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Full text of "La gallerie des femmes fortes"

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«Vr  " 

' i'' 


I.  A 

GALERIE 

viâ 

IMMES  FORTES 
Far 

Le  FFierreTeMayne. 
de  UC.delESVS, 


FEMMES 

FORT  E S. 

PAR  LE 

PERE  LEMOYNE 

de  la  Compagnie  de  I e s v s. 
Cinquième  Edition , reueuë  & corri^éd 


A PARIS, 

Par  la  Compagnie  des  Marchands  Libraires 
du  Palais. 

M.  D 

Jinee  ^rinilege 


A L A 


REYNE 

' REGENTE 


ADAM  E, 

% 

Les  Femmes  Fortes  afTemblécs  en 
.cette  Galerie  , font  venués  de  tous  les 
pays  de  l’Hiftoire  , pour  mettre  leurs* 
Couronnes  -aux  pieds  de  Voftre  Ma- 
jefté,  de  pour  fe  redouyr  auec  vous,  de^ 
Fhoaneur  que  vous  faites  a voftre  fexe. 
Il  eft  vray, Madame,  que  tous  les  yeux 
de  l’Europe,  fontauiourd’huy  arreftez 
furvous-.Etil  nyapointde  bouches ft 
peu  Chreftiennes  , qui  ne  vous  don- 


EPISTRE 

nent  des  benediâ-ions.-il  n*y  a point  da  ! 
mains  fi  peu  libres  , qui  ne  vous  ap- 
plaudiffenc  ferkurement  S>c  de  bonne 

le  puis  dire  pourtant, Madame, que  : 
la  compagnie  que  ie  vertls^ainenc,n’ap- 
portera  point  deconfufion  à la  fcfte.  • 
Ce  font  des  Souueraincs  ôc  des  lllu- 
fi:res,qiii  ont  cfté  comme  vous , les  plus 
beaux  fpcdacles  de  leurs  fiecles-  Ce 
font  des  Vidoiieufes  , quelaverru& 
la  gloire  ont  couronnées  de  leurs  pro- 
pres mains»  Et  ce  vous  doiteftrevne- 
douce  ladsfaétion  , que  tant  de  Sou- 
iieraines  & tant  d’Illuftres  , foient 
JPefeendués  de  leurs  Throfnes  & de 
leursTheacres,  pour  eftre  vos  Tpeéla- 
trices  : Ce  vous  doit  efire  vn  aareabie  i 

O j 

concert  , que  le  bruit  & les  accla- 
mations de  tant  de  Viélrorieufes  , qui 
vous  appIaudilTent  les.  palmes  aux- 
mains. 

l’importance  eft  > Madame  , 
que  ces  applaudilTcniens  ne  font  pas 
des  jeux  de  Thearre  j que  ces  ac-^ 
clamations  ne  font  pas  des  flatte- 
cies  conttaintesouaclietées^  Ce  font 


P ANEGYRIQVE. 

des  tributs  férieüx  & légitimés  , que 
des  Vaincues  rendent  â leur  Vido- 
rieufe  : &vous  les  aucz  toutes  vain- 
cues (i  légitimement  de  anec  tant 
de  bien-l'eance  ; les  auantages  que 
vous  auez  lur  elles  , font  fl  agréables,* 
& voftre  émulation  a efté  fl  modefte, 
qu’il  n’en  eft  point  de  fl  hautaine  par- 
my  elles  qui  ne  vous  Toit  fourmife 
auec  ioye  , qui  ne  vous  remercie 
& ne  Vous  fçache  bon  gré  de  voftr  e vi- 
âoirc. 

Aufli,  Madame  , elle efl  route  v&- 
tre,  cette  viétoire  fl  agréable  aux  vain- 
cues. Ellen’eftpas  feulementde  vo- 
tre Regcnce  j elle  eft  de  toute  voftq||^ 
perfonne  Sc  de  voftre  vie  , de  quoy 
que  paifibie  & nette  de  fang  , elle 
vaut  bien  ces  guerrières  &e  ces  fan- 
glantes  , que  vous  auez  gagnées 
dans  la  commune  agitation  de  l’Eu- 
rope. Il  vous  eft  certainement  bien 
glorieux  , d’auoir  vaincu  fur  le  Rhin 
& far  les  deux  Mers  : au  de  là  des 
Alpes  de  des  Pirennées.  Mais  lagloi-  . 
re  , eft  bien  plus  grande  pourvous,> 
Madame  , d’auoir  vaincu  dans^ 

a iiiy 


EPÎSTRE 

îesHiftoires  Sc  dans  les  Annales  > dans 


les  fiecles  héroïques  & dans  les  Ré- 
gions des  grands  exemples.  Et  quelque 
bruit  que  falTent  les  armes  de  la  Fran- 
ce î la  réputation  eft  bien  pins  haute  j 
ôc  plus  éclatrante  / de^v^flre  vertu  [ 
vidorieufe  des  Artemifes  , des  Ro-  | 
dogiuies  5 3c  des  Panthées  ^quc  de  vô-  i 
tre  Fortune  viilorieufe  de  tant  d’Ar-  j 
mecs  défaites,^:  de  tant  de  Places  pri- 
fèsde  force. 

le  ne  dois  pas  craindre  icy  , ^Iti’on 
m’accufe  de  datterie  , ny  qu’on  repro- 
che l’excez  Sc.  Pend  are  d mes  paroles. 

Les  vertus  Payennes  n’ont  iamafs  efté^ 


^ la  force’ 5 ny  de  la  taille  des  vertus 
Chreftiennes  : & entre  les  Chreftien- 
nesjles  vodreSjM  ADAM£,font  des  plus 
fortes  3c  des  plus  hautes,  font  des  Hé- 
roïques 3c  des  SouLieraines . 

Voilre  pieté  eft.  bien  dVne  autre 
éleuarion  3c  d’vn  autrezcle,  que  celles 
qui  fontbomées  du  tour  de  leur  cha- 
pelet j qui  rapportent  routes  leurs  mé- 
ditations,! la  modeftie  des  cheueux.iSc 
d trois  larmes  épreintes  par  force.  Elle 
ne  s’âmufe  pas  à faire  de  lafumée  en  la 


PANEGYRIQVE. 

maifon  de  Dieu, 6c  â trafiquer  auec  lu/J 
de  flambeaux  qui  fe  confument , 6c  de 
parfums  qui  s’éuaporent.  Elle  tire  du^ 
fonds  de  voftre  cœur , le  feu,  Tencens, 
6c  la  vietime  des  facrifices  qu’elle  liiv 
offre.  Et  ce  qui  luy  efl:  plus  agréable, 
que  toutes  les  gommes  de  la  terre  ÔC 
de  la  mer  : ce  qui  efe  plus  à fou  goufl' 
que  le  fang  6c  la  graifle  des  troupeaux 
égorgez, elle  luy  prefeiite  tousiesiours,. 
la  contrition  dVn  cœur  founerain  l’hu- 
milité dVnetefte  couronnée, rabailfe- 
ment  6c  le  culte  dVne  authorité  fou# 
mife  6c  rcligieufe. 

Ge  culte  priiié  6c  ces  facrifices  do-^ 
meftiques,  ne  font  pas  tonte  fon  occu^. 
pation  : Elle  a d’surres  pratiques  plus 
generales  , 6c  d’autres  exercices  plus- 
cxpolez  aux  yeux  du  monde  : Et  ces- 
pratiques  font  des  inftrudions  qui  va- 
lent des  loix,  ces  exercices  font  des* 
exemples  qui  commandent  : illerap- 
portc  les  deuotions  particulières,  à l’é-' 
dification  des  peuples  : elle  prie  6c  mé- 
dité pour  vne  infinité  d’ames, 6c  la  pro- 
pagation de  lafoy  , la  deffenfe  de  Te- 
glifcjla  feuiecé  du  Royaume, la  paix’6c^ 


EPISTRE 

fa  tranquillité  de  tout  le  monde 
Chreftien , font  les  points  de  fes  mé- 
ditation s,  le  but  de  fcs  prières. 

Les  perfonnes  publiques  doiivent 
ainfi  méditer  ôc  prier  pour  le  public: 
leur  deuotion  doit  eftrC^ne  deuotion 
d’ordre  , &leurzelc  vnzele  dedifei- 
pline  : Elles  ne  pcuuent  rien  voiier  de 
meilleur  , que  de  bonnes  loix  ôc  de 
bons  exemples  , rien  deplusfaint  que 
Il  mifericorde  & leiugeæenr:&ce  qui 
eftafpiration  (^tdeiîr  en  leur  Oratoi- 
re,doir  deuenir  reglement  & police  am 
corps  de  l’Ellat-  C’eilen  ce  fens  qii’ii 
cft  dit,  que  la  pieté  cft  vn  bien  vniuer- 
fel  ôc  à tout  vf âge , 5c  en  quelque  fetiS' 
qu’il  foit  dit,  auiourd’huy , Madame, 
l’eflendué  de  ce  mot  eft  remplie  par 
l’étendue  de  vorrre  pieté  , qui  eft  le 
mérité  general  le  bien  commun  dm 
Royaume. 

N ell-ce  pas  elle  , qui  a fait  violen- 
ce au  Ciel  3 & vaincu  la  refiftance  deS' 
années  *,  qui  a obtenu  le  fruit  de  bene  - 
didioii  , rAttendii  5c  le  Defiré  des-, 
peuples  , apres  tous  leurs  defirs  épui- 
fez , apres  leur  attente  ôclcur  patience: 


PANEGYRIQVE. 

confommées  ^ N’eft-ce  pas  elle,  qui 
a retenu  dans  noftre  party , & la  for- 
tune que  la  mort  du  feu  Roy  auoir 
remife  en  liberté,  Ôc  la  réputation  qui 
fembloic  deuoirfe  retirer  anee  la  for- 
tune i Ne  fut-ce  pas  elle  , qui  cou- 
ronna les  cendres  de  ce  bon  Prince, 
Ôc  amena  la  Vidoire  à fes  funérailles^ 
Qd  donna  de  la  refolution  & de  la 
force  au  deuil  de  la-France  l Qui  fit 
voir  à nos  Ennemis  des  larmes  coura- 
geufes  & terribles:vne  trifteflc  hardie 
&triamphance?N’eft-ce  pas  elle, qui  a- 
fait  le  parfum  , auec  lequel  nos  m au- 
nais  Démons  ont  eftéchalTez/qui  a lié 
rEfpritde  difcorde  , fatal  auxReeen- 

L D 

ces,  de  fanefte  aux  minorités  des  Prin- 
ces? 

' Nous  craignions  d'en  demander 
trop,  M A D A M.E,  & croyions  faire  de; 
trop  grands  fouhaits,  quand  nous  de- 
mandions pour  voftre  Majefié  , vne- 
Regence  vnie  5c  tranquille  : ôc  quc' 
nonsfouhairionsau  Roy  , vne  Minori- 
té fans  rébellion  oC  fans  trouble.  Ce 
que  nous  voyons  maintenant.MADA*- 
bien  plus  grâd  que  nos  fouhaits;,^ 


EPISTKE 

& va  bien  au  de  ià  de  nos  demandcSi 
Nous  voyons  vue  Regence  , qui  eft 
conduire  aiiec  vigueur  &auec  adrefTe, 
qui  eft  entreprenante  & lieureufe  , qui  î 
a réclât  & la  réputation  des  plus 
beaux  Régnés.  Nous  vcîy^s  vne  mi^ 
noriré  vidorieiife  & conquérante: vue 
minorité  rcfpedée  des  Sujets  & terri- 
ble aux  Ennemis  : vne  minorité  qui  eR 
l’efperaacc  & l’appuy  du  mondeChri- 
tien.  Nous  voyons  vne  femme,  qui' 
deftourne  lesmauaais  vcntSjSc  change 
les  mauuaifes  conlleiiations  : vne  fem^ 
me  armée  & fuluie  de  la  fortune  : vne 
femme  intendante  & diredrice  de  la 
vidoire.  Nous  voyons  vn  erifant,qui  a- 
le  crédit  & l'aiichorité  des  Majeurs, qui 
eft  rArbicre  des  Princes , & le  Maijdrc 
des  Nations, qui  balance  (Sc  qui  decide 
les  affaires- de  l’Europe.  , 

Toutes  ces  profperkcz.  Madame,. 
font  apres  Dicujes  ouurages  de  voflre 
piecéjfont  le  fruit  de  vos  deuotions,  ôc 
la  recompenfe  de  vos  bonnes  œuures. 
Voftte  Oratoire  eft  le  fort  commun, 

& la  munition  generale  de  nos  fron- 
tieies.  Il  eft  la  principale  piece  de  nos^ 


panegyriqve: 

Camps,&  la  plus  redoutable  à nosEn» 
ncmis.  C’eft  là  que  fe  forme, ce  qui  dé- 
truit leurs  machines , 3c  cc  qui  décon- 
certé leurs  delTeins  : ce  qui  prend  leurs 
villes, Sr  ce  qui  défait  leurs  Armées  : 3c 
toutes  nos  vidoires  commencent  dans 
voftrc  Cabinet  , par  le  zele  Ce  par  la 
priere,auantquô  la  conduite  desChefs 
3c  la  vaillance  desfoldatSjles  acheuenc 
à la  campagne. 

C’eÜ:  bien  véritablement  faire  vne 
guerre  rainte,ôc  combattre  en  Héroïne 
Chreftienne  , que  de  combattre  de  la 
forte. Les  bons  Anges  3c  les  âmes  bien- 
heureufes  , combattent  ainii  pour  les 
hommes  : leur  pieté  eftleur  vaillance, 
& leurs  oraifons  font  leurs  armes  : Et 
-vodie  Maiefté  qui  employé  Ci  vtile- 
ment  cette  pieté  vidorieufe  , 3c  ces 
oraifons  de  combat  , ne  mérité  pas 
moins  par  là  le  nom  de  Femme  Forte, 
& le  titre  de  Conquérante  , que  fi  elle 
c5tpofoit  fa  perfonne  aux  traiiaux  3c 
aux  fatigues  des  fieges  , auxrifques  3c 
[ aux  hazards  des  batailles. 

La  force  n'eft  pas  fi  grande  que  Ton 
cûi me, à porter  des  habillemens  de  fer,' 


E P I STR E ; 

3 manier  da  feu  de  de  l'acier  : à battre  ' 
yn  pied  de  muraille‘.aucc  douze  pietés 
de  canon.  La  vraye  & la  grande  force, 
e.ft  de  défaire  des  Armées  , en  dcfiranc 
leur  défaire  elle  ed  de  faire  tomber 
des  Citadelles  6c  des  Pl^es  fortes , en  | 
pliant  les  genoux , & leuant  les  mains  i 
au  Cieb.clle  eft  de  prendreles  villes  ôc  ! 
d’alTujctrir  les  NanonSjaueCvne larme  | 
qiU  eft  iettée  à cent  lieues  de  là  : auec  ■ 
Vil  mot  qui  n’eft  entendu  de  perfonne.  , 
Cette  force  fut  celle  des  Prophètes 
Generaux  des  Armées  de  Dieu  , celle 
de  Moyfe,  de  Gedeon,  de  Deborcîqui 
menoient  les  élemens  6c  les  mctcores 
a la  guerre  : qui  auoient  la  nature  6c  la 
fortune  dans  leurs  troupes:quifairoiêt 
dauantage  auecvn  ligne  delà  main,  , 
qu'on  nef  croit  auiourd'huy,  auec  des 
peuples  de  fer  , 3ttoutvn  monde  de 
machines.  Elle  fut  celle  de  la  viéto- 
rieufe  Vefue  , qui  défit  toute  PAftyric 
campée  deuant  vne  ville  , 6c  la  défit 
auec  fes  larmes  6c  fes  foufpirs  : Elle  fut 
celle  de  lainte  Helene  , quiabbatitle 
party  de  Maxence,  par  fes  bonnes  œu- 
vres : celle  de  Pulcherie,dont  les  ieuf- 


panegyriqve: 

fiel  &:  fcs  aumofn es  furent  les  princt- 
pales  armes  de  deux  Régnés  : celle  de 
Clotilde  5 qui  fauua  Clouis  engagé 
dans  vn  combat  defauan.tageux , & re- 
pOLiflales  AÜemans  débordez  de  leurs 
fronrieres.Et  encore  auiourd’huy, Ma- 
dame 5 cette  force  eft  celle  de  voftre 
pieté, qui  fait  du  pied  des  Autels,  tou- 
tes les  grandes  aâ:ions  de  nos  campa- 
gnes:^ fans  fortir  de  fou  Cabinet,  gar 
gne  des  batailles  de  prend  des  villes, 
" en  toutes  les  parties  de  l’Europe. 

Mais , Madame,  cette  pieté  rç- 
gnante  Ôc  yiétorieufe,  n ’eft pas  la  feule 
pièce  de  voftre  Regence  : Elle  eft  alîî- 
ftée  de  la  Prudence  ôc  de  la  Iuftice,des 
grâces  & de  la  magnificence  , de  tou- 
I testes  Vertus  qui  feruent,  êc  de  toutes 
t celles  qui  plaifeiit.  Et  ces  nobles  Coo-» 
ï peratrices  agiftànt  comme  elles  font, 
en  l’efprit  ôc  par  la  conduite  de  la  pie-, 
j té  qui  les  gouuerne  , font  bien  d’vnc 
* autre  efteuation , que  toutes  celles  qui 
agiffent  en  l’efprit  du  monde,  Ôc  par  1^ 
conduite  delà Morafe. 

La  prudeneeque  lemôdéinfpire,n’cft 
^Vne  malice  inftruite  ôc  difeiplinée. 


EPI  STR E 

iîî’eft  quVn  venin  temperédcphlegme 
Ôc  détrempé  auec  méthode.  Celle  de 
voftre  Maiefté , purifiée  au  dedans  & a 
la  fupeificie , n’a  rien  de  malfaifanc  ny 
de  trompeur  , rien  de  captieux  ny  de 
double.  Ses  lumières  me^  fçauroienc 
efirefaiilTcs  5^  venant  de  fi  haut  qu'elles 
viennent,  Ôc  dVne  fource  fi  claire  & fi 
nette.  Elles  ne  fçauroieiit  efiirefauci-  ' 
ues,  allant  fi iufte  qu’elles  vont,  ôc  vi- 
vant à vne  fin  fi  droite  5c  fi  cfleuée  : Et 
il  ne  luy  fçauroit  eftre  reproché  , que 
par  méprife  ou  par  foiblelTe , elle  s’ar- 
refted  ees  fins  baffes  5c  du  dernier  or- 
dre „ que  la  prudence  humaine  cher- 
che dans  le  temps  5c  autour  de  là  ma- 
tière. 

La  lufticc  qui  n’efi:  que  morale , n’eff 
à bien  dire , qii’vne  opiniaftre  authori- 
fée.’n’efi:  quVne  farouche  5c  vne  crueL  I 
le  qui  offenfe  légitimement.  Sa  force  1 
n’eftquVne  force  d’obffination  5c  ds  I 
idureté  : en  voulant  trop  bander  le  ni-  j 1 
ùcau,elle  le  rompt  ; elle  calTe  la  réglé,  i i 
en  la  voulant  tenir  trop  droite;5c  afiez  1 î 
fouuent,abufée  par  le  peud’interualle  v 
qu’il  y a entre  l’cxtremité  du  droit,.  5c  | 

' ' l’extrc'*  I 

J 


PANEGYR7QVE, 

Fextremité  de  riniurejelle  fait  deigran- 
dcs  cruaurez  , où  ede  croit  faire  de 
grands  exempies.  Voffre  luftice  , Ma- 
dame , efclairce  de  adoucie  par  la  pieté 
qui  la  goimerne  , eft  égaleu^-entelloi- 
gnée  de  ces  deux  extremitez.  Elle  efb 
véritablement  forte  ôc  entière  , mais« 
c’eft  dVne  force  temperée  & fans  ru- 
delTe  *,  c’eft  d’vne  intégrité  pareille  à 
celle  des  Loix  qui  font  fans  fiertés^ 
fan  s aigreur  : qui  font  modeftes  ôc  ref- 
peéfueufes.  Et  ordonnant  des  cho- 
fes  auec  cette  intcgrité  & cette  force,, 
elle  ordonne  des  perfonnes  auec  ref- 
ped  ; & leur  adoucit  le  fentiment  do 
ce  qu’il  pourroû  y auoir  de  moins 
commode  en  fes  ordres.  On  ne  peut 
pas  dire  , Madame  , que  le  Droit  foir 
vne  réglé  de  plomb  entre  vos  mains  : ii' 
y a toute  la  iulVefle  Sc  toute  la  fermeté' 
qu’il  doit  auoir.  Mais  on  ne  peut  pas- 
dire  auflî , qu’il -y  foit  vne  réglé  de  fer, 
il  n’en  a point  la  dureté  ny  la  pefin- 
reur  , & ne  caffè  pas  les  chofes  qui  ne 
veulent  eftre  qu’ajultées. 

Mai  s 5 Ma  d a m e , il  n’y  a p oint  de 


EPISTRE 

Droit  ïî  rude  , qui  ne  puft  eftre  adoucy 
par  les  grâces  auec  Icrquelles  vous  a— 
gilTez.  Et  la  luftlce, voire  la  plus  infle- 
xible ôc  la  plus  vindicatiue  lufticc, 
changeroir  d’inclination  Sc  de  vifage, 
deuiendroit  debonnairé^&  bien  fai» 
fanteenîeur  compagnie.  Ceftbeau» 
coup  dire,  M A d a m e,  & encore  ce. 
beaucoup  n’efl:  quVne  partie  de  ce  qui 
fèpourroit  dire. 

Nous  fçauons  THifloire  ie  la 
première  domination  que  le  monde  â< 
veiîë , de  fçauons^par  confequent , que 
Ce  furent  les  grâces  qui  appriuoiferenî- 
la  fiereté  des?  premiers  hommes  , qui 
leur  mirent  le  ioug  fur  la  tefl:e,qui  leur, 
firent  aymer  la  feruitude&  les  chaif- 
nes.  Cependant  ce  ioug  n’eftoic  enco- 
re quebauche  ; ces  chaifnes  eftoienc 
grbflîeres  & mal  limées,  ôc  la  merueil- 
le  efl  , que  les  grâces  qui  les  impo- 
ferent  aux  hommes  , efloient  des- grâ- 
ces encore  mal  adroites  & demy.  rufti- 
ques.  Celles  de  voftre  Maiefté  font 
bien  d’vne  autre naifl<înce,&  dVne  au» 
rite  force  que  celles-là,  Elics^  font.  de. 


P AlSrEGYRIQVE. 

celles  qui  ont  le  commandement  obli- 
geant, de  qui  plaifenr  à ceux  qu’elles- 
attachent  : de  celles  qui  oftent  lape- 
lànteur  aux  deuoiis  ,' & la  dureté  à la 
feruitude  ; de  celles  qui  fçauent  poIir> 
k Sceptre  5 & temperer  letrop  grand- 
efclat  de  la  Couronne  : Et  ie  ne  feiii-- 
dray  point  de  le  dire,M  a DAME,il  s^en* 
cft  veu  de  moins  efficaces,  quiont  a- 
doucy  l’iniuftice,  de  donné  de  l agré-- 
msnt  a la  tyrannie. 

L’importance  eft',  que  ces  grâces  de’ 
voftre  Maiefté , ne  font  pas  feulemenr- 
modeftes  & difciplinécs  , elles  fonE 
religieufes  & toutes  Chreftiennes*- 
Voftre  pieté  leur  ainfpiré  ladeuotion* 
&lezele  : elleîcs  a fandifîées>,  corri’* 
me  elle  a fandifié  voftre  prudence  Sc 
voftre  iuftice.  Et  cette  fandification 
des  grâces  , M a*d  a m e , iieft  pas- 
vn  ieu  del’Efprit,  ny  vn  amufement 
delà  raifon  defoccupée.  La  force  y 
eftplus  neceftaire  , qu’au  chagrin  &: 
à l’auftetité  des  Vertus  feiches  de 
retirées  : ce  ne  peut  eftre  que  l’effci. 
d’vn  trauail  continuel.  & opiniaftre^. 


EPISTRE 

d.Vnc'ame  totifiours  ferme  & toujoiirS'  ; 
tendue,  de  plaire  fans  {èrelafcher,  de  ' 
ioindre  l’agrcable  au  ferieux;  d’eftre 
de  bonne  humeur  &de  bon  exemples 
de  gagner les'CceurSjfans  faire  d’auan- 
ce  mefTeante , fans  haï^ardler  vne  feule^ 
parole  indiferete. 

La  magnificence  qui  eftvne  autre^  , 
vertu  des  grandes  fortunes  ôc  des 
grandes  âmes  , eftgouuernée  comme 
routes  les  autres  venus  de  voftre  Ma- 
jefté  , par  cette  pieté  direétrice  6c  de 
commandement  5 quiefi:  l’Intendanta 
de  fa  vie.il  neft  point  nonucau, devoir 
la  magnificence  à la  Cour-.Eile  eft  ori- 
ginairedece  paysdàieile y a fon  théâ- 
tre 6c  fes  exercices , 6c  il  n’y  a point  de 
particulier  fi  bien  logé  ny  fia  fon  aife, 
chG:z  qui  elle  ne  foit  incommodée  ÔC 
en  contrainte.  Mais  difons  la  vérité. 
Madame  , il  cfi:  bien  rare  devoir  à la 
Cour,  vne  mignificence ordonnée  6c 
fujerte  aux  réglés , purifiée  de  l’enflure 
Ôc  de  l’orgueil,  guerie  de  1 ofienianon 
6c  du  luxe  , dégagée  des  fens  , 6c  fans 
atraciicment  aux  matières  qu’eiic  ma*- 


PANEGYRIQVE. 

nie.  Et  cette  magnificence  d’ordre  SC' 
régulière  5 fpirituelle  Sc  déchargée , Q^k 
dVne  autre  forccjque  ia  Frugaiité,que 
la  Modeftic,que  la  Simplicité  cjui  font 
cfloignéesdes  objets  qui  chargent 
qui  engagent. 

La  Souueraineté  , M A dam  e , a 
vn  efclat  qui  eil  de  (a  condition  , elle  a 
d^s  lumières  qui  luy  appartiennent  par 
eftat  5 & qu’il  ne  vous  cft  pas  permis 
d’éteindre.  Les  Vertus  de  voftre  for-»- 
tune  font  d’vn  autre  ordre,  Sc  doi  uenr 
auoir  d’autres  marques , que  celles  de 
vofiie  perfonne.  Et  par  vDe^difpofi- 
tion  toute  conrraire  à celle  de  l’Arche' 
d’AlUance  , qui  n’clloir  couuerte  que 
de  fimples  peaux  , Sc  efioit  parée  d’or 
& de  pourpre  au  dedans  -,  voftre  Ma- 
jefté  peut  bien  referuer  la  modeftie  à 
Ton  intérieur  5 & l’humilité  à reslénti- 
mens  : mais  elle  doit  du  luftre  Sc  de  la 
pompe  à (a  dignité , elle  doit  vn  exte- 
Heur  rplcndide  & de  montreauxyeux 
des  peuples.  Ce  tempérament  du 
fplendide  de  du  modefte  , & cette  al- 
Uancede  la  maiefté  qui  paroift , auec 


EPISTRE 

Phumilire  qui  eft  cachee , eft  la  forme 
derniere  , de  la  confommation  de  la 
magnificence  Chieftienne.  Et  ie  ne 
fçay  , Madame  , fi  en  toute  voftre 
vie,  il  y a aucun  endroit, où  vofoe  ver- 
tu foit  plus  tendue  , où^'oftre  efprit 
agilTe  plus  hautement  de  auecque  plus 
de  force. 

Il  n’y  a bien  foiiuent  qu’vne  nio^- 
deration  contrainte  Ôc  de  necefiité  *,  il 
n’y  a qu’vne  difette  artifîcieiife  6c  de: 
bonne  mine,  en  ce  que  l’on  appelle 
la  vertu  6c  la  force  des  particuliers. 
Ce  qui  eft  humilité  fous  le  fac,  6c  ab- 
ftincnce  dans  vn  cloiftre  , feroit- 
peut-eftre  endure  66  prefomption 
fous  la  pourpre  , feroit  ambition  6c 
auidité  dans  vn  Palais.  La  vraye  foCi- 
ce  , M A D A M E , eft  de  furnager  eom-- 
sne  vous  faites  , à l’abondance  de 
condition,  & à la  plénitude  déjà  for- 
tune ; Elle  eft  de  conferuer  l’efleua*- 
tion  de  fon  anie  & la  liberté  de  fon- 
cœur,  parmy  vne  infinité  d’objets  qui 
abattent  doucement  , 6c  attachent 
auecplaifir  ; Elle  eft-  de  fe  maintenir 


PANEGYRIQVE. 

4ânsvne  poflure  cyefprit  , pareille  î 
celle  des  Chérubins  de  r Arche  , qui^ 
parmy  l’or  uc:  les  pierreries  , aumilieii' 
de  la  pourpre  & des  parfums  , ne  dé- 
tonrnoient  point  lesyeiix  de  delTus  le 
Propitiatoire  : Elle  eft  enfin  de  garder 
k pureté  del’intention  , & la  droirure 
de  la  veué , dans  les  aélions  les  plus  ef- 
clatantes  ôc  déplus  grande  pompe  : 3C 
de  faire  en  cela,  comme  font  les  Intel- 
ligencesRegcntes  des  Aftres , qui  ne 
regardent  que  Dieu  , & ne  vifent  qu’à': 
fa  gloire-,  dans  la  montre  de  leurs  ma- 
chines , & parmy  les  fpedacles  de  lu- 
mière qu’elles  nous  donnent.. 

Ces  vertus,  Madame,  qui  font  tou- 
res  Héroïques  & toutes  Royales  , 
ont  trauailléen  commun  à la  Statue,, 
qui  vous  efterigée  au  milieu  de  cette 
Gallerie.  La  magnificence  a fourny- 
la  matière  , qui  cîbprccieufe  &:  digne- 
du  mérité  de  de  la  réputation  de  fou- 
urage.  Les  Grâces  , ie  dis  les  Grâces* 
induftrieufes-  & fçauantes  , l’onr 
taillée:  Ôc  luy  ont  donné  tous  les  traits^. 
quVne  figure  acheuée  peut  auoird’vn: 


EPI  s T RE. 

parfait  modèle.  La  F orce  l’a  receue  de' 
leurs  mains  , & la  elle  nés  fur  fa  baze. 
La  luftiec  a graué  l’infcriprion  , dz  la 
pieté  a efté  rincendance  ôc  ladireétri- 
ce  de  coutelâ  befocine. 

Ces  ouuriereSjM  a d a m e,  ne  font 
pas  des  ouiirieres  du  commun, ny  leurs; 
ouiiragesdes  ouurages  à tous  les  ioiirs. 
Leurs  mains  font  bien  d’autres  mains, 
que  celles  des  Anciens  Sculteurs  : & 
FEtcrnité  qu’elles  ont  à donner  > eft 
bien  vue  autre  Eternité  , que  n’a  efté 
celle  d^s  Héros  de  marbre  , & des 
Dieux  de  bronze. îls  fom  morts  & en- 
terrez  il  y a long- temps, tous  cesDieiix 
& tous  ces  Héros  de  la  façon  des  hom- 
mes. A peine  en  auons-nous  la  pouC- 
fiere  & quelques  morceaux  demy  ron- 
gez par  les  années..  Il  n’appartient 
qu’aux  Grâces  & aux  Vertus , de  tra- 
uaiiler  pour  l’Eternité.  Non  feulement 
les  années  , mais  les  fiecles  mefmes, 
qasfont  plus  iniurieux  que  les  années, 
rraittent  leurs  oîHîragcs  auec  refpeét. 
Et  encore  auiourd’huy  dans  les  liures, 
^ dans  la  mémoire  des  honneftes 

Gens, 


P ANEGYRIQVE. 

<5ens,  il  y a des  Antiques  de  leur  fa- 
^on , qui  font  auffi  nettes  & aufîî  en- 
tières , que  fi  elles  ne  faifoient  que  de 
Tarcirde  leurs  mains.  Les  Images  qu  el- 
les ont  faites  de  vous,  M A d a m e , de 
quelque  matière  qVellcs  foient  faites, 
feront  traitées  aiieccc  refpeét  SetetZQ 
eftime:  elle  ne  font  pas  effacées  & dé- 
truites*,elles  feront  entretenues  & mul- 
tipliées par  le  T emps  ,*  & la  moins  cu- 
rieufe  Pofterité  , les  Nations  les  moins 
cultiuées  &c  les  plus  mies  en  voudront 
auoir  descopies. 

• En  attendant  ces  honneurs  & cette 
reconnoifiance  delà  Pofterité,  agréez. 
Madame  , que  la  plus  noble  & la 
plus  illuftre  partie  de  l’Antiquité,  vous 
honnorc  en  cette  Gallerie,  Ce  ne  fera 
pas  vn  culte  impure  &c  tumultuaire  *,  ce 
neferçntpas  des  honneurs  defauoüez 
& fans  authorité,  qui  vous  feront  ren- 
dus par  tant  de  Sages , par  tant  de  Ma- 
gnanimes, par  tant  de  Pudiques  glori- 
fiées- De  fi  belles  mains,  ne  vous  fçau- 
roient  prefenter  quVn  encens  tout 
pur,  ne  vous  fçauroient  faire  que  de 


E P I s T R E 

btllcs  & prccieufes  couronnes.  Et  il  ne 
peut  forcir  de  tant  debouthesiouucrai- 
nes,  & fi  bien  inftruites,  que  des  accla- 
mations iuftes  & concertées  *,  qu’vne 
harnaonie  d’honneur  ôc  des  hymnes 
héroïques. 

Cé  culte  M -Ap  D A M E /cra  bien  com- 
mun à routes  les  llluftres  de  voftrc  Se- 
xe-, mais  celles  de  voftre  Race  ôc  de  vo- 
tre nom  , y apporteront  vn  zele  parti- 
culière : comme  elles  y ont  vn  deuoir  à 
parc  , ôc  des  interefts  qui  leur  (ont 
propres.  Et  dans  la  foule  de  tant  d^He- 
roïnes  , qui  fe  prefferont  pour  eftre 
vcu’és  de  voftre  Maieftéjles  Blanches  ôc 
les  rfabelles  , foit  celles  de  Cafi:ilJe,foit 
celles  d’Autriche  , feront  remarquer 
leurs  offrandes  & leurs  voix , parmy  les 
offrandes  Ôc  les  voix  des  autres.  Au/fi, 
Ma  dame,  elles  vous  appartiennent  de 
plus  prés,  &vousdoiuent  dauantage 
que  les  autres.-  ôc  l’honneurqu’ellcs  ont 
de  reuiure  en  vous  , ôc  d’eftre  éclairéejs 
d^vpftre  Réputation,  leureftvnc 
conde  vie  de  plus  grand  luftre  que  la 
premicrejlcur  cft  vne Béatitude  tempo-t 


P anegyriqve: 

lellc  dont  elles  font  plus  glorîcufes  que 
•dcl’Etcintté  dont  elles  iouy^ent  dans 
4*Hiftoirc. 

Mais , M A D A M5  5 il  ne  fera  pas  de 
ces  honneurs  que  vous  rendront  les 
Femmes  Fot tesacomme  des  ceremonies 
rdc  la  bonneDeeircjCÙ  les  hommes  n’a- 
ajoient  point  de  paxe.  Nous  y ferons 
aous  receus  en  commun  ; nous  mefle- 
lons  nos  acclamations  à leurs  acclama- 
tions,& nos  offices  à leurs  offices.  Eril 
ne  fc  fera  denoffie  encens  &du  leur 
qu  vn  mefnae  parfamhl  ne  fe  fera  quVn 
mefme  concert  de  leurs  hymnes  & des 
aioftrcs.  Vos  bontez  , Madame,  6c nos 
Jeuoirs,  vos  Vertus  &c  les  meructllcs 
1 opérées  par  vos  Vertus , feront  la  ma- 
; ticrc  de  ces  hymnes.  Les  profpericez  & 
i 4es  vidoiresde  voftre  Regence,  y fe^ 
i font  chantées  hautement  : Sc  la  Paix 
j qui  eft  le  comble  des  profperitez,6c  qui 
<loit  eftre  la  fin  des  vidoires,  fera  la  fia 
de  nos  chants  &:  le  comble  de  vos 
louanges. 

Ouy,  M A D A M E 5 cette  Paix  Vido- 
deufe  & eprpanée  fera  la  recompcnfe 

lij 


EPISTRE 

<îe  voftre  pieté  , & <lc  vôs  bonnes  œu- 
ures.  Elle  fera  le  fruit  du  zelc  & de  U 
conduite  de  ces  deux  Princes  qui  fer- 
uent  Cl  auantageufement  & aucc  tant 
de  g loirejfoit  de  leurs  périls  & de  leur 
fang  à la  Campagne, -foîTde  leur  intelli- 
gence ôc  de  leurs  bonnes  intentions 
dans  le  Cabinct.Lcur  exemple  donne- 
ra de  la  force  Ôc  de  la  vigueur  aux  refo- 
hitions  du  Confeibtant  de  telles  fi  iudi- 
cieures&  fi  éclairées  qui  compofent 
cet  illuftre  Corps,  contribueront  à la 
conclufion  de  cette  importante  affaire, 
la  iondion  de  leurs  ingemens  ôc  le 
concert  de  leurs  lumières.  Le  Chef  de 
laiuftice,  ce  Caton  Chrefticn  Ôc  Fran- 
çois , qui  pourroit  faire  tout  vn  Sénat, 
ôc  que  nous  pourrions  oppofecà  toute 
l’ancienne  Republique  , y feruira  de 
certe  probité  incorruptible,  ôc  de  celte 
capacitéfans  bornes  , qui  (ont  Felpc- 
rance  & rornementdc  ce  Regnc:&  fe- 
ront l’exemple  ôc  Fadmiration  de  l’a- 
uenir.  Ce.  au  tre  Sage  fi  iiille  ôc  fi  mo- 
deréjfi  bien-fait  ôc  fi  bicn-faifantîàqui 
voflre  Maicltc  a commis ladminiflra* 


PANEGYRIQVE. 

tian  des  Finances  y apportera  cctt€  in- 
tégrité genereufe  & toute  pure,  cczele 
dcfintcrelTé , ôc  de  bonne  foy,  qui  Font 
toufiours  porté  au  bien  de  l cftat , ôc  au 
foulagemenc  du  Peuple.  Et  s’il  a pii 
adoucir  la  plus  rude  partie  du  Minifte- 
re:  s’il  a introduit  laciuilité  ôc  les  bien- 
faits dans  rEfpargnc  , & reconcilié  les 
Grâces  aueque  le  Fifque  ; il  pourra  bien 
encore  adoucir  Taigreur  des  Partys  : il 
pourra  contribuer  à remettre  la  tran- 
quillité dans  l’Eftat , & à réconcilier  la 
Paix  auecque  rEurope. 

Et  icyjMADAMEjiene  dois  pas  ou- 
blier ce  Miniftre  fî  capable  & fi  fîdele, 
qui  vous  ayde  â fouftenir  le  faix  des 
affaires.  Il  efi  vnede  nos  principales 
cfperances  r ôc  fera  vn  des  principaux 
inftrumés  de  la  paix  que  nous  efperons. 
L'Efprit  de  l’ancienne  Rome  qui  luy  a 
efté  donné  auec  plénitude  , eftoit  vu 
Efprit  de  Direélion  ÔC  de  Confeil  , vn 
Efprit  intendant  des  viéfcoires  Ôc  Arbi- 
tre des  euenemens.  Autrefois  toute  la 
Nature  connue , ÔC  tout  le  Monde  ca- 
pable de  difciplinc,  efioient  fournis  aux 


EPÎSTRE 

arrx  imprciîrariscîe  cét 
Efprit:  il  ordonnait  fouucrainem en (?c 
aaec  aurborité  de  la  paix  & de  la  Guer* 
re  : ildirpofoit  des  bonnes  ô€  desmaij- 
uaifes  Fortunes  des  R 05?aumes5&  faifoic 
lesdeRinécs  Bemporelles-^^s  Nations^ 
Et  fi  cét  Ei'pm  a^câé  fi  fouirerain  & 
dfe  fi  grande  force  en  des  Sénateurs- 
€hampeftres&  des  Confulsdemy  fau- 
uages,  en  des  Sages  materiels  & fans 
lettres:  il  n’efi:  pas  à craindre , qu’il  dé- 
généré &:safFoibîîfie  en  celuy  cy , qui 
eft  Sénateur  du  Monde  Ghrefiien  : qui 
cft  Conful  dVne  République  fpiriruel- 
le  Ôc  facrée  i quia  ioint  les  kunicies  ac- 
quifes  aux luitïieres  naturelles;  qui  a 
eBé  poiy  par  ies  rcienee.Ecclefiâftiques 
Sé  par  les  Ciiiiles.  Il  ne  fe  peur,  Ma  da- 
me,que  les  refibrtsde  rgî1:at,2ouuerne3r 
par  ccc  Efprit  , ne  foient  gouuernez. 
iuftement  & auec  adre(re:&  que  le  Ge^ 
nie  & la  pourpre  du  Sénat  Succefieur 
de  Tancien  Sénat  , ne  donnent  de  la 
force  & de  la  dignité  à nos  affaires. 

Il  ne  nuit  de  rien,  Madame,  que 
cét  Efprkfoit  rEfpik  de  Rome  , qui 


PANEGYRIQVE. 

cftoit  autrefois  la  tefte  du  Mondé  Ro'*- 
main  , & qui  eft  encore  auiourd’huy  la 
tefte  duMondeChrcftien.il  n*y  a point 
de  membre  où  1er  Efprirr  de  la  refte 
foient  cftrangers  : il  n*y  a point  de  con- 
frec  où  la.SagefFe  ôc  la  Fidelité  ne  foiée 
naturcllss  Et  d'ailleurs , les  chofes  let 
plus  nobles  & les  plus  parfaites , Gellei 
qui  ont  le  plus  de  vertu  & le  plus  de 
force  , ne  font  point  originaires  des? 
lieux  où  elles  agiftenr.  Les  grandes  Ki- 
mer-H^nt  leur  fourec  , à trois  cens 
lieuéTaes  rays  qu’elles  enrichiffent  & 
qu’elles  cuitiucnt.Le  feujla lumière , 3c 
l’cfprit  des  Aftrcs,  qui  font  de  fi  belleâ 
chofesjdaasla  bafle  Région  duMonde, 
(ont  originaires  de  la  hante,  Leslntcl- 
hgeiiGes  font  nées  hors  des  Sphères? 
qu’elles  mcuuent  Les  Anges  qui  gar- 
dent ce  Monde, ne  font  pas  de  ce  Mon- 
de:Et  voftre  belle  Ame , M a d a M e , 
cette  Ame  fi  nobles  fi-  bien-fai  Tante, 
fiéleuée  6c  firoyille,n’eft  qu’hofteffe  ôc 
que  pafiagere  dans  le  beau  Corps 
qu’elle  goiiuerne. 

Il  n y a donc  point  d’inconuenienr# 
i iiij 


EPI  ST  RE 

Madame  , & il  rl’eft  ny  contre  te  cîroify 
ny  contre  rordre  , que  ce  rare  Efprit 
foit  à nos  affaires  , ce  que  les  Efprits 
Adminiftratcurs  , font  aux  Spheres  ôc 
aux  Prouinces  qui  leur  font  commifes. 
On  n’en  peut  attend re^u’vne  con- 
duitte  moins  faïuiue  & mieux  concer- 
tée*, qu’vne  adminillratiô  plus  dégagée 
delà  matière  , & plus  éleuée  audcfîlis 
des  nuages  de  l’interefl: , qu’vne  tran- 
quiîliré  moinsfortuite  Ôz  plus  réguliè- 
re , qu’vnc  pi  ori'crité  plus  gene^e  ÔC 
de  plus  grande  étendue. 

Non.  M ad  ame  , cette  profperiténe 
fera  pas  vne  profperité  reflérrée 
particulière»  Les  Caufes  ftipcrieures  ne 
font  point  nationales  ny  proprietaires.- 
elles  ne  font  point  de  bien  qui  nefoiç 
vniuerfcl  : ôc  toute  l’Europe , voir  tout 
le  Monde  Chreftien  , aura  Li  pirtde 
ceux-là,  apres  la  France.  Lareconnoif- 
fancc  auflî  en  fera  commune , ôc  les  be- 
nediétions  generales:  Voftre  Maiefté 
en  receura  des  louanges  en  toute  lan- 
gue ; Et  dans  ce  concert  de  loiianges. 
Madame,  ic  iVray  peut  - eftre  allez 


PANEGYRIQVE. 

htureax,  pour  éleuer  ma  voix  audefîîis 
<lesaucres:pour  luy  donner  vn  corps 
delà  lumière  , & la  faire  durer  auec 
Vüftre  Nom  & voftre  Mémoire. 

V n 11  beau  trauail,ne  veut  pas  eftre 
entrepris  tumuîtuairement  & en  mau- 
unis  temps  : ne  veut  pas  eftre  touché 
d’vne  main  pefante  de  engourdie.Illuy 
faurvne  fereiiité  tranquille  ôc  commo- 
de: il  luy  faut  des  heures  choifies  3c 
aiuftëcs.  le  les  efpcre , Madame,  delà 
corrrinuation  des  beaux  iours  , que 
BOUS  promet  voftre  Regence:  & i’efpe- 
re  encore, que  les  Grâces  qui  fe  méfient 
de  tout  ce  qui  vous  appartient, mettant 
la  main  â cette  ouuragc  auec  les  Mu- 
fes,  elles  feront  conio-intementvn  por- 
trait , qui  vousreprefentera  autant  que 
vouspouuez  eftre  reprefentée.  Ce  que 
ie  vous  odxe  icy,  M A d A m E,n’elr  que 
le  crayon  de  ce  portrait.  Voftre  Ma- 
iefté  y pourra  voir  en  petit  la  hauteur 
de  mon  deftein  de  la  grandeur  de  mon 
lelc;  & cette  auance  luy  fera  connoi- 
ftre,que  par  les  communes  obligations 
de  noftre  Compagnie,ôc  par  mes  incli- 


IPISTRE  PANEGYR. 

nations  pafriculiercs , ie  fuis  auiîlpas* 
faitemcus  qii^aucun  autre* 

MADAME, 


Fcfirepres  hnnible^  tret^ehe-ffam  ^ 
ms-fd^lkftibjet  ^ feruhenr^ 

Pierre  lb  Movîf bv 
4c  la  Coiupagnlede 


ODE 


A 

LAREYNE. 

Sur  les  heureux  fuecez  de  fu  Regence. 

EifN&s  des  bicns-feits  & des* 
clrLarmes, 

Go«ic['jeraKtesdes  velontez , 

Par  qui  laus  armes  fem,  clontez. 
Ces  cœurs  qui  refiftêt  aux  armes; 
Meres  des  Amours  innocens  , 

Accortes  Maifirefles  des  Sens 
Grâces  fi-iles  du  Ciel,  c’eft  vous  que  ie  recîame. 
Les  Mules  font  pour  ceux  qui  chantent  ks 
Gnerriers  : 

Mo  Sujet  eft  tout  v6treî&:  manoimelle lîame. 
Vous  demande  du  M^yrte  y & non  pas  des  Laun 
riers  t 

Anne  la  Reyne  fans  pareille, 

Eft  le  beau  fojet  de  ces  vers  y 
Comme  elle  eft  de  toutl’Vniuers, 
l^e  beau  Ipe  dacJie  & la  mer ueiik. , 


ODE  A LA  REYNE. 

Adroites  5c  fçauantcs  Sœurs , 
jVous  deuez  toutes  vos  coukiïrs , 

Vous  deuez  tout  voftre  Art  y à cét  dlMre- 
Ouurage.  ♦ 

Ce  que  vous  toucherez  ne  fe  pourra  ternir  t 
Et  voftre  nourriture  encore  en  fon  image  y 
Régnera  fur  les  cœurs  des  Siècles  auenir. 

Vous  bel  Aftre  venu  du  Tage, 

Pour  en  faire  viure  les  traits , 

Animez  les  d’ vn  de  ces  rays , 

Qm  font  le  luftre  de  cér  âge^ 

11  ne  peut  fur  voftre  tableau , 

Luire  vn  iour  plusdoux  ny  plus  beau  , 

Qae  de  ces  yeux  puiftans  par  qui  nos  Lys^ 
fleuriftent  :■ 

Par  qui  maigre  l’cfFoit  des  orages  pafTez 
La  bonace  renaift , les  OÜites  m.euriffent. 

Et  tous  les  mauiiais  Vents  Je  l’Eftat  iont 
chaiTcz. 

Mais  quel  art  ^ fuft-ce  fart  d’Appelle  y 
Et  quel  aftez  (çauant  pinceau , 

P'ouiroicnt  d’vn  chef-d’oeuure  fi  beau  y 
Paire  vue  copie  allez  belle  ? 

Tout  ce  que  les  Siècles  ont  eu 
D’honneur , de  grâce  , de  vertu , 

Ne  peut  en  ce  delfein  tenir  lieu  que  d’om» 
brage. 

Et  les  plus  forts  tableaux  que  l’Hii^oirc  aisr 
tracez  y 

Les  portraits  que  la  Fable  a fardez  dauan- 
Se  tiQuuent  ,par  l’éclat  de  ma  Rey ne  effacezv 


ode  a la.  REYME. 

le  voy  le  iour  qui  l’cnuiionne 
Sur  le  Thrône  des  ïlcuis  de  Lys  : 

D’vn  Eipoux  jû’vnPere,  d vn  îil  , 

le  luy  voy  la  triple  Couronne, 
le  fçay  que  d«  toutes  les  Mers , 

Qui  ckçmen-ccevafte  Yniuers,  ^ 

Natont  elle  receot  des  hojrauages  fupre- 

Ic  fçay  que  du  vieux  Monde , & du  Monde 

Cent  Sceptres  attachez  au,cc  cent  Diadèmes , 
firent  à ton  enfance,  vn  aug,ufte  berceau. 

Mais  la  naiflànce  eft  fortuite , 

La  vertu  n’eft  pas  du  B lafon  ; ^ 

ît  la  erandeur  de  la  Maifon , 
îq  e fait  pas  celle  du  mérité. 

Sourient  fur  les  hauts  monts  il  naift  , 
Delafougcreoudugeneft  : ^ 

Et  de  Palmes  fouuent  les  vallons  lont  ferti-» 
les  : 

Et  comme  il  fe  produit  des  Aigles  aux  De- 

fer^  5 . . ^ . î 

Dans  les  plus  beaux  Palais  il  fe  fait  des  re- 
ptiLes , 

Et  iufques  fous  le  T hrone  il  s’engendre  cks 
vers. 


Ma  Reyne  de  foy-mefme  illuftre  ^ 
Eft  la  four  ce  de  fa  fplendeur  : 

Elle  ne  rient  point  fa  grandeur , 

De  Ton  Dais  ny  de  fou  Baluftre, 

Sa  mine  eft  à la  dignité , 

Vnc  fécondé 


ODE  A lA  REYNE. 

Ses  grâces  font  d’vn  rang  plus  haut  que  ik 
noble  fl'e , 

Et  ce  régné  viSble  eftably  fur  nos  Sens, 

’Qui  faujoit  pu  fans  titre  eriger  en  PrincelTe , 

Eli  du  droit  dénaturé,  & non  du  droit  des 
Gens. 

Les  piques,  & les  halebardes, 
îvîe  font  pas  fon  auchoritc: 

Dans  fcs  yeux,  & dans  làhonté. 

Elle  a fes  Archers , & fes  Gardes. 

Elle  a dans  nos  affcdions. 
D’incorruptibles  Légions , 

Qid  font  fortes  fans  fer  , & fans  or  font  fî- 
dellcs. 

Elle  a des  Bâfrions,  dans  nos  cœurs  qu’elle  a 
pris  : 

Et  pîusRcyne  par  là,  que  par  cent  Citadel- 
les, 

Elle  polTcde  autant  de  Thron«  que  d’Ef- 
prits. 

Ainf  deuant  que  les  conqueftes, 

Eufent  diuifé  les  Humains  , 

Le  Sceptre  eftoit  aux  belles  mains  , 

, Et  la  Couronne  aux  belles  Teftes. 

Alors  , des  Reynes  & des  Roys , 

Le  peuple  libre  auoit  le  choix  : 

Le  droit  des  pretendans  eftoic  fur  ktirTilagc. 

La  gracé  & non  la  force  affeuroit  leur  pou- 
uoir  : 

Et  les  yeux  qui  donnoient  aux  Princes  Icki  fuf* 
frage, 

Perfuadoient  encore  Sujets  iem:  ^euodr. 


ODB  A REYNE- 

Sous  vnefî  charmance  Reyne, 
les  E tptiîs  ks  pjus  fâjakiix  , 

Pris  par  le  coeur , pris  par  les  yeux  . 

Sont  lalouK  de  leur  propre  chaiiae. 

Le  long  parfurué  de  ies  loix^ 

Eft  recherché  des  plus  grands  Rojs  : 

La  France  s’en  eft  fait  vne  iiluitre  couronne  : 

K Ô moins  que  la  rairon,les  feus  luy  iont  iujeîS; 
Et  l’Afrique  n'a  point  de  Befte  fi  felonrre  ^ 

Qui  n’aiiTiaft  à poxtcr  des  liés  qu  elle  eufi  laits* 

La  belle  & rayonnante  Aftrée 
Régné  auec  moins  d’agreme.nE^ 

Sur  vn  Xhronede  diamant* 

Dans  fa  lumineufe  comrée  : 

Elle  eft  veuë  auec  moins  d amour  ^ 

Des  petits  Aftres  a alentour  * 

A qui  d'yti  œil  égal  fes  ray  s elle  difpenfe  : 

Et  moins.de  maieliÆ  fur  la  tefté  reluit , 

Au  temps  qu’elle  décide  auecque  fa  balance. 
L’annuel  différend  du  lour  & de  la  Nuit. 

Il  eft  peu  de  Beautez  bien  pures  : 

Les  Eftoilles  ne  le  font  pas  ^ 

Et  les  plus  beaux  corps  d’icy  bas , 

Ne  font  pas  exempts  de  foiiillures. 

L’or  fc  ternir , & perd  fon  teint  : 

L’éclat  du  Diamant  s’efteint  : 

La  flame  a là  fumée  * êc  le  iour  fes  omb^- 
ges  : 

La  Lune  tous  les  mois  fe  cache  & s’obfciixcit  : 
Les  Cieux  icy  ferains,  out  ailleurs  des  nua- 
ges  : ' ■ 

Et  fouuentk  Soleil  de  yapeur  fe  noircit. 


ODE  A REYNE. 

Ma  Reyiic  en  tout  émei'iieillabie , 
îSi’eft  pas  de  ces  x\ftres  tachez. 

De  qui  les  defauts  font  cachez  . 

Sous  vne  impoliure  agréable. 

V n air  noble  èc  de  dignité , 

Donne  force  à fa  pieré-, 

Ce  qui  plaift  d’elle  eû  pur,  & -ce  qui  charme 
éclaire. 

Elle  inft  mit  nos  .cfprits  en  retenant  nos  coeurs  : 
Et  fa  Grâce  à ce  hecle  ell  yn  double  exem- 
plaire : 

D’agrément  pour  les  yeux , de  vertu  pour  les 
mœurs. 

La  Rofe  en  la  faifon  nouuelle  , 

La  Perle  en  Ion  Thrône  écaillé , 

Le  Lys  de  rofée  émaillé , 

Sont  des  beautez  moins  pures  qu’elle. 

Les  artiftes  Filles  du  Ciel, 

Dont  le  fangeft  refprit  du  miel  , 

Viuent  moins  purement  dans  leur  palais  de 
cire. 

Et  l’Ermine  a le  cœur  moins  à la  pureté  j 
<^oy  que  pour  la  garder  , naturelle  martyre. 
Elle  expofe  fa  vie  auec  la  liberté. 


L’ E rminc  mord , P Abeille  pique , 

Et  la  Rôle  a fon  aiguillon , 

Sous  le  naturel  vermillon. 

De  fon  teint  modefte  & pudique. 

La  vertud’A  N N E , eft  vne  fleur. 
Innocente  & de  bonne  odeur , 

Et  qui  n’a  rien  de  fier,  aux  mœurs  ny  dans  la 
mine. 


L’agrcablc 


OÜE  A LA  REYNB. 
L’agrcable  à l’honnefte  en  fa  coduite  eft  iolntj 
Et  Si  feule  pudeur^comme  vn  Lys  fans  épine,  ^ 
Efcarte  les  Serpcns,  &:  ne  les  p^ue  points 

La  vcrta  n’eft  pas  attachée 
A Teftat  de  la.  Royauté ï 
Sonuent  le  T hrônc  eft  infecfté, 

Souuent  la  Couronne  eft  tachée,. 

Le  beau  métal  dont  cm  les  fait. 

Comme  il  eft  de  la  Terre  extrait,  [craÏÏe. 
Peut  garder  f de  la  Terre,  & la  rouille  & la 
L’Innocence  n’eft  pas  Domefticjue  des  Graiid^ÿ 
A peine  laiftc-t’élle  a la  Cour  quelque  tracer 
A peine  y paire-t’'clle  rne  fois  en  dix  ans. 

Les  Fauftines,  les  Gleopatres, 

Les  Mcfl’alines,  ont  fait  voir, 

Qa^alfez  peu  fouuentle  denoiiv 
Régné  fur  ces  pompeux  Théâtres,,.- 
Sur  leurs  portraits  on  voit  en  cor  e^. 

De  la  bon  ë attach  ée  à r O r : 

La  honte  à leur  mémoire  eft  encore  rmprinrceï 
Et  leurs  O mbres  depuis  tant  de  temps  écoulé. 
Sont  encore  auioud’huy  noires  de  la  fumée,, 
Des  impudiquesfeux  dot  leursCorps  ont  brûlé;. 

Anne  des  vices  l’ennemie,, 

A iuftifiéla  Beauté, 

A nettoyé  la  Royauté 
De  cette  célébré  infamie. 

Vn  iour  bien-faifant  & ferain,. 

Et  de  fa  tefte  & de  fa  main, 

Se  répand  fur  leSceptre, entre  dâs  laCouTOïKïe^ 
Duluftrede  fcs  mœurs  fa  Dignité  reluit,. 


ÙV>t  A LJt  REYN^ 

Br^iï^‘ksfC€eTM;srcltt  Peuple ,,  où  regneiù  Per- 
foiiue 

Sa  V ertü  va  deuant , & fa  Fortune  fviit.  ■ 

Q^lles  aines  font  touchées  , 

De  voir  qu’aux  befoins  des'  HiuTiains  , 

Elle  daigne  abailTer  dés  niâiiîs , 

De  tant  de  Sceptres  empefcbées  ? 

Dans  r Ffbat  de  guerre  agité , 

C hacu n attcn d d c fa  bonté  , 

Ou  la  Paix  j.  ou  la  Gloire  ^ ou  rOliuc  ou 
palme. 

Et  lès  bras  tant  de  fois  vidoricux  des  vents 
Accueillant  dansf  Torage  ,>  aecueiilans  dans  le 
calme , 

Protègent  les  petits , 8c  couîronnent  les  Grands,. 

Mais  quoy  cette  Fleur  fan tpareilic^, 
K’a  pas  eu  tculîonts  du  repos  : 

Cette  Perle  a foulFert  des  flots,, 

E’oragea  troublé  cette  A'bcMIe. 

Les  grâces,  l’honneur,  la  bonté,: 

K’ont  pas  gardé  PAduerflté , 

De  battre  ce  Sokil , de  vent  8c  de  nuage  r 
Mai-s  & nuage  & vent  Pont  vainement  battue 
Sans  reculer  d’vn  pas,  ny  changer  de  vilaac,. 
Gonftantil  a-luiu]f  fon?  Ange  & la  Vettut 

Allons-nous  veu  quelque  auanture  ^ 

Où  fou  cœur  ait  dégénéré?' 

OÙ  foii noble  fang  altéré , 

Ait  perdu  fa  noble  teinture  ^ 

La  Fortune  qui  l’entreprit. 

Né  crût  pasqiu’  vu  lî'  fout  e%rit  y: 


Oüî  A.  LA 

P’irfï  cf^re  l’habitant  d’vne  teftc  Æ bei^?- 
Etd’vne  frailche  fl^ur  luy  voyant  la  beauté  ; . 
Ne  penia  pas  qu’au  vent , qui  pafleroit  fur  ellc,^ 
D’ vne  Eaime  elle  duft  auok  la  fermeté. 

Plus  ferme  pourtant  qu’vne  Palme,. 

D ins  la  plus  grande  aduerfité 
Vid^oiieure  elle  a porté, 

La  tefte  haute  & refprit  calme. 

L’orage  en  vain  la  menaça  : 

En  vain  detïuS'  QÜe  ilpafl'a,. 

A peine  ébranla-t’il  vn  cheueu  de  (atelfe  : 

Et  iî  ce  front  royal  a quelquefois  plié  ; ■ 

C’efî  fous  la  main  du  Dieu  qui  régit  la  tepel^e,, 
Et  non  pas  fous  le  veut , qu’il  s’eft  bumili»^ 

Ileft  vray  qu’on  vit  la  confiance,, 

Plier  fous  le  coup  dont  la  Mort ,j 
Par  vn  long  & fatal  effort, 

O fia  fon  Efpoux  à la  F rance. 

Prefïé  d’vue iiifVe  douleur  , 

Son  Efptit  fortit  de  ton  coeur,, 

Sur  le  fàng  qii’épandit  fon  Ame  dmifée  v 
T ont  prei\  às’enuole?  i l vint  iiifqu’a  fes  yéuk‘:  ■* 
Et  fî  la  F rance  en  dêüil  ne  s-y  fofF  oppofre., 
Ilferoic  à prefent  vn  Aflre  dans  leS' €ieux, 

S’U^efl^itjde  Metamorphofes,, 

Le  iufle  excez  de  fon  tourment ^ 

Par  vn  célébré  changement , 

Eufl  accreu  Ic’efpCGe  cks  îtofes^ 

II  fe  fufl  fait  ^ fes-  cheueux , 

T ransforntez  en  de  nouueauX  feUX  y 
Au  plus  beau  lieu  düf^  G iei  yae  cour  ône  ardttïté,, 

© ij, 


ODE  A LA  PvEYNE. 

Et  de  ces  yeux  pleurant,  apres  ce  coup  fatal. 
L’humeur  , d’vn  mefme  efprit  parfumée 
brillante ,. 

Euft  fait  tout  à la  fois  de  l’ambre  & diî 
cryilaL 

On  applaudit  à la  Meinofre , 

Des  nobles  Veufues  d’autrefois  j 
Dont  les  noms  fans  corps  &:  fans  voix, 
S’afEigent  encore  en  i’Hiftoire, 

Là  par  vn  memeiileux  d^lfein  ,, 

Artcmife  fait  de  fon  fein  ,, 

Aux  cendres  de  Maufole  vue  tombe  animée  r- 
Euadne  d’ vn  bûcher  fe  fait  vn  lit  d’honneur  r 
Et  du  fou ffle  d’ Amour  vnc  braife  allumée,. 
De  Porcie  à iamais  fera  luire  le  Cœur.. 

Plus  d’amour,  & plus  de  courage 
Si  k dépit  s’y  fuft  méfié  ,v  . 

De  ma  Princeffe  euft  fignalé, 

La  mort  non  moins  que  le  veufuage. 

Mais  la  Vertu  larekuant 
Apres  le  premier  coup  de  vent  , 

Sa  raifbn  fut  bien-toft  rcmrfe  en  exercice. 

Il  luy  fouuint  de  Dieu,  de  fa  charge,.  8c  der 
nous  i 

De  Rcgente  & de  Mere  elle  reprit  l’office 
Et  le  Eils  en  fom  cœur  le  gagna  fur  FEf- 
poux.- 

Ainfî  la  Lune  cfi  éperdue,- 
Et  fa  face  eft  noire  de  deuil , 

C^nd  la  Terre , comme  vn  cercucM». 
fur  le  Soleil  eflendue. 


ODE  A LA  REYNB^ 

L’Ange mefine qui  la  conduit, 

Paroift  troublé  de  cette  nuit  ; 

Les  Aftrcs  effrayez  palliflenc  autour  d’elle,- 
Mais  aulU- toft  après  cét  ombrage  écarté  ^ 
Elle  rcuient  au  cris  du  Peuple  qui  l’appelle  ; 
Et  luy  rend  l’aflcurance  auecque  fa  clartc,. 

Telle  de  ma  grande  Princeffe^ 

A ce  ioLir  de  trouble  & d’eftroy  , 

Qui, nous  rauit  noftre  grand  Roy  ,, 

Parut  récliprey&  la  triftelTc, 

Vue  Pompeulc  obfcurité, 

Vn  deiiif  graue  & de  majefïc 
Nous  cachoit  fes  ray  ôs  fous  des  toiles  funèbres^ 
Malgré  la  Mort , pourtant^  ^ malgré  la  dou» 
leur , 

De  fbn-Soleil  efteint  ^ elle  eut  en  ces  tenebres,, 
La  vertu  dansrefprit , 8c  le  feudansde  cœur- 

Mais  deToy  la  Luneimpuiflantc  , 

Ne  peut  que  d’emprunt  faire  bien  : 

Et  fans  autre  éclat  que  le  âen , 

Anne  eft  iliuftre  & bien-faifante.. 

Nous  deuons  à fon  iufte  cours  , 

La  belle  fuitte  des  beaux  iours  , 

Qi^fonr  vn  Régné  heureux,  d’vnc  hcureiife^ 
Regenc:i 

Et  de  fon- afeendant  la  feule  a<ffiuité  ;• 

Sous  vn  Soleil  mincur^^nous  donne  par  auance,. 
Ees  fruits  dés  le  Printemps,  le  calme  auant 
l’Efté. 

L’Efprit  de  trouble  & de  rempefte 
Par  tout  où  s’étend  fa  Vertu,  . 

© iij, 


0DE  A LA  REYNE. 

De  rcfpcâ:  foi^s  elle  abbatu, 

BaifTe  les  ailles  & la  telle. 

Par  vn  concert  iiifie  & fans  bruit,- 
Le  bon  Ange  qui  la  conduit,- 
Tknc  iiosA lires  Ions  elle  en  bone  Inrelligenceî: 
Et  le  feu  qu  elle  épand, pénétrant  & bénin, 

A corrigé  du  Ciel  la  mauiiaifeinfluence. 

Et  des  Cornettes  mefnie  atlèché  le  venin.- 

La  Difeorde  à qui  cent  Vipères, 

Font  vn  Diadème  d'horreur, 

Eiill  ioint  la  ciurle  fureur. 

Sans  elle  aux  fureurs  e 11  range  res. 

Par  vn  attentat  inhumain,^ 

Elle  enll  fait  la  torche  à la  main,,. 

De  fon  tragique  cfprit , de  tragiques  chef- 
Et  la  France  liurée  a la  Rébellion,.  [d’cEuuresÿ 
Eull  plus  foulfcrt  des  dents  d’vnede  feseoit- 
leiiiires,. 

de  tous  les e^orts  de  l’Aigle  & du  L joa. 

En  la  noire  grotte  enchaifnée,. 

De  dépit  fes  bras  elle  mord r 
Et  n’oppofe  à noftre  heureux  Sbrr^ 

I Qu^vne  impuilTancc  forcenée. 

De  longs  & terribles  ferpens. 

Autour  de  fa  gorge  rempans. 

Au  poids  de  fes  liens  aiuHent  leurs  étreintes,; 
Sa  rage  fans  clfet  tombe  auec  fon  poifon: 

Ftla  fombre  vapeur  de  fes  torches  efteince^- 
Redouble  par  fa  nui  Cl  celle  de  fa  prifon. 

Dans  cette  h douce  bonace, 

A N N E ^ feu  Æaage  nous  ont  mi^^ 


O DE  A IA  REYNE. 

Gonimc  iUont  de  nos  ennemis , 

Abbattu  l’ef^oir  & l’audace; 

Inlolens  de  la  mort  du  Roy  , 

Dont  le  feu l nom  fut  leur  elFroy , 

Ils  venoiêt  alBegerfon  Cercueil  & fonOmîîrc|> 
Pateiile  à^des»N4aftiriSjCjui  par  vn  lafche  eftorc, 
Qn^y  que  munis  de  fer , quoy  que  fiers  de  leur 
nombre^ 

N’attaquent  point  fans  peur  rapeau  d’vn  Lyom 
mort^ 

Vn  Peuple  orgueilleux  de  fèsarmes. 

Pat  vn  facrilegc  attentar  , 

V enoit  mettre  en  feu  cét  Efiat 
Abifraé  delà  dans  Tes  larmes-, 

La  F rance  eouuerte  de  noir , 

De  fon  Prince  &L  de  fon  erpoir , 

Prepatfoit  cependant ks  doubles  funerailîc?^ 
Sa  lance  eftoit  changée  en  vn  trifte  jflambcau  r 
Et  l’Ange  conqueïâtqui  l’afilAe  aux  batailles*^, 
En  deuil  & dclarmé  pleuroinfur  vn  tombeau. 

Dans  cetre  fatale  épouiian te  ^ 

N CS  troupes  reprirent  le  cœur  y 
Far  la  force  & par  la  vigueur  y 
leur  infpira  la  Regentc  : 

Son  Genie  au  loin  répandit^ 

Vn  efprit  fous  qui  reuerdk 
Dans  la  cendre  & le  déüii  y la  Palme  $c  î’èfpe-’ 
rance, 

.£t  ce  qai  rallumas  k feu  (fe  nos  Goeniers, 
Deux  branches  deCiprés,  furie  front  de  la 
France, 

Par  vn  preiàgc  kcureüx  deuinret  deux  Lauriers, 


qdï:  a la  reyne. 

De  vingt  prouinces  débordées, 

AN  G VIE  N fut  vainqueur  de  Rocroyr 
Et  de  leur  fang  auec  cttroy 
Les  plaines  furent  inondées,. 
LaMeure,rEfçault  & le  Rhin, 

Fuyant  vers  l’Empire  Marin, 

En  defordre  & fanglanc  sy  Ihuiiercnt  à peine:: 
Le  Tagede  fon  liâ:  leur  clameur  pût  ouyr: 

Et  dans  vn  char  de  nacre,  au  Palais  de- la  Seinc> 
Galatée  ôc  Doris  vinrent  s’en  réioiiyr». 

De  Palmes  hautes  & nouuelleSy 
De  là  nos  Cont|uerans  eouuerts,- 
Firent  trembler  les  tours  d’ Anuers,, 

Et  les  murailles  de  B ruxelîesy 
Le  Lyon  Flamand  relTerré, 

• Et  dans  fon  fort  mal  alfeüré. 

De  ces  Pays  brûler  vid  de  loing  la  fûmée,. 

A ces  yeux  rugilTans  Thionuille  fut  prisj 
Et  r Aigle  d’ Allemagne  en  f rouble  & déplu- 
mée. 

Vint  tenter  vainement  d’en  arracher  nos  Lys, 

Ce  n’eft  plus  cette  Aigle  Immortelle,, 

Si  fiere  & fi  prompte  au  butin: 

Le  Temps  a changé  fon  deffein. 

Elle  ne  bat  plus  que  d’vne  aille,, 

Eft-il,  precipice,ou  rocher, 

Qlû  purlFe  aiiiourd’huy  la  cacher. 

Et  contre  nosChaffeurs  luy  donner  alTeurancci 
Le  haut  comme  le  bas,  fous  An  g vie  n-  s’ap- 
planit: 

Et  fl  la  Paix  bien-toft  ne  le  retient  en  France, 
Il  la  fera  captiue  & bradera  fon  Nid. 


ODE  A LA  RETNE. 

Du  plus  noble  fang  de  Tes  veines 
Le  £âng  de  Fribouïg  eft  taché  : 

Ér  de  feîi  plumage  arraché , 

Norlingue  a veu  courir  fes  plaincfï. 

Le  Danube  ouyt  de  fes  bords , 

La  cheute  de  ces  vaftes  corps , 

Q3  la  Bauiere  fit  marcher  pour  la  deféirdre. 
D’  yne  mort  de  Géant  Mercy  fut  abba^tu  1 
Et  fes  dl  foudroyez,,  font  encore  en  leur  cen-* 
dre, 

Vn  exemple,  à l’O  rgueil,  de  craindre  la  Yei'tu. 

La  Flandre  demy  déchai  liée , 

De  les  pri Ibns  nous  tend  ks  bras  î 
Etfc  promet  de  nos  combats, 

Vnc  nouüelle  Deliinée  J 

Ses  Gardes  au  nom  de  L O V Y S , 

Effrayez,  confus,  éblouys, 

Ont  ktté  bas  icsckfs,  & quitté  leurs  bar- 
rières : 

Et  CCS  lieux  fi  vantez  , Oftande,  Anuérs 
Nieuporr,  • * 

Leurs  Théâtres  radis , auiourd’huy  leurs  ta- 
nières , 

Seront  bien-toft  encore  leurs  tombeaux  à km: 
mort. 

Grauelinc  lalburcilîeûfè. 

Maintenant  loulmile  à lios  Loix^ 

De  fes  brauades  d’autrefois, 

A fait  vne  amande  fameulè. 

L iUüfirc  lângdenôs  Ayeux, 
Q^’Egmontdéfitdeuant fes  yeux, 

Elt  par  vn  iufte  arreft  retombé  iir  fa  telle, 

U 


ode  A LA  R EyNE. 
Gaston  les  a vengez  , & leurs  Mânes 
hautains , 

Toutes  les  nuits  encore  ^ fur  fes  tours  en  font 
fefte.. 

Le  laurier  fur  Je  front  .&  les  palmes  aux 
rnains. 

L’auarre  & fuperbe  nourrice , 

P es  Voleurs  déroutes  les  Mers,  • 
Dunquerque  à prefent  dans  les  fers  ,• 
Satisfait  à no.ftré  luftice. 

Elle  n’eft  plus  comme  dcuant  , 

L’écueil  commun,  le  mauuais  vent , 

Et  de  tous  les  Nochers  la  terreur  & l’orage, 
Neptune  à fon  Vainqueur  applaudit  iür  les 
eaux,:  , 

Et  le  débris  fumant  reâ  é de  fon  na  ufrage , 
Annonce  fon  fupplice  le  calme  aux  vaif- 
feaux, 

Alexandre  enchaifna  Neptune  , 

Pour  entrer  le  Maiftre  dans  Tpr  ; 

Il  força  les  Dieux  d’en  fortir  , 

Et  de  ceder  à fa  Fortune. 

La  Mer  caprine  s’abailîa  , 

* Sous  le  jôug  d’écueils  qu’il  dreffa  .• 

Le  yent  y fut  lié , la  vague  y fut  fu jette  , 

Ces  faits , par  Its  hauts  faits  û’Angvien  font 
furnominez  : 

Et  Dunquerque  vaincue, eft  plus  que  la,défaite, 
Et  des  Dieux  fugitifs , Sc  des  flots  arreftez. 

Dans  les  faifons  les  plus  heur eufes, 

Qr^l  Planette  ü bien  tourné  , 


ODE  A LA  REYNE. 

Euft  à l’Eftat iamais donne. 

Des  auantiires  fi  fameufes  ; 

Cette  haute  profperité , 

Eft  d’ A N N E & de  fa  Pieté , 

Dans  qui  le  mauuais  fort  a quitté  fes  jnenaces. 
Elle  adoucit  pour  nous  , & le  Ciel  & les  V ents: 
Et  la  Vertu  nous  fait  comme  vn  Aftre  à deux 
faces , 

I a V iéioire  au  dehors  ^ & la  Paix  au  dedans^ 

Cette  Pieté  fans  contrainte, 

M’cft  pas  vne  image  de  fard  : 

N’eft  pas  vn  fpectre  inftruit  à l’art. 

De  rimpofture  èc  de  la  feinte. 

Elle  a.du  fond  , elle  adu.corps. 

Et  telle  au  dedarft  qu’au  dehors , 

Elle  fçaic  aiouftcr  les  ardeurs  aux  lumières  ; 

La  montre  en  eft  illuftre , & les  effets  puidans  ; 
Et  dans  tous  fies  parfums,  en  toutes  les  priè- 
res , 

II  entre  autant  de  feu  comme  il  entre  d en- 

cens. 

De  tout  endroit , fon  Ame  eft  prefte. 

De  voler  au  Souuerain  Bien. 

Sa  Couronne  n’eft  vn  lien , 

pour  les  cheueux  de  fa  telle. 

Elle  gardera  fa  liberté , 

Sous  le  joug  de  la  Royauté  : 

Et  (ans  la  captiuer , le  T hrôiie  l’enuiroimc , 

Elle  ne  fe  peie  point  du  poids  de  fa  o-r^ndeur  : 

Et  les  rets  que  la  Cour  tend  a touce^perfonne  : 
Entretiennent  fes  j fans  retenir  fon. 

cœur. 

6 ij 


ODE  A EA  REYNE. 

Voyez  ces  Pompciifês  Riuieres, 

Qm  roulent  leurs  eaux  en  des  lits  , 
p^le  luxe  & l’art  embellis. 

De  la  dei'poüiüe  des  carrières , 

Orangers  , Lauriers  , & lafmins  , 

'■  'offrent  en  vain  fur  leurs  chemins , 

Et  poux  les  arrefter  leur  laiffe^urs  images  : 
Hn  vain  Marbre  & Porphyre  interrompent 
leurs  dots,. 

Elles  touchent  à peine,  en  paffant  leurs  riiiages, 
E t dàs  la  grande  Mer  y ont^hercher  leur  repos. 

Ainfv  ma  genereufe  Reync, 

Parmy  tant  d’objets  fi  preffans , 

Tant  de  donx  enchanteurs  des  Sens, 

Eft  libre  de  charme  & dAhaifnc. 
tes  Sceptres  fous  elle  pliez  , 

Comme rolèaux  humiliez. 

De  K mcœur  éieué  n’arreûe-nt  point  la  coiirfe 
Elle  paffe  fur  eux  d’vn  égal  mouuement, 

Ec  pâlfanties  incline  à ceiae  immenlë  Source , 
OÙ  toutes  iesGrandeurs  trouueiit  leur  élemet. 

tkauefans  rke,  Sourée^immenfes, 
Eternelle  Merde  pkifirs. 

Contente- toy  de  fes  defirs. 

Et  laide  au-  Monde  fa  pre-fenee. 

Quelle  viue  & régné  long-temps, 
p^ir  pEglife , pour  fes  Enfans , 

Pour  le  bien  de  l’Ed-at  commis  à fa  tutelle  : 

Et  qu’apres  l’aiioir  fait  triomper  fous  tesloîx. 
Elle  detûenne  au  Ciel  vne  Efîôiile  éternelle , 
Eiître  fes  deux  L O V Y la  Sphère  des 

Roys. 


ode  a 1A  RIEYNK 

Q^n  attendant  que  fa  belle  Ame  , 

Se  préparé  à ce  noble  rang , 

Sa  main  puiife  arrcfter  kfang  , : 

JXe  rE'orope  qni  k réclamé  i 
Qa>ux  Lauriers  de  fon  grand  Ifpoux , 

D’vn  lieu  defiré  de  tons , 

Autour  des  Fleurs  de  Lys  ^ elle  àttacne  rO- 
Hue. 

Et  que  du  Nil  enfin  fes  Fils  yidorieiix , 

Sur  TEgypte  , a fon  tour  > de  la  France  ea« 


Aillent  venger  fa^gnî  j,  fait  a leurs  Saints 
A yeux. 


û iij 


SONNET. 

Dr»  Jong  r^ngde  Ueros  defiendante 

Bfuale  , 

Taàixfufit  vn  jtouueau  Itffire  à leur  vieille 
peur  ; 

"Et  biPue  dei  Vtrtvs  démon  ^.exe  ^âu  hur^ 
rtn  furp  jf,  les  vns  ^ les  autres  i' égale. 

Mon  humeur  cbUgeante  ^ ma  main  libéra^ 
le  ^ 

D'vn  Fciple  conquérant  ont  con  que  fié  le  cœur  : 
Sans  armes  te  fiay  vaincre  ^forcer  fans  ai* 
greur  i 

Et  hi  Crac  i s me  font  vne  Garde  royale. 

ïlnefi  fomtde  Sujette  U n'tfi  pciît  d'Enne*- 
mis  y 

Eartoutoù  va  mon  Nom,  qui  ne  me  f oient  fou* 
mts: 

La  VUiûire  a f our  moy  eefi'é  d'cfire  volage. 

Et  four  faire  fleurir  vn  Efiat  fous  meLloixi 
Si  ie  rfay  le  Sexe  des  Roys , 
î’en  ay  teceu  du  Ciel  l'Bjfrit  le  Courage..  [ 


®^?^*ô^ff5^ova'SVO'®^®V^^^V3 = ova3^®Vï>i®¥5 

PRE  FACE. 


É n’ay  pas  entrepris  cette 
Galierie,  afin  Re  donner  du 
mien  y vn  fpedacle  aux  eu- 
r ieux  , & vn  amufement  aux 
P erfonnes  defoccupéeS,  La  fin 
queie  me  fuis  propofé  eft  de 
plus  grand  vfage  & pius  rele- 
uée.  Et  au  fens  du  plus  illuminé  des  Philolb- 
phes,  qui  a crû  que  la  vertu  des  Femmes,  efioit 
vnc  des  principales  pièces  de  la  félicité , fi  mon 
entreprile  auoic  le  fuccez  qu’elle  peut  auoir 
& que  ie  fouliaitte , ie  ne  croirois  pas  auoir' 
moins  fait  pour  le  Public  , que  les  Fondateur$ 
des  Academies  & des  Colleges. 

Les  fruits  commencerirrfigafter  par  la  ter-' 
re  » & les  ruiffeaux  par  les  four  ces.  Il  li’/ 
auroit  point  dîimpureté  dans  les  métaux  , s’il 
n’y  en  auoit  point  dans  les  mines  : toutes^ 
les  figures  feroient  exades  & acheuées  , fi* 
tous  les  moules  où  elles  fe  font , efioieiit  ré- 
guliers 8c  fans  défaut  : & les  vices  feroient 
rares  parmy  les  Hommes  , fi  les  Femmes 
dont  naifient  les  Hommes  3 efioient  tou- 
tes iages.  N’en  déplaire  à la  bonne  Antiqui- 
té, & aux  vieilles  opinions , ce  nefut  pas  vn' 
fort  grand  Maiftre  de  Police  , que  ce  Li— 
oirgue  qui  fit  tant  de  reglemens  pour  les 

û iÜF 


P k E F A C E. 

Hortiilftes  de  Sparte,  qui  leux  impofataut  de 
loix  Si  de  cbajines  s & abandonna  les 
Jejnmes  % vq  defordre  public(&  authorifé,  ^ 
des  libertez  fondées  en  priuilege , & érigées  en 
couftume.  Jlnefert  de  rien  d’énionder  les  ar- 
bres , fi  la  terre  qui  porte  les  arbres , eft  lailTce 
en  friche  : & en  vain  le  Médecin  agiroit  aiiec 
méthode  & pi^r  aplrprirmes,  jpbntre  la  telle  ma- 
lade i s’il  fouffioit  au  corps  les  mauuaifes  hrr- 
meurs,  & les  indigeftion?  qui  font  les  mala- 
dies de  la  tefie. 

Salomon  l’entendoit  bien  mieux  : & cette 
Morale  diuine  & infpirçe  , que  la  SagelTe  luy 
enfeigna  elle-mefme  , elioit  bien  vne  autre 
Morale  , que  cette  charnelle  & cette  liccntieu- 
lè,  qu’vn  Démon  impolleiir  , & couuert  de 
l’habit  d’vne  Nimphe,  apprit  au  Legiflateut 
de  Sparte.  Ce  Sage , qui  fut  particuliercnient 
choili de  Dieu , pour  eft-e  le  commmn  Préce- 
pteur du  genre  humain , & pour  faire  des  le- 
çons à toutes  les  conditions  & à tous  les  lie- 
clcs,  n’a  pas  moins  trauaillê  à l’inllrudion 
des  Femmes  qu’à  celle  des  Hommes.  Il  ne  leur 
a point  efté  an  are  de  fes  ParaJioles  ny  de  les 
Prouerbes  : & les  Paraboles  font  des  modèles 
de  toutes  les  V ertus  reprefentées  en  petit  ; fes 
Prouerbes  font  l’extrait  & Teiprit  de  la  Philo- 
sophie redjfîée. 

Les  Sainds  Peres  <jui  nous  inftrtiifent  encor 
dans  leurs  Liurcs  , ou  leur  fcience  eft  demeu- 
rée auec  leur  zele,  ont  fait  grand  cas  de  cette 
partie  de  la  Morale»  Et  les  ouurages  i celez  ^ 
de  iufte  forme  qu’fis  en  ont  laiftez  monfti  cnt 
bien  qu’ik  ne  liiy  ont  pas  donné  leurs  heures 


P R E î A c ê; 

^crclafche  j & les  foins  reuenans  Son^  cîe  lenfs 
charges  faites.  S’il  y a Iku  cù  la  dourine  foie 
démellée  & méthodique-,  ou  i’eloquence  foit 
aiuftée  & yigoureufe  , où  le  y.ele  ait  de  la  dou- 
ceur & de  la  force  /cù  les  grâces  foientinftru- 
ûiues  & edifiautes  , il  faut  auoiier  que  c’eft  en 
cet  endroit  de  leurs  œuuies.  Et  ces  grand* 
AlaiftreSj  qui  fc  font  ménagez  fi  iiidiciciifc- 
ment  en  leurs  autres  produdions  , ont  déployé 
toute  leur  adrelfe  & mis  toute  leur  capacité  en 
celles-là  : y ont  agy  de  tout  leur  efprit  & ré- 
pandu toute  leur  lumière. 

Le  Pédagogue  de  Clement  d’Alexandrie 
parle  roufiouis  hautement  & en  grand  dor- 
ébeur.  Mais  quand  il  entreprend  d’infiruirc  les 
Eemmes , il  ne  fe  contente  pas  de  la  hauteur  & 
delà  folidité  des  dogmes  I il  y adjoufte  la  di- 
gnité de  rexpreffion  & la  magnificence  des  pa- 
roles : il  donne  la  pointe  & l’éclat  aux  fenten- 
ceSj  la  rondeur  ôc  le  lufire  aux  périodes  : & le 
mélange  qn’il  fait  de  rvtile&  de  i’agreaSk, 
cft  fi  iufte  & temperé  fi  à propos , qu’il  femble 
dire  pour  plaire  & peur  diuertir  ^ tout  ce  qu’il 
dit  pour  perfuader  & pour  inftruirc.  Il  y a de 
mefme  de  la  grandeur  &:  de  lamajeflé  en  tou-r 
tes  les  œunres  de  Sainél  Cliryfofiome.  Mais 
cette  grandeur  eft  polie  & cnltiuée,  & cette 
majefté  a des  adoueifl'emens  & des  grâces  par- 
ticulières, en  tout  ce  qu’il  a écrit  pour  les  Fem-; 
mes.  Et  afin  efene  rien  dire  des  Liures  qu’il  a 
cempofez , fort  pour  inftruire  Se  pour  affermir . 
les  V îerges  j foit  pour  confo  1er  & pour  forti- 
fier les  V eufues  ; il  fe  voit  allez  par  les  Lettres 
qu’il  a écrites  à Olympias  , qu’il  couloit  de 


F R E T A C E. 

Tor  <3e  fa  pîume , aulTi  bien  que  cie  fa  bouche.: 
& qu’ii  prenoit  vn  foin  particulier  de  polir  cét 
or,  & de  luy  donner  vn  notmeau  liiftre  j & 
de  belles  formes , quand  il  i’employoit  pour  les 
Eemmes. 

Les  Peres  de  PEglife  latine  n’ont  pas  moins 
Contribué  à leur  inftitution^que  ceux  de  la 
Grecque  : & ce  qu’ils-  y ont  contribué  , n’eft 
pa^  trauaiilé  aiiec  moins  d’art,  n’y  àfl'aifon- 
îiédemoiny  de  grâce,  fans  citer  lesiuiles  ou- 
uragesque  Saint  Cyprian  Saint  Hierofrne  ôc 
Saint  Augiiftin  nous  ont  laiüez  fur  cette  matiè- 
re : chacun  fçait  que  c’eft  à des  femmes,  qii’ifs 
ont  écrit  leurs  plus  belles^  Lettres,  le  dis  ces 
belles  & fçauantes  Lettres , qui  font  des,  vo- 
lumes de  peu  de  lignes , & de  grands  Liiires  ré- 
duits en  petit.  Saint  C y priait  ne  paroiil:  point 
Africain  en  ces  belles  Lettres  : toutes  les  rudef-^ 
fes  dé  foii  pays  y font  adoucies  : il  y cft  paré 
de  tous  les  ornemens  de  fa  Rhétorique.  Saint 
Hierofrne  n’a  rien  là  de  cét  aufèere,  qui  fem-^ 
ble  n’auoir  écrit  qu’aucc  de  la  bile , & non  feu- 
lement l’aigreur  que  les  Critiques  luy  repro- 
chent , y cft  temperée  , les  épines  dç  fa  profefL 
lion  y flciU'iifeût,  & les  pierresde  lorî'Defert  y 
font  precieufes.  Q^nt  à Saint  Auguliin  , la 
compoÊtion  eü  merucilleufe  , qu’il  y a fait, 
de  la  douceur  de  fon  Efprit  niellée  à celle  de 
fon  lïile  : & il  y alailfé  autant  de  pointes  de 
lumière  , qu’il  y a de  fentences.* 
le  ne  djs  rien  de  Saint  Ambroife,  qui  a eu 
des  Abeilles  pour  Nourrices  : & qui  a eilé 
iuy-mefme,  pour  luy  rendre  fes  propres  ter- 
iues  vue  Abeille  intelligente  5c  difeoureufe. 


PREFACE. 

-Chacun  fçait  qu’il  a mis  tout  le  miel  de  ia 
Ruche,  dans  les  Liures qu’il  a faits  pciLt4es 
Vierges , & dans  celuy  qu’il  adrcfle  aux  V éuf- 
ues.  La  diction  en  eft  fi  pure , fi  exquife  & fi 
délicate  j les  ientences  en  font  fi  choifies  & fi 
cftudiées  » & il  y a par  tout  vne  fi  grande  pro- 
fuficnde  fleurs,  qu’il  a crû  eftre  obligé  de  la 
iufiifîej:  , par  la  condition  des  Perionnes  à 
qui  elles  doiuent  eftrc  piei'entées.  Il  n’efi:  pas 
iufques  au  plus  chagrin , & au  plus  farouche 
de  tous  les  Efcriuains  , qui  n’ait  écrit  pour 
rinftrudtion  desFemmeS;  le  parle  de  Tertul- 
-llen,qui  outre  le  Liure  qu’il  a fait  de  Voile 
des  Filles,  en  a fait  yn  autre  de  l’habillement 
des  Femmes,  & vn  troifiefine  de  leurs  atours. 
Et  s’il  y a de  la  rudeffe  & des  duretez.  en  ces 
nuurages , comme  en  tous  les  autres  de  fa  fa- 
|on  j cette  rudeffe  au  moins  eft  magnifique, 
Sc  pareille  aux  richeffes  des  barbares  : ces  dii- 
xetez  ont  du  prix  & de  l’éclat  : ont  ie  ne 
fçay  quoy  qui  brille  & qui  bleffe  : qui  refi- 
fcmble  à l’or  mal  poly , & aux  diamans  in- 
formes. 

Non  feulement  les  Saihds  Peres  ont  em- 
ployé la  Morale  & la  Rhétorique , à i’inftru- 
dlion  des  Femmes  : il  s y ont  fait  reiuir  la  Poc- 
fie  & les  Mufes,  Et  ces  Seueresqui  ne  viuoient 
que  de  pure  lumière  & de  pur  efprit  , n’ont 
pas  crù’qu’ii  fuit  indigne  delà  feuerité  de  leur 
vie,ny  de  la  fainéi^é  du  Sacerdoce,  deme- 
fiirer  des  fyllables , d’aiuftcr  des  paroles  , de 
peindre  & de  farder  leurs  di [cours  ; pourdon-r 
ner  de  la  pointe  aux  dogmes , & de  la  grâ- 
ce à la  V^rtu  ,,  pour  infliuirc  en  diuertifiant. 


P R Ê F A C E. 

& faire  paffer  rvtijefous  k coûlcur  de 
greabie. 

Adhelme  <5«ï.  ^ des  plus  fainâs  & 

des  plus  dodes  Euefqîîes  d’ÊfcolTe,  akifTévii 
Pob'me,  ou  la  virginité,  la  pudeur,  la  mor 
deftie  , la  deuotion,  & les  autres  venus  des 
Filles,  font  parées  de  tout  l’o>tL&  de  toutes  les 
pierreries  du  Parnaffe  , ^ui  eft  le  Pérou  des 
Foctes.  Nous  en  auons  encor  vn  autre  de  nief* 
inc  matière  & demeüne  forme,  que  S.  Auitus 
Archeuei^uc  devienne,  compofa  pour  cou-^ 
ronner  la  virginité  de  Ta  fœur  Fufcinc.  Er 
quoy  que  cette  couronne  Toit  du  temps  des 
premiers  Lys  qui  furent  enueyez  en  France, 
leurs  jfleur^  neantmoins  encor  aniourd’hiiy  , ca 
font  aulli  belles  & aulli  fraifehes,  apres  douze 
cens  ans  , qik  fi  elles  venoient  d’eftre  cueil-»* 
lies.  Par  là  ces  deux  faints  Pontifes  ont  ren- 
du l’honneur  aux  Mufes  : ils  les  ont  reconci*- 
liç^s  auec  la  Pudicité  : ils  ont  fanélifié  leurs 
ornemens  Sc  letïfs  atours , ils  en  ept  fait  ce  que 
Moyfe  & Aaron  firent  des  miroirs  & des  pier-<- 
reries  des  Dames  d’Egypte. 

Mon  defl'ein  n’eft  pas  d’affembkr  icy  tous 
les  Autheurs,  qui  ont  contribué  leurs  veille? 
- & leurs  écrits  à Finit  ru  dion  des  Femmes. 
X’AlTemblée  feroit  trop  grande  pour  vn  fi  pe- 
tit efpace  : & ce  feroit  faire  d’vne  Préfacé  viie 
iufte  Bibliothèque.  Il  y en  a affez  de  ceux  que 
i’ay  alléguez  , pour  cont^ure  fur  l’importance 
de  cette  inftrudion , & perfuader  qu’elle  fait 
pouiTe  moins  la  moitié  de  la  Politique  Chré- 
tienne. Des  Dodeurs  & des  Prélats  lî  illumi- 
nez de  Dieu , lî  pénétrez  de  i’ondion  du  Saind 


PREFACE. 

iifprit  , fl  puxifîez  & fi  échauffez  dû  feu  de 
rÂucel,  auroieiîc-ilsabüie  de  leur  kiniiere  , & 
perdu  leur  feu  à des  produéf  ions  inutiles  f Au-i 
roienc-  ils  confumé  leur  aéiion  &c  lafié  leurs 
mains , pour  ne  rien  faire  à propos  ; Et  Sainc^^ 
Jean  iuy-mefme,  auroit-il  écrit  à vue  Fem- 
me, auec  cette  plume  d’ Aigle,  dont  il  auoic 
écrit  aux  Anges  & aux  Egiiles  d’  Afîe . dont  if 
auoitcompoic  l’Euangile  & rApocaiyplé,dont 
il-auoLt  fait  le  crayon  de  ce  qui  eftoic  auant  les- 
temps,  & de  ce  qui  fera,  apres  le  temps,  s’if 
n^euft  cru  qu’yne  Lettre  écrite  à vne  femme, 
pourroic  eitreaufTi  canonique  ,&  d’aulîi  gran- 
de ytilité  ^que  les  Lettres  écrites  aux  Anges"  ^ 
aux  Egiiles, 

-Ces  raiiems  & ces  exemples  qui  valent  d’au- 
tres raifons  , m’ont  .engagé  à ce  trauail.  Ma 
plume  n’c-it  pas  vne  plume  d’ Aigle  , commfr 
celle  de  Sain Ican.  îen’cçris  pas  fous  la  Sa- 
gefi'e , ny  à la  lumière  du  Saind  E%rit,  comiiaé 
faifoit  Salomon.  ïe  n’ay  pas  de  l’or  à mettre  en 
œuurc,  comme  Saind  Chryfoftome.  le  fuis 
ixen  éloigné  des  idées  & de  la  capacité  des  Pe- 
xes  alléguez..  Et  fi  ces  grands  Sainds  & ces 
^ands  Hommes , n’ ont  pas  cru  que  la  maticré- 
fur  laquelle  ie  trauaille,  fuft  indigne  de  leur 
capacité , & inferieure  à leurs  idées , ie  nedois^ 
pas  craindre , qu’elle  ne  fe  trouve  ou  affez  no- 
ble, ou  alièz-jûecieufè  pour  les  miennes.  Et  on 
lîO  doit  pas  douter  de  l’ vtilité  d’vnebclbngnc , 
de  laquelle  tant  de  fçauantes  mains  ont  laifl'é 
défi  beaux  modelés. 

Il  eft  vray  que  i’ay  donné  vneiiouuiielie  for- 
me à cette  matière  : & ^ue  i’ay  ebange  l«s 


P U E F A C E. 

traits  & la  figure  de  ces  iiiodeies.  Il  y a vne 
PJiilorophie  , qui  ell  plus  agrcable  & n’eft  paS  ; 
moins  inftrudtiue,  que  cette  décharnée  qui  le’ 
£kit  écouter  dans  les  Licoies.  Ses  agrcmens  lont 
modeiles  & accompagnez  de  force  , eik  efi: 
parée  fans  afteterit  s & pour  eftre  de  meilleure 
mine  que  l’autre  & mieux  faite  j elle  n’en  efi: 
pas  de  moindre  édification , n^e  plus  mauuais 
exemple.  Elle  ne  produit  pas  côme  celle-là  des 
axiomes  tous  crus  & (ans  couleur  j des  deci- 
fions  inform^  & toutes  lèches.  Elle  les  embel- 
lit de  façons  ex'quifes  & de  figuresciiiieufes  & 
ijccherchées  ; elle  fçait  ajoufter  le  lufire  à la 
force  i & donnex  de  la  grâce  .&  de  la  dignité 
au  folide. 

l’ay  penfé  que  mon  defièin  pourroit  reüf- 
fir  entre  les  mains  ^ fous  la  direétion  de  cet- 
te Phiiofophie  inuentiue  & agréable,  magni- 
fique en  matériaux , riche  en  defleins.  Et  afin 
qu’elle  n’euft  pas  toute  la  peine  de  la  befon- 
giie,  ie  luy  ay  afiocié  la  peinture , la  Po.éfie  & 
r.Hifioire  , qui  font  d’autres  Ouurieres  illu- 
ftiesde  réputation  : & ces  trois  nobles  Coo- 
peratrices  , afiociées  à cette  noble  Intendante, 
ont  fait  toute  cette  ftrudure , que  ie  donne  au 
public  fous  le  titre  de  Gaiierie  des  Femmes. 
Fortes. 

. Ce  titre  n’efi;  pas  fi  limité,  qu’il  pourroit 
fembler  à quelques- vns,  qui  ne  connoiflent 
les  V ei  tus , que  par  les  portraits  qu’en  font  les 
Peintres  : & ne  croyent  pas  qu’il  y art  vne'au- 
tre  Force , que  celle  qu’ils  voyent  auec  vn  caf- 
que  à la  tefic,  Sc  vue  colomne  fur  l’épaule, 
Çette  force  ;axmée  Sc  rob^iifte  n’eft  que  la  fu- 


P RE  F A CR 

balterne  d’vne  autre  Force  generale,  qui  aflî’* 
fte  toutes  les  V ercus  ; qui  eft  de  toutes  les  graii- 
cks  adulons  , qui  foullient  toutes  les  bonnes ^ 
œuurcs,  qui  eft  iadiredrice  de  tous  les  Héros 
de  paix  , èc  de  tous  les  Héros  de  guerre.  C’eli 
à'cctte  Force  que  Sain db  AiTibroife  Saindî: 
Grégoire , attribuent  apres  Platon , les  vidoir- 
res  dei’etprit  llirla  chair,  celles  de  la  Vertu 
far  la  Fortune , celles  de  rhoiinelie  fur  l’agrear- , 
bîe  & iuri’ Ville.  C’eft  de  cette  Force  que  le 
Sage  parle  dans  cette  Peinture,  où  la  Femme 
Forte  eft  tirée  auec  de  li  belles  couleurs  , Sc  . 
couronnée d’vn  (i  magnifique  eloge. 

•En  eftet,  il  faut  de  la  Force  aux  temperan^p 
tés  & aux  chaftes  ; il  en  faut  aux  fi.lelies  éc  aux  . 
confiantes  : lien  faut  aux  mod.efies , aux 
tenues  & aux  dénotés  , & peut- e fi re  leur  en  •. 
faut-il  daaantage  , qu’à  ces  Braues  prefom- 
tueux  & hautains , qui  fe  font  accroire  qu’ils 
fouftiennent  les  Efiats,  & que  leurs  bras  four, 
les  coloznnes  des  Empires.  Il  faut  delà  force, 
& pour  porter  de  bonne^ grâce  les  cfiaifncs  du 
mariage  , qui  ne  font  iamais  ü bien  dorées, 
qu’elles  ne  blefient  ^ & pour  en  foufirir  le. 
joug,  qui  n’eft  iamais  fi  poly  qu’il  n’incomT. 
mode.  Il  en  faut  pour  reiifier,  aux  palfions 
agréables.  &,  aux  paiuoiis  tciribles  , aux  ob-r 
jets  qui  flattent.,  èz  aux  objets  qui  effrayent. 
Il  en  faut  pour  régler  l’Amour,  voire  i’hoiv 
nefie  & légitimé  Amour.  Il  en  faut  pour 
contenir  les  ioyes  permifes  êz  les  plaifirs 
innofcns  , pour  modérer  les  trifieifes  de 
deuoir  , & les  afilidions  authorirées  de  la 
Nature  & de  .la  cooftume..  En  yn  mot,- 


PREFACE 

îl  n’y  à point  de  Vertu  Chrefticnne,ny  de  Ver- 
ju  Morale , à qui  la  force  ne  fort  neccflaiie.  Et 
p(ar  cette  raifon  , ma  Galleric  a plus  d’eftenduc 
que  fon  frontiipice  promet.  Il  y a 'place 
pour  toutes  les  Vertueufcs  , de  quelque  nom 
qu’elles  s’appellent,  &:  les  prudentes,  les  Cha- 
înes, les  patientes,  les  Fidclies,les  Courageufcs, 
les  C onflantcs, les  pieu (es,-y  peuuent  toutes  en- 
trer, & tenir  r.âg  fous  le  titre  de  FemmesFortes. 

L’aireniblée  en  pouiioit  eftre  plus  grande 
que  ie  ne  l’ay  faire , & quoy  que  falomon  aye 
eHé  en  peine  de  rroüucr  vue  feule  Femme 
Forte  , depuis  fon  temps  neantmoins , il  en  eft 
venu  alTcz  pour  en  faire  icy  vue  iufte  colonie. 
De  tout  ce  grand  nombre  i’en  ay  choifi  vingt 
des  plus  renommées  Sc  des  plus  illuftres.  Et 
afin!  de  ne  les  produire  pas  confufément  & en 
defordrerieje^s  ay  rangées  en  quatre  bandes. 
La  première  eft  -des  luifues  , la  fécondé  des 
Barbares,  à prendre  le  mot  de  Barbare , au  fens 
qu’il  eftoit  pris  par  les  G recs , la  troifiéme  des 
Romaines,  & la  quatrième  des  Chreftiennes. 
le  fais  vne  peinture  de  chacune , & le  fujet  de 
çette  peinture  eft , pris  de  l’endroit*  le  plus 
éclairé  & le  plus  fort  de  fa  vie.  Ces  peintures, 
au  reftc,ne  font  pas  feulement  fuperficiellesi  & 
dufimpledc  dehors,  comme  celles  de  Philo- 
Rratc  , qui  s’eft  contenté  de  dire  ce  qui  le 
voyoit,&  de  copier  les  traits  du  pinceau,  des^ 
traits  de  la  pliure. Elles  font  principalement  de 
l’interieur  , & de  cette  partie  fecrette  , qui  ne 
peut  eftre  veiic  ny  exprimée  quedes  philofo- 
plies.  Elles  font  de  tous  les  traits  & de  tous  les 
üiouuemens  du  cœur  ; de  toutes  les  poftures  & 


P R E F A C E. 

<k  toutes  les  couleurs  de  Tame  : & la  manière 
qui  en  ell  toute  morale,vife  plusà  rinftrudioii 
des  mœurs  , qu’à  la  fatisfadion  de  la  veuc. 
Chaque  peinture  eft  accompagnée  d’vn  Son- 
net , qui  eft  vn  autre  tableau  fait  en  petit  : & le 
Sonnet  eft  fuiuy  d’vn  Eloge  Hiftoriqu^  : ou 
cft  abbregée  la  vie  de  l’Heroïne,  qui  fert  de 
fuiet  à la  peinture,  l’adioufte  à l’Eloge  vm 
réflexion  morale  , qui  va  plus  droit  & plus 
immédiatement  au  profit  & au  reglement  des 
mœurs.  Et  là  ie  fais  remarquer,  ce  qu’il  y a de 
plus  vtile  & de  plus  inftrudif  dans  l’exem-. 
pie  qu’il  a précédé  r’i’eftablis  des  axiomes  de 
pratique  & tire  des  confequences  d’vfager 
j’auertis  les  Femmes  de  leurs  deuoirs  & de 
leurs  obligations:  & kur  fais  prendre  en  grains 
& par  gouttes  , le  purefpritdela  philoÎTopi^ie 
Chreftienne,&  l’extrait  de  Tes  maximes^qiikl- 
les  ne  piennent  gneres  qu’aucc  dégoiift  dans  les 
Hures, ou  il  eft  fans  alTaifonnement  8c  en  mafle. 
En  fuite  de  cette  Reflexion,  &- à propos  des 
maximes  qui  y font  données  ,,  ie  propofe  vne 
Q^ftion  morale  , ou  il  y a dequoy  fatisfaire 
la  partie  intelkîftuefle  , & deqpof  fortifier 
l’appeticiue.  Et  apres  Tauoir  décidée  à fauan- 
tage  de  la  Vertu , & à redification  des  Femmes 
queie  veux  inft-ruire  ; ie  confirme  nxa  decifioix 
par  vn  exemple  mod'eruc,  que  ie  prenschez 
nous , ou  que  ie  fais  venir  de  ekez  nos  voifinsî 
afin  qu’eftant  veu  de  prés  , il  falfe  plus  db'm- 
preflTion  & agilfe  auec  plus  de  force.  Ces  Exem- 
: pies,au  refte , font  tous  illuftres  & tous  hcroï-  , 
ques  : ils  ont  tous  du  grand  &:  du  merueilTeux  , 
& ie  les  ay  choifis  de  cette  forme  , afin  d’ap- 


P R E F A C ï. 

prencire  à ceux  qui  courent  apres  les'  Phaht  o 
mes  des  Romans  ^ que’la  vérité  n’eft  pas  feule- 
ment plus  inftruâiiiie , mais  qu’elle,  eft  en  core; 
plus  belle,  & plus  diuerrifTante  que  lemenfon- 
ge  : & que  les  corps,  naturels  fonr  plus  lumi-' 
neux  y & ont  plus  de  grâce  que  toutes  les 
fpedres  que  fait  la  Magie.  Quant  aux  Payen- 
nesqueie  mecsditrla  monti.e  ,..ie  ne  les  y inets> 
pas  comme  des  modèles  acheuez  : ie  fçay  bien- 
que  leurs  vertus  n’ont  elf  e que  des  vertus  ébau-. 
chées  i .5c  quedéioLir  delà  foy.Ieurayant  man- 
quéj  elîeS'font  demeuréés  imparfaites.  Mais, 
ie  fçay  bien  au fïi  y qu’il  y a ded  belles  ébau- 
ches qu’on  en  peut  tirer  de-  quoy  faire  d’ex— 
cellens  tableaux.  Et  que  par- .Ja  mefme  lailbiv 
que  le  Fils  de.  Dieu  a allégué  Niniiie  conu'ct 
Hierufalem  , & propofé  Tyr  âc  Sidpii  à la  lu-y 
dée  ; on  peut  bien  alkguer  des  Payennes  & 
des  Barbares  à des  Ghreftiennes  : on  peut  bien- 
propoferdes  Panthées  àdes  CatherineS;,  & des^ 
Zenobies  à des  Agathes, 
le  déclaré  particulièrement que  ie  ne  pre-. 
tens  point  iulïifîer  la  mort  de  celles  qui  fc. 
font  tuées  de  leurs  propres  mains  : quelque 
couleur  que  la  Philofophie  de  ce  temps- là  ait 
do  nné  à leur  mort , &■  de  quelque  fard  que 
les  Poëtes  Payent  parée.  Si  elles  ont  eu  de  la 
f orce  & de  la  grandeur  de  courage , ç’a  efté 

V ne  force  cnorme  & difproportionnée , c’a  eh é. 

V ne  grandeur  fans  allignement  & hors  d’œu-. 
ure.  Cela  n’empefchp  pas  neantmoinS  ^ que 
ce  s forces  énormes , Sc  ces  grandes  difpropor-' 
tionnées , n’ayenf  quelque  chofe  à imiter.  If 
{c  peut  faire  apres  vn  ColoiTe,  vue  figure  de 


P R E F A C E.. 

iafte  tailte  2c  fort  rêgûkere  idans^  la  Morale 
aofïl  bien  que  dans  la  Dialcétiquc^rerreur  peut 
{eruiràla  vérité,  $c  il fe peut  tirer  vne  bonne 
cpnfequence  d’ vn  mauuais  principe. 

"V oiîa  cc'quei’auois  à dire  du  delTein  8C  de  la 
ftruélure  de  cét  ouurage.  le  n’ay  rien  à aioû- 
ter  de  la  di<5lion , que  ce  peu  de  mots  , par  lef^ 
quels  Sainct  Ambroife  conclud  le  fécond  liure 
qu’il  ad relfe  aux  Vierges.  Puifque  les goufts 
is  hommes  font  11  dilFerens  , & qu’il  y-  a-^ 
autant  de  iugemens  que  de  teftes^  s’il  paroill 
de  la  propreté  & du.  lbin'en  queiques  endroits 
de  mon  difeours  , ces  endroits-là  ne  peuuent 
raifonnablement  déplaire  à-perfonne  r s’il  y 
en  a de  meurs  & de  ierienx,  ils  feront  au  goufi:^' 
de  ceux  en  qui  la  maturité  du  fang  accompa- 
gne  la  maturité  de  l’âge  : sul  s’en  trouue  de 
fleuris  & d’agreables , ils  n’ofienfciont  point 
ceux  qui  font  en  l’âge  des  fleurs  & de  la  gix.-*'^ 
ce,  & on  m’auoüeia  qu’il  faut  éc/ire  pour 
ceux-là  au lîl  bien  que  pour  les  antres.  I-lneme 
relie  plustien  à dire  au  Ledleur  : il  peut  entrer 
dans  ma  Gallerie  quand  il  luy  plaira  : la  EciAr 
me  Forte  que  i’ay  fait  venir  du  Palais  de  Salo- 
mon, & que  i’ay  habillée  à nollremode,  &' pa- 
rée des  oincinens  de  nos  Mufes':,  luy  en  ouuri^ 
la  la  port-*'.. 


is  tnuemttï 
cap.  5£.  lo. 


E SALOMON. 


ODE  PREMIERE.. 


N fatigable  Meiîagere 

fers  au  commerce  du  bruit, 
voies  de iour  & de  nuit, 
D’vne  aifle  inuincible  & legere  : 
Nymphéa  cent  bouches,  à cenc 
yeux , 


Qm  nais  & qui  meurs  en  tons  lieux. 
Etrangère  par  çaut , par  tout  originaire  , 
Renommée  apprend  moy,s  il  eft  das  VVniners,; 
Qoelque  Femme  de  cœur,  dont  il  fc  puiifc 
faire  , 

Vn  modèle,  au  portrait  que  i’eJbaucheen  ces 
vers. 


Eft- elle  de  ces  Iftes  feintes  : 
De  ces  lieux  des  Sens  reculez 


LA  FEMME  FORTE. 

Où  les  Tancredes  font  moulez , 

Où  les  Eradamantes  font  peintes  ? 

Eft-elle  des  extremkez , 

I>e  ces  Climats  des  habitez 
Où  le  Ciel  eft  concis  y où  la  nature  cfi:  mor-' 
te  ? 

Eft-elle  de  l’humide  ^ou  du  fec  Elément  ? 

Et  l’Aftre  qui  fait  tout , fait- il  la  Femme  For- 

De  la  mcfme  façon  qu’il  fait  le  Diamant . 

De  quelque  Païs  qu’elle  vienne  : 

5 oit  du  vieux  Monde  > ou  du  noiiu^au 
Il  n’eft  far  la  Terre  & (ùr  l’Eau , 

Beauté  qui  s’égale  à la  ùenne. 

Ces  Dieux  des auares  humains. 

Ces  Métaux  lî  chers,  & fi  vains. 

Ont  moins  de  vertu  qu’^^elle  ,,  & font  moirr% 
agréables.  • 

Et  le  Ciel  du  Pérou  fi  fertile  en  rhrcfrrs, 

DaPxS  les  threfors  n’a  point  deperles  eoparabîes„. 
En  iuftre  à fon  efprit , en  grâces  à fen  eorps^ 

T.n  Femme  Forte  & courageufe  , ~ 

K’cft  vn  beau  Phantofine  armé  ,r 
V n nuage  peint  & formé, 

D’vne  iuatiere  fabuleiife. 

T outes  les  B raues  des  Romans , 

Ne  font  non  plus  que  leurs  Amans, 

Que  des  Spedres  enflez , que  des  Femmes  iian- 
raines  : 

Et  leurs  explois  fameux  par  tout  où  le  iour  luit, 
Refiemblent  aux  côbats  de  ces  figures  vaines, 
la  vapeur  compore,&  que  le  vent  cotiduit 
* iij 


L-A  FEMME  FORTE. 

^oii  pasqiiererpritcieconqucfte;,  ' 

Soie  au.  Second  Sexe  eftranger  : 

Non  pas  qu  on  ne  puiilé  ranger  , 

Le  grand  cœur  fous  la  belle  telle. 

Les  plus  magnanimes  eiïbrts. 

Ne  font  pas  des  plus  rudes  corps  : 

La  Grâce  fe  peut  ioindre  à la  Vertu  guerriere. 
Les  H'etos  n’eftoient  pas  tdus^ngies  & tous 
dents  :■ 

Etc’eft  d’vn  feu  tout  pur  & non  delà  matière^ 
Du  fang  & non  des  os  ^^  que-fe  font  les  Vaiilans. 

Les  Abeilles  ces  fœiirs  volantes  , 

Qiii  dans  des  pauillons  de  bois  ^ 

Tiennent  leur  carnp  ^.gardent  leur  Roy,. 
Sont  toutes  vierges  & vaillantes.. 

Les  grâces  & la  majefté , 

. La  modeftie  &:  la  beauté 
Ên  la  Reyne  des  fleurs  s’augmentent  fous  les 
armes  : 

Uefprit  , le  feu,  réclair,  s’efpandent  de  Ibn 
cœur  ; 

Ses  traits  n’empefehent  point  l’vfage  de  fes 
charmes  , 

Et  l’audace  en  fon  teint  fe  mefle  àia  pudeut; 

Telle  on  vidiadis  Rodogune  , 

V aincre  des  mains , vaincre  des  yeux.,.. 
Suiuie  aux  périls  glorieux , 

Par  les  Grâces  & la  Fortune. 

Telle  aux  Perfes  pris  & deffaits , 

Par  fou.  courage  & fes  attraits. 

D-i  Tliomyre  parut  la  fameufe  viéloire 
Et^Ze^.obie  encore  fut  telle  en  ces  exploits;  ^ 


L A F L M'M'î:  F O R-T 
Ou  Brauc  ambitieufe  , elle  afFeda  la  gloire^ 

ID 'aller  l’arc  à la  main  à la  cliaii'e  des  Roy  s. 

Non  loin  des  riues  de  la  Meufe , 

• La  noble  & fage  Saine-  Balmon  , 

Conierue  l’exemple  & le  nom  ^ 

De  cette  grâce  courageiife, 

Sou  epéeefî  à-fapiideur  , 

Ce  que  l’épine  eft  à la  fleur  -, 

Et  d’vn  double  Laurier  la  Gloire  la  cou-' 
ronne. 

Elle  a tout  ce  qui  force  y elle  a tout  ce  quL 
plaifl:  : 

Et  ioint  Mufe  guerriere  & fçauante  B.ellon- 
ne  y 

Les  arts  de  la  Campagne  aux  arts  du  Ga-^- 
binet..  -- 

Mais  cette  vertu'violente  ,- 
N’^eft.pas  tout  i’efprit  d’vn  grand  cœur  ::  ^ 

Et  le  làngn’eft  pas  de  l’honneur, 

La  teinture  ]a  plus  brillante. 

Il  efl:  vne  valeur  depaix  , * 

Aulîi  noble  & d’aufli  beaux  faits,- 
Qi^  cette  turbulente  à la  guerre  occupée  : 

Loin  du  bruit  & f^is  fer  il  fe  rend  des  com- 
bats : 

Tout  laurier  ne  veut  pas  fè  couper  de  l’épée  j 
Et  la  telle  a. fa  force  aulH  bien  que  le  bras, 

La  crainte  de  Dieu , la  confliance  , 

La  pudeur , la  fidelité  , 

D’ vne  Femme  de  qualité. 

Sont  les  armes  ,.font  la  vaillance. 


LA  FEMME  FORTE. 

Ses  vertueufes  adions , 

Luyxiomieiit  des  occadons  . 

De  combats  non  fanglans  &c  de  vidoircs  cal- 
mes. 

Et  fans  tacher  fes  mains , fans  aigrir  fa  ver- 
tu. 

Sédentaire  Heroïne,  elle  tioiL^fous  fes  pal- 
mes , 

La  palîîon  liee , & le  Vice  abbatu. 

Le  Plaid  r ce  doux  aduer faire  , 

Sous  qui  tant  de  fameux  Vainqueurs, 
Portent  vu  joug  ttdu  de  Heurs, 

Eft  trop  foible  pour  la  défaire. 

Ses  fens  de  pudeur  font  armez  , 

G outre  fes  traits  enuenimez, 

Qmfans  bklfer  le  corps,  bklfent  k cœur  des 
Braucs  , 

Et  libre  des  filets  que  tend  la  Volupté, 

Elle  rompt  ces  liens , par  qui  les  Roys  efclaues. 
Sans  perdre  leurs  Efiats  perdent  leur  iibertc.^ 

Il  iuyfoutiintde  Ckoparre, 

Dont,  k cekbre  defefpoir , 

Encore  aujourd’huy  fe  fait  voir, 

Auec  pompe  fur  k Theatre. 

Elle  diffama  la  Beauté  j 
Proftitua  la  Royauté  î 
Abufa  des  threfors  de  la  terre  de  de  ronde. 

Et  par  vn  luxeenorrne  & fatale  à fa  Cour , 

Ses  Ayetixauoient  fait  les  Miracles  du  Mon- 
de, 

A beaucoup  moins  de  frais  qu’elle  ne  fit  l’a- 
mour. 

De 


lA  femme  FÔP.TE, 

De  longs  & tragiques  fuppliccs , 

Furent  les  fruits  de  cét  amour  I ? 

La  faifon  des  pleurs  eut  fo^i  tour , 

Apres  la  làifon  des  dclices^ 

Le  Sceptre  enfin  luy  fut  ofte 
Son  Phantofme  à Rome  porté , ^ 

Efclaue  de  parade  , entra  chargé  de  chaif- 
nes,  , 

Et  r Afpic  qui  luy  fît  vn  trépas  parfume , 

A fon  ame  liurée  à d’ éternelles  gefnes , 

Deuint  dans  les  Enfers  vn  Serpent  cnflÆ- 
mé, 

D e ma  fage  & forte  H eroïnc , ; j 

La  telle  non  moins  que  le  cœur  , 

Eli:  incorruptible  à la  fleur , 

Efl:  impénétrable  à l’épine,  >2 

Sous  les  pointes  du  mauuais  fort , 

Elle  aura  iufques  à la  mort , 

L’efprit  toufiours  égal,  Sc  l’Ame  touflours  bel- 
Ici  ^ 

Comparable  à la  Rofe , à qui  raduerlîté 
De  cens  petits  poignars  qui  naiflent  autour 
d’elle  , 

N’altere  point  l’odeur , ny  n’oflie  la  beauté.  J 

Q^vn  bien  luy  vienne  ou  Ce  retire , 

Sans  ellre  prilè  elle  le  prend  : 

Et  fans  violence  le  rend , 

Du  moment  que  fon  temps  expire, 

T out  cét  appareil  de  dehors , 

Le  train , les  honneurs , les  Threfors , 

Luy  font  ce  qui  cft  à l’Arbre  vn  verdoyant 
feuillage  ; 


1 A FEMME  F OR  TE.  | 
Elle  en  comioift  le  prix  & fçait  bien  s’en  feruiri  j 
Mais  fans  fe  plaindre  au  Ciel , fans  ployer  fous 
forage , 

Elle  les  quitte  au  .vent  , qui  les  luy  vicqc 
rauii*.  , 

'Son  cœur  n’eft  pas  vn  cœur  de  j:oche> 

Et  fon  efprit  pour  eftre  fbrT, 

pas  inlëniible  à la  mort, 

D’vn  Efpoux,  d’vn  Fils , ou  d’vn  Proche, 

-Ses  pleurs  coulent  en  leur  faifon  i 
Le  fens  les  donne  à la  raifon  : , . 
y n deuoir  les  épand , vn. autre  les  elTuye 
Et  fa  triftelfe  eii  fait  vn  ornement  pareil , 

A celuy  qui  jre^oit  d’ynebrillante  pluy e , 

V n nuage  éclairé  qui  fe  fo^d  au  Soleil. 

Voyez  ces  beaux  corps  fans  matière. 

Qui  nous  difpofent  les  faifons , 

Et  -de  leurs  mobiles  maifons , 

Font  la  chaleur  &:  la  lumière  : 

Quifgrefle  ou  qu’il  tonne  fous  eux  . 

Ils  n’en  font  pas  moins  lumineux , ' 

Ny  leurs  faces  n’en  font  moins  belles  dans  fo- 
rage, 

D’vn  pas  iufte  & conilant  ils  fournilTent  lei^.r 
tour  : 

Et  quelque  tourbillon  qui  régné  au  bas  eftage. 
Ils  conferuent  au  leur  l’harmonie  &c  le  iour. 

Telle  eft  la  Femme  deeourage  5 
La  foule  afFieiife  des  mal-heurs. 

Ne  peut  déconcerter  fes  mœius  i 
Ne  peut  altérer  fon  vifage. 


'V  - 


-LA  FEMME  FORTE. 

Dans  les  temps  les  plus  turbulens  , 

Sous  les  vents  les  plus  violens, 

A Forage , au  tumulte , elle  fait  re£ftance. 

Et  fous ïes  traits  prcfsâs  du  mal  qui  la  pourfiilr^ 
• Semble  vn  Soleil  d’byuer  ^ que  Ion  intelligent 
ce,^ 

A Ja  pluye , à la  gr elle,  également  conduit. 

Cette  fameufe  Defcendante 
De  Martyrs  & de  Conquerans, 

Mariamne  eut^fous  des  T yrans , 

L’efprit  haut  & l’Ame  cpiillante. 

Ses  grâces  & fa  maÿefté  , 

SuiuirentXon  adiierlîté,  ' ,/ 

En  des  temps  inégaux  fa  vertu  fut  égale  î 
flufques  dans  lâprifonelié  garda  fon  rang  : 

Elle  mourut  debout  J & Ton  A me,  royale  ^ 
îs^e  quitta  pcdni  là  pourpie,  enrefpandànt  fon 
fang.  ‘ — 

Telle  fous  la  haché  & la  chaifne , 
parmy  les  rigeurs  du  fort , 

Stuart  fut  iufques  à la  inoat , 

De  Fefprit  libre  _dc  du  cdeur  Reyne. 

Son  courage  également  kaiit , 

Sur  le  Thrône  & fur  Féthalfaut.^ 
branllâ  point  du  coup  qui  fît  tcm]>er  fa 
tefte , 

Et  parmy  les  éclats  de  fon  Sceptre  abbatii , 

Le  fatal  accident , de  la  mefme  tempeile  , 
<^défit  fon  bon-heur,  acheua  ia  Vertu. 

Quand  vn  meilleur  temps  luy  ramené , 

Le  bien  ; la  gloire  & la  gu  n leur , 

i j 


LA  FEMME  FORTE. 

Le  bon  vent  n’enfle  point  fon  cœur  , 

Nyne  iuyrend  i’ame  hautaine. 

Modefte  en  laprofperité. 

Gonflante  dans  l’aduerflté. 

Elle  eft  telle  au  defl'us,  qu’au  deflous  de  la  roui;. 
La  Fortune  iamais  ne  luy  tourne  le  fens  : 

Elle  ne  l’abbat  point  luy  iettant  de  la  boue  S 
Et  ne  l’entcfle  pas  luy  donnant  de  l’encens. 


L A 


FEMME  FORTE* 


O D E SECOND  Ej 

L fc  ’volt  de  vaines  poupées , 
Q^vn  mafque  , vue  luppe , vn 
miroir , 

Tient  du  matin  iufqu’au  foir. 
Inutilement  occupées. 

Leur  elprit  fe  perd  dans  vn  gan  i 
Il  embarafle  d’vn  ruban  5 
Eu  bout  de  leurs  clieueux  fâ  fpbere  eft  limitée. 
Leur  plus  naute  fcicnce  eft  le  tour  d’ vn  collet. 
Toute  leur  vie  eft  vuide  ; & leur  tefte  éuentée, 
Sc  remplit  d’vnem.oucbe  & d’vn  point  défi- 
ler. 


Ce  font  des  Idoles  de  plaftre  § 

Des  Pbancofmes  peints  à grands  frais  5 
Qjî  fe  figurent  n’eftre  faits  , 

Qge  pour  la  pompe  ôc  le  thcatre. 

Vn  peu  de  fueur  fuiTeur  front  ^ 
Détrempe  leur  fard  & les  fond  : 

V n rayon  de  Soleil  ternit  toute  leur  grâce  : 
Et  comme  en  fe  ioüant  la  Fortune  les  peint  j 
^ * iij 


LA  FEMMÊ  FORTS. 

En  fcioiiânt  anlB  ia  -Formne  les  calTe , 

Pour  peu  qu’à  contre- temps  fà  boule  les  at^; 

teint. 

..'J/ 

Loin  de  ces  molles  A ffctées , 

La  Femme  Forte  a fes  employs  i 
Sur  les  deuoirs  & fur^  les  Ipix-, 

^ es  aéiions  font  concertées. 

Tranquille  & fans  oyfueté,. 

Aâ-iue  auec  ferenitéj 
Elle  fçait  allier  le  labem*  & les  Grâces  , 

Et  reflémble  aux  porteurs  des-  celeftes  flam-* 
beaux , 

Qm  font  sâs  s’abailTeiTes  ebofes  les  plus  baffes: 
Qlu  rrauailient  toufiours , & qui  font  toufiours’ 
beaux. 

Les  affaires  qu’elle  manie , 

Prennent  leur  iour  de  fa  raifon  : 

Elle  efl:  l’eiprit  de  famaifon  J- 
Elle  en- fait  l’ordre  & rl'iarmonic. 

Aux  effranges  non  moins  qu’aux  fiens , 

Elle  efl  yne  fource  de  biens  : 

El  le  efl  des  affligez  l’Efloille  & le  bon  Ange  , 
Et  qiioy  que  le  mal- heur  aux  Tertus  foit  fatal 
La  fortune  vaincue  à la  flenne  fe  range  ^ 

Et  de  fa  boule  enfin  luy  fait  vn  pied  d’eflal; 

Dés  Biens- faits , les  canaux  chez  elle 
Vont  toufiours , & font  toufiours  pleins 
On  y puife  de  toutes  mains  j 
La  coiirfe  en  efl  perpétuel lej 
Pareille  aux  vaiffeaux  que  le  vent , 

Rameue  chargex  du  Leuant. 


lÀ  ÎEMME  EaRTE,’ 

Élle  cft  de  fon  Païs  la  richeffc  publique.^ 
le  fa  bonté  s’égale  en  fes  profufions , 

A ces  fleuues  fameux  dont  le  cours  magnifiqne^ 
Sans  eipoir  d’intereft  nourrit  les  Nations/ 

Sans  mefufer  îes  interualies  y 
N y les  différences  des  rangs , 

Pour  les  petits  & pour  les  grands^ 

Ses  bien- veillances  font  égales. 

Ainfi  ce  beau  Diftributeur , 

des  iours  eft  l’iliuftre  autheur , 

’Auec  égalité  fa  lumière  partage  : 

Il  en  donne  aux  Palais  y il  en  donne  aux 
fons  i . 

Et  fans  diftindliomde  forme  ny  d’étage ,, 

Il  a la  mefme  face  en  toutes  fes  maifons. 

La  fàgeffe  régner  en  fa  bouche  y 
Et  là  d’vn  difeours  mefuré  ^ 

Se  compofe  vn  lien  doré  ^ 

A prendre  les  cœurs-qu’elle  touche. 

Sa  mine  & le  ton  de  la  voix , 

Pont  des  leçons,  valent  desioix. 

Et  donnent  de  la  force  à cjuoy  qu’elle  propofer 
La  grâce  en  fa  parole  eft  iointe  à la  vigueur  : 
Et  k bon  fèns  s’écloft  de  fes  léures  de  rofe , 
Gomme  fort  vn  bon  fruit  d’vne  agréable  fleur. 

Sa  parole  vaut  vn  didanic  j 
Et  les  traits  les  plus  mal-faifans. 

Sous  fa  main  rendus  complaifans  y 
Sortent  de  bleffures  de  l’ Ame. 

Elle  fçait  arracher  du  cœur  , 

Les  épines  de  la  douleur  y 


^ ^ iiij 


IA  FIMME  FORTE, 

Elle  fçâit  accoifer  les  troubles  de  la  vie  : 
le  plus  fort  defelpoir  fe  rend  à la  raifon 
Et  des  efprits  piquez  du  ferpent  de  l’enukj, 

Sa  bouche  a la  vertu  de  tirer  le  poifon,  ^ 

Ses  enfans  fous  fa  nourriture  , 

D’âuis  Sc  d’exemples  iiiftruits , 

Dés  la  fleur  luy  rendent  les  fruits , 

Qm  fniuent  la  bonne  culture. 

Leurs  mœurs  ont  aufll  de  fes  mœurs  , 

La  viue  empreinte  & les  couleurs  ; 

Leur  vie  eft  de  fa  vie  Sc  l’eloge  & l’image. 
Elle  fe  pare  en  eux  Sc  fait  d’eux  fon  àtour  ; 

Et  comîïie  s’ils  eftoient  fes  yeux  Sc  fon  vifagej 
Où  leur  vertu  reluit , fa  beauté  fait  ds 
jour. 

Son  Éfpoux  beiifeux  Sc  fidelle. 

Croit  aiioir  en  elle  vn  threfor  : 

Et  préféré  aux  couronnes  d or , 

, Le  beau  joug  qu’il  porte  auec  elle. 

L’amour  eft  leur  commune  loy  : 

Du  nœu  précieux  de  leur  foy , 
îamais  aucun  foupçon  ne  rompa  la  tilTure  : 

Nui  filet  d’intcreft  n’entre  dans  ce  lien  : 

L’vne  eft  riche  fans  dot  & belle  fans  parure  ; 

Et  de  fon  amitié  l’autre  fait  tout  fon  bien. 

Elle  n’eft  pas  de  ces  hautaines, 

Qui^  font  gloire  de  leur  aigreur ,, 

Qd  n’ont  que  du  fiel  dans  le  cœur  ; 

Que  de  la  bile  dans  les  veines.  / 

Dénoté  fans  ferenité , 

Pudique  auec  ciuilité, 


lA  femme  roRTÊ. 

Elle  efttans  aiguillon  plus  chafte  que  T Abcil-^ 

Sa  beauté  compatit  auee  la  bonne  odeur , 

Et  par  la  modeftie , à la  rofe  pareille  , 

Sans  en  auoir  l’épine , elle  en  a la  pudeur* 

Sans  fê  plonger  dans  la  matière, 

K y s’empeftrer  de  fes  appas  , 

Elle  fçait  des  biens  d’icy  bas 
Tirer  rerpriç-&  la  lumière. 

L’Abeille  ainfî  tire  des  fleurs  , 

Ces  pares  & claires  fueurs , 

Et  ces  gouttes  d’émail  dont  elles  font  baH 
gnées  : 

Ainfi  de  leurs  cfprits  elle  fuce  l’extrait } 

Et  laifle  pour  les  vers , & pour  les  araignées,; 
Les  grolfieres  humeurs  dont  le  venin  fe  fait. 

Si  l’honneur  & là  complaifance 
L’appellent  à quelques  ébas , 

Le  deuoir  gouuernefes pas. 

Et  la  tient  dans  la  bien-léance. 

Elle  eft  inftruite  en  tous  les  lieux , 

A garder  ce  iufte  entre-deux , 

Où  iamais  la  vertu  ne  fetrouue  ternie. 

^lle  fçait  diflinguer  le  plaire  du  pecher  : 

Et  dans  le  repos  mefme  obferuant  l’harmonie^ 
Sans  rompre  aucun  accord  , elle  fçait  relafc 
cher. 

Ces  Beautez  de  feu  couronnées  , 

Qui  brillent  dans  le  Firmament , 

Ainfi  d’vn  iufte  mouuement , 

Danfent  les  mois  & les  années , 


IA  femm  e ÏO  RTE/ 

‘ Ainfi  fur  la  route  des  iours , 

Les  plus  beaux  Anges  vont  aux  Cours , 

ibant  des  Globes  d’argent  meus  auecque  iu-' 
fleffe. 

AinfrDieu  fait  fon  jeu  des  œuurcs  de  fes  mains: 

Et  fans  quitter  fou . rang  , la  Diuine  Sagef- 

S’ébat  delTusla  Terre  auecqriéîes  Humains» 

Elle  eft  propre  fans  artifice  ; 

Et  n’eut  iamais  l’ambition 
D’ériger  en  deuotion, 

Ea  négligence  & l’auarice. 

Dans  l’éclat  des  meubles  de  prix  , 

Dans  la  richelTe  des  babits , 

Son  efprit,  de  l’orgueil  ne  prend  point  la  tein- 
tiire , 

L’orne  l’éblouyt  point  de  fa  vaine  lueur  ; 

Elle  a fouslebrocar  des  fenciraens  de  bure-: 

Et  ce  qui  luit  far  elle  > eft  obfcur  en  fon  cœur.' 

Eftlier  dans  cet  eft^r  füprémc  ^ 

Où  féleua  la  Royauté, 

O Ha  l’enfiiire  à la  Beauté  y 
Et  l’arrogance  au  DiadémC;,^ 

Dans  la  gloire  de  fes  atours  , 

Pareille^iux  Pvoles  des  beaux  iourâ 

Elle  fçeut  à la  pompe  allier  le  cilice  : 

Et  d’vn  piquant  habit  fon  corps  cnuiroii- 
ué , 

Satlsfaifoit  à Dieu  par  vn  libre  fuppli-' 
ce. 

Pour  l’orgueil  de  fon  front  de  pourpre  cou- 
ronné;' ' 


LA  femme  FOR:Tl; 

ludith  allant  àlaconquefte, 

3E)’vn  fier  & barbare  vainqueur  , 

Auoit  la  cendre  fuir  le  cœur. 

Et  les  diamans  fur  la  telle , 

Lesmanicles  , l’appretador 
Les  colliers  & les  cbaifnes  d’or , 
pour  elle  auoient  du  fac  le  mérité  & l’ vfage,' 
Ét  dans  vn  attentat  de  zele  & de  vertu , 
Holoferne  fe  vit  défait  par  fon  vifage  y 
Auparauant  qu’il  fuft  de  fon  bras  abbatu. 

Maisl’atour  le  plus  magnifique,* 

Qm  pare  vnc  Femme  d’honneur, 
e vient  üy  du  fein  hy  du  cœur 
De  la  precieufe  Amérique. 

Ses  ioyaux  les  plus  cftimez,- 
Ne  font  pas  de  force  exprimez  , 

D’vne  colle  Barbare , ou  d’vne  veineMore.V 
Elle  a des  oihemensihconnüs  au  Leuant  : 

Et  fon  éclat  n’èft  pas  l’éclat  d’vn  Météore, 
Fait  d’vne  boue  illullre  &:  porté  fur  le  vent.- 

L’Ôr  n’ell  que  la  bile  éclaircie  , 

D’vn  corps  lourd,  oblcur  & brutal,- 
L’Argent  àdiosyeuxli  fatal, 

N’eneft  que  l’écume  endurcie. 

Les  diamans  & les  ntbis^ 

Ont  peu  de  grâces  & moins  de  prix  : - 
Les  lumières  u-en  font  ny  viues  ny  bien  net- 
tes 

Le  luxe  a corrompirleifr  plus  pure  clarté  : 

S* ils  couronnent  vn  A'llre  , ils  fardent  cênt  Co-r 
metes-. 

Et  le  Vice  s’en  pare  autant  que  la  Bèaiité.  , 


LA  f EMMË  F Oïl  te* 

Les  ray  s que  la  V erm  dilpenfe  , 

Dans  Ton  eferit  & fur  fon  eorps  | 

Luy  font  d^agreàbleS  threfors  : 

Luy  font  des  atours  fans  dépenlèj 
Les  charmes  en  font  iilnocens  : 

Sous  lès  rides  des  plus  vieux  ans, 
ils  gardent  leur  vigueur  &,,^nferuent  leuf 
grâce  t 

Ils  ont  leur  luftre  à l’air,  ils  font  a la  mai- 
fon  î 

La  mode  en  eft  par  tout  ^ iamais  elle  ne  paf- 
fe  : 

Et  leur  Ücur  dure  encore  en  rarriere  - fai- 
fon. 

QifefI:  la  Beailté  là  plus  parfaite, 

Sans  honneur  & fans  pieté  , 

Qo^vn  beau  Temple  des- habité  3 
Etqii’vn  âgreable  Coinete  ? 

QTeft-ce  qu’vnc  vapeur  qui  luit  ; 

Q^vn  Aftre  qu’vn  Démon  conduit  j 
Q^vn  éciattant  fujct  de  fiéure  & de  tem- 
pefte  ? 

Qa^ft-ce  qu’vn  Balîlic  funefle  & glo- 
rieux ? 

Elle  naift  coinme  luy  la  couronne  à la  tefte. 

Et  donne  comme  luy  la  mort  auec  les  yeux, 

La  Femme deuote  de  pudique, 

Mérité feulede  l’honneur: 

Elle  eft  des  liens  tout  le  bon- heur  3 
Elle  eft  leur  Orace  domcHique  ^ 

La  pudeur  & la  pieté  , 
jointes  en  elle  à la  beauté. 


LA  femme  forte. 

Font  comme  vn  doux  encens  liir  vn  autel 
d’yupire , 

5lle  eft  délias  la  Terre  vn  cekfte  flam*. 
beau  : 

Et  par  fon  double  luftre  , elle  égale  la  gloi-*- 
P’vn  bel  Aftre  habité  d’vn  Ange  Vcore  j)lus 


beau. 


ir  A B L :E 


pes  Feinîures  ydes  .^ejlion^  Mo^ 
raks  J & des  Exemples 
Second  Volume. 

«e'  — - 

JL^s  Fer  tes  luifHp. 

EBORE  , page  i.  fq^ 
Eloge  5 <î.  Qî^ftion  Mo- 
rale 5 Si  les  Femmes  font  ca- 
pables de  gomerner , lo, 
e,  I s A B £ L I.  E Infante 
d’Efpagne,  ArchiduchelTedes  Pays- 
bas  ,14.  Margveritæd’Av- 
TRICHE  Duché  ITe  de  Parme, 
Gouuexnante  des  Pays- bas.  2^ 

ÎAHE  L,  35.  fon  Eloge.  39.  Que- 
ftion  Morale  ^Vily  em  de  CinfideUte 
en  faüi'6  delahel^^i.  Exemple, IeAn- 
N I D E B E TF  O R D Rcyne  d’Ef- 
code,  & Catherine  Dy  Glas.  45 

ly  D I "jT  H , 51.  fon  Eloge  , 57 . Que- 
ftion  Morale , Du  choix  que  Dieu 
,<a  fait  des  Femmes  pour  le  falut  des 


Bftats  yednits  à f extrémité  \ 
Exemple , M A R y l l e de  St  i- 
LIMINE.  -^4 

SALO  MO  N E 5 6^.  fon  Eloge, 
75*  Queftion  Morale  j Si  la  relh 
gien  efl  la  principale  vertti  de  la  f em^ 
me  ¥orte  , 77.  Exemple  , M A Ry 
G V E R I TE  M O R VS,  fille  fieTfio- 

mas  Morus  “Chancelier  d’Angleterr 
re.  81 

M A R I A M N E , 87.  fon  Eloge,  91  j 
Queftion  Morale,  Pouri^Hoj  les  Yem-^ 
mes  les  plus  parfaites  fine  ordinaire^ 
ment  lesmeins  heureufisy  9^.  Exem- 
ple, B L A N c h e D fi  B O V R B O î^î 
Reynede  Caftilie,  ,9^ 

Les  Ymes  Barharesl 

PANTHE’E,  Î05.  fon  Eloge  J 
III.  Queftion  Morale,  De  Vordr& 
que  la  Y e mm  e dote  garder  en  V amour 
con'mgal , 114.  Exemple,  I n g o n d i 
£T  CLoTiLDide  France.  119 


P AM  ME  , 131.  fon  Eloge  ï ï/y.’ 
Qj^ftion  Morale  , Pourquay  VA» 
mour  coniHgal  efi  pim  fidele  du  coflé  de 
la  Femme  qne  du  cofie  de  V Homme  , 
Ï38.  Exemple.  S A N c H E de  Na- 
varre, ^ 144 

ART  EMISE,  153.  fon  Elogè,i58. 
Queftion  Morale  , ^el  doit  ejlre 
le  délai  de  la  Femme  Forte  ^ quels 
les  deuoirs  de  fon  veufuage  ^ 160, 

Exemple*  Blanche  de  Castille 
Reyne^c  Régenté  de  France,  1^4 

M ON  IME,  173.  Ion  Eloge,  179 
Qiieftion  Morale , S'il  eji  du  deuoir 
de  la  Femme  Forte  , d'expo  fer  fa  vie 
pour  donner  a fon  Mary  le  repos 
d'efpriti  iSz.  Exemple.  La  Bra- 
ve Hongroise,  iSj 

Z E N O B I E , 193.  fon  Eloge , 199; 
Q^ftion  Morale  , Si  les  Femmes 
font  capables  de  vertus  mtlitaires^io^: 
Exemple.  Ieanne  de  Flandres 
Pomtefle  de  Montforc,  210 


Les 


'Les  Fortes  Romaines^ 

LV  GRECE,  217.  fon  Eloge, 
& fon  Apologie  214.  Qu^ftion 
Morale  ^ Si  la  Chaftetc  efi  de  Fbon^ 
fleur  des  Heroines  des  grandes  Da^ 

mesy  227.  Exemple,  Gondeberge 
DE  France  Reyne  de  Lombardie, 
154. 

CLE  LIE,  245.  fon  Eloge,  252. 
Qj^eftion  Morale  , Si  U vertu  des 
Femmes  efi  d'aHffi  grande  vtilité  ^ pour 
le  Public  , que  la  vertu  des  Hom^ 
mes,i^^.  Exemple*  Theodelinde 
Reyne  de  Lombardie , 2^4. 

P ORGIE,  273.  fon  Eloge,  278. 
Qj^ftion  Morâle  y Si  les  Femmes  font 
capables  de  la  haute  generofite\  iSi» 
Exemple,  Françoise  de  Cezely 
Dame  de  Bary  , 288.  dr  fumantes. 

Fin  de  la  Table  des  Peintures  de  ce 
Premier  Volume^ 


'k'kit 


table 


ï>es  Matières  principales  contenu eS  au  pre-^ 
mier  Volume  de  la  Gallerie  des 
Femmes  Fortes.. 

A”.  . ' 

Belires  conferiKï^ar  la  prudèh- 
ce  d’vne  Femme.  6^ 

Abradate  , fa  peinture  , 6c  fa 
mort.  i o ép 

Adaluife  accuiè  Gondeberge , 5c 
apres  cft  puny  de  fa  calomnie.  23 ^ 

Aduerfité , elle  eft  ordinaire  aux  ebofes  para- 
fe i tes  , & aux  perfonnes- excellentes.  ^6. 
raifon  efe  cela.  9 J-  rA.dueriité  efi  rnftm- 
diue,  ibid.  elle  fert  aux  belles  , ibid,  elle 
doit  eftre  foüfferte  auec  pàrrence ^ afin  airel- 
le profite.  9^.  &C  99. 

Amauiry  fa  cruauté  eiuiers  Clotilde  fa  Feju- 
me.  127 

Amans,  les  yeux  des  Aman  s font  penetr  an  s &c. 

prophétiques.  , 110 

Amitié,  Fl  y a des  Amitiez  honneftes^  entre 
perfonnes'  de  Sexe  diiïerent.  242.  ces  Ami- 
tiez doiuent  eftre  diferettes  6f  retenues  ^ 
ibid.  Vofez  au  2.  Volume. 

Amour  eli  le  plus  grand  de  tou5  les  Sorciers. 

lOI 

Amour , il  y a des  Amours  aufieres  & pbilof)- 
phes.  10^.  l’Amour  coniugal  doit  efire  fort 
& ferieux.  113.  l’Amour  ordonné  efi:  difii-' 
cile&  de  grande  vertu.-  114 

Amour,  quel  ordre  il  faut  obferuer  en  TA- 


DES  MATIERES, 
mour.  ibid.  l’Amour  ordonné  eft  neceffaité 
à la  Femme  Forte  , & ell  la  forme  de  toutes 
les  Vertus,  hj.  quel  doit  eftie  l’Amour  de 
la  Femme  enuers  fon  mary  , ibid.  fui- 
umt.  Voyez  au  2,,  Volume. 

Artemife  , fa  peinture.  IJ3.  fon  Eloge.  îjg 
^/ufumt  : En  quoy  elle  eft  imitée,  par  les* 
Dames  Chreflienncs. 

Aurelian  efpoufe  iafille  de  Zenobie..  % o r- 

b; 

B^lagny,  courage , bardielTe  & vaiiîkocé  de' 
la  Marefciiaie  de  Balagny..  ' 

De  Barry  préféré  fon  deuoir  à fa  vie , &-  ayme- 
mieux  mourir  que  de  fe-rendre.  tp-o^é^  fut- 
fa  confiance  & fa  generofîcé.  ibidi 
Beauté  ,,elle  eft  vciie  & de  grande  efficace  pour  ' 
le  gouuernemënt  , ibid.  toutes  ebofes  font 
bien-feaiites  aux  belles  peiibnnes.  1.0-7. 
beautc  eft  vn  bien  dangereux.  137, 

Beauté  chafl'e  aux  yeux , & aux  cœurs.  3 
Beauté^eft-  dangereufe  & de  difficile  gar^. 

L’înclinatioa  au  Beau  eft  naturelle  aux  Fersi- 
mes.  286.  Voyez  aux.  Volume.- 
Biens  de  cette  vie  font  incommodes  & dange- 
reux. 137.  Voyez  Biei^s  au  1.  Volume. 
Blanclie  de  Bourbon  Reyne  de  Caftilie-,  fon' 
mariage  âuec  Pierre  le  Ciue-l  tres-mallieu-- 
reux.  100  . fa prilon  &'  fa  mort , ibid.  tout  le 
mode  fc  ligue  en  vain  pour  le.  remettre.  l oi.. 
Blanclie  Meredefaint  Loü  y s fut  la  plus  Ulu-- 
ftre  des  .quatre  Veufues  célébrés  dê^  fo» 

iK  -k  jp 


T A B L Ê 

lîecle  1^4.  fes  iniferkordes publiques 
«lie  eftfie  mocîck  d’vae  viduité  ferte  & 
conftante  , ibid.  & léy. Tes  foins  pour  l’in- 
ftrudiondu  Roy  fon  fils  , ibid.  la  force  6c 
radrelTede  fa  conduite,  i6Z.  fes viéfoires 
militaires  6c  pacifiques , i6^.  elle  efi:  atta- 
quée par  la  calomnie , 6c  la  furmonte  , ibid. 
6c  fuiuant.  — - 

Bonfuique  Angloifc , vaillante  6c  ennemie  de» 
Romains.  iq8. 

C. 

CAiomniateur  puiiy  exemplairement,  157. 
6c  fuiuant. 

Gamme, fa  peinture,{à  fidelité»  fon  courage,  6c 
fa  mort,i3i.6c  fuiuant,fon  Eloge.  135 

Catherine  du  Glas,  fon  courage  6c  fa  fidelité, 
47 

Catherine  Eifie,  fille  vaillante  3 faune  la  ville 
d’Amiens.  zo8 

Chafteré  , quelle  doit  ellre  la  chafteté  des 
Chrefi:iennes,iz7.  la  Chafteté  eft  de  rhon« 
neur  des  Héroïnes  6c  des  grandes  Dames 
aulîi  bien  que  des  autres  F emmes  z 1 ^ 
Voyez  Chafteté  au  1.  Volume 
Glelie  , fa  peinture  Z4y.  fon  Eloge,  ifz.  la 
belle  leçon  qu’elle  fait  aux  Dames  Chre- 
ftiennes.  23-4 

Clotilde  , fon  Mariage  aucc  Amaulry  eft  fu- 
nefte , izy  fa  conftance  en  la  foy  , ibid.  elle 
enuoye  en  France  fon  mouchoir  teint  de 
fon  fmg.  Il  8 Childebert  va  en  Efpagne 
I ©ur  la  retirer,  ibid. 


DES  MATIERES, 
la  Colcre  eft  glorieufe  quand  elle  fuccede  ^ 


l’Amour.  lE'ÿ 

Golere , elle  aiguife  la  force  & fait  la  vail- 
lance. Z O / 

Comte  d’ A tholles , fon  crime  exeçrable.  4 ^ 

là  punition.  4 S 


D. 

DAmes , les  grandes  Dames  font  pltts  obli- 
gées à la  pudicité  que  les  autres  ^ "^13  o, 
elles  ont  des  deuoirsà  part,  184 

Dcbore,fes  vertus  & fes  perfcdions.  6.  elle 
harangue  fous  la  palme.  i 

DelicatelTe , elle  n’tft  pas  incompatible  auec 
la  Vaillance.  zo6.  Il  le  voit  quantité  de 
chofcs  délicates  qui  font  vaillantes , ibid. 

DelicatelTe  du  corps  n’cmpefche  pas  la  force 
de  l’Ame.  Z75 

Deuil , le  deuil  des  Veufucs  Chrefticnnes,  doit 
ellre  modéré.  160.  Il  doit  eftre  fort  & la- 
borieux. ï6^ 

Deuotion , les  grandes  n’en  doiuent  pas  moins 
anoir  que  les  petites,  z8,  quelle  doit  eftre  la 
deuotion  des  Grandes , ibid.  Jmuant, 
Dieu  montre  fa  puifl'ance  & fa  làgelfe  au 
choix  qu’il  a fait  des  Eemmespourle  falut 
des  Eftats.  63.  L’Efprit  éleué  en  Dieu  eft 
feul  capable  de  force.  80 

Droit  des  Pay  ens  a eft  é dcfcdueux.  zzj 

E. 

ELeuation  de  l’Efprit  en  Dieu  fait  toute 
leulc  la  force  d’vne  Ame.  80.  quels 

* ^ àij 


tab-lb 

frnits  feuiennent  de  cecte  éleuation.  ibid.- 
Êlifabeth  de  Hongrie  Vefue  charitable. 
L’Emperear  Frédéric-  en  fa  canouifation-  | I 
luy  prelenta  trois  couronnes  d'or.  166 

Efpagne,  elle  doit  fa  foy  à la  France , . elle- 

••  eft  eftimée  fatale  aux  Princefies  de  France, 
118.  elle  a- engendré  la  matière  des  grandes 
Princefies  que  la  F rance  aFürmécs.  1 6 4.-. 

Ë'fmit  , la  force  de  i’Efprit  fe  fait  de  fon  éle- 
^ uacigmen  Dieu. 8 0 . 

Eftats  caferuez  par  desFemmeSy64 . & fiimant.-  ■ 
Exemple  , le  mauuais  Exemple  que  donnent 
les  Perfonnes  de  condition  efl  le  plus  fean-- 
dafeux*  132^ 


FElicité  , elle  n’efî:  pas  dans  les  grandeurs' 
ny  dansles  richefies , 9^.  181.  & i8z.  La 
Félicité  des  Grandes  cft  vne  Félicité  de 
Tiieatre , ibid.  faillie  peinture  de  la  Félicité 
ibid . , la  Félicité  extérieure  n’efl  pas  pour  la 
vertu.  96  I 

Félicité  extérieure  n’efi:  pas  le  partage  des 
perfonnes  parfaites  ibid. 

Femmes  choifies  pour  la  deliürance  du  Peu- 
ple de  Dieu.  40 

Femmes,  elles  font  capables  de  gotiuerner.  10  ; 

leur  tempérament  n’eft  pas  incompatible 
auec  la  prudence  & la  magnanimité.  ii  i 

Exemples  de  celles  qui  ont  gouuerné  heu''  1 

îeuferaenr  , 13.  &:  fiiiuant.  Elles  ont  eflé  i 

ehoifiesde  Dieu  pour  le  falut  des  eftats  dé- 
formerez’& pcùrquoy  61.  & 6z.  Exem-* 


DÈS  M A t L E^R  É S. 

pies  de  ce  choix. 6 4. 

