appellent  sa  répression 
sont  unanimes;  qu'il  appartient  à  la  portion  des  citoyens  la 
plus  voisine  des  oppresseurs  d'attaquer  l'oppression  ;  que  cette 
portion  est  comptable  du  dépôt  de  la  liberté  envers  l'état  en- 
tier, et  qu'un  trop  long  silence  la  rendrait  complice  de  la 
tyrannie  ; 


—  I  :  I  — 

<(  Considérant  <:\\\\\\  (|U(j  1«ju.s  les  (lcfen^cur>  de  la  liberté 
sont  prêts  ; 

(«  Après  s'être  constitués  en  Comité  in^nrreeteur  de  >ahu 
public,  prennent  sur  leurs  têtes  la  resi)onsabilité  et  l'initiative 
de  l'insurrection  et  arrêtent  ce  (|ui  suit    : 

('  Akïicij:  i'ki.mii.k.  —  Le  peu])le  est  en  insurrection  contre 
la  tyrannie. 

«  Akï.  2.  —  Ke  but  de  l'insurrection  est  le  rétablissement 
de  la  Constitution  de  ijg.^  de  la  liberté,  de  l'égalité  et  du  bon- 
lieur  de  tous. 

A  Kl".  3.  —  Aujourd'hui,  dés  l'heure  même,  les  citoyens 
et  les  citoyennes  ])artiront  de  tous  les  points,  en  désordre  et 
sans  attendre  le  mou\ement  des  (juartiers  voisins,  ([u'il< 
feront  marcher  avec  eux.  Ils  se  rallieront  au  son  <lu  tocsin 
et  des  trompettes,  sous  la  conduite  (\{i<>  patriotes  auxquels  le 
Comité  insurrecteur  aura  confié  des  guidons  portant  l'ins- 
cription suivante    : 

C(  ).\STITl  ÏK  )\   \)\'.  i;.),^ 
Ii(/alitc.  Liberté. 

Ko.Mll.l    R    Ci).\I.\U"\ 

t'    l)'aulrcs  guidon>  portci"oiU  ces  niot.s    ; 

«  (Juand  le  î^(»n\  crncnicnt  \  iole  le>  droits  du  peuple,  l'in- 
surrection e.sl  i)our  le  pcui)lc.  cl  pour  cha(|ue  portion  du  peu- 
ple, le  plus  sacré  des  droits  et  le  plus  indispensable  des  dc- 
\()irs  ; 

<•  Ceux  (|ni  usurpent  la  -souveraineté  d(»i\ent  être  mis  à 
nmrl   par  les  lionnncs  libres.  » 

<'  Les  généraux  du  peuple  seroni  disinigucs  par  des  rubans 
tricolores  llottant  tics  \isibK'ment  autour  «le  leurs  chapeaux. 

"    AiM.     |.  Tous   k'^   citoyens   se    reiulront   a\ec   leurs 

arnu's,   (Ui    .1    «btaut    d'arme-,   ave--    i"n-   autres   instruments 


J 


—    112    — 

otî'cnsifs.  sous  la  seule  direction  des  patriotes  ci-dessus,  aux 
chefs-lieux  de  leurs  arrondissements  respectifs. 

((  Art.  5.  —  Les  armes  de  toute  espèce  seront  enlevées 
par  les  insurgés  partout  où  elles  se  trouvent. 

u  Art.  6.  —  Les  barrières  et  le  cours  de  la  rivière  seront 
soigneusement  gardés  ;  nul  ne  pourra  sortir  de  Paris  sans  un 
ordre  formel  et  spécial  du  Comité  insurrecteur  ;  il  n'entrera 
que  les  courriers,  les  porteurs  et  conducteurs  de  comestibles, 
aux(juels  il  sera  donné  protection  et  sûreté. 

<!  Art.  7.  —  Le  peuple  s'emparera  de  la  trésorerie  natio- 
nale, de  la  poste  aux  lettres,  des  maisons  des  ministres,  et  de 
tout  magasin  public  ou  privé  contenant  des  vivres  et  des  muni- 
tio'.is  de  guerre. 

((  Art.  8.  —  Le  Comité  insurrecteur  de  salut  public  donne 
aux  légions  sacrées  des  camps  environnant  Paris,  qui  ont 
juré  de  mourir  pour  l'égalité,  l'ordre  de  soutenir  partout  les 
efforts  du  peuple. 

((  Art.  9.  —  Les  patriotes  des  départements  réfugiés  à 
Paris,  et  les  braves  officiers  destitués  sont  appelés  à  se  dis- 
tinguer dans  cette  lutte  sacrée, 

(1  .\rt.  10.  —  Les  deux  Conseils  et  le  Directoire,  usurpa- 
teurs de  l'autorité  populaire,  seront  dissous.  Tous  les  mem- 
l^res  qui  les  composent  seront  immédiatement  jugés  par  le 
peuple. 

u  Art.  II.  —  Tout  pou\oir  cessant  devant  celui  du  peu- 
ple, nul  [)rétcndu  dcpulé,  membre  de  l'autorité  usur[)atrice, 
directeur,  administrateur,  juge,  officier.  i>ousof licier  de  garde 
nationale,  ou  quelque  fonctionnaire  ])ublic  que  ce  soit,  ne 
jjourront  exercer  aucun  acte  d'autorité,  ni  donner  aucun  or- 
dre; ceux  qui  y  contreviendront  seront  à  l'instaut  mis  à 
mort. 

((  Tout  mem])re  du  prétendu  corps  législatif,  or-  directeur, 


Le$Ot«,Ps  sont  conduits  Ju   sc.Uu, 


J"  mur    pour    f(re  fu»ill«t. 


-   ii3  - 

trouvé  clans  les  rues,  sera  arrêté,  et  conduit  sur  le  chani[)  à 
son  poste  ordinaire. 

<(  Akï.  12.  —  Toute  opposition  sera  \aincuc  sur  le  champ 
par  la  force.  Les  opposants  seront  exterminés. 

«   Seront  également  mis  à  mort    : 

«  Ceu.v  qui  l)attrnnt  ou  ferf)nt  battre  la  c^'énéralc  ; 

«  l.cs  ('traii^L^tTs  de  (|nelfjue  iialimi  (|n"ils  soii-iit.  (|ui  seront 
trou\  es  dans  k  ^  rues  ; 

'  Tous  les  présidents,  secrétaires  et  commandants  de  la 
c(jiisi)irati«)n  royale  de  vendémiain-  (|ui  oseraient  aussi  se 
mettre   en    évidence. 

((  ;\kt.  73.  —  il  est  ordonné  à  tous  les  envoyés  des  puis- 
sances étranjT^éres  de  rester  dans  leurs  domiciles  durant  l'in- 
surrection; ils  sont  sous  la  sauvegarde  du  ])euple. 

<'  Ain".  14.  —  Des  \  ivres  de  toute  esjtèce  seront  portés  au 
l>euple  sur  les  places  pul)li<|ues. 

<f  Ar'i".  15.  -  Tous  les  l)oulani;ers  seront  en  réquisition 
pour  faire  continuellement  du  pain,  ([ui  sera  distriltué  i/mtis 
au  peuple:  ils  seront  payés  sur  leur  déclaration. 

'«  Akï.  1^».  -  j.c  peuple  ne  pren<lra  de  reix)s  (iu'a]>rès  la 
destruction  du  «^^(nivernement  tyrannif|ue. 

((  Art.  17.  —  Tous  les  biens  des  éiuigrés,  des  conspirateurs 
et  de  tous  les  ennemis  du  j)euple.  seront  distrilniés  sans  délai 
aux  défenseurs  de  la  patrie  et  aux  malbeureux. 

«  T,es  malheureux  de  toute  la  !\éi)ubli(|ue  seront  inuuédia- 
lenient  logés  et  meublés  dans  les  maisons  des  conspirateurs. 

«»  Les  effets  apj)artenant  au  peuple,  déposés  au  Ntont-de- 
IMeté,   seront   sur  le  champ  gratuitement   rendus. 

«  I.e  peuple  fran^;ais  adopte  les  épouses  et  les  enfants  des 
bra\es  (pii  auront  succombé  dans  cette  sainte  entreprise:  'i 
les  nourrira  et  etUretiendra  :  il  en  .sera  de  même  à  l'éganl  de 
Uurs  pères  et  mères,  frères  et  su'urs.  à  l'existeîice  (les(|uels 
iU  ét.aient  nécessaires. 

IV  ,. 


—  114  - 

«  Les  patriotes  proscrits  et  errants  dans  toute  la  Républi- 
([ue  recevront  tous  les  secours  et  moyens  convenables  pour 
rentrer  dans  le  sein  de  leurs  familles.  Ils  seront  indemnisés 
des  pertes  qu'ils  auront  soufferts. 

u  La  f^uerre  contre  la  tyrannie  intérieure  étant  celle  (jui 
s'oppose  le  plus  à  la  paix  générale,  ceux  des  braves  défen- 
seurs de  la  liberté  qui  prouveront  avoir  concouru  à  la  ter- 
miner, seront  libres  de  retourner  avec  armes  et  bagages  dans 
leurs  foyers;  ils  y  jouiront,  en  outre  immédiatement,  des 
récom])enses  depuis  si  longtemps  promises. 

((  Ceux  d'entre  eux  qui  voudront  continuer  de  servir  la 
lvcpu1)li(|uc,  seront  aussi  sur  le  champ  récompensés  d'une  ma- 
nière digne  de  la  générosité  d'une  grande  nation  li1)re. 

((  Art.  i8.  —  Les  propriétés  publiques  et  particulières  sont 
mises  sous  la  sauvegarde  du  peuple. 

«  Art.  19.  —  Le  soin  de  terminer  la  Révolution  et  de 
donner  à  la  République  la  liberté,  l'égalité  et  la  constitution 
de  1793,  sera  confié  à  une  Assemblée  nationale  composée 
d'un  démocrate  par  département,  nommé  par  le  peuple  insurgé 
sur  la  présentation  du  Comité  insurrecteur. 

«  Art.  20.  —  Le  Comité  insurrecteur  de  salut  public 
restera  en  permanence  jusqu'à  l'accomplissement  total  de 
l'insurrection.  » 

Par  la  promesse  de  distribution,  le  Directoire  fixait  l'at- 
tention et  entretenait  l'espérance  de  la  classe  laborieuse, 
sans  indisposer  ceux  qui,  tout  en  haïssant  la  nouvelle  aristo- 
cratie, n'aimait  pas  pour  cela  l'égalité  de  fait.  «  Distribuer 
les  biens  ne  signifiait  pas  morceler  la  propriété  territoriale; 
car  les  véritables  biens  ne  sont  pas  les  terres,  mais  les  fruits 
(ju'elles  produisent;  or,  en  distribuant  les  fruits,  la  promesse 
eût  été  complètement  exécutée,  et  c'est  là  ce  que  le  Directoire 
secret   se  proposait  de  faire,   ainsi  qu'on  va  le  voir.    »   — 

(1(1.,  ]).    lOO-IOI.) 


—   1 1 5  — 


II,  —  Le  décret  d'égalité,  de  liberté  et  de  bonheur. 

A  l'effet  d'obtenir  du  peuple  victorieux  un  décret  conforme 
à  ses  véritables  intérêts,  le  Directoire  comptait  soumettre  à 
ses  suffraj^'es  les  noms  des  démocrates  qu'il  jugeait  les  plus 
dignes  d'une  si  haute  confiance.  Cette  nouvelle  Assemblée 
serait  venue  contracter  à  la  face  du  ciel  l'engagement  de  se 
dévouer  pour  le  salul  de  tous,  et  jurer  d'exécuter  fidèle- 
ment les  ordres  (ju'on  se  proposait  de  lui  faire  prescrire  par 
le  décret  suivant   : 

•<  I.e  peuple  de  Taris,  après  avoir  terrassé  la  tyrannie, 
lisant  (W<  droits  (|U  il  a  rev;us  di-  1;i  n.itinr-,  rcrotinaît  ri  d»  rlarc 
au  peuple  frant^ais    : 

a  Oue  l'inégale  distribution  dci^  biens  et  des  travaux  est 
la  source  intarissable  de  l'esclavage  et  des  malheurs  publics; 

«  (Jue  le  travail  de  tous  est  ime  condition  essentielle  du 
jiacle  social  : 

«•  (Jue  la  propriété  de  lou>  lo  biens  de  la  l*'rance  réside 
essentiellement  dans  le  peuple  franC'iis  qui  peut  seul  en  déter- 
miner ou  en  changer  la  répartition  ; 

(  )r(lonne  à  l'Assemblée  Nationale  (ju'il  vient  de  créer  dans 
1  intérêt  et  au  nom  de  tous  les  Kranv;aiï^.  d'améliorer  la  Cons- 
titution de  I7»M'  <l  <-''ï  préi)arer  la  prompte  exécution  et  d'as- 
Mirer.  par  (k'  sages  institutions,  fondées  sur  les  vérités  ci- 
dessus  reconnues,  à  la  l\éi)ubliijue  franv;aise.  im.-  itialiérablc 
égalité,  la  liberté  et  le  bonheur: 

"  ICnjoint  à  ladite  Assemblée  de  rendre  compte,  dans  un 
an  au  plus  tard,  à  la  nation,  de  l'exécution  du  présent  décret: 

«  \\i  s'engage  enfin  à  faire  respecter  les  décrets  de  cette 
Assemblée  conformes  aux  ordres  ci-dessus,  et  à  punir  de 
la  peine  des  irait res  ceux  de  ses  membres  qui  s'écarteront 
des  devoirs  qu'il  vient  de  leur  prescrire.  »>  —  (//'/(/..  p.   idi- 

I02.) 


1 1() 


(  hi  voit  ainsi,  dans  les  docnnienls  décisifs  de  la  conspira- 
tion do  lîabeuf,  les  traita  dominants  de  ce  qu'on  appellera 
nltéricurenient  la  u  méthode  blanqiiiste  »  des  sociétés  secrètes, 
l.cs  insi)iratenrs  de  ces  sociétés  s'imaginèrent  cju'on  pouxait 
dccrctcr  la  rcvvlutioii,  mettre  en  paragraphes  bien  alignés 
les  événements  à  venir.  Tout  fut  réglé  d'avance.  Il  ne  man- 
quait qu'une  chose:  le  succès  final.  Car  les  projets  de  révolu- 
tion ne  tenaient  pas  compte  des  conditions  matérielles  néces- 
saires à  leur  réussite.  I.a  révolution  ne  se  décrète  ni  par 
]"initiati\e  d'en  hanl  ni  par  celle  d'en  bas.. 


—  117  - 


Cil  M'iïki-:  i\' 

LA   1<1':\(  )M"ri()N    Kl  l.KS  1M<(  )(;kks 
KCONO.MK/i   l'IS 

I.       Une  contre-vérité. 

La  rcactiuii  prctciul  encore  aujcjiird'luii  (voir  les  li\  res  de 
M.  Gustave  I,e  lîon)  (jue  la  Révolulion  naccunnila  (|iie  des 
ruines.  C'est  là  une  contre-vérité. 

La  I\év(jlution  a  a  liljéré  »  les  forces  productives  de  la 
l'rance  sans  émanciper  les  producteurs.  Ivn  abolissant  les 
droits  feodau.x,  elle  a  <l()nné  un  nouvel  essor  à  l'agriculture. 
Tar  la  suppression  du  réi^inie  des  corporations,  elle  a  déldayé 
le  terrain  au  profit  du  dévelopi)enient  industriel,  préparé  le  lit 
:iu  régime  capitaliste.  \  nici  un  résumé  de  la  situation  écono- 
mi(|Ue  de  la  l'rance  pendant  la  période  de  iSoo  à  1S15  d'après 
.M.  A.  Arnauné  et  ([Uel(|ues  autres  {Histoire  ijcncralc  de 
M. M     '"    '   \\  issi:  et  i\.\Mi:.\i'i))  : 

El.        Cultures. 

N'ers  1S15.  «l'après  le  comte  Cliai)tal.  l.i  .superficie  de  la 
l'Vaiicc  était  «le  >«»  millinns  d'hectares,  les  terre»;  lahourahle. 
oicup;iieiil    pi  ^\    milliMii,    ,rii.  pâturage  . 

j  niillioiib  et  deàiââ ,  Ich  près  également  ^^  imlli-jus  et  denn  ;  le- 
vignes  prè.s  de  s  nïilli<ïns  d'lK\tares;  les  tern  les,  lande:, 

et  bruyères.  ,v'^4'.tKK)  hectares.  Les  hois  ^vm.daieiU  sur 
7  nnllions  d'hectares,  dont  5  millions  en  hois  taillis  cl  près  de 
VA   demi  million   en    futaie,  appartenant   à  des  particuliers: 


—   uS  — 

I  inillion  cl  demi  (riicclarcs  formaictU  le  domaine  forestier 
de  l'Etat. 

Les  produits  en  eéréales  s'étaient  aeerus  d'un  dixième  de 
1790  à  1812  ;  les  prairies  artificielles  s'étaient  considérablement 
agrandies  aux  dépens  dQr^  jachères  stériles.  C'est  l'époque  où 
la  doctrine  des  assolements  commence  à  se  répandre.  Chaptal 
constate,  en  iSk).  que  cette  théorie  a  fait  de  grands  progrès; 
('  il  est  reconnu  aujourd'hui  que  la  terre  ne  demande  pas  de 
repos  et  qu'elle  peut  produire  sans  interruption,  pourvu 
cju'on  la  prépare  convena1)lement  par  de  bons  labours,  des 
engrais  suffisants  et  surtout  i)ar  des  assolements  l)ien  enten.- 
dus  ».  Cependant,  l'agriculture  ne  s'affranchit  que  lentement 
de  la  vieille  routine  de  semer  du  blé,  puis  de  l'aNoine  et  de 
laisser  la  terre  se  reposer  la  troisième  année.  Dans  la  Dor- 
dogne,,  par  exemple,  en  1808,  la  rotation  se  borne  au  seigle 
et  à  la  jachère;  même  pratique  dans  la  Haute-Garonne, 
sauf  dans  l'arrondissement  de  A'illefranche  et  ime  faible 
partie  de  ceux  de  Toulouse  et  de  ?^Iuret,  où  l'assolement  est 
triennal  et  comporte  le  blé,  le  maïs  et  la  jachère.  Dans  le  Gers, 
en  181 5,  les  prairies  artificielles  sont  encore  inconnues. 

La  pomme  de  terre,  longtemps  dédaignée,  est  d'un  emploi 
plus  général  après  les  disettes  de  18 11  et  1812. 

La  vigne  se  répand  sur  de  grandes  étendues  de  terrain,  au- 
trefois en  friche.  En  1808,  d'après  Chaptal,  la  récolte  du  vin 
est  de  35  millions  et  demi  d'hectolitres.  L'augmentation  des 
produits  est  évaluée  par  les  uns  au  quart,  par  les  autres  à 
la  moitié  de  ce  qu'ils  étaient  avant  1790. 

La  production  des  huiles  végétales  avait  également  beau- 
coup progressé.  Dans  une  enquête  faite  en  191 2,  il  fut  constaté 
qu'on  en  exportait  ime  quantité  notable,  tandis  qu'antérieure- 
ment on  en  importait  annuellement  pour  environ  20  millions 
de  francs. 

La  culture  du  lin  avait  augmente.  Elle  occupait  40.000 
hectares  dans  une  quarantaine  de  départements  ;  on  en  estimait 
le  produit  à  19  millions.  Cent  mille  hectares  environ  étaient 


—   H9  — 

ensemencés  en  chanvre  dans  57  départements,  donnant  une 
récolte  évaluée  à  30  millions.  Signalons  la  découverte  d'un 
nouveau  procédé  de  rouissage  inventé  par  un  fabricant 
d'Amiens,  l'ralle.  i[U\  permettait  de  rouir  très  rapidement, 
en  toute  saison,  d'une  manière  complète  et  égale. 

l'armi  les  cultures  accessoires,  nous  indi(juerons  le  hou!)lon. 
dans  (|uel(|ues  départements  du  Xord  ;  la  garance  en  Alsace. 
dans  le  \'aucluse.  l'Hérault,  les  r>ouches-du-Rhône  :  le  pastel 
dont  la  culture  très  florissante  au  xvi''  siècle,  très  atteinte 
depuis  i)ar  l'invention  de  l'indigo,  reprit  queUiue  faveur  pen- 
dant le  blocus  continental  :  la  betterave,  alors  à  ses  débuts. 
-Vous  ne  mentionnerons  cjue  pour  mémoire  le  tabac,  cultivé 
liljrement  de  1791  à  i/()>^,  ])uis  placé,  à  pnirtir  de  1808,  sous 
la  surveillance  de  l'Iûat  ;  le  coton,  dont  l'acclimatation  fut 
essayée  dans  l'extrèmc-midi  au  moment  du  blocus  continental. 


III.  -    Élevage. 

I/intnjductinn  <hi  mérinos  avait  eu  les  plus  heureux  résul- 
tats. Le  poids  des  tiiisons  avait  doublé  par  suite  de  l'amélio- 
ration des  races.  I /industrie  était  mise  en  possession  d'une 
grande  variété  de  laines  pouvant  servir  à  la  fabrication  des 
tissus  les  plus  tins  et  des  tissus  ordinaires.  La  production  des 
laines  fines  était  évaluée  à  g  millions  de  kilogrammes. 

La  population  bovine  était  estimée  en  l'An  XIII  à  6  millions 
de  Ixeufs  et  vaches.  Les  exportations  de  ces  animaux  repré- 
sentaient en  moyetme.  avant  I7<x^.  4  millions  et  demi  de 
francs;  en  iSi  i  et  iSi  j.  elle  était  évaluée  à  près  de  i)  milions: 
1  importation,  dans  la  même  période,  était  tombée  de  (>  mil- 
lions à  j  millions  de  francs.  Ln  U)iJ,  on  comptait  joo.ocx^ 
taureaux.  1.700.000  Ineufs.  3.Q00.000  vaches.  850.000  gé- 
nisses, en  tout  6.^)00.000  têtes. 

rUis  de  la  moitié  des  cultures  était  alors  faite  au  moyen  de 
Ixeufs. 


120 


On  estime  qu'eu  1812  les  divers  travaux  de  l'agriculture 
occupaient  environ  1.500.000  chevaux.  Les  mouvements  de 
l'exportation  et  de  l'importation  de  ces  animaux  ont  été 
surtout  affectés  par  les  nécessités  de  la  guerre.  —  (Lavissl: 
et  R.\MiîAUD.  Histoire  (jcncvalc  du  iV*  sicclc  à  nos  jours,  t.  IX, 

!'•  392-395-) 


IV.  —  L'Industrie. 

La  période  du  Consulat  et  de  l'Empire  a  été  marquée  par 
de  sérieux  progrès  industriels.  On  peut  dire  que  dans  ces 
quinze  années  l'industrie  a  regagné  tout  ce  qu'elle  avait 
brusquement  perdu  sous  la  Révolution. 

L'action  du  gouvernement  et  les  initiatives  particulières 
coiivdururcnt  à  ce  résultat.  La  Société  cV encouragement  pour 
l'Industrie  nationale,  fondée  en  180T,  par  ]\ longe.  Conté, 
Rerthollet,  Chaptal,  recueillait  les  découvertes  utiles  aux 
arts,  propageait  l'instruction  industrielle,  provoquait  des  ex- 
périences. Le  Gou\crnement  ne  ménageait  pas  ses  efforts 
dans  le  même  but  ;  c'est  ainsi  qu'un  tissage  modèle  était 
établi  à  Passy,  où  des  ouvriers  choisis  dans  tous  les  départe- 
ments venaient  ap[)rendre  le  manicn.icnt  de  la  navette  volante. 


V.  —  Industries  textiles  et  Vêtements. 

Les  industries  textiles  sont  au  pioniier  vawj:.  i'aniii  c\\r<>, 
1,1  lil.ilnic  cl  \<:  lissage  dn  cntoii  (  n-cupcnl  une  place  inip<»i"- 
taiite. 

En  1812,  le  nombre  des  bruches  dépasse  1  million;  la  pro- 
duction s'élève  à  ])rès  de  10  nnllions  et  demi  de  kilogrammes, 
(  )n  compte  plus  de  200  filatures  mécaniques,  dont  60  sont 
des  plus  considérables.  11  y  a  70.000  métiers  à  tisser;  TO.500 


--   lil     - 

métiers  pour  la  bumictcrio.  Le  coniinerce  du  cuiuu  paraii 
porter  sur  190  millions  de  francs. 

C'est  une  industrie  toute  nouvelle.  Avant  la  Révolution, 
la  filature  mécanicpic  était  presque  incomuic  en  PVance.  L'in- 
troduction des  premières  mull-jennys  et  métiers  continus  est 
postérieure  au  traité  de  ommcrce  de  1786.  Depuis  cette 
époque,  les  mécaniques  les  plus  parfaites  ont  été  importée.^, 
puis  perfectionnées  par  no-,  inventeurs,  par  Poucliet,  Calla. 
de  Lafontaine,  Albert.  Werther.  La  filature  mécanique  a 
fait  d'immenses  progrès,  et  seuls  les  numéros  les  j)lus  fins, 
nécessaires  à  nos  fabriques  de  mousseline  de  Tarare  et  de 
Saint-(JueiUin,  sont  encore  demandés  à  la  contrebande. 

Le  tissage  a  fait  des  progrès  analogues.  A  la  fabrication  des 
mouchoirs  de  coton,  dont  Rouen  et  Monti)ellier  fournissaient 
au  commerce,  dès  avant  17^9,  pour  plus  de  15  millions,  se 
sont  ajoutées  celles  des  nankins,  créi)ons,  !)asins,  mousselines, 
percales,  organdis,  calicots,  tulles  unis  ou  façonnés,  tricots 
«le  Berlin,  tricots  à  mailles  fi.xes,  bas  à  coins  à  jour.  Dans 
1  Ain.  la  Seine-înferieure,  la  Somme  et  le  Xonl.  on  tisse 
par  an  plus  de  i.5(X).(XDo  pièces  de  nankin 

Les  progrès  de  la  filature,  du  tissage  ri  mu  ^miou.  curcm 
leur  réi)ercussion  sur  ceux  <lc  la  laine  et  du  lin.  Chaptal 
attira  en  hVance  un  des  meilleurs  constructeurs  de  la  drande- 
Lretagne.  Dougl.i^.  lui  forma  un  établissement  et.  en  peu  de 
temps,  nos  fabricants  purent  se  pourvoir  non  seulement  de 
mécanitjucs  néressaires  à  la  filature,  mais  de  toutes  les  niachi- 
nc-^  nécessaires  aux  nombreuses  opérations  de  la  draperie. 
(  >M  idujpta  bientôt.  rapi»oite  riiaptal.  plus  de  j^ix\  éipiipages 
conipleU  de  méc.iniqnes  el  une  «luantité  prtMJigieUsf  de  ni.» 
ihinis  <Kia«  lucN.  «.nii  poin  la  lilaUne.  ^oil  puui  le  laiii.i.i;» 
oU  poin   le  tissaj.;  imelioratiutis  lurent  surtout  impui 

tantes  dans  la  filature  ptiur  la  draperie  fuie  el  dans  la  ti»nte 
des  draps.  l>tjls  et  Kichards  ada|)terent  à  la  filature  de  la 
laine  les  machines  employées  à  la  filature  du  coton.  lacUiplion 
(îe    I.i    iri\»t!i'    \(ii;iiite'    aii  1  !i  t  1    li-    fri\   lîl      .n    éparcn '"'     '' 


—    122    — 

tuli^uc  (lu  lis<craiul  et  en  économisant  la  niain-d'ccuvre 
d'un  ouvrier  dans  la  fabrication  des  tissus  larges. 

Le  tissage  des  laines  occupe  alors  un  grand  nomljre  d'ou- 
vriers. La  suppression  des  jurandes  et  des  règlements  de 
l'a])riccLtio:i  permet  à  l\ll)Ouf  et  à  Darnétal  de  donner  à  leurs 
f:i])ri(!ue'>  une  grande  extension.  Sedan  et  Louviers  tiennent 
le  premier  rang  pour  les  lîeaux  produits  fabriqués  avec  le 
mérinos.  Les  drapiers  de  l'Aude  utilisent  les  laines  des  Cor- 
bières,  dont  la  finesse  approche  celle  des  mérinos.  En  1812, 
Sedan  emploie  18.000  ouvriers.  1.550  métiers,  et  fabrique 
37.000  pièces  de  drap.  Carcassonne  entretient  290  métiers, 
9.000  ouvriers,  et  fabrique  12.000  pièces. 

Plusieurs  sortes  anciennes  d'étoffes  de  laine  ont  disparu  ; 
on  ne  fabrique  plus  de  ratines,  de  prunelles,  de  camelote,  de 
calmandes,  de  flanelles  imprimées.  La  mode  s'est  portée  sur 
de  nouveaux  genres.  Ce  sont  des  tissus  fins  et  brillants,  for- 
més de  la  laine  la  plus  fine,  dont  on  fait  des  châles,  des  voiles, 
des  robes,  etc.  ;  le  centre  de  fal)rication  est  à  Reims,  avec 
6.265  métiers,  près  de  20.000  ouvriers  et  une  production  d'en- 
viron I  million  de  pièces  d'étoffe. 

Chaptal  admet  que  l'industrie  de  la  laine  utilise  93  millions 
de  francs  de  matière  première  provenant  du  cru  ou  de  l'im- 
portation, et  crée  en  étoffes,  bonneterie,  couvertures,  tapis, 
matelas,  une  valeur  totale  de  200  millions. 

Le  développement  de  la  fabrication  du  coton  a\ait  eu 
])our  conséquence  une  diminution  notable  dans  celle  du  lin. 
Avant  1790,  Saint-Quentin  fabriquait  jusqu'à  100.000  piè- 
ces de  toile  line  ;  A^alenciennes  50.000  ;  Cambrai  et  Douai 
ensemble  18.000;  en  tout  170.000  pièces,  d'une  valeur  de 
7  millions  et  demi.  Ces  toiles  ont  été  remplacées  par  des 
toiles  fines  de  coton  jusqir'à  la  concurrence  de  moitié.  Kn 
1812,  Saint-Quentin  occupait  40.000  ouvriers  à  l'une  et  l'autre 
industrie. 

Dans  le  Dauphiné,  \'oiron,  Alans  et  Bourg-d'Oisans  ont 
accru  leur  production;  ils  avaient,   en   1789,  3.200  métiers. 


-    123    — 

i4.o(j<j  (ju\riLT>.  cl  fabriciiiaiciîL  i«"^,o<jo  pièces  ;  en  i8i2, 
les  chiffres  sont  de  3.(>oo  métiers,  17.000  ouvriers,  24.000 
l)ièces.  Dans  l'Ouest,  Laval  reste  l'un  des  centres  les  plus 
ini])ortants  de  la  manufacture  des  toiles.  A  Montpellier  et  à 
Amiens,  on  a  trouve  le  moyen  de  donner  au  fil  de  lin  la 
même  scjlidité  de  couleurs  qu'au  ï\\  de  coton,  ce  qui  permet 
de  supi)rimer  dans  les  mouchoirs  de  fil  les  bandes  de  coton 
teint  (|u'on  y  faisait  entrer. 

1 /industrie  des  soies  est  en  proj^rès  :  (jcnsoul  imagine  le 
chauffage  des  bassines  à  la  vapeur  ;  les  machines  de  \'au- 
canson  à  mouliner  et  à  organsiner  la  soie,  i)erfectionnées  par 
Tabarin,  sont  introduites  dans  un  pkis  grand  nombre  d'ate- 
liers; dans  la  fabrication  des  tissus,  les  machines  de  Jac- 
(juard  et  de  Jaillet  o])èrent  la  tire,  autrefois  confiée  à  des  en- 
fants et  à  des  femmes;  le  nouveau  mécanisme  accroit  la  ra- 
pidité du  lissage,  permet  de  nndtiplier  les  combinaisons  du 
dessinateur,  non  seidemenl  dan^  les  modèles  riches,  mais 
dans  les  sortes  à  bon  marché,  et  (»u\re  ainsi  à  la  soierie 
lyonnaise  des  débouchés  inattendu^ 

Lyfjii.  (|iii  n'avait  plus  compte  <|Uc  ^.Suv)  tisserands  en 
iS<xj,  en  occupa  juscju'à  15.5CX)  avant  l:i  crise  de  iSij;  le 
nombre  de  ses  métiers  était  passé  de  3.5ix^  à  ij./CX);  tous  les 
genres  de  fabrication  y  soiU  représentés,  .\imes  fal)rii|ue  des 
taffetas,  de  la  bonneterie  de  M>ie.  des  étoffes  mélangées:  de 
iX(.X)  à  iSij  ses  métiers  ont  été  portés  de  i.joco  à  près  de  5.OOO, 
le  nombre  de  ses  ouvriers  de  3.450  à  13.701^.  Tours  s'adonne 
aux  étoffes  pour  tentures,  avec  un  millier  d'ouvriers.  I,e 
département  de  la  Loire- Inférieure  produit  presque  toute  la 
nibanerie  de  soie,  avec  8.000  métiers  et  1 5.400  ouvriers. 

Les  e.xportations  <Ie  soieries  représentent  30  millions  de 
francs. 

La  passemeiUerie,  les  modes  et  les  lleurs  arliticielles  don- 
nent lieu  à  un  commerce  important.  Les  dentelles  de  point 
devinrent  obligatiiires  dans  le  coutume  de  cour,  au  grand 
bénéfice  des  fabri<jues  d'.\lenv:on,  de  l»ruxclles.  de  Chantilly 
n  d  Vrras.  La  chapellerie  occupe  17.000  ouvriers. 


^  124  -- 

VI.  —   ïVîélallurgie. 

L'induslrie  inclalluri^nciuc  avait  repris  son  ancienne  ac- 
tivité. 

A  l'Exposition  de  icSo2,  plus  de  150  usines  avaient  en- 
voyé des  échantillons  ;  une  usine  de  la  Haute-AIarne  avait 
fabriqué  du  fer  au  charbon  de  terre  et  au  bois,  à  l'exemple 
de  ce  qui  se  pratiquait  à  Namur.  La  France  comptait  230 
hauts-fourneaux.  y6  forges  à  la  catalane  et  792  feux  d'affi- 
nerie.  La  production  était  de  99.000  tonnes  de  fonte  en 
gueuse,  qui  donnaient  69.000  tonnes  de  fer  marchand,  contre 
61.000  tonnes  de  fonte  et  46.000  tonnes  de  fer  marchand 
en  1789.  La  fonte  moulée  passait  de  7.000  tonnes  à  11.000 
tonnes. 

Cette  consommation  plus  grande  du  fer,  de  même  que 
celle  de  la  houille,  qui  était  passée  de  250.000  tonnes  à  929.000, 
témoignent  d'un  certain  progrès  dans  la  grande  industrie. 

A  l'Exposition  de  1802,  l'acier  fondu  fait  son  apparition 
en  même  temps  que  les  premières  faux  de  Bischwiller. 

La  consommation  du  cuivre,  bronze  et  laiton,  était  estimée 
à  8  millions  de  francs  contre  7  millions  en  1789;  celle  du 
plomb,  3  millions  et  demi  au  lieu  de  2  millions  trois  quarts. 

VIS.  —  Porcelaine. 

La  poterie  d'Angleterre,  imitée  dans  nos  ateliers,  se 
substituait  à  la  faïence;  la  fa1)rication  de  la  porcelaine  l)lan- 
che  s'était  développée. 

VII!.  —   Produits  chimiques. 

La  préparation  de  l'acide  nitrique  avait  été  améliorée,  celles 
de  l'acide  chlorhydrique  et  de  l'acide  sulfurique  créées  par 
la  chimie.   Ce  dernier  acide,   autrefois  uniquement  employé 


—     123    — 

à  (lissf)iulrc  Tindij^o  et  à  déconiposcr  ({uclqucs  sels,  sert 
à  préparer  la  soude  artificielle  par  le  procédé  de  Leblanc, 
à  composer  l'alun,  à  épurer  l'iuiile  d'éclaira^^^e.  On  en  fabrique 
200.000  (juintaux.  Le  blanchiment  au  chlore  est  introduit 
pour  les  toiles  et  pour  les  chiffons  cjui  servent  à  la  faliri- 
i.ition  du  i)a])ier.  L'extraction,  l'épuration  f)U  la  composition 
de  lalun  f)ccui)cnt  21  établissements.  On  sait  maintenant 
l<réparé  l'amnioniaciuc  :  Thénard  a  enscij^mé  la  fabrication  du 
Manc  de  céruse  ;  lùlouard  Adam  distille  l'alcoDl  ;  1  )arccl  ex- 
ilait la  ^.^^élalinc  des  os;  ks  recherches  di-  \  au«|Uchn  cl  i\o 
l'ourcroy  permellenl  de  fa1)ri<|uer  le  \  inai.i^ne  de  bois:  v^éçuin 
abrèfïfe  les  procédés  de  la  tannerie.  —  (Lwissi!  et  Kamiî.mm) 

Jhid,  p.   306-401.) 


«,>!  ■  AiHii  '.-MI  :    p  Alt  m  : 


LA    RnVOLUTlON    DE    1S4S 


t^  liciiucuup  moins  nuilheuteux  nui- 
téviellement  qu'aux  époques  anlc- 
rieures,  il  {le  peuple i  souffrait  cepen 
liant  davantage,  parce  qu'il  avait  plus 
conscience  de  l'infériorité  de  sa  posi- 
tion.  ♦ 

Dvsii  i.  Sri  »<N 


*:iu:tii:  «iANnoN 


Dans  toute  sa  gloire, 
l)  après  un  iihicau  de  Steinlen  < l.e  (IhambarJt. 


—    120    — 


ClIAIMTKl'    l'KIC.MIKK 

I.K  CARACTKRK  1)K  LA   RÉVOLUTION 

DE    1N4N 

I.  —  Préludes  révolutionnaires. 

La  inarclic  générale,  écrit  Georges  Renard,  de  la  Révolution 
de  184X  fil  J'Vance  est  à  la  fois  particulière  et  très  simple. 
D'ordinaire,  une  révolution  présente  dans  son  cours  une 
courbe  ascendante  et  une  courbe  descendante.  C'est  ainsi  qu: 
le  9  thermidor  maniue  dans  la  première  Révolution  française 
la  tin  du  mouvement  en  avant  et  le  connnencement  du  retour 
en  arrière.  Ici.  rien  de  pareil.  Le  point  culminant  est  atteint 
dès  le  dtbuî.  11  se  livre,  durant  «(uelques  semaines,  une  lutte 
indécise  entre  les  forces  (|ui  veulent  maintenir  la  l-Vancc  à 
ce  niveau  et  celles  qui  tendent  a  lui  faire  redescendre  la  pente 
gravie  en  trois  jours. 

L'cttc  lutte  de  forces  est,  ini  jonJ.  itne  lutte  de  ela.s.u.^.  «pu 
se  révèle  dès  les  i)remiers  instants,  s'enveninie  l)ient«>l  en  con- 
flits aigus  et  doime  leur  sens  aux  jrnirnées  échelonnées  de 
mois  en  mois  avec  une  étrange  régidarité  :  25  février. 
17  mais,  m  a\ril,  15  mai.  jj  juin.  Tendant  ces  quatre  ni()i>. 
chacune  des  deux  classes  et  des  deux  tendances  opin^sée» 
1  emiK)rte  t«»ur  a  tour;  mais  chaque  victoire  éphénièrc  et 
incomplvte  de  l'une  est  .suivie  d'une  revanche  de  l'autre. 
jus(|u'au  moment  on.  dans  le  sang  de  la  guerre  civile,  la 
classe  et  la  tendance  bourgeoises  triomphent  de  la  classe  et 
de  la  tendance  populaires.  Dès  lors,  la  réaction  victorieuse 
se  précipite  el,  de  chute  en  chute,   fait   retomber  le  [KUple 

IV.  ,0 


—  i3o  — 

et  la  bourgeoisie  elle-même  au-dessous  du  point  d'où  ils 
étaient  partis  à  la  eonquête  de  la  Républiciue.  ^lais,  malgré 
rinutilité  apparente  de  Teffort  avorté,  il  y  a  des  ehoses 
iibattues  qui  ne  se  relè\  eut  pas,  des  progrès  réalisés  qui  sub- 
sistent, des  idées  laneées  (pii  continuent  leur  mouvement  à 
traxers  le  monde. 

Le  24  février  1848,  pendant  que  Paris  gronde,  bouillonne 
encore  comme  un  volcan  en  éruption,  la  première  affaire  à 
régler  entre  les  vainqueurs  surpris  de  la  facilité  de  leur 
victoire  u  arrivée,  suivant  l'expression  de  Cabet,  comme  une 
])ombe  ou  un  éclair  ^),  est  la  constitution  du  nouveau  gouver- 
nement. Sera-ce  la  Régence  ou  la  République?  Une  bonne 
partie  de  la  bourgeoisie  se  fût,  sans  aucun  doute,  accommodée 
d'un  changement  se  bornant  à  mettre  la  couronne  sur  une 
autre  tète.  Les  rcpublica'ins  uiodcrcs  croyaient  la  République 
pré  mat  urée.  L'avocat  ]\  Tarie,  un  des  chefs  de  l'opposition 
sous  Louis- Philippe,  disait  :  «  Son  temps  n'est  pas  venu.  Je 
l'aime  trop  pour  souhaiter  qu'elle  naisse  avant  terme  ». 
Béranger  a  écrit  plus  tard  :  u  Nous  voulions  descendre 
marche  à  marche;  on  nous  a  fait  sauter  un  étage  ».  ^lais  il 
fallait  compter  avec  les  combattants  des  barricades,  qui 
n'entendaient  pas  qu'on  renouvelât  ce  qu'ils  appelaient  l'es- 
camotage de  1830.  Déjà  le  peuple  célébrait  à  sa  façon  les 
funérailles  de  la  royauté  en  brûlant  les  voitures  de  gala  et 
le  trône  avec  une  allégresse  gouailleuse.  A  la  Chambre,  la 
Régence  disparaissait  avant  d'avoir  existé.  La  duchesse 
d'(  )rléans,  le  duc  de  Xemours,  suivaient  Louis-Philippe 
sur  le  chemin  de  l'exil,  et  l'on  décidait  de  nommer  un  gou- 
\ernemeni  |)ro\isoire.  —  [Histoire  Socialiste.  G.  Rkxard. 
La  deuxième  Républicpie  française.) 


% 


—   i3i  — 


II.        Les  oppositions  de  classe  au  sein 
du  gouvernement  provisoire. 

l.c  i)eiii>lc  (le  Taris,  si  luii  lait  aljstractiun  «le  (iuckjucs 
organisations  secrètes,  ne  possédait  pas  son  organisation  pro- 
pre. Il  iR'  poiuait  agir  (|uc  sons  la  forme  de  foules,  de 
niasses  rangées  sur  les  barricades  (ni  en  manifestant,  par 
des  cortèges,  sa  volonté  collective.  Ses  délégués  au  pouvoir 
furent  nommés  par  acclamation  sur  la  place  publiqtie.  Sa 
confiance  alla  tout  naturellement  \ers  les  grands  noms  à 
la  renommée  consacrée,  et  d'origine  bourgeoise.  Déjà, 
il  clierclie  dans  son  propre  sein  des  représentants  directs, 
les  liommes  de  sa  classe.  A  côté  tle  Louis  lUanc  nous 
trouvons  l'ijuvrier  Albert.  Mais  c'était  relativement  peu. 
\/d  majorité  du  gouvernement  provisoire  se  composait  de 
bourgeois  d'origine,  de  lemi)érament  et  de  conception,  qui 
paralysaient  tout  effort  sérieux  des  représentants  de  la  classe 
ouvrière. 

Dès  l'origine,  une  sourde  hostilité  se  manifeste  entre 
les  on/e  hommes  qui  se  cliargent  de  présider  aux  destinées 
de  la  i'^rance.  (  >n  peut  distinguer  parmi  eux  trois  groupes 
divers.  Le  plus  nomineiix  c<»mprend  les  républicains  modérés, 
ceux  (jui  considèreiit  la  Ke^  olution  comme  accomplie  du 
moment  (pic  Ii  monarciiie  cl  la  Chambre  des  Pairs  censitaire 
ont  été  balayées  par  la  nation  Ce  .sont  :  Dupont  de  l'Iuire, 
Arago.  Civmieux.  ' '.a-nier- Pages.  .Marie  et  Marrast.  Le  plus 
avancé  se  compose  des  républicains  .socialistes  .Albert  et  Louis 
nianc.  partisans  déclarés  d'une  profonde  transformation 
tronomi(|ue.  Lntrc  ces  iWux  extrêmes  se  placent,  poids  mo- 
bile oscillant  dr  droite  à  gauche,  des  radicaux,  des  démocra- 
tes. h'loc(»ii.  I.edru  l\(.llin.  qui  \  cillent  très  sincèrement  des 
reformes  swiales  sans  trop  savoir  les(|uelles,  mais  qui  n'en- 


-    l32    — 

tondent  pas  qu'on  touche  à  la  constitution  de  la  propriété  et 
au  régime  du  salariat. 

Les  premiers  correspondent  à  cette  partie  moyenne,  ins- 
truite et  aisée  de  la  bourgeoisie,  qui  se  sent  majeure  et 
capable  de  diriger,  sans  roi,  sans  cour  et  sans  nobles,  les 
affaires  publiques  :  les  derniers  résument  en  eux  les  velléités 
frondeuses  et  vaguement  humanitaires  des  petits  bourgeois, 
des  petits  boutiquiers,  des  petits  artisans  qui  souffrent  des 
impôts  mal  assis,  des  inégalités  consacrées  par  la  loi  et  accrues 
par  le  développement  du  grand  commerce  et  de  la  grande 
industrie,  mais  sans  être  réduits  à  la  condition  précaire  des 
travailleurs  contraints  de  louer  leurs  bras  pour  vivre.  Les 
autres,  enfin,  sont  les  porte-voix  de  la  classe  ouvrière  pro- 
prement dite  et  de  ses  aspirations  imprécises,  mais  nette- 
ment orientées  vers  un  régime  plus  égalitaire  qui  doit  s'éta- 
blir par  l'association  des  hommes  et  la  socialisation  des  cho- 
ses, u  Tous,  d'ailleurs,  fait  observer  justement  Georges  Re- 
nard, reflètent  les  opinions  et  représentent  les  intérêts  dc^ 
villes,  non  des  campagnes  ». 

Comme  à  toutes  les  grandes  époques  révolutionnaires, 
Paris  seul,  plus  ou  moins  en  communauté  d'idées  avec  les 
grandes  villes  de  France,  porte  tout  le  poids  de  la  Révolu- 
tion, laquelle,  manquant  de  base  nationale,  finit  fatalement 
par  l'écraser. 


III.  —  Les  ouvriers  proclament  la  République. 

Tout  en  mettant  au  premier  rang  le  problème  social,  la 
classe  ouvrière  ne  peut  se  désintéresser  de  la  forme  politique. 
Et  comment  en  serait-il  autrement?  Elle  vient  de  renverser 
la  monarchie  des  banquiers  et  des  riches.  Elle  était  témoin 
de  la  protection  accordée  par  Louis-Philippe  aux  oligarchies 
financières  et  capitalistes.  C'est  le  roi  qui  enlevait  au  peuple 
tout  droit  politique,  toute  possibilité  d'organisation,  parce  que 


—   i33  - 

lui  >eul  assumait  aux  \liix  de  la  nation  la  rcsponsal)ilité  du 
])(»u\()ir.  I\t  le  peuple  identifiait  tout  naturellement  le  régime 
d'odieux  privilèges  sociaux  et  jjolititiues  avec  la  royatUé.  Par 
instinct  le  peuple  de  Paris  fut  donc  républicain. 

Mais  les  chefs  bourgeois  du  gouvernement  provisoire 
hésitaient.  Ils  sentaient,  par  instinct  eux  aussi,  que  la  Rcpit- 
l'Ilijnc  est,  dans  sa  logi(|Ue  et  dans  ses  conscf|uences  soi-iales. 
Ir  rîii'imc  politifjKr  de  la  classe  oiiZTière.  La  peur  instinctive 
du  peuple  les  éloignait  de  la  Répul)li(iue.  Cette  peur  se  com- 
pli(|ue  i>ar  l'éternel  et  indéracinable  préjugé  des  intellectuels 
])ourgeois  de  toutes  miances  (pii  i)rétendent  (jue  le  pouvoir 
n'appartient  pas  à  «  une  classe  »,  mais  aux  «  lumières  »  et 
à  l'instruction,  c'est-à-dire  à  messieurs  les  intellectuels,  qui 
s'accordent  généreusement  l'un  et  l'autre.  Kt  pourtant,  c'est 
le  classe  oirrrière  qui  a  i}npi->sé  le  tinweenieiurut  de  la  Réhu- 
IflKjue. 

A  peine  con>lituc'.  écrit  (icorges  Renard,  le  gouvernement 
hésite  iV.  se  qualifier,  à  s'engager  sans  retour.  Républicain  de 
fait,  le  sera-t-il  de  nom?  ()sera-t-il  devancer  le  vote  de  la 
nation  sur  un  sujet  de  pareille  importance?  Les  témoins  de 
ces  heures  troubles  s'accordent  à  noter  les  scrupules  et  les 
tergiversations  de  Marie,  de  Garnier- Pages,  de  Lamartine 
lui-même.  Mais  toute  la  journée,  du  milieu  des  groupes 
armés  qui  fourmillent  sur  la  i)lace.  montent  des  somma- 
tions d'en  finir.  Raspail  doimc  deux  heures  au  gouvernement 
pour  se  décider.  Lagrange  et  des  insurgés.  (|ui  se  sont  im- 
provisés délégués  du  peuple  et  installés  dans  rilôtel  de 
\  ille,  surveillent  et  harcèlent  les  maîtres  du  pouvoir.  Lamar- 
tine propose  une  formule  longue  et  embarrassée.  On  amende, 
on  simplifie.  Les  modérés  ne  veulent  pas  de  la  rédaction 
trop  timide  :  m  Le  gouvernement  provisoire  désire  la  Répu- 
blique ». 

CVémieux  fait  alors  prévaloir  ce  moyen  i«.ime  :  «  Le 
gouvernement  provisoire  reiit  la  KépuNUiue,  sauf  ratification 
par  le  peuple,  qui  sera  immédiatemejit  consulté  ». 


—  i34  — 

.hissitôt  des  ouvriers,  sur  une  large  haude  de  toile  blanche, 
cliarbonnent  ces  }nots  en  lettres  énormes  :  «  La  République 
une  et  indiz'isilde  est  prochnnée  en  France  ».  Ils  grimpent 
sur  le  rebord  d'une  fenêtre  et  développent  l'inscription  à  la 
clarté  des  torches,  l'ne  formidable  acclamation  retentit, 
suivi  d'un  cri  de  détresse.  Un  des  ouvriers  venait  de  tomber 
sur  la  place  et  on  l'emportait  tout  sanglant.  Les  anciens 
auraient  vu  là  un  i^résagc.  TTélas!  la  République  de  1848, 
ai)rès  avoir  suscité  un  élan  d'enthousiasme,  devait  tomber, 
elle  aussi,  dans  le  sang  ouvrier. 

La  République  était  proclamée.  Alais  que  devait-elle  être? 
v^erait-ellc  un  simple  changement  dans  l'organisation  poli- 
tique de  la  France?  Toucherait-elle  à  son  organisation  éco- 
nomique? Grave  problème  qui  se  posait  de  façon  obscure 
en  cette  heure  critique,  mais  qui  allait  se  dégager  en  pleine 
lumière  et  devenir  la  question  essentielle  du  moment.  Les 
bourgeois  avaient  entendu,  pendant  la  bataille,  un  cri  qu'ils 
ne  comprenaient  pas  :  <(  A'ive  la  République  démocratique  et 
sociale!  »  Sociale!  qu'est-ce  que  cela  pouvait  bien  signifier? 
L'ne  estampe  du  temps  figure  la  Révolution  de  février  sous 
les  traits  du  sphinx  classique  dévoreur  d'hommes;  et  c'était 
bien,  en  effet,  une  terrible,  une  mortelle  énigme  qu'elle  posait 
cà  la  France  et  à  l'Europe. 

Cela  fut  sensible  dès  le  matin  du  25  février.  Des  faubourgs 
et  des  quartiers  pauvres  étaient  descendus  sur  la  place  de 
Grève  des  hommes  armés  de  fusils,  de  sabres,  et  portant 
qui  une  ceinture  rouge,  qui  un  bonnet  rouge,  qui  un  ruban 
rouge  au  chapeau  ;  autour  d'eux  ils  distribuaient  des  insignes 
rouges  ;  au-dessus  d'eux  ils  faisaient  claquer  au  vent  des 
liannières  rouges  ;  les  maisons,  l'Hôtel  de  \  ille,  la  statue 
d'Henri  ]\'  furent  bientôt  pavoises  de  rouge,  et  le  gouver- 
nement provisoire  fut  sommé  de  remplacer  le  dra]:)eau  tri- 
colore par  le  dra])eau  rouge.  —  (Ibid.) 


i35  — 


IV.  —  La  lutte  entre  Drapeau  tricolore 

et  Drapeau  rouge.       Les  premières  mesures. 

I/o|)position  de  classe  cnirc  bourgeois  modérés  et  prolé- 
taires se  manifesta  avee  éclat  dans  le  conflit  des  drapeaux. 
I  ,<•  drapian  tricnldrc  de\  inl  le  symbole  de  la  dominatinii  l»nur- 
j^a-oise.  Son  orii^ine  est  connue.  Korscjue  Louis  X  \  I  revint  de 
\  ersailles.  le  blanc,  emblème  de  la  dynastie  de^  liourbons, 
fut  inséré  entre  le  routée  et  le  bleu,  couleurs  du  tiers-état 
et  de  Paris,  pour  marcjuer  la  réconciliation  du  peuple  avec  la 
royauté.  \x  dra[>eau  tricolore  prit  un  caractère  révolution- 
naire pendant  la  pcriode  de  la  .taraude  Révolution.  I/I'*.m- 
pire  le  tit  sien.  La  Restauration  l'avait  abattu.  iS^^o  l'avait 
relevé.  Louis- Lhibppe.  en  revanche,  lavait  comprom'  .  Le 
dra])eau  tricolore  devint  le  drai)cau  de  la  royauté  et  des 
républicains  malgré  eux.  c'cst-cà-dire  des  républicains  modérés, 
(jui  sont  modérément  républicains  et  immodérément  bour- 
geois. 

Ln  revanche,  le  drapeau  muge  llottaii  sur  les  barricades, 
témoin  de  l'héroïsme  populaire.  Il  est  devenu  le  drapeau  de  la 
Révolution  après  avoir  été  le  drapeau  de  la  répression,  car 
il  devait  être  déployé  cha(|Ue  fois  (|U  au  nom  de  la  loi  on 
dispers.iit  ur.  attroui)ement  populaire.  Il  avait  fait  le  tour  du 
Clianij»  de  .Mars  en  i7<>i  et  \J^)^  l«»r>  des  massacres  du 
peuple.  Le  i)euple  s'y  attacha  et  par  ses  malheurs  et  par  ses 
triomphes.  Lamartine,  homme  de  gouvernement  bourgeois, 
ne  pou\ail  pas  le  souiïrir.  lù  il  til  adopter  un  «lécret  en 
faveur  i\\\  ilrapeau  tricolore.  Toutefois,  on  accorda  au  ]>eu]^le 
vain(|ueur  une  roscttr  romjc  à  la  hampe  du  drapeau. 

La  bourgeoisie  paya  le  peuple  eu  rubans. 

Le  soir  même,  une  série  de  décrets  essayait  de  .satisfaire  à 
l.i  fois  les  modérés  et  les  républicains  <ravant-garcle  :  Trarts- 


—   ï'M)  — 

fornialic^n  des  Tuileries  en  un  hospiee  d'invalides  eivils; 
adoption  des  enfants  dont  les  pères  venaient  de  mourir  en 
combattant  pour  la  patrie  ;  mise  en  liberté  de  tous  les  détenus 
politiques  ;  enfin  abolition  de  la  peine  de  mort  «  en  matière 
politique  »,  mesure  incomplète  qui  ne  proclamait  pas  l'in- 
\iolabilité  de  la  vie  humaine,  comme  le  dit  à  tort  un  des 
considérants  rédigés  par  Louis  Blanc,  mais  qui  témoignait 
de  la  générosité  des  vainqueurs,  rassurait  les  timorés  et  leur 
l)rouvait  que  la  guillotine  de  Quatre-vingt-treize  était  relé- 
guée au  nuisée  des  antiques. 


V.—  Le  peuple  intervient  et  impose  un  décret 
sur  le  droit  au  travail. 

Cette  fois,  le  peuple  tient  à  ne  pas  se  laisser  voler  la  vic- 
toire. Jusqu'à  son  écrasement  par  la  bourgeoisie  traîtresse 
sur  les  barricades  de  Juin,  il  ne  cesse  pas  de  «  déranger  »  le 
])OUvoir  en  lui  représentant  la  note  des  barricades  émanci- 
])atrices  à  payer.  N'ayant  que  des  idées  vagues  sur  la  solution 
à  donner  au  problème  de  la  misère,  il  formule  souvent  des 
revendications  qui  ne  sont  pas  réalisables  sous  le  régime  de 
la  propriété  oligarchique.  Au  premier  rang  de  ces  revendica- 
tions, se  trouve  celte  du  droit  au  travail.  Devant  le  Gouver- 
nement se  présentait  en  tumulte  et  en  armes  une  délégation 
conduite  par  un  ouvrier,  Marche,  un  de  ces  inconnus  que 
leur  énergie  fait  chefs  dans  les  moments  de  troubles. 
Il  réclame  la  reconnaissance  immédiate  du  «  droit  au  tra- 
vail ».  Le  gouvernement  regimbe  devant  cette  sommation 
impérieuse.  Lamartine  s'efforce  de  prendre  l'ouvrier  à  la  glu 
de  son  éloquence.  «  Assez  de  phrases  comme  cela  !  »  inter- 
rompt brutalement  le  jeune  homme.  Peut-être  se  fut-il  laissé 
gagner  quand  même,  si  Louis  Blanc,  après  un  instant  d'hési- 
tation,  ne   se   fût  prononcé   en   sa   faveur.   Avçc   Flocon   et 


-  i37  - 

Lcdru-Kollin,  Louis  JJlanc  rédige,  séance  tenante,  le  décret 
suivant,  dont  les  redites  sentent  la  hâte  de  l'improvisation: 

((  Le  Gouvernement  provisoire  de  la  République  Française 
s'engage  à  garantir  l'existence  de  l'ouvrier  par  le  travail. 

«  11  s'engage  à  garantir  du  travail  à  tous  les  citoyens. 

«  Il  reconnaît  que  les  ouvriers  doivent  s'associer  entre  eux 
l)our  jouir  du  fruit  de  leur  travail.  » 

Ledru-Rollin  fait  ajouter  cet  article,  qui  ressemble  à  un  don 
de  joyeux  avènement  : 

«  Le  (k)Uvernemenl  prcn  isoire  rend  aux  ouvriers,  auxquels 
il  appartient,  le  million  qui  va  échoir  de  la  liste  civile.  » 

On  attribue  à  Marche  les  célèbres  paroles  :  «  Le  peuple 
attendra  ;  il  met  trois  mois  de  misère  au  service  de  la  Répu- 
blique. » 

Le  matin  du  28  Lévrier,  jour  ou  la  Republique  devau  olli- 
ciellemcnt  être  procb^imée  sur  la  i)lace  de  la  lîastille,  plusieurs 
milliers  d'ouvriers,  rangés  par  corps  de  métiers,  couvraient 
la  place  de  Grève  :  ils  portaient  des  bannières  où  se  lisaient 
ces  mots:  Miiiistcrc  du  Progrès.  —  Organisation  du  Travail. 
Abolition  de  l'exploitation  de  l'homme  par  l'homme.  — 
l  ne  dépulation  populaire  s'annonce  au  Gouvernement  pro- 
visoire. 

C^irand  cnioi  parmi  ses  membres.  l>aii>  iiiiur\alle  ccouie 
depuis  l'avant-veille,  les  modérés  s'étaient  repris:  ils  s'étaient 
effrayés  de  Lur  décret,  et  répugnaient  à  donner  une  sanction 
si  i)rompte  à  des  paroles  dépassant  leur  i)ensée.  Lamartine 
se  fit  rintcri)rèle  de  ce  revirement  :  il  déclara  que  ix)ur  lui 
organisation  et  traî'ail  sont  deux  termes  incompatibles  dont 
il  ne  peut  comprendre  l'accouplement.  W  refuse  de  signer  le 
nouveau  décret  ({u'on  réclame  flu  Gouvernement  et  il  en- 
traine avec  lui  la  quasi-unanimité  de  ses  collègues.  Louis 
1  liane,  de  son  côte,  ne  veut  point  laisser  protester  l'engage- 
ment pris  envers  le  peuple  ;  il  oflfrc  sa  démission  et  celle  d'Al- 
bert. .\îais  on  est  bien  près  des  barricades.  Ne  sera-ce  pas  le 


-  i38  — 

signal  d'une  reprise  de  la  guerre  des  rues?  (  )n  cherehe 
une  transaction.  Si  Louis  iUanc  et  Albert  voulaient  consentir 
à  présider  une  Commission  qui  siégerait  au  Luxembourg  et 
dresserait  avec  l'aide  des  travailleurs  eux-mêmes  un  plan 
d'organisation  du  travail!...  Une  Commission  au  lieu  d'un 
ministre;  une  assemblée  délibérante  au  lieu  d'un  organe  d'ac- 
tion! Pas  d'argent,  pas  de  pouvoir  pour  réaliser  les  réformes 
iiNi'cs.  i  ^n  cours  sur  la  faim  devant  des  affamés;  une  parlotte 
autour  d'une  marmite  \  ide.  Il  y  avait  cent  motifs  de  refuser. 
Louis  lîlanc  accepta  une  proposition  qui  était  une  façon 
déguisée  d'éluder  les  demandes  du  ])rolétariat  ;  il  abritait 
cette  espèce  de  retraite  derrière  de  belles  paroles  qu'il  prit 
hi  ])eine  d'écrire  en  tête  du  décret. 

Faute  de  pouxoir  organiser  le  travail,  le  Ciouvernement  va 
organiser  l'aumône.  Le  27  Février,  était  pu1)lié  un  décret 
ainsi  conçu  : 

((  Le  Gouvernement  provisoire  décrète  l'établissement  d'a- 
teliers nationaux. 

«  Le  Ministre  des  Travaux  publics  est  chargé  de  l'exécu- 
tion du  présent  décret.  » 


VI.  —  L'Ouvrier  roi  du  jour. 

Ty'ouvrier,  écrit  Georges  Renard,  qui  jaillissait  ainsi  de 
l'ombre  où  on  l'avait  maintenu,  est  vraiment  le  personnage- 
type,  lé  héros  de  ces  premières  semaines  de  la  Révolution. 
Il  est  traité  en  souverain  de  fraîche  date;  il  est  flatté,  cour- 
tisé, imité.  Les  orateurs  officiels  vantent  son  courage  dans 
la  1)ataille,  sa  générosité  dans  la  victoire,  son  dévouement  au 
bien  général,  son  intelligence  politique,  louanges  méritées  sans 
doute,  mais  à  dessein  grossies,  qui  visent  l'avenir  plus  encore 
cjue  le  présent  et  ressemblent  à  des  conseils  enveloppés  de 
miel.  Un  refrain  du  temps  traduit  naïvement  l'idoLâtrie  dont 
la  «  sainte  canaille  est  l'objet  ». 


i3()  — 


VII.        Chapeau  bas  devant  la  casquette! 
A  genoux  devant  l'ouvrier! 

I,c  hour^^cois  essaie  de  se  rapprocher  autant  qu'il  peut  de 
cet  être  idéal  :  vestons  sans  façon,  cravates  lâches,  chapeaux 
nunis,  harhcs  croissant  en  liberté,  manières  sinii)les.  voire  un 
l»cu  débraillées,  très  familier  et  au  l)esf)in  trivial,  i)hrases 
humanitaires  on  le  mot  de  riti)ycii  se  carre  et  s'élarj^it  à  cha- 
(jue  tournant  :  voilà  ce  cjui  remplace  le  lano^aj^e  et  le  costume 
i^ourmés  de  la  veille.  A  la  Comédie- Française,  pendant  que 
Kachel  déclame  la  Marseillaise  à  jijenoux  et  roulée  dans  les 
plis  du  dra])eau  tricolore,  on  peut  vf)ir  dans  son  auditoire. 
en  apparence  tout  populaire,  des  blouses  (jin  recouvrent  du 
lin^e  tin.  l'ne  dame  de  l'aristocratie  ani^laisc  (|ui  \  it  alors 
à  Paris,  écrit:  «  Nous  portons  tous  de  gros  souliers:  nous 
portons  tous  un  ])arapluie  et  nous  tâchons  de  ressembler 
autant  ([ue  possible  à  nos  portières.  »>  La  Kcz'uc  des  Dcitx- 
}  fond  es.  c'est  tout  dire,  félicite  le  ('ouvernement  d'avoir 
])roclamé  le  droit  au  tra\ail. 

(  )u'\  avait-il  au  fonrl  de  cet  étalasse  de  tendrcs.se  à  l'adresse 
des  ouvriers? 

In  sentiment  de  peur,  a  n  en  pas  douter,  devant  ces 
masses  énii^mati(|ues  (jui  S(>rtaienl  de  leurs  noirs  taudis:  un 
respect  de  leur  puissance  démontrée  non  seulement  i)ar  l'ai- 
sance a\ec  la»|ucllc  avaient  été  bou.sculés.  en  hVance.  un 
ministre  et  un  roi.  mais  par  resi)èce  de  tremblement  de  troncs 
(|ui  secouait  toutes  les  cai)itales  d'Iùirope:  probablement  aussi 
une  reconnaissance  .secrète  pour  ces  meurt-dc-faini  qui, 
maitres  de  richesses  énormes,  avaient  sauvé  les  diamants  de 
la  couroine  et  fusillé  sans  pitié  les  voleurs:  entui.  dans  un.* 
bonne  partie  de  la  population,  un  sincère  élan  <ie  fraternité 
liinnaine.  In  témoin,  alors  simple  ouvrier,  a  écrit: 

"   je  cr(»is  (|u".i  iinIK   autre  épo(|ue  de  notre  hi*it<»ire  l'opi- 


—   140  — 

iiion  i)iil)li(|uc  n'avait  montré  de  meilleures  dispositions  ])our 
améliorer  la  condition  morale  et  matérielle  du  peuple.  » 

Certes,  les  mauvais  vouloirs  ne  manquaient  pas  ;  mais  ils 
se  dissimulaient  i)rudemment.  Ce  lendemain  d'orage  fut  un 
de  ces  rares  moments  de  sérénité  où  le  ciel  bleu  rit  sur  la 
terre  encore  détrempée  et  semée  de  débris!  Accalmie  trom- 
peuse si  l'on  veut,  et  déjà  traversée  d'éclairs  qui  annoncent 
une  prochaine  bourrasque;  mais  halte  bienfaisante  qui  repose, 
fait  miroiter  devant  les  nations  lassées  l'image  et  l'espoir 
d'une  concorde  durable  et  les  aide  par  là  même  à  pour- 
suivre leur  marche  sur  la  rotite  rocailleuse  où  elles  cheminent! 

Cet  âge  d'or  d'une  Ré\'olution,  «  qui  ressemblait  à  une  fête 
plutôt  qu'à  une  catastrophe  »,  était  encore  illuminé  ])ar  l'ac- 
cueil que  la  province  faisait  ati  nouveau  régime. 

C'est  la  loi  de  toutes  les  révolutions  populaires.  Pendant  les 
premiers  jours  après  la  victoire,  toute  la  valetaille  gouverne- 
mentale s'agenouille  devant  le  peuple,  le  flatte  et  le  caresse. 

Ainsi,  le  roi  de  Prusse,  après  la  victoire  du  18  mars,  appa- 
raît stir  le  balcon  et  saltie  Inimblement  les  victimes  de  sa  pro- 
pre soldatesque.  Et  tout  récemment  encore,  le  comte  Witte 
s'adresse  au  Comité  des  députés  ouvriers  à  Saint-Pétersbourg, 
après  la  révolution  du  17/30  octobre  1905,  avec  ces  paroles: 
«  Ouvriers-frères  !  »  Mais  aussitôt  que  le  peuple  découvre  sa 
faiblesse,  il  est  lâchement  mitraillé  par  ses  courtisans  d'hier. 


VIII.  —  La  situation  en  1848. 

La  décomposition  du  vieux  monde  s'opérait  rapidement. 
Au-dessus  du  Peuple  sans  existence  légale,  sans  droits  poli- 
tiques ni  civils,  sans  garanties  contre  l'oppression,  l'exploita- 
tion et  la  misère,  les  classes  officielles  s'endormaient  en  paix, 
en  proie  à  une  gangrène  dévorante. 

Je  ne  sais,  écrit  Louis  Ménard,  ce  qu'avaient  fait  les  villes 
niauflites  que  consuma  le  feu  du  ciel,  mais  à  coup  sûr,  la  cor- 


—   141   — 

ruption  ne  fut  en  aucun  temps  aussi  profonde  ([ue  clans  la 
nôtre.  Elle  était  arrivée  à  un  tel  degré  qu'elle  n'avait  plus 
conscience  d'elle-même  :  le  sens  moral  était  atrophié,  la  tyran- 
nie du  capital  érigée  en  dogme,  le  vol  légalisé  et  pratiqué 
impudemment  au  grand  jour  par  tout  ce  qu'on  appelait  alors 
le  pays  légal,  dejmis  le  notaire,  l'agent  de  change  et  le  ban- 
([uier,  s'enrichissant  de  la  ruine  des  familles  et  spéculant  sur 
la  disette  des  grains,  jusqu'au  petit  marchand  fraudant  sur 
le  poids  et  la  ({ualité  de  sa  marchandise  et  falsifiant  les  ali- 
ments du  Peuple  avec  des  drogues  vénéneuses;  les  lois  de  la 
nature  elle-même  viciées  et  perverties,  le  mariage  transfor- 
mé en  un  marché  de  prostitution,  le  foyer  conjugal  en  un 
hagne,  la  famille  en  un  troupeau  .l'h.'t-iticr^  ^'ahatlant  comme 
des  corbeaux  sur  un  cadavre. 

La  corruption  avait  passé  des  moeurs  dans  la  politique.  La 
Chambre  des  députés,  devenue  une  armée  disciplinée  et  sala- 
riée de  fonctionnaire^,  ne  servait  plus  (}u'à  couvrir  d'une 
ai)parence  de  légalilc  la  honteuse  politiiiuc  du  pouv«jir  exé 
cutif.  A  l'extérieur,  cette  politique  rayait  la  France  du  rang 
des  nations  indépendantes  pour  en  faire  l'instrument  servile 
de  tous  les  gouvernements  absolus  :  à  l'intérieur,  elle  étouf- 
fait toutes  les  libertés  politiques,  organisait  la  vénalité  des 
charges  d'un  coté,  celle  des  consciences  de  l'autre,  et  appuyait 
la  monarchie  bourgeoise  sur  une  aristocratie  de  fonctionnaires 
et  de  financiers.  —  Louis  M  icx  \ri).  Proloyuc  li'iinc  RiHolu- 
(ion.) 

IX.        LotJis  Blanc. 

Le  i,juu\  crncnicul  piu\i><.'nc  ciuu^ca  puin  aiu->i  dne  Luiu-- 
l'ianc  de  reprendre  la  (jucstion  sociale.  Louis  P.lanc  accepta. 
Ce  fut,  de  sa  part,  une  grave  erreur. 

Sa  tentative  était  condamnée  d'avance.  Le  triomphe  de  la 
classe  ouvrière  doit  suivre  et  non  précéder  l'établissement 
du  régime  capitaliste  développé.  Sans  en  voir  la  raison,  l'his- 


—   142  — 

lunc-u  trace  le  tableau  que  voici  de  l'état  d'esprit  de  Louis 
lilanc  à  la  période  de  son  activité  gouvernementale: 

u  ...Cependant  l'imagination  de  M.  Louis  Blanc,  un  moment 
éblouie  i)ar  la  pensée  des  grands  débats  parlementaires  qui, 
du  Luxembourg,  allaient  retentir  dans  toute  l'Europe,  se 
calmait  singulièrement,  en  voyant  dans  la  réalité,  d'une  part, 
des  difficultés  extrêmes  à  la  moindre  amélioration,  de  l'autre, 
d'infiniment  petits  détails  auxquels,  du  sommet  de  ses  théo- 
ries, il  lui  fallait  descendre  dans  le  domaine  de  la  pratique, 
v'^on  début  en  matière  de  gouvernement  n'avait  pas  été 
heureux.  Son  premier  décret  du  2  mars  n'était  que  très 
imparfaitement  exécuté  et  jetait  déjà  le  trouble  dans  l'in- 
dustrie. Son .  second  décret,  qui  portait  création  dans  les 
douze  mairies  de  Paris  de  douze  bureaux  de  renseignements, 
chargés  de  dresser  des  tableaux  statistiques  de  l'offre  et  de 
la  demande  du  travail  et  de  faciliter  ainsi  les  rapports  entre 
les  chefs  d'industrie  et  les  ouvriers,  ne  reçut  pas  même  un 
commencement  d'exécution.  C'étaient  là  des  échecs  sensibles 
et  qui  tempéraient  beaucoup  sa  première  ardeur.  Des  conci- 
liations, après  d'interminables  débats,  entre  les  entrepreneurs 
et  les  conducteurs  d'omnibus  et  de  cabriolets  de  place,  entre 
les  maîtres  et  les  ouvriers  couvreurs,  boulangers,  paveurs, 
etc.,  quoique  d'une  utilité  réelle,  ne  pouvaient  suffire  à  une 
ambition  qui  rêvait  de  changer  le  monde.  On  voit  dans  les 
réunions  de  publicistes  et  d'économistes  qu'il  provoque  à 
plusieurs  reprises  au  Luxembourg,  et  où  se  rendent  MM. 
Considérant,  Vidal,  Pecqueur,  Dupont-White,  Duveyrier,  Du- 
poty,  Wolowski,  Toussenel,  combien  ses  espérances  de  réfor- 
mateur sont  déjà  réduites,  car  il  n'expose  aucun  plan  général 
de  réforme  industrielle  et  il  se  borne  à  proposer  des  palliatifs 
momentanés  à  la  misère  des  ouvriers,  tels  que  la  création 
de  cités  ouvrières  et  la  suppression  du  travail  dans  les  prisons. 
Le  langage  de  M.  Louis  Blanc  aux  ouvriers  se  ressent  aussi 
de  ce  découragement  intérieur.  Tl  insiste  de  jour  en  jour 
davantage  sur  le  danger  de  la  précipitation;  sur  la  nécessité 


-  143  - 

(le  mcditcr  profondement  les  problèmes ,  sur  la  patience  et 
la  prudence  qu'il  convient  d'apporter  dans  les  délibérations; 
^ur  l'impossibilité  d'aucune  réalisation  immédiate  ;  il  reporte 
constamment  la  pensée  de  ses  auditeurs  sur  la  prochaine 
<  onvocation  de  l'Assemblée  nationale  et,  pour  remplir  les 
lieures  de  séance,  il  use  amplement  des  moyens  oratoires  que 
M.  de  Lamartine  employait  à  l'Hôtel  de  X'ille,  en  recommen- 
çant à  tout  propos  le  récit  épique  de  la  révolution  et  le  tableau 
des  grandes  choses  accomplies  par  le  peuple.  (  Daniel  Sterx).» 

Mais  l'œuvre  de  la  Commission  du  Luxembourg  ne  fut  pas 
c(jmi)lètement  vaine.  Marx,  qui  n'est  pas  suspect  de  faiblesse 
pour  le  «  socialisme  »>  réformiste  de  Louis  P.lanc,  l'a  établi 
dans  son  brillant  exposé  (i). 

Le  témoignage  d'un  des  meilleurs  historiens  de  l'époque 
—  j'ai  nommé  Daniel  v'^tern,  le  pseudonyme  de  la  comtesse 
d'Agoiit  —  confirme  ce  jugement.  Le  mouvement  socialiste 
et  prolétarien.  f|ui  a  l'avenir  j)Our  lui.  profite  même  des 
erreurs  que  les  circonstances  lui  imposent.  L'école  du  prolé- 
tariat ne  se  tient  pas  entre  les  quatre  nuirs  du  cabinet  de 
travail  d'un  savant,  mais  dans  les  larges  avenues  de  la  vie. 
de  l'action  et  de  la  lutte.  Si  la  science  veut  mériter  son  nom 
et  justifier  sa  renommée  ([ui  ne  sera  jamais  trop  grande,  c'est 
dans  cette  grande  école  quelle  doit  chercher  les  matériaux 
pour  ses  synthèses,  pour  ses  lois  nécessaires,  utiles  et  bienfai- 
santes, car  celles-ci,  venant  de  la  vie.  lui  apiM)î'tent  de  la 
lumière  et  de  renseignement. 

X.  -    L'état  d'esprit  ouvrier. 

I.cs   prolctairo.   qiu-    U-    Ncntiiiitir 
vèraiii  imi.Ticnt   de   se    réunir, 

à  se*  »  V  fil  corps  et  connue 

à  s'absorlKT  dan.s  Tcxanien  des  théories,  ils  ct»mmençaieni 
tenir   <le«»    avant.ijîes    ]ir.' 

«livirs   modes,   se   coninu;.   , .  ....    ,...:. 

lie    rèKlenients  disciplinaires,   .se  confirmaient    i'  tt   les  uns 


(M  Voir  le  volume  i  n  ym  .1  //liju/fi,  »ic  1  t-.iK>vU)iH,'>iic 


—   H4  — 

les  antres  dans  cette  salulaiie  pensée  que  c'était  en  eux-mêmes  et 
par  eux-mêmes,  en  substituant  à  l'ancienne  association  partielle,  in- 
complète et  égoïste  du  compagnonnage  une  solidarité  générale  des 
corporations  ouvrières,  qu'ils  devaient  chercher  la  réalisation  de 
leurs  vœux.  La  sagacité  de  M.  Louis  Blanc  comprit  toute  l'impor- 
tance de  cette  nouvelle  direction  des  esprits;  il  se  flatta  de  res- 
saisir par  cette  voie  l'ascendant  qu'il  compromettait  par  ses  haran- 
gues trop  multipliées  et  trop  vagues.  Il  encouragea  les  désirs  mani- 
festés par  les  ouvriers  tailleurs,  qui  forment  la  corporation  la  plus 
nombreuse,  la  plus  intelligente  et  la  plus  souffrante  de  Paris,  de 
former  une  association  ;  il  les  aida  à  rédiger  des  statuts,  leur  fit 
ouvrir,  le  28  mars,  l'ancienne  prison  des  détenus  pour  dettes  à 
Clichy,  et  obtint  pour  eux,  du  ministère  de  l'intérieur  et  de  la  ville 
de  Paris,  une  commande  considérable  d'habillements  pour  la  garde 
nationale  sédentaire  et  pour  la  garde  mobile.  M.  Louis  Blanc  con- 
tribua aussi,  à  fonder  une  association  de  selliers  et  une  association 
de   fileurs.    (Daniel    Stkrn.) 

Ainsi  tous  les  efforts  de  régénération  sociale  aboutissent 
à  un  résultat  pratique  à  la  portée  des  masses  de  cette  épocjuc  : 
à  l'organisation  ouvrière.  La  révolution  ou\  ricre  lînit 
par  où  elle  doit  normalement  commencer  :  par  l'organisation 
de  la  classe  sans  laquelle  toute  réxolution  prolétariemie  ne 
peut  (|U "avorter. 


XI.  —  La  pression  populaire. 

La  Manifestation  du  17  fVlars. 

Instruit  par  la  leçon  des  choses  déduites  des  révolutions 
précédentes  —  1789-95  et  1830  —  le  peuple  de  1848  reste 
sur  le  qui  vive,  presse  et  aiguillonne  ses  représentants,  leur 
dicte  ses  volontés.  De  ce  besoin  de  contrôle  permanent,  (jui 
doit  être  la  règle  de  tout  mouvement  vraiment  populaire,  est 
sortie  la  manifestation  du  17  mars. 

Paris  fut  jusqu'au  matin  en  proie  à  un  grand  trouble.  L'impres- 
sion produite  par  ce  que  l'on  savait  et  par  ce  que  l'on  soupçonnait 
des  événements  de  la  journée  pesait  sur  tous  les  esprits.  Ce  long 
cortège   de  prolétaires   qui,   de  l'.Arc-de-Triomphe   à  l'Hôtel   de  Ville 


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—   14^   — 

et  (le  l'ilôtcl  de  Ville  à  la  liaslille,  avait  partout  sur  son  passage 
notilit*,  imposé  en  quelque  sorte  à  la  bourgeoisie,  avec  une  effrayante 
solennité,  et  sa  volonté  «  muette  et  mystérieuse  »,  jetait  les  imagi- 
nations dans  une  i)erplexité  extraordinaire.  Personne  ne  compre- 
nait clairement  le  sens  indéterminé  de  cette  manifestation;  chacun 
l'interprétait  à  sa  manière.  La  majeure  partie  des  ouvriers  qui 
s'étaient  joints  spontanément  à  la  manifestation,  dans  un  esprit  naïf 
et  sincère  de  fraternité  républicaine,  demeuraient  persuadés  qu'ils 
avaient  donné  au  gouvernement  un  témoignage  de  respect  et  qu'ils 
l'avaient  protégé  contre  un  complot  des  carlistes.  Plusieurs  entre 
les  chefs  i)opulaires,  M. M.  Cabet,  Raspail,  Barbés,  qui  accusaient  ce 
qu'ils  appelaient  le  parti  du  Nalioiial  de  conspirer  au  sein  du  gou- 
vernement, d'accor<l  avec  .M.  Thiers,  le  retour  de  la  duchesse  d'Or- 
Jtans  et  de  son  fils,  avaient  eu  principalement  en  vue  de  raffermir 
la  minorité  du  conseil  et  d'enlever  M.  de  Lamartine,  en  lui  mon- 
trant le  peuple  si  fort  et  si  sage,  aux  influences  d'un  entourage  sus- 
pect. Les  cinq  ou  six  cents  partisans  de  Blanqui,  dont  l'espoir  était 
déjoué,  n'osaient  pas  le  laisser  voir  et  feignaient  de  partager  la  joie 
populaire.  Louis  Blanc,  qui  avait  eu  l'initiative  et  la  conduite  princi- 
l>ale  de  la  manifestation,  avait  senti  cependant  qu'il  n'en  tenait  pas 
tons  les  fils;  il  se  demandait  à  part  lui  ce  que  signifiait  cette  inter- 
vention occulte  de  quelques  meneurs;  il  s'étonnait  aussi  que  Ledru- 
Roliin  eût  une  part  égale,  sinon  supérieure  à  la  sienne,  dans  l'accla- 
mation populaire. 

On  le  voit,  autant  il  y  avait  eu  d'ordre,  de  régularité,  de  disci- 
pline extérieure  dans  cette  grande  procession  populaire,  autant  il  y 
avait  <Ie  cr)n fusion  dans  l'esprit  de  ceux  qui  l'avaient  préparée.  Mais 
les  jours  qui  suivirent  en  marquèrent  le  sens  et  jetèrent  dans  la 
bourgeoisie  une  grande  appréhension.  Kilo  vit,  dès  le  soir  du  17  mars, 
NT.  de  Lamartine,  en  qui  elle  avait  mis  tout  son  espoir,  devenir  sou- 
cieux. Ivlle  reconnut  <lans  les  décrets,  <lans  les  proclamations  qui 
suivirent  coup  sur  coup,  la  prépondérance  de  Ledru-Ri>llin  et  l'in- 
fluence <lc  Louis  Blanc.  Kilo  comprit  que  Paris  était  décidément 
acquis  à  la  révolution,  et  elle  tourna  son  principal  effort  vers  les 
départements  où  les  royalistes  et  les  conservateurs,  un  moment  dis- 
persés, étourdis  par  un  choc  inattendu,  c«)mmcn<;aicnt  à  reprendre 
haleine,  à  se  rapprocher,  à  se  concerter  pmir  ressaisir,  dans  la  lutte 
électorale.  les  avantages  politi<|ues  que  donnent  en  tout  temps  l'héré- 
«lité  t»u  l'illustration  du  nom.  l'étlucation  supérieure  et  la  fortune 
ac<|uise.  (Daniel  Stkrn.» 

C\'  (|uc  riiistoricii  l)uur>jc»)is  de  la  l\i\oluiiun.  maljîrc  sa 
sai^arité.  m*  voit  pas  assez  rlaironiritt.  c'est  le  désir  du  peuple 

IV 


—   i4(>  — 

c)u\ricM-  (le  Paris,  après  les  illusions  de  1789  et  de  1830,  de 
rester  niait re  de  la  Révolution,  de  ne  pas  la  laisser  escamoter 
l)ar  les  chefs  bourgeois.  C'est  le  trait  le  plus  remarquable  de 
la  Révolution  de  1848.  Le  peuple  ouvrier  de  Paris  la  consi- 
dère comme  sa  révolution,  cherche  à  la  contrcMer  et  ta  la 
diriger. 


XII.  —  La  Révolution   sous  le  contrôle   populaire. 

Iv'inllucncc  du  17  mars  clail,  dit  Louis  ]^)lanc,  depuis,  restée  comme 
vivante  dans  le  Conseil.  Il  y  avait  bien  toujours  sept  votants  d'un 
côté,  quatre  de  l'autre  ;  mais  derrière  les  quatre,  le  souvenir  du 
17  mars  faisait  apparaître  un  cinquième  votant...  le  Peuple.  Esprit 
généreusement  agité,  intelligence  mol)ile  comme  le  progrès,  âme  sus- 
eeptil)le  d'enthousiasme,  M.  Crémieux  en  avait  pris  .son  parti  réso- 
lument; mais,  de  tous  les  membres  de  la  majorité,  c'était  le  seul  qui 
penchât  à  se  livrer  tout  entier  à  la  Révolution.  M.  Arago,  que  la 
science  avait  trop  distrait  de  la  politique,  s'arrêtait  étonné  devant 
l'imprévu.  j\I.  Dupont  (de  l'Eure),  un  de  ces  hommes  qu'on  respecte 
et  qu'on  aime,  alliés  ou  adversaires,  avait  contre  la  Révolution 
et  contre  son  propre  cœur  sa  vieillesse  manifestement  effrayée. 
^LM.  Garnier-Pagès  et  Marrast  cachaient  leur  inquiétude,  celui-ci  sous 
une  hal)ile  affectation  de  légèreté,  celui-là  sous  les  dehors  d'une  activité 
prompte  à  se  répandre  en  paroles;  et,  quant  à  ]\r.  Alaric,  on  devinait 
aisément  ses  appréhensions  à  sa  bouche  contractée,  à  son  front  sou- 
cieux, à  ses  regards  qu'altérait  le  soupçon. 

Pour  ce  qui  est  de  ]\I.  de  Lamartine,  il  avait  plus  particulièrement 
à  reprocher  au  17  mars  d'avoir  été  l'œuvre  des  délégués  du  Luxem- 
liourg  et  d'avoir  fait  passer  en  revue  par  le  Gouvernement  la  grande, 
pacifique  et  puissante  armée  des  corporations  ouvrières.  Car,  lui  qui 
était  si  prodigue  envers  tous  de  ses  avances  et  de  ses  caresses,  lui 
qui  recherchait  avec  tant  d'empressement  l'approbation  des  clubs  pour 
en  fortifier  sa  popularité  de  sa'on,  lui  qui  entretenait  des  rapports 
suivis  avec  Sobrier,  lui  qui  se  ha^-ardait  jusqu'à  ]>lanqui,  il  s'était 
toujours  montré  aveuglément,  opiniâtrement  hostile  au  Luxembourg. 
Est-il  vrai  que  le  socialisme,  ofiiciellement  discuté,  lui  ait  déplu 
connue  divisant  l'attention  pul)îiquc  *  Est-il  vrai  que,  s'étant  réservé 
la  partie  théâtrale  de  la  Révolution,  il  se  soit  inquiété  de  ce  qui  en 
était  le  côté  sérieux  ?  Est- il  vrai  que  ses  familiers  l'aient  poussé  à 
combattre  une  po])ularité  qui   importunait  la  sienne  ?   Pour  moi,  j'ai 


—   '47  — 

toujours  pensé  que  la  haine  dont  .M.  de  Lamartine  m'honora  était 
parfaitement  désintéressée,  loyale  et  sincère.  Etranger  à  la  science 
de  l'économie  politique,  il  prit  de  très  bonne  foi  en  aversion  des 
doctrines  qu'il  n'avait  pas  étudiées  et  que  la  nature  de  son  esprit 
était,  d'ailleurs,  peu  propre  à  approfondir.  Entouré  d'égoïstes  qui 
ahhorraient  les  idées  sociales,  po«r  les  avoir  trop  comprises,  il  ne  les 
jugea  dangereuses,  lui,  que  faute  de  les  comprendre.  .\  l'en  plaindre, 
il  y  a  plus  <le  justice  qu'à  l'en  blâmer. 


XIII.        Ce  qu'a  fait  le  gouvernement  provisoire 

de  1848. 

Le  tiouverncment  provisoire  ne  creusa  pas  un  sillon  aussi  large, 
aussi  i)rofond  (lUe  celui  qu'il  eût  été,  selon  moi,  en  son  pouvoir  de 
creuser.  Mais  le  droit  <l'oul)lier  ce  qu'il  fit  de  noble  et  grand  est-il 
compris  dans  le  droit  de  lui  reprocher  ce  qu'il  n'eut  pas  l'intrépide 
sagesse  de  faire?  .\  quelle  époque  et  dans  quel  pays  trouvera-t-on 
un  pouvoir  qui  en  deux  mois  —  en  deux  mois  !  —  ait  ren<lu  autant 
ile  décrets  favorables  à  la  liberté  et  empreints  du  respect  de  la 
<lignité  humaine  ?  En  deux  mois,  abolir  la  peine  de  mort,  établir  le 
suffrage  universel,  proclamer  le  drtut  au  travail,  donner  une  tribune 
au  prolétariat,  décréter  l'émancipation  des  esclaves,  supprimer  les 
peines  corporelles  dans  le  Co<le  maritime,  préparer  un  plan  d'édu- 
cation universelle  et  gratuite.  éten<lre  l'institution  <lu  jury,  supprimer 
les  serments  politiques,  couper  court  à  l'emprisonnement  p()ur  dettes. 
poser  le  princii)e  de  la  suspcnsi»»n  et  de  la  révocation  des  magistrats, 
faciliter  la  naturalisation  des  étrangers,  organiser  la  représentation 
<U-  la  classe  ouvrière,  inaugurer  le  grand  mouvement  de  l'assiK-iation 
et  dénoncer  officiellement  dans  le  salariat  la  dernière  forme  de  l'es- 
clnvage.  n'était-ce  donc  rien  ? 

..Une  injustice  bien  étrange  et  cei)eiulant  bien  commune  est  celle 
qui  consiste  à  mettre  à  la  charge  du  Gouvernement  provisoire  les 
f  ni  furent  commises  après  qu'il  eut  cessé  d'être  et  les  désastres 

;■  s  «jue  ces   fautes  enfantèrent..  —  (L<niis   Hi  .vnc.   ///.v/.»/»,*  iic 

la  HH'olution  de  iH^ii.  T.  I,  Préface  pages  \'-VI.) 


—  148 


XIV.    -  Les  premiers  bénéficiaires 
de  la  Révolution. 

rendant  que  le  peuple  devait  se  contenter  de  belles  paroles, 
les  bourg^eois  obtenaient  des  ])laces,  raconte  T,ouis  Alénard, 
un  combattant  de  la  Révolution. 

La  monarcbic  avait  eu  pour  princii)al  aj^pui  les  intérêts 
coalisés  de  ses  innombrables  fonctionnaires.  La  conscience 
publique  exigeait  une  réforme  complète  de  l'administration  ; 
il  fallait  surtout  détruire  l'odieux  abus  du  cumul  et  des  siné- 
cures, et  révoquer  de  leurs  emplois  ceux  que  la  faveur  et  la 
corruption  y  avaient  appelés.  On  se  contenta  de  prononcer 
quelques  destitutions  inévitables.  En  même  temps,  quelques- 
uns  des  membres  du  Gouvernement  provisoire  s'occupèrent 
de  bien  placer  leurs  amis. 

On  reproche  à  AL  Crémieux,  ministre  de  la  justice,  la  pré- 
férence marquée  qu'il  montra  pour  ses  coreligionnaires.  On 
se  plaignit  aussi  du  grand  nombre  d'emplois  confiés  aux 
anciens  rédacteurs  du  National.  Ce  journal  était  l'organe  des 
opinions  de  la  bourgeoisie  libérale,  et  le  Peuple  craignait  que 
la  Révolution  qu'il  avait  faite  ne  fût  accaparée  et  exploitée 
par  une  fraction. 

;L'Hôtel  de  \"ille  et  les  ministères  étaient  encombrés  de  sol- 
liciteurs ;  les  plus  implacables  serviteurs  de  la  monarchie 
remplissaient  les  colonnes  du  Moniteur  du  scandale  de  leurs 
adhésions  à  la  République.  Cependant,  les  détenus  politiques 
récemment  mis  en  li1)erté  ])ar  le  l'euple  se  tenaient  éloignés 
de  cette  curée  des  places.  Au  lieu  de  s'entourer  de  ces  hom- 
mes énergiques  qui,  comme  réparation  de  leur  long  martyre, 
auraient  accepté  avec  joie  le  droit  de  se  dévouer  à  l'organisa- 
tion de  la  République,  le  gouvernement  les  laissa  dans  roml)re 
cl  dans  roul)h'.  Ouckiues-uns  reçurent  seulement  des  gouver- 


—    149  — 

nements  de  châteaux  et  de  pnrrs.  et  autres  sinécures  destinées 
à  annuler  leur  influence. 

Cependant,  le  Peuple  commençait  à  se  demander  quel  serait 
])Our  lui  le  résultat  de  la  Révolution  qu'il  avait  faite.  Bien 
des  réformes  étaient  indispensables,  des  citoyens  isolés  en 
avaient  indiqué  queUiues-unes  ;  ainsi  on  voyait  sur  les  murs 
de  Paris,  l'affiche  suivante  avec  la  signature  de  Sobrier,  de 
l'ente »ura.i^e  de  lîlanqui. 

XV.        Programme  du   Peuple  français 

l.Il'.KHM.  h'iALIil  iKXlfcKNilK 

«  SoUiijrilé  lies   Peuples,    aimons- 
«  nous  comme  des  frùres.  < 

i"  Druit  au  travail.  Obligation  pour  le  pouvoir  public  de  fournir 
(lu  travail,  et  au  lx*soin  un  minimum  à  tous  les  membres  de  la  société 
que  l'industrie  privt'e  n'occupe  pas. 

j"  Invalides  de  l'industrie, 

X'  Despotisme  à  jamais  désarme  par  la  transformation  de  l'armée 
en  r< .  *>  industriels  propres  à  la  fois  à  la  défense  du  territoire 

et  à  lun  des  grande  travaux  de  la  République. 

4°  Education  publique,  égale,  gratuite,  obligatoire  pour  tou- 

3  Ia>  cais>rs  d'épargne,  capital  ni<»rt.  seront  vivifiées  par  le  tra\ail; 
le  PiiipK-,  «jui  pr-x'"!»  '..11'.  <  '.  <  rvli.  v^.-s:  .vt  assez  riche  pi""-  ■"•'•. 
son  banquier. 

6"   Réforme  des   tribunau.x  ;   le  jury  partout 

7"  IJl  '      '     •  <lc  tous:  les  moyens  de  connnumqucr  ia  pen>cc. 

S-  Imi       .  .    ^        if. 

m"  Iin|M*»t  i)r«>jK>rtionnel  sur  les  forces  employées  dans  l'industrie. 
( tarant ie  du  partage  loyal  des  Ijcnéficcs  entre  le  capital  et  le 
ii.i.  .lil. 

Il'  Impôt  sur  le  luxe. 

ij"  Suffrage  universel. 

ly   AoNtniblic  nationale 

14"   MIecîions  anir    "        \-  tous  i  ar  uui>. 
Vive   In    K  r-  î 

Gardoi 


—  ir>o  — 


XVI.  -     La  tactique  de   la  majorité 
du  gouvernement  provisoire. 

En  exilant  du  siège  de  leurs  déli1)érations,  avec  la  périlleuse 
mission  de  magnétiser  un  peuple  affamé,  deux  de  leurs  collè- 
gues (Louis  Blanc  et  Albert),  dont  les  principes  socialistes 
les  gênaient,  les  membres  réactionnaires  du  gouvernement 
provisoire  leur  laissaient  tout  le  poids  d'un  immense  problè- 
me à  résoudre,  sans  budget  spécial,  sans  aucun  moyen  d'ac- 
tion, avec  une  écrasante  responsabilité  s'ils  échouaient.  Pour 
atteindre  plus  sûrement  ce  résultat,  on  se  hâta  d'ouvrir,  sur  la 
proposition  de  I\I.  ]\Iarie,  ministre  des  travaux  publics,  des 
ateliers  nationaux  dans  lesquels  on  enrégimenta  une  immense 
quantité  d'ouvriers  et  auxquels  on  donna  une  direction  essen- 
tiellement hostile  aux  principes  de  la  Commission  du  Luxem- 
bourg. Cependant,  cette  Commission,  dès  les  premiers  jours 
de  son  installation,  rendit  d'importants  services.  Louis  Blanc 
partagea  avec  Caussidière  l'honneur  du  maintien  de  la  paix 
dans  Paris  pendant  les  deux  premiers  mois  de  la  Révolu- 
tion. Chaque  jour,  des  différends  s'élevaient  entre  les  patrons 
et  les  ouvriers  ;  ceux-ci  menaçaient  de  se  mettre  en  grève  ; 
mais  les  uns  et  les  autres  venaient  exposer  leurs  griefs  à 
Louis  Blanc  qui  terminait  toujours  la  discussion  à  l'amiable. 
C'est  ainsi,  notamment,  qu'il  empêcha  que  Paris  manquât 
de  pain  du  jour  au  lendemain,  par  suite  d'une  difficulté  sur- 
venue entre  les  l)oulangers  et  les  ouvriers  (jui  refusaient  de 
tra\aillcr. 

Le  prcmic)-  acte  de  la  Commission  du  Jaixembourg  fut  de 
faire  rendre  par  le  Gouvernement  provisoire  le  décret  suivant, 
dont  les  termes  avaient  été  fixés  d'un  commun  accord  par  les 
délégués  des  patrons  et  des  ouvriers   : 

Sur  le  rapi^ort  de  la  Commission  du  Gouvernement  pour  les  tra- 
vailleurs. 


—  IDl  — 

Cuiisulcraiit  : 

1"  Qu'un  travail  manuel  trop  pruluiii^é  non  hculciueiu  mine  la  santé 
(lu  travailleur,  mais  encore,  en  l'empêchant  de  cultiver  son  intelligence, 
porte  atteinte  à  la  dignité  de  l'homme  ; 

_>"  Que  l'exploitation  des  ouvriers  par  les  m)U>-ciui  rpiciu m  >  ou- 
vriers, dits  marchandeurs  ou  tâcherons,  est  essentiellement  injuste, 
vcxatoirc  et    contraire    au    principe    de    la    fraternité: 

Le  (i(Hivcrnenient  provisoire  de  la  République  décrète: 

La  journée  de  travail  est  diminuée  d'une  heure.  Kn  conséquence,  à 
Taris,  où  jusriu'ici  clic  avait  été  de  onze  heures,  elle  est  réduite  à 
dix  ;  et  en  province,  où  elle  avait  été  jus(|u'ici  de  douze  heures,  elle 
est  réduite  à  onze. 

L'exploitation  des  ..mini-  it.u  «lr>  >iius-entrepreneurs  <»u  mar- 
chandeurs est  abolie. 

Il  est  l)ien  entendu  que  les  Awociations  d'ouvriers  qui  n'ont  point 
l)our  objet  l'exploitation  des  ouvrien*  le.s  uns  par  les  autres  ne  sont 
])rH  considérées  comme  marchandaKe. 

Ce  cictTct.  abroi^c  (k-piiis  par  l'iior^lilité  la<jtiiiR'  de  1"  \>- 
scnihléc  nationale,  était  un  bienfait  pour  les  patrons  et  pour 
les  ouvriers:  il  abolissait  le  marchandante,  impôt  prélevé  sur 
les  uns  comme  sur  les  autres,  et.  en  diminuant  la  journée  de 
travail,  il  au^^meiUait  le  nombre  des  ouvriers  occupés.  (Jucl- 
(jues  jours  après,  la  Commission  du  l.uxembourjj  fit  établir, 
dans  totitcs  les  tnairies.  im  bureau  i,'ratuit  de  renseii^nements 
oii  les  demandes  et  les  offres  de  tra\ail  étaient  inscrites  sur 
des  rej(istres.  Les  ateliers  commencèrent  à  se  rouvrir,  et  la 
confiance  i)arût  renaître,  l.e  IVuple.  confiant  dans  la  bonne 
volonté  et  les  lumières  de  la  Commission  du  I.uxembourj». 
disait  (|u'il  mettrait  encore  trois  moi**  de  misère  an  service  de 
la  Républi(|Ue.     -  (Louis  .M k.nard.) 


XVM.       La  Presse  et  les  Clubs. 

...Le  js'»>uverncmeiil  ^c  montra  indeci>  el  irré>«jlu  :  il  .umouv^.i 
d'abord  «jue  l'imp»»!  du  timbre  serait  suspendu  dix  jours  avant 
la   c»)nvocati»»n    des    .\s>cmblêcs   élcet«»rales  ;   puis,    forcé   de 


—     l52    — 

céder  du  terrain  pied  à  pied,  il  supprima  définitivement  l'im- 
pôt.  Les  fameuses  lois  de  septembre  furent  en  même  temps 
abrogées. 

Affranchie  de  ces  entraves,  la  presse  prit  un  développe- 
ment immense,  et  l'éducation  politique  du  Peuple  fit  plus  de 
progrès  en  quelques  jours  qu'elle  n'en  avait  fait  pendant  les 
cinquante  dernières  années  de  la  monarchie.  Mais  rien  ne 
contribua  aussi  puissamment  à  initier  le  Peuple  à  la  vie  dé- 
mocratique que  les  clubs  :  «  Quand  trois  d'entre  vous  seront 
réunis  en  mon  nom,  avait  dit  Jésus-Christ,  je  serai  au  milieu 
d'eux  ».  «  Les  clubs  sont  les  églises  de  la  religion  nouvelle, 
la  religion  du  droit  ».  (Louis  Ménard.)  C'était  un  magnifique 
spectacle  que  de  voir  ces  hommes  qui,  la  veille,  demandaient 
au  vin  ou  à  la  littérature  pourrie  des  théâtres  le  délassement 
de  leurs  travaux,  s'assembler  chaque  soir  pour  entendre  la 
bonne  nouvelle,  l'évangile  de  la  justice,  et  boire  la  parole  de 
vie  qui  tombait  des  lèvres  des  initiateurs.  La  plupart  des  pré- 
sidents de  clubs  étaient  des  prisonniers  politiques  de  la  mo- 
narchie ;  c'étaient  les  confesseurs  de  la  foi  :  leur  pâleur,  leur 
vieillesse  précoce,  les  ravages  ineffaçables  de  leur  captivité, 
rappelaient  au  Peuple  qu'ils  avaient  offert  leur  sang  en  témoi- 
gnage à  la  vérité,  et  donnaient  à  leurs  paroles  l'autorité  du 
martyre.  Depuis,  presque  tous  sont  retournés  dans  les  pri- 
sons qu'ils  avaient-  un  instant  quittées. 

Blanqui  ouvrit  le  premier  club  sous  le  nom  de  Société  répu- 
blicaine centrale.  Sa  parole  calme  et  froide  faisait  pénétrer 
dans  les  masses  de  vagues  soupçons  sur  les  tendances  du  pou- 
voir. Instruit  depuis  longtemps  à  la  défiance,  il  dénonçait  avec 
une  sagacité  prophétique,  la  marche  rétrograde  de  la  Révo- 
lution. Il  poursuivait  avec  une  ombrageuse  obstination  ces 
deux  agents  de  toutes  les  tyrannies,  la  magistrature  et  l'ar- 
mée. J\Tais  sa  personnalité  hautaine  éloignait  de  lui  les  hom- 
mes de  son  parti  qui  se  groupaient  de  préférence  autour  de 
Barbes,  fondateur  du  club  de  la  Révolution,  nature  sympa- 
thique et  franche,  dont  le  seul  défaut  était  de  trop  compter 


-  i53  - 

sur  la  lu)  aille  de  ses  ennemis.  Quelques  clubs  avaient  poui* 
but  exclusif  la  propagation  d'une  doctrine,  par  exenij)lc, 
celui  des  communistes  icariens,  fondé  par  Cabet.  D'autres 
s'organisèrent  en  sections  armées  destinées  à  opposer,  s'il  le 
fallait,  une  digue  aux  envahissements  de  la  réaction.  Tel  fut 
le  club  de  la  Société  des  Droits  de  l'Homme  composé  princi- 
palement des  sectionnaires  des  Sociétés  secrètes. 

Des  clubs  s'ouvrirent  dans  tous  les  quartiers  de  Paris  :  les 
royalistes  en  eurent  aussi  et  bientôt  le  Peuple  entier  prit  part 
à  ces  luttes  de  la  pensée  qui  devaient  le  préparer  à  l'exercice 
de  ses  droits  reconquis.  Caussidière  et  Ledru-Rollin,  compre- 
nant l'importance  de  cette  initiative  pour  les  élections  pro- 
chaines, facilitèrent  l'établissement  des  clubs  en  leur  ouvrant 
les  salles  inoccui)ées  <les  monuments  ]niblics.  Depuis,  on  a 
fermé  les  clubs  en  même  temps  (iu'(»n  a  bâillonné  la  presse: 
mais  le  Peuple,  (|ui  a  vécu  un  jour  de  cette  communion  des 
esprits,  n'y  renonce  plus.  (Juand  on  em|)êcha  les  chrétiens  de 
s'assembler  au  grand  jour,  ils  descendirent  dans  les  catacom- 
bes; les  clubs  fermés  deviennent  les  sociétés  secrètes.  (Louis 

XVIII.        La  Republique  et  le  Peuple. 

Ka  monarchie  .i\.iii  laissa  ^n  liéritage  .i  la  Kcpubli<|iie.  une 
dette  considéral)le  et  une  situation  tînancière  embarrassée  : 
pour  en  sortir,  il  eût  fallu  des  réformes  radicales  :  l'organi- 
sation du  crédit,  la  centralisation  des  ban(|iies,  la  remise  entre 
les  mains  de  l'iCtat  des  chemins  de  fer,  canaux,  mines,  etc.,  et 
leur  exploitation  par  des  associations  ouvrières,  la  soumission 
du  capital  au  travail,  la  réduction  du  taux  de  rintérêt.  et, 
par  suite,  des  loyers  et  fermage^,  la  réforme  bu<lgétairc.  l'alMi- 
lition  des  douanes,  etc.  Mais  pour  adopter  ces  mesures,  il 
aurait  fallu  être  révolutionnaire,  et  le  gouvernement  provi.«îoire 
n'avait  pas  foi  dans  la  Révolution. 

