Skip to main content

Full text of "Mélanges d'histoire religieuse"

See other formats


Digitized by the Internet Archive 

in 2009 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/mlangesdhistoiOOIagruoft 



M// 



""'^^s 

<<\' 



UBRARY 



v-^/. 






'A/fj 




MÉLANGES 

D'HISTOIHE RELIGIEUSE 



OUVRAGES DU MEME AUTEUR 



Études sur les religions sémitiques. Deuxième édition 
revue et augmentée. 1 vol. in-(S° raisin, avec une reproduc- 
tion (le la stèle triomphale de Naram Sin 10 fr. » 

Le Messianisme chez les Juifs (150 avant Jésus-Christ 
à 200 api'ès .Ji'sus-Christ). I vol. in-8° raisin 10 fr. » 

Le Livre des Juges, traduction et commentaire. Un vol. 
in-8" raisin 7 fr. 50 

Évangile selon saint Marc, traduction, introduction et 
commentaire. 1 vol. in-8" raisin 15 l'r. » 

Quelques remarques sur l'Orpheus de M. Salomon 
Reinach. 1 vol. in-1-2 1 fr. » 

Saint Justin philosophe, martyr. 1 vol.ia-1'.i. 2 fr. » 



Etudes palestiniennes et orientales 



MELANGES 



D'HISTOIRE RELIGIEUSE 



Le P. M.-.I. LAGRAN(;E 

DES FltÈUES PRÈCHEIRS 
CORRESPONDANT DE l'INSTITUT 



PARIS 

LIBRAIRIE VICTOR LECOFFRE 
J. GABALDA, Éditeur 

RUE BONAPARTE, 90 

1915 



CUM PERMISSU SUPEIUORUM 



IMPRIMATUR 



l'arisiis, die 13' martii 1014. 

P. F AGE S 
V. g. 



MAY 2 9 1953 



AUX ABONNÉS DE LA REVUE BIBLIQUE 



En hommaije 



AVANT-PROPOS 



Tout ce qui est contenu dans ce vohwie a déjà 
paru dans diverses Revues, surtout dans le Corres- 
pondant. // eût été plus sage de refaire ces ar- 
ticles que de les reproduire. Mais comme ce ne 
sont guère que des comptes rendus d'ouvrages ou 
de découvertes, on a cru pouvoir se contenter des 
corrections les plus indispensables. Tels qu'ils sont, 
l'auteur les recommande à l'indulgence des abon- 
nés de la Revue biblique, indulgence qui fut une 
véritable collaboration durant plus de vingt an- 
nées, et dont il se sent pressé de les remercier. 

L'AUTEUR. 

Jérusalem, mai 1914. 



MÉLANGES 

D'HISTOIRE RELIGIEUSE 



I 

LA COLONIE JUIVE DE LILE DÉLÉPHANTLN'E 

{Le Correspondant, 10 mai 1912) 

Carnéade? Qui est-ce? demandait avec can- 
deur le don Abbondio de Manzoni dans les 
Fiancés. Plus d'un abonné du Correspondant 
aura fait une réflexion semblable en lisant le 
titre de cet article. Ne cherchez pas, cher lec- 
teur, vous ne trouveriez rien dans les livres, s'ils 
datent de plus de cinq ou six ans. C'est la chance 
de notre temps que d'heureuses fouilles mettent 
tout à coup en lumière des petits coins parfai- 
tement ignorés. Quand il s'agit des grands Em- 
pires, de l'Assyrie ou de l'Egypte, — depuis 
vingt ans on peut ajouter la Perse, et depuis 
trois ans la Chine, — l'attention publique est 
éveillée par toutes les voix de la presse. Monar- 
ques, législateurs, hommes de guerre occupent 

MÉLANGES. 1 



2 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

une fois de plus la scène de riiumanité ; c'est le 
soleil qui se lève sur les pyramides ou sur la 
tour de Rabylone. Mais il n'est pas non plus sans 
charme de recomposer la vie d'un petit groupe 
social, hier absolument inconnu. Vous ignoriez 
jusqu'à l'existence des Juifs dans cette lie char- 
mante que visitent tous les touristes fidèles à 
Baedeker. Aujourd'hui, vous en connaissez 
beaucoup par leurs noms, vous savez leurs re- 
lations de famille, de commerce, leurs préoc- 
cupations religieuses, leurs rapports avec le 
gouvernement. Les contrats de mariage, les di- 
vorces, les transactions diverses concernant la 
propriété, les testaments, les pièces des procès, 
des lettres officielles ou privées, la littérature 
elle-même passent sous vos yeux. Comme un 
roman, c'est une image de la vie, et cette image 
est fidèle. Seulement, les documents sont très 
anciens, et le hasard ne nous les a pas tous ren- 
dus. Notre roman se compose de feuilletons dont 
il ne resterait que quelques numéros, et encore 
lacérés par tous les bouts. 

Quelques mots sur leur découverte. 
L'Ile d'Éléphantine, située au-dessous du bar- 
rage du Nil, n'est pas exposée à disparaître, 
comme Philé, dont Loti vient de dire la mort. 
Elle est seulement condamnée à s'enlaidir. Les 
savants de Bonaparte qui découvrirent l'Egypte 
n'eurent pas le désagrément de voir ce site en- 
chanteur écrasé par des hôieh iiiodern style, mais 
ils remarquèrent fort bien, au sud de l'Ile, une 



LA COLOiME JUIVE DE L ILE D ÉLÉPHANTINE. 3 

butte de décombres formée par les débris de 
l'ancienne ville. En Syrie, cela se nomme un 
tell; en Egypte, on dit un kùm. « C'est, disait 
rillustre Jomard, comme un plateau élevé qui 
domine tout le reste, et qui a pour noyau... un 
ancien îlot de granit. Du rivage de Syène, on le 
voit se détacher en brun sur le rideau élevé de 
la chaîne libyque, toute recouverte de sables 
blanchâtres, et percée, çà et là, par des ai- 
guilles de granit ^ . )> 

Sur un rocher de granit, près de l'anse où l'on 
aborde dans l'île en venant de Syène, Jomard a 
pu voir de grands cartouches que la science n'a- 
vait pas encore déchiffrés et où l'on reconnaît 
aujourd'hui le nom de Psammétique. Mais les 
maîtres d'alors, qui savaient tout ce qu'on 
pouvait savoir de leur temps, n'ont pas manqué 
de citer les textes classiques qui marquaient 
l'importance militaire de cette position. Mani- 
festement, la butte de décombres couvrait les 
ruines d'une forteresse qui avait été la clef de 
l'Egypte du côté du Sud. 

Il est étrange qu'on ne se soit pas occupé plus 
tôt d'y faire des fouilles. Mais, en Egypte, tant 
de gigantesques monuments absorbaient l'atten- 
tion ! Ce n'est qu'à la fin du siècle dernier que 
les recherches prirent une orientation nouvelle. 
Au Caire, il pleut assez rarement ; on compte les 
pluies à Thèbes dans l'intervalle d'un siècle; f"i 

I. Description de l'Egypte, I, p. 179. 



4 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

Assouan, il ne pleut jamais. Le sable du désert, 
absolument sec, qui était venu étendre son lin- 
ceul sur les ruines a donc tout conservé, même 
de fragiles morceaux de papyrus, surtout s'ils 
étaient à l'abri dans les pots qui leur servaient 
autrefois de reliure. Et l'on se mit à remuer le 
sol pour trouver ces papiers qui en disent plus 
long- sur les hommes d'autrefois que les riches 
momies embaumées dans leurs gaines. 

Ce n'est que peu à peu qu'on a pu grouper 
les divers papyrus récoltés à Éléphantine. Le 
premier avait été vendu à Louqsor. Il a fallu la 
sagacité d'un savant français, M. Clermont-Gan- 
neau, pour reconnaître son lieu d'origine. Puis 
ce fut tout un paquet de pièces juridiques sorti, 
disait-on, des sables d'Assouan et qui tenta la 
curiosité d'un riche Anglais, M. Mond. M. Cler- 
mont-Ganneau n'avait pas attendu ce moment 
pour provoquer une campagne de fouilles régu- 
lières. Nous laissâmes les Allemands s'installer 
dans la partie des ruines d'Éléphantine qui pro- 
mettait le plus. Quand notre compatriote put 
enfin installer sa tente en face des savants de 
Berlin, de brillantes découvertes étaient accom- 
plies de l'autre côté du cordeau qui servait de 
frontière, mais il lui fut donné cependant de 
recueillir de nombreuses inscriptions, — envi- 
ron trois cents, — sur des débris de poteries; 
c'est ce qu'on nomme des ostraca. Le quartier 
riche, dévolu aux Allemands, écrivait sur pa- 
pyrus des pièces importantes; les ostraca étaient 



L.\ COLO.Mt: .lUiVE DE L'ILE DÉJ^ÉPHAN TLNE. 

le papier des pauvres; on écrivait sur un tesson 
pour demander du feu ou du sel à sa voisine. 
En attendant que ces ostraca aient été publiés, 
complément intéressant de la vie domestique, 
on doit s'en tenir aux papyrus. 

Dans cette esquisse très sommaire, je ferai 
surtout état de la magistrale publication de 
M. Edouard Sachau, qui a paru en septembre 
dernier *. 

Les Juifs en Egypte, c'est presque le début 
de l'histoire sainte. Abraham est descendu en 
Egypte, et Joseph, devenu ministre du Pharaon, 
y a fait venir son père Jacob, y a installé ses 
frères. On venait volontiers alors de Syrie en 
Egypte, et cela continue. L'Egypte est riche, 
l'Égyptien est doux, presque mou; la Syrie, 
surtout la Palestine, est pauvre, le Syrien est 
adroit, industrieux, énergique. La seule supé- 
riorité de l'Egypte, c'est qu'elle peut se concen- 
trer entre les mains d'un homme, tandis que la 
Syrie, étrangement déchirée par la nature, n'a 
jamais trouvé son centre. On a donc vu dans 
l'histoire les maîtres de l'Egypte conduire leurs 
bataillons compacts et disciplinés à la conquête 
des pays syriens. La Syrie cède alors. iMais le 
Syrien reprend ses avantages en détail. Conquis 
et devenu sujet, il pénètre plus à son aise dans 
les grasses plaines inondées par le Nil. Et l'E- 
gyptien pacifique, heureux de vivre tranquille 

1. Arnmalsrlte Papyrus und Ostraka, Leipzig, liiniichs, 
prix : 90 marks. 



6 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

à l'ombre de ses palmiers, s'en remettra même 
à ces étrangers batailleurs du soin de défendre 
ses frontières. Le Bédouin accourt, et l'Israélite 
encore plus volontiers, car il a toujours con- 
servé le goût des marmites de viande et des 
chaînes d'oignons, selon la formule savoureuse 
et familière qui nous amuse depuis l'enfance. 

J'insiste sur les circonstances générales, pour 
retarder un aveu : nous ne savons rien des 
faits parliculiers qui ont amené à Éléphantine 
une colonie d'Israélites venus du royaume de 
Juda. Mais nous savons que c'était une colo- 
nie militaire; et il est dès lors évident que les 
Égyptiens les avaient placés là pour monter 
la garde à l'entrée de l'Egypte du côté du sud. 
Il était difficile, en venant du midi, de s'empa- 
rer de File que les anciens Égyptiens nommaient 
Jéb. Elle est défendue par les fameuses cata- 
ractes du Nil. D'autre part, maîtres de l'île 
d'Éléphantine et de la ville de Syène située sur 
la rive droite du fleuve, les Éthiopiens ne 
rencontraient plus d'obstacles. Le Nil était une 
voie de pénétration incomparable qui les por- 
tait jusqu'à Memphis. Quand l'Ethiopie débor- 
dait sur lÉgypte, elle allait aussi loin que son 
fleuve. C'était à la première cataracte qu'il fal- 
lait lui barrer le chemin. 

Pourquoi des Juifs sont-ils venus s'installer si 
loin de leur pays? Ce ne fut sans doute pas par 
goût. Les Égyptiens avaient conservé le souve- 
nir, sinon de Moïse et de son peuple, du moins 



r.A COLONIE JUIVE DE LILE D ÉLÉPIIANTIINE. 7 

des Hycsos. qui les avaient envahis à l'orient. 
Us ne consentirent pas à ce que des Juifs res- 
tassent trop près de leur pays d'origine, dispo- 
sés à se renforcer, dissimulant une occupation 
sous le masque d'une pénétration pacifique ; si 
le mot n'existait pas, on pouvait craindre la 
chose. Quand cela se passa-t-il? Il faut encore 
confesser notre ignorance. La conquête de Jéru- 
salem par Nabuchodonosor poussa beaucoup de 
Juifs en Egypte ; on le sait par le prophète Jé- 
rémie. D'autres n'auront pas attendu les hor- 
reurs du siège. Une tradition ^ qu'on avait né- 
gligée atteste que le roi Psammétique (594 à 
589 av. J.-C.) avait des Juifs dans son armée 
pour combattre l'Ethiopie. Tout porte à croire 
qu'ils ont été emmenés en Egypte par Néchao. 
Ce prince, le dernier des grands Pharaons, eut 
l'audace de disputer l'empire du monde à Na- 
buchodonosor et alla le provoquer sur l'Eu- 
phrate. Contraint de rentrer en Egypte, il en- 
traîna avec lui le roi de Juda, Joachaz ; ne 
pouvant laisser derrière lui les Juifs hostiles, il 
dut en razzier un nombre considérable. Trans- 
portés au point le plus méridional de l'Egypte, 
ils avaient intérêt à défendre un sol où ils ha- 
bitaient comme de véritables colons. En effet, 
selon la coutume du temps, le Pharaon avait 
poussé devant lui toute une tribu : hommes, 
femmes et enfants. Il exigeait des hommes le 

1. Le pseudo Aristée. dans son récit sur la traduction des Sep- 
tante. 



8 MELANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

service militaire ; il essayait aussi de les inté- 
resser à leur nouvelle patrie en leur cédant des 
terres. C'étaient moins des soldats que des mi- 
liciens cultivateurs. Entre deux guerres, on 
cultivait les céréales, on arrosait les champs de 
concombres, en faisant monter Feau du Nil avec 
ces roues à pots qui ont frappé Strabon et Jo- 
mard; on cueillait les dattes, on commerçait 
avec la ville de Syène, située en face de Tile, et 
avec les pêcheurs qui affrontaient les cataractes 
ou se laissaient aller jusqu'à Thèbes au fil de 
Teau. Les Juifs ne se mariaient guère qu'entre 
eux. Assis aux bords du Nil, ils se redisaient 
sans doute les merveilles du temps de Moïse : 
pourtant rien n'indique qu'ils aient eu hâte de 
sortir d'un pays si hospitalier. 

Un grand événement historique améliora 
encore leur situation. L'Egypte, plus d'une fois 
envahie par les Assyriens, avait toujours su re- 
conquérir sa liberté. Elle était trop épuisée pour 
résister aux Perses, et il fut donné à ces der- 
niers de fonder en Orient le premier grand em- 
pire qui sut garantir par une administration 
cohérente les bénéfices de la conquête. Ce n'é- 
tait pas encore la centralisation perfectionnée 
d'un Dioclétien; les satrapes, maîtres d'immenses 
provinces, nous semblent des vice-rois presque 
indépendants. Mais ils étaient de race perse. Par 
un respect traditionnel des races royales, les 
anciens conquérants ne demandaient aux vain- 
cus que l'hommage. Les Perses remplacèrent les 



L.\ COLONIt: JUIVE DE L ILE DÉLÉPHAMINE. 9 

dynasties par des gouverneurs. L'Ég-ypte dut 
leur obéir comme les autres provinces de l'em- 
pire. Mais elle était plus éloignée de Suse, dé- 
fendue par sa ceinture de déserts, par la mer, 
qui n'était pas toujours au pouvoir des flottes 
phéniciennes, asservies au grand roi, et sa po- 
pulation, très homogène, très nationaliste, as- 
pirait toujours à l'indépendance. C'était une 
bonne fortune pour des fonctionnaires perses 
d'avoir sous la main des Juifs que tant d'intérêts 
et de souvenirs mettaient aux prises avec les 
Égyptiens qu'ils étaient censés défendre. L'aven- 
ture tournait encore mieux pour les Juifs, qui 
ne furent pas longtemps à comprendre leur 
avantage et à se prévaloir auprès de leurs nou- 
veaux maîtres d'une fidélité utile aux deux par- 
ties. Désormais ils étaient assurés de faire de 
bonnes affaires sous l'égide complaisante du 
gouverneur perse, leur protecteur naturel. En 
revanche, la haine grandit aux cœurs des Égyp- 
tiens contre cette garnison d'étrangers, dont les 
armes étaient désormais tournées contre eux, et 
qui étaient trop niêlés à leurs affaires pour ne 
pas être tentés de dénoncer leurs velléités d'in- 
dépendance à leurs communs maities. 

C'est précisément au moment où la domina- 
tion perse est bien assurée, sous le règne glo- 
rieux de Darius P*", que commence notre his- 
toire, je veux dire que c'est de ce prince que 
sont datés les plus anciens papyrus (494 avant 
J.-C). Ils vont jusque vers l'an VOO, quand l'É- 

1. 



10 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

g-ypte secoua pour un temps le joug" étranger et 
se donna un roi national, ils sont tous écrits en 
langue araméenne. La colonie juive avait donc 
complètement oublié Fhébreu, sa langue an- 
cestrale. pour adopter ce dialecte très rappro- 
ché, plus pauvre de mots, plus simple de gram- 
maire, qui était devenu sous les Perses comme 
une langue internationale, utile à un pouvoir 
qui groupait tant de nations. On a souvent noté 
comme exemple analogue la diffusion en Orient, 
après les croisades, d'une lingiia franca qui n'é- 
tait ni le français, ni l'italien, ni l'arabe. Il 
serait plus exact de rappeler que de nos jours 
larabe a supplanté toutes les langues sémiti- 
ques comme langue universelle, sans éteindre 
les foyers où Ton parle encore différents dia- 
lectes éthiopiens ou araméens. Le babylonien 
avait eu, quinze siècles avant Jésus-Christ, la 
même prépondérance. Mais ces deux influences 
s'expliquent par la fortune des armes, tandis 
que Taraméen a étendu son action en silence, 
comme une tache d'huile. Les Juifs l'adoptè- 
rent d'autant plus volontiers qu'ils se souve- 
naient d'être venus de Mésopotamie ; ceux de 
Syène et d'Eléphantine se disent à l'occasion 
araméens. C'était un sérieux avantage pour eux 
de pouvoir correspondre avec la cour de Suse 
dans une langue devenue officielle , en tiers 
avec celle des maîtres d'hier, le babylonien, et 
avec celle que parlaient les maîtres du jour, 
Perses, fils de Perses, Ariens, fils d'Ariens. 



LA COLONIE JUIVE DE L ILE DÉLErHANTlNE. 11 

Nous allons voir qu'ils savaient en profiter. 
Eûtre les Juifs et les Égyptiens, il n'y avait pas 
seulement une différence de race ; on ue pouvait 
s'entendre sur les idées religieuses, et, précisé- 
ment sur ce point, les Juifs devaient attendre 
des Perses plus de sympathies. On dira que les 
Grecs non plus n'avaient pas la me me religion que 
les Égyptiens, ce qui n'a pas empêché les Pto- 
lémées d'élever aux dieux de l'Egypte les temples 
splendides de Dendérah, d'Edfou et de Kom- 
Ombo. Il est vrai, mais les Grecs mirent beau- 
coup du leur pour s'entendre avec les Égyptiens. 
Leur premier soin, quand ils pénétrèrent en 
Egypte comme étrangers, impressionnés par 
l'ancienneté de la civilisation et par l'immensité 
des temples, fut de s'enquérir des relations pos- 
sibles entre leurs dieux et ceux de l'Egypte. Si 
liera ou Apollon étaient trop Hellènes pour fu- 
sionner, on pouvait sans trop de peine assimiler 
Osiris à Dionysos, Isis à Déméter, et à la rigueur 
Zeus à Ammon. Les Égyptiens avaient donc 
gain de cause. Mais de la part des Juifs la con- 
ciliation était impossible, parce que, en dépit de 
quelques infidélités sur lesquelles nous aurons 
à revenir, ils demeuraient les serviteurs du dieu 
de leurs pères, qu'ils nommaient lahù, dieu du 
ciel. Aucun dieu de l'Egypte — et ils étaient 
presque innombrables — ne répondait à ce con- 
cept simple et haut, tandis que le grand dieu des 
Perses, un dieu presque unique, tant il domi- 
nait les autres, était Ahura-Mazdâ, roi du ciel. 



12 MELANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

Entre les prêtres de lahù et les prêtres égyp- 
tiens à Éléphantine, il y avait une autre cause de 
désaccord, celle-là très sensible, très concrète, 
très aiguë, qui a été mise en lumière par M. Cler- 
mont-Ganneau. Chacun peut voir, aux musées 
du Caire et du Louvre, les momies dorées de bé- 
liers soigneusement embaumés que ce savant a 
rapportées de ses fouilles. Il a découvert un vrai 
cimetière de béliers, avec l'atelier où l'on pré- 
parait le bitume qui devait assurer leur conser- 
vation. Le dieu local était, en effet, le dieu 
Khnoum, à tête de bélier, et il était adoré sous 
sa forme animale. 

Comprenez-vous, maintenant, me disait le 
maître français, la haine des prêtres de Khnoum 
pour les prêtres de lahô? Au lieu oîi nous som- 
mes, les Égyptiens « du temple en foule inon- 
dant les portiques » venaient se prosterner de- 
vant les béliers sacrés ; à quelques pas d'ici, 
dans un lieu qu'il faudrait découvrir, les prêtres 
de iahô immolaient l'agneau du sacrifice quo- 
tidien, et, sacrilège plus inexplicable encore, 
chaque famille israélite, au jour de la Pàque, 
devait tuer, cuire et manger un agneau ! Et, en 
efiet, si Moïse avait raison de dire au Pharaon, 
à Tanis, dans le Delta : « Nous ne pouvons cé- 
lébrer la Pâque en Egypte, parce qu'il nous faut 
immoler ce qu'adorent les Egyptiens »... que 
dire d'ÉIéphaiitine ! 

Au début, cependant, ou laissa les Juifs bâtir 
un temple à Iahô. Ils en ont décrit l'architecture 



A 



LA COLONIE JUIVE DE LILE D ÉLÉPHANTINE. 13 

et l'oQ conclut que ce devait être un fort l)el 
édifice. Mettons quelque chose sur le compte de 
l'emphase dont ils sont coutuQîiers; il reste qu'on 
avait employé des pierres de taille, du moins 
pour les montants des portes qui étaient au nom- 
bre de cinq ; les vantaux étaient en bronze, le 
toit en bois de cèdre ; on se servait, pour le ser- 
vice divin, de coupes d'or et d'argent. Quoique 
le nom à' agora indique plutôt une synagogue 
qu'un temple, selon la remarque ingénieuse de 
M. Sachau, cependant cette maison de Dieu était 
pourvue d'un autel : on y brûlait des parfums, 
on y offrait des sacrifices de farine et même des 
sacrifices sanglants. Cela durait depuis un certain 
temps, lorsque les Perses envahirent l'Egypte. 
Cambyze, bizarre, emporté, presque dément, 
se montra, Hérodote l'a raconté, peu respectueux 
de la conscience des vaincus. Nos Juifs d'Élé- 
phantine ont connu ce trait, qu'ils exagèrent 
encore : « Lorsque Cambyse est arrivé en 
Egypte, il a trouvé ce sanctuaire liàti, et si l'on 
a renversé tous les sanctuaires des dieux de 
l'Egypte, on n'a pas touché à ce sanctuaire. » 

Naturellement, la remarque s'adresse à un 
fonctionnaire perse. Elle trouvait sa place dans le 
récit lamentable de la destruction du temple, J'an- 
née quatorzième de Darius II (ilO avant J.-C). 

D'où sont partis les premiers coups? Il n'est 
pas dans le caractère des Juifs de commencer les 
hostilités, du moins ouvertement. Mais ils ont pu 
y être engagés par leur situation. D'après le pa- 



li MELANGES DHISTOIRE RELIGIEUSE. 

pyrns Eutiiig, les Juifs se vanteiit d'être demeu- 
rés fidèles au gouvernement quand les Égyptiens 
essayaient de reconquérir leur indépendance. 

Ils étaient dans leur rôle; mais n'était-ce pas 
ajouter au grief religieux un nouveau motif 
d'exaspération? 

Très habilement, les prêtres de Khnoum atten- 
dirent le départ d'Arsam, le haut fonctionnaire 
chargé d'administrer l'Egypte du sud, sinon l'E- 
gypte entière. Pendant que ce personnage était 
à la cour, on s'entendit avec le gouverneur local 
Widarnag. Celui-ci était Perse ; il crut peut-être 
de bonne politique de ménager les Egyptiens ; 
les Juifs l'accusent d'avoir reçu de l'argent ; ils 
ont pu le savoir ; le plaisant est qu'ils allèguent 
ce grief dans un document où ils offrent un riche 
pourboire à un autre fonctionnaire! 

Widarnag chargea de l'exécution son fils, qui 
avait un grade dans l'armée. Les Égyptiens ne 
demandaient qu'à marcher; on entraîna sans 
peine d'autres soldats, peut-être des merce- 
naires cariens ; le temple fut détruit de fond en 
comble. Les Juifs prétendirent même, pour don- 
ner plus de corps à leur grief personnel, que les 
prêtres de Khnoum avaient bouché un puits très 
utile à la garnison ; le mouvement dirigé contre 
eux était une atteinte à la sécurité de l'empire. 

Coïncidence assez singulière, l'attentat fut 
commis au m<»is de Tamouz, c'est-à-dire environ 
du 15 Juin au 15 juillet, et c'est en juillet que 
Nabuchodonosor, Titus et Godefroi de Bouillon 



LA COLONIE JUlVi: DE L ILE D ELÉPHANTINE, l". 

prirent Jérusalem. D'après une certaine critique, 
il faudrait dire que ces dates sont inventées à 
plaisir par g-oùt pour les anniversaires.,. Et, de 
même que nous voyons encore à Jérusalem les 
Juifs se réunir chaque vendredi soir aux ruines 
du temple pour y pleurer la catastrophe : « du- 
rant trois ans, disent les Juifs d'Éléphantine, 
nous avons revêtu des sacs et nous avons jeûné; 
nos femmes sont devenues comme des veuves et 
nous n'avons pas employé de parfums, et nous 
n'avons pas bu de vin ;... ni sacrifices alimen- 
taires, ni encens, ni holocaustes n'ont été offerts 
dans ce sanctuaire qui est toujours démoli ». 

Cependant ils n'avaient pas attendu si long- 
temps pour demander justice. Peut-être même 
Widarnaa" avait-il été sévèrement puni d'un abus 
de pouvoir évident. Mais le temple demeurait en 
ruines. Les Juifs avaient écrit en Palestine. On 
ne répondait pas. 

Nous avons un double brouillon d'une lettre 
qui eut un meilleur résultat. On ne rédigeait pas 
du premier coup une requête aussi solennelle; 
l'écriture, la diction ofl'raient des difficultés. Les 
philologues ont constaté qu'un des deux exem- 
plaires est beaucoup plus soigné. Nous les pos- 
sédons tous deux, parce qu'on ne les a pas jugés 
dignes d'être envoyés; le troisième était sans 
doute encore plus parfait, mais il est plus que 
douteux qu'on le retrouve à Jérusalem. 

La lettre était destinée à Bagoas, gouverneur 
de la Judée pour les Perses, intéressé par là 



1G MELANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

même au bien des Juifs dispersés dans l'empire. 
On lui demandait d'intervenir auprès de ses amis 
d'Egypte pour que le temple fût rebâti. La même 
supplique avait été adressée à Jochanan, le grand- 
prètre de Jérusalem, que les intérêts juifs tou- 
chaient encore de plus près. Puisqu'il avait gardé 
le silence, cette fois on ne s'adresse plus à lui, 
mais on prévient Bagoas qu'une pétition sem- 
blable est envoyée à Delaïah et à Chelemiah. les 
fils de Sanaballat, gouverneur de Samarie. 

Jochanan, Sanaballat, Bagoas mais voilà 

des noms familiers..., du moins aux érudits. En 
dépit de ces traits malins auxquels il est en butte, 
le cœur de l'archéologue s'épanouit. On aime à 
lire dans les papyrus des noms nouveaux, mais 
quand ce sont des personnes dont on a fait la 
connaissance dans la Bible et dans les Antiquités 
judaïques de Josèphe 1 On plaint les anciens sa- 
vants, du temps où l'on ne faisait pas de fouilles. 
Mais pourquoi Jochanan n'a-t-il pas répondu? Il 
serait si bon de retrouver sa lettre datée de Jé- 
rusalem ! 

C'est sans doute qu'il s'est trouvé fort embar- 
rassé-. Chef de la religion de lahô, il devait 
sentir douloureusement les outrages faits à son 
nom. Mais, seul ministre autorisé par la loi du 
seul lieu de culte qui fût légitime, il ne pouvait 
guère donner les mains à la reconstruction d'un 
temple en dehors de Jérusalem. Depuis la des- 

1. Combien île questions on refile en ne répondant pas, me 
disait agréablement un administrateur. 



LA COLONIE JUIVE DE L'ILE D'ÉLÉPHANTINE. 17 

truction du temple par Titus, les Juifs se sont 
abstenus d'offrir des sacrifices sanslants. La loi 
sur l'unité d'autel avait été souvent violée ou 
mal connue dans le cours de l'histoire. Depuis 
que Josias avait solennellement promulgué le 
Deutéronome, les principes étaient évidents. De 
loin, on pouvait interpréter autrement les textes. 
La loi de Moïse avait été faite pour la Palestine, 
dont l'étendue n'était pas telle qu'il fût impos- 
sible aux Israélites de s'associer de temps en 
temps au culte central. xMais au fond de l'Egypte? 
Fallait-il renoncer au culte par le sacrifice, tel 
qu'il se pratiquait partout? Ne plus offrir des 
victimes à lahô, n'était-ce pas l'abaisser devant 
les dieux de l'Egypte, cesser même de le re- 
connaître comme dieu ? Qu'ils se soient posé le 
cas de conscience ou qu'ils aient agi par instinct, 
les Juifs d'Éléphantine avaient cru bien faire. 
Plus tard, Onias en usera de même à I^éontopolis. 
Mais à Jérusalem on raisonnait autrement..., si, 
du moins nous pouvons interpréter le silence 
de Jochanan comme un refus. 

A Samarie, on n'avait pas les mêmes scru- 
pules. Bien plus, c'étaient des alliés qui se pré- 
sentaient. Néhémie avait chassé de Jérusalem 
un prêtre (le propre frère de Jochanan) devenu 
gendre de Sanaballat, son ennemi i. Déjà très 
irrités d'avoir été exclus de la restauration du 
temple, les Samaritains, désormais pourvus d'un 

1. Néhémie, xm, 28. 



18 MÉLANGES DHISTOIRE RELIGIEUSE. 

prêtre de bonne lignée, avaient bâti un temple 
au mont Garizim. Leur schisme délibéré accueil- 
lit avec sympathie des projets qui pouvaient 
facilement prendre couleur de schisme. 

Peut-être Bagoas. qui vivait alors en bons 
termes avec le grand-prètre , se raontra-t-il 
moins empressé. Dans l'état des documents, 
i»els que M. Sachau les interprète, on aboutit à 
une cote mal taillée. Par leur réponse qu'on pos- 
sède déjà depuis trois ans, Bagoas et Delaïah 
approuvent qu'on rebâtisse le temple et qu'on y 
offre des sacrifices alimentaires et des parfums. 
Mais ils ne parlent pas des sacrifices sanglants! 
On n'avait pas soupçonné que cette réticence fût 
volontaire ; on possède aujourd'hui une nouvelle 
pièce, émanée de cinq Juifs d'Éléphantine qui 
semldent protester contre cette restriction. 

Quoi qu'il en soit, les documents s'arrêtent là ; 
nous ne savons même pas si le temple fut res- 
tauré, et les recherches 1res persévérantes des 
savants français, M. Clermont-Ganneau, puis 
.MM. Gautier et Clédat, n'en ont pas découvert 
les moindres vestiges'. 

Privés de leur temple, les Juifs pouvaient-ils 
du moins célébrer les rites propres à la famille, 
comme la Pàque? Mais nous l'avons déjà dit, 
c'était la cérémonie la plus offensante pour les 
prêtres de Khnoum. Aussi quel ne fut pas Téton- 

1. Les espérances que j'avais fait entrevoir dans la Revue 
biblique (1908, p. 260 et suiv.) ne se sont donc pas réali- 
sées. 



LA COLONIE JUIVE DE L'ILE DÉLÉPHANTINE. 19 

nement de M. Sachau quand il découvrit parmi 
les derniers papyrus retrouvés des indices de 
cette fôte! Malheureusement le document est 
dans un état déplorable. Il en reste assez pour 
que nous apprenions que l'an V de Darius II, 
donc avant la destruction du temple, le roi de 
Perse en personne s'occupa de la question. En 
souverain d'un empire bien organisé, il envoya 
sa décision à Arsam, gouverneur de la Thébaïde, 
qui la transmit, par l'intermédiaire d'un certain 
Hananiah, fonctionnaire persan d'origine juive, 
à ledoniah et à l'armée des Juifs. C'était un ordre, 
ou plutôt une autorisation en forme impérative, 
de célébrer les huit jours de la fête de Pàque. 
Le peu qui subsiste de ce texte ne permet pas 
de dire si le sacrifice de l'agneau était toléré. 
Le grand roi ajoute au rite l'obligation de ne 
pas boire de vin, il insiste sur l'obligation pour 
les Juifs de rester chez eux, et, à ce qu'il semble, 
pendant toute l'octave. Craignait-il quelque 
échauffourée? Le pouvoir civil, en pareil cas, se 
préoccupe plus de l'ordre public que de l'ob- 
servation ponctuelle des cérémonies. Toute la- 
cune irrite la curiosité; mais celles-là sont par- 
ticulièrement désobligeantes. 

Le grand roi prenait-il la peine de rendre 
chaque année un édit pour un si petit objet? 
Ou bien était-ce une décision rendue après l'op- 
position des prêtres de Khnoum? Fut-ce un suc- 
cès momentané des Juifs qui précipita la crise? 
On ne saurait le dire. 



20 MELANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

D'ailleurs, les fouilles nous ont livré une autre 
preuve de la sollicitude de l'administration im- 
périale pour ce petit goupe isolé. C'est une tra- 
duction en araméen de la grande inscription 
que Darius P"" fit graver sur les rochers de Be- 
histoun en trois langues, perse, élamite et as- 
syrien. On eut donc soin d'en envoyer une 
édition araméenne aux pays où cette langue 
était parlée. Les livres saints contiennent un 
certain nombre de pièces émanées delà chancel- 
lerie impériale, très favorables aux Juifs. Il était 
de mode de les regarder comme fabriquées pour 
la plus grande gloire de la nation. Gageons que 
la critique se montrera plus prudente à l'avenir. 

Il faut tout dire. Les Juifs d'Éléphantine, si 
attachés au culte de lahô, si sincères dans leur 
douleur quand on eut abattu son temple, se 
permettaient des licences qui n'auraient pas 
trouvé de grâce devant les sévères monothéistes 
de Jérusalem. Pour les excuser, je me suis dit 
d'abord que ce n'étaient sans doute pas les 
mêmes personnes qui adoraient d'autres dieux. 
Il faut se rendre à l'évidence, sans cependant 
forcer les termes. 

Cet Hananiah, dans la pièce officielle où il 
invite les Juifs à célébrer la Pâque, parle « des 
dieux ». Parmi les noms des Juifs, il en est plus 
d'un composé à l'aide d'un nom divin, comme 
« Béthel adonné », ou Béthelnathan. Enfin, voici 
une longue pièce assez suspecte. Le titre est ir- 
réprochable : « Ce sont les noms des personnes 



L\ COLONIE JUIVE DE L ILE DELÉPIIANTLNE. 21 

de l'armée juive qui ont donné de l'argent pour 
le dieu lahô, chacun 2 sicles. » Si l'on songe 
que les Israélites n'étaient tenus par la loi qu'à 
une contribution religieuse d'un demi-sicle, on 
admirera le zèle généreux de l'armée juive, ar- 
mée très pacifique d'ailleurs, puisque la pre- 
mière personne qui souscrit est une femme. 
Suivent, après le titre, environ cent vingt-deux 
noms, avec l'indication des 2 sicles versés. 

Mais voici la trahison du bordereau. Au début 
de la septième colonne on lit : « Cet argent 
s'est trouvé ce propre jour dans la main de le- 
doniah, fils de Gemariah, au mois Pamenhotep. 
Argent, 31 kerech '. Là-dessus, pour lahô 12 ke- 
rech, 9 sicles; pour Imsbéthel, 7 kerech; pour 
Anathbéthel, 12 kerech. » 

Voilà donc ledoniah, le même sans doute ([ui 
écrivait à Bagoas la lettre émue sur la ruine du 
temple, ledoniah, l'ethnarque ou le chef de la 
communauté, qui centralise dans sa main les of- 
frandes destinées à lahô et celles destinées à 
d'autres individualités qui paraissent bien être 
divines! Imsbéthel pourrait, à la rigueur, se 
traduire « Nom de Béthel », et on pourrait en- 
core l'entendre pieusement du Dieu de Béthel, 
qui a apparu à Jacob à Béthel. Mais que faire 
d'Anathbéthel, qui ne peut être qu'une déesse? 
Puis ils sont trop, car voici ailleurs un Haram- 

1. Le licrech équivaut ;i la célèbre pièce d'or, connue sous 
le nom de darique. qui remporta plus de victoires sur les Grecs 
que les armées du grand roi. 



22 MÉLANGES D'HlSTOiRE RELIGIEUSE. 

béthel, qualifié expressément de divinité. On 
jure par lui pour terminer les litiges, on le 
nomme « notre Dieu ». Enfin, scandale su- 
prême ! deux Juifs se disputent la propriété d'une 
ànesse, ou plutôt de la moitié d'une ânesse. Ae 
riez pas; aujourd'hui encore en Orient on peut 
être propriétaire de la moitié d'une ânesse, non 
seulement par succession indivise, mais parce 
quon en a fait l'acquisition. A qui attribuer 
cette moitié ? Les preuves font défaut de part et 
d'autre. On convient de s'en rapporter au ser- 
ment. Et on jurera par Anathiâhô... Anath est 
bien connue; les Grecs l'ont assimilée à Athéné, 
la déesse du Parthénon, c'est toujours mieux 
quWphrodite. Mais Anath, associée à lahô pour 
former le même nom, comme si elle était 
l'épouse du Dieu du ciel, ou titulaire d'une cha- 
pelle dans son sanctuaire? 

Hâtons-nous de dire que ces déportements 
n'allaient pas plus loin. Les Juifs d'Éléphantine 
se sont montrés réfractaires aux cultes égyp- 
tiens. Peut-être l'adoration du bélier leur parut- 
elle décidément trop brutale. Le seul indice 
qu'on ait relevé d'une concession aux mœurs 
religieuses du pays, c'est le cas d'une Juive qui 
jure par la déesse Sati. Ce doit être une excep- 
tion. Le procès était intenté par un Égyptien, 
selon la procédure égyptienne, aucun témoin 
ne porte un nom juif. Cette dame pensait peut- 
être que le serment prêté par une divinité étran- 
gère valait une restriction mentale et ne l'obli- 



LA COLONIE JUIVE DE L ILE I) ELÉPHANïINE. 23 

seait pas beaucoup. On la vit même épouser un 
Égyptien. 

La communauté n'est évidemment pas res- 
ponsable de ce laxisme. Fermée aux dieux de 
l'Egypte, elle ne connaît pas non plus ces divi- 
nités cananéennes que les premiers prophètes 
avaient si rudement combattues. Aucun Baal, 
aucune Astarté ne figurent dans les noms propres. 
C'est que nos Israélites n'appartiennent pas au 
royaume du nord, plus exposé aux influences 
phéniciennes; ce sont des Judéens, déjà des 
Juifs. Tous les noms divins dont on retrouve la 
trace sont ou lahô, le Dieu du ciel, et normale- 
ment le Dieu de la communauté, ou Béthel, 
ou des noms composés dans lesquels entre lahô 
ou Béthel. C'est un phénomène étrange qu'on ne 
peut encore s'expliquer. iMais on se rappelle in- 
volourtairement que la ville de Béthel n'est qu'à 
trois heures de Jérusalem, et que ce lieu fut 
longtemps le centre d'un culte florissant où lahô 
lui-même était adoré sous la forme d'un veau 
d'or. Amos et Osée surtout accablèrent de leurs 
sarcasmes cet objet indigne, mais enfin il re- 
présentait l'ancien dieu national, encore que 
défiguré par l'idolâtrie. Et la déesse Anath a 
donné sonnom à 'Anathoth, la patrie de Jérémie, 
sise à une heure de Jérusalem. 

La religion des Juifs d'Éléphantine était donc 
concentrée dans un petit cercle, fermé sur les 
anciens souvenirs religieux de leur pays d'ori- 
gine. Mais, pour la cause du monothéisme, il 



24 MELANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

importait peu qu'ils se tinssent à un nombre 
restreint de divinités devenues nationales ou 
qu'ils sacriliassent aux dieux étrangers. 

On constate une fois de plus, sur un nouveau 
théâtre, combien fut nécessaire la mission des 
hommes inspirés pour faire prévaloir Tidée de 
l'unité de Dieu. On a dit que les Hébreux sont 
parvenus au monothéisme par orgueil national, 
pour mettre leur Dieu au-dessus de tous les 
aulres. Mais cela ne les eût pas empêchés de 
lui donner une compagne et, dès lors, la reli- 
gion d'Israël sombrait dans le paganisme uni- 
versel. Nos colons s'y enfonçaient sans doute de 
plus en plus. La ruine de Jérusalem par Nabu- 
chodonosor ne leur avait rien appris. C'était 
précisément ce que reprochait Jérémie à ceux 
de ses compatriotes qui s'étaient réfugiés en 
Egypte et jusque dans l'Egypte du sud. Sa pro- 
testation indignée répare le scandale qui aura 
sans doute pénétré dans plus d'un esprit. En 
avouant tout net Tinfidélité des Juifs, nous n'a- 
vons pas accusé nos Livres saints de mensonge 
ni même de réticences calculées. Jérémie a vu, 
dans le polythéisme de son peuple, la cause du 
désastre qui coupa en deux parties toute l'his- 
toire ancienne des Hébreux, avant et après la 
captivité de Babylone. Si encore la chute du 
temple avait été le signal du repentir! Mais, en 
Egypte comme à Jérusalem, on offrait encore de 
l'encens à la reine du ciel. Et comme on avait 
un instant, devant l'imminence du danger, sus- 



LA COLONIE JUIVE DE L ILE D ELEPHANTINE. 25 

pendu les cultes idolàtriques, les femmes juives 
attribuaient leurs infortunes au courroux de 
cette reine, qu'il fallait apaiser à force de liba- 
tions, de parfums brûlés et de gâteaux. 

Oui, répondaient-elles aux prophètes, nous 
offrirons de l'encens à la reine du ciel, comme 
nous avons fait, nous et nos pères, nos rois et 
nos princes, dans les villes de Juda et dans les 
rues de Jérusalem. Nous avions, en ce temps-là, 
du pain à satiété... 

Alors, Jérémie, désespérant de ces obstinés, 
leur prédit une extermination totale : « Tous les 
hommes de Juda qui sont dans le pays d'Ég-ypte 
seront consumés par Fépée et par la famine i. » 
D'après Tertullien, il périt lapidé, martyr de 
son zèle, pour Dieu et pour son peuple. 

Il ne nous appartient pas de sonder les juge- 
ments de Dieu. Nous pouvons seulement consta- 
ter que la parole du prophète s'accomplit. De 
brillantes destinées attendaient encore les Juifs 
en Egypte ; mais ceux qui vinrent depuis étaient 
fidèles au vrai Dieu. 

Ceux d'Éléphantine périrent probablement 
victimes d'un soulèvement populaire : il paraît 
qu'en Russie cela se nomme un 'pogrom. Nous 
avons, sur ce fait, un document malheureuse- 
ment incomplet, comme presque tous les autres, 
mais assez significatif. C'est la lettre d'un Juif 
énumérant les hommes gisant inanimés à la 

1. Jérémie, cli. xliv. 



26 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

porte extérieure et les femmes retenues captives 
si elles n'avaient pas été, elles aussi, mises à 
mort. Dans le désordre général, les maisons 
avaient été pillées. Si je comprends bien les der- 
niers mots, la lettre se termine ainsi : « L'ordre 
n'est pas encore rétabli; reste dans ta maison, 
toi et tes fils, jusqu'à ce que les dieux... » 

Ainsi, c'est dans les dieux que cet Israélite 
mettait sa confiance, oublieux du Dieu d'Abra- 
ham, d'Isaac et de Jacob. Il est vraisemblable 
que les dieux ne sont pas intervenus. 

On était sans doute au temps où l'Egypte se 
souleva tout entière et, cette fois, avec succès. 
Grâce à l'appui des Perses, les Juifs avaient eu 
raison de l'hostilité des prêtres de Khnoum. Ils 
furent emportés dans la tempête nationaliste. 
Lorsque Artaxerxès III reconquit l'Egypte, une 
cinquantaine d'années plus tard, se soucia-t-il 
de rétablir la petite garnison étrangère? Cela 
est d'autant plus douteux que ce prince crut 
avoir à se plaindre des Juifs de Palestine. 