îemme  forte  , elle  ne  p^eut  eftre  fans  Reli- 
gion^ 77*  & 7’^ 

Jemmes^ elles  ont  le  cœur  de  mefme  matière 
que  les  Hommes  i ôc  Ibht  aulîl  capables  4e 
grandes  a cl  ions  5 6 4. comme  elles  fe  doi- 
uent  préparer  aux  grandes  adioosyibid.  en' 
quoy  elles  doiuent  lcruir  TEftac  , 113.  leur- 
principal-ornement  e-ft  en  la  gloire  de  leurs 
Marys  , ibid.  elles  ajunent  pliis  conllam- 
ment  & plus  lîdellcment  q.ue  ies  Hoiinnes,, 
13  8-.  SC  fuiuant.^ 

îemmes  , Exemples  des  Femmes  qui  fent 
mortes  peur  T Amour  de  leurs  Marys , 13  8- 

les  Femmes  font  plus  mélancoliques  & plus 
humides  que  les  Hommes,  140.  elles  font 
parties  de  l’Homme ibid.  elles  en  reçoi- 
uenu  deSolBces  conrinuels  , ibid.  leur  hon- 
neur eiF  dans  la  fidélité  , ibid.,  leur  repos 
dans  l’amour  de  leurs  Marys , 142:.  le  cœur 
de  la  Femme  n’a  qu’  vue  pente  par  où  il  fe 
peut  décharger  , ibid.  la  colere  des  Femmes 
eft  dangereüie  , 145.  la  félicité  des  FemmeS' 
neconlifte  pas  enla  grandeur  ,,  î-8i.  à quoy- 
les  Femmes  font  obligées  pour  guérir  leurs 
Marys  laloux,  182.  & fuiuant.  Ëlies  font- 
capables  des  Vertus  militaires  auill  bien' 
que  les  hommes,!  o 4.  & firiuant. 

Femmes,  elicsfont  éloignées  des-fondions  d& 
la  guerre' par  la  feule  couftuiiie, xi  4 .ieui  de- 
licatelle  eft  plus  de  la  mauuaife  nouî  riture 
que  de  leur  tempérament,  10^.  elles  .{croient 
■ aulÏÏforrcs  que  les  hommes,  fi  elles  fedef- 
feichoient  par  k tiauail  du  corps  ,.  ibid.^ 


table 

Exemple  des  Femmes  vaillantes  & vido- 
rieiiles des  hommes  , 107.  &:  fuiiiant.  Deux  : 
Femmes  ont  efté  fondatrices  de  la  Répu- 
blique Romaine,  2/4.  la  Vertu  des  Fem- 
mes ell  vne  vertu  dépendante  & particuliè- 
re, ijy.  Si  la  Vertu  des  Femmes  eft  de  plus 
arand  vfage  pour  le  public  que  celle  des 
Hommes,  15  J 8c  fuiuant. 

Femmes,  leur  vertu  elt  capable  d’autant  de 
force,  & d’agir  aufîi  generalement  que  celle 
des  Hommes,  elles  régnent  dans  les 

familles,  i6ï.  la  bonne  nailFance  & la  bon- 
ne nourriture  dépend  d’elles  , ibid.  leur 
Vertu  cR  plus  fuiuie  que  celle  des  Hom- 
mes, Z 63.  les  Femmes  doiuent  eftre  aiïiftan- 
tes  & cooperatriccs de  leurs  Maris,  dans  les 
affaires,  z8o.  Exemples  des  Maris  qui  fe 
font  confeillez  auec  leurs  Femmes , ibid.  les 
Femmes  ne  doiuent  pas  eltre  loiiées  de 
gencrofité , z8r.  elles  font  capables  de  tou- 
tes les  fonélionsdela  haute  generoficé,  183. 
La  Nobleffe  eft  des  Femmes  aulTi  bien  que 
des  Hommes, ibid. 

Femmes,  l’inclination  au  beau  leur  eft  natu- 
relle 18^.  Voyez  Femme  au  z.  Volumè. 

Ferrand  Gonçales  Comte  de  Caftille,  fagene- 
rofîté,fa  bonté,i4é.  eft  deux  fois  tiré  de  pri- 
fon  par  fâ  Femme,  ibid. 

Feu  materiel  refpeae  le  feu  de  la  charité, 

7h 

Force,  elle  ne  peut  eftre  fans  Religion,  77.  elle 
a quatre  deuoirs  principaux, ibid. fans  laRe- 
ligion  elle  ne  peut  fatisfaire  à ces  deuoirs, 
78.  F élcLiation  d’Efprit  qui  fait  la  Religion 


F 

DESMATIERES. 

peut  toute  feule  fortifier  vn  Efprit. 

; Jorce  , elle  u’eft  pas  vaillante  , fi  elle  n’eft 
aiguiiee  par  la  colcre.  1 0/ 

i Fortune  , ks  grandes  Fortunes  font  les  plus 
Inquiétés  & les  plus  tourmentées , 54.  La 
Fortune  eft  ordinairement  contraire  à la 
Vertu.  9^ 

Fortune  , fon  inconftance  enuers  Mitridatc, 
173.  Voyez  au  Z.  Volume. 

Françoifede  Cezely  Dame  de  Barry,  fa  con- 
fiance , & fuiuant , fa  generoiîté  en  la  con- 
feruation  de  Laucate  5 zS8.  & fa  generofî-^ 

' té  apres  la  mort  de  fon  Mary  ^ z^ y.  elle  de- 
meure feule  Gouuernante  de  Laucate,  8 
, fon  Eloge  fait  par  la  bouche  de  Henry  le 
Grand.  ibfd. 

G 

GEnerofîté  , fâ  définition  & fes  fnndions , 
i8i.  Les  Femimes  en  font  auffi  capa- 
bles que  les  hommes,  ibid.  La  generofité 
fe  fait  de  l’Inclination  au  beau  , z 8 7.  les 
femelles  des  animaux  ont  plus  de  genero- 
fité que  les  mafles , ibid. 

Gondeberge  Reyne  de  Lombardie fa  pudici- 
té calomniée  & iuftifîée,  z3  6.  è*  fuiuuanp. 
Gouuernement  des  Femmes  eft  particuiere- 
ment  afîiftc  de  Dieu,  9.  Il  peut  eft  r eau  fil 
fort  & aufil  kifte  que  celuy  des  Hommes. 
II.  Exemples  de  l’heureux  Gouuémement 
des.Femmcs.  13 

Gofuindc,  fa  cruauté  enuers  lagondc  qu’elle 
tafehe  de  peiuertir.  i z o 


T A B L 

Gufman  le  bon  ayme  mieux  percîrc  Ton  dis 
que  fa  fidelité , z 5 7 • generofité  eft  com- 

parée à celle  de  Madamede  Barry  ^ibid. 


HArdielfe  de  Mccius.  ^ .2^2, 

Heduigue  Ducheffe  de  Silefic  canoni- 

fée  apres  vn  veufuage  de  50  ans. 
jiermenigilde  eft  conuerty  par  Ingonde,  11^. 
Il  fait  la  guerre  à fon  Perc,  ibid.  Il  meurt 
Martyr.  116 

Hqrode  , fa  Peinture  , ^o.  furieux  & repen- 
tant. 

Hommes,  nc-fe  piquent  pa^  de  la, confiance  à 
ay  mer,  141.  Le  bon  Mary  n’eft  pas  vne,qua- 
lité  cftimée  parmy  eux , ibid.  leur  cœur  ell 
fans  contrainte , ibid.  Ils  font  fnjets  à plus 
de  pafîions  que  les  Femmes , ibid.  Si  la  ver- 
tu des  Hommes  eft  de  plus  grande  vtilfté 
pour  le  public  que  celle  des  Femmes.  2,y_f 

Hommes  , leur  Vertu  eft  vnc  vertu  de  com- 
mandement, 156.  elle  fembie  plus  vniucr- 
Telle  & plus  forte  que  celle  ces  Femmes, 
1/7 . Ils  doiuent  communiquer  leurs  affai- 
res à leurs  Femmes , x 8 o . Exemples  là  delTus 
ibid. 

Hongroife  courageufe  qui  meurt  pour  guerjr 
la  ïaioufie  de  fon  M ary . 1 8 5 . & 15  o • 


I 


Ahei  louée  dans  P Eferiture,  41.  elle  futiiiJ^- 
delic  à Sixare,  ibid.  en  quoy  ellg  doiteftic 


DES  MATIERES, 
imitée  parles  Femmes,  40.  fa  fi<lelîtAte-^ 
Toïqnc.  4# 

lïaloü/zCj  fa  defcription  , fes^- emplois,  5» fès 
I ferpens  & leur  vfage/^o  combien  elle  eft 
dangereufe. 

laloufîe  eft  vne  maladie  bizare  & facile'  à 
prendre,  1S5.  fes  extraua^ances , & fes  vi- 
fions,  ibid.  à quoy  vne  Femme  peut  eftre 
obligée  pour  en  guérir  fbn  Mary , 18-4.  rai- 
fons  de  confeienee  & d’honneur  qui  obli- 
gent vne  Femme  d’en  preferuer  Ton  Mary,, 
ibid.  étrange  effet  de  la  iaioufie  ,18p.  Exem- 
ple d’vne  Femme  qui  meurt  pour  guérir  la 
lalouile  de  Ton  Mary , ibid.  Voyez  Xalou- 
iie  au  1.  Volume.  -, 

leanne  de  Beefort,  fa  fidelité  & fon  affedidii 
enuers  fon  Mary.  ^ 4J- & 4^ 

leanne  de  Montfort  DuchefTe  de  Bretagne, 
fon  Eloge,  fes^  guerres  & fes  expjoits,,  211 
fuiumt. 

Impudicité,  elle  eft  plus  falc  dans  les  Grandes 
Dames  que  dans  les  autres,  131.  elle  y eft 
plus  fcandaleufe.  131 

higondc , fa  foy  fa  confiance,  ii'o.  ellecon- 
uertit  Hermenigilde  fon  Mary  ,-ibid.  elle 
meurt  faindemenr,  116 

Ifabelie  Infante  d’Efpagne , fes  auantages  pour 
legouucrnement , fa  capacité  &‘'’fon  Ef- 
prit,  ibid.  fon  aCFion  continuelle  ,18.  fbn 
courage  & fes  vertus  militaires,  1^.  fa  chari- 
té enuers  les  Soldats  , n.  fon  adrellb  à li 
chafte  , 12.  famortbien-faifantc,7  4.  fa  vertu 
fpirituelle&;  ciuilc , : 6,  fon  authorité,  17.  fa 
piece  fèrieufe  & folidc , i^ . agréable  feue-  . 


t A B L É 

îité  de  l’Infante. 

Judith,  elle  défait  Holoferne,  ji.  fe  s armes. 

jx.  combien  de  fortes  d’ennemis  elle  a 
' vaincue,  j 8.  elle  fut  plus  forte  toute  feu- 
le que  la  ludée  & l’Aflyrie,  ibid.  belles  ïn- 
ftrudions  que  ludith  a laifféesaux  Fem- 
mes. " 6 ô 

luftice  Diuine  , elle  arriue  toufiours  à temps 
quoy  qu’elle  parte  tard,  145.  elle  interuient 
en  toutes  les  a étions  humaines,  ibid. 

L 

LAucâte  conferuée  au  Roy  par  Madame 
de  Barry,  i88.  & fuiuant. 

Lucrèce , fon  Hiftoire  , & (a  peinture  117.  fon 
Apologie  & fon  hloge.  2-14 

Lune  , conftanceedela  Lune  Vefue  doit  in- 
Iliuire  les  Femmes,  16} 


ij 

MAchabées,  leurs  combats  & leurs  vidoi-  * 
res,  6^.  & fuiuant. 

Marguerite  Morus,  fon  Efprit,  fa  Science,  8t  I 
elle  fc  fait  prifonniere  auec  fon  Pere  , éc  1 
l’exhorte  au  Martyre, 8 ?.  Sa  pieté , fa  chari- 
té , font  approuuées  par  vn -miracle  , ibid.  (a 
confeffion  illuftre,  8 4 

Marguerite  fœiir  de  Philippe  Augufte  prend 
lacroifade.  1^4 

Marguerite  d’ Autriche  Duchelfe  de  Parme, 
ion  efprit  , fa  capacité , fon  courage  , fo» 


DES  MAT  ï ER  ES. 
acirelTeau  Gouuernfement  des  Pays-Bas.  jcj 
^ fniuant, 

Mariamne , fa  Peinture , 87.  fon  Eloge  & Ces 
Vertus  ÿ 91.  Ô*  fninant. 

Marie  Padilie  , tes  Amours  aüec  Pierre  le 
Cruel.  loa 

Marulle , Fille  couragcufe  & vaillante  , cliaife 
les  Turcs  de  Stiiimene  J 65.  fon  Eloge 
tes  vertus.  66 

Mary  , il  faut  de  la  prudence  à le  choitîr.  Il  ne' 
fe  doit  pas  clioifir  fous  les  armes  , 67.  La 
eioire  du  Mary  eft  l’ornement  de  la  Fem- 
me. 

Mary  , quels  font  les  deuoirs  d’vne  femme 
cnuers  fon  Mary  laloux.  185.184 

Maufolée , fa  magnificence , & fes  riehelTes 
ij-3.  ^fuiuam. 

Médiocrité  , elle  eft  plus  à eftimer  que  la 
grandeur.  '5»  5 

Mithridatc , abandonné  de  la  Fortune.  173^.  I-i 
fe  fait  mourir  auec  vne  bagué  empoifon- 
née  J ibid,  fa  ialoufic  & fa  cruauté  enuersfa 
Femme.  lyj: 

Modeftic,  elle  doit  eftre  le  commun  omemeric 
des  femmes.  12,2, 

Mélancolie  eft  la  matière  de  la  eonftance  5c 
l’huile  de  l’amour,  140- 

Monime,  fa  Peinture  & fà  mort,  175.  Sa  con- 
ftanccjfa  pudicité  & fon  courage  ,179.  ellè 
fe  veut  eftranglcr  de  fon  Diadème , ibid,. 
elle  eft  mal-heureufè  dans  la  grandeur  ^ 
Il  O.  quels  cnfeignemcns  elle  donne  aux 
Femmes , ibid.  Qf>  fu^Hant. 

Mjraic  des  Payons  a tfte  tres-im parfaite  , 

iij 


table 

ti’4.  é^fnluant. 

îvlort  tragique  de  lacques  Roy  d’EfcofTe,  4/ 
Mort  exemplairedu  Comte  d’Atholks,  ibid.. 
More  des  luftcs  eft  liciireure  quoy  qu’auancée  , 
71^.  VoyezMortaiii..  Volume. 

- Moras  Chancelier  d’Angleterre,  fa  confiance 
en  lafoy,  & Ion  MaiLyr^^i.  ^f^Ànant,. 
Mucius  yla-hardielTe  & Ion  courage.  zyi  ; 

N Obi  elfe  J elle  a vue  obligation  particu- 
lière à la  pureté. 

Noblcflcj.elle  ek  commune- aux  Hommes  & 
aux  Eemmes.  Z83 

O 

OBeïlTance  rendue  aux  PrincelTes-,  eft  plus 
fouuent  bénie  de  Dieu.  5 

P 

PAix  entec  Haber , & les  Cananéens  , 44. 
Panthée,  fa  pcintue  & fa  mort,  10 y.  fon 
amour  gi^nereux enuers  foiiMary  , 108.  & 
10^.  fa  pudicité,  HZ.  en  quoy  elle  doit  eftrc 
r--  imitée  des  G hreftiennes.  iL^ 

Payens,  leur  jDroit  a cfté  imparfait  , & leur 
Morale  defedueufe.  zz4 

Pierre  le  Cruel  Roy  de  Caftille  charmé  de  l’a- 
mour de  Marie  Padille,  100.  Il  met  fa 
Femme  en  prifon  & la  fait  mourir,  ibid, 
©n  le  croit  euforcelc  ,>101.  Vn  Phantefn^ 


DES  MATIERES, 
îüy  apparoift , loi.  fon  obftination^  lbîd. 
Porcie , fa  peinture  & fa  mort,  zyj.  fon  Eloge, 

3.7  8.  fa  confiance  & fa  fidelité,3.7^:  belle  le- 
çon quelle  a lâiffée  aux  Dames.  2. 8 o 

Piedidion  eflrange  , & fon  fuccez , il  cft  dan- 
gereux de  fe  fier  aux  Prédirions.  48 

Pudeur  , cft  le  commun  tein  des  honncftes 
Femmes  , xzo;  elle eft  rornemcnt  de  toutes 
les  Femmes,  150.  & 15.1.  Voyez  Pudeur  au 
Z.  Volume. 

Pudicité  eft  l’ornement  naturel  des  Femmes, 
particulièrement-  des  G randes  Dames , ibid. 
ér  fuiuant. 

Pudicité  accuféc  à faux  , & iuftifîée  , 136 
^fuiueint. 

Pudicité,  elle  eft  libre,  & ennemie  de  toutes 
fortes  de  chaiCnes  & de  feruitude^  z J4 
Puiffances  légitimés  doiucnt  eftrc  refpcdéês 
de  q^uelque  Sexe  qu’elles  foient  , 8.  ôc  5.  < 

Puiflance  véritable-,  & puiffancc  d’Imagi- 
. nation.  8-^, 

R- 

RAymond  Comte  de  Thoulbufe  , vaincu 
& réduit  à l’obeifTancc  de  l’Eglife  par 
Blanche.  1^8' 

Fleligicn  , elle  eft  la  forme  & l’Ame  de  foutes 
les  Vertus  , 77.  Elle  eft  la  Vertu  dominante 
de  la  Femme  Fcrte,  ibid.-elle  eft ncccffaire 
à toutes  les  fondions  de  la. force,  ibid.  quel 
eft  le  propre  deuoirde  la  Religion,  78.  (§^- 
futuant. 

Rome,  doit  fa  Re publique-  & fa  liberté  à’  deu:^ 
★***  iiijs 


TABLÉ 


femmes. 

Roys,  leur  vie,  & leur  fang  font  des  choies 
facrées,  48.  Voyez  Royauté  au  z.  Volu- 
we. 

S 

SAlomone , fa  Peinture , éf.  feS  combats  U J 
fes  viéloires  pour  la  foy  de  fes  Peres  , ibid.  ! 
fes  vertus  & ion  Eloge  , 7 y.  InftrudionS' 
qif  elle  a lailfces  aux  ïemmes.  7 é 

Sancie  de  Nauari  e,  fa  confiance,  fa  fidelité,  & 
fon  Amour  Heroïcjue  enuers  fon  Mary 
priformier.  14^ 

Semiramis  fut  vne  Colombe  dans  le  Cabinet , 

& vn  Aigle  à la  Campagne,  zi8.  Voyez 
Semiramis  au  1.  Volume. 

Siget  , fa  prife  par  les  Turcs,  187.  exemple 
mémorable  d’vne  Femme  de  Siget  qui 
meurt  aiiec  fon  Mary  ialoux.  18  8 ‘ 

Sinorix  , fon  crime , &-fa  punition,  131 

Sizare  tué  par  label  ,35.  auec  fuftice.  4z 
Stiliniene  deiiurée des  Turcs  parla  vaillance 
4’ vne  Fille,  éy.  & 

T 

TAÏfe,  fa  dodrine  fcandaleufe,  touchant 
l’honneur  des  Héroïnes,  & l’honneur 
des  Femmes , eft  refutée,  117.  [mnunt. 
Tarafie  Reyne  de  Leon  , fa  colere  implacable  , 

& fes  perfidies.  i4y 

Theodelinde  Reyne  de  Lombardie  , abrégé 
de  fa  vie;.  1^4.  fon  efpik  & fa  capacité,  x^y 


DES  MATIERES. 

Aiithare  Roy  de  Lombardie  fe  degHi{è  pôiîï’ 
l’aller  voir,  & rEfpoufe  , i^y.  elle  eft 
cfleuë  Reyne  de  Lombardie  apres  la  mort 
d’Authare  , 167.  elle  a époufé  Agilulfe,* 
& le  fait  Catholique  aurc  tout  le  Royau- 
me , 168.  elle  remet  rEglife  dans  fe» 
droits,  elle  efteint  la  guerre  qui  menaçoit 
l’Eglife  , 2,70.  elle  cft  louée  de  Sainâ: 
Grégoire.  ibid. 

Thibaut  Comte  de  Cliampagne  efï  vaincu  & 
réduit  ù TobeïHance  de  Saint  Loüys-  par  la 
beauté  de  Blanche.  1^51^ 

Thomyris  Reynes  des  Scythes  eft  vidorieufe 
de  G y rus,  xo/ 

V 

yAnitc  ridicule  de  quelques  hdmrtieâ  y 
V eufuage , quel  doit  eftre  le  veufuage  des 
Dames  Chrefticnnes , 160.  Les  vcufuesJes' 
plus  defefperées  ne  font  pas  les  plus  pru- 
des , les  larmes  & la  triftelTe  des  veufues 
doiuent  eftre  modérées,  ibid.  Les  veufues 
doiuent  eftre  dans  leurs  maifons , ce  que  la 
Lune  eft  au  monde  en  rabfçiiGe  du  SoleiL 
16% 

Veufues  faintes&  il luft res  du  temps  deBlan-^ 
che,  i64r 

Vertu,  elle  eft  belle,  & a de  la  grâce  en  tout 
âge.  7 a 

Vertu  héroïque  eft  du  cœur,  & non  pas  du 
fexe  J 60.  toutes  les  vertus  font  fauiîes  làn» 
Religion*  7 6.  7 7 


f A B L É 

^ertu,  les  vertus  Payennes  iugées  par  le  ditoit’ 
Chrellien  font  toutes  coupables  214 
Vertus' de  la  Cour  font  des  Panures  ha- 

' billécs  richement  ^ des  laides  fardées. 

Vertu,  celle  qui  commande  lapins  vtiic,2j^ 
La  vertu  des  hommes  eft  jync  vertu  de  com- 
mandement, piits'  vniucrfelle-&-  plus  forte 
que  celle  des  Femmes  , ibid.  La  vertu  des 
Femmes  eft  capable  de  commander  aufti 
bien  que  celle  desr  hommes-,  259.  autre- 
fois elle  a agy  auflî  vniiierfeilement  q'ue  la 
îloftre,  ibid.  elle  cft:  capable  de  vraye  force', 
i'ôo.  La  bonne  difpofition  des  Familles'  & 
des  Républiques  dépend  d’elles,  i La  bon- 
ne  naiifance  & la  bonne  nourriture  feruent 
beaucoup  à la'  vertu  , 262.  La  vertu  des- 
Femmes  eft  plus  fuiuie  que  celle  des  Hom- 
mes, 2^3,  les  vertus  militaires'forit  plus  cé- 
lébrés , plus- regard  CCS- q ue  les  autres  & 

pourquoy. 

Vertu  3 les  vertus  Payennes  font  de  folles  Vier- 
ges, & ne  feront  point  receuësau  C^iel,  205 
jLes  vertus;  modernes  &•  Françbifes  , font 
autant  à eftîme'r  que  les' anciennes  les 
cftrangercs  , z88.  Voyez  au  z.  Volume , 
Vertu. 

Vidlbria  Femme  courageufe  , &:  raillantfe 
d’ Occident.  2ot 

% 

Z’Enobie  chafle’aüx  Lyons,  I^3^fori  cou- 
. rage,  fon  adrefte  & fa  beauté,  1^4. -foai 


DES  MATïER^lS. 

^portrait  tiré  de  THiftoire  3 199.  fbjî-elo- 
;quence,  & fa  pudicité,  elle  comporerHÎ^H 
:ftoiie  de  Leuant,  zoo.  fon  courage 
vaillance  à la  guerre , z o-i . elle  efï  vaincue 
^par  Âurciian , ibid. 


'^in  delà  Table  des  Matières  frineipaUs  conter 
nties  aU'  Premier  Volume  de  la  Gallet’ 

, rie  des^ emmes  J ortss. 


î 


L A 


G A L L E R I E 

DES 

FEMMES  FORTES. 


LES 

FORTES  ÏVIFV  ES. 

D E B O R E. 

Ef  TE  montrée  fi  agréable  à la 
veuc,  & fi  parée  des  riciiefies  & 
des  ornemens  de  la  Nature  ^ eft 
la  partie  Occidentale  de  la  Pa- 
kftine.  Il  n’ell:  pas  que  yous  ne 
l’ayez  reconnue  d’abord  , & à cette  verdure 
qui  iuy  fait  cornine  vn  Printemps  perpétuel: 
& à ces  touffes  de  Palmes  8c  de  Cedres  qui 
font  comme  des  bouquets  naturels  qui  la 
couronnent.  Ces  Bourgs  8c  ces  Villes  qui  ic 
montrent  de  ioiiipiie  font  pas  de  la  fondation 

A 


2 LA  GALLERIE 

des  Ifraëlites.  îls  n’oiit  encore  dreflfé  en  toiil 
ce  pays  , que  des.  Bourgs  yo-lans  & des  Villes 
ambulatoires.  lis;  n’ont  bafty  que  de  toiles  & 
de  cordages  toutes  leurs  maifons  n’ont  efté 
iufques  icy  que  des  tentes:Et  dans  les  guerres 
opiniafcres  Sc  continuelles  qui  les  ont  occu- 
pez J ils  ont  plus  penfé  à aguerrir  des  Soldats 
& à former  des  Capitaines  , qu’à  louer  des  f 
Malîons  & à faire  des  Architedles. Encore  au-  tl 
jonrd’buy^toutle  pays  eft  en  bruit  delà  guerre  î 
qui  fe  préparé  contre  les  Cananéens, Dix  mil-  f 
le  hommes  choihs  de  deux  Tribus^fê  font  dé-  c 
ja  auancez  vers  le  Mont  Thabor:&  les  Gens  £ 
que  vous  voyez  en  armes  autour  de  cette  £ 
grande  Palme , font  les  Notables  du  peuple^  t 
que  Debore  Prophetelfe  & Gouuernanted’If-  î 
raël,  a retenus  auec  Barach,pour  lesinftrui-  i 
re  des  ordres  de  la  guerrej&  les  exciter  à bien  ^ 
faire. 

Vous  ne  villes  iamais  vn  Tribimal  pareil  à ^ 
celuy  de  cette  Gouuernante.  Il  entre  verita-  ^ 
blement  plus  d’éclat  & plus  d’orgueil  dans  les  ti 
Thrônesdes  Roys:  mais  il  y entre  moins  de  ^ 
maj efté  naturelle  , & moins  de  vaine  gloire,  a 
Ce  n’eft  pas  la  befongned’vn  an,  ny  le  chef-  ft 
d’ceuure  d’vn  Sculpteur  : ilcft  de  la  façon  du  lu 
Soleiljde  cét  Ouurier  illuftre'&  vniuerfeftqui  If 
fait  ks  métaux  & les  pierreries.  Et  vous  pou-s  f 
nez  croire,qu’y  ayant  trauaillétout  vn  fiecle,i  r 
il  ne  luy'a  pas  épargné  cét  efprit  de  fouue-  l 
raineté,&  ces  rayons  agréables  & majeftueux,  ; t 
qui  attirent  le  relpeâ:  en  ébloiiifl'ant  la  veuë.  £ 
Son  plus  grand  iuftre  pourtant,&  fa  principa- 
le gloire,  luy  viennent  de  Debore,  qui  luya|t 


DES  FEMMES  FORTES.  5 
donne  fonnom,  & l’achoifi  pour  le  Sieçe  de 
fa  luftice.Les  grâces  quand  elle  donne  audien- 
ce fous  cette  Palme,liiy  feruent  de  Heraux  6-C 
de  Gardes  j & à tous  lesarrefts  qu’elle  pro^ 
nonce, il  femble  que  chaque  feuille  fe  plie  pont 
couronner  fes  paroles. 

Certes  , auffi  on  n’ouyt  iamàis  vue  femmer 
parler  plus  fouuerainement  , ny  auec  vne  aii^ 
thorité  accompagnée  de  plus  de  douceur  & de 
plus  de  force. La  Prophétie  & le  Droit  ne  s’ex- 
pliqueront iamais  par  vne  plus  puihante  beu^ 
che.  Et  cela  eft  merueilleux  , que  toutes  les 
charges  de  la  Royauté,qui  font  Ci  lourdes  & £ 
embarali'antes  , ne  pefent  point  à vne  fi  belle 
tefte.  Cent  fois  elle  a rendu  des  iugemens , &c 
réglé  des  parties  fous  cette  Palme.  A prefent  el- 
le y donne  des  ordres  pour  le  combat  , & ex- 
horte des  Capitaines:Et  dans  peu  d’heures,  011 
la  verra  à la  telle  des  troupes,  ioindre  l’adion 
au  commandement,  & contribuer  fon  courage 
& fon  exemple,  à la  vidoire  qu’elle  a prophe- 
tifée.  Qugy  que  vous  n’entendiez  point  fa  lan- 
gue, & que  fa  voix  mefmen’arriue  pasiiifqucs 
a vous, là  mine  pourtant  ell  intelligible  & per- 
( fiiahue  toute  feule: foii  gefte  & fes  regards  dor  - 
jnent  de  la  force  de  de  l’éclat  à fa  parole  3 & de 
[fes  yeux  qui  font  les  deux  plus  belles  pièces  de 
fon  eloqüencejil  fort  ie  ne  fçay  quoy  de  vigou- 
reux & de  brillant,  qui  fe  feroit  entendre  des 
. fourds,  & perfuaderoit  les  incrédules, qui  met- 
troit  le  feu  dans  les  amçs  les  plus  froides,  & ex- 
: citeroit  les  plus  alfoupies  & les  phia  pefantes. 

L Barach  & les  autres  Chefs  qui  l’écoutent,  eii 
jcnt  pris  yafecond  courage  & ynnouueau 

Aij 


'4  LA  G AL  LE  RIE 

le  : Ils  combattent  défia  du  defir  & de  la  pen*- 
fée  , de  l’agitation  de  leur  cœur  & de  la  fierté 
de  leur  vifage.  La  mefléeeft  chaude  en  leur 
imaginationj&  les  ennemis  défaits  y prennent 
la  fuitte.  11  n’y  a point  là  de  foldat  fi  mal  ar- 
mé  J il  n’y  a point  de  Chef  fi  peu  aguerry,  qui 
n’ayt  des  vifions  vidorieufes-^  qui  tout  ièul  ôc 
fans  coup  frapper  , ne  chafle  toute  vne  troupe 
de  Cananéens , qui  ne  fe  figure  tenir  la  telle  de 
leur  General  ^ & la  couronne  de  leur  Roy  mis 
à la  chailiie.  Mais  il  ne  s’ell  pas  encore  verfé 
vne  goûte  de  fang  en  ces  combats  imaginaires: 
il  ne  s’y  ell  pas  rompu  vne  lance  ny  jetté  vUi 
traitj&lesEnnemis  auroient  beau  jeUjS’ils  n’a- 
noient  point  d’autre  défaite  à craindre.  Il  y a 
bien  vn  autre  champfie  bataille&  d’autres  dan- 
gers qui  les  attendent.  Ils  n’auront  pas  à fe  dé- 
fendre de  fi  loin  ny  à combattre  des  feintes.  Et 
par  vne  reuolution  qu’ils  n’attendent  points  & 
que  la  prudence  humaine  nefçauroit  preuoir, 
leur  fortune  qu’ils  croyent  fi  bien  ellablie  , & 
qui  ell  gardée  d’vne  fi  grande  multitude  de 
chariots  armez  & de  machines  olfenfiues,  fera 
bien-toft  abatuë  par  deux  femmes. 

Voyez  comme  cette  Palme  en  couronne  dé- 
jà l’ vne  par  auance.  Elle  n’a  pas  feulement  le 
nom  de  DeborCjelle  femble  ellre  animée  de  fon 
elprit , & auoir  comme  elle  vne  ame  guerriere 
êc  vn  inftind  prophétique.  Sa  verdure  plus 
gaye  & plus  agréable  que  de  couftume  , cft  vn 
prefage  de  viéloire  ; Ses  bras  mefine  courbez 
autour  de  la  Regencc , applaudifl'ent  à lés  pro- 
mefl'es  , & donnent  courage  à fes  Auditeurs: 
Vous  diriez  qu’ils  juy  conjoiiillént  de  foui^ 


DES-  FEMMES  FORTES.  5 
Triomphe  prochain  ^ &:  qu’ils  luy  demandent 
tpoiir  leur  part  du  butin,vnTrophée,'d’anTiesdii 
. General  des  Ennemis.  Mais  voila  Debore  ar- 
jmée  & toute  prefte  au  combat.  Son  bras  efleué 
témoigne  l’impatience  de  fon  zele:Et  Ibn  cœur 
paroift  délia  tout  en  feu  dans  fes  yeux  &.fur  sÔ 
vifage.  Sa  grâce  pourtant  n’en  eft  point  aîterécj 
£bn  animouté  eft  bien-feante  & modeftej  & de 
cette  petite  fierté  , qui  eft  comme  vne  fleur  de 
bile  , & vne  teinture  de  zele  adjouftée  à fès 
agr émeus  naturels, il  fe  fait  vne  troifîéme  qua- 
lité , & vu  meflangede  force  & de  douceur, 
qui  fera  vn  double  effet  fur  les  Ennemis  , Sc 
Éur  imprimera  tout  à la  fois  & d’ vne  inefine 
Teuë,la  terreur  & lareuerence. 

S O N N E T. 

Debore  parle.. 

S on  querante^é*  vro^  hsteffe  ttm!? 

leferuis  1 frael  du  bra^  " * 

'Et  mes  prediâhns  ioin  tes  à m:s  explois» 

Eirent  d'vn  double  bruit  retentir  l'idtimie. 

De  mes  iufles  Krrefls  Vequité  renommée^ 

^eus  mu  palme  erigeu  mes  paroles  ers  loix  i 
Et  U marque  qui  fmt  les  luges  ^ les  Rots  y 
Me  fut  du  doigt  de  Dieu  fur  le  front 'imprimée, 

§lue  ne  peut  la  Vertu  ceniointe  à la  beauté? 

Uns  pourpre  elle  me  mit  dans  vne  Royauté  y 
n'éjproHHU  iamstts  ny  ligues  ny  rebellesi 


LA  GALLERIE 


l'y  fut  en  feurete  fans  Gardes  ^ fans  Vons^  ' 
J.t  i an  s faire  a mon  peuple  iougde  citadelles  ^ 

régnant  dans  les  cœurs  Je  regnayjurles  corps^ 

ELOGE  DE  D^ORE. 

L’Histoire  n’a  point  de  Eemme  Forte 
plus  ancienne  eue  Debore,à  qui  ie  donne  le 
premier  lieu  en  cette  Gadlerie,  Elle  fucceda  à 
Moyfe  & à lofué.  Et  hérita  du  premier  l’eTpriE, 
de  Prophétie,  du  fécond  le  courage  & la  ver  ta 
militaire  3 & de  tous  les  deux^la  Magiftrature- 
& P Authorité.La  Preftrife  exceptée,elle  exer- 
ça toutes  les  charges  , te  remplit  toutes  les  di-. 
gnirez  de  ce  temps-là;  & de  fes  graces  diuifées, 
il  fe  fuft  fait  vn  Prophète,  vn  luge,  & yn  Ca-- 
pitaine.  Ses  Audiences  auoient  ie  ne  fçay  qttoy 
de  militaire  : elle  y exerçoit  comme  vne  Ma- 
gid; rature  de  campagne  , & les  donnoit  fous, 
v ne  Pal  me  de  fon  110m,  qui  liiy  faifoit  comme. 
TU  Tribunal  de  triomphe,  & qui  couronnoit. 
fes  arrefts  aufïi  bien  que  fes  vidoires.  Dieu 
l’ayant  choifîe  pour  rompre  le  ioug  de  fon  peu- 
ple , & le  tirer  de  la  feruitude  des  Cananéens, 
elle  allifta  à la  bataille  que  leur  donna  Barach,. 
& contribua  fes  predidions,  fa  conduite  & fon 
courage  à la  gloire  de  cette  iournée.Elle  y con- 
tribua iufqiies  à lès  dernieres  efperances  ; de 
quoy  qu’elle  fuft  vefuej&  que  fem  mary  ne  luy 
euft  lailTé  qu’ vne  eftincelle  de  refte,  pour  vfer 
d’ vn  mot  facré,  elle  y hazarda  auec  cette  eftin- 
celle,  la  reflburce  de  fon  fang,le  fondement  de 
fa  maifon,&:  la  femence  de  D pofleritc.  le  par-. 


DES  FEMMES  FORTES.  7 
le  âu  fens  desDodeurs,qui  ont  crû  que  Barach 
eftoit  fils  fie  cette  excellente  mere,  qu’il  eftoit 
fieuenu  Solfiât  & Capitaine  fous  fa  fiifcipline, 
& auoit  appris  fi’ elle  a combattre,  à comman- 
der & à vaincre.  De  forte  que  de  fon  temps, 
pour  ioindre  mes  paroles  à celles  de  faint  Am- 
broife,  ilfevifivne  vefue  Gouuernante  fi’vne 
Nation  fainte  : Vne  Vefue  diftributrice  des 
droits  & arbitre  fies  fieuoirs:  vne  Vefue  média- 
trice entre  Dieu  & fbii  pe^^pR  : vne  V efue  In- 
tendante de  la  paix  & fie  la  guerre  :vne  Vefue 
diredrice  des  combats  & de  la  vidoire  : vne 
Vefue  Generale  d’ Armée, voire  Mere  & Maî- 
treife  d’vn  General  fi’ Armée.  Et  les  luifs  in- 
traitables & mutins,  que  nulle  prudence  d’hom- 
me ne  pouLioit  gouuerner  en  temps  de  paix: les 
luifs  lafches  & abbatus  , que  nulle  vaillance 
d’homme  ne  pouuoit  defiendre  en  temps  de 

fuerre,  furent  policez  & aguerris,  deuinrenc 
ociles  & vidorieiix  fous  la  Rcgence  d’vnc 
V efue.  La  merueilie  eft , & il  faut  i’adjoufter 
icy  pour  couronner  fa  mémoire,  qu’il  ne  s’eft 
fait  aucune  plainte,  ny  ne  s’eft  remarqué  aucu- 
ne faute  de  cette  Regence.  Et  l’Ecriture  fainte 
qui  n’a  pas  caché  les  manquemens  des  Patriar- 
ches, & qui  a montre  à la  Pofterité,la  défiance 
de  Moyfe  & d’ Aaron , l’imprudence  de  lofué, 
l’incontinence  de  Sanfon , la  cheute  de  Dauid, 
& les  folies  de  Salomon,  n’a  rien  trouué  à di- 
’re  en  Debore  , & ne  nous  a lailTé  que  fes  Pro- 
phéties & fes  Hymnes  , quefesloix  8c  fes  vi- 
doires.  Cét  exemple  eft  merueilleuXj&  noftrc 
Sexe  a quelque  fujetd’en  prendre  de  laialou- 
fie.  Il  Y eut  en  cette  femme  dequoy  faire  trois 

A iiij 


» LA  G ALLE RIE 

■rands  hommes  5 & ce  triple  efprit  qui  luv  fut-  k" 

\ O ^ - r-m  W 


f 


onné  tout  à la  fois  Sc  en  gros  ^ pouuoit  fuifirc 


au  gouuernement  de  trois  Races  ^ s’il  euftefté’ 
mis  feparément  & donné  par  interualles 


REFLEXION  MORALE. 


IL  fc  -voit  de  temps  en  temps  de  ces  exemples,- 
ifin  que  nous  foyoïisauertis , qu’il  peut  bien 
y auoir  des  Ames  de  la  première  grandeur  en 
des  Corps  du  leccnd  fexe  , que  les  inftrumens 
que  Dieu  employé  J ont  leur  vertu  de  la  main,^ 
& non  pas  de  leur  matière  : & que  l’aiithorité 
Sc  l’imprellion  de  fon  doigt  fur  quelques  vifa- . 
ges  qu’elles  foient , méritent  du  refpecf  & de- 
mandent de  l’obeylfance.  Nonsdeuons  eftrc 
foufmis  aux  Puilî'ances  qu’il  a eftablieSj comme 
nous  fommes  foufmis  à fon  Soleil  & à fèî 
Aftres,  Et  comme  nous  n’entreprenons  pas  de 
donner  des  loix  aux  AftreSj&  de  regler  les  rou* 
tes  du  Soleil  : mais  nous  des  laifl'ons  à la  con- 
duite des  intelligences  qui  les  meuuentj&  fouf» 
frons  également  & fans  murmurer,la  douceur 
&-la  force  de  leur  aârion  : Nous  ne  deuons  pas 
aulïi>  par  vnevfurpation  illégitime,  & qui  fe- 
roit  vn  facrilege  d’Eftat,  nous  eriger  en  Magi- 
ftrats,&:  entreprendre  de  iuger  nos -luges,  & de 
gouuerner  nos  Maiftres  : nous  ne  deuons  pas 
dégrader  l’ Authorité  , ny  faire  de  nos  Souue- 
rains  nos  Subalternes.  Contentons-nous  de 
prier  Dieu  qu’il  les  infpire,&  cette  priere  faite^ 
laillons-les  à l’infpiration  de  Dieu,&  à la  con- 
duite de  leurs  bons  Anges , qui  font  leur  Con- 
feil  inuiliblc.Et  quoy  qu’il  nous  vienne  de  leus 


MS  FEMMES  FORTES.  5 
^rtj  fouftrons-le  auec  égalité  d’efprit:&  nous 
fouuenons  qu’il  n’y  a point  de  perte  , qui  vallc 
la  perte  de  î’obeyfl'ance. 

Certainement  , ii  faint  Paul  veut  que  toute . 
Aine  l’oit  fujette  aux  puiûances  Supérieures, 
& qu’on  foulFre  iniques  aux  Maillres  les  plus 
pefans  & les  plus  iniupportables  : encore  eft-U 
plus  iufte  de  fe  idûmettre  aux  Puifl'ances  qui 
ont  le  commandement  doux  & bien-feant , 
qui  font  comme  Debore  ^ alïïllées  des  belles 
vertus  & des  grâces.  Il  fëmble  que  Dieu  agit 
pies  vidbkment  auec  celles-là:  & que  fon  Aii-- 
tliorité  eft  plus  lumineufe,  & paroift  plus  net- 
tement au  trauers  de  la  leur.L’obeylTance  aulïï, 
qui  leur  eft  rendue^  eft  plus  ordinairement  be-- 
nie  & viéiorieufe:  & fi  nous  confiderons  ce  qui 
s’ eft  fait  fous  Debore  enludée^fous  Pulcberie 
à Conftantinople  , fous  Amalafonte  en  Lom-’ 
bardie,fous  Ifabelle  en  Efpagne:  & encore  der-^ 
nierement  en  Flandre^  fous  Marguerite  d’ Au- 
ftrichej  Duchefl'e  de  Parme,  nous  auouërons 
qu’il  s’eft  fait  des  miracles  lous  le  gouuerne- 
ment  des  femmes,qui  n’ont  pas  efté  faits  fous  Iq 
gouuernementdes  hommes. 

La  main  de  Dieu  n’eft  pas  .racourcie  , &■ 
Nostre  Regente  , pour  ne  parler  point  des 
autres,  a beaucoup  de  traits  de  la  Regente  luif-^ 
ue,elle  a l’efprit  de  Sagelfe  qui  eft  vne  Prophe-  . 
tie  habituelle,conftaiîte,&:  tranquille, Elle  ga- 
gne des  batailles  de  fon  Cabinet  & du  pied  des, 
Autels  : Elle  donne  fes  iugemens  fous  les^ 
Palmes  du  feu  Roy  , & fous  les  fiennes  : & , 
fi  fes  bonnes  intentions  ne  font  empefchées,_ 
die  les  rendra  bien-toft  fous  l’Oliue  , 


lo  la  G ALL  ERIE 

la  paix  fera  le  couronneiTient  de  fes  Viâ:oi'«  I 
res.  J 

QVESTION  MORALE.  c 

Si  les  femmes  font  capables  de  gouverne  | 

IE  fçay  bien  qu’il  y a des  Pütitiques  qui  ne 
font  pas  pour  le  gouuernement  des  femmes: 
Mais  ielçay  bienauilij  que  ces  Politiques  ne 
font  pas  les  EuangeiilteSj  ôc  qu’il  ne  s’eft  point 
encore  fait  de  S y mboie  de  leurs  dogmes.  L’e- 
xemple de  Debore  eft  contre  leur  àodrine  vue 
preuue  célébré  & prophétique.  C’eft  vne  dé- 
claration de  Dieu- à laquelle  il  n’y  a point  d’a- 
xiomes à oppofer.  Et  quand  on  void  vne  fem- 
me Regente  de  fon  peuple  & Generale  de  fes 
Armesrvne  femme  quia  rendu  des  iugemens^ 

& gagné  des  batailles  : vne  femme  qui  a eu  la 
million  des  Prophètes , & l’authorité  des  lu- 
geSj  qui  eftoient  en  ce  temps-là  des  Souuerains 
particuliers , & des  Roy  s fans  ondion  & fans 
Diadémeron  ne  peut  dire  que  les  femmes  foiêc 
abfolument  incapables  de  gouuerner  : qu’en 
mefme  temps  on  ne  s’inferiue  en  faux  contre 
EHiftoire  facréerou  qu’on  n’aceufe  de  mépris  , 
le  choix  que  Dieu  fît  de  celle-là  pour  le  gou- 
uernement de  la  Nation  qu’il  auoit  fandi- 
£ée. 

Les  Eftatsne  fe  gouuernentpas  auec  la  bar- 
be,ny  par  l’aufterité  du  vifage  : Ils  fe  gouuer- 
jient  par  la  force  de  l’efprit,  & au'ec  la  vigueur 
ôc  l’adrefle  de  la  raifon  : ôc  l’efprit  peut  bien 
eftre  aulTi  fort,  & la  raifon  aullî  vigoureufe  ôc 
aulïi  adroite  dans  la  telle  d’yne  fenime  , que 


DES  FEMMES  FORTES.  n 
îans  celle  d’ vn  homme.  Il  y a des  Aftres  qu’on 
appelle  maÜeS;,il  y en  a qu’on  appelle  femelles, 
ceux-cy  ne  font  pas  moins  reglez  ny  moins 
adifs  que  ceux-là  , ils  n’ont  pas  moins  de  lii- 
miere^ny  ne  font  conduits  par  de  moins  parfai-- 
tes  intelligences.Quant  au  defaut  de  chaleur  8c 
à l’excez  d’humidité  qu’on  reproche  aux  fem- 
mes : outre  que  ce  font  des  difrerences  fuperfî-* 
cielleSj  qui  ne  vont  pas  iufques  à i’ame,  ny  né 
J>euuent  mettre  d’inégalité  entre  les  efprits  : on 
m’adiiouëra  que  ce  ne  font  pas  les  chauds  & leâ. 
bilieux  ^ les  froids  & les  flegmatiques  qui  font 
les  Sages. 

D ifon s encore  , que  s*^il  n’importe  de  quelle 
couleur  & de  quelle  étoffe  loit  habillé  le  Pilo- 
te d’vn  vaifleau^pouriieu  qu’il  entende  la  Car- 
te, &:  qu’il  ayt  la  fcience  des  vents  & des  Efloi- 
les:  Il  n’importe  gueres  plus,  de  quel  fexe  & de 
quelle  complexion  foit  le  corps  , quin’eftquc 
l’habillement  de  l’ame  qui  gouuerne, L’impor- 
tance efl:  , que  cette  ame  loit  inftruite  & bien, 
confeillée  : Et  ce  n’efl  pas  de  la  mafle  que  le 
forme  l’inflrudiontce  n’efl:  pas  de  la  force  deft- 
nerfs  que  naifîént  les  bons  confeils.  Sil’efprit 
& la  prudence  venoient  de  fl  bas  , les  Legifla- 
teiirs  & les  Sages  de  la  Grece,auroient  elté  des 
Athlètes.  Cét ancien  Sénat,  quiefloit  lapins 
pure  & la  plus  fpirituell'e  partie  du  monde  Ro-*^ 
main  , auroit  efl é vne  compagnie  de  Gladia- 
teurs : & encore  auiourd’huy  , les  Minifl res 
d’Eflat  fe  deuroient  faire  à la  lutte  & à la  ccur«- 
fe,  il  faudreit  les  choiflr  entre  les  Forgerons  8c 
parmy  les  gens  de  Marine.Il  s’eft  veu  des  Prin- 
ces infirmes  & délicats  j à qui  les  affaires  dei 


11  LA  GALLERIE 

deux  Mondes  ne  pefoient  point,  &:  qui  gouuer» 
noient  deçà  & delà  la  Mer  fans  fortir  d’ vn  Ca- 
binet.Il  s’en  eft  veu  de  forts  & de  robuftes,qiii 
ploy oient  fous  les  pliis.legeres  affaires , & qui 
le  piqiioient  aux  plus  aifées  & aux  plus  dou- 
ces. Ils  poiiuoient  eftre  d’excellens  Lutteurs, 
mais  ils  ne  valoient  rien,  pour  Princes  : Ils 
cftoient  de  la  matière  des  bras  ou  des  pieds  de 
rEftat,&  en  poiiuoient  porter  toutes  les  char- 
ges: mais  ils  n’efloient  pas  de  la  matière  de  la- . ' 
Telle  , ils  n’en  auoient  pas  la  forme  ny  n’en  - 
pouuoient  faire  les  fondions. 

Ce  n’eft  donc  pas  la  partie  vegetabfe  qui  fait 
les  grands  Princes  :1a  bonne  conduite  n’ell  pas 
delaroideur  des  bras  ny  delà  fermeté  des  efr 
pailles  :1e  gouuernail  fe  manie  autrement  que 
la  rame,  & il  faut  bien  d’autres  forces  & d’au- 
tres mains  pour  le  Sceptre  que  pour  la  coignée. 
Les  femmes,  peuuent  non  moins  , que  les  hom- 
mes aiioir.  ces  mains  & ces  forces  : la  prudence 
& la  magnanimité  , . qui  font  les  tleux  princi- 
paux inftrumens  de  la  Politique  , font  de  l’vn 
& l’autre  fexe.  H fe  parle  autant  de  laveuë  Sc 
du  courage  des  Aigles  femelles,  que  des  Aigles 
malles.  Le  cœur  ae  la  Lyonne  efl  aulïî  grand 
que  le  cœur  du  Lyon  : Et  la  palme  peut  aufli 
bien  que  le  palmier , feruir  à faire  des  couron- 
nes & à porter  des  trophées. 

Les  femmes  font  aceufées  de  luxe  , d’incon- 
ftance,de  foibleire:&on  en  allégué  des  exem- - 
pies  de  grand  bruit,  & qui  ne  peuuent  ellre  def- 
âluoüez.  Mais  certes,  les  vices  font  des  perlbn- 
nes,  & non  pas  des  fexes  : & fi  nous  quittons  la 
raifon  , pour  agir  par  produdions  Se  par  me-- 


DES  EEMMES  FORTES.  Q 
!ïioîres:ie  crains  fort  que  le  Regiftre  des  mau-* 
uais  Princes  ne  fe  trouue  plus  gros  & plus  rem- 
ply  , &:  leurs  a des  plus  noirs  & plus  tachez  de 
yâgjque  ceux  des  mauuaifes  Princelfes.Difons- 
îefranchementj  noftre  Achab  ne  yaloit  gueres 
mieux  que  leur Tefabel  , ny  noftre  Manaftez 
que  leur  Athalie.  Noftre  Tibere  & noftre  Ca- 
ligille  n’eftoientpas  meilkurs  que  leur  Cleo- 
patre  & leur  Meftaline:  & trois  ou  quatre  heu- 
res du  régné  de  Neron/ont  efté  plusEuneftes  à 
rEmpiréRc>main,qLie  toute  la  vie  d’Agrippine 
fa  mere  , ft  l’on  en  excepte  la  nuid  qu’elle  le 
conceut,&  le  iour  qu’elle  en  accoucha. 

Non  feulement  les  femmes  nous  peuuent 
reprocher  les  Monftres  de  noftre  fexe,  qui  ont 
des-honoré  les  Diadèmes  & faly  les  Sceptres, 
Elles  peuuent  encore  alléguer  les  vertus  & les 
grâces  du  leur,  qui  les  ont  portez  auec  dignité, 
& maniez  auec  adrefle.  Et  pour  ne  faire  point 
venir  icy  les  Amazones,  & les  autres  du  temps 
des  Fables,  qui  font  les  Efpaces  imaginaires  de 
i’Hiftoire  : Zenobie  conferua  les  conqneftes 
d’Odenate  fon  mary  , & fouftint  ('ans  ployer 
toutes  les  forces  de  l’ Empire. Pulcherie  gouuer- 
na  (bus  Theodofe  & fous  Marcien:&  eut  aflez 
de  verDi  pour  fournir  aux  deuoirs  de  deux  Em- 
pereurs, & à la  félicité  de  deux  Régnés.  La  Ré- 
gence de  Blanche  a efté  plus  heureufe  à la  Fra- 
ccjque  toutes  les  vies  des  Roys  faineans.  Mais 
îl  n’eft  pas  necefl'aire  de  retourner  ft  auant  dans 
THiftoire,  pour  trouuer  des  femmes  qui  ayent 
gouuerné  fagement  & auec  courage.  Il  y en  a 
dont  la  mémoire  eft  toute  fraifehe  , & qui  nç 
font  que  fortir  de  deft'us  le  T heatre. 


lA  GALLERIE  | 

■ ivi 

MV  LE. 

ifabelle  Jnfmte  d' EJpagJieyArchUuchfjJ^I^ 
des  Pays- bas.  !j 

l’ Entends  tous  les  ioiirs  qu’on  dit  le  mefinc  ! 

des  Efpagnols'que  des  Eperuiers  : & c’eft  vu  ' 
mot  commun  , que  les  femelles  valent  mieux  j 
que  les  malles. Mais  àmongouftjkiTioteft  pi-  j 
quant  & a trop  d’aigreur  : & il  feroit  bien  plus  ' 
ciuil  J de  dire  auec  vn  de  nos  Autheurs,  que  les  , 
grandes  Reyiies  & les  femmes  de  commande-  ! 
ment  font  d’Efpâgne  : comme  les  grands  Roys  1 
& les  Vaillans  îiommes  font  de  France.  Pour 
n’alleguer  que  des  exemples  célébrés  & de  bÔ- 
ne marque , Blanche mere de  faint  Loiiis^  Ila- 
■belle  femme  de  Ferdinand , Marguerite  fille  de 
Charles-Quint  & Ifabelle  fa  niepce^,  fille  de 
Philippes  fecondj  font  d’affez  bon  lieu , &:  ont 
afî'ez  de  crédit  pour  deffendre  cette  vérité  : & 
leurs  noms  feuls  fans  autre  difcours  , peuiient 
cftre  des  argumens  inuincibles  & d’authorité 
fouueraine  ^ à ceux  qui  voudront  prouuer  que 
les  Princciles  d’Efpagne  entendent  l’art  de  ré- 
gner fortement  & de  bonne  grace^qu’elles  fça- 
iient  manier  le  Sceptre  auec  adrelîe  : 6c  qu’  1 
n’y  a point  de  fi  pefante  couronne  , qui  ne  foit 
bien  appuyée  fur  leur  tefte.  le  referueray  les 
deux  premières  à vn  autre  fujet,  & me  conten- 
teray  de  donner  icy  vn  crayon  des  deux  dernie- 
xes.  Elles  ne  font  pas  encore  tout  a fait  hors  de 
îiofrre  veue  ^ 6c  nous  auons  leurs  portraits  au 


DES  EEMMES  FORTES.  if 
eif,&  leurfang  auec  leur  efprit  en  noftre  bon-- 
ae  Reyne  leur  Niepce. 

Ifabelle  Infante  cl’Efpagne,&  Archiduchef- 
fe  des  Pays-baS;,a  montré  iniques  où  peut  aller 
r efprit  des  femmes  en  la  fcience  de  regner  : &: 
fi  la  fortune  n’en  fit  vne  grande  Reyne,  la  ver- 
tu en  fit  vne  Heroïne,qui  ne  cede  en  rien  à cel- 
llesqui  font  le  plus  de  bruit  dans  l’Hiftoire.  Il 
n’eft  pas  belbin  d’alleguer  là-deiilis  des  té- 
moins, ny  de  citer  des  Liures  & des  Autbeurs. 
T ont  noftre  fiecle  eft  également  fçauant  en  la 
vie  de  cette  fage  Princelfe.  Sa  mémoire  eft  ho- 
norée publiquement  en  toutes  les  Cours  de 
l’Europe  : & ceux-là  mefine  qui  n’eftoient  pas 
amis  de  fa  maifon  , ont  eu  pour  elle  le  cœur 
Caftillan  & l’efprit  Flamand;  luy  ont  applau- 
dy  de  bonne  foy,auec  des  mains  libres  de  la  do- 
mination d’Efpagne  : & tous  les  iours  encore 
elle  eft  couronnée  à Paris  & à la  Haye,  aufti 
bien  qu’à  Madrid  & à Bruxelles. 

Ses  vertus  n’eftoient  pas  des  ombres  & des 
ébauches  de  vertus^c’eftoient  des  vertus  folides 
&.  confommées  , des  vertus  à tout  vfage  &:  de 
toute  forme  : & la  Politique  n’en  connoift: 
point  qui  n’euft  en  elle  toute  fa  force  & toute 
foneftendiië.  Qimy  quelles  foient toutes  al- 
liées , elles  ne  fe  relTemblent  pas  toutes  néant- 
moins  , ny  n’ont  les  mefmes  fondions  dans  la 
vie  ciuile.  11  y en  a qui  naifl'ent  auec  nous,  & 
qui  font  comme  des  auances  & des  grâces  de  la 
Nature.  Il  y en  a qui  veulent  eftre  acquifes,& 
qui  font  des  fruits  du  îrauail  & de  l’eftude;Il  y 
en  a de  fortes  & de  vigoureufes  qui  font  pour 
l’adion  : Il  y en  a d’ agréables  & de  polies  qui 


n LA  GALLE  R ÎÈ 

ne  font  que  pour  la  montre. L’Infante  leS  âuoil 
toutes  : & l’importance  eft,  qu’elle  les  auoiï 
toutes  grandes  , & eneftat  de  feruir  vtilement 
& auec  éclat. 

. Premièrement  elle  eftoit  née  auec  cette  Sou- 
ueraincté  agréable  & de  droit  naturel  , qui  » . 
fbn  titre  & fes  forces  fur^lê^vifage  des  belles  ! 
perfonnes  : Et  cette  Souueraineté  eft  vue  pièce  J 
puiifante  & de  grand  vfage  quand  elle  eft  bien 
maniée  : Elle  gouuerne  par  la  veuë  les  cœurs 
les  plus  rudes  & les  moins  dociles: Elle  amollit 
les  plus  durs  commandemens  Sc  leur  ofte  ce  qui 
pique  & ce  qui  peferelledonneroitmefmedela 
douceur  &c  de  la  grâce  à la  tyrannie.  Il  eft  vray 
que  ce  n’eft  pas  la  beauté  qui  délibéré  & qui  iu- 
ge^qui  fait  les  idix'&  les  ordonnances.  Mais  le 
menu  peuple  pour  qui  fe  font  la  plufpart  des 
loix  & des  ordonnanceSjeft  vn  animal  où  il  en- 
tre plus  de  corps  que  d’efpritj  & qui  obéît  plus 
par  les  fens  que  par  la  raifon.  Il  eft  vray  enco— 
re^que  cette  fteiir  ne  dure  guere^  de  qu’elle  n’eft 
que  du  Printemps  ; Mais  les  rofes  palTées  font 
encore  de  bonne  odeur  & outre  que  l’Infante 
retint  toute  fa  vie  d’affez  beaux  reftes  de  cette 
première  fleur: ces  refteseftoient  fouftenus  d’v-^ 
ne  majeftè  ft  douce  & fl  -bien  feante^ils  eftoient 
accompagnez  de  tant  de  grâces  & de  ciuilité, 
& tant  d’autres  fleurs  de  l’arriere  faifon  y é- 
toientmeftées^queperfonne  n’y  trouuoit  à di*- 
re  celles  de  la  ieuneife. 

L’efprit  eft  l’œil  delà  prudence  & le  guide 
de  toutes  les  vertus.  Il  eft  le  premier  Miniftre 
des  Princes  & leur  Confeiller  naturel  : & la 
Politique  ne  peut  rien  faire  s’il  ne  l’efclake, 

L’efprit 


DES^  FEMMES  FORTES.  jy 
L’efjnrit  de  l’Infante  eftoit  des  plus  éleiiez  & 
des  plus  capables,  & pouuoitfuffire  à toutes  les 
parties  & à tous  les  deuoirs  du  gouuernement. 
Il  n’y  auoit  point  d’affaires  li  vaftes  ny  fî  pe- 
fantes,  qu’il  ne  remplit  & nemaniafl  auecai- 
fance  : il  n’y  en  auoit  point  de  fi  obfcures  qu’il 
n’éclaircift  , point  de  fi.  em  bar  a {fées  où  il  ne 
mift  de  l’ordre.  "Ses  Gonfeillers  n’eftoient  ia- 
mais  occupez  à luy  trouuer  des  moyens  & des 
expediens  , ils  n’auoient  qu’à  donner  leur  ap- 
probation. à ceux  qu’elle  fournilToit  du  fien;  &: 
iamais  elle  n’en  fournifloit  qui  ne  fuiïbnt  com- 
modes & de  la  mefure  des  affaires.  Outre  cette 
tapacité  d’elprit  & cette  prudence  intérieure  Sc 
née  auec  elle  : elle  apportoit  de  grands  foins  & 
ene  diligence  extraordinaire  à eftudier  la  ca- 
pacité des  autres,  & auoir  l’adrefle  de  s’appro- 
prier par  vne  docilité  difcrette  & iudicieufe, 
i’efprit  & la  prudence  des  Miniffres  qui  l’afli- 
ftoient.  Cette  docilité  auffi  que  les  Politiques 
^ftiment  fi  fort,  & qu’ils  preferent  à la  fulfilan-  - 
:e  opiniaftre  & prefonmtueufe,luy  eftoit  com- 
me vne  fcience  vniuerlelle,  & vne  fécondé  ca^ 
pacité  du  plus  grand  vfage  & moins  fujette  à 
faillir  que  la  première. Par-là,eftant  encore  en 
Efpagne  & à l’Ecole  du  Roy  Philippes  fécond 
Ton  pere  , elle  fe  remplit  dés  lumières  & de  là 
.cience  de  ce  Prince,  le  plus  habile  de  fon  fiecle 
m la  fcience  des  Roys. Par-là  elle  fe  fit  vn  abré- 
gé de  l’ expérience  & du  grand  âge  desMini- 
res  d’Efpagne , ôc  l’accommoda  à fes  vfages. 
Par-là  eftant  demeurée  feule  au  Gouuerneïncc 
le  la  Flandre,apres  la  mort  de  l’Archiduc  Al- 
bert,elle  fil  fien  l’efprit  du  Caidinal  de  la  Cué-» 

B 


IS  tA  GALLERIE 

lia  , elle  adjoufta  à fa  prudence  celle  du  Mar*^ 

quis  de  Spinola;,&  celle  du  Prefident  Rofe  : 

Je  bon  (ens  de  tout  ce  qu’il:  y auoit  de  grand» 
hommes  à fa  Cour  luy  deuint  propre. 

Anrefte  , cette  capacité  nefe  confommoir 
point  en  Spéculations  vaines  & en  idées  vagues 
& fans  effet.  Elle  eftoit  adiue  & entreprenan-  | 
te^hardie  & laborieufei&  HTeft  veu  des  Prin- 
ces de  grande  réputation,  qui  agiffoient  moins 
fortement  & auec  moins  de  vigueur  , que  ne  , 
faifoit  cette  Princefle.  Le  trauail  eft  incroya- 
ble qu’elle  prenoit  aux  Audiences  : iamaisellc  , 
ne  faifoit  attendre  les  affaires  : iamais  fon  Ca- 
binet ny  fon  efprit  ne  leur  eftoient  fermez  :ia-- 
mais  elle  ne  les  aceufoit  d’importunité , ny  ne 
fe  plaignoit  de  leur  foule.  Aufîl  ne  les  ren— 
uoyoit-elle  iamais  aux  foins  de  fes  Officiers:,  i 
elle  en  eftoit  auffi  ialoufe,que  fi  fes  mains  leur*  I 
CLiflent  porté  bon-heur,  que  fi  elles  euffent  prit 
l’adreffe  &;  la  lumière  de  fa  prefence.  Les  Se- 
crétaires luy  eftoient  pluftoft  des  Officiers  de 
montre  que  de  befoin.  Elle  faifoit  elle-mefmc  ' < 
fes  plus  difficiles  8c  plus  importantes  depef-  i 
elles  , 8c  quand  il  falloit  écrire  en  termes  de  ‘ 
commandement  8c  en  Itile  de  Majefté  : quand  t 
il  falloit  employer  le  caradere  des  Grâces  8c  ^ 
les  expre fiions  ciuiles  & obligeantes  : elle  i^e  , 1 
payoit  pas  de  paroles  empruntées  , ny  de  pen-  ' 
lées  prifes  à gage  : fon  eiprit  luy  fournifl'oit  en 
abondance  tout  ce  quipouuoit  perfuader  fcuue- 
lainement  & auec  dignité^tout  ce  qui  eftoit  ca- 
pable de  g^-gner  les  cœurs  ou  de  les  prendre  de  ' 
force.  I 

Aufii-toft  qu  elle  eut  refolu  le  fiege  de  1 


DES  FEMMES  FORTES. 

la  , qui  feruit  fi  long-temps  d’ exercice  & de 
Lpedacle  à toute  l’Europe , & qui  eftoit  auanc 
[e  fiege  de  la  Rochelle,  l’idée  & le  chef-d’œu- 
aredela  fcience  militaire  : elleécriuit  de  fa 
propre  main, à tous  les  Princes  alliez  de  fa  mai- 
llon pour  le  fecours:  à toutes  les  Communautés 
de  fcs  Pays , pour  les  contributions  & pour  les; 
conuois  : à tous  les  Chefs  de  fes  T roupes,poui: 
les  commiffions  & pour  les  ordres.  Et  il  fe  peut 
dire , que  les  principales  machines  de  cette  fa- 
meufe  entreprifè  , receurent  de  fa  voix  , de 
fa  main  & de  fa  veuë  , vn  efprit  d’authorité 
qui  leur  donna  vigueur,  & les  fit  agir  auec  fuc- 
cez. 

La  force  mefme  & l’adrefTe  militaire  ne  luy 
manquoient  pas  ; mais  fa  force  paroiffoit  liée, 
& fon  adreffe  eftoit  retenue  : & fi  ellen’euft: 
cfté  fi  célébré  & de  fi  grand  exemple , entre  les 
modeftes  & les  pieufes  , elle  pouuoit  eftre  des 
premières  entre  les  vaillantes  & les  braues.. 
N’eftant  pas  de  condition  à combattre  de  la 
main,  elle  combattoit  de  confeils  virides  & de 
refolucions  hardies -.Elle  employoit  la  vaillan- 
ce du  cœur  & la  force  du  vifage  , où  il  ne  luy 
eftoit  pas  permis  d*employer  celle  du  bras;  Elle 
alloit  afTeurémeat  iufques  auprès  des  périls,  Ôç 
les  attendoit  quelquefois  de  pied  ferme , quoy 
quelle  ne  fuft  armée  que  de  la  fermeté  de  fon 
efprit  & de  la  dignité  de  fa  mine.  Ceux  qui  ont 
écrit  l’Hiftoire  des  guerres  de  Flandre , difent 
qu’auant  la  bataille  deNieuport  , elle  voulut 
affifter  à la  montre  que  l’Armée  fît  deuantBru-^ 
ges  : & qu’elle  alla  de  bande  en  bande,animant 
les  foldats  , auec  le  feu  qui  luy  fortoit  des  yeujc 


10  LA  GALLERIE 

6c  de  la  bouche  ^ & l’argent  quelle  répandoitL  j (i 
<ies  deux  mains.Ils  adjouftent  qu’au  fîege  d’O-J"  1’^ 
llende  elle  vilîtoit  à cheualles  quartiers  & les 
logemens  : Elle  encourageoit  les  foldats,&  les  a 
enuoyoit  au  combat  fortifiez  de  fes  prefens  8c  i 
fie  Tes  promefl.es  : Elle  dilpofoit  les  batteries,  &:  fc 
braquoitelle-mcfme les  Canons: comme  fiel-  à 
le  euft  voulu  montrer  par  làrq>our  dire  ce  mot  p 
fie  Poëfie,  que  les  DéelTes  peuuent  tonner  non  a 
moins  que  les  Dieux  : &:  que  comme  eux,elles  | 
ont  leur  Arfenac  & leurs  foudres.  Certaine-  t 
ment  , fi  l’on  a dit,  que  la  fueiir  militaire  des  i 
premiers  Confuls,&  ces  mains  qui  fentoient  la*  ( 
liberté  & la  vertu  , donnoient  à la  terre  qu’ils  . : 
cultiuoient,vne  fécondité  fuperbe  & meflée  de  i 
gloire  : ie  ne  doute  point,que  les  Canons  bra-  i 
quez  par  cette  Princefle  , ne  receuflTent  de  fes  i 
yeux  8c  de  fon  courage  , vn  fécond  feu  qui  ! 
fionnoit  efprit  au  premier,  & luy  redoubloit  la 
force . 

Mais  fa  plus  ordinaire  fadiondans  fesAr- 
mées,n’eftoit  pas  de  faire  des  brèches,  & de  rui- 
ner des  murailles.  C’eftoit  vne  fadicn  chari- 
table & de  falut,  vue  fadion  de  pieté  & de  mi- 
fericorde:  8c  cette  pieté  contribiioit  à la  vicloi- 
re, cette  miferi corde  aidoit  à prendre  les  villes 
& à gagner  les  batailles.  S çachant  qu’il  y a des 
Ennemis  plus  redoutables  que  ceux  contre  lef- 
quels  on  s’ariT>e  8c  on  fe  retranche  ; 8c  que  le 
Canon  tout  plein  qui  efl:  de  fer  & de  f -n,  défait 
moins  d’ Armées  que  les  necefiitez  8c  les  mala- 
fiies:elle  preiioit  vn  foin  particulier  des  foluats 
malades,  elle  leur  faifoit  fournir  libéralement 
-Sc  en  abondance  Jles  chofes  necefiaires,  elle  leuj; 


DES  FEMMES  FORTES.  Ki* 

fâifoit  prendre  en  drogues  fes  pierreries 
l’argent  de  fes  menus  pïaifirs  : & les  heures 
perdues  qu’ vue  autre  euft  employées  au  jeu  our 
à la  promenade  , elle  les  employ  oit  à préparer 
des  ciroines  & à faire  des  bandes  pour  les  bief-  - 
fez.  l’ay  bien  ouy  parler  de  quelques  Princes, 
à qui  il  eft  arriué  de  déchirer  leurs  chemifes 
pour  bander  les  playes  de  leurs  foldats:  le  con- 
nois  le  nom  de  ceiuy  qui  fît  vue  fois  feruir  fon 
propre  Diadème  à cét  vfage.Mais  en  cette  ma- 
tière , ie  n’ay  rien  appris  de  nouueau  & n’ay; 
rien  leu  d’ancien,  qui  ne  foit  fort  commun,  s’il 
eft  comparé  à la  charité  de  l’Infante. Il  eft  bien 
à croire  , que  la-vertu  des  remedes  n’eftoit  pas 
affoiblie  par  cette  charité:  &:  ie  ne  doute  point,» 
que  les  ciroines  & les  bandes  qui  pafl'oient  par. 
des  mains  fî  pures  & fi  bien  faifantes  , ne  con-, 
feruaffent  plus  de  foldats,  que  les  cafques  6c  les 
cuiralfes.  Surquoy  il  me  fouuient  de  cette  cou-^ 
rageufe  viétcire , qui  fut  appellée  la  Mere  deS; 
Camps  6c  des  Armées..  Ce  nom  eft  véritable-- 
ment  plein  de  gloire  , & vaut  à mon  gré  les 
Statues  6c  les  Triomphes  de  plufteurs  Empe- 
reurs: mais  de  quelque  prix  qu’il  foit,  l’Infante 
l’a  mérité  à meilleur  titre  que  Viélorine  : non 
feulement  elle  a efté  la  Mere  de  fes  Armées,el- 
le  en  a efté  la  Conferuatuice  : fes  charitez  lès- 
ent fait  iubfifter^,  fa  prefence  6c  fa  pieté  les  ont 
fait  vaincre. 

Il  faut  rapporter  à ces  exercices  de  Campa- 
gne , l’inclination  6c  radrefle  qu’elle  auoit  à 
cette  guerre  innocente  6c  de  pafte-temps,qui  fe 
fait  dans  les  bois  fans  efFufîon  de  fang  humain  j 
^ fans  laifftr  des  vefues  ny  d’orphelins.  Elk 


^ LA  GALLERIE 

mettoit  là  fa  modeftie  vn  peu  plus  au  large,  8c 
foLiffroit  des  bornes  vn  peu  plus  eftenduës  , 8c 
vn  peu  moins  de  contrainte  à la  bien-feance. 
Nous  fçauons  aufli  qu’elle  y faifoit  tout  ce  que 
les  plus  courageux  & les  plus  adroits  eulTent  pit 
faire.  Et  comme  fi  elle  euft  pris  plaifir  dans  va  ► d 
péril  J ou  elle  pouuoit  eftre  vaillante  humaine-  i 
ment,&  vaincre  fans  faire  durmal  : on  l’a  veuc  ^ j j 
fouuent  receuoir  des  Sangliers  échauffez  l’é-  fl 
pieu  à la  main , & montrer  dans  vn  fimple  pafi-  ; t 
le-temps,  vue  valeur  aufiî  ferieufe  & autant  de  . i ] 
jufte  forcejqu’il  en  euft  fallu  fur  vne  brèche  oa  j j 
dans  vne  bataille  rangée.  , 

Il  y a vne  capacité  orgueilleufe,  & vne  pru-  , 
dence  enflées  il  y a vn  courage  farouche,  & vne- 
magnanimité  qui  fait  la  terrible.  Cét  alliage 
de  biens  & de  maux  ne  fe  remarquoit  point  erk  i 
l’I  nfante  : Elle  eftoit  tout  à la  fois  modefte  8c 
capable,  elle  eftoit  humble  8c  prudente  , & fa 
magnanimité  , quoy  qu’efteuée  8c  courageufe, 
eftoit  adoucie  par  vne  bonté  viélorieufe  fans 
armes , 8c  conquérante  fans  violence,  qui  luy 
gaignoit  plus  de  cœurs  , que  toutes  les  forces 
d’Efpagne  n’en  euflént  pu  vaincre.  Non  feule-  i 
ment  cette  bonté  luy  acqueroit  l’amour  de  fes 
Sujets  , elle  luy  aequeroit  des  Sujets  où  elle 
îi’auoit  point  de  iurifdiétion,  elle  iuy  entrete- 
noit  des  feruiteurs  fans  penfions  8c  fans  gages,^  i 
elle  faifoit  fon  régné  de  plus  grande  eftendue 
que  fon  pays , elle  l’a  fait  de  plus  longue  durée  i 
que  fa  vie.  Aiifti  eftoit-ce  vne  bonté  vniuerfel-  i 
le  & à tout  vfage,vne  bonté  fans  remife  8c  fans  ’ 
referue  : de  toutes  les  heures  8c  de  toutes  les 
inefures  ^ vne  bonté  de  fouree,  qui  ne  s’épulfoic 


DES  FEMMES  FORTES.  2-^ 
pour  aucune  effufion  : vne  bonté  ingenieu— 
le  à faire  le  bien  , & à le  faire  iuftement  & à. 
propos  , à le  faire  de  bonne  façon  & auec  di-*' 
gnité. 

Cela  eft  merueilleuXj,  que  cette  T errible,  qu£ 
i donne  quand  il  luy  plaift  des  bornes  à la  fortu- 
ne & à l’ambition  J & qui  éteint  les  pallions  lefe 
plus  embrafées  : cela,  dis-ie , eft  bien  merueil- 
leux  , que  la  mort  ne  puft  fufpendre  l’inclina- 
tion qu’elle  auoit  à bien  faire..  Et  le  dernier 
foufflet  de  fa  vie  , fut  vn  efprit  de  grâce  & vn: 
épanchement  de  bonnes  œuures.  Elle  auoit  re- 
ceu  les  derniers  Sacremens , & fon  ame  munie 
du  pain  des  Forts , & préparée  par  l’Extreme- 
Ondio,n’attendoit  plus  que  le  moment  de  par- 
tir , lors  qu’il  luy  fouuint  qu’il  eftoit  demeuré 
dans  la  Caftette  , quantité  de  Requeftes  qui 
reftoient  à expédier.  C’eftoient  des  Requeftes 
d’affligez  & de  malheureux  & apparemment 
ces  affligez  & ces  malheureux  efteient  en  dan- 
ger de  ne  Ibrtir  iamais  de  leur  mauuaife  fortu- 
ne , li  elle  ne  les  en  tiroit  auant  le  changement 
que  fa  mort  alloit  mettre  dans  les  affaires.  Elle 
commanda  que  ces  Requeftes  luy  fuffent  ap- 
portées, & fe  faifant  appuyer  la  telle  & foufte- 
nir  la  main , elle  employa  ce  qui  luy  reftoit  de 
veuë  &demouuement  , à les  ligner  le  mieux 
qu’elle  pull.  Elle  ne  pouuoit  certes  finir  plus 
glorieulèment  , ny  par  vne  plus  noble  & plus 
naturelle  effiifion  de  bonté:  & cela  me  fait  fou- 
uenir  du  Soleil , qui  éclaire  encore  la  terre , & 
luy  fait  du  bien  quand  il  s’éclipfe.  Par  là  elle 
fouftint  des  maifons  entières  qui  alloient  tom- 
ber^ elle  en  releua  qui  eftoient  défia  tombées; 


W IA  GALLERIF 

ce  dernier  tremblement  de  fa  main,  appuya  daf 
Commimaiitez  , & opéra  le  falut  deplulieurs 
familles.  G’eftoit  regner  bien  charitablement^ 
& exercer  vne  Souueraiiieté  bien  falutaire , de. 
donner  des  remilTions  & de  faire  des  grâces , à 
la  veuf  & entre  les  bras  de  la  mort.  Mais  c’ê- 
toit  mourir  royalement  & d’vne  maniéré  bien 
héroïque , de  ië  leiier  du  liéfde  la  mort , pour 
tirer  du  naufrage  les  familles  qui  perilfoient: 
d’employer  le  dernier  ioufpir  de  la  vie  , pour 
faire  reuiure  les  malheureux  : de  leur  rendre 
l’elperance  & le  bien , le  repos  ôc  la  fortune  en 
rendant  relprit.Certainemenr,ces  anciens  Her- 
ros  qui  fe  piquoient  de  mourir  debout,  &c  ayat 
le  corps  droit  & famé  éleuée  , ne  moururent 
iamais  fi  noblement  ny  en  fi  bonne  pollure.  Et . 
ce  Prince  , les  delices  du  genre  humain  , qiû 
contoit  entre  fes  acqiiihtipns,tous  les  biens  qui 
luy  fortoient  des.mains  , & contoit  entre  fes 
pertes  tous  ceux  qui  luy  demeuroient,  quelque 
grand  ménager  qu’il  fût  des  grâces  & des  bien- 
faits , ne  fut  iamais  iufqn es  à gratifier  de  fon. 
dernier  fouffi  e , à bien  faire  du  dernier  mouu-c-  - 
ment  de  fon  ame.  ■ 

Il  y a des  grâces  forcées  & des  bienfaits  de. 
contrainte,qui  ne  coulent  que  par  gouttes  : il  y 
en  a qui  font  comine  les  herilfez  de  rebuts  & 
de  mauuaifes  paroies,.5£  qui  ne  feruent  qu’à  pi- 
quer ceux  qitiles  reçoiuent.Ii  ne  partoit  rie  de 
pareil  des  mains  de  l’Infante.  Ses  grâces  ne  fe 
faifoient  iamais  attendre,  & fouuent  elles  pre- 
uenoientfes  demandes  relies  eftoient  toutes  pu- 
res & fans  épines,  & fes  bienfaits  relfembloient 
à.de  for  quinaifiroit  fans  terre  ôc  fans  craife: 

non. 


f 


DES  fEMMES  FORTES.  tf 

non  feulement  iis  eftoient  de  prix , ôc  aiicienc 
de  la  folidité  j ils  auoienc  encore  du  luftre , ils 
fîirprenoient  l’Elprit  & ébloüilloient  ia  veuc. 

Cette  grâce  à faire  le  bien,  eftoit  le,  cara- 
ctère particulier , & comme  le  propre  air  Sc  la 
différence  perfonneliede  iTnfante.  Toutes  fes 
adiens , je  dis  fes  plus  ferieufes  & fes  plus  for- 
tes actions  en  eftoient  imbuës  : fa  Pieté  meijrx 
en  auoit  pris  la  teinture  : oC  -quoy  que  fa  V ertii 
fuit  des  plus  hautes  & des  plus  éloignées  de  fa 
galanterie  j elle  ne  faifoit  rien  lîerement  & 
auec  chagrin  : elle  ne  faifoit  rien  qui  nefaft 
galand  & ciuil , qui  ne  fut  fait  Ipirituellement 
& auec  .étude  j qui  n’euft  de  lapolliteffe  & de 
ia  magnificence.  On  dit  méjine  que  fes  feucri- 
xez  n’offençoient  point  , & -qiie  fçs  rigueurs 
eftoient  obligeantes.  Surquoy  qn  raconte 
qu’au  temps  qu’elle  cftoit  encore  en  Efpagnc, 
vn  Caualier  moins  bleffé au  cneur  qu’a  la  tefte^ 
luy  ayant  tenu  quelques  difeours  où  il  entroit 
du  feu  & de  l’adoration  ; la  fage  Princelî'e  qui 
connut  bien  qu’il  y auoit  del’Endymion  & de 
la  Lune  en  cét  Homme,  en  eut  plus  de  pitié  que 
de  colere  : & pourfedéliureradroittementde 
fes  importunitez  , luy  fit  donner  par  le  Roy 
£bn  Pere  , vn  employ  honorable  & de  grand 
reuenu,,qui  fe  porta  bien  bain  de  PElpagne. 
Par  là  elle  fatisfit  à la  Vertu,  fans aigriiTes 
Grâces  : & fut  tout  à la  fois  fi  rigoureufe  & £ 
indulgente  à ce  Mélancolique , que  d’ vn  même 
coup  elle  punit  fon  Amour  & fit  fa  Fortune. 

Sur  tout  , cette  bonté  de  ITnfante  a paru 
inerueilleufe  à foutenir  les  Puiffances  abba- 
tucs , à conferuer  le  luftre  ^ la  dignité  atijK 

C 


^ lA  G ALLE  RIE  j 

Aftres  cclipfez  , & mis  hors  de  leurs  maifon^  | 
& de  leur  route.  Pour  faire  de  femblabies  mi-  | 
fericordes,  il  faut  bien  auoir  vue  autre  charité  | 
que  celk  qui  s’exerce  dans  les  Hofpitaux  : Sc  j 
la  douleur  d’vn  Prince  vlceré,  demande  bien  i 
d’autres  lenitifs, -que  la  douleur  d’vne  jambe  ' 
caffée  & d’vn  bras  couppé.  L’Infante  a fait  ; 
fouirent  de  ces  bonnes  oeuurcs-;,  & fes  charitez  . 
ont  monté  jufques  à des  Telles  couronnées. 
Des  Princes  réfugiez  & des  Princefl'es  dé- 
cheuës^ont  trouup  chez  elle  leurMaifon  6c  leur 
rang  : ils  y ont  trouué  des  appareils  Sc  des  re- 
medes  à leurs  playes  , voire  des  appareils  pré- 
cieux , Sc  des  remedes  agréables  & parfumez  : 

& la  main  qui  les  a traittez  a eûc  11  adroite^ 
qu’elle  a charmé  leur  douleur , & leur  a olle  le 
kntimenta  Sc  quali  le  fouuenir  de  leur  chute. 

L’Authorité  qui  ell  aux  Princes  vne  Cou^ 
ronne  fans  matière  , & vn  caradere  de  Ma-*» 
jefté  inuilible  , qui  leur  eft  vne  Vertu  d’agir 
fans  fe  mouuoir , & de  fe  faire  obeïr  fans  vio- 
lence & lans  forces:  cette  Authorité^  dis-je, 
qui  fe  forme  de  la  V ertu  du  Prince , & de  l’e- 
ftime  des  Peuples  , elloit  fouueraineen  l’In- 
fante , Sc  faifoit  plus  toute  feule , que  n’eulfent 
fait  toutes  les  machines  d’Efpagne , affiliées  de 
toutes  les  mines  des  Indes.  Il  ne  lu  y falloit 
point  d’ Armées  ny  de  Citadelles,pour  appuyer 
fes  commandemens ce  qu’elle  faifoit  auec 
deux  paroles , vne  autre  ne  l’eiill  pas  faitauec 
quatre  Citadelles  , Sc  autant  d’Armées,  SeS'' 
Subjets  obeïlToient  à fes  intentions , quelques 
lignes  qu’ils  en  eulfent,  & de  quelque  bouche 
qu’eilçs  leur  fuifent  déclarées.  LesEûrangas 


DES  EEMMES  JOUTES.  17 
'îTîcrmes  & les  Ennemis  dcferoient  a fbn  nom, 
& auoient  pour  elle  des  foûmilîîons  de  refped: 
-&  des  complaifances  cUeftime.  JufqiieS-là, 
que  des  François  qui  n’ auoient  pas  relpedlé 
i’Authorité  du  Roy,  deuant  les  barrières  du 
Xouure  & à la  Place  Royale  , refpederent 
l’Authoiité  de  l’infante , jufques  fur  la  fron- 
tière de  Ton  Païs,  & firent  conlcience  de  le  bat- 
tre à foixante  lieues  de  B ruxelles. 

T outes  ces  V ertus  de  paix  8c  de  guerre , qui 
.eftoient  comme  les  Ordinaires  8c  lesDome- 
ftiques  de  l’Infante  , qui  l’afiiftoient  dans  le 
Cabinet  8c  la  fuiiioient  à la  Campagne  , qui 
eftoient  fous  la  conduite  d’vne  aurre  Vertu 
'Supérieure  & de  plus  grande  naiflance  qu’elles, 
.le  parle  de  la  Religion , qui  eft  la  T utrice  des 
Eftats,  8c  qui  doit  eftre  l’Intendante  de  la 
Politique.  Celle-là  eftoit  véritablement  la 
Vertu  dominante  de  cette  grande  Princefte  ; 
Mais  ce  n’eftoit  pas  vue  Religion  fuperfti-  ' 
tieufe  8c  timide  j vne  Religion  de  fcrupules  & 
de  grimafl'es.  Bien  moins  encore  eftoit-elie  de 
ces  artificielles  8c  de  ces  fardées , quife  com- 
pofent  & s’aiuftent  pour  faire  montre  : qui  ont 
des  mines  étudiées  & des  larmes  de  rejferue 
pour  le  Public  : qui  fe  mocquent  dans  le  Ca- 
binet, des  Perfonnages  quils  ont  ioüezàl’E-» 
glife.  L’Infante  eftoit  religieufe  folidement  ôc 
auec  force  d’Efprit  : elle  eftoit  humble  & foû- 
mife  à Dieu  làns  balfelTe  , elle  le  craignoic 
de  cette  crainte  genereufe  & de  refpcâ: , qui 
eft  la  feule  crainte  des  Sages  8c  des  Conftans  ; 
là  noblelfe  8c  fa  dignité  luy  eftoient  fi  inhe- 
rantes,  qvk’dles  entroient  quafi  rnalgréelle  ea 


ag  LA  GALLERIE 

toutes  fes  bonnes  œaures  j & dans  Tes  moin- 
dres  Aeuotions  J il  y auoit  toufiours  vne  tein- 
ture de  majefté , & je  ne  fçay  qiioy  qui  ientoit 
la  grandeur  de  fa  naifl'ance.  Certes  au {Ti  pour 
en  dire  .ee  que  ie  penfe  j il  n’eft  pas  permis  aux 
Grands  d’eftre  moins  deuots  que  lesJ^etitSj  & 
•les  Telles  xouronnées  ne  doiuent  pas  moins 
de  foumilTion  à Dieu  que  les  autres.  Mais  la 
deuotion  des  Grands  doit  ellre  plus  magnifi- 
que & de  plus  grand  appareil  que  celle  des 
Petits  : & les  Telles  éouronnées  dans  leurs 
Ibûmilîions  mefimes , & quai^d  elles  s’iiu- 
tnilient,  ont  vn  lullre  & vn  mouiiement  de 
dignité  que  n’ont  pas  les  autres.  Le  feu  des 
.Montagnes  que  Dieu  a touchées,  ellbien  vn 
autr®  feu  que  tous  ceux  qui  s’allument  delà 
grailfe  & de  l’humidité  des  vallées  : Et  lama- 
icllueufe  foûmiflion  d’vne  Palme  courbée  fous 
lapefanteur  de  fes  fruits,  fait  bien  plus  d’hon- 
neur au  Ciel , que  la  legereté  d’vn  Rofeau,  qui 
plie  lous  le  premier  vent  qui  le  poulTe. 

Comme  la  Grandeur  & la  Dignité  del’In^ 
fante  alTilloient  fa  Pieté,  & aiféient  leur  place 
& leur  part  en  toutes  fes  dénotions.  Sa  Pieté 
aulTi  entroit  en  toutes  les  aélions  de  Grandeur 
& de  dignité,  qui  elloientou.de  fa  condition 
ou  de  fa  charge.  Elle  auoit  le  premier  rang  & 
la  principale  authorîté  dans  fon  Confeil  : elle 
fe  trouuoit  au  commencement  & à la  fin  de 
toutes  fes  entreprifes  : elle  liiy  donnait  les  plans 
& les  deffeins  de  tout  ce  qu’il  y auoit  à faire 
dans  fes  Ellats  & au  dehors  : Et  quelque  pro- 
pofition  qu’il  fe  fift , ou  pour  la  Paix  ou  pour  la 
J^uerre,  elle  elloit  toujours  écoutée  la  premie»- 


DES'^EMKÆS  FÔRTÈS.  , 
r?:  Elle  auoic  encore  la  part  aux  liberalitez  Ôc 
aux  profufionsderiafaiite  : & les difpenfoit  fl 
Chreiiiennemenc  & auec  vhe  charité  fi  gene- 
rale, qu’elles  debordoient  iulques  dans  les  mai- 
fons  des  Pauures.  Par-làjles  Egliiés  & les  Hofi 
pitaux  elloient  de  toutes  les  felles  du  Palais  : le 
Bourgeois  ne  ieufnoit  point  de  là  bonne  chere 
du  Courtifan  : & la  miîèricorde  faifoit  l’hon- 
neur du  Public  aufii  bien  que  la  Magnificence. 
Les  diuertiiiemens  inefmes  & les  ieux  fefai- 
foient  a la  veuH  de  cette  Pieté  à tout  vfage  : elle 
y apporroit  de  l’ordre  & delà  difeipline  : elle 
leur  ofîoit  iufques  à l’indecence  dugefte  & à 
l’immcdeftic  de  la  parole  j elle  ne'leur  lailloit 
qu’vne  galanterie  réglée  & ferieufe,  &:  vneré- 
joiiiflance  toute  pure  & fans  taches.  Les  affai- 
res aiiiîi  eftüient  bénies  & profpcroient  entre 
les  mains  d’vne  Princefle  fi  ïeligieufe.La  Flan- 
dre ne  fut  iâmais  plus  heureitfe  que  de  fon 
temps  : & il  a bien  paru  depuis  fa  mort,  que  la 
Guerre  & la  mauuaife  Fortune  fauoientref- 
pedée  pendant  fa  vie.  Mais  les  Vertus  de  cette 
grande  Princefle  nous  retiennent  trop  long- 
temps : voila  plus  de  matière  qu’il  n’en  faut 
peur  la  couronner  ; faifons  le  crayon  que  nous 
i auons  promis  de  la  Dücheffe  de  Parme  fa 
Tente , & voyons  s' il  fe  trouueradequoy  faire 
vne  belle  Couronne  à fa  Mémoire. 

MAR  GVERITE  AV  STRÎC  HE 
Duchejfe  de  Parme , Gouuernante 
■ des  Pais-has. 

MArgverite  d’Auftriche  Dücheffe  de 
Parme,  peut  bien  eflre  adiouftée  àl’In- 
C iij 


5<5  IA  €AILERIE 

fante  îfabclîe  fa  Niepcc;,  & faire  apres  ellej-viie  ' 
prenne  auantagcufe  & moderne  pour  legou-- 
uernement  des  Femmes.  Elle  eut  beaucoup  de  ' 

rEfprit  & de  l’adrefle  de  Charles-Q^nt  fon  • 
Pere  : le  disdecétErpritdegouuernement&  j 
d’aiithoriîé  ^ & de  cette  adreffe  politique,  qui' 
firent  plus  de  mal  à la  France,  que  toutes ieS' 
Forces  & toutes  les  machines  de  l’Empire  rcii— 
nies  & bandées  contre  elle.  Eftantfpirituelle' 

& dé-ja  capable  de  nailTance , il  ne  luy  fut  pas 
fort'  difficile  de  fe  polir  parl’vfage  : & d’ad- 
iôufter  à vn  excellent  naturel , comme  à vne 
matière  rare  & de  prix,,  des  habitudes  parfaites^ 

& des  façons  exquifes  & achcuées.  Elle  receut- 
les  premiers  traits  de  les  habitudes  à la  Cour  de  • 
Florence , où  l’Aduerfité  luy  donna  tout  ce' 
qu’elle  peut  donner  de  meilleurs  plis.  Si  de  plus- 
jiifres  & plus  belles  formes .Vn  fécond  Mariage 
i’ayant  fait  palTer  en  la  maifon  de  Farnefe,  la. 
diieipline  & les  foins  de  Paul  troilîefme , le. 
pliîs  habile  de  fon  tempS'  en  l’ Art  des  Princes  ' 

acheuerent  en^  fon  Efprit , les  ébaiichemens- 
qu’elle  auoit  apportez  de  rEeoIe  des  Mediçis. 

Quelque  temps  apres,,  elle  fut  appellée  au 
gouuerncment  des  Pàïs-bas  pa^  Philippe  fé- 
cond qui  eut  moins  d’égard  en  ce  choix  au 
fang  ôr  à la  mémoire  de  Charles  fon  pere,  qu’a 
fon  propre  interefl , 6c  à laconferuationd’vn 
Patrimoine  de  dix-fept  Prouinces.  Elles 
ertoient  encore  toutes  calmes  & obeïlfantes , . 
quand  la  Duchefle  de  Parme  y arriua  5 & il  ne 
s’y  parloitny  de  Party  ny  d’Eilars,  de  Gueux,., 
ny  d’Heretiqiies.  Mais  ce  calme  nefutpasde. 
longue  durée  ; Et  les  H-erefics  d’Aiiemagne 


BÊ5  PEMMES  FOUTES.  5^1 
îk  Geneiie,  qui  s’y  eftoient glilTées , y attirè- 
rent bien-toft  la  Rébellion  apres  la  Difeorde. 
€c  changement  de  temps  donna  bien  de  l’exer- 
cice à la  Gouuernantei  mais  ce  fut  vn  exerci- 
ce glorieux  & de  réputation  ^ où  elle  eut  des 
Rois  & des  Princes  exhortateurs , & fut  re- 
gardée de  toute  l’Europe  auec  étonnement. 
Aulïi  fut-ce  aux  Sages  & aux  Spéculatifs  de  ce 
temps-là  J vn  merüeillcux  fpedacle de  voir 
vne  ieune  Femme  lutter  toute  feule  contre  vn 
fl  grand  lî  dangereux  orage.  Elle  en  vint  à 
boni  neantmoins  : & apres  neuf  ans  a*agita- 
tien  3 elle  remit  au  port  le  V ailTeau,  malgré  les 
’y^ents  & les  Marées  qui  l’en  auoient  arraché. ^ 
le  dis  quelle  eut  toute  feule  à lutter  contre  i’ô-' 
rage  : parce  que  le  trouble  auoit  commencé  par 
le  Conleil,  ÔL  que  les  Miniftres  payez  pour 
fauuer  le  Vailfeau  j^audient  efté  les  premiers 
à le  diuifer , & à faire  ouuerture  aux  vagues. 

Granuel  Eüefque-  d’Arras,^  que  Philippe' 
auoit  donné  à la  Gouuernante,  pour  vn  Efpion 
d’honneur,  ou  pour  vn  Pédagogue  érigé  en 
titre  de  Miniftre,  luy  faifoit  plus  d’ombrage 
qu’il  ne  luy  dennoit  de  lumière,  & luy  eftoic" 
moins  vue  aide  qu’vn  obftàcle.Ses  Goncurrens - 
& fes  Ennemis  l’aceufoient  detoutle  ihal  quF 
eftoit  arriué  ; & les  indifferens  le  foupç'on- 
lioient  d’entretenir  le  tumulte  dans  le  Vaifleau, 
afin  que  le  Gouuernail  luy  fuft  lailfé  tour 
entier.  Qu^it  au  prince  d’Orange , aux  Com- 
tes d’Egmont  &de  Horn,aii  Marquis  de  B erg*, 
& autres  Seigneurs  Flamans,  eftans  tous  enne- 
mis déclarez  de  Granuel,  & Riuaux  fecrets  les 
V-ns  des  autres  , eftans  tous  foupçonnez  de  Re-" 

C iiij 


rp.  LA  GALIERIE 

feellioîi,  & mal  afFedionnez  à la  Domination 
Eftrangere,  iis  n’apportoient  au  Confeil  qu’vn 
Efprit  de  contradidion  & de  broüilleric_,  que 
d-es  opinions  intereiTées  & partiales,  que  des 
Êonfpirations  cachées  & des  animofîtez  cou- 
iicites.  De  forte  qu’ils  embaralToierit  plus  la 
'Gouuernante  qu’ils  ne  l’a fliftoienc  : & n’ofant 
ny  reietter  leurs  adnis  ny  les  prendre  j elle  fe- 
pouuoit  dire  véritablement  abandcnnée  parmy  - 
tous-  ees  Guides  3 parce  qud  c’eiloient  des- 
Guides  ou  Ibupçonnez  où  infidèles  3 & qu’il 
cftoit  également  dangereux  de  les  quitter  ou- 
des  les  itiiiire. 

Neantmoins  elle  furmonta  par  Force  ton-  ' 
tes  ces  difHcuitez,  elle  fe  dcmefla  paraclrefle:' 
ëe  ces  intrigues  : & apres  des  ccnfpirations  ■ 
éiientées  & diuerties,  apres  des  feditions  efcein- 
îes  & chafliées  , a.pres  des  villes  reuoitées- 
ïcdnites  a l’obeiflance , elle  cbafl'a  de  Flandre-- 
la  Rébellion  & l’Herehe  3 & r’attacba  douce- 
ment & aiiec  adrefie  le  Lionqui  commençoiC’ 
a refpirer  la  li’Dert&3  qui  auoit  dé-ia  rompu  • 
vne  partie  de  fa  chaiFne.  Les  Eftats  de  Hol-' 
lande  feroient  encore  auiourd’huy  vne  Re-- 
publique  en  idée  : & Ainfrerdam  feroitaufîi- 
ioùmis  à i’Efpagne  que  Bruxelles , fi  Philippe' 
€ufl'  lailFé  plus-  long- temps  le  gouuernement - 
de  la-  Flandre  à la  DuchefFe  de  Parme.  Ruy 
Gomez  & le  Duc  de  Feriaauoientbien  efté 
de  cét  adiiis  : c’eftoient  aiifli  des  Miniftres 
induîgens  & populaires qui  ri’ignoroient  pas- 
que  la  clemence  eft  plus  perfuafîiie,  & Fe  fait- 
rnieiix  cbeïr  que  la  feuerité.  Mais  i’aduis  du 
Cardinal  Spinola  & du  Duc  d’ A Ibe  l’emporta 


DES  FEMMES  FORTES.  33 
fur  le  leur , Sc  le  Roy  conclut  à la  rigueur  Sc 
à la  force.  Le  Duc  d’Aline  enuoyé  afin  de  les’ 
jnettre  en  vfage,  r’ouurit  auec  le  fer  Sc  le  feu, 
les  play  es  que  les  lenitifs  au  oient  fermées  : 8c 
ce  que  radrefie  Sc  la  douceur  d’vne  Femme 
fage  & bien  faifante  aiioient  reftably  , fut 
ruiné  par  les  violences  d’vn  Minifire  de  fang 
& de  rigueur.  Philippe  pour  reparer  cette 
faute , voulut  rendre  la  Duchefie  à la  Flandre 
qui  laluy  dem.andoitinflamment,  ne  croyant 
pas  que  la  guerifonliiy  puft  venir  d’vne  autre 
main  que  de  la  fienne.  Mais  il  le  voulut  trop 
tard  & hors  de  faifon.  Dieu  iugea  qu’elle  auoit 
afléz  trauaillé  & alTez.  vaincu  : & l’appella 
I pour  luy  donnef  le  repos  & les  couronnes 
' qu’elle  auoit  méritées.  Les  Fiamaiis  n’elperant 
plus  d^auoir  fa  Pêrfonne  , conlèraerent  la 
Mémoire  : ils  l’honorerent  en  public  & dans 
leurs  maifons  : & au  lieu  qu’ils  auoient  rompu 
folemnellement  & au  fon  des  cloches,  l’info- 
lente  & fuperbe  Statue,  que  le  Duc  d’Albe 
s* eftoit  fait  drefier  dansla  Citadelle  d’ Anuers  r 
ils'erigerent  dans  leurs  Cœurs,qui  eftoient 
plus  forts  que  toutes  les  Citadelles,  vne  Sta- 
tue de  pure  eftime  & de  pure  gloire  à la 
Duchelfe  de  Parme, 


BES  PEMÎ^ES  EOKtÉS.  jÿ 


I A H E t. 


Est  fait  aujoiird’hny  des  Cana- 
^ néens  & de  leur  portune.  Leur 
? arjn^e  compofée  de  tant  de  trou— 
pes  & de  machines^aefté  défaite 
par  les  Tfraëlitcs  j qui  en  pourfiii-' 
nt  encore  les  reftes.  Et  tous  les  prefages  font 
ux,  & la  Prophétie  eft  trcinpeufej  eu  leur  ' 
mpire  ébranlé  de  ce  coup , ne  fera  plus  guere  ' 
ttendre  fa  chutte.  La  T erre  eli  ccuuerte  des 
pièces  fanglantes  d’vn  fi  formidable  Corps.. 

en  eft  tombé  fur  toutes  les  montagnes  &' 
ans  toutes  les  vallées  du  Païs  : Et  la  Tefie’ 
•rgueilleufe  qui  a roulbiüfques  icy  ^ vient  - 
’eftre  caflee  de  la  main  de  cette  J^emme.  G ’eft 
label  qui  a acheué  la  défaite  des  Cananéens,:-  ' 
par  la  mort  de  leur  Generaf  qu  elle  a tué  d’vn 
deu  dans  /a  Tente,  où  il  s’efloit  (aimé  apres 
fa  déroute  de  fen  Armée.  Elle  eit'encore  émeue’ 


du  coup  qu’elle  vient  de  faire.  Certainement  - 
aulïi  elle  n’en  pouuoit  pas  faire  vn  plus  bazar- 
deux,  ny  de  plus  grande  ccnfequence.  Et  le 
fiecle  de  nos  Peres,qui  a efté  le  fiecle  des  mi- 
rades  & des  auantures  prodigieufes  , n’a- 
iamais  rien  veu  de  pareille  force, n’y  de  fi. 
^rand  bruit. 

La  ioye  que  luy  a lailfée  le  fuccez  d’vne  li 
haute  entreprife , aioufte  vn  nouuel  éclat  à fes- 
peux , & vnc  fécondé  grâce  à fon  vifage.L’af- 
feiirance  de  fa  mine  répond  à.  la  hardielfe  de 
fon  action  : fes  mains  armées  du  marteau  fatal,., 
qui  a efté  plus  fort  que  les  machines  des  enne- 
mis,.  &:  a plu&  fait  que  toutes  les  lances  Scless 


_ 'LA - G AL  LE  RTE'  ..  . ; 

eipies  des  Ifraëiiccs,  le  prcparerent  à vaincre 
■vue  fcconde  fois;  6:  encore tDiuercliaiiiF-Ls 
comme  elles  font , d’anoir  rompu  la  chaifne* 

& le  long  d’ïrrael  fur  la  telle  de  Siure , elles' 
femblent  vouloir  faite  vn  pareil  coup  furie* 
piiantofrne  du  Roy  Gananlen  , que  fon  imagi-* 
nation  luy  a amené  captif  & chargé'de  fers.  > j 
Sifare  cependant  lutté  vainement  contre  la'  j 
terre.  En  mefme  temps  il  pouüé  des  bras,-  | 
comme  pour  la  faire  ,retiréi^&  par  vncoii-L  j 
traire  effort , il  femble  la  vouloir  enleiter  auec  ■ : 1 
la  tefte.  Son  cosür  fe  débat  au  dedans,  pour'*  ’ 
fecourir  la  partie  bleffée  : & ne  pouuant  Taf-  ’ | 
ffffer  par  foy-mefme,  il  y enuoyeauec  tout  ce^^5 
qu’il  luy  reftedeforce,  lacolere,  latage  & le’^l 
defefpoir.  Ces  Pa fiions  impuiflaiites  & furieu-»| 
fes,  paroiffent  confufcmént  & auec  horretirii 
fur  ion  vifâge  enflé  d;u  fang  6c  des  efprits , qur  i 
s'y  font  répandus  de  tout  le  corps.  Ilferoit’l 
difficile  de  les  diffinguer  par  leurs  propres'! 
traits , & par  les  couleurs  qui  leur  font  natii-'  ■ 
relies.  Elles  ont  toutes  pris  lemouuément  de  la:  ■ 
douleur  qai.leûr  eft  mollie  : & font  toutes , ou  - , 
pâlies  de  la  mort  qui  eft  entrée  par  cette  bief-'  ! 
lure,  ou  rouges  des  rùiffeaux  de  fang  qui  en' 
coulent.  ^ i 

Ses  yeux  qui  luy  ont  efté  des  gardes  mal-'  <| 
aûifez  & infidèles  , & qui  fé  font  laiffe  fur- ' j 
prendre  à la  Beauté  & au  Sommeil , pleurent 
la  fiinefte  faute  qu’ils  ont  faite,  AMèmblent;  i 
vouloir  ietter  auec  leur  fang  & leurs  larmes,  ; *■ 
ragreabic  poifon  qu’ils  ont  pris  des  regards'  , 
de  ïahel.  Encore  fe  irouuent-ils  dans  leurs  ' 
dernieres  peines  comme  s’ils  la  cherchoienf 


des  PEMMES  fortes. 

your  hy  î . iicchcr  ia  pcj  riciie  : & la  veuë  de 
Debo:e’  3:  ac  iiirach  ^ iurueniis  ace  tragique 
fpectaclcj  c.agmiiitciit  leur  tourment , & liiy 
fcaufent  vne  iccciide  ccnfiilicn.  La  vidoite 
de  les  ennenûs  Uiy  eft  vniupplicej  la  mort, 
■voile  vne  telle  mort,  ley  en  eft  vn  autre  : Mais 
ce  luy  en  eit  vn  troiliéme  encore  plus  fenlible 
& plus  cruel , que  fes  ennemis  en  fa  pfefence 
& à fa  veuë,  ioiiiftent  de  fa  mort  &. de  leur 
victoire. 

Certes  aulîi,  cette  veuë  fe  peut  dire  la  marc 
de  Sifare  , & la  playe  qu’il  en  reçoit  au  cœur, 
quoy  qu’elle  ne  iette  point  de  fang  ,-'kry  eft  plus 
idouloureufe  que  celle  de  fa  tefte  percée.  Vous 
■diriez  qu’il  va  fortir  de  fa  bouche  ouuerte, 
mille  iniures  contre  le  Ciel,  & autant  d’im- 
precanons  contre  label.  Mais  (a  voix  eil 
eftouffée  de  la  prefle  de  fes  Pallions , & meurt 
dans  fa  gorge.  Il  n’en  fort  que ded’ écume  , 
qui  eft  le  fang  de  la  rage  échauffée  , & ne  poll- 
uant blafphemer  de  la  parole,  ilblafpheme  de 
la  mine  & dumouuementdes  lévres.Debore  Ôc 
Barach  le  regardent  en  lîlencc  , êcauecvhe 
efpece  de  religieufe  hoi;reur.  L.’eftonnement 
qui  leur  ouure  la  bouche  , leur  dfte  la  refpira- 
tions  & leurs  mains  eft enduës,femblent  vou- 
loir parler  pour  leurs  langues  qui  font  liées. 

Ceux  de  leurs  gens  qui  les  ont  fuiuis , le 
trouuent  frappez  d’vn  pareil  eftonnement  : Et 
comme  s’il  y auoit  du  charme  en  ce  fpedacle, 
il  leur  ofte  la  voix  parla  veuë.  Sifare  qui  n’a 
pu  les  étonner  par  fa  valeur,  ayant  l’épée 
â la  main  i les  étonne  par  fon  fupplicc , & auec 
va  cloü  à la  refte.  -Çt  quand  tout  le  Peuple 


^ ^ 'LA  GALERIE 

, lèroit  défait , quand  i’ Arche  mefme  feroit  cap. 
jtiue,&:  que  les  Chérubins  qui  Ja  gardent  ic' 
;roient  pfifonniers;  il  n’y  auroit  pas  plus  d | 

• trouble  dans  rEl'prit  de.Barach^ny  plus  d'émo^ 
. tion  fur  le  vifage  de  Debore,  Mais  l’émotion  .&  : 

le  trouble  feront  bien-toft  fuiuis  de  la  ioye  ; & 
.chacun  reprenant fes  fonétions^  que  ce  fpeda- 
.-cle  a fufpenducs  -,  Debore  animée  de  l’Efprit  d< 
Prophétie,  chantera  vn  Hymne  au  Dieudeî 

• meiueilles , qui  a terminé  vue  h grande  guerre 
auec  la  pointe  d’vn  clou  i Séabatu  l’Empire  des 
ïCananéens , d’vn  coup  de  marteau , & par  ia 
Juaind’yneEemme. 

SONNET. 

D*Vn  efprh  de  Héros  label  efianmée-ji 

So»  courage  en  fisj/eupc  aguerrit  fa  pudeur -l 
^t  fes  regards  de  feu  monfreaîde  quelle  ardtur^ 
Son  bras  en  vne  tefie  a défait  vne  Armée, 

Sifare  fs  dehat'^fon  Ame  enuen  fnée 
^^ipite  de  n amir  vn  homme  pour  vainqueur^ 
Irritée  é(*confafe  elle  fonde  [on  cœur -, 
fB,t  laifft  dans  Jon  fangfacolere  allurriée. 

Voy clique  eefi  de  l'Homme  éf*  de ,V Orgueil 
humain. 

■Mt  que  de  ce  Balon  ft  leger  fi  vain^ 

Auecque  peu  d’effort  ia  fortune  Je  iode  : 

Comme]d'vn  fouffeen  Vaîr  elle  peut  tèleuer‘. 
Sans"  quelle  y mette  auffi  tout  le  poids  de  fa  RoUe^ 
Lapiqueure  d’  vn  clou  fuffit  à le ■ereuer^ 


DES  FEMMES  FORTES. 

ELOGE  DE  I AH  EL. 

ÏAhel  donna  le  dernier  coup  à l’Orgueil  dcf 
Cananéens  ; & acheiianc  la  vidloire  que 
Debore  auoit  commencée , montra  que  Dieu 
auoit  choifi  les  mains  des  Femipes  pour  rom- 
pre le  ioug  de  fon  Peuple.  S ifare  , Lieutenant 
general  de  labin  , voyant  fon' Armée  défaite 
par  les  Ifraëiites , iè  fauua  à pied  clans  la  Tente 
de  label.  Mais  la  mort  ne  reconnoill  point 
d’AzileSj  ny  de  lieux  de  refuge  : & apparem- 
ment elle  l’auoit  laifle  palTer  dans  la  chaleur  du 
combat , pour  le  tuer  apres  plus  à fon  aife , & 
auec  plus  de  loifirhorsdelamefiée.  label  in- 
fpirée  de  Dieu  le  receut  : & pour  éteindre  i’exr 
tréme  foif , que  le  trauail , la  fuitte , & la  peur 
iuy  auoit  laiflee,  luy  prefenta  du  lait  à boire. 

Il  y a des  chaxitez  dangereufes , & des  cour— 
toifies  dont  il  fe  faut  garder  : Et  quelquefois 
les  prefens  des  femmes , en  ont  défait  qui  n’a- 
uoient  pu  eftre  vaincus  par  des  machines  ny 
[ par  des  Légions  armées.  L’ennuy , la  laflitude 
& la  fraifebeur  de  ce  breuuage;,  ayant  endormy 
le  mal-heureux  Sifare  , label  tira  fans  bruit  vn 
I des  clous  dont  fa  Jenteeftoit  fufpenduë  î.&  a 
coups  de  marteau  le  luy  mit  11  au ant  dans  la 
lefte,  qu’il  la  luy  perça  de  part  en  part,  & entra 
dans  la  terre  auec  Ion  fang  dc  fename.  Cette 
E emrne  valut  toute  vne  Arm  ce  ; & vn  clou  en 
fa  main  J fit  ce  que  dix  miilie  lances  & autant 
d’épées , n’auoient  peu  faire. 

Il  eft  bien  à croire  que  cette  action  luy  fut 
iolpiréc  ; autrement  elle  n’eufi  pas  violé  l’Hof'. 


.LA  GALLERIE 

picalité  qui  eil  fainte  natarellemenc  & par  le; 
droid:  des  Gens:  Elle  ji’eud:. pas  corrompu  le  i 
Eien-fak  & la.  Grâce  j ny  neleseiifc  foiiillez  | 
de  fang  & de  meurtre  : Elle  eut  au  moins  ref-  ' 
pedé  la  douceur  de  fou  Sexe,  & la  faindeté 
de  fa  Tente.  Mais  Dieu  voulut  ce  iour  là , que 
deux  Femmes  operalTenr  le  falut  de  tout  va 
-Peuple  : & que  par  cd.  exemple,  elles  apprif- 
fent  à la  Pofterité,  que  les  grandes  forces  ne 
font  point  neceflaires  aux^-andes  a dion  s ; 
Qi^  les  Puilîances  de  la  Terre  crenent  pour 
peu  qu’on  . les  touciie.Et  que  fans  dtefler  dès 
Machines  ny, rouler  des  Montagnes  , il  ne  faut 
qu’vne  piqueure  pour  faire  tomber  vm  Coloife. 


R E l L E XI  O N M O R A.L  E. 


;.fTE  crains  que  fi  ie  propofe  l’exemple  de  îahel 
'J.aux  Femmes  ;Fortçs  j elles  reietteront  ma 
ipropolîtipn , . & auront  horreur  dufang&de 
Ja  dureté  de  cét  exemple.  Elles  peuuent  l’imiter 
iieantmoins , fans  violer  les  droits  de  l’Hofpi- 
^talité  i fans  aigrir  la  douceur  de  fon  Sexe  i fans 
^fFaroucher  ny  enfanglanter  les  Grâces.  Il  n’y 
plus  de  Cananéens  a vaincre , ny  de  Sifare  à 
.défaire  : Mais  fl  y a des  .Vices  Incirconcis  & 
.-des  Habitudes  ^ftiangeres  : Il  y ades.Paflîons 
dominantes  & tyranniques , .qui  font  aux  Fi» 

, deles  d’au  jourd’ny , ce  que  Sifare  & les,  Cana-  ; 
néens  eftoientiautrefois  aux  Ifraëlites.  Non  | 
^feulement  les  iHHpmmes  doiuent  prendre  leshr-  i 
mes  contre  ces  Tyrans  fpirituels  j les  Femmes  • 
,mefmes  doiuent  entrer  en  cette,  guerre  ; & la 
.jacutralité  qu  elles  auroient.auec, eux,  feroit  vue  ; 


DES  EEMMES  FORTES.  4^ 
fpece  de  traliil'on  & de  perfidie.  Sur  tout,  s’il; 

U cft  quelqu’vne  qui  ait  retiré  quelque  Sifare 
n fon  Cabinet  , qui  ayt  ouuert  fon  cœur,  & 
romis  feurctc  a quelque  Pàflîon  dominante  , 
lie  doit  eftre  auertie  que  cette  forte  de  Charité 
ft  ruineufe  & de  mauuaife  foy , & qu’enuers- 
te  fernblables  Réfugiez  , ia  Mifericorde  eft 
'ruelle,  & la  Fidelité  fcandaleufe  & de dan- 
rereux  exemphe.  Saiil  fut  reprouué  par  vue 
lareiile-mifericorde , exercée  enuers  le  Roy  des 
Vmaiecites  : & parce  qu’il  fit  le  pitoyable  hors^ 
le  faifon , & contre  la  volonté  de  Dieu/ il  per- 
Ut  la  Couronne  & la  vie.  Gardez-vous  d’vno 
cmblable  faute  , fi  vous  n’eftes  préparée  à vn- 
emblable  mal-heur  : & fi  vous  auez  donné  re-' 
iraitte  à quelque  Paillon  fouucraine , à quelque 
^ice  general  8c  de  commandement  3 fouuenez^ 
rous  qu’il  eft  de  voftre  honneur  de  le  trahir  8c' 
le  luy  manqùer  de  parole.  Comme  il  voiiseft 
en  Sifare , voirs  luy  deuez  eftre  vue  lahel  : 8c 
vous  luy  ferez  vne  lahel  héroïque  & vido- 
pieufe,  fi  vous  l’èndormez  aiiec  le  fang  de 
l’Agneau,  & luy,  plantez  à la  tefte  vn  clou  dsc 
la  Croix. 

QUESTION  Î^IOR'ALE. 

S'il  y eut  de  VîKfidditi  en  Vadilonf' 
de  lahel. 

Y ’ A dion  de  lahel  n’eft  pas  de  celles  qui  ga- 
■^gnent  d’abord  rapprobation3  5c  quiinftrui- 
fent  l’Efprit  d’vne  litnple  veuë.  La  côuleur 
»’eu  eft  pas  11  belle,  ny  la  montre  fi  agréable. 


41  ^ l  GALL'^RI^ 

Il  y paroili  bien  de  i’adreüe  8c  du  courage  ' 
mais  il  y a de  la  tromperie  en  cette  acireffe  j.  & | 
ce  courage  a quelque  choie  de  barbare.  La  mau- 
uaife  foy  fur  tout  femble  s’y  faire  voir  à décou- 
iiert  : ôc  les  Dcelamateuis  de  Cabinets  8c  de 
Ruelles  ^ ne  peuuent  manquer  d’en  grcfTir  leurs 
lieux  cominiins  , & d’en  faire  vne  pièce  contre 
i’Inhdelicé  des  bemmes.  Mais  icy  , 8c  partout 
ailleurs , il  fe  faut  défier  desillufions  de  l’appa- 
rence; & des  faux  ioiirs  de  la  fuperfîcie.  Ilfc- 
faoc  garder  d’ailecir  fon  opinion  fur  le  dehors- 
des  chofes  -j  8c  de  les  iuger  par  la  couleur.  Le' 
dehors  eft  trompeur, & en  fait  à croire  : & forr 
fouLicnt  les  couleurs  font  plus  viucs  , 8c  ont' 
plus  de  luftre  autour  du  Vice  qu’àutour  de  la' 
Y ertu , D’ailieuis  puifque  le  Saint  Elprit  a fait; 
luy-mefme  la  loiiangede  label  ; puisqu’il  V'ac 
îTîfpirée  a vnc  bonclie  prcplîctiqi:c,8:i’a mefme 
diétcc  â'vn  de  les  EicriuainS'/ncus  iicdeuonS’ 
pas  craindre  de  bazarder  noftrc  cfiiine  fur  fon 
apprcb.iiion ny  faire  feruprle  d’bonorer  la' 
mémoire  - d’vne  Vertu dont  il  nous  a lailfé' 
l’Eloge,  8c  IcPortrait de fa'fapon.- 

Il  y eut  dcîîG  de  la  prudence  & de  lacon-- 
duitte  , de  l’acldrcffe  St  de  la  force  en  cette 
adion  de  label:  8c  la  fidelité  particulièrement), 
que  l’on  y troiiue  à dire , y fut  courageiife  8c 
magnanime,  y fut  fortifiée  de  zele  8c  con lactée 
à la  Religion. Le  ne  fçay  fi  Jàliel  pormoitdeiioif 
quelque  choie  àSifare  8c  aux  Cananéens,  quf 
cfioient  lcs>  ennemis  de  Dieu,  les  Tyrans  de' 
fon  Peuple  8c  les  O pprclTeurs  publics  delà' 
Pofterité  des  Patriarches.  Mais  ie  fçay  bien 
qu’elle  ue  put  leur  engager  vue  fécondé  foy 


DES  FEMMES  FORTES.  ^ 45 

contre  la  première  foy  qu’elle  deiioit  à Dieu, 
centre  la  le  y de  fes  Peres , & à la  ruine  de  la 
Nation  des  Saints.  V n T raittè  de  cette  forme 
euft  cfté  vue  Apoftafle  d’eftat  & de  Religion  j 
& elle  n cuP  pu  tenir  fa  parole  fans  manquer 
à fa  foy  J lans  trahir  fes  preres;  fans  pecher 
contre  Dieu  & contre  Moyfe. 

L’Eferiture  Sainde  remarque  bien , qu’il  y ' 
auoit  quelque  forte  de  paix  entre  la  maifon 
d’Haber  fen  mary  & les  Cananéens  : Mais 
cette  paix  n’eftoit  pas  vne  paix  regulrere  & 
félon  les  formes  : ce  n’eftoit  qu’vn  bon  inter- 
ualle,  acheté  auec  peine  & à grands  fjais,par 
les  plus  foibks  : ce  n’eftoit  qif vne  ceflation 
de  courfes  &c  de  pillages,  que  les  Cananéens 
accordoient  à la'maifon  d’Haber,  moyennant - 
les  contributions  qu’ils  en  tiroient.  Et  fans 
doute , cét  accord  du  coft  é d’Haber  eftoit  fans-^ 
preiudice  de  la  foy  qu’il  delîoir  à Dieu  & à fou 
I^euple  :•  oc  ce  repos  particulier  qu’il  achetoit^ . 
n’eftoit  pas  vue  apoftafie  de  la  eau fe  commu- 
ne. Apparemnrient  il  eftoit  de  mefrne  nature, 
que  font  encore  aujourd’huy  les  traittez  par-- 
ticuliers  des  Communes  de  la  frontière,  qui' 
repbuftent  le  fer  & le  feu  auec  de  Pàrgent  ; & 
détournent  le  débordement  & les  courfes  des 
ennemis,  par  les  contributions  qu’ils  leur  op- 
pofent.  Gela  s’appelle  proprement  Sc  fans 
abufer  des  termes , coniurer  vne  tempefte  , & 
charmer  des  beftes  farouches.  Mais  ces  char- 
mes & ces  coniurations  ne  lient  poitifles  Com- 
munes qui  les  mettent  en  vfage  : elles  demeu- 
rent dans  ledroit , & mefmè  dans  le  deuoir , dé- 
ioindre  aux  occaiîons  les  troupes  da  Prinçe;, 

D ij 


^4  lAGALLERIE 

d’aller  contre  i’Ennemy  commun,  de  courfr  le» 
belles  qu’elles  aiioient  enchantées. 

Le  traité  d’Haber  auec  les  Cananéens  eftoîÊ: 
de  cette  forme.  Ce  n’eftoit  pas  vne  celTion  de 
Ibn  droit  , ny  vne  dirpenfe  de  fon  deuoir  : 
c’eftoit  vn  charme  innocent  contre  le  fer  & le 
£eu,  contre  les  Tyrans  & les  O pprelleurs  : & 
ïa  Guerre  entreprife  contre-eux,  ellant  de  la 
volonté  de  Dieu ,,  lignifiée  par  reuelation  ex- 
prclfe  , & déclarée  par  la  Prophetellé  Regen-  • 
te,  comme  il  pouuoit  fans  perfidie  entrer  dans- 
ks  troupes  , & ioindre  fes  armes  aux  armcS'- 
communes-  pour  la  liberté  du  Peuple  : label 
aulîi , pût  de  bonne  foy  Sc  auec  mérité , mettre 
îa  main  aai  mefme  ouurage , elle  pût  ayder  d^ 
fon  adrefle  &:  de  fes  forces , à rompre  la  chaifiie 
4e  fes  Ereres  : elle  pût  acheuer  par  vne  impi- 
lation  particulière,  la  viéloire-  que  Debore 
auoit commencée  d’authorité  publique , & par 
,efprit  de  Prophétie. 

Cette  eonlpkation  particulière  appuya  l’in*- 
terell  Gommiin , & fit  valoir  la  railbn  naturel- 
le: & label  excitée  d’vne  part,  & perfuadée 
4e  l’autre  , expofa  pour  fon  Peuple , fa  vie  ôc 
fa  réputation  , à vne  entreprife  hazardeufe,  & 
^ui  liiy  pouuoit  lailler  vne  mauuaife  renom- 
mée. Par -là,  elle  fit  vn  aéle  4e  fidelité  hé- 
roïque enuers  Dieu , à qui  elle  obéît,  entiers  la 
3oy  de  fes  Peres,  qu’elle  afFermit  par  la  rny  ne 
d’vne  puilfance  contraire  : enuers  fon  Peuple, 
dont  elle  rompit  le  ioug  & cafia  la  chaiihe  : 
enuers  la  Poilerité  , à qui  elle  conieriia  la^ 
Religion  & le  Sainétuaire,  la  libsité 
peranee. 


J DES'  femmes  fortes^  45 

J Neantmoins  cstte  adioii  efi:  de  ces  extraor- 
f dinaires , qui  pafi'ent  les  joix  receuës,  & qui  de-  ' 

I bordent  des  mefures  qui  font  en  vfage.  Elle 
t peut  bien  nous  donner  de  l’ambition  & du  re- 
( fped  : mais  nous  n’en  deiions  pas  faire  vn  mo- 
(kkj  & en  tirer  des  copies.  Etpuifquela  Fi-*  " 
délité  eft  vne  partie  eilentieile  à la  Femme 
• Forte  i il  ell  à propos  d’en  apporter  quelque  ' 
i exemple,  où  la  Vertu  toute  pure,  & fans  ap- 
parence de  tache , foit  polir  l’imitation  aujlF^ 
bien  que  poin:  la  montre. 

É X E M P E. 

I TE  AN  NE  DE  B ET  F 0 
Reyne  d'EfcoJfe  , Catherine 
Du  Glas» 

IL  eft  de  l’Hiftoire  d’Efcoffe  , comme  de 
ces  peintures  terribles , où  il  nefe  void  que 
des  miorts  & des  bieftez  , que  des  embrâfeméiis 
& des  ruines.  On  ne  s’y.  peut  engager  , qif  on 
ne  pafl'e  fur  du  fang  & parmy  des  meurtres  • 
voire  fur  du  fang  facré , & parmy  des  meurtres 
qui  font  des  parricides.  Et  cela  eft  bien  eftran- 
ge  , qu’vue  Couronne  ft  petite , ait  pu  eftfe 
diuifée  par  tant  de  fadions  ; & tant  de  " 
fois  fouillée  de  la  mort  de-  ceux  qui  l’ont 
portée. 

Celle  de  laques  premier  fut  vne  Tragédie, 
qui  pouuoit  pafter  pour  vn  Original  du  temps 
d’Atrée  j ou  dû  ftccle  d’Oepide.  Mais  comme^ 

D iij 


tK-  G AL  REPLIE' • 
il  ne  s’én  reprefentc  iamais  de  fi  cruelle^  où  îî 
ri’interuieiine  quelque  Perfonnape  de  bennes 
itiœurs/qui  fait  dcsleçpns  deVertii  fur  la  Sceinv 
& qui  corrige  le  icandale  que  donnent  les 
autres  : deux  Femmes  qui  retrciiuercnc  à la 
îtîort  de  ce  bon  Prince,  donnèrent  vnexcrnple  ■ 
de  fidelité  , qu’on  ne  peut  voir  encore  alîtjour- 
d’huy  dans  l’Hiftoire , fans  battre  dés  mains, &= 
le  couronner  au  moins  de  la  penfée. 

' Le  Comte  d’Atthoks  ËfmHbis,  pclTedéde'' 
pàmbition  de  régner  , qui  efe  vn  Démon* 
fanguinaire  &:  infiigateur  des  parricides,, 
côiifpira  contre  le  Roy  lacques  Ton  Neueu  : & 
parce  qu’il  ne  pouuoit  le  depolfeder-que  par  la 
mort,  il  fe  refolut  d’àuoir  fa  telle  pour  auoir  la' 
Couronne.  Cette  refolution  prife  auec  témé- 
rité, & arreftée  aiiec  obftination,  il  cherche  ' 
des  Excuteurs  fideks  &-  déterminez,  : & fans-- 
fortir  de  fa  Race  , il  en  troiiua  qui  furent  véri- 
tablement dignes  Artifans-  d’vn  tel  Entrepre-' 
ntiir.-  Au  icur  air3gné,  vn  Valet  de  la  Cham-- 
bre  du  Roy,  les  introduit  , & leur  montre- 

la  porte  fans  défenfe.  Ce  traître,  débauché- 
par  le  Comte  , en  auoit  ofté  le^  vcrroliil  3 
comme  fi- par  là  il  euft  voulu  la  corrompre 
& l’alTccier  à fon  crime. 

Toutes  chofes  efiant  préparées  a rexccii- 
îion  , & le  moment  du  dernier  acte  appro- 
chant J ^vn  C’Ificier  décounrit  les  Cordurez 
& voulant  regagner  la  Chambre  du  P.cy' 
d’oii  il  venoit  de  lortir  , il  attira  fur-foy  leurs  ' 
premiers  coups,  & l’auarice  de  leur  fureur. 
Au  bruit  de  ce  premier  afiPafilnat , Catherine 


DES  PEMSIES'  FOETÆS;  47^ 
Glas  qui  cftoit  au  jfcruice  de  la  Rcync-;, 
eourt  à la  porte  : & la  trouuant  (ans  arreft  , , 
& incapable  de  refiftance  ^ preHée  de  (on  coii- 
rage , & de  la  ncceiliic  qui  cft  iiiuentiue  y Sc 
■qui  Élit  anue  de  tout,  mec  le  bras  a la  place 
du  verrciiil,  que  le  traiftre  Valet  de  Gbam-- 
bre  auoit  euk-ué.  Aileuréir.ent  fi  (en  bras^ 
euft  eké  de  la  force  de  Ion  cœur , la  porte  euft 
tenu  centre  le  fer  & le  feu  , voire  contre  des  • 
macliines  &:  des  canens.  Mais  n’eftanrpas  fait 
à c t vfage  , le  premier  effort  k rompit , & les^ 
Aifairinateuis  pafl'ant  bu'  le  ventre  à la  fidelle 
du  G las , entrèrent  de  furie  fur  le  îCoy , qui- 
Q’eft cit  plus  gard é que  de  la  E eyne. 

Cette  bonne  80  courageufe  Princeffe  ne- 
s'effraya  peint  à la  lueur  de  tant  d’epees,  dé- 
jà teintes  de  far.g  ôz  cbaiides  du  nieurtre  qui- 
venoit  d’éftre  fait  à la  porte.  Elle  s’auança- 
hardiir.ent  deuant  ion  Mary  , & fit  toute  feu— ■ 
le  peur  tous  les  Arebers  delà  Garde.  Mais  la^ 
partie  ellcit  trop  mal  faite  : & la  Fidelité:' 
abandonnée  & fans  armes , n’ auoit  garde  de 
refifter  à la  feule  , & de  vaincre  la  fureur’: 
arnme. 

Le  Rcy  efl^nt  porté  a terre  la  Reyne  fc- 
ktta  fur  luy , & le  Gôuiirit  de  fon  corps  yann 
qu’au  moins  il  ne  fuft  biede  que  par  fes-- 
blelTures  , ny  ne  recout  la  mort  que  par  Ia>: 
benne.  Son  Sexe  ne  fut  point  refpedé  : les^ 
■Vertus  mefincs  & les  Grâces- ne  furent  peint- 
inuiolabks  fur  fa  Perfonne  : elle  receutdeux 
coups- fur  le  corps  de  fon  Mary  : & ces  Fii-' 

. ïieux  Peu  ayant  enfin  arxaebée  au,ec  Yioienes.^r 


4^^  LA  G ALLER  IE' 

k paimre  Prince  déchiré  de  coups , rendit  l’eP-' 
prit  dans  les  larmes  & dans  le  fang  de  fà 
Femme,  L’Autheur  de  cét  execrable  Parrici- 
de &:  les  cruels  Exécuteurs  qui  luy  auoient' 
preflé  leurs  mains,  ne  portèrent  pas  loin  le- 
îàng  de  leur  Prince.  La  luftice  diuine  , & 
r-An2;e  vendeur  des  Roys , les  Paiuirent  à la- 
trace  & a la  voix  de  ce  lang  qui  crioit  contre-^ 
eiix  : il  n’y  en  eut  pas  vipqui  ne  fut  ramené‘- 
au  fupplice.  Il  s’en  fit  vn  mefme  exemple  en- 
diuers  fpeclacles  : & le  Peuple  eut  tout  le  loi- 
Er  de  s’inflruire  & de  fè  ibuler  de  leurs  pei- ’ 
nés.  Le.  deteftable  Cointe  d’AthoIles  fut  re-’  ! 
feriié  pour  le  dernier  aéfe  de  la  Tragédie  quF  ' 
dura  trois  iours  : à tous  les  trois  iours  il  patûc  - 
en  diuerfes  machines  de  tourment  &:deter-^ 
reur,  ayant  vne  Couronne  de  fer  ardent  fur 
la  telle.  Et  par  là  fc  veriEa  mâl-heureufement  ■ 
& contre  foiiTens,  la  vaine  predidion  d’ vne  j 
Femme,'  qui  l’aiioit  affeuré  qu’il Teroit  vra^  : 
ioiir  couronné  folemnellément  , & dans  vne 
grande  adembiéé  de  Peuple,  ^ 

Oh  apprend  de  cette  Hiftoire  , que  la  Ma-” 
jefté  des  Roys  eft  facrée,  que  leur  fang  & 
leurs  vies  font  des  chofes  faindes , Sc  qu’il  y a 
dans  le  Cier  vn  T ribunal  particulier , & des 
Exécuteurs  de  referue  établis  contre  ceux 
qui  les  violent.  Oh  en  apprend 'encore , que  la 
fin  de  l’Ambition  eft  ordinairement  fanglan- 
ré  & tragique  : Et  qu’il  faitmauuais  haîiar- 
der  des  crimes  des  attentats,  furlesprc- 
meifes  ' d’ vn  difeur  de  bonne  auanture.  Enfin 
pour  rentrer' dans'  mon  fu jet  3 on  en  apprend-. 


DES  FEMMES  FORTES.  4, 
que  la  force  des  mains  n*eft  point  necciTairc 
à la  force  de  i’adion  : que  les  Grâces  délicates 
& cultiuées^  J peuuent  faire  tout  ce  que  font 
les  Vertus  coiirageufes  Ôc  robiïftes  : & que  les 
Femmes  font  capables  d’vne  Fidelité  audî 
Héroïque  & d’aulTi  «grande  montre»  que  les 


DES  FEMMES  FORTES. 


I V D I T H. 

E T T E Place  forte , qui  femblc 
cftre  née  fur  la  pointe  de  ce  ro>- 
cher  J eft  la  ville  de  Bethiilie  : Et 
ce  Camp  qui  tient  toute  la  plaire 
d’alentour  J eft  le  Camp  des  Al^ 
fyriens  qui  rafliegeiit.  Vous  pouuez  en  ap^ 
procher  nardiment  > & aller  à couuert  & far/s 
crainte  iufqu’à  la  Tente  d’Holoferne.  Le  vin 
I & le  Ibmmeil  ont  défait  tous  les  Corps  de 
garde.  Ils  n’ont  pas  lailTé  vne  Sentinelle  qu’il$ 
h’aycnt  couchée  à terre.  Les  feux  mefmes  qui 
deuroient  veiller  pour  tout  le  Camp  , font  aft- 
foupis  & demy  éteints.  V ous  diriez  qu’on  les 
a gagnez  , ou  qu’ils  ont  oublié  l’ancienne  dif^ 
cipline.  N’en  accufez  point  la  licence  des 
Soldats  ny  la  négligence  des  Chefs.  Vne  Vertu 
I plus  forte  que  les  Soldats , & de  plus  grande 
autherité  que  les  C heft , a vaincu  les  vns  6c 
les  autres , 8c  confondu  les  deuoirs  Sc  les  or- 
dres de  la  guerre. 

Cette  défaite  fans  meurtre  & fans  eifuftoâ 
de  fang , eft  vn  coup  de  l’Ange  d’Ifraël , qui 
eft  venu  en  perfonne  deff’endre  la  frontière  dé 
fon  Pays.  Il  a fait  des  tenebres , où  il  y a ié 
ne  fçay  quoy  de  celles  qu’il  fît  autrefois  en 
Egypte.  £t  la  nuid  s’eft  auancée  par  fon 
commandement  , pour  contribuer  fon  filen- 
ee  & fon  obfcurité,  à la  grande  adion  qu’il 
préparé.  Mais  cette  obfcurité  n’eft  que  pour 
les  ennemis  du  Peuple  de  Dieu  ; & cette  nuid 
intelligente  & diferetc  ;,  comme  l’eftoit  ceHç 


S%...  LAGALLERIE  | 

■ d’Egypte  , fçak  tien  diftinguer  les  Fideles  & î; 
faire  acception  de  peifonnes.  Ce  oui  eft  broüil-  i 
lars  & tenebres  pour  les  auires , lëra  lumière  j) 
pour  nous.  Et  quand  il  n’y  auroit  que  Je  la  ü 
clarté  de  ces  lumineux  Efpiics  ^ aiouftée  à la  ' 
lueur  du  zele  & des  yeux  de  ludith  qui  fem-  ; 
blent  mettre  le  feu  à toutes  les  pierreries  do  ce 
fuperbe  pauiilon  , encore  y en  auoit-ii  alTez  ^ 
pour  voir  d’icy  la  Tragédie  qui  le  commence 
dans  la  T ente  d’Holoferne.  — 

Toutes  cbofes  y font  dilpofces  à vue  étran^  ' 
ge  reuoiution  : Et  cette  fatale  coniondure, 
a conduit  tout  à la  fois  à l’extremité  j la  vie 
d’Holoferne  , l’honneur  de  ludith  & le  falut 
de  Bethulie.  La  forte  & vertueufe  Vefue  , qui 
cxpofe  fl  coiirageufement  fon  honneur  poul- 
ie îalut  de  foii  Peuple , n’a  plus  que  ce  moment 
à ménager  ; Et  lî  elle  ne  le  ménage  heureufe- 
ment  & auec  fuccez  , c’efl:  fait  de  Ibn  honneur 
& du  falut  de  fon  Peuple  : c’eft  fait  de  Be- 
thulie , voire  de  lerufalem  mefme  & du  Tem- 
ple alTiegé  dans  Bethulie.  Elle  a tout  cela  à 
fauuer  ; & tout  cela  ne  fc  peut  fauuer  que  d’vn 
coup  , & par  la  mort  d’Holoferne.  Voyez 
comme  elle  s’eft  préparée  à faire  ce  coup  fatal 
ôc  important,  qui  doit  ofter  laTefteàcent 
cinquante  mille  hommes , ^ redonner  l’efprit 
& le  cœur  à douze  Prouinces  abbatiics.  Elle 
n’a  pas  fait  marcher  deuant  foy  des  Légions , 
ny  des  Elephans  armez  : elle  n’eft  pas  venue 
accompagnée  de  Geans  ny  de  Machines , elle 
n’a  autour  de  foy,  que  la  Beauté  & les  Gracesj 
mais  c’eft  vne  Beauté  hardie  & vidorieafe  , 
ce  Ibnt  des  Grâces  magnanimes  & ccnqnf- 


DES  FEMMES  FORTES.  /3 
Tîntes.  Elle  n’eil;  munie  que  d’attraits  & d’a- 
grémens  3 mais  ce  Ibnt  des  attraits  violents , 
& des  agréments  qui  forcent.  Elle  eft  dan- 
gereule  autant  qu’elle  eft  agréable  ^ ôC  bielle 
par  où  elle  plaift.  Non  lèuiement  fes  yeux: 
font  perçans , Sc  les  éclairs  que  Dieu  y a mis 
éblouilfent  : fes  pieds  melrnes  ont  contribué 
à la  viéloire  : 8c  les  cordons  de  fes  botines^  ont 
pris  Holofeme  par  les  yeux , 8C  ont  attaché 
fbn  Ame. 

Ces  armes  qiioy  que  renforcées  diuinement, 
& aifinees  d’vn  rayon  celefte  ^ n’auroient  pas 
vaincu  toutes  feules.  Elles  n’ont  rien  fait 
qu’apres  l’oraifon  , apres  le  ieufne  , apres  le* 
larmes  : Et  li  celles-cy  qui  font  fpi rituelles  ôc 
d’vne  trempe  inuilible  , n’ont  pas  donné  dans 
la  veuë  d’Holoferne  3 elles  ont  donné  dans 
le  cœur  de  Dieu , & ont  fait  i’ouuerture  , par 
où  le  falut  eft  tombé  fur  fon  Peuple , & la 
mort  fur  fes  ennemis.  ludith  va  donner  com- 
mencement a l’vii  & a l’autre.  L’Ange  Exter- 
minateur qui  l’aftifte  , ne  luy  met  pas  à la 
main  vne  lance  de  feiT,  ny  vne  pointe  de  foudre 
apportée  du  Ciel.  Des  armes  lî  nobles-,  êc 
venues  de  11  haut , ne  Ibnt  pas  necelTaircs  à 
cette  execution.  £t  Dieu  n’a  pas  couftume  de 
làifter  aux  Orgueilleux  le  titre  d’vne  mort 
éclatante  & de  grand  bruit.  Il  luy  prefente 
l’épée  mefme  d’Holoferne  : & en  la  luy  met- 
tant à la  main , il  luy  met  dans  le  cœur  la  con- 
fiance & la  hardiene.  Vous  la  prendriez  cette 
épée  fatale  pour  vn  traid  de  foudre  : vous  iu- 
reriez  qu’elle  eft  toute  compofée  d’éclairs. 
Mais  ces  éclairs  ne  font  pas  de  ceux  qui  fcfor- 


/4  GALLERIË 

ment  dans  les  nuës  ; ils  ]uy  viennent  d’viî 
.diamant  & d’vn  Rubis,  cjui  font  toute  fa 
poignée  : Et  quelq^ue  lullre  qu’elle  reçoiue de 
-ces  feux  de  pierre  qui  la  parent , elle  en  attend 
daiiantage  de  l’innocence,  & de  la  Vertu  de 
cette  belle  main  qui  va  l’employer.  Vous  di- 
riez qu’elle  brille  de  l’impatience  qu’elle  a de 
feruir  à vn  coup  qui  vaudra  quatre  batailles,  & 
qui  fera  ouy  de  tous  les  Siècles. 

ludith  la  reçoit  courageufement  & auec 
alfeurance  : mais  fon  courage  eft  fans  fierté, 
& fon  alTeurance  paroifl  modefte  & foûmi- 
fe.  Sa  Eoy  renouuellée  en  ce  périlleux  mo--^ 
ment , & ion  zeie  pouü’é  au  dehors  éclairent 
fon  vifage  & s’épandent  par  fa  bouche  : Et 
fes  yeux  font  leuez  au  Ciel , comme  s’ils  mon-- 
troient  le  chemin  aux  prières , qu’elle  y en- 
noye  en  filence  & accompagnées  de  l’elprit 
de  fes  larmes.  Il  n’y  a rien,  qu’vn  fi  pur  efprir, 
& de  fi  fainéles  larmes  ne  piiijGTent  obtenir  r 
^ la  voix  de  ce  filcnce  efi:  trop  forte  6c  trop 
prefihnte , pour  n’eftre  pas  exaucée.  Mais  qiioy 
qu’alfez  forte  pour  penetrer  le  Ciel , & fe  faire 
exaucer  de  Dieu  ; elle  ne  vient  pas  iiifqiies  icy, 
ny  ne  fe  fait  ouyr  d’Holofcrne.  Le  brutal  qu’il 
eft  n’a  garde  de  s’éueiller  à cette  voix  : Il  ne 
s’éueilleroit  pas.  à celle  du  Cieh  quand  il  ton- 
ncroit  de  toute  fa  force.  Non  feulement  if 
aperdu  l’Efprit  &:  le  mouuemçnt,  il  a perdu 
iufques  à la  veuë  6c  à Touye  : Et  il  efi;  plus  at- 
taché de  la  fumée  du  vin , 6c  des  vapeurs  du 
fommeil,  qu’il  ne  fcroit  de  fix  grofles  cordes 

d’autant  de  chaiüies. 

Ne  croyez  pas  qu’eu  cét  efbat  la.,,  lèsref^ 


DÇS-  femmes  fortes. 

^ics  Ibieut  de.  la  prife  dç  Bçthulie  , ny  du 
fec  de  Hififufakïn  : qu’il  fefaflçdsSiegçny  . 
i qu’il  le  donne  de  bataille  eu  fatefte.  Il  n’y  a 
là  maintenant  ny  Armées  à conduire  , ny 
Royaumes  à conquérir  : Iiidith  y çft  toute 
I iêule,  ce  que  la.  Guerre,  ce  que  la  Gloire , çç 
qûç  Nabuchodonofor  y eft oient  auparauant. 
Mais  ce  n’eft  pas  cette  ludith , que  laVettu,, 
k Zele  8ç  CCS  Anges  ont  amenée.  C’eft  vne 
ludith  de  la  façon  d’vn  Songe  impofteur,  qui 
a fait  d’vne  Hejoine  vne  Coquette  : Et  cette 
luditli  Coquette,  & imaginaire  fera  bien- toft 
ebatue  par  la  v raye  & la  pudique.  L’épée  que 
vous  luy  voyez  à la  main  , luy  fera  iuftice  de 
i ce.  Songe  impofteur  : de  toutes  ces  vaines  ima-r 
I ges  feront  noyées  dans  le  lang  du  Songeur  & 

! tomberont  auec  fa  tefte. 

Tandis  qu’elle  niefure  encore  vne  fois  la 
grandeur  de  fou  entieprife , Sc  que  fes  dernieres 
larmes  demandent  à Dieu  vn  courage  & des 
forces  qui  luy  foient-  égales  j les  Anges  qui 
l’ont  amené  font  en  garde  autour  d’elle,  & à 
la  porte  de  la  T ente.  Celuy  là  l’éclaire  auec  vn 
lambeau , & en  mefme  temps  bailïàat  la  pique 
d’Holoferne  qu’il  a iàiEe;  fcmble  ralTeurer 
de  la  mine  & du  gefle , qu’il  fera  fon  fécond:  fi 
la  main  luy  manque.  Prenez-  vous  garde  à Pa- 
(âion  de  ceux-là  qui  fe  ioüent  d‘vn  cafquc  & 
d’vne  cuirafie  ? Il  y a du  myftere  en  leur 
adion , & ce  qu’ils  ioiient  efi  l’afièurance  & 
l’inftrudion  de  ludith.  Ils  calfent  l’armure 
d’Holoferne , que  l’on  croyoit  toute  compoféc 
d’enchantemens  inuincibles,  & qui  a efté  fi 
long-temps  la  terreur  generale  de  toute  T Afic, 

E iiij 


ys  IA  GALLERIÉ 

In  H GâfFànt  j ils  fe  rient  de  rinfîrmité  def 
Piiilfances  humaines.  Et  vous  voyez  qu’ils  en 
monftrent  les  pièces  à Itidith  ^ pour  l’alTcurer 
qu’elle  n’a  rien  à craindre  , ayant  des  Gardes 
éc  des  Seconds,  à qui  le  diamant  & l’ackr  ne 
font  que  du  verre  & de  la  toile. 

Q^nt  à ceux  que  vous  voyez  à la  porte  Hc 
Ja  T ente,  ils  font  là  pour  chalîer  la  Peur  & les 
Spedres  d’autour  de  cette  Pille  que  lu dith  y a 
inife  en  garde.  Ils  y font  ^ur  repoulfer  les 
Démons  ennemis  du  Peuple  de  Dieu , qui  pour- 
ioient  venir  au  fecours  d’Holoferne.  Leurs 
armes  quoy  qu’apparemment  obfcures  , font 
d’vne  matière  celefte  & toute  lumineufe  : mais 
parce  qu’il  en  pouuoit  fortir  des  éclairs  qui 
auroient  cueille  tout  le  Camp  , ils  les  ont  eux- 
jnefmes  obfcurçies,  & en  ont  fupprimé  toute 
la  lumière.  Neantmoins  cette  retenu  ë ne  leur 
cft  plus  necelfaire.  Voila  Iiidith  qui  fort  auec 
la  telle  d’Holoferne  , & le  cœur  de  tous  ces 
corps  dilFerens  , qui  font  demy  alTommez  de 
vin  & de  fommeil  , & qui  feront  tantoft 
acheuez  par  les  Ifraëlites.  Le  fang  fume  en- 
core apres  l’épée  , & par  tout  ou  elle  paife, 
la  terre  boit  auidement  les  gouttes  qui  en 
tombent. 

Vous  voyez  bien  que  la  ioye  de  cette  viffcoirc 
n’eft  pas  petite  dans  le  cœur  de  la  V idorieufè. 
Elle  y eft  fi  grande  qu’elle  s’eft  répandue 
iufques  fur  fon  vifage  : & fes  yeux  en  ont  receu 
vn  fécond  feu,  & vne  nouuelle  lumière. Elle 
ftra  tantoft  encore  plus  grande  dans  B ethulie, 
où  la  genereufeVefueeft  attendue  auec impa- 
ïknee  ; & où  die  va  porter  auec  la  tefte  éc  la. 


DES  EEMMES  FORTES.  _ 

mort  dé  l’cnnemy  public la  vie  & 
de  tout  le  Peuple.  r 

SONNET.  *■ 

H Ole f trne  tji couché  ^ et  jli^.mhem 
mtiUe^  / , 

Ji  r^fjléfalumiefe  auec  l'ohfcurité ^ 

E/  ludiîh  fait  de  l'ombre  vn  t/oi 
De  peur  quà  fo7i  éclat  le  Barhar 


Ze  fer  que  tient  en  main , 
Adioute  en  fen  vijàge  'vne 
Et  four  la  confirmer  en 
Son  bon  Ange  luy  tient  Ci 

Affèure^toy  ^ludith  ^ 

Ze  fommeit  le  ^in 
Ont  défia  commencé  fon 

Ton  Captif  ne  doit 
Et  ton  bras  fans  dang, 

D'vn  homme  à qui  tes  y 


oreille, 

efort, 
conquefie  s 

'de  la  peur, 
Ipper  la  tefte^ 
ïTYacléle  Cœurm. 


ELOGE  D E I V D I T H, 


IL  n’eft  point  nccefTaire  c|U€  ic  die  qui  fut 
ludith  y ny  quelle  adion  elle  a faite.  Elle  eft 
allez  connue  de  chacun  : & il  y a plus  de  deux 
mille  ans,  qu’en  tous  les  Païs-bas  & à la  veuë 
de  toutes  les  Nations,  elle  couppe  encore  la 
telle  à Holofeine  , & fait  leuer  le  lîege  de 
Bethulie,  Cét  endroit  de  fa  vie  a bieneftéle 
plus  éclat:ant  & le  plus  regardé^mais  peut-câre 


si  ih  GALLERIE 

n’a-t’il  p^s  efté  le  plus  laborieux  iiy  , le  plufi  | 
Héroïque  i & Holoferne  enuironné  de  çputç  j 
y ne  Armée  j luy  coufta  moins  à défaire  ^ que  i 
le  plailîr  &.  la  Douleur , que  la  conuoitife  j 
la  Crainte,  que  fa  Beauté  propre  cc  fa  leu-  ^ 
nefle.  Elle  fut  pourtant  viâorieufe  en  toute 
forte  de  combats  : & vint  à bout  également , ^ 
des  ennemis  qui  plaifent , & dé  ceux  qui  épour- 
iiàntent.  A la  mort  dç  fon  Mary  : elle  vainquit 
la  Douleur  par  la  lî  ruaçionf^ montra  qu’auec 
le  fang  des  Patriarches  fes  prcdeceiTeurs , elle 
auoit  hérité  leur  foy  & leur  eonftance.  G'ette 
première  Aduerfaire  vaincue , elle  vainquit 
encore  rOyfiueté,  les  Peliççs,  & les  féconde 
A ffe fiions  ;■  qui  font  Içs  plys  dangereuifs  gSa 
hernies  des  ieimes  vefues. N e pouuanr  pas  qiiiter  ' 
fa  icuneffe , hy  fe  défaire  de  fa  Beauté , qui  luy 
eftoienç  comme  des  Domeiliques.ma]  afieuréel 
de  diliçiie  garde  j ehe  les  tenQic  ç.oaûnuei.-» 
lement  enfermées  j & encore  de  peur  qu’elles 
n’échappahént  , elle  les  aiPpiblilfoir  par  la 
priere  &:  par  k'trauail^  aucç  le.  ieruhe  & k 
cddice,. 

Elle  s’aguerrit  par  ces  combats  domeftiques 
& particuliers.  : ^ fe  prépara  à faire  route  feule 
& en  vne  feule  nui  fl  cette  fameufe  campagne, 
où  la  Fartuire  d^s.  Affyriens  fut  défaite  de  Ê. 
main.  A u rehe ,.  en  cette  entre-prife  de  fi  grand 
hazard  & fi  magnaniine , elle  n’eut  pas  feule- 
ment  à vaincre  vn  Homme  que  P Aihour  auoit 
dkfarmé  ; ^ que  le  Sommeii  de  le  Vin  auoienc 
Ué  : elle  eut  à vaincre  la  force  de  l’Or,  à qui  les 
I,egions  armées  obeïffent  & les  Places  fortes 
Jk  rendent  ; çlk  eut  à vaincre  l’eciac  dei 


f DES  FEMMES  FORTES. 
iPicrrerics,  qiû  bleüent  les  Ames  que  ia  pointq 
^•lu  fer  ne  peut  blelfer  : elle  eut  a vaincre  Jaî 
i Volupté  , qui  cR  plus  forte  que  la  Vaillance  y 
1&  qui  triomphe  tous  les  ioiirs  des  Vido- 
I lieux. 

j Outre  ces  ennemis  agréables  & flaceurs, 
lils  s’en  prefenta  de  cruels  & de  terribles  qu’il 
luy  fallut  encore  vaincre.  Son  entieprife  ne 
j luy  pouuoit  reüllir  que  par  miracle  : & fi  elle 
1 ne  luy  rcüfiirToit , il  luy  falloit  pafler  par  tou- 
1 tes  les  m^ains  d’vne  Armée  furieufe  i il  luy  fal- 
loir feufFrir  tous  les  fupplices  & toutes  les 
morts  que  peut  donner  la  Tyrannie  échauf- 
fée. Elle  mefura  tous  ces  fupplices  & compta 
toutes  ces  morts  j & apres  auoir  confideré  fe- 
: rieufement  les  vns  & les  autres  ^ elle  entreprit 
; à leur  veuë  & en  leur  prefenec^  cette  msemo- 
râble  adion^  par  laquelle  d’vn  fèul  coup,  elle 
fc‘  m.onltra  non  feulemient  plus  coiiiageufè  8c 
plus  fortey-mais  encore  plus  intelligente  & plus 
làge,  & que  toute  la  fudée  qu’elle  conferuay  ôc 
que  toute  i’Affyrie  qu’elle  défît. 

