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Full text of "La Censure sous Napoléon III : rapports inédits et in extenso (1852 à 1866)"

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LA 



CENSIHE S(U S \APOLÉO.\ III 



SAINT-DENIS 
IMPRIMERIE H. BOUILLANT 

20, RUE DE PARIS 



* * * 



LA CENSURE 



sous 



NAPOLEON III 



Rapports inédits et in extenso (1852 à 1866) 

PRÉFACE DE *** ET INTERVIEW DE 

EDMOND DE GONCOURT 




PARIS 

NOUVELLE LIBRAIRIE PARISIENNE 

ALBERT SAVINE, ÉDITEUR 

12, RUE DES PYRAMIDES, 12 

1892 

Tous droits réservés. 






!*Wen«ia 



CM- 



PRÉFACE 



D'ici quelques années, quelques mois peut- 
être,le sortdelaCensure théâtrale, sera, sinon dé- 
linitivement, du moins momentanément réglé'. 
La Tribune est libre, le Journal est libre, le 
Livre est libre; seul, le théâtre ne l'est pas. 
Pourquoi cette anomalie sous une Républ'qi^e 
dont la devise est : Liberté ?... 

Le théâtre, — diront les défenseurs de la 
Censure — s'adresse à la foule. C'est là une 
opinion ; mais elle me paraît puérile. Si la réu- 
nion de quinze cents personnes dans une salle 
devient une foule, — et je doute que les Direc- 

' Je suis houreux de pouvoir renificipr publiqiieiririit 
MM.Valentiu et Henry Siinond d'avoir donné à quelques- 
uns des chapitre^ qui vont suivre la grande publicité de 
leur journal,: l'-Echa de Paris. 



teurs, Auieurs et Acteurs soient de c^t avis — 
comment définir les milliers de lecteurs du jour- 
nal et du livre?... 

Je n'ignore point que l'âme des collectivités 
diffère de celle des individus ; elle devient, en 
quelque sorte, la résultante d'un grand nombre 
de forces éparses qu'une même indignation ou 
qu'un môme enthousiasme unissent en un 
commun effort. Ses manifestations sont plus 
spontanées, plus brutales. Elle manque de pon- 
dération, de justice et de conscience; parfois 
môme la pitié lui est inconnue. Quelques 
hommes politiques peuvent en témoigner. 

Cependant, pour regrettable que soit cette 
constatation, elle n'a rien de désespérant. Si les 
colères d'une foule peuvent devenir terribles, 
elles seront toujours sans consistance. Un mot 
les provoque, un geste les apaise. Au sortir du 
théâtre, en prenant son dernier omnibus, le 
frondeur le plus échauffé ne tardera pas à re- 
couvrej' le calme dont.il sest dépai ti et a recun- 



PREFACE. III 

naître rentantillage de sa conduite. Car alors il 
sera redevenu une individualité apte au raison- 
nement. 

Pour effrayer les gens susceptibles de l'être 
on leurdit avec déclamation : « Si vous abrogez la 
Censure, si vous refusez à TEtat son contrôle sur 
les théâtres, c'en est fait de la morale, c'en est 
fait de la Société. La Pornographie régnera. 
Pères de famille, vous ne pourrez conduire ni 
vos femmes ni vos filles à ces spectacles qui 
ont été la joie de votre jeunesse et qui, sans nul 
doute, seront encore celle de votre vieillesse. » 
Prophétie effrayante de prime abord, mais à 
Texamen aimable badinage. 

Tout ce qu'une savante pornographie peut 
inventer a paru sur la scène : mots à double 
sens, calembours grivois, situations raides, 
farces polissonnes ont reçu, depuis longtemps 
déjà, l'estampille des censeurs. Je dois ajouter 
que cette littérature aphrodisiaque n'a mal- 
heureusement pas diminué le nombre des 



IV P ri: FACE. 

insensuellesetdesémasculés. Seule, révolution 
des races, pourra modifier, à cet égard, Thu- 
manité encore si imparfaite. 

Tout ce que des novateurs hardis pourraient 
donc tenter, ce serait de substituer aux sous- 
entendus les crudités de la Réalité. A bien exa- 
miner les choses, sans nervosité ni parti-pris, 
ils seraient bien au-dessous de leurs prédéces- 
seurs. Le nu ne saurait avoir la puissance 
d'excitation du demi- vêtu. Si la censure met 
cet aphorisme en doute qu'elle interroge 
MM. les Directeurs des maisons Tellier. 

Un ballet dansé par des ballerines décolle- 
tées ainsi qu'Eve aux premiers jours de TEden, 
pourra être intéressant au point de vue esthé- 
tique, mais, quelque lascives que soient les 
poses des figurantes, elles n'allumeront jamais 
les paillardises autant que les jupes courtes, le 
collant des corsages sur la taille, le contraste 
de la blancheur des chairs avec les couleurs cha- 
toyantes desétofFes, la gentillesse sautillante des 



PREFACE. 



pieds dessinés par les brodequins, le dandine- 
ment des tutussuggestifs en joies charnelles,in vi- 
teursauxfarfouillements des mains luxurieuses. 

Aussi bien, d'ailleurs, la Pornographie n'est- 
elle point le motif réel du maintien de la Cen- 
sure. Ce motif réside uniquement dans la 
Politique. Nos députés et nos ministres redou- 
tent, à tort ou à raison, que l'imagination de 
nos auteurs transforme les salles de théâtre en 
autant de succursales du Palais Bourbon. Ils ne 
veulent point d'une semblable exportation, et 
leur frayeur, fort légitime, répond bien au 
mouvement protectionniste qui domine au- 
jourd'hui. Aristophane n'est pas l'homme de 
nos Elus ; ils lui pardonnent difficilement les 
pensums qu'il leur valut pendant les lointaines 
années scolaires. 

Je veux bien reconnaître que l'introduction 
de la politique sur la scène n'aurait rien de 
folâtre. Il ne faudrait cependant pas en exagé- 
rer la portée. Non seulement les Directeurs de 



!>REr.\r.K. 



théâtre ne recevraient de telles pièces qu'avec 
difficulté, mais le public lui-même s'en lasse- 
rait très vite, estimant avec raison, qu'il est 
excessif de dépenser cinq ou six francs pour 
entendre le soir les plaisanteries lues le matin 
dans un journal de deux sous. Puis, de même 
qu'il y a des journaux pour toutes les opinions, 
il y aurait également des pièces pour tous les 
partis et, leurs effets contraires se neutralisant 
leur influence deviendrait nulle. 

Il reste à envisager la venue possible de 
pièces patriotiques de nature à froisser Thon- 
neur national de telle ou telle puissance. Le cas 
est plus grave et mériterait un examen appro- 
fondi. Il est incontestable que le général Bou- 
langer, voulant la guerre à tout prix, n'aurait 
pas manqué de recourir à de pareils strata- 
gèmes. M. Déroulède eut vite confectionné le 
mélodrame à tirades tricolores. Et comme le 
Boulangisme fut, dans sa première partie sur- 
tout, un mouvement essentiellement chauvin, 



PRKKAO:. VII 



quelque chose comme une pustule patriotique 
sur l'épiderme populaire, il n'était pas impos- 
sible que les pièces belliqueuses eussent obtenu 
un honteux succès. Ainsi, la République aurait 
payé — chèrement il est vrai — ses bataillons 
scolaires, sa Revue du 14 juillet, son milita- 
risme à outrance. 

Cependant, on p^ut admettre que là aussi, il 
y aurait eu concurrence. Les pièces des drama- 
turges, ennemis du général, nous eussent mon- 
tré la vanité des gloires militaires, Tinutilité 
des combats, la boucheriedes champs debataille, 
l'identité entre le courage guerrier et la bra- 
voure de rhalluciné furieux, Tenfantillage des 
drapeaux, enfin, la petitesse des patries compa- 
rées à THumanité. 

Mais, de même qu'un constructeur avant de 
livrer son œuvre au public la soumet au maxi- 
mum du poids, de la vitesse ou de la résistance, 
mettons les choses au pis. Supposons que telle 
pièce. ])ar la nature de ses idées, soulève de 



VIII PREFACE. 

véritables luttes, lors des représentations. Quel- 
ques philosophes impassibles ne verraient peut- 
être point d'inconvénient à ces pugilats popu- 
laires, pourvu qu'on n'en abusât pas. lisseraient 
en effet, un moyen gratuit de développer dans 
les classes pauvres le goût des sports athlétiques. 
Qu'il nous soit permis de ne pas partager l'avis 
de ces sages. 

Le remède d'ailleurs serait simple et peu 
coûteux. Quand, après cinq ou six essais, le 
gouvernement verrait qu'il lui est impossible 
d'obtenir l'ordre dans la salle, son devoir serait 
aloi's d'interdire les représentations; ce qu'il 
fit pour Thermidor. De la sorte, les auteurs ne 
relèveraient plus de l'anonymat des censeurs 
mais bien du public, du seul public, du grand 
public, ce qui, je le crains, ne serait pas tou- 
jours pour eux le dernier mot du bonheur. 
Ainsi, du moins, n'auraient-ils plus le droit de 
se plaindre. Donc, comme on le voit, la liberté 
du théâtre n'olFre aucun danger bien grave. 



PREFACE. IX 



Je disais plus haut que la Tribune, le Journal 
et le Livre sont libres ; je dois ajouter que leur 
influence est beaucoup plus grande. Ne parlons 
pas de la tribune ni du journal, dont les effets 
sont immédiats, néfastes parfois, violents tou- 
jours, mais par cela même éphémères. Occupons- 
nous du Livre pour Topposer au théâtre. 

Aujourd'hui, le Livre jouit d'une liberté à 
peu près absolue — et qui donc songe à s'en 
plaindre?... Sans doute, à cause de son prix, de 
son volume, de son côté un peu sévère, il ne 
pénètre que lentement les différentes couches 
sociales d'une nation. Mais il les pénètre et pour 
lente que soit son action elle n'en est pas 
pas moins efl&cace au bout d'un certain temps. 

Les jeunes écrivains du jour l'ont si bien 
compris, qu'abandonnant le théâtre, inapte à 
exprimer leur pensée en son intégralité, ils se 
sont confinés dans le roman, ou plutôt dans 
l'étude sociale. Elles sont nombreuses et puis- 
santes, les œuvres qui, pendant ces vingt 



PREFACE. 



années, ont tenté, à un point de vue quelconque, 
Tamélioration de Fespèce, le perfectionnement 
de la race. Tout d'abord, Zola se dresse sur la 
pyramide de ses bouquins. Depuis la Fortune 
des Rougon iusqu'k la Débâcle, il n'en est pas 
un qui n'effleure ou n'entame la grande Ques- 
tion Sociale. 

Puis, après lui^ quelle descendance de dis- 
ciples?... Chacun empoigne son morceau, bra- 
vement, et donne son coup de pioche avec 
l'espoir du déblaiement final des préjugés qui 
nous étouffent. Remarque singulière, c'est 
encore le militarisme qui sert le plus souvent 
de cible. Avec Au Port d'arme, un roman de 
haute et sévère allure, Henry Fèvre donne le 
branle. Le cavalier Miser ey d'Abel Hermant et 
les Sous-offs de Lucien Descaves suivent à peu 
d'intervalle. Dans Tous quatre, Paul Margue- 
ritte, le subtil écrivain des grisailles, essaie, 
non sans succès, ses griffes délicates sur le 
Prytanée militaire de la Flèche. Dans le Gai- 



PREFACE. XI 

vaire et Sébastien RocJi, Octave Mirbeau, visant 
plus haut, se colleté avec Tidée de Patrie. Sans 
souci des préliminaires bienséances, Georges 
Darien dégueule son Biribi, le livre d'or des 
martyrologes de larmée. 

Et combien d'autres encore, non moins 
audacieux!... En des notes plus douces, par 
des envolées plus philosophiques, J.-K. Huys- 
mans raille ses contemporains avec En ménage 
et A Rebours. Les frères J.-H. Rosny prônent 
la bonté dans le Bilatéral, Marc Fane et Daniel 
Valgraive. Les œuvres d'Alphonse Daudet, de 
Guy de Maupassant et de Paul Bourget sont 
émancipatrices. Enfin, pour être pondérés dans 
leur forme, le Bonheur à trois, l'Enfance d'un 
homme, une Honnête femme, d'Armand Char- 
pentier, n'en sont pas moins des romans démo- 
lisseurs de préjugés par leurs théories sur la li- 
berté de l'amour et l'émancipation de la femme. 

Voilà, depuis vingt ans, le résumé un peu 
concis de.«; efforts du livre. En trouverait-on 



XII PKEFACE. 



autant dans le théâtre — môme sans la cen- 
sure?... J'en doute. 



II 



J'ai essayé de démontrer — puissé-je avoir 
réussi — l'inolFensivité du théâtre. Voyons à 
présent, sommairement et sans parti pris, ce 
qu'a été la censure. 

Par ordre du Cardinal et du Roi, le grand 
Corneille a subi l'aifront des coupures dans 
le Cîd et dans Polyeucte. 

En 9"2, époque où l'on jouissait de toutes les 
libertés sauf quelquefois, cependant, de celle de 
vivre, l'autorité révolutionnaire supprime dans 
le Misanthrope le « petit marquis », le « vi- 
comte » et la « chanson du roi Henri »; elle 
habille le Cid en général des armées républi- 
caines au service de l'Espagne; elle substitue 
dans le Déserteur de Sedaine ces mots : La loi 
passait, à ceux-ci : « Le roi passait » ; elle force 



l'UKFACE. XIII 

le Tarare de Beaumarchais à refuser, au dénoue- 
ment de Topera, la couronne qu'on lui offre. 
C'était vraiment bien la peine de jouer de la 
guillotine avec autant de maestria pour s'attar- 
der à de telles bagatelles !... 

Plus tard, dans Robert Macavre, cette même 
censure transforme les gendarmes légendaires 
en dragons pièmontais. Et quand, Macaire 
retrouvant son fils dit : Je voudrais Men lui 
couper une mèche de cheveux, elle empêche 
Bertrand de répondre : « Arrache-là », trouvant 
le mot trop cynique. Dans la Poudre d'or de 
M. Sardou, elle barre comme immorale cette 
réponse de Pougnasse à quelqu'un qui lui parle 
du doigt de Dieu et de l'œil de la Providence : 
« Oui, le doigt de Dieu, l'œil de la Providence, 
deux choses qui se fourrent souvent l'une dans 
l'autre. » 

La censure qui ne tolère aucune audace les 
a toutes. C'est ainsi qu'elle supprimera un 
juron, corps du Christ, dans la bouche d'un 



XIV PREFACE. 

reître et qu'elle ne souffre pas dans Henriette 
Maréchal qu'un père donnant à sa fille une 
croix d'or, lui dise : « Je t'apporte, pour te 
mettre au cou, c^Xio. petite bêtise.! » 

A côté de la censure terrible, il y a la censure 
naïve. Celle-là suspend la première représenta- 
tion de la comédie de Félicien Mallefille, le 
Cœur et la, Bot, à cause d'une tirade sur les 
abeilles. L'auteur accourt furieux devant la 
commission d'examen : 

— Ce sont les abeilles qui vous offusquent, 
eh bien ! mettons si vous voulez des mouches à 
miel! 

Et ces braves gens de répondre : 

— Mais vous avez raison, mais parfaitement, 
mettons mouchePi à miel. 

Dans ces misérables questions, il n'est point 
jusqu'à la religion qui n'ait joué son rôle. C'est 
ainsi que M. Achille Fould, Israélite, ne permit 
de représenter le Shyloch de Shakespeare que 
sous ce titre : le marchand de Venise. Ces 



PREFACE. \V 



mots ; le juif de VenUe l'offusquaient. Quelle 
grandeur dame et quelle élévation d'esprit!... 



in 



Dans les pages qui vont suivre, les lecteurs 
trouveront les comptes rendus textuels et in 
extenao faits par MM. les Censeurs de l'Empire 
sur les pièces qu'ils supprimèrent ou modifièrent 
de 1852 à 1860. Il en est quelques-uns de vrai- 
ment délicieux. On a souvent reproché à 
M. Camille Doucet, le célèbre académicien, de 
ne s'être pas toujours suffisamment distingué 
dans les divers genres où son talent s'essaya. Il 
me semble, qu'après avoir lu ce livre, il ne se 
trouvera personne pour lui adresser de nouveau 
un semblable reproche. 

Mais, me dira-t-on, comment vous êtes-vous 
procuré ces documents?... L'explication serait 
un peu longue et n'aurait rien d'intéressant 
pour le public. En tout ceci, coiumeen bien des 



XVI PREFACE. 

choses, le hasard seul a joué un rôle. Qu'il me 
suffise de rappeler qu'après le 4 septembre 1870, 
les Tuileries ont été visitées et quelque peu 
fouillées par les hommes politiques d'alors. 
Môme le 30 septembre 1870, le Journal Officiel 
et le Bulletin des lois de la jeune République 
contenaient le décret suivant : 

« Le Gouvernement de la Défense nationale 
décrète : 

« La commission d'examen des ouvrages 
dramatiques est et demeure supprimée. 

« Fait à l'Hôtel de Ville, le 30 septembre 70. 

« Signé : Général Trochu, Jules Favre, Em- 
manuel Arago, Jules Ferry, Gambetta, Gar- 
nier Pages, Pelletan, E. Picard, Rochetbrt, 
Jules Simon, » 

Ce décret, si littéraire en sa concision, ne 
devait pas, hélas ! avoir une bien longue durée. 
Maintenant la parole est à nos élus. Par leur 



l'MKKACK. XVII 



vote, ils peuvent rendre au théâtre la liberté 
qui lui est due. Le feront-ils'.'... Nous devons 
l'espérer. Le ministre de llnstruction publique 
et des Beaux-Arts, M. Léon Bourgeois, n'est 
pas seulement un radical; c'est aussi, ce qui 
vaut mieux, un esprit libéral, un ami des arts 
et des lettres, un véritable esthète. Il sait com- 
bien il est ridicule d'emprisonner la pensée 
humaine et je ne doute point qu'il ne lui soit 
pénible d'avoir à ratifier le })cto d'une censure. 
Ceux qui le fréquentent de près affirment qu'il 
a l'intention de donner au Théâtre la liberté 
absolue ; courage qui l'honore infiniment et lui 
assure toutes nos sympathies. Puisse-t-il réus- 
sir!... D'autre part, le directeur des Beaux- 
Arts, M. Henry lioujon, est un jeune dont la 
chaleureuse amitié envers tout artiste est deve- 
nue proverbiale. C'est un esprit très haut et très 
indépendant, un raffiné dans son éclectisme. 
Ce n'est certainement pas de son côté que la 
censure trouvera une sérieuse défense. 



PHKFACE. 



Il y a donc tout lieu d'espérer que cette 
vieille institution périra d'ici peu. Tous les 
grands écrivains du jour, les Maîtres de la 
pensée moderne, Edmond de Goncourt, Emile 
Zola, Alphonse Daudet, Guy de Maupnssiint, 
Octave Mirbeau, Paul Bourget, Henry Becque, 
Georges Ancey, etc., etc., réclament la sup- 
pression de la censure. Il me paraît que leur 
autorité a quelque importance en la matière 
puisque, plus que tous autres, cette question 
les intéresse au premier chef. Ne serait-il pas 
opportun d'écouter leurs doléances?... 

Et si, moi qui n'appartiens ni à la politique, 
ni aux arts, ni au théâtre, j'ai livré ces pages 
au public, ce n'est pas uniquement pour réha- 
biliter M. Camille Doucet dans l'esprit de 
ses contemporains, mais surtout pour donnera 
la censure la chiquenaude qui doit déterminer 
son ultime culbute. 

Paris, Avril 1892. 



INTERVIEW 

DE M. EDMOND DE CxONCOURT 



Il nous a semblé intéressant de connaître, sur 
les pages qui suivent, Tavis du Maître des écri- 
vains modernes, de celui qui, depuis plus de 
trente ans, a lutté sans relâche pour l'émanci- 
pation de TArt, de celui qui a substitué au ro- 
man de convention le roman documenté, de 
celui enfin qui a réclamé si souvent et avec 
tant d'éloquence la suppression de la Censure, 
d'Edmond de Goncourt. 

Le Maître, auquel nous avions communiqué 
à l'avance les épreuves du livre, nous reçoit 
avec son habituelle bienveillance, dans ce même 
ffî^enier où se réunit tous les dimanche?, ou la 



XX INTERVIKW 



compagnie d'Alphonse Daudet, Télite des jeunes 
écrivains : Léon Hennique, Gustave Tondouze, 
les frères J. H. Rosny, Jean Lorrain, Paul Mar- 
gueritte, Lucien Descaves, Henry Fèvre, Jean 
Ajalbert, G. Goifroj, Abel Hermant, Frantz 
Jourdain, François de Nion, Armand Charpen- 
tier, etc.. 

Au moment où nous entrons, par un hasard 
singulier, M. Edmond de Goncourt termine la 
lecture des dernières épreuves; aussi recueil- 
lons-nous avec empressement ses premières pa- 
roles. 

— Cette Censure est vraiment délicieuse... 
tout à fait délicieuse... elle a une prose... une 
syntaxe... on comprend qu'elle fasse la bé- 
gueule... mais, dites-moi, pourquoi n'avez- vous 
pas fait paraître ce livre plus tôt... ou bien, il 
fallait le donneren entier dans ÏÉchode Paris... 
Je suis persuadé, qu'il y a six mois, avec ce 
livre et une campagne vigoureusement menée 
par la presse, c'en était fait de la Censure... 



IIK M. EltMdNIl DE r.d.NCorRT. X.> 



— Mais, cher Maître, il me semble que lu Com- 
mission doitseréunird'iciquelquessemaines?... 

— Vouscroyezcela. . . détrompez-vous, allez. . . 
laffaire est encore bel et bien enterrée^, cette 
fois-ci... un renvoi à la Commission, on sait ce 
que ça signifie en style parlementaire... d ail- 
leuis ils ont voté le traitement des Censeurs... 
ils l'ont voté... 

— Croyez-vous néanmoins que ce livre puisse 
avoir son utilité, quant à présent? 

— Certainement, parbleu... à la grande ri- 
gueur la question peut revenir à la Chambre... 
mais il faudrait pour cela qu'un député voulût... 
enfin, n'importe, ce livre sera d'un effet excel- 
lent... il y a dedans des rapports qui sont de 
purs chefs-d'œuvre... l'interdiction de Loren- 
zaccio dépasse tout ce qu'on peut rêver... inter- 
dire Lo7'enzaccio?...}Q vous demande un peu, 
un chef-d'œuvre de Musset... d'aileurs toutes 
les interdictions se valent... il suffit de lire ces 
pjige.s pour en voir rintclligence... lîi-de.<<iis 



XXU t.\TEHVlK\V 



mon opinion -est vieille... et elle n'a jamais 
changé... j'ai déjà dit ce que je pensais de la 
Censure à diverses reprises... notamment lors 
de Germinie Lacerteux... et plus tard dans une 
lettre à la Commission de la Chambre... 

— M'autorisez-vous à reproduire ces deux 
lettres, en tête de ce livre' 

— Je n'ai pas à vous en donner l'autorisa- 
tion, ces lettres sont devenues publiques... 
n'importe qui peut les reproduire... 

— Vous les avez là? 

— Non, mais adressez-vous à Delzant '... il 
collectionne tout ce qui paraît sur moi et se 
fera un plaisir de vous les communiquer... 

— Puisque vous parliez de Germinie Lacer- 
teux, cher Maître, vous devez être satisfait au- 
jourd'hui... car enfin, vous venez de remporter 
pendant quinze jours une troisième et défini- 
tive victoire... Le public ne vous a pas mar- 

1 M. Alidor Delzant est l'auteur d'un très remarquable 
livre: Les De Gonconrt. 



I>E >1. EUMU.Mi Dt: (lo.NCULKl. Wlll 

chat.de ses applaudissements, cette fuis... 

— Oui... Oui... je suis très content... d'au- 
tant plus content que la lutte a été dure... je 
me rappelle la première représentation, voilà 
trois ans... ah! ce n'était pas la même chose... 
unesalle nerveuse, houleuse, avec de la bataille 
dans l'air... et des sifflets... quand je pense 
quDn a empêché de prononcer mon nom à la 
fln... et le lendemain, il fallait voir la presse... 
un éreintement sur toute la ligne... sauf Bauer 
et deux ou trois jeunes... 

— J'aime à croire que la presse est revenue 
de son erreur?... 

— Quelquesjournaux, oui... 

— Et Sarcey ? 

— Ohl celui-là y a été de son éreintement. 

— Je crois qu'il vous pardonnera difticilc- 
raent l'esthétique de lampiste de théâtre que 
vous lui accordez dans votre journal... les nor- 
maliens ne veulent pas s'être trompés et ils ont 
la r.nicuiie dure... 



XXIV INTKHVIKW DE M. EDMdND DE GONCOURT. 



— Oui, ils ont la rancune dure... après tout^ 
on peut se passer de l'approbation de Sarcey... 

Sur ce dernier mot nous quittons M. Edmond 
de Goncourt, en les yeux duquel se lisent le 
sentiment du triomphe, la certitude d'une 
grande œuvre accomplie, la paix d'une âme 
sereine, et surtout, peut-être, la conscience 
d'être une force victorieuse. 



II 



Nous donnons ci-dessous les deux lettres écrites par 
M. Edmond de Concourt à la Commission de la censure. 



Pétition de M. Edmond dk Gongourt deman- 
dant a la Chambre des députés la suppres- 
sion DE LA commission DE CKNSURE. 

En dépit de l'insuccès de la pièce, et du s^W&- 
lec'it donné par le public et la g?^ande majorité 
de la critique à la censure, je donne cette péti- 
tion écrite avant la représentation. Je ne me 
fais aucune illusion, elle nawa point aujour- 
d'hui d'écho, signée de mon nom, ce nom, honni 
et conspué, quhier une salle de première ne 
voulait pas laisser entendre prononcer , comme 
un nom déshoaoraat la littérature française/. 
Mais qui sait, peut-être, un jour elle servira à 
ceux qili viendront après ?noi '. 

1 Tous les passages en italique ont éfc marqués au crayon 
bleu par les censeurs. 

b 



XXVI LETTRES 

Messieurs les Représentants, 

Il y a quelque temps, un journal m'a l'ait 
l'honneur de me demander mon opinion sur la 
censure. J'ai répondu à ce journal, qu'à mon 
sens, la censure était un vieux débris oublié de 
l'ancienne monarchie, une institution moyena- 
f/etise, aurait dit Théophile Gautier, et 
toute déplacée dans un régime de liberté de la 
parole et de l'imprimé, et je citais quekiues 
suppressions maladroites de la censure, conser- 
vées dans la Revue rétrospective et autres 
recueils. Mais, messieursje ne parlais là que de 
la censure de la Restauration, de la censure de 
Louis-Philippe, de la censure de Napoléon III, 
je ne me doutais pas de ce qu'était la censure 
de la République en 1888,et je ne pouvais sup- 
poser qu'à la veille de l'anniversaire de 89, un 
directeur de théâtre auroit à combattre, un 
quart d'heure, pour faire rétablir dans le texte 
cette phrase de son auteur : Je suis prête dCac- 



DK M. EriMONl» HE Ci i.M.Ul HT. 



coucher, — phrase que tout curieux de 
rhistoire littéraire de son temps, peut lire sur 
le niîinuscrit conservé au ministère de Tinté- 
rieur, soulignée de l'homicide crayon bleu. 

Et remarquez, messieurs les représentants, 
que cette molestation du style et de la pensée 
de lauteur s'adresse non à un industriel du 
théâtre, à un gagneur quand même d'argent, 
mais à un homme, auquel même ses ennemis 
littéraires reconnaissent une vie toute entière 
consacrée à la recherche de l'art, et à la trou- 
vaille, s'il est possible, d'un &ea?/ moderne. 

Assez de récriminations. Reproduisons sim- 
plement les phrases condamnées, les phrases 
soulignées parle crayon bleu, — dont quelques 
unes, il est vrai, ont été repêchées par Porel, 
mais au bout d'une bataille de deux grandes 
heures. Kien, je crois, ne sera plus éloquent 
près d'un public impartial que ce fac-sunlle. 

DEUXIÈME TABLEAU 
... Comment, fichtre, on est avec un ainoui' li'lioinme 



XXVIII LETTRES 

comme ça, et on ne le bécote pas tout le temps... Ce qu'il 
doit être gentil sous le linge... Moi, je m'en ferai mou- 
rir d'un joli garçon comme cela... 

...C'est évident, ce n'est pas d'une pudeur 
absolument britannique, mais enfin c'est la 
grande Adèle qui parle. 

... Mais voilà les hommes... ça ne peut pas aimer 
comme nous... faire l'amour rien qu'avec des caresses et 
des baisers... Il leur faut... 

Ici, faites attention, ce sont les points qui 
sont incriminés, les points qui sont condam- 
nables. Eh bien, je ne connais en ce genre de 
comparable, qu'une envie de poursuites dans 
les annéesde rEmpire,les plus hostiles à la litté- 
rature. Je me rappelle qu'en i85'2, un direc- 
teur quelconque de la Librairie, eut l'idée de 
faire poursuivre le Paris de Villedeuil, pour 
trois lignes de points dans un article, mais il 
se trouva, fait extraordinaire, un chef ou un 
sous-chef, qui lui fit observer que jusqu'à cette 
année, seuls, les mots avaient été poursuivis. 



DE M. EKMOM» DE CONCOURT. \XI\ 

et que les points n'avaient point encore été cités 
en police correctionnelle. 

TROISIÈME TABLEAU 

... Elle avait été voir une tireuse de carte?, qui lui 
avait dit quelle irait dans trois cabinets, mais qu'elle 
n'irait pas devant la justice... Des biagues... 

Je ne sais quelle intention erotique, obscène, 
MM. les censeurs ont prêtée à la tireuse de 
cartes, mais la pauvre femme est tout à fait 
innocente de ce qu'on lui prête; elle a voulu 
seulement dire que la petite passerait succe.«s:- 
vement dans le cabinet du juge d'instruction, 
du procureur du roi, du président du tribunal. 

... Tout corrjnie mon petit homme... pourrait bien se 
faire qu'il nous fasse des queues, hein! Mélie. 

Voyons, avec toute la bonne volonté du 
monde, je ne puis faire parler desengueuleuses 
du bal de la Boule-Noi7^e ainsi que dans la 

pièce correcte et en vers émancipés, que 

b. 



\\X LETTRES 

fabrique Dumény dans les coulisses, — et faire 
dire à Glaé : 

— Peut-être qu'en ce moment Ernest m'est 
infidèle. 

Me lâcheras-tu, espèce de roussin... tu ras voir tout à 
l'heure que je vais mordre. 

Pourquoi cette suppression, quand dans le 
même tableau, la censure veut bien permettre : 
C'est de la rousse... un sergent de ville... 

Mais puisque j'ai rien tait... que c'est pas moi, nom de 
Dieu, qu'est le coupable. 

Cochon, tu as fait une vie deSardanapale. 

Toujours même observation, c'est une dan- 
seuse de la Boule-Noire qui parle. 

... Toutes les mines de monsieur, quand il est derrière 
sa vitre, dans sa chemise blanche, sa cravate à la Colin, 
son pantalon qui lui colle sur les reins, sa raie au milieu 
de la tête. 

Je ne comprends pas, mais absolument pas, 
la culpabilité de cette phrase. 



liK M. KhMoMi HE GONCdlRT. XXXI 



QUATRIEMK TABLEAU 

Si bien que très souvent emmoutardé par ces 

questions... 

Emmoutardé ne veut dire qu'emraoutardé. 

CINQUIÈME TABLEAU 

Ce tableau^ la commission de censure, sans 
l'exiger, et même sans trop insister, je dois 
l'avouer, a donné le conseil amical à Porel de 
le supprimer, comme un tableau faisant hors 
d 'œuvre. 

Oui... je suis prête d'accoucher... je vais mettre au 
monde ton entant. 

SIXIÈME TABLEAU 

Elle ne fait pas mine de comprendre, la pauvre bou- 
gresse. . . 

Expression pas distinguée, mais donnant un 
accent humain au récit. 

Tiens, tiens... tous les deux en lôte à tête, c'est y assez 
tableau de famille... el la pet ile fripouille qui est là... 



XXXII LETTRES 

Faut aux censeurs des mots nobles dans les 
crémeries. 

Mais allez, madame Jupillon, ce pays, sera toujours 
un pays où le derrière des gens... est le premier à s'as- 
seoir. 

C'est une plaisanterie de peuple très drôle, 
qui n'a rien de licencieux, d'impudique, d'or- 
durier. De quel droit voulez-vous la supprimer 
cette plaisanterie! Est-ce que vous êtes des 
juges de la qualité du comique d'une pièce? 

HUITIÈME TABLEAU 

... Et je meurs de ça, sais-tu, d'être devenue une 
misérable comme je suis, une... putain. Oui, je meurs de 
la tromper, de lui voler son affection, de la laisser m'ai- 
mer toujours comme sa fille, moi ! moi ! 

On remarquera que le mot putain est suivi 
dans le manuscrit et la pièce imprimée, de 
cette phrase : (Le mot doit être dessiné par la 
bouche, respiré et pas dit). Mais il faut être 
franc, le moyen n'avait pas été trouvé d'en 



DE M. LMMOM» DE C.nNr.oUHT. WXIII 

faire un murmure, un soutile crachoté, et le 
mot impur, Kéjane le disait superbement, et 
comme si elle se vomissait tout entière. Eh 
bien I quoique je sente, à propos de ce mot, 
que la majorité du public sera avec la censure, 
je soutiens que dans langoisseuse tirade oîi il 
se trouve, c'était un grand et déchirant cri, un 
cri de remords qui se dépouillait de sa signifi- 
cation ordinaire. 

Et non, je n aime pas le mot sale pour le mot 
sale, et j'ai, parfois même, des timidités à le 
risquer. Qu'on me permette, à ce sujet, de par- 
ler dun de mes anciens livres. En 1864, lorsque 
je publiai Renée Mauperin,]e, racontai un duel, 
où un homme reçoit une balle dans le ventre, 
et dont le premier mouvement est de sentir 
ses pouces, qu'il a portés de suite sur les deux 
trous de sa blessure, pour s'assurer si l'intestin 
n'est pas perforé. Et je n'osai lui faire dire à 
mon homme que : « Ça ne la sent pas... je suis 
raté. » Je reculai devant le mot m... même 



XXXIV LETTRES' 



écrit avec des points. Or donc, ce mot, savez- 
vous qui est le premier qui l'a imprimé tout vif, 
c'est un romantique, c'est un spiritualiste, 
c'est le grand Victor Hugo... Oui', oui, il est 
parfois besoin d'un mot canaille, d'un mot tout 
à fait canaille, parmi du sublime. 

L'autre, je l'ai pris comme j'aurais pris n'importe qui... 
J'étais dans mes jours on il me faut quelqu'un... Je 
ne sais plus alors... ce n'est pas moi qui veux .. Je Vai 
pris, liens, parce qu'il faisait chaud... Mais celui tlo là 
dedans, c'est mon amant de malheur, quand je le vois, 
ma bouche, mes bras, mon corps,, tout ce que j'ai en moi 
de la femme, tout ça, bon gré mal gré, va à lui. 

Voilà un morceau qui me semble littéraire- 
ment bien fait, et qui a le mérite, à mes yeux, 
de peindre le pauvre être détraqué qu'est la 
femme hystérique, et cela dans une langue 
passionnelle, aussi châtiée qu'est la langue de 
Phèdre. Eh bien! même avec ce que Porel a 
sauvé, le morceau n'existe plus. Mais je prie 
surtout le lecteur de faire attention à la dernière 
suppression foyf: ce que fat en moi de la, femme, 



ni-: M. EDMfi.Mt ItK Cd.NCdl HT. \\\V 

parce que, si une telle censure de viàt s'imposer 
à jamais, il n y aurait plus pour un écrivain à 
l'aire de la littérature dramatique en France. 

NEUVIÈME TABLEAU 

... J'ai une drôle de voisine, allez, là... Elle a un frère 
des Ecoles chrétiennes qui la vient voir... 

Icij je l'avoue, j'ai une très grande recon- 
naissance à la censure. Le romancier qui a 
écrit Sœur PhUomène, n'est point un mangeur 
de prêtres, surtout en ces jours-ci. Donc^ je le 
répète, j'ai une très grande reconnaissance à la 
censure, car j'avoue qu'un amour imbécile de 
la vérité, un ressouvenir tyrannique du récit 
de la mourante sur son lit d'hôpital de Lariboi- 
sière, m'avait empêché de retirer de là, ce frère 
des Ecoles chrétiennes, et de le remplacer 
comme il l'est parla désignation vague de te un 
homme ». 

DIXIÈME TABLEAU 

Paris, à fichue cochonne de ville, es-tu assez avare 
de ta sale terre pour tes inoi'ts... sans le soûl 



XXWI LETTRES 



Ce retrait de fichue cochonne, ça n'a pas 
raird'avoird'importance? Ce retrait, cependant, 
tue tout le caractère de mon apostrophe. Dans 
le roman de Germinie Lacerteuœ,- il y a deux 
pages sur la fosse commune que je regarde 
comme les meilleures pages que j'ai écrites, les 
pages contenant le plus de mon cœur, et vrai- 
ment, j'avais un orgueil d'écrivain dramatique 
d'avoir cru les condenser, ces deux pages, dans 
ces deux lignes — et dans ces deux lignes en 
la bouche de M"' de Varandeuil, cette aristo- 
crate de sentiments, à la langue peuple. Que 
fait la censure? — Voyons, là où se passe mon 
apostrophe /?c^t«e cochonne n'a rien de cochon. 
— Eh bien! la censure me défend de faire 
parler à M"*' de Varandeuil sa langue, et dêtre, 
jusqu'à la fin de son rôle, la créature originale 
que je me suis efforcé de créer. 