N'accumulons pas les conjectures. Nous ne 
savons rien après l'an 400, parce que nous ne 
possédons aucun papyrus daté dune époque 
plus tardive. Mais si les Juifs étaient demeurés 
à Éléphantine, auraient-ils cessé d'écrire? 

Après eux ce sont plutôt des Phéniciens qu'on 
serait tenté d'installer dans l'ile. Les débris de 
jarre portent des noms venus de Sidon. Les Si- 
doniens ont-ils établi une colonie à Éléphantine, 
comme ils en avaient une à Marésa, récemment 



LA COLONIE JUIVE DE LILE D ÉLEPHA^T1^•E. 27 

révélée dans l'hypogée de Beit-Djibrin, au sud 
de la Judée? Ou bien exportaient-ils par eau 
leur céramique à bon marché? Les inscriptions 
des cruches nous prouvent seulement l'admi- 
rable unité de l'administration perse, puis- 
qu'elles portent les mêmes estampilles officielles 
qui avaient si fort étonné dans les fouilles de 
Palestine. 

Tels sont les principaux faits que nous ap- 
prennent les documents. C'est l'honneur du 
peuple d'Israël que son histoire soit toujours un 
peu l'histoire de la religion. La colonie mili- 
taire des Juifs d'Éléphantine a partagé cette des- 
tinée. Ce n'est pas nous qui nous en plaindrons. 
Les péripéties de leur vie religieuse ont pour 
nous plus d'intérêt que leurs exercices militai- 
res. Nous avons déjà laissé soupçonner, à propos 
de leur établissement, qu'ils ne se sont pas 
adonnés avec beaucoup d'entrain aux expédi- 
tions belliqueuses. Hérodote n'a pas même 
signalé leur présence quand il a parlé du poste 
important que les Perses avaient là contre la 
Nubie. On se demande même comment il leur 
restait du temps pour fourbir leurs armes, tant 
ils étaient absorbés par le négoce et la vie de 
famille. C'était d'ailleurs une vieille tradition 
chez les soldats égyptiens. De tout temps les 
miliciens avaient formé en Egypte une caste à 
part — ce qui aurait dû entretenir l'esprit 
guerrier, — mais de tout temps aussi on leur 
avait donné des terres à cultiver, pour se nour- 



28 MELANGES DHISTOlItE RELIGIEUSE. 

nir eux et leurs familles. C'était attacher les 
soldats au sol et les intéresser à^ le défendre, et 
en même temps leur ôter le goût du service 
militaire. Aussi, nous dit M. Maspero, cette classe 
« se recrutait un peu partout, chez les fellahs, 
chez les Bédouins du voisinage, chez les nègres, 
chez les Nubiens, même chez les prisonniers de 
guerre ou les aventuriers venus d'au delà les 
mers^ ». Le maître dirait aujourd'hui : même 
parmi les Juifs. 

Les Perses comprirent que ces colons militaires 
avaient besoin d'être encadrés. On les répartit 
en un certain nombre de bataillons, ou plutôt 
de fanions, commandés par des officiers étran- 
gers. Des six noms parvenus jusqu'à nous, 
quatre sont perses, deux sont babyloniens. 
Quoiqu'on distinguât entre les simples citoyens 
et les militaires, toute la colonie se faisait gloire 
de se nommer « l'armée juive ». 

Mais, encore une fois, nous sommes mieux 
informés de leurs petites affaires de famille 
que de leurs faits d'armes, et les seules batailles 
dont ils nous parlent sont les assauts que leur 
ont livrés les gens du pays. Après tout, cette 
lacune est peut-être l'efïet du hasard. 

Ce n'est pas le lieu de donner des détails tech- 
niques sur les transactions de toutes sortes 
passées entre ces braves gardes nationaux. Le 
principal lot de titres contient les archives dune 

1. Histoire, t. I, p. 308. 



LA COLONIE JUIVE DE L ILE DÉLÉPHANTINE. 29 

seule famille, assez modeste à en juger parles 
dots et les trousseaux oà ne figurent que des 
miroirs et des coupes de bronze, des vêtements 
de laine et des lits en papyrus avec des pieds de 
pierre; le fard ne pouvait manquer, mais on ne 
sait môme pas s'il était dans une boîte d'ivoire. 
Ce qui étonnerait davantage nos lectrices, si leur 
curiosité les a conduites jusqu'ici, c'est le rôle 
assez indépendant joué par les femmes. Je veux 
parler d'une indépendance reconnue, car on 
prétend, en Orient, que les femmes, dont nous 
plaignons l'esclavage, y sont aussi maîtresses 
qu'ailleurs. 

Encore n'y aurait-il à s'étonner que ceux qui 
jugent d'après l'Orient musulman. Nous savons 
maintenant que les Arabes étaient parfois gou- 
vernés par des reines, et les monnaies des Naba- 
téens associent le profil de la reine à celui du 
roi. Les Juifs étaient plus sévères. Sans parler 
du souvenir fâcheux laissé par la mère du genre 
humain, ils se rappelaient que souvent l'atta- 
chement des princesses étrangères à leurs cultes 
avait séduit le cœur des rois. Et déjà la loi 
de Moïse tenait les femmes dans une sujétion 
assez gênante. Celles d'Éléphantine paraissent 
plus émancipées, je parle au sens juridique; on 
dirait que ce sont elles qui font une bonne partie 
des afl'aires. Non seulement la femme était 
garantie contre les caprices de la répudiation, 
mais elle-même pouvait demander le divorce, 
ester en justice, être marchande publique, rece- 



30 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

voir des donations entre vifs. Nous avons vu 
plus haut une femme, probablement la sœur 
de l'ethnarque, en tête de la liste des souscrip- 
tions. 

Malgré tant d'occupations civiles et militaires, 
il restait dans notre colonie du temps pour la 
littérature. Malheureusement, aucun débris ne 
nous a été conservé des Lettres saintes. Quel 
émoi dans le monde moderne tout entier, si 
l'on avait retrouvé quelques fragments du Pen- 
tateuque ou des Prophètes I 

Il a fallu se contenter des bribes d'une très 
ancienne histoire, et, celle-là, nous la connais- 
sons tous depuis notre enfance. Elle fait partie 
de la vie d'Ésope qu'on imprimait, autrefois du 
moins, avant les fables de La Fontaine. Elle a 
couru partout, et naturellement les noms chan- 
geaient à chaque frontière. Est-on sûr que nous 
ayons maintenant la première esquisse de ce 
conte très moral, puisque l'ingratitude y reçoit 
un châtiment mérité? On racontait donc, dans 
les loisirs de la garnison à Éléphantine, com- 
ment Aliikar, vizir de Sennachérib, le grand roi 
d'Assyrie, et d'Assarhaddon, son successeur, 
comblé des biens de la fortune, était désolé de 
n'avoir pas d'enfant. Il avait adopté son neveu et 
l'avait formé selon toutes les règles de la sagesse 
orientale, par sentences, exemples tirés de la 
vie des animaux, et proverbes au sens profond. 
Le jeune Nadan, monstre d'ingratitude, dé- 
nonce son bienfaiteur comme traitre et le fait 



LA COLONIE JUIVE DE L'ILE D ÉLEPHANÏINE. 31 

condamner à avoir la tête tranchée. Et, pourtant, 
le proverbe dit encore qu'un bienfait n'est 
jamais perdu. L'exécuteur des hautes œuvres, 
jadis sauvé par Aliikar, lui substitue un eunu- 
que, serviteur de l'ancien vizir. Ici, la vieille 
histoire n'est plus morale ; aussi les accommoda- 
tions plus récentes n'ont pas manqué de trans- 
former l'eunuque en un condamné à mort. Après 
des péripéties ensevelies sous les sables du 
désert, la vertu est reconnue et remise en place. 
Pour unique châtiment, le vieillard accable son 
neveu de nouvelles sentences qui, cette fois, 
réprouvent sa perfidie; on sait qu'il en creva de 
dépit 1. 

L'histoire avait été composée par un adora- 
teur des dieux. Ce sont probablement des .Juifs 
qui l'ont copiée, et avec soin, comme un précieux 
monument de littérature. Nous leur en savons 
bon gré ; mais quelle ne serait pas notre grati- 
tude s'ils nous avaient transmis quelques passa- 
ges de leurs anciens prophètes! Espérons qu'il 
ne se rencontrera pas de critique assez osé pour 
conclure de leur silence que la littérature sacrée 
n existait pas. D'après ce que nous avons vu, 
ils ne devaient pas se soucier beaucoup de 
reproduire les anathèmes de Jérémie ou les 
malédictions du Lévitique et du Deutéronome. 

1. Dans la Vie d'Ésope, Ennus est touché; on dirait qu'il 
meurt de repentir. 



II 
PALMYRE^ 

{Le Correspondant, 10 sei»teiiibre 1908) 

L'Egypte, disait Hérodote^ est un don du Nil. 
Palmyre, d'après Josèphe, doit son existence à 
une source, la source ])énie, comme diront les 
inscriptions reconnaissantes. Depuis trois jours on 
a quitté les pays de culture. A peine a-t-on ren- 
contré en vingt heures un puits d'eau saumâtre. 
Les collines croisent les collines, les vallées se 
coupent dans un mélange confus où rien n'arrête 
le regard. Cependant une ceinture de monti- 
cules sablonneux harre la direction de l'est 
qu'on a obstinément suivie depuis Homs. On pé- 



1. Les pages qui suivent ne contiennent ni érudition, ni 
descrii)tions pittoresques. Des maîtres, à la suite de Volney, 
ont peint avec les [)lus riches couleurs « la reine du désert ». 
Mais peut-être y a-t-ll intérêt à tracer une idée moyenne exacte 
de son histoire, de ses monuments, de ses inscriptions, de sa 
religion. On essaye de dire ici très brièvement ce qu'a été et ce 
qu'est encore Tadmor, que nous connaissons plutôt sous son 
nom grec de Palmyre. 



PALMYRE. 33 

nètre par un col dans une sorte de théâtre dont 
la scène se prolongerait à l'infini par une mer 
de sables, horizontale et morne. Aux derniers 
contreforts des hauteurs, dans le sable jaune, 
brûlant et stérile, jaillit une source. Elle est lé- 
gèrement sulfureuse, mais ce goût disparaît 
quand elle a coulé à l'air libre pendant quel- 
ques mètres. Abondante, limpide, féconde, elle 
sort du désert, et, pendant quelques centaines 
de mètres, le désert se couvre de verdure. Le 
palmier, l'olivier, la vigne, le figuier crois- 
sent à l'envi et forment ces jardins si chers aux 
Orientaux. 

On s'est souvent demandé, — et des in-folios 
sans nombre ont traité la question sans résultat, 
— où était le Paradis terrestre. Le Paradis ter- 
restre, c'était une oasis comme celle de Pal- 
myre, avec sa source, sortie de l'Éden, qui en 
assyrien signifie « désert, steppe », pour arroser 
le jardin. Ainsi Damas, véritable émeraude ser- 
tie dans l'or des sables fauves qui l'entourent; 
ainsi Baalbek, où la source qu'on a crue divine 
égayé pour un moment la vallée âpre et ro- 
cheuse qui a fourni les énormes pierres du tem- 
ple; ainsi Maân, où faisaient halte les mar- 
chands sabéens qui du sud de l'Arabie gagnaient 
la Palestine. 

Un endroit aussi propice a dû être habité, au 
moins en passant, par des nomades, dès les 
temps les plus anciens. Josèphe croyait que Pal- 
myre avait été bâtie par Salomon. Il semble bien 



34 MÉLANGES DHIStOIRE RELIGIEUSE. 

que cette tradition soit déjà contenue dans la 
Bible 1. 

La soudaine extension du royaume des Palmy- 
réniens est précisément un des faits qui montrent 
le mieux comment un petit peuple comme Israël 
a pu, d'un brusque élan, reculer ses frontières 
jusqu'à l'Euphrate. Maître de Hamath, Salomon 
a pu occuper l'oasis de Palmyre avec quelques 
cavaliers et pousser une pointe hardie jusqu'au 
grand fleuve. 

Quoi qu'il en soit de ces lointaines origines, 
Palmyre ne devint florissante que sous les Séleu- 
cides et sous les Romains, et c'est ce qu'il est 
facile de s'expliquer en jetant les yeux sur une 
carte. 

Le rivage de la Méditerranée, de l'Egypte au 
golfe d'Alexandrette, n'est presque qu'une longue 
chaîne de montagnes. Le massif principal est au 
centre, où les sommets du Liban et de l'Antili- 
ban s'interposent comme une double muraille gi- 
gantesque entre le désert et la mer. A gauche, 
en regardant l'occident, ce sont les collines de 
Judée et de Galilée ; à droite, la montagne des 



1. Le document Je plus ancien, le livre des Rois (III Reg., ix, 18), 
porte, il est vrai, Tamar, et non Tadnior. et fait probablement 
allusion à une ville située au sud de la Judée : « Et il bâtit 
Tamar, dans le désert, dans le pays. » Le pays ne peut signifier 
une région lointaine, et le désert de Juda contenait en effet 
une Tamar (Ezéchiel, xlvii, l'.i). Mais le livre des Paralipo- 
mènes marque clairement la situation de Tadmor. Le contexte 
nous transporte à Hamath de Soba, puis ajoute (II Par., vni, 
3-4) : « Et il bâtit Tadmor dans le désert, et toutes les villes 
de provisions qu'il bâtit dans Hamath. » 



PALMYRE. 35 

Ânsaryéhs, puis l'Amanus. Chacune de ces trois 
régions a eu ses villes importantes. Au sud rien 
ne désigne un point plutôt qu'un autre, Jérusa- 
lem ne doit pas sa fortune à la nature, mais à 
l'histoire ou plutôt la religion. Derrière l'Antili- 
ban, Damas est une merveilleuse oasis natu- 
relle, la perle du désert. 

Plus au nord, Haniath, sur le cours de l'O- 
ronte, ferme comme une clôture, — c'est le sens 
de son nom, — la vallée de la Cœlésyrie, mais 
dans cette vallée même, à l'endroit où elle s'é- 
panouit en une immense plaine, il y avait place 
pour une grande cité. Ce fut d'abord la Qadès 
des Hétéens, puis Émèse, aujourd'hui Homs. 
Cependant ni Hamath, ni Homs ne furent le 
centre de grands royaumes, du moins pour 
longtemps. De plus brillantes destinées étaient 
réservées au cours inférieur de l'Oronte. Tant 
que la Syrie resta pour ainsi dire concentrée en 
elle-même, ou que son commerce avec l'Europe 
s'effectua surtout par l'entremise des Phéniciens, 
on ne songea pas à utiliser cette admirable baie 
qui forme un angle rentrant entre l'Asie Mineure 
et la Syrie. Mais lorsqu'un puissant royaume 
grec fut fondé qui allait de la Syrie à la Bactriane 
et à Babylone, on comprit la nécessité de lui 
donner pour ainsi dire deux pôles : Antioche, 
qui communiquait avec la Grèce par son port 
de Séleucie de Piérie, et la Séleucie orientale, 
fondée par Séleukos V% et qui compta, dit-on, 
jusqu'à 600,000 habitants. De ce jour la fortune 



36 MELANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

de Palmyre prit son essor ; elle était devenue 
l'intermédiaire obligé entre les deux capitales 
du royaume des Séleucides. 

Sa situation devint plus favorable encore 
lorsque Séleucie tomba au pouvoir des Parthes 
(liO av. J.-C). 

Les Arabes du désert n'étaient jjIus seulement 
placés entre deux villes florissantes et amies, 
qui, au besoin, auraient pu se passer d'eux et 
échapper à leurs incursions en acheminant leur 
commerce par la voie plus long-ue del'Euphrate. 
Ils occupaient désormais un point d'intersection 
entre deux grands empires, souvent en guerre, 
mais presque toujours soucieux d'échanger 
leurs produits. 

Il y avait déjà un profit notable à espérer du 
pillage des caravanes assez audacieuses pour se 
lancer dans le désert. Mais, les piller, c'était les 
contraindre à prendre une autre route. La 
grandeur de Palmyre naquit le jour où un chef 
influent eut assez d'intelligence pour com- 
prendre qu'on gagnerait beaucoup plus à con- 
duire les caravanes qu'à les razzier, à les attirer 
qu'à les mettre en fuite. Il fallait acquérir assez 
d'autorité pour imposer une politique si sage à 
des tribus jalouses de leur indépendance. 
L'instinct des Arabes les inspira peut-être plus 
sûrement que le génie d'un homme. 

Depuis Mahomet, nous les connaissions surtout 
comme des conquérants. Dans l'antiquité, ils 
ont été d'aussi g'-rands marchands, à travers les 



PALMYUE. 37 

déserts, que les Phéniciens sur mer. C'est le 
commerce et la conduite des caravanes qui 
avaient fait la fortune des antiques Ismaélites, 
des synodiarques de Maân et de Saba. Le 
royaume des Nabatéens, ces précurseurs desPal- 
myréniens, avait inauguré un nouvel ordre de 
choses. Désormais, les Arabes ne se contentaient 
plus d'être des intermédiaires entre les Indes et 
le monde occidental ; ils s'étaient installés sur les 
confins de la Syrie. Le développement de Pal- 
myre, comme celui de Pétra, suppose un aftlux 
de tribus arabes groupées en confédération qui 
prennent le contact avec la culture. La civilisa- 
tion à laquelle ils se soudent est déjà imbue 
d'hellénisme. Ils s'efïbrceront donc de se hausser 
à la hauteur de ce génie qu'Alexandre avait 
rêvé d'imposer à tout l'Orient, et ils y seront 
encouragés en voyant les Parthes eux-mêmes 
s'essayer à jouer Euripide. 

Les premières origines nous échappent ici, 
comme toujours. Tant que Rome ne fut pas soli- 
dement assise en Asie, c'est-à-dire jusqu'au 
règne d'Auguste, Palmyre pouvait affecter la 
neutralité entre les Parthes et les Uomains, 
quoique beaucoup plus rapprochée du littoral 
de la Syrie que du bas Enphrate. Elle se fiait à 
son désert pour se défendre. « Le désert, a dit 
un Anglais, était, à beaucoup d'égards, à Pal- 
myre, ce qu'est la mer à la Grande-Bretaguc : 
il faisait ses richesses et sa défense ^. » Mais cette 

1. Wood, p. 610. 

MÉLANGES. 3 



38 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

richesse même devait exciter la convoitise d'un 
pillard aussi effronté que Marc-Antoine et le 
désert n'était pas un obstacle infranchissable à 
ses cavaliers. Sous prétexte que les Palmyréniens 
manquaient de droiture dans la neutralité qu'ils 
prétendaient maintenir entre les Romains et les 
Parthes, Antoine, qui venait de quitter Cléo- 
pAtre et se trouvait, par conséquent, à court 
d'argent, entreprit une véritable razzia contre 
Palmyre. Les habitants, prévenus, n'eurent que 
le temps de transporter leurs richesses au delà 
de l'Euphrate. Les cavaliers d'Antoine, trouvant 
la ville abandonnée et vide, durent se contenter 
de détruire et de briser. On était en 34 av. J.-C, 
ec il semble bien qu'aucun des monuments qui 
subsistent n'est antérieur à cette randonnée K 

Or, Palmyre prit, précisément à cette époque, 
un merveilleux accroissement, et il est permis de 
dire qu'elle le dut à l'alliance de Rome, à la- 
quelle elle se rangea déhnitivement-. C'était la 
sujétion. Corbulon, commandant en Syrie pour 
Néron, intervint dans son administration doua- 



Hiere 



Sous .4^1ius Hadrien, la cité du désert consacra 
son asservissement par la flatterie. On affecta de 
croire qu'elle tenait son existence de la visite de 



1. Appien, Bell. civ.. V, y. 

'î. La phrase de Pline le Naturaliste qui la décrit si bien et qui 
parle encore de neutralité entre les deux empires se réfère pro- 
bablement à une époque antérieure. 

3. Détail connu par l'inscription du larif. 



PALMYRE. 39 

l'empereur, et elle prit le nom d'Hadriana \ par- 
tageant ainsi le sort de Jérusalem, devenue .4î]lia 
Capitolina. 

A cette époque, les Parthes affaiblis par leurs 
discordes intérieures ne troublaient plus les 
frontières. C'est Palmyre qui fait tout le com- 
merce de la Syrie, alors au plus haut degré de 
sa prospérité, avec la basse Mésopotamie et les 
Indes. C'est aussi le moment où Pétra décline. 
Les Nabatéens, réduits en province romaine 
depuis Trajan (106 ap. J.-C), n'ont plus le mo- 
nopole du commerce de l'Arabie. Il conflue à 
Palmyre par Bosra du Hauran. devenue elle 
aussi une grande cité à la grecque, en bifur- 
quant probablement à Teima, l'antique patrie 
des sages de l'Écriture. 

Palmyre n'est donc pas, comme on le répète 
trop souvent, une république sous le protectorat 
romain : c'est une ville complètement romanisée, 
jouissant du droit italique. Dans les plus nobles 
familles, on prend des noms romains. Le grec 
demeure la langue courante, comme dans tout 
l'Orient, en dehors des idiomes indigènes, mais 
on peut constater, même dans les textes sémi- 
tiques, l'invasion des noms romains lorsqu'il 
s'agit de l'armée ou de l'administration : Icgio, 
colonia, Ca^sar, cenliiria, ducenarins, sont de- 
venus des mots palmyréniens. 

1. En 130 ap. J.-C. Le nom d'Hadriana, qui n'était connu 
jusqu'à ces derniers temps que par des inscriptions grecques, 
a été relevé dans le texte palmyrénien du tarif dont on parlera 
plus bas. 




40 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

Palmyre était, au deuxième siècle de notre 
ère, dans tout l'éclat de sa fortune. C'est assuré- 
ment de ce temps que date le plus grand nombre 
de ses monuments. C'est aussi le moment où toute 
la Syrie se couvre d'édifices somptueux. Des villes 
surgissent de toutes parts, avec leurs temples, 
leurs colonnades, leur théâtre. Et cependant 
Palmyre, non plus que les autres grandes cités 
du monde oriental, n'avait encore songé à jouer 
un rôle politique. Le patriotisme local ou muni- 
cipal auquel de plus hautes visées étaient inter- 
dites par l'administration centrale, de plus en 
plus jalouse de ses droits, n'avait plus d'autre 
ambition que de bâtir des monuments, d'entre- 
tenir des thermes confortaliles, d'attirer des 
maîtres illustres chargés d'initier les enfants 
des décurions aux lettres grecques et romaines. 

Au début du troisième siècle, de graves chan- 
gements se produisirent dans les deux empires 
rivaux, qui permirent à Palmyre de reprendre 
son ancienne politique, d'aspirer à l'indépen- 
dance, et même de balancer, pendant une jour- 
née, la fortune de Rome. 

L'oligarchie des Parthes s'était consumée dans 
l'anarchie. Le nationalisme perse, longtemps 
comprimé, avait fait soudain explosion, et on 
avait vu s'installer, â la place des Arsacides, une 
monarchie qui se disait légitime héritière de 
Darius Codoman, vaincu par Alexandre, le Grec 
maudit. 

Les Sassanides seront désormais pour les Ro- 



PALMYRE. 41 

mains des ennemis beaucoup plus redoutables 
que les Parthes. Pendant que la Perse retrouvait 
l'unité et un nouvel élan dans le sentiment natio- 
nal, Rome se divisait et assistait, étonnée et 
confuse, à une pénétration du génie oriental 
qui prenait les allures d'une revanche, A ne 
consulter que la législation civile et le droit 
administratif, la centralisation paraîtrait tou- 
jours plus envahissante et plus impérieuse. Mais 
le faisceau étroitement serré du pouvoir passait 
de mains en mains, au gré des révolutions mili- 
taires, et des Syriens étaient devenus empereurs. 
L'un d'eux a même gardé dans l'histoire le nom 
de Philippe l'Arabe. Il était originaire du Hauran. 
Pourquoi un des chefs de l'aristocratie de Pal- 
myre ne prendrait-il pas les insignes impériaux? 
Ce rêve a dû hanter l'imagination des plus hardis, 
longtemps avant qu'ils aient pu entrevoir la pos- 
sibilité de faire de Palmyre une capitale. 

Le premier dont l'histoire soupçonne les intri- 
gues fut Septimius Odéuath. Le nom de Septi- 
mius marque qu'il se rattachait à la lignée de 
Septime Sévère, du moins par une clientèle em- 
pressée. Cette première tentative eut peu d'éclat 
et encore moins de succès. Odénath fut mis à 
mort par Rufîn, légat de Syrie ou d'Arabie. 

Son fils Septimius était clarissimus consularis 
en 258. En -260, l'empire romain connut pour 
la première fois cette honte suprême : un empe- 
reur, Valérien, battu par Sapor, fait prisonnier, 
et contraint, disait-on, de courber l'échinc de- 



42 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

vant le roi des rois qui se servait de son dos 
pour monter à cheval. 

Gallien, efféminé et débauché, se reposait sur 
d'autres du soin de délivrer ou de venger son 
père. Odénath songea d'abord à se ranger du 
côté des Perses, mais, dédaigné par Sapor, il se 
proclama roi de Palmyre avec le consentement 
de Gallien, et obtint de lui le titre de dux qui 
lui conférait le commandement légal des troupes 
romaines. Cette situation, qui nous parait si 
étrange, était supportable à des Romains de pure 
race, moins énervés que Gallien par les plaisirs. 
Odénath n'eût pas été le premier Oriental sur 
le trône, mais, depuis Dèce, le Sénat romain 
avait résolument pris la tête de la réaction aris- 
tocratique occidentale, fidèle aux anciennes tra- 
ditions. 

Lorsque Odénath luttait àEmèse contre les par- 
tisans de Macrin, Quietus et Ballista, et les som- 
mait de capituler, ils répondirent qu'ils étaient 
prêts à tout souffrir plutôt que de se rendre à 
un barbare. Les esprits clairvoyants, — on cite 
un certain Carinus, officier supérieur de l'armée, 
— ne pouvaient souffrir que Rome dût son salut 
à des Arabes d'une foi douteuse. Romains de 
surface, ou plutôt ils soupçonnaient ces Orien- 
taux de ne travailler que pour eux-mêmes^. 

Gallien n'était pas de cette trempe, et il avait 
assez de confiance en son étoile pour espérer 

1. Voy. dans les Fragm. liist. griec. éd. Didot, IV, p. 195. 



PALMYRE. 48 

que ses adversaires se détruiraient entie eux. 
Odénath eut donc les mains libres. Il commença 
la guerre contre les Perses avec ses troupes à 
lui, comme prince de Palmyre, puis il la mena 
avec beaucoup de succès à la tête des troupes 
romaines dans la campae:ne de 262 à 264. Vain- 
({ueur des Perses, il avait le titre àimperator 
lorsqu'il fut assassiné (du 29 août 266 au 28 août 
267 |i. 

De qui partait le coup? Gallien jugea en tout 
cas l'occasion bonne pour reprendre les pro- 
vinces orientales qu'il avait dû abandonner à son 
auxiliaire, devenu son collègue. Il envoya son 
général Heraclianus contre VVaballath qui avait 
succédé à son père Odénath. Les Romains furent 
battus. Il est probable qu'à partir de ce moment 
les troupes romaines se retirèrent. Le prince de 
Palmyre n'eut plus qu'une armée orientale, com- 
posée de Syriens et de Palmyréniens. Sa force 
principale était la grosse cavalerie et les archers. 

Sous Probus, la situation demeura ce qu'elle 
était en fait. Il ne reconnut pas le jeune Wabal- 
lath pour son représentant dans les provinces 
orientales, mais les Palmyréniens évitèrent une 
rupture officielle. Zénobie, la mère de Waballath, 
et régente de Palmyre, se garda bien d'abord 
de prendre le titre d'impératrice. Elle annexa 
FÉgypte et une partie de l'Asie Mineure, sous 



1. Pour tous ces faits et les suivants, voir le beau livre de 
M. Homo, l Empereur Aurélien. 



44 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

couleur de servir au mieux les intérêts de l'em- 
pire. 

Nous venons de prononcer le nom de la femme 
extraordinaire qui hante l'esprit aussitôt qu'on 
a prononcé le nom de Palmyre. L'imagination 
n'a-t-elle pas une certaine part dans sa légende? 
Malheureusement les documents sont rares. L'au- 
teur le plus complet est Trebellius PoUion, mais 
les historiens de l'Histoire Auguste sont en ce 
moment assez mal notés par la critique. Quelle 
tentation, pour un historien de la décadence, 
d'opposer à Gallien, dont il étale à plaisir la 
l'acheté et les débauches, cette femme coura- 
geuse, cette héroïne, cette véritable reine! Ad- 
mettons que Pollion ait cédé à l'entrainement 
des contrastes, il semble cependant qu'on a tort 
de récuser son autorité, lorsqu'il donne à Zénobie 
trois fils, Waballath, Timolaûs et Herennianus. 
Les trois noms sont parfaitement palmyréniens, 
les deux derniers avec une désinence latine, 
et il est probable que Pollion n'aurait pas in- 
venté si juste. Nous pouvons donc nous fier à 
lui, au moins dans les grandes lignes, c'est-à-dire 
sans attacher trop d'importance au portrait de 
Zénobie. La description qu'il nous a laissée de sa 
beauté physique, en dépit de son emphase, don- 
nerait plutôt l'impression d'une virago orientale. 
Aussi bien, dit un ancien auteur i, elle était plutôt 
Minerve que Vénus, et il ajoute, d'après Pollion : 

1. Wood, Irad. franr., p. 34. 



PALMYRE. 45 

« Comme elle pouvait boire beaucoup sans s'eni- 
vrer, elle se servait en habile politique de cette 
qualité de son tempérament pour connaître les 
esprits. » 

Zénobie se flattait de descendre de Gléopâtre, 
et, plus d'une fois sans doute, l'image de la 
reine d'Egypte erra devant ses yeux comme un 
modèle, plus d'une fois aussi elle espéra la ven- 
ger ou réaliser son rôve de régner sur la moi- 
tié orientale de l'empire romain. On ne dit 
point cependant que son nez ait fait les mêmes 
prodiges que celui de Cléopàtre, d'après Pascal'. 
Il faut lui reconnaître des qualités plus solides, 
on dirait volontiers plus bourgeoises, dans le 
sens honnête du mot. Voluptueuse, insouciante, 
spirituelle, Cléopàtre ne comprenait la vie que 
comme la folle équipée des Inimitables et se 
déroba par la mort à son vainqueur. Sérieuse, 
appliquée, bonne mère de famille, Zénobie ac- 
cepta de figurer au triomphe d'Aurélien et de 
lui devoir la vie. 

Auprès d'elle, son général Zabdas sut mener 
au combat les escadrons palmyréniens. Le rhé- 
teur Longin partagea sa fortune et mourut vic- 
time de sa fidélité. Elle fut moins bien inspirée 
en donnant sa faveur à Paul de Samosate, évèque 
d'Antioche, prélat ami du faste et d'orthodoxie 
douteuse, qui devait finir tristement, condamné 
par les évêques de sa province et déposé. 

1. « Le nez de Cléopàtre : s'il eût été plus court, toute la 
face de la terre aurait changé. » Pensées, vi, 43, éd. Havet. 

3. 



i(; MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

Cependant l'empire était tombé entre les 
mains d'un soldat qui mérita d'en être le res- 
taurateur. Aurélien entendait rétablir lunité 
de l'empire, en fait comme en droit, et concen- 
trer en sa personne toutes les prérogatives du 
titre impérial. Trop avisé pour ne pas aller d'a- 
bord au plus pressé, harcelé par des concurrents 
sur le Danube et même en Italie, il consentit à 
renouveler l'entente inaugurée entre Gallien et 
Odénath. Il ajouta même aux premières con- 
cessions par la convention de 270. « Au point 
de vue territorial », écrit M. Homo', cette con- 
vention (( consacre l'annexion à l'État palmyré- 
nien de l'Egypte et de la plus grande partie 
de l'Asie Mineure; au point de vue politique, elle 
donne au souverain palmyrénien une situation 
plus haute. La frappe devient à demi palmyré- 
nienne. Les monnaies latines de Syrie et les mon- 
naies grecques d'Alexandrie portent au droit 
l'effigie de Waballath, au revers celle d'Auré- 
lien..., avec tous les titres souverains ». 

Mais Aurélien ne pouvait consentir à rompre 
l'unité de l'empire. Le maitre de Rome était seul 
autorisé à porter le titre incommunicable d'Au- 
guste. Aurélien eût considéré comme une pro- 
fanation cette division qui parut plus tard à 
Dioclétien une nécessité inéluctable. Waballath 
était t'/r consiilaris, ver impcrator , du.r Borna- 
norum, il n'était pas Auguste. 

1. L'Empereur Aurélien. p. f)7. 



PALMYRE. 47 

Zénobie se serait-elle contentée de ce partage 
incomplet qui donnait cependant à Paimyre une 
splendeur inespérée . le second rang- après Rome? 
Voulut-elle absolument se parer du titre d'Au- 
gusta? Il est plus probable qu'elle comprit qu'Au- 
rélien, désormais débarrassé de ses adversaires, 
ne tarderait pas à rétracter des concessions hu- 
miliantes. Elle prit les devants. Entre le 23 fé- 
vrier et le 29 août 271 , \Vaballath prit le titre 
d'Auguste et Zénobie celui d'Augusta. La guerre 
était déclarée'. 

Aurélien la mena avec sa décision ordinaire. 
Un premier acte se joua à Antioche. Le terrain 
était mal choisi pour Zénobie. L'élément hellé- 
nique païen avait peu de sympathie pour cette 
monarchie arabe qui prétendait s'imposer à des 
Grecs. Les chrétiens, nombreux à Antioche, en 
voulaient à Zénobie de la protection qu'elle avait 
accordée à Paul de Samosate , arien avant la let- 
tre. Zabdas. vaincu presque sans combat, se 
retira d'un seul coup sur Émèse. Là encore, la 
tactique des légions l'emporta dans une bataille 
décisive. Il ne restait à Zénobie que Paimyre et 
sa barrière de sables. Aurélien se lança dans le 
désert et le siège commença. L'armée assiégeante 
privée d'eau, éloignée de tout centre de culture, 
était, en outre, exposée aux attaques des Arabes. 

1. Homo. p. 82. Le R. P. Germer -Durand a trouvé sur la 
route romaine d'Amman à Bosra, un milliaire du nom de Wa- 
haballath Auguste. Il est donc postérieur à la rupture, et prouve 
que les Palmvréniens prenaient au sérieux leur rôle adminis- 
tratif. 



48 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

Aurélien les acheta et en fit les pourvoyeurs de 
l'armée. Dès lors, tout était fini. La ville fut 
prise et Zénobie capturée au moment où. montée 
sur un chameau rapide, elle allait atteindre 
l'Euphrate. Une seconde rébellion n'aboutit qu'à 
la destruction plus complète de la malheureuse 
cité. La première prise de Palmyre, certaine- 
ment postérieure à août 271, est probablement 
du printemps de 272, la chute définitive de la 
fin de 272. On raconta que Zénobie avait suivi 
le char d'Aiirélien, parée plutôt qu'enchaînée 
par de lourdes chaînes d'or, dont des soldats 
supportaient le fardeau. 

Ce fut un effondrement aussi total que rapide. 
A cette reine du désert, il manquait le sol pour 
devenir une patrie. En dehors de la petite 
oasis, ses sujets n'avaient cessé d'être des no- 
mades. Et ces nomades étaient des marchands, 
îls avaient pu amasser des richesses immenses 
et créer, par leurs relations, un vaste empire 
commercial. Il leur manquait l'attachement au 
sol, la culture, la tradition historique ; ils n'a- 
vaient pas de patrie. Quand Athènes eut perdu 
l'hég-émonie des mers, il restait l'Attique, grou- 
pée autour du Parthénon. Quand Palmyre, 
vaincue, ne fuf plus qu'un poste militaire ro- 
main, cavaliers et chameliers, qui n'avaient pris 
de la civilisation qu'un vernis étranger, retour- 
nèrent au désert et disparurent à l'horizon de 
l'histoire. 

Ce fut en vain qu'Aurélien ordonna de recons- 



PALMYRE. 49 

truire le grand temple saccagé par ses propres 
sol lats^ ; en vain que, sous Dioclétien, le ptw.ses 
Hiéroclès y construisit un camp ; que Justinien 
étendit jusque-là son activité de bâtisseur. Les 
destinées de Palmyre étaient terminées. Benja- 
min de Tuy y trouva deux mille Juifs en 117-2. 
En 1321, elle fut décrite par Abulféda. Puis ce 
fut une obscurité si profonde que le monde let- 
tré refusa d'abord de donner créance à des mar- 
chands anglais d'Alep qui découvrirent, en 1678, 
les merveilleuses ruines, bâties par les djinn, 
obéissant à la baguette de Salomon. 



Les ruines de Palmyre doivent au désert leur 
conservation et leur charme. Si elles sont les 
plus considérables qui nous .soient restées de 
l'antiquité, c'est que la chute de la cité fut sou- 
daine et irréparable, et que nul ne songea à 
bâtir une autre ville au même lieu ou dans les 
environs. Antioche, située dans un pays d'allu- 
vions et constamment rebâtie, n'a pas conservé 
à la surface du sol une seule pierre antique. 
(>ésarée a été pillée au profit de Saint-Jean d'A- 
cre. Mais qui pouvait songer à aller chercher à 
Palmyre des tambours de colonne ou de grandes 



1. Templum sane Solis, quod apud Palmyram aquilifer 
legionis terti,c cuia vexilliferis et draconario cornicibus 
atque liticinihus diripuerunt, ad eam foi'mam volo, qu;i' fuit, 
reddL 



50 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

pierres, Émèse, à trois grandes journées de 
marche rapide, étant la cité la plus voisine? 
Elle demeura donc veuve et solitaire, selon Ti- 
mage de l'Écriture, et le sable qui l'envahit peu 
à peu la préserva, comme fit la cendre à Pom- 
péi, sans toutefois dépasser la partie basse de 
ses colonnes. Aussi fut-ce unéblouissementpour 
les premiers qui la découvrirent, que ces colon- 
nades, ces temples, ces arcs, qui se dessinaient 
si fièrement et avec tant de netteté dans la lu- 
mière, comme une victoire sur le désert, hostile 
à l'homme, improductif, rebelle à toute civili- 
sation. La mélancolie se mêle à l'étonnement. 
car le sable, qui est là chez lui, a repris ses 
droits et triomphe à son tour d'une entreprise 
héroïque, mais désespérée. A Sienne, dans l'en- 
ceinte vide qui devait être une cathédrale, et 
où la cathédrale actuelle, pour grande qu'elle 
soit, n'occupe qu'un transept du plan primitif, 
on respire, comme le parfum d'un vase brisé, 
les hautes aspirations de la cité du moyen âge. 
A Palmyre, l'émotion n'est pas moins profonde 
à contempler l'effort gigantesque de ces nomades 
qui ont osé faire de leur oasis la capitale d'un 
empire. L'oasis existe encore, car la source coule 
avec la même abondance qu'autrefois ; l'âme 
du peuple ancien ne parle plus que par les 
ruines qui attestent, en même temps que sa 
richesse, une incontestable grandeur. 

Le contraste entre le passé et le présent n'est 
que plus accusé par la présence de quelques 



PALMYRE. 51 

centaines de masures qui abritent tant bien 
que mal trois ou quatre mille habitants. Ces 
gens ont oublié le nom grec de Paimyre et ne 
connaissent que le nom sémitique primitif qu'ils 
prononcent Tèdmôr ou Tèdmour. On ne peut se 
défendre d'un sentiment de répulsion et de 
dég-oût quand, en pénétrant dans le grand tem- 
ple, on rencontre partout ces misérables gour- 
bis, accolés aux portiques, appuyés sur les murs, 
barrant partout le chemin, brisant les lignes, 
salissant les riches moulures, semblables aux 
morsures des parasites sur un tissu de pourpre. 
En dehors du temple, quelques cabanes cachées 
dans le feuillage de l'oasis font moins piteuse 
figure. Heureusement, le reste des ruines en est 
complètement affranchi, et on peut se rendre 
compte très facilement du plan général de la 
ville. 

Ceux qui ne cherchent pas seulement dans ce 
spectacle un incomparable tableau ou un sujet 
de méditation sur la fragilité des choses humai- 
nes, mais qui voudraient se faire une idée pré- 
cise de l'état ancien des monuments, seront 
sans doute bientO)t satisfaits, car, dès 1897, M. E. 
Guillaume annonçait dans la Revue des Deux 
Mondes, que la mission entreprise par M. Ber- 
tone avait pleinement réussi ^ Ce jeune savant, 
membre de l'École française de Home, a passé 
plusieurs mois à Paimyre et en a rapporté les 

1. Revue des Deux Mondes. 15 juillet 1897. Les ruines de 
Paimyre et leur récent explorateur. 



52 MELANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

éléments d'une restauration complète et cer- 
taine de l'ancien état ^ . Comme toutes les 
villes antiques bâties sous l'empire, Palmyre 
était traversée par une immense avenue. Cette 
avenue, à trois arcades, avait plus de i.lOO mè- 
tres de long. C'était comme l'artère principale, 
devenue une sorte de Panthéon national, où la 
cité exposait les statues de ses plus glorieux ci- 
toyens. L'un des tambours des colonnes était 
dans ce but taillé de façon à saillir en con- 
sole. Sur la console, une statue; au-dessous de 
la statue, on avait quelquefois gravé une ins- 
cription en palmyrénien et en grec, pour pré- 
senter le grand homme au public. Aujourd'hui, 
tous les socles sont vides ; les statues ont été 
prises pour des idoles et brisées. 

L'avenue s'ouvrait, du côté du grand temple, 
en lui faisant face, par un arc triomphal, et se 
terminait du côté de la montagne par un petit 
édifice, probablement un château d'eau. A gau- 
che, le théâtre, découvert par M. Bertone, et le 
palais. A droite, des thermes, une bibliothèque, 
un petit temple et, plus tard, une basilique 
chrétienne. 

Le grand temple, selon la loi fondamentale 
de tout sanctuaire sémitique, se composait d'une 
grande enceinte, renfermant la maison propre- 
ment dite du dieu. L'enceinte était ici un péri- 

1. Nous n'avons aucune connaissance dune publication des 
plans de M. Beilon,e qui ont été exposés à Rome à la villa Mé- 
dicis, si nous ne nous trompons. [C'est encore vrai en 1914.] 



PALMYRE. 53 

bole carré de 227 mètres de côté. Vu de Texté- 
rieur, c'était comme une immense construc- 
tion compacte, avec ses lignes de fenêtres 
étagées. En franchissant la porte, restaurée (!) 
depuis par Bibars, on pénétrait dans une grande 
cour. On constatait alors que les murs extérieurs 
servaient simplement d'appui à des portiques 
doubles, dont les colonnes, au nombre de Mï, 
et hautes de iï mètres, répondaient à une ran- 
gée de pilastres. Au centre se trouvait, selon 
Tordre accoutumé, la celia da dieu, qui était 
encore un édifice considérable. 

De même que les colonnes de la grande ave- 
nue, les colonnes des portiques du temple por- 
taient des statues sur leurs consoles, avec des 
inscriptions. Deux de ces inscriptions, décou- 
vertes très récemment, ont permis de dater la 
construction du temple. On ne sait pas, il est 
vrai, si le naos central est antérieur ou posté- 
rieur aux portiques, mais l'œuvre parait bien 
être d'une seule venue et les inscriptions placées 
sous les consoles lui sont nécessairement posté- 
rieures. 

Or l'une d'elles, trouvée par M. Littmann ', 
date de l'an 3i0, d'après l'ère des Séleucides 
(312 av. .I.-C), c'est-à-dire de l'an 28 à 29 de 
notre ère ; une autre, notée par Euting, est de 
l'an 333, soit 21 ap. J.-C, et enfin celle qu'a 
relevée le prince AbamelekLazarew, de l'an 321, 

1. Semilic inscriptions, New-York, 1903. 



54 MELANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

soit 9 av. J.-C, semble faire allusion à la cons- 
truction du temple. 

C'était évidemment un sanctuaire national ; ce 
fut sans doute la première œuvre considérable 
entreprise par les Palmyréniens aussitôt après 
la razzia manquée d'Antoine, sinon un peu au- 
paravant. 

Le reste des constructions suivit de très près 
et semble avoir été bâti d'un seul coup. 

Ce qui frappe en effet le plus, dans les ruines 
de Palmyre, c'est l'uniformité du style. Les pre- 
miers explorateurs en avaient été frappés. 
Wood écrivait : « Il est remarquable qu'à l'excep- 
tion de quatre demi-colonnes ioniques dans le 
temple du soleil et deux dans un mausolée, tout 
le reste est de l'ordre corinthien, superbement 
orné de beautés frappantes, mais qui ne sont 
pas sans défauts visibles i. » 

Ailleurs, le même auteur parle du " licen- 
cieux corinthien ». 

L'épithète est peut-être un peu dure pour la 
feuille d'acanthe, mais il faut avouer que, le 
premier saisissement passé, on est écrasé et 
bientôt exaspéré par cette monotonie. Combien 
plus fraîche et plus gracieuse l'imagination de 
nos pères qui ornaient leurs cathédrales de toutes 
les plantes de leurs champs! 

Encore l'acanthe est-elle ici une plante étran- 
gère. Elle a été transplantée, partout, en une 

1. p. 51 de la traduction française. 



