Skip to main content

Full text of "Le cabinet des fées, ou, Collection choisie des contes des fées, et autres contes merveilleux .."

See other formats


Google 


This is a digital copy of a book thaï was prcscrvod for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project 

to make the world's bocks discoverablc online. 

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject 

to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books 

are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover. 

Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the 

publisher to a library and finally to you. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the 
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to 
prcvcnt abuse by commercial parties, including placing lechnical restrictions on automated querying. 
We also ask that you: 

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for 
Personal, non-commercial purposes. 

+ Refrain fivm automated querying Do nol send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine 
translation, optical character récognition or other areas where access to a laige amount of text is helpful, please contact us. We encourage the 
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help. 

+ Maintain attributionTht GoogX'S "watermark" you see on each file is essential for informingpcoplcabout this project and helping them find 
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are lesponsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just 
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other 
countiies. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can'l offer guidance on whether any spécifie use of 
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner 
anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite severe. 

About Google Book Search 

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps rcaders 
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full icxi of ihis book on the web 

at |http: //books. google .com/l 


Google 


A propos de ce livre 

Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec 

précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en 

ligne. 

Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression 

"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à 

expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont 

autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont 

trop souvent difficilement accessibles au public. 

Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir 

du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains. 

Consignes d'utilisation 

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages apparienani au domaine public et de les rendre 
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. 
Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les 
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des 
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées. 
Nous vous demandons également de: 

+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers. 
Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un 
quelconque but commercial. 

+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez 
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer 
d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des 
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile. 

+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet 
et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en 
aucun cas. 

+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de 
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans 
les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier 
les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google 
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous 
vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère. 

A propos du service Google Recherche de Livres 

En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite 
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet 
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer 
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adresse fhttp: //book s .google . coïrïl 


\ 


s. 


X 


i 




! 


-# 


A 


»* 


\ 


LE 


CABINET 

DES FÉES, 


l 


/ 


CE VOLUME VONTIENT 

L'HtSToniE pB LA Sultane db Pêrsb bt des Visirs^ 
Colites Turcs , cpmpofés en langue turque , par Cfaéc Zadé^ 
& traduits en François, par M. Gallamd : 


jpes Voyages de Zulma dans le pays des Fées: 

TOMB SEIZIEME. 


LE CABINET 

DES FÉES, 

o u 

COLLECTION CHOISIE 

DES CONTES DES FÉESs 

ET AUTRES CONTES MERVEItXEUX, 

OriKi de Figures, 


TOME SEIZIÈME. 


A AMSTERDAM, 

Utft trouve à PARISy 
RUE ET HÔTEL SERPENTE. 

». DCC. LXXXV, 


PRÉFACE 

DES 

CONTES TURCS. 

V-^ E S contes que les mufulmans appellent 
par dérifion la malice des femmes , ont été 
tirés de la bibliothèque de M. Pétis qui les 
a traduits autrefois. Ils ne font point Touvra^ 
ge d'une imagination françoife, qui, à la fa- 
veur d'un titre étranger , ait voulu hafardec 
fes fiftions. Ceft un turc, c'eft le célèbre 
chéc Zadé, précepteur d'Amurath fécond» qui 
en eft Tauteur. 

Il \ts compofa pour înftruîre fon difclpta 
en le dîvertiffant : ce qu'il eft aifé de jugep 
par la morale qu'ils contiennent. On voit 
bien que ce n'eft point un amas confus d'é- 
vénemens extraordinaires conçus & produits 
fans la participation du jugement. On recon-; 
noît par-tout que le bon îens lui a fervi de 
règle , & qu'il s'eft propofé de rendre la vertu 
aimable & le vice odieux. Il ne laiffe pas 
de s'abandonner quelquefois à fes idées i maij; 

il revient toyjoui3 à fon but» 


Hf] T R i F A C Se 

Le leâeur auroit tort de fe révolter con-* 
tre des coutumes qui lui pardîtront peut-être ç, 
étrangères aux pays où eft la fcène de ces: 
çpntes. Qu'il fongc que è'eft tin tucc qui dé- 
bite à fa manière à un autre turc des hiffoires 
de princes & de rois de différentes nations^ 

Nos dames françoifes ne doivent pas nonF. 
plus trouver mauvais quç chéc Zadé ait écrit 
des contes qui chargent fi fort le beau 
fexe; c'cfl: un auteur turc. Le caraftère d^ 
fa nation Texcufe. D'ailleurs il les a faits ain- 
fi exprès, pour prévenir le jeune Amuracl> 
contre les femmes, pour qui il voyoît en Qe:. 
prince un peu trop de penchant. 

J'ajouterai que les mufulmanes , parce- 
qu'elles font renfermées & privées de tous les. 
divertiflemens publics qui amufcnt les autres 
femmes , ne s'occupent qu^à chercher les 
moyens de fe procurer du plaifîr. Pour y parve- 
nir, elles ne fefont pas un fcrupule d'employer 
tous les artifices que leur tempérament Se 
l'oifiveté leur fuggèrent. Elles ne font point 
retenues par la crainte de révéler leurs foiblef- 
fes aux miniftres de leur religion. Elles qe, 
craignent que le châtiment temporel que leursi 
loix ordonnent contre Tadultcre. Elles ne fe 
mettent nullement en peine des menaces da 

Mahomet Se de i'alcorant 

HISTOIRE: 


HISTOIRE 

SE 

LA SULTANE DE PERSE, 
ET DES VISIRS; 

CONTES TURCS. 


XL eft rapporté dans le livre intitulé Arbàîit 
Nafa, que parmi les empereurs de^Perfe il y 
en avoic un que l'on nommoit Haâkîn. Toute 
l'Afie vivoit fous fes loix. C'étoit le plus riche 
te le plus puiffant monarque de la terre. Sa 
valeur égaloit fa puiflànce ; & s'il eût été aOèz 
ambitieux poiit afpirer à l'empire du monde î 
îl en auroit pu faire la conquête. Mais content 
■de régner fur de vaftes & tloriflâns états , il 
ne fongeoit point à s'emparer de ceux de fes 
Tome Jiri. A 


a Contés TuRCJ* 

voifins. II n'avoit point d'autre objet que te 
bonheur de fes peuples , qui fe trouvoient fi 
heureux, qu*ils béniflbient chaque jour de (on 
règne. Toutes4es autres nations leur portoient 
envie , & fouhaitoient d'être comme eux du 
nombre de fes fujets* 

Ce grand empereur avoît un fils qui faifoît 
l'admiration de tous ceux qui le voyoienti. Il 
s'appeloit Nourgehan, c'eft*à-dire lumière du 
monde. C'étoit un jeune prince, d'une taille 
avantageufe, d'une beauté celefte, & qui joi- 
gnoit à ces brillantes qualités, des talens qui 
rendent les particuliers recommandables. Il favoit 
admirablement bien tracer les caraâères de plu- 
fleurs langues : il excetloit à tirer de l'arc , & 
il n'y a guère de fcience qu'il ne pofledât, ou 
dont il n'eût du moins une connoiflance rai-* 
fonnable. 

C'étoit la vivante image de la fultane (a mère 
que l'on comparoitaux beautés de Cachemire (i)» 
Hafikin aimoit paffionnément cette princefTe» 


( I ) Cachemire eS, un petit royaume fîtué entre les 
états du grand Mogol & ie Tebet au nord des In^s oriefl* 
taies. C'e& un pays délicieux. Les femmes , qudi]ue mu-» 
lâtres, y font fi piquantes, que les Perfans, les Turcs fit 
les Arabes les préfèrent â toutes les femmes du monde. 
yoyei Bemier. 


Montes Turc s» 3 

Xi eti xlotina de fine ères & de triftes marques , 
lorfque par un décret fatal de la deftînée , elle 
*nourut après une longue maladie. Il en conçut 
une douleur fi vive, qu'il n'eft pas poffible de 
rexprimer. Le tems , toutefois , produifit fon 
effet ordinaire ; Tempereur fe confola , & les 
charmes d'une nouvelle fema;ie lui firent oublier 
celle qu*il avoit perdue. 

Il époufa la princefle Canzade , fille d'un r^i 
voifin. Elle étoit belle , elle avoit de l|[efprît ; 
mais elle ne pouvoit rien refufer à fes pafiions. 
£lle ne put voir le jeune prince fans concevoir 
pour lui un amour violent , & loin de faire fes 
efforts pour le vaincre , elle s'y abandonna , Se 
réfolut de le déclarer à Nourgehan dès qu'eltp 
en trouveroit l'occafion. 

Cependant ce prince s*attachoît aux fciences, 
& faifoit de grands progrès dans Taflrologie que 
lui enfeignoit Aboumafchar (i) fon préc^teur, 
homme d'un profond favoir , & le plus habile 
aflrologue de TAiîe. Ce favant perfonnage ayant 
un jour tiré l'horofcope du prince fon difciple, 
& cQinnu par fes infaillibles obfervations qu'il 
ctoit menacé d'un eiflfroyable malheur, il lui 
dit : Prince, j'ai confulté les aftres fur Votre 


-m 


( I ) Aboumafchar y qUe les Européens par Corruption 
appellent Albumazar» 

Aij 


deftînée , je les ai trouvés peu favorables pôUf 
vous. Un trifte fort vous attend , & vous m*eit 
voyez pénétré de douleur. Nourgehan pâlit à 
ces paroles ; fon maître le ralTura en lui difant : 
Ne croyez pas pourtant que ma tendrefle pout 
vous & mon expérience cèdefit au jleftin finiftre 
qui vous menace 5 votre perte a la vérité eft 
écrite dans les étoiles , mais il n*eft pài5 impôt 
Cble de la prévenir. Mon livre m'en a enfeigné 
le moyen. Il faut que vous foyez quarante jours 
fans parler. Quelques difcours que Ton vous 
tienne , n*y répondez rien ; quelque chofe qui 
puifle vous arriver , gardez- vous bien de rompre 
un filence d'où dépend votre vie. Le prince 
promit de fe taite pendant quarante jours. Après 
cette promeffe , fon précepteur écrivit quelques 
noms divins ( i ) qu'il lui pendit au col , & en- 
fuite fe retira dans un fouterrain qui n'étok 
connu que de lui feul , & où il fe cacha pour 
n'être point obligé de fatisfaire la curiofite de 
l'empereur, & de lui révéler des chofes qu'il 
ne vouloit pas lui découvrir. 

Hafikin qui ne pouvoit être long-tems fans 
voir le prince fon fils , le fit venir devant lui, 
& lui fit plufieurs queftions aufquelles le prince 

( 1 ) Une efpèce d*amulette que Ton porte pour, fe 
(réfervei des malbeuis. 


Contes Turcs. y 

ne répondit rien. L'empereur en fut fort fur- 
pris. O ! mon fils , s*écria-t-il , pourquoi ne 
parlez- vous pas ? avez- vous perdu la parole ? 
que vous a-t-on fait ? que vous eft-il arrivé ? 
Diffipez rinquiétude que me caufe votre filence* 
Ces paroles ne firent pas plus d'effet que les 
premières. Le prince regarda triftement fon 
père , puis baiiTa les yeux fans dire un feul 
mot. Alors le roi fe tourna vers le gouverneur 
de fon fils , & lui dit : Le prince a un fecret 
chagrin qui le dévore. Conduifez-le à l'appar- 
tement de la fultane fa belle*mère^ fon cœur 
pourra s'ouvrir à elle. 

Le gouverneur obéit i l'ordre de l'empereur ; 
11 mena Nourgehan chez la fultane Canzade. 
Madame, dit-il à cette princefle, il femble que 
le prince ait perdu la parole. Son ame eu, en 
proie à une trifteffe funefte , dont il s'obftine à 
cacher la caufe. Sa majefté vous l'envoie , parce 
qu'elle ^fpère que devant vous il bannira fa 
mélancolie. La fultane à ce difcours ^ fentic un 
trouble agréable. Il* faut, dit-tUç, que Je pro- 
fite de cet heureux moment ^ue j'ai fi long- 
tems^ attendu. Je ne rifque rien à me déclarer» 
Si Nourgehan a perdu la parole , il ne pourra, 
pas redire à fon père ce que je lui aurs^i dit ; 
& s'il eft affez indifcret pour aller révéler mon 
tmour 9 je dirai que je ne lui aurai tenu de 

Aiij 


t Contes TuRcfj^ 

pareils difcours , que pour Tobligef' à parler. 
Enfin , Canzade regardant cette occafion comme 
|a plus favorable qu'elle pût jamais trouver ^ 
fit fortîr tout le monde de fon appartement , & 
demeura feule^ avec te prince. 

Elle commença par fe jeter à fon col, & Tem- 
braflant étroitement : Cher prince, lui dit-elle ,, 
quel fujet avez-vous de vous afiBîger ? ne me le 
cachez point j à moi qui vous aime avec plus 
de tendreflè que fi vous étiez' mon propre fils» 
Le prince^ touché des marques d*amitic que 
lui donnoit fa belle-mère , tâchoit par fes regards 
& par fes geftes , de lui faire comprendre qu'il 
ctoit mortifié de ne lui pouvoir parler. Elle 
expliqua mal ces geftes & ces regards. Elle s'ima^ 
gina qu^il brûloit des mêmes feux qui la con- 
iumoient : qu^il n'avoit pu fans doute fe défendre 
de concevoir de Tamour pour elle, comme elle 
n'avoit pu s*empêcher d*en prendre pour hii , 
& que par refpeâ pour fon père il n*oîoit dé- 
co^vrir fes fentimens. 

Charmée de cette erreur ^ elle pourfîiivît 
avec tout Temportement dont peut être capable 
une femme que la vertu & la raifon ont ^an^ 
donnée ; O ! mon roi, ô mon ame ! rompez ce 
cruel filence qui nous gêne l'un & Tautre. Vous 
fevez que tout ce que Tempereur pofsède eft 
en ma pui0àaçe% Si vous voulez être d'accord 


CONTESTURCS. 7 

avec mol, & confentir à ce que je vais voui 
propofer , vous ferez en peu de tems au comble 
de vos voeux. Vous êtes un jeune prince , 8c 
]e fuis une jeune princefle. Je vous conviens 
mieux qu'à votre père , dont Textrcme vieilleflç 
rend ma vie trifte & ennuyeufe. Vous n'avex 
qu*à parler. Engagez-vous par un ferment in- 
violable à m'accepter pour votre femme légi- 
time , & je vous promets de vous faire bientâ^ 
roi en avançant la mort de "votre père. Je jure 
par le grand dieu , créateur du ciel de de la 
terre, qu'il n*y a nul artifice en mes paroles* 
Liez-vous donc auiH par le même ferment, 8ç 
fn'ailurez que vous recevrez la main qui veuf 
vous couronner. i 

Nourgehan ne fit point de réponfe à ce dit 
cours ; & comme il en parut étonné, la fultane 
continua : je vois bien , prince , que mon pro* 
jet vous fur prend. Vous doutez que j^e puiiïe 
Texécuter. Mais apprenez de quelle manière je 
prétends faire nfcurir Tempereur. Il y a dans 
le tréfor ,toutes fortes de poifons. On en voit 
qui ôtent la vie un mois après qu'on en a pris. 
B y en a qui ne tuent qu'au bout de deux 
mois. Il en eft même qui font encore plus len- 
tement leur effet. Nous nous fervirons de ces 
derniers. Le roi tombera malade & achèvera 
peu-à-peu fon dçftUj , fans que le peuple nous 

Àiv 


8 Conte sTt/RCs^* 

foupçonne d'être les auteurs de cette mort* 
Après cela, vous monterez fur le trône. Toutt 
le pays vous reconnoîtra; pour fon maître, 8c 
l'armée vous obéira. 

Quand le fils de Tempereur auroît voulu 
parler, il n'en auroît pas eu h force, tant it 
étoit furpris d'ientendre ces horribles difcours^ 
Prince , ajouta ta fultane en le voyant rêver ^ 
fi vous êtes en peine de favoir comment voust 
pourrez prendre pour femme Fépoufe de votre, 
père , -Je vais vous Tenfeigner, Après la mort 
de Pempereur , vous n^aurez qu^à me renvoyer 
dans ma patrie, & me faire fùivre fecrètement 
par un de vçs capitaines , accompagné de quel^ 
ques foldats^ Ils viendront comme des voleur* 
nous attaquer» Ils m'enlèveront. Enfuîte, on; 
fera courir le bruit que j^urai été tuée âir h: 
l"Oute , & peu de jours après vous m'achèterez 
du capitaine , alnfi que l'on achète le^ fillest 
efclaves. Par ce moyen, vous pourrez devenir 
mor^ mari , & nous vivrons tous deux dans 1^ 
plus délicieufè union. . 

La prînceffe ceflà de parler >en cet endroit ^ 
pour donner lieu au prince de rompre un fi 
long filence 5 mais comme il ne répondit riei^ 
ei^ore, elle perdit toute retenue, & le ferrant, 
çntrç fès bras, elle le baifa avec tranfport. Alora^ 
KQyrgeh^ft indigné 4q reiS&Qnt^rî^ d^ & ^Qlk?^ 


^ U N 


.'/ â'y ^ 


Contes Tur c^. f/t 

ffS^Xfi i fe débarrafla brùfquement de fes mains , 
Çc la frappa même au vifage. fi rudement , que 
fsL bouche en faigna« 

La colère fùccède tout-à-coup à la tendrefle 
ézns le cœur de la fultane. Ses yeux qui ne 
brilloient un moment auparavant que des feux 
de Tamour , étincellent de fureur. Ah ! méchant, 
^'écria-t-elle , eft - ce ainfi que tu traites une 
jjrîncefle q,ui t*adore ? Barbare ! je veux qu'en 
t*offrant la place de ton pèt« , je révolte ta 
faroiiche vertu ; je veux même que tu me re- 
gardes avec horreur, après ce que je t*aî pro-- 
pof© î maïs ne dcvoîs7tu pas excufer les tranf- 
ports d'une fenune qu'un amotir înfenfé faifoit 
parler ? Pétois plus digne de ta pitié , que du 
traitement brutal que j'ai reçu do toi. Hé bien, 
tnonftre, n'écoute que» ta férocité. Redouble, 
il tu peux , pour moi ta haine. Tu ne faurois 
me haïr autant que je te hais en ce moment* 
Sbrs d-ici. Fuis ma préfence , '& crains le reC- 
fentiment d'une femme dont tu as méprifé les 
bontés. Il n'étoît pas befoîn qu^elle ordonnât 
%u prince de forttr. Il avoit pris ce parti auflî- 
tôt qu'il avoit frappé la fultane ; de fofte qu'ij 
^'entendit pas la moitié de fes reproches SlÛq 
(es menaces. 

r 

La furieufè Canzade ne refpîroit que ven- 
f Q^nçç, Elle réfolut de perdre Nourgehan. Pour 


lO CONTEST UKCS* 

y parvenir , elle déchira fes habits , défit fes 
cheveux, & fe frotta tout le vifage du fang 
qui couloit de fa bouche , en faifant retentir 
fon appartement de cris & de lamentations. 
L*emper^ur y arriva bientôt. Il venoit s'infor- 
mer fi fon fils avoit enfin rompu le filence. Quel 
fujet d*étonnement pour lui de trouver la ful- 
tane aflîfe fur un fofa, les cheveux épars, & 
le vifage enfanglanté. Comme il Taîmoit fort , il 
fut tranfpôrté de cdlère & de douleur. O chère 
ame de mon ame, s'écria-t-il ! que vois-je? Quel 
audacieux vous a mife en ce déplorable état ï 
Nommez - le - moi promptement. Vous devriez 
déjà être vengée. 

L'artificieufe reine redoubla fes larmes à ce 
difcours , & répondît dans ces termes : O roi ! 
ô malheureux père ! que ne puis-je vous cacher 
ce que vous fouhaitez d'apprendre ! Si vous 
ctes étonné de voir le defordre où je fuis , 
quelle fera donc votre furprife, lorfque vous fau- 
rez que c'eft l'ouvrage de votre fils? De mon 
fils , grand dieu , interrompit l'empereur ! Ah ! 
madame , que me dites-vous ? Quoi ! fa hainor 
pour une belle-mère l'a pu porter à vous faire 
cet outrage ! le refpeft qu'il me doit n'a pu le 
retenir! Seigneur, repartit la reine, il eft en- 
core plus coupable que vous ne penfez. Hélas} 
quelle femme fe feroit défiée de fon m modefte^ 


CoNTBs Turcs. ix 

de ces apparences de fageffe qui font (î bien 
marquées fur fon vifage? J'étois affife fur ce 
ibfa lorfquHl eft entré; jVi fait fortir tout le 
Inonde afin de l'obliger à me découvrir* plus li^ 
brement la caufe de fon {ilence. Il ne me Ta que 
trop déclarée ! Sitôt qu*il s*eft vu feul avpc moi, 
il s'eft ailis à mes côtés : Ma princeife^ m'a-t-il 
dit, il faut que je rompe le filence que je m'crbf* 
tifie à garder , & dont vous êtes Tunique fujet« 
Je VOU5 adore , & le défefpoir de ne vous pou- 
voir entretenir en particulier , m*a plongé dans 
une mélancolie qui m*alloit confumer. Que, je 
fuis heureux d'avoir trouvé cette occaCon de 
vous parler fans témoins ! Si vous approuvez 
mon amour ^ j*ai réfolu de faire mourir mon 
père & de vous époufer. Auflî-bien fes peuples 
comme moi commencent à s*ennuyer de la 
longueur de fon règne. Difpenfez - moi , feî- 
gneur, continua la fultane, de vous répéter mot 
pour mot tout ce qu*il m'a dit. J'en frémis en- 
core d'horreur. Qu'il vous fuffife d'apprendre 
que vous avez donné le jour au plus méchant 
prince du monde. Comme au lieu de me per-» 
fuader , il s'eft apperçu que fes difcours m'épou- 
vantoient , il a brufquement étendu la main fur 
moi pour me faire violence. J'ai réfifté. U a 
déchiré mes habits. Il m'a frappée , & il m'au- 
tQÏt fans doute oté la vie , afin de pouvoir fe 


li C O N T E s T U R C $• 

juftîfier en chargeant ma mémoire du crimci 
dont je t'accufe ; mais il a craint que mes femmes 
que j'avois écartées ne le vinflent furprendre^ 
Il s'eft enfui , & m'a laifTée dans Fétat où je 
fuis. 

Elle dit cela avec toutes les démonftrations 
d*une femme vivement affligée* Uempereur la 
crut de bonne foi ; & quelque tendreffe qu'il 
eût pour fon fils , il fe laifla emporter aux mou- 
vemens de fa colère. Il fortit de Tappartement 
de la princeilè , fit venir Texécuteur, & lut 
ordonna de tout préparer pour la mort du prince 
Nourgehan. 

Mais les vifirs furent bientôt informés du cruel 
ordre qu'avoit donné l'empereur 5 ils s'étonnèrent 
que fans les confulter, il eût pris la réfolution ; 
de faire mourir fon fils. Ils s'aflemblèrent tous, 
& allèrent trouver ce monarque irritç , à qui 
l'un d'entr'eux parla de cette manière : O roi 
du monde , nous vous fupplions de nous accor- 
der pour aujourd'hui feulement la vie du prince, 
& de nous apprendre quel aifez grand forfait il 
peut avoir commis pour armer contre fes jours 
le bras d'un père qui doit être lent à punir fes 
enfans. L'empereur leur conta tout ce que la 
fultane lui avoit dit. Alors le plus ancien vifir 
prit la parole : Oroi, dit-il, gardez-vous bieti 
de fuivre les mouvemens de fureur qu'une fesupQ 


Vous înfpire^ & de faire aucune aâlon contre les 
eommandemens de - dieu , & contre la juftic'e 
enfeignée par Iè;s prophètes. La reine accufe le 
jeune prince fans produire de témoins contre 
lui : elle demande fa mort, parce qu'il l'aime 
& qu'il a voulu , dit-elle , par la force , fatisfaire 
fon amour ! Hé depuis quand les femmes ont* 
elles leur chafteté fi fort en recommandation^ 
qu'elles défirent la mort des hommes qui ofent 
la tenter ? Je veux qu'il y en* ait d'aflez ver- 
tueufes pour s'indigner d'un effort téméraire; 
mais dans le même tems que leur vertu le 
condamne, leur vanité l'excufe, & elles par- 
donnent facilement un crime que leur beauté 
2 fait cpnunettre. Gardez- vous bien , fire , de 
JÉlurrifier votre fils à la calomnie , & peut-être 
^fc la rage, d'une perfonne qui veut le perdre 
pour n'avoir pu le féduire. Que votre majefté 
fonge que les femmes font artiiicieufes. L'hif- 
toire du chéc ( i ) Chahabeddin prouve affez 
combien leur malice eft à craindre. L'empereur 
fouhaita d'entendre cette hiftoire : le vifir la 
raconta dans ces termes : 


( T ) Cbéc ^n arabe , fignifie doâ«ur« 


^4 Contes TûRCSâ 


mm 


HISTOIRE 

Du chéc Chahaheddîn. 

J-rfE fui tan d*Egypte aflerobla un jour dans fort 
palais tous les favans de fon royaume. Il s'éleva 
entr'eux une difpute. On dît que l'ange Gabriel 
ayant une nuit enlevé Mahomet de fon lit , 
lui fit voir tout ce qui eft dans les fept cieux , 
dans le paradis & dans l'enfer ; & que ce grand 
prophète , après avoir eu avec dieu quatre-vingt- 
dix mille conférences , fut rapporté dans fon 
lit par le même ange. L'on avança que toutes 
ces chofes s'étoient paffées en fi peu de temsjÉ' 
que Mahomet ayoit trouvé à fon retour fon lit^ 
encore tout chaud , & qu'il avoit même relevé 
un pot dont l'eau n'étoit pas «icore répandue , 
bien que le pot fe fût renverfé dans Tinftant 
que l'ange Gabriel avoit enlevé Mahomet. 
Le fultan qui préfidoît à cette alTemblée j 
, foutenoit que cela étoit impoffible. Vous affurez , 
difoit-il , qu'il y a fept cieux , qu'il n'y a pas 
moins d'efpace entre chacun d'eux, qu'il y en 
auroit en un chemin de cinq cens années , & 
que chaque ciel eft auflî épais qu'il eft çloigné 
d'un autre. Comment eft -il poftîble qu'après 


Contes Turc** 7^ 

avoir traverfé tous ces cieux, & avoîr eu avec 
dieu quatre-vingt-dix mille conférences, Maho- 
met ait trouvé à fon retour fon lit encore chaud , 
& fon pot renverfé fans que Te^u qui étoit 
dedans fût répandue? Qui pourroit être affez 
crédule pour ajouter foi à une fi ridicule fable? 
Ne Êivez-vous pas bieti que fi yous renverfcz 
un pot plein d*eau, quoique vous le releviez 
à rinftant même, vous> n*y trouvez plus d*eau? 
Les favans répondirent que cela fans doute ne 
fe pouvoit faire naturellement ; mais que tout 
étoit poflîble à la puiflance divine. Le fultan 
d'Egypte qui étoit un efprit fort , & qui s*étoit 
fait un principe de ne rien croire qui blefsât la 
raifon, ne voulut point croire ce miracle, & les 
ûvans fe féparèrent. 

Cette difpute fit du bruit en Egypte., La 
nouvelle en alla au doâe chéc Chahabeddin^ 
qui pour quelques raifons qui ne font point 
marquées dans Thiftoire , n'avoit * pu fe trouver 
à raffemblée. Il fe rendit au palais du fultan 
pendant la plus grande chaleur du jour. Dès 
que ce monarque fut averti de' Tarrivée du chéc 
en fa cour , il alla au-devant de lui , Temmena 
dans une chambre magnifique , où après l'avoir 
fait affeoir , il lui dit 2 Dofteur , il n'étoit pas 
néceflaire que vous priflîez la peine de venir 
ici. Il fuififoit d'envoyer un de vos ferviteurs. 


15- CoNTEsTuRC5i 

Nous lui aurions accordé volontiers ce qu*i! 
ïîous auroit demandé de votre part. Sire , ré* 
pondit le dofteur , je viens exprès pour avoir 
ï'iionneur d'entretenir un moment votre majeftéi 
Le fultan qui favoît que le chéc avoit la répu- 
tation d'être fier (i) devant les princes, lui fiît 
bien des carefles & des complimens. 

Or, la chambre où ils étoient, avoit quatro 
fenêtres percées de différens côtés. Le chéc 
pria îe roi de les faire fermer* Ce qui ayant 
été exécuté, ils continuèrent quelque tems leur 
converfation ; après quoi le dofteur fit ouvrir 
une fenêtre qui avoit vue fur une montagne 
appelée Kzeldaghi , c'eft- à-dire Montrouge , & 
dit au roi de regarder. Le fultan mit la tête 
à la fenêtre , & vit fur la montagne & dans la 
plaine des foldats arrnés de boucliers & de cottes 
de maille. Ils étoient tous à cheval , Tépéc nue* 
Ils s'avançoîent ^ers le palais à toute bride, 
& en plus grand nombre que les étoiles. A ce 
fpeftacle, ce prince changea de couleur, & 
s'écria tout effrayé : O ciel ! quelle eft cette épou- 
vantable armée qui s'approche de mon palais ? 
N'ayes^ point de peur^ Jîre^ dit le chéc , ce vlcJI 


(i) Les dofteurs contemplatifs cabalîfies dans Torient 
font ^ fiers, qu'ils prétendent être rcfgeôés des roîsj fit 
Us le font eSèâivement. 


neriK 


G O N T K s T U R C s. 17 

rien^ En difant cela , il ferma lui-même la fe- 
nêtre, & puis la rouvrant auffitôt, le roi n'ap-* 
perçut perfonne fur la montagne ni dans . la 
plaine. 

Une autre fenétfe donnoit fut la ville. Le 
doéteur la fit ouvrir* Le fultan vit la ville du 
Caire toute en feu , & é^s flammes qui mon^ 
toient jufqu'à la moyenne région de l'air. Quel 
embrâfement, s'écria le roi fort furpris ! voilà 
ma ville, ma belle ville du Caire réduite en 
cendr-es ! N^ay-en^ point depeur^fire , dit le chéc, 
€€ T^efirien. En même-tems il ferma la fenêtre, 
& lorfqu'il Teut rouverte , le* roi ne vit plus 
les flammes qu'il avoît vues. 

Le dodeur fit ouvrir la troîfôme fenêtre , 
par où le fultan apperçut le Nil qui fe débor- 
doitj & dont les vagues venoient avec furie 
inonder fon palais. Quoique le roi, après avoir 
vu difparoître l'armée & les flammes, ne dût 
pointv s'efïrayer de ce nouveau prodige , il ne 
put s'empêcher d'être faifi de crainte : Ah ! c'en 
eft fait , s'écria-t-il encore , tout eft perdu , cet 
horrible débordement va emporter mon palais, 
& me noyer avec tous mes peuples. N.^tyre^ 
point de peur^ fi^^y dit le chéc , <:e VLtfi ri^n. 
En effet, le doâeur n'eut pas fitot fermé & 
rouvert la fenêtre, que le Nil, comme à l'ordi- 
îîaire , parut fuivre fon cours» ; 

Tom^ XVL B 


! 


19 CoNTÊsTuRCsr. 

Il fit ouvrir de même la quatrième fenêtre , 
qui negardolt un défert aride. Autant que le 
soi avôit été épouvanté des autres merveilles , 
autant prit-il de plaifir à confidérer celle-ci. 
Ses yeux accoutumés à ne voir par cette fe- 
nêtre que des terres ftériles, furent agréable- 
meojt furpris d-appercevoir dès vignes , des 
jardins remplis des plus beaux fruits du monde ^ 
des rulifeaux qui couloient avec un doux mur- 
mure, & dont les bords parés de rofeSj de 
baGlic, de baume» de jacinte & de narciiTe^ 
préfentoient à la vue des objets rians , & à 
Fodorat un mélcinge d^odeurs déllcieufes* On 
remarquoit parmi ces fleurs une infinité de tour- 
terelles & de roffignok, dont tes uns étoient 
déjà tombés en pamoifon à force de gazouil- 
fer 9 & les autres frappoient encore les airs de 
leurs chants tendres & plaintifs. Le roi charmé 
de toutes les choies merveilleufes qui s*offroient 
à fa vue, croyoit voir le jardin d'Eram (!)• 
AH ! quel changement ! s*écria-t^iï dans l'excès 
de fon admiratixKi ; le beau jardin ! le char- 
Hiant féjour ! Que j'aurai de plaifir à m'y 
promener tous les jours } Ne vous réjouijfe:ç^ 
pas tant^ fire , dit le chéc , ce n^eft rien. A ces 
fliots, le dodeur ferma la fenêtre , il la rouvrit 


mm^m 


mk 


(i) Cefl le para^îf teorcfifÇf 


Çp NT ES Turcs. 4^ 

^fiùte ; & le fultan ^ au lieu de revoir ces 
agréables fantômes , ne vit pkis que le défeVt. 

Sire 9 dit alors le chéc, je vien3 de vous 
montrer bien des merveilles ; mais tout cela 
n'eft rien en comparaifon du prodige étonnant 
dont je veux rendre encore témoin votre ma- 
jefté. Commandez que Ton apporte ici une cuve 
pleine d^eau* Le, roi eii dQuna Fordre à vn de 
fes ofGciers ; ^ quand la cuve fut dans la cham- 
bre , le doôeur dit au fultan : Ayez la bonté 
de fouffrir que Ton vous mette tout nu , & que 
Ton vous ceigne, les reins d'une ferviette> Le 
roi eut la complaifance de fe laiilèr ôter tous 
fes habits. Se lorfqu'il fut ceint d*une fervictte :_ 
Sire 5 reprit le chéc , plongez , s*il vous plaît , 
la tête dans Teau & la retirez. 

Le roi plongea la tête dans la cuve , & en 
méme-tems fe trouva au pié d*une montagne^ 
fur le rivage de la mer. Ce prodige inoui rétonna* 
davantage que les autres. Ah ! dofteur, s'écria- 
t-il tranfporté de colère , dofteur perfide , qui 
m'as fi cruellement trompé ; fi jamais je puis* 
retçurner en Egypte d'où tu m'as fait fortit 
par ta noire & déteftable fcience , je jure que 
je me vengerai de toi. Puil&-tu périr mîféra-. 
blement. H continua fes imprécations contre le 
chéc ; mais faifant réflexion que (es menaces 
& fes plaintes étoiept inutiles , il prit coura-. 

Bij 


SO Coûtés Txiiic Se 

geufement fôn parti , & itiarcha vers quelques 
perfbnnes qui côupôient du bois dans la mon- 
tagne, réfolu de ne leur point découvrir fa 
condition ; car enfin, dit-il en lui-même, fî 
je leur dis que je fuis roi, ils ne me croiront 
pas, & je pafferai pour un fou ou pour un 
impofteur. 

Les bûcherons lui demandèrent qui il étoit. 
O bonnes gens ! leur répondit- il , je fuis mar- 
chand , j'ai fait naufrage , je me fuis fauve fur 
une planche ; je vous ai apperçus , je viens à 
vous. La Ctuation où vous me voyez, doit 
exciter votre pitié. Ils furent touchés de foo 
kifprtune ; mais ils étoient eux-mêmes dans une 
trop grande misère pour pouvoir foulager la 
fienne. Ils ne laifsèrent pas néanmoins de lui 
dofiner Tun une vieille robe , l'autre de vieux 
fouliers, & quand Us l'eurent mis en état de 
paroître avec déi;:ence dans leur ville , qui étoit 
{ituée derrière la montagne , ils l'y conduifirent. 
D'abord qii'ils y furent arrivés, ils prirent tous 
congé de lui, l'abandonnèrent à la providence, 
& chacun fe retira dans fa famille. 
. L& fultan demeura feuL Quelque plaidr que 
l'on prenne à voir des objets nouveaux , il étoit 
trop occupé de fon aventure , pour faire atten- 
tion aux chofes qui fe préfentoient à fes regards. 
Il fe promenoit dans les rues , fans favoir ce 


C O N T E s T U R e s. Ht 

qu'il devîendroît. II étôit déjà la«, & il cher- 
choit de Toeil un endroit pour fe repofer, 
II s'arrêta devant la maifon d'un vieux maré- 
chal^ qui 9 jugeant à fon air qu'il étoit fatigué » 
le pria d'entrer. Le roi entra & s'affît fur un 
banc qui étoit auprès de la porte. O jeune 
homme ! lui dit le vieillard , puis- je vous de- 
mander quelle pft votre profeflîon , & comment 
vous êtes venu ici? Le fultan lui fit là-deflTus 
-la même réponfe qu^il avoit faite aux bûcher- 
ions. J'ai rencontré , ajouta-t-il enfuite , de 
bonnes gens qui coupoient du bois dans la mon>- 
tagne. Je leur ai conté mon malheur , & ils 
ont été affez généreux pour me donner cettQ 
vieille robe & ces vieux foulier^t Je fuis bien^ 
aife^ lui dit le maréchal, que vous foyez échappé 
de votre oaufrage. Confolez-vous de la pçrt^ 
de vos biens. Vous êtes jeune , & vous ne 
ferez peut-être. pas malheureux dans cette ville, 
dont les coutumes font très-favorables aux étran- 
gers qui veulent s'y établir. N'êtes-vous pa$ 
dans cette difpoCtion ? Pardonoez-moi , répons- 
dit le fultart ^ je ne clenwnde pas mieux que de 
demeurer ici , pourvu que j'y fafle bien me^ 
afl&ires. Hé bien , reprit le vieillard* fuivez 
donc le confeil que je vais vous donner. Allez* 
vous-en tout-à-l'heure aux bains publics deS 
femmes,. Afleyez-vous à la porte , & demandez 

B il) 


2ii CONTESTU R c *. 

t clique dame qui (brtîra , fî elle a un mari H 
celle qui vous dira -que non , fera votre femme 
félon la coutuoïc du p^ys. 

Le fultan réfolu de fuivre ce eonfeil, fe leva, 
Hit iadieu au vieillard , & fe rendît à la porte 
âes bairis , où 3 s*affit. Il n*y eut pas été long- 
tems qu'A vît ^fortir une dame d\ine beauté 
Taviffânte. Ati! que je feroîs heureux, dît-il eh 
ïui-même , fi cette aimable perfonne n*étoit 
■point mariée ! je me confolerois de tous mes 
inalheurs, fi jepouvoîs la pofféder. Il Tarfcta^ 
'Se lui dit : Ma belle tlame, avez-vous un mari? 
Ouij*enai un ^ répondit-elle. Tant pis , répliqua 
fe roi , vous étiei bien mon fait. La dame con- 
tinua fon cheniin & bientôt il en fortit une autre 
d'une laideur effroyable. Le fultân frémit à fe 
Vue. Ah ! quel objet affreux ! dît-il, j'aime mieux 
inourîr de faim que de vivre avec une pareille 
créature. Laiffonis-Ia paffer fans lui demander 
fi elle eft mariée , de^peûr d'apprendre que non. 
Cependant le vieux maréchal m'a dit de faire 
tette queftion à tiimtes les dames. C'eft la règle 
apipàreinment. H faut bien que je m^ foùmette. 
Que fais-je, fi elle tfa point de mari? quelque 
in^lheuFeux étranger que fon niauvals deftin a 
conduit ici , comme moi , l'aura peut - être 
é|)bufée. 
lEInâh le roi fe <Iétermina à lui demander û 


Contes TtrBCs^ aj 

elle étok mariée. E^ie lui répondît que ouî^ 
& cette répbnfe lui fit i autant de phifir que 
celle de la première: lui ^volt fait de la peine. 

Il fordt une troifième dame auffi laide que 
la dernier e« O ciel ! dit vlè-^roi , d'abord qu'il 
Tapperçut, en voici (une encore plus horrifale 
que Tautre. N'importe ,:puifque'j^ai commencé^ 
achevons. Si celle-ci a un mari , il faift avouf r 
qu'il yu des hommes plus î plaindre que snoi» 
Comtne elle paâbitaaprès'de Jui^âl.iulâdrefla 
la parole en tremblant : ^Belle dame, (lui ditnil, 
' êtes-vôiis imariée ? Oui , ^j^eune < homme:;» ç^on^ 
* dit-élle „T&tt«^ s'arréti^r J'kï^fuis bieiwaife ^ du- 
pliqua le futean.^Qa9Pbdiilieur, :pouri!tfjiyk4I » 
-d'être échappé à cd^ Qit^tK femmes ! Msd& ni 
n'eft pas tems de me^ Yèjofuir 4 toutes iies;)dà]0€S 
•ne font point encoi^ foniés^ifes baini, Je:n&aî 
pas vu celle qui m'âft deftfnée* Je nejgagneifu 
-peut-ctrô rien au éhânge. - 

Il ^'attendoit d'en voir^ mtie auffi laides que bs , 

-deux dernières, lorfqu'il en parut uiie<(|us^rième 

^qui furpâffbk en beauté la |^^mière qufil .^voit 

^trouvé G éharmante/Qùêl contràfte ! $-écrîa*t il , 

îl n*y à point -tant^d'oppêfition entrer ^le jour 

& la- huit , qu'il y en a^entfe cette biôUe-per- 

fonrie &-4es deux fpfNécédentes. Peut -îbn voir 

dans un même 'lieu les ; anges & • les déoions ? 

Il s^avança^tu-d^y^nt 4'^lle avec beaucoup d'em< 

B iv ^ 


24 .Contes H^vr (fs. 

prefTement : Aimable dame , lui dît-Il , aviez- 
vous un mari î'Elle. lui répondit que non j 6n 
le regardant avec autant de fierté, que d'atten- 
tion. Enfuîte ^Ue pafla outre , laiflaiit le roi dans 
une extrême furprife. Qiie dois^-je penfer de 
ceci ? dit-il ; il faut que le vieux maréchal 
m'en ait donné à garder. Si félon, les loix du 
.pays je "dois époufer cette dame , "^ pourquoi 

/s'en eft-elle allée C brufquement ? Et pourquoi 
a-t-die ' pris un .air fi , fier & fi dédaigneux ? 
Elle rn^a examiné depuis les pies jïifquà la 
tête 9 & ~ j'ai vu danis fës* regards <[es marques 
de mépris*. Il eft. vrai' qu'elle n'a pas grand tort» 
Rendbosrnous •juftke> ; Cette rpbe'ufé^&. pleine 
de trous ne relève poiqt ma bonne mine , & 
n'eft guère propre à prévenir agréablement une. 
dame. Je lui pardonoio de s'imaginer qu'elle 

* pouvpit .mieux renco^rer. 

Pendant qu'il faifoit ces réflexions , un ef- 

:: clave lîaborda : Seigneur , lui dit-il , je cherche 
un . étranger , tout déguenillé,. & à votre air )e 
jug§ que c'eft vousi îkl^nez, s'il vous plaît, 
la pcinë^ de me fuivi^eç Je * vais vous- mener dans 

. un lîeii :OÙ vous ctj^^ attendu avec j?eatH:oup 

- d'impa^nce. Le roi fuivit. Tefclave qi» Je^ton- 
duifit^^me grande ni^ifon, & le fit entrerdans 
un appartement trèsrrpf^re, où il lui dit d*at- 
tendre un mom^ot» 'Le fiiUaa d«iii9BC^..deux 


CoNTis Turcs. 2f 

heures fans voir perfonne , excepté Tefclaye qiiî 
venoît de tems en tems lui dire de ne fe point 
impatienter. 

Enfin , il parut quatre dames affez richement 
habillées qui en accompagnoient une autre toute 
brillante de pierreries , mais plus éclatante encore 
par fon incomparable beauté. Le fultan n'eut 
pas jeté les yeux fur elle, qu'il la reconnut 
pour la dernière dame qu'il avoit vu fortir des 
bains. Elle s'approcha de lui d'un air doux & 
riant : Pardonnez , lui dit-elle , ii je vous al 
fait un peu attendre. Je n'ai point voulu me 
montrer en négligé devant mon maître & mon 
feîgneur. Vous êtes dans votre maifon. Tout 
ce que vous voyez ici vous appartient. Vous 
êtes mon mari. Vous n'avez qu'à m'ordonner ce 
que vous voudrez, je fui$ prêtée vous obéir. 
Madame, répondit le fultan, il n'y a qu'un 
moment que je me plaignois de ma deftinée, 
& je fuis le plus heureux des hommes. Mais 
puifque je fuis -votre mari , pourquoi m'avez- 
vous tantôt, regardé C fièrement ? J'ai cru que 
ma vue vous .avoit choquée, & franchement 
je ne vous^en ai pas fçu fort mauvais gré. Sei- 
gneur, répliqua ; la dame , je n'avois garde de 
faire autrement. Les femmes de cette ville font 
obligées de paroître»^ fières en public. C'eft la 

coutume. En récômpçnfe , elles font très-fami- 

\ 


*2(? Contes Turcs, 

lières en particulier. Tant mieux, repartît îé 
roi , elles en font plus agréables. Puifque je 
fuis maître ici, continua-t-il , pour commencer 
à exercer ma petite fouveraineté , j'ordonne que 
Ton m'aille chercher un tailleur & un cordonnier. 
J*ai honte de me voir auprès de vous avec cette 
vilaine robe & ces vieux fouliers , qui ne con- 
viennent guère au rang que j*ai tenu jurqu'icî 
:dans le monde, J*ai prévenu cet ordre , feigneur , 
dit la dame. J'ai envoyé un efclave chez lAi 
/marchand juif, qui vend des habits tout faits, 
r& qui vous fournira ?fur le champ toutes lés 
chofes dont vous' avez befoin. Cependant , ve- 
nez vous rafraîchir. En difànt cela, elle le prît 
par la main & le mena dans un fallon où il y 
avoit une table couverte de toutes fortes de 
.fruits & de confitures. Ils fe mirent tous deux 
à table , & pendant qu'ils mangeoient , les quatre 
• dames fuivàtites qui fe tenoient debout derrièr-e 
eux , chantèrent plufieurs chanfons du poëte 
Baba Saoudaï. Elles jouèrent auflî de plufieurs 
înftrumens, & êhfuite leur maîtrefle ayant pris 
un luth qu'elle accompagna de fa voix, charma 
le fultan par la manière dont elle s'en acquittât. 
Ce concert fut interrompu par l'arrivée du 
marchand juif qui entra dans le fallon avec quel- 
ques garçons qui portoient des paquets d'étoffes 
qu'ils défirent. Il y avoit dedans des. habits de 


GôNTES TURC#. !27 

îîifférerites couleurs. On les examina tous Tun 
après Tautrè , & l'on choifit une vefte de fatîn 
blanc à ôeurs d'or , avec une robe de drap 
violet. Le juif fournît le refte de rhabîllement 
& fortît avec fes garçons. Alors la dame admira 
la bonne mine du roî. Elle fut fort facisfaîte 
-d'avoir un ^pareil mari , & lui très-content de 
pofTéder une fi belle femme. 

Il damcQra'fept ans avec cette '^ame, dont 
il eut fept filles & fept garçdns. Mais comme 
ils aimdient tous deux la àîép'énfe 5 & qu'ils ne 
fongeôient qu'à feîre bonne chère i&^qu'à fe ré- 
jouir , il aïriva que tous les tiéïis <le la damé 
fe diffipèrènt. 11 fallut fe déFaipe des dames 
fuivantes, des efclàves, & vendre les meubles 
pièce à pièce pour fubfifter. La femme du ful- 
tan fe voyant réduite à la dernière ^nisère , dît 
à fon mari : Pendant que j'aî eu du bien, vous 
ne l'avez point épargné. Vous avez vécu dans 
l'oifiveté & pris du bon tems.^ Ceft à vous pré- 
fentement à fonger aux moyens de • nourrir votre 
petite famille. 

Ces paroles atcriôèrent le roi. Il- alla trouver 
le vieux marébkat ^pour lui demander confeîl. 
O mon père ! lui dit-il , vous me voyez pljis 
malheureux que j^ n'étoîs lorfque, je fuis ar- 
xivé dans . cette ville. J'ai uçe femme & qua- 
torze enfans , & je n'ai pas de quoi Ips nourrir. 


O jeune homme ! lui répondît le vieillard, n* 
favez-vous aucun métier ? Le fultan repartit 
que non. Le maréchal tira de fa poche deux 
aqtchas (i), les mit dans la main du fultan, 
& lui dit : Allez tout-à-l'heure acheter des 
ypes (2.), & vous tenez dans la place pu s'at 
femblent les portefaix. Le roi acheta des ypes, 
& alla fe mettre parmi les portefaix. A peine y 
fut-il un moment, qu'un homme vint qui lui dit : 
Veux.tu porter un fardeau? Je ne fuis ici que 
pour cela, répondit le fultiin. Alors l'homme 
le chargea d'un gros fac. Le roi ne le put 
•porter qu'avecbeaucoup de peine, & même les 
eordes du fac lui écorchèrent les épaules. II 
reçut fon falaire qui confiftoit en un aqtcha , 
qu'il porta au logis. Sa femme voyant qu'il 
n'apportoit qu'un aqtcha, lui dit que s'il ne 
gagnoit pas tous les jours dix fois davantage , 
.toute fa famille jBourroit bientôt de faim. 
- Le lendemain, le roi accablé de triftefle , 
;au lieu de fe rendre à la place publique , alla 
fe promener fur le bord de la mer en rêvant 
•k fa misère. Il regarda avec attention l'endroit 
,oii il s'étoit inopinément trouve par 1» fcience 


( I ) Aqtcha , c*éfi une monnoîe d*un GA. 
( » ) Ypes , cordes dont les portcfeîx fe fervent au Uea 
de crochets. 


CÔNTESTURCS. âp 

du chéc Chahabeddin. II rappela dans fa mémoire 
cette étrange & funefte aventure, & il ne put 
s^empêcher d*en pleurer. Comme il avoît befoîn 
de faire Tablution (i ) avant la prière, il fe 
plongea dans Teau ; mais en retirant fa tête , il 
fut dans le dernier étonnement de fe retrouver 
dans fon palais, au milieu de la cuve & entouré 
de tous fes officiers. O dofteur barbare ! s'é- 
cria-t-il en appercevant le chéc dans la même 
fituation où il Tavoit laifle, ne crains-tu pas 
que fiieu te puniffe , d'avoir ainfi' traité ton 
fiiltan & ton maître? Sire, lui dit le chéc, d'où 
naît contre moi la colère de votre majefté ? 
vous venez tout préfentement de plonger la 
tête dans ce baffin , & vous l'avez retirée auffi- 
tôt ; fi vous refufez de me croire , demandez-le 
à vos officiers qui en font témoins. Oui , fire , 
s'écrièrent tout d'une voix les officiers, le doc- 
teur dit la vérité. Le roi ne fé rendit point à 
leur témoignage* Vous êtçs des impofteurs, 
leur dit-il, il y a fept ans que ce maudit doc- 
teur me retient dans une terre étrangère par 
la force de fes énchantemens. Je me fuis ma* 
rié ; j'ai fait fept filles & fept garçons , & ce n'eft 
pas tant de cela que je me plams , que d'avoir 


( I ) Les mahométans Ce lavent le corps avant ^ue de 
faire la prière. 


50 Contes *Tukcs* 

été portefaix. Ah ! méchant chéc , as- tu pu te 
réfourdre à me faire porter des ypes ? Hé bien , 
lire , reprit le dodeur , puifque vous ne voulez 
point ajouter foi à mes paroles, je veux vous 
perfuader par mes adîons. A ces mots , il fe 
dépouilla , fe ceignit d'une ferviette , entra dans 
la cuve & plongea la tête dans Teau. Pendant 
qu'il avoit la tête fous Teau , le fultan , qui 
étoit toujours irrité contre lui , & qui fe reflbù- 
vint du ferment qu'il avoit fait de le punir C 
jamais il revenoit en Egypte, prit un fabre pour 
trancher la tête au dofteur dans le moment 
qu'il la retireroit hors ide l'eau. Mais le doâeur 
par la fcience appelée mekach^fa C l ; , connut 
l'intention du roi , & par la fcience algaïb an 
alabfar (2), difparut tout-à-coup & fut tranf- 
porté dans la ville de Dantias, d'où il écrivit 
au fultan d'Egypte une lettre qui coxitenoît ces 
paroles : ce O roi ! fâchez que nous, ne fommes 
33 vous & moi que de pauvres ferviteurs de dieu. 
33 Tandis que vous avez plongé d;ans l'eau votre 
33 tête , que vous avez retirée fur le champ , vous 
sa avez fait un voyage de fept années, vous avez 
33 époufé une femme , vous avez beaucoup fouf- 

( I ) Ced une (cience par laquelle les (ântons pré« 
tendent découvrir les plus fècrètes penfées des hommes» 
( X ) Cefi Tart de Ce rendre knijSble. 


Contes Turc«# ^t 

» fért , vous avez fait fept filles & fept garçons ; 
» vous avez pris bien de la peine , & vous ne 
53 voulez pas croire que Mahomet notre grand 
» prophète ait trouvé fon lit tout chaud , & fon 
>3 pot non encore vuide î Apprenez que rien n'eft 
3> împoffible à celui qui de rien a créé le ciel & 
>3la terre avec la feule parole de koun^) (i). 

Le fultan dTgypte , après avoir lu cette 
lettre, commença d'ayoir de la foi. Néanmoins 
il ne put appaifer fa colère contre le chéc. Il 
écrivit au roi de Damas ^ le pria de faire arrêter 
ce doâeur , de le faire mourir , & de lui en- 
voyer fa tête. 

Le roi de Damas entra dans le reflentiment 
du fultan d'Egypte, & fit toute la diligence 
poffible pour le fatisfaire. Il apprit que le doc- 
teur faifoit fa demeure dans une grotte aifez 
éloignée de la ville ; il ordonna à fes capigis (2) 
de s'y rendre, de fe faifir du chéc & de le lui 
amener. Les capîgîs partirent, & fe promettoient 
bien d'exécuter facilement leur ordre ; mais 
ils ne furent pas peu furpris de trouver l'entrée 
de la gratte défendue par une infinité de gens 
de guerre tous bien montés , armés d'épées & de 
cottes de mailles ; ils retournèrent vers leur 


^— «P— »I1 I 'Il III IWW»— — — P 


( t ) Koun , en ar-abe , Fiat, 
(i ) Gardes de la porte. 


5a . C o N^ T E s T u H c St 

roî & lui rapportèreiy: ce qu'ils avdîerrt vu. te 
fultan irrité de cette réfiftance, afTembla des 
troupes & alla en perfohne aflîéger le dodeur , 
qui lui oppofa une armée û fupérieùre à la 
lîenne, que ce prince épouvanté fe retfra. 

Piqué de ce mauvais fuccès^ & réfolu de 
n'en point avoir le démenti , il appela Tes vifirs^ 
& leur demanda ce qu'il y avoit à faire dans 
cette conjoncture. Les viOrs lui répondirent que 
tout grand roi qu'il étoit , il ne devoit point 
efpérer de vaincre un homme affifté de la puif- 
fance divine. Mais , fîre ^ dit le plus ancien 
vifir , fi vous voulez vous rendre maître du 
chéc , envoyez-lui dire que vous fouhaitez de 
faire la paix avec lui. ChoififTez les plus belles 
efclaves de votre férail, & lui en faites préfent. 
Et ordonnez auparavant à ces filles de tâcher 
de favoir du dodeur s'il y a un tems où il n'a 
jpas le pouvoir de faire fes merveilles. Le roî 
applaudit à ce fentiment, diilimula, fit offrir 
fon amitié au chéc , en Ijui envoyant des efcla- 
ves d'une rare beauté. Le dodeur s'imagina que 
le roi de Damas s'étoit repenti de l'ayoir per- 
fécuté injuftement. Il donna dans le piège , re- 
çut les efclaves, parmi lefquelles il y en eut 
une dont il devint éperduement amoureux* 

D'abord que cette fille vit le dodeur épris 
d'une paffion violente , elle lui dit : O ! chéc> 

je 


!# fùïs cùrîeufe d*aj)prendre s*il y a un teins où 

Vous ne fauriez faire vos merveilles. JBelle dame, 

lui repondit-il , je vous prie de ne me plus fair# 

cette queftion ; ne fongeons qu'à mener une vio 

agréable'; il doit peu vous importer de favoit 

ce que vous cne demandez* L^efclave feignit 

d'être fort mortifiée de cette réponfev Elle affeôa 

une mélancolie môrtelie , & ïorfque le chéc lui 

faiibit des careiDfeîs , elle le mettoit à pleurer t 

Routes ce^ marques d'amour que vous me don-^ ^^n 

nez, lui difoit-erte^ ne font point véritables; 

£ vous m aimiez ^ vous n'auriez point de fecret 

pour moi. Enfin elle l'importuna tant, qu'il fut 

aiTe^ (bible pour lui avouer qu'après avoir vu 

ime femme , il étoit fans pouvoir , jufqu'à ct^ 

^ivlÎI eût Èdt l^ablutiom 

L^efclave ayant appris cette cîrconftahce , k 
fit ÙLVoix au toi de t>amas9 qui commanda à 
ùs capigîs de fë rendre fecrètemeAt une nuit 
à la porte du chec pour {e itailir de lui dai^ 
je moment que TefclaVe la leur Ouvrîroît% 

Le dofteur avôit côutuftie de tenir toute» 
les nuits auprès de fon clievet un grand pot 
rempli d^eau pour s'^en fetvir quand il avoit befoîa 
de faire l'ablution* L^efclave en fe couchant 

répandit l'eau (i) fans qu'il s^en ajpperçût , fî 

/ 

m ' ■' '■ ■ I l I I II II * I ■■■ ■■■■I...I. ii nj II i t I I ■ iii| 

_ 1 V 

( I ) Dans le cas où U avoit befob d^ablution> il nf 

Tome XKL Ç 


j 


5* C O N T lî s T U R C »• 

bien que quand il voulut fe laver , il trouva fe 
pot vuide. La méchante auffitôt faifant Tof- 
ficieûfe 5 prît le pot , & fous prétexte d'alleif 
quérir dé Teau , ouvrit la porte aux capigîs qui 
entrèrent tous brufquement dans la grotte. Le 
doâeur alors s*appercevant de la trahifon de 
Tefclave prit en Tes mains deux chandelles qui 
brûloient dans des chandeliers , & fe mit à tour- 
ner preftement avec ces chandelles en pronon- 
çant des mots barbares que les capigis ne 
comprenoient pas* Ils furent épouvantés de 
l'aAion & des paroles du chéc , & s'imagînant 
qu'il alloit produire quelque prodige funefto 
pour eux , ils s'enfuirent hors de la grotte. 

Le chéc auffitôt ferma la porte fur lui , 8^ 
fit Tablution. Enfuîte , pour fe venger de lai 
perfide efclave , il prit fa figure , & lui donna 
la fienne; puis, fortant de la grotte, il courut 
après les capigis. Ah ! lâches, leur difoit-îl, 
eft-ce ainfi que vous exécutez les ordres du 
roi votre maître? il vous fera tous mourir, fi 
vous vous en retournez à Damas fans le doc- 
teur fon ennemi. Pourquoi vous êtes-vous en- 
'fuis? avez -vous vu paroître des monftres ou 
ides foldats pour le défendre ? Revenez , ren- 


pouvolc fè fèrvir de la [cxence de Mekachefa poui lavoir 
tes pecfées de cette efclm. 


titï dàtts h caverne & îie craignez jpôînt. Pluâ 
tourageufe que vous, je vais m^approcher dt 
lui , m*en faifiir, & vous le livrer moUméme. 

Le$ capigis sWetèrent à ce difcours y. & fc 
^raiTurèrent ; ils revinrent fur leurs pas, & fui* 
Vant le doâeiu: Tous la forme de refclave, ilt 
entrèrent avec lui dans la grotte , où ils fe (ai* 
firent de fefclave croyant prendre le doïSeurj 
ils lui liètent leS pies & les inains fans qu^elle 
dît on feul ttiot , parce que le chéc lui avoit 
été Tufagô de la parole. Ils la iïienèrent au roi 
de Damas , qui lui fit fur le chaitip couper la 
tête. Maijs dès que la tête fut feparée du cotps^ 
le chéc reftdant à ce cdrps fa première figure ^ 
fit voir au roi & à tous (es officiers que c*étoit 
Tefclave qui venôit d*étre décolée ; & lui qui 
ctôit prefeAt fous la forme de TefclaVe , repre- 
nant fa naturelle , dit au roi de Damas : O roi t 
qui pour plaire au fultan d'Egypte , avez tout 
employé pour me perdre > apprenez quHl n^ 
faut point ^poufer d^injuftes reffehtîmens , 8t 
tendez grâces à dieu que je Veuille borner ma 
vengeance au châtiment de cette miférabl^ 
femme qui m'a trahi» £n difant cela , le chéc 
difparut & laiifa dans une extrême furprife 1# 
roi de Damas & tous ceux qui furent tén^oins 
de ce merveilleux événement» 

Telle eft , Cre, l'hiftoire du chcc Chehabeddîn;^ 

Çij 


Contes TukcS; * 

pourfiiivît le premier viGr de Tempereur dé 
Perfe; votre majefté voit par-là que les hommes 
ne ikuroient être trop en garde contre les fem<» 
mes* Avant que de faire mourir le prince Nour- 
gehati, permettez-nous de Tinterroger. Peutr 
£tre nous fera-t-il connoître fon innocence. 
Hé bieû, foit^ dit le roi> je confens de diffé?^ 
^er jufqu'à demain la mort de^mon fils% 

Pendant que les vifirs allèrent trouver le 
prince qui étbit en prifon , TempereUr monta à 
cheval , & fortit de la ville pour prendre le 
^îvertiflèment de la chaSfe^ Le foir à fon retour^ 
la reine Can2ade & lui (bupèrent enfemble» 
'^près le repas, elk lui dit 2 Je crains, fei- 
jgneur, que vous ne vous repentiez d'avoirfufr» 
pendu le fupplice du prince^ L'homme , dit 
l'alcoran , a deux fortes d'ennemis qu*il aime ( 
fes enfans & fes biens. Oui, votre fils cft votre 
^nemi , puifquHl a^été capable de former la 
penfée du déteftable crime qu'il a voulu corn-, 
^mettre» Hâtez -vous de l'en punin N^écoutez 
plus la tendrelfe & la pitié qui vous parlent 
^n fa f^iveur. Son mauvais naturel doit étouffer 
en vous la voix du fang; n'ayez point la foî-^ 
bleflè qu'eut autrefois le roi de Deli aux lûdes^ 
.^e peur de vous' en repentir comme lui. .Souf-» 
irez que je vous raconte cette hifioire s > 


Coirtti TcftCf. iff 


fi 


HISTOIRE. 

Du fûÊhdu roi de DelL 

JViEHEMED Tekisch, roi de Delî^ & 

Schehabeddin , roi de Gazna» étoient Tun 8c 
Tautre des rois (zges & vailians, qui faifoient 
comme vous , feigneur ^ les délices de leurs 
peuples. 

Ces deux rois ajtent prefqu'en méme-tenist 
chacun ua fils : le roi de Gazna donna au fien 
une éducation auftère $ il chercha des gouver«« 
neurs capables de défendre un jeune efprit 
contre les maximes du libertinage & de Tim- 
piété ; il lui donna pour précepteurs de fages 
philofophes^ qui s'attachèrent à former le jugot 
ment de leur difciple.. 

On lui apprit d'abord trois cho(es : i dire 
vrai y à tirer de Tare > à monter à cheval ; & 
comme il avoit un génie heureux , & que dans 
toutes les. fciences il faifoit de. grands progrès 
avec une «pidité incroyable, on le fortifia de 
bonne heure contre Tamour de la réputation n 
par lequel Torgueil & Tambition s'introduifent 
dans le coeur des grands.. On. ne lui pardonnoit 
iriœ^&lerQi^pour les fautes les plus légèresi^ 

\Ciii 


|8 Conte s* Tu R c*. 

fte faîfoît frapper de verges comme ùh 
& Tenvovoit en prifon. 

Les peuplés s^étonnèrent d'un traitement fi 
dur , & Tun des minifires o(a demander au 
roi pourquoi fon fils ctoît IF feul de fes fujets 
oui ne fût point heureux ? C*eft , dit le roi, 
/ que mon fils devant régner un jour fur des 

peuples que j'aime, je veux liii faire fentir Tétat 
inafheureux d'un homme qu^on maltraite , afin 
^li'il ait de la compaflfîon , & qu'il iïe punifle 
point avec trop de rigueur. 

La fçvëre éducation du feune prince réuflSt^ 
Sftcprçs la mort de fon père , il monta fur le 
trône, & fut pendant un long règne l'inftrument 
Ï3e la' mîférîcorde de dieu fiir les hommes. 

Le roi de Peli éleva fon fils d*une manière 
toute oppôfçç. Il troùyoit à toutes fes fautes 
tine ekciife i il traitoît fes folies de çentillefles 
d*efprit; fe$ emportemens lui paroiffoient un© 
vivacité raifonnable &î féante à ceux dé fou, 
ège'î fott orgueil, imé judicîeufe confiance en 
fon mërîte tlépouilJëè de* toute prévention j X^i 
caprices, un retour admirable de la joie aujç 
Réflexions lès plus férieufes. Les gouverneurs 
4ù jeune prihcç elf^èrent en vain de tirer Iq 
joi fon père de fon aveuglement ; il ne ÎWI? 
permît point de corriger fon BU^ dont les msiu* 

.Y^fts itiçtin^ions fe fortifièrent de jour w jcw^ 


CoNTEi Turcs» 5^ 

La vaix du peuple fe fit entendre au roi; 
les uns fe plaignirent de ce qu'il avoit enlevé 
leurs femmes , des enfans vinrent au pié du 
trône pleurer la mort de leurs pères , qu'il avoit 
afTaiTmés pour jouir de quelques belles efclaves* 
Plufleurs filles demandèrent juftice de fes vio* 
lences , les prêtres de fes impiétés. Le roi ou- 
vrit les yeux, mais trop tard. Il fit venir fo;i 
fils en la préfence du peuple, & le menaça de 
le faire mourir fous le bâton comme il le m^- 
jritoit par fes crimes. Son fils fort rugiffant comme 
un lion; il alfemble un nombre de fcélérats, 
compagnons de fes débauches , entre dans le 
cabinet de fon père, & lui perce le cœur de 
deux coups de poignard. Du même pas , il 
monte au trône, & fe met lui-même la cou- 
ronne fur la tête^ pendant que fes impies favoris 
ma{raç]:ent tous ceux qui refufent de le procla- 
mer roi. 

Suivant fon inclination impitoyable , il fit 
couper la tête aux gran4s qui lui furent fuf^ 
peâs j il fît noyer leurs femmes & leurs enfans* 
On ne voyoit que des objets tragiques ; il n'y 
avoit perfonne qui ne pleurât quelqu'un de fa 
famille, mais fecrètement : un foupir , une larme 
coûtoit la vie au malheureux qui les laiflbit 
échapper. Il falloit, pour n'être pas la viâime 
. dç fa cruauté 3^ en pi^C^nttsr quelqu'une è foq 

Ci? 


'^O G O N T E s T U'R C 5* 

avarice. Il alloît les jours de marché dans H 

9 

place publique percer le premier venu à coups 
de flèche. Ce barbare plaîfîr lui tenoit lieu 
de celui de la ehafle. Il auroit cru désho- 
norer fes coups , s*il les eût fait tomber^aillelirs 
que fur des hommes. A table , au milieu de 
fes courtifans , il faifoît amener leurs femmes , 
& les déshonoroit publiquement; fi quelqu'un 
ofoit fe plaindre , il le faîfôit dépouiller tout 
nu, lier à une colonne, & pîquoit d\ine alêne 
toutes les parties de fon corps jufqu*à ce qirtl 
fût mort. 

Mais un vent de l'orient apporta à ces peu- 
ples» malheureux de bonnes nouvelles du jardfti 
de leur bîen-aimé. Dieu, dis-je, ayant entendd 
les cris dont ils frappoîent la voûte du ciet, 
înfpira les dodeurs , qui après avoir affembïé 
les grands , réfolurent d'appeler à la couronne 
le jeune roi de Gazna. On lui dépççha fecrè- 
tement une homme qui lui rendit de leur part. 
. une lettre par laquelle ils Pinvitoient à paroître 
< fur les frontières avec une armée , Taflurant 
quHls joindroient fes ^endarts , & lui livreroient 
leur tyran. Le roi de Gazna touché du mal- 
heur des peuples de Dell, monte à cheval & 
marche vers leur ville à la tête de fix mille dei 
fes gardes , qui furent bientôt aflfembj.és^ 
- - IfÇ^ peuples de D^li à fon approche-, fe f^i 


fiCfent de leur roi, & proclament celui- ci, que 
^le peuple avec toutes les déinonftrations d'une 
joie parfaite , conduisit au trône , où le tyran 
chargé de fers , lui fervit de marchepié. 

Le roi de Gazna crut devoir commencer à 
fe mettre en pofleifîon du fceptre de Deli , par 
faire juftice aux fujets des cruautés de leur 
fouverain. Méchant , dit*il à ce prince » il fau- 
droit pour te punir comme tu mérites de Tétre^ 
pouvoir te rappeler mille fois de la mort à la 
vie. Enfuîte, il ordonna qu'on le mît entre les 
mains de l'exécuteur. Mais un jeune feigneur 
dont le tyran avoit tué le père, voulut fe ven- 
ger par lui-même , & le faire mourir. On le lui 
livfa. Il le fit attacher dans la place publique, 
afin que chacun pût ajouter librement de nou« 
veaux fupplices à celui qu'iL lui deftinoit. Ce 
jeune homme lui creva les yeux avec une alêne. 
D'autres lui pafsèrent des fers rouges dans les 
bras & dans le^ jambes. Tous ceux qui avoient 
eu des parens ou des amis aiTaffinés , voulurent 
placer. fur fon corps les mêmes coups dont il 
les avoit fait mourir. Le tyran demanda un peu 
de relâche à des maux fî cruels i il obtint quelques 
jnomens & parla de cette forte : « O peuples^ ! 
9> je ne roe plains que des maux que je vous 
f9 ai faits , & non dç ceux que vous me faites* 

19» .Mes remQfd$ font mm d^ .bpurrçauK.^ 


^2 CCKTESTURC*^ 

'^ VOUS vengent & vous furpaflent vous & mot- 
î» même en cruauté. O déteftable père! dont 
.» Taveugle tendrefle a nourri mes mauvaife^s 
yy inclinations ; puiflai-je te voir dans Tautre 
;» .monde fous la garde des anges noirs , ainfî 
yy que moi jj (!)• Il mourut en prononçant ces 
dernières paroles, & il ne fe trouva perfonrte^ 
qui voulût laver fon corps & Tenfevelir après 
fa mort. Le roi de Gazna régna quatre-vingts 
ans fur les peuples de Deli , & fon règne fut 
•appelé le règne du jufte. 

L'hiftoire que je viens de raconter, feîgneui*^ 
continua la fultane , eft une belle leçon dont 
vous devez profiter. Votre fils , ce fils que vous 

♦ aimez trop, fera votre bourreau & le tyran de 
' vos peuples. Il furpaffera même celui de Deli 

en cruauté. Celui-là devint méchant par degrés* 
On auroit pu le corriger ; mais Nourgeh^^n 

• commence par un crime dont l'autre eut cou- 
-ronné les (iens. U a voulu me féduite, & je 
'fuis votre femme ; il m*a frappée , & je fuis 
•fa reine. Tremblez , feigneur , tremblez poyr 
•^ôs jours ; fon filence que vous croyez un effet 
*dc triftefle, eft une diflSmulation profonde par 
•laquelle il fe prépare une route certaine auL 


( 1 ) Anges noirs. Leur nom eft Zoubanya , ils toof^ 
iûfiotunt Icf im^ ^ çii&c. Leuc chef ffli Dabekln 


r 


Contes TuKci, 4^ 

crîme. Craignez qu*il ne rompe ce filence eh 
vous perçant lé fein , comme il Ta rompu eti 
voulant m'ôter Thonneur. Prévenez le coup qui 
vous menace. Mais le tems fuit , & vous avez 
nourri un vautour qui vous rongera le coeur 
quand vous dormirez. > - - 

Uempcreur Hafikin fut tellement efirayé dà 
^ifcours de la futtane , qu*il promît que le leflh 
demain if ne mànqueroit pas de faire couper !â 
tête au prince% II- alla fe coucher* Le jour fui- 
vant , dès que Taurore parut , il fe Itîva , & ie 
rendit dans la falle où il tencHt-fôn confeil. fi 
s'entretint avec fes vifirs des affaires de fon 
royaume ; & puis il leur demaxkia (î Nourge^ 
han avoit rompu le filence pour fe juftîfier, 15 
répondirent que non,* & que quelque chofe qu*ils 
lui avoient pu dire, il n*a^it pas voulu pa^- 

r 

!ef . Alors lé roi fe mit en colère , & dit aU 
bourreau de lui amener Nourgehan pour le faire 
mourir à l'heure même ; mais le fecond viCf 
3*avança & prit la parole de cette, manière : O 
roi du monde ! ne vous portez point avec tant 
de p'récipîtation à répandre un fang fi cher ; 
craignez d'ôter la vie à un prince innocent ; 
défiez-vous de la perfonne qui excite la tem- 
pête dans cette mer de fédition, & qui met 
Je feu dans ce pâturage. Les femmes font fer^ 
tUes en m^enfongest Les jambes croifées f^u: uq 


.4$ CoNTtS TURCX 

{pfa^ çlles s'occupent tout le jour en tenant lei^ 
.cinq doigts de leurs pies» à intenter des ru(es 
pour tromper les hommes. Que votre majefté 
iè fouvienne de ces paroles que Mahomet a pro- 
noncées en mourant : Je ne iaiflè 5 dit-il , après 
snoi aux hommes, aucune matière de défordre 
que les femmes. J'ai tâché en faifant obferver 
.rigoureufement mes loîx, d'extirper tous les 
vices du monde ; mais je n'ai pu en acracher 
1^ plus profonde racine , qui eft ce fexe au(S 
fiinefte au repos du genre humain , que néceC^ 
feire à fa confervation. Si je vous rapportois, 
fire , rhiftoire du grand écuyer Saddyq qu'uo 
de nos auteurs a écrite , vous ne feriez pas fî 
firompt à fuivre le confeil fanguinaire de la 
fpltane. L'empereur , qui tout irrité qu'il étoît , 
ne laiiToit pas de 4^ fentir un cœur de père ^ 
étoit bien aife d'entendre tout ce qu'on lut 
difoit pour lui perfuader que fon fils pouvoit 
être innocent. Il dit au vifir de raconter l'hif- 
toire de Saddyq ; ce que ce miniftre fit de cettq 
manière: 


« * 


ÇoHïis Ttrue?* 1$. 


■■■MMiMÉhHa 


•■■ 


MV 


HISTOIRE 

Du grand écuyer Saddyq^ 

vJN dit un jour à Togaltimur-can > roi de Tar- 
tarie, qu*il y avoit dans fes états un homme 
jqui étoit fi ennemi du mcnfonge, qu'il difoit 
toujours la vérité. Le roi le voulut avoir auprès 
de lui 9 & lui donna dans fa maifon la charge 
de grand écuyer. Un courtifan d'un caraâère 
fi nouveau, eut bientôt des envieux, qui n'é- 
pargnèrent rien pour le perdre; mais le roi qui 
n'étoît pas un prince à fe laiffer prévenir , & 
qui vouloit jugçr.des" chofes par lui-même^ 
éprouva fon grand écuyer en pluCeurs occafîons» 
& le trouva toujours fi franc & fi fincère, qu'il 
lui* donna lé furnom de Saddyq (!)• 
* De tous les ennemis de Saddyq, le plus appU* 
que à fa ruine , étoit le viCr Tangribirdi. Il 
tfy a forte d'artifices que ce miniftre n'eût mis 
en ufage pour le rendre odieux à Togaltimur; 
& n*en pouvant Vejilr à bout , il en m^rquoic 
un jour fon chagrin à fa fille Hofchendam (2)» 


m 


* < I ) Dilant vraî. 

(2^ Horchendam^en langue pet£^ue, fignifie bçUe txSkh 


Que je fuis malheureux ! lui difoit-il, j*aî catdQfc 
la difgrâce de mille vieux: courtifans , & je nd 
puis détfuife un homme à peine établi à la 
coun Saddyq triomphe de tous les efforts que 
je fais pour xenverfer fa fortune. Hofchendam, 
qui ft*étoit pas moins méchante que le vifir ^ 
au lieu de l'exhorter à ne plus traverfer le 
bonheur de Saddyq, lui dit : O mon père ! 
cefiez de vous affligée , (î vous voulez abfolu- 
ment perdre Saddyq dans Tefprit du roi, vou$ 
ft'avez qu'à me laiffer faire* Et comment vous 
y prendrez- vous , ma fille , reprit le vifir ? Nfli 
me le demandez point, feigneur, repartit- elle : 
fouffrez feulement que j'aille trouver le grand 
écuyer, & je vous promets de faire en forte 
^u*il mentira devant le roi. Faîtes tout ce qu'i^ 
Vous plaira , ma fille , dit le vifir emporté pat 
(à haine, je vous donne toute licence; pourvu 
que vous teniez votre promeffè , il ne m'im- 
porte à quel prix. 

Hofchefidam ne fongea plus qu'à fe préparer 
a l'exécution d'un projet qu'elle avoit formé J 
elle prit fes plus beaux habits , fe para de toutes 
fes pierreries , fe teignit les fourcils de vefmé (i) 
& les paupières de furmé (2); elle n'oublia^as 

( I ) Vefiné, c'eft rindîgo d'Agra employé ans mëlax)ge|' 
& qui par confcquent teint en noir. , ^ 
^ * (i) Suriné , c'efi de ranûmoine préparé» 


auffi de fe frotter les mains de cna ( 1 )• Enfin^ 
après avoir ajouté à fa beauté naturelle tovM 
les agrémens que Tart lui pouvoit donner ^ elle 
fortit une nuit de chez Ton père, accomp»^ 
gnée de plufieurs efclaves , qui refcortèrenfi 
jufqu'à la maifon du grand écuyer. Loifqu'elle 
fut à la porte , elle renvoya fes efclaves ; en^ 
fuite , ayant frappé , on lui vint ouvrir. EUef 
dit qu'elle fouhaite d'entretenir Saddyq d*utie 
aKkire très-importante. On la fait entrer ^ on 
la conduit à l'appartement du grand écuyes^ 
Elle le trouvé afEs fur un fofa; elle le fahie^j 
s^approche de lui ,'lève un voile qui lui cosh 
vroit le vifage , & s'affied fur le même fefif 
£tns dire un feul mo^. 

Saddyq qui n'avoit jamais vu ^ pas même ei| 
iônge , une fi belle perfonne , en fut û vhn^ 
ment frappé, qu'il demeura immobile d'ét<Mi^ 
nemerit. La dame qui n'étoit venue- là que poof 
lui donner de l'amour , n'épargna pas les moyemi 
d'y réuflîr. Elle lui fit cent minauderies } & lorfr. 
qu'elle fut perfuadée qu'il avoit de vieleni 
défirs , & qu'il feroit homme à tout faire poot 
mériter qu'elle les fatisfît , elle ronipit le iilenoV 

4 

■ i< I I— *i— iw ■■ I I ■ ■ lia ■ ■ n iun^m^mmmmÊ^Êi^tmmmm^ 

( I ) Cna en turc , Se Henna en arabe , eS une e^èoS 
ie filaria des Indes & d* Arabie , qui produit UD ftuit pXipf 

^ étant deflTéché & broy«« v;^ 


,% 

I 

n 


lîans ees termes : O Sàddyq ! ne vous itbtiûet 
point de voir venir chez vou5 la riuit une dame 
qui vous aime \ )e veux avoir des bontés pour 
vx>us 9 mais il faut auparavant que vous m'ac- 
cordiez la grâce que j'ai à vous demander Amd 
4e mon ame, s'écria le grand ecuyer tout trahie 
porté d*amour , vous n'avez qu'à parler* Quô 
puis- je refufer à ces charmes puilTans ^ dont je 
iuis épris ? Commandez à votre efclâve i qu'exî>* 
gez-vous de lui ? Je fouhaite ^ reprît Hofchen- 
dam , de faire une petite débauche avec vous t 
\e meurs d'envie de manger de la chair de che-*^ 
val (i)* Il faut que vous égorgiez tout-à-l'heurd 
H plus gras de tous les chevaux de Técurid 
royale ; nous en tirerons* le cœur & le foie^ 
Mfde nous ferons rôtir ^ & puis nous le^ man- 
gerons eofemble. Charmante dame ,. répondit 
Saddyq, demandez- moi plutôt ma vie & je 
urous la donnerai» Je dois refpeâer tout ce qui 
fippartient au roi mon maître» Remettons la 
partie à demain ; j'achèterai un cheval gras i 
lard) & nous nous en régalerons comme des 
princes» Non^ non^ répliqua Hofchendam, je 
y»ux manger d'un cheval du roi ^ c'eft une 
fantaisie que j'^ & qu'il faut contenter pour me 

^{t} C'efi la coutume en Tarcarie, de numger le& cbevau3^ 
pnomc de boire le lait des csifale $• 

plairi* 


pilaire. Je tiie puis 'm'y réfoûdre, tejiartît Tecûyeî^ 
faime trop le roi riion maître , pouï* lui vou^ 
loir caufer le 'moindre chagrin ^ d'ailleurs , jé 
ne lé cïîâgtiiîerôîs pas impunément Si j*avoii 
la foiblèfle de cédet à votre ehvie^ je fois aflTur^ 
qu*il ne ihaAquérôit pas de ilHi'eh punit. Voui 
fi*avef2 rien â craindre j dît Hôfchendam i fi le 
t(A vous demande ce que fera devenu te cheval^ 
vous rfaure* qu'à lui dire , que Fayant vu msH 
hde fans efpôït de gu^rifon. Vous aveïc jugé 
à propos de le tuer> de j^eur que fa Aiakdte tvè 
fe conlimuniquât aux autres. Le roi qui vous a 
furnoiïimé Saddyq par excellence, vous croira fut 
votre parole, & louera métae Vptre prudchce. . 