REFLEXION  MORALE. 

LEs  Femmes  n’ont  pas  tous  les  iours  deS- 
Hclofernea  à défaire  i Mais  tous  les  iourf 
elles  ont  a combattre  le  Luxe  la  Vanité , des 
Délices  ; tentes  les  Paillons  agréables  Sc  toutes 
les  fafeheufes.  La  mémoire  de  cette  Femme 
héroïque  , les  peut  drefi'er  à toutes  les  fadionsr 
à tous  les  exercices  de  cette  G uerre  ^ qui  pour 
fe  faire  à i’ombre  & fiinsdljjfions  de  iâng,  ne 
laiûè  pas  d’ete  iaboiieuiè , ôf  tie  fe  faire  auec 


ëô  1a  GA  LL  ER  IE  ^ 

force  d’Efprit  & fermeté  de  courage.  Qi^Iîes  j 
apprennent  donc  de  cette  illuftre  & glorieufe  , 
MaiftrefTej  à difcipliner  les  Giaces,  & à leur  j 
donner  de  ladeuotion  & du  zele^  àrenfermeir  jj 
la  Beauté  dangereufe , & à luy  ofter  toutes  les-  |, 
armes  dont  elle  peut  nuire.  Qu^dles  en  ap-  , 
prennent  à reformer  le Vefuage  ,=  & àfe  mettre 
l'ous  le  ioLig  de  Dieu,  apres  qu’elles  font  dé- 
chargées du  ioiig  des  Hojnmes. 
apprennent  enfin,  à garder  la  foy  à la  Mé- 
moire de  leurs  Marys  decedez  : à ne  faire 
iamais  diuorce  auec  leurs  noms  , & à mettre 
fous  leurs  cendres  tout  le  feu  qui  leur  peut  eftre 
demeuré  de  refte.  Quant  à cette  célébré  aélion, 
par  laquelle  îudith  défit  toute  la  Syrie  en  vne 
Tente,  & couppa  d’vn  coup  la  Tefte  à toute 
vne  Armée  3 elle  apprend  aux  Hommes,  que 
la  Vertu  Héroïque  eft  du  Cœur  & non  pas  du 
Sexe  : Que  la  Vaillance  habillée  dé  fer  n’eft 
pas  toujours  la  plus  vidorieufe  : Et  que  les 
mains  les  plus  foibles  & les  plus  délicates 
peuuent  fauuer  les  Peuples  quand  Dieu  les 
gouLierne. 

QVESTION  MORALE. 

choix  que  "Dieu  a fait  des  Femmes  > four 
le  fa-lut  des  recuits  à 

l' extrémité. 

IL  eft  remarqué  au  liure  deS  luges , & il  y eft 
remarqué  par  mertteille  comme  vn  pro- 
dige  , que  la  Douceur  eftoit  vne  fois  née  de  la 
force  : & tpue  des  dents  de  ^^luy  qui  deuore. 


DES  ÎEMMES  FORTES.  ^ 

.1  eftoit  ibrty  de  la  nourriture.  C’eft  vne  mer- 
‘aeille  qui  ne  tient  pas  moins  du  prodige,  & qui 
[pourtant  n’a  point  encore  efté  remarquée,  que 
;a  force  (bit  partie  de  la  Douceur  : & que  ks 
b^ins  accul'ées  d’auoir  fait  la  mort , aycnt 
bpeté  le  lalut  & donné  la  vie.  Elle  eft  véritable 
ineantmoins  cette  leconde  merueille , & n’eft 
pas  moins  furprenante  que  la  première , n,y 
umoins  propre  à faire  vn  Problème  curieux,  & 
:vne  Enigme  de  belle  montre.  Les  exemples 
iaufli  en  iont  moins  rares  & plus  connus  : Il 
s’en  voit  quali  en  toutes  lejs  Religions  de  l’Hi- 
llcire  : & Dieura  renouuellées  autant  de  fois^ 
qu’il  a cheifi  les  mains  des  femmes , foit  pour 
affermir  ks  Eftats  ébranlés,foit  pour  foùtenir, 
leurs  ruines, 

La  grande  merueille  en  cecy  eft,  qu’il  a, 
prefquc  touliours  fait  ce  choix,  àrextremité, 
des  confeils  & de  rerperance,.&  d^slader- 
iniere  confulion  des  affaires.  Et  endesocca- 
;fions  où  k^  bras  des  forts  eftoient  abbatus  : 
& ks  fages  relies  fe  tro^iuoient  épuifées  5 il  a 
fufeité  des  femm^es,  qui  ont  fait  les  fonâtioi^ 
des  Forts  & celles  dés  Sages,  qui  ont  efté  le 
ioug  & répée  de  deftus  la  telle  des  nations  *, 
qui  ont  challé  des  villes  prifes  les  ^tniées  délia 
vidorieufes  3 qui  ont  rendu  la  force  & k cou- 
rage aux  Roys  vaincus  5 qui  ont  teleué  ks 
Trofnes  abbatus  les  Couronnes  tombées. 
Il  nous  ftiffit  de  croire  , que  de  femblable 
ccuures,  ne  fe  font  point  que  Dieu  ny  mette 
la  main  ; & qu’il  n’y  ait  beaucoup  de  fon  efprit 
& de  la  V ertu  des  miracles.  }1  y a neantmoins 
des  apparences  & des  raifons , dans  la  portée 


LÂ  _G  A L L E R I E 

de  noftre  yeuë^  qui  l’ont  en  cela  pour  là  P ro- 
uidcQce. 

Premièrement  fà  PuilTance  y paroift  plus 
îndépèndante  J & fa  Sagede  plus  infaillible  & 
plus  efficace.  Il  y a bien  Ibiiuent  de  l’abus  en 
nos  penfeeSj  Sc  de  la  méprife  ou  de  l’incon- 
gruité dans  nos  termes.  Nous  prenons  la  force 
pour  la  débilité  j & ce  que  nous  appelions 
Puiflance  j le  deuroit  appeller  vne  infirmité 
embaraflée^  & ynefoiblellede  grand  attirail. 
.Ge  léioit  véritablement  eflre  puifîant  , de 
prendre  des  Villes  & de  défairedes  Armées , 
non  pas  aiiec  des  Canons  & d’autres  Armées ’j 
mais  auec  des  pots  cafTez  & vne  machoëre 
d’Afne.  G e leroit  auoir  des  forces  extrêmes,  | 
non  pas  d’abbatre  vne  llatuë  de  terre  auec 
douze  machines  : mais  de  brifer  vn  CololTe 
de  bronze  en  liiy  foulfiant  au  vifage  : de  rom- 
pre vne  Montagne  auec  des  fioccons  de  neige, 

& l’art  auffi  bien  que  le  pouuoir , fe  pourroit 
dire  diiiin  en  yn  Pilote,  qui  dans  le  fort  de 
l’orage  , {âutieroit  vn  vaifl'eau  demy  brifé  , 
auec  des  voiles  de  crcfpe , ôc  vn  gouuernail  de 
carte.  C’eft  à peu  prés  de  la  forte  qucDiegi 
agit , lors  que  dans  le  tumulte  des  affaires , & 
au  bruit  d’vneflat  qui  tombe  , il  reprouue  les: 
bras  des  Geans  & les  telles  des  Politiques  : Sç 
’choifit  des  femmes  infirmes  ëc  de^  pilles  dé- 
licates , pour  abbatre  des  Viêlorieux  & releuet 
des  Vaincus  i pour  foutenir  des  ruines,  & re- 
parer des  naufrages. 

Secondement  il  vérifié  par  là , fon  titre  de 
Dieu  des  Armées,  & de  Seigneur  puilfant  à la 
Guerre.  Il  monte  que  la  yidoirecft  fa  Sa- 


i DES  femmes  FORTES. 
ftte,  qu’elle  fuit  fes  otdres  & obéît  à fa  Pro- 
idence  -:  & que  ce  Mars  commun  & iourna- 
èr , êc  cette  Fottune  aueugle  & bizarre,  dont 
4 fe  fait  tâiît  <le  contes , ne  font  que  des  Fan- 
îx^fmes  de  l’inuention  dès  Hommes.  Par  là 
encore  en  troifiéme  lieu , il  enfeigne  rbuniilitè 
iaux  Glorieux  de  la  terre  : Il  apprend  la  mo- 
Ideftie  aux  Conquerans  & aux  Braues  : & fait 
N'oir  aux  vns  & aux  autres,  que  les  couronnes 
.font  de  fes  grâces  , j8c  noii  pas  de  la  force  de 
‘leurs  mains  : qui  les  ofte  quand  il  veut  aux 
teftcs  orgueilleufes , pour  les  mettre  fur  les 
humbles  : qu’il  en  a pour  les  femmes  aufli  bien 
que  pour  les  hommes  -,  pour  les  Bergers  comme 
^ur  les  Princes  : Sc  que  fur  quelques  teftès 
qu’il  les  mette , il  en  demeuré  toujours  le 
Maiftre. 

En  quatrième  lieu , tes  merueilles  opérées  dç 
.temps  en  temps  par  les  mains  des  femmes  j font 
des  faits  iuftificatifs , & des  inftrudions  illu-* 
ftres  pour  tout  le  Sexe.  Par  là  les  hommes  mé- 
difans  font  refiitez , 3c  la  calomnie  Iniurîeüfê 
au  fécond  ouurage  de  Dieu  eft  confondue.  Pàt 
îà  encore , les  femmes  font  auertiés  qu’ellès  ont 
le  cœur  de  mefme  matière  & en  aufîi  bon  lieii 
que  les  hommes  : pourueu  que  le  Luxé  ne  lè 
gafte  point  ; pourueu  qu’ils  ne  toit  jfoint  abbata 
par  la  moielle.  Elles  en  apprenne^it , que  lettré 
mains  pour  eftre  plus  tendres , & accouftiLrtlées 
à la  laine  3c  à la  foye,  ne  font  pas  moins  pro- 
pres aux  grand  es  adions  : qu’vne  longue  iuppc 
n’embaialfe  point  la  Vertu  horoïque,  ny  ne 
Tempefehe  d’aller  à la  Gloire  : que  pour  fe 
préparer  de  b«ttxe  heure  aux  Adxoas  decoûr 


^4  la  g aller  ie 

rage  & aux  belles  auanturcs  , elles  doiueî\ 
s’accoufcumer  à vaincre  , 6c.  commencer  leur 
vidloires  au  logis  & par  elles-mefmes.  luciitl 
ne  fur  pas  vidoiieule  du  premier  coup  & lan 
çlîay.  : elle  s’y  prépara  par,  des  exercices  par- 
ticuliers &,  des  combats  .dameftiques , &ce  i\<' 
fiit  qu’apresauoir  défait  T Amour  6c  ie  plailir , 
qu’apres  auoir  chaflé  de  fon  cœur  les  PaiFion 
(&  fes  vices  qu’elle  défie  I^Alpferne  , & chalp 
les  AlTyriens  de  deuant  Betbuiie. 

Arrefte  , cét  exemple  n’eft  pas  Tvniquedo 
fon  efpece.  Il  y en  a de  plus  d’vn  lîecle,  & d< 
plus  d’ vue  Nation.  , Long- temps  auant  ludith 
Debore  & label  auoient  deliuré  le  Peuple  dt 
la  T y raunie  des  Cananéens.  Quelques  annéei, 
apres,  Efther  lefauuades  mains  d’Aman,  & 
du  malfacre  general  qui  luy  eftoit  préparé  pai 
toute  la  Perle^  Sous  le  Régné  de  Dauid,  le* 
Abelites  aiPegez  par  loab , menacez  du  la< 
de  leur  ville,  firent  deljurez  du  faç  & du  liège 
meüiie , par  la  prouidence  d’ vne  femme  fage  ^ 
qui  leur  perfu.ada  de  fe  défaire  d’ vne  Rebelle 
qu’ils  auoient  retiré  ; & d’en  ietter  la  tefte  pai 
delfus  les  murailles.  Cette  telle  iettée,  fit  pluî 
que  ii’eulTent  fait  tous  les  bras  6c  toutes  les  ma- 
chines de  l’Armée  : la  Paix  demeura  au^ 
Abelites  : & loab  fans  prendre  la  Ville  fe  ict 
tira^auec  la  V idoire, 

EXEMPLE. 

M4‘BiyLL'E  VE  STILIMENE. 

La  Puçelle  d’Orléans  peut  bien  ellre  adr 
loullce  à ces  fortes  luifues , quoy  que  bien 

éloignée 


DES  FEMMES  FORTES.  és 
éloignée  de  leur  temps  & de  leur  Pays.  La 
France  eut  en  elle  vne  ProphetelTe  & vnc 
•Guerriere  , vue  Debore  & vne  ludith  -,  & ce 
tju’elle  fit  pour  la  deliurer  des  vfurpateurs, cjui 
tuy  auoient  défia  mis  Je  ioug  fur  la  telle  , ell 
vne  célébré  preuue  du  don  de  miracle , conféré 
diuinement  à quelques  femmes,  pourlefalut 
des.  Eftats  opprellez  & des  villes  réduites  à 
l’extrémité.  Mais  toutes  les  Vertus  falutaires 
& guerrières  de'^ic  Sexe,  ne  font  pas  de  fi  grand 
Age  : les  derniers  fiecles  ont  eu  les  leurs  aulîi 
bien  que  les  precedens  : & il  y enaquifonç. 
quafi  nées  à la  veuë  de  nos  Peres. 

Du  temps  de  Mahomet  fécond,  les  Turcs 
conduits  parle  Bacha Soliman , defeendirent 
en  Stilimene , & s’attachèrent  à Coccinqui  ell. 
la  Capitale  de  Fille.  Apres  diuers  alîauts 
donnez  courageufement  en  diuers  endroits , & 
lepoulTez  auecque  pareil  courage  : enfin  par 
artifice  ou  de  force , il  gagnèrent  vne  porte, 
fur  laquelle  le  combat  fut  longuement  opi- 
niallré  5 iufques-là  que  le  Gouuerneur  de  la 
Place,  qui  eftoit  FF omme  de  confeil  & de  main 
y perdit  la  vie.  Il  auoit  vne  Fille  appellée  Ma- 
nille, qui  eftoit  alors  fur  la  muraille , auec 
d’autres  Femmes  préparées  à bien  recenoif 
i’ennemy,  & à faire  pour  leur  honneur  & pour 
leur  Religion  , plus  que  ne  demandoit  leur 
Sexe.  Cette  courageufe  Fille,  qui  auoit  les 
yeux  & le  cœur  au  combat,  & l’accompagnoit 
de  fesgeftes  & de  fes  mouuemcns , quoy  que 
bleflée  du  coup  qui  auoittuéfon  Pere,  ne  fut 
pas  pourtant  abbatuë  auec  luy  , ny  ne  perdit 
Â’efprit  &:  le  courage  par  faplaye.  Elle.defceiid 


î:  A G A L L E m E ' j 

de  la  muraille  à- la  porte  : elle  penettre  au  tra^  f 
uers  du  fer  & du  feu , iiifques  au  corps  de  fon  f 
Eere  : elle  releue  fon  épée  & fon  bouclier  : & J 
comme  li  auec  fon  bouclier  & fon  épée,  elle  l* 
eut  pris  la  hardieffe  de  fon  cœur  de  la  force  de 
fes  bras,  elle  fe  prefente  à ceux  des  ennemis,  qui-  j* 
paroiifoient  les  plus  prclïans , & qui  eftoienc 
les  plus  auaneés.  Elle  repoude  les  vns , & abbat  f 
ks  autres  : elle  combat  âueetaiitdebardiede,»-  ^ 
fa  bardieile  alTiftée  d’enhant,  & foiiftenuë 
des  babitans  rallie;^  ; eft  fi  beureufe,  qu’elle 
met  en  fuite  tout  te  qui  fe  trouue  des  T lires 
deuant  elle  5 & les  jliene  battant  iufqu’à  leurs. 
Galeres.  Des  le  mefme  iour,  ils  fe  remirent  en  ' 
mer , & laiiferent  la  viéîoire  entière  à Manille  , 
& la  liberté  à Stimilene. 

Le  lendemain , le  General  de  la  flotte  Veni-  ■ 
tienne , croyant  arriucr  au  combat,ne  fe  trouua  ' 
qu’à  la  kfle.Le  peuple  parc,&:  lesMagiftrats  en 
habit  de  ceremonie , fortirent  au  deuant  de  lu  y,  : 
& luy  menerenten  triompbe  leur  liberatrice.il 
la  fît  venir  en  prefence  de  l’Armée  rangée  fur  î 
le  Riuage  : &.  là  apres  l’auoir  couronnée  ^’vn  ) 
Eloge , qui  valoir  bien  le  Laurier  & le  Chefne  | 
des  Anciens  : il  ordonna  que  chaque  Soliiac  ) 
fky  fît  vn  prefent  : & luy  offrit  pour  Mary  , \ 
telle  Capitaine  que’lle  voudroit  eboifîr,  auec  i 
prom*effe  de  faire  auprès  du  Sénat , qu’elle  fufl  i 
adoptée  de  la  Seigneurie,  & que  fon  mariage  ; 
luy  fufl  donné  du  Trefor  public.  MaruÜequj 
cftoit  véritablement  hardie  de  courageufe  -,  f 
mais  qui  étoit  encore  plus  auifée  & plus  fpiri-  f 
tiielle , remercia  le  General  de  fes  prefens  de  de  ‘ 
fescflres  : & luy  répondit , Sue  U déjferen^e 


DES  FEMMES  FORTES. 

^oit  grande  entre  les  Vertus  de  campagiis  Us 
'ertus  de  inenage  : que  d'vn  excellent  Capitaine, 
l fe  pouuoit  faire  vn  fortmauuais  Vers  de  F^- 
müe-,  ér  qtit  le  Mariage  neft  oit  pas  vme  milice, 
WUazôUd  eufi  ejîé  trop,  grand  ^ tileMon  trop  te- 
neraàfê,  de.  choifir  vn  Màry  fous  les  cormes , 
rendre  ilân s ’vn  champ  de  h at aille.  Cette  rejP- 
lonce  adioufta  vn  fécond  prix  à l’atdion  de 
(Slarulle  : & fit  voir  qu’il  y anoit  beaucoup  d< 
lumiere  en  fon  feu , & que  là  valeur  eftoit  fpi- 
ritueile  & iudicienfe  : &idclors  on  ne  la  regar- 
da pa§,  lèulement  conime  Vire  Amazone  égab 
i celles  des  Fables  j onda  regarda  comme  vnc 
S^auante  du  temps  des-'Mufes, 


i! 


S AI.OMONE  JiacM.x  Chap 


DES  EEMMES  PORTES. 
SALOMON  E. 


E combat  que  vous  voyez  , bien 
qu’il  foit'  ianglant  d’vne  part  & 
cruel  de  l’autre , n’eft  pas  de  ceux 
où  la  Vaillance  doit  eftre  brutale 
faire  des  meurtres.  Elle  y eft  bien  refoliië  & 
burageufe,  mais  elle  y eftdelarmée  & fouf- 
irante.  En  de  femblables  occafions , les  foibles 
font  les  forts  j les  montans  font  les  vidorieux, 
&(  ceux  qui  frapent  & qui  tuent  font  les  vain-  : 
eus'.»  Le  combat  eft  pour  le  Dieu  d’ Abraham  Sc 
de  Moyfe , pour  la  Loy  des  Patriarches  & des 
Prophètes.  D’vne  part , cette  caufe  eft  dé- 
fendue par  la  Foy  abandonnée  & toute  niië,  Sc 
de  l’autre  elle  eft  attaquée , par  l’infidelidé  ar- 
mée de  machines  & de  fupplices.  La  partie 
vous  femble  mal  faite , Sc  vous  auez  peine  de 
croire  que  l’infirmité'  & la  tendrefte  puiftenc 
eftre  plus  fortes  que  le  fer  &:  lefeu  ; qu’vne 
Mere  foible  de  fon  Sexe  & de  fon  âge,  & des 
enfans  (ans  armes  & fans  deffencejpuifîent  fur- 
monter  vn  Tyran  furieux  & armé,  & défaire 
tous  les  bourreaux  de  fa  fuitte.  Ils  les  défont 
pourtant , & dé-ia  il  y a de  leur  cofté  autant  de 
vidoires  que  de  morts. 

Salomone  a efté  de  tous  ces  combats  parti- 
culiers ; Toute  entière  que  vous  la  voyez  , elle 
a dé-ja  liuré  fix  parties  de  fon  cœur:  Sc  ie 
penfè  qu’elle  en  eft  à prefent  à fon  dernier  Fils 
& à fa  feptiefme  couronne.  Son  vifage  porte 
autant  de  vertus  que  d’années.  Il  yaienefçay 
quoy  de  vcnerable  Sc  d’augufte  en  fes  rides  ; 

r iij 


7-0.  L.A.GALi:EB,rE  • 

Et  vous  diriez  que  c’efl  ia  Loy  elle-mermejqui 
efl  fortie  du  Propitiatoire  en  forme  humaine 
pour  donner  du  zele  à fes  Seâ:ateurSj&  leur  en- 
iGigner  la.  fidelité  6c  la  conftance.  ' ' 

La  Beauté  certes,  quoy  qu’on  eu  die , n’efl; 
pas  feulement  de  la  ieunélîfi.  La  Y ertq  a de  la^ 
graçe  en  tout  âge  : Ses  Eleiu-s  font  de  fon  ar-» 
riere  faifon  non  moins  quefe.sfruiéls  : Et  foit* 
de  droit  naturel,  foit  panvn^miiege  imme.-r^ 
morial,  elle  s’eft  toufiours  conferué  l’auantage* 
d/eftre  tout  à la  fois  belle  & ancienne  y & de/fe^ 
faire  ay.mer  fous.  deS:  oKgueux  gris  : & aueç  des. 
rides.  Vousm’auoiierez  au  moins,  qifelle'a^es, 
agrémens'maiefiueux  en  cette  peau ^my  fechei, 
& fur  ces  iouës  éteintes  ; Et  vous  ayiuoriez  bien 
autant  ces  ruines  venerables,  §<:  oette  çaducitéi 
héroïque  6f  oourageufe , qu'vne  iejinelTe  afr. 
fetée , 6c  vne . vigueur  fcandaieufe  de  mau-, 

iiüs  exemple. 

. Ne  croyez  pas  au  refte  ,.qiîfi  ce  fort  vne  con-> 
fiance  aueugle  6c  d’opiniafireté  que  lafienne  : 
Elle  efi  forte  auec  fens  6c  par  raifon  : 6ç  fa  fc-^ 
îiditéjaiifîi  bien  que  celle  du  Diamant  efi-  écla.-> 
tante  6c  penetrée  de  lumière.  Comme  fi  elle 
n’auoit  pas  allez  de  celle  qui  luy  efi  interieure-i 
& qui  fe  répand  de  fbn  Efprit  : if  luy  en  vient 
d’enhaut  vne  plus  forte  6c  plus  pure,  qui  luy 
met  le  feu  dans  le  cceur  : 6c  fon  cœur  ambrazé 
de  ce  feu  fëmble  vouloir  fortir  par  fes  yeujc 
pour  l’aller  receuoir  iniques  dans  fa  fource, 
A la  clarté  de  cette  diuine  lumière  , elle  a re-r 
connu  la  courte  Ôc  ruineufe  carrière  du  temps  j 
& l’immenlè  6c  folide  étendue  de  l’Eternité, 
elle  a vu  le  vuide  6c  les  défauts  de  la  fortune. 


DES.  EEMMÆ:S  portes.  7î 

ui  traueîs  du  piaitre  &l  des  déguireraciis  dont 
:1k  fe  farde  : Et  vn  mefme  rayon  a miracii- 
eufement  efteini  dans  fon  apprelieniîonj  tous 
:es  bûchers  qui  font  allumez  pour  fes  enfans  , 
'5c  pour  elkj  & luy  a fait  voir  de  loin  entre  les 
:nains  d’ Abraham  & de  lacob  j les  couronnes 
jui  leur  font  préparées-. 

Eclairée  de  ces  lumières,  & fortifiée  de  cette 
veué , elle  adé-ja  vaincu  iufques  à fix  Morts  : 
& la  voila  aux  prifes  auec  le  feptiefme,  qui 
Èattaque  par  le  plus  petit  & le  dernier  de  fes 
enfans.  Il  y a biendelatendielfe  de  cecofté-. 
.là.majs  il  n'y  a rien  de  feibie  : & cette  derniere, 
partie  de  fon  cœur , pour  eftre  lapiusfimpk  Sc 
la  moins  fortifiée  par  le  temps,  ne  fera  pas  la<. 
moins  inuincibk.  Le  T yran  croit  la  prendre 
par  là  J mais  il  ne  l’apas  bien  recomruë.  L1  £e, 
perfuade  qu’au  moins  auec  cette  feule  goutte' 
de  fang  qui  luy  relie,  elle  voudra  conferuer 
Eelperance  & la  reflource  de  fa  Race.Maislc 
lâng  des  Machabées  ne  veut  pas  qu’on  le 
foiiille  pour  le  conferuer  j & vnefifainde  & fi 
glorieufe  Race , ne  fçauroit  finir  plus  haute- 
ment que  par  fept Martyrs. 

Bien  loin  de  preller  fa  voix  & fes  carelïes  à 
l’Iniquité,  & d’ellre  la  Tentatrice  de  fon  Fils  3, 
elle  luy  fortifie  l’Efprit , & luy  affermit  le 
courage  3 elle  luy  allégué  fon  fein  & fes  mam- 
melks  , qui  font  des  raifons  d'autant  plus  for- 
tes , qu’elles  ont  plus  de  tendreffe  : elle  luy 
monflre  le  Ciel  ouuert,  & Je  Dieu  d’ Abraham, 
fpc dateur  de  fon  combat , auec  les  Patriarches 
& les  Prophètes.  le  penfe  jnei mie  qu’elle  luy 
parie  de  ks  Peres  les  Machabées  : & luy  fait 


72.  LA  GALLERIE 

entendre , que  cette  grande  iiimiere^  efî  celle  de  ' 
leurs  Ames  Conquérantes,  qui  font  defcendiics 
pour  afTifter  à fa  vidoire  & pour  acheuer  par 
fa  confiance , la  gloire  & les  couronnes  de  leur 
Nom , le  Triomphe  & la  Saindeté  de  leur 
Race. 

Le  courageux  Enfant  l’écoute  auec  vne  con- 
fiance virile,  fa  refolution  fe  produit  dé-ja  par 
fes  yeux,  8c  donne  coulejir-â  fon  vifage  : & 
bien-toft  fa  fermeté  dans  les  fapplices,  fera 
voir  qu’il  eft  né  deux  fois  de  cette  Mere  hé- 
roïque : qu’il  n’eft  pas  moins  le  fruid  defon 
cœur  que  de  fon  ventre:  & qu’il  a tiré  auec 
fbn  lait  l’Elprit  &"  le  fuc  de  fa  Vertu,  le  fang 
& la  moelle  de  fon  Ame.  A prefentqu’on  ne 
le  bat  encore  que  de  grandes  promefl'es  & de 
|>aroles  magnifiques , il  n’opofe  que  fon  filence 
a cette  vaine  batterie  : & vn  mouuement  de 
telle,  accompagné  d’vn  gelle  de  mépris  fait 
tomber  toutes  les  montagnes  d’or  qui  iuy  font 
offertes.  Le  Tyran  irrité  s’en  mord  les  lèvres  : 
la  Colere  préparé  dans  fon  cœur  de  nouueuax 
feux  contre  la  Merc , & contre  le  Fils  : on  luy 
en  void  dé-ja  for  tir  les  éteincellcs  par  les  yeux, 
& la  fumée  par  la  bouche  : Sc  bien-toll  deux 
grands  bûchers  s’allumeront  icy  de  fon  fouffle 
& du  feu  de  fa  colere. 

Salomone  ioüyt  cependant  du  courage  de 
fon  Fils  : Elle  l’anime  derechef  au  combat,  & 
luy  propofe  l’exemple  de  fesFreres.  Elle  luy 
monllre  leurs  Ames  dé-ja  couronnées,qui  font 
à la  porte  du  Ciel  , & qui  n’attendent  plus 
qu’aprés  la  fienne  , pour  commencer  leur 

Tgiomphe.Ce  font  leursCorps  que  vous  voyez 

1 \ 


DES  FEMMES  FORTES.  jy 
ia  entre  les  bourreaux. & les  fupplices.  De  Ex 
.p’ils  eftoientj  on  en  a liuré  deux  à ce  poteau 
enuironné  de  feu  : & les  quatre  autres  ont  efté 
partagez  entre  deux  chaudières.  Ils  n’ont  plus 
ie  vie  , & ils  reliftent  encore  : iis  femblent 
rombattre  auec  FinfenEbilité  ^ qui  leur  eft 
:omme  vne  fécondé  confiance , & vue  force 

eaturelle  que  leurs  Ames  leur  ont  laiilée  en  les 
uittant.  V ous  diriez  qu’ils  veulent  faire  mon- 
[cre  d’ vne  vertu  diftinde  de  la  vertu  de  rEfprit: 

auoir  leurs  trauaux  & leurs  mérités  à parc 
en  cette  commune  caufe.  Vous  diriez  que 
chaque  membre  a vn  cœur  qui  luy  eft  propre  : 
f&  vne  vie  particulière  à expoiêr.  Leur  fang 
[quoy  que  répandu , garde  fa  vigueur , il  en  fort 
:vne  fumée  j qui  vient  du  feu  de  leur  zele  : & ii 
n’eft  pas  iuiques  à leur  peau  attachée,  & aux 
tronçons  de  leurs  pieds  & de  leurs  mains,  qui 
n’ayent  encore  quelque  chofe  de  i’eiprit  des 
Machabces , & ne  femblent  chercher  vne  fé- 
condé Victoire. 

Il  ne  refte  plus  aufti  que  ces  deux  Eourreaux 
fautour  d’eux.  Tous  les  autres  font  hors  de 
Icombat  & ont  perdu  la  refolution  auec  les 
forces.  Les  feux  qui  auoient  efté  allumez  pour 
^onfommer  ces  (aincles  Vi élimés,  font  vaincus 
par  ie  feu  diuin  , qui  ne  leur  a laiifé  que  le  de- 
hors à brûler.  le  nefçay  mefrae  s’ils  n’en  re- 
fpederont  point  les  traces , qui  paroilTcnt  en- 
core fur  cesreftes  fanglans  & déchirez.  Certes 
ils  doiuent  cela  &.  dauantage,  à ce  feu  fuperieur 
de  tous  les  autres  feux:  Et  fimpreftion  de  la 
Charité,  deuroit  bien  au  moins  leur  eftre  en 
pareille  xeuerence  ôc  aufti  facrée,  que  l’im- 

G 


74  LA  GALLERIE 

prefEon  de  la  foudre.  Autrefois  les  flammes  de 
la  fournaife  de  Babylone , eurent  cette  difere- 
tioiijon  naturelle  ou  diuinem eut  in  fpirée  : elles 
refpederent  les  trois  Hebreux,  que  lapoy  & 
la  Charité  auoient  confacrez  : & par  vue 
faillie  pareille  à celle  d’vn  Lyon  appriuoifé  j 
qui  laifl'eroit  fa  proye  & fe  ietteroit  fur  fon 
inaiftre  : elles  deuorerent  les  ininiftres  d’imr.: 
pieté  qui  les  attifoient  , 

Mais  il  ne  fera  icy  que  des  miracles  de  cou- 
rage & de  patience.  Dieu  permettra  que  h 
facrifice  s’acheuej  & en  receura  toute  la  fumée  I 
Salçmone  elle-mefme  qui  n’a  encore  com.'j 
battu  que  du  cœur , & ne  s’eft  éprouuée  qu<  ; 
contre  la  compaflion  , s’éprouuera  bientof: 
contre  la  douleur.  De  la  mefme  force  qu’elh  i 
a retenu  tontes  lès  larmes , elle  épandra  tou  j 
Ibn  fang,  elle  vaincra  la  Cruauté  comme  elL 
a vaincu  la  Nature-:  Et  apres  fept  Morts  fouf 
fertes  en  efprit  & par  pièces^  elle  en  fouffrin 
vne  derniere;,qui  fera  la  recompenfe  & le  cou? 
ronnement  de  toutes  les  autres. 

SONNET. 

AVx  yeux  de  tout  le  Ciel,  aux  yeux  de  t\ 
Nature , 

SaLcmone  combat'  l'Amour  ^ ^.a  X^ouleur^ 

^ui  de  fept  coups  mortels  oot  fait  ers  fourrant 
Cœur  , 

Var  les  Cerps  de  fept  T ils  vne  large  ouuerture» 

Il  ne  tombe  ny  fang  ny  pleurs  de  fa  hleffure  : 
die  tout  effort , tout  tient  de  favaltur: 


DES  FEMMES  FORTES.  7f 
1 S«  foy  defend  la^refche^  fon  Ame  en  chaleur 
Am  milieu  des  tourmens  croit  plus  q^ueîlenen»  ^ 
dure. 

fuît  peint  V Amour  ? que  ne fuitpdet 
La  foy  ? 

Amour  de  fèpt  en  fans  queUe  ayme  plus  qut 

foy 

Lny  fait  f oh ffrir  fept morts  ^luy  Uifelavie^ 

La  Toy  fait  dauantage , £§» par  vn  rare  effort, 
€)di  ne  laijfe  à l'Amour  qu'  vn  beau futeî d’eute, 
La  fait  tufquà fept  fois  Martyre  auantla  Mort» 

ELOGE  DE  SALOMON E. 

La  Mere  des  Machabées  a efte  peut-eftre 
la  première  Femme  Forte  qui  a combattu 
I .fans  armes  ^ & vaincu  en  mourant.  Elle  fut 
i fille  de  Sainds  Conquerans_,  & mere  d-e  Mai- 
tyrs  : & donna  à la  ludée  vne  FIcroïne  Chre- 
ftienne  auant  le  Chriftianifmc,  Dans  la  com- 
mune ruine  de  fa  Patrie  ^ & le  Martyre  ge- 
neral de  fà  Nation  , toutes  fortes  de  machines 
furent  bandées  pour  retirer  fes  enfans  de  la 
- Religion  de  leurs  Peres.  Ils  eurent  à fe  défen- 
dre des  chofes  agréables  & des  terribles  j & 
<à  vaincre  vn  Tyran  armé  de  fureurs  & de 
fupplices. 

La  courageufè  Mere  affifta  ,à  tous  leurs 
combats  i & contribua  fa  voix , fon  zele  , Sc 
fon  Efprit  à leur  vidoire.  Bien  loin  de  les 
cacher  aux  tourmens  & à la  Mort  -,  les  pro- 
duifoit  l’vnapres  l’autre , armez  de  fa  V ercu  & 

G ij 


7^ 


LA  GALLE RIE 


fortifiez  de  fes  remonftrances.  Elle  les  animoi 
de  fa  foy  ôc  les  échauffoit  de  fes  larmes.  Eliii 
reciieilloit  leur  peau  arrachée  & leurs  mem-' 
bres  tronçonnez  J comme  les  matières  de  leur:; 
couronnes  &c  de  la  fienne.  Et  autant  qu’elh; 
contoit  de  morts , elle  croyoit  conter  autani: 
de  vidoires  accomplies.  ; 

Ce  n’eft  pas  qu’elle  fuft  moins  Mere  que  le:' 
molles  & les  pleur eufes.^oji  Ame  foufFroif 
le  fer  & le  feu  dans  les  corps  de  fes  EnfanSj  elk 
tomboit  par  pièces  auec  leurs  membres , & fon  ' 
cœur  s’écouloit  par  leurs  bleilures  3 mais  elle 
connoilfoit  l’ordre  .&  les  titres  de  fes  obliga- 
tions : Elle  croyoit  deuoir  plus  à Dieu  qu’à 
fon  fangj  & plus  à fa  Religion  qu’à  fa  Race  : | 
Et  fçachant  qu’vn  lufte  mort_,eft  plus  heureux  ' 
qu’vn  Pecheur  qui  vit  & qui  régné , elle  ay  ma  ; 
mieux  faire  vue  Famille  de  Sainds  que  d’A- 1 
poftats,  & eftre  Mere  dansle  Ciel  quefur  U 1 
T erre.  i 


REFLEXION  MORALE. 


Ve  nos  Dames  apprennent  de  cette  lu if- 


ucj  à eftre  Meres  & Chreftiennes.  Qo^l- 


ies  apprennent  par  fon  exemple  j que  des  En- 
fans  donnez  à Dieu  ^ ne  font  pas  des  Enfans 
perdus  : qu’il  vaudroit  boaucoup  mieux  les 
auoir  iïinocens  dans  vn  cercueil,  que  vicieux 
fi  r vn  Throfne  : Qu^vne  bonne  mort  eftla 
meilleure  Fortune  qu’ils  puilTent.  faire  : Et 
qu’il  eft  de  la  gloire  des  Meres  , & du  bien  des 
enfans  J qu’ils  Ibient  fauuezj  voire  auant  le 
temps,  voire  auec  beaucoup  de  peines , voire 


4 DES  PEMMES  FORTES.  77 
d>ar  leur  ian^  & à trauers  de  toutes  les  Ma- 
;.':hines  de  la  Jiiort  , & non  pas  qu’ils  foient 
^damnezj,  apres  vne  vieillefle  chargée  de  re- 
i^rets  & de  pechez.  Il  eft  glorieux  à la  Terre  , 
:|-]ue  les  Marbres  qui  font  ibrtis  de  fon  fêin  de- 
viennent d’excellentes  Figures  fous  le  marteau: 
dtt  il  vaut  mieux  qii’vn  reietton  foit  coùppé  , 
?quand  il  ell  encore  tendre  & qu’il  foit  anté 
iJans  le  iardin  d’vn  Prince^  que  s’il  vieillifToir 
: ur  fon  trône  / pour  ne  feruir  que  de  matière 
aà  vn  bûcher. 

. QVESTION  MORALE. 

Sî  Religion  e(i la  frincipi^leVer tu  delà 
Femme  Forte. 

•|iTL  y a bien  des  Vertus  de  plus  grand  bruit  & 
liplus  éclatantes  que  la  Religion.  Mais  il  n’y 
ibn  a point  de  plus  grand  vfage , ny  de  plus  ne- 
ped'aire  à la  Femme  Forte.  Toutes  les  autres  j 
quelque  bruit  qu’elles  fall'ent , & quelque  cou- 
leur qu’elles  ayent , ne  font  fans  elle  que  des 
. vertus  de  Theatre.Eliesrelfeinblent  à ces  corps 
, Superficiels  & de  montre  , qui  font  tout  de 
.ImaCqiie  & de  robbe  ; elles  n’ont  ny  vie  ny 
s efpric:  elles  font  fans  forme  & fans  coulîftence: 

. & quoy  qu’  ellesTemblent  agir  & fe  remuer , 

• elles  n’agident  pourtant  qu’a  faux , ny  ne  fe 
remuent  que  par  rell'orts  & par  aatifice.  La 
Force  melme  & la  Valeur  qui  ne  font  point 
; appuyées  de  la  Religion  font  lâches  &:  impuif- 
fantes  : tout  au  plus  elles  n’ont  qu’vue  fougue 
ide-colere , & ne  font  qu’vne  brutalité  préci- 
pitée. La  Prudence  ell  aueugle  fans  fa  lumière, 

' G iij 


# , 

LAGALLERrE  • 
les  Grâces  ne  peuiienr  plaire  iiellenele^î 
jarées  & inftruites. 

ïl  n’y  a donc  point  de  Vertu  folide  &:  par  [„. 
faite  fans  la  Religion  j & par  cette  commun 
laifon,  quand  toutes  les  autres  cederoient  , î 
■Religion  deuroit  eftre  la  forme  principale  ^ 6 j 
la  qualité  dominante  de  la  Femme  Forte  8 
folidement  vertueule.  Mais_cela  fe  voit  encor 
par  vue  raifon  plus  precife  & qui  regard 
particulièrement  la  force  J dont  il  s'agit  en  cé 
endroit.  Il  y a quatre  fondions  de  la  force , &■ 
comme  quatre  deuoirs  generaux , qui  fou- 
tiennent  tous  les  deuoirs  particuliers,  & don- 
nent vn  eüat  folide  & de  confidence  à touti 
la  vie.  Par  le  premier , elle  fait  agir  cgalemen 
& auec  vne  iiiftelTe  confiante  & réglée.  Par  h 
fécond  , elle  fortifie  PEiprit  centre  l’vne 
l’autre  Fortune  , & le  tient  quelque  vent  qii 
fonfîîe,  entre  l’éleaation  & la  chute.  Pur  P: 
troifiefme  , elle  munit  le  coeur  contre  les  cor-, 
ruptions  de  la  Chair  & du  Sang , & le  preièruti 
•desEaflîons  de  la  Matière.  Par  le  dernier  enfîri 
aile  raifenre  contre  les  appreheiifions  de  U 
Mort  J & le  rend  vidorieux  de  cette  terrible 
qui  eft  le  coirimiin  épouuentaii  du  genre  hu- 
main, & la  terreur  de  la  N ature. 

Çes  deuoirs  font  nobles  & releiiez  ; m ais  la 
Force auroit  beau  fe  roidir  8c  faire  des  violen- 
ces extraordinaires  y elle  ne  s’en  acqiiiteroit 
iamiais  auec  le  fecours  de  la  feule  Morale.  Elle 
a befoiu  d’vne  ayde  plus  puifî ante  qui  l’appuyc, 
d’vne  Cooperatrice  furnaturelle  & diuinc  qui’ 
trauaille  coniointemcnc  auec  elle,  8c  cette 
Cooperatrice  ne  peut  efire  que  la  Religion, 


DES  FEMMES  FORTES. 
à qui  il  appartient  de  détacher  1’  hfprit  des  cho- 
^ (ès  balles  , &c  de  l’éleuer  à Dieu.  Cette  éleua- 

I'tion  auffi  quand  elle  eft  bien  prile  , & qu’elle  fe 
fait  fans  détour  , peut  toute  feule  affermir 
l’ffprit  J & fuiHr  fans  autre  Philofophiej  à tous- 
les  deuoirs  de  la  F orce. 

Premièrement  toutes  les  avions  de  la  vie 
^eftant  foûmifes  par  là  à la  Loy  eterncllej&  ap- 
pliquées au  droit  fouuerain  & à la  Réglé  ef- 
lentielle  & primitiue , en  reçoiuent  vne  iufteffe 
égale  & conftantCj  & vne  droiture  incapable 
dégauchir  & de  rompre.  Secondement  P Efprit 
approché  de  Dieu  par  cette  éleuation  , & par 
confequent  éclairé  de  fa  lumière , & inftruit 
des  ordres  ellablis  dans  le  Monde^par  la  Pro- 
uidence  qui  le  gouuerne,  ne  reçoit  point  en 
grondant  & auec  chagrin  , la  part  des  éuene- 
mens  qui  luy  eft  aftignée  : il  s’accommode  de 
gré  a gré  aux  reglemens  de  cette  vafte  Famille 
où  il  eft  entré  : il  fait  fa  part  du  concert , 8c 
contribue  au  moins  fa  refignation  audeffein 
du  grand  Ouurier,  & àl’harmonie  generale  de 
fon  Oimrage.  Q^nt  au  Hazard  & à la  Fortu- 
ne_,  fçachant  bien  que  ce  ne  font  que  des  Figures 
que  l’Erreur  a peintes  & érigées,  & qu’il  n’y 
a que  les  Enfans  & les  Niais  qui  les  confide- 
rent  : il  fe  moque  également  de  leurs  faneurs 
8c  de  leurs  menaces.  Et  quoy  qu’il  luy  arriue 
de  bien  ou  de  mal , il  le  reçoit  auec  pareille  fa- 
tisfadion  d’ Efprit , Sc  y reconnoift  les  foins  8c 
la  bonté  du  Pere  qui  le  luy  enuoye. 

• En  troifiefme  lieu,  1* Efprit  fe  purifie  par 
cette  éleuation  , & fe  décharge  de  la  maffe  : & 
cette  éleuation  l’approchant  plus  de  Dieu,  plus 

G iiij 


§o  L A GALLERIË 

elle  cft  forte  & vigoiiieule  : la  pureté  aulïï  qui 
îuy  en  renient  eft  plus  exade,  & fon  dégage- 
ment plus  parfait  : il  en  eft  moins  fufceptible 
des  Palîions  de  la  Matière  : & il  peut  s'éleuer 
à tel  degréj&  s’vnir  delî  prés  & li  étroitement 
aucc  le  premier  Efpritj  qu’eftant  deuenuvn 
mefme  Eipdt  auec  liiy  il  s’oublie  de  l’alliance 
& des  interefts  de  Ton  Corps  , &:  afîiile  indif- 
féremment & comme  eftrànger  à Tes  douleurs 
& à fes  ioyes. 

Enfin  refprit  rapporté  par  cette  éleu.ation 
à la  Source  de  la  Vie  ^ & introduit  à l’entrée  dé 
l’Eternité  qui  Iuy  ell  promilé  3 apprend  à mé- 
prifer  ces  petits  mouuemens  qui  roulent  dans 
le  Cercle  duTcinps^  Sc  quf  marquent  à chacun’ 
l’efpace  & la  durée  de  fa  vie.  Et  bien  loin  de 
craindre  la  Mort , & de  s’effrayer  à la  veue  de 
fes  plus  terribles  armes.  Il  la  regarde  comme 
fa  Libératrice  J comme  celle  qui  doit  rompre 
fes  liens , & le  détacher  de  la  Kouë  des  reuo- 
îutions  & des  vicilfitüdes  humaines.  LaSy- 
nagogue  fur  le  déclin  de  fon  âge  , eut  en  Salo- 
mon vn  exemple  de  cette  Force  religieufe. 


L’Eglife  eh  fon  commencement  en  eut  vn- 


pareil  en  Sainde  félicité^  qui  fur  vue  Salomo- 
ne  Romaine,  & qui  defeptFiîs  que  Dieu  luy 
auoit  donnez  & qu’elle  rendit  à Dieu  , fit  fept 
Machabées  Chreftiens.  En  ces  derniers  fiecles, 
où  les  Tyrans  Schifmatiques  ont  fuccedé  aux 
Tyrans  Idolâtres  , & i’Herefie  déchaifnée  Sc 
fiirieufe,  a fait  la  Guerre  à l’Eglife  & â la  Eoy  , 
il  s’eft  trouué  alfez  de  Femmes  Héroïques , qui  * 
ont  donné  des  exemples  de  leur  Force  & de  leur 
Religion.  En  voicy  vn  de  marque,  &cIioi£ 


! DES  EEMMES  TOUTES. 
jçEe?  nos  VoifiiiSj  où  ronverrâvhepernme 
jcxhortatrice , non  pas  de  Tes  enfansj  mais  de 
.Ton  Pere  Martyr  vne  Ecmine  plus  forte  cjue 
^l’Intereft  & que  la  Nature;  & egalement yN; 
, âorieuie  de  la  Fortune  &c  de  la  Mort. 

EXEMPLE. 

MA  RG  VERITE  M O R V 
Tille  de  Thûinai  Merus , Chancelier 
d'Angleterre. 

ILn’ya  perfonne  qui  n’ayt  oiîy  parler  de  la 
naiflance  du  ScKiline  d’Angleterre  : & qui 
ne  fçache  les  eruautez  qui  fuiuirent  cét  Amour 
inceftueux  & tragique,  & ce  dépit  fatal,  qui 
firent  d’vne  Proftituée  vne  Rcyne,  & d’vn 
[Laïque  excommunié,  d’vn  Membre  pourry  & 
couppé,  vn  Pontif  fans  onélion  & fans  ordre, 
vne  Tefle  Schiiniatique  & monftrueufe.  Le 
Chancelier  Morus  fut  vne  des  premières  & des 
plus  nobies_viâ;imcs  immolées  à Anne  de  Bou- 
lain  , & au  Schifme  qui  étoit  né  de  fon  infor- 
tuné Ivlariage.  Henry  n’oubiia  suciine  forte  de 
tentation  , pour  gagner  ce  fçauant  & fage 
'Vieillard  , qui  auoit  blanchy  au  fèruice  de 
[PEftat , & aubit  fait  pins  de  quarante  ans 
il’honneur  de  fon  Pays  & defonSiecle  Mais 
Itoutes  (es  tentations  fé  trouuerent  foibles , & 
ifès  offres  au fTgbien  que  fes  menaces , retournè- 
rent à luy  fans  rien  faire.  Morus  fut  plus  fort 
que  toutes  les  machines  qui  furent  dreflees- 
contre  luy  : les  piieres  & les  larmes  de  fa  Pa- 
lirenté  affligée  & endeüii  ne  le  purentfflefchii  î 


lA  GALLERÏE 

les  armes  & la  colere  de  la  Tyrannie  écîiaufFèe 
& furieufe  ne  le  purent  rompre. 

Il  aiioit  vne  Fille  nommée  Marguerite  y 
qui  n’eftoit  pas  moins  Fille  de  fon  Esprit  que 
de  fon  Corps.  Il  l’auoit  formé  de  la  langue  & 
|)olie  auec  la  plume  : Il  luy  auoit  imprimé  trait 
a trait  & en  diiierfes  Figures,  la  ileiir  de  fa 
fcience  & la  plus  fpirituelle  partie  de  fon  Ame. 
Et  qui  s’imaginera  vn  Secteur  exad  , 8c 
jaloux  de  la  perfeélion  defàbefogne,  quipaf- 
feroit  les  iours  & les  nuits  autour  de  quelque 
rare  piece  de  marbre  , dont  il  auroit  à fairé  vne 
Mule  ou  vne  graee  aura  vne  iufte  imagina- 
tion des  alfîcluitez  & des  foins  que  ce  bon  Pere 
auoit  apporté  à l’inflrudion  de  cetre  excel»- 
lente  Fille.  Ses  foins  aiilTi  luy  reiiiTirent , & 
fon  alTuiuité  fut  heureufe,  & Ir  Ton  dit  com- 
munément que  les  Liures  font  enfans  de  leurs 
Aiitbeurs , on  peut  bien  dire,qiie  cette  Fille  a 
efté  le  plus  doéle  Liure  & Je  pluspoly,  qui 
foit  forty  de  refprit  de  Morus.  Son  Vtopie  & 
fes  autres  Ouurages  qui  viiient  encore,  ne  font 
qu’en  vne  langue  & d’vnc  feule  matière, celuy- 
là  eftoit  Grec  & Latin,  eftoit  enprofe  & en 
vers  , eftoir  plein  de  Philofophie  &c  d’Hi- 
ftoire. 

De  toute  la  F amille  de  Morus  , il  if  y eut  que 
cette  Femme  fcauanre  ôc  courageufe  , qui  ne 
plia  point  fous  le  Temps,  ny  ne  s’inclina  dé- 
liant l’Intereft.  Elle  eftoit  vniquementaymée 
de  fon  Pere , & quatre  paroles  de  fa  bouche, 
accompagnées  de  deux  larmes  , l’euftent  battu 
plus  dangereufement  , que  tous  les  Suppofts 
de  Henry,  <Sc  toutes  les  Machines  du  ScinÛTic. 


DES  PEMMES  FORTES.  îf 
KeantmoiriS  ccs  paroles  (1  püifTantes,  Sc  ces 
larmes  li  forces  qui  pouüoient  l’ébranler , fu- 
rent toutes  employées  pour  raffermir.  L’A- 
mitié & les  tendi  elles  fortifièrent  la  Foy  , & 
donnèrent  courage  à la.  Cciiftance  : & la  pieté 
de  la  Fille  j a.ioLifiée  au  zcle  du  Pere  ^ aclieiia  le- 
Martyr.  Morus  eftant  prifonnier  en  la  Tour 
de  LondreSj  où  il  n’efloit  vinté  que  d%  Dieu,  Sc 
n’auoit  de  commerce  qu’aucc  lès  Mufes,qui 
foufrroient  auecque  luy  r fa  courageufe  Mar- 
guerite fit  courir  vne  lettre  ruppclée , par  la- 
quelle elle  feigneit  de  vouloir  le  gagner  à U' 
volonté  du  Roy , & obtint  par  cette  trom- 
perie innocente  & de  cbarité  , la  permifiion  de 
le  voir  & de  le  fernir.  Eftant  recetië  en  la 
Tour , elle  laiffi  à la  porte , auec  le  peribnnage 
qu’elle  auoit  pris,  IcsfentimensdelaNature^ 
& les  foibkfTes  du  Sexe,  & entra  auec  le  pur 
Efprit  du  Chriûianifme,  & vne  Foy  coura— 
geufe  & préparée  au  combat. 

Bien  loin  de  le  tenter,  êc  de  le  battre  des 
ruynes  de  fa  Maifon  ébranlée,  elle  luy  repre- 
fenta  l’importance  de  fa  Confeflion  , les  Anges 
Scies  Hommes  fpeébateurs  de  fa  victoire,  les 
applaudifTemens  & la  coniouïfTance  de  l’E- 
glife,  la  gloire  de  fa  Farr  ille  éleuée  à la  parenté- 
des  Martyrs, Elle  ne  luy  dit  rien  qu’il  ne  fçcuft;. 
mais  elle-,  ne  luy  ditrienquineleconfirmafi:.. 
Les  vieilles  raiions  receuoient  vne  clarté  non— 
uelle  de  fes  larmes  , & fortoient  auec  plus  de 
force  de  fa  bouebe.  Et  foit  que  Dieumift  en  fa 
voix  & fur  fes  lèvres  quelque  teinture  d’ Efprit 
diuin  , foit  quecesperfonnesquiplaifcntont 
vn  charme  naturel Sc  vne  éloquence  fans  arr^ 


^4  lAGALLERIE 

ôc  que  leur  feule  prefence  eft  perfualîue  : le  ni 
fçay  fl  vn  Ange  qui  fe  fuft  apparu  à Morus, 
Teuft  échauffé  de  plus  dezcle,  ny  pénétré  de 
plus  de  lumière.  Eftanc  .enfin  condamné  à 
la  morr,  apres  "^"^quatorze  mois  de  prifon , 
& vne  ConfefTion  illuffre  & folcmnel- 
îe^  faite  à la  face  de  tousj^s  Miniffres  du 
Schiimej  fa  bonne  Fille  voulut  eftre  fpeda- 
trice  de  fon  combat  fe  munir  delà  veuë  de 
fa  foy  y & du  dernier  àâ:e  de  fa  confiance.  Elle 
l’attendit  au  paflage  ^ & l’alla  embraffer  au 
m ilieu  de  tout  le  Peuple  qui  fe  retira  par  re- 
fpeâ;^j  & honora  de  fon  admiration  & de  fes 
larmes  vne  pieté  fi  refoluë  & de  fi  grand  exem- 
ple, A ces  derniers  embraflemenSj  la  chaleur  de 
r Amitié  mellée  à celle  du  !Zele_,:luy  montant 
du  cœur  à la  tefte  ^ en  fit  couleur  quelques  lar- 
mes. Mais  ce  furent  des  larmes  courageiifeSj 
& telles  qu’ autrefois  les  premières  Eleroïnes 
du  C hriftianifme , les  verfoient  dans  les  play  es 
& fur  les  couronnes  , ou  de  leurs  Peres  ou  de 
leurs  enfans  encore  tous  chauds  du  Martyre, 
Apres  i’ execution  de  l’arrefi  impie  , qui 
auoit  fournis  à l’épée  cl’vn  Bourreau  le  Chef 
de  la  luftice  : Marguerite  fe  prépara  à rendre 
les  derniers  deuoirs  au  corps  de  fon  Pere  i &< 
en  cela  fa  pieté  & fa  foy  eurelit  fenfîblement 
l’approbation  du  Ciel,§£  furent  fortifiées  d’vn 
miracle;  Car  eflant  fortie  auec  l’argent  qu’il 
luy  falloir  , pour  acheter  les  chofes  necefî'aires 
à ce  pitoyable  office  i & ayant  laiffé  cét  argent 
pièce  à piece  entre  les  mains  de  tous  les  panures 
qui  fe  rencontrèrent  en  fon  chemin  ; il  luy  fut 
remplacé  miraculeufement  à la  mefme  heurcy 


(làp 

([Oî 

il 

’ioii 

de 

lii 

fo 

lie 


DES  FEMMES  FORTES.  Sj 
(î  à propos^qu’il  fc  trouiia  dans  fà  bourfe, qu’elle 
croyoit  auoir  vuidée,  dequoy  payer  tout  ce 
qu’elle  auoit  pris  chez  le  Marchand.  Quant  à 
la  telle  de  fon  Pere,  apres  qu’elle  eut^ruy 
tout  vn  mois  de  montre  d’horreur  ilir  le  {jont 
de  Londre  ; elle  Ja  racheta  de  l’ExeCuteiiï,  «Sc 
la  lit  enchaller  en  argent , afin  qu’elle  full  auec 
les  écrits,  la  Relique  de  fa  Famille  & fa  De- 
uotion  domellique.  Cette  deuotion  pourtant 
eut  des  Accufateurs , & fut  pourlliiuie  en  lu- 
llice.  On  en  fît  vn  crime  d’Fflat , pour  auoir 
Üieii  de  perfecuter  MoruS  encore  apres  fa 
s mort  : & de- faire  IbufFrir  vn  lècond  martyre 
.à  la  partie  de  fon  Cœur  & de  fon  Efprit  qu’il 
auoit  laille  à fa  Fille.  Elle  fut  mile  en'prifon  éc 
I interrogée  au  Tribunal  du  Schifme  ; mais  elle 
porta  tant  de  conllance  en  fa  prilbn  ; elle  ré- 
pondit fî  fagement  & auec  tant  de  vertu  de* 
uant  le  ^ribunal;  elle  fit  vne  ConfelTion  lî 
ferme  Si  fi  héroïque,  que  fes  Cbmmillaires 
mefmes  deuenus  lès  admirateurs  , iugerent  plus 
à propos  de  la  renuoyer,  que  de  donner  vne  fe^ 
conde  victoire  à Morus , & de  multiplier  kf 
Martyrs  & les  couronnes  dans  fa  F amilie, 


des  femmes  fortes. 

M ARIAMNE. 

Et  T E tcrraffe rouronnée dVnç 
^ balluliradede  lafpe,  eft  du  Palais 
d’Herode  : Et  ce  ne  peut  ejftre  que 
Mariamne  qui  en  loit  auec  tant 
d’éclat  & fi  magnifiquement  ha’- 
billée.  Le  Diadème  & le  Sceptre  ne  luy 
eftoient  point  nece flaires  pour  la  faire  con- 
noiftre.  Ce  n’efl:  pas  vne  dignité  artificielle  Sç 
d’emprunt  que  la  fienne  : Elle  efl  de  là  Perfon** 
ne  & non  pas  de  fa  Fortune  : Et  fa  taille  he-- 
loïque , fa  mine  majeftueufe , .&  fa  beauté 
fouueraine , font  des  Machabées  aufli  bien  que 
fon  fang  & Ton  courage.  Croiriez-vous , la 
voyant  fi  belle  & fi  afleufée  , qu*elle  allaft  aii 
fupplice  ? Elle  y va  toute  belle  &:  toute  af- 
feurée  que  vous  la  voyez , & toutes  les  Grâces 
& les  Vertus  y vont  auec  elle.  Des  luges  aflaf» 
finateiirs,  achetez  par  fon  Mary , par  fa  belle 
Mere  j & par  fa  belle  Sœur  viennent  delà, 
condamner  à la  mort.  Elle  a comparu  deuant 
ce  Tribunal  de  Tyrannie  & d’Iniuftice , aucç 
vne  mine  d’autborité  j & vne  fouuerainetè  de 
cœur , égaie  à celle  de  fon  vifage.  Vous  eu  fiiez 
dit  que  la  Criminelle  auoit  à prononcer, & que  • 
la  vie  des  luges  étoit  en  fa  bouche.  Mais  com- 
me les  bons  interualles  ne  durent  pas  aaix  mé- 
chans  adoucis,  ny  aux  Vipères  charmées  j la 
malice  & le  venin  font  bien-toft  reuenus  à ces 
luges  d’iniquité.  Leur  fureur  qu^  vne  Iirnocen— 
ce  & vne  Beauté  également  imperieufe  auoient 
liée  de  relped,  s’eft  défait  de  ce  lien , s’eft 


«s  ’-LA  GA  LL  ER  LE 

confirmée  , & iis  luy  ont  enfin  prononcé  for  . 
^rrefl  : mais  ils  l’ont  prononcé  en  tremblant. 

Sc  aiiec  crainte.  Comme  fi  leur  viiage  eufi:  ac- 
cufé  leur  confcience , & defauoüé  leur  languCj  ; 
comme  fi  leur  langue  fe  fufi:  elle-melinc  retra- 
élée;  leur  pafieur  & leur  begayement  ont  fait 
vnc  déclaration  contradidoire  àleur  arreft_,& 
ont  iufiifié  rinnocence  qui-dloit  condamnée. 
.De  quelle  façon  croyez-  vous  qu’elle  ait  receu 
cette  fentence  fi  iniufie  , & foilicitée  par  fom| 
Mary  ? Auec  plus  d’égalké  d’elpric , auec  plus  . 
û’indifferêce  qu’elle  n’auroit  receu  fes  carçîfes. 
Et  quand  c’euû  efié  vne  mort  feinte  qu’on  luy 
.euft  annoncée  J elle  n’auroit  pu  en  paroifire 
moins  émeue.  Elle  eft  venue  iufques  icy  auec  I 
tout  le  calme  de  fou  cœur  : les  reproches  & les  ! 
iniures  de  la  mauuaile  Mere  qui  s’eft  iointe  à I 
fes  ennemis , ne  l’ont  point  touchée.  Et  fi  elle  j 
alioit  à vn  facrifice  public  ou  à quelque  fefte  ' 
foieranelie  ^ elle  n’y  porteroit  pas  vne  modeftie  ' 
plijs  tranquille , ny  vne  majefté  mieux  compo- 
îée.  Puis  qu’il  faut  qu’elle  meure  elle  mourra 
fortement  & enMachabée':  fctiion  feulement 
il  y aura  de  la  confiance  en  fon  fupplice,  il  aura 
encore  de  la  dignité  Sc  de  la  grâce.  Il  eft  dom- 
mage pourtant  cju'vne  lumière  fi  parfaite  foit 
éteinte  à fon  Midy  : Et  les  broiiillas  doiuent 
eftre  bien  épais  Sc  bien  malins^  qui  n’en  ont  pu 
jçftre  diliipez. 

Mais  tandis  que  nous  nous  ai'nufons  à la 
plaindre , nous  perdons  fa  dernicre  lueui'j  Sc 
Jes  derniers  exemples  de  fa  Vertu.  Elle  eft  dé- 
jà arriuée  au  lieu  du  fupplice  : Sc  l’enuieufe 
^âlomone  a tellement  preRé  i’e^eciition , qu’à 

l’heure 


DES  FEMMES  FORTES. 

'heure  que  ie  parle  c’eft  fait  de  la  panure  Ma- 
iamne.  Flerode  luy-mefme  eft  venu  trop  tard 
>our  la  fauiier  : fa  retraéfioii  a efté  infru- 
Fueufe  : on  ne  luy  a pas  laiflé  le  ioifir  de  fiiF- 
)endre  Farreft  d’iniquité^  ny  de  retenir  mefme 
»our  vn  moment  le  bras  de  l’ Exécuteur  : Et 
’ Amour  repentant  qui  l’a  amené,  n’atro*imé 
jue  des  regrets  à faire,  & des  larmes  inutiles 
i répandre.  L’efFroy  , l’horreur  & le  defefpoir 
ont  entrez  en  fon  Ame  , à la  vcuc  de  Mariam- 
le  morte.  Le  dépit , la  colere  & la  ialoufîe  en 
ont  forties  en  m.eime  temps.  Et  les  marques 
les  vnes  & des  autres , mellées  àleunencon- 
:re,  ont  fait  ce  trouble  en  fes  yeux,  & la  con- 
mfion  que  vous  luy  voyez  fur  le  vifage.  Son 
:orps  demy  renuerfé,  & fes  bras  eftendus,  fui- 
rent la  pofture  de  fon  Ame,  qui  eft  comme 
nfpenduë  entre  i’eftonnement  & rauerfi-on  ^ 
nitre  le  refpect  & l’horreur  de  ces  pitoyables 
reliques.  Il  voudroit  tout  à la  fois , & s’ea 
[>fter  la  veuë,  & fe  facrifter  fur  elle  , pour  ex- 
pier le  fang  iufte  par  le  fang  coupable  : & im- 
moler le  ialoiix  repentant  à l’innocente  exécu- 
tée. Il  voitdroît  pouuoir  au  moins  s’arracher 
le  cœur  , & fe  défaire  auec  luy  de  fon  crime  & 
de  fon  fupplice.  Ses  yeux  aftiegez  d’ vue  mort 
encore  toute  chaude  & fanglante , & de  deux 
fSpedres  également  fiineftes,  trouuent  par  tout 
du  tourment  & des  reproches. 

1 II  femble  que  cette  Furie  vous  fafte  peur. 
'Certes  aufli  elle  eft  effroyable  , & les  Ames  les. 
plus  fermes  & les  plus  Héroïques,  celles  qvii 
le  moquent  de  la  mort , & de  tous  fes  mafques, 
ne  la  verroient  point  fans  trembler  3 fi  elle 

H 


50  1 A GALLERIE 

s’étoit  apparue  à elles.  De  ces  ferpens  que  vous: 
luy  voyez  à latefte,  les  vus  font  les  rapports 
finiftres  J & les  mauuais  bruits  : les  autres  in- 
fpirent  les  foupçons  & les  défiances  : il  y en 
a qui  fe  glifient  par  les  yeux  des  Maris  : il  y eii6 
a qui  entrent  par  les  oreilles  des  Femmes  : Le» 
plus  belles  Heurs  fc  flctrilIpit.aufii-toft  qu’ el- 
les en  font  piquées  : les  ccsufs  les  mieux  vnis 
fie  feparent  pour  peu  qu’ils  en  foient  mordus  r 
Et  c’eft  de  leur  bouche  que  tombe  ^ & le  fiel 
qui  aigrit  les  plus  agréables  humeurs  ^ & le  ve- 
nin qui  corronrpt  les  plus  beaux  fruits  du  Ma- 
riage. La  torche  qifelle  a à la  mainn’eftpa» 
moins  pernicieufe  que  les  ferpens  de  fa  tefte.. 
Toutes  les  mauuaifes  couleurs  aucclerquelles 
on  noircit  les  plus  innocentes  allions,  fe  com- 
pofent  de  fon  charbon.  Sa  fumée  oblcurcit  le» 
lumières  les  plus  pures  & les  plus  nettes  : elle 
tire  des  larmes  aux  plus  beaux  yeux  : elleofte- 
réclat  & l’agrément  aux  plus  beaux  vifages. 
Son  feu  fe  prend  & aux  Eipriis  & aux  Corps': 
Il  caufe  des  frenefies  &:  des  fièvres  chaudes  : 
Et  des  cette  vie  il  fait  des  Démons  & des  Ame» 
damnées,  Tout  cela  vous  apprend  , que  cette 
Furie  efi:  la  laloufie , rennemie  des  Grâces  & 
la  corruptrice  de  l’Amour  . Elle  eneft  comme 
vous  voyez  à fon  fécond  perfonnagc  : ôc  fait-la 
vengerehe  du  meurtre,  dont  elle  a efté  l’in- 
Higatrice.  Tous  les  ferpens  qui  manquent  à fa 
telle,  font  autour  du  cœur  d’Herode , &z  dé- 
chirent fa  confcience.L’epée  fanglante  qu’elle 
luy  montre, eft  vn  miroirfunefte  â fon  imagina- 
tion. Il  y voit  l’horreur  de  fon  crime,  il  y voir 
les  piayes  de  fon  cœur,  ôc  les  taches  de  fon  ame; 


DES  FEMMES  FORTES.  91 

Ce'Spedre  véritablement  eft  terrible  j mais 
’Ombre  irritée  cjui  s’ékue  de  ce  beau  Corps, 
’eft  encore  dauanta^e,  & Herode  en  fouffre 
)ien  vn  autre  feü  & d’autres  morfures , que  de 
a torche  & des  couleuures  de  la  Furie.  Ses 
'-eux  errans  & troublez  changent  de  place  à 
out  moment  ; ils  font  obfedez  de  ces  deux 
ipedres  qui  les  fuiuent  par  tout  : & penfaut 
es  repofer  fur  cette  Beauté  mourante,  qui 
:ftoit  auparauant  la  félicité,  il  y trouue  vu 
Fribunal  & vn  échaffautj  fa  condamnation 
k fon  fupplice.  Son  Idole  d’hier  , eft  aujour- 
l’huy  fon  Bourreau,  Ce  fang  iufte  qui  fume 
mcore , eft  vn  feu  deuorant  qui  remplit  fon 
magination  altérée  ; il  en  fort  des  impreca- 
ions  & des  plaintes  , des  voix  de  reproche  8c 
le  vengeance.  Ces  mains  froides  & liées  luy 
léchirent  le  cœur  : & cette  belle  telle  qui  fai- 
oit  fesioyes  & fes  beaux  iours,  eft  àprefentia 
niiicipale  piece  de  fon  tourment.  Cependant 
die  n’a  change  que  de  place  : le  coup  qui  l’à 
ibatuë,  n’en  a pas  encore  fait  tomber  la  fleur  ; 
ra  grâce  & fa  beauté  en  ont  bien  vn  peu  pafly,, 
nais  elles  n’en  font  pas  elfacées  : Et  fes  yeux 
^uiierts  & encore  ferains  femblent  attendre’ 
7ne  autre  mort  comme  s’il  en  falloir  plus  d’v- 
ac  pour  les  é-teindrê.  Ainft  la  Lune  éclipfêeeft 
encore  belle  : & le  Soleil  tombe  tous  les  iours, 
[ans  perdre  vn  feul  rayon,ny  changer  de  face. 
Le  mal  eft  , que  la  Lune  reuient  de  fes  defauts, 
& guérir  de  (ës  écirpfes,  & que  le  Soleil  fe  re- 
leue  dés  le  lendemain  de  fa  chute  j mais  il  n’y  a 
ny  renouuellement  de  lumière  , ny  nouiieau 
ioui  à efperer  pour  Mariamne. 

H H 


LA  G ALLE RIE  • 
SONNET. 


Ma  R 1 A M N E nefi  f ltis  , /a  heÜe 

I-  efclapés  !• 


H'a  laijfé  fur  Jen  corps  qu'une  belle  p^feurb  fl 
Le  fur  g pur  F oyA  qui  luy  donnoit  couleur»  ’ j Ki 
%’ écoule  a longs  fileîs  de  fa  tefie  couppée.  ■;  iti 


■ I: 

Aux  yeuse  de  fon  Tyrm  Megere  offre  l'épée 
^ui  luy  fait  vn  Miroir  de  crirne  ^ de  douteur  : ■ m 
Jl  y voit  le  cruel  les  taches  de  fon  Cœur  ; iii 

Il  y voit  de  fon  fmg  Jon  image  trempée.  ! 

11 

A ce  funefte  objet  il  deuient  furieux  : , ï '' 

Deux  Vhantofmes  vengeurs  luy  portent  dans  leT  :{ f 
yeux  J . li 

Le  fer  étincelant  ^ la  torche  allumée  : ' . c 


Mats  l'infenfé  craint  peu  leur  torche  nyîeuf  ' ' 
fer  : ; l 

Ce  fang  quihoult  encore^  de  fa  feule  fumée  , 

Sans  feux  ^ fans  Démons  j luy  fait  tout  v)t 
Lnfer. 


ELOGE  DE  MARIAMNE.  * 

Ma  R I A M N E a-  parû  trop  foiment  fur  le*  : 

Theatre,  pour  ii’eftre  pas  reconnue  en-  ( 
cette  peinture.  Toutes  chofes  furent  grandes  ; 
en  elle  : la  naiflance,  la  beauté,la  Vertu  ^ le  ;i 
courage,  & la  mauuaife  Fortune. Elle  fut  petite  ‘| 
Fille  de  Patriarches , de  Prophètes , de  Rois  &:  ;i 
de  Pontifes.  Son  vifage  appriuoifa  Herode>  ;i 


ms  lEMMÉS  fORtÊS. 
k fon  Portrait  dilputa  le  cœur  d’Antoine  à- 
Cleopatre.Sa  vertu  pourtant  ne  confentit  point- 
i cette  concurrence  : & bien  loin  de  penferæ 
les  âcquifitions  defenduës  j elle  ne  daigna  ia-' 
nais  fe  eontraimlrCj  pour  conferiierce  qii’elle‘ 
jciredoit  légitimement.  Sa  chafteté  fut  fi  feue-- 
-e , & fi  peu  indulgente  au  dehors  , qu’il  luy  eir 
Icmeura  à la  maiicn  k ne  j çay  quoy  de  hautain' 
k de  piquant,  qui  efiàroucha  Hcrede  & le  fit 
•etourner  a Ton  naturel. Mais  elle  fut  la  raefme 
LUX  morfures  de  cette-  Belle  irritée , qu’elle' 
lucit  efté  à fescarelles.  Elle  retint  ion  afieu- 
^ance  , & conferua  toute  fa  majefte  , parmy  les^ 
flccuiateurs  apoftez  , & des  luges  partirans  & 
:orrompus.  Le  vi  âge  de  l’Exccuteur  n’altera 
îoint  la  lerenite  du  fien^  & la  tcfte“luy  fut  ciléc 
ans  que  le  front  luy  paflill,  ny  que  ;on  cœur 
changea  d’afiiette.Sa  Confiance  ne  commença 
joint  par  Ibn  fupplice  : elle  commença  par  ce 
iu’onappelloitfa  bonne  fortune. Ayant  époufé 
Tyran  & vn  laloux,  il  luy  fallut  efireauili 
:ourageLife  dans  le  Palais  que  dans  fa  Prifon  : 
k la  Force  luy  fut  necefiaire  fous  le  Diadème 
Lulîi  bien  que  fous  l’épée.  Le  coup  qui  luy  ofia 
a teft^jfut  moins  fa  mort  que  la  fin  de  fon  fup- 
)lice  : pour  vne  Couronne  qu’il  couppa , ü 
ompit  douz;e  chaifines  j & ce  fut  vn  libera- 
eur  & non  pas  vn  bourreau  qui  la  déiiura 
l’Herodes. 

.REFLEXION  MORALE. 

H Erode  glorieux  & tourmenté , & Ma^ 
riamne  couronnée  & malheureufe  , nous 
Lppiennent  que  les  plus  hautes  Régions  da 

H iij; 


LAGALLEKIE 

monde  ne  font  pas  les  plus  tranquilles  : qu’il  ■ 
n’y  a point  de  Terres  priuilegiées  & fans  ma-i  ff 
ledidtion  : qu’il  fe  voit  bien  des  Patians  dans;  m 
les  prifons  8c  fur  les  écbaffauts  ; mais  que  les  i 
plus  mal-traitez  font  dans  les  Palais  Sc  fur  les  i 
Tnrofnes.  Ceux-cy  neantmoins  font  plusiüi 
d’enuie  que  de  pitié.  Le  Peuple  admire  ce  qu’il  K' 
deuroit  plaindre  : Et  quandîî'a  à faire  le  Por-  1 
trait  de  la  Félicité  j il  la  reprefente  fur  vn  ; 
Throfne , & luy  met  vn  Sceptre  à la  main , ôc. 
vue  Couronne  fur  la  tefte.  iio 

Mais  c’ell  vn  luge  tres-ignorant  ^ Sc  viî  '|f' 
Peintre  fort  mal  babile  que  le  Peuple  : tous  les  jl! 
iours  il  iuge  au  Lazard  & fans  connoiiî'ance  1 
decaufe:  tous  les  iours  il  débité  des  chimères  Jl 
& des  caprices  pour  des  figures  regulieres.  IL  ïa 
fçait  affez  de  quelle  matière  font  les  Couron-  (l 
nés , & voit  bien  par  où  elles  brillent  : mais  il  \ 
n’en  fçait  pas  lapefanteur  de  la  dureté,  ny  ne  j 
voir  par  où  elles  blelfent.  Il  afilfte  bien  aux  I 
facrifices  qui  font  faits  aux  Fortunes  couron-  4 
nées:  il  tient  conte  de  tous  les  grains  d’encens  1 
qu’on  leur  brûle.  Mais  il  n’aiîrfte  pas  à leur  i 
agitation  ny  à leurs  fuppiiees  : il  ne  voit  pas 
leurs  roues,  ny  les  clous  dont  elles  font  piquées  I 
fur  fes  roues:  & encore  moins  voit-il  le  feu  \ 
qui  fe  met  dans  leurs  piqueures.  Il  a les  yeux  ] 
ébloiiis  & l’imagination  toute  pleine  d’vne  ! 
Félicité  de  Theatie , qui  n’a  qu’vn  beau  maf- 
qiie  & vne  robbe  de  pourpre,  & qui  n’ell  fait 
que  pour  la  montre.  Mais  il  ne  voir  pas  toutes 
les  larmes  qui  coulent  fous  ce  beau  mafque  : 
il  ne  voit  pas  toutes  les  playes  qui  faignent  fcu$ 
cette  Pourpre, 


des  femmes  FOE-TES. 

Apprenons  donc  à ne  commettre  pas  aife- 
lenPnos  opinions  à nos  feus  : a n eftimer 
imais  les  choies  par  le  dehors:  a faire  plus- 
* cas  a vue  douce  & tranqiiiUe  mediociite 
'vn  repos  obCcur  & fans  bruit  que  d vue 
randeur  amere  & agitée, que  cT yn  fuppli- 
.de  grande  pompe  , & expofé  ala  veuedes 
»euoles  Et  fcachons  que  ce  mot  fi  commun 

u’vm  Galanî  Homme  dit  de  la  fortune  de^ 

.aboureurs  , fe  peut  dire  généralement  de 
Dûtes  les  Fortunes  médiocres  : elles  Croient 
eureufes  fi  les  biens  & la  Médiocrité  ieur 

ftyoieiit  connus.  ^ • r . t»- 

Qaant  à la  mort  de  Mariamne  qui  fut  le 
ri^&  le  fupflice  de  fon  Tyran  ; elle  nous 
pprend  que  c’eft  rue  dangereufe  belle  que 
a hloufie  i qu’elle  ne  reconneift  petionne , 
ic  n’épargne  pas  irielme  cekiy  qui  la  nourrit  : 
,n’elk  eft  ce  Serpent  ingrat  & cruel , qui  ne 
hfle  rien  d'entier  en  ia  maifon  de  fon  hotte  . 

Et  eue  fl  l’on  n’éteint  pas  le  fe-uauec  du  fouf- 

fre  ‘li  l’on  ne  guérit  pasles  playesen  lesdc- 
chilant,  c’ett  faire  vue  fort  dangeteufe  expé- 
rience, de  peiilér  éteindre  le  dcpit  anec  la  co- 
1ère  & guérir  les  morfures  de  la  laloufie,  auec 
les  dents  Sc  les  ongles  de  la  cruauté.  Il  y a 
encore  vne  autre  Reflexion  >a  fane  fui 
Peinture  : mais  elle  feiuiia  de  inatieie  a la 
Qjeftion  fuiuante. 


y?  l  G ÀtLt^TÉ 

QV  EST  ION  morale; 

foHr^uoy  tes  Femmes  h s plus  parfaites  foni 
or  dînait  emtriî  h moins  hetii^ 
reujes. 

IE  ne  parle  point  de  îa  fàtisfaction  intérieu- 
re, & de  cette  Félicité  foli taire  & rctkée  , 
qui  ne  fè  produit  point  en  public  ; qui  s’ache- 
ue  toute  dans  le  Cdslir  3 qui  fe  fait  du  calme 
de  la  confcrence,  & de  racquiefcement  d’vn 
Efprit  iufte  , & difpofé  à trouuer  par  tout 
vue  aiîiette  ferme  commode.  Te  parle  de 
cette  Félicité  fiiperficieile  & de  montre , qui 
éffc  toute  compofée  de  pièces  extérieures  & de 
Lazard;  & que  le  Vulsaire  attribue  à la  For- 
tune. le  dy  que  cette  Félicité  n’a  iamaisellé 
l’Alliée  de  la  Vertu,  ny  la  Ocmeftrque  des 
Grâces:  & qu’à  prendre  les  chofes  dans  le  train 
commun  les  perfonnes  du  plus  grand  mérité  ^ 
ont  toujours  efté  les  moins  beureufes  & les 
plus  trauerfées.  MariarUne  n’ef:  pas  la  pre- 
mière fur  qui  cette  obferuation  s’eft  faite. 
L’hiftoire  ne  nous  entretient  que  des  funeftes 
auanturesdes  Belles  , Malbeureufes.il  n’y  auoit 
autrefois  d’accîclens  tragiques  , & de  morts 
violentes  que  pour  elles:  Il  n’y  a qu’elles  au- 
jourd’buy  qui  pleurent,  & qui  fontpleurécs 
fur  les  T beatres. 

Afin  qu’on  ne  s’en  prift  point  à des  Fan- 
tofmes , & qu’on  n’en  aceufaft , ny  la  dureté 
du  Deftin , ny  la  ialoufie  que  la  Fortune  a de  la 
y ertu  i Dieu  a voulu  que  dans  la  Nature  inef- 

îiie. 


DES  femmes  FOP.TES.  ^7 
jûc,  qui  eil  gouuemcc  par  vne  liirclligence  fi 
iufte  & fi  rcgulkre  , les  choies  les  plus  excel- 
lentes & les  plus  rares  , carient  quelque  image 
. ^<le  mal-heiir;,  & ieneiçay  quoy  quireflembic 
aux  aduerficez  des  Periomies  dont  ie  parie,  li 
h’ y a que  les  grands  Aftres  qui  ont  des  taches, 

I _&  quLlouiFrent  des  défaillances  de  des  éclipies. 

, La  Roie  qui  eif  la  F leur  V ierge,  - voire  la  Fleur 
, Souueraûie  oç  habillée  de  Pourpre,  comme  a 
dit  quelqu’vn,  efl  la  plus  chargée  d’épines  cü  la 
' plus  tuierre  aux  maladies  du  haie  & de  la  bife. 

Les  Diamans  6c  les  Rubis  iiaiilent  dans  l^-pre- 
; cipices  & fur  les  rochers:  & les  Perles  font  de 
PÈlement  des  terapehes  & de  P amertume,.  Ce 
m’ell  donc  pas  vne  petite  confolation  à ces  Per- 
, -fonnes  excellentes^  qu’elles  foieiit  au  pareil  de- 
1 ;grq^  & de  meime  condition  que  les  premières 
I .pièces  du  Monde , & les  plus  preçieuîès  parties 
I de  la  Nature.  Et  fi  elles  ne  font  extrêmement 
^ _ délicates , elles  trouueront , ie  iTi’afleure , que 
J deur .amertume  & leurs  épines,  leurs  éclipfes  & 
leurs  maladies  font  quelque  chofe  de  plus  ho- 
norable, que  la  douceur  fade  & croupifiantç, 
t que  la  molleffe  de  la  mauuaife  odeur , que  la 
-lèureté  obfcure  & la  fanté  fans  marque,où  laix- 
guiffent  les  chofes  vulgaires. 

Mais  outre  l’honneur  & la  dignité,  le  profit 
y ell  grand  d’ailleurs  : & ç’eft  principalement 
.a  l’égard  de  ces  PerfonneSvjexcellentes,  que  le 
^vieux  mot  eft  véritable,  qui  dit  que  l’ Adueifité 
S eft  inftrudiue , & que  les  afîliéfions  valHit  des 
5 -Dogmes.  Premièrement  elles  font  conferuées 
:paL  Jà  dans  l’humilité  Chreftienne  , & font 
tgueries  d’vne  certaine  enfinie  intérieure  & 

I 


58  LA  GALLERIE 

fecrete,  qui  €ft  la  maladie  ordinaine  des  belles 
T elles.  Pour  le  moins  elles  apprennent,  que  la 
Diuinité  donr  on  les  traite , n’ell  qu’ vne  Di- 
uinité  poétique  Sc  de  X Keatre;  que  le  culte  qui 
leur  eft  rendu  n’eft  qu’ vn  ieu  & vne  mafcaradej 
Et  leur  cerucau  fortifié  par  les  aduerfitez , ne  fe 
galle  pas  fi  aifémeiit  à la  fumée  de  l’encens  que 
leurs  Adorateurs  leur  donnent. 

Dauantage,  elles  font  auerties  par  là,  que 
Dieu  ne  les  a pas  faites  pour  la  Terre  : & que 
le  Ciel  ell  leur  propre  Région, comme  il  ell  la 
Région  des  Efprits  & de  la  lumière.  Et  certes 
fl  vn  Prince  ne  feroit  pas  cllimé  fage,  qui  le 
fei'oit  fait  vne  llatuë  d’or  pour  la  mettre  dans 
vne  balle  cour  ou  dans  vne  ellable  ; ces  Créa- 
tures fi  parfaites , qui  font  les  plus  belles  Sc  les 
plus  precieufes  Images  de  Dieu,  peuuent-elles 
croireXans  blafplieme , qu’elles  ayent  elléachc- 
uces  auec  tant  de  lbiii,lêulement  pour  parer  le 
bas  ellage  du  monde  j pour  embellir  la  Région 
du  defordre  & des  miferes , l’Element  des  épi- 
nes' & des  larmes  J Dieu  les  a donc  faites  pour 
Ibn  Palais  , voire  pour  la  plus  haute  & la  plus 
luminculè  partie  de  fon  Palais.  Et  parce  qu’il 
les  y veut  toutes  pures  & fans  tache,  il  les  met 
dans  le  feu  des  alHidions , qui  les  purifie  de  U 
roiiillc  & des  foüillures  qif  elles  prennent  fur 
la  Terre,  & les  préparé  u receuoir  plus  net- 
tement, 8c  à reflefehir  auec  plus  de  force  ,1e 
graiid  ioiir  de  fa  face  8c  les  efFufions  de  ÙL 
Gloire. 

C’'eft  là  le  delfeiii  de  Dieu  dans  les  aduéf- 
fitez  qu’il  enuoye  aux  Perlbnnes  parfaiïiès  : 
ces  ^iduerfitez  font  des  remedes  à i’cnflufé  i §c 


I DES  FEMMES  FORTES.  9^ 

3f  4cs  preieruatifs  contre  la  corruption  ; ce  font 
i des  lemences  de  falut  & des  matières  de  Cou- 
• ronnes:  Mais  ces  remedes  & ces  preferuatifs 
i Feulent  eftxe  pris  auec  courage  : ces  fèmences 
demeurent  infru.dueufes  , fi  elles  ne  font  cul- 
: tiuées  : & ces  matières  ne  deuiennent  iamais 
:i  des  Couronnes,  fi  la  patience  ne  les  met  en 
ccuure.Les  Parfaites  mal lieureufes  auront  pour 
(è  confoler  & pour  s’infiruirCj  vn  modèle  de 
cette  patience  dans  l’Hiftoire  fuiuante. 

EXEMPLE. 

BLANCHE  DE  BOVRBON 
Keyne  de  Cafi^e. 

QVi  fçâura  PHiftoire  de  Blanche  de 
Bourbon  Reyne  de  Caftille,  ne  croira 
plus  que  laV ertu  foit  vn  charme  contre  le  mal- 
î heur,  ny  que  les <3 races puiflèntenchantef  la 
' F ortune.  Cette  Princefie  la  meilleure  ^ la  plus 
belle  de  fon  temps , fut  de  ces  Lys,  que  L’Ecri- 
ture Sainâe  nous  reprelènte  afliegez  d’épines. 
Eîlê  fut  de  ces  Perles  qui  font  noyées  dans  l’a- 
mertune , & abandonnées  auxtempeftes.  Tous 
:fcs  iours  furent  ferains  , & toutes  les  heures 
douces  & tranquilles  fous  le  Ciel  de  France  ; 
& par  vn  deûin  contraire  à celuy  des  Rofes  , 
qui  n’ont  d’épines  que  fur  leur  tige,  & qui 
veulent  eftre  cueillies  pour  eftrcEonorées:eIle 
fut  heureufe  & en  honneur , tant  qu’elle  fut 
Fille , & en  la  maifon  de  lean  Duc  de  Bourbon 
fon  Perc.  L’orage , Famertume  ^ la  tragiqt^c 
reuolution  de  ià  vie , commencèrent  du  010*^ 


too  . IA  GAILERLE 
ment  dé  fbn  mariage  auec  Pierre  le  Cruel  Roy 
de  Cafcilie.  Certes  anlîi  l’alliance  efloit  trop 
inégale,  & i’vnioii  trop  mal  faite,  entre  l’In-i 
nocence  & la  Cruauté  , entre  vne  Grâce  toute 
pure  6c  vn  Démon  compofé  de  làng  6c  de 
bouë. 

Auaiit  que  Blanche  allais  en  Efpagne,lo 
Prince  n’aûoit  dé-ja  plus  de  cœur  à luy  don- 
ner, Marie  de  Padilie  s’en  ellciit  rendue  la 
inaiftreiie  : & fut-ce  conquefte  ou  vfurpa-* 
tion  , elle  y regnoit  fi  abfolnment  & auec  tant 
d’empire,  qu’il  fallut  toute  Pauthorité  de  la 
Reyne  fâ-mere,  & toutelafaueurd’Albuquer- 
que"  foîi  principal, Mmiftre , pouf  lëdirpofêr  a 
confommer  fon  mariage.  Les-  nopces  ne  fu- 
. rent  pas  cekbiées , elles  furent  précipitées  tu- 
miiltuaifemeiit  & en  filence,  faiis  appareil  & 
{ans  pompe.?  Gé  fut  plûtoft  viieadion  Biné^ 
bre,'qu’vùe  fePe  de  rehoüifl'aace  : Et  fi  le  Prii> 
ce  violenté  n’y  porta  que  du  chagrin  &c  de  l’a- 
tierhpn , la  Princeffe  infortunée  y afïifta  auec 
î’efprit  en  dciiir,  & la  contenance  d’ vne  vidi- 
me  deftinée  à là  mort.  Ils  n’àuoicnt  pas  efté 
deux  iours  enfembl€jqilç  Pierre  fe  refolut  de  la 
quitter,  ir  ne*  poundit  viûre  content  loin  de 
fon  cœur,  8c  fon  cœur  cftoit  entre  les  mains 
de  fa  maiBrefTe , qui  luy  faifoit  fon  procez  fur 
ie  mariage  de  Bianehe,&  le  traittoit  en  Suiet 
rebelle  & en  Efclaue  fugitif. 

La  Reyne  fa  Mère  6c  fa  Tante.Eleonore  , 
aueities  de  fon  déflein  , luy  . remettent  deuant 
îes  yeux  la  çolere  de  Dreu^^ofrenfé , la  maiiuai- 
fe  opinion  de  fon  Peuple  fcandalizé  , les  ar- 
derla  Prance  irrîtéel  ll  fè  defair  de  toutes 


f ^ DES  FEMMES  FORTES.  lûr 
çes  cnaiaes , palTe  fur  tous  ces  obftacles,  & va 
enpofte  où  fon  Amour  Sc  fon  maunais  Démon 
l’appelloient.  Apres  cjnelques  mois  donnez  à 
Fvn  & à l’autre,  il  renient  à fa  Femme,  traifné 
i par  les  inftantes  prières  de  fa  mere  , par  les  of- 
; fîees  d’Albuqucrque,par  les  çonfeils  & les  fol- 
licitations  de  fes  Princes.  Mais  il  reuknt  pour 
la  quitter  deux  iours  apres , & luy  faire  par  vn 
: fécond  diuorce,  vue  fécondé  play e plus  iniu- 
i rieufe  & plus  fenfîble  que  la  première.  Le  bruit 
fut  grand , & i’Hikoire  le  dit  encore , que  cetx- 
te  fi  violente  auerfion  luy  fut  caiifée  par  va 
çbarme  : & qii’vii  Magicien  luif,  gagné  pair 
: les  F reres  de  Marie  de  Padilie  , attacha  ce 
charme ’à  vue  ceinture  depierreriesque  Blan- 
! che  auoit  donné  au  Roy.  Mais  certes  , fi  -qtiel- 
I qu’vn  a dit  que  l’Amour  efloit  vn  Sophifie 
& vn  Charlatan  , ie  puis  dire  qu’il  efi  vu 
' puiilant  Sorcier,  & vn  grand  Operateur  de 
preftiges*.  Il  a bien  fçeu  peruertir  fans  cara- 
deres , & corrompre  fans  maléfices,  desT elles 
plus  faines  & plus  fortes, & des  Cœurs  de  meil- 
leure conllirutioü  que  celuy  de  ce  Prince.  Ec 
quoy  qu’on  dié  du  pouuoir  de  la  Magie , elle 
ne  conuoifc  point  d’herbes  plus  efficaces,  nÿ 
ne  peut  compofer  de  breuuage , qui  foit  plus  à' 
I craindre , que  les  mauuaifes  habitudes  d'  vne 
Ame  abandonnée  dé  Dieu , •&  liurée  à vn  fenâ^ 
reprouué. 

Q29y  qu’il  en  foit,  non  feulement  ce  Roy 
Cruel  quitta  fa  Femme  vne  fécondé  fois , pour 
ne  la  reuoir  plus  ; il  la  relégua  mefme  en  vne 
petite  place , où  il  luy  fit  de  fa  chambre  vne 
prifon  &^luy  alTigna  autant  de  geôliers 

1 lij 


i<5i  lA  GALLEKIE 

d’efpions  que  de  Gardes.  Et  la  cruauté  alla  ft 
auaiit  J qu’il  mit  en  deliberation  s’il  luy  don- 
neroit  des  Commiffaircs , pour  la  faire  alTafli- 
oer  iuridiquement  & felen  les  formes. 

Ce  traittement  fi  barbare  & fi  iniufte,fait  h 
la  plus  belle  & à la  plus  y^ueufe  Princefle 
de  fon  fieckj  fcandalifa  toute  PEurops.  Le  Pa- 
pe eniioya  vn  Légat  armé  d’excommunica- 
tions & d’^anathemes  , pour  deîiurer  l’Inno- 
cente opprimée , & cbaftier  le  Scandaleux  in-  < 
corrigible.  Les  Princes  de  Caftillc  & d’Arra— 
gon^  fe  liguèrent  auec  les  Peuples  de  Tolède  y 
èc  Cordoiië,  & des  autres  villes  principales, 
& ioignirent  en  commun  leurs  oMces  & leurs 
armes.  La  France  ofFencée  de  la  calamité 
d’vne  Princell'e  de  fon  fang,  accourut  pour 
eftre  de  la  partie.  Le  Ciel  meüne  entra  dans 
cette  caiife  c & le  Roy  efiant  à la  chalfc , vn 
Spedre  fe  prefenta  à luy,  fous  la  figure  d’vn 
Pafteur  hideux  & terrible , qui  le  menaça  de  la 
vengeance  diuine,  s’il  ne  rappelloit  la  Fem- 
me. Tout  cela  n’amollit  point  laduretèdece 
Prince  , au  contraire  s’efiranr  peiTuadé , que  la 
vie  de  Blanche  eBoit  le  tifon  fatal , qui  en- 
tretenoit  tous  ces  feux  r & qu’ils  s’étein- 
droient  tous  auec  elle,  illafiteinpoifonnera 
Medine  d’Andaloufîe , ou  par  vue  pieté  con- 
rageiile  & magnanime , elle  feeut  fi  bien  ioin- 
dre  la  deuotion  à la  patience , & lencens  à la 
myrrhe,  qu’elle  fandifîa  fa  prffon,  & en  fît 
vne  maifon  de  facrifice  & de  prières. 

. le  ne  fçay  s’il  fut  iamais  vue  PrincelTe  plus 
parfaite  que  celle-la  -,  mais  apparemment  iî 
n’en  fut  iamais  vne  moins  hcuixiife..  Elle 


ms  FEMMÊS  FORTES.  105 
époufa  en  deiiil  : elle  fut  vefue  durant  {bn  ma- 
rine, &Je  ioui  des  nopces,  qui  eft  ferain  pour 
'toutes  les  autres,  & qui  fait  naiftre  des  fleurs 
iulques  £ur  les  chaînes  des  efclaues  , noircit 
fon  Diadème  , obfcurcit  la  pourpre , & ne  luy 
fit  que  de  la  fumée  & des  épines.  Mais  Dieu 
la  Touloît  âcheuée  & toute  pure  : il  vouloit 
queTAduerlité  & la  Confiance  luy  donnalTent 
le  dernier  trait  > & que  les  Princelies  apprilTent 
par  cét  exemple,qu*il  fe  peut  faire  des  Martyrs 
entre  les  Balluftres  & lous  les  Dais  ; comme 
il  s’en  eft  fait  fur  les  échaffauts  & 
Atnphitheatres. 


i 


ÔRTES  BARBARE^ 

PAI^THE'E. 


O V S voyez  que  la  îonrnéc  n"a 
pas  efté  peritë , qui  a efté  fatale  à' 
la  Lydie  vaincue  : & a penfc  l’e- 
ftre  à la  Perfe  Vidorieufe.  Le 
fang'  coule  encore  des  playes  de 


ces  deux  grandes  Riuaies  : Et  la  terre ~eft  tou.^ 
» couuerte  des  piéçés  de  leurs  armes  rompufô. 
Mais  la  Lydie  n’en  a pas  efté  quitte. pour  vn 
peu  de  fang,.  & pour  de  îegeres  bleirures.  Elle 
y a perdu  tes  meilleurs  hommes  : Et  cenx.qui 
iuy  ^ibat  demeirrez , ofur  éfté  mis  à la  chàifne. 
On  ne  fçait  pas  eucores  ce^que  la  Eortune  df- 
4e  Vî'dorieux  ordonneront  de  C refui.  Il  vient 
d’eftre  forcé  dans  fa  Ville- capitale  : & fes  Ri- 
-cheftes  au  lieu  de  combattre  pour  -fa  defenfe  & 
de  le  fauuer  J ont  eftéprifes  & menées  captiues'- 
fauec  liiy,.  • 

- J.a  Perfe  aùfH  n’a  pas  eu  pour  rieif  cette  im- 
portante viélbire-:  Elle  y- a perdu  beaucoup  de 
ion  plus  pnr  fartg  j & vn  grand  nombre  de' 
•vies  vtiies  & precieuiès.  Ceilé’d’Abradate  a 
*fté  la  plus  vniuerfellement  régrettée;  Sa 
■mort  •quoy  qâ’illuftre  a noircy  cette  belle 
jïournée,  & rneilé  le  Déïiil  au  Triomphe  : Et 
f dans  la  jouïflancemefme  de  ta  Viél:ôire , elle  a 
fait  foîîpirér  Gyrus  ydéiorieUx,  Sc  luy.atiré 


ifg  lA  GALLERÏË 

Qes  larmes.  Si  nous  fiiflîons  venus  vn  mo  i 
filent  pluftoft,  nous  les  eufllons  veuëscouki 
ceyiobles  & genercufes  larmes  ; Elles  noir 
enffent  appris,  que  les  yeux  des  Héros  ne  fo» 
fias  des  yeux  de  diamant  : Et  que  le  Vulgam 

trompe  , s’il  prend  les  grands  cœurs  poui 
des  cœurs  de  bronze,  epüs  à.  donc  pleur.: 
Abradate  ; mais  il  l’a  pleuré  magnifiquemenf 
& ,d’vne  façon  Héroïque..  Ses  pleurs  ont  eâi 
fuiuies  d’ vue  profu/îon  de  richelfes , qui  feromi 
tantoft  cnfeuelies  auecle  Defund  : Et  il  vieiili 
de  retourner  au  Camp,  pour  donner  les  oÿ: 
dres  delà  pompe  funebre,  & ehoifir luy-mefc 
me  les  vidimes  qui  doiuent  edre  immolé® 
à l’Ombre  de  fonAmy.  Il  la  croit  encore  fue, 
le  Champ  de  bataille,  où  elle  ioüit  de  fa  ré- 
putation j & compte  les  morts  & fes  vidoi- 

, ■ il 

Quant  à ces  trifies  préparatifs,  & âcesdé»  i 
penfes  lugubres  elles  fe  font  pour  la  confola*  i 
tion  de  Panthee,  non  moins  que  pour  l’honr  il 
neur  d Abradate.  Mais  Panthee  n’ell  plus  ea  i! 
cftat  de  le  confoler  aucG  de  la  pourpre  brulléc 
& de  Tor  réduit  en  cendres,  auec  la  fumée  : 
d vn  bûcher  8c  le  lang  d’vn  troupeau  égorgé, 
auec  la  grande  ombre  8c  les  grandes  imat^es  * 
d vne  valie  fepulture.  Sa  douleur  eftoit  tmp  : 
forte  , j^ur  attendre  des  remedes  fi  fuperficiels  i 
& ü foibles  J 8c  Ce  guérir  auec  des  ceremonies  t 
8c  des  liiperftitions.  Elle  a eu  recours  à vne  ' 
confolation  de  moindres  frais  Sc  plus  effica- 
ce, elle  a cru  que  trois  doigtsde  fer  plongez  ' 
en  fon  fein , feroient  à fa  douleur  vn  remede 
plus  infaillible  8c  plus  prompt , que  des  ruines» 


DES  PEMMES  FORTES.  tcrr 

^or  & des  carrières  de  iafpe  érigées  en  colon-- 
es  & en  Pyramides  fur  le  corps  de  fon  Mary.' 
t ce  remede  qu’elle  a crû  leplusprompt  & le 
lus  infaillible^  elle  vient  de  le  prendre  cou- 
asreufementy&  auec  vne  hardie^  qui  meritoit 
’S^re  referuée  à quelque  occauon  moins  tra- 

Voyez  fur  forr  vifage  ralTeurance  de  fon 
ifpric,  & la  bonne  grâce  de  fa  douleur.  T outes 
hofes  font  bien-feantes  aux  belles  perfonnes  ; 
eurs  triftelTes  & leurs  coleres  ont  bonne  mine  : 
eurs  larmes  les  parent , leurs  dépits  les  embel- 
iflent  : & il  n’eÛ:  pas  iufques  à leurs  maladies 
jui  ne  plaifent  ; il  n’eft  pas  iufquesaleur  mort 
jui  ns  paroifle  agréable  de  leurs  agrémens  » 
5c  qui  n’éelatte  du  luftre  mefme  quelle  éteint.^ 
Celle  de  Panthée  n’a  rien  de  hideux  ny  de  fa- 
rouche  : vous  la  prendriez  pluftoft  pour  vm 
ioux  fommeil  , que  pour  vne  mort  violente.^ 
Les  Grâces,  s’il  y en  a de  telles  que"  les  font 
les  Peintres  & les  Poëres,ne  fçauroient  doi- 
tnir  plus  modeftement  i-  & vne  fleur  que  la- 
oifo  auroit  fechée  , ne  bailferoît  pas  plus  dou- 
cement la  tefte,,  ny  ne  mourroit  auec  plus  de^ 
bienleance.  Ce  n’eft-  pas  encore  paikur  , ce- 
que  vous  luy  voyez  far  le  front  &L  fur  les- 
iouës  5 C’eft  vn  teint  pareil  à cette  lueur  mou- 
rante , qui  fe  voit  dans  vne  clairènuë  lors  que 
le  Soleil  en  retire  fes  rayons.  Ne  vous  fiez  pas 
à fes  yeux  ,•  quoy  qu’ils  commencent  à fe  fer- 
mer : Le  feu  brufle  encore  quand  il  s’éteint  ^ 
& le  Soleil  éclipfé  ne  laifle  pas  d’eftre  dan- 
gereux & de  faire  mal  à la  veue.  Lt  en  pour- 
loit  bien  eftre  de  mefme  de  ces  yeux  mourans 


! 


ibSy  I A GAtXERîE 

les  écincelles  qui  en  tombent  ont  encore  <î(  i?' 
de  l’éclat  &c  delà  chaleur  : & ie  ne  doute  poin  ® 
que  û Arafpe  eftoit  ic'y  & qu’il  en  fufc  entin  ® 
quelqii’vne  en  Ton  coeiir  elle  n’y  allnmaft  vnt 
fécondé  fièvre  i de  ne  mift'ie  fêu  à là  premiert  ^ 
bleflure. 

Tandis  que  fes  yeux  demy  fermez  repan- 
dent  leur  derniere  lueur  y 8e  que  fa  bouche  eft 
oiuierte  à fes  dernierej  paroles , vous  obfer- 
uez  peut-eftre  le  pafiage  de  fon  Ame  -,  Se  vou- 
lez fçanoir  fi  elle  fortira  par  fes  yeux , ou  par 
fa  bouche.  AiTurez- vous  que  par  quelque  en- 
droit qu’elle  pafïe  , elle  pailèra  genereufement 
Se  forara  en  viètorieufe  & par  vue  belle  porte. 
Il  efi  à croire  pourtant  qu’elle  fortira  par  celle 
qui  efi;  la  plus  proche  du  cœur  ^ & qu’elle  mef- 
me  vient  de  faire  dè  fa  uiiàin.  Vn  ruiileau  de 
fiing  qui  va  dèuanteette  grande  Am€_,  luy  pré- 
paré le  chemin  : & iaillilfant  iufques  fur  le 
corps  d’ A-bradatC'jyentre-par  toiîtes  les  playes^ 
comme  s’il  vouloit  rempiir  fes  veines  épuifées  ; | 
comme  s’il  vouloir  pénétrer  iufques  à fon 
cœur,  pour  y raiîumeiTa  chaleur  éteinte  i & 
le  difpofer  par  les  efprits  qu’il  luy  porte,  à 
receuoir  l’Ame  qui  les  doit  fuiure;  Son  vifage 
quoy  que  iangiiilfant , tefmoigne  de  la  ioye 
de  cette  rencontre.  Il  femble  que  c’eft  tout  de 
bon  que  fa  vie  palTe  aueefon  fahg  dans  le  corps 
de  fon  mary  : & que  fon  Amé  efi:  afleurée  d’y 
treuuer  vue  fécondé  demeure , qui  luy  fera  plus  ' 
heureufe  que  n’a  efié  la  première. 

Confolée  de  cette  douce  Se'  vaine  imagi-" 
nation , elle  a lailTé  tomber  fatefie  fur  la  tefte 
d’Abradate.  ' Vous  diriez  qu’elle  fe  préparé  àr‘ 


DES  .ÏEMMES  FORTES.  roy 
Kpirér  fur  fes  lèvres  ; Et  qu’apres  luy  aucir 
iranlmis  fon  lang  & Tes  efprits , elle  veut  eri- 
ore  luy  mettre  les  ibiipïrs&  fon  dernier  foufflc 
, la  bouche.  Vn  Amour  la  fouftient  en  cettp 
erpiiere  aèticn.  VMais  c’eft  vn  Amour  he- 
oïqué  & magnanime , ”vii  4^cur  qui  l’a  in- 
truite  à là  Vertu  , & luy  a fortifié  le  courage. 
Dar  les  Amours , fi  vous  eftes  encore  à l’ap- 
uendre,  ne  font  pas  tous  çjfFehilnez  de  vo- 
uptueux.il  y en  a d’aufteres  & de  pudiques  : iî 
T en  a de  Soldats , & de  Philofophes'j  & paf- 
ny  eux,  la  Gloire  de  la  Vertu  ont  leurs  par- 
iiiàns  de  leurs  fedtateurs,  auffi  bien  que  le 
Plaifir  & le  Vice.  Celuy  qui  aflifte  Panthéei 
mec  tant  de  foin , eü  de  ces  partifans  de  la 
Vertu , & de  ces  fedtateurs  de  la  Gloire.  C ’eft 
luy  qui  l’a  fortifiée  contre  les  tentations  & les 
recherches  d’Arafpé , qui  luy  a infpiré  fa  pu- 
âeur  & la  foy  coniugale-:  qui  luy  a appris 
à faire  fon  Qrnement  de  la  réputation  de  fon 
mary , & à fe  parer  de  fes  vi^oires , qui  l’a 
perfuadée  d’aymer  mieux  Âbradatc  glcrieuxf 
&^ort  en  hommede  bien , qu’Arafpe  viuant 
Se  infâme. 

Cette  façon  d’aimer  jfbrtement  & en  Hé- 
roïne, eftoit  bien  félon  le  cœurd’Abradate  : 
Et  vous  voyez  en  quel  eftat  il  s’eil  mis  pour 
y répondre.  Nous  ne  l’ations  pas  veu  dans  la 
mêlée , rompant  l’efeadron  des  Egyptiens , & 
pduiTumant  la  Vidoire  fur  vn  char  à quatre 
limons.'  Mais  nous  voyons  les glo'rieüléS efi- 
feignes  qu’il  en  a rapportées  , ^5cqti’il  aa'eceucs 
entre  les  bras  mefme  de  la  Vidloire.  Il  femblç 
que  fe  Valeur  n’a  pu  mourir  auec  hiy  : pour  Jk 


130  lA^AXLERîE 

moins  elle  paroiîl  encore  échauffée  en  fê 
playes  & hautaine  furfon  yifage . Les  fliperbe 
armes  , que  fa  genereufe  Femme  luy  auoi 
achetées  de  toutes  Tes  perles,  font  percées  ei 
diuers  endxoits  ; comme  fi  vne  grande  Ami 
n’euft  pu  fortir  par  vne  feule  ouuerture.  Soi  i 
fàng  qui  coule  par  la,  fer^and  fur  le  fàngdj 
fes  ennemis  dont  il  eft  coduért,  & femhie  vou 
loir  encore  vaincre.  T outes  choies  ont  en  lu)  i 
quelque  marque  d’honneur  & de  genexofité  : 
Et  la  mort  mefme  eft  hardie  fur  fon  front  & y 
reffemble  à la  Vidoire.  En  cét  eftat  fi  glorieux 
de  fi  funefte,  fa  Vertu  a donné  de  la  pitié  à 
ceux-là  mefme,  à qui  dans  le  combat  elle 
auoit  donné  delaialoufie.  Elle  a efté  honorée 
du  fang  des  ennemis  & des  larmes  de  fis 
Riuaux  J de  la  terreur  des  vus  & de  l’afHidion 
des  autres.  Et  bien-toft  vn  fomptueux  Mo- 
nument, érigé  fur  fon  corps , & fur  celuy  de 
Panthée,  enfeuelis  d’vne  mefme  robe,  fera  à 
l’vn  & à Tautre  comme  vne  fécondé  vfi , qui 
ilcra.rciLpc(^ce  de  tous  les  fiecles. 

fi  O N NET. 

CE  braue  Mede  efi  mérjt , Î0s PMÎmü trsf  pe*  \ 
fontes, 

O voulHcueiUir,  ontMotufon  Corps: 
front  luy  fuë  encore  de  fes  nobles  eforts  s 
fes  ormes  en  f ont  humides  ^ fonylontes. 

Les  f ornes  de  fon  Coeur  iefio  tîedes  ^ îetiUs'^ 
lemffemouecjenfang  leur  fumée  au  dehorsy 


TXES  FEMMES  FORTES.  ut 
ItWiùnîenunt  encare  [on  Ombre  entre  les  morts^ 
:>e  feux  q uil  4 vaincus  fuit  les  Ombres  errantes, 

Tunthie  , ah  quefais-tu  ? modéré  ta  douleur'i 
iu  moins  de  ton  Mary  fauue  le  fécond  Cœur  • 
zt  quvne  more  fu^fe  à vos  communes  ^emes. 

'l  vit  en  toy , crneUe , il  peut  en  toy  mourir 
Et  le  fer  inhumain  qui  va  t'ouurir  les  vaines^ 
D'vne  fécondé  mort  le  va  faire  petir, 

ELOGE  PE  PANTHE’E. 

PAnthéc  eut  vn  Efprit  Philofophe  dans  vn 
Corps  de  Femme , & vne  Ame  inftruite  & 
difciplinée , fous  vn  Ciel  barbare.  Il  n’y  eup 
iamais  rien  de  foible  ny  de  rude  en  fa  vie  : pu- 
tes fes  adions  eurent  de  la  force  & de  l’adref- 
fe  : Et  la  Pudeur  3 laGrace  & la  mpdeftie  ex- 
ceptées , il  ne  paroi  (Toit  rien  en  elle  qui  fuft 
de  fon  Sexe.  Etant  demeurée  captiue  apres  la 
défaite  des  Affyriens  vaincue  par  Cyrus, elle 
fut  mile  à part,  comme  la  plus  precieufe  piece 
du  butin , & le  plus  rare  fruid  de  la  Vidoire. 
Et  en  cette  occafîon , fa  Vertu  parut  encore 
plus  rare  & de  plus  grand  pfix’>que  fa  Beauté. 
Vn  Seigneur  Perfan  ayant  eu  l’effronterie 
d’attaquer  fon  honneur  , la  difcretîon,  la  pu- 
deur, & la  fidelité  le  défendirent  : <&  la  vi- 
doire qui  lu  y demeura  fit  bien  v air  que  la 
Fortune  ne  l’auoit  point  abbatuc  j & que  toute 
captiue  qu’elle  eftoit , ellg  auolt  encore  le  cœur 
libre  & l’Ame  Ibuueraine. 

Son  affedion  enuers  Abradate  fiju  Mary 


%"t%  ;L  Ar< 

eftoit  ferieufe  6c  vixile  : elle  ne  le  çoafum^ 
point  en  des  caiolleries  afFedées  , ny  en  d 
appreheiilîons  fuperfluës.  Elle  ayinoit  vérité 
bîement  là  vie  & fgn  repos  3 mais  eileefto 
ialoufe  de  fa  repntaxion  6c  de  fa  gloire  ; 6c  In  ' 
euA  pluftofi  fouhaitté  vrie  mort  auancèe  < 
glorieulè  ^ qii’vne  vieilleïïè  des- honorée  < 

‘ complété.  Bien  Igin  de  liiy  faire  perdre  en  fo’ 
, Cabinet  les  heures  de  la  Compagnie.3  6c  dc^ 

, cacher  aux  belles  occalîons  6c  aux  périls  hont 
rablcs  3 elle  l’y  enuoyoitequippé  luperbemer, 
6c  en , Triomphateur  : 6c  aymo'itàluy  voir  vu 
vaillance  parée  6c  fomptueufe  : qui  efbloüii 
6c.  épouuantaft  , qui  donnafl  tout  à la  fois  d 
l’admiration  6c  de  la  crainte. 

Aufîi  mourut- il  vidorieux , dans  les  arme 
d’or  qu’elle  luy  au  oit  .achetées  de  fes  perles  6 
de  fes  pierreries  comme  fi  elle  euft  voulu  pa 
là , ou  embellir  fa  mort,  ou  donner  du  prix  6 
.du  luftre  à fes  yidoires.  Luy  ayant  efté  rap- 
porté tout  coLiuert  de  fon  fang  6c  de  celuy  di 
fes  ennemis elle  le  receut  courageufement 
auec  vne  triftefïe  virile  6c  meflée  de  conftanc!' 
& de  maieflé.  Elle  ne  laifi'a  pas  depleurer,mai: 
ce  ne  fut  auec  ces  larmes  modeftes  6c  bien-îij 
feanteSj  qui  n’amolifîent  point  le  cœur  6c  qu 
parent  le  vifage.  Ne  polluant  faire  reuenir  for 
Ame  en  fon  Corps , elle  eflayadeluy  fubflituei 
la  henne.-Pour  cela  elle  s’ouurit  lefeind’vnt 
large  playe  : 6c  panché  fur  luy  , comme  ij 
«lie  eût  voulu  luy  donner  fa  vie  6c  luy  remplit 
les  veines  de  fbo  fang  ; elle  rendit  l’Efprit  fur 
labieifure. 

REFLEXION 


I DES  JEMMES'FORTESr.  nj 

■ I , ■ 

Reîlexion  M or  a l e.J 

.Je  ne  me»  pas  icy.  l’efpée  en  la  main  des 
LKFemmes  J ny  ne  les  appelleaupoifon  , àla 
rorde^  & au  précipice.  La  Mort  Yolonraire  a 
:,  ii  pareftre  de  belle  couleur  , & bien-feante  à 
ecte  Barbare  ; elle  feroir  noire  & bideureen 
! ne  Chreftiènne.  Mais  la  Pudeur  , la  Fidelité,, 

• .1  Confiance  font  à Pvfage  de  toutes  les  Na- 
’ ions  & du  deuoit  de  toutes  les  Sedes,  & nos  - 
Idirefliennes  fans  fe  noircir  ny  le  dedgurer 
^,'eiiuent  imiter  par  là  cette  Barbare.  Quelles 
pprennent  d’elle  , que  l’Amour  coniugal , 

, l’eft  pas  vne  Paillon  molle,  vne  affedion  effe-- 
( ninée,qu’il  efl  fort  &-ferieux  ; qu’il  eft  eapa- 
î de  de  grands  defleins  & de  penfées  nobles  &-- 
ourageulés.  Q^lles  ontendent , que  fi  leur 
y'exe  efl  difpenle^  des  dangers  & des  charges  - 
le  la  guerre  ; leurs  Fortunes  & leurs  Efprits 
le  le  font  pas  : Quelles  doiuent  fèruir  de 
'eurs  commoditez  & de  leurs  aifes  ; fi  ellesne' 
.eruent  de  leurs  Perfonnes  : Et  qiPiileut  fe  -» 
:bit  bien  hoiiteux  d’épargner  deux  perles  Sc 
^:rois  fciiilles  de  point  couppé  , en  des  occa- 
lîîons  où  les  Princes  donnent  leur  fang,  & 
îioys  expofent  leurs  Couronnes  & leurs  tè- 
(les.  Qùj!llcs  fçâchent  enfin , que  leur  princi-' 
pal  ornement , le  fait  de  lagloire  de  leurs  Ma- 
:ys  :■  qu’elles  s’embclifTent  dé  tout  ce  qu’elles 
j.ionnent  à leur  crédit  & àdeut  reputation,:  & 
qu’vn  homme  fans  honneur,  efl  yn  au/îî  grand 
défaut  à vne  Femme  parée  ,.  qu’vne  telle  de- 
fxmë  à vne  Figure  d’yiioire,  • 


Î'A  GAL-LERIE 

QVESTION  MORALE. 


P»  tordre  que  la  Femme  Forte  doit  garder  m 
t Amcur  Qoniugal. 

S’il  faut  de  bons  yeux  SL  vne  grande  lumière 
pour  aymer  reglément  j il  y faut  encore 
plus  de  eourage  8c  plus  de  vertu  5 8c  la  Charité 
ordonnée  c]iielque  .douceur  qu’celle  promet- 
te, efï  la  plus  pénible  & lar^Iïïs-rare  perfeélion 
de  la  Eemnie  Forte.  Iis  s’en  treuue  afl'ez  qui  ay- 
ment  tendrement  leurs  Marys  : lecœurd’vnc 
Tourterelle,  ou  l’Ame  d’ vne  Colombe  fans 
antre  Philofophie,  fuMioient  a cette  tendref- 
fe.  Mais  certes  H en  eft  peuquilesay.mentde 
mefure , 8c  par  rapport  à leurs  deuoirs  : peu 
qui  fçaehent  donner  de  iiiftes-  proportions  à 
leurs  bien  veillances , 8c  mettre  chaque  office 
en  fa  place,  & dans  le  degré  qui  luy  eft  propre: 
peu  enfin  qui  puifi'ent  auec  l’Epoufe  des- Can- 
tiques , fe  vanter  d’auoir  vn  Amour  d’cîrdre,  & 
vne  Charité  bien  rangée.  Et  c’efi:  pourtant  cét 
c.  Amour  d’ordre,  8C  cette  Charité  bien  rangée, 
':^,qui  doiuenr  acheuer  la  Force  d’vne  Femme  j 
ttçmme  félon  le  mot  de  S.  Auguftin,  elles  don  * | 
nént  le  cara<S;ere  8c  la  teinture  à toutes  les  au-  ' 
tfes  Venus,  de  quelque  Sexe  qu’elles  foient  Ce  j 
^quelques noms  qu  elles  s’appellent. 

Cet  ordre  au  refte,  pour  en  faire  icy  le  def 
fein  en.  petit , Sc  l’énfeigner  par  abrégé  > fc  de? 
prendre  fou  l’ordre  mefme  des  Obiers  qui  fon  I 
aymez.  En  quoy  cette  proportion  eft  à ob-* 

* feruei  exadement , que  chaque  Obiet  foi 


DES  FEMMES  PORTES.  iij 
rangé  dans  l’eftime  y félon  le  rang  de  Ln  mé- 
rité : que  les  plus  précieux  & les  plus  impor- 
tans  ayenc  les  premiers  foins , & foient  les  plus 
auanc  dans  le  cœur  : que  les  autres  qui  Ibnt 
de  moindre  confequence , demeurent  à la  fu- 
perfickj  & fe  contentent  des  fécondés  pen fées,, 
& des  aftedionsqui  feront  de  refie  : Et  géné- 
ralement que  l’amour  fe  roidifî'e  ou  fe  re- 
lafche,  s’éleue  ou  s’abbaifTc,  agiife  ou  fere- 
pofe  , félon  le  poids  different , lèlon  les  diiiers- 
dcgrez , félon»  le  prix  des  Biens  qui  font  à ay- 
mer  & à pourfuiure. 

Certe  réglé  doiteflre  à la  Femme  Porte,, 
ce  que  la  toife  eftoit  à l’Ange  à qui  Ezechiel 
vid  mcfurer  le  Temple,  Elle  ne  doit  aymer 
que  par  proportion , & fur  le  pied  du  mérité  : 
ic  de  quelque  grand  fonds  que  folt  fon  cœur, 
elle  fe  doit  garder  de  l’épancher  tumiiltuaire- 
menr  & au-  hazarJ  : elle  n’en  doit  rien  don- 
ner qu’auec  poids  & par  mefure.  Ce  n’eft  pas 
que  ie  luy  permette  de  le  diuifer , & d’en  faire 
parc  à qui  il  luy  plaira.  Elle  le  doit  tout 
entier  à fon  mary  : mais  elle  ne  le  doit  pas  éga-T 
lement  à tout  fon  Mary.  Et  comme  elle  en 
doit  plus  à fa  Perforine,  qu’à  fon  habillcnienc 
& à fa  liurée,  plus  àfa  teftequ’à  fes  cheueux, 
& plus  à fcs  mains  qu’kfcs  ongles  : de  mefme 
elle  en  doit  pins  à fon  honneur  qffà  fa  vie, 
plus  à fa  conlcience  qu’à-fon  honneur  , & plus 
à fon  Ame  & à fon  fàlut  qu’à  fon  corps  & àfa 
Portune. 

Ces  mefures  & ces  proportions  font  prifes  de 
la  Philofophie  Morale, qui  nous  enfeigne.,  que 

K ij 


21-^:  IA  G AIL  ER  TE 

les  Amours  qui  fe  d étacLcnt  de  nous  ôc  s’é- 
coulent  au  dehors  , ne  font  que  des  filets  de 
ceiily  qui  nous  demeure.  Elles' font  prifes  de 
la  Pliilofophie  Chrefiienne  qui-  veut  que  la 
Char  ité  5 foit  qu’elle  fc  termine  en  nous- 
mefme  , ou  quelle  fe  repandé  fur  le  pro- 
chain j foit  de  mefme  nature  en  fa{buTce&  1 
en  fa  décharge  : & aille  de  part  & d’autre  à 
lameinie  fin  par  les  niefmes  routes;’  Ôr  il  n’y 
a point  de  Femme  fi  mal  infiruite , qui  né  fça- 
che  que  par  la  lo/ de  la  Charité  bien  ordon- 
née, elle  doit- lec  parties  eflentielles  & piinci-  ' j 
pales,  & peur  ainfi  dire,  lécœnr  de fon  ccêur  j 
àfon  honneur  & à fou  faîut  : & n’en  doit  que  i 
les  accefi'oires  Sc  fuperficielles  à fa  vie  & à fa  ‘ 
Fortune..  Par  cette  loy  donc , comme  celles-là  j 
s’ayment  déreglement  & en  defordre  , qui  ne  ^ 
donnent  à leur  honneur  Sc  à leur*' làlut , que  ; 
leurs  fécondés  affedtions  , & les  foins  reiienans  ! 
bons  de  leur  vie  aficurée  & de  leur  Fortune  j 
eftablie  : Celles-là  de  mefme  ayment  leurs-  ; 
Marys  fort  conRifément  8c  fans  diferetion , | 
qui  lé  tourmentent  de  iour  & de  nuidl  pour  I 
leur  fanté  ; qui  demandent  pour  eux  à toute  ! 
heure  des  richefies  & des  charges  à la  Fortune  j 
& fe  mettent  aiifii  peû  en  peine  de  leurs  Ames  ; 
Cw  de  leur  Salut,  que  fi  le  Corps  eftoit  tout  ; 
l’Homme  ; Sc  qu’au  delà  du  tombeau  , il  n’y  j 
euft  que  des  Fables  à efperer  & que  des  Phan-  ' 
îo fines  à craindre.  ■ 

Certainement  vn  Amour  fi  inconfideré  doit  I 
aiioir  de  fort  maimais  yeux  : & cedoiteftre  ! 
quby.  qii’on  'en  die”,  vn  Amour  bien  enfant  j 


DES  EEî^MES  FORTES. 

bien  niais , de  prifer  les  ciiofes  par  ie  fon  & par 
la  couleur  ; de  quitter  le  folide  obfcur  & fans 
bruit  J & de  courir  apres  ie  ruperfîciel  ‘qui  eft  ' 
luifanc  :&  qui  reibnnë.  diroic-on  d’vnc 
Femme,  qui  tous  les  matins  prendroit  la  pei- 
ne de  porter  des  fleurs  à fon  Mary  i qui  feroic 
venir  de  loin  & à grands  fiais  , des  'eflences  & 
des  poudres  precieufes  pour  en  parfurner  fes 
liabits  & fon  linge,  qui  lé  cbargeroit  elle-inef- 
jne  du  foin  de  nourrir  fes  valets  & fes  che- 
naux , qui  ' pieureroit  inconfoiablement  vu  ' 
eheueu  qui  luy  feroit  tombé  de  fa  telle , ou  ' 
vue  piqueure  qu’vne  épinglé  luy  aiiroit  faite 
à la  main  : Et  apres  toutes  ces  tendrefles  & 
tous  ces  foins  , pourroit  fans  émotion  & d’vu  ' 
efprit  tranquille , le  voir  étouiFé  d’vne  appo-  ' 
plexie , déchiré  par  fes  chiens,  attaché  fur  vne 
loué!  Ce  qui  fe  diroit  de  cette  Femme  , fe  doit 
dire  des  plus  Preudes  & des  plus  Sages  , i’en- 
teiids  des  Preudes  & des  Sages  au  feus  du 
Monde.  Il  eft  de  ces  Sages  & de  ces  Prciides , 
qui  employent  toute  forte  de  foiiiS'  & d’arti- 
fices, autour  du  Corps  &'des  Paflioiis  d’vn 
-Mary.  Vn  coup  de  lancette  qui  n e fera  que  luy 
égratigner  laqjeau , leur  percera  le  Cœur,  & 
leur  fera  fortir  l’ Ffprit  par  les  yeux  : vne  peti-  ’ 
=te  fièvre  qui  luy  cirera  deux  gouttes  de  fueiir, 
leur  gelera  leifang  dans  les  veines.  Et  quant 
à fon  Ame , qui  eft  la  pièce  eftenticlle  & de 
confequence  pour  l’Eternité  ; elles  plaindront 
moins  fes  eheutes  Sc  fes  bieftures , qii’eiks  ne 
plaindront  vn  collet  rompu  ou  vne  Porcelaine 
œfl'ée.  Elles  fouftiiront  fans  peine  qu’elle  foit 

K iij. 


îiâ  LA  G ALLE  RIE 

îoiirrftentée  d’autant  de  bourreaux  qu’il  y a! 
de  pechez  ^ qu’elle  fôit  confîrquée  àlaluftice* 
diuinê  & à fes  Exécuteurs  eternels  5 qu’elle  j 
foit  la  proye  de  r£nfer  & de  la  Mort  fe-1 
coude.  i 

La  Femme  Forte  n’aura  point  de  foins  fi  ’ 
confus  ny  de  bienueillances  B difproportion- 
nées,  toui  fes  offices  feront  iuftes  & en  ordre.  ‘ 
Et  fi  Panthée  qui  n’efVoit  qu’vne  Payenne,  ; 
voire  vrrc  Payenne  barbare  ^ eut  le  coeur  afïez 
noble  Sc  affez  Philofopke,  pour  aymer  mieux  1 
à fon  Mary  y vne  mort  précipitée  &.  honora- 
ble, qu’vne  vieilleffe  lache^  fans  honneur  : 
noflre  Clireftienne  qui  a plus-  de  lumière  & 
vn  meilleur  guide , fera  encore  vn  pas  au  delà  ; 
& pour  la  dernière  perfedlion  de  fon  Amour, 
foLihaittera  pluftoft  que  fon  Mary  aille  au  Ciel 
auant  le  temps,  y duft -il  aller  fans  pieds  & 
fans  mains , comme  parle  l’Euangiley  voire 
fans  peau  & fans  telle  , que  s’il  tomboit  en 
Enfer  tout  entier , & tout  chargé  de  Sceptres 
& de  Couronnes.  Cette  Vertu  n’eft  pas  fans 
exemple  : il  s’en  cft  treuué  iufques  dans  les 
Palais  des  Roy  s , où  les  intereftsdu  prefent 
ont  tant  de  relief  &c  font  tant  de  foule , Sc  les 
pretenfîons  de  l’auenir  font  fi  petites  Sc  fi 
abandonnées.  Ceux  que  ie  vày  mettre  fur  la 
montre  font  de  cette  nature  : non  feulement 
ils  donneront  de  riuftriiélion  aux  Femmes, 
ils  feront  de  l’honneur  à la  France,  qui  a 
ïiourry  des  Reynes  Saiudes  & des  PrincefleS’ 
Martyres, 


DES  EEMMES  FORTES 


EXEMPLE. 

l K G o'n  de  et  C L QTILDB 
de  France. 

Le  s P A G N E . n*a  pas  toufîmirs  efté  (p 
cuitiuee,  ny  fl  Catholique  qu’elle  eft  à" 
prelcnt.  Elle  a eu  des  Monftues  & des  He- 
icfies,  des  Gérions  & des  Arriens  , en  vn  temps- 
que  la  France  eftoit  encore  vieu^e^  & que  les 
Rebellions  & les  Erreurs  , n’eftoieiit  point 
encore  venues  l’effaroucher  & la  corrompre. 
Il  nous  a Êillu  faire  des  alliances  & des  guer- 
res-, pour  inftruire  cette  bonne  Voifine  r & la 
Foy  dont  elk  fe  vante  auiourd’huy , nous  a 
coufié  des  Princeffes  expofées  &.  des  Armées 
perdues.  Ingonde  fille  de  Sigebert  j fur  de  ces 
Princeffes  expofées  pour  la  propagation  de  la 
Foy  , 6c  pour  la  redudion  de  l’Efpagne  Ar- 
rienne.  Leouigrlde  la  fit  demander  pourFIer- 
rncnigilde  Ton  Fils  aifné  le  ConfeiJ  fut  long- 
temps fans  pouuoir  fe  refoudre  à l’Alliance, 
d’vne  Maifon  excommuniée.  Mais  Dieu  qui 
vouloit  faire  d’ Ingonde  V ne  Sainte  , l’empor- 
ta enfin  fur  Sigebert  , qui  craignoit  qu’en» 
voulant  en  faire  vne  Reine , on  en  fift  vue  Hé- 
rétique. 

Les  premiers  iours  de  fon  mariage  èiirenî? 
vne  ferenité  toute  pure , & des  fleurs  fans  épi- 
nes & fans  amertumes.  Hermenigilde  n’eiiff 
pas  voulu  changer  à toutes  les  Couronnes 


ïiV  LA  GALLERIE 

iJe  la  Terre,  l’agreable  lien  qui  l’attachoit k 
vue  fl  rare  & /î  parfaite  P rincelTe  : & polTe- 
tîaiîc  en  elle  la  Vertu  & les  Grâces , il  croyait 
n’aiioir  plus  rien  à demander  à la  Gloire  ny 
à la  Fortune.  Mais  vue  fi"  douce  raifoii 
n’eftoit  pas  pour  durer  long-temps.  Il  s’a- 
mada  bien- toft  des  nuages  , qui  troublèrent 
cette  première  rerenité  : il.  vint  des  épines  &: 
de  Fablinche  parmy  ces  fleurs  : & ce  doux  lien  ' 
qui  eifoit  le  Diadème  du  coeur  d’Hermeni- 
gilde , fut  rompu  par  la  malice  de  Gofuinde  Ql 
Maraftre. 

Cette  màl-heùrcure  FemrîiF,  poiïêdée  du' 
Démon  de  rAiTianifme  , entreprit  de  per- 
iiertir  Ingonde  : & luy  propofa  de  receuoir 
le  propbane  Baptefme  de  fa  Se 61e,  Lesrufes 
& les  artifices  né  luy  fuccedant  point  ; elle  y 
employa  la  violence  & la  Tyrannie  : iufques- 
là  qu’elle  la  fit  plonger  toute  nuë  dans  vn 
eftan  g , auec  menace  de  la  faire  noyer , fi  elle 
lie  changeoit  de  _R'eiigion;  La  courageufe 
Princefle  ne  s’effraya  point  de  la  mort  qu’elle 
aiioit  déliant  les  yeux  , & prefque  fur  le  borT- 
dés  lèvres.  Elle  fut  tirée  de  là  auec  vh  Mar- 
tyre commencé  & vue  . vidoire  entière.  Et 
pour  Te  vaincre  encore  foy-mefme  , comme 
elle  auolt  vaincu  Gofuinde  & l’Herefie , elle 
fupprima=  le  refl'eiitiment  de  cette  iniure , &• 
la  cela  mefme  à Hermenigiide.  Mais  les  yeux 
des  Amans  font  plus  fpirituels  , voyent 
plus  loin  que  les  autres  : ils'  ont  quelque 
chofe.  de  prophétique  : & la  Difîimulation~ 
la  plus-artincieufe , auec  toutes  fes  mines  & 

tous:* 


DES  FEMMES  FORTES.  i4i 
;tous  fes  malques  , ne  Cçanroit  leur  en  faire 
.à,croire.  Le  Prince  ne  l’cuft  pas  plufiofl  veue 
encore  pafle  da  combat  qu’elle,  venait  de  ren*- 
drt , qu’il  eut  mauuailè  opinion  de  cette  p*-^ 
leur  : & ne  {cachant  s’il  la  deuoit  prendre , oa 
-pour  vn  refte  do  quelque  mal  padlé , oupour 
vn  prefage  de  quelque  mal  auenir  j ilfauÆric 
.en  vn  moment  j tout  cequ’It^ondcanjQitrfouf-. 
fert,  & toutee  qu’ellepouuoit  encore  foul&ir. 
Ses  .prières  enfin  luy  ayant  tiré  la  vérité  delai 
bouche  J il  fortit  delà  Cour  auec  die,  & £b 
*etira  à Seuilk. 

Ce  fut  là  que  la  Prîneefie  defembarairée 
(des  importunitez  & des  malices  de  Goiu in- 
de , attaqua  l’Hercfie  à fou  tour  : & emporta 
fur  elle  vne  fécondé  viiâoire,  qui  futappa:- 
remment  la  recompenfe  de  lapremiere.  Elle 
eiioit  fouucrainc  -dans  le  cœur  de  fbn  Mary  : 
j&c  qiioy  que  cette  fouueraincté  d’ Amour, 
luy  tinfi:  lieu  de  tous  les  Empires  de  la  Terre, 
elle  auoit  fcrupule  de  regner  dans  vn  Cœur  , 
où  le  Fils  de  Dieu  cftoit  dégradé.  Ayant  vn^ 
Mary  heretique  , elle  ne  fe  poimoit  croire' 
Catholique  toute  entière  : & faiiant  vne  mef- 
me  chair  & vn  mefme  corps  auec  vn  Excom^ 
munié  ; elle  appxehendoit  d’eftre  bru  liée,  ou 
noircie  de  fon  Anatherae  : elle  apprehendoic 
<^e  la.  partie  faine  , n’attiraû  la  pourriture 
& l’infeâion  de  la  corrompue.  Mais  quandL 
elle  euft  efié  alfeurée  de  fon  falut,  par  vne 
ca.ution  exprelfe  enuoyée  du  Ciel  , l’Eter^i 
nelle  réprobation  de  fon  Mary , eftoit  va 
.Spedre  qui  la  réueilloit  contes  les  nuits, 
À luy  càufbit  d’cRranges  fonges..  Atoui 

L 


LA  G AL  LE  RIE 

moment  il  luy  iembloit  voir  l’épée  de  la  Iiw 
ilice  diuine  , qui  feparoit  deux  moitiées 
bien  vnies  : & les  Anges  Exécuteurs,  qui  en 
faililToient  l’vue  & la  iettoient  dans  les  flam- 
mes. . 

D’autre  part  elle  apprehendoit , que  la  con- 
uer  fion  d’  Hermenigilde , ne  fut  fatale  à la  vie 
dcEvu  & de  l’autre:  ou  pour  le  moins  qu’elle 
lie  mift  le  feu  dans  l’Eftat.  Elle  craignoit  auec 
raifon , la  fureur  d’ vne  Maïaftre  irrifée , &,  les 
mains  d’vn  Pere  heretique  & deuenu  Tyran. 
Il  luy  fembloit  qu’il  feroit^^us  à propos,  de 
laifler  faire  Dieu  : d’attendre  en  patience  les 
effets  de  fa  mifericorde  , de  ioüir  cepen- 
dant de  la  fleur  de  fa  ieunefl'e  , des  fruits 
de  fon  mariage  , & des  offres  de  la  Por- 
nine  J que  de  perdre  tout  cela , par  vne  pieté 
indiferette  & de  furérogation , & par  vue  en- 
treprife  plus  grande  que  fes  forces.  La  poy 
n^eantmoins  peza  dauantage  en  fon  Efprit , que 
Içs  confiderations  humaines  , les  inte- 
refts  de  l’Eternité  l’emportèrent  fur  les  in- 
terefts  du  Temps.  Elle  refolut , qnoy  qu’il 
en  pût  arriiter , de  n’endurer  plus  ce  diuorce 
de  Religion  qui  prophandit  fon  Marige  & la 
feparoit  de  fon  Mary  de  ne  fouffrir  pas  da- 
ilàntage  , l’Excommunication  & l’Anathème 
de  fa  Tefte  , l’herefie  & la  réprobation  de  fon 
Mary. 

L’Amour  fut  le  premier  Do deur qui  com- 
mença la  Conférence  auec  Hermenigilde,  les 
Grâces  qui  font  perfuaflucs  fans  parler  , fe 
ioignirent  à l’Amour  & furent  de  la  partie. 
Il  a’y . eut  ny  textes  citez , ny  raifons  alléguées 


DES  FEMMES  FORTES.  115 
en  cette  difpute  : tous  les  Argumens  furent  de 
larmes  & de  prières,  & les  larmes  & les  prie- 
; res  firent  plus,  que  n’euft  fait  toute  la  Theo- 
' logie  mite  en  Dilemnes  & en  Syllogifmes. 

Hermenigilde  ébranlé  par  cette  première 
! Conférence  , rendit  moins  de  combat  àlafe- 
I conde  qu’il  eut  auec  l’Euefque  S.  Leandre,  Et 
■ la  lumière  de  la  V erité  , agilTant  plus  ejfïicace- 
ment  & auec  plus  de  force , fur  vu  Suiet  que  le 
; feu  de  l’Amour  auoit  préparé , il  fe  fournit  en-- 
I fin  à l’vn  & à l’autre.  Ce  changement  fit  vn 
< grand  bruit  : Et  luy-mefme  pour  en  aduertir 
toute  l’Efpagne  fit  battre  vneMonnoye,  qui 
fut  comme  vn  A de  public  delà  Foy,  Sc  vue 
abiuration  d’herefie  , que  Ibn  image  & fon 
, nom  firent  par  toutes  les  V illes. 

En  fuite  , le  Pere  irrité  de  la  conuerfion  de 
fbn  Fils  , & le  Fils  embrazé  de  fa  Foy  encore 
toute  chaude , en  vinrent  à vue  rupture  ouuer- 
I te  3 Gofuinde  enragée , & les  FF eretiques  fu- 
l lieux  attifoient  la  colere  du  Pere  ; i’Eglilè 
d’Efpagne  foufFrante , & les  Catholiques  mal- 
rraittez  augmentoient  le  zeleduFils.  Ingon- 
de  efiaya  toute  forte  de  moyens  pour  remet-» 
tre  les  chofes  dans  la  douceur  : 3c  pour  recon- 
cilier  FFermenigilde  auec  fon  Pere  , comme 
3,  elle  l’auoit  reconcilié  auec  Dieu.  Elle  luy  re- 
3,  prefenta  ferieufement  & auec  larmes  , le 
3,  mauuais  exemple  & les  périls  de  cette  Guer- 
P,  re  : & luy  fit  voir  , qu’apres  vue  longue  agi- 
P,  ration , elle  ne  pouuoit  le  mener  qu’à  vne  vi- 
P,  doire  décriée  & fcandaleufe  , ou  à vne  dé.- 4. 
3,  faite  funefte  3c  fuiuic  .d’vae  mort  tragique^ 

X»  ij 


Lz  4 I.  A G A ,L  L E R I E 

33  Elle  le  fît  relî'ouucnir  des  maximes  heroiV 
jjCj^ucs  de  la  Foy  qu’il  auoit  cmbrafl'ée  : luy 
3,  répéta  fouuent , que, félon  cette  Foy , les  ip- 
3,  iuftices  eftoient  moins,  bonnes  à faire  qu’à 
33  foiifFrir  : & qu’il  n’y  auoit  point  de  Patient 
33  de  fî  mauuaife  condition  , qui  ne  valut 
33  mieux  que  le  plus  heureux  Coupable  du 
33  Monde.  Mais  le  feu  elf  oit  dé-ja  trop  allumé 
& il  y auoit  tropdernainsquirattifoient  j 6ç 
trop  de  bouches  qui  lefouffloient  de  part  & 
d’autre.  Hermenigilde  qui  preuoyoit qu’il  fe- 
roit  grand  & de  durée , ne  voulut  pas  s’y  ietter 
tout  entier  & fans  referuefTl  crût  que  fila 
plus  chere  partie  de  luyrmefme  en  efloit  éloi- 
gnée 3 l’autre  partie  qu’il  y expoferoit  3 en  fç- 
roit  plus  courageufe  3 Sc  mieux  difpofée  à tous 
les  coups  de  la  Fortune. 

Il  fe  refolut  donc  de:  faire  paffer  îngondc 
en  Afrique  : & Ingonde  n’euft  pas  peu  de  pei- 
ne de  fe  refoudre  à ce  paflage.  Elle  craignoit 
extrêmement  pour  la  vie  & pour  la  liberté  de 
fon  Mary  ; mais  elle  craignoit  beaucoup  da- 
uantage  pour  fa  Foy  encore  tendre  3 8c  pour 
£bn  faluc  commencé.  Auiîi  apres  l’auoir  con- 
iuré  à fon  départ  3 de  fe  racommoder  auec  fon 
Pcrc  : 8c,  de  tafeher  pluÆoft  à le  gagner  qu’à  le 
vaincre  : elle  aioufta  d’vn  ton  plus  ferieux  3 & 
3j  d’vnc  mine  plus  afHrmatlue  : Mais  Herme- 
,3  nigilde  , de  quelque  collé  qu’incline  le  fort 
,3  des  armes  3 8c  quelque  propolîtion  qui  vous 
,3  Ibit  faite  , gardez-vous  d’entrer  en  aucun 
,3  Trairté  3 ou  vollre  Religion  n’entre  aueç 
,3  vous.  Si  la  Paix  veut  eltre  achetée  de  quel- 


ÇES  FÉMMÏS  rOUÎES.  îif 

que  perte , perdez  à la  bonne  heure  pour  ga- 
5,  gner  la  Paix  i mais  que  la  pefté  foit  de  voftre 
importune,  & non  pas  de  vôftre Pieté.  Abah- 
donnez  librement  âu  mauuais  temps  , vos 
J,  pretenfîôns  & vos  droits,  voftre  Gouronne 
’j,  & voftre  5uccelîion , voir  voftre  tèfteauec 
3,  voftre  Couronne , & voftre  vie  aiiéc  voftre 
Succcflîon  : Mais  faites  en  forte  , qu’au 
moins  la  Foy  vous  demeure  & afteurez- 
yy  vous  , que  la  Foy  conferuée , vous  rendra 
^3  toutes  chofes  auec  vfure.  Hermciiigilde  luy 
promit  de  fe  fouuenir  de  fes  inftruâ:ions  : il  en 
prit  luy-mcfnie  Teiprit  &'  le  zele  de  fa  bouche  ; 
& tout  ce  qu’il  luy  promit  > il  le  tint  fortement 
& auec  conftancé. 

La  Guerre  ne  luy  atyânt  pasefté  heureiifè, 
& les  Impériaux  qu’il  auoit  appelle  à fon  ic- 
cours  l’ayant  trahy  , il  perdit  Seiiille  & Cor- 
douë  apres  vn  long  fi ege.  En  cette  extrémité 
il  fefouuint  des  larmes  d’Ingohde  , & fit  en- 
tendre a Leouigilde  la  difpofition  qu’il  auoit  à 
la  Paix  & à l’obeïftance.  Le  Vieillard  qui  fça- 
Uoit  que  le  defefpoir  eft  vne  arme  darigereufe, 
êc  que  les  derniers  efforts  des  vaincus  , & les 
ihorfures  des  beftes  mourantes  font  également' 
à craindre , luy  enüoya  fon  Frere  Recarede 
qui  acheua  dèle  perfuader  : & le  luy  amena , 
fans  luy  donner  d’autre  afleurance  que  fa^ 
parole.  Cette  confiance  eftoit  hazardeufe  Sc  de 
grande  rifqite  : &:  il  eft  à croire , que  le  foiiue- 
riir  d’Ingoiide,  y opéra  plus  que  les  perfuafioris 
de  Recarede.  Auffi  le  Vieillard  l’ayant  en  fon 
poiiuoir,  s’oublia  de-fon  Sang  & de  la  Nature  ; 

L lij 


LA  G ALLER  lE 
& apres  auoir  inutilement  eflayé  fur  ïuy  Iç 
Pere  & le  Tyran,  les  promefles  & les  menaces, 
les  cliaifnes  & la  prifon , ne  pouuant  luy  ofter 
la  Foy,  il  luy  fît  ofter  la  Telle. 

Ingonde  receut  cette  nouuejle  auec  vne  fa- 
tisfaâion  trille  : & vu  fentiment , où  malgré 
elle  la  Nature  fe  trouua  auec  la  Grâce.  Elle 
pleura  fon  Mary  mort , & couronna  fon  Maiy 
Martyr , & elle  ne  pouuoit  le  couronner  plu^ 
richement  «fue  de  fes  larmes.  Peu  de  iourst 
apres , Dieu  l’appella  pour  la  couronner  elle- 
mefmc.  L’Adîiélion  , l’Amour  & le  Zele  dé- 
tachèrent fon  Ame  : ellenioürut  viélorieufe' 
de  la  Nature  & de  l’Herelie  : & répandit  en' 
mourant  vne  lumière  qui  éclairatoutel’Efpa- 
gne  J & acheiia  de  la  cqnuertir  fous  le  régné  de 
Recârede,  qui  fucceda  à Lcouigilde: 

Les  combats'  de  Clotilde  ne  furenr  pas 
moins  célébrés , ny  moins  glorieux  à la  Fran- 
ce, que  ceux  d’ïingonde.  Mais  l’Efpagne  n’en 
retira  pas  le  mefme  auantage  : & le  mauuais 
rraittement  qu’elle  luy  fit , n’eut  pas  vne  fuite 
Il  heureufe.  Elle  elloit  fille  du  grand  Clouis,, 
& de  cette  fainde  & fage  Clotilde , que  la 
France  Ghrellienne  reconnoill  pour  fa  h'^e- 
re  & pour  fon  Inllrudrice.  Le  Roy  fon  Pere 
luy  fit  epoufer  Amaulry , qui  elloit  Got  de 
nailfance  & Arrien  de  profellion.  Il  n’igno- 
Toit  pas  quel  Monllre  il  fe  fait  de  la  Barbarie 
& de  l'Herefie  aflemblées  en  vn  mefme  G orpsr 
Mais  il  crut  qu’ vn  Monllre  encore  plus  étran- 
ge & plus  terrible , pourroit  ellre  charmé  de 
la  vertu  & de  la  beauté  de  fa  Fille  : il  crut  que. 


ms  FEMMES  FOICTES.  îrÿ 
le  nom  de  Clotilde  eftoit  vn  nom  Apoftolique 
& de  miracle  : & que  la  fécondé  poiirroit  bien 
. faire  en  Efpagne  , vue  Conuerfion  pareille  à, 
celle  que  la  première  auoit  faite*  en  France. 
Mais  le  temps  de  cette  conuerfion  n’eftoit  pas 
encore  venu  : Amaulry  fit  comme  ces  Alpics 
obfiinez  , dont  il  eft  parlé  dans  l’Efcriture  ; il 
ferma  les  yeux  & fe  boucha  les  oreilles  , de 
peur  d’eftre  cifkrmé  par  Clotildc.  Bien  loin  de 
refpeâer  les  Grâces  qui  l’inftruifoient , & de 
fe  rendre  à vue  Vertu  fi  douce  & fi  efficace’; 
il  (îeuint  leur  Tyran  & leiu  Bourreau: il  yffi 
de  tous  les  artifices  poffibîes  pour  peruertk  ces 
Grâces  : il- employa  toute  îbrte  de  violence 
pour  tirer  cette  Vertu  dans  l’Herefie.  Il  n’a- 
tioit  garde  de  vaincre  le  courage  deClouis, 
& la  Saindetede  Clotilde  en  leur  Fille.  La 
bonne  Princefle  munie  de  leur  Efprit  , & for- 
tifiée par  le  fouuenir  de  leurs  Triomphes  Sc  de 
leurs  miracles relîfta  à fes  artifices  & à fa 
violence.  Pour  peu  qu’elle  eut*  voulu  fléchir 
& ceder  au  Tentateur  , elle  eut  appriuoifé  le 
Tyran  , & en  euft  fait  vn  bon  Mary.  Mais 
elle  préféra  des  playes  honorables , à des  caref- 
fes  infidelles  & dangereufes  : &ay  ma  mieux 
vn  T yran  qui  la  couronnaft , qu’vn  Mary  qui 
la  corrompift. 

Il  ne  fe  peut  dire  combien  lüy  coufl: a cettè 
Gouronne,  & combien  elle  fouffrit  d’vu  Prin- 
ce ôc  d’vn  Peuple  également  Barbares  & pof- 
fedez  du  mefme- Démon  & de  la  mefme  He- 
refie.  Son  M-ary  la  tôurmentoit  au  logis , auec  ; 
vn  vifage  de  Bourreau , ^ des  paroles  de  mort 

'Ir  iüi 


Xk  GALXERIE 

& de  fàîîg  : & au  dehors , elle  fouffroit  ks  oti^ 
«agtsd’vnc  Populace  infblente  & fuiîeufe,qai 
ia  pôuTfuiuoit  auec  iuiures  ôc  à coups  depier- 
.les  , quand  elle  alloit  à rEglife.  Les  Mini- 
Ares  de  rEîserefie  donnoient  chaleur  à cette 
Tiolence  publique  : & Amaulry  liiy-merme, 
qui  l'âutnoiifoit  de  fon  exemp^le , bâttiï  vnc 
-é)is  fi  courageufement  la  panittre  RCyne , qu’it 
la  mit  tout  enfang  j & lala'ffl'âdemy  morte. 
Eflrant  rcuenuë  de  fon  éuanoiiiffement , elle 
cnuoya  fon  moufchoir  fanglant  aux  Roysfes^ 
îreres..  Le  fang  de  l’innocence  eutdel’efprir 
& de  la  voix  fur  le  linge , ^r^rta  l’indigna- 
tion & la  colere  par  toute  la  Erance.  Ghilde- 
brert  monta  a chenal  & alla  ièquerirfaSeur  æ 
la  telle  de  trente  mil  hommes..  Ge  voyage 
coufta  la  vie  à Amaulry  , & l’Efpagne  punie  em 
paya  les  frais.  Q^nt  à Clotildc;,  elle  fut  ap- 
^eilée  au  Ciel,  auant  qu’elle  arriuaft  en  Fran- 
ce. Peat-eftre  que  î>ieu  preüoyoit  que  fon 
mérité  fouffriroit  du  dcchet  dans  le  repos , & 
que  fa  Couronne  en  pourroit  eftre  diminuée.. 
Et  voulant  la  luy  donner  complette  & toute 
ronde  , il  la  luy  donna  immédiatement  après • 
ià  viéioire.  Quoy  qu’il  en  foît,  Clotilde  aioû- 
tée  à Ingonde  ^ à Blanche  de  Bourbon  , & 
d’autres  qui  les  ont  luiuies,  ont  fait  croire  que 
l’Efpagne  elVoit  fatale  à nos  Princefics,  com- 
me on  l’a  crue  fatale  aux  Aftres  qui  femblentï 
y aller  mourir  . En  elFeâ: , toutes  celles  qu’on  y 
a enuoyées,  y font  mortes  fort  ieunes , & plei- 
nes de  vie  & de  lumière.  Mais  cette  mort  n’ar 
efté  qu’en  apparence  comme  cellc  des  Allres  :: 


DES  FEMMES  FORTES. 