PALMYRE. 55 

fois, et cet ornement, à lui seul, marque com- 
bien peu cette architecture était faite pour ce 
sol. On songe involontairement à la serre ins- 
tallée par un industriel très riche, pour contenir 
une plante exotique, toujours la même. Rien ici 
ne révèle l'effort personnel d'un peuple pour 
gravir les degrés de l'art. Ces premiers tâton- 
nements, si touchants par le sentiment instinc- 
tif qu'ils révèlent, en dépit de la gaucherie des 
doigts, ces monuments qui rappellent tous les 
stages de l'histoire et les souvenirs glorieux du 
peuple qui les a construits, l'épanouissement 
de l'art sûr de lui, la décadence même, qui 
s'excuse presque par le désir défaire autrement, 
rien de tout cela,, qui fait le charme incompa- 
rable d'Athènes, ne se retrouve à Palmyre. La 
ville a été faite d'enfilée, et. s'il ne faut pas 
hésiter à prononcer ce mot, faite sur commande. 
Ces opulents conducteurs de caravane, ces com- 
merçants enrichis, d'une fabuleuse richesse, ont 
commandé à des architectes grecs une ville 
trèslu.xueuse, d'après les dernières exigences de 
la mode ou du moins du goût d'alors. On leur 
a bâti cette ville, et il faut reconnaître qu'ils 
ont eu la générosité d'y mettre le prix. Comment 
les architectes grecs se sont-ils prêtés à cette 
fantaisie de parvenus, incapables de puiser dans 
leur tradition nationale ni les règles, ni le sen- 
timent de l'art? C'est ce que M. Guillaume va 
nous apprendre ^ : « Les Grecs firent cette con- 

1. Article cité, p. 396. 



56 MÉLANGES DHISTOIRE RELIGIEUSE. 

cession aux Asiatiques d'abandonner les règles 
de mesu're d'après lesquelles ils avaient fait des 
chefs-d'œuvre pour élever des édifices immenses 
auxquels, à force d'art, ils étaient l'aspect du 
démesuré. Pour cela, au temps d'Alexandre, ils 
s'étaient servis des ordonnances corinthiennes, 
jusque-là peu employées chez eux. Ayant re- 
connu que c'étaient celles qui se prêtaient le 
mieux à être grandies, ils les avaient dévelop- 
pées avec une sorte de passion. » 

Ainsi, ce sont des Grecs qui ont bâti Palmyre, 
du premier au second siècle de notre ère, et 
cette origine étrangère des monuments s'accorde 
bien avec ce que nous savons de l'histoire de la 
ville ; tout ce qui, chez les Palmyréniens, n'é- 
tait pas la vie nomade, ne pouvait être qu'un 
emprunt à la civilisation des pays de culture. 

Il est cependant des monuments dont le ca- 
chet leur est propre, ce sont les tombeaux. Il 
n'est pas douteux que les Palmyréniens, comme 
les autres Sémites, n'aient d'abord enseveli leurs 
morts dans des caveaux creusés dans le roc. On 
ne pouvait se dispenser d'élever des monuments 
sur les tombes, selon une coutume non moins 
générale. Puis les monuments eux-mêmes fu- 
rent organisés pour recevoir les cadavres. Sur 
l'hypogée primitif, on bâtit de hautes tours 
carrées. Dans l'épaisseur des murs, on ménagea 
des escaliers conduisant aux étages. Au centre 
de chacun de ces étages, une grande chambre 
carrée, ornée de stucs peints, était comme le 



11 



PALMYRE. 57 

salon des morts. Sur les parois se trouvaient 
leurs images sculptées en bustes : tantôt un 
homme d'un aspect sévère, tenant à la main une 
sorte de rouleau, tantôt une femme parée d'un 
diadème ou de riches colliers. Ordinairement, 
une inscription placée dans le champ libre in- 
dique le nom du défunt, l'année de sa mort et 
se termine par hélas! Combien de bustes de 
femmes n'ont-ils pas été vendus par les Arabes 
pour quelques métalliks à des marchands d'an- 
tiquités, et revendus chèrement à des amateurs, 
comme le propre portrait de Zénobie! Ces ima- 
ges funéraires, tracées sur des plaques de pierre, 
servaient de fermeture au caveau où reposait 
le mort, non point le long du couloir, comme 
dans les catacombes de Rome, mais dans le sens 
de la profondeur du mur. 

Situées à l'entrée de la ville, au penchant des 
collines qui la bornent à l'ouest, et le long de 
la voie qui y conduit, ces tours sont comme une 
ligne de défense où les morts gardent les issues 
de la cité. Les tombeaux des Califes, au Caire, 
sont d'un style tout différent, mais c'est bien la 
même situation, suggérant la même pensée, 
attestant la perpétuité de la tradition arabe. 

Plus jaunes encore que les colonnades, sinon 
plus jaunes que les sables, ces tours ont cette 
couleur dorée que Théophile Gautier nommait 
couleur de dinde rôtie. Et, dans cet or univer- 
sel, que, pendant la saison d'été, les broussailles 
brûlées du soleil rehaussent encore de tons 



58 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

plus ardents, la monochromie intense de la 
terre répond au bleu non moins implacable du 
ciel. 

Décidément toutes les protestations du goût 
occidental tombent. On eût peut-être conservé 
la liberté de la critique, quand la ville était 
animée, bruyante et glorieuse. Aujourd'hui on 
se tait, on est vaincu par l'harmonie des ruines 
et du désert. Et quand le soleil couchant les 
caresse d'un éclat plus vif, qu'on sait plus trom- 
peur, et que tout cet or qui tlamboie coule sous 
les doigts, sable stérile, on rêve de ces trésors 
que le diable donne et qui fondent sous la main. 
— Il fait nuit, rentrons sous la tente, laissons les 
djinn maîtres chez eux, dit le cheikh. 



Les premières inscriptions palmyréniennes 
rapportées en Europe ne firent dabord qu'exci- 
ter la curiosité. On s'étonne aujourd'hui des 
longs tâtonnements de la science, car ce déchif- 
frement n'était qu'un jeu, comparé à la lecture 
des caractères hiéroglyphiques ou cunéiformes. 
Au maniement extrêmement compliqué des 
écritures de l'Egypte et de la Chaldée, les Phé- 
niciens ou les Araméens avaient, peut-être dès le 
quinzième siècle avant Jésus-Christ, substitué 
l'écriture alphabétique. L'unique alphabet avait 
pris, selon les lieux, des formes différentes et, 
tandis que les Phéniciens restaient fidèles à sa 



PALMYRE. 59 

physionomie primitive, rendue cependant plus 
cursive, plus arrondie, plus molle, les Araméens 
avaient formé leurs lettres d'une façon plus 
massive, comme s'ils avaient voulu les inscrire 
dans des carrés. L'alphabet palmyrénien, un 
peu moins cependant que Falphabet nabatéen, 
ressemblait à celui que les Hébreux avaient 
adopté après la captivité de Babylone. Il ne 
devait donc point offrir de difficulté autre que 
l'embarras de distinguer certains caractères trop 
semblables', ce qui est encore aujourd'hui un 
écueil pour les épi graphistes. 

La langue n'était pas non plus inconnue. Sauf 
quelques particularités dialectales, c'était cette 
langue araméenne connue depuis longtemps par 
la Bible et qui se révèle de plus en plus comme 
la langue de l'administration et des affaires sous 
les Achéménides. Comment s'était-elle for- 
mée? c'est ce qu'il est assez difficile de dire. On 
comprend plus aisément sa rapide diffusion. 
Ayant pris naissance au cours supérieur de l'Eu- 
phrate, elle était au centre du vaste empire. 
Très simple dans ses flexions, beaucoup moins 
riche que l'arabe et même que l'hébreu, sortie 
de la gangue traditionnelle qui enfermait l'assy- 
rien dans des signes illisibles, elle était naturel- 
lement destinée à servir de lien aux différents 
peuples sémitiques, et les ancêtres des Palmyré- 
niens de l'histoire ont dû contribuer beaucoup à 

1. Le mîm et le qôf. 



(10 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

sa diffusion. On la retrouve à mesure que les trou- 
vailles se multiplient depuis Li haute Egypte jus- 
qu'en Cappadoce et à Babylone. Les Palmyré- 
niens, quoi qu'il en soit de leurs origines arabes 
lointaines, plus voisins du foyer de la langue, 
mis plus tût en contact avec la culture, ont gardé 
beaucoup moins de traces de l'arabe que les 
Nabatéens. La tradition d'une race se maintient 
surtout par les noms propres ; ainsi ceux qui per- 
mettent de reconnaître en Angleterre ou à Ber- 
lin les descendants des compagnons de Guillaume 
le Conquérant ou des réfugiés sortis de France 
après la révocation de l'édit de Nantes. Les noms 
propres des Nabatéens ont encore le cachet de 
l'Arabie; ceux des Palmyréniens sont plus ara- 
méens. 

Et ce sont bien les noms propres qui firent 
d'abord le principal intérêt des inscriptions pal- 
myréniennes. Celles qu'on a recueillies jusqu'ici 
sont le plus souvent de simples titres funéraires, 
avec le nom du défunt, de ses parents, quelque- 
fois de celui qui a construit le monument, et la 
date du décès. Plus importantes sont les inscrip- 
tions votives, qu'on rencontre surtout sur les 
consoles des colonnes. La console, avons-nous 
dit, supportait une statue et l'inscription indique 
alors quelle est cette statue et pour quel motif 
elle a été dressée. C'est le Sénat et le peuple qui 
ont voulu témoigner leur reconnaissance à un, 
grand citoyen, ou de simples marchands qui 
disent leur gratitude au chef de caravane habile 



PALMYRE. (U 

qui a su les conduire sans danger de la Syrie aux 
bords du Tigre. D'autres fois l'inscription relate la 
construction d'un autel et le dédie à tel dieu. 

Il est cependant un texte qui sort tout à fait de 
l'ordinaire. Découvert par le prince Abamélek 
Lazarew, il est maintenant au musée de l'Hermi- 
tage, à Saint-Pétersbourg-. C'est un tarif doua- 
nier, écrit sur une stèle de forme pyramidale, 
en grec et en palmyrénien. Les philologues qui 
s'en sont occupés sont même convaincus que le 
texte grec est le texte original, et que la traduc- 
tion en palmyrénien pourrait être plus heureuse. 
Ce fait n'est peut-être pas sans importance pour 
la question de l'origine des évangiles. Il en res- 
sort avec évidence que le grec avait supplanté 
l'araméen même à Palmyre, comme langue du 
commerce et de la littérature. Le texte palmyré- 
nien lui-même, outre les mots latins déjà signa- 
lés plus haut, contient plus de trente mots grecs 
simplement transcrits, qui se rapportent pres- 
que tous à la vie politique. Il est vrai que nous 
sommes à une époque postérieure au voyage 
d'Hadrien (130 ans après J.-C). 

L'importance de ce document se comprend 
sans peine. Dépourvue d'industrie et de culture, 
la cité ne pouvait s'enrichir que par les douanes 
et les octrois, comme les citoyens par le trafic. 
Ici douanes et octrois sont des expressions à peu 
près identiques. L'usage de prélever une rede- 
vance sur les marchandises qui entraient à Pal- 
myre devait être immémorial. 

4 



f;2 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

L'antiquité avait coutume de confier la per- 
ception de ces taxes à des fermiers généraux. 
Ayant versé au Trésor des sommes considérables 
pour acquérir le monopole, ces publieains, que 
nous connaissons dès notre enfance par l'Évan- 
gile, étaient exposés à la tentation de tondre de 
trop près les contribuables. Aussi saint Jean-Bap- 
tiste leur recommandait-il de ne prélever que la 
somme fixée (Luc, m, 13). Encore fallait-il que 
chaque article fût réglé et que le tarif fût connu 
de tous les intéressés. Le Sénat de Palmyre avait 
pourvu à cette double nécessité en dressant, près 
de l'entrée du grand Temple, et sous la protec- 
tion des dieux nationaux, une stèle sur laquelle 
était taxée l'entrée de chaque objet. A ce mot, 
l'imagination, toujours en éveil quand il s'agit 
de Palmyre, ne manque pas d'évoquer les trésors 
de l'Inde et les richesses de l'Arabie, les diamants 
de Golconde et les pierres précieuses de Saba. 
Or, ce ne sont pas les objets rares qui produisent 
le plus sûrement la richesse, et peut-être trou- 
verait-on plus de millionnaires chez les mar- 
chands de sardines de la Cité que parmi les joail- 
liers de Piccadilly. Les choses les plus vulgaires 
sont l'objet ordinaire du tarif de Palmyre; les 
poissons salés n'y font pas défaut, — nous par- 
lions de sardines, — non plus que les agneaux. 

On y voit pourtant figurer aussi les fournitu- 
res de prix, la pourpre, venue probablement de 
Phénicie, le chrême parfumé, transporté dans 
des alabastres au long col, soigneusement scel- 



1 



PALMYRE. 63 

lés, tandis que l'huile ordinaire voyageait dans 
des outres, ballantes aux ilancs des ânes. Le 
chrême payait pour l'importation vingt-quatre 
deniers, plus un denier pour le chameau et douze 
deniers plus un pour l'exportation. C'était d'ail- 
leurs le seul article qui fût imposé à la sortie. 
Faut-il en conclure que c'était une des ressour- 
ces de l'industrie locale? Le tarif taxait encore 
les peaux, le sel, les racines précieuses, peut-être 
analogues à la réglisse, dont on fait encore au- 
jourd'hui un grand commerce aux environs d'An- 
tioche. Il avait établi l'équation : un char égale 
quatre chameaux, quatre chameaux égalent huit 
ânes. 

Impitoyable, il faisait payer pour les esclaves, 
pour les victuailles de voyage, le vin, l'orge, la 
paille, et même pour les chameaux à vide. On 
imagine si l'eau était donnée pour rien, dans ce 
désert! Huit cents deniers pour l'usage de la 
source ont paru une somme si énorme, qu'on 
propose d'y voir un abonnement annuel. On se 
rendra compte des sommes considérables versées 
dans le trésor de la cité, ou plutôt d'abord dans 
la caisse des fermiers généraux, si l'on songe au 
nombre vraiment formidable de chameaux qui 
passaient alors par cette route. M. André Marco- 
poli, banquier à Alep, se souvient d'avoir vu dans 
sa jeunesse une caravane composée de dix mille 
chameaux, pliant le genou pour décharger leurs 
caisses dans les immenses khans de la cité. L'ou- 
verture du canal de Suez a diminué ce transit, 



64 MELANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

mais, danslantiquité. il devait être encore plus 
considérable que vers le milieu du dix-neuvième 
siècle, puisque le commerce se faisait alors, non 
pas entre des pays ruinés, mais eatre le bassin 
de la 3Iéditerranée et tout le monde oriental. 

Il semble, d'ailleurs, d'après les articles du 
tarif, que le mouvement des marchandises allait 
d'Occident en Orient. Peut-être l'Orient livrait-il 
en échang-e des produits très rares, que le tarif 
ne taxait pas comme de trop petit volume et trop 
faciles à dissimuler. Il faut aussi compter avec 
les lacunes d'un texte incomplet. 



Le principal intérêt des inscriptions est de nous 
renseigner sur la religion des Palmyréniens. Elle 
se rattache à l'ensemble très caractérisé des reli- 
gions sémitiques. Il ne peut être ici question de 
tracer même les grandes lignes des croyances 
communes aux Assyro-Babyloniens, aux Cana- 
néens, aux Araméens et aux Arabes. Il faut se 
borner à quelques traits, sinon tout à fait parti- 
culiers, du moins plus accentués à Palmyre. 

Pendant longtemps on a cru et proclamé 
comme une vérité indiscutable que le soleil était 
son dieu principal. Et, en effet, Aurélien donne 
le nom de temple du Soleil au grand temple 
qui était sans aucun doute le centre respecté de 
la religion nationale. Cependant Aurélien est ici 
quelque peu suspect de partialité. Fils, d'après 



I 



PALMYRE. . 65 

la légende, d'une mère prêtresse du soleil, il en- 
treprit de fondre tous les cultes de l'empire dans 
le seul culte du dieu-soleil. Cette tentative, qui 
n'est pas sans analogie avec celle qu'avait hasar- 
dée, dix-sept siècles auparavant, Aménophis IV, 
le roi hérétique d'Egypte, avait l'avantage de 
constituer l'unité religieuse comme fondement de 
l'unité politique restaurée. L'Orient et l'Occident 
pouvaient s'unir dans la même croyance, et le 
choix du soleil était une avance aux sectateurs de 
Mithra, troupe ardente et résolue, remarquable 
par la vivacité de ses sentiments religieux. Les 
chrétiens, irréductibles, étaient destinés à dispa- 
raître. Le projet d'Aurélien, esprit très pratique, 
aurait manqué de base si l'opinion générale à 
cette époque n'avait, en effet, reconnu au soleil 
une sorte d'hégémonie sur tous les dieux. Cela 
était sans doute vrai au troisième siècle, à Pal- 
myre comme ailleurs. Nous savons cependant 
aujourd'hui, par le témoignage irrécusable d'une 
inscription trouvée dans le grand temple et datée 
de 321, ère des Séleucides, soit 9 après Jésus- 
Christ, que ce temple avait été d'abord consacré 
au dieu Bel'. Un autre texte, découvert en 1901 
par M. Littmann, qualifie ce temple « maison de 
leurs dieux- », mais ce groupement de tous les 
dieux du pays n'empêche pas la domination du 
titulaire principal. Ce qui est assez étrange, c'est 
que le nom même de Bel n'appartient pas à la lan- 

1. Dans la pailio grecque, xoù vaoù BïXou. 

2. Semilic inscriplions, New-York, 1901, j). 58 et suiv. 

4. 



Gi, xMELANGES DHISTOIRE RELIGIEUSE. 

gue araméenne. Le mot est assyrien ; il s'aait donc 
du Bel-Mardouk de Babylone dont le culte se 
répandit d'autant plus facilement dans la partie 
orientale du monde gréco- romain que les Grecs 
l'avaient assimilé àZeus. Bel n'est plus ici un dieu 
spécial, mais le dieu, roi des dieux, sous une éti- 
quette babylonienne d'origine, et c'est à lui que 
s'adressent sans aucun doute les allusions faites 
par les textes au dieu bon, au dieu éternel, au 
dieu béni à jamais, au dieu rémunérateur. 

Certains savants se sont crus autorisés par ces 
expressions à conclure que les Palmyréniens 
étaient parvenus d'eux-mêmes au monothéisme. 
Si le fait était prouvé, il faudrait sans doute 
tenir compte de l'ambiance des idées juives et 
de la propagande chrétienne. Mais, quoi qu'il en 
soit de ces influences, ce monothéisme prétendu 
ne s'élevait guère au-dessus du monothéisme 
monarchique d'Homère et n'empêchait pas le 
culte d'autres dieux, parmi lesquels « le dieu 
Alexandre », c'est-à-dire Alexandre Sévère, divi- 
nisé de son vivant. Au-dessous de Bel, Malakbel 
semble avoir joué un rôle prépondérant. Il est ex- 
pressément assimilé au soleil dans un texte bi- 
lingue, et M. Lidzbarski a pensé ingénieusement 
que son nom même signifie le messager oulange 
du Soleil, la manifestation du Dieu suprême 
se révélant au monde dans les rayons de l'astre. 
Cette hypothèse est encore peu sûre, parce que 
Bel lui-même était représenté avec des rayons, 
et Malakbel s'entendrait aussi comme << le roi 



PALMYRE. 67 

Bel ». Le couple Aglibôl et larkhibôl vient en- 
suite, et quoique le nom de larkhibôl, où outre 
lélément du « mois », ait paru indiquer un dieu 
Lune, certaine représentation figurée lui attri- 
bue, à lui aussi, un caractère solaire. 

On voit que, dans la réalité, Au rélien ne se 
trompait pas trop en constatant la dévotion des 
Palmyréniens pour l'astre du jour, mais cette 
extension de l'aspect solaire est l'œuvre du syn- 
crétisme gréco-romain, plutôt quun trait spé- 
cial de la race. 

C'est sans doute à cause de cet envaliissement 
d'apparence monothéiste que le culte de la di- 
vinité féminine n'a pas chez eux la même im- 
portance que dans le reste du monde sémi- 
tique. Ils avaient été beaucoup moins fidèles 
que les Nabatéens à l'antique Allath, la déesse 
des Arabes au temps d'Hérodote. Son nom se 
trouve cependant dans le composé Wal)allath, 
« don d'Allath » et la transcription grecque 
« Athénodore » prouve qu'on assimilait Allath à 
Minerve ou Athéné. 

Malgré tant d'influences diverses, les nomades 
devenus civilisés avaient gardé l'empreinte de 
leur ancienne organisation. Les dieux n'étaient 
pas ici, comme en Grèce ou môme en Babylonie, 
les dieux du sol ou de la cité, mais les dieux des 
tribus ou des clans. Ces dieux, et par là 
il ne faut point entendre des génies tutélaires 
de second ordre, mais les grands dieux, et 
même le dieu suprême, étaient donc en quelque 



68 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

facondes dieux personnels, les dieux des ancêtres 
dont le clan était censé descendre. S'il est inté- 
ressant de noter un rapprochement aussi étroit 
avec l'invocation des Hébreux au Dieu d'Abra- 
ham, d'Isaac et de Jacob, ce ne peut être qu'à la 
condition de distinguer soigneusement le Dieu 
unique des patriarches du dieu choisi par chaque 
clan dans un panthéon varié. Pas plus à Pal- 
myre qu'ailleurs, le désert n'a été monothéiste, 
et chaque découverte donne un nouveau dé- 
menti à l'ingénieuse formule de Renan. 

Loin d'offrir au monde un principe vraiment 
fécond, la religion palmyrénienne, déjà épuisée 
et contaminée, ne survécut guère à la ville. Il 
est touchant, pourtant, car rien ne nous est 
étranger des aspirations religieuses de l'àme, de 
retrouver, dans l'immense étendue de l'empire, 
des inscriptions qui rappellent que tel cavalier 
palmyrénien, à Rome, en Afrique, ou dans l'hu- 
mide Germanie, loin de sa cité et de ses temples, 
se souvenait encore, dans cet exil, « des dieux de 
Tadmor », 



III 



LES RELIGIONS ORIENTALES ET LES ORIGINES 
DU CHRISTIANISME, A PROPOS UE LIVRES RÉCENTS 

{Le Correspondant, ih juillot 1910) 

La science des religions s'est trop empressée 
de tirer des conclusions de l'histoire des reli- 
gions. Avant même que les faits fussent suffisam- 
ment connus et classés convenablement, on a 
voulu en extraire des systèmes, et ramener à des 
théories générales le peu que l'on savait. Les 
commencements du christianisme devaient né- 
cessairement être soumis à ce traitement. Ceux 
qui ne veulent pas y reconnaître le doigt de 
Dieu ne pouvaient, d'après les idées régnantes, 
rechercher ses origines que dans l'évolution des 
croyances. Et peut-on môme parler d'origines, 
quand il est entendu que toute croyance n'est 
que le développement d'une croyance anté- 
rieure? Quelques-uns voient dans le christia- 
nisme une synthèse, la synthèse des religions 
orientales, synthèses elles-mêmes des religions 
naturalistes et de la philosophie hellénistique. 



70 MELANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

Mais le christianisme est trop original pour qu'on 
essaie sérieusement d'en faire un conglomérat. 
On a plutôt recours à la comparaison des 
ébauches. Le monde gréco-romain, en quête 
d'une religion qui satisfit son idéal, au moment 
où les divinités grecques étaient décidément 
reconnues vides du divin, aurait puisé une ins- 
piration nouvelle en Orient, pour alioutir enfin 
au christianisme. Des esprits plus modérés s'en 
tiennent à la vague théorie des origines com- 
munes, des idées courantes, des aspirations gé- 
nérales auxquelles le christianisme aurait dû 
sinon sa formation, du moins son succès. 

Les premiers apologistes chrétiens, pour la 
plupart, n'ont pas refusé la collaboration de la 
raison humaine pour faire triompher leur foi. 
Remontant plus haut, quelques-uns se sont plu 
à dire que la philosophie d'un Socrate ou d'un 
Platon lui avait préparé les voies. Cependant, 
si l'on excepte, comme on le doit, la religion 
juive, aucun Père n'a attribué à une religion 
antérieure d'avoir disposé les âmes à la foi chré- 
tienne. C'est pourtant ce que l'on écrit un peu 
partout aujourd'hui, même dans des ouvrages 
d'ailleurs très remarquables par l'érudition, par 
la vigueur de la pensée, et par le respect qu'on 
y professe pour nos croyances. 

Une revue catholique ne peut plus se dispen- 
ser d'aborder ce sujet. 11 est d'une étendue à 
faire peur. Dès le début, nous écartons l'in- 
fluence délétère qui a pu être exercée par les 



LES RELIGIONS ORIENTALES. 71 

religions païennes sur la société chrétienne. 
Cette action il faut la reconnaître; elle s'exerce 
encore çà et là, on ne peut que le déplorer. 

Nous ne pouvons non plus parler du culte et 
du développement des usages chrétiens. Ce su- 
jet vient d'être traité avec méthode et dilig-ence 
par un jeune érudit de la Compagnie de Jésus, 
le R.P. Pinard 1. 

Nous n'avons donc en vue que les grands prin- 
cipes qui sont l'essence de la foi chrétienne et 
catholique. L'Église catholique croit en un seul 
Dieu, créateur du ciel et de la terre. Elle le dis- 
tingue du monde, sans cependant le placer dans 
la « catégorie de l'idéal », et elle le dit person- 
nel, sans cependant lui refuser d'être infini. L'É- 
glise croit que Jésus-Christ est à la fois Dieu et 
homme et l'adore sans méconnaître la distance 
infinie qui sépare la créature de la divinité. 
Elle croit qu'on ne peut être sauvé que par les 
mérites de Jésus-Christ, et cependant elle exige 
une stricte moralité personnelle. En attendant 
son union éternelle avec le Christ^ elle lui est 
unie par l'Eucharistie, dans laquelle elle reçoit 
le corps et le sang de Jésus. 

Telles sont, par rapport à la controverse ré- 
cente — car nous ne pouvons tracer ici le ta- 
bleau de tout le dogme — les doctrines vitales 
de l'Église. Elle les a fait prévaloir; peut-on dire 



1. Infiltrations païennes dans le culte juif et dons le culte 
chrétien, extrait de la Revue apologétique de Belgique (1909). 



72 MELANGES DHISTOIRE RELIGIEUSE. 

qu'elle les a empruntées, ou même qu'elles lui 
sont communes avec d'autres religions? C'est 
bien ce que joarait suggérer M. Cumont : « Le 
fait essentiel, si l'on considère l'empire romain, 
c'est que les religions orientales ont répandu, 
antérieurement puis parallèlement au christia- 
nisme, des doctrines qui ont acquis avec lui une 
autorité universelle au déclin du monde an- 
tique '.))Jesais bien que cette proposition, assez 
nette, est adoucie dans le cours de l'ouvrage du 
savant belge par mainte restriction, que, dans 
plus d'un cas, il rend hommage à la supério- 
rité du christianisme, que les divergences ne le 
frappent pas moins que les rapprochements. Ce- 
pendant on retire de sa synthèse l'impression 
que le paganisme s'était haussé au niveau du 
christianisme : « Les deux croyances opposées 
se meuvent dans la même sphère intellectuelle 
et morale, et, de fait, on passe alors de l'une à 
l'autre sans secousse et sans déchirement 2. » Et 
cela pourrait s'entendre d'une influence du chris- 
tianisme sur son adversaire, mais cette influence, 
que M. Cumont ne nie pas, il ne paraît pas lui 
faire une large place, et, ce qui est plus grave, 
c'est ceci : « A mesure qu'on étudiera de plus 
près l'histoire religieuse de l'empire, le triomphe 
de l'Eglise apparaîtra davantage, pensons-nous, 
comme l'aboutissement d'une longue évolution 

1. Lex Religions Orientales dans le paganisme romain, par 
Fraiiz Cuiiioiit, professeur à l'L'niversité de Gand, p. xviii. 

2. Livre cité, p. 254. 



LES RELIGIONS ORIENTALES. 73 

des croyances 1 », ou encore : « L'esprit religieux 
et mystique de l'Orient s'était peu à peu imposé 
A la société entière, et il avait préparé tous les 
peuples à se réunir dans le sein d'une Église 
universelle'. » 

Il nous est absolument impossible de souscrire 
à ce jugement, et nous demandons à l'éminent 
auteur la permission de lui soumettre nos raisons. 

Un mot, en commençant, sur la méthode. On 
se rappelle la boutade d'Alfred de Musset : « Il 
y a certains assemblages de mots qui passent 
par instant sur vos lèvres, à vous autres; on ne 
sait qu'en penser. » C'est, chez nos historiens 
des religions, une affectation perpétuelle d'em- 
ployer en parlant des religions païennes des 
mots qui ont un sens chrétien défini. Le public 
en conclut que ces religions possédaient aussi la 
chose. Un historien aussi soucieux de probité 
que M. Cumont ne manque pas de prévenir son 
lecteur : « C'est un artifice de style pour faire 
saillir un rapprochement et établir vivement 
et approximativement un parallèle -^ » A la 
bonne heure, et l'on pourrait se contenter de 
sourire quand on lit « les vêpres isiaques », pour 
l'office du soir d'Isis; F « eau bénite », pour 
l'eau lustrale; les « membres du conseil de 
fabrique », pour les administrateurs temporels 
des communautés mithriaques. A Jérusalem, il 

1. P. XXI. 

2. P. 254. 

3. P. XII. 

MÉLANGES. 5 



74 MÉLAiNGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

nous est arrivé de comparer la mosquée el-Aqsa 
aune paroisse, la mosquée d'Omar à une église 
votive . 

Dans un ouvrage scientifique, c'est là un jeu 
dangereux et la source des plus graves confu- 
sions. On écrit couramment « la communion 
mithriaque », et cependant M. Gumont nous 
prévient que la « cène de Mithra et de ses com- 
pagnons » doit s'entendre dans le môme sens 
que « le socialisme de Dioclétieni ». 

A une procession d (sis, on jette des tleurs, on 
porte des torches. Voilà bien nos processions; 
qu'y a-t-il de plus naturel? Mais quand M. La- 
faye- met sur le sein du prêtre « le vase où est 
enfermée la substance divine ", nous pensons au 
Saint-Sacrement, et l'analogie serait des plas 
graves. En réalité, Apulée parle seulement de 
r « image vénérable de la toute-puissante 
déesse » d'un ce SAHibole ineffable qui représente 
bien la religion ^ ». 

Nous n'accusons aucun historien des religions 
d'employer à dessein des mots équivoques; mais 
nous constatons qu'on préjuge, sans en avoir 
l'air, le syncrétisme qu'il faudrait démontrer. 
Nulle part ailleurs que dans la science (!) des 
religions on ne tolérerait une méthode aussi 
défectueuse. Cette précaution prise, il faut enfin 
entrer dans le sujet. 

1. Les Religions..., p. xii. 

2. Histoire du culte des divinités d Alexandrie, p. 124. 

3. Métamorphoses, xi, 11. 



LES RELIGIONS ORIENTALES. 75 

Il y a lieu d'examiner pour chacune des reli- 
gions, orientales, cultes syriens, religion d'Isis, 
mystères de Mithra, quelle ressemblance elle 
peut avoir avec le christianisme, pour se de- 
mander ensuite si toutes ensemble ont eu une 
influence favorable sur son développement. Ce 
sont les deux parties du thème donné. 



Ce n'est pas seulement sous l'empire que les 
cultes syriens se répandirent en Occident. Sans 
parler des influences très anciennes qu'on n'a 
pas encore suffisamment éclaircies, le phénicien 
Adonis, dont le nom même, Adon, «. seigneur », 
indiquait l'orig-ine étrangère, était devenu un 
dieu grec longtemps avant la conquête d'A- 
lexandre. Il n'existait point alors d'État syrien 
absolument autonome, et les sacerdoces syriens 
eurent quelque mérite à conserver leurs cultes 
malgré Tascendant de la religion professée par 
le grand roi. Les Perses, il est vrai, ne paraissent 
pas avoir fait alors de propagande bien sérieuse. 
Tout changea quand l'Orient devint grec. Il fut 
alors partagé entre plusieurs dynasties très 
férues d'hellénisme. Les Séleacides, maîtres de 
la Syrie, se distinguèrent par leur zèle, le roi 
étant l'image vivante de Zeus et son incarnation 
véritable. Le prosélytisme d'Antiochus Épiphane 
est bien connu, et chacun sait, par l'histoire 
sainte, que Jérusalem refusa de recevoir le Zeus 



76 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

Olympien. Mais le Dieu des Juifs était le seul à se 
tareuer de cette intolérance. Les dieux syriens 
cohabitèrent avec les dieux grecs ou s'affublèrent 
de leurs noms. Dans quelle mesure s'opéra cette 
fusion et quel fut le dosage? C'est ce qu'on ne 
saura jamais exactement. La religion grecque 
n'était guère alors que la religion de la poésie 
et des arts. C'est par là quelle régna en Orient, 
sur le goût des gens cultivés plutôt que sur 
l'esprit des masses. On élait dévot aux dieux 
grecs dans la mesure où l'on était Philhellène; 
ceux qui savaient lire Homère et savaient appré- 
cier les chefs-d'œuvre de la sculpture profes- 
saient, au moins du bout des lèvres, le culte de 
Zeus et d'Aphrodite; dans le danger chacun 
recourait au dieu ou à la déesse de son pays 
natal, quand, pour plus de sûreté, on n'invo- 
quait pas tout le monde : témoin ce Syrien d'As- 
calon, poursuivi par les pirates, qui se voua à 
la fois à Zeus des vents favorables, à Astarté de 
Palestine et à Aphrodite Ouranie^ 

Ordinairement, chacun gardait ses dieux, et, 
avec le temps, les cultes syriens reparurent 
plus homogènes et plus tranchés. Ce fut proba- 
blement lorsque la Grèce perdit le pouvoir poli- 
tique qu'on se soucia moins de son panthéon. 
Les Sémites formèrent, dès lors, de petites prin- 
cipautés indépendantes, dont les Nabatéens et 
Palmyre sont les plus célèbres. Incapables de 

1. Inscription du deuxième siècle avant notre ère découverte 
à Délos en 1907. 



: 

I 



LES RELIGIONS ORIENTALES. 77 

se soustraire à l'empire artistique <]es Grecs, 
ils n'adorent cependant que les dieux natio- 
naux', et c'est bien aussi ce que semblent avoir 
pratiqué les Syriens soumis à Rome. Incontes- 
tablement, au deuxième siècle après Jésus-Christ, 
les cultes syriens prennent une sorte de re- 
vanche. Non seulement ils s'affranchissent du 
joug" des Grecs, mais ils se concentrent, se for- 
tifient et envahissent le monde romain. 

On a maintes fois décrit cette pénétration du 
monde latin par des Syriens, esclaves, commer- 
çants ou soldats. Très souples d'allures, affec- 
tant de s'adapter aux hommes et aux choses, 
insinuants, adroits, soucieux de plaire, persuadés 
que leur finesse et leur génie de l'intrigue les 
rendent supérieurs aux bonnes gens d'Occident, 
les Syriens — comme les Juifs — ont toujours 
compris l'avantage de se serrer et de demeurer 
unis. 

Or la religion est le principal et le plus sacré 
de tous les liens. Aujourd'hui, même si la diver- 
sité de croyance ne sépare pas un Syrien ou un 
Maronite d'un Américain du Nord, l'Oriental 
tient encore à se faire accompagner dans ses 
migrations d'un prêtre de sa race qui célébrera 
les mystères selon son rite. Combien plus, au 
temps de l'empire, le Palmyrénien ou le soldat 
de Commagène, l'adorateur de Bel ou de la 
déesse syrienne, était-il jaloux de conserver ses 

1. Sauf, l>ieii entendu, le culte impérial qui s'imposa à Pal- 
111) re. 



78 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

dieux! Quelques-uns de ces dieux étaient trop 
étroitement nationaux pour attirer un public 
cosmopolite. Douchara ou larkhibol ne furent 
jamais honorés que des Nabatéens ou de ceux 
de Palmyre. Mais de cette cohue des dieux sé- 
mitiques, non moins pressée que celle des petits 
dieux du Latium, deux grandes figures avaient 
émergé, la déesse syrienne, que l'on nommait 
maintenant Atergatis, et le dieu mâle, qu'il fût 
originaire d'Héliopolis ou de Doliché, qu'on 
avait assimilé directement au Jupiter de Rome. 
La déesse représentait l'éternel féminin auquel 
toutes les religions antiques avaient fait une si 
large place; le dieu était tout le divin, tel que 
l'entendaient les Sémites, le maître du monde, 
tout-puissant et éternel. 

Cette religion s'étendit-elle beaucoup en de- 
hors de sa clientèle normale de Syriens émi- 
grants? On serait tenté de l'admettre, puisque, 
par deux fois, un empereur de Rome songea à 
faire d'un dieu sémitique le dieu suprême de 
l'empire. La première fois, ce fut Elagabale, 
prince plus syrien que romain. Et déjà l'on cons- 
tate que c'est bien en Syrien qu'il se comporte. 
C'est le dieu dont il était prêtre avant de devenir 
empereur, le dieu dÉmèse, la pierre noire en 
forme de ruche, avec son cortège d'efféminés 
vêtus à la mode syrienne, c'est son dieu à lui que 
le jeune extravagant prétend imposer à Rome. Il 
fut victime de son zèle : cette mascarade disparut 
et l'on balaya les restes de l'orgie. La tentative 



LES RELIGIONS ORIENTALES. 79 

d'Aurélien fut plus sérieuse. Mais dans son cas 
le dieu sémitique partage, ou plutôt, il fournit 
la moitié du type qu'on propose à l'adoration 
officielle du monde romain. Le nouveau dieu 
est le Soleil, déjà reconnu comme dieu dans 
l'empire, et l'on espère que dans le Soleil tout 
l'Orient reconnaîtra l'antique Bel, qui avait 
surnagé dans le naufrage du Panthéon babylo- 
nien. Il n'y a qu'un dieu, mais il y a deux statues : 
celle du Soleil à la mode grecque et celle de Bel 
le Babylonien^. Les Grecs savent bien aussi que 
leur Apollon est le Soleil, et il sera loisible encore 
aux sectateurs de Mithra de reconnaître leur dieu 
dans l'essence de ce Soleil, car Mithra est, lui 
aussi, le Soleil invincible. 

C'est donc un vaste syncrétisme qui hante la 
pensée du vainqueur de Zénobie, mais en somme 
Palmyre a été vaincue; l'Orient a été encore une 
fois débouté de sa prétention de créer un empire 
rival. Ce fut le Soleil gréco-romain qui prévalut 
comme type : les collèges sacerdotaux, les tem- 
ples, les jeux fondés par Aurélien relevèrent de 
lui. 

L'idée d'Aurélien dura autant que son règne. 
Ce n'est donc pas d'après ces démonstrations 
officielles qu'on peut juger de l'importance ac- 
quise par les dieux syriens. Si l'on se rapporte 
aux inscriptions, ce sont surtout, comme nous 
l'avons dit, la déesse syrienne, leBaal de Doliché 

î. Le texte de Zosime (I, 61, 2) est formel. 



80 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

et celui d'Héliopolis qui ont les faveurs. A Rome 
même, on connaît depuis longtenps le sanctuaire 
de Jupiter Doliclienus à l'Aventin. Son rival, le 
dieu de Baalbek, était installé au Janicule, 
comme l'ont prouvé les fouilles qu'on pratique 
depuis 1901 à la villa Sciarra. De Rome, ces 
cultes se répandirent jusqu'aux confins de l'em- 
pire, même c'est là surtout qu'on les rencontre, 
spécialement chez les soldats originaires de Syrie. 
Sans pouvoir entrer ici dans une discussion mi- 
nutieuse, j'avance que personne ne comparerait 
la propagande des dieux syriens parmi les Occi- 
dentaux à celle de Mithra ou même d'Isis. D'ail- 
lenrs, ce qu'il importerait le plus de connaître, 
ce n'est pas le nombre des adeptes, c'est la 
valeur de la religion. 

Pour le culte, on reconnaît qu'il n'était pas 
particulièrement recommandable. Les religions 
syriennes n'ont point eu de mystère, s'il faut 
entendre par là des initiations successives, asso- 
ciant les mystes du plus haut degré à des spec- 
tacles dont on leur révélait l'énigme ^ Ce n'est 
pas qu'elles n'aient rien eu à cacher, et il est 
des rites qui demeurèrent sans doute envelop- 
pés d'un certain mystère, ne fût-ce que par pré- 
caution envers la police. Les sacrifices humains, 
cette tare des cultes sémitiques, et spécialement 

1. M*. Cumont cite, il est vrai, deux passages d'Hippolyte 
{Adv. hxres., V, xi. 7 et 18) sur les mystères des Assyriens. 
Mais c'est une autorité assez ciiétive. On aimait à se réclamer 
de la sagesse, des mystères des Orientaux, sans avoir en vue 
rien de bien précis. 



LES RELIGIONS ORIENTALES. 81 

des cultes phéniciens et carthaginois, se main- 
tinrentmalgré la loi romaine. Dans le sanctuaire 
du temps des Antonins découvert au Janicule, 
M. Gauckler a cru reconnaître les traces d'une 
victime humaine sous l'autel. 

On se cachait moins pour pratiquer la pros- 
titution sacrée, sous son mode le plus répugnant, 
et il fallut que Constantin y mit un terme au 
sanctuaire d'Afca, à la source du fleuve Adonis. 
M. Cumont s'est exprimé là-dessus avec toute la 
vigueur désirable : « La religion qui sacrifiait 
à la divinité la vie des hommes et la pudeur des 
femmes était demeurée sous bien des rapports 
au niveau moral des peuplades insociables et 
sanguinaires >. » 

Qu'y avait-il donc dans cette religion qui pût 
attirer les âmes? La transcendance du divin? 
soit ! Nous avons cherché nous-mome à marquer 
de quelques traits ces religions sémitiques, exi- 
geantes et sévères-. On n'y plaisantait pas avec 
le divin, on ne se permettait pas de familiarités 
avec les dieux, on ne mettait pas de bornes à 
leur empire ni à leur durée. 

En Egypte, par exemple, on croyait que les 
dieux comme les hommes obéissaient aux for- 
mules magiques. Les dieux mouraient comme 
hommes, et même une seconde fois comme dieux. 
Il y avait un terme à leur existence terrestre, 
cela va de soi, mais leur existence de l'au-delà 

1. Livre cilé, p. 14i. 

2. h'tudes sur les religions sémitiques, 2'' éd. 



82 MELANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

connaissait aussi les infirmités, la vieillesse et 
même la mort. La Grèce ne concevait pas les 
vrais dieux, les Olympiens, sans le charme d'une 
jeunesse éternelle, mais ils étaient soumis eux- 
mêmes aux lois du destin i. Dans quelle mesure 
le destin est-il placé hors de la sphère du divin? 
Il serait difficile de le dire. Quoi qu'il en soit, 
le Sémite n'a jamais eu cette idée de l'enchaî- 
nement fatal des choses; la divinité peut ce 
qu'elle veut, elle est vraiment d'une autre es- 
sence que l'homme. 

Encore est-il que la divinité était concrétisée 
surtout dans la déesse syrienne et dans un Baal. 
Or la déesse, du moins, n'a pas beaucoup changé 
depuis que les vieux poèmes jjabyloniens lui 
prêtaient des penchants si dépravés. On n'a pas 
essayé de l'assimiler à une personnalité unique 
du panthéon grec. Elle n'avait pas la grâce d'A- 
phrodite, étant plus redoutable. Elle était, eu 
somme, la déesse syrienne, avec son cortège 
d'efieminés. Apulée a décrit leurs courses er- 
rantes, avec la caisse divine portée sur un âne, 
et rien ne prouve qu'il ait exagéré leur rapaxîité 
et leur impudeur. De progrès dans ce concept 
du divin on ne peut signaler aucune trace. 

Si haut qu'on place le Baal, on ne peut oublier 
qu'il était l'époux de cette dame, peut-être 
moins honoré qu'elle de la confiance des dévots. 
En s'assimilant au Jupiter Optimus Maximus. 

1. Ces points sont notés par M. Cumont. 



LES RELIGIONS ORIENTALES. 83 

il n'avait pas perdu beaucoup, car c'était une 
fort grande figure. Convenons que ses traits 
étaient moins nets et que l'imagination pouvait 
se donner carrière en lui prêtant les attributs les 
plus augustes : éternel, suprême et très-haut. 
Palmyre disait peut-être davantage en écrivant 
sur ses stèles : au dieu bon et rémunérateur; 
mais elle donnait ces épithètes un peu à tout le 
monde, et Alexandre Sévère y était aussi un dieu 
de son vivante 

De sorte que, si les Sémites ont eu de la di\d- 
nité des idées très hautes , s'ils l'ont crainte comme 
une force redoutable, s'ils l'ont servie en lui 
sacrifiant les biens les plus précieux, ce concept 
du divin se reposait sur des personnalités peu 
sympathiques, et qu'ils n'ont jamais aimées. 
Il n'y a rien là qui ressemble plus au mono- 
théisme que la religion des anciens Babyloniens ; 
un texte cunéiforme dit assez clairement que tous 
les dieux sont un seul Mardouk. M. Cumonit es- 
time que, sous l'Empire. « il ne restait qu'une 
attache à rompre, en isolant en dehors des bornes 
du monde ce dieu qui résidait dans un ciel loin- 
tain, pour aboutir au monothéisme chrétien^ ». 
Serait-ce que tout le mérite devrait revenir à 
ces religions qui ont tout préparé pour l'instant 
décisif? Il y avait beau temps que les Juifs 
avaient rompu l'amarre. 

C'est chez eux qu'on trouve la préparation au 

1. Études sur les religions sëmiliques, 2" éd., p. 461. 