J'admets à la rigueur, à l'extrême rigueur, 
une censure gouvernementale, religieuse, mo- 
rale, mais, messieurs les représentants, la cen- 



DE M. EDMOND DE CONCOURT. XXXVII 

sure dont je vous donne les petits arrêts de 
mort, est une censure littéraire, une censure 
comme il peut seulement s'en rencontrer dans 
les temps et les gouvernements autocratiques, 
une censure qui, au milieu du labeur de cette 
fin de siècle, vers la reproduction de la vérité, 
de la réalité dans tous les arts, cherche à assas- 
siner les tentatives nouvelles par l'imposition 
du mot noble et de la tragédie, dans la pein- 
ture du monde moderne. 

Et si, messieurs les représentants, ma de- 
mande n'est pas accueillie, appuyée, chez vous, 
je serais en droit de dire que la Chambre ac- 
tuelle n'a aucun souci de l'indépendance, de la 
liberté des auteurs dramatiques de la France — 
et qu'en un mot la littérature de son pays ne 
lui est de rien. 

19 février 88. 

Edmond de Goncourt. 



LETTRE DE M. EdMOND DE GoNCOURT, AU 
PRÉSIDENT DE LA. COMMISSION .DE LA CEN- 
SURE. 

Mars'.n. 

Monsieur, 

A quoi bon me déranger? La chose est jugée 
d'avance. Il y aura toujours en France, et 
même en une France républicaine ayant dans 
son programme la liberté de la pensée, il y aura 
toujours une censure, par ce sentiment qui, du 
haut en bas de l'échelle gouvernementale, fait 
du fonctionnaire de TËtat français un monsieur 
qui aime à embêter le Français qui n'est pas 
fonctionnaire. Du reste, tout ce que j'ai à dire 
contre la censure, je l'ai écrit dans une lettre 
que voici : 

Vous me demandez mon opinion sur la cen^ 



l.l".TTfîi;S OK M. KIt.Md.Mi l»r. r,(i\C,(iriil . \\\l\ 

sure, elle est très nette. La censure, pour moi, 
est seulement une source d'embarras pour le 
gouvernement. 

Je voudrais le public seul juge des pièces, et 
on le calomnie quand on affirme qu'il se plaira 
aux pures cochonneries. Pour moi, il sera un 
censeur plus intelligent, fera mieux la différence 
de la pièce industrielle avec la pièce d'art, se 
montrera moins paternel à la gaudriole. 

Puis, qu'il y ait conflit entre le public, au 
sujet d'une pièce pour un motif quelconque, et 
que ce conflit tourne à la bataille, je trouve 
très naturelle Tintervention du gouvernement, 
mais je ne voudrais pas l'interdiction immé- 
diate, je voudrais une suspension, et au bout 
de huit jours — bien des colères et desanimo- 
sités se calment en une huitaine à Paris — je 
voudrais qu'il y eût une reprise de la pièce, et 
que la pièce fût seulement supprimée, si la 
bataille se renouvelait. 

Maintenant, le plus souvent, est-ce bien vrai 



XL LETTRES 

qu'une pièce soit refusée pur la censure pour 
quelques mots vifs ou quelques mots canailles? 
Non. Non, la pièce est refusée chez tous les offi- 
ciels et les gouvernementaux par un antique 
chauvinisme de la tragédie, par une religion du 
personnage noble. 

En effet l'intérêt du public est passé succes- 
sivement des Agamemnon et des rois de l'anti- 
quité aux marquis du xviP et du xviir siècle, 
puis des marquis aux bourgeois du xix* siècle, 
et ils entendent, les censeurs, qu'on s'arrête à 
ce « personnage noble » de l'heure présente. 

Ils ne se doutent pas, ces messieurs, qu'il y a 
cent cinquante ans, au moment où Marivaux 
publiait le roman de Marianne, ils ne se doutent 
pas qu'on lui jetait à la tête que les aventures 
de la noblesse pouvaient seules intéresser le 
public, et Marivaux était obligé d'écrire une 
préface, où il proclamait l'intérêt qu'il trouvait 
dans ce que l'opinion publique dénommait 
l'ignoble des aventures bourgeoises, affirmant 



DE il. EDMONn DE CONCOURT. XLI 

que les gens qui étaient un peu philosophes, et 
non dupes des distinctions sociales, ne seraient 
pas fâchés d'apprendre ce qu'était la femme, 
chez une grosse marchande de toile. 

Eh bien, à cent cinquante ans de là — ici je 
parle pour moi — il est peut-être permis à un 
esprit philosophe dans le genre de Marivaux, 
de descendre à une donne à tout faire, à une 
l)asse prostituée. Et je le dis, en dépit de Tin- 
terdiction de la Fille Elisa * et du mauvais vou- 
loir du gouvernement à Tégard de Germinîe 
Lacerteux, ces deux pièces seront jouées avant 
vingt ans, tout aussi bien que les pièces à 
empereurs, à marquis, à gros bourgeois. 

Oui, n'est-ce pas, tout le monde a bien com- 
pris que la Fille Elisa n'a pas été interdite pour 
deux ou trois phrases du premier acte, dont la 
censure ne nous a jamais fait l'honneur de nous 
demander la suppression, que pour mon compte 

1 En collaboration avec M. Jean Ajalbcrt, 



XLII I.KITHKS 



j'aurais consentie de suite, et ne doute pas un 
moment qu'Ajalbert eût fait comme moi. Non, 
comme je le disais dans ma lettre, elle a été 
interdite à cause du « personnage bas » qui est 
l'héroïne de la pièce, à cause de la question 
sociale soulevée par la plaidoirie du second 
acte, à cause peut-être du tableau épouvantant 
du silence dans le régime pénitentiaire, le 
régime actuel de la prison qui a hypocritement 
substitué à la torture physique une torture 
morale plus atroce. 

Eh bien, la Fille Elisa vient d'être jouée à 
Bruxelles, sans récrimination aucune, et fai- 
sant le TYiaximuni — un mot qui rend les gens 
de théâtre respectueux. Il me revient qu'on 
est en train de la traduire en deux ou trois 
langues, et qu'elle sera jouée avant la fin de 
l'année, dans une partie de l'Europe. En France 
seulement, où un labeur acharné de quarante 
ans, un effort dans toutes les branche.^ de la 
littérature, une action incontestable sur le 



DE M. ÇDMÔND de r.ONCOURt. XLIll 

mouvement intellectuel de ces derniers temps, 
me méritaient, il me semble, de pouvoir n'cfre 
pas empêché d'arriver au grand public, en 
France seulement la pudeur de la censure de 
ma patrie me le uéiend. 

Veuillez agréer, monsieur, Tassurance de mu 
haute considération. 

Edmond de Goncourt. 



LA CF^XSIRE 

sors NAPOLÉON III 

Théâtre du Vaudeville 



LA DAME AUX CAMELIAS 

Drame on cinq actes et ?i.\ tableaux i 

PREMIER RAPPORT 

28 août 18ul. 

Cette pièce est la mise en scène de la vie 
fiévreuse, sans retenue et sans pudeur, de ces 
femmes galantes, sacrifiant tout, même leur 
santé, aux enivrements du plaisir, du luxe et 
de la vanité, et finissant parfois, dans leur 

1 Jamais peut-être œuvre dramatique ne courut des fortunes 
aussi diverses (jue la Dame aux Camélias. Cotte cométlie fut 
tout d'abord écrite sous forme de vaudeville, donlle|)rincipalrole 

1 



LA CENSUHE 



satiété, par trouver un cœur dont elles suivent 
les entraînements jusqu'aux plus extrêmes 
excès du dévouement et de Tabnégation de soi- 
même. 

Telle est Marguerite, surnommée laDameaux 
Camélias parce qu'elle n'aime et ne porte que 
cette fleur sans parfum. De simple ouvrière en 
lingerie, elle est parvenue à avoir pour galant 
protecteur un vieux duc, et pour amant en titre 
un riche comte dont les libéralités s'élèvent 
ensemble, par année, sans compter les cadeauoG 
étrangers, à cinquante mille francs, qu'elle dé- 
pense d'autant plus follement, que, croyant sa 

élail dcolim'^ ;'i Jiéjazel. Mais celle-c irecula dcvanl ce réalisme 
et n'osa revùtir la robe de soie de Marie Dui)lessis. On en fit 
une comùdic. Dans ii Dame aux Camriias, M'"" Dochc devait 
rencontrer un des plus grand succès. Dumas Ois lui disait aux 
répétitions: « Jouez cela comme si vous étiez chez vous. » 

La Dame aux Camélias devait être représentée en septem- 
bre 1851. M. Léon Faucher maintint, après réilexion, l'inter- 
diction prononcée tout d'abord contre la pièce, |iourtant remaniée 
depuis et corrigée. Il fallut l'avènemenl de M. de Mornypour 
en permettre la représentation. Aussi M. Dumas dédia-t-il sa 
pièce au futur auteur de M. Choufleury. 

On trouvera dans ces rapports de la censure le texte itrimitif 
et <iuelques-unes des crudités premières de la pièce. 



sous NAPdLKdN III. 



vie atteinte mortellement par un mal inconnu, 
elle lavent courte et honne. 

Au milieu d'une soirée, où elle réunit dans son 
boudoir ses familiers les plus intimes, un nouvel 
adorateur lui est présenté; c'est Armand Duval, 
fils d'un receveur général, qui s'est épris pour 
elle d'une ardente et profonde passion ; sa ré- 
serve, sa rougeur, sa décence excitent d'abord 
les railleries de la maîtresse du lieu et de son 
joyeux entourage ; maisbientôt, dès les premiers 
pas d'une scottisch, Marguerite s'arrête, saisie 
par un étouffement subit : une gorgée de sang a 
rougi son mouchoir; ce n'est rien, elle y est ha- 
bituée, et, sur son invitation de la laisser seule, 
ses amis passent indifféremment au salon allu- 
mer leur cigarette; mais Armand, effrayé et 
pâle lui-même d'émotion et de crainte, reste 
auprès d'elle, et avec le plus tendre intérêt, il lui 
fait envisager les dangers de la vie dévorante 
qu'elle mène, la conjure d'y renoncer et de se 
I soigner, s'offrant à la servir comme un frère et 



LA CENSL'KE 



promettant de la guérir. Marguerite, élonuée, 
ne répond d'abord à son dévouement et à l'aveu 
de son brûlant amour qu'en l'engageant à 
prendre la porte et à se sauver cVelle; il est trop 
jeune et trop sensible pour vivre dans un monde 
comme le sien ; avec son bon cœur il a besoin 
d'être aimé, et elle, grâce à Dleic, na jamais 
aimé personne. Ce mot exalte encore plus 
Armand, et Marguerite; par une sorte de pitié, 
finit par lui dire de venir la voir et de ne pas 
trop désespérer. Ce n'est point assez pour lui. — 
Qu il demande alors ce qiCil veut et qu'il fasse 
lui-même sa carte. — Ce qu'il veut, c'est quelle 
congédie tout le monde et quil reste seul avec 
elle. — Ce soir, non, impossible, mais elle lui 
donne une tleur de son bouquet, il la lui rap- 
portera quand elle sera fanée ^ dans vingt- 
quatre heures, et il est minuit, mais il sera 
discret, obéissant. Armand promet tout et se 
retire, ivre d'espoir et de bonheur. Marguerite 
songe alors à rejoindre sa société, mais en 



sors NAPOLEON III. 



ouvrant la porte du salon, elle trouve sur le 
seuil un papier où elle lit: Bonne nuit. Ils 
ont tout entendu^ tout deviné et ils sont par- 
tis. — Eh hicii! il ne sera pas dit qitils se se- 
ront trompés, et elle ordonne à sa femme de 
chambre de rappeler M. Duval. 

Après quatre jours consécutifs où Armand est 
revenu chaque soir à minuit pour ne se 7^etirer 
qu'à l'heure ou partent le matin les gens qu'on 
aime et qu'on reçoit à minuit, Marguerite 
demande à son amant la liberté de la cinquième 
nuit; mais Armand, /o« d' amotcr, est déjà jalouœ 
comme un tigre ; il soupçonne qu'elle a quel- 
qu'un à recevoir : non, mais elle est fatiguée 
et ce n'est 2^as tous les jours ou 2^ lut dt toutes les 
nuits fête. — Jure-moi donc que tu n'attends 
2 ersonne. — Je te jure que je t'aime et que je 
n'aime que toi, cela tesuffU-il? Armand se retire 
à regret et le comte, qu'elle a cy^u aimer aussi, le 
remplace. Marguerite a rêvé d'aller passer deux 
ou trois mois à la campagne avec Armand, seul 



LA CENSURE 



à seul ; déjà elle a fait demander 6^000 francs au 
vieux duc qui les lui a envoyés, elle a besoin 
encore de 15,000 francs, et, comme le comte ne 
se trouve pas en fonds, elle lui demande de lui 
faire pour 18,000 francs de traites. En ce mo- 
ment, on apporte une lettre, elle est d'Armand : 
en sortant, il a aperçu le comte entrer chez 
Marguerite et renvoyer sa voiture ; il lui 
demande pardon du seul tort qu il a de n'avoir 
pas cent mille francs de rente, et lui annonce 
qu il quitte Paris à l'instant. — Voilà une bonne 
nouvelle, 7non cher Julien, vous gagnez 
18,000 francs à cette lettre, fêtais amoureuse, 
je voulais te les faire payer, mon pauvre comte, 
2J0ur pouvoir vivre un peu plus tranquille. — 
Avec l'autre? — Oui; allons souper, j'ai hesoin 
de prendre ralr. Cependant Armand n'est pas 
parti ; dans son désespoir, il a couru chez une 
amie de Marguerite demeurant dans la même 
maison ; il veut revoir la perfide, mais cette 
amie, craignant qu'il ne se passe une aifaire avec 



sors XAPOLF.ON UT, 



le comte, fait prévenir Marguerite (encore à la 
porte, attendant dans sa voiture une pelisse 
pour se garantir du froid), qu'il faut qu elle lui 
parle à l'instant. Celle-ci remonte et, en appre- 
nant qu'Armand est là, elle fait dire au comte 
qu'elle se trouve indisposée et le congédie. 
Armand parait et se précipite à ses pieds. Elle 
lui rappelle qtielle ne s appartient x>os, qu'elle 
n'a 2K(s un sou de fortune et dépense cent mille 
francs par an; il faut prendre les gens comme 
ils sont et co7nprendre leur position. « Je suis 
femme^ je suis jolie, Je suis bonne fille, vous êtes 
un garçon d'esprit, prenez de moi ce qu'il g 
a de bon, laissez ce qu'il g a de mauvais et 'ne 
vous occitpcz pas du reste. Savais rêvé de passer 
deuxmois à la campagne avec vous; mais, pour 
t accomplissement de ce rêve, j'avais hesoin de 
cet homme; ait bout de ce temps qui aurait su f/l 
à calmer et à étemdre même notre grande 
passion, car dans notre inonde, quand une pas- 
sion a du,rê deux mois, elle a fait tout son temps, 



LA CENSURE 



nous serions retenus à Paris, nous nous serions 
donné une bonne poignée de mains, et nous 
nous serions fait une bonne amitié des restes de 
noire amour. Cela f humilie, ton cœur est un 
grand seigneur, n en parlons plus, tu m'aimes 
depuis quatre jours, envoie-moi un bijou et que 
tout soit fini. » Mais Armand n'écoute rien que 
sa passion, il prie, il conjure, il insiste, et 
Marguerite subjuguée, transformée, cède enfin 
en s'écriant : (( Ne réfléchissons plus, oie i^ai- 
sonnons plus., nous sommes jeunes, nous 
nous aimons, marchons en suivant notre 
amour. » 

Les deux amants ont passé deux mois à 
Bougival dans un bonheur toujours croissant, 
mais le vieux duc et le comte ont à la fois cessé 
leurs libéralités, et Marguerite, qui ne veut pas 
recourir à la bourse d'Armand, n'a pu suffire 
à ses dépenses qu'en vendant successivement 
ses chevaux, sa voiture, ses cachemires et ses 
bijoux. De plus, ses créanciers, n'ayant plus le 



SOLS NAPOLEON III, 



duc et le comte pour répondants, ont exigé leur 

payement, ils ont saisi les meubles de Paris et 

s'apprêtent à les faire vendre. 

D'un autre côté, le père d'Armand a supprimé 

sa pension; Marguerite se dispose à céder à vil 

prix son riche mobilier et à se retirer avec son 

amant dans le plus modeste logis, lorsqu'apparaît 

M. Duval. Il tente d'abord l'eifetde son pouvoir 

paternel sur son fils ; ne pouvant rien en obtenir, 

il s'adresse à Marguerite et finit par arracher 

à son amour et à son dévouement, non seulement 

qu'elle quitte son amant, mais qu'elle le persuade 

qu'elle ne l'aime plus. La malheureuse fille 

consomme ce double sacrifice, et pour lui ôter 

toute incertitude et tout espoir, elle accepte les 

offres d'un de ses riches adorateurs, dont elle 

devient la maîtresse. Mais un si grand efî'ort a 

épuisé son courage et ses forces; le mal dont 

elle est atteinte fait des progrès rapides, elle 

est mourante; elle se meurt, et bientôt expire 

dans les bras d'Armand, revenu près d'elle, plus 

1. 



10 LA CENSURE 



fou d'timour, et dont le pardon^ à cette heure 
suprême^ labsout et la console. 

Cette analyse, quoique fort incomplète sous 
le double rapport des incidents et des détails 
scandaleux qui animent Faction, suffira néan- 
moins pour indiquer tout ce que cette pièce a 
de choquant au point de vue de la morale et 
de la pudeur publiques. 

C'est un tableau dans lequel le choix des 
personnages et la crudité des couleurs dépassent 
les limites les plus avancées de la tolérance 
théâtrale. Ce qui ajoute encore à Tinconvenance 
du sujet et à sa mise en scène, c'est qu'ils ne 
font que reproduire la vie d'une femme galante, 
morte récemment, et qui a fourni à un romancier 
et à un spirituel critique, un livre et une 
biographie devenus populaires et qui expli- 
quent tout ce que certaines situations et certains 
détails pourraient avoir d'indécis '. 

' Le romancier (est-il besoin de le nommer?) c'est M. Dumas 
fils, le critique n'e?t autre que M.Jules Janin. 



JOIS NAPOLÉON in. il 



Par ces considérations, et d'un avisiinanime;, 
nous avons Thonneur de proposer à Monsieur 
le Ministre de ne point accorder l'autorisation 
de représenter cette pièce. 

DEUXIÈME RAPPORT 

i" seplenibre liSLil. 

M. Bouffé, au nom du dii ecteur du Vaudeville, 
ayant fait une démarche auprès de nous, à 
Toccasion de la pièce en cinq actes et six ta- 
Itleaux , sans couplets, présentée pour ce 
théâtre sous le titre : /« Dame aux Camélias, 
nous a demandé de prendre connaissance d'un 
nouveau manuscrit de cet ouvrage, d'où l'auteur 
avait, disait-il, fait disparaître les passages qui 
avait le plus éveillé la susceptibilité. 

Nous n'avons pas cru devoir nous refuser à 
ce nouvel examen ; une seconde lecture de la 
pièce nous a convaincus qu'elle restait la même, 
quand au fond et aux principaux développe- 
ments; c'est toujours la même peinture des 



12 LA CENSLKE 

mœurs et de la vie intime des femmes entrete- 
nues. Marguerite continue à prendre des mains 
du vieux duc et de celles du comte, dans la pen- 
sée de liquider son passé et de vivre tranquille- 
ment à la campagne avecAy'mand, qu'elle aime 
pou7' lui-même, et lorsqu'elle a été amenée à 
renoncer à cet amant, elle accepte les offres de 
fortune de M. de Var ville, dont elle devient 
publiquement la maîtresse. 

Dans cette situation des choses, nous persis- 
tons unanimement dans la considération et les 
conclusions de notre rapport du 28 août dernier. 

TROISlÈMli RAlTOllT 

1" octubi-e ISiJl. 

Nous avons reconnu par une troisième et 
consciencieuse lecture de la Dame au.v Camé- 
lias que de nombreux retranchements ont été 
opérés sur le manuscrit que nous a envoyé 
Monsieur le Ministre. Mais nous nous sommes 
convaincus en même temps que cette suppres- 



?Oi;S NAPOLÉON III. 13 

sion de détails plus ou moins choquants laisse 
subsister les inconvénients que nous avions 
signalés, quant au fond de l'ouvrage, dans nos 
rapports des 58 août et l'^'" septembre derniers. 

Deux tableaux, il est vrai, ont été fondus en 
un seul; mais ce travail, ainsi que les autres 
retranchements, n'ont rien changé à la partie 
générale de la pièce; elle a été raccourcie et 
non refaite. Le drame reste le même comme 
point de départ, incidents, mœurs et carac- 
tère des personnages. 

En conséquence, et tout en regrettant le devoir 
qui nous est imposé, nous croyons devoir per- 
sister dans nos conclusions des rapports qui 
précèdent. 



li LA CENSfHE 



Théâtre Français 



i.E chatp:au de la seiglièhe 

(Joniédie en (juntre actes * 

li seplcnibre ISLil. 

Le marquis de la Seiglière, revenu depuis 
deux ans de Témigration, vit grandement dans 
son château de la Seiglière, devenu pendant la 
Révolution la propriété de son fermier Stamply. 
Celui-ci, dont le fils, chef d'escadron dans un 
régiment de hussards, a péri dans la campagne 
de Russie, s'est empressé de remettre sans 
indemnité à son ancien seigneur les biens qui 
constituaient jadis son patrimoine. 

Bon compagnon,d humeur joyeuse, aimant la 
chasse et la table, le marquis de la Seiglière 
joint, aux défautsquilui sontpropres, l'egoïsme 

* Cette pièce a été repréî^entée yous le titre do Mademoiselle 
de la Seiglière. Auteurs : MM Jules Sandeau et Régnier. 
J. 'affiche ne [torta que le nom de M. Sandeau. 



SOIS .\Al'nLÉii.\ ITT. io 

et la faiblesse, les travers et les défauts qu'il 
est d'usage d'attribuer aux hommes de l'ancien 
régime. Revenu un des derniers de l'émigration, 
afin de ne pas rentrer en France avant les 
princes de la maison de Bourbon, il est demeuré 
étranger à tout ce qui s'est fait pendant vingt- 
cinq ans dans son pays, et y apporte, au milieu 
des idées nouvelles, les idées et les prétentions 
d'un autre temps. Aussi sa réintégration dans 
la possession de ses biens lui semble-t-elle chose 
toute simple, et l'acte de donation en vertu 
duquel cette réintégration a été faite, une pure 
formalité. Dès lors la conduite de Stamply n'est 
à ses yeux qu'un acte de rigoureuse probité, dont 
il lui sait gré pourtant; car le vieux paysan est 
d'abord logé au château, fêté et choyé. Mais 
bientôt négligé, il ne tarde pas à quitter son 
logement pour la maison du garde, et la table du 
marquis pour celle de l'intendant. Hélène, la 
fille deM.de laSeiglière, née pendant l'émigra- 
tion, se montre plus ferme dans sa reconnais- 



16 LA CENSURE 



sance et continue au vieillard jusqu'à son dernier 
jour les soins et les attentions d'un cœur tendre 
et dévoué. C'est par cette donnée que s'ouvre 
le premier acte. 

Un étranger se présente au château de la 
Seiglière et demande à voir le marquis. Celui- 
ci n'est pas encore levé; son déjeuner l'attend, 
et après son déjeuner^ il doit se mettre en 
chasse. L'étranger est invité à aller faire une 
promenade dans le parc. Bientôt le marquis 
descendant avec sa fille Hélène, trouve la 
baronne de Vaubert, sa voisine et son amie, 
dont le fils, Raoul de Vaubert, doit épouser 
mademoiselle de la Seiglière. 

Destournelles, avocat de Poitiers, épris delà 
baronne qui fut sa cliente, ne la trouvant pas 
au château de Vaubert, vient la chercher jus- 
qu'à celui de la Seiglière. lieçu cavalièrement 
par le marquis qui se moque de lui, éconduit 
parla baronne, il jure de se venger, et l'occasion 
n3 s'en fait pas attendre. La voici qui vient 



sous NAPOLEON III. 



avec rétranger. Celui-ci n'estautreque Raymond 
Stamplj, laissé pour mort sur le champ de ba- 
taille de la Moscova; Destournelles souffle le 
feu de la colère dans Tâme du jeune officier en 
lui faisant un tableau envenimé de l'ingratitude 
dont son père a été l'objet ; il lui apprend que la 
donation est nulle du moment qu'il existe, 
le mort saisissant le vif, etTengage à en deman- 
der la nullité. Raymond, ainsi animé, n'hésite 
pas à donner ses pleins pouvoirs à Destour- 
nelles. 

Au deuxième acte, Raymond se présente au 
château de la Seiglière, escorté de Destour- 
nelles. L'avocat entame la conversation, mais 
le bouillant jeune homme ne tarde pas à mettre 
de côté tout ménagement, en prenant lui-même 
la parole. Dès lors, une scène des plus vives s'en- 
gage; le droit de confiscation exercé à tort ou 
à raison par la Convention, est discuté, nié 
vivement par le marquis, maintenu avec vio- 
lence par Raymond. L'arrivée d'une femme 



IS l.A CENSIRE 

jeune et belle, Hélène, met subitementun terme 
à cette scène. Raymond lui est présenté comme 
le fils de Stamply. La noble fille lui tend la 
main, Taccueille comme un frère et déclare qu'il 
habitera le cliâteau. La baronne de Vaubert, 
femme habile et clairvoyante, a reconnu la 
main de Destournelles dans Téclat qui vient 
d'avoir lieu, et trouve le moyen de rëloigner 
en l'envoyant à Paris, à la poursuite d'un siège 
de conseiller à la cour royale de Poitiers, qu'il 
postule. 

Au troisième acte, le rideau se lève sur une 
scène d'intérieur: Hélène dessine près d'une 
fenêtre, Raymond, installé depuis trois semai- 
nes au château, est auprès d'elle et l'aide de 
ses conseils; le marquis, près de la cheminée, 
lit la Gazette et la Quotidienne. Le marquis a 
trouvé dans Raymond un compagnon selon ses 
goûts ; actif, infatigable, le jeune officier est de 
toutes les chasses. Il n'a plus été question, du 
reste, entre eux, de la propriété de la Seiglière. 



■JOIS NAPOLEON TTT. 



Four le moment le marquis lit son jouriuil ; une 
réflexion de lui amène une discussion; le mar- 
quis parle légèrement de l'Empereur et de ses 
compagnons d'armes. Raymond les défend avec 
vivacité ; la discussion s'échauffe. Hélène inter- 
vient ; Raymond cède, car Raymond ne sait pas 
résister à Hélène. Le fils de Stamplyaime éper- 
dûment mademoiselle de la Seiglière ; mais 
l'ivresse où se noie son cœur ne tarde pas à être 
troublée. Destournelles revient de Paris plus 
furieux qu'avant, car il n'a rien obtenu. Il cher- 
che à rallumer le feu de la discorde. Etonné de 
la résistance qu'il trouve chez Stamply, il devine 
aussitôt que l'amour est enjeu. Son esprit délié 
trouve dans ce qui devait déranger ses plans de 
vengeance, un nouveau moyen de les mettre à 
exécution. La solitude où vit Hélène a du ren- 
dre plus sensible pour elle les soins de Raymond. 
Nul doute qu'elle nel'aimeaussi. Destournelles 
fera le bonheur des jeunes gens ; il portera la 
lumière dans leurs cœurs, amènera leur ma- 



20 LA r.ENSLRE 

riage, détruira ainsi les espérances deM™®Vau- 
bert, et humiliera l'orgueil du marquis par une 
mésalliance. Dans ce l)ut il ménage habilement 
une explication entre Hélène et Raymond, dans 
laquelle la jeune fille avoue qu'elle partage Ta- 
mour qu'elle a inspiré. Tranquille de ce côté, 
Destournelles part pour Poitiers, afin d'amener 
le dénouement qu'il espère. De son côté, Ray- 
mond, décidé à ne pas exproprier la femme 
qu'il aime, se rend chez un notaire pour confir- 
mer la donation faite par son père. La baronne 
de Vaubert, qui a deviné l'amour de Raymond 
pour Hélène, s'en applaudit, certaine qu'il ne 
réclamera pas les biens qu'elle voit déjà la pro- 
priété de son fils ])ar son futur mariage avec 
Hélène. 

Au quatrième acte, le marquis de la Sei- 
glière vient de recevoir un papier timbré; il le 
touche avec dégoût, l'ouvre du bout du doigt 
et finit par en lire le contenu. C'est une cita- 
tion à comparaître devant le président du tri- 



!>OUS NAPOLÉON III. 21 

bunîil jugeant en référé pour s'entendre dire 
que la donation à lui faite est nulle. Cette 
citation est faite par Destournelles^ en vertu 
des pleins pouvoirs à lui donnés au premier 
acte par Raymond. Le marquis, qui s'est con- 
tenu pendant toute la lecture de cette pièce, 
éclate enfin; il demande son épée, fépée de ses 
pères, pour la passer à travers le corps de Des- 
tournelles qui est présent. Celui-ci tient bon. 
Le premier feu passé, la colère du marquis 
tombe. Destournelles alors, par un long et ha- 
bile détour, arrive à lui parler d'un moyen de 
terminer à la satisfaction des parties cette 
grosse affaire : c'est de marier Hélène avec 
llaymond. Le marquis bondit à ces mots; mais 
Destournelles avec son adresse habituelle, 
réussit par les raisonnements les plus spécieux 
à le convaincre de la nécessité d'une alliance 
avec les libéraux, en vue des révolutions à 
venir. Le marquis, qui n'a pas de principes 
bien enracinés, qui aime par-dessus tout ses 



LA CENSURE 



aises et qui ne voudrait pas recommencer la vie 
de privations quil a menée à Tétranger, finit 
par abonder dans son sens. Mais la difficulté 
est de rompre les engagements pris avec la ba- 
ronne de Vaubert. 

Destournelles engage le marquis à montrer à 
la baronne le papier timbré qu'il tient à la 
main, persuadé que cette vue la rendra facile 
et accommodante; mais la baronne, en femme 
d'intrigue, a deviné le piège et le déjoue habi- 
lement. Elle réussit même un moment à faire 
rompre tout projet d'union avec Raymond, en 
exaltant la noble et légitime susceptibilité de 
M"' de la Seiglière, qui apprenant qu'au dire 
de la loi elle n'est pas chez elle, prend le bras 
de Raoul de Vaubert, dont elle déclare qu'elle 
sera la femme, et s'apprête à quitter le château. 
Mais instruit de l'amour qu'Hélène et Raymond 
nourrissent l'un pour l'autre, Raoul de Vaubert 
renonce à toute prétention à la main d'Hélène, 
qui, touchée de la générosité et du désintéres- 



?<>US NAPOLÉON III. -TA 

sèment dont Raymond vient de faire preuve 
envers le marquis, en confirmant purement et 
simplement la donation faite par son père, n'op- 
pose plus de résistance aux vœux du jeune offi- 
cier. M'"'' de Vaubert, en femme de goût et 
d'esprit, se venge de Destournelles en lui re- 
mettant sa nomination de conseiller qu'elle 
avait en portefeuille. 

Certes, il n y a dans la donnée de cette co- 
médie rien qui ne soit parfaitement moral, et 
nous n'aurions eu qu'à en proposer Tautorisa- 
tion, si nous n'avions cru voir, dans la discus- 
sion sur les biens nationaux, une occasion pos- 
sible d'irritation, et dans le marquis, personni- 
fication ridicule et odieusej usqu à un certain 
point de l'ancien régime, un motif suffisant 
pour certaines susceptibilités de se produire. 
Nous avons fait à ce sujet des observations aux 
auteurs, M. Jules Sandeau et M. Régnier, de 
la Comédie -Française, qui nous ont répondu : 



24 LA CENSURE 

« Qu'étrangers par leurs travaux aux luttes 
« politiques, ils n'avaient voulu faire qu'une 
« œuvre purement littéraire, et tracer des por- 
« traits qu'ils avaient cherché à rendre ressem- 
« blants; qu'auprès du marquis de la Seiglière, 
« dont le rôle nous effrayait, ils avaient placé, 
« dans les conditions les plus nobles et les plus 
c( sympathiques, deux personnifications de la 
« jeune aristocratie de ce temps-là, M"*' de 
« la Seiglière et Raoul de Vaubert; qu'ils ne 
« pouvaient modifier profondément le person- 
« nage du marquis sans décolorer leur œuvre; 
« qu'ils prenaient néanmoins nos observations 
« en sérieuse considération, et qu'ils étaient 
« disposés à supprimer dans leur comédie ce 
« qui serait de nature à blesser sérieusement 
« les susceptibilités dont nous les entrete- 
« nions. » 

Ce travail a été fait. Bien qu'il ne soit pas 
aussi radical que nous l'aurions peut-être dé- 
siré, nous reconnaissons que les passages que 



M»LS NAPOLÉON III. 



nous avions plus spécialement signalés aux 
auteurs ont été supprimés ou modifiés, et nous 
sommes portés à croire que la pièce pourrait 
être jouée sans soulever de réclamations sé- 
rieuses. Nous sommes donc d'avis que Fautori- 
sation pourrait être donnée. Toutefois, en rai- 
son des questions délicates auxquelles touche 
la piècC; et dans Tignorance où nous sommes 
du degré de protection que Monsieur le Ministre 
entend accorder aux susceptibilités qui pour- 
raient être froissées, nous croyons devoir ap- 
peler sur cet ouvrage son attention toute 
particulière et provoquer son appréciation per- 
sonnelle. 



20 LA CE.NSLHE 



Théâtre de l'Odéon 



ANDRK DEL 8ART0 

Drame en deux actes ' 

PREMIER RAPPORT 

13 octobre 18iil. 

Au point du jour, un homme enveloppé d'un 
manteau et masqué descend furtivement par la 
fenêtre d'une chambre, en échangeant quelques 
mots avec une femme qu'on ne voit pas. Un 
vieux jardinier, Grémio, crie au voleur et 
reçoit un coup de stylet dans le bras. Cet 
homme masqué, c'est Cordiani, l'élève, l'ami 
le plus cher d'André del Sarto; cette femme, 
c'est Lucrèce, épouse infidèle du célèbre peintre 
florentin, qui n'a que deux affections au cœur, 
un amour indé/înissable pour sa femme, une 

• Par Alfred de Musset. 



«îOL? NAPOLÉON III. 27 

amitié sainte pour son élève préféré, dans lequel 
il voit tout l'espoir de la peinture italienne. 
André s'aperçoit de la blessure de son vieux 
serviteur, il le presse de questions, et le vieux 
serviteur laisse échapper le fatal secret de la 
nuit. D'après l'ordre de son maître, il va se 
mettre en embuscade à la porte du jardin, par 
où doit venir Tamant ravisseur. Feu de temps 
après, Cordiani rentre dans le plus grand désor- 
dre. André le presse dans ses bras, lui demande 
la cause de son trouble extrême^ en lui prodi- 
guant les témoignages de l'intérêt le plus vif. 
Bientôt on crie que Grémio vient d'être assas- 
siné. Quel est le meurtrier? André n'a vu per- 
sonne ; mais sa main est pleine de sang et il 
n'a touché que celles de Cordiani. Le sang de 
la victime lui a dénoncé le meurtrier. Mais ce 
secret n'est connu que de lui ; grâce au ciel, 
l'aventure de la nuit n'a pas eu d'éclat, il se 
borne donc à rappeler à Cordiani toutes les 
souffrances de son existence, il a marché de 



28 LA CENS (• HE 



déceptions en déceptions, il ne lui restait plus 
7Hen au monde que son amour ; pour cet amour 
ù^résisHMe, aveugle, il a donné plus que sa vie, 
il a joué son honneur, en détournant follement 
au profit du luxe et des prodigalités de sa 
femme, une somme considérable que le roi 
François P"" lui avait confiée pour des com- 
mandes et des achats de tableaux ; et cette 
femme, cet unique bien, un homme le lui a 
volé; qu'il parte, qu'une liaison coupable soit 
rompue à jamais; et lui s'efforcera de regagner 
le cœur de sa femme et peut-être dix autres 
années d'amour et de dévouement sans borne 
pourront encore faire autant qu'une nuit de 
débauche. Cordiani partira, mais auparavant il 
veut revoir Lucrèce; il s'introduit dans sa 
chambre ; une servante le découvre et sort 
épouvantée : le déshonneur d'André est public; 
il renvoie Lucrèce à sa mère et provoque en 
duel Cordiani, qui tombe blessé et qu'on em- 
porte ; pendant qu'André se livre au désespoir, 



sors NAi'oLKuN m. :20 

on voit ^w.s'.s'pr /c rcrn'ciJ de Gràmio. André 
apprend la fuite de Lucrèce et de Cordiani. Il 
ne veut pas survivre à sa solitude ; qiia-t-il à 
faire maintenant dans ce monde; ils sai?nentt 
qu'ils soient heureux; il fait courir après eux 
pour leur dire que la veuve d'André del Sarto 
peut épouser Cordiani, puis jette dans une 
coupe de vin un poison subtil, le boit et 
expire. 

Cette analyse suffit } our montrer tout ce 
que présente d'inadmissible la donnée de cette 
pièce et plusieurs des incidents qui concourent 
à l'action. 

On y voit en effet l'amour exalté jusqu'à 
couvrir d'une sorte de justification la trahison, 
l'adultère et le meurtre et, comme dénoue- 
ment, un mari s'empoisonnant, pour affranchir 
du remords une femme coupable et un ami par- 
jure et couvert de sang. 

Nous pensons en outre que la représentation 



30 LA CENSURE 



à'André del Sarfo aurait des inconvénients 
particuliers sur un tiiéâtre fréquenté par la 
jeunesse des écoles et subventionné par l'Etat. 

En conséquence, nous ne croyons pouvoir 
proposer Tautorisation de cette pièce dans son 
état actuel. 

Toutefois, il est une circonstance que nous 
devons signaler à la liante appréciation de 
M. le Ministre. Cette pièce, tirée d'un recueil 
imprimé depuis longtemps, a été jouée en trois 
actes, à la fin de 1848, sur le Théâtre -Français, 
où elle n'a eu qu'un petit nombre de représen- 
tations. 

DEUXIÈME RAPPORT 

10 ûclûbre \x"<\. 