Au  lieu  «le  s'appuyer  sur  le  Peuple,  il  semblait  avoir  |H)ur 


—   164  — 

uin(|uc  occupaliuii  de  se  faire  accepter  par  la  buurgeuisie. 
Cependant,  tandis  c[ue  les  capitalistes  retiraient  le  numéraire 
de  la  circulation  et  compromettaient  la  République  par  leur 
détîance  réelle  ou  simulée,  les  ouvriers  lui  venaient  en  aide 
p  ir  l'offrande  j^^énérale  de  leurs  épargnes.  Sobrier  avait  donné 
l'exemple  de  ces  sacrifices  en  versant  20,000  francs,  un  cin- 
(jnèmc  de  sa  fortune,  dans  les  caisses  de  l'b'tat.  De  nom- 
breux démocrates  rimitèrent  ;  dans  tous  les  ateliers  on  fit  des 
collectes.  Des  hoiumes,  à  peine  assurés  de  leur  subsistance  du 
lendemain,  offraient  à  la  patrie  ce  qu'ils  avaient  pu  retranclier 
de  leur  salaire  de  cbacjue  jour.  Pourquoi  faut-il  ajouter  cjue  la 
plupart  de  ces  obscurs  dévouements  populaires  ont  eu  ])our 
récompense,  (iuel(|ues  mois  plus  tard,  la  prison,  l'exil  ou  la 
mort  !  i 

Ces  dons  volontaires  offerts,  à  peu  d'exceptions  ])rès,  par 
des  hommes  du  l^euple,  ne  suffisaient  pas  pour  p:ircr  aux  dif- 
ficulté,^  de  la  situation.  Le  ministre  des  finances,  Garnier- 
Pagè3,  ([ui  avail  succédé  à  Goudcbaux,  pro'posa  quelques 
('emi-mesures  également  impuissantes  :  la  vente  des  diamants 
de  la  Couronne,  l'aliénation  des  forêts  de  l'ancienne  liste  civile, 
la  réalisation  du  complément  de  l'emprunt  voté  sous  la  mo- 
narchie. Il  fut  décrété  que  les  citoyens  qui  apporteraient  des 
offrandes  volontaires  seraient  considérés  comme  souscri])- 
teurs  de  l'emprunt  national  et  recevraient  un  coupon  5  0/0 
de  rente  au  pair,  (juand  bien  même  ce  fonds  dépasserait  le 
l)air  avant  le  complément  de  la  souscri])tion.  Mais  tous  ce^> 
palliatifs  étaient  des  gouttes  d'eau  dans  la  rue.  On  se  décida 
à  demander  des  ressources  à  un  emprunt  exceptionnel,  l^ne 
addition  de  45  centimes  i)ar  franc  au  montant  des  ([uatre 
contributions  directes  fiit  décrétée  pour  l'année  1848.  Cet  im- 
])ôt  pesait  surtout  sur  les  petits  propriétaires  des  campagnes, 
dont  les  terres  sont  en  général  grevées  d'hypothèques.  Le 
mécontentement  fut  universel:  pour  les  paysans,  assez  indif- 
férents, en  général,  aux  questions  politiques,  la  Républicfue, 
c'était  l'impôt  des  45  centimes.  (Louis  Micxard.) 


I?D  — 


XIX.  —  Les  Elections  de  Paris. 

Le  parti  républicain  fuiulait  de  jurandes  espérances  sur  les 
«lections  du  département  de  la  Seine,  (jui  devait  nommer  à  lui 

cid   trente-cjuatre   représentants.    Les  délégués   des  clubs   et 

les  c(»ri)()rati(jns  d'ouvriers  s'entendirent  i)our  former  une 
liste,  (ju'ils  recommandèrent  aux  suffrages  populaires.  Celle 
liste  contenait  vingt  noms  d'ouvriers  et  (juatorze  noms  de  so- 
cialistes et  de  démocrates  connus,  la  i)lupart  anciens  détenus 
l)oliti(|Ues.  (  )n  s'abstinl  de  porter  ceux  de  lilanciui  et  de 
Cabet,  (jue  les  intrigues  de  la  réaction  avaient  réussi  à  décon- 
sidérer aux  yeux  dune  partie  du  peuple.  Malgré  cette  exclu- 
sion, la  liste  républicaine  eut  ])eu  de  succès;  aucun  de  >e- 
ouvriers  ne  fut  élu:  en  revanche,  les  ouvriers  millionnaires, 
<|ue  les  journaux  royalistes  avaient  aj^puyés  jxjur  se  donner 
un  \ernis  de  réi)ublicanisme.  furent  tous  admis.  Les  membres 
du  (iouvernement  provisoire  et  les  ministres  furent  tous  élus 
i  l'aris;  on  eut  si  peur  d  en  oublier  (lu'on  porta  jusqu'au 
libraire  l'agnerre.  de\enu  secrétaire  du  gouvernement.  Les 
membres  démocrates  et  socialistes  du  gouvernement  curen*. 
beaucouj)  moins  de  voix  (|ue  leurs  collègues;  le  com|)lot  réac- 
tionnaire du   i()  avril  portait  ses  fruits. 

Ce  fut  le  jeudi  4  mai  (jue  l'.Xssemblec  nationale  se  réunit 
pour  la  première  fois  dans  la  salle  provisoire  (|ui  lui  avait  été 

onstruite  dans  la  cour  de  l'ancienne  Chambre  des  députés. 
Les  i>artis  se  IrouvaieiU  dessinés  d'avance  jmr  la  place  (|u"ils 

ccupaienl.  Les  anciens  déi)Utes  se  placèrent  à  la  droite  et  au 
«entre.  les  républicains  démocrates  et  socialistes,  c|ui  for- 
maient à  peu  près  un  dixième  de  IWssemblée.  à  gauche,  sur- 
tout aux  bancs  de  la  .Montagne:  nom  trop  glorieux  et  trop 
lourd  pour  les  républicains  de  notre  épo<iue  :  la  .Montagne 
de  la  Convention  n'eût  pas  laissé  périr  la  Républitiue;  réduite 
à  qucl((ues  hommes,  elle  défendit  jus(|u*à  la  mort  les  princi- 
pe<  de  l.i  RéNolution.  il..  Mkn.xkd.'^ 


-  i56 


XX.  —   La  classe  ouvrière  au   Palais  de  iVIédicis. 

(Palais  du   Luxembourg) 

Mais  le  cœur  du  peuple  de  Paris  allait  vers  le  Palais  du 
Luxembourg  où  siégeait  la  Commission  de  Louis  Blanc. 

Ce  fut  un  spectacle,  écrit  Stern,  d'une  nouveauté  étrange 
pour  la  France  et  pour  l'Europe,  où  l'on  observait  à  ce 
moment  avec  inquiétude  tous  les  pas,  tous  les  actes,  toutes 
les  paroles  du  peuple  de  Paris,  de  voir  le  palais  de  ]\larie  de 
Médicis,  ses  cours,  ses  escaliers,  ses  galeries  de  marbre,  ses 
vastes  et  majestueuses  enceintes  chaque  jour  traversées  par 
de  longues  files  de  prolétaires,  inattentifs  à  ces  magnificences 
de  l'art  florentin  et  de  la  royauté  française,  recueillis  en 
eux-mêmes,  absorbés  par  une  pensée  unique,  et  qui  pour- 
suivaient avec  une  ardeur  concentrée,  digne  d'un  succès  meil- 
leur, un  but  qu'il  ne  leur  était  pas  donné  d'atteindre. 

La  salle  de  délibération  de  l'ancienne  chambre  des  pairs 
avait  été  choisie  pour  la  convocation  du  Parlement  de  l'in- 
dustrie. Les  huissiers,  en  tenue  officielle,  vêtus  de  noir,  l'épée 
au  côté,  étaient  venus  reprendre,  dans  l'Assemblée  des  vestes 
et  des  blouses,  l'office  qu'ils  remplissaient  huit  jours  aupa- 
ravant auprès  des  habits  brodés  ;  et  cette  invariabilité  dans 
l'apparat  du  pouvoir,  quand  le  pouvoir  même  avait,  pour 
ainsi  dire,  changé  de  pôle,  «mettait  en  saillie,  de  la  manière 
les  plus  pittoresque,  l'élément  comique  presque  toujours  mêlé 
aux  plus  tragiques  vicissitudes  de  l'histoire. 

Le  i*^''  mars,  à  neuf  heures  du  matin,  deux  cents  déléguée 
des  différentes  corporations  ouvrières  prenaient  place  sur  les 
sièges  de  cette  pairie  chargée  naguère  de  condamner  à  la 
mort  ou  au  cachot  les  soldats  et  les  confesseurs  de  l'égalité 
républicaine.  M.  Louis  Blanc  occupait  le  fauteuil  du  chance- 
lier duc  Pasquier.  L'ouvrier  Albert,  en  qualité  de  vice-prési- 
dent, était  assis  au  bureau,  à  ses  côtés,  ^f.  Louis  lUanc  nous 


-  ,57  - 

dit  lui-même  {Pages  d'histoire,  p.  49J  qu'il  éprouva  en  ce. 
moment  une  impression  solennelle  et  profonde  ;  mais  combien 
cette  impression  eût  été  douloureuse  si  la  joie  qu'il  ressentait 
à  présider  au  triomphe  extérieur  de  ses  idées  lui  eût  permis 
de  voir,  dans  un  a\enir  bien  rapproché,  l'impuissance  d'un 
système  et  d'une  volonté,  si  énergique  qu'elle  fût,  à  changer 
les  conditions  essentielles  de  la  vie  sociale,  liien  cjue  M.  Louis 
IManc  eût  rlcviné  les  motifs  (|ui  déterininv-rcnt  le  r.ouvernc- 
niciit  i)r()\is()ire  à  lui   faite  tenir,  loin  de  l'Ilnid  de  \  ille.  ce 

ii'il  nonnna  i>lus  tard  les  assises  de  la  faim,  il  croyait  néan- 
moins, et  cette  croyance  très  vive  faisait  tout  à  la  fois  sa  force 
et  s:i  faiblesse,  c|u"il  s'emparait  ainsi  de  la  révolution  sociale 
et  s'imposait  à  roi)inion.  M.  Louis  lUanc  avait  trop  d'éléva- 
tion dans  l'esprit  i)oiir  jouer,  comme  M.  Letiru-lvollin,  à  la 
terreur;  il  resi)ectait  trop  sincèrement  le  peuple  pour  le  vou- 
loir faire  servir  d'instrument  à  ses  desseins  personnels.  Mais 
il  ambitionnait  d'être  reconnu  par  tous  comme  l'organe  élo- 
quent des  vertus  et  des  douleurs  sans  voix  de  la  masse  ])opu- 
laire  ;  il  voulait  donner  à  cette  masse  incohérente  la  conscience 

ie  sa  force;  il  espérait  opérer  dans  l'esprit  de  la  bourgeoisie. 
])ar  le  déploiement  de  cette  force  calme,  mais  inébranlable  du 
prolétariat,  une  conversion  (|ui  rendrait  toute  violence  inutile. 
'  Daniel  Si  ki'N.) 


XXI.        L'Œuvre  de  la  Révolution  de  1848. 

\  oici  comment  Louis  Hlanc  lui-même  esipiissc  r«inivre 
-ociale  de  la  Révolution  de  1S4S.  Cette  «envre  fut.  mali^ré 
l  insuffisance  des  moyens,  considérable. 

...Oui,  je  II-  prôlis  sans  crainte  ;  les  deu.x  mois  de  mars  cl  d'avril 

iH^S  seront  un  des  étonncments  de  rhisloire.  Oui,  lorsque,  dans  qucl- 

(|u«-    temps    d'ivi,    \\m    se    rappellera   <|uelie    soeiété    fut    IcRuée    à    la 

l\   \    litinii  de  lévrier  par  un  demi-siècle  de  dépravation  monarchique. 

hoses    furent   accom|>lu-s    souh   le  Gouvernement   provisnire. 

;   p.ti   «juels  moyens,  c'est  à  peine  ni  elles  paraîtront  croyables. 


—    iScS  — 

Car  0111111,  y  eiu-il  jamais  élôiiiciits  plus  rebelles  que  ceux  qui,  en 
février,  s'offraient  au  maniement  d'un  pouvoir  républicain  ?  En 
dehors  de  ce  peuple  des  grandes  villes,  si  préoccupé  de  l'avenir  et  si 
intelligent,  où  était  la  France  ?  Au-dessus  de  ce  peuple,  y  avait-il, 
je  le  demande,  quelque  autre  passion  que  celle  de  l'or  ?  Une  soif  de 
bien-être  brutale  et  sans  bornes,  l'esprit  de  mercantilisme  dans  ce 
(|u"il  a  de  plus  grossier,  la  vanité  dans  ce  qu'elle  a  de  plus  étroit, 
n'avaieiit-ils  pas  pris  victorieusement,  sous  l'influence  de  Louis-Phi- 
lippe, la  place  de  toute  forte  pensée,  de  toute  aspiration  glorieuse, 
de  tout  élan  de  légitime  orgueil,  de  tout  dévouement  ?  Et  la  bour- 
geoisie n'en  était-elle  pas  venue  à  s'inquiéter  elle-même  de  cette 
corruption  qu'elle  suait  par  tous  les  pores  ?  Ajoutez  à  cela  l'absence 
d'une  éducation  ^■raiment  publique,  l'empire  des  préjugés  monarchi- 
ques sur  les  quatre  cinquièmes  de  la  nation,  la  nuit  intellectuelle 
répandue  sur  les  campagnes,  la  faiblesse  numérique  du  parti  répu- 
blicain, les  souvenirs  de  93  hypocritement  évoqués  et  dessinant  au 
fond  des  imaginations  effrayées  la  République  en  traits  de  sang: 
vous  aurez  alors  le  tableau  fidèle  de  la  société  dont  il  s'agissait 
d'élever  le  destin. 

Or,  en  deux  mois,  voici  ce  qui  fut  fait  :  On  consacra  la  République, 
c'est-à-dire  le  seul  mode  de  Gouvernement  digne  d'une  nation  ma- 
jeure. 

Le  peuple  fut  reconnu  souverain  et  mis  en  possession  de  sa  sou- 
veraineté par  le  suffrage  universel. 

L'inviolabilité  de  la  vie  humaine  fut  proclamée  hautement  ;  le 
bourreau  fut  désavoué  au  nom  de  la  civilisation  ;  l'esclavage  des  noirs 
fut  aboli. 

Un  décret,  oublié  dans  la  fameuse  nuit  du  4  août,  déclara  les  titres 
nobiliaires  anéantis  et  eft'aça  jusqu'aux  derniers  vestiges  de  l'aris- 
tocratie. 

La  contrainte  par  corps,  abolie  comme  un  sacrifice  immoral  de  la 
liberté  de  l'homme  à  la  puissance  de  l'argent,  laissa  vides  des  prisons 
qui  se  transformèrent  en  ateliers.. 

Le  droit  au  travail,  inscrit  au  nombre  des  droits  les  plus  saints, 
prépara  la  chute  de  la  tyrannie  financière. 

La  réduction  des  heures  données  à  un  labeur  manuel,  par  ordre  de 
la  pauvreté,  rendit  solennellement  témoignage  du  droit  de  l'être 
humain  à  vivre  de  la  vie  de  l'intelligence  et  de  la  vie  du  cœur. 

La  formule  aux  trois  termes  radieux  qui  prophétise  tout  l'avenir 
et  l'embrasse,  parut  en  lettres  d'or  sur  les  monuments,  sur  les  dra- 
peaux de  la  ^patrie  et,  pour  la  graver  dans  'les  cœurs,  ce  fut  — 
nouveauté  remarquable  —  ce  fut  du  haut  du  pouvoir  qu'on  prêcha 
an    Peuple  l'évangile  de  l'égalité  . 


-   i5m  - 

Ah  !  ce  n'était  donc  rien  que  cela  ! 

Qu'on  songe  maintenant  aux  ressources  dont  on  pouvait  disposer 
et  aux  moyens  m\>  en  usage.  Voyons  !  où  étaient  nos  canons  et  nos 
soldats  et  nos  gendarmes  et  nos  juges  en  robes  rouges?  Qu'on  cite, 
pendant  ces  deux  mois,  un  individu  que  nous  ayons  arrêté,  un 
domicile  <iue  nous  ayf^ns  jjrcjfané,  un  journal  (jne  nous  ayons 
saisi,  une  insulte  que  nous  ayons  vengée,  une  voix  calcjmnieusc  à 
iKUre  égard  que  nous  ayons  fait  taire,  une  liberté  que  nous  ayons 
confisquée,  une  \  iolence  que  nous  ayons  ou  exercée  ou  permise,  une 
mère  qui  ait  à  nous  demander  un  lils  envoyé  au  bagne  ou  froidement 
assassiné  le  lendemain  d'un  combat  !  Contre  tant  de  résistances  pré- 
vues, contre  l'ancien  égarement  de  l'oijinion.  contre  la  ligue  des  vieux 
préjugés,  contre  la  corruption  invétérée  des  uns  et  leur  égoïsme  en 
tmoi,  contre  l'igîiorance  des  autres.  <|Ueile  était  notre  force  ?  Ka 
par"''e. 

Kf  quand  nou.s  reminies  à  la  nation  les  pouvoirs  que  nous  tenions 
des  évi'nements  et  du  peuple  de  Paris,  nous  eûmes  cette  joie  de  voir 
la  l'Vance  entière  s'incliner  devant  l'image  de  la  Républi(|ue,  s'impo- 
Nant  à  ses  ennemis  et  aux  nôtres.  —  (Louis  Iîi.a.vc.  Histoire  de  la 
Rrvolutiou  de  iS fS.  T.   II.  jïages  7-9.) 


XXII.         J.  Stuart-Mill  et  la  Révolution  de  1848. 

Ce  giaïul  et  nuble  esprit  de  l'Angleterre  (lenu)erali(iue  a  eu 
souvent  l'occasion  de  ])rendre  parti  pour  la  cause  des  oj)pri- 
lués.  11  prit  la  défense  de  la  l\e\t)lulion  de  1S4S  dans  <les 
tenues  excellents  (pii  méritent  d'être  reproduits: 

.  Sous  un  certain  rapport,  écrit  le  philosophe  anglais,  il  faut  rectui- 

naiire  (|ue  la  ré\olution  de  février  est  extraordinaire  et  sans  précé- 

«leiiîs:   seule  entre  toutes  elle  a  mis  le  pouvoir  aux  mains  «l'ininimes 

qui  ne  K-  désiraient   et   ne  le   recherchaient   pas.  et  qui   n'en  ont    fait 

usa^e  dans  leur  intérêt  personne'.  MênK*  pour  établir  l'ascemlant  de 

bur    parti,    ils    n'eurent    rec«iurs   qu'à    la    discussion.    Alors   que    tant 

r.intres.   tout   en    se  croyant   sincères,   travaillent   un   peu   iKïur   leur 

«•pinion  et  In^aucoup  pour  eux-niimes.  on  a  vu.  ce  qui  est  chose  rare, 

N    de    \H4^    dans    leur  au    pouvoir,    absolument 

ilans    leurs   actes   pt.:..,  ,...   .    ne   songer   <|u'au    bien   de 

'"  us   et    souvent    même   aller   au-devant   <le    leurs   aspi- 

iation>.  —  (J.  STiAHT-Miit.  La  Rêvofulioii  de  iHfH  «•/  ses  déiraetcurs. 

•  I  ;i.lii.ti..ii    11  M-    'si.Ji    i*:«rnot.   p.   4.) 


—  i6o  — 

...De  même  que  Napoléon  avait  cultivé  l'amour  de  la  gloire  niililaire 
comme  son  grand  moyen  d'action  sur  la  multitude,  de  même  Louis- 
]Miilippe  chercha  à  absorber  la  France  dans  le  culte  des  intérêts 
matériels,  dans  la  religion  de  la  Banque  et  du  Grand-Livre. 

L,e  caractère  français  ne  se  contente  pas  ou,  du  moins,  ne  s'est 
pas  contenté  jusqu'ici  de  si  peu. 

Pour  le  gagner  et  assurer  son  obéissance,  il  faut  représenter  à 
ses  yeux  quelque  grande  pensée  ou  quelque  intérêt  national. 

l,e  Ciouvernement  de  Louis-Philippe  n'invoquait,  pour  se  recom- 
mander aux  classes  moyennes,  d'autre  argument  que  celui-ci:  «  Les 
révolutions  et  les  émeutes  nuisent  au  commerce.  »  Oui,  sans  con- 
tredit, mais  c'est  un  point  de  vue  quelque  peu  étroit  pour  les  juger. 
Quoi  qu'il  en  soit,  on  cherchait  à  gagner  les  classes  par  leurs  intérêts 
de  classes  et,  de  même,  les  individus  par  leurs  intérêts  individuels, 
dès  que  leur  position,  leur  réputation  ou  leur  talent  donnait  une 
valeur  quelconque  à  leur  acquisition.  Suivant  le  caractère  de  chacun, 
on  avait  recours  à  l'argent  ou  on  s'adressait  à  la  vanité,  parfois  en 
vain,  trop  souvent  avec  succès.  Le  Gouvernement  pratiquait  la  cor- 
ruption sur  ime  vaste  échelle,  il  la  ipoussait  aussi  loin  que  le  lui 
permettaient  ses  ressources. 

Aussi,  en  France,  les  meilleurs  esprits  sentaient-ils  depuis  long- 
temps, et  chaque  année  davantage,  combien  l'influence  du  Gouver- 
nement de  Louis-Philippe  était  démoralisatrice  et  funeste  :  tout  prin- 
cipe, tout  esprit  public,  tout  souci  des  convictions  politiques  s'effa- 
çaient de  plus  en  plus  devant  l'indifférence  égoïste  des  classes  riches 
prises  en  masse  et  devant  cette  poursuite  eft'rénée  de  la  fortune  à 
laquelle  se  livraient  les  particuliers  les  plus  en  évidence.  —  (Ibid., 
p.  17-18.) 


_     _i  _     !—>: 


3    Mai    1871. 


—    IM 


CllAI'ITRF-:    II 
iJ-:   Dl'.CMN    l)l-:   LA    l<l':\  (  )Ll    ri(.)N 

I.  —  Vers  la  défaite. 

I.cs  clection-  ont  (KAoilc  la  \xrit:i1)k'  silnation  du  p:iv>. 
!.'j  rcvolutiou  jut  mise  m  mitioritc.  Le  prolétariat  ne  repré- 
sentait (iirune  i)ctite  minorité  de  la  nation.  là  c'est  une  mino- 
rité de  cette  minorité  (jui  a  fait  la  Révolution  de  Février. 
I,a  majorité  d{i>  ruraux.  (|ui  présentaient  les  dcu.v  tiers  de  la 
l'Vance  ont  défait  ce  que  le  f^eiiple  révolutionnaire  de  Paris 
avait  fait.  Le  suffraj^e  universel,  la  suppression  de  la  royauté 
avaient  la  sympathie  de  la  majorité.  Ces  comiuêtcs  restèrent 
accjuises.  Mais  la  «  (piestion  sociale  •>  et  les  solutions  prolé- 
tariennes faisaient  horreur  à  la  majorité.  (  >n  ne  tint  pas 
.•  )!npte  du  j)rn1étariat. 

II.        L'agitation  avant  les  journées  de  Juin. 

On  ne  se  communi(|ue  plus  (pie  de  mauvaises  nouvelles. 
l*res(jue  cha(|Ue  jour  on  ajjprend  (ju  un  nouveau  cori)s  de 
métier  est  entré  en  ^rève.  l)ei>uis  le  mois  de  mars,  les  ouvrier^ 
ont  des  altercations  très  \ives  avec  les  patrons,  dont  ils 
repoussent  les  tarifs.  In  très  j^rand  nomhre  d'entre  eux, 
])articulièremenl  les  chai>eliers,  les  tisseurs,  les  mécaniciens, 
plutôt  «|ue  d'accepter  r.iu.t;menlation  de  salaire  (jui  leur  e<t 
iitïerte.  se  font  inscrire  aux  ateliers  nationaux.  .\  ttnil  mo 
nient  on  voit  passer  des  colonnes  d'ouvriers  mêlés  à  des 
j^ardes  mnI)iU>  et  à  des  gardes  républicains.  (|ui  se  pronièneni 

IV  „ 


—     102    — 

]xir  les  rues  en  tenant  des  propos  menaçants.  On  sait  que  les 
montagnards  lieeneiés  n'ont  jamais  eessé  de  se  réunir.  Ils  se 
\  antent  de  pouvoir  compter  sur  cinquante  mille  hommes  qui 
se  tiennent  prêts  pour  une  insurrection  prochaine  ;  ils  affir- 
ment que  Caussidière  reste  leur  chef  ;  ils  répètent  que,  s'il 
avait  été  libre  au  15  mai,  l'émeute  aurait  triomphé;  ils  font 
afficher  sa  candidature  à  la  présidence  de  la  République. 

On  entend  crier  par  les  rues  des  feuilles  dont  le  titre  seul 
é])ouvante  :  le  Tocsin  des  fravaiUciirs,  le  Robespierre,  la  Car- 
magiiole,  le  Jounial  de  la  Canaille.  Les  nouveaux  journaux 
bonapartistes  fomentent  l'esprit  de  révolte  avec  un  incroyable 
cynisme.  Les  représentants,  selon  ces  feuilles,  ne  sont  que 
des  commis  oisifs  à  raison  de  vingt-cin(|  francs  par  jour,  qui, 
lorsque  le  peuple  demande  du  pain,  lui  donnent  une  pierre. 
Les  membres  de  la  Commission  executive  sont  des  Sardana- 
pales  gorgés  d'or  et  repus  de  festins.  On  excite  le  prolétariat 
contre  la  bourgeoisie,  les  pauvres  contre  les  riches.  On  en 
vient  jusqu'à  publier  des  listes  de  banquiers,  de  notaires,  et 
d'autres  capitalistes,  en  donnant  l'indication  de  leur  fortune. 

Enfin  l'annonce  d'un  banquet  des  travailleurs  pour  lequel 
15,000  souscripteurs  sont  déjà  inscrits  dans  les  bureaux  du 
Père  Duchesne,  et  qui  se  rattache,  dit-on,  à  un  complot  pour 
délivrer  les  prisonniers  de  Vincennes,  est  considéré  par  tout 
le  monde  comme  ,un  rendez-vous  pris  pour  une  insurrection 
générale. 

Les  nouvelles  qui  viennent  de  la  j)rovince  ne  sont  pas  plus 
satisfaisantes.  Dans  un  grand  nombre  de  départements,  la 
perception  de  l'impôt  des  quarante-cinq  centimes  que  l'As- 
semblée a  sanctionné  est  l'occasion  de  luttes  à  main  armée. 
Le  Gouvernement  provisoire  n'avait  rencontré  presque  aucune 
difficulté  dans  la  perception  de  cet  impôt,  quelque  pesant 
qu'il  fût  ])our  la  petite  propriété.  Dans  beaucoup  de  départe- 
ments très  ])auvres,  mais  républicains,  il  avait  été  recouvré 
avant  les  élections  dans  la  proportion  surprenante  de  yy  0/0. 
Mais  à  partir  du  mouvement  électoral,  les  choses  ont  changé 


—  163  — 

d'aspccl.  1  )caucuup  de  candidats,  pour  >c  rendre  populaires, 
se  sont  engagés  à  faire  abolir  l'imp'it  j)ar  l'Assemblée.  Ils 
disent  aux  paysans  (jue  le  (  jou\  ernenient  provisoire  n'avait 
pas  le  droit  de  l'établir.  Les  agents  de  la  candidature  Louis- 
Xapoléon  annoncent  (jue  le  neveu  de  l'iMiipereur  le  pavera 
en  entier  sur  ses  revenus  ou  encore  c|u'il  le  fera  payer  par  les 
Anglais.  Jl  n'est  jamais  bien  difficile  de  persuader  aux  pau- 
vres gens  qu'il  leur  est  loisible  de  refuser  l'imiJÔt:  aussi  le 
succès  de  cette  ])ropagande  est-il  rapide.  Sur  tous  les  ])oints 
on  clic  >"e\erce.  rim])ôt  ne  se  recou\  rc  ]>]{}■>  ([u'axec  une 
diftîcidté  excessive.  En  beauc<)Up  de  lieux  on  le  refuse  au 
cri  de;  \  i\e  ri\m])ereur  ! 

Dans  le  département  de  la  Creuse,  oii  la  i)ropriété  est 
extrêmement  divisée,  inie  troupe  de  paysans  s'est  levée  au 
Hin  du  t(}csin  ;  armes  de  fourcbes,  de  faux,  de  gourdins,  de 
picjues  et  de  serpes,  ils  se  sont  jetés  dans  les  campagnes,  en 
menaçant  de  mort  les  j)ropriétaires  (jui  paieraient  l'impôt. 
A  (Uiéret.  im  engagement  a\ec  la  garde  nitionale  eut  lieu: 
dix  ])ersonnes  fureiU  tuées,  cincj  blessées. 

Sur  d'autres  points  de  la  bVance  les  révoltes  éclatent  pour 
d'autres  motifs.  Dans  le  départemeiU  de  \  auduse.  dans  la 
\  ille  de  v^aint- lùicnnc.  ;i  Uive-de-liier.  les  ouvriers  cjuittent 
les  fabri(jues  et  se  rassemblent  par  petits  groupes;  ils  pren- 
nent, sans  dire  i)ourt|uoi.  la  route  de  Paris.  Dans  les  départe- 
ments de  l't  Uiesî  et  du  Xord.  les  émissaires  du  bonapartisme 
mettent  tout  en  mouvement.  .Mille  bruits  absurdes  .sont  col- 
portés dans  les  fêtes  «le  \  illages.  dans  les  foires,  dans  les 
marcbés.  .\  i,i>ieu\.  à  Fécamp.  a  (.'hartrcs.  à  Saintes,  les 
crieurs  de  journaux  amumcenl  (|ue  Napoléon,  proclamé  em- 
pereur, marche  sur  Paris  à  la  tête  de  40.CXK)  hommes;  dans  le 
Morbihan  et  le  binistêre.  où  l'opinion  penche  vers  le  général 
Cavaignac.  on  a  dia  (juil  a  été  tué  et  ijue  lîonaparle  est 
nommé  président  de  la  Kepublicjue.  Dans  les  Ardennes.  on 
distribue  des  proclamations  et  des  appels  aux  armes.  A  Nî- 
mes, à  Toulouse,  où  les  discussions  prennent  le  caractère  dw 


—   164  — 

guerres  rclii^iouses  cnirc  catholiques  et  prolcslanls,  on  y  mêle, 
sans  que  personne  en  comprenne  la  raison,  le  cri  de:  \'ive 
ri'.mpereur  !  (Sïi'RX.) 

III.  —  Les  ateliers  nationaux. 

Ils  étaient  la  conquête  éphémère  des  vainqueurs  de  février, 
h'ort  de  l'appui  de  la  province,  le  Gouvernement  était  décidé, 
selon  le  mot  célèbre  de  l'époque,  à  en  finir.  Les  bénéficiaires 
c'e  la  Révolution  résolurent  d'en  finir,  une  fois  pour  toutes, 
avec  les  oui'riers  et  les  héros  de  la  Révolution.  Les  alliés 
l}ouro^eois  de  février  se  transformèrent  en  massacreurs  de 
j-uin.  .Mais  avant  de  raconter  la  fin  tragique  de  la  Révolution 
qui  fut  en  même  temps  la  fin  de  la  liberté,  jetons  un  coup 
d'œil  sur  ce  qui  était  la  tragi-comédie  des  ateliers  nationaux. 

Les  ateliers  nationaux  étaient  nés  d'une  nécessité  impé- 
rieuse que  personne  n'avait  jamais  songé  à  contester.  Long- 
temps la  partie  modérée  du  Gouvernement  provisoire  s'était 
flattée  d'en  disposer  à  son  gré,  soit  au  jour  des  élections, 
soit  pour  combattre  une  émeute,  soit,  comme  au  15  mai,  pour 
faire  avorter  ce  qu'on  appelait  les  manifestations  populaires. 
Dans  ce  dessein  on  les  avait  tenus  en  jalousie  contre  les 
corporations  du  Luxembourg,  qu'on  leur  représentait  comme 
des  privilégiés.  ]\Iais  les  choses  ont  tourné  dans  les  mains 
même  du  Gouvernement  contre  ces  prévisions.  Peu  à  peu  des 
éléments  nouveaux  se  sont  infiltrés  dans  les  ateliers  et  en  ont 
changé  le  caractère,  ou  plutôt  cette  masse  confuse  et  flottante 
(ju'on  a  poussée  là,  pour  en  débarrasser  la  place  publique,  s'est 
animée  insensiblement  d'un  esprit  commun;  elle  s'est  disci- 
plinée, organisée,  par  sa  propre  force  ;  elle  constitue,  à  l'heure 
dont  je  parle,  une  armée  véritable,  mais  une  armée  qui  ne 
connaît  pas  ceux  qui  l'ont  créée  et  qui  s'est  donné,  par  l'élec- 
tion, des  chefs  de  son  choix  auxcjuels  seuls  elle  obéira  au  jour 
décisif.  La  rivalité  avec  les  corporations  a  cessé  d'exister  par 
les  soins  d'un  nouveau  Comité  qui,  après  la  dissolution  de  la 


—   ihb  — 

Commission  du  J.uxembourg  et  la  rclrailc  de  M.  Louis  Blanc, 
s'est  formé  sous  hi  direction  d'un  ouvrier.  Les  délégués  des 
corporations  ont  noué  des  rapports  réguliers  avec  les  délégués 
des  ateliers  nationaux.  Le  vote  du  5  juin  a  consommé  l'al- 
liance par  rélecti(jn  de  Lierre  Leroux,  Lagrange  et  Proudhon. 
A  celte  époque  également  a  commencé  à  s'exercer  dans 
l'un  et  l'autre  de  ces  centres  populaires  la  propagande  du 
])arli  bonapartiste.  Llle  n'\  épargne  pas  l'argent.  Avoir  pour 
>()i  les  ateliers  nationaux  était,  dans  ces  temps  révoluti(jn- 
naires,  un  ])()int  capital.  Le  ncjmhre  des  hommes  enrôlés  de- 
puis leur  fondation  s'était  accru  avec  ime  promptitude  in- 
croyable. (  ^n  se  ra])pelle  cjuc,  d'après  l'état  approximatif 
dressé  à  l'i  lôtel  de  \  ille  le  2  mars,  on  ne  comptait  pas  plus 
(îe  i/,ooo  ouvriers  sans  lra\ail  dans  Paris:  mais  au  15  mars 
le  chiffre  réel  de  ces  ouvriers  s'élevait  déjà  à  49,CXX);  le 
jo  juin,  il  dépassait  107,(300.  Dans  ce  nombre.  I5,o;k)  hommes, 
entrés  i)ar  fraude  dans  les  ateliers,  ne  sont  pas  des  ouvriers 
\éritables;  on  compte  environ  2,000  fori^ats  ou  reclusionnaircs 
libérés.  11  reste  donc  75,000  hommes,  prolétaire^,  artisans  ou 
artistes  qui  appartiennent  à  la  \  ille  de  Paris  et  qui  ont  le 
droit  d'y  rester.  Pendant  le  long  espace  de  teuïps  (jui  s'est 
écoulé  depuis  la  forniati»  n  des  ateliers,  on  n'a  jamais  trouvé 
à  occuper  sérieusement  plus  de  io.cxxd  hommes  par  jour,  l'nc 
somme  de  4  millions,  volée  ])ar  l'Assemblée,  a  été  dépensée 
en  pure  perte.  Les  ouvriers  n'ont  pas  fait  autre  chose,  suivant 
l'expression  de  CaussicUère,  «  (jr.*  gratter  la  terre  et  la  trans- 
l)orter  d'un  endroit  a  un  autre.  »  Ils  se  sont  indignés  de  plus 
en  i)lus.  en  voyant  (|ue  rien  ne  se  préparc  pour  améliorer 
cette  con(liti(jn  d'oisiveté  et  de  travail  dérisoire  cjui  les  humi- 
lie. Le  danger  croit  à  vue  d'ieil.  In  tel  état  de  choses  n- 
saurait  se  prolonger  sans  amener  la  démoralisation  complète 
fies  ouvriers,  la  ruine  des  tinan.c'?.  l'.Tnarchie  ('.ans  Paris.  11 
faut  donc  (|u'il  cesse  au  plus  tôt  e  (jue  persomic  ne  met 

cil   doute. 

SeiiUMuenl.  (|uehiues  esprits,  tenant  compte  des  circonstan- 


—  i6G  — 

CCS  cl  \uulant  ai^ir  avec  humanité,  considérant  d'ailleurs 
ri\tat  comme  engagé  envers  les  ouvriers  par  des  promesses 
formelles,  cherchent  un  mode  de  dissolution  lent  et  ménagé 
cjui  ne  jette  pas  hrusquement  dans  la  détresse  les  familles 
(1c  75.000  1)r:i\es  ouvriers  dont  le  seul  tort  est  de  manquer 
d'ouvrage.  D'autres,  au  contraire,  traitant  de  complaisance 
coupable  la  compassion,  l'équité  des  premiers,  \eulent,  sur 
l'heure,  sans  transition  ni  n^énagement,  chasser  de  Paris  ci; 
(disperser  à  tout  prix,  sans  s'occuper  de  leur  trouver  du  pain, 
ces  lazcoroiii,  ces  janissaires,  comme  ils  les  appellent  dans 
leur  langage  aussi  injuste  qu'imprudent.  (StkRN.) 

Le  grand  nombre  des  ouvriers  dans  les  ateliers  dits 
nationaux  est  dû  à  différentes  circonstances.  Les  modérés 
facilitent  reml)rigadement  pour  soustraire  le  plus  d'hommes 
possible  à  l'influence  redoutée  du  socialisme.  Le  capital  fait 
grève  ;  l'argent  émigré  et  se  cache  ;  les  fabriques  se  ferment 
tantôt  ])ar  peur,  tantôt  pour  augmenter  l'embarras  d'un  pou- 
voir ([ui  a  reconnu  le  droit  au  travail.  On  rencontre  sur  les 
listes  d'inscription,  souvent  bâclées  à  la  hâte,  des  enfants  de 
dix  à  douze  ans.  Ce  sont  des  maîtres  d'apprentissage  qui  se 
procurent  ainsi  un  revenu  supplémentaire.  Des  patrons  aussi 
ont  la  prétention  de  faire  descendre  les  salaires  au  prix 
dérisoire  que  paient  les  ateliers  nationaux  et  leur  personnel 
les  abandonne  alors  avec  indignation.  Les  ouvriers,  de  leur 
côté,  veulent  saisir  l'occasion  de  relever  la  valeur  du  travail  ; 
ils  se  mettent  en  grève  d'autant  plus  aisément  qu'ils  sont 
sûrs  (le  vivre,  sans  toucher  à  leur  fonds  de  réserve,  quand  ils 
en  (jnt  un.  Peut-être  même  quelques-uns  voient-ils  là  un 
moyen  de  faire  capituler  la  classe  patronale.  Puis  des  tra- 
vailleurs de  province  affluent,  poussés  par  la  misère  et  par 
l'espoir  d'avoir  part  â  la  manne  officielle.  A  la  fin  de  mai,  les 
garnis  parisiens  comptent  30,000  locataires,  au  lieu  de  8  â 
10,000,  chiffre  ordinaire  en  cette  saison.  Enfin,  trop  heureux 
de  vivre  en  lazzaroni  payés,  des  professionnels  de  la  fainéan- 
tise (si  l'on  peut  ainsi  parler)  comme  il  en  existe  en  tout 


—   167  — 

temps,  viennent  réclamer  du  travail  avec  d'autant  plus  din- 
sistance  qu'ils  savent  qu'on  n'en  a  pas  à  leur  donner. 

L'accroissement  est  donc  rapide.  A  la  fin  de  mars,  il  arrive 
à  40,000  hommes,  sans  compter  les  femmes,  et  la  dépense 
journalière  s  élève  à  70,000  francs.  Le  15  avril,  E.  Thomas 
dit  avec  une  espèce  de  fierté:  «  Bientôt  vous  serez  cent 
mille  !  »  Ce  beau  chiffre  est,  en  effet,  atteint  au  début  de  mai. 
Cependant,  ou  en  est-on  pour  les  travaux  ?  Il  y  en  a  beau- 
coup de  projetés:  les  habitations  ouvrières  à  édifier,  canaux 
à  creuser;  chemins  de  fer  à  construire;  camp  de  Saint-Maur 
à  défricher.  (  hi  demande  au  (louvernement  des  avances  pour 
les  entrepreneurs  en  béitiments.  Mais  le  Gouvernement  n'a 
])oint  d'are^ent.  i\icn  ne  se  fait.  On  n'occupe  plus  les  hommes 
(|u'un  j(jur  sur  (|uatre.  lu  ce  n'est  plus  seulement  la  misère, 
c'est  la  démoralisation  pour  la  classe  ouvrière.  I%lle  s'habitue 
à  recevoir  l'aumône,  à  perdre  son  temps  au  cabaret  ou  en 
jjromenades  bruyantes  ([ui  ressemblent  à  des  émeutes;  la 
l)resse  retentit  des  plaintes  et  des  craintes  de  la  bouri^^'oiNJc*. 
(Rknard.j 


IV.  —  Campagne  de  calomnie 
contre  les  républicains. 

La  lacti(|uc  des  royalistes  déguisés,  dit  deorges  Renard. 
(|ui  combatlciu  alors  derrière  les  modérés,  consiste  à  déna- 
turer et  à  fausser  en  les  exagérant  les  idées  émises  au 
Luxembourg  ou  dans  les  clubs;  à  entretenir  et  à  grossir  les 
craintes  (|u'elles  inspirent  :  mais  elle  ct)nsistc  aussi  et  surtout 
à  salir,  sous  le  bouclier  de  l'anonyme,  les  honuues  (|ui  les 
propagent.  11  l'ut  fait  grand  emploi  de  cette  méthode  dans 
les  journaux  conservateurs,  dès  (ju'ils  se  crurent  certains 
de  l'impunité.  D'abord  prudemment  respectueux  du  peuple, 
ils  s'étaient  habitués,  le  voyant  si  débonnaire,  à  provoquer  le 
monstre-  à  le  piquer.  .\  le  h.irceler.  comme  un  taureau  pour 


—  i68  — 

le  cunihal.  Kargcmeut  pour\us  d'argent,  ils  pouvaient  [)ayer 
le  talent  et  pousser  les  gens  de  lettres  dans  une  voie  où  la 
plui)art,  appartenant  à  la  classe  bourgeoise,  ne  demandaient 
(ju'à  s'engager.  Ce  furent  des  moqueries  sans  lin  sur  la  sueur 
du  peuple,  des  parodies  de  la  Marseillaise,  des  railleries  acé- 
rées contre  les  étrangetés  qui  s'épanouissaient  dans  une  grande 
ville  en  ferinentation.  Ce  furent  aussi  des  calomnies  gros- 
sières, énormes,  dédaignées  par  cela  même  de  ceux  qui  en 
étaient  victimes,  mais  qui,  sans  cesse  répétées,  colportées,  ne 
laissaient  pas  de  faire  impression.  Oui  fixera  jamais  les 
limites  où  peut  atteindre  la  crédulité  humaine,  surtout  quand 
elle  est  entraînée  par  la  haine  ou  la  peur  ?  Telle  feuille 
élégante  du  moment,  comme  le  Lampion,  fut  une  fabrique 
incessante  de  bons  mots  qui  étaient  souvent  de  mauvaises 
actions.  De  spirituels  forbans  de  la  presse  inventèrent  à  jet 
continu  des  histoires  qui  faisaient  le  régal  des  salons.  Albert 
l'ouvrier,  Louis  Blanc  le  socialiste,  paraissaient  dangereux; 
il  fallait  les  déshonorer  pour  les  annihiler.  Et  Albert  se  trans- 
formait en  millionnaire,  Louis  Blanc  refusait  de  louer  à  des 
gens  du  peuple  la  maison  qu'il  ne  possédait  pas,  mais  dont 
on  donnait  l'adresse  faubourg  Saint-Germain.  Les  iiôtes  du 
Luxembourg  étaient  de  nouveaux  Lucullus;  ils  j)renaient 
pour  nappe  un  châle  de  l'ex-reine  Amélie  ;  ils  se  nourrissaient 
de  purée  d'ananas,  menu  merveilleux  pour  des  repas  qui 
coûtaient  six  francs  par  jour  et  par  tête.  Ledru  RoUin,  le 
démocrate,  n'était  pas  plus  épargné.  Le  Constitufioimel  lui 
prêtait  un  déjeuner  fin  à  Trianon  et  une  chasse  à  courre  à 
Chantilly.  Un  autre  jour,  on  contait  qu'il  devait  25,000  francs 
à  un  orfèvre  pour  un  achat  de  bijoux.  Dans  les  villages,  on 
allait  dire  bientôt  que  le  duc  Rollin  faisait  des  orgies  avec 
deux  femmes  de  mœurs  légères,  la  ^far!e  et  la  Martine. 
(On  dénaturait  ainsi  les  noms  de  Marie  et  de  Lamartine, 
membres  du  nou\crnemcnt.  pour  en  faire  des  noms  de  filles.) 


Hhj   — 


V.  -    La  dissolution  des  ateliers  nationaux. 

.M.  (le  Falloux,  (jui  a  ses  vues  cachées  el  (jui  puursuit  un 
plan  |)oliti(|ue,  prudii^^ue  toutes  les  ressources  de  son  esprit 
P';jur  déconcerter  et  tronîi)er  tous  ceux  des  membres  <\l-  la 
Commission  qui  souhaitent  des  mesures  tempérées;  il  veut, 
il  lui  faut  la  dissolution  iiumédiate  des  ateliers  nationaux. 

\/d  lutte  à  main  armée  (pie  tout  le  monde  prévoit,  (|ue  les 
républicains  appréhendent  comme  le  j>lus  grand  i)éril  cpie 
1  uisse  Courir  la  Républi(|ue,  il  ne  la  craint  pas,  lui,  (lui  îi'a 
\u  dans  la  révoluti(jn  (piun  moyen  extrême,  mais  assuré, 
de  revenir  à  la  monarchie  légitime.  Il  redoute  bien  plutôt  que, 
par  des  mesures  prudentes  el  bien  combinées,  on  ne  gagne 
sans  secousse  le  moment  i)rochain  où  l'Asseniblée  va  discuter 
l.'i  Constitution.  Si  celle  Constitution  est  faite  en  conformité 
a\ec  les  principes  de  la  Révolution  de  l*évrier,  si  elle  est 
votée  en  pleine  i)aix  publi(|ue,  sans  effroi,  sans  (jue  la  scission 
entre  la  bourgeoisie  et  le  prolétariat  soit  consommée,  IKtal 
républicain,  selon  toute  vraisemblance,  est  fondé;  la  démo- 
cratie française  a  trouvé  son  exjjression  el  sa  forme.  Pour 
les  ambitieux  des  partis  royalistes,  c'est  là  la  plus  insuj)por- 
table  des  perspectives,  la  pire  des  humiliations.  Mieux  vaut 
cent  fois  le  mal  ])assagtr  d'une  insurreclion  de  prolétaires. 
(|iie  l'on  ne  i)eut  mancjuer  c'e  vainiir  et  iini  nrodnir.!  sm-  U-v 
âmes  un  salutaire  effroi. 

C'est  à  cette  politique-  pleine  d  arriére-pensée,  ù  ce  tortueux 
esprit  d'égoïsme  et  de  rancune,  (|U  il  f.uU  attribuer  en  grande 
partie  les  pai-ole>  d  les  actes  provocants  (|ui  tout  à  Iheure 
\tiiU  t(unber  sur  U>  e>i)rits.  comme  l'étincelle  sur  la  poudre. 
l't  faire  éclater  la  plus  calamiteuse  des  insurrections.  Cet 
esprit  d.mgereux  s'insinue  dans  les  salons,  dans  les  clubs. 
«lans  r  Nssrmblre.  d.nis  Ir  (  lonvernement.  //  faut  m  finir  ! 
tel  est  K-  mot  qn'(»n  entend  pi'ononcer  partout.  (SïKRX.) 


-  lyo  — 

Le  (lomcrncniciu  lil  enlever  par  un  prucéde  d'ancien 
régime,  en  rétablissant  les  lettres  de  cachet,  Emile  Thomas,  le 
directeur  des  ateliers  nationaux.  En  réponse  à  un  discours 
généreux.  mi-m\  sti(|uc.  mi-utopique  de  Pierre  Leroux  que 
tout  le  monde  applaudissait,  Goudchaux,  le  ministre  des  fi- 
nances, réi)ond  par  des  promesses  de  réformes  sociales  que 
l'on  est  encore  à  attendre  de  nos  jours,  mais  tout  particuliè- 
rement ])ar  l'annonce  de  la  fermeture  immédiate  des  ateliers 
nationaux. 


VI.  -   La  réponse  des  ouvriers  à  Goudchaux. 

\ Oici  en  quels  termes  ils  répondaient,  le  18  juin,  par  une 
affiche,  posée  sur  tous  les  murs  de  Paris,  au  discours  de 
M.  Goudchaux: 


Les  Travailleurs  des  Ateliers  Halionaux  au  Citoyen  GOUDCHIUII 

((  Ce  n'est  pas  notre  volonté  qui  manque  au  travail  ;  c'est 
un  travail  utile  et  approprié  à  nos  professions  qui  manque 
à  nos  bras.  Xous  le  demandons,  nous  l'appelons  de  tous  nos 
vœux. 

((  \  ous  demandez  la  suppression  immédiate  des  ateliers 
nationaux,  mais  que  fera-t-on  des  cent  dix  mille  travailleurs 
([ui  attendent  chaque  jour  de  leur  modeste  paye  les  moyens 
d'existence  pour  eux  et  leurs  familles  ?  Les  In-rcra-t-on  aux 
inaiiz'ais  coiiscils  de  la  faiui,  aux  cutrauiancnts  du  désespoir  ? 
Les  jettera-t-on  en  pcâture  aux  factieux  ?  Ouvriers  appelés 
à  la  construction  de  l'édifice  social,  organisez,  instruisez,  mo- 
ralisez les  ateliers  nationaux,  mais  ne  les  détruisez  pas!  » 


-  171  - 

Dans    le   inûnc    l(jnii>s.    ils    rL'(li«;LMil.    de   concert    avec   les 
(k'iéj^nés  du  Luxembourg,  la  proclamation  suivante: 


UICI'I  'P.I.lori-:    l'-R ANCAISK 


A  TOUS  LES  TRAVAIILEURS, 


Xoiis,  (icléj^iKs  tlo  »>u\iit.r>  au  Luxcnihniirg,  nous,  vtnio  c»trpî>  et 
âme  à  la  Réi)iil)li(|ue,  pour  laquelle,  couuue  vous  tous,  nous  avons 
onmhattii.  nous  \<»us  prions,  au  nom  <le  cette  liberté  si  durement 
achetée,  au  nom  de  la  patrie  régénérée  par  vous,  au  nom  de  la  fra- 
ternité, (le  i't^^alité,  de  ne  pas  joindre  vos  voix  et  votre  appui  à  de> 
voix  nionarchicpies.  de  ne  pas  prêter  vos  bras  et  vos  cœurs  p<»ur 
encourager  les  partisans  d'un  trône  (|ue  vous  avez  brisé  !  Les  honnnes 
sans  âme.  sans  conviction,  amèneraient  inévitablement  l'anarchio  au 
milieu  (hi  pays,  (pii  n'a  besoin  que  de  liberté  et  <le  travail 

Nul  ne  doit  prétendre  désormais  qu'au  plus  beau  de  tou^  ir>  ii>n.>. 
à  celui  de  citoyen.  Nul  ne  doit  essayer  de  lutter  contre  le  véritable 
souverain,  le  />(•///'/.•. 

Le  tenter  serait  un  exécrable  crime,  et  quicon<|ue  l'oserait  serait 
naître  à  l'honneur  et   à  la  patrie. 

I.a  réaction  travaille,  elle  s'agite;  ses  nombreux  émissaires  feront 
luire  à  vos  yeux  im  rêve  irréalisable,  un  boidieur  insensé. 

b'Ile  sème  l'or.  Déliez-vous,  amis,  déliez-vous.  Attende/,  encore 
<iuelques  jours,  avec  ce  calme  dont  vous  ave/  fait  preuve  et  qm"  est 
la  véritable   f»irce. 

Ivspérez.  car  les  temps  sont  vemis,  lasenu'  ni»Us  apparlteui  ;  n'en- 
couragez p.is  p.ir  votre  présence  les  manifestations  qui  n'ont  de  popu- 
laire (jue  le  titre;  ne  vous  nu'kz  pas  à  ces  folies  d'un  autre  âge. 

Croyez-nous,  écoutez-nous,  rien  n'est  maintenant  possible  en  France 
(pie  la  Ncf>uhliqui'  démocratique  et  soàalc. 

L'histoire  du  dernier  règne  est  terrible:  ne  la  continuons  pas;  pas 
plus  iTempereur  tpu  de  roi  Rien  autre  chose  que  la  liberté.  W^yalitc, 
la  frulrniitc. 

Tel  est  notre  vœu.  t«  I  (l..ii   «'•Oi-  K-  \ri!ri«    .-••'uî  iln  n.iiiili- 

\*ive  la  République  I 


—    172 


VH.  —  Les  journées  de  Juin. 

Le  21  juin,  le  ministre  des  Travaux  publics  signait  un 
arrêté  invitant  tous  les  ouvriers  de  dix-huit  à  vingt-cinq  ans 
à  s'enrôler  immédiatement  dans  l'armée  ou  à  se  tenir  prêts 
à  partir  pour  aller  faire  dans  les  départements  des  travaux 
de  terrassement  :  c'était  la  révolution. 

L'insurgé  de  Juin,  ne  l'oublions  pas,  c'est  le  combattant 
de  Février,  le  prolétaire  triomphant,  à  qui  un  Gouvernement 
proclamé  par  lui-même  assure  solennellement,  à  la  face  du 
pays  qui  ne  proteste  pas,  le  fruit  modeste  de  sa  conquête  : 
le  travail  pour  récompense  de  sa  misère,  le  travail  comme 
prix  du  combat.  . 

Et  ce  prolétaire,  à  qui  l'on  confie  en  tremblant  les  eni])arras 
de  la  République,  ajourne  l'exécution  de  la  promesse;  il  se 
montre  désintéressé,  patient  ;  il  donne  du  temps  à  l'Etat  qui 
sest  reconnu  son  débiteur;  il  offre  trois  itiois  de  iniscrc  à  la 
patrie. 

Trois  mois  sont  écoulés. 

Le  prolétaire  confiant  vient  réclamer  son  droit  au  travail  : 
mais  (|u'entend-il  alors  ?  que  rencontre-t-il  ?  quelle  réponse 
et  quel  accueil  ?  Les  mêmes  hommes  c[ui  ont  débattu  avec  lui, 
d'égal  à  égal,  les  conditions  d'un  pacte  qu'ils  ont  ratifié,  lui 
enjoignent,  par  un  commandement  subit  et  inexpliqué,  de 
quitter  sa  famille,  sa  demeure,  la  ville  où  il  est  né,  le  séjour 
qui  a  vu  ses  triomphes,  pour  s'enrôler  dans  une  armée  qui 
n'ira  pas,  il  le  sait  bien,  au  secours  des  peuples  dont  il  sou- 
liaite  la  délivrance  ;  et,  s'il  refuse  de  devenir  soldat,  ces  hom- 
mes, portés  par  lui  au  pouvoir  suprême,  le  condamnent  à 
gagner  loin  de  leurs  yeux,  par  des  travaux  insalubres  qui 
ne  sont  pas  de  son  choix,  auxquels  il  n'est  pas  propre,  un 
salaire  dérisoire  qui  ne  saurait  suffire  à  la  plus  humble  exis- 
tence. 


-   '73  - 

Ka  simple  cxposiliuii  de  ces  faits  inouïs,  le  seul  rappro- 
chement de  CCS  deux  dates:  28  fcvricr-J?  juin,  me  dispensent 
de  réflexions  plus  longues.  Le  lecteur  ne  doit  point  perdre  de 
vue  ces  dates,  s'il  veut  apprécier  avec  équité  les  tragiques,  les 
néfastes  jours  de  juin,  s'il  \eut  comprendre  cette  insurrec- 
tion formidable,  où  le  pcu])lc  de  Paris,  (ju'on  \enait  de  voir 
si  généreux,  si  i>lein  de  douceur  et  de  sagesse,  se  jeta  d'une 
axeugle  furie  dans  une  mêlée  barbare,  noya  dans  son  sang, 
dans  le  sang  de  ses  fils  et  de  ses  frères,  la  liberté  (|u'il  avait 
\ouln  fonder  sur  la  raison,  et  porta  à  la  l\éi)ubli(|ue.  pour 
l:i(|uelle  il  croyait  une  seconde  fois  donner  sa  vie,  une  atteinte 
UKjrtelle. 

«  A  demain,  ici,  à  six  heures  !  •»  a\ait  dit  Pujol,  l'c^rateur 
populaire,  en  quittant,  le  jcnrli  22  juin,  à  dix  heures  du  soir. 
..es  hommes  fanatisés. 

Ia'  vendredi  23,  à  six  heures  du  malin,  sept  à  huit  mille 
ouvriers,  rassemblés  sur  la  place  du    Panthéon,  attendaient 
impatiemment  sa  venue.  Du  haut  du  péristyle,  il  regarda  ])en- 
('ant  quelque  temps  cette  masse  agitée,  fit   signe  qu'il  allait 
])arler;  tout  bruit  cessa:  ((  Citoyens,  dit  l'ujol,  vous  avez  été 
fidèles  à  ma  voi.x,  je  vous  en  remercie.  \'ous  êtes  aujourd'hui 
les  hommes  d'hier.  Kn  avant  !  »  Et  la  masse  se  range  avec 
ordre  à  sa  suite...  T'.lle  marche,  bannières  déj)loyëes,  jusqu'à 
la  liastille;  elle  entoure  la  colonne  de  Juillet.    Pujol  monte 
ur  le  piédestal  :  <(  Têtes  nues  !  »>  s'écrie-t-il.  Toutes  les  têtes 
e  découvrent.   «   Citoyens,  reprend   Pujol,  vous  êtes  sur  la 
tombe  des  premiers  martyrs  de  la  liberté.  .\  genoux  !  »  Tous 
ploient  le  genou.  Alors,  au-dessus  de  ce  vaste  champ  de  têtes 
inclinées,   au-dessus   de   cette   nudtiiude,    frémissante  tout   à 
Iheure,  mais  soudain  recueillie  dans  un  silence  religieux,  on 
entend  la  voix  grave  de  1  homme  (jui,  en  ce  moment,  com- 
mande à  t(nites  les  émotions  et  dispose  de  toutes  les  volonies  : 
"'    Héros  de  la  r.astille,  dit   Pujol,  en  levant  les  yeux  vers  le 
iel,  les  héros  des  barricades  viennent  .se  prosterner  au  pied 
'n  monument  érigé  à  votre  immortalité.  Comme  vous,  ils  ont 


tail  une  rcxoluliuii  au  i)rix  de  leur  san*^^  mais  jus(]u"à  ee  j(jur 
leur  saiii^-  a  été  stérile,  ha  révolution  est  à  reeommeneer. 
Amis,  continue-t-il,  en  ramenant  son  regard  sur  la  foule 
agenouillée,  noire  eause  est  eelle  de  nos  pères.  Ils  portaient 
écrits  sur  leurs  bannières  ces  mots:  u  La  liberté  ou  la  mort! 
—  .\mis  !  la  liberté  ou  la  mort  !  »  Et  la  foule,  en  se  relevant 
sur  un  signe  de  sa  main,  répète  à  l'unisson  :  a  La  liberté  ou 
la  mort  !   » 

On  voit  alors  une  jeune  fdle,  une  marcbande  de  Heurs,  (|ui 
■^e  detaclie  de  la  foule  et  s'axanee  \  ers  rujol.  b^He  lui  présente 
\\\\  bouquet;  il  l'attache  à  la  hampe  d'un  dra])eau.  Tuis  le 
dictateur  en  blouse  fait  un  geste  de  commandement  ;  la  masse 
s'ébranle  et  se  remet  en  marche  avec  solennité. 


VIII.  —  La  bataille  des  rues. 

Le  peuple  de  Paris  a  le  culte  des  morts.  Ce  peuple,  incré- 
dule et  railleur  à  l'excès,  est  possédé  d'un  instiiict  de  person- 
nalité si  fort,  qu'il  lui  tient  lieu  de  toute  autre  croyance.  Il 
voit  et  il  veut  la  personnalité  partout  ;  il  la  restitue  jusque 
(l'ms  la  tombe.  Ingénieux  à  en  multi])lier  les  emblèmes  sur  les 
restes  muets  de  ceux  qu'il  a  aimés,  il  semble  vouloir  ainsi  les 
protéger  contre  la  plus  lointaine  idée  de  destruction.  C'était 
le  bien  connaître  assurément  que  de  le  mener  au  tombeau  de 
ses  martyrs,  à  la  première  heure  d'un  jour  où  l'on  voulait  de 
lui  des  actes  surhumains  de  courage  ;  c'était  consacrer  à  ses 
pM'opres  yeux  l'insurrection  ])ar  le  seul  acte  religieux  ([ui  ne 
le  trouva  jamais  indifférent,  frivole  ou  profane. 

La  masse  populaire  est  arrivée  par  le  boulevard  à  la  hau- 
teur de  la  rue  Saint-Denis.  Là,  on  s'arrête;  un  moment  de 
silence  se  fait  ;  puis,  tout  à  coup  :  a  Aux  armes  !  aux  barri- 
cades !  »  crient  les  chefs.  Aussitôt  ils  se  mettent  à  l'ceuvre. 
Ils  tracent,  en  enlevant  ra])idement  (|uel((ues  ])avés,  les  ])rin- 
ci]).'des  lignes  de  retranchement  ;  ils  ne  semblent  pas  inquiets. 


-  ,75  - 

ils  ne  crai^niciU  pas  appareninicnt  qu'cjn  \  icnnc  les  surprendre, 
car  ils  pnjcèdcnt  avec  ordre  et  méthode.  Ce  sont,  pour  la 
plui>art,  d  anciens  soldats,  aujourd'hui  brigadiers  des  ateliers 
nationaux.  On  les  reconnait  au  î^alon  doré  de  leur  casquette, 
à  leur  brassard  tricolore.  Tous  portent-la  blouse  des  ouvriers; 
un  mouchoir  lié  autour  ('es  reins  leur  sert  à  la  fois  de  ceinture 
et  de  cartouchière. 

A  dix  heures  et  demie,  une  première  barricade  est  cons- 
truite sur  le  boulevard  lionne- Xouxelle.  une  autre  à  \  in^t 
cin(|  i)a>  plus  loin,  une  troisième  en  face  de  la  rue  Ma/.ajLjran. 
(  hi  y  plante  les  drajjcaux  tricolores  des  ateliers  nationaux, 
dont  plusieurs  portent  cette  inscription:  Ihi  pain  ou  la  mort  ! 
Le  poste  du  boulevard  r.onne-Xou\  elle.  (|ui  compte  à  peine 
une  vingtaine  de  gardes  nationaux,  n'a  rL\ni  aucun  ordre  et  ne 
l)eut  songer  à  s'opposer  à  (juelques  milliers  d'hommes,  que 
1,1  i)opulation  parait  favcjriser,  au  moins  de  ses  vœux.  De  tous 
côtés  on  leur  a])porte  des  armes.  Dans  le  même  temps,  sur  un 
ordre  sinudtané.  mystérieux,  des  barricades  s'élèvent  au  fau- 
bourg v^aint-. Martin,  au  faubourg  du  Temple,  au  faubourg 
v^aint-Antoine,  sur  la  place  de  la  lîastille  et  dans  tout  le 
faubourg  Poissonnière,  b^ur  la  rive  gauche  de  la  Seine,  la 
place  du  l'anthéon.  le  faubourg  Saint-Jac(|ues.  la  Cité,  sont 
occui)és  par  le>  ouvriers.  A  onze  heures,  la  moitié  de  Taris 
semble  déjà  leur  appartenir,  (piand  pour  la  première  fois  on 
entend  battre  le  rai)pel  ;  on  n'a  vu  ius(|u'alor<.  sur  aucun 
point.  ])araitre  aucune  troupe. 

La  probabilité  d'une  insurrection  prochaine  est  cependant, 
depuis  près  d'un  mois,  le  sujet  de  tous  les  entretiens.  .\  dif- 
férentes reprises,  la  Commission  executive  en  a  délibéré  avec 
le  ministre  de  la  (juerre.  Mlle  a  discuté  avec  lui,  non  seulement 
le  chiffre  des  troupes  nécessaires,  mais  encore  le  mntle  le 
infillrin-  (If  !(•«,  disposer  «t  .1i-  les  faire  agir. 


I7() 


IX.        La  fin  de  la  Révolution  et  de  la  liberté. 

Ca\aii^nac.  iK)iir  sam-er  riioniuni-  de  l'armée  et  l'ordre, 
fusille  le  ])eiii)U\  La  J\éj)ul)li(|ue  bourgeoise  assassine  ses 
fondaleiirs,  en  se  suieidant  elle-même  et  en  ou\rant  larg'e- 
ment  la  porte  au  prétendant  de  rEm])ire. 

Dans  la  séanec  qui  se  tint  le  22  juin,  après  minuit,  M.  de 
Lamartine,  tout  en  repoussant  avec  beaucoup  de  fierté,  au 
nom  de  son  propre  bonneur  et  de  celui  de  ses  collègues,  l'avis 
de  se  retirer,  que  ^F.  ]\  Fart  in  (de  Strasbourg)  leur  apportait 
de  nou\eau,  au  nom  de  la  réunion  du  Palais-Xational,  insista 
encore,  et  cette  fois  avec  succès,  pour  que  l'on  concentrât 
toutes  les  forces  militaires  entre  les  mains  du  général  Cavai- 
gnac.  ^I.  de  Lamartine  conseillait  aussi,  afin  d'agir  avec  toute 
la  célérité  et  tout  l'accord  désirables  en  des  circonstances 
aussi  graves,  et  pour  rendre  cet  accord  évident,  qu'une  partie 
du  Gouvernement  demeurât  auprès  du  général  en  cbef,  à 
l'hôtel  du  président  de  l'Assemblée. 

L'opinion  de  M.  de  Lamartine  ayant  prévalu,  et  les  choses 
étant  ainsi  réglées,  le  général  Cavaignac  prit  ses  dispositions. 
Pendant  qu'on  battait  le  rappel  et  que  la  garde  nationale 
courait  aux  barricades,  il  appelait  à  lui  les  généraux  Bedeau, 
Lamoricière,  Damesme,  Foucher,  Lebreton  et  leur  remettait 
les  commandements  qu'il  leur  avait  destinés.  Selon  le  plan 
convenu,  il  faisait  masser  les  troupes  dans  les  Champs- 
Elysées,  dans  les  Tuileries,  sur  la  place  de  la  Concorde, 
sur  l'esplanade  des  Invalides,  et  le  général  Foucher  recevait 
l'ordre  de  veiller  à  la  siàreté  de  l'Assemblée.  Deux  divisions 
principales  devaient  se  partager  les  opérations.  La  première 
division,  confiée  au  général  Bedeau,  allait  se  porter  à  l'I  f ôtel 
de  Ville.  La  seconde,  sous  les  ordres  du  général  Lamoricière, 
devait  couvrir  les  faubourgs  de  la  rive  droite,  sur  toute  la 
ligne  des  boulevards,  depuis  le  Château-d'Eau  jusqu'à  l'église 


—   '77  — 


de  la  Madeleine.  Lue  brigade  de  cavalerie  coniniaiidée  par  le 
général  Grouchy  devait  occuper  les  boulevards,  depuis  la  rue 
(Ui  ilclder  juscju'au  faubourg  Monlnr.irtre.  et  pousser  des 
reconnaissances  jusqu'au  quartier  général  de  M.  de  Lamori- 
ciére.  Le  général  Daniesnie,  à  la  tête  d'une  subdivision,  était 
cliargé  de  protéger  la  rive  gauche,  particulièrement  le  palais 
(Ui  Luxembourg,  où  siégeait  une  partie  de  la  Commission 
cxéculixc. 

Il  y  a  lieu,  en  effet,  de  s'alarmer.  Pendant  le  peu  d'heures 
(jui  viennent  de  s'écouler,  les  insurgés  ont  pris  des  ])ositions 
très  fortes  sur  la  rive  droite  de  la  Seine.  Sur  la  rive  gauche, 
ils  sont  maitres  du  Panthéon,  d'où  ils  descendent  dans  toutes 
les  directions,  par  des  rues  barricadées  de  trente  en  trente 
pas,  jus(ju'au  lleuve.  Au  centre,  ils  occupent  toute  la  partie 
<h'  la  Cité  (|ui  s'étend  au  delà  «le  la  Préfecture  de  Police  et 
(Ui  Palais  de  Justice.  PartoiU.  la  population  semble  leur  être 
f.'.\orable  ou  tout  au  moins  elle  restera  spectatrice  du  combat 
sins  |)rêler  aucun  appui  à  la  troupe.  (I).  Sti:r.\,  Ihiii..  p.  383.) 

I'*ntre  temps.  Arago  cherche  à  apaiser  la  foule  des  insurgés. 
M  uy  par\  ienl  pas.  La  bataille  recoiumence  de  plus  belle. 

...Soit  (|ue  les  insurgés  ne  se  trouvent  pas  en  nombre,  soit 
que  la  vue  du  canon  les  intimide,  ils  {|uittent  précipilamnient 
l;i  barricade  et  se  jettent  par  les  rues  en  criant  :  «-  Aux  ar- 
mes !  M  Alors  M.  Arago  se  dirige  vers  la  place  de  Cambrai  cl 
la  rue  des  Mat  burins- Saint -Jacques,  où  une  forte  barricade, 
commandée  par  un  capitaine  de  la  12*  légion,  oppose  à  la 
troupe  une  longue  résistance.  (  )n  ne  parvient  qu'à  l'ébranler 
l>ar  le  cinion.  Il  faut  l'enlever  à  la  baïonnette  en  perdant  beau- 
coup t\v  UKunle.  \prês  axoir  pris  deii.x  ou  trois  autres  barri- 
cade- it  dégage  le  pourloin^  ^h\  Panthéon.  Aiago.  .ui\  i  seule 
ment  des  gardes  nationaux,  rentre  au  Luxembourg,  laissant 
les  canons  et  la  troupe  au  général  Damesme,  (pti  vient  d'éta- 
blir son  ((uartier  général  sur  la  i)lace. 

\  ers  la  même  heure,  un  engagement  vif  avait  lieu  sur  le 
boulevard  lionnc-Xou\ elle.  J'ai  dit  comment  l'ujol  avait  fait 

IV  ,3 


-  178  - 

construire,  à  la  hauteur  de  la  porte  Saint- Uenis,  la  première 
barricade.  Elle  était  flanquée  de  deux  autres  qui  fermaient 
l'entrée  des  rues  Mazagran  et  de  Cléry.  . 

L'n  détachement  d'une  cinquantaine  d'hommes  environ  de 
la  2^  légion,  escortant  les  tambours  qui  battent  le  rappel,  des- 
cendait sur  le  boulevard,  sans  se  douter  que  les  insurgés 
fussent  si  ])roches,  lorsqu'il  se  vit  inopinément  en  face  de  la 
barricade. 


X.  —  Sur  les  barricades, 

Les  gardes  nationaux  font  signe  de  ne  pas  tirer  et  conti- 
nuent d'avancer  jusqu'à  quarante  pas  environ,  mais,  soit 
qu'on  n'ait  pas  compris  leur  signe,  soit  qu'on  n'en  tienne  pas 
compte,  une  fusillade,  partie  de  la  terrasse  d'une  maison  qui 
forme  l'angle  du  boulevard  Bonne- Xouvelle  et  du  faubourg 
Saint-Denis,  les  prend  en  écharpe  ;  une  dizaine  d'entre  eux 
tombent  morts  ou  blessés.  Au  bruit  des  coups  de  feu,  plusieurs 
gardes  nationaux  accourent  isolément;  bientôt  on  voit  arriver 
un  bataillon  de  la  2"  légion,  commandé  par  le  lieutenant-colonel 
Bouillon,  et  une  compagnie  de  la  3''  légion,  sous  les  ordres  du 
commandant  Leclerc.  Le  représentant  Coraly  est  avec  eux. 

Accueillis  par  un  feu  terrible,  ils  avan-cent  résolument  sur 
la  barricade  ;  une-  seconde  décharge  les  force  à  reculer.  Les 
insurgés  qui  descendent  de  la  barricade,  d'autres  qui  sortent 
en  foule  des  maisons,  les  enveloppent.  Une  lutte  s'engage  ; 
on  se  bat  corps  à  corps  ;  douze  gardes  nationaux  sont  tués  ; 
une  quarantaine  d'autres,  parmi  lesquels  ^VS\.  Thayer  et  de 
Sussy,  sont  blessés  grièvement.  Rien  n'ébranle  cependant  les 
courages.  Les  gardes  nationaux  reviennent  à  la  charge  avec 
vigueur.  Le  chef  des  insurgés  qui,  debout  sur  une  voiture 
renversée,  un  drapeau  à  la  main,  commande  le  feu,  est  atteint 
mortellement. 

On  croit  le  combat  terminé  ;  mais  au  moment  où  le  drapeau 


—   179  — 

échappe  au  chef,  une  jeune  fille,  (ju'on  n'avait  pas  apcri;ue  jus- 
que-là, le  saisit  ;  elle  l'élève  au-dessus  de  sa  tète,  elle  l'agite 
d'un  air  inspiré.  Les  cheveux  é])ars.  les  bras  nus,  vêtue  d'une 
robe  éclatante,  elle  sem])]e  délier  la  mort.  A  cette  vue,  les 
j:^ardes  nationaux  hésitent  à  faire  feu;  ils  crient  à  la  jeune 
tille  de  se  retirer;  elle  reste  intrépide,  elle  provo([ue  les  assail- 
lants du  ^estc  et  de  la  voix;  un  coup  de  feu  part;  on  la 
\(iit  chanceler  et  s'affaisser  sur  elle-même.  Mais  une  autre 
femme  s'élance  soudain  à  ses  côtés;  d'une  main  elle  soutient 
le  corps  sanglant  de  sa  compagne,  de  l'autre  elle  lance  des 
pierres  aux  assaillants,  l'iic  nouvelle  décharge  retentit;  la 
\r)ici  (jui  tombe  à  son  tour  sur  le  cadavre  (lu'clle  tenait  em- 
brassé. A  ce  moment  terrible,  au  plus  fort  de  la  fusillade,  un 
chirurgien  de  la  garde  nationale  ([uitte  les  rangs  pour  venir 
porter  secours  à  ces  femmes.  Les  voyant  sans  vie,  il  retourne, 
toujours  au  milieu  du  feu  croisé  des  balles,  vers  les  blessé> 
de  la  garde  nationale.  La  barricade  est  prise  d'assaut;  les  in- 
surgés fuient  \ers  le  faubourg  Saint-Denis.  Le  feu  n'a  pas 
duré  moins  d'une  demi-heure. 

I*res(|ue  au  iiiéme  moment,  parait  >ur  le  boulevard,  vouant 
du  côté  de  la  .Madeleine,  la  tele  de  la  colonne  (jUe  commande 
le  général  Lanu»ricière.  11  est  environ  deux  heures  et  demie. 
Le  général  Lamoricière  vient  établir  .son  quartier-général  au 
Château-d'eau.  Il  commande  en  chef  à  (juatre  colonnes  (jui 
doivent  opérer  simultanément  dans  îe  faubourg  Poissonnière. 
dans  les  faubourgs  Saint-Martin.  Saint-Denis  et  du  Temple. 
Sa  jiosition  e»it  criti(|ue  ;  on  n'a  pu  lui  donner  (juo  (juatrc  à  cint| 
mille  hommes,  avec  les(|uels  il  lui  faut  (KVU|)er  la  vaste  sur- 
face qui  s'étend,  dans  une  direction,  depuis  l'extrémité  du 
faubourg  «lu  Temple  jus(|u'à  l'église  de  la  Madeleine;  dans 
l'autre  direi  ti«»n.  depuis  le  haut  de  la  rue  do  Clicliv  justju'au 
palais  du    Louvre 

Son  premier  mmu   e^t    «ienvoyer   recniin.iiire   les   posili. 
de  l'ennemi.  Les  rapports  sont  mauvais.  La  lutte  est  c-  • 
partout,  et   reste  au  moins   indécise  entre  les   îtisnr 


—   i8o   - 

paraissent  très  résolus  et  la  troupe  (jui  montre  peu  d'ardeur. 
A  la  petite  X'illette,  les  insurgés  se  sont  emparés  de  vingt-cinq 
caisses  de  mousquetons.  Le  général  Clément  Thomas,  accom- 
patiné  de  MM.  J.  Favre  et  I.andrin,  (pii  a  parcouru  au  pas  de 
charge  la  rue  Saint-Antoine,  et  s'est  avancé  jusqu'à  la  rue 
Culture-Sainte-Catherinc.  près  l'église  Saint-Paul,  à  la  tête 
d'un  détachement  de  la  première  légion,  du  21^  de  ligne  et 
d'un  escadron  de  dragons,  a  reçu  deux  balles  dans  la  cuisse  à 
l'attaque  de  la  barricade  qu'il  enleva  au  bout  d'une  demi-heure 
seulement,  après  quatre  assauts  où  il  laissa  plus  de  cinquante 
hommes  tués  ou  blessés. 

Le  représentant  Dornès,  à  la  tête  d'un  détachement  de 
gardes  mobiles,  a  voulu  essayer  de  parlementer  à  une  barri- 
cade du  faubourg  Saint-Martin  ;  il  est  atteint  dangereusement. 
Sur  la  place  des  A'osges,  deux  cents  gardes  nationaux,  tenus 
en  échec  par  les  insurgés,  tirent  par  mégarde  sur  la  garde 
mobile  qui  arrive  à  leur  secours  ;  huit  hommes  morts  et 
quinze  blessés  sont  victimes  de  cette  méprise.  Dans  le  fau- 
bourg Poissonnière,  les  insurgés  occupent  les  barrières  Roche- 
chouart.  Poissonnière,  de  la  \'illetic  :  ils  s'appuient  sur  Mont- 
martre et  la  Chapelle-Saint-Denis,  où  la  population  entière 
et  la  garde  nationale  font  cause  commune  avec  eux. 

]1  serait  impossible  au  général  Lamoricière,  qui  n'a  en  ce 
moment  sous  ses  ordres  que  deux  pièces  de  canon,  deux  esca- 
drons de  lanciers,  deux  bataillons  des  gardes  .mobiles,  deux 
bataillons  de  la  2"  légion  et  quelques  détachements  du  1 1''  lé- 
ger, de  prendre  l 'offensive.  Inquiété  sur  ses  derrières,  obligé 
d'attaquer  à  la  fois  les  barricades  du  faubourg  Saint-Denis  et 
du  faubourg  Saint-Martin,  celles  du  Temple  qui  avancent  et 
menacent  son  aile  droite,  il  ne  peut  songer  (ju'à  barrer  aux 
insurgés  le  chemin  de  l'ilôtel  de  \'ille,  en  gardant  le  bas 
des  faubourgs,  principalement  l'extrémité  des  rues  qui  ouvrent 
sur  le  boulevard.  ^lais  cela  seul  est  d'une  difficulté  excessive. 
Le  général  Lamoricière  accomplit  là  des  prodiges  d'habileté. 
Forcé  d'agir  avec  une  poignée  d'honmies  sur  une  immense 


—    i.Si    — 

étendue  de  rues  el  de  carrefours  ([u'il  ne  ccjnnait  pas.  où  l'in- 
surrection occupe  les  ])ositions  les  plus  favorables,  il  parvient, 
penrlanl  tout  un  jour.  ])ar  la  rapidité  et  l'audace  de  ses  nia- 
n<eu\res,  à  tr(jnii)er  reinicnii  sur  IClat  des  forces  <lonl  il 
disi)ose,  et  à  étoindii'  >cs  propres  Iroujie^  aux([Uelles  il  ne 
l.iissc  i^as  le  l(»i->ir  dt-  se  coniplci'. 

Oïl  le  \()it  partout  siu*  les  points  menacés,  'lani-'i  il  nan- 
cliil.  sur  le  ]>avé  L(lis>ant,  où  son  cheval  tient  à  peine,  toute  la 
lonj^nieur  d'une  rue;  tantôt,  au  contraire,  il  ralentit  le  pas 
et  s'avance  nonclialaninicnt.  son  cij^are  à  la  bouche,  sous  le 
feu  croisé  des  balles,  vers  la  barricade  où  tous  les  fusils 
l'ajustent,  en  i^ourniandant  j^Mienient  ses  soldats,  cnninie 
il  pourrait  le  faire  en  un  joiu"  de  parade.  V.i  cette  valein*  bril- 
lante, cette  intré])idité  de  tous  les  instants,  cpii  étoiuic  les 
plus  intréi)ides.  elle  e>t  d'autant  i)lus  admirable  c|uc  Lamo- 
ricière,  cpii  ranime  et  relève  autour  de  lui  tous  les  coura^e^es, 
loin  de  s'abuser  >uv  Ks  chances  d'une  lutte  tr«»p  inéejale,  s'en 
e.xa^ère  encore  le  jjcril.  Il  laisse  échapper  luie  exclamation  de 
surj)rise  en  apprenant  avec  ([uellc  bravoure  la  ^arde  natio- 
nale a  enlevé  sans  le  secoius  de  la  troupe  les  ])remières  bar- 
ricades. II  la  considérait  à  peu  près  comme  nulle  dans  son 
plan  d'opérations,  ou  plutôt  il  craij^nait  tiu'elle  ne  se  jetâ»^, 
comme  au  24  février,  entre  le  i)euple  et  l'arniéo.  Plus  que 
persoime.  il  se  déliait  de  la  tjarde  mobile:  il  soup^;onnait  par- 
tout la  trahi.son.  il  appréliendait  à  toute  mimitc  de  voir  la  dé- 
moralisation i^aj^mer  les  soldats.  ]''nl"m.  il  jui^eait  sa  position 
tellement  difficile  (|u'il  envoyait  dire  au  général  Cavaip^nac 
(|ue.  à  moins  de  prompts  renforts,  il  ne  réjjondait  pas  do 
tenir  jus(|u'au  soir  contre  une  insurrection  dont  la  confiance 
semblait  croître  de  miniUe  en  mimite,  et  «léceîait  à  coup  sûr 
des  res.sources  cachées. 


lS2 


XI.  ~  Les  ((  démocrates  »  se  couvrent 

de  gloire  en  supprimant  la  République. 

Sur  la  place  Lafayelte  et  dans  les  rues  voisines,  un  com1)al 
acharné  durait  depuis  plusieurs  heures.  Les  insurgés  y  ont 
construit,  avec  des  tonneaux  d'arrosage,  des  planches  et  de^^ 
pavés,  une  ])arricade  très  liante,  que  défendent  les  ou\  ricrs 
mécaniciens  de  la  Chapelle-Saint-Denis,  commandés  par  le 
capitaine  de  la  garde  nationale  Legénissel,  dont  la  compagnie 
tout  entière  a  passé  à  l'insurrection. 

,Les  insurgés  occupent  aussi  les  maisons  qui  forment  l'an- 
gle de  la  place  et  des  rues  Lafayette  et  d'Al3l)e\'ille.  Vn  peu 
plus  bas,  deux  autres  barricades,  également  fortes,  barrent 
la  rue  de  Bellefond  et  la  rue  du  Faubourg- Poissonnière,  à  la 
hauteur  de  la  fabrique  de  gaz.  Cette  position  est  formidable. 
Plusieurs  bataillons  de  la  2^^  légion,  quelques  compagnies  du 
y  léger  et  de  la  garde  mo1)ile,  commandés  par  le  général 
Lafontaine,  arrivent  successivement  par  le  faubourg  Pois- 
sonnière, où  les  insurgés  n'ont  pas  opposé  de  résistance,  en 
vue  de  la  barricade  qui  traverse  la  place  Lafayette.  On  fait 
les  trois  sommations,  mais  inutilement.  Le  feu  commence, 
i^es  insurgés  ripostent.  Pendant  \mgt  minutes,  les  balles  j^leu- 
vent  des  deux  côtés  et  frappent  un  grand  nombre  de  combat- 
tants. Le  général  Lafontaine  fait  Ixittre  la  charge  ;  on  marche 
sur  la  barricade  la  baïonnette  en  avant  ;  une  vingtaine  de 
soldats,  pour  protéger  ceux  qui  montent  à  l'assaut,  brisent  les 
portes  des  maisons  à  coups  de  crosse  et  s'emparent  des  fenê- 
tres de  vive  force.  Enfin  la  barricade  est  enlevée  :  mais  l'avan- 
tage est  chèrement  payé.  Les  insurgés  ont  montré  un  courage 
et  un  sang- froid  qui  étonnent  la  troupe.  La  garde  nationale  a 
perdu  une  vingtaine  d'hommes.  Le  sang  rougit  les  ])avés.  On 
voit  passer  sur  un  brancard  le  brave  Lefèvre.  qui  comman- 


—   i83  — 

(lait  en  second  le  3'"  bataillon  de  la  2'  lét^ion  et  qui  s'était 
avancé  avec  c|uel(iiies  tirailleurs  jusfiu'à  Tan^de  des  rues  de 
I  )unker(|ue  et  de  Denain.  Atteint  mortellement  d'une  halle  au 
foie  :  «  La  harricarle  est-elle  prise  ?  dit -il  d'une  voix  expi- 
rante à  ceux  de  ses  camarades  ([ui  viennent  l'entourer.  —  Elle 
est  à  nous,  lui  répondent-ils. —  Kh  hien.  vive  la  République  !  •> 
nuirmure  Lefèvre  en  élevant  sa  main  avec  effort  :  et  «  chacun 
s'unissait  en  silence  à  la  nohle  simplicité  d'un  patriotisme  qui. 
!  «*e  moment,  remplissait  et  excitait  tous  les  cteurs  .». 

I  >ans  h  nunir  tc-mps.  une  cdlitimr  <k-  lrnnpr>.  commandée 
par  le  .i^énéral  Kapalcl.  poussait  jus(|u'au  faubourg  Saint- 
Denis.  atta(|uait  au  pas  de  course  et  prenait  successivement, 
en  moins  d'une  demi-heure,  cinq  barricades  élevées  à  ime 
petite  distance  l'une  de  l'autre  dans  la  rue  Saint-Laurent  et 
autour  de  l'éj^lise  du  même  nom.  Le  commandant  lîassac. 
à  la  tête  du  5"  bataillon  de  la  j^arde  mobile,  affrontait  le  feu 
a\ec  une  intrépidité  (pli  electrisait  sa  jeune  troui)e.  Ouatrc 
insurgées  périssent  de  sa  main;  il  en  désarme  deux  autres.  Le 
i^'énéral  Rapatel.  ([ui  voit  ces  prodiges  de  courage,  va  vers 
lui.  lui  tend  la  main,  et  l'embrassant  sous  le  feu  de  la  barri- 
cade :  «  \  ous  et  votre  bataillon  lui  dit  il  \(m^  \i>n>.  «••nvrcz 
de  gloire.  »  (Stkrn.) 

La  bataille  est  terminée.  La  Révolution  et  la  Républicjuc 
sont  écrasées.  Xapoléon  le  Petit  peut  venir.  Mais  les  repré- 
sailles  commencent    de   jdus   belle 

<•  M  faut  en  finir  •»  avec  les  rév(Muii»>nnane>^  qui  eurent  le 
tort  de  réclamer  leur  salaire  jMiur  l'teuvre  ré\  olutionnairc 
accomplie.  I\l  des  milliers  prennent  la  roule  de  l'exil.  Les 
prisons  se  remplissent.  La  bourgeoisie  est  noble.  Elle  paye 
largement  sa  dette.  (  )n  connaît  la  tin.  Le  2  «lécemhre  i8^i. 
r.(Miaparte  a  pris  la  place  des  démcKTates  traîtres  à  la  Révo- 
lution et  .1  la  Républitpie.  tenant  sous  sa  Imite  impériale,  la 
h'rance  pendant  une  vingtaine  d'années  et  préparant  Metz  et 
Sedan,  l'ne  fois  <le  plus,  la  tnajorité  rurale  conservatrice  eut 
le  dernier  mot.  L'évolution  capitaliste  n'était  pas  encore  suf- 


—  184  — 

hsamnicnt  riviincéc  dans  les  canipai^nes.  l,a  classe  ouvrière 
fut  calunniniéc  auprès  de  ses  frères  des  \  illagès.  Et  c'est  dans 
cet  abîme  qui  séi)arait  l^aris  et  les  campagnes  que  la  Seconde 
République  démocratique  s'est  effondrée.  I.a  Révolution 
sociale  ne  ])eut  sortir  (|ue  de  la  solidarité  des  travailleurs,  de 
)(>ih.  les  1 1*;!\  .'lilIcMUs  des  \  illrs  .'iussi  bien  (\U:-  des  c.'imiKagues. 


<   I  x<  ►!   I  !  :.M  I-:    I  •  \  1  MMK 


LE  CHARTISME 


iS7  - 


CJIAl'IÏKI-:   l'klvMlliR 

LK   .M(  )i  \'K.\\i':N'r   ciiAU  ris  TK 

I.  —  En  France  et  en  Angleterre. 

Ecrase  en  l'VaiKe.  k-  iimiu  niK-ni  miuikt  >uri;ii  un  pou 
partout.  I%n  An«(k'U'rre,  il  pcMle  le  nom  de  C  hiirtisinc. 

C'est  le  premier  ^naud  mouvement  prolétarien  européen. 
11  dura  (juinze  ans  (iS^j-iS^j)  et  bouleversa  l'Kmpire  bri- 
tanni(|ue.  Il  emprunla  >nn  nnm  à  la  Lliiirtr.  (|ui  formula  les 
revendieatiuns  des  dnjits  polili(|Ues:  >utïra}^'e  universel,  repré- 
sentation égale  au  parlement  pour  toutes  les  elasscs,  la  suj)- 
])ression  ries  cens,  vote  secret,  de  ct)urts  ))arlements.  Le  mou- 
vement, à  l'origine,  se  séi)ara  eomijlètemeut  de  deux  grantls 
partis  d'Angleterre,  les  torys  et  les  whigs,  en  ehercliant  à 
organiser  la  elassc  ouxricre  en  parti  de  classe.  C'est  pour  la 
première  fois  (|ue  surgit  l'idrc  de  la  ct)n(|uête  (\u  pouvoir 
l)oliti(|ue  i)ar  la  classe  ouvrière.  Si  la  théorie  socialiste  mo- 
derne est  née  en  l'Vance  —  les  décou\ertes  ultérieures  peuvent 
icvéler  des  précurseurs,  mais  non  modifier  le  fait  de  la  filia- 
tion réelle  des  it'iées  —  la  ])rati(|ue  de  l'action,  le  programme 
(h-  l.i  prise  <lu  p(»n\oir  |)ar  le  prolétariat  nous  est  arrivé  de 
1  Angleterre.  A  ce  titre,  le  mouvement  charliste  acquiert  une 
grande  portée  historique  d'ordre  international.  Ici  nous  ne 
])ouv()ns  (|ue  résumer  très  brièvement  les  idées  directrices 
«  I  les  faits  deci>if.s  de  ce  remarquable  mouvement. 

Les  revendications  poliii(|ue^  nelaient  |)as  nouvelles.  Déjà, 
en  lyyh,  avant  la  Révolution  fran^iise.  le  major  Carlwriglu 
demandait  le  sutTr.ige  universel,  le  vote  secret  et  des  parle- 
ments annuels,   l'aine.  Rriestley,  C.o<|vin.  K-  cord«»nnier  \ar- 


—   iScS  — 

dy,  Coblot.  sir  Francis  lUirdctt  se  trouvent  ixirmi  les  coni- 
l):ittants  de  la  première  lieure  pour  l'égalité  j)olitique. 

i,e  socialisme  était  tout  d"al)()rd  étranger  à  ce  mouvement 
exclusi\emenl  p()liti(|ue.  JM-ancis  l'iace.  ranii  intime  de  lien- 
tliam  (1748-1832)  et  de  James  ^lill  (1773-1836),  était  un 
.  liand  ]. artisan  de  rF.conomie  ])olili((ue  ortlu»doxe  de  Malthus 
et  de  Kicardo. 

C'est  Robert  Owen  (0,  Thomas  1  lodgskin  et  leurs  diseii)les 
(iui  enrichissent  le  mouvement  politi(|ue  des  idées  sociales  et 
même  socialistes.  Hodgskin  est  considéré  par  certains  comme 
précurseur  de  la  théorie  de  la  plus-value  de  ]\larx  (Anton 
]\renger,  Lujo  Brentano).  Il  aurait  exposé  cette  théorie  dans 
un€  brochure  publiée  en  1825  (a  Labor  defended  against  the 
claims  of  capital  by  a  labourer  »  —  Le  travail  défendu  contre 
les  réclamations  du  capital  par  un  ouvrier).  Ses  idées  ont  été 
\ulgarisées  et  développées  par  un  autre  «  précurseur  »  de 
]\farx:  William  Thompson  (Labor  rewarded.  1827).  ÎNIais 
leur  influence  sur  les  premières  organisations  ouvrières 
(1 /Union  nationale  de  la  classe  ouvrière,  1833-4)  avait  une 
toute  autre  portée  que  celle  de  ^larx.  Tandis  que  celui-ci  fait 
de  l'économie  politicjue  une  arme  éminemment  révolution- 
naire, les  disciples  de  Hodgskin  traitent  «  l'économiste  >)  en 
einicnii  du  peuple,  confondant  l'Economie  bourgeoise  avec 
l'Economie  socialiste. 

Xous  avons  démontré,  dans  le  premier  volume  de  VBncy- 
clopcdie  socialiste,  que  tel  fut  également  le  cas  des  prétendus 
précurseurs  économiques  en  France:  Pecqueur  et  A'idal. 

Le  mouvement  chartiste  est,  en  partie,  le  produit  de  la 
trahison  de  la  bourgeoisie  libérale  et  même  radicale  anglaise 
(|ui,  après  avoir  conquis  la  réforme  électorale  de  1832,  avec 
le  concours  de  la  classe  ouvrière,  abandonna  celle-ci  à  son 
triste  sort,  négligeant  d'examiner  les  desiderata  et  les  reven- 
dications de  leurs  alliés  de  la  veille. 


(i)  Voir  le  volume  Un  peu  d  Histoire,  de  llînc)  clopcdic. 


-    iHq  — 

Le  nunu  cnicnt  fil  de  rapides  progrès.  Apres  la  publication 
de  la  Charte  des  revendications  politiques,  le  8  mai  1838,  on 

ompte  déjà,  à  l'époque  de  l'automne,  un  million  d'adhérents. 
Le  12  juillet  1839.  1,280,000  signatures  furent  acquises  à  une 
l)étition  ayant  pour  objet  la  Charte.  La  classe  ouvrière  con- 
sidérait  les  droits   politiques,  comme   moyen,   mais   son   but 

tait  foncièrement  social.  Aussi  Rev.  L-S.  Stephen  pouvait-il 

<(   Le  chartisme  est   une  question   de   couteau  et   de 

fourchette,   de  pain   et   de    fromage    •>.   en   désignant,   dune 

manière  pittoresque  et  concrète,  à  l'anglaise,  le  caractère  social 

!u  mouvement  chartiste. 

II.  —  La  période  révolutionnaire  du  chartisme. 
Sa  défait?.  Ses  conséquences. 

(  )n  di>cuta  les  moyens  de  fane  aboutir  la  Charte.  Deux 
courants  se  dessinèrent:  le  Parti  de  la  «  force  morale  i>  et 
'H-iui  de  ((  la  force  i)liysi(iue  ».  A  la  tête  du  premier  se  placè- 

ent  Lovett  et  les  owenistes:  à  la  tète  du  second,  l'irlandais 
leargus  O'Connor.  (  'n  fut  obligé  d'employer  tour  à  tour  les 
dcu.\   méthodes.   Toute   la   persévérance  du  caractère  anglo- 

iixon  s'y  manifesta  avec  éclat. 
L<jrs((ue  le  i»arlement  eut  passe  outre  aux  peinions  cou- 
\ertes  des  millions  de  signatures,  les  partisans  de  «'  la  force 
physi(|ue  »>,  (en  l'Vance.  on  aurait  dit  de  1'  «  action  directe  »»  ), 
prirent  le  dessus.  Le  gouvernement  ré|)ondil,  selon  son  habi- 
tude, par  la  terreur,  'j'outcs  les  lil)ertés  publi([Ues  furent  sup- 
l)rimécs  pour  la  classe  ouvrière.  Les  réunions  colossales  et 
les  démonstrations  |)acifî(|ues  éclairées  la  nuit  aux  flambeaux 
«lurent  ceN>er  et  des  annè*es  et  <U*<  .nnn-e^î  de  prison  tctmbaient 
sur  la  lele  des  ouvriers. 

Apres  le  rejet  de  la  pétition  (  1.280.000  signatures,  le  u 
juillet  i8v>K  par  le  parlement,  une  émeute  éclata  à  Hinnin- 
Rliam.  Le  parti  de  la  force  physicpie  «lédara  le  5  août,  la 
grève  générale  pour  un  mois  i ..  le  mois  sacré  •»).  l\lle  échoua. 


—    KjO    — 

l'ne  nouvelle  émeute  éclata  le  3  novembre  1839,  à  la  suite 
des  mauvais  traitements  des  prisonniers  chartistes.  L'n  ecri- 
Aain  conservateur  de  beaucoup  de  génie,  Tliomas  Carlyle, 
pu1)lia  un  livre  sur  le  Cliartisnie,  où  il  déclara,  contre  le  gou- 
\crncniciit  libéral  alors  au  pouxoir,  le  niouxcnient  cliartiste 
indestructible. 

Les  chefs  et  les  orateurs  chartistes  étaient  en  prison.  Mais 
la  classe  ouvrière,  les  masses  continuèrent  la  lutte.  Le  20  juil- 
let 1840,  se  réunit  à  ^Manchester  un  Congrès  qui  décida  la 
fusion  des  organisations  locales  et  la  formation  de  \\  Isso- 
iiatioji  nationale  des  Cliartisics  de  la  Grandc-BrcUujne.  Ce 
Congrès  se  prononça  pour  les  moyens  constitutionnels  et  paci- 
fiques. I^endant  cette  nouvelle  phase,  l'influence  prépondé- 
rante appartient  aux  socialistes  O'Brien  et  ses  amis.  Alalgré 
la  conduite  odieuse  des  libéraux,  O'Brien  fut  adversaire  de 
l'alliance  aA'ec  les»  conservateurs,  qui  cherchèrent  naturelle- 
ment à  s'emparer  du  mouvement  dans  un  Init  politique. 
(  )"Connor,  le  chef  du  «  Parti  de  la  force  »,  recommanda,  par 
contre,  cette  alliance.  La  majorité  donna  raison  à  ce  dernier, 
et  contribua,  en  1841,  à  la  chute  des  libéraux  et  à  la  victoire 
des  conservateurs  (les  libéraux  se  nomment  en  Angleterre 
whigs,  les  conservateurs  tory  s).  O'Connor  se  prononça  contre 
toute  réforme,  contre  toute  amélioration  partielle  de  la  situa- 
tion de  la  classe  ouvrière,  parce  qu'il  les  croyait  de  nature  à 
diminuer  son  élan  révolutionnaire.  La  lutte  des  deux  mé- 
thodes troubla  considérablement  le  mouvement  chartiste  et 
contribua  à  amener  sa  défaite  momentanée. 

L'n  nouveau  Congrès  se  réunit  le  2  avril  1842,  afin  de 
soumettre  une  nouvelle  pétition  au  Parlement  qui,  cette  fois, 
recueille  3,300,000  signatures.  La  remise  eut  lieu  le  2  mai. 
Seize  hommes  la  portèrent.  Les  portes  du  parlement  furent 
trop  petites  pour  pouvoir  la  faire  passer.  On  dut  la  faire 
entrer  par  fractions.  Le  parlement,  cette  fois  conservateur, 
refusa  d'entendre  les  pétitionnaires.  Le  parti  de  «  la  force 
physique    »    prit  de  nouveau  le  dessus.   Manchester   et  les 


—   igi   - 

ciiviron>,  sur  une  distance  de  ^u  nnlle>  anj^lais.  se  mil  en 
grè\  e.  Ouel(|ues  autres  districts  suixirent  le  m(ju\  enient.  Cette 
fois,  les  ouvriers,  sauf  quelques  exceptions,  évitaient  tout 
excès  de  violence.  (  )n  trcjuve  la  description  détaillée  de  cet 
intéressant  mouvement  dans  le  roman  Sylul  du  futur  prési- 
dent du  Conseil  et  chef  du  parti  conser\ateur  (  mal<(ré  son 
ori<;ine  israélite).  le  l.ord  l'.eaconsHeld-Disraeli.  (jui  déclara 
(|ue  dans  clia(|ue  nation,  il  y  a  deux  nations:  ceux  (pli  travail- 
lent et  ceux  (|ui  les  exploitent.  La  grève  générale  échoua  de 
nouveau. 

Après  cette  défaite,  le  chef  des  violents,  O'Connor,  cherche 
a  faire  ad(Ji)ler  jiar  la  classe  ouvrière  un  i)rojet  utoj)ique, 
selon  le(|uel  (ont  (»u\rier  peut  devenir,  par  une  combinaison 
commerciale,  propriétaire  d'une  ferme.  Malgré  la  résistance 
d'im  grand  nomhre  de  chartistes,  le  i>n>iet  i)réoccupait  forte- 
ment   les  esprits. 

I  .a  KcNolulion  de  fé\  riei  1S4S.  en  Irance.  ranima  de  nou- 
\  eau  le  mouvement,  l  ne  nouxelle  pétition  couverte,  prétend - 
nii.  de  3.7(K).(^(X)  signatures,  fut  soumise  au  parlement  (pii 
devait,  selon  (  )"Connor.  être  suivie  d'im  cortège  de  1 5c),uoo 
j)ersonnes. 

l  ne  réunion  de  ^^o.ikh)  personnes  eut  lieu  |x)ur  l\>rganiser. 
\lais  l'interdiction  du  gouvernement  la  fu  échouer.   Le  gou- 
vernement prétendit  (pie  la  pétition  ne  contenait  cpie  i.M75.4^hj 
ignatures.  Ce  dernier  chitTre  est  encore  assez  joli 

l.e  îuouvement  commence  à  décliner.  (  )*Connor  i>erd  louie 
mtluence.   Il  t'mil.  après  l'écroulement  de  son  projet  de  faire 
'e  la  classe  ouvrière  une  clas.se  de  propriétaires,  dans  une 
maison  de  santé. 

N'éannioins.  le  charlismc  inar(|ue  une  grande  date  dan^ 
l'Histoire.  Il  reveilla  la  classe  ouvrière  anglaise.  Une  période 
d'organisation  syndicale  pacifi(|ue  date  de  ce  mouvement. 
/.  (Il //"(»//  dirciti'  échoua,  lu  les  prolétaires  anglais  comprirent 
la  nw'essité  des  fortes  organisation.  Comme  toujours,  la  réac- 
tion contre  la  période  violente  tombe  dans  un  autre  excès.  On 


—  192  — 

prêche  uuverlcinciil  lu  conciliation  des  classes.  Jl  se  forme, 
sous  le  nom  de  Tradcs-L'inoiis,  une  sorte  d'aristocratie  ou- 
vrière, sans  idées  générales,  se  traînant  à  la  remorque  des 
partis  bourgeois.  .Mais  cette  période,  contraire  à  la  nature 
(les  choses,  ne  pouvait  durer  indéfiniment. 

Au  début  du  xx''  siècle,  un  demi-siècle  après  la  défaite 
(kl  chartisme,  nous  assistons  à  un  réveil  formidable  du  pro- 
létariat anglais  (|ui,  par  son  grandiose  mouvement  gréviste, 
et  par.  l'inHuence  croissante  de  son  l^arti  du  travail  au  Par- 
lement, étonne  le  monde  entier. 

.\u  point  de  vue  politique,  le  chartisme  contribua  puissam- 
ment aux  réformes  ultérieures  accordant  le  droit  de  vote 
à  une  grande  partie  de  la  classe  ouvrière. 

Au  l^oiiit  de  Tiic  rcz'ohitiojuiairc,  le  clKirtisme  contient  des 
enseignements  utiles  pour  la  classe  ouvrière  de  tous  les  ]3ays. 
Quelles  que  coient  la  persévérance  et  l'ardeur  de  l'action  d'une 
classe,  la  minorité  ne  peut  aboutir  si  elle  se  trouve  en  face 
de  la  résistance  organisée  et  méthodique  ou  même  de  l'hosti- 
lité î)ersistante  d'une  grande  majorité  de  l:i  nation.  La  iiiajo- 
ritc  f.v.it  loujours  par  se  faire  valoir  et  par  iinpojer  sa  loi. 


IV.  —  La  Bourgeoisie  et  la  classe  ouvrière. 

La  classe  ouvrière  s'est  alliée  un  moment  avec  les  éléments 
avancés  de  la  bourgeoisie  pour  réclamer  la  Charte.  Cette 
alliance  se  fit  non  sans  conditions  de  part  et  d'autre.  Voici 
comment  un  des  meilleurs  historiens  du  mouvement  char-- 
tiste  expose  les  bases  de  cette  alliance,  de  ce  bloc  chartiste    : 

<«  Ce  n'était  pas,  dit  R.-G.  (jammage  (Histvry  of  tir: 
Lhartîs  movement.  London,  1894),  ce  n'était  pas,  cependant, 
sans  la  prome33e  d'avantages  substantiels  ([ue  la  classe  moyen- 
ne réussit  à  obtenir  la  coopération  des  masses  qui,  elles-mêmes, 
aspiraient  à  une  extension  du  pouvoir  politique,  mais  qui 
étaient   trop    facilement   détournées   de   leur   but.    La   classe 


CI.IOllu   uA 


C|iécutlon  d'une  insurgée. 