2. Ouvrage cité, p. 161. 



84 MKLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

monothéisme chrétien. Leur doctrine était con- 
nue, et les religions syriennes n'auraient pas eu 
grand mérite à s'inspirer des Juifs. Or, elles 
s'obstinaient dans les anciens errements. Tout 
le progrès vers l'unité consistait à assimiler les 
dieux mâles au Soleil. Renan l'a très bien dit : 
« Avant que la religion fût arrivée à proclamer 
que Dieu doit être mis dans l'absolu et l'idéal, 
c'est-à-dire hors du monde, un seul culte fut rai- 
sonnable et scientifique, ce fut le culte du Soleil. » 

C'est là qu'en était à peu près arrivée la reli- 
gion des Sémites au troisième siècle de notre 
ère. Mais ce n'était rien de bien nouveau. Vers 
1450 avant Jésus-Christ, Aménophis IV, le roi 
hérétique d'Egypte, avait eu l'idée géniale d'unir 
tous les peuples de son empire, Syriens et 
Égyptiens, dans le culte du Soleil, dépourvu de 
toute tradition mythologique. Ce n'était qu'un 
culte un peu plus naturiste que les autres. Les 
Sémites romanisés ne ramassaient pas tout le 
divin dans le Soleil, mais ce ne fut cependant 
que lorsque le monothéisme chrétien eut triom- 
phé que des théoriciens ^ imaginèrent de faire 
du Soleil le médiateur entre l'homme et le dieu 
invisible et ineffable. Les dieux des Syriens 
étaient des Baals et surtout une déesse; du dieu 
invisible on se souciait fort peu. 

On fait encore honneur aux religions syriennes 
d'avoir montré aux âmes le chemin du ciel. 

1. Julien l'Apostat, Pioclus. 



LES RELIGIONS ORIENTALES. 85 

D'après la religion de Mithra, les àraes des fi- 
dèles s'élevaient après leur mort à travers les 
sept zones planétaires pour rejoindre le dieu 
suprême. Mais cette idée vient-elle des Sémites? 
Ce que nous savons très bien, c'est que les an- 
ciens Sémites confinaient indistinctement toutes 
les âmes sous la terre. Il faudrait prouver qu'un 
changement radical s'est produit dans leurs 
idées, et ce ne serait pas sans une influence 
étrangère. Cette influence est à chercher chez 
les Perses, dont le dieu suprême, et presque le 
seul dieu, Ahuramazdà, était un dieu céleste. 
La profession de foi d'Antiochus de Commagène 
est formelle dans ce sens. Il espère qu'après sa 
mort son âme immortelle montera au ciel d'O- 
romasdos. 

A défaut d'une religion, les philosophes ont 
pu émettre cette pensée. L'âme, principe éthéré 
de vie, remontait naturellement vers l'élher. Les 
Babyloniens ne figurent vraisemblablement dans 
tout cela que pour leurs zones planétaires. Une 
fois admis que l'âme monte, des esprits préoc- 
cupés d'astrologie ont dû lui tracer son chemin. 
Et de fait, tout le système n'est attesté que des 
mystères de Mithra par Celse. Que les Sémites 
se soient préoccupés, eux aussi, dusortdes âmes, 
qu'ils l'aient remis entre les mains de leurs 
dieux, bien des indices le prouvent. Mais n'est- 
il pas remarquable qu'ils sont toujours en lan- 
gue grecque ou latine, et que les inscriptions 
sémitiques soient demeurées si obstinément 



86 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

muettes sur l'au-delà? De toute évideuce, ce 
n'est point de ces religions qu'est parti le mou- 
vement qui a entraîné les âmes à placer leurs 
espérances dans le ciel. 

Passer des religions sémitiques à celles de 
l'Egypte ^ c'est presque céder à l'attrait de Tan- 
titlièse. L'Égyptien, d'un naturel plus doux que 
son voisin de Syrie, craint moins ses dieux : il 
les aime peut-être davantage ; il a beaucoup 
réfléchi sur la nature divine, et a pris le parti 
de la mettre partout. Le pays, d'abord divisé 
en nomes indépendants, était cependant destiné 
à l'unité, mais à une unité dont le centre se 
transportait d'un point à un autre ; les divinités 
ont subi le contre-coup de ces révolutions inté- 
rieures. Puis l'Egypte s'est ouverte aux in- 
fluences étrangères. De tout cela résulte un chaos 
que les égyptologues n'ont pu encore débrouil- 
ler tout à fait, même quand il ne s'agit, comme 
c'est notre cas, que d'un seul co'uple, Isis et 
Osiris, les seules divinités égyptiennes qui soient 
devenues vraiment populaires dans le monde 
romain. 

Osiris est d'abord le personnage le plus im- 
portant des deux, on pourrait dire le seul, dans 
le silence des anciens textes sur Isis. Était-il le 

1. I.afaye, Histoire du culte des divinités d'Alexandrie, 
Sérapis, Isis, Ilarpocrate et Anubis hors de VKcjypte, depuis 
les origines Jus(/i('à la naissance de l'école néo -platonicienne, 
Paris, 1884: article Isis, par Drexler, dans le Lerikoti de 
Roscber. 



LES RELIGIONS ORIENTALES. 87 

dien-erain, déposé dans la terre pour niiourir 
et pour revivre au printemps, ou plutôt le Nil 
qui s'épuise pendant l'hiver pour croître et dé- 
border à l'été, ou le soleil qui meurt chaque 
soir pour recommencer sa course cliaque matin 1^ 
Je ne saurais le dire pour ma part, inclinant 
cependant à voir en lui un dieu-grain. C'est peut- 
être dans le cours des temps qu'il a été assi- 
milé au Nil, puis au soleil? 

Si l'interprétation du mythe diffère, le mythe 
ne change pas. Osiris ressemble à l'homme. Il 
a eu une destinée humaine : roi juste et bon, 
promoteur de la piété. Assassiné traîtreusement 
par Typhon, son cadavre a été mis en pièces. 
Sa femme, la fidèle Isis, l'a cherché dans la 
douleur. Elle a été assez heureuse pour recueil- 
lir les fragments de son corps, sauf un seul, 
qui était précisément l'emblème de sa résur- 
rection future. Elle a élevé son fils Horus pour 
la veng"eance, et Horus a triomphé de Typhon. 
Il allait sans dire qu'Osiris ressuscité habitait 
un séjour heureux. Le suprême désir de tout 
Égyptien était de rejoindre Osiris, ou plutôt de 
devenir lui-même un Osiris. 

Comment la déesse passa-t-elle au premier 
rang- dans l'adoration des fidèles? Peut-être le 
mythe lui-même l'explique-t-il assez. Osiris est 
absolument passif. C'est Isis qui le cherche, qui 
le retrouve, sauve la précieuse caisse qui con- 
tenait le cadavre, et, lorsque ce cadavre a été 
dépecé par Typhon, c'est elle qui «n rassemble 



88 MELANGES D HISTOIRE RELIGIELSE. 

les morceaux épars ; elle est la mère et la 
nourrice d'Horus, le véritable dieu-vainqueur. 
C'est donc à elle que le fidèle était tenté de 
confier sa vie. Aussi est-ce Isis qui pénètre au 
Pirée avant la conquête de l'Egypte par les 
Grecs (333 av. J.-C). 

Si Alexandre n'a pas eu le projet hardi que 
lui prête Plutarque d'unir l'Europe à l'Asie par 
un fusionnement des races, des coutumes, de 
l'esprit, Ptolémce Soter, le premier des Lagides, 
a certainement conçu et réalisé, dans une cer- 
taine mesure, ce plan génial. Il a choisi dans 
le panthéon de l'Egypte, un couple qui put 
convenir aux Grecs ; Osiris est devenu Sérapis, 
et sa statue, chef-d'œuvre de Bryaxis, a montré 
sur le même front la majesté de Zeus et la mé- 
lancolie d'un dieu des enfers. Isis a conservé 
son nom, déjà populaire; mais l'art grec ne 
pouvait se contenter de sa robe collante. On la 
drapa dans un manteau retenu sur le devant par 
un nœud symbolique. Au lieu de lui placer 
sur la tête son nom hiéroglyphique, ou des 
cornes de vache entourant le globe solaire, on 
laissa les cheveux, séparés en deux bandeaux 
ondulés, tomber en boucles gracieuses. 

Est-ce alors qu'Isis devint déesse des mers? 
Il est certain que les anciens Égyptiens n'a- 
vaient que faire de ce vocable; mais comme on 
ne peut méconnaître les attaches d'Isis avec 
Byblos, peut-être était-elle déjà la déesse des 
navigateurs avant Alexandre, non qu'on l'iden- 



} 



LES RELIGIONS ORIENTALES. 89 

tifiât avec la mer, mais parce qu'elle protégeait 
les marins et soufflait les vents favorables. 

L'art grec avait donné à la déesse des formes 
élégantes; les Romains tenaient plus à ce que 
nous nommons « les couleurs locales ». Sous 
l'empire, la même réaction se produisit qui 
avait rendu les dieux syriens à leur brutalité 
native. Puisqu'on était isiaque, on voulait une Isis 
authentique, « bien égyptienne », et peu à peu 
les monuments se rapprochèrent du type ancien; 
le disque et les cornes reparurent sur la tête de 
la déesse'. On ne renonça pas pour cela à l'iden- 
tifier à bon nombre de déesses grecques. Outre 
les symboles propres à son culte, le sistre, le 
petit seau pour l'eau du Nil, l'œnochoé à long- 
bec, on lui associa la fleur de lotus ou l'épervier, 
en gage de résurrection et d'immortalité, le 
blé et les pavots empruntés à Déméter, le ciste 
et les serpents d'Eleusis, la corne d'abondance, 
le gouvernail et la rame de la Fortune-Tyché. 
Elle devint Isis-Panthée, la déesse qui est tout et 
absorba même Osiris. 

Ainsi, en dépit de son vernis hellénistique, 
la religion d'Isis eut toujours l'attrait de l'exo- 
tisme. Les peintures d'Herculanum mettent en 
scènes des prêtres égyptiens vêtus de lin et la 
tête rasée, des ibis, des palmiers, un Éthiopien, 
coifi'é de roseaux, exécutant une danse de son 
pays. Ces allures étrangères choquaient les 

1. L'Isis romaine, parE. Guitnet. 



90 MÉLANGES DHISTOIKE RELIGIEUSE. 

vieux Romains. De 58 avant .l.-G. à 19 après 
notre ère, Rome essaya plusieurs fois d'entraver 
les progrès de ce culte, qui parut voiler des 
mœurs moins qu'austères ^ Peut-être aussi es- 
■ tima-t-on la renaissance des cultes romains, 
inaugurée par Auguste, menacée par la religion 
du pays de Cléopàtre. Mais la faveur impériale 
lui revint dès Caligula et lui fut définitivement 
acquise. Le deuxième siècle après Jésus-Christ 
semble avoir marqué son apogée. Lorsque le 
christianisme l'eut refoulée, elle se perpétua 
encore et s'éteignit dans la eharmante lie de 
Philae, qui emportera bientôt sous les eaux du 
.Vil son dernier souvenir. 

Isis avait une religion et des mystères. La 
simple religion exigeait déjà de ses dévots une 
assiduité absorbante. Chaque jour les prêtres 
éveillaient la déesse pour l'office du matin, 
« les matines », et ils célébraient encore un of- 
fi:ce du soir, « les vêpres » isiaques. 

Les fêtes étaient célébrées avec pompe, sur- 
tout celle du printemps, qui ouvrait la navi- 
gation au début de mars, et celle de l'automne, 
qu'on a affecté de nommer la passion et la 
résurrection d'Osiris. Ces termes ne sont pas 
tout à fait exacts. Le vrai nom de cette préten- 
due fête de Pâque est l'Invention, heurêsis. 
Les cérémonies du deuil duraient quatre jours. 
Entre autres rites lugubres, on montrait un 

1. C'est le motif donné par Josèphe (Ant., XVIII, m, 5 de 
la persécution de Tibère, la seule qui atteignit les personnes. 



LES RELIGIONS ORIENTALES. 91 

bœuf doré enveloppé de lin noir. Plutarque, 
qui nous a conservé ces détails ^, n'a pas tort 
d'y voir le symbole de la décroissance du Nil. 
Après beaucoup de lamentations et do cris, les 
prêtres portaient à la mer la sainte caisse : 
on en sortait une petite boîte qu'on remplis- 
sait d'eau. Aussitôt on s'écriait : « Osiris est 
trouvé » ; on gâchait un peu d'eau et de terre, 
on en faisait un croissant qu'on habillait. 
Une joie folle éclatait alors. Plutarque a l'air 
de voir dans ce mélange une sorte d'union 
d'Isis et d'Osiris représentant la terre et l'eau. 
C'est donc que, dans cette fête, la tragédie du 
meurtre d'Osiris était ramenée et réduite à un 
sens symbolique plus ou moins profond, mais 
certainement naturaliste. Il n'y a pas là de 
passion, mais une disparition, c'est le mot pro- 
pre, et un recouvrement. Et à supposer que la 
destinée d'Osiris soit le type de celle du fidèle, 
la " passion » du dieu ne sert de rien au 
croyant. 

Le clergé, si fortement organisé, si assidu à 
lexercice des rites, si soucieux des purifications 
de règle, avait-il une théologie, enseignait-il du 
moins un dogme ? Il serait difficile de l'affirmer. 
Nous avons la bonne fortune de posséder un 
traité de Plutarque sur Isis et Orisis. Le philo- 
sophe de Chéronée, très attaclié anx cultes héré- 
ditaires des Hellènes, n'a pas dissimulé son 

1. De Is. et Oslr., 39. 



92 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

mépris pour les innovations religieuses, y 
compris celles qui venaient d'Egypte ^ 

Mais quoi ! une dame qu'il respecte fort, 
Cléa, une prêtresse, est dévote aux mystères 
d'isis. Il faut, du moins, qu'elle en tire un 
profit religieux. Ni superstitieux, ni athée, 
c'est la devise de Plutarque. Il paraît bien sup- 
poser que, pour tout le monde, le culte d'Isis 
n'est qu'une superstition; il tient à en préserver 
Cléa et à la faire avancer dans cette connais- 
sance du divin qui est le fruit de la religion 
véritable. Si Plutarque, qui connaît bien son 
sujet, avait entendu de la bouche des prêtres 
une explication authentique, il n'aurait pas tant 
cherché. Il passe successivement en revue la 
théorie d'Évhémère, qui voyait dans les dieux 
des hommes divinisés; celle de Platon ou de 
Pythagore, qui en faisait des démons; celle des 
stoïciens, qui les réduisait à des éléments natu- 
rels; enfin, les explications astrononaiques. Rien 
de tout cela ne le satisfait. Pour lui, il entend 
Osiris, et sans doute aussi Isis, des bonnes 
facultés de. l'àme universelle, tandis que les 
mauvaises se concentrent dans Typhon. Voilà 
donc le mythe égyptien expliqué par le dogme 
persan. Le syncrétisme religieux réel ne pou- 
vait aller jusque-là. Plutarque s'agite dans le 
vide. Cependant, il avait ouï dans les sanc- 
tuaires une exégèse qu'il combat et qui pour- 

1. Desxiperst., 13. 



LES RELIGIONS ORIENTALES. 93 

raitbien être juste : Osiris est enseveli quand la 
graine est semée dans la terre, il revit et se 
manifeste quand le grain commence à germer. 
Voilà une explication franchement égyptienne. 
Elle rappelle ces lits funéraires qu'on voit au 
musée du Caire; l'Osiris y est dessiné au moyen 
d'orge germé sur une toile. Mais Plutarque ne 
fut pas satisfait. N'est-ce pas une preuve que 
les prêtres isiaques avaient oublié le sens pro- 
fond du symbole de la résurrection? 

Il semble donc que la religion d'Isis, telle 
que la pratiquaient les dévots ordinaires, n'af- 
fectait pas une théologie savante. Libre aux 
philosophes, comme Plutarque, d'y introduire 
leurs systèmes. Les prêtres excellaient à attirer 
la foule par la pompe des cérémonies, à la 
fixer par des fonctions absorbantes, et peut-être 
même à provoquer une sorte de contempla- 
tion paisible, qui s'accommodait de longues 
heures passées devant la statue de la déesse. 
On venait s'asseoir devant elle. Les femmes 
trouvaient plaisir à la voir habiller et coiffer. 
Puis on l'admirait. En elle se reflétaient les 
attributs les plus aimables de la divinité. Elle 
ne punissait pas, elle sauvait. Elle était bonne 
et douce, très indulgente, étant à la fois la divi- 
nité suprême et la nature, mère des choses. 
Et c'est bien comme une mère qu'elle se mon- 
trait aux malheureux 1. C'est elle qui a conduit 

1. « Diilcein matris affeclioncm miserorum casibus Iribuis • 
(Apulée, Metam., m, 25). 



94 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

le héros d'Apulée « au port du repos et à l'autel 
de la miséricorde^ ». 

Aussi quand Lucius, qui représente Apulée, 
a été introduit devant Timage de la déesse, il 
ne peut se lasser de la contempler. Cette vue le 
remplit d'une félicité inénarrable. Il ne peut 
s'en arracher; il prie la déesse avec larmes, 
et ne consent à la quitter qu'en se promettant 
de garder toujours son image et sa divinité 
dans le secret de son cœur-. C'est là une véri- 
table explosion de teudresse, sentiment bien 
rare dans l'antiquité lorsqu'il s'agit des dieux. 
Nous n'avons aucune raison de méconnaître ce 
quelle a de touchant, et d'honorable pour 
l'àme humaine. 

Pourtant, il faut bien le dire, ce lis avait 
poussé dans ud étrange engrais. Le culte d'Isis 
avait toutes les faveurs des femmes de mœurs 
légères. Je ne puis qu'imiter les savants maîtres 
dont la réserve vraiment chrétienne a passé 
sous silence certains symboles que Plutarque 
appelait parleur nom 3, qui figuraient dans les 
fêtes avec une recherche spéciale d'obscénité, 
et qu'Apulée jugeait déjà à propos de taire''. 
On a souvent affecté de ne voir dans ces exhi- 



1. Metaiii.. xi, 15. 

'J. « Paucis dehinc ibidem commoratus diebus, inexplicabili 
voluptate aspeclu) siraulacri divini pertruebar... divines tuos 
vultus numeiique sanctissiinurn iiitra pectoris mei secrela con- 
dituin perpetuo custodiens imaginabor >) Metam., xi, 24 et 25). 

3. De ls.,iÇ>. 

4. Tucenàa quxdam [Melam., xi, 27). 



LES RELIGIONS ORIENTALES. »5 

hitions qu'une naïve admiration de la nature. 
Labime entre les cultes orientaux et le chris- 
tianisme se découvre précisément en ceci cju'auf- 
cune im^ag'ination chrétienne n'irait chercher là 
un insigne du divin. 

Ce grossier naturalisme n'était pas le seul 
péché de la religion isiaque. M. Lafaye en a 
relevé d'autres. L'Egypte était le pays de la 
magie; les isiaques s'adonnèrent à la divination 
sous toutes ses formes, astrologie, interpréta- 
tion des songes, chiromancie, évocation des 
morts. On ajoute qu'avec le temps la religion 
devint plus spirituelle ; qu'à force de pratiquer 
les purifications rituelles, les prêtres conçurent 
l'idée d'une pureté intérieure, — au quatrième 
siècle, sans doute, lorsi^ue partout on sentit la 
nécessité de se hausser quelque peu au niveau 
du christianisme. Et il est vrai qu'au deuxième 
siècle Apulée parle des continences prolongées ' 
qui permettent de pénétrer dans l'intimité de la 
déesse. Mais tous les cultes, même ceux des 
sauvages, o-nt connu ces abstinences rituelles. 
Elles n'ont rien de commun avec les exigences 
d'une morale qui règle toutes les actions, toutes 
les paroles, toutes les pensées, et Apulée 
lui-même n'a vu aucun inconvénient à faire 
du panégyricpie de la déesse le dernier acte 
d'un roman licencieux. Et qu'on n'allègue 
pas que la déesse a tiré son héros du vice ! S'il 

1. XI, 6, tenacibus castimoniis. 



96 MÉLANGES DHISTOIRli RELIGIEUSE. 

était converti, il ne prendrait pas tant de plai- 
sir à conter ses histoires milésiennes. Un cer- 
tain mysticisme, le faux, s'accorde très bien 
avec le sensualisme. Cette association s'est ren- 
contrée dans les bas-fonds du ([uiétisme espa- 
gnol; est-il étonnant qu'elle ait été fréquente 
dans la religion d'Isis? 

Le fond le plus solide de la religion alexan- 
drine, ce n'est donc ni le monothéisme prétendu, 
ni la morale; serait-ce l'espérance de l'immor- 
talité? D'après M. Lafaye, ses symboles « parlent 
tous à l'homme de mort et de résurrection. Il 
semble que l'on n'ait pas assez de signes pour 
rappeler à l'homme qu'il n'est que poussière. 
Ces idées de la vie future, que les Grecs ne 
remuaient qu'à certains jours, deviennent alors 
la préoccupation constante' ». 

Si la religion d'Isis avait inspiré aux hommes 
un tel élan vers le monde de l'au-delà, ce 
monde où il devait s'unir à Sérapis, il faudrait 
dire, en effet, qu'elle a servi « à préparer et à 
faciliter » l'avènement du christianisme. 

Mais il doit y avoir dans cette vue quelque 
exagération . 

S'il s'agissait de l'Egypte ancienne, on serait 
plus embarrassé. Aujourd'hui encore, à la vue 
de ce pays où il ne reste plus que des temples et 
des tombes, où les palais ont disparu comme 
les masures, on se demande si les anciens habi- 

1. Ouvrage cité, p. 262. 



LES RELIGIONS ORIENTALES. 07 

tants ne se sont pas absorbés plus que de raison 
dans la pensée de l'autre vie. La survivance de 
l'àme, la réanimation du corps, les dangers du 
monde de l'au-delà, la possibilité d'y échapper 
par des formules et avec le secours de certains 
dieux, le bonheur que goûtaient les morts 
avec Osiris, étaient autant d'articles assurés de 
la foi de l'Egypte, qui coûtaient aux vivants 
des soins assidus et dispendieux en faveur des 
morts. 

L'influence de ces idées dans le monde ancien 
est incalculable. J'y verrais volontiers un des 
éléments de l'Orphisme et peut-être des mys- 
tères d'Eleusis. Mais il semble que cette foi, du 
moins en ce qui regarde la résurrection, eut 
précisément à lutter contre les tendances les 
plus invétérées de l'esprit grec. Cet esprit cri- 
tique et frondeur s'attaqua au vieux dogme dans 
l'Egypte elle-même. L'antique séjour des morts, 
qui était toujours autrefois « le bel Amenti », 
devint le pays du sommeil et de la nuit^; par 
conséquent : « Mangeons et buvons, car nous 
mourrons demain! » C'est à des épicuriens 
d'Egypte que l'auteur inspiré de la Sagesse 
oppose les espérances de l'inmiortalité. Puis- 
qu'on reconnaît que la religion d'Isis, telle que 
le monde romain l'a connue, était pénétrée d'é- 
léments grecs, est-il vraisemblable qu'elle ait 
vraiment porlé les esprits « à se dégager des 

1. stèle d'Ahrés sous les Ploléinées, un siècle av. J.-C. 

6 



98 MÉLANGES D HISTOIRE REUGIEUSE, 

choses de ce monde pour se préoccuper exclu- 
sivement de celles de l'autre^ »? 

Les textes ne laissent pas cette impression. 
Assurément l'immortalité de l'âme faisait partie 
de la doctrine isiaque-. A cette époque, et avec 
le progrès des idées philosophiques, on n'aurait 
pas osé soutenir qu'il suffisait d'être initié pour 
être heureux dans l'autre monde, si l'on avait 
commis l'injustice ici-bas;^. Du moins le rhéteur 
.Elius Aristide affirme que Sérapis jug-era 
chacun selon ses œuvres. Mais l'on ne croira pas 
volontiers que pour la foule des dévots et même 
pour les initiés, la morale fût la grande affaire. 
Le dévot d'Isis espérait bien retrouver sa déesse 
au Tartare et dans les Champs Élysées, mais il 
est assez piquant que la récompense suprême 
qu'elle promet à son favori Lucius, s'il est très 
fidèle à son culte, c'est... de prolonger sa vie 
au delà de la limite marquée par le destin^. On 
ne peut pourtant pas d"emamder à Apulée de dire 
avec saint Paul que la mort est un ga'in ! 

Quelle influence une pareille religion! a-t-el'k 
pu exercer sur le christianisme? Était-ce même 



1. Lafaye, ouvrage cité, p. 108. 

2. Les textes sont muets sur l'artirle de la résurrection. 

3. On connaît le mot piquant de Diogène : « Parce que le 
voleur Patékion est initié, il sera plus henreuï après la mort 
qu'Épaininondiis? « 

4. Le cuite d'Isis rend heureux dans ce monde et dans l'antre, 
voilà ce qui est normal : Quod si sedulis obsequiis et reli- 
giosis ministeriis et tenncibua castimoniis numen nosirum 
promerueris, scies ulti'ci slatuta (no fnto spalia vitam quo- 
que Ivbi prorofjare miki tantum Hcere (xi, 6). 



LES RELIGIONS ORIENTALES. yy 

une préparation? Où sont les rapprochements 
essentiels ? Quand on nous présente Osiris comme 
« riiomme-Dieu ' » des Égyptiens, dont ils pleu- 
rent la mort comme s'il était un homme, et 
qu'ids adorent comme s'il était un dieu, nous 
songeons aussitôt à la Passion du Sauveur. iMais 
Osiris n'est pas un homme-Dieu ; c'est — comme 
tant d'autres — un homme divinisé, et on a vu 
de quelle façon il était pleuré et adoré. Il faut 
répéter encore qu'un mot n'est pas une dé- 
monstration. Le monothéisme ne peut être 
confondu avec le plus vague des panthéismes, 
la morale dont s'accommodaient les amies de 
ïibulle et de Properce n'est pas celle du Christ. 
11 semble pourtant que les premiers fidèles 
aient emprunté au culte d'Isis une belle méta- 
phore. Faisant allusion à la vie bienheureuse, 
on la comparait à un breuvage frais, ou plutôt 
on pensait, comme les anciens Babyloniens, 
qu'elle était entretenue parla vertu d'une eau 
sacrée. On disait au défunt : « Qu'Osiris te donne 
son eau fraîche », ou même : « Qu'Isis t'accorde 
l'eau pm^ d'Osiris », Ce trait est en parfaite 
harmonie avec la révérence témoignée à l'eau 
du Nil, symbole d'Osiris. Il est donc original 
parmi les sectateurs d'Isis, et lorsque les chré- 
tiens ont écrit sur les tombes in refrigerïum, 
« qu'il soit dans un lieu frais ! » ils ont peut-être 
transporté et sans doute aussi transformé une 

1. Lafaye, ouvrage cité, p. 68. 



100 MELANGES DHISTOIRE RELIGIEUSE. 

formule osirienne. Il se peut aussi que telle 
représentation d'Isis allaitant Horus ait été prise 
pour une Madone, et que la piété envers la très 
sainte Mère de Dieu ait employé des termes qui 
avaient étéadressésàlareine égyptienne du ciel. 
Rien de tout cela ne porte atteinte à la divine 
originalité du christianisme. On nous dit que la 
religion d'Isis en est une ébauche. Séduisante 
par l'étrangeté de son pays d'origine, par les 
grâces assez suspectes de son personnel féminin, 
un peu floue et pâle, cette ébauche ne faisait 
guère prévoir le chef-d'œuvre de la religion de 
Jésus. 

Encore une antithèse, quand du culte d'Isis 
nous passons aux mystères de Mithra. Tout y est 
ferme ; c'est une religion de soldats, â tout le 
moins une religion virile, puisque, normale- 
ment, les femmes en étaient exclues. 

Nous entrons ici spécialement dans le domaine 
de M, Cumont. C'est à lui qu'on doit le réper- 
toire des textes, des inscriptions et des monu- 
ments relatifs à Mithra. Il ne les a pas seulement 
catalogués, il les a expliqués et en a tiré le 
tableau le plus animé de sa religion '. Il y a sans 
doute quelque impertinence et beaucoup d'in- 
gratitude â s'appuyer sur cet admirable travail 

1. Textes et monuments figurés relatifs aux mystères de 
Mithra, publiés avec une inlrodiiclion critique; voir aussi 
l'arlicle Mithra, par le même, ilan-^ le Dictionnaire des anti- 
quités de Daremberg et Saglio, el Dieterich, Eine Mithrasli- 
turgie. 



LES RELIGIONS ORIENTALES. 101 

pour chercher chicane à Fauteur sur quelques 
points. Mais nos observations ne porteront guère 
que sur les rapprochements entre le niithria- 
cisme et la religion chrétienne, où nous vou- 
drions plus de précision... scolastique. Un exa- 
men rigoureux de ce point est d'autant plus 
nécessaire que des savants non spécialistes sem- 
blent avoir tablé sur les études de M. Cumont 
pour proposer des conclusions contre lesquelles 
il serait sans doute le premier à protester. 

Voici par exemple ce qu'on lit dans VOrpheus 
de M. Salomon Reinach (p. 102) : « Les analo- 
gies avec le christianisme peuvent se résumer 
ainsi : Miihra est le médiateur entre Dieu et 
l'homme ; il assure le salut des hommes par un 
sacrifice; son culte comporte le baptême, la 
communion, des jeûnes; ses fidèles s'appellent 
frères; dans le clergé mithriaque, il y a des 
hommes et des femmes voués au célibat; sa mo- 
rale est impérative et identique à celle du chris- 
tianisme. » 

M. Reinach conclut que le christianisme et le 
mithriacisme ont une source commune. On con- 
viendra que nous avons le devoir de vérifier si 
les prémisses ne sont pas équivoques, et si les 
mêmes mots ne doivent pas être entendus dans 
des sens différents. 

En attendant le moment de cette discussion 
délicate, nous pouvons prendre M. Cumont pour 
guide dans ces obscures origines. 

Ce fut un trait de lumière inattendu, que la 

G. 



102 iMÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

découverte, à Boghaz-Keui, du nom de Mithra 
saî" une tabl'ette cunéiforme^. Ainsi, Mitlira était 
déjà connu comme dieu en Asie 3Iineure, au 
quinzième siècle avant Jésus-Christ. Lorsque 
YAvesta ne ie no-mme que comme un génie, c'est 
qu'il a perdu, dans ce système, la place qu'il 
occupait encore au temps des Achéménides, et 
qu'il gardera daus le monde romain. VAvesla — 
quoi qu'on pense de son antiquité — est donc 
une caution fort suspecte quand il s'agit du 
culte àe Mithra ; nous tenons à le noter dès 
maintenant. 

Cependant, Mithra est un dieu perse. D'après 
M. A. Meillet, son nom signifie « le contrat » ; il 
est le contrat personnifié, « la puissance imma- 
nente du contrat-dieu, omniscient, surveillant 
tout, ayant pour œil le soleil... Ce n'est pas un 
phénomène naturel, c'est un phénomène social 
divinisé ~ ». J'éprouve, pour ma part, quelque 
répugnance à attribuer à des peuples primitifs 
de semblables abstractions. Mais il ne faut jurer 
de Tien. Les Romains, précisément parce qu'ils 
n'étaient pas spéculatifs, avaient donné à leurs 
concepts des contours très concrets, et ils les ado- 
raient. 

On serait cependant plus porté à voir dans 
iMithra un dieu de la lumière, investi, comme le 



1. Winckler, Mitteilungen der Deutschen Orient-Geseli- 
schaft, déc. 1907, p. 51. 

2. Le dieu indo-iranien Mitra [Journal asiatique, 1907, 
p. Ii3-159). 



LES RELIGIONS ORIENTALES. 103 

Soleil babylonien, du contrôle sur les actes des 
hommes. Celui qui voit tout a des chances 
d'être un bon juge. De toute façon, Mithra 
est presque le Soleil, le plus souvent il est 
devenu le Soleil. 

Déjà nous venons de trouver le dieu perse eu 
contact avec le Chamach ou Soleil desChaldéens. 
Ce ne fut pas le seul cas. Même vaincue par Cy- 
rus, Babylone n'avait pas perdu son ascendant 
religieux et surtout astrologique. Les Mages et 
les Chaldéens étaient à peu près synonymes dans 
l'antiquité, signe certain que la corporation sa- 
cerdotale de l'Iran se mit à l'école des Ciialdéems 
pour pénétrer les secrets des astres. La religion 
de Mithra, chez les Romains, est comme envelop- 
pée de spéculations astrologiques qui n'ont pu 
altérer son fond piiinitif as.sez rudimentaire. 

Il ne semble pas que les Grecs se soient mêlés 
de débrouiller cette confusion. Les princes du 
Pont, de la Commagène, de l'Arménie, delaCap- 
paxloce. se targuaient de descendre de Darius; ils 
n'étaient pas moins fiers de s'être frottés à la 
culture hellénique. Antiochus II de Commagène 
assimila Mithra à Hélios et à Apollon. On ne pou- 
vait empêcher les stoiïciemsde raisonner sur ©ette 
religion et de lui appliquer leur panacée^. Mais, 



1. Tertullien, Àdv. Marc, i. 13 : Aridee et ard^nlis naluree 
sacramenta leones Mithrx philosophantur. Je coiitiiuie à 
croire, avec M. Cuinont, iircmière manière, contre sa rétracta- 
tion, que la conflagration finale a été empnintcc par les mage> 
aux stoïciens. Je ne puis concevoir le livre d riystaspe, cité par 
saint Justin, autrement que comme un apo&i7i>lie nourri de plii- 



104 MELANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

en somme, l'hellénisme battit froid au dieu perse. 
Les grands centres de la civilisation grecque lui 
demeurèrent fermés; il dut franchir d'un bond 
l'espace qui séparait l'Iran, ou du moins l'Anato- 
lie orientale, du monde occidental devenu latin. 

Ses progrès y furent rapides. Il apparaît sous 
Pompée, mais il ne prend son essor qu'à l'é- 
poque des Flaviens, et déj^ il est au troisième 
siècle le culte le plus actif du paganisme. 

Phénomène étrange et vraiment déconcertant I 
Le dieu perse s'est présenté sans masque aux 
adorations d'un empire rival, et il est devenu le 
favori des empereurs. En .307, Dioclétien va jus- 
qu'à reconnaître en Mithra le protecteur de 
l'empire reconstitué. 

C'est cependant exagérer beaucoup que de 
prétendre que le mithriacisme balança le succès 
du christianisme. Il était fermé aux femmes, qui 
avaient, il est vrai, la ressource du culte appa- 
renté de la grande déesse. Ne faisant aucune 
avance aux sentiments de douceur et de compas- 
sion, il ne satisfaisait pas non plus l'intelligence. 
L'élite des penseurs du temps s'attaqua aussi, et 
même plus vivement, au christianisme, mais le 
christianisme olfrait un aliment à la pensée, et 
les apologistes menèrent avec succès le combat 
au nom de la raison elle-même ; le culte de Mithra 
n'eut pour défenseurs que des philosophes éclec- 
tiques, comme Porphyre et Julien, qui n'en 

losophie populaire. Dans le texte de Dion, le mythe est bien 
l>ersan, mais les explications sont stoïciennes. 



LES RELIGIONS ORIENTALES. 1(5 

surent rien tirer. Ce seul fait nous permet déjà 
de juger sa doctrine. 

De l'aveu de M. Gumont, elle fut médiocre'. 
On plaçait au sommet de la hiérarchie une abs- 
traction, Zervan Akaréné, le Temps personnifié, 
ce qui permettait aux fortes têtes de la secte de 
raisonner sur Tètre. Mais le dieu qu'on adorait 
était le seul iVlithra, qui n'avait pas de com- 
pagne, et qui, pratiquemeut, était le Soleil. L'a- 
doration du Soleil laissait les sectateurs de Mithra 
libres de s'entendre avec les Sémites. On a dit à 
quel point le Soleil était devenu dans le monde 
romain le centre du culte. 

A défaut d'un dogme précis, les mithriaques 
tenaietit beaucoup à leur mythe. Mithra était 
né d'un rocher. En compagnie du Soleil, il avait 
capturé le taureau primordial ; et, sur l'ordre 
de son compagnon, il l'avait mis à mort. La 
mort du taureau avait donné naissance au monde, 
dont Mithra était donc le créateur. Il était le dieu 
de la Vérité, — les Perses abhorraient le men- 
songe, — et aussi de la Justice, propice à ses fi- 
dèles pendant cette vie et après leur mort. La 
résurrection, d'après Tertullien, faisait partie 
du système. Certaines combinaisons de textes 
ont permis de penser qu'à la fin du monde le 
taureau serait immolé de nouveau pour ouvrir 

1. « Mais les doctrines du mithriacisme ne sont pas celles de 
Zoroaslre. Ce qu'il icçuL de l'Iran ce sont surtout ses mythes 
et ses files; sa Ihéologie, toute pénétrée d'érudition clialdéenne, 
ne devait pas ditTércr sensiblement de celle des prèlres sy- 
riens » [Les Religions orientales, p. 182). 



106 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

Vère du salât. On s'expliquerait mieux ainsi l'im- 
portance suprême de la scène du meurtre du 
taureau. Elle occupait le fond de tous les sanc- 
tuaires mithriaques. 

Ces sanctuaires étaient des cavernes, naturelles 
ou creusées, ou bâties en sous-sol. Elles ne pou- 
vaient contenir qu'une centaine de personnes. 
Les fidèles étaient donc peu nombreux dans 
chaque -communauté, et tous initiés, répartis en 
sept classes, dont les trois premières étaient ex- 
clues des mystères proprement dits. On était Cor- 
beau, Occulie, Soldat, Lion, Perse, Courrier du 
Soleil et Père. Les mystes revêtaient des dégui- 
sements appropriés à leur titre, et chacun jouait 
son rùle consciencieusement^, y compris les 
cris d'anima'ux. I>e sévères épreuves étaient ré- 
servées aux postulants. M. Cumont a toute raison 
d'affirmer qu'on n'allait pas jusqu'à pratiquer 
l'homicide, mais on exigeait un simulacre. Com- 
mode, nous dit-on, prit les choses plus au sé- 
rieux et tua son homme '. 

il faut le dire, ce mystère était un attrait puis- 
sant. J»es mithriaques faisaient partie d'une so- 
ciété secrète 'OÙ l'on n'était pas admis sans avoir 
fait ses preuves de courage. Dans ces petites 
com'munautés, on était étroitement lié. Les ini- 
tiés se nommaipait frères. L'affranchi y cou- 



1. « Alii sicut aves alas perculiunt vocem coracis imitantes, 
alii teomiTO inoie freinuut. » {Ps. Aug. du iv» s.). 

■_>. 1' Sacra milliiiaca hoiniddio vero poUuit cum illic aliquid 
ad speciern timoris vel dici ivel ligi soleat » (Lampride). 



LES RELIGIONS ORIENTALES. 107 

doyait le clarissime. Rien ne prouve que cette 
fraternité s'étendit à tous les hommes, comme 
dans le christianisme ; le titre n'e-n était que 
plus recherché. Et si l'on tient aux eomparai- 
sons, la franc-maçonnerie ne vient-elle pas à la 
pensée plus justement que la société chrétienne? 
Hàtons-nous d'ajouter, pour ne pas tomber dans 
le défaut que nous reprochons à d'autres, que 
les francs-maçons n'ont guère de commun avec 
les mithriaques que des épreuves plus ou moins 
sérieuses et un accoutrement plus ou moins ex- 
traordinaire. 

Nous ne sommes pas dispensé, pour cela, d'a- 
border les points où l'on prétend que la religion 
de Mithra et celle de Jésus trahissent un^ origine 
commune. La discussion en est assez délicate; 
l'importance du sujet nous fera pardonner d'en- 
trer dans quelques détails. 

Mithra est créateur. Mais dans quel sens? Il a 
procuré la création des êtres animés en tuant le 
taureau ; cela ne ressemble guère à la création 
par le Verbe. 

On ajoute qu'il est rédempteur. C'est un nou- 
vel abus des termes. Tout au plus pourxait-on 
dire qu'il est sauveur, se montrant,, comme tous 
les dieux, propice à ses fidèles. 

Il est médiateur, et l'on cite lemot grec ?m}sitès, 
médiateur entre le Dieu suprême et l'humanité. 
Cela se répète avec un accord parfait, comme 
si les faits étaient assurés. Mais je ne trouve le 
mot que dans Plutarque, et avec un sens tout 



108 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

différent. Mithra y est médiateur, parce qu'il 
tient le milieu entre le dieu du bien et le dieu 
du malM Aucune des nombreuses inscriptions 
en l'honneur de Mithra ne le nomme médiateur; 
il était, pour ses dévots, le dieu suprême, car le 
Temps personnifié n'était qu'une abstraction. 
Nulle part on ne voit Mithra réconcilier le monde 
avec Dieu, moins encore par l'offrande de son 
sang. 

Mais il y a « la communion » , terme technique, 
s'il en fut, pour désigner la participation des 
chrétiens à l'Eucharistie. 11 est vrai qu'on dit si 
souvent aujourd'hui « communier avec la. na- 
ture » ! C'est, je pense, un peu de cette sorte 
qu'on communiait avec Mithra. Cependant, 
M. Cumont nous dit très précisément : « Mithra, 
à la fin de sa mission terrestre, célébrait un 
festin, qui était commémoré par le banquet sacré 
des mystes, de même que, chez les chrétiens, 
la dernière Cène, l'était par la communion-. « 
Et encore : « On plaçait devant le myste un 
pain et une coupe remplie d'eau, sur laquelle le 
prêtre prononçait des formules sacrées. Cette 
oblation du pain et de l'eau, à laquelle on mê- 
lait sans doute ensuite du vin, est comparée par 
les apologistes à la communion chrétienne ^. » 

1. Il l'aut citer {De Is., 46) : ixectov 5' àpLiotv tôv MtÔprjv elvai- 
8i6 xai Mt6pr,v Ile'pcjat tov (AE(7:Tr,v ôvsjj.i'o'jaiv. Il n'y a aucune 
raison d'isoler l'explication de Plular((ue de son renseionemenl. 
M£(T'.Tr,(r peut signifier intermédiaire aussi bien que médiateur. 

2. Textes, I, p. 174 et s. 

3. Textes, i, p. 320. 



LES RELIGIONS ORIENTALES. 109 

Je ne doute nullement du banquet mitriaqiie, 
mais je doute beaucoup du festin de Mithra lui- 
même. En pareil cas, les spécialistes des religions 
nhcsitent pas à dire que le rite est la source du 
mythe. Le banquet en commun a été pratiqué 
dans presque toutes les sectes ; les mithriaques 
ont conclu, de leur usage, que Mithra lui-même 
avait célébré un festin. On ne peut pourtant pas 
comparer ces faits à l'institution très historique 
de la dernière Cène, dont l'Eucharistie est très 
certainement la commémoraison. Ce qui fait la 
confusion ici, c'est « la mission terrestre ». Ne 
dirait-on pas Mithra envoyé par son Père, et 
s'incarnant pour vivre avec les hommes? Or, le 
compagnon de la cène de Mithra, c'est le Soleil, 
ce qui nous transporte dans une existence plus 
mythique que terrestre. Quant au vin qu'on 
aurait mêlé à l'eau, il n'y a d'autre raison de l'y 
mettre que l'usage chrétien I Que l'on complète 
le mithriacisme d'autres traits de cette façon, et 
la' ressemblance sera encore plus saisissante ! Et 
ces formules sacrées prononcées sur le pain et 
l'eau nous font penser aussitôt, sans qu'on 
nous avertisse, à la consécration de l'Eucharis- 
tie. Mais les paroles qu'on prononçait alors ne 
sont sûrement que l'explication du symbole, et 
voilà encore une ressemblance de moins i. 



1. Justin (.IpoL, I, 66), auquel nous devons ce renseignement, 
dit que le pain et la coupe deau étaient placés y.tx' in06yu>y 
Tivwv, qu'il faut prendre dans le sens d'Aristote {Rfict., II, 
XXI, 6). 

MÉLANGES. 7 



110 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

La vraie ressemblance entre les deux Gènes 
est surtout plastique. J'avoue qu'en comparant 
certaines peintures des catacombes et cer- 
tains reliefs mithriaques. on a l'impression 
d'assister à la même cérémonie. Mais on sait 
combien l'art est impuissant à rendre le sens 
intime et surtout théologique des choses. Et. s'il 
y a dépendance artistique, il faudrait se de- 
mander quels ont été les imitateurs. Les scènes 
des catacombes ne sont-elles pas antérieures? Ce 
serait déjà un argument en faveur de leur origi- 
nalité. 

M Cumont lui-même semble reconnaître la 
dépendance des artistes mithriaques. C'est à 
propos de l'ascension de Mithra : «■ Nous remar- 
quons une fois de plus, dans cette conclusion de 
la légende sacrée, une analogie remarquable 
et certainement voulue avec les récits de l'Ancien 
et du Nouveau Testament. 

'( Après avoir accompli sa mission ici-bas, 
après une dernière Cène célébrée avec ses com- 
pagnons, Mithra était remonté au ciel, et son 
ascension avait été accompagnée de prodiges au 
moins aussi remarquables que celle du Sauveur 
des chrétiens. ^Vinsi le voulait la rivalité des 
deux religions • . » 

L'Ancien Testament figure ici à cause du récit 
de l'enlèvement d'Élie. La pensée de M. Cumont 
n'est évidemment pas que ce récit ait été inspiré 

1. Textes, I, p. 179. 



LES RELIGIONS OUIENTALES. m 

par le mithriacisme. Sauf des bas-reliefs danu- 
biens du troisième siècle, on ne sait rien de l'as- 
cension de Mithra. Qui ne voit de quel côté est 
l'imitation? 