Ces paroles ébranlèrent Técliyer. Que feiraî-yé^ 
dit-il en ïui-ôième î D^un côté , le refpcâ qv^ 
)'ai pour le l-oi & là crlainte du châtiment, mé 
retiennent; de Tautre, tes chartties de te vifage 
de ïuTie me tenteût, Hbfchendam le voyant b»' 
littîcer , tefioùvela feis prières , & les îaccompiagha 
de carefles ïî ViVe^ , t[u*il condéfcendif ehfin i 
fes volontés^ Us fe fendirent tous deux dant 
les écuries du rôi^ Alors Éofchehdam dit i 
Saddyq : O mon prince ! puifque vbuêr m'ao» 
cotde^ cette grâce ^ faiteis^la^moi entière» Egoif^ 
gez , je vous prie , tt cheval hoiif que )e vôîi 
féparé des àutifes^ O ma reine ! ma fultaâe l 
s^écf ia récuyér , qu'ofe2-v0U6 deinazider ? v6u|( 

Tome XFl I) 


ipettez mon amout à une trop rude épreuve» 
Savez-vous que ce cheval noir eft celui de tous 
que le roi chérit le« plus \ il m'eft impoffible de 
vous fatisfaire , choififlez-en un des autres , &: 
p vais regorger tout-à-l'heure : c'eft tout ce 
qu'il m'eft permis de faire pour vous , ou plutôt 
e*eft tout ce que vous devez attendre de ma 
çomplaifance. La dame ne fe rebuta point , au 
contraire , jetant fes bras au cou de Saddyq i 
O mon roi l lui dit-elle , mon cher écuyer 1 ne 
me refùfez point ce que je vous demande, je 
irous en conjure 2 je fais bien que la preuve 
tf amitié que j'exige de vous , bleiu; en quelque 
façon votre devoir; mais les femmes font bizarres 
^ capricieufes , & quand elles défirç^it quelque 
chofc avec paffion , elles veulent abfolument 
l'obtenir. Ayez donc un peu de çomplaifance 
pour mes caprices; je vous aimerai plus que ma 
m^^ fi vous faites ce que j'attens de vous- 
' Elle accompagna ces mots de tant de mar- 
ques de tertdrefle, de tant d'emportemens , que 
Ofécuyer n'y put réfifter : il prit un couteau ÔC 
égorgea lui-même le cheval noir ; il en tira le 
«3èur & le foie qu'il fit rôtir & qu'il mangea 
d&tis fa chambre avec Hafchendam. , qui de- 
•isseuraavec luitoate h nuk par reconnolffance. 
:Dès que le jour paruf^ la dams prit congé de 
-4^écuycr ôc s'en aU^ trouver fon père à qui eUq 


Contés Tuèc?» yr 

raconta tout ce qui $*étoit paflc. Le vlfîr en 
eut tant de joie , que fans faire attention à ce 
qu^il en coûtoît à fa fille pour avoir joué le 
perfonnage qu'elle avoit fait, fe leva & fe rendit 
au palais où il apprit au roi cette aventura ;^ 
mais il fe^ garda bien de dire qu'Hofchendaia 
étoit la dame en queftion , ni que c'étoit pour 
fervir fa haine & fa jaloufie, qu'elle avoit ofé 
tenter Tintégrité de Saddyq. 

Tandis que le vifir Tangribirdî faifoît , ce. 
récit au roi avec toute la malignité d'un vieux 
courtifan qui veut perdre fon ennemi, le grand 
écuyer étoit rentré en lui-même, & faifoit des, 
réflexions très-amères fur les doux plaifirs f\u*ïL 
avoit pris la nuit. Que les hommes font infen* 
(es , difoit-il , de fe livrer avec tant de fureur 
à leurs paffions ! j'auroîs bien mieux fait de 
renvoyer la dame avec un refus , que d'égorger, 
pour lui plaire un cheval qui faifoit les délices- 
du roi mon maître : je ne ferois pas agité de^ 
toutes les penfées cruelles qui troublent pré^ 
fentement mon repos. Hélas ! que vais- je de-, 
venir î que dirai-je au roi lorfqu'il me deman- 
dera fon cheval?. Moi qui jufqu'ici me fuis fait 
une loi de dire la vérité, emprunterai- je le: 
fecours du menfonge, & oferois-je mentir ea 
préfence des rois? Ce feroit ajouter un npu-^ 
veau crÎQie à celui que j'ai commis. D'un aul!nt 

D i j 


ys Contes Turcs. 

côté, C j*en fais un aveu fincère, ma franchîfe 
me coûtera la vie : à quoi faut-îl donc que je 
me détermine? A mentir, hé bien foit ! imagi- 
nons-nous que je vais au palais , pôurfuivit-il 
en ôtant Ton bonnet de deflus fa tête & le 
pofant à terre devant lui t fuppofohs que mon 
bonnet foit Togaltimur ; voyons fî j*aurai Ja 
hardieffe de foutenir un menfonge devant un 
toi. Je le falue en entrant. Saddyq, me dit- il, 
va me fceller mon beau cheval noir , j'ai deflein 
de le monter aujourd'hui. Sire , il lui eft arrivé 
un accident ; hier au foir, il ne voulut rien 
manger de tout ce qu'on lui préfenta , & à 
minuit il eft mort fans que je fâche ce qui 
* Ta fait mourir. Comment ! mon cheval noir qui 
fe portoit fi bien hier , eft mort ! Pourquoi 
(aut-il que ce foit lui plutôt que tant d'autres 
qui font dans la même écurie ? Quel conte me 
viens-tu faire? va, tu es un menteur, tu auras 
vendu mon cheVal à quelqu'étrangef qui l'aura 
emmené cette nuit en fon pays ; ou bien tii 
l'auras tué toi-même de gaieté de cœur. Ne 
crois pas te dérober à ma vengeance , tu feras 
châtié comme tu le mérites ; allons , que l'on 

me (abre ce fripon-là , qu^on me le mette en 
pièces. » 

Togaltimur fans doute , continua Saddyq , ne 
jBiancluera pas de me parler de cette manière ^^ 


^ tel fera le falalre du premier menfonge que 
j'aurai fait de ma vie. Voyons à préfent fi en 
difânt vrai , je ferai mieux traité de ce prince* 
O Saddyq ! que Ton m*apprcte mon cheval 
noir , je veux fortir dg la ville. O roi ! vou$ 
voyez votre ferviteur dans la dernière affliftionj, 
il eft venu cher moi cette nuit une dame qui 
m'a demandé le cœur & le foie de votre cheval 
noir , ce que je n*ai pu lui refufer. Quoi I vous 
avez été capable d'égorger mon beau cheval 
pour avoir les bonnes grâces d'une dame ! Ah 
vraiment , j'en fuis bien aife. Qu'on appelle le 
bourreau ^ qu'il vienne ici faire fon ojBSce. 

Voilà, ditTécuyer, la réception que je dois 
attendre dU roi. Soît que je mente , (bit que je 
dife la vérité , je fuis aifuré de perdre la vie^ 
Miféràble que je fuis l maudit foit l'objet qui 
m'a jeté par fes charmes dans l'embarras où je 
me trouve. Pendant qu'il étoît occupé de ces 
triftes penfées , il vit arriver un homme qui lui 
dit que te roi le demandolt ; il obéit auffitât 
a l'ordre, & fe rendit chez ce prince avec lequel 
il trouva le vifîr (on ennemi. 

O écuyer ! dit le roi, je veux prendre aujour- 
d'hui le divertiflement de la chafle , va me fceller 
mon bon cheval noir» Ces paroles causèrent 
«ne frayeur mortelle au pauvre Saddyq, qui 
répandit tout troublé t Si^e , il eft arrivé cette 

Diij 


jl C'b N T E s T u ïf c ?• 

nuit à Votre fêrvlteur un malheur funelîe ; U 
i^otre majefté m'ordonne de le lui raconter, je 
lui: obéirai, 'Hé bien , parle, reprit le roi. Hier 
âu foit, dit récuyer, j'étoîs aflîs dans ma cham- 
bre ;^ lorfqu*il y vint une dame voilée ; elle 
^'àffic auprès de moi fur un fofa, fe découvrit, 
Çc me montra une gorge & des oreilles d*une 
beauté raviffante. Elle me fit mille càrefles ; & 
forfqu'élle eut bien irrité mes défirs , elle pro- 
mit de les fatisfaire , pourvu qu'auparavant je 
lui dbnnâfle le cœur & le foie de votre cheval 
noir.' Quelqu'envie que j'euflfe de contenter mon 
amour , je répondis fans balancer que je ne 
pouvais me réfoudre à tuer un cheval que votre 
mafefte aimôit tant. Alors, la dame fe jeta à 
mon cou , en me difant des chofes (î paflîonnées, 
^ue je n*eus pas la force de réfifter à fes inf- 
tànces. Je vous fais, (îre, un récit ingénu de 
ihon aventure ; je confefle mon crime , & loin 
de vouloir , par des menfonges , tâcher de me 
dérober au châtiment que je mérite , je viens 
fay offrir moi - rriême. Voilà le fabre & ma 

tcte. 

Le roî fe tourna du côté de fon vifir, & 
lui demanda de quelle manière il jugeoit à 
})ropos que Ton traitât Saddyq. Sire, lui ré- 
fondit le vlGr, ravi d'être confulté là-deffiis^ 
Je fais d'avis qu'on le faffe brûler à petit feu;; uo 


CoKTXS TÙKCS. ^ 

lx>mme qui a ofé facrlfier à Tes plaliîrs un cheval 
^ue vous chérîffiez, eft indigne de pardon. Je nfe 
^uis pas de votre fentinient , vifir , reprit Togaî- 
timur ; j*eftime qu'il eft plus raifonnable de pai^ 
•donner une première faute que de la puhîn Efl» 
fuite, il adrefla la parole à Técuyer, & lui dît : 
O Saddyq ! j'admire ta fincérité , & j*excufe ta 
foibleflfe ; (l j*avois été à ta place , je n*aure{s 
pas feulement donné mon cheval noir , maïs 
toute mon écurie : Tattraît étoit trop puiflaitt 
pour y réfifter, un homme ne pouvoit s*éh 
défendre. Je te pardonne donc la mort de mon 
cheval, & je te fais (î bon gré de m*avoir dît 
la verhé en cette occafion , que j'ordonne que 
Ton t'apporte tout- à -l'heure une robe d*hoiv» 
neur. 

Quand le vifir Tangribirdi vît qu'au lieu de 
punir l'écuyer, on le récoropenfoit, & que Ùl 
iille s'étoit inutilement proftituée poupfervirla 
haîne qu'il avoit pour lui , il "en conçut un 
chagrin fi vif, qu'il en tomba malade , il mou» 
rut même peu de jours après , & l'heureux Sad- 
<!yq fut choifi pour remplir fa place. 

Sire, pourfuivit le fécond vifir de l'empereur 
de Pcrfe, ne (oyci pas moins indulgent que le 
roi Togahimur , pardonnez une première fautes 
«nais que dis-je une faute ? <juelle preuve a-t-on 
^ue le prince ait voulu commettre le forfait 


1 


^ , C O NTES TURCfc 

dont on Taccufe? Vous croyez tout ce qvm 
voys .a dît. la, reine, & fur fa parole vous allez 
von$ baigner dâtis le fang de votre Bis > que le 
ieigneur vous détQuroe de ce de0eîn funefie» 

. Pu moins ,^0 roi du monde l du moins ^^ avant 
que de l'exécuter, com^ia^ndez que Ton cheç- 
che par-tout Aboumaçhar,, U nou$ apprendra 
le véxitable motif du fîlence myftérieux de 
Nourgehan» car il ne faut point douter qu*i! 
fî'y ait quelque part* ^empereur trouva ce dif- 
cours fort judicieux y il donna ordre que Ton 
cherchât par- tout Aboumachar, & il remit an 

Jour fuivant le trépas du prince* 

L*après-dîné ^ Hafikin fortit de fon palais 

.pQu:r aller à la cha0e , & à fon retour il foupst 
nvec la fultane , qui lui dit après le foupé ^ 

. Seigneur '^ vous différez trop à faire mourir 
Nourgehan , vous vous repentirez de Yot»e 
clçmence , comme le fultan Bajazet, Ce prince 
voyant un petit chien galeux $c mourant de 

. faim , en eut pitié , le prit ,, le porta dans ui> 

, lieu où il le 6t nourrir & élever avec foinit 
Le chien devenu grand, mordit un jour Baj^« 
f,et , qui lui dit : Q animal tfop heureux ! je 
t'ai fait du bien , pourquoi me mors-tu ? Dani^ 
le moment , dieu permit que le chien lui ré« 
pondit : Q Bajazet ! un mauvais naturel ne Çd 
ççrrigç pointt F^t«s gttentioQ à cç que ]e voiM 


Contes Turcs. yf 

dis , feigneur , ajouta la fultane , & prévenez 
par un prompt châtiment, le trifte fort qu'é- 
prouva un içalheureux roi dont je vais vous 
conter Thiftoire. 


HISTOIRE 

De rcnfant adopté. 

Un jour, un coja (i) eut envie de voyager. 
Il partit avec fa femme qui étoit jeune & belle, 
& ils emportèrent avec eux tous leurs bxenf* 
Ils rencontrèrent en chemin un voleur quî leà 
mena dans une montagne qui lui fervoit de 
retraite. D*abord qu'ils y furent arrivés , le fcé- 
lérat lia les mains du coja derrière le dos, & 
fit la dernière violence à fa femme , qui devint 
grofle. Il les retînt long-tems dans la mon- 
tagne , & il ne leur donna la liberté , que lors- 
qu'il vit la femme près d'accoucher. 

Quand le doâeur fut libre , il fe rendît à 
une ville & alla loger dans le caravanferail , où 
bientôt fa femme accoucha d'un fils. Que fe- 
rons-nous de cet enfant, dit-elle? rélèverons- 


m 


S} £p iiuç I Doâ^ttTt 


t"? CoNTKs Tu se*; 

tious? Je m'en garderai bien, rqjondît le cojaj 
puifqu'il n'eft pas de moi, je ne veux point m'en 
charger. En difant cela , il prît i'enfant enve- 
loppé de langes, & le porta lui*méme à la porte 
d'une mofquée , où il le laifla* 

Le roi du pays vînt par hafard à la mofquée; 
îl apperçUt l'enfant , & demanda pourquoi il 
ctoit en cet endroit. On lui dît : Sire , c'eft 
un enfant que perfonne ne veut reconnoître , 
& que l'on a e^fpofé ici, afin que quelques gens 
de bien en aient compaifion , & l'emportent 
pour le nourrir , dans l'efpérance de l'éternité 
bienheureufe. Le roi fentit tous les mouvemens 
de pitié dont peut être capable un prince, na- 
turellement fort humain. Il fit plus : il defcen- 
dit de cheval , prit l'enfant & le fit pafler par 
le collet de fa chemife ( i ) , ^ c'eft-à-dire , Tar- 
dopta) en difant : Puifque je n'ai point d'héri- 
tier, îl faut que je fafle élever ce petit garçon, 
peut être fera~t-il un jour l'appui de mon trône. 
S'il a du mérite, je pourrai bien lui laiffer ma 
couronne. 

On porta l'enfant au férail ; on lui ôta fe$ 
langes , on lui en donna de plus fins , & qui 
n'avoient paint encore fervi. On lui chercha. 

m ' M . ■!■■■. '•>> ■ 

(i) Cérémonie des anciens perfans pour adopter les 
«nfans. 


Go NT «s Tu fit a. fp 

«ne nourrice, enfin j on eh eut autant iSe foîn 
qixe s*il eût été le propre fils du roi. Il devint 
beau garçon & de très-belle taille. Sitôt qu'3 
cnt cinq ans , on le mît entre les mains d*uci 
habile précepteur , qui lui enfeigna les belles* 
lettres ; il apprît enfuite à faire des armes , i 
monter à cheval & à voltiger. Il excelloit fur- 
tout au jeu du mail. Oétoit un plaiGr de le 
voir Iorfqu*il faifôit fes exercices, il s'en acquit- 
toit d'une manière qui ràviflbit {out ie monde. 
Sqs makres mêmes n'étoient pas moins étonnés 
que les autres , de fott adrefle & de fa vigueur. Le 
roi s'applaudiffoit d'avoir fait élever un jeune 
homme qui rép'ondoiï fi bien à fes bontés , & dans 
la fuite , il eut jfu}et encore d'en être plus con- 
tent , car quelques rois voiCns lui ayant déclara 
la guerre , il envoya contr'éux ce fils adopté j^ 
qui les battit & fit.de fi beaux exploits, qu'9 
paila' bientôt pour le plus brave homme de 
l'armée. Rien ne pouvoit réfifter à fa valeur Se 
à la force de fon fabre. 

Il faut remarquer que le roi peu de tems 
après l'avoir adopté , avoit eu une fille d'une 
de fes femmes. Cette jeune princefle étoit de«* 
venue d'une excellente beauté. Le jeune homme^ 
en qualité de frère , avolt la liberté de la voir« 
Il c(>nçut pour elle une paffioô violente ; mais 
le roi la promit au fils d'un fuitan ^ & ce msxkg^ 


^ Contes TtTKc^ 

étoît fur le point d'être confommé. Le jeune 
homme en eut un chagrin mortel , & rencon^ 
trant un derviche , il lui dit ; Bon derviche , 
j*ai une chofe à vous demander : un homme 
^oit-ii manger les premiers fruits de fon jar^ 
din j ou les faire manger à un autre ? Le der- 
viche qui poffédoit la fcience de mekachefa, 
devina fa penfée , & lui répondit : Prin<;e , 
il faut favoir auparavant sll y a dans le jardii» 
quelqu'arbre dont dieu très -haut ait défendu^ 
<ie manger le fruit , de même qu'il défendit 
à Adam & à Eve de nuinger du fruit sqppela 
tled(i). 

Le jeune homme peu content de la réponfè 
du derviche 3 & preifé par foa amour, enlevai 
la princeffe , fortit du palais avec environ deux 
mille foldats qui lui étoient dévoués, & prit 
le chemin d'une autre ville. Quand le roi fçulr 
cette nouvelle, il devint furieux^ il aflembla 
une armée en diligence , & pourfuivit le ravif-* 
feur de fa Çlle : mais celui-ci après avoir pourva 
à la sûreté de la princeife , fe mit en embuf- 
cade au pié d'une montagne , & furprit le rot 
qui ne s'en défioit nullement. Il tailla en pièces 
toutes fes troupes , le prit lui-même , le tua de 


( I ) Les mabométans crojreoi ^ue le fruû défendu itaik 
bledt 


Comtés Turcs. 6t 

ia propre main , & cet ingrat enfant monta fur 
le trône du prince à qui il avoit tant d*obli-^ 
gâtions. 

Vous voyez , par cette hîftoîre , feîgneur , 
continua la reine Canzade , que vous devez re* 
garder le prince Nourgehan comme votre enne- 
mi. Toutes Tes penfées font femblables à celles 
de ce méchant (ils adopté. Si IVn a tué foa 
père & époufé fa faur , Tautre veut auflî aflaf- 
iiner fon père & prendre pour femme fa belle- 
mère. Hé bien ! n'en parlons plus , madame ^ 
dit Tempereur, Nourgehan mourra demain. A 
^es mots y le roi fe retira dans fon appartement 
jour fe repofer, 

Jje jour fuivant , il fe rendit au confeil , oil 
H trouva tous fes vifirs alfemblés ; il leur de* 
manda s'ils avoient découvert le lieu où étoit 
Aboumafchar , & lorfqu'ils eurent répondu que 
non ^ Puifque cela eft ainfi , dit - il , que Ton 
amène le prince mon fils , & qu'on lui coupe 
la tête tout-1-rheure ; aufli-bien j'ai promis à 
la fultane qu'il mourroit aujourd'hui. Alors le 
troifôme vi(ir s'avançant ^ dit à l'empereur : 
O roi du monde ! ne vous couvrez point du 
fang de votre fils ; ayez égard aux remon- 
trances de vos vifîrs , ce font des pécheurs qui 
pèchent les meilleures perles de la mer de l'élo* 
guence^ pour les venir préfenter à vos piést 


6i Contes TtrBCJ. 

Uange qui conduit les. fept planètes ( i ) , 
admireroit leur fagefle. Ils ne s'oppoferoient 
pas au deflein que vous avez de faire mourir; 
le prince , fi un prophète n'avoit dit que celui 
qui voit fon roi prêt à commettre une mau-^ 
vaife aâion ^ & qui ne tâche pas de l'en em- 
pêcher, doit être rayé de la lifte des fidèles. 
Les anciens ont dit qu'il faut fe défier d'une 
femme & d'un homme nouvellement fait ef- 
clave , parce que l'un & l'autre font des flat- 
teurs , qui mettent' en ufage le menfonge & 
la perfidie , pour parvenir à leurs fins. Si votre 
majefté veut bien me le permettre, je lui ra- 
conterai une hiftoire qui confirmera ce que 
j'ai l'honneur de lui repréfenter. Contez-la- 
moi, j'y confens, dit Hafikin. Le vifir en fit 
ainfi le récit : 


( 1 ) Les cabalides mahométans prétendent que chaque 
planète a un ange qui la conduit , & que les anges ont uq 
autre ange pour chef, appelle CoryajU 


CONTKS TUECS* 6j^ 




HISTOIRE 
D^un Tailleur & de fa femme. 

Il y avoît du tems du prophète Ayfa , un 
tailleur qui pofledoît une très -belle femme. 
Elle fe nommoit Ghulendam ( i ). Ils s'aimoîent 
tous deux paffioçnément» Un jour qVils fe don- 
noîent des marques réciproques de leur ten^ 
drefle , le mari tranfporté d'amour , promit a 
(à femme , que fi elle mouroit la première , il 
pafleroit vingt-quatre heures à pleurer fur foi» 
tombeau; & la femme encore plus paffionnée 
que fon mari, lui jura que s*il mouroit le pre- 
mier , elle fe laifleroit mourir de faim pour 
n'avoir pas le chagrin de lui furvivre. 

Par la toute -puiffance de dieu, la femme 
mourut la première» Le tailleur fut vivement 
affligé de tet accident ; & pour s'acquitter de 
fa promefle , après avoir enfeveli fa femme ^ 
qui fut mife parmi les morts, il fe coucha près 
de fon cercueil en pleurant & lamentant d'une 
étrange forte. Pendant qu'il étoit dans cet état, 
le prophète Ayfa, fur qui foit le falut, pafïâ 


i i ) Cefl-i-dire , TaiUc de rofe. 


}S4 CoSrtÉs TtTke^ 

par cet endroit ^ s*arrcta pour confidérer le tâîf ^ 
leur , & lui dît t O bon hoitime ! pourquoi 
t'abandonnes- tu fans modération à ta douleur? 
Le tailleur lui répondit qu*il étoit incOnfolabk 
d'avoir perdu une fèmifte qu*il airtioit , & dont 
11 étôît tendrement aimé. De forte donc , re- 
prît le prophète, que ce (*eroit te caufer une 
grande joie que de faire revivre cette époufe 
fi chérie ? Le ciel , repartit le tailleur , comble- 
roît tous mes vœuk, s'il vouloit faire ce mi- 
racle en ma faveur. Hé bieti , dit Ayfâ , tôri- 
fole-toi , t^ vive & fincère aiflidîoii me touche , 
]e vais te rendre ta femme aVec la permifQon 
de celui qui l'a créée & qui l'a fait moiiriré Eii 
mémé-teàis il dit ube otaifon , & atlflitôt Gku- 
iendafn fe leva & fôrtit du tombeau aVec fdit 
fuaire. Le tailleur charmé de cet effet de la 
puiffance divine , voulut remercier Ayfa ; tùût 
ce prophète lui dit que c'étoit à dieu qu'il 
falloit rendre grâces dé ce itiiracte , & fana 
s*arrêter davantage , il continua fôn chemin« 

Ghulendaih fe vôyatit rappelée à la vie , de- 
manda de quelle inatiière une chofè fî mérveil-« . 
leufe s*étoit faîte ? & après quô foii mârî Ten 
eut informée t ïîé quoi ! lui dit - elle ^ c'eft 
Vous qui m'arrachez à la niort I c*eft Votre àmout 
qui tne fait revoir la lumière ! ah que mon ccrUt 
eft pénétré de cette âiarque de votre affeâioni 


je Yi^en perdrai jatnais la mémoire^ le fuis ïht^ïM 
lênfîbie au |>lai{îr de revivre , qu'à la bonté d^ 
Votre cisur qui en eft la caufe^ Je veux voua 
confacrer tous les momehs de la vie nouvelle 
que vous me procure^ y je n*en puis faire ùd 
meilleur ufagev Le taiUeujr fut charmé d'entendre 
parler fa feâtime dans des termes qui marquoient 
tant de tendrefTe & de reconnoiifance ? Angle 
de mon féie , lui dit-il , lumière de mes yeux ^ 
matière de ina vie ^ le ciel en vous rendant à 
mes fouhaits, a voulu f^s doute me caufer la 
plus grande joie qu'un homme puiffe jamais 
fentit. Regagnons notre maifon^ allons recom^ 
mencér à jouir ^es douceurs de notre union ^ 
de ces plaiGrs touchans que la mort nous avoît 
ravis 9 & qu'elle a été forcée de nous reftitueré 
Mais je ne fais pas réflexion^ ajouta-t-il^ que 
TOUS n^étes point en état de paroître ^ voui 
n'avez ni chenilife , ni caftan ( i )* Je vais vou^ 
en chercher, je vous laifle ici feule, je ferai 
de retour dans un môlnenn 

II n'eut pas plutôt quitté fa femme, que le fils 
du roi du pays pafla par hafard près du tombeau^ 
Ce jeune prince fut allez furpris de voir une 
femme eôveloppée d'un fuaîre, & qui n'étoît 
pas couchée comme les autres morts^ Il s^ap-* 

(x}Robe.~ 


tiJ C O N t Ê s T U K C Se 

procha 'd*elle par ciiriofité , fuivi de tous fe* 
officiers ; & remarquai que c'étoit une très- 
belle perfonne , & qui paroiflbit fort vivante , 
il la regarda avec beaucoup d^attentîon , il fen-» 
lit même à fa Vue naître en Ton coeur des 
içiouvemens de tendrefle. Un des officiers s'en 
douta bien , & lui dit : Prince, voilà une aî*- 
mable femme, fi vous fouhaitez, nous la mè- 
nerons au féraiL Très-volontiers , répondit le 
prince , )e n'en ai pas une fi jolie ; mais demandez- 
lui auparavant fi elle eft mariée, parce que je 
ne veux point enlever de femme à fon mari* 
L*officier qui vénoit de parler au prince, adrefla 
la parole à la femme du tailleur ^Belle dame ^ 
lui dit-il , fi vous n'êtes point mariée , il ne 
tiendra qu'à vous d'être au fils du roi. Auffitôt 
Qhulendam répondit fans héfiter : Je fuis étran- 
gère ; je n'appartiens à perfonne. Alors un des 
officiers du prince fe dépouilla de fa robe , en 
couvrit Ghulendam, qui fut conduite au férail, 
où on lui ôta la robe de l'officier pour lui don- 
ner des habits de la derRière n^agnificence* 

Cependant le tailleur revint au tombeau avec 
^a caftaa & une chemife. Peu s'en fallut qu'il 
1^ perdît l'efprit , lorfqu^il vit que fa femme 
n*y étôit plus ; il fe remit à pleurer avec plus 
4e violence qu'auparavant, û ciel ! s'écria-t-il , 
^u*cû-elle devenue ? le prophète qui l'a rejûruf^ 


S:ith % hé rauroit - il fait irevivre que f o,û)r U 
}i^er aux déùrs d*uh aut^e ? Ah ! fi cela éxçiit 
«Infî , je me trouverôis plus malheureux qu^ }o 
ïi'étois lôrfque je pleurois fa mort^ Mai$ qutt 
dis-je, fi cela étoit ? en. puis -je douter? (^ 
beauté aura charmé quelque palTaBt ^ qui oe Cl 
fen( pas fait un fcrupule dç m^ la r avirv Qhur 
)endam ^ ajouta-t-il , ma chère Ghulendam ^ )é 
te rens juftice^ je fuis bien perfuadé que t^nt 
iqu'il t*eft refté des forces , tu 2fi réfifté ^out 
i-ageufement à la viplence que Ton t*a faites 
£n quelqu'endroit que tu fois^ je fuis «LlTur^ 
fine tu gémis ^ que tu te défefpèt-e$ , que ti] 
m'appelles à ton fecours* Hélas 1 je. Cr04< f Jiît 
tendre tes cris, j'en fuiîs pénétré, je âe't^^bun-» 
donnerai point ^ je vais te cWcber par- tout » âS 
Iquand tu ferois fous la terre , je te découvrirai^ 
Il nY matïqua point l il fit tant de perqui:$ 
iGtîons , qu'il apprit qu'elle étoit dans le férai| 
du fils du roi. H court ^ il vole chez te prince > 
ù jeté à fes pies & lui dit ; O prince ! :VQUi 
^imez trop la juftice , pour vouloir garder pal 
force ce qui fte vous appartient pas^ Vous retenesf 
ici ma femûie depuis trois jours ; je vous côam 
)ure de me la rendre. Prens garde à ce que tu 
di$ 9 répondit le Bs du roi ^ je n^ai point dft 
femme qui foijt m^gré çUe dans mon féiafljj 
pi mirn^ qui (oit inociéd Pxioce:^ reprit le t^ 

Eij 


C8 CONÎES TxiKCS, 

leut. Je tfavance- rien dont je ne fois pleine- 
fnent convaincu. Ecoute , répliqua le fils du 
roi , je veux bien te faire voir toutes mes fem- 
mes ; maïs je t*avertis que fi la tienne n'eft point 
farmi elles , il t'en- coûtera la vie. N'importe, 
repartit le tailleur, vous me ferez mourir fî 
vous voulez , j'y confens* Je ne rifque rien , 
je fais qu'elle eft en ce palais , & vous verrez 
dès qu'elle m'appercevra , comme elle viendra 
îtte fauter au cou & m'embraffer ; c'eft la femme 
du monde la plus fidèle & la plus tendre. II 
faut donc te fatisfaire , dit le fils du roi, que 
l'on amène ici toutes mes femmes, & que l'on 
n'en oublie pas une. 

~ On les fit toutes paflTer Tune après l'autre 
devant le tailleur , à qui le prince demandoit , 
Eft-ce celle-là? Le tailleur répondoit que non ; 
oiais quand Ghulendâm parut, il ne manqua 
pas de s'écrier : Ah , la voilà ! cette charmante 
femme dont j'ai tant pleuré la perte. Belle dame, 
dit le prince à Ghuletidam , connoidèz - vous 
cet homme là ? Et oui vraiment , rcpondit-elle , 
je le reconnoîs bien ; c'eft un voleur, c'eft lui 
qui m'a dépouillée & mife dans l'état où vous 
m'avez trouvée» Ce miférable, que dieu con- 
fonde , après m'avoir pris ce que j'avois , alloit 
fi/bn terrer toute vive, afin que je ne puffe pas 
^a^ufer devait le cadx«^ Je vous en demandit 


'juiHce^ prince 9! faites-le punir fuivant les îoîx, 
je ne ferai pas contente qu'il n'ait été pendu» 

Le tailleur fut fi étourdi de la réponfe de 
(à chère Ghulendam , qu'il n'eut pas la force 
de prononcer une parole» Son filence & (z 
confufîon , firent croire au fils du roi qu'il 
étoit coupable» Ah ^ traître ! s'écria ce prince ^ 
il faut que tu fois bien hardi pour ofer venir re^ 
clamer une femme» qui non-feulement n'eft point 
à toi 9 mais que tu as même voulu eoterreit 
toute vive : tu mériterois que Ton inventât do 
nouveaux fupplices pour te punir ; je me ccmtei^ 
terai pourtant de te faire pendre» Qu'on le mène 
au gibet tout-à-rheure , ajouta-t-il , & qu'on 
l'expédie. Le tailleur voulut ouvrir la bouche 
pour fe îuftifier : Non» non^'interrompit le fils du 
roi , en lui impofant filence , fe ne veux pdbt 
t'entendre^ tu n'es qu'un méchant » qu\ui imp(^ 
teur^ je ne prête point Toreille à des menibogesë 
Encore une fois y dit-il à fes officiers » qu'on aille 
le pendre dans le moment; que l'on m'obéifië,, 
ou bien vous ferez tous pendus pour lui» 

Les officiers voyant le prince es colère» Sa 
tîmant mieux que le tailleur fût pendu qu'eux» 
fe iaifirent de ce malheureux mari» lui lièrent 
les mains derrière le dos & le conduifirent aa 
gibet. Dans le tems que l'exécuteur alloit le 
|eter» le prophète Ayfa parut dans la plac^ 

Eiii 


publique $r fe jtnît à criet au bourreau ^e rm 
ppine paAT^r outre ^ attendu que te tailleur étoît 
trinoGenti Le refpeâ: que Yoû avoit pour le 
prophète y fufpettdit te &pptice i cependant^ le$ 
officiers du roi vbutoient qu*dn fît mourir le 
tailleur^. à caufe^ difoieM-ife, q[ué leur inaîtref 
l^voit ordonné ) inais Ayfa leur dît qu*il fe 
€h&T\gemt . d^obtenir la grâce du tailleur^ Eflfec^ 
tiveméht ^ il fe rendit che^ le fils du roi , oil 
ilnehu eut pas plutôt conté toute Taventurej^ 
que ee .fcuhe prince révoqua l*Ordr0 qu'il avoit 
à&jmé* Il envoya^ méroe fur le champ Ghulen-* 
ét^ i ta place publique où elle fut pendue au 
Keù. de foil ûiari, 

•. Voui Voyez par cett$ hiftoîro ^^ fire , dit l^ 
trbifièm'e vifir y que les femmes^ fcKit bien four- 
bes ^ & qu\in homme fage doit fe déâer mémet 
dei celles qui parolfient tes plus raifonnabtes % 
commandent que Vàn fafTe de nouvelles rechèr-« 
ches d\\bQumafchar4 Je le veux bien , dit reinpo* 
l[6ur; mii^ fi on ne le tro^uve pas aujour<i^hui ^ 
|e ferai demair^ couper la têt^ à Nourgehan. 
. En dif<in% ce9 paroles , le roî fortit du çqiw 
feil ^ s'en alla i la chaffê^ Lorfqu'il fut de re^ 
tour ^ il fôupa avec la fiiltane , qui lui demanda^ 
. pourquoi il n*avoit pas fait mourir le prince > 
Madame, lut répondit Hafikiiij, ]e p\i pu me^ 
4éSendtc encore de prolonger f^ vie )ufqu^ 


'H 


GOKTIS TtTRCS. 7f 

'demaiti. Quand je vous écoute , je le condamne; 
mais je ne puU aufli m'empêcher de lui faire 
grâce , lorfque mes vi(irs me parlent en (a 
faveur. Je fuis dans une cruelle incertitude i 
& vous devez pardonner à un père de ne pou- 
voir fe déterminer fi promptement à faire périr 
fon fils unique. Seigneur, reprit la fultane, vous 
devez jplutôt me croire que vos vifirs ; ils vous 
féduifent par leurs difcour^ , parce que vous les 
écoutez en père & non en roi* Vous vous re- 
pentirez 5 mais trop tard , d'avoir trop aimé 
votre fils. II faut que je vous conte une hiC- 
toire qui vous donnera lieu de faire des ré- 
flexions» 


iVB«M» 


HISTOIRE 

Des oifeaux de Scdomon. 

J *Ai oui dire , (èigneur , à une vieille gomner» 
nante qui m'a élevée, que Salomon, entre plu- 
fieurs chofes merveilleufes , avoit des ôifeaux 
qui parloient la langue du pays avec tout le 
bon fens imaginable.. 

Un de ces oifeaux , qu'un plumage gris At 
lin & mille gentifleflEes d'efptit diftinguoîcnt 
infimmettt des autres » quitta Salomon pouic; 

Eiv 


72 COÏTÎES TtJHCS* 

îiller voir fa femelle qui couvoit dans un bof^ 
voifin. Il Taborda d*un air fort tendre : il déplia, 
étendît fes aîles, ouvrit le bec , & luipréfenta 
le baiièr du monde le plus gracieux. 

La femelle refufa fes carefles & lui dit : Va 
perfide , retourne chez Salomon, tu Taimes 
plus que moi , puifquè tu m*abandonne$ pour 
lui. Mais quels charmes te rappellent fi fouvent 
à la cour? ce n*eft pas Tor dans lequel tu manges; 
ce ne font point les lambris dorés fous lefquels 
tu couches : ces plaifirs extravagans ne peuvent 
tenter que Thomme. L^amour eft l\inique paflîon 
des oifeaux, lui feul fait leur peine ou leur 
félicité , lui feul t'a retenu chez le prophète. 
Car enfin , fi je n-ai point de rivale , pourquoi 
fâchant Tétat où tes dernières carefles m*ont 
laiflee , n*eç-tu pa$ venu m*aider à faire le nid 
de nos enfans ? il a fallu pour Tajchever que je. 
me fois dépouillée de mes propres plumes. Ah ^ 
ton infidélité n*eft que trop certaine I vois ce 
que peut le défefpoir dans le cœur d*une tendre 
4poufe mépriféei En achevant ces mots , la 
femelle fe rua fur fes œufs avec tant de fureur, 
guQ le mâle, n'en put fauver qu'un. Il le cou-* 
vrit de fes ailes, il donna même quelques coups 
de bec ^ la femelle qui s'#vançoit toujours fur 
lui i mais venant à confidérer que la colère desi 
femmes f ft uii torrent que h réilftwce q« fait 


CONTÏS Tuïics* 7|f 

que groflîr, il s'humilia > & regardant fa femelle 
avec des yeux pleins d'une langueur intéref- 
fante : Aimable époufe , lui dit-il , époufe trop 
chérie, avant que de facrifier à tes foupçons 
jaloux ce refte infortuné de notre famille , tue 
moi ; je ne réfifte plus. 

La femelle, que ces paroles flattoient extrê- 
mement, s'attendrit : dépouillée de toute fâ 
fureur , elle fe vit dans un état déplorable. Le 
mâle en eut pitié , il étouffa fon reflentîment , 
& trouva même fes enfans trop vengés par les 
remords de leur mère. L'oeuf qui lui reftoît^ 
le confola de ceux qu'il ayoit perdus. Uii 
petit oifeau d'une beauté fingulière, fortit de 
fa coque le jour mênje ,* comme impatient de 
rallumer dans le cœur de fon père fes premiers 
feux , ces feux ardens qui mouroient , & de 
rendre à fa mère toute Ya tranquillité. 

Ce petit oifeau avoit la tête jaune, le cou 
bleu , le corps blanc , les ailes violettes , & la 
queue rouge. Le père & la mère s'applaudirent 
d'avoir fait un enfant fi beau. Ce gage naiflant 
de leur première tendrèfle, acheva de les re- 
concilier ; ils vécurent depuis dans une parfaite 
intelligence, toujours amoureux,, toujours con* 
tens l'un de l'autre. 

Cependant Salomon qui ne voyolt plus près 
idç lui foo cher oifeau gris dç lin ^ étoit for( 


>74 Contes Turcs* 

en peine de ce qu*il pouvoit être devenu. If 
le fit chercher dans toutes les forêts ; mais 
comme on ne le trouvoit point , il s*avifa d'y 
envoyer deux oifeaux rouges de la même efpèce,. 
Je vous ai dit , feigneur , qu*il en avoit plu- 
fieurs. Ceux-cî étoient moins beaux que Grif- 
delin ; en récompenfe , ils avaient beaucoup 
d*efprit. Il en falloit pour bien s*acquitter de 
la commiffion du prophète , qui vouloit qu'ils, 
ramenaient fon oifeau gris de lin y il n'étoît 
pas poffible de le faire par force ^ il falloit 
donc de l'éloquence pour lui perfiiader de re- 
venir, 

• Les oifeaux rouges , après avoir volé quinze, 
jours durant i trouvèrent enfin Griidelin avec 
fa femme & l'oifeau violet leur fils. Les oifeaux 
rouges feignirent d'avoir été chaffés de la cour,, 
parce que , difoient-ils , Salomon au défefpoir 
d'avoir perdu fon favori , ne vouloit ptus s'at- 
tacher à perfonne de leur efpcce* Ils ajoutèrent 
qu'ils étoient bien à plaindre, qu'après avoir 
été élevés à la cour & nourris dans les délices ^ 
ils ne pourroient jamais vivre dans les bois,. 

En vérité , mes frères , leur dit l'oifeau gris: 
ide lin , les jours que je pafle ici font fort 
agréables. J'aime ma femme, ma femme m'aime, 
•nous aimons notre fils- qui nous aime. Nous ne: 
.dépendons de perfonnct Cela n'eft-il pas pré- 


fcrablc aux faufles félicités de la cour dont 
vous êtes G fort entêtés ^ & Saiomon tout puif-* 
fant qu'il eft , pourroît-il me payer une feule 
de ces chofes ? Ah ! s'il pouvoit être un mo^ 
ment à ma place , il conviendroit qu*avec fa 
fageflè & fes biens , il eft fort malheureux. 
Croyez-moi ^ mes frères , demeurez ici ; pout 
moi , j'ai fait vœu d'y mourir. 

Ce di(cours affligea les olfeaux rouges , qui 
défefpérant de téfoudre Toifeau gris de lin 
par leur menfbnge ingénieux ^ avouèrent de 
bonne foi qu'ils venoîent de la part du pro- 
phète. L'oifeau gris de lin fut fâché de cette 
circDnftance. Comme iï avoît reçu de Saiomon 
mille preuves d^une véritable tendrefTe , il né 
pouvoit fe réfoudre à lui marquer de l'ingrati- 
tude par un refus , moins encore à quitter (k 
femme & fon fils. 

Grifdelin occupé de ces trîftes réflexions, 
tie répondoit rien aux oifeaux rouges ; mais la 
femelle prit la parole : Allez, leur dît-elle, 
allez dire au prophète que Grifdelin ne retour- 
nera point à la cour, & que ç*eft moi qui l'en 
empêche. Saiomon connoît trop bien les fem-' 
mes pour ne pas excufer mon mari d'avoir fait 
ce que je voulois, Grifdelin, qui parmi les 
courtifans avoit appris l'art de faire les chofes 
VfK poUteiTe ^àitkh femme qu'il failoit da 


!j6 C O N T K s T tr R c I. 

moins envoyer leur fils avec les oîfeaux rouget 
porter fes excufes à Salomon : que l'on devoit 
accompagner un refus de cette nature de quel- 
ques civilités. La femelle cria , pleura , que* 
relia; mais le mâle voulut être obéi. L'oifeau 
violet partit après que fon père l'eût inftruît 
de la manière dont il devoit fe conduire à la 
cour. Il réduifit toutes fes inftruâions à trois 
points principaux, afin que fon fils les retînt 
mieux. Evitez les malheureux, lui dit-il, ca- 
reiTez les favoris , & ne vous fiez à perfonne. 

L'oifeau violet fut reçu fort agréablement 
'du prophète. Cependant Salomon ne pouvoît 
oublier Grifdelin , dont les gentilleffes l*àvoient 
tant diverti. Violet à la vérité avoit un plu- 
mage plus beau , mais il avoit moins d^efprit , 
& toutes les careffes que lui faifoit le prophète, 
n'étoîent que pour rappeler fon père. Les aifeaux 
rouges dirent que Ton ne viendroit jam^s à 
bout de le faire revenir , fi le fils n'étoit de 
concert. On en parla à Toifeau violet , & on 
le menaça d'une éternelle prifon » s'il ne livroit 
fon père» Violet épouvanté de. cette menace , 
confentit à ce qu'on vouloit. 

Il retourna chez Grifdelin , & feignant d*etre, 
fort mal lâtisfait de Salomon : O mon père.l 
6 ma mère 1 leur dit- il, que j'ai de joie dct 

you$ ravoir I j'échappe hegieufement d'un^ 


Contes Turcs* tji 

iStroîte* prîfon où j'étois retenu. Le prôpKète 
m'avoit fait mettre en cage & fe propolbît de 
m'y laifler toute ma vie. Grâces au cbl, j'aî 
trouvé moyen de me fauver , & ce qui achève 
de combler mes vœux , c*eft que j'arrive aflez 
tôt ici pour vous avertir que le prophète irrité 
contre vous envoie des chafleurs pour vous 
tuer Tun & Tautre. Fuyons , fuivez-moi , je vais 
vous conduire dans un afyle que j*ai découvert 
en pafTant ; les chaiTeurs ne font pas loin. Hâ- 
tons-nous 9 le tems nous preife. Le père & la 
mère troublés & par la joie de revoir leur 
fils & par la crainte qu'il leur infpire , ne ré-» 
pondent rien & le fuivent. Ce fils dénaturé, 
les guida & les fit tomber lui-même dans les 
filets que les chaffeurs avoient tendus. 

Cette hiftoire , feigneur , continua la (ultane 
de Pcrfe , vous feit cônnoître que les enfans 
n'ont point d'amitié pour leurs pères, & qu'ils 
font capables même de les facrifier à leur am- 
bîtioa pu i leur avarice. Vous l'éprouverez 
bientôt par votre propre expérience, & vous 
direz alors : Que n'ai- je crû la reine quand elle 
m'iarmoit contre mon fils ! Hélas ! je me .dé«» 
fiois d'elle , & c'étoit de moi qu'il falloit me 
défien Enfm la fultane eut encore le pouvoir 
de perfuadèr à l'empereur qu'il devoît faire 
l&ourir Nourgehan. En effet , le lendemain ^ 


70 GôNtÈ 5 TuK CSk 

dès qu'il eut réglé au confeil les aâàîreà de 
fon royaume, il fit appeler l'exécuteur & lut 
ordonna d'amener le prince ; mais le quatrième 
yifir prit alors la parole <k dit i 


"•* ■•■ I* . ■ i-- ■• • ^ 


HISTOIRE 

Du vieux Roi d^ Ethiopie^ ù defeÈ 

trois fils. 

OiK£, le propre de la fagefle eft d*examînet 
ïivec une extrême attention tout ce qui s'ofifrd 
à faire où à éviter* Un roi d*£thiopie fuivît 
cette belle maxime dans une conjonâure au(Il 
délicate que celle où votre majefté fe trouve* 

Ce roi âgé de fix- vingts ans , voulut fe dé- 
mettre de l'empire & finir un règne glorieux 
par le choix d'un digne fuccefleur* Il avoit 
trois fils de trois femmes différentes, qui vi-^ 
voient toutes trois* Chacune d'elles parla pout 
le fien , de forte que le roi qui étoit aufli boit 
mari que bon père, flottoit dans une incertw 
tude la plu$ cruelle que l'on pui0e imaginera 
Que refoudrai-je ? difoit^il en lui'-même. Les 
loix parlent pour Taîné , ma fultane favoritq 
pour le Cecond , j'ai du pj^nçh^pt pour le plus 
Jeune. O fultgne trop ^nbWl j'^i feoû les e&tft 


Contes Turcj* 7^ 

èc vos regards doux & flatteurs I O nature îm- 
bécille ! vous cédez à mon amour ; mais ni Tutt 
ni Tautre ne triompherez des loix : je veux 
mourir fur le trône , afin qu'après ma mort les 

loix décident Les loix ne décideront rien» 

la guérie s'allumera entre mes enfans , mes 
peuples feront la viftime de leur ambition , & 
je dois tout à mes peuples. Belle fultane, ]9 
dois commencer par vous à me facrifier au biea 
de mes fujets. Je les laifTe maîtres de fe choifcc 
un (buverain« 

Enfuite de ces réflexions , il aflembla (êi 
vifirs , les grands & le peuple. J'ai , leur dît-il^ 
un pîé fur le trône & Tautre dans le tombeau? 
mais je voudrois, s'il étoit poflible, ne point 
defcendre dans. Tabîme de l'éternité la couronne 
fur la tête : fon poids m'accable & m'humilie i 
je vous la remets , choififlez-vous un maître» 
n parut alors fur les vifages une triftefle pro- 
fonde. Le peuple cria tout d*une voix : Flpe s. 
vive lé roi , notre père & notre ami. Soyez moins 
fenfibles, interrompit le roi, vous êtes mes en* 
trailles ; vous ne pouvez rien fouf&ir que je ne 
reflente. Tant de douleur abrégeroit ma vie* 
Les cris redoublent ; le roi ne peut retenir fes 
larmes. Pour ne plus penfer , dit-il , à ce qu«^ 
vous allez perdre , voyez ce qui vous refte. Les 
princes mes enfans ont toutes les qualités quF 


to Contes Titrc** 

font les grands hommes $ proclamez celui âtt 
trois qui vous femble le plus digne d'occupet 
le trône que je quitte* 

. Un profond filence fuccède aux plaintes & 
aux foupirs» Tout le monde lève les yeux vers 
)e trône ; on voit les trois princes affis fur les 
gradins ^ chacun les admire , on ne peut aimet 
Tun plus que l'autre» Perfonne ne fe détermine. 
Le grand-vifir approche , & parle enfin de cette 
forte : Roi fage , roi vaillant , que celui qui 
tire la lumière des ténèbres, qui des horreurs 
de la nuit fait un beau & agréable matin, vous 
tienne en fa fainte garde & perpétue votre pof- 
térité : recevez avec votre bonté ordinaire un 
confeil de votre fidèle efclave. Faites régner 
chacun de vos trois fils trois jours feulement^ 
& nous déciderons enfuite , puifque votre haut» 
majefté le permet; notre choi^t^ fera judicieux, 
cat on connoît les hommes dans la fortune & 
dans le vin. Celiiî-là eft vraiment fage que nî 
tùn ni Tautre n'ont pu corrompre. 

Le confeil du grand-vifir fut fuivi & pré- 
valut dans Tefprit du roi fur les plus fubtiles 
adreffes de fes trois femmes , qui virent par-là 
leurs foUicitations vaines , leurs projets con- 
fondus. Le prince aîné fut revêtu de la pourpre 
ic prit en main le fceptre. Sa mère lui recom- 
manda d'être affable & libéral , de ne point 

tottçheç 


CoKttsTuiteai* &il 

toucher à la forme du gouvernement^ de par- 
donner aux coupables : Par-là, lui dit-elle , 
vous aurez tout le monde pour vous ^ le roi p 
les grands & le peuple. 

. Des inftruâions qui roulent fur de tels prin-^ 
cipes, fembloient promettre une an heureufe. 
Le prince les fuivit exaâement ; mais on fe 
défia d*une conduite qui paroiffoit étudiée. Le« 
trois jours de fon règne expirés , le fécond 
prince monta fur le trône. Sa mère lui donqa 
<ies leçons toutes diâerentes : Dépofe les vifirs^ 
lui dit-elle , chaife les doâeurs ,, élève aux 
grandes dignités des gens ambitieux, qui pout 
le conferver leurs emplois , t*ad jugent Tempire; 
& quand tu feras bien afïermi fur le trôné 
nous rappellerons les vifirs & les doâeurs , de 
les richeffes qu'auront amaffé.tes miniftres ambi* 
tieux, ferviront à regagner i^ confiance & rani- 
mer le zèle de ceux-ci* 

Ce plan fut fuivi ^ ^ mais le peuple craignit 
tout d'un prince qui youloit la couronne , & 
«'embarraffoit fi peu de la; mériter. Le troifièmc 
fils du roi prit à fon tour l'autorité £xiveraine« 
il ne voulut point de confeil.de fa mère* Un 
derviche arabe , dit-ril à ceux qui s'efi étonooient^ 
.a fort {àgement écrit ', parlant des ^ fefiM3[if $ , 
que dieu leur a fait un paradis à part ^ parce 
.(|ue fi elles entroieot dans celui des hommes^ 


Tfîles en fcroîent un ehfer* Je refpefte înBnîmcirt 
Ma ttière , je croîs même fes avis fort bons i 
«laîs il cft des loix quie je veux fiiîvre , & ce 
qu'il y aura d'obfcur^ nos {âges vifîrs êe nos 
ikvans doâeurs , que je rétablis dans leurs 
<:harg^s , m*àidcront à IHirtcrpréter. 

Après qu*îl eut employé le premier jour 8c 
«me partie du fécond à donner aux peuples de 
Jbons juges , aux foldats de vieux & fages capi« 
taines y le roi Ton père bi envoya des dofteurs 
pour rinterroger en public , & pour favoîr s'il 
^emendoit les loix & l'art de -régtier« Les doc* 
teQrs commencèrent à lui faire des <iQeflions» 
jL'tin lui demanda : De quels f ens un roi a-t-îl 
afcfolittment befein près de fa perfonne? De liuk 
ifi>r€^ 9 répowdit le prince : d^un fage vifir , 
-d'un gi^md général d'armée , d'un habile iecré- 
«tsâre^ q«i facbe ffàrfaïoement écrire en arabç^ 
en turc & en éthiopien, d'un médecin con*- 
ifommé dans la phyfique & dans la connoiilance 
4es y^fièdes , de iavans doâeurs pour rinftruire 
ktes 3oix à .fond , des derviches éclairés pour 
Jbi expliquer les points obfcurs de fa religion^ 
£& des 'muiiciens pour rappeler par la douceui: 
<4e Jeuw voix & par Pharmonîe dé leurs înC- 
«.trunneM » fes èfprits diffipés dans l'applicatioti 
qu'il, aura dènnée aux affaires de fon état. Uti 
^aat édâeui: hu-^t^ i'jrince» à quoi compare»? 


"WûSï un empereur , fes béys ( z } , fes rttjet$:« 
ion empire & Tes ennemis i Un «mpire , Fc^Ptîc 
le prkice , reflèmble à un pâturage , Temperei^ 
vÊoi berger ^ fe$ (u|ets aux poutons ^ fes biyf^ 
.aux chiens du bei^er ^ de fes .^tmemis aiuc licmp^; 

Le vieux roi d^Ethiopie ciiatmé des i^épc^cs 
4e .«ce jeune prince « fe mit à pleurer de JQte» 
& dit en ki-oiéine : Mon troifîèa^e fils eft te 
plus fayant & le plus digne du ^ne. JVfaii 
javant que de déclarer ma p^nfife , je >yev«c con« 
Huître celle de mes pei^les. 

Jl fit publier un ordre à 'lous les habitaiis 

iàt la ville » de (é trouver le lendemain ,maiyi 

.dans la camp^ne. Il parut pion^é fur <^n \>^fie 

«dieval , accompagné de fes !tirois fils >|ic 4^ ^ 

{<:oui;tt(kns ; & lorfqu'il ixnt au mi^çu de tofk 

.peuple » il parla dans ces terfnes : -O mes 009* 

citoyens! mes parens ! mcis fidèle» 'fujets I . no 

> regardes point ce que j^e fuis aujourd'hui^ ^« 

Conne ta^eît plus petit que .moi deysfeiit edîeti* 

Bemaiii,:c*eftràtdÎBe.» iûix pxax Jlu jugement ^ 

wquel nous. aÎQutQQs JtûusJûi» SQwlbkik^.^n 

aura-t-il parmi vous» qui pofTédant de hautes 

dignités dans le ciel^ me ^diront en me.d^' 

. chkant j^ies habi^ : Ah , t^yp^ ' 4^. t^ iPWS 

as ij^ (jaruficir pondant, ton Joi^g &jadîettx 

^ r • • 

, Wfc»— — — ^— ^ - Il II m ■ Il ^1**Mfc»— ■— — 1^— — — — — — — il— H 

<i}S«gncttzs, tarons, eîMttMy'Ilec» , 

Fi; 




J?4 Côvris T v^<ii. 

jfègnCk Au lieu de répondre à vos reproches. 

Je demeurerai dans un honteux filence & n*o^ 

feraî foutenir vos regards irrités. A ces mots ^ 

' ce bon monarque tira fon mouchoir 8c s'eft 

couvrit le vifage en pleurant à chaudes larmes. 

• Ses fils & fes courtifans pleurèrent à fon exem- 
ple , & tout le peuple touché de douleur de 

vde pitié, pouflà dans les airs des cris & des 

hurlemens. . 

Efifin le vieux roi efFuya fes pleurs, & reprît 

^Infî la parole : O mes amis ! je fuis prêt à 
'fortîr dé ce monde pour entrer dans le palais 
-^de réternitéé Je vous conjure de me décharger 
-là -confcience des chofes que vous pourriea^ 
^ttie reprocher , afin que je ne fois point mal- 
' traité des anges Munker & Nekir (i ) dans mon 
'tombeau ; & qu'ils laiflent auprès de moi en 
^en ' retournant , une houri jufqu'au jour du 
"Jugement. Outre ^cela, choififfez celui de mes 

• trois fils qu'il vous plaira pour me fuccéder» 
«iTous les habitans^ s'écrièrent : Que les jours 

'^ ■: '! '^ — i — -^. 

( 1 ) Ce (ont deux,afi?es qui, Ce\on les mahométans, m* 

Herrogent les niôrts turlcur dieu, leur prophète , leur relî- 

' pon éi leurs inceufs.'St les -morts répondent bien, & slls 

:'oitt ISieiiiait, 4és aitgeslfiâ&nt en leur compagnie une 

» Jumcl, ^'eft-à-dire , une fillf jia. paradis, ç^uî 4eaieure avcQ 




m * 
1 I 
% 


îiu roi dtu-ent autant que l'univers ! nouf D*a- 
vons nul reproche à lui faire ; que dieu foit 
content de lui ! Quant aux princes Tes fits^ que 
Ùl majeflé mette elle-même fur le trône celui 
qu'elle voudra y nous y donnons les mainf ; maisi 
fi elle nous ordonne abfolument de dire lequel 
nous croyons le plus digne de remplir fa place ^ 
nous avouerons que c'eftleplus jeune des trois» 

Après cette déclaration , le roi reprit fe 
chemin de la ville , rentra dans fon palais -, & 
donna tous les ordres néceifaires pour le cou-* 
ronnement du troifiènae prince. Néanmoins 5 
voulant encore une fpi$ éprouver fa capacité 5 
il fit venir trois criminels , & lui dit : Prince , 
jugez ces trois hommes & les condamnez fui-* 
vant les loix. Il y avoit un voleur, un meur-»^ 

trier & un adultère^ 

'1 .... 

Le prince écouta les déportions. des acçuid<^ 
teurs & dit : Le crime a différens degrés qui 
demandent plus ou moins de rigueur ; une cir->. 
confiance omife ou ajoutée, Taggrave, ou le. 
diminue*. Ce voleur a pris chez un tréfo^ier. 
yn# caffette pleine d'or , & toutefois il n©. mé- 
rite pas d'avoir le poing coupé comme celuL 
qui'n'auroit dérobé que dix drachnxes; la râifoa 
de cela eft qi^e la caffette n'efl pas marquée 
au coin du roi , de même que les drachmes 
k font. JVIais Vil ^voit ouvert le coffre , qu'il. 


•• 


eiï éikttté de rargèritV ît haârdk fuî coupée 
fe porng. Cette (ïécificto eft du grand prophète 

Lé jeune prince jtrgca le nieurtrier avec ht 
ftéme fageffe. ïl y a, dh^O, beaucoup de diffé- 
renee eirtre un crime comntericé & un crime cort- 
tknrtïé. Vhomnte que voici, a attendu h nuit 
fon père dans un hdis pour l'aflàfEner ; mais i! 
#eflr repenti & n'a pas tue fon père, quoîqult en 
fÔt iMître. Je ràbfous, cat un crime commencé 
tt qui n'a point été confommé parce qu'on né 
ïas pas voulu, eft digne de pardon. Les accu* 
fctetns ne dévoient point m'amener cet homme- 
là comme un meurtrier; ils dévoient dire qu'if 
SVôît eu une mauvaife intention , & non qu'il 
^oit fait une mauVaîfe aâSon. 

Enfuite, il examina l'affaire du troifième pri-^ 
ftmnîér, & parfa de cette forte : Il faut contre 
dtà adultères quatre témoins qui difent aveî# 
^9 8c que ces témoins aient vu par hafard^j 
parce que s'ils ont épié le moment de fui:^* 
ffrendire deux perfonnes enfemble, ils font eux- 
mêmel criminels, fiiîvant ces paroles du pro- 
phhté : Dieu maudira celui qui voit & celui 
juijh laijje voir. Vous êtes quatre accufateurf 
qui méritez par une curiofité criminelle j ïe 
iîipplîce ordonné contre les adultères que vous 
wcz fiirpris. Prononcer leur fentence* & I» 


wBtre. Chacun demanda grâce* le vous far^ 
donne, ajouta le prince. Concevez combien ^ 
eft difficile de prouver l'adultère. 

Alors le vieux roi d'£tbiopie prit le ^euiie^ 
prince par ht main, & le fidfânt monter fur U^ 
trône : O mon fils, lui dit -il, occupei ufl4^ 
place que je vous cède avec )oîe, vous etet 
digne de régner* Auflitât tout le peuple pro«e 
clama roi ce priàce qui méritoit fi bien de 
rétre, & tous les grands le félicitèrent for fou 
avènement à la couronne , en priaitt dieu jde 
bénir fon règne. 

Vous voyez par cette hiftmre, (îre, pout^ 
(iiivit le quatrième vUir de Ten^pereur Hafikin^ 
combien il eft difficile de juger Tadultère ; cei» 
pendant votre majefté veut fur une fimple acca^ 
iàtion , ôter la vie au prince Nourgehan , qui 
€ft la vivante image de ce jeune prince éthîopîemi 
Au lieu de le faire mourir iur ta frivole dépoii^ 
fition d'une femme, vous devriez lui pardonner^ 
quand vous auriez même des preuves. încon« 
teftables de fon crime, puifque fuivant un ven* 
fet de Talcoran , qui félon nous eft la paroler 
de dieu, ceux qui modèrent leurs emporte^ 
tiens lorfqulls font en pouvoir de ($ venger ^> 
méritent eux-mdmes d*appaifer le courroux de* 
4ieu à leur égard. Bienheureux rhonune^,^ dit 
Mahomet , qui met un frein 4 ia colère, & q)û 

Fiv 


8t Courts Tvtic^, 

.V 

pardonne à (on ennemi qu'il peut ojîprniïéiV 
Au jour -du jugement 3 il entendra au milieu 
des créatures , une voix» qui lui dira : O mort 
fervlteur ! puifque tu as fi iièn fu réprimer tes 
pajjions , tu n'as qiià çHoifir parmi toutes 1er 
houris (l) celle qili te fera la plus ageéahle ^ 
& J€ te la donnerai pour ton partage. On dit 
encore ^ fire , ajouta le vifir , que ce même 
jour un héraut? criera : Que perfonne ne fe lève > 
hors céïix qui ont "" pardonne à leurs ennemis. 

Lîempereur de Perfe fut viveriient frappé de 
ce difcours , & réfolut de fufpendre la mort da 
prince fon fils, ju(qu*à cfe qu'il fût affuré de fon 
crime. Après le.confeil ,11 alla prendre le plaifir 
de la chafTe , & le foir à fon retour , il foupa 
avec , la reine fa. femme , qui lui reprocha de- 
n'avoir point encore fait couper la tête à Nour- 
gehan. Madame y lui dit Hafikin, un de mes 
vifirs m'a conté une hiftoire qui me fait craindre 
dHrritcr le ciel contre moi , fi je' fais mourir 
Hion fils. Seigneur, répoiidit la fultane , ' vou& 
eroyez vos vîfirs de grands perfonnages, vous. 
vôus^laifTez éblouir par leur faufle éloquence* 
Vous êtes à leur égard, dans la même erreur 
où était ua roi mufulman au fujet d'un dodeuc 
de fa cour. En voici l'hiftoire : 


(l) Ce font les fiUes du paradis. 


CdSïSisTtyRic?. 8> 


m 


HISTOIRE 

Du roi TqgriïlBéy y & défis enfans. 

J-/E roi Togruf-Bëy ctapt malade a rextrêmîté, 

fit venir fes trois fils & leur dît : Mes enfans , 

je vois Azrail ( i ) qui s*approche'de mon lit; 

avant qu'il mette la tête fur mon chevet, il 

faut que je vous donne à chacun un bon cou-» 

* feil ; mais ne manquez pas de le fuivre fi vous 

voulez vivre.heureux. Les trois princes couverts 

de larmes ayant répondu qu'ils étoient difpofés. 

à le recevoir , le foi dit à Taîné : Il faut que 

vous faffiez bâtir iin palais dans chaque villa' 

de mon royaume.. Il dit au fécond : Vous , 

époufez tous les ajouts une^ vierge. Et vous, 

dit-il au troifiènie , mettez du miel & du beurre 

dans tout ce que vous mangerez. 

,Togrul-Béy imourut. Le prinëe aîné corii-' 
mença de faire bâtir un palais dans chaque ville. ' 
Le fécond fils époufoit chaque jour une fille' 
& la répudioit le lendemain. Et le trôifièpie 


(i) L'ange de la mort. Les txiahométans croyent 
|u« cet Azrai) yient Cihercher les âmes, & ^u'il les enlèvo^ 


jtf CoK*ïs Turc?; 

prîtiice ne tnangeoît rîen çù il n'y eût du mîet 
& du beurre. Un jour , un favant homme leuf 
parla de cette manière : Princes, lorfque le roi 
votre père en mourant vous donna ces confcils 
que vous fuivez fi exaâement , fon- intention 
nMtoit pas que vous fifliez au pié de la, lettre» 
ce qu'il vous recommandoit de faire ; voui 
n'avez point compris le fens de (es paroles 
^igmatiques. Je veux. vous les expliquer; mais 
il faut auparavant que je vous raconte une 
aventure qui a quelque rapport avec la vôtre. 

, Un roi mufulman envoya demander le carajc^ 
c*eft-à-dire, le tribut aux chrétiens d*une pro^ 
yîrvce. Les chrétiens aflemblèrent auffitôt teur^ 
moines pour les confulter fur ce qu'il y avoit 
à faire dans cette conjonâure. Il fe trouvât 
parmi eux un grand prélat qui leur parla de 
cette forte : Envoyez-moi à la cour du rot 
ipufulman , & je lui propoferai une chofe ; Je 
lui dirai que nous fommes prêts â payer le 
tribut, pourvu que lui ou fes vifirs répondent 
à, une queftion que je leur ferai. Tous les chré- 
tiens applaudirent à ce fentiment ; le prélat 
partit chargé d\ine grofle bourie où étoit le 
tribut, & de quelques préfens que les chré^ 
tiens envoyoient au roi muditman. 

1 Lorfqu'it fut devant ce monarque , il hiK 

pféfeAta fott refpeâueufement le^ pf^fett A9 


Cé**jls Turc J; pt 

la province ; & lui dît : Siré ^ nous confentoos 
de payer le caraje i Totre majefté , â condition 
qu'elle , fes vîfirs ou fes dôfteurs , répondront 
à une quefHon que je ferai ; mais fi perfonne 
n'y répomî, vous ne trouverez pas mauvais 
que je nfen retourne fans rien payer. Je le 
Veux , àk le roi , j'ai de très-fàvans hommes 
en ma cour , & il faut que ta queftion folt 
bien difficile, fi nul n*y peut répondre. 

Le roi appela tous fes vifirs & fes doâeurs^ 
& dit au moine : Chrétien , quelle eft ta queA 
tîon ? Alors le prélat ouvrant les cinq doigta 
de fit main droite, leur préfenta la paume ert 
face , puis baiflant fes mêmes doigts Vers ti 
terre : Devinez , leur dit-il , ce que cela fignî- 
fie , voilà ma queftion. Pour moi , dît le roî 
J*y renonce , j'avoue que je tfy comprens rien, 
èc franchement cela ne me paroh pas aifé î 
deviner. Tous les vifirs & les^ dofteurs le 
Ailrerit alors à rêver ; mais ils avoîettt beatit 
fappeler dans leur mémoire les comnientaîre^ 
de Tâlcoran , aûflî-bien que la founna ( ï ) de 
Mahomet , ils ne favoient quelle répOnfe fairo 
au moine. 

Ils gardoient tous un honteux fiîence, lorl^ 
fju'un d'entr'eux Indigné de voir taht de grândsf 


if) Ce font les 2«ol9$ it jliahomer {«es £« ifiililàm 


gi Contes Turc?. 

perfonnages jetés dans la confufion par un îofî-* 
dèle , s'avança & dit au roi : Sire , il a*étoit 
pas befoin d'afTèmbler ici tant de monde pour 
fi peu de chofe. Que le mtoine me faffe fa quet 
tion à moi & je lui répondrai. En même-teras 
le prélat préfenta fa main ouverte, les doigts 
en haut, au dodeur mahométan , qui de (on 
côté lui montra fa main droite fermée. Le 
moine enfuite ayant baiffé fes doigts vers la 
terre , le dodeur ouvrit fa main , & leva les 
doigts en haut. Le prélat fatisfait des gefles du 
docteur mufulman , tira de deffous fa robe la 
bôurfe où étoit le tribut, la donna au roi 3 flc 
fe retira. 

Le monarque eut la curiofité de demander 
à fon dodeur ce que " fignifioient toutes ces 
adions de main. O roi, lui répondit le doc- 
teur , quand le moine m*a préfenté la main 
ouverte , cela vouloit dire : Je vais t'appliquer 
un foufflôt fur la joue; j'ai fermé auflîtôt la^ 
main pour lui faire entendre que s'il me don-» 
noît un foufflet, il recevroit de moi un coup 
de poing. Puis, quand il a baiflfé la main Se 
tourné le bout de fes doigts contre terre, 
cela fignifioit mot pour mot : Oh bien ! fi tii 
me donnes un coup de poing , je te mettra^ 
à mes pies & t'écraferai comme un vermifleau^ 

!/!iuifîtôt j'ai jçebvç mes doigts pour lui répondni 


ifuc $*îl en ufolt aînfi , je le jeteroîs fi haut , 
que les olfeaux le mangeroîent avant quM pût 
arriver à terre. De forte, fire, ajouta- t-il', que 
le chrétien & moi, nous nous fommes fort bien 
entendus par fignes. 

A peine le doôeur eut-îl .acheva de parler, 
qu'il s*éleva dans raflcmblée un bruit fort avan- 
:.tagôux pour lui : tous les vîfirs admirèrent fa 
pénétration , & tous les doâeurs , malgré le 
^dépit qu'ils avoient de n'avoir point entendu 
:les geftes du moine , avouèrent hautement que 
leur confrère étoit plus habile qu'eux. Pour 
:1e roî, il en étoit encore plus charmé ; il ne 
pouvoit revenir de fa furprife , il regardoit le 
•doâeur comme un perfonnage incomparable. 
Il ne fe contenta pas de lui donner de grandes 
louanges,, il ouvrit la bourfe que le prélat lui 
avoit préfentée , il en tira cinq cens fequihs , & 
les lui mît entre les niaîns, en dif^nt :Tene2 , doc* 
.teur, puifque vous êtes caufe que ces chrétiens 
.m'ont payé le carajé, il eft jufte que je vous 
^en témoigne ma reconnoiffance» Enfin, le roî 
mufulman encore tout occupé de cette aven- 
ture , alla trouver la reine fe femme & la lui 
^ conta. Cette printefle qui avoit beaucoup d'ef- 
prît & de jugement, écouta le .roi fon mari 
. avec beaucoup d'attention ; d'abord qu'elle eut 
achevé fon Kèsix, eUe le larUa tomixer fur un 


/ 


14 Ï5«3(ï^î:i-T<f*«f* 

fdfa 41 force die rire «n jTe tenant les c6iis, I0 
(tàvi)]!^ :bieli5 madame , lui dit le roi , que vous 
irouveriez cela fort plaidant. Ce quHl y a de 
plus plaifant, repartit la reine, c'eft que vous 
ave2 été la dupe de votre doâeur. Ce que 
yji^us -fue dites si*eft pas poffible , madame , 
â^eprît le roi. Seigneur , répliqua la princefle , 
envoyez tout-à-Pheure chercher le moine, je 
^e veux pas vous en dire davantage. 

Le roi ordonna fur le jchamp à un de (es 
iP0iciers d'aller s'informer dans la ville Ci le 
çrélat y étoit encore ; on le trouva prêt à s'en 
«tourner dans fa province* On l'amena devant 
de roi & la reiqe. Chrétien , lui dit cette priiH 
xefle, nofre doâeur a compus le fens de votre 
sénigme ; mais mous îfouhaiterions que vous vou- 
ilu{£e2 nous l'expliquer vous-même. O reine î 
ilit le prélat ^ :quand j'ai montré mes cinq' 
<loigts oUiVerts^iceh {jgnifioit : Ces ckiq prlèrœ 
^que vous faites, vous autres mufulmans , fontn 
^Ues de l'ordijerde dieu? Alors, votre doâeuc 
.m'a .préfen(té le poing, en voulant dire; Oui, 
•elles le ibntK, jeiuis ^têt à -le foutenir. Lorf- 
que ij'ai enfuîte btdiTé mes doigts , je lui ai de- 
mandé c; .D^où vbm. q^e la pluie tombe du ciel 
.entterre ? Il ^a irépendu fort rpirituellemeot 
jen ii^vam &s doigte en haut , qu'il pleuvoit 
ofnm lam q^iler4'herbe ^ ime profiter tous 


\ét biens <le la terre, Ad(E cette T^pôafe & 
krouvé-teBé dans vos livres» Le «loine ^a* 
forti après cette •eKpl'icatioo , la reine renoua 
Vêla fes éclats de rire, ^ le roi perfuadé qu'elle 
lie rioit pas fans railfen , protefta que dans jm 
fttite il (è défierok dé Tes dôCSèmirs, îtc ne ierok 
plus la dupe de leur faux incite* 

Àinfi donc, mefleîgneur^ les princes ^ cot»«' 
tinua le &vant homme qui parloitraux troîff 
fis du roi Togrul-Béjr , vous n*ave2 pas entend» 
non plus les paroles myftérieufes du roi votce 
père. Les pi'înces le prièrent de leur en .donnée 
l'inteHigence. La voici, leur répondit le doc*» 
<eur : Lorfque le grand Togrul-Béy a dk à 
"fen fih aîné ; Faites bâtir un p^ais dans chaqil9 
-ville de mon royiaunie , ifl a voulu par.^là liu 
^aire comprendre <ju*il «devoit acquérir dans 
«iiaqtie ville, ramitic d*un bomnfe tricbe , dorit 
-la maifon ^t lui fervir tfafyle fi la fortune lui 
*éevenc^t contraire. XJ^'^d il a Jit au fécond 
grince d*cpoufer toutes les-riuits une vierge» 
cela fignifie : Ne vous couchez jiimais ha nûîc 
^•^vec 4e plàifir d^avoir fait fe ^r une bonne 
T»ftion,|)arce qu*un de nos péët^ a comparé to 
*pla?Cr de faire une %onneaftiofi, à c^lui d'épou- 
îfer une vierge. Enfin , quand le i^i a dit au troa- 
-fième prince : Mettez du miel & du beun» 
"éau^ tout ce <{ae vous^ mangerez >* cela vooliiit 


^(5 CôntKs T:vr cst 

dire : Soyez aflfkble & débonnaire ; parlez à tout 
le monde avec taint de' douceur , que l'on puifle 
■par-tout vanter votre, bonté. 

Cette hiftoire , feigneur , pourfuivît la ful- 
tane Canzade » doit vous mettre en garde contre 
Ja trompeufe éloquence de vos vifirs. Que leurs 
fables ne retiennent plus déformais le bras ven- 
geur que ma prudence & le fort intérêt que 
|e prens à vos jours , m*ont fait armer contre 
un fils trop coupable. Cette méchante princefle 
ajouta à ces paroles tant d'autres pleines d'ar- 
tifice , que l'empereur fe laiffa furprendre. Il 
promit encore que le jour fuivant feroit le 
dernier de la vie du prince. Mais le lendemain, 
•lorfqu'après avoir parlé au confeil de fon état, 
'îl ordonna au bourreau de faire venir en fa 
préfence Nourgèhan , & de lui couper la tête : 
le cinquième vlfir s'avança jqfqu'au pie du trqhe, 
& fupplia l'empereur de lui accorder la vie du 
prince pour ce jour-là. Mais, fi je cède à vos 
prières , viCr , lui dit Hafilcin , la fultane me 
fera tantôt de nouveî^ux reproches. Ah , fire I 
repartit ce. miniftre , eft-il poffible que vous ne 
-foupçonniez point la bonne foi de cette prin- 
cefle ? Dieu veuille que,. fon. amour pour vous 
foit auffi fincère que vous vous l'imaginez ^ 
tmaisles femmes font bien diffimulées. Il n'eft 
;jbit mention que de leur^ perfidies dans nos 

auteurs* 


Go NT ES Turcs. ^ 

auteurs. Si votre majefté veut me le permettre , 
je lui raconterai une hîftoîre qui lui fera voir 
que les hommes qui comptent fur l.'ur amitié 
font bien imprudens* Je fuis difpofé à vous 
entendre , dit Kafikin. En méme-tems le viCr 
commença de cette manière : 


MM 


HISTOIRE 

Du prince MaUknaJir. 

V-jalaoun, fultan d*Ègypte, avoitdeux fils. 
Un jour qu'il faifoit des réflexions fur Tin- 
tonftance de la fortune, qui fe joue 6qs princes 
comme des autres hommes , il réfolut dé faire 
apprendre au prince Maliknafir, fon fécond fils, 
un métier qui pût lui fervîr de reflburce en 
cas de befoin. Il le mit chez un fameux tail- 
leur de la ville du Caire, qui lui montra en 
peu de tems à coudre & à tailler des habits 
dans la dernière perfeiftion. 

D'abord , on s'étoî* fort étonné que l'em- 
pereur eût pris cette réfolutîon. On traita fa 
prévoyance de crainte ridicule; on ne croyoit 
point que le fils d'un fultan d'Egypte pût un 
jour fe trouver réduit à travailler pour vivre» 
Il arriva néanmoins bientôt dans l'empire uti 

Tomf^ XFL G 


5g Contes TurC*# 

chairgement qui fit connoître à ceux • qui nV 
voîent point approuvé en cela la conduite de 
Calaoun , qu'ils avoient eu grand tort. Cet 
empereur mourut , & le prince Melikafchraf , 
fon fils aîné, monta fur le trône. 

La première chofe que fit Iç nouveau fultao ,_ 
fut d'ordonner à fes olKciers d'aller cherchée 
foB frcre qui étoit encore chez le tailleur fon 
maître , & de le lui amenée , afin de prévenit 
par fa mort toutes les révoltes & les guerres 
qu'il pouvoit exciter en Egypte ; mais heureu- 
fement , Maliknafir fut averti des cruelles inten- 
tions du roi fon frère. Il fe déguifa, fortit de 
la ville fecrètement , fe mêla parmi des pèle- 
rins, & fe rendit avec eux au klaba , (c'eft-à- 
dife au temple de la Mecque. ) 

Pendant que les pèlerins & lui faifoient la 
proceflion , il fentit fous fes pies quelque chofe 
de dur ; il regarda auflitôt ce que c'étoit : il 
vit une bourfe fort enflée ; il la ramaffa, la mit 
<lans fa poche, fans qu'aucun des pèlerins s'en 
apperçût , & continua la proceffion. Il étoit 
affez en peine de favoir c% qu'il y avoit dedans; 
mais il n'ofoit contenter fa curiofité devant- 
tant de monde , & il attendolt impatiemment 
la fin de la proceffion pour fe retirer dans un 
lieu écarté , lôrfqu'il entendit un coja , qui 
temnt dans fes .mains deux gros cailloux dont 


\ 


îl fe frappoit rudement la poitrine , dîfoît à 
haute voîx : Que je fuis malheureux d'avoir 
perdu ma bourfe ! tout ce que j*ai gagné par 
mes travaux, tout le fruit de mes peines, & toute 
ma fortune eft dedans ! O mufulmans, mes chers 
frères ! ayez pitié de moi. Si quelqu'un Ta trou- 
vée, qu'il me la rende pour l'amour de dieu 
& par refpeâ pour le temple facré de la Mec- 
que. La moitié fera pour lui, & je déclare que 
cette • moitié lui fera auflî légitimement acquife 
que le lait de fa mère. 

Le malheureux dodeur prononçoit ces pa- 
roles avec de fi vives marques de douleur & 
de défefpoir , que tous les pèlerins en étoient 
touchés, Maliknafir furtout en eut tant de 
compaffion , qu'il dît en lui-même : Je ruine 
ce coja & toute fa famille, fi je retiens cette 
bourfe. Il n'eft p%s jufle que pour me rendre 
heureux , je faffe dçs miférablcs. Quand je ne 
ferols pas fils de roi ; quand je feroîs le der- 
nier des hommes , je ne voudrcis p*s avoir le 
bien d'autrui. ^ 

Après ces réflexions, il appela le coja , •& 
lui raontrant la bourfe : O dodeur ! lui dit-il , 
eft-ce-là ce que vous avez perdu ? Le coja 
tranfporté de joie à cette vue , porta bruf^ 
quement la main fur la bourfe, s'en faifit & la 
mit dans fa poche. Et pourquoi , lui dit le 

G ij 


loo Contes Turcs; 

prince, la prenez- vous avec tant de violence ^ 
craignez - vous qu'elle ne vous échappe,' ou 
n*avez-vous pas deflein de me donner la moitié 
de ce qu'il y a dedans , comme vous Tavez 
promis ? Pardonnez - moi , répondît le coja , 
pardonnez un'tranfport dont je n*aî point été 
maître. Vous n'avez qu'à me fuivre , je vais 
accomplir ma promefle. A ces mots , il le mena' 
fous fa tente, où il tira fa bourfe, la baifa, en 
rompit le cachet , & la vida fur une table. 