—   i()3  — 

moyenne  leur  persuada  de  pousser  encore  plus  loin  leurs  ré- 
clamations pour  les  assurer  plus  effectivement  dans  l'avenir. 
((  Aidez-nous,  leur  disaient-ils,  à  faire  triompher  le  «  Reform 
l)ill  »,  et  dès  que  nous  aurons  réussi,  nous  ferons  usage  de 
notre  pouvoir  pour  vous  aider  à  assurer  vos  propres  droits  .» 
Ce  fut  la  promesse  invariable  faite  à  la  classe  ouvrière  toutes 
les  fois  que  celle-ci  soulevait  la  question  plus  large  de  la 
souveraineté  populaire.  Elle  y  crut  d'autant  plus  aisément 
(ju'à  cette  épo(|ue  on  était  convaincu  que  les  intérêts  des  deux 
classes  étaient  identiques.  Aussi  on  pensait  c[ue  l'une  ne  pou- 
vait se  proposer  de  tromper  l'autre;  elles  ne  pouvaient  sus- 
pecter mutuellement  leur  l)<)nnc  foi,  car  elles  ne  pouvaient 
pas  comprendre  le  but  d'une  telle  façon  d'agir.  La  grande 
différence  dans  la  position  sociale  des  deux  classes  était  per- 
due de  vue  de  part  et  d'autre  ;  leurs  esprits  admettaient  con- 
fusément (ju'une  réforme  de  l'impôt  et  quelques  autres  mesu- 
res (jue  pouvait  aisément  \oter  un  Parlement  de  classe 
moyenne  étaient  le  principal  but  de  leur  entreprise,  l^t 
il  suffisait  à  un  homme  de  se  proclamer  réformateur  ou  libé- 
ral et  de  s'adonner  à  (iuel(|ues  vagues  généralités  sur  des 
(juestions  courantes  pour  s'attirer  les  sympathies  de  la  ma- 
jorité aussi  efficacement  que  s'il  avait  été  en  mesure  de  les 
introduire  dans  un  paradis  social.  Réformes,  économies,  paix, 
réforme  de  ri\glise,  réforme  des  corporations,  justice  accor- 
dée à  rirlaiide.  tels  étaient  les  mots  d'ordre  des  patriotes  de 
la  classe  moyenne  :  les  classes  pauvres  ne  s'attachaient  (|uc 
peu  à  ces  (|uel(|ues  sujets,  mais  elles  prenaient  les  bonnes 
intentions  de  leurs  alliés  pour  argent  comptant;  elles  regar- 
daient avec  des  yeux  ravis  les  (luelques  améliorations  futures 
promises  à  leur  condition.  •» 


IV  ,4 


.■■5s  • 


« 


i 


tsi  X  1  1  :  M  i;    l'Ail  ri K 


LE  HEROS  REVOLUTIONNAIRE 
DU   XIX^    SIÈCLE 


-  197 


CHAPITRE  PREMIER 
AIGUSTE  BLANQUI 

I.  —  La  Révolution  personnifiée. 

Auguste  Blanqui  fut  la  révolution  personnifiée,  sa  con- 
science, sa  haine,  sa  clairvoyance.  Il  fut  indomptable  et  fidèle, 
ardent  et  méfiant.  Il  vit  tous  les  fantoches  de  la  politique 
démocratique  trahir  la  révolution,  l'un  après  l'autre.  Et  il 
en  conçut  une  telle  haine,  un  tel  mépris,  que  ces  sentiments, 
à  eux  seuls,  pouvaient  constituer  une  source  d'énergie  iné- 
puisable. Ce  qui  le  distingue  des  démocrates  avancés,  ce  nest 
pas  autant  la  conception  de  la  Révolution  —  Blanqui  fut 
avant  tout  démocrate  et  i)artisan  de  la  République  démocra- 
ti(juc  laïque,  apôtre  de  l'instruction  égalitaire  —  mais  î)lutôt 
la  fidélité  au  drapeau  de  la  Révolution.  11  lui  fit  le  sacrifice  de 
sa  vie  et,  ce  qui  est  plus  difficile,  de  sa  liberté.  Il  passa  sa  vie 
en  j)rison  et  n'en  sortit  que  pour  crier  sa  haine  contre  les 
lâches  renégats  de  la  République  démocratique.  C'était  une 
nature  délicate  et  fine,  un  esprit  concis  et  pénétrant.  Mais  il 
est  venu  à  une  époque  où  le  développement  capitaliste  était  à 
son  début.  Les  conditions  ohjcctii'cs  de  la  révolution  sociale 
mancjuaient  :  une  industrie  développée  et  un  prolétariat  orga- 
nisé. Et  l>lan(|ui  est  condanmé  à  cet  expédient  de  Sociétés 
secrètes,  h' lies  jouèreiU  un  rôle  considérable  pendant  pres(juc 
tout  un  siècle,  depuis  lîabeuf.  h* lies  étaient  le  refuge  des  idées 
républicaines  et  socialistes,  I\lles  étaient  aussi  l'école  de 
dévouement  révolutionnaire.  Devenues  inutiles,  ou  nuisibles. 
sous  un  régime  de  liberté  relative  de  propagande  et  d'or- 
ganisation —  et  toute  tentative  de  les  restaurer  est  réaction- 
naire —  elles  furent  bienfaisantes  et  absolument  né*cessaircs 


-   igS  - 

à  l'époque  de  Blanqui.  Elles  jouèrent  un  rcMe  dans  toutes  les 
révolutions  victorieuses. 

Néanmoins,  la  conception  blanquiste  d'arriver  à  la  révo- 
lution par  une  série  de  coups  de  main,  de  conspirations,  fut 
et  reste  utopique.  La  classe  ouvrière  ne  saurait  rester  à 
l'ombre  des  Sociétés  secrètes,  à  l'état  de  fantôme.  Elle  doit 
prendre  sa  place  au  grand  jour  de  la  \ie  sociale  et  politique. 
Elle  ne  peut  pas  être  à  la  merci  des  agents  provocateurs,  ce 
fléau  des  sociétés  secrètes.  Du  reste,  la  société  capitaliste  ne 
pouvant  se  passer  du  prolétariat,  celui-ci  en  profite  et  lui 
impose,  par  la  force  de  son  action,  son  droit  à  la  lutte  pour 
son  émancipation. 

La  vie  de  Blanqui,  c'est  l'histoire  d'un  demi-siècle  de  lutte 
révolutionnaire.  Elle  doit  être  racontée  le  plus  amplement 
possible. 

II.  —  Auguste  Blanqui. 
Sa  Vie.  Faits  et  Dates  de  1805-1848. 

Blanqui  (Louis-Auguste),  né  le  8  février  1805,  à  Puget- 
Théniers,  mort  à  Paris,  le  i^'"  janvier  1881.  Il  fit  ses  études, 
de  1818  à  1824,  à  l'Institution  Massin  et  au  collège  Charle- 
magne.  Quelque  temps  précepteur  des  enfants  du  général 
Compsans,  puis  répétiteur  à  l'Institution  Massin,  il  étudia 
à  la  fois  le  droit  et  la  médecine.  Attiré  de  bonne  heure  par  la 
politique,  il  s'affilia  à  la  Charbonnerie,  et  on  connaît  l'in- 
fluence considérable  qu'exerçait  alors  sur  les  ventes  un  des 
survivants  de  la  conspiration  des  Egaux,  l'ami  de  Babeuf,  le 
communiste  Buonarroti. 

Dans  l'année  1827,  sillonnée  d'émeutes,  Blanqui  fut  blessé 
trois  fois  :  il  reçut  deux  coups  de  sabre  en  avril  et  en  mai  ; 
le  29  novembre  il  toml^a,  rue  aux  Ours,  atteint  au  cou  par 
une  balle.  Arrêté  pendant  un  voyage  à  Nice,  alors  italienne, 
à  cause  de  son  nom  qui  inspirait  de  l'ombrage  au  gouverne- 


V 


-   199  - 

ment  sarde  —  son  père  avait  contril)ué  à  l'annexion  du  comté 
de  Nice  à  la  France  —  il  fut  incarcéré  :  c'était  son  début  dans 
les  cachots.  A  la  fin  de  1829,  il  entrait  au  journal  saint- 
simonicn  le  Globe,  où  il  se  renferma  dans  sa  fonction  de 
rédacteur  des  Chambres.  Le  27  juillet  1830.  il  i)rit  le  fusil. 
L'ne  monarchie  succéda  à  une  monarchie  ;  ce  n'est  pas  ce 
qu'il  avait  espéré,  et  il  devint  un  des  membres  les  plus  ardents 
d'une  société  républicaine,  la  Société  des  Amis  du  Peuple: 
il  mena  dans  ses  réunions,  dans  son  journal,  une  telle  cam- 
pagne qu'il  était  arrêté  le  11  juillet  i<S3i.  Traduit,  le  10  jan- 
vier 1832,  en  cour  d'assises,  il  ne  voulut  pas  d'avocat  et 
exposa  ses  théories.  Le  jury  l'acquitta  ;  la  cour,  elle,  pour  avoir 
proclamé  la  nécessité  de  «  la  guerre  entre  les  riches  et  les 
pauvres  •>  le  condamna,  le  î2  janvier,  à  un  an  de  ])rison  et 
2CK)  francs  d'amende.  Son  discours  a  été  j)ublié  en  brochure. 
Inscrit  ])armi  les  défenseurs  des  accusés  d'avril  1834,  cette 
qualité  lui  valut  de  comparaitre.  le  20  mai  1835,  devant  la 
Cour  des  Pairs.  Arrêté  le  13  mars  i83()  pour  l'atïaire  dite  de 
la  rue  de  Lourcine,  (jui  se  rattachait  à  la  Société  des  l'amilles 
(organisation  républicaine  secrète)  et  reconnu  coupable  d'as- 
sociation illicite  et  de  fabrication  clandestine  de  poudre  de 
guerre,  il  fut  condamné,  le  i  r  août,  i)ar  la  (>•"  Chambre  cor- 
rectionnelle, à  deux,  ans  d'emprisonnement,  3.000  francs 
d'amende  et  deux  ans  de  surveillance.  L'anmistie  du  8  mai 
1837  le  délivra  de  la  prison.  Interné  à  Pontoise,  il  se  remit 
à  conspirer.  Le  12  mai  183g.  les  membres  de  la  Société  des 
Saisons,  dont  il  était  un  des  chefs,  prenaient  les  armes  et 
luttaient  vainement  tout  un  jour,  rendant  cinq  mois,  lîhuKjui 
échapi)a  à  la  j)olice.  Dénoncé  au  moment  où  il  allait  j)a'sser 
en  Suisse,  arrêté  le  14  octobre  i83(j  et  traduit  le  13  janvier 
1840  devant  la  Cour  des  Pairs,  il  refu.sa  de  répondre.  Con- 
damné à  mort  le  31  jan\  ier.  il  ne  i)ouvait  guère  être  exécuté. 
P>arbès  ayant  été  gracié;  .sa  peine  fut  commuée  en  une  dé- 
tention perpétuelle,  et  on  l'envoya,  le  6  février,  au  Mont- 
Saint-Michel.  .\ux  souffrances  physique^  endurées  là  vinrent 


200 


s'ajouter  les  tortures  morales;  il  eut  la  douleur  de  perdre  sa 
femme  moins  d'un  an  après  son  incarcération  ;  il  l'avait 
épousée  en  ICS37,  étant  à  Saint-Pélagie.  Une  tentative 
malheureuse  d'évasion  rendit  sa  captivité  encore  plus  péni- 
ble jusqu'au  jour  où,  l)risc  par  la  maladie,  on  le  transféra, 
de  brigade  en  brigade,  au  pénitentier  de  Tours  (février  1844), 
puis,  le  mal  s'aggravant,  à  l'hôpital  de  cette  ville.  Un  avis  des 
médecins  le  déclarant  perdu  parvint  le  4  décembre  1844  ^^"^ 
ministère  qui,  le  surlendemain,  expédia  sa  grâce.  Blanqui  pro- 
testa contre  cette  perfidie  et,  sur  une  sommation  du  Préfet 
d'Entraigues,  le  26  décembre,  il  réitérait  son  refus  par  une 
lettre  qu'inséra  le  Courrier  d'Indre-et-Loire.  Au  commence- 
ment de  1846  il  était  à  peu  près  rétabli,  mais  résolu  à  ne  pas 
sortir  de  l'hôpital.  A'  la  fin  de  mai,  on  plaçait  dans  une 
chambre  à  côté  de  la  sienne  un  agent  provocateur  nommé 
Iloudin  qui,  le  23  novembre,  le  dénonçait  comme  instiga- 
teur d'une  société  secrète;  le  27,  Blanqui  était  enfermé  au 
pénitencier.  L'affaire  se  dénoua  le  29  avril  1847  devant  la 
police  correctionnelle  de  Blois.  Blanqui,  à  qui  était, reproché 
le  délit  ((  d'association  illicite  pour  le  développement  du 
communisme  »  fut  renvoyé  des  fins  de  la  plainte  et  rentra 
à  l'hôpital  de  Tours.  Dix  mois  après,  le  25  février  1848,  il 
était  acclamé  au  club  du  Prado  à  Paris  :  la  révolution  l'avait 
libéré. 

III.  -  De  1848  à  1870. 

«  Changement  de  forme,  maintien  du  fond  »,  dit-il  du 
nouveau  gouvernement.  Il  protesta  en  faveur  du  drapeau 
rouge  et  fonda  la  Société  républicaine  centrale,  qui  tint  ses 
séances  rue  Bergère,  au  Conservatoire  de  musique.  Le  2  mars, 
il  demanda  des  actes;  le  7  et  le  14  il  réclama  l'ajournement 
des  élections  ;  le  22,  il  insista  sur  la  nécessité  de  mettre  fin 
à  l'exploitation  capitaliste.  Alalgré  ses  efforts,  l'opposition  de 
Louis  Blanc  et  de  Barbes  avait  fait  échouer  la  manifestation 


—    201     — 

du  17  mars,  qui  avait  eu  pour  but,  dans  son  esprit,  la  modifi- 
cation du  gouvernement.  Il  fut  alors  attaqué  de  tous  côtés. 
Le  31  mars,  M.  Taschereau  publiait,  dans  le  premier  numéro 
de  sa  deuxième  Revue  rétrospective,  un  factum  intitulé 
Déclarations  faites  par  ***  devant  le  ministère  de  l'Intérieur. 
rapport  supposé  de  Pdanqui  à  M.  Duchâtel  sur  le  complot 
du  12  mai  iS^;.  Il  y  eut  procès,  et  M.  Taschereau  ne  put  ja- 
mais produire  loriginal.  lilanqui  n'en  fut  pas  moins  contraint 
de  se  défendre,  et  son  argumentation  serrée  fut  sans  réplic|ue. 

Il  prit  une  part  active  à  la  manifestation  du  16  avril.  La 
veille,  il  avait  eu  une  entrevue  avec  Lamartine,  qui  ne  parvint 
])as,  malgré  les  flatteries,  à  se  servir  de  lui.  Après  la  journée 
du  16  avril,  un  mandat  d'arrêt  fut  décerné  contre  Blanqui  ; 
l'instruction  de  cette  affaire  se  confondait  avec  celle  relative 
au  15  mai. 

Le  20  avril,  lîhuKjui  signala  la  concentration  des  troupes 
aux  environs  de  Paris:  le  2  mai,  il  dénonça  les  massacres 
de  Rouen.  Le  15,  il  se  borna  à  subir,  selon  son  expression 
«  cette  invasion  du  sentiment  i)opulaire  ».  L'Assemblée  en- 
vahie, il  prit  la  parole  et  chercha  à  substituer  à  la  question 
p()j)ulaire  la  question  sociale,  il  n'y  réussit  pas,  et  on  con- 
nait  le  résultat  de  la  journée.  Arrêté  le  26  mai,  pendant 
l'instruction  il  refusa  de  réi)()ndre.  Le  7  mars  1849,  '^  com- 
jjarut  devant  la  Haute  Cour  réunie  à  lîourges.  Le  2  avril 
il  était  condamné  à  dix  ans  de  détention. 

Conduit  à  noullens.  il  fut  bientôt  transféré  à  riclle-Isle. 
Là,  a\ec  un  de  ses  co-détenus.  Cazavant,  il  tenta,  en  novem- 
bre it^53.  une  audacieuse  évasion.  Ils  atteignirent  la  cabane 
du  ])êcheur  avec  (|ui  ils  axaient  noué  des  intelligences.  Celui-ci. 
une  fois  payé  par  eux,  les  li\  ra  afni  d':i\nir  la  prime  de 
50  francs  accordée  par  évade. 

Imi  i<"^57.  on  le  transporta  en  Corse,  à  Cortc.  Interné  à 
Mascara  (.Algérie)  à  l'expiration  de  ses  dix  ans,  en  vertu  de 
la  loi  de  sûreté  générale,  il  ne  recouvra  la  liberté  que  par 
l'amnistie  «lu  if>  a«>nt  185»;.  Xaturellement,  l'Iùnpirc  ne  tarda 


—    202    — 

pas  à  le  ressaisir.  Arrêté  le  lo  mars  1861  et  impliqué  dans 
un  procès  de  société  secrète  et  de  publications  clandestines, 
il  fut  condamné,  le  14  juin,  par  la  7''  Chambre  correctionnelle, 
à  quatre  années  de  prison.  Malade,  il  quitta,  en  mars, 
Sainte-Pélagie  pour  aller  à  l'hôpital  N'ecker,  d'oi^i  il  s'évada 
le  2^  août  ;  le  lendemain  il  adressait  aux  journaux  une  lettre 
que  publiait  en  [)artie  le  Siècle  du  31  août,  et  dans  laquelle 
il  disait  :  «  J'ai  subi  non  pas  quatre  ans,  mais  quatre  ans  et 
six  mois  de  prison,  12  pour  cent  en  sus  du  principal.  Je  ne 
dois  pas  aller  plus  loin  ».  En  mai  de  cette  même  année,  il 
avait,  en  outre  des  quelques  lignes  de  programme,  donné 
sous  le  pseudonyme  de  Suzamel  formé  avec  les  premières 
syllabes  des  prénoms  de  sa  femme,  Suzanne-Amélie,  des 
articles  remarqués,  notamment  sur  la  morale,  le  monothéisme, 
la  science  et  la  foi,  au  journal  Candide,  supprimé  au  bout  de 
huit  numéros. 

ill  vécut  à  l'étranger,  principalement  à  Bruxelles,  d'une 
petite  rente,  cherchant  sans  cesse  à  organiser  quelque  chose 
et  venant  en  secret  à  Paris.  Il  y  habitait  depuis  quelque  temps, 
à  la  suite  de  l'amnistie  du  15  août  1869,  et  avait  même  un 
instant  songé  à  y  publier,  avec  M.  Ranc  et  ]\1.  le  D''  Regnard, 
un  journal  hebdomadaire,  la  Renaissance,  dont  le  programme 
seul  fut  lancé,  quand  Victor  Noir  tomba  assassiné  par 
Pierre  Bonaparte.  11  assista  à  ses  funérailles,  le  12  jan- 
vier 1870,  armé,  comptant  sur  un  soulèvement. 


IV.  —  De  1870  à  la  Commune. 

Peu  après  il  quitta  Paris,  où  il  ne  rentra  que  le  12  août. 
Le  14,  avec  une  poignée  d'hommes,  il  essaya  de  s'emparer 
par  surprise  des  fusils  déposés  à  la  caserne  des  pompiers 
du  boulevard  de  la  Villette.  L'affaire  manqua.  Trois  semaines 
après,  l'Empire  croulait  et  Blanqui  fondait  le  club  et  le 
journal  la  Patrie  en  danger.  Le  premier  numéro  du  journal 


—    203      — 

est   du   7   septembre.    Le   club   siégea   d'abord   au   café  des 
Halles.  20,  rue  Saint-Denis,  puis  3,  rue  d'Arras. 

Elu  à  l'unanimité,  le  14  septembre,  chef  du  i(m/  bataillon 
de  la  garde  nationale,  à  Montmartre,  il  était  remplacé  le  19  oc- 
tobre. 

Le  31  octobre,  informé,  vers  cinq  heures  et  demie,  que  son 
nom  figurait  sur  la  liste  du  nouveau  pouvoir,  il  se  rendit 
aussitôt  à  rilôtel  de  \'ille,  rédigea  et  signa  âivers  ordres, 
l'n  instant  saisi  par  des  gardes  nationaux  du  17*  bataillon 
(faubourg  Saint-OermainK  à  moitié  étranglé,  il  fut  sauvé  par 
les  tirailleurs  de  Flourens.  Au  dernier  moment,  un  accord 
étant  intervenu  entre  les  membres  des  deux  gouvernements 
en  présence  pour  affirmer  ptibliquement  la  convention  faite, 
J>lanqui  sortit  au  bras  du  général  Tamisier.  Le  gouverne- 
ment de  la  Défense  Xationale  procédant,  néanmoins,  à  des 
arrestations,  Rlanqui  se  cacha. 

De  sa  retraite,  il  rédigea  jusqu'au  S  décembre  la  Patrie  cft 
danger.  Ouekjucs-tms  de  ceux  qui  avaient  participé  au 
31  octobre,  firent  la  manifestation  désespérée  du  22  janvier 
1871  ;  l{lan([ui  y  était.  Il  échouait,  à  Paris,  aux  élections  du 
8  février,  avec  52.3S9  voix.  I^e  12.  il  publiait,  sous  le  titre 
U}i  dernier  mot,  un  vif  réi|uisitoire  contre  les  hommes  du 
4  septembre,  et  quittait  Paris  le  jour  même.  Après  quelques 
jours  passés  j)ubliquement  à  P)Ordeaux.  il  se  retira,  dans  les 
premiers  jours  de  mars,  à  Bretenoux  (Lot),  près  d'une  de 
ses  s(eurs. 

Le  10  mars,  le  y  Conseil  de  la  P*  division  militaire  le 
condamnait  à  mort  par  contumace  pour  avoir  voulu,  le 
31  octobre,  ri-nver.ser  un  gouvernement  légal  aux  yeux  de 
ses  juges.  Arrêté  le  17  mars  et  conduit  à  Kigeac.  il  était, 
le  20.  transféré  à  Cahors  ;  enfin,  le  24  mai.  il  arrivait  au  fort 
du  T;iiir«:in    .'1  rtnfr('.-  d.-  la  rade  de  Morlaix. 


204 


V.  —  Dans  les  prisons  républicaines. 

Blanqui  fut  toute  sa  vie  durant  un  républicain  fervent  et 
fidèle.  Il  ne  sépara  jamais  la  cause  du  prolétariat  de  celle 
de  la  République.  On  peut  même  dire  qu'il  fut  avant  tout 
républicain,  considérant  la  République  —  ainsi  que  la  laïcité 
—  comme  condition  nécessaire  de  l'émancipation  sociale. 
Cependant  pour  toute  récompense,  les  deux  Républiques,  la 
seconde  et  la  troisième,  —  dont  il  était  fondateur  et  le  plus 
glorieux  martyr,  —  l'enfermèrent  en  prison.  Les  républicains 
modérés  se  méfiaient  du  républicain  pjlanqui,  pour  qui  la  Ré- 
publique était  autre  chose  qu'un  vain  mot  et  une  étiquette. 

Blanqui  avait  été,  le  26  mars,  élu  membre  de  la  Commune, 
dans  le  XVIIP  arrondissement,  par  14.953  voix,  et  dans 
le  XX^  par  13.859.  Des  membres  de  la  Commune  songèrent 
à  obtenir  son  élargissement  en  l'échangeant  contre  les  prin- 
cipaux otages.  Le  vieil  ami  de  Blanqui,  B.  Flotte,  s'en  occupa 
mais  ne  réussit  pas  dans  ses  démarches,  qu'il  a  racontées  avec 
documents  à  l'appui. 

Blanqui  resta  six  niois  au  fort  du  Taureau,  en  butte  à  un 
épouvantable  régime,  dont  le  récit,  dû  à  sa  plume,  a  paru 
dans  la  République  française  du  15  janvier  1872  sous  le  titre 
Un  prisonnier  politique  en  1871.  Dans  sa  casemate  il  écri- 
vit une  note  concernant  les  causes  de  la  lumière  zodiacale, 
communiquée  le  8  janvier  à  l'Académie  des  Sciences  et 
insérée  dans  la  République  française  du  27,  et  l'Eternité  par 
les  astres,  hypothèse  astronomique  déduite  de  la  double 
infinité  du  monde  en  durée  et  en  étendue.  Le  19  novembre 
1871,  il  était  transporté  à  Versailles.  Le  16  février  1872, 
après  onze  mois  de  séquestration,  il  passait  devant  le  4^  Con- 
seil de  guerre,  siégeant  en  cette  ville.  Malgré  les  dépositions 
catégoriques  de  MM.   Dorian  et  Edmond   .Vdam,   affirmant 


—    20?     — 

qu'il  y  avait  eu  promesse  formelle  le  31  octobre,  de  n'exercer 
aucune  poursuite,  il  était  condamné  à  la  déportation  dans  une 
enceinte  fortifiée  Le  Conseil  de  revision  ayant,  le  11  avril, 
cassé  ce  jugement  pour  vice  de  forme,  Pdanqui  était,  le 
29,  traduit  devant  le  6^  Conseil  de  guerre,  et  la  même  peine  de 
la  déportation  dans  une  enceinte  fortifiée  était  prononcée 
contre  lui.  Enfermé  à  la  maison  centrale  de  Clairvaux,  le 
17  septembre  \^'J2,  c'est  là  qu'il  devait  subir  sa  peine  trans- 
formée —  les  médecins  l'ayant  déclaré  impropre  au  voyage 
- —  en  détention  perpétuelle. 


VI.  —  Le  martyrologe  de  Blanqui. 

L'auteur  de  Vliiifcnuc,  M.  C.ustave  (leffroy.  a  essayé 
de  ressusciter  la  noble,  fine  et  douloureuse  figure  du  martyr 
de  la  révolution  prolétarienne.  Voici  sa  description  d'une  des 
inn()nil)rables  prisons  où  avait  passé  Blanqui: 

Ces  cages,  hissées  à  quatre-vingts  mètres  au-dessus  de  la  grève, 
CCS  greniers  où  le  détenu  ne  peut  se  mouvoir  que  sur  une  surface  de 
quatre  mètres  carrés,  ces  pièces  étroites  meublées  d'une  paillasse  dans 
une  caisse,  d'une  chaise  et  d'un  seau,  n'ont  de  prise  d'air  et  de 
lumière  que  par  une  lucarne  treillissée  de  fer.  11  fallait  braver  la 
l)ousséc  brutale  <lu  vent,  la  pluie  cinglée  au  visage,  coller  son  front 
aux  'barreaux  i)our  apercevoir  le  haut  rocher,  le  profil  des  construc- 
tions de  la  Merveille,  l'arrivée  de  l'eau,  les  voiles  lointaines,  l'ouver- 
ture de  la  baie  sur  la  haute  mer  vers  Cancale. 

Dans  cet  espace  étroit  des  loges,  la  discipline  s'est  faite  plus  dure, 
la  persécution  s'est  aggravée.  Ceux  qui  ont  <lemandé  des  explications 
sur  leur  (léi)lacemcnt   sont  conduits  au  cachot  et  mis  aux   fers 

(lénéralement,  on  les  traîne  par  les  pieds  jusqu'aux  cachots, 

noirs,  viscpieux,  grouillants  de  rats,  pullulants  de  vermine,  caches 
dans  Us  profoiuleurs  <hi  roc.  Harbès  connaît  cette  aventure  pour 
avoir  refusé  de  rentrer  dans  son  cabanon  où  le  soupirail  avait  été 
bouché  pen<lant  l'heure  de  la  promenade.  Il  est  terrassé,  traîné.  t|uin/e 
gardiens  acharnés  sur  lui.  la  barU',  les  cheveux  arrachés,  la  poitrine 
meurtrie  d'un  coup  <le  pied.  On  l'enferme  dajis  Vin  /•(»<•«*.  Dcisade  c* 


—    206    — 

Martin  Bcrnaixl,  qui  ont  voulu  intervenir,  le  rejoignent.  Puis  d'autres, 
qui  S€  sont  agités,  qui  ont  crié,  sont  saisis  à  leur  tour  par  les  geôliers, 
sabre  au  poing,  ils  sont  ferrés,  boulonnés,  vissés,  le  sang  jaillit 
parfois,  précipités  au  plus  profond  des  souterrains,  ou  enchaînés  dans 
leur  cellule.  Toute  la  nuit,  les  cris  et  les  gémissements  sortent  de  la 
pierre,  avec  ks  cliquetis  de  la  ferraille.  La  responsabilité  n'existe  plus, 
l'autorité  de  quelques  maniaques  s'exalte  jusqu'à  la  bestialité,  se  com- 
plique de  grossière  ironie.  Les  oiseaux,  les  poules,  les  pigeons  des 
prisonniers  sont  tués.  Des  rires  bruyants  éclatent  tout  près  des  visages 
pâles,  aux  dents  serrées.  Ce  fut  le  temps  le  plus  atroce  de  la  détention. 
La  maladie  sévit,  la  folie  se  montre  et  se  propage. 

Juin,  juillet,  août  se  passent  encore  dans  les  loges.  Blanqui  sera 
parmi  les  derniers  qui  seront  reconduits  en  cellule,  le  2^  août,  après 
cent  vingt-sept  jours.  Pendant  les  mois  d'été,  le  supplice  a  changé. 
Ce  n'est  plus  le  vent,  c'est  le  soleil  qui  est  le  bourreau.  Les  rayons 
implacables  font  flamber  les  cahutes  si  haut  juchées  vers  le  cie  Les 
regards  ne  peuvent  errer  par  les  grèves,  resplendissantes  et  ho.^nles. 
Il  faut  fuir,  aveuglé,  loin  de  la  lucarne,  chercher  anxieusement,  rlans 
ks  angles  de  la  chambre  minuscule,  une  illusion  de  fraîcheur  et 
d'ombre.  Le  prisonnier  cuit  et  rissole  dans  la  puanteur  de  ces  fours 
suspendus.  Il  n'a  de  répit  et  de  repos  que  pendant  la  sortie  d'une 
heure  qui  lui  est  concédée.  Avide  de  se  mouvoir,  il  va,  à  son  tour, 
sous  lia  conduite  d'un  gardien,  marcher  par  les  escaliers,  par  ks 
plate-formes,  devant  le  porche  de  l'église,  sous  les  arcades  du  cloître. 
Il  s'arrête  au  parapet  du  saut  Gauthier  où  se  précipita  autrefois  un 
détenu  affolé  de  réclusion,  cherchant  et  trouvant  la  liberté  dans  cet 
abîme  de  mort,  sur  ce  roc  où  se  brisa  son  corps.  Toutefois,  la  pente 
est  praticable.  Les  mains  accrochées  à  une  corde,  en  s'aidant  des  pieds 
contre  la  muraille,  w  .'  évasion  par  ce  saut  Gauthier  aurait  des 
chances...  Et  partout,  tout  autour  de  l'église,  tout  autour  du  cloître, 
c'est  l'espace,  c'est  là  promesse,  la  ligne  des  côtes,  les  avancées  des 
promontoires  d'où  peuvent  partir  (\c=^  barques,  la  pleine  mer  sous  le 
plein  ciel. 


VII.  -    Blanqui  candidat.—  Blanqui  élu  à  Bordeaux. 

Blanqui  libéré. 

Si  les  républicains,  mêine  les  plus  bourgeois  de  l'é-poque 
de  1878- 1880  avaient  eu  le  sentiment  vraiment  républicain,  ils 
auraient  considéré  comme  une  dette  d'honneur  de  faire  cesser 
le  martyre  de  Blanqui,  l'éternel  Enfermé  dans  les  geôles  de 


—  207  — 

tous  les  régimes  monarchiques  el  républicains.  Mais  la  peur  de 
ce  républicain  ardent,  qui  avait  le  grand  tort  de  prendre  le 
régime  réi)ublicain  au  sérieux  et  d'en  déduire,  malgré  et  contre 
la  bourgeoisie,  toutes  les  consé(|uences  pour  la  cause  du 
peuple,  étouffait  la  voix  de  la  conscience  des  républicains. 

lUancjui  a  vu  se  dresser  contre  sa  candidature  libératrice 
de  ])rétendus  républicains. 

Le  27  janvier  1878.  VUgalité  de  Paris,  dirigé  par  Jules 
Guesde,  Devillc  et  Paul  Laf argue,  émit  pour  la  première  fois 
ridée  d'imî)Oscr  au  gouvernement  la  mise  en  liberté  de 
]>lanc|ui  en  créant  sur  son  nom  une  agitation  électorale. 
Conformément  à  cette  idée,  sa  candidature  fut  posée,  le 
mois  suivant,  dans  la  deuxième  circonscription  de  Marseille, 
où  elle  réunissait,  le  3  mars,  ()0\  voix;  le  7  juillet  dans  le 
VT"  arrondissement  de  l'aris,  elle  obtenait  ()i8  suffrages,  lui 
janvier  1879,  une  camijagne  était  entreprise  dans  la  Rci'o- 
liition  française  en  faveur  de  UlaïKiui  ;  le  2[)  était  de  nouveau 
lancée  l'idée  de  sa  candidature  (jui  fut.  bientôt  après,  posée 
d'abord  dans  la  ])remière  circonscription  de  Koannc,  puit" 
dans  la  ])rcmière  circonscription  de  liordeaux. 

Le  0  a\ril,  I)lan(|ui  recueillait  1.485  voix  à  Roanne  et 
3.700  à  lîordeaux.  Mais  dans  ce  dernier  scrutin,  il  y  avait 
ballottage  et  lUanqui  était  deuxième  sur  (juatre  concurreiUs. 
Son  succès  probable  lui  valut  certains  cc^ncours  (jui,  jusque-là. 
lui  a\aienl  malheureusement  fait  défaïu.  et,  le  20  avril,  il 
était  élu  député  de  la  prcnncre  circonscrii)ti()n  de  l'ordeaux 
par  (>.8oi  suffrages  contre  ^.^^o  donnés  à  .M.  Lavertujon. 

La  Chambre  inxalidait  letle  élection  par  354  voix  contre  3,^ 
lue  loi  ayant  accordé  les  bénéfices  de  l'anmisiie  aux  cnn 
damnés  politi(|Ues,  (jui  seraient  gracies  du  5  mars  au  5  juin 
1879.  c'est  le  10  juin  ([ue  tut  .signée  la  grâce  de  Ulan(|ui.  l.e 
lendemain,  il  était  à  l'aris.  Dès  la  thi  du  mois,  il  allait  à  Bor- 
deaux remercier  ses  électeurs  et  se  représentait  en  août, 
l.e  ^^1.  il  \en;iit  en  tête,  a\ec  3.<)-î9  sutTrages  ;  mais  au  second 
tniir.  le    i.j   septembie.   M.     \cb;ird   l'emportait  de   158  voix. 


—    208    — 

Il  alhi  alors  ])asser  quelques  semaines  dans  le  Sud-Est  et 
parla  notamment  à  Marseille,  Nice,  Saint-Etienne  et  Lyon  (i). 

L'année  suivante,  sa  candidature  était  posée  dans  la  pre- 
mière circonscription  de  cette  ville.  Si,  le  23  mai,  il  arrivait 
premier  avec  5,956  voix,  il  était  battu  le  6  juin,  au  ballottage, 
avec  5.947  voix  contre  8.280  à  M.  Ballue. 

Le  3  novembre  1880,  il  était  à  Milan,  à  l'inauguration  du 
monument  élevé  en  l'honneur  des  Italiens  tombés  à  Alentana. 
Le  20  il  faisait  paraître  à  Paris  le  journal  Ni  Dieu  ni  Maître 
qui,  le  14  décembre,  devenait  hebdomadaire.  A  cette  époque 
aussi  il  a  publié  V Armée  esclave  et  opprimée. 


VIII.  —  La  mort  d'Auguste  Blanqui. 

Blanqui  mourut  conmie  il  vécut  :  en  combattant.  Jusqu'à 
son  dernier  souffle,  il  luttait  pour  l'émancipation  intellec- 
tuelle et  sociale  de  la  classe  ouvrière.  Etranger  à  la  conception 
moderne  du  socialisme,  produit  de  l'évolution  capitaliste, 
il  attachait  l'idéal  socialiste  à  la  glorieuse  tradition  philoso- 


(i)  De  tous  les  hommages  touchants  qui  affluèrent  de  tous  les  côtés  au  martyr  de 
la  Révolution  nous  ne  voulons  produire  qu'une  lettre  d'une  petite  Niçoise  que  nous 
trouvons  dans  ses  papiers  conserves  à  la  Bibliothèque  Nationale  (Papiers  Blanqui, 
liasse  \)  en  gardant  son  orthographe  enfantine. 


Nice,  le  25  septembre   1879. 

Cher   Monsieur   Blanqui, 

Je  vous  offre  ces  fleurs  à  l'occasion  de  votre  retour  dans  votre 
pays.  Les  Niçois  sont  heureux  de  vous  voir  et  vous  aiment  beaucoup. 
Ils  vous  saluent  comme  leur  père  et  moi  je  me  dis,  cher  Monsieur 
Blanqui,   votre    servante   bien    dévouée. 

ICgIvOMBE  EUPHRATIE, 

Une  petite  Niçoise. 


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—    209    "^ 

phique  et  révolutionnaire  du  xviii''  siècle.  11  est  resté  toute 
sa  vie  conspirateur.  Mais  il  conspirait  pour  la  Révolution 
sociale,  dont  il  fut  la  plus  pure  gloire.  Le  but  final  de  la 
Révolution  sociale  lui  paraissait  lointain.  Et  son  but  immé- 
diat fut  la  République  démocratique  et  laïque. 

Le  2/  décembre  i88o,  il  présida,  rue  Lecourbe,  une  réunion 
où  il  glorifia  le  drapeau  rouge.  l'rai)pé  dans  la  nuit  même 
d'une  attaque  d'apoplexie,  il  mourut  le  i""  janvier,  à  g  heures 
du  soir,  dans  une  petite  cliaml)re  du  cincjuième  étage,  au  nu- 
méro 25  du  boulevard  d'Flalie  qui  porte  actuellement  son 
nom.  I 

Une  foule  immense,  drapeaux  ruuges  déployés,  assista,  le 
5  janvier,  à  ses  obsèques.  11  fut  inhumé  au  Père-Lachaise, 
où  le  chef-d'œuvre  émouvant  de  Dalou,  la  statue  en  bronze 
de  Blancjui,  couché  mort  sous  le  linceul,  a  été  inauguré  le 
9  août  1885. 

Ses  articles  de  la  Patrie  en  danger  ont  été  publiés  à  part 
sous  ce  titre  en  1871.  Kn  1885.  par  les  soins  d'un  de  ses 
amis,  d'un  de  ses  disciples,  (iranger.  a  paru  <«  tout  ce  qui, 
dans  les  manuscrits  de  r>lan([ui,  avait  trait  à  l'économie 
])olitique  et  sociale  ».  hjifin,  le  Cri  du  I\^uple  des  l'^  2  et 
3  octobre  1885,  a  ])ublié  une  longue  lettre  politique  inédite 
('nnl   noiis  citniis  plus  loin  les  passages  essentiels  (i). 

Les  idées  de  toute  sa  \  ie  peuvent,  selon  G.  Deville  qui  les 
a  excellemment  résumées,  se  fornuiler  ainsi  :  le  comnui- 
nisme  comme  but  final  ;  la  guerre  entre  les  deu.x  camps 
a(l\erses.  entre  les  deux  classes,  i)rolétariat  et  bourgeoisie, 
comme  but  immédiat  afin  d'enlever  le  pouvoir  à  la  bourgeoisie 
par  un  coup  de  force;  ce  pouvoir  révolutionnairement  con- 
(|uis,  l'établissement  de  la  dictature  parisienne  ayant  aussitôt 
a  ai>pli(|uer  dans  l'ordre  econnmi(|ue  et   p()liti(|ue  un  certain 


(Il  II  reste  au\  .M.inuscrits  de  In  Rit^liuihcquc  Nntiunalc  des  tinsses  de  papiers  de 
IMatiqui  <N.  A.  Fr.  057898)  in.ilhcureuscmcni  non  classées.  N*»us  en  extrayons  quel* 
quts  documents. 

IV  i5 


—    2  10    — 

nombre  de  dispositions  jugées  de  nature  à  rallier  peu  à  peu 
la  niasse  au  communisme,  qui  ne  saurait  s'imposer  par  décret. 
Comme  nous  l'avons  montré  dans  le  premier  volume  de 
VBncyclopcdie,  l'instruction  laïque  fut  pour  lUanqui  le  moyen 
par  excellence  de  l'émancipation  populaire,  et  Blanqui  peut 
être  considéré  comme  le  père  spirituel  et  le  véritable  précur- 
seur de  l'œuvre  républicaine  et  laïque  parcimonieusement  ac- 
complie par  la  troisième  République  bourgeoise. 

IX.  —  Blanqui  publiciste. 

Blanqui  fut  non  seulement  un  conspirateur,  un  révolté 
héroïque,  il  fut  un  penseur  solide  et  fin,  un  écrivain  et  pu- 
bliciste de  premier  ordre.  Nous  donnons  ci-dessous  les  extraits 
de  ses  études  sur  les  causes  de  la  défaite  de  la  Révolution 
de  1848,  empruntés  à  une  lettre  publiée  par  le  Cri  du  Peuple 
en  octobre  1885. 

-En  1852,  Blanqui,  emprisonné  au  fort  de  Belle-Isle,  écrivait 
à  un  proscrit  espagnol  son  appréciation  sur  les  hommes  et 
les  choses  de  la  deuxième  République. 

Cette  lettre,  vieille  de  33  ans,  observe  le  Cri  du  Peuple, 
semble  avoir  été  écrite  aujourd'hui  même.  C'est  dire  qu'elle 
n'a  pas  encore  perdu  son  intérêt. 


...Vous  accusez  de  ravortement  de  février  les  chefs  d'école,  les 
peureux,  les  philosophes,  les  avocats,  les  divisions  du  parti. 

De  toutes  ces  causes,  je  n'en  admets  qu'une  seule,  les  avocats,  non 
point  en  qualité  d'avocats,  mais  comme  portion  assez  notable  de  cette 
tourbe  d'intrigants  qui  ont  dévoré  la  Républiqu':  et,  ne  pouvant  la 
digérer,  n'ont  pas  tardé  à  la  rendre  par  en  haut  et  par  en  bas. 

Les  renégats,  soyez-en  convaincu,  ne  prétendaient  rien  changer, 
rien  détruire,  bien  au  contraire,  ils  n'avaient  qu'un  but.  qu'un  désir, 
conserver,  conserver  les  places.  Vous  les  croyez  plus  bêtes  qu'ils  ne 
sont.  C'est  l'erreur  générale.  On  accuse  leur  intelligence  plutôt  que 
leurs  intentions,  et  c'est  ainsi  qu'on  leur  aplanit  tout  doucement  la 
voie  pour  un  nouveau  tour  de  pa^se-passe. 


—    21  I     — 

Cnmniciit  croire  (jue  des  gens  rompus  à  toutes  les  roueries  de  la 
politique  vont  se  tromper  si  grossièrement  sur  Vu.  h,  c,  d,  du  métier? 
S'ils  n'ont  pas  fait  de  la  révolution,  c'est  qu'ils  n'en  voulaient  pas 
faire.  Leur  trahison  s'est  trouvée  une  ineptie,  voilà  tout.  Ils  tenaient 
enfin  la  queue  de  la  poêle:  ils  ont  voulu  frire  à  leur  tour.  Leur 
sottise  a  été  d'imaginer  qu'ils  friraient  longtemps.  Mais  c'est  l'incu- 
rable infirmité  des  pouvoirs,  de  se  croire  tous  immortels. 

Rayez  du  catalogue  des  coupables  les  peureux.  Personne  n'a  eu 
peur  en  février,  si  ce  n'est  de  perdre  sa  part  de  la  curée. 

Les  philosophes  .'  Ils  sont  bien  innocents  de  nos  désastres  et.  d'ail- 
leurs, c'est  aujourd'hui  plus  que  jamais  qu'il  faut  être  philosophe. 

Les  chefs  d'école  f  Les  accusations  dirigées  contre  eux  sont  une 
des  perfidies  de  la  faction  des  intrigants. 

Qu'est-ce  donc  que  les  chefs  d'école  .•' 

Les  auteurs,  ou  du  moins  les  tenants  principaux  des  diverses 
théories  sociales  qui  se  proposent  de  reconstituer  le  monde  sur  la 
base  de  la  justice  et  de  l'égalité.  Le  socialisme,  c'est  la  croyance  à 
l'ordre  nouveau  qui  doit  sortir  du  creuset  de  ces  doctrines. 

Elles  se  combattent,  sans  doute,  sur  bien  des  points,  mais  elles 
poursuivent  le  même  but.  Elles  ont  les  mêmes  aspirations,  elles 
s'accordent  sur  les  questions  essentielles,  et  déjà  de  leurs  cflforts  est 
sortie  une  résultante  qui,  .«ans  être  encore  bien  déterminée,  a  cepen- 
dant saisi  l'oprit  des  masses,  est  devenue  leur  foi.  leur  espérance, 
leur  étendard. 

Le  socialisme  est  l'étincelle  électrique  qui  parcourt  et  secoue  les 
populations.  Elles  ne  s'agitent,  ne  s'cntlamment  qu'au  souffle  bridant 
de  ces  doctrines,  aujourd'hui  l'efïroi  des  intrigants  et  bientôt,  je 
l'espère,  le  tombeau  de  l'égoïsme. 

Les  chefs  d'école  tant  maudits  sont,  en  detinitive.  les  premiers 
révolutionnaires,  connue  propagateurs  de  ces  idées  i)uissantes  (jui 
ont  le  i)rivilège  de  i)assionner  le  peuple  et  de  le  jeter  dans  les 
tempêtes. 

Xe  vous  y  trompe/,  pas.  le  socialisme,  c'est  la  révolution.  lîlle  n'est 
que  là.  Supprimée  le  socialisme,  la  flamme  populaire  s'éteint.  Le 
silence  et  les  ténèbres  se  font  >ur  toute  l'Europe. 


X.  —  Les  divisions  révolutionnaires. 

Vous  déplore/  les  divisions  de  la  démocratie:  si  par  là  vous  entendez 
les  haines  per>omu'lles.   les  jalousies,   les  rivalités  d'an  '  je  me 

joins  à  vous  pour  les  tlétrir:  elles  sont  un  des  fléaux  o  cause; 

mais   remarquée  que   ce   n'est   pas   une  plaie  spéciale  au  parti.   Sos 


•-—    2  1 1    — 

adversaires  de  toutes  eouJeurs  eu  souffrent  connue  nous.  Elles  n'écla- 
tent plus  bruyamment  dans  nos  rangs  que  par  suite  du  caractère  plus 
expansif,  des  mœurs  plus  ouvertes  du  monde  démocratique. 

Ces  luttes  individuelles,  d'ailleurs,  tiennent  à  l'infirmité  humaine. 
11  faut  s'y  résigner  et  prendre  les  hommes  tels  qu'ils  sont.  S'emporter 
contre  un  défaut  de  nature,  c'est  de  la  puérilité,  sinon  de  la  sottise. 
Les  esprits  fermes  savent  naviguer  au  travers  de  ces  obstacles  qu'il 
n'est  donné  à  personne  de  supprimer  et  qu'il  est  possible  à  tous 
d'éviter  ou  de  franchir.  Sachons  donc  nous  plier  à  la  nécessité  et,  tout 
en  déplorant  le  mal,  n'en  pas  ralentir  notre  marche.  Je  le  répète, 
riwnnue  vraiment  politique  ne  tient  pas  compte  de  ces  entraves  et  va 
droit  devant  lui  sans  s'inquiéter  autrement  des  cailloux  qui  sèment 
la  route. 

Aussi,  les  récriminations,  dont  vous  me  parlez,  entre  les  diverses 
écoles,  si  toutefois  vous  n'3^  attachez  pas  une  trop  grande  importance, 
me  paraissent  aussi  misérables  que  burlesques.  Proudhoniens  et  com- 
munistes sont  également  ridicules  dans  leurs  diatribes  réciproques  et 
ils  ne  comprennent  pas  l'utilité  immense  de  la  diversité  dans  les 
doctrines. 

Chaque  école,  chaque  nuance  a  sa  mission  à  remplir,  sa  partie  à 
jouer  dans  le  grand  drame  révolutionnaire,  et  si  cette  multiplicité  des 
systèmes  vous  semblait  funeste,  vous  méconnaîtriez  la  plus  irrécusable 
des  vérités:   La  lumière  ne  jaillit  que  de  .la  discussion. 

Ces  débats  tliéoriques,  cet  antagonisme  des  écoles  sont  la  plus 
grande  force  du  parti  républicain.  C'est  ce  qui  constitue  sa  supériorité 
sur  les  autres  partis  formés  d'immobilisme  et  pétrifiés  dans  leur 
vieille  formule  immuable. 

Nous  sommes  un  parti  vivant,  nous  autres,  nous  avons  le  mouve- 
ment, l'âme,  l'activité,  l'énergie,  l'impulsion,  la  vie;  les  autres  ne  sont 
que  des  cadavres.  Piaignez-vous  donc  de  vivre  en  chair  et  en  os, 
au  lieu  d'être  une  statue  de  pierre  couchée  sur  un  vieux  tombeau. 

Venons  aux  professions  de  foi.  Vous  vous  dites  républicain  révo- 
lutionnaire. Frêne::  garde  de  vous  payer  de  mots  et  d'être  dupe. 
C'est  précisément  ce  titre  de  républicain^  révolutionnaire  qu'affectent 
de  prendre  les  hommes  qui  ne  sont  ni  révolutionnaires  ni  peut-être 
même  républicains,  les  honnncs  qui  ont  trahi,  perdu  et  la  Révolution 
et  la  République. 

Ils  le  prennent  en  opposition  à  celui  de  socialiste  qu'ils  exconnnu- 
nient  et  dont  ils  n'hésitaient  pas  à  s'affubler  cependant,  lorsque  le  vent 
populaire  soufflait  de  ce  côté  et  que  le  socialisme  paraissait  à  la 
veille  de  son  triomphe.  Ils  l'ont  renié  depuis,  renié  et  conspué,  lorsque 
nos  défaites  ont  abattu  son  drapeau. 

Je  me  rappelle  le  temps  où  Ledru-Rollin  se  prétendait  plus  socia- 


—    2l3    — 

liste  que  Proudhon  et  Cabet  et  se  posait  en  Don  Quichotte  du  socia- 
lisme. 

Ce  temps  est  loin.  Xous  avons  perdu  une  série  de  batailles  qui  ont 
chassé  des  premiers  plans  de  la  scène  les  doctrines  avancées.  Aujour- 
d'hui Lcdni-RoUin  et  ses  amis  lancent  Vanathèmc  au  socialisme  et  lui 
imputent  tous  nos  malheurs.  C'est  un  mensonge  et  une  lâcheté. 


XI.        Contre  le  confusionnisme. 

Vous  me  dites:  «  Je  ne  suis  ni  bourgeois  ui  prolétaire,  je  -ins 
démocrate.  »  Gare  les  mots  sans  définition.  C'est  l'instrument  fai-oii 
des  intrigants. 

Je  sais  bien  ce  que  vous  êtes;  je  le  vois  clairement  par  quelques 
passages  de  votre  lettre,  mais  vous  mettez  sur  votre  opinion  une 
étiquette  fausse,  une  étiquette  empruntée  à  la  phraséologie  des  esca- 
moteurs, ce  qui  ne  m'empêche  pas  de  démêler  parfaitement  que  vous 
et  moi  nous  avons  les  mêmes  idées,  fort  peu  conformes  à  celles  des 
intrigants.  Ce  sont  eux  qui  ont  inventé  ce  bel  aphorisme:  Ni  prolétaire 
ni  bourgeois  !  mais  démocrate  ! 

Qu'est-ce  qu'un  démocrate,  je  vous  prie  ?  C'est  là  un  mot  vague, 
banal,  sans  acception  prc'cise,  un  mot  en  caoutchouc.  Quelle  opinion 
ne  parviendrait  pas  à  se  loger  sous  cette  enseigne  ?  Tout  îe  monde 
se  prétend  démocrate,  surt<nît  les  aristocrates.  Xe  savez-vous  pas  que 
M.  Guizot  est  démocrate  ? 

Les  roués  se  complaisent  dans  ce  vague  qui  fait  leur  compte  ;  ils 
ont  horreur  des  points  sur  les  i.  Voilà  pourquoi  ils  proscrivent  les 
termes  :  bourgeois  et  prolétaires.  Ceu.x-là  ont  un  sens  clair  et  net  ;  ils 
(lisent  catégoriquement  les  choses.  C'est  ce  qui  déplaît.  On  les  re- 
pousse comme  provocateurs  de  la  guerre  civile.  Cette  raison  ne  vous 
suflil-clle  pas  pour  vous  ouvrir  les  yeux  ?  Qu'est-ce  donc  que  nous 
sommes  contraints  de  faire  depuis  si  longtemps,  sinon  la  guerre  civile  ? 

Et  contre  qui  ?  ah  !  voilà  précisément  la  questit^n  qu'on  sVfforcr 
(l'embrouilkT  par  l'obscurité  des  mots,  car  il  s'agit  d'cmpôchcr  que 
les  deux  drapeaux  ennemis  ne  se  posent  carrùncnt  en  face  l'un  de 
r.nnrc,  atin  d'escrtxiucr,  après  le  combat,  au  tlrapeau  victorieux  les 
Itciictices  de  la  victoire  et  de  pernu-itrr  aux  \aiiuMs  «le  se  retr. in\.r 
tout  doucement   les   vainqueurs. 


214 


XII.  —  Les  Intellectuels. 

.  .  .  Grâce  au  ciel,  il  y  a  beaucoup  de  bourgeois  dans  le  camp  prolé- 
taire. Ce  sont  eux  qui  en  font  même  la  principale  force,  ou  du 
moins  la  plus  persistante.  Ils  lui  apportent  un  contingent  de  lumière 
que  le  peuple,  malheureusement,  ne  peut  pas  encore  fournir.  Ce  sont 
des  bourgeois  qui  ont  levé  les  prepiiers  le  drapeau  du  prolétariat, 
qui  ont  formulé  les  doctrines  égalitaires,  qui  les  propagent,  qui  les 
maintiennent,  les  relèvent  après  leur  chute.  Partout  ce  sont  les 
bourgeois  qui  conduisent  le  peuple  dans  ses  batailles  contre  la  bour- 
geoisie. Voilà  justement  ce  qui  a  permis  aux  roués  d'accréditer  leur 
astucieux  axiome:  Ni  bourgeois,  ni  prolétaires,  mais  démocrates! 

Quoi  !  parce  que  nombre  d'habits  figurent  dans  le  camp  des  blouses 
et  que  bien  plus  de  blouses  encore  combattent  à  la  solde  des  habits, 
s'ensuit-il  que  la  lutte  ne  soit  pas  entre  la  masse  bourgeoise,  d'une 
part,  et  la  masse  prolétaire  de  l'autre,  c'est-à-dire  entre  le  revenu 
et  le  salaire,  entre  le  capital  et  le  travail?  ]\Iais  de  ce  que  beaucoup 
de  nobles  et  de  prêtres  avaient  pris  fait  et  cause  pour  la  première 
Révolution,  faut-il  conclure  que  la  Révolution  n'était  pas  dirigée 
contre  le  clergé  et  la  noblesse?  Qui  oserait  soutenir  une  telle  absur- 
dité? Le  malheur  de  notre  parti,  c'est  que  l'alliance  de  la  plupart 
des  bourgeois  avec  les  travailleurs  n'est  pas  sincère,  ^ambition,  la 
cupidité  les  poussent  dans  le  camp  des  prolétaires  soulevés  contre 
l'oppression,  ils  se  placent  à  leur  tête,  les  mènent  à  l'assaut  du  gou- 
vernement, s'en  emparent,  s'y  installent,  s'y  retranchent,  et,  dès  ce 
moment,  transformés  en  conservateurs,  se  retournent  contre  ce 
pauvre  peuple  qui  perd  la  tramontane  en  voyant  des  généraux  de  la 
veille  devenus  des  fustigateurs  du  lendemain. 

. . .  Cette  mystification,  toujours  renouvelée  avec  le  même  succès, 
date  de  89.  Tout  parut  légitime  à  la  classe  moyenne  pour  renverser  les 
anciennes  castes  et  prendre  leur  place,  comme  pour  maintenir  son 
nouveau  joug  sur  les  prolétaires.  La  lutte  a  commencé  aussitôt  entre 
la  bourgeoisie  et  le  prolétariat.  C'est  la  même  lutte  qu'en  89,  les 
mêmes  mots,  les  mêmes  péripéties  ;  c'est  un  calque  exact.  Vous  re- 
trouverez aujourd'hui  les  hommes  d'alors,  les  prétendus  amis  du 
peuple  qui  prétendent  prendre  la  place  des  exploiteurs  chassés. 

Nos  soi-disant  ^Montagnards,  Ledru-Rollin  en  tête,  sont  des  Giron- 
dins, copies  fidèles  de  leurs  devanciers.  Ils  ne  jurent  que  par  Robes- 
pierre et  les  Jacobins.  Mais  il  le  faut  bien.  Comment  tromper  sans 
cela?    C'est    la   ruse   habituelle   des   intrigants   d'arborer   le    drapeau 


à 


—    2l5    — 

populaire.  Les  masses  sont  confiantes  et  crédules.  Elles  se  laissent 
prendre  aux  grosses  paroles  et  au.x  grands  gestes.  On  cherche  au- 
jourd'hui à  leur  imposer  et  à  les  fourvoyer  en  menu?  temps  par  des 
banalités  ronflantes  telles  que:  rcpublicains  révolutionnaires  démo- 
crates! Mais  on  repousse  des  termes  précis  qui  tranchent  et  expli- 
quent la  situation  :  bourgeois  prolétaires!  Xc  vous  y  laissez  pas  pren- 
dre. Soyez  de  votre  camp  et  mettez  votre  cocarde.  Vous  êtes  prolé- 
taire, parce  que  vous  voulez  l'égalité  réelle  entre  les  citoyens,  le 
renversement  dt-  lonles  les  castes  et  de  tonfts  K-;  tyrannies.  (.\uL''UStc 

Br.ANQUI.) 

II  est  évident  que  cette  «glorification  «  des  intellectuels  •» 
par  lUancjui  correspond  à  Tépociue  pour  ainsi  dire  préhis- 
torique dti  mouvement  du  prolétariat  comme  classe.  Les  in- 
tellectuels furent  les  initiateurs,  les  théoriciens,  les  précur- 
seurs de  la  lutte  des  clas.ses.  Ce  sont  des  héros  isolés.  Mais 
aussitôt  qu'ils  affluent  en  masse  vers  le  mouvement  proléta- 
rien, il  y  a])portent  leur  es])rit  de  classe,  (\u'\  est  un  esprit 
l/ourfj^eois.  h't  lîlancjui  lui-mOnie,  qui  les  défend,  mais  (|ui  les 
connaissait  bien,  accuse  «  la  plupart  »  i)armi  eu.x  de  l'in- 
sincérité.  La  classe  ouvrière  doit  accepter  tous  les  concours, 
mais,  ainsi  (|ue  Ta  dit  Marx,  l'émancipation  de  la  classe 
ouvrière  ne  ])cut  cire  (jiic  r<euvrc  de  la  classe  ourricre  elle- 
même. 


XIM.        Socialisme  et  Démocratie. 

Que  doit  être  la  Révolution  '  L'anéantissement  lie  l'ordu  (ù  m/. 
fondé  sur  l'inégalité  et  l'exploitation,  la  ruine  des  oppresseurs,  la 
déVrrranee  du  peuple  du  joug  des  riches.  Kh  bien!  les  soi-disant 
républicains  révolutionnaires  ou  démocrates  ne  veulent  rien  de  cola. 
Ils  r(»nt  prouvé  en  février.  Ils  le  prouvent  mieux  ilepuis  1850.  Xc 
i  royez  pas  <|u'alors  ils  n'aient  pas  su  renverser,  ils  ne  l'ont  pas  voulu 
Ils  ne  le  veulent  pas  davantage  à  présent.  Ils  .se  moquent  de  vous. 
Ce  sont  des  égoïstes  prêts  à  se  jeter  sur  une  nouvelle  curée  et  à 
erier  etunre  une  fois:  «  Otc-toi  de  là  que  je  m'y  mette!  »  Les  im- 
béciles !   ils   perdraient   une  dernière   fois  et  pour  toujours  la   Rêvo- 


—    2l6    — 

liition.  Car,  vous  le  voyez,  chaque  avortcment  entraîne  une  réac- 
tion plus  terrible.  Au  surplus,  vous  avez  vu  tout  ce  monde-là  à 
l'œuvre  depuis  quatre  ans;  jugez  de  l'avenir  par  le  passé.  Le  sage  ne 
doit  pas  faire  autrement. 

Je  ne  suis,  dites-vous,  ni  Français  ni  Espagnol,  je  suis  cosmopolite. 
Ah  !  très  bien  !  moi  aussi.  Mais,  gare  encore  la  mystification  !  Dans 
votre  enthousiasme  cosmopolite,  vous  venez  précisément  d'envoyer 
votre  adhésion  à  l'homme  le  moins  cosmopolite  et  le  plus  égoïstement 
national  de  toute  l'Europe,  à  ]Mazzini.  Connaissez-vous  Alazzini  ? 
C'est  un  charlatau,  un  ambitieux  et  même  pis  que  tout  cela.  Cet  homme 
a  deux  passions  :  la  soif  de  l'unité  italienne,  la  haine  de  la  France, 
à  qui  il  ne  pardonne  pas  sa  supériorité  intellectuelle  et  politique.  Il 
voudrait  anéantir  cette  France,  pour  faire  oublier  qu'elle  a  émancipé 
le  genre  humain. 

En  outre,  Mazzini  abhorre  le  socialisme  et  il  ne  perd  aucune 
occasion  d'insulter  la  France  et  d'écraser  le  socialisme.  Croirait-on 
qu'un  homme  ait  pu  accuser  le  socialisme  de  la  défaite  de  Décembre  ? 
Comment  !  c'est  Pierre  Leroux,  Louis  Blanc  et  Cabet  qui  ont  perdu 
eu  fait  perdre  la  bataille  de  185 1  ! 

Si  dans  la  Nièvre,  le  Cher,  l'Allier,  la  Saône-et-Lo're,  le  Jura,  la 
Drôme,  l'Ardèche,  le  Var,  l'Hérault,  le  Gard,  le  Gers,  le  Lot-et- 
Garonne,  etc.,  etc.,  des  milliers  d'hommes  armés  ont  fui  devant  le 
tricorne  d'un  gendarme  ou  le  pompon  d'un  Jean-Jean,  c'est  la  faute 
du  socialisme  !  Quelle  moquerie  !  et  cela  se  débite  impunément  au  nez 
de  l'Europe  !  Le  crime,  ici,  est  aux  accusateurs,  l'honneur  à  l'accusé  ! 
C'est  le  socialisme  qui  avait  levé  ces  populations.  Ce  sont  les  chefs 
politiques  qui  n'ont  pas  su  les  mettre  en  œuvre. 

Que  faisaient  à  Londres,  en  Suisse  et  ailleurs,  AOL  Ledru-Rollin 
et  compagnie,  pendant  les  -douze  mortels  jours  de  la  lutte?  Pourquoi 
ne  sont-ils  pas  accourus  sur  le  champ  de  bataille,  jeter  dans  la 
balance  le  poids  de  leur  nom  et  de  leur  immense  popularité  ?  Leur 
présence  aurait  rallié  ces  masses  abandonnées  sans  direction,  raffermi 
les  courages,  démoralisé  l'armée  et  conquis  la  victoire?  (Auguste 
Bi..\xoui.) 

Blanqui,  tout  en  se  rattachant  aux  principes  démocratiques 
de  la  grande  Révolution,  ne  cessa  pas  de  dénoncer  la  four- 
berie et  l'hypocrisie  des  démocrates  bourgeois.  Il  les  vit 
à  l'œuvre.  Ils  accouraient  à  toutes  les  révolutions  victorieuses 
pour  les  exploiter  et  en  chasser  les  véritables  révolution- 
naires. Blanqui  avait  la  perspicacité  et  la  méfiance  d'un  Alarat 


i 


—    21 


tout  en  ne  suivant  pas  la  méthode  chirurgicale  par  trop 
simple  de  ce  dernier.  11  demandait  à  éclairer  les  tètes  au 
lieu  de  les  couper. 


XIV.  —    Il  manquait  un  homme  à  la  Révolution 

de  1848. 

Le  socialisme,  dit  P>lanqui,  a  rempli  sa  mission  et  accompli 
son  rôle,  les  hommes  ont  manqué  au  leur.  Si  par  hasard  il 
s'était  rencontré  une  tête  vigoureuse  pour  maintenir  ces 
masses,  les  organiser,  les  conduire  à  l'ennemi,  lui  aurait-on 
demande,  par  hasard,  la  nuance  de  son  opinion?  L'aurait- 
on  sommé  d'exhiber  son  brevet  de  communisme,  de  rolli- 
niste  ou  de  proudhonien?  v^i  aujourd'hui  encore  un  homme  se 
présentait  pour  ressaisir  les  campagnes,  les  grouper,  les  dis- 
cipliner et  transformer  la  cohue  en  armée,  s'aviserait-on  de 
scruter  la  nuance  de  sa  couleur  socialiste  ou  républicaine? 

...  Quelles  inej)tic>  (iiu  les  tirades  de  Mazzini  !  Le  mt)u\eimnt  tle 
IX'cenibrc  a  éehoué  par  des  raisons  purement  militaires.  11  ne  s'est 
trouvé  ni  généraux  ni  soldats  lorsqu'il  a  fallu  combattre,  mais  des 
troupeaux  effarés.  Comme  vous  W  dites,  on  n*a  vu  partout  que  fai- 
Mcsse,  hésitation,  terreurs,  incapacité,  bêtise.  Les  chefs  d'école  n'ont 
rien  à  revendiquer  dans  cette  déroute.  {Le  Cri  du  Peuple,  3  octobre 
1885.) 

lilancjui  dc\()ile  ainsi  le  côté  faible  de  sa  méthode.  h'Ue  est 
individualiste.  C'est  la  conception  hcroujuc  de  l'histoire,  (|ui 
ne  voit  pas  (juc  ce  sont  les  foules,  les  masses  ou,  plus  e\:ic- 
lenient.  les  classes  (|ui  mettent  en  mouvement  les  individus 
(|ui  ont  ini  r« 'le  important  à  remplir.  Mais  ce  rôle  dépend 
des  forces  collectives  des  masses  mues  par  la  force  des 
choses,  c'est-à-dire  par  leur  situation  économique  et  sociale 
<|tn.  à  son  tour,  dépend  du  dci^ré  de  développement  des  forces 
prodtictives. 


2l8    — 


XV.  —  Blanqui  idéaliste. 

Blanqui  fut  un  idéaliste.  La  série  de  ses  articles  remar- 
c[uables  dans  Le  Candide  le  fait  ressortir  avec  une  clarté 
suffisante. 

/,(/  Jiioralr  rsl  de  toute  évidence  le  youdcme)it  des  sociétés.  Mais 
qu'est-ce  que  la  Alorale  ?  Une  révélation  divine  ou  un  instinct 
humain  ?  La  politique  et  l'ignorance  l'ont  fait  descendre  d'en  haut, 
l'une  par  tromperie,  l'autre  par  crédulité.  Egarement  funeste  !  elle 
a  ses  racines  dans  notre  cœur.  Les  déplacer,  c'est  les  détruire. 

Guerre  au  surnaturel  !  C'est  l'ennemi.  Il  veut  être  l'exagération  du 
hien,  il  n'en  est  que  la  grimace  et  la  ruine.  Sa  tactique -est  le  guet- 
apens.  D'un  geste  séraphique  il  indique  le  ciel,  et  quand  l'homme,  en 
détournant  ses  regards  du  sol  vers  les  nues,  trébuche  et  tombe,  Tar- 
tuffe se  jette  sur  lui,  l'égorgé  et  le  dépouille. 

Exagérer  l'idéal  au  delà  des  forces  humaines,  c'est  ouvrir  la  porte 
à  rh3'pocrisie,  mère  des  crimes,  et  déchaîner  les  calamités  sur  la 
terre.  Ainsi  ont  procédé  les  religions,  le  monothéisme  surtout.  Le 
précepte  chrétien  :  «  Aime  ton  prochain  comme  toi-même  »  est  reste 
à  l'état  de  chimère,  et  sa  sanction  «  pour  Tamour  de  Dieu  »,  n'est 
l'idéal  que  du  sarcasme.  «  Faire  une  chose  pour  l'amour  de  Dieu  » 
est  devenu  le  proverbe  du  mépris  et  de  la  dérision.  On  est  victime  de 
l'hypocrisie,  mais  pas  toujours  dupe,  -et  le  dégoiît  public  sait  parfois 
lui  inscrire  au  front  un  sanglant  stigmate.  {Candide,  n°  i,  page  i, 
colonnes  2  et  3.) 

'Mais  l'idéalisnie  de  Blanqui  est  un  idéalisme  ^sain  et 
robuste,  un  idéalisme  d'action  et  de  lutte,  qui  rejette  loin 
de  lui  toute  phraséologie  grandiloquente  et  liypocrite,  toute 
obscurité  mystique  et  métaphysique  :  ce  vêtement  transparent 
des  intérêts  terrestres  des  classes  dominantes,  qui  maintient 
leurs  privilèges  à  la  faveur  de  l'ignorance  et  des  ténèbres. 

XVI.  -  La  IVIorale  et  l'Histoire. 

...Comme  la  loi  n'est  qu'une  revendication  de  la  justice,  elle  doit 
garder  fortement  l'empreinte  du  précepte  qui  représente  la  justice, 
sous  peine  de  n'être  plus  une  sanction,  mais  une  représaille.  Or,  les 


—  219  — 

rci)rc>ailk'S  sont  la  loi  rie  Ja  gucrro,  c'esl-à-dirc  «lu  mal.  Donc, 
rcxpiation  ne  doit  jamais  égaler  la  faute.  On  le  voit,  la  moral»-.  r'.>t 
In  réciprocité. 

Cette  doctrine,  purement  humaine,  sera  notre  flamlxau  dans  luuu- 
^cherche,  notre  guide  dans  toute  appréciation.  Faire  de  la  philoso- 
phie, c'est  étudier  la  pensée  et  la  conscience.  Fai';v  de  l'histoire,  c'est 
raconter  le  rôle  de  la  conscience  et  de  la  pensée  dans  la  vie  des 
^   iiples.  Tout  ce  qui  entrave,  tout  ce  qui  pervertit  ces  deux  éléments 

-cntiels  de  l'humanité  est  justiciable  de  la  loi  morale.  A  ce  titre, 
le  surnaturel  et  le  despotisme  lui  doivent  des  comptes  sévères.  Car  ils 
en  ont  été  la  violation  perpétuelle.  (Candide.  Ibid..  page  2,  colonne  i.) 

Le  célèbre  philosophe  révolutionnaire  russe  Pierre  La- 
vroff  (\'oir  le  premier  volume  de  V Encyclopédie.),  l'émincnt 
théoricien  des  blanquistes  russes,  est  arrivé  à  la  même  con- 
clusion qtie  Blancjui.  Lui  aussi  considérait  r?Jistoire  comme 
un  ])rocessus  dtt  développement  «  de  la  conscience  et  de  la 
pensée  ». 


XVII.  —  Pas  de  conciliation  entre  la  fol 
et  la  science. 

V^ous  essayez  en  vain,  écrit-il,  d'ajouter  la  Foi  et  la  Science.  Cette 
œuvre  impossible  se  brise  à  chaque  instant  sous  vos  doigts.  Les  pièces 
éclatent  d'elles-mêmes.  Laissez  là  ce  piteux  amalgame.  11  faut  chiMsir. 
Point  de  thé  de  M"""  (libou.  Faites  votre  deuil  <le  la  Science,  tenez- 
vous  à  la  Foi.  Du  moins  clic  vous  conservera  une  affirmation  franche 
et  nette:  Ordre  de  Dieu.  Le  surnaturel...  sans  limites...  sans  entraves... 
sans  explications  !  L'Evangile  a  dit  que  les  étoiles  tomberaient  sur  la 
terre  ?  elles  tomberont.  —  Conmient  !  —  Peu  importe.  Dieu  tiendra 
sa  parole.  —  La  chose  est  imix^ssiblc...  —  Rien  n'est  impossible  a 
Dieu.  —  Contraire  aux  lois  naturelles.  —  Dieu  n'ol)éit  pas  aux  lois. 
Les  lois  hii  obéissent....    (Candide,  fhid.  ly"  7.  y  colonne.) 

Sur  ce  chapitre,  lUaiKiiii  est  irrcconcihahlc.  C'est  l'anti- 
rurical-né.  Témoin  des  maux  eni^endrés  par  la  superstition 
<•'   rignorance.  il  n'admet   i)as  de  C()mi>romis.   lui  cela   aussi 


—    220    — 

Blaiiqui  se  distingue  du  tout  au  tout  des  démocrates  bour- 
geois, qui  ont  commencé  par  une  hostilité  déclarée  envers  les 
croyances  traditionnelles  et  fini  par  se  concilier  avec  l'Eglise. 
La  réaction  politique  et  sociale  a,  à  toutes  les  époques,  comme 
corollaire,  la  réaction  intellectuelle.  On  le  voit  également  de 
nos  jours,  où  les  classes  de  la  conservation  sociale  soutien- 
nent de  toutes  leurs  forces  une  «  nouvelle  »  philosophie 
(James  et  Bergson)  qui  prétend  détrôner  la  raison  et  «  la 
science  au  profit  de  l'intuition  »  et  de  la  foi,  la  clarté  et  la 
logique  au  profit  des  impénétrables  suggestions  mystiques. 
La  nuit  est  favorable  aux  voleurs.  La  nuit  intellectuelle  l'est 
non  moins  aux  grands  expropriateurs  sociaux. 

XVMI.  —  Blanqui  patriote. 

Blanqui  fut  patriote  dans  le  noble  sens  révolutionnaire 
de  1793  et  de  1848.  En  défendant  la  France,  il  défendait  la 
patrie  de  la  Révolution.  Ce  n'était  pas  le  patriotisme  louche 
et  mensonger  des  capitalistes  de  nos  jours,  qui  sont  capables 
de  faire  massacrer  une  partie  de  la  France  pour  s'enrichir. 
Blanqui  aimait  la  France  passionnément,  comme  tout  socia- 
liste et  tout  révolutionnaire  doit  l'aimer  pour  ses  qualités 
humaines  et  révolutionnaires.  Mais,  dans  son  ardeur  patrio-  f 
tique,  sous  les  coups  des  malheurs  de  la  guerre,  il  sacrifia, 
lui  aussi,  un  moment,  au  confusionnisme  en  mettant  sa  con- 
fiance en  un  gouvernement  bourgeois  et  en  maudissant  «  la 
race  germanique  ».  Il  ignorait  la  protestation  de  Karl  Max, 
Bebel,  Liebknecht  et  leurs  amis,  «  Germains  »  révolution- 
naires. 

Eli  présence  de  l'ennemi,  écrit-il  en  tête  de  son  journal  La  Patrie  en 
danger,  plus  de  partis  ni  de  nuances. 

Avec  un  pouvoir  qui  trahissait  la  nation,  le  concours  était  impos- 
sible. 

Le  Gouvernement  sorti  du  grand  mouvement  du  4  Septembre  repré- 
sente la  pensée  républicaine  et  la  défense  nationale. 

Cela  suffit, 


—    221     — 

Toute    opposition,    toute    contradiction    doit    disparaître    devant    le 

ilut  commun. 
Il  n'existe  plus  qu'un  ennemi,  le  Prussien,  et  son  complice,  le  parti- 

i;i  de  îa  dynastie  déchue  qui  voudrait  faire  de  l'ordre  dans  Paris 
avec  les  baïonnettes  prussiennes. 

Maudit  soit  celui  qui,  à  l'heure  suprême  où  nous  touch<jns,  pourrait 

-nserver  une  préoccupation  personnelle,  une  arrière-pensée,  quelle 
(ju'ellc  fût. 

Les  soussignés,  mettant  <le  côté  t(nUe  opinion  particulière,  viennent 
offrir  au  Gouvernement  provisoire  leur  concours  le  plus  énergique  et 
le  plus  a])solu,  sans  aucune  réserve  ni  condition,  si  ce  n'est  qu'il 
maintiendra  quand  même  la  République  et  s'ensevelira  avec  nous  sous 

-  ruines  de  Paris,  plutôt  que  de  signer  le  déshonneur  et  le  démem- 
brcmejU  de  la  France. 

lîalscnq.  Blanqui,  Ca>iniir  Bonis,  Breuillé,  Brideau.  Caria,  Eudes, 
Flotte,  E.  Gois,  Granger,  Lacambre.  Ed.  Levraud,  Léonce  I^evraud, 
Pilhes,  Rcgnard,  Sourd.  Tridon,  Henri  Verlet.  Emile  Villeneuve, 
TTenri  \'illcncuve.  (I>r,.\NoLi.  —  La  Patrie  en  daiujcr.  p.  XXX-XXXI.) 


XIX.       Contre  une  accusation   infâme, 
ou  l'Affaire  Taschereau. 

Les  démocrates  bénéficiaires  de  la  Révolution  décidèrent 
(^c  se  dél)arrasser  de  Ulaniiui,  (jui,  seul,  voyait  clair  dan< 
leur  jeu  et  était  de  taille  à  leur  créer  des  embarras  sérieu.x. 

<j  pouvant  l'assassiner  physiquement,  ils  eiU reprirent  de  le 
tuer  moralement.  lû  ils  osèrent  le  dénoncer  connue  aident 
délateiu".  coiume  traître.  ICt  c'était  lîarbès.  le  noble  démocrate, 
(|ui  couvrit  de  son  autorité  cette  infamie  doiU  lodieu.x  n'éija- 
lail  (jue  le  ridicule.  La  Rn'uc  rctrospcctk'C  du  ,^o  mai  1S4S 
l>ublia  im  soi-di.sanl  document.  fabri(iué  probablement  par  un 
mouchard  (|uelcon(|U(',  ([ue  Ton  attribua  à  r.lan(|ui.  Ce  papier. 
non  signé,  dimc  écriture  incomuic,  contenait  des  prétendues 
révélations  contre  les  membres  des  sociétés  secrètes.  r>lanqui 
dut  se  défendre  contre  cette  calomnie  grotesque.  Et  sa 
défense   fiu    ime   attacjue   contre   ses  agresseurs   inattendus. 


—    222    — 

Elle  représente  une  grande  valeur  biographique.  Nous  en 
donnons  de  larges  extraits. 

lUanqui  se  demande  quel  profit  il  pouvait  tirer  d'un  acte 
de  trahison. 

((  Ai-je,  du  moins,  dit-il,  stipulé  l'allégement  de  mes  fers? 
Le  Mont-Saint-Michel,  le  pénitencier  de  Tours,  sont  là  pour 
répondre.  Parmi  mes  compagnons,  qui  a  bu  aussi  profondé- 
ment que  moi  à  la  coupe  d'angoisse?  Pendant  un  an,  l'agonie 
d'une  femme  aimée  s'éteignant  loin  de  moi,  dans  le  déses- 
poir; et  puis  quatre  années  entières,  un  tète-à-tête  éternel, 
dans  la  solitude  de  la  cellule,  avec  le  fantôme  de  celle  qui 
n'était  plus,  tel  a  été  mon  supplice,  à  moi  seul,  dans  cet  enfer 
de  Dante.  J'en  sors,  les  cheveux  blanchis,  le  cœur  et  le  corps 
brisés,  et  voici  retentir  à  mon  oreille  le  cri  :  ]\Iort  au  traître! 
Crucifions-le  ! 

((  Tu  as  vendu  tes  frères  à  prix  d'or,  écrit  la  plume  prosti- 
tuée des  coureurs  d'orgie.  De  l'or,  pour  aller  mourir  lentement 
dans  un  tombeau,  entre  le  pain  noir  et  la  cruche  d'angoisse! 
Et  qu'en  ai-je  fait  de  cet  or?  Je  vis  dans  un  grenier  avec 
cinquante  centimes  par  jour.  J'ai  pour  fortune,  à  l'heure  qu'il 
est,  dix  francs.  Et  c'est  moi,  triste  débris,  qui  traîne  par  les 
rues  un  corps  meurtri  sous  des  habits  râpés,  c'est  moi  qu'on 
foudroie  du  nom  de  vendu  !  tandis  que  les  valets  de  Louis- 
Philippe,  métamorphosés  en  brillants  papillons  républicains, 
voltigent  sur  les'  tapis  de  l'Hôtel  de  A'ille,  flétrissant,  du  haut 
de  leur  vertu  nourrie  à  quatre  services,  le  pauvre  Job  échappé 
des  prisons  de  leur  maître. 

((  Ah!  fils  des  hommes!  qui  avez  toujours  une  pierre  en 
main  pour  lapider  l'innocent,  mépris  sur  vous  ! 

Et  voici  comment  Blanqui  caractérise  «  le  document  révé- 
lât eur  »  :  I 

((  Dans  ce  fatras  sans  fin,  il  n'y  a  pas  vingt  lignes  de  révé- 
lation. Elles  portent  sur  le  personnel  de  la  Société  des  Saisons 
reconstituée  après  le  12  mai.  Or,  dans  le  nouveau  comité, 
il   se  trouvait  deux  hommes,   l'un   chef  direct  de  la  moitié 


—    223    — 

(les  sociétaires,  le(|uel  a  été  reconnu  plus  tard  aj^ent  de  police; 
l'autre,  homme  d'intelligence  et  de  savoir,  qui  est  devenu 
procureur  du  roi. 

((  N'oublions  pas  l'espiijn  Teyssier,  ami  et  confident  de  La- 
myeussens,  Delahodde,  membre  des  Familles  et  des  Saisons, 
vivant  dans  l'intimité  des  chefs  principaux.  \'oilà  des  sources 
suffisantes  de  renseignements  pour  la  rue  de  Jérusalem  (  i)  !  •> 

XX.  —  Le  portrait  de  Blanqui  fait 

par  ses  adversaires  et  sa  réponse. 

«  h'si)rit  sombre,  altier.  farouche,  atrabilaire,  sarcastique, 
ambition  immense,  froide,  inexorable,  brisant  les  hommes 
sans  pitié  pour  en  paver  sa  route  u  cœur  de  marbre,  tête  de 
fer   ».  Ce  fut  le  i)ortrail  de  lUanciui  fait  par  ses  ennemis. 

A  (|Uoi  r>lan(jui  rép(jnd  : 

<(  Le  ])roril  n'est  pas  i^racieux.  Mais  n'y  a-t-il  i)oint  d'ombre 
a  ce  tableau,  et  le  cri  de  la  haine  est-il  parole  d'évangile? 
J'en  appelle  à  ceux  (|ui  ont  connu  mon  foyer  domesticjue.  Ils 
savent  si  toute  mon  existence  n'était  pas  concentrée  dans 
une  atïection  \i\c.  profonde,  où  mes  forces  se  retrempaient 
sans  cesse  pour  les  luttes  polititjues. 

«  La  mort,  en  brisant  cette  affection,  a  frappé  le  seul  couj). 
je  l'atteste.  (|ui  ait  pu  atteindre  mon  àme.  Tout  le  reste,  y 
compris  la  calonmie,  glisse  sur  moi.  comme  un  tourbillon 
•  le  poussière.  Je  secoue  mon  habit,  et  je  passe. 

<<  v'^ycophantes.  (|ui  \(»u;lrie/  me  Jîoser  en  monstre  moral. 
itu\i'c/  dune  aussi.  \(>ns,  la  pDrle  de  \otre  foyer;  mettez  à 
nu  la  vie  de  votre  oeur.  v'^ous  vos  dehors  hypocrites,  (jue 
trouverait-on?  la  brutalité  des  sens,  la  i)erversité  de  râine. 
Sépulcres  blanchis,  je  lc\erai  la  oiiMif  uni  .-.ulu'  :in\  \.cn\ 
Notre  pourriture. 

«  Ce  (|ue  \(iu>  p(iur>ui\c/  en  moi.  c'e^t  l'inllexibilité  rcvo- 


II)  l.'ciiiplaccincnt  de  la  pulicc  sccrcic  du  temps. 


—    224    — 

lutionnairc  et  le  dévouement  opiniâtre  aux  idées.  Vous 
voulez  abattre  le  lutteur  infatigable.  Qu'avez-vous  fait  depuis 
quatorze  ans?  De  la  défection.  J'étais  sur  la  brèche  en  1831 
avec  vous;  j'y  étais  sans  vous  en  1839  et  1847;  en  1848, 
m'y  voilà  contre  vous.  » 

Et  Blanqui  conclut  : 

«  Réacteurs  de  l'Hôtel  de  Ville,  vous  êtes  des  lâches  !  Je 
vous  gêne,  mais  vous  n'osez  pas  m'attaquer  en  face,  et  vous 
me  lancez  aux  jambes  trois  ou  quatre  bassets  de  la  meute 
de  Louis-Philippe,  en  quête  d'un  nouveau  chenil  !  Vous  les 
excitez  par  derrière,  hors  de  la  portée  des  éclaboussures, 
Recevez  mes  sincères  compliments. 

«  11  y  a  des  royalistes  parmi  vous!  Je  leur  pardonne.  Ils 
vengent  sans  doute  la  monarchie  sur  un  de  ses  ennemis 
les  plus  acharnés.  Mais  il  y  a  aussi  des  républicains,  et  à 
ceux-là,  je  le  demande,  la  main  sur  la  conscience,  est-ce 
bien  ainsi  qu'ils  devaient  traiter  un  vétéran  qui  a  enterré 
la  moitié  de  sa  vie,  sa  famille,  ses  affections  dans  les  culs 
de  basse  fosse  de  la  royauté? 

((  Si  vous  aviez  une  accusation  à  porter  contre  moi,  il 
fallait  la  produire  au  grand  jour,  solennellement,  et  entourée 
de  toutes  les  garanties  de  certitude,  d'authenticité;  il  fallait 
parler  au  nom  de  la  justice,  de  la  morale,  sans  rien  décliner 
de  la  responsabilité  d'une  telle  œuvre. 

«  Mais  vous  l'avez  dit  vous  mêmes,  ce  sont  des  représailles 
que  vous  exercez!  C'est  la  haine,  la  peur,  l'intérêt  qui  vous 
inspirent  !  1  ous  les  moyens  vous  sont  bons  pour  écraser 
une  rivalité  dangereuse.  Le  succès  à  tout  prix,  c'est  votre 
doctrine,  il  paraît,  comme  celle  de  vos  prédécesseurs.  Ce 
document  Taschereau  vous  était  nécessaire  ;  il  s'est  trouvé. 
Is  fecit  cul  prodcst.  L'infamie  de  son  origine  se  trahit  dans 
les  honteux  détours  de  sa  publication. 

((  Réacteurs,  vous  ctes  des  lâches!  »  (Auguste  Blanqui.) 


à 


SKi'TiÊME    i>Ai;rii!: 


LA    COMMUNE 


1  \" 


—    227 


CllAl'lTRE  PRKMIER 

L'INSURRECTION    PARISIENNE 

I.  —  Conscience  de  classe. 

Au  fur  et  à  mesure  que  la  Révolutiun  se  développe,  la  par- 
ticipation (lu  prolétariat  au  mouvement  devient  de  plus  en 
plus  consciente.  Pendant  la  grande  Révolution  de  1789,  le 
peuple  ne  figurait  qu'en  sa  qualité  de  com])attant.  Le  pouvoir 
échouait  aux  bourgeois.  En  1848,  il  participe  au  pouvoir  dans 
la  perscjnne  de  l'ouvrier  Albert,  et  de  son  défenseur  Louis 
lilanc.  En  1871,  la  classe  ouvrière,  alliée  à  la  petite  bourgeoi- 
sie, tient  provisoirement  tout  le  pou\  oir  du  gouvernement  de 
kl  Comnume.  Cependant,  la  petite  bourgeoisie  prédomine, 
mais  elle  s'identifie  avec  le  peui)le.  Ainsi  se  justifie  notre 
conception  de  la  marche  de  la  révolution  vers  la  conscience 
et  l'organisation. 


II.  -    Le  18  Mars. 

{lue  attaque   ncetarne  de    i  jo  liofnmes  aboutissant  à   une 

révolution.) 

\  oici  la  marche  do  cxcncmciu^  selon   1  )a  Co>la. 

Ihs  trins  heures  du  malin,  les  troupes  disponibles,  (jueltjues 
milliers  dhommes.  smiaicnt  des  casernes. 

.  /  quatre  heures  et  Jeune,  elles  arrivaient  toutes  à  deslina- 
iion. 

Alai>  il  tant  absoUiuKiii  raccnicr  ici  les  choses  pa*'  le 
menu. 


—    228    — 

La  division  Susbielle,  chargée  de  l'opération  des  buttes 
Montmartre,  était  ainsi  composée  :  i"  brigade  Paturel,  com- 
prenant   : 

i/''  bataillon  de  chasseurs  à  pied; 

2  bataillons  du  76^  de  ligne  ; 

I  bataillon  de  ligne,  venu  du  Palais  de  l'Industrie; 

1/2  compagnie  du  génie; 

Gardiens  de  la  paix  armés. 

2°  Brigade  Lecomte,  comprenant  : 

3  bataillons  du  88*^  de  marche  ; 

18^  bataillon  de  chasseurs  à  pied.  (C'est  à  ce  18^  bataillon 
quavaient  appartenu  comme  engages  volontaires:  Paschal 
Gronsset,  Olivier  Pain  et  CJi.  Da  Costa). 

1/2  compagnie  de  garde  républicaine; 

1/2  compagnie  du  génie; 

Gardiens  de  la  paix  armés. 

La  brigade  Paturel,  partant  de  la  place  Clichy,  devait  Mar- 
cher dans  l'ordre  suivant   : 

Gardiens  de  la  paix  armés  ; 

1/2  compagnie  de  garde  républicaine; 

1/2  compagnie  du  génie; 

i^'"  bataillon  du  76^  avec  le  colonel  ; 

2^  bataillon  du  yCf  avec  le  général  Paturel. 

Cette  brigade  avait  pour  mission  de  tourner  le  cimetière  Montmartre 
par  l'avenue  de  Saint-Ouen  et  la  rue  IMarcadet,  jusqu'à  la  rue  des 
Saules.  Par  là  «lie  arriverait  à  la  crête  et  se  porterait  à  droite,  par 
la  rue  de  Norvins,  sur  le  parc  du  AIoulin-de-la-Galettc. 

Pendant  ce  mouvement,  le  bataillon  venu  du  Palais  de  l'Industrie 
s'établissait  au  bas  de  la  butte,  côté  nord  et  côté  ouest,  le  long  de  la 
rue  ISIarcadet,  sur  l'avenue  de  Saint-Ouen  et  dans  la  partie  de  la  rue 
de  Maistre  qui  domine  le  cimetière. 

Enfin,  le  17*  bataillon  de  chasseurs  à  pied  restait  à  la  disposition 
du  général  Susbielle  qui,  avec  des  gardes  républicains,  un  escadron 
de  chasseurs  à  cheval  et  deux  batteries  d'artillerie,  occupait  le  boule- 
vard Clichy,  et  rejoignait  la  brigade  Lccomtc,  à  la  place  PigaMe. 


—    22C)    — 

L'ordre  de  marche  prescrit  au  général  Lecomte  était  le  suivant  : 

Gardiens  de  la  paix  armés  ; 

i/j  compagnie  de  gar<le  républicaine; 

1/2  compagnie  du  génie; 

i"  bataillon  du  88'"  de  marche  ; 

2"  bataillon  du  88'  de  marche. 

Ces  troupes  devaient  arriver  par  le  boulevard  Urnano,  prendre,  à 
gauche,  la  rue  Marcadet,  et  gravir  la  butte  Montmartre  par  la  rue 
lu  Mont-Cenis,  pour  arriver  à  la  hauteur  de  l'église  Saint-Pierre. 

Le  18''  bataillon  de  chasseurs  à  pied  et  une  batterie  de  quatre,  sous 
les  ordres  immûliats  du  général  Lecomte,  devaient  se  tenir  en  réserve 
>ur  le  boulevard  Rochechouart,  à  l'angle  <le  la  rue  Magenta,  et  sur- 
veiller de  ce  côté  les  abords  de  la  butte,  vers  la  place  Saint-Pierre 
et  le  marché. 

Ivc  f  bataillon  du  8S  de  marche  s'étab'irail  au  bas  de  la  butte,  du 
côté  nord-est,  le  long  de  la  rue  Marcadet  et  de  la  rue  Clignancourt. 

Rcniar(iU()iis  luul  de  suite  (|ue  le  général  Lecomte,  tout  en 
suivant  à  la  lettre  l'ordre  d'attaque  prescrit,  modifia  néan- 
moins sur  les  lieu.x  l'eni])!*)!  de  :-e<  unités:  dans  les  deu>: 
colonnes  d'attacjue  (lu'il  \a  foriuer,  il  su1)slituera  les  chas- 
seurs à  pied  du  i<S*'  bataillon  au  i"  batailh^n  du  StS"^"  de  marche. 
Le  fait  est  très  important  à  si^^naler  :  il  indijjue.  en  effet,  (jue 
le  général  Lecomte  se  défiait  de  la  solidité  du  SS*"  de  marche. 
exi)é(lié  cependant  tout  récemment  À  l'aris  par  le  général 
Le  L'iô.  ministre  de  la  guerre. 

L'alla(itie  des  huttes  i)ar  les  troupes  du  général  Lecomte 
C()mmenc:a  dès  cin((  heures  du  matin.  Au  \rai.  ce  ne  fut 
(|n"iine  ascension  rapide,  dans  la  ntiit   et   sans  ennemi  devant 


>*>\. 


l  ne  ])remière  colonne,  fornue  de  gardiens  de  la  pai\  vu 
de  gardes  réjjuhlicains  à  i)ied.  ét;iit  conduite  par  le  com- 
mandant des  gardiens  de  la  paix.  \'as>al. 

l'ne  seconde  colonne,  fnnnee  ;i\ec  le  iS*  chasseurs  à  pietî, 
était  sous  les  ordres  du  commandant   Poussarguc. 

l<e  command.int  \  assal  devait  s'emparer  du  i)arc  ctaî)li 
^nr  le  pbitean  infériem-  de  la  hutte;  le  commandant  Poussar- 


—  23o  — 

gue  avait  ordre  d'occuper  le  plateau  supérieur,  où  se  trouvait 
le  parc  le  plus  important. 

Cette  première  phase  de  l'attaque  nocturne  réussit  complè- 
tement. 

Le  plateau  inférieur  fut  rapidement  enlevé  à  la  baïonnette. 
Les  gardes  nationaux  qui  le  gardaient  étaient  peu  nombreux. 

Avant  que  les  gardes  nationaux  aient  eu  le  temps  de  sortir 
des  postes  et  de  se  mettre  en  défense,  ils  sont  enveloppés. 
La  position  est  enlevée,  les  canons  sont  pris.  Leurs  défen- 
seurs, très  rares,  sont  prisonniers.  Quelques-uns  cependant 
battent  en  retraite  en  tirant  des  coups  de  fusils.  Les  anciens 
sergents  de  ville  ripostent  de  la  tranchée  où  ils  sont  à  l'abri  ; 
ils  blessent  quelques  gardes  ;  un  seul  est  grièvement  atteint. 

((  Je  prévins  aussitôt  le  général  Lecomte  que  c'était  chose 
faite,  dit  le  commandant  Vassal,  et  je  lui  demandai  des  ren- 
forts, car  je  n'avais  guère  que  140  hommes.  »  (Déposition 
du  commandant  Vassal  au  procès  dit  des  assassins  des  géné- 
raux Lecomte  et  Clément-Thomas.) 

Le  2^  bataillon  du  SS^  de  ligne  vint  alors  appuyer  la  colonne 
Vassal  et  se  porta  à  l'ouest,  dans  la  direction  de  la  tour 
Solférino. 


III.  —  Le  mauvais  coup  gouvernemental  avorte 
faute  d'attelages  pour  les  canons  volés  au  peuple. 

De  son  côté,  le  commandant  Poussargue,  après  avoir  occu- 
pé plus  facilement  encore  le  plateau  supérieur,  crut  devoir 
prendre  immédiatement  ses  dispositions,  en  vue  d'une  sur- 
prise. 

Cette  précaution  l'entraîna  à  éparpiller  le  petit  nombic 
d'hommes  dont  il  disposait.  En  effet,  il  plaça  une  compagnie 
dans  le  jardin  des  Filles-du-Calvaire,  qui  entourait  l'église 
et  dont  le  mur  bordait  en  partie  le  parc  d'artillerie,  une  autre 


ff 


-    23l     - 

à  l'intersection  de  ki  rue  des  Rosiers  et  de  la  rue  du  Mont- 
Cenis,  il  ne  gardait  donc  autour  de  lui  qu'une  compagnie. 

//  était  alors  environ  six  heures  du  matin. 

Si,  à  ce  moment  précis,  la  brigade  Patnrel  eut  excciiic  son 
mouvement  et  si  le  f/éiiéral  Lecomfe  avait  pu  procéder  à  l'en- 
Icvonent  des  canons,  le  coup  de  main  réussissait  certninc- 
ment. 

Mais  les  attelages,  impatiemment  attendus,  ne  devaient  arri 
ver  que  peu  à  peu,  et  très  tardiz'ement. 

Le  général  Vinoy  l'a  déclaré  lui-même  devant  la  Commi^- 
sion  d'enquête  parlementaire  sur  le  i8  Mars,  cette  partie  de 
ro])ération  —  l'enlèvement  des  pièces  d'artillerie  —  était  la 
plus  délicate  et  la  ])lus  dangereuse,  parce  que  la  i)lus  lente. 
11  s'agissait,  en  effet,  de  descendre  les  canons  sur  le  boulevard 
extérieur,  pour  les  conduire  de  Là,  au  galop,  jusqu'à  l'espla- 
nade des  Invalides. 

Ke  général  Lccomte  voyant  cjue  les  aiielages  promis  n  ari;- 
\  aient  pas,  domia  l'ordre  de  descendre  à  bras,  et  aussi  avec  les 
rares  chevaux,  les  canons  du  parc.  A  cet  effet,  il  fit  d'abord 
ombler  la  tranchée  creusée  en  face  du  plateau  supérieur. 
•  le  manière  à  faciliter  la  descente  des  pièces. 

Mais  cette  opération  marchait  avec  une  extrême  lenteur. 

u  X'ous  savez,  a  déposé  \'inoy,  que  pour  mener  des  pièces 
de  (juatre  ou  de  huit,  il  faut  ([uatrc  chevaux,  et  il  ^'agissait  de 
l^ièces  de  douze.   » 

Néanmoins,  il  paraît  établi  qu'on  descendit  de  cette  faco:i 
une  cinquantaine  de  ces  pièces  au  pied  des  buttes. 


IV.        Le  88    fraternise  avec  la  foule. 

Cependant,  K-  grand  jour  était  \  enu  et,  avec  lui,  ragitalion. 
CVni.x  des  gardes  nationaux  (|ui  avaient  pu  fuir  avaient  donné 
l'alarme.  I.e  Comité  de  vigilance  du  W'III"  arrondissement 
s  était  rcuni.  Dès  sept  lûmes  et  demie,  le  tocsin  sonnait,  on 


—    232    — 

battait  la  générale  et  l'on  entendait  le  clairon  dans  tout  Mont- 
martre. Les  compagnies  se  réunissaient  à  la  hâte  un  peu 
partout,  place  de  la  Mairie,  aux  abords  de  la  place  Saint- 
Pierre,  derrière  la  butte  et  même  dans  la  chaussée  Clignan- 
court,  aux  environs  du  Château-Rouge,  vaste  bal  public  trans- 
formé en  poste  et  situé  à  peu  près  sur  l'emplacement  actuel 
des  magasins  Dufayel. 

En  même  temps,  une  foule  constamment  croissante,  com- 
posée de  femmes,  d'enfants  et  de  badauds,  se  massait  un  peu 
partout,  pour  assister,  avec  une  curiosité  mêlée  de  colère,  à 
Tenlèvement  des  canons. 

Cette  foule,  d'abord  gouailleuse,  devient  rapidement  mena- 
çante et  gène  singulièrement  la  troupe  dans  ses  mouvements 
déjà  si  pénibles. 

Vers  sept  heures,  Clemenceau,  maire  de  l'arrondissement,  vient  au 
plateau  supérieur.  Il  veut  enlever  sur  un  brancard  et  conduire  à 
l'hôpital  un  blessé  que  soigne  Louise  Michel.  Le  commandant  Vassal 
sy  oppose.  Ckmienceau  insiste.  On  en  réfère  au  général  Lecomte 
qui  maintient  le  refus,  sous  prétexte  qu'un  médecin  militaire  s'occu- 
pait du  blessé  et  qu'il  ne  voulait  pas  se  prêter  à  «  cette  promenade 
du  cadavre  ». 

Pendant  ce  temps  la  foule  grossissait.  Vers  7  h.  45,  elle  formait 
une  véritable  barricade  humaine  entre  les  soldats  et  la  garde  natio- 
nale armée,  maintenant  concentrée,  très  irritée  et  toute  disposée 
à  la  résistance. 

Le  général  Lecomte  comprend,  mais  trop  tard,  le  danger  de  ce 
contact. 

Menacé  d'être  cerné,  isolé  du  reste  de  l'armée,  ne  s'expliquant 
sans  doute  pas  d'autre  part  l'inaction  de  la  brigade  Paturcl,  il  veut 
se  donner  un  peu  d'air  et  commande  de  charger. 

Les  troupes  les  plus  en  danger  ^étaient  alors  celles  du  commandant 
Poussargue  ;  situées  au  plateau  supérieur,  sans  contact  avec  la  brigade 
Paturel  qui  manquait  au  rendez-vous,  elles  se  trouvaient  directe- 
ment menacées  par  plusieurs  bataillons  de  gardes  nationaux. 

Une  première  fois,  vers  8  heures,  après  sommations,  le  comman- 
dant  fait  mine  de  charger. 

La  garde  nationak  recule. 

A  8   h.    1/2,   prévoyant   une    attaque,    le    connnandant    Poussargue 


-  233  - 

avise  le  général  Lccomle  qui  lui  donne  l'ordre  de  faire  feu  a  si  les 
gardes  nationaux  s'avancent  à  moins  de  trente  pas  ».  (Proccs  dit  des 
assassins  des  fjénéraiix  Cléuieut-Th(nn<i<  ri  J.rmuiir.  Déposition 
Poussargue.) 

Le  commandant  fait  de  nouvelles  sonnuatiuiis.  Les  gardes  natio- 
naux reculent  encore.  «  Alors,  a  déposé  le  commandant,  j'envoyai  le 
capitaine  Franck  demander  au  général  si  je  devais  faire  de  nou- 
velles sommations,  dans  les  cas  où  ils  se  présenteraient  à  nouveau  ». 
{Même  proeès.)  Le  général  aurait  répondu  :  «  Non,  il  ne  faut  pas 
tirer,  mais  seulement  les  repousser  à  la  baïonnette  ».  {Mêine  f>rccès.) 


* 


!Miiis  à  ce  moment,  au  [)Ialc:iu  inférieur,  le  commandant 
\'assal  et  ses  hommes  sont  en  grand  danger.  L'ne  foule  énorme 
d'hommes  armés  et  de  femmes  commencent  à  gravir  les  but- 
tes. La  place  Saint-Pierre  est  noire  de  monde. 

Le  général  Lecomtc  est  alors  dans  la  né.^cssité  de  se  rap- 
procher du  commandant  Poussargue. 

<(  Déjà,  a  déclaré  ce  dernier,  une  partie  de  la  foule  s'était 
mêlée  à  une  comi)agnic  du  SS'  de  ligne.  J'ordonnai  au  capi- 
taine Franck  de  faire  apprêter  les  armes  ;  ce  que  voyant  les 
gardes  nationaux  se  couchèrent  h.  plat  ventre.  Ils  se  rele- 
vèrent, voyant  cpi'on  ne  tirait  ])as. 

Le  général  s'a])])rocha  de  moi. 

—  (Jue  faire  ?  lui  dis-je. 

—  N!e  tirez  pas.  h'ailes  redresser  les  armes  et  si  vous  êtes 
atta(|ués,  défendez-xous  à  la  l):nniinette.   » 

Puis  le  général  descend  au  plateau  inférieur,  encore  occupé 
l)ar  les  gar(licns  de  la  paix,  les  gardes  répiiJ)licains  et  des 
hommes  du  tSS'  de  ligne. 

La  situation  est  devenue  désastreu.^^e.  Le  général,  voyant  ses 
lioniiius  ciitoints  (le  toutes  parts,  donne  à  nouveau  l'ordre  de 
charger.  Les  gardiens  de  la  paix  et  les  gardes  répul)licaii\s 
se  préparent  à  ohéir.  mais  la  foule  s'est  mêlée  plus  intime- 
ment   .lux    soldats. 


-  234  - 

Les  fcnn)ics  leur  crient  : 

—  Est-ce  que  z'oiis  tirerez  sur  nous  ?  Sur  vos  frères  ? 
Sur  nos  maris  ?  Sur  nos  enfants  ? 

Les  soldats  sont  de  plus  en  plus  hésitants.  Les  officiers 
les  menacent.  Ils  sont  entourés  et  injuriés  par  les  femmes. 

Enfin  les  soldats  du  '^W'  de  ligne  mettent  la  crosse  en  l'air. 

Alors  ce  sont  des  cris  frénétiques  de  :  «  A'ive  la  ligne  ! 
A  bas  \'inov  !  A  bas  Thiers  !   » 


V.  —  Le  général  Lecomte  fait  prisonnier. 

Les  lignards  néeoutent  plus  leurs  chefs.  Beaucoup  les  inju- 
rient. Tous  fraternisent  avec  les  152^  et  228^  bataillons  de  la 
garde  nationale.  Les  municipaux  et  les  anciens  sergents  de 
ville  sont  entourés,  bousculés,  désarmés.  Nombre  de  gardiens 
de  la  paix  jettent  leur  képi,  seule  partie  de  leur  costume  qui 
les  distingue  des  gardes  nationaux,  et  parviennent  ainsi  à  se 
dérober  dans  la  foule. 

D'ailleurs  leur  commandant,  \'assal,  a  pris  les  devants.  Il 
s'est  réfugié  dans  la  maison  n*'  3  de  la  rue  des  Rosiers,  où 
deux  femmes  vont  lui  proposer  un  déguisement.  (Procès  dit 
des  assassins  des  généraux  Clément  Thomas  et  Lecomte. 
Déposition  J^assal.) 

Quant  aux  gardes  républicains,  ils  sont  faits  prisonniers  et, 
heureusement  pour  eux,  conduits  sous  escorte  à  la  mairie. 

Le  général  Lecomte  est  désarmé  par  ses  propres  soldats, 
et  frappé  par  la  foule  qui  s'imagine  tenir  Vinoy  ! 

Seuls  le  commandant  Poussargue  et  ses  chasseurs  tiennent 
encore  au  plateau  supérieur. 

Pour  l'historique  de  leur  résistance,  il  est  intéressant  de 
donner  ici  l'impression  simultanée  des  assaillants  et  des 
assaillis. 

((....  Garcin  conduisant  le  flot  des  insurgés  montait  toujours. 
Comme  il  était  en  tête  et  qu'il  voulait  monter  le  premier,  le  comman- 


—  235  — 

dant  Poussarguc  lui  donna  un  coup  de  poing  qui  l-c  fit  reculer.  Il 
essaya  alors  de  passer  de  mon  côté  et  je  disposai  mon  poing  pour 
le  repousser.  Garcin  crut  que  je  lui  tendais  la  main  pour  gravir  le 
talus,  très  escarpé  en  cet  endroit,  et  il  voulut  m-e  saisir  le  poignet, 
mais  je  le  repoussai  violemment.  »  (Déposition  du  capitaine  Franck 
au  procès  Garcin,  mars  1878.) 

.Mais  le  poste  détaché  de  la  tour  Solférino  a  lâché  pied.  Le  com- 
mandant Poussargue  est  lui-mcme  séparé  <lu  capitaine  Franck  par 
une  poussée  de  la  foule,  au  moment  où,  le  voyant  très  menacé,  il 
veut  se  porter  à  son  secours  avec  la  seule  compagnie  qui  lui  reste. 
Les  chasseurs  pressés  de  toutes  parts  se  débandent.  Le  cominandant 
et  ses  officiers  sont  pris.  I^a  partie  est  perdue. 

\'ôici  maintenant  les  impressions  dWrlluir  Chevalier,  garde 
au  169"  bataillon  ("ancien  hataillf)!!  lilanqui)  sur  cette  phase 
de  l'action. 

«  On  a  décidé  d'escalader  la  butte,  sous  les  ordres  du  capitaine 
Garcin  et  du  lieutenant  Piger.  De  tous  côtés  une  masse  considérable 
fait  irruption  par  tous  les  passages.  Le  côté  de  la  rue  Ramey  n'était 
pas  construit  comme  maintenant,  ce  n'était  à  cette  époque  que  ter- 
rains vagues.  Tl  y  avait  là  soldats,  gardes  nationaux,  femmes,  en- 
fants. A  peine  à  <lécouvert.  les  chasseurs  de  Vincennes  qui  étaient  à 
mi-côte  mettent  un  genou  à  terre  et  nous  mettent  en  joue.  11  paraît 
(|ue  le  général  Lecomte  a  commandé  le  feu.  Les  fennncs  et  les 
enfants  crient.  I/cs  hommes  .sont  aflfolés.  Une  panique  s'empare  de 
(nus  et  on  redescend  la  butte  dans  un  désordre  complet.  .\  l'abri  i\'C> 
maisons,  on  reforme  immédiatement  une  coloime  <le  laquelle  on  é'i- 
mine  cette  fois  les  femmes  et  les  enfants.  On  reconunencc  l'attaque. 
Cette  fois,  les  chasseurs  sont  débordés  et  entraînés.  » 

Pi'U  après,  sons  les  huées  de  la  foule  victorieuse,  le  kiiuiiI  I.v - 
coinie  it  i)lusieurs  de  ses  ofl'iciers  sont  conduits  au  po^  c  du  Château- 
Roiim'.  (|iu-  connnande  le  capitaine  Simt»n  Mayer,  du  79'  lîataillon. 

Il  ist  alor><  o  heures  du  matin. 