On nous dit encore que, comme Jésus-Christ, 
Mithra est jug-e. Il juge les âmes selon leurs mé- 
rites ou leurs démérites. Et il est constant que 
l'idée d'une rétribution très stricte est au premier 
rang" des doctrines de VAvesta. Je voudrais qu'on 
le prouvât de la religion de Mithra. Le dieu était 
probablement chargé de conduire les âmes à 
travers les sept sphères qu'elles devaient tra- 
verser, pour arriver au huitième ciel. A chaque 
sphère, l'âme revêtait un vêtement nouveau. Ne 
sont-ce pas, précisément, les sept déguisements 
des mystes? Est-on sûr que le deg-ré d'initiation 
n'importait pas phis que les bonnes actions? 
Toute religion où l'initiation est réservée et 
secrète est exposée au péril de faire passer avant 
tout les intérêts de la secte. 

Nous professons, nous aussi, « hors de l'Église, 
pas de salut », mais saint Paul disait, avec quelle 
force 1 que les pécheurs n'entreraient pas dans le 
royaume de Dieu. La morale de Mithra était-elle 
aussi impérative etaussistricte? On le prétend, et 
c'est même la partie brillante du mithriacisme 
une religion de soldats, et donc une religion de 
fidélité au serment, de vérité, de loyalisme. 

Je rends hommage à une religion de soldats, 
mais quelle raison a-t-on de célébrer la vigueur 
morale des mithriaques? 



112 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

C'est que la religion des Perses est une reli- 
gion dualiste. Le monde est partagé en deux 
camps : d'un côté le bien, de l'autre le. mal; oq 
combat avec Ormuzd contre Ahriman. Quoi de 
plus propre à fortifier la volonté, que le choix 
d'un étendard, de l'étendard du bien? — C'est 
la doctrine de Zoroastre dans YAvesta, soit! 
Mais on nous a averti que zoroastrisme et mi- 
thriacisme font deux. Du moins est-il peu cor- 
rect de suppléer une doctrine par l'autre, si 
c'est à rencontre de textes positifs. 

On n'a pas oublié que, d'après Plutarque, 
Mithra est intermédiaire entre Ormuzd et Ah- 
riman; c'est un intermédiaire soucieux de mé- 
nager les deux partis. Comme il a enseigné à 
offrir des sacrifices au dieu bon, il a enseigné à 
offrir des sacrifices au dieu du mal. Le texte est 
formel. On ne saurait le « solliciter » et on ne 
gagnerait rien à le corriger : il y a des dédicaces 
des mystes au dieu Ahriman, et même, doit-on 
le dire? de la part d'un pâte?' patrum qui lui 
avait fait un vœu M 

La morale se serait élevée jusqu'à Tascétisme : 
« Dans le clergé mithriaque, nous a dit M. Rei- 
nach, il y a des hommes et des femmes voués au 
célibat". )) M. Cumont admet, lui aussi, ce « mo- 
nachisme mithriaque », d'autant plus remar- 
quable que le mérite attaché au célibat est con- 

1. N° 27 de Cumont : D(eo) Ariinanio Agrestius y{it'\ cflaris- 
simus), defensor, magister et pater patrum voti c(ompos) d(at). 

2. Passage déjà cité, Orpheus, p. 102. 



LES RELIGIONS ORIENTALES. tl3 

traire à l'esprit du zoroastrismc '. De plus, 
jusqu'à présent, on ne connaît qu'une femme qui 
ait été affiliée au culte de Mithra ! D'où lui vien- 
draient donc ces « vierges » et ces <( continents » 
dont parle Tertullien 2? C'est une grosse difficulté 
que M. d'Alès a très bien résolue^. Dans le pas- 
sage cité, Tertullien ne parle plus de Milhra, 
mais du diable. En même temps, s'évanouit le 
personnage du Souverain Pontife de Mithra, 
qu'on admettait sur l'autorité du même Ter- 
tullien, et cette ébauche d'église universelle 
dont il n'y a de trace nulle part ailleurs. 

Loin de nous la pensée de rabaisser un culte 
dont la morale fut probablement supérieure à 
l'immoralité discrète du culte d'Isis. Toutefois, 
avant de donner à un mithriaque la communion 
sans confession, demandons-lui quels rapports il 
entretient avec la grande déesse? S'il n'en fré- 
quente pas les mystères, il y envoie du moins sa 
femme et ses filles. 

Mithra vit seul et, assure-t-on, il est chaste. Il 
y a d'autant plus de mérite qu'il voisine avec la 
Magna Mater dont le culte était le plus effron- 
tément choquant de l'antiquité. S'il est vrai que 
« les deu-v religions vécurent en communion 
intime sur toute l'étendue de l'empire'' », on 
attendra d'avoir percé le mystère des grottes 

1. Textes, I, p. 324. 

2. De praescr., 40. 

3. Mithriacisme et Chrixtianixme, dans la Revue pratique 
d'apologétique, 1907, p. 519, note 3. 

4. Cumont, Les Uelûjioiis orientales, p. 81. 



114 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

mithriaqiies pour célébrer la morale de leurs 
paroissiens. 

Ce serait ici le lieu d'aborder les mystères de 
la grande déesse, celle des religions orientales 
qui pénétra la première dans l'empire romain. 
Mais il y aurait quelque pudeur à en parler à 
propos des origines du christianisme . Il suffira 
de rappeler avec M. Cumont ces Galles de la 
Grande Mère qui provoquent l'extase a par l'éré- 
thisme de danses vertigineuses et d'une musique 
étourdissante, ou même par l'absorption de 
liqueurs fermentées après une longue absti- 
nence^ ». Saint Paul ne nous crie-t-il pas : 
(( Quel accord y a-t-il entre le Christ et Bélial^? » 



Le plus rapide coup dœil jeté sur les reli- 
gions orientales aux trois premiers siècles de , 
notre ère permet de constater que le christia- | 
nisme ne leur a emprunté aucun article de son 
Credo. Le seul point vraiment commun est l'es- 
pérance de la résurrection des morts, attesté par 
Tertullien pour le culte de Mithra. Encore ne 
savons-nous pas si ses sectateurs l'entendaient 
d'une manière aussi spirituelle que saint Paul, 
et il est certain que Jésus a trouvé ce dogme 
admis par les maîtres d'IsraeP. 



1. Les Religions. ..f p. 38. 

•1. II Cor., VI, 1.^. 

3. Nous n'avons pas à discuter ici s'il appartenait aussi à l'an- 



LES RELIGIONS ORIENTALES. 115 

Nulle part, nous n'avons rencontré le mono- 
théisme proprement dit, tel qu'il existait chez 
les Juifs. Point d'homme-Dieu, point de rédemp- 
teur en dehors de FÉg-lise chrétienne, point 
d'Eucharistie. La morale des religions orientales 
était celle des païens du temps. Aucun texte ne 
nous autorise à supposer que les sanctuaires 
aient exigé rien de plus, sauf des exercices rituels 
sans portée pour la réforme de tout l'homme; 
plusieurs textes nous obligent à conclure que la 
moralité des rites et la conduite des prêtres 
étaient au-dessous du niveau moyen des hon- 
nêtes gens 1 . 

Ce n'est pas là le spectacle qu'ofïrait le chris- 
tianisme. Avec quelle assurance Origène parle à 
Celse de la réforme des mœurs opérée par la 
foi chrétienne, de la certitude qu'il a de son 
succès final; Fàme humaine, appelée comme 
juge, se prononcera en faveur du bien! 

Mais, répétons-le, la supériorité du christia- 
nisme n'est pas en question. Même si l'on exclut 
l'influence positive des rehgions orientales sur 



(•ieniie doctrine persane; notons cependant qu'Antiochus de 
Coinmagène ne le professait pas, puisqu'il s'attendait à ce que 
son cor|>s restât pour toujours dans le toinl)eau, pendant que 
son àrne monterait au ciel d'Oromasdi'S. 

1. Saint Augustin a noté qu'on disait devant la statue de !a 
mère des dieux des choses qu'on n'oserait pas dire devant sa 
mère : qux sunt sacrilcgia, si illa sunt sacra ? {Cité de Dieu, 
H, 4). Le même saint Augustin avouait ne pas connaître ce qui 
se passait dans les mystères, mais il était édifié sur le compte 
de ceux qui les représentaient : ?iescimus quid ufjant, sed 
scimus pcr quales agant(Cil.c de Dieu, vi. 7). 



116 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

le dogme chrétien, il reste le problème d'une ac- 
tion indirecte qui aurait préparé, sinon la forma- 
tion du christianisme, du moins son triomphe. 

On est particulièrement impressionné en lisant 
que ces religions orientales, comme le christia- 
nisme, pleurent la mort de leur dieu et célèbrent 
sa résurrection. On ne peut soutenir sérieuse- 
ment que la Passion du Christ a été écrite à 
l'instar de la passion d'Attis, d'Adonis etd'Osiris, 
et ce n'est pas non plus d'après les religions 
païennes que les disciples ont conçu la résur- 
rection de Jésus. Mais enfin on assure que les 
âmes étaient conduites par ces histoires tragiques 
à admettre le drame du Calvaire. 

Quelques-unes ont suivi cette voie, peut-être. 
Qui pénétrera dans les ressorts secrets qui mènent 
une âme à la conversion? Mais si la connaissance 
des religions veut mériter le nom de science, 
elle doit se défier des rapprochements qui ne 
touchent que la surface. 

Ce qui fait l'intérêt religieux de la Passion de 
Jésus, c'est qu'il est mort pour le salut des 
hommes. Après avoir assis le principe inébran- 
lable de l'unité de Dieu, le christianisme ajoutait 
que le Fils, égal au Père, un avec le Père, s'était 
incarné pour nous. « Il m'a aimé, et il s'est livré 
pour moi. » Le péché est effacé, et, pour le 
commettre de nouveau, il faut répandre de 
nouveau le sang du Fils de Dieu. Le chrétien 
converti commence une vie nouvelle, consacrée 
à l'amour du Dieu qui l'a aimé. 



LES RELIGIONS ORIENTALES. 117 

Quel rapport y a-t-il entre cette histoire et la 
mort accidentelle d'Âttis, d'Adonis ou d'Osiris, 
pleures par leurs amantes? Ces mythes, repré- 
sentés sur la scène mystique ou chantés par les 
poètes, arrachaient des pleurs aux âmes tendres, 
comme les malheurs d'OEdipe ou d'Hécube. Une 
joie folle se déchaînait quand le jeune héros, 
divinisé, était rendu à l'amour — de sa déessç, 
plutôt qu'à celui de ses fidèles. 

Encore, si les prêtres s'en étaient tenus à ce 
que toute douleur humaine a de sacré! Mais ils 
sentaient très bien que leurs légendes ne pou- 
vaient inspirer que des idées fort basses sur la 
divinité. Qu'un philosophe vienne à passer, il 
raillera ces aventures aussi plaisamment que 
celles d'Aphrodite ou de Bacchus. Il fallait pé- 
nétrer le sens caché du mystère! Et les prêtres 
n'avaient d'ailleurs qu'à se rappeler le sens 
premier de tous ces mythes naturistes. On 
pleurait la mort du grain semé en terre pour 
renaître. La science moderne est ici parfaitement 
d'accord avec les observations des apologistes. 
Le fond le plus solide du livre récent de 
M. Frazer sur Adonis, Attis, Osiris', est d'avoir 
montré que ces dieux étaient le seul dieu-grain, 
et surtout que les anciens avaient assez nette- 
ment conscience du caractère agricole de ces 
dieux. 

Firmicus Maternus l'a parfaitement compris 

1.2'^ éd., 1007. 



118 MELANGES DHISTOIKE RELIGIEUSE, 

d'Osiris^ et d'Attis et il nous dit expressément 
que c'était l'explication des défenseurs de 
leurs cultes. Mais alors, disait le chrétien, pour- 
quoi tant de mystère? Pourquoi ; ces histoires 
scandaleuses destinées à voiler un fait si naturel? 
Et enfin pourquoi pleurez-vous sur les fruits de 
la terre ~ ? 

Ainsi les défenseurs des mystères orientaux — 
comme ceux de tous les autres — n'osaient sou- 
tenir la réalité de leurs histoires parce qu'alors 
les partisans d'Évhémère auraient eu trop beau 
jeu pour en récuser la valeur divine. Ils se réfu- 
giaient dans le naturalisme, ou plutôt ils n'en 
pouvaient sortir. On continuait à jouer les scènes 
traditionnelles, puis on expliquait qu'il n'y fal- 
lait pas croire 3. On n'obtenait un sens divin du 
scénario légendaire qu'en recourant au pan- 
théisme qui divinisait tout. Et quelle morale, 
quelle charité envers Dieu pouvait naître de ces 
spectacles peu édifiants ou de cette exégèse dé- 
sespérée? Du sang qui coulait dans ces mystères, 
aucune vertu n'a germé. 

Aussi bien, répétons-le, la mort des dieux n'a- 
vait aucun rapport avec les péchés des hom- 
mes. Ceux qui désiraient expier et obtenir leur 
pardon ne songeaient même pas à le deman- 

1. A[ir<'S Plu tarque, nous l'avons vu. 

2. Defensores eomm voluntaddere physiccnn ralionem, fiii- 
gum seinina Osirim dicentes esse... cur plaïujitis frugester- 
rx? {De errore profanarum religionum, ii). 

8. Quserunt quemridmodun sarcianl fabulas, nec inveniunt 
(Aug., Cite' de Dieu, iv, 10). 



LES RELIGIONS ORIENTALES. M'J 

dcr au nom de la prétendue passion du dieu. 

Mais ce besoin d'expier, cette inquiétude de 
l'âme, allant de purification en purification, sans 
être satisfaite que par l'effusion sanglante du tau- 
robole, ce désir de s'unir à Dieu, ne préparaient- 
ils pas à recevoir la foi du Christ? 

Il se peut encore . Tout plutôt que l'indifférence ! 
Le dix-neuvième siècle, avec ses agitations et ses 
révolutions, était plus propice à l'action reli- 
gieuse, aux revivais, que le dix-huitième siècle. 
On a vu des saint-simoniens poursuivre leur idéal 
de communisme jusque dans la vie religieuse. 
De pareilles conversions auraient été plus diffi- 
ciles parmi les lecteurs de l'Encyclopédie. Il y 
fallut la Révolution. Les contemporains de Cicé- 
rone irrévérencieux et sceptiques, n'auraient 
point été aussi avides de recevoir la bonne nou- 
velle que ceux qui s'empressaient aux initiations 
d'Isis ou de Mithra. Mais d'autre part, les reli- 
gions orientales fournissaient uue réponse à l'an- 
xiété religieuse, un aliment à la dévotion; avant 
d'embrasser une foi nouvelle, il fallait avouer 
qu'on s'était trompé. Leurs prétentions scientifi- 
ques ne favorisaient pas l'humilité; quand on 
s'estimait si éclairé, arrivé au plus haut degré 
de la connaissance mystique, qu'avait-on besoin 
d'une révélation, prêchée le plus souvent par des 
gens simples et sans culture? 

Tout compte fait, la sagesse vulgaire des poètes 

1. Gaston Boissier, La Religion romaine, 2' éd.. I. 3'J8 ot s. 



120 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

comiques^ exprimait mieux les sentiments de 
l'âme « naturellement chrétienne », qui implore 
la lumière et la grâce d'en haut. L'un d'eux, 
assez inconnu, Anaxandrides - prêtait à l'un de 
ses héros ce langage : « Pour ce qui regarde les 
choses divines, nous sommes tous des sots, ou 
plutôt nous ne savons rien. » 

Ce qui eût vraiment disposé les âmes, c'eût été 
ce qu'on imagine trop facilement, un appel vi- 
brant vers les choses de l'au-delà, vers Dieu lui- 
même, ce qu'on nomme le désir du salut. Mais, 
cette fois encore, on pourrait bien avoir été en- 
traîné par un rapprochement purement verbal. 
Le mot de salut est équivoque. Il devient, il est 
vrai, très fréquent depuis les Séleucides, et Ci- 
céron en fait l'attribut le plus précieux de la di- 
vinité-^. Mais le salut s'entend toujours du bon- 
heur d'ici-bas ; pas une seule fois il n'est employé 
de la vie future auprès de Dieu^. 

Voici, dira-t-on, qui est beaucoup plus précis, 
et nous pourrons cette fois parler d'une prépa- 
ration au christianisme. Après tout, il était de la 
Providence de Dieu de disposer toutes choses 
pour l'avènement de son Fils. 

Au temps de l'empire, il s'est produit, il est 



1. Les fraRiiiPiits de Méiiandre se sont enrichis, à l'époque ro- 
maine, de belles sentences où il est assez souvent question de 
Dieu. 

2. Didot, Frag. comic. grec, p. 422. 

3. Cicéron. l'ro Lig., 38. 

4. Wendland, Iwxr/p dans la Revue allemande pour le Nou- 
veau Testament, 1904, p. 335 et s. 



LES RELIGIONS ORIENTALES. 121 

vrai, ce fait nouveau que la religion est devenue 
à la fois individuelle et universelle. Il n'y a plus, 
comme dira saint Paul, ni Grec, ni Barbare ; il 
n'y a plus des patriciens et une plèbe ignorante 
des rites sacrés; il n'y a plus de trahison à adorer 
les dieux de Véies quand on est né à Rome. 
Chacun, citoyen romain ou provincial, maître ou 
esclave, sénateur ou affranchi, embrasse le culte 
où il croit trouver le bonheur. Et, du même coup, 
les religions franchissent les bornes de la cité et 
deviennent des religions universelles, supérieu- 
res en cela au judaïsme lui-même qui ne consen- 
tit jamais que la religion débordât la race. 

Ce fait a une portée considérable ; il faut la 
reconnaître, il ne faut pas l'exagérer. Les petites 
cités ayant perdu l'autonomie, leurs citoyens 
étaient devenus sujets, puis, par la grâce de 
Caracalla, citoyens d'un grand empire. Les dieux 
avaient naturellement suivi le mouvement. Leur 
sphère d'action s'était agrandie, mais il fallait 
qu'ils fussent soumis aux lois de l'État, aussi 
bien que leurs adorateurs. Ceux qu'accueillait 
le prince n'étaient plus des étrangers ; en deve- 
nant impérial. Mithra était devenu Romain. 
Aussi jamais on ne pensa à Rome que la religion 
eût cessé de regarder l'État ou d'être intime- 
ment liée à la vie civile et publique. Si les Juifs 
pouvaient adorer un Dieu aussi jaloux que ce- 
lui des chrétiens, c'est qu'il était leur dieu na- 
tional. Ils se conformaient au principe tradi- 
tionnel ; il n'y avait rien à leur dire. Tout autre 



122 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

était la situation des chrétiens. Us avaient beau 
affirmer leur loyalisme pour l'empire, leur dé- 
vouement à l'Empereur, on les traitait d'athées, 
eux qui avaient le même Dieu que les Juifs, 
parce que leur Dieu n'était le Dieu d'aucune na- 
tion. 

Il n'y avait donc point alors de religion uni- 
verselle dans le sens où nous l'entendons, indé- 
pendante de l'État ; les barrières avaient été 
reculées, elles n'avaient pas disparu. 

Et quelle était, dans cette tendance à l'indi- 
vidualisme, la part des religions orientales ? Elles 
ont profité d'un état de fait, plutôt que créé un 
principe. 

C'est de la Grèce du quatrième siècle qu'est 
sorti ce robuste individualisme qui seul pouvait 
mettre sur la voie d'une religion universelle. 
L'idée que la justice est absolue, qu'elle a sa 
règle en dehors et au-dessus des institutions de 
la cité, que l'individu doit la poursuivre pour 
elle-même, cette idée vient de Socrate ou du 
moins de Platon. Bientôt l'individu osera se dire 
citoyen du monde, mais déjà Platon avait nommé 
« cette cité gouvernée par Dieu, le véritable 
maître des êtres raisonnables' ». Cette pensée, 
beaucoup plus que le fait matériel de la fusion 
des états, était de nature à promouvoir une re- 
ligion universelle, qui attachât tous les hommes 
au même Dieu. Seul le christianisme devait 

1. Lois, f'd. Didot. IF, p. 324. 



LES RELIGIONS ORIENTALES. 123 

donner à ce principe de raison toute sa portée 
religieuse. 

Quant aux; religions orientales, osons dire 
toute la vérité. Si elles ont paru rompre avec 
la tradition des cultes officiels, c'est cependant 
bien l'Orient qui a fait renaître sous une forme 
plus odieuse la religion d'État. Seulement, — et 
ce n'était pas un gain, — la cité fut remplacée 
par un despote. 

Pendant qu'on jouait les Perses d'Eschyle, les 
Athéniens furent surpris d'entendre les Perses 
traiter le grand roi d'égal au « démon », de 
« démon », de « dieu » enfin. Et sans doute ils 
étaient froissés dans leurs sentiments religieux, 
mais flattés aussi de leur propre supériorité sur 
des barbares, capables par flatterie de donner 
du divin à leur roi. 

L'Orient prit sa revanche, car ce fut lui qui 
porta à la religion des Grecs et des Piomains le 
coup le plus fatal, en leur suggérant de divini- 
ser leurs maîtres. C'est l'Orient adulateur (fui 
a imposé cette flétrissure à lAthéné du Par- 
thénon, d'en faire la complice des excès d'un 
Démétrius Poliorcète'. Les Athéniens, il faut 



1. Dès l'ail 302. les Athéniens chantaient en l'honneur de Dé- 
métrius : « Voici que les plus grandes, les plus chères des divi- 
nités sont dans notre ville : la lorlune nous amène à la fois Dé- 
mêler et Déinetrius. L'une vient céléhrer les mystères sévères de 
Coré; l'autre est là, joyeux, beau, souriant cunune il convient à 
un dieu. Salut, lils du tout-puissant Poséidon et d'Ajihnidite! Les 
autres dieux sont loin de nous, (lu ils n'ont j)as d'oreilles, ou ils 
n'existent pas. ou ils ne l'ont nulle attention à nous; mais toi, nous 
t'e voyons, lu nous protèges vraiment de ta ]irésence, tu n'es pas 



124 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

l'avouer, sont entrés vivement dans ce jeu dé- 
gradant, mais du moins on avait protesté quel- 
que part en Grèce quand la rumeur se répandit 
qu'Alexandre avait trouvé la divinité en Egypte. 

Une fois gagnés à cette religion nouvelle, les 
Grecs trouvent naturel d'adorer même des 
étrangers, pourvu qu'ils soient vainqueurs. Titus 
Q. Flaminius, en 196 avant Jésus-Christ, reçoit 
des Chalcidiens les honneurs divins. Vers la 
même époque, Smyrne bâtit un temple à la 
déesse Rome. En 45 avant Jésus-Christ, on élève 
à Rome un autel à César, dieu invincible; on 
avait bien adoré les Attalides à Pergame, les 
Séleucides en Syrie, les Ptolémées en Egypte. 
Puisqu'on veut dresser le bilan des influences 
orientales, il ne faut pas négliger celle-là.' Et 
M. (^umont nous a appris encore que si les em- 
pereurs ont été si favorables à Mithra, c'est que 
son culte favorisait singulièrement les préten- 
tions les plus extravagantes du despotisme impé- 
rial. 

Au cinquième siècle avant notre ère, le christia- 
nisme se serait heurté à chaque pas aux remparts 
des petites cités ; la soumission d'une ville au 
joug du Christ aurait été pour la voisine une 
raison d'expulser les chrétiens; les succès les 
plus brillants n'auraient eu qu'un retentissement 
très limité. Dans l'empire, la bonne nouvelle 
passait librement et pouvait espérer de gagner 

une idole de bois ou de marbre. Aussi, fadressons-nous nos vœux.» 
Dans Colin, Home et lu Grèce de 200 à 146 avant J.-C, p 2S4. 



LES RELIGIONS ORIENTALES. 125 

le monde méditerranéen en une seule bataille. 
Mais aussi il suffisait d'un mot pour que la même 
police, partout active, lui déclarât une guerre 
sans merci. Il avait plu à Dieu ([ue le théâtre 
fût plus grandiose, mais non ([ue la victoire lut 
moins chèrement achetée. Or le grand adver- 
saire, ce fut le pouvoir impérial, la religion de 
César que l'Orient avait vraiment fondée, unie 
à ce paganisme naturaliste et panthéiste commun 
à toutes les religions. 

Ce n'est pas seulement au quatrième siècle 
qu'il n'y a qu'un seul paganisme ; à mesure que 
les religions orientales pénètrent dans le monde 
romain, on s'en aperçoit mieux. 

On se tolère parce qu'on se comprend, on se 
comprend parce qu'on a les mêmes croyances. 
Si l'État romain s'opposa pendant quelques 
années à l'introduction du culte d'Isis, c'était 
pour obéir au droit public ancien, non pas au 
nom d'une religion meilleure. Je ne sais où 
M. Cumont a vu la trace de luttes intenses, 
engagées par les prêtres orientaux, pour arra- 
cher les foules à leurs vieux cultes ancestraux^. 
Les inscriptions nous montrent les dieux sy- 
riens gagnant du terrain par l'assimilation au 
Jupiter optimus maximus. Isis fusionnait avec 
presque toutes les déesses, Mithra fut le Soleil 
invinci])le. Quand les dieux gardaient mieux 
leur aspect propre, ils fraternisaient. Les prê- 

1. Les [{elir/ions orientales, p. 34. 



126 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

très du culte officiel affichaient leur dévotion 
aux divinités orientales. 

Qu'il nous soit permis de citer ici M. Toutain ' : 
« Ainsi, ce que les documents nous apprennent 
sans doute ni contestation possible, c'est que, 
dans les diverses provinces latines de l'empire, 
l'accord fut parfait entre les cultes officiels et les 
cultes païens, soit venus de l'Orient, soit parti- 
culiers aux anciennes populations. » Encore ne 
faut-il pas exagérer le triomphe des religions 
orientales sur les cultes officiels. Ceux-ci avaient 
pour eux une antique tradition, la splendeur des 
temples, les souvenirs littéraires, l'appui nor- 
mal et constant du pouvoir. 

« Les apologistes, nous dit-on, s'attardent 
à réfuter des erreurs Adeillies. » Il se peut, mais 
ils ont aussi conscience des périls présents. Ni 
Origène, ni saint Augustin, n'ont ignoré les 
cultes orientaux, mais ce n'est pas de ce côté 
qu'ils ont vu le danger. Et en effet, si les chré- 
tiens sont morts, c'est qu'ils ont refusé d'adorer 
le génie de l'empereur ou les dieux de l'em- 
pire. La colère des foules contre eux montre 
assez que le grief était grave et que la religion 
de l'empire était profondément enracinée. Et, 
au fond, il n'y avait vraiment en présence que 
la religion païenne, refusant d'adorer le dieu 
unique qu'elle pressentait, et le christianisme. 

Cette unité du paganisme, M. Cumont la 

1. J. Toutain, Les Cultes païens dans l'empire romain, 1, 
p. 239. 



Ll'S RELIGIONS ORIENTALES. 127 

reconnaît au quatrième siècle de notre ère, après 
que les religions orientales auront fait leur 
œuvre et enrichi le paganisme romain. Il y a 
plus, il est tenté de rapprocher cette religion 
païenne de la religion chrétienne elle-même. 
N'avaient-elles pas, en somme, le même Dieu? 
« Les deux croyances opposées se meuvent dans 
la même sphère intellectuelle et morale, et, 
de fait, on passe alors de l'une à l'autre sans 
secousse et sans déchirement'. » 

C'est là, je l'avoue, ce qui m'a le plus péni- 
blement surpris dans un livre d'ailleurs si es- 
timable ; car, la ressemblance des deux croyances 
fùt-elle réelle, il faudrait se demander si le pro- 
grès n'est pas dû au christianisme, au lieu de 
l'attribuer « à l'esprit religieux et mystique de 
rOrient ». Ou plutôt il faut voir dans la subli- 
mité qu'affecte maintenant le paganisme, dans 
son effort pour constituer une morale relig"ieuse, 
un effort suprême pour résister au christia- 
nisme vainqueur. 

On nous cite un beau passage de iMaxime do 
Madaure en 390 : « Il n'existe qu'un dieu su- 
prême et unique, sans commencement et sans 
descendance, dont nous invoquons, sous des 
vocables divers, les énergies répandues dans le 
monde », etc. Ce monothéisme incohérent est-il 
supérieur à l'hymne de Cléanthe? D'autres en 
jugeront. Mais n'est-il pas évident que Maxime, 

1. Les Religions orienlales. 



128 MÉLANGES DHISTOIRE RELIGIEUSE. 

écrivant à saint Augustin, a voulu élever son 
panthéisme au niveau du monothéisme de 
l'évêque? 

Saint Augustin n'ignorait donc pas le point 
précis de la controverse, mais il répondait sans 
se lasser : c'est toujours la nature que vous 
adorez au lieu de rendre hommage à son au- 
teur. 

Pour la morale, les païens eux-mêmes ont 
senti le déficit. 

<' Julien avait voulu organiser dans les tem- 
ples tout un enseignement morale » Il faisait donc 
défaut jusqu'alors? Julien, qui était un fervent 
sectateur de Mithra, a-t-il essayé d'opposer sa 
rigueur morale à celle d'une religion abhorrée? 
Mais il est assez évident, je pense, que Julien, 
pour vaincre le christianisme, n'a rien trouvé 
de mieux que de limiter. Lui-même n'a-t-il pas 
excité l'émulation des païens par le spectacle des 
vertus chrétiennes? 

Le paganisme du quatrième siècle est donc 
une religion évoluée, — rien ne demeure im- 
mobile; — il n'est pas revenu à l'animisme, 
— rien ne retourne en arrière! Mais les hommes 
tombent parfois dans d'étranges aberrations, 
et ce fut une aberration que de chercher le 
salut dans les religions orientales. Elles étaient 
devenues plus savantes, plus spirituelles, plus 
soucieuses de s'unir à un dieu un, plus préoc- 

1. Cumont, Les Heligions orientales, p. 32". 



LES RELIGIONS OlUENTALES. 129 

cupces peut-être de Texistence de l'au-delà ; 
mais tout cela se trouvait aussi dans les reli- 
gions officielles. Si donc on alla aux religions 
orientales, il y a lieu de croire que ce fut pour 
satisfaire un attrait des sens plus grossier, ou la 
curiosité qui s'attache à l'inconnu, ou le désir 
de s'assurer une sûreté de plus^ 

S'il y avait progrès depuis les jours des Ham- 
mourabi et des Touthmès, il avait surtout con- 
sisté à augmenter la séduction et la puissance 
d'une conception naturiste vieille à tout le moins 
comme l'histoire. Cela pouvait durer longtemps 
encore ; on ne voit pas que le monothéisme ait 
eu plus de chance de sortir d'un système qui 
lui faisait sa part pour éviter de reconnaître ses 
droits. Les esprits s'embrouillaient dans ce 
pathos. Le progrès ne conduisait pas au chris- 
tianisme, il donnait des prétextes aux païens. 
La Grèce fournissait des arguments, l'Orient 
contentait certaines aspirations mal définies, 
rassurait les âmes par l'ascendant des tradi 
lions antiques, à l'occasion invitait au plaisir. 

Ce sont bien toutes les forces de l'esprit 
humain, pour ne pas dire, avec les Pères, des 
démons, qui barraient la route à la vérité que 
prêchait le christianisme. Toutes les combi- 
naisons étant épuisées, et la grâce de Dieu ai- 
dant, on se rendit. 



1. Il semble bien que ce fut aussi le sentiment de M. Gaston 
Boissier, qui connaissait si bien les dillérents aspects de la 
religion romaine. 



130 MELANGES DillSTOIRE RELIGIEUSE. 

C'est ainsi qu'ont compris les Pères, témoins 
de la lutte qui s'est livrée dans les âmes, lutte 
qu'ils ont parfois éprouvée dans leur propre cœur 
avant de devenir des directeurs spirituels et des 
apôtres. Leur témoignage est d'autant moins sus- 
pect qu'ils ont volontiers rendu hommage aux 
vertus naturelles des Romains et à la perspi- 
cacité des Grecs. Leur impression très nette est 
que les païens, de leur temps, valaient mieux 
que leurs religions et que leurs prêtres. Les 
études récentes ne paraissent pas leur donner 
tort. 



IV 

DAPHNK, PAR ALFRED l>K Vl(i>V 

{l.e Correspondant , ib mars l'JH.) 

Alfred de Vigny compte aujourd'hui plus d'ad- 
mirateurs que de son vivant. D'autres, plus 
grands que lui, ont reçu davantage l'empreinte 
de leur temps, et l'ont conservée. Ses poèmes, 
les Destinées surtout, sont comme ces médailles 
qu'on peut croire d'hier parce qu'elles n'ont pas 
de millésime. Et si les « Vig-nystes » ne sont 
toujours pas très nombreux, ils sont très fervents. 
Aussi ont-ils appris avec joie la publication 
d'une œuvre importante du poète philosophe : 
Daphné. 

Très soucieux de perfection, Vigny avait laissé 
dans ses cartons l'ébauche d'un grand ouvrage 
qu'il ne put jamais terminer. Une fois encore, 
Vigny donnait, comme M. Faguet l'a si bien dit ' . 
la sensation ■ du grand et de l'incomplet )>. Car 
il manquait un « peu d'haleine >•> et il avait trop 

1. Études UUcraires, XIX' siècle, \>. 141. 



132 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

entrepris en rêvant d'encadrer dans un roman 
moderne l'histoire de trois grands réformateurs 
religieux : Julien l'Apostat, Mélanchton et J.-J. 
Rousseau. C'eût été, dans Tordre religieux, le 
pendant de Stella, une deuxième consultation du 
docteur Noir. 

Cependant, la première partie, relative à 
Julien l'Apostat, était écrite dans cet état défini- 
tif qui n'eût comporté que quelques retouches 
littéraires. Un poète très distingué, M. Fernand 
Gregii, a tenu à honneur d'éditer l'œuvre de celui 
qu'il se plaît à nommer « l'un des plus purs 
poètes et le plus profond de la langue française », 
et c'est Daphné^. 

Le titre donne à penser, ou plutôt à chercher. 
Daphné, en grec, c'est le nom du laurier. Ce fut 
aussi le nom d'une nymphe aimée d'Apollon et 
métamorphosée en laurier. D'après M. Ratis- 
honne, c'était, dans l'œuvre de Vigny, l'héroïne 
d'un roman dont l'empereur Julien était le 
héros-. 

Ce singulier exécuteur testamentaire n'avait 
donc parcouru que bien distraitement les glo- 
rieux papiers que lui avait légués la confiance 
ingénue du poète I Car Daphné, c'est quelque 
chose comme l'Académie ou le Portique, un 
nom de lieu devenu celui d'une grande école. 

1. Daphné (deuxième consullation du docteur Noir). Œuvre 
posthume publiée d'après le manuscrit original, avec une pré- 
lace et des noies, par Fernand Gregh (Delagrave). 

2. Journal cV un poêle, p. 88, noie. 



I 



DAPHNÉ. 133 

Ce lieu est la charmante oasis, proche d'Antioche, 
consacrée à l'amie d'Apollon; cette école, ima- 
ginée par Vigny, est censée celle de Libanius, 
rhéteur célèbre du quatrième siècle, que Julien 
afl'ecta de nommer son maître. Le poète roman- 
tique, habitué des cénacles où se tranchaient les 
problèmes littéraires, le platonicien convaincu 
que fut toujours Vigny, eut Fidée de l'aire dis- 
cuter par Libanius et ses disciples, y compris 
Julien lui-même, la tentative de restaurer le 
paganisme. 

Daphné se trouve ainsi refléter la pensée du 
poète philosophe sur deux points très actuels : 
la réforme religieuse, ou le modernisme, et la 
morale dans ses rapports avec la religion. 



Le roman historique de Daphné se compose 
de quatre lettres. Celui qui écrit est un Juif. Dans 
le plan très complexe de l'auteur, le judaïsme 
devait être présent à tous les épisodes du drame. 
C'est le type d'une religion insensible au pro- 
grès, et d'une race très sensible au profit qu'elle 
tire de toutes les ruines. Le commerce des idoles 
brisées n'est guère propice à l'intelligence des 
mythes platoniciens. Nous sommes étonnés que 
la présence du jeune commerçant aux côtés de 
Libanius ne gêne pas l'intimité des initiés. D'ail- 
leurs il ne risque guère, dans la controverse, 
qu'une flatterie biblique à l'adresse du maître du 



134 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

monde : « Tu as fait reculer le soleil de deux 
années, impérial Josué'. » 

Ce qui nous choque vraiment, c'est que les 
disciples de prédilection de Libanius se nom- 
ment Basile de Gésarée et Jean Chrysostome. 
Saint Basile et saint Jean d'Antioche sont nés de 
mères chrétiennes, cela se voit à leurs œuvres. 
Le malaise qu'éprouve Thistorien à les trouver 
païens lui gâte leurs personnages. 

Au moment où s'ouvre le dialogue entre Liba- 
nius, le jeune Juif, Basile et Jean Chrysostome, 
nous sommes à Daphné, dans la maison de Li- 
banius, près du célèbre temple d'Apollon. « Le 
soleil se couchait, les ombres s'étendaient, et le 
silence était profond... Le ciel était sombre d'un 
côté et enflammé de l'autre, vers la mer. Les 
cyprès s'y découpaient en noir comme les petites 
pyramides de la Necropolis de Thèbes. Tout me 
rappelait la ville des morts, » C'est très volon- 
tairement que Vigny a donné aux riants bo- 
cages de Daphné, arrosés d'eaux bondissantes, 
cet aspect lugubre. Nous sommes loin delllissos 
et du gai platane qui entendirent Socrate se jouer 
aimablement de Phèdre, quand les Idées prirent 
leur essor sous le ciel lumineux de l'Attique. Le 
monde ancien se meurt. Le christianisme oriental 
est déjà menacé par les dissensions des sectes, 
l'envahissement du luxe, la contagion de l'esprit 
du monde. Le paganisme reprendra-t-il une vie 

1. Daphné, p. 132. — Les citations sans renvoi sont toutes 
empruntées à ce volume. 



DAPHNE. 135 

nouvelle par les efforts de Julien? L'empereur 
règne depuis deux ans, ou plutôt depuis deux ans 
il lutte contre la religion du Christ. On l'attend 
à Antioche, où déjà l'armée est rassemblée 
contre les Perses. 

Libanius et ses deux disciples, Basile et Jean, 
puisqu'il faut leur donner ce nom. sont inquiets. 
N'ayant aucune nouvelle de l'empereur, déposi- 
taire de la doctrine de Daphné, ils trompent 
leur inquiétude en rappelant comment le jeune 
César est devenu l'un des leurs. Encore absent, 
il occupe déjà la scène. Nous l'entrevoyons d'a- 
bord dans sa prison princière de Macella. Élevé 
dans une solitude impénétrable, c'est à peine s'il 
sait que son père , ses oncles et ses frères, à l'excep- 
tion de Gallus, son compagnon d'infortune, ont 
été massacrés par les soldats, à Tavènement de 
Constance. 11 ne connaît encore que le christia- 
nisme et exerce même à l'église les fonctions de 
lecteur. C'est là que Basile et un jeune esclave de 
Libanius, Paul de Larisse, tentent de lui parler 
pour le gagner à la mystique de Daphné. Paul de 
Larisse n'appartient pas à l'histoire. Il n'en est 
que plus vivant. Il est à la fois païen convaincu et 
stoïcien, étant une âme religieuse et intrépide, 
telle qu'on la rencontrerait plutôt parmi les j eunes 
martyrs chrétiens. En mettant cet ami aux côtés de 
Julien, Vigny a fait au paganisme un don qu'il ne 
méritait guère. Le but de l'artiste était peut-être 
d'opposer à la nature complexe, subtile, médita- 
tive, dissimulée de Julien, un être dévoué, gêné- 



136 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

reux. tout d'une pièce. Dès le premier regard, il 
s'attache à Julien, parce qu'il reconnaît en lui 
un sentiment religieux profond. 

En ce moment, le jeune prince, debout devant 
le pupitre du lecteur, priait la Vierge. Basile ra- 
conte :« Julien avait les joues couvertes de larmes ; 
ses yeux bleus étaient, en ce moment, touchés par 
un rayon échappé des voûtes du temple . et sa tête 
seule, éclairée jusqu'aux épaules, paraissait ne 
plus tenir à un corps humain. Quelque chose de 
l'enfance, quelque chose de naïf et de pur. était 
visible à tous..., comme si ce prince enfant eût 
reçu quelques gouttes d'un lait invisible et divin 
que son extase paraissait lui faire goûter. . . , son 
front large était humide et renvoyait près de 
lui, sur la colonne, un peu de la clarté pure du 
rayon d'en haut, » 

Le charmant enfant de chœur continue sa lec- 
ture, mais voici qu'il aborde un sujet plus grave : 
le Verbe, le Verbe divin a été fait chair en Jé- 
sus. Sa foi est entière, et pourtant quelques 
traits révèlent déjà une nature impressionnable 
à l'excès et qui fut toujours trop empressée à se 
hausser aux choses divines : « Ses joues pâlis- 
saient et rougissaient tour à tour à chaque 
parole qu'il lisait; quelquefois il parlait avec une 
vitesse involontaire, comme dans la fièvre; il 
appuyait] sur d'autres mots, lentement, pesam- 
ment, sans raison; par moment, entre deux 
syllabes, il s'arrêtait, comme écoutant quelque 
chose qu'on n'entendait pas et qu'il paraissait 



DAPHNE. 137 

entendre... L'adolescent paraissait heureux. Il 
semblait avoir une vue claire, précise et radieuse 
de la divinité. » 

De ces hauteurs où .lulien, « plein de son rêve 
et de la vue céleste », prie, la tête nimbée, 
comme les élus d'une mosaïque byzantine, Vigny 
abaisse nos regards vers la foule qui remplit la 
nef, telle qu'il a pu l'observer dans une église 
de Paris, mais non pas, certes, aux messes fer- 
ventes des premières heures du jour. « Cette 
foule indolente, molle d'esprit, molle de cœur, 
faible, petite et pauvre d'intellig-ence, se remit 
à promener des regards à demi curieux, à demi 
assoupis, sur les prêtres et sur les orateurs, 
comme sur des acteurs... On ne prêtait qu'avec 
dédain aux discours une oreille distraite, et l'on 
donnait tous ses yeux aux objets avec une ardeur 
furtive. » i 

Frivolité, puérilité, indolence, n'y avait-il 
rien de plus dans le peuple chrétien? La passion 
relig"ieuse se réveille, et avec une sorte de fré- 
nésie, aussitôt que l'évêque arien, Eusèbe de 
Nicomédie, prélat de cour assez méprisable, se 
jette dans la controverse. C'est ainsi qu'un grand 
artiste a mis sous nos yeux, — au détriment 
d'une vérité historique plus complète. — 
le dénouement de la crise religieuse dans l'âme 
de Julien. Celui-ci s'est donné, livré à Dieu en 
Jésus-Christ, avec une ferveur juvénile. C'est 
peu qu'auprès de lui, dans l'église, des chré- 
tiens authenti({ues paraissent peu attentifs aux 



138 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

saints mystères, il faut qu'un vieil évêque, dont 
« le visage bilieux et ridé avait quelque chose 
de la fouine et du loup », s'attaque au Christ et 
dégrade au rang d'une créature le Verbe éternel 
incarné en Jésus. Au moment où ce blasphème 
s'exprime sans ambages. « un grand cri se fît 
entendre..., et avant que personne le put voir 
et l'arrêter , le jeune Julien jeta, du haut de sa 
tribune, le Livre des Testaments, qu'il tenait 
ouvert devant lui. et s'écria en pleurant et se 
tordant les bras : « Où est mon Dieu? Où est 
« mon Dieu? Qu'avez-vous fait du Dieu? » 

De ce coup, la foi chrétienne était morte 
dans le cœur de Julien. Paul de Larisse le voit 
déjà gagné au paganisme, et pour lui porter la 
bonne parole de Daphné, il se vend comme 
esclave, « car nous pensions, en ce temps-là, 
ajoute Basile, que tout serait sauvé, si un des 
maîtres futurs du monde recevait une seule de 
vos pensées, Libanius ». Il fallait se hâter. De 
tous côtés les barbares envahissaient l'empire 
et les chrétiens, devenus les plus nombreux, se 
souciaient peu de le défendre, les meilleurs ab- 
sorbés par l'espérance d'une autre vie, les autres 
divisés en sectes acharnées à se détruire. C'était 
du moins ce qu'on pensait à Daphné. Or tout a 
réussi mieux que Libanius n'eût pu l'espérer. 
Julien a embrassé le paganisme avec passion ; il 
a renvoyé en Germanie les Francs et les Ala- 
mans; il est seul auguste, et personne ne doute 
de son triomphe futur sur les Perses. 



DAPHNE. 139 

Pourquoi donc Libaniiis est-il dévoré de tris- 
tesse? 11 voudrait voir Julien, lui parler; puis 
il souhaite de ne plus se trouver en sa présence. 
Les débuts prestigieux d'un règue plein d'espé- 
rances n'ont pas ébloui le vieux philosophe. 
L'idée n'est pas satisfaite ; déjà Julien est vaincu. 
On presse Libanius de s'expliquer : il laisse seu- 
lement entendre que Julien « a cru tout voir et 
n'a vu qu'à demi parce qu'il est trop dominé 
par sa mystique exaltation ». L'angoisse du maî- 
tre étreint le cœur des disciples; le jeune juif 
s'efforce en vain de pénétrer le sens de ce qu'il 
entend. La nuit est tout à fait tombée. C'est le 
moment que le poète des Destinées aimait, « les 
heures noires » où il se retrouvait seul avec sa 
muse. « La nuit était en ce moment si muette 
que nous pouvions distinguer le bruit léger des 
sources de Daphné. Toutes les étoiles éclairaient 
le ciel par de si larges feux qu'il nous semblait 
que nous étions placés au milieu d'elles. » 

Alors Julien entra, tenant par la main Paul 
de Larisse ; Auguste et un esclave sont égaux à 
Daphné. Je ne puis tout citer : il faut lire ces 
pages qui ne sont point, je pense, indignes de 
Platon. C'est le suprême entretien de Daphné ; 
ce qui se décidera entre ces hommes dans la 
région des idées réglera le sort du monde. 