Dicü  les  a fait  pafler  de  là  à vue  meilleure  vie,- 
& à vn  Royaume  de  plus  longue  durée.  Et  ileft 
à croire , qu’elles  ont  là  vn  luftre  particulier  ,, 
& qu’elles  tiennent  rang  de  Princefles , parmy 
les  Martyres  de  grande  Maifon , & les  nobles^ 
Patientes, 


li- vj: 


t A GAt.  DES  TEMMES  FORTES.  15^ 
e A M M EV 

V B les  efperances  de  rHomifiè' 
font  vaines  ! & que  fes  delîis  font 
de  dangereux  ImpofteurS  , & des 
Guides  peu  fideles  J Sinorixeftoit 
venu  icy  , pour  donner  commencement  a fou 
mariage.  La  mort  qui  fe  trouuepar  tout  , a ' 
voulu  eftre  de  la  fefte  malgré  la  ioye  publique. 
Ce  qui  eft  bien  étrange,  l’amour  l’y  a luy^méme 
amenée  : & par  vne  nouuelle  & fatale  reuo- 
lution  de  toutes  ebofes,  la  Vertujeft  trom-^ 
peufe  & homicide  : & les  Eiancez  y feruent  de 
vidimes , au  Sacrifice  préparé  pour  la  ceremo=^ 
niede  leurs  nopces, 

La  fidelité  & la  perfidie  font  le  fujèt  de  cettè 
Adion,  Gamme  & Sinorix  en  font  les  Adeurst 
& ceTemple  en  eft  la  S cene.  Sinorix  ne  pouuanc 
vaincre  la-  chafteté  de  Gamme,  fît  dernière- 
ment tuer  Sinnate  fon  Mary  , afin  de  fucceder 
à fon  Lit  & à fon  Throfne  , & Gamme  ne  pou- 
uanx  autrement  fe  faire  raifon  de  Sinorix  , l’a' 
pris  par  le  feint  eonfentement  qu’elle  a donné- 
a fes  recherches.  Elle  n’a  pas  remis  fa  ven-' 
geance  au  T emps  & aux  occafions  qui  pou- 
uoient  venir  Elle  n’a  pas  voulu  en  attendre 
d’obreures  & de  domeftiques  : Elle  a crû  qu’el-* 
le  fe  deuoir  fatisfaire  hautement  & auec  éclat  ^ 
Et  fans  donner  à fon  ennemy  vn  moment  de=» 
tréue , elle  vient  de  s ’empoifonner  publique-- 
ment  aiiec  luy , du  breuuage  qui  auoit  efté  pré- 
paré , pour  confirmer  en  ceremonie , & par' 
vn  facrifice  folcnnel  le  contrad  de  leur  ma-^ 


^ tA  GAttÊllÉ 

La  déclaration  qu’elle  a faite , d’vnc  a(ftion 
fi  courageùfe  Çc  fi  peù  attendu ë,;a  mis  Ictüî- 
multe  dans  le  Temple,  & la-confiifionparmy 
le  peuple.  Il  n’y  a plus  là  perfonne  qui  penfea 
la  DeelTe  j iiy^qui  fefôuuienne  du  fatrifice.  Leâ 
vidimes  qui  eftoient  défia  au  pied  de  T Autel , 
couronnées  de  ftftpnsy  & parfemées  dspure 
farine , fe  font  effray  ées^ au  bruit  qui  s’eft  fait 
autour  d’elles  : & fe  fauuant  aùec  leurs  guir- 
landes- & leurs  rubans  , ont  reriUerfé  les  caflb-' 
lettes  & les  encenfoirs  : & écarté  les  Aiîi Hans 
furpris  d’étoiïuemeiit  , de  firperfiitioii , & der 
crainte.  Au  lieu  de  les  ramener , les  plus  alfeu- 
rez  s’en  font  fuis  auec  elles.  Il  n’efi;  demeuré 
que  les  lillcs  de  Diane,  encore  orit-ellcs  efté 
retenues  par  la  frayeur  , qui  leur  allé  les  pieds,; 
èt  glafcc  lé  fan  g dans  les  veines.  Leur  étonùe- 
ment  & leur  effroy  paroifient  fur  leurs  vifages', 
qui  font  de  la  couleur  de  leurs  robes.  Il  fensblo 
mefmc  que  les  fleurs  dè  leurs  couronnes  pafliP 
font  à leur  exemple  & de  leur  crainte.  Les  flam- 
beaux tombez  de  leurs  mains, , s’ éteignent  dans- 
le  laid  & dans  le  vin  des  conppes  qui  font  ren- 
uerfées:  Et  de  ces  deux  Uqueins  confondîtes , il 
s’en  efl:  fait  vnetroifiéme , qui  a la  couleur  de 
l’vne  ée  de  l’autre. 

Dans  ce  tumulte  general  , Gamme  toute 
foule  efl:  trânquille  & alfeurée.  Elle  ne  futia- 
jUais  plus  belle,- ny  n’eut  plus  de  grâce  que 
vous  liiy  en  voyez:  Elle  ne  but  iamais  rien  de 
plus  doux , hy  de  plus  à fon  gouft , que  le  refte 
dé  la  mort  qu’elle  vient  de  donner  à fon  En- 
fiemy.  La  douceur  de  la  vengeance  qü’ellé  eh 
a prife  y a gagné  fon  cœur  auant  le  poifon , & 


DES  FEMMES  FORTES. 

^cncttrc  le  fond  de  fonaüie.Jl  s’eft  f^tdel^ 
lur  fon  vifagc  ync  .efFufion  de  ioyc  aççompar- 
gnée  d’vne  peûte  fierté  maieftaeufe  ^agrear 
.ble  j la  colere  naelhie  y,  a de  la  bien-fe^nçe  ; Sf 
les  dernières  goutteis.  de  fqn  fiel  s’y  font  adou^ 
cies.  On  ne  luy  voit  rien  de  la  mojt  qu’elle  a, 
prife  : la  mine  eft  d’vne  Vi^orieufe  , & dans 
lès  parures  il  y , a de  lafefte  Sç  du  triomphe. 
Les  fieurs  mefmes  dont  elle  eft  couronnée, 
lemblent  fe  réjouir  de  ce  qu’elle  ne  les  portera 
point  dans  vne  couche  proph.ane,§^  rouilléG>& 
Qu’elles  mourront  challes  & fans  tache  en  fa? 
compagnie.  On  croyoit  qu’elle  les  euft  prilès 
pour  facrifîer  auec  plus  de  décence  : & pour 
faire  honneur  à Ibn  Minifl;cre.&  à fon  npuueau 
mariage  J & c’eftoit  pour  aller  mieux  parce  à„ 
Sinnate , & pour  triompher  de.  Siiwrix  auec 
pjus  de  pompe. 

Le  Malheureux  abbatude  fa  confciencej  & 


percé  des  reproches  de  Camme,  vient  de  tom-, 
î^r  à terre  auec  la  couppe  fatale  quj  l'adcceu,. 
La  palleur  de  la  mort  qu’il  a beuë , commence, 
às’épandre  fur  fon  vilàge.  Bt  troublé  de foiju 
dcfefpoü:,  non  moins  que  de  fa  colere  ^ ilrcT-. 
gprde  Càmme  auec  des  yeux,  qui  ne, font  ny, 
i Amant  ny  de  Mary.  le  penfc  melme  qu’iL 
vomit  contre-elle  tout  le  fiel  de  fon  Esprit, 
^qui  eft  plus  aigre,  & qui  vient  dVne  plus  mau-*. 
uaifefource  , que  le  poifoq  qu’il  a beu.  Et  ne. 
pouuant  luy  faire  pis,  il  la  démembre  au  moins 
.de  fon  defir  & de  fon  gefte  : fait  de  fom 

corps  autant  .de  pièces  qu’il  luy  fait  d’imprc-i 
cations  , & luy  dit  d’iniures.  Elle  l’écoute 
froidement  & ikns  trouble:  on  peut  dire  qu’clfo 


G ALLE  RIE 

raime  en  cét  efeat  : & ne  l’ayant  iamais  veu 
fans  horreur  , elle  le  voit  maintenant  auec 
ioye.  Cependant  le  poifon  gagnant  fes  parties 
nobles,  & trouuant  le^:oeur  demy  oiiuert , par 
l’efFort  que  Ton  Ame  y fait  pour  en  fortir , & 
s’aller  réunir  àSinnate  j elle  tombe  entre  les 
mains  de  fes  Filles. 

Elles  font  bien  reuenuës  de  leur  premier 
trouble  i Mais  elles  ne  font  pas  en  eftat  de  la 
fecourir , fi  leurs  larmes  ne  luy  valent  du  con- 
trepoifon.  Toutee  qu’elles  péuuentde  mieux, 
ceft  de  leuer  les  yeux  & les  mains  à la  Deef- 
fe  : & luy  demander  de  leurs  geftes  ôc  de  leurs 
foûpirs,  la  conferuation  d’vne  lî  haute  Vertu, 
pour  l’honneur  .&  pour  l’exemple  de  leur  Se^te. 
Ne  croyez  pas  qu’elles  foient  exaucées.  Gam- 
me s’oppofe  à leurs  pçieres  ,&  en  fait  de  tou- 
rtes contraires.  Elle  void  dans  la  fumée  des 
.flambeaux  éteints  & des  calfollettes  renuer- 
fées, l’Ombre  de  üinnate  encore  fanglante  de  la 
bleflure , qui  luy  fait  ligne  qu’il  ell;  temps  de 
partir,  & qu’elle  eft  attendue  en  la  Région 
des  Chaftes  & des  Fidelles.  Son  impatience 
redouble  à cette  veuë  & fon  cœur  acheuant 
de|s’ouurir  ; elle  prend  congé  de  la  DeelTe  j 
luy  demande  pardon  de  ce  qu’en  fon  T emplc 
§£  au  pied  de  fon  Autel  & de  fon  Image,  elle 
a facrijSé  à l’Amour  & à la  Vengeance  : Et 
auec  ces  dernieres  paroles  ; rend  l’Efprit  d’vn 
vifage  ferein  j ,&  tel  que  l’auroit  vn  Viéto- 
lieux , qui  apres  vne  bataille  gagnée , expire- 
dans  la  ioüilTance  de  fa  gloire. 


DES  lEMMES  FORTES. 
S O N N E T. 


D'Vn  genereux  deffit  cette S.eîne  mimêjs  ^ 

Le  poifon  à la  bouche  la  mort  pnés  dft 
Cœur» 


Reproche  à Sinorix , dejta  tremblant  de peur^ 
Xif  crime  de  fa  main  au  meurtre  accoutumée. 


■ L' Ombre  de/on  Mary  tant  de  fois  réclamée^ 
Teinte  encore  de  fang , (^pajle  de  langueur ^ 
JPre/le  à ha  receuoir  l attend  dans  la  vapeur, 

G^e  ces  flambeaux  efleints  luy  font  de  leuf 
fumée. 


Belle  Ame  , ne  fors  pas  de  ta  belle  prifon  I 
TCe  va  pas  à Smnate  , auant  ^ue  le  poifon 
T’ ait  fait  de  Jon  meurtrier  vne  pleine  iuflice  : 


Toute  chofe y confpire auec  fon  mauuais  Sort  i 
Et  l Amour  mefme  apris pour hafier fon  fupplice 
Ta  torche  de  Megere  , éf»  les  traits  de  la  Mort, 


ELC^Gj:  DE  GAMME, 

CA  M M E PrinceiTe  de  Galatie  & femme 
de  Sinnate,  fut  doublement  fouueraine, 
& régna  par  le  droit  de  fon  fang  & par  celuy 
de  fon  vifage.  -Sa  beauté  qui  fut  la  première 
Couronne  , luy  attira  des  Pretendans,  &;  luy 
caufa  des  combats  ; & les  combats  aguer- 
rkent  Ibn  Efprit^  & fixent  reconnoiftre  fon 
courage  & fa  fidelité.  Sa  vertu  donna  de  la 
-jialoufieà  la  Fortune,  & fa  beauté  de  Tamouç 


;ïî,^  M.A  G Al  LE  RIE 
.à  Sinorix;^  mais  n’accordant  rien  à Sinorix,  Sc 
.abandonnant  tout  à fa  Jortune , elle  demeura 
vidorieufe  del’vn  & de  l’autre.  Les  follicita- 
tions.,  & lesferuices  ne  r^uirilTant  pas.à  Sino- 
ïix,  U employé  le  defefpoir.  & les  crimes,  & 
perfuadé  qu’vue  place  vacante , feroit  défen- 
due iafchement  & auec  moins  d’opiniaftrecé, 
il  alTalTme  Sinnate,  & de  fon  corps  fe  fait  vn 
;degré  à fon  lit  & à fon  trofne.  Ce  coiip  affer- 
mit. la  courageufé  Princelie  au  lieu  de  î’ab- 
.batr.e.  .Elle  n’.é.couta  point  l’Ombre  fanglante 
de  Sinnate  qui  l’appelloit,  & auant  que  de  le 
fuiure  elle  voulut  le  venger. 

Apres  vne  perfidie  fi  noire  & filafche,Si- 
vnorix  renouuella  fes  pourfuites  & Jes  adoucit 
.<lu  noni  de  Marine.  Il  fe  prefenta  à Gamme 
.auec  tous  les  artifices  &:  tous  les  déguiferaens^ 
dont  il  crut  luy  pouuoir  caefier  fon  crime  : elle 
ne  lâilfa  pas  de  le  voir  au  trauers  de  tous  fes 
déguifemens  & de  tous  fes  artifices:  & de  lentir 
le  meurtre  & le  fang  qui  eftoient  encore  tous 
irafi  fur  luy.  -ElJe  fe  contraignit neantmoins  * 
& de  peur  qu’elle  manquaft  fon  coup , fi  elle 
leuoit  trop  toû  la-main,,  elle  relferra  fon  def- 
Ibin  dans  fon  cœur  auec  fon  dépi*  Enfin  apres 
sforces  difficultez  étudiées , & beaucoup  d’irre- 
fplutions  contre- faites.,  elLe  feignit  de  fe  ren* 
dre  auxiofiices  de  fesParensqui  la  follicitoient 
pour  Sinorix  J & leut  donnafon  ccuientement 
& fa  parole.  Aniour  aflîgné  pour  la  ceremonie 
,du  mariage  , toutes  nholes  effant  preffespour 
le  fàcrifice , elle  prit  vne  couppe  de  poilbndé- 
, trempé  : & apres  en  auoix  verfé  par  honneur  , 
deux  ou  txois  gouttes  fur  l’  Autel  de  laXieejQfe, 


DES  EEMMES  FORTES. 
elle  en  but  vne  partie  & donna  lereftc  à Sino- 
rix.  Le  mal-heureux  s’attendant  d’y  goufter 
les  premières  douceurs  de  fon  mariage , y but 
la  mort  & la  punition  de  fon  crime.  Gamme 
eut  la  fatisfadion  de  le  voir  mourir  auant  elle: 
& apres  auoir  iouy  deux  ou  trois  heures  de  fa 
vengeaïîce , & de  la  gloire  de  fa  Fidelité , elle 
alla  porter  la  nouuelie  de  l’vn  & de  l’autre  à- 
Sinnaté. 

REFLEXION  M O R A L E. 

Dus  les  traits  de  cette  Peinture  font  in- - 


X ftrudifs  3 & les  ombres  mefme  en  font  lu- 
ihineufes  & éclairent  l’efprit.  Nous  apprenons  • 
de  l’infortunée  beaiué  de  Gamme  ^ que  com- 
me il  y a des  fleurs-  qui  empoifonnent , il  y-a' 
de  mefme  des  Biens  qui  reiident mal- heureux 
ceux  qui  les  poffedent  : Et  qu’aflez  fouuent 
nous  ne  fomfnes  picquez  , que  de  ce  qui  brille 
autour  de  nous  , que  de  ce  qui  nous  plaifl 
nous  pare.  Nous  apprenons  aufli  de  fctscou- 
rage , que  dans  les  combats  de  la  Vertu , la  vi- 
élbire  eft  de  la  force  de  l’cfprit , & non  pas  de 
celle  du  corps  : le  Sexe  le  plusfôibleÿ 

peut  difputer  l’àuantage  au  plus  fort  : Et  que  la 
Couronne  eft  plus  pour  le  cœur  que  pour  les  - 
bras,  ny  pour  la  cefte.D’autrc-part,nous  appre- 
nons du  crime  de  Sinorix,  que  c’éft  vndan-?- 
gereux  hofte  que  l’amour  impudique.  Il  entre 
les  bouquets  à la  main  , 6c  la'  guirlande  fur  ' 
là  tefte , & fl-toft  qu’il  eft  dans  la  maifon',  ^ 
qu’il  y a fait  habitude,  il  met  en  icu  les  poi-foi^»  ' 
& les  épées.  Nous  apprenons  encore  de  fa^ 


158  LAGALLERTE 

punition  , que  la  luftice  diuine , qiioy  qu’elle’ 
part  tard , ne  laide  pas  d’arriuer  a temps  : & 
que  fans  faire  venir  des  Bourreaux  de  loin, 
elle  fait  foiment  de  nos  Idoles  , .nos  Executeurs,- 
& de  nos  péchés  nos  fupplices. 

QUESTION  MORALE. 

Vûurquoy  V Amour  Coniuguîe  plus  fideleipy 
cfjté de  la  Femme  , q^ue  du  cojlide 
Homme.. 

IE  fuppofe  la  vérité  de  la  thelè  J &lafuppol^ 
fur  le  rapport  de  l’Hiftoire , qui  eft  la  Con- 
feruatrice  de  la  Vérité  & la  Depolîtaire  des 
beaux  Originaux  &des  grands  exemples. l’ay 
efté  là  conllilter  la  delllîs  en  tousles  pays  Sc  en 
tous  les  fiecles  : & i’auouë  qu’en  quelque  pays 
& en  quelque  lîecJeque  ie  i’aye  confultée , elle 
m’a  fait  voir  par  troupes  , des  Eemmes  He- 
l'oïqües qui  font  mortes,  dans  la  fidelité  & 
pour  1?amoiir  de  leurs  Marys.  Mais  quand  ie 
îuy  ay  demandé  des  Marys  de  pareille  vertu, 
& d’aiifîibon  cœur,  à peine  m’èn  a--t’eliepû 
fournir  affez  pour  faire  nombre.  Gela  certai- 
nement efb  merueilleux  j mais  il  eft  véritable 
pourtant  : & ceux  qui  n’auront  pas^aflez  de  foy 
pour  le  croire  fur  ma  parole , pourront  cux- 
mefmes  s’en  informer  fur  les  lieux. 

On  leur  montrera  en  Grèce  , les  cendres 
d’Enadne,  qui  fe  ictta  dans-,  le  bûcher  de  fon 
Mary  : & fit  par  vn  Amour  honnefte  & legi- 
rime , ce  qu’vu  Héros  furieux , & des  Philofo-*- 
phes  fanfarons  ont  fait  j Ou.parYn  defefpoir 


D.ES  TEMMES  FORTES.  ijr 
tnital,  ou  par  yne  vanité  ridicule.  On  leur 
monftrera  la  toile  de  laquelle  Penelope  fe  con- 
fcrua  à Vlyfl'e  : la  Couppe  en  laquelle  Gamme 
but  la  mort  & la  vengeance,  vne  autre  Couppe 
dans  laquelle  Artemilè  prit  les  cendres  de 
Maufole.  On  leur  fera  voir  à Rome , les  char- 
bons que  Porcie  aualla  :*le  poignard  d’Arrie, 
& ces  deux  grands  mots , dont  elle  donna  de  la" 
réputation  a fa  mort,  & du  courage  au  foible 
Petus  : la  lancette  dont  Pauline  fe  fît  ouurir  les  ' 
veines,  pour  mourir  auec  Scneque  : & quan- 
tité d’autres  pièces  fameufes , qui  font  en  vé- 
nération chez  les  Anciens  : & qu’on  void  en- 
•,cote  ipintes  du  fang  & marquées  de  la  fidelité 
des  Femmes.  La  montre  de  ces  pièces,  peut 
toute  feule  & fans  autre  preitue , perfuader  que 
les  Femmes  ay ment  plus  conftamment  & aueo 
plus  de  fidelité  que  les  Hommes.  Mais  ie  fup- 
pofe  cét  auantage  de  la  fidelité  des  femmes , fîir 
celle  des  Hommes , qui  n’a  point  encore  laifîé 
dé  reliques  : & en  cherche  les  raifons  dans  la- 
P hilofophie  naturelle  & dans  la  morale.  l’eu 
crouuc  iufques  à huid: , lefquelles  aiouftées  aux 
mémoires  dé  l’Antiquité,  affermiront  cetts 
propofition,  contre  les  mauuaifes  allégations^ 
dont  on  a couftume  de  la  battre  : & encour- 
ront ^re  au  moins  vn  Article  de  Foy  hu- 
maine. 

Premièrement  fi  la  Philofophie  & l’Expe- 
rience  ont  afiez  d’authorité  pour  en  cftrc' 
crues , les  Affedions  fuiuent  les  humeurs  : & 
prennent  leurs  quali tez  & leur  reinture  , du 
tempérament  qui  leur  fert  comme  de  matière;. 
Q r on  ne  doute  point  que  la  mélancolie  ne  loict 
■ • ; M'  - ii? 


140^  CA  G ALLE  RIE 

rhuracur  dominante  de  la  femme  : on  ne  doute 
point  que  fon  tempérament  ne  foit  plus  humi- 
de, & là  complexion  plus  molle  que  la  noftre  : ; 
on  ne  doit  donc-pas  douter  aulîi , que  fes  Affe- 
ctions ne  foient  plus  adhérentes  & plus  fer- 
mes; & quelle  ne  s’attache  plus  fortement,, 
àquoy  que  ce  foit  qu’elle  s’attache.  Pourquoy 
en  douteroit-on  ? puifqu’on  acrû  iufques-icy 
que  la  mélancolie  eltoit  la  matière  de  la  Con-' 
itance,  l’huile  la  plus  propre  à nourrir  le  feu? 
de  l’Amour  ? puis  qu’on  void  que  les  chofes- 
molles  fc  lient  mieux  que  les^ures  : & que  fans  | 
humidité  il  ne  fepeut  faire d’vnion  qui  foit  de  ; 
durée.  De  là  eft  venu  l’ancien  mot , quig^it  que  ' } 
ks  Affeétions  des  femmes  ne  fouffrent  point  | 
de  médiocrité  : & quetout  ce  qu’elles  veulent  : 
elles  le  veulent  obftinément  & fans  relafchc. 

Adiouftons  rinftind:  à l’humeur  , & la  nc- 
eefllté,  à la  complexion;  & fuppofécequela- 
foy  nous:  enfeigne  de  lacreatioitde  la  femme- 
tirée  du  collé  de  l’homme  ; Dilons  poür  kcon- 
de  raifon  , . que  l’Inllind  de  la  Partie  au  Tout , 
ellant  de  necelïité , & par  confequent  plus  fort 
que  rinftin<£l  du  Tout  à la  Partie,  qui n’eft 
que  de  bién-feance  : il  elloit  de  l’ordre  naturel, 
que  la  femme  fîll  par  vnc  inclination  intelli- 
gente 6c  iudiciculè  , ce  que  toutes  les  autres 
Parties  feparées  font  par  vne  inclination 
aueugle  & infenlîble»  Et  pu ifque  l’Homme  de 
qui  elle  a efté  tirée  , ell  necellaire  à fa  conlet- 
iiation  3 il  n’  y a rien  d’ellrange  , qu’elle  s’at- 
tache à luy  plus  conllamment,  & luy  donner 
plus  d’affedion  qu’elle  n’en  reçoit  : & encore 
ce  plus  qii’elle  luy  donne,  ell  moins  vne  auance 


FEMMES^  FOrLTES*.  141^ 
& vnc  furérogation 'qu’vn  dcuoir  & vnere-*^ 
connoifïancé. 

Apres  cette  fécondé  ràifon  , il  en  vient  vne' 
troilléme  qui  efl  fondée  fur  ralEftance  & fur 
les  offices  que  les  femmes  u^çoiuent  des  Hom- 
mes. Cette  âffiftance  eft  affiduë  & ioiirna’* 
iiere  > &c  ces  offices  font  continuels  & de  toutes- 
les  heures.  Ceux  que  le  corps  reçoit  de  la  tefte,  -, 
ne  fçaiiroient-  gueres  foufFrk-  moins  d’inter-^* 
ruption  -,  ceux  que  la  tune  attend  du  Saleil,  ne 
luy  Içauroient  eftre  giieres  plus  necelFaires.  Et- 
partant  fi  les  offices  font  les  liens  des  cosurs , &- 
les  chaifnes  des  efpjL'its  i n’eft^il  pas  raifonna^ 
ble , que  les  femmes  ayment  plus-qu’elles  ne^" 
font  aymees^.  &:•  foient  attachées  plus  forte*' 
ment  qu’elles  n’attachent  ; puifque  dans  la  - 
focieté  domeftique,  elles  feriient  moins  qu’el- 
les ne  font  feruies  : & font  plus  obligées  qu’el- 
les obligent  ^ Auroient-elks  moins  de  naturel 
que  le  Lierre  J qui  fe  lie  infeparablement  à* 
l’Arbre  qui  luy  donne  de  Tappuy  , n«  le  quitte 
ny  en  la  vie  ny  à- la  mort  ? Aimeroicnuelles 
moins  conftâmment  que  la  Palme , qui  ne  fc 
confole  iam.ais,  qui  ne  reçoit  iamais  de  verduj» 
re,qui  eft  incapable  de  renouu eau, apres  la  mort 
du  Palmier  àqui elle  eftoitalliée  ? 

Cette  fidelité  n’eft  pas  feulement  du  deuoir 
de  la  gratitude  des  femmes  : Elle  efi  deleur 
honneur  & de  leur  gloire  : & foit  que  dans 
leur  perfuafion  il  y ait  de  la  nature  & de 
l’Inftinâ: , foit  qu’il  n’y  ait  que.de  la  tradition  ^ 
& de  l’ouyr  dire , elles  font  toutes  perfuadées^. 
que  la  Ccnftance  efi  apres  la  Pudicité  , la  Ver-- 
tu  dominante  & la  qualité  eifentiellc  déS) 

M iij 


î;4i^  IA  GALLERir  ' 

Preudes.  Les  Hommes  ne  metreric  pas  laleiiï 
point  d’honneur  : il  n’y  a point  de  titre  moins 
allégué  parmy  etix  y il  n’y  a point  de  qualité 
plus  bas  prix  J que  le  bon  Mary  : à peine  lup 
donnent-ils  pla-ce^  & le  font- ils  de  quelque 
vfage  en  l’Honhefte  homme.  Et  delà  vient  , 
que  la  Gonftance  & la  Fidelité  dont  icpar-^ 

Je  , n’ellant  point  conteftées-  aux  femmesj, 
elles  les  ont  priics  toutes  pour  elles  : Sc  ont 
laifTé  aux  Hommes  en  leur  place , la  Valeur , 
la  Science  , la  luftice  & les  autres  qualité^  *1 
qu’ils  ont  créa  eftre  plus  ded^L-dignité  de  leur 
Sexe.  ^ 

Daüahtàge'  , c’eft  la  priricipale  ambitioA’ 
des  Honneftes  Femmes  , d’cftre  aymées  de 
leurs  Marys  vniquemcnt  y & auec  perfeue- 
tance.  Gela  fait  ait  logis  leur  repos  & leur 
fatisfadion  : cela  fait  au  dehors  leur  bon  bruir> 

& la  bonne  odeilr  de  leur  renommée.  D’ail- 
leurs elles  fçàuent , & la  nature  le  leur  a appris, 
que  le  cœur  eft  le  feul  appas  dont  fe  peut  pren- 
dre vn  autre  cœur;  & que  l’amour  à qui  on  doiï- 
nc  des  aifles,eft  vnO  yfeau  qui  ne  fe  prend  qu’aJ- 
uec  vn  autre  Amour.  Do  là  vient , que  pour 
auoir  cét  Amour  qui  leur  importe  tant , elles 
en  font  des  nuances  qui  lesépuifent,  &;  dont 
bien  fouuent  il  ne  leur  demeure  qu’vne  habi- 
tude d’aimer  folitairement  , & vne  Fidelité 
opiniaftre  & d’accouftumance. 

De  plus  il  eft  du  cœur  de  la  femme,  comme 
des  Riuieres  qui  font  contraintes  & relferrées,- 
& qui  n’ont  qu’vne  pante  par  où  la  décharge 
kur  eft  libre.  La  Confcience  & l’Honneur, 
la  Pudeur  & la  Crainte  , les  loix  de  Dieu  & 


DES'  EEMMES  EORTES.  1.4^ 
loix  du  monde , font  les  obftacles  qui  l’enui-' 
tonnent  de  tous  coftez  , & il  ne  fe  peut  répan-' 
dre  fans  les  rompre , ny  les  rompre  fans  vn& 
violence  extraordinaire.  Auffi  lors  que  parmy' 
tant  d’obftacles,  la  déchargé  lu  y eft  ouuerte' 
du  cofté  d’vn  Mary,  il  s’épand  de  ce  cofté-là* 
auec  plus  d’impetuofîté  & moins  de  referue 
que  ne  fait  le  cœur  de  l’Homme,  qui  relfemble' 
à ces  Riuier'es  vagues , qui  n’ont  ny  bords  ny' 
leuées,  & qui  ont  cent  ruiiieaux  ouuerts  par  ou^" 
elles  fe  déchargent.  • 

Difons  encore,  que  les  femmes eftaiit dé-- 
chargées  de  beaucoup  d’affaires  qui  chargent' 
les  Hommes,  & l’Amour  eftant  comme  a dit' 
quelqu’ Vn  , l’occupation  des  perfonnes  defoc-- 
cupées , & l’employ  de  ceux  qui  font  de  loifr 
il  eft  neceffaire  qu’ils  ay  ment  plus'  fortement 
& auec  plus  d’application  d’efprit  qu’elles  ne 
font  aymées, 

Taioufte  enfin  potSr  hûidicfinc  raifcn;>.que" 
r Amour  a des  ialoufies  de  Roy  : il  eft  auffi  la 
Paftion  Princeffe  & Souueraine  : & dansvn' 
cœur  où  il  régné , il  n’en  peut  fouffrir  qui  ailîè 
de  pair  auec  luy,  & qui  fafle  la  Maiftreffe.  Or 
les  cœurs  des  Hommes  font  plus  diuifez , &’ 
fiiiets  à plus  de  Paillons  que  les  cœurs  des' 
femmes.  Tous  les-  iours,  les  occafîons  & les< 
affaires  y en  introduifent  vne  nduuelle  : &' 
chacune  veut  commander  à fen-tour,  & regne- 
pour  le  moins  le  iour  de  fon  airiuée.  L’Amour' 
parfait,  qui  eft  iaioux  de  fon  authorité,  &- 
ennemy  du  defordre  & de  la  confufion  , ne^ 
pouLiant  efte  en  repos  & en  honneur  parmy  cest- 
uiibulentes,  leur  quitte  la  place.,  & fe  retiréi: 


t K GA 

dans  le  coèür  des  Femmes  : Etià  il  eft  moins* 
troublé  & plus  abfolu  ; il  ne  trouué  point  de 
Riualc  qui  s’éleuc  contre  lüy  : il  ne  trouuc  ! 
Foint  de  Pàfîion  qui  ne  luy  obeïlTe.  Par  cette  ' 
raifon , la  Fortune, .les  Affairés,  & les  Paffions,  ’ 
de  leur  fuitte,effant  quali  toutes  pour  le  Mary,-, 
il  ne  relie  pour  la  Femme  , que  l’Amour  con- 
iugal  accompagné  de  la  Fidelité  & de  la  Con- 
fiance. l’eh  pourrois  apporter  plus  grand  nom-  ; 
bre  de  raifons  ; mais  c’ eft  le  poids  & non  pas 
la  foule  des  raifons  ^ qui  doit  perfuader.  T er- 
Jtiinons  cette  queftion  , par  vn' Exemple  qui 
fera  voir  en  dépit  de  Montaigne , qu’il  y a des 
Edelitez  modernes  aulTi  bien  que  des  fîdelitez 
antiques  : & qu’il  s’eft  trouué  de  bonnes  Fem- 
mes , long-temps  apres  le  fieclc  d’ Arrie  & de 
Pauline. 

^A  NCIE  DS  NAVARRBi 

IP  Ay  à faire  en  cette  Hrfloire , la  peinture  de 
Meux  Sœurs*  y qui  n’ont  pas  vne  goutte  de 
fang  dans  les  véines,ny  vn  feul  éheueii  à la  teilc 
par  où  elles  fe  rclTcmblent.  Gela  n’ell  pourtant - 
ny  ellrange  ny  nouueau  : la  rofe  & l’épine 
nailTent  bien  d’vne  mefme  tige  : vn  mefme 
feu  produit  bien  la  lumière  & la  fumée.  La  re- 
prefentatîon  n’en  fera  pas  pour  cela  moins 
agrcable,  8i  par  vne  oppolition  pareille  a celle 
qui  fe  fait , par  ks  impoftures  de  la  Perfpedi- 
ité  , viic  Grâce  & vne  Furie  , vne  extrême' 
Fidciké  & vne  Perfidie  extrême  , s’y  ver- 
ront’' 


ms  ÎEMMES  fortes. 
roat  fur  vn  meiine  fonds  & quafî  fous  vhC' 
jtneline  iigne. 

S anche  fécond  Roy  de  .Nauarre,  fut  tué  par 
■Jerrand  Gonzales  Comte  de  Caftille,  6c  ea- 
Duel  public  & . réglé,  entrepris  folennellemcnt 
& à la  veuë  de  deux  Armées  ^ pour  terminer  • 
Jeurs  diffcrens  Sc  i^argncr  le  de  leurs 
Peuples.  Ce  mal- heur  laifl'a  vn  reiientiment  fi 
vif,  & vne4ouleur  lî  opiniaftre  à Therafîc 
JFille  du  Roy  mort,  & femme  du  Roy  de  Leon^ 
,qn’eile  iura  de  n’admettre  iamais  aucun  lenitif/^ 
que  de  fa  vengeance,  6c  du  fangde  Gonzaicg.  ' 
'Elis  chercha  par  tout  ce  lenitif  defang/Sc  cette' 
•vengeance  capables  de  le  guérir  : ne  voyant  » 
point  d’oceafion  honorable  & légitimé  , qui 
la  luy  puft  faire  auoir  de  bonne  foy  , elle  îe  ré- 
solut de  rauoir  au  moins,  en  trahifon  & par,> 
furprife.-  C’eft  véritablement  vnc  dangeuieufe  - 
■colère,  que  la  ^olere  d’vne  femme  , tout  ce 
Æu’eile  a de. plus  doux, s’aigrit  & fetourneen 
iiel , quand  elle  eft  bleflée , 6c  malgré  fa  com- 
plexion.  naturelle  , il  luy  fort  du  venin  des 
yeux , il  luy  Viient  des  dents  de  ferpent  en  la  ^ 
Êouche.  Mais  quoy  qu’elle  fort  à craindre  en 
toute  façon  , il  s’en  faut  principalement  défier^  ■ 
.quand  il  y a de  la  cendre  fur  fon  feu  : quand"» 
fes  dents  font  cachées-:  ôc  que  fon  fiel  6c  fon 
venin  font  couuerts  d’vne  douceur  apparente  ; 
Et  on  peur  prendre  encore  en  ce  fens , le  mot 
de  l’Efcriturej  qui  nous  auertit  de  n’attendre 
pas  la  fureur  d’vne  Colombe  irritée. 

Ce  fut  cette  cendre  de  réconciliation  pla**  * 
flrée , 6c  cette  femtedouceur de  Colombe , qui 
penferenc.  peidxe  Gonzal^t;!!  fe  fuft  gardé  ^ 

N 


14^  X/ A GALLERilE 

d’vn  feu  découuert  : & fe  fuft  défendu  d’vnc 
Aigle  qui  reuft  attaqué  de  force.  Therafie 
contrefait  la  traittable  & la  pacifique , s’ofFre 
la  première  à la  réconciliation,  & pour  établir 
entre  laNauarre  & la  Caftille,vne  Paixlblide 
ôç  de  durée,  fait  propofer  à Gonzales  le  ma-r- 
liage  de  fa  fççur  Sancie.  jL’appas  certes  eftoit 
trop  beau  , (Sc  préparé  trop  finement  & auec 
trop  d’adreife , pour  ne  rien  prendre,  Gonzales 
qui^  eftoit  généreux , & n’eftoit  pas  ennemy  de 
la  Paix , écoute  cette  propefition , reçoit  de  la 
Reine  de  Leon  commiié  poiirjes  fiançailles,  la 
promefte  de  Sancie  abfente , 8c  luy  donna  la 
fienne,  Apres  toutes  chofes  accordées , il  en- 
treprend le  voyage  de  Nanarre  , fans  autre 
fuitte  que  fa  mailbn  : AulTi  ne  croy oit-il  pas 
«.lier  à vn  fiege  ny  à vne  bataille  ; il  croyoic 
aller  à vn  traité  de  mariage  : & on  ne  traitte 
pas  de  mariage  auec  des  Armées  & des  machi- 
nés : on  n’époufe  pas  tambour  battant  & en- 
feignes  déployées. 

Comme  il  ariiue  en  Nanarre,  le  Roy  Gar- 
das complice  de  la  trahifon  defafœur  The-r 
rafle,  le  reçoit outiageufement  & auec  repro- 
ches : & fans  luy  donner  temps  de  fe  reconnoi-  . 
tre , i’ari-efte  piifonnicr , 8c  le  fait  charger  de  • 
chaifnes , plus  rudes  & plus  pefantes  que  celles 
qu’il  eftoit  venu  chercher.  Sancie  auertie  d’v- 
ne  4:rahifon  fi  noire,  à laquelle  elle  auoit  con-  . 
tribué  innocemment  & de  bonne  foy  j fe  crut 
obligée  pour  la  iuftifîfation  de  fa  parole  , 8c 
pour  i’r/onneur  de  fon  nom,  de  fecourir  vn 
Prince  qu’on  auoit  pris  f.n  'on  nom  8c  auec  fa. 
parole.  Elle  trouua moyen  de  ie  voir  eixprifon. 


DES  FEMMES  FORTES.  147 
te  cette  vèue  lu  y attendrit  le  cœur  : & rouurit 
à vne  Paflion  qui  n’y  aiioic  point  encore  eu 
d’accez.  La  Pieté  qui  n’eft  point  honteufe , & 
qui  n’eft  foupçonnée  de  perfonne  , entra  la 
'premiere  hardiment  & fans  refiftance  : l’A- 
mour s’y  glifla  timidement  apres  elle»  & y fut 
receu  fur  les  auances  faites  par  Gonzales  5 & 
fur  la  foy  qui  luy  auoit  efté  donnée.  Saiicie 
eftoit  délia  bien  liée  de  fa  promefle , qii’eile 
auoit  commife  au  Roy  deNauarrefon  Frcre, 
& à fa  Sœur  la  Reine  de  Leon  : mais  elle  fe 
trouua  là  beaucoup  plus  étroittemenr  liée  des 
chaifnes  de  Gonzgks.  Elle  luy  confirma  de 
nouueau , la  foy  qu’elle  luy  auoit  enuoyée  par 
les  Miniftres  de  la  perfidie  de  fon  Frere  : & 
apres  auoir  donné  les  ordres  neceftaires  à fa 
liberté  ; le  tira  de  prifon , & fe  laiiua  auec  luy 
en  Caftijle , où  elle  l’époufa  en  grande  pompe, 
& auec  vn  general  applaudilTement  de  tout  le 
Peuple, 

l’auouë  qu’il  y eut  bien  de  la  hardielTeen 
cette  adion,  & ie  ne  la  pardoniierois  pas  à vne 
Fille , qui  aiiroit  fuiuy  vn  feu  follet  j & auroic 
voulu  faire  la  Caricîée  ou  la  Leucippe.  Mais 
fi  l’on  confidere  que  Sancien’eftoitplus  àfoy 
ny  à fon  frere  : quelle  eftoit  promiiè  & fian- 
cée à Gonzales  ; qu’elle  luy  auoit  donné  fa  foy 
par  obeïlfance  : & qu’elle  deuoit  plus  à fa  foy 
donnée , qu’à  la  perfidie  de  la  Maifon  I fa  har- 
dielTe  ne  fera  point  reprochée  à fa  Mémoire  : 
& on  luy  donnera  vn  rang  honorable  entre  les 
Héroïnes,  pluftoft  qu’on  ne  l’adioûteraaux 
vagabondes  & aux  coureufes  des  Romans, 
Neantmoins  le  Roy  fon  Frere  ne  le  prit  pas  de 


14?  lA  GAtt-ERIE  ' 

ce  biais-la  : fi-toft  qu’il  fut  auerty  de  la  fu:its& 
de  fon  Prifonnier,  & de  celle  de  la  Sœur  ; il. 
Jeua  prompteiucnt  vue  Puilfante  Armée  , & fc 
ietta  dans  la  Caftille.  Mais  il  s’y  ietta  fous  vne 
li  mauuaife  Etoile  , qu’il  fut  défait  à la  pre?- 
miere  iournée  ,:  par  vn  ieu  de  la  fortune,  qui 
me  lie  comme  il  luy  piailla  les  chaifnes  & les 
Couronues,  d^  les  met  tantoll  fur  vne  telle,  ^ 
tantoii  fur  l’autre  , ou  pour  parler  plus  Cbre- 
lliennement.,.  par  vne  iufte  difpoÈtion  de  la 
Prquidence  diuiue  ,,qui  voulut  punir  l’iniuftir*- 
ce  & la  p^'lîdic , le  Roy  de  demeura 

à fon,  toüf  prifonnier  de  fcgi  Eugitif , & fuc 
chargé  des  chaifnes  qu’il  luy  auoit  apportées. 

Apres  quelques  mois  de  prifon , Gonzales 
fléchy  par  les  prières  de  j(à femme , le  remit  en- 
liberté  5 ,&  le  renuqya  auqc  honneur  en  fon 
Royaume.  Ges  bien- faits  deuoient  eftre  de 
CCS  charbons  , que  le  Sage  dit  qui,  réchauffent 
lacharité  refroidie,  ^ railument  la  bien-veil-' 
lance  éteinte.  Mais  ils  échauffèrent  la  haine  : 
& allumèrent  vne  fécondé  guerre  , quiallok 
faire  vn  grand  embrazement , & de  grandes 
luyncs  h la  fage  & courageufe  Sancieauant 
qu’il  y eufl  vne  goutte  de  fang  verfé , ne  fe  fuft 
icttée  entre  fon  Mary  & fon  Frere , & n’euffc 
éteint  de  fes  larmes,  le  feu  qui  s’eftoit  pris  de  ■ 
part  & d’autre.  Ces  larmes  qui  eurent  affe-z  de 
vertu , pour  éteindre  vne  guerre  défia  ar  dente^ 
& pacifier  deux  Royaumes.armez  3 n’en  eurent 
pas  affez  pour  adoucir  l’animofité  d’ vne  fem- 
me. La  Reyne  dç  Leon  excepta  là  paffion  de 
tous  les  uaittez  qui  fuient  faits  : & à tous  les 
articles  qui  luy  furent  propoféz  , qiioy  que 


nrs  ' tnuUts  t or^és.  î4> 

'îûrafïcnt  fcs  lèvres  , & fa  langue,  "&  quoy 
qu'elle  fignaft  de  la  main,elle  luroit  de  refpric, 
& dîgnoit  du  cœur  la  mort  de  Gonzales. 

Cette  PrincelTe  obftinée  , non  contente 
rd’auoirtrauaiilé  inutilement  & à grand  s*  frais,: 
'pour  deshonorer  le  nom  du  Roy  fon  fréreY- 
d’anoir  corrompu  (à  foy,&  peruerty  fa  parole  j- 
•ofta  encore  l’honneur  & la  réputation  au  Roy 
fon  Mary  , & luy  perfuada  de  faire  de  ia  paro- 
die & de  la  foy  vn  fécond  piège  à Ferrand  G on-’ 
zaks.  La  foy  des  Rôys  eft  facrée  : leur  paro- 
le eft  faind.e:  & e’eft  vue  prophanation&:  viife 
-Cfpece  de  làcrilege , de  les  mettre  en  fourbes  8c 
en  trahifons;  & d’en  faire  des  amorces  de  crohi- 
peries.  Ce  Prince  iieanrmoins  fednit  par  fa 
femme , confentic  à la  prophaiiation  de  fa  pa-' 
; rôle  & de  fa  foy  . Il  conudqua  les  Eftats  de  Ion 
.'Royaume,  & y manda  le  GdmtedeCaftillc. 
;Le  Comte  eût  là  VëlmàlfezBohile,  pour  voir 
■'de  loin  le  piège  qui  luy  eftèit  préparé  : mais  11 
âuoit  le  cœur  trop  bon , & ram'e'trop  alTeuréè, 
pour  cuiter  vn  piege,  dont  il  ne  lé  pouuôit 
éloigner  qu’en  s’éloignant  de  fon  deuoir,  & 
tournant  le  dos  à fa  réputation.  Il  fut  doiïc 
fans  détour  à fa  réputation  & afon  deuoir  j/Sc- 
■ Commit  à la  fortune  fa-  liberté  & fa  vie.  Là' 
I fortune  pourtant,  qu’on  diteftrelifaiiofabk 
-à  la  hardielle , ne  lüy  fit  pasàheîlléur  téaite- 
lûent  à Leon,  qu’elle  aùôit  fait  énNàüarnc. 
Il  y trouua  vue  lécôndè'prifoh,.  ’Sedes  chaifnes 
milli  fortes  & auïli  pefantds  que  ks-preiliierès  : 
& n’y  trouua  point  de  Saiicie  , qui  ro'mpift 
-chailnes  & luy  ouurift  là  prifon.  Mais  l’amour 
qui  eft  plus  iufte  que  la  fortune^  & qui  fait  bien 

N.  iii 


i;o  IA  GALIERIE 

d’autres  miracles  qu’elle  ^ ne  tarda  gueres  d’jr 
mener  fa  libératrice  : & li  elle  auoit  efté  fidelle 
& courag^eufe fiancée, elle  fe  monftra  encore 
plus  fidelle  & plus  courageufe  femme. 

Si-tofi:  qu’elle  eut  appris  la  captiuité  de  fon 
Mary  , fa  première  penlée  fut  d’aller  à la  telVe 
de  vingt  mille  hommes , abbatre  fa  prifbn  auec 
le  fer  & le  feu  : & le  ramener  en  CaftiHe,  ati 
trauers  des  ruines&à  la  lueur  de  toute  vnePro- 
iiince  embrazée.  A cette  première  penfée,  qui 
eftoitde  Ibn  courage,  il  en  fiicceda  vne  autre, 
ou  il  y auoit  plus  de  prudenoey  Sc  plus  de  feu- 
reté  pour  fon  Mary.  Elle  i’arrefie  à celle-là, 
quoy  que  le  danger  y foit  pluscuident  pour  elle, 
& le  rdbut  d’oppolèr  à vne  tromperie  noire  & 
de  trahifon  , vue  tromperie  innocente  & de 
pure  charité.  Elle  choifit  entre  les  plus  fideles 
ieruiteurs  du  Comte  fon  Mary  ,tout  ce  qu’îl 
y auoit  de  Gens  de  cœur  & demain  : & leur 
commande  de  la  fuiure  fans  bruit  y & auec  des 
armes  de  plus  d’efFed  que  de  montre.  Cela  fait, 
elje  fe  met  aux  champs  auec  l’habit  & les  mar- 
ques des  pèlerins  ; paife  par  tout  pour  vne  femr- 
me  de  condition , qui  va  s’acquitter  d’ vn  vœu 
fait  à S.  laques:  & arrinée qu’elle eft à Leoa 
auec  deux  Cheualiers.;  elle  attaque  fi  finement 
& auec  tant  d’adrelfe  les  portes  de  la  prifon  ^ 
qu’enfin  elles  luy  font  ouuertes  : & la  permif- 
fîon  de  voir  fon  Mary  luy  eft  accordée. 

L’apparition  d’vn  Ange  enuironné  de  feu  Sc 
tout  couuert  de  lumière,  n’eut  guerres  plus 
ébloiiy  Gonzales,  que  l’éblouyt  l’arriuée  de 
Sancie  deguifée.  Apres  les  premiers  embraffe- 
mens  & les  larmes  qui  y furent  méfiées  „ &. 


DES  EEMMES  FORTES.  i;i 
qui  prirent  la  place  des  paroles  i elle  lity  fît  en- 
tendre en  peu  de  mots  le  fuiet  de  fa  venue  : & 
le  coniura  de  prendre  la  robbe  & la  liberté 
qu  elle  auoit  apportées:  & luy  lailTer  en  échan- 
ge , fes  chaifnes  & fon  habit  : voire  Ton  ruppli- 
ce  & la  Mort,  s’il  eftoit  arreilé  qu’il  dût  mou- 
rir. Cet  échange  fait , Gonzales  fortit  de  la 
prilbn  auec  la  robbe  & le  cœur  de  Sancie  : 
6c  treuua  à la  porte  , les  deux  Cheualiers  qui  le 
menèrent  où  il  eftoit  attendu  de  fes  Gens.  Le 
iendemiain  , le  iour  découurit  la  charitable 
tromperie , que  la  nuit  auoit  eouuerte.  Le  Roy 
de  Leon  en  telmoigna  d’abord  vne  colere , qui 
ne  fembloit  pas  deuoir  s’éteindre  fans  effufton 
de  fang.  Mais  la  raifon  luy  eftant  reuenuë  peu 
à peu , l’admiration  fucceda  à la  colere  : il  loua 
hauteinent  vne  tromperie  de  fi  bonne  foy , & 
de  fi  grand  exemple.  Et  apres  auoir  traitté  fa 
Sœur  magnifiquement  , ill’arenuoyaà  fon 
Mary  en  ceremonie  & auec  pompe  : & cette 
pompe  fut  comme  vn  Triomphe  de  l’Amoujc 
coniugal  & de  la  Fidelité  des  Femmes. 


t 


N iuj 


BES  ÉEMMÈS  FOMES  f/f 

ARTEMISE. 

L n’y  a rien  icy  de  fa  riiefilré' 
des  petits  Efprits,  il  h’y  a rien  de 
la  capacité  des  petites telles.  Le 
Maulblé-e  que  vous  voyez,  eft 
vn  des  grands  Miracles  du  mon- 
ide  : Artemife  qui’  le  fait  baftir , eft  vn  autre 
fMiracle  enTcore  plus  grand  *,  quoy  qu’il  ne  fpit' 
'pas  ü vafte  ,=ny  nelafte  tant  la  veuë.  Et  l’vn  &• 
l’autre , a dequoy  remplir  de  fa  réputation , le 
•prefent  8c  l’auenir , a-  dequoy  fournir  de  ma- 
rtiere  , a de  nouuellcs  fables  : & faire  dans*' 
rHiftoire,  vn  fpedacle  de  magnificence  & 
de  prodige,  à toutes  les  Nations  & àtousles> 
Siecks. 

Ce  ne  font  pas  des  Archileâies  ordinaires 
:^qui  conduifent  cette  fomptueure  & fuperbe' 
“tfinidure.  L’amour  en  eft  l’Entrepreneur  & 
-en  a tracé  le  delTein  : la  Magnificence  prefide 
d’execution  & tous  les  Arts  affembiez  , y tra- 
•Maillent  fous  fa  direélion  èc  par  fes  ordres.  ÏL 
^faut  certes  auoir  vne  apprehenfion  bien  vafte  3- 
t£c  des  yeux  capables  de  grandes' Images , pour 
eontempler  tout  à la  fois , ces  carrières  fuf- 
ipenduës  & taillées  en  colonnes  : & voird’v- 
neveuë,  toute  vne  montagne  deiafpe erigée- 
rtn  Obelillpe.  L’afie  & l’Afrique  en  doiuent 
‘«lire  épuifees  & appauuries  : le  ne  croy  pâs* 
qu’il  y ait  plus  aiiiourd’huy,  ny  de  marbredans 
4eur  lèin  , ny  de  métaux  précieux  dans  leurs- 
•veines.:  & vous  voyez  là  en  frifes,  en  chapi- 
teaux & -en  baiuftrades , tout  ce  que  lëSoklL 


LA  GALLERIE 

A pû  faire  , cle  riche  & d’éclatant  en  pînfîeurs 
iiecies.  Non  feulement  on  a vuidé  tous  lestre- 
fors  de  la  T erre , pour  fournir  à cette  entrepri- 
fe-:  on  y a confnmé  des  calonies  d’Artifans  : & 
toutes  ces  richelTes  cizelées  j dont  vos  yeuxl 
ioüill'ent  en  vn  moment  &:  fans  peine  : fontl 
rétude  & le  trauail  des  plus  habiles  telles 
des  plus  fçauantes  mains  de  la  Grèce. 

Leocarez  qui  ell  & rAutheur  & le  Pere  desi 
plus  beaux  Dieux  ^ & des  plus  artiftt  s Hères 
d’aujour-d’huy,  a mi-s  tout  cét  artj  en  ce  Bulle' 
qu’ii  a fait  d’vne  feule  agate,  11  n’y  a point  i 
d’autres  couleurs , que  celle  que  la  pierre  a ap-i 
portées  de  là  carrière:  & nearitmoins par  vnc 
rencontre  qui  a vaincu  l’attente  de  l’ O uurier^ï: 
la  nature  les  a me  fées  lï  à propos  j & auec  tanti: 
de  iullelfe  & de  proportion,  qu’vn  portrait,  i 
£ull-il  de  la  main  d’Appélle  , ne  rélfembleroit  ; 
pas  mieux  à Maufole.  Trois  lampes  de  trois  : 
gros  Rubis , font  vn  feu  précieux  & nourry  de  i 
baume , fous  cette  figure.  Il  y en  a vne  qua- 
triefme,  qui  eft  d’vne  matière  encore  plus  < 
noble,  éc  qui  fait  vne  flamme  plus  illnllre  & de  : 
meilleur  odeur  , quoy  qu’elle  foit  inuifible  : i 
C’ell  le  cœur  mefme  d’Aftemife,  qui  brûle  ( 
également  & d’vn  meimefeu  : & fe  confom-  : 
me  deuant  l’Ombre  de  fon  Mary  qui  luy  eft 
toulîours  prefente. 

le  remarque  il  y a long-temps , que  vous  en  ' 
voulez  particulièrement  à la  face  de  ce  Coli- 
fée , & aux  caraâ-eres  eftrânges  qu’elle  porte. 
Les  caraderes  font  Egyptiens  & facrez  r le  fu- 
jet  eft  l’Eloge  de  Maufole  en  termes  figurez. 
& fymboliques.  Le  deiül  de  fa  Vefuc,&  les 


DES  FEMMES  FORYES.  iff 
r^ets  de  fon  Peuple  n’y  font  pas  oubliez* 
-Mais  tout  eela , comme  vous  le  pouuez  voir 
n’eft  là  que  par  abrégé,  & d’vn ftik froid  & 
fans  ame.  Le  plus  magnifique,  voire  le  plus 
•éloquent  & les  plus  fidcle  Epitaphe  de  Mau- 
ible,  eft  dans  le  cœur  d’Aitemife.  L’amour  6c 
la  mort  l’y  ont  grau  é de  leurs  traits  : & il  n’y  a 
•iàpas  vne  parole  qui  n/ait  vie  & chaleur  : qui 
n^ayme  & qui  ne  foiipire,  quine  fente  & qui 
ne  foit  fenrie.  N’eft-ce  pas  ce  que  Tarchite- 
âe  a voulu  exprimer , par  cét  amour  & par 
cette  mort  qu’il  a couchez  au  pied  de  l’Obe- 
lifque  ? Ne  diriez- vous  pas  que  tout  fraifehe- 
ment  encore  ils  viennent  d’y  graucr  ces  cara- 
deres  : & qu’ils  inuitent  les  pafl'ans  qui  les  li- 
ront , d’accompagner  de  leurs  foiipris  & de 
leurs  pleurs,  les  foûpirs  des  arts  & les  pleurs 
des  MufeS',  la  triftelfe  des  métaux  &ledeiiil 
des  marbres. 

Quant  à ces  deux  autres  amours  qui  ter- 
minent la  baluftrade  j ils  font  du  nombre  de 
ceux  qui  ont  contribué  leurs  foins  &:  leurtra- 
«ail  à cette  vafte  entreprife.  Ils  ont  encore  la 
réglé  & le  compas  entre  les  mains  : Etfèm- 
blent  par  là , vouloir  rendre  tefmoignage  con- 
tre l’erreur  des  Ignorans,  qui  fe  perluadenc 
que  l’amour  ne  peut  rien  faire  que  de  tumul- 
tuaire  & de  déréglé,  6c  qu^il  n’y  a que  de  la 
confufion  & du  defordre  en  tous  Tes  ouurages.- 
Il  eft  pourtant,  quoy  qu’en  puifi'ent  dire  ces 
Ignorans  , l’Intendant  des  harmonies  & des^ 
conuc  nances  j & le  premier  Autheur  des  regksr 
& des  mefures.  Et  ie  ne  doute  point  que  fi- 
quelq^u’vn  de  ces  Gens-là  venoit  icy  , if 


=ifé  tk  GALiÉRI^  Il 

n’auoüaft  dés  à prefent,  que  l’amour eft pib* f 
régulier  &c  mieux  proportionné  dansce  vafteir 
édifice,  que  la  Philofophie  ne  le  fiiftiama^l^ 
dans  le  Tonneau  du  Cynique.  Certes  aufii , ijK  f 
cft  merueilleux  de  voir  des  énorniitez  fi  re-Tf 
gulieres  & fi  compaffées^:  & tant  de  iuftefle  f 
de  proportion  patmy  tant  d’excez.  Mais  il  n'Ÿ  ' 
a encore  là  que  les  premiers  traits  de  cette  pro-’  ^ 
portion  & de  cette  iuftefie  :&  il  faut  attendri  ? 
îa  dernier e forme  de  tout  le  corps , pour  iugef  t 
delà  correfpondancc de c'es'parties énormes  &■  | 
monftrueufes  i qni  font  des  temericezde  l’Arti»  ! 
des  exagérations  de  marbre  & de  iafpe  & s’ip  ' 
m’eil  permis  de  ledire , desdryperboks  & deS' 
amplifications  d’ArchiteiStures.- 

Nous-  ne  fommes  pas  feuls  à qnbvh  deuil  fi 
fomptueux  5c  fi  magnifique  donne  de  l’é'on- 
Aement  : ceux  que  vous  voyez  au  pied  de  ce' 
degré,  quoy  qu-ilsfoient  delà  Cour  d’Arte-- 
mife,  & ac<oiiftumez  à la  maiefté  de  fes  def-' 
feins,  en  ont  refprit  5c  les  yeux  aufii  pleins  que 
fions.  Les  vns  expriment  leur  étonnement  par 
kur  gefte  : 5c  fembkntdircque  cernonument 
tirera  vn  ioui  tonte  l’Europe  en  l’ Afie  j 5c  fera 
Ÿn  Temple  héroïque  , où  la  Magnificence  5c 
Je  Deiiil , ramour  5c  la  mort,  Artemife  5c 
Maiifole  feront  honorez  en  commun  , 5c  rece- 
uront  de  la  P'ofierlté  vn  culte-égal,  5c  de  pareil- 
les olfrandes.Les  autres  plus  auancez  obferuent 
Padion  d’ Artemife,  5c  l’accompagnent  de  leur 
refped  5c  de  kur-filence. 

Tl  fembk  que  l’afilidion  de  fonEfpritait 
pafié  iuiques  à’ fa  robe , qui  eft  noire  5c  fans  or- 
ûement,  Sa  triftelTe  pourtant  cft  maieftueufe- 


DES  FEMMES  FOUTES.  i/y 
: Henicante  : & fur  Ton  vifage  encore  p<aj(le 
î la  mort  de  fon  Mary^  il  .paroift  vne  certaine 
ingueur  agréable , .qui  demande  de  la  coms^ 
ifîion , jèc  donneroit  de  l’amour  fi  elle  eftoîjf 
1 vn  fuict  ou  moins  e t)  eue  ou  moins  fcuere,. 
leux  Tourterelles  qu’elle  vient  de  façrifier 
le-melme  à l’Efprit  de  Mau  foie brûlent  de-r- 
fLnt  elle  auec  fes  cheiieux  fur  vri  Autel  de  por- 
dyre  : de  cependauî  le  feu  qu’elle  a dans  le 
jxur , confbmme  peu  a peu  les  liens  de  foa 
aie  , & la  prépare  à s’aller  leioindrc  à la 
mitié  qui  l’attend.  Les  cendres  qu’elle  en  a 
|irdées  chèrement  iufques  à cette  heure , font 
jetrempées  de  fes  larmes , dans  la  Couppe  que^ 
ous  lùy  voyez  à la  main.  Elle  réleiic  pour  les 
pire  , ^ fes  yeux  humides  & brillans  , qui  ont 
.uelque  choie  du  Soleil  ,& de  la  pluye  , fem- 
lent  dire  à ceux  qui  les  entendent  , qu’elle 
e prit  iamais  rien  de  plus  doux  ny  dé  plus  à fori 
ouft  que  les  plus  riches  ouurages  de  l’Art. 
f de  la  nature  J ne  fçauroient  conferuer  afiez 
ignement  yn  fi  précieux  depoft  : que  cette* 
fiere  cendre  eft  deuë  au  feu  de  fon  çœur,i& 
u’il  n’y  a qu’Artemife  qui  puifie  eftre’  ynç 
ïgne  fepulture  de  Maufole. 

SON  N E T;, 

Artcmife  parle. 

V OÙ  la  Qictre  lepeMtl  régnent  i^^leméùj^ 

'.t  V Ape  érigée  vn  fini  Monument  ^ ^ 


îjS  LA  GALLERIE  I 

V Amour  autc  fes  traits  en  a fait  la  feulptureA 
Il  eu  a de  fes yeux  préparé  le  ciment  i .3 

Et  fait  mctlg  ré  la  M.  ort  au  no  m de  mon  Amant,  g 
"Vne  eternelle  vie  en  cette  Sépulture,  1 

Mais  amour  cruelle  gloire  ay-ie  de  ces  trauaux^\^ 
Si  te  foujfre  autour d huy  des  Marbres  pourri-^, 
uaux  : 

Et  partage  auec  eux  le  beau  feu  de  mon  Ams»  s 

Non  ,non  ^ f fa  bille  Ombre  erre  parmy  lesà 
Morts^  ^ 

Il  faut  que  mon  efprîten  nourri  fe  la  Flame  ; 

Et  que  la  Cendre  mefmé  en  viue  dans  mon  Corps 

ELOGE  D’ART  EMISE, 

IL  n’y  a rien  d’eftrange  qu’Artemire  paricj 
en  cette  Peinture  ■:  il  y a plus  de  trois  mille . 
ans  qu’elle  vit  en  la  mémoire  des  Hommes.  > 
La  Fortune  pourtant  & fa  Dignité  ne  l’y  ont  , 
pas  conferiiée,  quoy  qu’on  ait  ditderOrjil  . 
n’exempte  pas  de  corruption  ceux  qui  le  por-  .* 
tent  en  Couronnes  : &:  les  noms  des  Reines  & • 
des  Rois  J ne  doiuent  pas  eftre  plus  priiiilegiez . 
que  leurs  Perfonnes  qui  meurent  furies  Trô- 
nes. La  Vertu  a fait  viure  Artemife  iufques 
îcy , & a voulu qu  elle  fuft  à fon  Sexe,  l’cter- 
nel  exemple  d’vne  Magnanimité  tranquille  ; 
& d’ vn  V eufuage  courageux  fans  defefpoir , & 
affligé  fans  moliefle  i Elle  mourut  à demy 
ailée  Maufole  : & brufla  auec  luy , la  partie  de 
fort  cœur  ou  eftoit  la  ioye  : mais  elle  retint 
celle  ou  eflôit  la  force  & le  courage.  Et  û. 


DES  TEMMIS  EORTES. 

epuis  le  moment  funefte,  qui  l auoit  ainfî 
iuilee , on  ne  luy  vît  iamais  de  plailîr  , iamais 
uflî  on  ne  luy  vitde  foiblelle.  Son  deiiil  mo- 
elle èc  feucrcj  & la  retenue  bien-feante  & 
naieHueufe , eftoient  d’vne  parfaite  V eu  rue  : 
nais  ion  action  hardie  & courageulè  à .la 
juerre  : fa  conduite  adro'ite  & deliéeau  ma- 
liement  ^es  affaires , & fa  confiance  à reiet- 
er  toute  forre  de  fécondés  affe(3tions , eftoient 
f vne  Femme  qui  agiflbit  encore  auec  le  Cœur 
k rEfprit  de  ion  Mary  j & qui  auoit  époufé 
bn  Ombre.  Non  contente  d’en  auoir  con- 
briié  la  force  enfon  adion,  & l’Image  en  la 
iiemoire  3 elle  voulu*:  encore  auoir  lès  cendres 
lir  fou  Cœur:  & erigea  fon  Nom  M fon  Tom- 
3eau  en  Miracle,  par  vne  ftmclure  ou  tous- 
ies  Arts  fe  lallerent^  & laNâmre  futprefquc 
épuifee.  / ‘ 

REFLEXION  MORALE. 

ARtemife  quoy  que  Payenne  & Barbare, 
eft  aux  ieunes  Veufues  j vne  Gouuernan- 
te  d’authorité  de  de  grand  exemple.  Elle  leur 
apprend , que  le  veufuage  le  plus  inuincible  & 
le  plus  fort , n’eft  pas  celuy  qui  iette  de  plus 
hauts  cris  3 & qui  fe  veut  éprouuer  auec  les 
poifôns  & les  précipices.  c’eft  lamode- 
IHe  Sç  la  fidelité  qui  font  les  Preudes  : & non 
\ pas  les  cheueux  arrachez , ny  les  iouës  déchi- 
[ rées.  Qu>ii  deuil  ralîis  & de  durée , eft  plus 
I honnefte  & de  meilleur  exemple,  qu’ vne af- 
* ftiélion  inégale  qui  s’égratigne  aüiourd’huy 
1 & fe  fardera  demain , qui  eft  iurieufe  le  iour  dç  * 


XA  l\ 

renterrement  d’vn  Mary  , & ne  veut  ouyx'-l 
parler  ,<iae  de  j?oifon  & de  cordes  : & deux  J 
iours  apres  fera  frifée , & portera  du  plaftrc  & 
des  mouches.  Et  qu’vue  Payenne  ayant  mis>i 
fCn  vu  Monument  toutes  ies  richelfes  d’vud 
Royaume,  pour  faire  au  nom  de  fon  mary,  vue  u 
Etémité  imaginaire  & de  fantaide  ; il  eft  bicu  :^ 
honteux  que  les  Chreftiennes  ne  donnent  pas 
feulement  au  falut  dcs.leurs^  au  ibulagement  r 
•de  leurs  Ames , les  relies  de  ce  qu  elles  donnent. i i 
-au  leu,  à la  Vanité  & .au  Luxe.  Et  parce  que 
cette  vérité  ell  importante  &:  de  grand  vlage  , 
i’ay  crû  qu’il  feroit  vtile  de  l’établit  plus  foli-  i 
.dement , .&  d’en  vfaire  vn  püçours  à^part  ou  i 
elle  aura  toutes  les  preuues  & .toute  la  lumière  i 
.dont  elle  ell  .capable. 

QJVESTION  MORALE. 

deit  ^fire  U Deüil  U femme  TQrte} 
é(*  ^ueU  font  les  deuoirs  de  fon 
Veufunge. 

Elles- là  Ibntforrmal  inllruitcsen  la  Mo^j 
lk.>rale  de  leur  Sexe^  qui  reduifent.au  chagrin 
& à la  triftelTe  , tous  les  deuoirs.&:  toutes  les  ( 
vertus  d’  vne  fage  Veufue.  L’amour  ferieux 
conllant  ne  s’écoule  pas  tout  en  larmes:  t 
toute  la  bien-feançe  de  la  Fidelité  exemplair? 
xe  n’ell  pas  dans  le  crefpe,  & dans  laxobbe;  - 
elle  ne  fe  fait  pas  auec,  de  la  lumière  noire  SCr 
des  bougiejs  qui  pleurent  ^ & on  n’en  ell  paS;t 
quite  pour  des  grimac^  étudiées  &. pour  qua-t 
tcajt^îe  ioms.de;  te^ehres 

fophie, 


ÎDES  îESlMtS  FÔIITËS.  i^i 
Ibphie  , ie  dis  mel'me  la  Philoiophie  Ghie- 
tienne , ne  défend  pas  les  pleurs  en  de  fem- 
blablcs  occafions.  Il  eft  impolfible  que  le  fang 
ne  coule  des  Coêürs  qui  font  dmifez,  & des 
Ames  que  l’on  fepare  de  force.  Et  puifqùe 
fHomme,  félon  le  mot  de  l’Eferiture , eftla 
T elle  de  la  Femme , la  merueille  ne  feroitpas 
moindre , fi  vne  Femme  perdoit  fon  mary  fans 
pleurer  , que  fi  vn  corps  ne  faignoit ‘point , 
quand  la  tefteliiy  eft  couppée.  Mais  il  ne  faut 
pas  auffi  qu’elleûè  perluade  que  fa  playe  doiun- 
couler  éternellement  5 & qu’il  foit  de  fon  hon- 
neur d’auoir  toufiours  les  laupîes  aux  yeux , Sc- 
ies plaintes  en  la  bouche.  La  triftèfle , le  deuil 
& la  foUtude  , entrent  bien  en- fon  deuoir  j 
mais  elles  n’en  font  pas- la  plus  importante- 
partie,  ny  la  plus  indifpenfabîe.  Et  neantmoins" 
par  vne  erreur  publique,  que  le  'Eemps  & la 
Gouftume  ont  authoril^e  , cette  moins  im- 
portante partie  eft  obfcruéeauec  fupcrftition 
on  ne  fe  contente  pas  d’ vne  trift elfe  ©rdon— 
née  & naturelle  ,-on  en  prend  d’extraüaganteS 
& de  fantaifie  j Et  l’Opinion  commençai! t-où 
la  Nature  finit  ; on  foufpirc  à-faüx  ^ on  pleut- 
re d’artifice  , apreS'  que  le  vray  deuil  a con-- 
fommé  les  vrais  foufpirs  , & que  les  larmes  dc- 
bonne  foy  (ont  épuifées. 

La  Veufuc  fage  & courageufe  ne  donnera’ 
rien  à la  Fantaifie  ny  àl’O^pinion  donnera 
tout  ce  qu’elle  pourra  raifonnvabkment  Si  aueç' 
bien-fcancê,  aux  CouHumcs  légitimés  & a la" 
Nature  inftruite  & cultiuée.  Mais  auffi  apres* 
auoir  fatisfait  à ces  deuoirs  de  tendrefte  ,,qub 
fontvplus-de  la  fiiperficie  que  du  fonds  du  cœmtSî 


léi  c A"  G AL'LÉR  r’E  > I 

elle  Te  refeiarera  à d’autres  deuoirs  plus  folides'i 
& plus  ferieux  , de  plus  grande  force  & de  plus 
grand  vfage  , oii  fon  affcdion  & fa  fidelité 
pourront  agir  plus  vriiemcnt,  & fe  produire 
aucc  plus  de  réputation  & en  plus  grand  iour. 
Les  Imbecillcs  qui  erigent  en  Yertus , vne  tri'- 
ftefTc  pefante  & parefieufe ^ 8c  les  Opiniafires 
qui  font  gloire  d’vue  douleur  incurabie , oppo^ 
feront  à ces  deuoirs , l’exeinple  de  la  Palme 
veiifue  , ic  veux  dire  de  la  Palme  à qui  le  Pal^ 
mier  ell  ofté , elle  ne  guérit  iamais , à ce  qifcn 
dit  J de  fa  fecherefle  qui  eft  fon  afiîidion  : $8 
quelque  foin  que  l’on  prenne  de  la  rétablir, 
elle  meurt  enfin  de  langueur  , & de  ie  ne  fçay 
quelle  maladie  fecrette , quîTcfTembie  à noftre 
mélancolie. 

Qnqy  qu’il  foit  du  veufuage  de  la  Palme , 
qui  n’eft  qu’vn  veufuage  par  m.etafore  & en 
figure  5 comme  fon  amour  n’efi:  qu’vn  amour 
fynibolique  & d’allçgorie  ; s’il  efr  permis  de 
payer  de  comparaifons , & de  rendre  figure 
pour  figure  5 ie  diray  que  la  fage  Veufue , doit 
laifl'er  aux  amcs  foibles  , les  exemples  de  foi- 
blefie  , qui  font  dans  le  plus  bas  Etage  des 
âmes  : & aller  cbercher  dans  la  Région  de 
la  lumière,  & des  purs  Efprits,  des  modèles 
d’vn  deuil  genereux,  & d’vne  afHiélion  agif- 
fànte  &:  difciplinée.Elle  fera  durant  vn  veuïiia- 
ge  de  plufieurs  années , ce  que  fait  la  Lune  du- 
rant vn  veufuage  de  peu  d’heures.  Il  fe  void 
bien  del ’obfcurité  fur  la  face  de  la  lune  écli^ 
pfée  : & cette  obfcurité  n’efi:  à bien  dire , que 
la  trifteffe  & le  deiiilde  fon  veufuage  , qui  fè 
fait  par  finterpofirion  de  la  Terre  entre-' elle 


DES  FEMMES  FÔI^TES. 

& le  Soleil.  Mais  cette  trifteffe  qui  luy  oftela 
couleur  j ne  luy  ofte  point  la  force  : elle  ne  fait 
pas  qu’elle  defcende  de  fon  éleuation  5 ny 
qu’elle  s’écarte  de  fa  route.  Toute  noire  que 
nous  la  voyons , elle  ne  laiflfe  pas  de  garder  fbn 
rang  , & de  marcher  reglement  & en  ordre  : 

& Ion  deiiil  ne  l’empefche  point  de  fuiure  la 
conduite,  de  fon  Intelligence.  L’aiïlidion  de 
la  fage  Veufue  doit  eftre  iufte  & réglée  com- 
me celle-là  r fon  deüil  ne  doit  pas  abbatre  fon 
cœur  , ny  déconcerter  fa  conduite  j il  ne  doit 
point  obfcurcir  la  lumière  de  fbn  Efprit , ny 
retarder  l’adiuité  qu’elle  doit , ou  à fa  maifon 
ou  à la  Republique , à qui  elle  eft  apres  la  mort 
de  fon  mary  , ce  que  la  lune  eft  au  monde  en 
l’abfence  du  Soleil. Son  afflidion  n’eft  pas  ex- 
eufée  de  ces  deuoirs  , & fon  Sexe  ne  luy  en 
donne  point  de  difpenfe.  La  Tourterelle  veuf- 
uc  & affligée , n’abandonne  pas  le  foin  de  fon 
nid  & la  nourriture  de  fes  petits  : & l’Aigle 
mere  , quand  le  Malle  luy  eftofté , ne  lailTe  pas 
d’aller  à la  chafle^  & de  faire  la  guerre  aux  lér- 
pens.  11  y a allez  d’exemples  de  ce  Veufuage 
adif  & courageux , de  cette  douleur  raifon- 
nable  & difeiplinée,  de  ce  deüilfage  & ma- 
gnanime. Celuy  que  ie  vay  propofer  eft  iliit- 
ftre  & de  réputation:  & la  veuë  en  doit  eftre: 
d’autant  plus  agréable,  qu’il  s’en  fait  au  jour-* 
d’huy  vne  Copier  que  la  Pofterité  eftimera^ 
bien  autant  que  fon  OriginaL 


^4'  Ï-A  GAXlERrE  ! 

E X E M P i E.  ■ 

jyz  CAS  riLLZ 

&sym  Rrgintf  de  Rrançe.  i 

L'Efpagne  fe  vante  d’auoir  produit  des  Ar**  i 
temiies  aufli  bien  c|ue  Pancienne  Lydie  > 
-&  c’efl  auec  raifon  qu’elle  s’en  vante.  L’im-  ! 
portance  eft  , qu’elle  les  a produites^comme  ; 
des  carrières  produifent  les  belles  ftatuës  : leur 
^latiere  a elle  vcritablennent  d’Efpagne  ; mais 
ieurs  traits  & la  beauté  de  leur  figure  font  de 
îrance.  Blanche  Mere  de  5arnt  Loüis , fut  de 
.ces  Artemifes  nées  en  Efpagne  & formées  en 
îrance.  Sa  Race  fut  des  plus  illuftres  & des  ■ 
KiktàX  marqiiées  : les  Sources  d’or , & les  Vei- 
nes qui  portent  les  plus  precieufes  pierreries  , . 
ne  font  pas'  fi  riches  ny  fi  renommées  j & l’on 
peut  dire , que  fa  vie  héroïque  & lès^randes 
allions , furent  à la  grandeur  de  fa  naifiance 
ce  qu’vne  Figurt  acheuce  eftà  vnc  matière 
precieufe. 

Elle  fut  la  plus  regairdée  & la  pliis  célébré,  de 
quatre  Veufues  couronnées  , qui  de  fon  temps 
firent  rhonacur  de  lèur  Condition  , de  leur 
Sexe , & de  leur  Siècle.  La  première  fut  Mar- 
guerite de  France  Sœur  de  Philippe  A ugufte, 
qui  eut  le  courage  de  fe  eroifer , & d’aller  en 
la  Terre  Sainte  , chercher  des  dangers  ho- 
norables &. religieux,  & des  Couronnes  be- 
rnes de  Dieu  & des  Hommes.  Une  fallut  pas 
jnoins  de  courage  à la  Rcyne  Blanche , pour 
acquiefeer  à la  Croilàdede  LôüySfon  Fils , 


ÜES  FEMMES  -FORTES.  ii?r 

>f»s  cntreprifes  d’oum  mer , q\i’ il  en  fallut  à"' 
jdarguerite  pour  fe  croilèr  clle-mefme  : & 
s’engager  par  vœu  exprès , aux  périls  de  la,^ 
jMcr  & de  la  Guerre.  Et  qüoy  qu’en puiflenc  - 
i .dire  les  plus  malins  interprètes  des  plus  ver- 
I -tueufcs  avions,  qtii  veulent  en  dépit  de  l’Hi- 
I floire , que  Blanche  perfuada  le  voyage  de  Sy- 
I rie  à Saint  Louys,  afin  de  regner  vne  féconde 
I fois  par  vne  fécondé  Regence  i il  eft  certain  » 
i que  cette  Croifade  fut  la  plus  dureGroix  de' 
i ia  vie  ; fut  le  fiipplice  de  fon  Cœur  ’&  le  tour- 
I jnent  de  fon  Ame  , fut  la  mort  de  fes  plaifirs^* 
& de  fes  ioyes  : & lacourageufc  Reyneyde- 
.puis  le  moment  que  fon  Fils  l’eut  quittée  ,. 
- ne  fit  que  fouffrir  de  l’efprit  & combattre 
de  l’imagination  : il  n’y  eut  plusque  des  pé- 
rils & des  obiets  de  frayeur  deuant  fis  yeux 
& dans  le  Louure  mefme , tous  les  iours  elle 
eftoit  battue  de  tempefies,  & penfoit  faire - 
naufrage  auec  fon  Fils  r tous  les  jours  elle 
eftoit  pi ifbiiniere  & malade  auec  luy  : & tou-*- 
tes  les  nuits  elle  mouroit  de  la  main  de  quel- 
' que  Arfacide , ou  de  quelque  S arrazin , que  fes 
apprehenfions  & fes  longes  luy  amenoiénfi 
! La  fécondé  Veufue  illuftre  de  Ibn  fieclejfiiii 
Heduige  Duchefte  de  Silefie  : l’Eglife  à qui  il 
appartient  de  couronner  les  Vertus,  fit  bon- 
i neur  à fon  long  & diScilc  repos , à fa  pénible 
Si  laborieufe  Iblitude  : & la  iugea'digne  d’eftire' 
canonifèe,  apres  vn  Veufuage  de  trente  ans, . 
pafle  dans  vn  Cloiftre.  La  Vertu  de  Blanche 
n’eut  pas  belbin  d’vue  moindre  confiance  à la 
Cour  : fa- viduité  n’y  fut-pasmoirÿslaborieufe,> 
fil  deuotion  moins  forte,  moins  exercéeV ^ 

O iij 


H4  LA  G A L L E R I E 

moins  vtile  : & il  ne  luy  fallut  pas  moins  de 
courage  contre  les  delices  du  Monde  , & con~ 
tre  l’orgueil  de  rAuthorké>  quil  en  fallut  à 
Heduige,  dans  les  aufterkcz  & dans  les  hu- 
miliations de  la  vie  Religieufe,  Elizabeth  d'e  ■ 
Hongrie  fut  latroilîefme  Veufue,  qui  honora 
ce  lîecle  k fécond  en  Exemples  fouuerains^ 
& en  Vertus  couronnées.  Ses  charitez  & fes 
mifericordes  font  encore  auiourd’huy  de 
bonne  odeur  dans  l’Eglife  , & édifient  les 
Fideles,  On  dit  que  TEmpereur  Frédéric  fé- 
cond , qui  fe  trouua  à kouuerture  de  fon  T om-  ^ 
beau , luy  offrit  crois  Couronnes  d’or  : & par 
cette  ceremonie  couronna^,Æmvne  feule  per- 
fonne,  vne  Sainte  Fille,  vne  Sainte  Mariée, & 
vue  Sainte  Veufue.  La  Charité  de  la  Reine 
Blanche  fut  occupée  plus  hautement  que  cel- 
le d’Elizabéth  ; fes  Mifericordes  furent  pins 
vniuerfeîics  & plus  necefiaires , de  plus  grand 
vfage  & de  meilleur  exemple.  Il  n’y  eut  pas 
feulement  des  panures  entretenus,  des  Ma- 
lades foujagez  en  fes  bonnes  œuures  j il  y eut 
des  Nations  conferuées  & des  Prouinces  mi- 
fes  en  repos,  des  Guerres  éteintes  & des  trou- 
bles pacifiez,  de  bonnes.^ Loix  établies  Sc  des 
abus  publics  exterminez,  des  Herefi es  humi- 
liées & abolies  r 6^  tout  vn  Royaume  main- 
tenu en  paix  , & gouuerné  tranquillement  & 
auec  iuftice.  Ces  charitez  Royales , & ces  mi- 
fericordes d’Eftat , font  bien  dNn  autre  ordre 
que  les  particulières  qui  s’exercent  dans  les 
Hofpitaux  : & la  Couronne  de  fainte  Reyne 
que  Blanche  a merkée  par  là  ,.vaut  bien  cel- 
hs  de.  Sainte  Mariée,  de  Sainte  Veufue  & de 


DES  lEMMES  FORTES. 

Sainte  Religieufè,  cj^ue  lès  autres  vertus  luy 
ont  acquifes. 

: Mais  ie  la  regarde  iey  comme  Veufue  : &: 
fens  faire  tort  a la  mémoire  des  trois  autres  , 
qui  ne  furent  pas  miifes  en  fi  grand  iour  &* 
qui  ont  laille  moins  de  lumière  apres  elles  f 
on  la  peut  bien  mettre  fur  la  montre,  & la 
propofer  pour  modèle  d’ vue  V rduité  confian- 
te , adine  & vidorreufe.  Son  cœur  foulFrit  a 
la  mort  du  Roy  fon  mary  , tout  ce  que  peut 
IbufFrir  vn  cœur  arraelié  violemment  d’vn 
autre  cœur,  & partagé  entre  la  Douleur  & 
l’Amour.  Mais  la  Raifon  & la  Fieté  preualu- 
rent  à la  Douleur,  & à l’Amour  : & reioigni- 
rent  fi  bien  les  pièces  de  ce  cœur , qu’il  n’y  rc- 
fia  qu’vne  cicatrice  lans  fciblefie  & fansmef- 
fcance. 

Apres  ce  combat  fecret  & dom.efiique , ren- 
du contre  deux  Pafiions  dominantes  & au- 
tborifées  de  la  Nature , elle  commença  par  les 
foins,  & par  les  deuoirs  de  Mere  , qui  luy 
efioit  plus  intérieure  & plus  ancienne  que  la: 
Regente  : & donna  fes  premières  peniées  à 
l’infiitution  de  fon  Fils.  Ayant  à former  en 
luy  vn  Pvoy  Saind , vn  Roy  Sage  & vn  Roy 
Conquérant  ,•  elle  mit  auprès  de  luy  des  Re- 
ligieux capables  , de  bonne  vie  , qui  luy 
donnèrent  les  premiers  traits  de  la  Pieté , des 
Hommes  d’affaires  d’experience  , qui  luy 
firent  des  leçons  d’Efiat , & luy  enfeignereiic 
vue  Politique  d’  vfage  & de  pratique , des  Ca- 
pitaines & des  Cheualiers  de  réputation , qui 
luy  apprirent  la  Science  de  la  Guerre,  & en/fi^ 
rci.t  le  meilleur  Homme,  d’armes  de  fon  Sic- 


tÀGALLÉRI:E  | 

de.  Paffant  de  là  anx  fondions  de  k Regence  î | 
elle  s’y  prit  par  raffermilîement  de  la  Reli-  | 

fion  , qui  doit  eftre  la'=  piiricipale  Colonne 
’vii  Eftat.  Et  parce  qu’elle  n’ignoroit  pas  que  I 
les  moindres  diuifibns  de  ce^te  Colonne  , peu-' 
uent  eftre  la  ruine  generale  de  tout  l’Edifice  ; 
& que  les  Conrplratious  & les  Reuoltes  font> 
les  fuiuantes  ordinaires  du  Schii'me  & des  He- 
fefies  J elle  trauàilla  fortemerir  à la  redudion- 
des  Albigeois.  Son  traliail  eut  en  cela  vn  fnc- 
cés  fi  heureux  qu’eliediftipa  les  reftes  de  cette 
malheureufe  Sede  : & Raymond  Comte  de 
'ï^ouloufe  , forcé  par  fes  armes  , baifl'a  la  tefte.^ 
fous  l’authorité  de  rEglil^,^xpia  rapoftafie 
de  fa  maifon , & les  reiroltes  de  fes  Peres  : & 
fatisfît  publiquement  & eneheniire,  àla  Re-- 
ligioil  qu’il  aüoit  tant  de  fois  violée. 

Cès  heureufes  auanoès  d’ vue  Regence  tres-- 
Heureufe  , n’empefeherent  pas  que  le  remue- 
ment de  quelques  Princes  mécontens',  ne-fift- 
brankr'  le  Vaifteau  -,  & ne  le  mift  en  danger  au> 
milieu  du  calme.  Ikne  haïfteient  pas  celle 
qui  gouuernoit'î  elle  cftbit  trop ‘ aimable , ô€- 
gouuernoit  trop  fagenient  & auecqite  trop' 
dé  grâce.  Mais  il  leur  fafehoit  de  voir  le  Gou- 
liernail  entre  fes  mains  : ils  vouloient  le 

lüy  ofter  , afin  de  le  rompre,  & d’en  parta-' 
ger  les  pièces.  Lebruit  & le  tumulte  n’eft on-»- 
lièrent  point  la  Regente  , ny  ne  la  mirent 
en  defordre.  Elle  mania  auec  adrefte  lespluS' 
traitables  , & les  raprocha  peu  à peu  de  leur 
dèuoir.  Elle  montra  l’èpée  haute  aiix  plus- 
Joignez  , & aux  plus  farouches.  Et  par  fa  pru- 
dence  non  moins  que  par  fon  courage,  kurs 

u'oupes 


j DE5  EEMMBS  TOUTES.  jé9 
I troupes  faites,  & leurs  entrepriies  à faire,  fu- 
i rent  réduites  à des  Députez  Sc  à vue  Coiife- 
[ rence.  La  force  leur  ayant  (i  mal  reüfîijils  vou- 
I lurent  efl'ayer  la  trahifon  : & entreprirent 
’ d’enleuer  le  Roy , comme  il  iroit  àTAlTem- 
’ blée  allignée  à VendofiTic.  Mais  il  fart  mau- 
vais entreprendre  de  dérober  vn  Aiglon  fous 
les  ailles  de  fa  mereJ  & d’enleuer  de  force  le 
Faon  à vne^Lionne.  Blanche  auertie  de  leur 
confpirarion  , fauua  le  Roy  au  Chafteau  de 
Mont-le-hery  : & delà  le  ramena  a Paris  fous 
bonne  efeorte , & à la  veuë  meûne  des  Con- 
iurez , à qui  il  ne  demeura  que  la  honte  & le 
defpit,  qui  font  les  premiers  fuppiiees  des  tra- 
hifons  decouuertes. 

Apres  ces  troubles  appaifèz  , le  Duc  de 
Bretagne  d’vncoftéj  & le  Comte  de  Clmmpa- 
gne  de  l’autre , recommencèrent  fur  nouueaux 
frais  vne  nouuelle  partie.  Blanche  alla  contre 
Je  premier  en  la  plus  rude  fai fon  de  l’année 
l’ardeur  de  fon  courage  fut  11  grande  en  cette 
guerre , & la  marche  lî  prompte  & Ci  vigou- 
jeufe , que  ne pouuant  eftre  retenue,  ny  par  la 
gelée  qui  arreftoit  les  plus  rapides  Riuieres^ 
Jiy  par  le  Ciel  qui  tomboit  en  neige , elle  re- 
uint  en  peu  de  mois , vidorieufe  de  l’Hyuerj, 
de  la  nature  8c  des  Rebelles.  Le  Comte  de 
Champagne  fut  défait  à moindre  bruit  ,&  auec 
de  plus  douces  armes.Le  Roy  eftant  dé-ja  forty 
pour  Palier  chafticr,  la  Regente  prit  le  deuant, 
8c  alla  eflayer  fur  luy  la  periuafion  aiiant  la 
force.  Mais  il  ne  fe  rendit  ny  à la  perfuahon  ny 
à la  force  ; ce  furent  les  Grâces  qui  le  vain-^ 
quireftî  ; le  vilàge  de  Blanche  ne  iailla  rien  à 

P 


^7b  ^ L A GALLERIE  ] 

faire  à la  Rai  Ton  ny  aux  Armes  : il  gagna  la 
vidloire  fans  combat  : il  conclnd  le  traitté  fans 
conteftation  & fans  articles  : & le  Comte 
qui  eftoit  venu  Rebelle  au  Fils  ^ fe  retira  Efcla- 
lie  de  la  Mere^  &:  Seruiteur  iùré  de  i’vn  & de 
l’autre. 

Toute  la  Regence  de  filancbe  fut  de  cette 
force  : & à la  Campagne  auffi  bien  que  dans 
îe^Cabinetj  dans  les  entreprifes  militaireSj  non 
moins  que  dans  les  ciuiles  : elle  monftra  qu’elr 
le  auoit  le  cœur  & la  telle  également  capa- 
bles des  deux  parties  de  la  Royauté  : que  Tes 
mains  elloient  au iTi  propre^_au  Sceptre  qu’à 
l’Elpée  : & qu’elle  Içauoit  gouuerner  aulli 
efficacement  , que  vaincre  de  bonne  grâce. 
Cette  lumière  fi  viue  & fi  bien  faifante,  ne 
laifia  pas  d’èftre  attaquée  de  médilances  ex- 
trêmement noireSj  qui  fe  prirent  mefme  à cç 
qu’il  doit  y auoir  déplus  refpedé  , & déplus 
inuiolabie  en  vne  pemme.  Mais  les  vapeurs 
qui  s’éleuent  de  la  Terre  ne  noircilTent  pas  le* 
Soleil , ny  ne  l’empefchent  de  faire  du  bien  au 
rqonde  : & ces  médifances  n’ofterent  pas  vn 
feul  rayon  à la  vertu  de  Blanche  ^ ny  ne  Tenir 
pefeherenc  de  luire  & d’acheuer  fa  courfe 
tranquillement  & auec  honneur.  Enfin  pour 
égaler  encore  dans  Taufterité  & dans  lafubr 
mi  filon  , celles  quelle  auoit  furpafice  par  Ta- 
élion  & par  le  goutierneuient  des  aitaiijes  : el- 
le embralTa  ccuTime  elle*  iaprofefiion  de  la  vie 
régulière.  Par  là  elle  acquit  hors  du  monde  la 
Royauté  des  Pauure^  &;  des  Humbles , la  fcii- 
ueraineté  de  TEfprit  &:  TOndion  intérieure  ; 
eiiç  acheua  ce  qui  manquoit  à la  Reynç, 


DES  EEMMES  FORTES.  171 
en  luy  aioaiiant  ia  Reiigieuie  : & le  voile 
quelle  prit,  luy  fut  vue  leconde  Couronne^ 
qui  donna  vn  fécond  luftre , vn  uouueau. 
prix  à la  première. 


P ij 


Monjme  . pl  i 


’utar.  ui  iaciLtâ)^  < 


l  GAL.  DES  PEMMlS  rORTES.  173 

MON!  M E. 

O LIS  auez  appris  la  déroute  de 
Mitliridate  & la  derniere  infi- 
délité que  la  Fortune  luyafaicei 
Cette  Extrauagante  , apres  dé 
longues  bizarreries  ^ & des^  iné- 
calitez  iournalieres,  a fait  enfin  de nôuuellcs 
.mours  & l’a  quitté  pour  fe  donner  aux  Ro- 
nains.  Elle  a emporté  en  fe  retirant,  toutes  les 
àueurs  qu’elle  luy  aiioit  données  : elle  a rc- 
nis  toutes  fes  Couronnes  & tous  fes  Sceptres  : 
!<:  de  tant  de  marques  d’amour  , de  tant  de  fu- 
ierbes  gages  & de  glcrieufes  enfeignes , elle  ne 
Gy  a laide  qu’vné  feule  bague  empoilbnnée, 
fin  que  fon  defefpoir  euft  au  moins  quelqué"' 
hofe  de- riche,  qii’vn  Diamant  luy  fift  vne. 
norc  plus  honorable  &- plus  precieufe  que  ne 
eroit  vne  ccrdc'. 

Ce  pernicieux  exemple  s^eft  éparidu  pair 
Dute  l’Afie,  & l’infidélité  de  la  Fortune  a efté 
liuie  de  la  reuolte  des  Peuples,  Mais  ce  qui 
era  pitié  ài’Afieinfidelle  , & la  feroit  encore 
la  Fortune,  fi  elle  auoit  quelque  partie  fen- 
hle  ; ce  qui  fera  pleuré  des  Peuples  delèrteurs 
c reuoltez  *,  c’eft’que  Mîthridateaufli-iàloux 
e fa  Femme,  que  dcfefperé  de  les  affaires,.- 
'eff  rofolu  de  fortir  du  monde,  pour  ne  de- 
aeurer  plus'  au  poiiuoir  de  la  fortune  : & d’en 
aire  fortir  fa  femme  la  première  pour  ne  la 
aiffer  pas  aitre  les  mains  de-  fes  ennemys. 
Cette  barbare  refolution  accompagnée  d’vn 
ommandement  encore  plus  barbare  , vient 

P iij, 


in  LA  GALtERÎ-Ë 

«î’cftre  apportée  à la  Rcynepar  vn  Eunuqtie 
fîe  la  eliambre.  Le,  melTage  a tkc  fait  foleHi- 
fiellement  & en  ceremonie , auec  des  mines 
de  deuil , & vnc  pompe  qui  reffembloit  à des 
funérailles.  Monime  au  contraire , l’a  receu 
auec  -vn  v liage  ferain  & vue  robbe  defefte. 
Elle  s’efi  meime  parée  & a pris  toutes  fes 
pierreries , pour  l’executer  de  meilleure  grâce. 
Gomme  E elle  euil  pris  ce  meflage,  pour  vm 
défit  de  la  fortune  & de  mitlisidate  , elle  a 
voulu  bratier  l’vn  êc  l’autre  : & apprendre  au 
monde  y qu’elle  auoit  mietî^u-aymé  eftre  à là- 
mort ,,  qu’àmithridate  iaioux  , ny  à la  fortune 
U'ompeufe. 

Ayant  appris  que  fon  mary  pertoit  dans- 
vne  bague  empoifonnée  j vue  mort  aifée  & 
lans  blelTure.  Elle  a crû  qite  fon  Diadème 
poiirrôit  bien  luy  rendre  vn  pareil  oiïice  : & 
qu’âpres  iuy  auok  oflé  la  libertéy  ilpourroir 
encore  luy  ofler  la  vie.Mais  le  Diadéme^com- 
me  vous  voyez  ^ s’eft  r^mpu  entre  fes  mains. 
Vous  croirez  peut-eftre  que  la  Majeftc  s’y  cib 
oppofée  : & qu’il  eftoir  de  fon  honneur  ^ de  ne 
fbuffrir  pas , que d’ vne  enfeigne  de  Dignité,  & 
d*vn  Bandeau  faeré  iouucrain  il  lé  fifi  va 
inftrument  de  defefpoir  Sc  vnc  corde  fune fie. 
Vous  croirez  que  les  Grâces  font  venues  au- 
fecGurs  d’vne  G race  innocente  & mal-traitée é- 
& ont  empcfciic  que  ks  Belles  qui  leur  font 
particulièrement  dediéeSyfeprofanairent  par  la- 
mort  de  celle  qui  efi  l’ornement  de  leur  Sexe  : 
& la  Perle  de  l’Aiie.  D’autres  creiront,- & le 
ci  oirôtpeut-cftre  auec  plus  d’apparence  ,qiie  h- 
Diadème  auoit  beaucoup  de  la  malice  y Ôc  de- 


DES  FEMMES  FORTES.  ^ ^7/ 
l’efprit  de  laForcunc  qui  l’a  tiflii:  ôc  qu’ayat  efté 
faic  pour  oftcT  la  liberté  à Monimcj  il  deuoit 
rompre  piuftoU:  que  la  luy  rendre.  Q^y  qu’il 
en  foit , la  l'age  & courageufe  Reyne,  en  re- 
garde les  pièces  auec  vne  mine  , où  il  y a moins 
Se  dcicrpoif  que  de  mépris,  & plus  du  Phi- 
lofophe  que  de  la  femme.  Ce-tte  adfion^or- 
guciiieufe  & bien-feante,  mefléede  fiertés 
de  modeftie,  a ie  ne  fçay  quoy  quis’expliqiie- 
plus  fortement  que  les  clameurs  éc  les  iniures  :• 
& vne  furieufe  qui  cricroit  a pleine  telle  con- 
tre la  fortune,  ne  luy  feroit  pas  tant  de  dé- 
pit, ny  ne  luy  reprocbeioit  fi  hautement  fom 
impuiilaRce. 

Certes  auffi  la  femme  que  vous  voyez,, 
n’cfr  pas  vne  Idole  de  plaftre  & defoyc,  vne 
Barbare  délicate  &.  voluptueufe  , vne  Afîati- 
que  faite  feulement  peur  klidl-  & pour  la  ta- 
ble. C’cir  vne  Beauté  courageufe  & fçauante,, 
vne  Beauté  feuere  &:  Stoïque , yne  Beauté  qui 
a amené  la  Philofcphie  dans  vn  Serrail  : qui  à 
difcipline  le  Luj^e  & les  D'clices  d’vne  Cour 
débauchée  : qui  a parlé  parmy  des  femmes  Sc 
des  Eunuques  d’Afie,  la  confiance  &:  l’aufle- 
rite  des  Sages  de  la  Giece.  Auec  tout  cela , il 
luy  eft  commandé  de  mourir.  En  vain  les  Ver- 
tus & ks  Grâces  intercèdent  pour  elle  : en- 
vain  elles  appellent  du  barbare  tefiament  de 
fon  mary  , elles  ne  le  feront  pas  caffer , quoy 
qu’elles  allèguent  au  contraire  : &;  dé- ja  vous 
voyez  la  panure  Reyne  couchée  fur  fon  li <51 , 
&c  préparée  a rcecuoir  le  coup  qui  le  doit  exé- 
cuter. 

Mais  conflderez  icy  , d’vne  part , le  trouble 
P üij 


IA  GALLEUIE 

d’ vne  ame  Tafche  i Et  de  l’autre  le  calm  e & la 
fèrenité  d’vne  ame  fage  & inftruite.  L’Eunu- 
cjue  eft  effrayé  delà  cruelle  obeïffance qu’il  va 
londre  à Ton  maiftre.  De  fes  deux  mains , celle 
qui  doit  faire  ce  coup  mal- heureux , eft  abba'* 
tue  ;&  fans  force , & fouftieat  à peine  l’épée 
l’autre  eft  éleuéej  comme  fi  elle  étoit  en  gar- 
de, eu  contre  quelque  Phantofmequi  le  me-  ’ 
naçaft,  ou  contre  les  éclairs  qui  fortent  des 
yeux  de  Monime,  & qui  font  vnefoudaine  &• 
noiiuelle  lumière  en  cette  chambre.  lï  feroit 
difhcile  de  itigcr , fi  c’eft  de  crainte  ou  de  ref- 
ped  qu’il  tourne  la  tefte  : SuPeft  effrayé  de  la^ 
iaioiîfiede  Ton  maiftre,  ou  ébloiiy  de  lamajefté 
de  famaiftrefte  : il  appréhende  d’eftre  infîdelle 
à rvn,-cii  d’eftre  impie  & fa.crilegue  enuers- 
i’aiitre-  Mcnime  le  raft'eure  cependant,  & luy 
prefente  la  gorge  nu  ë.  A voir  la  ferenité  de  four 
vifage,  & la  douceur  de, fes  yeux  ,..vous  la  pren- 
driez pour  vne  captiiie qui  ftate  fon  Libéra- 
teur , le  prie  de  rompre  au  plûtoft  fes  chaif- 
nes.  Il  s’en,  void,  à qui  là  pointe  d’vne  épine" 
feroit  plus  de  peur  ; & qui  auroient  moins  d’aP- 
léurance  à.ciieillir  vne  rofe. 

Vous  vous  cftonnez;  de  voir  tant  de  force' 
coniointe  aue  tant  de  grâces  , & tant  der 
eonftance  au  pays  du  Luxe  & dans  vne  Cour 
Afiatique.  Certes  auffi  les  Grâces  font  rare- 
ment accompagnées  de  la  Force  : La  con- 
fiance n’eft  pas  des  Ordinaires  du  Luxe 
Et  la  Vertu  de  Monime  n’eft  pas  née  fur  ce’ 
liél  fuperbe  &.  fomptueux  ou  vous  la  voyez. 
Les  Perles  & les  pierreries  qui  la  chargent  au' 
rant  qu’elles  la  parent,,neluy  ontpas affermy 


DE5  FEMMES  FORTES.  177 
rirprit^ny  fortifié  le  couraf^e.  La  Philofo- 
phie  l’a  éleuée  &.  nourrie  fie  fa  inain  : & leS 
bons  liures  l’ont  façonnée.  Ilsonteftéfcsin- 
ftrudeurs  en  la  maifon  de  Ton  Pere  : ils  font' 
fes  confeillers  & fes  confifiens  à la  Cour. 
Elle  leur  a donné  toutes  les  heures,  que  les 
autres  donnent  à leurs  miroirs  & à leurs  Fia- 
teurs.  File  a tiré  d’eux  la  confiance^  la  force 
d’efprit  que  vous  luy  voyez.  Et  encore  main- 
tenant elle  les  a fait  aiTemblcr  fur  cette  table, 
pour  efire  fouftenuë  d’eux  en  ce  combat  : & 
pour  vaincre  la  fortune  & la  mort  par  leur  ' 
Iccours,  & à leur  veuë.- 

Mais  quelque  difpofition  qu’elle  ait  à mou- 
rir ccurageulement  , & en  victorieuie,  fes 
ftm.mes  defefperées  crient  contre  fon  cou- 
rage : & s’oppofent  à fa  vidoire.  La  plus  har- 
die repouffe  rEiinuque  de  la  main  & de  la^ 
voix  ; elle  luy  dirdes  iniures  & luy  fait  des 
prières  : la  colere  & la  pitié  parient  tout  à la 
fois  par  ÙL  bouche  : & vous  diriez  que  de  gré' 
ou  de  force,  elle  veut  obtenir  de  luy,  la  mort 
qu’il  préparé  à la  Mxiiilrelle.Les  autres  fondent 
en  larmes , & s’arrachent  les  cheueux.  Comme 
fi  de  leurs  cheueux  arrachez  , il  fe  deuoit  faire 
des  cordes  pour  lier  les  mains  àiamort:  & 
que  de  leurs  larmes,  elles  pufi'ent  payer  pour 
leur  Marftreflé.  Elles  pay croient  encore  de 
leur  làng,  fi  la  mort  les  vouloit  prendre  en> 
échange  & fi  elles  pouuoient  ou  tromper  oti-- 
fatisfaire  la  ialoufiede  Mithridate. 

Elles  ne  font  pas  feules  à s’alHiger,  de  la  pi- 
toyable fin  de  leur  bonne  & fage  maiflrelfe* 
Les  Vertus  &.  les  Grâces  qui  l’ont  toufioui^^ 


ï78-  la  galle  rie 

fuiuies,  s’en  affligent  encore  plus  qu’elîer. 
Nous  les  verrions  d’icy  ces  belles  affligées,  & 
ferions  fpedateurs  de  la-  modeftie  deleur  tri- 
flefle  , & de  la  bien-feaîkc  de  leurs  larmes , fl 
nous  aurons  les  yeux  plus  purs  & plus  accoutu- 
mez aux  vilions  rpirituellcs.  La  fortune  elle- 
mefme,  qui  a compofé  toute  cette  tragique 
piece  5 ne  la  peut  voir  fans  quelque  forte  de 
regret  : & ie  ne  doute  point  qu’elle  n’y  Hft 
vne  autre  cataflropbe,  & ne  la  terrninaft  par 
vne  iflue  plus  heureufe,  fl  elle  pouuoit  fe  re- 
eoncilier  aiiee  la  Vertu  , & fe  guérir  de  la  ia- 
kîiifle  qu’elle  a pour  elle 

S O N E f . 

MONîME  va  rnoiirir  , fon  rmtry  le  àtfiré 
Cf  idoHx  veut  Y auotr  auiè  enfers  auec foys 
l-m  N aime  rnaudiî  cette  harhare  loy  ; 

Et  l' dmoHr  en  dtph  fts  Atjles  en  déchire  » 

La  Grâce  écheueUe  auprès  à' die  jeufire  y 
Edits  de  fa  fudtê  en  faüjfent  a'rfrcy  : 

La  Eortune  a regret  de  luy  manq'ierdtfoy  : 

JLî  d'vn  mefme  regard  la  trauerje  ^ l'admire. 

Voyez,  le  nchle  orgueil  qui  tient  ce  ntblt  Coturi 
Des  biens  corne  des  maux  également  v ainqueur ^ 
il  braueflas  le  Sort , que  is  Sort  ne  h braue. 

IRien  nepeutlenchaifner-^^  duRcyaîban  de  a 
Jiont  la  Te^itine  a crû  iefaire  fin  EfcUi.e  ^ 
feur firtirde  fis  mains  , il fi  fait  va  Co'rdea». 


BES  EEMMES  EORTES.  iq^ 

ELOGE  0E  MONIME. 

MOnime  nâauit  PrineelTe  dans  vne  con- 
dition priute  ; & auant  que  fa.  mauuaife- 
ixjiiune  luy  eut  mis  lé  Diadème  fur  la  telle, elle 
auoic  cilé  couronnée  delà  Nature.  Le  titre  & 
l^^crces  de  fa  Royauté  , eiloieiit  dans  fon 
8c  fur  fon  vifage  : mais  c’eftoit  vne  Ro- 
yauté fans  craintes  & fans  foupçons , vne  Ro- 
yauté exempte  de  confpiration  & de  reiioltes. 

CUC  defarmée,  & délicate  de  fon  fexe  & 
de  ia  comipiexion , elle  fut  plus  ferme  que  les 
lî-.uraiiles  de  MÎkte  aiTicgée  par  Mithi  idate:e]jo 
ftit  plus  forte  qué^les  troupes  de  làithridate  qui  ' 
afficgecient  vJlete  : &"  apres  que  la  fcrtime  de 
fa  Patrie  fut  vaincue  , elle  vainquit  lé  vidlo- 
rieux.  Milete  fut  prife  ce  force  i Monime  ne  le- 
pût  eftre,ny  de  force  ny  par  compof  tion  : & 
parmy  les  ruïr.es  d’vne  Ville  faccagée , elle  de- 
meura toute  feule  fans  défenfes,  Sc  imprenable.- 
Mithridate  qui  ne  fe  poüuolt  croire  violori- 
eux , s’il  ne  la  poifecloit , ..la  fit  attaquer  aiiec- 
quinze  raille  éeus  ; vne  pareille  batterie  eut  dé-' 
fait  quatre  légions 8c  fait  brefehe  aux  troiS' 
plus  fortes  Gitadellcs  de  l’Afie,  M.onimen’en 
fut  pas  feulcibeiit  ébranlée.  Cette  genereiife- 
obfT-inaticn  acheua  de  vaincre  l’Adaillant  : ^ 
luy  perfuada  que  fa  GGürcnBeîi’cfioit  pas  trop 
large  pour  vn  f grand  Cœur,  ny  trop  éclattan- 
te  pour  vne  ü belle  tefte.  Il  quitta  les  pourfaites 
iflegitiracs  , & rechereba  Monime  de  mariage. 
Elle  y confentit  moins  de  fa  propre  ambition 
que  de  celle  de  fes  Païens  &pIuftoflpour  re^ 


î8  o"  ^ ^ G A t L Ë R I É 

îtuer  fa  Patrie  aÎ3batuB , cjue  pour  monter  fîir  le  y, 
T hrofiie.  AulTi  n’y  trouüa-t’elle  que  des  doux  ÿ, 
dorez , ôc  des  chaînes  parfumées_,qui  luy  firent' 
vn  fuppiice  édattant , & vn  magnifique  efda- 
üage.  ‘ f, 

Q^tque  temps  apres,  Mithridate  vaincu  par  j 
lès  Romains  ; & refolti  à la  môrt,luy  fît  porter  i 
là  derniere  volonté,  par  laquelle  il  iuy  ordg^-  ^ 
noit,  de  l’aller  attendre  en  l’autre  monde  ; «TCc  ^ 
alfeiirance  qu’il  y.  feroitûncontinent  apres  elle. 
Cette  genereufe  femme,  accepta  barbare  te- 
fiament , auec  moins  d’émotion  qu’ elle  n’auoit 
confenty  au  contrat-  de  fofiniariage  : & fans- 
aller  plus  loin  chercher-  dequoy.  rexccuter  j- 
pour  brauer  la  fortune,  qui^’vn  Palais  luy 
auoit  fait  vue  prifon  , Sc  d’vn  Throfne  vue 
roue,  elle  voulut  fe  faire  vn  cordeau  de  Ton 
Diadème.-  Lé  bandeau  qui  eftoit  fait,  pour 
tourmenter  l-erprîr , & noir  pas  pour  tuer  le 
corps  , s’eftant  rompu  entre  fes  mains,  elle  ten- 
dit la  gorge  à l’épée  de  l’Eunuque, qui  luy  auoit 
apporté  cette  noiiuelle  : & fon  Aine  fortit  vi— 
dorieufe  de  la^^ fortune  , de  la  mort  Sc  de  Mi- 
thtidarè  mcfrae  qui  luy  auoit  fait  plus  de  mal 
que  la  mort  ny,  que  la  fortune. 

REFLEXLGN  MORALE. 

' A.  Pprene-z  de  cette  femme,  àreconnoifirc 
Maux  fous  le  fard , & au  traiiers  deS" 
maïques  dont  iis  fe  dcguifent.  Gardez  de  vous 
fouhaiter  des  miferes  de  grand  nom  : gardez 
de  courir  apres  des  fupplices  éclatans.  On  ne 
fe  brûle  qu’à  ce  qui  brille  : on  ne  tombe  que  des-’ 
lieux  cminens  ; &;  la  fortune  n’éleue  fur  lé>- 


^DES  JEMMES  PORTES.  igi 
rheatre  , que  ceux  qu’elle  veut  tourmenter. 
Vous  croyez  la  vie  ennuyeufe  dans  vne  condi- 
don  priuée:  & tous  les  iours  vous  fembknt  plu- 
uieux,  & toutes  les  heures  fombres  , dans  vue 
Maifon  oblcure,  & làns  titre.  J1  euft  efté  plu^ 
ibuhaitable  à Monime,  de  vieillir  entre  les  Ly$ 
Sc  les  Rofes  du  petit  iardin  de  ion  Pere,  que 
d’eftre  expofée  a mille  épines,  & peut-eftre  en- 
core à mille  roiiilieures , dans  le  Palais  de  Mi- 
•thridate.  Ce  Palais  luy  fut  vne  prifon  parée, & 
la  Royauté  vn  joug  fpecieux  : elle  fut  enchaif- 
née  de  Ton  Diadème , & tourmentée  fur  fon 
Throfiie,  & la  matière  de  fa  gloire , fut  la  ma- 
j.tiere  de  fa  feruitude  .&  l’inilrument  de  fon  fup- 
plice.  Son  fang  a encore  de  la  voix  & de  l’efprit 
en  cette  Peinture  : & h vous  écoutez  fon  Onv- 
bre,  elle  vous  dira  que  voftre  liberté,  quoy 
qu’obicure  & incommodée  , vaut  mieux  que  le 
luftre  lejs  richeüés  de  fa  chaifne , qu’il  vou^î 
ieroit  meilleur  d’eftre  voftre  Maiftreftc  dans 
vne  Cabane,que  d’cftreefclaue  fous  vn  Dais:  8c 
qu’vne  Tourterelle  eft  plus’ heiireufe  au  De- 
fert,  que  n’eft  vn  Aigle  dans  vne  cage  dorée. 

Apprenez  donc  de  la  mal heureufe  dignité  de 
MonimCj  que  la  Félicité  des  Femmes^  ne  fe  fait 
pas  de  ces  pièces  dé  montré  & de  ces  couleurs 
ipecieufes,  dont  la  Fortune  fait  les  grandes  Da- 
mes. Elle  fe  fait  de  la  tranquillité  de  rEfprit,dc 
la  fa^isfaeftion  du  Cœur,  & du  repos  de  la  Con- 
feience  : & le  droit  de  T abouret  ne  fert  de  rien 
à la  tranquillité  de  l’Efprit , & ne  met  pas  l’A- 
me en  meilleure  afliette.  Les  Armoiries  cou- 
ronnées, & le  titre  d’Hoftel,  écrit  en  lettre 
d’or  fur  la  porte  de  laMaifon  , ne  font  pas  des 


XA  GALLXRIE  ’ 

,5aiiuegaraes  contre  T Aduerfité , contre  h'Dif- 
corde,  contre  les  Anges  exterminateiu-s.  Les 
Dais  & les  Baluftres  ne  font  pas  refpedez  du 
chagriné  delà  ialonfie,  des manuaifes  nuits 
& des  maïuiais  Tonges.  U n’e(i  pas  défendu  aux 
jnauuaifes  Pa/Iions  ^ aux  lyiédifances  , de  fuir 
lire  les  Cari:o/ïes,t]ui  ont  droit  d’entrer  au  Lou- 
■v.re.Et  ordinairement  les  épines  du  Cœur  naif- 
feîit  des  pierreries  de  la  tefte  ; les  playes  & les 
vLceres  de  la  Confcience  fe  font  des  parures  8c 
desagrémens  du;virage.  Énfin  ^ les  Vertus  8ç 
les. Grâces  font  pour  vous  , n'enuiez  point  aux 
autres  leur  bonne  fortune  : & vous  fouuenez 
<^ue  les  fleurs  font  plus  beüés'  & plu  s- long- 
temps fraifeUes  dans  les  Vallons  que  fur  les 
Montagnes.  Il  y a vue  autre  conflderation  à 
faire  fur  cette  Hiftoire  : êc  parce  qu’elle  efl 
curieufe  & de  pratique  : la  Qaeftion  fuiuante 
,cn  apprendra  la  fpecLiiation  & i’vfage. 

QjfES.TION  MORALE. 

S’il  efi  du  d^uoir  de  la  TemrTse  Fsrte , d'expo  fer 
fa  vie  po»r  donner  à fon  Mary  le  repos 
de  l'Ejprir, 

ÏL  fetoit  bien  inhumain^  de  vouloir  appefan- 
cir  le  joug  des  Femmes  J 1 leur  pefe  déjà  alfez 
fur  la  tefte  & fur  le  cœur  : & lejs  plus  forces , £ 
elles  n’eftoient  foulagèes , ne  pourroient  qu’à 
grand  peine  le  porter  toute  vne  heure.  C’eft 
bkn  aftez  qu’elles  ayent  efté  condamnées  à l’o- 
beïflance  & à la  fujetion  5 fans  qu’elles  foient 
encore  iufticiables  de  la  ïaioufie  : 8c  qu’va  de- 


DES  FEMMES  FORTES. 
uoir  imaginaire  & barbare,  que  la  Nature  n’a- 
uouë  poui:,  &;  qui  n’eft  ny  du  Droit  conir 
mun,  ny  du  Droit  écrit,  les  oblige  de  fe  facri^ 
Ecr  toutes  lesfois  qu’il  plaira  à cette  Bizare.En 
cela  certes  , pour  ne  parler  point  des  autre? 
charges , lacondition  des  Metes  feroit  plus  du- 
re & plus  à plaindre,  que  nereHoic  autrefois 
celle  des  Enfans  qu’on  immojoit  à des  Idoles 
languinaires.  Et  h elles  deiioient  leur  fang  ôç 
! leur  vie  à la  guerifon  de  leurs  M^-iys  jaloux , 
i l n’en  eft  gueres  de  £ bien  mariée  ny  de  £ fage; 
qui  deux  outrais  fois  la  femaine,  ne  fe  duft 
préparerai!  coufleauou  à la  corde,  .au  poifon 
ou  au  précipice. 

Les  remedes  extrêmes  & de  grands  frais , nç 
font  paspourles  maladies  à tous  le.s  iours  : Sc 
il  n’eft  point  de  maladie  £ populai.re  , ny  h 
conimune  aux  ffprits  foiblesque  la  laioufie; 
■Il  n’en  eft  point  que  les  telles  mal  faines  ga- 
gnent Il  facilement  & h à rauanture.Tl  ne  faut 
qu’ vn  bout  de  ruban  ou  vn  bouquet  : il  ne  faut 
■qu’vn  mot  qui  ne  lignifie  rien  ; il  ne  faut  qu’ vn 
loiipir  ietté  au  hazard  pour  faire  vn  laloux  ; 
& vn  laloux  vne  fois  fait , a des  vifions  & de;s 
rjefueriesqui  palTent  tontes  celles  des  Frénéti- 
ques. Il  querellera  de  l’elprit  ^ de  la  penfée 
iQLites  les  figures  d’ vne  T apifiérie , & les  pren- 
aira  pour  des  Riuaux  qui  débauchent  les  yeu^ 
defaFemme.,  Scia  cajoienten  filence.  Si  elle 
fe  preiente  déliant  fon  Miroir,  il  acculera  fon 
• Image  de  luy  apporter  quelque  alTignation,  Sc 
vne  Antique  de  marbre  qu’elle  aura  loiiée,  vnç 
Peinture  qu’elle  auja  regardée  auec  attention 
l’empefehera  de  dormit.  Il  fe  défiera  mefrnçs 


<LA  g aller  je 

des  Liures  de  prières  qu’il  luy  verra  entre  le^ 
mains  i & quand  elle  dira  fes  Heures  ^ il  croira 
qu’elle  liCe  des  Poulets.  Il  n’aura  point  de  Do- 
meftiquefur  lequel. il  n’appuye  quelque  Ibup- 
çon:  & les  plus  fideles  feront  à fon  opinion,  ou 
des  Galans  traueftis , ou  des  .Confidens  entre- 
tenus à fes  gages. 

Seroit-iliufre  d’obliger  les  Femmes  à laga^ 
-rantie  de  ^toutes  ces  extrauagances  j Et  ne  fe- 
roiuil  pas  extrêmement  cruel , de  leur  deman- 
der leur  fang , pour  en  faire  vn  remede  à vne  fî 
^bizare  maladie  ,?  Il  n’y  a donc  point  de  loy 
•ccrite , il  n’y  a point  de  tradition , qui  leur  or- 
„donne  de  mourir  pour  leurS^'Marys  jaloux. 
.Mais  au  deçà  de  la  confcience  & dé  la  vie,  elles 
me  peuuent  rien  aiioir  de  li  intérieur  à leur  Ame, 
rien  de,{i  attaché  à ieurÇœiir,qu’elles  ne  foient 
.obligées  de  s’arracher  du  cœur  & de  l’ame; 
fait  pour  preuenir  la  jalonlie  qui  pourroit  nai- 
,ftre  : foit  pour  guérir  celle  qui  pourroit  dire 
,née. 

Elles  doiuent  cela,  premièrement  à leur  con- 
fcience, & au  commandement  Euangelique, 
qui  leur  ordonne  de  couper  leurs  pieds  & leurs 
mains,  û ce  font  des  pieds  dangereux  5 fî  ce  font 
des  mains  à donner  ou  à receuoir  du  fcandale. 
le  ne  dis  pas  de  les  coupperauec  lerafoir,  ou 
auec  la  feie  : mais  par  vne  incilîon  morale  ^ 
non  fanglante , par  laqueilefans  leur  arracher 
vn  feul  ongle  , fans  leur  oHer  mefine  vn  poil , 
;€lles  leur  oflent  toutes  les  fondions  qui  peu- 
lient  donner  lieu  à quelque  chiite.  Il  n’impor- 
te que  ces  fondions  foient  innocentes  de  leur 
nature  5 de  que  d’ailleurs  il  n’interuienne  point 


DES  EÈMMES  FOR'TËS.  jgf 

|jc  mauuaife  intention  qui  les  gaftc.  Les  Par- 
fbms  font  des  chofes  excellentes  & neant- 
moins  les  Femmes  à qui  les  Parfums  font  con- 
traires , n’exeuferoient  pas  l’indiferetion  de 
leurs  Marys  , qui  prendroient  plailîr  de  les 
tourmenter  auec  des  Effences  , Sc  des  gands 
d’Efpagne.  Quelles  fe  falfent  aulTi  bonne  iufti- 
ce , fur  le  fujetdont  il  s’agit  : & qu’elles  ne 
croyent  pas  eftre  innocentes  deuant  Dieu, 
quand  elles  s’opiniaftrent  à donner  la  geliie  à 
leurs  Marys  , auec  des  conuerfations^  des  ha- 
bimdeSjqui  pour  eftre  indifferêtes  dc'fans  mau-- 
liais  delTein  J ne  laiftent  pas  de  leur  caiifer  d’e- 
ftranges  conuulftons  d’efprit  :-  Sc-  de  leur  faire  : 
tourner  quelquefois  le  cènieaudans  latefte. 

Secondement  il  cft  de  la  pureté  de  leur  repu-~ 
ration,  qu’elles- fe  dèfaftcnt  genereufement  de 
toutes  les  habitudes  qui  donnent  lieu  aux  foup- 
çons,  & qui  peuuênt  laitier  de  l’ombrage.  C’eft 
vne  eft range  Dr)meftiqae  que  la  laloufte  ; il  eft 
impoftible  qu’elle  foit  long-temps  en  vne  Mai- 
fon , fans  y faire  grand  bruit  & grande  fumée.  - 
Ôr  cê  bruit  entre  en  tous’  les  caquets  êc  en  tou- 
tes les  médifànces  : & la  mefme  fumée  qui  fait^ 
rourner  la  tefte  du  Mary , & luy  met  l’aigreur' 
ôc  l’amertume  en  la  bouche,  noircit  encore  la- 
réputation  de  la'Femme.  S^i  elle  n’eft  eftimée 
infidelle,  elle  fera  pour  le  moins  eftimée  def- 
obeïlTante  ; & quoy  que  de  ceS  deux  tachés , la 
fécondé  foit  moins  vilaine,  & ne  fente  pas  £ 
mauuais  que  la  première  3 c’eft"  toulîours  pour- 
tant vne  tache  qui  falit  : & apres  -que  la  repu-- 
cation  eft  fa  lie  d’vn  cofté , on  ne  fait  pas  grandi 
fcrüpule  de  la  falir  encore  de  l’aùtre. 


iSé  L A G A tLERIE  | 

Mais  quand  les  femmes  n’auroienc  point  de 
confcienceny  de  réputation  àconferucr;  l’in- 
tereft  de  leur  repos  deuroir  eflrc  allez  fort  tout 
lèul  J pour  les  retirer  de  la  Coqiieterie.  Certai- 
i^iement  les  petites  douceurs  dont  elles  fe  laillent 
amufer  j leur  valent  d’eflranges  amertumes^  Re- 
font' fiüuies  de  reprockes  extrêmement  aigres,- 
Elles  ne  rapportent  pas  vne  fleur  d’vne  preme- 
nade  loupçonnée  ^ qui  ne  deuicnné  au  iogis^,  vne. 
^ine  fur  leur  cœur  & dans  leur  telle  : & bien , 
fouuent  il  leur  vknt  des  Bourreaux  qui  leur 
font  vn  Enfer  donieltiqiie  fous  vn  Ciel  de  bro-' 
derie.  Ce  n’ell  pas  que  la-foloulîe  fafle  des- 
meurtres par  tout  t & qu'à  toute  lieure  elle  em- 
ployé lepoifon  , l’épée  & la- corde.  Mais  il  n’y 
a point  de  lieu  où  elle  ne  morde  & n’égratignci- 
elle  n’^ll  jamais  fans  dents  , ny  fans  ongles  : SC- 
fks  dents  qui  ne  font  que  de  la  doulcürjlbnt  plus 
à craindrejque  fes  eoi  des  & lés  épées^qui  pour- 
roient  mettre  en  repos  en  oflant  la  vie. 

La  femme  forte  ne  s’arreftera  pas  à ces  trois- 
raifons  ^ où  il  entre  plus-  d’interelt  que  d’hon- 
ïï€ur  ; elle  pafîera  iniques  à vne  quatrième  , où- 
lagigireell  toute  pure  & la  Vertu  eft  delînte- 
lelTée  : eeqnc  les  autres  feront  par  crainte  de 
confeience,  ou  pour  fe  maintenir  en  fépos& 
bonne  odeur  } elle  le  fera  pour  l’amour  de  fon 
Mary,  Sc  par  vne  tuimplaifâiTCe  purement  con- 
jugale^ II  y a bien  plus  5 & c’efl  icy  le  dernier 
degré  où  apparemment  les  femmes  ne  monte- 
tout  pias  én  foule.  Son  Amour  cftant  vn  Amour 
beroïque,  & fa  complaifanee  vne  coiïiplaifan- 
ce  forte  & couragenfe  : non  feulement  pour 
guérir  fon  Mary  apprehcnfif^  & luy  tirer  touH 


DES  FEMMES  FORTES.  1S7 
ces  les  epines  du  ccEur,tous  les  tbucis  de  la  teftei 
elle  i'e  défera  des  choies  qui  pourroient  nour- 
rir ces  foucis  & ces  épines  : elle  le  défera  mef- 
mc  de  fa  Beauté  : lieUeluyeft  fiilpeéfe  : elle 
étouffera  les  Grâces s’il  les  mécroift  de  quel- 
que incell-igence  auec  vn  Amour  effranger  : elle 
mourra  coiuageufeinent,  ponrueu  qu’elle  puif- 
lê  mourir  innocente , &-  fans  fouiller  lès  mains- 
de  Ton  fang. 

I Q^yque  i’^yediî  que  les  Femmes  ne  mon- 
, teront  pas  en  tioune  à ce  haut  degré  ; i-1  s’en  eft: 
j trouué  pointant  qui  font- allées  iufques-là:  & 

^ y font  allées  plus  innocemment,  & auecplus- 
de  courage  que  Mcnirac.  Celle  que  ie  vay  pro-  _ , 
diiire  aura  peu  de  pareilles  : elle  ne  feauroit. 
eftre  mifeen  trop  grand  iour,  ny  fur  vn  trop- 
beau  Theatre  : elle  ne  fçauroit  auoir  de  troB 
nobles  Speélateurs  : & THilfoire  ne  luy- don- 
nera iamais  tant  d'a  ppbudilièmcns  , ny  tanede  , 
Couronnes  qu’elle  en  mérité. 

i X E M P L E. 

Lui  BRAVE  HONGROISE. 

La  playe  que  la  Hongrie  receut  à la  prife 
de  Siget,  fut  grande  & dangereufe  r & fi 
Dieu  n’y  euft  mis  la  main  ; & ne  l’cuft  foufte- 
nuc^apparemment  elle  eftoit  pour  périr  de  cet- 
te playe.  Le  Siégé  fut  fameux , par  la  prefeiice 
de  Soliman  fécond  y qui  commença. cette  der- 
nière Campagne  aiiee  cinq  cens  mille  hom- 
mes , S:  la  lailTa  acheuer  à fa  Réputation  & æ 
fa  Fortune,  efiant  mort  peu  de  ioursauantl^ 


ns  HA  CALtËRIE 

prife  de  îa  Placée,,  & prefqü’à  la  veuë  de  la  V!-’  ^ 
«Gloire.  Il  ne  tint  pas  au  Comte  de  Serin  qui  la-;  $ 
defendoit , que  fa  Eortune  de  fa  Réputation  ïif  ^ ; \ 
mourülTent  auffi  bien  que  luy  : que  la  Vi<^ioi-'  1 
re  ne  Tabandonnaft  en  cette  occalion_,  & ne  fuft  ' 
pour  les  Clireftiens.  Les  Dames  de  Siget  n’y/; 
îèruirent  paS'feulement  de  leurs  pierreries, & de' 
leurs  Perles  qui  furent  mifes  en  folde , pour  la'  j 
paye  de  la  Garnifon  réelles  y feruirent  de  leurs-  | 
perfonnes.  Et  par  vn  zele  bien  plus  hardy  que  j 
celuy  des  Carthagiiioifes,  qui  donnerenr  leurs^  , 
«heueux , pour  fair^  des  cordages  à , des  machi- 
nés  de  guerre  , elles  employejxm  leurs  bras  à la-^ 
réparation  des  murailles  ; & expoferent  leurs-- 
telles  à la  dëfenfc  d es  brefehes  & des  portes. 

Au  dernier  aHaut  qui  fut  donné  par  les  Infi-  , 
délies  ,,ie  Comte  de  Serin  voyant  que  l’heure-;  i 
de  perk  elloit  venue, voulut  périr  magnifique-- 
ment  & en  pompe , & donner  de  l’éclat  & de  la- 
réputation  à fa  mort.  Mcombatit  auecvnha-- 
bit  de  broderie , & vn  cordon  de  Diamans  Iuf;" 
fon  chapeau ayant  les  clefs  de  la  Place  atta-' 
chéesàîon  écharpe,-  & cent  écus  dans  fa  po- 
che pour  le  Soldat , qui  l’ennoyeroit  triompher  ' 
dans  le  Ciel.  L’Hiftoire  aulli  rend  ce  témoin* 
gnage  à fa-mort,que  ce  fut  vne  mort  deTriom- 
phateur  & vidorieuferMais  toute  vidorieufe- 
qu’elle  fut,  elle  n’égala  pointcelle  d’  vne  Dame 
de  Siget,  qui  palTe  tout  ee  quinous  eft  demeu- 
ré de  la  Mémoire  des  Temps  Héroïques. 

C’efioit  vne  Femme  de  condition  & des  plus- 
belles  : mais-  elle  n’elloit  pas  de  ces  Belles  lan- 
gnillkntes  & fans  vigueur  , de  ces  Belles  fem— 
feiablesaux  Etoiles  du  Nord,,  qui  n’ont  point 


DES  PEMî^ïÊS  FORTES.  i$9 
^’âéliuité  , & qui  luifent  fans  force  & aucc 
froideur;  Elle  elloit  vigoureufe  & hardie  j vi- 
goureufc  pourtant  auec  douceur,  & hardie  de 
bonne  grâce  & aaec  bien-feaflCe.*Sbn  Mary 
qui  faimoit  paÆonnéiîient , & iufques  àla  ja- 
lon lie  , ne  craignoit  que  fa  prife  en  la  prife  de 
Siget  : & T image  de  la  Hongrie  captiue  & en- 
chaifnée,  voire  la  Hongrie  brûlée  &.fanglan- 
tc  , eftoit  à fon  apprehcnfion  vn  Fantofme 
moins  terrible , que  l’image  de  fa  Femme  efcla- 
ue.  Pour  fc  deliurer  de  ce  Fantofme  qui  le  fui- 
uoit  par  tout  ^ & mettre  en  feuretc  Thonneur 
& la  liberté  de  fa  Femme  dont  il  eftoit  q]us  ja- 
loux , que  de  l’honneur  de  là  Chreftienté , & 
de  la  lit^rté  de  rEurope_^.il  ferefolut  de  l’ofter 
du  Monde,  auaîîtquele  Turc  vidorieux  en- 
trais dans  la  Ville , qiti  n’auoit  plus  de  force 
pour  refifter,  & auoit  trop  de  gens  de  cœur 
pour  fe  rendre. 

Cette  refolution  fi  tragique  & fî  noire,  ne  fut 
pas  pluftoft  arreftée  en  fon  efprit , que  les  ta- 
ches en  parurent  dans  fes  yeux  &furdon  vifage. 
Sa  femme  qui  eftoit  auifée  & fpirituelle , les 
remarqua  & en  fût  touchée  : elle  pardonna  à fa 
jalôufie  en  confideration  de  fon  Amour  : Sc 
quoy  qu’elle  fuft  toute  préparée  à la  mort , elle 
ne  voulut  jpoint  pourtant  d’vnemort,  qui  fuft 
le  crime  de  celuy  qu’elle  aymoit  plus  que  fa 
vie.  Elle  le  tira  à l’écart;  & lûy  fit  entendre  que 
fa  mauitaifè  volonté  n’auoit  pu  luy  eftre  ca- 
chée : elle  eut  l’adreife  d’en  tirer  la  confelîion 
de  fa  bouche , & fur  fa  confeftîon  luy  repicfen- 
ta  fortement  & auec  efficace , l’infaiTiie  qui  Iny 
cgineureroit  d’vne  adion  fi  barbare;  6c  le  ixan,- 


i9o  LA  GAILERIE 

dalequ-’il  donncïGit  à fou  Siccle  & qu’il  laiiTe-*- 
rbk  à la  Poftefiré.  l’auGuë  , ad  jouta  - t’ellc 
ÿy  en  continuant , que  ie  vous  dois  mon  fang  :•  | 
8c  me  vojla  prefte  de  vous  le  donner  > fans  en  j 
,,  letenir  vne  goutte. Mais  ayez  patience  qu’vn  ■ 
y,  autre  k vkniio'répândrey  ne  vous  en  fouillez  ; 
„ pas  les  mains  i n’entachez  pas  Vo-llre  Me-^- 
, J moire  ny  voftre  Ame -,  ne  vous  e-n  allumez  ' 
j^  pasen  feueternel.  Four  mey  ie  crains  bien 
J.  plus  la  vie  que  la- mort,  êc  tous  les  cimeter-  ■ 
,,  res  des  Turcs,  me  font  bien  moins  de  peur  ; 
y,  que  leur  plus  douce  & plus  precieufe  chaifne, 

„ fut -^G lie  plus  douce  & plusL-^reckufe  que  le 
„ Diadème  de  la  Sultane.  Mais  permettez-^  . 
5,  moy  de  mourir  glcricuicment  & aueé  repu-r 
J,  tation  j-  ne  dekhonnorez  point-le  repos  que 
3,  vous  cherchez  ; ne  décriez  point  voftre  bien.- 
3,  veiliance , mon  honneur  n’eft  pas  Edeiefpc-’- 
y,  rc, qu’il  ne  fe  puido  fauùér  que  par  vn  crime: 
yy  Vous  croyez  vous  iuftilîer  en  vous  déchar- 
yy  géant  fur  l’Amour  : vous  k prenez  pour  va 
autrcylî  vous  le  prenez  pour  vn  AliafTinateur  : 
33'ne  lu  y mettez  pas  k poignard  à?  la  main  : no 
3,  k follieités  point  de  faire  vn  meurtre  : & fi 
3,  vous  ne  pouuez  pas  luy  rendre  les  biens 'que 
33  vous  auez  receus  de  luy3laiirez-lüy  au  moins 
33  fa  réputation , 8c  ne  luy  enukz  point  fon  in- 
33  nocence..  Vne  belle  mort  n’eft  pas  vne  chofe 
33  fi  difticiie  a trciiucr  dans  vne  Ville  prife  de 
y,  force  3 il  en  entre  alfez  par  les  portes  & par 
î3  les  biefches.Allons^enfemblc  i’épéc  à la  main 
yy  en  choifir  vne  illiiftre  &•  de  grad  bruit. Qu’eh 
33.  le  foit  de  fer  ou  de  feu,  qu’elle  foit  courte  eu 
3y  de  durée , cela  n’importe  ; elle  me  fera  don-' 


DES  ÎEMMES  FORTÉS, 
cc  pourueii  que  ie  meure  nliale  de  voftre  va- 
leur  5 & ne  meure  pas  viâ:ime  de  voftre  ja- 
lou£e. 

Cela  dit,  elle  fe  fit  armer  de  toüt’eS pièces , & 
lortic  l’épée  à la  main  &,  le  bouclier  au  bras.- 
Son  Mary  lafuitiit  dépareillés  armes,  & en- 
couragé de  les  paroles  & de  ion  exemple  , qui 
i Kiy  valurent  vn  recon<f  cœur  & luy  donnèrent 
de  nouuelles  forces.  Ils  allèrent  h-arclimcnr,  oii 
k fcujle  bruit  de  le  péril  eRoient  plus  grands  : 

& comme  iis  furent  ar-riuez  à vile  place  ,-oii  ils 
auoient  à combattre  entre  la  Êorterefle  embra- 
fee,  & l’Armée  yidorieafe;  ilsmontrei^ent  paf 
les  merueiiles  qu’ils  firent  y qu’il  n’eft  point  de 
valeur  pareille  à' la  valeur  de  l’Amour  defe|î^e- 
ré , & des  Grâces  armées  pour  leur  iionnéur;^. 
Apres  vn  long  & rude  combat,  ils  furent  enfin- . 
accablez,  piuftoR  que  vaincus  ,d-  vne  mUltitadc- 
barbare,  irrkée  de  fes  pertes  & de  leur  refiÔaû»^.^: 
ce.  Et  comme  ils  fentirent  que  leurs  forces  s’é-' 
ceuioient  auec  leur  fang, iis  s’émbrafierét  pour 
la  deraiere  fois  , k tombèrent  far  vn  amas  de’ 
morts  qui  auoient  paffe  par  leurs  Armes.  Ils  ne 
pouuoient  mourir  plus  doucement , que  dans  la 
iûuïlfance  de  leur  mutuelle  Fidelité: ils  ne  pou-' 
ucient  auoir  vn  plus  magnifique  tombeau , que> 
leurs  armes  & leurs  vi(ftoires.  Leurs  Ames  qui? 
s’efioient  embralféesaufîl  bien  que  leurs  Corps, 
ne  penrent  ekre  feparées  par  la  Mort  : . & il  cft 
à croire, que  Dieu  qui  efi:  i’Autheur  des  ebaftes 
Vnions,  les  recent  au  Ciel  en  cuteftat,  & les 
c € uronna  d’ yne  mefme  gloirev 


Tr  chcîfius.PoEû 


I LA  GAI,  DES  EEMMES  FORTES.  191 

I 

Z E N O B I E. 

Voyez  que  ce  nouneau  fpeéta- 
cle  vous  a furpris , & que  vouJ 
n’eufUez  pas  crû  les  Grâces  fi 
courageufes  , ny  les  Amours  fi 
hardis  , que  d’aller  à la  chafi'e  des 
Tigres  & des  Lyons.  Encore  fi  c’eftoit  à la 
châfl’e  des  Cignes  , qui  font  harmonieux  Sè 
amiables,  & ne  font  armez  que  déplumés  : Si 
c’eftoit  à la  chafte  des  Abeilles , qui  n’ont  que 
<lu  miel  dans  le  corps , & qui  refpedcnt  les  in- 
nocens  & les  V ierges  ; La  partie  feroit  moins 
inégale  , & le  diuertiflement  moins  hazardeux 
& moins  temeraire.  La  Beauté  qui  eft  la  Mere 
^es  Grâces  & des  Amours , va  bien  auftî  queU 
^uesfois  à la  chafte  : mais  ce  n’eft  qu’à  la  chaf^ 
le  des  yeux  & des  cœurs , qui  n’onî  ny  dents  ny 
ongles , & qui  ne  pcuuentny  mordre  ny  égra-» 
tigner.  Et  aujourd’huy  les  en  fans  de  cette  Me-t 
re,  ont  la  hardiefl'e  de  chafl'er  aux  Tigres  3c 
aux  Lyoi|pK 

Mais  n’ày  ez  point  de  peur  pour  eux  : ils  font 
accompagnez  de  Zenobiequi  chalfabien  hier 
aux  Aigles  Romaines,qui  font  des  Beftes  beau- 
coup plus  à craindre,  & plus,  furieufê^que  les 
Lyons  ny  les  Tigres. Oiiy,cellc  que  yous 
qui  chafte  là  fi  brauement  & auec  vne  fi^l^elic’ 
liardielTe,  eft  la  fameufe  Zenobie  Reine  des 
Palmyreniens  , qui  chafta  dernièrement  aux 
Aigles  Romaines  : & par  la  défaite  d’vne  Ar-- 
mée  Impériale , s’afteura  la  conquefte  de  l’E- 
gypte. Vw  chafte  fi  gloxieufe  &.  de  û grand 


194  LA  GALLERIE 

trauail , meritoit  bien  que  le  repos  8c  les  diucr- 
tilTemens  la  fuiuiflent  : mais  cette  generculc 
Femme  n’a  pas  appris  à fe  deialTer  dans  vn  Ca- 
binet & à l’ombre  d’vn  Dais,  cofhme  font  les  i 
autres.  Son  repos  mefme  ell  agiflant  & beroï-  i 
que.  : & fes  diuertilTemens  font  des  combats 
dangereux  8c  des  eflais  de  vidoires. 

Vous  pouuez  vous  approcher  fans  péril  j & 
afllfter  au  moins  des  yeux,à  la  plus  noble  chafr  ! 
fe'qui  fe  foit  iamais  faite.  pas  coin-»  j 

me  de  celles  qiiifc  font  aux  Amphithéâtres  de  j 
Rome , où  des  Beftesxaptiues  font  chalTées  par  ! 
des  Hommes  efclaues,  Iln’y^-a  rien  icy  que  de  \ 
glorieux  & de  noble.  Ce  font  des  Souuerains  1 
qui  chalTent , & des  Souuerains  qui  font  chaf-  j 
lez  : Et  ce  qui  eft  encore  plus  merueilleux , les 
Amours  y font  hardis,.  & les  Grâces  courageu- 
fes.  On  auoitbien  veu  auparauant  la  Beauté 
armée  : mais  c’eftoit  pour  la  montre , pluft  oft  i 
que  pour  le  combat  : 8c  fes  armes  eftoient  aulli 
peu  dangereufes , que  les  épines  que  portent  les 
Rofes-  Zenobie  .ne  s’eft  pas  contentée  de  l’ar- 
me ; elle  l’a  aguerrie  , & luy  aappMp  tous  les 
combats  ferieux  & tous  les  combats  d’exercice. 

Confderez  de  quelle  hardielfe  elle  attaque 
ce  Lyon  : il  paroift  bien  à fa  mine  qu’elle  prend 
ce  danger  pour  vn  jeu  de  fon  courage.  La  fier- 
té que  vous  luy  voyez,  n’eft  pas  vne  fierté  de 
trouble  8c  d’émotions  -,  c’eft  vne  nrontre  du 
cœur,  8c  vne  teinture  de  hardiefle répandue  au 
dehors  : c’eft  vne  vaillance  devifage,  8c  vne 
mine  de  combat  : c’eft  vne  grâce  virile  8c  mi- 
litaire : c’eft  vne  douceur  qui  a de  la  pointe,  qui 
épouuante  agréablement , qui  donn»  tout  V U 


' DES  FEMMES  FOTITES. 

*!  fois  déjà  crainte  & de  l’amour.  Mais  Zenobie 
• n’vfc  pas  icy  de  toute  cette  pointe  : elle  la  relcr- 

■ ne  à des  occalions  où  il  y a des  Roys  & des 

■ Confuls  à combattre.  Celle -cy  ne  luy  eft 
qu’vn  fîmple  diuertilTement  : & fon  cœur  ne 

■:  pourroit  eftre  plus  rallis,  ny  fon  vifage  plus  fe-< 
j rain  , quand  elle  auroit  affaire  à des  belles  de 
f toile  peinte. 

î Son  cheual  courageux  naturellement,  & fit- 
perbe  de  la  belle  charge  qu’il  porte,  élance  les 
. pieds  de  deuant , comme  s’il  vouloir  donner  le 
I premier  coup,  & preuenir  la  jaiieline  qui  va 
I partir  de  la  main  de  la  Princeffe.  Le  Lyon 
échauffe  fe  préparé  àfoufteniri’vn  & l’autre. 

I Et  délia  il  lé  feroit  jetté  fur  Zenobie,  mais  les 
I éclairs  que  fon  Cœur  & Ibn  Efprit  font  dans 
lés  yeux,  les  fiammes des  plumes  qui  voltigent 
: autour  de  fa  telle , 8c  les  pierreries  donc  elle  ell 
! couuerte , la,luy  faifant  parellrc  tout  en  feu  , il 
la  regarde  auec  vnecoleje  irrefoluë  8c  mellée 
de  crainte  ; & vous  diriez  à fa  pollurc , qu’il 
délibéré  entre  la  couleur  qui  luy  frape  la  veuë  , 
& la  jaueline  qui  le  menace. 

Soyez  en  repos,  & perdez  la  crainte  que- vous 
témoignez  auoir  pour  Zenobie.  Elle  cil  accou- 
llumée  à vaincre  toutes  fortes  d’Ennemis  : & 
quand  elle  manqueroit  Ibn  coup , Arafpe  qui 
cil  là  l’épée  à la  main  pour  la  féconder , auroit 
bien  le  courage  d’attirer  fur  luy  le  péril  & la 
colère  delà  Belle,  Il  n’en  fçauroit  ellre  plus 
mal  traitté  qu’il  eft  de  fon  Amour  qui  i’expofe 
à mille  foins,  & à mille  ennuis,  qui  le  déchi- 
rent fans  dents  & fans  ongles,  Aulïi  nefont-cc 
pas  les  plus  terribles  inftrumens , ny  les  plus 

R ij 


IA  GALLERIE  || 

grandes  playes  qui  font  les  plus  grands 

Ceux  qui  liuroient  leurs  Efclaues  aux  il 
LyonSjcftoient  moins  cruels  que  celuy  qui  fai-  l||i 
foit  jetter  les  Tiens  aux  Lamproyes  : & il  vau-  il  i 
droit  mieux  ettrc  écrafé  d’vn  Eléphant,  qucli; 
d’eftre  rongé  des  rats,  ny  mangé  des  moufches.  ! j( 
Ce  paume  Prince  prifonmer  de  Zenobic , ii 
voire  prifonnier  fans  chaifhes  & fans  liens , eft 
venu  de  bien  loin  luy  ojfFrir  fa  PeiTonne  aucc 
Ton  Royaume.  Mais  il  attaque  vue  Place  trop! 
bien  munie:  & quoy  qu’vn  Sceptre  & vnThio- 
ne  foict  de  puilfantes  machines,  il  bandera  inu- 
tilement contre-elle  Ton  Xhrône  & Ton  S ce-  : 
ptre.  Le  cœur  de  Zenobie  eft  trop  bien  fermé  à , 
toutes  fortes  de  fécondés  alFeélicns  : le  nom  & 
l’image  d’Odenatn’y  lailfe  point  de  place  vui- 
dc  : & afleurément  elle  ne  violera  pas  le  vœu 
de  fon  veufuage  qu’elle  ;^iait  à fen  Om-»;  i 
bre  & à fa  Mémoire.  Arafpe  en  eli  defefperé , 
comme  vous  voyez.  Son  defefpoir  pourtant 
eft  refpedueux , Sc  accompagné  d’eftime  : Sc 
il  aime  mieux  Zenobie  genereufe  & inilexi-* 
ble , qu’il  n’aimeroit  Zenobie  lafche  & fauc- 
rable.  Voyez  fon  rcfped  dans  la  mine  , fon 
defefpoir  en  fa  pafteur  & le  feu  de  fon  cœur 
fous  la  cendre  de  Ibn  vifage.  Voyez  comme 
il  fufpend  fon  adrefte  & fon  courage  deuant 
fa  Conquérante  : il  veut  ftiy  lailfer  toute  la 
gloire  de  la  chafte  ; & la  regardant  cependant 
auec  des  yeux  lupplians , .il  luy  demande,  pour 
foy  , là  belle  mort  quelle  préparé  au  Lyon.: 
êc  la  prie  dfôf^re  grâce  d’vn  mefrne  coup  â 
i’vn  & à râùtrc.  Mais  elle  fe  contente  de  i’a- 
uoir  bielfé  4-^  yeux,  fans  entreprendre  de  1* 


I DES  FEMMES  EOUTES. 

**!  HefTer  encore  de  la  main  : & bien  loin  de  liiy^ 
^Icijfterla  vie>  elle  luy  rendroit  la  liberté,  s’il 
*'  Itty  reftoit  afl'e2  de  raifon  pour  la  reprendre. 

” Q^nt  à cette  fuperbe  Bcftc,  elle  ne  portera 
pas  plus  loin  fa  liberté  & là  vie  : Et  pour  re- 
compenfe  de  l’vn  & de  rature  , elle  aura  la 
gloire  d’eftre  abatuë  du  iiicfme  bras , qui  aba- 
tit  encore  hier  les  Aigles  de  Rome.  Ses  deux 
; îiis  qui  font  a les  coftez  , auront  part  à la  vi- 
iftoire,  & acheueront  auec  leurs  arcs.,  ce  qu’el- 
le va  commencer  auec  fa  jaueline.  Il  n’eftoic 
pas  befoin  que  ie  vous  les  montralTe  pour  vous 
les  faire  connoiftre.  Leur  belle  & courageufe 
Mere  , eft  li  bien  reprefentée  fur  leurs  vifages 
&:  en  toutes  leurs  adions  , qu’il  n’y  a point  de 
Il  mamiais  yeux  qui  ne  iugent  d’abord  , que  ces 
deux  belles  Copies  font  de  ce  bel  Original. 
Vous  ne  vous  étonnerez  point,  de  leur  voir 
tant  de  cœur  en  fi  peu  d’âge,  fi  vous  confide-  - 
rez  qu’ils  font  nez  d’vne  Heroïne,  qui  a tou- 
tes les  Grâces  de  fon  Sexe  & toutes  les  Vertu» 

; du  noftre.  Son  courage  adif  & pénétrant  ne  fc 
communique  pas  feulement  à fes  Enfans,  qui 
s’agueriiferit  à la  chafie,  & qui  apprennent  fur 
les  Lyonsà  vaincre  les  Roys.  Il  échauffe  tou- 
te fa  Maifon  , & infpire  tons  fes  Domeftiques  % 

& fa  Maifon  eft  moins  la  Cour  d’vne  ReynCj 
que  le  Camp  d"*  vnc  Conquérante  : le  plus  com  • 
mun  & le  principal  employ  de  fes  Domefti- 
ques eft  de  cotf battre  & de  vaincre.  Il  n’eft 
pas  iufques  à fes  filles , qui  ne  foknt  vaillan- 
tes à fon  exemple,  & quin’ayentla  generofité 
des  Amazones,  comme  elles  en  portent  l’ha- 
Vit&  en  font  le»  exercices. 

R ii) 


15^8  LA  GALIERIE  j 

Eilês  fe  font  arreftées  à chaffer  dans  le  Bolal 
prochain , & vohs  pourriez  d’icy  auoir  le  plai-  [ 
fir  de  leur  chalTe , vous  pourriez  eftre  fpeéla-  ! 
teurs  de  leur  alTeurance  & de  leur  adrelTe , fi  ! 
les  arbres  ne  vous  en  oftoient  point  la  veuë.  En  I 
voila  trois  des  plus  hardies  & de^  plus  alfiduës 
auprès  de  la  Reyne  , qui  vont  attaquer  vn  Ti-  ‘ 
gre  qu’elle  a bkfie  en  paliant.  Ms-is  il  n’eft  plus 
en  eftat  de  fe  fauiier  ny  de  fe  défendre.  La  flè- 
che luy  a percé  l’épaule , & foit  qu’il  ait  i eceu 
auec  elle,  quelques  charmes  de  la  main  d’cu 
elle  efl:  partie  > foit  que  ces  Amours  qui  l’atta- 
chent auec  des  liens  de  myrfhF,  luy  ayent  ofté 
fa  fierté  naturelle  j il  fembie  que  fableflure  luy 
donne  plus  de  gloire  , qu'elle  ne  luy  fait  de 
douleur.  Vous  diriez  qu’vn  feul  coup  ne  luy 
fuflat  pas  : & qu’il  attend  de  mourir  de  plus 
d’vne  main  i & de  faire  honneur  par  famort, 
à plus  ci’vne  Grâce,  Et  quand  il  y auroit  quel- 
que appas  fecret  en  ces  fléches^quad  les  Amours 
qui  le  lient , les  auroient  tirées  de  leurs  car- 
quois, & preftées  à ces  Chafl'eufes , il  ne  s’ex- 
poferoit  pas  aux  coups  plus  gayement ny  auec 
plus  de  compiaifance. 


SONNET. 


LÈ  fer  fatal  en  main  ^ ^ L'éclair  au  vifage , 
Afres  auoir  défait  des  Confuls  ^ det 

LaVeufue  d'Odenat  fe  veuft  fatre  en  ce  Bois , 

P’ V»  éb^t pen  leux  vn  Triomphe  faftuag^* 


Au  feu  <iuîpar  fes.ycux  fait  luire  f on  courage^ 


DES  FEMMES  FORTES.  19^ 
charme  ^foit  refpeÜ  ^ ce  'Lyon  perd  la  voix  : 
Èt  vaincu  fans  combat , confulte  fur  te  choix  , 

Ou  d'vne  noble  mort  ou ^'vn  noble  efclauage. 

i Sauuez-votis  de  ces  yeux  ^ SpcSiateurs  indif» 
creti  : 

i II  en  iallit  des  feux  , il  en  tombe  des  traits  , 
i ^ui  font  fans  faire  bruit  des  bUJfures  mortelles  s 

A la  chajfs  des  Cœurs  ih  ont e fié  dreffeli^: 
loties  vofres  pourrotent  s'ils  n ont  de  bones  aiJleSy 
Au  lieu  de  ce  Lyon  ejire  par  eux  blejfez. 

ELOGE  DE  ZENOBIE. 

ZE  N O B I E qni  chaffe  aux  Lyons  & aux 
Tigres  en  cette  Peinture , fait  encore  au- 
jourd’huy  la  guerre  à toute  i’Alie  dans  l’Hi- 
ftoîre  : & par  toutou  fa' mémoire  eft  intiodui- 
tejil  fe  void  ou  des  Villes  forcées , ou  des  Ar-^ 
mées  défaites  , ou  des  Couronnes  conqiiifes. 
Elle  eftoit  de  la  Race  des  Ptoloraées,  & De- 
feendante  de  Cleopatre  j de  qui  elle  âuoit  héri- 
té la  Beauté,  rEfprit  & la  Magnificence.  Ou- 
tre ces  qualitez  de  fnccefiion  , éc  ces  grâces  hé- 
réditaires , elleauoit  encore  des  Vertus  acqui- 
fes;  & eftoit  de  fon  chef,  pudique  Sc  magnani- 
me , éloquente  & aguerrie.  Sa  beauté  à la  voir 
dans  les  portraits  que  les  Hiftoriens  ont  laif- 
fez  , eftoit  vnc  beauté  majeftueufe  & mili- 
taire, vne  beauté  de  commandement  & d’a- 
dion  : & fa  taille  héroïque , fa  mine  aifeuréc  j 
fa  grâce  hautaine  & hardie,fes  yeux  brillans  & 
pleins  de  feu,  & tout  fon  exterieuauaareii  à 

R i* 


Jboo  LAGALLÉRIE  " 

celuyque  les  Peintres  donnent  à la  Verttr 
à la  V idloire , luy  faifoient  comme  vne  digni- 
té de  montre , & vne  certaine  authorité  agréa-», 
bie  & bien-feante , qui  perfuadoic  fans  parler 
& {bufmettoit  les  Ames  par  la  veu«f. 