Maliknafir, qui s'attendoit à voir des pièces- 
d'or, fut affez furpris d'apperceyoir des diamans, 
des rubis & des émeraudes. Oh, oh, dodeur ! 
s'écria- t-il, vous n'aviez pas. tort de faire tant 
de bruit. Ce que vous aviez perdu en valoît 
bien la peine. Le coja aflembla d'abord toutes 
ces pierreries en un monceau , qu'il parta- 
gea en deux. Il fit enfuite de l'un de ces tas 
deux lots égaux, & les préfentant au prince : 
O jeune homme ! lui dit-il , fi vous voulez 
prendre ces deux lots , ils font à vous félon 
ma promefle ; mais pour vous dire franchement 
ma penfée , ce ne fera pas fans peine que je 
vous les verrai emporter. Au contraire, fi vous 
êtes aflez généreux pour vous contenter de 
Tun de ces lots , je vous jure que je ne ferai 
point fâché que vous l'ayez. 

Maliknafir qui avoit tous les fentimens d'un 


Contes Turcs* loi 

Jpind prince , lui repondit : Puifque cela eft 
aînC, dodeur, je n*en detnande qu'un. Le coja 
charmé de ce défintéreflement, fit du monceau- 
pareil à celui du prince , deux autres petits , 
& dit à Maliknafir : CfioifilTez encore un de 
ces deux lots. Je protefte que je vous le donne 
auflî fans regret* Non , répondit le prince , je 
fuis fatîsfait de ce que j*ai. O feune Homme l 
répliqua le dodeur , vous avez trop de modé- 
ration. Il faut que vous le preniez, ou Bien 
que vouis veniez avec moi fous la goutière d*br, 
j*y ferai pour vous à dieu une prière qui vous 
(èra très-avantageufc. Le prînce alors , comme 
s*Il eut été infpiré du ciel, rendit au coja le lot 
qu'il avoit pris , en lui difant : Dodeur ,. puif- 
que vous voulez faire une prière pour moi dans 
le (acre tempte de la Mecque, jVime mieux 
ceîa que toutes vos pierreries. Je vous les aban- 
donne , pourvu que vous faffiez cette prière 
avec toute h ferveur d'un bon dodeur muful- 
xnan. 

A ces paroles , le coja étonné de TexceASve 
générofité du prince, le mena fous la goutiçre 
d'or , leva les mains au ciel fans parler , & 
enfuîte îî dît à Maliknafir : Dites amen s le prince 
dit amen. Après cela, le dodeur remua quel- 
que tems les lèvres , & puis ayant paffé {^i ^ 
flQains deux ou trois fois for fon vifage, îl fe 

G ù} 


102 Contes Turcs. 

tourna vers le prince & lui dit : O jeune homme ! 
je viens de faire pour vous une oraifon, vous 
pouvez vous en aller à la garde de dieu. 

Le prince Maliknafir prit congé du doAeur j 
mais à peine Teut-il quitté , qu'il dit en lui- 
même : Que vais-je devenir préfentement ? où 
fàut-il que je porte mes pas ? Si je retourne au 
Caire , mon barbare frère Melikafchraf me fera 
mourir. Il vaut mieux que j'aille avec ce coja 
dans fon pays ; mais je ne dois découvrir ma 
condition à perfonne , de peur que quelque 
traître ne m'aflaffine dans l'efpérance d'en être 
récompenfé; car je ne doute pas que le nou- 
veau fultan d'Egypte n'ait mis ma tête à prix. 
Après avoir fait " cette réflexion , & d'autres 
femblables fur l'état préfent de fes affaires, il 
alla retrouver le dofteur. O coja, lui dit- il, 
je viens vous demander de quel pays vous êtes. 
Je fuis de Bagdad , répondit le dodeur, & je 
me nomme Abounaoiias. Je ferois bien aife de 
voir cette fameufe ville y reprit Maliknafir ; 
voulez-vous bien m'y mener avec vous ? j'au- 
rai foin de vos chameaux pendant le voyage. 
Le dofteur y confentit ; & rien ne ,les arrêtant 
plus à la Mecque , ils prirent to^is deux la route 
de Bagdad. 

D'abord qu'ils y furent arrivés , le prince dît 
au coja : Doéleur^ je ne veux point vous être 




^ C o N T Ê s T u R e s»^ 103 

à charge : je fais faire des habits en pcrfcftîon; 
recommandez-moi , s*il vous plaît, à quelque 
tailleur de vos amis^ Le coja le mit chez le 
plus fameux tailleur de la ville, qui pour éprou- 
ver fon nouveau garçon , lui donna un habit à 
tailler & à coudre. Maliknafir qui avoit excité 
Tadmiration des maîtres tailleurs du Caire , ne. 
pauvoit manquer de réuffir à Bagdad. Il fit ua 
habit donf fon tnaîtrô fut tellenieiit charmé, 
qu'il le voulut montrer à tous lès autres tail- 
leurs de la ville, qui lui donnèrent mille applaù- 
diflèmens , & qui avouèrent que tant pour la 
coupe que pour to: toûture, c*étoît un chsf- 
d*œuvté admirable. Le niaître étoît* fi content 
i^Voif^ un garçon fi habile , qu'il fui donnoît 
douze fols par jour (ï). Ainfi lé prince avoit 
de quoi pafl'er agréablement li vie à Bagdad. 
^^ Sa fortune étoitldâns cette Ctùntion, lorf- 
qu'ûtj jour le doâeur Abouhaouas, qui avoit 
naturellement rhumeuc violente , querella fa 
femme , & dans^ fa colère lui dit il^a y une 
fois , deux, fois , uois fais , je ie répudie* Il 
n*eut' p^ plutôt SLc^hdvé ces paroles , qu'il s'ea 
repentit ^.parce, qu'il aiinoit fa femme. Il vou- 
lut même la gaudet dans fa maîfon & vivre avec 


i«» 


(i) Avec douze fols^ on peut faîre^ à* Bagdad auffi. 
boQnfi chère ^u'à 2àm ^ucdoiu;» francs» 

Giv 


104 CôNTESTURCSf. 

elle comme à Tordinalre ; mais le cadi s'y oppofa^ 
difant qu'il falloit qu'un huila ( l ) ou licitateur 9 
couchât avec elle aiiparavant , c'eft-à-dire , qu'un 
autre homme l'épousât & la répudiât ; que le 
dpdleur enfuite l'épouferoit de nouveau s'il vou- 
loità Le coja fe voyant obligé de fe foumettre aux 
loix , réfolut de prendre pour huila le prince 
Maliknafir. Il faut , dit-il en lui-même , que je 
choifîiTe pour licitateur ce jeune homme que 
j'ai amené de la Mecque à Bagdad ; il eft étrati-^ 
ger & bon enfant, je lui ferai faire tout ce que 
je voudrai : je veux qu'il époufe cette nuit ma 
femme, & demain matin je la lui ferai répu- 
dier. Ayant pris cette refolution, il fit venir le 
prince chez lui, l'enferma dans une chambre 
avec fa femme , & puis fortit. 

La dame n'eut pas fitôt vu Maliknafir , qu'elle 
. en devint amoureufe* Le prince de fon côté la 
trouva fort aimable. Ils fe découvrirent leurs 
fentimens , & ne manquèrent pas de fe donner 
toutes les marques d'inclination que la conjonc- 
ture & le lieu leur permettoieot» Après bien des 
careiTes mutuelles , la dame montra au prince 
des caflettes pleines d'or, d'argent & de pier- 
reries. Savez - Vous bien , jeune homme , lui 
^ ' ...» . ^ ■ ■ ■■ M i ^ ■■ . ■ . ' z y 

( I ) On appelle ainfi un homme qui époufe une femr 
me qu'un autre a répudiée. 


fco N T B iS T U K C s. ÎOy 

dit-elle, que toutes ces rlchefTes m'appartien* 
»ent ? Voilà le kabin , c*eft-à-dîrc , la dot que 
j*avois apportée au coja , & qu'il a été obligé 
de me reftîtuer en me répudiant. Si vous vou- 
lez déclarer demain que vous prétendez me 
garder comme votre femme légitime , vous 
ferez ^maître de tous ces biens & de ma pet* 
fonne. Mais, madame, d}t le prince, le doâeur 
ne peut-il me forcer à vous rendre à lui. Non 
vraiment , répondit-elle , il dépend de vous de 
me répudier ou non« Cela étant , répliqua Msr 
liknafir, je vous promets de vous retenir; vous 
êtes jeune , belle & riche : je p'ourrôis faiïe 
un plus mauvais choiy, .JLaiflez veok Je doâeur, 
vous verrez de quelle manière je le: recevrai. 

Le lendemain, le coja vint de. grand matiâ 
ouvrir la porte* Il entra dans la chambre, ht. 
prince alla au-devant de lui d'un air riant : 
O doâeur ! lui dit-il , que je vous. ai d'obli- 
gation de m'avoir donné une fi charmante 
femme ! O jeune homme! lui répondit le coja, 
dis plutôt en la regardï^nt : f^a ^ une fois y Jeux 
fois , (rois fois , Je te: répudie. J'en fcrois bien 
fâché , répliqua MaHknafe; c'eft un grand crime 
en mon pays que de répudier faieinme; c'eft 
une aâion ignomînieufe que l'on , reproche fans 
cefle aux maris qui font affez lâches pour la 
commettre : puifq^ue j^ai époufé cette dame ^ 


tG6 G O N T K s T U R € S. 

je veur la garder. Ah ! ah ! jeune homme, 
s*écria le dodeur, que fignifie ce difcours? te 
moques-tu de moi? Non , dbfteur , répondît 
le prinoBv, je vqus pa^-le fort fériéufement '^ je 
^trouve la dame à mon gré , & franchement je 
lui Goaviens mieux que vous qui êtei chargé 
d'années. ' Croyez-moi , ne penfez plus à elle ; 
auffi-biett y penferiez-vôus inutilement; O ciel! 
reprit le dofteur, quel hiillc^ me fuis- je âvîfé 
de chdffil" I que les hommes font fujets S faire 
de faux jiigetoens ! J*aurois juré qile eé Jeune 
gafçoft tûi fait ce que j'aufqis voulu.- Hélas l 
j'aimeroîS toieux qu'il eût gardé ma bourfe^ 
que de retenir ma femme. 

Le dôftcur conjura le prince de la lui ren- 
dre, il fe jeta à fes pies 5 mïiis quelques prières 
qu'il.fît 5 quelque chofe qu'il pût dire, le prince 
fut inexorâbie. Le coji s'imagînant que fa femme 
auroit pïas ^ de pouvoir que lui fur refprît de 
Maliknafii- , & qu'elle ne defnandoit pas mieux 
que d'être répudiée par ce prince , s'adrefla à 
elle : O matière de ma vie , lui dit-il , puif- 
que ce jeune homme n*a nul égard à mes 
prières , emploie aupfèg'de lui tout le ctédifi 
de ton viiage de lurtô pour'* obtenir qu'il té 
rende a mon amour. O mon chef doftéûf -, mon 
ancien mari, lui répondit la dame, en feignant 
d'être fort affligée, il eâ: inutile. d'attendre da 


Contes Turcj. 107 

lui cette grâce ; c'eft un petit obftiné qui n'en 
démordra point. Ah ! que j'ai de douleur de 
ne pouvoir redevenir votre femme ! 

Ces paroles que le coja croyoit. fort fincères ^ 
redoublèrent fon chagrin. Il pria de nouveau 
Mallknafir de répudier la dame ; il en pleunj 
même ; mais fes larn?es ne furent pas moins 
inutiles que fes difcoursr {^e prince demeura 
ferme : de forte que le do<Seur perdant touj^ 
efpérance de le fléchir, s'en alla chez le cadi 
fe plaindre de l'huila. Le Juge fe moqua d§ 
fes plaintes , & déclara . que la dame n'étoit 
plus à lui, qu'elle appartenait légitimement ai^ 
jeune tailleur, & qu'on ne pouvoit le forççç 
à la répudier. Le coja fut ^u dréfe^oir d^ çe$t^ 
aventure ; il en penfa deyei^ fopk II tombac 
malade , & les plus habiles m44ecins d«;Biiig-. 
dad ne purent le guérir. . 

Lorfqu'il fut à l'extrémité , il demanda à 
parler au prince : O jeune hçoime ! lui dit-il ^i 
je vous pardonne de m'avoir enlevé ma femme;, 
je ne dois point vous en fçbv^ir mauvais gr,^ ;: 
cette chofe s'eft accompUe-^par l'ordre de dieu. 
Vous fouviept-il que je fis pQur vous v^n^i 
prière à la Mecque fous 1^ goutière d'or? Oui,, 
répondit le prince , je me refibuviens même 
que je n'epti&ndis pas un mot de toute votrq. 
•raifon,:jôc quç je ne laiflai pas de dire pieu^. 


*o8 Contes Turcs. 

fement amen fans favoîr de quoi il s'agîlîbît. 
Voici, répliqua le dodeur, quels furent les ter- 
mes de ma prière : O mon dieu ! faites que 
tous mes biens & tout ce que je chéris , devien- 
nent un jour le partage légitime de ce jeune 
homme* 

Il eft vrai , pourfuîvit le coja , que vous ne 
m*avéz pas tant d'obligation que vous pourriez 
penfer, puifque je ne fis point cette prière de 
ma propre volonté. Je vous avoue que j'avois 
deflçin d'en faire une autre ; mais je ne fais 
quel pouvoir , quel mouvement divin m'en- 
traîna & me, fit malgré moi prononcer cette 
oraifon. Elle a été exaucée comme vous voyez ^ 
car prefque tous lés biens que je poffédois , 
appartenoient à ma femme qui vous les donne 
avec fa foi. Je prçns tous les afliftans à témoin ^ 
que j'entens & veux qu'après ma mort tout ce 
qui fe trouvera de bien à moi appartenant, foit 
a vous comme votre bien légitime. Il fit écrire ' 
ce teftament , & le fit figner par les témoins» 
Il le figna aufli & mourut trois jours après. 

Maliknafir alla demeurer avec fa femme dans 
la maifbn du doâeur , & fe mit en poffeffion 
de tous fes biens. Il ceflà d'exercer le métier 
de tailleur , prît un aflèz grand nombre de 
dcmieftiques , & ne fongea plus qu*à vivre déli- 
cieufement à Bagdad* Il étoit charmé de fa 


CoKTEs Turcs. ïocji 

tonditlon , & Te croyoit plus heureuTt que le 
fultan Melikafchraf 9 fon frère. Il ne fongeoît 
qu'à fe divertir tous les jours avec les jeunes 
gens de la ville ; mais la fortune qui fe plaifoit 
à le perfécuter , ne le laifTa pas mener long-» 
tems une vie (î agréable. 

Un foir qu'il s'en retournoît au logis , aprè* 
avoir pafle la journée à fe réjouir , il frappa 
rudement à fa porte. Perfonne ne lui venant 
ouvrir, il redoubla fes coups & appela fes do<- 
meftiques. Aucun ne répondit. Oh ! oh ! dit le 
prince, il faut que tous mes gens foient morts^ 
ou qu'ils foient bien endormis. Enfin il frappa 
tant , qu'il enfonça la porte. Il entra , monta à 
l'appartement de fa femme , où il fut fort étonno 
de ne la point trouver. Et ce qui augmenta fa 
furprife , c'eft qu'il eut beau chercher par toute 
la maifon, il ne vit pas même un de fes gens. 
Il ne favoit ce qu'il devoit penfer , lorfqu'étant 
retourné dans l'appartement de fa femme , il 
s'apperçut que les caflettes où étoîent l'or & 
les pierreries , avoient été emportées. Il palT^ 
la nuit à faire les plustriftes réflexions. 

Le lendemafn matin , il s'informa dans lo 
voiCnage fi le jour précédent; pendant qu'il fe 
réjouiflbit en ville , on n'avoit point remarqué 
qu'il fe pafsât dans fa m'aîfon quelque chofa 
d'extraordinaire. Tous fes voifîn^ lui dirent que .' 


110' C ONT BS Turcs. 

non, & il ne put tirer d'eux aucune lumière 
fur cette étrange aventure. Il fit toutes les per- 
qUiOtions qu*ellé démandoît ; mais elles furent 
fort inutiles. Pour comble de malheur, le cadî 
sHoiagînant que Maliknadr avôît peut-être tué 
fa femme , & qu'il ne faifoit femblant d'en être 
fort en peine, que pour éloigner de lui L- foup- 
çon de cet aflaffinat, fit arrêter ce prince, qui 
malgré fon innocence , fut fort heureux de 
fortir de cette affaire aux dépens de tout fon 
bien. 

Voilà donc le prince Maliknafir dans le même 
état où il étoit avant qu*ll eût époufé la femme 
du dofteur Abounaoiias. Il fe remit chez fon 
maître, & recommença d'exercer le métier de 
tailleur. Comme il étoit d'humeur à fe confoler 
de tout, il oublia fes dernières difgraces ainfî 
que les' premières* Un jour qu'il travailloit dans 
la boutique de fon maître,' un homme qui 
paflbit s'arrêta tout-à-coup , & après l'avoir 
regardé avec attention : Je ne me trompe point, 
s'écria-t- il , c'eft le prince Maliknafir, c'eft lui- 
même que je vois. Le prince à fon tour envi- 
fagea cet homme, & le reconnoiffantpour le 
tailleur du Caire où il avoit fait fon appren- 
tîflage , il fé leva pour aller l'embrafler ; mais 
le. tailleur au lieu de lui tendre les bras pour 
le recevoir ^ fe jeta à fes pies & baifa la terre 


ÇONTÊJ TURCft Ht 

devant lui , en difant : O prince , je ne fuis 
pas cligne de vos embraffemens ; il y a trop 
de diftance entre vous & un homme tel que 
moi : votre fort eft changé , & la fortune qui 
vous a jufqu'ici perfécuté , veut vous combler 
de fes plus précieufes faveurs. Le fultan Meli- 
kafchraf eft mort, fon trépas a excité des trou- 
bles dans TEgypte ; la plupart des grands vou- 
loient faire monter fur le trône un prince de 
votre race ; mais ]/& foulevai tout le peuple 
contr*eux en votre faveur, & je parus à la tête 
de ma fadion. Pourquoi, dis-je à ces grands, 
faut-il ôter la couronne à celui qui en eft le 
légitime héritier? Le prince* Maliknafir doit 
être notre fultan ; vous n'ignorez pas pour 
quelle raifon il eft forti d*Egypte : vous favea^- 
que pour dérober fa vie à la cruelle politique 
de fon frère , il fut obligé d'abandonner fa 
patrie. Je fuis témoin qu'il fe déguifa & fe 
joignit à des pèlerins qui alloient à la Mecque» 
Je n'en ai point oui parler depuis ce tems-là ;. 
mais je fuis perfuadé qu*il vit, encore; c'eft un 
prince vertueux , dieu l'aura confervé. Donnez- 
moi deux ans pour le chercher ; pendant ce 
tems-là que l'on confie la conduite de l'état à 
nos fages vifirs; & fi mes recherches font vaines, 
vous pourrez alors choifir pour fultan le prince 
que vous fouhaitez de couronner. A ce dif- 


lia GoNtKs Turcs* 

cours 5 pourfuivit-il , que le peuple appuya de 
fpn fuffrage, les grands confentirent que je vous 
recherchalïè. Ils me donnèrent deux ans pour 
vous trouver } il y eh a déjà un que je vous 
cherche de ville en ville chez tous les tailleurs 
du monde » & le ciel m'a fans doute conduit 
ici , puifque j'ai le bonheur de vous y ren- 
coDtrer. Allons , prince , venez fans tarder da- 
vantage vous montrer à des peuples qui vous 
attendent pour vous élever au rang de vos 
ayeux. MaliknaHr remercia le tailleur de fon 
zèle , & lui promît de s'en fouvenir en tems 
& lieu, & dès le même jour ils prirent enfemble 
la route du Caire. 

Dès qu'ils y furent arrivés, le prince Malik- 
nàfir fe fit reconnoître , & les grands qui 
avoient été les plus ardens à l'écarter du trône , 
fe montrèrent les plus empreffés à le couron- 
ner. Enfin , il fut proclamé fultan , & il reçut 
les complimens de fes béys fur fon avènement 
à la couronne. 

Une de premières chofes à quoi fongea ce 
prince, ce fut à s'acquitter envers le tailleur. 
Il l'envoya quérir & lui dit : O mon père , car 
je ne puis vous appeler d'un autre nom, après 
le fervice qne vous m'avez rendu; je ne vous 
dois pas moins qu'au roi Calaoiin. S'il m'a donné 
avec la vie le droit de lui fuccéder , mes msl^ 

heurs 


Ke\iK di^avoieht fait jJerdre ce droî?, te faiii 
Vous je n^en aurois jahiais joui. Il eft juft^ qu^ 
xna tecbnnoiflfance éclate; je vous fai& grand- 
Vifin Sire, lui répondit le tailleur, je reiJiercid 
Votre iïiajefté de Thonneur qu^elIe hie veut faire ^ 
& je la (upplie très - humblement de më dif-« 
penfer de Taccqpter : je ne fuis point hé |>our 
être grand-vifir. Cet emploi demandé des tâ- 
iens que je h*ai poiiit» Vous ne confultez que 
la bonté c^ue vous avez pour moi; voua iie 
fongez pas que je ne fuis guère propre au Ihi- 
liiftèf è« Si par malheur les aifairels de votre 
royaume alloient mal , tous les peupleâ md 
hiaudiroieht & vous blâmeroieht eti même-^ 
tems d^avôir fait d'un bon tailleur un mauvais 
Vifîr. Je ne fuis point aJOTez ambitieux poui^ 
vouloir remplir un grand pofte que je ne dois 
point ôccupeii Si votre majefté veut foô faire 
du bien, qu^elle le fafle fans ihtérefTer le repôà 
& le bonheur de fei fujets } qu'elle ordotiftô 
tjue j'aie (etil le privilège de faire des habits 
pour elle & pour» toute fa côUh J'aime mieux ^ 
fire , êttè votre tailleur que votre |)remier mî- 
hiftre ^ parce quHl faut que chacun fâché Id 
tnétiel^ dont il fe méle^ Le fultah étoit trop 
judideux pour jàe pas voir que le tailleur aVoit 
raifoft de refufer d'être fon viGr ; il le combla 
de bienfaits : il Ordonna que lui feul autoit ^ 
TomeXFL îï 


Ïl5 COiTtES TtTKC^ 

t 

qualité de tailleur de là cour , & il défendît 
fous des peines très - rigoureufes , à tous les 
autres tailleurs du Gaire de travailler pour fes 
courtifaiîs. 

Le fultan Maliknafîr s'appliqua de tout foa 
pouvoir à faire obferver les loix dont le roî 
Melikafchraf , fon frère , s'étoit peu mis en peine, 
ïi fe faifoit aimer jde tous fes béys , & figna* 
loit chaque moment de fon i4gne par quelque 
aftîon utile ou agréable au peuple. Un jour 
îe cadi tle la ville vint trouver ce jeune mo- 
narque : Sire ^ lui dit-il , j'ai fait arrêter trois 
efclaves accufés d*avoir aflaflîné un marchand 
chrétien.' Deux ont confcffé leur crime & en 
ont déjà reçu le châtiment ; mais 'le troifième 
m'embarrafle, car il dît qu'il eft innocent; mais 
qu'il mérite la mort. Je viens demander à votre 
majefté. ce qu'elle veut que Ton fafie de cet 
homme-là* Je veux le voir, répondit le roî, 
ft rinterroger' moi-même. Ces paroles qui fe 
contredifent ont befoin d'un éclairciffement. 
Qu'on mê l'amène ici tout-à^'heure. 

Le cadi fortit à l'inftant & revint peu de 
tems après avec Tefclave & le bourreau. D'abord 
que le roi eut jeté les yeux fur Taccufé , il 
le reconnut pour un efclave qui Tavoit fervî 
à Bagdad. Il ne fit pas femblant de le coniioître , 
& il lui dit : O malheureux ! on t'accufe d'avoir' 


Contes Turc^. liy 

tvté un homme. Sire, répondit Tefclave, je fuis 
innocent , mais je mérite la mort. Comment 
accordes-tu ce que tu dis , reprit Iç fui tan ? fi 
tu es innocent, tu ne mérites point la mortj 
ou fi tu mérites la mort ^ tu n'es point inno- 
cent. Je fiiis innocent , repartit Tefclave , & 
toutefois je inérite la mort. Votre majefté en 
fera perfuadée , fi elle veut me permettre de 
lui raconter mon hiftoire* Parle , répliqua le 
roi , je fuis prêt à t'écouter* 

Sire, dit Tefclave, je fuis natif de Bagdad; 
J*y fervois un jeune homme qui avoit été tail- 
leur & avoit hérité d'un coja. Ce jeune homme 
étoît de Fort belle taille , & pour fon vHàge i 
je vous avouerai i fire , qu'il étoît fi fembhble 
à celui de votre majefté , que je n'ai vu dé 
ma vie une fi parfaite reflemblance. Je croîs' 
le voir en vous voyant. Il poffédoit une ^femmef 
d'une rare beauté ; il Taimoit & il auroîf fait 
fon bonheur fi elle eût été raifonnable ; mais? 
elle ne Tétoit cas. Un jour elle» me- dit en 
particulier qu'elle avoit du penchant pour'moî; 
& que- fi. je voulois renléver , nous prendrions 
tous deux le chemin de Bâfra ( i ). Nous y 
vivrons fort agréablement,' ajouta-t-elle, parce 
que nous emporterons tout mon or' & mes 


(i) Par corruption BaKora. 

Hij 


Ȕ^ COKTESTUECS* 

pierreries. Je rejetai la propofition*. Nôrt ^ 
inadame, m'écriai-je , je ne puis me réfoodre 
à bleiTer mon devoir & riiontieur de mon 
maître ; elle (^ mpqua de ma réfifiance & dé^ 
fxuifit mes fcrupule^ à force de car^s* Il ne 
fut plus queftion que d*exécuter notre deflein 
fans que perfonne 3*en apperçût , & de manière 
que le tnari ne put apprendre dans la (mte ce 
gue nqus ferions devenus* 

Pour cet effet, un jour qu'il fe réjoiiifloît 
en ville , & que nous fayions qu'il ne devoit 
revenir au logis que fort tard , la dame tira 
tous les domeftiques à part , & leur mettant è 
jchacuti une grolTe poignée d'or entre U$ mains ; 
'Allez-vous-en à Damas en Syrie , dit-elle à 
im, me chercher du cna & du furmé , parce 
que c*eft-là qu'on en trouve d'excellent. Vous^ 
dit-elle à l'autre , alle2-vou$-en à la Mecque 
accomplir un vœu que j'ai fait d'y envoyer 
de ma part faire un pèlerinage. Enfin , elle 
leur donna à tous des commiffions qui deman* 
dolent des années entières, & elle les fit par« 
tir fur le champ. Quand nous fûmes tous deux 
feuls , nous nous chargeâmes de tout ce qu'il 
y avoit de plus précieux , nous fortîmes à 
l'entrée de la nuit , npus fermâmes la porte à 
|a clef, & nous prîmes la route de Bâfra. . 

Ifous marchâmes toute la nuit & la moitié 


CdSfTBs TuïCî* ïtf 

'^' jour foîvant {ans nous arrêter. La dame com^ 
nençolt à fe trouver accablée de laffitude» Nous 
nous aisîmes au bord d'un étangs d'où nous 
avions en face un palais magnifique. Nous l^* 
confidérioas avec attention ^ & nous jugions 
qu'il devtxit appartenb à quelque grand pr mce^ 
lorfque nous en vîmes* fonir un jeune homme 
£liivi de plufieurs vale^ 5 dont deux portoieaC 
des filets fur leurs épaules^ Comme ils venoient 
droit à Tétang^ nous nous levâmes pour nous^ 
i^tirer > mais le jeunei }K>mme* dont h dame 
avoit d^à attiré les regards^ fe hâta de nous 
joindre. Il la falua; ; elle kû rendit foû^ falu4 
Il connut bien â fon air qu^^elle avoit beibiil 
de repos ; il lui offrit ion. palais^ eâk lui difahf 
qu^il s'appeloit le prince Guayas-addin*Mah^ 
moud^ neveu du roi de Ba&a. Elle êta abflîtôt 
b voile qm Itu couvrait le viiage peut &Irè 
voir au prince qu'elle méritoit aflèz le com^ 
plimeiH qu'il lui fiûfoit. Elle accepta fon offire, 
& ii me parut qu'elle le regardoit avec plaifir. 
Je remarquai en méme-tems qu'elle produifoit 
fax lui un pùiflant effet ; je conçus de cette 
«encontre un préfitge funefte» & je n^aVois pas 
tort d^en craindre la fuite. Mahmoud oublia 
qu*il étoit venu pour prendre le divemflèment 
de ta pèche ; il ne fongea plus qa'à la dame« 
IL k coxidttîfit au palais.. IL k fit: entrée àsm 


un appartement fûperbe ; elle s'aiSt fur un 
Éofa, & le prince s'étant mis auprès d'elle , ils 
commencèrent à s'entretenir tout bas , & leur 
çônyerfation dura jufqu'à ce qu'un des domeC- 
tiques vint dire que l'on avoit fervî. Alors Mah- 
moud prit la dame par la main & la mena dans 
une chambre où il y avoit une table à trois 
couverts & un buffet garni de taffes & de 
pot^d'or maffif remplis d'un excellent vin. Ils 
^'aflîrent tous deux & me firent occuper la 
troifième place. Un efclave avoit foin de me 
, yerfer à boire, & il s'en acquittoit de forte 
que ' je n'avois pas vidé ma taffe , qu'il la 
rerapliflbit jufqu'aux bords. Les fumées du 
yin mé njpntèrent à la tcte , & bientôt je 
m'efi.(5ormis. 

: Le lendemain à mon réveil , je fus fort étonné 
ie me trouver au bord de l'étang» Il faut , 
dis- je en moi- même,. que les domeftiques du 
prince Mahmoud m'ayent porté en cet endroit 
pour: fe: réjouir. Je me levai & marchai vers 
lé palais. Je frappai à la porte , un homme 
m'ouvrit & me demanda ce que je vouloisi Je 
vie^s , lui répondis-je , voir la dame étrangère 
qiii ' eft dans ce palais» Il n'y a point de dame 
îô, reprit -il en oie fermant brufquement la 
porte au nez. Peu, fatisfeit de cette réponfe, 
je frappai une féconde fois. Le même homme 


Contes Turcs* 119 

Ïp préfenta , & me dît : Que fouhaîtez-vous ? 

Ne me reconnoiflèz-vous pas , lui dis- je ? c'eft 

moi qui aceompagnoîs cetta belle dame qui 

entra hier ici. Je ne vous ai jamais vu , me 

repartit cet homme, il n'eft entré aucune dame 

ei> œ palais, palTez votre chemin, & ne frappez 

plus de peur de vous en repentir, A ces mots,, 

il referma la porte avec précipitation.. Que 

doîs-je penfer de tout ceci, dis-je alors? eft-ce 

que }e fuis encore endormi î non , & certaine- 

ment je n'ai point rêvé ce qui fe pafla hîei: 

dans ce palais. Il n*y a rien de plus réel. Ah !: 

je devine ce que c'eft : les gens du prince qui 

m'ont tranfporté dans mon iverefle fur le bord 

de l'étang, veulent fe donner le plàifir de voir 

comme je prendrai la chofe» Je frappai pour 

la troifîème fois. L'homme qui m'avoit parlé» 

ouvrit ; mais en même tems il ea forait trois 

ou quatre autres armés de bâtons , qui fe 

jetèrent fur moi & m*appliquèrent tant de 

coups y qu'ils me laifsèrent fur la place fans; 

fentiment. 

Je repris pourtant mes e(prîts. Je me relevai „ 
ic rappelant dans ma mémoire tout ce qui s'étoit 
paffé à table le jour précédent entre le prince 
& la dame, je jugeai que l'on avoit voulu fe 
défaire de moi ^ & que j'en étois même quitte 
ê bon marchéi Je commençai à me plaindre de 

Hîv 


jna fiiauvaife fortune > je fis mille împrécatîonsf 
çQntre la dameis mais je vous jure'quç )*étoîsî 
moins afflige 4p nie voir réduit à l'état où ]o 
me trouvois , que pénétré de douleur & dei 
repentir d'avoir trahi mon maître* Déchiré par 
mes remords , je m'éloignai de ce maudit palais j 
jfc fans tenir de route certaine , errant de villç 
en ville , je fuis venu j\ifqVau C^irç pu j'ar-rr 
rivai hier au foir, 

Comme la nuit s'approchoit , & que }*étoÎ5 
^n peine de favoir où j'irois loger 3^ jç vis deux 
hommes qui en afiTaffinoîent un autre dans unq 
rue détournée. Celui-ci qui eft , à ce que Teix 
dit X un inarchand chrétien , pouffa de grands; 
^cris ; les a0à(|]ns craignant les çaraouls ( i ) , 
prirent la fuite de mon côté ; & juftemenç dans; 
Iç tems qu'iU paflbient auprès de inoî , Içsi 
çaraouls? lesç rencojitrèrent, Ils; crurent quQ 
l'étois de la compagnie de ces; voleurç 5 , ÎQ \U 
ine conduifirent en prifon avec eux^ 

Voilà , fire , ajouta Tefclaye de Bagdad j^ ce. 
^uç jç VQuloi? raçonteç ^ votre majçfté, Je fuiai 
innocent de raifaflînat dont on me croît çom«i 
pUçç 5 mais je mérite la n^ort , pour avoir ct4 
ç^pablç d'Qffenfer mon maître , & 4q içç ftçç 
|ux paroles perfides d*une fename^ 


*^ ■■•'-' -^ , ,. L.., . . .i.-^mni.^^iiJ, 


<¥} Ç^dii} ^ su:çfaçi 4* Stt^t^ 


Contes T u r c s# tît 

Le fultan Maiiknafir , après avoir entendu ce 
récit , fit mettre en liberté Tefclave : Va , lui 
dit-il y je te fats grâce , puifque tu te repens 
de t*être écarté de ton devoir ; une autre fois 
fois plus en garde contre les tentations de tes 
maîtreffes, ne t'avîfes plus de les enlever. Auffi- 
bien ces fortes d'enlèvemens ne te réuflilfent 
pas. Le roi pleinement informé de la mauvaifd 
conduite de fa femme , rendit grâces à dieu 
d*en être délivré. Il époufa une princeflè pour- 
vue d'ufte extrême beauté, &: qui lui donna 
un fils après dix mois de mariage. Tous les 
habitans du Caire célébrèrent la nai(!ânce de 
ce jeune prince par des réjouiffances qui du- 
rèrent quarante jours. Jamais fultan d'Egypte 
m fut tant aîmç de fes fujets que Maliknaitr« 
Il eft vrai quHI juftifioit parfaitement leur amour 
par le foin qu'il apportoit à leur rendre fon 
empire doux ^ agréable. La ville du Caire, 
quoique d'une étendue immenfe, étoit fi bien 
ppliçéç, le fousbachi (i) &les magiftrats chargés 
d^ maintenir la tranquillité publique, y veil- 
JqîçM de fi près , qu'il ne fe çommettoit pas 
le n^oindre défordre fan$ qu'ils en fuflent aver* 
|îs« Le fultan m^me , pour être plus afluré de 
la bQI^PÇ PQliçç qui s'y obferypit j, alloit de 


%aS Contes Turcj. 

tems en tems la nuit dans les rues avec foti 
premier vifir & quelques-uns de fes gardes. 

Une nuit qu'il paflbît près, d'une grande 
maifon y il entendit des cris & des plaintes , 
comme d'une femme que l'on maltraitoit. Il 
fit frapper à la porte par un de fes gardes , qui 
ordonna d'ouvrir de la part du fultan. L'on 
ouvrit , & le roi entra fuivi de fon vifir & 
des autres perfonnes qui l'accompagnoient. Ils 
ouirent alors plus diftinftement les cris , & 
s*avançant vers le lieu d'où ils partoient, ils 
pafsèrent dans une falle baffe , où ils apper- 
çurent avec autant d'horreur que de furprife, 
une femme nue & toute en fang , que deux 
efclaves nerveux frappoient impitoyablement 
de verges , "devant un jeune homme qui fem- 
bloit prendre plaiCr à ce bart)are fpeftacle. A 
la vue du fultan , les efclaves cefsèrent de tour- 
menter cette miférable , qui , malgré l'état où 
elle étoit , fut reconnue par le roi pour la 
femme qu'il avoit époufée à Bagdad* Il diffi- 
mula , & demanda pourquoi l'on maltraitoit 
ainfi cette dame. Le jeune homme ayant appris 
par fes gens que c'étoit le fultan * d'Egypte qui 
lui parloit , alla fe jeter à fes pies & lui dit :. 
Sire a je fuis le mari de cette malheureufe que 
vous voyez. Si vous faviez les raifons que j'ai 
de me plaindre d'elle , je ne doute point quf 


^Tontes Turcs. 125 

Votre majefté ^approuvât ma conduite. Dîtes- 
moi ces raifons , répliqua le 'fultan , & j*en 
jugerai. 

Sire, reprit le jeune homme, je fuis le neveu 
du rçi de Bâfra , & je me nomme le prince 
Guayas-addîn-Mahmoud. J'étois dans un palais 
que j ai à quelques lieues de Bagdad : j'en for- 
tois un foir avec une partie de mes gens pour 
aller prendre le plaifir de la pèche , lorfque je 
rencontrai cette dame accompagnée d*un homme 
qui avoît Tair d*un efclave. Je la faluai & la 
priai de venir fe repofer chez moi. Elle y con- 
fentit. Je lui demandai qui elle étoit & où 
elle alloit. Elle me répondit qu'elle étoit fille 
d'un officier du fultan de Bagdad ; qu'elle s'étoit 
échappée la nuit de chez fon père pour fe dé- 
rober aux tranfports languiffans d'un vieux 
béys avec qui fon mariage étoit arrêté ; *6c j'ai 
defïèîn , ajouta-t-ellç , de me rendre à Bâfra 
fous la conduite de cet efclave dont je me: 
fuis fait accompagner. L'or & les pierreries 
dont elle étoit chargée, me firent aifément 
ajouter foi à fes difcours. Madame, lui dis-je, 
fi vous voukz demeurer ici , vous y ferez en 
sûreté. Je le veux bien , répondit-elle , mais 
il faut que vous faffiez tuer mon efclave, afin*^ 
que s'il hii prend envie dé s'en retourner i 
Bagdad 9 il n'aille pas découvrir le lieu de ma* 


aE24 C O.K T E s T ^ R c ^» 

fetraite.. Quoique la politique voulût que jé 
&& ce que ta dame (buhaitoit ^ je ère pus m^y 
réfoudre. Je me contentai d*ordonner à mes 
gens d^enivrer Tefclave 5 de méter dait^ foa 
vin d*ude poudre qui Tafloupît dé mariièré 
^u*on pût te porter hors du palais Caiis qu'il (e 
léveiUât ; & ^ commandai que quand 'û fe pré- 
fenteroit à la porte ^f on ne fit pas fembtant 
de le connoinre^ & qu'on lui donnât , sll le? 
fdloit , quelcj^ues coups pouf Fécarter» Ceta fut 
exécute. L'dclave difparut» Je fis accroire è 
la dame qu'on Tavoit jeté dans un précipice^^ 
8c toutefois en cas que cet efclave allât à 
Bagdad déclarer aux parents de Ql maîtreâe 
qu'elfe étoit dans mon palais , ]*en partis aVec^ 
elle peu de jours après , & nous ifouis rendtmest 
à Bâfra. 

Nous y vivions charmés l'un de Tautre, quamt 
j'appris que le fultan de Bagdad, pour des rai- 
ibtKî que l'on ne difoit point , avoit réfolu de: 
dépofléder le. r<»^ de Bâfra , & de faire mourir 
avec lui tous les princes de fon fang. Sur cet . 
avis , je pris tout ce que j'avois de plus pré^ 
cieux ^ je fortis la nuit de Bâfra , & je fuii^ 
venu avec cette dame m'étabfir id. Je ne l'ai 
jamais aicnêe avec plus d'ardeur. Je* ne (bngo 
qu'à lui plaire. Je Fai même cpoufée pouc l'at- 
JUcher à i&oi pac un lien plus hoQorabk 9^ 


p\ùt fort. Et cepetidant Tingràte ^ pour prÎK 
de tant d*amOur , a propofé à un d« met 
domeftiques aujourd'hui, qu€ s'il voubit m'a& 
làjduier , Qlle étok prête à le donctegr à lui ^ 
à le fuîvre par. tout où il voudroit la conduireé 
Ce valet «l'eft^ fidèle; il ne m*a point fait un 
inyft^^ de cette horrible propofîtiom J*en di 
frémi 9 9c fçur. punir cette méchante femme ^ 
j'ai réfolu de la faire fouetter tous les jours 
jufqu'au &ng. Non , non , interrompit le (ùU 
tan d^Egjrpte^ fans dire fintérét qu^il prenoic 
à la chofe ^ une créature d^un fi d^teftable 
car^^ère, deonande un autre fupplice. Elle eft 
indigne de vixrre.; c'eft un monftre dont oti 
ne £mrQit trop tét puiger la terre* J'ordonne 
qu^s^e foit noyée tout-à^rheureé U n'eut pas 
achevé ces paroles , que ùs. gardes fe faifîreni: 
de la dame qu'ils allèrent jeter dans te NiU 
Telle fut la fin de cette mîférable fentme ^ 
dont le corps fuivant le cours du fleuve i 
s'arre^ dans les rofeaux près d\uie vrlle aflèz 
peuplée* Ce cadavre que Ton ne vayoit pdnt, 
bfeâa pjeu-à-peu Tair ; & enfia excita une 
{manteuf . qui nm h pefle dans la ville , & fit 
pârk trente nûllfi habkans* 
. Après que le cinquième vifir eut ainfî tdt4 
conté rhifloire du prince Maliknafk» Tempe-^ 
mm de f^ fe leva 4e deifiis fixi trôâe ^ 


424 Contés TûKCif. 

fortit du confeil fans ordonner la mort dtf 
prince. Il alla Taprès - dîné à la chafle , & le 
foîr à fôn retour, il foupa avec la fultane , 
qui lui dit après le foupé : Vous n-avez point 
encore fait mourir Nourgehan, Vous écoutez 
trop rindifcrèté tendrefle qui vous parle pour 
lui* Le ciel veuille détourner le malheur qui 
vous menace* Je vous vois, feigneur, fur le 
bord du précipice ; hélas ! vous y allez tom* 
ber. J'ai eu cette nuit un fonge affreux, je 
le crois trop myftérieux pour vous le cacher. 
Quel eft donc ce fonge , madame , dit le roi ? 
JjC voici , feigneur , répondit la fultane : J'ai 
irêvé que vous teniez dans vos mains une 
boule d*or enrichie de diamans', dont Téclat 
îUumînoit tout le monde. Vous vous diver- 
tîfEez à jeter cette boule en Tair & à la re- 
f evoir en tombant. Le prince votre fils étoit 
^uprès de vous; il vous regardoit . avec beau- 
jpoup d'attention , & vous demandoit de tems 
^n tems la boule. Vous la lui refiifiez ; mais 
tout d'un coup, il s'en eft faifi fubti}ement , 
& alors avec un cailloa il Ta brifée , de forte 
Que tous les diamans fe foivt difper{& pat 
terre. Je les ai ramaffés auffitôt ravec empref-^ 
iement, je vous les ai mis entre les mains Se 
^e me fuis réveillée. < 

^ £t que penfez-vous, madame,. qu€ù ce fongf 


Contes fuKCî. tlj 

Sgnlfie 9 dit Tempereur ? Seigneur , répondit là 
fultane , (î Ton s*en rapporte au livre qui traitd 
de Texplication des fonges, & qui eft le meil-* 
leur ouvrage qu*aît jamais compofé aucun 
auteur perfien , voici de quelle manière il faut 
expliquer mon fonge. La boule que vous 
teniez dans, vos maii^s, n'eft autre chofe quo 
votre royaume. Quand le prince Nourgehaa 
Fa prife fubtilçment & Ta brifée , cette aftioti 
fignifie , que fi vous n'y donnez pas ordre , il 
s^emparera de votre royaume , & qu'il le rui- 
nera. Et lorfque j'ai ramafle tous les diamans 
de la boule , cela veut dire clairement ^. que 
n'ayant pas répondu à l'infâme amour du prince, 
je vous en ai averti, & que j'ai remis par-là 
fur votre tête là couronne qu'il en avoit ôtée» 
Faites attention à ce fonge , & tirez-en autant 
d'avantage que le fultan Mahmoud Subuktekîn,i 
roi de Perfe , en tira d'une fable que* fon vifir 
Khafayas lui conta un jour. La voici. Vous 
ferez peut-être bien aife de l'entendre* 


jâ8 CoHtES Tùflis» 


0r,-^k 


Vmn\ * .1.1 ■ . n ■riTurq'y 

HISTOIRE 

Des deux HibouXé 

JLë vîîîr Khafayàs n'ofant dire ouverfeftiettt 
au roî (bd maître ce qu'il penfoit dé foh rtgtiQ^ 
eut recours à uiie fable* Un jour qu'il accom-* 
pagtioit le fui tan à la chaife , il lui dit : Sire ^ 
je fais la langue des oifeaux ; j'ai le plaifîi! 
d*enteodre tout ce que difent les roffignols ^ 
les moineaux 5 le^ pies & les autres habitant 
de l'air» Mahmoud en parut ëtonné« Seroit-il 
][)o(ïîble , répondit-il , que Vous euflîez appris 
îe langage des oifeaux ? Oui , fire , répliqua 
Khafayàs ; un favant derviche cabalifle me Ta 
enfeigné* Quand il vous plaira^ vous en ferez 
répreuve* 

Comme ils revenoient de la chafle fur la 
fin au jour , ils apperçurent deux hiboux fui^ 
un arbre* Alors le fultan dit à Khafayàs : Vidr^ 
je fuis curieux de favoir ce que ces deux hiboux 
fe difent l'un à l'autre , écoutez -les & ma 
rendez compte de leur entretien* Le vifir s'ap- 
procha de l'arbre , & feignit pendant quelque 
tems de prêter une oreille attentive aux hiboux? 
après quoi il rejoignit fon maître ^ & lui dit ) 


r 


Coûtés TurcJi 129^ 

SWe ^ f ai entendu unie partie de leuf conver* 
fation ; mais difpenfez-moi de vous en inftrùîre.. 
Et pourquoi n*ofe2 - vous m*en parler , vifir ^ 
s'écria le fultan ? Sire , dit Khafayas , c*eft qua 
ces deux oifedux ^*entretiennent de votre naa- 
jeftc* Et quelle part puis- je avoir à leurs dif- 
cours î repartit Mahmoud ; né me cachez rien^ 
Je vous ordonne de me répéter mot pour mot 
tout ce que vous avez oui. Je vais donc vous 
obéir , iîre , reprit le vjfir. L'un de ces hiboux 
a un (ils , & l'autre une fille. Ils veulent les 
marier enfemble. Le père du mâle a dit au 
père de la femelle : Frère , Je confens à c« 
mariage ^ pourvu que vous donniez à mon ûh 
pour la dot de votre fille , cinquante villages; 
ruinés. frère, a répondu auflîtôt le père d^ 
la fille , au Heu de cinquante , Je vous en laif*. 
ferai cinq cens fi vous voulez 5 dieu donti^ 
bonne & longue vie au fultan Mahmoud ^ tant 
qu'il fera roi de P^rfe, nous ne manquerons 

m 

pas de villages ruinés* \ 

Le fultan Mahmoud ^ quï avoït de ï*efprît ^ 
profita du menfonge ingénieux de fon vifir j 
il fit rebâtir les villes & les villages ruinés j 
il ne fongea plus qu'à faire le bonheur de fe$ 
peuples, & il y travailla avec tant de fuccès^ 
que fa domination devint la plus douce dt| 
oionde. y 

Tome Xn, - \ 




^ Après que la reine Canzade eut ackevé de 
conter cette fable , elle prefla dé nouveau 
Tempereur de faire mourir le prince^ Hé bien I 
ihadame , lui dit Hafikîft , vaincu par fes dif- 
cours, vous ferez bientôt fatisfaite. Demain, 
dès que le foleil aura montré fa tête au-deffus 
de la montagne ,• & fait voir fa beauté aux fept 
climats , je ferai trancher la tête à Nourgehan. 
En difant ces paroles , il fe retira dans fou 
appartement pour fé repofer. Le lendemain 
matih , il alla s'affeoir fur fon trône , devant 
kquel il ordonna que Ton amenât le prince* 
Mais le fixième vifir pétant avancé, parla danà 
ces termes : O roi du monde , prenez bien 
garde à ce que VOuS voulez faire. Si votre 
Aajcfté fouhaîte de vivre long - tems , & de 
rendre fon règne heureux , qu'elle ne rejeté 
^oint la voix de. fes fidèles vifir»» Ne faites jpas 
périr le prince , qui eft Tangle dé votre foie , 
de peur de vous expofer à des regrets fuper- 
flus. Il pourroit même vous en coûter la vie* 
Là perfonne qui vous donne un fi barbare con- 
feil , ne fe contentera pas du fang que vous 
allez répandre , il lui faudra tout le vôtre 
encore , pour affouvir fa fureur. Elle vouis per-> 
dra tôt ou tard , cômimô fe diable J)erdit un 
fentCm dont je vais V0U$ coîîter Thiftoire , fi 

yous me le permutez» L'empereur en acçor(k 


r 


Il pètïniffiôâ àU tifîïr^ qui la commença de Cettm 

iÉ— <— — 1— te— I II < I I iiii ■■ I !■■■ I I *— — — i^fc— *— r. 

HISTOIRE 

Du Sattton Barfijh* 

Il y âVôît autrefois uti fantofi af)peî(l Batïifà,. 
qui depuis cent ans s*appliquoit avec feIrveUf 
à roraifoni^ Il fte fortôît pfefque jamais de lai- 
grotte oà ii f^^fôit fa demeure ^ de peur de* 
s'expofer au péril dWenfer dieu. Il jeûnoit le' 
jour y veifloit la nuit ; & tous les gens du pay^'* 
avaient pour lui une (i grande vénération^ &• 
faifoient tant de fond fur fes prières ^» qu'il$> 
a*2ldreâûiem ordinairement i lui quand ik 
avoient quelque grâce à demander au ciel. Dès^ 
qu^il faifoit des vœux pour la fanté d'un ma-* 
lade, le malade étoit auffitôt guéri» La fain-«> 
tête de fa vie avoit même été confirmée pat' 
{diseurs miracles» 

Il arriva que la fille du. roi du pays tômba^^ 
dans une maladie dont les médecins ne purent ' 
découvrir la caufe* Ils ne laifsèrent pas toute^ 
feis d'ordonner des remèdes à tout hafard ; 
mais au lieu de foulager la princeife , ils ne^ 
firent qu^augiâepteir fo» mal Cependant le jKiK 

lij 


Ijât C o N T E S Turc ^* 

en étoit inconfolable, il aîmoh paffionnémcttf 
fa fille. Un jour, voyant que tous, les fecours* 
humains étoîent inutiles , il s*aVifa de dire qu*il 
ûlloît envoyer la prîncefle au fanton Barfifa. 

Tous les^ béys applaudirent à ce fentiment. 
Les officiers du roi la menèrent au fanton , 
qui malgré le froid dQS années , ne put voir 
fans émotion une fi belle perfonne. Il la re-. 
garda avec plaiGr , & le diable profitant de 
Toccafion, dit à l'oreille du folitaire : O fan- 
ton 3 ne laifle pas échapper une fi bonne for- . 
tune. Dis aux officiers du roi qu'il faut que 
la princefle paffe la nuit dans ta grotte : que 
s'il plaît à dieu, tu la guériras, que tu feras 
une oraifon pour elle , & que demain ils n'ont 
qu'à la venir reprendre. 
' Que l'homme eft foible 1 le fanton fuîvît le 
confeil du diable , & fit ce qu'il lui infpîroît* 
iVlai^ les officiers , avant que de laifler la prin- 
ccfle dans la grotte , détachèrent un d'entr'eux 
pour aller demander au roi ce qu'il fouhaitoit 
que l'on fît. Ce monarque qui avoit une entière 
confiance tn Barfifa , ne balança point à lui 
confier fa fille. Je confens , dlt-il, qu'elle de- » 
meure avec ce faint perfonnage; qu'il la retienne 
tsint qu'il lui plaira , je fuis fans inquiétude là- 
idefTus. 
;^uand les officiers eurent reçu la réponCç. 


3u roî 9 Us fe retirèrent tous^ & la princeflè 
demeura feule avec le folltaire* La nuit étant 
venue 9 le diable fe préfenta au fanton & lui 
dit : Hé bien! infenfé, qu*attens-tu pour te 
donner du bon tems ? Entre les mains de qui 
tombera jamais une fî charmante perfonne ? N9 
crains pas qu'elle aille parler de la violence 
que tu lui auras faite; quand même elle feroit 
aflèz îndifcrète pour la révéler , qui la croira ? 
La cour & la ville, tout le monde eft trop 
prévenu en ta faveur, pour ajouter foi à un 
pareil rapport» Dans la haute réputation de 
fagefle où tu es parvenu , tu peux tout faire 
impunément. Le malheureux Barfifa eut la foî- 
bleffe d'écouter Tennemi du genre-humain. La 
chair l'emporta fur Tefprit > il s'approcha de 
la prinçeffe , la prit entre fes bras , & démentît 
en un moment une vertu de cent années, 

D n'eut pas confommé fon crime , qu'il s*é- 
leva dans fon ame mille remords vengeurs qui 
la déchirèrent. Il apoftropha le démon' : Àh , 
méchant ! lui dit-il , c'eft toi qui m'as perdu i 
il y a un fiècle que tu m'environnes , & que tu 
cherches à me féduire. Tu en es enfin . venu 
à bout. O fanton , lui répondit le diable , ne 
me reproche point le plaifir que tu as pris, 
tu en peux faire pénitence ; mais ce qu'il y a 
ÀQ fâcheux pour toi, c'eft que la prinçeffe eu 

IllJ 


"^54 *C-b N T E i^ Turc ù 

^rofle. Ton péché paroîtra aux yeux des hommej* 
Tu deviendras h fable de ceux qui te refpeftent 
J8c t'admirent aujourd'hui > & le roi te fera 
mourir avec ignominie, 

Barfîfa fut effrayé de ce difcours. Que ferai- 
^e , dit-il au diable a pour prévenir Téclat de 
tette aventure? Pour dérober la connoiffànce 
de ton crime , lui répondit le démon , il en 
faut commettre un nouveau. Tue la princeffe , 
0nterre4a dans un coin de ta grotte, & demain^ 
quand les officiers du roi viendront te la dé* 
mander , tu leur diras que tu fas guérie , & 
qu^elle eft fortie de ta grotte de grand matin ;; 
ils ajouteront foi à tes paroles, ils la cherche - 
1 3nt par toute la- campagne & dans la ville s 
le roi fon père en fera fort en peine, mais aprèi 
plufieurs recherches înutiles , il çeflera d*jr 
pçnfer, 

Le folitaîre, que dieu avoît abandonné, fe 
rendit à cet avis , il tua la princeffe , l'enterra 
dans un coin de fa grotte, & le jour fuivant. 
Il dit aux officiers cq que le diable lui avoit 
confeillé de leur dîr«. Les officiers ne man- 
quèrent pas de chercher par-tout la fille du 
roi i (Çc ils furent au défefpoir dQ n*en apprendra 
aucune nouvelle. Mais le diable vint à eux 6c 
leur dit qu'ils çherchoiçnt inutilement la prin^ 
ceflç, H leur r^içont^ ce ^ui ç^çtoit paffQ Wttqf 


elle èc le fanton , & teur indiqua f endroit o^ 
elle étoit enterrée. Les officiers reprirent zufSc 
tôt le chemin de la grotte. Ils y entrèrent^ 
fe faifirent 4e Barfifa, & trouvèrent te corps 
de la princefie dans l'endroit que îe diable kv^ 
avoit enseigné» Ils te déterrèrent^ l^emportèrent^ 
& conduifirent le (anton au palais» 

Q^and te roi vit fa fille morte ^ & qu^il fut 
informé de tout 3 it fe prit 9, pleurer & à pouf|^> 
des cris pitoya|[)teSf Enfuite it aflèmbla fes: doQ* 
leurs y leur <^ppit 1^ çirime du fanton > 9^ leifC 
^^nandsn de quetîe manière ils jug^pient à 
propos qu^on le punît. Tou^ les doâeurs Cfxî* 
lièrent ù ta mort ^ de forte 91e le roi ordonna 
4ult fût pendt)> Op drelTa une potenccf , te 
^iiake y monta ^ ^ lorfqvi'èn fut prêt i \f> 
jeter ^ te diable s'approcha & lui dit tout baâ-: 
Q fanton ^ fi tu veux m'adorçr , je te tit&npi 
de-tà,^ & te tranfporterai à deux miltis ïi&^efi 
d'ici 9 dans un pays où tu feras honoré d^ 
jhommes comme tu t'étois dans celui^-ci avaiit; 
^ette av^iture. Je h veux bi^ ^ lui dit Qarfif^ f 
4élivFermoi iç }f t'adorerai. Fi^is^moi zupw^r' 
^mt u|î fîgne d'S^dqration., r^sprit le diable» Le 
l^toa b^flà k tet^ & hil dit t Jle me dçmniii. 
^ toL Aîor$ k 4^ifkQn etevant 1^^ voix^ tur 4H^ 
'Q ^(ifà , j^ (^i& content.. Tit soeurs h^e^ 


/. 


« . - f -1 


•1*5^ C o K T E s T t; J^ c s. 

-ces mots , il lui cracha au vifage & dîfparut^ 

*& le miférable fanton fut pendu, 

< Sire, pourfuîvit le fîxième vifir de Tempe- 

reur Hafikin , la reine Caniade reffemble au 

tiémon , ou plutôt c'eft le démon lui -même 

«qui agite cette prîncefle. Il fe fert d'elle pout 

vous faire commettre une aftion înjufte , & 

TOUS caufer cnfuite des remords qui trouble- 

'ront le repos de vos jours. Le roi , apr-ès avoir 

rcvé quelques momens , accorda au fixième 

'Vifir la vie du prince pour ce jour-là. ' 

•• X»e foir à fon retour de la chafle , la fultanfe 

"irritée contre les vifirs , lui parla dans ces ter- 

TTies : Vous avez encore fait grâce à Noup*- 

^ehah par complaifance pour vos vîfirs. O leS 

traîtres !. je fuis bien informée de leur deflein. 

•Jaloux de la confiance que vous avez en votre 

-ïemme , feigneur ^ ils n'épargnent rien pour vou^ 

•prévenir contr'elle. Je fuis, fi on les en veut 

k:roire , un efprit cruel & artificieux , & eux , 

^es gens de probité , des ferviteurs zélés & 

$dèles, que vous ne fauricz trop eftimer. Je 

•fais toutefois, qu'ils ne s'oppofent à la mort dtt 

'prince > que parce que je la demande. Ce n'eft 

point par pitié pour lui , c'eft feulement pour 

3me faire fentîr que leur pouvoir eft au-deifus 

-du mien. Il leur fied bien , certes , de vouloir 

^^b^lancer moà mtofité» Ce ne font pour tu, 


I 

I 


plupart que des miférables que vous avez tirés 
du néant : fi vous recherchiez leur origine > 
vous feriez dans le même étqnnement où fe 
trouva un jour Haroun Alrafchid , calife de 
Bagdad, Il faut que je vous raconte cette hi(^ 
toire. 


HISTOIRE 
D' m fofi de Bagdad. 

S o«. le rtgn. du célèbre calife Ifcroo, 

alrafchid 9 il y avoit à Bagdad un fofi (i) qui 
aimoit le plaifir & la bonne chère ; mais, comme 
les aumônes qu'il recevoit des fidèles , fuffi- 
foient à peine à le faire fubdfter, il avoit fou- 
vent recours à des expédiens qui lui réufli& 
Xoient. 

Un jour entr'autres , il fe préfenta devant le 
palais du calife. Un portier lui demanda ce 
:qu*il vouloit. Je vous prie , lui répondit le fofii 
de dire à Haroun Alrafchid qu'il ne manque 
;pas de. m'envoyer aujourd'hui mille fequins* 
Xe portier fe mit à rire de cette réponfe , & 
prenant le fofi pour un fou > il lui dit d*un air 


'«H 




•" 


irailleur : Frère » je m^acquîtterai tres-exaélèft^ 
ment de la commiflion dont vous me chargez t 
iBais apprenez •* moi » sll vous plak , en qu^ 
lieu 4<^ h ville vous demeurez » afin que Toft 
porte chez vous ladite fomme» h^ fofi lui en»- 
feigna fa demeure^ & puis fe retira avec beaur 
coup de gravité» 

Le portier le conduifît de roeil jufqu*a ce 
qu^il Teût perdu de vue ; enfuite if conta I» 
chofe à quelques perfomies du palais, lîs s*en 
divertirent enfemble ^ & fugèrent qu'elfe mérî- 
toit d*être rapportée, au calife.- On en parl^ ^ 
wst prince. Il en rit ^ & il ordonna à fes oSSi^ 
içîer$ de chercher cet homme & de le Im 
mnener. 

. Les officiers trouvèrent le fbfi dans rendiroife 
4u'il avoit marqué au portier. Ifs tui dirent que: 
le calife ibuhaitoit de le voir. Il & r^k avec 
eux au palais, & parut hardiment devant Ha]X).i2ft 
AIrafchid , qui tui dit ; Qui es tu l â: pour-* 
quoi veux-tu que }e te donne mitte fequi^asl!' 
jGommandeur des croyans, répondit le fo&^^ 
£iis un malheureux à qui manquent toutes les; 
cbofi^ néceffidres à ta vie» Cette mût ^ refprîi^ 
^gri de mk misère & révoké contre moa (OKKir 
vads fort ^ fadreflois à dieu cette p^ûnto ^ 
û mon dieu 1 d'où vient q[ue vous me refi i fè afc 

tout ^ peiiMbMtt ^ v«w wa^ 4» t^fO» 


^Co NT E S*^ T U R C ?• X5J( 

fheureux Haroun Airafchid. Qu'a-t-îl fait pour 
mériter vos faveurs ? qu*ai - je fait pour être 
accablé de votre courroux ? Je (liis honnête 
homme , & lui peut-être indigne de pofleder 
tant de richeiTes. 

Dans le tems que je me plaîgnois aînfi , j*al 
«ntendu une voix célefte qui m'a dît : Arrête, 
téméraire, arrête. En murmurant contre ton 
defiin , ne mêle point dans tes difcours Harouti 
Airafchid ; tu as grand tort de douter que ee 
prince foit digne du bonheur dont il Jouit* 
Ceft un roi vertueux , & q^i te foulageroît , 
sHétoit inftruit de ta misère. Eprouve (a gé- 
nérofité , & tu verras qu*il eft encore plus au-t- 
deffus des hommes par fa vertu , que par fon 
nng, 

A ces mots , fire , ajouta le fofi , f ai ccflK 
de me plaindre, & ce matin , je me fuis pré* 
fente à la porte de votre palais, pour éprouver 
votre générofité en vous faifant demander mille 
fequins. Le calife fit un éclat de rire à ce dîfe 
cours , admira Tadreflfe du fofi , &; lui fit donner 
deux mille fequins. 

Le fofi fe retira avec fon argent i il com-^ 
inença de feîre bonne chère 5 & quoique la 
fbmme fût çonfidérable, il ne laîfl& pas de la- 
dépenfer en peu de tems. Se voyant réduit à 
fivre ^aveç frugalité , il einploya de oouve^ 


,fon înduftrîe* Il apprit que le calife défîroîf 
paflîonnément de voir le prophète Elie , & qu'il 
ofTroit de grandes récompenfes à quiconque le 
.lui montreroit. 

Il n*en fallut pas davantage pour engager le 
fofi à faire un tour de fon métier. Il alla trou- 
ver Haroun , & lui. dit : Commandeur des 

f 

crpyans, je vous ferai voir dans trois ans le 
prophète Elie , (î votre majefté veut m*alïîgner 
.un fonds pour vivre pendant ce tems4à. Je 
demande une table bien fervie, & quatre des 
plus belles efclaves de vôtre férail. Je t*accorde 
toutes ces chofes , lui répondit le calife ; mais 
|)rens garde à ce que tu me promets. Je t'a- 
vertis que fi dans trois ans je n'ai pas vu le 
prophète , je te ferai couper la tête. Le fofi fe 
foumit à cette condition , en difant en lui- 
inême : Le roi me pardonnera ma faute ^ ou 
bien il arrivera quelqu'évènement qui fera caufe 
qu'on l'oubliera. Cependant j'aurai pafle trois 
années dans l'abondance & les plaifirs. Haroun 
lui fit donner un appartement dans le palais , 
& ordonna que l'on ne lui refusât rien de tout 
ce qu'il pourroit demander. 

Enfin , les trois ans s'écoulèrent , & le calife 
n'ayant pas vu Elie , dit au fofi : Nous fommes 
convenus que fi je ne voyois point le prophète 
m bput de trois ans , je te fecoxs couper 1^ 


Contés Tutcû t^r 

tête. Les trois aiis font expirés, tu ne mW 
poiot fait voir Elie ; il faut que tu meures. Le 
fofi n'ayant rien à répondre à cela , fut mî* 
en prilbn , & Ton étoit fur le point de lui ôtet 
la vie , lorfqu'il trouva moyen de tromper la 
vigilance de fes gardes & de s'échapper. Il fe 
cacha derrière des tombeaux , dans un fouter^ 
rain dont Tentrée lui étoit connue. 

Il s'abandonnoit ' là aux réflexions les plus 
cruelles, quand tout-à-coup un jeune homme 
vêtu de blanc & pourvu d'une excellente beauté^ 
s'oÔrit à fes triftes regards , & lui demanda ce 
^i l'avoit obligé à fe venir cacher en cet 
endroit. Le fofi ne répondit à cela que par uiv 
foupir. Ne craignez rien , pourfuivit le jeune 
homme ; je ne viens point ici pour vous fair© 
de la peine. Au contraire , je fuis difpofé à 
vous fervir. Apprenez-moi le fujet de l'inquié- 
tude & de l'effroi que je vois dans vos yeux; 
peut-être vous ferai-je plus utile que vous ne 
penfez. 

. Quelque raifon qu'eût le fofi de fe défier de 
tout 9 il fentit naître en lui-même je ne ikis 
quelle confiance qui difldpa toutes fes craintes ; 
il conta au jeune homme tout ce qui s'étoit 
paffé entre Haroun Alrafchid & lui ; & enfuite 
la )eune homme prenant la parole, lui dit : 
j['<4 oui parlei: de ǀtte afiaire; je vous avoueraii. 


Comités T truc s»' 

fraùchement que je De puis m^empécKiôf fy 
vous blâmer : il ne faut point fe jouef à^t 
rois. Ce ne font à la vérité que des hommes i 
mais dieu les a mis au - defius des autres ; il 
veut qu^on les refpeâe fur la terre comme le^ 
plus parfaites images de fa divinité i & left 
tromper 1» c^eft un crime digne du plus grand 
châtiment» Je veux toutefois m'intéreffer pour 
vous ; fuivefc - moi , je vais demander votre 
grâce au calife ; je fuis perfuadé que je Tob'^ 
tiendrai* 

A ce difcours j le fofi fe fentît tout rafluréf 
H fuivit le jeune homme, qui Tayant conduit' 
devant Haroun , dit à ce prince : Commandeut 
4es croyans, je vous amène le fofi qui vout^ 
a trompé* Je Tai tiré de Tafyle où il s*étoit 
caché, & je viens le livrer à votre juftice;* 
puniife2-le puifqu*il Ta mérité. Le fofi fut bien 
étonné d^entendre parler ainfi fon conduâeur» 
O ciel I dit- il tout éperdu, que les apparence^ 
(ont trompeufes ! qui ne fe feroit pas fié à la 
phyfionomie d'un jeune homme fî beau ? qm 
Tauroit cru capable d'une fi noire , trahifon ? 

Le calife étoit affis fur un fofa» Dès qu'il' 
apperçut le fofi, il ne put retenir un tranfport 
de colère dont il fe fenth agité. Ah, fourbe 1 
s'écria- t-il , méchant , qui par ta fuite t'es 
ieadtt Coupable. une feçoode-foifi ^ tajoeurraf 


Contes Tokcs. î^^ 

ièute les tourmens lés plus horribles* Il prô-* 
ilotiça ces mots d*un ton furieux , & avec uàe 
fi grande agitation de corps , que fon fofa qui 
avoit un pie plus court que les autres , venanC? 
à fe renverfer , Tentraîna dans fa chute. Bon ^ 
dit alors le jeune homme qui atcompagnoit le 
fofi, chaque chofe tient 4^ fon origine. Un offi-* 
cier s'empreflant aufStôt à relever le calife ^ le 
prit fi rudement par le bras y qu'il lui fie fair^ 
un cri« Bon , dit le même jeune homme qui 
avoit déjà parlé , chaque chofe tient de fou 
origine, 

Haroun Alrafchid s'étant relevé , fe tourna 
rers trois de fes vifirs qui étoient préfens : 
Yifirs , leur dit-il , que faut-il faire à ce fofi î 
Le premier vifir répondit : Sire , il faut mettre 
en pièces cet impofteur , & Taccrocher à un 
ganche pour apprendre aux autrçs hommes à v^ 
point mentir aux rois. En cet endroit^ le jeune 
condudeur du fofi prit la parole ^ & dit ; Ce 
vifir a raifon, chaque chofe tient de fon orî^ne^ 
Le fécond vifir ne fut point de Tavis du pre- 
mier. Je voudrois , dit-il, qu'on le fît bouillît 
tout vivant dans une chaudière , & enfiiitc 
qu'on le donnât à manger aux chiens. Le jeune 
homme entendant cela, dit : Ce vifir a raifo», 
chaque chofe tient de fon origine* Le calife 

f;ôn4iJtà le ti^omème yi&c ^ qui iut d'un zxas^ 


y 


Ï4^ C ON TES T U K C 5i 

ferttîment» Sire^ dît-îî, il vaut mieux que Vétf* 
majefté lui pardonne & le fafle mettre en 
liberté. Fort bien^ dit encore le jeune homme» 
chaque chofc tient de fon origine* 

O jeune homme , dit alors Haroun eu re-« 
gardant fixement le conduâeur du foii , pour-^ 
quoi avez- vous fi fouvent répété ces paroles? 
mes trois vifirs ont été d'un avis différent, & 
néanmoins après que chacun a parlé , vous 
avez dit : Ce vifir a raifon , chaque chofe tient 
4e fon origine. Vous n'avez point dit cela fans 
myftère, expliquez-moi votre penfée. O roi, ré-, 
pondit le jeune homme, votre majefté eft tom-* 
bée, parce que le fofa fur quoi elle étoit affife, 
a un pié plus court que les autres, & comme il 
a été fait par un boiteux, j'ai dit ^uflitôt : Bon^ 
chaque chofe tient de fon origine. L'officier 
qui vous a relevé & vous a pris fi rudement 
par le bras , étant fils d'un renoueur , j'ai dit : 
Bon, chaque chofe tient de fon origine. Quand 
le premier vifir a jugé qu'il falloit accrocher 
le fofi à un ganche , j'ai dit : Chaque chofe 
tient de fon origine, parce que ce vifir eft fils 
d'un boucher. J'ai répété les mêmes paroles 
quand le fécond a opiné autrement , car étant 
forti d^un cuifinier, il ne pouvoit juger d'une 
manière plus conforme à fa race. Enfin, le troi- 
ficme qui voui; a confeillé de pardonner ^ eft 

dune 


tf ime fiaiifaflce noble , ce qui m'a fait dire qud ! 
chaque chofe tenoit de fou origine. 

Sire 9 pourfuivit 1^ jeune homme, après vôui 
«ivoir donné cet éclairciflement , il faut que j^' 
vous en donne un autre. Apprenez que je fuii * 
le prophète EUe% Il y a fi long-tems que voui 
(buhaitez de tne voir , que je n*ai pas voulu 
vous refuier cette fatisfaâion. Mais fongez que 
par-là j'accomplis la promefle que le fofi a eu 
la témérité de vous faire« En acheVadt ces 
paroles^ il difparut% Le calife ravi d'avoir vu 
Elle , pardonna au coupable & lui fit mémer 
tine penfion , afin que la néceflité ne ^obligeât 
phis d*ufer de fourberie pour fubfifter commx)»*' 
démenti 

J*ai rapporté cette hiftoire , (eîgrteur , ajouta 
la (ultaâe de Perfe , pour vous perfuader qud 
vos vifîrs font tous des gens d'une naifTance 
\^2ffe. Ne me dites point que demandant la 
gfàce du prince > ils font voir qu'ils font formée 
i\itï fang noble 9 de même que le trôifième 
vifit qui cûnieilloit an calife de Bagdad de par* 
donner au fofi% Le cas eft bien différent. Le 
malheufeuit fofi n'avoit trompé Haroun que 
pour fe procurer une vie aifée , & le tôr€ 
qu'il lui faifoit étoit peu côtifidérable j fon 
crime n étoit pas indigne -de pardon ; maid 
celui de NourgehaQ fait horreur» $*jil y a d«i 


^€ G ô N t i s Tu R c s* 

h générofîté à pardonner des fautes quand Tiift^ ' 
punlté ne faureit avoir de dangerèufes fuites » 
c^eft une foiblefTe de laiffer impunÎ3 des crimes 
<|uî en préfagent de plus grands. Si vos vifirs 
vous parlent fi fokément en faveur du prince » 
c'eft qu'ils font d'if^tèlligence avec lui. Les per- 
fides veulent f^brifer fes détèftables projets. 

Haâkin voyant que la reine parloit avec em- 
portement, lui promit de faire mourir Nour- 
gehan le lendemain. Le jour fuivant, le feptième 
vifîr l'étant jeté au pié du trône , demanda la 
mo du prince , & raconta cette hiftoire : 


m 


HISTOIRE 

Du roi Quoutbeddin & de la belle 

Ghidroukh. 

U N roi de Syrie appelé Quoutbeddin , avoit 
un vifir qui époufa une cachèmirienne , dont 
il eut une fille d'une beauté ravi0ante. On la 
nomma Ghulroukh (i). Le roi en ayant oui 
parler , la voulut voir par curiofité , & il en 
Çut fi charmé, qu'il la fit élever avec foin dans 
fon palais. A mefqre qu'elle grandiifoit , il 
- ' " 

i I ) Ç'efi-â«dîce; joue df rofe^ 


f 


I 


f^pNbôit de ramôui^ dans fes yeux^ & infenli^^ 
4>Iefnent, tet amOur devint très-Vioïenh Dèi 
•^ue 5ce prince 'étoit iftj iBOlnent éloigné d^efle» 
\ â faiipiroit d^ennui^ Enfin il ne pouvoit vivre 
fans Ghulroukh. Le phte & la m^ de -cettd 
t:hartnaiite fille avaient atiflî l^out elle irab ten- 
drèflè extrême* Us àuroie^nt fort feubaité dé 
l'avoir auprès d'eux $ mais la crainte de d^lairt 
au roi Us eiiipechoit de le j^kr d^y confeïiâr* 

n aïtii^a un jour qtïe Quoutbeddlâ fit ïi 
:^bauc}ie a:vec quelques-uns de fes béys; tt 
s'enivra ; ic dans fôn ivreâe > il apperçut li 
jeune Gbulroukh qui badinoit innocemment 
avec un page. A cette vue 5 (aie d'une fureui 
faloufe> il fit venir îe bourreau : Va c^fier-hl 
tête a Qjhulroukh , lui dit4l ; & me fapportd 
d;itis tiion àpparteïnent^ 

L'exécuteur etnmena cette innotehte VrftîhriSi 
liors du )>a^aîs pow la décôler. H revîtit xpel^ 
^ue$ heures après thar^é d^une tête pâle ic 
fàngbnte^ & dans tét état, îl (t préfenta devaht 
ïe roi j qui lui dit : Remporte cette tête , jd 
iiiis tontetit de toi$ que Ton te dbnne une 
Irobe d'Ki^imeur pour avoir fi bien exécuté mei 
ordres» 

Le îeftdemaîn taatîri l te prince , qUaftd foli 
ïvtefle fut pàffée , demanda où étôit Ghul^ 
touidu On lui répondit s Sirie , la nuit tiermèrt) 

Kii 


î^S Go NT K s Turcs» 

vous avez ordonné au bourreau de lui tran-* 
cher la tête. Il vous a obéi, & ei>fuite il Ta 
jetée avec le cadavre dans un fleuve. A cette 
réponfe , le roi fe mit à déchirer le colet da 
la robe etw)ou(Iànt des cris & des hurlemens* 
Il fe i^entit d'avoir cédé au premier mouve- 
ment de fa colère , & il fe retira dans un lieu 
^carté pour fe livrer en liberté à fa douleur.. , 

Le vifir, père de Ghulroukh, alla le trou- 
ver. Le roi fentit redoubler fon affliâion en 
Iç voyant. Ah, vifir, s*écria-t-il, qu*aî-je fait! 
yptre fille , votre malheureufe fille ! .... Il ne 
p^t achever, fes foupiris & fes larmes l'en em- -* 
péchèrent», he vifir foupira auffi. & répandit 
(des pleurs, après quoi il fe retira. 

Quoutbeddin ne fit que gémir & s*affliger 
durant deux mois. Il pailpit les nuits fans fer-« 
iner la paupière , & difoit fans cefle : O mon 
dïeu, faites - moi mourir ; la vie m'eft infup* 
rpprtable, puifque j'ai perdu ma chère Ghul- 
roukh. Il abandonna le foin du gouvernement, 
& devint plus fec qu'un chardon ;du défert* 
JEnfin il commençoit a perdre l'efprît , Iprfque - 
le père de Ghulroukh entrant dans le cabinet 
écarté ou il étoit , lui dit : O roi du monde ^ 
|ufqn'à quand ferez-voûs. po0edé d'un fi rfunefte ' 
défefpoir ? Je fuis père » ; & le tems m'a déji 



• 1 




^CôNTis TtfScy. 

Ah , vîfir î repondît Quoutbeddin , que vous^ 
êtes peu fenfible ! pour moi, je ne puis recevoir 
aucune cohfolation. Ce même tems qui a diffipé 
votre douleur , ne fert qu'à irriter lï imienne; 
il eft inutile de me venir donner des confeils ^ 
je ne veux point les écouter. Gouvernez mes 
états à votre gré; choUiflèz-vous un autre maî- 
tre , je ne prens ptSi de Jwirt à rien /je renonce 
à mon empire; je détefte la lumière, puifque 

Ghulroiikh ne la parta^ point avec tAou O 

• , • • • 

Ghulroukli !♦ matière de ma vie , qu*é'tes-vot^4 
devenue ? je ne vous^ tiendrai plus^ fur meà 
genoux. Je n'aurai plus le plaifir d'aditiirer' votre 
beauté qui n'avoit point d*égale , & qiiî feule 
pouvoit me éharmer. 

A ces mots, le roî fé jeta par tetre, & fit 
mille aftions infeafites.- Sfrè ,• lui dit* le vifir', 
votre ma jéfté eft dans une (ituation dien dépto^ 
rable. Sî dieu touché de vos peines, vous ren- 
doit nia fille , de quel ttîî fe verriez-vo^s ? Tai 
pardonneriez-vous' (à faute ? O ciei l répondit 
Quoutbeddin , quelle feroît ma joie , s*îl faHbit 
pour moi' ce miracle ! je jure que j*époufef^oîs 
Ghuîroukh ' , s'il ila"^ rendeit à ma téndreffe» 
Hé^brèffi 'confoîez Vôiis, fiïe ;- t^^'ïqûa Ife vinr, 
ioui' U rtveiTez'.'feii-mëm6-tenS*=ir-éteva la. 
Voîx'y -«j^pela Bhlilfoukh , & abffit^" cett» 
i»ett^ ^eHbnoe eattaâaas fo fisbitfet : wvâliifr 


ide fe$ jilusi riehes^ habîn & plus venaeîtfe qx» 
la. fleur dont elle portoit le nom* 

,D '^borjd que le roi l-apperçut , iï s*évai^ouît,> 
& r^excès de fa pie.peQfa lui ôter une vie qui 
ayoits réiifte à la plui violente affliâion« Le 
vifir courut quérir de Teau de rofe ; il.^n frotta 
le fvifage.de Quoutt>e4din^ qui reprit peu^à-peu 
fe$ elprite. Ce prince embrafe Ghulroukb 
gyçkc t^anfport. K rafraîchij: & défïiltéra par fa 
r>ie,, .foti foie que la privation, de cet objet 
fiïj^é lypût brûlé. Epfui^ it demanda au vifîr 
pajr q^e^l^ :l?e;ureufe adrefle il avoitpu dérober 
Ghglroul^.îà t^iojufte^ fupplice auquel il Tavoit 
ccmdafnnée dans fon ivrefle. 