Au moment où nous venions de signer le 
rapport ci-dessus, le directeur de l'Odéon, dans 
la prévoyance des difficultés que pouvait pré- 
senter la pièce dont il s'agit, est venu nous 
prier de lui faire connaître notre opinion, avant 



sors NAPOLÉON m. 31 



de hi suuiuettre à M. le Ministre; nous n'avons 
pas cru devoir lui refuser et. sur sa demande, 
nous lui avons indiqué tout ce qui nous avait 
choqué dans l'ouvrage ; il nous a témoigné le 
désir de faire part de nos observations à l'au- 
teur et nous a rapporté un manuscrit avec des 
modifications importantes qui nous ont paru 
f.tire disparaître en grande partie les inconvé- 
nients que la pièce nous avait présentés. Ainsi, 
aux théories trop exaltées et paradoxales, qui 
d'ailleurs ont parfois été affaiblies dans leur 
expression, Fauteur a opposé des répliques en 
forme de correctifs qui en atténuent la portée ; 
des détails trop vifs ont été supprimés ou 
adoucis. Cordiani meurt de sa blessure au dé- 
nouement et expie sa trahison et sa faute ; 
ainsi, au lieu de deux coupables laissés libres 
et heureux par la mort d'André, il ne reste 
plus que la femme doublement punie de son 
crime par la perte de son amant et le suicide 
de son mari, dont le généreux dévouement ne 



3-2 



LA CENSl'KE 



peut maintenant qu'ajouter à ses remord?. 

Dans cet état de choses, et prenant en consi- 
dération Tessai déjà fait par le Théâtre- 
Français de cette pièce qui était alors dans des 
conditions beaucoup moins admissibles, nous 
pensons qu'avec le changement radical que 
nous venons de signaler et les autres modifi- 
cations faites par Fauteur, il n'y a plus lieu 
de maintenir les conclusions de notre rapport 
précédent. 

En conséquence, nous proposons l'autori- 
sation. 



Comédie-Francaise 



DIANE 

Drame en cinq actes cl en vers * 

3 février 1852. 

Dans cette pièce, les deux rôles dominants 

* Par M. Emile Auffier. 



«idIS NAI'iiLKdN HT. .'îlî 

sont ceux de llichelieu et de Diane. La jenne 
fille riétrit si énergiquement l'assassinat d'un 
homme dont la vie est nécessaire à la France, 
que les inconvénients d'une conspiration nous 
paraissent couverts par l'effet général de l'ou- 
vrage. 

Ce drame, au surplus, a été lu directement, 
et verbalement autorisé par le prédécesseur de 
M. le Ministre, mais le visa n'a point été 
donné. 

Indépendamment de cette haute décision, 
notre impression personnelle nous eut conduits 
à proposer l'autorisation, que nous avons en 
effet l'honneur de proposer à M. le Ministre. 

Toutefois, un pareil sujet ne peut être traité, 
quelles que soient les bonnes intentions, la pru- 
dence et le talent de l'auteur, sans qu'il sur- 
gisse des possibilités d'allusion que nous de- 
vons signaler à la haute appréciation de 
M. le Ministre par la citation de quelques pas- 
sases. 



34 LA r.ENSl'RE 

. , 1 — 

Quelque iniques et absurdes que soient de 
pareilles allusions, contre lesquelles se révolte 
notre conscience de citoyens, il est de notre 
devoir d'examinateurs d'aborder; sans faux 
scrupules, cette délicate question. 

Quels reproches M. le Ministre n'aurait- 
t-il pas à adresser à notre imprévoyance, si, 
à l'occasion de ces passages, la malveillance 
des partis hostiles venait à se produire en plein 
théâtre ! 

ACTE II. — SCÈNE III 

Entre les conjurés) 

Depuis : 

Tuons le cardinal ; une fois lé coup fait, 
Nous irons à Sedan en attendre l'effet, 

Jusqu'à: 

Qui perd du temps perd tout contre un tel adversaire. 
Sa mort est juste enfin, puisqu'elle est nécessaire. 

Ma haine des tyrans s'exhale dans un coin. 
Qu'il me tarde, cordieu ! de secouer ma chaîne ! 

Etc. 



Soi > NAP(ii.i';ii\ m. 3o 

Nous croyons devoir appeler sur cette scène 
toute l'attention de M. le Ministre et la sou- 
mettre particulièrement à sa haute appré- 
ciation'. 



Académie de Musique 
LA FRONDE 

Opéra en cinq actes 

23 décembre ISoO. 

Cet opéra nous a paru être, contre Tinten- 
tion bien évidente des auteurs et par la néces- 
sité du sujet, imprégné d'un sentiment de 

' Celte scène se retrouve, tout au long, dans le drame de 
Diane (voy. le Théâtre complet d'E. Augier, 1827, édition 
diamant, tome IV). On y lit aussi ces vers, qui ont dû paraître 
bien autrement actuels en 1871 qu'en 1852: 

Les maux intérieurs contre nous redoublés, 
No envabissements contre nous refoulés, 
Le territoire ouvert, l'ennemi dans Corbie, 
Tant de son.^' ré|>andu, tant de honte subie, 
Voilà ce (jue l'on doit à cet homme fatal, 
V^oilà de quels malheurs est fait son piédestal ! 



30 LA CENSUIU'J 



révolte qui nous semble n'être pas sans incon- 
vénient, môme à l'Opéra; de plus, nous regar- 
dons comme dangereux, sur tous les théâtres, 
la mise en scène d'émeutes, les cris : Aux 
armes! etc., etc.. 

Dans cette position, nous ne croyons pas 
pouvoir proposer l'autorisation de cet ou- 
vrage. 

Toutefois, comme il s'agit d'un théâtre hors 
ligne et d'un public d'élite, nous croyons de- 
voir soumettre cette grave question à la haute 
appréciation de Son Excellence M. le Ministre, 
ainsi que la convenance de la présence sur la 
scène de religieuses et de moines. 

Nous croirions cependant manquer à nos 
devoirs en négligeant de signaler l'influence 
que peuvent avoir, môme hors de la scène de 
rOpéra, les chants des frondeurs* et les cris : 
Auœ armes/ s'ils sont répétés sur d'autres 
théâtres, dans les cafés-concerts ou chantés sur 
la voie publique. 



sous NAPOLÉON III. 37 

Nous attendrons sur tous ces points les 
ordres de Son Excellence. 



Théâtre du Gymnase 



DIANE DE LYS 

Drame en cinq actes *. 

PREMIER RAPPORT 

10 janvier 1853. 

Ce drame quand la passion n'y prêche 

pas Tadultère, le vice élégant y raconte son 
immoralité. Les dangers que pourrait présenter 
à la scène un ouvrage de cette nature, nous 
ont paru de trois sortes : 

Il atteint la famille, en attaquant les devoirs 
du mariage ; en peignant sous de fausses couleurs 

1 Par M. Alexandre Dumas fils. Interdit pendant huit mois 
et ne fut représenté que le 15 novembre 1853. 



38 LA CEiSSUKE 



les censeurs du grand monde, il fournit un 
texte aux déclamations contre les classes éle- 
vées de la société; enfin, il fait revivre sur la 
scène des théories corruptrices qui avaient 
envahi le drame et le roman modernes après 
1830. 

En conséquence et à Funanimité, nous ne 
croyons pas pouvoir proposer l'autorisation de 

cet ouvrage. 

Approucè : 

F. DE Fersigny. 

DEUXIÈME RAPPORT 

l'i noveuibre I8'j-'i. 

Sur les conclusions d'un rapport en date du 
10 janvier dernier, M. le Ministre n'a point 
autorisé la représentation de Diane de Lys. 

L'auteur ayant remanié son œuvre, a de- 
mandé un nouvel examen. Les modifications 
ont été capitales; elles ont porté sur les princi- 



SÙLS NAI'dLliu.N ll(. .■>'.» 

pales situations qui nous avaient paru rendre 
la pièce inadmissible. 

La comtesse (c'est le môme personnage que la 
marquise de la première version, c'est-à-dire 
Diane de Lys) n'est plus présentée comme le 
type des grandes dames, mais, au contraire, 
comme une exception qui n'entraîne ni compa- 
raison, ni solidarité avec les femmes du monde 
(cela ressort de l'ensemble du caractère de 
Diane et est particulièrement établi dans la 
scène III du premier acte); de plus, elle n'a pas 
d'enfant, et l'auteur a supprimé tous les pas- 
sages ou elle semblait, par des théories géné- 
rales, vouloir justifier sa passion adultère. 

Ce personnage est devenu une sorte de 
Phèdre pour laquelle l'ennui, le délaissement 
et le désir de l'inconnu ont remplacé la fatalité 
antique ; elle poursuit un but qu'elle n'atteint 
jamais, et, en définitive, elle est cruellement 
punie d'avoir méconnu les lois de la morale et 
même les convenances de la société où elle vit. 



40 LA CENSURE 



Sans nous faire illusion sur les inconvénients 
qui peuvent résulter encore du ne pareille 
création, nous pensons que des précédents et 
les libertés du théâtre la rendent admissible. 

Les personnages qui Tentourent ont d'ailleurs 
subi des modifications qui atténuent encore la 
première version. 

Le rôle de Paul est tout à fait dominé par 
celui du comte de Lys. Le mari donne de 
cruelles leçons au séducteur et, au dénouement, 
il le tue. 

Marceline, rhonnôte femme, amie de Diane, 
reste à legard de celle-ci dans les termes d'une 
amitié qui ne transige plus avec les sévérités 
du devoir. 

La marquise (c'était la baronne dans le pre- 
mier manuscrit) a cessé d'être odieuse pour 
n'être plus que ridicule. 

Le rôle de Maximilien a été affaibli dans ses 
parties les plus excentriques. 

Le duc d'EdoUy (maintenant duc de Riva) 



J 



sous NAPOLÉON IIl. 41 

restreint les complaisances de son amitié envers 
Faul et Diane à des services avouables. 

Enfin de nombreuses modifications de détail, 
soit dans la situation, soit dans le dialogue, 
ont mis le ton général de l'ouvrage en harmonie 
avec les changements que nous venons de 
signaler. 

Tel qu'il est aujourd'hui, ce drame ne nous 
semble pas dépasser les bornes de ce qui est 
admis sur la scène. 

En conséquence, nous proposons que la repré- 
sentation en soit autorisée. 



Porte-Saint-Martin 
LE RÉVISEUR 

Comédie en cinq actes et en prose *. 

PREMIER RAPPORT 

12 janvier 1853. 

La commission a pensé d'abord qu'une pièce 

• Imitée de Nicolas Gogol. La pièce, jouée pendant la cam- 



4-2 LA €EN«5URE 



ayant pour objet la mise en scène des abus 
commis par des fonctionnaires publics, quoique 
dans un pays étranger, n'est pas sans inconvé- 
nient sur un théâtre du boulevard. Cependant, 
en précisant le lieu oîi se passe la scène, cet 
inconvénient paraît devoir perdre une partie 
de sa gravité, d'autant plus que cette pièce est 
traduite du russe. Nous n'avons pas pensé que 
cette circonstance fût suffisamment atténuante 
en ce qui concerne le personnage du Directeur 
des postes. 

Il nous a paru dangereux de laisser voir ce 
fonctionnaire posé comme ayant thabitude 
d'ouvrir les lettres confiées à son administra- 
tion et obtenant l'assentiment et môme la com- 
plicité du Gouverneur. 

L'auteur, à qui nous avons signalé l'incon- 
vénient de ce rôle, a annoncé l'intention d'at- 



pagne de Crimée, était annoncée par des affiches illustrées 
leprésentant des charges plus ou moin» amusantes de Russes. 
Elle n'eut qu'un 1res petit nombre de représentations. 



>()L< NAI'OLKÔN III, 'l'.\ 



tendre la haute décision de Son Excellence. Il 
allègue comme argument en sa faveur que cet 
ouvrage est la traduction d'une pièce russe déjà 
représentée à Saint-Pétersbourg. 

Quant à nous, nous ne croyons pas pouvoir 
proposer l'autorisation de cette comédie dans 
son état actuel. 

DEUXIÈME RAPPORT 

1". avril 1854. 

Conformément à la décision de Son Excel- 
lence, l'auteur a modifié le rôle du directeur des 
postes. Maintenant ce fonctionnaire ne déca- 
cheté plus qu'accidentellement et pour un 
motif tout à fait personnel une lettre qui passe 
dans ses mains. Il n'est plus présenté comme 
ouvrant habituellement la correspondance 
confiée à son administration. 

En conséquence, nous proposons l'autorisa- 
tion de cette pièce sous le titre déjà soumis et 
accepté : Les Russes peints par eux-mêmes. 



44 LA CENSURE 



Théâtre des Variétés 



MICHEL PERRIN 

Vaudeville en deux actes. 

4 mars 1853. 

Ce vaudeville, joué pour la première fois au 
Gymnase en 1834, par conséquent sans examen 
préalable, a eu une longue série de représen- 
tations. 

Chargés de revoir la pièce, qui doit être re- 
prise au théâtre des Variétés, nous avons cru 
devoir faire à Tauteur quelques observations 
sur la partie de Touvrage qui touche au minis- 
tère de la police et à la police en général, insti- 
tution contre laquelle les allusions sont d'ordi- 
naire avidement saisies. Il ne nous a pas paru 
convenable que le Ministre dit de ses employés : 
« qu'ils se vendaient tous jpour un écu;. . . qu'ils 
ne faisaient que des maladresses ;. . . quil fallait 
toujours promettre leur grâce aux accusés, 



sous NAPOLEON lU. 



sauf à ne 2^ as tenir;... qiion aurait besoin 
et une bonne petite conspiration;... que les 
agents n'auraient pas l'esprit de la faire, etc. » 

L'indignation de Michel Perrin contre Fouché 
et la police nous a paru aller trop loin et avoir 
d'autant plus d'inconvénients que le rôle de 
l'ancien curé est plus honorable. 

L'auteur est entièrement entré dans nos vues 
et a opéré des suppressions et modifications qui, 
sans nuire en rien à l'ouvrage, nous paraissent 
en faire disparaître les inconvénients. 

En conséquence, nous proposons l'autorisa- 
tion. 



Théâtre Français 
LA JEUNESSE DE LOUIS XV > 

Comédie en cinq actes. 

9 novembre 1853. 

Louis XV a ^3 ans, son amour pour la reine 

1 Par Alexandre Dumas. 



■U\ LA CENSLRK 



s'est peu à peu refroidi. Cette princesse... a fait 
mettre un verrou à sa chambre à coucher... 
Toute la cour se ligue pour donner au roi une 
maîtresse, etc., etc. 

Sans attaquer le fond même de la pièce, 

nous signalerons comme nous paraissant sortir 
de toutes les convenances du théâtre: 

Le cynisme de complaisance conjugale 

de l'intendant des finances Deveau. 

Le nom du cardinal de Fleury mêlé à une 
intrigue indigne de son caractère. 

Et tout ce qui, dans le cours de la pièce, 
donne une couleur trop vive aux désordres de 
la cour et à cette coalition contre la sagesse du 
roi. 

Ces graves inconvénients ne nous permettent, 
dans l'état actuel de l'ouvrage, d'en proposer 
l'autorisation. 



SOL> NAI'uLKoN III. 



Théâtre de 1" Ambigu 



LE MEMORIAL DE SAINTE-HELENE 

Drame en cinq actes. 

PREMIER RAPPORT 

7 avril 18o2. 

Le prologue de la pièce expose que l'An- 
gleterre, sur le refus de divers personnages 
honorables, choisit pour gouverneur de Sainte- 
Hélène un homme signalé par les plus mauvais 
antécédents... 

Ce prologue nous paraît, tel qu'il est, pou- 
voir donner lieu à des inconvénients qui ne 
seraient peut être pas sans gravité au point de 
vue de certaines relations internationales et di- 
plomatiques, bien que les personnages anglais 
représentés appartiennent pour ainsi dire à 
l'histoire* 



48 LA CENSURE 



Cabinet du ministre de l'intérieur 

Le chef du cabinet a communiqué à M. le 
Minist7^e le manuscrit ci-Joint. M. le Ministre 
est complètement de tavis de M. le Directeur 
des Beaux- Arts, en ce sens quil pense comme 
lui que le prologue de la pièce doit être sup- 
primé. (Samedi, 10 avril 1852.) 

deuxième rapport 

15 avril 1«5-2. 

Dans un des tableaux de cette pièce, les au- 
teurs ont mis dans la bouche de TEmpereur, à 
son lit de mort, les paroles suivantes, extraites 
textuellement du Mémorial de Sainte-Hélène. 

« Approchez, monsieur! et vous tous; retenez 
({ ce que vous allez entendre ! C'est une suite 
« d'outrages dignes de la main qui me les pro- 
« digua. J'étais venu m'asseoir au foyer britan- 
« nique ! Je demandais une loyale hospitalité, 
« et contre tout ce qu'il y a de droit sur la terre 



S0L::> NAPOLKON III. '(9 

« on me répondit par des fers! Il appartenait à 
« l'Angleterre d'enchaîner les rois et de donner 
« au monde le spectacle inouï de quatre 
i< grandes puissances s'acharnant contre un 
« seul homme ! Ce><t cotre ministère qui a 
« choisi ces horribles demeures pour y terminer 
« ma vie par un assassinat l II n'y a pas une 
« indignité, pas une horreur dont vous ne 
« m'ayez abreuvé ! Ma femme, mon fils même 
« n'ont plus vécu pour moi ! Vous m'avez tenu 
« six ans dans la torture du secret, vous 
« m'avez assassiné longuement, en détail, avec 
il préméditation ! et l'infâme Hudson a été 
« l'exécuteur des hautes œuvres de vos minis- 
« très ! Vous finirez comme la superbe Répu- 
« blique de Venise ; et moi mourant sur 
« cet affreux rocher, privé des miens et man- 
te quant de tout, Je lègue l horreur et l'opprobre 
« de ma mort à la maison régnante d'Angle- 
« terre. » 



oO LA CKNSIRE 

M. le Ministre a déjà pris à la suite du rap- 
port que nous avons eu Thonneur de lui adresser, 
une décision par laquelle a été retranché le 
prologue, qui avait pour objet de rendre le 
gouvernement anglais solidaire et complice des 
souffrances et de la mort de T Empereur à 
Sainte-Hélène. 

Cette décision nous amènerait logiquement 
à supprimer, dans le discours ci-dessus trans- 
crit, les passages soulignés; mais attendu qu'il 
paraît y avoir un inconvénient grave à modifier 
et à atténuer des paroles devenues historiques, 
prononcées par TEmpereur et reproduites dans 
un moment si solennel, nous avons Thonneur 
de prier M. le Ministre de vouloir bien nous 
faire connaître ses intentions relativement au 
passage dont il s'agit. 



SOLS NAI'iiLKiiN Il(. ,')1 

Cirque National 
NAPOLÉON, SCHŒNBRUNN 

ET SAINTE-HKLKNE 
Drame en deux acles. 

16 avril 1so2. 

Nous avons regardé comme impossible toute 
la partie de l'ouvrage ou des membres des 
Sociétés secrètes résolvent l'assassinat de 
l'Empereur, tirent au sort le nom de l'assassinat 
et glorifient son entreprise. Les auteurs et le 
directeur sont venus au-devant de nos objec- 
tions ; ils ont remplacé le projet d'assassinat 
par un plan vague d'insurrection à la tête 
duquel se trouvait le prince Charles lui-même. 
Il ne s'agit pour Frédéric que de traverser les 
lignes françaises pour porter une dépêche au 
Prince. C'est comme espion et non comme 
assassin qu'il est arrêté et serait fusillé, sans 
la grâce de l'Empereur* 



52 LA CENSURE 



Théâtre du Gymnase 



UNE 

PETITE FILLE DE LA GRANDE-ARMÉE 

Vaudeville en deux actes. 

20 avril 1852. 

I Cette pièce met en présence l'opinion bona- 
partiste et l'opinion royaliste sous la Restaura- 
tion. (Elle montre un colonel de l'Empire placé 
entre ses croyances politiques et ses affections 
de père, acceptant le grade de général quelques 
instants après avoir été arrêté comme conspi- 
rateur. La nouvelle de la mort de TEmpereur 
lève les scrupules du vieux soldat, en faisant 
disparaître les obstacles qui séparaient les deux 
amantsj La scène où le général se rallie, celle 
où le sous-préfet vient annoncer la mort de 
l'Empereur, qui sert de dénouement heureux 
à la pièce, nous paraissent inadmissibes. 
Tout en reconnaissant ce que les auteurs ont 



sous NAPOLKON III. 



mis de convenance à traiter ce sujet délicat, 
nous pensons que Touvrage présente au point 
de vue politique, les inconvénients que fait pres- 
sentir le titre : Abeilles et Lys, sous lequel il a 
été annoncé par plusieurs journaux. 

En conséquence, nous ne croyons pas pou- 
voir en proposer l'autorisation. 

Le Ministre refuse V autorisation. 1 



Théâtre de la Porte-Saint-Martin 
LES NUITS DE LA SEINE 

Drame en cinq actes • 

4 juin 18.^)2. 

Nous avons pensé qu'il pouvait y avoir 
un inconvénient grave à montrer un général, 
un ministre de la guerre accusé, quoique à 
tort, de concussion, et mêlé à des tripotages 

* Par M. Marc Fournier. 



l.A CENSURE 



de fournitures, et nous avons jugé convenable 
de faire écarter ce personnage. Les auteurs lui 
ont substitué un membre de la Chambre des 
Députés, homme d'une haute probité, orateur 
éloquent dont les ennemis s'efforcent en vain 
de ternir la réputation au moyen de Tintrigue 
ourdie dans le principe par Roncevaux et un 
certain Bouvard, mauvais publiciste, fournis- 
seur déloyal, contre le Ministre de la guerre. 

Moyennant cette substitution de personnages, 
et des modifications opérées sur les manuscrits 
nous proposons l'autorisation. 



Palais-Royal 



YORK (ou RECOMPENSE HONNETE) 

Vaudeville eu un acte. 

Indépendamment de la conclusion, qui 

laisse entrevoir ce que sera, pour Tbonneur 



>iiis NAPuLKnx m. 



conjugal du mari, la récompense de la jeune 
femme, cette pièce nous a beaucoup préoccupés 
au point de vue de certaines susceptibilités que 
pourraient éveiller, surtout sur un théâtre 
excentrique comme celui du Palais-Royal, cleuœ 
vieiiûc officicm de J'Empire, présentés sons une 
forme et avec des couleurs souvent grotesques. 

Sur nos observations, les auteurs ont changé 
le lieu de la scèpe qu'ils ont placée en Suisse, et 
ont substitué à des officiers, à un soldat de 
l'Empire des officiers et un soldat prussiens , ce 
qui nous paraît, avec les modifications de détail 
opérées, ôter les inconvénients que nous avons 
vus dans la pièce, dont le titre : Récompense 
honnête, a été remplacé par celui d'Yorl:, nom 
du chien qui sert de prétexte à l'action. 

En conséquence, nous proposons l'autorisa- 
tion dans l'état actuel de l'ouvrage. 



56 LA CENSURE 



PICOLET 

Vaudeville en un acte. 

PREMIER RAPPORT 

• 2 août 18:;2. 

Ce vaudeville repose uniquement sur les 

manœuvres employées par Chambourdon pour 
se faire élire membre du Conseil général. Mio- 
chin, désigné dans la pièce comme courtier 
d'élections, le seconde dans cette entreprise... 
Ces diverses circonstances, qui mettent en 
scène une série d'intrigues électorales tournées 
au grotesque et aboutissant à la nomination 
d'un conseiller général, nous paraissent inad- 
missibles. 

En conséquence, nous ne croyons pas pouvoir 
proposer l'autorisation de cet ouvrage ; toute- 
fois, nous soumettons cette question politique 
à la haute appréciation de M. le Ministre. 

DEUXIÈML; RAPPORT 

1.") septembre 18îj2. 

Les auteurs de Picolet ont remplacé l'élection 



sous NAPOLÉON III. 57 

au Conseil générai par l'élection à la Chambre 
du commerce de Romorantin^ où il n'en existe 
pas. Ce changement ôte à la pièce son caractère 
politique, et, dans l'état actuel, nous proposons 
l'autorisation, moyennant les modifications 
opérées sur les manuscrits. 



Théâtre du Gymnase 
LE VERROU DE LA RELNE 

Comédie en trois actes, en prose. 

8 décembre 1853. 

Cette pièce est la réduction en trois actes de 
la comédie la Jeunesse de Louis XV, destinée au 
Théâtre-Français et refusée par Monsieur le 
Ministre de l'intérieur, sur notre rapport du 
9 novembre 1853... Nous avons relu cette co- 
médie ainsi réduite, avec les préventions résul- 
tant de notre premier rapport et de Tinterdic- 



oH LA CENS U HE 

tion qui en avait été la suite. Malgré de graves 
et de sérieuses atténuations, la pièce nouvelle 
nous a paru choquante dans plusieurs parties... 
Le théâtre, nous devons le dire, est entré fran- 
chement dans la voie que nous lui avons ou- 
verte. Le premier acte a été profondément 
atténué; les personnages des princesses de Cha- 
rolais et de Clermont et des dames de la Cour 
ont été tellement effacés, que ces rôles sont 
presque devenus de simples rôles de figu- 
rantes, etc., etc. 

D'après toutes ces considérations, nous avons 
rhonneur de proposer à Son Excellence Fauto- 
risation... 



SOLS NAI'ULKON IH. 0*J 



Comédie-Française 



LA PIERRE DE TOUCHE * 

Comédie en cinq actes, en prose. 

i'J décembre 18o3. 

... Tels sont, en résumé, Timpression et lef- 
fet qui nous paraissent devoir résulter de la 
représentation de cette pièce, surtout après le 
soin que nous avons mis à faire disparaître ou 
à modifier certaines formules, telles que : La 
société est mal faite; le riche dans les desseins 
de Dieu n'est que le trésorier du paitvrc; et 
quelques mots comme : l'insolence des riches; 
la protestation du déshérité; Dieu nest pas 
Juste, etc., etc., qui, par leur application, au- 
raient pu éveiller les susceptibilités d'une par- 
tie des spectateurs. 

En conséquence, nous proposons l'autorisa- 

* Par MM. Jules Sandeau et Ein. Augier. 



60 LA CENSURE 



tion, moyennant les changements opérés sur 
les manuscrits. 



LA NIAISE 

Comédie en cinq actes. 

14 mars 1854. 

... Nous avons à faire sur cette pièce une 
observation capitale. Le personnage d'un pro- 
cureur général, placé dans les situations que 
nous avons cru devoir détailler dans l'analyse 
qui précède, ne nous paraît pas admissible au 
théâtre. 

Un magistrat de l'ordre le plus élevé, chargé 
au nom du souverain et de la société de veiller 
sur les mœurs, de faire exécuter les lois et les 
arrêts, de poursuivre les délits et les crimes, 
peut-il être mis en scène dans des conditions si 
contraires à tous ses devoirs ? 

Salbry, le procureur général, fait le procès à 
la loi et à la jurisprudence de cette Cour de 



SOLS NAl'HLKdN III. 61 

cassation à laquelle il sera appelé comme con- 
seiller à la fin de la pièce. 

Il se constitue au gré de ses passions juge 
des ordres de la justice. Il refuse de faire arrêter 
un duelliste, parce que le duel, en général, lui 
paraît légitime. Il voudra plus tard faire arrêter 
par vengeance ce môme homme qu'il a caché 
dans son château. 

Si sa femme le trompaity il la tuerait. Il 
saisit en scène un fusil pour faire justice d'un 
prétendu galant. 

Il est père d'un enfant naturel qu'il a odieu- 
sement abandonné, et le remords qui pèse sur 
sa \ie le rend soupçonneux et injuste envers 
les hommes et le Gouvernement. 

Une destitution imméritée le frappe, et, 
malgré ses fautes réparées non par lui, mais 
par sa femme, la protection d'un Ministre, son 
ami, le fait nommer conseiller à la Cour de cas- 
sation. 

Nous pensons qu'un tel tableau ne pourrait 



Cri LA (E.SMHE 

que nuire à la considération du ministère pu- 
blic, de la Cour de cassation et de la magistra- 
ture en général. 

Nous croyons qu'il donnerait lieu à de justes 
réclamations. La représentation dé cet ouvrage 
dans les villes où siège une Cour Impériale 
n'aurait-elle pas des inconvénients encore plus 
directs? 

Quant à l'élection d'un membre du Conseil' 
général et aux petites intrigues auxquelles elle 
donne lieu, nous ne pensons pas que cet inci- 
dent sorte des bornes de la comédie, tout en 
réservant la suppression de quelques épi- 
grammes contre le suffrage universel. 

L'auteur auquel nous avons fait part de nos 
observations a refusé de s'y rendre, dans la 
pensée que des modifications aussi importantes 
équivaudraient à la suppression de la pièce ; il 
en appelle à la haute décision de Son Excel- 
lence, en s'appuyant sur des motifs, etc.. 

Quelle que puisse être la valeur de ces ex- 



;ni<; NAPOLÉON Tir. Q'i 



plications, elles n'ont pas changé le fond de 
notre conviction. Nous persistons à croire que 
le rôle d'un procureur général placé dans ces 
conditions est inadmissible et que la pièce ne 
peut être autorisée qu'à la charge de faire dis- 
paraître cette inconvenance. 

Approuvé : 
Le Ministre de l'Intérieur, 
F. DE Persigny. 

DEUXIÈME RAPPORT 

8 août 1854. 

L'auteur nous paraît s'être exagéré la 

portée des modifications qu'il a opérées dans sa 
pièce. 

Ces atténuations... ne font pas dispa- 
raître le principal inconvénient signalé par 
nous, à savoir: le rôle du procureur général et 
la plupart des circonstances dans lesquelles il 
est produit. 

Salbry est encore placé dans une situation où 



64 LA CE.NSLRE 



il manque à son devoir comme magistrat pour 
obéir à ses passions. 

L'auteur a même aggravé, sans le vouloir, 
par une addition, Faction blâmable de ce per- 
sonnage. Refusant de faire exécuter le mandat 
d'amener décerné contre Bréchetanne, parce 
qu'il lui a donné asile, Salbry s'exprime ainsi: 

« OvA, je manque à mon devoir, je le sais, 
mais Je ne manque pas à l'honneu7\ » 

Cette distinction n'est pas admissible, surtout 
dans la bouche d'un magistrat. 

Les théories sur le duel n'ont pas été suppri- 
mées. Il serait superflu d'insister sur l'inconve- 
nance de mettre en scène un procureur général 
faisant l'apologie du duel. 

Nous croyons donc devoir persister dans notre 
premier avis relativement au personnage de ce 
magistrat. 

Toutefois, si, dans sa haute appréciation, 
M. le Ministre admettait ce personnage dans les 
conditions générales de la pièce, nous croirions 



SOL'S NAPOLKOV III. 65 

que des modifications plus complètes seraient 
nécessaires. Elles devraient avoir pour principal 
but d'ôter à Salbry ce qui, particulièrement 
dans les premiers actes, fait un contraste trop 
saillant entre ses passions et ses devoirs. Il y 
aurait de plus des changements et des suppres- 
sions de détail à demander à Fauteur. Ils sont 
indiqués sur les manuscrits. 
Nous attendons les ordres de Son Excellence. 



Théâtre du Vaudeville 
LA FOIRE DE LORIENT 

Vaudeville en un acte. 

4 mai 1834. 

Le théâtre représente le champ de foire de la 
ville de Lorient. 

: Deux baraques rivales occupent le théâtre: 
Fune est celle de Fier à-bras, grand hercule du 

4. 



66 LA CENSURE 



Nord, qui a fait la dcmi-ï^ation de la Russie ; 
Taulre, surmontée d'un croissant, est celle de 
Saladin, premie?^ équilihriste de l'Europe... 

N'est-il pas à craindre que Fler-à-hras, f her- 
cule du Nord, ne paraisse la personnification 
offensante d'un souverain que les instructions 
expresses de M. le Ministre, à loccasion de 
Constantinople, nous ont prescrit d'écarter du 
théâtre. 

Sur cette question de haute convenance poli- 
tique, nous attendons les ordres de Son Excel- 
lence. 



Théâtre du Vaudeville 
L'ABBÉ COQUET 

Vaudeville eu un acte. 

PREMIER RAPPORT 

18 avril 18r.3. 

... Cette pièce nous paraît inadmissible 
quant au fond et quant à la formCi 



sous N.M'uLKdN lU. (57 

D'abord le personnage principal est un de 
ceux qui sont exclus aujourd'hui du théâtre ; 
il est à remarquer de plus que les auteurs l'ont 
présenté dans les conditions les plus choquan- 
tes. Les fredaines amoureuses d'un abbé liber- 
tin, ses leçons badines d'immoralité et de cor- 
ruption ne trouvent, à notre avis, qu'une faible 
atténuation dans cette circonstance que l'action 
se passe sous Louis XV. 

Nous signalons surtout une des situations 
capitales de l'ouvrage qui ne nous paraîtrait 
pas même admissible en supposant que le per- 
sonnage principal ne fût pas un abbé, c'est la 
scène où M. de Sartines enferme lui-même sa 
femme dans sa chambre avec l'abbé de Ferriè- 
res. 

Ces observations nous dispensent presque 
d'insister sur d'autres inconvénients qui ont 
aussi leur gravité et qui résultent de la mise en 
scène sous un aspect ridicule du chef de l'ad- 
ministration de la police* 



68 LA CENSURE 



Tour ces motifs, nous ne pouvons proposer 
Tautorisation deTouvrage dont il s'agit. 

DEUXIÈME RAPPORT 

LE CHEVALIER COQUET 

29 juin 1833. 

Cet ouvrage, intitulé d abord Y Abbé Coquet, 
a été Tobjet d'un rapport, en date du 18 avril 
dernier, tendant au rejet de la pièce, et dont 
les conclusions ont été approuvées par M. le 
Ministre. 

L'auteur, informé des motifs qui avaient 
amené cette décision, a remanié l'ouvrage et fait 
disparaître les inconvénients qui nous avaient 
semblé le rendre inadmissible. Les modifica- 
tions capitales portent sur le changement du 
personnage principal, qui n'est plus un abbé, 
mais un chevalier 

Dans l'état actuel, nous pensons que la pièce 
peut être autorisée. 



sors NAPOLKfiN HT. 09 

Théâtre des Variétés 
UN REGARD DE MINISTRE 

Vaudeville en un acte. 

21 juillet IS54. 

Nous proposons l'autorisation moyen- 
nant le changement de titre, qui ne nous paraît 
pas admissible. 



Comédie-Française 
LE GATEAU DES REINES 

Comédie en cinq actes. 

PREMIER RAPPORT 

9 août 183'». 

On doit savoir gré à l'auteur de n avoir 

mis en scène ni le roi Louis XV, ni le cardinal 
de Fieury. 



iO LA CF.N'Sl'RE 

Le rôle de Stanislas ne peut faire naître au- 
cune allusion relative à la Pologne. Il est plein 
de noblesse et de dignité. Le personnage de 
Marie Leczinska est irréprochable. Il n'en est 
pas de même du personnage de M'"" de Prie, 
qui traverse la pièce d'un bout à l'autre. Outre 
ses intrigues, qui font le nœud de cette comédie, 
l'auteur lui a donné un vernis de galanterie qui 
nous paraît passer les bornes... 

Le personnage du duc de Bourbon, premier 
ministre, nous parait trop abaissé et a besoin 
d'être modifié. 

Quant au troisième acte, qui se passe dans le 
couvent de Fontevrault, nous pensons qu'il 
peut être admis avec des modifications. Toute- 
fois, cet acte, dans son ensemble, présentant 
une question de convenance, nous la soumet- 
trons à la haute appréciation de M. le Ministre. 

En résumé, nous pensons que la pièce pourra 
être autorisée, si, comme nous avons lieu de le 
croire, l'auteur opère des modifications sufii- 



Mil > .NAI'dLKii.N m. 71 



santés dans le sens des observations qui précè- 
dent. 

DEUXIÈME RAPPORT 

■li août I8i)4. 

La commission d'examen ayant pris connais- 
sance des changements opérés par l'auteur dans 
la pièce le Gâteau des Reines, a reconnu que ces 
modifications ont eu pour effet d atténuer la 
couleur de galanterie trop accusée du person- 
nage de M">' de Prie et l'importance domi- 
nante de ce rôle, qui plaçait le duc de Bourbon 
dans une nullité ridicule. 

Nous pensons que la pièce peut être mise en 
répétition, sous la réserve de quelques passages 
dont Fauteur a refusé de faire le sacrifice, et 
notamment des passages suivants : 

ACTE II 

1° Les femmes dévorant les mâles daus la maison 
d'Autriche. 

2» Cette poupée (l'infante d'Espagne). 

'iiP Toutes les couronnes sont les mêmes ; couronne de 



li LA CENSURE 



France OU couronne du Japon; couronne d'or ou couronne 
de laurier; 07i ne les altend pas, on les prend. 

ACTE III 

4° Dans Tacte du couvent, dont le fond a été 
admis par Son Excellence, nous pensons qu'il 
y a lieu de supprimer le mot couvent, quand il 
est trop souvent répété, le mot de sœur trop 
prodigué et toutes les épigrammes qui jettent 
du ridicule sur les religieuses. 

La maison de Fontevrault doit être plutôt 
une maison d'asile pour les filles nobles qu'un 
couvent véritable. 

0° Une jeune femme, qui en ce moment gouverne la 
P'rance, (juoiquHl y ait en France deux Bourbons, l'un 
assis sur le velours du Iràne^ l'aulre debout sur les 
lUarches du trône. 

6° Le mot de courtisane appliqué à M'"'' de 
Prie. 

V Et le dernier mot de l'ouvrage mis dans la 
bouche de M'"^ de Prie : 

Enfin., j'ai fait une reine, je vais régner. 



sous NAPOLÉON III. 73 

Ce mot, qui avait attiré l'attention de M. le 
Ministre, a le double inconvénient de résumer 
la pièce d'une manière inexacte et d'exagérer la 
portée du rôle de M"" de Prie;, en présentant 
une pareille femme comme disposant de la cou- 
ronne de France. 

TROISIÈME RAPPORT 

2 mai I800. 