L'étranger s'approche de Libanius : « C'est moi 
qui suis Julien, votre disciple, que vous avez 
condamné » ; et, jugeant au cri de Libanius que 



liO MÉLANGES DHISTOIRE RELIGIEUSE. 

ses entrailles se sont émues : « Mon père, mon 
père, j'ai besoin de toi! » 

Le vieillard hésite, moins, on le sent bien, par 
respect pour l'Auguste et par la crainte de lui 
déplaire que par amour pour ce fils de sa pensée 
qu'il ne peut éclairer sans le jeter dans le déses- 
poir. Il voudrait que lui-même comprit et, sui- 
vant la vieille méthode de Socrate, si secourable 
aux jeunes esprits qui ne savent pas encore lire 
en eux-mêmes, il accuse d'abord la poésie, à 
laquelle César croit avoir renoncé, mais qui 
domine encore son rêve religieux. Paul de La- 
risse, plus ardent et plus sûr du succès de son 
maitre que Julien lui-même, entre en lice pour 
célébrer les grands actes accomplis en deux ans. 
Mais l'empereur sait combien peu toute cette 
action pèse aux yeux du philosophe ; il prend la 
parole pour défendre son œuvre. Cette œuvre, 
c'est l'hellénisme remis en honneur, la glorieuse 
tradition des poètes et des sages reprise, la pure 
morale de Marc-Aurèle imposée aux prêtres 
païens. Mais déjà Libanius l'arrête : « Les pures 
maximes, les institutions vertueuses, les lois pru- 
dentes ne se conservent pas, si elles ne sont à 
l'abri d'un dogme religieux. » Julien ne l'ignore 
pas. A-t-on reconnu en lui une foi inébranlable 
aux divinités du vieil Olympe? ou bien, qu'a-t-il 
mis à leur place? 

Julien avait penché sa tête sur sa main, et son coude 
était négligemment •' tendu sur la table. Il rêva, puis il 
sourit, puis il dit en attachant ses yeux sur les constella- 



DAPHNÉ. 141 

lions brillantes qui tremblaient derrière les feuilles som- 
bres des cyprès, des lauriers et des cèdres : « Si le délire 
est divin et s'il est permis de le regarder comme tel, 
n'est-ce pas lorsque la mémoire des choses divines que 
notre âme a connues avant la naissance devient en nous 
si vive quil nous semble être rentrés dans le sein de la 
divinité même? N'avons-nous pas reconnu que le raison- 
nement est une arme aussi bonne pour l'erreur que pour 
la vérité? Nous ne pouvons donc nous attester élevés jus- 
qu'au sentiment du vrai, du beau et du bien, que dans 
ces rares moments où notre âme, se souvenant de la 
beauté céleste, prend ses ailes pour retourner en sa pré- 
sence et la voir clairement devant elle, autour d'elle, se 
sent pénétrée de son amour, et ne voit rien dans l'univers 
qui ne soit tout illuminé des splendeurs de la divinité. » 



Puis il explique son système, étrange fusion 
du platonisme avec le culte du soleil, du mono- 
théisme et du polythéisme, liant Dieu au monde 
par l'intermédiaire des dieux et du soleil-roi, 
emblème visible du Démiurge, du Logos, du 
Verbe incréé et très pur. 

Tout ce monde des Idées, reflet du Dieu intel- 
ligent, modèle des choses sensibles, ce n'est pas 
ce quenseigne la froide raison dont Julien a 
reconnu l'impuissance quand il s'agit des choses 
divines. Et si c'est une révélation, à qui Dieu 
a-t-il parlé? Libanius : « C'est vraiment par un 
sentiment purement poétique que tu t'es exalté, 
Julien, et il se trouve ainsi que, tandis que tu 
croyais agir sur la multitude des hommes, tu 
n'as agi que sur toi-même..., tu t'es enivré du 
vin que tuteur avais préparé..,, et tu viens de 



Î42 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

boire devant nous, mon ami, le nectar de ta 
poésie. )> Et le vieux sage, 

attachant ses yeux sur ceux de Julien, sembla y plonger 
fies regards comme deux épées... « Les hommes les plus 
vulgaires ont un sentiment vague de la vérité. Ils pensent 
que les dieux sont usés, que nous n'y croyons plus et que 
ieurs noms sont pour nous des idées de destinée, de jus- 
tice, de force, de vertu que nous leur voulons rendre sen- 
sibles. J'ai cru quelque temps que l'on pouvait dorer les 
idoles et blanchir les temples, mais je vois qu'ils n'en 
paraissent que plus vieux. Le nouveau voile dont nous 
avons enveloppé les idées est trop transparent; son tissu 
est trop élégant et trop fin, on voit en dessous nos pieds 
de philosophes et de savants; c'est ce qui fait que tout e-t 
perdu pour le temps de notre vie. » 

La réforme était donc condamnée d'avance. 
Pouvait-on attendre mieux d'une reprise sincère 
de l'ancien culte, tel que le pratiquait la tradi- 
tion'? Ou le monde était-il préparé « à compren- 
dre la divinité, l'immortalité de l'âme, la vertu 
et la beauté sans le secours grossier des sym- 
boles » ? Libanius avait espéré, — propos étrange 
dans la bouche d'un philosophe, — l'une ou 
l'autre de ces deux solutions, mais depuis que 
Julien a réussi, il a désespéré, parce que son 
triomphe a été stérile. Et, chose plus étrange 
encore, ce qui perd le monde, c'est pour ainsi 
dire un excès d'hellénisme, car « la ruse de 
l'esprit grec est le caractère universel des 
hommes de l'empire : ils n'ont pas plus le désir 
d'une vérité divine que dune autre, trouvant 
sous leurs mains autant d'arguments contre que 



DAPHNE. 143 

pour toute chose, et tout homme de notre â,2e 
est sophiste ». Que faire donc, car enfin il faut 
sauver le trésor de Daphnc : « C'est l'axe du 
monde, c'est la sève delà terre..., c'est l'élixir 
de vie des hommes, distillé lentement par tous 
les peuples passés pour lès peuples avenir : c'est 
la morale. Or il va périr, ce trésor, si nous ne 
le passons bien conservé à des mains plus sûres 
que celles des peuples sophistes... Ici, Libanius 
soupira profondément et, après nous avoir re- 
gardés avec douleur : u II faut bien, — dit-il^ 
« — le passer aux Barbares. » 

A ce mot de Barbares, Julien ne sursaute pas; 
il lui reste à entendre quelque chose de plus 
dur, dur aussi à entendre pour nous, par le 
mélange de la vérité et de l'erreur. Le trésor 
de la morale est comparé à une momie enfermée 
dans une boite de cristal : 

"Elle croise ses bras sur sa poitrine el y garde en paix 
notre trésor. Sur ce cristal énorme sont gravés et peints 
des caractères sacrés qui, faisant adorer Tenveioppe, ont 
conservé le trésor des âges anciens. Les dogmes religieux, 
avec leurs célestes illusions, sont pareils à ce cristal, ils 
conservent le peu de sages préceptes que les races se sont 
formés et se passent Tune à l'autre. Lorsque lun de ces 
cristaux sacrés s'est brisé sous reffort des siècles et les 
coups des révolutions des hommes, ou lorsque les carac- 
tères qu'il porte sont effacés et n'impriment plus de crainte, 
alors le trésor public est en danger, et il faut qu'un nou- 
Tcau cristal serve à le voiler de ses emblèmes et à éloigner 
les profanes par ses lueurs nouvelles, plus sincèrement et 
chaudement révérées. Or les Barbares dont nous parlons 
ont une crainte toute vraie, toute jeune et sans examen 



Î44 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

du nouveau dogme des chrétiens; s'ils la conservent pure^, 
ce dogme sera le seul en vérité qui puisse sauver le 
trésor du monde... » 

Libanius se tut tout à coup, et ce fut Julien qui à son 
tour se couvrit la tête de son manteau. Bientôt son pâle 
visage sortit de ses mains, et il prit le cotyle d'argent qui 
était placé devant lui; un doux sourire animait ses lèvres 
et son regard et, se levant avec nous en faisant une liba- 
tion du côté de l'Orient, il dit : •< Au Dieu Préservateur, 
quel qu'il soit! » Ensuite il versa la coupe et ajouta d'une 
voix paisible, et en souriant avec tristesse : « Tu l'empor- 
tes, Galiléen! » 

La tragédie est terminée. Que Julien ait con- 
duit les Romains victorieux jusqu'à Ctésiphon, 
c[u'il ait montré jusqu'à son dernier combat les 
qualités morales d'un chef et la clairvoyance 
d'un bon général, tout cela, Vigny le racontera 
en quelques pages, mais c'est un épilogue qui 
comptait peu pour lui. L'idée de Julien vaincue, 
il ne lui restait plus qu'à mourir avec honneur, 
et c'est pour obéir aux lois de cet idéalisme do- 
minateur que le mot légendaire de l'empereur 
mourant : « Tu l'emportes, Galiléen ! » est déjà 
prononcé à Daphné, le vrai champ de bataille 
d'où le christianisme sort victorieux, et auquel 
Libanius lègue Basile de Césarée et Jean Chrysos- 
tome. Paul de Larisse, comme Julien, cherche 
la mort et se fait lapider par des barbares chré- 
tiens irrités de ses blasphèmes. 



Après chacune de ses créations, Stello, Servi- 



DAPHNE. 145 

tudf et Grandeur militaires, Vigny était assailli 
de questions. On voulait savoir ce qu'il y avait 
de vrai. Nous dirions aujourd'hui plus lamilière- 
ment u si c'était arrivé ». « Pour les poètes et la 
postérité, répondait-il, dans son Journal, il suffit 
de savoir que le fait soit beau et probable. Mais il 
ne faut pas en vouloir au public, que nous déce- 
vons par l'art, de chercher à se reconnaître et 
à savoir jusqu'à quel point il a tort ou raison de 
se faire illusion'. » 

Profitons donc ici de la licence que nous laisse 
le poète. Quand il s'agit d'une personnalité his- 
torique aussi considérable que celle de Julien, 
c'est presque un droit. Laissons donc de côté 
Joseph Jechaïah, symbole de sa race, Basile et 
Chrysostome, fourvoyés à Daphué, Paul de La- 
risse, digne de mourir pour une meilleure 
cause. 

Libanius a été flatté. C'était un rhéteur, très 
crédule, attendri des attentions de Julien ; il le 
crut le Sauveur du monde et le pleura. Jamais 
on n'extraira de ses discours fleuris, de ses épi- 
tres plus chargées de phrases que d'idées, l'élixir 
de vie, le trésor de Daphné. Mais en somme il 
importe peu, et qu'il n'ait eu guère plus de cin- 
quante ans en 363 après Jésus-Christ. Il repré- 
sente une moitié de Vigny et nous le retrouve- 
rons. 

Mais Julien? Est-il vrai? Est-il même probable? 



1. Joui'ual d'un poète, p. 75. 

MÉLANGES. 



146 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

On peut s'étonner, du simple point de vue de 

Fart, que le poète lui ait donné ces airs de grand 

garçon docile et doux, presque de fillette. Il est 

vrai que l'ancien garde du corps se souvenait 

d'avoir exercé une àme vaillante dans un corps 

fluet et délicat, menacé par la phtisie. Mais n'a- 

t-il pas décidément rompu l'équilibre qui se 

maintenait tant bien que mal dans l'empereur 

entre le penseur etThoinme d'action? Qu'il ait été 

trop doctrinaire, recherchant la société de ses 

amis, les théosophes, plus que le contact des 

foules, méprisant les instincts populaires, au 

point de n'être pas compris, ce fut une des causes 

de l'échec de Julien. Mais le jeune général, aimé 

des soldats, couchait sur la dure, mangeait avec 

eux et les avait traînés à sa suite d'un élan 

téméraire de la Gaule à Constantinople. Sa 

pensée môme avait les allures de l'action, s'il 

est vrai, ce que remarque finement M. Allard, 

que ses plans ne sont pas suffisamment mûris, 

et qu'il pensait en écrivant i. Mais un artiste est 

toujours occupé de faire ressortir une qualité 

dominante, et Vigny a parfaitement saisi dans 

Julien le réformateur chimérique, enivré jmr ses 

l'êves qu'il prend pour des extases. Ce trait est 

universellement reconnu aujourd'hui, mais il y 

avait du mérite, aux environs de 1837, à tracer 

ce portrait d'une main si sûre. Pour les encyclo- 

1 litlien l'Apostat, l. III, p. 323 (LecoflVe-Gal.akla). - 
C'est l'élude la plus complète et la plus impartiale qui ait paru 
sur le sujet. 



DAPHNÉ. Ii7 

pédistes, pour Voltaire en particulier, Julien 
était une sorte de Frédéric II, libre-penseur, 
tolérant par inditierence. Rien de plus éloi- 
gné de cette nature passionnée. Julien prit, 
il est vrai, le parti de ne pas persécuter les 
chrétiens à l'ancienne mode, de ne pas les placer 
entre la mort et l'apostasie. Mais il eut pour le 
christianisme une haine personnelle beaucoup 
plus ardente que celle d'un Dioclétien ou d'un 
Dèce, qui combattaient la religion nouvelle en 
tant qu'administrateurs. Marc-Aurcle déjà pour- 
suivait le christianisme du mépris philoso- 
phique ; mais il se contenta de le persécuter 
selon la tradition de l'État romain. Julien n'est 
point un prince qui suit la raison d'État; c'est le 
porte-parole et l'homme d'action du néo-plato- 
nisme, ce dernier rival du christianisme dans 
les cercles cultivés. Avec lui, c'est Daphné qui 
prend en mains le g-ouvernail. 

Il ne nous déplaît pas que l'homme qui se 
hasarda à la rude tâche de faire reculer le soleil 
ait été paré par un poète de qualités admirables. 
Il était certainement d'un caractère élevé, pas- 
sionné pour les choses de l'esprit, exempt de 
sensualité, simple dans ses manières, fidèle à 
ses amis, dévoué à sa patrie. 

Voyons-le à l'œuvre. Vigny, trop absorbé par 
l'idée pure, n'a pas tenu compte du facteur le 
plus redoutable de toutes les grandes révolutions 
religieuses, le nationalisme. Il est vrai que ce 
nationalisme, pour Julien, c'est encore le lieu 



148 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

des intelligences, l'hellénisme, qui était moins 
l'attachement à un sol qu'au patrimoine des 
sciences, des arts, des lettres et de la philoso- 
phie. Julien crut de bonne foi que cette culture, 
noble effort de la raison, roais aussi tradition 
d'erreurs invétérées et saturée de polythéisme, 
admirable par la beauté humaine des dieux, 
mais trop souvent dépourvue de toute pensée 
vraiment divine, était, dirions-nous, un bloc à 
prendre ou à laisser, inconciliable avec le chris- 
tianisme. S'il n'avait lu parmi les auteurs chré- 
tiens que les Tatien, les TertuUien, les Lactance 
et les Arnobe, il eût pu se croire dans le vrai. 
Tatien, en particulier, oppose hardiment la 
religion des barbares, judaïsme et christianisme, 
à toute la civilisation grecque. A ce compte, 
Julien n'aurait fait que relever le gant. Il ne 
pouvait se résoudre à voir disparaître les chefs- 
d'œuvre de l'esprit humain. Il a pu estimer très 
sincèrement que livrer l'explication d'Homère à 
des maîtres chrétiens, c'était le profaner et l'ex- 
poser à être l'objet de la satire, plus que de 
Fadmiration. Les Galiléens sont incapables de 
comprendre l'hellénisme ; puisqu'ils n'en veulent 
pas, qu'ils y renoncent tout à fait, qu'ils cessent 
d'enseigner dans les écoles. 

C'est ce que les Pères de l'Église ont nommé 
une persécution, et la plus redoutable de toutes. 
Personne au quatrième siècle, au moment où la 
mythologie était encore vivante, n'a accepté de 
renoncer à la lecture des chefs-d'œuvre à cause 



DAPHNÉ. 149 

du danger d'apostasie, à la condition qu'ils fus- 
sent expliqués pac des maîtres chrétiens. Ainsi 
l'Egiise n'était point hostile à tout l'hellénisme 
et prétendait bien s'assimiler ce qu'il avait de 
raisonnable et de noblement humain. Elle se 
réservait de mettre les conquêtes de la raison au 
service de sa foi et de sa morale. 

De son côté, Julien comprenait l'insufiisance 
morale et divine du paganisme. Il résolut de 
lui donner ce qui lui manquait : des dogmes, 
une morale, un sacerdoce digne de sa mission. 

Le Libanius de Vigny ne lui rend peut-être 
pas justice. La réforme de Julien était condamnée 
d'avance, soit ; mais son originalité est de 
l'avoir tentée. Un véritable génie no se hasarde 
pas de sa personne contre le mouvement qui 
emporte un siècle ; tout ce qu'il peut faire, c'est 
de le diriger. Soit encore. Julien n'est point un 
grand génie, ni même une àme profonde; c'est 
une personnalité chimérique, mais très forte, et 
l'on peut dire avec M. Boissier que, < de toutes 
les entreprises dirigées contre le christianisme, 
aucune n'a été mieux conçue et plus habilement 
conduite que celle de Julien ' ». 

Son premier mérite est d'avoir compris, et 
Vigny l'a très bien vu, que la philosophie était 
impuissante à rien fonder dans l'ordre religieux. 
A la révélation chrétienne il ne peut, malheu- 
reusement pour lui, opposer que ses extases et 

1. La fia du pa(junis)ae, t. 1'% p. i;3t. 



150 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

celles de ses amis, vaguement rattachées à la 
réminiscence de Platon et de Pythag-ore. 

Sur le terrain de la morale, il est encore plus 
embarrassé. Son éducation grecque ne lui sug-gère 
que l'autonomie de la raison, seule règle de la 
conduite d'un homme libre. Volontiers il traite 
les chrétiens d'esclaves, incapables de s'élever à 
une vertu personnelle par un motif de dignité 
humaine. 

Mais il n'est pas stoïcien, et si Marc-Aurèle 
déjà implorait le secours des dieux, combien 
plus Julien, l'homme le plus superstitieux de 
son temps! On regrette que Vigny, ne pouvant 
mettre Julien en contradiction avec lui-même, 
n'ait pas chargé le stoïcien Paul de Larisse de 
soutenir la morale indépendante. Mais ce qui 
gênait Julien bien davantage, c'étaient les ad- 
mirables vertus des chrétiens. Il n'était point 
aisé d'accuser de lâcheté ceux qui depuis trois 
siècles avaient supporté sans faiblir tant de sup- 
plices. Dans ses lettres aux prêtres païens, véri- 
tables encycliques, l'empereur leur recommande 
de vivre honnêtement, de fuir les spectacles, les 
cabarets, d'éviter les mauvaises lectures, d'être 
charitables envers les indigents : « Il est arrivé 
que l'indifférence de nos prêtres pour les indi- 
gents a suggéré aux impies Galiléens la pensée 
de pratiquer la bienfaisance... » Ce qui a pro- 
pagé si vite leur doctrine, « c'est l'humanité 
envers les étrangers, le soin d'inhumer honora- 
blement les morts, la sainteté apparente de la 



DAPHNE. ir.l 

vie... Il serait honteux, quand les juifs n'ont pas 
un mendiant, quand les impies Galiléens nourris- 
sent les nôtres avec les leurs, que ceux de notre 
culte fussent dépourvus des secours que nous leur 
devons ^ ». 

En vérité, la meilleure explication de la con- 
duite de Julien, c'est celle qu'a déjà donnée 
saint Grégoire de Nazianze qui le connaissait 
bien, ayant été étudiant avec lui à Athènes : il a 
voulu imiter, et même, disait le saint docteur, 
singer le christianisme. 

Cela, Vigny ne pouvait pas le dire, pour que 
son Julien ne cessât pas d'être intéressant; et, 
pour qu'il ne cessât pas d'être sympathique, il a 
voilé sa haine implacable du christianisme. Il y 
était, dit-on souvent, voué par le malheur de 
ses jeunes années. Elisabeth d'Angleterre, bâ- 
tarde si le Pape était le chef de l'Église, ne pou- 
vait régner qu'avec l'appui des prolestants. Ainsi 
.fulien ne pouvait oublier que Constance avait au 
moins toléré le massacre des siens et l'avait tenu 
dans une étroite surveillance sous une perpé- 
tuelle menace de mort. Mais l'épiscopat catho- 
lique, si maltraité par Constance, ne pouvait 
passer pour son complice! 

L'impératrice Eusébie, qui était chrétienne, 
lui avait témoigné une grande bonté. Il était 
encore officiellement chrétien quand il prit la 
pourpre et, s'il n'a pas apostasie aussitôt, c'est 

1. Boissier, La Fin du paganisme, t. l", p. 120. 



152 MELANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

pour ne pas mécontenter ses soldats, chrétiens 
en majorité. Sa cause personnelle n'était donc 
nullement liée à celle du paganisme, et Vigny a 
vu plus juste en expliquant sa conduite par 
l'influence des idées. Or l'antagonisme doctrinal 
n'exclut pas toujours la haine, encore moins le 
mépris. Julien était bien décidé à ne pas verser 
le sang, il le dit du moins, et dans des termes 
qui montrent que c'est à regret; il espérait ré- 
duire le christianisme autrement. Pas un ins- 
tant il n'a songé à ce qui est, — dit-on, — l'idéal 
d'un gouvernement moderne, et qui est si rare- 
mentpratiqué, surtout en France, une disposition 
sympathique envers toutes les religions, sans en 
favoriser aucune. L'Église venait d'apprendre ce 
qu'il en coule d'être protégée par un Constance; 
elle eût applaudi à un prince qui eût renoncé à 
la défendre pour lui laisser la liberté. 

Julien préféra la guerre, une guerre dissi- 
mulée. Il affectait de rendre équitablement 
la justice, mais appuyait les païens de tout le 
poids de la faveur impériale. Bientôt il se trouva 
isolé, mal vu des chrétiens et mollement soutenu 
par le paganisme auquel il s'était livré corps et 
âme. 

Les conquêtes qu'il avait faites sur le Christ, 
tristes recrues de courtisans et de jouisseurs, ne 
flattaient guère ce qu'il y avait en lui de noble. 
Les prêtres païens ne se souciaient pas de prê- 
cher la morale et ne comprenaient sûrement 
pas pourquoi ils seraient tenus à une vie plus 



I 



DAPHNÉ. 153 

sainte parce qu'ils étaient chargés d'imnrioler 
des victimes aux dieux que l'on savait. L'Oc- 
cident, attaché aux rites traditionnels, goûtait 
peu la nouvelle philosophie religieuse et se 
montrait peu disposé à incliner devant Thellé- 
nisme la majesté romaine. Vigny n'a proba- 
blement pas exagéré en montrant l'empereur 
découragé après deux ans d'eiforts stériles. 

Est-on sûr cependant que, s'il était revenu 
victorieux des Perses, il eût contraint plus long- 
temps sa haine et hésité devant la ressource 
suprême de ceux qui ont tort, la persécution san- 
glante? Mais, puisqu'il devait mourir, il était 
assurément tragique de le montrer allant de 
lui-même à la mort, doutant de son œuvre, 
condamné par ses plus chers amis. « Tu l'em- 
portes, Galiléen! » Ce Julien si doux, presque 
ingénu, ce rêveur désabusé de l'action, si ce 
n'est pas le Julien de l'histoire, c'est une créa- 
tion de l'art, qui a sa beauté. 



Aussi bien, ce qui nous intéresse le plus ici, 
ce n'est pas la pensée de Julien, désormais bien 
connue : c'est celle de Vigny lui-même, le poète 
des idées. Il disait déjà, à propos de Cinq-Mars: 
« Vidée y est tout; le nom propre n'est rien que 
l'exemple et la preuve de l'idée '. » Et parmi 
ses notes surDaphné : « Je m'impose cette loi, 

1. Cinq-Mars, 1, p. 18. 



154 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

que pas un mot ne sorte de ma plume qui n'a- 
boutisse à un rayon de cette roue dont le centre 
est la question posée. » 

Ne peut-on pas espérer que cette œuvre, gar- 
dée longiiemps dans ses cartons et à laquelle il 
revenait sans cesse, livrera le secret de sa vie 
religieuse et de son trop célèbre pessimisme? 

Car, si l'on est d'accord que ce pessimisme fut 
le plus profond et le plus douloureux de tous, 
dans une génération atteinte de mélancolie, on 
ne s'entend pas sur ses causes. D'après Brune- 
tière, on nait pessimiste, et Vigny est né très 
pessimiste. M. Faguet dit, lui aussi : « Le comte 
de Vigny était né triste^ » ; mais cette tristesse 
avait quelque chose de philosophique, et un cri- 
tique aussi pénétrant que M. Faguet n'a pas de 
peine à la construire en système : le génie est 
un don sublime, mais fatal, premier degré; le 
monde est mauvais, il faut donc haïr Dieu, se- 
cond degré, et dans cette détresse garder sa 
dignité, troisième degré. Le quatrième degré est 
un retour vers les souffrants : « J'aime la majesté 
des souffrances humaines », et ainsi, « du fond 
du désespoir, le philosophe est arrivé au trans- 
port et au ravissement du pur amour ». C'est 
donc une philosophie complète : « Vigny a pro- 
mené sur les choses un regard désolé, mais d'une 
pénétration, dune étendue et dune sûreté qui 
ne le cède à aucun autre-, » 

1. Faguet. Études littéraires, XIX' siècle, ]>. 138. 

2. Ibid., 138. 



DAPHNE. 155 

A ce compte, on serait tenté de croire que 
Vigny a trouvé le repos de l'esprit dans une phi- 
losophie bien arrêtée. J'aime mieux penser, 
avec M. Faguet lui-même : « Le vrai tourment 
du mélancolique, qui est d'adorer l'idéal et de 
n'y pas croire, nul ne l'a si pleinement connu 
que lui, ni si constamment ^ », ou avec M. Mau- 
rice Masson : « 11 y a dans la vie et l'œuvre de 
Vigny comme un va-et-vient douloureux de 
sentiments, didées et de goûts^. » En un mot, 
Alfred de Vigny fut la plus illustre, la plus 
noble, mais la plus infortunée des victimes du 
doute. 

Ce va-et-vient douloureux est l'énigme de 
Daphné. Quand on croit avoir saisi la pensée 
du poète, on s'aperçoit bientôt qu'on n'en pos- 
sède qu'une partie. C'est que, dans Vigny, il y 
a toujours deux hommes : le docteur Noir, qui 
représente la raison, la critique, « le mépris, 
pourquoi? perpétuel », et Stello qui est l'en- 
thousiasme, l'idéalisme, l'adoration, « la com- 
misération, hélas! éternel 3». Ils ont lutté, 
-' les deux inséparables ennemis » ! 

La vraie nature de Vigny était une sensibilité 
extrême, mais cette sensibilité, ayant été refoulée, 
demeura, nous dit-il, « enfermée dans le coin 
le plus secret du cœur. Le monde ne vit plus, 
pour jamais, que les idées. Le docteur Noir seul 

1. Ibid., 128. 

2. Alfred de Vigny, p. 4. 

3. Daphné, p. 200. 



156 MÉLANGES DHISTOIRE RELIGIEUSE. 

parut en moi, Stello se cacha' ». Et voilà que 
maintenant le docteur Noir donne raison à son 
adversaire : « Tout bien considéré, j'aime mieux 
la folie du fils que la sagesse du père '. » 

Serré de près par la logique du prosaïque doc- 
teur, Stello lui échappait d'un élan magnifique. 
Julien est, lui aussi, un Stello, et Daphné est l'his- 
toire de sa tragique destinée. Cervantes et Molière 
avaient fait rire aux dépens de l'idéalisme. Les 
gens de goût ne s'y méprenaient pas et savaient 
que l'héroïsme de don Quichotte ou le pessi- 
misme d'Alceste ne provoquent pas le rire sans 
que les larmes montent aux yeux. 

Mais la foule? « Après avoir profondément 
réfléchi, a écrit Vigny dans une note sur la com- 
position de Daphné, j'ai vu que la majorité in- 
commensurable des lecteurs se méprennent 
éternellement sur la pensée des défenseurs de 
V Enthousiasme et de VIdéalisme, si, à l'exemple 
de Cervantes et de Molière (Misanthrope^ ils le 
dépeignent ridicule pour le montrer dispropor- 
tionné. C'est pourquoi j'ai entrepris de le pein- 
dre, non ridicule, mais malheureux, afin que, la 
Pitié étant excitée au lieu du rire, on ne pût se 
méprendre, et que la société s'accusât et non 
lui 2. )) 

C'était bien déjà la moralité des histoires qui 
composent le volume de Stello. Les hommes de 

1. Journald'un poêle, p. Gl. 

2. Daplnic, p. 217. 

3. Ibid., ]). 204 cl s. 



DAPHNÉ. 157 

l'idée, ce sont d'abord les poètes. Ni le pouvoir 
absolu, ni le régime parlementaire, ni la révo- 
lution jacobine n'ont compris Gilbert, Chatter- 
ton, André Chénier, tous victimes de leur génie. 
C'est à la société de se frapper la poitrine. 

Mais, dans Daphné, le problème est beaucoup 
plus complexe. Il estun enthousiasme plus élevé, 
plus entraînant et phis puissant que celui de la 
poésie : c'est la flamme de l'adoration religieuse. 
En 1833, Lamennais, l'auteur daV Essai sur l'in- 
différence^ le représentant le plus illustre d'un 
catholicisme très absolu, venait de publier les 
Paroles d'un croyant. Le prêtre à la foi naguère 
intransigeante, adversaire résolu de tout com- 
promis royaliste ou gallican, désormais con- 
damné pour ses outrances libérales, se posait en 
réformateur, espérant entraîner la démocratie 
vers une religion rajeunie et transformée ([ui 
n'eût plus été celle de l'Église. 

Vigny avait perdu la foi très positive et très 
sincère qu'il avait tenue de sa mère. Il crut que 
le catholicisme se mourait. Serait-il sauvé par 
cette tentative hardie de l'accommoder au goût 
du jour? Ou bien Lamennais serait-il un nou- 
veau Julien, tentant vainement de restaurer une 
religion défaillante? 

C'est ici que se manifeste l'originalité de celui 
que M. Gregh se plaît à nommer « un génie in- 
telligent ». A ses côtés, un plus grand génie, mais 
moins intelligent, Victor Hugo, renonçait peu à 
peu à des convictions religieuses qui ne furent 



158 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

probablement jamais très profondes. 11 estima 
enfin assez sottement que la religion serait rem- 
placée par leProg-rès, par la Science, par les Lu- 
mières, pourvu que le poète penseur qu il était 
devînt le Hiérophante de la société nouvelle. 
C'était, on ne l'a pas oublié, l'une des deux solu- 
tions que Libanius avait rejetées. 

Lamartine suivait l'autre voie. Si vous avez la 
permission de l'index, lisez la Chiite d'un ange. 
Vous serez étonné d'y rencontrer toute la moelle 
de ce qu'on appelle aujourd'hui le modernisme, 
c'est-à-dire le christianisme sans dogme, pres- 
que réduit au déisme de Voltaire. Mais Lamar- 
tine remplace la déférence narquoise de Voltaire 
envers le grand Horloger, ordonnateur de la 
machine du monde, par l'adoration émue pour 
le Dieu qu'il voit partout et surtout dans la na- 
ture. Voltaire raillait, dédaignait, méprisait; 
Lamartine éprouve pour ses frères la plus cor- 
diale et la plus humaine bonté ; il se croit un mo- 
ment appelé par Dieu à être le prophète d'une 
religion sociale où tout le monde serait heureux. 
Voilà justement ce que Libanins-Vigny a con- 
damné dans .Julien. 

Donc pas de réforme religieuse qui sacrifie la 
religion sous prétexte de l'améliorer, et cepen- 
dant il faut une religion si l'on veut sauver la 
morale, car sans cela la société se meurt. C'est 
ce que Vigny constatait avec terreur, surtout 
depuis la révolution de 1830. 

Nul n'a retracé en termes plus désolés la tris- 



DAPHNE. 159 

tesse des foules modernes. Dans le prélude de 
Daphné, le peuple de Paris se répand dans les 
rues un jour de fête ; il est en joie, une joie na- 
vrante : « Comme tous s'en allaient au plaisir 
lentement et tristement!... Des jeunes gens, — 
même lesjeunes gen s — se mettaient à courir en se 
tenant six de front, jetaient des cris sauvages 
dont ils ignoraient eux-mêmes le sens, puis s'ar- 
rêtaient et se regardaient entre eux, étonnés de 
n'être pas gais après des cris si joyeux. » Et ce 
trait digne de Pascal : « L'essentiel était de ne 
pas rentrer chez soi. » Ce sanglot où s'exhale 
l'âme de Vigny, du vrai Vigny : 

Puisque la pitié divine est en moi, dit Stello, puisque le 
désir du bonheur des autres y est mille fois plus fort que 
l'instinct de mes propres félicités, puisqu'il suffit du pré- 
sage de la moindre infortune pour me faire tressaillir jus- 
qu'au fond du cœur pUis que cpux mêmes qu'elle a mena- 
cés..., puisque cette fjule mélancolique qui se croit gaie 
et ne sait si elle est heureuse m'intéresse pour un moment, 
et puisque je sens en moi trembler, frémir, gémir, san- 
gloter à la fois ses mille douleurs et les mille flots de son 
sang couler par milleplaies, et mille voixs'écrier : «Où donc 
est l'inconnu? où don- est le maître? où donc est le légis- 
lateur? où le demi-diru? où le prophète? » pourquoi ne 
pas laisser toute mon iime s'imprégner et se remplir de ce 
vaste amour de mes frèies? Pourquoi ne pas évoquer mes 
forces et ne pas me mettre à chercher avec eux? 

Pour<[iioi"? Mais parce que cela ne servirait de 
rien! C'est la réponse de Vigny, et il n'est pas 
aisé d'abord de savoir comment il la motive. Il a 
d'abord rendu la société elle-même responsable 



160 MÉLA.NGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

de cet échec certain. « Le monde se refroidit... 
« Cet homme, le réformateur religieux dans un 
siècle froid, sera broyé entre Vencluine et le 7nar- 
teau et du bon sens sortira l'idée. » Mais cela, 
le penseur a déjà tort de ne pas le comprendre : 

Dans VEmmanuelWç. dis aux masses ce que j'ai dit dans 
Stella aux hommes du pouvoir : « Vous êtes froides, vous 
n'avez de Oieu que Tor, vous fermez votre cœur et votre 
porte à ceux qui veulent vous sauver, et vous épurer, et 
vous élever. Vous les désespérez parla lenteur avec laquelle 
vous acceptez les idées. Ceux qui ont été d'une nature éle- 
vée se sont repentis de s'être dévoués à vous. Les plus 
sensibles sont morts dans l'action. Ordonnance en conclu- 
sion. Si vous êtes assez grand pour faire des œuvres reli- 
gieuse et philosophiques, ne les faites qu'en vous isolant de 
votre nation, en les jetant de votre aire inaccessible. » 

Voilà certes une attitude chère à Vig-ny, « le 
srentilhomme >>, comme disait Sainte-Beuve avec 
ironie. Et pourtant ce n'est pas encore toute sa 
pensée. Luther et Voltaire ont réussi là où Mé- 
lanchton gémissait, où Rousseau finissait par le 
suicide. Mais Luther et Voltaire, hommes d'action 
plus encore ([ue de pensée, sont d'une essence 
moins rare ; leur succès, grossier et matériel, ne 
prouve rien, comme Libanius le dit à Julien ou- 
vertement. Si donc les esprits les plus hauts ont 
échoué dans la réforme religieuse, c'est qu'elle 
devait échouer. Nous savons déjà pour({uoi, et 
que la tentative même était inopportune. Ce que 

1. Un des noms du héros du roinau moderne qui encadrait 
Daphné. 



DAPHNE. 101 

Libanius dit à Julien, Vigny l'écrit à l'adresse de 
Lamennais, sous le nom de Samuel. Et alors plus 
de réserve ni de symbole antique, mais cette pa- 
role digne du plus croyant des chrétiens : « 
Samuel, vous croyez être religieux, non, vous 
êtes philosophe. Si vous étiez religieux, vous se- 
riez resté au pied de la croix. » Et encore : 
<( Faites venir la religieuse, dit le docteur Noir. » 
Celle-là est peu instruite, un peu moins môme 
<{u'il ne siérait. Mais le docteur lui fait dire le 
nombre des sœurs qui sont mortes en soignant 
les malades. Elle « est vraiment religieuse, dit le 
docteur Noir; vous n'êtes, vous, que des demi- 
philosophes et des demi-poètes, vous qui ressem- 
blez à Samuel ». « Emmanuel ou Samuel est dé- 
voué, mais en aveugle », et son dévouement ne 
peut que rendre les foules plus malheureuses : 
'< Vous vous écrivez, ô mon cher Samuel, des 
paraboles apocalyptiques — évidemment les 
Paroles d'un croyant — pour vous faire, entre 
vous, de petites frayeurs... Les victimes de tout 
cela sont les êtres simples de cœur et faibles de 
nature qui sont pris par votre exemple. » 

Pour tout dire, « Samuel a cette religiosité 
organisatrice qui cherche toujours le code dans 
les religions. La sœur Saint-Ange a la foi sim- 
ple qui aime Dieu et aime tous les hommes pour 
Dieu. Samuel remonte à la foi naïve ou plutôt, 
faisant effort pour y revenir, y succombe. — 
Sœur Saint-Ange l'emporte au ciel par ses 
exemples ». 



162 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

Vigny méditait donc une suite et une contre- 
partie glorieuse d'Éloa. L'ange vierge s'était 
perdue par pitié pour Satan; la sœur Saint- Ange 
sauve, par sa foi naïve, mais sincère, ce Satan 
déchu que fut Lamennais ; on peut espérer que 
Vigny fut sauvé de cette sorte. 

C'est ici, sans doute, qu'on peut faire une 
part au jansénisme de Vigny, connu des lec- 
teurs du Correspondant par l'article si dis- 
tingué de M. Séché', mais il faut, si je ne me 
trompe, en réduire un peu la portée. Cette fois 
encore, une comparaison peut ètreutile, Lamar- 
tine a beaucoup aimé sa mère ; c'est elle qui lui 
a inspiré son sentiment religieux. Or, à moins 
que le fils n'ait expliqué la religion de sa mère 
d'après la sienne, on dirait que cette admirable 
femme était un peu plus déiste que purement 
chrétienne, tout en pratiquant avec ferveur le 
catholicisme. Rien de semblable dans la famille 
de Vigny, qui fournit à FÉglise des prêtres, et 
peut-être des saints. 

M, Séché a prouvé que cette piété avait pris 
une forte teinte janséniste. Ce fut un grand 
malheur pour le dernier héritier de leur lignée. 
L'idée exagérée qu'on lui donna du péché origi- 
nel lui fit tout d'abord entrevoir la vie comme 
le régime d'un cachot, où les condamnés n'ont 
d'autre consolation que de « tresser leur paille ». 
Ame très tendre, il se détacha plus facilement 

1. 10 septembre 1913. 



DAPHNE. 163 

d'une religion dont le Dieu lui parut injuste et 
cruel. Mais il y eut peut-être aussi ce profit que 
Vigny regarda toujours le christianisme comme 
une chose très sérieuse, une arche sainte à 
laquelle personne n'a le droit de toucher. 
Jamais il ne reconnut les prétentions de la 
philosophie à corriger la religion ou, sous cou- 
leur de réforme, à créer une religion nouvelle. 

Toute sa vie, il sollicita de Dieu une révéla- 
tion sur son œuvre, et s'il blasphéma, ce fut 
parce qu'il ne sut pas entendre sa voix. 

Que lui restait-il donc à faire, sinon de se 
réfugier, lui aussi, dans le silence et de mou- 
rir comme son loup : 

Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler. 

11 parla cependant, parce qu'il ne pouvait 
consentir à la défaite de son rêve. « Le jour où 
il n'y aura plus parmi les hommes, écrit-il, ni 
enthousiasme, ni amour, ni adoration, ni dé- 
vouement, creusons la terre jusqu'à son centre, 
mettons-y cinq cents milliards de barils de pou- 
dre, et qu'elle éclate en pièces comme une bombe 
au milieu du lirmament^. » 

Ses derniers poèmes, les plus beaux, ceux 
qui font sa gloire, les Destinées, sont un hymne 
à l'idéal : 

Le vrai Dieu, le Dieu fort est le Dieu des idt'-es. 
M. Masson a cru y reconnaître « les sonorités 

1. Journal, [>. 54. 



1G4 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

larges et triomphales d'un Ci'edo^ ». Ace Credo, 
il ne manque que des articles de foi. Rien de 
plus vague que cet idéal qu'il chante sans dire 
ce qu'il est. Je veux croire que ce n'est pas tout 
uniment l'Avenir de la Science. Peut-être Vigny 
a-t-il pensé que le spiritualisme de Platon était 
dans le christianisme ce qu'il y avait de plus so- 
lide, ce qui survivait, avec la morale, à toutes les 
transformations religieuses? Philosophie élevée, 
sans doute, et qui monte jusqu'aux nues, et qui 
se perd dans les nuages, mais solide non 
pas. et qui n'a pas de base. Sans être janséniste, 
ni même rigoriste, on pourrait aussi demander 
au poète d'où lui venait son grand zèle pour la 
morale, au lendemain de sa liaison si longue 
avec M™^ Dorval, à la veille de nouveaux désor- 
dres fort peu compatibles avec la morale même 
antique, qui n'était pas indulgente à l'adultère? 
Puisqu'il avait compris que la morale ne peut 
se soutenir sans une religion positive, comment 
n'a-t-il pas vu que « telle morale, telle religion »? 
Et comment son Libanius a-t-il été assez aveu- 
gle pour ignorer que le christianisme triom- 
phait précisément parce qu'il apportait la vraie 
morale avec la vraie religion? Et enfin de quelle 
morale parle-t-il? Car il n'est pas plus ferme sur 
ce terrain que sur celui du dogme. « Qu'est-ce que 
la morale et le bien moral ? L'arbre de la science, 
quel est-il 2? » 

1. Alfred de Vigny, p. 85. 

2. Daphné, p. 220. 



DAPHNE. 165 

On le voit, c'est toujours le doute, et ce ne 
sont pas les maîtres de la morale laïque qui 
l'éclaireront! M. Gregh avait bien raison de le 
dire : « L'actualité de Daphné n'avait pas besoin 
d'être démontrée, s'il n'est pas de problème 
plus vital aujourd'hui que le problème de la 
morale indépendante... La morale laïque ne 
s'est pas encore constituée de façon solide et 
indéniable^. » 

On le constate aujourd'hui, après de doulou- 
reux avortements ; c'est l'honneur de Vigny de 
l'avoir compris avant ces néfastes essais sur 
l'âme des humbles. Mais quel douloureux état 
d'esprit, de tenir à une morale, de comprendre 
qu'elle ne peut avoir d'autre base que la reli- 
gion, et de douter de la religion et de sa morale ! 

Or il n'était pas de ceux qui acceptent gaie- 
ment de ne pas croire et ne conservent les 
apparences de la religion que pour leurs gens. 
Il a dit de l'homme moderne : « Le christia- 
nisme est mort dans son cœur. A sa mort, il 
regarde la croix avec respect, accomplit tous 
ses devoirs de chrétien comme une formule et 
meurt en silence 2. » 

S'est-il donc interdit d'avance qu'on croie 
à sa sincérité? Malgré tout, ceux qui connaissent 
le mieux Vigny se refusent à voir dans cette 
phrase autre chose qu'une boutade du docteur 
Noir. Une telle dissimulation est indigne de son 

1. Préface, p. 24. 

2. Journal, p. 86 ; écrit en 1834. 



m 



166 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

caractère. Si donc il est mort en chrétien, c'est 
que. pour la dernière fois et la bonne, l'adora- 
teur Stello l'a emporté. Dieu aura eu pitié de 
cet homme bon, afiectu eux, désintéressé, loyal, 
qui ne s'est jamais mêlé à la tourbe des ennemis 
de son Christ. 

Mais quel apôtre eût été Stello. s'il eut moins 
écouté le docteur Noir ! 



SAINT JEROME ET SAINT AUGUSTIN, 
A PROPOS DES ORIGINES DE LA VULGATE 

{Bullelin de iUlérature ecclésiastique, levrii'r 18'.I9) 

Depuis que le triomphe de la scolastique a 
introduit dans la théologie plus de régularité, 
de fixité et d'harmonie, on s'imagine aisément 
que tel a toujours été l'état des choses. Et l'on 
voudrait voir régner dans Texégèse de la Bible 
un ordre aussi parfait, comme si les règ-les 
immuables de la déduction logique pouvaient 
s'appliquer avec la même rig-ueur dans une 
matière où la philologie, la critique littéraire, 
l'histoire, et combien de manières d'histoire, 
supposent nécessairement une certaine contin- 
gence. Évidemment les mêmes critères ne peu- 
vent s exercer dans la région des idées et dans 
celle des faits, et si la doctrine de la Bible 
demeure la même, il faut reconnaître que, dans 
le détail, l'établissement du texte, la traduction 
et l'exégèse ont subi d'immenses modifications. 
C'est parce qu'elles n'ont de ce fait qu'une idée 



1(58 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

très confuse, considérant l'exégèse des saints 
Pères comme une somme théologique, que 
beaucoup de personnes s'effraient à la pensée 
d'une interprétation nouvelle. Que peut-on dire 
encore de nouveau après tant de commenta- 
teurs, et l'épithète de « nouveau » n'est-elle 
pas une flétrissure? Il ne sera pas inutile, dans 
cet état d'esprit, de redire une vieille histoire 
dont chacun peut tirer facilement la moralité. 