Sire , répondit le vi& , înftruît du cruel 

oklr.^ auje iWQus ajvieE dpnn^' , je courus au 

. ^OAifireau ^ |e lui 4repréfentai que cet ordr^ 

v§U^ ic^tf Qcbappîéi ëans le premier roouve- 

A. 

a>wtrdie ypêfn coM^^ »'î&^ <iue vous va\is en 
iç^fentiri^i înfainil?4e^ent dans la fuite» Va ^ 
klLf4isT>}P s 4àns,les çiîjifons de la ville, çoupQ 
h^iM^ 'è? (Quelque ftcuïi^ condamnée à perdre 
k vie »^ tu la porteras au. roi , qui. dans Tétat 
Qyf il..«ft> m s!àp|J§çp^ra,;pQinfr dç. la.troip- 
pofi^ ïi^ewéUtfw ^ fait w que je lui^^ai ditj 
j^i .^aqhéi nia fillQt vous V^y^:i cru. fforte i 
*-ȴanjj>^M dft TQu$ ;fe rendre, i*ai voula 


^♦j ■« «. 


lire , par quelle innocente ni(é f ai fervi votnt; 

amour. 

Le roi Quoutbeddîn loua la prudence de 
fon vifir, le combla de bienfaits, époufa folem» 
nellement fa fille , la fit couronner reine de 
Syrie, & vécut avec elle le refte de fes jours ^ 
toujours amoureux & content. 

Après que le fepfi^ne vifîr de fempereiflt 
de Perfe eut raconté cette hiftoire, it en fit 
Tapplication , &. parla fi bien en faveur 4o 
Nourgehan , que le roi Hafikin fortit du coMêil 
fans rien dire au bourreau» Le foir, bt (vitmo 
prit un air fier» Seigneur, dit^Ue, leme vous 
preflèrai plus de faire mourir îe prince , je 
vois bien que vous méprifez les confeils d'une 
femme : ils ne font pas 'toutef(»s 1 jre jeter» 
Craignez que je ne vous fafle quelcpie jour 
le même reproche que te prophète MouËi fit 
aux ifiraëlites dans une conjcuiâure que je xm 
vous diret. 


c 

I 


' }j .. .* 


Kiy 


ïj'i' C ô N r E iTv± cV. 

• • ■ 

WMmÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊmmÊÊÊBBmmmmÊÊm 


HISTOIRE 


^ 4 •• 


Du roi d*Aad. 

A.oudge-Ibn-Anaq , roi d*Aad, ayant appris 

* que fë prophète Moufa, à la tète de fix cens 

•milîe iÊraëlites, venoit lui prêcher Je }udaïfme^ 

mit une armée en campagne. Le prophète fut 

4Ètr^ng€ttiétit furpris , lorfqu'appetcevant les 

troupes * du roi d' Aad , il vit qu*il auroit à 

-combattre des hommes dont les enfans avolent 

•plusLdô>CÊnt pies de .haut. Son zèle fe ralentit 

«n :pea. Avant que d'en venir aux voies de 

*fait,.il voulut tenter la voie de la négociation*. 

•xll envoya douze doâeurs haranguer Aoudge 

.'& lai dire que c'étoit ^rand dommage que des 

4iomqiei il bien fait& ne. connufTent point dieu» 

Le compliment n'étoit pas difficile. à retenir^ 

îiéanmoins les dofteurs ne laifsèrent pas de 

l'oublier en abordant A^oudge qui fe rognoit 

Jes ongles avec une hache épouvantable. 

Ce mqgftrueux roi voyant les douze dodeurs 
du prophète fi effrayes , quils ne pouvoient 
proférer une parole , fe prit à rire d*un€ fi 
grande force , qu^ les échos en retentirent de 
cinquante Ueue$ à la ronde , il le$ mit enfaitQ 


'Contes Turcs. lyj 

dans le creux de fa main gauche & les rctour- 
:iiant comme des fourmis iavcc le petit doigt 
de fa main droite : Si ces chétifs animaux-là 
parloient , dit-il , nous les donnerions à nos 
enfans pour fe jouer. Il les mit dans fa poche 
'& marcha avec toutes fes troupes pour com- 
battre les ifraëlitesv Quand il fut en leur pré- 
fence, il tira de fa poche les douze doâeurs 
qui ne furent pas plutôt à terre, qu'ils s'en- 
fuirent bien vite & fans tourner la tête. 

Les juifs épouvantés de Tcnorme grandeur 
de leurs ennemis, abandonnèrent le prophètei 
Leurs femmes voulurent envain les raifurer & 
les animer au combat» Les timides maris les 
entraînèrent dans leur fuite , en leur difant : 
Fuyons , laiflbns faire le prophète , le ieigneiu: 
n'a befoin que de lui-mcme pour opérer un 
miracle. 

Moufa refia donc feul , & feul marcha contre 
le peuple d'Aad. Le terrible Aoudge l'attendit 
fans s'émouvoir , ou plutôt s^avança au-devant 
de lui ; puis le voyant à fa portée , il lui lança 
une roche dont le prophète eût été écrafé , fi 
dieu ♦n'a voit envoyé un ange fous la figure 
• d'un oifeau , qui d'un coup de bec fendit la 
roche en deux, de forte que le prophète n'en 
fut pas bleifé. Alors Moufa, pour atteindre au 
^^ant, par ua. effet prodîgîeqx de la toutes 


'1/4 Contes T tr ïr c fc 

puiffance , devint de foixante-dix coudées pïvtm 
haut qu'il n'étoit naturellement. II fe lança en 
Taîr de foixante-dix coudées , & de fa baguette 
qui avoit foixante - dix coudées , il toucha le 
genou d*Aoudge, qui en mourut fubitement. Le 
peuple d'Aad prit auffitôt la fuite , & les ifraë- 
lites revinrent offrir leurs fervices au prophète 
qui leur dit : Puifque vous êtes des lâches» 
qui n*ave2 pas eu le courage de fuivre les géné- 
reux confeils de vos femmes , dieu vous fera 
errer dans les terres du Teyhyazoufy pendant 
quarante ans. 

Vous n^avez pas plus de fermeté que les^. 
îfiraëlites , feigneur , continua la reine Can- 
2ade; vous me promettez tous les foirs que 
vous ferez mourir le printe , & tous tes matins 
vous avez la foibleffe .de vous rendre aux dif- 
cours étudiés de vos miniftres : vous êtes comme 
un rofeau que les vents agitent , vous penchez 
tantôt d'un côté & tantôt d^un autre. Ne foyez 
l^lus îrréfolu, feigneur, je vous û fuffifamment 
(ait voir la nécèffité où vous êtes d^immolûr 
Kourgehan à votre sûreté. Montrez que vous 
êtes maître ; & déformais foyez fotu€ aux 
prières de vos vîfirs. Ne m'en dites pas davan^ 
tage , madame , interrompit l'empereur , cjea 
eft fait » demain Nourgehan périra* 

Le jour fuivaot^JIaûldn entra au confeîL d^^ 


C o K ï ï s T u R c s; t^f 

aîr furieux : Que l'on amène îcî mon fils, dît-il 
au bourreau., & que fans plus différer on lui 
abatte la tcte. O roi du monde! s*écria le 
huitième vifir ^ en venant fe jeter au pié da 
trône , tous vos vîfirs , vos fidèles efclaves , 
vous conjurent de fijfpendre encore le fupplice 
du prince jufqu*à ce que vous ayez entendu 
rhiftoire du bracmane Padmanaba; votre ma- 
jefté pourra bien rentrer en elle-même, fi elle 
Técoute avec attention. Je confens <ïue vous 
me la racontiez , répondit le roi ^ mais après 
cela, je ferai mourir mon fils. 


■ ■ " ■ M 


HISTOIRE 

Du krachmane Padmanaha & du jeune 

' - . Fyquau 

OiRE, reprît le huitième vifîc, il y avok%tt« 
trçfois dans la^ille de Damas: un veiideur de 
fiquàa (I). Il avoit un fils de quinze à feîze 
ans , qui fe nommoit Haflân , & qui pouvoit 
palier pour un prodige., Cétoit un garçon i 
yifage de lune, de* taille de cyprès, d*unè 


^ ( U C cft une boifiôii^^m^^ 4'efS^Ht^eftii «: é» 


tS6 COÎTTÏS TvVkCS0 

humeur enjouée & d*un efprît très - agréable^ 
S'il chantoit , il raviflbit tout le inonde par la 
douceur de fa voix , & s*il touchoît un luth , il 
ctoit capable dé refflifciter mt mon. Ces talens 
n'étoient pas inutiles à fbn père , qvk pour 
vendre en quelque façon le plaîfir que donnoit 
fon fils , vendoît fort cher fon fiquàa. Xe pot 
qui n*en valoit ailleurs qu*un msftighir C i ) , (è 
vendoit chez lui un aqtcba j mais' il avoit beau 
renchérir cette boilTon , comme oaalleitdans fa 
boutique plus pour voir fon fils gue pour boire, 
la foule n'en étoit pas moins grande. L^on appe^ 
loit même fa maifon : Tchefchmé^ Abjf Hkayati 
c*eft-à dire , la fontaine de Jouvence , à caufè. 
du plaiCr que les vieillards y prenoient. 

Un jour que le jeune Fiquaï chantoit & jouoît 
du luth , au grand contentement de tous ceux 
qui fe trouvoient dans la boutique , le fameux ^ 
brachmane Padmanaba entra pour fe rafraîchir. 
Il «lue n^nqila pas d'admirei: Hatfaki ; & après 
ravoir entretena, il fut charmé de fa convor-»* 
fation. Il retourna dans la boutique non-feule^ 
inent le lendemain, îl quittoit même fes affaires 
four y aller tous les jours ,.& au lieu^que les 
s^utres ne . donnoient qu'ua aqtcka , il /doonoit 
un fèquin. . . . 

(i) Un manghir vaut un Uardi 


Contés Turcs. t^f 

Il y aVoit déjà long- tems que cela duroit^ 
lorfque le jeune Fyquaï dit à fon père : II 
\ieat ici chaque jour un homme qui a Taie 
d'un grand perfonnage ; il prend tant de plaifir 
à me parler, qu'il m'appelle à tous momens 
pour me faire quelque queftion , & quand il 
fort il me taifTe un fequin« Oh ! oh ! répondit 
le père , il y a du myftère là - deffous , les 
intentipâs <ie ce grand, perfonnage ne fonc 
peut-être pas fort bonnes* Souvent ces philo*- 
fophes, ftalgré leur mine grave, font très- 
vicieux. Demain , lorfque tu le verras , dis-lut 
que je fouhait^ de le coiuioître, &is-le montet 
dans ma chambre , je veux Tétudier j j*ai de 
l'expérience, je démêlerai au travers de tous 
fes difcours , s'il eft auifi fage qu'il alFede de 
le paroître. 

Dès le lendemain , HafTan fit ce que fon 
père défiroit : il engagea Padman^ba à montée 
dans fa chambra où Ton avoit préparé une 
collation magniâque. Le vendeur de fiquàa fit 
tous les honneurs imaginables au bracmane, 
qui les reçut d'un ah: fi poli, 6c qui montra 
tiant de fageflfe dans fon entretien , que l'on 
ne douta plus qu'il ne fût un homme très-ver- 
tueux. Après U collation, le père du jeune 
HaiTan lui demanda de quel pays il étoit , où 
U ]k)geoit ; Se fitôt ^u'U eut appris qu'il itolt 


1^8 CoNfËS Tûhcs» 

étranget , il lui dit c Si vous voulez deôlëUféf 
îavec ûous ^ je vous donnerai un logement dan^ 
kna maifon. J^accepte Toffre que vous me faites ^ 
repondit Padmanaba, parce que c^eft uii pa-» 
radis en ce inonde que de loger avec de bond 
sttnis> 

Le brachmatie établit donc (a deiheufe cheâs 
!e vendeur de fiquàa» Il lui fit des préfetis con^ 
^dérables , & conçut enfin pour Haflati une f! 
forte amitié ^ qu'il lui dit uft jour : O moâ 
fils ! il faut que je vous ouvre mon *cœur ; )ô 
vous trouve Tefprit propre aux fciences fecrètes s 
il eft vrai que votre humeur eft, un peu trop 
enjouée ; mais je fuis perfuadé que vous chan- 
gerez 9 & que vous aure^ dans la fuite toutd 
la gravité ou plutôt toute la mélancolie qui 
convient aux fages^ aux myftères defquels jd 
veux vous initier» J'ai deiTein de faire votre 
fortune , & fi vous voulez m*accompagner hors: 
die la ville, je vous ferai yoii* dès aujourd'hui 
les tréfprs dont je prétens vous mettre ert 
poifeâion. Seigneur , lui répondit Hafiàn y Voud 
faveï que je dépens d^uti pèire } je ne puis faiis 
ft permiflion aller avec vous. Le brachmane eti 
parla au père, qui perfuadé de la fàgeflfe du 
phtlofophe , lui permit d'emmener fon fils où il 
jwi plairoit. 

. Pa^man^ba fortit 4e la v.ill^'4e -Damas ^avee 


Hafian ; ils marchèrent vers une mafufe , où 
étant arrivés, ils trouvèrent un puits rempli 
d'eau jufqu'aux bords* Remarquez bien ce puits ^ 
dît le brachmane y les richeilès que ie vous 
deftine fom là -dedans. Tant pis , répondit le 
jeune homme en fouriant. Hé comment les 
pourrai-je tirer de cet abîme ? O. mon fils I 
reprlt^Padmanaba, je ne fuis point étonné que 
cela vous femble difficile , tous les hommes, 
n'ont pas le privilège que j'ai ; il n'y a que 
ceux que dieu veut faire participans des mer^ 
veilles de fa toute-puiflance , qui aient le pou- 
voir de renverfer les élémens & de troublée 
Tordre de la nature* 

En même - tems il écrivit fur un papîec 
«quelques lettres en langage hanfcrit , qui eft la 
langue des mages des Indes , de Siam & de la 
Chine* Il ne fit enfuite que jeter le papier dans 
ie puits, & tout auâitât l'eau s^abaiffa & fe retua^ 
de forte que Ton n'en vit plus* Us entrèrent touSv 
deux dans le puits où parut un efcalier par où ils 
defcendirent jufqu'au fond* Ils trouvèrent une 
porte de cuivre rouge fermée d*un gros cadenas 
d'acier. Le brachmane écrivit une oraifon 8c ta 
et toucher au cadenas qui s'ouvrit à Tlnfianté 
Us poufsèrent la porte & entrèrent dans une 
cave dû ils apperçurent un éthiopien des plus 

Boirs* Il itoit debout^ & avoit unç maio pof^ 


1(50 Contes T u r c ^* 

fur une grande pierre de marbre blanc* Si nôVA \ 
nous approchons de lui » dit le jeune Fyquaï^ 
il nous jetera cette pierre à la têtCé En effet , 
dès qujç Telhiopien vit qu'ils s'avançoîent , il 
leva de terre fa pierre énorme , comme pour 
la leur jeter; Padmanaba récita vite une courte 
oraifon , & fouffla ; & l'éthiopien ne pouvant 
réfîftet- à la force des paroles & du fovffle , 
tomba à la rertverfe. 

Ils traversèrent la cave fans obftacle , & 
pafsèrent dans une cour d'une vafte étendue, 
au milieu de laquelle étoit un dôme de criftal 
dont rentrée étoit défendue pat deux dragons 
placés vis-à-vis Tun de l'autre , & dont les 
gueules ou vertes voihiffoient des tourbillons 
de feu. Hallàn en fut épouvanté» N'allons pas 
plus avant , s'écria-t-il , ces horribles dragons 
nous brûleroient» Ne craignez rien» mon fils, 
dit le bfachmane ; aye^ plus de confiance en 
moi & foyez plus hatdii La fupréAie fageffe où 
je veux vous faire parvenir, demande de la 
fermeté ; ces monftres qui vous effrayent, vont 
difparoître à ma voix* J'ai le pouvoir de com- 
mander aux démons & de difliper tous les 
enchantemens. En difant pela ^ il* ne fit que* 
prononcer quelques mots câbaliftiques , & les 
dragons fe retirèrent dans deux trous» Alors 
la pprté du dôme s'ouvrit d'elle-rmême tput-!. 

à-coup» 


J 


GONTESTURCS. i^i 

à-coup. Padmanaba & le jeune Fyquaï entrèrent, 
& les yeux de celui-ci furent agréablement 
furpris d*appercevoir dans une autre cour un 
nouveau dôme tout de rubis , au haut duquel 
ctoît une efcarboucle de fix pies de diamètre, 
qui par la grande lumière qu'elle répandôît 
par-tout , fervoit de foleil à ce lieu fouter- 
rain. 

Ce dôme n*étoît pas comme le premier, gardé 
par d'effroyables monftres. Au contraire , fix 
charmantes ftatues faites chacune d*un feul dia- 
mant parpiflbient à l'entrée , & repréfentoient 
fix belles femmes qui jouoient du tambour de 
bafque, La porte compofée d'une feule éme- 
raude , étoit ouverte & laiflbit voir un fallon 
magnifique. Haflàn ne pouvoit fe lafler de con- 
Cdérer tout ce qui s'offroit à fa vue. 

Après qu'il eut bien examiné les ftatues & 
le dôme par dehors , Padmanaba le fit entrer 
dans le fallon dont le plancher étoit d'or maflîf, 
& le plafond de porphyre tout parfemé de 
perles. Là, mille différentes chofes toutes plus 
curieufes les unes que les autres , occupèrent 
les avides regards du jeune homme. Le phi- 
lofophe le fit pafTer enfuite dans une grande 
chambre quarrée ; il y avoit dans un coin un 
gros monceau d'or ; dans un autre , un mon- 
ceau de rubis d'une extrême beauté ; dans le 
Tome XJ^L L 


i62 Contes Turcs. 

troifième , un pot d'argent ; & dans le qua«> 
trîcme , un monceau de terre noire. 

Au milieu de la chambre s'élevoit un trône 
fuperbe , & il y avoit defliis un cercueil d'ar- 
gent dans lequel repofoit un prince qui âvoît 
fur la tête une couronne d*or enrichie de groflè^ 
perles. On voyoit au-devant du cercueil une 
large plaque d'or fur laquelle on lifoit ces 
paroles écrites eu caradères hieroglyfiques caba- 
liftiques , dont fe fer voient les anciens prêtres 
égyptiens : Les hommes dorment tant qu*ils viventi^ 
Us ne fe réveillent qi^k Vhevre de leur mort» 
Que m^ importe à préfent d^avoir pojjédé an grand 
empire avec tous les tréfors qui font ici ^ il ri y 
a rien qui dure fi peu que la projpérité , & 
toute la puijfance humaine fCefi que foiblefje* 
O mortel infenfé , tandis que tu es dans le ber^ 
<tau branlant de ta vie , ne le glorifie point de 
ta fortune , fouviens^toi du tems que fiorijfoient 
les Pharaons, Ils ne font plus , & bientôt tu 
cefj'eras d*ctre aujji-bien qu^eux. 

Quel prince eft dans ce cercueil, dit Haiïân? 
C'eft un de vos anciens rois d'Egypte, répondit 
le brachmane ; c'eft lui qui a fait creufer ce fou- 
terrain & bâtir ce riche dôme de rubis. Ce 
que vous m'apprenez me furprend, reprit le 
jeune homme. Et par quel bifarrerie ce roi a-t-il 
fait conflruire fous terre Un ouvrage qui femble 


Contes Turcs» 1^3 

avoir épuifc toutes les richefles du monde ? 
Tous les autres monarques qui veulent laifleç 
à la poflérité des monumens de leur grandeur , 
les étalent au lieu de les cacher aux yeux.d^ 
hommes. Vous avez raifon , répliqua le brach- 
mane , mais ce roi étoit un grand cabaliûe ; 
il fe déroboit fouvent à toute fa cour pour 
venir dans ce lieu faire dts découvertes dans 
la nature. Il poffédoit plufieurs fecrets ^ & 
entr'autres celui de la pierre philofophale ^ 
comme on le peut voir par toutes ces richelïè^ 
qui font ici , & qui ont été produites par c^ 
monceau de terre noire ^e vous aftpercevejc 
dans ce coin, Seroit-il paffible, s*écria le jeune 
Fyqi^ï j, que cette terre noire , eût fait tout 
cela? î^*en doutez nulkment, répondit le brach- 
jnane^ & pour vous le prouver, je vais vous 
citer^4eu3Ç vers turcs qui renferment tout le 
fecrat de h pierre philofophale. Les voici : 

Wîrghîl Arous gharby Schahzadcy Khîtaya 
Btr Tifi ola boultrdan Oiltan Kfaob rouyan. 

Ceft-à-dire, à la lettre : ÎDqnne à l'époufée 

d'occident le fils du roi d'orient ; vin enfant 

naîtra d'eux, qui. fera le fultan des beaux vi- 

. ftges. Je vais vous en dire le fens nayftique : 

Fais corrompre par l'humide la terre sèche 

adamique qui vient d'orient; de cette corrup- 

L- • '.. 


15^ CoNtES TUfttJ. 

tîoft , ' s*engendrera lé mercure phîlôfophîque , 
qui eft tout - puiffant dans la nature , & qxlî 
engetidrera îé foleil & la hine , C:*eft-à-dîre > 
i^r & logent; & Iotfqu*il lAontera fur fon 
tfoné, il changera les cailloux en diamans Se 
autres pierres précieufes. Le pot d'argent qui 
eft dans ifn coin dé cette chambre, contenoit 
Teau , c*eft-à-dire , Thumide dont on s*eft fervi 
pour corrompre la terre sèche & la mettre en 
l'état oiv elle eft. Si vous preniez de ce mon* 
reati une poignée feulement , vous pourriez 
tranfrauer en argent ou en or, fi vous vouliez, 
îtoùslés métaux qui font en Egypte & toutes les 
pierres des maifons , en diamans & en rubis. 

Il faut avouer , dit Haflan , que voilà une 
mervellleufe terre ; je ne m*étonne plus do voir 
ici tant de richeffes* Elle eft encore plus admi- 
rable que je ne vous le dis , répliqua le brach- 
mane ^ elle guérit de toutes fortes de maladies : 
qu'un malade exténué & tout prêt à rendre 
• Tame , en avale un feul grain , il va fentir tout- 
à-coup revenir fes forces , & il fe lèvera fur 
le ciiamp plein de vigueur & de fanté. Elle a 
encore une vertu que je préfère à toutes les 
autres. Quiconque fe frotte les yeux de fon 
fuc , voit les efprits de Tair & lei génies , & 
a le pouvoir de leur commander. 
• Apres tout ce que je viens de vous dire. 


mon fils» continua-t-il 2 jugez des tréfors qui 
vous font réfervés. Ils font fans doute incfti^ 
niables , dit le jeune homme ; mais en atteiv* 
dant que vous me les fafliez pofTéder, ne puis je 
pas en emporter une partie , afin de faire voir à 
mon père combien nous fommes heureux d'avoir 
un ami tel que vous? Oui, vous le pouvez, re* 
partit Padmanaba , prenez tout ce que vous vou- 
drez. Haiïan profitant de Toccafioci, (e chargea 
d'or & de rubis, & fuivit le brachmane , qji^ 
fortit de la chambre oii étojt le roi d'Egyptçw 

Ils traversèrent le beaafallon, les deux coursi, 
la cave , où ils trouvèrent réthiopien encore 
renverfc j ils tirèrent la porte de cuivra rouge 
après eux, & le cadenas d'acieç â Tinflantmême 
fe ferma tout feul. Ils moptèrent enGjite paç 
Tefcalier ; & le puits , dès qu*Us furent dehors^ 
fe remplit d*eau & parut comme auparavant^ 

Le bracliniane remarquant que le jeune homme 
étoit étonné de voir Teau revenue tout à-coup-, 
lui dit : D*où naît cette furprife que vous faites 
paroître î N*avez - vous jamais oui parler de 
talifaians ? Non ,. répondit le jeune Fyquaï , Si 
voua me ferez plaifir de m*apprendce ce que 
c*eft« Je ne me contenterai pas de vous le direi» 
reprît Padmanaba ; je vous enfeignerai même 
quelque jour à en compofer. Cependant je vais 
vaus expliquer ce que vous fouhaitez de favoir» 

L uj 


ï66 Contes Turcs. 

Il y a deux fortes dé tallfmans ^ le cabàliftîque 
& raftrologique. Le premier qui eft de la plus 
iublime efpèce 5 produit fes effets merveilleux 
par le moyen des lettres ^ des paroles & des 
oraifons ; & le fécond découvre les fîens par 
le rapport que les planètes ont avec les métaux. 
Oeft dé la première • forte de talifmahs dont je 
me fers ; elle m*a été révélée en fonge par le 
grand' dieu Wiftnou ^ chef de tous les pagodes 
tlu monde. 

Sachez , mon fils l pourfuî vit-il , que les lettres 
ont rapport aux anges ; qu'il n*y a point tle 
lettre qui ne foit gouvernée par un ange , & 
fî vous me demandez ce que c*eft qu*un ange, 
je vous dirai que c*eft un rayon ou une émana- 
tion des vertus de la toute -»• puiflance & des 
attributs de dieu. Les anges qui réfident dans 
le monde intelligible , commandent à ceux qui 
habitent le monde célefte^ & ces derniers , à 
ceux du monde fublunaîre. Les lettres forment 
les mots , les mots compofent les oraifons , & 
ce ne font que les anges repréfentés par les 
lettres & affemblés dans les oraifons écrites ou 
proférées, qui font ces prodiges qui étonnent 
les hommes ordinaires. 

Tandis que Padmanaba parloit aînfî au jeune 
homme, ils s'en retournoient tous deux vers 
la ville. Ils arrivèrent chez le vendeur de fyquàa. 


Contes Tur c^. 167 

qui fut charmé lorfque fon fils lui montra Vot 
& les pierreries dont il étoit chargé. Ils cef- 
sèrent de vendre du fyquàa , & commencèrent 
à vivre dans l'abondance & dans les plaifîrs.^ 

Or, HafTan avoît une belle-mère d*une humeur 

avare & ambitieufe* Quoiqu'il eût apporté des^ 

rubis pour des fommes immenfes » elle craignit 

de manquer d'argent y & elle lui dit un jour i 

O mon fils , fî nous continuons de vivre comme 

nous vivons , nous ferons bientôt ruinés. N'ayea. 

point d^inquiétude là-deffiis , ma mère , lui ré- 

pondit^l y la fource de nos biens n*eft pas 

tariç. Si vous aviez vu tous les tréfors que le 

généreux Padmanaba me deftine , vous n^aurîez 

point cette crainte vaine. La première fois qu'iï 

me mènera au puits , je vous apporterai une. 

pincée de terre noire qui vous mettra Téfprit 

en repos pour long-tems. Charge- toi plutôt 

d'or & de rubis , reprît la belle-mère , f aime 

mieux cela que toutes les terres du monde*. 

Mais Haflan , ajouta-t-elîe , il m*^eft venu une 

penfée; puifque Padmanaba veut te donner tous 

ces tréfors, que ne t'apprend-il: toute'sles orai-^ 

fons néceflTaires poyr defcendre dans l'endroit 

où ils font ? S11 alloit à mourir fubitement ^ 

voilà toutes nos efpérances évanouies. D'ailleurs, 

nous ne ûvons pas s'il ne s^ennuiera point de 

vivre avec nous» Peut-être eft^il fur le point 

JUiv 


i69 Contes Turcs* 

de nous quitter & d*aller faire part à quel qu'autre 
de ces rîcheffes. Pour moi , mon enfant , je 
fuis d*avîs que tu prelTes Padmanaba de t'^p- 
prendre les oraifons , & quand tu les fauras , 
nous le tuerons , afin qu'il ne découvre à nulle 
autre perfonne le myftère du puits^ 

Le jeune Fyquaï fut effrayé de ce difcours: 
O ma mère ! ' s'écria-t-il y qu'ofez-vous propo- 
fèr? pouvez-vous former un fi noir attentat? 
Le brachmane nous aime, il nous accable de 
bienfaits ; il me promet des tréfors capables 
d*airouvir Tavarice des plus grands monarques 
de la terre ; & pour prix de toutes fes bontés , 
vous voulez lui ôter la vie ! Non , quand je 
devrois retomber dans mon premier état & 
vendre du fyquàa toute ma vie , je ne puis con- 
tribuer à la mort d'un homme à qui j'ai tant 
d'obligation. Vous avez de fort beaux fenti- 
mens , mon fils , répliqua la belle-mère ; mais 
il ne faut confulter que nos feuls intérêts* La 
fortune nous préfente une occafion de nous 
enrichir pour jamais, ne la laiflbns point échap- 
per. Votre père , qui a plus d'expérience que 
vous , applaudit à mon deffein , & vous devez 
auffi l'approuver. Haffan continua de témoigner 
beaucoup de répugnance à entrer dans cette 
cruelle réfolution ; néanmoins comme il étoît 
jeune & fecîle , fa belle mère lui repréfenta 


Contes Turcs* 169 

tant de chofes , qu'il fut aflfez foiblc pour fe 
rendre* Hé bien 1 dît-il , je vais trouver Pad- 
manaba & l'engager à m'apprendre les orai(bns« 
Effeâivement, il alla fur le champ le chercher, 
& il le prefla tellement de lui enfeigner tout 
ce qu'il falloît faire pout defcçndre dans le 
fouterraîn , que le brachmane qui avoit une 
extrême tendrefle pour cet enfant , ne put s*en 
défendre. Il écrivît chaque oraifon fur un pa- 
pier , en marquant précifément Tendroit où il 
la falloît prononcer avec toutes les autres cîr- 
confiances cabaliftîques , & puis il les donna 
au jeune homme. 

AufEtôt que celui-ci fut les oraîfons , il en 

avertit fon père & fa belle- mère, qui prirent 

jour pour aller tous trois vifîter les tréfors, A 

notre retour , dît la belle-mèré , nous tuerons 

Padmanaba. Le jour venu, ils fortirent de leur 

maifon fans dire au brachmane où ils alloient. 

Ils marchèrent vers \à mafure. Dès qu'ils y 

furent arrivés , Haffan tira de fa poche le papier 

où étoit écrite la première oraifon ; il ne l'eut 

pas jetée dans le puits ^ que l'eau difparut. Ils 

dépendirent par l'efcaliér jufqu'à la porte de 

cuivre rouge. Le jeune homme fit toucher une 

autre oraifon au cadenas d'acier qui s'ouvrit, 

^ ils poufsèrent la porte. L'éthiopien qui parut 

debout '& prêt à jeter fa pierre de marbre 


«7* COKTES TUKCS. 

blanc 5 caufa quelqu'effroi au vendeur de fy quàa 
& à fa femme ; mais Haffan récita vîte la troî-* 
(ième or^fon & fouffla ^ & Téthiopien tomba 
par terre. Enfin ils traverfent la cave, pénètrent 
dans ta cour où eft le dôme de criftal, le jeune 
homme oblige les dragons à fe retirer dans 
leurs trous. Ils s'avancent enfuite dans la féconde 
cour ; ils paflênt par le fallon , & entrent dans 
la chambre où font les rubis , Tor , le pot d*ar- 
gent & la terre noire. La belle-mère fit peu 
d'attention au cercueil du roi d'Egypte , & ne 
s*amufa point à lire Tinfcription morale qui 
étoit fur la plaque d'or. Elle ne daigna pas non 
plus regarder le monceau de terre noire dont 
fon beau-fils lui avoit dit tant de bien. Elle 
fe jeta avidement fur les rubis , & en prit une 
fi grwde quantité , qu'à peine pouvoit - elle 
marcher. Son mari fe chargea d'or , & Haflàn 
fe contenta de mettre dans fes poches deux 
poignées de terré noire, réfolu d'en faire l'eflài 
à fon retour. 

Ils fortirent après cela tous trois de la cham« 
bre du roi d*Egypte. Accablés fous le poids 
des richefles qu'ils emportoîent, ils traverfoient 
gaiement la première cour , Iwfqu'ils virent 
paroître trois épouvantables monftres qui ve- 
noient droit à eux. Le vendeur de fyquàa Se ùt 
femme , faifîs d'une mortelle crainte , fe tour- 


GoyTBsTURCJ. 171 

tièrcnt vers Haflan , qui n'ayant pas d'oraifon 
pour chafTer ces monftres , ne fut pas moins 
cflfrayé qu*eux. Ah ! belle-mère injufte & mé- 
chante , s*écria-t il , vous êtes caufe que nous 
allons périr. Padmanaba fans doute a fu que 
nous fommes venus ici ; peut-être même a-t-il 
découvert par fa fcience , que nous avons conC> 
fUré (a mort ; & pour nous punir de notre 
mgratitude, il nous envole ces monftres pour 
nous dévorer. A peine eut-il achevé ces paroles, 
qu'ils entendirent en Taîr la voix du brachmane 
qui leur dit : Vous êtes tous trois des mifé- 
rables indignes de mon amitié ; vous m'auriez 
ftté la vie , fi le grand dieu Wiftnou ne m'eût 
pas averti de votre mauvaîfe intention. VoUs 
allez éprouver mon jufte reflentîment , vous, 
femme , pour avoir conçu le deflein de m'aCTaf- 
finer 5 & vous autres , pour avoir été capables 
de fuivre le confeil d'une femme dont vous 
auriez dû détefter la méchanceté. A ces mots, 
la voix cefla de fe faire entendre , & les trois 
monftres mirent en pièces le malheureux Haflan j 
fon père & fa coupable belle-mère. 

Cette hîftoire vous apprend , fire , ajouta le 
huitième vifîr , que vous ne devez point écou- 
ter la reine qui vous porte à faire mourir Nour- 
gehan , parce que s'il n'eft pas criminel , le ciel 
vous punira comme complice du deflein derli 


fji CoK^Bs Turcs* 

fultane » de même que Padmanaba punît HaiËin 
& fon père , quaiqu*ils tfeulTent fait qu*acquief- 
cer au fentîment de la belle*mère. Uempereut 
fut touché du récit de cette hiftoire & dit : 
Mon Êls ne mourra point que je n*aie des preuves 
évidentes de fon crime. 

Hafikin alla prendre le plai(îr de k chaflô , 
& le folr à fon retour , la fultane lui dit : Vous 
avez donc encore pardonné à Nourgehan? Afa« 
dame , répondit le roi , avant que de le faire 
mourir, je veux être affuré qu'il mérite la mort* 
Hé , feigneur ^ reprit la princeffe , iî vous ne 
voulez point ajouter foi à mes paroles, (î mon 
témoignage vous eft fufpeâ, croyez -en le 
fîlence de votre fils & la fuite de fon précep- 
teur. Pourquoi Aboumafchar s*eft-il retiré de 
la cour ? Il a fans doute découvert la paffîon 
& le mauvais caraâère du prince, & il a craint 
qu'on ne lui reprochât de l'avoir mal élevée 
Quelle autre preuve pouvez - vous avoir d'un 
attentat commis en fecret? Quand il n'y a pas 
de témoins qui dépofent contre un criminel, 
doit-il pour cela échapper à la rigueur de la 
jùftice ? Non , feigneur , au défaut des témoins 
il faut le condamner fur des indices & même 
fur des foupçons. Les préjugés alors tiennent 
lieu de preuves.. C'eft ce que je vais vous 
perfuader fi vous me permettez de vous raconter 


CoNTHS Turcs* lyjf 

rhlfioîrè du fultan Âqfchid* Je fuis prêt à vous 
écouter , madame , dit le roî ; en méme-tems 
elle la conta de cette manière : 


HISTOIRE 

Du fultan Aqfchid. 

Aqschid, fultan d*Egypte, fe voyant par- 
venu à une extrême vîeillefle, & fentant appro- 
cher le dernier }our de fa vie ^ ailèmbla fes 
trois fils & leur dit : Mes enfans , je paroîtrai 
bientôt avec mes ceuvres devant le tribund 
de dieu ; mais avant que Tange de la mort 
vienne mettre la tête fur mon chevet , je vous 
ordonne de faire mes funérailles. Je veux voir 
de quelle manière vous vous en acquitterez 
quand j'aurai ceflTé de vivre. Contentez ma 
curiofité ; allez tout-à-rheure commander de 
ma part à tous mes vifirs , qu'ils envoient en 
diligence avertir tous les cans & les rois mes 
voifins , ou mes tributaires , de • fe trouver à 
cette cérémonie. Enfin , que rien n'y manque > 
*& qu'elle fe faffe avec la même pompe que fi je 
nMtoîs plus au monde. Les trois princes à ce 
dîfcours y fe prirent à pleurer èc fe difposèrent 
toutefois à obéir au roi leur père« 


174 Contes Turcs. 

Les viGrs ne manquèrent pas de donner tout 
les ordres néceilàires pour cette trifte fête dont 
le jour fut arrêté. L^ béys firent tous les pré- 
paratifs que Ton attendoit d'eux ; de forte que 
tout étoit prSt lorfque ce jour arriva^ Le palais 
fut tendu 4e d^uil. On rangea en bataille dans 
la place tous tes foldats de la garde qui étolent 
au nombre de cinquante mille hommes; & on 
leur diftribua la paie dans des bourfes d'or. 
Puis tous les béys entrèrent dans la chambre 
du fultan qui étoit couché fur fon lit ^ ils I« 
prirent & le portèrent fur le trône devant lequel 
quatre vifirs posèrent un cercueil fous un dais 
magnifique & foutenu en Tair par quatre princes 
£ls de rois. D'abord ^ iix béys commencèrent 
à répandre par - tout des poignées de terre 
•priiè dans le palais & entremêlée d'une infir 
nité de p^ti^s çiorceaux de taffetas de toutes 
£ortQ$ de couleurs. Enfuit;e les trois fils du fui- 
tan vinrent parer le cercueil d'une prodigieufe 
quantité de pierreries, & mirent deffus la cou- 
jronne d'Aqfchid enrichie de gros diamans qui 
cblouiffoient. 

9 

Après cela, quatre grands cans, c'eft-à-dîre^ 
quatre princes fouverains tartares, prirent cha- 
cun un pié du cercueil , & l'appuyèrent fur 
leurs bras. Les chécs ou doâeurs & lés der- 
viches marcboient au-devant du cercueil en 


/' . 


CONTIS TURCJ* tjf 

chantant des pfeaumes Les zahides ou folitaire^ 
les fuivoient> & Tûn d'entre ceux-ci monté 
fur un chameau feitielle fellé, portoit Talcofan 
avec beaucoup de refpeâ. Les princes^ enfans 
de rois y les grahds cans & leurs fils marchbieiit 
à côté du cercueil 9 & immédiatement après ^ 
deux cens joueurs de tambours de bafque qui 
frappant fur leurs tambours d'une tnanière pi<* 
toyable , chantotent des vers à la gloire du 
roi ; puis iàterrompatittout-à^c^up leurs chants » 
ils crtoîônt tous enfemble à gorge déployée : 
O deftin cruel ! ô malheureux . jour I le roi It 
plus jufte des rois» le conquérant des empires^ 
l'exterminateur de& ennemis, & le noiurriciec 
des amis, eft mort« Après ce cri , ils jetoîent 
à pleines mains fur le cercueil des amandes 
teintes en noir. 

£nfuite de ces joueurs de tambours paroifr 
foient cinquante viCIrs avec de longues robes de 
deuil noires & bleues , & derrière eux venaient 
les béys qui avoient tous à la main des arc^ 
rompus. Ils étoient fuivis de dix mille che^ 
vaux à felle 8c bride d'or qui avoient tous la 
queue coupée , & que menoient en leflè diiç 
mille efclaves noirs tous revêtus de facs bleus* 
On voyoit enfin toutes les files du férail »^ le 
vifage barbouillé de noir & de bleu, & les che- 
veux épais , terminer la marche du convoi en 


1^6 CONTESTUKCS^ 

Ëdiànt des cris & des hurlemens épouvantables. 
A ce .fpedacle , le vieil Aqfchid poufla un 
profond foupir & s'écria : J^ai vu mes obsèques 
avant ma mort ! Il ordonna enfuite qu'on IVii-. 
dât à defcendre du trône , & lorfqu'il en fut 
defcendu , il ramaila une poignée de cette terre 
que les béys avoient répandue , & il s'en frotta 
la tête & la barbe en difant : Que la terre 
foit fur un homme comme moi , qui pendant 
un fi long règne n'ai rien fait dont la poftérîté 
puKfe conferver le-fouvenir. Puis il fe tourna 
vers fes vifirs ; Je veux, leur" dît-il, faire des 
fondations. Ecrivez. Le grand - viCf fe difpofa 
à écrire , & le fujtan lui diâa les paroles fui- 
vantes : Premièrement, je laiffe un million deux 
cent vingt mille afpres (i) pour faire bâtir un 
hôpital pour les mufulmans affligés de la groffe 
galle. Secondement, je donne la même fomme 
pour fonder un collège où l'on apprenne à tirer 
de l'arc & à jouer au mail. Troifième fondation, 
j'ordonne que l'on établifle un nouveau cara- 
vanfërail rempli de femmes noires pour le fer- 
vice des voyageurs blancs , & pour cet effet , 
je veux que Ton prenne chaque jour dans mon 
tréfor cinq cens dinar es (2). En quatrième & 

( 1 ) Ou uti aqtfcha , c'efi à-tiirc , un Col. 
(1) Dinare, efl un ducat d*or de fept francs. 

dernier 




r 


C O N T E s T U R C 5. 177 

j dernier lieu , je commande que Ton fafle des 
bains pour fervir de retraite aux femmes répu- 
diées, jufqu'à ce qu*elles aient trouvé des huilas 
pu llcitateurs ; & pour cela je laiife neuf cens 
mille afpres. 

Quand le roî eut fait ces pieufes & chari- 
tables fondations , il Te fit apporter & lire les 
cahiers de Talcoran ; il donna mille dinares au 
jedeur, cinq cens à chaque zahide & dervi- 
che , & les aveugles & les boiteux en eurent 
chacun cent. On préfenta enfuite le feftin niorr 
tuaîre. On fervlt les viandes dans des vafef^ 
d*or , & Ton difoi.t à tous ceux à qui ils étoienf 
offerts : Le vafe eft auffi pour vous, il vous , 
eft permis de remporter. Après le banquet , 
Aqfchîd mit en liberté toutes les filles efclaves 
qui fe trouvèrent en fon palais. 

Telle fut la cérémonie que fit faire ce fultan , 
& qu'il fallut recommencer le lendemain; cac 
il tomba malade le même jour. Il fe coucha, 
& Tentant approcher fon dernier moment , il 
appela les trois princes fes enfans : O mes fils ! 
leur dit il , j*ai caché dans le coin de mon 
cabinet, en entrant à main gauche, une boëte 
où il y a les, plus belles pierreries du monde, 
je vous ordonne de les partager également entre 
vous lorfque je ferai mort , & que vous aureï 
rendu à mon tombeau les foins que vous lui devez« 

Tome Xri. M 


178 Côntês Tuncf. 

Le roi mourut ; mais le plus jeune de fes ftls 
impatient de voir la bofite dont il avoît entendu 
parler , alla feul dans le cabinet , la trouva , 
& fut tellement charmé de la beauté des pier- 
reries, qu'il réfolut de les garder & de.fou^ 
tenir qu'il ne les avoît pas prifes. Cependant, 
îes deux autres princes après les funéraïll» 
tf Aqfchid , touchés de la même curiofitè que 
leur frère , coururent au cabinet. Ils fie Te con*- 
tentèrent pas de vifiter le coin en entrant à 
main gauche , ils cherchèrent par-tout , & il$ 
étoient fort furpris de voir leurs recherches 
Vaines , quand le troifième prince arriva : Hé 
bien, mes frères, leur dît-il, les pîerrerîes font- 
^lles belles? Vous le faveï mieux que nous, 
répondit Taîné, je Ç\x\s fort trompé fî vous ne 
les ayez pas dérobées. Ah vraiment, reprit le 
^lus jeune prince , vous me faites un plaifant 
conte ; vous les avez enlevées vous-même , 2c 
Vous venez m*accufer. Ecoutez , mes frères , 
interrompit le fécond prince , il faut abfolument 
que Tun de nous trois les ait volées, parce que 
nuîîe autre perfonne que nous n*a Ja liberté 
d*cntrer dans ce cabin :t. Si vous voulez m*en 
croire, nojs enterrons chercher le cadi , qui 
paflc pour l'homme du grand 'Caire le plus fin 
& le plus pénétrant , il nous interrogera & 
'découvrira peut-être le voleur. Les deux autres 


l 

■ CONTBSTURCS. I<fj|. 

princes y confentîrent ; ils firent venir le cadî 
qui leur dit après avoir entendu de quoi il s'a- 
gîflbit 2 Mefleigneurs mes princes, avant que 
je dife lequel de vouç trois a pris les pierre- 
ries, je vous fuppiie d'écouter avec attention, 
rhiftoîre que je vais vous raconter. 

Il y avoit autrefois un jeune homme qui. 
aimoit paifionnément une jeune fille dont il 
étoit aimé. Ils fouhaitoient tous deux qu'uo 
heureux mariage les unît ; mais les parens de 
la fille avoîent d*autres vues fur elle; ils Tac-, 
cordèrent à un autre homme , & ils ctoieht 
prêts à la lui livrer , Iprfqu'elle rencontra celui 
qu'elle chériffoit : Vous ne favez pas ce qui h 
paffe , lui dit- elle en pleurant; ma famille m« 
donne à un homme que je n'ai jamais vu ; il faut 
que je renonce à la douce efpérance d'être à 
vous, quelle dure néceffité ! Ah ! ma reine, s'écria 
l'amant déféfpéré, ma fultane , que m'apprenez- 
vous ? Eft-il bien poffible que l'on vous enlève 
à mes vœux ? O ciel ! que vais - je devenir ? 
En aclievant ces paroles, les larmes lui vinrent 
aux yeux. Ils commencèrent à fe plaindre de 
leur malheur , ils s'attendf iflpient l'un & l'autre ; 
mais tandis que l'amant ne fongeoit qu'à s'affli- 
ger , l'amante avoit la bonté de fonger à foula- 
ger fon afflidion. Modérez cette vive douleur , 
lui dit-elle , je vous promets que la première 

Mij 


YSd Contes Turcs. 

îîuit de mes noces , avant que je couche aVee 
mon mari , je vous irai trouver chez vous. Cette 
promefle confola un peu l'amant qui attendît 
cette nuit avec beaucoup d'impatience. 

Cependant les parens de la fille faifoient les 
préparatifs des noces; & enfin ils la marièrent 
avec rhomme qu'ils lui avoient deftiné. Il étoît 
nuit , & déjà les époux retirés dans la chambre 
nuptiale , fe difpofoient à fe coucher , lorfque 
le mari s'apperçut que fa femme pleuroit amère- 
ment, Qu'avez-vous , madame , lui dit-il, quelle 
éft la caufe de vos larmes ? Si vous aviez de 
la répugnance à vous donner à moi , que ne 
me l'avez- vous déclaré plutôt ? je ne vous au- 
rois point époufée par fqrce. La dame lui ré- 
pandit qu'elle n'avoit nulle averfion pour lui* 
Si cela eft, madame, reprit-il, pourquoi donc 
vous affliger? dites-le-moi, je vous en conjure. 
Enfin il la prelTa û fort , qu'elle lui avoua qu'elle 
avoit un amant ; mais que l'amour qu'elle avoît 
pour lui étoit moins le fujet de fon chagrin & de 
fes pleurs, que rimpoffibilité où elle fe trouvoit 
de tenir la parole qu'elle lui avoît donnée. 
. Le mari étoit un homme de bon efprit & 
d'une humeur fort agréable. Il admira la fim- 
plicité de fa femme, & lui dit : Madame, je 
vous fais (î bon gré de votre franchife , qu'au . 
iitu de vous reprocher d'avoir fait cette pro- 


r 


Contes Turcs. îB-é 

meffe îndifcrète, je veux voiis permettre de 
raccompKr. Quoi , feîgneur ! interrompit-elle-^ 
fort fur prife ^ vous pourriez confentir que j'aF- 
lafle chercher mon amant ? Oui , j*y confens , 
repartit le mari , à condition que vous ferez 
revenue ici avant le jour, & que vous promet- 
trez que jamais vous ne ferez de pareiltes^ pra- 
meffes à perfonne. Comme vous êtes femme de 
parole , j'en ferai quitte à bon marché. Elle luE 
jura que s'il étoit affez complaifant pour lui 
pafTer cette fortîe , elle lui feroit toujours, 
fidèle , & que ce feroit la dernière fois qu'elle 
parleroit à fon amant. Sur la foi de ce ferment ^ 
lé mari alla lui-même fans bruit ouvrir la port^ 
de la rue , ne voulant pas qu'aucun domeftiqu^ 
fût cette aventure, & la dame fortit avec fe$ 
habits de noces couverts d'une aflez grande 
quantité de perles & de diamans. 

A peine eut-elle fait vingt pas , qu*èlîe: ren*- 
contra un voleur , qui voyant bf ilfer au clair 
de la lune les. pierreries dont elle étoit paréev 
s'écria tout tranfporté de joie : Ah, quel bon- 
heur! à fortune, que ne te dois- je point, de^ 
m'offrir en un moment de quoi m'ehrichir i 
A ces mots , il s'approche de la femme , Tar» 
rête & fe prépare à la dépouiller ; mais venant 
à l'envifager tqut-à-coup , elle lui parut fi belle » 
qu'il en demeura tout interdit : Que voi?-jei 

M îij 


iBz Contes Turcs. 

dit41 , ce n'aft point une îllufion qui me féduît; 
ô ciel ! peut * on trouver à la fois tant de 
.HcheiTes & de beauté ? Quels tréfors ! quels 
charmes ! je ne fais par où commencer. Mais , 
madame 5 ajouta-t-il , faut* il que je me fie au 
japportde mes yeux enchantés? Par quel ca- 
.price du deftin une dame fi charmante & fi 
xiçhement habillée ^ marche-t-elle feule & à ces 
heures dans la rue? La femme lui conta la 
chofe ingénument ; le voleur Técouta avec fur- 
prife ; Hé quoi ! madame , lui dit - il , votre 
mari a eu pour vous cette complaifance , & 
pour effuyer vos pleurs , il a bien voulu céder 
k un autre la plus délicieufe de fes nuits. Oui, 
feigneur , répondit-elle. En vérité , madame , 
répliqua le voleur , le trait eft Cngulier. J'en 
fuis charmé ; & comme j'aime à faire aulfi des 
aâions finguUères^ je ne veux toucher ni à 
vos pierreries ni à votre honneur; je vous laiffe 
continuer votre chemin : je veux être un auffî 
extraordinaire voleur que votre mari eft un 
mari extraordinaire. AUex trouver votre heu- 
reux amant ; mais je vais vous conduire & vous 
cfcprter , car vous pourriez rencontrer quel- 
que voleur moins extraordinaire que moi. A 
ces mots^ il la prit par la main & l'accompagna 
jufqu^à la maifon de Tamant ; puis il lui dit 
adieu & fe retira. 


CONTKS TURCà igjf 

CUe frappe à ta porte. On lui ouvre» Elle 
ibonte à la chambre de Tamant ; il eft fort 
étonné de la voir. O mon cher feigneur^ lui 
dit*etle 9 je viens tenir la parole que }e vous u 
donnée • j'ai été mariée aujourdliui* £t com** 
ment , s'écrie le jeune homme , avez-vous pu 
vous dérober à l'impatiente ardeur d'un époux ? 
Vous devriez » ce me femble , être en ce mo-* 
ment dans Ces bras* La dame alors lui fit un 
aveu fincère de ce qui s'étoit paiTé entr'elle Se 
fon mari. 

li'iamant n*en fut pas moins fùrpr» que Tavoit 
été le voleur. £ft-il poffîble, madame, lui dit-il^ 
que votre mari vous ait permis d'accomplir une^ 
promefTe qui le déshonore & qui lui ravit mu 
bien dont (on imagination a du fe former U 
plus agréable idée? Oui ^ mon cher amaqt^ 
reprit la femme y il confent que je comble vo^ 
défîrs pour dégager ma parole ; mais vous n'êtes 
pas feulement redevaUe à mon mari de ce 
bien qu*il vous abandonne , vous le devez en- 
core à la généroGté d'un voleur que j'ai ren^ 
contré en venant ici. Kn meme-tem^ elk lui 
rendit compte de l'entretien qu'elle avoit eu 
avec le voleur. Lz furprife de^ l'amant en re- 
doubla : Dois^îe croire-, dit-it, ce que j'entens l 
Un mari a ta bonté d^iutorifer une pareille 
démarche i \x^ voleur eft aiïez généreux pour 

M iv 


î84 CoKTEs Turcs. ^ 

ne vouloir pas profiter de la plus belle occa- 
fîon que le hafard puifle jamais lui offrir. L'aven- 
ture fans doute éft nouvelle' & mérite d*étre 
écrite. Tous les fiècles à venir Tadmircront ; 
maïs pour augmenter encore Tadmiration de la 
pofîérté, je veuv imiter le voleur & le mari, 
je fuivrai leur exemple. Ainfi , madame , je 
vous rens votre parole , & trouvez bon , s*il 
vous plaît y que je vous conduife chez vous. 
£n difant cela ^ il lui donna la main & la mena 
jufqu'à la porte de fon mari où ils fe répa- 
rèrent. La dame entra ^ & Tamant s'en retourna 
chez lui. 

Dites-moi préfentement , mes princes, pour- 
fuivit le cadi du Caire , lequel des trois vous 
trouvez le plus généreux, du mari, du voleur, 
ou de Tamant ? Le prince aîné dit que celui 
qu'il admiroit le plus , étoit le mari. Le fécond 
prince foutint que Tamant étoit le plus admi- 
rable. Et vous , monfeîgneur , dît le cadi au 
trolfième frère. qui gardoit le filence , de quel 
fentîmcnt êtes -vous? Il me paroît, répondit 
ce jeune prince , que le voleur eft le plus 
généreux : je ne conçois pas comment il a pu 
réijP^er aux charmes de la dame & fe défendre 
furtout de la voler. Les diamans dont elle étoit 
parée , dévoient puiflfàmment tenter fon ava- 
rice ^ & il eft étonnant qu'il ait été capable dd 


C ON TE S Tv R C S. ^ xSf 

.remporter fur lui une fi grande viâoîre. Prince, 
lui répliqua le cadi en le regardant fixement, 
vous admirez trop le pouvoir que le voleur a 
eu fur lui, pour que je ne vous foupçonne point 
d'avoir pris les pierreries du feu roi votre 
père. Vous venez de vous découvrir. Avouez- 
le, feigneur, qu'une mauvaife honte ne vous 
retienne pas ; fi vous avez été affez foible pour 
céder à un mouvement d'avarice , vous pouvez 
expier votre foiblefle en Tavouant. Le prince 
rougit à ce difcours , & confeûa la vérité. 

La fultane de Perfe ne raconta point inutî* 
lement cette hiftoire. Les mauvaifes confé- 
quences qu'elle en tira , ébranlèrent Hafikin , 
& elle acheva de le déterminer par ce difcours : 
Seigneur , vous êtes plus près de votre der- 
nier jour que vous ne penfez. Votre fils , ce 
méchant fils dont vos vifirs vous font prolon- 
ger la vie par leur dangèreufe éloquence , 
vous plongera dès demain peut-être un poignard 
dans le cœur. Hélas ! ajouta-t-elle , que devien-^ 
drai-je fi vous périflez? Mais que dis- je,' que 
deviendrai- je ? Je me foucie peu de ma vie, je 
ne crains que la mort de mon roi , d'un mari 
que j'aime uniquement. En difant cela , elle fe 
mit à pleurer , & fes grimaces firent une fi vive 
impreffion fur l'empereur , qu'il s'écria tout 
attendri : Eiïuyez vos pleurs , belle fultane ; 


i96 CcKTSsTirmcft 

je ne pardonnerai plus à mon fiits ; il n^tft qim 
trop coupable, puifqu'il (ait couler vos larmes* 
Allons nous repofer» & foyet perfuadée que 
demain, dès que le mouton blanc aura chaift 
le mouton noir jufqu'au fond de la terre d'oc-^ 
cidt^nt, je ferai trancher la tête à notre enneoii 
commun. 

L'empereur en effet fe levi le jour ùwnnt 
dans la rcfolution de contenter la reine. II 
i^afltt fur fon trône & ordonna au bourreau 
de lui amener le prince* Le neuvième vifir ne i 
manqua pas de s'avancer pour demander la vie 
de Nourgchan; mais le roi lui impo(à filence» 
$c lui dit en colère : Vifir, il efl; inutile que 
vous me parliez en faveur de mon fils, fa mort 
eft réfolue. Alors le vifir tira de fa poche un 
papier plié, & le préfentant à ^empereur : Du 
moins , fire , reprit • il , que votre majefté fe 
fa0e lire ce papier, & qu'elle voie ce qu'il 
contient , vous ferez enfuite ce que vous juge* 
rez à propos. Hafikin prit lui-mém.e le papier» 
le déplia & lut ces paroles : O roi fag^ & 
toujours heureux , je me Juis fait une étude 
particulière de Vaftrologie ; 'foi tiré Vhorofcopû 
du prince : foi trouvé qu^il doit être quarante 
jours dans un extrême périL Garde^^vous de 
le faire mourir avant qi^ils foient écoulés. Tou$ 
les autres vUirs joignirent leurs prières à cet 


Contes Tukcj. Ï87 

avis. O roi , dîrent-îls , pour Tâmour de dieu , 
attendez que les quarante jours foient pdffés, 
vous vous faurez bon gré d'avoir eu cette pa- 
tience. Oui , (ms doute 9 ajouta le neuvième 
vifîr , fi le roi veut me le permettre , je lui 
raconterai une hiftoire qui a quelque confor- 
mité avec celle de Nourgehan ; & fa majefté 
conviendra que la patience triomphe de tous 
les malheurs. Hé bien, vifîr, dit le roi , contez- 
nous donc cette hzftoire. Alors le neuvième 
vifîr la commença de cette forte : 

mmmmmammmmmmmmKmmmmmmmammmmammmimmmÊtmmÊiimmmmmmmmKBmmm 
* " ■ '■ ■■■■■■ I . , 111 II I I i 1 I» .1 II ■ ? 

HISTOIRE 

Du prince de Can'{me & de la princejffk 

de Geçrgie^ 

Un roi de Carizme qui n'avoit point d*en- 
fans , faifoit fans ceffe au ciel des vœux & des 
facrifices pour en obtenir. Dieu très-haut accepta 
fes facrifices^ & lui donna un fils plus beau 
que le jour. Il en célébra la naiifance par de 
fuperbes fêtes. Il donna des gouvernemens d^ 
villes aux uns , des peofîons aux autres ; tous 
fes peuples fe reflentirent de fa joie. Il n'ou- 
blia pas d'affembler tous les aftrologues qui fe 
trouvèrent en fes états* Il leur ordonna de 


l88 CONTBS TUKCS. 

tirer Thorofcope du prince ; maïs leurs pbfer- 
vatîons ne furent pas fort agréables au roi : 
car ils lui annoncèrent que fon fils étoît menacé 
d*une infinité de malheurs jufqu*à Tâge de trente 
ans ; & que dieu (èul favoit les infortunes qui 
dévoient lui arriver. 

Cette prédiétion diminua bien la joie du roî. 
II en eut une vive douleur. Néanmoins , comme 
s*il eût voulu luter contre les aftres , il fit 
élever fon fils fous fes yeux , prit toutes les 
précautions imaginables pour le préferver de 
tout accident , & on y réuflît pendant plufieurs 
années. Le prince en avoit déjà quinze , que 
nulle mauvaife aventure n'avoit encore confir- 
mé fon horofcope. Néanmoins , comme on 
s'oppofe vainement à fa deftinée , il arriva un 
jour que s'étant avancé à cheval jufqu^au rivage 
de la mer , il eut envie de fe promener fur 
Teau ; il fit préparer une barque dans laquelle 
îl entra avec quarante perfonnes de fa fuite. 
A peine furent-ils en pleine mer, qu'un pirate 
européen vint les attaquer ; ils firent quelque 
réfiftance , mais le corfaire fut le plus fort , il 
fe rendit maître de la barque , & les mena tous 
à rîle des famfars où il les vendit. 

Les famfars étoient des antropophages mons- 
trueux , qui avoient des corps d'hommes avec 
des tctes de chiens. Ils enfermèrent , le , prince 


CONTESTURCS. l8p 

de Carîzme & fes officiers dans une maifon 
où pendant plufieurs femaines ils les nourrirent ** 
d'amandes & de raifins fecs. Ils en cônduifoient 
un tous les jours dans les cuifines de leur roi. 
Là , ils le mettoient en pièces , & en faifoient 
des ragoûts que fa majefté famfarde trouvoit 
excellens. 

Quand les quarante oflScîers eurent été man- 
gés 5 le prince de Carizme que Ton avoit ré- 
fervé pour le dernier, comme le morceau le 
plus friand , attendoit qu'on le traitât de la 
même manière. Dans cette cruelle attente, il 
dit en lui-même : Je fais bien que je ne puis 
éviter la mort ; mais pourquoi faut- il que je 
me laiffe lâchement égorger ? ne vaut -il pas 
mieux que je vende cher ma vie? Oui, je veux 
me défendre. Mon défefpoîr fera du moins 
funéfte à quelques-uns de ces monflres altérés 
dû fang des hommes. 

Il étoit dans cette réfolutîon , lorfqu*il vît 
entrer les* famfars. Il fe laifla conduire fans 
réfiftance dans les cuifines du roi ; mais (itôt 
qu'il y fut, & qu*il apperçut fur une table le 
grand couteau dont on devoit fe fervir pour 
lui couper la gorge, il fit un effort, rompit les 
liens qui tenoient fes mains attachées , fe jeta 
brufquement fur le couteau & en frappa les 
famfars qui Tavqient amené ; il les tua l'un après 


I5K> Contes Turcs,. 

Fautre» Il fe mit enfuite. à la porte des cuîGnes^ 
te tous ceux qui osèrent s^approcher de lui , 
tombèrent fous fes coups. Tout le palais fut 
bientôt en rumeur; il retentit de cris & de 
hurlemens. 

Quand le roi en fut la caufe , il parut étonné 

qu'un homme feul pût réfîfter à tant de monde* 

n alla lui-même le trouver : O jeune homme , 

lui dit^-il y j'admire ton courage » je te donne 

b vie. Ne combats plus contre mes fujets dont 

le nombre enfin t'accableroit. Dis -moi de qui 

tu as reçu le jour? Sire» répondit le prince ^ 

fe fuis fils du roi de Cari^me. Les aâions de 

valeur que tu viens de faire , reprît le roi de 

l^e , prouvent aflèz la noblefle de ton origine* 

Ne crains plus rien , ma cour ne fera déformais 

pour toi qu'un féjour agréable ; tu vas devenir 

le plus heureux des hommes » puifque je te 

choifis pour mon gendre. Je veux que tu épouiês 

tout^à-i'heure la princeflè ma fille ; c'eft une 

aimable perfonne« Tous les princes de ma cour 

en font éperduement amoureux ; mais je te 

trouve plus digne d'elle. Seigneur» repartit le 

prince peu charmé de la propofition» votre i 

majefté me fait trop d'honneur. Il me femble 

qu'un prince famfard conviendront mieux qu0 

moi à la princeffe. Non » non , dit le roi d'un 

ton brufque » je prétens que tu l'époufes » je 


CoMTts Turcs, t^t 

te fouhiicc i ceflè de t'oppofer à mon ravie » 
autrement tu pourrois t'en repentir. 

La prince de Carizme jugeant bien que s'il 
fi'àcteptoit pas ce parti, le roi des Êunfars, irrité 
de fes refus, ne manqueroit pas de le faire 
SDOurtr p confentit rafin à ce mariage. Il époufit 
donc la princeile; elle avolt la plus belle tête 
de chien qu'il y eût dans Tîle. Toutefois il ne 
pouvott s'y accoutuinier , & il avoit pour elle 
Ufie averfjon -parfaite ; plus elle lui faifoit de 
careflès, plus il la trouvoit horrible. Cette ré*» 
pugnance du prince auroit pu avoir de fâcheufes 
fuites; mais l'ange de la mort les prévînt eu 
s's^prochant du lit de la princefle qui mourut 
peu de jours après fon mariage* 

Le prince fe réjouifToit en lui-même de fe 
voir délivré d'une femme û af&euie , lorfqu'il 
apprit que l'on avoit coutume en cette île, ain(î 
que dans celle de Serendlb , d'enterrer le mari 
vivant avec la femme morte, & la femme vivante 
avec le mari mort : on lui dit que les rois 
étoient foumis comme les autres à cette ter- 
rible loi : que les famfars y étoient (î accou* 
tumés , -qu'ils voyoient fans peine arriver le 
jour de leurs funérailles ; que même ce jourrlà 
paroliToit plutôt un jour de réjouiilànce que 
de trifteife , puifque les hommes & ies femmes 
qui af&fbîent à un enterrement , y danfeient & 


/ 


xpi C o îf T ÏE s T tr B c y. 

y chantx>îent des chanfons plus propres à m{^ 
pirer la joie que la pitié* 

Cette nouvelle caufa au prince de Carizme 
une douleur inconcevable ; cependant il lui 
fallut céder à la neceilité. On le mit comme 
fa femme dans une bière découverte avec un 
pain & une cruche d'eau , & on les porta tous 
deux à Tendrolt où Ton devoît les enterrer. 
Oétoit un vafte & profond fouterrain que Ton 
avoît creufé exprès dans la campagne. D*abordi 
on y fit defcendre la princeflTe avec une corde. 
Enfuite toutes les perfonnes qui accompagnoient 
le convoi , fe partagèrent en deux troupes pour 
danfer & chanter. Les amans fe rangèrent d'un 
côté avec leurs maîtreffes , & de Tautre , les 
gens nouvellement mariés. Les premiers fe te- 
nant par la main ^ ' danfoient en rond^ tandis 
qu'au milii^u d'eux ^ un amant chantoit ces vers 
perfiens ( i ) ; 

Telc AzCcheq, 
( I ) Indgea Zendgir hay oufchak 
Sel fall hayon la'yamout " 
VvaHa ké mara ferljchtey pak • 
Béntkjahk averd-yek'pout 
Ënd averim la falaounak 
Ta htma refed almaout 
Ve t\ terfi hhantfi bihak 
Bc mafçhouqdefn Schivim by ftioui. 

la 


j 


C O N T K,S T tr R C s. . ïj]>J. 

Ici les chaînes des amans 

• • • ■ 1 

Sont des chaîne^ éternelles s 
Lorfque lange d'hymen nous, attache à nos belles j 
Nous leur jurons de leur être fidelles 
Jufquà nos derniers momens:. 
De peur de trahir nos fermens. 
Nous nous enterrons avec eUes. 

Les nouveaux mariés danfblent deux à deux^ 
c*efl:-à-dîre 5 le mari avec fa femme, & chaque 
femme tour-à-tour chantoit ces vers ( i ) ; 

Si nous voulons ne craindre pas , ' 
Mon cher époux , vous mon trépas y 

Ni moi le vôtre , 
Aimons-nous toujours conftamment; 
Mais aimons-nous fi tendrement , 
Que nous ne puiffions pas furvivre lun à rautre# 

Après toutes ces danfes & ces chanfons , 
à quoi le prince de Carizme ne prit pas grand 

Neu arous. 

( 1 ) Gher mikhahi ké neterfim 
Dganana merghi herdoura 
Der afchqui Hemifchè darim 
Der fahr ou Tfebat para : 

Yek dlgherra corhon fckçvîm 
Vt mourden yek Zemonara. 

Tome XrL N 


3V?4 CONTESTURCS. 

çlaifir , on le fit defcendre de même que fa 
femme dans le fouterraîû dont on ferma àuffitôt 
Touvertare avec une grofFe pierre. Dès qu^l 
fe vit dans cet effroyable abîme , il s*écrîa : 
O mon dieu ! en quel état permettez^vous que 
je fois rcduit? Eftce-là le lort que vous réfer- 
vez à un prince qui a toujours fidèlement fuivî 
les préceptes de Talcoran ? Ne m'avez - vous 
accordé aux vœux du roi mon père , que pour 
ine livrer enfuite à la mort la plus cruelle ? 
En achevant ces mots, il fe prit à pleurer 
amèrement. 

Quoique fans efpérance de fortîr de ce lieu 
fatal , il ne laiflà pas , dès qu'il fe fentit à terre , 
de fe lever de fon cercueil & de marcher à 
tâtons le long d'un mur qu'il rencontra. Il 
îî'avoit pas fs^t cent . pas , lorfque fes yeux 
furent tout-à-coup frappés de l'éclat d'une lu- 
iplhnt qu'il appefçut au-devant de lui. Il pré- 
cipite auflStot fes pas, & il étoit déjà fi. près 
de cette lumière , qu'il remarqua que ç'étoit 
une femme qui tenpit une bougie à la main.. 

Il continua de s'avancer, mai« la femme en- 
tendant le bruit qu'il: faifoit en marchant, fouf- 
fla fa bougie. O ciel !- dit alors le prtnce, me 
feroîs-je abufé? N'ai -je pas vu effedivement 
de la lumière? Seroît-ce un fantôme de mon 
efprît troublé ï c*eft f:ins doute une îllufîon. 


Côïirxïs Tunes; 

Ah 5 prince infortuné ! perds pour ja^iais Tefr 
pérance de revoir le foleil. Te voilà defcendu 
dans la nuit éternelle avant le tems marqué par 
la nature. O roi de Carizme ! malheureux auteur 
de ma naiflance, cefTe d'attendre mon retour* 
Hélas ! ton fils ne fera point Tappui & la con« 
iblation de ta vieillefle » il va périr ici de la 
manière la plus cruelle. 

Comme il prononçoit ces dernières paroles» 
il entendit une vpix qui lui dit : Confolez-vous» 
prince^ puifque vous êtes fils du roi de Carizme , 
vous ne finirez point ici vos j<>ur$ ^ je vais 
3rous fauver, pourvu qu'auparavant vous me 
promettiez de m'époufer* Madame» répondit 
le prince , c'eft (ans doute une rigoureufe dei^ 
tinée que d'être enterré tout vif à quinze ans ; 
jnais j'aime mieux, en fubir toute la rigueur » 
^ue de vous faire cette promeiTe (i vous reiTem* 
blez à feu; ma femme. Si vous avez comme 
elle ime tête de chien, il me fera : impoilible 
de vous aimer. Je ne fuis pas fatfo&rde^ répli-*- 
jqua la dame » d'ailleurs , je n'ai, que quatorze 
;9ns 5 ?c je $e. crois pas que mon viiàge vous 
fcfle peur. En difent cela, elle fe fervit d'une 
jnftêçhe qu'elle avoit pour allumer fa bougie , 
&fiî. briller aux yeux du prince un vifkge dont 
la beauté le furprit. 

Que de charmes \ s'écria'*-t-il avec tranfport , 

Nij 


rîefl iî*eft comparable i ce "ique je vois. Ma« , 
iie grâce « madame , apprenez -moi qui vous 
éttsî il faut que vous (oyez une fée, puifque 
vous m*avez ^t que vous pouvez me tirer 
de cet abîme. Non , feigneur , dit la jeune 
dame , }e ne fuis point fée , je itiis fille du roi 
de Gébi^ie , & l'on m'appelle Dîlaram ( l ). Je 
vous conterai mon hiftoire une autre fois. Je 
me contenterai de vous dire à préfent , qu'ayant 
été jetée par une tempête dans cette île fatale^ 
je fus obligée pour éviter h mort , d'époufet 
un feigneur famfard. Il mourut liier après une 
longue maladie ; Ton m'enterra félon la cou- 
tume , avec un pain & une cruche d'eau. Mais 
avant mon enterrement , je cachai (bus ma robe 
un tchacmac (2), de la mèche & de la bou- 
gie. D'abord que je^fus defcendue dans ce fou« 
terrain, '&que je ni*apperçus que l'on en avoît 
fermé l'ouverture , je fortîs de mon cercueil; 
j'allumai de la bougie , je n'avois point tout 
4'effroi dont j'aùroîs dû être '^aifiè dans ce lieu 
plein d'horreur: le ciel qui vouloît me con^ 
ierver, m'infpîœit une confiance à laquelle je 
livrois mon cceur fans favoir pourquoi. Je fuivis 
un chemin affez étroit qui ftLiut devant moi» 


(i) Le repos du.€<sur. 
{z) Fufil à fake du feu. 


autant pour m'éloigner de mille affreuse objets, 
qui bleflbient ma vue ^ que pour voir H je né: 
trouverois^ point quelque fortie» A peine avoisr-je. 
Eut cent pas ,, que j:*app.erçus^ quelqae çhofe de; 
blanc {: e'étçîç , feigaeup, cette.-groffa;pîer^e.de^ 
marbi'e qui fe ppéfisnte. à. nos .yeux..-.3f| x^^^m 
approchai,', & îa fas>, daps- le dernier; c^optti^-> 
H^nt'» lorfqua je lîemarqifiû^iine; inffyipjtig^^^ 
mon f«îïa;éçoit mçarqup. fVçqez , WV^^\i\?^}ÈVi^ 
Dilaraip i veiiea ;]^fe.«çtterj^ifçriptiQaJ^ 
vous iCfiufera pas inoipSi dç^^ fi^pidre qû^^^o^QÎ^ 
Ea achevant ces ujQt^.j^. «elle, donna Acitlpugia 
au prince qui s^appçocha de 1^ pierre .f^r ^k^-^ 
quelle il lut ces paroles :; Quajid Ifi frirue ^ Ca- 
ri^me & iç, prin^fjff^i d^ Giof^fcront ici , qu\iU 
lèvent la pim^e €f <^ilt dejcmdcnt telcalitt: 
qui ejl au^dejjhus. ^ :- .. 
• Et çommiçnta dit le prince., pourrons^nous 
lever cette 'groATe pierre ? iJl faudroât plus de 
cent hommes pour en venir à bout. Seigneur^ 
dit la princeflejL ïve laiflbns pas d^jr faire nos. 
efibrjts*..Q^lqiiî8: fage. ie mêl&^de nos aâkires-, 
.& jH4 Uft p^efTenfiaient que nouSw.w>us tirerons 
dfici* Le prince : rendit la bougie à, Bilaram & 
ik mit el^ devoir de lever la pierre ;mais il 
fi'eut.pas. befoin d'y ^i3fpk>yer toute fa fprce,, 
C;âr dè^ qu'il Ueut touchée, elle fe leva, d'elle- 
mkv» ,, ép il. garut. un efcaliex deflbu$. Us 

Niii 


ipB Contes TûAcs. 

defcendirent auflîtot tôus deux dans ufi tuttif 
fbuterrâin ^ où ils entrèrent dans une longue 



allée qui* is'étendoit jufqu'à une grotte percée 
au pie d'une montagne. Ils fortirent paur Cet 
éndfôk ,^ fe trouvèrent fur le bord d'un fleuVe» 
Ils fô mirent en prière comnfe bons mufetnâan^ 
qu^ih*^ étîoîènt; & après 2lvoîr rendu à- dieu -l^ 
^cê's t^^s'lui de^oîéht -, ^lls apperçurent ift' 
bord- du- fleuve, ifne petite bârquêqu'ife tfa- 
ydieï)t'||diht remariée auparavant, ils nedoa« 
tètdfit pas que ce' riè fSt url nouveau miracle 
que la 'bonté* divine venoittfopérer pour euk i 
cela ïèdoubla ht joîe qtfih avoiertt Ae réVoit 
Je jouri & quoique là*^barque fôt fins rames 
& fans matelots, îîs ne laîfeèrent pas d*y êntrei 
avec confiance. Cette barque , dît le? piiftcc 5 
eft fans doute gouvernée par ûh anj^ tutélaiw^ 
qui aura ftMn de nous cbriduire dans quelque 
lieu habité. Suivons le tours du fleuve , & ne 
craignons rieil. — 

Ils s'abandonnèrent au courant, dont la r^î* 
dite s*augmentoit à mefure qu'ils a^^^çôtent 1 
car la rivière fe rétrécîffôit îùftofiblenie&t 
pour paffer entre deux ftiontâgnes dont les 
cimes formoterit en s'uniffatit une Vctôte d'un* 
i^tcnduê immenfe, & 'fi ohicurc i que roii né 
voyoît ni ciel ni terre. La barque fut' en* 
traînée fous cette -vbûte' avec tant de violence* 


.^ 


1 


CONTBS, TURCS^ 15^ 

2, ' ♦ ■ 

que le prince & la prinçefTe fe crurent perdus». 
Ils commencèrent à craindre que le ciel n^e: 

■ » 

^rît pas autant de foin de leurs vies qu'Us (e 
Tétoient imaginés. Elfe Aivement , tantôt ils 
ctoient portés jufqu'au haut de la voûte, & tan- 
tôt Us fembloient defçendre dans de& abîme^.. 
Ik n'épargnèrent point lès prières en çptt& 
occafîôn 9 & elles furent exaucées. La barque, 
fortit enfin de deifous la voûte « & le fleuve. 
H poufla fur le rivage»^ 

Ils mirent auflitôt pié à terre,, & reprenant 
courage, ils regardôient dé tous côtés ds^ns |a:. 
campagne pour voir s*îls ne découvriroîent pointr 
quelque maifon où ils pudent aller 6,çmdn(!ier 
des rafraîcltiflemens. Ils apperçurent^r le pen- 
chant d'une montagne , un grand dôme qui: 
reffembtoît à celui que Ton appelle coubbûy^ 
khiramant ( i }• Ui^ tournèrent leurs pas vers; 
ce dôme , & lorfqulls s'en furent approchés ^. 
ilis virent qu*ll étoit au milieu d^iin palais magni- 
fique , fur la porte duquel il y avoit plusieurs 
figures hîérogiyfiques cabalifliques avec cette 
înfcriptîon arabe : O-Joi qui Jbufuùtes d^entrer^ 
dans ce riche patais y apprens que tu rfy entreras- 
]fomt Ji tu VL immoles deuaiu IxLgàrte uji animât 
de nuit pîés^ 

,, (>) Qii les jturcs crojfent jtf Adam cil enterré* 

N iv 


aoo Contes TuEes« 

Me voîlà trompée dans mon attente^ &t la 
prinçefTe Dilaram s |e croyob bien que j'aurots 
le plailîr de voir le ded^ms de ce palais. Madame^ 
dit lé prince, j^étois touché de là même curîo* 
fxté ; mais il eft impoffible de la fatisfaire ; nous 
ferons dinutiles efforts pour ouvrir la porte* 
Ces figurés que nous voyons deflus 3 forment 
un talifmah qui nous empêchera d%h venir à 
bout. Hé bien , reprit la princefle de Géorgie 9 
afleyons-nous fur ce.gàion pour nous repo(êr 
un moment & fônger au. parti que nous avons 
à prendre. Ma princefle , répliqua le prince de 
Carîzme , contez-moi plutôt votre hiftoire , j^aî 
une extrême impatience, de l'entendre.^ 

Je vais vous la dire * en peu de mots , feî- 

gneur , repartit Dilaram. Le roi dç Géorgie, 

mon père , mé faifoit élever dans fon palais 

aveic tout le foîn dont pltitf çtre capable un 

' père qui. ^inie ttjndrement fes enfahs. Un Jeûne 

prince dé notre maîlon , qui avoit la liberté de 

'me voir quelquefois,. conçut pour mol des fen- 

timens trop vifs pour fon repos. Il m*aimoît, 

& je coQimençois à répondre à fon amour ^ 

lorft]ùe le grand -vîfir d*un roi voififi arriva 

dans la cour de Géorgie & vint me demander 

en mariage pour fon maître. Mon père à qui 

le parti parut avantageux, m^accorda fans peiné; 

il fallut me difpofer à partir avec le vifir* L€ 


/Contes Tukcs^ aoi 

jeune prince mon amant fut fi affligé de mon 
départ , qu'il moutût de douleur en me difant 
adieu» Je pleurai fa mort d'une manière à faire 
croire à tout le mondé quç je ne Tavois point 
haï pendant (a vie. Néanmoins » comme j'avois 
la réputation d'aiiiier beaucoup moti père , on 
fut la duppe'de mes larmes , &4*on nie crut 
plus tendre fille qiie je n'étois. Cependant je 
partis avec le viur. Nous nous embarquâmes 
dans un petit vailTeau pouf paifer un bras de 
mer qu'il falloit traverfer» Il s'éleva tout-à-coup 
une tempête 11 ' furieufe 9 que nos matelots ne 
fâchant plus que faire , abandonnèrent le bâti^ 
ment à la merci des fiots , qui' nous jetèrent 
dans l'île des famïârds. 