L'auteur du Gâtemc des Reines, après cinq 
conférences avec la commission, a enfin opéré 
toutes les suppressions et modifications de détail 
qui lui avaient été demandées, et auxquelles il 
s'était refusé jusqu'au dernier moment. 

Les inconvénients inhérents au sujet ont été 
considérablement atténués par toutes ces 
modifications successives, qui devront encore 
être complétées par la mise en scène. 

Dans cette position et la donnée de la pièce 
ayant été admise dès l'origine par Son Excel- 



.A (.L.NsLr.L 



lence, nous n'avons plus qu'à proposer l'auto- 
risation. 



Théâtre des Variétés 



LA HAUSSE DES LOYERS ' 

Vaudeville en un acte. 

29 septembre I80/1. 

Plissonneau, locataire^ se déchaîne contre les 
propriétaires et la hausse des loyers; mais 
amené lui-même à se croire propriétaire de la 
maison qu'il habite^ il enchérit sur son prédé- 
cesseur en dureté et en odieuses exigences; ce 
qui semble prouver qu'il suffit de devenir pro- 
priétaire pour devenir « un être immonde ». 

Cette donnée n'est qu'un prétexte à la plus 
violente diatribe contre tous ceux qui possèdent. 
Parents, amis, fiancés, serviteurs, les enfants 

' l^-.r \1. l.ulji/e. 



SOLS NAPuLliuN III. 



même s'empressent à Tenvi, dans cette pièce, 
de leur jeter l'outrage et le mépris. 

« Être i^t'opriétaire, c'est être le bourreau 
de ses concitoyens, le persécuteur du genre 
humain. » 

Nous ne pensons pas que cet ouvrage puisse 
être représenté sans danger; en conséquence, 
nous ne saurions en proposer l'autorisation. 

L'auteur, dans une lettre à Son Excellence 
M. le Ministre d'Etat, invoque, comme précé- 
dents à l'appui de sa pièce, quelques passages 
sur les propriétaires autorisés dans des revues 
de fin d'année. Il y a une différence capitale 
entre des plaisanteries inoffensives noyées dans 
une Renne, en plusieurs actes ou tableaux, et 
un ouvrage d'une portée sérieuse, malgré des 
détails grotesques, qui roule tout entier sur le 
même sujet. 

Nous ne pouvons que persister dans l'opinion 
que nous avons émise dans notre rapport con- 



LA CENSURE 



cluant au refus d'autoriser la représentation de 
la pièce. 

LETTRK DE LAUTEUR 

A Son Excellence M. Fould^ ministre, secrétaire 
d'État. 

« Monsieur le Ministre, 

(c La hausse des loyers, c'est le titre de ma 

« pièce, n'est que la reproduction de tout ce qui 
« a été déjà dit dans les revues de 1852 et 1853. 
« Bien plus, ce petit vaudeville, loin d'être une 
« diatribe contre les propriétaires, est une étude 
« de cœur humain, et je le prouve en exposant la 
« pièce en deux mots : Un locataire est augmenté 
« par son propriétaire; furieux, exaspéré, il 
« ameute contre lui... sa fille son perruquier et 
« sa bonne... Mais devenu à son tour proprié- 
« taire, il renchérit sur son prédécesseur et 
« devient arabe au point de s'augmenter lui- 
« môme. » 



sous NAI'nLKitN III. 77 



« Il n'y a là, comme peut le voir Votre Excel- 
lence, rien de bien dangereux. 

« Il ne nous est permis de ridiculiser ni les 
(c ministres de la religion, ni les fonctionnaires, 
« ni les militaires, il serait vraiment bien cruel 
« de nous retirer les bourgeois ; et lorsque les 
« propriétaires abusent, on ne peut le nier, des 
(( circonstances, il me semble que c'est bien le 
« moins que nous puissions attaquer gigotes- 
« quement leur rapacité. 

« J'appelle l'attention de Votre Excellence 
« sur cette question et je suis convaincu que, 
« si elle voulait prendre personnellement con- 
« naissance de mon vaudeville, elle n'y verrait 
« aucun danger et qu'elle en autoriserait la 
« représentation. 

« J'ai l'honneur, etc., 

« Signé : 



« LUBIZE, 

(< Auteur dramatique. » 



Pnris, lo 7 décembre 1854. 



78 LA CKNSCRE 



Théâtre de la Porte -Saint-Martin 



LA TOUR DE NESLE ' 

Drame en prose. 

Cet ouvrage fut représenté pour la première 
fois à la Forte-Saint-Martin, le 29 mai 1832. 

A cette époque il n'existait pas de censure 
dramatique; le succès fut immense, et plus de 
trois cents représentations consécutives eurent 
lieu à Paris. 

Le mauvais côté de ce drame était de mon- 
trer une reine de France se livrant à toutes les 
débauches et à tous les crimes. Du premier acte 
au dernier, il n'est question que d'adultères, 
d'incestes, d'assassinats et de déclamations in- 
jurieuses contre les hautes classes de la société. 

Les lois de septembre 1835 ayant rétabli la 

' Par MM. Aloxaiidre Diiiiias <n daill.ti-ilcl. 



^0^■S NAPOLÉON TTI. 79 

censure, il fut question d'interdire la Tour de 
Ncsle. 

En 1836, M. Thiers, alors ministre, fit venir 
à son cabinet la commission d'examen, et 
entre autres instructions, il lui recommanda, 
surtout, de ne pas approuver des pièces telles 
que la Tour de Nesle. 

Cependant, le ministre recula devant le suc- 
cès de ce drame et devant sa popularité ; Tin- 
terdiction ne fut pas prononcée : on se contenta 
d'exiger quelques modifications, et, la pièce 
continua d'être représentée sur divers théâtres 
de Paris, et, à peu d'exceptions près, dans tous 
les départements. 

Le 18 février 1853, une décision de M. de 
Persigny, ministre de l'intérieur, comprit /a 
Tour de iS'fôZe parmi les pièces interdites, et la 
représentation en fut défendue à Paris et en 
province. 

Presque tous les directeurs ont réclamé contre 
une interdiction nuisible à leurs intérêts; mais 



80 LA CK.NSURE 

on ne peut méconnaître que les inconvénients 
de cette pièce se sont aggravés encore par le 
fait même de la mesure qui Ta supprimée du 
répertoire. Si on la permettait aujourd'hui, elle 
semblerait plus dangereuse depuis que son 
danger a été consacré officiellement par une 
décision ministérielle. 

NOTE DE LA COMMISSION d'eXAMFA' 
SUR LA DEMANDE d'uNE REPRISE DE LA 

Tour de Nesle 

!"• février tSiw. 

La Tour de Nesle est une dcs pièces qui ont 
motivé, en 1835, le rétablissement de la cen- 
sure dramatique, non au point de vue d'une 
politique de circonstance, mais, au point de 
\ue de la morale publique de tous les temps. 

Quand tant de bons esprits sont frappés de 
rabaissement des personnes royales dans la 
pièce de/« Czarine, comment laisser reprendre 
un drame dont le principal personnage est une 



sois NAPOLKON m. 81 



reine de France, Marguerite de Bourgogne, 
qui, après lorgie de chaque soir, fait jeter le 
matin à la Seine le cadavre de Tamant auquel 
elle s'est livrée? 

Cette pièce est un tissu de crimes et de mons- 
truosités; elle a été mise à Tindex par Tadmi- 
nistration supérieure, et la commission d'exa- 
men ne peut trouver ni dans ses souvenirs, ni 
dans sa conscience un motif de lever cette trop 
juste interdiction. 

La commission supplie instamment les per- 
sonnes qui voudraient demander la reprise de 
ce drame, œuvre de talent incontestable, de 
vouloir bien le lire au point de vue de la 
morale publique, du respect des têtes couron- 
nées et de rimpression que de tels tableaux 
doivent laisser dans l'esprit des masses. 

La commission pense que l'autorisation ac- 
tuelle de cet ouvrage capital amènerait infailli- 
blement la reprise de toutes les pièces interdites 
et rouvrirait la porte à cette littérature sans 



82 LA CENSURE 



frein qui a causé tant de scandales et tant de 
malheurs. 

La représentation de cet ouvrage paraît à la 
commission contraire aux vues et aux intérêts 
du gouvernement. 



Théâtre du Vaudeville 



LE MARIAGE D'OLYMPE 

Pièce en trois actes '. 

PREMIER RAPPORT 

8 juin 18oij. 

Henri de Fuygiron appartient à une ancienne 
famille de Bretagne qui a conservé toute l'aus- 
térité des mœurs d'autrefois. La naïveté de ses 
premières impressions l'a livré sans défense 
aux séductions d'Olympe Taverny, femme ga- 

' Par M. Éniilo Aui;ii>r. 



sous NAl'ULKoN IH. Sli 



lante, très connue dans le monde des viveurs 
parisiens. Trompé par ses antécédents, il l'a 
épousée sous son vrai nom de Louise Morin, 
qu'elle a repris pour lui, après s'être fait passer 
pour morte. Il ne croit faire qu'une mésal- 
liance, il déshonore son titre en le donnant à 
une pareille femme. 

Après ce mariage, Olympe s'est hâtée de 
quitter le monde, qui a retenti de ses scan- 
dales; elle voyage avec son mari. Arrivée aux 
eaux de Pilnitz, celui-ci rencontre son oncle et 
sa tante, le marquis et la marquise de Puygiron, 
qui ne savent rien de son mariage. Obligé de 
leur présenter sa femme, il leur avoue qu'il a 
épousé une jeune fille d'une naissance obscure. 
Le marquis et la marquise, quoique d'une sévé- 
rité antique, finissent par accepter leur nièce, 
({ui se fait passer auprès d'eux pour la tille d'un 
Vendéen et qui les charme par toutes sortes de 
prévenances ajoutées à ce mensonge. 

Cependant Henri commence à se désillusion- 



84 LA CE.NSIRE 



ner sur le compte de sa femme ; il vient de 
revoir sa cousine Geneviève qu'il devait épou- 
ser, et, sans se l'avouer, il pense à cette union 
où il aurait trouvé le bonheur. De son côté 
Olympe regrette le monde de plaisirs et d'or- 
gies qu'elle a quitté. Installée à Berlin chez le 
vieux marquis, elle se sent mal à Taise au mi- 
lieu de la famille honorable et sévère où elle 
est tenue de vivre. Selon l'expression de l'un 
des personnages de la pièce, elle se sent prise 
de la nostalgie de la bouc. L'arrivée de sa mère 
et de Montrigaud, un de ses anciens amants, 
achève de la rendre à ses inclinations per- 
verses. Dans un sou[)er avec ces deux témoins 
de ses orgies, elle reprend toutes ses habitudes ; 
elle redevient l'Olympe d'autrefois. 

Depuis ce moment, les idées et les sentiments 
qui séparent les deux époux se dessinent de 
plus en plus ; ils aboutissent à une catastrophe. 

Lorsque le vieux marquis découvre la vérité, 
lorsqu'il voit Olympe sur le point de livrer le 



sous NAPOLKO.N III. So 

nom d'Henri au scandale, il fait le sacrifice de 
sa vie au bonheur de son neveu, à l'honneur de 
son nom : il tue laventurière et se fait ensuite 
sauter la cervelle. 

Cette pièce met encore une fois en scène une 
de ces femmes perdues qui, depuis la Dame aux 
Camélias^ ne fournissent que trop de sujets au 
théâtre. En regrettant un pareil entraînement, 
nous devons toutefois reconnaître que le sens 
des récents ouvrages où ces sujets sont traités 
aboutit à une condamnation sévère des mau- 
vaises mœurs. Les Filles de Marbre et le Demi- 
Monde présentent les aventuriers et les femmes 
galantes sous des couleurs qui les llétrissent et 
les vouent au mépris. 

Le Mariage dj^Oli/mpe est une sorte de con- 
clusion de ces diverses pièces, en particulier à 
celle du Dcinl-Moade. Il montre quel malheur 
peut apporter dans une honnête famille une 
femme aux mœurs perdues, au cœur gâté. Cette 



86 LA CENSURE 



nature de personnages étant acceptée, il y a là 
une leçon dont nous avons dû tenir compte. 

Il nous a donc semblé que le fond de l'ou- 
vrage pouvait être admis. Les- détails vont 
beaucoup trop loin, et voici les points princi- 
paux sur lesquels portent nos réserves : 

1° Le personnage de la mère, se retrouvant 
avec sa fille et prenant part au souper du 
deuxième acte, nous paraît impossible. Une 
mère partageant et exaltant les mauvaises pas- 
sions de sa fille, ne doit pas figurer à ce titre 
dans une pareille scène. 

2" Le dénouement ne saurait être admis sous 
le double point de vue moral et religieux. Un 
vieillard, représentant Fidéal de l'honneur et 
de la vertu, ne peut pas être montré se suicidant 
après s'être fait justice par un meurtre, pendant 
que sa femme, qui Ta poussé à cette action 
coupable, comme à un devoir, assiste à genoux 
et en priant Dieu à la catastrophe. 

A ces conditions et sous la réserve expresse 



SOLS XAPdLKii.N IH. 87 

d'autres détails^ nous pensons que la pièce 
pourra être autorisée. 

DEUXIÈME RAPPORT 

■ ') juillet l'Sj.i. 

L'auteur du Mariage dOilympe, auquel nous 
avons communiqué nos réserves exprimées 
dans le rapport ci-joint et approuvé par M. le 
Ministre, a fait droit à celles qui concernent 
le dénouement et les détails du dialogue indi- 
qués sur les manuscrits. 

Le meurtre qui termine la pièce n'est plus un 
acte prémédité par le vieux marquis, mais le 
résultat d'un entraînement provoqué par la 
conduite d'Olympe. La marquise ne prend au- 
cune part à ce meurtre qui n'est plus suivi du 
suicide du marquis '. 

' M. Emile Augier modifia son dénouement de cette façon : 
Primitivement, le marquis, tandis que sa femme priait pour lui, 
répondait : Dieu me jugera ! — Plus tard, l'auteur substitua 
un mot à un autre et, montrant le marquis posant son pistolet 
ajirès le meurtre d'Olympe, il lui fait dire: On méjugera l 



88 LA CENSURE 



Les détails les plus choquants du dialogue ont 
été supprimés ou modifiés. 

Reste la scène entre Olympe et sa mère. 

L'auteur nous a déclaré que le rôle de celle-ci 
est indispensable au sens et à l'économie de son 
œuvre. Il dit que pour rendre l'aventurière im- 
possible au milieu d'une famille honorable, il a 
dû la montrer à côté de sa mère, une de ces 
femmes qui encouragent les vices de leur fille et 
qui ont perdu toute pudeur; 

Que cette opposition lui est nécessaire pour 
rendre vraisemblable la catastrophe qui termine 
sa pièce ; 

Qu'une fausse mère ou une fausse tante ne 
fournirait pas dans cette situation des couleurs 
assez tranchées pour une pareille opposition ; 

Qu'enfin, le sens moral qu'il a voulu donner 
à son drame en montrant une femme comme 
Olympe, serait trop affaibli s'il ne la mettait 
en scène avec sa corruption, son entourage et 
sa famille. 



sous NAPOLÉON III. 89 



Ces raisons ne nous ont pas convaincus. Nous 
trouvons que le côté moral invoqué par Fauteur 
ne saurait racheter le spectacle de cette cynique 
dégradation. Il ne nous paraît pas possible de 
risquer aux yeux du spectateur une scène qui 
découvre un coin si hideux et si déplorable des 
mauvaises mœurs. Ce serait compromettre la 
dignité du rôle maternel et laisser porter atteinte 
au respect qui lui est dû aux yeux de tous. Si 
la morale et les convenances publiques ré- 
prouvent un pareil spectacle, les raisons d'art 
suffisent-elles pour l'autoriser? 

En conséquence, nous maintenons notre ob- 
jection relativement à la scène qui termine le 
deuxième acte. Sous cette réserve, nous pro- 
posons, comme nous l'avons déjà fait, l'autori- 
sation du Mariage d'Olympe. 



00 LA CENSURE 



Théâtre de la Porte-Saint-Martin 
PARIS 

Drame historique, en vingt-rinq tableaux. 

19 juillet 18o5. 

Cette pièce met en scène les principaux évé- 
nements de rhistoire de Paris, c'est-à-dire de 
la France. Dans cette longue revue, Tauteurfait 
passer sous les yeux des spectateurs les temps 
druidiques, la décadence des Romains, le départ 
pour la croisade, l'entrée de Charles VII, les 
splendeursdeLouisXIVà Versailles, le triomphe 
de Voltaire, les enrôlements volontaires en 1 792, 
M'"" Roland et Charlotte Corday à la Concier- 
gerie, enfin le retour du général Bonaparte 
après la campagne d'Italie; l'apothéose repré- 
sente la façade du Palais de l'Industrie. 

La donnée générale de cette pièce porte l'era- 



>OUS NAPOLÉON Ht. 91 

preinte des idées bien connues de cette école 
qui s'intitule humanitaire et qui applique à 
riiistoire les idées panthéistes. 

Enveloppée dans de nombreux détails, cette 
philosophie sera heureusement perdue en grande 
partie pour les spectateurs. 

Après un examen très approfondi, il nous a 
paru, en effet, que des préoccupations poli- 
tiques se manifestaient dans certaines parties de 
cette œuvre d'une façon inadmissible. 

Trois tableaux nous ont particulièrement 
frappés à ce point de vue: 

1" Le triomphe de Voltaire; 
2" Les enrôlements volontaires ; 
3" La Conciergerie. 

Ces tableaux signalés prenaient à la scène un 
caractère encore plus tranché. La commission 
et l'inspection se sont trouvées d'accord à cet 
égard. 



92 LA CENSURE 



En conséquence, nous avons demandé : 

1" Que les tableaux de Voltaire et de la 
Conciergerie fussent supprimés. 

"2" Que celui des enrôlements volontaires fût 
purgé des détails révolutionnaires et présenté 
sous un aspect militaire, comme un mouvement 
national contre l'étranger. 

3° Que la pièce se terminât avant la Révolu- 
tion, ou qu'un tableau final fût consacré à Napo- 
léon I". 

Le directeur est entré pleinement dans nos 
vues, mais il s'est trouvé en présence des résis- 
tances de l'auteur. Il a passé outre; il a sup- 
primé ou modifié les tableaux sus-mentionnés; 
il a fait faire un tableau final représentant 
Napoléon P' distribuant les aigles au Champ- 
de-Mars. 

Cet ouvrage s'est ainsi trouvé profondément 
modifié selon nos conventions. Dans son état 
actuel, il est surtout une pièce à grand spectacle 



J 



SuL'^ NAlMtLKii.N Ur. 9'^ 

présentant, avec toutes les magnificences de la 
mise en scène, la série des principaux événe- 
ments de notre histoire. 

En présence du grand mouvement que l'Ex- 
position universelle produit à Paris, nous avons 
attaché beaucoup d'importance à une pièce qui 
est comme le résumé de notre histoire et qui, 
sur le premier théâtre du boulevard, doit pré- 
senter aux étrangers toutes les merveilles 
dune mise en scène splendide. Nous devons 
rendre cette justice au directeur qu'il nous a 
secondés de tout son pouvoir dans ce travail 
ingrat et difficile qui consistait à donner à un 
ouvrage de cette importance un sens plus large, 
plus général et un caractère plus français. 

En conséquence, nous proposons l'autorisa- 
tion. 



ni LA CK.NSl HK 



Théâtre du Cirque Impérial 



LE KOI LEAR' 

Drame en cinq actes et dix tableaux. 

7 juillet 18o7. 

Cet ouvrage est, sinon une traduction, du 
moins une imitation de la pièce de Shakes- 
peare. 

Nous pensons que les situations outrées, les 
sentiments hors et contre nature, en un mot 
les hardiesses qu'il renferme ne peuvent se pro- 
duire que sur une scène essentiellement litté- 
raire, devant un public d'élite, comme une 
étude abritée par le grand nom de l'auteur 
anglais. Sur une autre scène, devant le public 
du boulevard, ce serait un spectacle dont 
la portée philosophique ne serait pas com- 

* Imité de Shakespeare, par MNl. Ed. Devique et Crisarulli. 
Le rôle du roi Lear y était ctrougcuient et parfois admiraldc - 
ment joué par Rouvière. 



J 



Suis NAl"ul,L(iS III. U") 

prise et dans lequel nous craindrions qu'on ne 
vît que la dégradation de la royauté j sous les 
traits de ce vieux roi en butte aux plus odieux 
outrages de la part de ses enfants et en proie 
à la plus misérable démence. 

Nous ne pouvons donc proposer l'autorisa- 
tion pour un théâtre populaire comme le Cirque 
Impérial, qui a pour mission de représenter des 
ouvrages d un autre genre et d'un autre ordre. 

Le ministre na pas approu/té les conclusions 
du rapport sur le Roi Lear. En conséquence^ 
la représentation en est autorisée, sauf les 
observations de détail que MM. les membres de 
la commission d'examen x>ourraient avoir à 
faire sur ce drame. 



i)6 LA CENSURE 



Théâtre de la Porte-Saint-Martin 



NOTRE-DAME DE PARIS 

Drame en cinq actes et quinze tableaux. 

PREMIER RAPPORT 

•27 aoiU 1So7. 

Cet ouvrage représenté, pour la première fois, 
au mois de mars 1850, n'a jamais été soumis à 
Texamen de Tadrainistration. 

Indépendamment du nom de l'auteur du livre 
généralement connu dont le drame est la repro- 
duction, la pièce de Notre-Dame de Paris ne 
nous paraît pas de nature à être autorisée. Des 
tableaux odieux, des scènes contraires à l'ordre 
et à la morale, des attaques contre la religion 
y abondent. C'est en vain que l'auteur du 
drame a effectué quelques modifications au 
moyen desquelles il prétend présenter Claude 

1 Tiré du roman de Victor Hugo, par M. Paul Foucher. 



sous NAlMiLKiiN [If. 



Frollo comme un imagier de Notre-Dame. 
1) après le langage qu'il tient et dans le milieu 
où il est placé, en un mot d'après tous les élé- 
ments qui composent Fensemble de ce rôle, le 
public, ne fût-il pas prévenu, verrait toujours 
dans ce personnage le prêtre prévaricateur, 
impudique et assassin. 

Pour ces motifs, nous ne pouvons proposer 
l'autorisation. 

DEUXIÈME RAPPORT 

17 mars 1S(58. 

... Le motif qui dicta la décision prise jadis, 
subsiste dans toute sa vigueur. 

... La pièce a été interdite à cause du rôle 
de Claude Frollo, et si un théâtre, comme 
quelques journaux l'annoncent, demandait à 
ce que la pièce fut relevée de l'interdit, nous 
penserions encore que ce rôle la rend radicale- 
ment impossible. 

... Est-il possible de mettre sur la scène un 



'.••s LA CENSlUk 

prêtre, dans ces situations violentes, lubriques, 
criminelles? 

Est-il possible de traîner le costume reli- 
gieux sur le théâtre pour en revêtir un parfait 
gredln, comme le qualifie un des personnages 
du drame et de livrer cette fantaisie de Timagi- 
nation du poète à toutes les justes exécrations 
du parterre ? 

Nous ne l'avons jamais pensé. Nous le pen- 
sons moins que jamais. 

Ce rôle de Claude Frollo nous reporte aux 
plus mauvais jours du théâtre qui ont suivi la 
Révolution de Juillet, alors que sur les scènes 
de Paris, affranchies de tout examen préalable, 
un même esprit faisait apparaître presque 
simultanément des pièces telles que le CiXrê 
Minyrat, la Cure et C Arclieoechc , le Cure Mé^ 
rinot et plusieurs imitations du Moine dé 
Lévis. 

A notre avis, le prêtre ne doit être mis en 
scène dans les théâtres populaires qu'avec. une 



«îors NAPOLÉON m. 99 

grande réserve, qu'avec de grands ménage- 
ments et quand son rôle est appelé à produire 
une impression heureuse, élevée et moralisa- 
trice sur Tesprit du public. Mais le montrer, 
alors surtout que c'est pure création d'auteur, 
sans aucun prétexte historique, le montrer 
vicieux, fornicateur, assassin, en faire enfin le 
traître du drame, sur lequel s'accumulent 
toutes les haines et toutes les colères du public, 
c'est compromettre sérieusement le respect dû 
au costume ecclésiastique, c'est porter une 
grave atteinte à l'esprit religieux. 

En conséquence, nous persévérons à 

regarder la pièce comme inadmissible, et nous 
sommes d'avis qu'il n'y aurait pas lieu de la 
faire sortir de la liste des pièces interdites, 
voulut-on même y apporter des changements. 
La popularité du roman est telle qu'aucune 
retouche importante ne saurait être faite sans 
amener à coup sûr, chez une partie hostile et 
prévenue des spectateurs, des réclamations 

BJBLIOTHeCA 



JOO LA CENSURE 



assez énergiques pour troubler^ sinon empêcher 
absolument la représentation. 

TROISIÈME RAPPORT 

27 juillet 1868. 

Le théâtre du Châtelet nous soumet la pièce : 
Notice-Dame de Paris, sur laquelle deux fois 
cette année nous avons été consultés officieu- 
sement. 

L'auteur s'appuie, pour demander l'autori- 
sation de la pièce, sur un changement radical 
qu'il aurait fait. Claude Frollo, désigné en deux 
ou trois endroits comme imagier, ne serait plus 
un prêtre. 

D'abord, la modification annoncée est si 

peu complètement exécutée, le personnage de 
l'ancien archidiacre est si imparfaitement sécu- 
larisé que, dans toutes les situations principales 
de l'œuvre, il agit comme prêtre. Par son lan- 
gage, par ses manières d'être, par son costume 



sous NAPOLÉON III. 101 

noir, il reste parfaitement le prêtre si connu, 
le Claude Frollo du roman. 

Mais le changement fût-il complet, par un 
remaniement sérieux et réel de Tœuvre, Fauteur 
eût-il essayé d'enlever à son héros tout caractère 
ecclésiastique, que, comme nous le disions dans 
les deux notes ci-jointes, nous persisterions avec 
la plus entière conviction dans cette opinion : 
que le rôle est et restera profondément regret- 
table à la scène. 

En présence de la ]Sotre-Dame de Paris, 

en présence d'un des rôles les plus caractérisés, 
les plus connus du roman, et il faut le dire, un 
des plus au goût de certains esprits, on ne peut 
un instant se faire rillusion que le public, la 
presse, les ennemis du gouvernement, qui se 
font du nom de M. Victor Hugo un drapeau, 
acceptent une transformation pareille sans sai- 
sir cette occasion de se livrer à des protestations 
tumultueuses. On se trouvera alors en face d'un 
double inconvénient : les amis de l'auteur crie- 

6. 



102 LA CENSURE 



ront par tous les organes de la publicité que 
Ton mutile une œuvre comme la Notre-Dame de 
Paris, et, en môme temps, ces protestations, 
ces plaintes, probablement même ces clameurs 
dans la salle à Fapparition du nouveau Claude 
Frollo, rendront au personnage l'individualité 
ecclésiastique que Ton aura voulu lui enlever 
et feront revivre le prêtre qui est dans tous les 
souvenirs. Alors l'administration aura assumé 
sur elle toute la responsabilité d'un changement 
aussi important, sans que l'ordre public en 
recueille aucun bénéfice. 

En conséquence, nous ne pouvons que 

persister dans la conclusion de nos deux notes 
précédentes. 

QUATRIÈME RAPPORT 

27 décembre 1868. 

L'auteur de la pièce Notre-Dame de Paris 
envoie de nouveau deux brochures de l'ouvrage 
avec des modifications. 

Pans Tune, Claude Frollo est appelé l'ima- 



^Ol s NAl'iiI.KiiN Iir. 103 



gier de Notre-Dame, comme dans la version qui 
nous avait été soumise le '25 juillet dernier. 

Dans l'autre, aux mots d'archidiacre ont été 
substitués ceux de : l'homme, et de : Frollo. 

Aucun de ces changements ne nous paraît dé- 
truire les motifs qui ont dicté les conclusions 
de nos notes en date des 17 mars et 27 juillet 
1868. Par le costume, par les faits auxquels il 
se trouve forcément mêlé, par le lieu de la scène, 
par la notoriété du roman, Claude Frollo est et 
restera, quoi qu'on fasse et de quelque dégui- 
sement qu'on l'affuble, un prêtre scélérat qui, 
en scène, assassine et tente les violences les plus 
brutales pour assouvir sa passion. 

En conséquence, nous ne pouvons que per- 
sister dans cette opinion que l'ouvrage présen- 
terait les plus graves inconvénients. 

CINQUIÈME RAPPORT 

21 janvier 18G9. 

M. Paul Foucher adresse un nouvel appel à 
Son Excellence pour le drame de Xotrc-Dame 



104 LA CENSUHE 



de Pa7Hs et renouvelle l'offre qu'il a déjà faite 
d'enlever à Claude Frollo, archidiacre de Notre- 
Dame, tout caractère ecclésiastique. 

Quelles que soient nos habitudes de concilia- 
tion, quelque désir que nous ayons de ne point 
donner une nouvelle occasion de se plaindre à 
un auteur, nous ne pouvons que persister dans 
la conviction, émise déjà dans les quatre notes 
ci-jointes, que ce drame, même avec le change- 
ment, serait inadmissible. 

Il n'appartient pas à M. Paul Foucher de 

faire dans la ]Sot7^e-Dame de Paris tels change- 
ments qu'il lui plaira. Son rôle d'appropriateur 
du roman à la scène ne va pas jusqu'à lui laisser 
le droit de croire que le public se laissera faci- 
lement imposer des modifications aussi com- 
plètes que celles du personnage principal et de 
scènes assez importantes pour qu'elles soient 
dans le souvenir de tous. 

L'auteur du roman voulût-il admettre, 

ce que nous ignorons absolument, la mutilation 



sous NAPOLÉON III. 105 

(le sa pensée, le travestissement de sa création, 
que, de l'arrangement proposé, ne pourrait 
sortir un bon résultat. Le public ne saurait se 
payer de ce changement. 

Le changement soulèverait contre Tad- 

ministration des tempêtes de récriminations, 
de doléances, de railleries, plus ou moins sin- 
cères, peut-être, mais à coup sûr des plus vio- 
lentes, et qui par leur violence même achève- 
raient de reconstituer dans toute son odieuse 
personnalité le type ecclésiastique, la physio- 
nomie cléricale, qu'une modification illusoire 
aurait vainement cherché à écarter. 

Quant aux susceptibilités excessives dont se 
plaint dans sa note M. Paul Foucher, enten- 
dant caractériser par ces mots notre opinion 
sur le drame soumis à l'examen, nous persis- 
tons à croire que ce n'est pas une excessive 
susceptibilité que celle qui veut écarter du 
théâtre ce qu'on n'y a vu qu'aux jours d'une 
licence effrénée, un prêtre qui, en scène, assas- 



i06 U r.ÊN-i'HË 

sine son rival heureux, fait condamner à mort 
la femme qui le repousse, profite de l'habit ec- 
clésiastique pour lui offrir au dernier moment 
la vie en échange de son amour, et qui, enfin, 
quand la femme a été sauvée par Quasiraodo, 
veut la violer sur le théâtre môme, la terrasse, 
et n'est arrêté dans ses ardeurs lubriques que 
par l'arrivée d'un être plus fort que lui. 

Par tous les motifs exposés plus haut, nous 
pensons que, l'auteur du roman acceptât-il le 
changement proposé par son collaborateur, 
changement inexécuté du reste, peut-être parce 
qu'il est inexécutable, le rôle de Claude Frollo 
sera toujours inadmissible au théâtre. 



, 



«X s NAI'(iLi:n\ III. U)7 



Théâtre du Vaudeville 
LES PARISIENS DE LA DÉCADENCE i 

Pièce en trois actes. 

21 décembre 18ao. 

Nous proposons lautorisation de la pièce, 

en soumettant le titre à la haute appréciation 
de Monsieur le Ministre. 

Monsieur le Ministre approuve la pièce en 
regrettant de ne pouvoir autoriser le titre. 

Camille Doucet* 



Théâtre impérial de l'Odéon 
LA FLORENTINE 

Draine en cinq actes. 

21 novembre l8o5. 

La scène se passe en 1617. Trois partis se 

1 Par M. Théodore Barrière, — Joué sous ce litre : les 
Parisiens. 
- Par M. Cbarlos Edmond. 



108 LA CENSUHE 



disputent le pouvoir : le parti des princes, le 
parti de Concini, maréchal d'Ancre, le parti du 
Roi. 

Nous rappelons au sujet de cet ouvrage les 
observations que nous avons déjà eu plusieurs 
fois l'occasion de faire sur les inconvénients de 
présenter successivement sur la scène les plus 
grands noms de notre histoire, comme souillés 
des actes les plus odieux. 

La commission repousse également le second 
titre proposé : le Chemin du pouvoir. 

D'après les épisodes de l'ouvrage, ce titre ne 
peut se traduire que par ces mots : le chemin 
du pouvoir, cent le crime. 

En résumé, nous pensons que la pièce : la 
Florentine peut être autorisée sous la réserve 
de nos observations relatives au duc de Luynes 
et sur lesquelles nous croyons devoir appeler 
l'attention de Son Excellence. 



1 



S(U> NAl>nLRoN Ilf. lOO 

Théâtre des Variétés 
JANOT, CHARGÉ D'AFFAIRES 

Vaudeville en un acte. 

29 janvier lSo6. 

... Bien que cette pièce de carnaval échappe 
à toute réalité par sa donnée et par le grotesque 
de ses personnages et de ses détails, elle nous 
a paru toutefois, dans les circonstances ac- 
tuelles, pouvoir présenter quelques inconvé- 
nients. En effet, est-il convenable, dans le cas 
où des conférences diplomatiques s'ouvriraient 
prochainement à Paris, de mêler la France à 
une action aussi burlesque, et surtout d'acco- 
ler, même par suite d'un quiproquo, la qualité 
d'ambassadeur et de chargé d'affaires aïo per^- 
sonnage deJanot, type consacré à la niaisetne' 
et à la sottise? La pièce, sous ce rapport, a dû 
être modifiée... 



110 LA CENSURE 



Dans son état actuel, nous proposons l'auto- 
risation de cette pièce qui n'est qu'une parade, 
et sous le titre de : Janot chez (es sauvages. 



Théâtre du Luxembourg 
LE HUIT 

ou GARDE A VOUS, PORTIER ! 
Vaudeville en un acte. 

6 Janvier 1857. 

Cette pièce, basée sur un déménagement fur- 
tif, nous semble par le fond et les détails tom- 
ber sous rinterdiction prononcée par Son Ex- 
cellence, le '^O octobre, contre^ les ouvrages 
faisant allusion à la question des loijers ou 
contenant des attaques contre les proprié- 
taires. 

En conséquence, nous n'en saurions proposer 
Tautorisation. 



SOI s .NAIM»LK()\ m. \ 11 

M. le directeur du théâtre du Luxembourg, 
ne partageant pas notre opinion à cet égard, 
en appelle à la haute appréciation de Monsieur 
le Ministre. 

NOTE DU CHEF DE LA DIRECTION DES THEATRES. 

La rex>résentation est ajournée à un an; 
mus toutes réserves 2^our ce qui aérait jugé 
convenable à cette époque. 

Pour le Ministre : 

Camille Doucet. 



Comédie- Française 
CHATTERTON ' 

Drame en troio actes. 

.■> décembre ISi^w, 

Nous proposons l'autorisation, en signalant 
toutefois plus particulièrement les passages 

» Par M. Alfred de Vigny. 



H:2 L.\ CENSl'HK 

soulignés ci-après et dont nous proposons la 
suppression. 

10 ACTE PREMIER. — SCÈNE II [à la fin] 

LE QUAKER 

La société deviendra comme ton cœur ; elle aura 

pour Dieu un lingot d'or et pour empereur un usurier 
juif. 

L'auteur propose de remplacer le mot Empe- 
reur par le mot Souverain, en laissant subsis- 
ter le reste. Cette modification ne répond pas 
àTobjetde notre demande: elle est insuffisante. 

Des instructions récentes nous prescrivent de 
ne laisser attaquer aucune individualité t^eli- 
gieuse. 

2» ACTE PREMIER. — SCÈNE V 

LE QUAKER 

Tu serais digne de nos assemblées religieuses, 

où l'on ne voit pas l'agitation des papistes, adorateurs 
d^images, où Von n'entend pas les chants puérils des 
prolestants. 



sous NAPOLÉON III. il3 



3° ACTE m. - SCENE II 

CHATTERTON 

Connaissez-vous beaucoup de lâches qui se soient tués? 

LE QUAKER 

Quand ce ne serait que Néron. 

CHATTERTON 

Aussi sa lâcheté, je n'y crois pas. Les nations n'aiment 
pas les lâches, ci c'est le seul nom d'emfe>'eur populaire 
en Jlalie. 

4° MÊME SCÈNE 

CHATTERTON 

Les hommes d'imagination sont éternellement cru- 
cifiés; le sarcasme et la misère sont les clous de leurs 
croix. 



114 LA CFNSrRE 



Théâtre du Gymnase-Dramatique 
LE FILS NATUREL? 

Comédie en cinq actes. 

14 janvier 1838. 

Nous ne dissimulons pas que cet ouvrage 
remarquable à tant de titres, touche à des ques- 
tions sociales d'une certaine gravité. Mais 
comme il est conçu et écrit dans un excellent 
esprit, comme les bons sentiments, et surtout 
celui de la famille j dominent; comme enfin on 
ny trouve rien qui ne soit honnête, rien qui 
offense la morale, nous proposons l'autorisation, 
moyennant les modifications opérées sur les 
manuscrits. 

1 Par M. Alexandre Dumas fils. 



sors NAPOLKfiN" IIl. 11^ 



Odéon 



LA JEUNESSE' 

Comédie en cinq actes, en vers. 

27 janvier 1838. 

Le mérite et la nature de la pièce, la scène 
littéraire à laquelle elle est destinée ne nous 
paraissent pas offrir des motifs suffisants pour 
qu'on admette certaines idées, certains détails, 
dont nous pensons que les uns doivent être 
supprimés, les autres au moins modifiés. 