Au commencement du cinquième siècle, il 
existait une question biblique. L'esprit tradi- 
tionnel, le respect dû à l'autorité ecclésiastique 
et aux usages consacrés se trouvait en présence 
d'un esprit nouveau, désireux avant tout d'as- 
seoir sur des bases solides l'exégèse des Saints 
Livres et leur défense contre les ennemis de la 
foi. Les causes de ce malaise étaient lointaines. 

Il s'agit surtout de l'Ancien Testament. L'É- 
glise ne l'avait jamais étudié dans son texte 
original. Lorsque le christianisme parut, dans 
tous les milieux hellénistes, ceux où il pénétra 
d'abord, l'Ancien Testament était lu en grec, 
dans la célèbre version que l'on attribuait aux 
septante vieillards. C'est dans ce texte grec que 
les premiers écrivains chrétiens lisaient les 
Prophéties et prouvaient, en les appliquant à 
Jésus de Nazareth, la divinité de sa mission. Cet 
argument avait pour but de convaincre les Juifs, 
et cependant il ne touchait que les Gentils, car 
les Juifs lui opposèrent bientôt une fin de non- 
recevoir absolue. Leur confiance dans les Sep- 



SAINT JEROME ET SAINT AUGUSTIN. lf,9 

tante cessa du jour où l'Église les eut adoptés: 
cette version dont les chrétiens se faisaient une 
arme devint pour eux une infidèle. Ils répon- 
daient déjà à Justin par la bouche de Tryphon : 
ce n'est pas dans l'hébreu ! il leur fallut une 
traduction nouvelle, celle d'Aquila. D'autres 
suivirent, et insensiblement le monde g'rec, 
qu'un simple démenti des Juifs n'aurait pas 
ébranlé, s'étonna que le texte hébreu fût sus- 
ceptible d'interprétations si différentes. 

Il ne soupçonna pas — on n'a reconnu que de 
nos jours « — une des raisons principales de ces 
divergences. Dans l'ancien judaïsme les manus- 
crits avaient entre eux, comme il est naturel, des 
variantes nombreuses. Après la prise de Jérusa- 
lem, par un effort de cette volonté têtue qui 
lui conserva dans le monde ancien une existence 
nationale, le peuple juif avait immobilisé et 
pétrifié son texte, issu probablement d'un seul 
manuscrit, et par l'identité presque complète 
qui régnait désormais entre les divers exemplai- 
res répandus dans tout le judaïsme, il en avait 
imposé. L'unité n'était-elle pas un signe de 
vérité? Cette identité qu'on constatait dans l'é- 
tendue, on l'imaginait aisément remontant le 
cours du temps. On se croyait de bonne foi en 
présence de l'archétype et dès lors les différen- 
ces que l'on constatait dans les Septante n'appa- 
raissaient plus que comme des caprices ou des 
négligences, soit chez les traducteurs, soit chez 
les copistes. 

10 



170 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIErSE. 

Les Septante avaient mal traduit, les chrétiens 
mal copié, seuls les Juifs possédaient dans sa 
pureté immaculée la parole de Dieu. Il n'est que 
juste de remarquer que cette erreur pénétra 
dans l'Église par la voix critique. Erreur, disons- 
nous, si l'on entendait toujours et partout donner 
la préférence aux leçons de l'hébreu, car les 
critiques avaient raison de préférer dans son 
ensemble le texte orig-inal. Les Septante n'avaient 
de valeur réelle que pour permettre de res- 
tituer dans son intégrité le texte le plus 
ancien : cela fait, c'est évidemment dans sa 
langue propre qu'il faut étudier la pensée 
d'un écrivain si on veut la saisir sous sa forme 
génuine et dans sa sincérité native. 

Le premier critique qui tenta résolument de 
remédier à la situation fut Origène. Puisque les 
Septante étaient reçus dans TÉglise, il fallait en 
conserver le plus possible. Mais puisque le texte 
hébreu contenait seul la parole inspirée, il 
fallait en rapprocher les Septante soit en retran- 
chant, soit en ajoutant. On sait le reste, et com- 
ment les labeurs incroyables d'Origène abouti- 
rent à une solution moyenne ; il indiquait par 
de petites broches ce que les Septante avaient 
en plus du texte hébreu, et il ajoutait, d'après 
Théodotion, et sous astérisque, ce qui leur nian- 
quait. 

Origène avait agi en critique, mais c'est le 
malheur des critiques qui deviennent des auto- 
rités, qu'on se transmette leurs résultats par 



SAINT JEROME ET SAINT AUGUSTIN. 171 

voie de routine, sans plus s'inquiéter de leur 
méthode et de leurs scrupules de savants. Le 
public conclut que pour Origèue le meilleur 
moyen pour les Grecs de posséder la parole de 
Dieu était de corriger les Septante en les rap- 
prochant le plus possible de l'hébreu, et on se 
mit à copier la colonne des hexaples qui conte- 
nait ce texte bâtard sans se préoccuper des 
astérisques et des obèles; ceux-ci ne regardaient 
que les érudits. Lucien et Hésychius entreprirent 
à leur tour des recensions dont nous n'avons 
pas à parler ici, et dès lors une confusion, jus- 
qu'à présent persistante, se glissa dans l'Ancien 
Testament grec. L'ÉgHse grecque n'a rien fait, 
ni pour retrouver ses Septante antérieurs à 
Origène, ni pour s'assimiler le texte hébreu par 
une traduction nouvelle et immédiate. 

Avec saint Jérôme le problème se posa pour 
l'Église latine. 

Dans les milieux latins la situation était encore 
plus défavorable, mais l'excès du mal pouvait 
amener une réaction qui ne rencontrerait pas 
l'obstacle d'une tradition invétérée. On était en 
moins bonne posture parce qu'on n'avait en 
latin que des traductions des Septante, par con- 
séquent un reflet affaibli de l'original, et parce 
qu'on suivait tant bien que mal, mais avec plus 
de confusion encore, les tentatives critiques 
de l'Orient. En revanche aucun de ces textes 
latins n'avait le prestige du texte des Sep- 
tante et il pouvait paraître moins difficile d'en. 



172 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

faire table rase pour revenir au texte hébreu. 
Tout ce qu'on ambitionna d'abord, ce fut de 
se mettre, si possible, au rang des Grecs, du 
moins en se rapprochant d'eux. Ce ne fut pas, 
semble-t-il, l'esprit critique qui prit les devants, 
mais le génie administratif de Rome, toujours 
tendant à l'unité. Le pape Damase voulut obte- 
nir plus d'uniformité dans les éditions latines, 
et le seul moyen convenable était de revenir aux 
meilleurs manuscrits grecs. Saint Jérôme se mit 
à l'œuvre, d'abord pour les Évangiles, puis 
pour les Psaumes et pour Job. Il parle même 
d'un travail analogue sur les Septante en géné- 
ral, mais nous ne savons rien de précis. Cepen- 
dant brisé dans son labeur officiel par la mort 
de Damase, irrité et froissé des allures de quel- 
ques membres du clergé romain, celui qu'on 
voyait déjà pape s'enfuit en Orient comme 
simple moine. Toujours ardent à l'étude, en 
Palestine il apprend à connaître de plus près 
les Hexaples, et reprend l'étude de l'hébreu 
avec des rabbins instruits aux florissantes écoles 
de Lydda et de Tibériade. Il comprend claire- 
ment combien est insuffisante la tentative d'Ori- 
gène, à juger comme lui de la supériorité 
absolue du texte hébreu. Les Grecs sont rivés 
aux Septante, soit, les Latins peuvent être affran- 
chis; Jérôme avec sa culture tout orientale a le 
sentiment d'une patrie latine. Il parle avec alfec- 
tion de ses Latins, iiiei, nosti'i. Puisque dans la 
confusion des éditions latines on ne sait plus à 



SAINT JÉRÔME ET SAINT AUGUSTIN. 173 

qui croire 1, et que personne chez les Grecs eux- 
mêmes ne sait plus où sont les vrais Septante, il 
n'y a plus qu'un remède, c'est de traduire une 
fois de plus le texte hébreu, seul authentique, 
puisqu'il est partout conforme à lui-même, mais 
cette fois, et pour la première fois, en latin. Ce 
sera aussi la première fois qu'un catholique en- 
treprendra une traduction de l'hébreu, et Jé- 
rôme n'est pas insensii^lc à l'idée d'honorer à la 
fois et l'Église catholique et les lettres romaines. 
En commençant cet immense travail sur les 
instances de ses amis, le vieux lutteur n'ignorait 
pas le péril : « Travail dangereux, disait-il, et 
qui m'expose aux aboiements de mes détrac- 
teurs : estimant les travaux de l'esprit comme 
on juge le vin, ils m'accusent de remplacer le 
vieux par du neuf... » Et ailleurs : « j'ai pleine 
conscience de mettre ma main dans le feu ))~... 
Et c'était à peine assez dire ! Qu'on songe à. 
l'attachement des premiers chrétiens pour la 
lettre des Écritures, à l'autorité des Septante, 
universellement commentés par tous les Pères, 
reçus et lus dans les Églises, et tenus pour 
inspirés par l'opinion à peu près unanime' des 



1. « Maxime cum apud Latinos tôt sinl exemplaria quoi 
codices : et unusquisquc pro arhitrio suo vel subtruxerit 
quod ei visum est. « Praef. in Jos. 

2. Préfaces sur le Pentat. et sur Isaïe. 

3. Saint Irénée, Clérii. d'Alex., saint Cyrille de Jér., Théo- 
doret, S. Chrys., le P?. Justin; et parmi les Latins, Tfitul- 
lien, saint Ainbioise, saint Aujjnstin, sans qu'on iniissc ciier 
aucun témoignage contraire avant saint Jérôme. 

10. 



17i MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

docteurs! Il ne s'agissait plus de les compléter 
par l'hébreu, mais d'une refonte totale. Des 
milliers de phrases allaient disparaître, d'autres 
allaient être ajoutées, la disposition de plusieurs 
livres devait être changée . on se heurterait à 
chaque pas à des sens ditl'érents. Il s'agissait 
de réduire au silence des prophéties tenues 
pour messianiques, d'abandonner le texte dont 
les Apôtres s'étaient servis, qu'ils avaient par 
conséquent consacré de leur autorité infaillible : 
en d'autres termes, disaient les conservateurs. 
Jérôme entendait abaisser l'Église catholique 
devant la prétendue science des Juifs. 

Pourtant Jérôme ne céda pas. Bien plus, il 
comprit qu'on ne pouvait lutter avec les Juifs 
sans les connaître, ni même sans leur emprunter 
ce qu'ils savaient de solide. Accusé de judaïser, 
il ne se gêne pas pour qualifier de divagations 
insensées l'exégèse des rabbins, mais il leur em- 
prunte ou plutôt il leur achète à prix d'or leurs 
connaissances philologiques. Lui judaïsanti 
mais c'est précisément pour combattre les Juifs 
qu'il se livre à son rude labeur. Il sait que les 
Juifs se raillent de la science insuffisante des 
catholiques : il veut faire mieux qu'eux : « illu- 
dentibiisque ludaeis,cornicum, utdicitur, oculos 
configere^ ». Il est sûr d'avoir frappé juste et 
d'avoir porté aux Juifs le coup le plus sensible 
en relevant le niveau de la science catholique, 

1. Préf. des Parai. 



SAINT JEROME ET SAINT AUGUSTIN. 175 

et il déplore que des catholiques moins clair- 
voyants dédaignent et même calomnient ce qui 
préoccupe et afllige les ennemis de l'Église : 
« Quae enitn audientis vel legentis utilitas est, 
los laborando sudare, et alios detrahendo labo- 
^are? dolere ludaeos quod calaniniandi eis et 
irridendi Christianos sit ablata occasio, et Ec- 
clesiac hommes id despicere, immo lacer are unde 
adversarii lorqueantur^. » Jérôme connaissait 
trop bien son temps et la gravité du sujet où la 
loi était directement intéressée pour essayer 
de ramener le public par des arguments sim- 
plement critiques. Ils auraient échoué contre 
l'opinion régnante sur l'inspiration des Sep- 
tante. En vain le grand hébraïsant aurait démon- 
tré clairement que tel passage de la traduction 
grecque comparé à la sienne n'était qu'un con- 
tresens. Les plus modérés de ses adversaires 
n'étaient pas fâchés de savoir ce que contenait 
l'hébreu; mais si le sens des Septante était dif- 
férent, qui donc pouvait empêcher l 'Esprit-Saint 
d'enseigner en grec une vérité différente de 
celle de l'hébreu et peut-être plus belle? 
comme ce fameux texte d'Isaïe : Nisi crediteritis 
non ïnteliigetis-, où S. Augustin voyait l'illumi- 
nation de 1 "intelligence suivant l'acte de foi, et 
que Jérôme traduisait maintenant Nisi credi- 
deritis non permanebitis. Et au fond toute la 
question était là, posée entre les spéculatifs 

1. Préf. de Jos. 

2. De doctrinu christiana, II. 



176 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

absolus et les critiques attentifs. Assurément 
r Esprit-Saint était le MaJtre. Il avait pu ensei- 
gner de cette manière, cela était possible, 
métapliysiquement, physiquement, moralement 
possible... en spéculation; car en fait cela 
avait l'air d'autre chose. En fait cela semblait 
tout juste un contresens. Jérôme aurait pu ex- 
pliquer quelle fausse piste avait suivie le tra- 
ducteur grec : il refaisait le travail de la pensée 
de celui-ci, qui tantôt avait méconnu le sens de 
telle forme, tantôt avait mal coupé les lettres, 
ou pris UD nom propre pour un nom commun, 
et il lui paraissait étrange de faire de l' Esprit- 
Saint l'inspirateur d'un pareil travail. L'Esprit- 
Saint n'a enseigné qu'une fois, tout ce qui 
s'écarte de son texte ne peut être vrai*. Mais une 
semblable démonstration ne pouvait être utile- 
ment offerte au public d'alors. Hardiment, 
Jérôme tire à lui les Apôtres. Les Apôtres citent 
des textes qui ne sont pas dans les Septante. Les 
ont-ils inventés? Ici on ne peut plus appeler 
l'Esp rit-Saint au secours des Septante. Ou les 
Apôtres ont erré, ou la traduction grecque est 
infidèle, il faut choisir-. 

Le chrétien éprouvé qu'était Jérôme souffrait 
cruellement de voir ses intentions méconnues. 



1. n Et u tique non possit verum esse (juod dissonat », prin- 
cipe posé à propos des variantes des LXX, préf. de Jos. 

2. « Aut aliter de eisdem libris per Septuaginla interprè- 
tes, aut aliter per Apostolos Spiritus Sanctus teslimonia 
tenuit : ut quod illl tacuerunt, lii scriptum esse vientiti 
sunt. » 



SAINT JEROME ET SAINT AUGUSTIN. 177 

et par là même, croyait-il, son travail devenu 
inutile : « Si je tressais des corbeilles de jonc, 
ou si je liais des feuilles de palmier pour man- 
ger mon pain à la sueur de mon front, en pre- 
nant grand soin do mon estomac, personne ne 
me mordrait, personne ne me ferait de repro- 
ches. Mais parce que, selon la pensée du Sau- 
veur, je veux mettre en œuvre une nourri- 
ture qui ne périsse pas et débarrasser des ronces 
et des épines l'ancienne voie des volumes 
divins, on me déchire à belles dents; on me 
nomme faussaire, moi qui ne fais que corriger 
des défauts ; je n'enlève plus les erreurs, je les 
sème! Car la routine est si forte que les défauts, 
même reconnus, plaisent encore ^ » Aussi 
renonce-t-il au grand public et ne veut-il plus 
travailler que pour ses amis : <( On l'a dit, c'est 
le comble de la démence que de lutter en vain 
et de se donner de la peine pour n'aboutir qu'à 
se faire détester... Evitez la critique de ceux 
qui ne savent que juger les autres sans rien faire 
eux-mêmes'-. » Assurément ces paroles sont 
vives. On a coutume dans l'Allemagne protes- 
tante de parler à tout propos de la vanité de 
saint Jérôme; son irritabilité n'est pas moins 
célèbre. Tendre et passionné comme il l'était, 
détesté dos Grecs dont il semblait menacer 
toute la littérature exégétique sur l'Ancien Tes- 
tament, méconnu d'un grand nombre de ses 

1. Préf. sur Job. 

2. A Doinnioii et Rogatien. 



178 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

Latins, il était sensible aux éloges de ses fidèles. 
Qui oserait lui faire un reproche de s'être com- 
plu dans les encouragements de quelques amis 
d'élite et des admirables femmes qui parta- 
geaient son goût pour l'Écriture sainte, qu'elles 
aimaient à lire et à chanter dans son texte 
primitif? 

Comme si l'intérêt de cette lutte d'un homme 
contre la coalition des opinions régnantes n'eût 
pas été assez grand, la Providence voulut placer 
encore dans les rangs des adversaires de Jérôme le 
plus beau génie de sou église latine, saint Au- 
gustin. Non qu'il faille le juger à cette escar- 
mouche. Evidemment il n'est pas sur son terrain. 
Pendant que Jérôme, formé au foyer de ce qui 
restait des élégances latines, sans cesse en route à 
la recherche des maîtres célèbres, avait encore 
orné son esprit de toutes les connaissances ecclé- 
siastiques de l'Orient grec, sans négliger même 
la tradition grammaticale des maîtres juifs, Au- 
gustin, presque sédentaire, longtemps retenu 
dans la difficulté métaphysique du mal, n'avait 
jeté qu'un regard distrait sur la littérature de 
l'exégèse chrétienne. Quand il s'y appliqua, la 
connaissance de l'hébreu lui fit défaut, et le vol 
de sa propre pensée l'empêcha toujours de s'ar- 
rêter aux minuties de la grammaire, quoiqu'il 
en comprit l'importance. Entre ces deux hommes 
c'était au fond l'opposition du dogmatisme et de 
la critique avec les mêmes principes de foi et le 
même attachement à l'Église. On peut penser 



SAINT JKROME ET SAINT AUGUSTIN. 179 

encore à Bossuet et à Richard Simon, Les uns 
ont une école, parce que leur œuvre est forte- 
ment liée, ferme et synthétique. Les autres 
créent des mouvements parce qu'ils soulèvent 
plus de questions qu'ils n'en peuvent résoudre. 
Augustin règne encore sur la théologie catho 
lique, et l'impulsion donnée par Jérôme est loin 
d'avoir atteint son terme, car l'ironie des choses 
n'ira pas jusqu'à faire de sa traduction, œuvre 
critique presque révolutionnaire, la borne de 
l'esprit critique. 

Les arguments de lévêque d'Hippone sont 
empruntés à l'esprit conservateur et tradi- 
tionnel^. C'est d'abord une sorte de conserva- 
tisme général, d'un ordre humain, qu'on est 
étonné de rencontrer sous la plume d'un génie 
aussi actif, et qui suppose, il faut bien le recon- 
naître, une connaissance incomplète du sujet. 
Cela consiste à dire qu'il n'y a plus rien à faire ; 
après tant d'autres, la matière est épuisée. « Je 
ne puis assez m'étonner qu'il se trouve encore 
dans le texte et les manuscrits hébreux quelque 
chose qui ait échappé à tant de traducteurs très 
habiles dans cette langue. » Et alors, le fameux 
dilenmie : les passages obscurs le seront tou- 
jours, puisque les plus habiles ne s'entendent 
pas; les passages clairs ont dû être bien inter- 

rétés. — Jérôme savait que rien n'est plus facile 
'à rétorquer qu'un dilemme. Il demande à Au- 

1. Epist. Auij. ad Hier., P. L., XXII, c. 566. 






180 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

gustin pourquoi son commentaire sur les 
psaumes? Ce n'est certes pas le premier; et alors 
qu'a-t-il trouvé de certain dans les passages 
obscurs, ou de nouveau dans les endroits clairs? 
Augustin avait un argument plus fort, celui 
de la tradition ecclésiastique. Pour lui, la ques- 
tion n'était plus entière, les églises étaient favo- 
rables à l'inspiration des Septante'. Dès lors, 
il objecte à Jérôme l'intérêt supérieur de l'union. 
Si la traduction de Jérôme se répand parmi les 
Latins, c'est la division et le trouble qui pénètrent 
entre les deux Églises. Les Grecs ne manqueront 
pas de protester. Comment recourir à Ihébreu 
pour dirimer le point de fait? Et comment même 
donner raison à l'hébreu contre tant d'autorités 
grecques et latines? Jérôme avait-il la prétention 
de remettre en question toute l'exégèse ecclé- 
siastique? — Il y a, dans la pensée d'Au- 
gustin, un sentiment juste et profond des inté- 
rêts majeurs de l'Église. La paix des chrétiens 
ne peut pas, ne doit pas dépendre de la solution 
de «juestions critiques. Aussi la réponse de 
Jérôme est-elle évasive. Il ne force personne à 
le lire! 11 a conscience de faire une œuvre utile 
en révélant aux Latins la vérité hébraïque. Ceux 
que cela tiouble n'ont qu'à le laisser de côté : 
Si eut légère nonplacet, nemo compellit invitum. 



1. « Sepiuaginta interprètes iam per omnes peritiores 
ecclesias laula praesentia S. Spirilus interpretnti tsse di- 
cuntur, ut os unum tôt /lominum fiierit.-» De doct. christ., 
u, 15. 



SAINT JEROME ET SAINT AUGUSTIN. 181 

Et il y avait cela de vrai qu'on ne peut pas 
toujours, au nom de la paix et de l'union, en- 
traver la vérité, car sans la possession de la 
vérité, la paix n'est pas véritable, Augustin 
voulait avec raison une version officielle qui ne 
fût pas troublée dans sa possession canonique 
et liturgique; Jérôme réservait les droits impres- 
criptibles de la vérité. La solution fut ménagée 
par la Providence. En fait, la version de Jérôme 
devint la version officielle et cette version décla- 
rée authentique par le concile de Trente ga- 
rantit aux fidèles l'unité dans la prière et la 
sécurité dans la foi. C'est cette version que sou- 
tiendrait aujourd'hui Augustin de toute l'autorité 
de son génie, et peut-être Jérôme maintiendrait- 
il, pour les critiques, le droit au perfectionne- 
ment indéfini dans l'ordre des recherches scien- 
tifiques et privées. 

Après cela, il est inutile d'insister sur les autres 
raisons de l'évêque d'Hippone. Il y a des habi- 
tudes prises, — oserons-nous dire la routine? — 
que Jérôme heurte terriblement ! Et ce n'est pas 
en matière légère! Longe aliter... quam erat 
omnium aensihus memoriaeqiœ inveteratum, et 
tôt aetatum siiccessionibus decantatiim. Oh! le 
poids des siècles, de tout ce qui est ancré dans 
les esprits et les mémoires! Et qu'elle est odieuse, 
cette prétention de faire mieux que les anciens! 
Est-ce que Jérôme ne peut pas se tromper? Est- 
il sûr d'avoir toujours raison? Augustin ne le 
pense pas : la petite histoire du livre de Jonas le 

MÉLA.NGi:». 11 



182 .MELANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

met en garde, et il déclare gravement qu'il ne 
croit pas Jérôme infaillible : Unde etiam nobis 
videtur aliquando te quoque in nonnullis falli 
potuisse. — On n'était pas fâché au dix-septième 
siècle de prouver, par l'autorité de saint Au- 
gustin, qu'il peut y avoir des erreurs dans la 
Vulgate. Jérôme aurait pu répondre que c'était 
la condition de tout travail humain, qu'il vaut 
mieux dissiper de nombreuses erreurs que de 
n'en commettre aucune, et qu'il faut envisager 
le progrès général. Mais c'eût été un lieu 
commun, peu sympathique à l'originalité pitto- 
resque de son esprit et à la vivacité de sa polé- 
mique. Il se raille de la courge ou du lierre de 
Jonas : et puisque au fond tous deux sont hommes 
d'Église, ce que Jérôme veut montrer à Augustin 
c'est le goût de FÉglise pour le progrès. Il pré- 
tend acculer à l'absurde un attachement excessif 
à l'antiquité. Puisque Augustin est si épris des 
Septante, qu'il lés prenne tels quels, sans obèles 
ni astérisques. Voilà du moins du vieux authen- 
tique. Mais Augustin aime ces astérisques. Sait- 
il seulement à qui ils sont empruntés? A un Juif 
blasphémateur! Et ne faut-il pas préférer à ce 
replâtrage le travail sérieux dun vrai chrétien? 
D'ailleurs, reculer est impossible. Prendre les 
Septante de Tancienne édition, c'est condamner 
le goût des Églises qui s'est prononcé pour un 
rapprochement avec l'hébreu. Si x\ugustin veut 
pousser jusqu'au bout son conservatisme, c'est 
lui qui est en contravention avec le sens ecclé- 



SAINT JEROME ET SAINT AUGl SïIN. 1S3 

siastique : Quod si fecerix, omnes Ecclesiaiiim 
bibliotlu'cas dainiiarc cogeris. On dirait que le 
vieux solitaire sent qu'il a pour lui les forces 
vives de TÉgiise ; c'est elle qui le pousse en avant, 
parce qu'elle ne veut plus qu'on lui reproche 
sa traduction insuffisante et des commentaires 
étayés sur des contresens; il a conscience de 
travailler pour sa dignité et pour son honneur. 

Et l'Église lui donna raison. Malgré les cla- 
meurs des partisans de Fancien état de choses, le 
Siège de Rome ne prit pas parti contre Jérôme ; 
il ne prétendit pas non plus imposer sa traduc- 
tion. Il laissa les préjugés se calmer, le temps 
faire son œuvre. Saint Grégoire le Grand se ser- 
vait volontiers de la nouvelle version, sans re- 
noncer à l'ancienne. Comment elles se trouvè- 
rent toutes deux en présence, et comment la 
Bible hiéronymienne gagna peu à peu du ter- 
rain, c'est l'histoire de la Vulgate, racontée 
récemment par M. Samuel Berger. Son triomphe 
ne fut pas sans qu'elle reçût quelque blessure, 
et parmi les atteintes les plus sensibles à son 
intégrité, il faut compter ces VÀhle^ pleniores où 
on a complété les Septante par l'hébreu d'après 
Théodotion. On sait aussi que l'ancienne version 
des psaumes ne put être dépossédée ; n'est-ce 
pas surtout aux psaumes que pensait Augustin 
en menaçant Jérôme de la routine toi aetatum 
.successionibns decanlatum ? 

Sur d'autres points, le triomphe fut trop com- 
plet, car on avait éliminé ainsi bien des passages 



184 MELANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

OÙ le texte des Septante était meilleur, et tel 
est devenu le prestige de la Vulgate nouvelle 
que bien des gens ne voudraient pas lui préfé- 
rer un texte des Septante, de peur de manquer 
au sens ecclésiastique et traditionnel! L'esprit 
traditionnel et l'esprit critique se sont donc tou- 
jours coudoyés dans cette histoire, et aucun des 
deux, — heureusement, — n'a été assez fort 
pour réduire l'autre au silence. Ne serait-il pas 
à propos de les voir réconciliés? Évidemment, 
rien ne doit troubler la tradition lorsqu'il s'agit 
de la version officielle, c'est l'arche sainte à 
laquelle nul n'a le droit de toucher sans l'ordre 
du chef de l'Église. 

L'esprit critique ne serait pas aujourd'hui 
aussi hardi qu'au temps de saint Jérôme. Nul de 
ses tenants ne prétendra que sa version puisse 
jamais détrôner la version authentique. Mais il 
demande à interpréter les passages encore de- 
meurés obscurs et espère pouvoir dire du nou- 
veau, même sur les endroits clairs. A son tour, 
l'esprit traditionnel refusera-t-il d'accorder sa 
confiance à l'étude respectueuse et scientifique 
dans les limites des anciennes libertés? Assuré- 
ment le souvenir de la grande révolution qui s'est 
opérée pacifiquement au cinquième siècle est de 
nature à rappeler à tout le monde que le vin 
vieux n'est pas toujours le meilleur et que l'Église 
n'a jamais refusé sa sympathie à la critique qui 
ne prétendait que la défendre et la servir. 



VI 



UN ÉVEQUE SYRIEN DU V' SIÈCLE, 
RABULAS, ÉVÉQLE d'ÉDESSE, f i35, 



(La Science catholique, 15 septembre 



Rabulas n'est point inconnu à ceux qui s'oc- 
cupent de l'histoire de l'Église ; on savait quel- 
que chose de son rôle au concile d'Éphèse, on 
ne connaissait pas les détails de son histoire. La 
vie de ce grand évêque, si célè)3re de son temps, 
que saint Cyrille proclamait « la colonne et le 
fondement de la foi en Orient », a été racontée 
avec une vive sympathie, par un contemporain, 
clerc sans doute de l'Église d'Édesse, qui avait 
appris de la bouche même de Rabulas ce qu'il 
n'avait pu voir de ses yeux. Son admiration 
s'augmente peut-être des appréhensions que fai- 
saient naître dans une partie du clergé les 
tendances nestoriennes d'Ibas; on ne peut néan- 
moins suspecter sa sincérité, ni sa véracité, dans 
le tableau qu'il trace de la métropole d'Édesse, 
au y" siècle. Cette narration était demeurée igno- 
rée jusqu'à l'importante publication d'Overbeck. 

Elle n'a pas été traduite en français et devrait 
l'être, car il y a un véritable attrait à se trouver 



186 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

chez soi dans un milieu si éloigné par le temps 
et l'espace. Quelques usages diffèrent des nôtres, 
l'esprit est le même. L'Église d'Édesse, la pre- 
mière peut-être des églises fondées parmi les 
gentils, si fière de l'apostolat de saint Thomas et 
du disciple Addée, joint son témoignage à celui 
des Pères grecs et latins sur nombre de points 
importants du dogme et de la discipline. M. Bi- 
ckell a déjà indiqué ces points : le saint sacrifice 
de la Messe, la transsubstantiation, la vénération 
des saints et de leurs reliques, le Purgatoire, la 
canonicité des livres deutéro-canoniques (Ba- 
ruchj, le mérite du jeûne et des vœux de reli- 
gion, l'obligation des clercs au célibat, l'indisso- 
lubilité du mariage, la sainteté parfaite de Marie, 
auxquels nous pourrions ajouter la nécessité de 
la grâce intérieure, non seulement pour éclai- 
rer l'intelligence, mais aussi pour fortifier la vo- 
lonté. Nous ne parlons pas ici du dogme de la 
maternité divine et de l'unité de personne en 
Jésus-Christ que Rabulas défendit avec tant d'é- 
nergie. Si toute équivoque sur son rôle au con- 
cile d'Éphèse n'est pas dissipée, on verra du 
moins que son opinion dogmatique n'a jamais 
varié depuis le début delà controverse. 

C'est surtout d'après les sources citées en note, 
que nous écrivons cette notice sur la vie et les 
œuvres de Rabulas en suivant ordinairement le 
biographe contemporain i. 

1. Voici la liste des documents concernant Rabulas, publiée 
par Overbeck en caractères estranghelo, avec la ponctuation 



UN EVÉQUE SYRIEN DU V SIECLE. 187 



I 



Habillas iRabboulah), devenu évoque d'É- 
desse, racontait lui-même comment il s'était 
converti. 

Son père était païen et prêtre des idoles : « ce 
fut par ses mains que l'impie Julien se sacrifia 
lui-même aux démons quand il vint combattre 
les Perses ». Sa mère était chrétienne. L'Église 
tolérait alors ces mariages mal assortis [impares]., 
dans l'espérance d'une conversion. La mère de 
Rabulas, véritable Monique , fit de constants efforts 
pour amener son mari à la foi de Jésus-Christ; 
tandis que le prêtre païen, moins indifférent 
que Patritius, essayait de son côté de la gagner 
aux idoles. Us convinrent à la fm de se laisser 



1res inriparfaite dont parle Noeldeke, p. 6 de sa Syrisc/ic gram- 
matik : 

Ralmhv : Vita. Canones, Moniln ad cœnobitas, Prœcepta cl, 
monita ad Sacerdotes et liegulares, Epistola ad Andream 
Samosalenum, L'pislola Andrex ad Rabnlani, Pars epistoke 
ad. Cijrillnni, Epistola Cyrilli ad Rabulam, h'j epistola 
ad Gamalinum, Ex eadem Epistola, Homilia quam Rabulas 
habuit in Ecclesia Constantinopolitana , Supplicationes or- 
dinis primi (p. 159-250), Ralmlœ supplicationes ordinis quar- 
ti, — ordinis seplimi (p. 362-379). 

Quelques-unes de ces poésies semblent élre de simples traduc- 
tions des menées grecques. 

Le D' Bickell, qui a si bien mérité des lettres syriennes, et 
dont nous suivons la traduction, sauf en quelques points de 
détail, a publié, en 1874 : Ausgeivaehlte Schriflen der sy- 
rischen Kirchenvaeter Aphraates, Rabulas und Isaak 
v.Xi7iive, ziim ersten Maie aus dem syrischen uebersetzl, von 
D' Gustav Bickell, Kenipten. 



Î88 MELANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

libres. Vaincue comme épouse, la fidèle chré- 
tienne reporta ses espérances sur son fils et ob- 
tint qu'on lui donnât une nourrice chrétienne, 
détail qui ferait sourire si on ne savait combien 
les premières impressions sont profondes. Saint 
Augustin ne nous dit-il pas qu'il n'oublia jamais 
le nom de Jésus-Christ, parce qu'il l'avait appris 
sur les bras de sa mère? 

Cependant Rabulas élevé « dans la science des 
Grecs » comme les jeunes gens distingués de Ken- 
nesrin (nid d'aigles), la Chalcis des Grecs, suivait 
la religion de son père. L'influence de sa mère 
fut encore assez forte pour lui l'aire épouser une 
chrétienne ; les deux femmes joignirent leurs 
efforts : tout était inutile. Rabulas occupait un 
rang élevé dans l'administration impériale; le 
biographe de saint Alexandre l'Acémète dit qu'il 
était préfet. Sous Théodose, si zélé pour l'unité 
catholique, ce n'était point une raison de de- 
meurer dans le paganisme. 

Rabulas ne s'y attardait pas non plus par igno- 
rance ou attache à d'antiques superstitions 
comme les habitants des campagnes. Il semble, 
à lire son biographe, qu'il était retenu, comme 
tant d'autres grands personnages de ce temps, 
par le secret orgueil qui empêchait un homme 
d'un rang si distingué de s'avouer vaincu, et par 
le charme des souvenirs littéraires du paganisme. 
Il parait certain, du moins, que son esprit fut 
convaincu longtemps avant qu'il eût le courage 
de faire la démarche décisive. Cette conversion 



UN EVEQUE SYRIEN DU V^ SIÈCLE. 18'J 

fut l'œuvre de la grâce. Rabulas se rendit parce 
qu'il vit des miracles. Dans le monastère du bien- 
heureux Abraham, àTextrémité de ses domaines, 
une paralytique recouvra la santé sous ses yeux. 
« A la vue de ce prodige, le B. Rabulas est saisi 
d'étonnement. Il se disait à lui-même, comme il 
nous le raconta plus tard : Tu craius le déshon- 
neur en reniant les dieux infâmes des Grecs pour 
confesser un Dieu crucifié ! Vois pourtant ce qu'a 
opéré en toi la mémoire de sa croix, quand celte 
femme a été g"uérie : prends donc courage! » 
Quand la crise religieuse est toute morale, une 
mère, et une mère qui prie, sent mieux qu'un 
controversiste le progrès de la grâce : « sa mère 
s'aperçut quil avait changé de couleur >•. Non 
moins modeste que la mère d'Augustin, cette 
humble chrétienne, dont nous voudrions savoir 
le nom, s'efface devant l'évêque. Son rôle se 
borne à conduire son fils à celui qui doit ache- 
ver ce qu'elle a si bien commencé : « Joyeuse et 
prompte, elle se rend auprès du B. Eusèbe, 
évoque de sa ville, pour lui apprendre ce qui se 
passait dans l'âme de son fils. Il se réjouit à son 
tour, appelle Rabulas et lui interprète plusieurs 
passages des Écritures sur le Christ. » 

C'était alors l'argument préféré : le triomphe 
de Jésus-Christ sur l'idolâtrie, si clairement an- 
noncé par les prophètes, frappait tous les re- 
gards. Rabulas ne se rendait pas : il avait besoin 
moins de lumière que de force. Eusèbe, mettant 
sur son propre compte cet insuccès, conduit Ra- 

11. 



190 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGI'EUSE, 

biilas « à lillustre Acace, évêque de Halab, car 
ils étaient frères dans le Christ et avaient été 
instruits ensemble dans l'enceinte d'an monas- 
tère ». Acace. évêque de Halab, la Berée des 
Grecs, l'Alep d'aujourd'hui, était sans doute déjà 
célèbre pour cette dextérité qui devait le faire 
choisir, à l'àg-e de cent dix ans, pour être le mé- 
diateur entre saint Cyrille et Jean d'Antioche. Il 
semble, en effet, avoir compris tout d'abord que 
Rabnlas ne reculait que devant l'humble aveu 
de son erreur. Après un charitable accueil : 
« Mon fils, dit-il à Rabulas, vous ne pouvez com- 
prendre la force de la vérité et lui rendre hom- 
mage, si vous ne reconnaissez d'abord que votre 
croyance est erronée. Rabulas répondit : Gom- 
ment puis-je savoir que j'adhère à l'erreur si la 
vérité elle-même par sa lumière ne m'apprend à 
distinguer entre le vrai et le faux? Acace répli- 
que fortement : Pour connaître la vérité, il vous 
faut voir que jusqu'à présent vous ne l'avez pas 
connue. Rabulas : Savoir que je ne connais pas 
la vérité, ce n'est pas connaître la vérité; c'est 
seulement être convaincu que je suis dans l'er- 
reur : et c'est la vérité que je veux connaître. 
Acace : Croyez que Notre-Seigneur Jésus est fils 
de Dieu et la vérité saura bien vous attirer. Ra- 
i)ulas : Et qui me persuade que le Christ est bien 
cette vérité que je dois reconnaître? Eusèbe in- 
tervint : La vérité elle-même se fera connaître à 
vous si vous vous débarrassez de votre science 
et si vous reconnaissez la nécessité de la sienne. 



UN ÉVÊQUE SYRIEN DU V^ SIÈCLE. 19i 

Rabulas : Mais comment pnis-je oublier ces 
choses dont le souvenir se présente à moi mal- 
gré moi? Eusèbe : Quand vous ferez demeurer 
dans votre âme le souvenir constant de Jésus, à 
sa vue les malins qui vous font la guerre fuiront 
loin de vous comme se dissipent les ténèbres aux 
rayons de la lumière'. » 

L'entretien se prolongea. En vérité, de pareilles 
conversions n'étaient point faites à la légère. 
D'ailleurs, les évêques comprirent que la contro- 
verse était inutile. 

Rabulas était plus éclairé qu'il ne voulait l'a- 
vouer : on peut avoir assez de lumière pourvoir 
qu'une religion est fausse, sans cependant con- 
.naitre la véritable. On eut recours à la prière. 
« Rabulas fit vœu d'aller prier à l'église des glo- 
rieux martyrs Cosme et Damien. Gomme il était 
dans le temple, il vit un homme qu'il connaissait 
pour aveugle recevoir la vue, et admira la vertu 
de la Croix. Mais il s'étonna plus encore du pro- 
dige que Dieu opéra dans sa propre personne, 
car le Seigneur ouvrit ses lèvres, et il rendit une 
louange nouvelle, louange à Dieu, Père, Fils et 
Saint-Esprit.» L'œuvre de la grâce avait été lon- 
gue : son triomphe fut éclatant. Comme tant d'au- 
tres grands convertis de ce temps, il se tourne 
aussitôt vers l'état monastique : cependant il veut 

1. La vio de saint Alexandre l'Acémète altrilme à cet illustre 
fondateur de 1 1 louani^e perpétuelle la gloire davoir eonverti Ra- 
bulas. Les deux récils peuvent aisément se concilier, sauf pour le 
lieu du baptême. Acta Sanclorum, I. p. 1020-1029. 



lî)2 MÉLANGES D HJSTOIRE RELIGIEUSE. 

voir Jérusalem et être baptisé comme le Christ, 
dans le Jourdain (vers Tan 400) . 

Il fut donc l'un des pèlerins qu'un mouvement 
général de la piété chrétienne poussait en Terre 
sainte. Il a pu rencontrer à Jérusalem Rufîn et 
Mélanie, saint Jérôme et sainte Paule près de la 
grotte de Bethléem, Nous savons seulement qu'il 
a pleuré au Golgotha et qu'après avoir visité les 
saints Lieux, « il descendit vers le Jourdain, se 
présenta aux prêtres et répéta devant eux sa 
confession de foi : ils lui firent l'onction et le 
baptisèrent. Or, aussitôt qu'il remonta de l'eau, 
le vêtement qui, suivant la coutume des époux 
spirituels du Christ, ceignait son corps, parut 
ruisselant de tous côtés du remède unique, du 
sang du Christ, en forme de croix et tous ceux 
qui étaient là virent ce grand prodige » égale- 
ment attesté parle biographe de saint Alexandre. 
« Quand il eut participé aux saints mystères du 
corps et du sang de Notre-Seigneur, et qu'il eut 
été initié à chaque mystère divin, il re^^[nt à sa 
ville natale. » Vendre ses biens pour en distri- 
buer le prix aux pauvres, affranchir ses esclaves 
et leur donner un pécule s'ils voulaient rester 
dans le monde, instruire les autres et les faire 
entrer dans les monastères, tout cela parut facile 
à Rabulas; son biographe ne parait même pas 
s'étonner beaucoup de ce miracle de l'ordre 
moral que le Christianisme faisait souvent; il 
suit cependant la trace mystique de ces aumônes 
et remarque qu'elles pénétrèrent jusqu'à Édesse, 



UN ÉVÈQUE SYRIEN DU V'^ SIÈCLE. 193 

comme une prophétie par action du lien spiri- 
tuel qui devait unir cette Éfilise à son évoque : 
« carie Christ la lui fiançait déjà par le gage des 
aumônes, les pauvres étant les amis de l'époux». 

Sa mère et sa femme, heureuses de voir leurs 
prières exaucées, ne voulurent point se laisser 
devancer par le généreux néophyte ; elles en- 
trèrent dans un cloître, comme lui. Elles crurent 
même que la vie religieuse offrirait A leurs en- 
fants les sûretés nécessaires à leur éducation et 
les placèrent en divers monastères. 

La vie monastique comprenait sans doute en 
Syrie les trois degrés dont saint Jérôme^ nous 
parle pour l'Egypte : grands monastères, reli 
gieux vivant par groupes de deux ou trois frères, 
anachorètes du désert. Il nous semble que Rabu- 
las parcourut ces trois carrières, car le mal que 
dit saint Jérôme du second groupe ne s'appli- 
que pas nécessairement à tous les religieux de 
cette catégorie. 

Rabulas vécut d'abord dans le grand monas- 
tère du bienheureux Abraham : celui-ci le ju- 
geant assez exercé l'invita à se faire un petit cou- 
vent '^. 



1. Tria suiil iii Egyplo iiionachoruin gênera : ca-nobitae quosiii 
commune viventes possumus appellare — hi bini vel lerni, nec 
mullo plures simiil babitanl, — anachoretœ qui soli babilant per 
déserta. Hier. Ep. 22. 

2. M. Bickell n'admet pas cet étal intermédiaire : je traduirais 
volontiers comme lui si le contexte niiidiiiuait que Rabulas était à 
la tête de ses compagnons, ce qui ne peut s'entendre du monastère 
d'Abraham, et ([ue le pain manquait, ce qui marque aussi qu'il 



194 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

« Là il eut pour compagnons son frère et le 
bienheureux Eusèbe, qu'il fit plus tard évêquede 
Telia. Leur monastère était comme tous les autres 
une image de FÉglise des Apôtres, car tout ce 
qu'ils possédaient était en commun. » Rabulas 
semble avoir eu la direction de ce petit couvent. 
Il eut souvent l'occasion de montrer sa force 
d'âme quand le pain, ordinairement fourni par 
les grands monastères, venait à manquer : et ses 
vertus brillèrent d'un si grand éclat, même dans 
cette solitude . que saréputation naissante le poussa 
dans le désert. Rabulas « se déroba à l'empresse- 
ment des hommes en pénétrant plus avant dans le 
désert comme avait fait le B. Antoine. Il trouva 
une petite caverne souterraine et à côté un filet 
d'eau. Là son unique occupation était la prière 
continuelle, l'office des psaumes et la lecture des 
Ecritures. Ce sont là les véritables règles de tous 
les monastères bien établis », remarque notre 
biographe. 