Vn  Corps  fî  parfait , efteit  habité  d’vn  Ef- 
prit  encore  plus  parfait , qui  eftoit  comme  vne 
belle  Intelligence  dans  vn  bel  A lire.  Elle 
cftoit  habile  en  la  fcience  des  Princes,  & en 
celle  des  Particuliers  : en  la  Politique  & en 
l’Art  militaire  : elle  polfedoit  également  les 
connoiil'ances  agréables  & les  vt'iies,.  & eftoit 
fl  fçauantc  en  THiftoire  dudCetTant,  qu’elle  en 
fit  elle- mefme  des  Annales  abbiegées:  Et  par 
là  encore  elle  égala  la  gloire  des  Conquerans,. 
qui  eftoient  aulTi  braues  du  fiile  que  de  l’épée  j 
êc  la  nuit  écriucicnr  dans  leursT entes  ce  qu’ils 
auoient  faitleiourà  la  Campagne.  Les  Ta- 
blettes de  Cléopâtre,-  cù  il  y auoit. allez  de 
pierreries  pour  quatre  Couronnes,  n’en  euf- 
lèntpas  eu  allez  pour  honorer  cette  Hiftoire. 
Elle  raeritoit  que  le  temps  le  plus  injurieux  la 
Jtefpedafi:  : & s’il  y a,comJreon  dit,  vn  Ge- 
jiie  Gardien  des  Limes  , 6i  Ccnléruateur  des 
-Lettres,  auoüons qu’il  s’c.ft  fort  mal  acquité 
de  fon  office,  d’auoir  fauué  les  Epiftres,  ou  lé- 
gitimés ou  fuppofees  du  T yran  PhaUris , d’a- 
uoir confeiué  lesfaies  vifions  dePerrone  , & 
-les  mauuais  longes  d'Apulée , & n’auoir  rien 
Lait  pour  conferuer  ce  glorieux  Monumtent  de 
l’Elprit  & de  l’Eloquence  de  Zcnobic. 

De  tout  temps  les  malins  &:  les  Ibupçon- 
neux,  ont  fait  à croire,  que  les  Grâces  n’e- 
.Roieng^s  fi  bien  aucc  les  Yerxus  ; & que  ra- 


ms  TVMMIS  PORTES.  loi 

cmcnt  les  Belles  & les  S çauantes , eftoicnt  les 
Chaftes  & les  Modeftes.  Zenobie  a démenty 
:e3  malins  & ces  Ibupçonneux  : & les  Hifto- 
:iens  Romains,  qui  par  r^ifon  d'Eftat,  ont 
plus  noircy  la  réputation  de  Cleopatre , que  le 
Soleil  d’Egypte  n’aiioit  noircy  fpn  vil'age,. 
n’ont  iamais  touché  à T honneur  de  fa  Def- 
cendantc.  Elle  cftoit  plus  chafte  màriée  ,quc 
laplufpartde  leurs  Vehaîesn’efleknt  chafteJ 
vierges  ; fi-  tofl  qu’elle  le  dontoit  d’eft^e  grof- 
fe,ei]e  fe  declaroit  veufue  , iufques  à ce  qu’elle 
fufrdciiurée.  £t  quoy  qu’elle  le  fift  ainfitous 
les  ans  vn  veuiuage  de  neuf  mois,  durant  la 
vie  de  Ton  Mary  ^ apres  fa  mort  neantmoins, 
die  né  put  iamais  eftre  perfuadée  qu’elle  fuft 
veufue.  Odenat  vefeut  toiificurs  pour  elle  : & 
fon  corps  luy  ayant  cflé  rauy , par  le  crime 
d’vn  de  Tes  Proches  , elle  demeura  teuhourt 
mariée  à Ton  Nom  & à fa  Mémoire. 

Le  Luxe  aulTi  oc  ks  Plaihrs,  qui  font  les  In- 
trodudeurs  de  l’Amour  des-honnefte  , n’e- 
ftoknr  point  de  fa  Cour  5 ny  n’auoient  aceex 
auprès  ddellc.  La  Guerre  & la  Chalfe  faifoient 
toute  fen  occupation  & tous  fes  diuertille- 
ments  : & quand  il  n’y  auoic  point  de  Roys 
à vaincre,  ny  de  Villes  à alïicgcr,  eiiealloic 
dans  les  Bois  combattre  les  Belles  féroces,  & 
les  vaincre  par  force,  ou  les  prendre  par  adref- 
fe.  Durant  la  vie  d’Odenat,  elle  fit  la  guerre 
aux  Perles  auec  luy  pour  ks  Romains:  & apres- 
là  mort,  elk  la  fit  de  (bn  chef  aux  Egyptiens^ 
& aux  Rom.ains  mefmes.  Elle  raarchoit  à la 
telle  de  fes  Troupes , toufiours  la  première  au; 
combat,,  5c  laderaiereà  la  retraite.  Ses  yeux 


io^  LA  GALLERIE 

eftoicnt  le  feu  commun  de  fon  Camp  : Uû 
plus  lafches  s’y  échaufFoient  : & en  tiroient 
de  la  vigueur  & du  courage.  Et  quand  elle  ha-i 
ranguoit,  à vn  iour  d^alfaut  ou  de  bataille^  elle  i 
ne  laifloit  rien  à faire  aux  clairons  ny  aux 
trompettes.  ji 

Ses  delîeins  ne  furent  pas  moins  vafteSj  ny  f 
moins  éleuez , que  ceux  de  fon  A yeule  Cleo-  ; j 
pâtre , qui  prépara  vn  joug  & des  chaifnes  aux 
Dieux  du  Capitole  : & eut^ambiiion  d’auoir  î 
des  Valets  Gonfuls,  &:  d’eftre  feruiepar  des 
Efclaues  Didatcurs.  Elle/pcnlà  comme  ellé, 
âfaire  la  Maiftrelfe  des  Seigneurs  de  l’Vni-  ' 
uers  : 8l  apparemment  elle  euft  porté  fes  arm.es 
iufqucs  à RomCj  & eiift  partagé  l’Empire  auec 
Vidoiia,  qui  eftoit  vne autre  Eemme  coura- 
gcufe  d’Occident  j fi  la  Fortune ^ jaloufe  de  ùt 
gloire  J nefuft  venue  elle- mefme  contre  elle  , 
auec  AureJien  & tomes  les  fo^esde  l’Empire. 
Encore  ne  put-elle  efîre  défaite  qu’à  demy  ^ & 
par  compof  tion  : & Aurelien  triompha  d’elle: 
par  vn  T raitté , pluftoft  que  par  vne  iufte  Vi- 
doire.  Son  T riomphe  auiîî  fat  fuiuy  dit 
Triomphe  de  fa  Captiue,  qui  le  prit  à fon 
tour.  Il  n’aiioic  vaincu  qu’à  demy  & auec  pei- 
ne J la  valeur  de  la  Mere  : la  beauté  de  la  Fille 
le  vainquit  entierem et  & fanspcine,&  l’ayanf 
enfin  époufée  , comme  difent  quelques-  Au- 
theurs , Zenobie  eut  la  fatisfadion  de  voir  fort 
Sang  fur  le  T hi  one  des  Cefais , & fon  Image 
adorée  à Rome, 


DES  EEMMES  FORTES.  loj 

REFLEXION  MORALE. 

IL  cft  dommage , qu’vne  fi  hante  GenerofT- 
te , qu’vne  Conftance  h héroïque , qu’vrvc 
Pudicité  h incincibk,  que  des  Grâces  fi  mo- 
défies , que  tant  de  Vertus  de  paix  & de  guer- 
re , fe  Ibient  damnées:  & que  Zenobie  la  forte, 
la  lemperante  , & la  chafie,  ait  vne  auflî  mau- 
uailè  Eternité  , que  MeiTaüne  ladifioluë  & la 
débauchée.  Maiskou’y  fcricns-nousîles  Vtrtus 
Payennes  quelque  beauté  qu’elles  ayent  , & 
quelques  parées  qu’elles  foient , ne  font  apres 
tout  que  de  foies  Vierges.  L’efpoux  Celefte 
ne  les  connoift  point  , & quelque  inftance 
quelles  fafient , la  porte  de  fou  Palais  ne  leur 
feraiamais  ouuerte.  La  Pudicité  , la  Tempe- 
rance,  la  Modeftie , la  Fidelité,  qui  n’iront  pas 
àluy  auec  la  lampe  pleine  & allumée , & ne 
luy  feront  pas  prefentées  par  la  Foy  & par  la 
Charité,nc  feront  point  de  fes  N opces.  Et  s’il 
n’y  a point  là  de  place  , pour  les  Payennés 
tempérantes  & modefies  , qui  n’auront  pas 
efté  auerries  de  préparer  leurs  lampes,  & de 
future  ces  Guides  agréables  àrEfpoiix:  que 
deuiendront  les  Chreftiennes  licencieufes  & 
débordées  , qui  auront  caifé  leurs  lampes , qui 
auront  méprifé  Sc  rebuté  ces  Guides  i Certai- 
nement s’^il  eft  écrit , que  Niniuela  peniten- 
te  condamnera  rincorrigible  Hierufalem  -,  il 
cftbienà  craindre,  queia  forte  Zenobie,  & 
les  autres  Payennes  vertueufes , ne  fe  kuent  au 
lugement  general  î & ne  rendent  témoignage 
coüue  nos  Dames,  qui  réfutent  leur  creance 


104  A GALLERIE 

par  leur  vie  : qui  repiouuent  par  leur  mojîelTc 
& par  leur  luxe  , la  force  du  Chriftianiliue  Si 
raufterité  de  l’Euangilc , qui  ayment  mieux 
perdre  des  Cciironnes  eteinelks  , que  de  fe 
défaire  de  petites  fleurs  demy  pourries , qui  ne 
font  que  les  infcéler  de  leur  mauuaife  odeur,  1 
Sc  les  piquer  de  leurs  épines. 

QVESTION  M OR  AIE. 

Si  Us  "Femmes  font  capables  des  Verttet  . 
Militains. 

IE  nedifpute  pas  icy  contre  l’vfagc  vniuer' 
fcl,ny  ne  pretens  faire  cafTei  d’authorité  pri- 
nce , vn  Reniement  immémorial  3 & vne  Po- 
litique aufii  aiiciemie  que  la  Nature.  Encore 
mcins  eft-  ce  mon  delîein  , de  publier  vn  ban  , 
par  lequel  toutes  les  Ecmmes  foienr  appellces 
a la  guerre.  Elles  fe  doiuent  tenir  à la  diftri- 
bution  que  la  Nature  & le  Droit  ont  faite & 
que  la  Coullume  a receuë  : & fe^contenter  de 
la  part  qui  leur  a eftè  affignée  dansPoecono- 
mie  & dans  le  ménage,  le  dis  feulement  que  ce 
Droit  commun  qui  leur  a ofléles  armes,  ne 
leur  a pas  c lié  le  cœur  ny  couppé  les  mains  t 
que  les  V ertus  militaires  ne  font  ny  trop  for- 
tes ny  trop  rudes  pour  elles  : & que  f c’eftoit 
lebonpiaidr  de  la  Couflume,  les  Vaillantes 
& les  Viélorieufès  ne  feroient  pas  contées  , 
comme  elles  font , entre  les  prodiges  de  leur 
Sexe.  Le  nombre  en  feroitaufîl  grand,  -&  les- 
exemples  auffi  vulgaires  que  des  Sages  & des; 
Pudiques» 


DES  FEMMES  FORTES.  lof 
Premièrement  J leCceureftla  partie  efTen- 
dclle  des  Vaillants  ; c’eft  luy  qui  commence 
tous  lcsa.(lauts  & tous  les  combats  : qui  va  le 
premier  à la  charge , Sc  en  retourne  le  der- 
nier : & on  ne  pourra  nier , que  le  Coeur  de  la 
Femme  ne  foit  aurù  fort  , & d’aulîi  bonne 
trempe  queceluy  de  l’Hcmme,  fi  l’on  conff- 
dere  qu’il  a efte  faitdemci'me  main  3c  formé 
de  mefme  matière.  Encore  trouuera-t’ on  lieu 
de  croire,  qu’il  peut  eftre  plus  fort  & de  meil- 
leure trempe , fl  l’on  iè  louuient , que  la  pre- 
mière Femme  fut  faite  d’vne  màtiere  déjà  fo- 
lide,  & qui  eut  beloind’eftre  amollie.  Dauan- 
tage , comme  l’acier  quelque-jlureté  qiidl  ait 
receuë  de  la  Nature.ne  peut  deuenir  vn  fer  de 
lance  ny  vne  épée,  s’il  n’eft  émoulu  de  mefnie 
la  Force  eft  groilîere  & materielle  , immobile 
& fansaclicn  , auant  qu’elle  foit  aiguifée  ; Sc 
c’eff  à la  Colere  , félon  le  mot  du  Philofophc, 
qu’elle  veut  eftre  aiguifée , afin  qu’elle  deuien- 
ne  Vaillante  & qu’elle  ferneà  îa  Guerre.  Or 
il  eft  certain  3c  l’experiencc  le  montre , que 
cette  Colere  qui  aiguife  la  Force , 3c  luy  donne 
le  fil  de  la  V alliance , eft  plus  viue  & plus  fou- 
daine  dans  les  Femmes  que  dans  les  Hommes  : 
3c  par  confequent,fi  la  Couftnme  leur  a ofté  la 
Vaillance  acquife  & d’habitude  , elle  ne  leur  a 
pas  ofteda  Vaillance  naturelle,  3c  cétefprit 
de  bile,  qui  eft  vn  efpi  ic  de  combat , & la  der- 
iiicre  teinture  de  l’iuyneur  qui  fcit  ks  Braues.’ 
• On  m’oppofera  icy  la  delicatefle  de  leur 
complexion  , 3c  latendrcfle  de  leur  tempera- 
menî.  On  me  demandera  quelle  valeur  il  fë 
peut  faire , d’vne  rngin  qui  peut^çftrë  bleifée 


20^  LAGALLERIE 
d'vn  gaii  mal  coufu , ou  d’ vue  bague  mal  po-' 
lie  ’ d’vne  tefte  qui  fuë  fous  la  foye,  Sc  qui  plie 
£bus  vn  bouquet?  d’vn  corps  qui  peut  eftrc 
percé  d’vn  rayon  de  Soleil  ^ & qu’vn  grain  de 
grelle  peut  abbattre  ? A cela  on  peut  répondre 
premièrement  , que  cette  foibleiïe  eft  de  la 
inauuailë  nourriture de^  Femmes,  & non  pas 
de  leur  tempérament  ; Et  Platon  obleriie  fort 
iüdicieufement  à ce  propos,que  lî  l’excès  d’bii- 
midité  qui  détrempe  leur  videur , & les  rend 
plus  molles  que  les  Hommes , eftoit  delTeclié 
par  vn  exercice  modéré  i leur  complexion 
ejfant  réduite  par  là  à vue  égalité  plus  iufte  & 
plus  exaële  que  la  noftre  -,  leurs  corps  en  fc- 
roient  plus  robuftes  & plus  agiles , de  auroienc 
le  mouuement  plus  libre  & de  plus  longue  du- 
rée. Sur  quoy,  pour  ne  fembler  pas  débiter  vue 
propofîtion -gratuite  & làns  preuues,  il  faut 
remarquer  qu’en  toutes  lesEfpeces  des  Ani- 
mg.ux  de  proye  , les  Femelles  ont  la  courfe 
plus  ville  & le  vol  plus  roide  , Sc  combattent 
plus  courageufement  & auec  plus  de  vigueur 
que  les  Malles. 

En  fécond  lieUjil  faut  répondre  que  la  Vail- 
lance ne  demande  pas  des  bras  d’acier  ny  des 
mains  de  fer  ; que  les  anciens  Héros  n’elloienc 
pas  des  Statues  de  bronze  : qu’ils  n’elloient 
pas  tous  de  la  complexion  de  ce  fameux  Grec  , 
qui  luttoit  contre  les  plus  grands  cliefnes  : & 
qu’encorcs  aujourd’huy  ^ ce  ne  font  pas  des 
Hommes  fechez  au  Soleil,  & durcis  à la  ge- 
lée , qui  gagnent  les  batailles.  A jouirons  pour 
troiliefme  réponfe , que  la  delicatelTe  n’ell  pas 
fi  timide  qu’on  la  fait , ny  li  incompatible  auec 


DES  FEMMES  FORTES. 

U valeur.  Les  Rofes  qui  font  fi  belles,  nailfent 
toutes  armées»  & pour  eftre délicates  nelaif- 
fcnt  pas  de  piquer.  Les  Abeilles  qui  viuent 
dans  le  miel , & qui  font  nourries  de  rEfprit 
des  Fleurs,  ont  des  aiguillons,  & vont  à la 
guerre.  L’Eferiture  Sainte  parle  d’vne  Co- 
lombe , qui  n’elloit  pas  moins  redoutable  que 
les  Aigles  ; & pour  n aller  pas  f loin  , le  Coeur 
luy-mefme , qui  eft  le  lîege  de  la  valeur  , eft 
la  plus  tendre  partie  du  Corps  : il  eft  d’vne 
chair  (ans  nerfs  & fans  os , & n’a  ny  dents  ny 
ongles  qui  le  fortifient.  Il  peut  donc  bien  y 
auoir  des  Efprits  genereux , & des  Ames  fortes 
en  des  Corps  délicats  j comme  il  y a de  bonnes 
épées  en  des  fourreaux  de  velcux  5 comme  il  fc. 
void  des  mains  vidorieiifes  en  des  gans  muf- 
quez  : comme  il  loge  des  Conquerans  fous  des* 
tentes  peintes  & dorées. 

Qve  s’il  eft  necefl'aire  d’appuyer  la  Railbn 
de  l’expcrience , & de  faire  parier  l’Hiftoirc 
pour  la  Philofophie  j elle  produira  de  tous  les 
Siècles , des  Armées  entières  de  Femmes  cou- 
rageutes  & aguerries  ; de  Femmes  conquéran- 
ts ôc  vidorieufes  des  Hommes  | voire  des 
plus  braues  & des  plus  vaillants  d’entre  les 
Hommes.  Ce  fameux  Cyrus  qui  mérita  le 
nom  de  Grand,  par  la  grandeur  de  fes  ex- 
ploits,fut  défait  par  T homi»-is  Reyne  des  Scy <- 
thés: Et  les  Scythes  eux-meûnes  qui  naifl'oienç 
tous  Soldats,  & n’auoient  point  d'autre  Pa- 
trie, ny  d’autres  Maifons , qu’ vn  Camp  ôc  des 
TenteSjfurent  vaincus  par  les  Ama'5ones...Cet- 
te  célébré  Semiramis  à qui  vn  Prophète  a don- 
né le  nom  de  Colombe , fut  veritablenient  vne 


LA  GALLERTE 

Colombe  dans  le  Cabinet , voire  vne  Colom- 
, bc  voluptueuiè  & parfumée  5 mais  elle  fut  vnc 
Aigle  viélorieule  à la  Campagne  : & de  fon 
temps,  l’Alîeif  eut  point  de  Roy,  à qui  elle 
n’oftaft  le  Sceptre  de  ia  main  , & n’enleuaft  le 
Diadème  de  deifus  la  cefte.  Bonfuïque  fut  vne 
autre  A igle , pour  vfer  encore  de  ce  terme  ; 
mais  ce  fut  vne  Aigle  du  Nord  , qui  battit  en 
pliifieurs  rencontres  les  Aigles  Romaines  : & 
penfa  les  chalier  d’Angletc^rfêr  Zenobie  dont 
ie  viens  de  donner  la  peinture, ne  les  traitta  pas 
plus  doucement  en  Egypte  & en  Perle  : & il 
falut  que  les  Maiftres  des  Nations  & les  Dom- 
pteurs du  M onde  , cftafi'ent  par  compelition 
Ja  V idoire  à vne  Femme. 

La  France  a eu  fes  Amazones  auflî  bien  que 
la  Scythie&  les  autres  Païs  d’Outre-Mer  : & 
pour  remettre  à vne  autre  fois  la  Puccile,  dont 
Ja  Vaillance  fut  vne  Vaillance  d’infpiratioa 
Sc  de  miracle  : pour  ne  produire  point  icy 
vne  Catherine  Lilfe,  qui  chalfa  les  Flamans 
d’Amiens  i & leur  arracha  des  mains  , vnc 
Ville  prife  & vne  Vidoire gagnée  : pour  ne 
parler  point  de  ia  hardielle,  dont  les  Dames 
de  Beauuais  repouderent  les  Huguenots  du- 
rant les  Troubles  : la  mémoire  eft  encore  fraif- 
che,du  dernier  lîege  de  Cambray  , & du  cou- 
rage héroïque , que  la  Marefchale  de  Balagny 
y fit  pareftre  , auec  vn  étonnement  general  de 
tous  ceux  qui  la  virent  fur  ce  Theatre.  Elle 
afiiftoit  à toutes  lesfadions  des  Soldats,*  elle 
vifitoit  les  Sentinelles  & les  Corps  de  garde; 
elle  haranguoit  fur  lesBaftions;  & donnoit 
chaleur  aux  coruées,  par  fa  prefence  & par  fon 

exemple. 


DES  FEMMES  FORTES. 
txcmple.  Et  fi  de  bonne  heure , elle  eut  feeu 
gagner  le  cœur  des  Habitansj  la  tefte  du  Coin- 
ce de  Fuentes,  & tous  les  bras  de  Ton  Armée 
fe  fuÜ'ent  lalTez Inutilement  à ce  Siégé.  Aulîî 
tftoit-elle  d’Amboifc;  & le  nom  d’Amboife 
eft  vn  nom  de  Vaillants  & de  Vaillantes!  la 
Race  en  eft  forte  & pkine  d’efprits  héroï- 
ques en  toutes  fes  branches  : Il  en  eft  comme 
de  celles  des  Palmes , dont  les  femelles  font 
auftl  vigoureufes  que  les  mafles  , aiifll  pro- 
pres à entrer  dans  les  Viéloircs  & dans  les 
Triomphes.  Et  encore  aujourd’huy  que  nous 
auons  la  guerre  auec  l’EfpagnCj  ft  quelque 
Comte  de  Fuentes  s’alloit  prefenter  deuant 
Breftej  il  n’y  trouueroit  pas  véritablement  le 
courage  fier,  & la  magnanimité  hautaine  de  la 
^arcfchale  de  Balagny  j mais  il  trouueroit  vn 
coura2;e  fort  auec  douceur  , vne  magnanimité 
ciuilifée  & débonnaire , des  Grâces  armées  & 

■ bien- faifan tes.  Et  alfeurément  ce  mélange  de 
douceur  & de  force  , & cette  jondiion  des  ar- 
mes & des  bien-faits  en  la 
feroient  pas  la  moins  forte 
délie. 

Mais  il  n’eft  pas  neceflaire  dknroller  iep 
toutes  les  BraueS,  qui  ont  aguerry  la  Beauté 
&armé  les  Grâces.  La  Princelfe  que  ie  vay 
produire  , acheuera  de  conuaincre  ceux  qui 
, mettent  les  V aillantes  entre  les  Monftres  : Sc 
qui  croyent  ou’ vn  caïque  & des  plumes'  fur  la 
tefte  d’vne  femme,  ne  font  pas  vn  moindre 
prodige  que  faifoient  autrefois  les  couleuvres 
îur  la  tefte  de  Medufc* 


gouuernanÿ  j ne 
piece  de  la  TCita- 


s 


zie  LA  GALLE  RI  E 

EXEMPLE. 

IZANKE  DE  FLANDRES^ 
Comtejfs  de  Montf&rt, 

LEs  Aigles  quoiqu'elles  falTent,  ionttoii- 
jours  Algies  : & foit  qu’elles  s’égayent  eiv 
Fair,foit  qu’elles ehaflent  felics  s’ égayent  auec 
Tigueur , & chaiTent  auec  force.  leanne  Com-- 
teiPe  de  Montfort , & Fille  de  Loiiys  Gomte 
de  Flandres  , a efté.de  ces  Aigles  toujours  ge- 
nereulés  & toufîours  hardies.  Toute  fa  vie  fus 
vne  guerre  Gontinuelle  *,  ou  vne  continuelle 
préparation  à la  guerre.  Ses  premiers  diuer- 
tiflemens  furent  laborieux:  & viriles  r & l’âge 
que  les  Filles  commencent  de  voir  le  Monde  ^ 
d’aller  au  Bai,  d’entrer  dans  des  Aifembiéesi. 
elle  commença  d’apprendre  à môter  à cheualj 
à rompre  la  lance,  à,  combattre  à la  barrière. 

Elle  aprit  tous  ces  exercices , fans  defapren- 
dre  la  pudeur  de  fon  Sexe,  fans  en  aigrir  la 
douceur , ny  en  àlterer  les  Grâces  , & il  y eut 
toufiours  fur  fon  vifage  , & en  toutes  fes 
adions,  vn  tempérament  de  beauté  & de  vail- 
lance i vne  teinture  melFée  de  hardiefl'e  3c  de 
Hiodeftiej  8c  vn  air  pareil  à l’arr  de  la  Miner- 
ue  de  l’ancien  Peintre  ^ qui  eftoit  armée , & 
nelailfoit  pasd’eftre  Vierge.  Sa  vaillance  au 
relie  ne  fut  pas  toujours  vne  vaillance  de 
T ournois  & de  Carrouzels  : & fa  brauerie- 
vne  braueric  peinte  3c  de  parade.  Des  Guer- 
res contrefaites,  & des  combats  de  Sale,  elle 
paiï'aaux  véritables  Guerres , 3c  aux  combats 


DES  TEMMES  EOKTEl  un 
de  Campagne  : elle  fe  trouua  à des  Sieges , êc 
à des  batailles  nauales  : elle  emporta  des  vi- 
ctoires en  toüte  forme  j & mérita  des  couron- 
nes de  toute  matière, 

lean  Duc  de  Bietagne  eftant  mort  (ans  En- 
fans,  lailTa  au  Comte  de  Montfort,  & à Char- 
les de  Blois  , le  débat  de  fa  fucceflton.  Ler 
Comte  commença  la  ponrfuite  de  fon  droit 
par  la  faifie , & affifté  de  l’elprit  êc  du  coura- 
ge de  la  Gomteüe  fa  Femme,  partie  de  force 
& parye  par  ad r elfe, gagna  les  meilleur  es  Pla- 
ces de  la  Prouince.  Charles  preuenu  par  la 
voyede  fait,  eut  recours  a la  Cour  des  Pairs  ^ 
& à la  protedion  du  Roy,  dont  il  auoit  éponfé 
la  Niepee.  La  Cour  iugea  le  different  de  la 
Succeiffon  en  fa  faneur  : Sc  le  Roy  commit  à- 
l’execution  de  l’Arrefl: , le  Duc  de  Normandie 
fon  fils  : & l’enuoya  en  Bretagne  auec  vne  Ar- 
mée. Apres  la  redudion  de  quelques  Places  , 
le  Comte  de  Montfort  fe  laifia  prendre  à Nan- 
tes , & fut  enuoyé  prifonnier  à Paris,  où  Ü 
mourut  dans  la  Tour  du  Louvre, 

Cette  chute  du  Comte  apparemment  deuoit 
attirer  la  chute  de  la  Comteffe  : comme  on 
dit  que  la  mort  du  Palmier  eft  fniuie  de  la 
mort  de  la  Palme.  Mais  tous  les  Amours  ne 
font  pas  de  mefine  complexion , ny . fiijets  au3C 
I mefmes  fymptomes.  La  genereufe  Veufiie 
demeura  ferme , entre  la  mort  de  {®n  Mary,, 
qui  luy  pefoit  extrêmement  fur  h cœur , 8c 
I la  Guerre  qu’il  luy  laiffoit  fur  les  bras  j 8c  ce 
n’eftoit  pas  vne  petite  charge  h vne  jeune 
Femme,  d’auoir  ù fouftenir  tonie  la  France 
ennemie,  8c  en  armes.  Elle  vifi?n  en  perfoit^ 

5 ii 


Iix  IA  GALLERIE  j 

ne  to^es  îes  Villes  ^efon  Party  : elle  raffiiratV; 
les  Peuples  effrayez  ^ & confirma  les  Garni- 
ions  irrefoluës  r elle  gagna  les  Ames  nobles- 
par  carefies,  & les  mercenaires  par  prefens  : SC 
par  Ton  exemple  donna  du  courage  aux  vnes,^ 
& de  la  fidelité  aux  autres. 

En  fuite  ,1a  Guerre  J s’eflant  réchauffée  au 
premier  ray'ondu  Printemps  la  Ville  de 
Rennes  apres  quelques  a|Éuts  j s’eftant  ren- 
due à Charles  de  Blois,  nonobftant  la  refi* 
fiance  de  Guillaume  de  Gadoudalqui  j corn- 
mandoit  ; l’Armée  Françorfe  alla  afiîeger 
Hennebond  , ou  la  Gomtefle  s’^efiott  jettée 
âuec  la  fienr  de  fes  Amis,  Elle  fbufiint  le  Sié- 
gé virilement,  & y feruk  de  toute  fa  perfonnet 
clic  y agit  des  bras,  non  moins  que  du  cœur 
& de  latefie,  & y valut  toute  feule  pluficurs 
Soldats  êc  piufieurs  Capitaines,  Elle  donnok 
les  ordres , & efioit  la  première  à exeâutcr  les 
ordres  donnez  ; elle  efioit  de  toutes  les  for cies, 
& afiiftai'i  a tous  les  aflaurs.  Et  quand  elle  al- 
loit  fur  la  muraille  & par  les  rues  , montée 
furvn  c]\eual  de  combat  , & armée  de  toutes 
pièces,  l’éclatde  fes  yeux  , le  feudefon  cœur 
épandu  forfon  vifage,  & cette  vaillance  de 
gefte  & de  mine , qui  renforçoit  fa  beauté  & 
luydoniioit  delà  pointe,  cncouragec/ient  ks 
plus  timides  î réueilloknt  les  plus  pefàns  & les 
plus  lafclxes. 

Vn  ionr  que  les  Afiiegeans  également  irri- 
tez defarefiftance  & de  leurs  pertes  eftoient 
venus  à vn  afiant  generahla  courageufe  Prin- 
celTe,  apre.5  auoir  préparé  tout  le  monde  à la 
deiFenfe,iufquesàles  Femmes  & à fes  îilks. 


DES  FEMMES  FOÎITES.  if0 
«ae  Ton  exemple  aucit  aguerries,  moatafur 
vue  Tour  , pour  découurir  Teftat  du  combat 
^ comme  elle  eut  reconnu  , qu’il  n’eftoit  de- 
meuré que  des  Valets  a la  garde  du  Camp,, 
rlle  delcendit  de  la  T our  , remonta  à che- 
nal , & fortant  par  vne  por^-e  détournée,  à la 
^fte  de  trois  cens  Cuirafl'es , alla  mettre  le  feu 
i dans  les  iogemens  des  Ennemis.  Ea  fumée  Sc 
la  dame  les  rappellerent  bien- toit  à la  deffen- 
fc  de  leurs  tentes  & de  leur  bagage.  La  Gom- 
telfe  apres  auoir  fait  fon  coup,  le  retira  braue- 
I ment  à la  veuif  de  ceux  qui  la  pourfuiuirenc  5 
1 Sc  les  chemins  de  Hennebond  luy  eftant  fer- 
mez, elle  gagna  Aulroy  âuec  fa  troupe.  Le» 
f alïi^gez  furent  cinq  iours  fans  auoir  de  Tes 
Æouuelles  : cependant  elle  fit  cinq  cens  Che- 
naux r & lefixiefme  iour  s’eftant  prefentée  de 
.grand  matin  à la  telle  du  Camp  : elle  for^a 
tout  ce  qui  fe  trouua  deuant  elle  î & entra 
dans  la  V ille  auecvn  grand  bruit  de  trompe- 
tes.  La  Viétoireelle-mefmen’^euft  pu  entreir 
plus  glorieufement , ny  ellre  receuc  auec  plu* 
de  joye. 

Elle  n’euft  pas  feulement  à refifier  à la  for- 
<€,&  à des  machines  drelTées  contre  fes  mu- 
railles ; elle  eut  aie  défendre  de  la  rufe  , &à 
combattre  les  artifices,  qui  afFoiblilToient  le 
eourage  de  fes  Gens , & les  débauchoient  de 
ion  feiuice*  Mais  enfin  fa  prudence,  fon  adrefi- 
fe , & relcquence  de  lés  prières  , accompagnée 
de  celle  de  lesprefens,  les  arrefterent  iniques 
-à  l’arriuéedu  fecours  Anglois,  qui  mit  fin  à ce 
premier  Siégé.  Il  fe  fit  en  fuite  vnefufpenfiofî 
d’armes  P qui  luy  donna  lieu  de  palTeren  An- 

S iij 


1T4  I A G A L L E R I E 

gleterre,  8c  defolliciteren  perfonnc  vn  noü*; 
aeau  recours.  La  Magnificence,  la  Ciuilité, 
toutes  les  Grâces  le  demandèrent  pour  elle , & 
le  firent  embarquer  ; ta  Vaillance  &/a  Fortu- 
ne le  fâuuerent  iur  la  Mer , & le  rendirent  vi- 
Glorieux  en  Bretagne. 

L’Armée  nauale  de  Charles  de  Blois, l’ayant 
attaquée  deuant  les  Ifies  de  Grenezay,  elle 
montra  bien  que  fa  ValeureRok  de  l’vn  & de 
l’autre  Elément  : & qu’elle  aooit  le  coeur  autS 
bon  & la  tetïe  auffr  ferme  fur  vn  VaifTeau, 
que  fur  vn  Baftion  Sc  dans  des  tranchées.  Elle 
combattit  tout  le  iour  l’épée  à la  main  , fous 
vn  orage  de  fer  & de  feü,  8c  parmy  cent  Morts 
de  formes  difFcrentes  & toutes  terribles.  Ce- 
pendant elle  ne  plia  ny  fous  le  fer  ny  fous  le 
feu  : elle  vid  d’  vn  œil  atfuré  toutes  ces  formes 
de  Morts-:  & quand  elles-  euffent  efté  plus  ter- 
ribles 8c  en  plus  grand  nombre  , elle  n’cuft  pas 
laitfé  d’enleuer  la  Viéloire  au  milieu  d’elles,  fi 
la  nuit  & la  tempefte  qui  faruinrent  ne  la  Iny 
tulTcnt  ôftéc.  Si-toft  qu’elle  fut  à terre  auec 
fes troupes,  elle  marcha  droit  à Vannes;  & 
recommença  la  guerre  par  le  Siégé  de  cette 
Place.  Sa  prefence  8c  fon  exemple  y furent»  les 
deux  plus  fortes  machines  dont  les  murailles 
furent  battues  : 8c  la  V ille  enfin  eftant  prife  de 
force , apres  diuers  afi-auts , où  elle  combattit 
dé  la  voix  & de  la  main  , elle  y entra  à cheual 
en  Conquérante. 

Sii’auois  àfuiufe  cette  Femme  viéïorieu- 
fe,  en  toutes  les  occafions  & à tous  les  com- 
bats où  elle  fe^rouua  ; il  faudroit  que  i’écri<- 
uiBè  icy  l’Hiftoire  de  plufieurs  années.  Il  luf-' 


DES  FEMMES  FORTES,  tij 
fît  de  dire  pour  conclufîon  , qii’apres  diuers^ 
Sièges  & dmerscombatSjelIe  mit  enfin  la  Cou- 
ronne fur  la  telle  de  fon  fils  : Et  fi  fon  temps 
êuft  efté  le  temps  fies  Statues  & des  Arcs  de 
Triomphe  , elle  triompheroit  encore  en  mar- 
[bre  & en  bronze  j lur  les  portes  & dans  les- 
iplacés  de  toutes  les  Villes  de  Bretagne , com- 
me elle  combat  encore  & combattra  éternelle- 
ment dans  noftre  Hiftoiie,. 


■ • 


ilA  GAt.  DES  FEMMES  FORTES.  117 

LES 

OR  TE  S ROMAINES. 

L V C R E C E. 

V E la  Beauté  eft  vnbka  dan- 
gereux i que  la  garde  ea  eft 
difficile  ! & qu’elle  eft  expo- 
lée  à d’eftraiiges  auantures.  le 
ne  ieay  ft  le  péril  feroit  û. 
grand  ^ de  garder  vue  Bcftc 
farouche  ea  fa  maifoii  ^ que 
d’y  tenir  vue  belle  Femme  : Et  fi  les  Grâces  ^ xc 
dis  mefmes  les  Grâces  modeftes  & les  pudi- 
ques , ne  font  pas  plus  à craindre , que  la  For- 
tune  ennemie  & irritée.  Les  Lyons  ont  au 
moins  des  interualles  d’innocence  : ils  ne  mor- 
dent plus  quand  leur  faim  eft  (atisfaite  : Et  il 
y a desfeftesque  lamauuaife  Fortune  chom- 
me  ; il  y a des  iours  de  trefue  pour  ceux  qu’elle 
perfecute.  La  Beauté  ne  connoift  point  ces 
iours  de  trefue , ny  ces  interualles  d’innocence. 
Scs  complaifances  mefmes  font  dangereiifes^  & 
fon  repos  eft  à craindre.  Et  afin  que  vous  I ça- 
lehkx , que  ce  n’eft  pas  feulement  la  Beauté  ii- 
keentieufe  & débauchée , qui  eft  malfaifantc  j 
telle  de  Lucrèce  a perdu  Tarquiu  : Et  Lucr.ce 
tlle-mefmc  quiluy  eftoit  fifeuerCj  & qui  la 
ftenoit^de  fi  prés  $:  dans  vne  fi  grande  concrain- 
f tc  , vient  tout  fraifehement  d’en  cftre  égorgée. 

\ Vous  aurez  pciu-cftreoüy  parler  de  l’in- 

T 


iî8  lA  GALtERÏE  ' 'i 

dÜcrete  conteftation  des  Princes  qui  fbntauj 
Camp  cl’Arcice.  Allant- hier  ils  entrèrent  e 
dircoursdu  mérité  de  kurs  Femmes  : & cha' 
<:un  donnant  gagné  à la  fiennekl  fut  refolu,  qü  ' 
les  yeux  feroicnc  pris  pour  iuges  de  ce  diffe  1; 
rent.  Sans  remettre  la  partie  au  lendemain , il  î; 
montèrent  tous  à chenal  àlamelme  heure  , ^ 
vinrent  en  pofte  à Rome  & à Collatie.  O ^ 
dit  que  tontes  les  voix  fj^nt  pour  hucrect  | 
Elle  gagna  mal- heureufemient  vn  auantag  1 
qu’elle  ne  difputoic  point  : & ce  gain  nialhe’u  | 
reiix  & fiinefte,  luy  vaut  la  perte  de  fon  hon  i 
neur&;  de  la  vie.  Le  jeune  Xarquin  arrogar  ; 
de  fon  natuiel , & plein  d’orgueil  & du  nor  ' 
de  fon  Pere  le  Superbe,  retourne  à Collati 
& rcceu  de  Lucrèce,  comme  Amy  de  (on  Ma  î 
ry  , a efcé  l’épée  à la  main  la  fur  prendre  dan 
fon  lit , &.  luy  a fait  vne  violence  qui  paf 
fe  le  Superbe  & le  Tyran,  le  ne  vous  dira  ’ 
point  le  particulier  de  cet  attentat  : ie  vou 
diray  feulement  , que  dés  ie  point  du  iour 
la  panure  Femme  defe! perce  de  fon  mal-heni 
arrandé  en  diligence  Collatin  Ion  Mary,  & ■ 
le  bon  homme  Lucrèce  fon  Pere.  Eftan 
arriuezauec  Brutiis  & Valcre  leurs  commun  i 
amys , elle  leur  a exposé  aucc  larmes , la  trift  i 
auanture  de  la  pudicité  violée  : & apres  le 
aticir  engagez  par  ferment  à la  venger,  preue  i 
nant  toutd’vn  coup  leur  preuoyance,  & leur 
raifens,  elle  s’eft  frappée  au  coeur  d’vn  poi 
gnard  qu’elle  tenoit  caché  fous  larobbe.  Voi- 
la le  dernier  , a ,de  de  cette  funefte  Tragédie 
qui  aura  p'e»’.t-eilre  des  fujets  eucore  plus  fu- 
ne  h CS  : de  vous  elles  furuentis  fort  à propos 


DES  FEMME'S  TOUTES. 

.pour  rcceaoir  ies  derniers  foüpirs  de ia  premier 
xe  Hcroïne  de  Rome. 

Il  ne s’eft  donné qu’vn  coup,  & tous  ceux 
qui  font  l’a  alTemblez  l’ont  receu.  Il  coule  rn 
ruiileau  de  i'ang  de  la  playe  de  Lucrèce:  il  cou- 
le desruilLeaux  de  larmes  de  la  playe  de  Ibii 
Mary  & de  celle  de  fon  Pere  : & de  ces  deux 
fortes  de  playe  s , ie  ne  fçay  laquelle  eft  la  plus 
douloureuic  & la  plus  profonde  le  ne  fçay  li 
le  fang  vient  plus  du  coeur  *,  & s’il  coule  auec 
plus  de  fentiinent  que  ies  larmes^  OdPY  qu’il 
en  foit , Lucrèce  paroift  fort  contente  du  coup 
quelle  vient  de  faire.  Vous  diriez  qu’auec 
ion  fang , il  fort  ie  ne  içay  quoy  de  lumineux , 
qui  éclaire  le  nuage  , que  la  honte  de  la  nuidh 
palfee  luy  auoit  laiiTe  dans  les  yeux  & fur  le 
front.  Vous  diriez  que  fon  innocence  & la  pu- 
reté de  fon  coeur  fe  voyent  par  ia  playe  : & fa 
playe  luy  elf  comme  vue  nouuelie  bouche,  qui 
crie  aux  yeux,  Scoerfiiade  en  fiience.  Enten- 
dez-vous ce  qu’elle  dit  de  cette  bouche  élo- 
quente fans  bruit , & perluaiiiie  fans  paroles  ? 
Êlleprotcftcde  l’outrage  &;  delà  tyrannie  des 
Tarquins  : elle  en  demande  vengeance  aux 
Dieux  & aux  Homim-s  : & app^mment  elle 
l’obtiendra  des  Dieux  & des  Hommes,&  l’ob- 
tiendra par  la  voix  de  fon  fang , qui  eft  coura- 
geufe  & hardie;  qui  a la  force  de  l’indignation 
& celle  delà  iuftice  -,  qui  eft  pleine  de  i’cfprit 
& de  la  vertu  de  Rome. 

Il  ne  fe  void  rien  de  mol  ny  de  foible  en  fa 
perfonne  : rien  qui  ne  fort,  ou  vue  preuue  de 
Ion  innocence , ou  vne  marque  de  fon  courage. 
Et  quand  ü n’y  point  d’autre  conjeéturQ- 

T ij 


ilO  L A G ALLERIE 

pour  elle , fa  iuftification  eft  expreiTe  & mani- 
Fefte , en  Ion  air , en  là  mine  & fur  Ton  vifa^e,  ] 
La  teinture  de  la  V ertu  n’y  eft  pas  vn  fard  lu-  , 
perficiel , & ajoufté  par  artifice , elle  y eft  in-  , 
terieure  & denailfance  : elle  y a toufioursefté  , 
entretenue  des  clFuficns  de  fon  cceiu-j  & des  , 
rayons  de  fon  Ame.  Et  fi  à prefent  que  fon  , 
Ame  l’abandonne,  & que  fon  coeur  fc  répand 
|)ar  fa  playe , cette  belle  teintüîe  refifte  encore 
a la  couleur  de  la  Mort , qui  elface  tontes  les 
antres  3 vous  ne  croirez  pas  que  i’en  dis  trop , li 
ie  dis  qu’elle  n’eftoit  pas  peur  céder  aux  cou- 
leurs du  Vice,  & au  teint  de  l’impudence. 

Vous  aurez  pii  voir  ailleurs  de  la  pudeur: 
clic  eft  commune  à toutes  les  honneftes  Fem- 
cies  : & les  brunes  en  doiuent  auoir  autant  que 
les  blanches.  Vous  aurez  pu  voir  encore  ail- 
leurs de  la  modeftie  : c’eft  vn  ornement  natu- 
rel, & vne  parure  fans  frais,  qui  eft  àl’vfagc 
des  panures  & des  riches.  Mais  vous  n’auez 
peut-eftre  iamais  veu  que  lur  ce  vifage  , vnc 
Pudeur  courageufe , & vne  Modeftie  forte  & 
rehanlléc.  Ce  tempérament  eft  ccluy  des  an- 
ciennes FI  eroïncs,  qui  armoient  les  Grâces  & 
les  menoient^  la  guerre.  Celles  de  Lucrèce  , 
pour  n’eftrepas  guerrières,  ne  paroillént  paS' 
moins  hardies  : & fa  Beauté  qiioy  qu’élcuée  à 
Tombre  & dans  la  robbe , n’a  pas  moins  ck 
force  ny  de  courage.  Elle  commence  pourtant 
à défaillir,  cette  Beauté  forte  &:  courageufe  ; 

& ces  Grâces  bleflées  expireront  bien-toft  les 
•^nes  apres  les  autres.  Il  paroift  cependant , que 
la  perte  de  leur  honneur  les  altèrent  plus , & 
kur  eft  plus  fcnfibie  que  la  perte  de  la  vie.  Lcgjf 


DES  EEMMES  FORTES.  tix 
bonté  eft  toufiours  viue  & entière  : & la.  crain- 
te ne  leur  eil  pas  encore  venue.  Leur  rougeut 
ne  s’écoule  point  > quoy  que  leurs  efprits  s’é- 
éouient  auccleurfang  & auant  qu’elles  meu- 
rent de  leur  bleflure,  elles  mourront  du  regret 
Tauoir  afliilé  au  crime  de  la  nuit  palTée,  bien 
']u’clies  y ayent  alTifté  fans  Te  faire  voir,  & par 
^ne  pure  violence. 

’ Coilatin  qui  perd  le  plus  en  eét  accident,  pa-.- 
Iroift  le  plus  afBigé.  11  foufticnt  Lucrèce,  qui 
jeft  tombée  entre  fes  bras  ; & il  autoic  befoin 
iuy-merrne  des  bras  d’aiitruy,  s’iin’eftoir  fou- 
îtenu  de  lacolerCjqiii  clt  venue  au  fecours  de  fon 
cœur  : & luy  a mis  le  feu  au  vifage.  Saiü  com- 
me il  eft,  decolere&  de  douleur,  d’indigna- 
tion & de  pitié,  il  ne  peut  s’expliquer  que 
des  yeux  : & fes  larmes  au  defaut  de  la  voix  ar- 
reftée,  difent  à Lucrèce  le  dernier  adieu,  & luy 
confirment  l’opinionqu’il  ade  fon  innocence. 

A ce  difeoursde  larmes , Lucrèce  fait  vne  ré- 
ponfe  de  rang  & de  foupirs  : elle  baiffe  les  yeux 
for  fa  playe  , comme  pour  faire  figne  à Colla- 
tin  , de  regarder  au  moins  fon  cœur  nu  par  cet- 
te ouuerture.  £cie  eroy  que  le  dernier  mouue- 
ment  defeslevres,  efl  vn  ferment  par  lequel 
elle  ralfeurc  , qu’il  le  trouuera  net  de  la  foüil- 
leure  de  fon  corps  ; qu’il  n’y  verra  point  d’au- 
tre image  que  lafienne,  n’y  aucune  trace  dé- 
fiamme  efirangere  : & que  s’il  y refie  encore 
quelque  cendre  , c’efi  la  cendre  d’vn  feu  légiti- 
mé , qu^il  a luy  féal  allumé,  & qui  eft  aufii 
pure,  quelefèu  facrédes  Vefiales.  Q^y  qu’il 
n’y  ait  que  de  l’Elprit  & du  foufilcen  ce  fer- 
ment , il  ne  laifle  pas  deftre  entendu  de  CoUa,— 

X üj 


2..X2.'  LAGALLERIE 

tin  J qui  fait  vne  pareille  protcjftation  de  fîcîe— ' a, 
lité  pour  l’auenir.  Mais  elle  n’eft  exprimée- 
qu’en  pleurs  & en  foûpirs  : il  a oublié  tous  Ics^  1 
autres  termes  : & Lucrèce  qui  entend  bien  en-  i 
core  ceux-là  , accepte  fa  protcftation , & la 
conlîgne  à Ton  Ame  , qui  Remporte  auec  joyc 
en  l’autre  Monde.. 

Brutus  qui  cftlà  debout,  en  fait  vne  troi-^ 
f efme , qui  e^fl  bien  d’ vne  autFe  forme , & qui 
ne  s’accomplira  qu’auec  le  fer  & le  feu.  Le  vil- 
lage que  vousluy  voycz,n’cfl;  pas  fon  vifage  or- 
dinaire : la  langue  qu’il  parle  luy  eft  nouuel- 
le,  &:  fans  doute  le  Genie  de  Rome  furuenu  à- 
cette adion.,  s’eft  apparu  à luy  & l’infpirc  de  1 
fort  prés.  C’ef  de  fa  lumière  , qu’il  a les  yeux  i 
ardens  & tout  le  vifage  en  feu  : c'eft  de  fon  Ef- 
prit  qu’il  eft  pofl'edé , & ce  font  fes  paroles  qui. 
Juy  fortentdela  bouche..  D’Vne  main  il  rient; 
le  poignard  fanglant , qu’il  vient  de  tirer  de  la» 
playe  de  Lucrèce , & femble  l’offrir  comme  i 
vne  chofe  facrèc ,,  au  Genk  qui  luy  park  If, 
kue  l’autre  main  au  Gief  : Et  accompagnant  i 
de  fa  voix  & de  fon  feu,  la  voix  & la  fumée, 
du  fang  pudique , qui  coule  du  poignard  fatal 
il  vou-ë  aux  .Dieux  & à la  Patrie , la  ruine  des-  j 
Tarquins  &:  l’aboliftèment  delà  Royauté,  < 

Ce  nouueau  feu  ne  s’^afrefte  pas  à luy  ; il 
falfea  Valere,  & à.  Lucrèce  le  Pere  : il  feche 
leurs  larmes  fur  leurs  yeux,  & leur  triftelfe  : 
dans  leurs  cœurs  & allume  en  fa  place , vne.,  i 
colere  qui  n’eft  encore  qu’vu  feu  particulier  & i 
qui  fera  bien-toft  à.Kome  & par  toute  l’Ita-  ' 
lie  vn  embrafèment  public.  Ces  deux  brauest 
S^aatcurs  confirment  du  gefte  & de  la.  mine 


DES  FEMMES  FORTES.  113. 

le  femnent  que  f<iit  B rutus  i leurs  yeux  ardens  > 

& leurs  vit'acjes  renouuellez  par  vne  chaleui' 
inconnues  leur  âge,  lurent  en  me fme  forme 
l’extermination  des  T arquins.Collatin  ebloiiy 
de  Ton  afiliaion  & de  fa  perte  ne  prend  pas 
carde  à ce  qu’ils  font  : mais  quand  H fera  re-^  ■ 
uenu  de  cét  eblouyiTement , il  meüera  fon  zé- 
lé auec  le  leur  : & feconfacrant  tous  quatre  à 
la  Liberté  & à la  vengeance,  par  l’attouche- 
ment du  fang  que  cette  Femme  recueille,  ils 
reoGuuellcront  eu  commun  leur  vœu  â l’Om- 
bre de  Lucrèce,  Et  Lucrèce  fera  à l’aucnir  ^ 
apres  la  Liberté  & la  Vertu  , leur  Diuinicé  do^ 
meftiqiie  & la  principale  Religion  de  leurs  Fa- 
milles. 

SONNET. 

Lucrèce  parle. 

TO  r T E S les  étions  fçment  mm 
auanture  ; 

'Elieefi  encore  frai fche  en  l'Effrit  des  Humaiftsl 
Et  le  JangeonLe  encor,  dont  anx  yeux  des  Ro'- 
miins , 

le  lauay  mon  honneur  vsngay  mon  if^urt. 

hla  genereufe  mort  étonnarla  Nature^* 

1.' Hijjtoîre  l'a  di^éj  à tous  Jes  'Efcriuains  : 

Et  pour  m’eterntf^r^  mille  fçaua  ites  mOrins 
jiu  Temple  de  la  Gloire  ont  laijfé  ma  r^einture. 
Mais  dequoy  mont  ftruy  tant  de  marques 
d honneur  ? 

Auhurd  huy  Ven  érigé  en  crime  mon  malheur  -, 

T iüj 


114  Î-A  GAtLERIE 


Ztfans  droit  le  froce:^eft  fait  à ma  Mimoire* 


Ma  grande  Ombre  en  gémit , ^ senfUint  Jè 


mon  Sort'. 


ttfour  ne  feufrtr  point  vne  tache  ft  hcire , lu 
Encore  en  ce  Tableau  te  me  donne  U Mort. 

APOLOGIE  ET  ELOGE 
L V C R E Ç^, 

LVcrece  fe  plaint  en  ces  Vers  , de  la  ri-  ^ 
^!uciir  qu’on  liiy  tient;  & du  proccz  que  i 
Ton  jfait  à la  Mémoire.  l’ay  veu  ce  procez , & » 

Ja  ientence  qni  luy  eft  arrachée  dans  les  Linres.  J 
de  la  Cité  de  Dieu.  Fay  alîifté  quelquefois  aux  } 
Déclamations,  qu’vne  des  plus  hautes  & des  I 
plus  fortes  Vertus  de  Ton  S‘e5re,  acoullumede  i 
taire  contre  elle  -,  & i’auouë  que  lî  ellecft  iu- 
géepar  le  Droit  Chreftien  & lélon  les  Loix  de  I 
l’Euangile,  elle  aura  peine  de  iiiftiiîer  Ton  in- 
nocence: de  les  plus  fauorabics  feront  au  moins,  i 
de  l'opinion  de  S.  Augnftin  , & concluront 
auec  luy , qu’elle  n’a  mérité  , ny  la  mort  qu’el- 
le s’eft  donnée,  lielleaeâé  innocente  de  fon 
des-honneur  -,  ny  les  loiianges  qu’elle  a receuë^,.- 
ii  elle  en  a ellé  coupable. 

Neantmoins  Ci  elle  eH  tirée  de  ce  Tribunal 
feuere  ou  il  ne  fe  prefente  point  de  Vertu 
Payenne,  qui  ne  foit  en  danger  d’heure  con- 
damnée ; Eclleeft  iugêe\par  le  droit  de  fon 
Pais  & par  la  Religion  de  fon  Temps  j elle  fe 
trouucra des  plus  chaftes  de  fon  Temps,  & des 
plus  fortes  de  fon  Païs  : la  noble  & vertu  eu  (c 
I^Uofophe  qui  i’aceufe  iâ  fouucur*.  i’abfoudrai 


i DES  FEMMES  FORTES.  iif 

I de  fon  malheur,  & fc  rcconci liera  auec  elle  : & 

1 chacun  auoücra , que  fon  péché  fut  moins  de 
: là  faute , que  de  l’impcrfedion  du  Droit  Ro- 
imain,  qui  ne  i’âuoit  pas  bien  réglée,  Sc  des^ 

: fcandalcs  de  la  Religion,  qui  ne  luy  aiioit  don- 
j né  que  de  mauuais  exemples, 

I In  effet  le  Droit  de  ce  Païs-la  n’eftoit  alors 
I qu’vn  Droit  fuperfîciel  & démontre  : laMo- 
raie  n’^eftoit  occupée  qu’à  plaftrer  l’extericur  ; 

' qu’à  imiter  la  mine  & les  geftes  de  ia  Vertu  y 
qu’à  faire  de  beaux  marques&  de  belles  fein- 
tes. Elle  ne  touchoit  point  aux  intentions  cor- 
rompues : elle  n’auoit  point  de  réglé,  pour 
les  deÊrs  déréglez  : & pourucu  que  les  mau- 
uaifes  ‘PafTions  n’allafTent  point  iufques  aux 
mauuais  effets  j elle  les  abandonnoic  à leur 
propre  icns  ; & les  laiffoic  rooïr  dans  le  Cœur 
d’vne  liberté  plus  que  populaire  I elle  leur: 
fbuffroit  vne  licence  impunie  & fans  contrain- 
tc.Q^rÆ  à la  Religion  Romaine  qui  erigeoit 
les  Courtifanes  en  Déciles,  j faerrhok  | deâ’ 
Adultérés,  il  ne  falloir  pas  attendre  qu’elle  fît 
des  V lergcs , ny  des  femmes  chaftes.  En  cela 
Lucrèce  , voire  Lucrèce  violée , fat  meilleure 
que  les  Dieux  de  Rome.  Ce  ne  fin  pas  l’amour 
du  plaifir , ny  la  crainte  de  la  Mort , qui  la  fi- 
rent faillir»  ce  fut  l’aniour  de  riionneur,  6c 
la  crainte  exce/îiue  qu’elle  eut  de  le  perdre.  Et 
£ elle  n’eut  pas  la  fermeté  de  Sufaiine , qui  ne 
plia  fous  la.  Mort , ny  fous  l’infamie  j il  fiifhr 
dedirepour  i’exeufer  qu’elle  ne  croyoit  point 
au  Dieu  de  Siilànne  & le  miracle  eu ft  efté 
trop  grand,  fi  vae  Payenne euft  égalé  vne  des. 
pius-hauces  Vertus  des  Fidcks , fans  la  Loy 


,X  A_  GAtLKP.ÎE 

i§.r;S-  le':;  G races  q i/.i  faiioi  ent  les  F idelcs. 

.Ne  fep^üon?  Q-'n-  point  de  louer  Lucrèce,; 
elle  eft  digne- de  nos  lodainges,  l-’ancienne  Ro- 
me qui  a elle  la  Nourrice  des  hautes  Vertus  de 
ia.Nacure.j  & des  grands  Héros  du  Paganii’-  i 
me,  n’a  rien  porté  de  plus  haut  ny  de  plus  i 
grand,  rien  de  plus  fort  ny  de  plus  magnani- 
me  que  Lucrèce.  £ik  fut  rExtermina'trice  des  » 
Roys inlblcns , & la Merc,de-la  Republique: 

& pour  mettre  au  Monde  cette  ii  illnftre  & R ■ 
fameufe  Fille,  qui  deiioit  commander  à tant 
de  NâtionSjelie  s’ouurit  elle  - mefnjc  le  fein,Sc 
fe  fit  vue  mort  de  grand  bruit  Sc  de  grande  for- 
ce. En  cela  elle  fut  plus  glofieufe  , & plus  di-- 
gne  de  réputation  que  la  Mcre  du  premier  Çe- 
lar , à qui  Ton  fendit  le  ventre , pour  faire  pal- 
fage  à rvfiirpateur  dont  elle  efroit  grofie. 
R’Oiitrageux  qui  fit  violence  à Ton  honneur,, 
ne  la  des- honora  , point  : rHonneur  tient  à la 
Vertu,  Sc  la  Vertu  ne  peuteftre  arrachée  du 
coeur;  il  faut  qu’elle  en  tombe  d’clle-mefme. 
Ne  polluant  de  Tes  feules  mains  refifter  à la 
force  armée  , elle  la  repomTa  de  r£iprit;&  fon 
Ame  s’efleuaauta.nt  qu’elle  put,  pour  n’eftrc 
point  tachée  de  ri-mpureté  qui  foiiilla  fon 
corps.  Encore  la  voulut-elle  laucr  de  fon  fang: 

& le  zele  de  la  pudeur  fut  fi  grand  en  elle,, 
qu’elle  punit  fur  fby  - mefnie  l’impudicité 
qu’ yn  autre  y auoit  commife. 

R E r L E X î O'  N M Ç>  K A L E . 

Y O V s qui  voyez  mourir  Lucrèce  en  cette' 
Peinture,  gardez  que  fon  fang  ne  tona- 


DES  EEMMES  EORTES.  tîj 
b«rar  VOUS  & qu’ii  ne  vous  faflc  rougir,  fî  vous 
cftcs  moins  chaftc  Chrcfticnne  , qu’el’e  n’a 
I cfté  chafte  Idolâtre.  Que  fi  vous  efies  pure  de 
f ce  cofté-U  , & auez  la  première  Vertu  de  vo--. 
J ftre  Sexe  : Ibunenez-vous  OjU’vne  Femme  pu- 
dique, n’efi  qu’vne  Chrefiienne  commencée  :• 
&:  que  ce  ne  vous  efl  pas  vue  fort  grade  loiian- 
ge , d’efrre  fous  la  loy  d’vn  Dieu  V terge  ^ Si  né 
avne  Vierge  , et  que  tant  d’aiirres  ont  efté'. 
fous  des  Dieux  fcrnicareurs  ^ & fous  des  Déef-, 
I fes  adülterc-5.  Mais  fi  vcftrc  henneur  cfilmm- 
I bie  & Jiicdefte  j fi  vcftre  chafccr-c  efl  douce 
; cbarirabie  & religieufc  j fi  vousefksdu  non:--. 

: bre  des  Vierges  indu  ft  rien  fes  Sc  prudentes  r fi-, 
vous  attendez  i’Ffpcux  auec  patjcnce  , & 
la  lampe  allumée  à la  main  j fi  vous  eftes  forteS' 
de  la  force  du  Chriftianifme  : toute  l’ancienne 
Rome  J foit  celle  de  vofire  Sexe , foit  celle  du' 
nofrre,  a efté  moins  forte  que  vous  n’eftes  : & 
non  feulement  vous  oftez  riionneur  à Liicrcce,. 
vous  l’cftez  aux  Cornelies  , aux  Paulincs  & . 
aux  Arries  ^ vous  l’cftcz  à toute&^les  V ertus  de 
,il  Republique  & derEmpke. 

QVESTION  MORALE. 

5l  la  Chasîité tft  de  l'honneur  des  Heroynes  ^ 
àes  Grandes  liâmes. 

Î’Ay  veu  le  Difeours  que  ie  Tafte  nous  a laif' 
féde  la  Vertu  des  Dames  : & ie  fçay  bien  la: 
différence  qu’il  met , entre  l’honneur  des  Fem- 
mes & l’honneur  des  Héroïnes.  Mais  ie  voy  ■ 
bienauflià  quoy  \ifoit  ce  difeours  duTafiè^- 


ii8  IA  G A LIE  RIE  , 

& n*ignore  pas  la  maladie  que  la  Princeffe  iji 
Eleonoied’Eft  luyauoit  donnée.  Alfeurément  | 
s’il  cftoit  pris  à ferment , en  lieu  d’où  il  ne  puft 
cftre  ouy  de  la  Princefle  Elconore  , il  démenti- 
roit  Ton  Liure , & feroit  pour  la  vérité  oui  efl:  ‘ 
rcceuë.  Et  ü par  préoccupation,  ou  par  inte- 
reft , il  luy  èchappoit  vn  feul  mot  Ikcfttieux  , 
& de  fcandale  j fa  SophrOnic , Clorinthe , & . 
fa  Gildippe  fortiroient  de  {aJiierulàlcm  , pour  ’i 
fc  déclarer  contre  luy  ; & contraindi oient  les 
armes  à la  main , de  retrader  ce  mot  de  fean- 
dale  ; & de  condamner  fon  H^rminic  & foiï  : 
Armide.  Mais  foit  qu’il  ait  efté  l’Autheiir  de 
cette  noiîucatité  de  mauuais  exemples  j foit  ^ 
qu’il  l’euft  apprife  par  tradition  -,  & que  les 
Pliilofoplies  de  fon  Pars  en  ayent  fait  vn  my- 
Ilere,  il  eft  certain  qu’elle  ne  doit  pas  préua- 
loir  à la  Morale  commune.  Et  les  Dames  fe-  i 
roieiit  fort  mal  confeillées  y de  renoncer  a laê 
creance  de  leur  Sexe ,,  & fe  départir  de  la  do-  < 
éîrine  qiïë  la  Haturecîlc-mefmc  leur  a eniei-  I 
gnée  , pour  fuiure  l’opinion  d’vn  Innouateur  i 
incerelTé,  d’vn  Poëtëamonreux  & prétendant,-  ' 
qui  a voulu  accommoder  la  Fhilofophie  à fa 
palS'on , & faire  profit  de  la  nouueauté  de  fes 
dogmes. 

il  faut  donc  qifelles  fe  tienn'ent  à la  Morale, 
que  toutes  les  Nations  & tous  les  Siècles  ont 
receuës,  : & qu’elles  croyent  généralement  & 
fans  exception , que  la  Pudicité  eft  vne  partie 
clfentielle  à l’honttcur  de  toutes  celles  de  leur 
Sexe.  Pourquoy  les  Héroïnes  en  feroient-elles 
difpenfées  ? Pourquoy  l’impureté  feroit -el- 
le permife  à celles  qui  naiflent  dans  les  Palais 


DES  ÎEMMES  FORTES.  . itf 
& fous  les  Couronnes  ? eH-  ce  qu’elles  font 
d’vn  iroilîefme  Sexe,  oud’vne  autre  efpece  ? 
jft-ce  que  la  laideur  & lesdefFauts  changent 
de  nature  feus  le  drap  d’or  .?  ift-ce  que  les 
: grandes  Fortunes  font  fi  efficaces  & fi  lumi- 
neufes  , qu’elles  purifient  le  viee  ; & donnent 
de  l’éclat  8c  de  la  grâce  au  Péché  ? Cela  cer- 
tes feroic  bien  eft range,  fi  des  ordures  & dç 
l’infedion  des  Maifons  bourgeoifes  , il  fe  fai- 
foit  de  l’or  & des  parfums  dans  les  Hoftels  : fi 
des  haillons  qui  des-honoreroient  vne  Mar- 
chande , pouuoient  parer  vne  Princefle  : fi  les 
foüiiiures  des  mains  & des  pieds,  cftcicntle 
fard  & les  ornemens  de  la  telle  : fi  les  taches 
cftoient  mefleantes  à vne  petite  Eftoille,  & 
ne  Peftoient  pas  à vn  grand  A lire,  it  celeroit 
bien  retomber  en  l’erreur  des  anciens  Idolâ- 
tres, qui  chantoient  des  Hymnes  aux  adulté- 
rés de  leurs  Dieux,  & chafiioienteeux  de  leurs 
valets  : qui  adoroient  en  public  des  Dcell'es  dé- 
bauchées & licencieufes , & prefehoientau  lo- 
gis la  pudicité  à leurs  Femmes  & à leurs  Filles. 

l’ajoufte  àcela^  que  de  droit  naturel  & par 
l’ordre  cftably  dans  le  Monde , la  Grandeur  Sc 
la  Noblefic  ont  vne  obligation  particulière  à 
la  pureté.  Les  plus  nobles  Efprits  & les  intel- 
ligences les  plus  relcuées,  lonrpour  ainfi  di- 
re , les  plus  Vierges  & les  plus  nettes  des  foüil- 
leurcs  de  la  Matière.  Les  Aftres  qui  font  les 
Grands  & les  Nobles  du;  Monde  corporel , ont 
l’auantage  de  la  pureté  , comme  iis  ont  cciuy 
de  la  grandeur  & de  la  nobleffic.  Bt  non  feule- 
ment le  Feu  qui  eft  l’ Elément  fupeiieur,  eft  plus 
j>ur  que  les  autres  j il  cil  encore  plus  purifiAJtt 


150  LA  GALLERÎE 

& ennemy  plus  déclaré  de  tour  ce  qui  Ibuil 
le.  Par  la  mefme  railon  j l’Or  & l’Argent , qu 
font  les  Mciaux  fouuerains,  Ibnt  eftimcz  pa 
iapiiretc  : & la  melme  pureté  donne  le  pri: 
aux  Perles  & aux  Pierreries  j qui  font , com- 
me dit  vn  galant  Homme,  la  Majcfré  de  1; 
Nature  abie^ée.  Le  règlement  obPerué.aucc  vi 
û bel  ordre  , & vue  (î  uifte  dilpolîcion  des  cho- 
ies , eft  aux  Princefles  & aux  grandes  Dames , 
vue  ioy  de  pivretd  qu’elles  oiîrtrouuée  en  nail- 
fant.  11  ne  peut  non  plus  leur  eûre  permis  de 
s’en  difpenicr  par  la  Morale  du  T aile  j qu’il 
peuteftre  permis  par  la  PhilolTophie  des  Chi- 
miques , ou  à i’Or  d’eftre  méfié  de  cuiure  , ou 
aux  Diamans  d’auoir  des  pailles. 

Dauantage,  li  la  Pridiciré  eft  vn  ornement 
naturel  vue  parure aifée  •&  fans  appareil, 
qui  eft  propre  du  fécond  Sexe  : ic  ne  voy  pas 
pourqiioy  elle  fera  moins  de  la  condition  des 
Héroïnes , que  ces  ornemens  de  la  fantailie , & 
ces  parures  de  li  grands  frais  & li  embaralfan- 
tes , dont  elles  font  li  curieufes.  Il  feroit  bien 
eftrange  , qu’elles  ne  pufl'ent  honneftement  Sc 
auec  bien-iêance,  eftre  habillées  de  bure  ; & 
qu’ honneftement  Sc  auec  bien  - feance  , elles 
pufTent  n’eftrc  pas  pudiques  ; que  la  Nature 
euft  fait  pour  elles  la  blancheur  des  perles , Sc 
Je  feu  de’s  Diamans  : Sc  qu’elle  euft  fait  pour 
les  autres,  la  blancheur  de  la  chafteté,  & le 
feu  de  la  pudeur.  Et  alléurément  elle  ne  leur 
donne  pastantdebeautez,  ny  ne  leur  impri- 
me de  II  villes  lumières  , que  nous  leur  en 
voyons  ordinairement  , afin  que  ces  beautez 
dcuicnnent  profan.es  afin  que  cc.s  lumières 


PES  EEMMES  EORTES.  ^3^ 
^ent  touillées  : &:  que  par  kur  profanation 
& par  leurs  ibiiiikires  elles  icandalifenc  ceux 
.qui  ks  vcycnt.  Elle  a trop  de  jaloufie  pour  de 
Il  excellentes  chofes  : & le  choix  exacT;  & ref- 
pedueux  auec  lequel  elle  ks  a rangées , le  loin 
qu’elle  a e.u  de  les  reléruer  pour  les  plus  pures 
parties  du  Monde,  font  des  marques  alfez  vili- 
pies  de  ce  quelle  attend  des  grandes  Dames,  a 
qui  elle  a de  couiiuine  d’en  elf  re  li  liberale.  : 

Que  fl  la  Pudicitéeft  vn  ornement  naturel 
de  leur  condition  auiîi  bien  que  cle  leur  Sexe 's 
en  ne  peut  nier  que  le  V ice  contraire , nefoit 
par  la  mefme  raiton^Yne  tache  à f vn  Sc.a.  l’au-r 
tre  : voire  vne  tache  d’autant  plus  vilaine; 
que  le  fujet  où  elle  tombe  , eft  déplus  haute 
naillance , Sc  plus  releué  par  la  Fortune.,  Et  en 
rela,  n’en  déplaife  aux  Mules  qui  le  refpe- 
dent, 5e  a la  Poehe  qui  i’horiore,kur  Tafle  me 
fcmble  ridicule,  de  permettre  aux  Dames  iU 
luftrcs  , ce  qu’il  ne  per rh et  pas  aux  Dames 
qui  font  du  -commun. Il  auroit  pii  fouftenir 
auec  autât  de  raifonjque  la  galle  eft  vilaine  aux 
pieds,  & qu’elle  n’eft  pas  vilaine  au  vilage  r 
que  la  boue  qui  gafte  la  toile  Sc  la  bure , don- 
ne du  iuftrc  à la  foye  & à la  P-oupre  : & que  les 
fautes  qui  feioient  des- honneur  à vne  Figure 
de  terre,  n’en  feroient  point  à la  Figure d’yv 
uoirc.  Eftoit-il  ou  li  poücdé  de  fou.  Amour; 
ou  li  crokolé  de  la  mclancholie  , qu’il  euft  ou.-» 
blié  que  les  grands  Sujets  ne  peuuent  auoir  dé 
petites  imperfedions  : Sc  .que  les  nioindres 
manquemens  défigurent  les  plus  beaux  ouura- 
ges  ? N’auoit'il  iamais  remarqué,  qu.e  tous  Ie& 
défauts  de  la  Lune  £bnt  eontez  ? Qu’il  ne  lu  y. 


, LA  GALLEUIE 

ariiuc  point  d’éclipCe,  qui  ne  falîe  paikr  toutes 
les  Hiftoiresi  Que  les  taches  & les  défaillances 
duSoicihquoy  quelles  ne  foient  qu’a]3paréntes, 
à noftre  veiié  ^ font  mal  interprétées  de  tout 
le  Monde  / Et  s’il  au-oit  remarqué  tout  cela , 
en  quel  fens , à quelle  fin  ^ & de  quelle  couleur, 
a-t’il  pii  écrire,  que  ces  Perfonnes  héroïques 
dont  il  parle,  puiilent  perdre  leur  belle  fleur, 
jfans  en  eftre  des-  honorées  ? 

Il  y a bien  plus,  & icy  iHonnefteté  publi- 
que fc  joint  à l’honneur  des  particuliers , con- 
tre cette  nouuelle  Morale  du  Taile.  Non  feu- 
lement l’impureté  eft  piusfale,&  dcplus  mau- 
uaife  odeur  en  ces  Perfonnes  eminentes  : elle  y 
efl:  encore  plus  contagieufe  & de  plus  dange- 
leufé  .confequence.  Le  mauuais  exemple  eft  vn 
manuaisair,  qui  efl:  toiifiours  à craindre»  de 
quelque  part  qu’il  vienne,  & quelque  vent  qui 
ie  poufl'e.  Mais  il  a vn  venin  plus  lubtil  & vne 
malignité  plus  pénétrante , quand  il  fort  des 
grandes  Maifons  : quand  il  eft:  foufflé  d’vne 
bouche  d’authorké  : quand  il  eft  porté  dans 
des  habits  d’or&  defoye.rtfi  auiourd’huy  les 
Princefles  , & celles  qui  approchent  de  leur 
rang , s’eftoient  déclarées  pour  la  mauuaife  do- 
â:rine  du  Taft'e  : dés  demain  toutes  les  autres 
croiroient , qu’il  kroif  de  leur  honneur  d’cftrc 
galantes  : & la  iicencc  des  Dames  feroit  mife 
en  mode , auflî  bien  que  leurs  habillemens  & 
leurs  coiffures. 

Il  nefert  de  rien  d’oppofer  à cela  l’exemple 
de  Semiramis,  dcCleopatre,  & de  quelques 
autres  Princefles  , qui  ont  efte  courageulés, 
magnifiques , fçauantcs , habile^^  de  n’ont  pas 

efte 


[DES  FEMMES  EOR'fES;'  éff 
ftè  fort  chaftes.  Fay  déjà  dit , que  cdtte  taclie' 
ftoit  d’autant' plus  vilaine,  qirelle  elioit  fur 
vne  matière  plus  preciciife  6c  trauailîée  auec- 
plus  d’Hart.  Et  fi  la  probité  de  Gaton  Gcnfciir 
& yurôfignej  n’a  pu  iurti&rl’yurÔgnerie:  ie  ne 
iv«y  paspourquoy  rimpiidicis-é  des  Dames  fera 
«iuftifiéc  par  la  valeur  de  Semiramis  eonqiie- 
irante  8c  impudique  : ou  par  la  gencrofité  de 
Clccpatre,  habik  & licencisufe,  magnanime 
& débauchée.  Il  eft  certes  grand  dommage, 
que  tant  d^  Vertus ayent  cfté  fi  mal  logées , & 
en  fi  mauuaife  compagnie.  Etpiiirque  le  Sain 61 
xfprit  a côparé  ks  Êelles  qui  fîc  font  pas  fages^ 
à des  truyesparéesde  boucles  d’or  ^puis  qu'vn 
Philofophe  a dit , que  les  Féaux  ignorants 
cftoientdes  vafes  d^albalbre  pleins  de  vinaigre: 
nous  pounons  bien  dire  parla  mefme  raifon, 
que  ces  Magnanimes  débauchées  & ees  S-ça— 
liantes  licencienfeSy  ekoicntdes  Vailîbaux  bieiT 
équipez  Sc  chargez  de  boue  , des  Palais  ma- 
gnifiques & infeélez  d’ordures  8t  de  mauuais 
air , des  Monumciïts  degrands  frais  & remplis 
de  pourriture.  Et  partant  il  faut  conclure, que 
la  Pudicité  eff  vue  Verni  necefiaire  aux  He- 
roïnesr  Sc  que  les  grandes  Dames  ont  encore 
plus  d’’intercfl  a la  conferuer  , que  celles  qui 
leur  font  inDricnres  en  naiffance  & en  foitu— 
tune.  Ledifeorrs  par  lequel  le  Ta  fie  a voulu 
prouuer  le  contraire  , efr  fcandaleux  : & fi  i’eii 
cftois  crû  , il  feroit  condamné  par  cenfure  ex- 
preffe  de  toutes-les  Dames  r Sc  ton  Ænrheur  k- 
rod  banny  dé  tous  les  Cabinets- & de  toutes  les 
Ruelles  r commesle  Pbetes  fespredccefiéurs 
furent  autrefois  de  k République  de  Platouv 


IA  G A LIER lE 
EXEMPLE. 


SM 


GONnEBER  GE  DE  FRANCE^ 

Rejnt  de  Lernhardie. 

ÎL  n*y  a pas  fetilemeEt  cie  bonnes  raifbns  à di- 
re contre  la  maiiuaire  doctrine  du  Tafl'c.  1] 
y a de  pleins  volumes  d’exemples  à luyoppo- 
iër  : & pour  deux  ou  trois  iiccncieuiës_,  qui  oni 
des-,honoic  la  N^blelTe  ^ &rdécriéles  Gtaces , 
i-’Hifroke  poLiiroit  enuoyer  par  troupes  ^ deî 
Heroïties  qui  ont  efté  chaiics  & magnanimes j 
qui  ont  eu  empareil  deorc  le  cxiurage  & la  mo- 
deftie  ÿ &-  ont  eonfer-ué  la  ceinture  de  la  pudeur^, 
dans  réciat  d’vne  Eortune  Icuucraine. 

le  iaiffe  ie-s  Fabulcufes  , & toutes  celles,  qui 
\font  de  la  création  des  Poëccs_,  & de  la  nourri- 
ture des  Pailëurs  de  Romans.  le  laiile  mefmc 
les  véritables  qui  viennent  de  trop  loin  , & qui 
font  de  rHiltoire  eftrangere  : me  contente 

de  produire  vne  Prançoilëjqui  a efté  plus  cha- 
ôe  & plus  forte  que  Lucrèce  : & qui  ne  défen- 
dra pas  moins  courageufement  l’honneur  des 
Dames  : quoy  queie  ne  la  procTuife  pas  l’épée 
àd3.main  : & qu’elle  ne  vienne  pas  préparée  à 
faire  vn  m.curtre.. 

Gondeberge  Princelfo  du  Sang  de  France  , 
èc  proche  parente  du  Roy  Dagobert,  naquit 
auec  toutes  les  Grâces,  & tous  les  auancages 
qu’elle  pou  uoit  reesuoir  de  la  Nature.  Sano- 
blelTe  eft oit  d’vne  Race, qui  a cela  des  Grena- 
diers , qu’elle  ne  porte  aucune  telle  qui  ne  Ibit 
couronnée,  & pleine  d’elpriis  héroïques.  Sa 


DIS  FEMMES  FORTES.  13/^ 
Keautc  eftoic  de  ces  Souuerains  de  droit  iiatu-  . 
rel , qui  régnent  fans  Places  fortes  & fans  ar- 
mées. Son  tfprit  & fon  courage  enflent  pCi  fai- 
re vn  Concuerantj  s’ils  euflenc  efté  dans  vn  au-  , 
tre  Sexe.  C’eflon  pourtant  vn  courage  fans, 
fierté  : c’eftoit  vn  efprit  temperéde  douceur  64 
de  force  : & quant  à fa  V ertu,  elle  eftoit  fi  pure 
& de  fi  bonne  odeur^qu’elle  penctroit  toutes  fes 
aélions  j & ne  laifloit  aucun  endroit  en  fa  vie,, 
fiir  lequel  la  Mcdifance  pût  mentir  auec  cou- 
leur. 

Eftant  auantagce  de  cette  dot  naturelle, qui  . 
valoit  bien  toutes  les  Couronnes  , que  la  for- 
tune luy  euft  pu  donner  j elle  fut  mariée  auec 
Ariolde  Roy  de  Lombardie.  Les  premières  an- 
nées de  fon  Mariage  furent  heu reu fes  & i'aiis 
trouble:  foit  par  f^t  conduite  qui  efioit  agréa- 
ble & adroite  : foie  par  la  force  de  ia  Vertu 
qui  agilloit  auec  fuccez: far  le  cœur  d’Ariol—, 
de  5 & le  difpofoit  doucement  à contribuer  fon 
cftime  & fes  complaifanccs  à cette  félicité  do- 
meftique.  Neantmoins  comme  il  y a des  Ier- 
pens  qui  font  naturellement  ennemis  des  pins- 
belles  fleurs  : & comme  les- chiens  ne  j appent 
contre  la  Lune , que  quand  elle  eft.  parfaite , 8c. 
& qu’elle  a toute  fa  lumière  :ilya  demefme 
des  Démons  jaloux , qui  en  veulent  patticu-. 
Ikrement  aux  Vertus  agréables  &c  illuftres  : Sc  - 
ce  fut  vn  de  ces  Démons  qui  empoifonna  l’Ef- 
prit  d’ Ariolde  & claangea-  la- félicité  de  G on-.< 
debero;e. 

O 

Elle  auoic  à fon  feruice  vn  jeune  Seigneur- 
Lombard,  nommé  Adalulfe,qui  eflait  Hom-  J 
Kie  de  bonne  mine  & de  grand  courage  : Sc  qjLiL- 

¥ 


tA  galle  RIE 

©iiîfre  les  Vertii&  de  montre  , auoit  encore  cel^ 
les  font  d’vfage , & tiui  fcruenc  à la  Cam- 
pagne. Mais  comme  la ';pîurparc  des  Vertus-, 
de  Cour  > ne  font  à bien  dire  q, ne  des  loLieufts  ; 
& des  Fardées  J comme  des  Panures  qui  font 
les  Rey-nes  , 8c  des  laides  qui  ont  de  beaux 
mafques  : cette  bonne  mine  & ce  grand  cou- 
rage d’ Adaluifcj  couuroient  vue  dano-ereufe  en- 
fieure  : & il  y auok  vneextreme  piefomprion: 
fous  cette  Brauourc.  îsIeantmoin&  foit  que  ces 
défauts  fuflent  couticrts  cbm^laftrc  ü £11^  &. 
appliqué  £ artificicurenient  , qu’il  n’en  parufl: 
rien  aux  yeux  de  la  Keyne  foit  qii’elle  y.  Ibup- 
çonnaâ.  plus  de  j.euneilc  , que  de  malice  for- 
mée : ou  qifelle  cruft-  de  bonne  foy  ^ que  les* 
Vertus  ne  perdent  point  leur  gi^ce  en  la  com-^ 
pagnie  des  Vices  ^ elle  nekilfoit  pas-  de  l’efti-  , 
mer  particulièrement , & d’auoir  pourluy  des. 
bontez  & des  complaifances  , qu  elle  n’anoit  j 
pour  perfonne.  ^ 

Ces-  boutez  clioient  véritablement  innocen-  ^ 
tes  & toutes  pures  : 8C  il  n’y  auoic  rien  que  de  ^ 
bicn-feant  & de  modefte  en  les  complaifan- 
ces.  Mais  ladifcretiony  manquoit  y & Gonde- 
berge  ne  deuoitpas  tantfe  fier  à fon  inuoeen- 
ee,  & k la  pureté  de  fes  iiitentions-j  qu’elle  ne 
feLOUui-nfi  , qu’il  n’y  en  a point  de  £ pure  q^ur 
nepuifie  cidre  interprétée  impurement  : & que 
l’efprit  mcime  des  Rofes^  tout  innocent  qu’il 
efi,,  fert  bien  de  matière  an  venin,  des  arrai- 
gnées.  D’ailleurs  il  y a des- Flommes  £ vains,. 
Si  £ periliadez  de  leur  mérité,  qu’ils  nepeu- 
nent  croire , qu’ vn:  Femme  quelque  preferuatif 
qu’elle  porte,  & de  quelque  vertu  quelle  foie 


DE^  FEMMES  FOE.rES.  137: 
munie,  les  puiiie  voir,  à moins  cjue  de  per— 
i^refa  liberté  à la:  première  veiië,  & fa  raifom 
' à la  fécondé^  Et  l’extrauagance  de  quelques- 
vns  va^iufques-là ,.  qu’ils  lè  péïfuadent  auec  cét 
Hoiinefte  Homme  de  la  Comedie,  que  la  Ca- 
niaile  & le  vent  de  Midy  qui  fbnï-les  fièvres  ,, 
font  des  cbofes  moins  dangcreures  aux  Fem- 
mes , que  leur  prefence. 

Adalulfe  cfioitdeccs  Konneftcs  gens  là,ir 
crut  aifément  que  l’efiime  queluy  temoignoie 
€o‘ndeberge  y cftaievue  eHime  de  pafiion.  H 
prit  fcs  ciuilkez  & fes  bien-  faits  , pour  des 
lecherches  colorées  ; & pour  les  auances  d’ vue 
Pudicité  vaincue,  qui  vouloir  efire  fommée,,, 
afin  de  fe  rendre  auec  ceremonie , & félon  les- 
formes  de  la.  guerre^  loignant  La  témérité  a 
cette  vifion,.  il  euft  reffronterie  de  luy  parler 
d’amour,  & de  violer  la  Majefié  ,.  par  l’im- 
pureté de  fa  bouche  f & par  les  biafphemes  d’vT 
ne  follicitation  facrilege.Gondeberge  qui  eftoit; 
de  ces  pudiques  genereufes  , qu’on  ne  touche 
point  impunementj.&  qui  cnîiles  épines  de  Ro- 
fcs , comme  elles  en  ont  les  grâces-  & la  pu- 
deur y apres  auoir  efié  quelque  temps  fans  luy 
répliquer  , ou  parce  qu’elle  craignoit  de  pro- 
ftituer  fa  voix  fon  efprit , aux  oreilles  de  cétr 
infâme  3 ou  parce  qu’elle  de] iberoic  du  fupplke 
de  fa  témérité  ; fe  leua  foudainement  , & pour 
toute refponfe,  luy  cracha  au  vifage  en  fc  re- 
tirant, 

l’attends  bien  que-  les  Efprits  doux  n’ap- 
preaueront  pas  cette  promptitude  ; & qu’ils  al- 
kgueiont  contre-ellc , l’adreife  Si  la  modéra- 
tion delà  iage  &L  vertueufe  Infante,  qui  punk 

V iij 


1.^8  IA  G A LIER  lE 

d’ vn  éloignement  vtilc  & honorable , cét  'EC-*- 
pagnol  viiionnaire  qui  luy  auoit  témoigné  de 
l’amour.  Mais  certes  l’audace  du  Lombard^ 
qui  violoit  la  faiçéleté  de  la  Couronne , & qui 
approchoit  du  facrilege  J eftoit  bienvne  autre 
folie  5 que  la  padion  de  rEfpagnol , qui  tenoit 
plus  a fa  tefte  qu’à  fon  cœur  ; qui  efteit  refpe- 
dueufe  & modefte  : & qui  n’allant  qu’à  des- 
reuerences  & à des  grimaces pouuoicnt  eftrc 
fa-tisfaits  auec  du  vcîk  ^ Sc  de  la  fumée.  N’en-,  j 
déplaife  aux  Stoïques  & àj^ars  Paradoxes,-.  i 
tous  les  houx- ne  font  pas  de  inefnie  taille,  ny.  j 
ne  veulent  ePre  traitez  également.  Et  h la  ] 
douceur  fut  employée  bien  à propos , par  lai  | 
Princcfi'e  d’Efpagne , enuers  vn  Melancholi-,  î, 
que  innocentj.qui  ns  parloir  de  fa  folk  qu’à  des^  ' 
feneftres  , & ne  skxpliquoit  qu’en  ferenades  &, 
auec  la  guitare  : la  feuerité  ne  fut  pas  moins- 
de  faifon  que  la  Erançoife  exerça  fur  vn  fu- 
rieux , à qui  il  falloir  des  chaifnes.  • ' 

Quoy  qu’il  en  foit , Adaliilfe  également  con-. 
fus  & irrité, de  l’aifront  qu’il  croyoit  luy  auoin 
edé  fait  par  Gondebergej.fe  retira  auec  la  hon- 
te fur  le  vifage,  & le  venin  dans  le  cœur.  Auflîx 
ne  tarda-t’^il  guerres  à le  vomir  : &:  ce  qu’il  en- 
vomit  troubla  toute  la  Lombardie,  & répandit- 
fa  mauuaife  odeur  iafques  en  France.  Il  fe  re- 
prefeiita  qu’aux  affaires  de  cette  nature,  il  ne. 
failoit  point  edre  méchant  timidement  & à de^ 
my  ; que  les  crimes  hardis  Sc  confommez: 
ciloient  les  plus  heureux  : & que  le  Roy  ne 
polluant  manquer  d’eftre  aduerty  , de  ce  qut 
s’eftoit  pahe  , il  falloir  gagner  le  deuant3  & dé- 
tourner forage  fur  la  tefte  de  GonacbeicLe. 

0‘  ^ 


DES  PEMMES  FORTES. 

; Ponifie  d'e  cette  reiolution  , & de  l’audace 
i ^ui  luy  eftoit  naturelle  ^ il  le  yrefenta  au  Roy 
auec  vil  vifage  impofteur,  & vne  mine  inftrui-' 
te  à mentir.  Il  commence  par  vne  faillie  dou-^*^ 
leur  & de  faux  regrets  - il  fe  plaint  de  la  du-‘^ 
reté  d’vn  nouueaudeuoir  , qui  change  les  de-^- 
uoirsde  fa  condition , & fait  violence  à fon‘^' 
honneur.  Il  appelle  cruelle  & mal-hciueiife/^ 
la  neccilité  qui  le  centraint  de  fc  rcndie*'^ 
Délateur,  contre  vne  Perfonncqiii  luy  eft 
facrée,  &-  pour  laquelle  il  votidroit  auoir  ex- 
poTé  mille  vies.  Et  apres  vn  long  embarras 
de  paroles  coiifufes  auec  dcli-ein  par  artifi-“; 
ce  i il  tombe  à-  dire,  qu’il  a décoimert  vne 
eft range  pratique , entre  la  Rcyne  &c  Tafcn^‘^ 
Gouuerneur  de  la  Tofeane,  que  la  fin  de  cette^^' 
pratique  eft  d’empoifon-ner  le  Roy  , &:  d’cl.e 
ucr  Talon  à ion  Lit  & à-  fen  Thrône  : qu’iP^l 
ne  refte  plus  qu’à  choilir  vne  conjondure 
commode  à l’execution  ; & que  s’il  n’oppofe*^^' 
vne  prudence  efficace  & cciiragcure,  à vn 
mal  liprefiant,.  & qui- luy  pend  déiar  fiir  la“^ 
tefte  i-  il  eft  à craindre  que  fes  lemifes  & fa*'^ 
circôfpedionne  luy  foient  funeftes:  &:  qu’vn'^ 
moment  mal  ménage , n’attire  auec  fa  mort, 
la  ruïne  generale  de  l’Eftat. 

Ariolde  effrayé d’ vne  fi  effrange  relation  ^ 
& d’vn  péril  fi  peu  attendu,  demeura  quelque 
temps  interdit  fon  Efprit  embaraffe  d’vne- 
confufion  de  penfées  vagues  & balancées  cn-r' 
tre  la  ereance  & le  doute  , ne  fçauoit  à qiioy 
fe  refoudre.  Ses^penfce.'renfîn  s’eftant  arreftées- 
fur  le  témoignage  d’Adalulfe  , la  contefta- 
tion  fut  grande  en  fon  coeur  ^ entre  le  Mary  & 


140  I-A  GALLERÎE  |i 

le  Roy,  entre  l’Amour  & la  Crainte  : 8c  cesl 
Farcies  iiiy  eftant  lî  proches , & â contraireïti 
.entre-  elles ,, il  prefentoic  à fon  Efprit , ny  | 
expédient  par  lequel  il  puft  les  mettre  d’ac-  1 
cord  î ny  raifon  valable  , fur  laquelle  il  puft  de 
droit  , opiner  pour  les  vues  contre  les  autres^ 
Enfin  il  fe  rendit  à la  crainte^  & fe  déclara  pour  ji 
le  Roy,  de  la  conferuation  duq;ucl  dependoit  il 
le  Mary  r & perfiiadé'qu’aiîx  dangers  de  cette  ; i 
nature  , la  défiance  fait  le  faluc , & les  crédules  i 
font  les  fages , fans  remestf^’ affaire  au  len-  i 
demain ,.  dés  le  mefme  iour  il  s’aifeura  de  la 
Rcync  : & la  fit  conduire  à la  Forterefle  d’A- 
mello , ou  durant  trois  ans elle  n’'eut  de  corn- 
merce  auec  perfonne}  & la  lumière  mefme  n^al- 
loit  à elle  que  par  inteinialle  Sc  en  cachette. 

Lafagç  Princefte  acquiefça  fans  fe  plaindre^ 
à la  volonté  du  Roy  fon  Mary  : & fouftiit  cette 
mort  ciuile  ,.  auec  vne  conftance  qui  fit  bien 
voir,  qu’il  y auoit  en  elle,  quelque  chofe  de 
plus  noble  que  fon  Sang,  êc  de  plus  fo’]uerain*. 
que  fa  Couronne  : Cette  épreuue  quoy  que  ru- 
de & pénible ne  luy  fut  point  inutile  : elle  luy 
donna  r’acheuement  & la  dernière  pureté  de 
îa  Vertu  : & quand  Dieu  luy  vit  cette  pureté 
dernicre,  & cét  acheuement  qui  fait  les  grands 
Exemples  Sc  les' Modèles  Héroïques  ,.illuy  fit 
venir  vn  Libérateur  de  deçà  les  Alpes,  qui  la 
tira  de  prifon & la  remit  aueC  homicur  fur  le 
Thrône, 

Dagobert  auerty  du  rrairement  m jufte  con- 
tre les  formes , que  le  Roy  de  Lombardie  auoit 
fait  à fa  Parenre  luy  enuoye  vne  AmbaffacTe 
poiii:  luy  en  faire  plainte  : & dejjiander  la  iufti- 

ficatioîï 


BES  TEMMES  EORTES.  141 
, fîcation  de  la  Prifonniere.  Ancelot  a qui  ia 
commiiîian  cft  donnée^  s’en  acquice  courageu- 
femencj  & auecdes  paroles  d’auchoritéj  qui  cc- 
noient  plus  du  commandement  que  dç  la  re- 
monllrance.  Il  luy  reprefenta,  que  le  ^angde^’^ 
Pranceauoicellépur  & en  vénération  iurques^^ 
alorSj  qu’on  n’auoit  point  encore  appris, qu’il 
s’en  fuil  ioüillé  vue  ibule  goutte  : quede  Roy 
fon  Maiftre  ne  pouuoit  le  perfuader, qu’il  euft^^ 
commencé  par  la  Parente,  à perdre  idn  lullre 
. & lé  corrompre  : qu’il  cftoit  de  fon  honneur 
& de  Ion  deuoir  dç  la  iuftilîer  ; qu’à  cét  eftet 
il  enuoyoit  vn  Champion  pour  corhbattre  le 
Délateur  : & que  h Ariolde  refuibit  d’accor-^^ 
der  le  combat  3 la  luftice  & à la  Cohftume  j 
il  viendroit  luy  - melme  ablbudrc  là  Niepcc 
auec  cent  mille  hommes , & ailumeroit  vn  li 
grand  feu  à la  porte  de  la  prilbn , que  toute  la  " 
Lombardie  en  lentiroit  la  fumée.  - 

Ariolde  ayant  accordé  le  combat»  pour  la 
decilîon  de  cette  affaire  ^ Ariberc  coufîn  de  la 
Reyne  ietta  le  gage  : & le  gage  fut  leué  par 
Adalulfe,qui  trouua  plus  leur  , de  fier  fa  vie  & 
fon  honneur  à la  fortune  des  armes , qui  luy 
pouuoit  eftre  fauorable,  que  d’abandonner  l’vn 
& l’autre  à vne  perte  certaine,  par  vne  décla- 
ration auancée.  Adalulfe  eftoit  véritablement 
adroit  & vaillantj  m.ais  il  n’y  a pointd’adrefie 
contre  la  Prouidence  de  Dieui  il  n’y  a pointsde 
vaillance  qui  ne  plie  fous  fa  lufiicé.Il  fut  vabir 
eu  & puny  de  mort  ; apres  auoir  fait  vnécon^  ' 
felTion  publique  de  Ibn  impofturc.  Et  Gonde- 
berge  fut  rétablie  auec  vn  applaudilfement  ge- 
neral de  toute  la  Lombardie,  qui  aüoit  pleuré 

X 


i4A  “ ^ A GALLERIE 

fon  infortune  : & luy  auoittoufîours  confcri 

fon  inclination  & Ibn  fujfFrage. 

Non  feulement  cette  Hiftoire  parle'pour  j 
Pudicité  des  Héroïnes , & ladefend  contre  1 
Morale  fcandaleufe  du  TalTe  : on  en  peut  tire 
d’autres  lumières  ^ cjui  ne  font  pas  moins  in 
ftrudiues , ny  de  moindre  vfage , pourlaçon 
duite  des  Dames.  Premièrement  cette  fi  pur 
affeélion  de  Gondeberge  enueis  Adalulfe , doi 
apprendre  aux  Gi'itiques  malicieux  qu’alfc; 
fouucnt  ce  qu’ils  troiiueinrde  mauuaife  odeu 
dans  les  chofes , eft  de  la  mauuaife  difpofîtior. 
de  leur  cerueau  : . qu’ils  prennent  quelquesfoi 
des  Eftoilles  pour  des  Cometes  ; & qu’ils  foup  . 
çonnent  de  l’impureté  & de  la  corruption , er 
des  amitiez  où  il  n’y  a qu’vn  pur  Efprit , qu’v- 
ne  lumière  toute  pure  ^ & vn  feu  détaché  de  h 
matière. 

Mais  il  ne  fuiHt  pas  que  les  amitiez  foient  pu^ 
res  & innocentes  : il  faut  encore  qu’elles  foieni 
confdcrées  & retenues , Sc  qu’elks  fe  gardem 
de  faire  des  auances  indiferetes.  Il  fe  trouue  par 
tout  des  Adaiulfestemeraires  & prefomptueuxj! 
qui  ont  touiiours  de  l’amorce  préparée  , à fai- 
re du  feu  des  moindres  étincelles  d’alFedlion 
qu’on  leur  découure.  Et  l’importance  eft^qu’ilsi 
nefe  peunent  contenter  d’vne  témérité  fecre-' 
re  , & d’vne  preforaption  intérieure.  Ils  (c 
font  des  confidences  de  leurs  conqueftes  ima- 
ginaires : ils  longent  des  faneurs  & des  fortu- 
nes,; & les. publient  après  les  auoir  fongées.  Ils 
contrefont  des  afngnations  & fuppofent  des 
lettres  ; ôc  ces  affignaticns  centrefaites  font 
fuiuiesde  véritables  querelles  : ces  lettres  fup- 


I 


DES  PEMMES  FOUTES.  145 
'■^ofêes  metrent  le  feu  dans  les  familles  : &• 
aoirciiTent  les  plus  beaux  noms  & les  plus  inno- 
centes vies.  CelleS‘ là  certes  doiuent  eftre  bien 
Tincorrigibles , quinepeuuent  eftre  couuerties 
ÿar  tant  d’exemples  : & quoy  que  l’Elcriturc 
're  veuille  pas  qu’on  plaigne  vn  enchanteur, 
qui  fe  lailTe  mordre  des  ferpens  qu’il  a char- 
foiez  ; encore  eft  - il  plus  à plaindre qü’vnc 
?Femme  qui  fe  fie  à vne  foy  fi  trompeuiè  que 
^clle  des  Hommes  j & hazarde  fa  réputation 
J^fur  des  fermens  qui  ont  fait  tant  de  parjures. 

: Enfin  les  Chreftiens  mécreans  , &c  les  Epi- 
icuriens  baptifez  , apprendront  par  la  double 
reuolution  de  cette  Tragediej  qu’ encore  que 
*la  Vérité  & la  luftice,  tfinteruiennent  pas  vi- 
fiblement  à tous  les  Actes , qui  fe  joiient  fur  le 
Théâtre  de  ce  Monde^;  ce  n’eft  pas  à dire  pour- 
tant qu’elles  dorment  derrière  la  Scene  , ny 
qu’elles  y demeurent  oyfiues.  Elles  y foufiient 
bien  pour  quelque  temps  la  confufîon  & le  de- 
fordre  : mais  ce  n’eft  pas  vne  confufion  perpé- 
tuelle , ny  vn  defordre  fans  arc  ; & cét  art  ne 
peut  pareftre  qu’àla  conclufion,  où  elles  refer- 
uent  à delfein  ,ia  deliurance  de  ITnnocencc  Sc..- 
iapuJiitiondeU  CaJonanic.. 


X '4 


lA  GAI,  DES  îJEMMES  FORTES.  145 
C L E L I E. 


Y E Z l’œü  & la  main  a vos  che- 
naux , genereufes  lugitiues  : la 
Riuiere  eft  rapide  & dangereu- 
ie  où  vous  paiîcz  : & quoy  qu’el^ 
le  loin  de  voftre  part  y , & Ro- 
maine comme  vous , il  eft  à craindre  qu’elle 
n’approuue  pas  voftre  fuite  : & qu’elle  vous 
emporte  à la  Mer,  au  lieu^de  vous  rendre  à 
Rome.  Mais  ie  pourrois  crier  à pleine  tefte,  & 
de  toute  ma  force , que  ie  ne  ferois  pas  enten- 
du. Ileft  impoftible  que  ma  voix  aille  iniques 
à elles,  parmy  les  bruits  confus,  de  tout  vn 
Camp,  qui  le  préparé  pour  les  iùiure.  Le  tu- 
multe comme  vous  voyez , en  eft  grand  fur  le 
riuage , l’Armée  eft  preique  toute  fortie  de  les 
tentes:  vous  diriez  que  le  lignai  vient  d’eftre 
donné,  pour  vne bataille,  ou  pourvu  afl'aut 
general  : ôl  cette  fortie  li  tumultuaire , & fai- 
te auec  tant  de  bruit , ne  va  qu’à  reprendre  neuf 
ou  dix  Filles , qui  s’en  Ibnt  fuyes, 

Ne  croyez  pas  que  cét  accident,  foit  vncil- 
Infion  du  Démon  qui  fait  les  terreurs  Pani- 
ques : encore  moins  le  faut-il  prendre  pour  va 
jeu  de  la  Fortune,  de  cette  lodçufc  infolentc 
& bizare , qui  en  donne  fi  fouuent  aux  plus 
grands  Roy  s , & aux  plus  grandes  Armées. 
C’eft  vn  myftere  du  Genie  de  Rome  j c’eft  vn 
lerieux  prelage  de  Ton  Empire  à venir  , & vne 
auance  certaine.des  Viéloires  qui  luy  font  de- 
ftinées.  Car  il  faut  vous  apprendre  où  vous 
cftes  & vous  rendre  conte  du  Ipcdacle  qui  vous 
ttoune,  X iij  •; 


IA  GALIIRIE 

Ce  Pleuue  eft  leTybre  Nourricier  deXo' 
me.  Il  n’cft  pas  encore  adoré  des  Riuieres  5 1 
reconnu  de  toutes  les  Mers.  11  n’eft  pas  enco 
le  couronné  d’Arcs  de  Triomphe,  d’Obelif 
cjues  & d’Ampbitheatres  , comme  il  fera  v- 
iourrEt  il  ne  paroift  fur  fes  bords,  que  des  tour 
commencées  & des  murailles  imparfaites , qu  jl:: 
font  comme  les  langues  de  la  Republique  en  {!:; 
core petite.  Cependant  il  roule  grauement  5 il; 
auec  pompe  : Et  com.me  s’il  fentoit  déjà  £ | 
grandeur  future , t«ous  diric^r qu’il  s’accouftu  | 
me  de  bonne  heure  à la  dignité  Romaine . & 
îa  M a j c fc  é de  V Em  pire. 

Qi^nt  aces  Filles  quile  trauerrent  £î  har  ! 
diment  & auec  tant  de  péril,  elles  font  des  pre 
mieres  Maifons  de  Rome,  & compagnes  d 
Clelie.  Le  Sénat  les  anoit-liurées  pour  Ofta- 
ges  du  T raité  fait- auec  Pbrfene , qui  tenoit  en- 
cor hier  la  Ville  aiii-egéc,  Bc  vouloir  y réta- 
blir les  Tarquins.  Mais  eftantpcrüiadées  pa 
Clelie,  que  leur  détention  eftoit  vnc  priibi  i 
adoucie  par  des  termes  fpecieux , & par  des-for 
mes  inconnues  à leur  Sexe  & à leur  âge,  & 
que  d’ailleurs  il  n’efkoit  pas  de  leur  bonneu  • 
ay  delà  dignité  mefme  de  la  Republique , qu 
la  plus  belle  partie  de  Rome  fuft  menée  capti- 
ueen  Tofcane:  elles fe font fauuées  du  Camj 
par  complot  : & les  voila  qui  palTent  le  Ty- 
bre  , auec  vnc  hardielTe  qui  acheuera  la  libertii 
de  leur  Patrie  & fera  recompenféc  d’Eloges  S 
de  Statues. 

Le  bruit  en;  eft  grand , & l’étonnement  ge- 
neral en  tout  le  Camp  dePorfene  : il  eft  vent 
iu y- mefme  furie  riuagepour  eftreTpedateu: 


I DES  EEMMES  EORTES. 

lie  fa  fécondé  défaite  & du  deibrdrc  de  fon  Ar- 
mée vaincue  par  des  Filles,  voiçe  des  Fil- 
fles  fugitiues.  La  perte  d’vne  bataille  l’auroit 
I moins  afFoibly,  que  cette  hardielTe  quiatta- 
tque  fa  réputation , & qui  le  défait  fans  ef^u- 
ifion  de  fang.  L’attentat  de  Mucius,  qui  en- 
. trcprit  dernièrement  de  le  tuer  au  milieu  de 
fon  Camp , luy  auoit  apparemment  lailTé  plus 
de  cœur,  & plus  d’efpçjance  de  vaincre  la  For- 
tune de  Rome  , & d’humilier  l’orgueil  des- 
Romains. 

IlrelTentbien  cette  aUantHre,  ou  il  void  fes 
delTcins  ruinez  & fa  réputation- abbatuë.  Mais 
il  la  relTcnt  genereufement  & en  Roy  : Ce  n’eft 
pas  vn  étonnement  barbare  & de  ftnpidité  que 
le  lien.  Il  n’eft  pas  de  ces  iniiiftes  cjui  ne  peu-* 
uent  eftiiner  que  les  Vertus  qui  font  à leurs  ga- 
ges , & qui  portent  leurs  liurées,  Ï1  regar- 
de aucc  refped  les  prefages  de  la  Monarchie 
naiifante  : Et  quoy  qu^il  ait  pris  vne  Colère 
fuperficiells  & de  montre,  pour  fatisfaire  fes 
Gens  irritez  i Sc  donner  quelque  chofe  à la  foy 
du  Traité  qui  eft  violée  : neantmoins  intérieu- 
rement & dans  fon  cœur , il  applaudit  à cet^ 
tehardielTe,  & fournit  la  Fortune  Tofeane  à- 
la  Romaine.  Tantoft  il  fera  plus  grand  bruit: 
& enuoyera  des  Députez  au  Sénat  faire  plain- 
te de  la  mauuaife  foy  des  Fugitiues , & deman- 
der qu’elles  luy  foient  reftituées.  Mais  il  ne 
gardera  fa  colere  que  iulques  à leur  retour , & 
changeant  de  perionnage  , aulTi  - toft  qu’il 
les  aura  en  fon  pouuoir , il  changera  fes  plain- 
tes en  loiianges  : il  fera  luy-mefme  l’Ëlogc 
de  Clelie , & couronnera  ferieufement  &- 

X iiij. 


1 4 s L A G A L L E R I E 9 

fl’ vne  recompcnie  folide , la  V ertu  qu’il  mena- 
cedelamin;;.  liiii 

Les  Soldats  qui  font  fortis  en  defordrc  dclf^^ 
leurs  tentes  / îi’ont  pas  tant  de  dcference  pour  jl'‘' 
ci^tte  Vertu,  ny  ne  la  regardent  d"vne  veuë  £ If' 
refpeâueule  & li  tranquille.  L’alteration  cft  ilî» 
extremeen  leurs  Ef/rirs  ; & leur  cokrèindif-  sl- 
crete  5c  cumultuaire  , fait  bien  voire  que  dans  : h 
les  Armées  , le  bon  fens  n’elV  pas  commun , & lit 
la  Raifonefïv ordinairement  toute  à la  Telle. 

En  voila  fur  cette  butte  , qurTbnt  aulli  immo*  î 
Liles , que  lî  cette  auanture  leur  eftoit  vn  char- 
me.  Vous  les  prendriez  pour  des  Statues  ar- 
mées, ou  pour  des  Gens  qui  dorment  debout 
& les  yeux  onuerts  Aulli  n’ont- iisqii’ vne  veuH 
incertaine  ^ confufe  : & le  moins  interdit 
dkntr’eux , ne  fçaurcit  dire  s’il  voit  ce  qui  fe 
fait , eu  s’il  le  longe.  En  voila  d’autres  qui  s’é- 
lancent 5c  remuent  les  bras , comme  fi  leurs, 
bras  elloient  des  ailles,  & qu’ils  dulfenr  vo- 
ler apres  ces  Filles. Mais  quoy  qu’en  aitditd’I-  : 'ü 
cire,  iis  ne  s’eieueront  pas  de  terre  aiiec  les.  I 
^ bras  : & tout  leur  vol  fe  faifant  en  leur  Efprit , 
il  n’y  aura  que  leurs  injures  5c  leurs  impréca- 
tions , qui  palTeront  la  Riuiere. 

■ Les  flèches  de  ces  Archers  Idnt  bien  plus  à. 
craindre  pour  Cieliç  &pourfes  Compagnes: 
elles  ont  des  dents  de  fer  , & de  véritables  ailL 
les  : elles  peuuent  voler  plus  loin & bielfer 
plus  dangeieufement  que  les  injures  & les  im- 
précations des  autres.  Voyez  rempreflement. 
deceux-ià  à bander  leurs  arcs,  & la  force  de 
de  ceux- cy  à décocher.  Crions -leur  qu’ils 
épa:gnent  des  Beautez  innocentes  5c  defar— 


DES  PEMMES  FORTES.  14^^ 
in'ècs 5 qu’élis  ne  viclenr  point  vn  Sexe,  pour 
qui  k Guerre  & la  Barbarie  mefmecnt  ciu  ref- 
ped  ; qu’ils  pardonnent  au  moins  aux  Graccs- 
deRome  : s’ils  ne  veulent  honorer  Tes  Vertus 
& fc  fouGiutcre  à fa  Fortune.  Mais  non  ,iaif- 
fons  les  faire , leiys  defehes  feront  plus  humai- 
nes & plusdiierettes  qu’ils  ne  font:  elles  re- 
connoiftronr  mieux  les  droits  du  Sexe,  & les 
communes  deferences  qui  luy  font  dues.  Le 
bruit  qu’elles  font  en  l’air  , eft  comme  vue 
plainte  de  la  violence  qui  leur  a cfté  faite:  vous 
ne  les  prendriez  pas  pour  des  Courieres  en- 
ccyéesapres  ces  Fugitiues  j vous  les  prendriez 
pour  d’autres  lugitnies,  qui  fe  fauucnt  apres 
ies  premières.  Les  vues  tombent  aux  pieds  de 
■ Clclie  : les  autres  s’abbatent  deuant  fes  Com- 
pagnes & coûtes  fe  plongeant  dans  laRiuiere,- 
les'alTcurent  par  leur  cheutre , qu’elles  ne  font 
pas  venues  peur  leur  nuire.  ■ . . 

Cependant  les  courageufes  Filles  gagnent 
l’auireriue,  où  la  Gloire  & le  Genie  de  la  Ré- 
publique les  attendent.  Clelie  qui  a efbé  leur 
inftigatrice  , & qui  eft  encore  leur  guide , s’a- 
uance  la  première , fur  vn  chenal  généreux»  de 
fon  naturel  ^ & apparemment  fuperbe  de  la 
beauté  & delanobkfl'e  de  fa  charge.  Cét  au- 
tre Animal  li  célébré , fur  lequel  Europe  tra- 
uerfa  la  Mer  de  Crete,  eftoit  moins  orgueil- 
leux , & nageoit  moins  brauemenc  & auec 
moins  de  pompe.  Voyez  comme  il  m.anie  fes 
pieds  en  cadence  & auec  mefure , & comme  fa 
tefte  hautaine  faluë  de  loin  les  toursde  Ro- 
me. Il  meriteroit  certes  d’eftre  confaci^é , aulîi 
bien  que  la  Louue  Nourrice -des  Fondateurs 


iA  G AL  LE  RIE 

4c  la  Ville.  Et  le  Sénat  luy  décernera  pour  Î4 
moins  vne  Statue  j & le  fera  mettre  en  marbre^ 
Celle  qui  le  gouuernc , s’effraye  aufîî  peu  des 
traits  3 que  des  cris  & des  injures^  qui  la  fui-' 
uerit.  La  fierté  eft  belle , & la  bardielTe  agréa-  f 
blefur  fon  vifage  : il  y a ie  rie  fçay  qlioy  de  \ 
noble  & de  majeflueux  , qui  reffemblc  à la  ; 
Souuerainetè  : & fi-elle  eftoit  armée  on  croi-  ; 
roit  que  c’eft  la, Viéfoirc  elle- mefrne, qui  aban-  ^ 
donne  les  Tofeans , Sc  fèva  rendre  aux  Ro- 
mains. Ses  Compagne^  la^^iuent  auec  vne 
gayeté  refoluë  & hardie  : les'môins  fortes  font 
montées  deux  à deux  fur  trois  cheuaux  : les  au- 
tres fe  tiennent  à leurs  queues,  & nagent  du 
Viieüx  qu’elles  peuuent.  Elles  ont  toutes  vno» 
égale  affeùrance  , & le  feu  qui  fort  de  leurs 
yeux , & qui  aioufte  ic  ne  fçay  quoy  de  bril- 
lant, à la  fierté  de  leür  mine,,  monftre  Sien 
qu’elles  font  Romaines  toutes  pures;  & que 
leur  Cœur  eft  tout  plein  dufang  & del’Éfprit 
de  la  Republique.'  Les  vagues  applanies  fous 
cllcSjleS  portent  refpcâiueufement  & auec  enm- 
plaifance  ; Il  femble  qu’il  eft  furuenu  quelque 
Genie  fouuerain  & d’authorité , qui  les  tient 
fujettes  : & s’il  en  paroift  quelques  - vnes  qui 
s’éleuent  au  deffus  des  autres  ; elles  s’élenent  fi 
modeftement , qu’il  y auroit  lieu  de  croirc,;quc 
ce  n’eft  que  pour  applaudir  à cette  auanture,& 
pour  en  téinoigner  de  la  joye. 

Le  Dieu  du  Eleime  eft  forty  luy-mefme  pour 
en  eftre  Speélateur  : & pour  ioiiyr  des  efpe- 
rancès  de  Rome , & du  prognoftique  de  fes  vi- 
âoires.  Le  voila  couronné  de  branches  de  co-» 
rail,  &cnuironné  de  rofèaux,  qui  témoigne 


DES  EEMMES  FORtÈS.  i/f 
ïbn  étonnement  par  fon  adion  : il  luy  coule 
des  larmes  de  ioye , (jui  fe  mcflent  à l’eau  cjiti 
tombe  de  fes  chcueux  & de  fa  barbe.  Horace 
dernièrement  fut  rcceu  de  luy  auec  moins  d’al- 
IcgrelTe , quand  il  fe  jetta  entre  fes  bras , apres 
la  cheute  du  pont  qu’il  auoit  défendu  fi  brauc- 
ment  & auec  tant  de  courage.  Et  fes  mains  le- 
nées  au  Ciel  > femblent  remercier  les  Dieux^  de 
ce  qu’ils  l’cntalliéà  vne  Republique,  oiilca 
Filles  mefme  triomphent  des  Roys , & f^^uent^ 
vaincre  des  Armées  lans  combattre. 

SONNET. 

CL  £ L I £ efi  éch/tfpé^ , elle  efi  prés  du  rh 

H/ige, 

La  Fortune  de  Rome  auec  elle  en  fuit  j 
£/  deuanp  tout  vn  Camp  qui  de  tratBs  la 
pourfmty 

Son  Cœur  pour  le  hrauer  monte  fur  fon  vifa^ 

"Du  bord  de  fon  canal  le  Tyhn  ^encourage% 
Sous  elle  à petit  plis  Vende  coule  fans  bruit  j 
Lt' comme  vn  Ciel  paré  des  famb&iux  de  la- 
nmet , 

"Brille  dt  ces  Beautez,  qut  fe  fauuentà  nagc. 

Ne  craigne^point  la  mort  Fugitiues  BeaUtez.t 
Deuant  vous  de  refpeâ  ces  îroicis  font  arre- 
JUz,  i 

Btees  eaux  de  vos  feux  vont  efire  confumht. 

Sans  tout  ce  charme  encor  ne  pourriez  -^  vaut 
périr:- 


iji  LA  G ALLERIÉ 

Du  pinceau  de  Vtgnon  "vous  efles  animéet  \ 

Ht  tout  ce  (pu  il  aniruO  ejl  exempt  de  mourir. 

ELOGE  DE  CLE  LIE. 

La  République  ne  faifoit  que  ^e  nailircy 
qu’elicfut  attaquée  dans  fon  berceau  par 
les  Tarqiiins-.&  afliegée  par  leurs  Alliez.  Mii- 
cius  jeune  Romain  deEreux  de  la  deliurer , en- 
tra déguifc  dans  leur  Camp , &.  entreprit  (ur  la 
vie  de  Porfene.  Le  coup  de  la  mort  qu’ilj)or- 
toitjpar  vne  méprife  iieureuTe  pour  le  Roy  y 
cftant  tombé  fur  fon  Secrétaire  j le  Romain 
dépité  punit  fa  main  de  la  faute  de  fes  yeux  : & 
à la  veué  de  Porfene  & defts  Gensg  la  brûla 
au  feu  d’vn  Autel,  qui  eftoit  là  préparé  pour 
vn  facrifîce.  Par  la  il  leur  donna  vn  fécond 
étonnemehiqplus  , grand  que  n’aucit  eflé  le  pre- 
mier ; & les  elFray a plus  de  fon  fupplice  , qu’il 
n/auoit  faitde  fa  hardiefle..  Porfene  de lefperé 
de  prendre  vne  Ville,,  d’où  il  pouuoit fortir 
autant  de  Gladiateurs  armez  contre  luy  , qu’il 
y auoit  de  jeunes  Hommes  : à qui  la  main  brû- 
lée de  Muciiis,  pourroit  écbaufler  le  rang  & 
le  courage  ; eiiuoya  des  prepoErions  de  paix  au 
Sénat  qui  les  iucepta  t & luy  offrit  pour  oEa- 
ges  de  la  foy  publique,  les  Enfans  des  premiè- 
res Familles  de  Rome,  Le  Traité  fut  conclu 
éc  les  Oftages  acceptez  : Porfene  retira  fon 
Armée  d’autour  de  la  Ville  î & s’eEant  cam- 
pé le  long  du  T y bre , donna  lieu  a l’Auanture 
qui  eft  reprefentée  en  ce  Tableau. 

Les  O liages  fuiuoient  le  Camp  , chacun 
d*eux  eftoit  gardé  religieùfement , comme 


DES  FEMMES  FORTES. 

Tn  article  de  la  Paix.  Clelie  eftoit  particuliè- 
rement confiderée,  & pour  la  naiiiance,  Sc 
pour  fa  bonne  grâce  & pour  fon  courage  qui 
paroiiïoit  en  fa  mine.  Cette  Fille  qui  ne  fça- 
uoit  pas  faire  différence  entre  vn  O liage  & 
I vnecaptiue^  & qui  n’auoit  encor  appris  qu’à 
I cftre  libre  6c  pudique,  ne  tenant  pas  fa  pu- 
deur bien  affeurce  , dans  vn  Camp  allié  du 
Violateur  de  Lucrèce  : prefeha  l’honneur  & la 
liberté  à fes  Compagnes  : & s’offrit  de  les  me- 
ner courageufement  à l’ vn  & à l’autre.  Perfua- 
dees  par  l’eloquence  6c  par  l’authorité  de  la 
ir»ine,  par  la  force  & parle  courage  de  fes  pa- 
roles : elles  fortirentauec  elles:  6c  s’eftant  tou- 
tes icttées  dans  le  T ybre  , le  trauerferent  Ibus 
vn  nuage  de  traits  & de  flefehes  qui  les  fuiui- 
rent.  Arriuant  à Rome  auffj  efehauffées  de 
^ ^flion  qu’elles  auoient  faite , que  trempées 
Peau  qu’elles  venoLent  de  palier  : il  y eut 
preffeàlcur  applaudir  j & à les  charger  de  be- 
nedidions  & de  couronnes.  Dés  le  lendemain 
les  Tofeans  enuoyerent  les  redemander  aucc 
menaces  : & le  Sénat  les  rendit  de  bonne  foy  &: 
auec  exeufes. 

A leur  retour  dans  le  Camp  , Porfene  les 
loiia  deuant  toute  fon  Armée , qu’il  auoit  ran- 
gée en  bataille , pour  les  recéuoir  en  ceremonie 
6c  auec  pompe.  Il  auoüa  que  dî  Mucius  l’a- 
uoit  effrayé,  Clelie  l’auoit  vaincu  : & qu’vue 
fuite  h hardie  6c  11  courageufe  , eftoit  fa  défai- 
te, & la  viffoire  de  Rome.  Cela  fait , il  la  ren-: 
uoya  auec  tout  ce  qu’elle  voulut  ehoiEr  ePO- 
ftages  : le  Sénat  la  receut  en  T riomphatrice:  & 
pourlailfer  à la  Pofterité  vue  eternelle  mar- 


^54  GALLERIE 

qiicdefa  Vertu,  luy  fit  erigcr  vne  Statue  E-* 
queftre^  qui  fut  la  première  de  ce  nom  & de 
,cctte  forme , & i’Aiihée  de  tous  les  Confuls  de 
bronze,  & de  tous  les  Didateurs  de  marbre 
qui  peuplèrent  la  Ville  depuis  elle.  Ainü  la 
Republique  qui  eftoit  née  de  la  Vertu  d *vne 
femme  , fut  conferuée  par  la  bardiefTe  d’vnc 
Fille  : & les  Camilles,  les  Fabrices,lcs  Gâtons, 
heriterentde  Lucrèce  &-dc  Clelie,  le  courage, 
la  gloire , & la  liberté,  ^ ^ 

REFLEXION  MORALE. 

CEttegeiiereufe  Fille , qui  aima  mieux  vnc 
liberté  honorable  .&  perilleufe  , qu’vnc 
feureté  fujette  & captiue,  eft  aux  Femmes  cha- 
ftes,  vne  grande  Maiftreife  d’honneur  & de  li- 
berté Chrcllienne.  Elle  leur  enfeigne  forte- 
ment Sc  en  Romaine,  le  mefmeque  S.Ambroi- 
fc  enfeigne  en  fl  beaux  termes  Latins.  Elle  leur 
ditque  la  Pudicitén’eft  point  feruile,  & qu’el- 
le ne  peut  eftre  captiue  : qu’elle  ne  peut  fouf- 
frir  de  chaifhes , non  pas  mefme  celles  qui  pa- 
rent ôc  qui  embeilifl’ent  : qu’elle  eft  ennemie 
de  toute  forte  de  prifons , voire  des  priions 
éclatantes  & magnifiques,  voire  de  celles quji 
fontbafties  parle  Luxe  & po.ur  le  Plaifîr.  Cet- 
te libre  &:  genereufe pudicité  n’a  donc  pas  in« 
nenté  les  colliers , les  bracelets , & les  autres 
enfeignes  de  cette  feruitude  precieufe  & de  pa^ 
rade,  que  les  Femmes  fe  font  faites.  Et  quand 
elles  liiy  font  impofées  par  vne  Puifl'ance  fu- 
perieure,  & par  la  tyrannie' de  la  Couftume, 
bien  loin  4e  s’en  rijoüir,  éc  d’en  faire  jia  belle 


DES  TEMMES  FORTES. 

ic  ia  parée  i elle  les  porte  à regret  -&  auec  pei- 
ne ; & gémit  fous  les  chaillies  -dfor  & de  per- 
les, comme  Elter  gemilfoit  fous  le  joug  de  foa 
Diadème. 

Mais  E elle  ne  peut  foufFrir  les  attaches  qui 
parent  le  corps,  elle  foufFre  encor  moins  cel- 
les qui  tourmentent  T Efprit  ; qui  font  le-^joug 
& le  fupplice  du  Cœur  i qui  lient  les  penfées 
■&  enchaiinent  les  defirs;  qui  font  d’vne  pau- 
ureAme,  vne.captiue  volontaire  &:  obftinée. 
Aulîi’n’y  a-^t’il  point  de  feruitude , qui  luy  foit 
plus  contraire  que  celle  du  cœur.  Il  eft  bien 
difficile  à vne  Femme,  d’eftre  tenue  par  là  & 
d’eftre  chafte  : & quelque  forte  que  foit  vne 
Place  J elle  eft  prilc  , quand  elle  donne  des 
•Oftages.  Il  eft  encor  à obferucr  en  cette  H i- 
•ftoire,  que  la  generofité  Clelie , fit  plus  tou- 
te feule  que  toutes  les  telles  du  Senat,'&  tous 
les  bras  de  l’Armée  ; & ce  qui  eft  bien  eft  ran- 
ge , vne  Femme  vertueufe  & vne  Fille  hardie, 
forent  les  Fondatrices  de  la  République , & les 
premières  caufes  de  la  liberté  Romaine.  Il  ne 
îé  peut  apporter  vne  plus  célébré  preuue  de  l’v- 
tilité  de  la  Vertu  des  Femmes.  Mais  cette  ma-* 
liere  aura  vne  plus  iufte  étendue  en  la  Qncii. 
^ion  fumante,  ' 

Ojestion  morale.' 

si  Îa  Vertu  des  Temmesefi  d'aujji  ^Mnde  vtilit^ 
four  le  piblic , celle  des  Hommes, 

CEtte  queftion  n’eft  pas  tle  ces  Problè- 
mes extrauagans,  qui  fe  font  au  hasard  5C 


^^6  LA  GALLERIE 

fans  apparence  de  doute.  De  quelque  coftf 
qu’on  la  prenne  , il  y a de  la  vray-femblance  & 
delà  couleur  j & la  vertu  de  Ciclic  qui  ne  fut 
pas  moins  vtile^ny  moins  eftimée  à RomCj  que 
celle  d’Horace  & celle  de  Sceuole,  la  iuftific 
au  moins  de  témérité  & d’extrauance.  Mon 
intention  pourtant  n’ell  pas  de  la  décider  : il 
lujffiraqueie  rapporte  lîmplement  3c  de  bon- 
ne foy,  les  prétentions  & le  droit  des  Parties. 
Les  Ledeurs  opineront  comme  il  leur  plaira 
fur  mon  rapport  : s’il  y a de  l’iniuftice  en  leurs  i 
opinions  ; cette  iniuftice  ne  fera  n y vn  meur-  ? 
tre  ny  vn  larcin  : & il  ne  leur  reftera  apres  ce-  . 
la , ny  mort  aucune  à expier , ny  aucune  refti-  | 
tution  à faire.  i 

Commençons. par  la  Vertu  denoftre  Sejte 
qui  ell  l’Aifaee,  & qui  veut  auoir  le  premier  i 
rang  : 3c  n’oublions  rien  qui  puifle  appuyer 
ion  droit,  3c  faire  valoir  fes  aiiantages.  Pre- 
mièrement la  V ertu  des  Hommes  eft  vue  Ver- 
tu de  commandement  & d’autborité,  v ne  Ver- 
tu Intendante  & Diredrice  : elle  eft  de  là  par- 
tie qui  gouuerne  3c  qui  conduit  : & il  eft  1 
auftl  de  fon  deuoir,  comme  de  fon droit,  de 
gouuerncr  & de  conduire.  Et  par  cette  raiton  -, 
comme  dans  le  Corps  humain,  la  tefteeftde  i 
plus  grand  vfageque  le  bras,  3c  le  difeours 
lertplus  que  le  mouuement  : comme  l’art  du 
Pilote  eft  plus  neceft'aire  3c  de  plus  grande 
vtilité  dans  vn  Vaifteau  , que  n’eft  Part  des  | 
Matelots  : comme  la  valeur  du  Chef,  voire  du 
Chef  infirme  3c  debile  , eft  plus  importante 
dans  vne  Armée,  3c  contribue  dauantage  à la 
vidoire , que  celle  du  S oldat  qui  fe  porte  bien  : 

ce 


DES  FEMMES  PORTES.  ij7 
re  qui  a fait  dirCj  que  des  Cerfs  qui  auroient 
pn  Lyon  pour  Capitaine , pourroient  vaincre 
ies  Lyons  qui  l'eroient  conduits  par  vn  Cerf  : 
il  femble  a-aiTi  que  dans  la  République  , la 
Vertu  des  Hommes  qui  eft  de  la  Partie  do- 
minante , & qui  a l’intendance  & le  gouuer- 
nement , eft  de  plus  grande  vtilité  que  la  V er- 
tu  delà  Femme,  qui  eft  vne  Vertu  dépendante 
& fubalterne,  ôc  qui  n’a  de  droit  naturel,  que 
la  docilité,  la  luiccion  & l’obeYlTance. 

Secondement  ce  qui  fe  dit  du  bien,  le  doit 
encor  dire  de  la  Vertu.  Celle -qui  eft  la  plus 
commune , & qui  a des  bornes  moins  jeffer- 
rées  j qui  agit  le  plus  vninerfellement. , & en 
plus  d’endroits  » qui  s’étend  à plus  de  ftiiets , à 
plus  d’vfages  & à vn  plus  grand  efpa ce  î doit 
eftre  (ans  doute  lapins  vtiie au  Public  : com- 
me elle  eft  de  foy  la  plus  parfaite , & la  plus- 
riche  de  Ton  fonds  & de  lès  biens  naturels.  Or 
la  Vertu  de  l’Homme  eft  répandue  par  tout  le 
CorpSÿde  la  Kepiibliqua  : elle  agit  en  toutes^ 
fes  parties  3 ^ donne  à chacune  la  vie  & le 
mouuement  qui-luy  eft  propre.  Toutes  les 
fondions  ciuiles  lu  y appartiennent  , toutes 
les  fondions  militaires  entrent  dans  fon  de- 
noir  ; les  Eglifes  Scies  Tribunaux , les  Villes 
& la  Campagne , la  Cour  & le  Defert  font  de 
fon  rcftbrt  : Et  de  ce  cofté  la,  par  conlèquenr,, 
l’vtilité  ne  luy  peur  eftre difputée  parla  Ver- 
tu de  la  Femme  , qui  eft  vne  Vertu  particu- 
lière & de  repos,  vne  Vertu  renfermée  & fe- 
dentaire  , vne  Vertu  qui  ne  fort  point  dehtors. 
fans  fe  tacher , ou  pour  le  moins  fans  rougir  5. 
qui  ne  fe  peut  étendre  , qu’ autant  que  lepec— 

Y 


s-fE'  % A Daller  i e ^ 

ifiçttent 'les  liens  delabien-  feance  qui  Tatta-j! 
client  au  logis.. 

Enfin  la  Vertu  eft  de  plus  grade  vtilitéjoù  elle 
eft  plusadiue relie  eft  plusadiue  où  elle  eft'plus  ' 
vigcureuie  : & fans  doute  elle  doit  cftre  plus 
vigoureufe  dans  les  fuiets  folides  naturelle-  ! 
nient*,  & fortifiez  par  Tviage,  que  dans  les  foi-  î: 
blés  & dans  les  lafekes  ou  elle  eft  debile  & mal  i| 
tendue.  Elle  eflr  donc  plusjvigoureufe  & plus  f 
aâiiue,  & par  confequent  de  plus  grande  vtili'té  î; 
dans  r KLomme qui  eft  d^me  complexion  plus  r 
forte  &.  mieux  liée  que  la  Eemme,&  qui  a plus  i 
de  vigueur  ôt  plus  de  confiance  & plus  de  fer-  « 
meré- naturelle.- Et  cette  raifon  adiouftée  aux  • 
deux  precedentes, femble  conclure  pour  nous,  Sù  ^ 
donner  gain  de  caufe  à la  Verni  de  noftre  fexe.  i 

N sanrmoins  la  Vertu  des  Eemmes  a aufti  Ion  i 
droit  8c  lès  pretenfions  : elle  eft  fondée  en  rai-  i 
fons  & en  exemplesrclle  peut  alléguer  po|ir  fop  ' 
EExperience  & rHiftoirc  : & fi  nous  ’l’en  • 
croyons  J il  ne  luy  manque  pour  gagner  fa  eau-  £ 
fe , que  des  luges  neutres  ^ des  interelTcz  , Sa  . 
•yn  Aduocat  éloquent  & de  réputation.  Q^y-  ■; 
queie  n’aye  iamais  efte  au  Barreau  , 8c^  , 
que  ie  n’aye  pas  cette  [vaillance  d-efprit&dc 
parole , auec  laquelle  on  donne  des  combats  en-  a 
Robbe  longue  : .i’elfayeray  pourtant  de  dire  B 
quelque  chofeen  fa  faueur.  Et  fi  autrefois  il  y S 
a eu  des  Ordres  Militaires  inftituez  pour  la  il 
défendre  auec  les  armes  j ie  penfe  que  fans  eftre  i 
delerteur  , on  peut  bien  encore  aujpurd’liuy  la-  i 
defendre  auec  la  plume. 

Et  afin  de  commencer  pour  répondre  aux 
isailbns  de  la  Partie  conu-aire  il  eft  certain^ 


DES  FEMMES  FORTES.  is9 
que  le  Bien  public , eftpluftoft  l’oumagcdela 
Vertu  qui  commande  & qui  gouuerne , que  de 
celle  qui  obeyt  & qui  eft  gouuernée.  Mais  il 
n’eft  pas  certain , que  cette  Vertu  de  comman^ 
dement  & de  gouuernantc  ne  foit  que  de  noftrc 
cofté  : elle  fe  trouué  encore  de  l’autre^  & n’y  eft 
pas  etrâgere.  Elle  s’y  acquitte  des  meûneschai>- 
ges,&  y fait  toutes  les  fondions  qu’elle  jJfeuc 
^ire  parmy  nous  : ' & quelquefois  ces  charges 
l^reülïllfentlàplus  heureufement  j ces  fon- 
dions s’y  font  auecplus  d’adrefle  & demeil- 
^urc  grâce.  Certainemct  ft  cette  vertu  auoit  de 
l’opofltion  J 'ou  naturelle  ou  morale  auec  l’au- 
tre Sexe  5 Artemife  & Zenobie^  PulcherieSc 
Araalafonte , ne  feroient  pas  de  moindres  pro- 
diges,'que  les  Mcduies  & les  Gorgones  des  Fa- 
bles: & la  merueille  ne  feroit  pas  moins  rare,  de 
voir  vne  femme  regner,que  de  voir  vne  femme 
voler.  Cela  pourtant  n’eft  pas,  & le  nombre  eft 
alfez  grand  des  Princefles  qui  ont  gouuerné 
plus  heureufement  & auec  plus  d’adrefle  ,■  ie  ne 
dis  pas  que  des  Princes  imbecilles&  dePêfpecé 
de  Claude  le  Simple  » ie  dis  que  des  habiles  & 
des  capables;  voire  que  les  capables  & les  habi- 
les quiant  le  plus  affede  la  reftemblance  de- 
Tibere; -• 

Qjmnt  a ce  qui  aefté  dit,  que  la  Vertu  la 
pluS'  répandue-,  & la  plus  vniuerfelle  en  fes 
fondions,  eft  la  plus- vtile  au  Public , i’auou-ë 
qu’il  a efté  dit  iudickufement , ,8t  auec  raifon: 
mais  c’eft  à tort  & iniurieufement  ,.que  la 
Vertu  des  Femmes  a efté  r^eprefentée  comme- 
vne  Captiue  honorable,  à qui  le  logis  eftoit- 
donné  pour  prifon*  le  ne  ’fçay  fi  rVÎagç 


'Léo  ^ LA  GALLERIE 
couftume',  qui  régné  auioiird’huy,  n’ont  point 
fait  en  cela  de  violence  à la  Nature.  Mais  ie 
fçay  bieHjqu’vn  temps  a efté  qu’elle  eftoit  plus 
libre  ' & que  la  vertu  des  femmes  moins  ref- 
ferrée  qu’elle  n’ell  maintenant  , feruoit  vti- 
Icment  en  toutes  les  parties  de  la  Republique. 
Les  luifsont  eu  des  femmes  Generales  d’ Ar- 
mées , des  femmes  luges  & Prophetelfesj 
des  femmes-  ont  enlcignc  publiquement  la 
Pliilofophie  & la  Rhétorique  à Athènes  : vue 
femme  fucceda  à l’Efcole  ^ à la  réputation  de 
Plotin  en  Alexandrie.  Les  ymuerlitez  de  Pa- 
douë  & de  Bolongne  en  ont  veiies  de  Gra- 
duées & de  Regentes  : & pour  ne  rien  dite  de 
celles  que  les  Orateurs  , ks  Pcetes  & les  Pein- 
tres ont  eues  pour  Concurrentes  & peur  Ri- 
uales  J il  n’efl:  prefque  point  de  Nations  , qui 
n’ayt  donné  à l’Hiftoire  des  Héroïnes  & des. 
Amazones.  « 

Il  a efté  dit  en  troifîéme  lieu, que  la  vertu  elV 
plus  adiue-,  & par  confequent  plus  vtile,^^dans 
vnfuietfort  , où  elle  eft  vigoureufe  que  dans 
vnfuiet  foible,où  elle  eft  lâche  & mal  tendue.. 
Cette  propofi  cion  entendue  de  la  force  de  P A • 
ine,ne  donne  rien  à l’homme  & mofte  rien  à la 
femme.  Leurs  Ames  font  égales  dCentielle- 
ment  & de  mefme  trempe  : & il  eft  bien  des 
hommes ,,  ’Cn  qui  l’efprit  & k courage , le  dif- 
coiirs  & les  rerolutions,qui  font  les  nerfs  & les- 
mufcles  de  l’Ame  y ont  moins  de  vigueur  Sc 
moins  de  tenue  qu’en  pluheurs  femmes.  h 

la  propofttion  eft  entédue  de  la  force  du  corps, 
& de  la  fermeté  de  la  matière , elle  eft  hors  de 
noftre  fukt  & porte  à faux.  La  vertu  n’eft  pas 


DES  FEMMES  FORTES. 
i’vri  11  bas  eftage  , elle  ne  nous  a pas  efté  don- 
née , pour  porter  de  grands  fardeaux , & pour 
abatre  des  arbres , & la  Morale  iTa  pas  eacore 
mis  entre  les  qualitez  du  bon  Magifrrat,  & les 
conditions  du  Prince  parfait  , la  roideur  des 
bras  & la  largeur  des  épaulés.. 

De  ce  coftè-là  donc  , l’égalité  au  moins  elt 
apparenteen  re  la  vertu  de  rhonime,&  la  ver- 
tu de  la  femme,  & quelqu’vn  qui  ne  fe  conten- 
teroit  pas  d’auoir  accordé  les  Parties,  & reduic 
t leurs  prétentions  à l’égalité,  pourroit  delur- 
croift  adjoufter  au  droit  des  femmes  , vn  nou- 
ueau  poids  de  raifons  , qui  emporceroient 
le  droit  des  hommes.  Premièrement  il  pour- 
roit  dire , que  la  dirpolltion  du  public , fe  fait. 
de  la  difpohtion  des  familles  , 6c  que  les  fa- 
milles font  comme  des  rfiats  particuliers  , & 
des  Royaumes  abrégez  , où  régnent  les  fem- 
înes.  Si  elles  font  fages  , la  vertu  & la  paix  y 
régnent  coniointement  auec  elles  j & de  cet- 
te Paix  des  maifons  bien  ordonnées  , fe  fait 
la  tranquillité  .'publique & le  bon  ordre  des 
Villes. 

A cela  il  pourroit  adjoulter , que  la  matière’ 
& la  première  femencede  la  vertu  des  hom- 
mes , fe  fait  de  la  bonne  naillance  , & fe  forme 
par  la  bonne  nourriture  : &c  que  la  vertu  des 
femmes  contribue  beaucoup  à la  bonne  naif- 
fance  , & fait  tout  en  la  bonne  nourriture.  Il 
n’importe  que  l’homme  foit  le  premier  princi- 
pe de  l’homme,  & que  la  femme  n’en  foit  que 
le  fécond  & le  fubalterne.  Le  Soleil  eft  ainfi  le 
premier  principe  des  arbres  & des  métaux  : & 
ïieantmoins  les  arbres  font  bons  ou’mauuais^ 

Y iij 


LA  GALtERIE 

félon  la  <3ifpoficion  de  la  Terre  qui-  eR  leufî  ; 
commune  Merc  : & fous  Vii  mefme  Soleil,  il 
fè  fait  en  vn  endroit  de  TOr  & des  Palmes  > & ; 
ailleurs  il  ne  fe  fait  què  du  plalVre  & des  épines, 
lien  eft  de  mefme  des  Hx^mmes  : s’il  y en  a de 
fpirituels  & de  jftupides , de  courageux  & de- 
lafches  , de  nlodeftesf-  & d’infolens , toutes  ces 
bonnes  & ces  maimàifos  qualité z leur  viennent 
des  Vertüs'  & des  V ices  de  leurs  Meres  ; ils 
prennent  à trait  de  temps,  & goutte  à goutte 
dans  leurs  ventres , les  différentes femenccs  Sc- 
ies diuerfes  teintures  du  du  mal , dé- 

trempées- de  leur  fang , & mellées  à leurs  hu- 
meurs : comme  Pàrgiile  molle  prend  les  bons 
& les  mauuais  traits  dirmoulc , dans  lequel  elle 
eft  formée. 

le  fçay  bien  ce  que  peuuent  lesPfecepteurs 
adroits  & foigneux  : & ce  qui  fe  fait  dans  les 
Colleges,  & dans  les  Academies.  Mais  cer- 
tes quelque  adreffe  qu’ayent  les  Precep-  j 
teurs  , & quelques  foins  qu’ils  fe  donnent,  i 
iis  ne.  changent  pas  la  matière  fur  laquelle  : 
ils  ont  à trauâiller.  Le  fer  ne  deuient  pas  dé 
l’or  entre  les  mains  dé  l’Orfevre:  & la  terre 
îie.fe  tourne  pas  en  marbre  dans  la  boutique  i 
du  Sculpteur.  Les  precieufes^matieres  doiuent  J 
venir  de  la  carrière  & de  la  mine  : & les  fuiets  ; 
nobles  & capables  de  belles  formes,  fe  doi-  j 
uent  faire  dans  Je  ventre  de  la  Mere.  Ienedis  ^ 
rien  de  la  nourriture qui  eft  vne  génération 
pénible  & de  long  trauail ,-  & vue  naiffancc  : 
de  pluficurs  années.  Il  eft  certain  qu’elle  fe  i 
fait  par  les  foins  & entre  les  mains  des  Tcm-  ( 
mes  : & ft,  les  enfans  font  comme  des  maffes 


MS  fÉMMES  FORATES. 
informes , à qui  il  eft  necelTaire  que  la  lan- 
gue des  Meres  donne  la  figure  ; on  ne  peut 
douter , que  ces  langues  ne  leur  donnent  aufii^ 
la  teinture  de  la  Vertu  ou  celle  du  Vice,  felom 
! les  bonnes  ou  les  mauuaifes  qualitez  dont  elles ^ 
font  imbu  ës. 

On  pourroit  dire  enfin , pour  dernicre  prcu- 
ue  de  cette  partie,  que  la  Vertu  des  Femmes 
eft  plus  efficace  que  la  noftre  : ôc  que  nos 
exemples  ne  font-  pas  tant  fuiuis , ny  ne  font 
tant  de  foule  que  les  leurs  : foit  parce  que  na- 
turellement la  douceur  eft  plus  attirante  8c 
plus  perfuafiue  que  la  force  j 8c  que  les  Ori- 
ginaux qui  plailënt,rne  manquent  iamais  de 
Gopiftcs  foit  parce  que  des  Guides  de  cette 
forte,  oftent  les  excufes  aux  lalclies  & aux  ti- 
mides i & qu’il  n’y  a perfonne  qui  ofe  fe  piaiiv- 
dre  des  épines  & de  Ua- dureté  du  chemin  en 
kur  compagnie  : foit  parce  que  tous  les  Hom- 
mes eftant  ou  Fils  oumarys  de  quelque  Fem- 
me i les  Fils  fuiuent  par  inftinél  8c  par  refpcdi- 
les  volontez  de  leurs  Meres  ; 8c  les  Maris 
s’accommoder  aux  inclinations  de  leurs  Fem^ 
mcs,par  amitié  &-par  complaifance.  Et  par  ces 
raifons,  la  Vertu  des  Femmes  eftant  fuiuievni- 
iierfellemcnt,&  ayant  des  Imitateursde  l’vn  & 
de’l’autre  Sexe,  il  femble  qu’on  puilfe  conclure,: 
qu’elle  eft  plus  vtilc  que  la  noftre  , &■  de  plus 
grandeimportancc  pour  le  Bien  Public, 


L'A  GALLE  RIE 

EXEMPLE. 

RETNE 


T HEO  DE  LI N DE 
de  Lcmhardie 


LEs  Riuieres  impctiieufcs  qni  fe  precipitenr 
ui  cc  bruit , arrcftcnt  les  paflans , & le  font 
des  Spectateurs  3 & les  tranquilles  qui  cnri^ 
chiflent  lentement  & en  Hicnce  les  lieux  où  el- 
les palTent , ont  à peine  quelquVn  qui  les  re- 
garde. Cependant  ce  font  de  dangcurenlcs  V oi-  \ 
Knes  que  ces  impetueufes  : elles  ne  font  point  j 
de  bien  qui  ne  Toit  accoin^gné  de  quelque 
dommage,  & c’eft  d’ordinaire  en  rumant  & | 
aucc  degaft  qu’elles  enrichiifent.  Il  en  eft  de  I 
mefme  des  Vertus  Militaires  8c  des  Paifibles  : ; i 
les  vues  & les  autres  font  de  feruicc  & profi-  ’ 1 
tent  en  Public  : mais  les  Militaires  ne  profitent  ' i 
point  innocemment  8c  fans  nuire,  elles  ne  ba-' 
IVilTent  que  des  ruïncs  qu’elles  ont  faites  , & 
les  richelfes  qu’elles  diflribuent,  font  des  ri- 
chelTcs  teintes  de  fang , 8c  acquifes  par  rapine., 
Neantmoins  à caufe  qu’elles  font  du  bruit,  & 
qu’elles  agifl'ent  dans  le  tumulte  , on  accourt 
de  tons  les  endroits  du  monde  pour  les  voir  : 
leur  Mémoire  reçoit  des  éloges  en  toute  lan- 
gue, &.des  applaudill'emenrs  de  toute  forte  de 
• mains  : &i\kurs  Images  font  conferuées  auec. 
honneur  dans  l’Hiftoire.  De  là  vient  que  les 
Eferiuains  font  ft  haute  mention  des  Femmes 
belliqueufes  : 8c  qu’au  contraire  à peine  remar- 
quent-ils en  palfant  les  pacifiques  , qui  ont  fait 
du  bien  en  repos,  8c  par  les  vo} es  ordinaires  à 
leur  Sexe. 


T hcodelindc 


Hi.  ORTES. 

1 ticodti^''  de  pacifiques  bien- 

Fakantes  & p.  e,  es , & peut  - eftre  n’au- 
rions nous  auiourd’huy  aucun  Portrait  d’elle  , 
fi  le  grand  S ain^  Grégaire  n’euft  pris  la  pei- 
ne de  la  tirer,de  cette  melme  main  dont  il  con- 
feroit  les  Sacremens  ^ il  benilToit  les  Peuples 
& faifoitdes  Miracles.  Elle  eftoit  Fille  d’vn 
GaribautRoy  deBauiere,  & ce  qui  eft  bien 
mcrueilleux^  quoy  qu’elle  fut  née  en  vn  fieclc 
demy  barbare , & à plus  de  trois  cens  lieuës  de 
la  Politefle  Romaine  & des  belles  Lettres,  elle 
égaloit  neantmoins  la  Mémoire  des  polies  Sc 
des  fçauanres  de  l’ancienne  Rome.  L’impor- 
tance eft,  que  fa  fcience  n’ eftoit  pas  de  ces  feien- 
ces  de  parade  & fuperficielles , qui  ne  font  que 
pour  la  montre.  Elle  eftoit  agréable  & foii- 
dc  : elle  plaifoit  y tilement  & aucç  profit  : Sc 
tomes  les  lumières  de  fonEfprit  eftpiencbien- 
faifantes  & frudueufes. 

Jl  falloitàvnc  Vertu  fi  parfaite  & fi  parée, 
vn  Théâtre  plus  éclattant  & moins  eftoigné 
du  beau  Monde , que  la  Bauicre.  Autharc  Roy 
des  Lombards,  amoureux  de  fa  réputation,  en- 
noya  vnc  magnifique  AmbalTade  au  Roy  foti 
Pere , pour  la  demander  en  mariage.  Et  feà 
Ambafladeurs  cftant  retournez  auec  fatisfa- 
ftion , il  entreprit  fur  leur  récit  vn  voyage  de 
galanterie  : ^ voulut  aller  inconnu  à la  Cour 
deBauiere, pour  eftre  fpeâatcur  des  merueilles, 
que  la  Renommée  publioit  de  Theodelinde.  Il 
h vid , il  en  fut  vaincu  ; .$c  retourna  plus  blef- 
fé  de  fa  prefcnce , qu’il  ne  l’auoit  cfté  de  fa  ré- 
putation. Peu  de  temps  apres , les  nopces  fu- 
rent célébrées  en  grande  pompe  à Milan,  ^ 


%66  IA  GALLERIE 

il  ne  manqua  rien  au  bon-heur  de  leur  mari 
geque  la  duree.  Mais  qu’y  feroit-on  ? N’y 
t’ilpas  vnc  Confteilation  maligne,  qui  ve 
que  les  meilleures  fortunes  loienc  moins  coi 
liantes  & de  plus  courte  durée  que  les  mauua  ^ 
fes  ? Le  temps  n’en  veut- il  pas  principaleme  j 
aux  belles  Vies  & aux  beaux  Couples  ? ]\ 
ne  voyons-nous  pas  que  les  Rofes  ne  lont  q\  • 
d’vn  iour,&  que  les  épines  sôrde  toute  l’annK  , 
Neantmoins  ce  mariage  qui  dura  lî  peu  , fti 
à la  Lombardie  le  principe^vne  longue  & in  | 
portante  félicité.  Authare  qui  auoit  guer  j; 
aucc  Childebert , eftant  contraint  de  fortir  aii 
champs  pourarreller  les  conquclles  des  Frac  li 
çois , qui  elloient  entrez  dans  Ion  pays.  ThecI 
delinde  demeura  cependant  chargée  du  gouiie 
nement  & des  alFaires.  Il  eftoit  bien  dilfici 
qu’elle  y reülTift  eftant  jeune  eftrangere  , é 
fans  habitude  dans  le  Pays.  Neantmoins  el, 
porta  cette  charge  de  li  bonne  grâce  : elle  gor 
uerna  lî  fagement  ,•  & fit  paroillre  tant  de  foi 
ce  & tant  d’adrefl'e  au  maniem.ent  des  affaire; 
qu’elle  gagna  genc  râlement  l’approbation  c 
t ;us  les  ordres.  En  moins  de  fix  mois  elle  i 
rendit  Maillreffe  ablolué  de  tous  les  Cœurs  : 
n’en  demeura  pas  vn  qui  ne  voulut  eftre  à elle 
Er  par  vne  eftrange  reuolution  , en  mefm 
temps  qu’ Authare  Sc  Childebert  fe  battoier 
l’epée  à la  main,  pour  la  Couronne  de  Lom 
hardie , Theodelinde  la  conquit  lans  armes  , & 
J’olla  innocemment  au  Pofleffeur  & au  Pre 
tendant. 

Ceîane  fefît  pas  par  vn  jeu  de  la  Fortune 
elle  cil  fans  mouuement  j & peut  bien  elli 


DES  FEMMES  FORTES.  2^7 
ioüéeî  mais  elle  ne  peut  ioüer  peifjnnc.  Il  fc 
f fit  par  vn  delfein  particulier  delà  Prouidence 
( diuinc , qui  voulut  donner  vn  grand  cmploy  à 
[ la  Vertu  de  Theodelinde  i & s’en  feruir  aiirbiea 
' de  l’Egiife.  En  effet, Authare  mourut  auant  que 
I la  guerre  fuft  terminée  : & les  Lombards  ne  le 
‘ trouuant  pas  alTez  forts  pour  les  François^  s’ac- 
* commoderent  le  plus  honorablement  qu’ils  pu- 
frent  aucc  Childebert.  Leur  premier  loin  apres 
fia  paix  faite , fut  de  choihr  vne  Perfonne  ca- 
ipable  de  remplir  le  Thrône,  qu’Authare  de-' 

I cédé  fans  enfans  auoit  lailTé  vuide.  Apparem- 
fmcnt  la  couftume  des  Nations,  les  interefts  de 
'l’Eftat,&:  les  pretenfionsdes  Particuliers,  vou- 
‘loientque  T heodelinde  fuft  renuoyéeen  Ba- 
‘uierc.  Sa  Vertu  pourtant  l’emporta  fur  la  cou- 
^ftume  : les  Grâces  briguèrent  pour  elle,  & luy 
'gagnèrent  toutes  les  voix  : 6c  d’vn  commun 
‘aduis,  fes  mains  déjà  acconftumées  àbien  gou- 
‘ uerner  , furent  iugées  les  plus  propres  à ména- 
‘ger  heureufement  les  interefts  de  l’Eftat  : 6c  à 
(détourner  auec  adrefl'e,  le  mal  que  l’on  crai- 
‘gnoit  de  l’ambition  des  Particuliers. 