Nous citerons particulièrement la scène cin- 
quième du deuxième acte, dans laquelle Phi- 
lippe se déclare légitimiste. 

Ce passage nous paraît inadmissible, d'abord 
parce qu'il a l'inconvénient de réveiller des 
discussions de parti au moment où le gouver- 
nement fait à tous un appel conciliant. 

1 Par M. Emile Aus-ier, 



116 LA CENSIRE 



En second lieu, parce que faisant allusion à 
un jeu de Bourse, le discours, mis dans la bou- 
che du personnage, suppose que le parti légiti- 
miste, aujourd'hui en baisse, peut un jour re- 
monter au pouvoir. 

Nous ne pensons pas qu'il soit possible d'ad- 
mettre au théâtre une hypothèse qui implique 
la ruine de nos institutions. 

En résumé, tout en proposant l'autorisation 
de la Jeunesse, nous avons l'honneur de signa- 
ler à Son Excellence les passages en question 
qui sont indiqués dans le manuscrit. 



Théâtre des Délassements-Comiques 
FARCEURS ET FARCEUSES 

Vaudeville en deux actes et trois tableaux. 

PREMIER RAPPORT 

3 février 1838. 

Nous ne pouvons admettre qu'on prenne pour 



sous NAPOLÉON III. H7 

donnée d'une pièce Toiibli scandaleux que font 
de leurs devoirs des gardes nationaux qui 
abandonnent leur poste et leurs armes pour 
aller faire les farceurs avec des farceuses (titre 
de la pièce). Quoiqu'il ne s'agisse que de quel- 
ques individualités, l'uniforme de la garde na- 
tionale n'est pas moins compromis par les si- 
tuations ridicules où se placent et se trouvent 
ceux qui le portent pendant toute la durée de 
la pièce. 

En conséquence, nous ne pouvons proposer 
l'autorisation. 

DEUXIÈME RAPPORT 

25 février 1858, 

Des changements essentiels ont été effectués 
par l'auteur. 

Le titre Nopces et Festins a été substitué à 
celui de Farceurs et Farceuses, dont nous 
n'aurions pu proposer l'autorisation. 

La scène se passe maintenant à Bordeaux, 



118 LA CENSIRE 

en 1825 runiforme de la garde nationale a dis- 
paru ; il s'agit d'une garde de fantaisie, et les 
allusions sont assez éloignées pour qu'elles ne 
nous paraissent pas blessantes. Nous proposons 
l'autorisation sauf les modifications opérées sur 
les manuscrits. 



Théâtre du Vaudeville 



LES LIONNES PAUVRES ' 

Comédie en cinq actes. 

PREMIER RAPPORT 

:n mars 1858. 

... Cette pièce nous paraît présenter plusieurs 
graves questions. L'auteur aborde une donnée 

1 Par MM. Emile Augier et Edouard Foussier. Les auteur?, 
dans leur prélace, racontent leurs tribulations avec la censure. 
Leur comédie est dédiée au prince Napoléon, dont l'intluence 



^ol s NAi'oii:oN III. H9 



inexploitée jusqu'ici au théâtre. On a mis à la 
scène les courtisanes de haut et bas étage, le 
demi-monde, enfin la plupart des classes inter- 
lopes, dont le vice plus ou moins odieux, 
plus ou moins fardé, défraie l'existence. La 
femme ma7Hée entretenue, à l'insu de son 
mari, est une innovation qui nous semble de 
nature à attirer l'attention particulière de 
l'administration. Lorsqu'on a autorisé la 
Dame aux camélias, la première des pièces 



put seule l'aire représeuter la pièce. La censure voulait que dans 
les Lionnes pauvres, M. Emile Augier défigurât Séraphine 
Pommeau « pour la punir de sa perversité. » 

— Oui, disait-on à Fauteur, cette femme est trop vicieuse, il 
aut lui donner une leçon. Supposez qu'entre le quatrième et le 

cinquième acte, elle soit atteinte de la petite vérole. Quel chf- 
timent pour une coquette 

— Allons donc, répond M. Augier, c'est impossible, Séra- 
phine a été vaccinée ! 

C'est encore dans les Lionnes pauvres que la censure sabre 
d'un coup de crayon rouge le mot : « Anglais », employé dans 
lo sens de créancier : a J'ai des Anglais à mes trousses! » La 
censure déclara gravement que ce terme ainsi employé « était 
une atteinte à l'alliance entre les deux peuples. » La censure a 
de ces traits qui paraissent incroyables. En marge d'un vaude- 
ville dans lequel Ravel, au restaurant, demandait pour salade 
de la barbe de capucin : — « Inconvenant, écrivait un censeur 
il faut choisir une autre salade. » 



Ï'IO LA Cli.NSUKE 



du genre qu'elle a inauguré, il est à croire qu'on 
ne prévoyait pas de combien d'imitations re- 
grettables elle serait suivie. 

En donnant Taccès de la scène à la femme 
entretenue mariée, n'y aurait-il plus à craindre 
d'établir un précédent, dont les suites seraient 
funestes ? 

En lisant les Lionnes pauvres on se demande 
quel est le but utile que s'est proposé l'auteur, 
quelle est la moralité de la pièce. On cherche 
en vain quel enseignement peut] ressortir de 
cette pièce, dont les moyens de développement, 
attaqués de front, sont d'une crudité insolite 
et d'une nature généralement choquante. 

Dans ce double adultère, la femme mariée, 
qui accepte l'argent et les libéralités d'un 
homme, marié lui-même à une femme bonne 
et honnête, n'a pas l'excuse de la pauvreté, ni 
de l'entraînement de l'amour. On la voit froi- 
dement s'occuper des détails de sa toilette pour 
aller au spectacle, ;iii moment môme où son 



sons NAPOLÉON ITI. l'îil 

mari, désespéré, cherche généreusement à l'ex- 
cuser à ses propres yeux. Cette femme, inacces- 
sible au repentir, n'est pas même punie de ces 
honteuses fautes, qui retombent précisément 
sur son brave et honnête mari et sur la digne 
femme, son amie, dont elle a troublé le ménage 
et causé la ruine. 

Nous pensons qu'il y aurait inconvénient 
pour la dignité du mariage et la tranquillité du 
foyer domestique à mettre ainsi à nu devant le 
public une plaie qui, si elle existe exception- 
nellement dans le monde, avait du moins été 
jusqu'ici écartée du théâtre. 

En conséquence, nous ne croyons pas devoir 
proposer l'autorisation et nous avons Thonneur 
de signaler cette question toute nouvelle à la 
haute appréciation de Son Excellence. 

DEUXIÈME RAI'PORT 

17 avril 1838. 

L'auteur a apporté quehjues modifications à 



1:^2 LA cENsiHi: 



sa version première. Les unes ont pour résultat 
de faire disparaître certaines crudités déforme, 
les autres ont eu pour objet de faire entrevoir 
la possibilité d'un châtiment pour le vice per- 
sonnifié dans le rôle de la femme mariée entrete- 
nue. Toutefois, ce châtiment n'a rien de certain 
pour le public qui ne pourrait croire à une ex- 
piation que si elle commençait sous ses yeux, 
ou si au moins elle résultait comme corroUaire 
infaillible de la pièce. Il n'en est pas ainsi, tant 
s'en faut; ici le châtiment n'est pas vraisembla- 
ble ; loin d'être une leçon pour personne, c'est 
peut-être un mauvais exemple pour plusieurs. 
Lorsque Pommeau se sépare de Joséphine, 
cette temme perdue, une fois libre, au lieu 
d'êtrepunie, se trouvera au comble deses vœux, 
réunissant en sa possession un mobilier de 
80,000 francs que lui a payé Léon, plus la 
somme de 80,000 francs restituée par le mari. 

Dans un passage ajouté au rôle de Bordo- 
gnon, l'auteur cherche à poser cette thèse. 



sou? NAPOLKON III. 1:^3 

que le théâtre, au lieu d'encourager le vice en 
lui gardant le secret, doit, au contraire, le 
démasquer au grand jour, pour le flétrir et 
dévoiler courageusement certaines plaies so- 
ciales en y portant le fer rouge pour prévenir la 
gangrène. C'est là une doctrine que nous 
repoussons. Nous pensons, au contraire, comme 
nous Tavons dit dans notre premier rapport, 
qu'il existe certaines plaies sociales dont l'exhi- 
bition à la scène ne peut qu'être dangereuse ; et 
nous ne croyons pas que, les inconvénients d'un 
spectacle aussi choquant puissent être compensés 
par les avantages, au moinstrès problématiques, 
d'un enseignement douteux. 

En résumé, les modifications, peu nombreuses 
du reste, par suite desquelles nous avons procédé 
à un nouvel examen des Lionnes pmwres, n'at- 
ténuent en réalité aucun des inconvénients que 
nous avons signalés dans ce tableau de l'adul- 
tère salarié. 

Nous craignons que cette pièce et celles du 



124 LA CENSURE 



même genre auxquelles elle ouvrirait la porte, 
n'aient pour effet, d'un côté, d'excuser les filles 
entretenues par la peinture d'une perversité 
plus grande, et, en second lieu, de prêter de 
nouvelles armes auxdétracteursdel'ordre social. 
Par ces motifs, forcés de persister dans les 
conclusions de notre précédent rapport, nous 
avons le regret de ne pouvoir proposer l'auto- 
risation. 



Théâtre de la Porte-Saint-Martin 



FAUST ' 

Drame fantastique en cinq actes et seize tableaux. 

Mars 1858. 

Nous reconnaissons tout d'abord que cette 

pièce est honnête et morale; cependant nous 

* Imité par M. D'Ennery. 



sous NAPOLÉON III. 125 

sommes empêchés de proposer l'autorisation 
pure et simple par trois difficultés importantes 
sur lesquelles nous avons l'honneur d'appeler 
l'attention de Son Excellence. 

lo PROLOGUE. — SCÈNE II 

Dans cette scène, les miracles de Jésus-Christ 
sont mis en contact, en parallèle, avec les jon- 
gleries des sorciers et la magie du diable. En 
outre, le saint livre de l'Évangile est employé 
comme moyen scénique .. 

w)o .2me TABLEAU. — SCÈNE PREMIÈRE 

Les bourgeois allemands qu'on met en scène 
sont évidemment les bourgeois de Paris, et le 
nouveau bourgmestre dont ils parlent est non 
moins évidemment un auguste personnage. 
Cette double allusion est frappante et n'est 
d'ailleurs pas contestée par la bonne foi de l'au- 
teur. 



126 LA CENSURE 



Or, convient-il de laisser dire au théâtre, 
môme dans une excellente intention, qu'il existe 
en France une classe de citoyens qui fait une 
opposition stupide et systénia/iqifc au gouver- 
nement ? 

C'est une question délicate qu'il ne nous 
appartient pas de résoudre. 

3° 8™« TABLEAU. — SCÈNE IV 

Ici Fallusion n'est pas moins frappante et 
n'est pas plus contestée que les précédentes. 

Les sujets qu'un prince, dégoûté de ses États, 
a donnés au diable et qui sont devenus les sujets 
de Méphistophélès, sont bien les Français, les 
l)G millions de Français 

On propose, à la vérité, de supprimer ce 
chiffre trop sîgnificatit, ainsi que l'origine de la 
souveraineté de Méphistophélès, mais il ne sera 
pas possible de s'y tromper: il s'agira toujours 
des Français qu'on représente en masse comme 
assez ineptes ou assez ingrats pour ne pas 



sous NAPOLÉON III. 127 

apprécier ou pour nier ce qu'il y a de beau, de 
grandiose et d'utile dans ces travaux d'assainis- 
sement et d'embellissement, qui font la gloire 
de notre pays et l'admiration du monde entier. 

Nous nous refusons à croire, nous ne croyons 
pas à cette ineptie, à cette ingratitude natio- 
nale, et nous ne pensons pas qu'on doive sup- 
poser qu'elles existent et les produire au 
théâtre, fût-ce même pour les frapper de ridi- 
cule et de blâme. 

Telles sont les difficultés sur lesquelles nous 
n'avons pu nous entendre avec l'auteur, qui a 
été autorisé à conférer avec nous; la première 
touche à la religion, les deux autres à la poli- 
tique, et nous les soumettons à la haute appré- 
ciation de Son Excellence. 

Le chef du bureau des théâtres est d'avis que, 
nonobstant les observations qui précèdent , il y 
a lieu d'autoriser les représentations de ce 
drame fantastique, en l'état. 



128 LA CENSURE 



Théâtre-Français 



LES DOIGTS DE FÉE 

ou LA COUSINE PAUVRE* 

Comédie en oiriq actes, en prose. 

24 mars 1858. 

Lorsque cet ouvrage a été soumis à notre 

examen, la marquise de Menne ville était la 
sœur d'un ministre. Nous avons craint que, la 
scène se passant de nos jours, Tinfluence d'une 
simple couturière dans une sphère aussi élevée 
ne fût interprétée d'une manière fâcheuse par la 
malveillance. Mais les auteurs ont compris nos 
scrupules, et la marquise est maintenant la 
sœur du directeur général d'un chemin de fer. 

Le principal inconvénient a donc disparu et 
nous proposons l'autorisation, sauf les modifica- 
tions opérées sur les manuscrits. 

1 Par Scribe et M. Ernest Lcaroiivé. 



SUUS NAl'Of-h'n.N IK. Î'IU 



Hippodrome 



LAGUEHRE DES INDES 

Révolte des Cipayes. — Fête pour le rétablissement 
(le l'empire des Indes. 

Prise de Delhi 



PREMIER RAPPORT 

2'.i avril iSMS. 

Le dernier tableau montre la prise de 

Delhi par les troupes anglaises et la fuite du 
vieux roi avec ses femmes et ses enfants. Outre 
rinconvénient que peuvent présenter ces ta- 
bleaux de massacres, qui seront nécessairement 
exagérés par la mise en scène, cette pantomime 
n'offre-t-elle pas le danger plus grave de pro- 
voquer des manifestations hostiles à l'Angle- 
terre. 

L'opinion générale, peu favorable dès l'ori- 
gine à la cause anglaise dans l'Inde, se trouve 



130 LA CENSURE 



en ce moment surexcitée par des circonstances 
récentes, et nous ne pouvons prévoir comment 
se traduira Tirapression peu sympathique du 
public à la vue de Tuniforme et du drapeau 
anglais victorieux. 

DEUXIÈME RAPPORT 

1" mai 1858. 

Après la guerre de Crimée, cet ouvrage, 

je pense, n'eût pas fait question. Aujourd'hui, 
la vue de l'uniforme rouge et de l'étendard bri- 
tannique ne me paraît pas devoir être sympa- 
thique... 

Pièce interdite par le ministre,. 

Camille Doucet. 



sors .\Ai'(iLK(»i\ m. 131 



LES FRANCS-MAÇONS 

Comédie en trois actes et en prose, 
précédée do Vlniliation antique, proloi^ue en quatre tableaux '. 

3 août 1838. 

L'ouvrage est soumis à Tapprobation mi- 
nistérielle par M. le Préfet du département de 
la Loire-Inférieure, qui fait pressentir les incon- 
vénients que pourrait avoir sa représentation 
dans une province où les sentiments religieux 
de la population sont assez prononcés et où il 
importe d'éviter tout ce qui serait de nature à 
les froisser. 

L'auteur de la comédie des Francs- Maçons 
voulant justifier le titre qu'il a donné à son 
ouvrage, y a introduit des scènes qui sont l'apo- 
logie constante et parfois exagérée de la Franc- 
Maqonnerie et des services qu'elle rend à la 
société. 



i La pièce e&t de M. Debeaunionl. (tn l'a iiuldiéo depuis en 
librairie. 



132 LA CENSURE 



Il en résulte entre les personnages du drame 
une suite d'opinions philosophiques où les 
croyances religieuses sont controversées, atta- 
quées, méconnues, mais qui concluent toujours 
à la louange de la Franc- Macjonnerie et de ses 
adeptes. 

Quelque respectable que soit une institution 
qui couvre de son manteau la charité et la phi- 
lanthropie, nous pensons qu'il peutêtre contraire 
à Tordre public de laisser se produire au théâtre 
une discussion à laquelle viendraient prendre 
part la morale religieuse et la politique. 

Ces observations acquièrent plus de force et 
de gravité dans un moment où de nouvelles 
élections de députés sont peut-être sur le point 
de remuer les esprits et peuvent fournir un 
prétexte à des dissentiments publics. 

Nous ajouterons que des modifications ne 
sauraient faire disparaître les inconvénients 
que nous signalons; il nous semble plus sage 
d'écarter entièrement de la scène un ouvrage 



sous NAPOLÉON III. 133 

(le nature à devenir une cause de division et 
peut-être de désordres. 



Gymnase-Dramatique 
IL FAUT QUE JEUNESSE SE PAYE 

Comédie en quatre actes. 

23 août I808, 

. . . Tout ce qui pourrait tendre à mettre en 
suspicion dans Tesprit public Thonorabilité 
d'individus appartenant à l'armée, nous semble 
surtout devoir être écarté du théâtre. 

...En résumé, tout en reconnaissant que 
cette œuvre, d'ailleurs pleine de mérite, a été 
conçue dans un but incontestablement moral et 
honnête, et dans d'excellentes intentions, nous 
regrettons que l'auteur, pour formuler sa leçon, 

1 Par Léon Goziari. 



134 I.A CliNSUHE 

ait donné à son héros une profession qui doit 
être à Tabri de toute atteinte. 

En conséquence, nous ne croyons pas pou- 
voir prendre sur nous de proposer l'autorisation 
de la pièce dans son état actuel. . 



Théâtre de l'Ambigu 
LE MARCHAND DE COCO ' 

brame en cinq actes. 

PREMIER RAPPORT 

A janvier iSo',). 

... L'action se passe à Paris, en 17î)4, au plus 
fort de la terreur... 

1 Par M. D'Ennery. — Frederick Lemaître en joua le prin- 
cipal rùlc. La pièce fut représentée en 18G1, mais dépouillée de 
tout épisode relatif à la Révolution. 



sni< NApni.KON m. \Xï 

... Nous reconnaissons que cet ouvrage est 
composé dans de bonnes intentions et dans un 
excellent esprit... 

Mais les bonnes intentions, au théâtre sur- 
tout, vont-elles toujours au but qu'elles se pro- 
posent ? 

En reproduisant les événements d'un passé 
sinistre, ne craint-on pas d'évoquer des souve- 
nirs terribles, de raviver de coupables espé- 
rances? 

Si, par exemple, le tableau de l'Abbaye est 
fait pour inspirer l'intérêt et la pitié, n'en res- 
sort-il pas aussi cette effrayante vérité, qu'en 
temps de révolution une poignée d'ambitieux 
et de scélérats suffit pour épouvanter, pour 
entraîner les masses et peut impunément dis- 
poser de la fortune et de la vie des honnêtes 
gens ? 

Le dévouement de la famille Gaspard n'est-il 
pas, bien involontairement sans doute, une ac- 
cusation de lâcheté et d'égoïsme contre cette 



136 LA CENSURE 



majorité terrifiée qui a vu et laissé commettre 
tant d'atrocités et d'horreurs ? 

Quels sentiments de douleur, de deuil et de 
dégoût n'éprouvera-t-on pas à l'aspect de cette 
place de la Révolution, fumante encore du sang 
d'augustes victimes, et à la vue de cet ignoble 
tombereau qui a conduit tant de malheureux à 
l'échafaud? 

Le chancelier de THospital a dit en parlant 
de la Saint-Barthélémy : Excidat illa rfifes/Nous 
pensons nous, que s'il n'est pas possible d'ef- 
facer des pages de notre histoire les dates fu- 
nestes de 93 et î)4, il est prudent du moins de 
les soustraire au grand jour de la scène, sur- 
tout dans les théâtres du boulevard. 

... En conséquence, nous ne pensons pas pou- 
voir proposer l'autorisation et nous avons 
l'honneur de soumettre la question à la haute 
appréciation de Son Excellence. 

Le niinist7^e approuve les conclusions de ce 
rapport. 



sous NAF'OLKON III. \',\' 



DEUXIEME RAPPORT 

22 janvier 1^59. 

Le manuscrit, largement modifié, du Mar- 
chand de Coco a été soumis à notre examen ; 
nous nous sommes dégagés complètement de 
rimpression qu'avait produite sur nous la pre- 
mière lecture. 

Nous commençons par reconnaître que] la 
mise en scène des actes révolutionnaires a été 
notablement atténuée. 

Les proclamations dans la rue, les mouve- 
ments populaires, la fermentation des clubs, 
capable de surexciter les instincts monarchi- 
ques, ne sont plus mis sous les yeux du pu- 
blic. 

Jacques Fauvel n'est plus un chef de section, 

11 n'y a plus d'appel de condamnés à mort. 

...Enfin les changements opérés sont tels 
qu'ils nous semblent avoir fait disparaître en 



138 LA CENSURE 



partie les inconvénients que nous avons signalés 
dans notre précédent rapport. 

Cependant il reste encore une difficulté sé- 
rieuse, capitale, inhérente au sujet même de la 
pièce, c'est Tépoque à laquelle l'action se rat- 
tache, c'est le règne de la terreur qui, mainte- 
nant encore, traverse tout l'ouvrage, et im- 
prime son cachet à toutes les situations. Si les 
répugnances, les craintes que nous avons expri- 
mées et que nous exprimons encore à cet égard, 
paraissaient exagérées à Son Excellence, nous 
nous réserverions encore de demander de nou- 
velles modifications de détail avant de présenter 
la pièce à l'autorisation. 



sOUS NAPOLÉON III. 130 



Odéon 



LES GRANDS VASSAUX' 

Drame en cinq actes. 

I" février 1839. 

...Cet ouvrage semble avoir été composé 
pour réhabiliter Louis XI et le justifier des 
cruautés que lui reproche Thistoire, d'une part : 
en faisant ressortir l'ambition démesurée, Tin- 
solence brutale des grands vassaux, et d'autre 
part, en exaltant la grandeur du but que le roi 
se proposait, l'affranchissement de la royauté, 
l'agrandissement de la France, son indépen- 
dance, son unité. Mais, par une contradiction 
doublement regrettable au point de vue de la 
logique de la pièce et au point de vue de la 
censure, l'auteur fait commettre à Louis XI un 

1 [^ar M. Victor Séjour. — La dernière création de Légier 
qni. au dernier acte, donna un caractère vraiment terrible à 
Taïronie de Louis XL 



140 LA CENSURE 



crime abominable, un fratricide, dont les his- 
toriens ont à peine osé le soupçonner. Pour 
notre part, nous ne pouvons admettre qu'on 
présente au public un souverain qui se souille 
d'un assassinat, en invoquant le salut du pays, 
lorsque c'est aussi en invoquant le salut du 
pays que de prétendus patriotes attentent à la 
vie des souverains. 

...Nous ne croyons pas pouvoir accorder 
l'autorisation. 

9 février 1859. 

L'auteur ayant opéré dans les passages que 
nous avons signalés des modifications et atté- 
nuations, auxquelles ce théâtre s'était d'abord 
refusé, nous n'avons plus qu'à proposer l'auto- 
risation. 



sous .NAPOLÉON III. I il 

Théâtre de la Gaîté 
L'ESCLAVE MICAËL' 

Drame en quatre acteri, |)récédé d'un prologue. 

2o février 18o9. 

La scène est en Russie. L'action du prologue 
se passe en 1816 et celle du drame proprement 
dit, vingt ans plus tard. 

Cette pièce nous paraît offrir plusieurs incon- 
vénients. En premier lieu, l'auteur montre 
dans tout le cours de la pièce un prince russe 
assassin et spoliateur. 

En second lieu, la question du servage est un 
des principaux éléments de l'ouvrage, et l'au- 
teur, en la traitant, représente la Russie comme 
une terre de servitude soumise à l'oppression la 
plus odieuse. 

t Joué sous ce titre : Michai'l l'Esclave. La pièce est de 
.Joseph Bouchardy. 



442 LA (F.X^UHE 

Enfin, la peinture de Tantagonisme entre le 
maître et Fesclave, ce dernier ayant toujours 
le beau rôle, ne présente-t-elle pas un certain 
danger dans une pièce destinée à un théâtre 
très fréquenté par les classes populaires ? 

Nous pensons que cette pièce ne pourrait être 
autorisée que si l'on faisait disparaître les 
inconvénients que nous venons de signaler. 



Théâtre Déjazet 



CANDIDE 

Nous n'avons point à faire le procès d'un ro- 
man trop coïinv d'où cette pièce est tirée. Ce 

* Par M. Victorien Sardou. — Devant le refu- d'aiitori?er 
Candide, qu'on trouvait grivois, Ml'" Déjazet, qui comptait sur 
la pièce, disait au ministre, en vraie comédienne du xvm* siècle : 
« On me prend donc pour une charcutière, que Ton m'accuse 
" de débiter des cochonneries ? « 



sous N.VI'dLKO.N 111. 1 ili 

livre qui, pour les uns est le chef-d'œuvre de la 
critique des vices et des travers de l'humanité, 
orné de toute la verve et de tout l'esprit de 
Voltaire, n'est pour d'autres, qu'une accumula- 
tion de situations cyniques, de scènes révol- 
tantes, qu'une diatribe plus violente encore que 
spirituelle contre la Providence, la société, les 
gouvernements et surtout contre la religion, 
première cause des malheurs et des crimes des 
hommes. 

Nous ne pouvons que regretter qu'un auteur 
de talent ait eu la malencontreuse idée de 
demander au roman de Candide^ le sujet d'une 
pièce de théâtre. 

S'il a emprunté à Voltaire ses principaux 
personnages, il s'est bien gardé, il est vrai, de 
les faire trop ressemblants. Il n'a pas montré 
Pangloss défiguré par une maladie honteuse, 
Candide tuant les inquisiteurs et les jésuites, 
Cunégonde violée et éventrée par les Bulgares, 
les corsaires, etc., puis devenant la maîtresse 



144 LA CENSURE 



à la fois d'un juif et d'un archevêque et de tout 
le monde enfin, excepté de Candide. 

Paquette, sous le nom de Paquita, n'est plus 
une fille de joie nourrissant, de ses débauches, 
un prêtre, son amant, etc., etc. 

Mais, le titre, le personnage de Candide ne 
pouvait-il pas faire croire au public qu'on a pu 
mettre sur la scène quelques-unes de ces hor- 
reurs ? Les souvenirs des spectateurs ne vien- 
dront-ils pas suppléer aux réticences et aux 
timidités de la pièce ? 

Après avoir posé cette question préalable que 
nous devons signaler à la haute appréciation de 
Son Excellence, nous analyserons l'ouvrage 
soumis à notre examen. 

Candide chassé du château de Tender-Ten- 
Tronck, pour un baiser donné à Cunégonde, 
vient à Florence et est présenté chez la mar- 
quise de Parolignac dont la maison est une 
espèce de tripot et de mauvais lieu fréquenté 



SOIS NAl'OLKnN HT. 115 

surtout par deux escrocs, l'abbé et le chevalier. 
La marquise, trouvant Candide simple et naïf, 
veut lui apprendre à ftiire l'amour, ce qui amène 
des scènes de la plus inconvenante crudité. — 
A Cadix, Candide retrouve Cunégonde et veut 
Fenlever ; mais un corsaire les conduit à Cons- 
tantinople. Là, Pangloss est eunuque du harem 
du Turc Barbara, dont Cunégonde est menacée 
d'être la favorite. Candide se fait passer pour 
eunuque et est chargé des femmes de Barbara, 
qui se moquent de sa timidité. — Surpris aux 
genoux de Cunégonde par le Turc, il obtient sa 
grâce à la condition qu'il dira à ce musulman 
ennuyé de tout, ce que c'est que le bonheur. 
S'il peut résoudre cette question, Barbara lui 
rendra Cunégonde à Venise, où se passe le 
dernier acte. Après une série de scènes de car- 
naval, Candide, qui a demandé à tout le monde 
ce que c'est que le bonheur, voit un laboureur 
passer avec son chariot et se disant heureux ; il 
en conclut que le bonheur c'est le travail. Bar- 



14G LA CENSLIiE 



bara satisfait de cette solution, rend Cuné- 
gonde à Candide. 

Les détails graveleux dont tout Tou- 

vrage est semé et le deuxième acte en son entier, 
nous paraissent présenter trop d'inconvénients 
pour que nous puissions proposer Tautorisation 
de la pièce, indépendamment de la question 
préalable inhérente au sujet que nous avons eu 
rhonneur de soumettre à Son Excellence. 



Théâtre Déjazet 
LES TREMIE RES ARMES DE FIGARO 

Comédie-vaudeville en trois actes. 

2 septembre l8o'.>. 

Cette pièce est pleine de verve et d'entrain ; 
elle est écrite avec esprit, agencée et mouve- 

1 Par MM. V. Sardou et ^'andcrl)urch. — Le premier -no- 
ces de l'auteur de Pairie. 



SOIS NAPOLKUN lU. \ 'il 

raentée avec adresse ; mais elle est d'une audace 
qui nous paraît dépasser les limites les plus 
reculées de ce qui est admissible au théâtre. 
Sans doute il y a des situations d'un bon comi- 
que qui peuvent être conservées; sans doute 
aussi le talent de Factrice chargée du rôle 
scabreux de Figaro atténuerait quelques mots 
trop risqués; mais les modifications, les cor- 
rections, les suppressions nombreuses que nous 
devrons demander dans beaucoup de détails et 
dans le dialogue, sont de nature à exiger un 
remaniement complet de la pièce. Ce remanie- 
ment nous parait d'autant plus indispensable, 
qu'il pourrait être dangereux d'inaugurer un 
nouveau théâtre par un ouvrage dont le double 
inconvénient serait tout d'abord de choquer la 
partie honnête du public et de faire appel à 
à une classe de spectateurs qui viennent cher- 
cher au théâtre des distractions, des émotions 
que nous nous abstiendrons de qualifier. Il serait 
regrettable que la pièce d'ouverture posât le 



I iH LA CENSURE 



théâtre Déjazet comme une succursale exagérée 
du Palais-Royal. 

En conséquence nous ne croyons pas pouvoir 
proposer Tautorisation de cet ouvrage dans son 
état actuel. 

DEUXIÈME RAPPORT 

Le remaniement que nous avions jugé néces- 
saire a été effectué d'une manière qui nous a 
paru satisfaisante : nous proposons donc l'auto- 
risation, sauf les modifications opérées sur les 
manuscrits. 



Théâtre de la Porte Saint-Martin 
LA TIREUSE DE CARTES' 

Drame en cinq actes et un prologue. 

25 novembre 18iJ'J. 

.. L'examen de cet ouvrage soulève une 



• Par Victor Séjour et M. Mocquard, qui ne signa pas, 
mais se plut à mettre à la scène l'épisode du petit Mortara. 



SOLS NAPOLÉON III. 1 W 

question préjudicielle que nous ne croyons pas 
avoir qualité pour résoudre. 

Il s'agit de savoir si, d'une part, en thèse 
générale on veut permettre que le théâtre de- 
vienne désormais une arène ouverte à l'anta- 
gonisme religieux, alors même que cet antago- 
nisme ne se produit que dans un intérêt 
purement dramatique ; et si, d'autre part, dans 
l'état actuel de la politique internationale et 
religieuse, il convient de mettre à la scène un 
sujet évidemment inspiré par un fait récent', 
dont le retentissement semble précisément, 
dans le moment actuel, prendre une nouvelle 
recrudescence. 

Nous avons l' honneur de soumettre cette ques- 
tion à la haute appréciation de Son Excellence. 

Dans le cas où elle serait décidée dans un 
sens favorable, nous aurions à demander d'im- 
portantes modifications. 

i L'enlèvement et le bapt<'me flu petit Mortora. 



150 L\ rF.N=;i RE 



DEUXIEME RAPPORT 



7 décembre IKiO. 

Depuis le dépôt de notre rapport du 

•2;") novembre, nous avons reçu Tinvitation d'ef- 
fectuer les modifications qui nous sembleraient 
de nature à diminuer les dangers ou les incon- 
vénients de la représentation de ce drame, et 
nous nous sommes livrés à ce travail sans espérer, 
toutefois, arriver à un résultat complètement 
satisfaisant. 

Nous avons atténué autant que possible ce 
qui nous a semblé faire ressortir trop vivement 
l'antagonisme religieux inhérent au sujet. Nous 
avons éliminé tout ce qui nous a paru blasphé- 
matoire ou impie ; nous nous sommes attachés 
surtout à faire disparaître l'intervention du 
clergé dans l'enlèvement de l'enfant. Ainsi, 
non seulement il n'est plus question d'un curé 
ni de son église, ni de sou prône, mais encore 
pous n'avons pas admis qu'à la dénomination 



SOIS NAfnLÉitN III. I •"> I 



de curé, on substituât celle d'un supérieur de 
cjuvent, parce que ce supérieur ne peut être 
qu'un prêtre; nous avons accepte laie supc- 
rieure, parce qu'elle n'a pas un caractère sacré ; 
d'ailleurs elle ne figure "pas dans ce drame et 
il n'en est parlé que pour le besoin de l'action. 

Enfin, nous nous sommes efforcés de concen- 
trer, autant que cela se pouvait, l'intérêt domi- 
nant du drame de la tendresse, dans la rivalité 
des deux mères. 

Nous ajoutons que, par un sentiment de haute 
convenance, nous avons demandé le change- 
ment du nom de liuspoli. qui est celui d'une 
famille princière romaine, dont un membre 
vient d'épouser une princesse de la famille de 
r Empereur. 

En conséquence, nous proposons l'autorisa- 
tion, sauf les modifications opérées sur les 
manuscrits. 



15:2 LA r.KNSlRE 



Théâtre du Palais-Royal 



LA SENSITIVE ' 

Comédie-vaudeville en trois actes. 

11 janvier 18G0. 

Vuucouleurs ^dont le nom rappelle la pucelle 
d'Orléans), est un homme impressionnable que 
la moindre émotion paralyse. 

Le jour même de son mariage, il est dans la 
crainte la plus vive de... bégayer auprès de sa 
femme, etc. 

Quelles que soient les précautions que 

les auteurs aient prises pour gazer, par des 
illusions ingénieuses, l'idée fondamentale sur 
laquelle il n y a pas à se méprendre et qui cho- 
que toute pudeur, cette pièce ne nous parait 
pas de nature à être représentée. 

Nous ne pouvons admettre que l'attention 

i Par M. Labiclio. 



sous NAPOLÉON llî. 153 



dun public soit attirée et concentrée pendant 
trois actes sur un pareil sujet, la question de 
viiHlité d'un mari, la consommation physique 
du mariage. 



Théâtre Saint-Marcel 
LE BARDE GAULOIS' 

Pièce en deux actes, en ver?. 

lu mars 1860, 

Cette pièce qui n'a pas autant qu'il le 

faudrait, la couleur de Tépoque à laquelle l'ac- 
tion se rattache, contient sur la liberté, les 
tyrans et les jioètes proscrits, des déclamations 
des allusions peut-être qui, dans la bouche de 
l'artiste chargé du rôle du barde, peuvent pren- 

1 De M. Ponroy, joué par l'acteur Bocage, qui faisait bra- 
vement du théâtre une tribune. 

9. 



loi LA CENSIRF. 



dre un caractère plus significatif, et sur lesquels 
nous croyons devoir appeler l'attention de Son 
Excellence, avant de présenter l'ouvrage à son 
autorisation. 



Théâtre du Vaudeville 
CE QUI PLAIT AUX FEMMES ' 

Proverbe en trois actes. 

PREMIER RAPPORT 

1'. juillet 1«00. 

Nous soumettons à la haute appréciation de 
Son Excellence le troisième acte dans son en- 
semble. 

La peinture de l'excessive misère de la jeune 
ouvrière est un de ces tableaux navrants qui 

1 Par F. Ponsarcl, 



sous NAl'OLKK.N Iir. 15o 



irritent l'esprit public, et (lue nous avons tou- 
jours eu pour instruction d'écarter du théâtre, 
parce que, quelles que soient les bonnes inten- 
tions de l'auteur il en résulte une sorte d'acte 
d'accusation contre une société impuissante à 
assurer le moyen de vivre honnêtement aux 
femmes des classes déshéritées, et une justifica- 
tion indirecte de la prostitution de celles qui 
succombent. 

DEUXIÈME RAPPORT 

■20 juillet ISfîO. 

Un manuscrit du troisième acte retouché 
nous a été présenté. Les modifications appor- 
tées à la version primitive ne nous paraissent 
pas atténuer sensiblement les inconvénients 
que nous avons signalés dans notre précédent 
rapport. 

Nous continuerons donc à appeler l'attention 
de Son Excellence tant sur ce troisième acte, 
que sur la scène du deuxième acte; l inmii,- 



156 LA CENSURE 



du pouvoir, dans Inquelle, à notre connais- 
sance, il \\'à été fait jusqu'ici, aucun change- 
ment '. 



Théâtre Impérial de l'Odéoii 



LE PARASITE % 

Comédie en un acte et eu vers. 

28 août 18G0. 

La scène se passe à Chypre. Fhiion, négo- 
ciant et corsaire, a quitté sa femme Myrrhine 
le lendemain même de ses noces et n'a pas 

1 C'est la gronde scène eu vers où le général Lamoricière, 
alors au service du pape, était traité comme Aristophane 
traitait Cléon, et publiquement fustigé. L'Amour du pouvoir 
s'écriait, entre autre choses: 

« Par moi les généraux des clan - démocratiques 
« Vont au pied des autels porter leur trahison. » 

M. Ponsard a eiïacé ces vers de l'édition déllnitive de :on 
Théâtre. 

2 Par M. Edouard Paillerou. 



SOIS .NAroLKiiN III. 157 

reparu depuis cinq ans. Myrrhine désire et 
craint tout à la fois son retour, car elle est 
vertueuse et elle aime son cousin Phèdre, avec 
qui elle a été élevée. Lampito, son esclave et 
sa suivante, aime également Phèdre et, pour le 
séparer de sa maîtresse, elle imagine de faire 
jouer le rôle de Philon à un parasite nommé 
EaquC; qui se prête volontairement à ce strata- 
gème, parce qu'il a en perspective des vins 
exquis et des repas délicieux. Eaque se pré- 
sente donc à Myrrhine en se faisant passer 
pour Philon, avec lequel il a quelque ressem- 
blance, et son premier soin, après avoir em- 
brassé sa prétendue épouse, est de se faire ser- 
vir un diner copieux. Mais Myrrhine a des 
soupçons; elle interroge Eaque et lui adresse 
des questions auxquelles celui-ci peut répondre, 
grâce aux renseignements que Lampito lui a 
donnés. Cependant Myrrhine doute encore et 
demande à Eaque quelques détails intimes sur 
ce qui s'est passé la nuit qui a précédé leur 



158 LA I.ENSIRE 

séparation ; Eaque se tire assez adroitement 
de ce pas difficile et parvient à convaincre 
Myrrhine, et s'apprête enfin à savourer son 
repas, lorsqu'on apprend la mort du vrai Phi- 
Ion. Le parasite est éconduit et Myrrhine 
épousera Phèdre. 