('..irtKs  nationaux  it  soUhits  (hi  SS"  j^ai^nent  ensuite  le  lu)U 
U'\ard  (  )inan<).   lU  K-  descendent  jnscjirau  Ixndcvard  Kochc- 
chouart  oit.  depuis  le  matin,  se  trouvent.  Tanne  au  piod.  sous 
une  pluie  fine  et  incessante,  les  restes  du  SS"  do  marche. 

Vovanl  arriver  letn^  camara<les.  la  crosse  eu  l'air  et  frater- 


-  236  — 

nisant  avec  la  population,  les  soldats  suivent  leur  exemple  et 
crient  :  u  \'ive  la  Garde  nationale  !  » 

Le  colonel  essaie  bien  de  contenir  ses  hommes,  mais  il  est 
bientôt  entouré  par  la  foule  et  jeté,  avec  son  chef  de  batail- 
lon, dans  une  boutique  du  boulevard  Rochechouart. 

Ainsi,  à  neuf  heures  et  demie,  la  colonne  d'attaque  du 
général  Lecomte  et  l'aile  droite  de  la  petite  armée  chargée 
d'occuper  les  buttes  n'existaient  plus. 


Vl.  —  Le  général  Lecomte. 
Le  général  Vinoy  abandonne  son  collègue. 

Cependant  les  troupes  sous  les  ordres  directs  du  général 
de  division  Susbielle  restent  intactes.  Elles  occupent  tou- 
jours le  boulevard  extérieur,  depuis  la  place  Pigalle  jusqu'à 
la  place  Clichy  et  au  delà. 

En  outre,  le  général  peut  rappeler  immédiatement  la  bri- 
gade Paturel,  dont  nous  nous  occuperons  tout  à  l'heure. 

Par  un  rapide  mouvement  offensif,  il  pouvait  s'avancer 
jusqu'au  boulevard  Ornano,  pénétrer  chaussée  Clignancourt 
et  délivrer  son  brigadier. 

A  cette  heure  critique,  le  général  en  chef  Mnoy  était  sur 
les  lieux.  Sa  responsabilité  n'est  pas  douteuse.  Le  sacrifice  du 
malheureux  Lecomte  était  accepté  comme  fatal  ou  néces- 
saire. 

Les  troupes  de  Susbielle  ne  bougèrent  point.  Ce  furent  les 
gardes  nationaux  qui  vinrent  à  leur  rencontre,  enhardis  et  en- 
traînés par  les  soldats  débandés  du  88®  de  ligne. 

La  place  Pigalle  était  alors  occupée  par  des  gardes  républicains  à 
pied  et  par  un  escadron  de  chasseurs.  La  garde  nationale  et  la  foule 
avançant,  le  général  Susbielle  donna  l'ordre  de  charger. 

Un  officier,  plutôt  bienveillant,  eut  cette  idée  de  recourir,  pour 
refouler  la  foule,  au  moyen  qu'emploient  dans  nos  fêtes  publiques 
les  gardes  municipaux  chargés  du  service  d'ordre.  Les  cavaliers, 
évitant  ainsi  la  charge  meurtrière,  se  tournèrent  et  donnèrent  dans  la 


-  23;  - 

foule  de  leur  monture.  Heure  mal  ch(ji.>ic  1  lis  lurent  accueillis  par 
des  huées.  L'insurrection  avait  déjà  comme  une  hâblerie  de  la  vic- 
toire. Cette  bonne  action  d'un  chef  fut  regardée  comme  une  lâcheté! 

Dès  lors  les  choses  tournèrent  rapidement  au  tragi(jue.  Furieux,  un 
officier  vient  se  placer  au  front  des  rliasseurs  et  c«  mmiuulr  de 
charger,  sabre  au  clair. 

Les  hommes  hésitent,  dt'gaineni  cependant,  et  trois  fuis  renictlenl 
le  sabre  au  fourreau. 

C'est  alors  que  le  capitaine  Saint-James  vient  prendre  la  tête  de 
l'escadron  et  l'entraîne  du  moins  vaillamment. 

Fuite  des  femmes,  des  gamins  et  des  badau<l.s  dans  toutes  les  rues 
avoisinantes. 

Les  chasseurs  essuient  le  feu  des  gardes  nationaux  et  des  lignards  : 
le   capitaijie   Saint-James  tombe,  mortellement   atteint. 

ICn  mêiiie  temps  un  capitaine  d'artillerie  est  tué  â  l'angle  de  la  rue 
Iloudon.  Les  chasseurs  viennent  se  replier  derrière  les  gardes  répu- 
blicains à  pied,  qui  vont  protéger  la  retraite  de  leur  général. 

.Abrités  derrière  les  baraquements  du  bouKvard  extt'rieur.  iK  font 
feu  sur  la  foule  et  arrêtent  l'envahissement. 

Une  escouade  s'élance,  baïonnette  en  avant,  pénètre  ilans  le  pas- 
sage Piémontésie  où  une  lutte  corps  à  corps  s'engage.  Pliant  sous 
le  nombre,  ils  rejoignent,  baïonnettes  ensanglantées.  Il  était  temps: 
général,  chasseurs  et  le  reste  se  retiraient  en  hâte  vers  la  place  Clichy. 

Dans  cette  journée  du  i8  mars,  la  place  Pigalle  fut  le  seul  point 
où  il  y  eut  véritablement  combat.  Kncore  ce  combat  ne  dura-t-il  que 
(|uel{|ue  vingt  minutes. 

C'est  à  ce  moment  <|ue.  reiioin^aiu  a  (oute  action,  ir  L;«.iieral  \  inoy 
donna  l'ordre  de  rameiivr  .sur  la  rive  gauche  toutes  les  troupes  en- 
gagées et  de  les  concentrer  .lU  Champ  de  Mars. 

.Ainsi,  sans  combat,  on  abandonnait  le  général  Lectunle  et  ses  oïli- 
ciers  prisonniers  au  Château-Rouge,  â  quelcjuc  ciiui  cents  mètres. 

Dans  la  guerre  ordinaire,  pareil  abandon  serait  sans  explication, 
sans   excuse. 

Seule,  la  guerre  civile  utTre  de  ce.s  iléfaillances.  L'héroïsme  et  la 
lâcheté  s'y  coudoient  dans  lous  les  camps.  Saint-James  meurt  en 
soldat.  Vinoy  fuit  en  général  de  c<'iip  tl'lCtat  déconcerté!  (Gaston 
D.\   Costa.   I.u  Ccnnmuiii'  i\'iur.) 


238 


VII.  —  Le  manque  d'organisation 

de  la  résistance  révolutionnaire. 

Tant  est  grande  parfois  la  puissance  des  mots  que  si  le 
i8  ]\Iars,  le  Comité  central  avait  été  le  pouvoir  dictatorial 
qu'on  s'imaginait,  dit  Da  Costa,  les  choses  eussent  tourné 
tout  autrement  :  le  gouvernement  pris  au  ministère  des  affai- 
res étrangères,  il  est  fort  probable  que  l'armée,  de  plus  en 
plus  désorientée,  fût  restée  éparpillée  dans  Paris,  soumise  au 
contact  de  la  foule  et  progressivement  entraînée  —  sauf 
peut-être  quelques  régiments  —  à  fraterniser,  comme  le  SS*" 
de  marche,  avec  la  garde  nationale  fédérée. 

Au  vrai,  sur  presque  tous  les  points  de  Paris,  le  soulèvement 
de  la  population  fut  la  résultante  spontanée  des  actes  mêmes 
du  gouvernement,  et  le  Comité  c entra!  n'y  fut  tout  d'abord 
pour  rien. 

Durant  toute  la  matinée,  les  quartiers  s'étaient  agités  sous 
la  seule  impulsion,  tantôt  des  Comités  de  vigilance,  tantôt 
de  chefs  de  bataillon  résolus,  tantôt  de  membres  du  Comité 
central  agissant  sans  entente  préalable,  sans  ordre  et  de  leur 
propre  initiative. 

Mais  ce  furent  surtout  les  Comités  de  vigilance  qui  prirent 
un  peu  partout,  comme  nous  l'avons  vu  à  ^lontmartre,  la  réso- 
lution de  résister.  On  comprend  dès  lors  pourquoi  leur  action, 
exclusivement  locale,  ne  produisit  pas  plus  tard  la  cohésion 
ni  les  mouvements  d'ensemble  qui  eussent  mis  le  gouverne- 
ment thiériste  dans  le  plus  grand  des  périls  et  très  probable- 
ment transformé  en  victoire  définitive  les  succès  de  la  mati 
née. 

Toutefois,  si  le  rappel  battu  par  les  ordres  du  gouvernement 
dans  les  quartiers  du  centre  ne  donnait  aucun  résultat  sérieux, 
il  n'en  était  pas  de  même  de  la  générale  battue  pour  le  ras- 


—  239  — 

semblemcnt  des  nombreux  bataillons  fédérés  dans  les  quar- 
tiers de  la  périphérie. 

A  toutes  CCS  forces,  il  ne  inmiqua  ce  jour-là  et  des  le  début, 
quiDi  chef  militaire,  capable  de  les  mener  à  nue  victoire  fa- 
cile et  définitive.  (Gaston  Da  Costa.  /,(/  Commune  vécue, 
tome   I,  p.    108-109.J 


VIN.  —  Ce  que  la  France  doit  à  la  Commune. 

La  France,  redevenue  forte,  prospère,  indépendante  vis- 
à-vis  des  nations  rivales,  émancipée  à  l'intérieur,  affranchie 
de  la  séculaire  servitude  de  l'Eglise,  ouvrant  au  prolétariat  les 
routes  jusqu'ici  barrées,  ou  à  peu  prés,  du  pouvoir  politiciuc, 
organisant  le  monde  du  travail,  donnant  à  tous,  comme  l'air 
et  la  lumière,  l'instruction  et  la  liberté,  la  France  républicaine 
du  W'  siècle  n'existerait  pas  sujis  les  événements  de  1S71. 
{\'A.  1  jjM'.i.M'/rii.R.  Histoire  de  la  Commune  de  1871.  tome  I. 
page  9.) 

Ce  témoignage  d'un  historien  bourgeois  est  contirmc  par 
tous  ceux  (|ui  ont  sérieusement  étudié  l'histoire  de  la  Com- 
numc  et  de  la  période  qui  l'a  suivie.  La  l'rance  doit  la  Képu- 
l)li(juc  à  la  Commune.  Et  les  républicains  bourgeois  qui  mau- 
dissent la  Commune,  sont,  comme  toujours,  des  héritiers  in- 
grats et  inconscients.  La  bourgeoisie  s'<.'st  d'ailleurs  spécialisée 
dans  l'art  d'exploiter  les  révolutions  tout  en  sui)primant  les 
révolutioimaires  devenant  gênants  au  moment  même  de  la 
\  ictoire.  La  besogne  révoluticjunaire  faite,  l'ouvrier  est  chassé 
du  chantier  ou  fusillé.  Car  il  n'y  a  (jue  le>  morts  qui  ne 
réclament  pas  leur  salaire. 

Des  quel  les  ont  lini  leur  miel 
l.e  maître  chasse  les  abeilles. 

«Pierre  Dupont.) 


—  240 


8X.  —  La  Commune  était-elle  de  droit? 

Les  historiens  bourgeois  ont  toujours  considéré  la  Com- 
mune comme  un  gouvernement  d'usurpation.  Opposons  à 
cette  opinion  bourgeoise  vulgaire,  celle  d'un  bourgeois  éclairé 
et  consciencieux. 

....  Est-ce  que  le  fait  de  substituer,  le  4  septembre,  au  gouverne- 
ment impérial,  qui  était  plutôt  rassurant  pour  la  France  et  l'Europe, 
un  pouvoir  nouveau,  populaire,  ayant  une  renommée  et  une  légende, 
celles  des  Républicains  de  .l'an  II,  inquiétantes  pour  les  dynasties, 
n'apparaît  pas,  à  distance,  plus  susceptible  d'alarmer  et  de  provoquer 
à  nouveau  l'Allemagne,  que  l'acte  simple  et  logique  de  remplacer,  le 
18  mars,  M.  Thiers  en  fuite  avec  ses  ministres?  La  situation  vis-à-vis 
du  gouvernement  allemand  ne  changeait  pas  du  17  au  18  mars.  Le 
nouveau  pouvoir  provisoire  se  recommandait,  comme  le  cabinet  en 
déroute,  de  la  République.  C'était  donc  le  même  gouvernement  de 
fait.  Il  déclarait  reconnaître  et  respecter  les  conventions  passées 
avec  rA'Memagne,  ratifiées  par  le  vote  de  l'Assemblée  de  Bordeaux, 
le  i"  mars  1871.  Il  n'y  avait  rien  de  change  pour  les  rapports  avec 
le  gouvernement  allemand,  qu'un  ministre  remplacé.  Le  5  septembre 
apparaît  donc  comme  un  acte  plus  périlleux  et  plus  grave,  accompli 
en  face  de  l'ennemi  en  armes,  que  le  18  mars  se  produisant  aussi  sous 
les  yeux  de  ce  même  ennemi,  mais  désarmé,  ayant  renoncé  aux 
hostilités,  désireux  seulement  de  voir  maintenues  et  .exécutées  les 
conditions  de  la  paix.  Au  point  de  vue  de  la  légalité  momentanée, 
les  deux  insurrections  sont  pareilles  :  elles  sont  également  des  rébel- 
lions justifiables,  des  voies  de  fait  légitimes.  (Ed.  LepEixKTiëR.  Ibid.) 

....  La  constitution  du  gouvernement  de  la  Commune  fut  prompte, 
presque  immédiate,  et,  en  fait,  elle  apparaît  aussi  formaliste,  aussi 
régulière  que  celle  des  membres  des  assemblées  municipales  qui 
suivirent.  Le  choix  des  électeurs  fut  libre,  et  le  vote  fut  reconnu 
sincère.  Ceci  est  démontré  par  la  preuve  qu'un  grand  nombre  d'élus 
qui,  d'ailleurs,  refusèrent  le  mandat  ne  l'ayant  pas  sollicité.  Ils 
avaient  été  élus  sans  affiches,  sans  réunions,  sans  promesses,  sans 
visites,  sans  argent.  Fait  plutôt  rare  dans  les  périodes  électorales  ordi- 
naires, prouvant  la  spontanéité  et  la  vérité  de  l'élection.  (Ed.  LKpKi.t.K- 
Tir.k.  Ibid.) 


La  weuvc  du   luitllé. 
Tableau  d'Krnest  Ficchi)' 


—    241    - 


X.  —  La  responsabilité  des  républicains 
bourgeois. 

C'est  à  la  désertion  c!e  ces  élus  de  Paris  que  doit  être  attribué, 
pour  une  grande  part,  l'avortcmcnt  du  mouvement  du  18  mars, 
l'ajournement  indchni  des  espérances  et  des  rêves  du  prolétariat. 
La  chute  de  la  Commune,  à  la  lueur  sinistre  des  incendies,  au  bruit 
des  détonations  brutales,  dans  un  lac  de  sang,  parmi  le  fracas  fréné- 
tique de  la  haine,  les  exploits  de  la  cruauté,  les  clameurs  de  la  ven- 
geance, les  fureurs  du  désespoir,  a  pu  avoir  pour  auteurs  directe- 
ment responsables  les  Parisiens  insurgés,  mais  une  grosse  part  de 
complicité  et  de  responsabilité  dans  la  défaite,  et  dans  le  carnage 
qui  en  fut  la  suite,  d<jit  être  imputée  aux  Tirard,  aux  Méline,  aux 
Ranc  et  autres  déserteurs  du  devoir  et  du  péril.  Ils  n'ont  pas,  sans 
<loutc,  participé  aux  exécutions  des  otages,  au  massacre  en  masse 
de  la  population  parisienne,  mais  leur  prudente  retraite  les  a  rendus 
i;ossibles  ;  elle  a  donné  à  l'extermination  des  meilleurs  républicains 
l'estampille  de  la  légalité  républicaine.  Ils  ont  prétendu  f|ue,  pendant 
CCS  deux  mois,  Paris  avait  été  livré  à  des  incapables  ou  à  des  furieux: 
eux,  les  sages  et  les  capables,  ils  n'avaient  tiu'à  rester  à  Paris,  et  à 
gouverner  puisqu'on  leur  offrait  le  gouvernement.  Vis  se  sauvèrent  à 
Versailles  plutôt  que  de  l'accepter.  (lùl.  LkpKi.i.KTIer.  Ibid.) 

^^ais  M.  Lepclletier  parait  ignorer  que  l'on  ne  saurait  vrai- 
ment pas  exiger  d'une  classe  le  suicide.  La  Commune  ne  pou- 
vait pas  profiter  à  la  bourgeoisie.  Elle  était  d'origine  ouvrière. 
l'*t  MM.  Méline  et  Tirard  furent  donc  logic|ues  en  allant  à 
\  ersailles  rejoindre  leur  classe.  La  lutte  entre  Paris  cl  \'er- 
sailles  était  fatale,  comme  l'est  celle  du  prolétariat  et  «le  la 
bourgeoisie. 


XI.  -    Comment  la  Commune  devint  inévitable. 

La  Comnunu'  ne  fui  ]»;is  mi  roui)  di-  tcle  d'unr  vdle  affolée, 
l'.lle  fut  pliitol  le  produit  c()mi)le\e  «lime  situation  Iragitiuc. 
Paris,  le  c«eur  et  la  tête  du  pays,  perdit  toute  confiance  en 
s«>n   gouvcrncmcul    plus   ou    moins   régidier.    (  >n   peut   même 

IV  ,7 


—     242    — 

dire  que  la  France  n'avait  pas  de  gouvernement.  L'Empire 
était  par  terre.  Ht  a  le  gouvernement  de  la  défense  »  fut  sans 
crédit.  L'Assemblée  de  Bordeaux  fut  considérée  comme  une 
poignée  de  conspirateurs  contre  la  liberté  et  l'intégrité  de  la 
France.  Et  lorsque  le  pouvoir  est  par  terre,  et  l'anarchie  com- 
plète, le  pouvoir  appartient  au  premier  qui  a  le  courage  de  le 
prendre.  La  situation  spéciale  de  Paris  y  était  on  ne  peut  plus 
favorable.  ._.' 

On  en  était  arrivé  à  la  dernière  bouchée  de  pain,  au  moins  dans  les 
boulangeries,  et  pour  la  consommation  du  gros  public.  Les  prix 
atteints  par  les  denrées  courantes  devenaient  fantastiques.  Le  beurre 
se  payait  25  à  30  francs  la  livre,  la  pomme  de  terre  25  francs  le 
boisseau,  l'oignon  i  franc  la  pièce.  Et  'encore  ne  trouvait-on  que 
difficilement  ces  comestibles  coûteux.  Le  chat  et  le  chien  se  débi- 
taient à  5  francs  la  livre.  Le  bois  vert  et  peu  combustible  valait 
15  francs  le  cent.  Les  volailles,  le  cheval,  le  mulet,  l'âne  étaient  hors 
de  prix  et  réservés  pour  les  tables  riches.  Le  sucre,  le  riz  et  le  vin 
ne  manquèrent  jamais  et  servirent  à  sustenter  les  deux  millions 
d'affamés. 

La  mortalité  était  considérable.  Le  froid,  les  privations,  les  fati- 
gues des  gardes  aux  remparts,  les  interminables  attentes  des  femmes 
à  la  porte  des  boucheries  et  des  boulangeries  avaient  multiplié  les 
nialades.  Le  chiffre  des  décès  dans  la  dernière  semaine  fut  inouï  : 
4,465.  La  moyenne  mortuaire  à  Paris,  avec  une  population  plus  forte 
de  cinq  à  six  cent  mille  êtres,  varie  en  temps  ordinaire  de  750  à  900, 
selon  les  saisons.  La  situation  était  véritablement  critique,  et  la  posi- 
tion devenait  intenable.  Le  moment  «  psychologique  »  prévu,  attendu 
par  Bismarck  et  par  Trochu,  était  arrivé. 

D'après  le  recensement  de  l'année  1861,  l'industrie  de  Paris  est 
entre  les  mains  de  101,171  fabricants  ou  corps  d'atelier  ;  le  chiffre 
de  leurs  affaires  atteint  3,329,092,949  francs;  les  lieux  occupés  par 
leurs  usines,  fabriques,  etc.,  représentent  une  valeur  locativc  de 
107,390,710  francs;  le  total  des  ouvriers  s'élève  au  nombre  de  416,811, 
les  salaires  varient  entre  0  fr.  50  et  20  francs  \sii)  par  jour  pour  les 
hommes  et  o  fr.  50  à  10  francs  (sic)  pour  les  femmes,  {/huiuaire  de 
l'Economie  politique  et  de  la  Staiistiquc,  par  IMM.  rTUTU.AT^MTN,  Jo- 
seph Garnter  et  ]\I.  Block.  année  1865,  p.  2,  23.) 

Les  ouvriers  touchant  20,  10  francs  par  jour,  étaient  natu- 
rellement en  nombre  minime.  Les  salaires  de  l'immense  majo- 


-  243  - 

rite  des  ouvriers  approchaient  plutôt  la  limite  inférieure  don- 
née par  les  économistes  bourgeois  eux-mêmes.  Ajoutez-y  le 
chômage  quasi-comf)let  pendant  la  guerre. 


XII.  —  Thiers  était-il  un  provocateur? 

Trois  données  principales  composaient  le  problème  qu'il  voulait 
résoudre:  i"  le  désarmement;  2"  la  répression;  3''  l'organisation  de 
la  République  modérée,  libérée  de  la  double  crainte  des  monarchistes 
et   des  socialistes. 

Pour  le  résoudre,  il  concevait  trois  opérations:  1"  une  provocation; 
2"  un  refus  de  toute  conciliation;  3"  l'intervention  brutale  de  la 
police  et  de  l'armée.  Ensuite  il  serait  maître  de  la  situation  et 
rAsseml)k'e  nationale  voterait  tout  ce  qu'il  lui  demanderait.  Il  en 
serait  différemment  si  la  jiopulation  parisienne  demeurait  calme  sous 
les  provocations  et  se  laissait  désarmer,  menacer,  muscler,  sans  ré- 
sistance. Alors  il  ne  pourrait  longtemps  se  camper  en  sauveur.  On 
oublierait  probablement  ses  services  assez  rapidement.  Il  n'aurait 
I  as  le  prestige  du  Saint  Georges  ayant  terrassé  l'hydre  de  l'anarchie, 
il  laisserait  dans  les  faubourgs  de  dangereux  ferments  de  haine  et 
de  révolte.  On  lui  rendrait  le  gouvernement  difficile,  sinon  impos- 
sible. Les  parlementaires  de  la  gauche,  craignant  les  attaques  des 
révolutionnaires,  deviendraient  d'autant  plu.->  audacieux  en  paroles,  en 
ordres  du  jour  de  réunions  pul)li(|ues,  en  manifestes  imprimés,  qu'ils 
auraient  été  timides  dans  l'action.  Ils  accentueraient  leurs  revendi- 
cations et  leurs  programmes,  pour  conserver  leur  popularité.  Les 
monarchistes,  <le  leur  côté,  ne  croyant  plus  au  danger  à  gauche, 
s'orienteraient  entièrement  à  droite,  et  avec  l'appui  du  parti  clérical, 
s'efforceraient  de  lui  créer  des  obstacles,  l'empêcheraient  d'organiser 
la  républicjue  constitutiomielic  et  lK>urge(Use  qu'il  rêvait,  qu'il  esti- 
mait être  la  seule  possible.  Une  insurrection  dont  il  aurait  raison  lui 
était  indispensable  pour  garder  l'équilibre,  pour  tenir  le  gouvernail 
entre  Cliarybde  monarchi(|uc  et  Scylla  révolutionnaire.  (Edmond 
LkpKij.ktikr.  Histoire  dr  la  Cnunnuni'  </«•  1871,  T.  i",  p.  273-274.) 

C'cltc  liyj)()tliêsc  (le  .M.  Lcj)cllcticr  est  assez  plausible,  bien 

([lie  (lifficilcmcnt  (K'inonlrable.  lui  tout  cas,  Thiers.  en  déci- 

daiil  (1  iiilcvcr  les  canons  au  peuple,  savait  (ju'il  risquait  gros 

et  (iii'iin  soulèvement  était  inévitable.   Il  précipita  les  choses. 

I.e  massacre  des   l'arisiens.  af^n^s  la  victoire  lirs  î'rrsaillais. 


—  244  — 

fut  évidemment  pour  lui  un  moyen  d'  «  épurer  Paris  »,  de 
se  débarrasser  des  éléments  révolutionnaires.  Les  prétendues 
considérations  patriotiques  et  les  exigences  de  «  l'ordre  » 
servaient  à  apaiser  une  conscience  qui  n'avait  pas  de  raisons 
pour  être  difficile. 


XIII.  —  Raisons  économiques. 

Deux  événements  économiques  ont  contribué  au  succès  de 
la  Commune  :  la  loi  sur  les  échéances  et  le  projet  de  loi  sur 
les  loyers. 

La  loi  sur  les  échéances  constituait  le  plus  grand  péril 
commercial,  en  même  temps  qu'elle  atteignait  les  particuliers, 
souscripteurs  de  petits  effets  à  des  fournisseurs,  ou  débiteurs 
ou  débiteurs  de  factures  en  retard.  Elle  était  ainsi  conçue 
dans  ses  dispositions  principales   : 

((  Les  effets  de  commerce  soumis  avant  ou  après  la  loi 
du  13  août  1870  (qui  avait  justement  prorogé  les  échéances 
en  raison  de  la  guerre),  venant  à  échéance  après  le  12  avril 
1871,  ne  jouiront  d'aucune  prorogation  et  seront  exigibles. 
Les  effets  de  commerce  souscrits  du  13  août  au  12  novembre 

1870,  seront  exigibles  avec  les  intérêts,  date  pour  date,  sept 
mois  après  l'échéance  fixée.   » 

Quant  aux  effets  échus  du  13  novembre  1870  au  12  avril 

1871,  ils  devenaient  exigibles,  date  pour  date,  du  13  juin  au 
12  juillet. 

C'était  la  ruine  et  la  faillite  en  perspective  pour  tous  les 
débiteurs  gênés.  Les  porteurs  d'effets  de  commerce  étaient, 
sans  doute,  désireux  de  recouvrer  leurs  fonds,  mais  sauf  des 
cas  particuliers  et  fort  rares,  ces  effets  n'étaient  plus  entre 
les  mains  de  leurs  bénéficiaires  ;  les  banquiers,  les  escompteurs, 
et  principalement  la  Banque  de  France,  les  avaient  en  porte- 
feuille. La  rentrée  des  fonds  dans  les  banques  était  légitime 
assurément,  mais  ne  pouvait  avoir  un  caractère  d'extrême 


-  245  - 

urgence  et  de  nécessité  absolue.  Au  contraire,  les  souscrip- 
teurs de  ces  effets,  qui  avaient  pris  des  engagements  sans  pré- 
voir la  guerre  ou  sa  prolongation,  se  trouvaient  dans  l'im- 
possibilité à  peu  près  générale  de  les  tenir.  Il  n'y  avait  eu  ni 
affaires,  ni  travaux,  ni  recettes,  ni  salaires  pendant  le  siège, 
et  le  chômage  ainsi  que  l'absence  de  bénéfices  duraient  en- 
core, au  moment  où  l'on  déclarait  les  effets  prorogés  exigi- 
bles. Le  report  en  juin  et  juillet  des  effets  souscrits  durant 
les  mois  d'investissement  était  insuffisant. 

De  nombreuses  protestations,  émanant  de  groupes  commer- 
ciaux, s'élevèrent.  «  Si  la  loi  était  maintenue,  nous  serions 
tous  ou  à  peu  près,  disait  un  de  ces  manifestants,  à  la  veille 
de  perdre  notre  position,  notre  honneur  ». 

Un  autre  manifeste  contenait  ces  justes  récriminations   : 

((  Si  la  loi  sur  les  effets  de  commerce,  qui  vient  d'être 
votée  à  Bordeaux,  n'est  pas  promptement,  immédiatement 
modifiée,  rapportée  ou  refaite,  après  enquête,  par  des  gens  qui 
se  seront  donné  la  peine  d'écouler  les  vrais  commer(;ants,  la 
France  va  être  couverte  de  faillites. 

((  Quoi  !  alors  cju'il  a  été  reconnu  (jue,  depuis  sept  mois,  le 
commerce  a  été  absolument  i)aralysé,  le  commer^^ant  va  être 
obligé,  subitement,  avant  ([ue  les  affaires  aient  pu  reprendre, 
lorstjue  les  communications  ne  sont  pas  rouvertes,  cjuand  rien 
ne  fonctionne  encore  de  ce  (jui  est  la  \  le  commerciale,  île 
payer  dès  demain  ce  (|u'il  a  été  déclaré  déjà  impuissant  à 
payer,  il  y  a  sept  mois,  à  une  épo(iue  on  relativement  sa  situa- 
lion  était  moins  chargée,  moins  malheureuse  !  Il  sera  obligé 
«iisuite  de  payer  de  mois  en  mois,  à  des  lermes  (ju'il  n'a  pu 
hoisir  en  vue  de  ses  rentrées,  dans  des  mois  de  vente  morte, 
^nis  des  mois  d'été,  des  échéances  qu'il  avait  réservées  pour 
les  épocjues  de  grande  vente.  C'est  un  non-sens,  égal  à  celui 
(jui  exigerait  de  l'agriculteur  livraison  de  ses  blés  avant  qu'ils 
ne  soient  levés.  » 


—  246  — 

Un  Comité  de  commerçants,  fabricants  et  négociants,  au 
nombre  de  plus  de  1,000,  sous  la  signature  de  son  secrétaire, 
M.  Alfred  Ollive,  publiait  également  une  protestation  vigou- 
reuse. Elle  contenait  notamment  cette  curieuse  et  affligeante 
remarque  : 

«  iLa  guerre  a  fait  cesser  toutes  transactions,  la  guerre  a 
interrompu  tous  rapports  avec  la  province  et  l'étranger,  un 
commerçant  s'est  vu  contraint,  par  suite  de  ce  cas  de  force 
majeure,  de  profiter  du  délai  accordé  le  13  août  et  succes- 
sivement renouvelé,  jusqu'au  13  mars  courant.  Or,  pendant 
les  six  mois  qui  viennent  de  s'écouler,  la  vie  commerciale  a 
été  totalement  suspendue;  au  lieu  de  recevoir,  ce  commer- 
çant a  dû  dépenser. 

«  Il  a  servi  son  pays,  il  a  fait  son  devoir  de  citoyen,  mais 
cela  ne  lui  a  pas  mis  d'argent  en  caisse  ;  pourtant,  il  devra 
s'exécuter  le  15  mars  et  dates  suivantes,  et  payer  capital  et 
intérêts  !  En  vérité,  ce  serait  une  triste  récompense  de  son  pa- 
triotisme ! 

...Eh  bien  !  c'est  ce  qui  arrivera  si  la  loi  Dufaure  passe  : 
plus  de  100,000  fabricants,  commerçants  et  négociants,  seront 
ruinés  et  déshonorés,  et  ces  déshonneurs  et  ces  ruines  amè- 
neront forcément  la  débâcle  générale...   » 

L,a  loi  Dufaure,  écrit  AI.  Ed.  Lepelletier,  fut  maintenue  malgré  les 
protestations  des  intéressés,  et  malgré  l'affirmation  populaire  «  qu'elle 
était  désastreuse  et  inique  ». 

Le  plan  conçu  par  Thiers  se  déroulait  méthodiquement.  Les  minis- 
tres Dufaure  et  Jules  Favre  avaient  été  pressentis,  et  leur  adhésion 
se  manifestait.  Il  ne  pouvait  y  avoir  de  doute  pour  Dufaure  que  la 
loi  des  échéances  qu'il  proposait,  qu'il  faisait  voter,  exciterait,  en 
l'accablant,  la  population  commerçante  de  Paris.  Ernest  Picard  était 
aussi  entré  dans  la  pensée  de  Thiers  en  supprimnt  les  journaux. 
Jules  Favre  parut  bien  la  comiprendre  quand  il  indiqua,  comme  une 
mesure  urgente  et  utile,  la  reprise  des  canons  de  la  garde  natio- 
nale. 

Il  écrivait,  huit  jours  avant  la  tentative  du  18  mars,  en  félicitant 
Thiers  de  sa  nomination  comme  chef  du  pouvoir  exécutif  : 


247  - 


«   Paris,   10  mars,  minuit. 

«  Cher  président  et  ami,  le  Conseil  vient  de  recevoir  avec  ime 
grande  joie  la  bonne  nouvelle  du  vote  de  l'Assemblée. 

«  Ce  soir,  nous  avons  arrêté  la  suppression  de  cinq  journaux  qui 
prêchent  chaque  jour  l'assassinat:  Le  Wcngcur,  Le  Mot  d'Ordre.  La 
Douche  de  fer.  Le  Cri  du  Peuple,  La  Caricature. 

<(  Nous  sommes  décidés  à  en  fniir  avec  les  redoutes  de  Montmartre 
t  (le  Belleville,  et  nous  espérons  que  cela  se  fera  sans  effusion  de 
ang. 

((  Ce  soir,  jugeant  une  seconde  catégorie  des  accusés  du  31  oc- 
tobre, le  Conseil  de  guerre  a  condamné  par  contumace  Flourens, 
Blanqui.  Levraud,  à  la  peine  de  mort  ;  Vallès,  présent,  à  six  mois  de 
])rison. 

«  Demain  matin,  je  vai.-.  à  Fcrriéres,  m'entendre  avec  l'autorité 
prussienne  sur  une   foule  de  points  de  détails.   » 


XIV.        La  loi  des  loyers. 

A  la  pru\  ucalicjii  directe  s"iidrc>sant  aux  '.unuiieri^aiits, 
fabricants,  petits  industriels  —  en  attendant  la  provocation  dé- 
cisive à  la  garde  nationale  et.  derrière  elle,  à  la  Réptiblique, 
(|tie  les  citoyens  armés  jugeaient  menacée,  et  cju'ils  voulaient 
être  à  même  de  défendre  en  gardant  fusils  et  canons  —  suc- 
céda une  notivelle  mesure  également  désastreuse,  englobant 
toute  la  ])opulati()n  non  aisée,  et  même  la  partie  de  la  petite 
bourgeoisie,  (|ui  n'avait  ni  travaillé  ni  encaissé  durant  le 
siège.  Ce  fut  la  menace  de  la  loi  dite  «•  des  loyers.  •> 

iClle  ne  fut  pas  votée  à  Bordeaux,  mais  le  dépôt  du  projet  en  fut 
annoncé.  Les  ternies  en  étaient  de  nature  à  eiïrayer  la  grande  masse 
des  l(H.'ataires  pauvres  ou  gênés.  La  simple  divulgation  des  inten- 
tions de  IWssemblée  de  lior<leaux,  que  l'Assemblée  do  X'orsailles 
transformerait,  dès  son  arrivée,  en  loi  exécutoire,  suffisait  à  indis- 
poser les  trois  quarts  des  Barisiens.  Cette  loi  constituait  le  plus  in- 
tensif élément  de  troubles.  b'Ue  a  suffi  «Tailleurs  à  entraîner  vers  la 
Connnune  une  (juantité  de  gens  se  voyant  sur  le  point  d'être  saisis, 
\l)ulsés.  La  révolution  ajournait  le  paiement  impossible,  empêchait 
la  saisie,  les  sauvant.   Donc  ils  laissaient   faire  la  Commune.   Beau- 


—  248  — 

coup  de  ces  locataires  gênés,  qui  eussent  peut-être  combattu  le  mou- 
vement, tout  au  moins  par  leur  abstention,  le  favorisèrent,  puisque, 
grâce  à  lui,  la  prorogation  des  échéances  et  des  loyers,  refusée  par 
le  gouvernement  versaillais,  se  trouvait  déjà  obtenue  par  le  fait  de 
l'insurrection,  serait  sanctionnée  par  le  gouvernement  parisien.  (Ed. 
LEpELLETiER.   Ibid..  p.  286-287.) 


XV.   -  L'état  de  Paris  après  le  18  IVIars. 

Le  peuple,  si  l'on  exempte  une  infime  minorité  de  déclassés 
corrompue  par  la  misère  et  par  l'exemple  venant  d'en  haut, 
est  généreux,  souvent  même  par  trop  généreux,  aux  époques 
révolutionnaires.  Sachant  qu'il  combat  pour  une  cause  juste, 
pour  une  cause  générale,  il  garde  jalousement  la  dignité 
de  sa  cause  sacrée. 

Mais  jamais  révolution  ne  fut  si  bon  enfant  que  celle  du 
18  Mars. 

Paris,  si  bon,  écrit  Lissagaray,  si  fraternel,  ne  frémit  pas 
de  cette  lutte  entre  Français.  L'idée  couvre  les  bataillons  de 
ses  larges  ailes.  Ils  marchent  le  front  levé,  les  yeux  brillants, 
la  bouche  fière.  Si  le  bourgeois  refuse  de  se  battre  et  dit  : 
((  T'ai  de  la  famille  »,  le  travailleur  dit  :  «  ]\Ioi,  je  me  bats 
pour  mes  enfants  ». 

Pour  la  troisième  fois  depuis  le  18  ]^Iars,  la  ville  n'a  qu'un 
souffle.  Les  dépêches  officielles,  les  journalistes  de  louage 
attablés  à  \'ersailles,  dépeignaient  Paris  comme  le  pandémo- 
nium  de  tous  les  coquins  de  l'Europe.  Les  honnêtes  femmes 
n'osaient  plus  s'aventurer  dans  les  rues  ;  quinze  cent  mille 
personnes  opprimées  par  vingt  mille  scélérats  faisaient  des 
vœux  ardents  pour  \'ersailles.  Le  voyageur  qui  s'aventurait 
dans  Paris  trouvait  les  rues,  les  boulevards  tranquilles,  vivant 
de  leur  vie  ordinaire.  Ces  pillards  n'avaient  pillé  que  la 
guillotine  solennellement  brûlée  devant  la  mairie  du  XP. 
De  tous  les  quartiers  le  même  murmure  d'exécration  partait 
contre  les  assassinats  des  prisonniers,  les  scènes  ignobles  de 


—  249  — 

Versailles.  Et  tel,  venu  indigne  contre  Paris,  voyant  ce  calme, 
cette  union  des  cœurs,  ces  blessés  criant  :  \'ive  la  Com- 
mune !  ces  bataillons  enthousiastes,  là-bas,  le  Mont-\'alérien 
crachant  la  mort,  ici  les  hommes  vivant  en  frères,  sentait  ses 
yeux  humides,  un  frisson  parcourir  sa  peau,  prenait  en  quel- 
(jues  heures  la  maladie  parisienne. 

C'était  une  fièvre  de  foi,  de  dévouement,  d'espoir  surtout. 
Quelle  rébellion  fut  année  de  la  sorte  ?  Il  ne  s'agit  plus,  com- 
me en  juin  48,  de  désespérés  derrière  des  pavés,  réduits  à 
charger  leurs  fusils  de  lingots  ou  de  pierres.  La  Commune 
de  71,  bien  autrement  armée  que  celle  de  1793,  possède  plus 
de  soixante  mille  hommes  aguerris,  des  centaines  de  mille  de 
fusils,  douze  cents  canons,  cinq  forts,  une  enceinte  couverte 
par  Montmartre,  lîelleville,  le  Panthéon,  des  munitions  pour 
(les  années,  des  milliards  si  elle  veut.  Oue  lui  faut-il  pour 
vaincre  ?  Vn  \)cu  d'instinct  révolutionnaire.  Il  n'ot  personne 
à  l'ilôtcl  (le  \'ille  (|ui  se  vante  d'en  axoir. 


XVI.        La  Banque  gardée  par  un  proudhonlen. 

Le  peuple  révolutionnaire  de  Paris  n'a  pas  seulement 
ménagé  ses  adversaires.  U  s'est  aussi  constitué  gardien  de 
((  leur  »  propriété,  de  la  l)an(|ue  de  hVance.  11  s'est  privé  lui- 
même  du  «  nerf  de  guerre  ».  de  l'immense  somme  d'argent 
tontenu  dans  les  coffres-forts  de  la  P.an(|ue.  Et  c'est  un  disci- 
ple et  im  ami  de  Proudhon.  l'auteur  de  <*  La  propriété,  c'est 
un  vol  !  »  (jui  s'en  est  chargé.  Mais  laissons  la  parole  à  l'His- 
toire (|ui  raconte  cet  exemple  inouï  de  candeur  populaire  avec 
force  détails  instructifs. 

Les  journaux  houiKiois  crièrent  bien  à  l'al)twuinatioii  et  M.  Tliivrs, 
iui  fu.sillait  sans  di'crtt,  tlciiDUça  la  férocité  de  la  Commune;  tout 
co  numdo  au  fotul  riait  sous  cape.  Les  réactionnaires  de  grande 
niar(|ue  avaient  fui  <lopuis  lonKtcnii>s.  Il  ne  restait  ilans  Paris  que 
le  menu  fretin  et  (lueKiues  attardés  que  X'ersailles  saurait  sacrifier 
au   besoin. 


—  25o  — 


«  Les  otages!  les  otages!  tant  pis  pour  eux!  »,  disait  le  doux 
Barlhclcniy  Saint-Hilaire  à  qui  lui  parlait  d'une  journée  possible 
dans  les  prisons.  La  Commune  dans  son  indignation  aveugle  ne 
^•oyait  pas  les  vrais  otages  qui  crevaient  les  yeux  :  la  Banque,  l'Enrc- 
gistrcmcnt  et  les  Domaines,  la  Caisse  des  Dépôts  et  Consignations, 
etc.  Par  là  on  tenait  les  glandes  génitales  de  Versailles  ;  on  pouvait 
rire  de  son  expérience,  de  ses  canons.  Sans  exposer  un  homme,  la 
Commune  n'avait  qu'à  lui  dire  :  Transige  ou  meurs  ! 

Les  élus  du  26  mars  n'étaient  pas  pour  l'oser.  Le  Comité  central 
avait  fait  une  grande  faute  en  laissant  filer  l'armée  versaillaise  ;  la 
Commune  en  commît  une  cent  fois  plus  lourde.  Toutes  les  insur- 
rections sérieuses  ont  débuté  par  saisir  le  nerf  de  l'ennemi,  la 
caisse.  La  Commune  est  la  seule  qui  ait  refusé.  Elle  abolit  le  budget 
des  cultes  qui  était  à  Versailles  et  resta  en  extase  devant  la  caisse 
de  la  haute  bourgeoisie,  qu'elle  avait  sous  la  main. 

Scène  d'un  haut  comique,  si  l'on  pouvait  rire  d'une  négligence  qui 
a  fait  couler  tant  de  sang.  Depuis  le  19  mars,  les  régents  de  la 
Banque  attendaient  chaque  matin  l'exécution  de  leur  caisse.  De  la 
déménager  à  Versailles,  on  n'y  pouvait  songer  à  moins  de  cent 
fourgons  et  d'un  corps  d'armée.  Le  23,  le  gouverneur  Rou!and  n'y 
tint  plus  et  disparut.  Le  sous-gouvèrneur  de  Plœuc  le  remplaça. 
Dès  la  première  entrevue  avec  les  délégués  de  l'Hôtel  de  Ville,  il 
perça  leur  timidité,  batailla,  parut  Héchir,  fila  son  argent  écu  par 
écu.  Le  côté  vaudeville  est  qu'il  chicanait  à  Paris  l'argent  même  de 
Paris,  un  solde  créditeur  de  neuf  millions  quatre  cent  mille  francs, 
déposé  à  la  Banque.  Il  manœuvra  ainsi  jusqu'au  28  mars.  La  Banque 
renfermait  :  numéraire  ']']  millions,  billets  de  banque  166  millions, 
portefeuille  899  millions,  valeurs  en  garantie  d'avance  120  millions, 
lingots  II  millions,  bijoux  en  dépôt  7  millions,  titres  déposés  900  mil- 
lions, soit  deux  milliards  180  millions.  Huit  cent  millions  en  billets 
n'attendaient  que  la  griffe  du  caissier,  griffe  facile  à  faire.  La  Com- 
mune avait  donc  près  de  trois  milliards  sous  la  main,  dont  presque 
un  milliard  liquide,  de  quoi  acheter  mille  fois  tous  les  Galliffet  et 
hauts  fonctionnaires  de  Versailles;  pour  otages  les  quatre-vingt-dix 
mille  dépôts  de  titres  et  les  deux  milliards  en  circulation  dont  le 
gage  se  trouvait  rue  de  la  Vrillière. 

Le  30  mars,  Beslay,  délégué  par  la  Commune,  se  présenta  devant 
le  tabernacle.  Il  avait  voulu  se  retirer  après  son  discours  d'ouver- 
ture, se  trouvant  bien  trop  vieux  pour  servir  une  telle  lutte  ;  sur 
les  instances  de  tous  ses  collègues  il  était  resté.  De  Plœuc,  pour  le 
recevoir,  avait  mis  sur  pied  ses  430  employés  armés  de  fusils  sans 
cartouches.  Beslay,  qui  le  connaissait  beaucoup,  lui  demanda  de  satis- 
faire  aux    nécessités   de    la    solde.   De    Plœuc   parla   de    se   défendre. 


—   25l    - 

«  Mais  enfin,  dit  Beslay,  si,  j^our  éviter  l'effusion  du  sang,  la  Com- 
mune nommait  un  gouverneur.  —  Un  gouverneur!  jamais!  dit  de 
Piu-uc,  mais  un  délégué;  si  ce  délégué  était  vous,  nous  pourrions 
nous  entendre  ».  Et  passant  au  pathétique:  «  Voyons,  monsieur 
Beslay,  aidez-moi  à  sauver  ceci  ;  c'est  la  fortune  de  votre  pays,  c'est 
la  fortune  de  la  France  ». 

Beslay,  très  attendri,  vint  le  soir  à  la  Commune  répéter  l'argument, 
d'autant  qu'il  y  croyait,  se  piquant  de  finances  :  «  La  Banque  de 
France  est  la  fortune  du  pays;  hors  d'elle,  plus  d'industrie,  plus 
de  commerce;  si  vous  la  violez,  tous  ses  billets  font  faillite  ».  Ces 
niaiseries  circulèrent  à  l'Hôtel  de  Ville.  Les  proudhoniens  du  Conseil, 
oubliant  que  leur  maître  a  mis  la  suppression  de  la  Banque  en  tête 
de  son  programme  révolutionnaire,  renforçaient  le  père  Beslay.  La 
forteresse  capitaliste  n'avait  pas  à  Versailles  de  défenseurs  plus 
acharnés.  Si  encore  on  eût  dit  :  «  Occupons-nous  au  moins  de  la 
Banque.  ».  La  Commune  n'eut  même  pas  de  nerf,  se  contenta  de  com- 
missionner  Beslay.  De  Pl«euc  le  reçut  à  bras  ouverts,  l'installa  dans 
le  cabinet  le  plus  proche,  l'amena  même  coucher  à  la  Banque,  et 
<lès  lors  respira. 

Dès  la  première  semaine,  elle  apparaissait,  la  Commune,  faible 
envers  les  auteurs  de  la  sortie,  le  Comité  central,  la  Banque,  légère 
dans  ses  décrets,  dans  le  choix  de  son  délégué  à  la  guerre,  sans 
plan  militaire,  discutant  à  bâtons  rompus.  Les  irréconciliables  restés 
après  la  fuite  des  libéraux  comprirent  où  l'on  allait.  Ne  tenant  pas 
au  martyre,  ils  donnèrent  leur  démission.  (Liss.\c..\r.\y.  IbiJ, 
j).    l'y)  jf)i.) 


XVII.        Les  forces  de  Versailles  et  de  Paris. 

Le  ()  a\ril.  'riiiers  avait  rciulti  le  coiniiiaiulcnicnt  <riiiic 
année  frain;aise  à  ce  Mac-Mahoii  (|iii  ne  rendit  jamais  compte 
(le  l'armée  par  lui  précipitée  dans  Sedan.  La  X'ersaillaise.  rac- 
colée  partout,  comi)lail  au  début  4r).(XX)  hommes,  en  majeure 
partie  résidus  de  (lé[)i)ls,  incapables  tl'une  action  sérieuse. 
l/ai)pel  aux  volontaires  de  l'aris  et  de  la  province  n'avait 
doinié  (|ue  deu.x  cor^ts  :  les  volontaires  de  la  Seine  avec 
350  hommes,  ceux  de  Seine-et-Oise  200  environ,  sorte  de 
j^niérillas  d'anciens  officiers  ou  sous-offîciers  de  francs-tireurs. 
mobiles,   et    dont    l'iniiformc   rappelait   beaucoup   celui   de   la 


—    252    — 

garde  nationale.  Pour  avoir  une  force,  M.  Thiers  envoya 
Jules  Favre  repleurer  auprès  de  Bismarck.  Le  Prussien  rendit 
60,000  prisonniers  et  autorisa  son  confrère  à  porter  à  130,000 
hommes  le  nombre  des  soldats  sous  Paris  qui,  d'après  les  pré- 
liminaires de  paix,  ne  devait  pas  dépasser  40,000.  Le  25  avril, 
l'armée  versàillaisc  comprenait  cinq  corps  dont  deux,  Douai  et 
Clinchant,  formés  de  libérés  d'Allemagne  et  une  réserve  com- 
mandée par  A^inoy,  en  tout  110,000  hommes.  Elle  monta  jus- 
qu'à 130,000  combattants  et  eut  170,000  rationnaires. 
AL  Thiers  montra  une  habileté  réelle  à  la  dresser  contre 
Paris.  Les  soldats  furent  bien  nourris,  bien  habillés,  sévère- 
ment éloignés  de  tout  contact  avec  le  dehors  ;  la  discipline  se 
rétablit.  Ce  n'était  pas  cependant  une  armée  d'attaque  et  les 
hommes  détalaient  devant  une  résistance  soutenue.  Alalgré 
les  vantardises  officielles,  les  généraux  ne  comptaient  réelle- 
ment que  sur  l'artillerie  à  laquelle  ils  devaient  les  succès  de 
Courbevoie  et  d'Asnières.  Le  canon  seul  pouvait  battre  Paris. 


Il  était  littéralement  entouré  de  baïonnettes,  comme  an  temps  du 
premier  siège,  cette  fois  moitié  étrangères,  moitié  françaises.  L'armée 
allemande  en  hémicycle  depuis  la  ^Marne  jusqu'à  Saint-D:?nis,  (-«ccu- 
pant  les  forts  de  l'Est  (sauf  celui  de  Vincennes  désarmé)  et  du  Nord, 
l'armée  versaillaise  fermant  le  cercle  depuis  Saint-Denis  jusqu'à 
Villeneuve-Saint-Georges,  maîtresse  seulement  Idu  iMont-Valérien 
Les  fédérés  avaient  les  cinq  forts  d'Ivry,  de  Bicêtre,  de  Montrouge, 
de  Vanves,  d'Issy,  les  tranchées,  les  avant-postes  qui  les  reliaient 
et  les   villages   de   Neuilly,   Asnières,    Saint-Ouen. 

Le  point  vulnérable  de  l'enceinte,  au  sud-ouest,  était  le  saillant  du 
Point-du-Jour.  Le  fort  d'Issy  le  gardait.  Suffisamment  défendu  à 
droite  par  le  parc,  le  château  d'Issy  et  une  tranchée  le  reliant  à  la 
Seine  que  balayaient  les  canonnières  fédérées,  ce  fort  était  dominé  en 
face  et  à  gauche  par  les  hauteurs  de  Bcllevue,  Meudon  et  Châtiilon, 
M.  Thiers  les  arma  de  grosses  pièces  venues  de  Toulon,  Cherbourg, 
Douai,  Lyon  et  Besançon  —  293  bouches  de  siège  —  et  leur  effet  fut 
tel  que  dès  le  premier  jour  le  fort  d'Issy  craqua.  Le  général  Cissey, 
chargé  de  conduire  ces  opérations,  commença  aussitôt  les  chemine- 
ments. 

Eteindre  le  fort  d'Issy  et  celui  de  Vanves  qui  le  soutenait,  forcer 


-  253  - 

ensuite  le  Point-du-Jour  d'où  une  armée  peut  se  déployer  dans  Paris, 
Ici  était  le  p^an  de  M.  Thiers. 

Les  opérations  de  Saint-Ouen  à  Xeuilly  n'avaient  pour  objet  que 
d'arrêter  le  débouché  des   Parisiens   sur   Courbevoic. 

Quelles  forces  et  quel  plan  opposait  la  Commune? 


XVIII.    -  Les  forces  de  la  Commune. 

Les  effectifs  disaient  96,000  soldats  et  4,000  officiers  envi- 
ron pour  la  garde  nationale  active  ;  pour  la  sédentaire,  100,000 
soldats  et  3,500  officiers.  Chiffres  très  approximatifs,  car  les 
états  étaient  erronés,  souvent  fictifs,  surtout  depuis  l'adminis- 
tration du  chef  d'état-major  Player.  Trente-six  corps  francs 
prétendaient  compter  pour  3,450  hommes.  Toutes  déductions 
faites,  on  pouvait  obtenir  60,000  combattants,  si  l'on  savait 
s'y  prendre.  Mais  la  faiblesse  de  la  guerre  laissait  en  dehors 
du  contrôle  les  moins  braves  ou  ceux  (jui  pouvaient  se  passer 
de  solde.  En  réalité,  de  Saint-Ouen  à  Ivry,  on  ne  sut  opposer 
à  l'armée  de  X'ersaillcs  qu'un  rideau  de  15  à  16.000  fédérés. 

La  cavalerie  ne  figurait  que  sur  les  états  :  cinq  cents  chevaux  au 
plus  pour  traîner  l'artillerie  ou  les  fourgons,  monter  les  officiers  et 
les  estafettes.  Le  service  du  génie  fut  rudimentaire,  malgré  les  plus 
beaux  arrêtés.  Des  1,200  bouches  à  feu  que  Paris  possédait,  la  Guerre 
n'en  utilisa  que  200.  Il  n'y  eut  que  500  artilleurs  quand  les  états  en 
accusaient   2,500. 

Dombrowski  occupait  le  pont  d'.Vsnières,  Lcvallois,  Neuilly  avec 
1  ou  5,000  honnucs  au  i>lus.  Pour  se  couvrir,  il  avait  :  à  Clichy  et  à 
Asniércs  une  trentaine  de  bouches  à  feu  et  deux  wagons  blindés  qui, 
<lepuis  le  15  avril  jusqu'au  22  mai,  même  après  l'entrée  des  troupes, 
ne  cessèrent  <le  sillonner  la  voie;  à  Levalb^is,  une  dizaine  de  pièces. 
Les  renqjarts  du  nord  l'assistaient  et  la  valeureuse  porte  .Maii'"'  '^ 
couvrait  à   Xeuilly. 

Sur  la  rive  gauche  d'Issy  à  Ivry,  dans  les  forts,  les  villages,  les 
tranchées,  il  y  avait  10  à  11,000  fédérés.  Le  fort  d'Issy  contenait 
en  moyenne  (xx)  honnnes  et  50  pièces  de  sept  et  de  douze,  dont  les 
deux  tiers  inactives.  Les  bastions  72  et  73  le  soulageaient  un  peu, 
aillés   de    iiuatre    Kx'omotives   blindées,    en    panne    sur    le    viaduc   du 


-  254  - 

Point-du-Jour.  Au-dessous,  les  canonnières  réarmées  tiraient  sur 
Bonneuil,  Sèvres,  Brimborion,  osaient,  même  s'aventurer  jusqu'à 
Châtillon  et  canonner  ]\Icudon  à  découvert.  Quelques  centaines  de 
tirailleurs  occupaient  le  parc  et  le  château  d'Issy,  les  Moulineaux, 
le  Val  et  les  tranchées  qui  reliaient  le  fort  d'Issy  à  celui  de  Vanves. 
Ce  dernier,  dominé  comme  Issy,  soutenait  vaillamment  son  effort 
avec  une  garnison  de  500  hommes  et  une  vingtaine  de  canons.  Les 
bastions  de  l'enceinte  le  secondaient  très  mal. 

Le  fort  de  Montrouge,  avec  350  hommes  et  10  ou  15  bouches  à 
feu,  n'avait  d'autre  rôle  que  d'appuyer  les  feux  de  Vanves.  Celui 
de  Bicêtre,  pourvu  de  500  hommes  et  de  vingt  bouches  à  feu,  tirait 
au  jugé.  Trois  redoutes  considérables  l'éclairaient  :  les  Hautes- 
Bruyères  fortes  de  500  hommes  et  de  20  pièces,  le  Moulin  Saquel 
avec  700  hommes  et  14  pièces  environ,  Villejuif  avec  300  hommes 
et  quelques  obusiers.  A  l'extrême  gauche,  le  fort  d'Ivry  et  ses  dépen- 
dances avaient  500  hommes  et  une  quarantaine  de  pièces.  Les  villages 
intermédiaires,  Gentillly,  Cachan,  Arcucil,  étaient  occupés  par  2  à 
5,000  fédérés. 

Le  commandement  nominal  des  forts  du  Sud,  d'abord  confié  à 
Eudes,  assisté  par  un  ex-colonel  du  génie  de  l'armée  de  la  Loire,  La 
Cécilia,  passa,  le  20  avril,  à  l'Alsacien  Wetzel,  officier  de  la  même 
armée.  De  son  quartier  général  d'Iss}^  il  devait  surveiller  les  tran- 
chées d'Issy  et  de  Vanves  et  la  défense  des  forts.  En  réalité,  les 
commandants  des  forts  qui  changèrent  souvent  agirent  toujours  à 
leur  guise. 

Le  commandement  d'Ivry  à  Arcueil  fut  donné,  vers  le  milieu  d'avril, 
à  Wroblewski,  un  des  meilleurs  officiers  de  l'insurrection  polonaise 
de  63,  jeune,  avec  de  bonnes  études  militaires,  brave,  méthodique, 
délié,  utilisant  tout  et  tous,  excellent  chef  pour  de  jeunes  troupes. 

;Tous  ces  officiers  généraux  ne  reçurent  qu'un  ordre  : 
((  Défendez-vous.  »  De  plan  général,  il  n'y  en  eut  pas.  Il 
n'y  eut  jamais  de  Conseil  général  de  défense.  Les  hommes 
furent  très  souvent  abandonnés  à  eux-mêmes,  sans  soins  ni 
surveillance.  Peu  ou  point  de  roulement.  Tout  l'efifort  portait 
sur  les  mêmes.  Tels  bataillons  restaient  vingt,  trente  jours 
aux  tranchées,  dénués  du  nécessaire,  tels  demeiu'aient  conti- 
nuellement en  réserve.  Si  quelques  intrépides  s'endurcirent 
au  feu  au  point  de  ne  plus  vouloir  rentrer,  d'autres  se  dé- 
courageaient,   venaient   montrer   leurs   vêtements   pouilleux. 


—    2DD    — 

demandaient  du  repos  ;  les  chefs  étaient  forcés  de  les  rete- 
nir, n'ayant  personne  pour  les  remplacer. 

Cette  incurie  tua  vite  la  discipline.  Les  hommes  braves 
ne  voulurent  relever  que  d'eux  seuls,  les  autres  esquivèrent 
le  service.  Les  officiers  firent  de  même,  ceux-ci  quittant  leur 
poste  pour  aller  au  feu  du  voisin,  ceux-là  abandonnant.  La 
Cour  martiale,  que  présidait  Rossel,  voulut  punir.  (  )n  se  plai- 
gnit à  la  Commune  de  sa  sévérité.  Longuet  dit  qu'il  n'avait 
pas  ((  d'esprit  ])olitique  ».  La  Commune  cassa  ses  arrêts, 
commua  en  trois  mois  d'emprisonnement  une  condamnation 
à  mort.  Rossel  se  retira  et  fut  rem])lacé  par  Gois.  (Lissa- 

•AK.W.) 


XIX.  —  Les  ministres  de  la  Commune. 

La  Connnission  des  Finances,  c'était  lourde,  ce  jeune 
comptable  cjui  s'était  révélé  le  i8  mars  d'une  dextérité  rare. 
Très  fin,  enthousiaste,  il  avait  concjuis  l'amitié  de  son  collègue 
X'arlin.  Le  premier  problème  de  chaque  matin  était  de  nour- 
rir ^(x^  ou  350.000  persomies.  Sur  les  r)Oo.O(X)  ouvriers  tra- 
\ aillant  chez  un  ])atr()n  ou  chez  eux  que  renfermait  i'aris 
en  1870-1871,  il  n'y  en  avait  d'occupés  (jue  ii4.(XX)  environ, 
dont  62.500  femmes.  Il  fallait  ensuite  alimenicr  les  différents 
ervices.  X'ersailles,  on  l'a  \u.  n'a\ait  laissé  dans  les  caisses 
(|ue  4.658.000  francs,  et  lourde  voulait  conserver  intacts  les 
J14  millions  de  titres  trouvés  riu  Ministère  des  l'inances.  11 
y  avait  bien  la  ])lantureuse  banque  de  h'rance  ;  on  s'ét.iii  in- 
terdit d'y  toucher.  La  délégation  en  était  réduite,  pour  faire 
vi\rc  el  (Ufcndrc  Taris,  aux  recettes  des  .Xdministrntions  : 
télégraphes,  postes,  octrois,  contributions  <lircctes,  douanes. 
halles  et  marchés,  tabacs,  enregistrement  et  timbre,  caisse 
nnuiicipale,  chemins  de  fer.  La  l'ancjue  de  hVance  dégorgea 
l)eu  à  peu  les  ().4oo.(xio  aiiparlenant  à  la  \illc  et  avan*:a,  avec 
l'autorisation    de    M     'PlnCrs.    /.jyo.ooo   fi:iiir<   du   sien.    Du 


-  256  — 

20  mars  au  30  avril,  la  Commune  récolta  ainsi  26  millions. 
Dans  la  même  période,  la  guerre  en  prit  plus  de  20.  L'In- 
tendance reçut  1.8 13.000  francs,  l'ensemble  des  municipali- 
tés 1.446.000,  l'Intérieur  103.000,  la  ^Marine  29.000,  la  Jus- 
tice 5.500,  le  Commerce  50.000,  l'Enseignement  mille,  les  Rela- 
tions extérieures  112.000,  les  Sapeurs-pompiers  100.000,  la 
r)ibliothèque  Nationale  80,000,  la  Commission  des  barrica- 
des 44.500,  l'Imprimerie  Nationale  100,000,  l'Association  des 
tailleurs  et  des  cordonniers  24.662.  Ces  proportions  restèrent 
à  peu  près  les  mêmes  du  i'^''  mai  à  la  chute  de  la  Commune. 
Les  dépenses  de  cette  seconde  période  s'élèvent  à  20  millions 
environ.  Le  chiffre  total  des  dépenses  du  Comité  Central  et  de 
la  Commune  pour  neuf  semaines  est  d'un  peu  plus  de 
46.300.000  francs,  dont  16.690.000  fournis  par  la  Banque  et 
le  reste  par  les  services,  l'octroi  contribuant  pour  une  douzaine 
de  millions.  Et  Jules  Simon  d'écrire  :  «  Jamais  sous  aucun 
régime  il  n'y  eut  autant  de  gaspillage  d'argent  ».  Pendant  que 
la  Commune  obtenait  juste  de  quoi  ne  pas  mourir,  la  Banque 
de  France  acceptait  257.630.000  francs  de  traites  tirées  sur 
elle  par  Versailles  pour  combattre  Paris.  (Lissagaray.) 


XX.  —  L'organisation  des  services. 

...Ces  services  étaient  tenus  par  des  ouvriers  ou  par  le  pro- 
létariat des  employés.  Partout  on  suffit  avec  le  quart  des  em- 
ployés ordinaires.  Le  Directeur  des  Postes,  Theisz,  un  cise- 
leur, trouva  le  service  désorganisé,  les  bureaux  divisionnaires 
fermés,  les  timbres  cachés  ou  emportés,  le  matériel,  cachets, 
voitures,  etc.,  détournés,  la  caisse  mise  à  sec.  Des  affiches 
apposées  dans  les  salles  et  les  cours  ordonnaient  aux  employés 
de  se  rendre  à  Versailles  sous  peine  de  révocation.  Theisz  agit 
vite  et  énergiquement.  Quand  les  employés  inférieurs  arri- 
vèrent comme  d'habitude  pour  le  départ,  il  les  harangua,  dis- 
cuta, fit  fermer  les  portes.  Peu  à  peu  on  se  rallia.  Quelques 


-  2^7  - 

employés  socialistes  aidèrent.  Les  premiers  commis  re^'urent 
la  direction  des  services.  On  ouvrit  les  bureaux  divisionnaires 
et,  en  48  heures,  la  levée  et  la  distribution  des  lettres  pour 
Taris  furent  réorganisées.  Des  agents  adroits  allèrent  jeter 
dans  les  bureaux  de  Saint-Denis  -et  de  dix  lieues  à  la  ronde 
les  lettres  i)our  la  province.  Pour  l'introduction  des  lettres 
dans  Taris,  on  laissa  toute  latitude  à  l'initiative  privée,  (jui 
organisa  des  agences,  l'n  Conseil  Supérieur  fut  institué  (jui 
augmenta  le  traitement  des  facteurs,  gardiens  de  bureaux, 
chargeurs,  abrégea  le  surnumérariat,  décida  que  les  aptitudes 
(les  travailleurs  seraient  constatées  par  voie  d'éi)rcuves  et 
d'examen.   (  Tj<s.\<-,.\r.\v.  ) 


XXI.        La  Commune  était  mal  défendue. 

Comparé  à  celui  des  h'inances,  le  service  de  la  (Uierre  était 
une  chambre  obscure  où  tout  le  monde  se  heurtait.  Les 
officiers,  les  gardes,  encombraient  les  bureaux  «lu  Ministère, 
réclamant  des  numitions,  des  vi\Tes,  se  plaignant  de  n'être 
pas  relevés.  (  )n  les  renvoyait  à  la  Place,  d'abord  gouvernée 
l)ar  le  colonel  I  Iciiry  Trud'hommc.  puis  par  Dombrowski.  A 
l't'tage  inférieur,  le  Comité  Central,  installé  par  Cluseret. 
agitait  en  séances  diffuses,  blâmait  le  délégué,  s'anuisait  à 
créer  un  insigne,  recevait  les  mécontents,  demandait  des  situa- 
tions à  l'état-major  général,  prétendait  donner  ses  avis  sur 
les  opérations  militaires.  De  son  cote,  le  Comité  d'artillerie, 
né  le  iS  mars,  disputait  les  canons  à  la  Ciuerre.  l'*lle  avait 
ceux  du  Chami)-de-Mars  et  le  Comité  ceux  de  Montmartre. 
jamais  (»n  ne  put  créer  un  parc  central  ni  même  savoir  le 
nombre  exact  des  bouches  à  feu.  Il  s'éleva  à  plus  de  i.ioo» 
canons,  obusieur^.  mortiers  et  mitrailleuses.  Des  pièces  à 
longue  i)ortée  restèrent,  ju>(|u"au  dernier  moment,  couchées 
le  long  des  remparts,  pendant  que  les  forts  n'avaient  |>our 
répondre  aux  canons  monstres  de  la  marine  (|uc  des  pièces 

IV  18 


—  258  — 

de  7  et  de  12  ;  souvent  les  munitions  envoyées  n'étaient  pas  de 
calibre.  i 

Le  service  de  l'armement  ne  put  fournir  de  chassepots  tous  les 
hommes  en  campagne  et  les  \'ersaillais,  après  la  victoire,  en  trouvè- 
rent 285,000,  plus  190,000  fusils  à  tabatière,  14,000  carabines  Enfield. 
A  côté,  le  désordre.  «  J'ai  vu  des  comptes  épouvantables  au  maté- 
riel d'artillerie,  dit,  le  6  mai,  Avral;  depuis  le  18  mars,  il  a  été  délivré 
aux  officiers  des  milliers  de  revolvers  à  50  francs,  des  armes,  des 
épées  à  un  prix  excessif.  J'avais  installé  un  homme  à  moi,  le  Comité 
central  a  cnvo\é  un  délégué  avec  une  écharpe,  qui  a  mis  mon  homme 
à  la  porte  ».  Aussitôt  la  Commune  décrète  que  les  fonctionnaires 
civils  et  militaires  coupables  de  concussion  passeront  immédiate- 
ment devant  le  Conseil  de  guerre.  Le  8  encore,  Johannard  fait  une 
violente  sortie  contre  les  officiers  d'état-major  créés  par  le  Comité 
central:  «  De  petits  jeunes  gens,  des  hommes  de  toutes  sortes  ne 
se  gênent  pas  pour  venir  dans  nos  magasins  choisir  les  armes  qui  leur 
plaisent  ».  Dès  le  début,  la  Commune  s'était  plainte  de  Tlntendance. 
«  C'est  un  véritable  chaos  »,  dit-on  encore  le  24  avril;  Delescluze 
signale  le  mauvais  équipement  des  hommes  qui  n'ont  ni  pantalons, 
ni  souliers,  ni  couvertures  ;  le  28,  les  plaintes  redoublent  ;  les  frères 
Ma}-,  intendants,  sont  révoqués  et  la  Commune  les  flétrit  par  une 
note  à  VOfficiel;  le  8  mai,  Varlin  dit  que,  faute  de  contrôle,  plusieurs 
bataillons  ont  touché  plusieurs  fois  leurs  vêtements,  tandis  que  d'au- 
tres n'en  reçoivent  pas. 

Aussi  grand  le  désordre  à  la  direction  des  barricades  qui  devaient 
former  une  seconde  et  une  troisième  enceinte.  Leur  construction 
était  abandonnée  à  un  fantaisiste  qui  semait  des  travaux  sans  méthode 
et  contre  les  plans  de  ses  supérieurs. 

Les  autres  services  allaient  de  même,  sans  principes  arrêtés,  sans 
délimitation,  les  rouages  engrenant  à  faux.  Dans  ce  concert  sans 
chef,  chaque  instrumentiste  jouait  ce  qu'il  lui  plaisait,  mêlant  sa 
partition  à  celle  du  voisin.  Une  main  ferme  eut  vite  ramené  l'har- 
monie. Le  Comité  central,  malgré  sa  prétention  de  régenter  la  Com- 
mune dont  il  disait  :  «  C'est  notre  fille,  nous  devons  l'empêcher  de 
mal  tourner  »,  était  facile  à  réduire.  Il  s'était  en  grande  partie  renou- 
velé par  des  élections  très  disputées;  douze  membres  seulement  de 
l'ancien  Comité  figuraient  dans  le  second  où  Ed.  Moreau  n'avait 
pas  été  réélu,  il  fallut  prendre  un  biais  pour  l'introduire.  La  jalousie 
de  la  Commune  faisant  seule  l'importance  du  Comité  actuel.  Le 
Comité  d'artillerie,  accaparé  par  des  bruyants,  eiît  cédé  au  moindre 
souffle;  l'Intendance  et  les  autres  services  dépendaient  de  l'énergie  du 
délégué. 


—  2bg   — 

I.e  général  (Cluseret),  étendu  sur  son  canapé,  dictait  des  or- 
dres, des  circulaires  tantôt  niélancoliciues,  tantôt  doctorales, 
et  se  retournait.  11  raconta  aux  revues  anglaises  que,  par  ses 
soins,  le  30  avril,  41.500  hommes  étaient  encadrés,  habillés, 
armés  :  tout  cela  avait  fondu  après  son  arrestation,  les  gardes 
nationaux  n'ayant  contîance  qu'en  lui  seul.  Ce  charlatanisme 
montre  l'homme.  La  vérité  est  qu'il  pai)erassait  sur  place. 
Ouelqu'un  venait-il  le  secouer  :  «  Oue  faites-vous  donc  ?  en 
tel  endroit  il  \-  a  péril  >>.  il  réi)on(lait  :  «  Toutes  mes  pré- 
cautions sont  prises  ;  laissez  à  mes  combinaisons  le  teni])s 
de  s'accomplir  ».  L'n  jour  il  arrêtait  un  membre  du  Comité 
Central,  et  le  Comité  Central  allait  bouder  rue  de  l'Kntre- 
l)ôt  ;  huit  jours  après,  il  courait  après  le  Comité,  le  réinstal- 
lait au  ministère.  X'aniteux  jusqu'à  dire  cjue  l'ennemi  l'e.s- 
liniail  un  million,  il  montrait  de  prétendues  lettres  de  Tot- 
leben  lui  offrant  des  plans  de  défense.  11  fit  plus,  demanda  le 
15  avril  une  entrevue  à  l'état-major  allemand,  l'obtint  et, 
suivant  lui.  fut  couvert  d'éloges  par  le  comte  de  Ilastfeld, 
secrétaire  du  comte  de   liismar.lv:    f  T  t<<  \..  \io  w -^ 


XXII.        Les  clubs  avant  la  Commune. 

Korst|ue  les  pouvoirs  con>iiiuc>  se  désagrègent,  les  forces 
populaires  cherchent  à  les  remplacer,  à  organiser  ou  à  soutenir 
le  nouveau  pcjuvoir.  Les  clubs,  présentant  une  force  populaire 
•  le  premier  ordre,  tenaient  des  séances  publi(|ues.  L'n  écri- 
vain  libéral,   de    .Molinari,  a  es(iuissé  leur   r<Me. 

l'ii  (lis  résultats  cssciuicl.s,  ccril-il,  <lc  cette  divuigaiion  quotidiciiiu* 
'>•  mystères  des  clubs  rouges,  ça  été  d'avertir  le  gouvernement  des 
Miiiplots  cjui  se  tratnaiiiit  contre  lui.  Le  21  janvier  au  soir.  |»ar  e.xem- 
le.  Ii>  iiuiK'urs  (lu  parti  révolutionnaire*  atuu>n<;aient  au  puMic  du 
lui»  (K-  la  Ni'inc-Blanchi'.  à  Montmartre.  <|u'on  irait  le  lendemain,  à 
iiidi.  installer  la  C<»nnmiiK'  à  l'Hôtel  <le  N'ille.  Le  -»J  janvier,  les  lec- 
curs  (le  journaux  en  étaient  prévenus  en  prenant  le  café  du  matin; 
l'Hôtel   de   Ville  était  garde  et   les  amis  de  l'ordre  se  tenaient  sur 


—  260  — 

le  qui-vivc.  La  «  surprise  »  était  manquéc  et  les  partisans  de  la 
Commune,  surpris  à  leur  tour,  étaient  obligés  de  se  replier  sur  les 
faubourgs.  Aussi  l'un  d'entre  eux  n'hésitait-il  pas  à  attribuer  aux 
clubs  l'insuccès  de  la  «  journée  »  :  «  Croyez-moi,  citoyens,  disait-jl 
(séance  du  22  janvier  au  club  Pav'ic),  tout  le  mal  vient  des  clubs. 
Comment  voulez-vous  qu'on  prenne  des  résolutions  viriles  au  milieu 
<run  tas  de  femmes,  d'enfants  et  de  propres  à  rien  qui  viennent  ici 
pour  digérer  leur  dîner.  {Ililarilc.)  D'ailleurs,  quand  nous  prenons 
une  résolution,  quand  nous  nous  donnons  rendez-vous  publiquement, 
est-ce  que  nos  ennemis  n'en  sont  pas  informés  tout  de  suite?  Ce  sont 
■les  clubs  qui  nous  perdent.  Des  sociétés  de  carbonari;  voilà  ce  qu'il 
nous  faut.  —  lia  raison  !  plus  de  clubs  !  des  sociétés  secrètes  !  — 
Alors  nous  pourrons  nous  concerter,  donner  des  mots  d'ordre,  et 
quand  le  moment  sera  venu,  nous  ne  trouverons  pas  des  mobiles  à 
l'Hôtel  de  Ville  avec  des  mitrailleuses.  »  (Àffplaiidissciiiciits.)  (G.  DU 
Moi^iNARi.  Les  Clubs  Rouges  pendant  le  Siège  de  Paris,  p.  IV, 
préface.) 


XXni.  —  Club  de  la  Cour  des  Miracles. 
Les  Folies-Bergère. 

Les  cIuIjs  se  mulliplient  ;  il  y  en  a  bien  en  ce  moment  une  trentaine 
dans  les  différents  quartiers  de  Paris;  ils  remplacent  les  théâtres, 
que  l'on  a  eu  peut-être  raison  de  fermer  lorsqu'on  s'attendait  à  une 
attaque  immédiate  et  à  un  Ixjmbardement,  mais  qu'il  serait  sage  de 
rouvrir  pour  aider  la  p()])u]rili()n  à  supporter  les  longueurs  énervantes 
et  agaçantes  d'un  blocus.  En  attendant,  nous  n'avons  guère  d'autres 
distractions  intellectuelles  que  celles  des  clubs,  distractions  un  peu 
monotones,  car  c'est  toujours  la  même  pièce  déclamée  par  les  mêmes 
acteurs.  C'est  au  point  qu'on  se  demande  comment  cette  troupe  infa- 
tigable peut  à  la  fois  suftire  au  service  des  remparts  et  aux  exigences 
de  la  tribune  révolutionnaire,  sans  parler  des  réunions  fermées  des 
comités  et  des  députations  destinées  à  stimuler  le  zèle  du  gouverne- 
ment de  :1a  défense  nationale.  Dieu  nous  garde  toutefois  de  blâmer 
cette  activité  de  gestes  et  de  paroles  !  Ce  qu'elle  produit  est  fort  mêlé 
sans  doute,  mais  tout  n'y  est  pas  à  reprendre.  Les  tentatives  d'un 
certain  parti  ou,  pour  être  plus  exact,  d'une  certaine  collection 
d'énergumène^,  pour  sauver  la  patrie  en  affaiblissant  le  gouvernement, 
n'y  ont  eu  jusqu'à  présent  qu'un  médiocre  succès;  il  n'est  plus  que 
faiblement  question  depuis  quelques  jours  de  la  reconstitution  de  la 
Commune  de  Paris,  qui  serait   «  la  tête  »,  et  dont  le  gouvernement. 


M 


—  261  — 

ou  plutôt  «  le  Comité  de  l'Iïotcl  de  Ville  »,  pour  parler  comme  on 
parle  au  club,  serait  le  «  bras  ».  Xous  avons  cependant  appris,  au 
club  de  la  Cour  des  Miracles,  que,  si  le  parti  révolutioïinaire  a 
ajourné  l'exécution  de  ce  projet  favori,  il  ne  l'a  pas  abandonné.  Le 
gouvernement  hésite,  s'est  écrié  un  orateur,  mais  il  finit  toujours  par 
céder  quand  on  le  pousse  vigoureuscmnt.  Xous  avons  déjà  obtenu 
qu'il  serait  procédé  sans  retard  à  la  confection  des  listes  électorales.  Il 
ne  s'agit  plus  maintenant  que  de  le  déterminer  à  fixer  le  jour  des  élec- 
tions. Un  autre  orateur  insistait  avec  complaisance  sur  la  forte  orga- 
nisation du  parti  révolutionnaire.  Il  y  a.  disait-il,  dans  chaque  arron- 
dissement, un  Comité  de  vigilance  composé  de  vingt -cinq  ou  trente 
membres  :  chacun  de  ces  comités  a  délégué  quatre  ou  cinq  membres 
au  comité  central  républicain,  qui  forme  ainsi  une  véritable  représen- 
tation des  besoins  et  des  vœux  populaires;  outre  ces  vingt-et-un 
comités,  nous  en  possé<lons  encore  sept  ou  huit  autres:  comitcs  des 
barricades,  comité  des  anciens  proscrits,  etc.,  sans  parler  du  «  comité  » 
qui  siège  à  i'Hôtel  de  Ville.  Il  est  clair  que  cela  fait  beaucoup  de 
comités;  mais  quelques-uns,  grâce  au  ciel,  n'existent  guère  que  sur 
le  papier,  et  nous  ne  pensons  pas  que  les  autres  aient  toute  l'influence 
dont  ils  se  flattent.  En  tout  cas,  le  «  Comité  de  l'Hôtel  de  Viîîe  » 
est  bien  averti  que  les  concurrents  ne  lui  manquent  pas,  et  ce  serait, 
pour  un  philosophe,  un  assez  beau  sujet  de  méditations  que  cette 
manie  gouvernante  que  possèdent  certains  esprits  et  cette  soif  inextin- 
guible du  pouvoir  dont  ils  sont  tourmentés,  même  dans  les  moments 
où  le  pouvoir  est.  hélas!  peu  enviable.  (G.  dK  Molix.vri.  Ibid, 
p.  4^-44) 

Ce  compte  rendu  de  la  séance  dti  Clul)  fut  publié  par  le 
Journal  des  Débats. 

M.  .Mdlinari  c.^î  tout  naturellement  hostile  au  mouvcincnt 
poi)ulaire.  au  i^ouvernement  du  i)euple  par  le  peuple,  dont  les 
assemblées  poi)ulaires  sont  une  éhauclie  nécessaire.  Mais 
aveuglé  par  son  point  de  vue  de  classe,  il  ne  voit  pas  que 
cette  organisation  du  ])ouv«)ir  (Vcn  bas.  cette  «  manière  de 
j^ouverner  »  n\--^\  (Hic  )(  r/v.iji  ii  ,!,•  1  1  <li^1.  .■••iiion  du  pcnivoir 
d'en  haut. 


—  262  — 


CHAPITRE  II 

LES  LEÇONS  DU  PASSÉ 
I.  —  La  possibilité  de  la  Commune. 

Le  Comité  Central  possédait  une  force  militaire  considérable.  Il 
avait  des  canons,  des  vivres.  Il  savait  où  trouver  de  l'argent  :  les  caves 
de  la  Banque  étaient  à  sa  portée.  Il  n'avait  qu'à  étendre  la  main  et 
à  ouvrir  ou  briser  les  portes  du  trésor.  Sur  les  200,000  gardes  natio- 
naux, armés,  équipés,  dont  il  disposait,  il  y  avait  un  quart  de  mauvais 
combattants,  inutilisables,  non-valeurs  ou  réfractaires  franchement 
hostiles,  un  quart  de  douteux,  un  quart  de  passables  qui  marche- 
raient au  succès  passivement,  craintivement,  mais  qui  feraient  nombre 
comme  dans  toutes  les  armées.  Restaient  donc  25,000  hommes  intré- 
pides, résolus  à  vaincre  ou  à  périr,  avec  lesquels  on  pouvait  tout 
espérer,  tout  tenter.  Ce  sont  ces  hommes-là  qui  ont  soutenu  la  lutte 
héroïque  et  disproportionnée  dans  les  communes  suburbaines,  Neuilly, 
Asnières,  Cliclu',  Issy,  Vanves,  Montrouge,  pendant  un  mois  et  demi 
et  qui  ont  fourni  les  combattants,  les  héros  et  les  cadavres  de  la 
dernière  semaine. 

Versailles  ne  pouvait,  dans  les  journées  de  mars,  opposer  à  cette 
armée  de  25,000  républicains,  pleins  d'enthousiasme,  que  des  batail- 
lons aux  faibles  contingents,  démoralisés,  peu  disciplinés,  épuisés 
physiquement,  déprimés  par  le  siège  et  par  la  défaite.  Ces  troupes, 
en  majeure  partie  depuis  six  semaines  décimées,  étaient  comme  dislo- 
qués par  le  séjour  dans  Paris;  les  officiers  étaient  découragés,  et  les 
hommes  disposés  à  la  défection,  à  la  suite  du  long  contact  avec  l'ha- 
bitant, par  les  propos  libertaires  recueillis,  et  aussi  par  les  verres 
choqués  avec  des  socialistes  devant  les  comptoirs.  Les  chefs,  Ducrot, 
Vinoy,  d'Aurelle  de  Paladines,  se  trouvaient  totalement  démonétisés, 
La  dérobade  du  18  mars  n'était  pas  de  nature  à  relever  leur  prestige. 
Elle  ne  devait  pas  accroître  la  confiance  qu'ils  pouvaient  avoir  dans 
leurs  soldats,  dans  le  gouvernement,  dans  eux-mêmes  aussi.  Les 
troupes  impériales  captives,  sur  lesquelles  Thiers  comptait,  commen- 
çaient seulement  à  revenir  d'Allemagne.  Les  régiments,  rapatriés  en 


-  263  ~ 

petit  nombre,  n'avaient  pas  encore  eu  le  temps  de  se  refaire,  de 
réparer  leurs  fores  ni  de  recevoir  l'équipement  et  l'armement  indis- 
pensaljlcs.  Il  leur  fallait  plusieurs  jours  pour  reprendre  l'esprit  de 
corps  et  la  pratique  de  la  discipline.  L'argent  faisait  défaut  à  Ver- 
sailles, et  il  était  facile  de  supprimer  les  ressources  susceptibles  d'être 
envoyées  de  Paris.  Les  hauteurs  non  défendues  et  le  Mont-Valérien 
évacué,  rien  n'était  plus  aisé  que  de  s'emparer  de  \'ersail1es  et 
<rfnveloppcr  l'Assemblée.  (Ed.  LepEï.lktiEk.  Histoire  de  la  Com- 
iiiuiir  <!,'   187 F.  T     ir.  p.  3S-30.) 

M.  Le])elietier  se  place  au  point  de  vue  stratégique,  au  point 
(le  vue  des  forces  militaires  de  Paris  et  de  \'ersailles  en  lutte. 
Kt  il  croit  la  \ictoire  possible.  Il  n'est  pas  le  seul.  T.e  citoyen 
Trolot,  un  survivant  de  la  Commune,  que  se  battit  héroïque- 
ment jusfju'à  la  dernière  minute,  le  croit  également.  Il  rend  la 
((  défection  »  de  la  minorité  responsable  de  la  défaite.  Xous 
nous  plaçons  à  un  autre  point  de  vue.  au  i)()ini  de  \ue  social. 
Les  fortes  sociales,  les  forces  ])roductives  de  la  LVance  et 
de  rKuroj)e,  l'organisation  du  i)r()létariat,  tous  ces  éléments 
in(lisi)ensables  à  la  victoire  de  la  classe  ouvrière,  étaient-ils 
suffisamment  dévelopi)és  pour  pou\oir  assurer  le  triomphe  de 
la  Comnume  ?  Fvvidemment  non.  Même  si  Paris  eut  été  prêt 
l)oin-  une  révolution  —  ce  n'était  pas  le  cas  —  la  France 
éU'iil  loin  de  l'être,  et  l'iùirope  non  plus.  P>ismarck  représentait 
les  classes  dominantes  de  cette  dernière  aux  i)ortes  de  Paris. 
C'est  le  Lrunswick  vaincjueur  de  1S71.  L'iùirope  réactiomiairc 
.'•  écrasé  la  iM'ance  révolutionnaire  de  17S9,  après  une  victoire 
d'ini  moment.  L'Iùirope  capitaliste,  avec  l'aide  des  canons 
prussiens,  atir.iit  fatalement  écrasé  Paris  et  même  la  France 
socialiste.  La  révolittion  sociale  ne  s'improvise  pas  et  ne 
se  fera  j.nnais  par  et  jxuir  ini  seul  pays. 

Les  ruraux  auraient-ils  émigré?  se  ilemande  M.  Lcpcllc- 
lier.  >e  seraient -ils  retrouvés  à  I'i>ntainebleau.  ou  au  Mans,  ou  seraient- 
ils  re'ournes  à  Bordeaux?  C'était  invraiseniMab'e.  surtout  si  la  prise 
de  Versailles,  la  marche  en  avant  était  commencée  ilans  la  nuit  du  19 
nu  jo.  itnit  effectuée  dans  la  matinée  du  lundi,  quelques  heures  avant 
la   réunion   de  r.Asscmblée  au  château.    Les  dé-putés   eussent   été  sur- 


—  264  — 

pris  et  dispersés  sans  qu'il  y  eût  du  sang  répandu,  au  moins  dans 
les  rangs  parlementaires.  Les  ruraux  désagrégés  eussent  alors  pru- 
demment regagné  leur  terroir  ou  reeherehé  quelque  cachette  à  Paris. 
Les  politiciens  de  la  gauche,  effarés  et  irrésolus,  eussent  accepté  le 
fait  accompli.  Les  députés  vraiment  républicains  n'auraient  pas  osé 
demeurer  avec  les  monarchistes.  Louis  Blanc,  Clemenceau,  Lockroy, 
Floquet  avec  leurs  amis,  n'auraient  pu  continuer  à  refuser  leurs 
noms  et  leur  concours  à  un  gouvernement  insurrectionnel,  imposé 
par  Paris  sans  doute,  mais  dont  ils  fussent  devenus  membres  par  la 
force  des  choses,  imitant  leurs  devanciers  du  4  septembre.  La  Com- 
mune victorieuse  en  les  appelant  dans  son  sein  aurait  eu  alors  tous 
les  titres,  toutes  les  vertus,  et  ceux-là  mêmies  qui,  en  refusant  de  la 
servir,  l'ont  fait  prendre  en  défiance,  puis  en  horreur,  par  la  pro- 
vince, eussent  été  ses  parrains  et  ses  répondants  devant  la  France. 
L'idée  comniunaliste  était   sauvée.   (Ihid.,  p.  30-40.) 

C'est  considérer  les  choses  à  un  point  de  vue  légitime  peut- 
être  —  et  encore  !  —  pour  les  coups  d'Etat  politiques.  La  ré- 
volution sociale  demande  une  base  plus  large.  Le  hasard  et  la 
1)onne  volonté  y  jouent  un  rôle,  mais  un  rôle  bien  effacé  en 
face  des  forces  colossales  historiques  qu'elle  doit  mettre  en 
action  pour  arriver  à  ses  fins.  L^ne  société  mûre  pour  la 
révolution  sociale  trouvera  toujours  les  hommes  nécessaires. 
Le  manque  d'hommes,  l'absence  d'énergies  est  le  meilleur 
indice  que  la  société  n'est  pas  encore  mûre  et  que  les  condi- 
tions de  la  réussite  sont  loin  d'être  remplies. 


II.  —  La  victoire  possibSe. 

La  Commune  et  Bismarck. 

...Devant  une  révolution  générale  ,  les  Prussiens  seraient 
intervenus.  «  Et  mes  milliards!  Oui  me  les  paiera?  »  au- 
raient-ils dit.  Il  me  faut  un  gage,  une  garantie,  je  ne  puis  les 
trouver  que  dans  un  gouvernement  régulier  et  suffisamment 
réactionnaire  pour  maintenir  la  France  dans  un  état  d'abais- 
sement moral  et  matériel  qui  a  permis  mes  victoires. 

Les   Prussiens   alors   auraient   rc|)ris   leur   mouvement   en 


—  263  — 

avant,  recommencé  la  guerre,  bombardé,  occupé  Paris,  étendu 
leur  domination  en  province,  sans  qu'il  fut  possible  de  leur 
résister. 

Leur  résister?  avec  quels  éléments,  en  effet,  au  milieu 
de  cette  désorganisation  générale? 

Ce  n'est  i)oint,  certes,  le  gouvernement  de  X'ersailles  qui 
aurait  envoyé  contre  eux,  en  s'unissant  aux  révolutionnaires, 
ce  qui  restait  de  troupes  régulières  en  France,  et  les  révolu- 
tionnaires, n'ayant  même  pas  eu  vingt-quatre  heures  devant 
eux  pour  organiser  un  force  quelconque,  n'auraient  pu  c[nc 
mourir. 

Ils  l'auraient   fait,  mais  la  France  était  perdue. 

Dans  le  jeu  de  M.  Thiers  il  n'y  avait  qu'un  atout,  mais 
un  atout  terrible    :  les  Prussiens  ! 

Avec  eux  il  n'a\ait  rien  à  craindre. 

La  révolution  victorieuse  pour  un  jtjur.  à  laciuelle  il  n'eût 
même  pas  essayé  de  résister,  qu'il  attendait  à  X'ersailles.  son 
sac  de  voyage  sous  le  bras,  se  fut  brisée  le  lendemain  sur  la 
pointe  des  casques  allemands. 

Avec  les  Prussiens  il  l'écrasait,  il  soulevait  le  reste  du  pavs. 
en  lui  criant   : 

((  \'oyez  ces  révolutiomiaires,  ces  socialistes,  ce  sont  eux 
qui  livrent  la  patrie  à  l'étranger,  qui  nous  condamnciU  à 
subir  les  plus  grandes  humiliations,  à  accepter  de  plus  cruelles 
concessions.  Ce  sont  les  complices,  les  .soudoyés  de  P>ismarck. 
Ce  sont  des  Prussiens  !   •> 

L  idée  comnumali.ste.  l'idée  nouvelle.  ;k  j-. .ux.mi  v^  j.ioduire. 
s'affirmer,  se  fornuiler  ;  elle  disparais.sait.  déslnmMr,'^  cf 
noyée,  dans  l'immense  catady.snie  de  la  patrie. 

Cette  considération,  cette  crainte  de  l'iiUervciUion  prus- 
sienne, domina  toutes  les  préoccupations  du  Comité  Central, 
pe.sa  sur  toutes  ses  décisions.  {Histoire  f^of'ulairc  et  parle- 
mcutaire  lir  lu  Commuuc  de  Paris.  Arthur  Arnould.  P-ruNcl- 
Ics   tS-S  ^ 


—  266  - 

Ces  idées  du  coninuinard  Aniould  correspondent  évidem- 
ment plus  exactement  à  la  vérité  de  la  situation  que  la  con- 
ception optimiste  de  M.  Lepelletier. 


IM.  —  La  victoire  aurait  été  possible 
malgré  les  Prussiens. 

Nbus  donnons  pourtant  la  parole  à  la  thèse  adverse  de  la 
possibilité  de  la  victoire. 

Ou'a-t-il  donc  manqué,  demande  ^I.  Lepelletier.  à  ce  gou- 
vernement (de  la  Commune)  pour  qu'il  durât,  pour  qu'il  prit 
racine  et  put  se  développer,  s'améliorer,  s'adapter  aux  besoins 
et  aux  nécesistés  du  moment?  Des  éléments  secondaires  lui 
firent  certainement  défaut  :  son  infériorité  militaire  fut  une 
cause  d'échec  final,  mais  la  seule,  la  dominante  cause  de 
l'avortement  de  la  Commune,  fut  l'existence  de  la  Commune 
elle-même. 

Sans  la  préoccupation,  honorable  mais  impolitiqiie,  de  se  trans- 
former en  gouvernement  régulier,  sans  cette  impatience  de  la  sanc- 
tion du  suffrage  universel,  le  Comité  Central  eût  agi  en  pouvoir  pro- 
visoire insurrectionnel,  il  ne  se  fût  pas  arrêté  aux  amusettes  électo- 
rales ;  il  eût  évité  l'embuscade  des  négociations  où  les  maires,  incons- 
cients ou  perfides,  l'attirèrent  et  il  eût  commandé,  entraîné  cette 
sortie  torrentielle,  tant  et  si  vainement  réclamée  sous  Trochu.  Il  eût 
lancé,  dès  le  19  mars,  toute  l'armée  parisienne  emportée  par  la  vic- 
toire, sur  Versailles  surpris,  à  peine  défendu,  privé  alors  de  son 
gardien  invincible,  le  ^lont-Valérien.  La  capitale  de  la  réaction  se 
fût  rendue  avec  armes,  bagages,  assemblée,  ministère.  Paris  victo- 
rieux devenait  maître  de  ses  destinées  et  de  celles  de  la  France. 

Les  deux  objections  de  la  retraite  de  l'Assemblée  sur  une  autre 
ville,  Fontainebleau,  Le  ]\Ians,  Bordeaux,  et  celle  de  l'intervention  des 
Allemands  ne  résistent  pas  à  l'examen.  Est-il  nécessaire  de  réfuter 
cette  double  supposition,  dont  plusieurs  écrivains  ont  paru  admettre 
l'importance?  Une  Assemblée  errante,  aux  membres  dispersés,  n'aurait 
eu  aucune  autorité  sur  la  France.  Les  députés  républicains  qui  for- 
maient les  deux  tiers  de  l'Assemblée,  n'eussent  pas  suivi  les  roya- 
listes dans  leur  nouvelle  émigration,  et,  impressionnés  par  l'arrivée  des 


—  2G7  — 

troupes  républicaines,  ils  eussent  d'eux-mêmes  suspendu  leur  mandat. 
Quant  aux  Allemands,  à  moins  de  prétendre  qu'ils  tenaient  à  recom- 
mencer la  guerre,  ce  que  démentent  les  faits,  ils  n'eussent  pas  atta- 
che plus  d'importance  à  la  substitution  de  !a  Commune  de  Paris, 
comme  gouvernement,  à  l'Assemblée  de  Versailles  qu'ils  n'en  attri- 
buèrent à  la  substitution  du  ministère  de  ^î.  Thiers  à  celui  de 
'l'rochu  ou  de  Gambctta.  C'étaient  là  des  affaires  intérieures  dont 
ils  entendaient,  ne  pas  se  mêler,  à  condition  toutefois  que  les  condi- 
tions du  traité  de  paix  fussent  respectées.  Il  est  certain  que  le  gou- 
vernement communal  aurait,  comme  celui  <le  Versailles,  maintenu  les 
termes  convenus  du   traité  et  de  l'indemnité  de  guerre. 

On  aurait  donc  admis,  soutenu  aussi,  un  gouvernement  quelconque, 
comme  a  dit  M.  Edouard  Hervé.  Ce  gouvernement  était  possible 
(.1  durable,  mais  à  la  condition  de  l'imposer  par  la  force,  dont  on  ne 
'^ut  pas  user  à  propos.  L'édifice  communal,  pour  demeurer  solide  et 
inébranlable,  devait  reposer  sur  les  fermes  assises  de  la  victoire 
militaire.  Il  n'eut  qu'une  victoire  électorale  éphémère.  Par  la  faute 
du  Comité  Central,  par  l'habileté  de  M.  Thiers,  par  l'illusoire  capitu- 
lation des  maires,  par  l'ivresse  du  triomphe  populaire,  le  Dix-Huit 
Mars  devint  une  insurrection  inutile,  et  la  Commune,  condamnée  à 
mort  en  naissant,  malgré  l'allégresse  du  jour  de  baptême,  eut  pour 
berceau  un  cercueil.  —  (Kd.  LKPKr  f.k.tikr.  Ihtd..  p.  440- 151. ^ 

-M.  Lcpclicticr  tonihc  ici  d'un  extrême  à  l'auire.  La  Com- 
nuiiie  n'était  pa.s  une  «  in.surrcction  inutile  ».  Les  défaites  île 
classe  ])réj)arcnt  des  victoires  futures.  L'effort  fait  n'est  pas 
coniplètenient  perdu,  il  sert  d'enseignement  et  d'avertis.se- 
ment  aux  j^énérations  à  venir.  Les  luttes  sociales  déchi- 
rent les  voiles  et  font  tomber  les  mas(|ues.  Les  hécatombes  de 
la  Coiumune.  «glorieusement  totiibée,  ont  à  jamais  rendu 
imi)ossil)le  le  mensoni^e  de  l'harmonie  des  intérêts  des  ex- 
ploiteurs et  des  exploités.  Les  victoires,  même  momentanées 
de  la  Révolution  remplissent  d'espoir  les  classes  socialement 
écrasées  et  piétinécs.  Ce  (jui  est  devenu  possible  à  un  mo- 
ment donné  peut  le  redevenir.  I*,t  la  défaite  même  a  son 
utilité.  Lierre  le  (irand.  en  se  faisant  souvent  battre  par 
Charles  .\  1 1.  a  a|>i)ris  le  chemin  de  l.i  victoire. 


—  26  s 


IV.  —  La  répression. 

\oilà  ces  journées  de  force  et  de  carnage,  l'une  des  plus 
grandes  éclipses  de  la  civilisation  qui,  depuis  les  Césars, 
aient  obscurci  l'Europe.  Ainsi  A'itellius  se  rua  dans  Rome, 
ainsi,  par  un  mouvement  tournant,  il  cerna  ses  adversaires. 
!Même  férocité  dans  le  massacre  des  prisonniers,  des  femmes 
et  des  enfants  ;  mêmes  brassardiers  à  la  suite  des  vainqueurs, 
mais  au  moins  A'itellius  ne  parlait  pas  de  civilisation. 

Heureux  peut-être  les  morts,  ils  n'eurent  pas  à  gravir  le 
calvaire  des  prisonniers. 

Quand  les  fusillades  avaient  lieu  en  masse,  qu'on  juge 
des  arrestations.  Razzias  furibondes  d'hommes,  femmes,  en- 
fants, Parisiens,  provinciaux,  étrangers,  indifférents,  pêle- 
mêle  de  gens  de  tout  sexe,  de  tout  âge,  de  tous  partis,  de 
toutes  conditions.  On  enlevait  en  masse  les  locataires  d'une 
maison,  quelquefois  les  habitants  d'une  cité.  La  peur  fermait 
les  portes  ;  plus  d'hospitalité  de  la  rue.  Un  soupçon  plus  ou 
moins  motivé,  une  parole,  une  attitude  mal  interprétée, 
suffisaient  pour  qu'on  fut  saisi  par  les  soldats.  Du  2T  au  30 
mai,  ils  ramassèrent  ainsi  40.00a  personnes. 

Les  captifs,  formés  en  longues  chaînes,  tantôt  libres, 
tantôt,  comme  en  juin  48,  reliés  par  des  cordes  de  manière 
à  ne  former  qu'un  bloc,  étaient  acheminés  sur  \"ersailles. 
Oui  refusait  de  marcher  était  piqué  par  la  l)aïonnette  et. 
s'il  résistait,  fusillé  sur  place  ou  attaché  à  la  queue  d'un 
cheval.  Devant  les  églises  des  quartiers  riches  on  les  forçait 
à  s'agenouiller,  tête  nue,  pendant  que  la  tourbe  des  laquais, 
des  élégants  et  des  filles  criait  :  «  A  mort!  à  mort!  N'allez 
pas  plus  loin  !  Fusillez-les  ici  !  »  Aux  Champs-Elysées,  ils 
voulurent  rompre  les  files,  tcâter  du  sang. 

Galliffet  les  attendait  à  la  ^Muette.  Là,  il  prélevait  sa  dîme, 
])arcourait  les  rangs  avec  sa  mine  de  loup  maigre:   «  A'ous 


2G(J    — 

avez  1  air  intelligent,  disait-il  à  (luehjuun,  sortez  des  rangs  ». 
—  ((  \'ous  avez  luie  montre,  disait-il  à  un  autre,  vous  deviez 
être  fonctionnaire  de  la  Commune  >»,  et  il  le  mettait  à  part. 
Enveloppé  dans  une  razzia,  le  correspondant  du  Daily  AVii'^y 
dut  acconi])at(ner  une  colonne  jusfjirà  la  Muette. 

«  Dans  l'avenue  L'ihricli,  dit-il,  la  colonne  lit  halte  et  les 
captifs  furent  placés  en  ([uatre  ou  cinq  files  sur  la  chaussée. 
Le  général  marquis  de  Galliffet,  cjui  nous  avait  précédé  avec 
son  état-major,  descendit  de  che\  al  et  commenta  son  inspec- 
tion par  la  .i^^auche,  près  de  l'endroit  où  je  me  trouvais.  Il  mar- 
chait lentement,  examinant  les  rangs  comme  à  une  revue,  ta- 
jïait  sur  l'épaule  d'un  prisonnier  ou  lui  ordonnait  de  passer 
derrière.  L'individu  ainsi  choisi  était,  souvent  sans  autre  in- 
terrogatoire, conduit  au  milieu  de  la  route,  où  il  se  forma 
bientôt  une  colonne  supplémentaire.  Ceux-là  comprenaient 
bien  (|ue  leur  dernière  heure  était  venue,  et  leur  attitude 
était  horriblement  intéressante  à  observer.  L'im,  blessé,  à 
la  chemise  saturée  de  sang,  s'assit  sur  la  route,  hurlant  sa 
douleur...  d'autres  pleuraient  en  silence.  Deux  soldats  pré- 
sumés déserteurs,  sui)[)liaient  les  autres  prisonniers  de  dire 
s'ils  les  avaient  jamais  vus  dans  leurs  rangs.  Plusieurs  sou- 
riaient avec  défi...  (Juelle  h(»rril)le  chose  que  de  voir  un 
homme  ainsi  arraché  à  ses  semblables  et  massacré  sans  autre 
forme  de  procès...  A  f|uel<jues  pas  de  moi,  un  officier  à 
cheval  désigna  au  mar((uis  de  Cialliffet  un  homme  et  une 
femme,  coupables  de  je  ne  sais  (juelle  otïense.  La  femme 
s'élaïK'a  hors  des  rangs,  se  jeta  à  genoux  et,  les  bras  tendus, 
inijtlora  i)itié,  protestant  de  son  innocence  dans  les  termes 
les  plus  pathéti(|ues.  Le  général  la  contempla  (|uel(|ue  temps. 
puis,  avec  une  impassibilité  absolue  :  <•  Madame,  dit-il.  j'ai 
fré<|uenté  tous  les  théâtres  de  l'aris,  ce  n'est  pas  la  |)cinc  de 
jouer  la  comédie...  •»  je  uivis  le  général,  toujours  prisoiuiicr. 
mais  escorté  par  deux  «chasseurs  à  che\al.  et  je  cherchai  à 
me  rendre  compte  de  ce  (jui  pouvait  le  diriger  dans  ses  choix. 
je  m'aperçus  ()n'il   n'était   [las  bon  d'être  sensiblement   plus 


—    270    — 


grand,  plus  petit,  i)lus  sale,  plus  propre,  plus  vieux  ou  plus 
laid  que  son  voisin,  l'n  individu  dut  à  son  nez  cassé  d'être 
lil)éré  des  maux  de  ce  monde...  Le  général  ayant  ainsi  choisi 
une  centaine  de  prisonniers,  un  peloton  d'exécution  fut  formé 
et  la  colonne  reprit  sa  marche.  Quelques  minutes  après,  nous 
entendîmes  derrière  nous  des  décharges  qui  durèrent  un 
quart  d'heure.  C'était  l'exécution  sommaire  de  ces  malheu- 
reux ».  {Daily  Xczcs,  8  juin  1871,  The  Times,  31  mai  1871.) 

Le  dimanche  28,  Galliffet  dit  :  «  Que  ceux  qui  ont  des  che- 
veux blancs  sortent  des  rangs.  »  Cent  onze  captifs  s'avan- 
cèrent :  «  \'ous.  continua  Galliffet,  vous  avez  vu  juin  1848, 
vous  êtes  plus  coupables  que  les  autres  ».  Et  il  fit  rouler  leurs 
cadavres  dans  les  fossés  des  fortifications. 

Cete  épuration  subie,  les  convois  entonnaient  la  route  de 
\'ersailles,  pressés  entre  deux  files  de  cavaliers.  On  eut  dit 
l'enlèvement  d'une  cité  par  des  hordes  tartares.  Des  enfants 
de  12  à  16  ans,  des  barbes  blanches,  des  soldats  la  capote 
retournée,  des  hommes  élégants,  des  hommes  en  blouse, 
toutes  les  conditions,  les  plus  délicates  et  les  plus  rudes,  em- 
portées par  la  même  cataracte.  Beaucoup  de  femmes  ;  quel- 
ques-unes les  menottes  aux  mains  ;  celle-ci  avec  son  bébé 
eft'rayé  qui  serrait  le  cou  maternel  dans  ses  petites  mains  ; 
celle-là  le  bras  cassé  ou  la  chemisette  teinte  de  sang;  telle, 
accablée,  se  cramponnait  au  bras  de  son  voisin  plus  vigou- 
reux ;  telle,  d'une  attitude  statuaire,  défiant  la  douleur  et  les 
outrages  était  toujours  cette  femme  du  peuple  qui,  après  avoir 
])orté  le  pain  aux  tranchées  et  la  consolation  aux  mourants, 
à  bout  d'espoir,  découragée  de  mettre  au  jour  des  malheureux, 
s'était  élancée  au-devant  de  la  mort  libératrice... 