■ La  Couronne  luy  fut  deferée  folemnelle- 
Iment  : 6c  défi  ors  elle  commença  de  regner  de 
Ton  chef , & par  le  droit  de  fa  Vertu,  qui  eft 
'le  plus  beau  droit  des  Roys , 6c  la  plus  illuftre 
'couleur  qui  puilTc  entrer  dans  leurs  titres.  Cela 
iccrteseft  fans  exemple  dans  l’Hiftoire  : 6c  il 
'^Uoitque  ce  fut  vne  Vertu  bien  perfuaftue  6c 
ide  grande  authorité  ; il  falloir  que  ce  fufl'ent 
<îcs  Grâces  de  haute  expedacion  6c  de  belle, 
montre,  qui  purent  gagner  auec  tant  d’aifan- 
Te,  des  Grands  ambitieux  6c  vn  P'"' nie  mer^ 

Z ij 


lA  G ALIERîE 

ecnaire , & faire  ioindre  fans  tumulte  les  vnei  i 
& les  autres,  en  Téleâiion  d’vne  femme , voire 
d’vne  Femme  ^ftrangere.  Perfuadez  de  fonj 
adreife  & de  là  capacité , ils  luy  donnèrent  vn  ; 
pouuoir  abfolu  , & vne  Ibuueraineté  fans  re- 
ftridion.  Ils  ne  firent  pas  comme  ceux  qui  lient 
leurs  Princes  fur  leurs  J hrônes  , qui  attaehent 
leurs  mains  apres  le  Sceptre  qu’ils  leur  font 
porter,  & leur  olleiit  la  difpofition  ded’autlio- 
rite  qu’ils  leurs  donnent.  Seulement  ils  Juy  dé- 
clarèrent, que  fi  apres  auoiniefiay  é le  faix  de  la 
Royauté , elle  trouuoit  à propos  defc  partager 
auec  vn  Mary  j ils  fouhaittoient  qu’elle  ne 
cherchaft  point  vn  aide  écrangerej  & qu’elle  ar- 
reftatfon  affedion  àquclqu’vn  du  Royaume. 

- Confirmé  par  cette  propofition  & par  l’ad- 
ftis  de  fon  confeil , elle  ietta  les  yeux  fur  Agi- 
iulfe  Duc  de  T hurin  i Sc  partagea  auec  luy  fa. 
Perfonne  & fa  Royauté.  Cét  Agilulfe  eftopt 
vn  jeune  Seigneur  de  bonne  mine  & degraijé 
courage  j qui  auoit  toutes  les  qualitez  propres 
à entreprendre  & à conquérir  : & il  eftoic 
craindre  que  la  Fortune , qu’il  pouupit  rccber-  ! 
cher^ne  le  portai!  fur  le  T hrone,  fi  elle  n’eftoic  j 
preùenuë par  Tlieodeiinde.  Non  contente  d’en 
âuoir  fait  vn  grand  Roy , elle  entreprit  d’en 
faire  vn  Roy  .Catholique  : & de  le  tirer  de  la 
feruitudede  l’Herefie  Arrienne.  Apparemment 
c’eftoit  vne  entreprile  de  plus  grand  trauail , 6c 
de  plus  longues  années  .,  que  toutes  celles  quf 
feforit  âueedes  machines  de  fer  Sc  d’argent, 
àuec  des  flottes  & des  Nations  armées.  Elle  en 
vint  à bout  pourtant , par  fes  foins  & par  feff 
oifices.,  auec  fes prières  Sc  fes  larmes.  Se^prie-' 


DES  FEMMES  FOUTES. 

^ attirèrent  fur  Âgilulfe  la  lumière  du  Ciel  : 
ét  chacune  de  fes  larmes  luy  fut  vne  raifon  per - 
fiiafiue,  & à laquelle  tous  les  Dodeurs  Ariiens 
ne  purent  iamais  répondre. 

, Sa  conquefte  ne  s’arrefta  pas  à vne  feule 
Ame  J quoy  que  ce  fuft  vne  Ame  foiiueraine 
U cflcuée  au  defliis  des  autres.  Elle  fut  bien,^ 
|ilES  ample  & de  plus  grand  rapport  pour  l’E 
gliie.  Les  Principaux  Seigneurs  du  Royaume  ^ 
& prefque  tout  le  Peuple , conuertis  par  la  coii- 
wrfion  de  leur  nouueau  Roy  fe  rendirent  aucc 
luy  au  zeie  & a la  pieté  de  leur  bonne  Rey ne. 
Et  ce  zele  fut  fi  fort  & de  fi  grande  avithorité  , 
cette  pieté  fut  fi  efficace  & Û vidorieufe,  qu’eu 
fort  peu  de  temps  toute  la  Lombardie  ^ & les 
Prouiiices  qui  luy  eftoient  fujettes  ^ abjurèrent 
l’Arianifme  y & deuindrent  Catholiques  par 
ks  foins  d’ vne  femme.  Elle  fit  bien  dauanta-* 
,gc , & porta  bien  plus  auant  l’adion  de  fon  ze- 
k,  & les  vidôires  de  fa  pieté.  Agiluîfe  auoit 
âcereu  lès  pechez  ^ fon  Domaine^de  Etroits  de 
PEglife  violez , & defes  Terres  vfiirpées.  Il 
auoit  chafTé  les  Euefques  Catholiques  de  leurs 
Sieges  j & introduit  dans  la  Bergcricy  des  Lar- 
’rons  traueftis , des  emporfonneur s publics , des- 
r Docteurs  d’erreur  & de  peftilence.  La  Yer- 
r meule  Rey  ne  n’eut  point  de  repos,  que  ks  bons 
I Pafteurs  ne  fuiTeiit  rappeliez  j que  FEglife  ne 
îfutreflablie  dans  fes  droits  & dans  fes  hon-* 
’iieurs  : & que  reftitutionne  luy  fut  faite,  des 
Terres  que  l’Herefie  violente  & hardie  luy 
auoit  oftées. 

I Ces  allions  n’efioient  pas  d’vne  Vertu  inu- 
: tik  & fainéanté  ; les  plus  courageufes  & le». 

Z riji 


170  LA  GALLERIE 

pi  J s guerrières  n’ont  iamais  agy  fi  fortement  ; 
nyauectantde  fuccez  : & toutes  les  Couron- 
nés  gagnées  par  les  Vaillantes  deJ|pteoirc  i 
ne  valurent  iamais  la  moindre  feiii‘3çî'de  celle 
de  Theodelinde.  Le  grand  Sainâr'Gregoire  eju  | 
gouuernoit  l’Eglifede  ce  temps-là,  reconnu) 
lie  poids  & l’importance  dpïes  ieniices:  & vou-  i 
pUntluy  en  faire  vn  remerciement  public  & de 
durée  , liiy  dédia  lEs  Dialogues,  par  vue  Pré- 
facé où  elle  triomphe  encore  auioiird’huy  : & 
où  il  n’y  a pas  vn  terme , qûTne  vaille  vne  Sta- 
tue erigée  à fa  Vertu. 

Q^lque  temps  apres,  l’Exarque  de  Rauenne 
courut  les  Terres d’Agilulfe , & cnleua  quel-' 
ques  Places , qui  fe  trouuerent  à fa  bien-feancc 
& mal  gardées.  Ce  Lyon  qui  s’efioit  bien  ^ 
adoucy,  mais  qui  ne  s’eftoit  pas  laifié  enebaif- 
ner , rctrouua  bieii-tofl  fes  dents  & fes  ongles } ; 
& courut  à la  vengeance.  Toutes  chofes  ten- j 
dolent  à vne  guerre  perilleufe  & de  fcandale  s j 
& non  feulement  l’Exarque  de  Rauenne,  mais 
le  Patrimoine  mefme  de  Saind  Pierre  eftoit  ' 
en  danger,  E Theodelinde  gagnée  par  Saind 
Grégoire,  n’euft  efteinr  par  fon  adreffe  & de 
fes  larmes,  rembrafement  qui  commençoit  à 
s’allumer.  Par  là  elle  conferua  la  liberté  àla  ! 
Religion  & aux  chofes  faindes  : elle  ofta  le  | 
joug  de  defTus  la  telle  del’Eglife  : elle  caffa 
les  chaifnes  préparées  au  Succeffeiir  des  Apo-  ' 
lires:  & cbafïa  les  barbares  de  deuant  Rome.. 
T otite  fa  vie  fut  de  cette  force  : & ie  ne  fçay 
s’il  s’en  paffa  iamais  vne  heure , qui  ne  fut  vti- 
îe  au  Public  & aux  Particuliers  Les  plus  ma- 
gnanimes Eglifes  de  Lombardie  font  de  fa  fon-r  i 


DES  FEMME?  PORTES.  171 
atîon  : & ce  qui  vaut'mi^x^e  cent  ^gli- 
es  fondées , ce  fut  par  fes  Tes  pifi- 

es»,  qu?la  Lombardie  rent^^Bians  TEglife. 
ais  il  ne  faut  pas  faire  d'rfiTOptfxeipjple.tput 
n Liure  : & i’en  ay  alTez  dit  po^  encoiy^pr 
'a  Vertu  des  Femmes  j .çom  luy  donner  vne 
rmuiation  lainde  & vtile^';>poùr  la  retirer  de 
a mollerfe  _&:deroilîuete  I poùfe|jyiy  faire  c||||fcp: 
miftre , que  les  conqucftes  CfciïdJjÉjÉÉB^^ 

çs  conuejlions.de^  peuples  i qi^^Pœuures 
fKeroïques  & les  grandes  Couronnes  font  de 
fo4  Sexe  non  moins  que  du  npftrc. 


r 


IA  GAL.DÊS  FEMMES  FORTES,  tjf 

P O R C I E. 

A défaite  de  Brutus  n’a  pûeftré 
cachée  à Porcie.  Le  bruit  & le’ 
deuil  en  font  grands  par  tout  ; Il 
eft  également  regretté  des  Parti-^ 
culiers  & du  Public  : Et  k cw^ 
qu’il  n’eft  pas  iufqnes  aux  Statues  du  Sénat  Û 
de  la  Tribune , qui  n’ayent  pleuré  vn  Citoyen^ 
auec  lequel  enfin  la  Republique  & la  Liberté 
viennent  de  mourir^  Cette  gcncreule  Femme 
n’a  pas  appris  cette  perte , auec  des  erjs  & àet 
défaillances  : Elle  ne  s’en  efl  point  prife  à fc» 
ioucs  ny  à les  cheueux:  Elle  ft’en  â peint  accu- 
fé  le  Ciel,  ny  fait  de  reproches  à- la  Fortune.  Et 
l’on  peut  dire,  que  la  nouueilc  de  la  mort  de 
Brutus , a trouué  Brutus  viuant  & victorieux 
en  Porcie.  Auec  toute  cette  force  pourtant  & 
tour  ce  courage,  elle  a fait  refolution  de  mou*' 
rir  : & vous  ne  deuez  point  douter,  qu’elle  n’c- 
xecute  la  refolution  qu’elle  a faite. 

Il  ne  faut  rien  attendre  de  lafche  de  la  Filler 
de  Caton,  rien  de  foible  de  la  Vefuc  de  BrutuSi 
Elle  eft  courageufe  de  race,&  P'hilolophe  d’al- 
liance  : Et  fa  mort  fera  aiilli  Stoïque,  que  celle 
de  fbn  Pere  & celle  de  fon  Mary.  Ses  Parens  8c  ' 
fes  Amis,  defîreux  de  conferiier  ce  beau  refte  de* 
l’ancienne  Vertu  luy  ont  en  vain  donné  des 
Gardes  : Elle  leur  a fait  entendre  , qu’ils  pou- 
uoient  bien  encbâifner  fon  corps  -,  mais  qu’ils 
n’attacheroient  iamais  fon  Ame  : Qt^ellepaf- 
feroit  au  crauers  de  cent  chaifnes,  8c  d’autant 
de  portesfermées:  Er  quefî,  celle  de  fbn.  Pero  ' 


^74  ^ GALLERIE 

auoitpûfe  deliurerde  la  domination  de  Ce- 
fâr,  h celle  de  fon  Mary  fe  fauuer  de  la  vi- 
ctoire d’Antoine  , la  Henne  ne  demeureroit 
pas  captiue  de  leur  importune  charité  & de 
leurs  fafcheux  offices.  Enfin  foit  qu’elle  les 
ait  perfuade:z,  foit  qu’elle  leur  en  ait  fait  acroi- 
re  i vous  la  voyez  hors  de  leurs  mains.  Et  pour 
peu  <^ue  leurs  foins  fe  faffent  attendre , il  cft 
bien  a craindre  qu’ils  ne  rcuiennent  trop  tard  : 
& qu’ils  ne  la  trouuent  pas  en  vie. 

Vfle  rfclaue  qui  auroit  rbm^u  fes  fers , & fe 
feroit  fauuée  d’ vne  longue  prifen,  ne  feroit  pasr 
plusioyeufe  que  vous  la  voyez.  Sa  ioyc  pour- 
tant eft  vne  ioye  modelle  & feuere  , comme 
fon  cœur  ne  change  iamais  d’affiette,  fon  vi- 
fage  auffi  ne  change  iarnais  de  couleur  ; & la 
Mort  ne  la  trouuera  pas  autre , que  la  trouue- 
rpit  la  bonne  Fortune  fi  elle  reuenoit.  Elle  ne  fe 
ré^refentc  point  le  lieu  où  elle  va  y ny  le  che- 
min qu’elle  prend  : elle  n’a  que  Brutusen  l’ef- 
prit  & deuant  les  yeux  : & poufueü  qu’elle  ail- 
le à lùyj  iiiieluy  importe  qu’elle  aille  par  le 
fer  y pHr  le  précipice  ou  par  le  poifon.  Le  plus 
court  chemin  cft  le  meilleur  a fon  fens  ; & la 
porte  \k  plus  proche,quelqueSpe(ft:re&  quelque 
Objet  de  terreur  qui  la  tienne,  luy  fera  plus 
commode  qu’ vne  plus  libre  & plus  éloignée. 

Mais  elles  luy  paroiftent  toutes  également 
fermées  : & la  diligence  des  fiens  a retiré  d’au- 
tour d’elle  y tout  ce  qui  luy  en  pouuoit  ouurir 
quelqu’vne.  Elle  prétend  que  cette  charité  eft 
vne  violence  qui  luy  eft  faite  : elle  en  a du  dé- 
pit & de  la  colere  : ce  dépit  neantmoins  eft  fans 
trouble  y & cette  colère  ne  monte  pas  iufques  à 


DES  FEMMES  FORTES.  17/ 
(on  vifage.  Toutes  Tes  peiifées  font  de  tromper 
CCS  officieux  importuns  , & noa  pas  de  s’ea 
venger.  Il  n’y  a point  d’armes  offenfiiies^qu’el-*' 
le  n’elfaye  fur  foy  de  la  penfée.  Son  imagina-^ 
tion  lu  y met  dans  la  bouche  & à la  gorge , tout 
ce  qu’elle  peut  détremper  de  poifbns  & forger 
d’ épées.  Ellea  voulu  s’étrangler  auec  l’échar- 
pe que  vous  luy  voyez  à la  main  : elle  y a vai- 
nement elfayé  fon  collier  & vu  de  les  brace- 
lets , & il  ne  luy  refte  plus  que  de  s’arracher  les 
cheueux,  & de  s’en  faire  vne  corde.  Certai- 
nement c’eft  bien  effaroucher  la  Beautéj&:  ren- 
dre les  Grâces  ciuelieSj  que  de  faire  vn  meurtre 
auec  de  femblables  armes  : mais  tout  moyen 
de  fortir  de  prifon  femble  légitimé  & honneile 
à vne  Capîiue. 

Auec  cette  penfée  elle  entre  dans  vn  Cabi- 
net, où  elle  trouue  vne  occafîon  de  mourir 
plus  commodément,  & fans  violer  des  cho- 
ies fi  innocentes,  rile  y trouue  vn  braficr  , que 
les  Amours  autheurs  des  beaux  Couples  , & 
intendants  des  Amitiez  vertueufes  , luy  ont 
préparé  pour  le  foulagcment  de  la  fîenne.  le 
ne  doute  point  qu’elle  ne  les  voye,  à la  lueur 
du  feu  de  fon  Ame  meflée  à celle  de  leurs 
flambeaux  : Et  vous  les  pourrez  voir  auffi  bien 
qu’elle,  fi  vous  auez  les  yeux  puriflez  des  va- 
peurs qui  naiflent  de  la  Maticre.  Les  deux 
plus  petits  luy  prefentenc  le  brafier , qu’ils  ont 
éJeue  fur  leurs  teftes.  Ils  luy  rendent  ce  dernier 
office  en  riant  d’vn  vifage  ferain.  Vous  di- 
riez qu’ils  l’animent  du  feu  de  leurs  yeux , & 
des  conjouïflances  de  leur  mine  : & leurs 
bouches  demy  ouuertcs  fcmblent  luy  promet- 


LA  CfALtEÈÎÉ  là 

îre  les  acclamations  de  la  renommée,  éc 
applaudifl'emens  de  tous  les  Siècles  ; Vn  troi-r  i, 
iîerme  Amour  plus  grand  & plus  fort  que  Icf  j l 
^eux  autres,  & fuipenduen  l’air,  allume  de  fon  î 
lambeau  les  charbons  qui  font  dans  lebraheiv  ; 1 
Je  crois  pourtant  c^iie  fon  flambeau,  quelque  ■ ] 
vertu  qu’il  ait,  y fait  moins  que  fa  prefence.  Eç  ' 
fi  quelqu’vn  a pu  dire , que  touchant  feulement  i . 
vn  arbre  du  bout  du  doigt  j ü mettioit  le  feu  a ' 
toute  vne  foreft  : apparemipent  cette~cy  pour- 
' roit  en paffant  & de  fa  feuk  ombre,  allumer 
des  Montagnes , voire  des  Montagnes  glacées 
& couuertcs  de  neige. 

Remarquez- vous  fur  le  vifage  de  Porcie,i’a-. 
greabic  mélange  , qui  fe  fait  de  la  lueur  de  ce 
flambeau,  aiôiitée  au  feu  de  fes  yeux,  & à eeluy 
que  (bn  cœur  a répandu  fur  fes  ioiies  5 G’eft  là 
véritablement  que  la  confufion  efl  noble , 6c 
qu’il  y encre  de  l’agrément  & de  la  gloire.  Les 
Peintres  & les  Teinturiers  nç  fçauroient  rien 
inuenter  de  pareil  : & la  concurrence  n’eft  pas 
fi  belle,fur  vne  rofe  fraifehement  oimerte,quâd 
les  premiers  rayons  du  roür  allumé  nouuelle- 
ment,  & encore  rouge  de  fa  nailfance,  aioutent 
Virepi.oui-pre  étrangère  à celle  qui  luy  cft  natu- 
relléC^ous  auez  la  veuë  alfez  fubtile,  pour  dé- 
mêler icy  la  lueur  du  feu  d’auec  héclat  du  fangî 
8c  diftinguer  le  liiftre  qui  vient  de  dehors,  d’a- 
nec  celuy  que  fait  le  courage  ÿ & qui  eft  reflef- 
chy  du  fonds  de  l’Ame. 

Mais  vous  eftes  trop  attentifs  àconfiderer 
Tadion  de  Porcie  : & fon  cœur  paroift  plus 
par-là , que  par  fon  vifage.  D’ vne  main  elle  fe 
met  vn  charbon  ardent  à la  bouche  i elle  en; 


DES  femmes  fortes. 

J prend  encore  de  i’aucre , comme  s’il  luy  en  fals- 
f loitplufieurs  pour  mourir.  Ec  ibit  que  la  dou- 
: Igur  de  fa  perte , ait  alfoupy  en  elle  toute  autre 
(èuleur  iioit  qu’elle  ne  fente  plus  que  par  le 
cœur  J où  fon  Ame  s’eft  rama,flce  autour  de  l’i- 
ïnage  de  Briitus;  vous  diriez  que  ce  font  des  ru- 
bis qu'elle  manie.?,  vous  diriez  que  ce  font  des 
feuilles  de  FLole  qu’elle  auale.  Mais  Ibit indo- 
lence ou  fermeté  J fqit  a'uour  ou  Philolbphic# 
cela  n’empefche  pas  que  le  feu  qu’elle  aubit  au 
dedans  J forti:dé  de  celuy  qui  luy  vient  de  de- 
bors,  ne  brulle  les  liens  de  fon  Ame. 

lelescroy  dé-ja  bruflez  : ^ bien-toft  cette 
genereufe  Ame  ,fortantde  fa  belle  prifon,  le 
reioindra  à fa  pareille  qui  l’eft  venuf  prendre. 
Scs  Gardes  effrayez  & furpris,  accourent  let 
larmes  aux  yeux  & les  plaintes  à la  bouche. 
Mais  leurs  larmes n’eff  eindront  pas  ce  feu,  & 
leurs  plaintes  n’épouuanteront  pas  la  Mort,  ny 
ne  la  chafferont  pas  du  lieu  où  elle  cft  entrée.- 
Ce  feu  luira  aux  yeux  de  toutes  les  Nations  & 
de  tous  les  Siècles,  & donnera  vn  luftre  eternej 
alaMemoirede  Porcie  : cette  Mort  feraéga- 
fée  à celle  de  Caton  & à celle  de  Brunis  : & ce 
Cabinet  fera  vne  auffi  belle  perfpediue  dans 
rHiftbirejque  la  Ville  d’V  tique  & la  Campa*» 
gne  de  Philippe  s. 


t A G ALLER lE 


SONNET. 

Porcie  parle. 

Moins  digne  de  pitié  que  d'honneur  ^ 
d'enuii. 

D'vn  Fere  ^ d 'un  Mary  •victorieux  du  Sort: 
^a/îi^rme.'  iégalay  la  gloire  par  ma  rnort^ 
X>ontm  cote  a prejent  la  Nature  eji  rauie» 

Leur  vertu  que  ïau&ù  fidèlement  fuiuie^ 
M'attendît  apres  eux  peur  me  conduire  au 
port  : 

la  fortune  y furuint , par  vn  autre  effort 
Voulut  pouï  s en  venger  me  retenir  en  vie» 

Au  fort  de  ce  combat , mes  Varens  inhumains  y 
far  des  foins  irt. port  un  s de  far  mer  en  t me  s main  Sy 
Itd'vne  douce  mort  me  fermeront  les  portes. 

Mais  l'Amour  de  fis  traits  vint  rfFouurir  U 
Tombeau  : 

Et  ie  pris  pour  mourir , manquant d' armes  plus 
fortes  , 

Vis  charbons  qu'il  me  fit  auecque  fon  fiambeau, 

ELOGE  DE  PORCIE. 

CEtte  Peinture eft  d’vne  Magnanime,  qui 
meurt  d’aiflidion  & , d’amour»  &:  meurt 
conftamment  & en  Stoïque.  C’eft  la  eekbte 
Porcie,  qui  fut  Riuale  d’vn  Pere  Defenfeur 
, de  la  Liberté  » & d’vn  Mary  exterminateur  de 


DES  PEMMES  fortes. 

la  Tyrannie  : & qui  rcnouuella  au  Siècle  du 
Luxe  & des  Dclices , la  Vertu  & la  feuerité  de 
la  primitiue  République  Elle  fut  Fille  de  Ca- 
ton, & Femme  de  Bnitus,  de  l’vn  elle  nafquit 
confiante  & inuincibkielle deuint  fage  & Iça- 
uante  auprès  de  l’autre  : & eut  la  V ertu  en  hé- 
ritage, & la  Philofophie  en  douaire.  Son  Mary 
méditant  la  mort  de  Cefar,  & la  déliurancc  de 
4a  République  oppiimée,elle  mérita  d’efti  ere- 
ceuë  à la  communication  de  ce  fatal  fecret  i & 
d’alTifter  à ces  grandes  penfées , qui  deuoienc 
faire  la  Deftinéc  de  l’Empire.  Elle  coniuradu 
coeur  & de  l’efprit  aucc  luy , elle  promit  d’en- 
uoyer  au  moins  à l’execution , les  délits , fes 
voc’x  & fon  zele  : & comme  fon  Mary  fem- 
bloit  fe  défier  de  fon  filence  & de  fa  fidelité, 
elle  fe  fit  d’y.n  coup  de  poignard  vne  grande  & 
douloureufe  bk^Turc  à la  cuilfe  : & par-là  elle 
luy  montra  ce  qu’elle  ponuoit  contre  les  tour-’ 
mens  j & luy  donna  fon  fang  en  oflage  de  Ih 
confiance  & de  la  foy. 

Apres  la  mort  de  Cefar , & la  ruine  du  par- 
ty  de  Pompée , Brutus  s’eftanr  tué  lur  le  Corps 
fiinglant  de  la  Republique  défaite  en  la  plaine 
de  Philippes  , Porcie  ne  mourut  pas  comme 
luy  en  blafphemant  contre  la  Vertu  » fe  re- 
pentant de  falloir  fuiuie.  Elle  y continua  don 
culte  iulques  à la  fin  -,  & f honora  encore  de  fes 
dernieres  paroles.  Se  voyant  afiiegée  de  fes 
Parens  & de  fes  Amis  , qui  Jiiy  auoient  cfté 
tous  les  moyens  de  couper  les  liens  qui  te- 
noient  fon  Ame  » elle  s'’ au i fa  d’y  mettre  le 
feu  auec*es  charbons  ardens  quelle  auala. 
De  ceue  façon  elle  mit  en  liberté  , ce  qui 


^$o  lA  GALLE  RIg  f 

xeftoitdcfon  Pere  & defonMaxy:  & parfi  f^i 
iTiort  , le  fang  dervn  & le  cœur  de  rautre|;,  iîï 
çYainquirent  vne  feconde.fois  la  T yrannie,,^^ 

REFLEXION  MORALE. 

LEs  Femmes  doiuent  apprendre  de  cét  exem>- 
p.le,qu"îl  ne  tient  pas  à leur  Sexe  qu’elle«  ^ 
lie  foient  fortes  : que  leurs  foiblefles  font  des 
vicesde  la  Couftume , & non  pas  des  defauts 
de  la  Nature  ; & qu’vn  grand  Cœur  ne  s’in- 
commode non  plus  d’vn  corps  délicat,  qu’v- 
ue grande  Inteiligence  s’incommode  d’vn  bel 
A lire.  Les  Colombes  auroient  la  hardielTe  des 
Aigles, & les  Hermiçies  leeourage  des  Lyons,ll 
elles  auoieut  des  âmes  de  l’efpece  des  leurs. 

Il  fe  peut  tirer  du  mefme  exemple , vne  fé- 
conde inftrudion  pour  ks  Mary  s : Brutus  a 
efté  alfez  honnefte  Homme,  & aflez  Philofo- 
phe  pour  leur  faire  leçon  : & ils  ne  doiuent  pîUî 
c.llre  honteux  d’apprendre  de  luy,  que  les  Fem-  ; 
nies  leur  font  données  pour  Affiftantes  & pour 
Cooperatrices  : qu’elles  doiuent  auoir  leurs 
places  dans  le  Cabinet  aulli  bien  qu’au  Lid  j Sc 
Jeurpart  aux  affaires  , non  moins  qu’à  la  ta- 
ble ; ^ que  la  capacité  fe  fait  des  employs  , & 
la  fidelité  de  la  confiance.  Le  bon  Sens  eft  de  la 
celle  , qui  n’efi:  pas  diuerfe  félon  la  diuerfité  de 
jcequi  îacouure.  Augufte  nepropofoit  rien  au 
Sénat , dequoy  il  n’euft  délibéré  auec  Liuie  , 
quieftqit  comme  fon  Afibciée  à l’Empire,  & 
pour  ainfi  dire  , fa  Collègue  domeÿque.  Le 
plus  Saincîl  de  nos  Roys  eftant  prifonnier  des 
Sarrazins^  ne  voulut  rien  conclure  fur  fa  li- 
berté. 


r 


DES  EHMMES  fortes^ 
bcrté , que  du  confentement  de  la  Reyne  fa 
Femme  : & fous  le  Régné  de  Ferdinand , l’Ef- 
pagne  ne  fut  heureufe  & conquérante , que  par 
la  prudence  & par  le  courage  d’Ifabelle.  La- 
Quejftion  fuiuante  nous  apprendra  s’il  y eut  de 
la  Generoficc  en  Porcie  ^ & fi  les  Femmes  en 
font  capables. 

QVESTIQN  MORALE. 

Si  les  Femmes  font  eapahles  de  la  haute  - " 
Generofité. 

IE  me  fuis  trouué  à des  combats  rendus  fur 
cetre  queftion  , & quelquefois  elle  m’a  fait 
d’innocentes  & d’agreabfes  querelles  auec  mes 
Amis^  l’en  ay  veu  qui  ne  pouuoient  fouffrir  y 
qu’vne  Femme  fuit  loïiée  cie  Generofité  : c’efi^. 
difoient-iis  ^ comme  fi  on  la  1-oüort  d’eftrebien 
àcheualj  & de  bien  faire  des  armes  : c’eft  com- 
me fi  on  la  vouloir  parer  auec  vn  cafqiic  ou 
d^ne  peau  de  Lyon  ^ c’eft  confondre  les*  bor- 
nes qui  nous  feparènt  ; & mettre  le  d'efordré- 
dans  la  Morale  : & vne  Femme  genereufe  n’eft 
pas  vn  moindre  Sol ecifme,qu*  vne  Femme  Do- 
reur, ou  vne  Femme  Caualier  : ç’eft  vne  in- 
congruité prefque  aufti  melfeante  qu’vne  Fem- 
me barbue. 

A cela  ie  répondois  ,quc  les  Vertus  qui  ont 
leur  fiege  dans  l’Aine,  & n’ont  befoin que  de- 
là bonne  difpofition  de  l’Ame  pour  agir , {bnt,,j~ 
de  l’vn  & de  l’autre  Sexe; que  la  Generofité  eft' 
de  ces  Veruts-là  : que  le  miniftere  du  corps ,,  SC 
Tadion  des  membres  ne  luÿ  font  point  necep' 


IA  GALLE  RTE 

faires:quc^  toutes  les  fondtions  font  intérieure^,  j jo 
Sc  fe  font  dans  le  cœur  : & que  le  cœur  clc;  j(|ii 
l’Homme  & eekiy  de  la  femme  font  de  mefme-  ^ qu 
matière  Sc  de  mefme  forme., l’aiouftois  àcela',;  | [i( 
que  la  comparaifon  des  armes  Sc  des  exercice^;  ! nj 
militaires,  ne  concluoit  rien  contre  la  Genero.  1 jo 
Eté  des  femmes  : que  toutes  choies  font  bieuf;  ; jo 
feantes  aux  perfonnes  bien  faites  & de  bonne  ■ no 
minerque  Semiramis , Hyplîcratée  & Zenobie  , p 
eftoient  aulîi  parées  auec  leurs  calques,  qu’auec 
^eurs  couronnes  : Sc  qu’ vnc  autre  allez  connue  . jo 
dans  les  Fables , ne  fut  point  trouuée  laide  auec  ; p 
la  peau  de  Lyon  que  portoic  Hercule. Q^outre  Jit 
qu’il  s’eftoit  veudes  Femmes  quilçauoiei^  L 
pouffer  vn  cheual , ‘lancer  vii  iauelct , Sc  don-  - fc 
ner  vn  coup  d’épée  de  bonne  grâce  : il  ne  fê  ’i-ft 
pouuoit  faire  de  iuft-e  comparaife  n , ny  tirer  dç  ]] 
confequence  droite>des  exercices  du  Corps  auïç 
habitudes  de  l’ Ame.  C^vne  F emme  Doclcu|^  ^ 
Sc  vne  îemme  Caualier , eftoient  des  peche^:.|(fi] 
de  Grammaire  , qui  ne  violoient  point  la  Mo-'  ,|Jc 
raie.  Et  que  la  Gencrolité  n’eftant  pas  attachée  h 
au  Cœur  de  l’Homme,  comme  la  barbe  eft  .L,, 
attachée  à fon  vifage , elle  pouuoit  fans  incon-  ^ L 
gruité  & fans  melieance  , eftre  de  l’vn&;  de;  |„j 
l’autre  S exel  p 

A ces  raifons  qui  me  venoient  fous  la  main»  jij, 
& que  i’alîeguois  tumultuaircment  Sc  fans  fe 
choix  , en  de  femblables  difputes  j on  en  peut  ; )a 
adioufter  de  plus  fortes , Sc  de  mieux  préparées 
par  la  méditation.  La  Generolîté  à la  bien  Jej 
définir  , eft:  vne  grandeur  de  Courage  , ou  'jf 
yne  hauteur  d’Efpric,  par  laquelle  vne  Ame  ly, 
efleu^eau  deftus  de  l’intereft  ScdeTYtile,  fc  fj 


' DES  EEMMES  TORTES.  i83 

Sorte  inuiolablcmenc  & fans  détour,auDeuoir 
jui  eft  JaborkuXjôc  à l’Honncfte  qui  courte  & 
]ui  paroirt  difficile.  Et  parce  que  cette  dirpofî- 
:ion,prile  dans  Ton  fond,  & du  cort  é de  la  ma- 
iere,n’eft  guere  que  des  Grandi.  & des  Nobles, 
m luy  a donné  le  nom  de  Generortté  qui  ert  vn 
lom  de  grandeur  & de  Nobleffie.Soit  donc  que 
[ous  prenions  la  Generortté  matériellement, & 
>our  cetteFleur  du  bonSang  & des  purs  efprits, 
[Lii  la  nourrirtent  & lafourtiennent  i fbitquc 
tous  la  prenions  moralement , & pour  vne  in-- 
[ariable  & confiante  refolution  de  pourfui- 
[re  le  Deuoir  & l’Honnerte  , voire  an  mé- 
uis  de  l’interert  , & auec  perte  de  i’  vtile  , il 
b trouuera  qu’en  l’vn  & enrautrefens  , les 
kmmes  n’en  font  pas  moins  capables  que  les 
iommes. 

Premièrement , il  n’'a  iamais  efié  dit  que  la 
Cobîefle  nu  furt  qued'vn  Sexe:&  que  laîleur 
n Sang  furt  tonte  dVn  cofté  , & toute  la  lie 
e l’autre.  La  diftribution  s’en  fait  également 
Sc  félon  le  Droit  naturel:  les  Filles  lapofledent 
n commun  & fans  difiindion  auec  leurs  Frc- 
es:  & il  ert  des  Races  Nobles,comme  des  Gre- 
adiers  i qui  ne  portent  point  de  fleurs  fans 
ourpre3non  plus  que  de  fruid:  fans  couronne: 

I en  ert  comme  des  Palmes  , dont  les  malles  & 
es  femelles  ont  vne  pareille  noblelTeffit  partat, 
iNoblerteeftant  des  Femmes  non  moins  que 
es  Hommes, & le  bon  Sang  fe  répandant  éga^ 
;ment  par  leurs  veines  dés  leur  naifiance  ; il 
elle  que  la  Generortté  ait  de  part  & d’autre 

II  fond  égal  j & que  la  matière  dont  elle  ie 
iit,lbit  vne  matière  commune. 

A a i) 


GALLERIE  I 

Secofitîcitient , la  vraye forine  & h fîopïcl 
efprit  de  la  GenerofitCyre  fait  de  l’intention,  & 
de  là  recherche  de  ce  bien  pur  & laborieux,qui; 
cft  fon  Objet  : & cét  Objet  n’eft  pas  fi  di/Eci-' 
le,ny  dans  vne  région  fi  hatnc,  que  les  Fem-' 
mes  n’y  puiCcnt  prétendre.  Elles  ne  font  pas 
nées  fi  balTement , qu’elles  ne  puilTent  s’éleuer 
au  delfus  de  l’ Agréable  & de  l’ Vti  le  : elles  peu- 
«ent  auoir  des  vifées  plus  hautes  & des  defirs 
plus  nobles  : la  Nature  leur  a donné  comme  à 
nous  le  goLift  & l’appetit  de  l’Honnefte  : & 
dans  i’Hiftoire,  les  traces ^ont  encore  fraif- 
ches  ,.de  celles  qui  ont  efté  à cét  Honnefte  par 
des  épines  & des  précipices  -,  voire  au  trauerS' 
des  roues  & des  Eammes.  Les  coruées  frequen- 
îes  & pénibles,, qu’elles  onc faites  pour  courir 
apres  vn  Phaiitofme  lumineux  & trompeur  , 
fontfoy  de  leur  difpofîtion  & de  leurs  forces 
montrent  ce  qu’elles  peuuent  en  cecy.  Et 
quand  on  fera  voire  des  Reynes  & des  Priii'-- 
eclTes  ,;qm  fe  font  iettées  à bas  de  leurs  T hrô- 
nes,  qui  ont  monté  fur  des  bûchers,  qui  ont 
irauerfé  des  épées , pour  fuiure  vn  Honnefte 
apparent  & dé  fantaifie:  qui  Fera  l’incredule  ou 
î’opiniaRre  qui  oferà  nier,  que  les  Femmes 
n’aycnt  vne  inclination  naturelle  à rHonne- 
fie  efiedif  & véritable  f 
Dauantage,;  comme  les  Princes  & les  Grand»* 
ont  leurs  deuoirs , 8c  vn  Honnefte  qui  eft  pro- 
pre de  leur  Fortune  : les  PfincelTes^  aufii  Scies 
grandes  Dames , outre  les  deuoirs  & l’Hon- 
nefte de  leur  Sexe , ont  de  féconds  deuoirs , & 
vn  Honnefte  particulier , qui  font  de  la  bien- 
feance  de  kuî  condition,  Qr  ft  ces  deuoirs  font 


DES  FEMMES  FOREES.  i$f 
laborieux  , fi  cét  Honnefte  eft  difficile  8c  en- 
uironncde  dagers,  fi  l’on  n'y  peut  arriuer  qu’a- 
uec  peine  & par  des  ruines  : fi  pour  y arriuer  il 
faut  quitter  l’inrcr-eft  ccrtaâij  &abbatre  vne 
Fortune  déjà  faite;  s’il  faut  donner  de  fon 
fang  Scexpolér  fa  vie  : que  fera^  vne  Femme 
courageufe  & de  condition  y à quel  party  fe  re- 
foudra-t’elle?  Voudra-t’on  qu’elle  fe  rende  à; 
la  crainte  & à l’auarice?  Qu’e-lle  expofe  l’Hon- 
nefte^pour  fauuer l’Vcile  ? Quelle  manque  à: 
fon  Deuorr  pour  ne  manquer  pas  à fa  Fortune  l 
Qj^elle  laifie  foiiiiler  fon  fang  pluftoft  que 
d’en  donner  vne  goutte  ? Cela  certainement 
feroit  bien  lafche  & bien  indigne  d’vne  Ame 
noble.  Il  faudra  donc  qu’elle  renonce  à l’A- 
greable  & à l’Vtile  r qu’elle  pafibfur  les  rui- 
nes de  fes  interefts  : qu’elle  renonce  à la  For- 
tune , & reiette  fes  prefens  : qu’elle  s’expofe 
mefme  à la  Mort  & à des  fupplices , pour  aller 
droit  & auec  bien-feance  au  Deuoir  & a 
l’Honnefie.  Cela  ne  fepouuant  faire  fans  vne 
Generofité  Héroïque  : il  faut  de  neceffité ,,  om 
que  l’on  accorde  cette  Generofité  aux  Fem- 
mes : ou  que  les  Femmes  puilfent  efîrc  auarcS’ 
& intere (fées  par  deuoir  : lafches  & infidélles^ 
honneftement  & auec  bien-feance  r ingrates  8c 
trompeufes  de  droit  naturel  & par  le  priuiiege 
de  leur  Sexe, 

Mais  la  Nature  ne  leur  a point  donné  de  li 
mauuais  droit  J ny  de  priuiiege  lî  fcandaleiix.- 
Au  contraire,  elle  a voulu  qu’elles  nâquiflent 
toutes  auec  inclination  pour  le  Beau  : & foit 
qu’elle  en  ait  mis  quelque  rayon  dans  leurs- 
Ames^foit  quekur  cœur  en  naiffant,  en  âi« 

A a ii) 


1Î6  L A G ALLE  R lE 

rcceu  viiè  imprefTion  pareille  à celle  que  le  fer 
reçoit  de  l’Aymant  : leur  cœur  s’attacke  à ce 
Beau  en  quelque  matière  qu^il  fe  rrouue  : & 
1-urs  Ames  à la  première  idée  qui  excite  le 
rayon  qu’elles  en  ont  receu  s’y  tournent  de  leur 
propre  infiinél  : & fans  attendre  aucune  mo- 
tion étrangère  qui  les  y poulTe.  De  là  vient  que 
les  Femmes  font  generalement  curieufes  du 
Beau,  qu’elles  en  recherchent  auec  fein  tou- 
tes les  efpeccs,  &c  en  obferuent  exad;ement  tou- 
tes les  réglés  & tontes  les  formes.  Et  li  fur  leurs 
Corps,  en  leurs  habits  , en  leurs  meubles  & par 
tout  ailleurs , elles  ayment  fi  fort  le  Beau  ma- 
teriel Sc  fenhble,  qui  eft  du  plus  bas  ordre  : Il 
n’eft  pas  croyable,  qu’elles  ^yënc  moins  d’in- 
clination pour  le  Beau  intell e (fine  1 & du  pre- 
mier ordre,  qui  eft  le  Beau  de  l’Honnefte.  De 
là  il  fe  conclud  regulierement  & en  bonne  for- 
me , que  rinclination  au  Beau  , eftant  comme 
elle  eft  , le  principe  de  la  vraye  Generolité,  on 
lie  peut  ofter  la  vraye  GencroEté  aux  Femmes, 
c|u’on  ne  leur  ofte  en  mefme  temps,  l’inclina- 
tion qui  leur  eft  la  plus  naturelle  r qui  eft  le 
fécond  «fprit  de  leur  cœur  & la  première  pro- 
priété de  leur  Sexe. 

Mais  pourquoy  la  leur  ofteroit-on  ? La  Na- 
ture les  a-t’elles  faites  moins  nobles  que  les 
Femelles  des  autres  Animaux , à qui  elle  a don- 
né vne  generofité  qu’elle  n’a  point  donnée  aux 
Mafles  fie  ne  fçay  jfi  perfonne  a fait  cette  cb- 
Lruation  auanc  moy  : elle  eftoit  pourtant  à 
faire,  8c  les  Femmes  en  peuuent  tirer  de  l’in- 
ftruélion  & derauantage.  Les  Lyons  , lesTy- 
gresjles  Léopards,  les  Aigles  maftes,&  tous  les 


DES  FEMMES  PORTEES.  xtj 

utresqui  font  naturellement  fi  fiers  & fi  cou- 
atreux  ne  combattent  iamais  que  par  intereft 
i:*pour  la  proye  : & tout  leur  courage  à bien 
lire  > n’tft  qu’vne  auidité  échauffée  ^ leur  im- 
)ctuüfité  n’cfi:  qu  vpe  impetaofité  de  rapinci 
faim  efi  le  leul  poind  d’honneur  qui  les  peut 
;)icquer  : & fans  cette  picqucurc,  leur  féroci- 
té lano^iiit  & leur  hardieffe  demeure  affoupie. 
11  n’en  eft  pas  ainfi  des  Femiciles  : leur  kar- 
idieffe  eft  plus  noble  , & leur  irapetiicficé  moins 
intereftée  : non  lèiilcnrcnt  elles  combattent 
pour  leurs  propres  beioins  , & combattent  auiîi 
courageufement  que  les  Malles  : elles  combat- 
ftent  encore  pour  le  befbin  d’aiitruy  , pour  la 
defence  Sc  pour  le  falut  de  leurs  petits  , ce  que 
iUe  font  pas  les  Malles  : iufques-là,  quelles 
s’expofent  au  fer  & au  feu  pour  ce  Deuoir  „ qui 
eft  le  leul  Deuoir  & le  leul  Honnefte  dont 
elles  font  capables.  La  Nature  donc  auradon- 
I né  de  la  generofité  aux  Lyonnes , aux  Panthè- 
res , & aux  Aigles  ; elle  en  aura  donné  aux 
Tourtereilesmefmes  & aux  Colombes,  Scel- 
le n’en  pourra  donner  aux  Femmes , à qui  elle 
donne  vne  Ame  de  mefme  forme,  vn  Cœur 
de  mefme  trempe , du  fang  & des  efprits  de 
mefme  teinture  qu’elle  les  donne  aux  Hom- 
mes .î*  Croyons-laplus  reguliere  & plus  exade 
en  fes  ouurages  •.  nous  ne  croirons  rien  en  cela 
gratuitement,  ny  par  complaifance  : nous  croi- 
rons fur  les  raifons  naturelles  & fur  les  mora- 
les qu’en  allégué  la  Philofophie  : nous  croi- 
rons fur  les  Exemples  anciens , je  fur  les  mo- 
dernes que  l’Hiftoire  enaconferuez  : & quand 


m ^lA  G Al  LE  RIE 

tous  les  aiïtres  feroient  oubliez,  nous  atirionJl 
alfez  de  celuy-cy  qui  eftde  noftre  Nation  j qui 
s’eft  fait  deuant  nos  yeux  f qui  a donné  de  l’é-i 
bonnement  à noftre  Sieelev  & donnera  de  la; 
ialoufie  a toute  la  Polieiité^ 

EXE  M P I E. 


IRANCOl&M  I>E  CEZELT 
Dame  de  Barrjf, 


IL  fetrcüirc  de  certains  Chagrins,  qui  n’efti- 
ment  iamais  queles  Eftraiigers  , &nepeu- 
uent  approuuer  que  l’Antiquité  : qui  font  ge- 
fieralement  dégouftez  de  tout  ce  qui  ejft  de  leurs 
Pays  , & font  toujours  en  mauuaife  humeur 
contre  leur  Siecle.  Ces  gens-là  adorent  des  de-  ij 
lîiy-Cefars  de  plaftre,  & des  Pompées  de  mar-  | 
bre,  que  le  Temps  a tronçonnez  : & à peine  re-  ] 
gardent-ils  des  Héros  entiers  & vinants,  qui  i 
font  de  leur  âgev  Ils  nous  monftrent  par  mer- 
neiile,  des  Tamberlâni^r^  des  Almanzcrs , qui 
font  les  Diuinitezde  féurs  Galieries  & de  leurs 
Cabinets  : ils  nous  allèguent  auec  eloge  , des 
Alphonfes  & des  Gufmans  f & nous  prefehenc 
fans  ceife  des  Vertus  Grenadines,  ou  vne  a- 
geffe  Maure.  Et  quant  aux  Vertus  Françoifes 
qui  parlent  leur  langue^  & qui  font  nées  à leur 
veuë  y ils  ne  les  citent  qu’auec  cfprirde  contra- 
diâ;ion,&  pour  les  reprendre.Ces  Mefficurs-là 
croyenc  faire  beaucoup  , de  foulFrir  Pair  & là 
terre  de  leurs  Païs  : & s’ils  eftiment  quelque 
chofe  du  Soleil  qui  les  efclaire,  c’ell  qu’il  vient 
des  Indes,  de  qu’il  eftoit  auant  le  Deluge.  Il 


DES  FEMMXS  FORTES.  zSf 

j^ut  auoir  le  gouft  plus  raifonnablc*,  Sc  iugq: 

choies  plus  fainement  & aucc  plus  d’equir 
IC.  Les  vertus  ne  font  point  Nationales,  ny 
attachées  aux  différences  du  Temps  : il  y en  4 
:de  tous  les  Pais  &;  de  tous  les  âges  : & ie  puis 
dire  qu’il  eft  de  celles  d’auiourd^huy  , comme 
de  noltre  Soleil , quieftaufli  grand  que  celuy 
du  temps  de  nos  Peres  : & auïîi  lumineux  que 
celuy  qui  fait  l’Or  & les  Pierreries  du  Pérou. 
-Cela  fe  verra  dans  l’Exemple  fuiuant  : il  eft 
moderne  & François  : & vaut  tout  ce  que 
l’Antiquité,  ioit  là  Grecque , foitla  Romai- 
ne , ont  iamais  yeu  de  plus  genere;ux  & de  plus 
jlluftre. 

Tandis  que  Henry  troifieime  combattoit  la 
tefte  delà  Ligue  autour  de  Paris , les  Prouin- 
ces  defehirées  de  fes  membres , receuoient  de 
dangereufes  bleifutes.  Ses  plus  grands  efforts 
furent  fur  le  Languedoc-,  où  fes  Partifans 
auoient,  ou  pris  de  force , ou  gagné  par  artifi- 
ce , tout  ce  qu’il  y auoi.t  de  meilleures  Places. 
Il  ne  leur  manquoicque  Laucate , pour  eftre 
abfolus  dans  la  Prouince  : & auoit  la  commu- 
nication libre  aiiec  l’Efpagne,  qui  cftoit 
grande  Nourrice  de  la  Ligue.  N’efperant  pas 
de  l’auoir  de  bonne  guerre , & d’y  entrer  en 
Lyons  & par  vne  brefehe  j ils  eurent  recours 
a vne  rufe  fcandaleufe  ; & cherchent  des  ren- 
tiers détournées  pour  y entrer  en  Renards, Cel- 
te rnfe  conduite  auec  adreffe,  leur  reüfilt  corn^ 
me  ils  l’anoient  deÛinée  : & Monfieur  de  Bar- 
r>yqui  tenoit  Laucate  pour  le  Roy,  en  eftanc 
fbrty  de  bonne  foy  , fur  la-  liberté  que  luy  don- 
noic  vne  petite  forpenfion  d’armes  , tomba  dans 

Bb 


1^  0 ïl.  A >G  A-L,"!.  EîR'I  £ 
ync.emburcadc  qui: luy  cftoit  préparée. 

Les  Ligueurs  crurent  Laucate  prife  auec  ] îi 
Gouueriieur  de  Laucate.  Mais  ils  n’auoier!  i 
pas  pris  fa  Pidclité  ny  fa  conftance  : & quan  ' . 
la  Conftance  5c  fa  fidelité  eulfent  efté  prifei.  i 
il  auolt  çomirds  la  Place  à vne  autre  Con!  j 
ftance,  à vne  fécondé  Fidelité  qui  eftoien- I 
Bnieux  -fortifiées.,  5c  plus  diificiles  à prendr  i 
que  fes  .baftions  5c  fts  demy  - lunes.  le  parl<  J 
de  fa..Femme  :jqu’il  aduertit  en  fecret  , de  foi  il 
malheur  : luy  ordonnant  çn  deux  mots  eferit  j 
auec  du  charbon  fur  fon  mouchoir  qu’elle  f ; J 
rendift  au  piuftoft  à Laucate  5c  la  gardaf  j 
pour  le  Roy.  Cette  forte_5c  genereufe  Fem:-  i 
me  ne  délibéra  point  fur  des  ordres  qui  euf-  4 
fent  eu  befoin  de  la. conduite  .5c  du  courage; u| 
; d’vn  vieux  Capitaine,  5c  parce  que  la  diUgen-  i 
ce  luy  eftoit  particidierenrent  recommandée , à j 
la  lîiefme  heure  elle  fe  mit  fur  la  Mer , 5c  s’ex-  j 
pofa  aux  dangers  de  l’eau  5c  du  feu , à des  tem-  i 
pçftes  5c  à des  frégates  ennemies.  Et.Dieuqui  ' 
îa  referuoit  à vm  combat  plus  Heroique  5c  de 
plus  grand  exemple, , voulut  qu’elle  arriuaft 
Leureufement  à.  Laucate. 

; Cependant  Mo.nfieur  de  Barry  fut  mené  pri-  i 
fonnier  à Narbonne, 5c  Laucate  fut  là  attaquée,  ' 
par  les  alfauts  continuels , qui, furent  donnez  à J 
£bn  courage  5c  à fa  fidelité.  IJ  n’y  eut  point  de 
feu  ny  de  ter  employez  en  ces  aftauts:  vn  Hom- 
me d’honneur  5c  de  courage  comme  luy , qui  . 
euft  méprifé  deux  mille  picques  5c  autant  de 
mouiquets.fur  vne  brèche , n’euft  pas  craint  vn  i 
poignard  ny  vn  piftoict  dans  vne  chambre.  On  | 
ice le  battit  que  4e  grande  pfFre^s  5cidcproiiicf-,  j 


t>ES  FEMMES  FORTES.  Hff 

inagnifiques , que  de  GouuerncmenîS  ' & de 
Penlîons  : à quoy , pour  le  battre  de  tous  les 
< codez  , on  adioufta  contre  Tes  cnfâns  & {a 
I Femme , des  paroles  de  terreur , & des  menaces 
Idc  mort  : en  cas'qu’il  ne  pburüeuft  à-leur  feure- 
• té  par  la  reddition  de  la  Place, 

A toutes  ces  attaques,  Mcnficur  de  Barry  fc 
: trcuua  Seruitcur  dennrerclTé,  Mary  courageux, 
' &Pere  fans  lafcheté.Sa  réponce  fut,Q^il  n’a-'^ 
uoic  iamais  reconnu  d’autre  intereft  àconfer- 
net  que  fon  honneur,  ny  prétendu  faire d’ autre 
Fortune  que  fon  deuoir.  les  Gcuuerne- 
mens  & les  Penfions  eftoient  de  trop  foibles 
armes  pour  le  vaincre  : qu’vnc  Paüureté  in- 
aocente  & fans  tache  , luy  feroitplus  g.lGrieu- 
fe  & le  mettroit  mieux  à ion  aife,  que  des  Ri- 
chelles  criminelles  & fouillées.  Q^la  mort 
de  fa  Femme  & de  fes  Enfans,qu’on  luy  met- 
teit  deuant  les  yeux,  eftoit  vn  Phantofine  qui 
ne  luy  faffoit  point  de  peur  : qu’il  deuoit  beau- 
coup  à fon  Sang  & à la  Nature  ; mais^  qu’iN^ 
deuoit  encore  dauantage  à fa  foy  &■  à fon 
Prince.  Que  fa  réputation  luy  edoit  plus’^ 
proche^ue  la  Famille-,  & faccnfcience  plus^*^ 
intérieure  & de  plus  vieille  datte  que  fa  Po- 
deritc.  Que  la  colique  pouuoit  dés  demain 
luy  oder  la  Fomme,  que  dés  demain  fes  En- 
fans  pcuuoient  edre  emportez  d’vne  fiéure, 

& qu’il  ne  feroit  point  dit , q^uc  pour  refer- 
lier  fa  remir.e  à lacoliqiie , 8c  fes  Enfans  à la 
fiéure  , il  eud  ode  le  bien  à fon  Prince , le 
repos  à fa  Patrie.^,  l’honneur  à fon  nom  & à 
fàRace. 

Eur  mcfme  temps:  que  Laucate  cdoit  bat-- 

B^b  ij, 


iii  LA  GAtLÈRtS  j 

tutî  (î«  cette  forte  dans  Narbonne  , les  1 
gucurs  la  battoient  de  plus  prés , par  vn  en-  \ 
droit  qu’ils  croyoient  moins  fore  naturelle-  i| 
ment,  & la battoient auec des  armes,  dont  ils  i 
attendoient  plus  d’effeâ: , que  des  mines  & des  t 
canons.  Ilsfepreientcrentdeuant  Laucate,  ô&  > 
demandèrent  à parlera  Madame  de  Barry^qur  f 
eftoit  préparée  à toutes  les  funeftes  fuites  que  j 
pôuuoîc  auoir  vn  commencement  lî  funefte.  ' 
y,  Ilsiuy  declarerent  que  Ton  Mary  eftoit  leur  : 
,,  prifonnier  ; qu’après  fa  liberté  perdue  , il 

eftoit  encore  à la  veille  de  perdre  la  vie  , que' 

„ l’vne  & l’autre  neantmoiiis  dépendoit d’elle, 

,,  qu’il  feroit  mis  à vne  ranjpn  facile  a payer  , 

,,  & que  fans  aliéner  fon  fonds  , fans  vuider 
,,  fès  eolFres  ny  engager  Tes  pierreries  ^ au  der- 
5,  nier  mot,  il  luy  ieroit  rendu  pour  les  leulcS 
,,  clefs  de  Laucate, 

Cette  Femme  éfioit  cl’ vne  famille  q.u’vn 
Saint'  canonifé,  & vn  Pape  cftimé  bien-heu- 
f eux,  auoient  en  quelque  fa çan  fanélifice.  Du 
collé  de  fon  Pere,  elle  eftoit  de  la  Race  de 
Saint  Roch , & du  collé, de  la  Mere , qui  elloit 
delaMaifondu  Comte  de  Rouie,  elle  appar- 
tenoit  à Vrbain  cinqukfme.  Outre  cette  fain- 
âeté  héréditaire  & de  famille  , elle  aiioit  beau- 
coup de  pieté  du  lien,  & elloit tres-vertueufer 
de  fes  propres  acquilîtions.  Sa  pieté  néant- 
moins  n’elloit  pas  vne  pieté  molle  & timi- 
de : fes  vertus  n’dloient  pas  de  ecs  fainéantes 
& de  ces  grimacières,  quiamufent  lapliifpart 
des  Femmes.  Elles  elloient  fortes  & coura- 
geufes  , elles  agilToient  continuellement  &- 
auec  vigueur  , éc  cette  vigueur  elloit  foufte- 


DES  TEM  MES  f ORTFS.  %ÿ$ 
fïuë  <!’  vne  Genèrofit^qui  pouuoit  faiic  vne  vie 
Héroïque , fi  elle  euft  efté  dans  vn  autre  Sexe, 
& dans  vne  condition  fouueraine. 

Il  ne  luy  en  failloit  pas  moins  , pour  refifter 
à lafiaut  qui  luy  fut  liuré  , & fortir  auec 
honneur  d’vne  fi  perilleufe  oçcafion.  Elle  ré- 
pondit à ceux  qui  luy  propoferent  de  chan- 
ger Laucatc  & fa  foy , auec  fon  Mary  : Qfpl- 
ledeuoit  fes  premières  & Tes  plus  hautes  af- 
fedions  à fon  Roy  & à fa  Foy  : & qu’elle  ne 
les  leur  ofteroit  point  pour  les  donner  à fon 
Mary  , à qui  • elle  n’en  deuoir  que  de  fecon-> 
des  & d’inferieurs.  Qj^elle  raymoit  veri- 
tablement  , & auoit  pour  luy  d’extrêmes  " 
tendrefies  j mais  qu’elle  Taymoic  en  fon 
rang,&;  auec  ordre:  & qiril  n’y  auoit  rien  clé 
lâche  ny  de  foible  en  fes  tendrefies.  Quelle 
connoiiroit  mieux  que  perfonne  , ce  que 
valoir  fon  Mary  : que  fi  l’on  le  vouloir  ven- 
dre  innocemment  & le  mettre  à vne  rançon 
légitimé  j non  feulement  elle  alicneroit  fop  “ 
fonds  , & mettroit  en  gage  fes  pierreries 
pour  le  racheter  : elle  loueroit  mefme  le 
trauailde  fesbras  ; & ferait  de  l’argent  de 
fpnfang&  de  fa  mort,  fi  elle  n’en  pouuoit 
faire  de  fes  fueurs  & de  fes  peines.  pour 
cela  neantmoins  elle  n’alieneroit  iamais  fa^^ 
fidelité , ny  n’engageroit  vn  feul  point  de  fa 
confcience  : & que  fi  elle  auoit  fait  vn  fi  " 
mauuais  marché , fon  mary  feroit  le  pre- 
mier  à le  rompre  : qu’on  ne  luy  periliadciok 
iamais  de  fortir  de  prifon  fans  fon  honneur  : 
qu’il  ne  voudroit  pas  mefme  fans  luy  , def- 
cendre  a’vnefchaiFaur , ny  monter  fans  iiiy 

B b iij  J 


irA  IA  GALIERIE  I 

yj  fur  Vïi'  TKrône.  Mais  quand  il  pourroit  oî!- 
5,  blier  fon  honneur  , adionfta-t’elle,  ien’ou-  il 
3,  bliray  iamais  le  mien  : i’cn  connois  to^p  J 
,,  bien  le  prix  j-  & ne  m’en  defaifiray  ny  pour  I 
5,  gain  ny  pour  perte  qu’ih  y ait  à faire.  Te  voy  I 
bien  à quoy  m’oblige  le  Mariage  > & ce  1 

i, -que  ie  doy  a ma  Famille  : mais  ie  ne  fuis 
pas  née  mariée  , comme  ie  fuis  née  îian-  i 

J,  çoife  : & il  ne  fera  iamais  dit  , que  pour  . 
„ conferuer  vne  Eamillc  qui  n -eftoit  pas  hier,  t 
,,  & qurpcut  - cftrene  fera  pas  demain  , i’aye  ■ 
jjouuert  vn'fort  àîaR^belliorf,  & contribiré 

j, <à  la  ruine  de  mai^atrie. 

Les  Ligueurs  vaincus  Sc  rcpculTez  à ce  pre^ 
micr  afîaiit  ne  fe  retircrcnt^s  : ils  continuè- 
rent la  batterie  diirant  hx  ftmaines  : & tous- 
Ics  iours  ils'  donnoient  quelque  nouuelle  atr- 
taqueàla  Place  , parle  Cœur  de  cette  gene- 
reufe  Femme.  Tantoft  ils’ imoient  de  faire 
fbufFrir  toutes  fortes  de  fupplices  à fon  Mary; 

& ilsles  luy  faifoient  tous  fbufFrir  en  fon  ima- 
gination 3 aucc  des  mines' de  terreur  &.  des  pa- 
roles encore  plus'terribles.  Tantoft  ils  la  mo- 
naçoicnt  de  le  luy  icttcr  par  picces^  j & ces 
menaces  valoient  des  coups -de  Canon  & des 
Grenades*,  mais  elles  tomboient  fur  vn  cœur», 
qui  efloit  plus  fort  que  les  plusforts  Baftions, 
êc  qui  ne  fe  fuft  rendu  ny  pour  des  coups  de 
canon , ny  pour  des  Grenades.  Enfin  les  Li- 
gueurs defcfpererent  de  prendre  Laucate , par 
vn  endroit  fi  bien  mnny  : Sc  l’execution  fu- 
nefte  & tragique  qui  fuiuit  leur-  defefpoir  ,.êt 
bien  voir  qu’ils  auoient  parlé  tout  de  bon  ; & 
que  leurs  menaces  n’auoient  pas  eft é des’  ms- 


DE  J FEMI^IES  fortes* 

:liaceS  de  fimple  montre.  Monficur  de  Bany» 
.&t  étranglé  dans  fa  Chambre  , par  la  main 
d’vn  Exécuteur  : ât  la  cordc  ny-  le  oafton  dons* 
il  fut  étranglé , ne  liïy  purent  tirer  de  la  bou- 
che vn  commcncement'd’irrefolution  , ny  vnc 
feule  parole  de  foibleâc.  Il  y a<{ans  THiftoi^ 
r-edes  Morts  plus  éclatantes  & de  plus  grand  ' 
bruit  que  cellcs^là>ï  mais  il  ne  s’y  en  voit  poins 
de  plus  magnanime  ny  de  plus' héroïque.  Les 
grandes  Morts  ne  fe  font  pasüe  la*grandcur  des 
.armes  qui  tuent  r elles- fe  font  de  la  gran- 
deur du  courage  , & de  la  force  de  la  refolu- 
tion  : Et  il  en  eft  allez  qui  ne  plieroicns 
pas  déliant  deux  cents  piques  &' douze  ca- 
nons -,  mais  il  en  eft  fort  peu  qui  ne  fe  ren- 
dilfent  à^la  corde  d’vn  Executeurv-  li  ferois 
certes  à fouhâitter  pour  le  bien  de  l’Eftat» 
que  nous  eulfions  quantité  de  Copies  de  ce 
grand  Homme  , &'de  cette  Femme  gencreufet- 
s’il  y en  auoit  feulement  vneenohaque  Pla- 
ce du  Royaume  , elle  feroit  au  moins- 
imprenable  par  la  conuoitife  pat  la  crai^^i- 
te. 

Le  corps  de  Monlîeur  de  Barry  renuoyé  à 
Laucatc  émeut  d’vu  étrange  forte  la  Garni- 
fon.  Dans  la I première  chaleur  de  la  coieie  Sù 
de  la  compailion  , les  Soldats^  tranfportez  de 
l’vne  & dé  l’autre  , coururent  à la  maifon  du 
Gouuerneur  i refoius  de  tuer  Monlieur  de 
Loupian  , quieftoit  vn  Gentil-homme  de  con- 
dition* amy  particulier  & confident  de  Mef- 
fieurs  de  loyeufc.  Monfieuf  de  Montmoren- 
cy , qui  letenoit  prifonnier  , eftant  auerty  cfe 
laprilc  de  Menfieur  de  Barry  , l’anoit  donné.’ 

B b iiij 


LÀ  GAtLERlÊ 

à fa  femme  afin  qu’il  luy  répondift  de  lâ  vk|j!i 
de  Ton  Mary  : & que  par  droit  de  reprefaillcs  j||l 
ilia  payaft  de  la  fienne,  s’il  en  vcnoit  faute.*  i 
Apparemment  c’eftoit  fait  de  luy  : Sc  tout  k qs 
crédit  de  la  Ligue  ne  l’euü:  pas  fauuè  dans  ce  qi 
tumulte,  fi  Madame  de  Barry  n’cuft  efté  ge-^  ; Ji 
nereufe  qu’humainement , & dans  le  feul  or-  < 
dre  delà  Nature.  Mais  elle  l’elioit  d’vne  fa-  1 
çonplus  pure  Sc  plus  releuce  : & il  y auoit  vn 
autre  Bfprit  & d’autres  maximes  enfon  cœur, 
que  l’Efprit  du  Monde,  Sc  les  maximes  delà 
„ Morale.  Elle  fe  prelènta  à cette  troupe  irri- 
>,  tée,  5c  parla  fi  efficacement  5c  aitec  des  gra- 
ces  fi  fortes  5c  fi  perfua fines,  de  l’innocen- 
3,  ce  de  Monfieur  de  Loupiarr;  du  crime  qu’il 
3,  auroit  à luy  faire  porter  la  peine  d’  vn  meur- 
tre  qv’il  n’auoit  point  fait  j 5c  de  la  punition 
3jque  Dieu  lafcheroft  infiilliblement  fur  ce 
3>  crime;  qu’elle  appaifales  Efprits,  5c  ofia  le 
3j  dépit  5c  la  colere  à leur  douleur.  S’adref- 
35  faut  en  fuitte  à fon  E.ils  Hercule  , que  ces 
>3  Soldats  auoient  fiaiuÿ  , elle  luy  propofa  la 
33  confiance  héroïque  5c  l’inuiolabie  fidelité 
3,  de  fon  Pcrc  : le  patrimoine  de  gloire  que  fa 
35  Mort  auoit  mis  en  leur  Maifon  : la  tache  que 
35  le  fang  de  Monfieur  de  Loupian  répandu  in- 
35  iufiement , feroit  à cette  gloire  encore  toute 
33  fraifehe  : le  repentir  qui  fuit  la  colere  preci- 
3,  pkée , 5c  les  vengeances  illégitimes  : la  pro- 
3,  tedlion  qu’ils  deuoient  attendre  , de  celuy  qui 
35  s’efi  fait  nommer  le  Pere  des  Orphelins  5c  le 
33  D ^fenfeur  des  Veiifues.  Et  par  ces  railons 
fortifiées  -de  fon  exemple  Sc  animées  d’vn  el- 
prit  de  vertu  Sc  d’authorité,  eliefamrace  paiî- 


DES  ÎEMMES  EORTES.  1^7 
tire  Gentil-homme , de  le  reniioya  à Monfieur 
éc  Montmorency  auec  efeorte. 

L’Hiftoirc  d’Efpagnefait  grand  bruit  delà 
gencrofitc  de  Guiman  le  Bon , qui  fommé  par 
les  Maures,  de  rendre  TirifFcqu’il  defendoit, 
ou  d’eftre  fpedaceur  de  la  mort  de  fon  Fils  qui 
eftoit  entre  leurs  mains , ne  voulut  point  deue- 
nir  traiftre  pour  demeurer  Pere  : & aima  mieux 
conferuer  fon  honneur  que  fauuer  fa  race.  Cet- 
te generohté  fut  véritablement  Héroïque  j & 
l’Elpagne  fi  magnifique  en  grandes  paroles, 
& en  cxprefîîons  vaftes  & hautaines , n’a  point 
défi  grandes  paroles , ny  d’exprefiions  fi  vaftes 
qui  l’égalent.  L’adion  neanrmoins  d’vne  Fem- 
me, Sc  d’vne  Femme  Françoife  l’a  fiirpajOTée  , 
& la  fi:lclité  de  Madame  de  Barry , a efté  d’au- 
tant plus  forte , & plus  genereufe  que  celle  de 
Gufman  3 qu’il  y alloit  d’vn  gage  plus  cher  , & 
d’vne  perte  plus  irréparable  & plus  fenfible. 
L’Efpagnol  confentit  à la  perte  d’vn  furgeon 
qui  luy  eftoit  cher , & qui  s’eftoit  fait  d’vnc 
partie  de  luy-mefme  : mais  ce  furgeon  n’eftoit 
peut-eftre  pas  feul , cette  partie  eftoit  fcparée  de 
luy  J & apres  tout,  il  en  pouuoit  naiftre  d’au- 
tres en  fa  place.  La  Françoife  n’en  fut  pas  quit- 
te à fi  bon  conte  ; clic  eut  à foiilFrir  la  perte  dvt 
tronc  & de  toutes  fes  racines  : elle  eut  à fouffrir 
l’incifion  d’vne  pirtie  qui  luy  eftoit  inherente: 
qui  tenoit  à fes  os  & à fa  chair , qui  eftoit  chair 
de  fa  chair  & os  de  fes  os , qui  faifoit  moiiic 
de  fon  cœur  & de  fon  efprit.  E:  l’importance 
eft,  que  cette  fidélité  fi  difficile  & dé  fi  grands 
frais,  fut  exercée  en  vn  temps  de  trouble  6c  de 
tumulte  ; en  vn  temps  où  les  droits  eftoieiit  en 


ifi  LA  GALLEHIE  ; ! 

defordre  & les  deuoirs  confondus  toùla’S.C'^  | 
bellion  eftoit  canonifée  par  les  peuples , & la  fî-  I 
délité  erigée  en  Herelîc  : où  la  Royauté  eftoit  ) 
contentieufe  & mife  en  difpute  : où  la  Couron-  J 
ne  debatuc  fembloit  dcuoir  eftr:c  déchirée,  ou*  ! 
changer  de  ’maiftre  . 

Le  Gouuerncmsnt- de  Laucate  demeura  i 
cette  genereufc  V-eufue  : Sc  durant  vingt  - fept  ] 
ans , elle  en  fit  toutes  les  fondions  aüec  tant  de 
courage  & vue  alTiduité  fi  laborieufe,  qu’elle^  ji 
ne  laifTa  rien  à defirer  en  fcs  foins  ny;en  fa  con-  4 
duite.  Elle  donnoitcbalenraux  coruées  & aux  I 
Gxercicesdes  Soldats  par  fa  preience  : elleaflî- 
ftoit  àtoutes  leurs  fondions  , & les 'tenoit  dans-  i 
vn  ordre  exad  & fous  vne  ^iüiplinc  réglée  ; 
elle  commandoit  agréablement  & aucc  digni-- 
lé,  & aiouftoit  elle-mefme  rcxcmple  & la 
montre  de  l’adion  a fes  commandements  : le 
tout  ce  qu’vn  Capitaine  adif , vigilant  & 
d'authorité , euft  pu  faire  dans  vne  place  de 
guerre,  cette  Femme  Forte  le  faifoic  auec  fuc— 
cez  & genereiilcment  , le  faifoic  auec  bicn- 
févince  & de  bonne  grâce. 

Le  feu  Roy  Henry  le  Grand  , qui-n’efrimoit- 
ïicn  au  hazard  ny  par  opinion,  eftima  gran- 
dement cette  Generofiré , & comme  quelques  - 
Courtifans  amoureux  du  Gouuernement  de 
Laucate  , luy  reprefentoient  qu’vne  place  der- 
cetee  importance  , n’ eftoit  pas  afleiirée  entre 
,,lcs  mains  d’ vne  Éemme  tibrépondit  piufieurs» 

fois , qu’il  fe  fioit  plus  en  cette  Femme , qu’au. 

5,  plus  habile  Homme  de  fou  Royaume,  qu’il. 
,,n’cn  connoiftdit  point  qui  luy  vouluft  faire - 
jt,dc  fi  grandes  aù^mecs  3 ny  luy  donner  d’auâ  > 


DES  FEMMES  FORTES. 

.pTCcieux  gages  de  la  foy  qu’elle  auoit  fait  : & 
i'qu’aprcs  tout , il  eftoit  de  la  gloire  de  la  Fran-‘^ 
;Ce  que  l’on  fceuft  que  les  Dames  y valoient 
■des-Capicaines.  .11  ne  fe  peut  rien  ajoufter  à '*■ 
.ces  deux  mots  : ils  en  dilènt  plus  que  n’en  peu- 
.ficntdirc  nos  plus  longs  elogés  : ils  couronnent 
la  Memoirc de  cette  Gêner eufe  Femme,  & luy 
*;Mlcnt  vn  Arc  de  Triomphe  & quatre  Statues. 


Ti»  4^  U premiers  Partie  des  Wemnm 
^Portes, 


\ 


L A 

A L L E R I E 

des 

FEMMES 

FORTES. 

PARLE 

PERE  LE  M O Y N E, 

de  là,  Comfagnte  de  I E S FS, 
SECONDE  PARTIE. 


A P A R I S, 

Par  la  Compagrife  des  Libraires 
du  Paiais. 


M . LC.  IXV. 


TABLE 


Des  Pcintjres,  des  Q^dions  Morales, 

& des  Exemples  de  ce  iecood  V olumc. 

R RIE, 5 . ion  Eloge  9- 
lAor^lc ^ Dpf  depfoir  des  ¥em^ 
mes  enmrs  leurs  Al^rysdif- 
gracieT^  dr  mal- heureux.  14 
Exemple. ϣ ANNE  GoELLOjFcmmc 
d*Antoine  Ferez.  ii 

PA  VLINE,31.  Ion  Eloge,  3 Qaeft. 
Morale  , Si  les  Femmes  font  capables 
de  U vraye  Philofophie , ^9 

Exemple.  IeanneGray  di 
SvFFOLc,  Reyne d'Angleterre. 48^ 
Les  Fortes  Chreftteunes, 

La  IVDITH  FRANÇOISE, tfi. 
fon  Eloge  , 6 y,  Q^ftion 

Morale,  S'il  faut  plus  de  force  ^ plus 
de  courage  pour  faire  vn  Homme  vaiU 
lauty  que  pour  faire  vue  Femme  Cha^ 
fie  ^ y O.  & fuiuantes, 

Exépic, Blanche  de  RolTy  7 8.5cfuiu, 
ISABELLE  DE  CASTILLE,  8/, 
Ion  Eloge,  90.  Quellion  Morale. 
S'il  eft  du  de  Hoir  & de  la  fidelité  des 


TABLE.  I 

Vemmes  de  s* âxfofer  kU  t9ionp9Urleursi 
jMetris,  & fuiuantes^.  Exemple,! 
M ARGVERITi  DE  FoiX  Ducheire! 

d'Efpcrnon. 

LA  PVCELLE  D'ORLEANS, nr 
ion  Eloge , i ï p,  & ftiiptantes,  Q|kcll:. 
Morale  , Si  Us  Yemmes  peuvent  pre» 
teindre  à la  Vtrîu  hereyc^ue-,  iiz.  (fr 
fumantes.  Exemple.  Isabe  ll fi  Kcy- 
nc  de  Caftille.  15.5 

LA  CAPTIVE  vrCTORlEVSE, 
147.  Ton  Eloge,  Mo- 

rale , S/  le  transport  herojque  ejf  ne^ 
cefaire^la  peyfeBiox  de  la  cha^eudes 
femmes,  1/7.  Excmple^L  a Cha  s- 
TE  Venitienme.  166 

MARIE  ST  V ART,  iSî.  fon 
Eloge,  187.  fumantes,  Quçftion 
Morale , Si  tes  grandes  Dames  h uren-  \ 
fes  fint  de  mstllfure  cendmen  ^ que  les- 
grandes  Dames  affligées,  193. 

Exemple.  Marc  VÉRITÉ  i 
D’aniov”  R^yne  d* Angleterre , , 
io^,&  Jumantes, 

FIN.  T 

ARRIE. 


J, 


'llllllllllllhllll 


A R R I 


O V S fommes  arnucz  trop 
tard  , & auoiis  perdu  le  plus 
bel  eiidroiâ:  de  la  plus  ma- 
gnanime adion  que  Rome  ait: 
encores  veuë.  Les  acleurs 
comme  vous  voyez,  font  en 
petit  nombre  : mais  ils  Conttousde  choix  &;  cé- 
lébrés : Et  ce  qu’ils  font  en  particulier  & fans 
bruit, le  portera  bien-toft  aux  Théâtres  &c  danS' 
les  Places  publiques  , fera  le  commun  Speda- 
ele  du  Sénat  5c  de  tout  le  Peuple  -,  5c  receura  de* 
applaudiffemensdetous  les  mains  libres  5c  vé- 
ritablement Romaines. 

Vous  ne  venez  pas  de  fl  'oin , 8c  n’eftes  pas  fi 
eftrangers  à Rome,  que  vous  n’ayez  ouy  par- 
ler d’ Arrie.  C’eft  vue  copie  moderne  de  la  Y er- 
tu  ancienne  J c’eft  vne  icune  îemme  quia  Ics^ 
traits  de  la  vieille  Repub  ique.  Son  habillement 
& fa  parole  font  bien  de  ce  temps  j mais  foa 
courage,  fa  conftancc,  Sc  fa  fidelité  font  de 
l’âge  de  Sabines.  Et  quoy  quelle  foit  du 
régné  de  Claude  le  f oiblc,Sc  de  la  Cour  de  Mafi- 
faline  la  débauchée  t il  n’y  a rien  pourtant  ny  de. 
ce  régné , ny  de  cette  Cour  en  fes  mœurs  ; Elje^ 


4 LA  G ALLERIE  ^ | 

font  du  Siccle  de  Lucrèce  ; ou  de  quclqu’au-  P 
tre  Siecle  encore  plus  pur,  & moins  éloigné  P 
de  la  Vertu  primiriuc.  Le  bruit  commun  vous  li 
aura  appris  toutcec]uon  vous  peut  drie  de  la 
Vertu  de  cette  Lcmme  j mais  ilna  pûrVncoi:;^ 
vous  apprendre  ce  que  vous  voyez  defoncou-  1 
rage. 

Êile  reuint  de  Daîmatie  il  y a quelque  temps, 
fuiuant  auec  vue  petitp  barque, la  Fortune  , 8c  > 
le  V ai  iTeau  de  Ton  Mary , qu’on  amenoit  prifon-  ' 
nier.  Vous  aurez  pu  (çauoir  qu  il  auoit  efté  des 
Chefs  de  la  confpiration .d^e  Sciibonicn  8c  lî 
qu’il  luy  reftoit  cle  pafler  par  où  il  plairoità 
MefTaline  ScaNarcilTe.  Sa  Femme  le  trouuaiit 
irrefolu  entre  la  crainte  Sc  le'xrrurage  : a pris  el- 
le-mermevne  refolution  courageufe,  afin  de 
le  fortifier  de  fon  exemple de  luy  apprendre 
à faire  choix  d’vne  mort  Confulaire,  & égale  > 
aux  Victoires  5c  aux  Triomphes  defes  Peres.Ie 
fouhaiterois  que  nous  euffions  efté  prefents  au 
difeours  quelle  luy  vient  de  faire.  Nous  euf- 
fiqns  ouy  parler  les  Images  des  Cecinires  ; nous 
enfilons  veu  la  mémoire  de  Catcuv'ôc'de  Brutus, 

5c  la  gloire  de  tous  les  Defenfeurs  de  la  liberté 
alléguez  pour  luy  donner  du  courage. 

A la  force  de  tant  de  raifons  Héroïques  Sc 
de  tant  de  magnanimes  paroles , elle  a adioufté 
la  force  de  fon  exemple , qui  eft  encore  plus 
Héroïque  5c  plus  magnanime.  Et  le  coup  mor- 
tel quelle  vient  de  fe  donner,  a fait  valoir  fes 
raifons , 8c  les  a fortifiées  d’vne  aiuhorité  pre- 
fente , 8c  d’vne  expérience  peiTonnellc  5:  encore 
toute  fraife lie.  Elle  l’exhorte  des  yeux  8c  delà 
,îpiue  J comme  vous  voyez  ; Elle  l’exhorte  de  Ig 


DIS  lEMMES  lOïlTES.  ÿ 
dom  , elle  liiy  prefente  le  poignard.  ZvLiis 
fon  exliorcation  la  plus  effi  cace  & la  plus  pref- 
fante,dl  celle  de  fa  playe,qui  eft  vnc  bouche  de 
crédit  5c  de  bonnefoy  , vue  bouche  qui  ue  peut 
,dire  que  ce  quelle  fenc , &:  ne  dit  rien  qu  elle  ne 
perfuade.  Ce  ruiffieau  de  fang  qui  en  coule , a fa 
voix  & fou  efpfit  ; Et  cét  efpric  tout  chaud 
comme  il  eft  , pénétré  iufqucs  au  coeur  de  Ce- 
cinne  , diiFoud  les  crainte  & les  froideurs  , ar- 
refte  fes  tremblements  & fortifie  fes  foibleflcs, 
& y fufeite  contre  la  Mort , vnc  vertu  vérita- 
blement Patricienne  , & digne  du  Siècle  de  la 
Liberté  6c  du  premier  Efprit  de  Rome. 

Arrie  accompagne  de  la  douce  r de  fes  yeux*,' 
la  force  de  cét  efprit  , & tant  s’en  faut  quo 
l’ombre  de  la  Mort  prochaine  les  ait  obfcur- 
cis,  qu’ils  ne  ietterentiamais  plus  de  feu,  ils- 
n’épandirent  iamais  vne  clarté  plus  viue  & plu» 
pénétrante  Vous  croyez  peut-eftre,  que  cela 
fe  fait  par  vne  efFufion , qui  eft  naturelle  & or- 
diiiaife  à'tous  ftâmbe'aüx  q'tii  approchent  de' 
leur  fin.  le  croy  pour  moy , Scie  'croy  auec  plus 
d’apparence  , que  ce  ftircroift  de  lumière  , eft 
de  l’Ame-  mefme  d^A rrie  , qui  fe  montre 
à découvert  par  ces  belles  yîortcs  à l’Ame  de 
Cecinne  , & fexhorte  à fortir  coiirageufe- 
nient  apres  elle.  Mais  de  quelque  fonree  que 
vienne  cef.te  eiTufion  fi  pure  6c  fl  éclattan- 
te  , il  eft' certain  que  Cecinne  eil  eft  penc- 
tr-é  : 6c  fon  Ame  que  la  crainte  auoit  refer- 
rée au  dedans  , échauffée  à preferit  , 6c  atti.> 
réc  par  la  vertu  de  cette  lumière  , n’attend 
plus  que  le  coup  fatal  qui  la  doit  meure  eia. 
liberté.- 


Î-A  GALLERÎB 
faire  ce  coup  Anieluy  prefentelepoic 


Pour  fi 

gnaid  eucorecour  chaud  de  loiiVaro-  ^ delfc\ 
vn  ai.our  cft  médiateur  fe tt-, 
5Kvr.ee , 3c  do  me. en  merme  temps  & d’vne  mefJ 
le  inipu-ation  , de  la  force  aux  fens  d’ A rn^ 


^Kemfpu-anon  , delà  forceauxfcns  d’/^rie  ^ 
h refolution  à rEfprit  de  Cecinne,  Ne  pte  ) 
atzpas  cet  Amour, pour  vn  de  ces  délicat  al 
^«rvn  pauot  tait  mal  à la  tefte.:  & quinVe! 
îoient  toucher  ynerofe  fi  elle  n eft  d.farmée.  Il  ! 
eit  des  cour.ageux-&  des  magnanimes  ; de  ceux- 
ont  f ut  les  Héros  & les  Her,A--.es  /de  ceux 
Çju  ne  connoiflcnt  point  d'autres  gnitlandes 

qneic  cafqne  , point  d'autres  bonq, 4 que  S i 

pee  ; de  ceux  qui  tromient  leurs  aifes  à la  aek'e  ' 
& a la  pluye , tous  les  chailhei  & dans  le?pri- 

sons.  ht  le  me  trompe  fort,  lice  n'cft  le  meane  ' 

cj-aimc.^  Euadne  furlebucher  de  fou  Ma™' 
aoiK-.Ia:v.ra.ye  Didon  fe  de  fl 
tendu  d vn  fécond  maxiâge:  & qmderniere- 
j colippa  les  cheueux  à U vertueufe 
Hipficrotee , luy  mit  le  cafquefurla  tefte , & fit 

. dans  l’Armée  de  Mi. 


A prefent  il  efî:  Fxhbrrateur  & PhiIofoDhe- 
parle  a Cecine  de  In  .«r  i.,  ’ 


parle  à Cecine  de  lalibeitf  & îc  îa  gfcdrf  4 
lanimea  uiurel'e.xemple  Scie  cornage  de  fa 
emme.  "Vous  djnez  qu'en  luy  portant  la  main 
au  poignard  qui  luy  eft  otFert , il  l’alTeure  qu'il 
cotpra  les  1 ens  de  fon  Ame, fans  luy  ?aitc 
mal  qui  a efte  araoly  dans  le  fein  d'Arrie  & au 

Juy  aorte  tout  ce  qu  il  auoit  de  malin  & dépi- 
quant- Et  que  non  leulementvne  arme  noble 
oJîorable .comme  celle-là  j mais  vn  cordeau 


DES  TEMMES  FORTES.  ^ 
jiicrme  prefenté  de  la  main  d’vnefi  honneft 
Femme , luy  feroit  plus  glorieux  qu ’vn  Diadè- 
me, tilFu  des  propres  mains  de  la  Fortune, 
présenté  par  celles  de  MelTaliile. 

Cecinne  paroift  toutperfuadé  de  ces  raifons, 

& les  confirme  de  la  mine  & du  gefte.  Ce  n’eft 
plus  ce  craintif  & cét  irrefolu  d’auparauantj 
c’eft  bien  la  mefme  tefte  & le  mefme  corps  5 
mais  il  y a vn  autre  cœur  dans  ce  corps  ^ & vu 
autre  Efprit  en  cette  tefte.  Il  n’a  plus  dcfang' 
dans  les  veines  qui  ne  foit  Romain  : Toutes  fes^ 
penfées  font  triomphales , tous  fes  fentimens 
font  Confulaires  , & bien-toft  fon  Ame  plus 
grande  que  la  Fortune  , & plus  forte  que  la 
Mort , fortira  vi<ftoricufe  de  rvne'&  de  l’autre^ > 
& s’ira  reioin  dre  à l’Ame  d’Arrie.* 

Cét  exemple  Je  conftance  & de  fidelité  con-' 
iugale , eft  précieux  & de  grand  vfage  à Rome 
en  cetre  faifon  : Et  ne  doutez  point  que  le  ieunc 
Arrie,  & Thrafée  fon  Mary;,  qui  en  font  fpe- 
cl:ateurs,nen  foientfort  bons  ménagers.  Ils 
en  recueillent  auidemment  & aucc  eftude  les 
plus  petites  circonftancesi  & le  regardent  corn- 
la  principale  piece  de  leur  Patrimoine.  Cela 
certes  eft  merueilleux  , de  voir  vne  fageffe  de  ■ 
dix-huid  ans  , de  voir  la  maturité  & la  fleur 
en  vne  mefme  tefte  -,  de  voir  vne  Femme  forte  ’ 
& confiante , vne  Femme  graue  & ferieufe  en 
l'â2;e  des  diuertiflemens  &:  des  plaifirs.  Elle  fe 
croid  plus  riche  des  enfeignemens,&  des  exem- 
ples de  fa  Mere , que  de  la  fucceifion  de  tous  les 
Confuls  de  fa  Maifon  : & trois  gouttes  de  fon 
fan  g , quatre  fyllabes  de  fes  dernicres  paroles, . 
luy  font  quelque  chofe  déplus  cher  que  toutes  * 

A iiij 


t LA  GALLERIE 

lesperîeç  de  Tes  Aveules.  AufTi  elle  fait  prouix 
fion  de  ces  paroles  j & ramafle  autour  de  fon 
cœur  tout  ce  qu’elle  peut  recueillir  de  ce  fang, 
& de  l’efprit  qui  luy  cft  meflc.  Apparemment  ce 
doit  ellre  Ton  bon  Genie  , quiinfpire  de  s’en 
munir  de  fi  bonne  iieure , & il  faut  qu'elle  voyc 
de  loin  des  occafions -,  od  il  luy  feruira  d’auoir 
coiiferué la  Mémoire  de  fa  Mere,&:  de  s’eftre 
foriifiée  de  fon  fang  & de  fon  courage. 

Thrafée  n’cO:  pas  moins  foigneux  de  faire 
profit  de  ce  grand  exemple  , le  mal-beiir  pre- 
îent  de  Cecinne , luy  eft  vn  prefage  de  fon  mal- 
iieur  à Tenir  : Et  ne  fe  trouuant  ny  afTcz  lâche 
pour  plier  fous  le  Siecle  ^ ny  afTez fort  pour  lé 
changer  j il  void  bien  que  le  mieux  qu’il  en  puif- 
fc  attendre,  c’eft  d’en  eftre  accablé  apres  les 
autres.  Pour  le  moins  il  témoigné  à famine, 
qu’il  ne  tombera  point  lâchement  j ny  attendra 
c]Li’on  le  poulie  : & toutes  les  réglés  delaPhy- 
fionomie  font  trompeufés , ou  il  fera  vn  Origi^ 
nal  de  fon  temps , & fa  mort  aura  lieu  vu  ious>: 
«Airéjes  Exemples  Héroïques-, 


S O N N E T; 


A’-  ^ Mary  montre  far  fa  bléfuri  t 

'vne  homcfs 


Mort  : 


Xe  beau  fang  (jui  du  C œur  a gros  bouillons  luy  foi'ti 
Ji  de  fon  cha-Jicfeu  l’ardeur  & la  teinture. 


Auec  ce  rnefme  fang  par  la  mefme  ouuerture  , 
Vn  amour  efi  fony  viSlorieux  du  Sort 
Jl  frouoque  Cecinne  d faire  z>n  mefme  effort  f 

J / (snclure  dit  fiefi  cette  iUuJlre  amntme  3 


DES- TEMMES  FORTES.  i 

S'il  y -va.  de  la  ojte  , tly  -ua  de  l'honneur  : 

Rajjeure  toy  Cecinne  , CT garde  que  la  peur 
r e TcteiiAnt la  tnain  tagloire  ne  retienne. 

Arrie  a dé~ja  fris  ta  hleffure  furfoyf 
EU:  a ioint  a h mort  la  douleur  de  U tienne  f 
Et  n en  a rienJaijJé  que  la  gloire  four  toy» 

ELOGE  D’ARRIE.  ; 

TL  eft  vray  que  le  Régné  du  cinquième  Ccfai^ 
J lie  fut  qu  vue  Comedie  perpétuelle  , mais 
H EpiCodes  en  furent  fanglans  & tragique^ 

1 & il  V eut  prefque,  tounours  de  la  cruauté  mê- 
lée aux  amours  de  Mefialine , & aux  fqurbes 
deNardife.  Les  Spedateurs  s’ennuyèrent  en- 
fin d’vue  Pièce  fl  mal  conduite  & il  mal  repre- 
feiitée  : U qvelques-vns  des  moins  patiens  6c 
des  plus  couraeeux,terolurent  de.tirer  la  Ré- 
publique d’entre,  les  mains  de  ces  loueurs. 
Neantmoins  la  coniuration  n’ayant  pas  eu  le 
fuccez  qu'ôn  s’eftbit  promis  ; ScriKonien  qui 
eneftoit  le  Chef,  fut  tué:  en  Dalmatie-,  6c  les 
Complices  abandennez  par  fa  mort,  demeu- 
rèrent au  ppuuoir  delà  Befte.qu’il  auoient  effa- 
rouchée. 

En  fuitte,  Cecinne  qui  eitoit  des  plus  en- 
«ragez  dans  le  Party  , fut  arrelte  5c  mène  a Ro- 
me, la  coiirageu:  e Sc  fidclle  Ame  ne  délibéra 
point  fl  elle  deuoit  le  fuiure  : il  ne  iuy  vint 
point  en  penfée  , que  l’Adueifité  Rit  yn  di- 
uorce  1 elle  ne  crut  point  quelamauuaife  Por- 
tune  deufl;  elfre  plus  forte  que  1 Amoui.  , ny 
quelle  eiift  droit  de  diffoudte  les  mariages. 
Au  contraire  , elle  crut  cpu’elle  eftoit  Pemarig 


to  IA  GALLERIE  |l 

deCednne  criminel  &priroiinier,  comme  cBiiïir' 
i’auoit  elté  de  Cecinne  Fauory  & Conful 
cju’elle  dcuoit  prendre  autant  de  part  à Iptli 
chaifnes  8c  à fon  fupplice  , quelle  en  auoit  p]||iii'< 
à fes  biens  & à fa  gloire.  Elle  f accompagna  iuRfflt 
quesauYaiffeau;  Sc  fur  le  point  del‘embarqu  |i;>' 
ment , comme  ellefe  vit  repoulTéeprr  les  Ga» 
,,  des  : Au  moins  , dit-elle  , vous  foulFrin 
3j  bien  qu’vn  Sénateur  d’ancienne  race&  Coi 
5,  fulaire , ait  quelqu’vn  qui  le  fcrue  durant  v 
5,  (i  long  voyage.  le  feray  toute  feule  pour  toi 
5,  les  valets  : 8c  le  vaifleau  n’en  fera  pas  pli 
5,  chargé , ny  plus  erpofé  à la  tempefte. 

Ne  pouuant  perfuader  ces  Barbares  de  la  re  ' 
teuoir  toute  entière  5 elle-ne'lailTa  pas  en  dépr' 
d’eux,  d’embarquer  fon  Efprit  ôc  fon  Cœu 
auec  fon  Mary  ; 8c  afin  de  le  fuiure  au  moin 
par  pièces , . elle  mit  fon  corps  furvne  Barqu' 
de  Pefcheur , 8c  fexpofa  aux  rents  & aux  va^ 
gués  qui  emportoient  lé  refte.La  Fortune  fano-; 
rifa  vne  fidelitéi  fi  courageiife  : f Efprit  8c  h 
corps  d’Àrric  arriuerent  à Rome  en  mefim 
temps  5 & réunis  à leur  arriuée  , folliciterent 
conio internent"  2^  foins  communs  la  deli- 

urance  de  Cecinne.  Ses  offices  ne  luy  reüffif 
faut  point  : elle  rcfolut  de,  mourir  : 8c  s’en  ex- 
pliqua ajfez,  par  le  reproche  qu’elle  fit  à la  fem- 
me de  Scribonien  , dé  ce  qu’elle  viuoit  apres  la 
mort  de  fon  Mary  tué  dans  fon  fein. 

Thrafée  fon  Gendre  allégua  tout  ce'  qu’il 
fçauoit  pour  luy  perfuader  de  viure  : 8c  tout  ccij 
qu’il  fçauoit  ne  la  perfuadent  point  j V ous  vou-  ■ 
5,  lez  donc , dit-il , que  voftre  Fille  s’abandon- 
ue  à vn femblable  dcfefpoir , ôc  vous >la  con- 


DES  FEMMES  rORTÈS.  îi 
iamnez  à mourrir  auec  moy  , quand  la  For-  ‘‘ 
èune  ordonnera  que  ieperilTe.  Mon  exemple 
iie  la  condamne  point  , répliqua -telle  “ 
•iquand  elle  aura  vécu  auec  vous  aulTî  longue-  “ 
dînent , £c  en  aujfü  bonne  intelligence  que  i ay  “ 
4vé:u  auec  Cecine-,  elle  pourra  mourir  har-*' 
::diment,  fans  que  ie  reuiennepour  luy  ofter^' 
^rd'épée  des  mains  ,ny  le  poiCon  de  la  bouche.  “ 
iiSrs  parcns  auertis  par  cette  réponfe  ,,qîte'fare- 
fîfolution  cftoit  plus  forte  que  leurs  g{fons  jl^uy 
jrenonuellerent  leurs  foins  &leur  afïiduité.  Èl- 
jle  les  pria  de  la  lailîer  finir  dcucemen/-  Sciic 
lùy  changer  point  vne  mort  aifée  en  vire  iWrt 
■ doulouieufe.  Cela  dit . elle  s’élança  auec  im-» 
i petuofiré  cont  ela  muraille  prochai  e,  & tom- 
ba éuanoüie,  effnntreuenu'e.auec  alTcz  de  pei- 
ne : le  vous  auois  bien  auertis  , dit-elle , que 
tout  ce  que  vous  pouuiez , eftdit  de  m’empef- 
cher  de  mourir  doucement  & à mon  aife. 

T ous  les  efforts  qu  Arrie  falfoit  lur  fon  Ame, 
ne  détachoient  point  celle  de  Gecine,  ny  nelujr 
perfuadoient  de  fortir  du  Monde  honorable- 
ment, & fans  attendre  la  violence  de  fes  En- 
nemis. Elle  alla  enfin  le  trouuer , & : luy  de-  “ 
clara  que  s’il  n’auoit  affez  de  courage  pour  “ 
marcher  le  premier  ildeuoit  bien  au  moins 
en  auoir  affez  pour  la  fuiure.  Elle  luy  repre-“ 
fenta  d’vne  parc , la  honte  qu’il  y auoit  d’eftre  ‘‘ 
continuellement ioüé  par  vne  Proftituée,&“ 
par  vn  Valet  infolent  qui  faifoit  de  la  Cour 
vne  Scere , & de  fon  Màiftre  vn  Phantofme. 
D’autre-part  elle  luy  rcmonftra  l’infamie  que 
l’Executeur  laiffoit  aux  cendres  Si  à la  Me-  “ 
I2X  ire  de  ceux  qui  mour oient  entre  fes  mains. 


t£  LA  GALLERIE 

J,  Elle  îuy  dit  plufieurs  fois , que  la  Mort  n‘ét 
5j  terrible  que  pour  les  irrefolus  , & pour  les 
,,  mides:  qu  elle  ne  bleifoit  point  les  Ames  co 
5,  rageufes , qui  fe  délioient  d’elles-mermes , 

5 J ne  fc  faifoîent  point  tirer  par  force  : que 
5,  dernierAtbe  feroit  plus  regardé  dans  THiftc 
3,re  ,que  fon  Confulat  5&;  aurait  plus  d’écl 
,,  que  les  Triomphes  de  tes  Peres.  rt  commet 
le  vit  qu’il  dcliberoit  encore  entre  la  refolutic 
de  la  crainte , elle  fe  plongea  dans  le  fein  vn  po 
gnard  qu’elle  auoit  préparé , & en  mefme  temj 
te  retirant  tout  chaud  & tout  dégouttant,  le  lu 
prefenta  auec  ces  paroles  , les  plus  héroïques 
Jes  plus  viétorieut'es  qui  foient  iamais  fortie  c 
,,  la  bouche  Romaine.  TrénTCecinne,  il  ne  m 
„ point  fait  de  mal.  Cecinne  receut  de  fa  mai 
auec  le  poignard  , refprit  8c  le  courage  qt 
eftoient  fortis  de  fa  playe  , & mourut  dans  1 
magnanimité.  d’Arrie  pluftoft  que  de  la  tienne^ 


REEL  EXION  MORALE. 


Q 


V E les  Dames  Chreftieiines  apprennen' 
^de  cette  Idolâtre , en  quoy  contiibe  l’A-i 
definterefTé  &;  la  Eidelité  Coniueale^ 


mour 

Quelles  voycnr  combien  de  combats  ehe  ren 
dit , combien  elle  gagna  de  viétoires.  Elle  eut 
affaire  au  prefent  ètà  l’auenir  , àfes  poflefTionf 
de  à Tes  efperànces-  Elle  eftoit  ieune , riche  de 
amie  de  MeiTaline  : elleponuoitlaifTerfon  Ma- 
ry à la  ludice , & fe  rcRrucr  à vne  meilleure 


Eortune 
Biens , fa 


& à vu  pl'is  heureux  Mariage.  Ses 


Beauté,  fa  leuneffc n’eftoieiit  point 


erimineiks  : n’y  auoieut  confpiré  contre  % 


CES  FEMMES  FORTES 

- itice,&L  ce  n’cllovc  pas  ccntre-elks  qu’il  y 
oit  des  CommilTaiies  eftablis , &c  des  infor- 

•j  itious  ordonnées.  Elle  reietta  neautmoins  le« 
ntations  de  l’âge  & deTintercft , elle  n’écouta 
’ le  fa  Fidelité  Ôcfon  Amour , & apprit  par  fou 
V ceinple  â tout  fon  Sexe,  qu’vne  Honnefte  Fem- 

- le  n’a  point  d’intereft  que  fon  deuôir  & (a  re-" 
iitation  ,ny  de  Fortune  que  fon  Mary,,  qu’à 

• in  égard  il  n v a qu’vn  FFomine  en  tout  le  : 
Fonde  : &:  que  celuy-la  mourant , les  Biens , la 
eunelFe  , .&  la  Beauté  meurent  pour  elle. 

Arrie  fait  encore  icy  aux  Femmes  , vne  fecon^*’ 
;onde  leçon,  qui  n’eft pas  moins  importante, 
ly  de  moindre  vfage  que  la.premiere.  Elle  leur 
ipprend  que  ^eluy-là  s’e:ft  trompé  , qui  a dit 
:]ue  le  Mariage  n’eftoit  qu’vn  nom  deplaiEr:  Sc 
qu’encore  auiourd’liuy  ceux-là  fe  méprennenf, 
qui  croyent  que  ce  ne  foit  qu’vnc  communauté 
de  biens  Sc  de  bourfe.  O’ejF  v r nom  de  ioug  & 
de  foufFrances , vne  communauté  de  maux  SC 
de  peines  : vnefocieté  de  foins  & d’offices.  Et  il 
tft  à propos  que  les  ieunes  Femmes  foient  auer- 
lies  leioiir  de  leurs  nopces , quelles  fe  m.arient 
pour  ce  iour  là,&:  pour  tous  les  autres  qui  le  fui- 
liront  quelques  pluuieux  qu’ils  foient , 8c  quel- 
ques mauuaifes  heures  qu’ils  aycnt.Il  faut  qu’el- 
les  fçaclient , qu’auec  la  Perfonne  de  leurs  Ma- 
ï}’ s elles  époufent  toutes  leurs  fortunes  prefèn- 
tes&àvenir  quelles  font  obligées  deles  fui- 
ure  , en  quelque  lieu  quo  le  vent  les  pôiifie  j 8c 
de  quelque  otage  que  le  Ciel  les  batte.  Mais 
cette.verité  aura  plus  d’eftenduë  dans  la  Que- 
ftion  fuiuante. 


ï4  LA  GALLERIE 

!fi 

QVESTION  morale. 

deuôir  des  Femmes  enners  lem 
Marysdtfgrafsiez.  & maFheHrepix, 

IE  n’ay  pu  encore  deuiner,  poiirquoy  on  cou- 
ronne les  nouuelles  Mariées  j & oncelebrc' 
les  Nopces  auec  tant  d’appareil  & tant  de  ré- j 
joiiifTance.  A parler  proortment  & fans  f gureJ 
c ell  parer  des  Efclaues.&:  couronner  des  Chp-l 
tiues  J c’eft  k mener  en  prifon  auec  pompe  & 
en  danfant  j c’eft  les  enchaîner  en  ceremonie  &i 
auec  müftqiie.Te  n’ignore  pas  l’antiquité  de  cet-  î 
te  couftume:&  voy  bienquc^>mps,  fExem-  ]] 
ple&  la  multitude  font  pour  elle.  Mais  ie  fçay  *1 
bien  auffi  , que  l’Antiquité  n’eft  pas  toute  frgc  l 
ny  toute  fainte  ; Les  premiers  Hommes  nous  i 
peuuentauoir  laiifé  leurs  abus,auftl  bien  que  ' 
leurs  maladies;  & les  'vieilles  erreurs  ne  font  ^ 
pas  de  meilleure  condition  que  les  nouuell  s:  . 
les  pecliez  ne  font  pas  iuftifiez  par  la  foule  de 
ceux  qui  pechent.  Il  feroit  bien  plus  à propos 
êc  de  meilleur  exemple  , que  les  Nopces  des  . 
Chreftiens  fulTent  graues  modeftcs  ; que  la  | 
ceremonie  en  fuli  ferieufe  & frugale , & qu’au  ' 
lieuquclieeft  vne  montre  de  luxe  & de  deiices 
pour  les  nouueaux  Mariez , elle  leur  fuft  vnele-  ; 
jçonde  patience  & vne  préparation  au  trauail. 

Il  ne  fe  verroit  pas  tant  de  riches  incommodej; 
ny  tant  de  repenties  innocentes  , il  ne  s’en  ver- 
roitpas  tant,  qui  fe  plaignent  d’eftre  tombez 
dans  vn  piege  de  belle  montre , qui  maudiffenc 
ks  fteuis  fous  lefquelles  on  leur  a caché  tani 


DES  FEMMES  FORTES.  if 

opines.  Ils  euiTent  au  moins  eflayé  le  fardeau 
uanc  que  de  s en  ciiarger  : Ils  cufTent  mefu- 
é leurs  forces  auec  lei  ug  ; ils  eulî eut  prépare 
mr  courage  & leur  tefte  à leur  porter  de  bon- 
le  grâce. 

Il  eft  ainfî  que  ie  le  dis,  & il  eft  vtile  de  le 
lire  fouuent  , afin  que  l’ignorance  ne  donne 
>oint  de  Heu  à la  tromperie.  Xe  Mariage  n eft 
>js  ce  qu’il  paroift  de  loin, & par  le  dehors. 

«n  feulement  il  y a plus  d’épines  que  de  fleurs^* 
5c  plus  de  m tuuailes  heures  que  de  bonnes,  nbh- 
feulement  les  lours  de  deiiil  & de  trauail  y font 
plus  longs  & en  plus  grand  nombre  que  les 
iours  de  fefte,mais  ce  qui  eft  bien  plus  étran- 
ge, il  n’y  a point  d’épine  qui  ne  fafie  deux  pi- 
queures  d’vn  feul  coup  : il  n’y  a point  de  maii- 
uaife  heure,  qui  n’en  vale  deux  : point'de  iour 
• de  trauail, qui  ne  foit  double. le  veux  dire  qu' v- 
ne  Femme  mariée , outre  fes  épines  particuliè- 
res , & les  tourmens  qui  luy  font  propres  , doit 
encore  de  furcroift,8cpar  l’obligàtion  de  fon 
cftat , fe  charger  des  peines  & de^ tourmens  de 
fon  Mary.  Elle  doit  s’expofer^^x  mefmes  pé- 
rils, & fubir  les  mefmes  orïges.  II  ne  luy  eft 
pas  permis  d’eftreen  repos,tandis  que  laFortu- 
ne  le  perfecute'.clle  ne  peut  pas  honneftement  le 
mettre  à couuert  des  traits  qui  luy  font  ietrez. 
Il  faut  qu’elle  foit  agitée  auec  luy  5 quelle  ait  fa 
part  de  tous  les  coups  qu’il  reçoit  ^ cm’clle  fai- 
gne  détourés  fes  blefiures.  Et  cela  eft  du  droit 
& de  la  loy  -,  voire  du  droit  naturel , de  la  Icy 

fondamentale  du  Mariage. 

Premièrement , fi  nous  confideroiis  la  fia 
^ue  Dieu  s eft  propofee  en  la  création  de  la 


Xâ  GALLERIE 

Eemme^noustrouueions  queileaefté  donne?* 
à l’Homme,  pour  lu.y  eftre  vneâide  domeftique 
•&;  vne  Coadiutrice  prochaine  & de  mefme 
naiflance  queliiy.  Or  il  eft  certain,  quelaf- 
finance  &;  les  feruices  , ne  font  necefraires  a i 
perfonne ren  temps  de  profpericé.  La  bonne; 
Êortune n’a  pas  befoiii  qu’on  eiTuye Tes  larmes^  ; 
ny  qu’on  eftanche  fonfang.  Cen’eftpas  pour 
elle  qu’il  y a des  huiles  Sl  du  baume , qu’il  fe  fai^ 
des  appareils  6c  des  ciroines.  Elle  ale  corps  feiii 
& rerpritvXbré,'elle  èft  également  déchargée 
de  tout  ce  qui  pefc  & de  toute  ce  qui  afflige.  Il 
n y a que  la  mauuaife  Portuneà  qui  la  charité 
&ia  compaffloii , les  lenitifs^cies  remedes  font 
uecefflaires.Elk  eft  trou  jouis  ou  malade  ou  bleffl 
fée  de  quelque  cofté  : on  nclüy  voit  iamais  les 
yeux  fecs  : iamais  Tes  playes  ne  fe  ferment , & à 
toute  heure  elle  a befoin  d’appareil  & de  con-^ 
folation,  de  Medecm  & de  Pbilofophe.  Les 
Femmes  donc  qui  font  les  Afflftences  natu-  , 
relies  des  Hommes  , & leurs  Coadiutriecs  . 
d’inflitution  diuine , appartiennent  plus. à.  leurs  , 
Maris  foiiffrans  & perfecutez , qu’à  leurs  Maris 
heureux  & en  faneur.  Et  certes  ce  feroienr  des  . 
offlees  bien  importans  que  les  leurs , & leurs 
foins  {croient  fort  confiderables  & de  grSlad  ■ 
yfage,  fi  elles  vouloicnt  bieneftre  accammo- 
dés  des  richefTes  de  leurs  Maris,  -&  ilh  ftrées, 
de  leur  dignité  5c de  leur  gloire,  fi  elles  s’of- 
îfoient  librement  à leur  tenir  compagnie  fou?  ' 
Yn  Dais 5c fur  la  Pourpre, fi  elles  ne.faifoient 
point  prier,  pour  eftre  de  leurs  £eftesj5c  pour 
receuoir  auec  eux  les  prefens  de  la  Fortune; 
le  qu  apres  les  feftes  pafflées  , 5c  vne  autre 

Fortune 


DES  FEMMES  FORTES.  17 
Fortune  eftaiit  venue  , elles  fulTent  cftrange- 
les  dans  leurs  Maifons  & à leurs  Maris  : elles 
ne  vouluffent  pas  loiifFrir  vue  feule  goutte  de 
pluve  auec  eux,  elles  ne  leur  parla  fient  que  dè 
loin  & tournant  la  tefte , comme  fi  leur  veue’ 
porroit  mal-heur , 6c  que  leur  ombre  fuft  con- 
tagieufe. 

Adieuftons  pour  fécondé  raifon,  que  com- 
me a la  création  de  la  Femme, Dieu  confidera 
les  incommoditsz.  de  la  folitude , Sc  le  befoiii 
que  l’Homme  auoit  d’vue  Compagne  & d’vne 
Afliffence,  il  confidera  aulE  cequi  manquoic 
à fon  entière  peifcdion  , & ne  voulut  pas 
qu’vn  ouurage  fi  noble  & commencé  auec  tant 
d’art  demearall  defeéliieux  , & frmblable  à 
ces  ébauches , ou  il  n’y  a rien  de  formé  que  la 
tefte.  Il  créa  donc  la  Femme , & luy  dorna,  non 
feulement  comme  v::e  Coadiutrice  offtcieufe  $C 
afteftionnéc  : mais’encore  comme  vue  fécondé 
moitié, & comme  vue  partie  neceffaiie  à fa  per- 
feftion,  AulTi  apres  ces  deux  pièces  faites  & af- 
femblées , il  déclara  en  termes  exprès  , que  foA 
defleia  eftoit  qu  elles^ne  fiffent  qn’vil  corps:  SC'* 
c’eft  en  ce  fe.i?  que  doit  eftre  pris  le  mot  de 
frdnt  Paul  od  il  eft  dit  que  l’Homme  eft  la  tefte 
delà  Femme.  Cette  fécondé  raifon  eft  encore 
plus  precife , & plus  preffante  que  la  premiereî 
& les  Femm-es  font  par  là  plus  étroitement  obli- 
-gées  à prendre  part  a l’Yne&  à l’autre  Fortune 
-de  leurs  Mary  s.  Et  certainement  fi  le-calmé 
.^Forage  font  communs  à ceux  qui  naiiigent 
.d'ans  vn  mxefme  vaiffeau  : & fi  tous  ceux,  d’vne 
mefme  maifon  ont  les  mefmes  iours  Se  les 
inefmes  nuits  : & fouffrent  coniointcmçnÆ 

B 


$$'■ 


IA  GALLERIK 


toutes  les  iiiegalitez  des  Saifons  : LacommuB 
nauté  dokeftre  fans,  doute  beaucoup  plus  en 
nere&  mieux  liée  entre  les  parties  d’vn  mefmi 
Corps  : Si  cela  feroit  eftrange  Si  tiendroit  di 

"MniiRrf*  . leurs  (enfimens  n eO-nieni-  érr-inv 


paiTeroit  veritabiemcnt  Si  l’étrange  Si  1( 
monftrueux  j fi  dans  le  Compofé  qui  fe  fait  di 
Mary  Si  de  la  Femme , la  Partie  qui  gouuernt 
eftant  en  deliil  Si  tourmentée  celle  qui  efi;  fu- 
iette  failbit  renioüée  Si  la 'délicate  j & ne  you- 
loit  rien  quitter  de  fes  ornemens  ny  de  fes  aifes: 
Si  le  corps  d’vne  tefte  bk-fiee  Si  fanglante,l| 
eftoit  deheieux  Séparé , eftoit  couuerte  de  par-  | 
fumsSc  cbargé  de  fieurs  : STla  femme  vouloir  | 
cfire  de  toutes  les  parties  de  plaifir,  & entrer  ( 
en  tous  les  diuertilTemens  , tandis  que  fon  Ma-  i 
17  fouffre  la  gefae  de  la  Sciatique , ou  la  tortu-  . 
?e  de  la  pierre*.  ! 

Oh  peut  dire  encore , pour  mieux  établir  cei  ' 
deuoir  &ie  petfuadcr  plus  efficacement  : qu’en-  : 
tre  toutes  les  efpeces  d’/  mitié,  il  n’y  en  a point  , 
de  plus  étroite , ny  :de  mieux  iointe  que  celle  ! 
•du  Mariage.  Elle  n eft  pas  du -dehors  Si  de  la  .. 
fuperficie  comme.Ies  autres:  &ne  tient  pas  feu-  | 
iemeat  comme  elles , auec  des  attaches  ciuiles,  ■ 
qui  font  force,  & qui  fe  trompent  pour  peu  i 
qü’on  les  touche.  Elle  eft  de  toute  l’amc  & de 
tout  le  CQrps,ks  liens  en  font  fermes  Si  folides: 
âl  y a de  la  Nature  & de  la  Grâce , toute  la  Per- 
Conneefieft  attachée;  Si  îe  Temps  qui  vfe  le 
bronze  8c  l’acier  ne  les  peut  rompre  : Orf  Ami- 
tié , comme  chacun  fçait , effyne  communauté 
defoûdmeas  Si  devolontcz  , deioyes  8c  d’aflU 


DES  EEMMES  FORTES.  î?' 
^ions5&  de  bonne  & de  mauuaife  Fortune. 
Encores  fommes-nous  auertis  par  les  Sae;es, 
que  les  Biens  n y peuiient  entrer  qu  apres  les 
maux:  & que  la  bonne  Fortune  n’y  doit  auoir 
1 lieu  qu  au  deffous  de  la  mauuaife.  Sur  quoy  on 
[ fepeutlbiiuenir  du  mot  de  Seneque  , qui  dit 
; que  ceux-là  ne  l’entendent  pas,  qui  cherchent 
i en  vn  Amy  , vn  Compagnon  de  table  & de  ieu,  - 
, Yn Solliciteur  de  procez,vn  Agent  auprès  de 
la  faueur  , vn  Médiateur  enuers  la  Fortune; 
qu’il  y faut  chercher  vn  Fîômmeauec  qui  on 
entre  gayement  en  prifon,  de  qui  on  porte  la 
feruitude  & les  chaifnes  ; vn  Homme  auprès 
de  qui  on  falTe  naufrage  fans  crier  contre  les 
AiFres,ny  fc  plaindre  de  la  tempefte;  vn  Homme 
pour  qui  on  fouffre  la  gefne  fans  douleur,  pour 
qui  on  meure  en  riant  & auec  ioye.  Et  lî  l’Ami- 
tiè  commune  qui  eft  libre  & fuperficielle , ëc 
ii’eft  appuyé  que  fur  la  Nature  , adesdeuoirs  fi  " 
pénibles  , & des  charges  fi  pefantes  & fi  ha- 
xardeufes , quels  feront  les  deuoirs  & les  char- 
ges de  r Amitié  du  Mariage , qui  eft  fi  interieu» 
re  & fi  necefiaire , qui  a l’afiiftance  de  Dieu  & - 
la  ver  tu  du  Sacrement , qui  eft  fourenue  de  la  ' 
Nature , & fortifiée  de  la  Grâce  ’ Peut-ellecftre  - 
ou  interelTée  ou  craintiue  auec  bien-feance? 
Peut-elle  faire  honeftement  la  délicate?  Peut- " 
«lie  auoir  peur  de  la  Douleur,  oü  de  la  Mort? 
Pcut-eile  s’enfuît  de  la  raâouaife  Fortune'?  ' . 

le  poürrois  encore  dire , que  cedeuoir  eft  de 
la  bien-feance  d’vne  Femme  & de  l’honneur  ^ 
d’vne  Famille  ; & qu’il  ne  fe  peut- faire- vne'’- 
plus  vilaine  perfpeéliue  en  vne  Maifon;,  que 
dvn  Mary  malade  & afâigé , & d’viie  Femm«-' 

A ij 


Sô  LA  GALLERIE  I 

cocjnede  Sc  parée.  Ce  défaut  bleiTe  genei'âîeVfl 
ment  tous  les  yeux  : Et  il  n’y  a point  de  peintu-ij 
res  d’Italie , ny  de  meubles  i’outiemer , il  n’y  ai] 
point  de  Figures  antiques  ny  modernes  , qui  le  : l 
piîiiTen  t corriger.  Il  ne  va  pas  feulement  en  ce-t 
la  de  l’honneur  de  de  la  bienlèance  : il  y va  du  JT 
contentement  &-deia  fatisfaélion  : comme|j 
CS  mains  traittent  auec  tendrelTe  la  tefte  mala- 
de ou  bleffée  ; & celeiireft  vn  tourment  lî  on 
les  empefehe  de  foulager  fa  douleur  & de  tou- 
cher à fes  playes,  de  mefme  vne  Honnefte  Fem- 
me, qui  a le  cceiir  véritablement  lié,  qui  ell  im- 
buë&  penetrée  de  la  grâce  du  Sacrement , ne 
fçaiiroit  auoir  vne  plus  pujefatisfadion  , que 
de  foiilFiir  auec  fon  Mary.  Er^iand  ce  feroit  la 
bonne  Fortune  elie-mefme , quiluy  lieroit  les 
mains  & les, pieds , pour  la  retenir  de  force  au- 
près de  foy,  & fempefeheroir  de  fuiure  fon  Ma- 
lyperfecuté  & mal-heureux  ^la  bonne  Fortune 
îuy  feroit  en  horreur  aue  c toutes  fes  caielfes  : 3c 
fes  liens  fulTent-iis  f its  auec  des  Couronires  8c  . | 
des  Diadèmes  luy  fexoient  infiipcrtables,  j 

Par  ces,  rai  fon  s-là,  Arrie  accompagne  Cecin-  - î 
ne  à la  mort , apres  i’adoir  fuiuy  au  trauers  des 
ccueiis  & des  tempeftes  : Eporine  mourut  cou-  j 
îageufementauec  Sabin  , apres  auoir  vécu  neuf  ‘ j 
ans  enterrée  aueç  luy  : Hyp04;ratée  endurcit  la 
dclicatefTc  de  fon  Sexe  ôr  celle  defa  condition,  . 
aguerrit  les.  Grâces.  & la  Beauté , afin  d’accom^- 
pagoei  Mirhridate  pouifuiuy  par  les.Rômains  ; 
&:pai--la  Fortune  St  generalement  toutesJes  Fi-^  , 
déliés  de  l'Antiquité  , ont  fait  des  aélions  fa- 
meurcs-&;  de  grand  exemple,  que  nous  regar-  - 
dous  auecapplaudiil'çmarr  dans  l’FIdloire., 


I 


DES  FEMMES  FORTES. 


^ EXEMPLE. 

: lEAN  NE  CO  EL  LO, 

\Femme  <£ y^ntoine  P:re:^,  Sécrétait e de 
de  Philippe  Secend, 

La  mémoire  d’Antoine  Ferez  doit  eflre  en- 
core traifehe  à la  Coisi  : on  l’y  a veii  alFez 
I long-temps  en  perronnei&  tous  lesiours  on 
I l'y  voit  dans  fes  Pvelations  dans  Tes  Letrres, 

I le  ne  fçay  pas  11  le  nom  de  fa  Femme  y efl  fi 
connu  mais  iefcaybierx  guevoicyla première 
feds  quelle  y paroifl:,ôc  peiit-edie  encore  ny 
füt-eile  lamais  venue  , 11  le  nel’y  eiide  amenée. 
Il  eft  bon  pourtant  quelle  y vienne  i & qu’elle 
sy  falTe  connoiidre.  Non  feuiement  elle -n’y 
prendra  point  de-inauuais  air  : Si  faTertur/en 
rera|)oint-alterée,elle  y donnera  de  bons  exem- 
ples a nos  Dames  : & lenr  fera  des  levons  de  Fi- 
de’ité  & de  Conftance.-Ede  leur  apprendra  que 
le  Mariage  oeft pas  vneio'cieté  depafe-temps 
& de  trafic  : que  Tes  deuoirs  ne  changent  point 
auec  les  faifonG  que  les  liens  nefe  doiuent  ny 
rompre  ny  dénouer  par  la  Fortune.  Elle  leur  en.- 
feignera,  qu’erles  doiuenl  eibredes  mefnies  à 
leurs  Marys  abbatusSc  dirgraciez,  qu’à  leur» 
Mary  s éieuezenfaueur^  qu’elle  s les.  doiuent  au^ 
tant  aimer  fous  vne  haine  q ue.  fous  vne  Cou- 
ronne:qu’eiles.doiiierttre'red-er  iiifquesà  leur» 
ruines.,  iafques  aux  pièces  ce  leurs  naufrages, 
^aux  inftrumens  de  leurs  fupplices; 

Cette  fage&  courageuie  Femme, elFdic  de 

B üj 


ii  IA  GALLERIE 

la  Maifon  de  Coello , c^ui  tient  vn  rang  hon( 
rable  entre  les  Illuftres  maifons  d’Efpagn 
Mais  la  Nobleffe  fans  la  Vertu  n’tft  que  ! 
moitié  d’vnc  Honnefte  Fename , c’eft  vue 
cieufe  matière,  à qui  il  manque  de  beaux  traii)  .Con 
&vne  figure  acheuée.  leanne  Coello  nefto  li; 


laifit 


pas  de  ces  Nobles  informes  & defedueufes  -,  cl 
k n’eftoit  pas  de  ces  malTesriches  &;  brutes 
de  ces  marbres  qui  nefoiiteftimez  quepar  1 
ivom&:  par  raiitiquité  de  lacatrierre  d’oCi  il 
font  venus.  Tous  les  traits  de  l’Honnefte  Fem- 
me eftoient  accomplis  en  elle  , comme  la  m 
tiere  y eftôit  nette  &:  precieufe  : &c  fa  verti 
eftoit proprement  à fa  nobleffejCe  t]u’vnc  fi- 
gure correde  & régulière  vu  rare  morceai 
de  marbre. 

Epoufaiit  Antoine  Ferez,  elle  ne  crut  pas 
feulement  époufer  vn  Secrétaire  & vn  Confi- 
dent du  Prince  , vn  Miniftre  d’Eftat  & vn 
Grand  en  efperance  : elle  crut  époufer  tout  ce 
qu’étoit  Antoine  Percz,&:  tout  ce  qu’il  pouuoit 
eftreSc.fe  prépara  àTaimer  en  quelque  eftat  que 
la  Fortune  le  puft  mettre.  Si  toutes  les  Femmes 
entroient  dans  leMariage  auec  cette  preuoyan- 
ce  & cette  préparation  ; fi  dans  la  ceremonie  de 
leurs  nopceS  jSc  quand  elles  ont  à prononcer 
cette  parole  d’engagement  & de  feruitude  j ce 
grand  mot  qui  ne  fe  peut  retrader  -,  elles  £è; 
donnoit  tellement  au  Riche  & au  Beau  qui  pa- 
roiffent  -,  quelles  fe  referuaffent  encore  au  Paur 
ure  & au  Malade  qui  fe  peuuent  faire  de  l’vn  & 
de  fautre,  fi  derrière  le  Fauory  Scie  Grand  Sei- 
gneur elle  confideroient  le  difgracié  Scie  rui- 
né qui  leur  peuuent  fucceder , il  fe  verroitdans- 


DES  FEMMES  FORTES. 

^Ics  Mariages  plus  dcfolide  plaifir  & plus  oc 
^ufte  fatisfadlion  , moins  de  dég^oufts  de  fan- 
^taifie,  & moins  de  plaintes  inconfidcrées  : la 
-^mauuaife  Fortune  i e defvniroit  pas  tant  de 
^Conlpes  ,ny  iieferoit  tant  de  diuorces  : &ics 
■•t  Femmes  également  préparés  aux  difgraces  èc 
-‘■aux  profperitez  de  leurs  Maris,  ne  change- 
'■}  roientpas  de  cœur  pour  eux  à tous  les  vents  5 . 

ny  n’auroient  autant  de  vifages  differens  qu’en 
5 a la  Lune.  le  nne  Coëllo  ne  fut  point  fuietteà 
■■  cette  inégalité  de  cœur  ny  a ces  différences  de 
^ vifages  : Elle  n’en  changea  point  auec  le  mau- 
i uais  temps  , parce  que  le  maiiuais  temps  ne 
» changea  rien  en  fon  Mary  : Et  f^achant  que 
I c eftoit  à Ferez  quelle  eftbit  mariée , & non  pas 
an  Fauory  ny  au  Miniftre  ■ elle  fut  là  mefme  à ' 
Ferez  criminel  & prifonnier  , qu’a  Ferez  Con- 
fident & Secrétaire  de  Philippe. 

L’Hiftoire  parle  bien  delà  faueur  du  crédit 
•decét  Antoine  Ferez  Sc  fait  affez  entendre 
•ejue  fa  faueur  n’eftoit  pas  vne  faueur  de  ren- 
-contre  & fortuite  , que  fon  crédit  n’efioit  pas 
vn  crédit  venu  de  hazard  & par  auanture.  Il  fer- 
uit  long-temps  de  Secrétaire  d’Eftat  à Philippe 
fécond , le  plus  capable  Prince  de  fon  Siecle,  &' 
le  plus  habille  en  f art  des  Princes,  llfceut  tou- 
tes fes  fineffes  , &l  vit  de  prés  le^  refïbrts  dont  il 

fouuernoit  tant  de  Royaumes.  Il  eut  lefecret 
e ce  Cabinet  fatal , où  il  fe  donnoit  tant  de 
batailles,8cfefaifoit  tantde  Sieges  j d’où  l’Eu- 
rope eftoit  attaquée  de  tous  coftez,&  les  Ter-:, 
res  neuueseftoient  enuabies  Et  c’eft  fans  dou- 
te, qui!  ne  fut  pas  vne  piece  inutile  en  ce  Cabi- 
que  fort  fouuent  fa  main  fit  ioiier  adroit- 


ïÿ  LA  GÂLtERîE 

e'iæent  & auec  fuccez  , les  icfforts  qui  (ïoiï. 
n -jient  moiiucmcnt  à tant  de  machines.  Mai: 
comme  la  Fortune  nefe  donne  iamais , quo^ 
qu  elle  Te  prefte  quelquefois,  & que  la  Cour  n efi 
pas  vn  Ciel  oiiilfe  voye  d’Eftoilies  fixes  : An- 
toine Ferez  décheut  à fon  tour  de  cette  haute 
cleuation-,  & paffa  foudainement  & fans  mi- 
lieu , de  la  faueur  à la  difgrace. 

Q^elques-vr.s  ont  écrit,  que  fairaflinat  du 
Secrétaire  S c-oiie do  fut  la  caufe  de  fon  mal- 
heur. Mais  ceux-là  n’ont  veu  que  le  dehors 
des  affaires  ; Sc  out  pris- la  montre  pour  le  ref- 
fort.  IleiifautplutoflcrGireles  Spéculatifs  de 
l’Efcurial,  de -qui  nous  auons  apris  par  tradi-  ; 
tion , que  la  mort  de  Scotiedo  tué  par  ordre  j 
fecret  de  Philippe  , fut  bien  le  prétexté  de  l’em-  s 
poifonnement  de  Ferez  r mais  que  la  concur- 
rence de  Philippe  & de  Ferez  en  l’amour  delà  ' 
PrincefTe  d’Eboli  , en  fut  la  vraye  caufe.  La 
Nature  auoit  acheué  auec  des  foins  extraordi- 
naires & réfprit  Sed.e  corps  de  cette  Princeifc: 
mais  ellene  luy  auoit  fait  qu’vn  œil  j foit  qû’el- 
euft  defefperé  de  luy  en  pouuoii  faire  vn  fécond 
pareil  au  premier , fôit  qu  elle  vouluft  qu’en  cela 
encore  elle  reffemblaft  au  lour  qui  n’eu  a qn’vn, 
foit  que  comme  Ferez  leditluy-mefme  nu  Roy 
Henry  le  Grand,  elle  apprehendaft  que  fi  elle 
auoit  deux  yeux  -,  elle  mit  le  feu  à toute  la  terre. 
Qupy  qu’il  en  foit , ce  -defaut  n’empefehapas 
qu’elle  haffuiectift  Vn  Prince,  qui  fe  vantoit 
d’auoir  deux  Mondes  fuiets-,  6c  de  regner  aufîl 
loin  que  luit  le  Soleil.  Et  lamauuaife  conftella- 
jation  d’Antoine  Ferez, voulut  que  fon  incli- 
.jaation  concouruft  auec  celle  de  fon  Maiftrc, 

Ceft 


DES  TEMMES  FOP.TES.  i; 
C’eiL  véritablement  vne  perilleufc  concur- 
rence que  celle-là  : &:  le  péril  y eft  d’autant  plus 
certain  que  la  Fortune  y paroift  meilleure  : &: 
quelle  y donne  de  plus  belles  cfperances.De 
tout  temps  on  l’a  prefehé  aux  Courtifans  j 6c 
de  tout  temps  on  leur  prefehera  inutilement,  U 
fans  qu’ils  s’amendent.  Il  y a des  Amours  ar- 
rogans  & téméraires  , qui  choquent  hardimenC 
les  Couronnes  5:les  Sceptres  j qui  fe  plaifent  à 
faite  des  E.iuaux  Souuerains  & de  réputation  * 
^ui  font  de  r humeur  decét  Enfant  glorieux, 
xiui  ne  vouloir  ny  lutter  ny  courir  qu’aucc  des 
R»oys.  Mais  iis  fontluiets  à de  cruelles  tragé- 
dies , ces  Amours  uvrogans  -2^  téméraires  : Et 
depuis  peu  encore,  il  s en  eil  vu  de  célébrés  6c 
de  funeiles  exemples  chez  nos  Voihns. 

Antoine  Ferez  qui  edoit  d’ailleurs  fi  iudi- 
cieux  8:  fi  prudent  n’vLi  pas  en  cccy  de  Ion  iu- 
^emenî , n y ne  fe  confcilla  aucc  fa  prudence.  îl 
aima  la  FrmcciTc  d’Eboly  auoc  Philippe;  &: 
peut-eftre  qu’à  fen  malheur , il  en  fut  plus  aime 
•que  Philippe.  Il  cftoit  agrcabîe  5c  ciuil  auec 
efprit , il  écriiioit  galamment  en  profe  Sc  en 
■vers: il  compofoit  des  mieux  vne  Lettre:  il 
tounioit  bien  vn  Sonnet  Sc  vne  Stance  -,  fes’ 
feruieçs  ne  fentoicnt  point  l’authoriré  , ny  ne 
relTembloient  à des  obligations  : les  Grâces  &c 
les  MuCes  qui  font  attirantes  8c  perfualiues^ 
•parloient  pourîuy  àfa  !Vlaiftreire*E,t,  Philippe 
n’auoit  pour  foy  qu’vne  Grandeur  éblomiTail- 
te  8c  incommode  : 8c  cette  Maiefté  qui  geüle 
l’Amour  8c  qui  tient  les  Grâces  en  contrainte. 
Cette  bonne  Fortune , s’il  faut  l’appeller  ainfî, 
fut  U ruine  de  Ferez. 'Philippe  aima  mieux  fc 
II.  Partie.  C 


XÔ  LA  GALLERÎE  | 

palTei-d’vn  bon  Seiuiteur , eue  de  foiifFrir  vij 
Riual  plus  heureux  que  luy  ; îk  la  m rt  de  Sco  ! 
uedo  eftant  furuenuedans  cette  coniondurt' 
il  fit  mettre  Pere?:,  en  lieu  ou  il  eut  tout  loifi 
d'apprçiidre , qu’il  fait  mauuais  fe  mefurer  aue  j 
fon  Maiftrç.  i 

Sa  courageufe  & fidelle  Femme,  ne  fe  tin  : 
pas  veufue  par  la  chute  de  fon  Mary  : elle  ik 
crue  point  c|ue  fon  çmpoifonnement  l’euft  re  . 
mife  en  liberté  ; la  Princefle  d’Eboly  neluyre-: 
iiiiit  point  fur  le  coeur , elle  ne  fe  réjoviit  p : in  ' 
en  cfpritauec  Philippe,  de  ce  que  d’vu  merm( 
coup , il  l’auoit  déchargée  d’ vne  Riuale , & s’é- 
toit  deliuré  d’vn  Concurejatr'Ces  penfées  de  li 
bertinage  f.ifient  veiûiesàvne  Coquette,  qu; 
eufteu  refprit  détaché,  Scie  cœur  vœuf  dans: 
y II  corps  lié  , Sc  vne  laloufie  irritée  , fe  fuft  af- 
fouuic  de  ces  imaginations  ainercs , & de  ces 
defirs  de  vengeance,  La  fage  Femme  éloignée 
çiî  pareil  degré,  de  la  Coquetterie  & delà  la- 
îoiific , confidere  que  Perc'z  mal-heureux  & dé- 
„ poiiillé  ,n’eftoit  pas  vn  autre  Eîomme  que  Pe^ 
, , rex  en  faneur  §c  reueftu  des  bonnes  grâces  du 
,,  Prince  ; Que  la  mauuaife  Fortune  ne  donne 
„ point  droit  de  retradion,  ny  ne  iuftifie  les 
3,  infideiles , & qu’vn  Cœur  attaché  de  bonne 
„ foy , nefe  retire  iamais  pour  aucunes  épines 
„ qui  iiailTent  au  lieu  ou  il  efl:  attaché.  Elle  Cè 
3,  reprefenta,  que  Içs  fautes  de  fon  Mary  ne  la 
,,  difpenfoient  pas  de  fon  deuoir  -,  qu’vn  feu 
3,eftranger  ôc  apporte  de  dehors  n’auoit  pas 
„ bruflé  fes  liens  , uy  confomméle  loug  de  fon 
„ mariage,  que  fa  fidelité  feroit d’autant  plus 
„ Chrcftreniîe  de  plus  héroïque,  quelle  feiofc 


[ DES  FEMMES  FORTES,  zy 
tjplus  forte  , & qu  elle  vaincroic,  vne  plus  dan-. 
[jO-ereufc  Aduerfaire.  Elle  fe  perluada  que  la 
[,  Saute  generoEté  d’vne  Honneftc Femme,  &: 

& le  coanble  de  fa  vertu , eiloit  de  fe  confer- 
'„uer  toute  entiereà  vu  Mary  partagé , de  luy 
,,  garantir  iufques  à la  fin  la  donation  de  fou 
„ cœur  : quoy  que  tous  les  iours  il  retiraft  le 
,,  fien  piece  à piece  : de  l’accompagner  par  tout 
„ où  il  peut  eftrc  ietté  par  forage  : 6c  fur  tout 
„ de  prendre  autant  de  parc  que  luy  dans  fes 
,,  aduerfiez.  5 qui  font  les  punitions  de  fes 
„ fautes 

Munie  de  Ces  confiderations  ellefe  fit  pri- 
forinkx£_elle-mefme  auec  Ferez , & ne  fc  retint 
qu  autant  de  liberté  qu’il  luy  en  falloir,  pour 
lolliciter  leurs  communs  Amys  , pour  implorer 
de  temps  en  temps  la  bonté  du  Roy , 6c  em- 
ployer par  interrales  le  crédit  6cla faneur , les 
larmes  Scies  prières  à la  deliurance  de  fon  Ma- 
ry. Voyez  combien  elle  donna  de  combats; 
combien  elle  emporta  deviéloires  en  cette  feule 
adiou.  EIL- vainquit  la  lalcufie , qui  eft  vne  des 
plus  fortes  8c  des  plus  daiigereufes  ennemies 
des  Femmes.  Elle  fe  défit  de  fa  liberté  Sc  defoii 
repos  , qui  font  des  biens  naturels  6c  adheransj 
des  biens  dont  on  ne  fe  défait  point  que  par  vne 
extrême  violence.  Elle  furmonta  l’auarice  par 
les  profufions  continuelles  qu’il  luy  fallut  fai- 
re, pour  appriuoifer  les  Geôliers  Scies  Gardes 
en  les  foulant.  Elle  fut  plus  forte  qu’vue  pri- 
fon  rigoureufe  6c  terrible  de  fes  propres  in^ 
commo  direz  ; mais  beaucoup  plus  rigoureulc, 
6c  plus  terrible  par  la  colere  du  Prince , qui  en 
auoû  chafie  la  pieté , qui  en  auoit  renforcé  les 

C ij 


i8  LA  GALLERÎE 

portes  & redoublé  les  teiiebres,qui  auoit  donn 
vue  nouuelle  dureté  au  fer  8c  aux  murailles.  En 
fin  elle  fut  yléloricufc  de  la  Gefne  & de  la  M or 
mcfiiie,  s’expofant  comme  elle  fit  à lyneSc 
l’autre,  par  la  hardieffe  qu  elle  eut  de  tirer  foi 
Mary  de iaprifon,  & detre'iiîpcrl’attciite  8c  l 
colère  du  Prince.  Cette  iiardieife  fut  véritable 
mentingenieufe  & fuirituelle^  & l’Amour  n’] 
lut  pas  (éuleraent  refolu , il  y fut  trompeur  di 
bonne  foy  8c  fans  feandaie.  Auec  tout  cch 
lîcantmoins,  cette  courageufe  Femme  euft  pay< 
de  la  tePee , & les  inuentions  de  fa  liardicfTe  , & 
les  tromperies  de  fon  amour,  fi  Philippe  s’er, 
fuit  confcillé  , auec  la  lalquflc  qif  il  auoit  pou: 
fon  Authorité  5c  pour  fa  Maiftieffe. 

Antoine  Perez  voyant  que  toutes  les  voyesi 
cfboient  fermées  à i’elpcrance,  ôc  qu’il  ne  paroif.| 
foit aucun  ravon  de  milericorde  du  codé  del 
l’Efcurial •- rcrolut  parle  confeildefa  Femme, 1 
de  chercher  de  rpy-mefme  vnc  fin  à Tes  mife-'j 
res,  fans  importuner  danaiitage  des  Intercef-'' 
feurs  impuifTans  , & vne  Clémence  fourde.Lai 
lefolution  fut  que  Icanne  Coëllo  feroit  ap- 
potter  fecretremeiit  vn  habit  de  Femme  ; 8c 
que  Perez  fortiroit  fur  le  foir  auec  elle,  dégui- 
féde  cét  habit  , & méfié  auec  les  Femmes  de 
fa  luitte.  La  partie  réufiit  comme  ils  l’auoient 
faite.Ieanne  Coëllo  fortit  accompagnée  de  cet- 
te nouuelle  Suiuante  , & pria  les  Gardes  les 
plftolles  à la  main  qu’ils  laifTafTent  repofer  fon 
Marv  5 qid  toute  la  nuit  pafTéc  auoit  veillé  auec 
fes  inquiétudes  & fon  enmiy.  Perez  mis  en  li- 
berté par  cét  artifice,  fe  retira  auprès  du  Roy 
Henry  k Grand,  qui  le  reccut  auec  honneur; 


DES  EEMMES  PORTES.  19 
, S:  Icariiie  Cccllo  demeura  en  Etpagne , (Rimce 
' ic  chacun  pour  (on  courage  &;  pour  fa  'fidelité. 

le  fuis  ic  premier  qui  y fait  voir  àlalraiice 
cette  courageufe  & fîdelle  Femme  : Scairiour- 
Fhuy  ie  la  produis  à la  Cour , afin  que  nos  Da- 
nés  apprenneiitd’elle  , que  ce  ne  font  poin  t les 
grandes  depenfes  & ie  Luie  ciludié  qui  font 
/Honnefte  Femme  : quvne  fi  belle  Figu- 
re demande  bien  d’autres  traits  & d’autres  cou- 
leurs.Que  le  plus  noble  Sang  du  Monde  eft  ob- 
cnr , ôc  if  a point  de  luftre , ü la  Vertu  ne  luy  en 
donne.  le  mariage  cft  ^me  compagnie 
poi;!'  lemauuais  temps  pour  les  routes  dif- 
ficiles jaufiîbien  que  pour  les  beaux  iours  de 
pour  k s chemins  agréables.  Et  qu’il  doit  eilre 
dcraffcction  d’vnc  HoimcfteEemme  , comme 
de  celle  du  lierre , qui  fe  tient  infcparabletnent 
à l’arbre  il  a vne  fois  embraffé  : & ne  le  quit- 
iteiamais  quelque  neige  qui  tombe  fiir  luy: 

I quelque  vent  qui  d’agüc,  quelque  tcmpefte  bo: 
quelque  force  qm  i’ar-bate. 


c m 


3* 


P A V L I N E. 

s T-c  E vne  Grâce , ou  vne  Amazo- 
iK*  bîelTée  j qui  meurt  là  deboü.t , 
en  pofture  de  VidlorieuLc  î C’cffe 
bien  -verirablenient  vne  Grâce, 
voire  vue  Grâce  virile  & magnani- 
tne.  Mais  cen’eftpas  vne  Amazone  j fi  ce  ncft 
vne  Amazone  Fhilofophe  Scdeloiigue  robbc. 
Ceft  la  fage  & veitueufe  Pauline  , qui  eft  deur- 
Jîüe  Stoïque  en  la  Maifon  de  Seneqné  , & qui 
veut  refoiument  mourir  en  fa  compagnie  & à 
fon  exemple. 

Vous  auez  appris  , ce  que  le  bruit  commun  â 
publié  de  Tingratitude  de  Néron,  Si  dü  mander 
ment  funefte  qu’il  à enuoyé  à fon  Précepteur. 
Cefecond  parricide , n’a  pas  moint  fcandalifé 
le  Sénat  & tout  le  Peuple  que  le  premier , qui  eft 
encore  tout  frais,  5c  dont  Icfang  fume  encore 
fur  la  terre.  Et  l’impieté  du  ran , apres  ' auoii* 
fait  affiner  Agrippine , qui  auoit  efté  deux  fois 
fa  Mere,5crauoit  engendré  aiiMonde  5c  à l’Em- 
pire : Apres  auoir  fait  mourir  Seiicque  l lnfcru» 
éleur  dcfaieuneffeSc  lePcrcde  fon  Efpnr,  ne 
fçauroit  plus  monter,  fi  elle  ne  s’éleue  contre 
Dieu,  fi  elle  ne  fe  prend  à la  Religion  5c  aux 
ebofes  faindes.  Q^y  que  ce  dernier  coup  ne 
feit  tombé  que  fur  Seneque , il  eft  le  feul  pour- 
tant qui  n’en  a point  cfté  furpris  : Et  ayant  vcii 
fouueiit  l’Ame  de  Néron  à découuert,&  iufques 
au  fond,  il  suoit  toujours  bien  crû  , que  des  fi- 
gures de  Rhétorique , 8c  des  fentences  appnfes 
par  cœur  ,neferoient  pas  mieux  reconnües  de 

C iüj 


ila 


LA  G ALLER  LE 

Iiiy  j.que  la  Tie  & rEmpiie  qu’il  auoxt  receus  'â 
fa  Mere. 

Auiîi  il  a receu  cét  or  dre  barbare,  aiiec  tîk 
tranquillité  veritabkmert  Stoïque, & digricdn 
courage  & de  la  réputation  de  h Seétc.  Il  n’en  a 
point  appelle  au  Sénat  : il  fçait  bien  que  le  Sé- 
nat n’eft  auiourd’hny  qu’vn  Corps  fans  force. 

Corps  tronçonné  & toutfanglant  des  at- 
teintes qu’il  a receuës  du  Tyran.  Il  n’a  point 
imploré  le  fecours  des  Loix:  Elles  font  toutes 
à prefent  ou  bannies  ou  mortes.  Il  a voulu 
obcïr  fans  bruit  & fans  remife  î Et  vous  ne 
pouuiez  arrijer  plus  à propos,  pour  voir  vn 
.Stoïque  mourant  dans  ks  formes,  & félon  les 
dogmes  de  la  Pofeifion.  PautincauiTi  a voulu 
montrer  que  la  conftance  ekoit  de  fon  Sexe 
non  moins  que  dunoftre  : que  les  femmes 
poiiuoicnt  eftre  Philofophes , fans  auoir  l’ha- 
bitiide  au  Lycée  ny  au  Portique,  fans  kaucir 
faire  de  Pilemmes  ny  de  Syllogifmes.  Elle  a 
crû  queftant  vue  moitié  de  Seneque  , elle  de- 
uoit  cftrc  courageufë de  Ton  courage,  & mou- 
rir de  fa  mort-,  comme  elle  auoit  efté  riche  d»- 
fes  biens  &l  honorée  de  fa  fortune. 

Les  veines  leur  viennent  d’eftre  ouuertes  d’vne- 
jiiefine  main  & d’vne  mefme  lancette.  Leur  fang 
&kuts  efpritsfe  font  mêliez  dans  leurs  blcl- 
furcs  , & celiiy  de  Seneque  entrant  dans  le  bras 
de  Pauline  auec  la  Inncerte  , a pénétré  iufques 
à Ton  cœur  , &:  s’èft  mis  autour  de  fon  ame. 
Aulfi  vous  voyez  qu’inlïruiie  &c  fortifiée  de: 
cét  efprit , qui  luy  fert  d’vne  fécondé  raifon  8c 
& d’vn  courage  accelToire  , elle  a la  force  d’at- 
tendre la  mort  debout,  qui  eftle  deiiiier  aétft; 


DES  FEMMES  PORTES.  ^ 
*3e  la  Vertu  fouucrainc , & la  vraye  pofture  des 
Héros  mourans.  Le  fang  luy  coule  des  bras 
aucc  yiolencc , comme  fîc’eftoit  fon  Ame  qui 
le  prefTaft  j pour  auoir  la  gloire  de  fordr  laprc-^ 
miere  :&  avoir  £es  plus  pures  & plus  fpirituel- 
les  parties,  ouirciallifTe  dubalTinoiiil  tombcj 
vous  direz  qu’il  cft  glorieux  de  la  noblefTe  de  fa 
fource , & qu’il  fe  fent  de  trop  bon  lieu  pour 
cftrc  verfe,  a terre -Pauline  le  regarde  cou- 
ler froidement  fans  alteration  ,&  referué  que 
Ton  teint  s’éuanouyt  peu  à peu  & quelapafteur 
luy  fuccede,  comme  elle  fuccede  aux  derniers 
rayons  d’vn  beau  iour  qui  meurt  dans  vue  bel- 
le nue . il  ncs’cft  fait  aucun  changement  en  fon 
vifage. 

Sa  confiance  aufTi  n’ed  pas  vne  confiance  fa- 
rouche : elle  a de  fereniré  & des  grâces  j mais 
c’efl  vne  fereniré  pafle, cefont des  grâces  qui 
expirent.  Elle  efl  bien  plus  auare  de  fes  pleurs 
& de  fes  foupirs  , que  de  Ton  fang  , Sc  de  fa  vie. 
Elle  a deFcndu  à les  yeux  ôc  à fa  bouche  de  don-^ 
ner  vne  feule  marque  de  foiblefTc,  & vne  figu- 
re ne  marbre  blanc  qui  feroit  vuefontaine  de 
fes  y'cines  artificielles  , n’auroit  pas  vne  ferme- 
té plus  tranquille , ny  vne  afieurance  de  meil- 
leure mine- 

Cét  exemple  cfl  véritablement  rare  -,  mais  il 
eU  trifle , & ne  peut  inflruire  l’eTprit  qu’en  blef- 
fant  le  cœur.  La  tumée  d’vn  fi  noble  fang  vous 
tire  prefque  les  larmes  : Et  il  vous  fafche  de  ne 
pouuoir  pas  fauuer  les  beaux  refies  d’vne  fi  bel- 
le vie.  N’en  foyez  pas  dauantage  en  peine. 
Le  Tyran  aduerty  de  fa  genereufe  refolu- 
don.  de.  Pauline  enuoye  des  Soldats  de_  ^ 


•si4  LA  GALLERIE 

Garde  pour  la  retirer  de  la  mort , & la  faire  vî- 
ure  par  force.  Cen’eftpas  qu’il  prenne  foin  des 
Vertus, ny  qu’il Yeiülle  conferuer  les  Grâces, 
qui  vont  mourir  auec  elle.  Il  eft  Néron  en 
toutes  fes  actions  ,& ne  fait  pas  moins  demal 
quand  il  faune  , que  quand  il  riie.  C’eft  qu’il  fe 
piailla  fepaietles Efprits  les  mieux  vnis,8c  à 
diùifer  les  plus  beaux  Couples , c’eiT  qu  il ay- 
me  à forcer  les  inclinations  & à rompre  les 
Sympathies , c eft  qu’il  veut  exercer  fur  les  Ami- 
tiez  éc  furies  Ames , vne  Tyrannie  intérieure  Sc 
fpirituclle , c’eft  qu’encore  apres  la  mort  de  Se- 
neque,  il  veut  auoir  le  cœur  deSeneque  en  fa 
puillance. 

La  Baluftrade  de  porphyrefïr  laquelle  vous 
le  voyez  appuyé,  eft  lamefmeàce  qu’on  dit, 
fur  laquelle  dernièrement  au  bruit  & à la  lueur 
de  Rome  ardente  , il  chanta  rembrafement  de 
Troye.  Il  parle  de  là  aux  Soldats  qu’il  enuoyeà 
Paîinc , & leur  recommande  la  diligence.  Qûoy 
qu’il  ne  luy  refte  plus  quedeux  pas  à faire  , iis  la 
retireront  mal-gré  elle,  Stfattaxheront  denou- 
uciu  àlavieen  bandant  fes  playes.  Il  feroir  à 
fouhaitter  pour  le  faliit  de  Rome , qu’ils  en  iif- 
fent  autant  à Seneque.  Mais  s’ Is  aiioient  des 
bandes  & des  remedes  à luy  appliquer,  Néron 
voudroitque  ce  fulTent  des  bandes  empoifon- 
nées  & des  remedes  qui  tuaffent.L’annéepaf- 
fécil  fît  rraitter  de  femblablcs  lemsedes  le  bra- 
iîe  Burrus  fou  Gouueineur  ; Et  ne  doutez  point 
que  bier-toft  il  n’en  enuoye  de  pareils  à Sene- 
que , fîfoii  ameeft  vn  peulenteafortir. 

Il  ne  tient  pas  au  bon  Vieillard,  qu’elle  ne 
foit  dé~ja  en  liberté , il  la  prelfe  auec  affez  d’m- 


DES  FEMMES  FORTES.  ra 
ftance,  ôc  luy  a fait  d’affez  larges  ouuerturcs 
€n  toutes  fes  veines.  Mais  il  faut  que  Senecjuc 
meure  long-temps  , afin  que  fa  longue  mort 
foit  vne  longue  inftrudion  & vn  exemplaire  en 
grande  forme.  Certes  ceSeneque  neft  pas  ce- 
luy-là  dont  l’Enuie  & la  Médifance  ont  fait 
tant  de  faux  portraits.  le  ne  luy  voy  rien  des 
foiblefies  ny  des  vices  qu’on  luy  reproche  : Et 
cette  mort  qiioy  qu’en  dienr  les  Ignorans  &les 
Calomniateurs , ne  peut  eftre  d’vn  Vertueux  de 
mine,  d’vnPhilofophe  mafqué,  d vn  Sage  con- 
trefait & fophifte. 

Sa  Conltance  tranquille  &:  afieurée , mon- 
tre au  dehors  la  fermeté  ce  Ton  erpiit.  U fem- 
ble  qu’il  confirme  des  yeux  8c  du  front , tout  ce 
qu’il  a écrit  du  mépris  de  la  Fortune  5c  de  la 
Mort ‘.Vous  diriez  qu’il  s’allcgue  foy-mefnie 
pour  preuue  de  fadoélrine.  Il  philofophepar 
autant  débouchés  qu’il  a de  playes  • ôc  chaque 
goutte  de  fon  fang  eîl  vne  demonftration  Stoï- 
que , eft  vne  preuue  de  fes  dogmes,  & vn  témoi- 
gnage qu’il  rend  à la  force  de  fa  Scéle.Ses  Ani)  s 
pleurans  & en  deiiil , rcçoiuent  auec  ces  derniè- 
res paroles , le  dernier  efprit  de  la  Philofopliie, 
& les  pures  lumières  que  répand  fon  Ame  dé- 
taché reü:  dé-ja  prefque  découuerte.  L’atten- 
tion qu’ils  luy  donnent  eft  rcrpeélueufe , & a ie 
nefçay  quoy  de  religion  : Et  il  feroit  difficile 
de  dire , fi  c'eft  à fa  voix  ou  à fon  fang  qu’ils 
font  attentifs  : fi  c’eO:  la  leçon  de  fa  bouche  ou 
celle  de  ces  playes  qu’ils  écriuent. 