Dans cette pièce, essai littéraire d'un jeune 
homme, il y a quelques détails un peu vifs, un 
peu risqués, peut-être, mais qui ne nous sem- 
blent pas dépasser la limite de ce qui est admis- 
sible au théâtre. Nous croyons donc pouvoir 
proposer l'autorisation, sauf les modifications 
opérées sur les manuscrits. 



Vers changés : 



EAQUE 



Jadore, tu le sais, la brune Lampilo, 
La brune esclave de Mjrrhine ; 
Fais que je puisse entrer dans son lit au plus tût. 

Modification : 
Fais-moi jusqu'à son i-onir arriver au plus (ùl. 



sors .NAi'(iLi':(»N iir. iriO 



Telle une enfant lascive agaçant un baiser. 
Modification : 

Telle une entant rêveuse asrai'aiit un baiser. 



Théâtre Impérial de rOpéra-Comique 



LE SULTAN BARKOUF '. 

Opéra comique en trois actes. 

10 octobre 18(50. 

La ville de Lahore est en révolution; on 
brise les croisées du vice-joi. Babukek, le grand 
échanson, est fort maltraité. Mais tout se calme 
par l'arrivée du Grand Mogol qui, pour punir 
la ville de ses révoltes, lui donne pour vice-roi 
un chien, le chien Barkouf, chien favori de 
Maïna, jeune bouquetière, l'héroïne de la pièce. 

' Paroles de M. Henri Meilhac. musique crOircnbacli, 



160 LA CENSURE 



Un magnifique cortège défile, le Grand- 
Mogol en tête. Les hurras, les cris de joie 
annoncent le palanquin du nouveau souverain, 
qui salue ses sujets de la fête et de la gaeue. 
Les hérauts d'armes ordonnent qu'on adore le 
vice-roi et qu'on se prosterne devant lui. Les 
acclamations du peuple répondent à cette pro- 
clamation. 

Le chien vice-roi est enfermé dans le palais, 
dans une cage grillée. Bababek voudrait gou- 
verner en son nom et lui faire apposer sa griffe 
sur certains décrets, et surtout lui faire ap- 
prouver le mariage de Périjade, sa vieille fille, 
avec le jeune prince Saïb, que Maïna aime en 
secret. Mais le terrible souverain montre les 
dents à Bababek ; il menace de le dévorer. Pas 
de réceptions, pas d'audiences possibles. Nul 
n'ose approcher. Maïna se présente ; accueillie 
par le chien avec des transports de joie, elle est 
nommée son secrétaire interprète. Bababek 
espère, à l'aide de la jeune fille, régner et gou- 



sous NAPOLÉON III. 161 

verner; mais il est dupé par la bouquetière. 

Sans être vu, l'auguste sultan siège à son 
tribunal derrière ses doubles grilles; Maïna, 
en présence de la cour et de la foule, expose à 
Barkouf les plaintes du peuple, accablé d'im- 
pôts et expirant de misère. Le sultan répond 
par ses aboiements : ouali ! ouali ! ce que Maïna 
traduit par la réduction des impôts à moitié. 
Un jeune ouvrier est conduit au supplice pour 
des actes de révolte ; Barkouf aboie sa grâce. 
Le mariage de Saïb avec Férijade est rompu 
par les mêmes aboiements. Bababek est furieux, 
mais le peuple célèbre les vertus du chien-roi 
et saura faire respecter ses décrets. C'est le 
meilleur des gouvernements. 

Bababek et les seigneurs conspirent. Ils 
veulent empoisonner Barkouf et appeler les 
Tartares dans la ville. Maïna devine et déjoue 
leurs projets. Elle veut leur faire boire le poi- 
son qu'ils ont préparé; mais les Tartares enva- 
hissent Lahore. 



i62 LA CENSURE 



Barkouf, délivré de ses grilles, se met à la 
tête du peuple, qu'il électrise par sa valeur et 
par son exemple. Mais le chien guerrier, après 
avoir défait les ennemis, meurt an milieu de 
son triomphe. Le Grand-Mogol. revient pour 
punir Bababek et marier Maïna à Saïb, qu'il 
nomme vice-roi. 

Les auteurs, dont nous sommes loin de sus- 
pecter les intentions, ont cru sans doute écarter 
les inconvénients de ce bizarre sujet et des 
allusions dont il fourmille, par la forme bouf- 
fonne de l'ouvrage et en plaçant le lieu de 
l'action dans l'Inde, le pays des fables et de la 
fantaisie. Mais tout en tenant compte de l'atté- 
nuation qui peut résulter de ces circonstances, 
nous ne pouvons nous empêcher de voir dans 
le fond de la pièce, dans les détails qui y sont 
inhérents, dans la mise en scène obligée, une 
dérision perpétuelle de l'autorité souveraine de 
tous les temps, de tous les pays. 

En conséquence, nous ne pouvons proposer 



I 



iOlS NArnF.KON IIF. 103 



l'autorisation du Sultan Barhouf, et nous 
avons l'honneur d'appeler sur cet étrange ou- 
vrage toute l'attention de Son Excellence. 

Le Minixlrc approurt' /es ('onclusuriïR du 
l'dpijori et interdit la reiirè^cnlaUdii de ccl 
OK ci'diic 

Le clief de la dirision des t/if'â/i'es^ 

Camille Doicet. 

l'.t octobre. 

DEUXIÈME RAPPORT 

2S novembre ISiH». 

A la suite de notre rapport, en date du 
10 octobre, le ministre a prononcé l'interdic- 
tion de la pièce du Sultan Barkouf. 

Depuis, les auteurs ayant modifié l'ouvrage 
en faisant du chien Barkouf non plus un sou- 
verain, mais un kaïmakan, un gouverneur, le 
théâtre a été autorisé à soumettre la pièce 
ainsi refaite à un nouvel examen. 



164 LA CENSURE 



Par ces changements, les inconvénients 
graves que nous avions signalés nous ont paru 
descendre de quelques degrés, s'atténuer, s af- 
faiblir; il était difficile qu'ils disparussent 
entièrement. 

Le fonds de la pièce étant admis en principe, 
nous voulons ne nous attacher qu a faire encore 
supprimer ou modifier les détails qui rentraient 
dans la donnée primitive et à prévenir autant 
que possible les inconvénients que nous redou- 
tions. Nous espérons que dans son état actuel 
la pièce sera en partie couverte par les circons- 
tances atténuantes, c'est-à-dire le fantastique, 
rimpossible, le pays féerique de l'Inde. 

Dans cette circonstance, tout en soumettant 
à l'approbation de M. le Ministre la pièce de 
Barhouf, nous avons l'honneur d'appeler res- 
pectueusement sur l'ouvrage tel qu'il est 
l'attention de Son Excellence. 



••urS NAl'iiLKiiN 111. U)0 



Théâtre Impérial du Cirque 
LES MASSACRES DE SYRIE'. 

Drame en cinq acte» et douze tableaux. 

•2i décenibre IHdO. 

... Dans le cadre politique se détachent trois 
grandes figures : 

D'abord Abd-el-Kader, qui joue dans ce 
drame le noble rôle qui lui a valu Tadmiration 
du monde chrétien. 

Ensuite le chef des Druses, qui veut écraser 
les Maronites pour jeter les bases d'un nouvel 
empire ottoman. 

Enfin, un délégué du Sultan qui, chargé de 
pacifier les esprits, trahit les chrétiens qu'il 
doit protéger et les livre aux poignards de leurs 
ennemis pour partager leurs dépouilles. 

Les inconvénients que présente ce rôle, per- 
sonnification complète et offensante de la Tur- 

i Par M. V. Séjour. 



lOG LA CENSURE 



quie, nous paraissent d'une telle gravité que, 
nonobstant les circonstances dans lesquelles se 
produit cette pièce, dont la représentation 
paraissait indéfiniment ajournée, nous croyons 
devoir appeler sur cette partie de l'ouvrage 
l'attention de Son Excellence. 



Xote sur le personnage de ^lOsOUiOC^iV. dans les 
revues. 

Parmi les personnages que les théâtres 
secondaires ont produit sur leurs scènes pen- 
dant l'année 1860, figure une femme qui s'est 
affublée de l'ignoble surnom de Ivigolboche et 
qui, par sa danse impudique, les mémoires 
honteux qu'elle a eu l'effronterie de publier 
comme un spécimen de sa dépravation a sou- 
levé mépris et dégoût chez tous les gens 
honnêtes. 

La déplorable célébrité que cette créature 
s'est acquise lui a valu une place dans presque 



SOIS NAl'iiLLd.N m. 107 

toutes les revues de cette année et nous avons 
profité de cette occasion toute exceptionnelle 
pour essayer de la faire rentrer dans l'obscu- 
rité, d'où elle n'aurait dû jamais sortir; de 
même que, pour nous conformer aux instruc- 
tions que M. le Ministre a daigné nous donner 
lui-même, nous nous efforcerons peu à peu, 
insensiblement, sans transition subite, de faire 
disparaître de la scène les Marguerite Gautier, 
les Marco, les Albertine et autres immoralités, 
pour lesquelles Son Excellence a manifesté sa 
répulsion. 

Nous avons donc invité MM. les Directeurs à 
supprimer dans leurs revues tout ce qui avait 
trait à Rigolboche, et nous devons reconnaître 
qu'ils Font fait avec un louable empressement 
à notre demande, dont ils ont apprécié la con- 
venance. Toutefois, chacun d'eux a demandé 
que si un de ses confrères était autorisé à ex- 
ploiter cette chance de succès, la même faveur 
lui fût accordée. 



I(l8 LA CENSURE 



Un seul directeur, et c'est précisément celui 
du théâtre qui a servi de piédestal à Kigol- 
boche, s'est obstinément refusé à retrancher de 
sa revue, composée d'un prologue, de trois 
grands actes et vingt tableaux, deux petites 
scènes épisodiques, où il est question de cette 
femme. Il se fonde sur ce quïl est dans une 
position exceptionnelle ;pournous,sa position est 
d'avoir créé une individualité immonde et ce 
n'est pas à nos yeux un titre suffisant pour ob- 
tenir ce qui a été refusé à d'autres. 

Si M. le Directeur des Délassements-Comiques 
en appelle à la toute puissante intervention de 
M. le Ministre, nous ferons respectueusement 
observer à Son Excellence que la concession 
qui lui serait faite devrait être, en bonne jus- 
tice distributive, étendue aux autres théâtres et 
que dès lors on verrait reparaître sur toute la 
ligne le scandaleux personnage que nous avions 
eu l'espoir de faire oublier. 



MHS NAI'dLKoN III. KiO 



Théâtre de la Porte-Saint-Martin 
L'INVASION • 

Drame en cîikj aclc.-i et quatorze tableaux. 

2 septembre 1>>*">1. 

... Nous ne pouvons proposer lautorisation 
d'une pièce qui a pour titre f Invasion et qui 
retrace, avec une vérité navrante, une des 
époques les plus désastreuses de notre histoire 
contemporaine. 

Malgré la revanche éclatante que la France 
a prise, malgré la place glorieuse que l'Em- 
pereur Napoléon III lui a reconquise parmi 

1 Par M. Victor Séjour. — Que de craintes et de terreurs 
fil naître l'apparition de ce drame! Le jour de la première 
représentation, les postes de police étaient doublés autour du 
théâtre de la Porte-Saint-Martin. On s'attendait à des mani- 
l'e^talions hostiles. On avait peur que des coups de sifflets n'ac- 
cueillissent la redingote grise et le petit chapeau légendaires. 
La préfecture de police en fut pour son zèle. La pièce ne 
donna lieu à aucun désordre, ni dans la salle ni sur le boule- 
vard. 

10 



170 LA (ENSLIiE 

les nations, nous pensons que, sous la dynastie 
napoléonienne, le spectacle profondément affli- 
geant et humiliant des calamités que Fesprit de 
parti a reprochées au premier Empire et pré- 
sentées comme la cause de sa chute, ne peut 
être mis devant les yeux du public. 

Nous avons l'honneur de soumettre Touvrage 
à la haute appréciation de Son Excellence. 

septembre 1801. 
MINISTÈRE d'état 

J'ai l'honneur de mettre sous les yeux du 
ministre le drame intitulé l'Invasion et le rap- 
port qui viennent de m'être remis par la com- 
mission d'examen des ouvrages dramatiques. 

J'ai lu Touvrage et le rapport. Et sans m'ar- 
rêter aux détails de la pièce, je ne puis en 
approuver l'esprit. Une idée domine à la lec- 
ture et sera encore plus en relief à la représen- 
tation : Convient-il de laisser discuter la cause 
de rinvasion et d'en divulguer les malheurs? 



SOI*; N.VPÛLKON III. ni 

En prenant les ordres de Son Excellence, 
j'ai l'honneur de lui proposer d'approuver le 
rapport de la commission d'examen. 

Le chef de bureau des théâtres, 

Th. Cabanis. 

Approuï)è la conclusion de la commission. 
Signe: Walewski. 



Comédie-Française 



ON NE BADINE PAS AVEC L'AMOUR ' 

Comédie en h-oU actes. 

30 novembre 1861 . 

Il est impossible, quand on a lu cette pièce 
marquée au cachet d'un si grand talent et qui 

1 Par A. .le Musset, 



172 LA CENSritK 



entraîne même à leur insu, les lecteurs officiels 
chargés d'en signaler les inconvénients, il est 
impossible, disons-nous, de ne pas regretter 
profondément le souffle d'irréligion qui par- 
court tout l'ouvrage et en ressort invincible- 
ment plus encore par les situations que par les 
paroles. 

L'ouvrage primitif a été sérieusement modifié 
et atténué avant d'être présenté à la scène 
française; nous avons nous-mêmes signalé 
encore des détails choquants et qui ont été, ou 
pourront être modifiés, mais l'ouvrage, en son 
ensemble, sera et demeurera un ouvrage peu 
sympathique aux croyances religieuses ; et si 
une partie du public regrette les sacrifices que 
les arrangeurs ont cru devoir faire aux conve- 
nances théâtrales, une plus grande partie des 
spectateurs sera, surtout dans les circonstances 
actuelles, frappée de l'esprit général de l'ou- 
vrage dont l'autorisation pourra paraître une 
espèce de manifeste, une concession dans le 



sors NAPOLÉON IH. 173 

sens des réclamations et une partie de la presse 
contre les associations religieuses. 

Nous voudrions pouvoir proposer l'autorisa- 
tion de cette œuvre remarquable, qui a pour 
elle une notoriété publique favorable, résultant 
d'une publication déjà ancienne, le nom de 
l'auteur si justement regretté, le théâtre sur 
lequel l'œuvre sera dignement interprétée sans 
exagération de ce qu'elle peut avoir de trop 
philosophique, mais, dans la situation actuelle, 
nous ne saurions prendre sur nous la responsa- 
bilité d'une proposition d'autorisation, et nous 
avons l'honneur de soumettre cette grave 
question à la haute appréciation de Son Excel- 
lence. 

Certes, la pièce à la représentation ne peut 
donner lieu à aucune manifestation, à aucun 
inconvénient matériel et tangible; mais le fait 
de l'autorisation peut prendre les proportions 
d'une question politique que nous ne pouvons 
que signaler. 



174 LA CENSURE 

Théâtre de la Porte-Saint-Martin 
NAPOLÉON BONAPARTE ' 

Drame en six actes et vingt-trois lableau.\. 

THÉÂTRE DK LA PtiRTK-SAlNT-MARTlN 

Cal)iuet du Dircolour 

27 novembre 18G1. 

Mon cher Raphaël, 

Vous m'avez parlé du Napoléon de Dumas. 
Cette proposition a réveillé toutes mes idées et 
toutes mes sympathies. Battu avec le Napoléon 
de Séjour, je ne demanderais pas mieux que de 
revenir à la charge, et d'obtenir enfin l'autori- 
sation de mettre en scène la grande épopée im- 
périale, un de mes rêves, vous le savez. 
Je ne comprendrai jamais que le théâtre 
reste silencieux sur les faits populaires du 

• r;u' Alcxandr'' Dum?-, 



sous NAPOLÉON III. iliî 

premier empire, pendant le règne glorieux 
du second Empereur, et je crois que le peuple 
de Paris répondrait à mon appel si je lui don- 
nais, avec toutes les splendeurs que je médite, 
toutes les grandeurs de son histoire. 

Mais il me faut la pièce, et je vous charge, 
avant tout, d'en parler à qui de droit, avant que 
je me mette en route moi-même pour conquérir 
le droit de célébrer nos conquêtes. 

A vous de cœur, 

Marc FouRNiER. 

A >!on Excellence Monsieur le comte WaleicsikL 
ministre d'État. 

28 novembre 18GI. 

Monsieur le Ministre, 

Au nom et en Tabsence de M. Alexandre 
Dumas père, que je représente à Paris auprès 
de MM. les Directeurs des Théâtres, j'ai l'hon- 
neur d'exposer à Votre Excellence que 



J70 LA CK.NSritK 

M. Marc Fournier a le désir ardent de reprendre 
sur son théâtre une grande pièce militaire in- 
titulée : Napoléon Bonaparte. Jusqu'à ce jour, 
cette pièce n'a jamais été défendue; j'ai les 
pouvoirs suffisants pour vous- assurer, M. le 
Ministre, que tous les changements actuelle- 
ment jugés nécessaires seront faits au gré de 
Votre Excellence ainsi que toutes les suppres- 
sions. Je puis également affirmer à Votre 
Excellence que lapièce de M. Alexandre Dumas, 
représentée pour la première fois au théâtre 
de rOdéon il y a une trentaine d'années, sera 
montée au théâtre de la Porte Saint-Martin 
avec un éclat et un luxe dignes, en tous points, 
de la grande épopée impériale. 

Je ne puis traiter définitivement pour 
M. Alexandre Dumas père, avec M. Fournier, 
sans l'agrément de Votre Excellence. Je viens 
donc, M. le Ministre, au nom de M. Alexandre 
Dumas, solliciter de votre bienveillance ac- 
coutumée pour l'illustre auteur, la permission 



;;OUS NAPOLÉON III. 



de faire représenter sa pièce de Napoléon Bona- 
parte, au théâtre de la Porte Saint-Martin. 

Dans Tespérance que cette demande pourra 
être parfaitement accueillie, 

Kecevez, etc. 

Raphaël Félix. 

Rapport de la Commission cC examen 

13 décembre 1861, 

Cette pièce, représentée il y a une trentaine 
d'années, semble avoir été composée pour la glo- 
rification de Fempereur Napoléon V' , le lende- 
main d'une révolution qui avait renversé un 
gouvernement impopulaire, établi sur les ruines 
de Terapire. 

Nonobstant, la reprise de cette pièce, surtout 
sur un théâtre populaire, présente aujourd'hui 
plusieurs questions d'une haute gravité. Les 
principaux inconvénients qui nous frappent 
sont, au commencement, la mise en scène de 



178 LA C.ENslRE 

l'époque républicaine avec les cris de : Vire la 
EépuMque, et la Mat'seiUaise : ensuite, à côté 
des splendeurs du premier empire, les désastres 
de la France, question tranchée naguère par la 
décision qui a interdit le drame : Vlni-asiou. 

Puis, lors de la restauration, le spectacle de 
la trahison des deux grands capitaines de l'em- 
pire, sur les familles desquels rejaillissait la 
flétrissure; les deux abdications attribuées à la 
désaffection générale; le tableau de l'esprit 
antipatriotique de la noblesse impériale ; enfin, 
la captivité et l'agonie du martyr de Sainte- 
Hélène, léguant à la maison 7'égnante de l'An- 
ftieterre topprohe de sa niort. 

Au point de vue de la paix intérieure, de la 
nécessité de la conciliation des partis, dont il 
importe de couvrir l'antagonisme du voile de 
l'oubli; au point de vue des relations interna- 
tionales avec un pays allié, contre lequel il est 
peut-être inopportun de rappeler nos griefs, 
nous pensons que la reprise de la pièce de Napo- 



<iu s NAi'<n.i;ii\ m. I (M 

Léon Bonaparte offre des difficultés d'un ordre 
trop élevé et nous paraît présenter trop d'incon- 
vénients pour que nous puissions en proposer 
l'autorisation. 

l 't décembre 1861. 

Refus (V autorisât ton. Il y aurait Incon re- 
nient à ce que le glorieux fondateur de la 
iiijiiastie impériale paraisse sur le théâtre dans 
des conditions V/ulgaires, 



Théâtre Impérial de l'Odéon 
LA MARQUISE DE MONTESPAN ' 

Comédie en quatre acte?, en prose. 

29 mars 1802. 

Dire que les principaux personnages de cette 
pièce sont Louis XIV, M"* de la Vallière, 

1 Par M. Arsène Houssaye. La pièce, annoncée ensuite sou» 
re titre: Lt Roi SoIpH, fut définitivement interdite. Elle n'a 
même janiaiB été imprimée. 



180 I.A CENSLHK 

M""* de Montespan et la veuve Scarron, c'est en 
donner une analyse suffisante. Fatigué des 
amours tristes et plaintives de M"^ de la Val- 
lière, le roi la laisse retourner définitivement 
au couvent des Carmélites, et appelle à lui suc- 
céder la fière et hautaine marquise de Mon- 
tespan, qui, après une faveur de longue durée, 
est elle-même supplantée par M'"* de Maintenon. 

SMl ne faut voir dans cette comédie que 
les amours historiques et anecdotiques de 
Louis XIV, nous n'avons qu'à proposer l'auto- 
risation, à la charge de certaines modifications 
dans les détails. 

Toutefois, nous ne croyons pas devoir dissi- 
muler l'impression pénible qu'a produite sur 
nous la lecture de cet ouvrage, moins encore 
par ce qui s'y trouve que par ce qui ne s'y 
trouve pas. 

En effet, la pièce qui commence à la disgrâce 
de M"* de la Vallière pour finir au moment où 
la veuve Scarron devient la maîtresse du roi, 



SOLS XAPOLKO.N III. 181 

embrasse une période de quinze ans environ, la 
plus glorieuse du règne de Louis XIV, celle où 
les Flandres et la Franche - Comté furent 
conquises, celle où le palais de Versailles fut 
édifié, et l'hôtel des Invalides fondé, celle enfin 
où brillèrent les Condé, les Turenne, les Col- 
bert, les Molière, les Corneille et tant d'autres. 

Cependant, laissant dans Toubli tous ces noms 
illustres, toutes ces grandes choses accomplies, 
on ne nous montre que des maîtresses royales, 
que des intrigues de cour, que les galanteries et 
les faiblesses du roi, comme si, d'après le lan- 
gage même de Lauzun au quatrième acte, le 
règne de Louis XIV se réduisait aux mesquines 
propositions de trois périodes, trois influences, 
trois femmes. Est-ce sous un pareil jour que 
doit être offert, à un public éclairé, le tableau 
de ce règne où la gloire des lettres, des arts et 
du commerce, s'unit à la gloire des armes? 

IN 'est-ce pas porter atteinte au respect dû au 
pouvoir souverain, que de mettre exclusivement 



182 LA CENSURE 



en relief les erreurs, les fautes, les passions cou- 
pables de l'homme, en taisant les immenses 
qualités, le génie du prince et les services écla- 
tants qu'il a rendus au pays? 

Nous avons l'honneur de soumettre ces ré- 
flexions à la haute appréciation de Son Excel- 
lence. 



LES COSAQUES ' 

La pièce des Cosaques n'a dû son succès qu'à 
Fétat d'hostilité de la France et de la Russie. 
Cette pièce a, dit-on, causé à Saint-Péters- 
bourg une vive sensation, qui n'aurait pas été 
sans influence sur les événements politiques 
dont la guerre a été le résultat. Une paix glo- 
rieuse et un rapprochement dont l'Angleterre 
s'alarme comme d'une alliance, ont remplacé 
les dispositions hostiles. 

1 Par MM. A. Arnault el Louis Judici». 



sous NAPOLÉON III. 183 

Dans cette position que nous ne pouvons 
apprécier que de trop loin, il ne nous est pas 
possible de comprendre la reprise de cet ouvrage '. 



Porte-Saint-Martin 
DIX ANS DE REGNE 

CANTATE 

13 août 1862. 

Dans cette cantate l'Italie dit: 

Je suis le sol puissant d'où les marbres antiques 
Sortaient tout façonnés et ressemblant aux dieux, 
Et la nuit voit encore errer sous mes portiques 
Des ombres de héros aux nimbes radieux ! 

Je suis l'auguste mère à la mamelle ardente ! 
Allaitant tour à tour Brutus et les Césars, 
Marc Antoine et Pompée, et Virgile et le Dante, 
J"ai vaincu par le glaive el régné par les arts ! 

* On le reprit cependant plus tard, au théâtre du Chàtolet, 
en 1870. 



184 



LA CENSURE 



La commission d'examen ne pense pas qu'il 
soit possible d'admettre dans les circonstances 
présentes, le personnage de l'Italie. 

En conséquence, elle ne peut proposer l'auto- 
risation de cette cantate dans son état actuel. 



Théâtre Français 
LE FILS DE GIBOYER' 

Comédie en cinq actes, en prose. 

3 octobre 1862. 

...Le simple exposé de cette pièce suffit pour 
faire ressortir toutes les difficultés qu'elle pré- 
sente. Il est évident que cette pièce contient 

* Par M. Emile Augier. — Lorsque cette vigoureuse pièce 
parut, on s'écria : « Le théâtre social est inauguré ! » Voir sur 
l'effet qu'elle produisit en province une trè.^ curieuse i)rochure 
intitulée : Le Tour de France du Fils de Gihoyer. — M. Veuil- 
lot répondit à dix lignes de M. Augier par un pamphlet de 
deux cents pages : Le Fond de (Hboyer. 



sous NAPOLÉON III. 185 

des expressions que nous ferions disparaître 
dans tel autre ouvrage, mais qui sont inhérentes 
à Tessence même d'une comédie politique. 

La question est de savoir s'il convient, en 
principe, d'interdire ou bien d'autoriser une 
œuvre de ce genre, sauf, bien entendu, les mo- 
difications partielles qui pourraient être exi- 
gées. 

Qu'il nous soit permis d'entrer, avec quel- 
ques détails, dans les considérations qui doi- 
ventservir d'éléments à une décision. 

L'interdiction d'une pièce de théâtre trouve 
sa raison d'être, en général, dans quatre ordres 
d'idées différents. 

1° L'intérêt de la morale publique. 

2° L'intérêt de l'ordre social et de la politi- 
que du gouvernement. 

3° L'intérêt de la religion. 

4" Enfin les convenances et le goût dans les 
allusions aux personnes et aux choses. 

Sous le rapport de la morale, la pièce dont 



186 LA CENSURE 



il s'agit est-elle blessante, doit-elle être inter- 
dite? Evidemment non. Cette affection quasi- 
paternelle du marquis pour Fernande Maréchal, 
fille d'une femme qui n'est plus, le désir de la 
marier de telle sorte qu'elle hérite de sa fortune 
et de son nom, la cause de cette tendresse que 
l'auteur laisse adroitement deviner, tout cela 
n'atteint pas les limites de ce qui a toujours 
été permis au théâtre. 

Nous en dirons autant des coquetteries très 
nettement définies de M""" Maréchal avec les 
secrétaires de son mari : « Elle ne les réduitpas 
« au l'Ole de Joseph, c'est une personne roma- 
in nesque, 'mais platonique. Son héros nest 
« pas obligé de participer au roman. Elle se 
« persuade qitelle est aimée. Elle se livre des 
« combats terribles, et, en fin de compte, elle 
« triomphe de son danger ijnaginaire en eœi- 
« lant le séducteur dans un bon emploi. » 
(Acte II, scène ii.) 

Il n'y a là rien de choquant ni d'offensant 



SOLS NAI'OLKMN III. 187 

pour la morale publique. Sous ce rapport donc, 
la pièce ne nous paraît pas avoir d'inconvé- 
nient. 

Voilà pour le premier point. 

Pour le second et le troisième, c'est autre 
chose. 

Au point de vue des intérêts politiques et 
religieux, la question est fortement enga- 
gée. 

L'auteur aborde de front la lutte de la démo- 
cratie, de la révolution, dans le sens philoso- 
phique et élevé du mot, en opposition avec la 
contre-révolution personnifiée par le parti légi- 
timiste. 

Pour une discussion de ce genre, la question 
religieuse se trouve inévitablement mêlée à la 
politique, dans la pièce comme dans la réalité 
des faits. 

Et à ce propos, c'est ici le lieu de signaler 
plus particulièrement l'épisode que nous avons 
déjà fait remarquer du discours émané du co- 



188 LA CENSURE 



mité légitimiste et qui doit être lu ù la Cham- 
bre par un orateur d'emprunt. 

Cette partie de l'ouvrage nous paraît d'une 
très sérieuse gravité. En effet: faisons d'abord 
abstraction du caractère d'allusion dont nous 
aurons à parler relativement à ce passage, et 
examinons le discours en lui-même. 

Ce discours que Maréchal débite en s'as- 
seyant, au commencement du troisième acte, 
est présenté, dans la pensée de l'auteur, comme 
le manifeste du parti légitimiste et clérical; 
cela résulte de la pièce même. On ne saurait, 
par conséquent, en partager les idées sous peine 
d'être obscurantiste et réactionnaire. Or, c'est 
contre cette pensée qu'il importe de protester. 
En effet, dans ces doctrines étalées comme fâ- 
cheuses et rétrogrades, il n'y a rien que n'ad- 
mette le croyant le plus ordinaire, l'homme le 
moins fanatique et le moins fervent en matière 
politique et religieuse. 

Des croyances parfaitement honorables, telles 



sous NAI'OLKON 111. 189 

que r espérance cCunmonde meilleur; des idées 
manifestement sensées , telles que la foi en Dieu; 
assimilées à tous les raisonnements auxquels 
on ne trouve rien à répondre et contre lesquels 
proteste un sentiment intime. (Acte III, 
scène ii.) 

Toutes ces choses représentées comme les 
instruments de la contre-révolution ; voilà qui 
nous paraît une thèse aussi fausse que dange- 
reuse au théâtre. 

Cette double question politique et religieuse 
nous amène naturellement au quatrième point ; 
les convenances et le goût en ce qui touche les 
allusions aux personnes et aux choses. 

Dans cette comédie, on ne saurait se le dissi- 
muler, les allusions sont nombreuses et saisis- 
santes. 

Procédons par ordre. 

Au premier acte le portrait de ce journaliste, 

hussard de Vorthodoxie, de ce pamphlétaire 

angélique,conviciator angélicus, ne peut man- 

11. 



190 LA CENSURE 



quer, à la représentation, d'amener sur toutes 
les lèvres, avec un sourire significatif, le nom 
d'un écrivain très connu pour ses opinions 
ultramontaines et ses satiriques flagellations 
dans la polémique religieuse'. Cette allusion, 
toute transparente qu'elle soit, offre-t-elle un 
autre danger que d'attirer peut-être à l'auteur 
de la pièce et à l'administration qui l'aura auto- 
risée quelque rancune, d'ailleurs sans grande 
importance?... 

Une allusion plus grave, et qui s'attaque 
alors à des personnages placés dans une sphère 
officielle, est celle dont nous avons déjà dit 
quelques mots à propos de ce discours fourni 
tout fait au député Maréchal, chargé de le lire 
comme étant de son crû. 

On se rappelle les insinuations qui, pour ne 
pas avoir été écrites dans les journaux français, 
n'en ont pas moins couru les salons de Paris 
pendant la dernière session, au sujet de deux 

* M. Louis Veuillot. 



sous NAPOLKUN III. 191 

discours remarquables sur la question romaine, 
lus au Corps législatif par d'honorables députés 
duNord,etduHaut-Rhin'.Unerumeurpublique 
fort accréditée les a fait passer pour les organes 
de la pensée et de Tœuvre de personnages poli- 
tiques très connus, cachés dans Tombre des 
anciens partis, et réduits, publiquement au 
moins, au silence et à l'inaction. 

Evidemment, il y a là encore une difficulté 
réelle et une question d'autant plus grave à 
trancher que c'est une des bases de la pièce. 

Parlerons-nous, pour mémoire seulement, de 
cette autre allusion à un guerrier célèbre qui 
est allé briser ses lauriers dans une entreprise 
malencontreuse, sous un drapeau étranger-, et 
que l'auteur, du reste, ne cite qu'une fois sous 
le nom de Castelfido ? 

Au quatrième acte, une allusion non moins 

1 MM. Kolb-Bernard et Keller. 

* Le général de Lamoriciére, qui avait accepté un comman- 
dement dans l'armée du pape. (Voyez la note relative à la 
pièce de Ponsard, Ce qui plaît aux femmes.) 



192 LA CENSURE 



saillante est offerte encore au public, et là le 
personnage est hardiment mis en scène ; nous 
voulons parler de l'ancien ministre, sous le nom 
de Gautherecm, consonnance qui, seule, ou- 
vrirait les yeux les moins perspicaces, si d'ail- 
leurs on ne reconnaissait aisément le por- 
trait '. 

On se souvient sans doute qu'il y a quelques 
mois, dans l'assemblée d'une société ï)our la 
pro2Ktgationde l'éducationprotestante, l'illustre 
président, ancien ministre, et chef autrefois du 
parti doctrinaire, prononça à propos des affaires 
de Rome certaines paroles que tout le monde 
était loin d'attendre de la bouche d'un homme 
dont le puritanisme calviniste était prover- 
bial. 

Cette philippique politico-religieuse troubla 
l'assemblée protestante qui l'entendait, etdonna 
lieu à des réclamations dont une partie de la 
presse se fît l'échu. Il y eut môme une corres- 

1 M. Guizot. 



sous NAPOLÉON III. 193 

pondance de polémique assez vive à laquelle les 
personnalités ne restèrent pas étrangères. 

Dans la pièce, l" ancien ministre Oauthereauj 
faisant retirer le rôle d'orateur catholique à 
Maréchal pour le confier à Daigremont, le pro- 
testant ne rappelle-t-il pas de la façon la plus 
claire le fait que nous venons de rapporter? 
L'ensemble de tous ces détails, et de bien d'au- 
tres encore, nous paraît constituer des difficul- 
tés d'une nature grave, exceptionnelle, et sur 
lesquelles il ne nous est guère possible de pro- 
noncer. 

Nous reconnaissons que l'ouvrage ne contient 
rien qui soit opposé à nos institutions, ni 
hostile au gouvernement ; mais n'y a-t-il pas 
là une question d'opportunité? 

Nous nous demandons, par exemple, s'il n'y 
a pas quelque danger à laisser attaquer actuel- 
lement, à la veille peut-être des élections, un 
parti actif et remuant avec lequel on peut avoir 
à compter. Convient-il de le ménager prudem- 



194 LA CENSURE 



ment ; faut-il plutôt le laisser battre en brè- 
che? 

En somme, toutes les questions politiques et 
religieuses abordées dans cette œuvre, nous le 
répétons, nous semblent telles qu'elles échap- 
pent véritablement à notre compétence. La po- 
litique du gouvernement peut, dans les sphères 
élevées du pouvoir, avoir telles intentions, tel- 
les vues, telles idées que, du plan où nous 
sommes placés, il ne nous est pas donné d'a- 
percevoir ou même de pressentir. 

En conséquence, quelque favorable que puisse 
être d'ailleurs notre opinion sur cet ouvrage, 
remarquable à plus d'un titre, nous ne saurions 
nous reconnaître qualité pour formuler une pro- 
position catégorique d'autorisation ou d'inter- 
diction et nous avons l'honneur de soumettre 
la question à la haute appréciation de son Excel- 
lence. 



sors NAl'OLÉON III. 105 



Théâtre du Gymnase-Dramatique 



LES GANACHES 

Comédie en quatre acle^. 

... Comme des professions de scepticisme et 
d'irréligion nous semblent ne pouvoir se pro- 
duire dans une salle de spectacle qu'avec certains 
ménagements, nous demanderions que Ton fît 
disparaître, au milieu des nombreux passages 
où l'athéisme de Vauclin se trouve décrit ou 



1 De M. Victorien Sardou. — L'auteur qui devait, plus tard 
dans Maison Neuve, railler spirituellement les démolitions, les 
célébrait ici avec une sorte de lyrisme . M. Prévost Paradol le 
critiqua, à ce sujet, vertement dans la Revue des Deux- 
Mondes. Les ganaches de tous les partis figuraient dans son 
œuvre, sauf la ganache bonapartiste, la plus amusante de 
toutes pourtant. Malgré cet oubli (la censure n'eut point permis 
d'ailleurs la moindre allusion sur ce point:, la pièce dépliit, à 
l'Impératrice en particulier. Certain type de dévote hargneuse, 
tort bien tracé, éveilla les scrupules. M. Sardou ne fit plus 
tard que souligner davantage son opinion en écrivant Séra- 
phinc, où nous retrouvons encore une dévote, mondaine 
celle-là. 



196 LA CENSURE 



formulé, ceux où le trait, cessant d'être un des 
éléments essentiels du caractère, pourrait être 
pris par le public pour une théorie irréligieuse, 
une thèse générale. 

Sous cette réserve, et aussi sous la réserve de 
quelques détails, peu nombreux du reste, à sup- 
primer ou à modifier, nous n'avons qu'à proposer 
l'autorisation de cette comédie, composée dans 
ïin excellent esprit et avec un talent remar- 
quable. 

Le Ministre apjirouve les conclusions du rap- 
port. 