Ces monfbes acc6itrurent fur là c6tê au bruit 
de notre arrivée' . & fe faifirent de tout l'équi- 
page. Je ne puis achever le refte fans horreiln 
Us mangèrent le vifir & toutes^ "les perfonuesi 
qui nous accompagnoient. Pour moi, je pi as 
à un vieux feigneur famfard , qui me dit que fi 
je voulois Tépoufer , j'éviterbîs le même trai- 
tement que je ne pouvois fuir faiis cela. Je 
vous avouerai franchement que j'elûs tant de 
peur Vi'étre mangée , que j'aimai mieux me 
réfoudre à ^tre fa femme , quoique fa tête de 
chien me fît frémir toutes les fois que }e la 
regardois. Deux jours après notre mariage , il 


^02 Contes Tur c «. 

toiqba malade* Sa maladie a duré long-temS'; 
mais enfin hier la mort . « • • Le prince de Ga- 
mme, interrompît brufquement la prlnceilè 
en cet endwit,, parce qu'il vit courir fur elle 
une tarantule ( i ). Attendez , madame , s'é- 
cria-t-il, je vois ^uoe t^i^antule < fuc votre robe» 
A ces mot% Dilaram qui XavQJt comi>ien le» 
tarantules font dangereufes, pouflà.un cri pei;^ 
çant, EUefe leva avec précipation, &; fecouji 
fa robe. La. tarantule tomba ^ le prince mit le 
pie deffus & Técrafa. ., 

.* A peing.reyt-U tuée, qu'ils entendirent un 
grand bruit 4u. côté du pakis.dont ils vireitf 
tput*rà-cQuç la.. porte s*ouvrir d'elle-même. 
Frappés de ce pVodîge ^ ils fe regardèrent Tun 
Tautre avec upejextrcme furpjife. Us jugèi;ent 
£[u'il falloit que Ja tarairtf ule eût huit pies 3 & 
que ce fut ranînaal dont rinfcripj^îon marqy.oit 
le lâcrifice. Ravis de cette aventure , ils fe 
levèrent pour aller au château i . ils entrèrent 
d'abord dans un grand jardin où il leurfemjbla 
qu'il y avoit des arbres de toutes les efp^cps 
ijui fe tro^xvent dans le monde. Les., br^ççhes 
de ces arbres , paroiffoient . cWgées de fruits 
mûrs ; m^s lorfque le prince prefle par I3 faim» 


mmmmmmmim II . ' M 




( i) Cefi HiteaiaignéeLiiur » h«tf |^>^ dm l^rSuvc^ 

cft mortfUe. 


C o K T fi s T u » c $• 105 

s^avança pour en cueillir ^ il s'apperçut qu'ils 
étoient d*or. Au milieu du jardin » il couloit 
un ruiflèau dont Tonde pure & trstnfparante» 
laiflbit voir au fond une infinité de pierres pré-^ 
cieufes* 

Après qu^s eurent donné au jardii) toute 
l'attention qu'il méritoit , ïU marchèrent vers 
le dôme qui aVoit attiré leurs regards en def« 
cendant de h barque. Il étoii tout de criftai 
de roche; ils le traversèrent» H fans rencontrer 
perfonne^ i\$ pialkàteot plufieurs chambres où 
Tor ^ lea diamlms & les rubis , brilioient de 
Routes parts» £n&!i ^ tls arrivèrent à une porte 
d'arg^ent qu'ils ouvcirtoL Us entrèrent dans un 
cabinet fuperbe:, ^À. ils trouvèiiwt &r un (b& 
im vieillard qui. «toit fur la tiête une couronne 
d'émefaudes. On lul.voyoit ùne'b^rbe blanche 
qui tratnoit à terre ; àiais elk n'étoît compofée 
que de £x longs poils éloi^és les uns des 
autres , & il avoit .pour mouftache trois poik 
de chaque côté, qui venoient parrdefTous le 
nientonfe réunir à k barbe; outre cela» les 
ongles de fes mains avoient pour le' moins une 
aulne de longi, 

Cô vénérable pérfonnage jeta les yeux fur te 
prince &: fur hprincefle : jeunes* gens, leur 
dit-il^ qui êtet-vous ? Seigneur , lui répondit 
le prince , je fuis fil$ du prince de Garizmey & 


\ 


204 Contes Tûrcj. 

cette belle priâceffe doit le jour au roi de 
Géorgie. Nous vous conteroûs nos aventures 
quand il vous plaira. Je fuis perfuadé que vous 
aurez pitié de nous , & je me flatte que vous 
ferez aiTez généreux pour nous accorder un 
afyle. Oui , prince , repartit le vieîfkrd , je vous 
le donne ; foyez Yun & Tautre les bien venus. 
Puifque vous êtes enfans de rois , & que vous 
avez été afTez heureux pour vous introduire 
dans ce palais, il ne tiendra qu*à vous de par- 
tager mes plaifirs. Demeurez ici;avec moi^ vous 
y jouirez d'un bonheur étemeL La mort qui 
fait fentir (on pouvoir à tous les autres hommes ^ 
vous refpedera. J*ai été autrefois roi de la 
Chine. La longueur de mes ongles vous fait 
'VOIT ma vieillefle; uiïe révolution arrivée dans 
mes états, m'obligea de m'en éloigner. Je vins 
dans ce défert;-jy fis bâtir ce palais par plu- 
'£eurs génies , à qui , comme cabalifte , f ai 
rdroit de commander. Il y. a déjà mille ans que 
j'y fuis , & je me propofe d'y vivre éternelle- 
ment v car *\q\ pofsèdè le fecret de la pierre 
philofophale , & par conféquent je fuis immor- 
tel. Je vous ferai part de ce merveilleux fecret, 
^uand vous aurez paffé quelques dixaines d'an- 
•jïéès avec, moi., Mon difcours" vous furpretid, 
, ajouta- t-il ; ce que je vous dis toutefois éft 
véritable* Un homme qui fait Êiire la pieiXi& 


I ' 

/ 

I 

C o K T B s T t; R C S. âo J 

phltofophate , ne ûmrôit mourir de mort natu* 
relie. Il peut , je . lavoue , être afTaffiné ; Ton 
fecret ne peut le garantir d'une mort violente } 
mais pour en éviter l'occafion , il n'a qu'à fe re« 
tirer dans un fouterrain , ou faire bâtir dans on 
défert un palais femblable à celui-ci. J'y fuis 
en sûreté; raudacefic Fenvie ne peuvent rien 
entreprendre contre moi. Le talifman que vous 
avez remarqué fur la porte , eft compofé de 
manière que les voleurs & les méchans né 
fauroient entrer ici , quand ils immoleroient 
mille animaux de huit pies. Il faut que celui 
qui tue un pareil animal , foit un homme de 
bien , autrement la porte ne s'ouvre point. 

Après que le vieux roi de la Chine eut achevé 
ces paroles y il oSrit fon amitié au prince & à 
la princeffe, qui réfolureht de demeurer avec 
lui dans ce palais. Il leu^ demanda enfuite s'ils 
n'avoîent pas befoin de fe rafraîchir , & dès 
qu'ils lui eurent répondu qu'oui , il leur mon- 
tra .du doigt , deux foiltaines qui couloient 
dans deux grandes cuves d!or. L'une étoit d'un 
vin ^délicieux , & l'autre d'un lait admirable» 
qu#fe congelant en tombant , devenoit une 
«fpèce de blanc-manger exquis. Le vieux roi 
appela trois géme^ & leur ordonna de fervir. 
Ils drefsèrent auffitôt une table à trois couverts. 
& miJcejQt deJQfii^ » trois plats d'or pleins de lait 


30d C0KTBsTu&Clf« 

caillé. Le prince de Carizme & la prîncefle de 
Géorgie en mangèrent avec beaucoup d'appétit^ 
ic de tems en tems les génies leur préfentoient 
du vin daûs des tailès de x:rifbL Pour le vieux 
roi , qui ne pouvoit (ê (ervir de les mains à 
caufe de la longueur excefilve de ùs ongles , il 
ne faifoit qu'ouvrir la bouche ^ & un géme lui 
donnoit à boire & à manger comme à un enfant. 

Sur la fin du repas , ce bon vieux roi les 
pria de lui raconter leur hifioire. Ce qu'ils 
firent autant par inclination que par droit d'ho(^ 
pitatité. Après qu'ils eurent achevé le récit de 
leurs aventures» il prit la parole & leur dit : 
Confolez-vous l'un & l'autre de vos maUieurs 
pafles. Vous êtes jeunes, vous êtes aimables, 
vous pouvez en vous donnant une foi nrntaelle, 
vous faire ici la plus agréable deftinée. Le 
prince & la princeflè qui . s'étaient déjà ]mi un 
éternel amour , renouvelèirent leurs fermens, 
& fe marièrent devant (a majefté chinoife , qu'ils 
prlrefit* à témoin de leur engagement.^ 

Ces .tendres époux auroîent voulu confacrer 
foixs leurs momens à Tamour; mais par^rom- 
plaifance pour ,1e vieux roi , ils pafibient %ne 
partie du jour à l'entretenir^ ou plutôt à écouter 
toutes les hiftoires de fon tems , qu'il ne fe 
lafloit point de leur raconter. Cependant , la 
princefie devint gcofk^Sc accoucha de deux 


CoNTBs Turcs. Hoj 

petits princes à vifage de lune* Elle les nour- 
rit elle-même de (on hit, & lorfqu'ils furent 
capables de recevoir des inftfuAions, un génie 
leur apprît une infinité de chofes curieufesl' 
fis avoient déjà ^x ans, quand la princeile leur 
mère 9 dit au prince fon mari : Mon cher fei- 
gneur, il faut que je vous Tavoue, je com- 
ifience à m*ennuyer dans ce palais* Ceft vaine- 
ment qu'il offre à mes yeux mille objets mer- 
veilleux , la néceflîté d*y demeurer toujours , 
m^en ravit tous les charmes. Le roi de la Chine 
à beau nous aflûrer que nous ne mourrons 
jamais, cette afiurance ne me touche que foi* 
blement. Son fecret n*empêche point de vieillir, 
& c'eft plutôt un malheur qu'un bonheur de 
vivre accablé de vieilleffe. D'ailleurs , je vou- 
drois'bien revoir mon père, fi la douleur de 
m'avoir perdu ne hii a point ôté la vie. Ma 
princefle, répondit le prince, dans cette im- 
mortalité que Ton nous ^ promife , je n'ai point 
cnvifagé d'autre plaifir , que celui de pouvoir 
vous aimer éternellement. Le ciel m'eft témoin 
que j'ai auffi une extrême envie de revoir le 
roi mon père , dont le fouvenir m'arrache fan* 
Vent des larmes ; mais quel chemin prendrons- 
tious pour aller en Géorgie? Seigneur, répliqua 
la prîncefle, notre barque e{t encore fur le 
rivage où les flots l'ont jetée. Confions-lui notre 


io8 Contes T u r c j. 

* - 

fort une féconde . fols ; fuivons le fleuve , il 
nous conduira dans quelque lieu où nous trou* 
verons peut-être une occadon de nous rendre 
è la cour de mon père où dans les états du 
vôtre» y y confens , madame ^ repartit le prince^ 
|e ne cherche qu'à vous plaire. Sortons de ce 
palais , puifque vous vous y ennuyez* Embar- 
quons-nous avec les princes nos fils. Mais ^ 
hélas ! quelle affliâion notre départ va caufer 
au roi de la Chine ! II nous aime comme (es 
enfans; il croit que nous ne le quitterons point: 
il fera inconfolable û nous l'abandonnons. Allons 
lui parler^ dit la princeiTê; diilimulons, & pour 
ménager fon défefpoir, faifons-lui croire que 
ce n'eft pas pour Jamais que nous voulons nous 
éloigner de lui. 

Après cet entretien ^ ils fe rendirent auprès 
du vieux roi ; ils lui repréfentèrent qu'ils avoient 
un fi preflant défir de revoir leurs parens, qu'ils 
n'y pouvoient réfifter ; qu'ils le prioient de con- 
fciîtlr qu'ils retournaflent en leur patrie, l'af- 
furant qu'Ik revîendroient le trouver dans quel- 
ques années. A ce dîfcours, le roi fe prit à 
Sleurer. O mes enfans ! s'écria-t-il , je vais 
onc vous perdre. Hélas ! je ne vous reverrai 
plus. Seigneur, dit le prince, laifleE-nous fuivre 
les mouvemens K]ue le fang nous infpire ; quand 

nous les aurons fatisfaits , nous reviendrons dans 

cette 


cette fôlitûde y jouit avec Vous des douceurs 
de rimmortâlitéé La princefle lui dit là même 
chofe; mais ils eurent beau Paflurcr de leur' 
retour, comme il poiTédôit' la fcience de Meka- 
die&<9 il lifôit dans le fond de leurs ccèurs 8c' 
favoit bien qu*ils n'avoietit pas deflein de lui' 
tenir patois» La douleur de fe voir prêt à 
perdre àes ^rfonftes qu'il aimoit avec une'ex-^ 
trême tendreife, lut rendit la vie infupportable* 
Il appela l^ange de la mort q\:i*it écartoit de lui 
depuis tant de {lècles par les fecrets de foh 
art , ..Se lienonçant aux foins qu'il avbit accou- 
tumé '4e prendre pour perpétuer fes jours , il; 
fe laiflà. mourir. A peine eut^il rendu le dât- 
nîer ibupir, que fes géniésf reenlevèrent. Le palàîi* 
difparut enfuke tout-à-coyp, & le prîrice , ïâ 
femme & fés enfsois fe trouvèrent au milieu de 
la campagne. Ils ne purerit s'empêcher de pleû - 
rer en faifant réflexion qu'ils étoient caiîfe de' 
ïa mort. i du vieux roi j fitfajs leur douleur cédant* 
aux flatteuies idées que leur infpi^oit Telpérance 
de revoir leurs parens, ik fie s'occupèrent phis' 
que de leur départ. Us ciHeillîrent quelques 
fruits, que, malgré la Ûérilité du terroir, la 
i^atùce ;fav6rable femblott' avoir produits exprès 
pour eux -dans ce défert. Ils les portèrent dans 
leur barque qui étoit attachée à* un piquet , & 
dans le même état oii ik* râvoîent - laiffée. Us 
Tome XFL O 


:.♦>' 


(I 


stïo Contes Turcs; 

la détachèrent , y «ntrèrent tous, quatre & Çiû^ 
virent, le cours du fleuve, qui atloit.à un quart 
de Heue de^ià fe décharger dans, la mer« 

Un corfdii^e qui croifoît à Tembouchure de 
ce EeuvQ, découvrit ta barque , là joignit & 
cria au prii^e de f& revté^û s'il vouJoit éviter 
la mort. Le prince é^oit ffU^ ^^e^, que pou« 
voit-il fair« contre un gratld oosDbre d'hommes 
armés } Au lieu de fe* défendre inutUement , il 
fç mit entre les wîn^ du corfaire ea Le con« 
jurant pa( ce qu'il y a de ipSsis Êicré ; de< ne 
point ;6ter Thonneur k fa femme oii. la vie à 
fçs en&ns. L^e pirate ». apfè$. les ar^- reçus fur 
foif bord, cingla ve^s ^né i}e où il fe jeter le 
prince de Cari^me ;, eo&iiite U reprit le large 
en^menant avec lui larprincefle & fos deux: fils» 

Il n'eft; pas poffihle de dire qudie &t Taf- 
fI:<^ioa du prince Se de Dilaram , de fe voir 
ainfi fëparés. Ils frappèrent Tait de mille cris« 
Cétoit une chofe digne de compaffion*. Tant 
que le prince put appercevok le vaii&au, il 
^e cefià d'apoftropher le corfaire. Ah^ méchant ! 
lui dit-il , ne crois pas que dieu laiflfè ton crime 
impuni. £^ quetqu'endroit d^ monde que tu 
ailles te cacher, tu nféchappetds point au châ- 
timent que te prépare fa juftice* Enfiiite , s^V 
dreflant au ciel : O vous ! pourfuivit-il , vous 
q^i m'avez toujours protégé, jufte ciel, m'avez- 


vous abandonftéi.Avez^YQus pu permettre qu© 
Jiû» m!enlevât mai&n>m«^^ & mes enfansi HiéJas l 
fi vous ne faites ^i^mn- nouveau nuiaeie pour 
|rie retidre des. ttbj^ets iî ^ chers , .î'aurar plus» 
fu)et de me plaindre quetd^ me {osjo^Aqvoj 
feveurs paftces^FoucqiiQi m'avez -t^us iauvé 

dfe tant de périlsi Attendiez-, vousrpoor me faire 
mourir que j'eufle: toutes Les alarmsisL d^uo pare 
& ti'ttn : époux f .Pendant 'qu'il tenoitirxlé .ftm^ 
falables difcours, il vit vaenicà latmi^ troupe de 
gens qui lui parweiit i£bi fingulievs* liS' «ivoienc 
la corps ^comaie. celui <tes ' autrès> hommes ^ 
mais ils étoient fans téf&$ ils a voient U6e large 
boiuche à la poitrine^ & un ceil à chaque ^^âttle» 
Ces monftres fe fyiGxtnt de lui & le qieiièreDif 
à leur roi. Sire , hii 4ir>ent ils y voici uti étran^ 
gerde fort mauvai£& mine que nous avons reti-> 
contré fur la câce» -11^ pbtrroit bien être uû 
efpioo de nos ennemi. Hé bien , répomiit le 
roi , que Ton prépare ub bûcher âc-qi/on Vy 
jette après que je l'aurai interrogé. O . jeune 
homme, continuait- il en fe tournant vers le 
prince, qui es-tu? d'où vî^A^-tuî & qui t'amène 
en cette île ? Le prince ne lui cacha peint fa 
naiffance, & lui ât unjong détail de fes aven* 
tures. Le roi \eê admira & lui dit : Prince, 
je vois bien que le ciel prend un foin particu* 
'lier de vos jours.. Qiîàtvd leV étranges é^éne* 

Oij 


tnens que vous m'aWz racofetés , ne me le 
prouvéroient pas, les mouvetUéfts de pitié ^qu*tf 
m'infpiie pour vous, n^ nfe^^alffent aticâft lieu 
^*Gn douté^. Je cède ^ <:es 'mouvemetut.-Oisi^ 
vous wiiivmsi/J ^e* vous^ 4ofifi^^un'i afyle en jM 
c<nix\ «âf^je-me Ràttê«:^pœ vbus he-^op^ 
pas. iootitev dans la ^guerre, que j'ai xroûixe 1^ 
roi d'aob i^envoifinsh. Je xâisi^ivoûs ^^ dire^ h 
cwCe. Luti&rrfbs fujptsne font pasidcshonfunes 
&ns'jtéte^jcôSQme noûsi^. ils' ont des têtesud^GSti 
^WK^ & iqusad ils pàJdémyioiiff'.v^ix iréâjbndble 
telkflMOti àc^eU^ de^oifeai^^tqnr.tièsTeiaB]) eii 
ârriyfetgiiplijlfe'ûn darii pQtm îte:i nous.lfe plfenquiS 
pp^r^ lin joif«îfo à^JxyïkfyQi) &.'nous4e inàogaons,i 
Ceja. d«|ilaît à leur for,; qui pour s'eti yengccj 
éqwppe'jdè teni^ en tenis >tïèe, flotte ^ 4: vient 
faircj d^ç. 4eCceptes icîi II en à déjà fait plufîeui:$ 
^\ii ne :lui pnt pas : réuffiU Cependant ilmô perd 
pasj'eipéf^ce dç nous é^en^iner toui», U' à^ 
notre, câté;,, nous.efpéroaa/a^ le.iitaogçr avec 

(es. (iljetS.; . . : •./; r.r . :. ;--^.; : • ,t : 

Voilà Tétat de mçs Jâffaires, poiirfuivk lê 
foi de rîle des hom^esjfeos fête. Nous nous 
tçnons (\xt[no^ g^de$ diç.peur d^ furgA'ife., & 
9ufqu*içi npus avons toUJQur^ eu TaviiotMg^^ /fur 
TiQS ^ppe^niç. Le pçincè 4© Carizme of&iti Je 
feçours 4ë fon. ^raj qu jfoi>: qui le fit géi>éral 
de kigk :%fmé^i Ce Jeuœ / capitaine n^Lt^da 


CoKTÏs T0KCS. arjr 

gu^e à exercer cet emploi & àJmcwîtrer qu'il 
D^ ëtôlt pas indigne,. Il parut' bîent,ôt(ur h 
cote liiT grand nombrende -vaîfleaux: Cet oit le 
rQiide rFAe dQilhotnm«. à tcte^ud'oîfeaoî, qui 
yçl3toie îivec la meilleure partie de fep fujets 
fairfe ,.une nouvelle deCcente. Le prince xie Ca- 
rizmelui donna^l^ tem.$ de débarquer la! moitié 
de Tes troupes, puis Jes, chargeant bndxjucment 
ftvfie :lés fiennes,,.'U tes, mit eh dé(iMxife>& les 
ç0ji^^^it de r^i^er danç' lôws ^vaifliâùx On 
f$tf ti^a beaucoup a, U.s^enjioya une; gf aii^e <quan- 
titf f :&. le roiià.tçt^ 4'oifeaii jwt obligé ido 
fe; retirer avep '.Ip ?f §%!•:.' r- • S o-mr.-' *"- ' 


*.» ^ V • 


; . Janlgffs TarroiÇ 4» r^tiîdes? homme«)faîfe tcte^ 
n*avôit remporté une fi belle viâoiFe^Xe:prtnce 
en tot tout rhonneiji? ,...&! les foldats lavoui^rent 
qu'ils envoient .point; eflcprc, éfé^ife bien con- 
^uit$9.,& que: -nul dé> ^urs génén^uxii même 
des ;plus xonfomnaé^ y rfpvoit fait pauoîtrei; tant 
de fuffifance. Ces, îaûafige$.*flattè¥èfifeicetTieuné 
çapitainie, qui pçui: ie$ h^îqUx tnériter;- pcopot, 
au roi. d'équiper une^ flotte à fon itour y â^ d'aller 
porter la terrieur c4xe:ç fan «nne^ni^ Lfc ïoi goûta 
ce€.%yi$s il fe cçnftr)i|îr^. cent/^raiflfeauîpj.rles 
f qA^ippa ; & cett^ forn^idaWôî flottes prit la 
jrçg^f , 4^ l'îlç des ^9fiM3je§ i tcte. dk)îf©w>:fouà 
le commandement du prince de-Cafkime« 
^•iH'fit'fe defertité «à^^ult, r%é<MVrùîf 


214 Ct)NTES T 17 «G si 

fcs gens en bjataille , &. à la pointe dû jonr; 
il s'avança vers la ville où ilTurpnt les hiàbltans 
qui né s'attendoîent pas^ à cette irruption, ii 
tua tous:. ceux qui osèrent lui réfîfiér. IL fit 
le roi pf ifoonièr avec toute Ta cour ^ Se s'eii 
retourna triomphant dans l^le des hommes fani 
tète. ÎUy fut reçu aux acclamations du pètkple 
qui y 4toh refté. On fit des réjouifrances qui 
durèrent un mais. On diftribua les prifonniers 
aux habitons ^ qui les mangèrent à toutes les 
fauces ( r ); qu'on a coutume àe manger fes 
oifeaux de irivière. Le roi vatincu n'esta |)âîl 
même ce genre de mort ; oh le fervit dans un 
feftirt i toute la faiâilfe i=iôyale dé lltê des 
hommes» fans tête. r. ^ 

Après cette expédition i qliî ^^érraînoît dfefo^ 
lumentt la* guerre, le prince' de Car îzmfé com- 
mença èiwcnêr une \rîe* ôîfivê. "Il demeura neuf 
ans à la ^cour du roi fans tête, qui lé pif ît" fi 
fort en amitié, qii'il Im dk un jour : Prîricôi 
je fuis vieux, & je n^at-potat d'enfant* mâle ^ 
je vëiix:.vOUs laiflef'feaHEOUrénné, à condition 
que vous la partagerez ' avec la princefle Ito^ 
fille. Quoique 'vous ayési une' figure fort extraor- 
dinaire & foré ridicule , je veux bien que vous 
foyei mon gendre. Lèfi-rnce éluda ce dîfcours 




( I ) Voyer Iç, Ciiifinier . tprc » iak en ?ers ;er/!f œ. par 

Bouishba^ Halladge. 


Contes Tu* c *• aijr 

adroitement ; mais le roi y revenoit tou-** 
jours 9 & s'appercevafit que le prince avoit de 
Taverfion pour ce mariage, il reprit la parole > 
& changeant de ton : Prince , lui dit- il t il 
vous (ied bien de refufer l'honneur que je veux 
vous faire; favez'^vous que tous les fervices 
que vous m'avez rendus , ne vous empêcheront 
|)a$ d'éprouver mon refleotiment , fi vous ba- 
lancez davantage à «l'obéit. Ceft i vou4 d'y 
penfer ; il faut que vous époufîez demain mi 
fille > ou <{VLt je vous fafie couper cette boul^ 
qui tourne fans ceffe entre vo& épaules , & qui 
fait un fort vilain efku 

Ces paroles furent profioncfes d^îti aîr qbï 
fit cotMKrftfe au prince qu'il failoit qull fe ré- 
folût à époufer la princeffe ou à mourîr* Dtmî 
cette cruelle conjonfture > il s'écrier trîftement *r 
Aftre latal fous lequel Je fuis né , n'épuiferai* 
)e donc jamids ta malignité ? Ce n^eft pas ^Sku: 
d'avoir eu une femme qui avoit une tcte. dât 
chien , il faut encore que je m'ailbcie à un au« 
tre monftre : ô Dilaram ! charsiatite Dil^am '^ 
dont le fouvienir me caufe tme douleur q\ie îè 
téms ne fauroît aflfbiWir , comment uâ |friftcë 
qui conèrVe éhcrcmènt votre i^age- diosT fptl 
cœur, pourrar*t-il vivre avBC ime femme qm ^ 
des yeux égarés au^ épaules ; & à fe poitrîrrie:; 
une b^oêlie plas propre: i dévbrct urt-tttaj*r qti*5 

Oiv 


/ 


^i6 Con;t:es^ Turèj. 

recevoir Tes baifçrs l Malgré fa répugorâce ^ il 
lie lalfTa pas toutefois de fe déterminer à ce 
mariage , qui fut célébré avec toute la pompe 
qui convenoit à la oaifT^nce des deux perfonnet 
4JUÎ- s*uniflbient. 

La première nuit des ^noces , on mena le 
prince dans un appartement où Ton avoit déjà 
conduit .la princeiTe ^ & on Us y laiifà ieuls. 
P'abord elle s'approcha de lui. Il en (remit d*hor- 
reur,; il crut qu'entraînée par fon tempérament 
Se autorifée par le nom de femme , elle? v.enoit 
échauffer fes tranfports languiflàns ; mats elle lui 
tint un difcours qui lui rendit fa tr^ti^illité en 
le tirant de cette erreur. Je fais bien , feigneur , 
lui dit 1- elle , qu'un homme tel que Vous doit 
haïr . une fename qui me reifemble* Je juge de 
vos fentim^ns par les miens. J'ai pour vous 
autant d'ayerfîon que vous en pouvez ayôir pour 
moi, Nqu's nous . regardons tous deux comme 
^es monftres , & nous nous trouvons à, plaindra 

d'ayolr été réduits à nous lier Tup à l'autre ; 

- . ■ . . . , j* 

vous j, pour "évitja: la mort ; & moi pour obéir 
au roi mon père. Je vojus dirai toutefois • qi^e 
C vous voulez en homme délicat renoncer au^ 
^roits d'époux , je-pourrai faire yojre . bonheur. 
Ah {.madame , répondit le prynce, . j'y.. renonce 
c tput^mon c<¥siir , . puifque vous exîge> de 
çJoi,çe fecrifice î t^dif de^gwe ,. cofwse^fcpour:^ 


COKTIS TURCSW ^17 

rez-VQus tpe repcjre heureux ? Apprenez, reprit- 
^lle , que j'aime un génie à qui j'ai infpiré une 
ps^on vîoIente^.Dès qu'il fauraque mon pcrç^ 
m'a mariée 3 il m manquera pas de me veiur 
enlever. Je le prierai de vous tranfporter dans 
votre pays ; & je ne doute point que , charnfé 
,éyi refpeô.que vous aurez eu pour moi, il ne 
fafle tout ce que vous fouhaiterez. Hé bien ^ 
belle princefTe ^ repartit le prince de Carizme^ 
eochanté de .refpéraoce qu'on lui donnoit , j*y 
çonfens 3 je cède à votre heureu:}^ génie touf 
les tréfors ;quç^ l'hymen me 4e{tinoit, Je lui ea 
abandonne volontiers la ppfTeffion. En achevant 
ces mots. . ïl ie coucha fur un fofa où il s^en-- 
dormit & laprinceflè en. ât autant* 

Peqdant qu'ils -dormoient ^ous deux . le g^ 
nie qui aimoit^la dame y paxut ,..les prit «ntre 
fes bras & les enleva l^un & l'autre. Il s'arrédi 
dans une île peu éloignée des; hommes fans tête, 
où il mit le prince fur .un lit de :gazon , enfuite 
il emporta la pirir^eiTe dans un fouterrain qu'il 
ayeit f;^t oxprès .pour elle. -Le prince à fon 
réveil fut^furpris de fe trouver dans une île. Wr, 
connue. Il jugea bien que durant fon fommeil 
le génie amant de la princeffe fans tcte^, ravoitf 
tranfporté là ; ii^aîs il lui fcmbloit .que ce gé- 
nie n'étoît jfâs ?uflî:f econnoiflant qu'elle lui avoit 
<ji^ qu'il ferok', .puifqu'au lieui de le porter dans 


2i8 Contes Turcs. 

fon pays » il rexpofoit dans une Hé habitée 
peut - être par des gens auflî méchans (JUe les 
fanifars..!! étoit agité de tout ce que cette pen* 
fée a de mortifiant , lorfqu'il découvrit fur le 
bord de la mer un vieil homme qui paroillbit 
faire Tablution. Il fe leva promptement , & cou- 
rut à lui pour lui demander s^ étoit mufulman. 
Oui je le fuis , répondit le vieillard ; & vous 
jeune homme , qui êtes-vous ? je juge à votre 
air noble que vous n'êtes pas un homme du 
commun. Vous ne vous trompez pas dans votre 
jugement , répartît le prince , puifque je fuis 
fils de roi. Et quel roi eft votre père » dit le 
vieillard ? ouvrez-moi votre coeur. Je jure par 
notre grand prophète qu'il n*y a. point d^arti-* 
fice en mes paroles ; je fuis plus difpofé à vous 
fervir. qu'à vous nuire r parlez fans dégaifement* 
Puîfque vous fouhaitez de favoîf mon nom , ré- 
pliqua le prince , je vous dirai que je* me nom-*' 
me le prince de Carizme. O dieu l interrompit 
le vieillard , feroit - il bien poffible que vous 
fuffiez ce malheureux prince qui fat enlevé par 
un corfaîre européen. Qui a pu vous inftriiire 
de cet événement , reprit le prince ? Je ne dois 
*pas rignorer , feigneur , répondit le vieillard ; 
je fuis né dans les états du roi votre père. Vous 
voyez un des aftrologues qui tirèrent votre 
horofcope ; & pour vous apprendre dés chofe^ 




Contes Turcî. 219 

qui vous regardent , je vous dirai que lè roî 
conçut t^nt de chagrin de votre enlc veinent, 
qu*îl en mourut peu de jours après. Le peuple 
dont il étoît les délîcei , le pleura long-tems , & 
défèfpérant de vous revoir jamais , il plaça fur 
le trône un prince de votre fang. Ce nouveau 
inoAarqu« aflcmMa les aftrologues. II nous or- 
donna de cpnfulter les aïtres fur fon règne. 
Nous -fîmes des prédirions qui lui déplurent 
Il s'en prit à nous des malheurs dont le ciel le 
menaçoit , il réfôlut de * nous faire tous mou- 
rir ; mais nous découvrîmes fa iréfolution par 
les fecrets de notre art , nous abandonnâmes 
notre patrie , & chacun fe retira dans le lieu 
du monde qu*il voulut choîiîr. J*ai parcouru plu- 
fieurs endroits de la tctrc, &îè me fuis enfiii 
arrêté dans cette He , qtii eft gouvernée par une 
fi bonne reine, qu*îl ny a pas de peuple fi heu- 
reiix que fes fujets; 

• Tandis que ^^Pâftrôlogue Mrlolt ainfi , le 
prince de Carizmè pleîirok amèrement. La nou- 
velle de la mort de fon père lui caufoît une 
afïliéiîon fi vive , que le vieillard fut obligé d*in« 
tërrompre fon dîfccmrs pour le confoler. Sei- 
gneur -, lui dit-rl', fi" je vous aï appris de triftes" 
nouvelles, j*en ai aulti de très-agréables à vous 
anncmcer/ Je ifae fou^iens- encore de toutes nos 
ibbfervationsi Lrë cîèî yofns promet ùii heureux 


/-' 


220 Contes Tu r c s., 

deftîn après trente ans. Vous (en avez trente 8c 
un , & par conféquent tous vos malheurs font 
pafles. Suivez-moi , s'il vous plaît , je vais vous 
conduire chez le grand-vifir qui eft un homme 
vertueux. ^1 vous préfentera à Jia reine qui vous 
fera Taccueil que vous méritez , dès qu'elle fera 
înftruke de votre condition. Le prince & l'af- 
trolçgue fe rendirent tous deux chez ie vifir , 
qui ne fut pas plutôt informé du nom du prin- 
ce, que donnant toutes les marques d*un éton- 
nement extraordinaire, , il s*écria : O mon dieu , 
c'eft à vous feul qu'il appartient de faire ces 
miracles i Venez , feigneur , . pourfuivit - il en 
s'adreiTant au prince de Carizme : allons, trou* 
ver la .reine ; * vous connoîtrez la caufe de ma 
furprife. En difant cela il Iç mena au palais^ & 
lorfqu*ils. furent dans l'appartement de U i^eine ,^ 
il le pria- d'attendre un moment, en lui difant ^^ 
qu'il ctoit bon de prévenir cette princeife, & de 
la difpofer à recevoir un prince de fa condition» 
Le vifir fut afl^long.-tems avec la reine qui 
parut enfin dans la chambre où étoît 4e prince* 
Elle l'envi&gea & le reconnut. Q feign^ur ! \m 
dit-el^e, en. lui tendant les.brs^s, eft rit une 
joie pareille à celle que j'ai de vous ' revoir. ? 
Le prince la regardant à fon tour Çc démêlant 
dans fes traits ceux de fa • chère Dilaram^,ilJui 
répondit tout . tranfporté d'étonuement * d*amQiiç 


I 


COKTSS TUKCS» 211 

fk de joie i O gia princefle ^ eft-il poffible que 
je vous retrouve ! Quelques toalhéxirs que le cîel 
m'ait fait éprouver-, j'avoue que fes botités fur- 
pàflèot mes figaeur&V.p^^q^'U y<>us jrend à ma 

. lis s'eiQbrafsèrentf tous deux à plufîeur^ re-' 
prî(ès avec un Ëdfif&metlt qu'il etl plus aifé de 
eoficévoir que à''e3^i4mer« Enfuité le prince de^ 
manda' des nouvelles^ de f^s' en&Ds. Vous les ver- 
rez^ biie»tât ^^feigif^r , lui' réponcfitia priti- 
cefle , ils vont revenir de-k chaâ^ 'Où ils font 
allés; Eh comment «êtés-vous deveiitië i^be de 
cettj^ tle ^ mad^e' ;4it W prince ? Je vais fatif* 
feitelvôtnei cum^té -, «C|)artit Dillliiini r, voici 
de quelle: manière '^je^Tuis montleà^V^ tfôiïe 
que >je quitterai 4è5 demain pour vo^Sr iiiivre , 
fi jsnesirpeoples-Âè^ixuiftnteht.pas que j'en par- 
tage avec vous- IpL/^câêilion. 
-. Dès. que le'pcwfaire qui nous prit vous eut 
lailfè dans une î\g\ il fè remit en mer comme 
vous favèz ; mais nous n'eûmes pas fait fix lieues 
qu'il :furvint un^ tempête efifroyabley qui mal- 
gré Tart & les ^eâbrts^'des matelots pOi:^a notre 
vaiifôatt contre les -rochers de cette côte^ , avec 
tant d'impétuofité, qu'il fe brifâ en mille pièces. 
Quelques matelots 'gagnèrent le rivage en na« 
géant 5 le rèfte périt avec le pirate en voulant 
faire Ja même chofer Four moi , ùw prier le 


ciel de me conferver un^ yîe qu(^ )e trouVoi^ 6 
0ialheureur<^ j fembra0sâ ' mes 'fiU pour: m.ourir 
avec eux ; & déjà le« fiots . comiDençoient à. 
pous toglp^tii?^ Lorfque plufiettr;( pecfQnne&.dfi^ 
cette île qui avolent vu de loin notre .Dao&a^ 
& qui s'étdîenit :)etées; 4<PS des 1>arqUes {>aur 
venir a^ 9oti:ef$cour$». arrivèrent beureuremeiit. 
Bs nous tir^èçt de l'eau à é^i nQyé$ s /& r^«> 
axarq^ant^que .nous refpirîoQs : encore , ils niMiSr 
portèreitt :dto$ ^urs ^^ifons où. ils adbevèrent 
de nonis jren^e la vie.> .! ',yr..- ::.. . ... 

Le roi de i'îl^ informé jdcnmfegige» nous vou-- 
lut voir paiû ci4noHté^« Q ét^t ua homme de f^p»-' 
tre-vingt«:dÎK' ans ; un pmi^cè:wilant aimé daiesi 
fujets qu'il. niéritoit dèVêi^'e^ Je..ne.ltti.déguà-^.> 
fax rieii ,^je Kiîi appris ma oonditirM , & lui con^ 
tai mon hiAoire« Il fut toucha jde^jnes in&Ktu-% 
ncs 9 & il accompagna de ies fleurs les iarmesL 
jue je p^ piis^ m*empêcher- de rrcpaiidre en quel- 
ques endroits d$ mon récit, iÇi^n > après ih'àvoir; 
écoutée avec beaucoup id*attenà)n , il prit la 
parole & me. dit : Ma Elle , il &ut foutenir lef 
malheurs avec fermeté*. Ce ibot. des épreuves 
où le ciel n>et notre vertu* Quasid nous fouf-^ 
frons patiemment , il faif prefque toujours fuc-^ 
céder des plaiHrs à nos peines^: Demeurez. au^ 
près de moi, : j'aurai foin de vous & des prin-' 
ces vos enfans. En efiSt ,, s'ils euflent été fes 


Contés T u k c s. 22^ 

prropres fils; , il n'auroit pas eu pour eux plus- 
d'amitié ; & on ne peut rien ajouter à la con^ 
fidération ^ aux déférences qu'il avoit pour moi. 
Il ne fe tontentoit pas de me combler d'hon- 
neurs ; îl me confultoit fur la conduite de fon 
état i il me faifoit entrer dans fon confeil , & pour 
imis apprendre jufqu'à quel point il étoit pré* 
venu en tpa faveur » il relevoit avec de grands 
âbges , toutes tes chofes que je difois , pour 
peu qu'elles paruflent raifonnables. Je pal!âi 
cinq ans de cette forte ^ au bout defqueh il me 
dit un jèur : Princefiè ^ i) eft tems de vous dé- 
couvrir un deflèin que j'ai formé* Je veux que 
vous occupiez mo» trône après ma mort , âc 
pour vous raflurer il faut que je vous époufe. 
Tous mes peuples charmés de vos vertus , ap- 
plaudiront à mon choix & me fauront bon gré 
de vous avoir fait ^nion héritière. L'intérêt de 
mes fils m'otligea de confentir à ce mariage 
qui fe fit au grand contentement de tues peu- 
ples. Ils ne témoignèrent pa& moitis de joie &^ 
de fatisfaftion , lorfqu'après fon trépas qui fui- 
vit de fort pr'ès notre hymenée , ils apprirent que 
par fon tefbmént il leur ordonnoit de me rt-^ 
connoître pour leur fouveraine» Depuis ce tems^ 
là je règne fur eux ; & j'ofe dire que je fois 
fiion unique étude de les' rendre heureux. 
Comme la reine achevbit ces derniers mots ^ 


•> > 


22^ Contes Turcs* 

elle vtt revenir de la chailè les deux princes fef 
fils* Venez ^ princes ., leur cria- 1- elle , venez 
embrafler votre père que le ciel a confervé^ 
la voix du fang <)ui fe fit entendre ed eux ne 
lew permit pas de douter de ce miracle. Ils- 
coururent au prince de Carizme qui leur ten- 
dit, les bras.» fc^ les baifa aux yeux Turt après- 
Tautre.. Quand ces quatre perfpnnes agitées. djo^- 
plys -tendre)? jnçUyeniens ^de • l?|jta^re^ fe. furent; 
donné mille marques de tendrellè &: de joie «^ 
le igrand'vifîr ^ par ordre delà reioeu aiTembla. 
tckuttle peuple , hiiî . raconta :l^J)ift0ire du prince, 
de Cari^me , Se l'exhprta enfuité à recpnnoître, 
ce prince pour ;fonibuverain^J|[ie peuple y çpnr. 
ieotit unanimeitient & proclama rpi le prince 
deCarizme -^qui régna long- tems dans cette île 
^ec fa chère pnncefTe de Géorgie , d'une ma-<- 
Qiiçre que leur règne fut appelé le; r^gne heu«-, 

. J*ai rapporté cette biftoire^ fire, continua 
te neuvième - vifir de Temperear de^Perfe , pour- 
montrer à votr^e m^jefté que le^ enfans des rois> 
Ibot fournis comme les autr0s ftu maiheur de leur 
étoile. Tandisî qu'un aftre m^^Iin yerfe fur nous 
fes in/îueoces , Tor entre nos mains fe change- 
rpit en terre noire ^ & ii nous prenions de la 
thérîaque, elle fe tpurneroit en poifon. Le prince 
Nourgehan ^{l dans ce cas infortuné , il a tout 

a 


Contes T u a c $• . 22f 

à craindre , tout lui devient contraire, fon propre 
père cft devenu fon ennemi. Ayez donc pitié de 
lui jfire , & gardez-vous de le faire mourir avant 
la fin d'un tems qui ïui eft fi funefte. Le récit de 
cette hiftoire , & fur-tout l'application qu'en fit 
le vifir, frappa Tempereur , qui malgré la parole 
qu'il avoit donnée à la reine , différai le trépas 
du prince* Le foir la fultane lui en fit des re« 
proches» Madame , lui dit Hafikin , je n'ai pu 
m'en défendre. Un de mes vifirs , qui eft un 
habile aftrologue > m'a ce matin afluré que (t 
je faifois ôter la vie à mon fils , je m'en repen- 
tirois indubitablement. Hé-, fejgneur , inter- 
rompit la reine , quelle frivole crainte vouis a 
retenu ? Le péril où eft Nourgehan n'eft pas uiï 
effet de la fatalité de fon étoile ; c'eft le feul 
ouvrage de fes vices & de fon mauvais naturel» 
Le ciel , pour punir les pères , Içur donne quel- 
i^uefois des^ enfans vicieux , comme il en don-^ 
na un jadis à un certain fultan dont je vai^ vous 
conter l'hiftoîre: 


Tome XVL F 


!t2^ C ON TES TlfRCS. 

HISTOIRE 

Des trois Princes obtenus du ciel. 

1. L y avoit autrefois dans le palais du monde 
un fultan qm- pofledoit une très-belle femme. 
£s s'aimoient tous deux tendrement , & il ne 
leur manquoît que des enfans pour être parfai- 
tement heureux ; mais quoiqu'ils fulTent jaunes 
l*un & l'autre , ils n*en pouvoicnt avoir. Le fultan 
en étoît fiort aiiigé. Il envoya, chercher un der* 
TÎche qui pafibit pour un faint perfonnagé dans le 
pays y & dont efiêâîvement les prières étoient 
toujours exaucées, O derviche, lui dit-il , je fuis 
au défefpoir de n'avoir point d'enfans. Priez 
dieu trè^haut qu'il ait la bonté de me donner 
tm prince; O roi , répondît le derviche , il eft 
néceflaire pour cda que votre majefté envoyé 
un préfent au couvent de mes confrères , afin 
que nous faflîons des prières à dieu pour Ta^- 
compliffement de vos déCrs. Dieu eft un roi 
libéral qui vous accordera un fils. 

Le fultan avoit un bélier gras qu'il aimoit 
beaucoup à caufe qu'il fortoit toujours vifto- 
rieux des combats de béliers qui faifoîent fou- 
vent le divertiffement de fa majefté. Il fit coo- 


I 


Conté à T^rcs. 22^ 

iuîre cet animal au couvent des derviches avec 
plufieurs charges de ris & de beurre. Ces pieux 
abdals tuèrent le bélier , le mirent en pièces 
& le ârent bouillir avec le ris & le beurre*- 
Quand ce ragoût fut en état d'être fervi ,îls en 
envoyèrent un plat au fultan en lui recortimari- 
dant de manger de la pitance des derviches dantf 
l'intention d*avoîr un fils» Enfiiite ils commen- 
cèrent tous à donner fiir cette gadimafrée corn- 
me à Tenvi l'un de Taittre. Après le repas ils 
dansèrent la danfe extatique ( i ) , appelée femaa j 
& dans leur enthoûfiarme ils demandèrent à die\i 
un prince pour le.fukan. ïls dirent une oraifort 
pour cet effet , & par la toute-puiffance divine 
la fultane devint enceinte cette même nuit. 
Elle accoucha neuf ûioîs après d'un garçon qui 
(bffaçoit la beauté du foleih Le roi fit des ré^ 
Jouiffances extraordinaires . pour la naiflànce de 
ce fils. Il affembla fes peu]D4es ^ & leur diûri-. 

■ I ' -I ■ Il II III li n Ig i — >^— ii f m i| -' «f>^^^«>MiAi— — — ^— — t— — 1^1^ 

( I ) Les derviches s'imaginant être pleins de Pamout 
divin ^ s'ailèmblent dans une Czhé fdrt parée, où il y a 
une chaire â prêcher , dans laquelle ed un jeune homme 
qui 1^ des vers Air r amour divin. Ils Ce mettent à tour« 
tlôr julqtt'à ce que là tête leur touVne & qu'ils tombent 
à terre. Etant a jrifî tombés, i\s croyént être en extàfè 5C 
voir Mahomet qui leur parle': ctatii revenue i eux, ils dé- 
bitent cela comrtie des. révélations auxquelles lé peuple 
ipcrédule ajoute foi. 


22? Cxîntes Turc*. 

bua une infinité de -largeiTes* H prît le petit 
prince ^ & pour le combler de bénédiâions , 
îj le mit dans la robe dû chef des derviches ^ 
dont il accabla de bienfaits le couvent. 

Quelques années après , le roi s'entretenant 
avec ce vénérable perfonnage , lui dit : O der- 
viche^ je fouhaiterois que vous fiffiez la même 
prière à dieu y & que vous lui demandafliez 
pour moi encore un petit prince. Sire , répon- 
dit l'abdal , les grâces du très-haut font abon- 
dantes , c'eft à nous à les demander & à lui à 
nous les accorder fi bon lui femble pour fa 
gloire ; mais il faut donner un nouveau préfent 
aux pauvres derviches. Le fultan leur envoya 
3e plus beau cheval de fes écuries. Ils le man- 
dèrent , dansèrent , prièrent conmie la première 
fois ; la reine devint groffe , & au bout de neuf 
mois accoucha d^un prince femblable à la lune. 
Le roi ne fit pas moins de réjouiilànces pour 
ce fils que pour l'autre ^ ni de moindres aumô- 
nes aux abdals* 

Dans la fuite le fultan pria le derviche de de- 
înander à dieu un troifième prince. SSre , lui 
répondit l'abdal , notre affaire eft de prier le 
feîgneur , & la fîenne de nous donnier ce que 
nous lui demandons ; mais il . faut encore un 
préfent aux pauvres derviches. Le fultan leur 
envoya un beau mulet , ils le vendirent , & de 


^ l'argent qu'ils en tirèrent ils achetèrent des prd- 
viiions. Ils firent bonne chère , & prièrent diéir 
d'accorder au rpi un troi(ième fils. Leur prîèi^e 
(ut exaticée , la fultane conçut , & mit ^u mon- 
de neu£ mois après un prince qui necédoit 
point aux autres en beaUtér ' 

Lorfque tes trois princes futnent devenus grands^ 
les de»qx pi?emiers fe. montrèrent trè5-vert;ué«ix? ; 
mais le dernier faifoit parohre mille mauvàifës; 
qualités j&fignaloit chac^e^ yfAït de fa- YÎe''par 
quel4ue..nDUveaa crimev II m^prifoit les reâ^d-. 
.trahces':de fon précepteur » ic les menaces d& 
Ion père qui étoit vivement affligé d'avoir un 
pareil fik^ . ' 

Un joyr le fultan dît au derviche ; Ptût k 
dieu que vous; n'euffîez pas feh des prières poVIr 
tte procurer un fils fi méchant ! O rôi , tui ré- 
pondit: fahdat,c'efl te faute de votre majefté.. 
C'eft elle qui eft caufd que le troifiènie pri^c^ 
cft d'un fi méchant caradère^ Et comment cela ^ 
irepr^t le roi î Sire ,, repartit le. derviche ^ vous. 
avez donné pour votre fils aîné un bélier qui eft: 
un animal noble &: courageux» & pour te fécond» 
un cheval qui eft une btte d'un naturel doux 
& qui fert à porter les hommes fur la terre.: cest 
préfens ont été ^r&Wes. à dieu qui vom dt 
donné en récompenfe deux enfans pleins, de^ 
Ycrtus i m^ vous lui avez offert pour votre 

fui 


/fi:o)fi^« fils uft mulet , te plil3 vU 1^ te plHs 
ylgiôiiT^ 4e toijis tes animaux; d( pour vcms pti- 
nifcle 1^1 avoir fait un fi mépri&bte (aerifice » 
il !?Qu$.a efivQj^é un prioce û ÀiSéxcm ^cs 

j^autre^. Celui qui fbrne de TorgQ » n'en fàuroit 
xnoifTonner du froin^nt. Teli^ fut.la réponfe qqe 

^^ Tabd^ ^u fultai)^ qui n^ fut poûàt ^ rq)os 
n(H^ p]u$ c(uç fes iujet3 , jufqu'à cq qu'il eût 
fait mpurir fon 6U. 

' CeftQ hiftoire, feigneur » pourjEuivItla reine 
Can^ade » vous prouve clairement que ^e del 
etoit çn colère lorfqu'il vou$ a donné la prince 

J^ourg^han, Vous ne kxQZ point tranc^ilte que 
vous ne^ous foyez défait d'un (i méchant filf» 

JElte ajoRa tant de difcOyrsà celuî*-là, que Tém- 
.pereuc lui promit çn^orQ de faire couper la tcte 

.%u prince ^ ipais te^ tendeni^a matin le diiûèaie 
yiiir hii ^t changer de riéfcdutiqn en lui aracoA- 
tafkt ^'hiftoîre Ruvante r 


Contes Tvacis» jk^ 


t 


HISTOIRE 

J)^un Roi ^d* un Scfi^ d*un Chirurgiens. 

V/ N ancien roi de 't'artarîe fortît un, jour de 
fon palais , pour aller hors de la ville prendre 
le plailîr de la promenade avec fes béys« II retK , 
contra fur fon chemin un abdal qui dUoit à 
haute voix : Celui qui me donnera cent dinares^ 
je lui donnerai un bon confeil» Le roi s'arrêta^ 
devant lui pour le eonfidérer , & lui dit : O ab-- 
^al , quel eft donc ce bon çonfeil que tu ofk^ 
pour cent dinares î Sire ^ lui répondit Tabdal^ 
vous n'aurez pas plutôt ordonné que Ton me> 
compte cette fomme» que je vous le dirai^^Le roi 
la lui fit donner , & s*attendoit pour fon argent 
à entendre quelque chofe d'extraordinaire , lort 
que le derviche lui dit : Sire , voici mon çon- 
feil : Ne commence^ jamais une. chofe, que vous 
rien aye:^ envifagé la fin. 

Tous les béys & les aiutres perfoone» <juî 
étoient à ta fuite du roi , firent un éclat de rire 
à ces paroles, Il fa\jt avouer y difoit Tun , que 
cet abdal fait -des maximes bien nouvelléjr» It 
n*a pas tort , difoit l'autre » de fe fîâre payer 
d'avance. Le roi voyant que tout le monde fe 

? i^ • 


\ 


55^1 Contes Turcs. 

moquoit du derviche , prit la parole : Vous n'a** 
vez pas raîfon de rire , dit-il , du confeil que 
vient de me doiinef ce. bon abddL : quoique 
perfonne n'ignore que quand nous formons une 
entreprife , nous devions la méditer & -bîefi eon- 
lîdérer quel en fera Tévénenient ; . néanmoins 
faute de pratiquer céladon s*engagô tous les 
jours dans de mauvaîfes affairés. Pour moi , je 
fais beaucoup de cas du confeil du derviche; 
je m^efi veux fouvenir fans çefïê , &, pour Ta- 
voir toujours devant les yeux, j*ordonne.qu*on 
récrive en lettres d'or fur toutes les portes de 
mon palais , fur lès murs , fur mes meubles , & 
qu'on le grave fur toute ma vai0elle. Ce qui' 
fut effedivement exécuté. 

• • » ■ 

Peu detems après cette aventuré ^ un grand 
feîgneur de la cour , pouffé plutôt par Tambir 
tîon quç par aucun fujet qu^il eût de fe plain- 
dre du roi , réfolut d^ôter à ce prince la cou- 
ronne & la vie. Pour y. parvenir , il trouva 
moyen d'avoir une lancette empoîfônhée , & 
s'adrefTant au chirurgien du roi : Si tù Veux , 
lui dît-il , faigner le roi avec cette lancette , 
voilà dix mille écus que Je te donne dès-à-pre- 
fent. Sitôt que tu auras fait le coup , le trône 
eft à moi. Je fais par quel chemin fy puis mon- 
ter, & je te promets que quand 'je régnerai, 
je te ferai mon grand-vifir-, & que tu partage- 


Contes Tukc's. ajj 

ras avec moi le pouvoir (buveraîn. Le chirur- 
gien ébloui de la proportion du grand feigneur^ 
l'accepta fans balancer. Il reçut les écus d*or& 
mit la lancette dans fon turban pour s'en fervtr 
à la première occadon* 

Elle fe préfenta bientôt. Le roi eut befoln 
'd'une faignée. On appelé le chîrurgîeil. Il vient 
Se commence à lier le bras du roi , devant qui 
Ton met un ballin pour recevoir le fang. Le 
chirurgien tire de fon turban la lancette fu- 
nefte ; mais dans 1^ tems qu'il fe difpofe à pi-" 
quer le roi , il jeté par bafard la vue fur' le 
baffin & y lit ces. mots qui étoîent gravés def- 
tus : Ne comtncnceTi^ jamais une ckofe^ que vous 
Il fa qye^ énvïfagé la fin. Il tomba aufStôt dans 
une profonde rêverie, & dît en lui - même : 
Si je faigne le roi avec cette lancette , il 
mourra. S*il' meurt , on ne#manquera pas dfe 
m'arrêter & de mè feïre perdre la vie dans d'hor- 
ribles tourmens. Quand je ferai mort , à quoi 
me ferviront les écus d'or que j'ai reçus ? Frappe 
de ces réflexions , il remet dans fon turban la 
lancette empoifonnée» & ep tire une autre de fa 
'poche. Le roi qui Tobferve ^ lui demande pour- 
quoi il change dé lancette. Sire, lui répondit le 
chirurgien , c'eft que la pointe de la première 
n*eft pas bonne.' M6ntre-lï moi , lui dît le prince, 
je la veux voir* Le chirurgien alors demeure 


^54- Contes Turc y. 

intierdit & troublé : Que m'annonce ton trou* 
ble , s'ecrîa le roi ? Ton embarras couvre quel- 
que myftère , découvre-m^en la caufe , ou tu pé- 
riras tout-à-rheure. Le chirurgien intimide par 
ces menaces / fe jeta aux genoux du roi ^ en 
lui difaut : Sire ^ Ci votre -majefté veut me &ire 
grâce , j« vai$ lui avouer la vérité : Hé bien , 
parle » répliqua le roi ^ je te pardonne tout y fi 
tu ne me caches rien. Le chirurgien lui raconta 
.tout ce qui s'étoit pafle eqtre le grand feignei^ 
.iSc lui 9 & confefifa que le rcH devoit la vie aux 
paroles qui étoient gravées fur le baffin. 

Le roi ordonna fur le champ à fes gardes d*aV- 
.1er arrêter le grand feigneur , & puis fè tour- 
nant ver* £es béys : Hé bien , leur dit-il , trou- 
vez-vous préfent;ement que vous avie? raifon 
de vous moquer du derviche f Je commande 
qu'on le cherch^ar-tout & qu'on me Tamène;» 
Un confeil fui fauve la vie aux rels^ ne peut 
'être affez payé. 


>» 


i«a«M«Mi^ 


AVIS AU LECTEUR. 

Ulntérti fui régne dans eès Con$ês , fait regretter 

fae la traduâion n'en ait pas iié continuée» Nous les 

^donnons tels fu ils ont pairu ions Vorigint j & mus 

Jommes perfuaiés qite leur imperfiéiion nmtroit pas 

été une raifon pour en priver k ?utUc* 


LES VOYAGES 

/ 
/ 
I 

DE Z U L M A 


DANS LE PArS DES FÉES, 


r" ""^ 


^ 


r - 


< . X 






• • - • », — 




r * 


' ■ \ « 

W «i^ W b ^i ,■■ 


4 


^n 


3 


S 


A VERTISSEMENT. 

Jl) eux dames d'une haute confidéra^ 
tion, & que le refpeâ qui leur eft dû 
m*empêçhe de nommer ici , mé confièrent 
îl y a quelques années , un manufcrit 
qui avoit pour titre : Les Voyages de 
Zulma. Je crus feconnoître au foin qu elles 

f rirent de me dépayfer fur l'auteur de 
ouvrage , qu elles pourroient bien y avoir 
quelque part ; je crus le reconnoître en- 
core davantage à je ne fais quelle négli- 
jgence , ou plutôt à une noble fimplicité 
qui y écoît répandue, & dont Teffet eft 
sûrement plus aimable qu'une exa6litude 
fcrupuleuie. Je ne fus chargé que de 
voir fi les règles de la grammaîre fran- 
çoife n y étoîent point blefTées ; fi dans 
les maximes qui s*y rencontrent, il ny 
avoît rien contre la morale ; s'il ne s*y 
trouvôit point de contradiÊtions entre 
les incidens. Un de mes amis à qui je 
communiquai le manufcrit, tSc qui malr 
heureuferaent alors travaiUoît en foeiét^ 
à un livre périodique , jugea par ma 
complaifance à le lui avoir laifié quelque 
tems entre les mains , qu il pouvoit fans 


aexpoier à aueun reproche de ma Pttrt^ 
feîre pafler fucceflivement dans reipccc 
de fcrurhal derfC^ il étok çhkf^é § des 
morceaux qui lia ayant plu infiniment ^ 
ne pouvoient manquer de faire la, piêmt 
împreffidri fur le public. Je lui ai paffé 
cette infidélité en fatvéuf dés fentîmens 
qtri nous unîflbient depuis lông-tems, & 
la mort dé Tune de cçs dâme^ refpec- 
trf>le3 y dont je viens de parler , étant 
furvenue , je me fuis trouvé par-là eti 
pofleffion du manafcrit , & j*aî cru que 
ce feroît faire au puMîc un larcin plus 
férieux que celui qui m'a^ éfé hit , fî je 
lui déroboîs urte pToduftîon auffî ingé- 
iiieufe , & qui nïéme a été la foifrce oÙ 
f lin de noi? auteurs n a pas dédaigné de 
prendre le fvjet cfun dîvertiffement qui 
a aipttfé la cour & la ville. C'^dft fur ce 
principe, queToutrage a été livré" à une 
' édïtioTi pfusr exafte que ce qui en a ét^ 
donfté à réprïfeï & fubrepticeniént : non- 
feuîemeiît il ne doït , être regardé quç 
comme le fruit c?one imagîrtadon bril- 
lante y mais comme h délalîement d'un 
e^rit jttfte & f aiformaMé , dont tous les 
fcntimens font stutR purs que l'a ^flion* 


LES VOYAGES 

DE 

Z U L M A. 

\j N marchand de Bagdad, nommé Zarucma, 
retiré du commerce par les pertes qu'il y avoit 
faites & le mauvais état où elles avoïent mis 
fes afiaîres , après avoir fait l'ablution & la prière 
du matin , appela Ton fils & lui dit : Zulma , 
• voici le tenas où je dois vous faire part de 
votre deftinée; Vous favez déjà que je n'ai point 
d'autres enfans que vous & votre foeur Zu- 
lima ; mais vous ne favez pas encore ce qui 
m'oblige & vous aulC à vivre dans une aùdèré 
retraite , pendant que les autres marchands 
de Bagdad & leurs enfans vivant dans raboo- 
dance Se dans les plaifïrs; je vais vous rap- 
prendre. 

J'ai été Cl maliieureux dans les entpeprifes 
que j'ai faites , que non-feulement je' n*^ai rien 


i^o Lbs Voyàgï* 

^acquis, mais que. le. bien qae j'ai eu de mon 
père , qui ctoit riche , ne s*eft- pas ' trouvé fuf- 

f fixant pour payer mes dettes ' & mê laifTer de 
quoi vivre félon mon état : j'avois épOufé 

*- votre mère par amour ; elle s^appeloit Zulima » 
comme votre foeur ; elle mourut de chagrin de 
l^état de mes afiaires; vous n'aviez alors qu'un 
an ; depuis fa perte , j'ai .véeu^ dans la retraite 
où vous me voyez , ik je vous ai fait vivre 
de même ; je n'ai cependant rien oublié y mon 
fils , pour votre éducation , & fi ma pauvreté 
m*a fervî quelquefois de prétexte pour vous 
retenir & vous empêcher d'imiter les jeunes 
gens de votre âge , je ne me fuis fervî d'au- 
cune raifonpour me difpenfer de vous donner 
les maîtres qui vous étoient nécellàîres pour 
orner votre efprît & former votre corps-, grâces 
à dieu 9 mes foins ont réufli ; j'ai lieu de me 
flatter que votre deftinée fera plus brillante que 
la mienne* 

Après la mort de votre mère, mon afflic- 
tion, jointe à mes malheurs, me tint enfermé 
chez moi pendant un.tems confidérable. 

L'un des mîniftres de. notre religion '( homme 
d'un profond favoir & d'une réputation au- 
defliis de celle des autres, qui avoit toujours 
eu de l'amitié pour moi ) vint à ma maifon 
pour me parler. On lui refufa ma porte , comme 

on 


b H 2 û E itt h% 5411 

ftft laîlbît à tout autre par înon ordre , ïhàîs il 
Voulut me voir , & prit un ton fi haut , que 
îBOii ^fclavc I« laiiTa entrer^ Il vint jufqu*à 
ina chambre fani trouver d*obftacle ; je n'a- 
Vois d'efclaves alors que celui qui lui avoit 
ouvert; vous étiez ^ mes enfans ^ encore Tua 
& l^autre en nourricev 

D mè dit en airivaotic Ne foyei poirit fâche > 
^aroacma, deme voir.slje ne viens iciquepouè 
.Vous procurer de la cgniblation' & du bonheur, 
fi vous étiez àfl&z iâge^pour m écouter & nid 
croire. Le rang que vous avez ici ^ lui répons* 
dis-^je^ & le refpeiâ qiïè j/^. toujours eu JiouÊ 
Vous^ doivent vou^ {a ir^ /juger de mon attea* 
tion • & ^e ma docilité » quelque cho(e qu'il 
Vous plaife de me djrè* . «^ 

Zarucma , ci3ntinua-Ml ^ lûettez-vous fur ccr 
lofa auprès de môiy & Cuivez exaâement ça 
^que. je vais vous dire t ne fongei^ plus< au. trafic» 
Vous avez été malheureux ^ Se vous le ferieft 
tÈûcorCk " . 

Quel xronféil me donnez-vous ^ lui répiaftî^* 
|e ? meà dettes excèdent mon bien i & fi méà 
-Créanciers me Voient loûg-téms dans le deflèi0 
tle ne rien faire , ils leTaifîront, Ils ne ine laiflent 
en repos que parce qu'ils me croient encocei 
trop affligé pour fonger à mes af&ires j ils eC» 
fièrent que je pourrai les l'établir avec le pe^ 


:s^2 L E« Vo if À dis 

de bien qui me refte , quand je ferai en état ée 
travailler : de plus , j'ai des enfans pour lefqueb 
j'ai une extrême tendrefle , & auxquels je ne 
pourrai donner d'éducation, ii je me tiens dans 
-rinaâion pendant que je fuis encore jeune. Que 
vos enfans ne vous inquiètent point, medit41^ 
ils feront plus heureux que vous ne Tavez été 
jusqu'ici ; mais vous ferez à l'avenir plus heu- 
reux qu'eux, fi vous fuivez mes confeils* 
c Ayez donc la bonté, lui dis-^, de jpM hs 
^donner , & je vous jure que je les fuivrai aveu- 
*g}ément« 

- Vendez votre bien , Z^rucma 9 continua-t^il^ 
*ùa l'abandonnez à vos créanciers ,' j'aurai foin 
ide vous donner to^t ce qui fera néceSdke pour 
vivre en fagê : j'aurai .foin aufli de TédiJcation 
^ vos enfans , à conditicm qu'ils demeureront 
'dans une retraite pareille à la vôtre /jqfqu'â ce 
ique je vous penpette de laifier aller votre fis 
^U8 fa conduite, & que je puiilè établir votFe 
fille. 

- ' Ma tendreffe pour vous , mon fils , m*G4>Iîgea 
^e le prefler fur le fecret de votre deftinée : U 
«^ouvrit enfin à moi , il déchira le voile qui coi>- 
yfte lès divers événemens dont vôtre vie doit 
;étre .mêlée , & ii me qujitta après m'avoir donne 
^slivres. 

^ fL\x boni de quelque tens, je fus aflea/heii- 


»ux pour prendre un. goût très - vif poQr l^ 
UkncQ^f & je fis tant de progrès dans ceU^» 
dont mes livres & lui ni*ont ouvert le çhea;^ii>j^ 
que s'il m'étoit permis ^ ijnpn fi}s , de vous ppler 
là-de0ili&» v<^us n'ai^rie^ pas de peine à cr^^e 
^ue }e fuis le plus Iseur^ux de tous les hon^me^w 

H çie yvpt revoir hier conime à foi> ordi-i 
tmJ^n 4f ine. dit : Il eft tems, Zaruciqa, qqeL. 
vou$ vo^^ fépariez de votre âls; vqus (avez jI 
quoi la fageilè fuprême & (a bonne éducatko 
font, dei^iné i vous le (avez^ dis-je , au(Ii<bie& qubç 
moi v.P^^^ ^ luî falloit n;ia permiiEon & i vOîu^ 
auffi pour le faire fortir de Bagdad, ^maiîtï^apfè^ 
vptre .prière , parlea à vpt^ gis î il f^ut W pije- 
piMfer afi vo jage qu'il dpit &îre 3< i vous q^çte^ i» 
VQu^ ire» enfuite à iRap'Qra ayçc «l^i / ^^»t$i y. 
trouverqp tout ce qvi eft péceflàir^ ppièii fon 
voyage : je me char^ 4®o?iu;lHi?a:, .acxu» l^^t^. 
Ijjirans à Vfttre retour. . . 
: VQÎlà;, moxk fils, g^^ c^i n^'oblige à yom- 
parler pour la première fqis de mes a£ure$ ^ 
4^€^ qui vous regs^rde: je partirai demain avec 
VQU^s è 1.^ inême heure , après potre prière ; je 
V<»^ cQrtduit^i ^ Baflbra, ^ vou* m fkw^ ir 
qiioi VQ^s ^t§s draine ^i qi|e iqrfque vous fesen 
^p^b^q^« , 

ZutÉ»^ ^'^tendoît^ il ft^i^ à ce que fat> pè«© 
lui venQb^ de #r« » qi^^j t'eut p»t un mcH à loi 


lE^ Lï s Vo Y A GE Sf 

répondre ; & lorfqu*il le vit fortîr de fa maîfbfi 
pour la première fois depuis qu'il avoît l*age- 
de connoifTance ^ fon étonnement redoubla en- 
core! Il fit une infinité de réflexions toutes dif- 
férentes; fon premier mouvement fut d'être 
bien aife de voyager , quoiqu'il ne fût pas oà 
il alloiti C'eft toujours fortir de cette maifon, 
dîfolt^it en lui-même; quoique lé rèfpedque 
j'aipout mon père & pour mes maîtres, m'ait 
empêché de me révolter contre la févérité avec 
laquelle j'ai été retenu , je n'ai pas laiffè d'en 
reflèntir beaucoup de chagrin, je vais au moins 
avoir nia liberté* 

Il pafTcHt enfuite à d'autres réflexions: il 
carôy oit quelquefois que fon père., à qui il ne 
tonnoiflfoit eii eSét aucifti bien , vouloit ie 
détaife de lui : mais il étoit fi bien né , qu'il 
chaflbit ceis dernières penfées ; il étoit même 
fâché de les avoît eues : il crut éîifuîte qu'il 
vouloit éprouver foii amitié , & qu'il fàlloit 
lui défobéîf au moins ^n apparence. 

Il étoit dans cette réfolûtion , lorfque Zarucma 
arriva quelque tems avant la prière du foir. II 
dit à fon fils en Tembraflant : Je fuis pîus con- 
tint que je ne fuis fâché des réflexions que vous 
avez faites depuis que je vous ai apprLs voti^e^ 
dépafrt'; mais ne croyez pas que je veuille me 
^faire de vous , taon Bis ^ ni éprouver voue^ 


n t 2 tr L M À\ 24/ 

tendrêffe: vous voyez bien, puifque je'faîs fi 
pofîtîvement ce que vous penfet , que tout ce 
.que je vous ai dit n*eft pas fans myftère , & que 
imême il ne vouseft pa^-poffible, quand vous 
le voudriez, de réfifter à mes volontés ; je ne 
puis, douter de votre amitié , & quoique vous 
ne m^zyet pas rendu juftice, je vous la rends ^ 
mon. fils ; un jeune homme doit fentir le pre- 
mier moment de fa liberté :, il eft naturel , pàc 
la connoiifance que vous avez de mes affaires ^ 
que vous ayez foupçonné moins <Je vérité dans 
ce que je vous ai dit, qiie de ménagement pout 
vous apprendre ma réfolution fans vous flatter» 

Zulma ne put être en doute que fon père 
lut tout ce qu*il ayoit penfé ; mais il étoit eiv- 
core fi loin d'imaginer par où il lepouvoit favoir ^ 
<iu*il crut que ce rfétoit que de fimples conjec- 
tures que rage & l'expérience lui avoient fait . 
tirer fort juftes fur les fentimens ordinaires det 
la jeunefle. 

Zarucma fut trifte tout le^ foir, quoiqu'il 
n'eût, pas fujet de l'être par fes connpîflàncès 
& celles de fon ami ; il ne devoit pas regarder 
le départ de Zulma comme un malheur pour 
lui , mais il le quîttoit & il 1-aimoit. Quelque 
élevé que foi t un homme au-deflus de la con- 
iihioQ humaine, il lui en refte toujours quelque 
-chofe^ ^' 


a^ Les Vo Ta « i-s 

Le te ndemam 5 aprè^ k prière é^ mVtin , Zt-* 
^iicmà , qui s'étoit pourvu 4g chaoïèaux d( de 
tout ce qui ^toît 0éceflâire pbvïr Ton. voyage, 
mena Zulkna à (on aim pour la lui coinâer^ & 
ion *£]s pour lui djre «dîisu : îts partirectt en- 
fuite pour Baâbra; ik y arrivèretit ian$ aitcuoe 
9V^nture dîgae d'être r^kée. Les difcours de 
Zarucm^à fon Sis fur^ent fans doute adtnindbks , 
^wis |e a'ai pas prétendu laire td «si livre de 
siorale; fnon inteotbn n'eft que de réciter des 
jaits auffi fuipreâans que vi^ritables. 

Le père & le fik arrivés à Baflbra , Zaruona 
9IU dains le port pour parler à celi^ que 6m 
ami & fon £^voir lui avoient marqué être def- 
Smé pour conduire foo 6k. Le capit^ne iburit, 
& ^ rappelant pat fon nom , 4ui dit : Amenc3>- 
jBOl demain Zubxia , je fais ce que j'en dois 
rfaire. 

:. Apt-è^ k. prière, Zarucma dît à fon fik (te 
le fuivre; il le mena au patron & le IdàSk fans 
ryouloir lui parler ni lui dire adieu : Zulma fe 
;trouva par fon feififlèment hors d*état de. pou- 
voir rien dire à fon père ; & dans le même 
'^ïKMîîent que Zaïucma fut forti , le vaiffcau mit 
5( h voile , & il le perdit de vue. 

Zulma fi^ quelque tems comme une per^ 
/onne qui a perdu connoiffance ; & lorfqu'iî iut 
revenu de cette efpèce de léthargie, où k cha- 


DE Z U 1 M A. • a^f: 

grin (Tavoîr quitté fon père Tavoit mis, il s*ap-^> 
procba du patron ; il fut furpris de l'entendre, 
parler une langue qu^il n^entendoit point, & d» 
n'en être point entendu. Me fuis - je trompé , ' 
difoit-il ; ne parloît-il pas la même langue que; 
moi ? Il voulut s'adreffer à quelques autres per-» 
fonnes de l'équipage , mais il trouva par-tout la.' 
même difficulté, & il ne put fe faire entendre^- 
fon embarras augn^ntoit à chaque inftant» 

Après quelques réfiexions fur un accident auflir 
Çngulier , il prit le parti d^examitier tes aâions; 
& la conduite de ces gens pour tâcher de com^ 
prendre qui ils étoient, & quelle route ils te-^> 
noient. Il étoit occupé de cette idée , lorfqu^'it, 
s'éleva un orage épouvantable 5 le vent devior 
furieux; la mer extraordinairement agitée por-^> 
toit le vaifleau jusqu'aux nues, & te plongeoir, 
auflitôt au centre des^eaux \ la gtèle , les éclairs^- 
le tonnerre augmentcûent l'épouvante» Le pi-** 
lôte lutta quelque tems contre la tempête 5 mais: 
le péril croiflànt à tout moment, la con£ufior|t 
fe mit à la fin parmi les matelots, & la moft: 
parut inévitable» 

Zutma réfîfta aux premiers effets de h crainte, 
que lui infpiroit ce défi^Kke affreux ^ mais dèsr 
qta^il vit que le vaiffeau falfok esu , & qji^'ii n'y 
avoit aucune efpér>î>ce d« (alut, il s'aflSt fur tnr 
bftac k ccour péQjâsé^ d'épouvante, ii piooà^iQaft 


24^ Les Voyages 

{es regards inquiets fur tout ce qui fe pre(êflCa 
a fes yeux , & iî ne trouva par-tout que des 
nouveaux fujet^ de défefpoir* 
' Un fommcil favorable furprit fes fens agîtes,, 
& effaça de fon efprit pour quelques momens 
Icsfuneftes idées du danger où il (e trouvoit. 
Heureux d'échapper en quelque façon à l'hor- 
reur de fa fitaation. 

Zulnîa fe réveilla enfin ; il ne fut pas peu fur- 
pris de trouver une tranquitlité parfaite dans^ 
le vaiffeau ; il le parcourut d'un bout à Pautre, 
& n*y rencontra perfonne» Il n'y avoît plus 
dans tout ce vafte bâtiment qu'un peu de bit 
cuiti, & de Teau douce pour quelques jours. 
Cette folitude le fit frémir, & il pria hufnble- 
ment le grand prophète de lui dooner affez de 
fermeté pour foutenir la mort terrible qu*il en* 
vifageoit , ou de lui infpîrer les n?oyen$ de 
Téviter. 

A peine eut-il achevé fa prière , qu*lî vît à 
fes côtés un vieillard vénérable qui lui dit : 
Zulma , prends dés vivres , defcends dans la 
chaloupe , coupe le cable , & t'abandonne au 
^tout-puiffant ; il fait les defleîns qu'il a fur toi. 
Zulma obéit avec une tranquillité peu ordinaire 
à un homnie fans expérience. Un mom^ent a{M:èsi 
le foleil qui étoit au milieu de fa courfe fut obfn 
curci s & le jour fe changea tout d^la cQtt{v en 


* 1) E Z U* L M A* ^4^ 

i- 

une nuîç H fombre^ que le jeune voyageur ne dif- 
tinguoit plus les objets qui étbient auprès de- 
lui» Un globe de feu qui parut en Tair fuppléa à 
Taftre du jour ; ce globe s'éloîgnoic avec vîtefle , 
& la chaloupe le fuivoit avec la même prompt* 
titude. 

La mer étolt bornée en cet endroit par une 
chaîne de rochers , dont la cime fe perdoit dans: 
les nues ; ils paroiflbient û preffés & fi ferrés: 
\es uns contre les autres , que Zulma n'y voyoit 
aucun paiTage pour la chaloupe , qui cependant 
alloit fe heurter contre ^ & le globe qui la con- 
duifoit aufli» Sa confiance 6c fon courage le 
fouteupient au point qu'il regardok cette aved* 
ture.de fang-froid , r& qu'il étoit perfuadé qu^it 
en fortiroit^ biem En effet, Je globe heurta te" 
premier contre le roc ; il y fit une ouverture 
avec un bruit fi terrible, que Zulma malgré Êi^ 
fermeté en fut étomié* 

Im chaloupe eqtrg fous une voûte > dont Cet 
gtob& de feu véxiôit de lui ouvrir Je chemin. 
d*une largeur. &* d'une hauteur admirable ; elle 
^toit' faite de pierres de taille ii bien jointes ^i 
^u'il fembloit que ce n'en ét^t\ qû^une : çlle; 
étoit éclairée par le^feu qui m^choi^ toujours 
devant lui / qui Ivi'jeh fiufoit diflânguçr parfaià-î 
tement toutç- la h§9xité^ Aprè^ W^l<lvwi$ heuirer 

dft marché # U^âYadaos uaei^pèce d^ port oà. 


zjfo LhsVoyaoes * 

il voyoit très-clair y le jour & le foleîl étolemt 
' aufli beaux que lorfque la nuk Tavoit pris après 
avoir defceddu dans fa chaloupe.. Il k trouva 
donc dans un badin environ de, quatre lieues 
en quatre » fermé, de tous côtés par des mu- 
railles de marbre blanc d'une hauteur û prodi-» ' 
gieufe 9 que Ton voy oit à peine lé ciel par en- 
haut ; il ne Jui parut aucune iiKie , de quelque 
e6té qu'il .put regarder. Cependant la chaloupe 
oiarchoit toujours y elle s'approcha enân d'aï» 
coté de cette magnifique muraille.. Il remarqua 
arec plaifir qu'il y avoit de gros anneaux d'or 
^i paroô&iei^ avoir été mis pour arrêter le» 
chaloupes bu lesr vaiilêàux qui entroient daM 
ce port ; auprès de chaque . anneau il y a^t 
ime petite porte d'or à fleur d'eau : ta chaloupe 
s'arrêta par une chaîne d'or vis-à-vis l'une d<r 
ces portes , elle s'ouv|:it fans qu'il parût per-* 
fonne qui eût arrêté la chaloupe avec la chaîne^ 
m qui l'eût ouverte ; il fe p^fa de même un 
petit pont j qui allmt de la chaloupe à la porte. 
Zulma pafià defliis le pont & entra dans h porte ^ 
i\ y trouva un petit degré de marbre blanc 5 tttll6 
éan$ l'épaâfièur de cette muraiUç ; une lampe d# 
criAal ttès^datrv qui étoit à deux marchés dan$ 
lei^egré , monta devant lui , elle le conduire 
au haut dé la mniraille » qui f<»^niôîf Une efp^e 

'die-te{i;«(re^(}tti imjmoit a«fC<Mu d^me viUe* qw 


P £ Z U I. M , A» a^t 

lui parut très^magnifique , quoiqu'il ne fût pa^ 
en état d'en juger parfaitement. Une baluûrade 
•d'or terminoit la muraille & faifoit le bord de 
la terraile qui donnoit fur le port d'où il forr 
toit , & que l'on voyoit étant appuyé delTus. 
Là terraflè étoit large » pavée de marbre dt 
toutes couleurs différentes & de pièces rapport 
tées» Vis-à-vis du degré par lequel il étok 
monté j Se qui étoit à fleur de la terraife 5 étoiç 
ttne grande rue pavée de même , & bâtie en fym* 
aiétrie de marbre de toutes couleurs ; chaque 
croifée étoit têfdiïée par des colonnes d'ordre 
corinthien , qui foutenoient une corniche df 
marbre comme le refie du bâtiment : un orne^ 
ment d'or en feuillet de pampre régnoit le long 
de la corniche , elle terminoit le premier étage^ 
mi-de&s de la conûche il y avoit un ordre de 
cariathides de femmes pofè au - deifus de Tar 
lîgoement des caloAnes de marbre , qui étoit 
de même couleur qi^e les colonnes > elles for-» 
moient un attique qui étoit terminé par un^^ 
baluftrade d'or. 