En  cette  extrémité  , ce  Seuere  qui  regarde 
la  Mort  auec  autant  d’afieurance  qu’il  regar- 
4croit  yn  marque,n’ofe  pas  arrefter  les  yeux 


^6  lA  CALLERIE 

fur  Pauline  : le  penfe  qu’il  appréhende  que  TA- 
jiîitié  n’attcndrifTc  fon  Efprit , & que  ic  Mary 
ne  fè  trouue  plus  fort  en  fon  cœur  que  le  i'hi- 
lüfophe.  Mais  ne  vous  feandalifez  point  de  ces 
tendreffes , elle  ne  font  point  de  mauuaifc  gra  ;e 
en  vn  Sager  II  peut  s’affliger  honn^ftemciit 
pour  autruy  : & les  larmes  que  l’>  mitié  a ex- 
primée , peuucnt  couler  fui-  fon  vifàgc  auec 
feien-feance. 

SONNET, 

Âme  (gaiement  ^ Stoïque  ’^omaine  f 
Faidine  fe  fre fente  aux  armes  de  la  Mert  : 

J^n  Amour  Fhilofophe  ayàe  a ce  bead~r)‘anfportS 
î.t  veut  donner  le  coup  pour  adtucir  fa  peine» 

Soit  tnuie  ou  pitié  la  Vortune  inhumaine 
Accourt  pour  la  reprendre  ^renoüerfon  fort: 

S a gr  ande  ^me  y reffe  , ^parvn  noble  e fort  % 
S'écoule  auec  fonfang  de  peur  qu'on  la  ramene» 

Vrcpmptueux  Autheurs  des  hautes  ficîionsr 
Sages  qui  nous  ofle\les  belles  F a fions  J 
Apprene\d‘vne  Femme  à deuenir  Stoïques  : 

"Etffachei^quoyqu'ay  ditvofire  'uain  Fondateurf 
f^  i'on  fouffre  auec  plaiftr  les  Sports  les  plus  tragiques^ 
^uand  L' Amour  veut  Luy-mefnte  ejire  l' Exécuteur • 

ELOGE  DE  PAVLINE, 

Ç *11  y eut  de  grands  vices  au  §ieclede  Ncrony 

: il  y eut  auffi  des  Vertus  emineiites  & de 
grand  exemple.  Les  plus  noires  nuits  ont  leurs" 
Aftres,  & dans  les  plus  inauuaifes  Saifons^le 


DES  FEMMES  FORTES.  37 
Soleil  à tes  bons  intcruallcs  6c  les  belles  heu-s. 
res.  Ge  Monftre  dépilé  contre  la  rnifon  qui  luy 
fâilbit  voir  fes  defauts  , s’cii  prit  a Seneque 
qui  la  luy  auoit  éclaircie  Ôc  difcipUnée: 
comme  fi  c’eiift  cfté  de  la  faute  du  Maitirc  qui 
auoit  poiy  le  miroir , 6c  non  pas  de  la  laideur, 
qu’il  eftoit  horrible.  Ilenuoya  donc  luy  faire 
commandement  de  mourir  : 6c  ce  grand  Hom- 
me qui  auoit  vieilly  fousvne  autre  Maiftrefie, 
que  cette  petite  Philofophic  d’efenme  , qui 
n’elF  hardie  que  dans  vnc  Sale  5c  contre  des 
Phantofmes  * à ce  barbare  commandement,  fc 
voulut  donner  pourpreuuc  de  fa  dodrnic,  6c 
mettre  en  exemple  ce  qu’il  auoit  mis  en  propo- 
firion  5:en  dogmes. 

Quand  il  fut  temps  de  partir, il  ne  tourna 
pas  feulement  la  telle , pour  écouter  la  Fortune 
qui  le  lollicitoit  , & l’appelloit  à l’Empire.  Il 
fortit  d’vue  Mailon  de  plus  de  dix  millions, 
comme  s’il  fuftforty  d’ync  cabanne  de  chau- 
me. Il  ne  fc  montra  lènfible  que  pour  Pauline, 
qu’il  laiifoit  ieune  6c  expofée  aux  iniiires  de  la 
ina’juaife  faifon  , 6c  aux  indolences  du  Tyran 
quj  éauoit  faite-  Il  voulut  luy  perfuader  devi- 
ui  e,  6c  de  fe  confoler  auec  fa  Vertu , 6c  les  com- 
moditez  qu’il  luy  iailîoit.  Mais  elle  luy  fit*^^ 
biai  tçauoir,qiie  ces  perfuafions indulgen-“ 
tes  6c  timides , n’eifoienr  pas  pour  la  Femme  “ 
de  Seiieaue  : que  fon  exemple  la  confeiloit^* 
mieux  quefes  raifons  , que  l’Amour  honnefte‘‘ 
eftoit  aulFifort  que  la  Philofophie,  6c  qu’il‘‘ 
enfeignoit  aufli  bien  quelle  à mourir  con- 
ftamment  Sc  auec  courage.  Les  veines  leur  fu-  ** 
rent  ouueites  d’vae  meûuc  dan  cette,  iis  méle^ 


lagallerie 

rent  leur  fang, leurs  eCprits  &:  leurs  exemples,  Si 
l’Ame  de  Pauline  euft  fiiiuy  celle  de  Sencque , lî 
elle  n’euft  elté  retenue  au  dernier  pas  qui  luy 
reftoit  à faire.  Néron  appréhendant  que  la 
mort  d’vne  Dame  fi  illuftre  &:  de  h haute  rc- 
putatioUj  acheuaft  de  luy  attirer  la  hayne  pu- 
blique , entmya  des  Soldats  qui  luy  bandèrent 
les  YCines  ,&  lüy  firent  violence  pour  la  faire 
viure.  Mais  elle  retint  tout  ce  qu  elle  pût  de 
la  mort  qui  luy  fut  oftéc  , Sc  toufiours  de- 
puis elle  en  eut  ledefii  dans  le  egeur,  3cla  pâ- 
leur fur  le  vifage. 


REFLEXION  MLCLRALE. 


PAvlin  e qui  eft  encore vidlorieufe  delà 
Mort  en  cette  Peinture , nous  apprend  que 
la  Philofophie  n‘a  point  de  Sexe, qu  elle  fe  com- 
mjuiiqvie  fans  difdnguer  les  habilîemens  ny  les 
vifages,  que  les  grâces  meunes  peuueiitdeue- 
nir  fortes  & courageufes  fous  la  difcipline,& 
que  la  mol  elfe  eft  de  la  corruption  du  cœur  , & 
non  pas  de  la  delicatelTe  du  temperammenr , ny 
des  difpofitions  delà  Fortune.  Elle  nous  ap- 
prend encore  que  la  Vertu  doit  eftre  bien  fai- 
ble , & le  Chriftianifme  bien  fuperficiel  en  la 
plufpart  des  Dames  Chrefticnnes , qui  s’emba- 
raffeut  d’vn  collet  &:  de  trois  perles , qui  ont  le 
cœur  lié  au  pafiement  dVne  îuppe , qui  font  ef- 
claue  d vne  petite  Fortune  , qui  n eft  à bien  di- 
re qu  vne  figure  de  boiie  dorée.  Le  moins  qu  el- 
les  puiftent  attendre  , eft  d’eftre  condamneç 
par  cette  Payenne  , qui  eut  l’Ame  dégagée  par- 
my  les  RichelTes  égales  à celles  des  Rois , qui 


des  EEMMES  EORTES  3, 
eut  le  cœur  libre  entre  les  bras  d’vne  Fortune 
qui  eftoit  auffi  grande  que  l’Empire,  5c  qui  don- 
noitdelajalouTieà  la  Fortune  de  l’Empereur. 
La  queftion  fuiuaiite  fera  voir  fi  Pauline  a pii 
clFre  PhiloCophe  & Stoïque  , & fi  c eft  auec 
railon  quei’ay  dit  quelaPlnlofophie  n’a  point 
de  Sexe. 

CiVESTION  MORALE. 

Si  les  femmes  font  capables  de  la  vraje 
Phihfophte. 

IL  s’efl:  veu  autrefois  vne  Harangueufe  de 
Places  publiques , cpii  faifoit  auec  des  que- 
liions  'inutiles  & des  difenu-rs'étudiez,  ce  que 
les  Charlatans  d’auiourd’hhy  font  auec  des 
grimaces  5c  des  drogues.  Il  s’eft  veu  encore  vue 
Craireufe , qui  afFcftoit  vne  liberté  brutale  5c 
impudente,  qui  brauoit  la  Fortune  5c  la  Narure 
auecvn  bafton&vneberace,qui  eftoit  gueule 
& arrogantc-,qui  auoit  fous  des  haillons  5c  dans 
Vne  robbe  déchirée , vne  enflure  pire  que  celle 
qui  fe  fait  fous  le  drap  d’or  fous  la  Pourpre: 
fvnc  & l’autre  eftoit  appèllée  Philofophietmais 
i’vne  & l’autre , n’en  auoit  que  le  nom  , & vn 
faux  mafque  qui  leur  attiroit  des  Spcéiateuts* 
Et  certainement  s’il  n eftoit  point  defeendu 
d’autre  Philofophie  du  Ciel , ejue  cette  canfeulc 
& cette  arrogante  -,  i’aurois  conclu  d’abord 
Gu’vneHonncfteFemme  ne  peut  auoir  d’habitu- 
de auec  la  Philofophie.  Il  y en  a donc  vne  troi- 
fiéme,qui  eft lavraye Maiftre/fe  delà  vie  , ôc 


LA  GAIIERÎE 

la  Difeétrice  des  mccais  : qui  a l’intenclana 
•gncrale  des  Vertus  Sz  des  Sciences  , Sc  n’cfl 
point  ennemie  des  Grâces  : qui  a vue  capa,nré 
modefte  ^ vn  courage  fans  enflure  & fans  fier- 
té. Et  s’il  s’agit  de  cette  Philofophic,  il  faut) 
dire  hardiment  & fans  craindre  de  luy  faire  in- 
iurc,  quelle  n’a  point  de  Sexe  non  plus  que  les 
intelligences  : qu’elle  eft  venue  pour  les  Fem- 
ines  au  fii  bien  que  pour  les  Hommes  : & qu’é- 
fiant  la  dernicre  pe^^fedlion  dcrEfprit  & l’a- 
cheiiement  de  la  raifbn , toutes  les  Ames  rai- 
fonnabks  font  également  capables  de  fadi- 
fcipline. 

Et  afin  d’établir  cette  decdftqnaucc  inerho- 
dc  : Il  eft  à remarquer , qu’il’  y a vne  Philofo- 
phic  contempiatiiie  5c  de  pure  fpeculation , $c 
vne  Philoforhie  morale  & d?  pratique.  L’vne 
& l’autre  eft  dans  la  portée  de  rEfpric  des  Fem^ 
mes , & n’a  point  de  fonclion  qui  palfe  leurs 
forces.  La  5 pcculatiue  contemple  les  Ouurages 
dcDieuÔclcs  feci  etsdela  Nature  : Elle  écudie 
l’Harmonie  du  Monde  , & les  conuenances 
merueilleufes  des  Parties  hautes  & de  Partiess 
■balTes  qui  la  compofent  ; Et  la  fin  de  fa  con- 
templation 5c  de  foneftude  ; eft  la  fatisfadion 
quelle  reçoit  des  vérités  connues  5c  desfeien- 
ces  acquifestlaMoralcne  s’éleuepas  ordinaire- 
ment fi  haut  : mais  Ton  eftudc  eft  vne  eftude 
d’vfigejôc  Tes  connoifTances  vont  à l’adion: 
fon  office  eft  de  gouucrner  la  liberté  de  l’Hom- 
me -,  de, luy  marquer  des  bornes  6c  luy  donner 
des  reglemcns , & fa  fin  eft  de  conduire  à la  fé- 
licité ceux  qui  gardent  ces  reglemeiiS  ^ §c  qui 
^demeurent  dans  ces  bornes. 

En 


Î)ES  FEMMÊS  fortes.  4^ 

Tn  tout  cela  certes  , il  n’y  arien  cii  l’erpric 
des  Femmes  ne  puiffe  attteindie  • rien  quiîbit 
au  aelTus  de  leur  portée , & des  routes  c]ue  la 
Nature  leur  a omieites.  Pourquoy  ne  feroient- 
relles  pas  auffi  capables  c|ue  nous  de  la  contem- 
plation & des  fciences  de  la  Philolophic  fpe- 
culatiue?  Leurs  Ames  font -elles  plus  terieftres 
&:  plus  attachées  à la  matière  que  les  noftres? 
font-elles  Q vne  trempe  differente  , ou  d’vne 
autre  fcurcc } La  Nature  les  a-t’elle  chargées 
de  quelque  maffe  3 les  a-i’elie  liées  de  quelque 
chaifnequiles  empe-fehe  de  s’élever  ? Sont-eN 
les  al) folument  incapables  de  ces  ailles  que  Pla- 
ton a remarquées  dans  les  Ames  coniemplati- 
ues  ? Toutes  chofes  donc  font  égales  entre  ks 
Hommes  &les  Femmes  du  cofté  de  l’Ame , qui 
eft  la  partie  intelligente , & qui  fait  les  Sçauans 
&les  Philofophes^  Sc  s’il  y a de  l’inégalité  du 
I codé  du  Corps , comime  on  ne  peut  pas  le  nier, 
elle  eft  auantageufe  aux  Femmes  & perfeétion- 
ne  dn  elles  la  capacité  dont  kparie. 

On  leur  reproche  fhumidité  de  leur  ccm- 
plexion:  miais  on  ne  la  leur  leprochcra  point 
quand  on  fe  fouuicndra  que  Phumidité  eft  la 
matière  dont  fe  forment  les  images  qui  feruent 
aux  Sciences  r qu’elle  eft  le  propre  tempérament 
de  la  Mémoire,  qui  en  eft  la  depof  taire  & l a 
nourrice:  quelle  peut  contribuer  à la  lumieie  de’ 
ITfprit, comme  elle  contribue  à celle  des  corps: 
que  les  afties  humides  n’ont  pas  moins  de  clar- 
îé  que  les  autres  : ^ que  les  teftes  feiches  , ne 
font  pas  en  réputation  d’eftreles  mieux  rem.-” 
plics  ny  les  plus  fages. 

Q^at  a la  delicateffé  , a^paicînment 

P 


V:  IA  GALLERIE 

qui  leur  en  font  vn  fujet  d’açcufation , n‘oiii  é 
pas  pris  i’auis  d’Ariftote.  Ils  fçauroieiit  que  k ' 
tempérament  le  plus  délicat  eft  le  moiqs  char- 
gé de  matière  j le  plus  net  &Ie  plus  propre  à 
edrepenetré  des  lumières  de  l’efprit,  le  mieux 
préparé  aux  belles  images  & à rimprelTion  des 
iciences.  Saint  Thomas  aiifli  ayant  àprouuuer 
l’excellence  naturelle  de  refprit  delefus-Chrift, 
n’apas  crû  en  pouuoir  alle2:uer  vue  raifon  plus 
pertinente,  que  la  deli  catelle  de  fa  coraplexion. 
Et  généralement  les  matières  les  plus  tendres  & 
les  plus  fragiles  , font  particulièrement  affe- 
éf  ées  aux  plus  fubtiles  & aux  plus  parfaites  for- 
mes. Ce  que  les  Arts  ont  .d^lus  açheué&dt 
plus  fpirituel , fe  fait  ordinaii  ement  auec  de  la 
ibye  , fe  graue  fur  du  crida],fe  tourne  fur  de  l’y- 
iioire.  La  Nature  n’a  qu’vne  feule  Ame  intelli- 
gente & capable  de  difeipline,  & cette  Ame  eft 
la  forme  du  plus  infirme  de  tous  les  Corps  : 8c 
mefme  dans  ce  corps  fi  infirme , le  fiege  de  Tef- 
piit  & de  Ja  raifon  n’eft  pas  dans  les  os  & dâns 
les  nerfs  -,  il  eft  dans  le  cerueau  qui  en  eft  la  plus 
Miolle  & la  plus  delicare  partie.  A quoy  on  peut 
encore  ajoiiter  que  dans  les  Corps  Politiques, 
les  Sciences  ne  font  pas  des  Arrifans , ny  des 
l aboureurs  j de  ces  membres  roturiers  qui  font 
Tobuftes  de  leur  complexion  , & endurcis  par  le 
trauaii  ; elles  font  des  Gens  de  Cabinet,  des  Sé- 
dentaires & des  ayfezjde  ceux  qui  ont  efté 
nourris  dans  k repos  & à l’ombre. 

Il  ncrefte  qiielapromptitud-e  que  les  malins 
nomment  kgerecé  ; & dont  ils  croyent  Cire 
Yne  forte  piece  contre  les  femmes  qui  preten- 
dnit  aux  Sciences,  Mais  pour  afiFoiblir  cette 


; DES  FEMMES  FORTES.  43 
jnece  & rompre  fon  coup,  il  ne  faut  que  deinan- 
;jder  à ceux  quil’einployent,  fi  la  pefanteur  eft 
.irEfpnt,  & la  viteile  delà  matière  : Si  les  An- 
j;ges les  Aitres  ,rinrclligence  &:  la  Lumière, 
r font  des  chofes  lourdes  S:  immobiilesÆt  ü par- 
; my  le3  Hommes  , les  habiles  font  les  tardifs,  Sc 
. les  prompts  font  les  ftupides.  Les  Sciences  de- 
/mandent  des  AiÜes  d’ Aigles , & non  pas  des 
pieds  de  Tortues  ; C’eft  pour  cela  que  les  Sé- 
raphins qui  font  les  plus  fçauantes  intelligen- 
ces & les  plus  Théologiennes , ont  des  ailles 
iniques  à la^ielte.  Le  mot  mefme  de  difeou-ir, 
ejT  vn  mot  de  legereté  Se  de  viileire  : & pour  ne 
’ dire  point  que  les  yeux  qui  font  en  nous  les 
^ feules  pièces  capables  dTcude , ne  pcuuent  étu- 
dier que  par  vu  mouueincnt  perpétué!  : les  ef- 
prits  animaux  qui  font  les  aydes  delaraifon, 
Scies  relforts  materiels  dVne atbionians  madè- 
re , font  les  plus  légères  & les  plus  mobiles  par- 
ties de  iioilre  lubilancc. 

Reconnoilfons  donc,  que  les  Femmes  pcu- 
uent partager  auec  nous  la  polTjirion  des  Scien- 
ces. La  Nature  rf  a pas  eudelTein  de  les  enex- 
ciiire  , & les  raifons  mefmcs  qui  font  alléguées 
contre  leur  droit,  le  confirment  dauantage , & 
leur  valent  de  nouucaux  titres.  On  fça.taiifil 
que  depuis  le  temps  des  Mufes , <^ui  ont  efté 
Sçauantes  érigées  en  OéelFes  ^ il  na  point 
efté  de  Siecle  qui  hait  tU  \ü  bon  nombfe  de 
Femmes  tres-capables.  Tiraqueau  nousalaif- 
fé  vue  longue  lifte  des  Anciennes  & des  Mo- 
dernes , dont  il  auoit  trouué  la  réputation  dé- 
jà faite  ; & autant  de  nôms  qu’il  a recueillis  en 
cette  lifte , four  autant  de  preuues  efficaces  5c 

D ij 


lA  XSAtlERIE 

concluantes , pour  la  capacité  que  les  remmcs- 
ontaux  Sciences. 

Mais  ces  preuues  mortes  &;  éloignées  de  nô- 
tre veüe  ne  nous  font  point  necelïaires.  Nous- 
en  auons  qui  ont  vie  &:  efprit , qui  perfuadent. 
nos  yeux  & nos  oreilles  : Et  quand  toutes  les 
autres  nous  manqueroient  , le  feul  Hoftel  de 
Ramboiiiiiet  auroit  en  ce  point  toute  l’autho-- 
ritéque  pourroit  aucir  vnc  Academie  approu- 
uée&  de  réputation.  Il  y a là  vne  Mere  & vne 
ïille , Cil  qui  la  pure  teinture  de  refprit  Romain 
s’efl:  conferuée  auec  k bon  fang  &c  la  generofité 
de-rancienne  Republique.  Elles  font  fçauanres 
l’vne  & l’autre  de  la  fciencc/des  Gernelies  , des  p 
îulics  des  Paiilines  leurs  Ayeiiles,  de  ces 
î-emmes  iudidieufes  & agréables  , qui  eRoient  'j 
leConfeil  priué , & le  Ther.tre  domeftiquc  des-  ^ 
Confi  Is  & des  Diclateurs.  Mais  qu’on  ne  croye  ■ 
pas  qu  il  y ait  de  l’enflure  &:  de  la  prefomprion  : 
«n  cette fcicnce:  quelle foit  de  celles  qui  font  4 
tourner  la  refle , & caiifent  de  l’éuanoiiürcment 
à l’Efprit.  Qufon  ne.la  prenne  pas  pour  vu  amas- 
de  notions  indigefles  &;  tumnlmaires  , pour  vn 
recnoeil  de  Fables  &c  d’Hiftoires  apprifes  par  - 
coeur.  EUecR  modeflie  & ciuilcauec  force  , elle: 
efl:  folide-fans  faffifance&;  fans  rudefle,cile  va  à 
la  conduite  de. la  vie.  , & à laiuftefle  des  moeurs:' 
Et  rien  neliiy  manque  de  tout  ce  qui  peut  don-- 
ner  de  l'vfage  & del’adreife  aux  Mufes , de  la  : 
i>ien-fcance  St  des  ornemens  aux  Grâces.  Il  fe  - 
peut  donc  laire  de  ces  deux  rares  8l  fçauanres 
Perfonnes  vneiiluRre  demonferation  de  la  ca-- 
pacité  des  femmes , S:  par  la  merme  raifon  que 
l’on  a dit  autrefois  qu’Aiheaes  eftoit  la  Gre-.e. 


DES  FEMMES  FORTES.  Vf 
lâelaGrece,  onpourroitbien  dire  auiourd’hu)^ 
vifaiit  à elles , que  rHoftel  de  Rrmbc/iiileteit 
la  Cour  de  la  Cour.  le  ne  dis  de  la  Cour  inte- 
relTée,  ambitieiire  & corrorapiie,  ie  dis  delà 
Cour  ingenieufe & fpirituelle , delà  Cour  ga- 
lante & modefte.  que  i’aye  dit  néant- 

moins  mon  intention  neft  pas  d’appe’ler  les 
Femmes  au  College.  le  n'en  veux  pas  faire  des 
Licenciées , ny  changer  des  Aftrolabes  & en 
des  Spheres,  leurs  aiguilles  & leurs  laines.  le 
rerpedetroplesborrVs  qui  nous  fepaicnt,  Bc 
ma  queftion  eft  l'en.’emcn  t de  ce  qu  elles  peu- 
uent , & non  pas  de  ce  qu  elles  doiuent , en  1 e- 
tat  cù  les  chofes  ont  elle  mifes^foit  par  l’or- 
dre ce  la  Nature , Toit  par  vr  e coüftume  imme- 
moriale i & aufTi  vieille  que  la  Nature. 

Alais  certes,  comme  ie  ne  ferois  pas  pour 
celles  qui  feroient  dans  leurs  Cabinets , tous 
les  exercices  & toutes  les  fadlions  du  College; 
qui  ne  parleroient  qu  en  Enthymemes  & en  Sy  1- 
Icgifmes  : Bc  n auroient  dans  la  telle  que  les 
Idees  de  Platon  -,  & les  Atom-es  d’Epicure.  Auf- 
fi  ne  fçaurois-ie  alTezloiier , celles  qui  fc  met- 
tent fous  la  difcipline  de  cette  autre  Philofc- 
phic  d’vrage&  d’adion  , qui  éclaire  l’El’prit  de 
fcs  lumières  & le  fortifie  des  dogmes  ^ qui  éta- 
blit la  bien-feance  dans  les  mœurs , & la  fer- 
meté dans  la  vie  -,  qui  aiufte  toutes  les  Condi- 
tions & toutes  les  Fortunes  à fes  Réglés.  Pre- 
mièrement s’il  s’agit  de  la  capacité  , elle  ne 
peut  pas  leur  eftre  difputé  ; il  s’en  effc  trouiié 
parmy  elles , qui  ont  fuiuy  d’aufli  prés  qu  au- 
cun Homme , la  Philofophic  la  plus  fublime 
Si  la  plus  fpeculatiuè  ; qui  ont  trauerfétout  ce- 

D lij. 


4^  LA  GALLERÎE 

qui  peut  eftrcouuert  àlaraifon  humaine  : qui 
ont  efté  plus  haut  que  Socrate  &quePlatonj 
plus  loin  qu’Ariftote  Sc  queTheophraftc. 

D’ailleurs  cette  Philolbphie  de  pratique  n’eft 
pas  d’vn Pays  inconnu,  ny  hors  des  grandes 
routes.  Il n’efî point  neceilaire  d’auoir  les  ai- 
les &laveu€  d’vne  Aigle  pour  aller  à elle  : on 
y va  de  plein  pied  , & de  toutes  les  Régions  du 
Monde, de  tous  les  degrez  de  l’Eftat  , & de 
tous  les  ordres  de  la  vie.  Elle  a des  difciples 
Souuerains  &:  des  difciples  efclaues  : & dans  Tes. 
fes  efcoles  le  Roy  3c  le  Suiet,  le  R.'  che  & le  Pau  - 
ure , le  Maiftre  3c  le  Seruiteur  ont  leurs  places  1 
ailîgnées  , félon  1 1 diuerfité  ne  leurs  conditions  ] 
£c.  k diiFerencG  de  leurs  ofntesT^Dauaiitage  , la  ] 
perfection  de  cette  Philoiophie  nef:  point  em-  ' 
bairaffante  , ny  fujette  a defordre.  Elle  foiiffre 
toutes  les  autres  profefîions  légitimés  ; de  s’ac- 
commode auec  tous  les  degrez  delà  Fortune; 
elle  donne  des  leçons  pour  les  affaires  & pour  le 
grand  Monde telle  en  donne  aufi  pour  le  re- 
pos &:  pour  la  Solitude  : & afin  d’apprendre  ces 
leçons  , il  ifcil  point  necelTairequ’vae  Femme 
abandonne  la  conduite  de  Ton  ménage  -,  quelle 
faife  diuorce  auec  fon  Mary^,  qu’elle  renon- 
ce aux  piaifirs  honneftes  & à la  focieté  cini- 
Ic’ quelle  s’enferme  dans  vne  chambre  tapif-. 
fie  de  Cartes  Sc  meublées  de  Spheres  Sc  d’Af- 
trolabes. 

Adiouftons  quelaPhilofophie  Morale  nous 
aefbé  donnée  pour  gouuerner  nos  Pallions? 
pour  diftinguer  nos  deuoirs  & nos  offices;  pour 
nous  apprendre  les  exercices  de  la  Vertu  -,  pour 
îîous  conduire  commepar  la  main  à la  Bcaütu- 


DES  FEMMES  PORTES.  47 
j EtksPalTions  des  Pemmes  n’ont-elles  pas 
beCoin  de  gouneinantcs  audî  bien  que  les  nô-^ 
très  i Ne  peuuent-elles  point  fe  méprendre  en 
leurs  offices  &;  en  leurs  deuoirs?  Snnt-elles  nées 
fi  inftruite  & fi  parfaites  , qu  elles  puifient  ap- 
prendre la  Vertu  fans  leçon  & fans  méthode? 
Sont-elles  fi  heureufes  quelles  puifient  arriuer 
à la  Béatitude  de  leur  feule  adrefie&  fans  Gui- 
: de  ? L’iniuftice  feroit  donc  extrême  , de  leur 
vouloir  ofter cette  Philofophie  Gouuernante 
des  Paffions , Maiftieire  des  Vertus,  6:  Guide 
necelTaire  à tous  ceux  qui  prétendent  à la  Béa- 
titude. 

Enfin  les  femmes  ont  à fe  défendre  aufil  bien 
que  nous  , & des  prelcns  &:  des  outrages  de  la 
Fortune  : elles  font  luieires  aux  enflures  aux 
conuulfions , qui  fument  les  bons  & les  mau- 
uais  accidens  : Et  s’il  n’y  a point  d’Homme  qui 
ait  la  refie  fi.  forte  naturelkmër, qu’il  puifiTe  por- 
ter vne  profperité  fans  vertige, où  vne  adiicrfité 
fans  éuanoüiirement  & fans  foiblefie  : doit-on 
attendre  que  les  Femmes  foient  preferuées  de 
toutes  ces  maladies par  la  feule  force  dekur 
conftitiition,queIa  tefte  ne  leur  tourne  poi  t fur 
le  haut  de  arolie,  & parniy  les  parfums  delà 
Fortune,  quekur  coeur  ne  change  point  d’af- 
fiette  quand  elles  ne  changeront  de  pofturc , dc 
qu’il  demeure  debout  apres  leur  cheute  ? Il  if  y a 
point  de  conftitution  fi  bien  préparée , ny  de  fi 
bonne  trempe,  de  qui  cette  confiance  & cette 
égalité  fe  doiuent  attendre  fans  le  fecours  delà 
Philofophie  Morale.  Et  partant  il  faut  con- 
clure , non  feulement  quelle  n’efi  point con- 
îre  la  bien-feance^  ny  outre  U capacité  dufe- 


lA  GALLARIË 
cond  Sexe  -,  mais  qu  elle  luy  eft  vn  ornement  8c 
vnfupport  necefl'aire  : & qu’il  nefe  peut  faire 
ny  d’Honneftes  Temmes , iiy  de  Femmes  For- 
tes , que  fur  les  defleins  & par  les  réglés  de  la 
Morale. 

Toutes  les  Vertueufes  & les  Magnanimes 
que  nous  admirons  dans  l’Hiftoire , ont  efté 
faites  apres  ces  deffeins , & acheuées  par  ces 
jegles.  Nous  en  auons  connu  & en  connoif- 
tons  encore  J qui  ont  les  mefmes  traits  Sc  font 


de  mermemaniere:  & fiie  ne  craigno  s qu’on 


m’accufaflde  flatterie  & d’affeeftatien  , ie  fe- 
rois  voir  icy 


que  la  France  a encore  auiour- 


d’huy  fes  Coinelies  ôefes  Porc:  es , Tes  Ai  ries  Sc 
fes  Paulines.  Mais  cbeifronsatTSage , qui  nous 
defend  de  louer  les  Vertus  viuanres  ; & termi- 
nons cette  difpute  par  vn  Exemple  de  là  mé- 
moire de  nos  Peres , où  l’on  verra  vne  Princefle 
fçauaiite , vaincre  d’vne  force  égale , & les  fol- 
licitations  & les  oiiurages  de  la  Fortune  : & par 
Vne  conftance  plus  que  Stoïque , porter  fur  vn 
Efehaffaut le  mefme  vifage  quelle auoit porté 
furie  Trône. 


EXEMPLE. 


ÏEANNE  CRAY  DE  SFFFOLC 

Rejne  d' Angleterre. 

HÉnr  Y huidiéme  eftantmorc  dans  le 
fang  des  Martyrs  qu’il  auoit  faits  j & fur 
les  ruines  de  l’Eglife  d’Angleterre  qu’il  auoi» 
abhatii€,Edoiiard  Pils  de  Semery  fa  tpoifié- 
me  Femme  , fucceda  à fea  Schilïne  & à fon 

Anatheme, 


DES  EEMMES  FORTES.  4^ 
Anathème  , au  (fi  bien  qu’à  Tes  Eftats  & à fa 
Couronne  : Mais  comme  il  n’eO;  point  de  fe- 
mence  11  maliieureure , de  fi  courte  durée  que 
celle  des  Hommes  impies  , la  fou  dre  & h malé- 
diction qui  auoient  efté  ietrée  fur  le  Pere,  eftant 
retombées  fut  le  Fils , ce  pauure  Prince  mouriic 
auant  qu’il  euft  bien  appris  à viuretêc  par  vn  te- 
ftament  qu’il  fit  à la  perfuafion  de  Dudley  Duc 
de  Nortumbelland,  déclara  leanne  Gray  fon 
heritiere.  Il  fe  peut  dire  fans  médifancc  ^ que  cc 
teftamentfut  diété  par  l’Ambition  : M is  il  fc 
peut,  dire  au  (fl  fans  flatterie  , qu’il  fut  didé  en 
faneur  des  Grâces  & des  Vertus -,  au  profit  des 
Sciences  & des  MufestSc  la  Couronne  d’An- 
gleterre ne  poüuoit  eftre  mife  fur  vne  plus  belle 
tefie,ny  quiluypût  faire  plus  d’honneur  que 
celle  de  leanne. 

Elle  eftoit  née  auec  ces  agrémens  U ces  char- 
mes , qui  donnent  vne  eipece  de  fouiieraineté 
au  vifage  des  belles  Perfonnes  -,  & qüi  leur  font 
vne ondion naturelle,  Sevn  Diadème  fans  or 
& fans  pierreries.  Son  Efprit  auoit  des  agré- 
mens  encore  plus  fciracraiiis , èc  des  charmes 
de  plus  grande  force  que  fon  vifage:&  ces  grâ- 
ces denailfanceSc  de  parade , eftoient  accom- 
pagnées d’autres  grâces  acqtiifes  &:  vtiles , qui 
augment'oyent  leur  prix  de  moitié , 5c  leur  don-» 
noient  vne  fécondé  teinture  de  bien,  5c  vn  nou- 
iieauluftre.  Elle  parloir  Grec  & Latin , comme 
fi  elle  euft  efté  d’ Athènes  5c  de  Rome  : elle  auoic 
vne  exade  connoiflance  des  Arts  liberaux  5C 
entendoit  parfaitement  l’ vne  6c  l’antre  Philo- 
fophie.  Mais  ce  qui  eft  plus  à eftimer  que  tou- 
te la  Philofophic , plus  que  tous  ces  Ars  & tou^ 


50  IA  GALLERIE  il 

tes  ces  Languesjceft  qu’au  régné  du  Vice  & delà» 
Licence, auSiecle  de  Henry  YIIl.  &:'apres  lefcan-ï 
dale  d’Aline  B oulain,elle  auoit  la  pudeur  & la  ver- 1 
tu  de  ce  bon  temps,  auquel  l’Angleterre  tftoitap- 1 
pelléeleTays  des  Anges. Cependant  il  faut  dire  la 
veritéjtoutes  ces  qualitez  li  rares&de  fi.  grad  prix 
ne  furet  point  confiderées  das  le  teftamêt  qui  fut 
fait  en  faneur  dç  leanc. Edouard  mourut  auîu  foir. 
ble  qu’il  auoit  vefçùril  abandonna  fa  derniere  vo. 
îonté  au  Duc  deNortubellâd,commeil  luy  auoit 
abandonné  toutes  les  autres-&  le  Duc  abufa  de  fa 
mort, corne  il  auoit  aBufé  de  fa  ieunefleiCe  mini- 
ère ambitieux  , non  content  d’auoir  régné  fans  | 
Couronne  parjla  tolérance  de  foniMai{lre,a  qui  il  1 
ii’aiioit  laific  qu’vue  Royauté  de  môtre  & vue  di-  ' 
■gnité  en  liurées  ^voyant  vne  porte  ouuerte,par  la-, 
quelle leanne  qui  eftoit  mariée  auMilord  de  GiL 
fordfôn  4.  Fils,pouuoit‘apporter  la  Couronne  en 
fa  maifon  -,  entreprit  de  l'ofter  aux  fœiirs  du  Roy 
Sede  la  luy  mettre  fur  la  tefts  de  droit  ou  de  force. 

A cét  effet,il  affiege  l’efprit  de  ce  paume  Prince 
défia  àbbatu  de  fa  maladie&troublé  de  la  prefen- 
(ce  de  la  mort. 11  luy  fait, entendre, qu’il  ne  peut  en 
confcience  appeller  à la  fuccefiion  , ny  Marie  fille 
de  Catherine  d’Arago,  ny  Elifabeth  fille  d’Anne 
Boulain.il  allégué  contre  la  première,  qu’ayant 
cfçé  mife  hors  delà  maifon  Roy  aile, par  le  diuor- 
ce.fait  aiiec  fa  Mere-, elle  n’y  pouuoit  eftrc  remife, 
fans  condamner  la  nrçrnoire  du  feu  Roy  , & fans 
dionner  crédit  &:  aurhorité  à la  Tyrannie  Ro- 
maine. Il  oppofe  contre  la  fccoifde,  qu’eftant  ta- 
chée des  adultérés  8c  du  fupplice  de  fa  Mere,  elle 
foiülleroit  l’hôneur  & la  dignité  de  la  Couron- 
ne^, fl  feulement  die  i’aiioit  touchée. Delà  il  con.> 
cluci,  que  f canne  Gray  dcfceiiduc  de  Henry  VU, 


DES  FEMMES  FORTES.  ' 
bar  Marie  autresfois  Reyne  de  France  , eftant  la 
jderniere  goutte  du  Sang  Royal , qui^fc  trouuoic 
icncoie  pure  & fans  tache,  il  ne  .pouuoit  faire  vnc 
autre  heritiei'e,rans  iiTcttre  le  feu  dans  l’Heritage. 
|.  La  declaratiô  eit  faite  fur  ces  raisos  en  faueur  de 
leaiine  : LeConfeil  des 'XXIY.  l’approuue  no- 
nobftâcles  oppofitiôs  dcl’Archeuefquc  deCâtor- 
bery:&:  deux  iours  apres,  le  Roy  ayant  rendu  l’eC- 
pLit,Ieâneeft  deciaréeReine  d’Angleterre, Le  Duc 
de  Suffolc  ton  pere.le  Due<le  Nortûbellâd  pere  de 
fon  Mary,  la  vot  tiouuerpour  luy  dire  cette  nou- 
uc:le,&  la  préparer  à receuoir  de  bonne  gi  ace  vne 
il  grade  fortune. Cette  forcue  fut  la  première  Ten- 
tatrice dagercufejCotrelaquellelcanne  eut  befoin 
des  infpiraticns  du  fecours  de  la  rhilofophie 
Et  icy  on  m’auciiera,  qu’il  faut  eftre  bien  foufte- 
nuë  de  la  philofophie  -,  qu’il  faut  auoir  le  coeur  ex- 
trêmement bon  la  telle  biê  forte^  pour  ne  s’eua- 
noüir  peint  à vne  pareille  nouueile.  îl  faiitauoir  la 
raifoiibien  nette  ccl’erpric  bien  purifié, pour  fouf- 
'frir  (ans  ébloüiiiemét  & fans  trouble, vne  fumée  fi. 
fond  aine  6e  fi  lurprenâte.  le  craindrois  fort  aufii 
Gu’on  ne  me  ciCit  point^&qu’onnçm’accufat  d’hy- 
perbolc,fi  ie  difois  que  leaniiereeeut  vne  des  gra- 
des Courônes  du  Monde,  aiiec  pareille  moderatiô 
qu’elle  eut  reccii  vn  bouquet  de  violettes.  La  Ro- 
yauté n’cfi:  pas  vn  piefent  à ellre  pris  auec  pesateur 
6tdvnemain  iicgligête.C’efl:  vneefpece  d’Apoteo- 
fe  humaine  c’eft  le  milieu  de  l’être- Jeux  de  Dieu  SC 
des  hornmes:& les  Phifophes  meCmes&les  Sages, 
fi  dis  les  Philoiophes  auiteres,& jes  Sages  sas  paC- 
fionjl’onr  de  tout  têps  il  fort  eilimée,  q.:e  Pyth.  Sc 
IZienôles  Patriarches  des  Stoïques,  Vies  p^’'s  zelez 
Prédicateurs  de  l’Indolence  & delà  Daietéjnefe 

E ij 


51  ■ LA  GALLERIE 

voyant  point  appeliez  à la  Royauté  par  la  For  1 
tune,  & ny  pouuant  aller  par  vnevoye  droit | 
& lègitiriie , eurent  la  hardielTe  d’efTay er  la  vio  | 
lencc  , & d y afpirer  par  la  Tyrannie.  le  ne  def-  ) 
cendray  pas  pourtant  dVne  fi  haute  propolî.  j 
tion  : uiay  encore  plus  haut,  & palTeray  à quel- j 
que  choie  déplus  grand  & de  plus  Héroïque] 
leanne  eut  receu  au  moins  ciuilemcnt  , & aue< 
aûion  de  grâce  vn  boucquet  de  violettes  r elk 
refufa  abfolument  la  Couronne  d’Angleterre; 
& ce  refus  fi  hautain  & fi  genereux , fut  d’vnc 
Ame  plus  Sto'ïque  que  celle  de  Zenon , fut  d’vn  j 
Cœurplus  Philofophe  que  celuy  de  Pythagore. 

Ce  iTeft  pas  qu’elle  ne  ci5nnüft  bien  le  prix 
de  la  Couronne  qu’elle  refiifoit  : Si  elle  ne  s'ef- 
fraya pas  d’vnc  Fortune  fi  éclatante.,  comme 
elle  fe  fuft  effrayée  dVn  Phantofme  lumineux, 
qui  fe  fuft  prefcnté  deuant  elle.  Mais  elle  con- 
nut bien  auffi  ce  qu’il  y auoir  depefantêur  & 
d’épines  en  cette  Couronne , & cette  Fortune 
auec  tout  Ton  éclat  & tous  ces  charmes  ne  la 
tenta  point , que  la  Tranquilité , ny  que  la  Phi- 
lofophic.  Sollicité  par  les  prières  & par  les.'iai- 
fons  de  fes  Païens  Sc  de  fon  Mary  : qui  la  pref- 
foyent  de  confentir  a fa  grandeur , & de  ne  re- 
fufer pas  vne félicité  qui  efl:  rare,&  qui  ne  fe 
prefente  iamais  deux  fois  à vne  mefme  porte: 
Elle  répondit  que  les  Loix  de  l’Eftat  & fe  Droit 
,,  naturel  eftant  pour  les  Sœurs  du  Roy , elle  fe 
5,  garderoit;  bien  de  charger  fa  tefte  & fa  con- 
„ fcicnce  d’ vn  long  qui  leur  appartenoit.Qffel- 
„ le  n’ignoroit  pas  les  mauuais  mqt  de  ceux  qri 
3,  auoient  permis  de  violer  le  Droit  pour  re- 
3,  giier  : mais  que  c’eftoitfe  mocquer  de  Dieu 


DES  EEMMES  FQRTES.^  5^ 
& jouer  laluftice , de  faire  fcrupule  de  déro-  ‘‘ 
bec  vu  tefton  , & n'en  point  faire  de  voler  vnc  “ 
Couronne.  Au  refkc  continua-telie  , fi  iene“ 
fuis  pas  fi  ieune  & fi  mal  inftruite  des  malices  “ 
de  la  Fortune  , que  ie  m y laiffc  prendre  : fi  cl-  “ 
lie  enrichit  qudqu’vn , c’eft  pour  auoir  quel-  “ 
quvnà  dépouiller:  fi  elle  en  é.Ieue  d’autres,  “ 

I c’eft  pour  auoir  le  plaifir  He  les  ebbatie.  Ses  “ 

! Idoles  d’hier  font  fes  ioîiets  d’aujourd’huy  : 

& fi  ie  fouffre  à cette  heure  qu’elle  me  pare 
& me  Couronne  ^ i’auray  demain  à foufFrir  “ 
quelle  me  calTe  & -me  meite  en  pièces.  Et  “ 
puis  quelle  Couronne  me  prefente-t’elleîVne  “ 
Couronne  qui  a efté  arrachée  vioiemment&“ 
a.uec  honte  a Catherine  d’Aragon: qui  degou- 
te  encore  diifupplice  d’Anne  Bciüain , & des  “ 
autres  qui  l’ont  porté  apres  elle.  Pourquoy 
voulez -vous  que  ladjouftc  mon  fan  g au  “ 
leur  & que  ie  fois  la  quatrième  victime , a “ 
qui  cette  funelle  Couronne  foit  cilée  auec  la  ^*^ 
tefie  ? Mars  quand  clic  ne  deuvoit  point  m’e- 
ftrç  funefte  , & que  tout  fon  venin  feroit  con- 
femme  ^ quand  la  Fortune  me  douneroit  dcs*‘ 
Gaians  de  fa  conftnnce  -,  ferois-ie  bien  con-“ 
feillée  de  prendre  fur  mey  des  épines  qui  me 
ïiéchireroient  bien  quelles  ne  me  tuc{fcnt“ 
pas , de  me  charger  d’vn  ioiig  qui  ne  laifieroiî  “ 
pas  de  me  tourmenter,  quoy.  qu-d’eulFe  af-^ 
Curancede  n’en  eftre  pas  accablée?  Ma  Ii-*‘ 
berté  yaut  mieux  que  la  chrdfne  que  vous“ 
m’oiFrez , quelques  pierreries  qu’il  y ait , 
de  quelque  or  quelle  foit  faite.  le  ne  chan-“ 
geray  point  ma  tranquilité  auec  des  fiipçons^‘ 
célébrés  3c  précieux, auec  des  craintes  magni-  “ 


54  LA  GALLÉRIE  ^ 

,,  fîques  & parées.  Et  fi  Yousm’aymez  ferieu- 
„ lemcnr  & de  bonne  foy , yous  me  fouhaitte- 
5,  rez  piüîoftYiie  bafTcfTe  afTenrée  &en  repos 
5,  qu  Yne  éleiiation  expofée  au  Yent,  &.  fuiuie  d( 

J,  quelque funefte  chute. 

Ces  raifons  eftoient  fortes  ^ & deuoienteftr« 
perfuafîues:  elles  ne  perfuaderent  pas  ponrtaiii' 

&:  rambition  des  Ducs  de  Nortumbelland  & 
,i«îe  Sufiolc , fut  plus  forte  quelles.  Le  Miliorc 
de  Giifort  la  fortifia  encore  de  la  fiennc,  & 
leanne  vaincue  par  tant  de  Solliciteurs  prefians 
, & d’authorité  , leur  refîna ‘fa  liberté  6c  fa  vie. 
Cette  refinadoii  fut  dVne  Vertu  fodueraine , & 
<i’vne  Philofophie  confommee  : & ne  doutant 
point  qu’vn  EchafFaut  ne  lu^ut  préparé  der- 
rière le  Thrône,  6c  ejue  la  Couronne  qui  liiy; 
eftoit  offerte, ne  luy  dût  faire  tôber  la  tcfte^elle; 
fe  foumit  à la  fortune , 6cconfentic  à la  Royau- 
té auec  plus  de  courage  6c  plus  de  modération, 
qu’elle  rx  l’auoit  refufée.  Les  chofes  ainfi  con- 
clues auec  elle, on  la  mena  à Londres  , où  elle  ; 
fut  foleinnellemeiit  reconnue  Reyne,  6c  receut 
en  ceremonie  le  ferment  de  tous  les  Ordres. 
Mais  ce  ferment  eut  aufii  peu  de  tenue  que  fa 
Royauté  : 6c  à peine euft-ellepaffé  les  dixiours 
dans  la  Tour,  félon  la  ceremonie  obferuéepar  i 
les  nouiieaux  Roys,  que  le  Parlement  6c  le  Peu- 
ple fe  dédirent  de  leur  rermenC6c  de  leurs  acclax  - 
mations  J 8c  la  liurerent  à la  Princefîe  Marie  fa  . 
riuaie  6c  l’Heritie  re  légitimé  de  la  Couronne.! 

Vil  plus  difert  queie  ne  fuis,  diroit  que  la 
fortune  irritée  de  fes  refus,  luy  fit  cette  infi- 
délité pour  humilierfa  Vertu  , 6c  fe  venger  de 
la  fierté  de  fa  Philofophie.  fayrae  mieux  dire. 


DES  FEMMES  FORTES.  55 
Scie  le  Giiay  plus  chreftiennement&  auec  plus 
oe  vray-iemblance , que  ce  fut  Dieu  qui  peumit 
cette  lefolution  , afin  de  fauuer  leanne  par  fa 
cheute  : & de  tirer  à foy  par  vn  échaffaut , vne 
Vertu  fl  pure  8c  fi  courageufe  , qui  apparem- 
ment fe  fuft  perdue , fi  elle  eufl  vicilly  fur  le 
Thrôiie  Sc  dans  l’Herefie.  Il  y a des  profpc- 
ritez  dan  gereufes  & des  élcuat  ions  de  fcan- 
dalc,  que  Dieu  nous  accorde  an  fa  colere*-,  il  y a 
desaduerfitez  falutaires&des  cheutes  quiedi- 
fient,  8c  celles-là  noue  arriuent  quand  Dieu  re- 
prend pour  nous  fes  péfées  de  Paix,&:  qu’il  nous 
Qifpofe  àfagràce.  Les  Hommes  materiels  qui 
ne  voyent  que  le  prefent  8c  la  fuperfick  des 
chofes  , en  iugent  tout  autrement  : mais  leur 
iugement  efc  à bien  dire  vn  iugcment  de  fréné- 
tiques, qui  âymeiit  mieux  mourir  auec  des  ra- 
goûts que  de  guérir  auec  de  larubarbe.  Ils  font 
fefte  du  péril  de  leurs  Ames  , Scloiient  Dieu- des 
marques  de  leur  réprobation  : ils  pleurent  les 
prefages  8c  les  auances  deleut  falut  : & ils  défi- 
rent fi  mal  à propos  , ils  font  des  prieies  fl 
à contre  fens  & en  fî  mauuais  termes  , que  fl 
Dieu  auoit  à les  punir , il  ne  pourroit  pas  le  fai- 
re plus  feuerement,  qu’en  exauçant  leurs  priè- 
res , 8c  frufant  cc  qu’ils  défirent. 

leanne iugea  plus  fainemet  du  deffein  de  Dieu 
8c  des  ordres  de  fa  prouidence:&  quoy  qu’vue  fi 
grande  reuclution  fut  vn  remede  defort  inau- 
uais  goût, elle  s’y  refîna  courageufemét,&Ic  prit 
de  bonne  grâce.  Eftant  mife 'prifonniere  dans 
la  Tour  de  Londres  ^ remarqué  qu’elle 
y entroit  auec  vn  vifage  aufïi  ferain , & vne 
mefme  dignité  de  mine  8c  d’aélion  , qu’elc  y 

E iiij 


5<;  La  gallerie 

cftoit  entrée  la  première  fois , pour  commancert 
la  ceremonie  de  fon  funefte  régné.  Tout  le 
temps  qu  elle  y fuit , elle  ne  relafcha  rien  de  fa 
conftance  ny  de  fes  eftudes  ordinaires.  Il  y 
auoitde  la  force  8cde  rauthorité  dans  fes  pa- 
roles : toutes  fes  adions  eftoient  libres  de  la  li- 
berté defonEfprit:  la  grâce  en  eftoient  rran. 
<luille&Iamodeftiea{rcurée:*&  dans  le  Palais 
mefmeSc  ftu-  le  Thrône  , elle  n’euft  pu  auoir 
plus  de  majefté,ny  paroifttc  de  plus  haut  6c 
plus  fouiieraine. 

L’ Arrcft  de  fa  mort  luy  eftoit  prononcé , elle 
„y  acqiikfça  courageurement_^  Sc  ne  dit  au- 
„ tre  choie  , finon  que  fon"krnne  n’eftoit  pas 
,,  d’auoir  mis  la  main  fur  la  Courcmie:  mais 
de  ne  l’aucir  pas  rcicttée  auecaffez  de  force. 
J,  Qu’elle  auoic  moins  failly  par  ambition  , que 
J,  P ' T reCped  6c  par  rciictence  : Q^e  fon  refped 
,,neantmoins  eftoit  vn  attentat  ? que  fa  reue- 
,,  rcn  ce  méritait  d'cftre  punie.  Qjjjtufli  pren- 
droit-eliclamorten  gré  : & qu  elle  ne  pour- 
„ roit  moins  que  de  fatisfaire  à TEftat , 6c  de  rc- 
,,  trader  volontairementSc  obeïffantaux  Loix, 
„ le  fcandaîe  qu  elle  auoit  donné  par  vne  obeïf- 
,„fanee  yiolente  , 6c  rendue  par  force  à fon 
„ Pcre. 

Son  Mary  condamné  aumefme  fupplice, 
hiy  ayant  enuoyé  demander  de  la  voir  pour  la 
dernierefois , afin  de  fe  munir  de  l’exemple  de 
fa  CGnftançe,  Sc  de  la  vertu  de  fes  dernières  pa- 
„ rôles  J elle  luy  fit  dire,  Qu’il  demandoit  vn 
„ lenitifquimettroitiefeu  à fa  playe  , 6c  qu’iî 


.eftoit  à craindre 


qn  il  ne  vinft  s’affoiblir  au- 


,prez  d’elle,  an  lie»  de  s’y  fortifier.  Q^U  de- 


DES  EEMMES  PORTES.  57 
iioit  prendre  force  de  rarairon,&  tirer  fa  con-  “ 
ftance  de  fon  cœur  ; &;que  s’il  n’auoit  l’ame** 
ferme  & aflcurce,  elle  ne  l’afFermiroit  pas  de 
fes  yeux,  ny  ne  l’afTeureroit  de  fa  parole.:** 
QvmI  remift  cette  entre-veue  à l’autre  vie:  “ 
Qr_e  c’cftoit-là  feulement  que  les  amitiez'* 
éteient  iieureufes,  & les  vnions  fans  rupture?  î* 
& quelaleur  y feroit  erernelle,  fi  leurs  âmes  ** 
n y porroient  rien  de  terreftre,  e^iii  les  empef- 
chaft  de  fe  rejoindre. 

Comme  on  lamenoit  aufupplice,elle  pafTa 
par  vne  Gallerie,  d’où  ellevit  le  corps  de'fon 
Mary  qu’onportoit  à la  Chappelle  de  la  Tour. 
Cette  veuë  inopinée  l’émeut  vnpeu,  &.  luy  don- 
na de  la  pitié  -,  mais  ce  fut  vne  pitié  virile  &■ 
bien-feame,  & cette  émotion  ne  remua  pas  îi 
fort  fon  eiprit , qu’elle  l’empéchaft  de  luy  four- 
,nir  en  repos  trois  fentences  en  trois  langues, 
Elle  les  écriuit  fur  fes  Tablettes  quelle  donna 
au Gouiierneur  de  la  Tour,  aucc  exeufe  delà 
peine  quelle  luy  auoit  caufée.La  Greqiie  difoip, 
que  fi  fon  Corps  exécuté  rendoit  témoignage 
contre-eîle  deuantles  Hommes,  fon  Ame  bien- 
heureufe  rendfoit  deuant  Dieu  vnepreuue  eten- 
nelledc  fon  innocence.  La  Latine  adiouftoit, 
que  la  luftice  Humaine  eftoit  contre  foiiCorps-, 
mais  que  la  Mifericorde  diuine  feroit  pour 
fon  Ame.  L’Angloife  concluoit  , que  fi  Ca 
faute  meriteit  punition , fa  ieunelTe  au  moins 
& fon  imprudence  eftoient  dignes  d’excu- 
fes , & que  Dieu  & la  pofterité  luy  feroient 
grâce. 

La  Confiance,  la  Grâce  Sc  la  Majeflé , qui  l'a- 


58  LA  GALLERÎE  1' 

uoient  toufiours  accompagnée , montèrent  en-  j 
cor  fur  i’EfchafPaut  auec  elle  On  eut  dit , gu’il  ' 
ne  deuoit  y auoir  que  de  la  reprefentation  eu 
fon  fuppiicei  &;  que  tout  ce  tragiques  appareil 
n’eftcitquvne  feinte  & vre  ceremonie. Elle  re- 
mercia le  Théologien  Caihclique  qui  i’auoit 
alTiftée  &:  confola  le  deféfpoir  de  fes  Eemrhes 
d’vne  façon  fi  afieurée , & en  te''mes  fi  forts  & 
fi  nobles , fi  pleins  debon  fens  &;  de  courage, 
qu’ilfembla  à quelques-viis  , que  la  Philolo- 
phie  elie-mefme , fi  elle  eut  eu  à mourir  , n'eull: 
pas  pû.1  mourir  plus  courageufement  Sc  auec 
plus  de  dignité. 

Elle  fe  prépara  elle  mefme-aircoup  de  l’Exe- 
-cuteur  r & pour  humilier  fa  beauté,  quoy  quel- 
le fut  innocente  de  fon  infortune  , elle  fe  fitvn 
bandeau  de  Tes  cheueiix , dont  il  fembloit  que 
la  Nature  liiy  eut  fait  vn  Diadème.  Onluy  of- 
frit de  la  décapiter  auec  l’épée , comme  fi  1 epéc 
cuftdû  diminuer  la  honte  de  fon  fupplice,&: 
donner  de  la  nobleffe  à fa  mort  & à la  main  du 
Bourreau.  Mais  elle  reierta  cette  inutile  & fu- 
perftitieufe  ceremonie , & voulut  eftre  exécutés 
delà  mefme hache, qui  venoit  4^  feruir  à l’e- 
xecution de  fon*Mary  : Toit  quelle  alFeélât  de 
mêler  fon  fang  auec  le  fieu,  foie  qulelle  cruO: 
qii’vne  plus  douloureufe mort,  feroit  vue  plus 
iufte  expiation  de  fes  fautes , & que  le  fer  de  la 
hache  purifieroic  mieux  fon  Ame  que  le  fer  de 

1»  / f 

epec. 

Telle  fut  la  fin  du  régné  & delà  vie  de  îcan- 
neGray  , qui  fut  Athénienne  & Romaine  en 
Angleterre,  pluficurs  fiecles  aprez  la  ruine 
d’AthenesSede  Romc.  Elle  fit  voir  à nos  Pe- 


DES  EEMMES  FORTES.  59 
res  vne  image  de  l’ancienne  Conitaii ce  & de  ici 
Vertu  primitiue  r&  nous  a appris  que  les  Grâ- 
ces peuuent  eftrc  rçauautes,  aufli  bien  que  les 
Mules , que  la  PhiloTophie  eft  de  l’vn  & de  l’au- 
tre Sexe  : & qu’cncore  aujcurd’huy  , fous  la 
Pourpre  & furvn  Thrône  , clic  pourroit  eftre 
auffi  forte  &;  auffi  courageufe  , qu’elle  eftoit 
autresfois  fous  la  bcface  &;  dans  le  tonneau  dii 
Cynique. 


'‘t~cm£cr)e  co>iihatiu/n 


'cmr-, 


DES  FEMMES  FORTES.  «i 
LES 


FORTES  CHRESTIENNES. 


L A 

IVDITH  FRANÇOISE. 

0 

L Ce  faut  garder  icy  des  mé-^ 
prifes  de  rimagination  , & du 
méconte  de  la  veu’e.  Si  nou? 
les  en  croyons , nous  fommes 
au  Siccle  de  Nabuchodono- 
for,  8c  en  ludéc;  Et  l’adion 
tragique  que  nous  voyons  , eft  la  mort  d’Holo- 
ferne  8c  laviâ:oire  de  ludith.  Nous  fommes 
pourtant  bien  éloignez  de  ce  temps  - là , 8c 
voyons  bien  vn  autre  pais  8c  d’autres  çhofes.  Il 
n’eft  pas  croyable  qu’Holoferne  foit  reuenu 
tant  d’années  apres  fa  mort  : il  eft  encore  moins 
croyable,  que  la  ludée  ait  palTé  d’ Allé  en  Euro- 
pe ; Et  fi  les  Races  entières  8c  les  Siècles  mefme 
ne  refTufeitent , fl  les  Villes  ne  changent  de  Ré- 
gions, 8c  ne  trauerfent  ks  Mers , affeurez-vous 
qu’il  n’y  a rien  ky  de  l’auanture  de  Bethnlie. 

Sçachezdonc  que  vous  eftes  en  France,  & 
fur  les  terres  de  Contran  Roy  de  Bourgongne, 
& que  cette  Filleqiie  vous  voyez  l’épée  nuëSc 
fanglante  àla  main,  eft  originaire  de  Champa- 
gne. Ne  m’interrogez  point  de  fa  nâiiîdnce: 
cette  colerebien-fèante , 8c  cette  fierté  modefte 
8c  compofée , vous  aftureront  mieux  que  moy 
qu’elle  doit  eftre  de  bon  lieu  ; 8c  fi  la  phyfiono- 


lA  GALLERIE 

mie  ne  nous  en  fait  point  à croire  , elle  doit 
auoir  le  fang  aufîi  noble  que  la  mine. 

Q^iir  à cét  Homme  qui  perd  fon  fang  par- 
deux  grandes  piayes  qpi  luy  feront  peutfeftre' 
plus  falurairc  s , qu’elles  ne  luy  font  honnora- 
blés  , Tes  Domeftiques  qui  courent  à fon  aide 
le  nomment  le  Pne  Amoion.  le  n’ofe  pas 
vous  dire  qu’il  eftné  Erançois,il  y a trop  du 
Saunage  en  fes  mœurs  &enfa  foy.  Et  cela  cft 
trop  honteux  à la  France  5 qui  eft  vne  Mere  fi 
noble  Sc  fi  genereufe,fi  ciuilifée  & fi  Chrefrien- 
ne  , quelle  engendre  des  Scythes  & des  Tarta- 
tes,  & que  fous  vu  Ciel  fi  temperé  & fous  des 
Affres  fl  doux  que  les  fiens^^  fe  trouiie  des 
Ames  de  la  trempe  de  celles  qui  font  nées  fous 
kPoie.  Mais  qu’il  foit  François  de  naifTance, 
& Tartare  ou  ^Scythe  de  naturel  ; cela  n’empe- 
che  pas  que  la  Vei  tu  qui  fait  le  principal  per- 
foiinagede  cette  aâ:ion,ne  foit  Francoife^dc 
cette  fécondé  ludith  fera  vn  ioiir  plus  d’hon- 
neur à fa  Patrie,  que  ce  fécond  Holofernenc 
luy  fpuroit  faire  de  honte. 

V ous  voyez  la  hardieffe  de  fa  mine  & la  vertu 
de  fon  vifage,il  y a beaucoup  de  I udith  eu  F vue 
& en  l’antre.  Mais  il  y a plus  que  la  mine  ôc  que 
le  vifage  : plus  que  la  hardieîre&  que  la  veitu 
de  ludirh.  Ce  n’eft  pas  auiTi  vne  Pudique  du 
commun  que  vous  voy  ez  : c’eft  vne  Vierge,voi- 
re  vne  Vierge  vidl’orieufe  & qui  vient  de  com- 
battreiiifques  à l’eitufion  de  fon  fang,  & par 
ces  deux  traits  qiEelk  a par  deffus  iudith,  !a 
Copie  Frahçoife  palTe  l’Original  luif,  & la  Mo- 
derne efface  Fan  tique. 

Apiez  vn  long  3c  opiniaftre  combat  rendu 


DES  TE  MM  ES  FORTES 
contre  ce  Tyran,  elle  a efté  cnkuée  par  fes  gens, 
k portée  auec  violence  fur  fou  lid  , c’eftoit  v^ 
Efehaft-aut  de  ioyc  &c  de  plume  : c’eRoic  le  lieu 
deftiné  à la  fin  de  fa  T yrannie , & au  fupplicc 
[de  fes  crimes.  Le  vin  Scle  fommeil  iuy  auoieiit 
dé-ja  bandé  les  yeux  5c  lié  les  mains,  & il  ne 
nianquoit  plus  que  l’épée  Sc  l’executeur , pour 
en  faire  vn  grand  & célébré  exemple.  Ses  armes 
n eftant  pas  loin,la  chafte  Erançoife  iilfpirée  du 
mcfme  Ange , qui  infpira  la  chafte  luifue , s’eiL 
feruie  dufommeil  del’épéc  de  fon  Ennemy 
& a fait  d’Amolon  vn  Holoferne. 

Les  deux  grandes  play  CS  que  vous  Iuy  voyez  à 
latefte,font  de  cetre  belle  & chafie  main.  La 
douleui  aréueillc  faRaifon  liée  .&  afibupie  , & 
les  premières  gemtes  de  fen  fang  ont  éteint  le 
feu  deshonnefte , que  les  larmes  & les  prières  de 
l’innocente auoient  irrité.  Ce  n’eO:  plus  ce  bru- 
tal 5c  ce  furieux  d’auparaiiant,  Les  maiiuaifes 
flammes  defm  cœur  , les  fales  images  de  fa  re- 
fte  font  toutes  ferties  par  fes  blelTeares,  Le  iuge- 
ment  Scie  refpeély  font  entrez  en  leur  place: 
Vous  diriez  qu’il  s'efe  éueilléauec  de  noiiueaiix 
yeux,  ceux-là  pour  le  moins  n’ont  plus  rien  de 
ce  feufF  equi  s’aliurnoit  aux  moindres  rayons 
de  beauté  , qui  mettoitle  feu  à tous  les  regards 
qui  en  forroient. 

Il  femble  foufftir  auec  peine,  le  veuë  de  fa 
chaRe  cc  ccurageufe  Ennemie  , i’  la  feiïlrre 
neantmoins  , & fà  confuficn  méiée  détenne- 
ment , .fa  (aonte  accompagnée  de  rcuercncc, 
font  fur  fon  vifage  vne  déclaration  mue  tç 
par  laquelle  iliufufiecét  attentat,  & le  recon- 


é4 


LA  GALLERIE 


noift  pour  vne  légitimé  vidoire.  Il  ne  confîde- 
re  point  qu’il  a en  fou  pouuoir , celle  qui  vicn 
de  le  mettre  en  fang , & qui  au^arauant  l’auoiii 
mis  en  feu , qui  luy  auoit  percé  le  cœur , & qu 
vient  de  luy  en  ffer  la  tefte.  Il  ne  fe  founient  plus 
de  fon  amour,  il  ne  reifent  point  foniniure.  Ses 


J- 

yeux  & fon  efprit  font  trop  éblouis", 'de  ce  ienej 
ic  lumineux, qui  s’épend  du  vifage  de  ! 


le  ne  vous  puis  dire,  fi  c’eft  vne  imprefiion 
de  l’Ange  qui  luy  eft  prefent , fi  c’eft  vn  Diadè- 
me de  rayons  qui  luy  eft  demeuré  de  l’ardeur 
4e  fa  priere  : fi  c’eft  vne  flâme  fubtilc  & fpiri- 
tuelle,  que  fon  ame  apoulTie-aü  dehors,  dans 
l’effort  quelle  vient  de  faire-.  Mais  qiioy  que 
cefoit,  Amolon  le  regarda  auecvne  efpecedc 
culte  éc  vne  crainte  religieüfe.  Et  ue  doutez 
point  qu’ébloiiy  de  cette  beauté  armée  Sc  lumi- 
neufe,  il  ne  la  prenne  ou  pour  vn  Ange  Extermi- 
nateur enuoyé  de  Dieu  : eu  pour  la  luftice  diui- 
ncelîc-raerme,  que  fes  crimes  ont  attirée,  & qui 
eft  'defcenduc  du  Ciel  en  perfonne  , & l’épée  à la 
main,  afin  d’en  faire  vn  exemple. 

le  crains  bien  pourtant  , que  cette  imagi- 
nation d’Amolon , ne  foit  pas  affez  forte  pour 
garantir  noftre  ludith  -,  fi  nous  ne  la  défen- 
dons de  ces  furieux , que  le  fang  deleurMai- 
ftre  a irritez.  le  la  voy  en  grand  péril,  fi  elle 
ifeft  gardée  que  de  fes  Grâces  , & de  la  lumiè- 
re qui  l’enuironne.  Ces  gens -là  ne  recon- 
noiffent  point  les  Grâces , éc  le  feu  de  la  colè- 
re qu’ils  ont  dans  les  yeux,  leur  oftela  veüc 
de  cette  lumière,  llsefiendent  les  bras  contre 
\ l’InnocencC; 


DES  FEMMES  FOitÊS.  4^ 

}’Innocence,&:  allant  que  la  toucher  .il  la  dé- 
Ichiient  de  loin  auec  des  voix  terribles  & des 
igcftes  de  cruauté.  Vous  diriez  que  kur  mins 
veuteftre  la  première  à la  proye  , quelle  veut 
l’entamer  auant  leurs  dents  & leurs  ongles.  • 

Cette  fureur  précipitée  & barbare  vous  éton- 
ne. Elleen  étonneroit  déplus  hardis  que  vous 
n’eftes.  Mais  cette  fermeté  d’Efpnt,&  certc 
Conftance  Héroïque  en  vnoFille,  m'eftonnent 
bien  dauantage  , &à  la éRofterité  qui  en  lira 
VHiîfoiie  , nen  fera  pas  moins  étonnée.  Lés 
ccmplaifances  & les  o-îTres  luy  faifo-ient  ranto-ft 
bien  plus  de  peur  que  les  cris  & les  menaces  ne 
luy  en  fo-nr  maintenant  : Et  parce  qu’en  nen 
veut  plus  à fon  honneur , & qu’il  n’y  a que  fa 
vie  qui  eft  attaquée  , il  luy  fcmble  qu’il  ne  s’agit 
plus  de  rien  , Se  que  tout  ce  tumulte  en  menace 
vue  autre.  Ayaiii  ouy  parler  des  Vierges  viéfe- 
rieufes , & des  Martyrs  de  cbafteté  , elle  n’a 
point  d’égard  au  mal  que  luy  veulent  faire  ces 
furieux 'Elle  penfe  feulement  au  bien  quelle 
peut  receuoir  de  leur  fureur  , &r  les  regarde 
comme  des  gens  qui  luy  apportent  vne  féconde 
Couronne. 

Le zekjlahardieiTe&la  pudeur,  font  ic  ne 
fçay  comment,  ou  allées  ,ou  confondues  fur 
fon  front  & fur  fes  ioucs.  C’eft  bien  véritable- 
ment vtic  confufion  plntolL  qu’vne  allian.ee 
fuperficielle  j mais  c’eft  vue  confulion  agréa- 
ble & lumineule , & il  en  reiallit  vn  feu  pareil 
à ccluyqui  s’épend  d’vne  double  pourpre.  Ne 
creiriez-vous  pas  que  c’eft  de  ce  feu  que  la 
chambre  eft  éclairée  j & que  la  lumière  de  ces 
Luftres  fufpendus  au  lambris  en  eft  vaincué-Il 

F 


té  LA  G A LLERIE 

femhle  mefme  qu’il  en  eft  tombé  des  rayoïi 
qui  donnent  vu  nouuel  éclata  cette  épée , & qi  j 
liiy  font  comme  vne  recompenle  du  feruK 
qu’elle  a rendu  en  ce  péril  , à la  Vertu  abandoc 
née  & fans  armes. 

L’étonnement  &c  le  refpeél  d’Amolon  s’e; 
augmentent,  Sc  plus  confirmé  qu’auparauan 
en  fa  première  rcfueriejilfait  ligne  à fes  gen 
de  changer  leur  colere  en  religion,  & d’adorc 
celle  qu’ils  veulentjdéchirer.  Mais  c’eften  de- 
mander trop  à des  furieux  : Qifila  retienneniij 
leurs  mains  &;  leur  fureur  : ne  t'afieni! 

point  d’outrage  à l’innocence  : Et  nous  les  tien- 
drons quittes  de  leur  religiett'&:  de  leur  culte. 

SONNET. 

O'Ë.oate  fleure  ér  fuigne  , il  coule  de  fa  louche 
cor  al  (fui  fe  mejle  au  cryflal  de  fes  fleur 
Son  cœurtrifte  (^confus  s' éfand  fas  fes  humeuri 
De  crainte  qu‘  Amolon  de  fa  fJ.me  U touche 

Il  ronfle  l'inhumain  fur  cette  riche  couche  y 
' Aueugle  a fes  beaute^y  aueugle  a fes  douleur  s\ 
Mtceluy  qui  brufloit  d'imfudiques  chaleurs, 

AJjoufy  far  leaitn  ,ne  faroifl  qu'vne  'ouche» 

Trefie  l’oreille  Oronte  a V Ange  qui  te  dit^ 

^’a  ce  fier  Holoforneilfaut  -vne  Judith  i 
Dt  que  tu  dois  t’armer  de  fer  contre  faflame» 

L’ Abeille  'vierge  ficque  , elle  a de  la  •valeuf-t 
Dt  tu  ne  feux  qu’au  fang  de  cette  te  fie  infamu 
f-teindre  le  brafter  de  cet, infâme  Qœur* 


DES  FEMMES  PORTES.  0 
Eloge  de  la  ivdith 

Françoise. 

CEtte  Peinture  cft  d'vnc  ludith  j mais  d V- 
ne  ludith  Vierge  & Françoife.  L’FIiftoire 
I qui  a confciué  tant  de  noms  fcanJaleux , & 

! fait  tant  de  portraits  de  mauuais  exemple,  nous 
pouuoiî  bien  au  moins  lailTer  le  nom  de  cettô 
Heroïne  , que  la  France  peut  oppofer  à toutes 
les  Vaillantes  delà  Grece  & de  l’Italie.  Tout  ce 
que  nous  en  fçauons  de  certain  , eft  qu’elle 
eftoit  du  régné  de  Gontranjqui  fut  vn  règne 
également  fameux  en  grandes  vertus  & en 
grands  vices  , que  la  noblelTe  ,1a  beauté  & la 
vertu  furent  égales  en  elle  , & qu’elle  naquit  en 
Champagne,  qui  a montré  par  la  nailTance  de 
cette  Fille  &:  de  la  Pucelle  d’ O rkans  , quelle 
eftoit  du  nombre  des  Meres  Héroïques  ,'  3c 
quelle auoit vne fécondité  plus  gencreufe  que 
la  Terre  des  anciennes  Am  azones. 

Celle-cy  donnainnoremment  & contre  fou 
gré  de  famôur  au  Duc  Amolon,  ôc  le  Duc  le  rc- 
ceut  auidemsnt  6c  à fa  ruine.  Tl  la  poiirfùiuic  par 
toutes  fortes  qe  voyes;8c  par  quelque  voye  qu’il 
allaft  àprezjeîle , il  s’en  éloignit  toufiours  da- 
uanrage.  liluy  enuoyade  magnifiques  prefens, 
accompagnez  d’oftics  encores  plus  magnifi- 
ques, &fes  prefens  luy  furent  renuoyez  anec  fes 
offres. Irrité  de  voir  fes  feruices  rejettsz , & fa 
magnificence  méprifée,il  a recours  à la  violécc 
ouuerte,&  veut  forcer  la  Vertu  qu'il  ne  put  cor-^ 
lôpre. Mais  il  attaque  vne  place  qui  ne  fçauroit 
cf^e  piife  par  force, non  plus  que  par  copofuio-^ 


4§  l  Gallerîé 

^ TéS  fîicnices  neluy  rciifTifTeRt  pas  plus  heu- 
xeufemeat  que  Tes  complairances. 

Ledeferpoir  ,eniiji,  & la.  rage  fuccedant  à 
TAmour,  il  lafehe  fes  gens  fur  elle,  & les  outra- 
ges quilny  font  faits  par  ks  Valets.,  la  trou-' 
lient  auffi  forte  que  les.  piefens  qui  luy  auoient 
efté  offerts  par  le  Maiftre,  Son  coeur  ne  s’a- H 
mollit  point,  ny  ne  s’écoule  auec  fon  fang , ion  ï 
cfpritne  compatit  pas  feulémen  t aux  bleffures  | 
de  fon  corps,  fe  foûpirs  mefme  , comme  s’ils  I 
craignoient  d’eftre  fupçonnez  de  foibleffe  , luy  | 
demeurent  tous  dans  k.  bouche.  Ces  barbares: 
laifez  de  fa  conftalice , la  iettent  toute  fanglan- 
te  & demy  morte  fur  le  liCi  d:’^Amolon  , & fe  re- 
tirent. Le;  Tyran  n’eftoit  plus  en  eftat  de  luy 
fairemal  ; le  vin  It  Commeil  l’auoient  trop 
bien  lié , & pour  acheutr  ce  fécond  Holoferney 
il  ne  luy  manquoit  plus  qiie  le  bras  de  noftre  fé- 
conde ludith. 

Infpiiée  de  Üieu  elle  leue  les  yeux  au  Ciel , & 
■Voyant  l’épée  d’Âraolon  pendué  auprezde  fba 
,,  lit  J Infenfible  dit-elle , nourrie  de  fang  & de 
„ meurtres , au  rrioins  aiijourd’huy  tu  feras  vne 
„ aélion  de  iuftice  Ôc  de  pieté  : tu  me  deliureras 

de  ton  Maiftre , Sc  fauueras  mon  honneur,  ou 

par  fa  mort  ou  par  la  micnen.  Elle  ioint  a ces 
paroles  vne  prière  contre  & ardente  : & tirant 
l’épée  qui fuiuit  fai>8  peineTa  genereufe  main^ 
Sc  re  eut  comrne'vn  nouueau  luftre  du  feu  dé 
de  fes  y€ux&  de-celuy  defon  courage,  elle  en 
fjappa  de^toute  fa  force  lateftc  d’Amolon.  Le 
coup  ^ui  fur  mortel  & falutairc  l’cueilla , & luy 
ixndjrtlfefprit  auant  que  de  luy  oft cr  la  vie.  Il  re- 
coilnut;  fafaute , loiia  la  vertu  de  fa  meuririyie 


t)ÈS  FÈMMES  FaRTES.  M 
& commanda  qu’on  la  lailTat  en  liberté.  Elle 
s’al’aiettcr  aux  pieds  de  Contran , qui  futrauy 
d’vnc  Vertu  fi  extraordinaire  , & la  traitca 
moins  en  Criminelle  qu’en  Victorienfe.  Il  l’ho- 
nora  de  louanges  & de  prefens  , & au  lieu  de 
l’abolition  quelle  demandoit,!!  luy  Et  feeller 
tn  eloge  qui  yaloit  vne  Couronne. 

reîeexion  morale. 

CEux-la  ne  coanoident  pas  la  Cha{leté,qui: 

luy  donnent  lieu  entre  les  Vertus  de  paix. 
Il  n’y  en  a point,  qui  foir  plus  c ombra  tue  ny 
qui  doiue  eltre  plus  aguerie  : il  n’y  en  a point 
à qui  la  force  & le  courage  foient  plus  nccelfai- 
res  : & à mon  gré , la  Rolè  qui  eft  armée  & qui 
pieqee,  eftvnfymbolc  beaucoup  plus  iufbe& 
plus  naturel,  que  le  Lys  qui  na  qu’vne  blan-- 
cheur  fans  armes  & fans  défenfe-  s’il  faut 
fc  tenir  àl'vfage , & laiiTer  le  Lys  à la  GhaRcté, 
qu’elleen  ait  vn , puifquel’vfage  le  veut  y mais 
que  ce  foit  vn  Lys  pareille  à celuy  dont  il  eft 
-parié  dans  les  Cantiques  : que  ce  ibit  vn  Lys 
ennironné  d’épines , & qui  ngnifie  que  laChar 
fteté  Veut  eftre  toujours  fous  les  armes. 

Noftreludithïrançoifeaefté  de  ces  Fleurs 
armées  auffi  bien  que  la  tuifue  , & toutes  les 
Pudiques  qui  leur  veulent  reiîembler , ont  be- 
foin  d’vnefprit  de  combat  ; & d’vne  armée  re- 
foluë  êc  préparée  à la  guerre-,  voire  à vue  guerre 
■ opiniaftie  & fans  treme  , dit  Saint  Bernard,  à 
Vne  guerre  ou  la  naturalité  s’apoint  de  lieu , & 
cti  il  faut  neceffairement Vaincre  ou  eftre  vain- 
cuë.LagU'eïicqueles XyiaKS.&  les  Bourreaui: 

F lij 


^ LA  GALLERIÊ 
ont  faîte  à laFoy , auoit  plus  d’attirail  & pliï9 
de  montre  : elle  fe  faifoit  auec  plus  de  bruit  & 
déplus  grands  préparatifs  de  machines  & de 
fupplices.  Elle  n eftoitpas  h dangeieufençanr- 
moias  , & quoy  que  Tertullicn  ait  dit  , qli’vnc 
teftc  accouftumée  aux  pierreries  & aux  perlés, 
s’expofe  malaifemêt  à l’épée, il  s’en  eft  veupour- 
tant  , qui  ont  combatu  moins  heureurement 
pour  leur  chafteté  que  pour  leur  loy,  & après 
auoir  eifé  vaincues  par  vn  Ennemy  qui  ne  les 
attaouoit  qu’auec  des  fleurs , Dieu  leur  a fait  la 
gra  rede  fe  releuer  , & de  vaincre  la  Tyrannie 
&la  Cruauté  armées  de  toutes  leurs  machines. 

Ihie  faut  donc  rien  de  lafdReny  de  foible  en. 
vne  Ame  chafte , il  n’y  faut  point  de  langueur 
jny  dcmoieire -,  mais  il  n’y  faut  point  aufli  de 
fiert  é ny  d’oftentation , il  n’y  faut  rien  de  hau-- 
tain  ny  de  farouche.  Son  courage  doit  eftre 
modcfte  fans  mon  lire  5 fa  force  doit  eflrc  rem- 
perée  de  douceur  & de  ciuiiité,&  peur  en  faire 
le  portrait  en  vn  mot,  elle  doit  reffemblerà  la 
Rofe  qui  eft  vergogneufe  & armée  ^ qui  Ce  dé^ 
fend  auec  pudeur  & ne  pique  ceux  qui  la  tou»» 
chent. 


Q^ESJION  MORALE.H 

S'il  fâîit  plus  de  force  & de  courage 
pour  faire  vn  Homme  vaillanr^  que 
pour  faire  vne  Femme  chafie. 


aVi  croira  que  la  Chafteté  foiî  plus  forte 
que  la  Vaillance  , 5c  que  pour  faire  vnc 
Preude  il  faille  plus  de  courage  que  pour  faire 


DES  FEMMES  FORTES.  7t 
vn  Braue  ? Ce  ne  ferontpas  les  Braiics  quiîc 
croiront,  iis  le  perfuadent  qu’il  n’y  a point  de 
vray  courage  que  le  leur  & que  la  force  ne  pcu£ 
agir  que  parleurs  mains, ny  auoir  d’employ  lé- 
gitimé qu’à  la  guerre.  Leur  perfuafion  néant- 
moins  eft  bien  éloignée  de  la  vérité, & s’il  n’e- 
ftoit  fi  dagereux  d’auoir  affaire  à des  gens  d’é-i 
claircifiemenr,  ie  pourrois  leur  dire  qu  ils  (è 
trompent.  On  doit  bien  demeurer  d’accord 
auec  eux^quc  la  Force  eft  vne  V ertu  neceflaireà 
la  Canipagnerque  c’eftparfon  afiiftâce  que  l’on 
prv'nd  les  villes, que  l’on  donne  les  batailles, que 
1 on  gagne  & que  l’on  aggrandit  les  Couronneis. 
Mais  lis  doiuent  allouer  aulîi,que  cette  force 
n’agit  pas  toufiours  l’épee  à la  main  . 8c  dans  le 
feu;que  toutes  les  occafions  ne  font  pas  fata- 
glantes,quoy  qu’elles^foient  toutes  laborieufes 
& qu'il  y a des  combats  domeftiqucs  , oifbf  vi~ 
âroireefi:  plus  difficile,  & luy  coufte  dauantage 
qu’à  la  Campagne.  Les  combats  de  la  Chaftcté 
font  de  ccux-là:quoy  qu’ils  ne  fafTentpas  com- 
me ceux  de  la  Vaillâc  e,aaec  vne  montre  de  ter- 
reur & des  préparatifs  formidables  à la  veuë,  ils 
ne  font  pas  moins  à craindre,ny  moins  dangc-- 
leux.  Et  fi  nous  mettons  à part  radrefle&  les 
fatigues  du  corps, & cette  apparence  extérieure 
qui  fait  du  bruit  8c  qui  eftonnejilne  rcfteraricn. 
quinous  empefehe  deconclure^^quc  pour  faire 
vn  home  vaillat^ilfaiit  moins  de  for  eSc  moins 
découragé,  que  pour  faire  vne  Femme  chafte. 

Il  y a quantité  deraifons  folides  8c  de  poids 
qui  le  doiuent  perfuader  : Et  ah  n de  commencer 
par  les  Ennemis  que  la  Chafteté  8c  da  V aillan- 
ce  ont  à combattre  j il  eft  certain  que  ceu3Ç 


LA  CALLÊRIÊ 

de  la  Cliaftcté  font  plus  forts  & en  plus  grand 
nombre , que  ceux  de  la  V aillancc.  Il  femble  k 
quelques-viis  que  la  Chaftete  eft  vne  vertu  mol- 
le & de  repos , parce  qu’orduïairement  elle  n u 
affaire  qu’a  des  Pafbcns  qui  font  les  douces  & 
les  agréables  i Mais  ces  douces  ^ ces  agréables 
font  plus  difS^ciles  à vaincre,  que  les  rudes  &.  les 
terribles  : foit  à caufe  ou’on  s’en  défie  moins, 
& que  lesfens  & la  Nature  font  d’intelligence 
auec  elles,  foit  parce  que  leur  feinte  douceur  ôc 
leurs  artifices  leur  facilitent  l’entrée  du  cœur' 
foit  à caufe  que  n*y  ayant  point  de  PafTion  éta- 
blie pour  leur  faire  refift ance , la  raifoii  eil  tou- 
te feule  à les  combattre  : &"wraifon  qui  n’eft 
pasfüuftenüe  des  Paillons,  combat  lafehemeat 
& fans  vigueur.  Il  n’en  eft  pas  ainfi  de  ces  faf- 
cbeufes  Pafllons  qui  font  ennemies  de  la  varl- 
lance.  Elles  troutie  toufiours  la  Nature  en  gar- 
de : les  fens  ne  fe  peUiient  àppriuoifer  auec  elles, 
ny  fe  faire  a leur  rudeffe  : eftes  ne  fçauroient  cdt- 
trer  dans  le  cœur  qu’a  déGoiiueLt&  auec  vio- 
lence ,&  la  propre  foiuftion  de  la  colère  qui  cft 
vne  Paflion  de  combat,  eftant  de  feruir  laraifon 
contre-elles,  la  guerre  ne  f^auroit  eftre  à beau- 
coup prés  fi  peifibk  auec  elles  qu’auec  les  au- 
tres, ny  la  viefoire  fi  mai-aifée&  fi  donteufe. 

Nous  voyons  auffi , que  le  nombre  eft  bien 
plus  grand  des  Braues  hardis  qui  ont  furmonté 
la  crainte,  que  les  Braues  ebaftes  qui  ont  fur- 
montéf  Amour , èc  parmy  tant  de  Héros  que  la 
Poëfie  a faits  & quci’Hiftoire  a trouuez , à pei- 
ne en  peut-on  nommer  trois  ou  quatre  qui  n’en 
ayent  pas  efté  vaincus.  On  dira  que  cela  re- 
iftem  à lapable,  du  vaincu  par  la 

giiefpe: 


TES  EEMMES  FORTES.  7? 
^efpe  : Mais  que  l’Amour  foit  vue  gucfpe  ou 
me  abeille,!’ en  laifle  la  difpute  à d’autres.  Il 
ne,  fuffit  que  ces  gens-là , qui  eftoient  des  dom- 
>teurs  de Monftres,ontefté vaincus  del’ Amour: 
Sc  ienel^aurois  citer  des  Autficurs  plus  aurhen- 
iques , pour  faire  foy  de  la  puiiTance  des  Paf- 
îon  agréables  conclure  en  fuite,  que  la  Cha- 
Fêté  à qui  il  appartient  de  les  vaincre , doit  eftre 
plus  lefoluë  & auoir  plus  de  courago  que  la  Vail- 
ance. 

Dauantage  la  force  des  Pallions , de  quelque 
ordre  qu’elles  foient  , fe  fait  de  la  force  des 
Objets  qui  les  irritent.  Or  les  Biens  qui  prouo- 
quent  l’Amour  & le  Delir,  & combatentla  Cha- 
fteté  par  le  dehors  , font  plus  difficiles  à vaincre 
que  les  Maiiv  quicaufent  la  Crainte  & le  De- 
fefpoir  , & font  oppofez  à la  Vaillance.  Cela 
paroift  incroyable  d’abord,  & les  Ignorans  y 
loupçonncront  du  paradoxe  & de  l’hyperbole. 
Il  eft  véritable  pourtant  & la  preuue  en  fera  fa- 
cile, à ceux  qui  connoilTent  les  differentes  im- 
preffions  du  Bien  & du  Mal,  & les  diuers  in- 
flincEs  de  la  Volonté.  La  première  adion  du 
Bien  eft  femblableàTadion  de  l’Aymant  , il 
attire  la  volonté  &fe l’attache  auecque  forces  ; 
il  faitencore  plus,  il  dilate  la  volonté  qu’il s’eft 
attachée,  & la  pénétré  d’vne  douceur  agréable 
Sl  violente  , qui  a de  quoy  la  vaincre.  La  violan- 
ce  pourtont  ne  luy  eft  point  neceffaire  contre 
la  volonté  : elle  fe  rend  de  foy-metme  au  Bien , 
& n’attend  pas  d’eeftre  forcée:  elle  va  au  deuant 
de  tout  ce  qui  luyrelfemble  : elles’ouure  mef- 
meà  fen  odeur  8c  à sô  ombre :&  fa  félicité  eftanc 
de  luy  eftre  vnie,  elle  ne  peut  le  repoulTer, 

G 


74  LA  GALLERIE 

qvi’eile  ne  fupprime  ou  qu’elleiielurpende  Ton 
xnftincl  : qu'elle  n’agirie  contre  foy-mefme  , & ' 
ne-  falTe  violence  à laNature.  Son  inli:inâ:&  Tes 
diipofiticns  an  regard  du  Mal  -.font bien  diffe- 
rentes de  celles-là.  Comme  c’eft  vn  Obiet  de 
terreur  qui  bleffe  de  fa  feule  prefcnce , k Volon- 
téauffi  n'enpeut  fouffrir  les  d^proches  : elleen 
faitauecemprellement  iufques  aux  apparences  Sc 
auxprefagcs,  & pour  ce’.aifne  luy  faut  ny  vi- 
gueur nouueile  .^ny  autre  foce  quefon  inftind» 
Auçontraireelieauroitbefoin  d’vne  fécondé  vi- 
gueur plüsforte  que  la  première,  & il  faudroit 
. qu'elle  fift  violence  à fon injftin , fi  elleauoir, 
ie  ne  dis  pas  à fuiurele  MalAe^His  m’efme  à l’at- 
tendre en  repos,  &àfufpendre  la  fiaine  qu  elle 
luy  porte.  Il  eft  donc  plus  facilç„de  rendre  com- 
bat contL;(e  le  Mal,  & le  vaincre  par  vnerefiftan- 
ce  d’inftind  & naturelle  , que  de  repoulfcr  le 
Bien  , Zc  emporter  fur  luy  vne  vidloire  forcée, 
qui  fait  peine  à la  Nature , & qui  violente  fes 
inclinations.  Et  cette  vérité  fupposée,ie  laiffe 
à iuger,  files  combats  de  la  Vaillance  fontpius 
hazardeux  & de  plus  grand  trauail , que  les  com- 
bats delà  Chafleté  : Et  fi  pour  fouftenir  la  Natu- 
ïe,  & repou^er  auec  elles- à forces  communes, 
"vn  péril  cjui  luy  fait  peut  & qui  la  menace, il 
fautemployerplus  de  vigueur  & plus  de  confian- 
ce, il  fautagirpluscourageufement  & auec  plus 
de  fermete  , que  pour  forcer  fes  inclinations, 
pour  fupprimer fon  infiincl  & fes  defirs  j pour 
luy  ar  achervn  Bien , qui  luy  eft  intérieur  & ad- 
hérant, vn  Bien  prefi'ant  & opiniaftre,vn  Bien 
qui  eft  fouftenu  de  cent  autres  Biens , qui  font  fes 
Solliciteurs  de  fes  Agens , qui  le  font  valoir  fie 
qui  le  portent. 


DES  FEMMES  FORTES.  7; 

C’eft  vnetroifiéme  rairon  qui  augmente  de 
moitié  les  dangers  de  la  Chafteté,  8cle  befoin 
qu’ellead’eftrebienmunie  de  courage  & bien 
aguerrie.  Elle  n’a  pas  feulement  à fe  défendre 
delà  Volupté,  qui  eftvne  Ennemie  opiniaftre&: 
preflante:  5c  qui  ne  peuteftre  prefque  vaincuè', 
ny  à force  ouiÊrte  , ny  par  diuerlion  , ny  par 
ftratagéme.  Elle  a encore  à vaincre  l’Auarice, 
la  Vanité  & l’Ambition.  Elle  a à refifter  a des 
Machines  d’Oréid’Argent,à  des  batteries  de 
diamans  5c  de  perles , 5c  generallement  à toutes 
les  attaques  que  peutfaircvn  Amour  puilTant  5c 
ailifté  delà  Fortune.  11  n’eft  pas  iufques  à la  Re- 
nommée & à l’Honneur,  que  l’on  ne  débauche 
-duleruice  de  la  Chafteté,  5c  qu’on  n’employc 
quelquefois  contre-elle , auec  plus  defuccez  que 
le  Plaifir  5c  les  RichelTes , voire  que  la  mort  5c 
les  fupplices , comme  il  arriua  en  la  chute  de  Lu- 
crèce. Or  ileft  certain,  quel’ Or  & l’Argent  fonç 
des  Machines  à tout  vaincre,  a ec  elles  on  a pris 
des  Places  qui  auoient  tenu  bon  contre  les  ca- 
nons & contre  les  mines,  on  a fait  des" Armées 
qui  auoient  refifté  au  fer  5c  au  feu , aux  iniures 
du  Temps,  8<:,à  la  chute  des  Elemens:  5c  il  fauc 
bien  vne  autre  force  que  celle  des  Héros  à vue 
Femme,  pourfouftenir  vne  batterie  qui  a rom- 
pu des  Légions  gcrenueiTé des  Citadelles.  Une 
s’en  trouue  aufli  que  trop  qui  s’y  rendent  Ce  en  ces 
ftr:es  de  combats,  il  fe  gagne  tous  lesiours  des 
YÎcloiresauec  des  piftolles  Se  des  perles:  Cepen- 
dant ce  qui  eft  fort  à remarquer , les  Richefles  5c 
les  Honneurs, les prefens&  les  efperances,  qui 
font  de  h grandes  force  pour  alfoiblir  la  Cha- 
fteté, font  des  aides  qui  encouragent  la  VaiU 


LA  GALLERÎE 

met  ôclafoitifient  : &:ks  Braues  fe  font  de  la 
contre,  &:  à l’éclat  des  melmes  chofes  qui  dé- 
but les  Preiides. 

Il  y a bien  plus  que  cela  ; & comme  E la  Cha- 
deté  n’auoit  pas  all  ez  de  fes  propres  Ennemis, 
elle  à encore  affaire  à ceux  deiaValleui  de  la 
ConftancerÈile  n’eft  pas  feulement  attaquée  par- 
la Volupté,  & bat;;uë  auec  des  pièces  d'Or  ôc 
d’ Argent  i auec  des  prefens  5c  des  offres , aueç 
des  armes  qui  bledentl'Efprit  en  flatantles  Sens, 
& abbatent  le  cœur  par  le  chatouillement  du 
corps.  Elle  eft  encore  attaquée  par  des  Tyrans  Sc 
par  des  Bourreaux  , auec  vn  appareil  de  terreur 
& des  machines  de  fupplices  : &la  Mort  qu’on 
luy  propofe,  n’eft  pas  vue  Mort  parée  & ipe- 
cieufe,vne  Mort  honnorableTArbelIe  mo  dre, 
comme  eft  celle  des  Vaillans;  c’eft  vne  Mort 
hideufe&  tragique  , vue  Mort  accompagnée  dç 
tourmens  , & pareille  à celles  que  l’on  pleure 
furies  Théâtres.  L’importance  eft , quelle  n’a 
pas  à combattre  cette  Mort  & ces  tourmens  par 
arefiftaiice,  & en  les  repouffant  l’çpée  à la  main; 
comme  il  fe  fait  à la  guerre  : ce  combat  luy  feroit 
facile,  &la  Natuie'ie mettroit  de  la  partie  auec 
elle  , Sc  la  fouftiendroit.  Mais  il  faut  quelle 
vainque  par  la  patience,  5cen,fouffrant  tout  ce 
qu’vnepaiîion  irritée  & deuenuç  furieufe , peut 
faire  foiiffrir.  Et  la  Nature  à qui  lafouffranceeft 
tout  à fait  contraire , ne  luy  donnant  aucune  af- 
fiftance  en  cette  forte  de  combat,  il  luy  faut  vne 
Tenerofité  bien  grande,  &;  vne  fermeté  extré- 
nement  Héroïque,  pour  lefifter  toute  feule  au 
ter  & aufeui  &:  tenir  bon  contre  des  chçualets  & 
des  roues. 


DES  EEMMjES  FORTES,  77 
Ceux-là  font  véritablement  à eftimer  , qui 
s’expofcntlibremxcnt  à autant  de  morts  , qu’il  y a 
de  s^iains  de  plomb  &:  de  pointes  de  fer  dans  vne 
Armée  ennemie:  qui  demeurent  fermes  déliant 
lesTonneres  artificielles,  qui  frappent  de  plus 
loin  & font  plus  de  meu  très  que  ceux  de  la  Na- 
ture. Mais  la  fin  de  ceux-là,  quelques  relblus 
qu’ils  foient,  n’eft  pas  de  repoulTerles  Biens  qui 
leur  font  offerts  ; 8c  moins  encore  de  s’abandon- 
ner aux  maux  qui  fe  montrent  à ceux  qui  les  i'^e- 
nacent'.elle  e Pt  d acquérir  tout  ce  qu’ils  voyent 
derichelfes  & de  couronnes  entre  les  mains  de 
la  Viéloire:  elle  eft  de  reietter  la  Mort  furies  En- 
nemis, èc  aüecla  Mort  tous  les  maux  qui  l’ac- 
compagnent & tous  ceux  quilaluiuent.  La  Cha- 
ftetéades  veues  8c  des  pretenfions  toutes  con- 
traires à celles-là  : £c  il  eft  de  Ion  deuoir  de  vain- 
cre égallemcnt  les  chofes  agréables  8c  les  terri- 
bles , les  agréables  par  vn  généreux  refus  ; les 
terribles  par  vne  foufifrance  immobile  : 8c  les 
vnes  & les  autres  par  vne  magnanimité  Hé- 
roïque. 

La  courageufe  Sufanne  eut  à combattre  & à 
vaincre , toutes  ces  fortes  d’Ennemis  aifemblez 
contre-elle  en  vne  feule  occafion.  Ellevainquii: 
lePlaifirqui  amis  tant  de  Héros  fous  léioug,&: 
tant  de  Conquerans  à la  chaifne.  Elle  vainquit 
l’infamie , qui  eft  le  grand  Epouuentail  de  fou 
Sexe:  Elle  vainquit  la  Mort,  voire  la  Mort  des 
faciileges  : êc  ce  qui  paffe  toute  expreCfion  , el  c 
aima  mieux  fubirinnocément  la  honte  & lefup- 
plice  des  adultérés , que  de  conferuer  fa  vie  8c 
îbn  honneur , 8c  par  vne  tache  facile  à lauer , 8c 
encore  plus  facile  à couurir.  Certainement  les 


7§‘ 


LA  GALLEriE 


•VïcloiresdeSamfon,quoy  qu héroïques  Sc  mi- 
raculeufes , fî  elles  iont  comparées  à celles-là, 
ne  paieront  que  pour  des  ieux  & pour  des  fein- 
tes: &quoy  qu’on  en  die,  la  force  fut  moindre 
dont  il  arracha  de  s colonnes,  &fouftint  la  chu- 
te d’-vne  maifon  abbatuë , que  celle  dont  Sufan- 
ne  s’offrit  aux  pierres  qiiiluy  eftoient  préparées, 
A diouflons  maintenant  l’Exemple  au  difcours: 
& pour  perfuader  encore  à la  veuë  jl’auanrage 
qu’à  la  Force  des  Femmes  Chaftes,  fur  la  Force 
des  V aillans  ; donnons  icy  au  Public  de  portrait 
d’YneChafletégueiTiere&:  vicloricufe. 

EXEMPLE. 

T LAN  CBE.  J>E 

E M ezence  dont  la  Mémoire  eft  encore  au- 


V_>iotu-d’huy  punie  exemplairement  n’a  peut- 
eftre  eftéqu’vn  Phantofme  que  Virgile  a fait, 
pour  chaftier  au  moins  en  effigie , la  T y rannie  8c 
la  Cruauté  j & pour  faire  aux  Princes  vne  leçon 
deiuftice  declemence.  Cependant  ce  Phantô- 
me  puny  fi  publiquement  & décrié  depuis  tant 
de  Siècles, h’ a pas  manqué  de  mauuais imita- 
teurs, qui  en  ont  fait  des  Copies  d’autant  plus 
mauuaifes  , qu’ elles  refiembloient  mieux  à l’O- 
riginal. Et  pour  ne  produire  point  icy  les  autres 
qui  appartiennent  à d’ autres  Sujets-, Àcciolin  fut 
réellement  & en  vérité , ce  que  Mezence  n ’auoit 
efté qu’en  papiers  en  figure.  Cét  Extermina- 
teur qui  fut  enuoy  é furla  fin  du  ^ouziémeSiecle, 
pour  chaftier  l’Italie infolente  6c  débordée  ,Le- 
nouuella toutes  les  cruautez  anciennes  8c  tousles 


DES  FEMMES  PORTES.  79 
Tupplices  abolis  : & vérifia  tout  ce  qu’il  y a d’é- 
trange dans  les  Fables  tout  ce  qui  fie  voit  de  tra- 
gique & defu -prenant  tui  les  Théâtres. Sa  cruau- 
té ^la  iufqiies-là , que  pour  faire  durer  le  fuppli- 
ce  Sc  l’impatience  des  mal-heureux  qu’il  tour- 
mentoit , il  les  faifoit  étendre  fur  des  corps  demy 
pourris, afin  que  les  morts  eftoulFafiént  lente- 
ment ks  viuans^  afin  qu’ils  les  ron^eatTent  de 
leurs  vers,  Sc  les  corrompificnt  de  leur  pourriture. 

Cette  cruauté  d’Acciolineftoit  accompagnée 
d’vne  impudicité  brutale  & barbare  : & qiioy 
que  la  tendrefiè  U la  douceur  foient  du  naturel 
<ies  V oluptezjles  fiennes  pourtant  eftoient  ordi- 
nairement fa ’juages  , fouillées  defang  8c  pareil- 
les à des  Furies.  Elles  parurent  telles  en  tout  le 
cours  de  fa  vie,&:  particulièrement  au  fac  de  Baf- 
fano  qu’il  prit  de  force.  lean  Baptifte  de  la  Por- 
te , qui  eftoit  ou  le  Gouuerneur  ou  le  Seigneur  de 
la  Place,  ayant eftétuéfui la  muraille,  Blanche 
deRofly  fa  Femme  qui  combattoit  àfoncofté 
armée  de  routes  pièces  apres  vnc  longue  refîftan- 
-ce  Sc  des  efforts  Fïer orques , fut  prife  & menée 
en  triomphe  deuant  le  T y ran , comme  la  plus  ra- 
re & la  plus  precieufe  piece  de  fa  conquefte. 

Certes  auifi  elle  auoit  dequfjy  mériter  t6utc 
feule  l’entreprife  & les  trauaux  de  trois  iuftes 
Conqueians  : & la  fameufe  Grecque  qui  fut  rauie 
tant  de  fois , & pour  laquelle  il  fe  donna  tant  de 
combats , ne  fut  qu’vne  troifîéme  partie  de  cette 
Italienne.  Sa  beauté  11’ eftoit  pas  vne  Beauté  foli- 
taire  & malluiuie , comme  eftoit  celle  d’Hele- 
ne.  Elle  eftoit  accompagnée  detoutcs  les  Ver- 
tus qui  font  l’honneur  de;  fon  Sexe  : & celles  qui 
font  def  honneur  au  noftrene  luy  manquoient 

G iüj 


«O  LA  GALLERIE 

pas.  Elle  eftoit  fort  belle,  mais  elle  eftoit  encore 
plus  chafte:  & n’eftoit  guerre  moins  vaillante. El- 
le auoit  des  cfiarmes  & des  grâces  accomplies: 
mais  ces  charmes  cftoient  innocens  & fans  alFe- 
terie  : Tes  grâces  eftoient  continentes  guerriè- 
res :&  généralement  entoutce  qu’on  appelloit 
fes  attraitsjiî  paroilToit  vne  teinture  de  modeftre, 

&:  des  efprits  meflez  de  pudeur  & de  courage. 

Audi-tofl  qu’Acciolinreuftyeuë  parée  de  Tes 
armes,  ôc  eouucrte  d’vne  poulTiere  détrempée 
de  lueur , quiluy  faifoit  vn  fard  militaire , & tel 
qn^on  le  donne  àla  Viéloire  vne  fiame  noire  & ' 
violente  Ce  prit  foudainement  à Ton  C œur  : & la 
filmée  quiluy  en  monta  à la  tefte,  éteignit  tout 
ce  quelle  y trouua  de  lumière.  Ce  ne  fut  ny  bien- 
V eilance  ny  eftime  -,  ce  ne  ftitny  inclination  ny 
varye  amour  : les  fiâmes  de  cette  nature  ne  fe 
prennent  pasâ  route  forte  de  matiere:  Etquoy 
que  le  Soleil  allume  les  Cometes  comme  il  allu- 
me les  Aftres  ce  n’eft  pas  pourtant  du  feudesA- 
ftres  qu’il  allume  les  Cometes. 

Le  récit  quiluy  fut  fait  de  la  valeur  & delà  pu- 
dicité de  Blanche , fut  vn  nouuel  aiguillon  à Ca 
brutale  conuoitife.  Auffi  eftoit-il  dunaturelde 
ces  Démons  fornêcateurs  , qui  font  moins  impu- 
diques par  vn  appétit  qu’ils  ne  peuuent  pas  auoir, 
que  par  l’inclination  qu’is  ont  à fouiller  & à cor- 
rom.pre.  Les  débauches  violentes  & iniuiieufes  à 
la  Vertu , luy  eftoient  les  plus  douces  • & il  auoit- 
vngcuft  particulier  à gafler  les  Fleurs  qur  luy 
eftoient  confacrées.  D’abord  il  contraignit  (on 
humeur,  & prit  vne  mine  fiattei.fe  & decom- 
plaifance.  Mais  cette  mine  luy  eftoit  vnmafque 
malpropre  : ^ Tes  complaifances  rudes  & tirées 


DES  EEMMES  PORTES  n 
par  force  , n’auoicnt  garde  d’amolir  la  VeTtu 
de  Blanche.  Ellefçauoit  bien  queles  Tygies  ne 
s’appriuoifoientiamaisde  bonne  foy  auec  leur 
proye  : 8c  qu’encoïc  qu’ils  cachent  leurs  dents 
& leurs  ongles , ils  ne  carrellent  giieres  fans  les 
égratigner  ny  fans  les  mordre. 

Enfuite  il  fe  découufit  a elle , & luy  déclara  fa 
paillon  auec  des  prières  arrogantes  8c  en  ftile  de 
commandement.  Ses  prières  quoy  que  violentes 
ne  fe  trouuant  pas  alfex  fortes , il  palfa  â des  me- 
naces armées  8c  toutes  pleines  de  mort  8c  de  fup- 
plices  : & fes  menaces  jfcc  toutes  leurs  armes  fu- 
ient auiTifoibles  que fes  prières.  La  force  luy  le- 
ftoit  à eifayer  : 8c  comme  il  s^y  preparoit , la  cha- 
fie  8c  courageufe  Blanche  fe  démefla  de  fes 
mains , gagna  la  feneftre , & enleuée  par  fa  vertu 
& par  fon  courage , 8c  peut-eftre  encore  par  Ion 
bon  Ange , fe  précipita  à terre.  Cette  hardielTe 
étonna  tous  les  Afîiftans  : 8c  x^cciolin  luy-mef- 
mefeconfeiîa  vaincu  pat  la  chute  de  fa  cap tiue. 
Ceux  qui  furent  enuoyez  pour  la  fecourir,  la  cru- 
rent morte:  elle  eftoit feulement  éuanc,üye,&: 
auoit  i?ne  épaule  démife  8c  vn  bras  caifë.  Le  feii- 
timent  luy  elbnt  reuenu , il  n’y  eiift  ny  foins  ny 
remedes  épargnez  àfa  guerifon,m.ais  comme  elle 
craignoit  dauantage  la  giieiifon  que  la  mort, les 
mefmes  'foins  qui  diminuoient  les  douleurs  de 
fon  corps,  irritoient  le  mal  de  {bnefpnt:&:  à 
toute  heure  elle  failbit  des  prières  contre  la  vertu 
des  remedes  ,&  pleuroit  le  foulagement  quelle 
en  rccGuoit,  Les  remedes  neantmoins  eurent  plus 
de  vertu  que  fes  prières  ny  que  fes  larmes  : ils  ré- 
tablirent (à  fanté,  &;  fa  fanté  rétablie  fut  lacii- 
fc  de  fon  mal ‘•heur. 


LA  GAL.  DES  FEMMES  FORTES. 

Acciolm  nCjla  vit  pas  pluftofl:  remife,  qu’i] 
rcnouiiella  Tes  ptetenfioriS  & Tes  pourfuites.  Il 
attaque  foiiAmepaï  tout  où  elle  pouuoit  eftre 
attaquée.  Apres  l’erperance  employée  inutile- 
ment il  employa  la  crainte,  & fait  fucceder  à de 
grandes  offres,  des  menaces  encore  plus  grandes. 
Mais  cette  fécondé  attaque  ne  luy  fucceda  pas 
pins  henreufemenrquda première.  Scs  grandes 
menaces  & fes  grandes  offres  furent  nuancées 
fanseffet,  &ilnefetrouuariendebasny  de  foi- 
ble  en  cette  grande  Ame.  La  perfuafion  neluy 
reiiffifTant point,  il  vfa||||’vne  vîblence tyranni- 
que & barbare  :&  ne  pouuans  rien^gner  fur 
FEfprit  de  Blanche,  il  fît  attacher  fon  Corps  fur 
viietablequiluy  futincomparablement  plusfu- 
nefte  qu’vne  rolie. 

Cetteaéfion  ne  foiîilla  que  le  Tyran  qui  la  fît, 
la  Vertu  qui  la  fou  ffrit  fi  à regret  n’en  fut  point 
gaflée^fonnommefme  n’enreceut  aucune  taf- 
che.Neantmoinstranfporté'e  de  douleur,  & de- 
uenuë  odieufe  & prefque  inconnue  à foy-mef- 
me,elle  feretira  aulieuoùfon  Mary eftoit en- 
terré là  apres  auoir  d^couuertce  qui  reftoit 
de  fon  corps  -,  apres  auoir  fait  à fon  Ef  prit  vne 
plainte  courte  & entrecoupée , mais  courageufe 
& virile-,apres  fanoir  prié  devenir  tirer  fon  Ame 
d’vne  prifonfoüilleepar  Acciolm  ^ elle  feietta 
fur  fes  cheres  & pitoyables  reliques , en  cet 
eftat  capable  de  faire  enuie  à toutes  les  V errueu- 
fes  de  l’Antiquité,  elle  rendit  TElprit,  non  pas 
fur  le  corps  de  fon  Mary  quin’efloit  plus^raais 
fur  fon  Ombre  & far  fa  Mémoire. 


ISABELLE  DE  CASTILLE 
PrincsiTe  de  Galles. 


IO  V T B r Anglettrie  eft  dangeieu- 
leir.ent  malade  en  ce  Lit  auec  le 
Prince  Edouard.  Laportune  publi-- 
eue  bleflée  au  cœur,  delablelTure 
qu’il  arapportée  delà  GuerreSainte, 


foutfre  les  mefmes  coiiuulfions  que  luy  î Et  les 
Médecins  ne  leur  donnent  plus  qu’vn  iour  de 
vie , fi.  Dieu  n’enuoye  vn  Ange  : ou  vu  Miracle 
■qui les  guerifle. 

II  eft  certes  bien  eftrange , que  les  cœurs  de 
toute  vne  Nation  ayent  efté  frappez  d’vnfeul 
coup  : & qu’vn  trait  qui  n’a  blefie  qu’vn  corps, 
ait  fait  couler  le  fang  detant  d’Ames.  Mais  ce- 
la eft  de  la  condition  , 6c  prefque  du  deftin  des 
bons  Princes’ils  ont  vn  cœur  & vne  Ameeju  cha- 
cun de  leurs  fujets;  leur  fang  6c  leurs  veines  fe  ré- 
pandent par  toutes  les  parties  de  leurs  Eftats:  ôc 
leurs  moindres  blelTures  font  fuiuies  de  fy mpton 
tncspublics  & des  maladies  populaires. 

LablelTured’Edoiiardeft  de  celles-là:  le  Poy 
Ton  Pçre  & tous  fes  Sujets  la  pleurent  : leurs 
pleurs  font  le  fang  de  leurs  Ames  qui  ont  efté 
blefl’éesparfon  corps.  Vous  croirezbicn  pour- 
tant, que  dans  cette  maladie  generale  Sc  parmy 
cts  plaintes  communes  , la  Princefi’e  fa  Femme 
eft  la  plus  malade  8c  la  plus  à plaindre.  Il  y a aulli 
vne  bonne  moitié  du  Prince  en  elle  : 6c  récipro- 
quement il  y a plus  d’vne  bonne  moitié  d’elle 
dans  le  Prince  pour  le  moins  fon  amour  y eft 
rout  entier  : Et  auec  fon  amour  il  y a plus  de  fa 


U LA  GALLERIE 

vie  plus  de  fon  Ame  qu’il  ne  luy  reftc.  Quo' 
que  fort  éloignée  du  combat,  elle  y fut  bleflé 
à mort  aucc  luy  , fon  cœur  fe  tiouua  iuftement  ei 
la  partie  offenfée  : Ettoufiours  depuis  fonefpri 
Si^favie  ont  coulé  parla  mefme  playe  auec  le  fanj 
de  fon  Mary. 

Auiourd’huy  fefperanceluy  eft  reuennë , mai: 
c’eft  vne  efperancefunefte,  &telle  qu’elle  peui 
venirdudefefpoir.  Les  Médecins  luy  ont  décla- 
ré que  le  Prince  pouiioit encore  guérir,  & que 
pourle  guérir , il  falloit  chercher  vne  Perfonne 
affeétionnée  & de  courage  , qui  s’expofaft  à 
prendre  fa  mort,  en  fuçantle  venin  de  fa  bleflii-. 
le.  Son  Amour  qui  eftoit  prefent  auec  elle  à la 
confulte  des  Médecins , luy^Tperluadé  que  cette 
affeclion  ne  fe  deuoit  attendre  que  d’ vne  Fem- 
me, ny  ce  courage  que  d’vne  PrinceiTe  : 
cettefatale  playe  ne  pouuoitauoir  vu  diélame 
plus  faliitaire  que  fa  langue  ; Et  que  li  le  deftin 
de  fon  Mary  ejftoit  qu’il  receuft  vne  fécondé  vie, 
il  nelapouuoitreceuoir d’ailleurs  que defon  ef- 
prit  & de  fa  bouche. 

Cette  infpiration  receuH  auidement  de  fon  ' 
cœur, en  a tiré  cette  chaleur  hardie Sc  vigou- 
reiife,  & cette  teinture  d’efperance  3c  de  ioye 
que  vous  luy  voyez  au  vifage.  Il  paroift  en  (a  ■ 
mine,  ie  ne  fçay  quoy  de  her&  de  hautain,  qui 
femble  demander  du  refpecl , Sc  ne  laiflepasde 
donner  de  labien-veillance.  C’eft  peut-eftrevn 
air  d’Efpagne , qui  a palfé  la  Mer  auec  ellej  3c  l’a 
fuiuie  iufques  en  Angleterre  : C’eft  peut  eftre 
vne  expreftîon  vifible  de  fes  penfées  heroy  que  j & 
vn  hgnal  extérieur  par  lequel  fon  Ame  déclaré  ce 
qu’elle  vient  de  conclure.  Pourquoy  qu’on  la 


DES  FEMMES  FORTES.  87 
prenne, & quelque  nom  quoniuy  donne,  elleeil 
à la  douceur  de  la  PrinceiTe  v ne  pointe  rans.ai- 
gieur:  elle  eft  a fa  beauté  & à Ces  grâces  vne  har« 
âielFemodefte  5cbien-reante:elleefl:  comme  vne 
réflexion  defoncœurfur  fon  vifage:  6c  comme 
ynemôtre  de  la  gtâdeur  5cdela  force  de  Ton  Ame. 

Mais  fort  la  grandeur  8c  la  force  de  fon  Ame; 
foit  laForce  6C  la  grandeur  de  fon  afFeéf  ion  ; elle 
ne  regarde  point  la  Mort  à laquelle  elle  va  s ex-, 
pofer  :ny  ne  s’effraye  de  cét  attirail  de  terreur 
que  luy  donne  le  vulgaire.  Elle  ne  regarde  6c  n’é- 
coute quefon  Amour  qui  l’appelle  à vne  aélion 
qui  égalera  FEfpagne  à l’ancienne  Grece  8c  à la 
vieille  Italie  : qui  effacera  la  gloire  d s Preux  8c 
des  Preudes  : 8c  donnera  dclaialoufieà  deux  Se~ 
xes  : quifeia  l’honneur  de  ce  Siecle  6c  l’admira- 
tion delaPofterité  : 8c  fera  voir  que  la  Charité 
non  moins  que  la  Foy  ale  don  des  guerifons  8c 
la  vertu  des  miracles. 

Son  imagination  cffbien  pleine  de  ces  grands 
Objets  : Mais  fon  Ma.iy  y eff  plus  auant , 8c  ap- 
proche plus  de  fon  cœur.  Elle  renonce  en  ef- 
prit  àla  réputation  8c  à la  gloire  : 8c  par  vn  fer- 
ment exprès , fait  fur  le  nom  8c  fur  le  portrait  du 
Prince  que  vous  luy  voyez  à la  main,  elle  fe  voue 
â fa  guerifon , 8c  s’oblige  deprendrefa  mort  8c 
deluy  donner  fa  vie.  Accompagnons-là  à l’exe- 
cution; 8c  nous  rangeons  derrière  cette  tapiffe- 
rie,auec  les  Domeftiques  du  Prince, qui l’ob- 
feruentenfilence,8cauec  des  geftesd’étonnernét. 
La  vertu  ne  fçauroitaiioir  trop  de  témoins  en  de 
femblables  entreprifes  : Et  celle-cy  meriteroit 
quelePaffé  reuint,  8c  que  l’Auenir  s’auançaff, 
pour  luy  amener  des  Spedateurs  de  tous  les  Siè- 
cles. 


77  LA  GALLERIE 

La  voila  dé-ja  fur  le  Lit  du  Prince,  & pan- 
cliée  fur  la  playe  quelle  a découuerte.  Vous 
diriez  que  Ton  Ame  pour  accomplir  letranfport. 
quelle  a voue  , & pour  paifer  du  fujet quelle 
anime,  au  fuiet  qu’elle  aime  s’écoule  par  fes 
yeux  auec  fes  larmes  J &:  pénétré  goutte  a goutte 
le  corps  du  Malade.  Ne  craignez  pas  que  leslar- 
mc  s mettent  le  feu  à fa  play  e,  ny  que  l’ardeur  de 
fafiéure  en  foit  augmentée.  Elle  font  véritable- 
ment chaudes  ces  belles  larçaes^ , & viennent 
il’vne  fource  qui  bruflemiais  elles  fontlenitiues 
& bien-faifantes  : & ie  croy  qu’il  n’en  tombepras 
vne,  qui  ne  porte  auec  foyquelquepartie  deil’ef- 
pritdelaPrincelfe, & quelque  goutte  de  (a  vie 
diftillée. 

penfez-vous  de  cét  Amour  qui  l’exl'or- 
te  de  la  mine  Sè  delaétion?  Ne  vous  femble- 
t’il  pas  qu’il  vient  de  fortir  défont  cœur  pour 
fe  déclarer  authcurde  ce  grand  delfein,  ôcpour 
en  ioiiir  de  plus  prés  & à découuert  î II  n’eft 
pas  de  ces  inteielTez , qui  veulent  tour  pour  eux, 
&qui  nevifent  qu’à  leurs  fatiffadion  particu- 
lière. Il  eft  encore  moins  de  ces  chagrins , qui 
ont  des, dents  5c  des  ongles  de  tous  coftes  j qui 
ne  portent  pas  vne  fleu  qnine  foit  accompa- 
gnée de  quatre  épine  qui  font  fort  peu  de  feu , 6c 
font  beaucoup  de  bruit  6c  cncoreplus  de  fumée. 

Vous  ne  luy  voyez  point  de  traits  ny  de  fiam- 
beau,  pa^eeque  c’eft  vn  Amour  fauueur  6c  non 
pas  vn  Amour  tyran  : II  eft  venu  pour  guérit 
vne  vieille  playe,  & non  pas  pour  en  faire  de  nou- 
uelles  : Et  il  n’entre  qu’vn  pur  efprit  6c  delà  pure 
lumière  dans  les  fiâmes  qu’il  allume.  Aufiln’eft- 
il  pas  du  Pays  des  Romans, ny  delà  Religion 


DES  FEMMES  FORTES, 
îes  Fables  : il  eil  originaire  du  Ciel  , 'voii'e 
le  la  plus  luminieufe  & delà  plus  haute  partie  du 
Ciel  : il  eft  aptes  Dieu  le  Médiateur  des  faints 
Vlariages  SC  des  Coulpes  bien  vnis:  il  eft  le  com- 
mun Efprit  des  Sympathies  Chreftiennes  Sc  le 
Modérateur  des  chaftes  Coniienances  Sc  des 
ijlarmonies  vertueulès. 

Vn  Exh  rtareurde  cet  forte  eft  tout  puilTant 
èc  fes  infpitations  ne  laiflant  rien  a faire  à la  rai- 
son. Il  n’eft  pas  feul  pourtant  à peiTuader  la  Priii  - 
teflè.  Son  Mary  tout  endormy  qu  il  eft:  pas  moins 
perfuafif ny  moins  cloquent  queluy.  S’ilne  par 
îedelabouche,  il  parle  delapall:ur  de  Ton  vfta- 
ge:  il  parle  de  l’ardeur  de  fafiéure  & du  batte- 
ment de  fon  cœur  : il  parle  de  fa  playe  qui  a vne 
voix  delang  & des  paroles  dePafion.  La  Princcf- 
fe  écoute  en  ftlence  cette  voix  & ces  paroles  : & 
leur  répond  de  Tes  foupirs  & de  fes  larmes,  qui 
nont  pas  moins  deloqnenceny  ne  font  moins 
palTionnées.  Ettantoft  quand  elle  mettra  lalan^ 

) gue  Sc  la  bouche  darvs  cette  playe , fon  cœur  def- 
1 cendra  fur  fes  léures  , pour  dire  le  dernier  a ’ieu 
; au  cœur  du  Prince , Sc  luy  tranfmettre  fà  derniere 
flâmeauecfa  vie. 

Mais  ne  craignez  rien  pour  elle  , cét  Amour 
qui  eft  vninftigateur,  ferale  fauueur  de  Tvn  ôc 
<le l’autre.  11  amis  vnfecret  antidote  en  la  bou- 
che de  la  Princefte,  Sc  a donné  à fon  efprit  la  ver- 
tu de  guerifon.  Ses  léures  qu’il  a purifiées  d’vnfeu 
fpirituel8c  facré  charmeront  la  Mort,  & la  ^e- 
pofiederont  de  ce  corps  fans  la  prendre;  Et  vn 
iour  Edouard  gtie  y , & Ifabelle  preferuée, 
feront  contez  eutve  les  Miracles  de  l’Amour 
Heroique . 


H 


LA  GALLERIE 


SONNET. 

EDûuarâ  ËHàorm-y  refue  a quel<iüe  auanture  / 

\,a,  mon  efi  dans  fa  play.e,  ^ le  Somme  en  fesyeuX! 
'jy'vn  Ceeur  -plein  des  grands  Cœurs  de  fes  hraues 
Kyeux , 

Sa  "Femme  'veut  mourir  pour  en  faire  la  cure  t 

Vn  hmour  médecin  plus  fort  qj^eda  Nature  , 

Compofe  de  /es  pleurs  xm  baume  précieux  : 

Ftdc-ja  fonEfprit du  mal  'victorieux  ^ 

A l’efpritdu  Malade  eji  iointpar  fa  blejfure. 

Approche  forte  Amante  éf  ta  bouche  ét'  ton  Cœuft 
C‘e[i  luy  qui  d’Edouard  doit  ejire  le  fauueur  > 

Et  faire  de  ta  langue  d fa  playe  -vn  Vi^lame  : 

N’appelle  point  d'autre  Art  "a  cette  guerifon  * 

Ee  feu  ) le  fang  > l’efprit  qui  coule  de  ton  ^rne  y 
(fhajferont  defon  corps  la  Mort  le  poifon. 

ELOGE  D’ISABELLE. 

Ta  V erm  Heroï  que  ne  tue  pas  toujours  j uy 
^^n’empîaye  le  fer  & le  feu  en.  tout  ce  qu’elle 
fait  tous  fes  explois  ne  font  pas  tachez  de  fang? 
elle  en  fçait  faire  de  plus  en  plus  d\ne  forme, 
(k  déplus  d’vne  couleur:  &: n’agit  pas  partout 
auec  bruit,  quoy  quelleagiffe  pat toutauec  for- 
ce.Iiy  a des  vidoires  obfcures  & fans  témoins, 
ou  il  ne  luy  faut  pas  moins  de  hardielle, «qu’en 
celles  qui  fe  gagnentaux  yeux  desNations  alTem- 
blées,  & au  bruit  des  Canons  & des  Trompetes. 

Celle  qui  eft  reprefentéeence  tableau  eft  de 
celles-là.  Yn  Edoiiard  Prince  de  Galles  clfoit 
îéuenu  d’vne  Guerre  Sainte,auec  vne  blellüte 


DES  FEMMES  F O RT  ES. 
l^u’il  auoit  rcceuë  d’vne  flèche  empoifonnée. 
Les  Médecins  y auoienteffaye  toutesleursfpe-’ 
culadons,  & toutes  leuis  pratiques  : & apres  tou- 
tes fortes  defpeculations  & de  pratiques  eifayées 
inutilement,  luy  auoient  déclaré  qu’il  ne  pouuoit 
gueiir  que  par  la  perte  de  quelqu’vn  qui  eutle 
•courage  de  facer  fa  mort  auec  le  poifon  de  fa 
playe.  Condamné  par  cette  déclaration,  il  fe  pré- 
paré à mourir , ne  pouuant  fe  refoudre  à 'viure  de 
la  mort  d’autruy , &;  faire  d’vn  empoifomiemcnt 
■vnremede.La  Princefle  fa  Femme  FüljduRoy 
de  Cafiille , qui  fe  crut  condamnée  par  le  mef- 
cnearreft  , le  receut  comme  fi  l’Amour  le  luy  euft 
prononcé  luy-^mefme:£c  fe  voyant  reduircà  mou- 
rir, ou  de  la  mort  de  la  gucriion  de  fon  Mary,  tU 
le  ferefolut  à choifir  de  ces  deux  morts , celle  qui 
luy  femblalaplus  honorable  &la  moins  amere, 
8c  qui  deuoit  des  deux  moitiez  de  fa  vie,  luy 
confemer  la  plus  chere  & la  plus  douce. 

Cette refolution  prife  auec  fon  amour , elle  af- 
flgne  l’execution  àla  nuit  prochaine:  & fltoft  que 
Îe-Prince  y fut  préparé  par  le  repos,  elle  découure 
doucementfa  playe,  & commence  la  cure  par  le 
plus  pur  fang  de  fon  Ame,  qu  elle  y verfe  auec  Ces 
îarmes.Celafait,elley  met  la  bouche,  & y plonge 
fon  cœur  auec  fa  langue  : elle  en  face  peu  à peu  le 
poifon , & le  reiette  ü à propos,  quelle  tira  tout£ 
la  mort  qui  y eftoit  fans  qu’il  luy  endemeuraft 
vne  feule  goutte.  So  t que  cette  humeur  maligne 
fuft  confumée  pat  le  feu  fubtil , que  fon  cœur  y 
répandit  par  fa  bouche  -,  foit  que  Dieu  qui  efl  vie 
charité,euft  mis  de  fon  Efprit  far  fes  lèvres  jcl- 
le  fauua  fon  Mary  fans  fe  perdre  : ôc  cl’vn  melnije 
coup , elle  guérit  deux  Malades  8i  fît  de  n:  mira- 
cles. H ij 


LA  G ALLER! I 
REFELEXION  MORALE. 


IL  y a en  cetP  cinture  vn  grand  eloge , & vue 
belle  leçon  pour  les  Femmes.  Cette  coura- 
geufe  Espagnole  adioutée  aux  Romaines , aux 
Grecques  ôc  aux  Barbares  mefmes  , qui  font 
mortes  pour  leurs  Mary  s ^ parlera  éternellement 
pourla  confiance  & pour  la  fidelité  de  leurs  af- 
fections prouuera  hauternênt  & en  reirnes 
héroïques,  que  la  partie  du  cœur  qui  aime,  eft 
plus  forte  & plus  hardie  en  leur  Sexe  que  dans 
le  noftre.  Mais  ellle  prouuera  aulli  pour  leur  in- 
llrucîFion , que  rien  n’efl  imp<pfiible  à la  Chari- 
té ordonnée,  que fes mains  ont  ledondegue- 
rifons,  & que  la  venu  des  miracles  efl  fur  les  lè- 
vres : que  toute  defarmée  & toutefeulelleapluît 
de  forces  que  la  Mort  auec  tous  fésfers  &tous 
fespoifons;  &;  que  l’Amour  barbare  & payen 
qui  ne  fçauoit  que  mourir  vainement  & auec 
fierté,  n eftoient  qu  vn  impatient  & vn  defefl 
pelé, au  prix  de  l’Amour  Chieflien  qui  fçaic 
fauLier  en  mourant , & faire  proffit  de  fes  dongers 
te  de  fes  pertes, 

Mais  cét  Amour  fauueur  & operateur  de  mira- 
cles, ne  doit  paseflre  vn  Amour  coquet  & ef- 
féminé , vn  Amour  intereflé  &:  proprietaire  , 
ce  doiteflre  vn  Amour  philofoplie  & courageux 
extatique  & prodigue  -,  éleué  audeffus  de  tout 
ce  qui  piaift  te  de  tout  ce  qui  effraye.  Son  Flam- 
beau doit  eftre  tel  qu’il  efl  reprefenté  aux  Canti- 
ques, non  pas  d’vn  feu  fol let  &;  volatil, mais  dvn 
feutou^ouis  égal  tou)OUis  aélif  , d’vn  feu  qui 
confume  touts  les  petits  filets  de  l’intcreft, toutes 


i DES  PEMMES  FORTES  95 
les  attaches  eftrâgeres;  toutes  les  chaifnes  & tous 
niés:  voire  ces  chaifnes  piecieufes  que  fait  la  For- 
tune i voires  ces  liens  qui  valent  des  Diademes , 
& qui  attachent  furies  Trofnes.  Quelques  -vus 
veulent  qu  il  confume  iufques  aux  liens  de  l’Ame 
& du  corps  J & allèguent  le  mot  des  Canfques 
ou  les  forces  de  l’ Amour  font  égal  ées  à celle  de  la 
Mort.  Ce  point  eft  important  & d’ inllrudions , 
& que  par  ce  qu’on  s’y  poui  roitmefprendre  dan- 
ger eu  fement  , il  eft  à propos  d’en  faites  vne 
queftion  à part. 

QVESTION  MORALE. 

S*ilsefi  du  deueir  ^ de  la  fidelité  des  Fémei 
deSjCXfoferk  lamortfourleurs  Marjs 

SI  nous  en  croyons  l’Antiquité,  l’Amour 
coniugaleftoit  autrefois  bien  tyrannique j 
& les  Femmes  qui  fefoûmettoient  à luy  , deuoit 
eftre bien rofoluës. Une  (è  contentoit pas  quels 
portalTent  le  chagrin  & les  mauuaifes  fortu- 
nes de  leur  Mary  s J il  vouloir  en  cot  e qu’ elles  fuf- 
fent  malades  de  leurs  maladies , & quelles  mou- 
ruflét  dcleur  mort.  Et  commes  li  ce  n euft  pas  efté 
alTez  qu’il  en  faifoit  des  Efclanes  & leur  mettoitle 
ioug  fur  latefte  jil  en  faifoit  encore  des  vicli- 
meS5&  leurs  mettoit  d’ordinaire  ou  la  corde  au 
col , ou  le  poignard  dans  la  gorge.  L’importan- 
ces  eft  , qu’il  en  falloir  palier  par  là  pour 
eftre  erigée  en  Prude  : Ft  cellles  qui  pouuoient 
fouffiirla  vie  apres  la  mort  de  leur  Marys  , ne 
pouuoient  prétendre  aux  acclamations  de  leur 
Siecle,ny  à l’Ernitéde  l’Hiftoire.  Encore  au- 
iourd’huy  cette  cruelle  couftume 


^4  lA  GALLtRit 

jeft  en  vigueur  en  quelques  quartiers  des  IndeS^  loi 
il  nele  voit  point  de  veufoes  en  ces  Pays-là,  Sc  ik 
les maifons  n’y  font  point  incommodées  parles  lei 
cloüaires  qui  en  fortenv  Vn  Pere  de  famille  é-  ou 
tant  mort  : la  Loy  du.  Pays  veut  que  l’on  luj  fade  lo; 
vn  ét^uipage  pour  l’autre  Monde,  & que  les  cho-  iii 
fes  q;ai  luy  ont  efté  les  plus  cheres  forent  bru-» 
léesauec  iuy.  La  mieux  aimée  de  fes  Femmes  a 
eét  auantage  par  fa  derniere  volonté  , & par  le' 
droit  que  luy  donne  la  couftttmèTEIle  fe  pare  audi 
plus  richement , & auec  plus  de  foin  pour  la 
mort,  quelle  n’auoit  fait  pour  la  nopce  : toute 
fa  parenté  en  habit  defefte  & parée  comme  elle, 
la  conduit  au  bûcher  folcranellement  & auec 
pompe,  &là  elle  fe  brûle  en  ceremonie,  & auec 
vne  conftance  plus  naturelle  & moins  afFcélée, 
que  ne  fit  le  Philofophe  Indien , qui  voulut  con- 
trefaire l’Hercule  mourant,  & donna  vn  fpecla- 
cle  de  fa  mort  à l’armée  d’Alexandre.  le  fçay  i 
bien  que  cette  cruauté  fuperftîticufe  & régulière 
des  Indiennes,  & cét  autre  defefpoir  tumulmai.. 
re  & précipité  des  Romaines  & des  Grecques, 
font  également  reprouuez  par  lesloix  du  Chii- 
ftianifme.  Mais  ien’ignore  pas  aulfi,  que  l’A- 
mour coniugal  à fes  Morts  de  mérité  Se  vertueu- 
fes  , & il  y a lieu  de  douter , fi  de  femb labiés 
Motts  pcuuent  eftrc  d’obligation  , & entrer 
dans  le  deuoii  d’vneHoniiefte  Femme. 

A cette  queftion  qui  n’eft  pas  de  fimplc  curio- 
fité  , mais  qui  eft  inftruéliue  & de  profit  : ie  ré- 
pons premièrement  , que  les  defefperécs  & les 
violentes  qui'  fe  défont  elles-mefmes , pour  fui-. 
nre  leurs  Marys  decedez,  pcchent  contre  l’A- 
mour coniugal,  & violent  la  Fidelité  quelles 


des  femmes  fortes.  95 

3oiuentaleuïS  Maiys.  Cette  propofitionappio- 

;he  fort  du  Paradoxe  : il  n'y  a point  d excès 

reantmoins,&laxetité  y eft  toute  lufte.  Vne 
au  deux  raifons  la  peuuent  luftifier , & y faire 
ioindreles  plus  deuotsà  la  mémoire  des  lan- 

thêes  acdesPorcies.  ...  , 

Auant  toute  chofe , on  m auouera  que  le  pre- 
mietfoin  de  ceux  qui  aiment,  doit  eftre  de  nour- 
rir leur  feu  ; de  l’entretenir  en  chaleur  & en 
aaion;deledefendredetoutce  qui  lepourroit 
éteindre:  Et  les  moindres  négligences  en  cela,, 
font  des  difpofitions  au  changement , Sç  inhde- 
litez  commencées.  Or  ce  feu  cRouffe  dans  le 
fanff  & par  U violence  que  fefont  des  Veaiues 
defefperées.  C’eftvn  grand  abus  decroire  quil 
en  demeure  rien  apres  la  mort  : la  terre  des  Ci- 
metières eft  trop  froide, pour  en  conferuer  vne 
feule  étincelle  : de  ceux  qui  font  de  fi  grands  ler- 
mens  queieurs  cendres  en  etemeile- 

ment  la  chaleur , font  des  grands 
fermens,  s’ils  nelesfontenPpéfie.  Q^iic  cjt 
eftre  infidèle  à trait  de  temps  6c  par  pièces  de 
fuppnmerdon amour  de  iour  a autre,  8c  de  luy 

ofterpeuapeula  nourriture:  que  fera-<ce de l e- 

touffer  violemment  8c  tout  a coup*,  de  ne  l uy  lail- 
fer  pas  vne  étincelle  quilepuilferallumet  î 

lenefçay  pas  commefon  prendra  ce  que  i ay 
àdireencét  endroit,  il  eft  verieable  pourtanti 
& ille  faut  dire  de  quelque  façon  qu’on  le  puilie 
prendre.  La  fidelité  coniugaleeft  violée 
ment , 8c  les  Morts  font  beaucoup  plus  offenlez, 
par  le  faux  courage  des  f aufles  Conftantes  qui  le 
défont , que  parla  foibl  eflé  de  celles  qui  ouatent 
leurscceursade  aouuelles  affeftionsi  acpadenc 


5<î 


la  gallerie 


à de  fécondés  nopces.  Celles-cy  conferueiit  au 
moins  la  mémoire  de  leurs  Maiys  pelles  enre- 
tiennentles  bagues  en  leurs  doigts  : elles  en  gar- 
dent les  porttaits  dans  leurs  Cabinets  8c  dans 
leurs  cceiu  s;  & le  fécond  feu  quelles  prennent, 
n’eftpasfi  incompatible,  ny  fi  ennemy  du  pre-: 
mier  qu’il  n ’en  fouffre  bien  quelques  étincelles,  U 
& vn  peu  de  chaleur  dans  la^endre  qui  en  refte,  l 
Au  contraire  les  furieufes  Scies  delefperées  , de  I 
quelque  manière  quelles  meurent  volontaire-  J 
ment,nereferuent  rien  de  leur  premier  feu  : el-  j 
les  exterminent  iufques  a la  matière  , iufquesâ  i 
la  cendre  & au  foyer  : Et  leurs  Mary  s qui  peu-  J 
noient  viure  longuement  ôc  en  repos  dans  leurs  î 
cœiits,  perifi’ent  vne  fécondé  fois,  par  l’impe- 
tiiofité  deleurdefefpoir  joiipar  rcbftination  de  ■ 
leurtriftefi’e. 

Il  me  vient  de  l'a  vne  fécondé  raifon  , contre 
la  faiiifeté  de  l’Amour  impatiente  & defefperé, 
C’efi  vne  opinion  generalement  receue , & qui  a 
pour  foy  le  fentiment  Sc  la  Nature,  auifi  bien  que 
la  fpeculation  & la  Philofophie  : que  les  Perfon- 
jies  aimées  ont  vn  efcie  particulier,  & comme 
vne  fécondé  exillence  dans  1 imagination  , dans 
l’efprit  vc  dans  le  coeur  des  perfonnes  qui  les  ay- 
ment.  Elles  vruent-là  intelleéluell  ement  8c  par 
leurs  images:  8c  ces  images  ne  font  pas  des  figii- 
les  mortes,  ny  desimpoftures  d’vn  Art  qui  trom- 
pe. Elles  ont  vie  & efprit  : elles  fontvrayes  8c 
naturelles  : elles  ont  toutes  les  perfeélions  8C 
toutes  les  grâces  de  leurs  Originaux , Sc  n’onr 
pas  les  défauts  nyks  taches  de  la  matière. Or  vne 
Femme  qui  fe  tue  par  vne  fureur  aueugk  Sc  pré- 
cipitée , ou  qui  fe  confujne  par  vne  afiliéîioa 


c 


DES  FEMMES  FORTES.  ^7 
opiniaftre  & volontaire , ofte  à fon  Mary  cette 
fécondé  exiftence  j & cét  eftre  intelleduel  5c 
<i’amour  par  lequel  il  fuaruiuoit  à foy-mefme.Ellc 
ranneantitvolontaiiiement,  Sc  détruit  auec  vio- 
lence ce  que  la  Mort  luy  auoit  lailTé  de  refte.  Et 
fi  elle  deuroitfaiiefcrupule  de  déchirer  vn  por- 
trait qu’elle  auroit  de  luy , dé  quelle  couleur  6c 
par  quel  pretexte  peut-elle  iuftifierla  violence , 
quelle  fait  à vne  image  qui  eftoit  fa  fécondé  vie, 
& la  félicité  de  cemonde? 

Il  fe  voit  parla,  que  la  Confiance n’eft  pas  fu- 
rieufe,  6c  que  la  fidelité  eft  vne  autre  chofe  que 
le  defefpoir  J que  le  plus  grand  Amour  n’eft  pas 
celuy  qui  court  le  plus  Vifte  aux  poifons  6c  aux 
précipices  : que  les  Femmes  ne  f^auroient  garder 
plus  religieufement  la  foy  qu  elles  doiuent  à 
leurs  Marys , ny  leur  donner  plus  grandes  preii- 
ues  d’afteélion , qu’en  faifant  durer  long-temps 
leur  fidelité  6c  leur  amour,  qu  en  leur  procurant 
vne  vie  tranquille  6c  fans  chagrin  dans  leur  ef- 
prit  : qu’en  époufant  leur  mémoire  6c  contra- 
riant de  nouueau  auec  leurs  Images , qu’en  con- 
feruant  auec  foin  les  choies  qui  luy  ont  efléche- 
res , 6c  fi  elles  font  Honneftes  Femmes  j elles  ne 
douteront  point  quelles  neleur  ayent  elle  plus 
cheres  que  chofe  du  Monde. 

Qujon  ne  die  point  que  cette  Philofophie  eft 
trop  lafehe  6c  trop  indulgente , quelle  plaide  la 
caufe  des  Délicates,  qu’elle  donne  crédit  6c  au- 
thorité  à l’amour  propre.  Onnele  fçauroit  dire 
que  temerairement  6c  à l’auanture.  Et  certes 
comme  on  fe  peut  tuer  par  amour  propre  6c 
par  excès  de  delicateffe , on  peutauffi  conferuer 
fa  vie  pour  l’amour  d’  autruy,  6c  par  vn  particulier 


98  . LA  GALLERIE 

effort  de  courage.  Seneque  auouë  qu’il  va  là  beae 
coup  de  vertu:  & que  rEfprit  des  plus  grands 
Hommes  y doit  mettre  toute  la  vigueur.  Etes 
Stcïque  qui  eftoit  auffi  lèuere  de  Ion  propre 
efprit , que  de  l’efprit  de  fa  Sede  , qui  s’eftoit 
diircy  aux  axiomes  & fous  les  dogmes  de  la 
plus  forte PKiiofopbie,  qui  s’eftoittant  de  fois 
éprouüé  contre  la  Douleur  & contre  la  Mort, 
confeffe  fiancbement  & de  bonne  foy  , quil 
eftoit  deuenu  ménager  de fés^nauuais  reftes  , &; 
qu’il  épargnoitla  boue  & la  lie  de  fa  vieilleffe,, 
afin  de  conferuer  l’efprit  & la  ieunell'e  de  Pauline; 
qui  viuoit  enluy. 

A cette  premier  decifionquioftelepoifon  &: 
le  fer  aux  Femmes , & leur  impofe  vneabfoluë  ; 
neceffité  de  viure.  apres  leurs  Marys,  i’en^ad- ■ 
ioufte  vne  leconde  qui  les  remet  dans  laliber- 
té , voire  dans  le  droit  dansle  deuoirdemou- 
rir  pour  leurs  Mary  sj  6ç  la  force  de  cette  fécon- 
dé decifion  n’eft  point  contraire  à la  douceur  de 
la  première.  le  dis  donc,  qu’enccre  que  la  loy 
loitexpreffe  & generale  qui  défend  le  meurtre, 
&fur  tout  le  meurtre  de  foy-mefme  : Néant- 
moins  dans  vne  occafion  perilleufe , ou  la  vie 
d’vn  Mary  feroit  en  danger  , fa  Femme  feroit  ; 
obligé  edes’expofer  pour  luy  à ce  danger, Sc  de 
donner  fa  vie  pour  la  fienne  , s’il  y auoit  lieu  de 
faire  cét  échange.  le  ne  fonde  point  cette  obli- 
gation liir  le  droit  de  la  commune  luftice  : ny 
furies  deuoirs  de  la  Charité  generale.  Le  com- 
itîun  &le  general  ne  s’étendent  point  iufques- 
ià?  lela  fonde  fur  le  droit  & fur  les  deuoirs  de 
l’Amour  coniugal , qui  eft  de  plus  grande  ri-,  j 
guëufque  la  plus  ri  gourer  fe  luftice , & impofe 


DES  EEMMES  ÎORTES.  91 
des  Loix  plus  obligeantes  ^ plus  éuoitcs  t|i:c  la 
plus  étroite  Charité. 

Et  afin  de  commencer  par  ce  qu’il  a de  parti- 
culier & de  plus  effentiel’,  nous  rçauons  que  îe 
propre  effed:  & la  Ipecifique  fcndion  dei’A- 
niourconiugal  ,e{ldereiinir  deux  moitiez  que 
la  crcatiomaleparées,  & de raflèmbler  l’Homme 
& la  femme  en  vn  mefme  Corps.  D’ailleurs 
nous  voyons  en  tous  les  Corps  naturels  , que  les 
moins  nobles  parties  , s expofènt  par  inftinél  au 
fer  & au  feu  pour  les  plus  nobles  : nous  voyons 
que  les  bras  le  roidifient,  & les  mains  s’éten- 
dent , V our  aller  au  péril  deuantla  telle  5 pour  re- 
ceuoir  les  coups  quiviennentcontre-elle  j pour 
.la  garantir , voire  parleurs bleflures  , voire  par 
leur  mort  & par  leurfiipplice.  Ce  que  nos  mem- 
bres font  par  cét  inftinél , quieft  vn  deuoir  plus 
ancien  que  toutes  les  loix  & tous  les  Legifla- 
teurs , qui  eft  vn  amour  aueugle , & vne  charité 
naturelle  & fans  mérité  :1a  Femme  le  doitfairc 
librement  Sc  auec  choix  , par  le  deuoir  de  cet- 
te charité-étroite  & ligoureufc,  que luy  impofe 
l’Amour  coniugal.  Elle  n’eft  que  la  fécondé  par- 
tie duCerps  ou  elle  entrepar  le  mariage  jL’Hom- 
meàqui  le  commandement  appartient  en  eft  la 
tefte.  Etlaloy  qui  désle  commencement  fut  im- 
posée à la  Femme,  de  fe  tourner  à cette  tefte, 
ne  veut  pas  lêulement  quelle  prenne  delà  fa  lu- 
mière & fa  conduite -,  elle  veut  encore  que  pour 
conferucr  ce  principe  de  fa  conduite  & cette  four- 
cede  fa  lumière,  elle  perde  le  foin  deijfa  feureté 
& de  fon  repos  : elle  prenne  fiir  foyfcs  dangers 
& fes  blefliires , & la  fauue  mefme  par  fa  oaortfî 
elle  eft  receue  à cet  échange. 


loo  LA  GALLERIE 

Daûatagc,!' Amour  eft  de  fa  propre  elTeiice,  vnt 
generale  alienatiô  de  toute  la  Perfoniie  qui  ayme 
C’eft  vn  tranlport  fans  contradt  & fans  efperance 
de  retour  , par  lequel  on  fe  donne  tout  entier  j & 
on  fait  vue  gratuite  ce flion  de  tout  ce  que  l’on  2 
& de  tour  ce  que  l’on  eft,  à la  Perlbiine  que  l’on 
ayme.  Or  lî  cette  alienation  & ce  tranfport  peu- 
uenteftre  valides  , & auoir  force  en  aucune  forte 
d’Amour J c’efl  fans  doute  en  l’Amour  coniuealj 
qui  ne  laide  aucun  droit  de  refte  aux  Mariez  j qm 
leur  ofteiufqucs  au  libre  vfâge  de  leur  corps 
les  engage  dans  vne  dépendance  mutuelle.  Et 
cette  dépendance  eft  encore  plus  étroite,  & plus 
indifpenfable du  coftédela  Femme  qui  doit  à 
fon  Mary  iufquesafes  cfieueux  & â fés sôges:foit 
à caufe  que  lafuietion  eft  plus  grande , & les  de- 
uoirs  plus  naturels  6c  plusneceffaires  ,du  Corps 
à la  Tefte  8c  de  l’AccelToir  au  Principal,  cjue  de 
laTefteauCorps,  & du  Principal  à PAçcefl’oir; 
foit  à caufe  que  les  Femmes  fe  dônent  auec  moins  1 
de referue,  6c  quelles ayment plus flncerement 8c  I 
de  meilleure  foy  que  ne  font  les  Hommes.  Cette  | 
alienation  quand  elle  eft  franche  6c  en  bonne  for-  J 
me  ,ne  fonde  pas  feulement  au  Mary  vniufte  ti-  1 
trefur  tous  lesToins  6c  fur  toutes  les  affeélions  \ 
de  fa  Femme  : ellcluy  fonde  vn  droit  nouueau  fur  | 
fon  fang  6c  fur  fa  vie.  Et  quoy  que  ce  droit  ne  j 
puilTeeftre  exigé  par  laluftice  ^il  peut  l’eftre  | 
neâtmoins  j par  l’Amour  qui  eft  bien  vn  Exact  eur  j 
moins  feuere  8c  moins  fâcheux , mais  plus  pref-  ‘ 
fantaulîi  6c  plus  efEcace  que  la  iuftice.  Il  doit 
jfçauoir  neantmoins  cét  Exacteur  , qu’il  ne 
peut  vfer  de  ce  droit  qu’a  l’extremité  del’efperan- 
ceyôc  apres  tousies  auU:esi:çm.ed:£S  dTayez.  Qn  ne 


DES  FEMMES  FORTES  ici 
coupe  pasles  bras  à vil  Fîomme  , pour  îe  guérir 
<lu  rume  ou  de  la  migraine  : &:  l’on  pourroit  dire 
véritablement,  que  cét  Amour-là  feroit  vn 
Amour  Tiran  & Bourreau  gui  égorgeroic  vue 
Femme , pour  faire  vne  étuue  a Ton  Mary  malade 
delà  fciatiquG  ou  de  la  grauelle. 

En troili éme lieu, l’Amour eil  vne  véritable  &: 
fenlîble  tranfmigration  de  l’Elprit:.  ou  comme 
le  deîinifTent  quelques -vns , fondez  en  la  doctri- 
ne de  S.Denys  , c’eft  viieextafe  par  laquelle  1 A- 
me  celfe  de  viure  dan  s le  corps  quelle  anime, pour 
viure  dans  ccluy  quelle  ’ayme.  Sur  quoy  U n’eft 
point  necelfaire  de  faire  ic  y 1 interprété  ,&  de 
dire  en  ftile  de  glofe , que  le  m.ot  de  viure,  ne  doit 
pas  eftre  entendu  de  la  vie  première  fubfcaii- 
tielle  , mais  delà  vie  fécondé  & d’action , de  cet- 
te vie  douce  &fen{ible, qui  donne  gouft  &agrée.. 
ment  à la  première.  Chacun  doit  fçauoir  que 
r Amour  eft  le  principe  & comme  la  fouice  dejhr 
ioye,duplai{îr,dela  fatisfaction  &:  détour  ec 
qui  entre  en  la  douceur  de  la  vie  : & partant  que 
ladouce  vie  de  ceux  qui ay ment,  ne  peut  eftre 
qu’aulieu  ou  ils  ay  ment.  Leur  Efprit  eft  malade 
&languit  par  tout  ailleurs  ; toutes  leurs  penfées 
quinevont  pas  làfont  pefantes  &teireftres^font 
mélancoliques 5c  chargées  de  chagrin:  & c’eft 
bien  deces  Ames-là  qu’on  peut  dire, qu’elles  font 
étrangères  & incommodées  che2^olles  : & que 
leurs  Corps  leur  font  demauuaifes  Hoftelleries , 
voire  des  prifons  & des  fepultures. 

IlréulTit  delà, qu’il  eft  non  feulement  du  deuoir 
mais  encore  de l’intereft , & du  repos  d’vne  Hon- 
uefte  Fcmnre  de  donner  fa  vie  pour  celle  de  fon 
Mary  : & qu’en  cela,  le  gain  qu’  il  y a à faire  eft 

I iij 


’iOi  LA  GALLERIB 

clr  des  deux  tiers  plus  grand  que  la  perte.  Par  là: 
elle  ne  bazarde  quels  pins  inquiété  & la  pircde 
Les  deux  vies  : elle  n’eypofe  quefes  ennuys  ^ fes; 
cbagrins , pour  la  conreniation  de  fes  ioyes  & de . 
fes  plaifirs  : des  deux  lieux  ou  vit  fon  Ànre , elle  ■ 
n’abandonne  que  celüy  ou  elle  eft  trifte  & me-- 
îancoiiquc  : & l’on  pourroit  dire , que  parla  rui^  . 
ne  de  fa  prifon  elle  conférue  fon  Palais.  Adicû-.  - 
tez  que  par  le  choix  d’vne/inort  quin’eft  que 
d’ vn  moment,  & qui  eft  adoucie  & purifiée  par 
l’Amour  , elle  éiuitelevefuage , qui  eft  à celles 
quiayment , vue  mort  Ichguc  & amere  , vne 
inortdu  cœur  & de  i’efprit,vne  mort  qui  dure 
■Sc,  qui  fe  fartfentir  autant  quelle  dure.  Par  là 
enfin , fon  amour  ioüit  de  la  plus  pure  & de  la 
plus  haute  farisfadïon  dont  il  fort  capable,  qui 
eft  de  fe  produire  tout  entier  , de  remplir  toute, 
i’ctenduë  qui  luy  eftouuertej  d’aller  iufques  à 
rextremité,  &:iufquesaux  dernierespreuues.  Or  j 
tantqu’ilne  va  point  iufques àla  mort,ilrcftc 
toufiour  s vri  grand  vuide  deuant  luy  8c  le  point 
le  plus  important , &;lc  plus  perfuafif,  manque 
à fes  p euues , eftant  afl’curé  par  le  témoigna- 
ge mtfme  des  Saindes  Lettres  , qirc  l’Amour 
plein  & fatisfait , n’eft  que  de  ceux  qui  donnent 
leur  vie  pour  les  Perfonnes  qui  leur  font  cheies. 