Théâtre impérial de TOdéon 
LE DOYEN DE SAINT-PATRICK' 

Drame en cinq actes. 

18 novembre 18()2. 

Cette pièce qui contient plusieurs allu- 

1 par M. Louis Ulbach. 



sous NAPOLÉON III. li>7 

sions à riiostilité de l'IrLande et de l'Angleterre 
n'emprunte guère à la politique que les éléments 
nécessaires à Faction. 

Toutefois nous avons cru devoir exiger la sup- 
pression de quelques phrases, peu nombreuses 
du reste, qui ont paru agressives contre l'Angle- 
terre, dont la position politique vis-à-vis de l'Ir- 
lande encore actuellement, peut prêter à ces 
allusions un certain inconvénient. 

Ces modifications ont été opérées. 

Nous proposons l'autorisation. 



198 LA CENSLRE 



Théâtre du Boulevard du Temple 



LEONARD 

Drame en sept actes, 

.'J décembre 1S62. 

Ce drame a été publié il y a quelques années 
déjà sous le titre : le Retour de Melim. Sur notre 
demande, le Directeur a supprimé ce titre. Il 
lui a substitué celui de Léonard. 



La moralité de ce drame nous paraît incontes- 
table. Il nous semble bon de montrer au public 



i Par MM. Ed. Brisebarre et Eugène Nus. Le drame était 
écrit avant que le public ne connnt le Jean Valjean de Victor 
Hugo. Ce fut un de» grands succès du boulevard, de ce boule- 
vard du crime aujourd'hui disparu. Les représentations de 
Léonard finissaient à peine que la pioche était mise dans ce 
Théâtre-Historique où Dumas avait l'ait jouer Monte-Cristo, 
Calilina, Ilandet^ etc. 



sous NAIMiLKON III. 199 

populaire du boulevard l'abîme où peuvent en- 
traîner la fainéantise et l'oisiveté. 

Toutefois, trois choses dans cette pièce ont 
particulièrement appelé notre attention: 1'' le 
rôle de Tête-Noire; 2" un certain rapprochement 
que quelques personnes pourraient faire entre 
une partie de cette pièce et la donnée même du 
drame les Misérables; 3° la couleur générale qui 
pourrait résulter pour le spectateur de ces 
tableaux de cabaret, de ces scènes populaires. 

... Les très nombreuses suppressions que 
nous avons exigées ont ramené ce scélérat aux 
proportions d'un criminel sérieux; en un mot, 
il n'est plus le plaisant du drame, il en est le 
traître, et nous croyons que si le théâtre se 
renferme strictement dansl'esprit actuel du rôle, 
ce personnage n'offre plus aucun danger. 

On ne peut nier qu'au premier abord la partie 
de la pièce où Léonard se voit repoussé par tout 
le monde ne paraisse avoir quelque analogie avec 
la donnée d\i drame les Misâ^ables, Marcel n'est 



200 LA CENSURE 



pas sans rappeler Javert, l'agent de police. Nous 
croyons néanmoins qu'il y a une différence assez 
grande entre les deux pièces pour que la môme 
décision ne puisse leur être appliquée. 

... De larges et importantes suppressions 
dans la scène des égoutiers et dans celle où 
M. Herbillon renvoie Léonard, nous semblent 
avoir fait disparaître les détails qui auraient pu 
amener un rapprochement entre la pièce de 
Léonard et les Miser aUes. 

... Quant à l'impression pénible que quelques 
spectateurs pourraient remporter soit des deux 
tableaux de cabaret qui se trouvent dans cette 
pièce, soit de l'acte des égoutiers, l'ensemble 
et les conclusions du drame nous semblent trop 
honnêtes pour qu'il puisse y avoir un danger 
quelconque pour les habitués des théâtres du 
boulevard, dans cette mise en scène, à laquelle 
d'ailleurs est accoutumé un public qui a vu les 
Bohémiens de Pa?Hs, le Canal Saint-Martin et 
d'autres drames où abondent des scènes popu- 



sous NAPOLÉON III. 201 

laires du même genre. Toutefois^ nous croyons 
devoir appeler Tattention toute particulière de 
M. l'inspecteur des théâtres sur la mise en 
scène de ces tableaux et sur la couleur géné- 
rale de la pièce. 

Les suppressions et les modifications que 
nous jugions nécessaires ayant été opérées par 
le Directeur, nous n'avons plus qu'à proposer 
l'autorisation du drame intitulé : Léonard. 

DEUXIÈME RAPPORT 

•29 décembre 1862. 

La pièce de Léonm^d, qui a été présentée 
pour le théâtre du boulevard du Temple sous le 
titre de : le Retour de Melun, avait éveillé des 
préoccupations dans l'administration. 

Ce dernier titre, en effet, semblait caracté- 
riser l'œuvre et la mettre d'avance au niveau 
de Poulailler, de la Route de Brest, de Car- 
touche, etc.. 

Sous l'inHuence de cette prévention, à peu 



202 LA CENSURE 



près générale, la pièce a été profondément mo- 
difiée par la censure et nous lavons trouvée, à 
la répétition, n'excédant en aucune façon la li- 
mite des choses permises au théâtre ; nous 
pourrions même ajouter qu'elle ne nous a pas 
paru exempte d'une certaine moralité. 

Les personnes délicates regretteront le mi- 
lieu dans lequel se meuvent souvent les per- 
sonnages du drame ; mais il ne faut pas oublier 
que c'est un drame tout populaire ; d'ailleurs, 
n'avons-nous pas les. Deux Forçats, le Cour- 
rier de Lyon, etc. 

... Malheureusement, l'œuvre elle-même nous 
a paru manquer de puissance et son interpréta- 
tion laisse à désirer. 



sors NAPOLÉON III. -20.'} 



Théâtre du Boulevard du Temple 
BAPTISTA 

Drame on cinq actes et neuf tableaux. 

...L'analyse, si longue quelle soit, ne peut 
donner une idée complète de Fouvrage, car la 
physionomie de la pièce est principalement 
dans les détails de mœurs. 

Nous ne dissimulons pas que l'auteur a voulu 
arriver à un but honnête; nous ne nions pas 
qu'il ait pu croire trouver un certain enseigne- 
ment moral dans ce tableau de toutes les mi- 
sères de la vie de débauche et de Tavenir lamen- 
table qui est réservé à ces créatures brillantes. 
Mais une conclusion honnête qui se démontre 
par une série de tableaux des plus déshonnêtes 
et des plus choquants, ne saurait être utile et 
bonne. N'y a-t-il pas, au contraire, un inconvé^ 
nient grave à établir sous les yeux du public 



204 LA CENSURE 



toutes les péripéties de ces existences dépra- 
vées et luxueuses ? 

Une pièce qui, à Texception de deux person- 
nages, personnifications du bonheur dans le 
devoir, ne présente qu'une série de types vi- 
cieux et débauchés; une pièce qui est la pein- 
ture la plus crue de l'intérieur des courtisanes 
et qui, à ce point de vue, dépasse de beaucoup 
par son audace toutes les comédies du même 
genre ; une pièce qui montre ces femmes faisant 
leur métier avec un cynisme aussi ouvert, pre- 
nant des amants, les quittant, en reprenant 
d'autres; une pièce, enfin, entièrement consa- 
crée à la mise en scène de ce monde perdu, 
nous semble, quel que soit le dénouement, ne 
pouvoir offrir, dans son ensemble, qu'un spec- 
tacle blessant pour la morale, malsain et cho- 
quant pour le public bourgeois, dangereux et 
irritant pour les classes ouvrières. 

En conséquence, nous proposons l'interdic- 
tion du drame intitulé Baplis/a. 



sous NAPOLÉON III. 205 

Théâtre Impérial du Cirque 
LES POLONAIS 

Drame en trois actes et six tableaux. 

17 mars 1863. 

Le drame les Polonais a été joué à Paris en 
1831, à une époque où le théâtre était complè- 
tement libre de tout contrôle de l'administra- 
tion. 

Il est soumis à l'examen aujourd'hui, mais 
tronqué, écourté, singulièrement réduit. 

Cette pièce met en scène divers épisodes de 
la grande insurrection polonaise de 1831, les 
paysans s'arment pour l'indépendance, les 
Kusses défendent leur conquête... 

Afin de rattacher l'insurrection de 1831 aux 
événements d'aujourd'hui, afin de donner à 
leur pièce un caractère d'actualité, ses auteurs 
ont terminé par le tableau suivant leur drame, 

i-2 



206 LA CENSURE 

qui n'est plus daté que par les noms des princi- 
paux chefs. 

Au moment où dans les rues de Varsovie, les 
Russes vont faire feu sur les Polonais, paraît 
ime apothéose symbolique ^nontrant r empereur 
Napoléon JII pacifiant le monde. 

... Nous proposons l'autorisation, sous la ré- 
serve toutefois du dénouement. Cette interven- 
tion allégorique de l'Empereur nous paraît être 
délicate et n'est peut-être pas sans quelques 
inconvénients. 

Tout en n'ayant aucune objection à faire 
contre cette pièce au point de vue de censure 
ordinaire, nous croyons devoir faire une obser- 
vation. 

Il est des ouvrages pour lesquels lu censure 
nous semble exceptionnellement ne pouvoir 
complètement fermer les yeux sur la valeur de 
Tœuvre même ; ce sont les à-propos en l'hon- 
neur du chef de TÉtat et les pièces patriotiques 
ayant un but gouvernemental . 



SUIS NAi'(tLi-;oN m. HOl 

Il faut que ces ouvrages ^réussissent ou du 
moins ne tombent pas; car leur insuccès serait 
dCun effet regrettaUe. 

Ov, le jour où la scène est ouverte à une 
cause que l'on peut appeler française et par les 
sympathies de tous et par Tappui moral que lui 
porte le gouvernement, nous nous étonnons et 
nous devons exprimer nos regrets de voir qu'un 
théâtre, voulant faire appel à tous les senti- 
ments généreux du public en faveur du mouve- 
ment national de la Pologne, n'ait rien trouvé 
de mieux à prendre qu'une ancienne pièce dont 
nous ignorons la valeur dans son ensemble, 
mais qui enfin telle qu'elle est aujourd'hui, 
ainsi hachée, ainsi décousue, n'oflre qu'une sé- 
rie de scènes sans intérêt et ne présente que 
des chances très médiocres d'atteindre le but 
élevé qu'elle semble se proposer. 



208 LA CENSUHE 



Porte-Saint-Martin 



LES MOHICANS DE PARIS' 

Drame en cinq actes et douze tableaux. 

2". juillet 1862. 

... Les deux pôles, pour ainsi dire, de la pièce 
reposent sur deux idées que font ressortir les 
développements de l'ouvrage, à savoir : le dé- 
vouement politique et le dévouement religieux. 

Il s'agit d'abord d'une conspiration en faveur 
du roi de Rome 

Ce drame soulève plusieurs questions impor- 
tantes à différents degrés. Nous citerons d'abord 
celle de la confession. Un moine, pour ne pas 
prévariquer en divulgant la confession qu'il a 

1 Par Alexandre Dumas. (Le roman était de Dumas et Paul 
Bocage). Le Jackal des Mohicuns a eu depuis une lignée 
nombreuse. M. I.ecoq est un de ses descendants, et tous les 
agents dont le roman judiciaire a abusé sont de sa famille. 



sous NAPOLÉON III. 209 

reçue d'un criminel, est obligé de laisser mon- 
ter à Féchafaud son propre père, injustement 
accusé; c'est là une donnée dramatique qui 
nous a paru mériter les plus sérieuses préoccu' 
pations. 

Nous avons été amenés à penser que, si d'une 
part, l'inviolabilité du secret de la confession 
pouvait faire naître, dans certaines circon- 
stances, des sentiments peu conformes au res- 
pect dû à la sainteté du sacrement, d'un autre 
côté, ce secret offrait une garantie de plus aux 
pénitents, et témoignait de la sécurité autant 
que du caractère auguste du tribunal de la pé- 
nitence. Nous avons dû, d'ailleurs, nous rappe- 
ler que cette question a déjà été résolue dans le 
sens de l'autorisation, dans une circonstance 
tout à faire analogue, à l'occasion du drame, 
les Fiancés d'Albano, représenté en 1858 au 
théâtre de la Gaîté. Cette donnée n'a produit 
alors aucun mauvais effet, ni dans le public ni 
dans la presse. 

12. 



210 LA CENSURE 



Quant à la mise en scène de la confession 
elle-même, il y a plusieurs précédents et no- 
tamment Marie Stuart, du réalisme desquels 
la pièce actuelle n'approche pas. 

La manière dont cette confession est pré- 
sentée dans les MoMccms, nous paraît écarter 
tout inconvénient. En effet, aucune des céré- 
monies, aucun des rites usités au confessionnal 
ne sont mis sous les yeux du spectateur. La 
scène est plutôt une sorte de conversation con- 
fidentielle qu'une confession véritable. 

L'épisode qui soulève une objection beau- 
coup plus grave est celui du moine qui, pour 
avoir le droit de divulguer le secret dont la 
révélation sauvera la tête de son père, assassine 
de sa propre main le véritable criminel dont la 
mort le délie de son serment. 

Nous considérons cette scène comme absolu- 
ment impossible. La pièce contient en outre, 
en certain nombre, des épisodes et passages 
pour lesquels il y aurait lieu de demander des 



sous NAPOLÉON III. 211 

remaniements et retranchements assez impor- 
tants. 

Nous citerons notamment le tableau où le 
duc de Reichstadt est mis en scène, d'une ma- 
nière intéressante, il est vrai, mais tout à fait 
déplacée aujourd'hui, et dans des conditions 
qui nous paraissent de tous points inadmis- 
sibles. 

Nous mentionnerons aussi certaines parties 

du rôle de Jackal, le chef de la police de sû- 
reté 

DEUXIÈME RAPPORT 

30 juillet 1804, 

Ce drame est, quant au fond et aux person- 
nages principaux, une nouvelle édition du 
drame présenté à la censure au mois de juillet 
de Tannée dernière et qui a fait Tobjet d'un 
rapport du 25 juillet 1863. 

... Par suite de nos objections, cette pre- 



212 LA CENSURE 



mière pièce a été ajournée, puis refaite pour 
être jouée sur le théâtre de la Gaîté. 

Dans le nouveau drame, le tableau du duc 
de Reichstadt, auquel Sarranti remettait une 
lettre de l'Empereur et qui donnait à l'ouvrage 
l'espèce de sentiment dynastique que nous 
avions signalé, a été supprimé. 

Le moine Dominique Sarranti ne tue plus 
Gérard pour pouvoir révéler en plein tribunal 
la confession qui sauve son père; il n'est plus 
condamné aux galères; on ne voit plus le dé- 
part des forçats, dont il se faisait l'aumônier. 

En supprimant certains tableaux, les 

auteurs en ont substitué d'autres qui dévelop- 
pent, en les aggravant, les rôles du chef de la 
police de sûreté, Jackal, et de ses acolytes. 
Gibassier, Longue-Avoine, Carmagnole et les 
autres forçats qu'il emploie dominent dans la 
nouvelle pièce. Les conversations de tous ces 
hommes, leurs allures, leur langage facétieux 
et cynique, dans le genre des Robert Macaire 



SOLS NAPOLÉON lU. 213 

et des Cliopart, présentent sous un jour aussi 
abject qu'odieux la police qui ne devait pa- 
raître dans le drame que comme un accessoire 
obligé, comme un auxiliaire de la justice. 



Quant au tableau de la conspiration dans les 
Catacombes, nous ne pouvons admettre que, 
même pour la cause la plus sympathique, 60 
chefs de vente de Carbonari, ayant, disent-ils, 
sous leurs ordres 240,000 hommes, discutent et 
mettent aux voix les destinées de leur pays; 
nous ne pouvons admettre que ces frères, liés 
par les serments les plus formidables, mettent 
aux voix la vie où la mort du chef de la police 
de sûreté tombé entre leurs mains; que cet 
homme condamné par eux ne doive son salut 
qu'à l'intervention d'un moine qui se trouve au 
milieu des conspirateurs. Nous croyons que 
dans aucun cas on ne peut mettre impunément 
sous les yeux du public ces formes mysté- 



21i LA CENSURE 



rieuses, ce pouvoir occulte et souverain que 
s'arrogent les sociétés secrètes. 

Quand il s'agit de juger Jackal, des voix 
s'élèvent pour lui reprocher tous les crimes im- 
putés à la police de la restauration, la conspi- 
ration de Colmar, Téchafaud de Pleignier et 
Carbonneau, Tallerond, les sergents de la Ro- 
chelle, etc. 

Ces attaques contre la police de la restaura- 
tion et contre la restauration elle-même répon- 
dent-elles aux idées du gouvernement sage et 
fort qui a fait appel à la conciliation de tous les 
partis ? 

D'après tous les motifs que nous venons de 
déduire, nous croyons que la pièce dans son 
état actuel ne peut être autorisée. 

TROISIÈME RAPPORT 

11 août 186'). 

Après les sacrifices nombreux que nous avons 



sous NAPOLÉON III. 21o 

obtenus des auteurs, nous aurions désiré n'a- 
voir plus qu'à proposer Tautorisation du drame ; 
malheureusement, nous nous trouvons encore 
en présence de deux difficultés capitales qui ne 
nous permettent pas de prendre sur nous cette 
proposition. 

C'est sous la restauration que la pièce 

se passe, c'est la restauration et la police seule 
de la restauration que Ton a voulu attaquer 
par le rôle tout passif de Jackal. 

En envisageant la question à ce point de vue, 
ainsi que le désirent les auteurs, nous nous 
demandons encore, comme nous nous deman- 
dions dans notre dernier rapport, jusqu'à quel 
point il convient à l'esprit de conciliation du 
gouvernement impérial de laisser attaquer de 
cette façon la restauration, sur le théâtre. 

Nous devons même aller plus loin. L'optique 
du théâtre est telle, — de nombreux exemples 
le prouvent, — que, si bien datée que soit une 
pièce, il est difficile pour le spectateur de sé^ 



216 LA CENSURE 

parer absolument le drame qui se joue devant 
lui du milieu môme et de Tépoque où il vit, 
alors surtout que la chose attaquée existe, fonc- 
tionne et peut être le but de ses malices ou de 
ses calomnies. 

Aussi, malgré les précautions des auteurs 
pour bien faire remonter à la police de la 
restauration tout l'odieux de son rôle si vi- 
vement mis en relief par la péripétie qu'amène 
la destitution de son agent supérieur, nous 
craignons qu'il ne puisse y avoir aujourd'hui 
encore un inconvénient grave à montrer un 
chef de police, se disant honnête et se prêtant 
si facilement à toutes les manœuvres honteuses 
que Ton désire de lui, abdiquant sa conscience 
pour ne plus connaître que ce qu'il appelle son 
devoir, et recrutant pour agents des hommes 
tels que Gibassier. 

Outre ces points capitaux, il en est encore un 
autre qui avait appelé notre attention, c'est la 
mise en scène du travail et des opérations des 



SOLS .\AP0LKO.N III. 217 

agents de police. De nombreuses suppressions 
ont été faites dans cette partie. Toutefois, nous 
croyons devoir signaler ce qui en reste. 

En présence des difficultés qui subsistent en- 
core dans la pièce et que nous venons d'exa- 
miner, nous avons le regret de ne pouvoir que 
maintenir nos conclusions précédentes. 



Théâtre de la Gaité 



LA POUDRE D'OR ^ 

Drame en cinq actes et sciit tableaux. 

Un vol considérable de poudre d'or, accom- 
pagné d'un double assassinat, est commis en 

1 De M. Viclorien Sardou. — Le drame, définitivement in- 
terdit, n'a pas été rexjrésenté. L'auteur en voulut faire une 
nouvelle dont le.- premiers chapitres furent donné.-; au journal 
VUnivers illustré ! Il y avait là une saisissante description d"in 

13 



218 LA CENSURE 



Californie au préjudice d'une association de tra- 
vailleurs. Simon, caissier de cette association, 
est injustement accusé d'être l'auteur de ces 
crimes; toutes les apparences sont contre lui, 
la justice sommaire de la loi de Lynch lui est 
appliquée, il expire sur le gibet. Son tils André, 
jeune médecin venant de France, arrive trop 
tard pour le défendre et le sauver, mais il jure 
de le venger, de châtier les vrais coupables, et 
c'est l'accomplissement de cette tâche qui 
fournit les éléments, la péripétie du drame. 

La persévérance d'André, les moyens qu'il 
emploie pour atteindre et démasquer le scé- 
lérat qu'il poursuit, son amour pour Marianna 
dont il soupçonne le père d'être complice du 
crime imputé à Simon; les angoisses de cette 
jeune fille qui tantôt voit dans l'homme qu'elle 
aime le fils d "un voleur, d'un meurtrier, et tan- 
tôt croit à la culpabilité de Don Carvajal, son 



cendie. La nouvelle tout n coup inteiTompue n'a pas été con- 
tinuée. Le drame eût obtenu, sana doute, un grand succès. 



sous NAPOLÉON III. 219 

père; des scènes émouvantes de somnanbulisme 
et d'autres incidents dramatiques jettent un 
intérêt saisissant sur cet ouvrage dont nous 
n'aurions qu'à proposer l'autorisation, sauf 
quelques modifications de détails, si nous n'é- 
tions arrêtés par un obstacle, qui malheureu- 
sement nous paraît insurmontable. 

Cet obstacle est le personnage de Pougnasse, 
l'un des véritables assassins, et la cheville ou- 
vrière de la pièce, qui la traverse d'un bout à 
l'autre, Pougnasse, dont le nom suffit pour 
peindre l'homme qui le porte. Sorti des prisons 
de Melun, il est venu chercher fortune en Cali- 
fornie où il n'a vécu que de rapines jusqu'au 
moment où le vol de la poudre d'or lui permet 
de se poser en homme du monde. Il est impos- 
sible de se figurer rien de plus ignoble, de plus 
abject que ce misérable. S'il ne prêche pas les 
théories perverses de Robert Macaire , il les 
pratique audacieusement et il a, en les exagé- 
rant encore, les allures, le langage, le cynisme 



220 LA CENSURE 



effronté de Chopart dans le Courrier de Lyon : 
il plaisante avec le vol, il badine avec le 
meurtre, il folâtre avec le sang, c'est en un mot 
un type odieux, d'autant plus révoltant qu'il 
est pris au cynique, et qu'il nous paraîtrait 
dangereux de produire de nouveau sur une 
scène populaire, alors que Robert Macaire en 
est chassé et que Chopart n'y est toléré qu'à 
regret. Nous pensons que le personnage de 
Pougnasse est radicalement impossible; nous 
pensons que des modifications, des atténuations 
seraient insuffisantes pour le rendre admis- 
sible, parce qu'elles ne pourraient qu'adoucir 
la teinte du rôle et que le jeu de l'acteur en 
ferait infailliblement reparaître la couleur 
primitive. En conséquence, nous ne pouvons 
proposer l'autorisation de ce drame dans son 
état actuel. 



sous NAPOLÉON III. 221 

Théâtre de la Porte-Saint-Martin 
FAUSTINE » 

Drame en dix tableatix. 

PREMIER RAPPORT 

27 novembre 1865. 

... La lecture de cet ouvrage a donné lieu, 
tout d'abord, de notre part, à deux observa- 
tions capitales. 

Les allusions ne trouvent pas toujours leur 
raison d'être dans Fanalogie des personnages et 
des situations, dans la similitude des carac- 
tères et des actes, dans le rapprochement 
logique de ce qui est représenté sur la scène 
avec ce qui se passe dans la réalité des choses. 
Il est tel détail, telle expression dont l'articula- 

1 Par Louis Bouilhet. Une œuvre véritaijle, forte et fière 
une évocation superbe du monde romain. 



222 LA CENSURE 



tion seule dans une salle de spectacle, surtout 
au boulevard, peut suffire pour faire venir h 
l'idée de certains spectateurs des pensées qu'il 
convient d'écarter avec soin. 

Ainsi, nous croyons qu'il importe d'éviter 
d'exposer à l'irrévérence du sourire de quelque 
plaisant du parterre, et qui peut devenir com- 
municatif, des expressions, des appellations 
qui appartiennent à ce qu'il y a de plus auguste, 
à ce qui doit être mis à l'abri de tout manque 
de respect. 

Dans l'espèce, il nous paraît d'abord que 
toutes les fois qu'il s'agit de l'empereur Marc- 
Aurèle, il faut qu'il soit désigné par son nom 
propre et non par le titre que lui donne la 
dignité souveraine dont il est revêtu ; de même 
pour l'impératrice Faustine. 

Lorsqu'il est question de l'empire romain, 
nous demandons qu'on substitue à l'expression 
l'empire, les mots de Rome, d'Etat, de Patrie, 
suivant qu'il pourra convenir à la phrase. Les 



sous NAPOLKON 'H. 223 

allusions, même tirées de loin, sont familières 
aux mauvais esprits et facilement contagieuses 
pour les bons; aussi, il est un autre ordre 
d'idées que nous demandons la permission 
d'aborder franchement et sans détour. 

L'auteur, en composant le caractère de Faus- 
tine, n a pas très fortement appuyé sur son 
amour pour Gassius ; c'est plutôt une sorte de 
coquetterie de la part d'une femme accessible 
aux hommages d'un homme qu'elle a entrevu 
autrefois et qui maintenant est entouré à Rome 
d'un grand prestige de gloire et de popularité. 
L'ambition de l'impératrice pour elle-même et 
surtout pour son fils qui doit hériter du trône, 
nous paraît particulièrement ressortir en un re- 
lief accentué. Ses anxiétés à cause de la santé de 
l'empereur, ses craintes des malheurs qui pour- 
raient arriver s'il venait à mourir, sa sollici- 
tude pour le jeune César, héritier du trône, 
tout cela présente un ensemble d'où il résulte 
inévitablement de sinistres pensées auxquelles 



22-4 LA CENSURE 



le spectateur ne saurait peut-être se défendre 
de mêler involontairement un intérêt direct 
et des préoccupations d'actualité. 

Ce sont là, à notre avis, des choses qu'il n'est 
ni utile, ni convenable de rappeler à l'esprit 
d'un public rassemblé au théâtre pour son plai- 
sir. Il est à désirer que cela puisse disparaître, 
c'est une suppression que nous regardons 
comme importante. 

Telles sont les principales modifications que 
nous avons à indiquer dans cette pièce de 
longue haleine et fort compliquée. Sous le mé- 
rite de ces observations, nous proposerons 
l'autorisation et nous aurons l'honneur de pré- 
senter en temps utile à la signature, le manus- 
crit de cet ouvrage, mais nous considérons 
comme un devoir impérieux de signaler à 
Tavance et tout spécialement à la haute atten- 
tion de Son Excellence, le drame de Faustine, 
dont, au reste, la valeur littéraire, les qualités 
sérieuses d'érudition, aussi bien que le talent 



sous NAPOLÉON III. 225 

et les précédents de Tauteur, ne peuvent que 
commander Tintérêt. 

10 décembre 1863. 

Note confidentielle pour M. le Surintendant 
général des théâtres. 

Les observations de la censure consignées 
dans le rapport ci-joint, sur le drame de Faus- 
tine, ont un degré différent d'importance. 

L'auteur a fait, en grande partie, droit aux 
unes ; celles qui subsistent ont encore leur 
gravité. 

Au 7« tableau, lorsque Rutilianus, le chef 
du Sénat, vient, suivi des sénateurs, à une 
fête donnée par l'impératrice, annoncer que 
l'empereur est mort, cette nouvelle, quoique 
fausse, répand une consternation générale et 
la scène s'achève au milieu de l'agitation du 
peuple et des prétoriens, frappés de stupeur 
par cette catastrophe qui met l'empire en 
question. 

13. 



22G LA CENSURE 



Cette péripétie essentielle à Faction est pour 
nous une cause des plus grands scrupules; et 
si nous sommes embarrassés pour proposer 
l'interdiction d'une pièce, il faut le dire, rem- 
plie de talent, et dont l'action se passe bien 
réellement à Rome, nous ne le sommes pas 
moins, pour laisser passer sans observations un 
ouvrage dont une situation capitale peut être, 
pour les mauvais esprits, la source d'allusions, 
forcées sans doute, mais faciles à pressentir. 

Dans cet état de choses, nous avons l'honneur 
d'appeler sur cette question la haute attention 
de M. le Surintendant général. 

M. le Su7nntendant général des théâtres 
pense quon ne doit pas prévoir des allusions 
qui ne sont pas dans les intentions de fauteur, 
et que le public ne verra prolmNement pas. 

Il approuve du reste entièrement les observa- 
tions de la commission d'eœamen. 

Camille Doucet. 

14 décembre. 



sous NAPOLÉON III. 227 

No/e confidentielle pour M. le Directeur 
(le l'adi))i)mh'alion (les théùlres. 

lu janvier 1864. 

Par deux rapports, en date du "27 novembre 
et 10 décembre dernier, nous avons eu l'hon- 
neur d'appeler l'attention de Son Excellence et 
de solliciter des instructions sur le drame inti- 
tulé Faustine, soumis à la censure par le 
directeur du théâtre de la Porte-Saint- 
Martin. 

Par décision en date du 14 décembre, le 
drame a été admis en principe, à la condition 
de certains changements de détails. 

L'autorité supérieure, en adoptant cette 
mesure, se fondait sur ce que les inconvénients 
que nous trouvons dans cette pièce, disparais- 
saient devant la tranquillité générale et le 
calme des esprits. 

Aujourd'hui, la situation nous semble loin 



228 LA CENSURE 



d'être la même qu'il y a un mois, c'est pourquoi 
nous croyons remplir un devoir impérieux en 
signalant de nouveau à l'attention de M. le Di- 
recteur de l'administration des théâtres un 
ouvrage qui, en repassant, pour ainsi dire, à 
chaque instant sous nos yeux, réveille chez 
nous les craintes les plus vives. 

Nous rappelleroms que dans le drame de 
Faiistine, nous nous préoccupions de divers 
épisodes, de différents moyens qu'emploie l'au- 
teur, et dont un principalement tient une 
place considérable dans l'œuvre. Au premier 
acte, la conspiration des chefs des légions con- 
tre Marc-Aurèle ; dans le courant de la pièce, 
la question de la mort de l'empereur, discutée ; 
l'anxiété causée d'abord par cette préoccupa- 
tion, et ensuite la stupeur répandue dans le 
Sénat, à la Cour, parmi le peuple, à cette nou- 
velle semée tout à coup, tels sont les dangers 
qui aujourd'hui nous paraissent encore aggra- 
vés par les circonstances. 



sous XAI'OLKON III. 229 

La pièce est en pleine répétition au théâtre ; 
son apparition coïncidera peut-être avec le 
procès des régicides italiens. 

Dans de telles conjonctures, il est à craindre 
que cette pièce ne soit une source d'allusions 
et d'inquiétudes. Il n'est pas possible, à priori, 
de prévoir à la lecture, ni même aux répétitions, 
des imprressions dont la reproduction seule 
devant le public peut révéler la gravité, et il 
ne serait pas impossible que l'autorité fût ame- 
née à suspendre, après les premières épreuves, 
le cours des représentations de l'ouvrage. 

En conséquence, en raison des circonstances 
actuelles, toutes différentes de celles du mois 
de décembre dernier ; en présence de la fermen- 
tation à laquelle les débats parlementaires 
ne sont peut-être pas étrangers ; à l'approche du 
jugement des misérables qui ont osé ourdir un 
complot pour attenter aux jours de l'empereur, 
la commission de censure pense qu'il y aurait 
lieu, non pas d'interdire la pièce de Faustine, 



230 LA CENSURE 



mais d'en ajourner la représentation à une épo- 
que moins inopportune. 

Note pour le ministre. 

Un grand drame littéraire de M. Louis 
Bouilhet se répète au théâtre de la Porte-Saint- 
Martin, sous le titre de Faustine. 

Examiné par la commission de censure, il y 
a deux mois, cet important ouvrage a donné 
lieu à un premier rapport, en date du 27 novem- 
bre, duquel il résulte que quelques change- 
ments devaient être fjiits pour aller au-devant 
de certaines allusions que les mots d'empereur, 
impératrice et autres pourraient provoquer. 

Ces changements ont été faits par l'auteur; 
une seule objection subsistait encore. 

Au 7^ tableau, Rutilnnus, chef du Sénat, 
vient, suivi des sénateurs, au milieu d'une fête 
donnée par l'impératrice, annoncer que l'empe- 
reur est mort. Cette nouvelle, quoique fausse, 
répand une consternation générale et la scène 



sous NAI'OLKON III. 2.'M 

s'achève au milieu de Fagitation du peuple et 
des prétoriens, frappés de stupeur par cette 
catastrophe qui met Tempire en question. 

Cette fausse nouvelle de la mort de Marc- 
Aurèle est historique. 

Bientôt Fempereur reparait et ses ennemis 
rentrent sous terre. 

Si, en décembre dernier, au milieu de la 
tranquillité publique, on put croire qu'il n'y 
avait pas lieu de prévenir des allusions qui 
n'étaient pas dans les intentions de l'auteur 
et que le public ne ferait probablement pas, 
doit-il en être de même aujourd'hui, quand la 
discussion de l'adresse agite momentanément 
les esprits, quand tous les cœurs sont émus par 
une conspiration récente, quand le procès, ({ui 
va en être la conséquence, entretiendra l'in- 
quiétude en soulevant l'indignation. 

Dans le drame de Bouilhet, il ne se trouve 
pas un mot irritant. Les intentions de l'auteur 
sont hors de doute, comme son dévouement. 



^32 LA CENSURE 



Mais il faut avoir le courage de tout dire. 
Que dans cette salle populaire de la Porte- 
Saint-Martin, qui a été le théâtre de tant de 
scandales publics, la nouvelle de la mort de 
Marc-Aurèle soit applaudie avec fureur par ce 
mauvais public dont les passions sont aujour- 
d'hui surexcitées; n'y verra-t-on pas une allu- 
sion outrageante, n'accusera-t-on pas l'admi- 
nistration d'avoir manqué de clairvoyance en 
n'allant pas au-devant d'un danger qui peut ne 
pas se produire, mais qu'il est impossible de 
ne pas prévoir. 

Dans l'état actuel des choses, la représentation 
du drame de Faustine semble devoir être, non 
interdite, mais ajournée. 

J'ai l'honneur de prendre, à ce sujets les 
ordres de Son Excellence, 

Pour le Surintendant général, 
Le Du'cctcv)' (le l'administration des théâtres^ 
Camille Doucet. 



sous NAPOLKON III. ::i33 



Tal lu la pièce en son entier ; elle m'a paru 
bien écrite et intéressante ; elle est de nature 
à frapper V imagination du publie ; mais 
dans ce public il peut y avoir des gens mal in- 
tentionnés qui seraient heureux de faire des 
allusions coupables. 

Ajourné. 

29 janvier 1804. 

Maréchal Vaillant 

D'après les intentions de V Empereur, expri- 
mées à M. le Ministre, j'ai f honneur de prier 
Son Excellence d' approuver que le drame de 
Faustine soit représenté, sans ajournement, sur 
le théâtre delà Porte-Saint-Martin. 

Pour le Surintendant général, 
Le Directeur de Tadministration des théâtres, 

Camille Doucet. 

28 janvier 1864. 

Approuvé. 

4 février 1864. 

Maréchal Vaillant. 



534 I.A CEXSIRE 



LA DANSEUSE DE MILAN ' 

Drame en cinq actes. 

Ce drame ne soulève qu'une question, ques- 
tion des plus radicales, c est la question d'op- 
portunité. 

Le moment est-il propice pour mettre en 
scène ce tableau rétrospectif des griefs de 
ritalie contre l'Autriche ? 

Nous ne doutons nullement des bonnes 

intentions qui ont animé Fauteur, nous ne dou- 
tons pas un un instant que la pièce soit popu- 
laire et très sympathique au publicfrançais. Mais 
est-ce un motif suffisant pour représenter, avec 
l'autorisation du gouvernement, sur une scène 
nationale, un spectacle des plus blessants pour 
un gouvernement avec lequel on est en paix et 
en amitié? 

1 Par M. Paul Fouclicr. — La pièce, d'abord inlcrdite, fut 
représentée au théâtre do la Porte-Saint-Marlin. 



sous NA]>iiLl';()N III. i:{0 

Est-ce un motif suffisant pour raviver, par 
un tableau irritant, le souvenir de douleurs 
apaisées aujourd'hui, grâce au concours actif de 
la France, et pour venir envenimer de nouveau 
les esprits au milieu du travail de pacification 
qui s'opère en Italie, et auquel l'Autriche elle- 
même semble vouloir prêter la main. 

Si à la suite de la campagne de 1859, la 
France a rendu la Lombardie aux Italiens, le 
traité de Villafranca a laissé la Vénitie à nos 
adversaires de Solférino. L'Autriche gouverne 
à Venise encore aujourd'hui, comme naguère 
elle gouvernait à Milan, et toutes les cruautés 
que la pièce fait commettre au comte Welstein, 
personnifiant l'Autriche, ne peuvent elles, 
pour certains esprits, retomber sur l'Autriche 
occupant Venise? 

Croire que Welstein ne personnifie pas l'Au- 
triche parce qu'il est Croate, nous semble inad- 
missible, quand on songe à toutes les petites 
nationalités qui se fondent ensemble pour former 



236 LA CENSURE 



Tempire d'Autriche. Welstein est général autri- 
chien, et c'est à ce titre qu'il commande à Milan , 
peu importe sa nationalité originaire. 

Les quelques atténuations qui pourraient être 
faites dans l'ouvrage, pour adoucir un peu la 
barbarie du général Welstein, ne nous semblent 
pas pouvoir arriver à pallier l'inconvénient in- 
hérent à la pièce même, l'antagonisme violent 
entre l'Autriche et l'Italie. 