Leur  attitude,  qu'admiraient  les  étrangers,  exaspérait  la 
férocité  versaillaise.  a  En  voyant  passer  les  convois  de 
femmes  insurgées,  disait  le  Figaro,  on  se  sent,  malgré  soi, 
pris  d'une  sorte  de  pitié.  Qu'on  se  rassure  en  pensant  que 
toutes  les  maisons  de  tolérance  de  la  capitale  ont  été  ouvertes 
par  les  gardes  nationaux  qui  les  protégeaient  et  que  la  plu- 


—  27'  — 

part   de   ces   dames   étaient   des   locataires   de   ces   établisse- 
ments. 

Haletants,  souillés  d'ordures,  têtes  nues  sous  un  soleil 
ardent,  idiots  de  fatigue,  de  faim,  de  soif,  les  convois  se 
traînaient  pendant  de  longues  heures  dans  la  poussière  brû- 
lante de  la  route,  harcelés  par  les  cris  et  les  coups  des  chas- 
seurs à  cheval.  Le  Prussien  ne  les  avait  pas  aussi  cruellement 
traités,  ces  acharnés  soldats,  quand,  prisonniers  eux  aussi, 
quehiues  mois  auparavant,  ils  les  emmenaient  de  Sedan 
ou  de  Metz.  Les  captifs  qui  tombaient  étaient  abattus  à 
coups  de  revolver;  rarement  on  voulait  bien  les  jeter  dans 
les  charrettes  à  la  suite. 

.\  l'entrée  de  \  ersailles,  la  foule  les  attendait,  loujours 
l'élite  de  la  société  frani^aise,  députés,  fonctionnaires,  prêtres, 
femmes  de  tous  les  mondes.  Les  fureurs  du  4  avril  et  des 
convois  précédents  furent  autant  dépassés  cjue  la  mer  se 
surpasse  aux  marées  d'équinoxe.  Les  avenues  de  i*aris  et 
de  Saint-Cloud  étaient  bordées  de  ces  Caraïbes  (|ui  enveloj)- 
paient  les  convois  de  vociférations,  de  coups,  les  couvraient 
d'cjrdures,  de  tessons  de  bouteilles. 

((  L'on  voit,  disaii  le  Sicclc  du  30  mai.  des  femmes,  non 
pas  (les  filles  publi(|ues,  mais  des  femmes  du  monde,  insulter 
les  prisonniers  sur  leur  passage  et  même  les  frapper  avec 
leurs  ombrelles  ».  CJuel(|ues-unes,  de  leurs  mains  gantées, 
ramassaient  la  poussière  et  la  jetaient  à  la  face  des  captifs. 
Malheur  à  (|ui  laissait  échapi)er  un  geste  de  pitié.  Il  était 
jeté  dans  le  convoi,  trop  heureux  de  n'être  conduit  cju'au 
poste  comme  AI.  Kalisbonne.  (jui  \enail  décrire  dans  les 
Pchats  :  «  (Juelle  \  icioire  inestimable!  »>  h'.tïrovable  rétro- 
gradation (le  la  nature  lunnainc,  d'autant  plus  hideuse  qu'elle 
contrastait  a\ec  l'élégance  du  costume.  \)i:^  othciers  prus- 
siens vinrent  de  Saint- Denis  voir,  une  fois  de  plus,  (juellcs 
classes    gouvernantes    ils    avaient    eue>    dev:mt    eux     il  kvv- 


—  272 


V.  —  Où  sont  les  barbares? 

La  guerre  des  elasses  est  la  plus  féroce  des  guerres.  Elle 
ne  fait  pas  de  quartier. 

A^rès  l'écrasement  de  la  Commune,  les  A'ersaillais  se  sont 
vengés  sur  les  prisonniers.  C'est  le  plus  grand  crime  du 
XIX®  siècle. 

Les  premiers  convois  furent  promenés  en  spectacle  dans 
les  rues  de  \^ersailles.  D'autres  stationnèrent  des  heures  sur 
la  place  d'armes  torride,  à  deux  pas  des  grands  arbres  dont 
on  leur  refusait  Tombrage,  tant  accablés  d'ignominies,  que 
les  malheureux  rêvèrent  après  le  refuge  des  dépôts. 

11  y  en  avait  quatre  :  les  caves  des  Grandes  écuries, 
l'Orangerie  du  château,  les  docks  de  Satory,  les  manèges 
de  l'Ecole  de  Saint-Cyr.  Dans  les  caves  humides,  où  la 
lumière  et  l'air  ne  pénétraient  que  par  quelques  soupiraux 
étroits,  les  captifs  furent  entassés,  sans  paille  dans  les  pre- 
miers jours.  Quand  ils  en  eurent,  elle  fut  bien  vite  réduite 
en  fumier.  Pas  d'eau  pour  se  laver  ;  nul  moyen  de  changer 
ses  guenilles;  les  parents  cjui  apportaient  du  linge  étaient 
brutalement  renvoyés.  Deux  fois  ])ar  jour,  dans  une  auge, 
un  liquide  jaunâtre  :  la  pâtée.  Pas  de  médecin.  La  gangrène 
rongea  les  blessés  ^  des  ophthalmies  se  déclarèrent.  Le  délire 
devint  chronique.  La  nuit  mêlait  les  plaintes,  les  gémisse- 
ments aigus  aux  hurlements  des  fous.  En  face,  les  gendarmes, 
fusils  chargés,  plus  durs  que  jamais,  n'ayant  jamais  vu, 
disaient-ils,  des  bandits  pareils  à  ces  Parisiens. 

Ces  ténèbres  avaient  encore  leurs  ténèbres,  la  Fosse-aux- 
Lions,  ca\eau  sans  air,  noire  antichambre  de  la  tom1)e,  sous 
le  grand  escalier  rose  de  la  Terrasse.  On  y  jetait  quiconque 
était  noté  dangereux  ou  seulement  avait  déplu  au  brigadier. 
Au  moindre  l^ruit,  le  cai)itaine  commandant  les  faisait 
bâtonner,  à  moins  qu'il  ne  les  Ix'itonnât  lui-même.  Les  plus 


< 


I 


-  273  - 

robustes  n'y  résistaient  que  quelques  jours.  Au  sortir,  la  tête 
vide,  aveuglés  par  le  grand  jour,  ils  trébuchaient.  Heureux 
quand  ils  rencontraient  le  regard  d'une  épouse.  Contre  les 
grilles  de  l'Orangerie,  les  femmes  se  pressaient,  essayant 
de  retrouver  quelqu'un  dans  ce  troupeau  vaguement  entrevu. 
Elles  suppliaient  les  gendarmes,  qui  les  repoussaient,  les 
appelaient  cle  noms  infâmes. 

L'enfer  au  grand  jour  c'était  le  dock  du  plateau  de  Satory. 
vaste  parallélogramme  clos  de  murs,  au  terrain  argileux  que 
la  moindre  pluie  détrempait.  Les  premiers  arrivés  emplirent 
vite  les  bâtiments,  qui  pouvaient  contenir  1.300  personnes  au 
plus  ;  les  autres  furent  laissés  dehors. 

Le  jeudi  soir,  â  8  heures,  un  convoi,  surtout  composé  de 
femmes,  arriva  au  dock  u  Plusieurs  d'entre  nous,  m'a  redit 
l'une  d'elle  —  la  femme  d'un  chef  de  légion  —  étaient  restées 
en  route;  nous  n'avions  rien  pris  depuis  le  matin.  Il  faisait 
encore  jour.  Nous  vîmes  une  grande  foule  de  prisonniers. 
Les  femmes  étaient  à  part,  dans  une  baraque  auprès  de 
l'entrée.  Nous  allâmes  les  rejoindre. 

«  On  nous  dit  qu'il  y  avait  une  marc.  Mourantes  de  soif, 
nous  y  courûmes.  Les  premières  qui  burent  poussèrent  un 
grand  cri  :  «  Oh!  les  misérables!  ils  nous  font  boire  le 
«  sang  des  nôtres!  »  Depuis  la  veille,  les  prisonniers  blessés 
venaient  là  laver  leurs  plaies.  La  soif  nous  torturait  si  cruel- 
lement (jue  (|uelques-unes  se  rincèrent  la  bouciie  avec  cette 
eau  sanguinolente. 

((  La  baraque  étant  pleine,  on  nous  tit  coucher  à  terre, 
par  groupe  de  200  environ,  l'n  officier  vint  et  nous  dit  : 
«  Viles  créatures,  écoutez  l'ordre  (jue  je  donne  :  «  Gcndar- 
<(   mes,  â  la  première  qui  l)ouge,  tirez  sur  ces  putains  ». 

((  A  dix  heures,  des  détonations  voisines  nous  firent  sauter: 
((  Couchez-vous,  misérables!  »  crièrent  nos  gendarmes.  (|ui 
nous  mirent  en  joue.  (  )n  fusillait  â  deux  pas  c|uel(|ucs  ]>ri- 
sonniers.  Nous  crûmes  que  les  balles  nous  traver:^aient  la 
uie.  I.cs  fusilleurs  vinrent  relever  nos  gardiens.  Nous  res- 

IV  ,9 


-  274  - 

tàmes  toute  la  nuit,  gardées  par  ees  hommes  échauffés  de 
carnage.  Ils  grommelaient  à  celles  qui  se  tordaient  de  terreur 
et  de  froid  :  u  Ne  t'impatiente  pas,  ton  tour  va  venir  ». 
Au  petit  jour,  nous  vîmes  les  morts.  Les  gendarmes  se 
disaient  entre  eux   :  «  J'espère  qu'en  voilà  une  vendange!  » 

Un  soir,  les  prisonniers  entendirent  un  l)ruit  de  pioches 
dans  le  mur  du  sud.  Les  fusillades,  les  menaces  les  avaient 
affolés;  ils  attendaient  la  mort  de  tous  les  côtés,  sous  toutes 
les  formes:  ils  crurent  que  cette  fois  on  allait  les  faire 
sauter.  Des  trous  s'ouvrirent  et  des  mitrailleuses  apparurent. 

Le  vendredi  soir,  un  orage  de  plusieurs  heures  éclata  sur 
le  camp.  Les  prisonniers  furent  contraints,  sous  peine  d'être 
mitraillés,  de  s'étendre  toute  la  nuit  dans  la  boue.  Une  ving- 
taine moururent  de  froid. 

Le  camp  de  Satory  devint  l'excursion  favorite  de  la  bonne 
compagnie  versaillaise.  Le  capitaine  Aubry  en  faisait  les  hon- 
neurs aux  dames,  aux  députés,  aux  gens  de  lettres,  comme 
Dumas  fils  en  quête  d'études  sociales,  leur  montrait  ses  sujets 
grouillant  dans  la  boue,  rongeant  quelques  biscuits,  prenant 
des  lampées  à  la  mare  où  les  gardiens  ne  se  gênaient  pas  pour 
faire  leurs  ordures.  Quelques-uns,  devenant  fous,  se  cassaient 
la  tête  contre  les  murs  ;  d'autres  hurlaient,  s'arrachaient  les 
cheveux  et  la  barbe.  Un  nuage  pestilentiel  s'élevait  de  cet 
amas  vivant  de  haillons  et  d'épouvantes.  «  Ils  sont  là,  disait 
V Indépendance  Française,  plusieurs  milliers  empoisonnés  de 
crasse  et  de  vermine,  infectant  à  un  kilomètre  à  la  ronde.  Des 
canons  sont  braqués  sur  ces  misérables,  parqués  comme  des 
bêtes  fauves.  Les  habitants  de  Paris  craignent  l'épidémie 
résultant  de  l'enfouissement  des  insurgés  tués  dans  la  ville  : 
ceux  que  VOfficiel  de  Paris  appelait  les  ruraux  craignent 
bien  davantage  l'épidémie  résultant  de  la  présence  des  insur- 
gés vivants  au  camp  de  Satory.  »  (Lissagaray.) 


—  275  — 


VI.    -  Le  décret  des  otages. 

«  Le  mardi  soir,  4  avril,  nie  dit  Protot,  qui  était  alors  délé- 
gué à  la  Justice,  nous  étions  en  séance  depuis  une  demi-heure 
—  il  était  dix  heures  environ  —  (juand  Chardon  entra.  11 
était  en  uniforme  de  colonel.  Membre  de  la  Commune,  élu 
])ar  le  treizième  arrondissement,  Chardon  avait  accompagné 
les  bataillons  fédérés  qui  avaient  tenté  d'atteindre  X'ersailles 
par  le  plateau  de  Châtillon.  Extraordinairement  énui.  les 
yeux  gros  de  larmes,  Chardon  annonça  que  Duval  avait  été 
fusillé,  dans  la  matinée,  par  l'ordre  du  général  \'inoy.  I,es 
détails  de  l'exécution  de  Duval  et  de  deux  officiers  de  son 
état-major,  au  l*etit-ljicêtre,  avaient  été  apportés  à  Chardon 
I)ar  un  prisonnier  échappé  on  ne  sait  comment.  Des  cris  de 
colère  et  de  \engeance  éclatent.  Tout  le  monde  est  debout... 
«  Il  faut  le  \enger...  Il  faut,  en  re[)résailles,  fusiller,  nous 
aussi.  )»  Les  propositions  les  plus  violentes  sont  clamées. 
Rigault  veut  qu'on  fusille  rarchevê(|ue  arrêté  la  veille,  détenu 
à  -Mazas....  (|ue  l'on  fusille  les  curés  et  les  jésuites  arrêtés  en 
même  temps  (jue  lui.  «  Il  faut  ouvrir  les  ])risons  au  peuple  (|ui 
fera  justice  »,  crie  (luebju'un.  Le  tumulte  et  la  fureur  sont 
au   comble.... 

Jr  (Icmaiulc  ia  parole.  C'est  à  jîraïKi'  pciiK-  ((ik-  je  parviens  à 
obtenir  quelque  silence.  Je  représente  à  la  Conunune  l'énorme  res- 
l)onsal)ilité  (lu'elle  va  endosser,  si  elle  ne  résiste  pas  au  courant  «le 
violences  vers  le(|uel  on  cherche  à  Kent  rainer.  «  On  ne  répond  pas, 
dis-je.  au  massacre  par  le  massacre.  Nous  ne  pouvons  pas  violer  le 
droit  des  ^cns.  Il  faut  aKir  légalement  ».  La  salle  est  frémissante. 
Rastoul  me  crie  :  a  .Mors,  si  on  continue  à  nous  tuer,  nous  conti- 
nuerons à  ne  faire  <|ue  de  la  légalité  ».  Je  lui  répondis:  a  Oii  peut 
être  terrible  avec  ses  eimemis  en  restam  justes  et  huiuains....  Du 
reste,  il  n'y  a  pas  dans  les  prisons  que  des  cmicmis  de  la  Commune, 
il  s'y  trouve  des  tjens  <lénoncés  (pii  peuvent  être  des  innnccnni. . . . 
Ce  que  nous  potuons  faire,  c'est  prendre  une  résolution  légale,  rédiger. 


I 


—  276  — 

discuter  et  adopter,  si  nous  l'approuvons,  une  proposition  qui  institue 
un  mode  de  représailles,  tout  en  restant  dans  les  limites  du  droit  ». 

Mes  collègues  m'ont  écouté  presque  sans  interrompre.  Certains 
m'approuvaient  franchement.  «  Protot  a  trouvé  la  vraie  solution  »,  dit 
Lefrançois.  Delescluze  quitte  sa  place,  vient  à  moi,  me  donne  l'acco- 
lade. «  Il  nous  faut,  dit  Delescluze,  charger  le  citoyen  Protot,  notre 
délégué  à  la  Justice,  le  plus  compétent  de  nous  dans  les  questions 
de  droit,  de  rédiger  un  projet  de  décret  qu'il  nous  soumettra  à  la 
prochaine  séance.  Afin  d'en  terminer  sans  retard,  je  propose  de  clore 
notre  séance  et  de  fixer  la  prochaine  à  une  heure  du  matin.  Le 
citoyen  Protot  aura  Je  temps  de  rédiger  son  projet.  Nous  nous  en 
remettons  entièrement  à  lui  ».  La  séance  est  levée  au  milieu  d"unc 
extrême  agitation 

Sur  la  place  de  l'Hôtel  de  Ville,  je  suis  rejoint  par  des  amis  qui 
attendaient  la  fin  de  la  séance,  Bricon,  Fontaine,  Desesquelle.  (Bricon, 
Desesquelle  étaient  attachés  à  la  délégation  de  la  Justice.  Fontaine 
fut  nommé  le  12  avril  directeur  des  Domaines.)  Je  les  mets  rapi- 
dement au  courant.  Tous  quatre,  nous  nous  dirigeons  vers  les  Halles 
pour  nous  y  réconforter.  Chemin  faisant,  je  songeais  à  mon  décret. 
Quand  nous  entrâmes  au  restaurant  du  Père  Tranquille,  la  rédaction 
était  tout  entière  dans  mon  cerveau.  Pendant  que  mes  amis  prenaient 
leur  repas,  je  transcrivis  le  décret,  tel  qu'il  parut  de  lendemain  a 
VOfficiel.  Le  manuscrit  était  sans  une  rature.  Nous  regagnâmes 
l'Hôtel  de  Ville.  Dès  mon  entrée  en  séance,  je  remis  mon  projet  de 
décret  au  président.  Il  était  environ  deux  heures  du  matin.  Le  pré- 
sident en  donna  lecture  à  l'Assemblée,  très  nombreuse,  très  calme. 
Le  projet  fut  adopté  à  l'unanimité.  Les  procès-verbaux  de  la  Com- 
mune, qui  sont  à  Carnavalet,  font  erreur  quand  ils  disent  que  le 
projet  fut  présenté  par  Delescluze.  Ils  commettent  une  autre  erreur 
en  disant  que  Chardon  lut  une  lettre  annonçant  la  mort  de  Duval. 
Chardon  parla.  Il  ne  lut  aucune  lettre.  Il  parla,  tout  en  pleurs,  et 
c'était  un  spectacle  poignant  que  ce  colosse,  en  uniforme  de  colonel, 
récharpe  rouge  barrant  le  large  torse,  pleurant  comme  un  enfant, 
pendant  qu'à  travers  ses  sanglots,  il  nous  disait  la  mort  de  l'un  des 
plus  héroïques  soldats  de  notre  révolution. 

Voilà  comment  fut  rédigé  et  voté  le  décret  des  otages.  Versailles 
fut  tenu  en  respect  jusqu'au  milieu  de  mai  par  la  menace  du  talion. 
Il  ne  recommença  ses  assassinats  que  lorsque  la  trahison  de  la 
minorité  de  la  Commune  lui  eut  ouvert  les  portes  de  Paris.  A  la 
séance  du  17  mai,  Urbain,  poussé  par  Montant,  agent  de  Versailles, 
réclama  l'exécution  de  dix  otages  dans  les  vingt-quatre  heures.  Je 
combattis  la  proposition  Urbain  et  la  fis  repousser.  Rigault  s'apaisa 


—  277  — 

lorsfiiie  je  lui  eus  fait  remarquer  que  nous  n'avions  pas  un  seul  pri- 
sonnier que   M.   Thiers  désirât   sauver (Maxime  VuilLk\lme.   Mes 

Cahiers  rouf/cs.  VIII.  \).     164-166.) 


VII.  —  La  garde  nationale. 

C'est  la  garde  nationale,  c'est-à-dire  le  peuple  armé  de 
Paris,  qui  a  fait  la  Commune.  Jl  est  donc  nécessaire  de  con- 
naître cette  avant-garde  de  la  Révolution  communaliste.  Di- 
sons tout  d'abord  que  c'est  à  contre-cneur  que  le  gouverne- 
ment bourgeois  avait  laissé  les  armes  aux  mains  de  la  garde 
nationale. 

((  La  garde  nationale,  écrit  Lepelletier.  aux  ternies  de  la 
Convention  de  \'ersailles,  avait  conservé  ses  armes,  tandis 
que  l'armée  régulière,  sauf  la  (li\isi()n  i'arou.  réservée  pour  le 
service  d'ordre,  avait  dû  subir  le  désarmement  et  verser  ses 
fusils  aux  commissaires  j^russiens.  Au  premier  abord,  cette 
exception  paraît  une  anomalie.  presc|ue  une  aberration  de  Ju- 
les l%avre,  comme  i)our  l'armée  de  l'F.st.  Il  n'en  est  rien,  et  le 
privilège  accordé  par  le  vainqueur  à  la  garde  nationale  s'ex- 
plicpie  parfaitement.  Quand,  au  cours  des  négociations,  on 
fut  arri\é  à  cette  clause  du  i)r()jct  d'armistice,  lîismarck  dit 
à  Jules  Favre   : 

■  —  \^ous  demandez  (pie  la  garde  nationale  conserve  ses  ar- 
mes, je  le  veux  bien,  mais  croye/.-moi.  vous  faites  une  bêtise  î 

Jules  Favre  leva  les  bras  au  plafond,  plissa  fortement  sa 
lèvre  dédaigneuse,  et  laissa  tomber  cet  aveu  :  «  Je  le  sais 
aussi,  et  je  partage  votre  avis,  mais  puis-je  faire  autrement  ?»> 
(Ivlmond  l.Ki'Krj.KTiKR.  flistoirc  de  la  Commune  de  1871.) 

VIII.        L'Organisation  de  la  garde  nationale. 

...La  garde  nationale  armée,  c'était  inie  force  considérable 
mise  à  la  disposition  d'un  mouvement  insurrectioimel  toujmirs 
l)()ssible,  mais  ce  n'était  |)as  suffisant  comme  sauvegarde,  peu- 


—  278  — 

saient  ceux  (|uc  les  dispositions  réactionnaires  du  gouverne- 
ment et  la  composition  de  la  nouvelle  Assemblée  alarmaient. 
Il  fallait  mieux  que  la  conservation  des  fusils  par  des  com- 
pagnies sans  lien,  sans  union,  pour  mettre  la  République  à 
l'abri  d'un  péril  imminent.  Cette  force  éparse  de  la  population 
armée  devait  être  rassemblée,  organisée,  disciplinée.  Il  lui  fal- 
lait des  chefs  nommés  par  elle,  des  chefs  siàrs,  au  républica- 
nisme avéré.  On  devait  pouvoir  la  rassembler  promptement 
pour  une  action  commune,  la  tenir  dans  la  main.  De  là  vint 
à  quelques  citoyens  d'initiative  l'idée  de  grouper  les  batail- 
lons séparés,  de  faire  de  ces  compagnies  sans  relations  entre 
elles  un  faisceau  formidable.  La  période  électorale  parut  une 
occasion  propice.  Une  réunion  fut  organisée  par  le  journaliste- 
conférencier  Henri  de  la  Pommeraye.  Elle  eut  lieu  au  Cirque 
d'Hiver,  sous  la  présidence  d'un  commerçant  du  3^  arrondis- 
sement (Arts-et-^Iétiers-Saint-]\rerry),  nommé  Courty.  Ce 
n'était  ni  un  révolutionnaire,  ni  même  un  militant  notoire,  et 
cet  actif  citoyen  s'effaça,  après  avoir  joué  pendant  trois 
semaines  le  rôle  important  de  promoteur  de  la  Fédération 
de  la  garde  nationale. 

Après  avoir  arrêté  une  liste  de  candidats  dans  cette  réu- 
nion, en  vue  des  élections,  les  gardes  nationaux  présents  déci- 
dèrent de  se  rassembler  à  nouveau,  toujours  dans  un  but  élec- 
toral, pour  le  cas  d'élections  doubles  qu'on  pouvait  prévoir. 
Un  bureau  du  Comité,  premier  embryon  du  Comité  central, 
fut  aussi  nommé,  avec  mandat  de  convoquer  les  compagnies. 
Ce  bureau  les  convoqua  pour  15  février,  au  Tivoli-W'aux- 
Hall,  vaste  salle  de  bal  de  la  rue  de  la  Douane.  Plus  de  3,000 
gardes  nationaux  de  tous  les  arrondissements,  mais  surtout 
ceux  des  quartiers  populaires,  se  rendirent  à  l'appel.  On 
négligea  de  s'occuper  des  candidatures,  objet  primitif  de  la 
réunion.  On  se  mit  surtout  en  mesure  de  grouper  les  batail- 
lons, représentés  par  les  délégués.  La  Commission  fut  nom- 
mée pour  rédiger  un  projet  de  statuts  de  la  Fédération.  Sur 
les  20  arrondissements  de  Paris,  18  étaient  représentés  à  la 


—  279  — 

réunion  du  W'aux-IIall.  Ils  nommcrent  chacun  un  commis- 
saire. Tous  ces  commissaires  étaient  des  inconnus,  n'ayant 
qu'une  notoriété  restreinte   ne  dépassant  pas  leur  quartier. 
Aucun   avocat,   aucun   journaliste,   aucun    jioliticien   notoire 
lie  firent  partie  de  ce  premier  Comité.  Ceux  qui  furent  dési- 
gnés étaient  des  commert;ants,  des  employés,  des  ouvriers. 
Les  élus  avaient  fait  connaissance  avec  ceux  qui  les  nom- 
maient, au  bataillon,  durant  les  longues  factions  aux  rem- 
parts, pendant  les  discussions  dans  les  postes,  à  l'exercice, 
aux     appels.     Au     lendemain    de    l'Assemblée    du     W'aux- 
Jlall,  il  y  eut,  dans  chaque  arrondissement,  des  réunions  loca- 
les organisées  par  les  commissaires  élus  le   15  février.  Une 
citation  du  procès-verbal  du  X\'*'  arrondissement,  réunion  à 
la  salle  Ragache  (Cirenelle),  donnera  une  idée  de  ces  assem- 
blées primaires  de  la  Fédération    : 

Séance  du  16  février  1S71,  Salle  Ragache.  —  Président  : 
Solair;  assesseurs  :  Chauvière  et  Léon  Angevin.  —  Le 
citoyen  Masson,  délégué  provisoire  (au  W'aux-lIall)  pour  le 
XX'*'  arrondissement,  exjjlique  le  but  de  la  réunion.  Il  s'agit 
de  réunir  dans  un  immense  faisceau  la  grande  famille  (jui 
s'appelle  la  garde  nationale  de  Paris,  jus(|u'à  ce  jour  si  mal- 
heureusement divisée.  Il  lit  une  ébauche  de  statuts  :  l'idée 
républicaine  domine  dans  chacun  des  articles.  Lu  voici  le 
sens  :  la  garde  nationale  ne  reconnaît  pas  d'autre  forme  de 
gouvernement  (pie  la  l\épul)li(|ue.  La  garde  nationale  doit  être, 
dans  l'avenir,  la  seule  armée  de  la  h'rance.  lUle  nomme  à 
l'élection  tous  ses  chefs,  depuis  le  caporal  jusqu'au  général 
en  chef.  Le  citoyen  Chauvière  déclare  qu'il  adhère  à  ces 
idées.  Il  annonce  (jue  le  lendemain.  cha(|ue  compagnie  du 
XX"  arrondissement  nnmmera  deux  délégués  chargés  de  la 
représenter  au  Comité  central  de  la  garde  nationale  {f.c  Mot 
d'Ordre,  n"  daté  du    iS   février   1S71). 

On  voit  par  cet  extrait,  combien  sérieusement  s'accompli- 
rent les  diverses  élections  pour  I:i  composition  du  futur 
Comité  central.  (lùl.  LKri-i.i.KTiKR.  //«/</.  p.  230-232.) 


—  28o  — 

Dans  une  rcunion  gvncralc  sii1)sécjiicntc,  le  24  février,  au  Tivo'i 
Waux-Uall,  fut  coinplétéc  l'organisalion  de  la  garde  nationale.  Les 
statuts  furent  adoptés,  et  Ja  fédération  se  constitua  sur  les  bases 
suivantes  : 

«  La  Fédération  comprend  rassemblée  générale  des  délégués,  le 
cercle  de  bataillon,  le  conseil  de  légion,  le  comité  central. 

«  L'Assemblée  générale  est  formée  de:  1°  trois  délégués  élus  dans 
chaque  compagnie,  sans  distinction  de  grade;  2°  d'un  officier  par 
bataillon,  élu  par  les  officiers;  3°  du  chef  de  bataillon. 

Le  cercle  de  bataillon  est  fourni:  i"  du  délégué  à  l'Assemblée. 
générale;  2°  de  deux  délégués  par  compagnie;  3°  de  l'officier  délé- 
gué à  l'Assemblée  générale  ;  4°  du  chef  de  bataillon. 

«  Le  Conseil  de  légion  est  formé:  1°  de  trois  délégués  par  cercle 
de  bataillon,  élus  sans  distinction  de  grade  ;  2"  des  chefs  de  bataillon 
de  l'arrondissement. 

«  Enfin  le  Comité  Central  est  formé:  1"  de  trois  délégués  par 
arrondissement,  élus  sans  distinction  de  grade  par  le  Conseil  de  légion; 
2°  d'un  chef  de  bataillon  par  légion,  délégué  par  ses  collègues.  ■ — 
(Ed.  Lepe;WvETier.  Ibid.) 


IX.   —    La  garde  nationale  recommande  le  calme 
à  l'entrée  des  Prussiens. 

Rien  ne  démontre  le  sens  rassis  de  la  force  populaire  armée 
que  les  conseils  de  modération  donnés  à  la  population  pari- 
sienne au  moment  le  iplus  tragique  de  la  période  tourmentée 
de  la  guerre.  Le  junker  Bismarck  décida,  pour  donner  satis- 
faction à  ses  congénères,  de  mettre  sa  botte  de  cuirassier  sur 
le  corps  de  la  noble  vaincue  :  il  voulait  faire  fouler  par  les 
sabots  de  ses  chevaux,  le  plus  beau  coin  de  Paris  affamé,  trahi, 
mais  non  soumis.  L'indignation  populaire  fut  à  son  comble. 
Et  c'est  à  ce  moment  suprême  que  le  Comité  central  de  la 
garde  nationale  a  fait  preuve  de  courage. 

Manifeste  du  Comité  Central  à  Ventî'ée  des  Prussiens. 

((  Toute  attaque,  disait  cet  appel,  servirait  à  désigner  le 
peuple  aux  coups  des  ennemis,  qui  noieraient  les  revendica- 


—    2Sl     — 

lions  sociales  dans  un  fleuve  de  sang.  Xous  nous  souvenons 
des  journées  de  juin... 

Citoyens,  toute  agression  serait  le  renversement  de  la  Ré- 
l)ublique  ! 

11  sera  établi  tout  autour  des  quartiers  que  doit  occuper 
l'ennemi,  une  série  de  barricades,  propres  à  isoler  complète- 
ment cette  partie  de  la  ville.  La  garde  nationale,  de  concert 
avec  l'armée,  veillera  à  ce  que  l'ennemi  ne  puisse  communiquer 
avec  les  parties  retranchées  de  la  ville.  » 

Suivaient  les  signatures,  qu'il  est  intéressant  de  reproduire  : 
Alavoine,  Boint,  Frontier,  Boursier,  David,  Boisson.  Barroud, 
Gritz,  Tessier,  Ramel.  Badois,  Arnold,  Piconel,  Audoynaud, 
^^asson,  W'eber.  Lagarde,  Laroque,  l»ergeret.  Poucbain.  La- 
lette,  Fleury.  Maljournal,  Chouteau,  Cadazc,  Castioni.  Dutil, 
Matté,  Ostyn.  —  (Ed.  LkpixlktiKk.  Ibid.  p.  J4S.) 


X.        Le  Dix-Huit  Mars  dans  l'Histoire. 

...Le  icS  Mars  fut  un  épisode,  un  incident  imprévu,  com- 
mencé en  bagarre  et  achevé  en  révolution,  provo(jué  par  la 
fuite  du  gouvernement  existant,  mais  la  Révolution  était 
faite  le  jour  où  la  garde  nationale  se  fédérant,  formait  une 
armée,  devenait  maîtresse  de  la  ville  et  de  l'autorité. 

Le  manifeste  aux  Parisiens,  pour  leur  ordonner  de  rester 
tran(|uilles  pendant  les  heures  de  l'occupation  prussienne,  fut 
la  proclamation  du  nouveau  règne.  Le  iS  Mars  fut  la  consé- 
(|Uencc  logi(|ue  et  inévitable  du  pronunciamcnto  républicain 
du  2S  février,  où  l'année  j)arisieime  notifiait  son  avènement 
à  la  bVance  entière.  Le  Comité  central  existait  donc.  11  se  révé- 
lait, il  prenait  la  ])arole,  il  (It)nnait  des  ordres,  il  était  évouté. 
il  était  ()l)èi  :  il  tenait  Paris,  mais  la  bVance  devait  lui  échap- 
per. 


—    -282    — 

Le  28  février  1871  est  la  date  que  devrait  porter  la 
grande  insurrection  parisienne.  11  y  eut  ce  jour-là  un  pouvoir 
nouveau,  accepté,  respecté,  aux  lieu  et  place  de  Thiers,  de 
Vinoy,  pouvoirs  déchus,  méprisés  et  remplacés  à  cette  date. 

Le  Comité  central,  dont  les  pouvoirs  furent  seulement 
votés  et  notifiés  le  3  mars,  au  Waux-Hall,  dès  le  jour  de 
l'entrée  des  Prussiens  dans  Paris,  faisait  son  entrée  dans 
l'Histoire.  (Ed.  LivPKivUvTiiiR.  Ibid.  p.  249-250.) 


XI.  —  Les  causes  de  la  défaite  de  la  Commune. 
Sa  portée  historique. 

Ces  causes  sont  aussi  claires,  aussi  simples,  on  peut  dire 
aussi  obligatoires  que  celles  de  la  défaite  de  la  Révolution  de 
1848  :  la  Commune  fut  une  révolution  d'une  petite  minorité 
en  face  d'une  nation  indifférente  ou  hostile.  Paris  était  isolé 
de  la  province.  Quelques  villes  seulement  ont  répondu  —  et 
très  partiellement  —  à  son  appel.  La  Commune  était  trop 
avancée  pour  une  Révolution  purement  bourgeoise  et  trop 
confuse  pour  une  révolution  exclusivement  prolétarienne.  Les 
conditions  matérielles  de  sa  victoire  firent  défaut.  Il  ne  s'agit 
pas  de  la  condamner.  Elle  fit  plus  qu'elle  ne  pouvait  faire 
humainement.  Elle  eut  Théro'isme  d'exister  comme  un  îlot 
au  milieu  d'un  océan  hostile  dont  les  vagues  menaçaient  de 
l'emporter.  Sous  le  regard  narquois  d'un  vainqueur  brutal  et 
impitoyable,  prêt  à  se  jeter  sur  elle  pour  l'étrangler,  entourée 
des  ennemis,  cernée  par  la  soldatesque  de  Thiers,  sans  com- 
munion d'idées  avec  la  France  entière,  la  Commune  eut 
l'idéalisme  d'espérer  contre  toute  espérance.  Cette  sorte  d'idéa- 
lisme n'est  accessible  qu'aux  classes  héroïques  qui  prennent 
ainsi,  on  peut  dire,  un  acompte  sur  l'avenir  qui  leur  appar- 
tient. 


—  283  — 

La  Commune  a  démontre  aussi  que  la  classe  ouvrière  est 
capable  de  lutter  et  de  mourir  pour  une  grande  cause  en  dé- 
fiant le  destin  lui-même.  Elle  a  également  démontré  aux 
classes  corrompues  et  égoïstes  qu'on  peut  tenir  le  pouvoir 
sans  s'en  servir  pour  des  appétits  et  des  ambitions. 

C'était  enfin  le  premier  gouvernement  honnête  dont  les  mi- 
nistres se  considéraient  comme  «  les  délégués  »  du  peuple  et 
vivaient  comme  des  ouvriers.  La  femme  du  ministre  des 
Finances  Jourde,  allait  au  lavoir  laver  son  linge.  Le  <«  mi- 
nistre »  Protot  quitta  «  le  pouvoir  »  pauvre  et  honnête  comme 
il  y  était  entré.  Il  continue  de  vivre  dans  l'obscurité,  travailleur 
acharné,  incorrigible  idéaliste,  en  chevalier  de  la  Révolte.  \'ail- 
lant,  ((  ministre  »  lui  aussi,  ne  cessa  pas  depuis  sa  condamna- 
tion à  mort,  de  donner  tout  son  vaste  et  profond  savoir  à  la 
cause  ouvrière,  ne  vivant  et  ne  respirant  que  pour  elle.  Le 
ministre  «  métèque  »,  le  juif  hongrois  Léo  Frankel,  continua 
la  lutte  en  ouvrier  modeste  et  probe.  Et  ceux  qui  sont  morts  ! 
Quelles  admirables  figures  que  celles  de  Milière,  Delescluze. 
X'arlin,  Ferré  et  tant  d'autres.  Et  qui  pourra  dire  les  mérites 
des  dizaines  de  mille  de  héros  anonymes  morts  sur  les  barri- 
cades par  devoir  et  pour  défendre  une  cause  momentanément 
perdue  ? 

Xul  n'a  rendu  une  justice  aussi  éclatante  à  la  Commune 
(|ue  Karl  Mar.x.  Son  hommage,  il  l'a  lui-même  résumé  en 
deux  mots:  «  Taris,  toute  vérité,  \'ersailles  tout  menst)nge  !  » 
Lors(|ue  (luelcjues  aimées  après  la  Commune,  Auguste  Hebel 
en  til  rai)ologie,  tout  frémissant  d'enthousiasme  et  d'indigna- 
tion, en  ])lein  Keichslag,  Uismarck  c()mi)rit  h  le  danger  socia- 
liste ».  11  décréta  la  loi  scélérate  contre  les  socialistes  (|ui  n*a 
pas  eni])èché  la  social-démocratie  de  devenir  si  puissante. 
Toute  l'Internationale  fête  la  Commune.  Et  c'est  au  nom  de 
l'Internationale  (|ue  Marx  lui  avait  adressé  le  suprême  adieu. 

'T^ouis  Dubreuilli.  dans  son  excellent  livre  sur  la  Com- 
mune, (|ue  nous  voudrions  voir  dans  les  mains  de  tous  les 


—  284  — 

socialistes,  trace  le  tableau  que  voici  de  la  première  révolution 
ouvrière    : 

11  n"cst  rien  de  malaisé  conime  de  juger  un  mouvement  avorté. 
Les  vaincus  ont  toujours  tort  même  pour  qui  les  aime,  pour  qui 
fraternise  avec  eux.  Celui-là  qui  eut  le  plus  souhaité  leur  victoire  est 
tenté  bien  souvent  de  se  montrer  le  plus  sévère.  C'est  pourquoi,  sans 
doute,  la  Commune  a  obtenu  et  obtient  encore  si  peu  d'indulgence 
de  la  part  des  intellectuels,  même  sympathisants,  qui  ont  bien  vou'u 
s'occuper  d'elle.  La  Connnune  n'a  trouvé  grâce,  en  somme,  adhésion 
franche  et  entière,  qu'auprès  du  prolétariat  qui,  négligeant  le  détail 
et  l'accidentel,  par  conséquent  les  faiblesses,  les  incapacités  et  les 
tares  individuelles,  ne  s'est  souvenu  que  de  la  barricade  dont  il 
proj'Ctte  l'image  sur  l'écran  du  passé  comme  celle  de  l'épisode  le 
plus  notoire  de  sa  lutte  séculaire  contre  les  détenteurs  du  capital  et 
du  pouvoir.  Vision  simplifiée,  peut-être,  et  qui  ne  tient  compte, 
ni  des  oppositions,  ni  des  nuances  !  ]\Iais,  à  tout  prendre,  ne  serait-ce 
cependant  pas  la  plus  juste  et  même  la  seule  juste? 

C'est  vrai,  on  l'a  dit,  nous  l'avons  dit  aussi  et  essayé  de  le  mon- 
trer, la  Commune  fut  un  mouvement  étrangement  mêlé  et  confus  à 
ses  origines  et  traversé  dans  son  orageuse  carrière  de  courants  mul- 
tiples et  divergents.  C'est  vrai,  des  patriotes,  et  nombreux,  s'y  égarent 
au  début  et,  comme  Rossel,  crurent  que  par  elle,  avec  elle,  on  pou- 
vait galvaniser  la  France  exsangue  et  moribonde  et  la  jeter  sur  le 
Prussien.  Rêve  extravagant,  imagination  folle,  mais  qui  hanta,  il  est 
certain,  bien  des  cervelles.  C'est  vrai  aussi  :  les  républicains,  tous  les 
républicains  de  la  capitale  se  rallièrent  un  instant  expressément  ou 
tacitement  au  gouvernement  insurrectionnel,  parce  qu'ils  discernaient 
en  lui  une  garantie  à  l'égard  des  complots  ourdis  à  l'Assemblée 
nationale  et  dans  le  pays  par  les  revenants  de  la  réaction  contre  le 
régime  issu  de  la  Révolution  du  4  septembre.  Oui,  et  l'on  peut  même 
prétendre  qu'en  tant  que  mouvement  républicain,  la  Commune  n'a  pas 
échoué  complètement,  que  sous  sa  pression,  Thiers,  pour  contenir 
les  grandes  villes  de  province  frémissantes,  dut  promettre  la  Répu- 
blique maintenue  et  ne  put  ensuite  ou  ne  voulut  défaire  ce  qu'il 
avait  fait  sous  le  coup  de  la  nécessité.  Il  est  permis  de  dire  encore 
que  la  Commune  fut  un  mouvement  communaliste,  qu'elle  se  pro- 
posa des  fins  de  décentralisation,  de  large  autonomie  administrative 
et  politique,  et  plusieurs  même  ont  été  jusqu'à  avancer  cette  opinion, 
légèrement  hasardeuse,  que  ce  fut  là  sa  pensée  maîtresse,  son  idée 
directrice  et  comme  son  legs  testamentaire. 

Oui,    toutes    ces    affirmations    comporterit    une    part,    souvent    une 


I 


—  2S3  — 

large  part  de  vtritc.  C'est  qu'aussi  bien  la  Cumnuuu-,  pas  plus  du 
reste  qu'aucune  autre  Révolution,  ne  se  développa  selon  un  schéma 
doctrinaire  préconçu,  sur  une  sorte  de  plan  idéal,  dans  le  vide  de 
l'abstraction.  Heurtée,  chaotique,  mouvante,  comme  la  vie  elle-même, 
et  comme  les  circonstances  extraordinaires  où  elle  avait  trouvé  nais- 
sance, elle  s'offre  au  spectateur  avec  les  caractéristiques  les  plus 
diverses  et  parfois  les  plus  disparates.  Patriote,  républicaine,  commu- 
nalistc,  certainement  elle  fut  ces  choses  et  d'autres  encore.  Mais 
avant  tout,  surtout,  par  dessus  tout,  elle  fut  prolétaire,  partant  socia- 
liste, car  le  prolétariat  en  mouvement  ne  peut  agir  et  combattre  que 
pf)ur  un  but  socialiste.  Elle  fut  —  et  c'est  ce  que  la  conscience  popu- 
laire a  bien  vu  et  senti  et  a  seule  vu  et  senti  —  une  insurrection  ou- 
vrière qui  mit  <k-bout  exploités  contre  exploiteurs,  d'abord  pour  la 
garde  de  leurs  armes  qu'on  leur  voulait  arracher,  pour  leur  éman- 
cipation ensuite.  Elle  fut  dans  son  essence,  elle  fut  dans  son  fond  la 
première  grande  bataille  rangée  du  Travail  contre  le  Capital,  Et 
c'est  même  parce  qu'elle  fut  cela  avant  tout,  d'un  républicanisme  qui 
n'était  qu'un  socialisme  s'ignorant  et  qui  alh.it  jr.squ'à  menacer  les 
bases  mêmes  du  vieil  ordre  social  et  à  évoquer  un  ordre  nouveau, 
qu'elle  fut  vaincue  et  que  vaincue  elle  fut  égorgée.  (L.  DruRKrii.u. 
La  Connnune.  Histoire  Socialiste,  sous  la  direction  de  J.  Jaurès. 
T.  XI.  p.  494-4(;5.) 


IIUITIJ.MK     l'AUTIE 


L'ANARCHIE 


« 


—    2H()    — 

CHAPITRE  PREMIER 
i;iM)I\'lI)UAIJSMK   ANAKClIiSTE 

I.  —  Anarchie  et  Socialisme. 

A  la  conception  socialiste  de  la  Révolution  sociale  s'oppo- 
sent :  I"  l'individualisme  anarchiste  ;  2°  ranarchisme  commu- 
niste (qu'il  ne  faut  pas  confondre.)  Toute  l'histoire  du  Socia- 
lisme est  remplie  de  cette  violente  lutte  qui  n'est  pas  près  de 
sa  fm,  car  elle  tient  aux  conditions  vitales  de  la  société  ac- 
tuelle. Les  révolutionnaires  eux-mêmes  naissent  et  vivent 
dans  la  société  capitaliste,  qui  leur  conmiunique,  grâce  à  ses 
puissants  moyens  d'intluence  (l'Eglise.  l'Ecole,  la  Littérature, 
la  Science,  la  Presse,  l'Opinion  publique),  son  esprit,  son 
idéologie,  ses  méthodes  et  habitudes  de  penser  et  de  sentir. 
Il  a  fallu  au  socialisme  un  effort  extraordinaire  pour  dégager 
sa  doctrine  des  éléments  et  des  idées  bourgeois  qui  l'assail- 
laient de  toutes  ])arts.  Cet  effort  doit  toujours  être  renouvelé, 
car  le  danger  est  loin  d'être  conjuré.  La  société  mourante  se 
défend  avec  l'énergie  du  désespoir.  Elle  empoisonne  les  meil- 
leurs éléments.  Le  mort  saisit  le  vif.  Et  elle  communique  son 
souffle  mortel  à  ses  adversaires  eux-mêmes. 

L'anarchie  —  individualiste  et  communiste  —  sinfilire 
d'autant  plus  facilement  (|u'elle  contient  (luehjues  éléments 
(jui  lui  sont  comnums  avec  le  socialisme  révolutionnaire  :  la 
haine  du  régime  de  l'iniijuité.  la  criti(|ue  impitoyable  de  ce 
régime  et  l'ardeur  combative  (jui  ne  s'arrête  devant  aucun 
.sacrifice. 

Ht  il  est  naturel  (|Ue  l'anarchie  ail  plus  de  chances  de 
succès  dans  les  ])ays  latins,  où  l'esprit  de  combativité  et  de 

IV  ao 


—   290   — 

contradiction  est  très  développé  et  qui  possèdent  une  longue 
et  glorieuse  tradition  révolutionnaire.  D'autant  plus  que  leur 
faible  développement  capitaliste  rend  difficile  d'opposer  la 
tactique  des  masses  prolétariennes  organisées  à  celle  des  indi- 
vidus révoltés  (lui  prennent  leurs  désirs  pour  des  réalités  et 
leur  bon  vouloir  révolutionnaire  pour  de  la  force. 

Avant  de  les  critiquer,  nous  considérons  comme  un  devoir 
de  bonne  foi  de  donner,  aux  idées  des  adversaires  anarcbistes 
du  socialisme  organisé,  le  plus  ample  développement.  Ainsi  le 
lecteur  les  jugera  par  lui-même  en  ayant  à  sa  disposition  la 
substance  même  de  leur  doctrine  exposée  par  les  meilleurs  et 
les  plus  autorisés  représentants. 


II.  —  IVlax  Stirner.  —  Sa  vie. 

«  Moi,  Johann-Caspar  Schmidt,  de  la  confession  évangéli- 
que,  je  suis  né  à  Bayreuth,  ville  appartenant  alors  à  la  Prusse 
et  rattachée  aujourd'hui  à  la  Bavière,  le  25®  jour  du  mois  d'oc- 
tobre de  l'an  i<So6,  d'un  père  fabricant  de  flûtes  qui  mourut 
peu  de  jours  après  ma  naissance.  Ma  mère  épousa  trois  ans 
plus  tard,  l'apothicaire  Ballerstedt,  et,  s'étant,  après  des  chan- 
ces diverses,  transportée  à  Kulm,  ville  située  sur  la  Vistule, 
dans  la  Prusse  occidentale,  elle  m'appela  bientôt  près  d'elle 
en  l'an  1810. 

«  C'est  là  que  je  fus  instruis  dans  les  premiers  rudiments 
des  lettres;  j'en  revins  à  l'âge  de  douze  ans,  à  Bayreuth,  pour 
y  fréquenter  le  très  florissant  gymnase  de  cette  ville.  J'y  fus 
pendant  près  de  sept  ans  sous  la  discipline  de  maîtres  très 
doctes,  parmi  lesquels  je  cite  avec  un  souvenir  pieux  et 
reconnaissant,  Pausch,  Kiefîer,  Neubig,  Kloeter,  Held  et 
Gabier,  qui  méritèrent  toute  ma  gratitude  par  leur  science 
des  humanités  et  par  la  bienveillance  qu'ils  me  témoignaient. 


j 


—  291   — 

((  Préparé  par  leurs  préceptes,  j'étudiai  pendant  les  années 
1826- 1828,  la  philologie  et  la  théologie  à  l'Académie  de  Ber- 
lin, où  je  suivis  les  leçons  de  Boeckh,  Hegel,  Marheinecke, 
C.  Kitter,  If.  Ritter  et  Schleiermacher.  Je  fréquentai  ensuite 
pendant  un  semestre  les  cours  de  Rapj)  et  de  W'iner  à  Erlan- 
gen.  puis  j'abandonnai  l'iniversitc  pour  faire  en  Allemagne 
un  voyage  auciuel  je  consacrai  près  d'une  année.  Des  affaires 
domestiques  m'obligèrent  alors  à  passer  une  année  à  Kulm, 
une  autre  à  Kœnigsberg;  mais,  s'il  me  fut  impossible  pendant 
ce  temps,  de  poursuivre  mes  études  dans  une  académie,  je  ne 
négligeai  cependant  pas  l'étude  des  lettres  et  je  m'abandonnai 
d'un  esprit  studieux  aux  sciences  philosophiques  et  philolo- 
giques. 

a  L'an  1833,  au  n.ois  d'octobre,  j'étais  retourné  à  Berlin 
j)our  y  reprendre  le  cours  de  mes  études,  lorsque  je  fus  atteint 
d'une  maladie  qui  me  tint  pendant  un  semestre  éloigné  des 
leçons.  Après  ma  guérison,  je  suivis  les  cours  de  Boeckh, 
de  Lachmann  et  de  Michclet.  Mon  triennium  étant  ainsi  ter- 
miné, je  me  propose  de  subir,  F^ieu  aidant,  l'examen  f'rn 
facilitât e  doccndi  ». 

Ouelfjues  noms,  quelques  dates,  une  maladie,  un  voyage, 
nous  ne  connaissons  rien  de  plus  des  premières  années  de 
celui  qui  devait  un  jour  s'api)eler  Max  Stirner.  Ce  «  curri- 
culum  vitte  ».  qu'il  rédigea  en  1834,  lorsqu'il  s'apprêtait  «à 
terminer  ses  longues  et  jiénibles  études  universitaires,  résume 
à  i>eu  près  tout  ce  (|ue  nous  savons  de  sa  jeunesse,  de  ses 
études  et  de  la  formation  de  son  es])rit.  Le  reste  de  sa  vie 
est  plongé  dans  la  même  obscurité.  Il  publie  en  1844  r(^Mi<7Mt' 
et  sa  pro/fncti\  puis  il  disparait.  \x  court  et  violent  scandale 
(ju'avaient  soulevé  son  intraitable  franchise  et  l'audace  de  sa 
criti(jue  est  étouffé  par  la  rumeur  grandissante  des  événe- 
ments de  4X  (|ui  appriK-hent  :  et  lors(|u'il  meurt  en  1856.  les 
rares  contemporains  cjui  .se  rappellent  encore  le  titre  de  son 
(ruvrc  apprennent  avec  (juelquc  suri>rise  <|ue  l'auteur  vient 
seulement  de  s'éteindre  dans  la  misère  et  dans  l'oubli.  (M.w 


—  292  — 

StikxKr.  L'Unique  et  sa  proprictc.  Préface  de  Robert.  L. 
Rcclaire.  Edit.  Stock.) 

Grâce  à  son  admirateur,  j.-IT.  Mackay,  l'auteur  du  roman 
((  Anarchistes  »,  nous  connaissons  un  peu  mieux  la  vie  et 
l'œuvre  du  chef  de  l'anarchisme  individualiste. 

Pendant  cinquante  ans,  l'ombre  s'amasse  sur  son  œuvre 
et  sur  son  nom  ;  seuls  quelques  curieux  que  leurs  études  for- 
cent à  fouiller  les  coins  poudreux  des  bibliothèques  ont  feuil- 
leté d'un  doigt  soupçonneux  ce  livre  réprouvé  ;  s'ils  en  parlent 
parfois,  en  passant,  c'est  comme  d'un  paradoxe  impudent  ou 
d'une  gageure  douteuse.  —  Les  idées  marchent,  et  un  jour 
vient  où  l'on  s'avise  que  ce  solitaire  inconnu  a  été  un  des 
penseurs  les  plus  vigoureux  de  son  époque  ;  on  s'aperçoit  qu'il 
a  prononcé  les  paroles  décisives  dont  nous  cherchions  hier  la 
formule,  et  cet  isolé  retrouve  chez  nous  une  famille.  Il  sort 
de  l'oubli,  et  des  mains  pieuses  cherchent  à  retrouver  sous  la 
poussière  d'un  demi-siècle  les  traces  de  ce  passant  hautain 
en  qui  palpitèrent  déjcà  nos  haines  et  nos  amours  d'aujour- 
d'hui. 

Le  poète  J.-H.  Mackay  a,  pendant  dix  ans,  recueilli  avec 
un  soin  jaloux  tous  les  documents,  tous  les  renseignements, 
tous  les  indices  capables  de  jeter  quelque  clarté  sur  la  vie 
de  Max  Stirner  ;  mais  la  consciencieuse  enquête  à  laquelle  il 
s'est  livré,  les  fouilles  laborieuses  qu'il  a  pratiquées  dans  les 
registres  des  facultés,  les  publications  de  l'époque  et  les  sou- 
venirs de  ceux  qui  avaient  croisé  son  héros  dans  la  vie  — 
nous  osons  à  peine  dire  de  ceux  qui  l'avaient  connu  —  n'ont 
malheureusement  point  réussi  à  faire  sortir  Stirner  de  «  l'om- 
bre de  son  esprit  ».  L'ouvrage,  fruit  de  ses  patientes  recher- 
ches, nous  donne  une  description  exacte  jusqu'à  la  minutie 
du  milieu  dans  lequel  dut  évoluer  l'auteur  de  V Unique,  ses 
tableaux  abondants  et  sympathiques  font  revivre  les  hommes 
qu'il  dut  fréquenter,  les  êtres  et  les  choses  parmi  lesquelles 
il  vécut  ;  mais  cette  esquisse,  encore  pleine  de  lacunes,  de  la 
vie  extérieure  de  J.-Caspar  Schmidt,  Max  Stirner  ne  la  tra- 


2Cj3    — 

verse  que  comme  un  étranger.  C'est  un  cadre,  mais  le  por- 
trait manque  et  manquera  vraisemblablement  toujours. 

Ce  cadre,  c'est  l'Allemagne  des  «  années  quarante  »,  grosse 
de  rêves  et  d'espoirs  démesurés,  pleine  du  juvénile  sentiment 
([uil  suffisait  de  volonté  et  d'enthousiasme  pour  faire  éclore 
le  monde  nouveau  qu'elle  sentait  tressaillir  dans  ses  flancs. 
La  jeune  Allemagne,  nourrie  des  doctrines  de  Hegel,  mais 
que  ne  satisfait  plus  la  scolastique  pétrifiée  du  maître,  s'était 
jetée  dans  la  mêlée  philosophique  et  sociale  qui  devait  aboutir 
aux  orages  de  1848-1849,  et  se  pressait  sous  les  drapeaux  du 
radicalisme  et  du  socialisme,  ou  combattait  autour  de  lir. 
lîauer,  de  Fenerbach  et  des  «  Xachhegelianer  »,  avec,  pour 
centres  de  ralliement,  les  .î finales  de  Hall  de  Ruge  et  la 
Gazette  du  Rhin,  du  jeune  docteur  Karl  Marx. 

C'est  sur  ce  fond  tumultueux  et  lourd  de  menaces,  où  cha- 
que livre  est  une  arme,  où  toute  parole  est  un  acte,  où  l'un 
sort  de  prison  quand  l'autre  part  pour  l'exil,  que  nous  voyons 
passer  la  silhouette  effacée,  l'ombre  fugitive  du  grand  penseur 
oublié. 

Cet  homme  silencieux  et  discret,  sans  passions  vives  ni 
attaches  profondes  dans  la  vie.  (jui  contcm|)lc  d'un  (eil  serein 
les  événements  politic[ues  se  dérouler  devant  lui,  avec  parfois 
un  mince  sourire  derrière  ses  lunettes  d'acier,  c'est  J.-C. 
Schmidt. 

Ceux  qui  le  coudoient  au  milieu  des  promptes  et  chaudes 
camaraderies  du  champ  de  bataille,  le  connaissent  peu.  Ils 
savent  (|ue  la  vie  lui  est  dure,  (|ue  dès  sa  jeunesse  la  chance 
lui  fut  hostile,  que  des  «  affaires  de  famille  »  ])énibles  trou- 
blèrent ses  études,  et  qu'un  mariage  conclu  en  iS^^7  le  laissa 
après  six  mois,  veuf  et  seul,  sans  autres  relations  que  sa 
mère.  «  dont  l'esprit  est  dérangé  ».  lis  savent  que,  son  exa- 
men pro  facultate  doccndi  passé,  il  a  fait  un  an  de  stage 
pédagogicjue  à  l'erlin,  puis  (|ue.  renonçant  à  ac(|uérir  le  grade 
de  docteur  et  à  entrer  dans  l'enseignement  officiel,  il  a 
accepté  en  i8^^()  une  place  de  profe^^seur  dans  uii  ét.iblixs.Dunt 


—  294  — 

privé  d'instruction  pour  jeunes  filles.  Mais  nul  n'a  pénétré 
dans  l'intimité  de  sa  vie  et  de  sa  pensée,  et  il  n'est  pas  de 
ceux  à  tjui  l'on  peut  dire  :  pourquoi  ? 

De  1840  à  1844,  ((  les  meilleures  années  de  sa  vie  »,  on  le 
voit  fréquenter  assidûment,  plutôt  en  spectateur  qu'en  acteur, 
les  cercles  radicaux  où  trône  Br.  Bauer;  il  publie,  en  1842  et 
1843,  quelques  articles  de  philosophie  sociale  sous  le  pseu- 
donyme de  Max  Stirner,  mais  n'occupe  qu'une  place  effacée 
dans  les  réunions  turbulentes  de  la  jeunesse  de  Berlin.  En 
1843,  ^1  se  remarie  et  la  vie  semble  un  instant  vouloir  sourire 
au  pauvre  u  professeur  privé  ». 

En  1844,  paraît  chez  l'éditeur  Otto  Wigand,  de  Leipzig, 
((  L'Unique  et  sa  Propriété  ».  Stupeur  de  ceux  qui,  voyant 
sans  cesse  l'auteur  au  milieu  d'eux,  le  croyaient  des  leurs,  et 
scandale  violent  dans  le  public  lettré  dont  il  renverse  les 
idoles  avec  une  verve  d'iconoclaste.  Le  livre,  répandu  en  ca- 
chette chez  les  libraires,  est  interdit  par  la  censure  qui,  quel- 
ques jours  après,  revient  sur  sa  condamnation,  jugeant  l'ou- 
vrage «  trop  absurde  pour  pouvoir  être  dangereux  ».  Les 
anciens  compagnons  s'écartent,  le  livre  est  oublié  et  la  solitude 
se  fait. 

Dès  ce  moment  commence  la  longue  agonie  du  penseur. 
L'année  même  de  la  publication  de  son  œuvre,  «  cette  œuvre 
laborieuse  des  plus  belles  années  de  sa  jeunesse  »,  l'établisse- 
ment où  il  professait  lui  ferme  ses  portes,  et  la  gêne  s'installe 
à  son  foyer  ;  l'éditeur  Wigand  qui  resta  un  ami  fidèle  du  pros- 
crit moral,  lui  confie,  pour  l'aider,  quelques  traductions,  et  il 
publie  en  allemand,  de  1846  à  1847,  le  Dictionnaire  d'Bcono- 
niie  politique  de  J.-B.  Say  et  les  Recherches  sur  la  richesse 
des  N^ations,  de  Smith.  Mais  les  embarras  d'argent  vont  crois- 
sant ;  une  tentative  commerciale  malheureuse  achève  de  foi;- 
(Ire  en  peu  de  mois  quelques  milliers  de  francs  qui  avaient 
formé  la  dot  de  sa  femme,  et  celle-ci  se  sépara  de  lui  en  1846. 
Dès  lors,  c'est  la  misère  de  plus  en  plus  profonde.  Ceux  qui 
l'avaient  connu  le  perdent  complètement  de  vue,  Wigand  lui- 


—  295  — 

même  ignore  où  il  cache  son  orgueilleuse  détresse  ;  les  événe- 
ments de  1848  se  déroulent  sans  qu'on  voie  Stiner  y  prendre 
aucune  part. 

En  1852,  parait  encore  une  Histoire  de  la  KlUlIiu)i,  en  deux: 
volumes,  entreprise  de  librairie  sans  intérêt,  où  la  part  de  la 
collaboration  de  Stirner  est  d'ailleurs  mal  dctinie.  —  Kt  puis, 
plus  rien,  à  peine  quekjues  lueurs;  en  1852,  il  est  commissioa- 
naire,  et  son  biographe  a  retrouvé  les  traces  de  deux  séjours 
de  J.-C.  Schmidt  dans  la  prison  pour  dettes  en  1852  et  53... 

Il  achève  de  mourir  le  25  juin  1856,  âgé  de  quarante-neuf 
ans  et  huit  mois.  On  peut  voir  aujourd'hui  sur  sa  tombe, 
grâce  aux  soins  pieux  de  J.-li.  Mackay,  une  dalle  de  gramt 
portant  ces  seuls  mots:  M.\x  Stiknkk.  (M.\x  Stirnkr.  Pré- 
face IbiJ,  p.  Ui-W.) 


III.  -     Les  idées,  vérités,  droit,  morale, 

sont  des  fantômes  ou  des  marottes 

((  Homme,  écrit  Max  Stirncr,  ta  cervelle  est  hantée,  tu 
bats  la  campagne  !  Dans  tes  rêves  démesurés,  tu  te  forges 
tout  un  monde  divin,  un  royaume  des  Esprits  qui  t'attend, 
un  idéal  (|ui  t'invite.  Tu  as  une  idée  hxe  ! 

Xe  crois  pas  (jue  je  plaisante  ou  (|ue  je  parle  par  mcia- 
phore,  quand  je  déclare  radicalement  fous,  fous  à  lier,  tous 
ceux  (juc  l'ip.hni,  le  surhumain  tourmente,  c'est-à-dire,  à  en 
juger  par  l'unanimité  de  ses  v^eux,  à  peu  près  toute  la  race 
humaine,  yu'appelle-t-on,  en  effet,  une  u  idée  tîxe  ?  »  L'ne 
idée  à  la(|uelle  l'homme  est  asservi.  Eorsijue  vous  reconnaissez 
l'insanité  d  une  telle  idée,  vous  enfermez  son  esclave  dans  une 
maison  de  santé.  Mais  tjue  sont  donc  la  X'érité  religieuse  dont 
il  n'est  i)as  permis  de  douter,  la  Majesté  (celle  du  i*eui>le  par 
exemple),  que  Ton  ne  peut  secouer  sans  lèsc-niajcslc,  la  \  ertu. 
à  lacjuelle  le  censeur,  gardien  de  la  moralité,  ne  tolère  pas 
la   moindre  atteinte  ?   Ne   sont-ce  point   autant   tl'    u    Idées 


—  29^  — 

fixes  ?  »  Et  qu'est-ce  que,  par  exemple,  que  ce  radotage  qui 
remplit  la  plupart  de  nos  journaux,  sinon  le  langage  de  fous 
que  hante  une  idée  fixe  de  légalité,  de  moralité,  de  christianis- 
me, fous  qui  n'ont  l'air  d'être  en  liberté  que  grâce  à  la  gran- 
deur du  préau  où  ils  prennent  leurs  ébats  ?  Essayez  donc  d'en- 
treprendre un  tel  fou  au  sujet  de  sa  manie,  immédiatement 
vous  aurez  à  protéger  votre  échine  contre  sa  méchanceté,  car 
ces  fous  de  grande  envergure  ont  encore  cette  autre  ressem- 
blance avec  les  pauvres  gens  dûment  déclarés  fous,  qu'ils  se 
ruent  haineusement  sur  quiconque  touche  à  leur  marotte.  Ils 
vous  volent  d'abord  votre  arme,  ils  vous  volent  la  liberté  de  la 
parole,  puis  ils  se  jettent  sur  vous  les  griffes  en  avant.  Chaque 
jour  montre  mieux  la  lâcheté  et  la  rage  de  ces  maniaques,  et 
le  peuple,  comme  un  imbécile,  leur  prodigue  ses  applaudisse- 
ments. Il  suffit  de  lire  les  gazettes  d'aujourd'hui  et  d'écouter 
parler  les  Philistins  pour  acquérir  bien  vite  la  désolante  con- 
viction qu'on  est  enfermé  avec  des  fous  dans  une  maison  de 
santé.  «  Tu  ne  traiterais  pas  ton  frère  de  fou,  sinon,  etc.  !  » 
Mais  la  menace  me  laisse  froid,  je  le  répète:  mes  frères  sont 
des  fous  fieffés. 

Qu'un  pauvre  fou  dans  son  cabanon  se  nourrisse  de  l'illu- 
sion qu'il  est  Dieu  le  Père,  l'Empereur  du  Japon,  le  Saint-Es- 
prit, ou  qu'un  brave  bourgeois  s'imagine  qu'il  est  appelé  par 
sa  destinée  à  être  bon  chrétien,  fidèle  protestant,  citoyen  loyal, 
homme  vertueux,  —  c'est  identiquement  la  même  «  idée 
fixe  ».  Celui  qui  ne  s'est  jamais  risqué  à  n'être  ni  bon  chrétien, 
ni  fidèle  protestant,  ni  homme  vertueux,  est  enfermé  et  en- 
chaîné dans  la  foi,  la  vertu,  etc.  C'est  ainsi  que  les  scolasti- 
ques  ne  philosophaient  que  dans  les  limites  de  la  foi  de 
l'Eglise,  et  que  le  pape  Benoît  XIV^  écrivit  de  volumineux 
l:)Ouquins  dans  les  limites  de  la  superstition  papiste,  sans  que 
le  moindre  doute  effleurât  leur  croyance  ;  c'est  ainsi  que  les 
écrivains  entassent  in-folios  sur  in-folios  traitant  de  l'Etat, 
sans  jamais  mettre  en  question  l'idée  fixe  d'Etat  elle-même: 
c'est  ainsi  que  nos  gazettes  regorgent  de  politique  parce  qu'el- 


-  297  - 

les  sont  infectées  de  cette  illusion  que  l'homme  est  fait  pour 
être  un  a  zoon  politicon  ».  Et  les  sujets  végètent  dans  leur 
servitude,  les  gens  vertueux  dans  la  vertu,  les  libéraux  dans 
les  «  éternels  principes  de  89  »,  sans  jamais  porter  dans  leur 
idée  fixe  le  scalpel  de  la  critique.  Ces  idoles  restent  inébran- 
lables sur  leurs  larges  pieds  comme  les  manies  d'un  fou,  et 
celui  qui  les  met  en  doute  joue  avec  les  vases  de  l'autel  î 
Redisons-le  encore  :  une  idée  fixe,  voilà  ce  qu'est  le  vrai 
sacro-saint  !   » 


IV.        Les  possédés  de  la  vertu. 

«  Xe  nous  heurtons-nous  qu'à  des  possédés  du  Diable,  ou 
icncontrons-nous  aussi  souvent  des  possédés  d'espèce  con- 
traire, possédés  par  le  lîicn,  la  \'ertu,  la  Morale,  la  Loi  ou 
li'importe  (juel  autre  ((  principe  ».  Les  possessions  diaboli(jues 
ne  sont  i)oint  les  seules  :  si  le  Diable  nous  tire  i)ar  une  man- 
che. Dieu  nous  lire  ])ar  l'autre;  d'un  côté,  la  «  tentation  », 
de  l'autre,  la  «  grâce  »  ;  mais  quelle  (juc  soit  celle  (jui  opère, 
les  possédés  n'en  sont  pas  moins  acharnés  dans  leur  opinion. 

((  Possession  »  vous  déi)lait.  Dites  obsession,  ou,  puiscjuc 
c'est  ri\sprit  (jui  vous  possède  et  (jui  vous  suggère  tout,  dites 
i)îsf>iratioîi,  cnthoiisiusmc.  J'ajoute  que  TeiUliousiasme,  dans 
sa  plénitude,  car  il  ne  peut  être  question  de  faux,  de  demi- 
enthousiasme,  s'appelle  fanât is)ni\ 

Le  fanatisme  est  spécialement  i)ropre  aux  gens  cultivés, 
car  la  culture  d'un  homme  e.st  en  raison  de  l'intérêt  (|u'il  atta- 
che aux  choses  de  l'esprit,  et  cet  intérêt  spirituel,  s'il  est  fort 
et  \  ivace,  n'est  et  ne  peut  être  (jue  fanatisa.-  .  'r^f  nii  intérêt 
fanatique  pour  ce  qui  est  sacré  (fanum.) 

(^l)servez  nos  libéraux,  lisez  certains  de  nos  journaux 
saxons,  et  écoutez  ce  que  dit  Schlosscr  (.Ichtcchncs,  Jahrhun- 
licrt  {dix-Uu'\t\cmc  siècle,  22,  510)  :  «  La  société  d'Iîolbach 
ourdit  un  complot   formel  contre  la  <loctrine  traditionnelle  et 


—  2q8  — 

l'ordre  établi,  et  ses  membres  mettaient  dans  leur  incrédulité 
autant  de  fanatisme  que  moines  et  curés,  jésuites,  piétistes  et 
méthodistes,  ont  coutume  d'en  mettre  au  service  de  leur  piété 
machinale  et  de  leur  foi  littérale.  » 

Examinez  la  façon  dont  se  comporte  aujourd'hui  un  hom- 
me «  moral  »,  qui  pense  en  avoir  bien  fini  avec  Dieu,  et  qui 
rejette  le  Christianisme  comme  ime  guenille  usée.  Demandez- 
lui  s'il  lui  est  déjà  arrivé  de  mettre  en  doute  que  les  rapports 
charnels  entre  frère  et  sœur  soit  un  inceste,  que  la  monogamie 
soit  la  vraie  loi  du  mariage,  que  la  piété  soit  un  devoir  sacré, 
etc.  \'ous  le  verrez  saisi  d'une  vertueuse  horreur  à  cette  idée 
qu'on  pourrait  traiter  sa  sœur  en  femme,  etc.  Et  d'où  lui 
vient  cette  horreur  ?  De  ce  qu'il  croit  à  une  loi  morale.  Cette 
foi  morale  est  solidement  ancrée  er  lui.  Avec  quelque  vivacité 
qu'il  s'insurge  contre  la  piété  des  chrétiens,  il  n'en  est  pas 
moins  resté  chrétien  par  la  moralité.  Par  son  côté  moral,  le 
christianisme  le  tient  enchaîné,  et  enchaîné  dans  la  foi.  La  mo- 
nogamie doit  être  quelque  chose  de  sacré,  et  le  bigame  sera 
châtié  comme  un  criminel;  celui  qui  se  livre  à  l'inceste  portera 
le  poids  de  son  crime.  » 


V.  —  L'État  gardien  de  la  morale. 

((  Et  ceci  s'applique  aussi  à  ceux  qui  ne  cessent  de  crier  que 
la  Religion  n'a  rien  à  voir  avec  l'Etat,  que  juif  et  chrétien 
sont  également  citoyens.  Inceste,  monogamie,  ne  sont-ce  point 
autant  de  dogmes  ?  Qu'on  s'avise  d'y  toucher,  et  l'on  éprou- 
vera qu'il  y  a  dans  cet  homme  moral  l'étoffe  d'un  inquisiteur 
à  faire  envie  à  un  Krummacher  ou  à  un  Philippe  IL  Ceux-ci 
défendaient  l'autorité  religieuse  de  l'Eglise,  lui,  défend  l'au- 
torité morale  de  l'Etat,  les  lois  morales  sur  lesquelles  l'Etat 
repose;  l'un  comme  l'autre  condamnent  au  nom  d'articles  de 
foi  ;  quiconque  agit  autrement  que  ne  le  permet  leur  foi  à 
eux,  on  lui  infligera  la  flétrissure  due  à  son  «  crime  »,  et  on 


-  299  - 

renverra  p(jurrir  dans  une  maison  de  correction,  au  fond 
d'un  cachot.  La  croyance  morale  n'est  pas  moins  fanatique  ([ue 
la  religion.  Et  cela  s'appelle  «  liberté  de  conscience  »,  quand 
un  frère  et  une  sœur  sont  jetés  en  prison  au  nom  d'un  prin- 
cipe que  leur  «  conscience  »  avait  rejeté  ?  —  Mais  ils  don- 
naient un  exemple  détestable  !  —  Certes,  oui,  car  il  se  pour- 
rait (|ue  d'autres  s'avisassent  grâce  à  eux  que  l'Etat  n'a  point 
à  se  mêler  de  leurs  relations,  et  que  deviendrait  la  «  pureté 
des  UKCurs  ?  »  D'où,  toile  général  :  «  Sainteté  divine  !  » 
crient  les  zélateurs  de  la  lM)i,  «  X'ertu  sacrée  !  •>  crient  les 
apôtres  de  la  Morale. 

Ceux  (|ui  s'agitent  pour  des  intérêts  sacrés  se  ressemblent 
souvent  furt  peu.  Combien  les  orthodoxes  stricts  ou  vieux 
croyants  différent  des  combattants  ])our  «  la  X'érité.  la  Lu- 
mière et  le  Droit  »,  des  IMiilatithes,  des  amis  de  la  Lumière, 
etc.  !  Et  cependant  rien  d'essentiel,  de  fondamental  ne  les 
sépare.  Si  l'on  attac|ue  telle  ou  telle  des  vieilles  vérités  tradi- 
tionnelles (le  miracle,  le  droit  divin"),  les  plus  éclairés  a])plau- 
dissent,  les  vieux  croyants  sont  seuls  à  gémir.  Mais  si  l'on 
s'attaque  à  la  vérité  elle-même,  aussitôt  tous  se  retrouvent 
croyants,  et  on  les  a  tous  à  dos.  De  même  pour  les  choses 
de  la  morale:  les  bigots  sont  inUdérants,  les  cerveaux  éclai- 
rés se  pi([uent  d'être  i)lus  larges:  mais  si  (luehju'un  s'avise  de 
toucher  à  la  Morale  elle-iuême,  tous  font  aussitôt  cause  com- 
mune contre  lui.  «  X'érilé,  Morale.  Droit  »>,  sont  et  doivent 
rester  «  sacrés  ».  Ce  (|u'on  trouve  à  blâmer  dans  le  Christia- 
nisme ne  i>cut.  disent  les  libéraux.  (|u'y  avoir  été  introduit  â 
lort  et  n'est  pas  vraiment  chrétien  ;  mais  le  Christianisme  doit 
rester  au-dessus  de  toute  discussion  ;  c'est  la  u  base  »  im- 
muable (|uil  est  ((  criminel  »  (rébranicr.  L'Iiéréliquc  contre 
la  croyance  pure  n'est  plus  exposé,  il  est  vrai,  à  la  rage  de 
persécution  de  jadis,  mais  celle-ci  s'est  tournée  tout  entière 
contre  riuTéti(iue  (jui  louche  à  la  morale  pure.  ..  i  Max 
Stirnkk.  LTniijttc  vt  sa  f^rof*ricti\  p.  ^S-5J.  i 


3oo 


VI.  —  Libéralisme  et  Socialisme  sont  également 

des  ((  fantômes  )). 

La  Révolution  a  rendu  la  bourgeoisie  toute-puissante,  et 
a  supprimé  toute  inégalité  en  ce  sens  que  chacun  a  été,  selon 
sa  position  antérieure,  élevé  ou  abaissé  au  rang  de  «  citoyen  »  ; 
le  plébéien  a  été  très  élevé  et  le  noble  abaissé;  le  tiers  état 
est  devenu  l'unique  état,  l'état  des  citoyens- 

A'  cela  le  communisme  répond  :  Ce  qui  fait  notre  valeur, 
notre  dignité,  ce  n'est  pas  notre  qualité  d'enfants  tous  égaux 
de  notre  mère  l'Etat,  et  nés  tous  avec  les  mêmes  droits  à  son 
amour  et  à  sa  protection,  mais  le  fait  que  nous  existons  les 
11)1  s  pour  les  autres.  N,otre  égalité,  ou  ce  qui  nous  fait  égaux, 
consiste  en  ce  que  moi,  toi,  nous  tous,  tant  que  nous  sommes, 
nous  agissons  ou  «  travaillons  »  ;  autrement  dit,  si  nous  som- 
mes égaux,  c'est  parce  que  chacun  de  nous  est  un  travailleur. 
L'essentiel  pour  nous  n'est  pas  ce  que  nous  sommes  pour 
l'Etat,  c'est-à-dire  notre  qualité  de  citoyen  ou  notre  bour- 
geoisie, mais  ce  que  nous  sommes  les  uns  pour  les  autres  ; 
chacun  existe  par  et  pour  autrui;  vous  soignez  mes  intérêts 
et  réciproquement  je  veille  sur  les  vôtres.  Ainsi,  par  exem- 
ple, vous  travaillez  à  me  vêtir  (tailleur),  moi  à  vous  amuser 
(atiteur  dramatique,  danseur  de  corde,  etc.)  ;  vous  travaillez 
à  me  nourrir  (aubergiste,  etc.),  moi  à  vous  instruire  (sa- 
vant, etc.)  C'est  le  travail  qui  fait  notre  dignité  et  notre  éga- 
lité. 

Quel  avantage  retirons-nous  de  la  bourgeoisie?  Des  char- 
ges !  Et  comment  estime--t-on  notre  travail  ?  Aussi  bas  que 
possible.  Le  travail  fait  cependant  notre  unique  valeur  ;  le 
travailleur  est  en  nous  ce  qu'il  y  a  de  meilleur,  et  si  nous 
axons  une  signification  dans  le  monde,  c'est  comme  tra\ail- 


—  3oi   — 

leurs.   Que   ce   soit   donc   daprcs   notre   travail   qu  on    nous 
apprécie,  et  que  ce  soit  notre  travail  qu'on  évalue. 

(jue  pouvez-vous  nous  opposer?  Du  travail,  et  rien  que 
(lu  travail.  Si  nous  vous  devons  une  récompense,  c'est  à  cause 
du  travail  que  vous  fournissez,  de  la  peine  que  vous  vous 
donnez,  et  non  simplement  parce  (jue  vcjus  existez  ;  c'est 
en  raison  de  ce  que  vous  êtes  pour  nous  et  non  de  ce  que 
vous  êtes  pour  vous.  Sur  quoi  sont  fondés  vos  droits  sur 
nous?  Sur  votre  haute  naissance,  etc.?  Nullement!  rien 
(|ue  sur  ce  que  vous  faites  pour  satisfaire  nos  besoins  ou 
nos  désirs.  Convenons  donc  de  ceci  :  vous  ne  nous  évaluerez 
que  d'après  ce  que  nous  ferons  pour  vous,  et  nous  en 
userons  de  même  à  votre  égard.  Le  travail  crée  la  valeur, 
et  la  valeur  se  mesure  par  le  travail,  nous  entendons  le  tra- 
vail qui  nous  profite,  la  i)eine  qu'on  se  donne  les  utis  pour  les 
autres,  le  travail  d'utilité  </cuérale.  (Jue  chacun  soit  aux  yeux 
des  autres  un  travailleur.  Celui  (jui  accomplit  une  besogne 
utile  n'est  inférieur  à  i)ersonne  ;  en  d'autres  termes,  tous 
les  travailleurs  (dans  le  sens,  naturellement^  de  producteurs 
pour  la  conmiunauté,  travailleurs  communistes)  sont  égaux. 
Si  le  travailleur  est  digne  de  son  sort,  que  son  sort  soit  digne 
de  lui. 


VII.       Le  droit  des  prolétaires  au  bonheur. 

Tant  (juc  la  k)i  suffu  pour  assurer  à  l'homme  sa  dignité  et 
.s(m  rang,  on  n'eut  rien  à  objecter  au  travail,  quel(|ue  absor- 
!)ant  qu'il  fût,  du  moment  cju'il  ne  détournait  pas  l'homme  de 
la  foi.  ^îais  aujourd'hui  que  chacun  a  en  soi  une  humanité 
à  cultiver,  la  relégation  de  l'homme  dans  un  travail  de  ma- 
chine n'a  j)lus  f|u'un  nom  :  c'est  de  l'esclav.ige.  Si  l'ouvrier 
de  fabri(|ue  <loil  se  tuer  à  travailler  |>cn<Iant  dmize  lieurcs 
et  plus  par  jour.  (|u'on  ne  parle  plus  |K)ur  lui  de  dignité 
humaine!   Toute   besogne  doit   avoir  un   but   qui   satisfasse 


—    302    — 

riiommc,  et  il  faut  pour  cela  que  chaque  ouvrier  puisse 
devenir  maître  dans  son  art,  et  que  l'œuvre  qu'il  produit  soit 
un  tout.  Dans  une  fabrique  d'épingles,  par  exemple,  l'ouvrier 
c|ui  ne  fabrique  que  des  têtes,  ou  qui  ne  fait  que  passer  à 
la  filière  le  fil  de  laiton  est  ravalé  au  rang  de  machine, 
c'est  un  forçat  qui  ne  sera  jamais  un  artiste;  son  travail  ne 
saurait  l'intéresser  et  le  satisfaire,  et  il  ne  peut  que  Vcreinter. 
Son  œuvre,  considérée  en  elle-même,  ne  signifie  rien,  n'a 
aucun  but  en  soi,  n'est  rien  de  définitif;  c'est  le  fragment 
d'un  tout  ([u'un  autre  emploie  —  en  exploitant  le  pro- 
ducteur. 

Tout  plaisir  d'un  esprit  cultivé  est  interdit  aux  ouvriers 
au  service  d'autrui  ;  il  ne  leur  reste  que  les  plaisirs  grossiers, 
toute  culture  leur  est  fermée.  Pour  être  bon  chrétien,  il  suffit 
de  croire,  et  croire  est  possible  en  quelque  situation  qu'on 
se  trouve  ;  aussi  les  gens  à  convictions  chrétiennes  n'ont-ils 
en  vue  que  la  piété  des  travailleurs  asservis,  leur  patience, 
leur  résignation,  etc.  Les  classes  opprimées  purent  à  la  rigueur 
supporter  toute  leur  misère  aussi  longtemps  qu'elles  furent 
chrétiennes,  car  le  Christianisme  est  un  merveilleux  étouf- 
foir  de  tous  les  murmures  et  de  toutes  les  révoltes.  Alais 
il  ne  s'agit  plus  aujourd'hui  d'étouffer  les  désirs,  il  faut  les 
satisfaire.  La  bourgeoisie,  qui  a  proclamé  l'évangile  de  la 
joie  de  z'ivre,  de  la  jouissance  matérielle,  s'étonne  de  voir 
cette  doctrine  trouver  des  adhérents  parmi  nous,  les  pau- 
vres ;  elle  a  montré  que  ce  qui  rend  heureux,  ce  n'est  ni  la 
foi  ni  la  pauvreté,  mais  l'instruction  et  la  richesse  ;  et  c'est 
bien  ainsi  que  nous  l'entendons  aussi,  nous  autres,  prolétaires  ! 


VIII.  —  Le  régime  de  la  chance. 

La  bourgeoisie  s'est  afifranchie  du  despotisme  et  de  l'arbi- 
traire individuels,  mais  elle  a  laissé  subsister  l'arbitraire  qui 
résulte  du  concours  des  circonstances  et  qu'on  peut  appeler 


-  3o3  — 

la   falalité  des  événements;  il  y  a  toujours  une  chance  qui 
favorise  et  «  des  gens  qui  ont  de  la  chance  ». 

Lorscjue,  par  exemple,  une  branche  de  l'industrie  vient 
à  s'arrêter  et  (jue  des  milliers  d'ouvriers  sont  jetés  sur  le  pavé, 
on  pense  assez  juste  pour  reconnaître  que  l'individu  n'est  pas 
responsable,  mais  que  «  c'est  la  faute  des  circonstances  »  ; 
changeons  donc  ces  circonstances,  et  changeons-les  assez 
radicalement  pour  ({u'elles  ne  soient  plus  à  la  merci  de  pa- 
reilles éventualités;  (ju'elles  obéissent  désormais  à  une  loi! 
Ne  soyons  pas  i)lus  longtemps  les  esclaves  du  hasard! 
Créons  un  n(juvel  ordre  de  choses  qui  mette  fin  à  toutes  les 
fluctuations,  et  que  cet  ordre  soit  sacré! 

Jadis,  pour  ol)tenir  quelque  chose,  il  fallait  <(  complaire 
à  son  luiûtrc  •>  ;  depuis  la  dévolution,  il  faut  h  avoir  de  la 
chance  »>.  l'ne  poursuite  de  la  chance,  un  jeu  de  hasard, 
telle  est  la  \ic  bourgeoise;  de  là  le  précepte  ([u'il  ne  faut 
pas  ris(|uer  de  noiucan  nn  icii  ce  (|u'()n  est  ]>arvr'nii  à  v 
gagner. 

Contradiction  bizarre,  et  pourtant  toute  naturelle  :  la  con- 
currence, thème  uni(|ue  autour  (lu(|Uil  se  déroulent  toutes  les 
variations  de  la  vie  civile  et  p()liti(|ue.  est  devenue  une  jnire 
loterie,  depuis  la  spéculation  à  la  lîourse  jus(|U*à  la  chasse 
aux  clients,  aux  ])laces,  au  tra\ail.  à  l'avancement  et  aux 
décorations,  ri  jus(|u*au  misérable  petit  négoce  des  usuriers 
juifs.  Si  l'on  réussit  à  battre  et  à  évincer  ses  concurrents, 
on  a  fait  «  un  heureux  couj)  ».  Ce  ne  peut  être,  en  effet,  que 
par  une  faveur  du  sort,  (|ue  le  vainijueur  est  doué  ((|uelquc 
application  (|u'il  ait  d'ailleurs  mise  à  les  ac(|uérir)  de  facultés 
contre  les(juelles  les  autres  n'ont  pu  lutter;  il  a  eu  la  chance 
de  ne  rencontrer  sur  sa  route  personne  de  mieux  doué. 

Ces  gens  ((ui,  sans  y  voir  de  mal,  passent  leur  vie  ballottés 
par  le  thix  et  le  reflux  <lc  la  h  viine  •>  sont  saisis  de  la 
plus  vertueuse  indignation  (juand  leur  |)ropre  privilège  se 
ré\èle  sous  son  vrai  jour  de  jeu  de  hasard  en  leur  «  portant 
malheur  ».   l  ' n  cornet  de  dés  est  une  image  de  la  concur- 


—  3o4  — 

rence  beaucoup  trop  nette,  trop  peu  déguisée;  comme  toute 
nudité,  elle  offense  la  décence  et  la  pudeur. 

C'est  à  ces  caprices  de  la  fortune  que  les  socialistes  veulent 
mettre  un  terme,  en  fondant  une  société  où  les  hommes  ne 
soient  plus  le  jouet  de  la  chance.  Tout  naturellement,  cette 
tendance  se  manifeste  tout  d'abord  par  la  haine  des  a  mal- 
heureux »  contre  les  «  heureux  »,  c'est-à-dire  de  ceux  pour 
lesquels  le  hasard  n'a  que  peu  ou  rien  fait  contre  ceux  qu'il 
a  comblés.  Mais  la  mauvaise  humeur  du  malheureux  ne 
s'adresse  pas  tant  à  celui  qui  a  de  la  chance  qu'à  la  chance 
elle-même,  cette  colonne  pourrie  de  l'édifice  bourgeois. 


IX.  —  Le  Communisme. 

Les  communistes,  partant  de  ce  principe  que  l'activité 
libre  est  l'essence  de  l'homme,  ont  besoin  du  dimanche 
qu'exige  comme  compensation  leur  pensée  des  jours  ou- 
vrables. Il  leur  faut  le  dieu,  l'élévation  et  l'édification  que 
réclame  tout  effort  matériel  pour  mettre  un  peu  d'esprit  dans 
leur  travail  de  machines. 

Si  le  communiste  voit  en  toi  un  homme  et  un  frère,  ce 
n'est  là  que  sa  manière  de  voir  des  dimanches  ;  les  autres 
jours  de  la  semaine,  il  ne  te  regarde  nullement  comme  un 
homme  tout  court,  mais  comme  un  travailleur  humain  ou 
un  homme  qui  travaille.  Si  le  premier  point  de  vue  s'inspire 
du  principe  libéral,  le  second  recèle  l'illibéralité.  Si  tu  étais 
un  ((  fainéant  »,  il  ne  reconnaîtrait  pas  en  toi  l'homme,  il  y 
verrait  un  «  homme  paresseux  »  à  corriger  de  sa  paresse 
et  à  cathéchiser  pour  le  conserver  à  la  croyance  que  le  travail 
est  la  ((  destination  et  la  vocation  »  de  l'homme. 

Aussi  le  communisme  s'offre-t-il  sous  un  dou1)le  aspect  : 
d'une  part,  il  attache  grande  importance  à  la  satisfaction  de 
l'homme  spirituel,  et  d'autre  part,  il  avise  aux  moyens  de 


-  3o5  - 

satisfaire  l'honimc  matériel  ou  charnel.  11  i)Oursuit  riioninio 
d'un  double  bénéfice,  à  la  fois  matériel  et  spirituel. 

La  bourgeoisie  avait  proclamé  libres  les  biens  spirituels 
cl  matériels,  et  s'en  était  remise  à  chacun  du  soin  de  chercher 
à  obtenir  ce  qu'il  convoitait.  Le  communisme  donne  réelle- 
ment ces  biens  à  chacun,  les  lui  impose,  et  l'oblige  à  en  tirer 
parti;  considérant  que  ce  ne  sont  que  les  biens  matériels  et 
spirituels  (jui  font  de  nous  des  hommes,  il  regarde  comme 
essentiel  que  nous  puissions  ac(iuérir  ces  bien;?  sans  (jue  rien 
'le  nous  fasse  obstacle,  afin  d'être  hommes. 

La  bourgeoisie  rendait  la  production  libre,  le  communisme 
force  à  la  production  et  n'admet  que  les  producteurs,  les 
artisans.  Il  ne  suffit  pas  que  les  professions  te  soient  ouvertes, 
il  faut  que  tu  en  pratiques  une. 

Il  ne  reste  plus  à  la  critique  qu'à  démontrer  que  l'acqui- 
^iiion  de  ces  l)iens  ne  fait  encore  nullement  de  nous  des 
hommes. 

Le  postulai  du  libéralisme,  en  vertu  duquel  chacun  doit 
faire  de  soi  un  homme  et  accjuérir  une  <•  humanité  »,  implique 
la  né'cessité  pour  chacun  d'axoir  le  temps  de  se  consacrer  à 
cette  «  humanisation  »  et  de  travailler  à  soi  mctne. 

Le  libéralisme  polit i(|ue  pensait  avoir  fait  le  nécessaire  en 
livrant  à  la  concurrence  tout  le  champ  de  l'activité  humaine 
et  en  permettant  à  l'individu  de  tendre  vers  tout  ce  qui  est 
humain.  «^  Que  tous  puissent  lutter  contre  tous  ». 

Le  libéralisme  social  juge  cette  permission  insuffisante. 
I)arce  que  «  permis  »  signifie  simplement  u  (jui  n'est  défendu 
à  personne  »  et  non  «  qui  est  rendu  possible  à  chacun  ». 
Il  part  de  là  pour  soutenir  (|ue  la  bourgeoisie  n'est  libérale 
(lu'en  paroles,  mais  en  fait  suprêmement  illibérale.  Lui.  de 
son  côte,  prétend  nous  fournir  à  tous  le  moyen  de  tra- 
vailler à  nous-mêmes. 

Le  principe  du  travail  suj)|>rime  évidemment  celui  de  la 
chance  et  de  la  concurrence.  Mais  il  .i  également  pour  effet 
de  maintenir  le  travailleur  dans  ce  sentiment  que  Tesscntiel 


—  3o6  — 

Cil  lui  csl  le  u  travailleur  »  dégagé  de  tout  égoïsme  ;  le  tra- 
vailleur se  soumet  à  la  suprématie  d'une  société  de  travail- 
leurs, comme  le  bourgeois  acceptait  sans  objection  la  con- 
currence. 

Le  beau  rêve  d'un  u  devoir  social  »  est  aujourd'hui  encore 
le  rêve  de  bien  des  gens,  et  l'on  s'imagine  encore  que  la 
société  nous  donnant  ce  dont  nous  avons  besoin,  nous  sommes 
ses  obligés,  à  ellç  à  qui  nous  devons  tout. 

Proudhon,  par  exemple,  s'écrie  {De  la  création  de  l'ordre, 
page  414)  :  «  Dans  l'industrie  comme  dans  la  science,  rendre 
publique  une  découverte  est  le  premier  et  le  plus  sacré  des 
devoirs!  » 

On  persiste  à  vouloir  servir  un  dispensateur  suprême  de 
tout  bien. 

Que  la  société  n'est  pas  un  «  moi  »  capable  de  donner, 
de  prêter  ou  de  permettre,  mais  uniquement  un  moyen,  un 
instrument  dont  nous  nous  servons  —  (jue  nous  n'avons 
aucun  devoir  social,  mais  uniquement  des  intérêts  à  la  pour- 
suite desquels  nous  faisons  servir  la  société  —  que  nous 
ne  devons  à  la  société  aucun  sacrifice,  mais  que  si  nous 
sacrifions  quelque  chose,  ce  n'est  jamais  qu'à  nous-mêmes  — 
ce  sont  là  des  choses  dont  les  socialistes  ne  peuvent  s'aviser  : 
ils  sont  ((  libéraux  »,  et,  comme  tels,  imbus  d'un  principe 
religieux  :  la  société  qu'ils  rêvent  être  ce  qu'était  aupara- 
vant l'Etat    :  — :  sacrée  ! 

La  société  dont  nous  tenons  tout  est  un  nouveau  maître, 
un  nouveau  fantôme,  un  nouvel  «  être  suprême  »  qui  nous 
impose  «  service  et  devoir  ».  —  (Max  StirnER.  Ihid.) 

X.—  L'État  est  un  fantôme.—  Le  IVloi  est  une  réalité. 
L'Égo'iste  en  lutte  contre  l'État. 

Dire  que  l'Etat  doit  faire  état  de  notre  humanité,  revient 
à  dire  qu'il  doit  compter  sur  notre  moralité.  Voir  en  autrui 
un   homme   et    se   comporter   en   homme   à   cet   égard,   c'est 


—  3o7  — 

a^ir  moralcnicnt  :  loiil  1'  <«  amour  ^piriiutl  »>  du  Cliristia- 
nisme  n'est  rien  d'aulre.  Si  je  v(jis  en  lui  l'Ilomnie,  de  niê'nic 
(jue  je  vois  en  moi  rilomme  et  uni(iuement  rilomme,  je 
ferai  pour  toi  ce  ({ue  je  ferais  pour  moi,  car  nous  sommes  en 
ce  cas  ce  (jue  les  mathématiciens  appellent  deux  (|uantités 
égales  à  une  troisième  :  A  =  C  et  H  =  C,  d'où  A=H, 
autrement  dit  :  u  je=  Homme  »  et  «  tu=  Homme  »,  d'où 
«  je=^  tu  »   :  toi  et  moi  sommes  la  même  chose. 

La  moralité  est  incomi)atil)le  avec  l'éj^oïsme,  parce  (jue  ce 
n'est  pas  à  moi.  mais  seulement  à  11  [omme  (|ue  je  suis  qu'elle 
accorde  une  valeur.  Si  l'Etat  est  une  société  d'hommes,  et 
non  une  réunion  de  Moi  dont  chacun  n'a  en  vue  que  lui- 
même,  il  ne  peut  suhsister  sans  la  moralité  et  doit  être  fondé 
sur  elle. 

Aussi  riùat  et  moi  sommes-nous  ennemis.  Le  bien  de  celle 
<(  société  humaine  »  ne  me  tient  pas  au  ctur.  à  moi. 
l'égoïste;  je  ne  me  dév(jue  pas  pour  elle,  je  ne  fais  (|ue  l'em- 
ploN'er  :  mais,  nùu  de  pomoir  pleiiuiiienl  en  user,  je  la  con- 
vertis en  i]ia  propriété,  j'en  fais  ma  créature,  c'est-à-dire 
(jUe  je  l'anéantis,  et  que  j'édifie  à  sa  place  Vassociution  des 
a  II  ois  tes.  • 

L'I'.tat,  de  son  côté,  trahit  son  liostilité  à  mon  égard  en 
exigeant  ([ue  je  sois  un  Homme,  ce  c|ui  sous-entend  (|ue  je 
IKHirrais  n'en  pas  être  un  et  passer  à  ses  yeux  i)our  un  «»  non- 
homme  '•  :  il  me  fait  de  l'humanité  un  liciufir.  11  exisre  en 
outre  que  je  m'ahstieime  de  toule  action  susceptible  de  com- 
promettre son  existence:  l'existence  de  l'Ktat.  l'état  de  choses 
régnant  doit  être  sacré.  Aussi  ne  dois-je  pas  être  un  égoïste. 
mais  un  honune  «<  bien  pensant  ^  et  «<  bien  faisant  •>.  autre- 
ment flit  moral.  Devant  l'Iàat  et  son  étal,  je  dois  être  im- 
puissant, respectueux,  etc.  —  (Stirnkr.  //>/'(/.) 


—  3o8 


XI.        Il  n'y  a  que  Moi. 

Toutes  les  vérités  au-dessous  de  i\loi  me  sont  les  bien- 
venues; de  vérités  au-dessus  de  j\Ioi,  de  vérités  auxquelles 
je  doive  nie  plier,  je  n'en  connais  pas.  Il  n'y  a  pas  de  vérité 
au-dessus  de  Moi,  car  au-dessus  de  ^loi  il  n'y  a  rien.  Ni  mon 
essence  ni  l'essence  de  l'Homme  ne  sont  au-dessus  de  ^loi  ! 
Oui,  de  I\Ioi,  cette  «  goutte  dans  la  cuve  »,  de  cet  être 
((  infime  !  )) 

\'ous  croyez  être  d'une  audace  extraordinaire  quand  vous 
affirmez  hardiment  qu'il  n'y  a  pas  de  «  A'érité  absolue  », 
attendu,  dites-vous,  que  chaque  époque  a  sa  vérité  qui  n'est 
qu'à  elle.  \'ous  accordez  cependant  que  chaque  époque  eut 
sa  vérité?  mais  par  là  même  vous  créez  promptement  une 
((  vérité  absolue  »,  une  vérité  que  ne  manque  à  aucune  époque, 
parce  que  chacune,  quelle  que  soit  sa  vérité,  en  a  une. 

Suffit-il  de  dire  qu'on  a  de  tout  temps  pensé  et  qu'on  a. 
par  conséquent,  eu  des  pensées  et  éts  vérités,  autres  à  chaque 
époque  qu'à  l'époque  précédente?  Xon.  on  doit  dire  que 
chaque  époque  eut  sa  «  vérité  de  foi  »,  et  il  est  un  fait, 
c'est  qu'on  n'en  a  jamais  vu  aucune  où  l'on  ne  reconnût 
une  vérité  suprême,  devant  laquelle  on  se  croyait  obligé 
de  s'incliner  comme  devant  la  «  souveraine  majesté  ».  La 
vérité  d'une  époque  en  est  l'idée  fixe;  lorsqu'un  jour  vient 
où  l'on  trouve  une  autre  vérité,  on  ne  la  découvre  que  parce 
qu'on  en  cherchait  une  autre  :  on  ne  faisait  que  réformer  sa 
folie  et  l'habiller  à  neuf.  Car  on  voulait  être  <(  inspiré  »  par 
une  idée,  on  cherchait  à  être  dominé,  possédé  par  une  pensée. 
Le  dernier  né  de  cette  dynastie  est  «  notre  essence  »  ou 
((  l'Homme  ». 

Pour  toute  critique  libre,  le  critérium  était  une  pensée; 
pour  la  critique  propre,  égoïste,  le  critérium,  c'est  -Moi,  Moi 


—  3o9  — 

l'indivisible  et  par  conséquent  l'indispensable  (car  la  pensée 
est  toujours  exprimable  attendu  que  parole  et  pensée  coïn- 
cident). Kst  vrai  ce  qui  est  mien;  est  faux  ce  dont  je  suis  la 
propriété;  vraie,  par  exemple,  est  l'association,  faux  sont 
l'Etat  et  la  société.  La  «  libre  et  vraie  »  criticjue  travaille 
à  la  domination  logique  d'une  pensée,  d'une  idée,  d'un  esprit  : 
la  criti(|ue  «  propre  »  ne  travaille  qu'à  ma  jouissance.  En 
cela  elle  se  rapproche  —  et  nous  ne  voudrions  pas  lui  épar- 
gner cette  ((  honte  »>  —  de  la  critique  animale  de  l'instinct. 
Il  en  est  de  moi  comme  de  l'animal  critiquant;  je  ne  vois 
dans  mes  affaires  que  moi  et  non  elles.  Je  suis  le  critérium 
de  la  Vérité,  mais  je  ne  suis  pas  une  idée,  je  suis  plus 
qu'une  idée,  car  je  dépasse  toute  formule.  Ma  critique  n'est 
I)as  ((  libre  »,  lil^re  vis-à-vis  de  moi,  et  elle  n'est  pas  une 
criticjue  officieuse,  au  service  d'une  idée  ;  elle  m'est  profère. 

La  véritable  critique  ou  critique  humaine  ne  découvre  dans 
ce  qu'elle  examine  (lue  la  convciuuicc  pour  l'Homme,  le  véri- 
tal)le  ITomme;  par  la  criticiue  pro[)re.  tu  vérifies  si  l'objet  te 
convient. 

La  criticjue  libre  s'occupe  d'idccs;  aussi  est-elle  toujours 
théorique.  Quelle  que  soit  sa  rage  contre  les  idées,  elle 
ne  s'en  débarrasse  pourtant  pas.  \\\\q  se  bat  contre  les  fan- 
tômes, mais  elle  ne  peut  le  faire  ({u'en  les  tenant  pour  des 
fantômes.  Les  idées  auxquelles  elle  s'en  ])ren(l  no  disparais- 
sent pas  loul-à-fait  :  le  sou  file  de  l'aubo  ne  lc<  met  pas  en 
fuile. 

La  criti<iuc  i»cut,  il  est  vrai,  parvenir  à  l'ataraxic  envers 
les  idées,  mais  il  n'en  sera  jamais  quitte,  c'est-à-dire  qu'il 
ne  comi)ren(lra  jamais  (|u'il  n'y  a  rien  de  sujHTieur  à 
l'homme  corporel,  ni  son  humanité,  ni  la  liberté,  etc.  Il 
s'en  tient  toujours  à  une  «  vocation  de  l'homme,  à  l'Iuima- 
nité  ».  Si  cette  idée  de  l'humanité  reste  toujours  irréalisée. 
c'est  précisément  parce  (ju'elle  reste  et  doit  rester  ««   idée  ». 

Mais  si  je  cot^'ois  au  contraire  l'idée  comme  moti  idée. 
alors  elle  ^e  trouve  par  le  fait  même  réalisée,  attendu  (juc 


-  3io  -  ' 

je  suis  sa  réalité,  sa  réalité  vient  de  ce  que  c'est  Moi,  le  cor- 
porel, qui  l'ai. 

On  dit  que  c'est  dans  l'histoire  universelle  que  se  réalise 
l'idée  de  liberté.  Cette  idée  est  au  contraire  réelle  dès  qu'un 
lioninie  la  pense,  et  elle  est  réelle  dans  la  mesure  où  elle 
est  idée,  c'est-à-dire  pour  autant  que  je  pense  ou  que  je  Vai. 
Ce  n'est  ])as  l'idée  de  liberté  qui  se  développe,  mais  ce  sont 
les  hommes  qui  se  développent  et  qui,  en  se  développant, 
développent    naturellement    aussi    leur    pensée. 

En  résumé,  le  critique  n'est  pas  encore  propriétaire,  parce 
qu'il  combat  encore  dans  les  idées  des  étrangères  puissantes, 
exactement  comme  le  chrétien  n'est  pas  propriétaire  de  ses 
u  mauvais  désirs  »  aussi  longtemps  qu'il  a  à  s'en  défendre  : 
pour  celui  qui  combat  le  vice,  le  vice  existe. 

La  critique  reste  embourbée  dans  la  «  liberté  de  l'enten- 
dement »,  dans  la  liberté  de  l'esprit  ;  et  l'esprit  gagne  vraiment 
sa  liberté  lorsqu'il  s'emplit  de  la  pure,  de  la  vraie  idée  ; 
telle  est  la  liberté  de  penser,  qui  ne  peut  être  sans  pensées. 

La  critique  ne  fait  qu'abattre  ime  idée  par  ime  autre, 
par  exemple  celle  du  privilège  par  celle  de  l'humanité,  ou 
celle  de  l'égoïsme  par  celle  du  désintéressement. 

En  somme,  c'est  le  commencement  du  Christianisme  qui 
reparaît  à  sa  fin  dans  la  critique,  car  ici  comme  là 
r  «  égoïsme  »  est  l'ennemi,  ce  n'est  Moi,  l'unique,  mais  l'idée, 
le  général,  que  je  dois  mettre  en  valeur. 

La  guerre  du  clergé  contre  Vêgoïsmc  et  des  spirituels 
contre  les  mondains  forme  tout  le  contenu  de  l'histoire  chré- 
tienne. Dans  la  critique  contemporaine,  cette  guerre  ne  fait 
(jue  s'universaliser,  et  le  fanatisme  se  complète.  Il  faut  bien 
qu'il  vive  et  qu'il  exhale  sa  rage  avant  de  disparaître.  (Max 
Stirnkr.   Ibid.   p.   435-438.) 


3ii 


XN.        La  glorification  de  l'Egoïsme,  au  Moi  : 

l'Unique. 

Que  nriniportc  que  ce  que  je  pense  et  que  ce  ([ue  je  fais  soit 
chrétien?  Une  ce  soit  iiuniain  ou  inhumain,  hbéral  ou  illi- 
brral,  (kl  moment  cjuc  cehi  mène  au  1)Ut  cjuc  je  poursuis,  du 
moment  ((ue  cela  me  satisfait,  c'est  bien.  Accahlez-le  de  tous 
les  prédicats,  je  m'en  moque. 

11  se  peut  que  moi  aussi  je  rompe  avec  les  pensées  que 
j'ai  eues  il  n'y  a  (ju'un  instant,  et  il  se  peut  (juc  je  change 
l)rus([uemcnt  ma  fai^on  d'agir  ;  mais  ce  n'est  point  parce 
cjue  ces  i>ensées  ou  ces  actions  ne  sont  pas  conformes  au 
Christianisme,  ce  n'est  pas  parce  qu'elles  portent  atteinte 
aux  éternels  droits  de  l'homme  ou  sont  un  souftlet  à  l'idée 
d'ifumanité;  non,  —  c'est  qu'elles  ne  sont  plus  conformes  à 
Moi,  c'est  (ju'elles  ne  me  i)rt)curcnt  plus  une  pleine  jouissance 
et  (|ue  je  doute  de  ma  pensée  de  naguère  ou  w:  me  ])lais 
plus  à  agir  comme  je  le  faisais. 