Aurefte  ce  dernier  & fupréraedeuoir  , que  l’A- 
mour coniugalimpofe  aux  femmes,  &,  qu’il  peut 
encore impofer aux  Marys, n’eft  pas  de  ces  de- 
uoiis  en  idée  & defpecilation  , dont  il  ne  fc 
voit  p - in.t  d ’exempie  hors  des  Romans. La  cou- 
rageufe  Efpagnole  dont  ie  viens  de  donner  le  j 
portrait,  n’eftoit  pasvn  Phantômedece Pays» 
là  , & tant  d’autres  fi  connues  dans  PHiftoire 


DES  P EM  MES  PORTES.  105 
véritable  ne  font  pas  nées  demefme  lieu  queles 
Cariclées  & les  Lucippes.  le  laiiTe  les  ancien- 
nes Ôcles  Eferangeres  aux  chercheurs  decucio- 
fitcz  venues  de  loin.  La  Irançoife  que  1 ’ay  a 
produire,  eO:  d’alTez  bonne  maifon&:  p.lTez ri- 
che, pour  faire  l’honneur  defon  Pays  & de  Ton 
Sieclej  Eteeux  quitiaittentde  Cadettes  les  Ver- 
I tus  modernes  , apprendront  au  moins  par  cét 
' exemple  , que  les  Cadettes  de  Fiance , ne  font  en 
rien  inferieures  à leurs  Aifnées  de  Grèce  de  de 
Rome. 

EXE  M P L E. 

MJ  RG  rE  RITE  DE  FO  IX 

Dnchejfc  d' Ef^ernon, 

CE  n’cft  pas  d’auiourd’huy  que  l’on  parle  de 
la  mauuaife  intelligence , qui  cil  entre  l’A- 
mitié & laEortune.  Onatoufioms  crû  que  la 
Grandeur  efloit  trop  interelfée , pour  aymer  de 
bonne  foy,  & qu’elle auoitvne enflure  de  des  du- 
rerez qui  nelaifl'oient  point  de  lieu  à la  tendrefie 
& àux  douces  Paflions.  On  a dit  que  l’Amour  de 
la  Ma'efté  ne  fe  trouuoient  iamais  enCmble: 
qn’il  aymoitmienxvne  baflèfle  tranquille  6c  de 
repos , qu’vne  éleuation  expofée  au  vent  6c  agi- 
tée. Et  ceux  qui  en  ont  fait  vn  Oyfeau  , nel’oilt 
pas  fait  voler  auec  lesAia]es,ny  ne  l’ont  logé 
àlapoiiitedesCedres,  6c  fur  le  faille  des  Mon- 
tagr.es.  Ils  font  rangé.auec  les  Abeilles  qui  font 
armées  commeluy , 6c  viuent  comme  luy  de  fa- 
mé des  Fleurs  6c  du  pur  efprit  des  Aftres  : ils 
font  Logé  parmy  les  Roliers  , 011  il  y a du  feu  6c 


104  . lA  GALLERIE 

des  pointes  pareilles  ?.uï  fiennes.  Mais  qnoy 
qu  on  ait  cru  mfques  a cette  heure,  & quoy  qu'on 
ait  dit,  1 Amitié  &Ia  Vertunefont  pas  écrale 
mentmalauectoutesles  grandes  Fortunes^  ily 
a des  Grandeurs  affeaueufes  & de  bon  naturel 
comme  il  y en  a de  dures  gc  d'intraitables.  Et  11  lé 
Lefatt  qui  ne  marche  que  des  mains,  comme  par- 
le Satomon  , a bienl  alTeurance  de  monter  au^ [><■ 
lais  des  Roys  & de  faire  fa  demeure  cher  eux 
comme  leur  domeftique,  ifrTt  faut  pas  croire 
que  amour  qui  eu  défi  bon  lieu,  & à qui  l'on 
donne  de  fi  bonnes  aifies , ne  foit  né  que  ^ourles 
Cabanes,  il  n eft  point  de  niaifons  qui  luy  foient 
fermées,  & il  fe  verra  parcét  Exemple,  qu'en 

quelque  malien  que  la  Vertu  l'introduife  il  n'ï 
a point  de  Grandeur  qtiine  luy  cede , n’y  d'Inte- 
icft  <]ui  neluy  obeifTe.  ^ 

La  Foitimede  feuMoniîcur  le  Duc  d’Efper- 
non  3 e^Lelong.temps  admirée  de  toute  la  Fran- 
ce . cile  eftoit  aulTi  extraordinaire  & merueilleu- 
e , 1]  n y auoit  pas  feulement  de  la  couleur  dans 
îes pièces  cjuila  compofoieiit:  il  y auoit  delà for- 
cc  & delà  .olidite:  elles  eftoient  toutes  grandes 
& toutes  îliüftres.  A mon  iugement  ncant- 
moins  ,feu  Madame  fa  femme  ,a  efté  h plus 
grande  &Ia  plus  iliuftrc  de  toutes  Tes  pièces,  voire 
laplusrorte  & la  plus  folide,  quoy  qu  elle  ait 
moins  dure  que  les  antres.  Cette  Dame  polîé- 
doit  éminemment  tentes  les  qualitez  qui  peu- 
lient  faire  la  gloire  d’vne  Maifon , & la  félicité 
J cv  Nobieffe  effoit  du  premier  or- 

dre & le  ne  fçay  fl  entoure  l’Europe, il  yauoit 
vn  Titre  Souuerain , ny  vne  Couronne  qui  n’y 
entrait  de  quelque  cofté.  Mais  il  y a vne  No- 


DES  femmes  fortes.  rof 
bleffe  fuperbe  Sc  infolente , U la  (ienne  eRoit 
modefte  & ciuiîe  : les  titres  de  Ta  Maifon  nehiy 
enfloient  point  l’ECprit,  & les  Couroiiries  de  Tes 
Alliez  Sc  de  fes  Predeceireiirs  ne  Iny  failôient 
point  tourner  la telte.  A cette  NobleiFe  du  fang 
eftoit  adiouftée  la  NobleiVe  diiA'ifage , cette 
Royauté  de  droit  naturel  & d’ancienne  crecdion, 
qui  donne  de  la  Maiefté  aux  belles  PeiTon- 
nés  ; mais  elle  n’cHioit  pas  des  belles  qui  éri- 
gent leur  Royauté  en  licence  & en  tyrannie,  la 
Êenne  demeura  toiifîours  dans  vue  retenue 
exemplaire.,  & de  Perfonne  priiiée:  Et  la  mé- 
difance  qui  eft  E hardie  à mentir,  & quitrou- 
ue  des  taches  fur  les  plus  beaux  Aftres  ^ n’eut 
iamaisvn  feulmot  à dire  contre-clle.  Sa  vertu 
pourtant  n’eftoit  pas  vne  vertu  de  chagrin  j elle 
n’elloitpasdeccs  Farouches  qui  n’ont  pas  vne 
goutte  de  bonne  humeur  , qui  ns  f^auent  que 
mordre  & égratigner:  elle  eitoit  douce  de  fou 
naturel,  & cultiuée  pâr  l’étude,  & les  Grâces 
auoient  û bien  tenipsré  ce  qu  elle  eiivb  pû  auoir  de 
trop  fort,  qu  elle  piailbit  mefmc  pâr  o d elle  eftoit 
feuere. 

Mais  toutes  ces  ra^'es  qiialitez  ne  font  point 
dufuiet  dont  il  s’agit:  maqueftion  eft  de  l’A- 
mour coniugal , &feu  Madame  d’Efpernon  en 
a donné  vn  exemple,  qui  eft  delà  force  desan- 
çiens  modèles.  Il  y a encore  auiourd’hiiy  des  té- 
moins illuftres  & des  marques  , qui  n’en  par- 
lent qu’en  termes  d'eloges  -,  mais  tout  ce  qu’ils 
difent  de  Ton  eftime  "k  de  Tes  refpecls.  cle  fou 
obeiiTance  & de  fes  foins,  de  fes  offices  & de 
fes  complaifances  , quoy  qu’ils  n’en  difent  rien 
que  de  grand  & d’exemj^Iaire , nelailTe  point  vne 


LA  GALLFRIE 

il  haute  idé^  de  cét  Amour  que  l’aûion  d’En- 
goulefmc. 

En  cette  generale  reuolution  qui  fe  fit  à la 
Cour  en  l’année  mil  cinq  cens  quatre-vingts 
huit  , les  Chefs  de  la  Ligue  drelTeient  toutes 
leurs  machines  contre  le  Duc  d’Efpcrnon  , Sc 
firent  à découueit  & en  cachettes  , toutes 
fortes  d’efforts  pour  l’abbattrc.  îi  ne  bran- 
la point  neartmoins,  tant^jque  ces  machines 
ne  battirent  que  fa  faneur  , de  la  bien  - veil- 
lance  du  Prince.  Mais  incontinent  que  la  Ca- 
lomnie fe  prit  à fa  fidelité  , & qu’on  Taccu- 
fa  de  complot  & d’intelligence  auec  le  Roy 
de  Nauarre  j fon  bon  Maiftre  qui  iufques  a- 
lors  auoit  deffendu  fes  propres  bien-faits  , & 
s’eftoit  mis  entre  fen  Ouurage  & les  En- 
uieux  qui  vouloient  l’abbattre  ,luy  ofta  fapro- 
teéfion  , & donna  fon  confenternent  à la  par- 
tie qui  fut  faite  pour  le  prendre  dans  Engoa- 
lefme. 

Les  Ennemis  qu’il  auoit  dans  le  Cabinet, 
étendirent  iufques  à fa  perte  le  confente- 
ment  du  Roy  , & les  ordres  furent  enuoyez 
de  la  Cour  aux  Magiftrats  d’Engoulcfme  , de 
l’amener  vif  ou  mort.  L’execution  de  cette 
dangereufe  partie  fut  afUgnée  au  dixiéme 
d’Aouft  , & ce  iour-là  le  Magiftrat  qui  n’i- 
gnoroitpas  qu’il  auoit  à faire  vne  difficile  chaf. 
fe,  fe  prefenta  auec  deux  cens  Hommes  choi- 
fis  &:  en  armes , pour  fe  faifir  du  Duc , à l’ lie  li- 
re qu’il  fortiioit  pour  aller  ouyr  la  Méfié.  le 
ne  fçay  pas  s’il  faut  croire  ce  qu’on  dit  de  fa 
bonne  Fortune  jmaisi’ay  bienouy  dire, quel- 


DES  FEMMES  FORTES.  107 
ie  ?.  efté  plus  aHiduë  auprès  dç  luy  que  le  plus 
allidu  de  fes  Gardes  , & que  fes  Enneniys  ne 
luy  ont  iamais  tendu  de  filets  , qu’elle  nayt 
rompus  : qu’ils  ne  luy  ont  iamais  drefie  de 
piege  J fur  kqucl  elle  ne  luy  aytmis  vneplan- 
cbe.  Qi^y  qu’il  en  foit,  il  eft  certain  que 
c’eftoit  lait  de  luy  ce  iourlà,  fi  elle  ne  luy  euft 
fait  venir  des  dépcfches  , qui  l’occupercnt  fore 
heureufement  tout  k matin  , & l’empefciie- 
rent  de  s’aller  expofer  à la  mort  qui  luy  cftoitr 
prepirée. 

L’Occafion  fe  palTant  auec  là  matinée  , les 
conduûeurs  de  l’entreprife  délibérèrent  de 
commencer  par  la  faifie  a’vn  gage  de  prix, 
& de  s’afTeurer  de  la  peifonne  du  Duc  , en 
arreftant  Madame  fa  Femme  , qui  cftoit  à 
la  MelTe.  Cependant  vn  des  Magiftrats  ac- 
compagné de  douze  Flommes  refolus  & de 
main  entra  dans  le  Chafteau.  Leurs  armes  é« 
toient  couucrtes  de  leurs  manteaux  j mais 
leur  mauiiaife  volonté  n’eftant  pas  bien  cou- 
uerte  de  leur  mauuaife  mine  , vn  des  Gar- 
des s’en  défia  , & courut  fermer  la  po  te 
a ceux  qui  les  fuiuoient  pour  les  foufte- 
nir.  La  partie  commença  chaudeii  ent  & à 
coups  de  piftokts  deuant  la  cbambre  du 
Duc  : quelques-vns  des  fiens  accablez  par  le 
nombre  y furent  tuez  j mais  fes  Domeftiques 
Sefes  Gardes  accourant  au  bruit,  & luy-mef- 
me  y ellant  venu  l’épée  à la  main  , la  fin  du 
ieu  fut  aulïi  mal-heureufe  pour  les  alTaîHans, 
que  k ccmmencement.  Le  Magiftrat  & 
vn  des  plus  hardis  de  la  troupe  payèrent  de. 


îo8  LA  GALLËRIË 

leurs  perfonnes:  Sl  les  autres  cjui  ne  retrouüerent 
pas  1 d'olus  de  tant  perdre,  rendirent  les  armes  Sc 
quittèrent  la  partie. 

Cette  première  trouppe  eftant  mife  hors  de 
combat , le  Duc  ne  fut  pâs  pour  cela  hors  de  dan- 
ger. II  luy  fallut  défendre  les  deux  portes  du 
Chafteaa  contre  le  feu  & le  pétard , & cela  fait 
repoli  (Ter  ceux  qui  fe  prefenterent  à l’efcadade. 
Son  plus  grand  danger  neaiitimeiiis fut  dans  l’E- 
glife , où  il  entra  tumultuairement  & de  furie  vue 
multitude  irritée  & en  armes,  qui  feietta  iür  la 
BiicheiTe.  Sa  qualité  &fon  fexe  meritoient  au 
moins  quelques  refpects  ^mais  les  qiialitez  ne 
font  point  diftinguées  dans  letumulte,  & il  n’y 
apoiiit  defexe  iniiiolable  à la  fureur. De  deux 
Gentils-hommes  qui  la  meiioient,rvn  fut  tué 
a fes  pieds , & l’autre  bielle  dangereufement 
n’eut  gueres  meilleure  condition.  Cette  action 
barbare  ne  i’cifroya  point  î lefang  qui  ialüt  iuf- 
ques  fuqfa  robbe,  Se  la  mort  mefme  qui  paiTa  fur 
elle,  ne iuy  firent  point  changer  de  vifage.  Elle 
ciïttoufioursi’amedroitte&;  éleuée  au  deflusdu 
péril  : Elle  conferua  iufqiies  à labien-feance  du 
gefte  & la  dignité  de  lamine  liufques  aux  pa- 
roles d’auîhorrté  &au  ton  de  commandement. 
Et  au  lieu  qu’vne  autre  moins  couragéufe  fc  fuft 
fcûmife  à l’infolence,  & euft  flatté  la  fureur,  elle 
les  traitta  d’empire  & en  Maiftrefle , &eftonna 
l’audace  parfaconftance. 

On  luy  fit  entendre  qu’elle  eftoit  arreftée  pour 
fon  Mary  , & que  fi  elle  vouloir  viure  & le  con- 
feruer,  elle  àuifaft  de  le  difpofer  à remettre  fa 
perfcnne&:  la  Citadelle  entre  lesnaains  dnMa- 
giftrat. 


DES  FEMMES  FORTES.  109 
A cette  déclaration  qui  luy  fut  faite  aiiec  me-’ 
nacesj  &le  poignard (ur la  gorge, eileiépon- 
dit  quelle  n’auoic  point  de  traité  àfaireauec 
des  AlfatTinateurs.  Quelle  ne  fçauoit  point 
comme  fe  donnoient les  mauuais  confeils , ny 
eu  quels  termes  vne  Femme  pouuoit  peifuad  :r  ‘■ 
lalaicheté  àfen  Mary.  Qu_’il  luy  fafchoitde 
n’auoir  qii  vne  vie  à expofer  pour  V honneur  & “ 
pour  la  feureté  dufien.Q^bien  loin  de  leur 
prefter  contre  luy  fes  prières  & fes  larmes,  elle 
répan  droit  auec  ioye  iufques  a la  derniere 
goutte  de  fon  fang,  lî  la  derniere  goutte  de  foii 
fang  répandue,  pouuoit  feulement  adioufter, 
ou  vn  moment  de  nouueau  luftre  à fa  reputa- 
tion,  ou  vne  demy  iournée  à fa  vie.  Et  partant 
que  leurfiireuracheuaft  fur  elle  hardiment  ce 
quelle  auoit  commencée  : qu’il  ne  fortiroit 
rien  de  lafchedela  bouche  ny  de  fesmainsi  “ 
qu  elles  s'accordoient  trop  bien  auec  fon  “ 
cœur,  & qu’il  luy  feroit  plus  doux  , de  mourir 
à la  porte  de  leur  Chafteau  pour  fon  Mary , que 
de  viure  fans  luy  fur  v n T hrofne.  “ 

Elle  promettoit  beaucoup  j mais  elle  fe  fentoit 
difpofée  à tenir  tout  ce  quelle  promettoit,  &;  fa 
conftance  mife  à l’éprcuue  fe  trouua  auifi  grande 
&:auiïi  forte  que  fes  paroles.  l’ay  appris  d’vne 
perfonne  illuftre , & qui  a veu  de  prés  toutes  les 
affaires  de  ce  Regne-là , quelle  fut  menée  dé- 
liant le  Chafteau:  & que  là  afin  de  prendre  leMa- 
ry,  par  la  crainte  & par  le  danger  de  la  Femme, 
les  mefmes  propofitions  luy  furent  renouucliées 
auec  les  mefmes  menaces  èc  les  mefmes  vio-» 
iences. 

La  courageufç.Femme  ïeduite  à cetteextrejni- 


îïo  XAGALLERIE 

té,  ne  regat'ia  que  le  danger  defon  Mary^& 
il  eut  crainte  que  de  fon  afFeélicn  & de  fa  ten- 
drefl’e.  Êllen  ignoioit  pas  quefon  (bible  eftoic 
de  ce  coftédà  : qu’il  n’y  aiioit  point  de  fi  for- 
te Place  qu’il  peuft  défendre  que  difficilement 
5,  contre  les  laimes.  flleduy  cria  aulli  afin  de 
5,  fortifier  cette  partie foibie,  quelle  ne  venoic 
,,  pas  pour  luy  peiTiiadervne  pieté  dangereiife, 

5,  & le  trahir  paifes  pricrès  : quelle  venoitplù- 
,,  tofe  pour  luy  faire  de  fon-corps  vne  nouuell  e 
„ barrière  contre  fes  Ennemis.  Que  s’il  l’aymoit 
,,  véritablement  , & auoit  enuie  de  la  fauuer, 

5,  quilaymaO:  &rauuafl:  ce  qu’il  y auoit  d’elle 
,,  en  luy  : qu’en  luy  eftoit  fon  falut  & fou  dan- 
5,  ger,  fa  bonne  & fa  mauuaife  Fortune  : que  ' 
,,  hors  de  luy  elle  nepouuoit  auoir  de  vie  ny  de 
,,  mort, elle  n’auoit  rien  à efperer  ny  àcrain- 
,,  dre.QujIfe  gardaft  de  fe  fier  à des  traillrcs, 

,,  quiattaquoient  fatefte  par  Ion  cœur:  qui  le 
3,  vouloient  attendrir  pour  l’abbatre  , & luy 
„ donner  de  la  compaffion  pour  auoir  fa  vie  à 
,,  meilleur  conte.  Qu],il  n’écoutaft  point  des 
„ fuggeftions  d’vn  Amour  timide  8c  apprehen- 
„ fif , qu’il  écouraft  pluftoft  celuy  qui  luy  par- 
„ loit  par  fa  bouche.  Q^eiivain  il  la  fauueroit 
„ sïlfeperdoit,  & qu’en  vainleursEnnemys  la 
„ feroient  périr  s’il  fe  fauuoit.  Qu’en  dépit 
3,  d’eux,  & quelque  mort  qu’on  luy  puft  faire 
,,  fouffrir:  elle  viuroit  toufioursfort  heuveufe, 

„ tant  quelle  viuroit  en  fon  fouuenir. 

Elle  prononça  ces  paroles  aucc  vne  fi  belle  af- 
feurance,  & d’vn  ton  de  voix  li  noble  8c  fiéle- 
ué  J qu’il  parut  bien  qu’à  cette  fois  fon  cœur  é- 
ioit  monté  à fa  bouche  , pour  s’expliquer  par 


DES  ÎEMMES  fortes:  ni 

loy-mcfme.  Cette  Baute  veitu  ëblouyt  les  fu.. 
lieux  qui renuironnoient,  & leur  fit  tomber  le 
fer  des  mains.  Le  Ducfutfecouruparfes  Amys, 
qui  arriuerenc  de  Xaintes  & de  Coignac,  & la 
capitulation  eftant  conclue  entre  luy  &les  Ha- 
bitanSjIa  DucbelTe  impatiente  delereuoir,ne 
pur  attendre  que  la  porte  duchafteaufuft  delèm- 
barralTée,  &fcfit  apporter  vne  efchelle  pour  y 
ertrerpatvne  feneftre.  Certainement  apres vnc 
fi  iÜiilîre  de  fi  gloiieufe  vidoire  , il  eull:  efté 
luxle  qu’on  euft  abbatu  la  porte  deuant  elle,  & 
quelle  y fuft  entrée  en  Triomphatrice  & par 
Tne  brefclie. 


DÏS  FEMMES  FORCES.  115 


L A 


P V CELLE  D’ORLEANS. 

lOvsnefçaiiiezpasque  ce  iour  diift 
eftre  vn  iour  de  miracle  & de  falut 
pour  la  France  :&  que  vous  du  (liez 
afTifter  a la  plus  héroïque  action  qui 
fefoitveuc  J depuis  qu’il  fe  fait  des 
Eeges&  qu’il  fe  donne  des  batailles.  Vous  re- 
gretterez d’ eftre  venus  trop  tard  : mais  en  voila 
-encore alîez  pour  faire  vniufte  Spedacle.  L’A- 
uanturc  eft  merueilleufe  en  routes  Tes  parties , il 
y a du  grand  & du  prodige  en  toutes  fescircon- 
ftances  : Et  ce  qui  nous  refte  à voir,  paft’e  de 
beaucoup  tout  ce  qui  fe  peut  imaginer  reguliere- 
ment  & auec  vray-femblance. 

Vous  n’eftes  pas  eftrangeis  en  ce  pays  ; & n’a- 
uezpas  befoiaqueie  vous  fafle  connoiftre  Or- 
léans à fes  clochers  & à L’enceinte  de  fes  murail- 
les. Vousn’ignorez  pas  aufti  la  conftance&Ia 
fidelité  de  cette  grande  ville  affiegée  par  les  An- 
glois,  & réduite  à r extrémité  de  refperance  qui 
luy  eftoit  demeurée.  Mais  ce  que  vous  'ne  f^auez 
pas  encore,  & ce  queperfonne  n’euft  ofé  efpererj 
C’eft  qu^n  dépit  des  Anglois,  & à la  veué  de 
leur  Camp  Sc  de  leur  Baftilles,  lefecours,  le  falut 
& la  liberté  y viennent  d’entrer  fous  la  conduite 
d’vne  Bergere.  Non  feulement  l’Efperance  n’é- 
toitpasafTez  hardie  pour  aller  iufques- là.  Mais 
la  creance  méfme  fortifiée  de  la  veu'é  a bien  d L\ 
peine  d’y  atteindre. 

Oiry  vne  Fille,  voire  vne  Yiîîageoife  de  vue 

K 


114  La  g ALLE  rie 

Bergere  aoperé  certe  meriieille  fi  peu  attendue*. 
L’imporcanceeft,  que  cette  VilageoXe  eft  Pro- 
pheteiTe , S:  que  cette  Beigere  d'hier  eft  auiour- 
d’huy  Generale  d’Armée,&  fera  demain Con- 
querante.Le  niefine  Dieu  qui  détacha  delà  Mon- 
tagne , la  petite  pierre  dent  le  grand  Colofle  fut 
abbatu,qui  tira  d’entre  les  Brebis  l’Enfant  vi- 
éloneux  desLyons  8c  des  Ge^ns,  a fait  choix 
de  cette  Fille  pour  arracherla  France  dlentreles 
mains  des  Vfiirparenrs  étran^rs  , & l’a  en- 
uoyée  au  Roy  chargée  de  commandemens  de 
combat , 8c  de  promefies  de  victoire. 

Le  Roy  de  l’auis  de  fon  Gonfeil,  apres  vné 
exaéte  8c  iuridique  inquifition  delà  vie  8c  de 
fes  paroles, luy  a donné  des  armes  & des  trou- 
pes* , pour  chalfer  les  Anglois  de  dciiant  Or- 
léans. nie  vient  de  forcerleur  Camp  auec  deux 
cens  Lances  i Et  la  voila  dé- jaauec  la  Victoire  à 
la  porte  de  la  V F le.  Cette  première  profpericé 
eft  vne  efficace  8c  célébré  iuftifi  cation  de  fbn  in- . 
nocence,  eft  vne  forte  8c  viétorieufe  réponfe  aux 
tnauuais  bruits , & à ia  Calomnie  paflîonnée  : & 
bien-tofl:  le  Sacre  du  P.oy  fuiuy  de l’entiere  dé- 
faite des  Fnnemys, fera  vne  plus  folcmnelle& 
plus  aut  ntique  prenne  de l’authorité  de  fa  miU 
fion  , Sc  de  la  vérité  de  fes  prophéties. 

lefouhaiterois  que  nous  l’eufiions  veug  dans 
la  chaleur  du  combat , commencer  lés  premières 
armes  par  des  efforts  de  vaillance  confommée. 
Mais  fi  nous  femmes  venus  trop  tard  pour  eftre 
Speétateurs  de  cette  vaillance  , pour  voir  les 
éclairs  8c  l’impernofité  de  ce  feu  héroïque , qui 
donnoit  tantoft  vne  fi  viue  aétion  à fies  bras , 8c 
de  fi  fondai  ns  mouuemens  à tout  fon  corps^  cous 


IDES  FEMMES  FORTES.  ii^ 

poimons  au  moins  en  voir  la  lueur  fur  Ton  vifage» 
& vn  reftc  de  chaleur  qui  i’agire  encore,  non  pas 
auec  tant  de  violence  quauparauant,  niais  auec 
plus  de  digni'.é  & plus  de  iuftelTe.  Le  combat  8c 
la  vidloireontlaiiré  vnagrcable  mélange  de  rou- 
geurfuL  Tes  ioiies  & fut  fon  front:f  t les  efpiits  de 
I lahardielTey  reçoiuenrdcradoucij(rement,&:  vne 
nouue’.le  grâce,' des  efprits  de  la  joye  qui  leur 
fontmélez.Onneluyvoidrien  de  l’air  defanaif- 
^fance,  ny  des  façons  de  fa  nouiriture.il  n’eft  pas 
iufQue  à fa  mine  qui  ne  foit  noble  & aguerrie , 8c 
cette  foudaine  reuolution  qui  s’eft  faite  en  elle, de 
laBergcrcàrheroïne,aienefçai  quoy  quirelfem^^ 
ble  à iliuf  on  ,&qui  tient  du  prodige  &de  la  fable. 

Diriez-vous  qu  il  y aitiamaiseu  despenfées  de 
paftuiage,&  desfentimensdeVilIageoife,en  cet- 
te tefte  quieft  fi  libre  de  fi  bonne  grâce  fous  le 
cafqueî  Diriez- vous  qucla  houlette  a efté  iufqites 
icy  la  charge  & l’occupation  de  ces  mains,  qui 
manient  fi  vigoureufement  & auec  tant  d adref- 
fe , & la  bannière  8c  l’épée  î Ne  diriez-vous  pas 
quelle  eft  née  dans  vn  Arfenac  , & qu’elle  a efté 
nourrie  dans  vn  Camp , quelle  nous  eft  venue  du 
Pays  des  Amazones:qu’elle  eft  animée  du  mcfme 
Lfpiitquianimoit  autrefois  les  Hippolytes,les 
Rodogunes,  Scies  Zenobies  ? Gardez-vous  bien 
de  le  dire.  Ce  feroit  la  loiier  iniurieufement  8c  la 
des-honorer  en  beaux  termes  : ce  feroit  fcandali- 
fer  l’innocence , 8c  profaner  vne  perfonne  que 
Dieu  s’eft  particulièrement  confacrée. 

L’Efprit  qui  la  pofledè  eft  vn  autre  Efprit  que 
celuy  des  Zenobies  8c  des  Rodogunes:il  vient  de 
bien  plus  loin , que  du  Pays  des  Amazones  rilelt 
d’vne  Région  beaucoup  plus  pure&:  plus  élcué.ç. 

. K IJ 


U LA  gallerie 

V ous  auex  oîiy  parler  de  ce  double  Erprit,qui  in-  ^ 
fpiroit  la  vérité  & la  Vaillance  à Debore,&  rent-  W 
pliflbit  également  les  deux  parties  de  fou  double  1^ 
Miniftere:  de  ce  double  Efprit  qui  eftoirvuEf- 
piit  de  feu  à Dauid  Conquérant  j Sc  vn  Efprit  de  b 
lumière  à Dauid  Propbete.  C’eft  ce  mefme  Efjprit  1 
qui  eft  defcendufur  noftre  Pucelle  : qui  Ta  rem-  ^ 
plie  de  fa  lumière  & de  fa  chaleur,  qiiiluy  a don- 
ne la  fcience  des  produâ;ions&  la  vertu  des  vi- 
ctoires. ^ I 

L’épée  que  vous  luy  voyez  a la  main , me  fait  1 
fouuenir  de  ce  Meteoi'.e  à deux  faces , de  ce  feu  ' 
célébré  & myfterieux , qu’vft  Ange  conduéteur 
portoit  deuant  le  peuple  de  Dieu.  Comme  luy 
elle  eft  lumincufe  & teinte  de  fang  : comme  luy 
elle  appelle  d’ vne  part  au  falut  & à la  liberté , & 
de  l’autre  elle  menace  de  mort  & d’extermina- 
tion. Elle  n’a  pas  pourtant  comme  luy , vne  lu- 
mière dé  fimple  montre  :fon  éclatn’efl  pas  feu- 
lement vn  éclat  de  pronoftique  ou  de  prefageÆt 
ce  feroit  peu  fi  elle  ne  bleffoit  que  la  veuë  comme 
î’éclair  : elle  abbat  & détruit  comme  la  foudre: 

on  dit  encore  que  comme  la  foudre , elle  a efté 
tirée  dufein  de  la  Terre.  Car  cette  épée  fi  vous 
ne  Icf^âuez , eft  vne  épéefatale  & reffufcitée  par 
miracle:  Elle  a efté  d’yn  autre  fiecle  que  celuy- 
cy5  Et  la  Pucelle  diuinementinfpirée  l’a  fait  ti- 
â’erd’vneànciennefepulture,oùelleeftoiten  rc-  ^ 
pos  auec  les  cendres  defon  ancien  Maiflre.  A 
peine  a-felle  fenty  la  vertu  de  cette  glorieufe 
main,  que  fa  vieillefTc  eft  tomb  ée  auec  fa  roüille  : 
èlle  areCêu  vn  nouueauluftie,  qui  luy  eft  comme 
ÿnnouueau  feu,  & la  voila  déjà  teinte  du  fang 
desEftrangerSj&  toute  échauffée  de  cette  pre^ 
miete  proiperité. 


DÈS  ÎEMMES  FORTES.  üi 

Deux  cens  Lances  maichentbiauemcnt&erî 
bel  ordre  apres  la  Pucelle.  Q^nd  ce  feroit  Id 
Fortune  ou  la  Vi<i^oire  elle-mefme  quiauroit 
conduit  le  pârty,  ils  n’auroient  pu  mieux  faire^ 
hy  donnerplus  d’ëpouuante  àTEnnemy.  A voir 
raiTeurance  & la  hardiefîe  de  leur  mine:  à voir 
cette  ioye  noble  & courageufe , qui  paroift  (ur 
leurs  vifages  &:  en  tous  leurs  môuuemens  ; vous 
ne  diriez  pas  qu  ils  fe  vont  ietter  dans  vne  ville 
alïiegée  -,  vous  diriez  qu’ils  vont  à vn  Triomphe. 
Les  Ennemis  encore  effrayez  de  l’inipetiiodré 
auec  laquelle  ils  ont  paffé,  fe  retirent  en  defordre 
à leurs  Baftilles,  ne  croyant  pas  qu  il  y ait  de  feu» 
reté  pour  eux  dans  leurs  tentes. 

Le  nombre  pourtant  eft  affez  grand , de  ceux 
quin'.ont  plusbefoinde  tentes  ny  de  Baftilles^ 
Et  apparemment  : fi  les  troupes  débarquées, 
cüffent  donné  en  merme-temps  de  tous  les  co- 
tez , cette  iournée  euft  eft é la  derniere  du  Siégé, 
& ce  Camp  fi  fuperbe,  qui  a efté  durantfept  mois 
la  prifond’ Orléans  , (croit  maintenant  lafepuU 
ture  d’vne bonne  partie  del’ Angleterre.  Mais  vn 
fi  grand  ouurage  mentoit  bien  d’eftre  montré 
diftindement  & auec  loifir:  Et  afin  que  cette 
Villeprironniere&defefperéejVifttoutela  vail- 
lance de  fa  Libératrice , il  eftoit  à propos  que  fa 
prifonne  fuft  rompue  qu’à  trait  de  temps  ôcpar 
pièces. 

Cét  heureux  commencement  eft  vn  prefage 
affeuré  d’vne  y (Tue  encore  plus  lieureufe.  Et  le 
Comte  de  Dunois,que  vous  voyez  fous  la  porte 
auec  Lahire  & les  autres  Chefs,  çft  forty  pourluy 
en  faire  vne  conioiiiffance  âuancée.  Vous  n’a-. 
Uiezpeut-eftreiamaisvCi  ce  ieune  Prince.  Vouë 


LA  G A LL  E R I E 
n'auiezdonc  paseDCoievûie  plus  g rn^d  orne- 
ment de  ce  Siecie,  £c  la  plus  belle  eiperancedefa 
Pofterité.  Prenez  leloifii  deltbien  conliderer. 
"Voyez  fa  benne  grâce  ôc  la  dignité  de  toute  fa 
peifbnne.  Voyez  ces  rayons  demaiefté,  qui  ont 
ienefçay  quoy  de  Royal , &.  qui  Ibnt teints  de  là 
pourpre  de  fon  fang.  Voyez  cette  noblelTe  de 
m ne,  &. cétair  deBrauejquiell  commsfon  cou- 
rage exterreur  , Ôc  fa  \ailiance  de  montre  : Et 
auoüezqu  il  remplit  bien  le  nom  d’Orléans,  & 
enfouftient  dignement  la  grandeur  & la  Fortu- 
ne. Onefpere  quc  fes  Vertus  ne  mourront  pas- 
auec  Ly  : elles  feiuiront  en  d’autres  fiecles  & 
fous  d’autres  Règnes  : Et  tous  les  pronofliques 
fontfaux,  &.la  Phifîonomie  cft  vne  trompeu- 
fe , ou  il  naiftra  de  luy  desFiincesqui  feront  Hé- 
ros de  race,  qui  feront  vai  Hans  dePere  en  Fils, 
qui  feront  yn  iour  l'honneur  de  leur' Maifen,^ 
en  failant  l’honneur  de  la  France. 

SONNET. 

La  Pucelle  parle. 

FAt/rle  à i’  Angleterre  ^fatale  à la  V rame  3 
De  l’vne  i'ahbatis  V or gueilleufe  fierté  : 

L’ autre  far  mon  bras  remife  en  liberté  t 
Vîtfon  Tbrofne  branLant^aŸfuyé  de  ma.lan.ee» 

■ Le  bûcher  allumé  centre  men  innocence  y 

Wen^uttoutneïr  qu  tl  f ut mïreir  là  ptretét 
Et\ontre  les  Autheurs  de  cette  cruautéy 
Lï  Mort  ^ue  ie  joufiris  fit  plus  qtte  ma  'vaillance. 

D’vn  (^(ëur  égal  aux  Cœurs  des  plus  fameux 
Guerriers, 

le  garday  de  mon  Corps  la  fileur  fous  des  'hauriersî- 
'Et  fus  comme  V Abeille  & ch  a fie  éf  courageufe  : 

le  picquay  y ie  chajfay  les  Eeopards  Anglois, 

Et  de  mon  aiguillon  y ÿierge  'viciorieufey 
le  défendis  Us  Eys  qui  couronnem^^os  Roy  s* 


DES  FEMMES  EORTES  ii^. 
ELOGE  DE  LA  PVCELLE. 


L’Hiftoirequifefait  appellerla  veiitable  Sc 
l’exaâe , ne  débite  prefque  par  tout  que  des. 
menfonges  de  grands  frais , & des  fables  pré- 
parées magnifiquement  & auec  pompe.  Elle  ne 
propofe  que  des  Portraits  plus  grands  que  le  na- 
turel , que  des  Colofles  qui  femblentneftre faits 
que  pour  effrayer  la  foy  des  Lccleurs  &;  laffer 
leur  veuë.  Il  n’y  a rien  icy  de  cette  maniéré  ny 
de  cette  taille  ; la  vérité  toute  fimple  & toute  nud 
fans  exaggeration  & fans  parure , y eft  plus  belle 
que  ces  fables  , plus  magnifique  & plus  haute 
que  ces  Coloifes. 

La  Puceile  d’ Orléans  n’eftpas  fouurage  d’vu 
Efprit  impofféur&  hardy  à feindre.  Elle  n’eft 
pasdemerme  étoffe  que  i es  Vaillantes  de  Fai- 
feurs  de  Romans  6c  des  Poètes.  Sa  vertu  eftoit 
fenfible  & auoit  vn  corps  : elle  a fait  véritable- 
ment la  Campagne  , . tout  ce  que  celles-là 
n’ont  fait  qu’en  peinture,  6c  dans  le  cerueau  de 
lerus  Aurheu-  s : .Et  il  n’a  pas  effé  de  fes  vidoires 
comme  desieurs , ou  il  n’y  a eu  que  du  papier 
noircy  , 6c  derencre répandue.  Le  mefmc  Efprit 
qui  appeîla  de  la  Bergerie  ,1e  Vainqueur  de  Go- 
riat:qui  choifit  vne  Femm.e  infirme  & fans  armes, 
pour  défaire  les  Afiyri en  s débordez  dans  lalu- 
dêe  ,&  arracher  Ton  Peuple  des  mains  d’Holo- 
fernejrira  cetre  Fille  d'entre  les  troupeaux  , & 
l’enuoya  fortifiée  de  fa  vertu , pour  releuer.la 
France  abbatu’é , 6c  la  déliurer  des  V furpateurs, 
quilades-honoroient  après  Eauoir  dépouillée. 

Il  luy  donna  vn  Efprit  Prophetique  & vn 
coeur  de  Conquérant:  il  eu  fit  vne  Debcre  6c 


nà  GAtLËRIË  . 

vne  luditK:  & ramafTacn  fa  vie  tout  ce  qlieîe  ' 
temps  des  miracles  a veu  de  plus  rare  & de  plus 
iliuftre.  Il  nefecotttenta  pas  de  luy-donner  le 
Courage  & la  conduite.  Il  luyenubya  fon  Ange 
qui  luy  impofales  mains  ^ ^ cette  impofition  de 
hiains  luy  fut  ce  que  l’accoUde  eft  aux  nouueaux 
ChcualierSj  lüy  ap^lit  tous  les  exercices  de  la 
Guerre  ; & luy  en  apprit  dauantageen  vn  mo- 
inent,  que  Lahiie  & le  Potiron  n’en  auoient ap- 
pris des  Ôccafions  & delà  Fortune.  Les  Anglois 
àuffi  ne  durèrent  point  deuânt  elle  : leur  Fortune 
qui  fe  croyoit  défia  vi(!Lorieufe  céda  à Ton  Ange: 
éc  quelques  efforts  qu’ils  fifTentpour  luy  empef- 
cLer  l’entrée  d’ Orléans  , elle  y entra  mal-gré 
eux,&  leur  ofta  la  France  en  leur  oftant  cette 
Ville. 

Apres  diuers  combats  oiî  elle  fut  toujours  vi^ 
éforieufe,  elle  tomba  entre  les  mains  des  Enne- 
mis, qui  la  traitterent  en  Criminelle  de  E.eligïon 
& d’Eldat  : & la  firent  paffer  par  le  fupplice  des 
Hérétiques,  & des  Sorciers.  Dieu  le  voulut  per- 
mettre ainfi,  afin  quelle  remplift  tous  les  deuoirs 
delà  Femme  Forte,  Scacheuaft  la  parfaite  He- 
roïnequ‘elleauoit  comniencée:  afin  quelle  vain- 
quift  par  fa  patience , comme  elle  auoit  vairicu 
par  fa  valeur:  & que  les  Anglois  fuffent  défaits 
par  fa  mort  ,non  moins  que  par  fes  ’vicloires. 
Auiîi  cette  barbare  iniufiiee  mit  le  comble  à leurs 
pechez,  & attira  fur  eux  la  colere  de  Dieu  ven- 
geur del’innoceüce  opprimée.  L’efprit  de  la  Pu- 
celle  & fon  bon  Ange,  recommencèrent  la  guer- 
îeapres  fa  mort.  Tou fiours depuis  les  Anglois 
les  eurent  à dos,  ils  en  furent  défaits  en  toutes 
ks  b atailîes,  Ùc  chafiéz  en  tous  les  Sièges,  rc  en- 


I DES  FEMMES.  FORTES,  ii» 

I fin  pour  le  faiiuer  de  ces  deux  r fprits  exteimina- 
teuis  , iis  furent  contraints  de  quitter  tout  ce 
qu  ils  auoient  enuabis  : ëc  de  toutes  leurs  con- 
quêtes , il  ne  leur  eft  demeuré  qu’vn  titre  fans 
corps  ëc  de  fauffes armoiries. 

REFLEXION  MORALE. 

Ttya  vne  grande  différence  entre  lesiugemeiis 
de  Dieu  & les  iagemens  des  Hommes:  & il 
fe  voit  peu  d’endroits,  ou  cette  diffcrencefoit 
plusexpreffe  & mieux  marquée , qu’en  l’Hiftoire 
delà Pucelle d’Orléans.  Dieu  la  tira  du  village 
pour  nous  faire  entendre  , qu’il  ne  diftingue 
point  les  lieux  ny  les  noms  : qu’il  n’eftime  pas  les 
Hommes parleblalon  ny  par  des  vieux  titres: 
que  lefang  du  Prince  8c  celuy  du  Berger  font  de 
mefmc  couleut  8c  de  mefme  matière  : qu’vne 
Houlette  deuant  luy  eft  de  mefme  prix  qu  va 
Sceptre  : 8c  que  le  Grand  8c  le  Petit,  aufli  bien 
quela  Palme  ëc  le  Buiffon,  fontfortis  d’ vne  mef- 
me terre.  Ilia  choifit  d’vn  fexe  infirme: parce 
que  de  tout  temps  il  a aymé  de  vaincre  l’orgueil 
parlafoiblefl’e-,  d’abbatre  les  Coloffesauec  d':s 
grains  de  fable  j deterraffer  des  Geans  auec  des 
rofeanx.  Il  voulut  montrer  , que  les  mains  les 
plus  foibles  8c  les  moinsagguerries,  peuuent  dé- 
fendre les  Sceptres  8c  appuyer  les  Throfnes, 
quand  il  les  a benies  : que  le  falut  des  Eftats  eft 
defaProuidencci  8c  non  pas  des  bras  des  Ar- 
mées, ny  delatefte  des  Miniftres.  Et  pour  ap- 
prendre aux  Conquerans , que  les  Viétoires  font 
plus  de  fa' grâce  que  de  leurs  forces,  il  voulut 
qu’vneBergerequin’auoit  iamais  manié  quela 


11%  LA  GALLERIE 

Eîoulette  , donnaft  plusde  Rix  fois  la  chafTe  à 
plus  de  dix  mille  Lances.  Il  voulut  enfin  qu  vue 
f 1 1 1 e non  r ri  e au  X V i lia  ge  fi  ft  tou  te  s 1 f s fon  â;  i O ns 
de  la  V ertu héroïque  *,  qu  elle  en  fubiR  toutes  les 
épi  euues  -,  qu  elle  en  gagnaft  toutes  les  Couron- 
nes. Et  par  là  il  nous  a appris  que  cette  haute  V er- 
tu  n’eiï  pas  toujours  des  hautes  Fortunes , ny  ne 
loge  toujours  dans  les  Palais:  que  Perfonne  n’efl: 
receu  d’elle  fur  fa  condition  : que  Perfonne  li  en 
éA'  leietté  fur  fon  nom  ny  fuff^'iine  : qu’elle  ne 
confideie  que  le  cœur,  quia  fon  fcxe  à part  & fcs 
quaîitez  différentes  de  celles  du  corps:  queles 
Femmes  qui  ne  font  point  Femmes  par.  le  cœur, 
peuuent monter  aufiihaut,  & s’approcher  auAi 
prés  d’elle  que  les  Hommes.  Cette  vérité  eft  im- 
pcrtinteSt  de  grand  vfage  : & la  Q_^Aionfui- 
uruitedontiela vay appuyer,  nefçanroit  quelle 
n’inllruife  agréablement;  & quelle  ne  profite  en 
diujrtilfant. 

QVEsTION  morale. 

Si  les  Femmes  fenuent  f retendre  k la 
Vertu  héroïque, 

LEs  Héros  dont  il  cAtant  parié  dans l’Hi- 
Aoire,n’eAoicnt  p^s  delà  race  dts  Gcans:5c 
leur  force  n’alloit  pas  iufques  à déraciner  des  ar- 
bres , & à remuer  des  Montagnes.  Le  Peuple 
neantmoins  qui  ne  peut  comprendre  d’autre 
grandeur, ‘que  celle  qui  lafic  la  veue  : qui  ne 
connoift  point  d’autre  force,  que  celle  qui  fait 
du  bruit  & des  ruines  , s’imagine  des  Colof- 
fc  s quand  on  luy  parle  de  ces  Hommes -là. 


DES  FEMMES  FORTES.  115 
qu’on  appel! c e xtraordinaires  ;&  parce  qu’il  en- 
tend eftimer  leur  force  & faire  eftat  de  leur  va- 
leur, il  croit  de  bonne  foy,  qu’ils  auoient  des 
brasd’acier &. des  iambes  de  bronze;  & qu’ils 
abbaroientà  coups  de  poing , les  murailles  des 
villes  qu’ils  vouloient  prendre.  Il  m’eft necelTai- 
re  icy  de  reformet  cette  imagination  du  Peuple  : 
& ce  la  réduire  à vne  plus  iufte  mefure.  Cen’eft 
( pas  la  hauteur  de  la  taille,  ny  la  force  du  corps 
! qui  fait  les  Héros , c’eft  la  grandeur  & l'éleua- 
tion  de  l’Ame;  c’eft  la  vigueur  & la  fermeté  de 
l’Etprit  : Et  il  peut  y auoir  des  Ames  fort  éleuées 
& de  la  première  grandeur  en  de  petits  Corps  ; il 
peut  y auoir  vn  efprit  extr émerrent  ferme  & d’v- 
ne  extrême  vigueur  , dans  vne  chair  fort  infirme. 
De  ce  cefté-îà  donc  , il  n’y  a rien  qui  piiifte  di- 
minuer le  droit  desÉemmes,  & les  empefeher 
de  prétendre  à la  V ertu  héroïque. 

Et  afin  d’éclaircir  dauantage  ce  droit  des  Fem- 
mes & d’appuyer  les  prétentions  de  celles  qui  au- 
ront le  courage  des’éleueriDfques-là,ileft  àfiip- 
pofer,que  la  V értu^ercïque  meft  à la  bien  défi- 
nir, qu’  vnc  Vertu  excellente  & relcuée  audeflus 
des  Vertus  communes.  Cette  excellence  luy 
vient,  premièrement  de  ladignité&  de  l’émi- 
nence de fon  Objet,  qui eftl’Honnefte conlîde- 
ré  dans  la  plus  haute  éîeuation  qu’il  puifie  auoir. 
Elle  luy  vient  fecondem  et  de  la  peifeéliô  des  Fa-, 
cultez  pat  lefquelles  elle  agit;  & ces  Facultcz  rc- 
çoiuent  leur  perfection  d’vn  feufpirituelSc  péné- 
trât,qui  éclaire  & purifiela  Partie  Intelleéluelle: 
qui  échauffe  & enleuel’Appetitiue.Elleluy  vient 
encore  de  la  noblefl'e  de  fes  principales  fon  élios, 
qui  font  d’agir  fortement  & auec  hardieffe;  & de 


114  . L A G A L L £ R I E 
icuffrir  ccurageulemêt  & auec  conll-âce.Et parce 
cjud’adio  Que:  que  forte  5c  quelque  hardie  qu’eU 
le  foitj  St  In  foiiffrancc, voire  la  plus  couiageufe  & 
la  plus  conilante  , ne  peuuent  arriuer  à céc  Hcn- 
nefteeminentSc  du  premier  ordre  , que  par  vn 
certain  tranfport  de  l’Âme , que  les  Grecs  appel- 
lent Fntl  ouhafme  -/ce  tranfport  eft  la  quatrième 
caure,qui  fait  l’e-xccllence  de  la  Vertu  Héroïque. 

Di  (on  s encore  pour  ne  rien  laifférà  dire,  que 
la  belle  de  l’excellente  formeV^e  la  Vertu  Hé- 
roïque donne  à l’Amour  & à la  Colere,cft  vne 
cinquième  caufe  quiiuy  fait  comme  vn  cinquié-" 
me  degré  d’excellence.  le.paricicy  félon  l’opi- 
nion des  Anciens , qui  croyoientquel’Amour  & 
la  Colere  eftoient  les  Pallions  dominantes  des 
Héros:  foit  à caufe  qu’ils  font  d’vne  matière  plus 
fubtile  & plus  coinbuftible',  Sc  qu’il  entre  plus^de 
feu  intérieur  en  leur  tempérament  qrr’en  cc!uy 
celuv  des  autres  Hommes:  loità  caufe  que  ces 
deux  PalTions  imperieufes  & fouucraines  , ne 
peuuent  edre  bien  purifiées  que  par  vne  Vertu 
pliisfoiueraine  & plusimpeiîbufe  qu’elles-,ny  re- 
ceuorrd’airei:rs&  paivii  effort  ordinaire, leur 
dernicreperfeèiicn , ddesbellesforraes  dont  el- 
les font  capables.  Toutes  ces  conditions  contri- 
buent à la  dignité  de  la  Vertu  Héroïque  5 d:  i’é- 
ieuentàvnordre  foperierrr , ou  les  vertus  com- 
munes ne  font  point  receues. 

Cécordreneantmoinsellen  vn  lieu  ou  l’on 
peutailerdetoutesics  conditions  delà  Vie  :rou- 
tes  les  grandes  Ames  y font  également  appel- 
léesrdc  de  quelque  coPcé  qu’en  y mente, les  Fem- 
mes y peuuent  monter  non  moins  que  les  Hom- 
mes. Premieremenîi’Honneil;eéminçnt&  feu- 


DES  FEMMES  FORTES.  115 
uerain , qui  eft.l<?pcoprc  Objet  delà  Vcrm Hé- 
roïque , n’eft  pas  hors  de  leur  veii'é , & ne  peut 
eftreau  delTus  de  leurs  pretenlions.  La  Nature  ne 
leur  a point  atîîgné  début  au  delTous  de  celuy, 
là  ^ il  n’y  a point  de  terme  au  delà  duquel  elles 
forent  difpenfécs  de  foins  , & abandonnées  à 
leurs  fens:  il  n’y  a point  d’efpaceoule  Bien  ne 
leur  fort  plus  Bien?  ou  le  Deuoir  celTe  de  les 
obliger , ou  la  Vertu  perd  les  droits  quelle  afur 
elles.  La  Carrière  de  l’honneur  eft  pour  elles 
auin  grande  & anlTi  large  que  pour  nous  : & dans 
cette  grande  Carrière,  on  ne  fçauroit marquer 
vn  feul  endroit,  ou  U leur  Ibit  permis  de  faire 
vn  faux  pas  j de  fe  laifler  vaincre  j d’abandonner 
l’Honefteté  ^ derenonceràla  Couronne.  D ’aiL. 
leurs  elles  fontappellées  àla  peffedion  aulTi  bien 
que  nous  : Et  le  Fils  de  Dieu  qui  crie  aux  Saints 
ét  aux  luftes , qu’ils  ne  fe  lafléntpoint  de  fe  fan- 
élifîcr  J & que  chaque  iour  ils  adiouftent  quel- 
que nouueau  lullre  à leur  iuilicezn’a  point  dé- 
chargé les  Femmes  de  ce  trauail,ny  ne  leur  a 
marque  des  bornes  , au  de  là  defquelles  elles 
puiiTcnt  eftre  iniuftes  & n’eRre  pas  faincies. 
Non  feulement  donc  cét  HonnePte  é.mincnt , Sc 
founerain , oiivife la  Vertu  Héroïque, n’eft  pas 
hors  de  leur  portée  : il  eft  de  leur  droit , & entre 
tous  leurs  deuoirs  : & il  fe  peut  trouuer  des  oeca  - 
fions  qui  ne  leur  laifiéront  pas  la  liberté  de  s’ar- 
refterà  vn  bien  inferieur  : il  peutarriiier  des  ren- 
contres fc  des  Ennemys , qui  les  pouficront  iuf- 
ques  au  dernier  degré  de  la  Vertu,  ou  les  feront 
tomber  dans  le  vice. 

Q^nt  à ce  qui  regarde  la  perfe<ftion  de  la  Par- 
tie Intelleéluellç,  6c  dçlaPartie  Appetitiue , qui 


Ï16  LA  GALLERIE  i 

font  comme  latciLe  & le  coeur^e  la  Vei'tu  Hercï- 
qne  ^ il  eft  certain  que  ces  facultez  ne  font  pas 
diuerfesoù  iîy  adiuerfitéde  Sexe.  Elles  ont  par 
tout  viî  mefme  fond , 6c  font  capables  de  mefmes 
formes.  Les  lumières  qui  defcendent  en  1 ’efprit 
de  l'Homme  , ne  font  pas  plus  pures  ny  d’vne 
plus  haute  Sphere , que  celles  qui  defcendent  en 
i efprit  delà  Femme:  & de  ccs lumières  égales  6c 
venues  de  mefme  fource , il  fejpeiit allumer  vn  feu 
pareil  & de  mefme  force,  dans  le  coeur  de  Tvn  6c 
de  l’autre.  Il  fe  voit  des  Hommes,  qui  n’ont  nas 
feulement  la  première  lueur  du  bon  fens.  Vous 
iurericz qu’ils  ont efté  faits  delà  lie  6c  du  marc 
delà  madere:  vous  diriez  qu’il  n’eft  pas  entré 
vnc  feule  édnceîle  du  feu  celefre  en  leur  coiifti- 
tution.:  & leur  A-me  eft  d chargée,  l’écorce  qui 
renuirenne  eft  n obfcure  6c  dmafllue , qu’il  n’y 
a point  de  lumière  qui  la  puilTe  pcnetrerd’vn  feul 
rayon  de  vérité  j qui  luy  puilTe  donner  vn  com- 
mencement de  chaleur  honnefte.  Au  contraire 
il  fc  voit  des  Femmes , qui  fcmblentn’efirre  faites 
que  du  pur  extrait  delà  matieréreédhée.  La  hau- 
te partie  de  leur  Ame  eft  finette,  êc  reflefehit  fi 
viuement  toutes  les  imprcjTions  lumineufesqii’el - 
le  reçoit:  l’inferieure  a des  feux  fi  nobles,  & fe 
meut  fi  reglement  5c  aiiec  vne  viftelî'e  fi  compaf- 
fée  6c  fi  iufte  ^ qu’il  n y aiiroit  point  de  flatterie, 
de  les  comparer  à ces  beaux  compofez,  qui  fe 
font  des  Intelligences  6c  des  Aftres.  Ce  n’eft: 
donc  pas  la  différence  du  Sexe , qui  fait  la  diffé- 
rence des  facultez  de  F Ame,  6c  puisqu’ellesfont 
de  mefme  perfeélion  en  l’Homme  6c  en  la  Fem- 
me: puis  qu’en  F vn  8c  en  l’autre  , elles  peuuent 
cftre  irnbués  de  mefme  lumière  , 6c  pénétrées 


DES  FEMMES  FORTES  ^ 117 

deinefirieteui  defcendons  libi-cmcnr  &ce  gré 
à gré  à la  confequence  où  nous  mene  ce  dif- 
cours  : & demeurons  d’accord , que  les  Femmes 
pcuuenteftre  difpofées  par  cette  lumière  & par 
ce  feu,  aux  principales  fondions  de  la  Vertu 
héroïque. 

L’HiâoiieeftauiTifçauante  & auiTi  pcrfuafîue 
furcepoint,  quelaPnilofophie : Scies  exem- 
ples quelle  en  donne,  font  des  demonftrarions 
aulli  iuftes  £:  dauflî  bonne  forme,  que  celles  qui 
fe  font  far  les  réglés  delà  Dialedique.  Que  s’il 
cft  montré  par  ces  exemples  que  les  Femmes  font 
capables  des  plus  fortes  & des  plus  hautes  aétios  j 
il  e(F  par  confequent  êc  de  nccefliré  prouué  par 
les  rriefmescxemHes , qu  elles  font  encore  capa- 
bles du  traniporr  héroïque,  & decétenthouiial- 
me,  (ans  lequel  on  ne  franchit  pas  l':sbor;;es  que 
la  Mo  taie  a marquéesaux  Vertus  communes. 

Il  fallu:  bien  que  ludith  fuft  trarXportée  de 
cét  eiithounafme  quand  elle  palfa  fur  le  péril 
de  fa  vie  & fur  celuy  de  fon  honneur  ^ elle  tra- 
uerfa  des  murailles  U des  tranchées  • S:  ié  icr- 
ta  tout  feule  Ce  fans  armes,  au  milieu  de  plus 
de  cent  m lie  combattans,  pour  retirer  la  lu- 
dée  de  leurs  mains  , pour  leur  ofter  la  tefte 
d’vn  feiii  coup  d épée.  Il  fallut  bien  que  Su- 
fanne  fufl  poullee  du  mefme  entbouiiRrme, 
lors  qa’cdant  follicicée  de  fon  des-hoimcur, 
par  le  plaKir  ^ par  la  crainte  , elle  (é  défit 
co'irageufemen:  du  pla  (ir , & de  la  crainte;  & 
courut  à fon  d;!Uoir  , au  trauers  de  l’infamie 
üC  de  la  mort  , & de  tout  vn  orage  de  cail- 
loux amalFé  contre-eile,  d f dlut  bien  qu’il  y 
eufl  beaucoup  de  ce  tranfport  Sc  de  cét  ea- 

L iiij 


12.8  LA  GALLERIE 

. îhoufiafme  en  la  Mere  de  s Macabêcs,  lors  qu  ei-  ]»?' 
îes’expofaà  des  haches  &:à  des  chaudières  ar-  \k 
dentés  ^ elle  marclia  fur  les  peaux  & fur  fes  trou-  j 
çonSian|;lans  de  fes  Enfaiis  écorchez  ^ mis  en  ïi 
pièces , eik  donna’fon  c ceur  & les  entrailles  , foii  ( 
ame  & fon  efprit  àkpt  differentes  morts  ^ pour  i 
gagner  par  là  vne  hui éliéme mort  j quifuft  di- 
gne de  la  mémoire  des  Macabées  , 6c  égale  àla 
repataticn.de  fa  E ace. 

Mais  fans  aller  h loin  de  noftre  Siecle  , & de 
f hiiloire  moderne , n’y  eut-il  pas  du  traftfport  en 
cette  rüle  d’Agria , qui  fe  préparant  à combatre  j 
furia  brefehe, par  laquelle  les  Turcs  vouloienc  I 
porter  le  fer  èc  le  feu  dans  le  fein  de  fa  patrie, 
comme  fa  Mere  quieftoit  dans  la  mefme  fadion, 
auec  vhe  grolj;  pierre  furlatefte,eu{l  efté  em- 
porté ed’vn  coup  de  canon  telle  ne  parut  point 
furprife  de  cétaccident , 8c  n’en  perdit  ny  fa  re- 
folution  ny  fon  pofte,fon  cceurne  branflapas 
feulement  d’vn  coup  qui  euft  p(i  faire  tomber  vn 
pan  de  muraille  : 6c  fans  changer  devifage,  elle 
ramaffa  cette  pierre  toute  chaude  du  fang  6c  de 
lan.ortdefaMerc,  6c  la  roula  lur  les  premias 
qui  montèrent  à la  brèche. 

N’y  euft-ii  pas  dd’enthoufiafme  en  l’adion 
qu’vne  ieune  Femme  de  la  mefme  ville, fit  au 
mefme  Siégé? Elle combattoit  armée  de  toutes 
pièces  entre  fon  Mary  6c  fa  Mere  t 8c  comme  fon 
Mary  apres \nlong  6c opiniafere  combat,  euft 
efté  tué  à Ion  cofté,  fa  Mere  l’auertiffant  de  fe  re- 
tirer, 6c  de  luy  aller  rendre  fes  derniers  deuoirs: 

„ Dieu  me  garde,  repartit-elle,  d’vne pieté  fi 
„defordonnée.Il  eft  temps  de  le  venger  6c  non 
5,  pas  de  le  pleurer  : fes  funérailles  fe  feront  bien 


DES  ÎEMMES  PORTES.  ii9 
apres, fi  nous  viuons,  & s’il  m’eft  ordonné  “ 
de  mourir  fiir  luy , mon  corps  luy  fera  vue  alfez  “ 
glorieufc  tombe  5 & mon  fang  méfié  aucc  le  “ 
fien^luy  fera  plus  d’honneur  que  mes  larmes. 

Ces  courageufes  paroles  furent  fuiuies  d’vnc 
aélion  encore  plus  courageiife.  Elle  ictta  fonc- 
pée&: releua celle  defon  Mary , foit quelle  Te- 
ftimaft  meilleure  que  la  fienne,  8c  plus  accouftu- 
mée  à vaincre  , foit’ quelle  cruft  qu’il  y pou- 
uoiteftre  demeuré  quelque  reftedefa  valeur  &: 
de  Ton  addrefic , qui  combattroit  auec  elle  6c  luy 
porteroitbon-heur:Et  fortifiée  de  cette  appre- 
henfion , elle  fe  ietta  fièrement  6c  auec  ardeur, 
fur  ceux  des  Ennemis  qui  eftoient  les  plusauan- 
cez,  en  tua  crois  defaiTiain,fitlafcherle  pied  aux 
autres , 5c  cela  fait  fe  retira  auec  le  corps  de  foil 
Mary  & lafatisfaélion  del’auoir  vengé , qui  luy 
fut  vnefatisfadion  aufiiiufte  6c  plus  vtilcque 
celle  qu’on  cherche  dans  vn  deuil  de  montre  6c 
paré, dans vne triftelTe  ambitieufe  6caulfi  vai- 
ne que  luxe. 

Outre  ce  tranfport , qui  eft  vn  apparent  8c 
louable  excès  de  Valeur  8c  de  Confiance  j il  y a 
vne  autre  force  d’excès  , que  la  Magnificence 
cherche  dans  fes  ouutages , 6c  qui  appartient  en- 
core a la  Vertu  héroïque.  Et  il  ne  faut  pas  ou- 
blier de  dire  en  pafl’ant , que  les  Femmes  ont  efié 
aufli  loïn,8cfe  fout  élcués  auflihaut  que  ksHom- 
mes , par  cette  fécondé  forte  d’excès.  On  ne  peut 
parler  qu  en  termes  énormes  des  Pyramides  d’E- 
gypte, 6c  les  crayons  racourcis  quel’ Antiqui- 
té nous  en  a laiffé  -,  6c  nous  laifl’ent  encore  'a 
veuë.  Cependant  les  plus  hautes  6c  les  plusfiî- 
perbes  de  ces  Pyramides  furent  bafties  par  la 


IJO  la  gallerie 

hardieffe  & par  la  magnificence  d vne  Femmr. 
Le  Maufolée  épuifa  la  fcience  de  tous  les  Archi- 
teftes  & de  tous  les  Sculpteurs  de  Grèce  j & ne 
lailTa  point  de  marbres  ny  de  pierreries  de  refteà 
i’Afie  : & ce  Maufoleefutrinuention  & l’entre- 
prife  d’vne  Femme.Les  lardins  fufpendus  de  Ba- 
bylone,  ces  Murailles  fi  fameufes  par  leur  ma- 
tière èc  parleur  ftrudure , furent  encore  l’ouura- 
ge  d’vne  Femme.  Et  cette  mefme  qui  n’auoit  que 
despenfées  vaftes  &c  des  defleins  fans  mefure, 
ayant  afe  faireériger  vne  Statut  en  vn  lieu  ou 
elle  auoit  gagné  vne  bataille , la  fit  faire  de  route 
vneMontagne  taillée  en  figure  humaine  & en 
Trône.  Et  parce  qu’il  n’euR  pas  efté  bien-feant 
de  voir  vne  Reine  toute  feule,  elle  voulut  que 
l’oumier  ménageait  auec  tant  d’art  les  éminen- 
ces & les  pièces  fiiperflues  delà  Montagne,  quil 
yeuft  dequoy  liiy  faire  vne  derny  douzaine  de 
Gardes.  Sans  déterrer  des  raines  enfeuelies  fous 
tant  de  Siècles, il  y a en  France  d’ allez  fomptueu- 
fes  prcuues  de  la  Magnificence  héroïque  des 
Femmes.  M aisellant  expofées  comme  elles  font 
aux  yeux  du  Public,  il  n’eft  pas  necelfaire  de 
les-alleguer  en  cét  endroit , puifque  mon  delf  la 
n’eft  pas  d’écrire  pour  les  Ellrangcrs  ny  pour 
des  aueitgles. 

Q^nt  à ce  qui  regarde  ces  deux  Pafilons 
fouueraints  & dominantes , qui  fcni  h plus  no- 
blcmatiere  que  la  Vertu  héroïque  pudre  mettre 
en  œuure  j la  confiance  6c  la  force  de  l’.Amour 
coniugal , voire  Ton  tranfport  & fa  derniere  per- 
fcclion  , ne  feront  iamais  difputées,  aux  Fem- 
mes, de  peiTonne  qui  fefeia  entretenu  feulement 
vn  quart  d’heure  auec  PHilloire.  Elles  ne  font 


DES  FEMMES  FORTES.  151 
pas  moins  capables  de  bien  vfer  de  là  colere,  de 
purifier  Ton  feu  par  vn  autre  fieu  plus  fpirituel , & 
îamenei  au  fupiéme  degré  dcTHonneftc  parvn 
tranfport  héroïque.  Etafin  de  terminer  ce  point 
par  vn^feul  exemple,  mais  par  vn  exemple  de 
marqu^  de  couronne , il  n’y  a que  des  faillies 
aueugles , & vne  impetuofité  de  fougue  & préci- 
pitée , en  tout  ce  qui  fe  raconte  des  Héros  que 
nous  connoifibns , s’il  eft  comparé  à ce  que  Se- 
roiramis  fit  en  ce  fujet. 

Vne  Prouincc  qu’elle  auoit  conquife  alTez 
frailchement , ayant  chaifé  fes  Lieutenans,  ôc 
fecoüe'  le  ioug  par  vne  reuolte  publique , la  nou- 
iielleluy  en  fut  portée  a l’heure  quelle  fefaifoit 
coëfrer.  Elle  ne  cria  point-à  cette  ncuuellc, qu’on 
pieparaft  des  cordes  3c  des  gibets  , comme  quel- 
ques Princes  ontfaiten  defemblablesoccafions. 
Mais  fanséleuer  tancfoit  peu  la  voix  , ny  dire 
vne  feule  parole  d’aigreur , fans  fe  témoigner  al- 
térée ny  furprilè  : elle  fit  ferment  de  n’acheuer 
iamais  defe  co’éfFer,  quelle  n’euft  chaftié  ces 
Rebelles.  Ce  ferment  fait  auec  vnton  de  raille- 
rie, & vne  fierté  maieftueufe  & bien-feante,  elle 
commanda  a fes  Femmes  de  relTerrer  fes  parfums 
& fes  pierreries  : enuoya  quérir  fes  armes,  & 
donna  les  ordres  pour  la  marche  des  troupes  : 
monta  à cheual  ayant  les  cheueux  moitié  dref- 
fez  & moitié  épars  : & non  feulement  elle 
commença , elle  acheua  la  guerre  en  cér  eftat: 
& s’ilm’en  fouuient,  ce  fut  apres  cette  guerre 
acheuée  , qu’elle  fe  fit  ériger  cette  Statue  fi 
énorme  & fi  monftrueufe  dont  i’ay  parlé. 
Auoiions  qu’il  y euft  bien  du  magnanime  & de 
rherpïque  en  ce  tranfport.Auoüôsque  cette  telle 


LA  GALLERIE 

demy  co‘éfFée,eftoitfouftenuë  d’ vn  giand  cœur, 
qu  elle  eftoit  des  plus  fortes  & des  plus  capables, 
& qu’il  ne  pouuoit  y auoir  de  Couronne  trop 
grande  ny  trop  haute  pour  elle. 

lufquesicyi’ay  pris  la  Vertu  Héroïque,  par 
des veuës purement  humaines,  & n’ajfC^prefque 
parlé  que  de  celle  qui  a eftè  connue  des  Philofo- 
phes.  Maiss’ileft  queftion  de  celle  qui  eftChrê- 
ftienne,  & que  la  Grâce  a fandifiée,  quiaefté 
éclairée  des  lumières  de  lefus^-Ch  ift , qui  a efté 
imbue  de  foii  fang  & pénétrée  de  Tes  efprits  fur  le 
Caluaire  , qui  eft  appellée  à ce  Bien  Diuin  & 
Souuerain  ,Ie  quel  eft  d’’^  ordre  infiniment  éle- 
ué  au  deftus  de  tous  les  Biens  de  la  Nature  j il  n’y 
apointde  doute  queles  Femmes  n’y  puilTent  pré- 
tendre aufli  bien  que  nous , & que  leurs  préten- 
tions ne  (oient  aimi  légitimes, & fondées  en  auiîi 
bon  droid  queles  noftres.  lefus-Chrift  nous  a 
donné  fon  Sang  & fou  Ffpriten  commun :il  nous 
appelle  en  commun  à la  participation  de  fa  Croix 
ôtau  Caluaire:  Se  il  eft  remarqué  parriciihere- 
ment,  quequandily  futen  Perfonne,  il  monta 
bien  plufieurs  Femmes  apres  luy  , mais  il  n’y 
monta  qu’vn  feul  Homme  . le  né  voudrois  pas 
dire  qu’il  y euft  duprefageen  cela,  & que  ce  fuft 
vne  figure  de  l’auenir.  le  diray  feulement  que 
toufiours  depuis  on  les  y a veu  monter  en  plus 
grand  nombre,  & aucc  plus  d’ardeur  que  nous , 
&faire  plus  de  prefi'e  autour  de  la  Croix,  qui  eft 
levray  Thrqfne  de  la  Vertu  héroïque.  Il  s’eft 
donctrouuédésHeroïnes,  félon  toutes  les  for- 
mes & dans  tous  les  degrez  delà  Vertu  héroïque, 
dans  le  degré  des  Patientes,  dans  le  degré  des 
Magnifiques , dans  le  degré  des  Courageufes  Sc 


Je! 

lai 


DES  EEMMES  fortes.  155 
ties  Vaillantes  -,  & fans  étendre  dauantage  les 
taifons , l’exemple  que  ie  vay  produire  en  fera 
^ne  feule  preuue  vniuerfelle  & abbregéc. 

EXEMPLE. 

ISABELLE  RETNE 
de  Qaflille, 

Te  delfe  in  delà  Monarchie  d’Efpagne  nell: 

pas  du  temps  de  Platon,  ny  de  la  maniéré  de 
fa  République.  Il  eft  moderne  & de  la  mémoire 
de  nos  Peres.  L’Autheur  neantmoins  n’en  eft 
pas  connu  fi  généralement  : & encore  auiour- 
d’huy  on  en  difpute , comme  on  feroit  d’vne 
Antique  demy  effacée.  Cliques- vns  attribuent 
cette  entreprife  à Ferdinand  , qui  eftoit  vn  Prin- 
ce rufé,  mais  timide  &fe dentaire  i qui  ne  tou- 
choit  fa  befongne  que  del’efprit  & du  confeilj  & 
faifoi;  toutes  chofes  par  les  mains  de f es  Capi- 
taines & de  Tes  Lieutenans.  D’autres  veulent  au 
contraire , quelle  foit  de  Charles-Q^nt , de  cét 
Ouurier  heureux  & hardy,qui  eftoit auffi bon 
pourla  Campagne  que  pour  le  Cabinettqui  met- 
toitluy-mefmelamainal’œuure  aucc  fa  Fortu- 
ne. qui  eftoit  tout  à la  fois&  l’Entrepreneur  & 
l’Arrizan  de  Ces  ouurages.  Mais  quoyquepuif- 
fent  dire  les  vns&  les  autres-,  ce  defiein  fi  vafte 
&;  fi  énorme,  n’eft.  à vray  dire,  ny  duTimide, 
ny  du  Conquérant  : il  n’eft  ny  de  latefte  de  Fer- 
dinand ,ny  du  bras  de  Charles:  il  eftdel’efprrt 
& du  courage  d’ifabelle  de  Caftille.  Ce  mot  feul 
eft  pour  elle  vn  grand  eloge  racourcy  : c’eft  l’a- 
bregé  d’vne  longe  Hiftoirc  , & la  matière  de 


154  LA  GALLEPaE 

plufieuis  Volumes:  Et  la  Vertu  héroïque  de  cette 
grande  Rcinenepeutauoir  vue  preuue  plus  ma- 
gnifique ny 'plus  ample , qu’vn  Edifice  qui  eft  de 
retendue  des  deux  Hemilpheresj&qui  embraiTe 
la  Nature  découuerre  & laNatureà  découurir. 

Cette  fi  grande  entreprife  fut  d’vne  Ame  en- 
core plus  grande,  &aïf:ftée  de  toutes  les  gran- 
des Vertus  : Celles  qui  deSnent  ingenieufe- 
ment,  & celles  qui  confiiltent  auec  piudcncci 
celles  qui  exécutent  auec  adrefie,  & celles  qui 
agiflent  de  force , y trauaillefcnt^coniointement 
auec  elle.  Il  n y eut  que  du  grand  de  delMiei  oï- 
que  en  toutes  les  parties  de  fa -vie , tous  fesiours 
furent  des  iours  de  trauail , ou  de  préparation 
autr?uail  : & auant  qu’elle  fut  en  âge  de  vaiv-  cre 
par  l’adicnjelleappritav  aincre  parla  fc  u It r an  - 
ce.  La  Prouidcnce  Diuine  l’ayant  choific  pour 
faire  voir  à ces  derniers  Siècles , iufques  ou  peut 
aller  vnc  grande  Vertu  , affiftée  d’vne  grande 
Grâce,  luyoflade  bonne  heure fon  Peie  & fa 
Merc:  Scia  mit  toute  feule  & fans  fupportdans 
le  chemin  delà  Vertu , aufil-ioft  qu’elle  fe  peut 
foûrcnir.  Ce  ne  luy  fut  pas  vn  petit  auantage, 
d’auoir  efté  fi-tofi:  feviée  des  tcndielTes  qui 
amolliflent  & des  douceurs  qui  corrompent. 
Pourle  moins  elle  refiembla  par  là  aux  anciens 
Héros  ^ & pourvfer  des  termes  de  ce  temps-Ià, 
il  y eutmeins  de  laidl  que  de  moelle  de  Lyon  en 
fa  nourriture.  Son  enfance  aufîi  en  fut  difcipli- 
née  & laborieufede  meilleure  heure  : elle  futfe- 
lieufe  & inftruite,  tempérante  & feuere  , dés 
l’âge  des  joüets'&;  des  bagatelles:  Et  au  temps 
que  les  autres  Filles  flattent  des  Pouppées,  ou 
font  flattées  par  des  nourrices , elle  fut  aguerrie 


des  EEMMES  fORTES. 

parVadueifité,  & apprit  à vaincic  la  Fortune. 

Cette  enfance  (êuere  & difciplinée  fut  fuiuic 
d’vne  icunelTe  agitée  & pleine  de  troubles  : 8c 
Dieu  qui  ne luy  vouloir  fouffrir  que  des  fatisfa- 
élions  graues  & des  contentemens  folides , per- 
mit que  les  premières  fleurs  de  fon  mariage  fuf- 
fent  traueifées  d’épines.  Elleauoit  choifl  Ferdi- 
nand Prince  d’Aragon  & Roy  de  Sicile , entre 
Alfonfe  Roy  de  Portugal,  & Charles  Duc  de 
Guyenne  Freie  de  Loiiis  onzième  : & ce  choix 
ou  l’inclination  fe  trouua  fortifiée  de  l’intereft, 
auoit  edé  généralement  approuué  de  tous  les 
Ordres  du  Royaume.  Le  Roy  fon  Frerequi  de- 
uoiteftre  le  premier  à Taire  les  honneurs  de  fa 
Couronne  & de  fa  Maifon  , s’oppofa  toutfeul  à 
cette  approbation  generale,  & corrompit  la  ioye 
publique  par  l’aigreur  d’yne  enuie  particulière. 
Il  tendit  des  piégés  fur  tous  les  chemins  & de 
toutes  les  façons  à l’innocence  de  fa  Sœur  : il  vfa 
d’adrclTe  pour  dénciier  fon  mariage  : il  voulut 
vfer  de  violence  pouiTe  rompre.  Mais  ce  lien  ne 
pouuantnyfe  rompre  ny  fe  dénciier-,  & d ail- 
leurs fes  piégés  eftant  trop  grofliefs  & trop  mal 
tendus  pour  prendre  la  proy  e qu’il  pourfiiiuoit,  il 
tourna  fes  forces  & fa  colere  contre  les  Places 
qui  eftoient  du  patrimoine  d’Ifabelle:  & :fi  fa 
malice  eufr  cite  plus  heureufe  & mieux  condui- 
te-, s’ilnefefuftéleuédesDéfenfeurs  du  droiét 
de  r Innocente , il  l’ euft  chajffée  en  chemife  hors 
du  Royaume. 

Mais  Dieu  qui  fe  plaift  à déconcerter  les  def- 
feins  d’iniquité', & qui  lie  quand  il  veut  les  mains 
aux  Vfurpateurs , ne  permit  pas  que  l’Iniuftice, 
quoy  que  puiffante  & alfiftée  de  l’authorité. 


1^6  Lk  GALLEFaE 

preualuftauDroift  defarmé  & àllnnocenccde- 
îaiflee.  Il  voulut feferuÎL*  de  Henry  pour  exer- 
cer  Ifabelle,  comme  la  Nature  fe  feit  du  vent  ÿ, 
pour  afFermir  les  ieunes  Palmes , comme  les  Arts 
ferement  du  feu  Sc  du  fer  pour  purifier  l’Or , & 
luy  donner  vneefpcce  de  fouucraincté  aiiec  i’I-  J 
mage  du  Prince.  Et  apres  que  la  vertu  d’ifabel-  ; 
le , aguerrie  & fortifiée,  inftmite  & embellie  par  ; 
cet  exercice,  cuftreceuladerniere  forme  delà  i 
Vertu  héroïque,  il  enuoya  la  Mort  qui  oftala  1 
Couronne  au  Frere  enuieux&  vfurpateur,  3c  ia  | 
mill;  fur  la  telle  de  la  Sœur  dePanéeà  îagîoire 
de  l’Efpagne  , & à la  découuerte  du  nouueau  ^ 
Monde.  ! 

Il  ne  peut  dire  quelle  préparation  elle  porta 
fur  le  Throrne;auec  quelle  addrefie  3c  quelle  for- 
ce, aaec  quelle  pureté  d’intention  SC  quelle  ca- 
pacité d’efprit,elle  mit  la  mainau Gouuernail. 
La  Politique  ne  fut  iamais  plus  habile,  ny  plus 
faine  & ir  ieux  intentionnée  j la  Raifon  d’Eftat 
plus  étendue  ny  plus  forte  j les  Grâces  plus  vi- 
geureufes  ny  plus  efficaces,  qu’en  cette  Princef- 
fe.  Elle  efioit  l’Oracle  domeftique  de  Ferdi- 
nand, & lavifible  Intelligence  de  fon  Confcil. 
Les  Sages  Scies  Spéculatifs  de  fon  Régné,  rccc- 
uoient  d’elle  leurs  plus  pures  illuftrations  : ils  ne 
deîiberoient  de  rien  qu’en  fa  prefence , Sc  fous  les 
lumières  de  fon  efprit  : & ordinairementl’incer- 
fitude  3c  les  doutes  delà  confultation , ne  finif. 
feient  que  par  fes  aduis , qui  demeiloient  les  opi- 
nions confufes , quifonifioient  les  timides , qui 
donnoient  le  ply  3c  la  confiftence  aux  affaires. 
Auffi  tenoit-elîe  lieu  de  Caufe  première  3c  d’A- 
gente  Principale  en  la  conduite  de  cette  grande 

Machine: 


DES  FEMMES  FORTES.  1^7 
Machine  : & l’Hiftoire  d’Efpagiie  auoüe  , que 
Ferdinand , ie  dis  ce  capable  & cét  habile  Ferdi- 
nand , n’agiffoit  que  par  la  direftion  & comme 
le  Subalterne  d’irabclle. 

Son  premier  ioinfutde  rallier  les  parties  de 
l’Eftat , que  les  troubles palîez  auoient  diuifées. 
Les  ayant  ralliées  , elle  vfa  d’adrefle  à les  re- 
ioindre  j & fonadrefle  fut  fi  effiicace  & fî  hcureu- 
fe , quelle  les  remit  toutes  en  leurs  places  ; & 
rendit  à chacune  fa  première  fermeté  & fes  fou- 
irions naturelles.  A peitie  eut-cllle  rendula fan- 
té  & le  repos  à ce  grand  Corps  , qu’il  luy  fallut 
mettre  les  armes  à la  main  pour  le  défendre.  Al- 
fonfe  Roy  de  Portugal,  appellé  par  des  mecon- 
tens  & des  facTieuXjcftoit  entré  dans  la  Caftil- 
le,auec  de  grandes  forces,  & des  prétentions 
encore  plus  grandes.  Apparemment  le  feu  de- 
uoit  eftie  grand,  qui  auoitefté  attiré  par  les  do- 
meftiques,  & allumé  par  les  eftrangers.Ifabel- 
le  acccurutau  bruit  & a la  fumée  -,  & ne  retour- 
na point  quelle  ne l’euft  éteint  danslefang  de 
ceux  qui  en  auoient  préparé  ou  l’amorce  oula 
matière. 

Sa  Couronne  eftant  affermie , elle  penfa  aux 
moyens  del’agrandir , & d’y  adioûter  de  nou- 
ueaux  fierons  & de  nouueaux  titres.  Et  parce 
qu’iln’y  a pointde  conqueftesplus  iuftes,  plus 
illuftres  ,ny  plus  hcroVques , que  celles  qui  éten- 
dent le  s bornes  de  rEglifeSc  de  la  Religion,  gc 
donnent  a lefus^Chrift  de  nouueaux  Sujets  & 
de  nouueaux  Royaumes  : elle  ent  reprit  la  ruine 
de  l’Empire  des  Maures,  qui  depuis  tant  de  Siè- 
cles eftoitla  honte,lercandale  & le  ioug  àt  l’Ef- 
pâgne.  Il  eft  vray  que  cette  entrepiife  fut  Ton 


158  LA  GALLERIE 

clief-d  œiiurc.  Elle  y fit  sulTi  tout  ce  qu  vn  Capi- 
taine confomméeuft  pu  faire  de  refprit&dc  la 
telle  : elle  fut  de  toutes  les  Campagnes  : elle  afii*. 
fta  à la  prife  des  principales  Places  : & apres  plu., 
fieurs  années  de  fatigue  & d’agitation,  elle  fit 
tomber  cette  grande  malTe  , que  tant  de  Siècles 
& tant  de  mains  auoient  éleuéej  & reuint  auec  la 
Grenade  ajoutée  à fa  Couronne,  & le  titre  de 
Catholique  quelle  acquift  pour  foy  & pour  les 
Rois  Tes  SuccelTeurs. 

Non  contente  de  régner  dans  vn  Monde  qui 
clloit  connu, & de  vaincre  au  Soleil  de  l’Europej 
elle  voulut  vaincre  & regner  dans  vn  autre  Mon- 
de Sefous  d’autres  AftreS.  Pour  cela  elle  alTifta 
defon  courage  & defes  finances , lahardielfe  & 
les  delTeinsde  Colombe  : elleenuoya  fafortunc 
auecluy  â la  quelle  d’vn  Ciel  caché, & d’vne  Na- 
rureinconnuë:  & fiauiourd’iiuy  l’Europe  ell  pa- 
rée de  l’Or  & des  Pierreries  des  Terres  neuues , fi 
les  T erres  neuues  font  éclairées  de  la  Foy  & delà 
Religion  del’Europe , Sc  l’Europe  Sc  les  Terres 
neuues  doiuent  leur  ornement  & leur  lumière  à la 
magnanimité  d’Ifabelle. 

Cette  intelligence  8c  cette  magnanimité 
cftoient  accompagnées  d’vne  iullice  cxacle  8c 
feuere  , incorruptible  8c  def-interefi’ée.  Sur 
quoy  il  me fouuient , qu’ellant  follicitée  défai- 
re grâce  à vn  Criminel  de  condition , qui  luy  of- 
froit  vne  fomme  tres-confiderablc  pour  la  fubfi- 
llance  des  troupes  qui  alloient  contre  les  Mau- 
res : elle  fit  bien  entendre  à fes  Solliciteurs, 
quelle  n’auoit  pas  cllé  éleuée  fur  le  Trône,  pour 
faire  trafic  de  grâces  8c  d’abolitionS5&;  mettre  à 
l’encan  l’impunité  8c  les  crimes.  Et  afin  qu’il 


DES  FEMMES  FORTES.  13^ 
ne  femblaft  peint  qu’il  y euil:  de  l’intereft  en  fon 
intégrité , & qu’elle  vifaft  à la  confifcaiion  du 
Criminel , elle  la  remit  toute  entière  à fes  En- 
fans,  & ne  voulut  iamais  foufFrir  que  leur  fuccef- 
{îon  fuft  diminuée  d’vn  double. 

Bien  loin  de  mettre  les  crimes  & les  peines  en 
paity  , bien  loin  de  mettre  dans  fes  coffres  le  prix 
dufang,  &le  reuenu  des  larmes;  elle  n’auoit 
point  déplus  grand pb.ifir,  que  dedonner  à plei- 
nes mains,  que  de  faire  des  riches  & des  heu- 
reux. Elle  mcfuroitles  félicitez  de  fon  Régné 
par  l’étendue  de  fes  bien-faits  : elle  contoit  fes 
reuenus  par  les  gratifications  qui  fortoient  de  fon 
épargne  : & Con  fonds  principal,  fon  plus  cher  & 
■plus  précieux  trefor,  eftoit  des  cœurs  & des  affe- 
efiens  de  fes  Peuples.  Iamais  libeialitez  ne  fu- 
rent plus  naturelles ny  moins  contraintes,  plus 
obli2eantes,ny  mieux difpenfées  que  les  fien- 
nes.  Iamais  la  Magnificence  n’agit  plus  haute- 
ment , ny  d’ vne  maniéré  plus  Hero'ique , que  par 
fes  mains , iamais  elle  ne  fut  plus  vniuerfelle , ny 
ne  s’étendit  à plus  d’vfagesSc  à vn  plus  grand 
efpace. 

Ses  piofufions  ne  s’ écouloient  pas  en  pompes 
inutiles , & palfageres  : elles  n’eflioient  pas  fem- 
biables  aux  Torrens  qui  ne  font  que  pour  la 
montre , qui  ne  durent  qu’vn  iour  : elles  refTem- 
bloient  aux  Riuieres  qui  font  fertiles  & de  du- 
rée ; elles  portoient  des  richefl'es  ftables  &foli- 
des^  3.’  faifoient  la  félicité  des  Nations,5^  l’abon- 
dance des  Siècles.  Et  pour  ne  rien  dire  de  celles 
qui  font  demeurées  en  Efpagne , ou  elles  font 
encore  regardées  auec  étonnement  : la  gran- 
de Bible  d’Alcala  , qui  a efté  fi  long  - temps 


140  t A GALLERIE 

le  plus  ample  & le  plus  riche  fpedacle  des  Sça- 
uans  vie  plus  vtile  & le  plus  fuperbe  ornement  de 
nos  Bryiotheques,n  cft  pas  moins  l’ouurage  d’I- 
Tabelle  ^ue  du  Cardinal  Ximenefon  Miniftre. 
Cette  gralr4€Princeirefitles  premieresauanccs 
de  ce  grand  trauail  : & fournit  du  fien  aux  prépa- 
ratifs qu’il  fallut  faire  long-temp-S-auant  que  de 
mettre  la  main  à l’ccnure. 

Mais  comme  il  n’y  eut  iamais  de  fi  hardy  En- 
trepreneur , qui  n’ait  eu  des  fucceffeurs  plus  har- 
dis queluy  : & que  d’ailleursleTnefme  temps  qui 
ruine  d’vncofté  les  ouragesde  l’Art  , lesperfe- 
dlionne  de  l’autre  j la  Bible  de  Ximene  apres 
auoir  régné  prés  delbixantcans , & tenu  le  pre- 
mier rang  dans  les  Bibliothèques , fut  depoffe- 
dée  decerang  par  la  Royale,  que  Philippcs  fé- 
cond fit  imprimera  Anuers.  Ectout  fraifche- 
ment,ia  Royale  vient  d’eflre  dégradée  par  cel- 
le que  Monfieurle  lay , apres  vn  trauail  de  vingt 
ans  a donnéeau  Public , auec  vn  appIaudifTement 
general  de  touslesDodes. 

Il  eft  vray  aufîî  que  cette  entrcprilbn’c.doit 
pas i’entreprifed’vn  Particulier, ny d’vne  For- 
tune priuée,elie  eliroit  d’vn  Monarque,  voire 
d’vn  Monarque  fomprueux  ëc  porté  aux  belles 
dépenfes*  elle  eftoit  d’yne  Fortune  fouuerainc 
• & magnifique. Et  fi  ce  grand  corps  à fept  langues 
ne  demeure  pour  fe  montrer  tout  entier  à la  po- 
flerité,ic  ne  fçay  fi  la  plus  creduîe  Pofterité 
croira  iamais  qu’vn  fimple  Particulier  de  ce 
Royaume  afii Pc é feulement  de  fon  fonds  &l  de 
fa  generofiré,  ait  fait  dauautage  , qu’vn  Roy 
d’Efpagnen’afait  auec  fés  Montagnes  d’argent 
U (es  Sources  d’or , auec  les  Mines  & fes  Indes* 


DES  FEMMES  FORTES.  141 
Mais  cc  fontles  grandes  Ames  , & non  pas  les 
grands  moyens  quifont  les  grandes  avions,  & 
il  falloir  que  la  Regence  d’Anne  d’Auftriche 
euft  encore  cét  auantage  fur  le  Régné  dT^ 
fabelle , & fur  celuy  de  Philippes  fes  Àyeuls.  Il 
falloir  qu’vne  Fortune  médiocre  donnaft  de  la 
ialoufie  & de  l’inftruclion  à routes  les  grandes 
Forruncs  de  l’Europe , & que  les  Princes  St  leurs 
Miniftresâppriflenr  d’vn  Particulier  à eftre  ma- 
gnifiques ebreftiennement , & auecla  benedi- 
^ion  de  Dieu  & des  Hommes. 

Ifabelle  n’eftoit  pas  feulement  intelligente, 
courageufe , magnanime , iufte  & magnifique. 
Ces  Vertus  publiques  & d’adion  eftoient  ac- 
compagnées d'autres  Vertus  domeftiques  5c  de 
repos,  quin’auoient  pas  moins  de  force,  quoy 
quelles  filfentmoins  de  bruit,  & n’eftoitpas  de 
moindre  mérité , quo^u’ elles  fufient  moins  re- 
gardées. lemetsencerangfâdeuorion  qui  euft 
efté  remarquable  en  vneReligieufe  j famodeft  e 
&faciuilite'  quin’auoient  rien  de  l’enflure  de  fa 
Condition  ^ fa  patience  qui  euft  pu  faire  -vne  Hé- 
roïne dans  vne Fortune  priuée. 

Sa  Cour  eftoit  vne  Efcole  de  pieté , de  pu- 
deur & de  modeftie  pour  les  Filles  qui  eftoient 
nourries  auprès  d’ elle.  Elle  eftoit  vn  Academie 
aefprit&  d’Honneur  pour  les  Caualicrs , & de 
cette  Academie  fortit  ce  fameuï  Gonzales  de 
Corduc,àqiii  l’Efpague  liberale  en  titres  &:eii 
eloges , a donné  le  nom  de  Grand  Capitaine , en 
recompenfe  de  ce  qn’il  chafl*ala  Fortune  de  Fran- 
ce du  Royaume  de  Naples.  Sa  V ertii  au  refte  n’é- 
toit  pas  de  ces  vertus  de  T heatre  qui  ne  font  bien 


142-  LA  GALLE Rii:E 

que  deuant  le  monde  & aux  yeux-des  Specta- 
teurs. Ellen’eftoit  pas  deçes  mercenaires  &de 
CCS  intereflees , qui  ne  feruent  que  riir  de  bonnes 
conditions  ou  fur  de  bons  gages.  Elle  eftoitauffi 
iufte&agifToitauiTi  fortement,  & auec  autant 
d’ordre , dans  le  particulier , qu’aux  yeux  du  Pu- 
blic & à la  montre  : elle  alloit  audi  droit  durant 
l’orage  que  dans  le  calme , Sc  n’auoit  pas  vn  autre 
vifage,  ny  yii  autre  cœur  dans  l’artlidion  que 
dans  la  profperité. 

On  a feeu  par  le  rapport  des^Eemmes  qui  la 
femoient,  qu’en  toutes  fes  couches,  la  douleur 
de  l’enfantement,  qui  eft  la  torture  naturelle  de 
fon  fexe,  neluy  tiraiamais  vne  plainte.  La  mo- 
dération fut  merueilleufe , dont  elle  fcuffnt  auec 
la  mort  du  Prince  fon  Fils,  la  mort  de  fon  nom  ÿc 
l’extirpation  de  fa  race.  Et  certainement  s’il  n’y 
a point  d’arbre  qui  ne  plie,,  & qui  ne  fe  plaigne, 
quand  vne  branche  luy  eftoftéeparlatempefte: 
quoy  quecefoit  vn  arbre  fauu âge -,  quoy  que  la 
branche  qui  luy  eft  oftée fort  deniy  fechc  ; quel- 
le force  fallut -il  àvnetelle  Mere,  pour  n’eftre 
point  abbatuë  du  coup  qui  luy  ofta  vn  tel  Fils, 
quiluy  arracha  vn  rejetton  lî  noble  & de  fi  gran- 
de cfperance,vnrcjctton  qui  deuoit  s’étendre  à 
denoimeaux  Mondes  & à vne  nouuelle  Nature  ? 
Non  feulement  elle  ne  tomba  point  de  ce  coup, à 
peine  en  fut-elle  émue. La  Femme  Forte  préualut 
en  fon  cfpritàlabône  Mere,&Ia  nouuelle  de  cet- 
te pitoyable  mort,  luy  eftant  portée  la  veille  du 
mariage  de  fa  Fille  ifabelle  auec  Emanuel  Pvcy 
de  Portugal  ^ elle  feeut  fi  bien  fermer  fon  cœur, 
elleaccommodafiàpropos  fon  vifage  à l’adion 
quelle  pieparoit,  qu’il  ne  luy  échappa  du  cœar 


DES  FEMMES  FORTES.  145 
aucun  foûpir  , ny  ne  luy  tomba  des  yeux  vne 
feule  larme  qui  ternift  la  fêrenité  de  la  Fefte. 

La  conftance  ne  fut  pas  moindre,  dont  elle 
ibuffrit  les  extrauagances. publiques  delaPrin- 
celTe  leanne  fa  Fille,  qui  eftoit  malade  de  l’a- 
mour de  Pliilippes  foa  Mary.  Ceftoit  vérita- 
blement vn  amour  légitimé  que  le  lien  , & il 
auoit  receu  la  bcnediftion  de  l’Eglife.  Mais  ce 
ne  font  pas  feulement  les  amours  baftards  qui 
font  monftrueux  : les  légitimés  qui  font  énor- 
mes & difproportionnez  n’ont  pas  meilleure 
grâce:  Etlesfeuxque  l’Eglife  a bénis  , s’ils  ne 
font  entretenus  aucc  modération , peuuent  faire 
mal  à la  tefte  , 8c  éblouir  de  leur  fumée  non 
moins  que  1 es  autres . L ’amour  de  leanne  eftoit 
de  ces  légitimés  difproportionnez  : il  eftoit  de 
ces  feux  honneftes  qui  échauffent  trop  , & qui 
ébloüifTent  de  leur  Fumée.  Et  certes  il  falloit 
quelle  en  fuft  bien  ébloüye  , lors  quelle  fc 
voulut  embarquer  en  la  plus  fafcheufe  faifon 
de  l’année  & expofer  àl’Hyuer  8c  à l Océan,  fa 
vie,  fa  grofTelTe,  & l’efperance  de  tant  de  Royau- 
mes, pour  fe  rendre  auprès  de  fon  Mary  qui 
s’eftoit  retiré  en  Flandres.  Mais  Eonfeca  Euef- 
que  de  Burgos,  8c  lean  de  Cordouë  Gouuer- 
neur  de  Medinel’ayant  empefchée  de  s’embar- 
quer , elle  nepûceftre  Lamcnée  au  logis  ny  par 
prières  ny  par  raifons  ; elle  demeura  des  ioùr- 
nées  & des  nuits  entières  fans  manger  & fans 
dormir  , expofée  à l’air  & à toutesles  iniures  de 
l’air  : 6c  all’eiir  émeut  elle  fuft  morte  fur  la  ter- 
re, fî  la  Reine  fa  Mere  ne  luy  euft  apporté  en 
grande  hafte  la  permifTion  d’aller  s’expofer  a 
périr  fur  la  Mer.  Elle  fe  fauua  neantmoins  de 


144  tA  GALLERIE 

la  Mer  & du  mauuais  temps  : mais  fa  ialoufie  s’en 
làuiia  aulTi  auec  elle , & la  fuinit  iufques  en 
Flandres, ou  ellerenouuella  fes  play  es  &fes  mala- 
dies d’Efpagne,  8c  aioüfta  le  tragique  àl’extraua- 
gant.Pour  ne  rien  dire  dauâtage,ily  eut  beaucoup 
de  Tvn  & de  l’autre , au  traitemét  quelle  fit  à vne 
de  fesFilles,  dont  Philippes  eftoit  deuenu  amou- 
reux. Elle  luy  déchira  le  vifage  à coups  devergesj 
comme  fi  elle  euft  chaftié  les  yeux  de  Philippes 
furie  vifage  qu’il  aymoit:  elleluy  fit  couper  les 
cheueux  iufques  à la  racine , comme  fi  par  là  elle 
euft  coupé  les  liens  qui  tenoient  le  cœur  de  Phi- 
lippe.Et  lanouuelle.  de  cette  cruelle  extrauagancc 
cftant  portée  en  Efpagne,il  ne  fallut  guère  moins 
de  force  à ïfabelle  pour  vaincre  fon  affliction, 
qu’il  luy  en  auoit  fallu  pour  vaincre  les  Maures . 

Ces  dernieres  victoires  d’Ifabelle,  furent  des 
viéloires  paifibles  & fans  tumulte:  neantmoins  fi 
nous  les  confiderons  auec  des  yeux  purifiez  de  la 
poulîîere  que  fait  le  tumulte  : fi  nous  nous  fouue- 
nons  que  cét  Alexandre  qui  auoit  défait  tant  de 
Nations  barbares , fut  défait  parla  mort  de  fon 
FauoryrSc  quecétAngufte  qui  auoitrefifté  à tou- 
tes lesforces  de  l’Orient,  futabbatu  par  lamau- 
iiaifc  réputation  de  fes  Filles  moustrouuerosqu’I- 
fabelle  fans  arme  & toute  feule, a vaincu  plus  for- 
tement qu  A lexandie  & qu  Augufte  n’ont  fait  a- 
uec  toutes  leurs  Arm  ées.  Qj^nt  à fa  mortelle  fut 
magnanime,&de  la  force  de  celle  desHeros . Elle 
luy  vint d’vn  vîcerefécret,  queletrauaiî  & l’agi- 
tation du  chenal  luy  auoit  caufé  àla guerre  de 
Grenade.  Son  courage  luy  fitle  mal , fa  pudeur 
l’entretint:  8c  n’ayant  iaraais  voulu l’expoferny 
aux  mains  ny  aux  yeux  des  Médecins , elle  mou- 
rut enfin  de  fa  vertu  Sc  de  fa  victoire. 


r 


DES  EEMMES  EORTES.  147 
L A 


CAPTIVE  VICTORIEVSE. 


"i  E vous  étonnez-yons  point  de 
I voir  des  mines  qui  brûlent  fur 
l l’eau 'devoir  vu  naufrage  fait 
au  port  & fans  tempcûe  ? L’ac- 
cident  eft  étrâge  & fans  exem- 


ple J & icnc  fçay  fi  la  Mer , qui 


ePi  le  T heatre  des  grandes  auan turcs,  qui  ell;  l’E  - 
lementdes  monftres  & des  prodiges,  a iamaiis 
rien  porté  de  plus  merueilleux. 

Cette  colle  eft  la  partie  Orientale  de  l’Illedc 
Chypre.  Les  Turcs  Tpedateurs  de  cét  embrale- 
ment  , font  de  l’Armée  qui  vientfaccager  Nico- 
lîc,&  ces  Galeres  ardentes  auoient  efté  équi- 
péespat  Muftafa,  pour  porter  a Selim  les  nou- 
uelies  & la  montre  de  fa  viéioire.  Maisla  Fortu- 
ne s’eft  moquée  de  fa  vanité^  &a  fuppiimé  cés 
nouuclles.  VneCaptiue  gerieréufe&  plus  digne 
d’vne  Couronne  que  d’vne  chaîfne , ne  fe  poa- 
uant  re foudre  à l’infameferuitude  quiluy  eftoit 
prepai  ée,dansle  Serrail,  a mis  le  feu  aux  pou- 
dres d’vne  des  Galères,  &;  îc  feu  répandu  de  cet- 
te Galere  à toutes  les  autres  , a remis  la  captiuc 
en  liberté  , &:  vengé  finiurc  faite  à fa  Patrie  de-, 
poiiillée  & deuenuë  efclauc  des  Infidèles. 

Cette refolution  auoitbefoindVne  Ame  ve-» 
ritablcment  Héroïque  &du  premier  ordre; Et 
il  falloir  vne  hardiclfe  bien  entreprenante  & 
bien  inuentiue,  pour  défaircfansarmes&  d’va 
feul  coup , toute  vne  Armée  ttiomphantc  j pomî 


N ij 


148  LA  GALLERIE 

oltt'i  le  fruid  & le  fentiment  de  la  vidoire  a 
des  vidorieux  ioüylTans,  pourbiûknufqucsà 
la  montre,  & à la  nouuelle  mefme  de  leur  triom- 
P e.Celaeftmcrueillcuy,  c^uvn  dclfein  fî  haut 
U qui  euftrempiy  les  Ames  de  quatre  Conque--* 
lans,  ayt  pâ:  entrer  dans  l’Ame d’vne  Captiue* 
A'iaisileft  encor  plus  merueilleux,  que  del’ Ame 
cette  Captiue,  il  feu  forty  yneflame  quia 
r ^®t>rafement  fur  laMcr,  qiiiabrûidla 
fubftancc  & les  Ames  d’vnc  Ville  prife,  quia 
confumé  le  deuil  de  toute  vne  nation  vaincue 
& la  ioyc  de  toute  vne  Nation  vidorieufe.  * 
Si  nous  fulîîoiis  arriuez  vn  moment  plutoil 
nous  eulTions  veu  la  première  lueur  de  cette 
flame.  Nous  feulTions  veuefortir  toute  pure,  de 
cette  grande  Ame  qui  n a p(i  eftre  prife  auec 
Nicoiîe,  qui  eft  demeurée  vidorieufe  apres  des 
tours  abbatuës  , Sc  des  murailles  forcées , quia 
conferué  fa  liberté  parmy  tant  de  chaifnes  &c 
tant  de  Gardes.  Mais  fi  cette  flame  ne fe  voit 
plus,  nous  en  voyons  au  moins  les  eifets  ; &la 
Pofterité  les  verra  encore  apiés  nous.  Nous  vo^ 
y on  s vne  Ville  quieft  vengee  de  la  violence  des 
Komtfics , par  la  violence  du  feu , qui  cft  brûlée 
ü^t  la  Mer  apres  auoir  cfté  pillée  fur.la  Terre. 
Nous  voyons  vne  Mort  vindi  caduc  &officieu.. 
fe  i vne  Mort  qui  punit  des  Pirates , & déchaine 
des  Captifs. 

Ces  coffres  qui  brûlent  eftoient  remplis  des 
trefors  de  plufîeurs  races.  L’epargne  des  auarcs, 

& le  luxe  des  magnifiques  eftoient  entaffez  dans 
ces  balles  qui  fument:  &:  Nicofie captiue  dans 
ces  Galeresauccfes  Filles,dcuoiteftreà  SelimSc 
■îTUX  Sultanes,  vnefuperbe  6c  pret>eufe  montre  de 


DES  FEMMES  FORTES.  149 
la  yiftoire  de  Muftafa.  Mais  il  nereftedé-ja 
plus  que  la  cendre  de  la  fumée  de  cette  montre 
derapine:Et  Muftafa  perd  aucc  elle  les  marques 
de  fa  viâioire , & les  enfeignes  de  fon  triomphe. 
Laflamcdeuorcles  prefens  quieftoient  deftinez 
à Selim , & les  vagues  engloutiflcnt  ce  qui  de- 
uoit  parer  les  Sultanes . 

Vous  diriez  que  ces  deux  Elemensfi  incom- 
patibles d’ailleurs, font  d’intelligence  au  partage 
de  la  proye  qui  leur  eft  efcheuë.Lc  feu  a pour  foy 
tout  ce  q li  eft  léger  & qui  fumage,  & tout  ce  qui 
eft  pefant  & qui  coule  à fond  eft  la  part  des  va- 
gues Cent  hardes  curieufes  & de  prix , periiTent 
là  également,&  font  vne  commune  fumée. Celle 
delà  pourpre  & des  toilles  d’or,  eft  auffi  obfcure, 
que  celle  des  cordages  & des  voiles  :Etîacen-> 
dre  des  ouurages  d’Ébenc  d’yuoire  , eft  de 
mefme couleur, que  celle  deSmaftsconfjmcz,& 
des  lames  qui  font  bruflées.  Mais  ny  les  rames 
bruflées,  ny  les  m "fts  confumez , ny  les  corps  de 
cinq  galères  en  feu,  ne  font  pas yn  fi  tragique 
fpetftacle,  que  les  mal-heureux  qui  fouffreitt 
deux  morts  tout  à la  fois  , & qui  fenoyenten 
mefme  temps  qu’ils  font  bmflez. 

La  Fortune  des  viclorieux  eft  égale  à la 
Fortune  des  Vaincus  : & vne  mefme  flanac  a 
fondu  les  chaifnes  des  Captifs  & les  armes 
de  leurs  Gardes.  Les  vns  emportez  en  l’air  par 
le  premier  effort  du  feu  , n’ont  point  fenty 
leur  liberté,  ny  n’ont  vcii  la  mort  qui  lésa  de- 
iiurez.  Les  autres  attaquez  moins  Ibudaine- 
ment^e  font  iettez  dans  la  Mer,  & ont  éteint 
leur  vie  , croyant  éteindre  le  feu  qui  n’eftoit 
encore  qua  leurs  habits.  Ceux-là  ne  font  pas 
N iij 


1^0  la  GAlLERIE 

plus  heureux  J qui  Te  Tont  fiez  à des  planches  fe- 
parées,  & à des  rames  flottantes.  On  ne  fé  fau- 
ne pas  a.infi  d’vn  naufrage  que  les  vents  & les 
écueils  rf  ont  pas  fait.  L’embtafement  les  afui- 
mis,  &cequileur  dtuoit  eftre  vue  planche  de 
faîut , leur  eO:  y n bûcher  flottant , Se  n’apporte  â 
terre  que  leur  cendre.  Cela  certainement  eft  pi- 
toyable, de  voir  vu  fl  étrange  & flnouueau  jeu 
de  la  portune:  de  voir  fles  vagues  ardentes  & 
d-es  fiâmes  qui écument  : des  mal-heu- 

reux qui  fe  noyé  nt  dans  lefeû,  Sc  brûlent  dans 
l’eau , qui  vont  à la  mort  par  deux  Elemens  con- 
traires , quitombenttoutà  U fois  en  deux  ex- 
tiemilez  oppofées. 

le  voy  bien  que  vous  eftes  en  peine  pour  la 
comageufe  Captiue , qui  s’eft  faiiude  par  e et  em- 
bi^fement.  Vous  voudriez  pouuoir  acheuer  fa 
déliurancc , & l’arracher  à la  Mort,  comme  elle 
s’eft  arrachée  à la  feruitude  & à la  honte.  Vos 
yeux  la  cherchent  inutilement  dans  cette  confu- 
flon  de  Morts  de  toute  couleur  & de  toute  for- 
me. Le  feu  a commencé  fon  effet  par  elle , & 
comme  s’il  euft  voulu  la  déliurer  toute  entière, 
il  n’a  lai  fie  que  fbn  Ame  & fa  réputation , qui  ne 
fontplusen  cftat  de  feruir  ny  d’eftre  foü  llees. 
Vne Beauté  flchafte&fi  gencreufe,  ne  deuoit 
pas  eftie  défigurée  ny  mourir  par  pièces  : & non 
feulement  il  ^iloit  fauuer  l’honneur  & la  pureté 
de  fon  corps  ; il  falloit  encore  en  fauuer  la  grâce: 
il  en  falloir  fauuer  iufques  à la  décence  , & à la 
dignité  de  la  mine,  Si  fa  mort  deuoit  eftre  au 
moins  vnc  mort  de  belle  apparence  & bien- 
feante.  Parlons  plus  équitablement , elle  ne  de- 
iioit  pas  mourir  : elle  deuoit  difparoiftre  comme 


des  femmes  fortes.  ifi 

les  Héros , qui  eltoient  eiilcuez  tous  entiers  : 
il  ne  deuoit  nen  demeurer  d’elle , qu’vn  nom  de 
bonne  odeur  , vne  mémoire  toute  iumi  - 

A prefentfon  Ame  dcchsrgéc  du  faix  de  la 
matière  , & libre  des  chaiincs  de  la  Fortune, 
jouit  en  repos  de  la  *tempefte  quelle  vient  de 
faire , offre  au  Dieu  des  Chreftiens,  vn  fa- 
crifice  de  quatre  Galères  T urquefqucs  , A:  de 
plus  de  quatre  cens  Ames  innocentes , qu  elle  a 
retitées'delaferuicude  & fauuécs  derApoftafic. 
Toutes  ces  belles  Ames , glorieufes  de  leur  li- 
berté & de  leur  innocence , montent  aucc  le  feu 
& la  fumée  de  ce  grand  holocaufte.  Et  ne  doutez 
point  qu  en  montant  elles  n^applaudiffent  à leur 
Libératrice  : & ne  regardent  auec  loye,  leurs 
liens  rompus  les  pièces  de  leurs  prifons  brû- 
lées , qui  fiottent  fur  les  vagues , auec  les  corps 
de  leurs  Gardes. 

Cependant  Muftafa  vaincu  à Ton  tour , regar- 
de du  bord  de  la  Merle  faede  faviéloire  & de 
fes  Galeres,  Il  ne  Içait  encore  à qui  s’en  prendre: 
& parauanceil  s’en  mord  les  lèvres  de  dépit,  Ôc 
en  blâfpheme  contre  1 Alcoran  & contre  fon 
faux  Prophète.  La  confufion  eft  barbare  & tein^ 
te  de  fan  g dans  fes  yeux,  & le  defordre  de  fon 
efprit  augmente  la  fierté  de  fon  aélion,  & la 
cruauté  de  fa  mine.  S’il  n’eltoit  point  fi  éloigne, 
vous  entendriez  les  iniurcs  qu  il  dit  au  Ciel , qui 
afouffertquelefeufepriftàfa  Fortune  ; &;  que 
les  cnfêignes  de  fa  valeur  & la  matière  de  fon 
Triomphe  fulTent  brûlées.  Les  Capitaines  & les 
Soldats  qui  l’accompagnent , ne  font  pas  moins 
en  defordre , ny  moins  furieux  que  luy  ; ôc  leur 

N iiij 


rii  LA  GALLERIE 

4efcfpoir  n’eft  pas  moindre,  de  voir  périr  le  pris 

de  leur  (àng  Sclarccompenfedcleiirsblcfrures.  ! 

L e Peuple  de  la  ville  voifiîîe,  &les  Parensdes  ^ 
captiuesdeftinéesauSerrail,  ont  des  fentimens  ■ 
LicndifFêrens.Lepcnplcalfembléfurla  muraille 
regarde  auec  étonnement  la  fumée  de  fa  dé- 
pouille, & la  confufion  deTanarice  des  B<lrba- 
res:&  ceux-là  qui  frappent  des  mains , fcmblent 
vouloir  donner  force  à rembrafément  qui  eft 
venu  le  punir.  Les  Peres  farpris  & les  Meres 
étonnées , fbuffrent  fur  le  ikrâge , todt  ce  que 
kurs  Enfaas  fouffrent  dans  le  feu  & fur  leurs 
vagucs.Il  leur  coule  des  larmes  deioyepourla 
deliurance  de  leurs  Filles  : il  leur  en  coule  do 
compaflion  & de  triftelTc  pour  leur  perte  : & 
les  vnes  meflées  auec  les  autres,  font  fur  leurs, 
ioües  vne  expreffion  commune  àleur  courage  8c 
à leurtendreffe.  Ces  larmes  pourtant  iront  pas 
éteint  les  fentimens  de  l’Honneur.  Les  Meres 
mefmes  rendent  grâces  de  l’auanture  qu  elles 
pleuientiEt  vous  diriez  qu’ellesattendêtaubord 
auec  les  cendres  de  leurs  Filles  leur  mémoire  fàns 
tache, & leurs  A mes  toutes  pures  & gloricufes. 

SONNET. 

S^r  ces  fiotans  bûchers  Nicefie  enflamée 

S e faune  en  fe  perdanty  brûle  dans  les  eauxi 
V nfeu  noble  -vendeur  ferré  far  ces  x/atjfeauxy 
£>e  fa  caftiuité  la  chaifne  a confommée, 

L a flame  qui  bouillonne  ^ la  aragne  aüuméey 
Du  Maiftre  du  Captif  font  les  communs  tombeauxl 
T ant  de  trefors  diuersytant  de  meubles  fi  beaux 
Viams  au  Kauiffemnefent  qu''vne  fumée» 


DES  EEMMES  FORTES.  1/5 

Dans  le  tumulte  ardent  des  fiâmes  des  fidts, 

Eudoxe  monte  au  Ciel  é^ioüit  en  repos 
Dufeu  qui  fond  fss  fers  ié'  qui  fait  fa  couronne  : 

Jamais  fleros  rCy  fut  par  vn  plus  noble  fort: 

Non  mefmes  quand  d'vn  bras  plus  fort  qu'vne  colonnes 
Le  braui  Hehreu  tux  tout  vn  'Peuple  k fa  mort. 

ELOGE  DE  LA  CAPTIVE 

VlCTORlETSE. 

CEtte  Peinture  reprefente  vue  Captiue  gc« 
lercufe , qui  brûla  la  chaifne  quelle  ne 
poauoic  rompre  : 8c  vengea  fa  miferable  Patiie 
{âccagéc,  en  mettant  le  feu  au  butin  8c  aux  Pira- 
tes qui  l’einportoient.  De  la  memDire  de  nos 
Peres,  la  perte  la  Chypre  commença  parla 
prifedeNicolie  : 8c  Dieula  permit,  pour  auertir 
les  Princes  Chreftiens,  d’eftte  fur  leurs  gardes: 
8c  fe  défier  de  la  paixqu’ilsontauecrennemy 
commun.  C’efl:  vnc  Belle  farouche  qui  faitbicn 
quelquefoislafaoulCjScquelqiiefoisreniormie, 
mais  qui  ne  s’appriuoife  ia  mais  de  b onne  foy . Sçs 
a îîiticz  mefmes  (ont  infi déliés  Sc  dangereuîes  8c 
fes  carelTes  égratignent: 8c  quand  tous  les  autres 
prétextes  luy  manquent, fon  auidité  eft  fon  droit 
commun,8c  le  tort  general  defes  Voifincs.  Cette 
Villcquieftoirfiricae,  fi  ancienne  8c  de  fi  graU’» 
de  réputation, qui  clloitgroüé  déplus  de  foixan- 
te  mille  habirans,  8c  fuperbe  d’vnc  magnificence 
immémoriale,  futlapLoyedeMuftafa  8c  de  fon 
Armée, 8c  vne  grandeur  que  tant  de  Siècles  8c  tat 
de  générations  auoiêteleuée,abb3tuë  en  vniour 
8c  mife  en  pièces  , alfouait  de  fa  dépouille  8C  de 
fon  sagl’auarice^Sc  la  cruauté  qui  les  partagerét. 

N iiij 


154  LA  GALLERIE 

Apres  que  la  fureur  des  Barbares  fut  éteinte 
par  ics  ruines  qü’clie  auoit  faites  j le  Bacha  fît 
apporter  en  fa  prefenec  , le  butin  encore  tout 
moëtc,  & tout  dégouttant  dufang  de  s morts,  Sz 
des  larmes  des  viuans,  qui  eftoi^^r^t  plus  à plain- 
dre que  les  morts.  Iltira  de  ces  pitoyables  reftes, 
tout  ce  qu’il  y auoit  de  plus  précieux  , & atiec 
tout  ce  qui  fe  trouua  de  beautez  rares  & entières, 
foitenla  Villeprjfe/oitàla  Campagne  dcfolée, 
le  fit  mettre  fur  quatre  xai (féaux  de  cnargcj  & les 
enuoyaà  Selim , comme  le>^us  glorieufes  & 
les  plus  certaines  dépt  febes  qu’il  puft  receuoir 
de  fa  victoire.  Ces  mal-heureufe?  Innocentes 
s’e mbarquerentauec larmes  : &fm'ent?.uec  /ar- 
mes conduites  des  yeux  de  leuj^Ieres  , qui  ne 
fçauoient  quel  fouhait  faire  pülr  des  infortu- 
nées, qui  deuoient  craindre  également  & le  cal- 
me & la  tempefte , qui  ne  pouuoient  arriuer  qu’à 
vne  infâme  feruitude  par  le  bpn  vent , qui  ne 
pouuoient  gagner  qu’vne  pitoyable  mort  par  le 
naufrage. 

Le  fignal  de  partir  cftoit  donne , & déjà  les 
vaifleaux  s’eloignoient  du  Port , quand  la  plus 
belle  & la  plus  courageufe  de  ceire  mKérabie 
troupe,  confiderant derrière foy  faliberté  , £bn 
honneur,  & fa  Patrie captiue  & demy  brûlée  -,  8c 
deuant  foy  la  feruitude,  l’infamie  de  la  piifon 
des-honnefte  ou  elle  cftoit  portée  par  le  vent, 
apres  mille  maledicftions  données  , & à la  for- 
tune qui  l’auoit  m-al-heureufement  fauuée  du 
feu  & des  ruines  de  fa  maifon,  &à  fon  fexe  qui 
l’auoit  rendue  indigne. d’ vne  honnefte  mort, 
fe  mit  dans  l’efprit  , que  l’Ombre  de  fa  Pa- 
nie  luy  demandoit  quelque  aétion  , qui  fîft 


DtS  FEMMES  FORTES. 
plus  de  bruit  que  n’en  auoit  fait  fa  chute. 

Comme  elle  e Roi t toute  pleine  de  cette  pcn- 
fée  jclle  appetçoit  Tn  foidat  qui  entroit  dan5 
le  magazin  (ks  poudres  : elle  y entre  adroixe- 
m nt  apresluy:&  ayant  trouué  du  feu  à propos, 
alTiftéede  Ton  bon  Ange,  comme  il  eft  à croire, 
& infpirée  du  Dieu  ialoux  de  l’honneur  des 
(vierges  , elle  fe  fàiiît  de  ce  feu  •,  & fe  ietra 
! dans  vn  tonneau  de  poudre,  quife  trouua pré- 
paré pour  la  receiioir.  L’elfet  ne  fe  fit  point 
attendre  : au  mefme  inftant  rembrafement  fc 
répand  auec  vn  bruit  effroyable  par  tout  le  vaif- 
feau  : & de  celuy-ià  déborde  fur  les  trois  au- 
tres J qui  s’étoient  approchez  pour  le  fecourir. 
ï-a  courageufe  Fille  emportée  la  première , n’eut 
pas  le  lojfir  de^lrntir  fa  liberté  ny  fa  viélpirc. 
Maisjapparemment  fa  belle  de  Ton 

beau  corps  , s’arrefta  au  moiijs  quelque  temps  à 
ioüir  del’vne&  de  l’autre,  & fa  première  ioyc, 
fut  de  voir  ee  fuperbe  embrafement  j qui  ven- 
geoit  lefac  deNicofiefurle  Viâ;orieux,  &biû- 
loit  auec  la  prifon  & la  feruitudç  de  fes  Com- 
pagnes , le  nouueau  Serrail  , que  Muftafa  auoit 
tait  embarquer  pour  l’enuoyer  à Sclim. 

REFLEXION  MORALE. 

IL  eft  Tray  ce  que  i’ay  déjà  dit  en  vers  , & 
ie  puis  bien  encore  le  dire  en  profe.  Le  Fore 
Hebreu  qui  abbatit  vn  Palais  ,&  accabla  tout 
vn  grand  Peuple  en  mourant  , n’en  fit  pasda- 
uantage  que  cette  Fille.  Si  elle  n’eut  pas  tant  de 
force  au  bras  , elle  n’en  eut  pas  moins  dansle 
cesur.  Pour  le  moins  elle  vainquit  l’Amour  & le 


ïjé  La  gallerie 

Plaifir , qvüfurentles  vainqueurs  de  SaHifon , 8c  |jçj 
fa  mort  qui  fut  comme  la  fîcnnc , vnevidcirc  fjjj 
fanglante  fans  combatjafait  voir  en  ces  derniers  |j 
temps , qiie  la  vertu  ne  dénient  point  caduque 
auec  les  années:  quelle  eft  encore auiourdhuy 
la  mefmc  quelle  eftoit  autempsdes Héros,  & 
que  k changement  que  nous  y voyons,  eft  de 
fes.'fuicts,  & non  pas  de ià-^gueur , ny  de  fes  ‘ 
fyuces. 

/ Mais  cette  pudique  & vidorieufe  Fille,  par- 
le principalement  à celles .^qui  prétendent  en 
pudicité,  8c  qui  font  ialoulcs  de  la  fleur  & de 
ik  gloire  deleurSexe.  Elle  leur  apprend , que 
lat^afteté  parfaite  a fes  enthoufiafmes  & fes 
tranfports,  quelle  ne  peutfonffrir  d’eftre  atta- 
chée, quelques  riches  quefoient  lesliensdont 
on  l’attache,  que  la  Fortune  n’a  point  de  mon-  i 
tagnes  d’or  ny  deriuieres  d’argent  quelle  ne 
traueiférque  l’Ambition  ne  luy  fçauroitbaftir 
de  Palais  fiéleué  , d’ou  elle  ne  le  précipité , que 
le  Luxe  & la  Volupté  nelalçauioientattacher 
de  fi  douces  chaifnes  , quelle  ne  rompe,  que  la 
Mortmefmeneîuy  fçauroit  oppofer  d’obftacles 
quelle  ne  fiirmonte. 

Il  feroit  donc  bien  honteux  à vne  Femme 
qui  feroit  la  pudique , fi  elle  efiioit  arrachée  à 
vne  bagatelleîfi  elle  ne  pouuoit  rompre  vn  filet 
de  foye,  fi  elle  n’ofoit  s'expofer  à deux  épines. 

E t ie  ne  fçay  pas  ce  quelle  feroit  dtfon  hon- 
neur, fi  poulie  confeiuer,  il  luy  falloir  mettre 
le  feu  à fa  maifon  , fauter  dans  vn  précipice, 
s’expofer  à des  épées  8c  à des  roues.  Les  délica- 
tes & celles  qui  ay ment  leurs  aifes,  répondront 
» cela , que  ces  tranfports  ne  font  pas  de  la 


DES  FEMMES  FORTES.  i;7 
Vertu  de  leur  fexe  : & que  la  Chaftcté  n’a  pas 
bcfoin  que  le  defefpoir  la  défende.  La  Q^ftioa 
fuiuantc  fera  voir  ce  que  vaut  cette  réponce,  6c 
filaPhilofophie  Chreftiennceft  pour  elle. 

QVESTION  MORALE. 

S;  U tranffonVieroyqHe  eprneceffkire  i U 
ferfeEiion  de  là  Chaftete  des  Femmes, 

La  quefiiion  fuppofe,  que’ le  tranfport  eft 
clTentiel  à la  Veitu  Héroïque,  6c  qu’il  y a 
Tn  enthoufîafme  qui  fait  les  Héros,  commeil 
y en  a vn  qui  faitles  Poe’tes.  Ce  tranfport , afin 
de  le  définir  diftinélement , & d’en  donner  vnc 
notion  expreffe  & démeflée  ; eft  vn  effort  extra- 
ordinaire , par  lequel  lame  s’éleueauec  violence 
aux  objets  qui  paflent  la  commune  portée  des 
Hommes.  Et  parce  que  nos  forces  ne, font  pas 
delà  mefure  de  ces  hauts 'Obiets  ÔC  queles  mieux 
difpofez  & les  plus  habiles  d’entre  nous , ne 
fçauroient  aller  gueres  loin , s’ils  ne  font  por- 
tez j on  a toufiours  crû  qu’il  entroit  neceffai- 
rementen  ces  efforts  extraordinaires,  ie  nefçay 
quoy  de  diuin  qui  enleuoit  la  Nature  :&  de  ce 
ie  ne  fçay  quoy  , que  l’on  veut  eftreou  vn  efprit 
ou  vn  feu  diuin,  efteompofe  lemotd’enthou- 
fiafme,  que  les  Grecs  ont  fait  tout  expi  és  pour 
cestranfports, 

Icy  ncantmoins  il  fe  f iUt  fouucnir , que  les 
cnthoufiafmes  ôclestranfpotts  fontdiuers  6c  de 
differente  efpcce , félon  la  diuerfité  des  facultcz 
qui  font  tranfportécs , 8c  félon  la  différence 


158  L A G A L L E R î E | ^ 

des  obiets  aufquels  elles  font  tranfportées.  Si  l< 
tranfport  n’eft  que  de  la  Partie  Intelleduelle , & 
de  l’innaginatiuc  qniluyeft  fubalternç , il  tenc  ® 
à des  idées  lumineufes  & relouées  -,  à des  phau-  ^ 
tofmes  & à des  images  nobles  & de  grande  mon-  ' 
tre  : 11  fe  fait  par  des  vidons  fiuftres  , & pai  ' 
des  exprelTions  hardies  & magnifiques  : ^ c’efi 
proprement  cét  enthoufiafnle  , queiesi^ncranî 
& les  profanes  appellent  la  folie  des  Poctes 
Mais  fl  le  tranfport  cft  de  toute  la  perfonne, 
fi  la  partie  intellcéluelle  emporte  rAppetitii.ej 
fi  r Ame  cnleue  le  corps  -,  &_que  d’vn  commur  I 
effort  elles  aillent  toutes  , ou  au  Bien  diuin  j 
& fouuerain  , ou  à cét  Honntfte  éminent,  qui  || 
eft  en  cette  vielederniertermedela  Veriucon-  ! 
fommée  ^ ce  tranfport  general  qui  eO:  vn  1 
tranfportd’aéfion  J eft  femhoufiafme  quon  at- 
tribue aux  Héros  ,&  queles  Philofophes  cher-  ! 
client  en  la  V ertu  Héroïque. 

Et  certes  il  luy  eft  abloliimcnt  necefiairc  :foit 
à caufe  de  la  hauteur  & de  la  difficulté  de  fon 
objet  , où  fon  n’arriue  point  en  palfant che- 
min & cont'.nt  fes  pas,foità  caufe  des  épines 
& des  obftacles  quil’enuironnent.  Et  pour  s’é- 
leuer  au  deflus  de  ces  épines  , pour  furmonter 
CCS  obftacles,  il  faiidroir  aiiffi  auoir  des  aides  au 
cœur  : il  fautpoiir  le  moins  y auoir  vn  efp  -it 
qui  le  P'  rte  auffi  vifte , 6c  auffi  haut  que  feroient 
des  aifles.  On  ne  fait  auffi  point  de  doute  pour 
cesraifons  , que  le  tranfport  ne  foit  neceflaire 
aux  Vertus  Héroïques  ^maisilya  grand  lieu  de 
douter, fi  la  Chafteté  eft  de  ces  Vertus-là  , fi 
elle  a efté  appellée  à la  com.muni cation  de  cét 
erprit  , fi  elle  ne  peut  aller  à fon  Bien  qu’auec 


DES  FEMMES  FORTES.  15^ 
violence  & par  enthoufiarme. 

Et  'abord  , fi  nous  en  croyons  l’apparence 
& les  notions  communes , nous  ferons  pour  la 
negatiue.  Prernicrementrefprit  de  pudeur  qui 
cft  le  propre  efprit  & comme  l’amc  de  la  Chaftç- 
té , cft  vn efprit  apprehenfif  & timide , vn  efprit 
qui  retient  &;  quirefierre , qui  craint  le  bruit  de 
le  grand  iour,  qui  Rit  le  Théâtre  &les  Spe<fta- 
teurs  , qui  aymele  particulier  & cherche  la  fo- 
litude.  Oi  il  ny  a rien  de  plus  contraire  à cet 
efprit  craintif  & de  retenue  , que  l'cfprit  de 
tranfport,  qui  efthardy  & entreprenant  j im- 
patient & aétifjcnnemy  de  la  retenue  de  delà 
contrainte , incapable  de  bornes , & encore  plus 
incapable  de  chaifnes. 

Dâuantage,  tous  les  Mai^lres  de  Morale  nous 
enfeignent  ,que  la  Chaftet<çne  doit  combatte 
quenreculant  *,  quellefe  met  en  péril  , quand 
elle  fait  la  hardie,  & quelle  tourne  telle  à fon 
cnnemy  : qu’elle  ne  peut  aller  à la  viftoire  que 
parla  retraite,  voire  parla  fuite  , & par  la  plus 
prompte  & la  plus  foudaine  fuite.  Tout  cela  ne 
s’accorde  point  auecrefprit  de  tranfport,  qui  ne 
conte  aucune  forte  d’ennemys  , & les  attaque 
tous  fans  les  reconnoiftre  , qui  ne  mefuie  point 
les  dangers  ny  les  précipices  .,  & fe  iette  faas 
crainte  dans  les  vns  dans  les  autres  , qui  ne 
cede  à quoy  que  ce  foit,nonpasmefmeàcette 
terrible  , à laquelle  toutes  les  autres  chofes 
cedent. 

En  trofiémelieu,la  chafteté  n’eft  pas  de  ces 
Vertus  viokiites  , qui  font  nées  à facliori  de 
pour  la  Campagne  , de  ne  font  de  ftriiice  que 
dans  letuîïHiké'&  dans  l’orage.  EllcefPdes  tran- 


léQ  la  gallerie 

quilles  & des  fedentaires  relie  eft  amie  du  repos' 
& de  la  retraite  : elle  a l’innocence  des  Agneaux, 
& la  douceur  des  ^Tourterclles  ; elle  cft  d’Yti 
tempérament  contraire  aui[  Lyons  & aux  Aigles. 
Dequoy  reruiroitdoncl’efpritdetranfportà  cet- 
te fedentaire  ? De  quel  vfage  feroit-il  dans  le 
repos  & dans  la  retraite  iQ^feroitcét  Agneau 
d vn  cœur  de  Lyon  ? Queferoit  cette  Tourte- 
relle d’ync  yiolcncc  d’ Aigle  î 

Toutes  ces  raifons  prouuent  bien  , que  la 
C ballet  é eft  vne  vertu  retenue  de  Ton  naturel , Sc 
amie  du  repos  : mais  elles  ne  prouuent  pas  quelle 
n’ayt  iamais  de  hardielTe  , que  iamais  elle  ne 
prenne  courage  i quelle  Coittoufioirs  cachée,  & 
toufîours  lailie  de  crainte.  Il  y a des  occalîons 
où  il  faut  bien  quelle  change  d’humeur  & de 
conduite:  qu’ellctrouue  de  la  refolution  & delà 
force:  qu’elleagillé  , voire  quelle  s’ cleue.&  s’é- 
leue  auec  tranfport.  Les  Colombes  qui  font  natu- 
relle ment  lî  douces  & h innocences , ont  bien  des 
faillies  Sc  des  coleres.  Lapatiencc  qui  cftpous 
le  moins  auffi  tranquille  que  la  Chaftetéjdeuicnt 
bien  furieufe  quand  elle  cft  blelTée  : Et  cét 
Agneau  fans  tache  & fans  voix  , qui  eft  venu 
pour  Douscnfeignerla  Chafteté  & la  Patience, 
cefle  bien  quelquefois  d’eftre  Agneau  j & de 
uientLyonquandonrirrite. 

Difons  donc  que  cc't  efprit  Héroïque  & de 
tranfport , n’eft  point nccelTaire  à la  Chafteté, 
quand  elle  n’eft  point  attaquée  : & quelle  ne  fe 
propoie  point  d’ennemis  à défaire,  ny  de  cou- 
ronne à gagner.  Il  luy  cft  permis  alors  de  s’é- 
loigner dùtumulrcî  elle  peut  honneftement  ay- 
mcilercpos  , & ioÿit  fans  blafme  du  bénéfice 

de  la 


DES  FEMMES  FORTES.^  lét 
[delà paix.  Sa  condition  en  cét  eftat-Ià  , n’eft 
pas  vne  autre  condition  que  celle  de  la  vaillance 
ïnefmc  , qui  n eft  pas  continuclleraent  émeue 
& en  fougue  j continuellement  couuerte  de  lueur 
j & de  fang  : & qui  ne  met  pas  à tous  les  iouis 
|fon  vifage  & fes  mains  d’alTaut,  Ton  efprit  8c 
ifes  habits  de  bataille.  M ais  quand  cette  pailîblc 
ChafteceeftalTallie:  quand  les  pedls  & les  enne- 
mis la  prelTent  : quand  elle  eO:  réduite  à la  necef- 
lîté  de  fc  rendre , ou  de  vaincre  par  quelque  effort 
Extraordinaire  & furnaturcl  -,  où  trouuera-t’elle 
dequoy  fournir  ce  liiinaturel  8c  cét  extraordi- 
naire, file  feu  héroïque  dont  ie  parle  ne  l’em- 
brafe  : fi  l’efprit  d’enthoufiafme  ne  la  pofTede: 
s’ils  ne  la  tranfportent  l’vn  & l’a  itre  , ou  elle 
n’iroit  iamais  auec  fes  craintes  & fes  retenues? 
Et  en  celamefme  fa  condition  eft  encore  égale 
à celle  de  la  vraye  Vaillance  , qui  a vn  autre 
vifage  & vn  autre  cœur  fur  vne  brefehe  que 
dans  vn  Cabinet,  qui  marche  bien  auec  vne  autre 
aftion  & vne  autremine,  à vn  iour  d’alTaut,  qu'à 
vniourdc  ceremonie. 

Q^nn’oppofe  point  à cela,  que  la  comparai- 
fon  n’cft  pas  iufte,  entre  la  Chaftetc  8c  la  Vail- 
lance, entte  vne  vertu  de  paix  8c  fedentaire  , 8c 
vne  Vertu  de  guerre  8c  de  tumulte.  LaChaftetéa 
fes  guerres  & fes  combats  y Sc  fes  guerres  font 
plus  longues  8c  plus  opinialTtres,  fes  combats  font 
plus  dangereux  8c  de  plus.grand  trauail  ; que  ne 
font  ceux  delà  Vaillance.  Auffia-t’ elle befoin  de 
plus  de  courage, 8c  de  plus  de  force,  comme  iel’ay 
dc-ja  montré, 8c  parconfequenr,refprit  detranf- 
port , qui  eft  l’efpritdu  courage&dela  force , luy 
cft  plus  neceffair;  qg’à  cette  Vertu  de  ferSc  de  feu. 


i6t  LA  GALLERIE 

Eticy  il  nè  faut  pas  que  les  Vaillans  8c  Us  k 
Brauess enfaOTent  à croire, ny  qu’ils  penfcntle 
gagner  par  la  fierté  de  la  mine  & la  grandeur  des  1’ 
paroles.  L’honneur  des  chaftesn’eft  pas  en  lieu  t; 
moins  difficile  , ny  moins  élcué  quelclcur.  La  f( 
Naturenerçauroitmonter  jufqueslà  defes  feu-  |i 
les  forces  : les  Sens  n’en  coimoifTent  point  le  j 
chemin  , & de  quelque  codé  que  foit  ce  che- 
min , il  ed  tenu  par  des  Ennemis  qui  violentent 
mefme  en  plaifant  -,  &:  font  terribles  par  leurs 
agrcmeiis , 8c  parleurs  carefTcs.  Il  y a d’vn  bout  ^ 
à l’autre  8c  à chaque  pas  , des  piégés  qui  font 
d’autant  plus  à craindre,  queEappas  en  eftplus 
riche:  8c  que  les  filets  en  font  tifTus  de  plus  de 
foye  , &;couuerts  de  plus  belles  fleurs. 

Encore  fi  l’on  n’auoit  là  à fe  garder  que  des 
fleurs  & dckfoye:  8c  fil’onn’auoit  à fc  défen- 
dre que  contre  des  agrémens  , 8c  des  carefles. 
Mais  .1  y a quelquefo  s des  poignards  cachez  | 
.ions ces  fleurs,  & ces  filets  de  foye  deuiennent  | 
des  cordeaux  qui  étranglent.  Cçs  cnnemys  ne  ! 
font  pas  toufiours  agréables  , & carefians  : ils 
changent  d’art  8c  d’eferime  félon  la  refiftance 
qui  leur  eft  faite  : ils  employentle  fer  ou  l’or  n’ed 
pas  aflez  fort:  & ou  la  douceur  eft  foiblc  , 8c  les 
prefens  ne  font  rien  , ils  mettent  en  œuurc  la 
cruauté  ; ils  déploycntla  terreur  & les  fupplitcs. 
ïc  veux  dire,  qu’il  n’y  à pasfiulemenr  des  tenta- 
tions agréables  pour  les  Chades  : il  y en  a de  teiv 
ïiblcs  &c  de  fanglantcs.  Elles  n’onr  pas  feule, 
ment  à fc  djéfendre  del’auarice  8c  delà  volupiéj 
elles  ont  a vaincre  & la  douleur  & la  mort  ^ ic  dis 
lad  mleu’',  qiiicd  del’inuention  des  Tyrans  , 8c 
delafaçon  desbourrcauxjTcdisla  Mort  armée 


DES  FEMMES  FORTÉl 
detcus  fcs  Feux  Z<.  de  ecutes  fes  machines. 

Eft-il  cro)abk  que  la  Chafteté  , fans  faire 
d’eftort  extraordinaiLCjfans  femouuoirny  chan- 
ger de  place  -,  puilTe  vaincre  tous  fts  ennemis, 
foit  les  agréables  , foit  les  barbares  ? Q^ell^ 
puilTc  le  demefler  de  tous  ces  liens  & de  tous  ces 
piégés, foit  de  ceux  qui  plaifent  , foit  de  ceux 
qui  étranglent  ? Qujcllepuiflefurmontcr toutes 
ces  tentations  , foit  les  douces  & les  éclattantes, 
ou  il  entre  de  for  & des  pierreries,  foit  les  cruel- 
les & les  terribles,  qui fe font aucc  deschaifncs, 
comme  celles  quefouffrit  lofeph  : aüec  des  pier- 
res, comme  celles  qui  furent  montrées  à Sufan- 
ne  : a lec  le  cimetere , comme  celles  que  vainquit 
la  Fille  de  Paul  Erici  décapitée  par  Mahomet  à 
laprifedcNegrepont  ^ Encore  vne  fois  , cft-il 
croyable  que  la  Chafteté  puifle  eftre  vidorieitfe 
de  tant  d’aduerfaires  U en  tant  de  combats , fi  el- 
le n‘eft  penetréedece  feudinin,  decétinftinél 
furnaturcl,  decét  elprit  qui  fait  l’enthoufiafme 
& les  extafes  de  la  Vertu  Héroïque. 

La  Nature  eft  forte  & attrayante , il  faut  que  la 
Chafteté  refifte  à fes  forces  , & qu’elle  fedé- 
mefle  de  fes  attraits.  Les  Sens  tiennent  extrême- 
ment aux  interefts  qui  leur  font  commodes  , & 
le  corps  a d’étranges  attaches  aux  plaifîrs  , ou 
il  entre  de  la  chair  & de  la  matière.  Il  faut  , ou 
que  la  Chafteté  fepare  les  Sens  de  ces  interefts, 
& quelle  rompe  tout  ce  qui  attache  le  corps  à ces 
plaiiîrSjOU  qu’elle  fe  fepare  des  Sens  elle-mef- 
me,  & rompe  de  viue  force  aucc  le  corps.  La 
Mort  a de  cruelles  & d’époüuentables  armes  : el- 
le eft;  accompaqrnée  de  terribles  &:  de  furieiifes 
Suiuantes,  Il  faut  que  la  Chafteté  (bit  prepa- 


té4  IA  GALLERIE  ' 

i ée  de  pa{fer  par  toutes  ces  armes  , & d’éprouuee 
CS  dents  & les  ongles  de  ces  Saluantes  , plu- 
loft  que  defoulFrir  la  moindre  foiiillure. 
qu’on  puilTc  dire,  l’honneur  de  la  Vaillance  n’eil: 
jpas  ficher  ,nycnuironné  de  fi  grandes  difficuU 
tcz.  Sc^ôuronnes , Yoiic  celles  qui  fe  font  au  feu 
des  canons  8rdes  grenades  ne  confient  pas  tant, 

& les  Héros  fe  font  à moindres  frais  entre  les  pi- 
ques 5c  fur  les  brefehes.  le  n’oublié»  pas  ce  qui  a | 
efic  dit  de  la  pudeur.  Elle  eftle  propre  efpritdela 
Chafieté , 5c  l’ont  veut  quelle  (oit  timide  & ap- 
prchenfiue,  quelle  ait  de  la  modération  & delà 
retenue.  l’auoue  bien  que  d’ordinaire  elle  n’eft 
pas  précipitée,  5c  q ’e  iamais  clkn’eft  impudente. 
Mais  elle  n’eft  pas  plus  craintiuc  que  la  crainte 
mcfme  j 8c  la  crainte  a fon  courage  Ôc  fes  faillies, 
comme  la  colcre  & la  hardiefie  ont  les  leurs . On 
fouffre  coiiragcufement  vne  douleur  , de  peur 
d’vnc  autre  douleur,  on  fc  iette  dans  la  Mer, 
de  peur  d’y  tomber  , & pour  cuiter  vne  mort 
que  l’on  craint  on  fe  précipité  dans  vne 
autre. 

Souuecors-nous  de  l’Erminequi  cfi  le  fym- 
bolc  de  la  Pudeur,  & vne  muette  M lift  refié  de 
«hafteté,que  la  Nature  a donné  aux  Femmes, 
En  quoy , pour  dire  ce  mot  en  paiTant  , elle  I es  a 
traitées  de  plus  d’honneur  que  les  Hommes  ,à 
qui  elle  n a donné  qu’vne  fourmis  pour  Maiftref- 
{edetrauail&  dediligence.  L’Ermineeft  extrê- 
mement timide , & ri  a ny  force  ny  armes  , 5c 
neantmoins  cette  defarmée  & timide  , ayme 
mieux  mourir  que  de  fe  foiiiller.Et  quand  elle  eft. 
pourfuiuie , pluftoft  que  d’expofer  fa  blancheur  à 
Yûc  tache  ,ôc  de  fe  fauaer  pat  yn  peudeboaë;^ 


DES  FEMMES  FORTES.  léf 
emportée  del’inftind  qu’elle  a pour  la  pureté, 
elle  feiette  dans  les  traits  des  chalTeurs,  & périt 
auec  courage.  Voilavntranfpoit,  & vn  tianC- 
port  de  pudeur , voila  vue  faillie  , Sc  vne  faillie 
de  pureté  en  vn  Animal  innocent  8c  craintif.  Et 
nous  refufcronsvnmefmetranfport,  & vnefem- 
blable  faillie  aux  Femmes  chartes.  Elles  en  font 
capables , n’en  doutons  point.  L’Efprit héroïque 
Sc  d’enthoufiafme  fe  meite  quelquefois  à Iciur 
Vertu  : pénétré  dans  leurs  coeurs , & y met  le  feu: 
rompt  tous  les  liens  deleuTS  Ames  , les  arrache 
de  leurs  Corps , & les  enleue  de^yiue  force. 

De  cét  éfprit  fut  tranfpcM^té  cette  Pélagie 
d’ Antioche  j dont  Sainrt  Ambroife  nous  a lailTé 
vn  fî  beau  portrait.  Sc  voyant  adiegée  par  des 
Ennemys,  qui  en  vouloient  plus  à fa  pudicité' 
qu’à  fa  foy -,  elle  fe  précipita  aucc  tous  fes  orne- 
mens  It  toutes  fes  pieircries  , dont  elle  s’ertoit 
parée  pour  faire  honneur  à fa  mort  j Sc  donner  de 
fa  grâce  à ton  courage.  Dumefme  efprit  furent 
pofledéesfa  Mere  & fes  Soeurs , lorsqu’ertant 
pourfiiuies  parlesmefnes  Ennemys  elles  fe  iet- 
terent  dans  vne  riuierer  Sc  la  éteignirent  aiec  leur 
vie, les  mauuais  feux,  des  impudiques  qui  les  pour- 
fuiuoîcnt.  Vne  Fille  d’Alexandrie  noiïedée  du 
mefme  efprit,ayant  fçeule  mal  que  fes  yeux,quoy 
que  rcten’os  d’ailleurs  Sc  m ^de  fes , aiioient  fait  à 
vn  jeune  Ho  nme,  fe  les  arracha  de  la  terte:  &les 
enuoyaau  malade , afin  qu’il  en  filf  telle  punition 
qu’il  voudroit  : ou  que  du  moins  il  guerirt  auèc 
leur  fans,  lableTure  qu’ils  luy  auoient  faite. 

Blanche  de  RoiTi  emportée  du  mefme  ef- 
prit , fe  démefia  des  nains  du  Tyran'  Acciolm, 
&fe  précipita  d’vnc  fenertre.  Le  mefme  cfprie 

Oiij 


ï66  LA  GALLERIE 

fouffla  le  tifon  aidant,  que  MancCoronele  Fem- 
me de  lean  Ceida  fe  mit  dans  le  corps , pour 
éteindre  vn  feu  dangereux  quel’âge  & les  oc- 
cafions  coramençoient  d’y  allumer.  Et  cét  E- 
xemple  de  vertu  fut  donné  a l’Efpagne , au  temps 
de  Pierre  le  cruel  Sc  de  Marie  Padille  : ceft  à 
dire  fous  le  régné  des  Adultérés,  & au  Siècle  de 
la  licence. 

Il  faut  croire  pour  l’amour  de  la  Vertu  & en 
l’honncurdeces  Héroïnes  Chreftiennes  , qu’il 
y eut  quelque  étincelle  de  feudiuincnceshar- 
dielTes,  & quel’efpritquilestranfportoit,  eftoit 
venu  de  plus  haut  &d’ vue  plusr^ûre  four  ce  , que 
celuy  qui  fait  les  tranfports  que  nous  pouuons 
fuiure,^;  les  exemples  qu’il  cft  permis  d’imiter. 
Ceux-là  ne  font  pas  de  tousles  iours,  ny  àl  vfa- 
ge  de  toute  forte  de  perfonnes.  Dieu  n’enuove 
pas  aufli  des  Anges  à toute  forte  de  perfonnes  : ny 
ne  fait  de  nouuelles  Eftoilles  tous  les  iours  : & à 
moins  qued’auoir  vn  Ange  pour  guide,  & de 
fuiure  vne  nouuelle  Eftoillt  : 11  eft  bien  témérai- 
re de  vouloir  marcher  dansla  Mer,  & défaire  vn 
chemin d’vn précipice.  L’exemple  fuiuantn’eft 
pas  de  ces  extraordinaires  : il  eft  neantmoins  des 
grandes  & héroïques  t ti  s’il  y a du  tranfport , il 
cft: d’vn  efprit  qui  va  droit  & qui  n’enleue  que 
régulièrement,  & par  des  routes  quidont frayées 

EXEMPLE. 

LA  CHASTE  VENITIENNE. 

IL  cft  vray  que  la  Vertu  a des  aduerfaires  par 
tout  -,  & dans  les  lieux  mefmesouelleeft  efti- 
& en  honneur  , fa  paix  eft  vne  paix  de 


DES  FEMMES  FORTES.  1^7 
trouble  & d’agitation  5 & Ton  repos  vn  repos 
inquiet  Se  d’interualles  -,  il  y a ncantmoins  des 
pays  de  guerre,  & comme  des  régions  frontières, 
ou  elleeft  plus  expofée  aux  courfcs  & aux  entre- 
piifes  de  fes  Ennemys.  Et  en  ces  regions-là, 
elle  doit  cftre  plus  refoliië  mieux  aguerrie  que 
par  tout  ailleurs  : elle  doit  eftre  inftruite  en  tou- 
tes  les  maniérés  de  combats  ,&  préparée  à toute 
Ibrte  d’euenemens  : elle  doit  prefque  toufioui  s 
eftre  en  garde  & fous  les  armes.  La  Foy  & la 
Chafteté  qui  font  yoifines  des  Infidclles  & des 
Barbares  , ont  befoin  de  cette  préparation  de 
courage,  & de  cette difcipline  tendue  & conti- 
nuelle. Aufli  cft-cc  de  ces  Pays-là  , que  nous 
font  venues  toutes  ces  Vertus  Heroïqiies&viéto- 
rietifes,  qui  triomphent  tous  les  ans  dans  TE- 
glife  •,&  qui  font  l’honneur  de  nos  Annales.  îl 
encft  venu  outre  celles-là  , vn  grand  nombre 
d’autres , qui  n’ont  pas  combattu  moins  coura- 
geufement  ,ny  vaincu  de  moindre  force  , quoy 
queleurs  combats  n’ayent  pas  fait  tant  de  bruit, 
^ que  leurs  viéloires  n’ayent  point  lailTé  de  feft c 
à l’Eglife.  le  mets  en  ce  nombre , la  courageufe 
Captiue  qui  vient  d’eftre  reprefentèe  ea  cette 
Peinture.  Et  parce  qu’elle  eftoii  fuiette  delà  Ré- 
publique de  Venife  ji’ay  crû  que  pour  luy  don- 
ner vnccGmpagnede  connoifi’ance  , & quis’ac- 
cerdaft  auccclle , illuy  f2l]oiri  lindrela  Fille  de 
Paul  Eiici  : qui  triompha  de  Mahomet  du 
Serrail,  àlaprifedcNcgreponr  : comme  ctUe-là 
triompha  de  Muftafa&  delà  Porte,  à la  prife 
dcNicoûe. 

Ileft  àcroirequelacoleredcDieu  eftoit  bien 
grande,  quand  il  abandonna  la  Grcceaux  Otho- 


léS  La  gallërîe 

mans:  & l’iniquité  deuoiteftre  cnorme  & con- 
fornmée , qui  meiira  que  la  MaiftrelTe  des  Arts  & 
des  Sciences,  & la  Mere  de  tant  de  Saints  , fuit 
mifcàlachaifne.EIley  futmifepourtant:  & iuf- 
ques  icy  ilnes’cft  tiouuc  perfonne  qui  l’cn  ait 
tirée.  Mahomet  fécond  ne  s’endormit  pas  fur 
roccafion  : il  en  ménagea  tous  les  momens  : 3c 
profita  fi  bien  dela  diuifiondes  Chrcftiensjqu’en 
peu  de  temps  il  defarma  tous  Tes  voifins  : Sc  fe 
rendit  maiftre  detousleslieux  , pavoula  liberté 
pouuoit  venir  à laGrece.  L’Ifle  de  Negrepont 
qui  appartenoit  aux  Voniticns^Jut  attaquée  des 
premières.  Le  BachaMachmut  la  ceignit  d’vne 
flotte  de  trois  cens  voiles:  & Mahomet  fuiuy  de 
fix  vingt  mille  hommes  , y entra  par  vn  pont, 
qu’il  fit  drelfer  fur  l’Eurippe  j & affiegea  par  terre 
la'  ville  capitale.  Elle  eut  à fe  défendre  contre  la 
trahilon  3c  contre  la  force  des  intelligences  3c 
desaflauts.  Etfansdoutclaforceeuftefté  vain- 
cue auiTi  bien  que  la  trahifon,  & lesaflaurs  n’euf- 
fent  pas  mieux  reüili  que  les  intelligences  ^ fi  le 
Cardinal  Canalis  qui  commandoitia  flotte  de  la 
Republique  , euff  feulement  voulu  laifler  faire  la 
fortune:  & feferiiir  du  courage  Seduvaiffeau  de 
deux  Gentils-hommes  de  Candio  , qui  s’of- 
froient  d’aier  rompre  le  pont  qui  eftoit  drefifé 
fur  l’Euiippe. 

La  ville  fut  donc  prife  en  laprefence,  & parla 
faute  de  ce  Sagelafche  St  timide.  La  poufTierc  8c 
le  bruit  des  murailles  abbatuës  , les  cris  & le 
fang  des  Citoyens  furent  le  luy  reprocher  iufqucs 
à fon  vaifl’eau.  Apres  auoir  .efté  Spedateur  de 
la  ruine  d’vn  Peuple,  dontaiiec  peu  de  courage 
il  pouuoit  efti'clefauueur  , il  fe  retira  tournant 

le 


DES  FEMMES  FORTES, 

Fe  dos  à fa  repiitation  cm’il  laifloit , & à la  fumée 
detoutelTfle,  quiiefuiuit  bien  loin  fur  la  Mer. 
Le  butin  fut  grand  pouiTcsyidori eux -,  mais  la 
cruauté  des  vicl^orieux  fut  bien  plus  grande  pour 
les  vaincus.  Il  fe  fit  des  pyramides  de  leurs  teftes 
à la  porte  de  l’Eglife,  & dans  les  places  publi- 
ques j & leurs  corps  iettez  dans  le  canal,