Nul habitant ne paroiffcit à Zulmn dans une 
aiiffi jbelle ville ^ fa furprîl^ ne f^ put exprima 
de 0^ voir perfona^ auK portes des palais & 
dan3 les rues. JLdifoit en lui-: même ien mar« 
chfi^t ; Ce n'eft point la chaleur ., coipilie daj3| 

n&n^Ayf^^ ^ui.jQip^cbe 1^, h^^ec i^. fpitir| 


fe jra Les Voyagbs 

car il ne fait dî chaud ni froid ; quoique le jonr 
ïbît très-clair , l*on ne voit oi Ton ne fcfït point 
le foleil : peut-être que fe peuple eft occupé à 
quelque grande fête hors la ville ; peut - être 
auffi'que ce n'eft-là que de$ fnaUbns de grands 
fcigtieurs , & que je trouverai un quartier de 
marchands où je rencontrerai du monde. En fai» 
f2j[it ces réflexions , il âpperçut au bout de la 
rue un dôme d'une hauteur & d*une grandeur 
prodîgieufe ; il lui parut couvert d*or comme 
les baluftrades , H fe faifoit voir au*de(!us des 
autres maifons : le refte du bâtlÉi^nt étoit d'une 
matière û brillante , qu'il en pouvoit à peine 
ibutenir Féclat ; plus il approchoit , & moins 
it pouvoit le regarder , cela l'obligea de mar- 
cher les yeux baifles» 

Il arriva enfin dans une place d^une grandeur 
prodigieufe , bâtie autour de pareilles m^fons 
que celtes de la rue dont il fortoh ^ quatre rues 
parallèles y aboutiffoient : le dôme & le bâti- 
ment dont j*ai parlé ^ faifoient le centre de U 
pluce ; il y avoit quatre portes qui répondoîent 
aux quatre rues relleâ^étoient ouvertes* Il entra 
ipar celle qui étoit vis-à-vis de lui dans ce ma* 
gnîfique bâtiment, qui étoît de pierres précieu- 
fes 9 fi bien aflbrties par les- couteurs & par ta . 
façon dont elles étoient poféf s , qu^ll eft im- 
poffible d'eo comprendre h' beauté £tQ$ fatvoîiç 


SE Zut;» Àc ayi 

voe : le dôme étoit au milieu- de ce bâtiment ^ 
H étoit entouré d^une grille d'or qui en défeiK 
doit rentrée de quelque côté qu'on y arrivât. 
Au milieu de cette enceinte étoit une efpèce 
d'autel , foutenu par quatre colonnes d'émerau^ 
des , une figuro- qui pai^oiflbit endormie étoit 
couchée' defius. Lorfque Zulma fut auprès de 
la grille., cette figure leva la tête & prononça 
CCS paroles: Que tout ce qui eft ici paroijOTev) 
^ulma , & qu^on lui frott-e les yeux de Teail 
de vérité , dont j*ai privé les mortels. : 

Zulma fentit fes yeux pleins d'eau dans le 
Aioment ; après les avoir efluyés , il trouva que 
tout le temple étoit rempli d'hommes & de 
femmes d\ine bes^té fingulière , & habUléee 
très -magnifiquement. 

La figure reprit la parole 8c dît : Zulma ^ choii 
fiâez dans toutes ces femmes celle qui vous plaSt 
le plus , elles pa/Téront toutes/devant vous, les 
unes après les autres. 

Elles étoiént , comme j'ai déjà dit , en grandi 
nombre ; mais éUes étoient fi belles, que la çé^ 

* 

fémonîe ne dèvoit pas l'ennuyer. Après qu'il eft 
eut paiTé plùfieurs , il en remarqua une qui étolc 
grande , bien' feite & pleine de grâces ; elte 
excita dans j(bd ccear un mouvement inconnu s 
les autres lui avoient donné de l'admiration, 
ctliQ-là lui çauia une agitation qu'il n'avoit polpl 


^54 ^^^ Voy:î.g-e* 

pncore fentie ; il voulut dire qu'il 4* ckoîfifTcHt ^ 
mm il ne put le pron^rK^r. Il ne fit depyis 
aucune attention à celles qui paftèrent aprè« 
elle , il la fuivit des yeux jufqu*à cç qu^elte ^t 
repris (a place» La cérémonie finie , la figur«^ 
touchée reprit la parole &. dit i Votre choix eft 
fait, Zulma -, je le fais ; gc $*wfa:^flant à la perfonne, 
qui avoit frappé Zulma , elle lui dit; Gracieufe, 
fortez de votre place , pren^at ZuUna par la 
teain , conduifez-Ie à votre psrfais} exécute? ce ' 
que j'ai réfolu pour ce mortel que je favofife* 
t " Gracieofe vint auflîtot prendre Zulma par la 
main , elle le mena à la porte ^vi temple. \Ji^ 
petit char attelé de deux licof nés blanche^ ciWc 
ftie la -neige , avec les crins couleur ck feu , 
Tattendoit ; elle y monta la première , & dit à 
l^ulma de s^y piàcet aUprèsid'^lie î le char ré- 
j^ndoit à ia magmôccnce dft W^it ce quHl ve-- 
ôoit de voir , & le goût y forp^oit çncore lar 
magnificence. 

: Quand Zulma fut aupr^: deiGracieufe , il 
vimlut lui dire quelque çh^feiTïlV* îJ ne put 
rexprimer. Graçieufe fe mit, àwe & lui. dit i 
Vous êtes, encore fi furpris de tegt ce qui vous 
#A arrivé depuis votre d^^t ,4e rB^ffora, que 
p ne fuis ,pM étonnée qt*e4% pî^ole ne vous 
ftMt pas revenue ; U n'eft p*i fm^^îh^Q «on plu» 
^ Youi me pairliea » vim mi^M ^^^^ pw^ 


B s Z u L il À. ifff 

iréprendxe vos.efprîts : je fuis chargée par un 
,prdre fupérieur de vous inf^ruir^^ , il ii*éft queft» 
.tipn préfentement pour vous que d'écouter. 

En achevant ces paroles , te char arriva à la 

porte d'un palais pareil à ceux dont je vou$ ^ 

.ii4jà parlé : Us portes s'ouvrirent % Se le char 

^imtra dans une grande cour qi^e f^rmoit une 

^olonade du même ordre dosït k devant de 

J^ maifon étoît ori^é , Içs griUes d'or qui étoiebt 

.jentre les colonnçs laiiToient voir d«s deux ç&» 

i^$ des jardins adç^irables :.\in çorp3<-de<»logîs 

au milieu , vis-à-vis la porte pv ou on veook 

d'entrer , & où le char arrêta , étoit l'habitation 

làe Gracieufe ; ce qui étoit bâti fur la rue n'é- 

toit fait que pour les chofes i)cce0aires à fon 

fervîce. 

Un fallon^ tnlHsvtde ce b&iMnent ouvert, 
vis-à-vis de l'entrée , faifoit voir encore ce be^a 
jardin qui tourûôît autour dU' palais; - 
- Le fallon dîftrîbiioit deux trè^- beaux ap- 
partemens , l^un à drmte , & I:'autré à gauche ; 
ijracieufe mtna* Zulma dans celui qui étoit à 
^oite : elle ord<>9na qu^on lui fer^t*; à manger , 
( il en devoit avoir befoin ) quoiqu'il y fongek 
:pdu« 

Des domeftiques qui reffembloîeht plutôt à 
d»t di^ux qu^à des hommes , fervîrent une table 
M» un oioineo^ - - ' ' - 


^^6 Les Vôvàôé!? 

Gracîeufe î5*y mit feule avec Zûlma fur nà 
(bfa; elie ne tint à Zulma aucun difcours que 
ceux qui conviennent à la table , & fes prières 
encore plui que la délicatefle du repas Fcblî- 
gèrent à manger. • 

Quand il fut fini , Gracîeufe entra dans unb 
autre cbambfe plus belle & plus brillante que 
cellç qui la précédoit , les meubles répondoient 
à fa magnificence & aux ornemens ; elle fit 
ctlTeoir Zulma auprès d*elle , comme elle avoît 
Eut en mangeant , & elle commença fon dif»- 
'cour$ en ces termes s 


»■■ *^ 


HISTOIRE DES FÉES 

& d^ leur crîgine. 

Vous ayez (aos doute entendu, parler des (êe6^ 
mais fûrement vous n'êtes point au fait de leut 
origine & de leur pays i car les mortels les coii^ 
noiffent peu : vous êtes , Zulma -, au àiilieu At 
leur pays , & je vais vous apprendre leur ori- 
gine. 

Nous fommes toutes fô:urs & toutes filles dit 
.deftin & de la terre ; la théologie payenne a doiv^ 
né pendant long-tems aux hûmme^ une quantité 
de dieux qui n'ont jamais été ; U y a cependant 

quelquci 


ï> É 2 û L M AV SfJ 

Kiùel(\ùe chôfe de vrai dans ce qu*iïs ont crU 
de mon père ; les payens le ctoyoient fils dé 
ïa terre, ils Tont n(Mnmé deftin ,& je me fer- 
virai de ce notti-là avec vous, pour m'accôm- 
modet à leur façon de parler , & pour étrg 
mieux entendue^ 

Notre mère eft ce que vou^ nottimez la terre t 
^Ue & lui ne nous ont jamais donné connoif-*" 
(ance de leur origine ; nous n'imaginons riea 
avant euxv 

Peu de tettis après notre naîflance , îna mèrd 
accoucha d^un fils qu'ils nommèrent le tems :; 

• 

li étoit très-joli étant petit ; mais en vieilliC- 
fant fe3 inclinations devinrent fî mauvaifes 3^ 
qu*il donnoit à la terre toutes fortes de cha-^ 
^rinsv H étoit venu -au monde avec des ailes , 
il alloit & venoit inceifamment du palais de ma 
tnère qui étoit fur k terre , dont elle tire fou 
tK>m , à celui de mon père qui eft le firmatnentv 

jD devint (i cruel , fi méchant & fi fort^ qu^îi 
-détruifoit tout ce qu*il rencontrait : à hous*- 
toêmeô , il n*y avoit point de jours qu*il n6 
mous fit quelque malice ; le deftin feu! pouvoît 
le tenir en refpeft» 

Un jour'*qu*il avoit détruit une tnaiÊ)h de 

tdaâipagne de ma mère ^ Se que pour fatisfairo 

;fon horrible faim, il avoit mangé jufqu^aux piei>> 

res du bâtiment 9 %bu la rivière qui faifoit 

Tome XFl ^r K 


^^9 Lfii^ VoTAa£« 

^\Ur Us jets d'eau , la terre s'en plaîghit au deCj 
fin , D lui répondit : J'ai déjà fongé à ce quo 
np\xs devions faire pour le féparer abfolusient 
lie nous : il faut que vous faiCez une boule ronde 
4e tout votre empire y Se que vous vous éta^ 
bliffiez dans le centre ; j'y ferai portct vos pa* 
lais t vous y enfermerez le peuple ( les gno'- 
ihes ) que vous aimez le mieux , je ferai fur la 
furface de cette "boule des chofes propres à Vz* 
mufer & à le nourrir» Mettez donc , lui dit ma 
fEière^ nos filles hors de fa portée; faites un em« 
pire pour elles. Ceft mon defTein auffi» lui dtt41» 

Comme il peut tout ce qu'il veut , il eut en 
iiii moment formé l'établiflement de ma mère ( 
i\ nous réferva les terres que nous habitons^ 
que les hommes nomment aufirales ou incon* 
imefi , parce qu'ils ne peuvent y arriver que par 
jle pouvoir & la permiflîon du deftin. Ces hor^- 
xîbles murailles que vous avez vues, cette 
chaîne de rochers fous lefquels vous avez pafTé, 
j^ défendent l'entrée à tous les mortels Se à 
miot) frère. Il fut bien furpris , lorfqu'il defcen<^ 
-dit. du firmament 9 où le deftin l'avoit amufé 
pendant qu'il faifoit ce changement , de trouvctr 
.nju'U àvott mis ma mère à couvert de fes infukes , 
'& qu'il avoit pourvu auffi à notre fureté : il & 
mit à creufer ta terre , manger tes rochers » Se 
Jdîfeit des CTQUS (î profdiifk , que le deflîn crab- 


•ù à Z V £ it X» î^yjt 

ghît îivec ration qu*il ne parvînt jufqu'au cèntf e. 
II voulut lui donner d'autres occupations ; il 
forma pour lui les hommes , fur lefquels il lui 
kiffa la permii&on d'ei^ercer toutes fes cruautés^ 
Quoique notre vénération pour fés ordres 
foit Êins réfetvô , il trouva bon que nous tut 
diifions quelquefois qu'il eft opiniâtre^ (|u'it 
ôft btiafre ^ & qu'il eft trop diffimulé ; car il 
nous fait à nous^mémes^ des méchancetés dans - 
H ieltid que nous nous croyons le mieux a^^ec 
luu PoUf vous autres , pauvres iteortels , com*«: 
âié Voua n'êtes à fo0 égard que des marions. 
Mtt^s indépendamnsetit du^ pouvoir qu'a donne 
i mon frère le tems fur vous ^ii vous fait fôu&> 
&k une infitidté de peines dont il ne fait quer 
rire. J'avoue que je trouve qu'il a torr ; pilif*: 
^îill i fait des homthes aimàblds ^^ ic 4ù'il 
leur a donné de l'efprit, je voudrois qu'il eix 
ufàt fnieux avec eux. A la vérité il nous per * 
tlet quelquefois de leur donner du fecôinrs ^ 
il en a laiifé le pouvoir à notre fceur athée 
qtli éft âotre reine : mais elle eft bizarre corn- 
iSie Im. Demain vous apprendrez les mcsursr 
ft la conduite de notre étàt^ & je compte de 
^ousf i^ner che% la reine ; quoiqu'elle foit ttatsë 
fouHf y éûé MUE coÉfimande ^ c'efl la volonté du 
deflifif , tîôud y fomâiè§ feuînifes par fon pdU(« 
.Voir iui^éme Si U éeVék d4à Blûe^ 

Rij 


Voilà , dit Gracieufe , votre origine & {3 
nôtre : tl me refte à vous apprendre une in- 
finité de chofes de ce qui nous regarde & vous 
jFegarde aufii , mais cela viendra en tems ic 
fieu. II faut préfentement que vous fatisfaflîez 
à la néceffité que les hommes ont de dormir ;, 
U deftin ne vous a pas encore tiré de Tétac 
de mortel^ quoiqu'il vous ait fait une faveur 
fingulière de vous faire conduire ici. 

Gracieufe quitta Zulma en achevant ces pa- 
roles^ & le lai0a dans k liberté de dormir ^ s'ii 
avoit pu le faire. Il eft aifé de croire qu'uD ^ 
jpeune homme qui n'a jamais forti de la maifoo 
de fon père, qui commence un voyage auffi 
extraordinaire conime celui-ci > à plus d'une 
réflexion à faire. 

Zulma paffa la nuit (ans dormir Se le plus 
agréablement du monde , enchanté de .Gra- 
cieufe , furpris de tout ce qu'elle lui avoit dit , 
impatient d'^i favoir davantage^ & enccure plus 
de la revoir* 

• Il fe jeVa de très - bon matin , il fortît par 
«ne fenêtre dé fa chambre dans le jardin. Il y 
trouva plufieurs de fes domeftiques qui travail- 
laient aux fleurs ; ils étoient tous très-beaux & 
vêtus fort légèrement-, à -peu-près comme on 
peint les zéphires. N'étant point avec Gracieufe» 
il eut le tems de faice des réflexions fur 1^ 


Se Z tf £ m ï. ttÇf 

aouveauté pour lui de voir des efdaves 6 '^ 
mables & fî bien vêtus; car il ne connaifibît 
point d'autres domeftiques qtte ceux que l'on 
nomme de ce nom à Bagdad ; il eut même uti 
mouvemfertt d'inquiétude de voir au fervice de 
Craciéufe des hommes iî bien faits ; comme ils 
€n avoieht iaïgilre^ ilne les foupçonnoit point 
d'être autre chofe* * 

Il s'approcha dé Celui qtii étoît auprès de 
lui, H arrofoit un oranger; Zulma lui fit quel- 
ques queftions, Qiais il lui répondit froidement 
& fimplement , qu'il ne fe mêloit que des oc- 
cupations que Gracieofe lui. donnoit. 

Il augmenta par cette réponfe (on inquiétude ; 
Tous les hommes que je vois , dit-il , ù^iit les 
amans de Gracieufe ; elle les occupe au travail 
qu'il lui plaît ; ils font tous cent fois plus beaux^ 
êc mieux faits que moi : quand elle aura exé-^ 
cuté l'ordre du deftin & qu'elle m'aura infiruît 
de tout ce que je dois favoir , elle me traitera 
félon mon mérite, j'aurai l'emploi le plus bas 
de la. maifon; mais je ferai encore trop heu- 
reux, pourvu que je la voie, Zulma demeuroît 
peu dans des penfées fi triftes ; l'efpérance prend 
toujours le deflus avec des gens d'un certain 
âge; c'eft mêm,e le premier de leur bonheur s 
celui de la figure eft moins défirable , on en eft 
aifexnent détaché par l'expérience qu'elle eft pea 

Riij 


ijtiU &ibuVeBt miifibte« XluVn eft pas de 
^^ rUlufîpn db la jcut^eire , elle eft toujours k 
iauh^ter ;. on font par avance des pktifîrs ^ont 
ï^jouiâànçe eft quelquefois moins agréable que 
VWé§ qu*Qn s'en eft faite : les plaifirs font prér 
feiitj, les m^lheurî^ font éloignés î une chimère 
(ttpp¥« à U^e réalite* En un çiot , Ton i^ vpit 
les chofes que telles que Ton les fouhaite. , )^ 
9m^ comjeie elles fonts & c'eft ce qu'il y awoit 
d^ plu^ ffelide dans la condition des homjxi^, 
fi r^o pouYoit le cooferver. 
• Zulma contbumt fa promenade & fe& rit 
flexions, loriqu'il perçut Gracieufe au bout 
d'uae aUoe de citrooiers avec une personne très- 
belle; ci^is par fan hal^it ^ le re(peâ qu'i^ 
lui portoit , il jugea qu'ellçétoit deftînée , auffi 
bien que ceux qui travailloient dans le jardin ^ 
à la fervic, mais que fon fexe ^i donnoit feu^ 
lêxneiub plus de Eberté avec eUe que les tra^ 
vaiUeurs. du jardin & les autres dojneftiques 
€fail avoit vu travailler la veille. Ciétoit h 
pi:emière femme qui avoit paru à Zuhna dans 
le palais d& Gracieufe* 

Zi^Ioia , hii dit Gracieufe , voys me paroîfr 
fez avoir eavie de Ëivaîr ce que c'eft que les 
domelHqùes que vous voyez ; )e vais vou^ ea 
tnftruire» 

Çqs. jeusifQ boBuiiM & ceitf j«uoe £lte>.ibai 


cles efprîts de Tair ; le deftîn qui 2 la même 
autorité fur eux que fur nous ^ les 3 attachés à 
toutes nos volontés : ils ne taifient pas d*étré 
iur la terre où vous vivez , mais vous t^ le» 
pouvez voir ; & fî le deftîn ne vous avoit pa» 
Eût mettre de Teau de vérité dans tes yeux ^ 
vous feriez encore dans ta même ignorance deê 
Wtres mortels qui croient que tes étémens né 
(ont pas habités» Il faut cependant vous dir* 
qu'il y en a quelques-uns de qui le travail tC 
la fcience lui OQit été fi agréables » qu^il leur ea ^ 
donné la connotflknce^mais Ton parvient difficile- 
ment à ce pcnnt-là ^ & le nombre en eft fi petfr^ 
f ue ç'eft comme sll a^y en avoit point. Ces 
gommes-là même ont peu de commerce zfW 
les autres ^ ils ne peuvent les éclaircir fur leurs: 
4outes : la condition de « tai&r les autres daiift 
Terreur k^ir eft impofée par le deftin , qui 119 
veut pas que tes hooimes pénètrent plus qu'il 
ne veut ^ & qu'ils pailènt les connoiilànces qu'il 
leur a données ^ ièulement pour les mettre 1 
Itortée de raifenner fur cette matière 3, maiâ 
î^ais de prouver» 

Ceft la grâce qfùtû la Êgeife <ie votre pire 
if, fon i&vcMs tur ont procura;, c'eft par-là que 
lut Se (oot ami oot fis te» vdosués: du. deftiii fur 
VOUS : en vs» mot^ c'eft cii cgn fait qu^ "Mitf 
€Xs& icL 


2^4 Le y V o Y A <?^E i 

Je vais vous apprendre les noms des nabitans 
des élétnens : tous ceux que vou^ voyez de^ 
vant vous font nommés des fylphè*, les femmes 
de l'air , des fylphides ; • celles qui habkent le' 
leu^ des falamandres ; celles qui habitent Teau ^ 
des nymphes ; ceux qui habitent la terre*, des 
gnoBEies : pour ceux-là, ma mère les à choifis, 
elle les a enfermés avec elle & fes richêfles : 
c*eft ce qui les met à portée, quand le deftin 
veut favorifer un mortel , de lui fournir par ce 
peaiple tout For & Fargent dont il a befoin. 

Il eft inutile que je vous parle phis long-* 
tems là-deâus ; je vais:continuer ma promenade. 

Elle le vint rechercher après fa promenade 
pour le mener dîner, (les fées ne mangent pas 
par befoin comme les hommes:) Gracieufefe 
inettolt à table pour fon plaifir ; elle étoit même 
celle de fes fœurs qui Faimoit te mieux. 

Gracieufe étoit à peine à table , l6rfqû*un' 
fylphe,de la part de Belle des Belles, ^c^éfoit 
le nom de leur reine , ) lui vînt dire qu*elle de- 
znandoit pourquoi elle ne lui avoit pas' encore 
amené le mortel que le deftin lui avoit confiée 

Gracieufe fut emharraffée du difcours de 
Belle des Belles ; elle fortit avec précipitation ^ 
pren^t Zulma par la main : elle répondit au 
fylphe , qu'elle y figaroît auffitôt que lui , &- 
gu*eUe feroit elle-même fes excufes à la reixte.' 


t) E Z V t M A.' 'à6f 

Elle monta dans fon char avec ZvAmi.^ cîle 
arriva (ians le nibihent afu palais de la reine» 
TroS grandes cours bâties de detix côtés feu- 
lement 5 & fef mées par des grilles d*or ; laiflbient 
voir ail fond de la dernière un palais furpre- 

* * ' * ' ' 

riant par fa beauté? Tor, le marbre & les pierre^. 
précieùfes formoient le bâtiment auffi-bien quef 
les ornemens : un fâllon d*urie grandeur pro-' 
dîgieufe étôît au milieu. Le char <lc Gracieùfe 
5*y arrêta: il y avoît* dans ce faïlon un nombre 
prodigieux dé fylphes deftinés pouf le fervice de 
Belle des Belles ; iî y' âvoit quatre portes égales r 
celle qui étoît vî^ à -vis de l'entrée, donnoitf 
dans un jardin qui parut à Zufala d*uné gran- 
deur & d'une tnkgrâ&cence extrâorditmirei ; celle 
<|ui étoit à gaûohe ouvroit ûftë galerie très** 
longue & très^fifrge ,' & d\ine' hauteur" propor- 
tionnée : un autre fallon au bout de la galerie, 
au fond duquel etoit le trôné de Belle des 
Belles 5 terminoi< ce côté-là du bâtiment , tel- 
lement que de la porte du fallon en entrant dans 
la galerie , Ton voyok la reine fur fbri trône. 
Toutes fes fcëurs fe promenoient dans cette ga-' 
lerie^ avec les grands officiers de là reine : quoi- 
qu'ils ne fuflent qut des fylphes^ comme ceux 
qui étoient dan^ te prunier fallon , ils pàroiP 
jToient être avec elle en familiarité.' 

Il en^fi de.mém^ parmi nous : nous foaynei 


a66 LesVovàges 

tous des kommes , nous ne fommes dUUpguésIè^ 
uns des autres que par nos rangs , nos emplois , 
ou notre faveur; & tout cela dépend du caprice 
du deftin qui nous place comme U lui plaît : vous 
croyez bien que dans fon empire même & dan$ 
celui de fa fille » il donne les memies préférence^ 
Çeft ce x]ue je puis dire de mieux pour expU^ 
q^er ce que ç*étoit que h cour de Belle diùS 
^qIU&h fie ce qu'elle parut à Zulma. 

Les fylphe& & les fylphides de qualité for-^ 
moient t^ cour ; les fées j, fes foeurs , étoient 
çooime les prineefies du fang font ici* £He9 
Qnt aflèz 4^ bonté pour s'humani&r jui<|U*% 
nw$ i Uk reine même ^ quand U n'étpît quefiioa 
q;ue de cérémonies , comime I#s jours d*au- 
dience ou d'autres fête$ ^ étolt au miliei^ de fà 
cour À parler ^> à jou^r ,. à fouper avec ceux 
qu'elle nommçît U qu'elle diitipgu^it des autres^» 
Quand eHe vouloit encore donner des marque» 
d'une faveur plus grande » elle &W alloit dans 
ion appartement particulier 5. qui éfoit de Fautrei 
çâté di* feUon vis-à-vis die la [^rie. C^étoit 
dMs cet apparteinent > qu'eSe entretenoit ie$ 
favorites dpnt elle chzi^^k fouveaf „ tant ép 
fy^i ksjm % ^e des fylphe» 9c des^ fylphides» 
Elle afpfi^noit d^elks toutes ks nouveiks de^ 
Tunivers ; eU$ diP^anoit h proteâion aiux moff* 
^x kt^kmpm à l* pfière d« qiwl««w-ittes 


4e la compagnie, quand elle éftit entêtée* EiU 
ne refufoit jamais ce qu'on lui demandoit, ell4 
aimoit même naturellement i faire du bi^n k 
il n'y avoit qu'à bien prendre fon tems avc^ 
elle ; il falloit lui laifler paflar des moment 
d'hiuneur & de }alou(ie qu'elle avoit fouvent 
contre (es (osoxs , quand elle le$ croyoit plus 
aimées qu'elle» 

Elle étoit dans un de c^s momens*Ià contre 
Çracieufe ^ Hlçhée de la préférence que Zolma 
tiM avoit donnée i quoiqu'il ne % qu'un mor^ 
tel j» le deftin lui donnoit des marques de di& 
tinâion fi grandes ^ qu'il n^en fiêdloit pas davan» 
tage pouir rendre fon choix flatteur » & piquant 
jpar conféqttent pour celle qu'il ne regardait pas» 

2ulma arriva à peiiie jufi^u'au trône de li 
reine ; il (îtok arrêté à tout moment par la foidfce 
qui le VQulpit voir » Qtt par celles des fées 
qui vouloient lui faire des honnêtetés en paf^ 
fant* Gracieuse de f^n côté étoit embarralTée de 
la commiflîon quQ le doSÂn lui avoit donnée i 
elle ne voujioit pas que Zulma s'arrêtât avant 
d'avoir parl^ à la teUie^ Vou$ devea^ 5 lui dit^ 
elle 3 vos pr<?miers Komn^ages à Belle des Belt 
{e$ ^ elle nws voîl «. elle sete faucoît mmvaii 
gré de. vous Is^l&r ^yfer à toiiïte; autre*. i 

$1 arrîTa enin ^ pié de font trom ^ à s^y 
ptQftetnni^lfi teûw )a r«$iift agM»^tel«eiit j elb 


tiEk Vota (SE ^ 

lui fit cependant entendre- qu^iî avoît manqarf 
à fon égard de Tavoir fait attendre, Gracîeuife 
prit' la parole , & dît : Que- c*étoît fa faute , 
<pj*elle avoit commence par malHeur à lui dire 
quelque chofe par Tordre que le déftîn lui àvoit 
donné de Kinftrûîre ; ^en attendant l'heure qu'elle 
loi avdît''âïar<tiiéè , qu'elle- n*àv6ît pas même 
achevé* La reine lui répondit : Vous- aurez en- 
core dans quelques momens une nouvelle à lui 
apprendre ;-b fille du roi de Perfe que- faî 
piife fous, âïz proteâdon eft préfentement au 
pou^r du.géiîîe Mahôuffriàha, il faut Téo tirer 
£' nous pouvons. Cela ne fe^a pas aîfé à caufe 
de: la reine ma fceur qui eft fort alerte , com-î 
me- vous {avez , pour les intérêts fle fon filsj 
tfiaK je vous ^ donnerai nies ^or^res-^ car c^efl 
^ous que je charge de Cette- commiffiôn» Gra- 
cieafe rougit -au difcours de £elle des Belles^ 
elle n'avoît pas envie de s*éloîgner & de laîffer 
2tulma avec elle»- La reine comprit la raifon de 
h rougeur ^elle lui dit ^ Sah^ doufte vous crai- 
gnez de quitter Zûlma, niais que cela ne vous 
inquiète pâs^; le deftin m*a fait favoir fa volon- 
té , il veut qu'il vous fûîve & qu*il. fe bcdgne 
auparavant dan^ les deux* l<ynfaities«- Grackû(e ' 
répondit à la reine , qu*elle avoît mal interprété 
ia rougeur \ qu*eUe venoit de la nouvelle qu*eUe 
avoît apjHrifé y 4 laquelle eUé ûe s'attqpdoît pas ^ 


troyailt îâ priticeffe fort enî fârcté. La reîoe ne, 
rcpondit point à Gracieufe ,, elle, fe tourna da* 
côté de Zulifta, & lui dit: Comme vous allez 
faire un voyage , vous ferez peut-être i>ien-aife' 
de voir ce palais avant de partir* £Ue defceo-^ 
dit de fon trône en achevaiit.cès parjoles , poii^ 
mener Zulma*dans.fon appartement, elle tran- 
ver(a la galerie :. quand elle.fut.au milieu du 
premier fallon dont j*ai parlé, elle lui en: 
fit remarquer la beauté , & Jes, quatre portes 
dont la vue étoit admirable ; l'une., fàifoît Teii* 
trée de la cour, l'autre du jarditi, Faoïtre di^^ 
la galerie d'où elle fortôi^, & la quatrlèmo 
celle de (on appartement où elle alloit en^; 
tren Toutes les portes s'ouvrirent en jbémf^ 
tems ; rien n'étoit fi graxid & fi magnifique i 
Zulma fiit. très -long -tems pour arriver au 
cabinet de la reine , qui étoit au bout de cet 
appartement : elle y demeuroit oïdinairemeol:. 
£lle lui fit beaucoup de queAions fijT ceiqpi'îl 
avoit penfé de fes aventures depuis qii'ii é$gàt' 
parti de Bagdad ; il y répondit naturellenii^Qt. 
& très - bieUé .1;»^ reine .finit par. lui dite: 
Que Gracieufe étoit fort heuroife . d'être .obll-t 
gée par fi^n devoir de le mener avec quoi- 
qu'elle fe feroit chargée du foin de Faipufec 
pendant fon abfeoce, fi le deftin n'en ay<Ht 
décidé auttement} mais qu'elle efpécoit le y^ 


fbis long'-tems à fon retour» Zttlma là feffitr* 
cil de Tes bontés^ & lui marqua Ufie grande 
joie de ce qu'elle lui faifoln efpérer qu^il re- 
viendront. 

La reine parla enfuite à Gracieufe eif parti* 
culier , pour lui donner les ordres qui regar* 
doient la princefTe de Perfe. 
. Gracieufe fe redra après la converfâtïon , 
pour fe préparer au voyage qu'elle alloit faire ^ 
Zulma la fuivit ; & toute la compagnie remar^ 
qua qu'il n'avoit pas attendu que la reine le 
kl eiit ordonné* 

c Gracieufe regarda derrière elle en s'en allant ,- 
pour examiner le premier mouvement de Zul« 
; elle fut fort aife de voir qu'il h fuivoit. 
ils furent Tun êc l'autre dans le premier 
iâiion ^ Gracieufe dit à Zulma 2 Vous avez 
aatendu ce que la reine m'a ordonné ; il fâur 
vous baigner ^ avant; de partir ^ dans les deux 
fontaines ; fuive2-moi dans ce jardin , je vz\s 
^ous y menOT« Zulma lui demanda en riant à 
ffooi cette cérémonie étoit bonne ? (i c'étoit 
Bablution de leur pays ? Non , répondit Gra- 
eîeuie ; je vais vous dire de qU(H il eft quef- 
lion. 

Les deux fontalMs dans lesquelles vous allez 
l^ou^ baîgneif , commumqutent àenit choies né-< 
êéCaires pout notre voyage à ctux qui , comme 


ï) E Z U L M A. 171 

tous, ont le malheur tfêtre mortels; vous M 
fourriez me fuîvre , fi vous n*avîez ces deu3^ 
^ualité$-là : c'eft rinvifibilité & rimpaffibilité; 
Je dois MOUS menée parmi les mortels; vous 
aurez le plaifir de les voir , & de n*en être 
point apperçu ; vous entrerez dans les lieux 
les plus fecrçts ^ fans que les portes ni les 
mwailles vous en puiflênt empêcher : en un 
fiiot , vous pourrez me fuivre par -tout. En 
achevant* ces paroles, qui mirent Zulma dans 
le plus grand étonnement où il eût encore 
été 5 ils fe trouvèrent au bord des deux fon- 
taines. Gracieufe 5 après lui avoir dit qu^it 
&Uok qu^il s*y jetât fans rien craindre ; mai$ 
qu'il étoit nécelTair^e qu^il y plongeât la tête , 
le quitta un moment pour aller dire adieu i 
telle de fes fcturs qu'elle aimoit le mieux. Elle 
«^dnoit la chercher dans le jardin , fur ce qu'elle 
avoit enteDchi dire à la reine, qu'elle venoît 
de lui donner une commiffion très-délicate, 
& qu'elle (ereit quelque tems fans la voir. 

Gracieufe alla au-devant d'Aimable, qui 
¥enoit à elle le^ bras ouverts; elle la pria de 
Tenir pdfier avec elle le tems qu'elle laifferoit 
â Zulma pour repofer. Aimable y confentit; 
A quand Zulma fut forti <ifi bain , elles re - 
{>rirent avec lui le chemin du palais de la reine 
pow ^«£1 a^r enfuie <l»9 celiH (le Gracretife, 




'ùTji Les Voyagea 

elles montèrent dans fon. char avec 2ulma t 

Aimable dit au fylphe attaché à elle, de '*nd 

revenir que lorfque Gracieufe feroit partie ^ 

qu'elle demeureroit avec çUe jufqu"^ ce ma-^ 

meot-là» 

Gracieufe fît rervir le foupé pour Zulina ^ 
& elles fe mirent à table toutes deux avec* 
lui : Zulma trouvoit Aimable telle que fon 
nom la repréfentoit ; cependant il étoit moins 
libre qu'avec Gracieufe ; il fut trifte même de 
trouver un tiers entr*eux% 

Gracieufe prit la parole , , & dit à Zulma» i 
Je fuis ^ûre que vous avez envi^ de fayoir \^ 
fujet de mon voyage ; la reine vous en a dit 
allez pour vous donner .de la curiofité. J'avoîs 
cependant envie , mafœur, dit-elle, en adreflànt 
la parole à Aimable , de ne lui point p^tec 
de nqs méchantes foeurs< Ceft une efpèce dd 
honte pour nous , que je voulois lui cacher ) 
mais il n'y a pas moyen de le faire., puifqu*il 
va être témoin lui-même de la fuite de Thif- 
toire de la pripcefle de Perfe, du. prince des 
tartares, «&. dy génie Mahoufmaha* Epargnez^ 
vous cette peine , lui dit Ain^ble , vous avez 
peut-être des ordres à donner ;•, & je lui par* 
lerai de meilleure foi que vous fur nos feeurs. 
.Vous me ferez plaifir , répondit Gracieufe ; 
auffi-bien je (lois entretenir le courier qui a 

apporté. 


tJ B Z U £ M A. ^75 

apporté cette nouvelle à la reine ; je prendrai l 
ce tems-là pour lui parler. ^ 


MfetMf,^ 


HISTOIRE 

De la princeffe de Perfe j du prince des 
Tartares j & du génie Mahoufmaha. 

Aimable prit la parole, & dit à Zulma r 
Vous favez ce qui regarde notre naifTance; 
mais Gracieufe ne vous a pas dit que nous ne 
fommes pas les feules fiUes du deftin & de la 
terre. Il y en a encore un plus grand nombre 
que celui que vous' avez vu dans le temple le 
jour que vous êtes arrive ici ; mais elles n*ha- 
bitent point avec nous , tour empire eft féparé 
du nôtre, parce que nos humeurs & nos figures 
font très - différentes. Elles partagent en effet 
avec nous les terres qui ne font point con- 
nues des hommes ; mai^ elles ne peuvent empié- 
ter fur nous , ni nous fur elles , par la barrière 
que le de^io a taiife entre nous , & par fa 
volonté plus forte encore que toutes les bar- 
rières. 

Elles font laides , méchantes , & de (i ma^-* 
vaife humeur, qu*eUes ne s'appliquent qu*à faire 
du mal & à détruire tout le bien que nou« 
Tome XVL S^ 


I 

\ 

pouvons faire. Ce n'eft pas qu'elles & noui^ 
puiflions rien changer à ce que le$ unes ou les 
autres ont fait ; mais elles font (i alertes ^ qu'elles 
arrivent prefque toujours avant nous dans tous 
les lieux où le deftin nous commande d^aller : 
elles fe trouvent aux naiflances des grands 
princes & des grandes princefles , aux mariages 
& aux cérémonies des mortels ^ où pos reines 
nous envoient de part & d'autre» Tout ce que 
nous pouvons faire de mieux j quand elles nous 
ont devancé ^ & qu'elles ont difpenfé quelques 
mauvaifes qualitéf du corps ou de Tefprit , 
c'eft d'y fuppléer au plutôt ; & nous tâchons 
4e réparer les défauts qu'elles leur ont don-» 
fiés. 

Ce n'eft pas que nous ne prenions quelque- 
fiois des mefures zUCez juftes pour être les pre- 
mières, comme vous le verrez dans l'hifloire 
que je vais vous conter ; mais cela eu rare , 8c 
ç'eft ce qui fait que le^s princes ont fouvent 
plus de défauts que les particuliers fur lefquels 
elles fe foucient moins de répandre leur venin ^ 
parce qu'il n'eft pas d'une fi grande xonféquence 
pour leurs méchancetés qu'un particulier foit 
bon 9 foit généreux 9 foit aimable de fa per* 
fonne , qu'un prince qui tourmente les^ autres 
par fes cruautés ^ qui les ruine par fon avarice » 
^ qui leur rend par-U les dons qu'ils ont ré^us 


D I Z~ tr t M î. -^ vff 

Ae Dôus j inutiles & très-fouvent nuifibles pat 
la jalouiie qu'ils en ont% 

Outre ce que je viens de vous dire ^ nos 
fceurs font Sujettes à toutes les paflions des 
hommes , & furtout à Tamtjur , à quoi elles ne 
mettent point de bornes ; c'eft du commerce 
honteux qu'elles ont avec eux , que font venus 
les génies» Ik ont de leurs pères la mortalité, 
& de leurs mères le pouvoir d'être invifibles, 
& de faire une partie de ce qu'ils veulent : 
ils font fujets aux padions comme elles , & n'en 
connoiffent que la brutalité ; ils demeurent 
ordinairement dans leur empire } mai^ ils vien- 
nent fur vos terres félon que cela leur plaît. 
Outre le pouvoir que je viens de vous dire 
qu'ils ont par eux-mêmes , leurs mères les aident 
encore du leur y dont ils ne fe fervent que pour 
(aire du mal. 

Il y a environ feîze ans que la princefle de 
Per(è vint au monde i; le deftin avertit la reine 
Belle des Belles d'envoyer une de nos fceurs 
comme à Tordinaire, & de prendre fes mefures 
C juftes, qu'elle pût arriver la première? -^tjra-? 
cieufe fut chargée de ce foin ; & comme elle 
vouloit en fortir à fon honneur, elle arriva 
au pié du lit de la reine qiii accouchoit ; 
comme elle faifbit les derniers cris ^ elle 
reçut Amélie la première » & prononça e* 

Sij 


T]6 * Le s Voyages 

^îîligence les donsf qu'elle voujoît lui faire ; 
ce fut la grâce , la beauté & tous les agré- 
mens de refprît qui peuvent rendre une 
prîncefle parfaite. Ma foeur Difgracieufe arriva 
auffi dahs'le moment i elle étoit envoyée par 
Tordre de la reine Laide des Laides y comme 
Gracieufe l'avoit été par Belle des Belles. 

Il faut encore que je vous dife que nous 
fommes toutes jumelles ^ & que nous avons les 
noms oppofés les unes dxx% autres ; il eft vrai 
^u'il y en a plus de méchantes que de bonnes , 
ce font les dernièrefs venues : c'eft ce qui a feît 
prendre le parti au déftin de n'avoir plus d*en- 
fans ; le dernier eft le tems 5 je crois que ma 
fœur vous Ta dit. ^ 

Difgracieufe fut défefpérée de Toir qu'elle 
ctoit prévenue , & de n'avoir point de mal à 
faire fur la perfonne de la petite princeflè , elle 
dit : Que fi elle voyoit un feul homme avant 
feize ans , elle feroit livrée au plus cruel & 
au plus laid de tous leurs enfans ; qu'eik ne 
pourroit fortir de fes mains par aucun pouvoir 
humain* 

Gracieufe dit dans le même moment , qu'il 
ne j^ourroit , quoiqu'elle fut en fon pouvoir , 
attenter à fa perfonne que par fa permiffion. 

Les chofes demeurèrent en cet état. Gra- 
, cleufe fit fea^Jblaot de fe retirer pour laiffer 


pzïtir DUgracieufe ; elle s'en alla en effet ou- 
trée de dépit : c'étoît un coup de partie pour 
elle. Cette princeflè tenoit au cœur de Belle 
dts Belles & de Laide des. Laides également > 
Tune pour lui faire du bien ^ & l'autre pour 
lui faire du maL 

Difgracieufe fît en s'en allant, ces réflexions r 
J'ai dit que fî la priacelTe voyoit un feul homme 
avant feize ans , elle tomberoit au pouvoir da 
plus méchant de nos enfans*. Dès qu'elle aura: 
les yeux ouverts , elle en verra, fans doute ^ • 
quand ce ne feroit que fon père , que je n'ai 
pas excepté ; & nous ne pouvons manquer par- 
là de l'avoir en notre puiflance. A quoi li^L 
feront bons, les dons de Gracieufe dans ce 
tems^là ? ils ne peuvent fervir qu'à la défefpé— 
rer. Elle partit avec cette efpèce de confo-- 
latîon. 

Mais Gracieufe qui avoît prévu cet Incon- 
vénient 3 quand elle la crut rentrée dans leurs 
terres , au lieu de revenir dans les nôtres, re- 
tourna fur fes pas pour ne pas rendre fon voyage 
inutile. EHe arriva, au palais du roi de Perte ^ 
elle entra dans l'endroit où l'on avoit mis la 
petite princeflfi avec fa nourrice ; tout le monder 
étoit endormi, elle la prit avec la nourrice, & 
les tranfporta avec Paide.des fyîphes, dans le 
eu b p lus défert de toute la Perfe & le plUs 


'^78 "^E$ Voyages 

înacceflîble par fa (îtuation. Cétoît fur le haat 
d'un rocher, au bord de la mer; elle y bâtît 
une fortereffe , dont les murailles étoîent d^une 
hauteur prodigieufe. Elle ne fit ni portes ni 
fenêtres par le dehors dans Tencelnte de cette 
xnuraillç ; elle fit conftruire le palais où elle 
vouloît que la princelfe demeurât enfermée 
jufqu*à rage marqué par notre méchante fœur. 
Pour rendre encore cette fortereffe plus sûre, 
elle mit un foffé large , profond & plein d'eau» 
qui faifoit le tour de la . muraille en dehors ; 
elle donna ordre aux nymphes qu'elle y en- 
voya , de ne laiffer .mettre aucunes planches 
ni bateaux fans les renverfer. 

Enfuîte elle ordonna aux fylphes de fervîr 
la princeffe &* fa nourrice, de leur donner tout 
ce qui étoît néceffaire pour vivre, jufqu^ ce 
qu'il lui plût de les faire fortir. Voilà, je crois, 
toutes les précautions que. Ton peut prendre 
en pareil cas. De plus , avant que vous foyez 
venu dans notre empire , il ne fe paffoît guère 
de jours que Gracieufe n'allât voir C Ton ne 
cherchoit pas à tromper les gardes de la prin- 
ceffe , ce qu'elle faifoit & ce qu'elle difoit. 

Quelques années après que la princefiè fut 
fevrée, Gracieufe trouva que la nourrice lui 
|>arloit fouvent de fa naiffance, elle !ûî donnok 
f iivie de voir fon père & fa mère } elle lui 


aùnt que qydîqu'elle ne mtnquât de riett , la 
liberté étoit bien douce. 

Gracieufe qui craignoît que cela ne Montât 
envie à la princeflè de fortir , quoiqu'elle crit 
la ehofe irtipoffible , fongea à hii ôter & nouf • 
rice ; & pour Fempêcher d'aller trouver le roî ^ 
& lui apprendre où étoit fa fille , elle jugea i 
propos de l'etilever ^ & de la confier à un (âge 
de fa connolflànce ^ qui demeuroit dans l'Ara- 
bie; elle le pria de lui rendre la vie fi douce^ 
qu'eliô n'eût rien à regretter. 

La pfinceâè fut d'abord inquiète de lie ta 
point trouver , elle ta chercha fong-tems y mais 
fon chagrin fut bientôt dîflîpè par leS (ùlhs 
que prirent les (ylphes de la divertir: cepen- 
dant 9 ma!gré toutes leurs attentions » Amafîe 
fe rappeloit quelquefois fa nourrice, & les dou- 
teurs que lui procuroît fa préïence ; ce (buv^ 
nir lui arrachoi^ des foupirs èc des larmes» Les 
fylphes alors ^ pour la dilhraîre de fes trifles 
penfées , formoient un concert^ iHuminOÎent 
les jardins , lui racontolent de» hiftoires àgréa^ 
blés , la flatt oient toujours d'une deftinée glo- 
rîeufe qu'on lui réfervoit , & dont elle jouiroît 
dans peu : c'efl ainfi qu'on l'a amufée jufqu'à 
fa quinzième année qui vient de finir. 

Notre reine apprit hier, que le génie Ma- 
houfinaha s'eft emparé de cette prince£& i il 

Siv 


>a8o Les* V-o- y a-g i s 

» • « - * ' 

en eA. amoureux 9. & sûrement elle ne (etzp9S 

éprife de lui; car fuiyant le fouhalt de Difgra- 

. cîeufc , . c^eft le plus horrible & le plus cruel 

de leurs enfans. Ani%(ie doit pafler de triftes 

momçns avec ce monftre , dont la vue & le 

regard font horreur. Belle des Belles n'a pas 

encore déclaré par quels, détours nos méchantes 

^fœurs ont.réuffi dans leurs deffeins. Gracieufe 

^ qui fort de chez le defiin, en fera, peut-être 

inftruite. Ma fceur , lui dit-elle ,' Zulma n'ignore 

aucun de vos foins pour la princeffe de Perfe ; 

i\ voudroit favoir quel eft ce mortel qui a dé- 

, truit dans un moment les- fages précautions de 

^tant d'années? C'eft, répondit Gracieufe, Or- 

j[nofa.,,ce^ prince tartare, que notre, fceur Agréa* 

ble /doua, en n^iflanf des qualités les plus 

^ propres à s'attirer Feftime & l'amour. Avant 

^ de, .parler des dernières aventures de ce 

, prince , Zulma feroit fans /ioute' chaimé d'ap- 

. prendre Theureux hafard qui le garantit en naif- 

. faht de la fureur de nos mauvaifes fœurs ; Se 

. je. vais ren.inftruire: 


.» : 


N •. 


b IL Z U.L M A. 28r 


H I s T O 1 R E 

Du prince Ormcfa. 

JN ÔTRB reîne députa ma focur Agréable pour 
af&ftei à la naifTance d'Ormofa. Ermilienne , mère 
du prince , eft très-chérie dans cette cour , & 
nous avons toujours favorifé Tes deifeins. 'La 
, brigue avoi> retardé de quelques inftans le choix 
de Belle des Belles , parce que plufieurs fées 
dé(îroient cet emploi. Les momens font pré- 
cieux lorfqu'on a des rivales d'un caraâère auflî 
vif que les nôtres. Agréable fut prévenue pac 
la fée Défagréable , qui étant feule en ce fatal 
înAant auprès d'Ermilienne » exerça pleinement 
. fa malice fur le prince nouveau né. Heureme- 
ment pour Orniofa , Agréable comprit à un 
cri d'Ermilîenne, qu'elle étoit encore enceinte : 
elle fe tint cachée jufqu'à ce que la reine fût 
délivrée ; elle reçut ^ce fécond enfant , & pour 
le rendre parfait , elle le doua des qualités con- 
traires à celles dont la méchante fée avoit doué 
fon frère. .Perfonr>e ne s'y oppofa , parce que 
Défagréable empreffée auprès du premier né , 
Tavoit fuivi 4^5 l'appartement où oq^l'avôit 


bSi Les Voyagea 

Nos deux fceurs contentes fe retnUrent qsh» 
leurs empires , & rapportèrent à leurs reines le 
fuccès de leurs voyages». A peiàe îek deux priiï- 
ces fe connurent-ils , qu'il fallut les féparer z 
on craignit «les fuites d^une antipathie naturelle» 
I/humeur douce d'Ormofa ^ le porta' à dix^fept 
ans â demarfder à fon père ta permiâion daller 
voyager. Si le kam , qui n'âimoit que ce fiîs , ne 
voulut point s*pppofèr à fon départ de ptiurqûe 
trop de prédileâion n'irritât la fureur de fo» 
^oé , il ne confentit à fon éloigneihent , que 
fous !e prétexte d'envoyer Ormofa pour appaifer 
les troubles de qudques provinces , dans Tef- 
pérance que les grandes qualités de ce prince ^ 
lui attïreroîent Fàffedion & le cceur des peu- 
ples- 

En traverfant une forêt , Ormôla rencontra 
une bête dont la tète reffembloit i telle d'ua 
lîoft . & le corps à celui d'un tîgfé ; cet ani- 
mal étendu par terre , & les yéûX fermés pà- 
roilToît endormi î il appuyoit (a tête fur un mi- 
roir qu'il tenoit entre fes pattes. Le prince piqué 
de curiofité defcendit de cheVâl , & mettant te 
iâbre à ta main ^ il approcha doutement. Le 
miroir lui repréfenta une jeune fille parfaite- 
ment belle , qui fe.promenmt feule dans une 
chambre magnifique : furpris d\in objet fi aiflSia» 
itc, ti la confîdéra à loî&r uns que la bête & 


îe moindre mouvement. Ormofa tâchant de pro- 
fiter de ce tems , leva fon fabre , & îl avança la 
main pour prendre le miroir : mais Tartimal 
fautant tout à coup en l'air , rompît toutes les 
mefures du prince , & mettant le miroir dans 
fa gueule , il s'enfuit. Ormofa le pourfuivît & 
arriva aiiflîtôt que lui au bord, d'un étang bour« 
beux ; le monftre s'y précipita : une Force fupé- 
rîeure entraîna le prince après lui , il tomba au 
fond fans fe ti*oubler , & cherchant toujours cet 
animal : il pénétra jufques dans une grotte où 
une femme l'arrêta par la niain & lui dit : Or- 
mofa , vous n'êtes point né pour la crainte , 
écoUtêz-moî. 

La perfonne que vous avez vue dans ce mî- 
roir mérite votre attachènient , elle a befoiii 
de vos fervices , & je vous àflure de toute la 
tendreffe , fi vous avez àflèz dh réfolutîon pour 
aller à fon fecours/ Madame ; répondit Ormola, 
rien ne rebutera mon courage , tandis qu*ll fera 
animé par l'efpoïr , & tout m*eft poffible lorf- 
qu'il s'agit d'obtenir le prix glorîeui que vous 
propofcz à mes travaux. Ouvrez cette porte , 
reprît cette femme , & fuîvez lé fentîer qui te 
préfentera à vous , rien ne vous inaifquera dans 
la routé , & vôtre voyage , quoique long , fera 
heureux. Au refté ,, il n'y a plus à balancer , 
you$ n'avè2 que Cette Voie {)ôur retourner fùi; 


/ 


i$^ Les Voyages 

la terre. Que vous êtes cruelle , madame ! ré- 
pliqua le prince , de me rendre nécefllkire un 
voyage qui m*étoit agréable par le feul déCr 
d'être utile à cette adorable fille : dites-moi 
du moins à qui je dois être redevable des pro- 
mefles dont vous me flattez } Partez au plutôt , 
reprit la dame , vous faurez mon nom , de la 
perfonne à qui je vous envoie» 

Ormofa ouvrit la porte & fuîvît un chemin 
que lui traçoit une infinité de vers-luifans. II 
fe repofa dès qu'il fe fentit fatigué , & auffitôt 
un lit de gazon , & ime table couverte de vfan* 
des s'élevèrent devant lui 5 il mangea , & dor- 
mit : à fon réveil il trouva de nouveaux mets , 
& il en fit provifion pour le refte de la jour- 
née. Enfin , après trois mois de marche , il 
entrevit le jour.. Il monta un efcalier , & entra 
dans un j^ardin , où il rencontra fous un. ber- 
ceau ,,une femme endormie fur un lit de fleurs; 
il en approcha en tremblant , & la reconnut 
pour la même perfonne que le miroir lui avoit 
repréfenté. Au comble.de fes déCrs, il fe jeta 
aux pies de cette fille avec tant de tranfport , 
qu'il l'éveilla. Amafîe effrayée à la vue de ce 
jeune honune , poufla un cri fi vif , que tous les 
fylphes l'entendirent. Us n*avoient pu prévoir 
ni détourner cette yifite. Ce malheur arriva le. 
. jour que vous abordâtes ici 1 Zulma ; ainfi ma 


» B Z V L Jd ï. 28j 

trop grande attention pô'tS: vous , eft en partie 
caufe de reolevement de la princefle, 

Ormofa pour raflurer Amafie , lui dît : Seroîs- 
je aflez malheureux , madame , pour que ma 
préfence vous déplût? Je ne fais, répondit Ama- 
fie , ni qui vous ête^ , ni d*où vous venez : 
Ton me fert & Ton me parle ici , fans que je- 
fâche qui c*eft , car je ne vois perfonne ; je 
demeure dans ce château qui eft au bout de 
cette allée ; fi vous voulez y refter avec rhoi , 
vous fhe ferez plaifir , & rien ne vous man- 
quera , vous m*apprendrez quel chemin vous a 
conduit ici. Je vous fuivrai , madame , reprit 
Ormofa , par-tout où il vous plaira , votre ab- 
fence feule me feroit infupportable. Tant-mieux 9 
répliqua la princeffe , quand nous ferons deux , 
nous nous ennuyerons moins : & je n*ai regretté 
ma nourrice que parce qu'elle me parloît , & 
que je la voyois. Si le prince ne comprit rien 
à ces dernières paroles , TaccomplifTement d'une 
partie des efpérances dont on l'avoit flatté , le 
combloit d'un plaifir fenfible ; Tair content , & 
les entretiens naifs de la princeffe , fembloient 
Taflurer que le refte des promefles auroit bien- 
tôt fon exécution. Ils fe rendirent enfemble au 
château. Àmafie lui fit toutes les queftîons que 
la curiofité excite dans une jeune perfonne , à- 
^ui tout eft nouveau : Le prince lui raconta par 


h26 I.J5 VOYAGBJ 

quelle heureufè rencontre il étoit parvenu jttf* 
qu*à elle» La princeiTe lui dit à Ton tour , qu elle 
n'avoit jamais vu que ces jardins & ce château , 
& qu*elle ne favoit pourquoi on Vy tenoit ren- 
fermée. 

Di(graçieufe qui avQÎt tramé tout ce projet , 
auroit pu , fuivant fes vues , enlever Aniaiie dès 
le premier moment où cçtte princelTe <^voit ap- 
perçu Ormofa ; mais irtftruite de mon attache* 
ment auprès de vous , Zulma , elle a mieux 
aimé les laiiTer quelques jours enfemble, ain que 
s*eqflammant Tun pour l'autre , leur féparatioa 
fut plus douloureufe. Connoifle; , à cet horrible 
trait , le cara^èrç de nos méchantes fœurs. Je 
n'avois pas prévenu la princeiTe contre Tamour ; 
je n'avois pas même cru devoir lui parler de 
cette paflion avant le tems qu'elle auroit la 
liberté de voir les hommes ; aitifi Amaiie , fans 
craindre le malheur qui ta menaçoit , a fuivî 
fon penchant pour un prince aimable , qui pa- 
roiflbit formé & conduit par les mains de l^a- 
mour. 

Au bout de deux jours , lorfqu'îls cueilloient 
enfemble des fleurs , pour fe les offrir mutuel- 
lement , ils furent enveloppés par un nuage 
obfcur. Ormofa perdit la princefle ; Mahoufmaba 
l'enleva , & la tranfporta dans le pavillon invi- 
Cble y fuivant le rapport du fylphe qui les 4i 
fuivis. 


Qu'eft devenu Ormofa î demanda impatîem* 
ment Zulma. Il eft refié dans la même place 
où il étoit , répondit Gracieufe ^ mais le palais 
& les jardins ont difparu ; car dès que les bâ« 
timens que nous confirmions ne fervent plus 
aux defleins pour lefquels nous les avons éle« 
vés , ils doivent rentrer dans le néant d'où nous 
les avions tirés* Au retour de notre vpyage, nous 
faurons la fuite des aventures de ce prince. 
Agréable va à foû fecours , tandis que je déli- 
vrerai Amafie du pouvoir du génie. 

On avertit alors Gracieufe que fon équipage 
étoit prêt , elle embraifa Aimable , & partit 
avec Zulma dans un ch<[r très-léger » attelé de 
deux aigles iiivifibles» Ils arrivèrent au bord 
d*une foret (ituée dans une des îles de Salo- 
moiî. N'allons pas plus loin » dit la fée; exami* 
nous de cet endroit comment Mahoufmaha s'iii* 
^oduit dans le pavillon où il retient la prio- 
ceiTe.. Gracieufe arrêta fon ^ char fur 1^ cifne da 
plus haut des arbres , & s'entoura d'une nuée 
à travers de laquelle Us voy oient tout ce qui 
fe paflbit aux environs , fans qu'on pût les ap- 
percevoir. 

Zulma cherchant à profiter, du premier mch 
ment où il fe trouva tête à tête avec cette 
fée , alloit lui faire l'aveu de l'amour dont il 
ctoit épris pour elle ; Gracieufe qui lifpit juC* . 


I 


•'> 


^88 LïsVoYÀGE* 

qu«s dans les moindres penfées de ce jeune 
homme , tâchoit d'éloigner une déclaration à 
laquelle elle auroit été embarraflee de répon- 
dre , lorfqu*un fylphe arrivant avec empreflè- 
ment , lui parlaà Toreille , & la tira d'inquié- 
tude. Dès que le fylphe fut reparti , Zulma 
demanda à la fée ce qu'on venoit de lui annon- 
cer, Ceft, répondit-elle , une nouvelle com- 
ifiiffion que Belle des Belles me charge d'exé- 
cuter avant de retourner dans notre empire. 
Afin de vous rendre fenfible , continua-t-elle , 
pour le mortel que le deftîn favorîfe , je vous 
apprendrai fon fort déplorable , après que Je 
vous aurai raconté les amours de ceux dont il 
tient la vie. Gracieufe , fous ce prétexte , vou- 
Toit éviter que Zulma ne lui parlât d'amour 
pendant le tems^ qu'elle feroit obligée de relier 
feule avec lui. Le profond refpeâ qu'il avoît 
pour cette aimable fée , étoit une aifurance cer«i 
taine pour elle , qu'il n'oferoit l'interrompre 
dans fa narration : & fans attendre fon confen^ 
tement ^ elle parla ainiî : 


HISTOIRE 


i» Ê Z u X. M À. *Sf 


HISTOIRE 

D^AlmanJint , <tAttalide , du vifir 
Amulaki j 6^ i'Achmet fon jils. 

OoLiMAN^à fon avènemeac à l'empire » trouva 
dans le férail des richefles immenfes , & un 
nombre prodigieux de fultanes. Son prédécef- 
feur avoit aimé paflionnément les femmes. Qukr 
conque lui offroit une fille d'une beauté rare ^ 
pouvoit compter fur la faveur dé fon prince , 
& fur une réçompenfe proportionnée au pré«- 
fent qu'il lui faifoin Perfonne n'ignore que les 
empereurs ottomans .mettent » s^il femble^ uHe 
partie de leur grandeur dans la quantité des 
femmes réfervées pour leurs plaifîrs. 

Un des premiers foins du nouveau fultan^ 
jeune & bien fait , fut de raifembler toutes les 
femmes du férail , efpérant daas la multitude 
en trouver quelqu'une digne de fon attache- 
inent ; il ne put cependant fe fixer. Jl s'i- 
magina que le trop grand nombre caufoit fon 
incertitude ; il les vit féparément ^ & il n'en 
devint que plus irréfolu; il ne feiuitpour elles 
qu'une (impie adnnration^ faos, aucun ,défir* 

Fâché de fon indifférence , il s'en pUigi^ît à 
Tome XFL ' ' ' ^' ' ^ 'j*' 


ÊjP^ Lis S Voyages 

Amulaki : Que je fuis malheureux I lui dît-^il ; 
j'ai vu toutes les fultanes en général , & cha- 
cune en particulier ^ fans qu'aucune ait touché 
mon cœur. Seigneur , lui répondit le vifir , que 
votre hauteffe ordonne à tous les gouverneurs 
d'envoyer ^ fek>n l'ufagje , au fèrail les plus belles 
filles de l'empire , & (î elle veut , je leur mar- 
querai fes iftf entions. Dô pareils ordres , répon- 
éit TempefeiAr, troubleroîent trop la tranquillité 
de mes fujèts. Ta fille ^ m'â-t-on dit , peut inf- 
pirer unê véritable paiSon ^ amèt^e - la«« moi de* 
Hiaiti; je fais qu'elle t'eft-chè^e, ainfi ta gloire 
& tôri bonheur dépendent -de l'impreffion que 
fes attraits feront fut mon coeur» 

Alïïulàkl étonné , ne répliqua pas $ il n'avoîl 
d'enfafis qu'Âchmet fon fils , & fà fille Atta- 
lide f qu*il aimoit û éperdûment y que dans la 
crainte de «'en féparer , il n'envîfageoit qu'avec 
horreur l'ordre du fultan. Pénétré de douleur, 
il^r6titt=e che^ lui; fon fils qui le reçut à la 
potte i voyant fon inquiétude , lui en demanda 
h raiibn. Je fuis perdu j Achmet , lui dit-îl , fi 
tes cônfeik ne me tirent ile l'embarras où m« 
met SoKmàn. Quelle apparence , répondit Ach- 
niet ,* qtfà mon âge îties avis vous foient de 
qublqii*utilîté dans tine affaire où votre cfprit 
it vôtfç ^éijépérïcncô vo^us aibandonneht? 
- yiibpbAe, reprit le vrfir, tu esd^ fang* 


X> B Z U L ni jf . fipl 

froîd^À lechagrin m'accable. Le grand^feigneur^ 
conttnua-t-i}, infenfible-à toutes les fultanes, me 
demande ta foeun Ëft-ce là tout le (ujet de vos 
alarmes? répliqua Achmet. Tu railbnnes, n^ 
prit vivement Âmulaki, comme le fultan; maïs 
je penfe bien différemment. Si Attalide ne plaît 
pas à Soliman, elle fera toujours malheureufe^ 
je l'aime & je la perds ; car dès qu'une fille eft 
entrée dans le (érwà, elle n'en fort pins, {bit 
qu'elle partage les plaifirs du fultan ou qu'elle 
lui foit iiidifèrente. Quand ta fceur lui plairoit 
aujourd'hui , l'empereur a fi peu de penchant 
pour le (exe , qu'il s'en dégoûtera peut ^ être 
demain, & je né revarai plus Attalide , qui m'ef^ 
cent fois plus chère qoe ma propre vie. 

Seigneiu: ^ répondit Achmet ^ SoUman eft 
jeune; le récit que vous lui avez fait des beau-*' 
tés d' Attalide a excité en lui l'amour qu'il rdf- 
fent pour elle , 8c le mépris qu*il a pour le réfie 
des femmes. Mais puifque Tabfepce de tna foeui: 
vous psyroit iî funefte , il faut déi^béir. Je n0 
veux point , répliqua le vifir , refufer l'empereur ; 
je ne cherche qu'un moyen de conierver ma i^« 
fans irriter ce prince. 

Seigneur, reprit Achmet^ Attalide n'eft en- 
core connue de perfonne , toujours enfermée 
dans ce palais ^ elle n'a paru qu'à nos yeux. 
Cette heuraufe circonftance favoiifera un def^ 

Tij 


fepl L.E s y If A t3 E S 

km que. f imaginé. . Il faut, chercher uoe efclave 
d'une beauté (inguUèi^^, & la conduire au palais 
fous . le$ habits de roà Xckùt , & couverte, d'un 
voile , pour que Vos domeftiques ne la voient 
point. 

Cette fille charmée de Thonneur où vous 
relèverez , fera autant intéreifée que vous à 
garder le fecret. Vous témoignerez au grand- 
feigneui;. combien il en coûte à votre tendrcffe 
de Vous féparer. pour toujours de votre fiille^ 
& vous Je conjurerez de vous la rendre , fi 
elle n'eft pas afiez heureufe pour lui plaire. 
PaTrlà.vous éviterez Tunique inconvénient qui 
voust perdroit ; car elle pourroit découvrir votre 
fecret , .fi Soliman n'avoit pas pour elle tous les 
^rds dont elle fe flattera ; mais s'U confent de 
V0U5 la remettre , vous in'aurez plus d'îndifcré- 
tîion à redouter. . 

Amidlaki , chshrmé de ce confeil , laiflà à fon 
fils le foin de choiÇr ope efclave» Seigneur , lui 
répcMidit A<;hmet, votre confiance.m*honore; 
cependant je fuis encore trop jeune pour qu'on 
çie laiâe^choKir^do^ filles d'un grand prix; & 
quand je me ferois connoître ^ on fait qu'à mon 
âge il ne m'eft pas permis d'avoir de$ femmes; 
U.vaut mieux ordonner à un marchand de mç- 
ner ch^ vous fes plus jeunes & fes plus belles 
efçlaves. Cours , mon fils , reprit le vifir , va. 


lui porter 'mes ordres'^ je ferai daB&. moi^ ^pA 
pavtement au fond du f^r^im-^-hisAci tBttç$ paer 
la porte de derrière > ^. fl[u*oïî) ne!jçs(:^Sp'ï>fffT 
çoive pas; rv :•-> il-, • . '% • j ", r '-; . 
Achmec vanoonça! tes ^TDÎo»tés , dft îvîfir. ai|* 
plus Ëtaœnx- isiarchand d^efcfetVes^&^tfelyît^i t»P 
reçût -aVet rcfpeét i 18e:>fe -t^dit jaî^«i©iq«atf^ 
fiMJes^ au r&u: . qi/on: liil c3i.Ybît> itidiq^éj i' Ac|i^np^ 
Jies^ introduifit auprès dir..ft)n !^ci;e.' D^èisirq^^dy^r 
«m-edtleiiéilèurs voiiesi,aA?Bulà]db&tIi^tolt: 
de leur beauté, une des quatre qulIpIlNdift 
«mèremj&ntvUut.plutt.!d«vantag.ei i4;4éfaand| le 
fujet de &s. Jarmés :JS^go^ur , lui .fegûjQ4h>!l# 
aiarchW , ? cettie...itik' ,:il?e%ucoup ^^|k^ .bdl? 
que: le$:autrès, ^ zçç^hii^ ié f?L'(fy^}oa 
préfetttjîi oàâisLdë^ qu*dlte/ réfléchir^ j^i;i*|hoîî- 
neurque vous *lut-faHeSî,-,(d^ .çhfigrig ^a, bie|r^ 
tôt, dîâipé)9..& (kjbn^i wCepr^4.î?ai,tc>^ . Cgto 

Tahxfiaqwé lé yiAtqScM^mkchmib^Tmtt^r 

tenœeôç \^ tAchiàe t >;.ài hl ^iie, : des. rebbrAies de 

céttccefclfffei afiKgéfi^î&tteôdriffprt àf^s pl§^ri,, 

.8r lin regacd qu'elle • portîb f^r Im ; >ch^va 4e 

le fijoirifettiss. 'Horfqô^B flégéçhiffak q^'^ Iflpit 

.xldHoHe.pour le f^îsSéjçt^eU^ y^-^tfoii dès 

lé leridéhiain , il tfisipçïpit 'pfiS' dan»%yti:ffp|tç;e 

fi ^court', jdétotirocrî Aofwfekî; d*un d^iïèifi .4^Ht: 

^a awit Infe-mcme: fef géi^'te plan ,. nà . l*i^rtgagfr 

Tu| 


i UbOkuët une feconde efciave i h place 
de. celle-ci ; & quand ménie ion père y.. eût 
côftféntî,ll tfétoît paj$ certain qu^il lai voirlût 
céder ce cher objet de foh amour. Cepeadant 
* le iliafehé' Ye conclut , 6c le viiir lemmonai . avec 

lai ttt^iSAle. AlmmTmeX c^étoit fon nomXI^^ 
«H'^^Str^^fCXin coup-tfoMl Q taachsLtttj&tt Acli^ 

{ïiet^'^q^ti'il^'en feroh^mortâe phiiir/dÈinrBh âkt 

^'u$ t^ftqiiille. 19 coiinut i ce tendcé regard, 

iqtté i^il-iaimoit ceétebeaiité ^ elle oMtott ^as 

i Le^eris^&: les^bwrt de cette étçiwnrtâoii* 
4>ldi€i!PKi^e^e qu^elte-s^éloigtoiit.^^Àcimiet n6 
^e^.^ntil^t que tropy il/acicbnd>aè ra<.dbideuT , fit 
pafl&'la tii^t dafts le jarditi : le jour feùi te rappelai 
rappaitetnfent d'Ahii^^ki pour revoir encore une 
-ioh tett<i c^ère efciave avant fond^p^t ;:maâs 
te vHn: im^îMt 4e iiftter le âiccèsede Ibn ftra^ 
tagéme, étoît déjà forti pour la conduire au 
ifultàn/ (Sett^ -diUgetibe parut déplacée à f amou- 
reux Âchmet ) & tt la traita de préclpàndon y 
dans 1^ 'défefpoir oà ilétoit de a^wmitspds £tk 
<juelque démarche poift- ; retenir cetc^ efciave, 
qtfîl de 'peuvoit tpop «grétër. H & taihimâ ce- 
peniSatTt-quel}que l4gèée^ie^rance danskifiattl 
dé fort coeur: Soi^xÊOn; diïbit^il, suffi rîndiflé- 
rMt pour Almanfiné-què pour les auttiosèieau* 
té^ ^ {étkïl, la rendrajpeiit^étre ^^vifir^Sk 


P E Z Ut- M A» ^f^ 

•n ce, cas jç Tobtiendrai âifçment. X^^.^f^^t^ 
feulç d'Almanfine Talarina. Il fut hjejojtot ^^^ 
trompé; Atnulaki revint feul du pa}ais. Q^ 
je. te fuis obligé, ynoo fiisi lui dit Lp yî^r ifçf 
rcmbraflàot ; Tefclàve ,a plu ^ ;maigré jTes Ifirm^s a 
Tempereur aipourpuK^ Fa pj?c& lui ^ gjç?pct'.4B9f 
le plus .b«l .appartennient ^u; féfajl. A^J^niç^y* 
cette nouyeUe perditt jt^^t Jgçtic^^t^^^ ï^^foi^jn 
le aux fy^s qpe l'on p:e»4 |?our k TjigpfflfF.i 
la vie.^:^^ppfcne2 ce quj^é^t arrJYSI* ê^ 
manfîne» .,» ^\ , — : :..;, 

Pè^ : qu*Ap^^ï^À fiiut T^Tvmyé , le t3î)çapç^'ag^:i 
a çcjtfidttifitf ^tte efcl^v.e chf z JKttali^^f Vo^» 
lui dif-il, \i»e fille qi^ je preJCe^tpr^ii dew^cj^ 
graud-feigW5ur> afb qju'çllç tw(^igflu^«^ 
parez-la vde r c^Uii de va&Jjia^itf . qui r^lfjeç a, rîè 
plus (ç5 c|igj«ne&. Le Jqiflçgiaiq JkfîviÛFiîjgîi 

Almanfine^jep. partla|ijjicr^j£ ;hii #tïi/€|-,Kîw§ 
ai ac^tée pojw: le i^u$.^ifîm4 egiEerjnjr.dfti^ 
nivers; ;,vîc^,.flçur$ &^ yf«rp,;j^auté mèf-S^ 
Çîigaé Bxon 8|feaioa ^.fipif^ que fji i|^:*é 
au fjiU^^^ue v^s.étj^2j4gs;^e^ afiii qsîJtfii^ 
plus 4e joQofijiér^ion po^u: iix^h Uï»'?: doj^«f 

parole 4e .vous reiïvojfer , -^4>n^^^^ ?*^R?- F?S 
te bpi^UF, de ti>i plairp., ,8f.fi/ce m^^ilaijiy^^ 

rive , je vous J^^Unf. a^ çfi^re 4e mes f p&ns » 

& je ^^uf ;fc)ral un .^r,t agi^^We. Mey bovi^ 

pour vous, nous coûreroieJ3*jl%vîiB à top^ sd^Si^:* 

T w 


ôp5 Les V.o y à g e s 

fi Soliman foupçonnoit votre véritable condt^ 
tion; maïs vous foutîendrez aifémeht le per- 
fbnnage de ma fille, puifque perfonnë ne Ta 
jamais vue , & que )e vous préfenterai fous fon 
nom. Ce difcours flateur fit couler de nou- 
velles larmes des yeux d'Almanfîne. Si die 
âvôit conçu du chagrin lorfqu*elIe s*imaginoit 
que le vifir Tachetoit pour lui , l'idée de vivre 
4ahs le même palais qu'Achmet^ calmoit un peu 
fà (kmleur : mais deftinéè au ferait , elle per- 
doit toute efpérance de revoir ce chei' objet. 
Elléfuîvit AmulAî fins répondre; & Tempe- 
rcur / malgré les pleurs qu'elle répancïoît en 
abondance, fut toutâ-coup fi frappé d'e Téclat 
de ïes? charmes, qu'il remercia le vifir, & întifo- 
dtiifit lui - même Almànfine dans ' le " féraîi en 
shunt'. pambnrté,8j:' en la priant de iàçttre des 
betfSes 'à fonr âlffiâ|<».-'Àh', {eictseaf, lui ré- 
poftdî?-'ëHe i nies 'Ikfihes' coulent d'une fôurce 
irop 4tefte pour qu^élîes târiflènt fit^tî Q^el en 
èft dont le fujèt , tlemandà le fultan ?' Je pleure, 
éit-éUé^ votre^inalhfeur & le mien. Mon mal- 
lieiié'! repfrit Tenlpereur , jé vous polsède ; & 
Tri tien à ^ctalndf e. Ne me cachez * pas plus 
foftg^tems, je vous conjure,^ la câtife de votre 
dô'uîeiii* ; je m'y îhtérefle d'avancé j & je -ferai 
nies ^flforts pour la diiBpér^ & vous procurer 
tous tes agrémen^/^&ffibtes. 


1> E Z U L M A. i257 

-Seigneur, continua- 1- elle, votre malheur 
eft de' penfèr que l'amour dépend de vôtrd 
rang, & qu'il doit fuivre nécetlairement vos 
ordres. Pour moi , je ne regarde cette pafiiôit 
que telle qu'elle efi en elle-même. L'autorité 
n*a. jamais décidé de ces douces préférences qui 
raviflent. Il vous fuffit , feigneur , qu'une femme 
vous touche popr que vous vops qroyiez heu- 
reux : certain qu'on ne peut vous l'enlever , vous 
ne vous embarrâflèz- point de plah'e,'ainfi vous 
ne fentez jamais le retour mutuel de tendreflç 
qui fait tous les charmes de l'amour. On voui 
jure qu'on Vous. aime j comment vous en afiii-* 
res:- vous* , * t<irfi^é- votre feule volonté décide 
toujours des' faVewsi qu'on ^vous accoj*de ? ' ^ ^ 
Vous éti fav^z trop , répfiqua Soliman èft 
courroux , pottx^uâe. fille qm a^s^dâ voir d'au-f 
tt^ homme que foi> père; ;fa; tcopigi^nde :comi 
plaifance -vbus sr'faûs doute ifaditiiéroccafion 
d -apprendre l^amoûf aux dépens^de ifon hon«r 
neùr & de nion bien;. ^ JèL>nefi»i$. point £He 
<lu viGr, répondit Aiman(iiir;*Sf:]i3'aclietakie^'; 
& fie m'a foppofée pour far filie i qu'afin que 
]é'tàfé plus dPimprellion fttii^ votre coeur. Vous 
n'êtes pas la filie du vifir ! vdit-l'empereur eh 
colère ; fa- tête me' répondra' deffon impofture; 
Tour vous^ ^(pétei tout dei votre beauté ,; fi 
vous étés s^z fincère pour médire comment i 


9^8 Lbs Votàgss- 

i votre âge , voiis connoiflè^ fi bien Tamotir ^ 
ic pourquoi vous prévenez me$ fentimens que 
fixit peut-être très - différens de ceux quV>nt' 
d'ordinaire les fuitans. II la fit aiTeoîr à côté 
de lul^ & Atniwfine lui dit: 


H I S T O I R E 

V^Haffkn & de Zatime. 

iVloK père H^n 1k ma mère Zatîme avoient 
Tun pour l'autre l'ardeur la plu$ vive» Fruit 
unique de }eur'tendreflè,t.)'at toujours été té-* 
moin de leur paffion mutuelle: il«;ni'ont appris^ 
feigneur y le boaibeur d'un amo^r réciproque. 
Uflin ne m'aquo trop fait fentbr.pax tes mal- 
heors où il nçns a plongési^ jcoffiibHm l'amout 
eft à redoiÂer liotfcfae l'autorité ipté^r^ s'eiBi^ 
parer d'un âcem qm s'eft dé^à don^é. Hs^Iàci^ 
bâcha de.ltle dr<Ghio, affiirë (du coeur de fon 
époufe, fe plaSbk à l'admettre da^ la com- 
pagnie de ,ie$ amis & à ia Mi» nvuiger ^vec 
eux. XMnxtoit^malliieuréuféOieQtjdf ç§ nombre; 
il aima Zatimev*& : voulut: ^'oo.faîns ^aimen U 
n'épargna rienrpour s'en fax» ^outf r* JA^ m^» 
éfpérant quQ fes rcfius le rehatc^ipiçQt ^ 4i£réra 
quelque tems de tléçidavrir à :Ha£Su» rîofolenc^ 


DE Z V% M A. - 2fc99 

d'Uflîn ; mais enfin , laflee de £e , vmr pbfédée , 
filk obligea mon pêne d'cloîgocr.oet importun^ 
L'exil de cet amant Jbrité augmenta fbn cha^ 
grin, U fe reodit à la ùablimer ptxi£ ,: où il vint 
â bout par Tes intr^^ués de machiner la perte 
de fan rival :, & . d'obtonîr pour iui-m«<ne k 
gouverneioeiai: d^Qbio. Fier de mt de ûiccès ^ 
i\ vtot prendre ^poflèifioa ! de foii emploi , fuivj 
«des 0iuset$ qui avoieaït oidrerde âêoiander. bi 
içffee do tmtteurf u^i: jEfefiT^ . quii. a'eilt que ie 
tems de fe fauver. Ma mère & moi .fiiines ex^ 

«)ii^ aebet^^rjKfttitne «jcone.plij» tinîmée con^ 

trexe Kytmtjith tbnpiiar$ réd&t à fo dforts. JUb 

Int^ha i pour; p\»mr . jn^ : mèm dct -iés arefus , m'» 

vendue i un mafK:hd»d ^ Ctudilanisttii^e cà je 

ne: £iiîs jarrii/^ «^l^e, dsspu^ > 

Si ^ yous ai pràveaMi ^t^^môur^ £"$(1 poor 

voiis loêruire de JM6 iêittûimis^ $S^cbe;i donc, 

iei^iwir;, que >]c.^hM» 4e &tj«« » & 411e jp 

n'^ ipas 0ipbs tb ré&hikan ^u'eUe ; ic qmA- 

.'ffi» YQtt9 ^clmé^ ]» Mwnrw: plutiS^ qof de 

vov$- 0bâr ^fi .Y<»ls tm^Zj^'ttmcfaei: p$îr la fcMroe 

ce qve ^oim oe dbv» lobimk ^e iiè .ie<m g$»v- 

ie^^eQt. ,AM(i;*jieipi^r^rfî -mec foibJes at- 

txmf^. >Q»I p^.Vt)y« qnj^qup:içl»iime., âl ia^t 

çhei^t;^ À:ip|fl6& è^nt^ue de c^munaml^r. ; 

, h i^.3J^Wlilf « .4*itï»tfe 46flfei»i, jpépondit 


500 Les Vqyàghs 

Solîman , & j'ai toujours . blâmé la folie des 
mufulmans^ de renfermer tant de femmes avant 
de s'aflurer de leur coeur. Ma déiicatefle m'a- 
voit fait préférer la fille du vifir , parce que 
î'efpéjrbis que fon éducation minfpirerait plus 
d'attachement, 2ri^ue cette fille , fehfible à mon 
choix 9 auroit pour moi une reconnoif&nc'e qui 
peu - à - peu infpire Tamour : je ne la legrète 
point , puîiqué je trouve en vous tout ce qui 
me la faifoit diéfirer ; mais je punirai Tinfolence 
<le foïT père, - ^ 

Seigneur , réprif^ elle ^ vous dites que vous 
voulez me plaire , & pour première preuve de 
votre complaifance, vous c6ndam.nere2 à la moiN: 
tin homme dont tout le crime eft de n^'avolr 
procuré le bonheur d'étré auprès de vous ? Puif* 
que vous vçus yoppofez,. irépt«}ua le fultan,. 
fa vie eft tf^iàx^é ; mats jrèconnoitriez-tous (a 
fille? Ouij Teigneur, répondir^elle , & fi voiis^ 
formez quelques 'deflèins violens'^ conti^le^ 
f implore, de nouveaiu votre Bonté; elle ignoce 
les projets cr^mliiiels de fon père; j^n fuis sûre. 
■ Cette aiii|able fiHe a paflfé la niait dernière à 
me-parer.^ïile craignez rien pour fes jour$>, re- 
prit Solimah y '^e ne veux q[ue âortifiôr le père 
'dans la perfonit^e d^ fa fille; I/empereur charnu 
de refprit& des grâces dé cette nouvelle Tul- 
•tane, tte, la quitta qu'avea p*iMy «k ^^ V%&x- 


J 


3> B Z U £ M A. 301 

rant d'un véritable amour. Cette belle pafla la 
nuit à fe rappeler les complaifances de l'em- 
pereur : elle eut fouhaité le payer de quelque 
retour ; mais fon penchant pour Achmet la dé- 
termina à fe donner la mort ^ dès qu'elle per-* 
droit refpérance de fe conferver à ce cher 
amant. 