De  même  (|ue  le  monde,  en  devenant  une  propriété,  est 
devenu  un  niatcricl  dont  je  fais  ce  ([ue  je  veux,  l'esprit  doit, 
en  devenant  une  proi)riété,  redescendre  à  l'état  de  matériel 
devant  lequel  je  ne  ressens  plus  la  terreur  du  sacré.  Désor- 
mais je  ne  frissonnerai  plus  d'horreur  à  aucune  pensée. 
(|iiel(|iie  téméraire  ou  «  diabolique  •>  ([u'elle  paraisse,  car. 
pour  i)eii  (ju'elle  me  devienne  trop  importune  et  dé.sagréahle. 
sa  fm  est  en  mon  pomoir;  et  désormais  je  ne  m'arrêterai  plus 
en  tremblant  devant  une  action  parce  (|Ue  l'esprit  d'impiété, 
«l'immoralité  ou  d'injustice  y  h.ibile,  pa-^  plus  que  saint 
r»oiiiface  ne  s'abstint  par  scrupule  reli|;ieux  d'abattre  les 
chênes  sacrés  des  jiaïcns.  Comme  les  choses  du  monde  sont 
devenues  v.iines,  vaines  doivent  devenir  les  pensées  de 
resi)rit. 


-    3l2    - 

Aucune  peusée  n'est  sacrée,  car  nulle  pensée  n'est  une 
«  dévotion  »  ;  aucun  sentiment  n'est  sacré  (il  n'y  a  point  de 
sentiment  sacré  de  l'amitié,  de  saint  amour  maternel,  etc.), 
aucune  foi  n'est  sacrée.  Pensées,  sentiments,  croyances  sont 
révocables,  et  sont  ma  propriété,  propriété  précaire  que  moi- 
même  je  détruis  comme  c'est  moi  qui  l'a  crée. 

[Le  chrétien  peut  se  voir  dépouillé  de  toutes  les  choses  ou 
objets,  il  peut  perdre  les  personnes  les  plus  aimées,  ces 
«  objets  »  de  son  amour,  sans  pour  cela  désespérer  de  lui- 
même,  c'est-à-dire  au  sens  chrétien,  de  son  esprit,  de  son 
âme.  Le  propriétaire  peut  rejeter  loin  de  lui  toutes  les  pen- 
sées qui  étaient  chères  à  son  esprit  et  embrasaient  son  zèle, 
il  en  ((  regagnera  mille  fois  autant  »,  car  lui.  leur  créateur, 
demeure. 

Inconsciemment  et  involontairement,  nous  tendons  tous  à 
l'individualité  ;  il  serait  difficile  d'en  trouver  un  seul  parmi 
nous  qui  n'ait  abandonné  quelque  sentiment  sacré  et  rompu 
avec  quelque  sainte  pensée  ou  quelque  sainte  croyance;  mais 
nous  ne  rencontrions  personne  qui  ne  pût  encore  s'affran- 
chir de  l'une  ou  l'autre  de  ses  pensées  sacrées.  Chaque  fois 
que  nous  nous  attaquons  à  une  conviction,  nous  partons  de 
l'opinion  que  nous  sommes  capables  de  chasser,  pour  ainsi 
dire,  l'adversaire  des  retranchements  de  sa  pensée.  ]\Iais  ce 
que  je  fais  inconsciemment,  je  ne  le  fais  qu'à  moitié;  aussi, 
après  chaque  victoire  sur  une  croyance,  redeviens- je  le  pri- 
sonnier (le  possédé)  d'une  nouvelle  croyance,  qui  me  reprend 
tout  entier  à  son  service  :  elle  fait  de  moi  un  fanatique  de  la 
raison  quand  j'ai  cessé  de  m'enthousiasmer  pour  la  Bible, 
ou  un  fanatique  de  l'idée  d'Humanité  quand  j'ai  assez  long- 
temps combattu  pour  celle  du  christianisme. 

Propriétaire  des  pensées,  je  protégerai  sans  doute  ma 
propriété  sous  mon  bouclier,  juste  comme,  propriétaire  des 
choses,  je  ne  laisse  pas  chacun  y  porter  la  main;  mais  c'est 
en  souriant  que  je  déposerai  mon  bouclier  sur  les  cadavres 
de  mes  pensées  et  de  ma  foi,  et  en  souriant  que,  vaincu,  je 


-  3i3  — 

triompherai.  C'est  là  justement  qu'est  l'humour  de  la  chose. 
Pour  laisser  les  gens  s'égayer  aux  dépens  des  petitesses  des 
hommes,  il  suffit  de  se  sentir  a  trop  haut  pour  être  atteint  »  ; 
mais  les  laisser  jouer  avec  toutes  les  «  grandes  pensées  », 
avec  les  «  sentiments  sublimes  »,  le  «  noble  enthousiasme  », 
et  la  «  sainte  croyance  •>  suppose  que  je  suis  le  propriétaire 
de  tout. 

Tu  n'es  pas  simplement  roué  à  tout  le  divin  et  autorisé 
à  tout  l'humain,  mais  tu  es  possesseur  du  tien,  c'est-à-dire 
de  tout  ce  que  tu  as  la  force  de  t'approprier. 

On  a  toujours  cru  devoir  me  donner  une  destination 
extérieure  à  moi,  et  c'est  ainsi  qu'on  en  vint  finalement 
à  m'exhorter  à  être  humain  et  à  agir  humainement,  parce  que 
Je  =  Homme.  C'est  là  le  cercle  magicjue  chrétien.  Le  Moi 
de  Fichte  est  également  un  être  extérieur  et  étranger  à  Moi, 
car  ce  moi  est  chacun  et  a  seul  des  droits,  de  sorte  qu'il  est 
((  le  moi  »  et  non  Moi.  Mais  Moi,  je  ne  suis  pas  un  «  moi  » 
auprès  d'autres  «  moi  »  ;  je  suis  le  seul  Moi,  je  suis  l'nique. 
Kt  mes  besoins,  mes  actions,  tout  en  Moi  est  unicjuc.  C'est 
par  ce  seul  fait  que  je  suis  le  Moi  unicjue  (jue  je  fais  de 
tout  ma  propriété,  rien  qu'en  me  mettant  en  <cuvre  et  en 
me  développant.  Ce  n'est  pas  comme  l  Fomme  (|uc  je  me 
développe,  et  je  ne  développe  pas  l'I  Fomme  :  c'est  Moi 
(jui  -Ur  développe. 

Tel  est  le  sens  de  rrni(iue.  (Max  Stirni-r.  //'/(/.  p.  4\S- 


XIII,        Le  Nihilisme  intégral. 

(Jue  rindi\i<lu  est  pour  S(»i  une  histt)ire  du  monde,  ii  ijuc 
le  reste  de  l'hisioire  n'est  (^ue  sa  propriété,  cela  dépasse 
la  vue  du  chrétien.  Tour  ce  dernier,  l'histoire  est  supérieure, 
parce  qu'elle  est  l'histoire  du  Christ  ou  de  u  l'I  fomme  »>: 
l»nnr  l'égoïste,   seule  son   histoire  a   une  valeur,  parce  qu'il 


—  3i4  — 

ne  veut  développer  que  ////  et  non  le  plan  de  Dieu,  les  des- 
seins de  la  providenee,  la  liberté,  etc.  11  ne  se  regarde  pas 
comme  un  instrument  de  l'Idée  ou  un  vaisseau  de  Dieu,  il 
ne  reconnaît  aucune  vocation,  il  ne  s'imagine  pas  n'avoir 
d'autre  raison  d'être  que  de  contribuer  au  développement 
de  l'hunianilc  et  ne  croit  pas  devoir  y  apporter  son  obole;  il 
vit  sa  vie  sans  se  soucier  c[ue  l'humanité  en  tire  perte  ou 
profit.  —  Kh  quoi!  suis-je  au  monde  pour  y  réaliser  des 
idées  ?  ]:>our  v  apporter  par  mon  civisme  ma  pierre  à  la  réa- 
lisation de  l'idée  d'Etat,  ou  pour,  par  le  mariage,  donner 
une  existence  comme  époux  et  père  à  l'idée  de  famille?  Que 
me  veut  cette  vocation?  Je  ne  vis  pas  plus  d'après  une 
vocation  eiue  la  fleur  ne  s'épanouit  et  n'exhale  son  parfum 
par  devoir. 

L'idéal  «  Homme  »  est  réalisé,  lorsque  la  conception 
chrétienne  se  transforme  et  devient  «  ]\loi,  cet  Unique,  je 
suis  l'Homme  )>.  La  question  :  «  Qu'est-ce  que  l'Homme  »  ? 
devient  alors  :  a  Oui  est  l'Homme  ?  » 

On  dit  de  Dieu  :  a  Les  noms  ne  te  nomment  pas  ».  Cela 
est  également  juste  de  ^loi  :  aucun  concept  ne  m'exprime, 
1  ien  de  ce  qu'on  donne  comme  mon  essence  ne  m'épuise,  ce 
ne  sont  que  des  noms.  On  dit  encore  de  Dieu  qu'il  est  parfait 
et  n'a  nulle  vocation  de  tendre  vers  une  perfection.  Et 
^[oi? 

Je  suis  le  propriétaire  de  ma  puissance,  et  je  le  suis  quand 
je  me  sais  Unique.  Dans  l'Unique,  le  possesseur  retourne 
au  Rien  créateur  dont  il  est  sorti.  Tout  Etre  supérieur  à  Moi, 
que  ce  soit  Dieu  ou  que  ce  soit  l'Homme,  faiblit  devant  le 
sentiment  de  mon  unicité  et  pâlit  au  soleil  de  cette  conscience. 

Si  je  base  ma  cause  sur  Aloi,  l'Unique,  elle  repose  sur  son 
créateur  éphémère  et  périssable  qui  se  dévore  lui-même,  et 
je  puis  dire   : 

Je  n'ai  basé  ma  cause  sur  Rien.  —  (Max  SttrxKr.  Ibid., 
p.  44^-449-) 


-  3i3  - 


XIV.       La  critique  de  l'anarchisme  individualiste. 

Stirncr  est  la  victime  d'un  immense  malentendu  loj^^ique. 
Il  a  absolument  raison  lf)rs(ju'il  combat  l'idée  du  renoncement 
de  l'individu  au  profit  d'un  être  sui)érieur  et  extérieur  à  lui. 
1/b.ommc  n'existe  pas  pour  l'idée,  mais  l'idée  i)0ur  l'homme. 
Cela  est  vrai  même  pour  l'homme-idée.  Tout  pour  l'individu  et 
son  bonheur.  Mais  ciuel  est  le  nio\cn  d'y  arriver  ?  Le  Moi  de 
Stirner  est  lui  aussi  un  «  fantôme  ».  Le  Moi  réel  n'existe 
(lue  i)ar  la  société.  Au  lieu  de  combattre  l'interprétation  mvs- 
ti(jue  et  métai)hysi(|ue  de  la  société,  Stirner  combat  la  société 
elle-même,  (|ui  n'est  qu'un  moyeu  pour  l'individu.  Stirner 
est,  d'ailleurs,  inconséquent  :  il  réclame  l association,  la  col- 
laboration des  égoïstes.  Il  a  bâti  une  métaphysique  du  Moi, 
d'un  Moi  (|ui  n'existe  pas.  Et  voilà  pourquoi  il  est  arrivé 
à  la  négation  de  l'enthousiasme,  lequel  est  le  Moi  ])lein.  au 
profit  du  .Moi  vide,  le  Moi  concret  au  profit  du  Moi 
abstrait.  A  force  d'être  ((  logique  »,  v^tirner  tombe  dans 
l'absurde.  C'est  de  la  logique  formelle,  abstraite,  qui  ne 
tient  pas  compte  de  la  complexité  de  la  vie.  Si  Stirner  .se 
bornait  à  combattre  les  Tartuffes  de  la  morale  bourgeoise 
(jui  j)rêchent  le  renoncement  —  pour  les  autres  —  il  aurait 
mille  fois  raison.  Car  cette  morale  aboutit.  d;ms  la  réalité. 
à  sacrifier  l'égoïsme  des  uns  à  celui  des  autres,  les  malhabiles 
au  i)rolit  des  malins  et  des  arrivistes.  Mais  Max  Stirner  ne 
s'en  tient  pas  là.  11  vise  plus  haut.  Ce  n'est  pas  la  morale 
bourgeoise,  hypocritement  altruiste  et,  au  fond,  platement 
égoïste,  (|u'il  combat,  mais  la  Morale  comme  telle.  Il  est  le 
véritable  précurseur  de  l'Védéric  Xietz.schc  et  le  fondateur 
de  rhntnoralisme.  Cette  théorie  est  une  arme  de  plus  pour 


-  3i6  — 

les  classes  (loniinantes,  qui  les  débarrasse  des  scrupules 
gênants.  LTuimoralisme  est  la  morale  intéressée  des  exploi- 
teurs, la  u  Morale  des  Maîtres  »  ainsi  que  l'a  appelée 
Nietzsche  lui-même.  Pour  les  socialistes  et  les  prolétaires,  la 
morale  est,  au  contraire,  une  arme  de  combat  pour  leur 
émancipation,  mais  non  la  morale  verbale  et  vaine  des  phi- 
lanthropes bourgeois,  qui  ont  de  la  peine  à  se  prendre 
eux-mêmes  au  sérieux;  elle  est  la  morale  en  action,  luttant 
contre  les  conditions  sociales,  qui  ne  laissent  aux  hommes 
d'autre  choix  que  de  vivre  dans  la  honte  ou  de  mourir  dans 
la  misère.  Les  bases  de  la  société  actuelle  sont  profondément 
immorales,  car  elles  condamnent  les  uns  à  la  misère  et  aux 
travaux  forcés  de  l'usine  et  de  l'atelier,  à  une  mort  lente 
sans  lumière  ni  joie,  et  les  autres  à  une  vie  de  plaisirs  sou- 
vent stupides,  à  une  vie  inutile  et  immorale. 

Le  prolétariat  socialiste  oppose  sa  morale  supérieure  du 
bonheur  universel,  de  solidarité,  de  fraternité  internationale 
à  la  morale  verbale  des  classes  dominantes  qui  se  résume  dans 
la  formule  :  «  chacun  pour  soi  »  mieux  observée  que  les 
dix  commandements  de  la  Bible  et  a  l'aime  ton  prochain  »  de 
l'Evangile.  Cette  morale  de  combat  n'exclut  pas  l'égoïsme 
élargi  et  bien  compris.  Elle  l'ennoblit.  Elle  défend  les  intérêts 
de  la  classe  ouvrière  et  de  tous  les  individus  qui  la  com- 
posent. Elle  n'a  pas  besoin  de  sacrifier  l'individu  à  un  «  fan- 
tôme »  d'un  prétendu  intérêt  général.  Car  l'intérêt  général 
s'opposant  à  celui  des  individus  est  le  produit  d'une  société 
1)asée  sur  l'antagonisme  des  intérêts,  sur  Vcgoïsme  étroit  et 
injuste  organisé  et  érigé  en  système  social.  Dans  la  société 
socialiste,  l'intérêt  général  est  la  totalisation  des  intérêts  de 
chacun.  Dans  notre  société,  le  malheur  des  uns  fait  le  bon- 
heur des  autres.  La  maladie  fait  vivre  le  médecin.  La  police 
ne  saurait  exister  sans  le  criminel.  La  lutte  de  tous  contre 
tous  crée  un  titre  de  légitimité  relative  à  l'Etat  chargé  de 
veiller  à  ce  que  les  hommes  se  dévorent  entre  eux  selon  les 
règles,  les  convenances  et  les  lois.  L'expropriation  des  moyens 


-3,7- 

de  production  et  la  misère  sont  la  condition  préalable  de 
l'industrie  capitaliste,  11  faut  chasser  l'artisan  de  son  atelier, 
le  paysan  de  son  lopin  de  terre  pour  (jue  l'industrie  trouve 
"  des  bras  ».  Le  u  moraliste  »  anglais  l^ernard  de  Mande- 
\  ille  a  prêché  ouvertement  la  misère  et  ri<(norance  du  peu- 
ple dans  le  but  d'assurer  de  la  chair  à  exj^loitation  au  régime 
capitaliste.  X'ous  n'en  finirions  pas  si  nous  voulions  énumérer 
toutes  les  contradictions  dont  vit  et  dont,  certainement, 
mourra  le   régime   capitaliste. 

Cette  base  antagonique  du  régime  cai)ilaliste  engendre  de 
nombreux  a  cas  de  conscience  »  chez  les  individus  sensibles 
dont  la  moralité  est  au-dessus  du  régime.  Ainsi  nait  l'idée  du 
renoncement  des  intérêts  de  l'individu  aux  prétendus  intérêts 
généraux  (jui  est  exploitée  i)ar  la  classe  dominante.  Celle-ci 
en  profite  pour  placer  dans  la  conscience  de  ses  exploités 
une  sorte  de  gendarme  moral  (|ui  veille  à  l'intégrité  de  la 
propriété  et  de  la  sécurité  capitalistes.  Au  lieu  de  démas(|uer 
cette  morale  de  classe,  Stirner  déclare  la  guerre  à  toute  mo- 
rale, ce  qui  est  évidemment  absurde.  Car  la  morale  rationnelle 
est  la  condition  de  vie  pour  chacun  cl  pour  tous,  la  garantie 
indispensable  à  notre  sécurité,  à  notre  bonheur. 

Au  point  de  vue  philosoph'ujuc,  l'individualisme  anar- 
chiste de  Stirner  représente  une  survivance  niétaf>liysii]ue. 
Car  .son  Moi  se  suffisant  à  lui-même  est  une  entité  abstraite 
à  un  coiuinu  indéterminé.  On  ignore  ce  que  ce  Moi  veut  et 
ce  qu'il  vaut.  (  )n  sait  on  légoïsme  sans  frein  conuncnce,  mais 
on  ignore  où  il  finit.  |ns(ju'oii  s'étend  son  i)ouvoir  illimité? 
S'arrête-t-il  au  crime,  lorscju'il  s'agit  de  «  vivre  sa  vie  »>  ? 
On  a  vu  récemnîent  (jue  non.  Rien  n'empêche  à  l'individua- 
lisme, (|ui  est  une  théorie  hourf/enise,  de  dégénérer  en  l)andi- 
ti.sme.  Le  despoti.sme  oriental  le  plus  al)ject,  ainsi  que  la 
domination  de  classe  la  ])lus  cyni(iuc,  peuvent  se  ré^'lamcr 
de  l'individualisiue  de  Stirner  :  le  moi  du  souverain  et  le  moi 
de  classe  ! 

La  ..   .Morale  des  Maitre>  •>  ilu  maliieureu.\  N4elz>che  avec 


—  3i8  — 

sa  devise:  tout  est  pcniiis  !  procède  l()i:^i(j[ueinent  de  Slirner. 
\\n  clierchant  à  généraliser  rindividiialisme,  en  appliquant 
cà  /()//.\'.  le  moi  composant  la  société,  on  le  détruit.  Car,  dans  ce 
cas,  on  crée  rintcrct  acncral,  ce  a  fantôme  »  abhorré  par 
Stirner... 

Ah  point  de  vue  social,  l'individualisme  de  Stirner  ne  fait 
qu'ériger  en  théorie  ce  cjui  se  pratique  sous  nos  yeux  dans 
le  régime  bourgeois.  L'Unique  et  sa  propriété  est  un  manuel 
du  parfait  bourgeois  ou  du  parfait  arriviste,  ])our  lequel  tous 
les  moyens  sont  bons  pourvu  qu'ils  servent  son  intérêt  ou 
son  ambition.  ]\Iax  Stirner  est  l'enfant  terrible  de  la  bour- 
geoisie :  sans  ménagement  aucun  il  dévoile  le  secret  de  son 
existence.  Car  l'intérêt  bourgeois  exige  la  discrétion.  L'immo- 
ralisme ne  réussit  que  pratiqué  en  secret.  Le  grand  jour 
lui  est  fatal.  La  morale,  ainsi  que  la  religion,  sont  choses 
nécessaires  «  pour  le  peuple  »,  pour  le  maintenir  dans 
l'obéissance.  Ainsi  doit  raisonner  un  bourgeois  conscient  de 
son  intérêt  de  classe.  Oui,  la  morale  est  nécessaire  au  peuple. 
Le  crime  est  pour  lui  une  mauvaise  affaire.  11  ne  réussit  et 
et  ne  rapporte  qu'aux  classes  dominantes  qui  ont  le  Code, 
l'Etat,  la  police  et  la  magistrature  pour  se  défendre.  ]Mais 
il  s'agit  de  créer  la  morale  populaire  basée  sur  la  solidarité, 
la  réunion  des  efforts,  l'organisation  du  traxail.  Cette  morale 
n'a  rien  à  faire  avec  l'idée  de  renoncement.  Elle  légitime  la 
satisfaction  la  plus  complète  des  besoins,  la  vie  la  plus  heu- 
reuse et  la  plus  intense.  Car  elle  se  base,  pour  la  première 
fois,  sur  l'harmonie  des  intérêts  de  chacun  et  de  tous.  Le 
bonheur  des  uns  cesse  d'être  la  source  du  malheur  des  autres. 
Il  y  a  plus.  Le  bien-être  de  chacun  devient  la  condition  du 
l)ien-être  général  et  vice  versa.  Le  socialisme  réhabilite,  avec 
l'école  fouriériste  et  saint-simonienne,  la  nature  humaine  et 
ses  forces  passionnelles,  ses  aspirations,  ses  ardeurs  et  son 
égoïsme  éclairé  (i). 


(I)  Voir  le  volume  Un  peu  d  Histoire,  de  1  Encyclopédie. 


—  3i9  — 

Avec  l'école  marxiste,  il  découvre  dans  la  production  déve- 
Icppée  au  plus  haut  dej^ré  les  moyens  efficaces  pour  leur 
large  satisfaction.  La  Révolution  se  charge  de  mettre  ces 
moyens  à  la  disposition  de  tous.  La  morale,  en  cessant  d'être 
(I  fantôme  et  hypocrisie  »,  deviendra  une  réalité  bienfaisante. 
Le  socialisme  est  la  mort  de  l'individualisme  anarchiste  à 
l'âme  bourgeoise  et  aux  allures  révolutionnaires. 


320   — 


CHAPITRE  II 
L'ANARCHISME  COMMUNISTP: 

I.  —  Doctrine. 

C'est  ranarchie  individualiste  moins  la  logique.  Il  veut 
sauver  l'individu,  son  autonomie  absolue,  sa  liberté  sans 
frein.  Mais  il  veut  vivre,  agir.  Pour  vivre,  il  faut  s'organiser, 
abdiquer,  renier  l'âme  de  son  âme  qui  est  la  métaphysique 
égoïste  et  libertaire.  De  là  un  conflit  tragique  cjui  mène  à  la 
décomposition,  à  l'impuissance.  Les  uns  vont  à  l'organisation, 
deviennent  syndicalistes  révolutionnaires,  les  autres  s'en- 
ferment dans  une  sorte  de  tour  d'ivoire. 

Les  représentants  les  plus  remarquables  de  l'anarchie  com- 
muniste sont  :  Alichel  Bakounine,  Pierre  Kropotkine,  Ma- 
latesta,  Jean  Grave.  Bakounine  les  dépasse  tous  par  son 
action,  son  influence  et  ses  capacités  théoriques.  Il  fut  un 
hégélien  de  gauche.  Ses  idées  contre  l'Etat  et  l'Autorité  mé- 
ritent d'être  méditées,  ainsi  que  ses  idées  philosophiques 

II.  —  Idéalisme  et  Matérialisme. 

Qui  a  raison?  Les  idéalistes  ou  les  matérialistes?  Une  fois 
que  la  question  se  pose  ainsi,  l'hésitation  devient  impossible. 
Sans  nul  doute  les  idéalistes  ont  tort,  et  seuls  les  matéria- 
listes ont  raison.  Oui,  les  faits  priment  les  idées;  oui,  l'idéal, 
comme  l'a  dit  Proudhon,  n'est  qu'une  fleur  dont  les  conditions 
matérielles  d'existence  constituent  la  racine.  Oui.  toute  l'his- 


Les    Prisonniers  ce 


ts    à    Versailles. 


—    321    - 

toirc  intellectuelle  et  morale,  politique  et  sociale  de  l'humanité 
est  un  rellet  de  son  liistoir-j  économiciue. 

Toutes  les  branches  de  la  science  moderne,  consciencieuse 
et  sérieuse,  converj^ent  à  proclamer  cette  grande,  cette  fonda- 
mentale et  décisive  vérité  :  (mi,  le  monde  social,  le  monde  pro- 
prement humain,  l'humanité,  en  un  mot,  n'est  autre  chose 
(jue  le  développement  dernier  et  suprême  —  pour  nous  au 
moins  et  relativement  à  notre  [)lanéte  —  la  manifestation  hi 
plus  haute  de  l'animalité.  Mais  comme  son  développement  ini- 
pli([ue  nécessairement  une  négation,  celle  de  la  base  ou  du 
point  de  départ,  l'humanité  est  en  même  temps  et  essentielle- 
ment la  négation  rélléchie  et  progressive  de  l'animalité  dans 
les  hommes.  Et  c'est  précisément  cette  négation  aussi  ration- 
nelle (jue  naturelle  —  fatale  comme  le  sont  les  développe- 
ments et  les  réalisations  de  toute;^  les  lois  n  iturclles  dans  le 
monde  —  qui  constitue  et  (jui  crée  l'idéal,  le  monde  des 
convictions  intellectuelles  et  morales,  les  idées. 

Oui,  nos  premiers  ancêtres,  nos  Adams  et  nos  i{ves,  fu- 
rent, sinon  des  gorilles,  au  moins  des  cousins  très  proches 
du  gorille,  des  omnivores,  des  bêtes  intelligentes  et  féroces, 
douées,  à  un  degré  infiniment  i)lus  grand  (|ue  les  animaux  de 
toutes  les  autres  espèces,  de  deux  facultés  précieuses  :  la 
facultc  de  l^cuscr  et  la  faculté,  le  besoin  de  se  révolter. 

Ces  deux  facultés,  combinant  leur  action  progressive  dans 
l'histoire,  représentent  i)r()prement  le  «  moment  ».  le  côté. 
la  puissance  négative  dans  le  (K\  elopi)emenl  positif  de  l'ani- 
malité hnniain».'.  et  erérnl  par  consé(iuent  tout  ce  (|ui  cnnsli 
tui'  l'hinnanitr  dans  les  hommes.  —  (Bakdu.ni.N'K.  iliuvrcs. 
tome  III.  p.   iS-jo. ) 

liakounine  est  matérialiste  en  philosophie,  mai>  >.i  n»tu  op- 
tion sociale,  comme  celle  de  tous  les  anarchistes,  est  idéaliste. 
La  l\é\ olution  est.  pour  l'idéaliste,  une  affaire  de  tenipéra- 
w.vwi  et  d'e<lucation.  le  résultat  de  la  propagan<lc  ou  de 
l'agitation,  mais  sa  criti(|ue  de  l'idéalisme  philosophique  est 
pi'nétrante  el   t'rappe  juste. 

IV  „ 


322    — 


III.  —  Critique  de  l'idéalisme. 

Trois  éléments,  ou,  si  vous  voulez,  trois  principes  fonda- 
mentaux constituent  les  conditions  essentielles  de  tout  déve- 
loppement humain,  tant  collectif  qu'individuel,  dans  l'his- 
toire :  i*"  Vajiimalité  humaine;  2""  la  pensée;  et  3°  la  révolte. 
A  la  première  correspond  proprement  V économie  sociale  et 
priz'ée ;  à  la  seconde,  la  science;  à  la  troisième,  la  liberté. 

Les  idéalistes  de  toutes  les  écoles,  aristocrates  et  bourgeois, 
théologiens  et  métaphysiciens,  politiciens  et  moralistes,  reli- 
gieux, philosophes  ou  poètes  —  sans  oublier  les  économistes 
libéraux,  adorateurs  effrénés  de  l'idéal,  comme  on  sait  — 
s'offensent  beaucoup  lorsqu'on  leur  dit  que  l'homme,  avec 
toute  son  intelligence  magnifique,  ses  idées  sublimes  et  ses 
aspirations  infinies,  n'est,  comme  tout  ce  qui  existe  dans  le 
monde,  rien  que  matière,  rien  qu'un  produit  de  cette  z'ile 
matière. 

Nous  pourrions  leur  répondre  que  la  matière  dont  parlent 
les  matérialistes  —  matière  spontanément,  éternellement  mo- 
bile, active,  productive  ;  matière  chimiquement  ou  organi- 
quement déterminée,  et  manifestée  par  des  propriétés  ou 
les  forces  mécaniques,  physiques,  animales  et  intelligentes 
qui  lui  sont  forcément  inhérentes  —  que  cette  matière  n'a 
rien  de  commun  avec  la  vile  matière  des  idéalistes.  Cette 
dernière,  produit  de  leur  fausse  abstraction,  est  effectivement 
un  être  stupide,  immobile,  incapable  de  produire  la  moindre 
des  choses,  un  capiit  mortuum,  une  vilaine  imagination  op- 
posée â  cette  belle  imagination  qu'ils  appellent  Dieu,  l'Etre 
suprême  vis-à-vis  duquel  la  matière,  leur  matière  à  eux,  dé- 
pouillée par  eux-mêmes  de  tout  ce  qui  en  constitue  la  valeur 
réelle,  représente  nécessairement  le  suprême  Néant.  Ils  ont 
enlevé  à  la  matière  l'intelligence,  la  vie,  toutes  les  qualités 


-  323  - 

déterminantes,  les  rapports  actifs  (ju  les  forces,  le  mouvement 
même  sans  lefjuel  la  matière  ne  serait  même  pas  pesante, 
ne  lui  laissant  rien  que  l'impénétrabilité  et  l'immobilité  abso- 
lue dans  res])ace:  ils  ont  attribué  toutes  ces  forces,  proprié- 
tés et  manifestations  naturelles,  à  l'iâre  imaginaire  créé  par 
leur  fantaisie  abstractive  ;  puis,  intervertissant  les  rôles,  ils 
ont  ap])elé  ce  produit  de  leur  imaj:^inati(jn.  ce  fanl«")mc.  ce 
Dieu  (jui  est  le  Xéant  :  «  l'iùre  suprême  »,  et,  par  une 
consé(|uence  nécessaire,  ils  ont  déclaré  c|ue  l'Etre  réel,  la  ma- 
tière, le  monde,  était  le  Xéant.  Après  (juoi  ils  viennent  ikjus 
dire  gravement  cjue  cette  matière  est  incapable  de  rien  pro- 
duire, ni  même  de  se  mettre  en  mouvement  par  elle-même, 
et  (|ue  i)ar  c(jnsé(|uent  elle  a  dû  être  créée  par  leur  Dieu.  — 
(liAKoUMNK.  Jbiii.  \).  23-25. j 


IV.  —  Critique  de  la  Religion, 

Bakounine  se  déclare  ennemi  personnel  de    1  )ieu. 

Il  est,  dit-il,  une  catégorie  de  gens  qui.  s'ils  ne  croient  pas, 
doivent  au  moins  faire  semblant  de  croire.  Ce  sont  tous  les 
tourmenteurs,  t(jus  les  oppresseurs  et  tous  les  exploiteurs 
de  riiumanité.  Prêtres,  monarcjnes,  liommes  d'iùat,  honunes 
de  i^uerre.  tinanciei.s  jiublics  et  privés,  fonctionnaires  de  toutes 
sortes,  policiers,  j^^endarmes,  geôliers  et  bourreaux,  monopo- 
leurs, capitalistes,  i)ressureurs,  eiurei)reneur>  et  proprié- 
taires, avocats,  économistes,  politiciens  de  toutes  les  couleurs, 
jus(|u'au  dernier  vendeur  d't'pices.  nous  répétons  à  runisson 
ces  i>ar()les  de  NOllaire  :  Si  Dieu  n'existait  pas,  il  fauilrait 
rin\  enter.  Car.  \(>us  coniprene/.  il  faiU  inie  religion  pour  le 
|>euple.  C"e>t  la  snupiipe  de  sUiete. 

il  existe  entin  une  catégorie  assez  nombreuse  ii'âincs 
lionnetes.  mais  faibles,  (|ui,  trop  intelligentes  pour  prendre 
les  dogmes  cbrétiens  au  sérieux,  les  rejettent  en  détail,  mais 
noiit    ni   Ir  lonr.iiM'   ni    I,i    t'om-.   ni   la   resolution   nécessaire 


—  324  — 

pour  les  repousser  en  i::ros.  lOles  abandonnent  à  votre  criti- 
que toutes  les  absurdités  particulières  de  la  religion,  elles 
font  fi  de  tous  les  miracles,  mais  elles  se  cramponnent  avec 
désespoir  à  l'absurdité  principale,  source  de  toutes  les  autres, 
au  miracle  qui  explique  et  légitime  tous  les  autres  miracles, 
à  l'existence  de  Dieu.  Leur  Dieu  n'est  point  l'Etre  vigoureux 
et  puissant,  le  Dieu  brutalement  positif  de  la  théologie.  C'est 
un  Etre  nébuleux,  diaphane,  illusoire,  tellement  illusoire  que, 
quand  on  croit  le  saisir,  il  se  transforme  en  Xéant  ;  c'est  un 
mirage,  un  feu  follet  qui  ne  réchauffe  ni  n'éclaire.  Et  pour- 
tant ils  y  tiennent,  et  ils  croient  que  s'il  allait  disparaître, 
tout  disparaîtrait  avec  lui.  Ce  sont  des  âmes  incertaines,  ma- 
ladives, désorientées  dans  la  civilisation  actuelle,  n'apparte- 
nant ni  au  présent  ni  à  l'avenir,  de  pâles  fantômes  éternelle- 
ment suspendus  entre  le  ciel  et  la  terre,  et  occupant  entre  la 
politique  bourgeoise  et  le  socialisme  du  prolétariat  absolu- 
ment la  même  position.  Ils  ne  se  sentent  la  force  ni  de 
penser  jusqu'à  la  fin,  ni  de  vouloir  se  résoudre,  et  ils  perdent 
leur  temps  et  leur  peine  en  s'efforçant  toujours  de  concilier 
l'inconciliable.  Dans  la  vie  publique,  ils  s'appellent  les  socia-  ^, 

listes  bourgeois.  | 

Aucune  discussion  avec  eux  ni  contre  eux  n'est  possible.  J 

Ils  sont  trop  malades.  § 

Et  Bakounine  arrive  à  la  conclusion  logique  :  f 

N'en  déplaise  donc  aux  métaphysiciens  et  aux  idéalistes 
religieux,  philosophes,  politiciens  ou  poètes   :  L'idée  de  Dieu  >* 

implique  l'abdication  de  la  raison  et  de  la  justice  humaines,  s 

elle  est  la  négation  la  plus  décisive  de  la  liberté  humaine  et  ^ 

aboutit  nécessairement ^  à  l'esclaz'aye  des  honunes,  tant  en 
théorie  qu'en  pratique. 

A  moins  donc  de  vouloir  l'esclavage  et  l'avilissement  des 
hommes,  comme  le  veulent  les  jésuites,  comme  le  veulent  les 
mômiers,  les  piétistes  et  les  méthodistes  protestants,  nous  ne 
pouvons  pas,  nous  ne  devons  pas  faire  la  moindre  concession 
ni  au  Dieu  de  la  théologie,  ni  à  celui  de  la  métaphysique. 


—  325  — 

Car  dans  cet  alphabet  mystique,  qui  commence  par  dire  A 
devra  fatalement  finir  par  dire  Z,  et  qui  doit  adorer  Dieu  doit, 
sans  se  faire  de  puériles  illusions,  renoncer  bravement  à  sa 
liberté  et  à  son  humanité. 

Si  Dieu  est.  Ihomme  est  esclave;  or  l'homme  peut  et  doit 
être  libre:  donc  Dieu  n'existe  pas. 

Je  défie  (|ui  ([ue  ce  soit  de  sortir  de  ce  cercle,  et  maintenant 
f|n'on  choisisse.  —  (IîakoI'NINK.  Ihid.  p.  43-44.) 


V,  —  Contre  l'autorité, 

J,a  liberté  de  l'homme  consiste  uni(juement  en  ceci  qu'il 
obéit  aux  lois  naturelles  parce  (|U*il  les  a  reconnues  lui-même 
comme  telles,  et  non  parce  (|u'elles  lui  ont  été  extérieurement 
imposées  ])ar  une  xolonlé  élran<^ère,  di\  inc  ou  humaine,  col- 
lective ou  individuelle,  (juelconciue. 

Supposez  une  académie  de  savants,  composée  des  repré- 
sentants les  plus  illustres  de  la  science  ;  sui)posez  cjue  cette 
académie  soit  chargée  de  la  léj^islation,  de  l'organisation  de 
la  société  et  (|uc.  ne  s'insjjirant  (juc  du  i)lus  j)ur  amour  de  la 
vérité,  elle  ne  lui  dicte  (|ue  des  lois  absolument  conformes  apx 
plus  récentes  découvertes  de  la  science.  \\\\  bien!  je  prétends, 
moi,  ([ue  cette  législation  et  cette  organisation  seront  une 
monstruosité,  et  cela  pour  deu.x  raisons.  Ka  première,  c'est 
(|ue  la  science  humaine  est  toujours  nécessairement  impar- 
faite et  ([uc.  en  comparant  ce  qu'elle  a  découvert  à  ce  (jui 
lui  reste  à  découvrir,  on  peut  dire  (|u'elle  est  touj«)urs  à  son 
berceau.  De  sorte  (|ue  si  l'on  xDulait  t'orcer  la  \  ie  prati(|ue. 
tant  collectiw  (|u'indivi(luelle,  des  hommes  à  se  conformer 
strictement,  exclusivement,  aux  dernières  'données  de  la 
science,  on  condanmerait  la  société  aussi  bien  que  les  individus 
à  soutïrir  le  martyre  sur  un  lit  de  IVocuste.  (jui  finirait  bien- 
tôt p.ir  les  (lisl(i(|uer  et  par  les  étouffer,  la  vie  restant  tou- 
jours intiiiinicnt   plus  l.iri^e  <|ue  la  science. 


—  326  — 

La  seconde  raison  est  celle-ci  :  une.  société  qui  obéirait 
à  une  législation  émanée  d'une  académie  scientifique,  non 
parce  ([u'elle  en  aurait  compris  elle-même  le  caractère  ra- 
tionnel, au(|uel  cas  l'existence  de  l'académie  deviendrait 
inutile,  mais  parce  ([ue  cette  législation  émanant  de  cette  aca- 
démie, s'imposerait  au  nom  d'une  science  qu'on  vénérerait 
sans  la  comprendre,  une  telle  société  serait  une  société  non 
d'hommes  mais  de  brutes.  Ce  serait  une  seconde  édition  de 
cette  pauvre  république  du  Paraguay,  qui  se  laissa  gouverner 
si  longtemps  par  la  Compagnie  de  Jésus.  Une  telle  société 
ne  manquerait  pas  de  descendre  au  plus  bas  degré  de  l'idio- 
tisme. 

Mais  il  est  encore  une  troisième  raison  qui  rend  un  tel 
gouvernement  impossible.  C'est  qu'une  académie  scientifique 
revêtue  de  cette  souveraineté  pour  ainsi  dire  absolue,  fût- 
elle  même  composée  des  hommes  les  plus  illustres,  finirait 
infailliblement  et  bientôt  par  se  corrompre  elle-même  et 
moralement  et  intellectuellement.  C'est  déjà  aujourd'hui,  avec 
le  peu  de  privilèges  qu'on  leur  laisse,  l'histoire  de  toutes  les 
académies.  Le  plus  grand  génie  scientifique,  du  moment  qu'il 
devient  un  académicien,  un  savant  officiel,  patenté,  baisse 
inévitablement  et  s'endort.  Il  perd  sa  spontanéité,  sa  hardiesse 
révolutionnaire,  cette  énergie  incommode  et  sauvage  qui 
caractérise  la  nature  des  plus  grands  génies,  appelés  toujours 
à  détruire  les  mondes  caducs  et  à  jeter  les  fondements  des 
mondes  nouveaux.  Il  gagne  sans  doute  en  politesse,  en  sagesse 
utilitaire  et  pratique,  ce  qu'il  perd  en  puissance  de  pensée. 
Il  se  corrompt,  en  un  mot. 

C'est  le  propre  du  privilège  et  de  toute  situation  privilé- 
giée que  de  tuer  l'esprit  et  le  cœur  des  hommes.  L'homme 
privilégié,  soit  politiquement,  soit  économiquement,  est  un 
homme  intellectuellement  et  moralement  dépravé.  Voilà  une 
loi  sociale  qui  n'admet  aucune  exception,  et  qui  s'applique 
aussi  bien  à  des  nations  tout  entières  qu'aux  classes,  aux 
compagnies  et  aux  individus.  C'est  la  loi  de  l'égalité,  condi- 


—  327  — 

tion  suprême  de  la  liberté  et  de  riiumanité.  Le  but  principal 
de  ce  livre  est  précisément  de  la  développer  et  d'en  démontrer 
la  vérité  dans  toutes  les  manifestations  de  la  vie  humaine.  — 
(  liAKoL'XiM".  Ihid..  p.  5'-54.j 


VI.  —  Science  et  savants. 

Je  me  résume.  Xous  reconnaissons  donc  l'autorité  absolue 
de  la  science,  parce  que  la  science  n'a  d'autre  objet  que  la 
reproduction  mentale,  réfléchie  et  aussi  systématique  que 
jxjssible,  des  lois  naturelles  qui  sont  inhérentes  à  la  vie  tant 
matérielle  (juintellectuelle  et  morale  du  monde  physique  et 
du  monde  social,  ces  deux  mondes  ne  constituant  dans  le  fait 
(|u'un  seul  et  même  monde  naturel.  1mi  dehors  de  cette  auto- 
rité unicjuement  lé[,ntime,  parce  qu'elle  est  rationnelle  et 
conforme  à  la  liberté  humaine,  nous  déclarons  toutes  les 
c'iutrcs  autorités  mensoni^ères,  arbitraires,  despotiques  et 
funestes. 

Xous  reconnaissons  l'autorité  absolue  de  la  science,  mais 
nous  repoussons  l'infaillibilité  et  lunivcrsalilé  des  représen- 
tants (le  la  science.  Dans  notre  h'.glise  à  nous  —  (|u'il  me  soit 
permis  de  me  servir  un  moment  de  cette  expression  que  d'ail- 
leurs je  déteste;  l'I^ii^lise  et  l'iùat  sont  mes  deux  bêtes  noires; 
—  dans  notre  b'^dise,  comme  dans  ri'**;lise  protestante,  nous 
avons  un  chef,  un  Christ  in\  isible.  la  science;  et  comme  les 
l)r()tcstants.  plus  consé(|uents  même  <|uc  les  prolestants,  nous 
ne  Nouions  y  souffrir  ni  papi-,  ni  conciles,  ni  conclaves  de 
cardinaux  infaillibles,  ni  évê(|ues.  ni  même  de  prêtres.  Xnlrc 
Christ  se  distin^'ue  du  Christ  protestant  et  chrétien  en  ceci 
que  ce  dernier  est  un  être  i)ersonnel  et  (jue  le  notre  est 
impersonnel  ;  le  Christ  chrétien,  déjà  accompli  dans  un  passé 
éternel,  se  pré.sente  comme  un  être  parfait,  tandis  (|uo  l'ac- 
complissement et  la  perfection  de  notre  Christ  à  nous,  (\c  la 
science,  sont  touj«)urs  dans  l'avenir   :  ce  qui  tniuivaut  à  dire 


-  328  - 

qu'ils  ne  se  réaliseront  jamais.  En  ne  reconnaissant  l'auto- 
rité absolue  que  de  la  science  absolue,  nous  n'engageons  donc 
aucunement  notre  liberté.  —  (BAKorxrxK.  Ibid.,  p.  57-58.) 


VII.  —  Contre  l'Etat. 

...Xous  voilà  retombés  dans  l'Eglise  et  dans  l'Etat.  Il  est 
\  rai  que  dans  cette  organisation  nouvelle  établie,  comme 
toutes  les  organisations  politiques  anciennes,  par  la  grâce 
de  Dieu,  mais  appuyée  cette  fois,  au  moins  pour  la  forme, 
en  guise  de  concession  nécessaire  à  l'esprit  moderne,  et  comme 
dans  les  préambules  des  décrets  impériaux  de  Napoléon  Ili, 
sur  la  volonté  (fictive)  du  peuple,  l'Eglise  ne  s'appellera  plus 
l'Eglise,  elle  s'appellera  l'Ecole.  ]\Iais  sur  les  bancs  de  cette 
école  ne  seront  pas  assis  seulement  les  enfants  ;  il  y  aura  le 
mineur  éternel,  l'écolier  reconnu  à  jamais  incapable  de  subir 
ses  examens,  de  s'élever  à  la  science  de  ses  maîtres  et  de 
se  passer  de  leur  discipline,  le  peuple.  L'Etat  ne  s'appellera 
plus  ^lonarchie,  il  s'appellera  République,  mais  il  n'en  sera 
pas  moins  l'Etat,  c'est-à-dire  un  tutelle  officiellement  et  ré- 
gulièrement établie  par  une  minorité  à' hommes  de  génie  on 
de  talent  z'erfueux,  pour  surveiller  et  diriger  la  conduite  de 
ce  grand  incorrigible  et  terrible  enfant,  le  peuple.  Les  profes- 
seurs de  l'Ecole  et  1-es  fonctionnaires  de  l'Etat  s'appelleront 
des  républicains  ;  mais  ils  n'en  seront  pas  moins  des  tuteurs, 
des  pasteurs,  et  le  peuple  restera  ce  qu'il  a  été  éternellement 
jusqu'ici,  un  troupeau.  Gare  alors  aux  tondeurs,  car  là  où 
il  y  a  un  troupeau,  il  y  aura  aussi  des  tondeurs  et  des  man- 
geurs du  troupeau. 

Le  peuple,  dans  ce  système,  sera  l'écolier  et  le  pupille 
éternel.  Malgré  sa  souveraineté  toute  fictive,  il  continuera 
de  servir  d'instrument  à  des  pensées,  à  des  volontés  et  par 
conséquent  aussi  à  des  intérêts  qui  ne  seront  pas  les  siens. 
Entre  cette  situation  et  ce  que  nous  appelons,  nous,  la  liberté. 


—  320  — 

la  seule  vraie  liberté,  il  y  a  un  abimc.  Ce  sera,  sous  des  forme? 
nouvelles,  l'anticiue  esclavage;  et  là  où  il  y  a  esclavage,  il 
y  a  misère,  abrutissement,  la  vraie  matcrialisaticm  de  la 
société,  tant  des  classes  privilégiées  que  des  masses. 

Ihi  divinisant  les  choses  liiiniai)ies,  les  idéalistes  abou- 
tissent toujours  au  triomphe  d'un  matérialisme  brutal.  Et  cela 
pour  une  raison  très  simple  :  le  divin  s'évai)ore  ou  monte  vers 
sa  patrie,  le  ciel,  et  le  brutal  seul  reste  réellement  sur  la 
terre.  —  (IîakouxinI':.  Ibid.,  p.  63-66.) 


VIII.        Les  contradictions  fondamentales 
de  l'anarchisme  communiste. 

Va\  généralisant  la  lutte  contre  l'autorité,  contre  toute  con- 
trainte publi(iue,  l'anarchiste  communiste  a  pour  guide  le 
principe  de  la  liberté  abstraite.  Vx  c'est  seulement  après  un 
demi-siècle  d'expérience  —  au  prix  d'une  inconséquence  — 
que  l'anarcliisme  communiste  arrive  à  reconnaître,  à  contre- 
cœur et  en  rechignant,  la  nécessité  de  l'organisation.  Cette 
nécessité  provoque  même  un  crise  dans  l'anarchie,  l'ne 
partie  s'en  détache  pour  aller  au  syndicalisme  révolutionnaire, 
basé  sur  le  principe  de  l'organisation  et  du  groupement.  Les 
anarchistes  i)urs.  traités  un  j)eu  dédaigneusement  i)ar  les  syn- 
dicalistes, comme  des  <(  doctrinaires  ».  des  (»  génmétriciues  >». 
sont  obligés  de  faire  des  concessions  à  la  vie.  au  mou\  ement 
()U\ricr.  .\]>rr>  une  discussion  animée  au  Congrès  anarchiste 
tenu  à  Amskrdam  en  i«k>7.  «»n  s'e>t  mis  d'accord  sur  une 
résolution  (pu*  Noici   : 

Motion    Piitiois. 

I.i<;  anarchiste^,  réunis  à  .Xnistirdani  le  2y  août  IQ07,  considcrant 
(|uo  les  idées  (1  anarchie  et  (ror^anisation,  loin  d'être  incompalib>s, 
connne  ou  l'a  (|uel<|uef»)is  ])réten{lu,  se  complètent  et  s'éclairent  l'une 
l'autre,  le  i)rincii)e  niêni'-  <!.•  ran.ir.-lii.-  n'-siilun  itiiw  î.  in.r.-  ..ry.i- 
nisation  des  producteur.^ 


-  33o  - 

Que  l'action  individuelle,  pour  importante  qu'elle  soit,  ne  saurait 
suppléer  au  défaut  d'action  collective,  de  mouvement  concerté,  pas 
plus  que  l'action  collective  ne  saurait  suppléer  au  défaut  d'initiative 
individuelle  ; 

Que  l'organisation  des  forces  militantes  assurerait  à  la  propagande 
un  essor  nouveau  et  ne  pourrait  que  hâter  la  pénétration  dans  la 
classe  ou\  rière  des  idées  de  fédéralisme  et  de  révolution  ; 

QuL'  l'organisation  ouvrière,  fondée  sur  l'identité  des  intérêts 
n'exclut  pas  une  organisation  fondée  sur  l'identité  des  aspirations 
et  des   idées; 

Sont  d'avis  que  les  camarades  de  tous  les  pays  mettent  à  l'ordre 
du  jour  la  création  de  groupes  anarchistes  et  la  fédération  des 
groupes  déjà  créés. 

La  motion  syndicaliste  Danois  obtint  46  voix.  ^lais  elle 
est  complétée  par  l'adjonction  A^ohryzek-ÏMalatesta,  qui  ob- 
tint plus  de  voix  (48)  et  qui  cherche  à  sauver  l'élément  indi- 
vidualiste de  l'anarchie,  ati  fond  destructif  de  l'organisa- 
tion (i).  La  voici  : 

La  Fédération  anarchiste  est  une  association  de  groupes  et  d'indi- 
vidus où  personne  ne  peut  imposer  sa  volonté  ni  amoindrir  l'initiative 
d'autrui.  Vis-à-vis  de  la  société  actuelle,  elle  a  pour  but  de  changer 
toutes  les  conditions  morales  et  économiques  et,  dans  ce  sens,  elle 
soutient  la  lutte  par  tous  les  moyens  adéquats. 

Pour  comprendre  la  portée  de  cette  addition,  il  faut  citer 
le  discours  de  son  auteur,  reproduit  par  le  compte  rendu  ana- 
lytique du  Congrès.  (Paris,  Delesalle.  1908.) 

K.  VoHRYZEK.  —  C'est  eu  qualité  d'individualiste  que  je  veux 
plaider  la  cause  de  l'organisation!  —  Il  est  impossible  de  prétendre 
que  l'anarchisme,  du  fait  même  de  ses  principes,  ne  saurait  admettre 
l'organisation.  L'individualiste  attitré  lui-même  ne  condamne  pas 
radicalement  l'association  entre  les  individus. 

Dire,  connue  on  le  fait  quelquefois,  ou  Stirner  ou  Kropotkine,  en 
opposant  ainsi  ces  deux  penseurs,  c'est  faire  une  erreur.  Kropotkine 
et  Stirner  ne  peuvent  être  opposes  l'un  à  l'autre:   ils  ont  exposé  la 


(n  «  Le  principe  essentiel  de  lanarchic.  c  est  lautonomie  individuelle  ».  (Emma 
Goldman.) 


—  33i  - 

méinc  idée  à  dc>  points  de  vue  différents.  Voiià  tout.  Et  la  preuve 
que  Max  Stirner  n'était  pas  1  individualiste  forcené  qu'on  se  plaît  à 
dire,  c'est  qu'il  s*e>t  prononcé  en  faveur  de  «  l'organisation  ».  Il  a 
même  consacre  un  chapitre  entier  à  l'association  des  égoïstes. 

Notre  organisation  n'ayant  aucun  pouvoir  exécutif  ne  sera  pas 
contraire  à  nos  principes.  Dans  les  syndicats  ouvriers,  nous  défen- 
dons les  intérêts  économiques  des  travailleurs.  Mais  pour  tout  le 
reste,  nous  devons  nous  grouper  à  part,  créer  des  organisations  à 
hases    libertaires. 

Mais  les  individualistes  ont  tenu  à  se  compter  sur  une 
inution  à  eux,  (jui  était  celle  de  Pierre  Ramus.  Xous  donnons 
le  texte  de  cette  motion.  (|ui  obtint  13  voix  pour  contre  17. 

Motion    Pierre    Ratnus. 

Le  Congrès  anarchiste  d'Amsterdam  propose  aux  groupes  de  tous 
les  pays  de  s'unir  en  fédérations  locales  et  régionales,  d'après  les 
diverses   divisions   géographiques, 

Xous  déclarons  que  notre  proposition  s'inspire  des  principes  mêmes 
de  l'anarchisnie.  car  nous  ne  voyons  pas  la  possibilité  de  l'initiative 
et  de  l'activité  individuelles  en  dehors  du  groupement,  lequel  constitué 
selon  nos  v<eux  fournira  seul  un  Irrrain  praficiuf  à  la  libri-  rxnan- 
sion   de   chaque   individualité. 

L'organisation  fédérative  est  la  forme  (jui  con\icnl  le  mieux  au 
l>rolétariat  anarchiste.  Elle  unit  les  groupes  existants  en  un  tout 
organique  <|ui  s'accroit  par  l'adhésion  de  groupes  nouveaux.  Elle 
est  anti-autoritaire,  n'admet  aucun  pouvoir  législatif  central  à  déci- 
dions r»bligatoires  pour  les  grou]K's  et  indivi<lus,  ceux-ci  ayant  un 
<lroit  rec«)tmu  à  se  dévelo|)per  librement  dans  notre  mouvement  com- 
num  et  à  agir  dans  le  sens  anarchiste  et  économique  sans  aucun 
<»rdre  ou  empêchement.  La  fédération  n'exclut  aucun  groupe  et  cha(|ue 
groupe  est  libre  de  se  retirer  et  de  rentrer  en  possession  des  fonds 
versés,  cpiand  il  le  juge  nécessaire. 

Xous    reconnnan<lons,    en    outre,    aux    ci-  tis   de    se    v 

selon  les  besoins  et  nécessités  <le  leur  mou  respectif,  » 

(le  ne  pas  |)er(lre  de  vue  (|Ue  la  force  du  mouvement  anarchiste,  natio- 
nal et  international,  dépeiul  de  sa  constitution  sur  des  bases  interna- 
tionales, les  moyens  d'émaïu'ipalinn  jie  pouvant  (léri\.r  4ni«-  tl'mu- 
action  internationale  conccrtt  > 

Compagimns  de  tous  les  pays  organise/-v«>u.s  en  groupes  autouomo 
et  unissez-vous  en  une  fé<léran«"  inf.r.,  it  ;..n  i',.  T  "TufiTiuiionalc 
anarchiste. 


-  332  — 

C'est  le  compagnon  H.  Croiset  qui  se  chargea  d'expliquer 
cette  motion.  11  lui  donne  une  portée  individualiste  à  la  Alax 
Stirner. 

11.  Croiset.  —  Ce  qui  importe  avant  toute  autre  chose,  c'est  de 
donner  une  définition  de  Tanarchie  qui  servira  de  base  à  mes  dé- 
monstrations. Nous  sommes  anarchistes  en  ce  sens  que  nous  voulons 
instaurer  un  état  social  dans  lequel  l'individu  trouvera  la  garantie 
de  sa  liberté  intégrale,  dans  lequel  chacun  pourra  vivre  pleinement 
sa  vie,  autrement  dit  dans  .lequel  il  sera  donné  à  l'individu  de  vivre 
sans  restriction  d'aucune  sorte,  toute  sa  vie  à  lui,  et  non  plus  comme 
aujourd'hui  la  vie  des  autres,  je  veux  dire  la  vie  que  d'autres  lui 
imposent. 

Ma  devise  c'est:  Moi,  moi,  moi....  et  les  autres  ensuite! 


Ainsi  même  dans  sa  phase  ultérieure  et  développée,  l'anar- 
chiste communiste  se  trouve  en  butte  aux  contradictions  fon- 
damentales. La  vie  lui  crie  :  organise-toi,  ou  tu  seras  perdu  ! 
]\Iais  son  âme,  sa  conscience,  sa  raison  d'être  théorique,  ré- 
pond aux  voix  de  la  vie  :  «  Moi  !  Moi  !  Moi  !...  Moi  avant 
tout  !  »  Le  bourgeois  révolté  et  honnête,  dévoué  et  héroïque 
ne  trouve  pas  d'autre  solution,  et  l'Anarchie  continue  à  mener 
une  vie  éphémère  et  purement  théorique. 


neuvii:mk   PAirriE 


REVISIONNISME   &   REFORMISME 


4 


-  333  - 


CHAPITRE     PREMIER 

LA    CRITigi;E    RKVISIONMSTE 
DE    BERNSTEIN 

I.  —  Les  deux  courants. 

Il  y  avait  toujours  dans  le  Varti  socialiste,  coiiinic  daillcurs 
dans  tout  grand  parti  politique,  deux  courants  dominants  : 
le  courant  modéré  ou  opportuniste,  et  le  courant  radical  ou 
intransigeant.  JJernstein  n'a  fait  qu'ériger  en  s\  stcme  ce  ijue 
l'on  appelle  cc^mniunément  la  tendance  de  l'aile  droite  du 
Parti.  La  campagne  révisionniste  a  fait  sensation.  Cela  s'ex- 
pli([ue  par  de  différentes  raisons,  iiernstein  fut  pendant  long- 
temps un  marxiste  intransigeant,  revêtu  d'un  poste  de  con- 
fiance par  le  Parti  socialiste  allemand.  11  était  notamment 
rédacteur  de  l'ctri^aiie  cent  rai  du  Parti  au  moment  de  la  loi 
d'exception  et  un  des  rédacteurs  de  la  Xcuc  Zcit,  rédigée 
l)ar    Karl    Kautsky. 

liernstein  a  écrit  son  livre  lors(|u  il  n'y  avait  cjue  J  mil- 
lit)ns  d'électeurs  socialistes  et  420.OJO  ouvriers  syndiqués 
sur  ^'. i^>5.7,^5  occupés  dans  les  ditïérentes  industries,  i.e  Parti 
socialiste  fut  déjà  assez  fort  pour  prétendre  à  un  rôle  impor- 
tant dans  rPiai.  niai>  il  \\c  le  fut  pas  suftisammeiU  pour  faire 
une  révolution.  De  là  la  tendance  de  l'ernsteiii  à  une  doul>le 
exagération  :  il  exagère  la  capacité  réformatrice  de  l'Elal 
capitaliste  cl  il  (Ui)récie  démesurément  la  capacité  révolution- 
naire de  la  classe  ouvrière.  Tout  en  prétendant  demeurer 
marxiste,  il  clierche  à  mettre  à  néant  tous  les  éléments  de 


—  336  — 

la  doctrine  marxiste  :  la  théorie  de  la  valeur,  celle  de  la  con- 
centration capitaliste,  l'idée  de  la  lutte  des  classes  et  la  con- 
ception matérialiste  de  l'Histoire.  Toute  la  vie  intérieure  du 
Parti  socialiste  en  Allemagne,  en  France  et  dans  plusieurs 
autres  pays,  fut,  pendant  les  dix  dernières  années,  fortement 
influencée  par  ce  qu'on  a  injustement  appelé  «  la  crise  du 
marxisme  »  ou  même  a  la  crise  socialiste  ».  Ia\  exposé  com- 
plet du  grand  procès  révisionniste  •  s'impose.  L'impartialité 
nous  oblige  à  donner  aux  deux  thèses  :  révisionniste  et  anti- 
revisionniste  le  développement  nécessaire. 

Bernstein  a  écrit  tout  un  livre  :  Die  Vorausset::ungen  des 
Socialismus  und  die  Aufgaben  der  Socialdeinokratie  (1899); 
qui,  dans  la  traduction  française  de  AL  Alexandre  Cohen 
(Paris,  Stock  1900)  porte  le  titre  :  Socialisme  théorique  et 
social-démocratie  pratique,  pour  justifier  ses  conceptions 
rejetées  ensuite  par  plusieurs  Congrès  socialistes  allemands 
et  par  le  Congrès  socialiste  international  d'Amsterdam  (1904). 
Ces  conceptions  avaient  été  développées  par  l'auteur  dans  une 
lettre  adressée  au  Congrès  de  la  Social-démocratie  allemande 
siégeant  à  Stuttgart  du  3  au  8  octobre  1898. 

Nous  donnons  ci-dessous  les  principaux  passages  de  cette 
lettre.  La  manière  de  Bernstein  n'est  ni  simple  ni  claire.  Il 
prétend  ne  rien  détruire,  mais  amender  et  compléter.  ]\Iais 
ses  amendements  ont  un  caractère  décisif  et  détruisent 
la  thèse  qu'il  prétend  redresser.  Et  voilà  pourquoi  Bernstein 
se  plaint  toujours  d'être  mal  compris  ou  mal  interprété.  Il 
est  donc  nécessaire  de  donner  à  Bernstein  lui-même  la  parole 
en  lui  laissant  exposer  tout  au  long  ses  thèses  destinées,  aux 
yeux  de  nos  adversaires,  à  bouleverser  la  doctrine  socialiste, 
ce  que  nous  faisons.  D'ailleurs,  Bernstein,  chemin  faisant, 
nous  donnera  une  foule  de  renseignements  intéressants. 


—  337  — 


II.  —  Comment  Bernstein  lui-même 

comprend  sa  campagne. 

Les  idées  éniises  par  moi  dans  la  série  d'articles  intitulée 
Problèmes  du  Socialismi-:  ont  été  discutées  récemment  dans 
des  journaux  et  dans  des  réunions  socialistes,  et  on  a  demandé 
que  le  Congrès  de  la  Social-Dkmocratii:  allemande  se  pro- 
noni^ât  à  ce  sujet.  Pour  le  cas  où  cela  arriverait,  je  dois  dire 
ce  qui  suit   : 

Certaines  personnes  ont  prétendu  que  la  conclusion  pratique 
de  ma  façon  de  voir  serait  le  renoncement  à  la  conquête  du 
pouvoir  politique  par  le  prolétariat  politiquement  et  démocra- 
tiquement organisé... 

C'est  là  une  conclusion  absolument  arbitraire,  dont  je  nie 
catégoriquement  la  justesse. 

Je  me  suis  opposé  à  la  propagation  de  l'idée  que  l'écroule- 
ment de  la  société  bourgeoise  fîit  proche,  que  la  Social-Dé- 
mocratie doive  régler  sa  tactique  sur  cette  grande  catastrophe 
sociale  imminente  et,  éventuellement,  l'y  subordonner.  Je  m'y 
tiens  entièrement. 

Les  ])artisans  de  cette  théorie  du  cataclysme  invocjuent,  à 
l'appui  de  leur  façon  de  voir,  le  <(  Maniff^te  roininnni^te  >». 
A  tort  sous  tous  les  rapports. 

L'hypothèse  de  l'évolution  de  la  société  moderne,  e.vposéc 
dans  le  ««  Manifeste  communiste  »  était  e.racte.  m  ce  qu'elle 
caractérisait  les  tendances  générales  de  cette  évolution.  Mais 
elle  était  erronée  en  plusieurs  conclusions  spéciales,  et  notam- 
ment en  ce  (|ui  concerne  l'évaluation  du  tem|)S  que  nécessi- 
terait cette  évolution.  Cette  dernière  erreur  a  été  reconnu 
sans  réserve  par  hVédéric  luigels.  le  co-rédacteur  du  u  Mani- 
feste »,  dans  lavant-propos  de  «  Les  luttes  de  classe  en 
l'Vance  »>.  Lt  il  est  de  toute  évidence  (jue.  puiscjuc  l'évolution 

IV  »3 


—  338  - 

économique  a  pris  un  temps  beaucoup  plus  considérable  qu'on 
ne  le  croyait  tout  d'abord,  elle  devait  aussi  revêtir  des  for- 
mes et  conduire  à  des  situations  imprévues  et  impossibles  à 
prévoir  à  l'époque  de  la  rédaction  du  a  Manifeste  n. 

L'aggravation  de  la  situation  économique  ne  s'est  pas  effec- 
tuée comme  l'avait  prédit  le  «  Manifeste  ».  Il  est  non  seule- 
ment inutile,  mais  très  sot  même  de  dissimuler  ce  fait.  Le 
nombre  des  possédants  n'a  pas  diminué,  mais  grandi.  L'énor- 
me accroissement  de  la  richesse  sociale  n'est  pas  accompagné 
par  la  diminution  du  nombre  des  magnats  du  capital,  mais, 
au  contraire,  par  l'augmentation  du  nombre  des  capitalistes 
de  tout  degré.  Les  couches  moyennes  modifient  leur  carac- 
tère, mais  elles  ne  disparaissent  pas  de  l'échelle  sociale. 

La  concentration  de  la  production  ne  s'effectue  pas  partout 
de  nos  jours  avec  une  force  et  une  rapidité  toujours  égales. 
Dans  nombre  de  branches  de  production,  elle  justifie,  il  est 
vrai,  toutes  les  prévisions  de  la  critique  socialiste,  mais  dans 
beaucoup  d'autres  elle  n'y  répond  pas  encore  actuellement. 
Plus  lent  encore  est  le  processus  de  la  concentration  dans 
V agriculture.  La  statistique  de  l'industrie  révèle  une  particu- 
lation  infinie  des  entreprises.  Aucune  catégorie  ne  fait  mine 
de  vouloir  disparaître.  Les  importantes  modifications  surve- 
nues dans  la  structure  interne  des  entreprises  et  leurs  rap- 
ports réciproques  ne  changent  rien  à  ce  fait. 

Dans  le  domaine  politique,  nous  voyons  disparaître  petit  à 
petit  les  privilèges  de  la  1)ourgeoisie  capitaliste  devant  les 
progrès  des  institutions  démocratiques.  Sous  l'influence  de 
celles-ci  et  la  pression  toujours  plus  forte  du  mouvement 
ouvrier,  une  contre-action  sociale  a  commencé  contre  les 
tendances  exploitrices  du  capital,  contre-action  encore  hési- 
tante et  tâtonnante  aujourd'hui,  mais  qui,  néanmoins,  étend 
de  plus  en  plus  le  champ  de  ses  opérations.  La  législation 
sur  les  fabriques,  la  démocratisation  des  administrations  mu- 
nicipales et  l'élargissement  de  leur  champ  d'action,  l'émanci- 
pation  des   institutions   syndicales   et   coopératives   de   toute 


-  339  - 

entrave  léj^^ale  et  la  prise  en  considération  des  organisations 
(jiu  riùrcs  pour  tous  les  travaux  exécutés  pour  le  compte  de 
l'administration,  caractérisent  cette  phase  de  l'éducation  so- 
ciale, (ju'en  Allemagne,  on  puisse  encore  songer  à  entraver 
l'action  des  Syndicats,  cela  ne  caractérise  pas  l'état  avancé, 
mais  l'état  arriéré  de  l'évolution  politicjue  de  ce  pays. 


III.  —  Evolution  ou  révolution. 

Mais  plus  les  institutions  politiques  des  nations  modernes 
se  démocratisent,  plus  aussi  la  nécessité  et  l'éventualité  des 
grandes  catastrophes  politiques  disparaissent.  Celui  qui  s'en 
tient  à  la  théorie  des  catastrophes  devra,  logic|uement,  combat- 
tre à  outrance  et  chercher  à  entraver  l'évolution  constatée  ici, 
comme,  d'ailleurs,  les  partisans  logiques  de  cette  théorie  l'ont 
fait  jadis.  Mais  est-ce  que  la  conquête  du  pouvoir  politique 
l)ar  le  prolétariat  est,  en  réalité,  autre  chose  que  la  conquête 
de  ce  pouvoir  i)ar  une  catastrophe  politique  ?  Kst-cc  qu'elle 
signifie  la  concjuêtc  et  l'utilisation  exclusivistes  du  pouvoir 
politique  par  le  prolétariat  envers  et  contre  l'univers  non-pro- 
létarien tout  entier  ?... 

Si  non,  on  ne  peut  pas  non  plus  raisonnablement  se  forma- 
liser lorsque  (juehju'un  dit  i[ue  ce  (juc  la  Social-démocratie 
aura,  pendant  longlemi)s  encore,  à  faire,  au  lieu  de  spéculer 
sur  (•  la  grande  catastrophe  »,  c'est  d  d'organiser  politicjue- 
ment  et  de  préparer,  pour  la  démocratie,  la  classe  ouvrière  et 
(le  lullcr  jxiur  toutes  les  réformes  dans  l'bUat,  propres  à  rele- 
ver la  classe  t)uvrière  et  à  transformer  l'institution  de  l'ICtat 
dans  un  sens  démocraticjue   •). 

C'est  là  ce  (jue  j'ai  dit  dans  mon  article  tant  incnnnne,  et 
ce  (|ue,  maintenant  encore,  je  maintiens  intégralement.  iVnir 
la  (|uestion  (|ui  nous  occui)e,  cela  aboutit  à  l'assertion  d'En- 
gels. C\ir  la  démocratie  signifie  toujours  :  juste  autant  de 
pouvoir,  exercé  par  la  classe  ouvrière,  que  ccHc-ci  est  capable 


—  340  — 

d'en  exercer,  conformément  à  sa  maturité  intellectuelle  et  au 
degré  de  développement  de  l'évolution  économique... 

Et  comme  je  suis  absolument  convaincu  qu'il  est  impossi- 
ble de  sauter  des  périodes  importantes  dans  l'évolution  des 
peuples,  j'attache  la  plus  grande  signification  aux  devoirs 
présents  de  la  Social-démocratie,  à  la  lutte  pour  les  droits 
politiques  des  ouvriers,  à  l'activité  politique  des  ouvriers  dans 
l'intérêt  de  leur  classe,  ainsi  (ju'à  l'œuvre  de  leur  organisation 
économique.  C'est  en  ce  sens  que  j'ai  écrit  à  un  moment  donné 
que,  pour  moi,  le  mouvement  était  tout  et  que  ce  qu'on 
appelle  habitiieUement  le  but  final  du  socialisme  n'était  rien. 
Et  dans  ce  sens,  je  répète  cela  encore  aujourd'hui. 

]^Iême  si  le  mot  habituellement  n'avait  pas  indiqué  que  ma 
phrase  devait  être  interprétée  conditionnellement,  il  était  de 
toute  évidence  qu'elle  ne  pouvait  pas  signifier  de  l'indifférence 
en  ce  qui  concerne  la  réalisation  finale  des  principes  socialis- 
tes, mais  seulement  de  l'indifférence  ou,  mieux  :  de  l'insou- 
ciance quant  au  «  comment  »  de  l'aspect  final  des  choses. 

La  conquête  du  pouvoir  politique  par  la  classe  ouvrière, 
l'expropriation  des  capitalistes,  ne  sont  pas,  en  elles,  des  buts 
finaux,  mais  des  moyens  seulement  pour  la  réalisation  de  cer- 
tains efforts  et  buts  déterminés.  Comme  telles,  elles  font 
partie  du  programme  de  la  Social-démocratie  et  ne  sont  com- 
battues par  personne.  On  ne  peut  rien  prédire,  quant  aux  cir- 
constances dans  lesquelles  se  fera  leur  réalisation.  On  ne  peut 
que  combattre  pour  cette  réalisation.  Mais,  pour  pouvoir  con- 
quérir le  pouvoir  politique,  il  faut  des  droits  politiques,  et  la 
plus  importante  des  questions  de  tactique  que  la  Social- 
démocratie  allemande  a  à  résoudre  actuellement,  me  paraît 
être  celle  du  meilleur  moyen  d'élargir  les  droits  politiques  et 
économiques  des  ouvriers  allemands.  Et  jusqu'à  ce  qu'une 
solution  satisfaisante  soit  trouvée  à  cette  question,  l'accentua- 
tion des  autres  ne  saurait  être,  finalement,  que  de  la  déclama- 
tion. —  (Ed.  Berxsteix.  Socialisme  théorique  et  Social- 
démocratie  pratique.  Traduction  d'Alexandre  Cohen.  Avant- 
propos  de  l'édition  allemande,  p.  XXX\^-XL.) 


—  341  -^ 


IV.        Objections  philosophiques. 

Le  matérialisme  historique  ne  nie  nnllemeut  le  mouvement 
propre  des  facteurs  politiques  et  idéologiques.  Il  combat  uni- 
quement rinconditionnalité  de  ce  mouvement  individuel,  et 
démontre  que  l'évolution  des  bases  économiques  de  la  vie  so- 
ciale —  conditions  de  i)roduction  et  évolution  des  classes  — 
exerce  finalement  sur  l'évolution  de  ces  facteurs,  une  influence 
prépondérante. 

iSPéanmoins,  la  multiplicité  des  facteurs  demeure  un  fait 
acquis,  et  il  n'est  pas  toujours  facile  de  démontrer  leurs  rela- 
tions mutuelles  d'une  façon  suffisamment  détaillée  pour  qu'il 
soit  possible  d'affirmer  exactement  d'où,  dans  un  cas  donné, 
émane  la  plus  considérable  force  d'impulsion.  Les  causes  pure- 
ment économiques  ne  font  que  créer  les  prédispositions  néces- 
saires à  radai)tation  de  certaines  idées,  mais  il  dépend  de  la 
coopération  de  toute  une  série  d'infiuences  de  quelle  fac^on 
ces  idées  se  répandront  à  la  suite  et  quelle  forme  elles 
adoî)teront.  On  fait  plus  de  mal  (jue  de  bien  à  l'idée  du  maté- 
rialisme historique  en  récusant  dédaigneusement  et  a  priori, 
en  les  taxant  d'éclectisme,  la  démonstration  positive  des  in- 
tUicnccs  autres  que  celles  d'une  nature  purement  économique 
cl  la  considération  des  facteurs  économi(|ues  autres  que  la 
techni(|ue  de  la  production  et  son  développement  prévu. 
J, 'éclectisme  —  sélection  parmi  les  ditTérenls  exi)osés  et  expli- 
cations des  i)bénomènes,  n'est  souvent  (|ue  la  réaction  natu- 
relle contre  la  prétention  doctrinaire  de  vouloir  tout  faire 
déri\er  d'une  cause  uni(jue  et  de  tout  traiter  suivant  une 
même  méthode.  Dès  (|u'une  semblable  prétention  se  manifeste, 
l'esprit  de  l'éclectisme  se  fait  jour  avec  une  violence  élémen- 
taire, il  constitue  la  rébellion  du  bon  sens  contre  la  tendance 
innée  de  toute  doctrine  à  rigoureusement  compriîuer  la  pensée 
humaine  dans  une  cann'^ole  de  foric. 


—  342  — 

Or,  plus  les  facteurs  d'essence  autre  —  cà  côté  des  facteurs 
purement  économiques  —  influent  sur  la  vie  sociale,  plus 
aussi  se  modifie  l'action  de  ce  que  nous  appelons  la  nécessité 
historique.  Dans  la  société  moderne,  nous  indiquons  sous  ce 
rapport  deux  courants  capitaux.  D'un  côté  se  manifeste  une 
compréhension  toujours  plus  nette  des  lois  de  l'évolution,  et 
notamment  de  l'évolution  économique.  A  cette  compréhension 
se  joint  —  partiellement  comme  étant  sa  cause  même,  partiel- 
lement comme  étant  sa  conséquence  —  la  faculté  croissante 
de  diriger  l'évolution  économique.  Au  même  titre  que  le  phy- 
sique, le  facteur  naturel  économique  devient,  à  mesure  que 
son  essence  est  comprise,  de  maître  qu'il  était,  le  serviteur 
des  destinées  humaines.  Théoriquement,  la  société  se  trouve, 
vis-à-vis  de  la  force  d'impulsion  économique,  plus  libre  que 
jamais,  et  seul  l'antagonisme  des  intérêts  entre  ses  éléments 
divers  —  la  puissance  des  intérêts  privés  et  des  groupes  — 
empêche  de  convertir  en  liberté  pratique  cette  liberté  théori- 
que. Cependant,  l'intérêt  collectif  empiète  de  plus  en  plus 
sur  l'intérêt  particulier  et  partout  où  cela  a  lieu,  l'action  in- 
consciente des  facteurs  économiques  diminue.  Son  évolution 
s'effectue  de  plus  en  plus  vite  et  de  plus  en  plus  facilement. 
C'est  ainsi  que  des  individus  et  des  peuples  soustraient  une 
partie  toujours  plus  considérable  de  leur  existence  à  l'in- 
fluence d'une  nécessité  contraire  ou  indépendante  de  leur  vo- 
lonté. 

C'est  parce  que  les  hommes  prêtent  une  attention  toujours 
grandissante  aux  facteurs  économiques  qu'il  semble  que  ceux- 
ci  jouent  actuellement  un  rôle  plus  considérable  que  jadis.  Il 
n'en  est  rien  pourtant.  Cette  erreur  est  engendrée  par  le  fait 
que  de  nos  jours,  le  motif  économique  se  manifeste  ouverte- 
ment, tandis  que  jadis,  il  était  rendu  méconnaissable  sous 
toutes  sortes  d'affublements  autoritaires  et  idéologiques. 

En  idéologies  non  déterminées  par  l'économie  et  par  la 
nature  agissant  comme  facteur  économique,  la  société  moderne 
est  plutôt  plus  riche  que  ne  l'étaient  les  sociétés  du  passé.  Les 


—  343  — 

sciences,  les  arts,  un  i)lus  grand  nombre  de  relations  sociales 
sont  aujourd'hui  beaucoup  plus  indépendants  de  l'économie 
qu'à  n'importe  quelle  époque  passée.  Ou,  i)lus  exactement  : 
le  degré  de  l'évoluticjii  actuellement  atteint,  laisse  aux  fac- 
teurs idéologiques  et  plus  particulièrement  aux  éthiques,  le 
chanq)  plus  libre  qu'au])aravant  ])Our  une  activité  indépen- 
dante. Conséquemment,  la  connexité  causale  entre  l'évolution 
technico-économique  et  l'évolution  des  autres  institutions 
sociales  devient  toujours  plus  indirecte,  et  c'est  ainsi  que  les 
nécessités  naturelles  de  la  première  déterininent  de  moins  en 
moins  le  développement  de  la  dernière. 

Le  //  le  faut  d'airain  de  l'histoire  subit  ainsi  une  restriction 
qui,  disons-le  tout  de  suite,  signifie,  pour  la  pratique  de  la 
Social-démocratie,  non  pas  une  diminution,  mais  une  aug- 
mentation et  une  qualification  de  ses  devoirs  politico-sociaux. 
—  (Ed.  lÎKKXSTKix.  Ibid.,  p.   15-1S.) 


V.        Le  nombre  des  possédants  augmente. 

Dans  la  Social-démocratie,  l'opinion  prédomine  (.[u'une  con- 
centration des  fortunes  va  de  pair  avec  la  concentration  des 
entreprises    industrielles. 

(  )r,  il  n'en  est  nullement  ainsi.  L'agencement  de  la  société 
anonyme  s'oi)pose  en  des  proportions  considérables  à  cette 
tendance  :  centralisation  des  fortunes  par  la  centralisation 
des  entreprises.  Il  permet  un  fractionnement  considérable  de 
cai)itaux  déjà  concentrés  et  rend  supertlue  rai)proprialion  des 
capitaux.  i)ar  (|uel{|ues  magnats  isolés,  en  vue  de  la  concen- 
tration d'entreprises  industrielles,  (Jue  des  économistes  non 
socialistes  aient  utilisé  ce  fait  dans  le  but  d'excuser  l'état  so- 
cial actuel,  cela  n'est  pas  une  raison,  pour  des  socialistes,  de 
la  cacher  ou  de  n'en  i)as  i)arlcr.  Il  s'agit  bien  plutôt  (Vcn 
reconnaît ic  l'i-xtension   réelU'   rt    la   portée. 


—  344  — 

Le  trust  du  tîl  à  coudre  anglais,  fondé  il  y  a  un  an,  ne 
compte  pas  moins  de  12,300  actionnaires. 

6,000  détenteurs  d'actions  de  fondateurs  avec  1,440  francs 
de  capital  moyen. 

4,500  détenteurs  d'actions  privilégiées,  avec  3,600  francs  de 
capital   moyen. 

1,800  détenteurs  d'obligations  avec  7,560  francs  de  capital 
moyen. 

Le  trust  des  filateurs  de  fil  fin  aussi  a  un  nombre  respecta- 
ble d'actionnaires.  Ce  nombre  est  de  5,454. 

2,904  détenteurs  d'actions  de  fondateurs,  avec  7,200  francs 
de  capital  moyen. 

1,870  détenteurs  d'actions  privilégiées  avec  12,000  francs 
de  capital  moyen. 

680  détenteurs  d'obligations  avec  31,200  francs  de  capital 
moyen. 

Pareillement,  le  trust  de  coton  T.  et  P.  Coats.  Le  nombre 
des  actionnaires  du  grand  canal  de  navigation  de  ]\Ianchester 
est  de  40,000;  ceux  de  la  société  de  comestibles  T.  Lipton 
sont  de  74,262.  L'entreprise  Spiers  et  Pond  à  Londres  —  citée 
récemment  comme  exemple  de  la  concentration  du  capital  — 
compte,  avec  un  capital  total  de  31,200,000  francs,  4,650  ac- 
tionnaires, dont  550  seulement  de  qui  le  montant  des  actions 
dépasse  12,000  francs.  A'oilà  quelques  exemples  du  fraction- 
nement des  fortunes  dans  les  entreprises  centralisées.  — 
(Berxsteix.  Ibîd.,  p.  81-82.) 

Bernstein  donne  le  nombre  total  des  détenteurs  d'actions  en 
Angleterre,  qui  dépasse  de  beaucoup  un  million  pour  l'année 
1896.  Ils  se  répartissent  entre  21,223  sociétés  au  capital  de  2y 
milliards  de  francs,  en  chiffres  ronds. 


343 


VI.  —  Le  nombre  des  possédants 

en  Angleterre,  en  France,  en  Prusse. 

Dans  l'année  financière  1893- 1894  (je  n'ai  pas  a  ma  dispo- 
sition de  données  plus  récentes)  le  nombre  des  personnes 
jouissant  d'un  revenu  de  3,600  francs  et  plus  (revenus  prove- 
nant de  profits  commerciaux,  de  fonctions  supérieures,  etc.) 
était  dans  le  Royaume-Uni  de  727,270. 

Il  faut  y  ajouter  les  personnes  qui  tirent  leurs  revenus  de  la 
terre  (rentes,  fermages),  de  maisons  de  rapports  et  d'emplois 
imposables  de  capitaux.  Ces  groupes-là,  ensemble,  ])ayent 
presque  autant  d'impôts  que  les  groupes  sus-mentionnés.  Res- 
pectivement, ils  sont  évalués  à  7,200  et  8,400  millions  de 
francs  de  revenus.  De  sorte  que  le  nombre  de  personnes  jouis- 
sant d'un  revenu  de  3/^00  francs  se  trouve  probablement 
doublé. 

Dans  la  British  Rcz'icic  du  22  mai  1897,  nous  trouvons 
quelques  cbiffres  sur  l'augmentation  des  revenus  en  Angle- 
terre de  1851  à  1881.  D'après  ces  cbitîfres,  le  nombre  total  des 
familles  jouissant  d'un  revenu  de  150  à  i.ooo  livres  sterling 
(la  moyenne  et  petite  bourgeoisie  et  la  plus  haute  aristocra- 
tie ouvrière)  était  en  Angleterre  en  1S51  et  en  1881,  de 
3cxD,ooo  et  de  ()(jo,ooo  respectivement.  Tandis  que  la  popula- 
tion i)endant  ces  trente  ans  augmenta  dans  la  proportion  de 
-7  «^  .S5.  c'est-à-dire  d'à  peu  près  30  0/0,  le  chiffre  des  con- 
tril)uables  de  cette  catégorie  augmenta  dans  la  proportion  de 
27  à  (/>,  c'est-à-dire  de  2},^^  1/3  0/0.  Actuellement,  Giffen  éva- 
lue leur  nombre  à  nn  million  et  demi. 

D'autres  pays  ne  pré.sentent  pas  une  image  en  principe  dif- 
férente. La  l'Vance  comjjte.  d'après  Mulhall,  sur  un  total  de 
8.0(K),(XX3  de  familles,  i.7(H),(xx)  familles  vivant  dans  des  con- 
ditions matérielles  de  grande  et  de  petite  b«»nti|tM>isir  ircviMm 


—  346  — 

moven  :  6,240  francs)  contre  6,000,000  d'ouvriers  et  160,000 
individus  très  riches.  En  Prusse,  il  y  avait  en  1854,  comme 
le  savent  les  lecteurs  de  Lassalle.  sur  une  population  de 
16.3  millions,  44,407  individus  seulement  avec  un  revenu  de 
plus  de  i.ooo  thalers  (3,600  fr.).  Dans  l'année  1894-95,  sur 
une  population  totale  de  33  millions  d'individus,  on  en  comp- 
tait 321,296  jouissant  d'un  revenu  au-dessus  de  3,600  francs. 
En  1897- 1898.  leur  nombre  était  de  347,323.  Tandis  que  la 
population  doublait,  le  nombre  des  individus  jouissant  d'une 
certaine  aisance  septuplait.  IMieux,  en  tenant  compte  du  fait 
que  les  provinces  annexées  en  1866,  donnent  des  chiffres  d'ai- 
sance généralement  plus  élevés  que  l'ancienne  Prusse  propre- 
ment dite,  et  que  le  prix  de  beaucoup  de  vivres  a  été  considé- 
rablement augmenté  dans  l'intervalle,  la  proportion  des  plus 
aisés,  comparée  à  celle  de  la  population  totale,  indique  néan- 
moins une  augmentation  de  plus  de  2:1.  Et  si  nous  prenons 
une  période  ultérieure,  nous  trouvons  que  dans  les  quatorze 
années  entre  1876  et  1890,  à  côté  d'une  augmentation  totale 
de  20,56  0/0  de  contribuables,  les  revenus  entre  2,400  et 
24,000  francs  (bourgeoisie  aisée  et  p'etite  bourgeoisie)  ont  aug- 
menté de  31,52  0/0  (582,024  contre  442,534).  La  classe  des 
possédants  proprement  dits  (7,200  francs  de  revenu  et  au- 
dessus)  a  augmenté,  durant  la  même  période,  de  58.47  0/0 
(109,095  contre  66,310).  Cinq  sixièmes  de  cette  augmen- 
tation (à  savoir  33.226  sur  38,776)  incombent  à  la  partie 
moyenne  des  revenus  entre  7,200  et  24.000.  Les  proportions 
ne  sont  pas  différentes  dans  l'Etat  le  plus  industriel  de  l'Alle- 
magne, la  Saxe.  Dans  ce  pays,  le  nombre  des  revenus  entre 
1,920  et  3,960  s'éleva  de  62,140  en  1879  à  94.124  en  1890,  et 
celui  des  revenus  entre  3,960  et  11,520  de  2-1,414  à  38,841. 

-  {ibid.,  p.  83-85.) 


—  347 


VII.        Le  nombre  des  possédants 
ne  diminue  pas. 

De  même  dans  d'autres  Etats  autonomes  allemands.  Bien 
entendu  tous  les  bénéticiaires  de  revenus  élevés  ne  sont  point 
des  possédants,  mais  l'importance  de  leur  nombre  ressort  de 
ce  fait  que  dans  l'année  1895-1896,  en  Prusse,  1,152.332  con- 
tribuables ont  été  classés  comme  appartenant  au  groupe 
jouissant  d'un  revenu  de  possession  net  de  {)lus  de  7,200  fr. 
Plus  de  la  moitié  de  ces  personnes  :  598,003  étaient  imposées 
à  raison  d'une  fortune  nette  de  jjIus  de  24,000  francs  et 
385.000  à  raison  dune  fortune  de  plus  de  38.400. 

L'affirmation  est  donc  absoliitnent  erronée,  que  révolution 
cconoiniqiie  actuelle  tende  à  une  dinunutioji  relative,  voire 
même  absolue,  du  nombre  des  possédants.  Non  point  «  plus 
ou  moins  »,  mais  simplement  plus,  c'est-à-dire  absolument  et 
relativement  le  nombre  des  possédants  au^nente.  Si  l'action 
et  les  perspectives  de  la  Social-démocratie  dépendaient  du 
fait  de  la  diminution  du  nombre  des  possédants,  alors  celle- 
ci  pourrait  en  effet  h  aller  se  coucher  ».  Mais  le  contraire 
est  vrai.  Les  perspectiz'es  de  la  Social-démocratie  ne  dépen.- 
dent  pas  de  la  rétroi/radafion,  mais  de  l'accroissetneiit  des 
richesses  sociales.  Le  socialisme  et  le  mouvement  socialiste 
des  tcm])s  modernes  ont  survécu  à  plusieurs  sui)erstilion^ 
déjà.  Us  survivront  bien  encore  à  celle  qui  subordoime  leur 
avenir  à  la  concentration  des  richesses  ou,  si  l'on  veut,  à  l'ab- 
sorption (il-  la  plus-value  par  un  ^Toupe  toujours  .se  rétrécis- 
sant (le  nianiniouths  capitalistes.  (Jue  le  produit-surplus  social 
soit  accaparé  i)ar  lO.cxK)  |)ersonnes  ou  bien  réparti  sur  un 
demi-million  (rin(li\  idus.  cela  est.  au  point  de  vue  esseiuiel. 
absolument  inditïérenl  au.\  neuf  ou  dix  millions  de  pcre»^  de 
familles  (|uc  ce  i)artaj^'e  lèse.  Leurs  efforts  pour  obtenir  une 
plus  équitable  repartition  ou  bien  une  organisation  compor- 


—  348  — 

tant  une  répartition  plus  juste  n'en  sont  pas  nécessairement 
moins  justifiés.  Au  contraire.  Maintenir  quelques  privilégiés 
dans  l'abondance  occasionne  peut-être  moins  de  travail-sur- 
plus que  d'en  conserver  un  demi-million  et  plus  dans  un  bien- 
être  inique.  —  (Bernstiux.  Ibid.,  p.  86-88.) 


VIII.  —  La  concentration  industrielle. 

Pour  le  pays  de  l'Europe  le  plus  avancé,  sous  le  rapport 
de  l'évolution  capitaliste,  c'est-à-dire  l'Angleterre,  une  statis- 
tique générale  de  l'industrie  fait  défaut.  Cette  statistique 
n'existe  que  pour  certaines  branches  de  production  soumises 
aux  lois  sur  les  fabriques,  ainsi  que  pour  quelques  localités. 
En  ce  qui  concerne  les  fabriques  et  usines  soumises  aux  lois 
en  question,  elles  occupaient  en  1896,  suivant  le  rapport  des 
inspecteurs  des  fabriques,  4,398,983  personnes,  ce  qui  ne 
fait  pas  encore  la  moitié  des  individus  employés  dans  l'indus- 
trie d'après  le  recensement  de  1891.  Ce  recensement  donne 
9,025,092  individus,  sans  compter  ceux  occupés  dans  les  di- 
verses branches  de  transport.  Sur  l'excédent  de  4,626,919 
personnes,  on  peut  compter  un  quart  ou  un  tiers  employées 
dans  le  commerce  des  productions  respectives,  et  dans  quel- 
ques industries  moyennes  et  grandes  non  soumises  aux  lois 
sur  les  fabriques.  Restent,  en  chiffres  ronds,  trois  millions 
d'employés  et  de  petits  patrons  dans  les  industries  minuscu- 
les. Les  quatre  millions  d'ouvriers  soumis  aux  lois  sur  les 
fabriques  se  répartissent  sur  un  ensemble  de  160,948  fabri- 
ques et  ateliers,  ce  qui  donne  une  moyenne  de  27  à  28  ou- 
vriers par  entreprise.  En  séparant  fabriques  et  ateliers,  nous 
comptons  76,279  fabriques  avec  3,743,418  et  81,669  ateliers 
avec  655,565  ouvriers,  soit  une  moyenne  de  49  ouvriers  par 
fabrique  et  8  par  atelier  enregistré.  Ce  chiffre  moyen  de  49 
ouvriers  par  fabrique  indique  déjà  ce  qu'une  vérification 
plus  minutieuse  du  rapport  confirme  :  que  deux  tiers  pour  le 


—  349  — 

moins  des  entreprises  qualifiées  «  fabriques  »  tombent  sous 
la  rubrique  des  entreprises  moyennes  avec  6  à  50  ouvriers,  de 
sorte  ({u'il  reste  tout  au  plus  20,000  à  25,000  entreprises  avec 
50  (ouvriers  et  plus,  représentant  ensemble  environ  trois  mil- 
lions d'ouvriers.  Des  1,171,990  personnes  employées  dans  les 
diverses  branches  de  transport,  trois  quarts  tout  au  plus  peu- 
vent être  considérés  comme  appartenant  aux  grandes  entre- 
prises. En  joignant  ceux-ci  aux  catégories  précédentes,  nous 
arrivons,  quant  au  jjersonnel  ouvrier  et  auxiliaire  des  grandes 
entreprises,  à  un  total  variant  entre  3  1/2  et  4  millions  d'in- 
dividus contre  5  1/2  millions  occupés  dans  les  entreprises 
moyennes  et  petites.  «  L'atelier  universel  »,  on  le  voit,  est 
loin  encore  d'être  tombé  entièrement  entre  les  mains  de  la 
grande  industrie.  Les  entreprises  industrielles,  au  contraire, 
font  montre,  en  Angleterre,  comme  ailleurs,  de  la  plus  grande 
variété  et  aucune  classe  n'en  a  encore  disparu.  [Ibici.  p.  94-96.) 

IX.  —  En  Allemagne,  en  France,  en  Suisse. 

lui  Allemagne,  en  1895,  la  grande  industrie  occupait  dans 
la  i^roduction,  une  place  proportionnellement  identique  à 
celle  de  l'Angleterre  en  1S91.  Kn  Prusse,  en  1S95,  v^^  ^/o  <^i<^i> 
ouvriers  industriels  appartenaient  à  la  grande  industrie.  Le 
développement  grand-industriel  s'est  effectué,  là  comme  dans 
tout  le  reste  de  r.Mlemagne,  avec  une  rapidité  inouïe,  v^i  telles 
branches  de  l'industrie  (et  parmi  celles-ci,  l'industrie  textile") 
sont  encore,  sous  ce  rai)p()rt.  en  arrière  de  l'.Xngleterre,  les 
autres  (l'industrie  des  machines  et  des  engins)  oiU  atteint  la 
moyenne  anglaise*,  et  (lueKjues-unes  (l'industrie  chimique,  l'in- 
dustrie verrière,  certaines  branches  des  professions  graphi- 
(|ues,  et.  probablement,  l'électrotechnique)  l'ont  dépassée.  La 
grande  masse  cei)en(lant  des  pcr.sumies  occupées  dans  l'indus- 
trie ai)partiennent  encore,  en  Allemagne,  aux  moyennes  et 
petites  entrei)rises.   De   10  i/.}  millions  d'ouvriers  industriels 


—  35o  — 

occupés  en  ICS95.  un  peu  plus  de  3  millions  appartenaient  à  la 
grande  industrie,  21/2  millions  à  la  moyenne  (de  6  à  50  ou- 
vriers) et  4  3/4  millions  à  la  petite  industrie.  Il  n'y  avait  que 
I  1/4  million  de  petits  patrons  manuels.  Dans  cinq  industries 
leur  nombre  avait  augmenté  d'une  façon  absolue  et  relative 
(en  proportion  de  l'accroissement  total  de  la  population),  dans 
neuf  d'une  façon  absolue  seulement,  et  dans  onze,  il  avait 
diminué  absolument  et  relativement. 

En  France,  l'industrie  est  encore  inférieure,  quantitative- 
ment à  l'agriculture.  Elle  ne  représentait,  d'après  le  recense- 
ment du  17  avril  1894,  que  25,9  0/0  de  la  population,  contre 
le  double  presque.  47,3  0/0,  que  l'agriculture  occupe.  Des  pro- 
portions semblables  sont  présentées  par  l'Autriche,  où  l'agri- 
culture occupe  55,9  0/0  et  l'industrie  25,8  0/0  de  la  population. 
En  France,  il  y  a  dans  l'industrie  i  million  de  patrons  des 
divers  degrés  —  contre  3,3  millions  de  salariés.  En  Autriche, 
il  y  a  6cxD,ooo  d'indépendants  contre  2  1/4  millions  de  sala- 
riés et  d'hommes  de  peine.  Ici,  aussi,  les  proportions  sont  à 
peu  près  égales.  Les  deux  pays  comptent  une  série  d'indus- 
tries extrêmement  développées  (industries  textile  et  minière, 
fonderies,  etc.)  qui,  par  rapport  à  la  dimension  des  entrepri- 
ses, vont  de  pair  avec  celles  des  pays  les  plus  avancés,  mais 
qui  dans  l'économie  nationale  ne  sont  encore  que  des  phé- 
nomènes partiels. 

La  Suisse  compte,  dans  l'industrie,  127,000  patrons  et  ou- 
vriers isolés  contre  400.000  salariés.  Les  Etats-Unis  d'Améri- 
que, dont  le  sus-mentionné  collaborateur  à  la  Nezv-Yorker- 
Volkzeitung  dit  qu'ils  sont  le  pays  capitalistement  le  plus 
avancé  du  monde,  avaient  aussi,  il  est  vrai,  —  d'après  le 
recensement  de  1890,  une  moyenne  relativement  élevée  d'ou- 
vriers par  entreprise,  à  savoir  3  1/2  millions  d'ouvriers  répar- 
tis sur  355,415  entreprises  industrielles,  c'est-à-dire  10  :  t. 
]\Iais  ici,  comme  en  Angleterre,  les  industries  domestiques  et 
minuscules  n'entrent  pas  en  ligne  de  compte.  En  prenant 
les  chiffres  de  la  statistique  industrielle  de  la  Prusse,  de  haut 


-  35i  — 

en  bas,  on  arrive  à  une  moyenne  presque  exactement  égale 
à  celle  que  produit  le  rencensement  américain.  Kt  lorsqu'on 
regarde  de  plus  près,  le  Stiitistical  Abstract.  le  tableau  des 
industries  com])rises  dans  le  recensement,  on  y  rencontre  une 
quantité  énorme  d'industries  avec,  par  entreprise,  une 
moyenne  de  cinc}  ouvriers  et  moins.  Ainsi,  à  la  toute  i)remière 
page  déjà,  après  910  fabriques  de  machines  agricoles,  avec 
30,723,  35  fabriques  de  munitions  avec  1,993,  ^^  -5^  fabri- 
ques de  fleurs  et  plumes  artificielles,  avec  3.628  ouvriers,  nous 
voyons  59  fabricjues  de  membres  artificiels  (bras,  jambes, 
etc.)  avec  154.  et  ^Sr  fabricjues  de  voiles  et  de  tentes  avec 
2,873   ouvriers. 

Si  l'incessant  progrès  de  la  tcclini(jue  et  de  la  centralisation 
industrielle  dans  un  nombre  toujours  grandissant  d'industries 
est  un  fait  d(jni.  de  nos  jours,  la  signification  n'est  plus  pas- 
sée sous  silence  que  par  d'impénitents  réactionnaires,  il  n'en 
est  pas  moins  vrai  (jue  dans  toute  une  série  d'industries,  à 
côté  des  grandes  entreprises,  d'autres,  moyennes  et  petites, 
font  preuve  d'une  incontestable  vitalité.  Dans  l'industrie,  pas 
]>lus  qu'ailleurs,  l'évolution  ne  s'effectue  de  faucon  identicjue 
pour  toutes  les  entreprises.  Des  entreprises  conduites  de 
fai^on  routinière  continuent  à  être  l'apanage  de  la  petite  et  dç 
la  moyenne  industrie,  tandis  que  certaines  branches  des  mé- 
tiers d'art,  ((ue  l'on  croyait  définitivement  appartenir  :'i  la 
l>etite  industrie,  finissent  par  t-choir  à  la  grande.  Tendant  une 
assez  longue  i)ériode,  la  «  T  lausweberei  n  (industrie  du  tis- 
sage exercée  à  domicile)  dans  l'industrie  de  la  soie  péricli- 
tait dans  le  canton  rie  Zurich.  Mais  de  i8<)r  à  1897.  le  nombre 
des  tisserands  à  domiciU'  a  augmenté  de  24,708  à  27.800, 
tandis  (|ue  le  nombre  des  ouvriers  et  employés  aux  métiers 
mécani(jues  ne  s'est  accru  (]ue  de  11.840  à   14.550. 

Reste  à  savoir  si  cette  augmentation  du  nombre  des  tisse- 
rands à  domicile  est  un  symptôme  économique  réjouissant. 
Pour  l'instant,  il  ne  s'agit  que  de  la  constatation  d'un  fait. 
—  [Ihiif..  p.  07-100.) 


—  352 


X,  —  La  concentration  dans  le  commerce, 

Il  en  est  dans  le  commerce  comme  dans  l'industrie.  En  dé- 
pit des  grands  magasins,  le  moyen  comme  le  petit  commerce  se 
maintiennent.  Naturellement,  il  ne  s'agit  pas  ici  de  nier  l'élé- 
ment parasitaire  dans  le  commerce,  ce  qu'on  appelle  commerce 
intermédiaire.  ]\Iais,  sous  ce  rapport  aussi,  il  y  a  beaucoup 
d'exagération.  La  grande  production  et  le  commerce  interna- 
tional jettent  sur  le  marché  des  masses  de  denrées  toujours 
plus  considérables  qui,  de  quelque  façon  qu'il  soit,  doivent 
êtres  mises  sous  la  main  du  consommateur.  Que  cela  pourrait 
se  faire  avec  une  dépense  moindre  de  travail  et  de  frais  que 
par  l'intervention  du  commerce  intermédiaire,  personne  ne 
le  niera.  Mais  tant  que  cela  ne  se  fait  pas,  ce  commerce  se 
maintiendra.  Et  il  est  aussi  utopique  d'attendre  des  grands 
magasins  capitalistes  une  absorption  tant  soit  peu  considéra- 
ble des  petits  et  moyens  boutiquers,  qu'il  est  illusoire  de  croire 
à  une  absorptfon  à  peu  près  complète,  dans  un  laps  de  temps 
calculable,  de  la  petite  et  moyenne  industrie  par  la  grande. 
Les  grands  magasins  font  du  tort  à  certains  commerces  et 
troublent  par  ci  par  là,  et  pendant  quelque  temps,  le  petit 
commerce  tout  entier.  ^Nlais  peu  à  peu  celui-ci  trouve  le  moyen 
de  faire  concurrence  au  grand  commerce  et  à  tirer  parti  de 
tous  les  avantages  que  les  conditions  locales  lui  offrent.  De 
nouvelles  spécialisations  et  de  nouvelles  combinaisons  de  com- 
merce se  présentent  et  des  formes  et  des  méthodes  nouvelles 
de  commerce.  Le  grand  magasin  capitaliste  est,  jusqu'ici, 
beaucoup  plus  le  produit  de  V accroissement  c)ionne  de  la 
masse  des  denrées  que  l'instrument  d'anéantissement  du  petit 
commerce  parasitaire.  Et  sa  tendance  a  été  plutôt  de  faire 
sortir  le  petit  commerce  de  l'ornière  de  la  routine  et  de  le 
désaccoutumer  de  certaines  habitudes  monopolistiques  que  de 
le  détruire.  Le  nombre  des  petites  boutiques  va  toujours  en 


] 


-  353     - 

augmentant.  En  Angleterre,  il  a  augmente,  entre  1875  et  1886, 
de  295,000  à  366,000. 

Et  le  nombre  des  personnes  employées  dans  le  commerce 
s'est  accru  dans  des  proportions  plus  considérables  encore. 
Comme  la  statistique  anglaise  de  1891  a  été  établie,  sous  ce 
rapport,  d'après  des  principes  différentes  de  ceux  de  i88r, 
nous  donnons  ici  les  chiffres  de  la  statistique  prussienne. 

En  Prusse,  le  nombre  des  personnes  occupées  dans  le  com- 
merce et  le  trafic  fsans  compter  les  employés  des  chemins  de 
fer  et  de  la  poste)  était    : 


Dans  les  entreprises  avec 


1^85  1895  Augmentation 


2  auxiliaires  au  moins 411.509  467.656  i3,6  0/0 

3à5 176.867  342.112  93,4  — 

6  à  5o 157. 32K  303.07H  92,6  — 

5i  et  plus 25.619  ♦2.o56  142,2    — 

771.323         i.i74,()02 

Proportionnellement,  l'augmentation  est  la  plus  considéra- 
ble dans  les  grandes  entreprises  qui,  cependant,  ne  représen- 
tent pas  beaucoup  plus  que  5  0/0  de  l'ensemble. 

Ce  ne  sont  i)as  les  grandes  entreprises  qui  font  une  con- 
currence meurtrière  aux  petites,  celles-ci  se  la  font  récipro- 
quement autant  cjue  possible.  Mais  il  n'y  a  (jue  peu  de  cada- 
vres relativement  et  l'échelle  graduée  des  entreprises  reste 
intacte.  C'est  la  petite  entreprise  moyenne  cjui  accuse  l'aug- 
mentation la  plus  ini])()rtaiUo  (p.   105-107.) 


XI.        La  concentration  dans  l'agriculture. 

K()rs([ue,  finalement,  nous  arrivons  à  l'agriculture,  nou.s 
constatons,  en  ce  (|ui  concerne  les  proportions  des  entre- 
prises, en  lùndi)c  p.irioni  li  partiellement  déjà  en  Amérique, 
un  mouvement  <|ui  est  en  contradiction  apparente  avec  tout 
ce  (jue  l.i  théorie  socialiste  .1  ju^iju'ici  avancé.  L'industrie  et 
le  coinnuMii'   n'ont    révéK'   «|u'nti   motuemcnt  ascendant   f^lus 

1\  24 


-  354  - 

lent  vers  la  grande  entreprise,  tandis  que  l'agriculture  montre 
ou  bien  l' arrêt  ou  bien  une  d'iuiinutioii  directe  des  dimensions 
des  entreprises. 

En  ce  qui  concerne  rAUcmagne,  le  recensement  de  1895 
révèle,  comparé  à  celui  de  1882,  l'augmentation  la  plus  con- 
sidérable relativement,  dans  le  groupe  des  entreprises  agri- 
coles moyennes  (5  à  20  hectares),  augmentation  de  8  0/0  à 
peu  près,  tandis  que  l'extension  du  terrain  occupé  par  ces 
entreprises  a  été  plus  considérable  encore,  à  savoir  de  9  0/0 
exactement. 

X'iennent  ensuite  les  petites  entreprises  (2  à  5  hectares) 
avec  3,5  0/0  d'augmentation  pour  les  entreprises  elles-mêmes 
et  8  0/0  d'extension  de  terrain.  Les  entre]:»rises  elles-mêmes 
(au-dessous  de  2  hectares)  accusent  une  augmentation  de 
5,8  0/0  au  point  de  vue  du  nombre  et  de  12  0/0  quant  à 
rétendue  des  terrains.  Ce  qui  n'empêche  pas  que  la  partie 
cultivée  de  ces  terrains  accuse  une  diminution  de  i  0/0.  Les 
grandes  entreprises  paysannes  (grossbiinerlichen  Betriche)  — 
20  à  100  hectares  —  en  partie  capitalistes  déjà,  accusent  une 
augmentation  de  pas  tout  à  fait  i  0/0,  qui  d'ailleurs  incombe 
entièrement  aux  entreprises  forestières,  tandis  que  les  grandes 
entreprises  agricoles  (20  à  100  hectares)  —  également  capi- 
talistes en  partie  —  augmentent  de  pas  tout  à  fait  1/3  0/0. 