Quant au projet de l'auteur de transporter la 
scène à Gênes en 1746, et de substituer l'expul- 
sion des Autrichiens du duché de Gênes à l'ex- 
pulsion des Autrichiens de la Lombardie,nous 
croirions ce changement illusoire et plus fâcheux 
que la pièce même à un double point de vue, au 
point de vue de l'Autriche, vis-à-vis de laquelle 
l'attaque aurait, à peu de chose près, la même 
gravité ; au point de vue du Gouvernement pour 
lequel la pièce actuelle a du moins l'incontes- 
table mérite de mettre en scène une des pages 
les plus glorieuses. 



sous NAPOLÉON III. 237 

En résumé, dans l'état apparent de nos rela- 
tions internationales, tel que nous pouvons l'ap- 
précier du plan où nous sommes placés, en nous 
rappelant combien il nous a été prescrit de pru- 
dence récemment, pour la pièce de Marengo, 
à Tendroit de tout ce qui pourrait blesser la 
diplomatie autrichienne, nous ne pensons pas 
que la représentation du drame : la Danseuse de 
Milan soit opportune, et nous ne pouvons qu'en 
proposer l'ajournement 



Théâtre du Gymnase 
L'AMI DES FEMMES 

Comédie en cinq acte?. 

o mars 1864, 

De Ryons est un gai viveur, qui par principe 
ne reut pas se marier. Kiche, orphelin, indé- 

1 Par M. Alexandre Dumas fils, une de ces onivres osées, 



238 LA CENSURE 



pendant, il s'est promis de ne confier ni son cœur 
ni son honneur à aucune femme; mais comme 
il les croit aussi charmantes dans l'intimité avec 
les hommes, que redoutables dans l'amour, il 
les adore et fait profession d'être leur ami. A ce 
titre, il s'est trouvé et se trouve mêlé à une foule 
d'intrigues. 

Voici celle qui traverse la pièce, et en fait 
l'action. 

Jane a épousé le comte de Simerose sans amour; 
le soir même de son mariage, elle s'est séparée 
du comte. Elle mène une vie indépendante, elle 
court le monde passant pour veuve. La jeune 
comtesse est entourée d'une cour d'amoureux. 
De Montègre, Des Tarjettes, De Chantrin et 
enfin De Ivyons lui-même. 

Jane, sur le point de se laisser compromettre 



bizarres, profondes, qui devancent le pultlic, réloiinent, le 
heurtent, l'irritent et valent mieux dans leur audace durable 
que tant de comédies applaudies et qui n'ont point de lende- 
main. — M. Dumasfdsa donné un post-scripluni à son Ami 
des femmes en écrivant tme Visite de noces. 



sous NAPOLÉON III. 230 



parDeMontègre est sauvéeparRyonsqui devient 
son conseiller. De Ryons a compris que Jane, 
sous son apparence frivole, est sérieusement 
éprise de son mari et il les réconcilie. 

A côté de ces personnages principaux du 
drame, se trouvent des personnages accessoires, 
tels que mademoiselle Hackendorf, riche et belle 
héritière qui épouse M. de Chandrin, un des 
adorateurs de Jane, ; et le ménage Leverdet, 
composé du mari, savant complètement absorbé 
par le travail, de M"^® Leverdet, femme sur le 
retour, quia dépensé sa vie en intrigues galantes, 
enfin leur fille Balbine, jeune enfant de seize ans 
qui ne demande qu'à quitter la maison pater- 
nelle. 

Cette pièce, choquante peut-être par la forme 
un peu brutale avec laquelle sont exposées les 
théories sur la femme et sur le mariage, ne nous 
semble pas cependant de nature à être inter- 
dite. 

Des modifications importantes ont été deman- 



240 LA CENSURK 



dées et opérées dans le rôle de Jane, et dans 
celui de M"" Leverdet. 

Nous avons Thonneur de proposer l'autori- 
sation de rA7ni des femmes. 



Théâtre des Variétés 



LA POSTERITE D'UN GENDARME 

Vaudeville en un acte. 

PREMIER RAPPORT. 

24 mai 4864. 

... L'auteur de cette pièce, entraîné par l'ex- 
centricité burlesque de son sujet, a fait du per- 
sonnage principal un type d'ineptie grotesque 
et d'importance ridicule qui ne dit et ne fait 

1 F'ar M. Mario Uchard. — L'alliclie ne pnrtail pas le nom 
de l'auteur, mais le pseudonyme de Durand. La pièce fut 
jouée sous ce titre : la Postérité d'un bourgmestre. 



sous NAPKLÉUN III. 241 

que des bêtises, et ce personnage est un briga- 
dier de gendarmerie dans l'exercice de ses fonc- 
tions. 

La commission d'examen ne croit pas qu'il 
soit possible de permettre un ouvrage qui 
bafoue ainsi le représentant du corps de t armée 
le plusspécialetnent chargé de la sio^etépuMique, 
le plus en contact avec la pto^nilation, de la 
gendarmerie, composée de soldats d'élite et 
entourée d'une considération méritée par de 
courageux services. 

Cette estime publique ne saurait être amoin- 
drie sans de très graves inconvénients, et si une 
telle pièce venait à être représentée aujourd'hui 
avec l'autorisation ministérielle, toutes les 
scènes secondaires, en vertu de ce précédent et 
sous l'empire de la liberté des théâtres, s'em- 
presseraient de reproduire le type du gendarme 
inepte et ridicule qui, jusqu'à présent, a été 
écarté avec le plus grand soin des représenta- 
tions dramatiques. 

14 



242 LA CENSl RE 



Par ces motifs, la commission d'examen est 
d'avis que la pièce ayant pour titre la Postérité 
d'tm gendarme est radicalement inadmissible. 

DEUXIÈME RAPPORT 

Dans un premier rapport sur l'ouvrage inti- 
tulé la Postérité d'un gendarme, où figurait 
comme personnage principal un brigadier de 
gendarmerie, inepte et ridicule, la commission 
d'examen a fait connaître les motifs qui lui 
semblaient s'opposer à la représentation de cette 
pièce. 



sous NArOLÉON lll, ^V,i 



Théâtre Impérial de l'Opéra-Comique 



LES VISITANDINES 

Opéra comique en deux actes. 

lo juin 186''j. 

Cette pièce, comme l'indique son titre, met en 
scène tout un couvent de religieuses de la Visi- 
tation de la Sainte-Vierge, depuis la mère 
abbesse jusqu'à la tourière. 

Les développements de cette donnée 

amènent bon nombre de détails assez lestes et 
irrévérencieux. 

Cet ouvrage, d'un des maîtres de la scène, 
Picard, de 1" Académie française, obtint son 
premier succès pendant les plus mauvais jours 
de la Révolution, à cette époque néfaste où les 
églises étaient fermées, le clergé proscrit, la 
religion foulée aux pieds. 



244 LA CENSURE 



Le directeur du tliéâtre impérial de l'Opéra- 
Comique sollicite aujourd'hui l'autorisation de 
remettre au répertoire les VisUandines. 

Seulement, comme il comprend que la 

pièce ne saurait être jouée aujourd'hui dans son 
état actuel, il s'engage à faire tous les modifica- 
tions nécessaires, mais demande surtout de 
conserver le titre, sous lequel l'ouvrage est 
resté populaire. 

Ce directeur, qui, depuis son entrée en fonc- 
tions, n'a janiais causé d'embarras à l'adminis- 
tration, appuie principalement sa requête sur 
cette considération queues VisUandines n'étaient 
pas interdites sous Napoléon I". 

Lors de la Restauration la scène subit de no- 
tables changements et l'ouvrage fut représenté 
sous le titre du Pensionnat déjeunes demoi- 
selles. 

Quelle que soit la valeur que le directeur pré- 
tende tirer de cet argument, que les VisUandines 
n'étaient pas interdites sous le premier empire. 



sous NAPOLÉON III. 245 

assertion dont, au reste, nous n'avons pas les 
moyens de constater l'exactitude, nous ne pen- 
sons pas que cette demande doive être accueillie. 
Il ne suffit pas, en effet, qu'une pièce ne con- 
tienne rien de mauvais, il importe au moins 
autant, dans l'intérêt de la morale publique, 
que le titre, vulgarisé tous les jours par l'im- 
mense publicité des affiches apposées de toute 
part, ne vienne pas offusquer les regards de 
l'innombrable portion de la population qui ne 
va pas au spectacle. Or, nous croyons que le 
titre d'une communauté religieuse servant de 
titre à une pièce de théâtre est chose inconve- 
nante. 

Il est une considération particulière que nous 
ne croyons pas indifférent de signaler. 

Au moment où va s'inaugurer la liberté des 
exploitations théâtrales il serait fâcheux d'éta- 
blir un précédent de cette nature. 

Les Visitandines, de Picard et Devienne, sont 
tombées dans le domaine public. Tous les 

14. 



246 LA CENSURE 



théâtres peuvent s'en emparer. En admettant 
que les directeurs y apportent, chacun avec son 
goût particulier, des modifications et suppres- 
sions qui ôteraient à la pièce ses principaux 
inconvénients, le titre, une fois autorisé, peut se 
trouver reproduit à l'infini de tous côtés, et 
même il y aurait à craindre de voir adopter pour 
une foule de pièces de tous genres des titres ana- 
logues, tels que les Bet^nardines, les Ursulines, 
etc., etc. C'est un danger qu'il nous paraît 
nécessaire de prévenir. 

En conséquence, nous pensons que le titre, 
les VisUandines, non plus que la pièce, dans son 
état actuel, ne doivent être autorisés. 



sous NAPOLÉON III. 247 



Théâtre Impérial de rOdéon 
LORENZACCIO » 

Drame en cinq actes, 

28 juillet 1804. 

Ce n'est pas la première fois qu'il est question 
de représenter cet ouvrage, qu'Alfred de Musset 
n'avait pas composé pour la scène. Le Théâtre- 
Français, qui y avait songé, a reculé devant des 
difficultés qui lui parurent insurmontables. 

Dans la version que le directeur de l'Odéon 
soumet à la censure, on a cherché à adapter 
l'ouvrage à la scène par des suppressions nom- 
breuses et des soudures ayant pour objet de 
rapprocher les différentes péripéties que les 
digressions, toutes naturelles dans un drame écrit 
pour être lu et non pour être joué, isolaient les 
unes des autres. 

1 Par Alfred de Musset. 



248 LA CENSURE 



Nous ne croyons pas que cette œuvre^, ar- 
rangée telle qu'elle est, rentre dans les condi- 
tions du théâtre. Les débauches et les cruautés 
du jeune duc de Florence Alexandre Médicis, 
la discussion du droit d'assassiner un souverain 
dont les crimes et les iniquités crient vengeance, 
le meurtre môme du prince par un de ses pa- 
rents, type de dégradation et d'abrutissement, 
nous paraissent un spectacle dangereux à pré- 
senter au public. 

En conséquence, nous ne croyons pas qu'il y 
ait lieu d'autoriser la pièce de Lorenzaccio. 



sous XAPOLÉON III. 240 



Porte - Saint-Martin 



LES FLIBUSTIERS DE LA SONORE ' 

Di'ame en cinq actes et dix tableaux. 

27 août 1864. 

Ce drame, évidemment inspiré de l'expédi' 
tion du comte de Raousset-Boulbon^ a éveillé 
l'attention de la commission, eu égard aux cir- 
constances actuelles et aux événements dont le 
Mexique est le théâtre depuis quelques années, 
mais il nous a semblé qu'aucun rapprochement 
n'était possible entre les faits de guerre aux- 
quels la France a pris une part si glorieuse et 
l'expédition romanesque d'un étourdi comme le 
comte d'Armançay. 

Cependant, nous avons cru demander aux 

* Par Amédée Rolland et M. Gustave Aymard. — Le comte 
iliirace dont parle ici l'analyse n'était autre que le comte 
Haousset-Boulbon, dont la destinée est l-ien faite pour tenter 
les romanciers et les dramatur!?es. 



250 LA CENSURE 



auteurs la modification de certains passages 
relatifs au Mexique, et exiger que le drapeau 
français ne fût pas celui des aventuriers com- 
mandés par le comte Horace; de plus, que le 
cri: « Vive la France! « ne fût pas prononcé 
par eux lorsqu'ils combattent dans les rues 
d'Hermosilla les soldats du général Guerrero. 

Une situation nous paraissait difficile à 
admettre : c'était Texécution du comte Horace, 
fusillé sur le théâtre. Les auteurs se sont eiforcés 
de l'atténuer. 

Une grande dignité accompagne les der- 
niers moments de Théroïque aventurier, qui 
tombe et meurt sans agonie... D'ailleurs, il 
existe un précédent... Vam'wal Bijug... 

La pièce est autorisée. 



^OUS NAPOLÉON III. 231 



Gymnase 



L'ETRANGERE' 

Comédie en un acte. 

8 octobre 1804. 

La donnée de cette pièce, avec quelque mé- 
nagement que l'auteur l'ait traitée nous paraît 
présenter un inconvénient grave. 

Nous croyons mauvais de mettre sous les 
yeux du public ce dévergondage d'imagination 
des femmes du monde, et du plus haut monde, 
qui, sans autre mobile qu'une curiosité mal- 
saine, se donnent ainsi pendant une heure le 
plaisir et la honte de la vie de courtisane. 

La princesse russe IsmaïlofF, représentée 
comme appartenant à la plus haute aristocratie 
étrangère, la marquise de Cambry, représentant 

1 Représentée sOus ce titre ; les Curieuses. 



252 LA CENSURE 



le monde parisien, amenées chez une Nina 
Castrucci, la première, par un hasard dont elle 
se réjouit et dont elle profite ; la seconde, par 
la fantaisie d'un amant qui satisfait ainsi un 
des caprices de sa maîtresse, nous semblent, 
dans leur ardeur joyeuse à jouer à la drôlesse, 
d'un enseignement aussi dangereux, plus démo- 
ralisant peut-être que la mise en scène des filles 
elles-mêmes. 

Si nous entrons dans les développements de 
la pièce, nous ne pouvons pas ne point signaler 
la position si nettement avouée de M""* deCam- 
bry, vis-à-vis du vicomte Alexandre. Quant 
au dénouement nous trouvons profondément 
immoral et blessant de voir la princesse IsmaïlofF 
recevant son mari dans la chambre à coucher 
et aux lieu et place de la Castrucci, et trouvant 
ainsi moyen de compléter légalement son équi- 
pée et de satisfaire tout à fait sa curiosité. 

En résumé, la commission pense que V Etran- 
gère, qui aurait le double sort d'attaquer la 



SOLS NAl'dKKuN 111. 253 

morale publique et de froisser les susceptilitcs 
(le lu haute société parisienne et étrangère, 
ne saurait être admise au théâtre, et qu'elle 
ne peut qu'en proposer l'interdiction. 



Théâtre du Chàtelet 

BONAPARTE OU LES FliEMlÈRES PAGES 
d'une grande histoire 

Notejjou?' le Ministre. 

18 oclubre I8l)'i. 

La pièce ci-jointe intitulée: Bonaparte ou 
les premières pages d'une grande Jiistoire, fut 
représentée pour la première fois le ^2 janvier 
1850, avec un éclatant succès. 

Le directeur du théâtre impérial du Chàtelet 
se propose de la reprendre aujourd'hui. 



254 LA CENSLKt 



La censure iTayant été rétablie qu'en juillet 
1850, postérieusement à la représentation de 
cet ouvrage, la brochure a été soumise à la 
commission d'examen et plusieurs questions 
délicates, notamment une question de principe, 
lui paraissent devoir appeler l'attention de Son 
Excellence. En 1850, ce drame répondait mer- 
veilleusement aux aspirations de Tépoque; 
déjà le second Empire apparais&ait à t horizon, 
soutenu par la glorieuse popularité du pre- 
mier y et le peuple accueillait avec enthousiasme 
tout ce qui se rattachait aux dicerses phases de 
la grande époque impériale. 

Aujourd'hui que l'Empire existe dans toute 
sa puissance, et que la dynastie napoléonienne 
est solidement assurée sur le trône de France, 
on se demande s'il est utile, convenable et res- 
pectueux de montrer au peuple son illustre chef 
sous les traits d'un comédien luttant contre la 
misère d'abord, contre la malveillance ensuite, 
et triomphant enfin, il est vrai, h force de gé- 



sous NAPOLEON III. 



^..Tn 



nie de ses emuieiiiis personnels et des ennemis 
de la France. 

Cette observation, dont on ne peut mécon- 
naitre la valeur, et que les meilleurs sentiments 
inspirent, est combattue par des considérations 
non moins sérieuses que je demande à Son Ex- 
cellence la permission de lui exposer. 

La popularité est une des forces de f Empire; 
faut-il la sacrifier à la grandeur? Faut-il re- 
léguer le prem ier Empereur dans les nuages de 
sa gloire et le p)lacer siliaut qu on le voie moins? 

L'Empereur est_ si grand que rien ne peut le 
diminuer ; ce qui abaisserait les autres ne l at- 
teint pas; il s' élève au contraire en touchant la 
terre. 

Je n'en conclus pas qu'il soit désirable que 
des drames sur l'Empire et l'Empereur, se 
jouent sur tous les théâtres de Taris. Loin de là ! 
j'y verrais un grand danger et un grand incon- 
vénient. 

Soutenus par un certain sentiment d opposi- 



256 LA CENSURE 



tion, les pièces de ce genre ont beaucoup réussi 
de 1830 en 1850. Le même sentiment pourrait 
aujourd'hui leur nuire, et rien ne serait plus 
mauvais que de voir leur faveur contestée. 

Un ouvrage nouveau dans lequel l'Empereur 
Napoléon P aurait un grand rôle et qui devrait 
être donné partout ailleurs qu'au théâtre du 
Châtelet (ancien Cirque), me causerait quelque 
inquiétude. Je suis moins effrayé de la reprise 
d'un drame ancien, joué plus de deux cents fois 
il y a quatorze ans, et qui reparaîtrait sur la 
scène spécialement consacrée à la représentation 
des pièces militaires en général, et en particu- 
lier à la représentation des grandes victoires 
impériales. 

Ma vraie crainte est que la pièce, par cela 
seul qu elle a vieilli, réusisse moins aujourd'hui 
qu'en 1850 et qu'on ne veuille attribuer ce ré- 
sultat à une autre cause. 

Le directeur, M. Houstein, fort habile et très 
dévoué, croit pouvoir garantir un grand succès. 



sous NAPOLÉON III. 257 

Dans aucun cas, cette pièce ne pouvait être 
représentée sans des changements de détail 
que la censure eût demandés en 1850 même, si 
elle eût existé, et qu'elle demanderait aujour- 
d'hui à plus forte raison. Certaines inconve- 
nances seraient enlevées, les questions religieu- 
ses seraient supprimées; le futur Empereur 
aurait moins à lutter contre les difficultés de la 
vie matérielle que contre les embarras d'une 
carrière destinée à devenir glorieuse, etc.,etc'. 

Peut-être aussi conviendrait-il, ainsi qu'on le 
propose, au surplus, que la pièce fut seulement 
intitulée les Premières Pages d'une grande 
Histoire. 

Mais, avant tout, la question de principe doit 
être résolue et j'ai l'honneur de prendre, à cet 
effet, les ordres de Son Excellence. 

Le surintendant général des théâtres, 
Bacciocchi. 

1 Le cardinal Mattei devenait le marquis Mattei ; où il y 
avait la République^ on mettait la France, 



258 LA CENSURE 



S. M. tEtnpereur décide le 19 octobre 1865, 
que la représentation de la jJiéce sera auto- 
risée. 



Maréchal Vaillant. 



Théâtre Lyrique Impérial 



LES DEUX REINES DE FRANCE' 

Drame en trois actes et quatre tableaux et en vers 
mêlé de chants. 

Janvier 1865. 

Ces deux reines sont Ingeburge et Agnès de 
Méranie. L'action du drame est la répudiation 
de la princesse danoise et Tinterdit mis par le 
pape sur le royaume de France, pour forcer 
Philippe-Auguste à la replacer sur le trône. 

* Par Ernest Legouvé. La pièce interdite a été imprimée. 
L'auteur en donna plusieurs fois lecture et de cette façon fut 
applaudi doublement, comme dramaturge et comme confé- 
rencier. 



sous NAPOLÉON III. 259 

L'analyse fait aisément comprendre 

quelles ont dû être les préoccupations de la 
commission d'examen à la lecture de cet 
ouvrage dont la donnée première repose sur un 
fait historique du moyen fige, où le pouvoir 
royal est forcé de s'humilier devant l'autorité 
pontificale et les malheurs de l'interdit religieux 
lancé par le pape contre la France. 

Une tr igédie dont le sujet était le même : 
Agnès de Méranie, de M. Ponsard, a été auto- 
risée, et représentée à TOdéon en 1846, époque 
où le pouvoir temporel du pape n'était pas deve- 
nu l'une des questions les plus ardentes de la 
politique, et dans cette tragédie, ce pouvoir se 
montrait constamment violent, absolu, impla- 
cable. 

L'ouvrage soumis aujourd'hui à notre exa- 
men, n'a point ces formes acerbes et irritantes. 
L'auteur fait de l'amour l'élément principal de 
son drame et, quand il entre dans la lutte du 
pape et du roi de France, il semble prendre 



260 T^\ CENSIRK 



soin d'éviter toute déclamation politique... 
etc., etc. 

Malgré ces ménagements dont il convient 
de tenir compte à l'auteur des Deux Reines de 
France, malgré ces modifications de détail 
qu'il pourrait apporter à son ouvrage, en raison 
des circonstances particulières où il se produit, 
et de faits récents qui touchent à la fois à la 
politique et à la papauté, la représentation de 
ce drame ne nous paraît pas devoir être nutoi i- 
sée en ce moment. 

Lettre de M. Legouvé, auteur des deux rkinks 

DE FRANCE. 

j\Ion drame des Deux Reines, dont la presse 
avait bien voulu s'occuper, est interdit. 

La commission d'examen s'en étant référée à 
l'administration supérieure, Monsieur le Minis- 
tre, avec sa bienveillance habituelle, me permit 
de plaider ma cause devant lui par une lettre. 



SOLS NAPOLÉON III. 261 

Voici cette lettre : 

« Monsieur le Ministre, 

« Menacé de perdre le fruit d'un long travail, 
et surtout de le faire perdre au compositeur 
éminent qui a bien voulu s'associer à moi, je 
demande à Votre Excellence la permission 
de lui dire, pour ma défense, ce que je crois la 
vérité. Si je ne m'abuse, un des premiers soins 
du ministère des Beaux-Arts doit-être de prêter 
appui aux œuvres sérieuses, difficiles et qui ont 
l'art pour principal objet. 

« A ce titre, il me semble qu'un écrivain 
dramatique qui consacre trois années à écrire 
une pièce en vers, qui s'efforce de reproduire 
fidèlement un des faits de notre histoire les 
plus importants au point de vue moral ; qui 
essaie pour cet ouvrage une forme de drame- 
lyrique encore nouvelle en France et à laquelle 
se rattachent en Allemagne les noms réunis de 
Gœthe et de Beethoven; qui a le bonheur d'avoir 

15. 



262 LA CENSURE 



pour collaborateur l'auteur de Faust ; qui ob- 
tient le concours d'une artiste tragique dont la 
gloire est européenne, M"" Ristori, et qui enfin 
a l'heureuse chance d'entendre MM. les exami- 
nateurs eux-mêmes louer la valeur littéraire de 
son ouvrage ; il me semble, dis-je, que cet écri- 
vain a quelque droit d'attendre du ministère des 
Beaux-Arts un encouragement et un soutien. 

« Quels motifs peuvent donc s'opposer à la 
représentation de ma pièce? 

« MM. les examinateurs en allèguent deux ; 
le premier, et le plus grave, est que je touche 
à une question brûlante, et par conséquent 
dangereuse, le pouvoir pontifical. 

« Je pourrais répondre que je ne mets en 
scène qu'un passé très lointain; que dans ce 
passé même je ne peins que cette puissance 
morale et moralisatrice de la papauté, devant 
laquelle tous les partis s'inclinent, et que par 
conséquent la situation présente n'a rien à faire 
avec mon drame. Je serai plus sincère : oui, les 



sors N.Vl'OLKO.N IH. 2iV.i 

circonstances donnent à ce tableau du moyen- 
âge une sorte d'actualité ; oui, la représentation 
de l'ouvrage leur devra, je l'espère un degré de 
plus d'émotion et de vivacité de sentiments. 

« Mais où est le mal? Cette émotion sera- 
t-elle fâcheuse? Cette vivacité de sentiments 
sera-t-elle un danger? Voilà le point à établir. 
Que les écrivains dramatiques s'emparent des 
questions actuelles, vivantes, c'est leur droit, 
je dirai nièuie leur devoir, et radministration 
des Beaux-Arts doit les y encourager, pourvu 
qu'en touchant aux passions présentes ils aient 
pour objet d'animer les esprits sans les troubler, 
c'est-à-dire de ne les exciter qu'en faveur d'une 
cause juste et reconnue juste partout le monde. 

« Or, quel est le point fondamental de mon 
drame, le pivot autour duquel tout tourne, sur 
lequel tout s'appuie? la destruction dans le 
monde d'un droit monstrueux que nous avaient 
légué les païens et les barbares, le droit de 
répudiation. 



264 LA CENSURE 



« Quand la papauté défend cette cause, elle 
défend la civilisation et la famille; la louer sur 
ce point ce n'est que dire ce qui est dans le 
cœur de tous, et puisque Ion m'oppose la ques- 
tion d'importunité, je répondrai que rien n'est 
plus opportun que de reconnaître hautement 
un des bienfaits du pouvoir pontifical au mo- 
ment même où il nous accuse d'ingratitude, et 
de glorifier sa mission morale et évangélique 
quand il nous reproche notre impiété. 

« Pour moi, dévoué de cœur à toutes les 
idées du dix-neuvième siècle, j'ai été heureux 
de saluer l'Eglise comme notre prédécesseur à 
tous dans cette grande lutte pour la défense du 
mariage et des femmes ; elle y a acquis une 
gloire qui dure encore, parce qu'alors elle repré- 
sentait le progrès; et c'est partir du même prin- 
cipe que rendre hommage en elle à ce qui ne 
peut pas périr, et repousser ce qui ne peut re- 
naître. 

« On m'oppose encore la lutte forcément 



sous NAPOLÉON III. 26o 

établie, dans mon drame, entre le Pape et le 
Roi. Mais Philippe est-il abaissé devant le légat 
comme roi, entravé dans son pouvoir de roi? 
Jamais. L'interdit même, est-ce un légat romain 
qui le lance? Non: c'est un ancien compagnon 
d'armes de Philippe ; c'est au nom de la France ! 
Quand le roi cède, est-ce à la voix du légat? 
Non : c'est aux prières de son peuple, c'est au 
cri de sa propre conscience. Il lève les mains au 
ciel et s'écrie: Je suis vaincu. Seigneur!... Et 
quel est le dernier mot de l'ouvrage, celui qui 
le résume? 

Roi tu n'es pas vaincu, l'Évangile est vainqueur ! 

« Je le demande, quel péril peut offrir la re- 
présentation d'un fait historique mettant en 
lumière cette idée morale et placé à sept cents 
ans de distance? 

« Je crois donc pouvoir, en toute sûreté de 
conscience, prier Votre Excellence de laisser 



266 LA CENSURE 



mon drame se produire devant le public, mais 
se produire tel qu'il est. 

«MM. lesexaminateurs s'alarment de quelques 
railleries toutes générales, applicables à tous 
les temps, et demandent qu'on me les ôte; je 
demande qu'on me les laisse. D'abord, on n'a 
pas trop de toutes ses armes pour livrer cette 
rude bataille qu'on appelle la première repré- 
sentation d'un ouvrage en quatre actes et en 
vers. Puis enlever à un tableau du moyen-âge 
le cortège des petites malices populaires, c'est 
lui ôter sa vérité; et quant à mon drame lui- 
même, il y perdrait un de ses éléments de succès, 
la lumière et la gaîté. 

« Ajouterai-je que si j'étais un grand pouvoir, 
je serais, ce me semble, un peu blessé de cette 
sollicitude qui me croit menacé par le moindre 
souffle d'air, voit un péril pour moi dans un 
éclat de rire, et je prierais ces timorés d'être 
moins modestes pour mon compte. 

« Qu'il me soie permis de linir en citant à 



sous NAI'OLKON III. 267 

Votre Excellence un fait assez caractéristique. 
En 1808, mon père écrivit un ouvrage drama- 
tique intitulé la Mort d'Henri IV. La censure, 
le ministre de l'intérieur, le ministre de la 
police opposèrent un )'eto absolu à la représen- 
tation de la pièce. Ils y voyaient mille dangers. 
C'était donner carrière aux démonstrations les 
plus regrettables, à l'explosion des sentiments 
les plus hostiles. 

ft Le bruit de ce petit conflit arriva jusqu'à 
l'Empereur. Il se fit rendre compte de TaiFaire. 
Deux jours après, le veto était levé ; seulement 
il demanda un changement à l'auteur. Henri IV, 
dans une scène avec Sully, disait: faipeiir. 
« — Il faut ôter ce mot-là^ dit l'Empereur. — 
« Pourquoi, sire? Les craintes d'Henri IV à ce 
« momentsont historiques. — Soit! Unsouverain 
<( peutavoir peur, mais il ne doit jamais le dire. » 
Le mot fut ôté, ce fut le seul ; Touvrage, repré- 
senté avec le plus grand succès, n'excita aucun 
désordre. Cet acte de libéralisme avait été un 



268 LA CENSURE SOUS NAPOLÉON III. 

acte de bon sens. — Si c'était vrai en 1808, com- 
ment cela ne le serait pas en 1865? 

« Veuillez agréer, monsieur le Ministre, Tex- 
pression de tout mon respect. 

« E. Legouvé. » 

La réponse à cette lettre fut le maintien du 
veto, fondé, je dois le dire, non sur l'ouvrage 
lui même, mais sur l'exigence toute exception- 
nelle des circonstances présentes, et accom- 
pagné d'honorables témoignages de regret. Mais 
je ne puis pourtant rester sous le coup de cet 
interdit: je soumets mon ouvrage au public, 
avec le vif et profond chagrin de ne pouvoir lui 
en donner la partie la plus digne de lui, la mu- 
sique de l'auteur de Faust. 

E. Legouvé. 



FIN 



INDEX 

DES NOMS CONTENUS DANS LE VOLUME 



Ajalbert (Jean), xx, xli, xlii. 
Ancev (Georges!, xviu. 
Augièr V Emile), 32, 35, o9, S2, 

87, 115, 118, 119, 184. 
Arago (Emmanuel), xvi. 
Arnault, is2. 
Aymard (Gustave), 249. 

B 

Bacciocchi, 257. 
Barrière (Tliéodore), 107. 
Bauer, xxiii. 
Beaumarchais, xiii. 
Becque (Henri i, xvm. 
Bocage, 153, 208. 
Bouchardy (Joseph), 141. 
Bouiihet Louis). 221, 230, 231. 
Boulanger Général), vi. 
Bourgel iPaul), xi, xvm. 
Bourgeois (Léon), xvii. 
Brisebarre (Ed.), 198. 

c 

Cabanis (Th.), 171. 
Charpentier (Armand), XI, XXI. 
CrisafuUi, 94. 



D 

Darien (Georges), xt. 
Daudet (Alphonse), XI, xvm. XX. 
Deheaumont, 131. 
Déjazet, 2, 142. 
Delzant (Alidor), xxii. 
D'Ennery, 124, 134. 
Déroulède (Paul), xi 
Descaves (Lucien), x, xx. 
Devique, 94. 
Doucet tCamiile), 107, 111, 130, 

163, 226, 232, 233, xv, xvm. 
Dumas (Alexandre), 45, 16, 

174, 175, 176, 198, 208. 
Dumas (.\lexandre fils), 2, 10, 

37, 114,237. 

E 

Edmond (Charles), 107, 



Faucher (Léon), 2. 
Favre (Julesi, xvi. 
Félix (Raphaël), 177. 
Ferry (Jules), xvi. 
Fèvre i^Henri), x, xx. 



270 



INDEX. 



Fleurv (cardinal de), 46. 
Foucher (Paul . Otî. 103, 10-'.. 

105, •234. 
Fould, 76, XIV. 

Fournier Marc), o3, 173, 176. 
Foussier (Edouard), 118. 

(^ 

Gaillardet. 78. 
Garnbelta (Léon), xvi. 
Garnier-Pagèâ, xvi. 
Geffroy (Gustave), xx. 
Gogor(Nicolaâ), 41. 
Goncourt (Edmond de;, xviii, 

XIX, XXV, xxxviii. 
Gozlan (Léon), 133. 
Guizot, 192. 

H 

Hennique (Léon), xx. 
Hermant (Àbel), X, xx. 
Houbsaye (Arsène), 179. 
Houstein. 2o6. 
Hugo (Victor), 96, 101, 198, 

XSXIV. 

Huysmans (Joris Karl', xi. 

J 

Janin (Jules), 10. 
Jourdain (Frantz), xx. 
Judicis (Louis), 182. 

K 

Keller, 191. 
Kolb-Bernard, 191. 

L 

Labiche, 152. 

Lamoricière (général de). 191. 



Légier, 139. 

Lesouvé (Ernest), 128, 2ii8 

260. 268. 
Lemaître (Frederick). 13'i. 
Lorrain (Jean), xx. 
Lubize, 74, 77. 

.AI 

Maliefille 'Félicien), xiv. 
Marguentte.(Paul), x, xx. 
Marivaux, xl. 

Maupassant (Guy de),xi.xvm. 
Meilhac (Henri), lo9. 
Mirbeau (Octave , xi. xvm. 
Mocquard, 148. 
Morny (de), 2. 

Mu^set (Alfred de . xxi, 26. 
171,247. 

N 

Nus (Eugène), 198. 
Nion (François de), xx. 



Ofl'enbach, lo9. 



Pailleron (Edouard), 136. 

Paradol (Prévôt), 195. 

Pelletan, xvi. 

Persigny (F. de), 38, 63, 79. 

Picard, XVI. 

Ponroy, 133. 

Ponsard(F. 1,154,136, 191, 259. 

Porel, xxvii, xxxi, xxxiv. 

R 

Régnier, 14, 23. 
Réjane, xxxm. 
Hocliefort 'Henri^ xvi. 



INDEX. 



-271 



Rolland (Amédée), 2'i9. 
Rorny (J.-H.), xi. x.\. 
Roiijon (Henry), xvii. 
Rouvière. '.)'i. 

S 

Sandeau (Jules), I'j, 23. 59. 
Sarcey (Francisque), xxiii. 
Sardou Viclorien), xiii. 1'j2, 

l-'iii, l'.i;;, 217. 
Sedaine. xu. 
Simon (Jules, xvi. 
fc-cribe, 128. 
Séjour (Victor\ 139, [AS, Ifô, 

1(59, il't. 
Shakespeare. 9'». 

T 

Thiers, 79. 

Toudouze (Gustave , xx. 

Trochu le général . xvi. 



u 

Uchard (Mario), 2'i0. 
niiarh (Louis , 19fi. 

y 

Vaillant (le maréchal), 233, 

258. 
Vanderburch, 14(1. 
Veuillot, I8i, 190. 
Vigny (Alfred de , III. 
^'illedeuil, xxvni. 
Voltaire, IW. 

w 

Walewsky, 171, 175. 

z 

Zola (Emile), x, xvni. 






TABLE ALPHABETIQUE 

DES PIÈCES CENSURÉES DE 1852 A 1866 



Pages . 

Abbé Coquet (L') 66 

Ami des Femmes (L') 237 

André del Sarto 26 

Baptisla 203 

Barde Gaulois lo3 

Bonaparte ou les premières pages 2o3 

Candide 142 

Ce qui plaît aux Femmes 1S4 

Château de la Seiglière (Lej 14 

Chatterton 111 

Cosaques (Le-) . . . . • 182 

Dame aux Camélias (La) 1 

Danseuse de Milan (La) 234 

Deux Reines de France (Les) 2o8 

Diane 32 

Diane de Lys 37 

Dix Ans de Règne 183 

Doigts de Fée (Les) 128 

Doyen de Saint-Patrick (Le) 196 

Esclave Micaël (L') 141 

Étrangère (L') ^1 

Farceurs el Farceuses 116 



ZlA TABLE ALl'HABÉTigiE. 



Faust 124 

Faustine 221 

Fils de Giboyei- (Le) 184 

Fils naturel (Le) 114 

Flibustiers de la Sonore (Les) 249 

Florentine (La) 107 

Foiie de Lorient (La; G5 

Francs-Maçons (Lesj 131 

Fronde i^La) .• Sîj 

Ganaches (Lesj 195 

Gâteau des Reines (Le) (59 

Grands Vassaux (Les) 139 

Guerre des Indes (La) 129 

Hausse des Loyers (La) 74 

Huit (Le) 110 

11 faut que Jeûnasse se paye 133 

Invasion (L') 109 

Janot, chargé d'alïaires 109 

Jeunesse (La) 115 

Jeunesse de Louis XV (La) 45 

Léonard 198 

Lionnes Pauvres (Les) 118 

Lorenzaccio 247 

iMarchand de Coco (Le) 134 

Mariage d'Olympe (Le) 82 

Marquise de Montespan (La) 179 

Massacres de Syrie (Les) 165 

Mémorial de Sainte-Hélène (Le) 47 

Michel Perrin 44 

Mohicans de Paris (Les) 208 

Napoléon Bonaparte 174 

Napoléon, Schcenbrunn 51 

Niaise (La) 00 

Notre-Dame de Paris 9(3 

Nuits de la Semé (Les) 53 

On ne badine pas avec l'amour 171 

F'arasiie iLej 156 



TABLK ALPHABETIOIE. 2/0 



Pa^i^ 'M) 

l'arisiens de la Décadence (Les) 107 

Picolet 5;j 

Pierre de Touche (La) o9 

Polonais ^Les) 2Ûo 

Postérité d'un Gendarme (La) 237 

Poudre d"Or(La) 217 

Premières arme? de Figaro (Les). 14tj 

Reviseur (Le) -41 

Roi Lear (Le) 94 

Sensitive (La) 152 

Sultan Barkouf 159 

Tireuse de Cartes (La) 148 

Tour de Nesle (La) 18 

Uuo Petite Fille de la Grande Armée 52 

Un Regard de Ministre 69 

Verrou de la Reine (Le) 57 

Visitandines (Les) 243 

York ou Récompense Honnête 54 



IMlMtlMERIE DK SAINT-DEMS — H. BOUILLANT, 20, KL'E DE l'AlUS 



131 4 



3 6 



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Date due 


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