Le fultan envoya ordre dès le grand matin 
au vifir de fe rendre fur le champ au féraiU 
Amùlaki partît avec toute l'impatience d'un 
courtifan qui attend des faveurs extraordi- 
naires de fon prince. Il ne fe promettoit pas 
moins que d'être le confident des plaifîrs de 
fon maître. Son étonnement ne fe peut ex- 
primer y lorfque l'empereur en courroux y lui 
dit: Amulaki , vous m'avez fuppofé une efclave 
que vous achetâtes hier; votre mort m'eut déjà 
vengé , fi cette efclave n'eût retenu ma juftice : 
la peine que je vous réferve ne vous fera pas 
moins cruelle. Remettez -moi ce matin votre 
fille y ou vous & toute votre famille payerez 
vos refus du plus cruel des fupplices. 

Le vifir défefpéré fe retira chez lui. Achmet 
vint le recevoir à la porte ; ce jeune homme , 
qui s'attendoit à expirer de douleur au récit des 
plaifirs du fultan, étoit C affligé, qu'il ne re- 
marqua pas la triftefle de fon père. Amulaki le ti- 
rant à l'écart , lui dit : Mon malheur eft à fon 


^02 Les Voyages 

comble , Tefclave a parlé & l'empereur demande 
Attalide. Achmet charmé d'une nouvelle qui 
réveilloit les ci^érances prefqu'éteintes de fon 
amour, fe perfuada d'abord qu'Almanfine ti'a- 
voit pu plaire au (ultan , puîfque ce prince de- 
iofiandoit qu'on lui remît Attalide; il eut peine à 
modérer fa joie & à empêcher que le vifîr ne 
s'apperçût de ce qui fe pafibit dans fon cœur. 
Amulaki continuoit cependant*à lui exprimer la 
tolère de l'empereur » & lui rapporta toutes les 
menaces qu'il en avoit reçu. 

Ce tendre fils invita fon père à tranquillifer 
^émotion qui l'agitoit , & lui dit : Ma fceur & mot 
fommes inconnus au férail, feigneor, & nous 
nous reflèmblons aflèz pour qu'on nous prenne 
aifément Tun pour l'autre; donnez-moi. fes ha- 
bits & me conduifez au férail. Que feroit de toi 
l'empereur? dit le vifir. Soliman, reprit Achmet, 
cft trop en colère contre vous, pour élever votre 
fille à la dignité de fultane favorite ; il ne veut 
que vous punir. Permettez que je repréfeiite ma 
fœur , j'en fortirai à mon honneur , foit par mon 
adreffe , foit par le fecours d^Almanfine , fî- l'em- 
pereur Taime. Vous retarderez du moins de quel* 
ques jours le malheuîrqui menace Attalide. Amu- 
laki aimoit fon fils , mais fa tendreffe pour fa fille 
étoit exceffive ; aînfi quoiqu'il connût tout le rit 
que de cette nouvelle fcparation , elle flatoit trop 


]> s Z U £. M A« 505 

fon mclinatlon pour s'y oppofer plus long-tems. 

Les grâces & la jeunefle d'Achmet , fous les 
habits de fa fœur , rendoient fon déguifement (î 
naturel y que le viiîr lui-même crut fct méprendre* 
Il le mena auférsdl, & Soliman, pour témoigner 
plus de mépris au père , ne daigna pas.faire dévoi- 
ler la fille. Conduifez4a , dit-il à Aly y. chef des 
eunuques noirs , chez Almanfîoe , & fi elle la re ^ 
connoit pour fille d'AmuIaki , vous la revêtirez 
d'un habit d'efchve, Poiir vous^ vifir., votre pa- 
lais vous fervira de prifon , à vous & à votre fils 
jufqu*à nouvel ordre ; votre fille fera occupée 
des plus vils offices du férail. San;; les prières 
d'AImanfine , vous & votre famille auriez déjà 
fubi la peine que mérite un fdjiet qui abufe de 
ma confiance. 

Aly préfènta la nouvelle efclave à Alman- 
iîne , & lui dit , en levant le voile d'Attalide : 
Madame , le grapd *- feigneur demande fi c'eft-là 
la fille du vifir ? Aknanfine reconnut Achmet ^ 
malgré (es habits ; fon trouble penia la décon- 
certer , le danger d'un objet fi chéri la foutint. 
Oui 9 répondit-elle à Àly ; mais dites à Tempe'- 
reur -^ qu'il ne me coMoît pas encore , s'il croit 
flater ma vanité eA m'envoyant cette efclave. 
Si cependant il veut punir le père fur la fille ^ je 
ne ta'oppofe point à fes volontés , mais qu'ij 
n'attende pas de moi que. je ferve fa vengeance. 


504 tiE« Voyagea 

Aly donna un habit d'efclave à Attalîde^ &rap^ 
porta cette réponfe au fultan. Almanfîne feule 
avec Ton amant , feignit d'abord de n'avoir pas 
reconnu ce déguifement ^ & Tamoûreux Achmet 
auroît penfé qu'elle s'y méprenoit , s'il n'eût re- 
marqué fur fon vifage des mouvemens embar^ 
ra0es , qui fembloient lui promettre quelqu'évé- 
nement favorable ; il attendit en la regardant 
tendrement , qu'elle parlât la première. Alman- 
fine , les yeux baifles , cbmmençoit un difcours 
qu'elle n'achevoit pas. Réveufe & inquiète ^ elle 
garda quelque tems le filence , & elle alloit enfin 
le rompre , lorfqu'on lui annonça l'empereur. 
Retirez-vous , dit-elle à la feufle Attalide , en 
la pouffant dans la chambre voifine , votre vue 
îrrîteroit peut-être Soliman ; prenez votre nou- 
vel habit, & ne vous préfentez que lorfque je 
vous appellerai. Achmet fortît par une porte 
pratiquée dans la ruelle du lit , & entra dans la 
chambre où logeoîent les efclaves deflinées au 
-fervice de la fultanè favorite. Le refte des efcla* 
ves du férail obéit indifféremment aux autres 
fultanes , fans être attachées à pas une. C'efl à cet 
état humiliant, que le ûsltan deûinoit la fille 
du vifîr. * 

Almahfine prit un air gai poar recevoir l'em- 
pereur , & elle lui dît : Là fille du vifir foutient 
(a difgrace avec tant de douceur , qu'elle a excité 

ma 


' 3b É Z U £ M Â. • iOi 

tna compaffion. Elle met fqn bonheur à ne dé^ 
pendre que de moi ; je lui fuis aiTez redevable 
pour chercher à adoucir fa condition , accordez- 
la-moi , je vous prie , j'aurai foin qu'elle ne fe 
préfente pas devant vous ; cette nouvelle preuve 
de votre bonté augmentera ma reconnoifTance. 
J'avois réfolu , répondit le fukan , de Thumilier 
davantage , mais dès qu'elle vous plaît , vous 
êtes la maîtrefle de fon fort ; il fuffit à ma ven- 
geance que fon père la croye malhiîureufe , & 
qu'il n'efpère plus de la revoir. Il entama enfuite 
une converfation des plus tendre -, Almanfine y 
répondit avec tant de difcrétion, que Soliman en 
conçut une fecrète joie , & qu'il fe flata d'un bon- 
heur prochain, ^Cette belle craignoit qu'il' ne prît 
envie au fultan de voir la fille du vifir & de l'en- 
tretenir , & qu'il ne reconnût facilement le jeune 
Achmet caché dans le férail fous les habits d'At- 
talide ; pour éviter un coup fi dangereux , la ful- 
tane tourna la converfation fur d'aqtres fujets 
dont elle amufa l'empereur jufqu'au moment 
qu'il la quitta. 

Pour comprendre toute l'inquiétude d' Alman- 
fine , il faudroit être femme , & que l'etinuyeufe 
converfation d'un mari que l'on n'aime pas retar- 
dât une première entre vue avec un amant chéri, 
qui pour preuve de fon amour a tout hafardé, 
^ qui court rifque dans ce moment ^ fur le pli^s 
Tome XFL V 


^66 li'Ès Voyages 

léger foupçon , de périr par la main d'un Jaloox 
tout-puîflant. Cette fituation eft trop rare , & il 
Tï*y a que celles qui Tont éprouvée ,^qui en peu- 
vent exprimer toutes les alarmes. Achmet colé 
contre la porte de la chambre écoutoit leur en- 
tretien ; il .ne s*imaginoit pas qu'on s'en tînt à 
de vaines paroles ; tant de retenue dans un ful- 
tan lui fembloit un prodige. . 

Après le départ de Soliman , Almanfine apprit 
à fon efclave qu'elle refteroit à fon fervice. Elle 
avoit pris le parti de continuer de feindre, foit 
pour fe conferver plus de liberté avec lui ,foit 
pour s'éviter l'embarras d'une première déclara-, 
tion. Une fille diffère toujours l'aveu de fa dé- 
faite 'y & fur-tout lorfqu'elle reflfent pour la pre- 
mière fois le pouvoir de l'amour. Achmet tranf- 
porté de joie (è jeta à fes pieds : Madame , 
lui dit-îl 5 vous me reconnoiffez. Je ne me flate 
Jjas affez pour me perfuader que mapréfence 
vous foit agréable : ma vie eft entre vos mains , 
xnais je ne puis plus être malheureux , puifque je 
n*ai d'autre voie pour fortir du férail que la mort* 
Que votre empreffement à me demander au ful- 
tan me combleroit de foie , fi un autre motif 
que la pitié vous pôrtoit à adoucir ma condition ! 
Je fuis trop fincère , lui répondit Alman- 
lîne , pour vous dire que je vous ai pris pour 
votre four ^ quoique vous lui reflembliez beau- 


ï> E Z U C M X. ^07 

coup. Pavois d'abord penfé que j*étoîs deftinée 
pour vous , .& que le vîGr m'achetoit dans ce 
defTein , ne doutant pas qu'il n'eut ailèz de 
femmes pour lui. 

Dans cette pehfée je vous avois examiné 
avec attention ; vous pouvez même vous en 
être apperçu. Ma furprife & mon affliâion 
furent à l'excès , quand j'entendis qu'il me 
retenoit pour lui ^ & qu'il m'emmenoit fans 
vous rien dire; elles augmentèrent encore le 
lendemain , , quand il m'apprit qu'il me defti* 
noit au férail : je fais fi peu de cas de cet 
honneur, que je ne trouvois de confolation 
pour moi que dans l'efpérance de ne point 
plaire au grand-feigneur , qui^ avoit promis de 
me renvoyer en cas qu'il ne fût point touché 
de mes foibles attraits. Il en eft arrivé tout 
autrement , le fultan après- m'avoir vue , a ré- 
folu de me garder , ^ quoique jufqi^'ici j'aye 
lieu de me flater qu'il aura pour moi plus d'é- 
gard que les fultans n'en ont ordinaireikient 
pour leurs efclaves , il eft aifé de prévoir que 
les chofes ne peuvent pas fubfifter long-tems 
fur le pie où elles font. J'avois pris un parti , 
dont j'aurai le tems de vous parler ; mais votre 
arrivée ici, l'inquiétude quelle me donne, & 
la paillon que vous me oisurquez» dérangent eQ* 
tièrement mon projet, 

Vij 


^o8 tïsr Voyage* 

Vous ne me parlex , madame , que de mes 
fentimetis pour vous , lui dit Achmet ; j'ai été 
allez heureux pour trouver une occafiofei de 
vous les prouver fans que vous puiflîez en être 
ofFenfée ; maïs tous ïie me dites point s'ils vous 
font agréables ; c'eft* de cela cependant que dé- 
pendent ma vie ou ma mort. 

Le danger que vous courez , répondit Al- 
manfine, & aaquel vous vous êtes expofé fi 
courageufement , ce que vous avez pénétré de 
mes fehtimens , & ce qui nous eft déjà arrivé , 
ine jperfuadent que vous en .êtes fuffilâmment 
înftruît. 

Quand j'aurois quelque lieu de me 'flater , 
reprit Aohmet^ oferois-je le faire fans votre 
aveu ,' madame ? Ignorez- vous que l'on doute 
toujours de fon bonheur , quoique l'on ait lieu 
d'efpérer ? Ce que f ai fait eft moins Touvrage 
de ma confiance que de mon défefpoir ; Tim- 
pdffibilité de vivre fans vous m'a fait hafarder 
de vous donner ime marque d'amour -fi con- 
vaincante , que vous ne purffiez <iouter de mes 
fentimens , "fans laqueUe vous les auriez peut- 
être ignorés toute votre vie. Je voulois en 
même-teips vous obliger à plaindre mon fort, 
'car il n'eft pas poffible <jue je puiffe cacher phis 
long- tems qui j e fuis • 

Ces deux amans employ èrentune partie de h 


• . . /- 


rr 1 Z V E M A^r 30J? 

nurt à s'entretenir de tout ce qui intéreflbît leur 
amour. Achmet lui rendit compte de ce qu*it 
avoît fait pour s^introdu^re dans le férail i-elleUii 
dit la manière & le moyen dont, elle- s'étoit fer-r 
vie pour contenir la paAion-du fui tan. Ils paf- 
foient des mouvemens les plus vifs aux réflexions 
lès plus triftes. Le tendre Achmet, ne pouvoit 
défendre fon cœur de quelqu'inquiétude i. le 
(îiltan étoit jeune & bienfait^ les marques. dW 
mour qu'il donnoit à Almanfine par fe retenue 
& fon refpeft, étoient plus^ grandes de la. part ^ 
d'un maître abfo[u , que tout ce qu'il venolt dé- 
faire : de plus^ il falloît que ce refpeâfe termi-^ 
nâtunjourou d'une façpn tragique, ou dHinà^ 
autre manière qji-il tieouvoit encore plus fa- 
çheufepour luî.^ 

Almanfine de fon coté étpit dans d€;s alarmes^ 
cruelles; elle achetoit bien cher le platfir de 
voir Achmet, par les craintes que fa préfcnce 
lui donnoît.. 

Quelques jours fe pafsèrent aiiifi ; le fultair 
amoureux s'accommodoit aux volontés d'AL^ 
manfine , & elle employoit tout fon efprit à 
adoucir les manières, peu délicates., du féraiL'^ 
Un jour ce prince fe fk un plaiGr de lui faire 
voir une pèche dont îi avait donné les ordres ^ 
& qu'il faifoit faire exprès, pour cUe^ La mec 
borne les. jardins du (erail , & baigne- les. mu» ^ 


^îô Les Voyages 

dVne terrafle qui fe termine à un pavillon ma- 
gnifique que les fultans ont fait bâtir pour y 
venir prendre Taîr ; car les turcs n'ont aucun 
goût pour la promenade ^ ils prennent feulement 
le frais aflis fur deà carreaux ^ ou fur des bancs 
auflS bas que leurs fôfas. 

Soliman conduifit Almanfine dans ce pavil- 
lon ; il lui fit remarquer la mer toute couverte 
de barques de pécheurs , dont il y en avoit plu« 
iîeurs attachées par des anneaux de fer à la mu- 
jaille de la terrafle. 

Au premier fignal toutes les barques fe dé- 
tachèrent . pour aller à la pèche. Elle fut ma-* 
gnifique y tant par la propreté des barques & Içs 
habillemens des pécheurs ^ que par la quantité 
de poiffons que Ton prit. Almanfine parut fatiC* 
faite de cette galanterie ; elle admira la iitua- 
tion charmante de ce lieu , & demanda au fui* 
tan la liberté d'y retourner le lendemain ; elle 
le pria même de trouver bon qu'elle eût une 
clé de ce pavillon , parce que le rivage de la 
mer lui feifoit plaiCr. Soliman y confentît , & 
la pria feulement de n'y mener jamais aucune 
fultane , parce qu'il vouloit qu'elle feule fût en 
droit d'y venir quand il y alloit pour fe repo- 
fer : elle n'eut aucune peine à le lui promettre , 
ce n'étoit pas là fon deffein. 

Lorfqu' Almanfine fut de retour dans fon ap- 


/ 


I> E Z U JL M A» 3IX 

psrtetnent , elle appela fon cher Açlimet , & 
lui dit : Je viens de voir une pêche que j'ai 
trouvée d'autant plus agréable , .qu'elle m'a fait 
imaginer un moyen de fortir d*ici avec vous* 
Elle lui dit qu'elle avoit remarqué que les bar* 
ques des pêcheurs arrivoient jufqu'au pié de 
la terralTe ^ & précifément au bas des fenêtres 
du pavillon ; qu'elle en avoit . demandé la clé 
au futtan y & qu'elle iroit avec lui y dès la me- 
me nuit^ vifîter les lieux avec plus d'attèo- 
tlon* I 

Açhmet ne répondît rien à ce difcQuxs ; U 
Tegardoit comme une chofe prefqu'impofiîble 
de fortir du férail ; il ne vouloit pa^ non plu^ 
contredire la fultane , il avoit pris le parti, de 
mourir quand il feroit tems ; fa feule inquiet 
tude étoit pour e^Ie , car il étoit inutile, de 
vouloir détruire fes idées , c'eft toujours ua 
.plaifir préfent que Tefpérance» 

Almanfine en étoit cependant fi occupée, 
qu'elle fit un paquet de toutes les pierreries 
que le fultan lui avoit données ^ & les mit dans 
une cafïètte ; elle ne garda qu*ùn diamant qu'elle 
enveloppa dans une lettre* Achmet la regar- 
doit avec étonnement ^ la gaîté que lui infpi^ 
roient les préparatife d'un voyage qu'il ne 
croyoit pas poffîble » & qui çependaot pouvoit 
avancer leur perte ^ le plon^gea dans ios xéâ^ 

Viir 


512 LïsVovÀGEs 

xîons triftés ; la fultane s*en apperçut , & lui 
en fit des reproches tendres. 

Dès qu'il fut nuit, nos deux anlans fortirent 
enfemble , & allèrent dans le pavillon. Alman- 
fîne uniquement occupée de fon projet , gardoît 
le filence , & Vsppuyoit fur le balcon qui donne 
fur la mer ; le bruit qu'ils firent en entrant , 
fut entendu par un pécheur qui étoit dans (a 
barque aù-deJOTous du pavillon , & il dit auflî- 
tôt à fon fils : AUons-nous-en , le grànd-feî- 
gneur doit bientôt arriver dans ces lieux , puit 
qu*on ouvre la porte du pavillon : comme il ne 
vient jamjîs à des heures fi indues , il faut qu*3 
ait quelqu'aflfaire d'importance , il feroit fans 
douté fâché de nous trouver ici ; noiis pour- 
rons accommoder nos filets à la pointe du jour. 

La fultane jugea que puifqu'elle les entcn- 
doit , elle en pouvoit être entendue. Achevez 
votre ouvrage ^ leur dit-elle , & recevez feu- 
lement le paquet que je vous jeté , ce n'cft ^ 
qu'un échantillon de ma libéralité. Si vous êtes 
aflez courageux pour exécuter ce que je vous 
propofe , votre fortune eft faîte. 

Le pêcheur ramaflfa le paquet qui contenoît 
la lettre & le diamant ; il lut fort diftinftement 
au clair de la lune ce qu'Almanfine lui mar- 
quoît s it y rêva quelque tems , & liiî répon- 
dit enfuite : Sî vous voulez, madame, vous 


B E Z U L M A. 513 

trouver iei demain à pareille heure , j'appor- 
terai des cordes & des perches d'une longueur 
allez grande pour les porter jufqu'à vous; notre 
grand prophète fera le refte. 

Alman(ine charmée de cette réponfe , s'en 
retourna avec Achmet dans fon appartement : 
elle lui dit en y rentrant : Eh bien , Achmet, 
nous fortirons demain d'efclavage. II. lui répon- 
dit avec la même froideur : Je le fouhaite plus 
que je lie Pefpère ; mais quand nous ferions 
affez heureux pour fortir du férail par cette 
Voie 5 nous n*en ferons pas plus avancés , le 
fultan nous pourfuivra , & nous ne pourrons 
lui échapper. . . 

N'importe , répondît - elle , nous n'avons ni 
le tems ni Toccafion de prendre des mefures 
plus exaâies J mais le ciel nous fera peut-être 
plus favorable que vous ne penfez. Ils pàfsèrent 
le refte de la nuit a tout -préparer pout leur 
fuite ; leurs projets étoient accompagnés de dif- 
cours fort tendres , & de toute la fermeté que 
donne la néceflSté de vaincre ou de mourir. 

Le fultan vint prendre Almânfine le lende- 
main pour lui faire voir une nouvelle pêche ; 
elle étoit ordonnée différemment que la pre- 
mière, & ne lui cédoit ni en magnificence'ni en 
beauté; Après la fête, Soliman fè retira plus amou- 
reux que jamais; il avoit entretenu la fultane 


314 Lhs Voyage s 

long-tems de Tamour qu'elle lui avoît înfpiré i 
Almanfîne Tavoît écouté agréablement , & mê- 
me lui avoit marqué plus de gaîté qu'à Tordi- 
naire ; elle lui laiflâ entendre auffî que les foins 
qu'il prenoit pour la divertir lui étoient agréa- 
bles y & lui marquoient des feotimens dont elle 
étoit contente. 

La nuit* étant venue , elle fortit avec A.ch- 
met, comme la précédente nuit y pour aller dans 
le pavillon ; mais foit qu'elle fût arrivée de 
meilleure heure , ou que le pêcheur n'eût pas 
encore pris fon parti , la barque ne fe trouva 
pas au Heu marqué. Jugez de leur inquiétude l 

Achmet fe feroit trouvé fort heureux dans ce 

» 

moment , s'il en avoît été quitte pour la vie : 
la crainte que le pêcheur n'eût trahi AlmanCne,. 
& que le fultan ne tournât fon amour en fu- 
reur , ne lui laiflbit pas la force de parler. 

II étoit dans cet état, lorfqu'Almanfine plus 
acceffible à Tefpérance , lui dit qu'elle voyoit 
de loin quelque chofe , & que e'étoit fans doute 
le pêcheur. Achmet ne regardoit point du côté 
de la mer , tant il étoit perfuadé que leur perte 
étoit fûre* Il approcha de la fenêtre , & jugea 
comme elle que e'étoit une barque. En effet 
e'étoit le pêcheur qui venoit remplir fa parole : 
il arrêta fa barque fous le pavillon, & leur jeta 
es cordes , comme il avoit projeté. Alniai^- 


/ 


DE Z U t M A. 3IJ? 

fine defcendit la première avec la caflette qu^elle 
emportoit , Achmet defcendit enfiyte. Ils pri- 
retit Tun & l'autre, en sMloignant , des habits 
que le pêcheut avoit apportés pour eux , & ils 
jetèrent les leurs dans la mer , de peur que le 
pécheur tenté de la valeur de celui d'Alman- 
fine , n*en voulût conferver quelque chofe , & 
que ce vêtement ne les fît découvrir dans la 
recherche qu'ils ne doutoient pas que Ton fe* 
roît d'eux, 

Almanfine avoît eu la précaution de laîflèt 
fur la table qui étoit au milieu du pavillon ^ 
une lettre ouverte adreifée au fultan. Le len- 
demain ce prince étant venu voir la fultané fé- 
lon fa coutume , 8t ne la trouvant point dans 
fon appartement , il la fit chercher par tout le 
féraiK II fe reffouvint qu'il avoit trouvé bon 
qu'elle eût une clé du pavillon , & crut qu'elle 
y pourroit être ; mais il ne l'y trouva pas & 
il en frémit ; fon inquiétude augmçnta lorfqu'il 
apperçut un papier fur là table , ( c'étoit la lettre 
qu* Almanfine y avoit laiffée ) elle étoit conçue 
en ces termes : 

AzMAN^jNEy à fon empereur &fon maître 

Soliman. 

« Une paflîon malheureufe que j'ai fentie avant 
M d'avoir éprouvé 4es bontés de votre hautefle , 


^i6 LrHs Voyagea 

53 m*a empêchée de répondre à votre amour j îl 
93 eft jufte que je prévienne le châtiment que 
» je mérite , & que vous feriez en droit de^me 
M faire : cette raifon m'a fait prendre le parti de 
a> me jeter dans la mer , trop heureufe fi je puis 
approuver à votre hauteffe, par ce que je fais 
M contre moi-même , qu'elle ne doit pas con- 
py damner des fentimens involontaires. Attalide 
33 de fon côté , plus fenCble à Tefclavage qu'à la 
» mort, veut fuivre mon exemple : recevez donc^ 
» feigneur yles dernières marques de mon défef- 
>3poir, & du regret que j'aide paroître ingrate 
>y au plus grand & au plus aimable empereur qui 
93 ait jamais été» 

3> A L m A N s I K s 33. 

Le fultan , après avoir lu cette lettre plufieurs 
fois, ne put s'imaginer qu'AlmanCne eût préféré 
la mort au bonheur de lui plaire. La première 
chofe qui lui vint dans l'cfprit fut que la fille 
du vifir avoit confervé commerce de lettres 
avec fon père par le moyen de quelques ef- 
claves noirs , qu'elle en avoit fait part à Al- 
manfine, & qu'elles avoient pris des mefures 
cnfemble pour fortir du (erail. Il fut fur le point 
de faire mourir tous fcs efclaves dans des tour- 
mens fi horribles j, qu'ils fuflent obligés de con- 
feffer la vérité j mais trouvant quelque choffe 


I) E Z U C 2tt À. 317 

ide trop barbare à facrlfier un fî grand nombre 
d'innocens pour un coupable , il jugea plus à 
propos* d'envoyer à la maifon du vifir, avec 
ordre de l'amener avec fon fils. Ces ordres fu- 
rent exécutes promptement ; maïs le vifTr tou- 
jours inquiet depuis qu'Achmet étoit dans le 
férail , courut à l'appartement du jardin au pre- 
mier bruit qu'il entendit, & fut aflez heureux 
pour fe fauver , avant que ceux que le grand- 
feigneur envoyoit lui euflent fermé le paflage. 
Les émîlïàires du fultan ne trouvèrent que le* 
prétendu Achmet qui éto^t couché fur un fçfa 
dans la falle baflèj'il en fortoit pour s'informer 
du bruit qu'il entendoit , lorfqu'il fut arrêté & 

« 

conduit devant le fultan. 

Dès que l'empereur apprît la fuite du vifix^, 
îl fut confirmé dans fa penfée qu'il s'étoît enfui 
avec fa fille & avec AlmanCne , & que c'étoit 
lui qui leur en avoit fourni les moyens. Il or- 
donna a^ chef des eunuques de conduire Ach- 
met dans un lieu reflerré , & de lui faire fpuffrîr 
tous les tourmens imaginables jufqu'à ce qu'il 
eût déclaré où étoiçnt fon père & fa fceur. 

Aly fortit dans le deflein d'exécuter les or-- 
dres du fultan j mais lorfqu'il voulut mettre la 
main fur le feint Achmet : N'approche pas , lui 
dit-elle , je fuis une fille ; de pareils châtîmens 
ne font pas conveMibles à mon fexe ; fais-moi 


^ ! 


5iR Les Vo * à g îë 9 

parler au fultan , ou donne-moi lai mort. Elle 
ôta en même-tems fon turban , & fes cheveux 
longs & naturellement (xi(és fe répandîfent fur 
fes épaules. L*eunuque interdit retourna auprès 
<lu fultan pour lui apprendre cette nouvelle, 
& favoir fa volonté. 

Ce prince ordonna avec précipitation qu'on 
fît venir devant lui cette fille infortunée : Je 
ferai bien aife , dit - il , d'éclaircir par moi- 
même une aventure fi furprenante. Aly rentra 
avec elle dans la chambre du fultan. 

Àttalide avoit les cheveux épars , les yeux 
baiifés , Tair noble & modefte. Soliman frappé 
de fa beauté comme d'un coup de foudre , & 
faifi d*un mouvement dont il ne fut pas le maître> 
fe jeta à fes pies pour lui demander excufe. 
* Vous jugerez aifément quelle fut la furprife de 
cette aimable fille , lorfqu'elle vit dans cet état 
celui qui Tavoit traitée indignement , & devant 
qui on la faifoit paroitre en criminelle , & dont 
elle n*attendoit que la mort, quoiqu'elle ne 
connût point fon crime. La feule confiance 
qu'elle avoit en fon innocence lui avoit fait de- 
mander de parler au fultan fans efpérer qu'il 
voulût Tetitendre ; elle s'en étoit même re- 
pentie , quand ^ elle s'étoit vue conduite devant 
lui. L'émotion & la frayeur dont elle fut faifie 
la firent tomber en foibl^Gfe , & répandirent 


, D E Z ir L M ï. 51^ 

fur fon beau vifage une pâleur mortelle. Elle 
fut promptement fecourue par les foins^ tendres 
& empreiTés du fultan ; les cquleurs vives qui 
reparurent peu-à-peu fur fes lèvres , firent con- 
noître qu'elle étoit mieux. 

Attalide ouvrit enfin fes beaux yeux, après 
avoir repris entièrement fes efprits ; elle té- 
moigna quelque honte d'être avec Thabit d'un 
homme* I^è fultan lui fit apporter un habit ma- . 
gnifique , ' & la mena lui-même dans l'apparte- 
ment qu'Almanfine venoit d'occuper , en la 
priant de fe repofer ; il feignit enfuite de fe 
retirer pour ne pas la contraindre ; mais il refta 

dans une chambre voifine avec, Aly qu'il retint 
feul. 

Qu'elle eft belle ! lui difoit le fultan : que 
j'en ai été frappé 1 que je crains de lui avoir 
déplu par l'état où mes ordres l'ont mife ! elle 
me craindra , l'amour & la crainte ne vont point 
enfemble. Seigneur , lui difoit Aly , vous n'ai- 
mez point en fultan ; ce font les ménagemens 
que vous avez eus pour Alm^nGne qui lui ont 
donné la hardiefle dé vous ofTenfer. Je puis 
avoir eu tort , reprit le fultan , à l'égard d^Al- 
manfîne; mais pour celle-ci , j'ai raifon; elle 
m'a vu pour la première fois comme fon per- 
fécuteur ;^ je fuis caufe des plaintes que je 
l'entends faire , & je tremble que les noirs n'y 


N 


J 
320 LESVôtÀGBÎ 

aient donné trop de fujet. Non , feîgneur , elle 
ne nous a pas donné le tems d'exécuter vos 
ordres. Mes ordres étoîent , reprit le fultan en 
colère y^ pour Âchmet , & non pas pour elle. 
Seigneur , repartit Aly , nous fommes préfen- 
tement inftruîtsde vos fentimeos; notre refpeâ 
pour elle égalerk notre obéiflànce pour vous» 

Le fultan fit figne à Teunuque de fe retirer , 
& lui ordonna de faire favoir qu'il coucheroît 
dans le férail & dans la chambre de l'efclave 
d'AlmanHne. Il ne favoit pas encore le nom. 
d'Attalide , & quoiqu'il eût une impatience ex- 
trême de l'apprendre, la crainte de l'incommo-i 
der en la faifant trop parler , l'avoit obligé de 
remettre au lendemain à s'éclaircir de fa.curio- 
(îté. 

Il difoit en lui-même : J'étois la dupe d'Alman- 
fine , parce que je l'aimois médiocrement ; il y 
a une grande différence du goût à la paflion , 
on ne fauroit en juger que lorfqu'on a fenti l'un 
& l'autre ; l'on fuit un goût de fantalfie , mais 
une paffion nous entraîne ; on eft capable de 
réfléchir quand on n'eft point frappé vivement , 
mah une grande paffion eft plus forte que nous ; 
on eft forcé de lui obéir , rien ne peut la con* 
tredire. Il ne dépend pas de moi , par exem* 
pie , de ne pas demeurer ici ; la mort me fè- 
roit moins cruelle que de m'en éloigner ; je 

n'étois 


fc s 2 u r K XJ ^af 

it^ètdls pas ainfi pour Almanfîne , je la voyois 
avec plaifir , refpérance de lui plaire me fla-, 
toiti mais je la quittois tous les jours, je pouv 
vois vaquer au foin de mes e'tats jufqu'au mo- 
ment que. je devois la revoir. Quelle diffe'rence !, 
Petidatit que le fultan faifoit ces re'flexions , 
ÎAttalide accablée des divers mouvemens dont 
«lie avoit été agitée pendant toute cette jour, 
ftée , n'avoit pu fermer l'œil de toute la nuit* 
Le fultan , qu'elle n'avoit vu que dans un mo * 
ttent de frayeur , & qu'elle n'avoit prefque pas 
«nvifagé , étoit toujours préfent à fon efprit ; 
elle fe rappeloit avec plaifir qu'elle l'avoit vil 
à fes pies . & qu'il lui avoit marqué de l'in- 
quiétude de fon état , elle fouhaitoit de le re-' 
voir le lendemain , & de le trouver aimable, 
La nuit fe palfa dans cette Ctuation de part & 
d'autre. Dès la pointe du jour, le fultan , qui 
ne s étoit pas couché & qui n'avoit pu dornuç 
un moment , entendit Attalide qui fortoit de 
fon lit & marchoit à tâtons dans fon apparte- 
ment : il entra auffitôt dans fa chambre. Atta- 
rde . qui fe croybit feule, fut extrêmement ef- 
frayée de fentir un homme qui l'arrêtoit j mais 
1 empereur la raffura tendrement , & lui dit - 
Que voulez-vous faire , madame ? qui peut trou-" 
bler un fommeil auffi précieux que le vôtre î 
voudriei-vous auffi me quitter ? Attalide qui 


§iï Lks Voyaôïî 

Favoît reconnu à fa voix , répondit à toutes cet 
demandes , en lui difant : Seigneur , je ne puis 
dormir , & dans Timpatience de revoir la lu- 
mière , j*alIois ouvrir une fenêtre pour voir s*il 
étoît jour & faire ma prière du matin ; mais 
d*ou fortez-vous , ajouta-t-elle , je croyois être 
feule en cet appartement ? Je n*ai voulu confier 
â perfonne le foin de vous fervir , repartit le 
fultan , & pour ne point troubler votre fom* 
ïïieiî, je m*étols retiré dans la chambre voifinej 
mais Tamotir que vous m'avez infpiré ne m'a 
pas permis de m'éloigner davantage. Seigneur ^ 
lui dit Attalide , je ne devois pas me flater de 
vous avoir donné de Tamour ; l'état où vous 
m'avez vue peut faire compafEon , c'eft , je 
crois , le feul fentiment qu'il puiffe infpirer. Je 
vous fupplie 5 lui dit le fùltan , d'oublier , s'il 
fe peut , tout ce qui s'eft pafle : vous auriez 
horreur d'un homme qui vous a donné tant 
d'inquiétude , & qui , peu après , vous parle 
d'amour. Mon ignorance eft excufable , vous 
avez été prife avec les habits d'un homme qui 
in*a offenfé ; je ne pouvois deviner qui vous 
étiez; je fuis même fort curieux de favoir quelle 
peut être la caufe de votre déguifement. Sei- 
gneur y lui dit Attalide , je n'en ai jamais fu la 
raifon , je vous dirai feulement que mon père 
jn'a fait prendre les habits de mon frère , qu*il 


i> £ Z u t; u X. ^d$ 

ïrfa ordonné depuis plufîeurs jours de me fer- 
vir de la reflemblance qui eft entre nous pour 
trpmper jufqu*à nos efclaves 5 que mon frère eft 
fortî de la maifon avec mes habits , (ans m*a- 
voir jamais dit où il alloit. 

Vous êtes donc la fille du vifir ? Oui , feî- 
gneur , répondit Attalide , je croyois que vous 
le faviez. Les noirs m*ont demandé , de votre 
part , des nouvelles de Tefclave Almanfine ; mais 
je ne Tai vue qu'une nuit , je n'ai pu les ins- 
truire de (on fort. Je repofois dans une falle 
baffe, lorfque les gens que vous avez envoyés 
à la maifon de mon père m'ont arrêtée & con« 
duite ici en criminelle. 

Je fuis fort obligé , dit le fultan , à la fuitef 
tf Almanfine , puifqu'elle eft caufe que vous êtes 
ici y madame > je fouhaite que vous n'en foye» 
point, fâchée ; vous y ferez maîtreffe abfolue , 
tout vous y fera fournis jufqu'à moi-même. Sî 
cela eft , feigneur , faites-moi la grâce de me 
dire pour quelle raifon j'y fuis , & quel étoit 
le fujet de la colère qui vous a obligé de m'y 
faire conduire indignement. 

Le fultan lui conta ce qui s'étoit paffé à fort 
fujet , les deux fupercheries que le vifir lui 
avoit faites , & la fuite d'Almanfine avec la pré- 
tendue Attalide ; il lui dit enfuite que croyant 

ç[ue le viûr les avoit fait fauver , il avoit ea!5 

X*» 


^5| Lis VôTie** 

voyé chez lui pont s'aflarér de ïa perïbnne , S 
coiinoître la vérité ; qtie Ton n'avoît point trouvé 
le vîfir , & qu*elle avoit été prife & amenée 
pôùf Achmet fon frère. 

Le vifir , lui dit Attalîde , n*a point de part 
à la fuite d*A!manfine î il n'eft pas forti de fa 
inaifon depuis que vous lui avez tlonné fon pa- 
lais pour prifon , & je nf étonne qu'on ne Tait 
pas trouvé lorfque vous avez envoyé : mais , 
feigneur , continua Attalide , vous étiez donc 
bien amoureux d'Almanfine, puifque vous pre- 
niez tant de foin pour là retrouver? Je ne vous 
avûîs pas encore vue , madame , reprit le ful- 
tan ; de plus il entroit , dans Tordre que j*aî 
donné , plus de colère contre le vifir , que d'a- 
mour pour elle. Je penfois même > au moment 
que vous vous êtes levée , -combien c^ que je 
fens pour vous eft xlifférent du goût 'que j*a- 
vois pour Almanfine. Seigneur , dit Attalîde , 
pafle-t-on dans un moment d'une paflion à une 
autre ? Non , madame , répondit le fultan , fi 
elles étoient égales ; on n*aime pas autant que 
l'on peut aimer , toutes les fois qu'on lë^-croitj 
.on eft de bonne foi lorfqu'on le dit ; mais 1 ex- 
périence apprend que l'on s'eft trompé. Vous 
croyez donc , feigneur , dit Attalide , m'aimer 
beaucoup plus que vous n'aimiez Almanfine ? 
?€ £Û5 plu? tjue le croire , madame , reprit Iq 


Vùltan » car fen fuis certain ; c'eft L'amour q,ue 
î'ai pour vous qui me fait conncHtre que je n'a! 
point aimé Almanfine. Si ce que vous me dites 
eft vrai , feigneur , je ferai fort heureufe ; j.e 
trouvois beaucoup de . légèreté à changer fi 
fouvent , & }*avois tout lieu d'appréhender qu'il - 
ne parût demain un noavel obxet qui m'effaçât 
de votre efprît» 

Je diiSperai facilement vos (bupçons, mM^ 
dame , lui dit le fultan , Ci vous voulez biea 
fouflfrir que je fuive vos pas , & que j'employa 
le refte de mes jours à vous prouver les £ea^ 
timens que j'ai pour vous. 

Seigiieur ^ les fultans ont plus d'un» chofc- if.. 
faire , lui répondit Attalide , je ferai très-con«^- 
tente pourvu que vous ne. donniez point à d'au«» 
très les heures que vous pouvez paffer dans 1& 
féraiU Le fultan répondit à un aveu fi tendis 
par les aflurances. les plus vives*. Attalide pro« 
fitant de. ces momens favorables , lui parla du 
viOr , & demanda fa grâce. Le fultan charmé 
de lui donner cette marque du pouvoir qu'elle 
avoit fur fon cœur , lui facrifia fans peine toute 
fa colère y pardonna au vifir & lui. accorda la 
liberté de le voir quelquefois en fa préfence* 
Outre cette grâce 9 ce prince ajouta à. tous les 
éts^s du. vifir la charge de grand jardinier qui 
lionne le$ entrées, du^ férail : mais laiffon^ 

Xiii 


\ 


'5^(5 Les V o t a g e S 

le fultan & Attalîde , pour parler d'Atmanfînéj 
Elle arriva heureufement avec Achmet dans 
ia cabane du pêcheur qui les cacha tou^ deu^c 
dans un réduit où il mettoit fes filets , & les 
autres chofcs néceflaires à fon ménage 5 il leuç" 
dit de ne point fortir de-là qu'il n'eût été com- 

^^e à fon ordinaire vendre fon poiffon à la ville» 
Il fortit quelques heures après la pointe du jour. 
AlmanCne prit alors la parole & dit : Vous 
aviez raifon , Achmet, je ne croîs pas que nous 
foyons plus avancés pour être ici , il me pa- 
roît encore plus difficile d*en fortir que du 
férail. Achmet lui répondit : Notre grand pro- 
phète & votre courage qui nous a conduits , 

"nous fortiront peut-être de ce mauvais pas. 

Almanfine rêva quelque tems , enfuîte elle 
prit là parole : Je me fouviens , dit-elle , d'a- 
voir vu fair« chez mon père une pommade , 

"^dont on fe fervoit pour les efclaves , elle leur 
rendoit la peau plus noire & plus luifante ; il 
faut en faire , elle peut nous déguifer au point 
de n'être pas reconnus de ceux qui feront char- 
gés de notre recherche ; ils ne nous peuvent 
chercher que fur le portrait qu'on leur aura fait 

de nous. Gela feroit bon , dit Achmet , C nous 
étions noirs en effet, & (î nous avions les traits 
faits comme eux ; mais la couleur de notre peau 

lie pr indroit qu'une légère impreffion, & nou^ 


6 1 ZviiAl^ ^37 

^onneroît un déguîfement qui devîendroît fut 
ped 5 pour moi , je fuis d^avis que nous nous 
tenions cachés^ Si le pécheur voit venir quel^ 
qu'un pour chercher chez lui , nous monterons 
auflîtôt dans fa barque , & nous gagnerons la 
pleine mer ; il faut feulement être alertes , heu- 
reufement on découvre d'ici tout ce qui peut 
y aborder.. 

Si nous pouvions tenir la mer dans une bar- 
que le jour & la nuit ,, cela feroit affez bien , 
reprit Almanfine ,. mais il faut revenir çouchet 
ici , & Ton peut nous y attendre ; (î nous ne 
pouvons pas nous donner la couleur & les traits 
des noirs , nous pouvons aumoins imiter celle dû 
ces peuples qui font aux côtes de Coroniandet, 
qui n'ont qu'une demi- teinte , & qui d'ailleurs 
ont les cheveux & les traits réguliers. Nos ha-, 
bits ne font pas remarquables , leur pauvreté 
jointe à ce déguifement , peut nous, fervir pen- 
dant la vivacité de notre recherche». Almanfine 
appela le fils du pécheur pour Tenvoyer à Cont» 
tantinople acheter les drogues néceffaires à foa 
projet. Le père revint pendant ce tcms-là , 8c 
leur dit qu*il n'avoit entendu parler de rien , 
& que tout étoit tranquille.. 

Il avoit apporté des provifions , Almanfine 
& Achmet mangèrent avec lui. Cependant la 
fils du pêcheur revint de la ville fort effrayé 11: 


^iS tE5 Voyages 

& leur conta le défordre qui régnoît dans CohC* 
tantînople ; que la garde du grand-feîgneur s'é- 
toît emparée de la maifon du viCr , & qiill 
avoît vu fon fils qu*on menoit au fultan , qui 
étoit , difoit-on , dans . une furîeufe colère ; 
qu'il vouloit le faire mourir , s*il ne lui faîfoit 
retrouver une fultane qui s*étoît fauvée du 
férail par le moyen du viCr. Il fe tourna en- 
fuîte du côté d'AImanfine : Ceft vous , je crois , 
madame , que Ton cherche ; fi Ton vient ici , 
lîous fommes tous perdus. 

Achmet à ce récit fut accablé de douleur , 
il crut fon père & fa fœur dans des tourmens 
horribles , pour confefler une chofe dont ils 
n'avoient aucune connoîflance ; il fe reprochoît 
tfavt)ir confenti aux projets d*Almanfine. J*au- 
rois péri tout feul , difoit-il , & j*entraîne après 
moi Almanfine ^ mon père & ma fceur. 

Almanfine de fon côté penfoit à-peu-près la 
même chofe. Mon cher Achmet , lui difoît- 
elle , je ne fuis pas furprife de votre afiiidion , 
je ferois de même fi j*étois à votre place ; ce 
qui me donne le plus de chagrin , c*eft que 
vous allez me haïr à caufe des malheurs quo 
j'attire fur vous & fur votre famille* Mais faites 
réflexion , je vous prie , que tout ce que ]*ai 
fait n'a été que pour me conferver toute en- 
tière à vous* Je me flatois que le fultan £ouçt 


» B Z tf Z U t. 52^ 

toit croire que je m'étois jetée dans la mer , 
comme je lui ai écrit : il étoit impoffîble de 
prévoir qu*il auroît du foupçon du vifir , puis- 
que nous ne pouvions avoir de commerce avec 
lui. Ceft une chofe faite , & s*il ne faut que 
me livrer au fultan pour détourner ce malheur, 
je le ferai volontiers , & me donnerai la mort 
en fa préfence , pourvu que vous me permet- 
tiez de fauver vos jours. Oui , je me donnerai 
la mort devant lui , car je ne puis me réfoudre 
de retomber en fon pouvoir fans avoir pris les 
précautions néceflàires pour qu'il ne puifle pas 
me fauver la vie & me pardonner. 

Je fuis fî éloigné de vous haïr , madame ^ 
lui dit Achmet , que ce que vous dîtes me fait 
frémir ; il faut fuivre notre deftinée , ne fonger 
qu*à ce qui peut contribuer à votre fureté , j*y 
fuis lié inféparablement , & je vous jure que 
]e ne fuis fenfible à la mienne que par Tintérêt 
que vous y prenez. Voyez donc ce que vous 
voulez faire , car je fuis incapable de rien pat 
moi* même ; je ne faurois me tirer de la dou«« 
leur où je fuis , que par la crainte de vous per- 
dre : prenez foin de vous & de moi. 

Almanfine le remercia^ & courut faire & 
pommade. Elle jugea à propos d'en faire reflàî 
fur elle-même , de peur de n'avoir pas bien 
fréuffi ^ & gu'il n'y eût quelque çhofe qui pû^ 


5fd tK5 VoinKôii 

faire du maî à fon amant. Cette drogue Tuî 
donna une couleur bafannée qui la changea en- 
tièrement ; charmée d'avoir fi bien réuffi , elle 
fe hâta d'en frotter le vifage & les mains d'Ach- 
met, ce qui fit un effet fi confidérabîe, que le 
pécheur & fon fils les méconnurent quand ils 
les virent* Il n'en falloit pas davantage pour 
remettre Tefpérance dans le cœur d^Almanfina 
qui fit tout fon poffible pour la faire paffer aufll 
dans celui de fon amant. 

Le lendemain le pécheur alla à Conftantînople ^ 
comme à fon ordinaire ; il avoit paffé la journée 
à la pèche, pendant qù'Almanfine & Achmet: 
faifoient le guet pour n'être point furprîs* 

La confiance d'Almanfine en fon déguifement 
. ctoit fi grande , qu'elle regardoit continuelle- 
ment par la fenêtre qui étoit du côté de la^ 
ville , pour voir revenir le pécheur ; elle l'ap- 
perçut enfin quand il fut dans une diftance à 
pouvoir le dillinguer , elle ne trouva rien de- 
trifte , ni d'inquiet dans fa démarche , & elle 
dit à Achmet : Venez voir notre pécheur , il 
nous apporte de bonnes nouvelles , Ion vifage 
me l'annonce. Il a fans doute bien vendu foo 
poiffon , lui dit Achmet , la feule bonne, nou- 
velle qu'il nous peut apporter , c'eft que Von 
ne nous a pas encore trouvés , & nous le fa- 
vons (ans lui. Le oécheur arriva comme il ûnil^ 


foît cette parole , & leur dit : Les nouvelles de 
la ville font bien différentes aujourd'hui de ce 
qu'elles étoient hier. Le fultan qui croyolt qu'on 
avoit pris le fils du viGr , parce que fa fille 
étoit revêtue de fes habits , Ta voulu voir , il 
en eft devenu amoureux , il a paifé la nuit avec 
elle 5 & ce matin on a publié la grâce du vifîr. 
* Il étoit caché dans une maifon voifine , où on 
Tavoit déjà découvert avant de (avoir que le 
fultan lui pardonnoit ; je Tai vu pafler , il avoit 
le vifage gai & content. L'avez -vous vu lui- 
même , lui dit Achmet en l'interrompant , & 
le connoiflez-vous ? Je l'ai vu fouvent , lui dît 
le pécheur , dans les rues de Conftantinople 5 
& je le connois très-bien. 

O notre grand prophète , dît Achmet , que 
vous êtes jufte ! & que vous êtes bon ! Alman- 
fîne eut tant de joie de voir Achmet hors de 
l'inquiétude qu'il avoit pour fon père & pour 
fa fœur , qu'elle oublia de s'informer fi l'on 
ne difoit rien d'elle ; mais Achmet revenu à 
lui le demanda avec empreflement au pêcheur , 
qui lui répondit que le fultan faifoit cherchée 
Almanfine avec beaucoup de foin pour la pu- 
nir. Almanfine prit la parole : Que cela ne vous 
inquiète point , mon cher Achmet , fa nou- 
velle paflîon rallentira ma recherche ; nous n'a* 
vons qu'à nous tenir ici quelque tems fans fojc^ 


•V 


^52 tus Vo^Aô»? 

tir 9 nous aurons tous les jours des nouvelles 
de la ville , fur lefquelles nous prendrons nos 
mefures. 

Quoique nos amat^s ne fufTent pas loin du 
férail , ils étoient enfemble , & rien ne trou- 
bloit leurs plaiiirs. Il ne leur en falloir pas da-- 
vantage pour fe trouver parfaitement heureux* 
Ils recevoient tous les jours par le pêcheur A» 
nouvelles confirmations de Tamour du fultaa 
pour Aftalide ; c'étoit autant de fujets de (eca* 
rite pour eux, ils n'ont peut-être jamais paffé 
de plus doux momens. Au bout de quelques 
jours , Almanfine dit à Achmet : Nous ne^ pou^ 
vons pas demeurer ici toute notre vie ; le pê- 
cheur veut , dit- elle , fe défaire de Ton diamant, 
depuis hier II m'en a parlé dix fois : il faut que 
nous foyons partis pour qu'il le puiflê vendre 
en sûreté pour lut & pour nous. J'ai imaginé 
qu'il faut que nous failions un pèlerinage à la 
Mecque pour voir le tombeau de Mahomet & 
le remercier s enfuite nous nous établirons dans 
quelqu'île ; avec ce que nous avons de pier- 
reries , nous aurons de quoi vivre paifibiement* 

Achmet approuva ce (ieflein , & il chargea 
le pêcheur de s'informer s'il n'y avoit point de 
vaifleau qui fît voile de ce côté-là ;- le pêcheur 
en trouva un , & fit marché avec I0 capitaiae 
pour deux voyageurst Lorfq[ue tout fut convc^ 


tS 1 Z tf E s ï. ^^1 

*u , ils firent leurs préparatifs pour ce voyage, 
& après avoir récompenfé libéralement le pê- 
cheur , ils furent conduits heureufement jufqu'au 
yaifleau où ils s'embarquèrent» 

Lorfque le pécheur eut vu partir le vaifleau 
il retourna avec grande impatience dans la ville 
pour vendre fes diamans. Il s*adrefla pour cela 
aux :plus fameux marchands , qui jugèrent à 
leur beauté qu'ils ne pouvoient appartenir qu'au 
fiiltan ; & ne pouvant comprendre par quel ha- 
iàrd ils étoient entre les mains d'un pêcheur 
ils l'arrêtèrent : l'un d'eux alla porter ies dia- 
mans à Soliman qui les reconnut pour -être du 
nombre de 'ceux qu'il avoît donnés à Almaçi- 
fine. Le fultan dit qu^il vouloit parler lui-même 
à celui qu'on venoit d'arrêter ; le marchand alla 
le chercher & l'ameaa devant le grand-jfeigneur^ 
La crainte Se la .préfence du fultan firent tout 
avouer au pêcheur qui n'oublia aucune circont 
tance , pas même celle du déguifement des 
fugitifs. Sa bonne foi lui fauva la vie , le fiiltaa 
lui pardonna , & fe contenta de reprendre fes 
dîamans , qu'il porta dans le moment même à 
Attalide en lui racontant ce que le pêcheur 
avoit dit d'Almanfîne & d'Achmet ; car depuis 
qu'il s'étoit éclairci avec le vifir , il favoit 
toutes les métamorphofes du jeune Achmet , 
& ne doutoit point que oe ne fût lui qui fou$ 


554 I'^^ VoYAGlf 

rhabît d'efclave , avoit fervi la fultane , & avoîft 
pris la fuite avec elie* 

Le fultan fit partir en même-tems une fré- 
gate des plus légères , pour atteindre ce vaiC- 
feau qui venoit de fortir du port , & il chargea 
le capitaine de quelques ordres fecrets. La fré- 
gate joignit bientôt le vaifleau , & après avoir 
reconnu le pavillon , & avoir fait les fignaux 
ordinaires , le capitaine defcendit dans fa cha*- 
loupe , & vint à bord-. Son premier foin fut de 
faire enfermer tous les paflagers , & de les exa- 
miner enfuite féparément l'un après Tautre» 
Achmet & Almanfine ne purent échappei à 
cette recherche malgré leur déguîfement ; le 
jeune amant fut tranfporté auffitôt dans la fré- 
gate 9 & Almanfine renfermée fous une garde 
afiurée dans la chambre du capitaine de vaif- 
feau. La frégate reprit enfuite Je chemin de 
Conftantinople , & le vaiffeau continua fa route 
pour Smyrne , avec ordre d'y attendre des nou- 
velles du fultan au fujet de l'infortunée Al- 
manfine. 

Cette tendre amante ne put foutenir un fî 
cruel revers , ni voir partir fon cher Achmet ^ 
Ùl confiance & fes forces l'abandonnèrent , & 
Ton eut beaucoup de peine à la faire revenir. 
Elle fe perfuadoit que le fultan ne les avoit fait 
Céparer cjue par on rejfte de bonté pour elle^ 


r> t Z u L M À. 53^ 

ic pour avoir un prétexte de ne fauver la vie 
qu a elle feule ; mais elle avoit pris la réfolu- 
tion de fe donner la mort , plutôt que de fur- 
vivre un moment à fon malheureux amant» 

D'un autre coté Achmet qui ignoroit Ten- 
droit pu on le conduifoit , n*étoit pas plus 
tranquille. Il arriva bientôt à Conftantînople j 
mais à la vue de cette ville , il fentit augmen- 
ter fes chagrins. Cependant il avoit peu d*in- 
quiétude pour lui, Tafflidion d* Almanfîne Toccu- 
poit uniquement, & dans l'incertitude cruelle 
où il étoit de fon fort, il craignoit quelqu*or-î 
dre particulier contr*elle. Ces triftes réflexions 
Toccupoîent tout entier pendant qu'on le con- 
duifoit au férail ; il étoit même devant le ful- 
tan fans le favoir , tant il étoitoccupé de ces 
penfées funeftes. 

Le fultan lui dit d'abord : Achmet , je fais 
ce qui eft dû à votre infolente témérité ; mais 
je ne veux pas être votre juge & votre partie; 
fuivez-moi , vous apprendrez votre ' fort d'une 
autre bouche que de la nàienne ; il faut que ce 
foit dans le même lieu où vous m'avez ofFenfé 
que votre condamnation foit prononcée. En 
achevant ces mots , il le mena dans Tapparte- 
ment d'Attalide. Elle étoit aflife fur un fofa ; 
jnais dès qu'elle apperçut fon frère, elle courut 

"^ lui les bras suvçcts ^ avec une joie incroya^ 


53^ ÏÉ$ VôrAcîti 

ble : Le fultan m'a ordonne , lui dît-elle , de' 
vous apprendre voire fentence , Achmet ; la 
voici. Ce prince vous pardonne , il poufle fa 
bonté encore plus loin ; le foudan d'Egypte 
vient de mourir , il vous envoie à fa place , 
& vous permet d'aller prendre Almanfine qui 
cft à Smyrne , & de l'emmener avec vous. La 
délicateife de fes fentimens pour moi l'a empê- 
ché de la faire conduire ici ; il a cru que fa 
préfence me pourroit donner quelqu'inquié- 
tude. 

Achmet étoît prefque fans fentîment , il ne 
pouvoit répondre à fa fœur ; la préfence & les 
bontés du fultan qu'il avoit ofTenfé lui ôtoient 
l'ufage de la parole. Il fe jeta cependant à fes 
pies , & les tint long-tems embraffés , & rap- 
pelant toutes fes forces , il lui dit : Vous con^ 
noiflez , feigneur , ma confuiion par mon filence^ 
votre bonté & ma reconnoiffance feront mon 
fapplice à l'avenir. Si ma foeur n'avoit pas été 
affez heureufe pour vous faire connoître l'a- 
mour , je ne pourrois me juftifier ; je me flatte 
que mon refpeâ & mon zèle dans l'emploi dont 
vous m'honorez , vous prouveront qu'il falloit 
une paffion au(Ii tyrannique pour obliger Ach- 
met à. manquer au plus grand & au plus aima^ 
ble empereur de l'univers. C'eft ce même aveu- 
glement qui m'a confervé le coeur d'Almanfine 3 

j6Uc 


•^i# 


. T 


elle étôît prévenue^ pour moi avant d'avoîr vti 
vôtre hâuteflè ■; pardonnez - lui , feigneur , de 
vous avoir préféré un miférable comme moi. 
f Le fultan prit la parole , & dit : Laîflez le foin 
de votre juftificarioh à la fultane ; embraflfez 
votre père que j*ai fait venir , & partez fur te 
champ ; ^inquiétude' que doit avoir Almanfîne 
pourroit la rendre malades je vous enverrai mes^ 
ordres pour le gouvernement de l'Egypte, lort 
ijue vous ferez arrivé à Smyrne. Achmet fortit 
après avoir dit adieu à la fultane & à fon père^ 
& s'embarqua fur la niême frégate qui Tavoit 
srpiené. 

Il arriva à Smjfrne fans aucun accident , il y 
trouva Almanfîne fort changée par Knquiétude 
qu*elle avoit eue* La joie de revoir Achmet^ 
la certitude de ne le jamais quitter , une grande 
fortune fi peu . attendue ; tout cela lui rendit 
alfément (ot\ premier éclat. Ils partirent pour 
TEgypte peu de tems après ,, & ils y font depuis 
vïngt-deux ans : leur paflîon eft auffi vive que 
le premier jour. J*ai oublié de vous di^e , con- 
tinua Gracîeufe , qu'Almanfine avoit retrouvé 
HafTam & Zatime pendant^'abfence d^Achmet» 
Je vous dirai une autre fois par quelle - aven-* 
ture ils étoient venus à Smyrne , car j'entends 
du bruit ^ & voilà le génie Mahoufmaha' qui 
yient. 

Torne XFh K 


j^S Les Voyages 

En achevant ces paroles , Gracîéufe apper- 
çut en effet le génie qui arrivoit : Soyez atten- 
tif , dit-elle à Zulma , à ce qu'il va faire. Ik 
remarquèrent qu'il entroit par le haut du dôme , 
qui fe levoit comme unç calotte ; tout le refie 
4u pavillon étoit fcellç du fceau de Laide des 
Laidçs > le génie lui-même n'y auroit pas pu 
paflèr. 

Gracieufe fit defcendrç fon char à côté dçs 
fenêtres , pour écouter ce qu'il diroit à la prin- 
ceflê. Mahoufmaha l'accabloit de reproches ^ 
& la menaçoit de la faire mourir fi elle ne con-* 
fentoit à Tépoufer* Il favoit bien cependant 
qu'il ne pouvoit rien fur fa perfonne que de 
fo^ confentement ^ par les précautions que 
«Gracieufe avoit prifes après que la méchante 
fée eût doué la prinçefle. Mais la princeffe igno- 
roit ces circonftances , & quoiqu'elle eut une 
frayeur mortelle , elle réfiftoit courageufement , 
& le prioit même d'exécuter fes menaces* 

Après quelques momens, Mahoufmaha fortit 
par le mêrpe endroit dans une colère incroyable. 

Gracieufe le laiffa partir , & lorfqu'il fut fuf- 
fifamment éloigné , elle leva comme lui la ca- 
lotte du dôme du pavillon ,' prit la prînceile 
^ntre fes bras , & la mit dans fon char. Elle 
partit enfuîte par une coûte oppofée au génie > 
U crainte qu'elle eut que Mahoufmaha ne re- 


vînt fur fes pas , lui fit prendre la réfolutîon de ne 
pas percïr^ un moment pour la confier aux nyui- 
phes. Elle éleva fon char fort haut , & lorf- 
qu'elle fu|: . au milieu 4e la mer méditerranée , 
cUe le précipita dedans avec une telle vîtefle , 
que la princefle crut être perdue* 

L^ cjiar 9 Gracieuse , la princefle & Zulma 
arrivèrent au fond de là mer en moins d'un înC- 
tarit. La furprife de la princefle fut grande 
de le trouver au fond de l'eau , & dV voir les 
pli^s Ibelles habitations du monde. Pour Zulmk 
il ne pouyoit plus être furprîs de rien. 

Le char de Gracieufe s'arrêta à une granda 
.porte de.criftal , qui fermoît une ville de me- 

me matière ; elle étoit éclairée , quoiqu'elle fi^t 

* - * • - " j» 

.au foçd de la mer , par un beau foleil.. Cela 
rfieft pas jfurprenant ^ puifque c'eft le mênie que 
celui qui brijle fur notre jiorifon. 

Je fais bien qu^ dçs aflxolpgues prétendent 
qu'il jtoujrne autour de 1^ terre ; d'autres que U 
terre tourne elle-même , & qu'il éclaire l'autre 
partie du nibnde quand il fe cache pour nous.; 
njiais ilsfe trompent. Les anciens plus habiles^ 
cpnvçnoîent qu'il alloit fe cou^cher chez Tétïs; 
or Tçtis-, les ^layades & toutes les divinités de 
la mer dont ils ont eu une. çonnoiflance aflez 
ipjparfaite , n'étoient autre çhç>fe que les nyra- 
jphes dont je vous parle. 

y il 


Lis VôYÏÔÉS 

Je n'ai fait. cette dîgreffion que pour prove- 
nir de mauvais efprits entêtés de prétendues 
découvertes qui ont été faites fur les aftres, 
qui pourroient me taxer d*ignoranc6 , & pour 
leur faire voir que j*en fais plus qu'eux , puifqu© 
j'en parle de fcience certaine. 

Il eft donc confiant 'que le foleil rentre dans 
la mer quand il cefle de nous éclairer , & qu'il 
n!en fort que pour nous rendre la lumière ; c'eft 
aînfî que l'a ordonné le deftin. 

Les peuples de la mer ont des nuits comme 
Tjous , auxquelles ils fuppléent par des lampes 
*de briftal d0 même matière que leurs palais, 
qui leur donnent la plus agréable lumière que 
Ton puifle voir, 

Gracieufe arriva donc' à cette porte, eîle 
'dcfcendh de fon char avec Zulma & la prin- 
cefle 5 Scelle dit aux aigles qui traînoient foa 
char de revenir lé lendemain à la même heure» 
Elle fut reçue pat un nombre infini de nymphes 
au moins aufli belles que les fylphides. Elles 
Tavoient vu defçendre , & elles venoient en 
ibùle lui demander fes ordres* Gracîéufe leur 
dit qu'elle leur amenoît la princeflè de Pcrfe pour 
leur en confier le foin jufqu'à ce qu'elle pût en 
idifpofer autrement. 

Gracieufe fe tourna du côté de la princeflè, 
■^[ui n'avoit point encore parlé , ^ lui dit : Par-» 


I 

to E Z U t M À'# 34H 

39nnex-moî la frayeur que j'ai été obfigée de? 
vous donner , je n'avois pas le tems néceffaîre 
pour vous avertir de ce que je voulois faire 
pour vous ; je vous avois même ôté Tufage der 
la voix pour vous empêcher de crier dans le^ 
premier moment de votre furprife , & il étoit. 
d'une fi graiide conféquence d*obferver ces •for- 
malités , que le moindre bruit auroît fait reve- 
nir le génie fïir fes pas. Il eff aulîî pçpmpt que 
nous à tout ce qull fait y j'aurois eu un combat 
à livrer avec lui ; votre préfence & celle de 
Zulma m*auroit fort embaraflee : vous êtes pré- 
féntement en fureté , & vous pouvez dire 8c 
faire tout ce que vous voudrez.. 

La princefle à qui Gracîeufe vettoft de ren- 
dre la parole , la remercia avec beaucoup de- 
grâce & d'amitié. Elle avoit appris par le génies 
ce que c*étoît que les fées , parce qu'il s'étoit 
vanté de fa naiflance & du pouvoir qu'il tenoir 
de fa mère.. Il lui avoit dit ajuffi plufieurs fois 
que le deftin lui avoit donné un fouverain em- 
pire (ur elle ; mais il ne lui avoit pas dit qu'elfe. 
étoit fous h proteftion de Belle des Belles ,^ 
afin qu*elle n'eût aucune, efpérancede fortir 
du lieu où elle étoit.^ 

Cependant ils arrivèrent dans le plus ^ait 
palais de la ville ; il appartenoit à la nympHe 
Mcline, ^ui.en fit les honneurs.^ Elle les reçut 

ni 


542 LesVoyàgïis 

dans un appartement magnifique , & après quel- 
ques momens de repos , elle fit fervir à man- 
ger à la princefle & à Zulma. La fée & les 
nymphes qui faccompagnoient firent iih cercle 
autour d'eux , & la converfatibn roula fur Tc- 
véneinent qui raffembloît une fi brillante com- 
pagnie. La princefle revoit & paroiflbit peu at- 
tentive , elle rougiflbit , elle vouloit parler ; 
maïs elle rcfermoit auflîtôt la bouche avec un 
air embarrafle. Gracieufè qui étoît auprès d'elle, 
& qui réxamînoît , connut bientôt feis penfées 
les plus fecrètes , & lui dît : Avouez , princefle , 
qu'on eft bien heurèufe d'avoir affaire à gens 
qui entendent fans qu'on ait la peine dé s'ex- 
pliquer , fur-tout quand il eft queftiôn de cer- 
taine matière ; elle approcha ehfuite de fon 
oreille , & lui dit : Ma fceur Agréable qui a 
préfidé à la naiflànce du prince Ormofa a reçu 
ordre de Belle des Belles d'aller à fon fecours , 
& de le tirer dé la peine où l'a mis la douleur 
de vous avoir perdue ; il ne tiendra pas à nous 
que vous foyez heureux l'un & l'autre. 

La princefle lui baifa la main , pour lui 
marquer fa joie & fa reconhoîflànce , & la 
pria de ne la pas laifler aufli long-tems dans 
cette ville , qu'elle avoît été dans fon palais. 

Gracieufe fourit , & lui dit qu'elle y feroît 
jpeu 5 mais qu^étte ctoit fûre que le teJfns lui 


N ' 


/ 


DE Z tr £ MA* 545t 

paroîtroît beaucoup plus long. La prîncefle 
rougit encore à ce difcours ; Gracieufe pouc 
la tirer de Tembarras où elle Tavoît mife ^ 
adreilà la parole à la nymphe , pôtir lui zpprttif^ 
dre combien cette princeûe étoit chère à 
Belle des Belles. 

Gracieufe paflà la nuit à donner les ordres: 
pour la garde de la prînceffe, & pour fon dl- 
vertiflèment* Meline s'en chargea ; mais la 
princclTe étôît trop occupée d'Ormofa pour 
troîre que toute autre chofe que Ùl préfence. 
îuî pût être bien agréable. 

Quapd le foleil fut de retour, Gkàcîcufe dît 
aux nymphes qu'elle vouloît partir fans voir 
la princeflè , de peur qu'elle ne lui fît quelque» 
queftions fur le prince Ormofa , à quoi elleb 
île pouvoit encore lui répondre. 

Les nymphes recohduifirent Gracieufe & ZTuï- 
ma jufqu'à la porte par où elle étbit arrivée 
Elle fit remarquer à Zulma Textréme beauté de 
cette ville ; la voûte de criftal qui en Formoit 
le ciel y & qui foutenoit ce prodigi^ix volume 
d*eau que nous appelions mer ; les différentes 
couleurs qui y paroilfent attachées par la ré- 
flexion its rayons du ibleit qui venoit de t^ 
coucher pour nous , & de (è levfer pour eux ;. 
ce peuple qui habkoit fous cette même voûte > 
beau 8c bien fait ;. ea un mot un peuple no^ 


544 lits Voyagea' 

veau qui n'avoît d'autres occupations que le 

plaifir. 

Gracieufe montra auflGl à Zulma une inanité 
de mortels , que le deflin avoit favorifés dans 
les naufrages, & qu*il avoit ordonné aux nym- 
phes de retirer dans leurs habitations, pour leur 
procurer l'immortalité ; on les diftinguoit aifé- 
ment , parce que leur figure ctoit infiniment 
moins belle. 

Ils arrivèrent cependant à là porte, où ils 
trouvèrent le char ; & après avoir dit adieu 
aux nymphes , Gracieufe partit avec Zulma* 
Elle perça la voûte & l'eau, avec autant de rapi- 
dité qu'elle avoit fait en dcfcendant ; elle prit 
Ja route qui lui avoit été marquée par Belle des 
Belles par le milieu de l'air. En traverfant l'E- 
gypte, elle s'arrêta fubitement au-deffus d'une des 
pyramides , Zulma en fut furpris , & la regarda 
pour lui en demander la raîfon ; mais la fée lui 
fit figne de fe taire , en mettant le doîgt fur. fa 
bouche. Il remarqua qu'elle étoit fort attentive, 
& fembloit écouter quelque chofe d'importance; 
pour lui il n'entendoit qu'une voix peu diftinâe 
qui proféroit quelques paroles d'un ton trifte. 

Arrêtons - nous ici, dit Gracieufe, je vois 
dans cette pyramide ruinée deux hommes qui 
ont befoin de mon fecours, je veux y defcendrev 
mais pour attirer leur confiance, il faut que 


DE Z U L M A. 5^5* 

je ne paroKTe pas ce que je, fuis ^ ni vous non 
plus. ' 

Elle fit defcendre fon char à la porte de cette 
pyramide, & pafTala main fur le vifage de Zulma, 
erifuite fur le Cen, & Tun & l'autre prirent la 
figure de deux vieillards très-cafles. 

Gracieufe entra la première dans le bas de 
cette pyramide. Se dit à Zulma de la fuivre. Deux 
hommes ctoient aflGis fur du jonc, dans le fonddô 
cette efpèce de cave faite comme un tombeau* 
Tout le monde fait que les anciens rois d'E- 
gypte n'avoient point d'autres maufolces :,le 
tems en a détruit plufieurs, & ce qu'il en reftejeft 
abandonné^ comirie le font toutes les vieilles 
mafures. L'un de ces deux hommes parut à Zul- 
ma , beau , bien fait & d'une mine très-haute : 
l'autre etoit courbé au point d'avoir prefque la 
tête à fes pieds ; fon vifage étoit difforme , les 
yeux rouges & chaflieux , & les autres traits 
horribles. 

Ils parurent l'un & l'autre fufprîs de voir en- 
trer quelqu'un dans ce lieu ; celui qui étoit bien 
fait prit la parole , & dit : Qui que vous foyez , 
fortez d'ici , vieillards , & nous y laiffez feyls ; 
nous y fommes avant vous , & vous nous difpu- 
teriez la place avec peu de luccès. 

Gracieufe prit la parole avec un ton de voix 
caffée , & qui n'articuloit pref<jue £uq des foos , 


54S Lbs Voyages 

& lui répondit ; Nous ne venons pas , mon frère 
& moi , pour vous importuner ; un orage nous 
a fait entrer ici , trouvez bon que nous y demeu- 
rions jufqu*à ce qu*il foit fini; nous ne vous écou- 
terons point , & vous pourrez parler en liberté* 
Après avoir ainfi gagné leur i bienveillance , ils 
prirent place fur une pierre à quelque diftance , 
& ils entendirent que celui qui leur avoit parlé y 
difoit au vieillard qui étoit affis auprès de lui : 
Abenfai, recommencez ce que vous me difiez, 
auifi-bien je ne fais encore que votre nom , & 
puifque vous êtes malheureux y foyez certain de 
ma compaffion ^ ainfî que de mon fecret; }e vous 
donnerai là même marque dé confiance fur ce 
qui me regarde ^ apr^s que vous aurez parlé. 


HISTOIRE 

D\Ab€nfai. 

AjE vieillard prît la parole en ces termes : Je. 
vous ai dit, feîgneur , que je fuis fils du roi de 
Tombut : j'étois né avec affez de grâce, (quoi- 
que cela foit difficile à croire par Tétat où vous 
me voyez ; ) pour Fcfprit , vous en jugerez par 
vous-même.. 
Mon père , qui vit encore > dft un homme 


D E Z U L M A. 547 

d^un favoîr profond : il ne fe communique à per- 
fonne, & de fon cabinet il gouverné avec fagefle 
un peuple très-groffier. On ne conhoiflbit avant 
fon règne à Tombut aucune des commodités de 
la vie ; les bâtimens , & les habillemens y 
étoîent négligés. On vendbît les enfans comine 
des efclaves aux étrangers eh échange des vivres 
dont on avôit befoîn/ Depuis foixante Se dix 
ans qu*il règne , il a défendu cet ufage fous des 
peines rigouteules , & il a réuffi à faire obferver 
cette loi , en fourriiflaht par iuî-mcme à chacun 
ce dont il a befoin. Il a fait faire des habitations; 
il a rçglé Tétat de façon que le travail fournît- 
préfentemènt avec abondance aux befoîns des 
habitans , & que fes ordonnances , en arrêtant la 
barbarie & le libertinage, ont adouci & policé les 
mœurs. On ignore cependant d'où ce prince tire 
tous les fecours qu'il donne journellement à fes 
peuples. On ne lui voit aucune femme , quoi- 
qu'on foit ajfïiiré qu'il a pluCeurs enfans parmi 
lefquelsîl y en a de très- jeunes, dont il confie 
réducation à un favori , qui feul de toute la 
cour, a fôn logement dans le palais. 

Les premières années de ma vie fe font écou-» 
lées très-heureuféflient. Mon père du milieu de 
fon cabinet gouvernoit fa maifon de même que 
le royaume de Tombut. Son favori nous pré- 
fentoît à lui tous -les matins di^as une falle qui 


34.8 L'ES Voyages 

précède le cabinet du roi. Ce prince ttous em- 
braflbit avec tendrefle , & après quelques dîf- 
cours fur la (agefle , il pafToit dans une cham^- 
bre voidne où il avoit coutume d'entretenir 
feul fon favori , & de lui donner fcs ordres pour 
la journée. Après cet entretien le roi nous 
renvoyoit dans notre appartement , & le favori 
affembloit les miniftres du roi , à qui il répé- 
toit tout ce que mon père lui avoit dit. On 
admire la fageffe & la prudence de fes loix» 
Ceft dans ce confeil que Ton diftribue Tor & 
l'argent que le roi envoie' à tous ceux qu'il 
juge en avoir befoin. Les chofes étoient fur ce 
pié lorfque je fuis forti de Tombait j je fuis 
perfuadé qu'elles fubfîftent de même. 

J'avoîs environ dix-huit ans lorfqu'un acci- 
dent , ou plutôt ,ma curiofité , m^ précipita dans 
un abîme de maux. Mon père prévenu en ma 
faveur , fur le récit de fon favori dont j'avoîs 
gagné lamitié , peut-être auffi à caufe que j'é- 
lois blanc y quoique lui-même & tous fes en- 
fans foîent noirs ; mon père , dia-jc , me té- 
moignoit beaucoup plus d'amitié qu'aux au- 
tres , & il me parloit fouvent en particulier , 
quoique toujours en préfence de mes autres 
frères , pour lefquels it n'a jamais eu cette dif- 
tindion. Son cabinet , ainfi que je vous l'ai dît^ 
étolt à côté de la (âÛe ou nous le venions voii; 


ï> É Z xs i Ht ï. 545Î 

tous les jours , & la porte en reftoît ouverte 
quand il en fortoit pour venir à nous , & pour 
îcntretenir fon favori* La confiance que j*avois 
en fon amitié , & la curîofité ordinaire à la 
jeunefle , m'y firent entrer un pur > je n*y trou- 
vai qu'une table de bois fort fimple , une 
chaîfc de paille , & beaucoup de livres ; j'ea 
pris un qui étoit fur la table , je l'ouvris au 
hafard & je prononçai deux mots que je n'en- 
tendois point, "Dans le moment un petit hom- 
me parut à mes yeux; il étoit haut environ de 
deux pies, habillé d'une vefte de fatin vert 
bordée d'or 5 fon vifage étoit charmant , fa tête 
blonde , fes cheveux courts & frifés , & il por- 
toit fur l'oreille un bonnet bordé d'or comme 
fon habit. Il avoit la taille , les jambes & les 
jilés proportionnés à fa grandeur , enfin c'é- 
toit une très-jolie poupée. Il monta fur la ta- 
ble d'un air fort étourdi, & me dit : Que me 
voulez- vous , mon maître ? Il avoit monté ap- 
paremment fur cette table fans me regarder^ 
croyant que c'étoit Ornia ( c'eft le nom de mon 
père ) qui Tavoit appelé. Mon filence lui fit 
connoître qu'il s'étoit trompé ; il me lança un 
regard furieux , en me difant avec colère : Jeu- 
ne homme , qui vous a rendu fi téméraire 
d'entrer ici , & de m'appeler ? J'allois lui ré- 
pondre , map il ne m'ea donna pas le tems : 


^5*0 Les VoiTage^ 

Vous en ferez puni de façon à vous en repentir 
long-tems, ajouta-t-U? d'un ton de voix e£- 
froyable ; enfuîte il faUta légèrement fur mes 
épaules , & alors il me parut fi pefaat, que je fus 
x>bligé de me cpifrber comme vous voyez. D me 
pafTa enfiiite fa méc]iante petite main fur le vî- 
jfage ,& je devîjis tel que je fuis aujourd'hui: 
Va, me dit-il enfuite, je mpntrjer à fpn père & à 
tes frères dans l'état ojù tu es. Quand il fut def^ 
cendu de defliis mes épaules , je i)ie mis à (es 
pies pour le prier de me pardonner^ & je lui 
dis que je n'avois fait cette faute que par igno- 
rance & par ha&rd ; il me répondit qu'il falloit 
inilruire la jeune^e à fes dépens , & difpariit 
en fini0ant ces paroles* 

Je pris le parti, de me cacher , iS^ de fuir 
pour toujours de la préfçnce d.e inpn père , & de 
■celle de mes frères ; mais je fus très-embarraifè 
pour exécuter cette réfolution , & je ne vis au- 
cMVi moyen de les éviter , qu'en me jetant par la 
fenêtre; elle doxinoit fur un jardin fernié par de 
grandes murailles , qui empêchoient qu'on np 
pût voir Orma quand il fe pcomenoit. Je fis le 
tour de ce jardin deux ou trois fois , afin d'en 
chercher l'ifTue , & m'en aller enfuite fi loin 
que je ne puflè revenir dans la maifon paterr 
nelle ; mais ne trouvant point de pojrte , je re-» 
venois défefpérc à la fenêtre par laquelle j'ctoîs 


DE Z U £ M À. ^^i 

defcendu , lorfqu'une femme à*peu-^près de mê- 
me grandeur que le petit homme qui m*a mis 
dans l'état où je fuis , fortît de . terre à mes 
yeux ; elle me prît par la main en pleurant , & 
frappa du pied deux fois ; auffitôt il parut de- 
vant nous un abîme , dans lequel elle fe précis 
pita en m'entraînant après elle. Je ne fais quelle 

ë 

fut la fuite de cette aventure ^ car je perdis 
connoiflance à rinftant. Lorfque je revins à moi 
je me trouvai feul au milieu d'un grand che* 
min; je parcourus des yeux tous les environs, 
'& je ne pus les reconnoitre y quoique j'eufle 
très-fouvent chaiTé dans toutes les campagnes 
de Tombut. ï'apperçus de très-loin une ville , 
& je pris le parti d*y aller ; mais il étoît nuit 
quand j'arrivai , & ne pouvant aller plus avant , 
è caufe de l'accablement Se de la laffipude où 
j'étois 3 je reftai fous la porte de la ville où je 
m'endormis jufqu'au lever du foleil. Il entroit 
déjà beaucoup de monde ^ Se je me hâtai de 
les fuivre. Je demandai à ceux que je pus join^ 
dre le nom de la ville où j'étois ; mais perfonne 
ne me répondit , & quelques^ uns fe mirent à 
rire en me voyant, d'autres retournoient la 
vue avec compaffion. J'arrivai de cette façon 
à la porte d'une mofquée , dans le tems qu'un 
iman étoit près d'y entrer. Il marchoit d'un 
HIV grave , & il étoit fuivi d'un noqfibre in^ni 


5p Lu Voyage 15 

de peuple qui paroiffbît lui porter beaucoup de 
refped. Je me mis fur fon chemin, & foule- 
vant ma tête autant qu'il étoit en mon pouvoir, 
je lui fis la même qùeftion que j'avois faite juf- 
ques-là inutilement au peuple de la ville. Il 
s'arrêta , & m'ayant fait une profonde révé- 
rence 9 en mettant la main à fon turban y il me 
dît : Seigneut, vous êtes à Bagdad, A ce mot 
de Bagdad , Zuîma trefTaillit , mais Gracieufe lui 
fit figne de fe contenir. Je fus furpris y continua 
Abenfai , & avec raifon , de ce que cet homme 
m'appeloit feîgneur , avec la figure que j*avois. 
Je lui répondis de mon côté avec refpeft , & je 
lui fis encore quelques queftions ; mais au lieu 
d'y répondre précifément , il me dit : Seigneur , 
fi vous nie jugez digne de vous recevoir chez 
moi, après la prière je pourrai vous fatisfaire 
fur ce que vous avez envie de favoir. Il en- 
tra en même-temç dans la mofquée , je le fui- 
vis , & j*affiftai à la prière, après laquelle Timan 
vint droit à moi , & m*ayant encore falué , il 
me conduifit chez lui , & me fit donner à man- 
ger. Il fe mit à table avec moi , & me fervit avec 
beaucoup de refpeA. Je le priai de mie dire à 
quoi je devois attribuer tant de mrurques de fon 
attention ; & il me répondit : Seigneur, vos mal- 
heurs ne m'empêchent point de reconnoître le 
fan g dont vous êtes forti ; vous n'en favez pas 

encore 


ï> fe 2 û t « À» 5"yj 

^ficTôf e toute la grandeur , maïs il ne iA'eït pas 
|)ermîs de vous rapprendre. Je vous dirai feule- 
ïnent que vous vous appelez Abetifai , que Vous 
4tes fils du roi de Tombut , & que votre im- 
prudence vous a mis dans l'état où vous êtes , 
>& vous n*en pouvez fortif qu*en recevant une 
pièce d*or de la main d*un hormne ruiné ; il doit 
vous la donner par uû pur motif de compaffion , 
fens que vous la lui dertiandiez. Si vous pouvez 
trouver cet homjfne généreux , vous reprendrez 
votre première figure » & vous ferez auffi heu* 
ïeux que vous êtes à plaindre* ' 
" Je le remerciai de fôn avis , & Pefpéraiice d# 
trouver quelque jour un adouciflTement favorable 
ailles maux, ralluma dans mon cœur quelques 
j*effentimens de joie* Où trouver j» difots^^je en 
ihoi-même , un homme aflez charitable pout 
& priver d'une pièce d'ot par un pur motif de 
"Compaffion , îorfqùe îui-méme en aura un be- * 
foin extrême ? Je n*en dois pas défe{péfer ce-* 
pendant , continuois-je , puifque Timan fait qu© 
jt dois reprendre ma figure par ce moyen* 
Apr^s <!es réflexions intérieures, je dis i cet 
tonlmé vénérable , que )*aVôîs rêfolu de demeu- 
rer quelque terts à Bagdad ,' pour y cherchée 
celui de qui je devois êfpérer la guérîfon & 1^' 
folifegemelttt à mes maux^ & je le priai de mei^ 
jermettyc dé me retil^tous les foirs-bher Uâ^- 
JomcXKh Z 


31^/4 Lm^ Votagbs 

pour y prendre le repos dont j'auroîs befoin^ 
L'iman me marqua qu'il confentoit avec plaifir 
à toutes mes demandes. 