Voici  les  chiffres  pour  1895  • 

Nombre 
Genre  des  entreprises  des  entreprises 

r-^  —  _ 

Entreprises  minuscules  (jusqu'à  2  H.  A.) 3.236.367 

—  de  petits  paysans  (de  2  à      5  H.  A.) i.oi6.3i8 

—  de  moyens" —      (de  5  à    20    —     )  .    .    .    .  998.804 

—  de  grands      —     (de2oà  100    —     )  .    .    .    .  281.767 
Grandes  entreprises  (ico  H.  A.  et  plus) 25.061 

Terrain  agricole      Superficie 
cultivé  totale 

Entreprises  minuscules  (jusqu'à  2  H.  A.)  .    .   .  1.808.444  2. 415. 414 

—  de  petits  paysans  (  de    2  a      5  H.  A.)  3.285.984  4. 142.071 

—  de  moyens  ' —      (de    5  à    20    —  9.721.875  12.537.660 

—  de  grands      —      (de  20  à'^  100    —  9.869.8^7  i3. 157.201 
Grandes  entreprises  (de  100  H.  A.  et  plus)  ,    .  7,83i.8oi  11. 031.896 


—  355  - 

IMus  (les  deux  tiers  de  la  superficie  totale  incombent  aux 
trois  catégories  des  entreprises  paysannes,  et  un  quart  environ 
à  la  grande  industrie  agricole.  En  Prusse,  la  condition  des 
entreprises  paysannes  est  plus  favorable  encore.  Elles  y  occu- 
pent à  peu  près  trois  quarts  de  la  superficie  cultivée  totale, 
à  savoir  22,875,000  hectares  sur  32,5iji,ooo. 

Si  de  la  Trusse  nous  nous  tournons  \crs  la  Hollande  voi- 
sine, nous  trouvons  : 

Kntrcpriscs 
Dimensions  — —         -— ^  Augincntation 

des  entreprises  \H64  iHgS  ou  diminution        pour  cent. 

là    5  H.  A  .    .  66.842  77767  -f-  IO.Q25  -i~  16.2 

5  à  10      -^  3i.55?  94- '99  ~r  62.647  r  ly^s.D 

10  c'i  ^o      —  48.278  51.940  •-  3.662  7,6 

Au-dessus  de3o.  3.5d4  3.520  —  44  —  r,2 

Ici,  la  grande  entreprise  a  diminué  directement,  tandis  (jue 
les  petites  et  moyennes  entreprises  paysannes  ont  triplé.  — 
(Pages  107-109.) 

XII.  —  En  Belgique,  en  France,  en  Angleterre, 

En  Helgique,  d'après  \  andervclde,  la  proi)riétc  terrienne 
aussi  bien  que  l'agriculture  sont  soumises  à  une  décentrali- 
sation ininterrompue.  La  dernière  statisti(|ue  générale  indifjue 
une  augmentation  du  nombre  des  prof^rictaires  terriens  de 
201,226  en  1846,  à  293,524  en  iSSo,  et  de  celui  des  fermiers 
de  371,320  à  616,872. 

La  superficie  agricole  totale  de  la  Uelgitjue  était,  en  iSSo, 
de  pas  tout  à  fait  2  millions  d'bectares,  dont  j)lus  d'un  tiers 
ont  été  cultivés  par  leurs  propriétaires.  L'agriculture  ]>arcel- 
laire  y  rappelle  les  conditions  agraires  de  la  Cbine. 

La  JM-aiice  c(»mi)tait.  en  1H82.  des  entreprises  agricoles: 


Km  reprises 

KMcnsion 

Au-dessous  de 

I 

licciaio 

:• 

..^-.7^7 

__ 

1  ù     10 

— 

i 

61S  (.'0 

11.366.374 
i4.H4S.6î<) 

— 

10  à     40 

— 

m5  .:>.S       ) 

— 

40  M   100 

— 

I0()  à  300 
200  à  V>o 

«- 

30.644      ( 
7  '.Ma      ( 

aa.aôtV  104 

All-lll'SMlS   lit' 

.Soo 

— 

ai7      ) 

—  356  — 

Aux  entreprises  de  40  à  100  hectares  incombaient  en 
chiffres  ronds  14  niilhons  d'hectares,  à  celles  au-dessus  de 
200  hectares,  8  millions,  de  sorte  qu'au  total  les  grandes 
entreprises  agricoles  représentaient  entre  un  cinquième  et  un 
sixième  de  toute  la  superficie  cultivée.  Les  entreprises  pay- 
sannes, petites,  moyennes  et  grandes  couvrent  presque  trois 
quarts  du  territoire  français.  De  1862  à  1882,  les  entreprises 
de  5  à  10  hectares  se  sont  accrues  de  24  0/0  et  celles  de 
10  à  40  hectares  de  14,28  0/0.  La  statistique  agraire  de  1892 
accuse  une  augmentation  du  nombre  total  des  entreprises 
de  30,CKDO,  mais  une  diminution  des  entreprises  moyennes  de 
33,000  unités,  ce  qui  indique  un  morcellement  toujours  plus 
grand  de  l'agriculture. 

Et  qu'est-ce  qu'il  est  en  Angleterre,  le  pays  classique  de  la 
grande  propriété  terrienne  et  de  l'agriculture  capitaliste  ? 
On  connaît  les  listes  des  «  mammouth s-landlords  »  que  de 
temps  à  autre  la  presse  publie  pour  illustrer  la  concentration 
de  la  propriété  terrienne  en  Angleterre,  et  on  connaît  aussi 
ce  passage  du  «  Capital  »,  où  Marx  dit  que  l'affirmation  de 
John  Bright,  à  savoir  que:  150  propriétaires  détiennent  la 
moitié  du  sol  britannique  et  12  la  moitié  du  sol  écossais,  n'a 
jamais  été  contredite.  La  vérité  est  que  les  choses  n'en  sont 
pas  encore  là.  D'après  l'étude  de  Brodrick  :  Bnglish  Land  and 
Bnglish  Landlords,  sur  33  millions  d'acres  de  terrain  ins- 
crites dans  le  «  Domesday-Book  »,  en  1876  pour  l'Angleterre 
et  le  pays  de  Galles,  14  millions  en  chiffres  ronds  apparte- 
naient à  un  ensemble  de  1,704  propriétaires  terriens,  détenant 
chacun  3,000  acres  (1,200  hectares)  et  se  divisent  au-dessus. 
Les  autres  19  millions  d'acres  se  répartissaient  entre  150,000 
propriétaires,  détenteurs  chaque  de  une  acre  et  au-dessus,  et 
un  nombre  infini  de  propriétaires  de  petites  parcelles  de  terre. 
^Malhall,  en  1892,  donna,  pour  le  Royaume-Uni  tout  entier, 
le  chiffre  de  176,520  propriétaires  de  plus  de  10  acres  de  terre. 
Et  comment  cette  terre  est-elle  cultivée  ?  Ci-dessous  les 
chiffres  de  1885  et  1895  pour  la  Grande-Bretagne  (l'Angle- 


-  3577- 

terre  avec  le  pays  de  Galles  et  l'Ecosse,  sans  Tlrlande).  Afin 
de  faciliter  les  comparaisons,  nous  avons,  pour  autant  qu'il 
s'agit  des  classifications,  réduit  les  acres  en  hectares.  On 
comptait  : 


Entreprises 

i885 

2  à     20  H .  A .    . 

232.().S5 

20  à    40     — 

64.715 
79.373 

40  à   120    — 

120  à  200    — 

13.873 

i:-dessous  de  200    — 

3.4H9 

Augmentation 

i8o5 

et   diminution 

235.481 

__ 

2  526 

66.625 

+ 

1 .920 
1.672 

81.245 

H- 

13.568 

307 

3.219 

— 

270 

Kl  aussi  nuu>  a\ons  donc  une  diminution  des  grandes  et 
très  grandes  entreprises  et  augmentation  des  entreprises  pay- 
sannes moyennes  et  petites. 

Les  cliifïres  concernant  les  entreprises  ne  nous  disent 
cependant  rien  sur  l'étendue  cultivée.  Complétons-les  donc  par 
les  chiffres  des  superficies  incomhant  aux  diverses  classes. 
Ils  constituent  un  tableau  absolument  stui)éhant.  Il  y  a\ait 
dans  la  (irande-T»rctagne,  en  \^i)S' 


Kntreprises  au-icssus  de 


.\crcs 

Four  cent 

de 

de  la  superficie 

40  arcs 

totale 

2       1 

1.   A. 

36() .  792 

I.i3 

2    à         3 

— 

1.^67.647 

5.12 

5  à     20 
20  à    40 

— 

2.864.076 
4 .  SS.S .  2u3 

8.79 
i3    » 

40  à  120 

— 

i3.S75.9>4 
3  1 1 3 .  CJ43 

42.59 

120  à  200 

— 

15.70 

200  à  400 

— 

3. COI. 184 

9.21 

400 

— 

801.852 

2.p 

32. 577.51 3  icx)    ♦ 

I  )i-  CCS  chiffres,  il  résulte  <|Ue  luut  au  i)lus  2/  à  j8  o/o 
de  la  superficie  culti\ee  de  la  (irande-lirclagnc  incombent  à 
la  grande  agriculture  proprement  dite  et  seulement  2.4^)  aux 
entreprises  géantes.  Tar  contre,  plus  de  (H)  0/0  sont  occupés 
|)ar  les  moyennes  et  (jrandcs  entreprises  paysannes.  Oans  la 
Grande-] «retagne.  les  conditions  sont  donc  plus  favorables 
encore  poiu  l'agriculture  paysanne  (où  d'ailleurs  les  grandes 
entreprises   paysannes   déjà   capitalistes   prédominent)   i|u'en 


-  358  - 

moyenne  en  Allemagne.  IMême  clans  l'Angleterre  proprement 
dite,  les  entreprises  de  5  à  120  hectares  occupent  64  0/0  de 
la  superficie  cultivée,  et  13  0/0  seulement  reviennent  aux 
entreprises  d'au-dessus  de  200  hectares.  Dans  le  pays  de 
Galles,  sans  compter  les  entreprises  minuscules,  92  0/0  et  en 
Ecosse  'J2  0/0  des  entreprises  paysannes  occupent  de  2  à 
1,210  hectares. 

Sur  toute  l'étendue  arable,  61,014  entreprises  avec  4,6  mil- 
lions d'acres  de  terre,  étaient  cultivées  par  leurs  propriétaires 
mêmes;  19,607  entreprises  occupaient  des  terrains  dont  les 
détenteurs  étaient,  pour  une  partie,  propriétaires,  pour  une 
autre,  fermiers  seulement,  et  439,405  entreprises  occupaient 
des  terrains  affermés  exclusivement.  Il  est  de  notoriété  qu'en 
Irlande  le  nombre  des  petits  paysans,  respectivement  des 
petits  fermiers,  est  prédominant  ;  de  même  en  Italie. 


XIII.  —  Conclusion  : 

Le  nombre  des  grandes  entreprises 

agricoles  diminue. 

//  est  donc  hors  de  doute  que  partout  dans  l'Europe  occi- 
dentale, comme  dans  les  Etats  de  l'Est  de  l'Union  américaine, 
le  nombre  des  entreprises  agricoles  petites  et  moyennes  aug- 
mente et  que  celui  des  entreprises  grandes  et  géantes  diminue. 
Il  est  de  toute  évidence  que  les  entreprises  moyennes  ont 
souvent  un  cachet  capitaliste  on  ne  peut  plus  caractérisé. 
La  concentration  ne  procède  pas  ici  par  une  absorption  tou- 
jours s'accentuant  de  terrains  par  l'entreprise  individuelle, 
comme  le  voyait  Marx,  mais  simplement  par  une  condensa- 
tion des  entreprises  et  par  le  passage  soit  à  un  autre  genre 
de  culture  (exigeant  plus  de  travail  par  unité  de  superficie), 
soit  à  l'élevage  de  bétail.  On  sait  que  ce  résultat  est  dû 
pour  une  grande  partie  (pas  exclusivement)  à  la  concurrence 
des  pays  et  régions  agricoles  transatlantiques  et  de  l'Europe 


—  359  ~ 

orientale.  On  sait  également  que  ces  pays  et  régions  seront, 
pendant  longtemps  encore,  à  même  de  fournir  au  marché 
européen  du  blé  et  toute  une  série  d'autres  produits  du  sol 
à  des  prix  suffisamment  modérés  pour  (|ue  nous  n'ayons  pas 
à  nous  attendre,  de  ce  côté,  à  un  déplacemeent  sérieux  des 
facteurs  de  développement.  —  (P.  109-114.) 


XIV.  —  Le  Socialisme  serait  un  genre 
de  libéralisme. 

Ke  libéralisme  avait  pour  mission  historique  de  briser  les 
liens  dont  l'économie  et  les  institutions  juridicjues  du  moyen 
âge  ont  ligoté  le  progrès  social.  Qu'il  se  soit  révélé,  en 
premier  lieu,  sous  l'aspect  d'un  libéralisme  bourgeois,  cela 
ne  l'empêche  pas,  de  fait,  d'exprimer  un  princi])e  social 
général  beaucoup  plus  large  dont  l'aboutissement  sera  le 
socialisme. 

Le  socialisme  ne  veut  pas  créer  une  contrainte  nouvelle. 
(|uelle  ({u'elle  soit.  T /individu  doit  être  libre  —  non  i)as  dans 
le  sens  métaphysiciue  comme  le  rêvent  les  anarchistes,  c'est- 
à-dire  libre  de  tout  devoir  envers  la  comnumauté.  mais  libre 
de  toute  contrainte  économique  dans  ses  mouvements  et 
dans  le  choix  de  sa  profession.  Ei  une  liberté  semblable  n'est 
possible  pour  tous  qu'au  moment  de  l'organisation. 

Dans  ce  sens,  on  pourrait  aussi  bien  appeler  le  socialisme: 
i(  libéralisme  organisateur  »  ;  car  si  on  analyse  un  peu  plus 
profondémeiU  les  organisations  voulues  par  le  sDcialisme. 
on  découvrira  ciue  ce  (jui  les  sépare  avant  tout  des  institu- 
tions féodales  apparemment  analogues,  est  |)récisémcnt  leur 
libéralisme,  leur  constitution  démocratique,  leur  accessibilité. 
C'est  pour(|uni  le  Syndicat  professionnel  tendant  à  l'exclu- 
sivisme des  corporations,  tout  en  étant  un  moyen  de  défense 
—  explicable  aux  yeux  des  socialistes  — •  contre  la  tendance 
capitaliste  à  encombrer  le  marché,  est   en  même  temps,  et 


—  36o  - 

précisément  à  cause  de  son  penchant  pour  l'exclusivisme,  une 
organisation  non  socialiste.  Il  eii  serait  de  même  du  Syndicat 
professionnel  comme  propriétaire  d'une  branche  de  produc- 
tion tout  entière,  étant  donné  que  forcément  il  tendrait  aussi 
à  l'exclusivisme,  tout  comme  les  Associations  «  pures  »  de 
production.  —  (Pages  222-223.) 


XV.  —  Le  Socialisme  serait 

une  démocratie  élargie, 

Dans  la  première  partie  du  présent  chapitre,  nous  avons 
démontré  que  la  démocratie  est,  à  un  beaucoup  plus  haut 
degré  qu'on  ne  le  croit  assez  couramment  encore,  une  condi- 
tion primordiale  de  la  réalisation  du  socialisme,  c'est-à-dire 
qu'elle  ne  l'est  pas  seulement  en  tant  que  moyen,  mais  encore 
comme  substance.  Sans  un  certain  contingent  d'institutions 
ou  de  traditions  démocratiques,  la  doctrine  socialiste  contem- 
poraine ne  serait  pas  même  possible.  Il  pourrait  y  avoir  mou- 
vement ouvrier,  mais  point  de  démocratie  sociale.  Le  mou- 
vement socialiste  moderne,  quelle  que  soit  son  explication 
théorique,  est,  de  fait,  le  produit  de  l'influence  des  concep- 
tions juridiques,  engendré  s  par  la  Révolution  française  et 
par  elle  généralisées,  sur  le  mouvement  des  salaires  et  du 
temps  de  travail  des  ouvriers  industriels.  Le  mouvement 
nommé  se  serait  aussi  bien  produit  sans  les  dites  conceptions 
juridiques  tout  comme  sans  et  avant  elles  il  a  existé  un  com- 
munisme populaire  approchant  du  christianisme  primitf . 
Mais  ce  communisme  populaire  était  très  vague  et  quelque 
peu  mystique,  et  le  mouvement  ouvrier  manquerait  de  cohé- 
sion intérieure  s'il  n'avait  pas  pour  base  ces  institutions  et 
ces  conceptions  juridiques  qui,  il  est  vrai,  sont  pour  une 
grande  partie  les  compléments  nécessaires  de  l'évolution  capi- 
taliste. C'est  ainsi  que  la  chose  se  présente  de  nos  jours  dans 
les  pays  orientaux.  LTne  classe  ouvrière,  dépourvue  de  droits 


--  36i   - 

politiques,  mal  éduquée  et  élevée  dans  la  superstition,  peut 
bien  de  temps  à  autre  se  révolter  et  se  livrer  à  de  petites 
conspirations,  mais  elle  n'engendrera  jamais  un  mouvement 
socialiste.  Il  faut  une  certaine  largeur  d'esprit  pour  faire 
d'un  ouvrier,  qui  occasionnellement  se  révolte,  un  socialiste. 
C'est  aussi  pourquoi  le  droit  politique  et  l'instruction  popu- 
laire figurent  partout  en  tête  du  programme  d'action  socia- 
liste. —  (Pages  239-240.) 


XVI.         Le   Parti  Socialiste   ne  serait  qu'un   parti 
de  réformes  démocratiques  et  sociales. 

Il  faut  que  la  social-démocratie  ait  le  courage,  dit  Bern- 
stein,  de  s'émanciper  de  la  phraséologie  du  passé  et  de  vouloir 
paraître  ce  qu'elle  est  actuellement  en  réalité  :  un  parti  de 
reformes  démocratiques  et  socialistes.  Il  ne  s'agit  pas  d'abju- 
rer le  soi-disant  droit  à  la  révolution,  ce  droit  purement 
spéculatif,  qu'aucune  Constitution  ne  saurait  mettre  en  para- 
graphe ni  aucun  Code  prohiber  et  (jui  existera  tant  que  la 
loi  naturelle  nous  forcera  à  mourir  si  nous  renonçons  au 
droit  de  respirer.  Ce  droit  inécrit  et  imprescriptible  n'est  pas 
plus  atteint,  si  on  se  transporte  sur  le  terrain  de  la  réforme, 
({ue  le  droit  de  défense  légitime  n'est  supprimé  par  le  fait 
(jue  nous  nous  sonmies  donné  des  lois  réglant  nos  différends 
personnels  ou  de  propriétés. 

Kt  est-ce  que  vraiment  la  .'^ocial-démocratie  est  aujourd'hui 
autre  chose  qu'un  parti  visant  à  la  transformation  socialiste 
(le  la  société  par  le  moyen  de  réformes  dcnu)crati(|ues  et 
économiques  ?... 

Dans  ses  discours  sur  les  attentats.  Hebel  a,  avec  la  der- 
nière énergie,  repoussé  l'insinuation  (jue  la  social-démocratie 
comj)ortait  une  politi(|ue  de  violence  et  tous  les  journaux  du 
l*arti  ont  enregistré  ces  discours  en  les  approuvant.  Xulîc 
part  on  n'a  protesté  contre.  Kautsky.  dans  son  étude  <ur  la 


—  362  - 

question  at^raire,  développe  des  principes  de  politique  agraire 
de  la  social-démocratie  qui  ne  sont  autre  chose  que  des  réfor- 
mes démocratiques.  Le  programme  communal  de  Brande- 
bourg est  un  programme  de  réformes  démocratiques.  Dans 
le  Reichstag  allemand,  le  Parti  réclame  l'extension  des  com- 
pétences et  l'institution  obligatoire  des  Conseils  de  prud'hom- 
mes, ces  organes  promoteurs  de  la  paix  économique. 

Je  le  répète:  plus  la  social-démocratie  se  décidera  à  vouloir 
paraître  ce  qu'elle  est,  plus  aussi  ses  chances  augmenteront 
de  réaliser  des  réformes  politiques. 

Certes,  la  peur  est  un  facteur  puissant  dans  la  politique, 
mais  on  se  trompe  en  croyant  qu'il  suffit  de  provoquer  la 
peur  pour  obtenir  tout  ce  qu'on  veut.  Ce  n'est  pas  quand  le 
mouvement  chartiste  était  dans  sa  phase  la  plus  révolution- 
naire que  les  ouvriers  anglais  obtinrent  le  droit  de  suffrage 
mais  lorsque  l'écho  des  tirades  révolutionnaires  s'était  éteint 
et  qu'ils  s'allièrent  à  la  bourgeoisie  radicale  dans  la  lutte  pour 
le^  réformes.  Et  si  quelqu'un  m'objecte  qu'une  chose  sem- 
blable serait  impossible  en  Allemagne  par  exemple,  je  lui 
recommande  de  lire  ce  que,  il  y  a  quinze  à  vingt  ans,  la  presse 
libérale  écrivait  au  sujet  des  luttes  syndicales  et  de  la  législa- 
tion ouvrière,  et  comment  les  représentants  de  ces  partis 
parlaient  et  votaient  au  Reichstag  au  cours  des  débats  sur 
ces  questions.  Il  reconnaîtra  peut-être  ensuite  que  la  réaction 
politique  n'est  certainement  pas  le  phénomène  le  plus  signifi- 
catif dans  l'Allemagne  contemporaine.  —  (Pages  274-275.) 


XVII.  —  La  conclusion  fatale  de  l'exposé  théorique 

de  Bernstein. 

Ainsi  tout  l'ouvrage  de  Bernstein  peut  être  considéré  com- 
me une  tentative  très  savante  de  justifier  sa  thèse  principale 
imprimée  en  toutes  lettres  dans  la  Neue  Zeit,  organe  du 
socialisme  scientifique  :  le  but  final  n'est  rien,  le  mouvement 


-  363  - 

est  tout.  Par  «  ])ut  final  •>  on  comprend  u  communément  » 
lidce  fondamentale  du  socialisme:  la  socialisation  des  moyens 
(le  production;  par  a  le  mouvement  »,  lîernstein  entend  évi- 
demment désigner  notre  œuvre  réformiste,  notre  action  quo- 
tidienne. Kn  ramenant  toute  notre  action  à  une  action  réfor- 
miste dans  les  cadres  du  régime  capitaliste,  Hernstein  détruit 
la  raison  d'être  du  l'arli  socialiste:  en  suivant  la  tactique  de 
Bernstein.  le  Parti  socialiste  deviendrait  tout  simplement  un 
parti  démocrati(|ue.  Cette  objection  lui  a  été,  en  effet,  faite 
par  ses  adversaires  aux  nombreux  Congrès  socialistes  (Stutt- 
gart, Hanovre,  Lubeck,  Dresde),  où  fut  discutée  et  rejetée  sa 
thèse. 

Vn  grand  nombre  d'écrivains  socialistes,  dans  iou>  les 
pays  où  il  y  a  un  parti  socialiste  développé,  a  ])ris  part  à  la 
discussion  des  thèses  bernsteinienncs  :  Auguste  IJebel,  \'ict(jr 
Adler,  Georges  Plekhanotï,  Rosa  Luxembourg,  l'arvaus.  P)OU- 
din,  etc.,  etc.  Mais  la  critique  la  plus  complète  et  la  plus 
systématique  des  idées  de  Bernstein  fut  faite  ])ar  Karl 
Kautsky.  Cette  critique  contient  en  même  temps  un  exposé 
lumineux  de  la  doctrine  et  de  la  tactii|ue  socialistes.  i\lle 
donne  la  philosoi)hie  de  l'action  socialiste  internationale. 
Nous  en  (bjnnons  l'essentiel. 


—  3()4  — 

CHAPITRE  II 
KAUTSKY  CONTRE  BERNSTEIN 

I.  —  Kautsky  et  Bernstein. 

Dans  sa  préface  à  l'édition  française  de  sa  réponse  à 
Bernstein  (1900),  Karl  Kautsky  trace  le  portrait  suivant  du 
chef  du  révisionnisme  international  : 

«  r^Iarx  disait  de  Proudhon  : 

((  La  nature  de  Proudhon  le  portait  à  la  dialectique.  Mais 
n'ayant  jamais  rien  compris  à  la. dialectique  scientifique,  il  ne 
parvint  qu'au  sophisme.  En  fait,  cela  découlait  de  son  point 
de  vue  petit-bourgeois.  Le  petit-bourgeois,  tout  comme  notre 
historien  Ranimer,  dit  toujours:  «  d'une  part  et  d'autre 
part  ».  Deux  courants  opposés,  contradictoires,  dominent  ses 
intérêts  matériels  et  par  conséquent  ses  vues  religieuses, 
scientifiques  et  artistiques,  sa  morale,  enfin  son  être  tout 
entier.  Il  est  la  contradiction  vivante.  » 

^lais  Bernstein  n'est  pas  un  proudhoniste  pur  et  cela 
complique  encore  les  choses.  Il  est  proudhoniste  d'une  part 
et  marxiste  d'autre  part.  Il  n'est  pas  étonnant  que  d'une  part 
il  emploie  les  arguments  du  libéralisme  contre  le  socialisme, 
et  que  d'autre  part  il  en  reste  à  son  ancien  point  de  vue 
socialiste  ;  que  d'une  part  il  réclame  la  rectification  de  l'inter- 
prétation intégrale  de  la  lutte  et  des  devoirs  de  la  social- 
démocratie  et  la  transformation  de  notre  Parti  en  un  Parti 
réformiste,  démocratique,  mais  que,  d'autre  part,  il  se  rallie 
au  Congrès  de  Hanovre,  sans  hésiter,  à  une  motion  qui  re- 
pousse cette  prétention. 

Il  est  certain  que  cette  science  affranchie  par  l'éclectisme 


-  365  - 

de  la  lo^i(juc  et  de  runiu-  de  la  théorie  marxiste  est  très 
commode,  commode  pour  les  libéraux  que  gêne  aujourd'hui 
l'autonomie  du  Parti  socialiste,  commode  avant  tout  pour  ces 
gens  de  plus  en  plus  nombreux  qui  voudraient  bien  vivre  en 
bons  termes  avec  le  Parti  socialiste  sans  déclarer  la  guerre 
à  la  société  bourgeoise.  Cette  science  est  enfin  très  commode 
î;(jur  les  gens  hostiles  à  toute  théorie  aux  bases  profondes,  et 
(jui  se  contentent  d'ef tieurer  tout  sujet  avec  leur  formule  : 
«  d'une  part  et  d'autre  part  ». 

C'est  dans  ces  besoins  aux(|uels  elle  rci)ond,  qu'il  faut 
chercher  la  raison  de.  la  force  du  mouvement  liernstein  dans 
quelques  cercles  politicjues  et  littéraires.  Ce  mouvement  de- 
vient ainsi  sympathique  à  beaucoup  de  gens  dont  les  vues 
différent  de  celles  de  Bernstein  sur  les  points  essentiels. 

Mais  j)our  les  grandes  tâches  historiques  qui  incombent  au 
prolétariat,  et  où  il  aura  besoin  de  toute  sa  force,  de  tout 
son  esprit  de  sacrifice,  de  tout  son  enthousiasme,  cette  science 
que  résume  la  fornuilc  «  d'une  ])art  et  d'autre  |)art  »)  est 
pernicieuse. 

ICt  elle  doit  rester  complètement  lettre  morte  pour  la 
théorie,  pour  la  science  réelle,  (itie  l'éclectisme  n'a  jamais  fait 
j^rogresser,  un  éclectisme  f|ui  n'est  (jti'im  retour  à  des  formes 
surannées  de  la  pensée. 

Certes  le  marxisme  n'est  i)as  le  plus  haiU  point  ([Ue  puisse 
atteindre  la  i)ensee  humaine.  (  jueliiues  progrés  que  le  marxis- 
me ait  fait  faire  à  la  science,  la  ])ensée  humaine  les  dépassera 
et  se  créera  des  formes  nouvelles  et  plus  élevées.  Mais  cela 
ne  se  i)r()duira  pas  par  la  résurrection  des  morts. 

.Mais  liernstein  croit  (K'velopi)er  le  marxisme,  quand  li  iui 
crie:  «  .Arrière  !  Ketourne  à  KaiU,  retourne  à  Kange.  re- 
tourne à  Prondlion  '  >•  l'.t  menu-  on  mtindr.i  :  >•  Ivi-tnunie  h 
l'astiat  !  » 

.Mais  nous,  nous  ne  dirons  jamais  (|ue  :  lui  avant  !  V.i  tant 
(|ne  de  nou\ elles  voies  ne  seront  pas  ouvertes  à  noire  pensée, 
nous  crierons:  l'.n  axant,  sur  l.i  route  (|ue  nous  indiiiuèrent 


—  366  - 

Marx  et  Engels  !  D'ici  longtemps  un  progrès  théorique  ne 
sera  réalisable,  à  mon  avis,  que  si  on  spécialise  davantage 
les  recherches,  soit  pour  combler  les  lacunes  de  la  théorie, 
soit  pour  perfectionner  la  méthode  qui  nous  a  été  donnée. 

0,ue  celui  qui  sait  une  meilleure  voie  pour  développer  la 
théorie  et  se  sent  la  force  de  la  parcourir,  nous  la  montre, 
^lais  que  du  moins  le  poteau  indicateur  ne  nous  envoie  pas 
dans  deux  directions  opposées,  conformément  à  la  formule 
consacrée:  «  D'une  part...,  d'autre  part  ».  —  (Karl  Kautsky. 
Le  Marxisine  et  son  critique  Bernstein,  p.  22-24.) 


Il,  —  Pourquoi  le  livre  de  Bernstein 
eut  un  grand  retentissement. 

Dans  la  littérature  socialiste  allemande  le  livre  de  Bernstein 
est  le  premier  ouvrage  sensationnel.  Comme  succès  littéraire, 
la  «  Femme  »  de  Bebel  a  sans  doute  laissé  loin  derrière  soi 
le  reste  de  notre  littérature  spéciale,  mais  ce  n'est  pas,  à 
proprement  parler,  un  livre  sensationnel.  Il  n'y  a  en  effet 
rien  de  sensationnel  à  ce  qu'un  socialiste  écrive  un  livre 
socialiste. 

La  chose  est  bien  différente  quand  un  socialiste  éminent, 
un  des  Marxistes  a  les  plus  orthodoxes  »,  écrit  un  livre  dans 
lequel  il  bride  solennellement  ce  C|u'il  a  adoré  jusqu'ici  et 
adore  ce  qu'il  a  brûlé.  Il  arrive  tous  les  jours  qu'un  l)our- 
geois  démocrate  devient  démocrate  socialiste  et  la  presse 
bourgeoise  n'a  aucune  raison  de  le  crier  sur  les  toits.  Il  en 
est  tout  autrement  quand  le  contraire  paraît  se  produire. 
Est-ce  vraiment  le  cas  de  1  bernstein?  Son  livre  signifie-t-il 
que  Bernstein  abandonne  les  théories  du  Parti  socialiste? 
Ce  n'est  pas  ici  le  lieu  d'en  juger.  Mais  il  est  évident  que 
c'est  là  l'idée  que  la  presse  bourgeoise  se  fait  de  son  livre, 
qu'elle  exploite  et  dont  elle  ne  se  lasse  pas  de  se  réjouir. 
Enfin,  une  victoire  après  tant  de  défaites  !  un  symptôme  que 


—  367  — 

l'un  au  moins  des  penseurs  de  ce  Parti  socialiste  or^eilleux 
et  invincible  commence  à  ne  plus  savoir  que  penser  de  son 
parti  et  à  montrer  que  l'espoir  de  vaincre  a  fait  place  en  lui 
à  l'hésitation  et  au  doute.  On  ne  pouvait  proclamer  trop 
haut  une  aussi  joyeuse  nouvelle. 

Cette  attitude  de  nos  adversaires  devait  à  elle  seule  appe- 
ler l'attention  générale  des  membres  du  parti  sur  le  livre  de 
liernstein.  Il  méritait  d'autant  plus  d'être  pris  en  considé- 
ration que,  même  au  sein  du  parti,  il  n'était  pas  condamné 
à  l'unanimité.  Il  est  vrai  que  les  avocats  de  Bernstein  se 
contredisaient  sur  plus  d'un  point.  Tandis  que  les  uns  dé- 
claraient f|u'il  ne  faisait  c|uc  confirmer  ce  qui  avait  été  admis 
juscju'ici  par  notre  i)arli,  d'autres  le  proclamaient  le  réforma- 
teur de  notre  politique  pratique,  i)lus  importante  que  la  théo- 
rie pâle  et  froide;  d'autres  enfin  s'élevaient  contre  cette  même 
politique  pratique,  disant  que  ce  qu'il  y  avait  de  nouveau  en 
elle  ne  valait  rien  et  (|uc  ce  qu'il  y  avait  de  bon  n'était  pas 
nouveau,  mais  que  le  mérite  de  P>ernstein  était  de  s'être 
montré  penseur  original  sur  le  terrain  de  la  théorie  et  d'avoir 
vivifié  la  pensée  théori(iue  reléguée  au  second  plan. 

Cependant  la  ])lupart  des  voix  du  parti  (|ui  se  sont  fait 
entendre,  tout  en  s'associant  au  dernier  jugement  cjue  je 
viens  de  citer  sur  la  politi(|ue  i)rati(|ue  de  lîernstein,  ont 
(jualifié  ses  théories  de  simple  pastiche  des  idées  surannées 
des  socialistes  de  la  chaire. 

Cette  diversité  de  vues  \  ieni  de  ce  (jue,  comme  nous  le 
verrons  plus  tard.  l'ernstein  n'a  pas  présenté  son  point  de 
vue  d'une  fav;on  absolument  claire  et  conséquente,  mais  aussi 
et  surtout  de  ce  (ju'il  existe  dans  notre  parti  lui-même  des 
courants  assez  opposés  dans  les  (lueslions  de  la  plus  haute 
importance.  —  (l\.\rTSKY.  //)/(/.,  p.  1-3.) 


—  368  — 


III.  -   La  méthode  de  IVIarx. 

La  justesse  plus  ou  moins  absolue  de  la  conception  maté- 
rialiste de  l'histoire  ne  dépend  pas  des  lettres  et  des  articles 
de  Marx  et  d'Engels,  elle  ne  peut  être  prouvée  que  par  l'étude 
de  l'histoire  même.  Bernstein  a  beau  parler  avec  dédain  de 
ce  «  mot  commode  de  Scolastique  »,  je  partage  absolument 
l'opinion  de  Lafargue,  qui  qualifie  de  Scolastique  le  fait  de 
discuter  la  justesse  de  la  conception  matérialiste  de  l'histoire 
en  soi  au  lieu  de  la  vérifier  par  l'étude  de  l'histoire  elle- 
même.  C'était  aussi  l'opinion  de  IMarx  et  d'Engels;  je  le  sais 
par  des  conversations  privées  avec  ce  dernier  et  j'en  trouve 
la  preuve  dans  ce  fait  qui  paraîtra  étrange  à  plus  d'un,  que 
tous  les  deux  ne  parlaient  que  rarement  et  brièvement  des 
fondements  de  leur  théorie  et  employaient  la  meilleure  part 
de  leur  activité  à  appliquer  cette  théorie  à  l'étude  des  faits. 

Il  n'est  pas  moins  important  de  remarquer  que  ceux  d'entre 
les  marxistes,  qui  ont  suivi  leur  exemple  et  se  sont  occupés 
de  recherches  historiques,  n'ont  jamais  été  en  désaccord,  ni 
entre  eux  ni  avec  leurs  maîtres,  sur  ce  qu'ils  entendaient  par 
conception  matérialiste  de  l'histoire. 

Xon  que  chacun  de  nous  acceptât  tous  les  résultats  obte- 
nus par  les  autres-;  plus  d'un  résultat,  auquel  Engels  et  ^larx 
eux-mêmes  étaient  parvenus,  est  actuellement  inacceptable. 
Mais  les  historiens  de  l'école  marxiste  sont  unanimes  à  re- 
connaître que  toutes  leurs  recherches  confirment  la  descrip- 
tion que  Marx  a  faite  du  processus  historique  dans  la  pré- 
face citée  plus  haut.  Ceux  qui  contestent  à  cette  conception 
de  l'histoire  son  caractère  scientifique  ne  sont  pas  des  his- 
toriens. 

Mais  Marx  et  Engels  se  seraient  placés  plus  tard  à  un  au- 
tre point  de  vue,  ils  auraient  restreint  leur  théorie  et  l'au- 
raient rendue  par  là  plus  scientifique. 


—  369  — 

Ici  encore  liernstein  confond  de  nouveau  deux  questions 
qui  ont.  il  est  vrai,  plusieurs  points  communs,  mais  qu'il 
faut  considérer  séparément,  si  l'on  veut  les  élucider  et  ne 
pas  se  perdre  dans  le  vague,  lîernstein  considère  comme 
identifjue  le  déterminisme  et  l'hypothèse  que  le  dévelop|)e- 
ment  des  forces  productives  détermine  le  clé\  eloppement  des 
conditions  sociales.  Mais  cela  est  faux.  Il  se  trompe  d'abord 
quand  il  prétend  qu'être  matérialiste,  c'est  affirmer  la  né- 
cessité de  tout  ce  (jui  arrive.  Sans  doute  le  matérialisme 
affirme  la  nécessité  de  tout  ce  qui  arrive,  c'est-à-dire  la  va- 
leur de  la  loi  de  causalité  pour  tous  les  faits  d'expérience, 
mais  il  y  a  aussi  des  philosophes  idéalistes  qui  sont  de  cet 
avis.  Par  consé(|uent,  quand  bien  même  Marx  et  lùigels 
auraient  restreint  la  puissance  déterminante  des  conditions 
de  production  et  reconnu  aux  idées  un  mouvement  propre 
indépendant,  cela  ne  voudrait  pas  dire  (pie  leur  conception 
de  l'histoire  a  cessé  d'être  déterministe. 

Prenons,  par  exemple,  la  conception  histuri(|ue  de  lUicklc. 
Elle  est  assez  différente  de  celle  de  Marx,  liuckle  ignorait 
encore  que  des  lois  économicjues  différentes  correspondent 
à  des  formes  sociales  différentes  :  il  en  était  encore  à  l'écono- 
mie politi(|ue  libérale,  pour  la(|Uelle  les  lois  de  la  production 
dével(Jl)pée  des  marchandises  étaient  les  lois  naturelles  de 
toute  forme  de  production;  il  ne  voyait  dans  l'hisioirc  (pie 
deux  facteurs,  la  nature  et  resi)rit,  et  il  la  croyait  déter- 
minée par  le  <léveloppement  de  l'esprit  et  le  progrès  de  la 
science. 

Si  l'on  considère  ce  progrès  comme  celui  des  dtvouvcrtes 
et  des  inventions,  la  conception  de  P.uckle  conduit  à  celle 
de  .Marx.  Mais  lUickle  était  arrêté  par  le  point  de  vue  libéral 
(|ue  nous  avons  signalé  et  (|ui  considérait  les  lois  du  mode 
de  pr»)duction  en  vigueur  comme  des  lois  naturelles.  A  ce 
point  de  \  ne.  la  société  ne  progressait  (piautant  (|u'nn  recon- 
uaiNsait  de  i>lus  en  plus  clairement  ses  luis  naturelles  cl  qu'on 
constituait  la  société  conformément  à  ces  vérités  éternelles. 

IV  ib 


—  370  — 

La  conception  de  lUicklc  est  complètement  différente  de 
celle  de  Marx,  et  cependant  lUickle  reste  fermement  fidèle  au 
principe  de  la  nécessité  de  tout  ce  qui  arrive. 

Nous  devons  donc  considérer  séparément  les  deux  juge- 
ments de  Bernstein,  affirmant  d'une  part  (jue  Marx  et  Engels 
ont  finalement  renoncé  au  déterminisme  dans  leur  concep- 
tion de  riiistoire,  et  de  l'autre  qu'ils  ont  attribué  par  la  suite 
une  moindre  importance  au  facteur  économique  dans,  le 
développement  historique. 

Mais  on  ne  saurait  trop  sévèrement  exiger  (pie  les  pro- 
positions sur  lesquelles  Bernstein  ap])uie  son  ])rcmier  juge- 
ment soient  probantes.  N'oublions  pas  (jue  lîernstein  lui- 
même  déclare  que  le  matérialisme  est  déterministe. 

La  conception  marxiste  de  l'histoire  était  au  début  déter- 
ministe, et  elle  aurait  cessé  de  l'être  dans  la  suite  !  Marx  et 
Engels  sont  cependant  restés  matérialistes  jusqu'à  la  fin  de 
leur  vie.  Cela  ne  revient-il  pas  à  dire  qu'au  dél)Ut  ils  étaient 
conséquents  et  que  plus  tard  ils  sont  devenus  inconséquents? 

Ce  changement  est,  il  est  ^•rai,  aux  yeux  de  r)ernstein,  un 
progrès  au  point  de  vue  scientificjue,  et  il  exige  de  nous  que 
nous  acceptions  la  conception  marxiste  dans  sa  forme  incon- 
séquente et  non  dans  sa  forme  conséquente. 

.Mais  qu'est-ce  que  la  science  ?  La  connaissance  des  rap- 
ports nécessaires  et  naturels  des  phénomènes.  Or,  des  phé- 
nomènes si  compliqués  qu'il  n'a  pas  encore  été  possible  de 
découvrir  leurs  rapports  nécessaires,  de  sorte  que  nous  ne 
pouvons  voir  en  eux  que  le  jeu  du  hasard  et  de  l'arbitraire, 
sont  en  dehors  du  domaine  de  la  science.  Le  ])rogrès  de  la 
science  consiste  à  restreindre  le  domaine  du  hasard  et  de 
l'arbitraire  et  à  étendre  celui  de  la  nécessité  reconnue. 

Le  grand  mérite  de  ]Marx  et  d'Engels  est  d'avoir,  avec 
plus  de  succès  que  leurs  devanciers,  fait  entrer  les  faits 
historiques  dans  le  domaine  des  faits  nécessaires  et  élevé 
ainsi  l'histoire  à  la  hauteur  d'une  science.  Alors  intervient 
l>ernstein  (jui  prétend  que  le  progrès  scientifique  de  Marx  et 


-  37.   - 

(^I^ngcls  a  consisté  à  supprimer  le  dcterininisnic  dans  l'iiis- 
loire. 

I.c  plus  ctran<^c  dans  loul  cela,  c'est  (|ue  Marx  et  Knj<els 
n'ont  pas  eu  le  moins  du  monde  conscience  de  cette  trans- 
formation radicale  de  leur  pensée.  Ka  conception  matéria- 
liste de  riiisloire,  déclare  IJernstein  lui-même,  est  la  loi 
fondamentale  sur  la(|uelle  repose  le  système  tout  entier. 
I)'ai)rès  liernstein,  Mar.\  et  lûi^els,  au  cours  de  leur  évo- 
li'.lion,  font  déxicr  le  déterminisme  de  cette  loi  fondamentale 
et  néanmoins  ils  restent  convaincus  jus(|u'à  la  fin  de  leur 
\ie,  (juils  sont  restés  tîdéles  à  la  même  concepticjn  de  l'his- 
toire !  Dans  la  lettre  dlCn^^els  à  C.  Sclimidt  du  i"/  octo1)re 
1890,  mentionnée  également  i)ar  Uernstein,  Kngels  le  ren- 
voie au  «  /<V  fhniiuiirc  composé  en  1852  comme  un  modèle 
de  récit  liistorit|ue  au  point  de  \  uc  matérialiste  •». 

Quelle  force  démonstrative  devrait  a\oir  la  preuve  (jui 
\  ourrait  nous  forcer  à  admettre  (|ue  la  conception  marxiste 
de  l'histoire  n'est  ])as  déterministe!  lû  que  nous  apporte 
liernstein  ?  A'/V//.  absolument  rien.  —  (^Kai'TSKV.  Ibid.,  p. 
17--M.) 


IV.       Le  facteur  économique  n'est  pas  le  seul 
à  déterminer  l'évolution  historique. 

..La  manie  <|u  a  r.ern.slein  de  couper  les  che\  eux  en 
t.uitre  est  d'autant  i)lus  singulière  t[u'il  est  moins  précis 
(|na>ul  il  e\po>e  le  résultat  de  la  prétendue  évolution  de  la 
(  onee|)lion  marxiste  de  l'histoire.  ««  (Juiconc|ue  ap{)li(|iic  au- 
jomd'hui  la  théorie  du  matérialisme  économi»|ne.  dil-il.  est 
tenu  de  l'applitiuer  dans  sa  forme  la  plus  parfaite  et  non 
dans  sa  forme  primitive,  c'est-à-dire  qu'il  est  tenu,  à  côté  du 
dévelopi»ement  et  de  linlluence  des  forces  productives  et  cle^ 
conditions  do  prochu  tion.  de  tenir  graml  conq)le  des  notions 
d(.  dioii  et  de  morale,  des  tra<litions  histori<|ues  et  relij»ieuscs 


-    3/2    - 

(le  chaque  époque,  des  iufluences  naturelles,  au  nombre  des- 
(|uelles  se  trouve  la  nature  de  l'homme  et  de  ses  facultés 
intellectuelles.   )> 

«  Tenir  compte  »,  peut-on  s'exprimer  avec  moins  de  pré- 
cision? Quiconque  applique  la  conception  matérialiste  de 
l'histoire  et  par  conséquent  étudie  l'histoire  au  point  de  vue 
matérialiste,  doit  tout  naturellement  a  tenir  compte  »  de 
tous  ces  facteurs.  Les  rapports  entre  ces  facteurs,  leur  action 
réciproque,  leur  fonction  passive  ou  active,  tout  cela  est 
précisément  ce  qu'il  faut  étudier  et  expliquer.  Mais  tout 
historien  doit  en  faire  autant,  quelle  que  soit  sa  philosophie  : 
ce  n'est  pas  le  u  tenir  compte  »  qui  est  contestable,  c'est  ce 
qui  en  résulte.  JMais  examinons  de  plus  près  chacun  des  fac- 
teurs auxquels  nous  renvoie  Bernstein  :  A  côté  des  forces 
].roductives  et  des  rapports  de  production  nous  avons  les 
notions  de  droit  et  de  morale,  et  les  traditions  historiques  et 
religieuses.  JMais  que  sont  les  traditions  d'après  la  dernière 
définition  de  la  conception  matérialiste  de  l'histoire,  sinon 
le  produit  de  formes  sociales  antérieures  et  par  conséquent 
aussi  des  modes  de  production  antérieures?  Et  il  en  est  de 
même  des  notions  de  droit  et  de  morale,  quand  elles  sont 
traditionnelles  et  qu'elles  ne  résultent  pas  de  la  forme  so- 
ciale momentanée.  Mais  les  influences  naturelles  sont,  elles 
aussi,  une  facteur  matériel.  Bernstein  dit  lui-même  :  a  Chez 
les  peuples  préhistoriques  la  nature  ambiante  est  la  puis- 
sance économic|ue  déterminante  ».  T^a  nature  est  donc  le 
facteur  économique  initial.  On  peut  donc  ramener,  après  un 
examen  plus  attentif,  les  facteurs  agissant  à  la  surface  de 
l'histoire,  auxquels  nous  renvoie  Bernstein,  aux  facteurs 
économiques  :  il  aboutit  donc  à  la  thèse  qu'on  ne  peut  expli- 
(juer  l'histoire  d'une  époque  par  sa  seule  histoire  écono- 
mique, mais  (|u'il  faut  ((  tenir  compte  »  de  l'ensemble  de 
ré\olution  économi(|ue  qui  la  précédée  et  de  ses  résultats. 
Cela  est  juste,  mais  c'est  précisément  ce  que  n'ont  cessé  de 
faire   Marx  et  les  historiens  marxistes.  On  peut  dire  c[u'en 


-  373  - 

histoire  la  méthode  marxiste  est  hi  seule  nui  lienue  pleine- 
ment compte  (le  la  préhistoire.  Ce  fait  que  l'historien  maté- 
rialiste est  tenu  de  commencer  toutes  ses  recherches  ah  ovo 
est  une  des  raisons  (|ui  rendent  sa  tâche  beaucoup  plus  diffi- 
cile que  celle  de  tout  autre. 

Si  l'ernstein  voulait  dire  que  la  conception  marxiste  de 
l'histoire  s'est  modifiée  de  telle  sorte  qu'elle  a  exagéré  au 
début  l'influence  directe  du  mode  de  production  en  v'gueur 
et  fait  i)eu  de  cas  de  l'influence  indirecte  du  mode  de  pro- 
duction antérieur,  on  pourrait  discuter.  En  effet,  les  progrès 
des  études  d'histoire  primitive,  à  peine  nées  à  l'époque  des 
débuts  du  matérialisme  économi([ue,  ont  exercé  sur  lui  une 
influence  très  considérable.  On  ])eut  suivre  à  ce  point  de  vue 
l'évolution  de  la  théorie,  elle  a  été  constatée  par  les  auteurs 
mêmes  de  la  conception  matérialiste  de  l'histoire,  ])ar  exem- 
])lc  ])ar  Engels  dans  la  première  note  de  la  plus  récente 
édition  (Ui  «  Manifeste  eoiinnuiiiste  ». 

Au  contraire,  l'évolution  que  Bernstein  fait  accomplir  à 
cette  conception  de  l'histoire  n'a  été  reconnue  nulle  part  par 
ses  auteurs;  elle  est  simjjlement  déduite  ])ar  l'ernstein  de  la 
comparaison  de  textes  isolés  tirés  de  leurs  ouvrages,  textes 
(|ui.  (juand  ils  n'oflrciU  pas  d'éciuivociue.  disent  tous  hi  nu-mo 
chose  et  (|ui,  alors  mênic  (|u'ils  pourraient  ])rèter  à  diverses 
interi)rétations,  peuvent  être  considérés  sans  peine  comme 
ayant  la  même  signification. 

L'argumentation  de  Hernstein  peut  être  très  facilement 
caractérisée  par  une  image  emprunlée  aux  sciences  natu- 
lelles,  où  les  rapports  sont  plus  simples  et  plus  manifestes 
([ue  dans  les  sciences  sociales.  Supposons  (|u'un  naturaliste 
ait  soutenu  dans  ses  prenners  ouvrages  le  principe  (|ue  la 
lumière  et  la  chaleur  du  soleil  .sont  en  dernier  ressort  le 
l»rincipe  actif  de  la  vie  organi(|ue  sur  la  terre.  Plus  tard  on 
lui  demanderait  s'il  est  vrai  (|u'il  prétende  (|ue  la  végétation 
d'un  arbre  dépend  seulement  de  la  quantité  de  lumière  et 
de  chaleur  (|u'il  rev:oit  directemeiii  du  soleil.  11  répondra  na- 


—  ^74  — 

Uirclloniont  que  c'est  a1)siir(lc.  C|u'il  ne  faut  pas  comprendre 
so  théorie  de  la  sorte,  qu'il  n'ignore  pas  que  la  nature  de  la 
semence,  du  sol,  l'alternance  d'humidité  et  de  sécheresse,  la 
direction  et  la  force  des  vents,  etc.,  exercent  également  une 
influence  sur  la  végétation  des  arbres. 

Arrixc  alors  un  commentateur  (jui  confond  l'influence  di- 
recte (kl  soleil  sur  la  végétation  des  plantes  avec  son  action 
comme  principe  unique  de  vie  sur  la  terre,  et  qui  déclare 
alors  que  la  théorie  de  notre  naturaliste  ne  doit  pas  être  en- 
visagée dans  sa  forme  primitive  et  générale,  mais  dans  sa 
forme  dernière,  restreinte  et  partant  beaucoup  plus  scien- 
tifique. 11  ne  voit  i^as  du  tout  ciue  la  théorie  sous  cette  forme 
cesse  d'être  scientifique:  c'est  un  lien  commun,  familier  aux 
paysans  depuis  des  siècles. 


V,  —  En  quoi  consiste  l'originalité 
de  la  théorie  marxiste. 

Il  en  est  de  même,  quoique  moins  rigoureusement,  de 
l'évolution  que  la  théorie  de  IMarx  et  d'Engels  aurait  subie. 
L'idée  que  l'histoire  n'est  pas  seulement  déterminée  par  les 
concepts  de  morale  et  de  droit,  les  traditions  et  les  facteurs 
naturels,  mais  aussi  par  le  mode  de  production,  n'avait  pas 
besoin  d'être  découverte  par  ^larx  et  Engels;  elle  était  déjà 
bien  connue  au  siècle  dernier,  comme  peuvent  en  témoigner 
quelques  exemples,  que  nous  avons  justement  sous  la  main 
et  dont  on  pourrait  facilement  augmenter  le  nombre. 

Montesquieu,  né  il  y  a  plus  de  deux  siècles,  a  recherché 
déjà  dans  ((  l'Esprit  des  Lois  »  l'influence  du  mode  de  ipro- 
duction  sur  les  institutions  idéologiques.  «  Les  lois,  dit-il 
dans  le  chapitre  AT  II  du  livre  XMIL  ont  un  rapport  très 
étroit  avec  la  manière  dont  les  différents  peuples  se  pro- 
curent leurs  moyens  de  subsistance  ».  Et  cette  thèse,  il 
]'exî)rK(ue    dans    les    chapitres    suivants    avec    beaucoup    de 


-  375- 

finesse  en  ce  cjui  ccjncerne  les  peui)les  chasseurs,  les  nomades, 
les  agriculteurs,  et  même  les  industriels. 

Tout  récemment  Kam])ftmever  a  signalé  dans  la  «•  Xeue 
Zeit  •)  I.  M  oser.  <|ui  a  déjà  fortement  insisté  sur  l'intUience 
du  mode  de  production  sur  la  vie  intellectuelle.  «  La  reli- 
gion du  mineur,  flit-il.  diffère  de  la  croyance  du  pâtre  »>. 

Ilegel  a  (juelquefois  très  clairement  saisi  l'importance  ({u'à 
l'infrastructure  économi(|ue  ])()Ur  la  sui)erstructure  poli- 
ti([ue  et  idéol()gi(jUc.  I)ans  sa  «  l 'hilosoijliie  de  l'Histoire  », 
il  exi)lic|uait  le  fédéralisme  lâche  des  l''tal>-l  nis  ])ar  leurs 
conditions  économicjues.  <«  l-'.n  ce  (jui  concerne  l'organisation 
politi(|Ue  de  l'Américiue  du  XOrd,  on  n'y  voit  pas  de  but 
nettement  visé,  et  le  hestjin  d'une  union  solide  ne  s'y  fait 
pas  sentir,  car  un  véritable  l%tat  et  un  véritable  gouverne- 
ment ne  s'organisent  <|ue  (|uand  il  existe  déjà  une  dilTérence 
entre  les  classes,  (|U'ind  la  richesse  et  la  pauvreté  sont  deve- 
nues très  grandes,  et  (|ue  les  conditions  sociales  deviennent 
telles  (jue  Ton  ne  peut  ])lus  satisfaire  par  les  moyens  ordi- 
naires à  une  foule  considérable  de  besoins.  Mais  l'Amériiiue 
n'en  est  i)as  encore  là.  car  elle  a  toujours  à  sa  dis])osition 
le  dérixatif  puissant  de  la  colonisation  et  les  foules  ne  cessent 
d'affbur  dans  les  plaines  <lu  Mississipi.  Si  les  forêts  de  la 
Ciermanie  axaient  encore  existé,  la  révolution  française  n'au- 
rait pas  eu  lieu   ». 

Ce  (|ue  lîernstein  nous  présente  comme  le  fruit  de  la 
pensée  de  Marx  et  d"l\ngels  dans  tout  sa  maturité  n'est  (|U*un 
conce])l  (|ui  existait  déjà  bien  avant  eux. 

I*"n  présence  de  tons  ces  faits  nous  devons  nous  éle\er  de 
toutes  nos  forces  contre  les  fa^'on^  dont  l'.ernstein  décrit 
l'évolution  <lu  matérialisme  histori(|ue.  Ce  n'est  pas  la  con- 
ception de  .Marx,  c'est  celle  de  r»ernstein  qui  s'est  modifiée 
dans  le  sens  (|u'on  vietU  d'indinuer  et  (|ui  s'est  ainsi  éloignée 
de  la  concei>tion  marxiste.  —  (K.M'TSKY.  Ihiit,  p.  26-32.) 


-  S/C)  — 


VI.  —  L'homme  n'est  pas  maître  des  forces 

économiques  dans  la  société  capitaliste. 

Ces  faits  ne  lui  sont  pas  inconnus  (à  Ijernstein).  Sur  quoi 
s'a])puie-t-il  donc  quand  il  prétend  que  dans  la  société  mo- 
derne, l'homme  domine  de  plus  en  plus  les  forces  économi- 
ques ?  Au  sein  même  de  cette  société,  nous  pouvons  sans 
doute  distinguer  des  périodes,  dans  lesquelles  les  forces  éco- 
nomi(|ues  dominent  l'homme,  et  d'autres  ou  celui-ci  croit,  au 
contraire,  les  dominer.  Les  premières  sont  les  ])ériodes  de 
crise,  les  autres  des  périodes  d'essor  économique.  Depuis 
quelques  années,  nous  vivons  dans  une  de  ces  périodes.  Cela 
suflirait-il  à  Bernstein  pour  en  déduire  un  loi  historique  de 
«  la  société  moderne  »  et  la  faillite  du  matérialisme  histori 
que  ?  Dans  ce  cas.  sa  conception  de  l'histoire  moderne  m:in- 
que  de  solidité. 

jNIais  quelle  est  «  la  société  »,  quels  sont  «  les  hommes  /> 
qui  asservissent  de  plus  en  plus  les  forces  économiques  ?  Sont- 
ce  les  paysans,  les  artisans,  les  petits  commerçants  !  Ou  bien 
les  salariés  ?  Ou  bien  sont-ce  même  les  petits  capitalistes  e': 
les  gentilshommes  campagnards  ?  Tous  arrivent  à  dépendre 
de  plus  en  plus  —  aux  bonnes  comme  aux  mauvaises  pério- 
des —  d'une  poignée  de  gros  capitalistes.  Ces  derniers  for- 
ment la  société,  riiimiaiiité  qui  <(  s'affranchit  de  plus  en  ])lus 
des  forces  économiques  ». 

Sans  doute,  il  ne  s'agit  ici  pour  liernstein.  (jue  de  liberté  en 
théorie.  Dans  la  pratique,  elle  est  étouffée  par  les  conflits  d'in- 
térêts existants  :  ceux-ci  sont  à  leur  tour  dominés  —  dans 
la  société  actuelle  —  notez  bien  —  par  Vintérct  collectif  (|ui 
Vemportc  progrcssiz'enicnt  sur  Vintérct  particulier. 

Je  n'en  croyais  pas  mes  yeux  en  lisant  cela,  et  c'est  en  vain 
que  je  cherchais  des  faits  qui  pussent  corroborer  cette  auda- 
cieuse proposition.  Où,  dans  quelle  classe  voit-on  que  l'inté- 


-  377  - 

rêt  collectif  remporte  sur  les  intérêts  de  classe  ?  Est-ce  chez 
les  agrariens,  (jui  demandent  à  grands  cris  des  privilèges  ? 
Chez  les  artisans  et  les  petits  commentants  (jui  voudraient 
voir  toute  mesure  économique  ratioimelle  interdite  ?  Chez 
les  gros  industriels  (}ui  s'efforcent  de  faire  monter  artificielle- 
ment les  prix  par  des  tarifs  protecteurs  et  des  trusts  ?  Ton. 
réclament  des  privilèges  aux  déi)ens  de  la  collectivité  et  cher- 
chent à  piller  l'Etat  et  le  consommateur.  C'est  tout  l'intérêt 
qu'ils  i)rennent  à  la  collectivité.  La  seule  classe  qui  s'intéresse 
à  la  collectivité  est  le  prolétariat  ;  non  cjue  nous  soyons  meil- 
leurs, mais  parce  (jue  l'intérêt  du  prolétariat  coïncide  avec 
celui  de  l'évolution  sociale  et  parce  (ju'en  sa  (pialité  de  clas.se 
inférieure,  il  finit  par  i)ayer  à  .ses  dépens  tout  privilège  accor- 
dé aux  classes  supérieures.  On  ])éut  donc  dire  cjue  tout 
accroissement  des  forces  du  prolétariat  profite  à  l'intérêt  géné- 
ral. Mais  ce  n'est  i)as  là  ce  que  veut  dire  lîernstein.  (jui  e.^t 
convaincu  (ju'on  arrivera,  par  une  moralité  plus  haute  et  une 
vue  plus  claire  des  choses,  à  atténuer  les  inégalités  entre  les 
classes. 

Il  i)ense  que  dans  l'état  actuel  du  développement  écon  )mi- 
(jue,  les  facteurs  idéologiques  et  plus  ])articulièrement  les  fac- 
teurs moraux  ont  un  chanij)  d'action  indépendante  plus  vaste 
qu'autrefois,  liernstein  dit  cela  de  peur  ([u'on  ne  se  méi)renn-.* 
sur  le  sens  de  sa  i)hrase  «  (|ue  les  .sciences,  les  arts,  un  plus 
grand  nombre  de  relations  sociales  sont  aujourd'hui  beau- 
coup plus  indépendants  de  l'économie  (|u'à  n'importe  (pielle 
épo(|ue  passée  ».  Mais  la  j)hrase  n'en  e.st  pas  moins  écjuivoque 
De  (pielle  sorte  de  dépendance  s'agit-il  ici  ?  lîernstein  veut-il 
dire  (|ue  la  conscience  de  1  homme  dépend  moins  aujourd'iuii 
de  son  mode  d'existence  .sociale.  (|ue  le  milieu  influence  moins 
la  vie  psychii|ue.  (ju'il  y  a  aujourd'hui  des  problèmes.  (|ue  les 
hommes  se  posent  eux-mêmes  à  leur  grc.  p(»ur  la  solution 
des(|uels  ils  inventent  leur  méthode  à  leur  gré  cl  dont  ils 
déterminent  la  solution  à  volonté  ?  Mais  ah)rs  sa  phrase  n'est 
(piune  aftirm.Mtinn   sans  preuve  de  ce  (|u'il   veut  démontrer. 


—  378  — 

On  1)icn  vcul-il  dire  que  les  sciences,  les  arts,  la  morale  subis- 
sciil  aujourd'hui  moins  que  jamais  l'influence  immédiate  des 
forces  économi(iues  momentanément  dominantes  ? 

Cela  ne  revient-il  pas  à  prétendre  que  les  autres  forces  qui 
les  intluencent,  aptitudes  naturelles,  idées  reçues,  traditions, 
sont  plus  puissantes  que  jamais,  à  une  époque  où  l'homme 
domine  plus  que  jamais  la  nature,  où  les  différences  de  races 
s'atténuent  de  plus  en  plus,  grâce  aux  rapports  internatio- 
naux, où  règne  un  mode  de  production  qui  révolutionne  sans 
cesse  les  rapports  sociaux,  détruit  toutes  les  anciennes  tradi- 
tions et  empêche  qu'il  ne  s'en  forme  de  nouvelles  ! 

(  )u  l)icn  liernstein  veut-il  dire  que  les  intellectuels  dépen- 
dent aujourd'hui  économiquement  moins  des  pouvoirs  domi- 
nants, qu'ils  peuvent  exercer  leur  action  plus  indépendam- 
ment qu'autrefois  ?  Mais  depuis  que  les  différences  de  clas- 
ses existent  jusqu'à  l'époque  capitaliste,  l'intelligence  a  tou- 
jours été  l'apanage  des  classes  dirigeantes  et  possédantes.  Ou 
bien  les  éléments  intelligents  formaient  Tunique  classe  diri- 
geante, comme  toujours  au  début  de  la  division  de  la  société 
en  classes,  comme  aussi  dans  la  Grèce  classique. 

Ou  bien  ils  constituaient  à  côté  de  la  caste  guerrière  une 
classe  particulière,  la  caste  religieuse.  On  sait  quelle  puissance 
surent  conquérir  ces  idéologues.  Oui  ne  connaît  la  souverai- 
neté universelle  de  l'Eglise  au  moyen  âge  ?  C'est  seulement 
le  mode  de  production  capitaliste  qui  a  i)rivé  les  intellectuels 
de  la  puissance  et  en  a  fait  des  salariés  au  service  des  capita- 
listes. Jamais  les  idéologues  n'ont  autant  dépendu  des  forces 
économiques  d'aujourd'hui. 

•Quoique  ce  fait  soit  en  contradiction  avec  la  thèse  de 
Bernstein,  nous  croyons  avoir  trouvé  dans  ce  fait  même  le 
motif  qui  permet  de  donner  à  cette  thèse  une  interprétation 
conforme  à  la  réalité  des  faits. 

Les  intellectuels  ont  cessé  d'être  classe  dirigeante.  Ils 
ont,  du  reste,  cessé  de  représenter  une  classe  homogène, 
ayant  des  intérêts  de  classe  particuliers.  Ils  forment  un  groupe 


—  379  — 

de  coteries  et  d'individus  ayant  les  intérêts  les  plus  divers. 
Comme  on  l'a  fait  souvent  remarquer,  ces  intérêts  se  con- 
fondent en  partie  avec  ceux  de  la  bourgeoisie,  en  partie  avec 
ceux  du  prolétariat.  De  plus,  leur  degré  de  culture  les  rend 
des  plus  aptes  à  considérer  de  haut  l'évolution  économique. 
X'étant  pas  i)Oussés  par  des  intérêts  de  classe  nettement  défi- 
nis, agissant  souvent  conformément  à  la  connaissance  plus 
profonde  qu'ils  ont  acquise  des  phénomènes  sociaux,  les 
intellectuels  se  sentent  souvent  les  représentants  de  l'intérêt 
i^énéral  en  face  des  intérêts  de  classe,  les  représentants  d'idées 
indépendantes  des  facteurs  économiques.  Le  nom])re  des  intel- 
lectuels est  toujours  croissant  et  avec  eux  semble  progresser 
l'intérêt  collectif  en  face  des  intérêts  de  classe,  semble  croître 
laffranchissement  des  arts,  des  sciences,  des  concepts  moraux 
des  forces  économiques.  C'est  seulement  en  les  interprétant 
linsi  cjue  les  phrases  de  liernstein  deviennent  intelligibles  ])our 
nous  et  perdent  leur  caractère  mysticiue.  mais  elles  cessent 
.'ussi  de  ])rouver  quoi  que  ce  soit  contre  le  matérialisme  histi^- 
rique.  C'est  l'interprétation  qu'en  a  donnée  Bernstein  qui. 
maintenant,  nous  devient  intelligible. 

1/évolution  (ju'on  vient  de  décrire  fait  naitre  dans  les  cou- 
ches intellectuelles  des  sympathies  d'autant  plus  fortes  pour 
!e  prolétariat,  c|ue  le  mouvement  i>rolétarien  grossit  davantage 
et  menace  la  société  actuelle,  (pic  la  situation  économique  des 
intellectuels  se  rapproche  davantage  de  celle  du  prolétariat, 
et  (|u'ils  dépendent  i)lus  d'une  aristocratie  d'argent  vaniteuse 
et  brutale.  Mais  un  ])etit  nombre  seulement  se  décide  à  pren- 
dre une  i)art  directe  à  la  lutte  prolétarienne.  Ce  n'est  pas 
seulement  leur  situation  hybride  entre  les  deux  classes  en 
lutte  (|ui  les  empêche  de  prendre  nettement  position.  leur  con- 
<'ilion  même  les  rend  iiniircinriv  .'i  l.i  Intff  -  iK'\i'vk\  /  ,• 
Mar.visfne.  p.  3^>-40.  i 


38c  — 


VII.  —  La  théorie  catastrophique. 

((  D'après  cette  conception,  une  crise  industrielle  d'une 
violence  considérable  entlammera  tôt  ou  tard  tellement  les 
esprits  contre  le  système  économique  capitaliste,  à  cause  de 
la  misère  qu'elle  fera  naître,  elle  convaincra  si  profondément 
les  masses  populaires  de  l'impossibilité  de  diriger  avec  ce  sys- 
tème les  forces  productives  pour  le  bien  de  la  collectivité, 
que  le  mouvement  dirigé  contre  ce  système  acquerra  une  puis- 
sance irrésistible  et  provoquera  fatalement  l'écroulement  de 
ce  système.  En  d'autres  termes,  la  grande  crise  économique 
inévitable  prendra  les  proportions  d'une  crise  sociale  générale 
dont  le  résultat  sera  la  souveraineté  politique  du  prolétariat, 
seule  classe  révolutionnaire  ayant  conscience  de  son  but,  et 
une  transformation  accomplie  sous  la  direction  de  cette  clas- 
se ».  C'est  là,  répète  Berstein,  la  conception  du  Parti  socia- 
liste. 

a  Le  Parti  socialiste  est  donc  convaincu  que  ce  mode  d'évo- 
lution est  une  loi  naturelle  inévitable,  et  que  la  grande  crise 
économique  générale  est  le  seul  et  unique  moyen  de  transfor- 
mer la  société  dans  le  sens  socialiste  ».  {Xeiie  Zcit,  p.  54Q.) 
Il  serait  difficile  à  Bernstein  de  prouver  que  le  Parti  socia- 
liste est  réellement  convaincu  de  cela.  Il  se  contente  de  citer 
le  paragraphe  nullement  probant  de  la  motion  présentée  au 
Congrès  international,  paragraphe  qui  ne  fut  ])as  même  dis- 
cuté et  qui,  si  le  rapport  du  U^om'acrts  est  exact,  ne  fut  pas 
admis. 

C'est  en  vain  que  Bernstein  cherchera  dans  les  documents 
officiels  du  Parti  socialiste  allemand  un  seul  passage  qui  con- 
corde avec  la  théorie  exposée  par  lui  de  l'écroulement  dans 
le  passage  du  programme  d'Erfurt,  qui  traite  des  crises,  le 
mot  ((  écroulement  »  ne  se  trouve  nulle  part.  ^lais  on  ne 
trouverait  même  pas  dans  les  discours  et  les  articles  de  jour- 


-  38i  - 

naux  (les  nicnil)res  du  l'arti,  un  passage  où  on  soutienne  d'une 
manière  ])récise  que  la  révolution  sociale  sera  précédée  d'une 
crise  industrielle  ou  ({ue  le  jjrolétariat  ne  pourra  conquérir 
le  pouvoir  politi(|ue  qu'à  la  faveur  d'une  crise  industrielle. 
Uelfort  liax  a  exprimé,  si  je  ne  me  trompe,  tles  idées  analo- 
j^ues  et  il  semblait  naturel  (jue  Uernstein  en  fit  la  criticjue  dans 
l'article  cité.  (Juand  il  y  i)arlait  de  la  théorie  de  l'écroulement 
comme  d'une  opinion  dominante  dans  le  Parti  socialiste,  cela 
pouvait  passer  pour  une  exagération,  facile  à  commettre  dans 
l'ardeur  de  la  polémique. 

Mais  liernstein  ne  songe  pas  à  rectifier  cette  exagération 
dans  son  livre  (jui  n'est  pas  dirigé  contre  lîax.  Au  contraire. 
il  l'exagère  encore  en  donnant  à  la  théorie  de  l'écroulement 
une  i)ortée  i)lus  grande  encore. 

Ce  qui.  en  i(S(;S.  n'était  encore  (piune  théorie  dominante 
dans  le  Parti  socialiste,  est  devenu,  en  i«^<;(^  la  théorie  du 
l'arti  socialiste;  la  polémiçjue  dirigée  contre  lîax  se  tourne 
contre  Marx  et  hjigels,  la  criticpie  d'un  i)aragraphe  accessoire 
de  la  uKjtion  au  Congrès  de  Londres  devient  la  critique  du 
«   Manifeste  comnninisle  »  et  du  «  Capital   >». 

Cette  criîi(|ue  a  été  depuis  portée  aux  nnc^  l)ar  les  aiui- 
marxistes  au  dedans  et  au  dehors  du  Parti,  et  considérée  com- 
me la  réfutation  la  i)lus  catégori(|ue  de  la  théorie  marxiste 
'1<'  l'écroulement.  —  iKai'ïskn'.  IhiJ.,  p.  Sj-Sf}.) 


VIII,        Concentration  et  expropriation. 

I  >  après  la  doetrine  de  .\lar\.  le  de\  el<»|)penK'nl  ridiiniiiKjue 
amené  dans  la  société  moderne  la  disjjarilion  de  l'ouvrier  tra- 
vaill.nii  à  son  comi)te  et  sa  transformation  en  ouvrier  salarié, 
exploite  |)ar  crlni  (|ni  e^t  maître  des  moyens  de  production, 
c'e>t-;i  dire  par  le  capitaliste: 

•'  ...La  propriété  privée  hasee  sur  le  travail  personnel,  cette 
propriété  (|ui  soude,  pour  ainsi  dire,  le  travailleur  isolé  et  au- 


—  382 


tononic  aux  conditions  extérieures  du  travail,  est  supplantée 
par  la  i)ropriété  ])rivée  capitaliste  fondée  sur  l'exploitation  du 
tra\ail  d'aulrui,  sur  le  salariat. 

((  Dès  ciue  ce  mouvement  de  transformation  a  décomposé 
de  fond  en  coml)le  la  vieille  société,  (juc  les  producteurs  sont 
changés  en  prolétaires  et  leurs  moyens  de  travail  en  capital, 
que,  enfin,  le  régime  capitaliste  se  soutient  par  la  seule  force 
économique  des  choses,  alors  la  socialisation  future  du  tra- 
vail, ainsi  que  la  transformation  progressive  du  sol  et  des 
autres  movens  de  production  en  instruments  socialement  ex- 
ploités, communs,  en  un  mot.  l'élimination  future  des  proprié- 
tés privées  va  revêtir  une  nouvelle  forme.  Ce  qui  est  mainte- 
nant à  exproprier,  ce  n'est  plus  le  travailleur  indépendant, 
mais  le  capitaliste,  le  chef  d'une  armée  ou  d'une  escouade  de 
salariés. 

((  Cette  expropriation  s'accomplit  par  l'action  des  lois  de  la 
production  capitaliste  elle-même,  lesquelles  aboutissent  à  la 
concentration  des  capitaux.  En  même  temps  que  la  centralisa- 
tion, expropriation  du  grand  nombre  des  capitalistes  par  le 
petit,  se  développent  sur  une  échelle  toujours  plus  grande, 
l'application  de  la  science  à  la  techniqtie,  l'exploitation  de  la 
terre  avec  méthode  et  ensemble,  la  transformation  de  l'outil 
en  instruments  puissants  seulement  ])ar  l'usage  commun,  par 
conséquent,  l'économie  des  moyens  de  production,  les  rela- 
tions de  tous  les  peuples  sur  le  marché  universel,  d'où  le  carac- 
tère international  imprimé  au  régime  capitaliste. 

«  A  mesure  que  diminue  le  nombre  des  potentats  du  capital 
(|ui  usurpent  et  monopolisent  tous  les  avantages  de  cette  pé- 
riode d'évolution  sociale,  augmentent  la  misère,  l'oppression, 
l'esclavage,  la  dégradation,  l'exploitation,  mais  aussi  la  résis- 
tance de  la  classe  ouvrière  sans  cesse  grossissante  et  de  plus 
en  plus  discijjlinée,  unie  et  organisée  par  le  mécanisme  même 
de  la  production  capitaliste.  Le  monopole  du  capital  devient 
une  entrave  pour  le  mode  de  production  qui  a  grandi  et  pros- 
péré avec  lui  et  ,grâce  à  lui.  I.a  socialisation  du  travail  et  la 


-  383  — 

centralisation  de  ses  ressorts  matériels  arrivent  à  un  point  où 
elles  ne  peuvent  plus  tenir  dans  leur  enveloppe  capitaliste. 
Cette  enveloppe  va  se  briser.  L'heure  de  la  propriété  capita- 
liste a  sonné.  Les  expropriateurs  vont  être  à  leur  tour  expro- 
priés )).  (Capital,  L  réédit.,  p.  79^-793.) 

C'est  la  forme  classique  de  la  fameuse  légende  dévora- 
trice  de  Marx  (|ue  Lernsiein  a  entrepris  de  détruire.  Il  e>t 
évident  ((u'il  faut  savoir  comprendre  cette  descriptitjn  lapi- 
daire d'une  évoluti(jn  (|ui  met  des  siècles  à  s'accomplir,  il 
faut  y  voir  une  certaine  reclierclie  d'esprit.  princi])alement  où 
.Marx  parle  au  tiguré.  L'enveloppe  (|ui  se  brise,  l'heure  du  capi- 
talisme (jui  sonne,  l'expropriation  des  expropriateurs  doivent 
être  considérées  comme  des  faits  de  l'évc^lution  historique  qui 
doivent  inévitablement  se  i)roduire,  mais  dont  il  est  impossible 
de  déterminer  d'avance  le  caractère  et  l'imminence. 

.Vous  allons  d'abord  démontrer  (jue  la  justesse  de  la  lhét)rie 
marxiste   ne  déi)end   ni   de  la   vraisemi)lance  ])lus  ou   moins 
grande  de  catastrophes,  ni  de  la  ra])idité  fie  l'éxolution.  mais 
seulement  de  la  direction  (|u'elle  prend.  S'il  y  a  des  marxistes 
attendant  à  des  catastrophes  polili(|ues  et  sociales,  cela  n'est 
pas   une   consécjueiue    nécessaire   de    leur    théorie,    mais    une 
déduction   tirée  de   situations   politi(|Ues   et   sociales   détermi- 
nées,  w^i   la   <•    légende  dévorât rice    »    signifiait  (|u'une  expro-* 
l)riation  immédiate  et  générale  de  tous  les  capitalistes  est  iné- 
vitable, je  la  sacrifierais  volontiers.  Mais  je  ne  puis  non  plus 
garantir  (jUe  l\\<»lution  se  fera  peu  à  i)eu  et  inélhodi(|uement. 
Il  est  plus  important  de  s.ixoir  si  la  concentration  ih\  capital 
s'effectue  \éritablement  ou  non.    Il  est  difficile  de  savoir  ce 
fine  Lernstein  ])ense  de  cette  (|uestion.  p'si-il  vrai  (|ue  la  con- 
centration et  tous  les  phénomènes  (jui  racconi|)agnent  se  pro- 
duisent dans  les  conditions  indi<|uées  par  NL'irx  ?   lîomslein 
repon«l  ainsi  à  celte  (|ueslion    :    ••    <  'ni  et   non.    L'exposé  est 
surtout  exact  dans  sa  tendance.  Les  éléments  mentionnés  .sont 
là  et.  ils  agissent  dans  la  direction  indi(|uee.  Si  l'image  ne  ré- 
pond pas  à  la  réalite,  ce  h'cnI  pas  que  le>  clu»ses  dites  soient 


-  384  - 

erronées,  mais  parce  que  les  choses  dites  sont  incomplètes. 
Des  facteurs,  dont  l'action  sur  les  contradictions  relevées  est 
limitative,  sont  ou  bien  complètement  négligés  par  Marx  ou 
ne  sont  traités  qu'occasionnellement.  En  résumant  et  en 
faisant  ressortir  l'antagonisme  réciproque  entre  les  faits 
constatés,  Marx  ne  fait  aucune  allusion  à  ces  facteurs  limi- 
tatifs, de  sorte  que  l'influence  sociale  des  antagonismes  appa- 
raît plus  sérieuse  et  plus  immédiate  qu'elle  n'est  en  réalité  ». 

(P-  79-) 

Cela  peut  avoir  deux  sens.  Il  est  évident  que  la  théorie  doit 

négliger  tous  les  phénomènes  qui  pourraient  l'obscurcir,  si 
elle  veut  pouvoir  étudier  les  lois  fondamentales  de  ces  phé- 
nomènes. Quiconque  oublie  cette  règle  et  exige  de  la  théorie 
qu'elle  concorde  en  tout  avec  les  phénomènes  superficiels, 
verra  qu'ainsi  comprise  elle  donne  aux  choses  un  relief  qu'el- 
les n'ont  pas  dans  la  réalité.  ]\Iais  quiconque  voudra  remédier 
au  mal  et  faire  entrer  dans  la  théorie  tous  les  éléments  de  la 
réalité  superficielle,  sera  toujours  débordé  par  l'abondance  des 
phénomènes,  perdra  le  fil  conducteur,  restera  confus  et  ne 
parviendra  pas  à  une  vue  claire  des  choses.  —  (Kautsky. 
Ihid.,  p.  98-101.) 


IX.  —  Comment  la  Révolution 

sort  de  la  production  capitaliste. 

La  production  privée  des  artisans  et  des  paysans  ne  peu': 
prospérer  que  si  la  propriété  privée  des  moyens  de  production  , 
existe.  L'expérience  prouve  que  là  où  les  socialistes  ont  fondé 
des  colonies  communistes  basées  sur  la  production  des  arti- 
sans et  des  paysans,  le  besoin  irrésistible  d'arriver  à  la  pro- 
priété privée  des  moyens  de  production  l'emportait  tôt  ou  tard 
sur  l'enthousiasme  socialiste  qui  avait  créé  la  colonie,  quaiid 
des  influences  externes  ne  contribuaient  pas  à  resserrer  les 
liens  de  l'association  communiste,  —  par  exemple  la  vie  des 


I 


-  3S5  - 

colons  au  milieu  d'une  population  hostile  de  langue  c^  cie  reli- 
gions différentes.  Il  en  doit  être  tout  aui.rcment  quand  la 
production  isolée  n'est  i)as  la  rèi^le.  mais  l'exception,  quand  ies 
conditions  économi(|ues  rendent  la  production  collective  de 
l)lus  en  plus  générale  et  avantageuse  et  contribuent  à  modifier 
de  plus  en  plus  les  sentiments  et  les  idées  des  classes  ouvrièr'î.; 
dans  le  sens  de  la  coo])ération  sociale.  L'ne  organisation  socia- 
liste devient  alors  possible,  sans  ([u'il  soit  nécessaire  de 
faire  intcr\  cnir  un  cntliotisiasme  (jui  fut  toujours  l'apanage  de 
caractères  exceptionnels  et  qui  ne  résiste  pas  à  la  longue  au 
terre  à  terre  de  la  vie  journalière. 

Ce  sont  les  éléments  cjui.  d'après  la  théorie  de  Marx,  doi 
vent  engendrer  le  socialisme.  La  concentration  du  capital 
])ose  le  problème  histori(|ue  de  l'introduction  d'un  mode  de 
production  socialiste  dans  la  société.  Elle  produit  les  forces 
nécessaires  à  la  solution  du  ])roblème,  c'est-à-dire  les  prolé- 
taires, et  elle  crée  le  moyen  de  le  résoudre,  à  savoir  :  la  coo- 
j)ération  sur  une  grande  échelle,  mais  elle  ne  résout  pas  elle- 
niûne  le  problème.  Cette  soliUion  ne  peut  sortir  que  de  la 
lutte  du  prolétariat,  de  sa  force  de  volonté  et  du  sentiment 
(ju'il  a  de  ses  devoirs. 

.Mais  s'il  en  est  ainsi,  des  chiffres  isolés,  démontrant  (ju'il 
y  a  enc(jre  un  nombre  c(jnsidérable  de  petites  exploitations. 
n'ont  pas  la  moindre  impijrtance  pour  notre  recherche.  Ils 
ne  nous  disent  absolument  rien  de  la  direction  de  l'évolution. 
et  nous  ne  i)ouvons  y  découvrir  le  moment  où  notre  société 
sera  mûre  pour  le  socialisme.  Ce  moment  déi)end  d'un  nombre 
immense  d'éléments  impondérables  (|ue  personne  ne  saurait 
calculer,  dont  on  peut  bien  constater  a  f^ostcriori.  les  motifs 
économi(|Ues.  mais  dont  il  est  impossible  de  déterminer  la 
force  (/  priori.  Nous  n'en  sommes  pas  encore  arrivés  à  pou- 
voir remi)laccr  les  luttes  de  classe  par  des  slalislii|ues.  Nous 
devons  hiitci  ;  .inrniic  statistitjue  au  monde  ne  saurait  nous 
apprcnchc  ^i  iioiis  sdninu-s  plus  ou  moins  près  de  vaincre,  et 
s'il  ?ious  sera  donné  bientôt  de  tirer  sérieusement  profit  de  la 
IV  20 


-  386  - 

victoire.  Sans  doute,  nos  chances  de  victoire  dépendent  de  la 
concentration  du  capital,  mais  il  serait  enfantin  de  prétendre 
fixer  à  quel  moment  son  développement  rendra  notre  victoire 
possible.  —  (Kautskv.  Ibid.,  p.   1 06-107.) 


X,  —  Bernstein  contre  Bernstein. 

Lîernstein  écrit  : 

((  Tout  homme  compétent  reconnaît  qu'actuellement  le 
signe  caractéristique  du  développement  de  l'industrie  en  Alle- 
magne est  le  passage  du  petit  au  grand,  du  métier  de  l'arti- 
san à  la  fabrique  de  l'industriel,  des  grandes  fabriques  aux 
exploitations  gigantesques.  Le  chiffre  de  la  statistique  des  in- 
dustries et  des  professions  dans  l'empire  allemand  récemment 
publiée  ne  permettent  pas  de  mettre  ce  fait  en  doute.  Com- 
paré avec  la  dernière  statistique  faite  en  1882,  le  groupe  B 
des  professions  recensées  (industries,  mines,  usines,  bâtiment), 
indique  en  1895,  pour  une  augmentation  de  14,48  0/0  dans  le 
chiffre  de  la  population,  les  changements  suivants  : 


Aupiciilalioii  (4-) 

Diniiiiiilioii     (  —  ) 

1882 

1895 

absolue 

p.  0  0 

Patrons  .... 

I 

.861.502 

1.774. 481 

- — . 

87 . 02 I 

—       4.68 

Artisans  à   leur 

compte   .    .    . 

339.644 

287 . 389 

— 

52,255 

—      I 5 . 39 

Personne!  de  sur- 

(f-illancMinliiistrielIc.    , 

99.076 

263.747 

-f 

164.671 

-\-   166  21 

Compagnons 

apprentis    .    . 

4 
6 

096.243 
396.465 

5.955.613 
8.281.230 

+ 

.85Q.370 

+     45.39 

Ensemble  .    .    . 

+  I 

.884.765 

4-    20.47 

((  Les  chiffres  parlent  d'eux-mêmes.  Si,  en  1882.  on  comj)- 
lait  deux  employés  sur  trois  travailleurs,  la  proportion  était  en 
1895  ^^  3  ■'^^1"  4^  l'iniportance  de  cette  transformation  saute 
aux  veux. 


-  387  - 

((  Cependant  ces  chiffres  ne  se  révèlent  pas  aux  yeux  des 
profanes  dans  toute  leur  gravité. 

«  Cette  proportion  de  tnjis  employés  salariés  contre  un 
industriel  non  salarié  pour  le  i>ays  tout  entier  permet  encore 
de  supposer  que  la  grande  industrie  est  actuellement  encore 
de  beaucoup  déi)assée  par  la  petite  industrie  (métiers  et  peti- 
tes fabriques),  (lu'elle  a  sans  doute  pris  une  extension  con- 
sidérable, mais  (juelle  est  encore  loin  d'être  la  reine.  Si  en 
treize  ans  et  malgré  les  progrès  gigantes(iues  accomplis  pen- 
flant  ce  temps  au  point  de  vue  techni(|ue.  le  nombre  des  non- 
salariés  de  l'industrie  n'a  diminué  (|ue  de  140,27^).  c'est-à-dire 
de  moins  de  (y  0/0.  il  semble  (pie  la  disparition  des  métiers  et 
de  la  petite  industrie  soit  encore  loin  d'être  un  fait  accompli 
et  (jue  les  métiers  aient  encore,  même  en  dehors  du  travail 
artisti(|ue,  im  vaste  domaine  ». 

Ce  (jue  Uernstein  désigne  ici  comme  un  fait  apparent,  cjui 
l)Ourrait  induire  en  erreur  les  gens  incompétents,  est  devenu 
pour  lui  dans  l'espace  de  deux  ans,  une  réalité,  au  sujet  de 
laquelle  les  fous,  (jui  jurent  aveuglements  par  les  paroles  du 
maitre,  peuvent  seuls  se  tromper. 

Or,  en  1896,  Hernstein  lui-même  comptait  encore  au  nombre 
de  ces  fous,  et  son  ceil  périmant  savait  découvrir  la  réalité  ca- 
chée sous  les  chiffres.   Il  continuait    : 

«  Cependant  ces  chiffres  grossiers  sont  luni  d  e.\primer  le 
i.ipptjri  entre  la  grande  et  la  petite  industrie.  Ils  ne  montrent 
(jUe  le  groui>ement  extérieur  de  la  fraction  de  la  population 
occupée,  au  sens  étroit  du  mol,  dans  l'industrie;  ils  sont  nuiels 
au  sujet  de  tous  les  faits  (jui  nous  sont  née*essaires  iM)ur  con- 
naitre  les  relations  intimes  de  la  production,  étendue,  carac- 
tère, etc...'  Pour  nous  instruire  sur  ce  point,  nous  avons 
besoin  non  seulement  des  renseignements  i|ue  nous  donnera 
la  stalisti<|ue  des  professions  sur  la  distribution  en  gr»iupes 
d'exploitations  de  chacune  des  branches  de  la  prtxluction. 
mais  de  renseignements  analogues  sur  la  situation  de  chaque 
exploitation  en  particulier  dans  son  groupe  de  production  en- 


—  388  - 

iro  eux  cl  autres  (jucstions  de  détail,  dont  la  statistique  des 
professions  ne  parle  ])as  en  général  ». 

Il  cherche  alors  à  évaluer  u  le  véritable  état  des  choses  » 
en  se  basant  sur  les  données  du  li\re  de  Sinzheimer  «  sur  les 
limites  du  développement  des  grandes  fabriques  en  xVllema- 
iine  »,  et  il  arrixe  à  ce  résultat  : 

((  Si  l'on  tient  compte  des  déplacements  importants  dans  la 
distribution  des  travailleurs,  suivant  les  classes  d'entreprise?, 
déplacements  que  nous  montre  la  plus  récente  statistique 
industrielle,  si  on  tient  compte  en  outre  de  ce  fait  incontesté 
et  incontestable,  que  c'est  dans  les  grandes  exploitations  que 
la  force  productive  du  travail  s'est  le  plus  accrue,  on  pourra 
conclure  sans  crainte  d'exagération  que,  si,  en  1882,  un  mini- 
mum de  47  à  54  0/0  de  la  production  industrielle  totale  reve- 
nait aux  grandes  fa1)riques,  leur  part  actuelle  ne  peut  être 
inférieure  à  60  ou  70  0/0  de  la  production  totale. 

((  Les  deux  tiers,  sinon  les  trois  quarts  de  la  production 
industrielle  de  l'Allemagne  appartiennent  aux  grandes  fabri- 
ques, à  la  grande  exploitation  capitaliste.  —  L  ne  foule  de  cir- 
constances nous  cachent  ce  fait  ;  une  très  grande  partie  des 
produits  de  la  grande  Industrie  ne  sont  qu'à  demi  fabriqués, 
un  certain  nombre  d'autres  nous  sont  livrés  par  des  person- 
nes, qui  n'ont  contribué  qu'en  apparence  à  leur  fabrication  et 
qui  ne  sont  en  réalité  que  des  intermédiaires  et  des  marchands. 
INIais  il  ne  paraît  "pas  possible  d'en  contester  l'exactitude.  Les 
exploitations  collectivistes,  qui  contribuent  pour  une  si  large 
part  à  la  production  nationale  sont-elles  assez  miàres,  en  gé- 
néral, pour  être  soustraites  a  l'initiative  privée  ?  C'est  une 
autres  question  ». 

Elle  ne  peut  trouver  sa  solution  que  dans  le  succès  du  col- 
lectivisme et  non  dans  les  recherches  statistiques.  Nous  pou- 
vons donc  la  négliger.  Mais  nous  remarquerons  que  Bernstein 
est  arrivé  lui-même  récemment  à  ce  résultat,  que  les  grandes  ^ 
fabriques,  qui  en  1882  ne  livraient  que  la  moitié  de  la  pro- 
duction nationale,  en  produisaient  treize  ans  j^dus  tard  déjà 


-  3?9  — 

les  deux  tiers,  sinon  les  trois  quarts.  Si  on  n'appelle  pas  cela 
une  concentrati(jn  rapide  du  capital,  une  évolution  qui  mar- 
che à  pas  de  géant,  vers  la  production  socialiste  et  collectiviste, 
c'est  (|u'on  applicjue  aux  processus  historiques  une  singulière 
mesure.  —  (K.\l  ïskv.  Ibid.,  p.  i  lO-i  13.) 

XI.        Les  progrès  de  la  grande  exploitation. 

La  comparaison  des  quantités  de  ])roduits  fait  voir  plus 
clairement  les  ])rogrcs  de  la  grande  exploitation,  que  la 
(-•(jmparaiscjn  du  iKjmhre  des  exploitations  des  différentes  caté- 
/^ories  de  grandeur  et  des  ouvriers  (|U*elles  occupent. 

•Mais  là  aussi  les  progrès  de  la  grande  exploitation  sont 
indéniables.  (  )n  comptait,  dans  l'industrie,  la  manufacture,  le 
commerce,  le  trafic,  riKjrticullurc.  la  pisciculture,  etc. 

Flxploitnlions  1882  iSqS 

Avec           1-5  personnes.  .  2.882  76S  2.934.723 

<")-i()  —        .  .  68.763  113.547 

ii-5()  —        .  .  43  952  77  762 

—  5i-2fH)  -           —         .  .  S, 095  15.624 

—  201-1.000  —        .    .  1.752  3  076 

—  plus  de  I  000        —  127  225 

ToT.M 3.<H)5  457     3.i.^4.9q7        4  6 

Tandis  (pic  raugmciUalion  totale  des  exploitations  était  de 

\,()  0/0.  les  i)ctit(.s  exploitations  ne  croissaient  «|iic  de  i  .X  O/b 

t   les  gros.scs  exploitations  de   103  o/o.   l.c   iu)ml)re  absolu 

t'es  premières  augmentait,  c'c^t  vrai,  mais  Knr  nombre  relatif 

diminuait. 

la  répartition  pr<»]inrti()nnelle  des  exploitations  était  pour 


.\u,^mcnlion 
0  0 

1.8 
65.1 

76.9 
q3.o 

75.6 

100  8 

IN83  1895 


ixploiiaiions  avec  i-5  personne^ 

6-10 

I  i-5o  — 

5i-aoo 
-  201-1.000 

plus  de  I .000        — 


95.1) 

03.3 

a.i 

3.6 

1.5 

2.5 

0.3 

0.5 

0.0 

0. 1 

0,0 

0.0 

—  Sgo  — 

La  proportion  des  petites  exploitations  dans  l'ensemble  des 
exploitations  est  donc  tom1)ée  de  96  0/0  à  93  0/0  en  chiffres 
ronds. 

Jl  est  vrai  que  la  proportion  0/0  des  petites  exploitations 
est  encore  énorme.  Mais  les  choses  changent  si  nous  considé- 
rons le  noml)re  des  personnes  employées. 

Nombre  des  personnes  employées  dans  les 


Exploitations 


De 
De 
De 
De 
De 


1-5 
6-10 

I  i-5o 

5l-200 

201 -I .000 


personnes 


De  plus  de  i  .000         — 
Total. 


1882 

4.335.822 
500.097 
891.628 
742.688 
657.399 
2 I 3   I 60 


1895 

4.770.669 
833.409 
I .620.848 
1.439.776 
I. 155.836 
448.731 


Augmentation 
00 

10. 0 
66.6 
81.8 

93.9 

75.8 

1 10.5 


7,340.789  10.269.269        39.9 


Le  nombre  des  personnes  employées  dans  l'ensemble  des 
industries  augmentait  de  40  0/0,  dans  les  petites  exploitations 
de  I  0/0  seulement,  dans  les  grandes  exploitations  de  iio  0/0. 
Nous  trouvons  donc  ici  une  diminution  relative  considérable 
du  ])ersonnel  des  petites  exploitations. 

Proportion  0/0  des  personnes   employées    : 


Proportion    •  0  des  personnes  employées  : 

1882 

1895 

Exploitations  de           i-5           personnes   .    .    .       5q.o 

46.5 

—                       6-10                —           ...         6.8 

8.1 

II-50                     —               ...           12.2 

i5.8 

—                              5 1-200                    —               ...           10.  I 

14.0 

—                 201 -I  000           —          ...         90 

1 1 .2 

—              plus  de  i.coo        —           ...         2.9 

4-4 

Les  petites  exploitations,  qui  comprenaient  encore  en  1882 
près  des  2/3  de  la  population  industrielle,  en  comptaient  en 
1895  "loins  de  la  moitié.  —  (Kautskv.  Ibid.^  p.  113-115.) 


—  Sgi   — 

XII.        La  concentration  agricole. 

Mais  l'agriculture  ?  \e  ijrouve-t-ellc  pas  la  faillite  de  la 
théorie  marxiste  ? 

La  chose  est  évideninient  moins  claire  que  dans  l'industrie. 
Dès  i(S64,  Marx  disait  aux  ouvriers,  dans  son  discours  d'inau- 
guration de  l'Association  internationale  des  travailleurs  : 
«  h'euilletez  les  listes  officielles  (d'Angleterre)  de  1861  et 
vous  verrez  (|ue  le  nombre  des  proi)riétaires  fonciers  en  An- 
gleterre et  dans  le  pays  de  Galles,  cjui  était,  en  1851.  de 
16,934,  n'était  plus  en  1861  que  de  15.066,  de  sorte  que  la 
concentration  de  la  grande  propriété  a  augmenté  de  1 1  0/0 
en  dix  ans.  Si  la  réunion  de  toute  la  propriété  foncière  entre 
les  mains  d'un  petit  nombre  de  personnes  devait  progresser 
dans  cette  ])roportion,  la  question  agraire  en  serait  certaine- 
ment très  simplifiée  ». 

Afais  cette  simplification  ne  devait  ])as  se  réaliser,  lue 
série  de  faits.  f[ui  se  sont  produits  de])uis  (jue  Marx  a  écrit 
ces  lignes,  ])rincipalement  le  dévelopi)ement  de  la  i>roducti()n 
agricole  d 'outre-mer  et  l'exode  général  des  ouvriers  agricoles, 
retardent  la  concentration  de  la  i)ro])riété  foncière  comme 
celle  des  exploitations  agricoles.  Au  lieu  de  se  simplifier,  la 
question  agraire  se  complique  de  i)lus  en  plus:  elle  devient 
même  la  i)lus  embrouillée  et  la  plus  difficile  des  (juesticMis.  à 
la  .solution  destiuelles  le  l^arti  socialiste  doit  travailler. 

Mais  nous  pensons  cju'on  peut  affirmer  ce  cjui  suit.  (  )uelle 
(|ue  puis.se  être  l'évolution  des  conditions  agraires,  la  popula- 
tion des  campagnes  intlucra  de  moins  en  moins  sur  l'évolution 
sociale  considérée  dans  son  ensemble,  parce  (jue  d'abord  le 
chiffre  de  celte  population  dimimie  rapidement,  et  même  i:à 
et  là  d'une  fa^on  absolue.  C'est  là  un  fait  nécessaire,  mais 
dans  les  ])ays  (rindustric.  qui  fabri(|uent  pour  lexportalion 
des  produits  maïui facturés  (ju'ils  échangent  contre  des  objets 
de  consommation  et  des  matières  brutes.  I.  évolution  cconomi- 
(iue  tout  entière  tend  à  enlever  successivement  à  l'agriculteur 


—  392  — 

ses  diverses  fonctions,  pour  les  confier  aux  manufactures  et  à 
la  grande  industrie.  Elle  ruine  même  l'industrie  domestique 
qui  fournit  au  paysan  les  objets  de  première  nécessité;  il  ne 
file  plus  lui-même  son  lin  et  sa  laine,  il  ne  prépare  plus  sa 
boisson  avec  les  fruits  de  sa  récolte,  etc.  Bien  plus,  il  en  est 
de  même  de  ses  propres  produits  destinés  à  la  vente  :  les 
industries  spéciales  s'en  emparent.  Le  lait  de  ses  vacbes  n'est 
plus  travaillé  à  la  ferme,  il  va  aux  fabriques  de  beurre  ;  le 
vin  ne  vieillit  plus  dans  le  cellier  du  vigneron,  mais  dans  la 
cave  du  marchand  de  vin. 

L'industrie  en  arrive  même  à  fabriquer  ou  à  remplacer  les 
matières  premières  que  l'agriculteur  produisait  autrefois.  Elle 
remplace  les  plantes  tinctoriales  par  les  dérivés  du  goudron  de 
houille,  elle  permet  d'économiser  le  raisin  et  le  houblon  dans 
la  fabrication  du  vin  et  de  la  bière  ;  elle  substitue  aux  chevaux, 
consommateurs  d'avoine,  les  bicyclettes  et  les  automobiles, 
les  charrues  et  les  chemins  de  fer  électriques,  etc..  Ajoutez  à 
cela  que  l'agriculture  elle-même  emploie  les  engrais  artificiels, 
les  machines,  le  drainage  et  autres  moyens  provenant  de  l'in- 
dustrie. Tout  cela  doit  nécessairement  amener  une  diminution 
dans  la  population  agricole  des  nations  modernes. 

Cela  est  tellement  le  cas  en  Allemagne,  qu'au  point  de  vue 
social  général,  les  obstacles  qui  s'opposent  à  la  concentration 
en  sont  complètement  renversés. 

Tableau 

de  la  répartition  des  personnes  vivant  de  leur  industrie 

dans  l'empire  allemand 

(Proportion  0/0) 


CHEFS    D  EXPLOITATION 


SALARIES 


Agriculture 
Industrie.  . 
Commerce 


1882 
27.78 
34.41 
44.67 


i8g5 
30.98 
24.90 
36.07 

28.94 


1882 
72.22 

65.59 
55.33 


1895 
69.02 
75. 10 
63  93 


32.o3  28.94  67.97  71.06 
Aussi,  bien  que  dans  l'agriculture  le  nombre  des  chefs  d'ex- 
l^loitation  augmentât  considérablement,  il  diminuait  pourtant 
d'ime  façon  notable  pour  l'ensemble  des  personnes  vivant  de 


-  393   - 

leur  industrie  d'aljord  par  suite  de  la  progression  constante 
(le  la  concentration  dans  le  commerce  et  l'industrie  et  ensuite 
'le  la  diminution  absolue  de  la  population  agricole.  Celle-ci 
comptait  encore  en  i88j,  19,225,455  personnes,  .  dont 
^',336,496  industrieux,  et  en  1895  seulement  18.501,307  per- 
sonnes, dont  8,292,692  dans  l'industrie.  Dans  le  même  laps 
de  temps,  l'ensemble  de  la  population  s'élevait  de  45,200,000 
à  51,800,000,  celle  des  ouvriers  industriels  de  19  à  22  mil- 
lions. 

La  population  agricole  formait  encore  en  1882,  42.5  0/0 
de  la  population  totale  et  en  1895  seulement  ^^,/  0/0;  le 
nombre  des  ouvriers  agricoles  formait  42,4  0/0  de  l'ensemble 
(les  industrieux  et  en  1895  seulement  36,2  0/0.  —  (Kautskv. 
//'/(/.,  p.   132-135.) 


XIII.  —  Le  nombre  des  possédants. 

Les  travaux  préparatoires  pour  l'assiette  de  1  impôt  en 
1895  le  remplissent  de  satisfaction,  car  il  démontre  le  grand 
nombre  des  possédants  :  il  y  a  des  gens  cjui  pensent  très 
bourgeoisement   et   qui   en   sont  beaucoup   moins   enchantés. 

Les  travaux  pré])aratoires  i)our  l'assiette  de  l'impôt  prus- 
sien sur  les   fortunes  (1895),  ^^^rit   1  Ferkner  {Arbciterfrage,, 
2"  édit.,  p.  ()).  nous  offrent  un  tableau  peu  réjouissant  de  la 
répartition  des  fortunes. 


FORTH.NES 

(SANS     MOnlI.IKHI 

Valeur   en    marks 


'A'2  iH)i\  à 

.V2.(MM)  à 

1(H).(NK)  à 

v'do  iNtn  à 


•jn  noi) 

:{J.(MMl 

:»•.>(  KM) 

inn  (HNi 

^(Hl  (HK) 


:ah)  iii»n  à  I  (K»i)  (Nin 

?   (MM)   (Min 

au-dessus  de  MKio.nuo 


CONTRIBU.VBLES 

Nombre  absolu 

.■)(■>.;  ;;7n 

1?* .  M> 

•:n:{  Ku 

IT  iW) 

!♦;•.>  ':(vj 

Il   (IN    1 

11-:  cs.-j 

U»  (i-'i 

r.7.i7'j 

1  [M\ 

'2\r:i7A 

•2  :.:, 

X  :{7:i 

n  TA 

:i  v:\) 

n  ;{o 

\     N?7 

n  ir, 

TOT.\I. 

DBS   FORTUNES   IMPOSÉES 

Valeur  absolue 

en  m.irks 


•J  •.>7.N.;in| 

I  •'""  -jy.i 
i...(Mr  :i7:{ 
'2  \:ù\  (Vil 


\KoD 
7.13 

10  .V.) 

13. 7« 

1*2 

U 
«I 


50 
iA) 
7  90 
M  (O 


-  394  - 

«(  (  )n  ne  ])eiit  déclarer  l)onne  une  répartition  des  fortunes, 
(ra])rès  la(|uclle  les  deux  classes  supérieures,  coni])renant  les 
millionnaires,  au  nombre  de  5,256,  possèdent  encore  1,621 
millions  do  marks  de  plus  que  les  classes  inférieures,  quoique 
celles-ci  représentent  767,284  contribuables.  Et  cependant 
ces  chiffres  ne  montrent  les  contrastes  qu'ofïre  la  réparti- 
tion des  fortunes  que  pour  les  classes  aisées.  Cette  réparti- 
tion des  fortunes  fait  naître  de  graves  scrupules  si  on  se 
place  au  point  de  vue  social  et  au  point  de  vue  du  progrès 
économique  ».  Alais  ce  n'est  pas  le  cas  de  Bernstein,  car 
liernstein  n'est  pas  un  économiste  bourgeois,  mais,  comme  il 
le  dit,  un  socialiste  et  un  marxiste. 

Le  reste  de  la  masse  colossale  de  chiffres  qui  prouverait 
d'après  lui  l'augmentation  du  nombre  des  propriétaires  ne 
contient  aucune  statistique  des  fortunes  et  des  biens,  mais 
une  simple  statistique  de  Timpôt  sur  le  revenu. 

Revenu  et  rei'enii  de  propriété  ne  sont  pas  deux  termes 
nécessairement  identiques. 

Si  de  nos  jours  les  trois  quarts  des  revenus  au-dessus  de 
3,oco  marks  proviennent  de  la  propriété  et  si  dans  trente 
ans  les  trois  quarts  de  ces  revenus  sont  devenus  des  revenus 
de  travail,  la  statistique  de  l'impôt  sur  le  revenu  ne  donnera 
aucune  idée  de  la  transformation  opérée  dans  les  conditions 
sociales,  si  le  chififre  des  revenus  n'a  pas  changé.  Elle  ne 
nous  renseigne  précisément  pas  sur  l'augmentation  et  la  dimi- 
nution du  nombre  des  propriétaires. 

Elle  peut  même  indiquer  une  élévation  des  revenus,  sans 
que  celle-ci  existe.  Tenons-nous  en  à  l'exemple  ci-dessus  et 
supposons  que,  dans  l'espace  de  trente  années,  le  chifïre  du 
revenu  soit  resté  le  même,  mais  que  son  caractère  ait  changé. 
11  y  a  trente  ans  les  trois  quarts  du  revenu  provenaient  de  la 
])ropriété  et  un  quart  du  salaire  et  du  traitement.  C'est  main- 
tenant le  contraire  qui  a  lieu.  Mais  il  est  plus  facile  de  fixer 
avec  exactitude  les  revenus  provenant  des  traitements  que 
ceux  provenant  des  entreprises  commerciales.  Si  on  a  accusé 


-  3g5  - 

exactement,  il  y  a  trente  ans.  un  quart  des  revenus  et  que 
pour  les  trois  autres  fjuarts  on  ait  dissimule  en  moyenne 
30  0/0  du  revenu,  la  ])roportion  contraire  aurait  mainte- 
nant lieu,  toutes  choses  égales  d'ailleurs.  L'impôt  sur  le 
re\  cnu  indicjuerait  une  augmentation  des  revenus,  cjui  ne 
répondrait  pas  à  la  réalité,  mais  (|ui  résulterait  seulement 
de  la  diminution  des  revenus  capitalistes. 