J'avois déjà palTé quelque tems à Bagdad^ Ior£ 
du^un jour je rentrai de meilleure heure qu'à l'or- 
dinaire , parce qu'il avoit fait une extrême cha- 
Içur^ & que j'étois très-fatigue ; je cherchois un 
lieu frais & tranquille pour y repofer , & par ha* 
fard je pénétrai jufqu'à la porte du cabmet de mon 
h^te 9 où je l'apperçus debout parlant à l'oreille 
d'uQ homme qui avoit la phyfionomie agréable , 
& qui paroiffoit âgé d'environ quarante ans«, 
I^lfloan parloit avec aâ^on ; mais celui qui l'é- 
coutoit ne s'en échauffoit pas davantage^ Pour, 
ne pas les interrompre , je tournai d'un, autre. 
cpté , Se j'apperçus ime jeune fiUe affife .dans un 
coin du cabinet ; fa beauté me frappa. Je m'en^ 
approchai avec refpeâ, & la faluai humblement^ 
mais ^elle ne fit pas' femblant de me voin Ma 
Bgpre eft ù extraordinaire ^ que jç n'avois encore 
trouvé perfo;ine qui put n^e regarder fansqueU. 
qu'émotion^ Après lui avoir fait mon convr 
pliment , je lui fis excufe d'ofer l'aborder, mal-- 
gré la frayeur que m^ figure pouvoit lui ins- 
pirer; j'attendois fa réponfe, mais elle gard^ 
encore un (îlençç pbQiiné. Ma furprife fut. ex- 
trême^ & je ne pus concevoir pourquoi elle. 
^ faifolt aucun ^xn9)i^{9?Mo(,^ Mon. hotie.taucr 


» ir 2 tr t I* A» 5yf 

Iffeïrt alors k' tête , & tne Voyant parlèf dafts cette 
pofttire refpeâtùeùfe à une perfonne îmmobilej' 
<fe mita- rîrei&'me dite Abefifàî j, volis perdez 
"votTQ tettisj" cette' fïâtue ht peut vous voir m 
Vous répotîdlrè ; tout autrô'qUe vous s*y niépreii-^ 
*ôit,&-la cfoîrôit vivante : êlïé eft' faite paiî 
ua ouvrier fi habile qu^l^orî peut s*y tromper* 
- La fîahle èi laquelle- je^ par lois , eft" pareille ^ 
celfe à qui 'VOUS' adrèffiei Votre c'onïplfmént ; 
èlïe repréfentie' un fagc divtc lequel je fuis ea 
grande liaifon , Ôtpar ce^itrôyen , farts fortir dé! 
thon' càbiîifet,, qudnd je parle a rôrèillè de 
xTette fijgure, motianli nî*etiréftd; :îî Répond pa* 
feiïlement à uim^aûtte figuré cfu'ÎI tient dé moi' 
&'• je Tentendi de tùéme. Celle \u"e vous voye^ 
dTtfe repréfente la f île de ^e fàgei II m'a^charg^ 
KÎè fôH éducation*; & f^s^qtfiî fôîï ^péceffairè^ 
ijéte |e fok^uprès d'elle j je' hll donné des pré*, 
c'eptes de fageffei • ' ' ' • 

Ce dîfcijurs^augttiehtîi^entôréîîi^^rprîfe ; je^ 
Ife^ priai dr m*irtftt^ûirè du nom dû pe're & dé la 

ffl^e,màlS^i^W répondît qu'ail; né'luî étoit pas; 
jfèrmis dé' ïatiifaire ma curîdifiré là-deïKis Se it 
m-irività àracher aVec' plus dé fcno les "empref-* 
feîneïis qiie jrrefiefttôis. Il' avôit' raifon ; çfan$' 
îè triftê étaY dù'fétois, ^&';accabié"de maux ^' 
je* devois tne trouver tîrd]^ 'heureux de pouvoiç^ 
patler -à-cette bette pM ^nrvoié^qùî he'm^'6-^^ 


bligeoit pas à montrer mon infoftune; Gependant 
je continuai de parcourir la ville tous les jours , 
moins pour chercher la perfonne charitable qui 
devoit me rendre ma première figurC; ^ qiie pour, 
rencontrer le père de la beauté que j'adorois ^ & 
faire connoiflànce avec lui pour m'intwdujire en- 
: fuite dans fa maifpn. Cétoit tous les foirs un cha- 
crin nouveau pour mpi de ne l'avoir point ren- 
contré; je ren trois dans la maifon avec une trif-, 
tefle mortelle 5 & ne man^uois pas d^^n faire part 
â ma ftatue ; car Ti^ian m'avoit laiffé la liberté de. 
la voir tous lés jours 9* de Tetitretenir jd^ ii^oa 
amour, & de chercher auprès d*elle quelque con- 
fojâtion. Je pafl^i quelque t^u^^àw cetteyvref-. 
fe d'amour qui ne laifle pas de donner du plaifir, 
quoique les objets »n'en forent pas- xi^si. j'étois 
sûr, que cette perfonne m'enfendoit , qu^elle 
etoit perfuadée car mes difcours. que j'étois in--, 
animent amoureux ; il eft vrai qu'ielle ne me ré- 
pondpit pas, &.q[ue je ne .pouvois. f^yoir fi mon 
ariiour lu:i étoit; agréable;; mais d'un autre côté; 
jepenfois que nul -honame n'avoit la; liberté dis. 
la voir. le me. flatois,. quelquefois ;que l'iman- 
vôulbit lai préparer par mes foins &.mes dif-?. 
cours à me voir (ans horreur : Il me trouve peut* 
être , difois-ie en moirmêmc ^ .^ivapez Hon parti? 
pbur cette fille ,raalgr^ le, trifte^état où- le fort 
jft'a réduit i le xems m'éclaircira de tout., ne 


,:x 


ï) E Z Û £ M !♦ ^j'-f 

ïbngeons maintenant qu*à jouir du plaîfir de la 
voir & de lui parler. 

Au bout de quelques mois^ le fagemedît: 
Abenfaî , vous perdez ici votre tems ; (î vous 
aviez dû trouver dans Bagdad la perfonne qiri 
vous tirera dé Tétat où vous êtes, vous l'au- 
riez rencontrée ; vous vous amufez à parler d'a- 
mour fans qu'on puifle vous répondre ; il faut 
être en état de plaire lorfqu'on eft amoureuXi^ 
Faites vos réflexions fur ce que je vous dis ; 
je ne veux pas vous preffer de partir ; mais je 
ne veux pas àuflî que vous ayez à -me repro- 
cher de ne vous avoir pas dit ce que je penfe^ 
Je vous fuis fort obligé , lui dis-je , je me 
fuis fait la même leçon ; mais j'avoîs befbin de 
votre confeil pour m^ârracher à une image fi ^. 
parfaite. 

Je pris auffitôt îa réfblution de (brtîr de 
Bagdad , & dès le lendemain, à la pointe dti 
jour , j'allai trouver le fage , pour prendre congé 
de lui , & parler encore une fois à la perfonne 
dont j'étois charmé. Je me jetai enfuîte à ge^ 
noux devant cette ftatue , je lui dis les raifons 
de mon départ ; je Taffurai de Fexcès de moa 
amour , & j'employai les termes les plus vifs 
pour la perfuader qu'il n'y avoit que h mort 
qui pût changer les fentimens que j'avoii 
pour elle,- 


' Le (âge avait paffé dans la çh^mbir^ ,pn>* 
chaîne pour me laiffer la liberté de parler fans 
teoioîn > il jen avoit ufé de même tout le tcms 

• 

que j'avois derpeuré chez lui. Je œ pus m*em- 
jpecher^ en lui difant adieu, de lui témoigner 
mon inquiétude fiir le peu de moyens que }a- 
vois pour ftire mon -Voyag.e ; je le confultaî 
jenfuite fur les lieux où je devais aller : A cet 
égard , me dit-il, c*eft à vous ^ Abenfai^ à 
vous déterminer , la. puiflance fuprême vous inC 
pîrera. yous ne devez pas avoir moin^ de tran-^, 
quillitc fur vos befoios j avez-vous manqua 
depuis quç. vous êtes Xortî de la m^ifon pa* 
ternelle i Je compris qu'il avoit raifon , je le 
priiki d'oublier optiQp peu de canfiance , & aprèïs 
ipille prateftations d*amitié & de reconaaiffance^ 
je Tembraffai tendrement , & je fortis de Bag- 
dad â la pointe du jour* Je ne vous ennuierai 
point,, feîgneur , du récit de mes derniers voya- 
;ges ^ & de^tous le? maux que j'ai foufierts* Jô 
yous dirai feulement qu'il ne m*efi xien arrivé 
de remarquable depuis quatre ans que je n'ai 
fceffé de marcher. Je fuis arrivé ici après avoir 
Jait le tour de TAfrique^^ en fuivant lest cotes* 
j'ai ccHitum^e de pafler les nuits; ^^ ou la grande 
•i::hal.eux du jour^ dans le premier lieu que je 
jrouve commode , & j'y féjournç quelquefois 
quand l'extrême laÛîtude m'ôte le pouvoir de 


fnarcher. Cette pyramide que j'ai trouvée dans , 
mon chemin m'a paru propre à me retirer ; je 
vous y ai trouvé , feîgneur , c*eft le premier 
bonheur que j'ai fetiti depuis que je fuis fora 
de Bagdad; vous avez eu plus de compaffion 
de moi que de frayeur ^ & j'ai fenti pour vous 
tout Je refpeâ que vous impofez par votre 
préfence. Le plaifir d'apprendre les raifons qui 
vous obligent de vous cacher dans un endroit 
fi peu convenable 9 me donnera une fécondé 
confolation, je vous fupplie^ feîgneur, dé ne 
me point faire languir dans cette impatience. 

HISTOIRE 

D^Abulmèn 

Je m^appelte Abulmer, feîgneur , je (uis fiîs 
du foudan d'Egypte , qui commande dans le 
pays où vous me voyez dans un état fi mal- 
I heureux , que vous conviendrez que vous êtes 
moins à plaindre. D vous refte la flateufe ef- 
pé'rancé de voir changer votre état > vous aimez ^ 
& vous ne favez point fi vous êtes haï ; moi je 
n'en puis douter r ce qui augmente mon défel^ 
poir, c'eft que je ferois heureux fi j'àvôis été 
iuffi fagë que je fuis amoureux» 


sj(Jo Le» Voyage* 

Je fais né, continua- t-il , avec toutes (ortcS 
d*efpérances ; mes parens avoient pour moi une 
amitié qui égaloit l^amour qu'ils avoient l*ui> 
pour Tautre; jamais paflîon n'a été plus conf- 
tante , puifqu'elle fabfifte encore. Ils m'ont élevé 
avec beaucoup de foin , & j'ai été affez heureux, 
pour réuffir dans tous mes exercices ,. & répon- 
dre aux efpérances qu'il& avoient conçues de moi» 

Ma paflîon dominante a été la eliafle ; j'étois 
moins flaté des applaudiflèmens que je recevois 
dans mes exercices publics ,, que d'avoir tué 
quelques bêtes féroces. 

Un jour que la pourfuite d'^un taureau (àuvage 
m'avait éloigné de mes gens, glorieux de l'Sh- 
voir vaincu, j'en rapportois la tête, & jerevc* 
noîs au petit pas le long àes bords du Nil; j'ap- 
perçus de loin une femme qui fuyoit Se qui étoit 
pourfuivie par un de ces animaux dangereux^ 
qui ne fortent du Nil que pour chercher unct 
poîe. Mon cheval étoit prefque rendu y mais; 
ne pouvant réfuter le fecours que je devois à 
cette femme y je le pouflàî de vîtefTe fur la bête^ 
& je la fis rentrer dans le fleuve avec épau vante» 
La femme qu'elle avoit pourfuivie courait tou- 
jours, quoique je lui crîafle de toute ma force, 
qu'elle n*avoit rien à craindre ; elle arriva à l'en- 
trée de cette pyramide où nous fommes pré- 
fentementt Je la fuivis , & je la trouvai caudbtéQ 


DE Z U L M A» 36Ï 

â terre comme une perfonne à qui les forces 
avoient manqué, & prefqu évanouie de frayeur 
& de laflîtude ; mais cet état n^avoit rien di- 
minué de fa beauté ^ & j'en fus il vivement tou- 
ché , que je ne pus prononcer un Xeul mot* Ce-» 
pendant les forces lui revenant peu-à-peu, elle 
fouleva la tête , & me regardant . avec un ait 
fort doux, elle me dit : Je vous dois la vie^ 
feigneur, & je ne ferai aucune façon de voui 
dire que Ton eft heureufe d'être engagée pat 
reconnoiflance à aimer une perfonne comme 
vous. Ces paroles étoient prononcées avec tant 
de grâces , & fortoient d'une bouche fi char-* 
mante, qu'elles allèrent jufqu'à mon cœur. 

L'amour contmence toujours par nous flater,' 
il ne fait fentir fes peines que lorfque nous ne 
fommes plus à portée de Téloigner : il n'y a que 
l'expérience qui puiflè nous apprendre à nous 
tenir fur nos gardes contre des commencemens- 
qui font fi féduifans ; hélas ! je n'avais encore 
aucune connoiffance des effets, cruels de cette^ 
paffiona 

Le commerce des femmes eft interdit aux 
jeunes gens parmi nous , & je n^ai jamais eu de 
goût pour celles qui font trop communes ; moo 
éducation m'en avoit éloigné» Je fentis tout le. 
charme de ce premier moment qui nous porte 

à aimer 9 8c pioa ^geur fe livra tout entier k 


^2 ÏjMS VoITAGE'S 

cette pamèn qui caufe aujourd'hui tous mes 
malheurs. Cette perfonne étoit parfaitement 
belle ;- fes difcours étoient flateurs ; & quoiqu'ils 
fiiflênt un peu trop libres pour un homme qu'elle 
ne comioiflbit point , la magnificence de fes ha<» 
bits ne me permettoit .pas de croire qu'elle fôt 
une femme du commun. 

Je lui préfentai k main pour la relever fans 
lui rien dire, elle la j?eçut avec une politeâe 
noble qui me confirma dans les réflexions que 
)e venois de faire ; fa beauté s'augmenta à mes 
yeux; fès grâces & la liberté de fa taille y don* 
noient encore un nouvel éclat. 

Mais , feîgneur , admirez mon innocence ; je 
^ifputois tous les jours avec fuccès contre les 
plus {avans du Caire, & cependant il me fut 
impoflîble d'exprimer ce que je fentois, tant 
j'étais agite. Cette aimable perfonne fut encore 
obligée de reprendre la parole , & me dît : Je 
îuge i votre habit & à vo*re turban , que je 
dois vous nommer feigneur ; le fecours que vous 
venez de me donner me fait efpérer que vous fe- 
rez aflêz généreux pour me remener ici près , dans 
une habitation qui m'appartient , & où Ton eft 
(ans doute en peine* de moi. Vous avez raifon ^ 
lui répondis-je , madame , de croire que je ferai 
tout ce qu'il vous plsdra de me comnntnder ; mais 
fi le Eew ott vous voulex qme je tous 


A • — 


B « Z U t M A. .g(% 

>ft ajfez loin poOr ne pouvoir -pas y aller à .pîo', 
je ne puis vous offirir qu'un cheval hors d'h^ 
Jeine^ qui^peut-^être exipire à cette poiite. Pui(- 
jque cela eft^ me répondit- elle». il vaut mieulc 
paiTerici la nuit» à moins que vous ne craignieE 
<le déplaire à quelgu^qn qui vous attend fa» 
jdoute ce foir avec impatience. Je ne crains^ 
madame , que de vous quitter ^ & fî vous le trou» 
vez boi;i , yt demeurerai non ^ feulement cette 
jiuit, mais tout le refte de ma vie auprès de 
.vous. Je me trouverois trop heureufe , feigneur^ 
me dit-ell^9 mais je ferois bien fâchée de vou^ 
«mettre à une épreuve fi rude ; je fais diftinguer 
un difcours poli de ceux qu'on doit prendre à 
la lettre. Non, madame, lui répondis- je, celui* 
ci ne vient point de ma politeffe , & puifque 
vous favez (1 bien connokre la vérité, vous 
^ve^ démêler mieux que je ne faurois faire 
moi-mcme^ ce que je penfe dans ce moment» 
Je vous avouerai, feigneur » me dit -elle, que 
Je dois être furprife du tems que vous avez été 
fans parler, car il me femble que vous n'aver 
point de fu}et d'être timide» 

N'en devinez- vous point la raifon , madame^ 
lui répondis -je? mon peu d'expérience m'em- 
pêche d'en juger, & je vous ferois infiniment 
obligé de me la développer : la crainte de vous 

quelque djofe là-deflus que vous tfapprou-! 


3^4 ^^^ Voyage* 

venez peut-être pas. Je vous entends , feîgneuf ^ 
me dît-elle en m'interrompant , vous ne me con- 
noiffez point ; vous vous trouvez feul avec une 
femme qui vous a dit fans doute trop promp- 
tement qu^elle vous trouvoit aimable ; je n'avois 
point eu le temy d*y faire réflexion, & vous 
avez jugé un peu trop légèrement fur une vé* 
TÎté que je n'ai pu retenir dans le premier mou- 
vement de ma reconnoiffance ; mars , feîgneur, 
je ne fuis pas' en peine , avec le tems, de vous 
donner meilleure opinion de moi» Si vous con- 
tinuez une connoiflance que fe hafard a com»- 
mencée, je fuis sûre que vous concevrez pour 
moi Teftime que je mérite. 

J'ai pour vous , madame , lui répondis-je ^ 
tout le refpeû que Ton doit au fexe , lorfque 
Ton eft bien né ; cela ne m*empêche pas d'ad- 
mirer votre beauté. Je prétens vous marquer 
mes fentimens par ma retenue , vous réglerer 
mes aâions , & fi je ne puis régler ma pen*- 
fée 5 je .prendrai foin de vous la cacher. Je 
veux à Tavenir n*avoîr d'autre deflcin que ce-- 
lui de vous plaire ; j'en fais mon unique bon- 
heur. En quelque lieu que vous vouliez que 
je vous conduife , pourvu que je ne vous quitte 
plus , les déferts de TArabie D*auront rien d'af- 
freux pour moi. 

Quoi j feigneur , raie dît - eH© , fi vous xi« 


B E Z U L M A. ^S^ 

pouviez me voir que dans cette mafure, vous' 
y viendriez avec plaifir, & vous quitteriez pour 
moi le Caiçe.ôi, vptjre maîtrefle? car fan5 doute , 
vous n'ayez poitit encore de femmes à vous; 
Je n'ai jamais foubaité d'en avoir , lui répondis^ 
je , je iiiiéprife cçUes qui fe pkifent avec le 
prenjiier Vi^u^, &, je ne compte. point fiir le 
çqcur de ç9il^;-que l'on enferme après ks avoir 
a^hetées»;.J!appr6uye fort. ce fentiment , mè4it- 
^lle ; & puifque; voup avez ; ée -la délicateflè , 
15?lgneur , yousr qjfes capable -d'ùn4 vraie paflîans/ 
î^ ne veux pa^ cepend^int-què vous demeuriez: 
ici (ans en fortyr, ; m^is j'exige de, vous d?y v&< 
lûr tou$ les jours *: j'aurai foin db m'y. rendre V 
)§ fçrai ayeiti^ quanji vous partirez du Caire. 
\q^s, fei^e:^ i'aller à % çha0e,, vous quitte- 
rez vos gens , conune vous faites xjuèlquefois , : 
^ vous reviendrez . fur vos pas me trouver ici. 

, Tant que ce «commerce vous conviendra, il 
ne ânirap^rnit^gis (î vous êtes capable deitie 
faire là mQÎçdre infidélité ij vous ne. me rêver- 
tjçz jamaU > j^ fuis; biçn-aife de vous avertir auffi 
<jue je ;7icr jbpçn^rai pas -là ma y engeance , &• 
q^'il n'y /fi^ rien ^ue je ne^ foiç^ capable <ie faire 
p^r voiis .marquer combien cette offenfe ine 
fçra[ feftfibl^4 gongestry biêu avant de me. xé^ 
pondre , & de, vous engager avec moi, 

. ^'étois û ^it^xjpolni à ne conformer à toutes: 


» ' 


Its volontés de cette aimable perfôtmé , que \0 
tr'eus aucune peine à lui faire tous les fermend 
que je crus capables de la raffuFer fur la crainte^ 
qu^elle paroiiToit avoir de quelqu'incondanc^ 
de ma part« 

Nous pafsâmes la nuit en cônverfation , faut 
i^'elle voulût me dire fon nom, ni fa condi^ 
tion , quoique je Ten preflfàfle-extréiBement^ A^ 
h pointe du jour eUe me dit : Voilà- l'heure^* 
qu'il faut qu& nous nous fépàrions , feignéur y 
condùife2>moi feulement jufqu^à' une avenue de^ 
palmiers qui eft devant ma maifon , je ne véuM 
pa& que mes enclaves vous voyent ; comme ja^ 
jçiis difpofer de moi i, je fuis' libre dé fortii!^ 
feule pour me promener > j*en ^fé de mêmei 
tous les jours , $6 il ne-m'éêok encore arriva 
amcun accident*. 

. Elle fe leva enfuite , & je for^îs* avec elfe ^ 
pour raccompagner par/ un petit -fémièr jufqu'à 
cette allée de palmiers, dont elle tm*^ôît par- 
lé, aur bout delauquelle j^apperçui^'«i^^^ët un» 
maifon qui me pa*ut-trè*-bellê ^-Sri que^ je ne* 
pas Tcconnoîtrê , quoique feuflechfefïS^fouvetrt' 

de ce c6té-là. Elle me?- dit adieu r^P nS^ot'^ï^i»' 
d^ nie trouver le lendttnain <lâiis^^cette pyi^- ' 
mid£..Elle voulut ^ ye^cïoh^ me donner phi»* 
d'impatience de la revoir , paivlà^défenfe- qu'elle. 
:fit;d'.y revenir 4d mdme^'joUr i fous^ prétexte 


\ 
\ 


ide le dbiuier tout entier à raflurer àa famille 
<{ui auroit fans doute trcmvé mauvais cpae. j'euflô 
{lafie la nuit dehc9trs« 

Je la quittai avec peine , & voulois la con^f 
duire plus loin.^ mais. elle s*y oppofa; je ia fuii 
vis des yeux tant que je pus la voir». Si elli 
m^avoit paru belle à la lueur fombise qui eft 
ici » elle m'éblouit au grand jour ; fa déamchà 
légère & la grâce qui étoit (répandue, dans êoum 
ik perfonne ^ achevèrent de me cfaaaner4 

Je demeurai quelque tems immobile apràs 
ravoir perdue de vue ; mais enfin , lorâpie mev 
dlprits. furent plus tranquilles^ je repris; le dxe-f 
imn du Caire* Mon cheval , que je n'^avois pii 
tî:Quver. en fortant de la pyramide « fe pt^fentt 
<iéyant.m.oi à cent pas da-là; il étoit. couche aa 
pie, d*un arbre , 2o fembloit m'attendre*. 

Un moment, après , je rencontrai plu&utf 
efchves dîfperfés qui .me cherchoient;par ordio 
de mon père ; je leur, dis que mon cheval s*é^ 
toit rendu.trop loin.de. la ville , 6c que favms 
trouvé à propos^ de le laiiTer repofer pendant 
quelques heures; ils me crurent^ & ruo.d'eiBir 
courut annoncer mon •retour, 
• Mcm père me £t quelques tendres reprocha 
itirma^ fureur pour la chafle ; je m'excuiài lé 
mieux qu'il me fut- poffible ^ & «je lui promis dtf 
la^modétest ^ir^rimande^Xervi^d^ pretex^^ 


— » 

« 


f 


559 Les- Voi^^ag:ïs 

rinquîctude qui m'agita pendant toute la jobr* 
née ; je ne pouvols demeurer an moment dans 
la ^méme place ; je repaflbis dans mon efprit 
}ufqu'aux moindres paroles de la perfonne que 
j*avois vue. Je croyoîs dans des momens que 
k rendez-vous qu'elle m'avoit donné pour 1© 
lendemain , n'étoit qu'un amufement , & que 
fe voyant feule avec un jeune homme dansua 
Ueu auffi retiré , elle avoit voulu me tenir dans' 
le refpeâ , eii me donnant une efpérance qui 
ne fit remettre au lendemain ^ ce qu'elle avoit 
peur que 'je ne tentafle dans la même nuit , fi 
j^avois cru ne la revoir jamais* L'affeâ^tion 
qu'elle avoit eue de cacher fon nom, après 
m'avoir fait dire le mien , me rendoit la vérité 
fafpeâe : enfin je.pafTai cette journée & la nuit 
fuivante dans des agitations que je ne puis ex- 
primer \ mais rheure étant- venue où j'avois ac- 
coutumé d^alier à la chafTe ^ je partis du Caire , 
& je difperfai d'abord vsits gens ,* de façon que 
je me trouvai en liberté de venir ici. J'attachai 
mon cheval au palmier qui eft auprès de la 
porte, &-j'eritrai , feigneur , avec un battement 
de cœur qui faifoit trembler mes jambes y & 
qui me mettait hors d'étatrdiayancer. Je fis ce- 
pendant qUelqws pas ,:>& ! je tombai dès l'en- 
trée de. 1^ voûtieii 1a perfctmieji|ui: deivoit m*at-» 

ïP»dr«.itoitigls elleifit, uh.gfia»d ,cûen me; 

yoyam 


V 


DE Z u r M A. 3^9 

Voyant à bas^ , & vînt promptement à mol pour 
xne rekver. 

Rien ne peut exprimer , feigneur , ce que je 
fentis dans ce moment par le plaifîr de la re- 
voir , & par rintérêt qù*efle paroîflbit. prendre 
à ce qui venoît de m'arriver. Non , feigneur , 
on ne meurt point de plaifir , puifque je (\xh 
encore en vie. Je demeurai à fes pies , je les 
tins long-tems embrafles fans répondre aux 
queftions qu*elle ,me faifoit fur ma chute ; mon 
tranfport étoit trop grand pour qu'elle en igno- 
rât ïa caufe ; tout autre que Tamour , & Ta- 
mour le plus violent , ne fajiroit produire uii 
fi grand effet- 

Je ne vous ennuyerai point , feigneur , de 
nos converfations : je venois ici tous les jours, 
il me paroiflbit qu'elle n'avoit aucun doute fur 
la vérité de ma paiïîon ; elle me donnoit tou- 
tes les marques que je pouvoîs foùhaiter , que 
celle qu'elle avoit pour moi étoit auflî vive ; 
jlétois par conféquent , feigneur , le plus heu- 
reux de tous les hommes , puifque j'étois ^ fans 
doute , le plus amoureux. 

Un jour venant ici à mon ordinaire , je m'é- 
garai & ne pus jamais trouver un chemin que 
je faifois tous les jours. Je tournai & retournai 
très-long-tems fans voir cette pyramide. Le 
(bleil étoit fi violent que ne pouvant plus le 
Tome XFL . Aa 


■\ 


570 Les Voyagea 

foutenir , & me trouvant auprès d'une maifon ^ 
je frappai à la porte : un efclave me vînt ou- 
vrir. Je lui dis que je m'étoîs égaré à la chafle, 
& je lui demandai la permifEon d'entrer pour 
prendre quelques mdhiens de repos , & rappe- 
ler mes forces , parce que je fentoîs que je 
m'aflfoibliflbis ; il me répondit que j etois le 
maître ; que je pouvoîs me repofer dans une 
falle baffe où il n'y avoit perfonne , & que pen- 
dant ce tems il auroit foin de mon cheval. Je 
le remerciai , & lui dis que je ne refterois que 
le moins qu'il me feroit poflîble , parce que 
î'avois une affaire preffée qui m'appeloit au 
Caire. 

Au Caire , feîgneur ? reprit Tefclave ^ favez- 
vous qu'il y a plus de vingt lieues d'ici î je 
ne crois pas que vous ni votre cheval y arri- 
viez aifément d'aujourd'hui. Je fis un cri hor- 
rible à ces paroles , & me laiffaî tomber fur 
un fofa , pénétré de douleur. Vous n'aurez pas 
de peine à croire , feîgneur , que j'étoîs au dé- 
fefpoir ; je croyoîs ne m'être égaré que par ma 
faute, & j'appréhendoîs que la perfonne qui m'at- 
tendoit ne me foupçonnât de lui préférer quel- 
qu'autre plaifir ; je me reffouvenois qu'elle m'a- 
voit dît que fi je lui faifois la moindre infidé* 
lîté , je ne la reverroîs jamais. Qui pourra lui 
perfuader , difois-je en moi-même , que je me 


D K Z U t M A\ 37f 

fuis perdu dans un chemin que je fais tous les 
jours depuis un mois ? quoique cela foit vrai , 
cela n'eft pas vraifemblable. J'étois dans ces 
triftes réflexions, lorfqu'une jeune fille très-belle , 
ayant une couronne de fleurs fur la tête , un ' 
habit blanc bordé de fleurs pareilles â celles 
dont elle étoit coëffée , entra avec des rafraî- 
chiffemens dans la chambre où j'étois ; elle me 
dit en m*abordaiit : Seigneur , ma maîtrefle vient 
de vous voir entrer ici , elle eft dans le bain,- 
elle m*envoie vous préfenter ces rafraîchifle- 
mens , & ellç va venir tout-à-l'heure faire ^elle- 
même les honneurs de fa maifon« 

Je lui fuis fort obligé , répondis - je , mais 
il faut que je forte d'ici dans le moment , j*aî 
une affaire preffée qui m'empêche de profiter 
de rhonneur qu*elle veut me faire. Seigneur , 
me répondit cette fille , vous ne commettrez 
pas une fi grande împolitefle. Je me levai ce- 
pendant fans lui répondre , & je demandai mon' 
cheval à Tefclave qui m*avoit ouvert. Comme - 
j'entrois dans la cour , j'apperçus la maîtrefle 
de la maifon qui venoit à nioi ; je voulus faire 
femblant de ne l'avoir point vue ; mais elle' 
m'arrêta & me dit : Je fuis fortie de mon bain, 
feigneur , pour vous voir , je me flate que 
vous voudrez bien me donner un moment d'au- 
dience , j'ai quelque chofe d'important à vous 

Aa ij 


57* Les Voyages 

dire. Je lui répondis que ]* étais très - fâché 
d*être obligé de la quitter » & de ne pouvoir 
l'entendre ; elle m'arrêta encore & me dit en 
colère : Vous pouvez fans doute ne me pas 
écouter ; mais il ne dépend plus de vous de 
fortir dîiçi. Que l'on ferme les portes , dit- 
elle à cet efclave qui m'avoit ouvert , je veux 
voir fi ce brutal mettra le fabre à la main con- 
tre des femmes & un vil efclave. Ces paroles 
me firent /entrer en moi-même , je lui fis des 
excufes dé mon peu de politefle ; je l'afluraî 
que fi elle favoît les affaires que j'avois , elle 
me pardonnerpît. 

Quelles affaires peux-tu avoir à ton âge , me 
dit-elle ? tu ne dois fonger qu'à l'amour ; fi 
c*efl un rendez-vous , on peut t'en dédomma- 
ger. Elle me dit enfuite beaucoup de chofes 
fort preffantes pour m'arrcter ; mais j'avois fi 
peu envie de l'entendre , que je ne faifpis au- 
cune attention à ce qu'elle me difoit. Elle s'en 
apperçut & s'en fâcha. Elle paffa plufieurs fois 
de la colère à la tendreflè : elle étoit belle , 
elle parloit très - bien , elle me >marquoit une 
paffion très- vive ; mais rien ne put me retenir. 
'Je perfiftai à lui 'demander en grâce de me laif- 
1èr fortir : ma réfiftance la choqua de telle ma- 
nière l^u'elle s'évanouit ; & je profitai du mo- 
jpent où l'on étoit occupé à la fecourir pour 


© E Z t; L M X. 373f 

tiionter à cheval , & fortir de cette matfon fa-^ 
taie. Quand j'eus fait environ quatre ou cinq 
cens pas , je crus reconnoître le pays où j'é- 
toîs , & y avoir chaffé ; mais il étoit direâe- 
ment oppofé au lieu où je voulois aller : je 
pouflài vivement mon cheval , & quelc^e dili- 
gence que je pus faire , je n'arrivai ici que 
lorfqu'ii fut entièrement nuit. Je trouvai laper- 
fonne qui m'y avoit attendu , qui en fojjtoit ; je 
mis pie à terre pour lui conter mon aventure^; 
mais elle ne^ voulut point m'entendrer Elle céda 
cependant à mes prières , & m'écouta froide^ 
ment , & enfuite elle me dit : Vous m'avez fait 
rentrer ici , Abulmer , pour me conter unt 
fable ; fi vous n'avez rien autre à me dire , j« 
ferai mieux d'en fortir : vous favez ce que je 
vous ai dit ^ fongez-y. Elle me quitta en ache- 
vant ces paroles ; je voulus la retenir ^ mai* 
elle Véchappa de mes. mains , avec tant de 16- 
gèreté qpe. je la perdis de vue en un momenîîw 
Je retourna ^^ Gaire dans un défefpoir incroya- 
ble ; je revins le lendemain ici , elle, n'y étoit 
point : je fis plufieurs jours de. fyite le même- 
voyage inutilement»^. J'ignorob fon nom , & je 
ne pouvois imaginer aucun moyen d'apprendre 
de fes nouvelles-, & de lui donner des. mien*- 
nés ; cependant mon. innocence ne pouvoit me: 
faffurer , .parce que toute* les^ apparences étoiest 

Aa iii 


374 Les Voyage* 

contré moi. Ces réSexions me causèrent un cha- 
grîn fi violent , que j'en fus très - dangereufe- 
ment malade , & je ferois mort fans doute , £1 
elle n'avoit pas trouvé le fecret , de me faire 
: tenir un billet où il y avoit ce peu de mots : 

Je ht pouffe pas la colère jufqu*à la mort , 

fonge:^ à rétablir votre famé : la première fois 

' qu^elle vous permettra de Jortir du Caire , vous 

trouvere:i votre amie dans le même lieu où vous 

VaveT^ cherchée inutilement. 

Ce billet me rappela à la vie ; cependant je 
doutois qu'il vînt de la perfohne qui pofTédoît 
mon ccBur : en effet , je n'avois vu entrer dans 
ma chambre que des gens attachés à mon père» 
Je m'imaginai qu'il avoit fait épier mes aâîons 
depuis la nuit que j'avoîs couché dehors ; qu*il 
avoit appris mes rendez-vous à la pyramide ; 
qu'il avoit pénétré le fecret de mon amour en 
obfervant ma conduite ; enfin qu'il avoit conclu 
de toutes ces circonftances ramaflees , que ma 
maladie provenoit de chagrin , &; qu'il avoit 
réfolu de me donner quelqu'efpérance : j'étois 
d'autant plus confirmé dans cette penfée, que 
je trouvois la lettre trop courte & trop froide 
pour une perfonne qui m'avoit donné tant de 
marques d'une fincère paffion. 

Malgré mes raifonnemens , l'efpérance prît 
Je deflus & ma fanté fe rétablit j mon impa- 


tîènce ne me permettant pas d'àttçpdre qu*elIo 
fût parfaite , je me fis mettre à cheval trois 
jours après pour venir ici , & j'eus le plaifir 
d'y trouver ma maîtrefle , qui pleinement con^ 
vaincue de mon innocence , calma mes chagrins; 
par les plus tendres careffes. La fatisfaâion qui 
brilloit dans mes yeux à mon retour , perfuada^ 
mon père & ma mère que la chafTe étoit abfo* 
lument nécefTaire à ma fanté. 

Je paflaî encore quelque tems dan$ cet état 
heureux ; je venois ici tous les jours , elle y 
étoit avant moi , mon bonheur & nfon amour 
rempliilbient tout mon cœur & croifToient à 
chaque vifîte. 

Un jour que je retournoîs au Caire au petit 
pas, mon cheval s'arrêta & recula comme s'il 
avoit eu pieur ; je le piquai de Teperon pour le 
faire avancer , il fe cabra fi brufquement qu'it 
me défarçonna & me renverfa à terre fans me^ 
faire aucun maU Dès qu*il fe vit en liberté , ÎT 
partit comme un trait , & je fe* perdis de vue* 
Ma chute m'étourdit un peu , mais je repris 
bientôt mes fens & je me levai pour achever 
ma route à pié ; j'avoîs déjà fait quelque che- 
min , lorfqu*un efclave noir fe fêta à mes pies , 
en verfant un torrent de larmes :. Seigneur , me 
dit -il , que votre valeur & votre générofitér 
vous engagent à veair avec moi délivrer «n^ 

Aa.iv 


'57<î Les Voyages 

jeune prîncefle de la tyrannie d*un monftre .qaî 
lui fait fouf&ir tous les jours mille maux ; vous 
avez peu de chemin à faire , elle rfeft qu*à un • 
mille d'ici. Je lui répondis que je tenterois vo- 
lontiers une pareille aventure , fi je la pouvois 
croire véritable ; mais qu'il étoit diflficile de me 
perfuader , qu'il fe pafsât fi proche du Caire , 
quelque chofe d'injufte & de tyrannique fans 
que le foudan en fût informé , & qu'il en fût 
informé , fans y avoir mis ordre. Il le fauroit 
fans doute , feigneur , me dit l'efclave , fi on 
avoit pu le lui apprendre ; mais nous fonunes 
arrivés hier en ce pays & nous changeons de 
demeure prefque de jour à autre. Notre tyran 
^ft un génie qui tranfporte la princeffe d'un 
lieu dans un autre 5 comme il lui plaît. Nous 
avons déjà parcouru l'Afrique & TA fie , fans 
qu'on ait jamais fu où nous étions ; il n'y a 
qu'une gouvernante & moi qui foyons attachés 
à la prîncefle , & l'on nous retient avec beau- 
coup de précaution ; le palais eft gardé par des 
bétes féroces qui ne laiffent approcher perfonne. 
Je lui demandai comment il avoit pu faire pour 
,en fortir , & me venir trouver ? Seigneur , me 
répondit l'efclave , ce fabre a le pouvoir d'é- 
loigner les bêtes féroces ; je fuis forti par fon 
moyen , & je me fuis caché pendant le jour 
dans ce petit bois où vos gens chaffoient s l'un 


De Z u l m a\ 377 

d'eux m*a aflliré que vous paflerîez par ici , Se 
je vous y ai attendu ; ce qu'il m'a dit de la 
bonté de votre cœur , m'a donné quelqu'ef- 
poir que vous voudriez bien venir avec moi 
délivrer la princefle , & je vous ai reconnu , fei- 
gneur , quoique vous fuffiez à pié > à rextrême 
beauté dont ils m'onf dépeint votre perfonne. 

Je vous trouve trop flateur pour être vé- 
ritable , lui dis-je ; m^is je ne veux pas que 
vous me foupçonniez de feindre quclqu'incré- 
dulité à deffein de fuir une aventure auffi ex- 
traordinaire que celle dont vous me parlez ; 
montrez-moi feulement le chemin que je dois 
tenir , & je le fui vrai. 

L'efclave marcha devant moi fans me répon- 
dre. Après avoir traverfé une partie du bois 
dans lequel il m'avoit conduit , j'apperçus de 
la lumière à quelque diftance de nous ; l'efclave 
fe retourna & me dit 2 Seigneur , voilà le pa- 
lais dont je vous ai parlé ; vous trouverez à la 
porte des animaux de toutes efpècès qui en 
défendent l'entrée ; mais vous lès diflîperez fa- 
cilement avec ce fabre que j'ai dérobé au gé- 
nie. Quand je fus muni de cette arme , le noir 
me conduilit à une porte qui me parut de fer ; 
deux lions d'une grofleur prodigieufe étoient 
couchés en travers vis-à-vis l'un de l'autre ; je 
marchai à eux le fabre à la main , ih firent des 


57? Les Voyages 

rugifièmens afifreux & vinrent fe coucher à mes 
pies ; Tun d'eux frappa la porte avec fa queue ^ 
& à i'inftant elle s'ouvrit ; un grand nombre 
d'autres animaux , & de bêtes féroces fortirent 
de plufieurs petites loges de bois pour venir 
à moi ; je levai le fabre en l'air pour les frap- 
per , ils s'abaifsèrent à mes pies de même que 
les lions ^ & je traverfai enfuite fans autre dif- 
ficulté une très-grande; cour fort bien éclairée 
par des lumières qui paroifToient des quatre 
côtés du bâtiment , qui me parut d'une beauté 
fingulière. Vis-à-vis de la porte par où j'étois 
entré , je trouvai quatre marches qui condui- 
foient dans un falon éclairé de mille bougies 
jaunes ; une porte ouverte oppofée à celle par 
où j'entrois j me laifla voir un appartement 
tendu de noir comme le falon , & éclairé de 
même. J'entrai dans cet appartement qui étoit 
fort long , je traverfai toutes les chambres fans 
y» trouver perfonne : l'efclave qui m'avoit con- 
duit avoit difparu fans que je m'en fuffe ap- 
perçu. Je trouvai au bout de cet appartement 
lugubre un autre falon qui n'étoit point tendu 
de noir , il étoit éclairé par des bougies blan- 
ches; des colonnes de marbre blanc>foutenoient 
la voûte , entre chaque colonne il y avoit une 
niche , & fur un piédeftal une figure noire com- 
me l'efclave qui m'avoit conduit } elles avoient 


/« 


D E Z U L M A. * 37P 

toutes le fabre à la main ; mais elles n*avoient 
aucun mouvement. Je m'arrêtai quelque tems à 
les examiner , & les voyant toujours dans la 
même attitude , )e jugeai qu'elles étoient de 
marbre. Au bout de ce falon il y avoit un tom- 
beau de marbre noir élevé de terre par trois 
marches de marbre blanc ; au bas de la pre* 
mière marche étoit afli£» une vieille femme , la 
tête dans fes mains ^ & les coudes appuyés fur 
fes genoux ; elle pleuroit amèrement , & quoi- 
que î'approchafTe près d'elle , elle ne parut pas 
y. faire aucune attention. Je montai jufqu'au 
tombeau , & je foulevai un tapis de drap d'or qui 
coùvroit une femme d'une beauté fingûlière , 
dont le cœur , percé d'une flèche , paroiflbit 
encore répandre quelques gouttes de fang. Je me 
doutai que c'étoit la malheureufe prînceffe pour 
qui l'efclave m'avoit demandé du fecours. U 
faut , dis- je en moi-même , qu'il ait appris que 
le génie l'a tuée & abandonnée , puifqu'il m'a 
quitté ; c'eft fans doute ce qui èft caufe que je 
fuis arrivé dans ce lieu fans y trouver d'obfta- 
cle : dans l'état où le génie a mis cette beau- 
té , il ne fe foucie point de la garder , puif- 
qu'elle ne fauro'it plus lui donner de jalouCç. 
Je voulus lui prendre la main pour juger à-peu- 
près du tems qu'il y avoit qu'elle étoit morte , 
elle fit un mouvement qui me fit juger qu'elle 


380 Les VoifAGEï 

vîvoît encore. Quoique je ne dullê pas file da- 
ter de lui fauver la vie en lui donnant du fe* 
cours 9 je voulus eflàyer de lui ôter la flèche 
qui lui perçoit le cœur ; je la pris par le bout^ 
je la tirai de toute ina force , & je Tarrachai ; 
la perfonne couchée fit un foupir , & ouvrit 
les yeux. La vieille femme qui étoit aflife fur 
le degré , fe leva avec un vifage gai , & me 
cria : Courage , feîgneur , que votre valeur 
achevé cette aventure* Je retournai la tête pour 
regarder celle qui me parloît , j'apperçus 'en 
même-tems toutes ces figures que j*avois cru 
de marbre , qui étoient defcendues de leurs 
piédeftaux , & qui venoient m'attaquer. J'al- 
lai à elles le fabre levé pour les combattre ; 
mais dans le même moment elles fe jetèi;ent 
à mes pies , & demandèrent grâce. La perfonne 
qui étoit dans le tombeau fe leva fur fon féant , 
& s'écria en m'adreflant la parole : Quoi ! ce 
n'eft point mon perfécuteur , qui me tire au- 
jourd'hui du malheureux état où il me met 
tous les jours ? Non , madame , lui répondis- 
je ; fi vous êtes en état de vous lever , je 
vous fortirai d'ici avec l'aide de cette femme 
qui me paroît prendre intérêt à ce qui vous 
regarde ; vous êtes en Egypte , mon père y 
eft le maître , & nous ne fommes pas loin da 
Caire. 


t) E Z u L M a; ' 381 

SelgU^ir 9 me répondît-elle , en fortant du 
tombeau d'une manière fort légère , nous n'a- 
vons plus rien qui nous prefle ; vous avez dû 
juger par tout ce que vous avez vu , qu'il y a 
quelque chofe qui n'eft pas naturel dans une 
guérifon auili prompte que la mienne. La flèche 
que vous m*avez arrachée , & le fabre que 
vous avez , me tirent des mains du génie ; vous 
êtes préfentement en droit 4^ commander dans 
ce palais ; vous vous en appercevrez même par 
les changemens que vous trouverez dans l'ap- 
partement tendu de noir. Elle me prit enfuite 
par la main , & repaflant par les mêmes cham- 
bres , je les trouvai magnifiquement meublées , 
Se éclairées par d'autres bougies & des lampes 
de criftal. Ma furprife fut trop grande pour la 
cacher ; elle s'en apperçut , & me dit , en con- 
tinuant fon chemin : Ne foyez point éçonné , 
feigneur , de ce que vous voyez ; vous trouve- 
rez encore des chofes plus extraordinaires dans 
mes aventures ^ que je vous conterai quand nous> 
ferons arrivés au lieu que je vous deftine cette 
nuit. J'ofe me flater que vous voudrez bien 
demeurer avec moi plus d'un jour. Si je vous 
étoîs encore utile à quelque chofe , madame , 
lui répondis-je , j'y demeurerois avec plaifir ; 
mais il me femble que vous m'avez dit que 
vous êtes fortîe du pouvoir du génie, & que 


382 Les Voyages 

vous êtes la maîtréfTe ici ; dès que vo^f^'aU'- 
rez fait la grâce de me dire vos aventures y je 
recevrai vos ordres , & je partirai pour retour- 
ner au Caire. Je fuis dans une fituation que je 
ne faurois m'en abfenter , fans livrer des per- 
fonnes , à qui je dois beaucoup , à des inquié* 
tudes fâcheufes. 

Il me parut à ce difcours un chagrin fort 
marqué fur le vifage de la princeffe ; elle ne 
me répondit rien : je la fuivis dans le lieu où 
elle avoit deflein de s^rcter ; elle s'affît fur un 
fofa 9 & m'invita d'y prendre place auprès d'elle»^ 

La vieille qui nous avoit toujours fuivis ^ fe 
mit à genoux devant elle , & lui dit : Ma belle 
princeflè , laiffez - moi conter vos aventures à 
ce généreux prince ; il y a mille chofes que 
vous ne lui direz point par modeftie 9 & je fuis 
bien aife qu'il les apprenne. La princeffe y ayant 
confenti , la vieille fe leva , & me, parla ainfi : 

La princeffe que vous voyez, feigneur, eft fille 
du roi de Congo ; elle s'appelle Méliflienne. Son 
extrême beauté vîent de fa mère qui étoit euro- 
péenne ; vous voyez qu'elle eft blanche, & vous 
favez que les peuples parmi lefquels elle eft née 
font ordinairement noirs. Outre la beauté dont 
elle eft pourvue , elle a toutes les vertus que l'on 
peut défirer même au plus honnête homme : le 
courage, l'efprit, le fecret, la droiture, Tamitié, 


DE z tr c M Â\ 383 

la modération , la générofité , Ibutes ces qualités 
font en elle dans leur plus grande perfeâlon. 

Le roi fon père , qui a beaucoup d'efprit , a 
toujours reconnu en elle toutes ces qualités dès 
fa plus tendre jeunefle ; & moins en père préoc- 
cupé^ qu'en homme habile ^ il lui a toujours 
confié fes fecrets , & n« Ta point tenue enfermée 
comme les autres femmes. Elle vivoit au milieu 
de fa cour avec une grande liberté ; elle avoit 
des amies à qui elle procuroit la même fatisfaâion ; 
die dilpofoit prefquè de toutes les grâces, parce 
que le roi n'en accordoit aucune fans la confulter , 
& que fon avis le déterminoit toujours ; elle les 
diftribuoit avec tant de juftice & de difcernement , 
qu'elle ne s'eft jamais fait un ennemi. Il y a envi- 
ron deux ans qu'il parut à la cour un homme 
extraordinaire , tant pour fa figure que pour fes 
moeurs ; il fe difoit prince d'une fouveraînet;é en 
Europe , & il n'eut pas de peine à le perfuader : 
la couleur de fon tein prouvoit qu'il étoit de cette 
partie ^U monde dont le roi a toujours aimé les 
habitaris, par rapport à la reine fa femme. 

Ce prince fut long-tems à faire fa cour , & à 
donner des fêtes à la princefTe, fans en déclarer le 
fujet. Un jour que le roi tenoit confeil pour ré- 
pondre à plufieurs envoyés des royaumes voiCns, 
qui , de part & d'autre , venoîent demander 'du. 
fecours pour une guerre qui s'allumoit entre 


384 Les Voyage tf 

eux j le prince ei^a dans la chambre du confeil/ 
& dît au roi qu'il venoit offrir de foutenir celui 
des concurrens que le roi voudroit favorifer; qu'il 
lui fourniroit autant d'hommes & d'argent qu'il 
en auroit befoin ; mais il demandoit la princefle 
pour récompenfe , & la permiflîon de l'emmener 
dans fes états. On lui répondit qu'il falloit du 
tems pour délibérer fur une afiàire fi importante , 
& après cette réponfe le roi fortit du confeil , & 
alla chez la princeffe pour lui faire part de ces 
propofitions. La princefle en fut effrayée; cet 
homme ne lui plaifoit pas , & elle n'avoit pas 
dcffein d'abandonner le roi ni le royaume. £lle 
remercia le roi des bontés qu'il lui marquoit en 
cette occaCon; & après lui avoir témoigné qu'elle 
confentiroit à cette demande avec plaifir , fi le 
falut de l'état en dépendoît en quelque chofe , 
elle lui fit voir qu'en cette occafion il n'y avoît 
aucun intérêt preffant qui pût l'obliger à un pareil 
facrifice , & que fon inclination n'étant pas d'ac- 
cord avec les fentîmens du prince , elle ofoit 
efpérer qu'il ne vouloît pas la contraindre à ce 
mariage. Le roi, fur les inftances de fa fille réfolut 
de remercier le prince & de le congédier, afin 
d'éviter les fuites de cette démarche; mais la prin- 
cefle craignant que ce refus n'attirât un puiflant 
ennemi à fon pèr« , le fupplia d'accorder la per- 
miflîon de s'expliquer elle-même avec le prince ; 


i> t 11 V t H X\ jèf, 

,%fih de lui faire agréer plus aifément les raifani 
qui s'oppofoient à fes défirs* Le roi y confentitj 
taaîs la brincefle fut bien furprife d'entendre cet 
ornant parler en maître , & la menacer des malheuri 
ies plus terribles, fi elle ne confentoit à Tépoufer. 
il Jui fit valoir fa modération &/a retenue depuis 
iqu'il étoit à là cour; les attentions qu'il avoit 
^ues pour lui plaire ; en un mot , il lui dit tout 
x:e qu'il faïloit pour riritimider en cas qu'elle le 
irefùsât j. & tout ce qui pouvôit la flater fi elle 
ï'acceptôit. La princefle outrée de cette infolence^ 
lui ordonna de fôrtir , & lui défendit de parôîtrô 
Jamats devant ellew 

Le roi nous apprît que le prince avoît ^rîs ïbiï 
Ipartî plus honnêtement que l'on ne devoit attend 
^re de la violence de foh tempéranaent & des 
teenaces qu'il avoit faites > & qu'il étoit enfin 
parti ; mais peu de jours après , lé roi étant avec 
ia princefle dans (a chambre^ Tendroit du plan- 
cher où étoit le roi s'enfonça ^ nous fûmes tranfo 
^portés en l^air, l^effroi & la crainte nous faifirent^ 
& nous perdîmes connoiflahcei Lorfque la prin»* 
cefle revint à elle ^ elle (e trouva dans ce palais 
ambulant avec ce prétendu prince ^ qui lui dit \ 
Vous êtes préfeiltemeht eapapuiflance^ madame^ 
Vos refus ne peu^ht m'aïarmer ^ puifque rien ine 
|)eut (ortîr d'ici , & que j'y fuis le maître^ La 
princefle encore effirayée & incertaine de ci^ 


^S6 Lms Votaûxs 

qu'elle devoit répondre , aima mieux garder tm 
iilence ; vainement il la preflâ de s'expliquer , il 
oe lyt en tirer un (eul mot. H la mena enfuite 
promener, ^ tout le palais , & lui fit voir d^ 
, richefles immenfes , il lui apprit fa véritable con* 
dition , 8c lui dit qu'il étoit un génie. 11 nous fit 
voir les précautions qu'il avoit prifes pour la 
garde de la princefTe , & pour lui ôter , difoit-il ^ 
toute efpérance de recouvrer la liberté que par 
liy-même ; vous jugez bien qu'un pareil traite- 
ment ne pouvoît qu'augmenter l'averfion queMé- 
liilîenne i^entoit pour le génie. Enfin ^ outré der 
tant de rems, le cruel a fait depuis quelques jours 
Tappartement d'où vous fortez , & tous les foîrs, 
avant de fe retirer , il perce le cœur de la prîn- 
ceffe avec cette flèche, il la couche dans le 
tombeau où vous l'avez trouvée , & nous laiflè 
Tune & l'autre tous la garde de ces efclaves noirs. 
Le lendemain il letire la flèche, la blefllire eft 
auiTitôt guérie , & la princeife revient à elle ; 
alors il la perfécute jufqu'au foir, qu'il la remet 
dans le même état , pour lui faire fouÔrir, dit-il^ 
une partie des maux que fa beauté lui caufe, puif- 
qu'il lui eft défendu d'ufer de toutes fes forces 
pour la foumettre. LiVieilIe ayant fini fon récit , 
je rendis compte à Méliflienne oe la façon dont 
Tefciave m'avoit parlé, & des motifs qui m'avoient 
f ngagé à le fuivre^ malgré le peu de confi^nça 


fïûè f aVoiS en lui. La iprincefiTc j qUi nWoît paint 
|)arlé depuis que nous étions daiis cette chambre p 
Inrie reïhèrtia de nouveau & ttie fit Uti lôrtg dîfcôuri 
fur le poùvoit deà génies & fur celui des fées | 
fellè me parla aufli de la fubôrdiftàtioii des cfpriti 
^lériieïitaires envers ceux du preiiiieir otdf e , & 
du cafa€tère de ce$ génies. Je trouvai dans c# 
qu'elle me dit beaucoup d'efprit & des côiihoi& 
fances fort au-deffus de celles que les femmes d#. 
» fa nation ont ordinairement^ 

Après cette converfation , la Vieille tiie coii* 
iduiiit dans une chambre richement meublée ^ âC 
âme lai({à en liberté de repofen J^avoiâ tant de 
fèhofeà dans la tête que je ne pus dormir \ je fou^ 
Jiaitois le jour avec une impatience extrême pout 
ipouVoir me retirer s la crainte de manquer (silcOr# 
luile féconde fois à mon rendez-vous, & de fâchei^ 
\à perfonne que j'aimois , me tourmenta toute la 
ftuit* Le jour arriva enfin, & je ine préparôîsà 
partir , îorfquè la vieille me vint avertir qui 
Méliffienrte demaiidôit à me parleri Je fuivis cette 
ietïime avec emprelTement jufqu'à la chambre de 
(a maîtreife , dans Tidée de profiter de ce moment 
pou): arranger mon départ avec elle & en prendra 
congé* La princefle étoit levée j le jour fembloit 
ajouter Un nouveau luftre à l'éclat de fa beauté ^ 
fei yeux paroifibient plus vif$ & plus brillans , àc 
la taille plus légère & pbs majeflueufe. £lle mi 

Bbîj 


|B8 Les Vôyàc^ei 

reçut avec un vifage riant , & me fit afleoîr fur utf 
fofa où elle-gicme prît place auprès de moî. 
♦ Après les pf etnières civilités réciproques , la 
prîncefTe ouvrit une converfation où elle s*efForça 
de faire briller tout fon efprit & toute fa délîca* 
teflfe -, elle y réuflîffoit à merveille , & m*auroit 
charmé fans doute , (î mon cœur n'eût été pré« 
venu pour un autre objet. Le fujet de notre 
entretien étoit intéreffant & bien plus agréable 
que celui fur lequel nous avions fi long-tems parlé 
là' veille* MélifSenne donnoit à fes penfées un 
tout libre & naturel qui plaît infiniment ^ mém% 
dans les bagatelles. 

^ Quoique cette converfation méritât toute mort 
attention , la princefle s*apperçut aifément que 
^'étoiis fort diftrait ; elle me demanda ce que je 
voulois faire pendant la journée. Je veux vous 
mener au Caire , madame , lui répondis-je, fi 
voulez bien y venir , & vous confier au foudan 
|ufqu'à ce que vous puiûiez retourner dans vos 
états» 

Quoi ! dît-elle, n'avez-voufpas encore fouhaité 
une feule fois de paflfer ici quelques jours avec 
moi? Cette demande m'embarraila , elle étoit 
très-oppofée à mes fentimens. Je tâchai de lui 
faire entendre que j'aurois profité avec plaifir du 
bonheur que le hafard m*avoit procuré , fi des 
ijbvolrs indifpehfables ne m'appeloient ailleurs^ 


■ 

I 


■ 


« » Z u E k ï. 5?^ 

tiE prîncefi» ne fe rebuta point , elle me follicita 
de nouveau de demeurer quelque jours dans ce 
palais ; elle prit mon filence pour un confente- 
ment » & fe tournant du côtç de la vieille , elle 
demanda des rafraîchiilemens y & ordonna que 
tout fe fentît de Tabfence du génie , & de la prS- 
fence de fon libérateur. Les efclaves noirs nous 
fervirent des liqueurs qui furent accompagnées 
d'une fymphonie très - agréable : mais conune 
je revois perpétuellement à la façon dont je 
pourrois obtenir mon congé de la princefle ; 
elle s*en apperçut, & me dit qu'elle étoit étonnée 
qu'une mu6que aufli parfaite ne pût me tirer dd 
ma diftradion» 

Je pris occafion de ce reproche pour lui dire 
naturellement le fujet de mon iaquiétude. Ma 
réponfe la chagrina : elle prit la vieille en parti* 
culier & lui parla long-tems à roreille. Je voulus 
profiter de ce moment pour fortir> mais toutes 
les portes étoien.t fermées ^ & je fus obligé de 
revenir fur mes pas prier la princeife de me faire 
ouvrir : elle ne me répondit point , fon chagrin 
parut augmenter ^ elle fortit avec cette vieille Se 
me lailTa feuK Je demeurai quelque tems à mo 
promener à grands pas. 

J*étois dans cet état lorlque la vieille rentra- ^ 
& me dit en m'embrailant» Avez-vou&bien réfolu^ 
fcîgneur, de vous en aller f Oui, lui ré]pondîs-j[Qg 


5^0 ^ ^ t E $ V b Y A G E SI 

Quoi ! reprît - elle , la beauté ni l^rît de ht 
princeflè ne peuvent vous retenir un feul jmir? 
Si j*étQi$ néceflaire à fon fervice, répîiquai-je, jq 
demeurçrois ; mais la princefle m'a dit elle-même 
qu'elle n*avoit plus rien à craindre; & je m'en ap* 
perçois, puifque fes ordres font fi bien exécutés j^ 
que je n*ai pas la liberté de fortîr de cette cham- 
bre , par le foin que Ton a eu d*en fermer toutes 
les portes* 

Le motif qui fait agir la princefle n*a rien 
'd'oflfenfant pour vous , reprit la vieille , voua 
ii*ctes pas aflez novice , pour ne pas vous apper- 
cevoir qu*elle vous aime plus qu*elle ne veut » 
& peut-être plus qu^elle ne doit i c^eft le moins 
que vous puiflîez faire que de facrîfiex quelques 
jours à fa tendrejQTe, 

Si ce que vous me dites eft vrai , lui répondis- 
|e , je ne puis partir trop tôt » il ne faut point la 
tromper , ni rentrete»ir dans ces fentimens , & 
qu'il feroît inutile ^e forti6er* Mais , ajouta la 
vieille , fi vous vous en alliez aujourd'hui , je 
vous jure , de l'humeur dont je la connois^^ qu^elle 
fe donneroit la mort ; & fi vous demeurez , cette 
marque d'attention & de complaîfance aidera 
peut-être à la guérir. Sî elle eft capable de fo 
guérir en fi peu de tems, x-eprîs-je, fon amour 
eft léger 5 r^bfence le guérîr\i mieux que ma pré- 

J*ai aui«dirc que les ^^nuées affoibtlflreAt 




B B Z V t & Xé 5]pf 

les paffiohs ;; mais que peu de jours ne fervent 
qu'à les augmenter. Cependant, malgré toute ma 
réfolution , je ne pus refufer aux empreflemens 
de cette femme , de pafler le refte du jour avec 
fa maîtreflTe , & de ne partir qye le lendemain* 
La vieille charAée d'avoir obtenu cet article ^ 
ajouta , en me baifant la main : Au nom de ce 
que vous avez de plus cher , feigneur , parles 
naturellement à la princefle fur Tétat de vetre 
cœur ; ne la flatez pas & ne paroiiTez pas, trifie ; 
c'eft le feul tnoyen de lui rendre fa tranquillité. 

Nous allâmes enfuite rejoindre la princefl^ 
dans fon appartement où elle attendoit ma re- 
ponfe ; elle parut embarraffée en me voyant , & 
de mon côté je ne Tétoîs pas moins. Nbus nou« 
entretînmes de différentes chofes pendant la 
journée : la princeife contente de me vcûr auprès 
d'elle avoit repris tous les agrémens de fon efprit; 
& Pefpérance de fortir de captivité en peu de 
tems avoit tranquiltifé mes craintes. 

Nous nous trouvâmes feuls fur la fin du jour , 
fans autre'lunlière que celle de la lune , qui don^- 
noit fur les fenêtres de cette chambre : la mufique 
avoit recommencé dans le jardin , je Técoutois 
avec plaifîr , & ne penfoîs plus à l'inquiétude que: 
mon abfence devcnt caufer à ma maîtreffe. Cet 
état tranquille me plongea dans une douce rêve^ 
lie i la priocelTe itok fan» doute dans te mêo^ 


4'mx , car ette fit un grand fôupîr ; j'y ré'poficlîs paf- 
un autre. Seigneur , me dît-eHe , nou5 fôupironsi 
tous deux, mais, h différence eft grande dans ï^ 
caufe qui nous ftiîtfoupirer^ Je lui répondis avec 
plus de fenfibjUté que je n'àvois fait toute 1^ 
journée. .;. . ^ . Abulmer s'arrêta en cet endroit;, 
îl paffa h main lur fon vifàge pour en cacher le, 
trouble & h rougeur ^^ & demeura un. ipoment 
fens parler. 

Il reprît enfùîte fon difcours. Je ne veux poînt^ 
feîgneur , vous faire un détail de ma fôiblefle ; li 
g^inceffë me marqua une tendreffe fi vive qu'à la 
fin Yy fus fênfîbte, & }e hii en donnai des marque» 
réelles malgré mon indifférence : mon coeur y euti 
moins dS part , que h compaflîon qu'il eft naturel 
d'avoir pour une paffion mattieureufe. Auffitôt 
un écht de tonnerre fé fit entendre , fe pafeis m© 
parut en fèu, j*!apperçus des flammes qui fôrtoient 
des lambris & du plancher, je crus que je n*avoîs 
paft un moment à perdre pour me fauver & poui? 
dérober h princeffè au feu qui embrafoit ht 
jnaîlbn. Je voulus la prendra entre mes bras, 
inaisetle me repouffa avec violence. Regarde-moi^ 
dit-elle , tu peux me reconnoître, nous fbmmes; 
piieux éclairés que par la lune» 

(Quelles furent ma douleur & ma (urprîfe det 
Irpuver au liçu de la prînccffç celle que j^adoi^is^ 
êi <}uç jç YÇnois d^^gçnfêç \. £lfe mç laÎTa ^iie^u«s| 


• I ta 

î> E Z U L M A. 5;pjf 

tnomens dans la confufiôn où fa préfence 'mo 
jetoit ; & voyant que je ne parfois point , elle 
prit la parole , & me dit : Tu me vois, Abulmer ^ 
pour la dernière fois ; juge de la grandeur de la 
perte que tu fais par le pouvoir que tu me eonnoîsk 
Elle f© précipita dans le moment au milieu des 
flammes; mon premier mouvement fut de îa: 
fuivre & de périr ; mais une main învifîbîe, plu« 
forte que moi , me ferma les yeux & m'iarrêta^ 
Lorfque je ftiS' en liberté de les ouvrir, je me 
trouvai au bord du même bois dont je Vous, aï 
parlé. Je me laîflfàî tomber à terre accable de 
douleur , & je paffaî te refte de h nuit en cet 
endroit* Je fus tenté cent fois de me dcMiner la 
mort 5 maïs , outre que je n'avois point d*armes . 
Je me fouvias que* ma maîtrefle m*avoit dit pfu- 
fieurs fois qu'elle ne borneroit pas fa vengeance à 
ne la plus voir , Se je voulus lui laiffer te ptaifir 
de fe venger à fôti gré, 

La lueur du fôleîl me tira de mes réflexions : it 
falloit prendre mon parti fur ce que j'âvois à faire , 
puifque Je n^avois perfonne pour me donner con* 
feih Je ne pus me réfoudre à retourner au Caire , 
$c je formai ta réfôlution de venir m'enfermer 
|cî , & de me laiffer mourir de faim. Je crus que 
ce lieu, fouvent témoin de mon bonkeur, me 
donnçroit encore plus de remords & de défef» 
flQÛ* a & ^u'U avanceiroit^ ma çiQrt« 


af^4 I/Es VorÀGE* 

^ J*en pris le chemin & fy arrivai fans rencontrer 
perfonne« Il y a plufieurs mois que j'y fuis , dans 
une ferme réfolution de n'en jamais fortir. 

La mort 9 unique fecours des malheureux^ 
auroit terminé depuis long-tems mes chagrins , (î 
une voix pareille à celte de la perfonne que j'ai 
offenfée ne m'avoit ordonné de vivre. Depuis ce 
tems y une main in vifible me fert à manger tous 
les jours. 

Abulmer avoit achevé cette hîftoire , & 
Abcofaï alloit prendre la parole , lorfqu'un bruit 
éclatant attira toute leur attention, & les fit lever 
ïun & Tautre» C'étoit Gracieufe qui , avec ujie 
petite trompette de diamant , appela d*une vbi:^ 
haute & claire Olindine trois fois de fuite ; elle 
ajouta : Venez , Olindine , recevoir les ordres que 
je vous apporte de la part du deftin. Ces paroles 
fiirent fuivies d'un coup de tonnerre , & d'une 
flamme très-brillante qui parut à l'entrée de la 
pyramide. Gracieufe reprit fa figure ordinaire 
& rendit à Zulma la fienne. Toutes ces merveilles 
ne furprenoient pas peu les deux vieillards. Le 
deftin vous ordonne , ajouta la fée en parlant à 
Olindine , de pardonner à ce prince la faute qult 
a commife ; elle eft excufable , les hommes ne 
knt pas fgits d'une effence auflî pm'e que la vôtre> 
it faut leur pailbr les défauts où le cœur n'a point 
départ. 


t) E Z V L M A. ^$f 

Il îbvtxt de cette flamme une^/oîx qui répondit : 
La faute de ce prince eft auflî grande qu'elle puille 
être , puîfqu*il étoît perfuadé que j'étois la prin- 
cefle Méliffienne; mais )e fuis foumife aux ordres 
du deftin, & je n*en murmure point. Il pouvoit 
même , répondit Gracieufe , vous impofer une 
peine plus rude pour avoir trompé, un prince 
qui vous aime, & qu'il vous avoit donné lui- 
même. Votre hîftoire apprendra à toutes les 
falamandres à ne pas hafarder leur bonheur fi 
légèrement ^ & à ne poiqt tenter la fidélité des 
hommes. 

Gracieufe , après cela , changea la pyramide 
en un palais magnifique , & ordonna à Olindinë 
d*y demeurer , & d'y recevoir Abulmer comme 
elle faifoit auparavant dans la pyramide. Enfuite 
elle fe tourna du côté d'Aberifaï , & lui dit : 
Prince , je laifle le foin à votre mère de vous 
tirer de Tétat où vous êtes ; recevez feulement 
cette canne de ma main ; elle vous conduira , & 
elle foulagera la peine que vous avez à marcher, 
vous n^avez qu*à la fuivre ; toutes les fois que 
vous aurez befoin de quelque chofe, cnfoncez-la 
dans la terre , & vous aurez auffi-tôt tout ce que 
vous voudrez* Je fuis bien fâchée de ne pouvoir 
rien faire de plus pour vous.préfentement. Abul^ 
jner , pendant que Gracieufe parloit au prince 

ide Tgmottt^ étoit à genoux devant 01i2KiiBe« 


V — 


afp6 Lé< VçïïGEf 

& lui baifôît les mains avec un tran(port qyr né 
fe peut exprimer. Gracieu(e le fit lever , & con- 
duifit tout le monde dans le palais. Elle permit à 
'Abulmer de faire part de Ton aventure à fon père 
& à fa mère feulement ; elle convint qu^ vivroit 
au Caire comme auparavant , & qu*il viendroit 
voir Olindine tou^ les jours , & lui feroit fidèle à 
Tavenir. Elle ordonna auûî à Olindine de lui 
rendre fon amour & fa confiance* Olindine a0ura 
la fée qu'elle lui obéiroit , d'autant plus volon- 
tiers qu'elle avoit été punie elle - même de Té- 
preuve malheureufe à laquelle elle s'étoit engagée* 

Après cela toute la compagnie fongea à fe 
féparer ; Oracieufe monta dans fon char avec 
Zulma ; Abenfaï prit le chemin que la canne lui 
marquoit ; & Abulmer & Olindine demeurèrent 
dans le palais. 

Gracîeufe , en continuant fon voyage , ren^ 
contra Agréable ; elles s'arrêtèrent toutes deux 
& defcendirent dans une ifle où elles s'aflirent fur 
rherbe, au bord d'un ruiflfeau qui couloit au 
milieu d'une prairie très-agréable , entre deux 
rangs de grenadiers couverts de fleurs & de 
/' fruits. 

Gracieu(e demanda à (a fœur Agréable ce 
qu'elle avoit fait pour le prince Ormofa; Agréable 
alloit le lui dire , & Zulma lui prêtoit une attea- 
jlion , qui maïquoit Fintérét qu'il preîhoit à cA 


Malheureux prince , lorfqu'une mufique favlflàfte 
attira leurs regards d'un autre coté* Cétoîent 
pluCeurs perfonnes de fexe différent qui paru- 
rent dans la prîdrie & qui chantoient cet hymne^ 

O defiin, qaelle puiiTance 

Ne fc foutnct pas à toi ? 

Tout fléchit fous ta loi , 
jTes ordres n'ont jamais trouvé de tendance. 

O deflin> quelle puiffance 

Ne fe foumet pas à toi? 
Malgré nous tu nous entraines 
Où tu veux; 

Ceft toi qui nous amènes 
SToiis les évenemens heureux ou malbeureuit* 

Tu les as liés entr*eux 
Avec d'inviiibles chaînes; 

Par des moyens fecrets 

Ton pouvoir les prépare > 

Et chaque inftant déclare 

Quelqu'un de tes arrêts. 
Ceft envain qu'un mortel pleure, gémît, foupîre, 
Un roi voudroit envain t'oppofer fa fierté, 
Rien ne change les loix qu'il te plaît de prefcrire. 

Ton inflexible dureté 

Fait la grandeur de ton empire. 

Ton ^flexible dureté 
En fait la majefté. 

Malgré la curiofité que Zulma avoît de favouî. 
U fin de rhiftoire du prince Ormofa ^ il ne pue 


/ 


5^8 tfes VotÀôÉf 

s^pêcher de demàtider à Gracieufe quel étoit 
ce peuple^ Ces hommes ^ lui répondit la fée ^ 
ne font point comme les autres hommes , ïlê 
peuvent no\is voir comme vous les voyez* 

Cette terre eft une ifle inàccedible à tous leâ 
mortels ; le deftin Ta réfervée pour la demeura 
de ceux dont le travail , la fagelTe & le commerce 
qu^ils ont eli avec les efprits élémentaires^ ont 
tnérité Timmortalité* 

Il les ialife plus long-teitis que les autres hom^ 
mes fur la terre qui leur eft commune ^ parce 
qu'il ordonne au tems de les refpeâer jufqu à et 
ce qu'il lui plaife de lés délivrer de leur dépouilld 
mortelle , & de traiifporter ici leurs ames4ians 
des corps faits exprès pour eux , de auxquels il 
donne tous les fens qui font agréables ^ & retran^ 
che tous ceux qui provoquent la douleun Ils M 
font fujets à' aucune néceilité humaine^ & cepen* 
dant leurs plaiHrs n'en font pas moins vifs« C'eH 
une erreur très-commune parmi les hommes de 
croire que les befoîns augmentent la fatisfaâion { 
le défir eft un befoin qui n'a point de bornes ; il 
manque aux hommes le pouvoir de le pouffer plus 
loin que la fatiété. Vous concevrez alfément^ 
par ce que je vous dis ^ le bonheur de Timmorta- 
lité* Ces hommes épurés revivent ici dans la plus 
parfaite union} ils y font tous égaux, parce qu'ils 
arrivent ici toui par k fageff^ qui ne fou&« 


■ 


t> B Z t; t M À. 5PII 

aucune ambition ; leur conduite eft égale j quoî^ 
que leurs plaifirs foient diverfifiés ; en un mot, 
vous êtes dans le lieu de la fupréme félicité , où 
vous ferez après le nombre d'années que le deftin 
vous a marqué poi^r demeurer fur la terre , fi vous 
contipuét à mériter par votre conduite les faveurs 
prématurées dont il vous a honoré jufqu'icî* 
Zulma réppndit à GracieUfe , qu*il n'avoit befoin, 
pour devenir parfait , que de Textréme envio 
qu*il avoit de lui plaire. Il alloit continuer ; ^maî^ 
les âmes bienheureufes appercevant les deux fées 
approchèrent avec refped. Une grande levrette 
blanche , que les fées n*avoient pas remarquée , 
vint les flater , & fe coucher devant elles avec 
des plaintes qui attendrirent Zulma ; un jeune 
homme beau & bien fait la tenoit en lefle* ... % 


^1 m m 


AVIS AU LECTEUR. 

Ces Voyages ne font pas achevés; nous les donnons 
tels qu'ils ont varu dans le tems ; le fuccès qu*Us eu* 
rent^alors ùoit indépendanx de leur imperfeélion , il 
doit être le menu aujourd'hui» Si le Leéîeur en regrettû 
lafuite\ c'eft une preuve que V Ouvrage eft intérejfaru^ 
ù que nous avons eu raifon de le faire entrer ^dant, 
éette CoUe&ion^ 

Fin du feizième Volume. 




TABLE 

DES C Ô N t E^j 

HISTOIRE Ï)È LA SULtANÉ 

D E P E R S R 

\y OMMBiftÈMÈ^tJt de Vhljloîre de là 
fultane de Perfe & des v^rs , page li 

Byioire du chèc Chahabeddiâ^ 14 

Bijioire du fils du roi de Dell y S'f 

Uyioiredu grand écuyer Saddjr^i 4*1! 

Hiftotré de Vetifùnt adopté^ S% 

.m 

Uifioire d'utt tailleur & dèfafemnu%^ 6% 

Bifloire des ôifeaux de Salottion^ 7*' 

Hîjîoire du vieux roi ^Ethiopie & de fes troii 
fils y 78. 

Biftoire du roi Togruî-Sey, & dejfes en/ans ^ 85»; 

Hifloirê 


3 T XKtx 'E. 4JOÎ 

Bifioire du prince Miliknafir, page 97 

Hijloin des deux Hibou:}ç ^ 128 

Hifîûire du Santon Barjifa^ l^I 

Hijîoire d'un fofi de Ba^ad^ ^ i^y 

Hijîoire du roi Quoutbeddin & de la belle 
QhulroukA , 4^^ 

Hifioire du roi d^Aad y ija 

. •» • » » 
Hijîoire du brachmane Padmdnaba & du jeune 

Fyquai , . I jy^ 

Hijîoire du fultan Aqfchidy lyj* 

Hijîoire du prince de CariT^mè & de la princèjje 
de Géorgie^ 187 

Hijîoire des trois Princes obtenus du ciel^ 22^. 

Hijîoire d^un roi , d'unfoji & d^un chirurgien y 23 1, 


LES VOYAGES DE ZULMA- 

JTbemier voyage de Zulnuiy page 235)5 

Hijîoire des fées & de leur origine y a^S 

Hijîoire de la princejfe de Perfe , du prince des 
Tartaresj & du génie Mahoufmahay 27 jf 

{Tome XFL Ç c 


\ 


|É(5S X A B L Mm . 

Bijioire -du pri/ue, Ormofa^ page i8« 

JSyioire d'Mmmfine ., ^AuaUde , </« j' jÊr 

AmulaMy & tT Achmet fon fis , aSp 

'Biftoire ^Hajfan & de Zatîme, H9^ 

m/Ioire d'Abenfaï, 34^ 

mfloire d'APulmer, SS9 

Fin de b TaWe. 


•/ 


'; 


/ 


/" 


.\ •■..,.■••■- 









» . 






«S»:,- 


* •■ 


• 


.« 


♦^ 



4 


**. 




». 

s 


•> 




/ .