Or,  nous  n'avons  pas  une  statistique  scientifique  des  rrrr- 
uus,  mais  seulement  une  statistique  destinée  au  prélèvement 
de  l'impôt.  Hlle  n'est  pas  établie  sur  des  hases  scientifiques, 
mais  à  un  point  de  vue  fiscal  et  ses  résultats  sont  faussés  par 
des  intérêts  matériels.  C'est  pourquoi  il  ne  faut  s'en  serz'ir 
qu'avec  la  plus  extrême  prudence,  mêtne  pour  rechercher 
les  déplacements  du  revoiu,  et  c'est  tout  au  plus  si  elle  peut 
avoir  une  iinportance  symptoniatiijue.  On  n'en  peut  tirer  au- 
cun renseignement  sur  la  répartition  de  la  propriété.  Xous  ne 
pout'ons  non  plus  nous  souz'cnir  qu'une  personne  quelconque, 
en  dehors  de  Bernstein.  ait  employé  dans  ce  but  la  statis- 
tique de  l'impôt  sur  le  revenu.  On  s'en  se;7'ait.  pour  démon- 
trer l'accro'issement  du  bien-être,  mais  non  pour  établir  des 
changements  de  situation  parmi  les  propriétaires. —  (  Kai'TSKV. 
Il)id..  p.  \(^-\(^).) 

XIV.        Les  statistiques  de  Bernstein. 

Des  Anglais  ont  maiiUes  fois  exprimé  la  crainte  que  1  An- 
gleterre ne  \  ienne  à  partager  le  sort  rie  la  Hollande  (jui.  au 
xvir  siècle,  était  à  tous  égards  Tlùat  capitaliste  le  plus 
avancé  du  monde  entier.  Mais  le  développement  du  capital 
commercial  et  i\\\  capital  <le  ])réts  y  étouffait  de  plus  en 
plus  le  capital  industriel,  de  sorte  (lue.  finalement,  la  Hollande 
cjui  était  l'Ktat  le  plus  riche,  celui  où  les  pro|)riétaires  étaient 
les  plus  nomhreux.  deviiu  im  des  l\tats  les  plus  arriérés  au 
point  de  vue  économi(jue  et  des  plus  insigiiifianls  pour  Iç 
développement  social.  / 


-  3()6  - 

Un  ne  peut  reconnaître  encore  si  ce  sera  là  la  destinée 
de  l'Anj^leterre,  ni  si  elle  est  appelée  à  devenir  le  coffre-fort 
(In  monde  après  en  a\oir  été  l'usine.  jNlais  ce  qui  est  cer- 
tain, c'est  que  le  socialisme  sortira  de  l'usine  et  non  du 
coffre-fort. 

Mais  ces  différences  n'existent  pas  pour  Bernstein.  Marx 
a  séparé  le-  capital  industriel  du  capital  commercial  et  du 
capital  de  prêts  et  recherché  les  lois  d'évolution  de  chacune 
de  ces  sortes  de  capital. 

^Bernstein,  qui  s'est  imposé  la  tâche  d'approfondir  et  de 
perfectionner  le  marxisme,  confond  toutes  ces  sortes  de 
capital,  remplace  le  terme  précis  de  capitaliste  par  l'expres- 
sion vague  de  possédant  (Besitzender)  et  emploie  ce  der- 
nier mot  dans  des  acceptions  si  différentes  que  ni  lui  ni 
ses  lecteurs  ne  savent  plus  ce  qu'il  entend  par  là.  C'est  ainsi 
qu'il  débarrasse  le  marxisme  de  ses  contradictions  et  en 
élève  le  niveau. 

Même  si  Bernstein  réussissait  à  prouver  qu'il  y  a  en  An- 
gleterre une  augmentation  relative  des  propriétaires,  cela  ne 
jetterait  qu'une  faible  lumière  sur  les  lois  générales  du  mode 
de  production  capitaliste. 

Cependant  il  ne  nous  donne  pas  plus  icr  qu'ailleurs  une 
statistique  de  la  propriété,  mais  une  statistique  du  revenu. 
Nous  voyons  d'abord  quelques  chiffres  absolus  de  l'année 
1893-94,  qui  naturellement  ne  prouvent  absolument  rien. 
Puis  il  joue  son  dernier  atout  et  il  l'imprime  en  gros  carac- 
tères, pour  qu'il  n'échappe  pas  au  lecteur  : 

«  Dans  la  British  Review  du  22  mai  1897,  nous  trotivons 
quelques  chiffres  sur  l'augmentation  des  revenus  en  Angle- 
terre de  1851  à  1887.  D'après  ces  chiffres,  le  nombre  de 
familles  jouissant  d'un  revenu  de  150  à  1,000  livres  sterling 
(la  moyenne  et  petite  bourgeoisie  et  la  plus  haute  aristocratie 
ouvrière)  était  en  Angleterre,  en  1851  et  1881,  de  300,000 
et  de  900,000  respectivement.  Tandis  que  la  population  pen- 
dant ces  trente  ans  augmenta  dans  la  proportion  de  27  à  35, 


-  397  - 

c'est-à-dire  d'à  peu  près  30  0/0,  le  chiffre  des  contribuables 
de  cette  catégorie  augmenta  rlans  la  proportion  de  2"/  à90, 
c'est-à-dire  de  22}^  1/3  0/0.  Actuellement  (liffen  établit  leur 
nombre  à  un   m'xUxon  et  demi.   » 

C'iiffen  YcTalue  !  Le  gros  atout,  imprinu-  en  ;;i')^  *.  ai  <u  ici  e>, 
rejjosc  sur  une  évaluation  et  non  sur  une  donnée  précise, 
rius  tard,  I^ernstein  désigne  X'hypothcse  construite  sur  cette 
évaluation,  déjà  «  comme  une  vérité  aujourd'hui  inébran- 
lable, notamment  révélée  par  les  employés  du  tîsc  »>.  (T.  180.1 

Mais  alors  pourquoi  a-t-on  évalué  et  non  recensé  exac- 
tement le  nombre  des  contribuables.  Tout  simplement  parce 
c  non  ne  le  pouvait  pas. 

La  loi  anglaise  de  l'imijôt  sur  le  revenu  i)artage  les  reve- 
nus en  cincj  grandes  classes  d'après  la  source  de  ces  reve- 
lUis:  I"  l'rojiriété  foncière:  2''  Revenu  agricole:  3"  Rentes 
sur  riûat  ;  4"  Traitement  des  fonctionnaires  et  enfin  5"  la 
classe  de  tous  les  autres  revenus  de  l'industrie,  du  com- 
merce, etc.  Chacune  de  ces  classes  se  subdivise  en  caté- 
gories et  dans  chacune  de  ces  dernières  rim|>'")t  est  a^^sis 
séparément.  Xous  avons  seulement  le  nombre  des  contri- 
buables et  leur  répartition  dans  les  différentes  catégories 
(le  cli.icune  des  classes,  mais  nous  ne  pouvons  calculer 
(lu'approximativement  le  nombre  total  des  contribuables  et 
l'ensemble  des  revenus  de  chacim. 

C'est  nn  î'.Tr.iin  ])r(»i)ii'i'  :tn\  li»ni-^  {\v  m.iin  dr  la  •>tati-«- 
ti(|ue. 


XV.        La  valeur  de  la  statistique   de  l'impôt 
sur  le  revenu. 

\  oici  un  exemple  du  peu  de  \aleur  (|u'a  l.i  statistique 
anglaise  «le  rimi)ôt  sm*  le  reveiui.  Kolb  compare  dans  sa 
statisli(|Ue  les  revenus  du  commerce  et  de  l'indu^lrie  de 
1S1J-1S47. 


-  398  - 


Koll)  fait  à  ce  sujet  la  remarque  suixante:  «  La  popula- 
tion ayant  augmenté  en  général  de  60  0/0,  le  Ijien-être  s'était 
accru  par  conséquent  trois  fois  plus  que  la  population  ». 
(Cf.  Statisticiue,  1875,  p.  430. j 

Revenus  de       i5o  à      5oo  livres   sieiiinR.    Augmentation.      1960/0 

148  0/0 
148  0/0 
I I 8  0/0 
189  0  'o 


i5o  à      5oo  livres   sterling.  Augmentation. 

5oo  à  1 .000  —  — 

i .  000  à  2 .  000  —  — 

2.000  à  3 .(K>o  —  — 

5.000  et  au-dessus  —  — 


C'est  presque  exactement  le  même  résultat  que  l^ernstein 
nous  apporte  pour  la  période  de  1851  à  1881.  La  période  de 
181 2  à  1847  a  été  la  plus  mauvaise  pour  la  population  ou- 
\  rière  de  l'Angleterre;  c'est  le  temps  auquel  Engels  a  em- 
prunté les  descriptions  de  sa  «  Situation  des  classes  ou- 
\  rières  »,  le  temps  où  le  prolétariat  tomba  dans  le  paupé- 
risme et  le  crime,  où  la  dégénérescence  physique  et  morale  du 
prolétariat  n'était  arrêtée  ni  par  des  lois  &{i  faveur  des  ou- 
vriers, ni  par  un  énergique  mouvement  syndical.  Mais  le  dé- 
veloppement de  l'impôt  sur  le  revenu  était  ce  qu'il  est  aujour- 
d'hui. 

]\L  Leroy-Beaulieu  lui-même,  l'optimiste  bourgeois  in 
optima  forma,  et  le  prédécesseur  de  Bernstein  sur  le  terrain 
qui  nous  occupe,  est  forcé  d'avouer  a  que  nous  ne  possé- 
dons malheureusement  pas  sur  la  distribution  des  revenus  en 
Angleterre  de  données  aussi  positives  que  celles  que  nous 
offre,  sur  le  même  phénomène,  l'Allemagne.  .  .  . 

(I  .Vous  sommes  donc  ol)ligés  de  nous  en  tenir  aux  indi- 
cations approximatives  ».  {Bssai  sur  la  Répartition  des  ri- 
chesses, p.  516.)  Mais  tandis  que  cet  optimiste  qui  voit  tout 
en  beau  ne  s'avance  que  prudemment,  à  tâtons  et  avec  une 
grande  réserve,  le  socialiste  I)ernstein  accepte  d'un  cœur 
léger  tout  nombre,  d'où  qu'il  vienne,  pourvu  qu'il  parle  contre 
la  doctrine  socialiste.  La  <(  Kritish  Review  0  n'était  pas  (elle 
'à  cessé  de  paraître)  une  revue  spéciale  de  statistique  et 
d'économie  politique,  mais  un  journal  hebdomadaire  conser- 
vateur mi-politique,  mi-littéraire  qui,  à  en  juger  par  le  nu- 


-  399  - 

méro  f|ue  jai  pu  nie  procurer,  s'efforgait  de  démolir  non 
seulement  surtout  le  socialisme,  mais  le  i)arti  (lémocratique. 
L'article  aufjuel  se  réfère  lîernstein  est  un  article  de  circons- 
tance anonyme,  écrit  à  l'occasion  du  Jubilé  de  la  Reine,  atta- 
(jUant  les  utopistes  et  les  radicaux  :  c  est  un  tableau  ridicule 
et  fade  du  progrès  social  en  Angleterre,  qui  aboutit  à  cette 
conclusi(jn  :  «  La  classe  ouvrière  nous  surprend  par  la 
rapidité  avec  laquelle  elle  s'est  enrichie:  la  petite  bourgeoisie 
(the  middle  classes)  par  la  rapidité  avec  b-Kpielle  elle  s'est 
accrue   ». 

A  l'ajjpui  de  celte  thèse,  l'aulcur  fait  dcfder  devant  nous 
les  chiffres  précités,  qui  nous  sont  présentés  sans  indication 
(le  méthode  ou  de  source.  Mais  lîernstein  les  accepte,  les 
yeux  fermés,  et  n(;us  les  oppose  avec  emphase.  Le  même 
article  nous  cite  les  nombreuses  villas,  que  l'on  construit 
autour  de  Londres,  comme  un  fait  «[ui  vient  corroborer  les 
chiffres,  —  ««  des  villas  entourées  de  beaux  jardins,  où  d'élé- 
gantes jeunes  dames  prennent  leurs  ébats  et  où  de  gentils 
jeunes  messieurs  jouent  élégamment  au  lawn-tennis   »,  etc. 

\ Oici  un  exemple  de  la  légèreté  avec  laquelle  ce  feuilleton 

'k-   jubilé  traite  la  statistique.    Il   n'y  a  pas  eu  jusqu'ici  en 

\nglctcrre   de    recensement    des   ouvriers   salariés,   mais   un 

dénombrement   des  personnes  vivant   de  leur  industrie   -"i- 

(Hstinction  de  situation. 

Les  numbres  de  la  fannlle  s«»nl  même  comptés  à  part. 
l.'anUur  de  I  hyunie  <ln  liibilr  «lit  cepen<lanl,  avec  la  plus 
grande  précision,  que  la  population  ouvrière  du  Koyaume- 
Lni  était,  en  \X^\,  de  J'>  nnllions  et,  en  iSSi.  de  30  millions. 

.Mais  l'ensemble  de  la  population  s'élevait,  en  1S51,  à 
7,74^ »,()(X)  :  en   iSSi.  au  contraire,  à  34,»^S5.oeK). 

D'après  cela,  la  population  non  prolétarienne  (fermiers, 
artisans,  petits  commerçants,  intellectuels,  capitalistes  et  pro- 
priétaires fonciers,  etc.)  n'aurait  été,  en  1S51.  que  d'un  mil- 
lion et  demi  (seulement  (>  o/o  de  la  i>opulation  totale).  C'est 
ijnplenienl  absurde.  Haxter  évaluait,  en  iSr>7,  le  nombre  des 


—  4o<^  ^ 

oiuriers  salaries  à  80  0/0  de  toutes  les  personnes  a\Mnt  un 
revenu. 

Comme,  grâce  au  travail  des  femmes  et  des  enfants,  le 
nombre  des  membres  de  la  famille  qui  ne  vivent  pas  de  leur 
industrie  est  moins  j^rand  cbez  les  ouvriers  (|ue  dans  les 
classes  supérieures,  la  part  de  ces  dernières  dans  la  popu- 
lation totale  était  encore  de  plus  de  20  0/0. 

Cette  harmonie  vulgaire  et  superficielle  est  la  source  scien- 
tifique où  l)ernstein  puise  ses  meilleures  armes  contre  la 
doctrine  marxiste. 

Plus  nous  considérons  de  près  les  éléments  de  statistique 
de  Bernstein,  plus  son  changement  de  front  est  pour  nous 
une  énigme.  C'est  en  vain  que  nous  cherchons  les  faits  qui 
ont  pu  le  déterminer  à  attaquer  une  doctrine  de  la  vérité 
de  laquelle  il  était  profondément  convaincu,  qu'il  a  été  le 
premier  à  propager  et  qu'il  a  su  défendre  victorieusement 
contre  toutes  les  attaques.  —  (Kautsky.  Ibid.,  p.  181-187.) 


XVI.  —  Les  chiffres  de  K.  Kautsky  complétés  par 
ceux  de  Ed.  Vaillant  et  de  Compère-IVIorel. 

Xous  interrompons  l'exposé  de  K.  Kautsky  pour  complé- 
ter ses  chiffres  par  ceux  de  V^aillant  et  de  Compère-AIorel. 
Ed.  Vaillant  est  un  des  meilleurs  connaisseurs  de  l'évolution 
économique  ainsi  que  des  théories  de  Karl  Marx  dont  il  fut 
longtemps  l'ami  personnel.  Voici  ce  qu'il  a  dit  à  la  séance 
du  30  novembre  1904,  à  la  Chambre  des  députés: 

Industries  textiles.  —  En  1886,  1,030,229  personnes  employées  pour 
151,869  établissements.  En  1896,  815,717  personnes  emploj'ées  pour 
37,235  établissements. 

Industries  extractives,  mines  et  carrières.  —  En  1866,  il  y  avait 
152,326  personnes  employées  pour  20,368  établissements,  tandis  qu'en 
1896  nous  avons  227,0^)3  personnes  envployées  pour  6,951  établisse- 
ments seulement.  Vous  voyez  combien  la  concentration  augmente 
concurremment    avec   la  productivité. 


—  4^1  — 

Dans  riii(lu>trie  métallurgique,  c'est  encore  plus  frappant:  en  1866, 
il  y  avait  54,^16  personnes  employées  pour  1,786  établissements,  et 
en  i8g6,  nous  avons  56,i(;8  ouvriers  pour  171  établissements  seule- 
ment. Le  nombre  des  établissements  est  toml)é  de  1,786  à  171. 

Dans  la  fabrication  d'objets  en  métal,  il  y  avait,  en  1866,  201,376 
personnes  employées  pour  43,633  établissements;  en  1896,  il  y  a 
.?54,i66  ouvriers  pour  32,547  établissements. 

Dans  l'industrie  du  bois,  il  y  avait,  en  1866,  106,930  ouvriers  pour 
50,055  établissements;  en  1896,  il  y  a  110,895  ouvriers  pour  15,706  éta- 
blissements. 

Dans  l'industrie  du  bâtiment,  nous  avions,  en  1866,  833,263  ouvriers 
pour  297,093  établissements;  en  1896,  il  y  avait  983,000  personnes 
employées  pour  140,816  établissements. 

L'industrie  de  l'éclairage  occupait,  en  1866,  22,597  ouvriers  pour 
".628  établissements;  en  1896,  elle  comprenait  un  nombre  double 
louvriers  :  41,248  pour  2,469  établissements  seulement. 

L'industrie  de  l'habillement  et  de  la  toilette,  qui  occupait,  en  i8()6, 
1,145.001  ouvriers  et  ouvrières  pour  355,612  établissements,  occupait, 
n    189^),    1,758484   personnes   pour    194, j8i    établissements. 

L'industrie  de  l'alimentation  qui,  en  i8f)^),  occupait  195.355  personnes 
pour  374.558  établissements,  occupait  1.104,219  personnes,  en  1896, 
pour  245,285  établissements. 

L'industrie  des  moyens  de  transport  qui  occupait,  en  uSoo,  154,539 
ersonnes  pour  86.311  établissements,  occupait,  en  1806  258.207  per- 
înnes  pour  55,798  établissements. 

Enfin,  passant  par-dessus  les  autres  de  moindre  importance  et 
caractéri.sant  moins  la  grande  industrie,  j'arrive  à  ce  total  pour" 
l'industrie  : 

Imi    \H(.(\   4.715.805    personnes   employées   pour    1.450.223   çtablisse- 

inent>^  ; 

Imi     iS</'.    <>  \~I.JV)    iiiTSoune^    iniiilo\ées    iionr    734.240    «'f:»bb's-.i'- 

\'t)U>    v<»ye/    la  dnninution    progrc^^ive  considérable   des   établisse- 
ments jjour   une  production     '     '"   -  ••.  •■•    •-  <  progressivement   aug- 
iienlt'e. 

Dans  le  commerce,  nous  faisons  les  mêmes  constations:  il  y  avait 
en    1866.    572,816   personnes    eni   '  i()i    éta'  ' 

en  i8<y).  nous  avtnis  ^)\(\^^J  pc;  mr  if»i 

I  ment  s. 
Vous    voyez.    nies>ieurs,    combien    ce>    fail>    revélo    par    l'emiuétc 
iTicielle    démontrent    la    concentration    <les    capitau.x    iinlustricls    et 
•minent  s'est  prtMluite,  avec  une  augmentation  constante  de  In  pro- 


—    402    — 

(luotion.  non  pas  une  .urandc  aiii^nuMitation  du  personnel  ouvrier,  mais 
une  réduction  considérable  des  frais  «généraux,  une  concentration 
énorme  des  industries,  bref  un  état  de  choses  qui  amène  inévitable- 
ment  un   nombre  de  cliômeurs  de  i)lus  en  plus  grand. 

Nous  pouvons  tirer  de  ces  faits  cette  conclusion  qu'aussi  bien  en 
temps  de  crise,  qui  fait  table  rase  des  petites  concurrences  au  profit 
des  grosses  forces  de  résistance  de  la  grande  industrie,  que  pendant 
la  période  normale  d'activité,  cette  accumulation  capitaliste,  cette 
concentration  de  capitaux  s'accroît  cîe  plus  en  plus  et  que,  par  le  fait 
même  de  cette  concentration,  le  nom1)re  des  ouvriers,  pour  une 
production   augmentée,  diminue  considérablement. 

Voici  en  effet  ce  qui  se  passe.  Non  seulement  la  machine  motrice 
joue  un  rôle  de  plus  en  plus  grand  et  qui  ira  toujours  en  augmen- 
tant par  suite  de  l'emploi  des  forces  naturelles;  par  exemple,  du 
transport  de  l'électricité  des  chutes  d'eau  jusqu'aux  lieux  de  produc- 
tion, par  l'emploi  aussi  d'iiistruments  nouveaux;  mais  d'un  autre 
côté,  au  fur  et  à  mesure  que  se  développe  concurremment  avec  cette 
puissance  de  la  machine  motrice,  celles  des  machines-outils  dont  on 
se  sei,"t  de  plus  en  plus,  une  transformation  ouvrière  considérable 
a  lieu.  L'ouvrier  d'autrefois,  qui  était  qualifié  particulièrement  alors 
qu'il  était  artisan  et  qui  l'est  devenu  de  moins  en  moins  en  devenant 
un  serviteur  de  la  machine,  finit  par  voir  sa  place  prise  d'une  part 
])ar  la  femme  et  l'enfant,  de  l'autre  par  la  force  de  travail  la  moins 
rétribuée,  la  force  de  travail,  quelle  qu'elle  soit  de  plus  en  plus 
réduite  pour  une  productivité  et  production  de  plus  en  plus  aug- 
mentées. —  (Kd.  Vaillant.  Le  chômage  à  la  Chambre.  Limoges,  1905.) 

Et  voici  les  conclusions  de  Compère-Morel,  que  tout  le 
monde  reconnaît  comme  le  meilleur  connaisseur  de  l'évolu- 
tion agricole  en  France  : 


'fc)' 


XVI!.  —  La  concentration  capitaliste 
dans  l'agriculture. 

Les  petites  parcelles  de   terre   se  trouvent   de   plus   en   plus   absor- 
bées  par   la   grande   propriété   terrienne    (1). 

Depuis    une    cinquantaine    d'années,    les    petites    exploitations    ont 


(i)  En    1884.  le  nombre  des   cotes   t'oncicres  était  de   14.220.972  et    en    i()o5    île 
13.533.020.  soit  une  diminution  de  687.945  cotes  foncières  eri  21  ans. 


—  4o3  — 

pour  la  plupait  disi)arii.  et  les  petites  et  les  moyennes  propriétés 
qui  ont  résisté  jusqu'à  aujourd'hui  agonisent,  vont  succomber  de- 
vMit  la  puissance  capitaliste  des  gros  propriétaires  du  sol  (2). 

\us>i  ne  voit-on  plus  de  ces  petits  ménagers  qui  jadis  étaient  si 
niinihrcux  dans-  les  campagnes.  Ils  se  sont  transformés  en  domes- 
ticpics,  en  salariés  des  jurandes  fermes,  à  moins  qu'attirés  par  le  clin- 
quant des  villes,  ils  ne  soient  devenus  les  serfs  de  l'usine  (3). 

Il  ne  faut  pas,  parce  que  l'on  voit  encore  d'innomUrables  cultiva- 
teurs avoir  terres  et  maisons  inscrites  à  leur  nom,  croire  que  la 
petite  et  moyenne  propriété  détiennent  toujours  une  bonne  partie  de 
la   terre   (4). 

Si  l'on  se  contente  des  apparences,  oui  l'on  peut  prétendre  que  la 
propriété  rurale  évolue  très  lentement,  parait  même  en  certains  en- 
droits lîgée  dans  sa  forme  primitive  de  petite  propriété.  Mais  si  l'on 
ne  s'arrête  pas  à  un  examen  superficiel,  l'on  s'aperçoit  que  la  pro- 
priété rurale  se  transforme  comme  la  propriété  industrielle  et  que 
la  petite  propriété  n'est  qu'une  des  formes  de  la  grande  propriété 
capitaliste. 

La  vérité,  c'est  f|ue  les  trois  quarts  du  sol  exploité  par  la  petite 
culture-  sont  grevés  d'hypothèques  et  que  chaque  lopin  de  terre  qu'elle 
semble  ])osséder  n'est  qu'une  parcelle  du  grand  capital  terrien  (5). 

Si  la  grande  pro])riété  est  possédée  en  propre  par  V-  .-aDitali-fcs 
terriens,    'a    i)etite    jiropriété    est    aussi    leur    chose. 


(2)  Kn  i8i)2.  pcliics  cxploitaiions  all;int  lu-^qu'à  \<^  hectares ,''3 

Kn  iy<)8.  —  —  —  ,  ^iq 

hiininiition  de  1K92  à  iiioK x^i  Joç 

lin  i(>«>8.  moyennes  et  jurandes  exploitations  allant  de  lu  à  nio  hcc- 

tarcH  et  au  dessus 893.900 

y.n  \Hi)2.  moyennes  et  grandes  exploitations  allant  dc  10  à  loo  hec- 
tare >  '^' I  .  7H0 

Augmentation  de  1893  i  191a.  ,111 

Ces  241  My)  petites  et  iré'.  petites  exploitations  disparaissant  en  sei/e  ans  accusent 
donc  une  diminution  de  i5  «*7  uniiis  p.n  m.  i.a'j  par  mois  et  41  par  n»ur.  <",  est 
bien  un  signe  évi  iciit  tic  la  conten'  «.Triennc  (CoMritHK-.MoHU.  :  La  Qitfs 

tinn  iigranv  et  Iv  Si»  iiihswf  m  F» 

!'  Les  ouvriers  ruraux 

,1  Ainsi    .ivant  iKH  ^    il 
t.ires;  .)  ■ 
hect    p 
soit  li  -1  '     .  ■  .  .• 

iK\t.   pour   '.U    •(!  ». 

.Il   i>niv,    1  ■  y ,      ,  ..  . 

doit   cn> 
:  /.  1  (>!/ 
1  M    kint«.  deputi  lie  la  .s.  o. 

ui|ourd'hui  (loia   mini>trc  «:  .s»- 

ihccaire  dépasse  IcchitVre  de  iS  nitih.iui.s,  ^c  4Ut  est  cr.s.uic  au  Ucvauu»  Uc  U  \crité' 


—  404  — 

Ciiovco  d'hypothèques,  cette  petite  propriété  est  pour  eux  une  source 
de  hénétices,  puisque  ceux  qui  la  possèdent  doivent  annuellement 
leur  verser  les  intérêts  des  sommes  qu'ils  leur  ont  prêtées.  I,es  petits 
propriétaires,  chargés  de  dettes,  ne  louent  pas  la  terre  qu'ils  cultivent, 
c'est  vrai,  mais  connue  ils  louent  l'argent  qui  leur  est  nécessaire 
pour  exploiter  leurs  propriétés,  cela  revient  au  même.  Ils  ne  sont 
propriétaires  que   de   nom. 

Et  la  petite  propriété  paiera  ce  tribut  jusqu'au  moment  où  les 
petits  cultivateurs,  ne  pouvant  plus  résister  à  la  concurrence  de  la 
grande  exploitation  agricole,  détenue  par  la  classe  capitaliste  —  qui 
vend  à  meilleur  compte  qu'eux  et  avec  plus  de  profits  —  se  verront 
obligés  de  refuser  de  faire  face  à  leurs  engagements,  de  pa3-er  les 
intérêts  des  sommes  qu'on  leur  a  avancées,  et  seront,  par  conséquent, 
acculés    à   vendre    leurs    petites   propriétés    (6). 

Et   cette   échéance  ne   saurait   tarder. 


XVIM.  —  La  portée  sociale  des  théories 
de  Bernstein.. 

Les  périodes  de  prospérité  sont  naturellement  celles  où 
le  mécontentement  social  général  est  le  moindre,  où  l'effort 
qu'on  tente  pour  s'élever  par  son  propre  travail  a  le  plus 
de  chance  de  réussir,  où  le  besoin  d'en  appeler  à  l'Etat  est 
le  plus  faible.  Alors  non  seulement  les  capitalistes,  mais 
aussi  les  ouvriers  prisent  peu  la  politique  et  attachent  au 
contraire  une  grande  valeur  aux  entreprises  et  aux  organi- 
sations économiques  qui  promettent  des  avantages  immé- 
diatement   appréciables. 

Pendant  la  crise  s'évanouit  l'espoir  de  faire  des  progrès 
sur  le  terrain  économique  ;  la  plus  grande  des  puissances 
économiques,  l'Etat,  doit  pouvoir  apporter  le  remède,  c'est 
de  l'Etat  qu'il  faut  s'emparer  pour  sentir  de  nouveau  le 
terrain  solide  sous  ses  pas;  le  mécontentement  social  croît, 


(6)  Les  ventes  d  immeubles  sur  saisie  suivent  une  progression  constante.  De  5.538 
en  i8(")5  elles  sont  passées  à  2o.3qo  en  1898.  —  Kn  18)4  elles  avaient  au^^menté  de 
84  o  o  depuis  1875.  Et  ce  qui  prouve  que  la  saisie  atteint  la  petite  propriété,  c'est  que 
les  3/4  de  ces  ventes  ne  dépisscnt  pas  5.o(x)  francs.  P^n  1880.  sur  730. (k)0  ventes  im- 
mobilières portant  sur  plus  de  i  milliard,  on  en  trouve  579.000  inférieures  à  5. 000 
francs.  En  1894  on  en  compte  encore  647.505  sur  713. Ô04. 


—  4o3  — 

luiis  les  contrastes  s'accentuent,  1(hu  pousse  à  la  lutte  poli- 
tique. 

Xaturellcment  l'intensité  de  la  lutte  politique  et  son  effa- 
cement derrière  l'activité  économi(|ue  ne  dépendent  pas  uni- 
quement de  la  période  de  prospérité  ou  de  crise  que  traverse 
l'industrie.  D'autres  facteurs  agissent  soit  pour  arrêter,  soit 
pour  î>récipiter  le  mouvement.  Kn  tout  cas  le  cycle  écono- 
mif|ue  exerce  une  puissante  influence  sur  les  rapports  entre 
1.'  lutte  économique  et  la  lutte  i)olitique. 

La  Révolution  de  i84«S  éclata  pendant  une  crise  écono- 
nii(|ue.  I/une  des  causes  qui,  après  la  défaite,  rendirent  une 
nouvelle  tentative  impossible,  fut.  avec  la  crainte  que  le 
prolétariat  après  les  journées  de  juin  inspira  à  la  bour- 
geoisie, la  i)ériode  de  prospérité  industrielle  c|ui  commeni;a 
en  1850.  «  La  crise  inrlustrielle,  écrivait  en  1S85  luigels  dans 
son  introduction  aux  «  Révélations  sur  le  procès  des  com- 
munistes de  Cologne  »,  p.  15.  la  cri.sc  industrielle  de  1847, 
(iui  avait  i)réparé  la  Révolution  de  1848,  était  terminée.  Vue 
nouvelle  période  de  prospérité  industrielle  était  commencée: 
pour  celui  (|ui  avait  des  yeux  pour  voir  et  s'en  servait,  il  était 
«l'iir  (|ue  le  mouvement  de  1848  allait  bientôt  s'arrêter  ». 

Dès  1850,  Marx  et  Kngels  déclaraient  dans  la  revue  <(  Die 
-Xcue  Rbeinisclie  Zeitung  »>  :  «  11  ne  peut  être  (|uestion  d'une 
\  raie  Révolution  (juand  la  prospérité  est  si  grande,  (|uand 
les  forces  productives  de  la  société  bourgeoise  se  dévelop- 
])ent  aussi  largement  c|u'il  est  possible,  l'ne  telle  révolution 
n'est  possible  (ju'aux  éptxpies  où,  entre  ces  deux  facteurs: 
les  forces  de  production  moderne  et  les  modes  de  produc- 
tion bourgeoise  éclate  une  contradiction   ». 

l'ne  autre  période  de  grand  essc^r  écononii(|ue  s'ouvrit  en 
1S71.  b'ile  ne  se  rattacba  pas  comme  celle  de  1850  à  une 
révolution  manquéc.  mais  au  contraire  à  une  révolution 
européenne  des  plus  beureuses.  mais  (jui  fut.  il  est  vrai,  le 
résultat  de  guerres  dynastie |ues  et  non  des  soulèvements 
populaires. 


—  4^6  — 

Les  événements  de  1866  et  1870-7T,  la  chute  de  l'abso- 
lutisme en  Autriche,  et  de  l'Empire  en  France,  l'unitica- 
tion  de  rAllema^i^ne,  l'octroi  du  suffrage  universel,  enfin  la 
lutte  héroïque  de  la  Commune,  ces  événements  n'étaient  pas 
de  nature  à  assoupir  chez  les  ouvriers  l'intérêt  qu'ils  por- 
taient à  la  politique,  à  paralyser  la  foi  aux  succès  rapides 
des  luttes  politiques,  et  à  faire  passer  au  premier  plan  la 
nécessité  de  s'élever  uniquement  par  l'activité  économique. 
D'autant  moins  que  la  durée  de  cet  essor  fut  si  courte  et 
que  la  vie  syndicale  et  coopérative,  à  cause  de  la  réaction  qui 
suivit  en  1849,  avait  à  peine  commencé. 

Aussi  pour  le  prolétariat,  abstraction  faite  de  l'Angle- 
terre, la  lutte  politique  resta-t-elle  au  premier  plan.  Le  pro- 
létariat resta  révolutionnaire. 


XIX.   —    L'optimisme    de  Bernstein   correspond 
à  une  période  de  prospérité  économique. 

Depuis  quelques  années  nous  traversons  une  nouvelle  pé- 
riode de  prospérité,  mais  qui  dure  plus  longtemps  que  celle  de 
1871  ;  elle  a  déjà  trouvé  établies  de  fortes  organisations  éco- 
nomiques et  elle  coïncide  avec  une  période  déjà  longue  de 
stagnation  politique,  qu'elle  ne  fait  que  prolonger. 

Xous  avons  donc  une  situation  semblable  à  celle  de  1850: 
réaction  politique  et  essor  industriel.  Mais  entre  ces  deux 
époques  il  y  a  un  demi-siècle  de  développement  capitaliste 
et  de  luttes  prolétariennes,  une  génération  a  déjà  joui  du 
droit  de  coalition.  Tandis  que  la  situation  en  1850  amena  un 
arrêt  complet  du  mouvement  ouvrier  sur  le  continent  euro- 
péen, la  situation  en  1899  amena  seulement  le  passage  au 
premier  plan  des  luttes  économiques,  car  les  classes  labo- 
rieuses pensent  qu'en  ce  moment  elles  peuvent  plus  obtenir 
par  le  mouvement  syndical  et  coopératif  que  par  l'activité 
politique. 


I 


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-  407  - 

C'est  cil  partie  dufis  cette  situation  que  réside  la  force  du 
livre  de  Bernstein.  Il  insiste  sur  la  nécessité  de  s'occuper  de 
la  besogne  économique  pratique,  ce  (jui  est  en  effet  néces- 
saire en  ce  moment.  Son  doute  au  sujet  de  la  vraisemblance 
(le  cbangements  politiques  inip(jrtanls  et  subits,  de  catas- 
troplies,  répond  aux  expériences  des  dernières  années.  Et 
pour  les  <(  gens  prati(|ues  »  (jui  lisent  le  livre  de  lîernstein, 
ses  théories  sont  bien  indifférentes:  ce  qui  les  intéresse  ce 
sont  ses  considératicjns  sur  les  devoirs  et  les  nécessités  du 
tenij^s  présent. 

Mais  aussi  la  faiblesse  du  livre  de  liernstein  vient  de  ce 
(ju'il  ne  répond  (ju'à  une  situation  particidière.  Car  il  ne  pré- 
tend pas  s'occuper  de  nos  prochains  progrès,  mais  de  socia- 
lisme; il  ne  ])réten(l  pas  traiter  des  tâches  d'aujourd'hui,  mais 
aussi  des  tâches  du  Tarti  socialiste  en  général. 

Lorsque,  en  1S50.  commeni:a  l'ère  de  ])rospérité.  Marx  et 
l'.ngels  tirèrent  des  conditions  sociales  d'alors  des  consé- 
fjuences  pour  fixer  la  lacli(|ue  des  années  suivantes,  mais 
ils  ne  rejetèrent  jxjint  comme  entachés  d'erreur  les  résultats 
(le  l'étude  (|u'ils  avaient  consacrée  â  l'ensemble  de  l'évolution 
capitaliste.  Si  liernstein  était  venu  déclarer:  «  Devant  cette 
(  re  de  ])rospérité  et  de  réaction,  on  ne  peut  rien  faire  de 
L'iand  sur  le  terrain  politi(jue.  Aussi  longtemps  (jue  cela  du- 
rera, consacrons  la  plus  grande  partie  de  nos  efforts  au  tra- 
\ail  réformiste  clans  ks  syndicats,  le>  numicii)alités,  les  coo- 
])érati\es.  etc.  »  ;  s'il  avait  ainsi  parle,  il  aurait  trouvé  dans 
noire  parti  la  pliis  grande  considération  et  l'approbation 
(i  un  grand  nombre. 

Mais  llernstein  ])roclame  (|ue  la  situation  économi(|ue  et 
polili(|Ue  <ln  moment  est  létal  normal  de  la  société,  (|ue  la 
-lagnation  politique  est  I.i  voie  lente,  mais  sûre  par  où  pro- 
gressent la  démocratie  et  les  réformes  .sociales:  il  s'imagine 
(|ue  la  prospérité  d'aujourd'hui  va  se  prolonger  indéfiniment 
et  c'est  ainsi  (ju  il  arri\e  à  une  conception  optimiste  de  l'évo- 
lution de  ri'Uat  et  de  la  société.  C'est  là  une  vue  inconsistante 


—  4o8  — 

cjui  ne  peut  durer  qu'autant  que  la  stagnation  politique  et  la 
prospérité  économique  dureront. 

Ce  qui  semble  à  Bernstein  le  contraste  entre  la  phraséo- 
logie révolutionnaire  traditionnelle  et  le  véritable  esprit  de 
réforme  n'est,  du  moins  en  partie,  que  le  contraste  entre  une 
conception  basée  sur  l'étude  de  tous  les  faits  de  Thistoire 
de  notre  société,  et  une  conception  basée  sur  l'examen  d'une 
seule  de  ces  phases. 

Il  parle  d'une  a  tactique  qui  n'est  fondée  que  sur  l'éven- 
tualité de  catastrophes  ».  Il  n'indique  pas  où  il  a  constaté 
une  telle  tactique  dans  le  Parti  socialiste  allemand.  En  réa- 
lité, de  par  sa  base  théorique  il  n'est  pas  de  tactique  plus 
capable  de  s'adapter  aux  circonstances  que  celle  du  Parti 
socialiste.  Il  est  prêt  à  toute  éventualité,  il  compte  avec  la 
crise  comme  avec  la  prospérité,  avec  la  réaction  comme  avec 
la  révolution,  avec  les  catastrophes  comme  avec  l'évolution 
pacifique  et  lente.  Sa  vitalité  réside  en  grande  partie  dans 
cette  faculté  d'adaptation.  Le  Parti  socialiste  n'a  pas  de 
raison  de  s'affaiblir  en  réglant  toute  sa  tactique  sur  une 
situation  particulière,  sur  l'éventualité  d'une  catastrophe,  mais 
il  ne  doit  pas  non  plus  la  réduire  à  tout  jamais  à  la  petite 
besogne  des  temps  de  paix.  Une  tactique  qui  par  principe  ne 
tient  nul  compte  des  crises,  des  catastrophes,  des  révolutions 
lui  est  aussi  nuisible  qu'une  tactique  qui  ne  spécule  que  sur 
ces  éventualités.  Le  Parti  socialiste  doit  profiter  de  toute 
situation  et  ne  jamais  se  lier  les  mains.  —  (Kautskv.  Ibid., 
p.  30-1-309.) 


XX.  —  Le  prolétariat  est-il  mûr  pour  la  Révolution. 

Bernstein  a  des  trésors  d'indulgence  pour  les  théoriciens 
bourgeois.  Il  ne  devient  sceptique  et  méfiant  que  lorsqu'il 
s'agit  de  théories  socialistes.  De  plus  il  est  optimiste  et  con- 
fiant à  l'égard  de  la  démocratie  bourgeoise  dont  il  exagère 


\ 


—  409  - 

la  ca])acité  réformatrice.  Et  il  se  méfie  du  prolétariat,  dou- 
tant de  sa  maturité  sociale  et  politicjue.  A  ce  pessimisme 
que  l'on  peut  désigner  comme  pessimisme  de  classe  ou  pessi- 
misme unilatéral  d'un  intellectuel  bourgeois,  K.  Kautsky 
oppose  une  appréciati(jn  basée  sur  les  faits,  sur  tous  les 
faits. 

«  Coniparc-l-iHi  maintenant  le  prolétariat  à  un  étalon 
idéal,  mais  aux  autres  classes,  on  trouve  alors  que  ses  a])ti- 
tudes  politicjues  peuvent  hardiment  soutenir  la  com])araison 
avec  non  seulement  celles  des  j)etits  bourgeois  et  des  petits 
agriculteurs,  mais  encore  avec  celles  de  la  bourgeoisie. 

jetons  les  regards  sur  les  Parlements,  les  municipalités,  les 
Caisses  de  secours  mutuels  où  régnent  exclusivement  In 
bourgeoisie  et  ses  enq)loyés,  nous  n'y  trouvons  (jue  stagna- 
tion, corruption,  impuissance.  Dés  (jue  le  Parti  socialiste  y 
))énétre,  une  nouvelle  vie  s'éveille  :  il  ai)porte  l'iiiitiative, 
riionnéteté.  la  force  et  les  principes,  et  î)ar  sa  concurrence 
régénère  même  ses  adversaires.  Dans  toutes  les  positions 
importantes  dont  le  Parti  socialiste  s'est  emparé  dans  les 
dix  et  même  dans  les  vingt  années,  il  a  su  se  maintenir,  il 
a  su  se  montrer  supérieur  à  ses  ad\ersaires  en  activité  utile 
et  effective.  Dans  toute  organisation  dont  il  a  conciuis  la 
direction,  il  s'est  montré  à  la  hauteur  des  circonstances.  Que 
P»ernstein  nous  montre  donc  un  seul  cas  où  le  Parti  socia- 
liste se  soit  montré  inférieur  à  sa  tâche  politique.  —  lù  voilà 
ce  c|u'a  pu  faire  seul,  réduit  à  ses  projjres  ressources,  le 
i'arti  des  pauvres  et  des  ignorants.  (Juelle  raison  avons- 
nous  cl'admettre  (|u'il  échouerait  forcément,  si  toute  la  puis- 
sance écononn(|ue  cl  intellectuelle  de  l'F.tat  était  mise  à  sa 
disposition  ? 

A  flire  vrai,  l'.ernstein  trouve  (jUC  nous  pouvons  nous  ré- 
jouir «  de  la  grande  somme  d'intelligence,  d'abnégation  et 
d'activité  <|ue  le  mouvement  ouvrier  moderne  a  en  partie 
révélée,  en  partie  engendrée,  mais,  ajoule-t-il.  ne  reportons 
pas,   .sans   discernemenl.   sur   la   masse,   sur   les  millions,  CC 


—  4'0  — 

(|Ui  sans  contredit  se  peut  dire  de  l'élite  —  mettons  de  quel- 
ques centaines  de  mille  ».  (P.  303.) 

Mais  remarquons  qu'on  n'a  jamais  vu  la  totalité  des 
membres  d'une  classe  prendre  part  aux  luttes  sociales.  Par- 
tout nous  ne  trouvons  combattant  au  premier  rang  qu'une 
cîite  dont  les  aptitudes  politiques  témoignent  de  l'état  de 
maturité  de  parti.  Dans  chaque  classe  la  masse  suit  en  partie 
l'élite,  sans  faire  preuve  d'initiative,  et  en  partie  s'abstient 
de  prendre  part  au  combat.  La  souveraineté  politique  du 
prolétariat  ne  signifie  donc  en  fait  que  la  souveraineté  de  son 
élite  —  comme  nous  le  voyons  pour  la  bourgeoisie,  pour 
la  noblesse,  pour  toute  classe  dirigeante.  Et  il  ne  faut  pas 
s'attendre  à  ce  que  le  Parti  socialiste  parvienne  au  pouvoir 
avant  que  cette  élite,  unie  aux  masses  qui  la  suivent,  soit 
devenue  assez  forte  pour  le  conquérir. 

Non,  nous  n'avons  absolument  aucune  raison  d'admettre 
que  le  Parti  socialiste  échouerait  fatalement  si  demain  des 
événements,  qu'il  est  impossible  de  prévoir  et  qui  ne  sont 
guère  probables,  lui  donnaient  la  majorité  au  parlement  dans 
un  des  pays  avancés  de  l'Europe  et  le  portaient  au  pouvoir. 

Et  que  signifie  le  mot  échouer?  Tous  les  progrès  de  la 
bourgeoisie  ne  se  sont-ils  pas  réalisés  dans  des  révolutions 
qui,  en  apparence,  ont  échoué,  depuis  la  révolution  d'An- 
gleterre au  milieu  du  xvii''  siècle  jusqu'à  la  révolution  euro- 
péenne au  milieu  du  nix*"?  En  fait  la  bourgeoisie  n'a  pu 
conserver  le  monopole  du  pouvoir  dans  aucune  de  ces  révo- 
lutions. Et  cei^endant  chacune  produisit  un  puissant  mouve- 
ment en  avant,  chacune  fit  écrouler  un  grand  nombre  d'insti- 
tutions vermoulues,  qui  ne  peuvent  depuis  être  réédifiées, 
chaque  révolution  ouvrit  tant  de  nouvelles  voies  à  l'évolu- 
tion sociale  qu'après  son  échec  apparent  elle  laissa  la  société 
à  un  degré  plus  élevé  de  développement.  Voudrait-on,  pour- 
rait-on regretter  qu'une  seule  de  ces  révolutions  «  préma- 
turées, manquées  »  se  fut  produite?  Et  peut-on  imaginer 
qu'une   de   ces    révolutions   ait   pu   être   ajournée    jusqu'au 


411 


nicjnicnt  où  les  classes  (lénujcrati(jues  aient  eu  i)lus  de  matu- 
rité ])olitique? 

Mais  s'il  est  absurde  de  parler  de  rajourueiuent  d'un  évé- 
nement historicjue,  (jue  signifient  donc  les  cris  de  Cassandre 
au  sujet  du  défaut  de  maturité  politique  du  prolétariat? 


XXI.        Notre  tâche  socialiste. 

Ce  n'est  pas  nous  (jui  dirigeons  l'évolution  historicjue. 
l^lle  dépend  des  facteurs  bien  plus  puissants  que  les  partis 
et  leurs  désirs.  L'évolution  du  prolétariat  est-elle  assez  avan- 
cée pour  (|u'il  se  cliart^e  du  pouvoir?  Sera-t-il  à  la  hauteur" 
de  la  tâche  immense  (|ui  lui  sera  alors  dévolue?  Ses  victoires 
seront-elles  interrompues  i)ar  des  défaites?  L'évolution  poli- 
ticjue  jjrochaine  sera-t-elle  lente  ou  rapide?  —  Oui  pourrait 
répondre  à  ces  (|uestions?  Mais  alors,  si  l'on  ne  peut  donner 
de  réponse  à  ces  questions,  à  quoi  bon  subtiliser  sur  la  matu- 
rité du  prolétariat  ?  et  ce  n'est  pas  en  suspectant  ceux  (jui 
ne  ])roclament  pas  d'un  ton  i)éremi)toire  l'impuissance  «lu 
])rolétariat,  (ju'on  élèvera  le  ni\eau  de  celui-ci. 

.Notre  (le\(iir  ne  consiste  pas  à  décourager  le  prolétariat 
au  milieu  du  combat  en  déniji^rant  sans  raison  ses  facilités 
p()liti(iues.  Il  consiste  bien  plutôt  à  demander  le  plus  pos- 
sible aux  facultés  ])()liti(|ues  du  i)rolétariat  et  i>ar  suite  à 
mettre  tout  en  «euvre  i)our  les  accroître  de  st)rte  (jue  tou- 
jours sa  capacité  productrice  soit  à  son  j)lus  haut  dej^^ré. 

Tour  remi)lir  celte  tache,  nous  n'a\(»ns  pas  seulement  à 
or^Muiser  le  i)r()létariat  et  ;"i  l'aider  à  obtenir  de  meilleures 
conditions  de  vie  et  de  travail.  .Vous  (levons  en  outre  faire 
(|ue  le  i)r(»létariat  jette  le  reijard  au  delà  du  cercle  de  ses 
intérêts  professionnels  du  moment,  et  (lu'il  reconnaisse  la 
tjrande  connexité  entre  tous  les  intérêts  des  prolétaires  et 
les  intérêts  de  l.i  société  en  pénêral.  Nous  devons  encore 
par   la   hauteur  du   but    \i>é  l'élever  à  une  vie  intellectuelle 


plus  haute,  le  placer  au-dessus  de  la  besogne  journalière  indis- 
pensable et  que  la  vie  exige  assez  impérieusement  d'elle- 
même  sans  qu'il  soit  besoin  d'y  insister. 

N'eillons  à  ce  que  la  micromanie  ne  dégrade  pas  le  prolé- 
tariat et  son  but,  à  ce  qu'une  politique  au  jour  le  jour  ne 
prenne  pas  la  place  d'une  politique  guidée  par  des  principes 
et  sachant  prévoir,  veillons  en  un  mot  à  ce  que  la  fade  bana- 
lité ne  chasse  l'idéalisme,  à  ce  que  le  prolétariat  reste  tou- 
jours conscient  de  la  grande  mission  historique  qui  lui  est 
échue. 

Si  nous  déployons  toutes  nos  forces  dans  ce  sens,  nous 
aurons  rempli  notre  devoir  de  socialiste;  le  succès  de  notre 
œuvre  dépend  de  facteurs  dont  nous  ne  disposons  pas.  — 
(Kautskv.  Ibid.,  p.  358-362.) 


XXM.  —  Le  problème  de  l'opportunisme. 

Bernstein  a  été  amené  à  la  position  qu'il  occupe  par  des 
considérations  d'un  ordre  général  et  qui  méritent  toute  notre 
attention,  parce  qu'elles  dépassent  les  frontières  d'un  pays 
et  la  portée  d'une  discussion  de  hasard.  Elles  se  rattachent 
à  un  problème  redoutable  et  compliqué,  celui  du  rapport  du 
((  but  final  »  de  notre  parti  et  les  exigences  immédiates  ;  en 
un  mot,  entre  l'Idéal  et  la  Réalité.  Et  si  l'on  préfère  les 
termes  consacrés  par  l'usage,  nous  pouvons  dire  que  ce  pro- 
blème est  le  problème  de  l'opportunisme,  le  plus  important 
de  notre  époque  de  transition. 

Disons  tout  de  suite  qu'il  y  a  opportunisme  et  opportu- 
nisme. Il  y  a  un  opportunisme  honnête  et  sincère,  celui  qui 
s'attache  à  la  recherche  des  moyens  pratiques  par  lesquels 
se  réaliseront  les  idées  et  les  principes,  par  lesquels  l'idée 
s'adaptera,  sans  se  déformer,  à  la  réalité  quotidienne  de  la 
vie.   Cet   opportunisme   sain   et   nécessaire  n'est  pas   inspiré 


—  4^^  ~ 

par  la  jK-ur  creffaroucher  les  intérêts  (fune  classe  égoïste 
qui  tient  coûte  que  coûte  à  l'ancien  ordre  de  choses.  Il  n'est 
pas  le  résultat  non  plus  d'une  étroitesse  de  vues  5;ur  l'aveiiir 
et  l'évolution  historique  qui  le  prépare.  (Jn  ne  peut  pas  le 
(jualifier  davantage  comme  le  fruit  pourri  d'un  tempéra- 
ment débile,  lâche,  inapte  à  la  lutte,  à  la  grande  lutte  pour 
un  idéal  général  et  généreux. 

Le  «  divin  Platon  »  lui-même,  le  père  de  1  idéalisme  le 
plus  pur  (jui  ait  jamais  existé,  en  opposant  la  réalité  aux 
idées  pures  (jui  ne  se  réalisent  dans  les  choses  de  ce  monde 
(jue  très  incomi)lètement,  n'a-t-il  pas  avoué  par  là  (jue  les 
transactions  entre  Vidée  et  la  rcalitc  sont  souvent  inévitables? 
Ou  mieux  encore  :  n'a-t-il  pas  fait  lui-même  de  l'opportu- 
nisme à  la  cour  de  Syracuse  cjuand  il  s'agissait  pour  lui  de 
réaliser  ses  rêves? 

Et,  pour  ne  pas  remonter  trop  loin,  ne  voyons-nous  pas 
à  chaque  moment  de  notre  vie  individuelle  et  sociale,  la 
nécessité  «  de  transiger  »,  la  cruelle  nécessité  d'être  ce  qu'on 
appelle  opportuniste? 

Dans  ce  sens,  liebel  avait  absolument  raison  en  procla- 
mant fjue  «  nous  sommes  tous  des  opportunistes  ».  .\u 
riscjue  de  déplaire  au.x  opportunistes  bourgeois  qui  ont  si 
peu  de  res])ect  pour  leurs  pr()i)res  principes  cju'ils  vouent  au 
méi)ris  public  les  socialistes  (jui  les  appliciuent.  nous  disons 
(|uc  oui,  nous  sommes  t)pp()rtunistes.  parce  (|ue  opportunisme 
dans  le  sens  (|ue  nous  lui  donnons  ne  veut  dire  (jue  ceci: 
la  recherche  (\<:i^  moyens  i)rati(|ues  et  accessibles  de  réaliser 
effectivement  un  idéal  social  supérieur,  un  système  de  tran- 
sactions nécessaires  pour  faire  de  l'idée  socialiste  une  réa- 
lité vivante.  Xous  préférons,  en  somme,  être  redoutés  et  par 
conséquent,  malgré  des  clameurs  coiUraires.  respectés  par 
nos  adxcrsaircs  (|uc  nous  combattons  avec  un  succès  tou- 
jours croissant,  (jue  de  servir  de  cible  à  leur  ironie  comme 
«  rêveurs  »  im])uissants  et  sans  intluence  dans  les  grands 
combats  polili(|ue<  «l   ^nciau.x.   \ou<  ;(\<>'i--  nu'inr  la  naïveté 


—  414  — 

(le  soup^^onncr  (juc  nos  adversaires  rient  jaune  en  raillant 
notre  opportunisme.  In  grand  journal  bourgeois  n'a-t-il 
pas  déclaré,  il  y  a  peu  de  temps,  (|ue  les  a  modérés  »  du 
socialisme  sont  encore  plus  dangereux  que  les  «  enragés  » 
pour  l'ordre  qu'il  est  intéressé  à  croire  éternel?  En  définitive, 
nous  ne  sommes  pas  socialistes  pour  plaire  à  nos  adversaires, 
et  nous  n'envisageons  les  questions  de  notre  tactique  qu'au 
point  de  vue  de  l'intérêt  du  développement  de  notre  parti. 
Et  ces  intérêts  veulent  c^ue  nous  devenions  une  puissance 
(|ui  soit  en  état  de  faire  valoir  dans  toutes  les  questions 
l^endantes  de  la  vie  politique  et  sociale  son  influence  d'une 
manière  efficace.  Et  il  est  évident  que  nous  ne  pouvons 
devenir  une  puissance  sociale  qu'à  la  condition  d'étudier  la 
réalité  et  de  nous  conformer  à  ses  exigences.  Cet  opportu- 
nisme ne  renie  pas  les  principes  parce  qu'il  cherche  à  les 
réaliser. 

]\Tais  il  y  a  un  autre  genre  d'opportunisme.  C'est  celui 
qui  manque  en  même  temps  de  principes  et  de  courage,  qui 
se  plie  non  aux  exigences  de  la  réalité  de  l'évolution,  mais 
à  celles  du  moment,  à  celles  des  intérêts  immédiats  de  ceux 
c|ui  n'ont  ni  principes  à  défendre,  ni  idéal  social  élevé  à  réa- 
liser. Dans  les  corps  politiques,  les  mauvais  opportunistes 
seront  ceux  qui  sacrifieront  leur  credo  politique  et  social  aux 
intérêts  électoraux,  ceux  qui  dans  les  grandes  questions  de 
^■érité  et  de  justice  regarderont  trop  «  du  côté  de  leur  cir- 
conscription ».  Ce  sont  les  opportunistes  par  lâcheté,  par 
insuffisance  d'idées  générales,  par  ignorance  et  méconnais- 
naissance  des  lois  de  l'évolution  sociale.  Les  mauvais  oppor- 
tunistes sont  ceux  qui,  trop  timides  dans  le  choix  de  leurs 
moyens,  —  par  crainte  de  brusquer  les  choses,  —  s'abstiennent 
sans  cesse  et,  par  peur  continuelle  d'échouer,  ne  réussissent 
jamais.  Pour  cette  catégorie  de  mauvais  opportunistes,  qu'il 
serait  plus  juste  d'appeler  tout  simplement  des  trembleurs, 
la  vie  n'est  pas  une  source  inépuisable  de  moyens  à  ])réparer 
un  avenir  meilleur,  mais  un  sujet  d'éternelles  inquiétudes.  Ce 


-  4.5  - 

sont  les  esclaves  fie  la  soi-disant  opinion  pul)li(|ue  à  laquelle 
il  arrive  trop  sou\ent  le  malheur  He  ne  pas  avoir  d'opinion 
et  (jui  surtout,  au  lieu  de  la  diriger  et  de  l'éclairer,  la  cour- 
tisent et  la  subissent.  Et  cette  sorte  d'opj)ortunisnie  n'est  le 
])rivilè^e  exclusif  d'aucun  parti.  Va  si  tous  possèdent  de  ces 
trembleurs  et  de  ces  timorés,  un  ^rand  parti  comme  le  Parti 
socialiste,  (|ui  a  la  juste  ambition  de  seconder  l'évolution 
])olitic|ue  et  sociale  dans  le  sens  des  i)rinci])es  qui  lui  sont 
])ro])res,  qui  a  un  grand  idéal  clair  et  détîni  à  réaliser,  ne  ï)eut 
(juavoir  horreur  de  ces  timorés,  de  ces  socialistes  à  demi  et  à 
(|uart  (|iii  pour  la  plupart  ne  savent  pas  où  ils  vont  et  ce  qu'ils 
veulent,  (|ui  en  tous  les  cas  ne  désirent  ])as  ardemment  et 
défmiti\  ement  ce  que  nous  demandons  en  tant  (|ue  socialistes 
—  la  transformation  de  notre  société  sur  des  bases  nette- 
ment comnumistes.  ^ 

XXIII.        Toute  l'action  socialiste. 

Le  j)rolétariat  est  notre  prenner  combattant,  le  plus  dé- 
cisif, le  plus  énergi(jue.  le  plus  intéressé  dans  la  révolution  à 
venir.  Mais  il  n'est  i)as  le  seul.  Xous  avons  pour  devoir 
de  lui  assimiler  les  éléments  de  la  société  (|ui  sont  intéressés 
directement  à  l'abolition  du  réj.(ime  d'exploitation.  Xotre 
•cialisme  ne  cesse  pas  par  la  detre  révolutionnaire. 

Autre  conclusion  prati<iue.  .Xous  ne  pouvons  pas  assister 
inq)assibles  à  l'ieusTe  néfaste  et  démoralisatrice  de  la  siKiété 
capitaliste  qui  nous  menace,  si  on  lui  en  laisse  la  possibilité, 
de  faire  de«(énerer  ei  d'abêtir  les  masses  populaires  par  le 
nationalisme  et  K-  militarisme.  Xous  lui  devons  arracher, 
lanilieau  par  lambeau,  loules  les  amélioration^  possibles. 
\ons  ne  pouvons  p.is,  pour  cela,  attendre  le  jour  du  règle- 
ment de  compte  delinitif.  Xous  avons  à  purifier,  clans  la  me- 
sure du  possible,  l'air  empesté  du  réj;ime  actuel,  afin  que  le 
IH'Uple  ne  ^oit  pas  .asphyxie  av.nit  de  pouvoir  entrer  <lans  le 
monde  socialiste. 


—  4'^^  — 

Aucun  élément  do  notre  société  qui  peut  nous  être  utile 
ne  doit  être  dédaigné.  Tous  ceux  que  notre  société  fait 
souffrir  dans  leur  dignité  intellectuelle  ou  morale,  et  qui  con- 
sentent à  être  de  bons  soldats  socialistes,  doivent  trouver  leur 
])lace  dans  notre  armée  à  côté  du  prolétariat  militant. 

Lhabit  ne  fait  pas  le  moine,  La  blouse  ne  fait  pas  plus  le 
socialiste  que  le  chapeau  haut  de  forme  fait  le  bourgeois. 

Jl  y  a  encore  bien  de  l'indifférence  pour  la  lutte  socialiste 
dans  les  milieux  ouvriers,  tout  comme  on  peut  provoquer  un 
véritable  enthousiasme,  ime  fidélité  inébranlable  aux  prin- 
cipes socialistes  chez  les  intellectuels.  Tous  ceux  qui  adhèrent 
franchement  et  sincèrement  aux  revendications  socialistes 
du  prolétariat  doivent  être  salués  par  nous  avec  joie.  Ils  sont 
les  garants  de  notre  victoire.  L'évolution  économique  ne 
suffit  pas  à  elle  seule  pour  nous  la  donner.  Le  prolétariat 
en  le  supposant  même  éclairé  et  prêt  à  livrer  bataille,  ne  peut 
triompher  définitivement  qu'en  faisant  de  la  cause  de  la  so- 
ciété tout  entière  sa  propre  cause,  comme  l'ont  fait,  pendant 
la  Révolution,  non  sans  succès,  les  idéologues  de  la  bour- 
geoisie triomphante,  à  cette  différence  près  que,  cette  fois, 
les  intérêts  du  prolétariat  et  de  la  société  sont  identiques. 

La  3^  partie  du  livre  de  Bernstein  est  selon  nous  la  plus 
importante  ;  il  y  traite  les  questions  de  tactique  socialiste.  11 
tire  des  conclusions  pratiques  de  ses  prémisses  théoriques. 
Il  nous  paraît,  dans  cette  partie  consacrée  aux  questions 
de  tactique  et  à  l'action  immédiate,  trop  timide  et  confus. 
Xous  ne  découvrons  même  pas  assez  clairement  ce  qu'il  en- 
tend par  socialisme.  Sa  définition  du  socialisme,  qui  est  selon 
lui  le  régime  de  l'association  et  de  la  coopération,  ne  nous 
dit  rien  sur  la  question  principale,  celle  qui  est  l'âme  même 
—  ou,  si  vous  préférez,  le  corps  de  notre  doctrine  —  la 
forme  de  la  propriété.  Est-il  ])0ur  la  socialisation  des  moyens 
de  production  ou  non?  Xous  ne  le  savons  pas.  Xous  ne 
pouvons,  en  toute  conscience,  dire  ni  oui  ni  non. 

Xous  voyons  assez  clairement  ce  que  J bernstein  ne  veut 


—  417  — 

pas,  mais  nous  sommes  mal  renseignés  sur  ce  qu'il  veut.  Il 
ne  veut  pas  la  révolution  violente  tout  en  sachant  qu'il  ne 
dépend  ni  de  lui  ni  de  nous  de  l'emj^êcher.  Il  ne  veut  pas 
l'expropriation  violente  et  simultanée  de  la  classe  possédante. 
Mais  il  ne  dit  pas  si  une  fois  au  pouvoir  nous  avons  le  droit 
et  le  devoir  de  la  faire  dans  la  mesure  de  nos  forces  et  de 
nos  moyens.  Il  ne  veut  pas  que  nous  combattions  la  démo- 
cratie bourgeoise.  Mais  il  ne  dit  pas  ce  que  nous  avons  à 
faire  si  elle  s'oppose  directement  à  nos  revendications  socia- 
listes. Il  ne  veut  pas  que  nous  nous  croyions  dès  maintenant 
prêts  à  prendre  le  pouvoir  dans  nos  mains  ;  mais  il  ne  dit 
pas  quel  sera  le  signe  de  notre  maturité  politique  et  sociale. 
Il  ne  veut  pas  que  les  socialistes  attaquent  avec  violence 
l'ordre  de  choses  actuel,  mais  il  ne  nous  explique  pas  pour- 
quoi les  réactionnaires  seuls  ont  le  droit  d'avoir  de  l'audace, 
de  nous  provocjuer,  violemment,  de  nous  combattre  avec  la 
dernière  énergie.  ...  11  ne  veut  pas,  pour  résumer  toute  sa 
pensée,  ({ue  1  on  brusque  trop  les  choses,  mais  il  ne  nous 
éclaire  pas  sur  le  moyen  d'organiser  la  marche  normale  et 
I  évolution  historique.  Supposez  un  homme  comme  Iiernstein 
pendant  une  période  révolutionnaire  en  France.  Pas  un  acte 
violent  n'aurait  trouvé  son  approbation  absolue.  Il  aurait 
trouvé  scandaleux  tout  ce  ([ue  les  révolutionnaires  ont  fait 
pour  nous  donner  le  i)eu  de  liberté  que  nous  i)ossédons.  .\vec 
toute  sa  bonne  foi.  il  se  serait  placé  lui-même  hors  de  l'his- 
toire qui.  depuis  le  commencement  des  siècles  jusiju'à  nos 
jours,  n'est  pas  taillée  sur  la  mesure  que  lui  accorde  Rernstein 
dans  son  livre.  Tout  cela  nous  ])arait  du  mauvais  opi)ortu- 
nisme. 

Kaulsky  lui  a  l)icn  fait  rcmar(|uer  c|ue  la  crainte  de  la 
victoire  ne  <ievrait  pas  être  notre  préoccupation  constante. 
Kt  r.ebel  a  l)ien  tait  d'insister,  au  Congrès  de  Hanovre,  sur 
la  nécessité,  pour  un  grand  parti,  de  ne  pas  se  préoccu|>cr  trop 
(les  difficultés  passagères  et  cle  s'élever  à  la  hauteur  de  son 
idéal,  de  ne  pas  avoir  le  C(vur  timide  et  l'esprit  nies(|uin. 

IV  •  28 


—  4i8  — 

^lais  coniiiicnt  expliquer  que  lîernstein,  audacieux  eu 
théorie,  soit  si  tiuiide  et  si  terre-à-terre  daus  la  pratique  ? 
Comment  concilier  cette  contradiction  ?  Remarquons  d'abord 
(|u'on  trouve  assez  souvent  cette  contradiction  chez  les  pen- 
seurs allemands,  surtout  chez  ceux  de  l'école  idéaliste.  Et  pas 
seulement  chez  les  Allemands,  car  c'est  un  peu  le  propre  de 
tous  ceux  qui  ont  donné  toute  leur  énergie  à  la  méditation 
scientiticiue.  Toute  leur  initiative  se  trouve  comme  accaparée 
par  leur  activité  théorique. 

11  en  reste  très  peu  pour  la  vie  active.  L'exactitude  même 
des  méthodes  scientifiques  correspond  mal  aux  exigences  de 
la  vie,  trop  compliquée  pour  que  nous  puissions  agir  selon 
des  règles  rigoureuses.  Un  homme  d'action  est  mené  le  plus 
souvent  par  une  inspiration,  par  un  élan,  par  son  tempéra- 
ment plutôt  que  par  une  suite  de  calculs  infaillibles.  Un 
général  qui  ne  livrerait  pas  de  l^ataille  à  l'ennemi  jusqu'à  ce 
(ju'on  lui  eut  ])rôuvé  scientifiquement  qu'il  remportera  la  vic- 
toire serait  tout  ce  que  vous  voudrez,  excepté  un  homme  de 
guerre.  L'énergie,  la  décision,  le  progrès  et  l'excellence  de 
nos  revendications  sont  autant  d'éléments  possibles  de  notre 
succès.  P)ernstein  ne  semble  pas  tenir  compte  de  tous  ces 
impond crabilia.  Plus  l'idéal  d'un  parti  est  élevé,  plus  l'enjeu 
qu'il  met  dans  la  lutte  est  grand,  plus  il  est  sûr  que  tous  ses 
efforts  au  moins  ne  seront  pas  perdus.  Pour  avoir  réclamé 
beaucoup  on  recevra  quelque  chose.  L'audace  révolutionnaire 
comme  l'audace  tout  court,  est  un  élément  important  du 
succès  dans  les  luttes  de  la  vie  quotidienne  comme  dans  les 
grandes  luttes  sociales.  Danton,  c|ui  fut  un  homme  d'action 
doublé  d'un  homme  d'Etat,  l'a  compris  et  l'a  dit. 

P'onder  notre  idéal  socialiste  sur  la  réalité  comprise  large- 
ment, dans  sa  totalité,  sans  rien  perdre  de  notre  énergie 
révolutionnaire,  utiliser  tous  les  moyens  d'action  sans  rien 
sacrifier  de  notre  idéal  —  voilà,  nous  semble-t-il,  la  conclu- 
sion qui  se  dégage  des  discussions  soulevées  ])ar  le  grand 
débat  révisionniste. 


1)1X1  i;;.MK    l'.viiiii; 


REFORME    OU    REVOLUTION? 


421     — 


CHA TITRE  l'REMIER 
ADAPTATION    \iV    RKN'OIJJTIUN 

I.  —  Réformer  ou  renverser. 

Le  problème  de  ropportunisnie  c'est  celui  de  l'adaptatiuii 
de  nos  idées,  de  notre  action  au  milieu  où  nous  vivons,  où 
nous  agissons.  Le  socialisme  scientifique,  ou  marxiste,  en 
opposition  au  socialisme  rationnel  ou  idéaliste,  attache  plus 
d'importance  aux  faits  (juaux  idîcs  ou.  plus  exactement, 
déduit  les  idées  des  faits,  en  subordonnant  la  conscience  à  la 
rt  alité  économi(iue  et  sociale.  Ea  révolution  sociale  doit 
savoir  se  justifier  par  les  faits,  ou  elle  est  une  utol'ie.  un 
rêï'c,  im  idéal  d'hommes  bien  intentionnés.  De  là  un  certain 
respect  du  fait,  un  hommage  rendu  à  la  réalité.  Aucune  école 
socialiste  n'avait  accumulé  tant  de  faits,  n'avait  étudié  la 
réalité  avec  autant  de  soins  et  de  succès  que  l'école  marxiste. 
Ea  i)resse  socialiste  allemande.  (|ui  représente  de  la  fa^on 
la  plus  complète  cette  école,  est  une  véritable  encyclopédie 
des  faits  éc()nomi{|ues,  politi(|ues  et  sociaux.  Les  revues  éco- 
r()mi(|ucs.  t'iiiancières,  syndicales  et  corporatives  y  tiennent 
une  i)lace  dhoniKur. 

Cette  médaille  a  un  revers.  E'hommage  rendu  au  iail 
existant  ris(|ue  de  dégénérer  en  culte,  en  idolâtrie  du  fait 
brutal,  de  ce  (|ui  existe.  In  socialiste  a  le  devoir  de  regarder 
Il  réalité  en  face,  mais  il  ne  doit  pas  se  prosterner,  se  mettre 
à  plat  ventre,  s'abimer  devant  elle,  connue  devant  un  être 
su])érieur.  un  I  )ieu  tout  puissant,  il  doit  en  tenir  compte, 
mais  mdkment  al)di(|uer  son  indépendance.  IHi  reste,  il  y  .1 
fait  et   f.iil.  connue  il  y  a  a<laptation  et  ada|)tation.  Ea  réalité 


sociale  se  compose  de  deux  catégories  de  faits  :  les  uns  résu- 
ment ce  qui  persiste  ou  résiste  au  mouvement,  les  intérêts  des 
classes  dominantes  et,  partant,  conservatrices  ;  les  autres 
expriment  le  mouvement,  les  intérêts  des  classes  révolution- 
naires qui  s'agitent,  qui  tendent  à  changer,  à  transformer.  En 
face  de  la  réalité  figée  et  pour  ainsi  dire  morte,  se  dresse  une 
réalité  vivante.  La  méthode  dialectique  du  socialisme  scienti- 
fique s'attache  à  la  réalité  vivante,  qui  s'agite,  se  meut, 
avance  et  transforme.  C'est  la  réalité  révolutionnaire.  C'est 
l'âme  \i vante  de  l'Histoire.  Les  théories  bourgeoises,  au  con- 
traire, s'inspirent  de  la  réalité  morte.  Elles  sont  de  plus  en 
plus  traditionnalistes. 

Comme  la  femme  de  Loth,  elles  ont  les  yeux  tournés  en 
arrière,  ou,  comme  l'école  historique  allemande  de  Savigny 
(1779- 1861),  selon  le  mot  spirituel  de  Marx,  ne  voient  que 
l'a  posteriori  de  Thistoire.  Elles  baisent  le  fouet,  pourvu  qu'il 
soit  ((  un  fouet  historique  ».  Le  mouvement  leur  est  mortel. 
L'avenir  est  un  danger,  plein  de  menace.  Et  elles  appellent 
à  la  rescousse  le  passé.  Toute  leur  Economie,  leur  Politique, 
leurs  Croyances,  leur  Philosophie  sont  surchargées  du  Passé. 
Elles  ne  respirent  qu'aux  cimetières  de  l'histoire.  Leur  plus 
grand  philosophe  à  la  mode.  ]\L  Henri  Bergson,  un  esprit 
remarquable  et  de  premier  ordre,  d'ailleurs,  retourne  jusqu'à 
Plotin  (205-270). 

En  cela,  les  révisionnistes  se  confondent  avec  les  tendan- 
ces réactionnaires.  Leurs  écrits  nous  prêchent  toutes  sortes 
de  «  retours  »  au  passé.  («  Le  retour  à  Kant,  à  L.  F.  A. 
Lagne,  à  la  méthode  psychologique  et  rationnaliste  du  xviii^ 
siècle,  même  jusqu'au  vénérable  législateur  hébreu  Aloïse  — ■ 
chez  M.  Nossig.) 

Le  réalisme  de  Marx  et  de  son  école  a,  au  contraire,  les 
yeux  fixés  en  avant,  vers  l'avenir.  Dans  la  réalité  capitaliste, 
il  étudie  avant  tout  le  Mouvement  et  le  Devenir.  Il  est  la 
philosophie  et  la  science  de  la  classe  la  plus  révolutionnaire 
de  notre  société,  du  prolétariat. 


—  423  — 

Celte  distinction  niarciue  aussi  le  phénomène  de  Vadapta- 
ti())i.  Tandis  que  le  conservateur  ou  le  réactionnaire  s'adapte 
aux  conditions  de  \  ie  des  classes  dominantes,  fait  refouler 
son  individualité,  son  meilleur  moi,  au  profit  des  privilèges 
([ui  triomphent,  le  révolutionnaire,  au  service  du  prolétariat, 
ne  reconnaît  (ju'une  forme  d'adaptation  :  aux  conditions  de 
lutte  pour  un  meilleur  avenir.  Jl  se  soumet  à  la  réalité  en 
l'utilisant  pour  arriver  à  ses  fins  révolutionnaires.  Il  s'adapte 
au  terrain  de  la  lutte  des  classes,  comme  un  général  est 
obligé  de  prendre  des  dispositions  en  conformité  avec  la 
nature  du  terrain  où  se  livrera  la  bataille.  L'un  s'adapte  pour 
mieux  vivre,  pour  jouir  d'une  \ie  de  privilège,  l'autre  pour 
mieux  liUter  contre  ce  régime  de  privilège.  Dans  le  premier 
cas  adai)tation  signifie  abdication  ;  dans  l'autre,  elle  est  ime 
arme  de  combat. 

.\l)rès  avoir  examiné  la  mctJiodc  du  révisionnisme,  il  est 
nécessaire  d'envisager  de  près  ses  thèses  fondamentales,  (jui 
ont  i>()tir  objet  la  rcz'ohttioii  sociale.  I\lles  se  réduisent  à  trois: 

r'  L'Evolution  démocrati(jue  atténue  la  lutte  des  classes: 

2"  La  réforme  sociale  doit  se  substituer  à  la  réxuhition 
.sociale  : 

X'  Le  socialisme,  par  consé(|uent.  n'est  pas  le  produit 
inévitable  de  l'éNolution  du  régime  capitaliste.  De  réformes 
en  réformes  nous  arriverons  à  la  révolution,  ou  plut»">t  la 
révolution  n'est  autre  chose  f|u'imc  suite  de  réformes. 


—  424 


CHAPITRE  II 


POURQUOI  LA  RÉVOLUTION  SOCIALE 
EST  INÉVITABLE 


I.  —  Y  a-t-il  atténuation  des  antagonismes 

de  classe? 

^larx  a  démontré,  dit  K.  Kautsky,  il  y  a  déjà  plus  d'une 
génération,  que  l'exploitation  augmentait  et,  à  ma  connais- 
sance, personne  encore  n'a  prouvé  le  contraire.  Pour  pouvoir 
contester  ce  fait  que  le  prolétariat  est  de  plus  en  plus  exploité, 
il  faudrait  avoir  commencé  par  réfuter  le  Capital  de  ]\Iarx. 

Le  tableau  suivant  confirme  la  thèse  de  ]Marx. 

Son  auteur  est  A.-L.  Bowley  qui,  en  mars  1895,  ^t  à 
Londres  une  conférence  sur  ce  sujet  devant  la  Société  de 
statistique  (insérée  dans  le  Joiinial  de  la  Société,  juin  1895, 
p.  224-285).  Nous  lui  empruntons  le  tableau  suivant  : 


i 

TOIAL 

du   revenu    annuel 

provenant 

Revenu  ne  provenant  pas  de 

salaires 

Soumis 

à    l'impôt 

Non  soumis  à  1  impôt 

de    salaires 

sur  le 

revenu 

sur  k 

revenu 

ANNÉES 

Montant 
en    millions    dci 
livres  sterling  1 

"  (.  du  total     [ 
du  .           \ 
revenu  national 

Montant 
en    millions    de, 
livres  sterling  [ 

/ 
0  0  du  total 

du              \ 

revenu   national  i 

Montant 
en    millions   de, 
livres  sterling  / 

"  0  du  total     [ 
du             l 
revenu  national 

18G0 

892 

47 

376 

45  1/3 

64 

7  2  3 

1860 

464 

45 

485 

47 

81 

8 

1870 

486 

41  1/2 

521 

48 

85 

7  1/2 

1874 

609 

45  1/4 

635 

47  1/4 

100 

7  1/2 

1877 

591 

43 

652 

47  1/2 

130 

9  1/2 

1880 

567 

42 

652 

48  1/2 

,  126 

9  1/2 

1883 

609 

42  2/'3 

696 

49 

122 

8  1/3 

1886 

605 

42 

715 

49  12 

125 

8  1/2 

1891- 

699 

43  1  2 

782 

48  1/2 

130 

8 

—  4^5    — 

Ce  tableau  suggère  bien  des  réflexions.  11  nie  semble  trop 
optimiste,  et  le  total  des  salaires  y  apparaît  plus  considérable 
qu'il  n'a  été  en  réalité. 

Dans  le  calcul  de  ce  total,  l'auicur  ne  tient  pas  compte  du 
chômage;  il  admet  en  outre  que  dans  la  classe  ouvrière  des 
moments  importants  restent  égaux  d'ailleurs  quand  il  ne  peut 
pas  établir  les  variations.  Comme  statisticien,  il  a  sans  doute 
le  droit  d'agir  ainsi  ;  mais  ces  moments  tournent  toujours  de 
plus  en  plus  au  détriment  des  classes  laborieuses.  Citons  par 
exemple  la  proportion  entre  le  travail  féminin  et  le  travail 
masculin,  entre  le  travail  cjualifié  (skilled)  et  le  travail  non 
qualifié. 

Ce  qui  est  plus  grave,  c'est  (jue  le  calcul  ne  porte  que  sur 
cjuelques  branches  de  travail  c|ui  toutes,  sauf  celle  des  ouvriers 
agricoles,  sont  f^uissammcnt  or(janisccs  en  Sytidicots.  De  plus, 
l'auteur  admet  sans  exirmen  (jue  la  situation  de  la  classe 
ouvrière  tout  entière  s'est  améliorée,  et  a  suivi  en  moyenne 
le  sort  des  travailleurs  organisés  syndicalcment  (|ui,  même  en 
Angleterre,  comprennent  au  plus  le  cincjuieme  de  toute  leur 
classe.  Il  n'est  pas  sans  intérêt  d'examiner  les  variations  de 
salaires  dans  ces  différentes  catégories.  I.e  niveau  du  salaire 
comparé  à  celui  de  1860  (celui-ci  étant  posé  =  100)  est  le 
suivant  : 


1860 

1866 

IS76 

1874 

1877 

1880 

1883 

1886    1891 

Ouvrict.s  .li^f  îcdIcs  .    . 

lui: 

h»., 

Uh 

i::() 

i;;-j 

\2'2 

117     111'  ij.s 

Ouvriers  du  bàiinicnl. 

1(NI 

li() 

\u\ 

\'2Cy 

\2H 

\2:^ 

ir.    \'2t\\  V2H\ 

industrie  du  colon.    . 

llHI 

ir. 

i-2:> 

\\^ 

\ix 

i 

i.v»  i7r» 

Industrie  de  la  laine. . 

il»ll 

100 

ir? 

12\ 

i:;n 

1 

11.-.  II.-.' 

industrie  du  fer..    . 

UH) 

1-27 

1-27 

\r.\ 

\12 

11;' 

110  i(K>  1.1 

C.onstr""  de  machines 

\{H) 

10^ 

11" 

'M 

\2'A 

,.,,> 

'  "■     l-jr.    !;., 

Ouvriers  du  ^a/  .    . 

|(I4> 

11:. 

1 . 

198 

1 

I.'in  \\\) 

Matelots 

|ll(l 

il.-! 

in:; 

l;''.i 

\r.\ 

io: 

ll>    IK»  11:1 

.Mineurs 

Moyenne 

jDO 

i 

Kl) 

IM» 

11:. 

KM) 

11.. 

1  '(i 

|(Ni   ):.n 

l-M 

1 1  ; 

II'.  iîv 

!  M 

!•'       '  |M 

—  4^6  — 

Nous  le  voyons  :  rélévation  des  salaires  de  40  p.  100  pour 
la  période  de  1860  à  1891,  qui.  pour  Jiowley,  atteint  toute  la 
classe  ouvrière  d'Angleterre,  n  intéresse  même  pas  toute  l'aris- 
tocratie du  travail,  à  l'exception  des  ouvriers  de  l'industrie 
cotonnière  qui,  en  Angleterre,  ne  perdent  rien  à  être  conser- 
vateurs et  sont  présentés  comme  des  modèles  pour  tous  les 
rêveurs  de  «  paix  sociale  ».  En  1891,  la  moyenne  n'a  été 
dépassée  que  par  les  ouvriers  du  gaz,  les  matelots  et  les 
mineurs.  Les  premiers  sont  redevables  de  ce  progrès  d'abord 
à  la  politique  qui,  dans  les  grandes  villes,  a  fait  profiter  les 
travailleurs  municipaux  de  bien  des  amélio1*ations.  Pour  les 
ouvriers  du  gaz,  des  considérations  de  concurrence  et  l'exploi- 
tation par  le  capital  privé  entrent  fort  peu  en  ligne  de 
compte.  D'autre  part,  le  relèvement  de  1891  est  à\x  peut-être 
à  l'influence  du  nouvel  unionisme,  qui  éveilla  de  si  vastes 
espérances  pour  bientôt  se  perdre  dans  le  sable.  Plus  encore 
que  chez  les  ouvriers  du  gaz,  l'élévation  des  salaires  en  1891 
pour  les  matelots  et  les  mineurs  paraît  soudaine,  insolite, 
presque  fortuite.  En  1886,  le  niveau  était  le  même  c[u'en  1860. 
en  1891  il  avait  haussé  de  50  0/0.  On  ne  peut  appeler  cette 
variation  un  progrès  certain.  Mais  cJiea  les  travailleurs  du 
b^àtlment,  de  la  laine  et  du  fer,  V accroissement  des  salaires 
reste  depuis  1860  bien  inférieur  à  la  moyenne.  Bowley  vou- 
drait donc  nous  faire  accepter  que  les  salaires  de  l'ensemble 
des  ouvriers  anglais  organisés  se  sont  élevés  de  40  0/0, 
pendant  que  les  ouvriers  du  fer,  malgré  l'excellence  de  leur 
organisation,  n'ont  bénéficié  que  de  25  0/0  d'augmentation, 
pendant  la  même  période. 

Prenons  ce  tableau  comme  il  est.  Que  nous  montre-t-il  ?  En  dépit 
de  l'optimisme  fort  extraordinaire  qui  a  présidé  à  sa  confection,  les 
salaires  forment  une  partie  sans  cesse  décroissante  du  revenu  natio- 
nal. De  1860  à  1874,  ils  constituaient  en  moyenne  45  p.  100  de  celui- 
ci  ;  de  1877  à  1891,  42  2/  seulement.  A  défaut  de  chiffres  mieux  éta- 
blis, soit  la  somme  des  revenus  ne  provenant  pas  de  salaires  et  sou- 
mise à  l'impôt  égale  à  la  masse  de  la  plus-value,  en  1860  cette  plus- 
value  était  encore  inférieure  de  320  millions  de  marks  au  total  des 


—  427  — 

salaires.    En    1891,    au    contraire,    elle   dépassait    déjà    ce    dernier   de 
1,600   millions   de   marks. 

Voilà  qui  dénote  un  accroissement  vraiment  considérable  de  l'ex- 
ploitation. Le  taux  de  lu  plus-value,  c'csf-à-dirc  le  degré  de  l'expi/i- 

a'ion  de  l'ouvrier,  serait  doue  passé  de  96  ()  112  p.  100  durant  cette 
période.  En  fait,  et  d'après  les  chiffres  de  Bgwley,  c'est  dans  cjtte 
proportion  que  se  serait  augmentée  l'exploitation  frappant  même  les 

ravailleurs  organisés  en  syndicats:  celle  qui  pèse  sur  la  masse  des 
ouvriers  non  organisés  doit  s'être  accrue  bien  davantage  encore.  — 
(K.  Kautskv.  La  Révolution  Sociale.) 

Les  ouvrier.s  augmentent  leur.s  exigences.  Mais  les  classes 
riches  ont  augnienié  leurs  besoins  dans  une  proi)ortion  plus 
grande.  Déjà  Rodijertus  constatait  que  la  productivité  du 
traxail,  c'est-à-dire  la  richesse,  croît  plus  rapidement  (jue  les 
salaires.  K.  Kautsky  le  i)r(ni\e  i)ar  des  chiffres  empruntés  à 
nos  adversaires,  amis  du  régime,  lu  il  conclut  : 

Le  progrès  est  beaucoup  plus  rapide  pour  les  bourgeois  que  pour 
les  prolétaires.  Xous  pouvons  nous  en  rendre  compte  à  chaque  pas. 
Les  habitations  ouvrières  ne  se  sont  pas  beaucoup  améliorées  depuis 
50  ans,  tandis  qu'aujourd'hui  rapi)artenient  d'un  bourgeois  est  fastueux 
si  on  le  C(jmpare  à  un  logement  bourgeois  ordinaire  de  cette  époque. 
Un  wagon  de  troisième  classe  actuel  et  un  wagon  d'il  y  a  50  ans. 
ne  diffèrent  pas  bcaucouj)  pour  l'aménagement  intérieur.  Mais  com- 
pare/ un  compartiment  de  première  cUisse  dans  la  moitié  ilu 
XI x''  siècle  avec  un  coupé  d'un  de  nos  trains  de  luxe.  Je  ne  crois 
l)as  que  les  matelots  d'un  transatlantique  soient  beaucoup  mieux 
logés  qu'il  y  a  50  ans,  mais  le  luxe  que  l'on  déploie  dans  le  salon 
des  ])assagers  aurait  été  inouï  à  cette  date,  même  dans  un  bâtiment 
lie  plaisance  princier.  (Ib.) 

II.        La  démocratie  et  la  lutte  des  classes. 
Les  intellectuels. 

Les  révisionnistes,  ou  les  reforniisles.  invo(|uenl  les  pro- 
grès dém()cratic|ues  en  faveur  <le  lein-  lliéorie  (rattéiuiatiun 
(le  1.1  liiUc  des  classes.  11.^  in\<t(|iu-ni  K-  fait  de  la  sympathie 
croissante  (1rs  iiitelU'itui'ls  pour  la  clause  ouvrière  et  les  idées 
socialistes,   h'xaminons  ce  (jue  représentent   les  intellectuels. 


—  42^  — 

Ce  sont  des  couches,  dit  Kaittsky,  qui  témoignent  de  plus 
en  plus  de  sympathie  au  prolétariat  et  au  socialisme.  Elles 
n'ont  pas  d'intérêt  de  classe  précis,  par  profession  elles  sont 
très  accessibles  aux  vues  scientifiques:  aussi  des  considéra- 
tions intellectuelles, peuvent-elles  très  bien  les  amener  à  cer- 
tains partis  politiques.  La  banqueroute  théorique  de  l'écono- 
mie bourgeoise,  la  supériorité  théorique  du  socialisme  devaient 
forcément  leur  apparaître. 

Les  intellectuels  sentent  également  que  les  autres  classes 
cherchent  à  ravaler  toujours  la  science  et  l'art;  de  plus,  com- 
l)aré  surtout  à  la  décadence  fatale  du  libéralisme,  le  succès, 
le  progrès  irrésistible  de  la  démocratie  socialiste  en  impose  à 
plus  d'un.  La  sympathie  pour  les  ouvriers,  le  socialisme  de- 
viennent populaires  chez  les  gens  instruits.  Il  n'existe  peut- 
être  pas  de  salon  où  l'on  ne  se  heurte  à  un  ou  plusieurs 
socialistes. 

Si  ces  cercles  d'hommes  culti\  es  signifiaient  la  bourgeoisie, 
sans  doute  nous  aurions  partie  gagnée,  et  la  révolution 
sociale  serait  superflue.  On  pourrait  fort  bien  s'arranger  à 
l'amiable  avec  eux;  l'évolution  lente,  silencieuse,  n'a  pas  à 
redouter  de  leur  part  quelque  empêchement  violent. 

Mais  ils  ne  forment  qu'une  partie  de  la  bourgeoisie.  Ils 
écrivent,  il  est  vrai,  et  parlent  en  son  nom,  mais  ne  détermi- 
nent pas  son  action.  C'est  sur  ses  actes  et  non  sur  ses  paroles 
que  l'on  juge  une  classe  ou  un  homme. 

De  plus,  cette  fraction  de  la  bourgeoisie  qui  témoigne  des 
sympathies  prolétariennes  en  forme  la  partie  la  moins  propre 
au  combat  et  la  moins  combative. 

Autrefois,  certes,  quand,  même  dans  la  masse  des  gens 
cultivés,  le  socialisme  était  flétri  comme  un  crime,  comme 
une  démence,  les  éléments  bourgeois  ne  pouvaient  venir  au 
mouvement  socialiste  qu'en  rompant  avec  tout  leur  monde. 
Quiconque  abandonnait  alors  les  sphères  bourgeoises  pour 
aller  au  socialisme  avait  besoin,  pour  le  faire,  d'une  énergie, 
d'une  passion  et  d'une  conviction  révolutionnaires  beaucoup 


I 


—  420  — 

plus  grande  qu'il  n'en  fallait  à  un  prolétaire.  Et,  en  thèse 
générale,  ces  éléments  étaient  les  membres  les  plus  rci'olu- 
tionnaires  du  parti  et  nourrissaient  les  idées  les  plus  radicales. 

Il  en  est  tout  autrement  aujourd'hui:  le  socialisme  est 
accepté  dans  les  salons,  il  n'est  plus  besoin  d'une  énergie 
l)articulière,  il  n'est  plus  nécessaire  de  rompre  avec  la  société 
bourgeoise  pour  porter  le  nom  de  socialiste.  Rien  d'étonnant 
(lés  lors  que  ces  nouveaux  venus  restent  imbus  des  idées  et 
des  sentiments  traditionnels  de  leur  classe. 

Mais  les  métbodes  de  combat  des  intellectuels  sont  diffé- 
rentes de  celles  du  prolétariat.  Ce  dernier  doit  opposer  à 
la  richesse  et  à  la  force  des  armes  la  puissance  du  nombre 
et  le  faisceau  de  ses  organisations  de  classe.  Les  intellectuels 
sont  en  nombre  insignifiant  et  dénués  de  toute  organisation 
de  classe.  Leur  seule  arme  est  la  persuasion  par  la  parole  et 
par  l'écrit,  la  lutte  menée  avec  les  «  armes  morales  »,  â  l'aide 
de  la  «  sui)ériorité  morale  n  ;  les  socialistes  de  salon  vou- 
draient bien  voir  décider  ainsi  les  luttes  de  classes,  les  luttes 
j)rolétariennes.  Ils  se  déclarent  j)rêts  à  accorder  au  proléta- 
riat leur  assistance  morale,  mais  à  condition  (|u'il  renonce  à 
la  violence,  non  seulement  à  condition  (|u"il  renonce  à  la 
violence,  non  seulement  là  où  elle  est  sans  espoir  —  les  pro- 
létaires l'abandonnent  également  dans  ce  cas,  —  mais  même 
(|uand  le  su»:cès  est  probable,  .lussi  cherchent-ils  à  frapper 
de  discrédit  l'idée  de  révolution,  à  représenter  celle-ci  comme 
un  }noyen  inefficace.  Ils  s'efforcent  de  séparer  du  prolétariat 
une  aile  de  réformistes.  Ils  accomplissent  donc  une  ivuztc  de 
diz'ision,  d'affaiblissement. 

Tel  est,  jus(|u'à  présent,  le  seul  rcsullai  pi < ••uni  p.ii  ce 
commencement  de  coinersimi  des  intellectuel  .m  socialisme. 


43o  — 


III.  —  La  décadence  démocratique 
et  la  petite  bourgeoisie. 

Ainsi  que  l'a  démontré  dans  son  livre  ingénieux,  Rosa 
Luxembourg:  La  Reforme  sociale  ou  la  Réz'olution  (Leipzig. 
2^  éd.  1908),  tout  le  problème  du  révisionnisme  se  réduit  à 
celui  de  savoir  si  le  socialisme  restera  prolétarien  ou  s'il 
revêtira  un  caractère  petit-bourgeois.  Quel  est  le  caractère  de 
la  petite  bourgeoisie  de  nos  jours  ? 

La  petite  industrie  est  condamnée  à  disparaître,  sa  déca- 
dence se  poursuit  fatalement.  Mais  elle  se  manifeste  diverse- 
ment, lentement  dans  la  réduction  des  exploitations,  rapide- 
ment dans  leur  ruine.  Certains  de  leurs  possesseurs  tombent 
dans  là  dépendance  complète  du  capital,  ne  sont  plus  que  des 
ouvriers  à  domicile,  des  salariés  qui,  au  lieu  de  travailler  à 
la  fabrique,  exercent  leur  métier  chez  eux.  D'autres  petits- 
bourgeois,  commerçants  ou  aubergistes,  restent  indépendants, 
mais  toute  leur  clientèle  se  trouve  dans  les  classes  laborieuses. 
Leur  existence  est  absolument  liée  à  la  prospérité  ou  à  la 
misère  du  travailleur.  Ces  diverses  catégories  se  rallient  de 
plus  en  plus  au  prolétariat  militant. 

Par  contre,  il  en  est  autrement,  d'abord  des  couches  de  la 
petite-bourgeoisie  qui  ne  sont  pas  encore  tombées  complète- 
ment sous  la  domination  du  capital,  qui  sont  en  voie  de  le 
faire  ou  courent  à  la  ruine,  puis  de  celles  c[ui  cherchent  leur 
clientèle  en  dehors  des  classes  prolétariennes.  Elles  n'espèrent 
plus  se  rétablir  par  leurs  propres  forces,  elles  attendent  tout 
d'en  haut,  des  classes  supérieures  et  des  Pouvoirs  publics. 
Tout  progrès  les  menace  ;  aussi  sont-elles  hostiles  à  tout 
progrès,  sur  quelque  terrain  d'ailleurs  qu'il  s'annonce.  La 
servilité,  le  besoin  de  réaction  en  font  les  suppôts  volontaires 
et  même  les  défenseurs  les  plus  fanatiques  de  la  monarchi-?, 
de  TFglise  et  de  la  noblesse.  Elles  n'en  restent  pas  moins 


—  4^'   — 

démocratiques  :  les  formes  démocratiques  seules  leur  permet  • 
tcnt  en  effet  d'exercer  une  influence  politicjue  et  d'obtenir 
l'assistance  des  i'ouvoirs  publics. 

C'est  datts  cette  diî'isioji  de  la  petite-bourgeoisie  que  la 
décadence  de  la  démocratie  bourgeoise  a  sa  cause  principal \ 
Certaines  de  ses  fractions  se  tournent  vers  la  démocratie 
socialiste  prolétarienne,  les  autres  vers  la  démocratie  réac- 
tionnaire qui  offre  les  nuances  les  plus  variées,  antisémitisme, 
nationalisme,  démocratie  clirétienne,  subdivisions  du  parti 
conservateur  et  du  centre,  mais  présente  toujours  le  même 
contenu. 

Cette  démocratie  réactionnaire  a  emprunté  à  la  pensée 
socialiste  ses  raisonnements  et  ses  arguments:  on  a  pu  croire 
au  début  (|u'elle  ne  formait  (|u'unc  transition  particulière  du 
li])éralisme  à  la  démocratie  socialiste.  Aujourd'hui,  chacun 
peut  voir  c()m])ien  cette  doctrine  est  insoutenable.  La  démo- 
cratie socialiste  n  a  pas  d'ennemi  plus  exaspéré  que  la  démo- 
cratie réactionnaire.  La  première  doit  favoriser  en  effet  tout 
progrès,  (|u'i]  serve  d'ailleurs  directement  uu  non  les  intérêts 
de  classe  du  ])rolétarial  ;  au  contraire,  il  est  de  l'essence  de  la 
seconde  de  s'oi)poser  à  tout  progrès,  cjuand  bien  même  il  ne 
menace  j)as  directement  la  petite-bourgeoisie.  Si  la  démocratie 
socialiste  est  le  parti  le  plus  favorable  au  progrès,  celui-ci 
lî'a  pas  de  i)lus  grand  adversaire  que  la  démocratie  réaction- 
naire; cette  dernière  allie  en  effet  à  la  haine  (|ue  tous  les 
partis  réactionnaires  portent  à  la  ci\  ilisation.  la  liberté  d'es- 
])rit  (jue  donne  l'ignorance  la  plus  grossière  de  tout  ce  qui 
dei)asse  l'étroitesse  de  son  horizon.  Kn  outre,  considérés 
comme  exploiteurs,  les  petits-bourgeois  ne  prolongent  plus 
leur  existence  (ju'en  abusant  des  forces  de  travail  les  plus 
faibles,  les  moins  susceptibles  <le  défense,  les  femmes  et  les 
vnfants.  Ils  se  hemient  naturellement  alors  à  ropiH)sition  de 
l.i  démocratie  socialiste.  (|ui  s'efforce  par  l'organisalitïn  et  |)ar 
1.1  législation  à  entraver  cette  destruction  sauv;ige  do  vies 
linniaitic^. 


—  4^2  — 

Ainsi,  el  dans  la  mesure  où  elle  ne  se  rallie  pas  à  la  démo- 
cratie socialiste,  la  petite-bourgeoisie,  d'alliée,  d'élément  de 
conciliation  entre  la  classe  ouvrière  et  les  classes  supérieures, 
devient  un  ennemi  exaspéré  du  prolétariat.  Loin  de  s'atté- 
nuer, les  antagonismes  s'enveniment  autant  qu'on  peut  l'ima- 
giner ;  et  ce  phénomène  suit  une  progression  rapide:  il  n'y  a 
que  quelques  années  en  effet  qu'il  s'est  suffisamment  mani- 
festé pour  devenir  l'objet  d'observations  nettes,  (fb.). 


IV.  —  Le  gros  et  le  petit  paysan. 

'Avec  l'industrialisation  de  l'agriculture,  les  divisions  de 
classe  dans  les  campagnes  s'accentuent,  ainsi  que  l'a  démontré 
Compère-Morel  à  l'aide  de  faits  innombrables.  La  paysanne- 
rie se  divise  de  plus  en  plus  en  deux  camps,  l'un  comprenant 
les  éléments  prolétariens,  l'autre  les  gros  propriétaires.  Il  est 
de  notre  devoir  de  favoriser  ce  procès  de  scission  en  éclairant 
les  premiers  de  ces  éléments  sur  leurs  intérêts  Cjui  s'accordent 
avec  ceux  du  prolétariat,  et  en  les  amenant  ainsi  à  la  démo- 
cratie socialiste.  Mais  nous  entravons  cette  évolution  en 
l'ignorant,  et  en  nous  adressant  à  toute  la  population  pay- 
sanne sans  distinction  de  classe.  Par  essence,  la  démocratie 
réactionnaire  nous  est  aussi  hostile  à  la  campagne  qu'à  la 
ville,  bien  qu  elle  n'ait  pas  si  nettement  conscience  de  cet 
antagonisme.  La  ligue  agraire  ne  constitue  pas  un  stade  de 
transition,  ne  forme  ])as,  pour  les  paysans,  un  passage  des 
anciens  partis,  du  parti  du  centre  en  particulier  à  la  démo- 
cratie socialiste.  Les  camarades  qui  le  croiraient  s'illusionne- 
raient autant  que  ceux  qui,  dans  les  villes,  attendaient  le 
même  effet  de  l'antisémitisme.  Le  gros  paysan,  le  paysan 
moyen,  haïssent  déjà  notre  parti  parce  qu'il  lutte  pour  que 
le  travailleur  voie  diminuer  son  temps  de  travail  et  augmenter 
son  salaire.  C'est  engager  puissamment  l'ouvrier  agricole  à 
émigrer  dans  les  villes  et  à  laisser  là  le  paysan. 


-  433  - 

A  la  campagne  également,  les  antagonismes  sociaux  s'accu- 
sent entre  les  possesseurs  et  les  prolétaires. 

Notre  remarcjue  s'appliciue  plus  encore  au  conflit  qui 
Oj)pose  le  grand  propriétaire  foncier  au  salarié  agricole  qu'à 
1  antagonisme  (jui  met  ce  dernier  aux  prises  avec  le  paysan. 

Dans  la  grande  ex])l(jitation  agricole  le  prolétaire  joue  un 
rôle  beaucoup  plus  important  que  dans  l'exploitation  pay- 
sanne. Tour  lui,  l'éléxalion  du  prix  des  subsistances  a  une 
toute  autre  importance  ([ue  pour  le  paysan  qui  consomme  lui- 
niOme  une  i)artie  de  ses  produits.  L'antagonisme  entre  le 
jjroducteur  et  le  consommateur  de  moyens  de  subsistance 
n'est  pas  le  même  qu'entre  l'ouvrier  et  l'exploiteur  ;  il  se 
ramène  à  l'antagonisme  entre  la  \  ille  et  la  campagne.  Mais, 
à  la  ville,  les  prolétaires  forment  aujourd'liui  la  classe  la  plus 
nombreuse,  la  plus  propre  à  la  lutte,  la  plus  combative;  et  le 
\endeur  de  deiuées  se  heurte  ici  encore  au  ])lus  énergique  de 
SCS  ennemis,  au  prolétaire. 

Il  n'y  a  donc  rien  d'étonnant  à  ce  que,  aujourd'hui,  le  grand 
[•ropriétaire  foncier  ail  changé  de  senlimcni  >ur  l'ouvrier 
inchistricl.  .Xuirefois  les  lullcs  cuire  les  capitalistes  industriels 
et  leurs  ouvriers  le  laissaient  indifférent.  S'il  les  suixaii.  les 
ihsuccés  des  patrons  lui  procuraient  une  joie  maligne  et  il 
témoignait  aux  prolétaires  une  certaine  sympathie.  1 /obstacle 
l)()ur  lui  n'était  pas  le  travailleur,  mais  le  capitaliste  qui 
demandait  des  droits  protecteurs  là  où  il  lui  fallait  le  libre- 
échange,  cl  (|ui.  par  ronlrc,  voyait  dans  la  reiUe  foncière 
un  préjudice  porté  au  i)rotît,  et  cherchait  à  lui  arracher  le 
monopole  des  hauts  emplois  dans  l'artnce  et  dans  la  bureau- 
cratie. 

M  en  esi  aulremcnt  aujourd  hui  ;  ils  sont  passés  les  temps 
on  tories  et  hobereau.x,  Disraeli.  Kodbertus,  X'ogelsang  étaient 
\  ini)athic|ues  aux  ou\riers.  De  même  (jue  la  petite-bourgeoi- 
sie, de  même  (|Uc  la  classe  paysanne  des  grands  et  des  nioyenr> 
proi)rietaires.  la  grande  propriété  foncière  devient  de  plus  en 
l)lu'^   hostile  aux   travailleurs 


—  4^4 


V,  —  Le  capitalisme  financier. 

Dans  son  Capital,  Marx  eut  en  vue  le  capitalisme  industriel. 
Depuis  la  mort  de  l'auteur,  le  capitalisme  financier,  ou  comme 
on  dit,  la  Finance,  a  fait  des  progrès  considérables.  Karl 
Kautsky,  et  tout  dernièremeent  Hilferding,  ont  étudié  les 
conséquences  de  cette  évolution.  Elles  sont  très  importantes. 
Sur  ce  domaine,  comme  sur  les  autres,  la  lutte  des  classes 
gagne  en  intensité. 

L'opposition  entre  la  finance  et  l'industrie  s'atténue  chaque 
jour  davantage:  grâce  aux  progrès  de  la  concentration  des 
capitaux,  la  première  se  rend  de  plus  en  plus  maîtresse  de  la 
seconde.  Ce  qui  y  contribue  beaucoup,  c'est  le  remplacement 
progressif  des  entrepreneurs  privés  par  les  Sociétés  montées 
par  actions.  Des  optimistes  bien  pensants  y  voient  un  moyen 
de  démocratiser  le  capital  et  de  le  changer  ainsi,  pacifique- 
ment, insensiblement  en  propriété  nationale.  En  fait,  c'est  le 
moyen  de  transformer  en  capital-argent  tout  l'argent  que  les 
classes  nioyennes  et  inférieures  ne  dépensent  pas  immédiate- 
ment dans  la  consommation  ;  c'est  le  moyen  de  les  mettre  à  la 
disposition  des  grands  financiers  et  de  leur  permettre  de  res- 
treindre le  nombre  des  capitalistes  industriels  ;  c'est  le  moyen 
d  augmenter  pour  la  finance  la  faculté  de  concentrer  l'indus- 
trie entre  les  mains  de  quelques  hommes  d'argent.  Sans  le  ré- 
gime des  Sociétés  montées  par  actions,  les  grands  financiers 
n'auraient  pu  gouverner  que  les  exploitations  qu'ils  auraient 
achetées  de  leurs  propres  deniers.  Griâce  à  ce  système,  ils 
arrivent  à  placer  sous  leur  dépendance  de  nombreuses  entre- 
prises qu'ils  ne  peuvent  acheter  faute  de  fonds  et  à  hâter 
a.insi  leur  acquisition.  Toute  la  puissance  fabuleuse  d'un 
Pierpont-Morgan  et  Cie  cjui,  aux  Etats-l'nis,  dans  l'espace 
de  quelques  années,  a  réuni  en  une  seule  main  de  nombreuses 
lignes  de  chemin  de  fer,  des  mines,  presque  toutes  les  usines 


-  435  — 

idérurgiqucs,  et  mo