Pénétrer dans le désert, c'était en quelque 
sorte défier le diable à un combat corps à corps. 
Satan ne se laissa pas braver. « Il faisait ramper 
autour de lui et au-dessus de lui des reptiles et 
des scorpions, des basilics et des aspics, et quand 
tous furent vaincus par le signe de la Croix et 
que Satan se vit réduit à l'impuissance, il brisa 
le vase dont Rabulas se servait pour recueillir 
l'eau qui tombait goutte à goutte. » Trait de 

';';i;;it de prtliU couveiit^ auxquels les grands inouaslères en- 
vovaient la nounilure. 



UN EVEQUE SYRIEN DU V SIÈCLE. 195 

basse méchanceté digne de Satan que nous re- 
trouvons dans la vie du vénérable curé d'Ars. 

Les anachorètes avaient encore d'autres enne- 
mis, moins redoutables cependant, les Bédouins. 
Une troupe d'Arabes vint à son tour visiter le 
serviteur de Dieu : « mais voyant ce mort vivant 
dans cette grotte vide, ils se contentèrent de lui 
enlever son pain et sa couverture : ce dont il ne 
manqua pas de rendre grâces au Seigneur » . 

Dieu, qui n'avait pas permis que saint Paul er- 
mite mourût sans que sa vie admirable fut con- 
nue des hommes, ne laissa pas Rabulas au désert. 
Ses moines vinrent le prendre ; il se laissa faire, 
son zèle l'entraînant à une de ces actions extra- 
ordinaires qu'il est peut-être également téméraire 
d'imiter et de blâmer. BalbeU était restée païenne. 
Rabulas et son amiEusèbe y pénétrèrent pour bri- 
ser les idoles ou recevoir la couronne du mar- 
tyre. « Leur tentative n'eut aucun des résultats 
qu'ils espéraient; les païens irrités se saisirent 
d'eux et les frappèrent jus([u'à ce qu'on les crut 
morts; on les jeta ensuite du haut d'un escalier, 
mais ils se relevèrent vivants, réservés par Dieu 
pour obtenir à d'autres la couronne. » La mis- 
sion que Dieu leur réservait était l'épiscopat. 



II 



« Diogène, évêque d'Édesse, étant mort, les 
évoques se réunirent à Antioche avec Acace, 



196 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

évêque d'Alep, auprès du patriarche Alexandre, 
afin de choisir celui qu'ils devaient faire asseoir 
sur le siège d'Edesse. » 

Cette élection faite uniquement, à ce qu'il sem- 
ble, par les évéques de la province, sous la direc- 
tion du patriarche, se porta sur Rabulas qu'on 
arracha à son monastère pour l'amener à An- 
tioche. De grands exemples d'une humilité 
sincère avaient en quelque sorte fait une loi aux 
élus de protester de leur indignité ; on n'en 
persistait pas moins dans le choix qu'on avait 
fait. Mais ces protestations, devenues banales, 
étaient assez aisément suspectes : « On disait 
pour la forme : Je ne puis prendre sur moi 
l'honneur de la puissance, je n'accepte pas, 
parce que je ne suis pas digne. Rabulas, au 
contraire, vraiment spirituel, n'essaya pas de se 
servir de ces expressions accoutumées. » Il vit 
dans le choix des évêques la volonté de Dieu : 
« J'ai obéi à sa parole en quittant un monde 
mauvais pour le suivre ; je reçois encore son 
ordre avec foi et rentre au milieu du monde; 
je ne désire que sa volonté. » 

Reçu avec enthousiasme par Édesse, Rabulas 
s'appliqua tout d'abord à la sanctification du 
clergé de son diocèse. 

Le luxe tendait à l'envahir : « on avait fabri- 
qué des vases d'argent pour servir aux dix tables 
des clercs; il les fit vendre, leur conseillant avec 
douceur de se servir de vases de terre ». Il vou- 
lait vendre môme les vases d'or et d'argent 



UN EVP:QUE syrien du V" SIECLE. 197 

qui servaient au culte, mais il céda sur ce point 
aux prières des fidèles par respect pour les 
intentions de ceux qui les avaient donnés. Ses 
instructions à ses clercs sont pleines de bien- 
veillance, animées d'un zèle éclairé. Le passage 
suivant montrera que la discipline tolérée par 
le concile d'Ancyre sur le mariage des clercs 
n'était pas la discipline ancienne do l'Église 
syrienne' : « Je vous en prie, par la douceur et 
l'humilité du Christ, avant tout, évitez la con- 
versation des femmes. Que nul d'entre vous ne 
se permette de faire habiter avec lui la fille de 
son père ou la fille de sa sœur ; si c'est possible, 
et si cela ne vous est pas trop à charge, j'en dis 
autant de vos mères et de vos sœurs, pour l'hon- 
neur de la chasteté. 

« Surtout n'abaissez pas votre dignité à pren- 
dre des servantes ou des serviteurs laïques : 
que plutôt votre charge soit honorée par des 
frères participants de notre mystère, comme il 
convient aux saints, ou même servez-vous les 
uns les autres quand l'un de vous demeure avec 
son collègue, comme il (ionvient à la charité du 
Christ. » 

Il leur recommande aussi de s'abstenir de 
manger de la chair et de prendre des bains 
sans nécessité, d'éviter l'avarice, les habits 



1. On voit encore dans le Iraitti de Jean, métropolitain de 
Darak, sur les mariages des pnHres {vnv siècle;, que le vœu 
de l'Église était que « les prêtres fussent vierges, comme les 
moines ». 



198 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

luxueux, les occupations séculières, les procès, 
les promenades oiseuses; il leur prescrit au 
contraire le jeune, la prière, l'office divin dans 
l'Église et la lecture des saintes Écritures. (3n 
nous dit même x qu'à cause des changements 
que contenait le Nouveau Testament, il le tra- 
duisit du grec en syriaque, exactement, tel qu'il 
était ». Simple re vision sans doute, mais qui 
montre bien son zèle pour la correction des 
Écritures. 

Il savait punir les clercs indociles, honorer et 
élever aux grandes charges ceux qui marchaient 
dans l'humilité, fussent-ils d'une naissance 
obscure. Mais il comprenait que le bien de son 
Église dépendait du choix qu'il ferait lui-même 
de ceux qui devaient l'administrer. Là encore 
nous retrouvons nos coutumes latines ; on croi- 
rait lire une page du Pontifical romain : « D'une 
voix élevée, il proclamait en face de toute l'É- 
glise les noms de ceux qu'il faisait entrer dans 
la cléricature, témoignant au nom de Dieu à 
tous ceux qui l'entendaient que s'ils connais- 
saient en eux quelque chose qui fût indigne de 
Dieu, ils l'indiquassent. » Jamais il ne voulut 
admettre d'ordination précipitée : il faisait une 
enquête, exigeait un sincère exercice des vertus 
chrétiennes, questionnait lui-même les ordi- 
nands. « Il voulait, autant que le permet la 
nature humaine, que les prêtres dans leur 
ministère fussent comparables aux anges du 
ciel. » 



UN ÉVÉQL li SYRIEN DU V SIÈCLE. 199 

Son opinion sur l'usage que les clercs devaient 
faire de leurs biens n'est pas moins digne d'at- 
tention : « Pour nous, nous vivons du bien des 
pauvres, plutôt qu'ils ne sont entretenus par 
nous, à le prendre en stricte justice; car les 
possessions que l'Église reçoit des fidèles, c'est 
pour l'entretien des orphelins, des veuves et des 
indigents; nous, administrateurs, avons sim- 
plement le droit de prendre ce qui nous est 
nécessaire, comme le reste des pauvres. » 

L'esprit de ces monitions épiscopales est 
parfaitement conforme aux canons et constitu- 
tions que Rabulas a formulés pour les clercs et 
les moines, et qui forment le droit canonique 
de l'Église syrienne. 

Outre les recommandations déjà citées pour 
sauvegarder la chasteté des clercs, il leur inter- 
dit de faire des collectes extraordinaires sur le 
peuple, soit lors des visites épiscopales, soit en 
l'honneur des saints, de s'occuper de procès, de 
se mettre aux gas-es des séculiers, de se rendre 

OC • 

à la cour sans sa permission ou de faire usage 
de lettres fausses au détriment de la justice^. 
Un autre canon indique plus nettement encore 
([ue les clercs avaient une certaine part à l'ad- 
ministration de la justice. On réserve aux prê- 
tres, s'il y en a, de lire l'Évangile et de donner 



1. Je crois voir dans ces canons deux mois latins comiUi- 
tum et faisum sini|)leinent transcrits en syriaque. M. Bickell 
traduit lepveimer cimetière, le second, letlrc du palais. 0\., 
l)p. 219 et 220. 



200 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

le signe, c'est-à-dire, suivant M. Bickell, le 
baptême ou la Lénédiction en forme de croix. 

Il devra y avoir dans chaque église un évan- 
gile des distincts : c'est-à-dire, comme l'a 
fait observer M. l'abbé Martin, les quatre Évan- 
giles authentiques, séparés, et non une harmonie 
comme le diatessaron de Tatien. Il est prescrit de 
rechercher et de brûler les écrits des héréti- 
ques ou de les envoyer à l'évêque, et de faire 
disparaître les derniers vestiges de l'idolâtrie 
en coupant les arbres sacrés et en détruisant 
les restes des temples. Ces prescriptions sont en 
accord avec la législation théodosienne, et 
on verra que Rabulas, employant ces matériaux 
à construire un hôpital, méritait bien de l'hu- 
manité. 

Ces avis sont adressés principalement aux 
clercs d'un ordre supérieur, prêtres ou diacres. 
Il y avait encore à Édesse et dans les environs 
deux autres classes de personnes consacrées à 
Dieu : les moines et les clercs d'un ordre infé- 
rieur. Les moines sont connus, et nous donne- 
rons tout à l'heure les canons qui les concernent. 
Les autres sont nommés fils ou filles du pacte, 
car il y en avait des deux sexes, ce qui indique 
nettement, comme aussi les avis qui leur sont 
adressés, quils étaient liés par des vœux de 
religion. Les hommes remplissaient les offices 
des ordres inférieurs de l'Église, sous la direc- 
tion des prêtres : ils étaient chantres, sacris- 
tains et portiers ; on ne confiait l'administration 



UN ÉVÈQUE SYRIEN DU V SIECLE. 201 

de l'Église à des laïques qu'à leur défaut ; il leur 
était interdit de se mettre dans le chœur au 
rang- des prêtres. Rabulas leur faisait les recom- 
mandations les plus strictes au sujet de la aiias- 
teté, ce qui relève encore l'importance de la 
chasteté parfaite pour les degrés supérieurs de la 
cléricature. Il leur donnait même des règ-le- 
ments plus précis qu'aux clercs : « Ses paroles 
s'étendaient à Ihabit, à la chaussure, à la coupe 
des cheveux. » 

Les femmes consacrées à Dieu ou filles du 
pacte semblent avoir été nombreuses. Elles vi- 
vaient sous la conduite des diaconesses. Tou- 
jours prête, à seconder l'évêque dans ses œuvres 
de charité, elles étaient ce que sont aujourd'hui 
les ordres actifs à demi-clôture ou sans clôture. 
C'est à ces personnes qu'il disait : « Les épouses 
du Christ ne doivent pas paraître aux yeux des 
hommes dans la rue sans un voile modeste, 
ni donner aucun signe de légèreté dans les 
manières, ni aller à l'assemblée ou à quelque 
autre lieu convenable, si ce n'est plusieurs 
ensemble. Il voulait que toutes les filles (spiri- 
tuelles) de chaque diaconesse vécussent avec 
elle dans la retraite, la sainteté et la chasteté, 
car la vie commune pouvait leur servir de gar- 
dienne à toutes. ■>■> 

Ancien anachorète, Rabulas n'oubliait pas ceux 
qui vivaient dans la solitude, adonnés à la 
contemplation. 

On voit qu'il s'est préoccupé de maintenir 



202 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

les moines dans la ferveur primitive, tout en 
contenant les excès d'un zèle mal entendu. Il 
insiste encore sur la chasteté, garantie par la 
doulîle clôture, c'est-à-dire l'interdiction la plus 
formelle aux femmes de pénétrer dans les 
monastères, et l'interdiction aux moines de 
sortir, fût-ce pour cause de maladie ou pour 
s'occuper des affaires de leurs parents. La 
pauvreté y est recommandée non seulement aux 
individus qui ne doivent rien posséder en pro- 
pre, mais encore aux communautés qui doivent 
éviter même les apparences de l'avarice. Tout 
en prescrivant aux moines rattachement aux 
saints offices et aux saints livres, Rabulas ne 
voulait pas qu'ils donnassent des décisions 
d'après l'Écriture aux simples fidèles. Il ne per- 
mettait pas qu'on se lançât dans la solitude avant 
d'être éprouvé par de longues années de vie 
commune dans l'exercice des vertus. Ce qui sen- 
tait la singularité, cheveux longs, cuirasses et 
chaînes de fer, habits de poil, ne devait pas pa- 
raître au dehors. 

L'Église a toujours évité la superstition dans 
le culte des saints : « Il ne doit pas y avoir dans 
les monastères dossements des martyrs; ceux 
qui en ont devront nous les apporter ; s'ils sont 
véritables, on les honorera dans le sanctuaire 
des martyrs; sinon, ils seront placés au cime- 
tière. » 

Un autre abus consistait à donner aux malades 
une certaine onction destinée à les guérir, mais 



UN ÉVKQLE SYRIEN DU V« SIECLE. 203 

qui n'était pas rextrême-onction administrée par 
les prêtres'. Rabulas ne l'interdit pas entière- 
ment : « Si quelqu'un a manifestement cette 
grâce, qu'il donne l'onction aux hommes, et 
s'il y a des femmes qui en ont besoin, qu'on la 
leur envoie par leurs maris. » 

Au contraire, pour l'eucharistie, la prohibition 
est absolue : « Aucun des frères, s'il n'est prêtre 
ou diacre, n aura l'audace de donner la commu- 
nion. » 

Sur ce même point, Rabulas eut à réprimer 
un abus plus grave encore : l'intérêt du sujet 
nous fera pardonner d'entrer ici dans quelques 
détails. La Iett?'e à Gamaliniis est importante 
pour l'histoire de la foi et des usages de l'Église 
syrienne touchant l'Eucharistie. 

Un abus étrange s'était introduit parmi les 
moines du diocèse de Perrha ou des Perrhiens. 
Us se vantaient de ne prendre aucun aliment, 
pas même le pain et l'eau, nourriture frugale 
des moines les plus austères, afin de se mettre 
au rang des Paul et des Antoine que Dieu avait 
miraculeusement soutenus. Cependant il fallait 
vivre, et ces singuliers religieux avaient imaginé 
de ne vivre que de l'Eucharistie dont ils faisaient 
un abus sacrilège, « apaisant leur faim et leur 
soif avec le propre corps de Notre-Seigneur deux 
et trois fois dans le même jour ». Rabulas 
écrivit à l'évêque de Perrha (iamalinus ou Ge- 

1. Bickell, Conspecius Rei Syrnrum lUlerariae, p. 77. 



204 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

mellinus une lettre fort vive où il exprime son 
indignation de pareils scandales. 

Ces prétendus ascètes avaient la délicatesse de 
n'être point satisfaits d'un pain azyme, et fai- 
saient fermenter celui qu'ils consacraient. Ra- 
bulas le leur reproche en des termes qui mon- 
trent clairement qu'on faisait alors, au moins 
dans l'Église syrienne, usage de pain azyme 
pour l'Eucharistie. Au contraire, il ne parait pas 
les blâmer de mêler de l'eau chaude au vin 
dans le calice, mais seulement d'en boire avec 
excès : indice de Fantiquité de l'usage que les 
Grecs font de l'eau chaude. Nous voyons égale- 
ment que l'usage était établi de ne point con- 
sacrer pendant les jours de jeûne, règle que 
ces moines ne respectaient pas; d'ailleurs, ils 
étaient loin de se contenter de la nourriture 
eucharistique, comme ils le prétendaient, si 
bien que Rabulas se vit contraint de rappeler 
aux règles les plus élémentaires de la tempé- 
rance ces ascètes aflamés de réputation, que la 
vaine gloire ne suffisait pas à rassasier. Nous 
avouons sans détour que nous ouvrons ici une 
parenthèse, car un fragment de cette lettre 
soulève une grave question : quelle était la foi 
de Rabulas touchant l'Eucharistie? 

Voici le passage incriminé ^ : « Ceux qui man- 
gent avec foi le pain sanctifié, en lui et avec 
lui mangent le corps vivant du Dieu sanctifica- 

1. Assemani, JSt^/. Or., I, p. 413 ; jusqu'à présent, on attribuait 
cette lettre à Paul d'Édesse, évêquemonophjsite du vi' siècle. 



UN ÉVEQUE SYRIEN DU V" SIECLE. 205 

teur, et ceux qui le mangent sans foi reçoivent 
une nourriture semblable au reste de ce qui 
entretient le corps. Car si ce pain était enlevé 
par violence et mangé par des ennemis, ils man- 
geraient un pain ordinaire, parce (ju'ils n'au- 
raient pas la foi qui fait sentir sa douceur. En 
effet, le palais goûte le pain, mais c'est la foi qui 
goûte la vertu cachée dans le pain. Car ce que 
nous mangeons n'est pas seulement le corps de 
celui qui nous vivifie, comme nous le disions 
tout à l'heure, mais ce à quoi nous participons 
avec lui, selon notre croyance. La vertu qui 
n'est pas mangée est participée avec le pain qui 
est mangé et devient une seule chose pour ceux 
qui la reçoivent; de même que des noms secrets 
sont unis aux eaux visibles, pour enfanter un 
nouvel homme, car au-dessus des eaux qui pa- 
raissent, l'Esprit couve secrètement et engendre 
le nouvel homme à l'image de l'Adam céleste. » 
On aura sans doute été frappé de la parenté 
de ce langage avec celui de Ratramne de Corbie, 
et la comparaison entre l'Eucharistie et le Bap- 
tême qui se trouve dans les deux auteurs n'est 
pas ce qui les rend plus faciles à expliquer. 
Cependant les expressions de Rabulas sont beau- 
coup moins dures que celles de Ratramne ' : Il 
ne faut pas oublier que, dans cette même lettre, 
il nomme k chaque instant l'Eucharistie le corps 
et le sang de Jésus-Christ, qu'il oppose la dignit é 

1. Noël Alexandre défend son orthodoxie. 

12 



206 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

« du corps vivifiant de Dieu le Verbe » aux pains 
de proposition d'une substance terrestre; « ce 
n'est donc pas du pain dans le corps du Christ, 
comme il leur pai-ait, mais dans le pain est le 
corps du Dieu invisible, comme nous le croyons 
et le recevons simplement comme corps ». 

11 faut donc expliquer ce qui précède, et tout 
cela s'entend naturellement dans la doctrine de 
la transsubstantiation. Ce n'est plus comme le 
pain de proposition une substance terrestre; ce- 
pendant les accidents demeurent, « le palais 
goûte le pain ». Mais il y a de plus ce que saint 
Thomas appelle ?'em sacramenti, la grâce que 
la foi seule peut goûter : « Ce que nous man- 
geons n'est pas seulement le corps de celui qui 
nous vivifie, mais ce à quoi nous participons, 
c'est-à-dire la grâce. » C'est à c^tte grâce reçue 
dans l'Eucharistie qu'il convient de comparer 
la grâce du Baptême ; Rabulas ne dit nulle part 
que Jésus-Christ est dans le pain comme l'Esprit 
est dans Feau du Baptême, il compare seulement 
les grâces produites par ces deux sacrements. 

Concluons avec M. Bickell que si la lettre à 
Gemellinus émane de Paul, évêque monophysite 
d'Édesse, « toute la patristique syrienne n'offri- 
rait pas même une apparence de contradiction 
à la doctrine catholique sur l'Eucharistie » ^. 

Revenons à nos moines. 

Ces abus énormes sans doute, mais isolés, 

1. Bickcil, |i. 253. 



UN ÉVÊQUE SYRIEN DU V' SIKCLE. 207 

annonçaient la décadence de la vie religieuse 
en Orient : elle florissait cependant encore. 

Religieux et religieuses s'employaient au soin 
des malades : là, comme ailleurs, le christia- 
nisme et le zèle d'un saint opérèrent leurs mer- 
veilles de charité ; nous voyons apparaître, cï 
Édesse, les frères hospitaliers et les sœurs de 
charité : 

« Il fit une réforme importante dans l'hôpital 
de la ville, car avant lui il n'en avait que le 
nom et point l'office. Il lui assigna des terres 
déterminées parmi les biens de l'Église, afin que 
leurs revenus pourvussent à ses dépenses, ce qui 
permit de lui faire des legs. 

« Le plus dégoûté n'eiit pas refusé de se 
nourrir des aliments variés que ses soins four- 
nissaient aux malades. On n'aurait su recon- 
naître qu'il y avait là des malades et des blessés, 
tant était grande la propreté qui régnait par ses 
ordres. Les lits étaient agréables à voir avec 
leurs molles couchettes : on n'y voyait jamais 
de couvertures viles ou sales. Des diacres fidèles 
et diligents prenaient soin de leur traitement 
avec des frères pleins de charité. 

(t II fît de même pour l'hôpital des femmes. 
Celui-ci n'existait même pas du tout. Ce fut 
par ses ordres qu'on le bâtit avec les pierres 
de ([uatre temples d'idoles détruits dans la ville 
par son ordre. Il lui donna pour supérieure une 
diaconesse avec des religieuses. 

(( Il avait une sollicitude spéciale des pauvres 



208 MÉLANGES DHISTOIRE RELIGIEUSE. 

lépreux qui habitaient hors de la ville comme 
un objet d'horreur et d'abjection : il leur préposa 
un diacre avec des frères pour les servir. 

« Lui-même s'appliquait au soulagement de 
leurs âmes. Combien de fois pour leur consola- 
tion ne donna- t-il pas le «aint baiser de paLx à 
ces lèvres rongées par la lèpre? Il les encoura- 
geait à ne pas défaillir sous l'épreuvre divine, 
les excitant plutôt à rendre grâces à Notre-Sei- 
gneur de leurs souffrances, leur disant : Sou- 
venez-vous, mes frères, de ce qui est écrit : 
« Pour avoir supporté des maux Lazare a été 
« jugé digne de reposer dans le royaume sur le 
« sein d'Abraham. » 

C'était encore une œuvre de charité d'attaquer 
fortement la passion du cirque et du théâtre. 

Il interdit expressément et absolument « ces 
spectacles honteux où les bêtes féroces répan- 
daient le sang humain dans le stade ^), et la 
raison qu'il en donnait est touchante : « Se 
peut-il que, dans une ville chrétienne, des 
hommes qui mangent le corps de Dieu et boivent 
son sang dans la foi aillent voir déchirer par 
les bêtes la chair de leurs frères? » 

Au milieu des sollicitudes de la vie active, 
Rabulas n'oublia jamais qu'il avait été moine 
et conserva dans l'épiscopat l'austérité de sa 
première ferveur. Le tableau de cette dure exis- 
tence est tracé avec admiration par notre auteur, 
qui ne semble pas garder rancune à son prélat 
d'avoir soumis son entourage à si maigre régime, 



f 



UN ÉVÉQUE SYRIEN DU V" SIÈCLE. 209 

que « la pAleur de ses traits et l'aspect de ses 
compagnons suffisaient à indiquer à la seule vue 
ces pratiques austères ». Nous sommes habitués 
au récit de ces merveilles par la vie des moines 
de Nitrie : il n'est pas moins admirable de voir 
ce métropolitain se contenter de trois onces de 
pain, avec un simple plat de légumes, et en- 
voyer aux malades et aux blessés de l'hôpital 
ce que les fidèles lui destinaient. — Im plat de 
verre, une écuelle de terre avec une cuiller en 
bois suffisaient à son humble table ; une tunique 
de poil et un simple manteau étaient son vête- 
ment ordinaire ; pour le service de l'Église il 
avait un burnous (birounah) l'hiver, une 
chasuble plus légère, l'été. Les souvenirs de sa 
vie monastique le poussaient encore vers la 
solitude. 

« 11 prenait, de temps en temps, une semaine 
pour la prière continuelle. Il se séparait alors 
des hommes et se retirait dans un lieu écarté 
de son habitation, se dérobant à la vue de ses 
commensaux : il cessait alors de lire pour se 
recueillir pleinement dans le doux repos de ses 
pensées. » 

Cela même ne contentait pas, ou plutôt ravi- 
vait son ardeur contemplative : « Chaque année, 
pendant quarante jours, il quittait la ville et 
prenait son vol pour fuir dans son monastère 
de Kennesrin. » Il aimait d'ailleurs à se trouver 
avec les moines ; dans chaque monastère il 
avait sa cellule, il vénérait les reliques des 

12. 



210 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

anciens pères « dont les ossements répandaient 
la bonne odeur du Christ » ; il se recommandait 
à leurs prières, montrant ainsi sa foi en l'inter- 
cession des saints. 

Tant de vertus accompagnées du don des 
miracles ne restèrent pas sans résultat. La véné- 
ration publique se porta bien souvent à couper 
ses habits, qu'on se distribuait comme un gage 
précieux de la bénédiction divine. On aimait 
aussi à donner aux enfants le nom de Rabulas. 

Il était devenu, comme tant d'autres évêques 
de ce siècle, l'appui des pauvres et des opprimés, 
et le véritable magistrat de la ville. Les désor- 
dres n'étaient pas rares, sur cette frontière tou- 
jours disputée entre les Romains et les Perses. 

Rabulas semble avoir joué à Édesse le rôle 
de défenseur de la cité, si glorieusement porté 
par nos évêques de Gaule pendant les invasions 
barbares : « De son temps, les soldats non seu- 
lement sabstenaient de faire du tort aux artisans 
et du désordre dans les campagnes, ils étaient 
même comme contraints d'honorer le caractère 
sacerdotal en ceux qui en étaient revêtus, fus- 
sent-ils d'une humble apparence. Qui eût osé, 
de son temps, piller un misérable, faire tort à 
un pauvre ou vexer son prochain? » Un passage 
du texte, malheureusement illisible en partie, 
nous montre cette influence s'étendant même 
sur les magistrats et les détenteurs du pouvoir 
qui n'osaient plus protéger les crimes des grands 
ou disputer ses droits à l'évêque. Sa vigilance 



UN ÉVÊQUE SYRIEN DU \" SIÈCLE. '211 

s'étendait naturellement d'une manière parti- 
culière sur les mariages, c II ne consentit jamais 
qu\iu homme prit pour femme la fille de son 
frère ou la fille de sa sœur; moins encore qu'un 
homme renvoyât sa femme sous aucun prétexte ; 
cela ne pouvait aucunement se faire s'il en était 
averti, car il ne permettait pas qu'on fit rien 
contre la volonté de Dieu. » Indice assurément 
remarquable de l'opinion primitive de l'Eglise 
orientale sur le divorce, et qui nous conduit à 
interpréter un canon du même Rabulas permet- 
tant la séparation en cas d'adultère, d'une simple 
séparation, non d'un véritable divorce autori- 
sant un second mariage. 

« Son zèle pour la justice, et la pénétration 
de son esprit lorsqu'il rendait sa sentence le 
firent comparer à Moïse ; son ardeur à défendre 
la foi et à ramener les hérétiques, à Josué et à 
Josias. Car le pays d'Édesse envahi par l'hérésie 
ressemblait à la terre de Canaan. » 

La simple énumération des sectes suffit à nous 
donner une idée de la tâche qui lui incombait. 

A cette époque, il y avait encore, en Syrie, 
beaucoup de partisans de Bardesanes, dont la 
doctrine se transmettait avec les chants qu'il 
avait composés: on y trouvait des Marcionites, 
((uelques Manichéens, des Borboronites, secte 
particulièrement impure, que Rabulas chassa de 
son diocèse, des Audiens, secte récemment 
fondée en Syrie, qui possédait une hiérarchie, des 
Massiliens : tous furent ramenés à l'Église, leurs 



212 MELANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

temples détruits ou consacrés au culte catholi- 
que. On était alors sous l'empire des lois d'unité, 
auxquelles la maison de Théodose fut toujours 
fidèle : Rabulas put donc recourir légalement à 
l'appui du pouvoir dans cette lutte contre l'hé- 
résie; cependant son biographe attribue son 
succès à la persuasion, à sa douceur et à sa mi- 
séricorde. Il n'excluait même pas les Juifs de 
ses aumônes et eut la consolation d'en amener 
un grand nombre à la foi. 

Le biographe de saint Alexandre nous fournit 
un autre trait. Il y avait à Édesse des écoles où 
l'on admettait les enfants des environs, fussent- 
ils fils de païens. Rabulas les faisait venir deux 
fois par mois, les catéchisait et les baptisait avant 
de les renvoyer dans leur patrie. 

« Le troupeau de Rabulas ne formait plus 
qu'un seul corps, le corps de l'homme parfait », 
lorsque éclata la grande controverse théologique 
sur la personne du Christ et le titre de Mère de 
Dieu, qu'on doit donner à Marie. 



III 



Notre intention n'est pas de raconter, même 
sommairement, des faits bien connus. On sait 
comment le concile d'Éphèse, trop hâtivement 
tenu sous la présidence de saint Cyrille repré- 
sentant le pape saint Célestin, fut troublé par 
le mécontentement de Jean d'Antioche sou- 



UN ÉVÊQUE SYRIEN DU V SIÈCLE. 213 

tenu par les évêques de son patriarcat i. Nous 
avons cependant promis d'insister sur le rôle de 
Kabulas. 

On l'a toujours rangé parmi les évêques orien- 
taux qui suivirent le parti de Jean d'Antioche. Il 
n'aurait rompu avec eux qu'après le retour de 
Jean à Antioche et de saint Cyrille à Alexandrie, 
c'est-à-dire dans l'hiver de i31 à i32. Cette 
opinion s'appuie très fortement sur ce fait que 
le nom de Rabulas se trouve au bas de deux 
lettres envoyées par les dissidents, la première 
au peuple d'Hiérapolis, la seconde à leurs délé- 
gués à Constantinople ~. 

Les documents publiés par Overbeck prouvent 
très nettement, commel'a fait remarquer Bickell, 
que si Rabulas a eu quelque complaisance pour 
son patriarche, il a du moins dès le principe 
partagé la manière de voir de saint Cyrille. 
Peut-on aller plus loin et douter que Rabulas ait 
même pris part au schisme? Il faudrait pour cela 
infirmer Fargument tiré des signatures. Or, il 
ne suffit pas d'alléguer sans preuves la bonne 
foi assez suspecte des Grecs ; mais il y a des 
raisons positives de croire que les Orientaux ont 
grossi le nombre de leurs adhérents. 

Je cite l'autorité des partisans de saint Cyrille, 
le vrai concile d'Éphèse. D'après eux, le conci- 



1. On est obligé de reconnaître que saint Cyrille alla trop 
■vite, et que Jean put se plaindre de n'avoir pas été attendu. [Note 
de 1914..] 

2. Hardouin, p. 1532 et p. 1537. 



' 



214 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

liabule de Jean, qui le 26 ou le 27 juin i31, jour 
de sa première séance, ne comptait que qua- 
rante-trois évoques, est toujours allé en dimi- 
nuant. Le concile donna deux listes de ces évo- 
ques : Rabulas ne figure ni dans celle du 
1^'' juillet, ni dans celle du 17 juillet. Ne peut-on 
dès lors supposer que les partisans de Jean ont 
enflé leurs listes et signé pour les membres du 
patriarcat absents, afin d'atteindre le cbifiFre de 
cinquante-trois signataires dans la première 
lettre, de quarante-deux dans la seconde, sans 
compter les huit partisans du schisme auxquels 
elle est adressée ? 

Ce n'est là qu'une conjecture et je ne me la 
permettrais pas, si les documents nouvellement 
produits ne nous montraient dans Rabulas un 
adversaire résolu de Nestorius dès l'origine de 
la controverse ; nous faisons allusion à sa lettre 
à André de Samosate et à son homélie pronon- 
cée dans l'église de Constantinople devant le 
tyran lui-même, c'est ainsi que le biographe 
de Rabulas nomme Nestorius; on doit donc, ou 
supposer que les dissidents ont ajouté quel- 
ques signatures, ou admettre une inconce- 
vable légèreté dans cet évèque auquel saint 
Cyrille a pu écrire : « Votre piété s'est tou- 
jours signalée, mais surtout dans ce temps où 
vous êtes pour tous les Orientaux la colonne 
et le fondement de la vérité », auquel il sou- 
mettait ses écrits, et dont il faisait lire « les 
lettres devant tout le clergé et les évèques 



UN ÉVÈQUE SYRIEN DU V» SIÈCLE. 215 

assemblés à Alexandrie, leur montrant ainsi 
que le Christ ne dort pas, mais qu'il a partout 
des luminaires qui remplissent le lieu de vie ». 

Voici l'importante lettre à André de Samo- 
sate ^ , de l'hiver i30-431 ; elle nous ramène 
au récit de la vie de Rabulas. 

« Lettre de W Rabulas à André de Samo- 
sate : 

« A mon Seigneur très honoré et ami de Dieu 
l'évêque André, Rabulas. Je désirais beaucoup 
rencontrer votre Révérence : mais tantôt une 
maladie qui m'est survenue, tantôt les rigueurs 
de l'hiver, tantôt la répugnance de votre Révé- 
rence m'en ont empêché. Peut-être si nous 
avions pu discuter ensemble amicalement nous 
aurions évité d'être froissés par des nouvelles 
venues de loin. Mais aujourd'hui, je suis con- 
traint d'écrire à votre Révérence au sujet d'un 
traité qui m'est tombé dans les mains et qui 
contient la réfutation des douze propositions 
rédigées par le révérend Cyrille, évêque. 
D'abord je pensai que ce livre était du vénéra- 
ble Nestorius, car il contenait manifestement les 
propres doctrines pour lesquelles nous le blâ- 
mons tous; aussi lorsqu'on nous a affirmé que 
ce livre est de votre Sainteté, nous avons été 

1. Codex iiiaximœ auctoritatis manu nilida scribcT Edesseni 
anno grœcoruni 873 (A. D. 562) confectus, e|)istolain Rabulaî ad 
Andrcain Sainosatenum, Cyrilli Alexaiidrini ad cuindem et 
Theodoreluin. Andre<'e responsutn ad Rabulam et paitein cpi- 
slola; Rabuke ad Cyrillum continct (Overbeck, Codicum de- 
scriptiv, p. xix). 



216 MÉLANGES DHISTOIRE RELIGIEUSE. 

surpris. Il convient donc que je vous écrive afin 
d'être éclairé par la réponse de votre piété. Car 
la distinction des natures, surtout après l'union, 
m'émeut beaucoup puisqu'elle introduit deux 
fils au lieu d'un, comme l'a dit l'admirable 
Anastase au milieu de Constantinople : je con- 
fesse le Père, le Fils et l'Esprit-Saint et Notre- 
Seigneur Jésus-Christ : or, je suis loin d'adhérer 
à tout cela, et ^ j'accepterais et supporterais 
tout avec joie plutôt que de communiquer à 
un tel blasphème. » 

On voit par cette lettre que s'il fallait soupçon- 
ner fabulas de n'avoir pas eu des idées très pré- 
cises sur l'union delà divinité et de l'humanité en 
Jésus-Christ, il serait plus facile de le convaincre 
de tendances monophysites que d'idées nesto- 
riennes. Cependant il faut se souvenir qu'Euty- 
chès n'avait pas encore paru, et que saint Cyrille 
avait admis l'expression d'union physique, qui, 
dans sa pensée, signifiait union réelle de subsis- 
tence et peut-être d'existence, à la différence de 
l'union morale de Nestorius ; comme les tho- 
mistes disent prémotion physique pour exprimer 
cette idée que Dieu meut la volonté non seule- 
ment par des attraits objectifs, mais par une vé- 
ritable impulsion-. La même explication doit 



1. Bickell traduit : « Car je ne puis accepter et supporter 
avec joie rien de senablable, ni me rendre participant de tels 
blasphèmes. » 

2. Après les travaux récents il est inutile de signaler l'insuf- 
fisance de cette explication. [Note de 1914.] 



UN ÉVÈQIE SYRIliN D'J V' SIl.CLE. 217 

être donnée aux expressions du biographe rap- 
portant la doctrine prèchée par Rabulas pour 
combattre Terreur nouvelle. Il affirme nette- 
ment que les propriétés de chaque nature restent 
intactes. Voici d'abord l'exposé de l'erreur nes- 
torienne, peut-être légèrement exagérée : i< Je 
frémis, seulement en rapportant les blasphèmes 
que Nestorius osait proférer : « la bienheureuse 
« Marie n'est pas la mère de Dieu ; elle n'a engen- 
« dré que l'homme : car si Marie est la mère du 
« Fils, Elisabeth sera la mère de l'Esprit-Saint » . 
Il osa dire que le Fils avait habité en Jésus 
comme l'Esprit en Jean. C'était le serviteur né 
de la femme, qui avait souffert selon sa nature; 
et le Fils habitant en lui faisait des miracles. » 

Rabulas s'émut et réi'uta cette doctrine qu'il 
appelait un nouveau Judaïsme, à l'aide des écri- 
tures. On remarque avec intérêt ce passage de 
Baruch' : « Notre Dieu a paru sur la terre et a 
conversé avec les hommes », cité sous le nom 
de Jérémic'. 

Il ajoutait sa propre profession de foi : '< Jean a 
dit : « Au commencement était le Verbe et le 
« Verbe s'est fait chair », non en changeant de 
nature, loin de nous cette pensée, mais lui. Sei- 
gneur de l'univers, a pris la forme de l'esclave, 
en devenant un homme parfait; il n'a pas non 
plus cessé d'être Dieu, mais les propriétés de sa 

l.Barucli, m, 28. 

2. Les Syriens considéraient donc le livre de BarucU comme 
canonique, il était compris dans les œuvres de Jérémie. 

MÉLANGES. 13 



■ns MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

divinité et de son humanité sont conservées, et 
il est un, nature et personne du Fils éternel 
comme il était avant de prendre un corps; ainsi 
il a souffert dans la chair, parce qu'il l'a voulu, 
lui qui naturellement ne pouvait pas souffrir. » 
Si ces expressions ne sont pas claires, il faut s'en 
prendre à Fimperfection du langage théologique 
en formation, mais le dogme est évidemment or- 
thodoxe, et on ne peut qu'admirer le zèle pieux 
avec lequel l'évêque d'Édesse, fidèle aux tradi- 
tions de l'Église syrienne si dévote à Marie, ne 
cessait de redire : « Marie la sainte est vraiment 
mère de Dieu ), elle que, dans une de ses poé- 
sies, Rabulas disait être ' parfaitement sainte ou 
sainte de toutes manières » . 

Cette clairvoyance et cette intrépidité ne l'a- 
bandonnèrent pas à Constantinople où le con- 
duisit certaine circonstance inconnue. <c II atta- 
qua ouvertement l'erreur ancienne de ce nouveau 
Juif; quoique cet argent réprouvé fût doré 
dans l'épiscopat et qu'il fût assis, gonflé d'une 
insolence arrogante sur le trône élevé de sa puis- 
sance; face à face, en présence de toute l'Église 
assemblée, d'une voix forte et sans fausse honte, 
il proclama avec droiture les paroles de vérité, 
aux oreilles du tyran. » C'est sans doute une 
partie de ce discours qu'Overbeck nous a fait 
connaître. Le saint évêque avoue sans détour son 
embarras à parler dans une église si célèbre : 
« Car je ne suis qu'un villageois, habitant avec 
les villageois et la plupart du temps ne m'expri- 



UN EVÈQUE SYRIEN DU X" SIÈCLE. 219 

niant qu'en syriaque, comment saiirais-je ensei- 
gner cette église cjiii pourrait être la maîtresse 
de toutes les autres ? Je n'ai pas l'habitude d'é- 
crire mes homélies, pour les apprendre et les 
réciter ; mais ce que la grâce fait naître dans 
mon cœur, je le dis sans préparation au peuple 
de Dieu. » Aussi bien, il aimerait mieux entrete- 
nir les fidèles des deux préceptes de l'amour, 
(( voilà ce qui est utile à Fédiilcation : car n'est- 
pas un scandale que de voir les simples fidèles 
discuter sur la nature de Dieu jusque dans les 
places publiques? C'est là un fruit des intrigues 
de Satan qui nous a fait déchoir de notre pre- 
mier état ». 

On remarquera avec intérêt, à cause des rap- 
ports étroits entre le pélagianisme et le nestoria- 
nisme, que l'évêque d'Édesse affirme qu'à la 
suite de notre chute volontaire « notre intelli- 
gence s'est obscurcie ; par son Incarnation et sa 
Passion, Notre-Seigneur qui est notre salut à 
tous, nous a donné un secours puissant qui for- 
tifie notre infirmité : ce n'est pas seulement pour 
nous une lumière, mais encore une vertu pour 
l'accomplissement de ses préceptes » . 

Mais les circonstances exigeaient une profession 
de foi : « Je suis donc obligé de parler devant 
vous de ces choses qu'il faudrait seulement glo- 
rifier en silence. L'objet de votre recherche est 
donc de savoir si la Vierge Marie est vraiment 
mère de Dieu, ou si elle n'en a que le titre, ou 
si elle ne doit pas même le porter ; nous, donc, 



220 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE, 

disons à haute voix et sans crainte que Marie est 
mère de Dieu, et que c'est à bon droit qu'on lui 
donne ce titre, car elle a été sur la terre mère du 
Verbe de Dieu, par son choix, lui qui par nature 
n'avait pas de mère dans le ciel. Car ce Dieu a 
envoyé son fils, et il a été de la femme, s'écrie 
l'apôtre. Si donc quelqu'un ose dire qu'elle a 
engendré le Verbe de Dieu selon la nature, non 
seulement l'expression est impropre, mais cette 
confession de foi est fausse, car nous appelons la 
Vierge sainte mère de Dieu, non parce qu'elle a 
engendré naturellement la divinité, mais parce 
que le Verbe de Dieu devenu homme est né 
d'elle. » Cette dernière formule parait très heu- 
reuse ; on voit donc que. lorsque Rabulas con- 
cluait : " il n'y a pas eu l'un dans l'autre, mais il 
est demeuré un celui qui était de toute éternité », 
il faisait allusion à l'unité de subsistence, ou ré- 
solvait comme saint Thomas la question « IJtrum 
in Ghristo sit unum esse » , 

Il ne suffisait pas de prémunir le peuple, atta- 
ché d'ailleurs aux prérogatives de 3ïarie. Rabu- 
las (( n'hésita pas à découvrir l'erreur de Nesto- 
rius aux empereurs fidèles et amis du Christ ». 
Cet évêque avait conservé une indépendance 
toute monastique. Il fit honorer son caractère 
par un beau trait de délicatesse. Il avait accou- 
tumé de recevoir à Édesse d'abondantes aumônes, 
même des grands de l'Empire d'Occident : à 
Constantinople, il ne voulut rien recevoir quoi- 
qu'on lui apportât de l'or, des habits et des 



I 



UN ÉVÈQt'E SYRIEN DU V' SIÈCLE. 221 

bijoux, (( afin, disait-il, qu'ils ne puissent croire 
que j'ai cherché un prétexte emprunté pour me 
faire voir et recevoir des présents ». 

Il ne cessa de combattre à sou retour l'impiété 
nouvelle, " jusqu'à ce que le bon Pasteur se levât 
contre elle dans un jugement définitif par l'en- 
tremise des saints évêques du Midi et de l'Occi- 
dent qui, sous la conduite du Saint-Esprit, re- 
tranchèrent Nestorius et l'expulsèrent de l'ordre 
épiscopal, le réservant au juste jugement de 
Dieu où il rendra compte avec ceux qui tiennent 
pour lui ! -» 

Le biographe passe sous silence les événements 
qui suivirent, annonce « que les quarante-six 
lettres écrites aux évêques, aux empereurs, aux 
grands et aux moines, lettres qu'avec l'aide dé 
la grâce nous travaillons à traduire du grec en 
syriaque^ suffiront à faire connaître son zèle ». 
Ces lettres ne nous sont point parvenues. Mais la 
vigueur avec laquelle Rabulas poursuivit le nes- 
torianisme, au moins après la conclusion du con- 
cile, nous est connue par les lettres de ceux qui 
se disaient les victimes de son zèle intempé- 
rant. 

Rabulas n'hésita pas à tenir un synode pour 
condamner avec Nestorius celui qu'il considé- 
rait comme le vrai père de l'hérésie, Théodore 
de iMopsueste. Les écrits de INestorius étant con- 
damnés par l'autorité impériale, on traduisit en 
syriaque Théodore et Diodore. Rabulas depuis 
longtemps avait vu le danger de ces doctrines ; 



222 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

ce sont ses ennemis mêmes qui ]e proclament en 
attribuant son zèle contre Théodore à une vieille 
rancune. Au surplus, l'Église syrienne est una- 
nime sur cette question ; une lettre de Philoxène 
de MabougS publiée parM. Fabbé Martini-, donne 
là-dessus de curieux détails. Pour les Syriens, 
Nestorius n"a été que le vulgarisateur de Théo- 
dore, et Rabulas se félicite même, dans sa lettre 
à saint Cyrille, de voir cette plaie secrète deve- 
nue moins redoutable en se montrant au dehors. 
Mais si Théodore avait ses ennemis, il avait ses 
admirateurs. Un prêtre d'Édesse, Ibas, si célèbre 
par sa lettre au persan Maris, se plaignait amè- 
rement, soit dans cette lettre, soit dans une autre, 
adressée à André de Samosate, des agissements 
de celui auquel il devait succéder comme évêque 
dÉdesse. « Ce tyran de notre cité, dit-il, non 
content de persécuter les vivants, se permet 
d'anathématiser les morts. » Origine obscure de 
la fameuse querelle des trois chapitres ! André, 
consulté sur la ligne à tenir contre l'audacieux 
qui se séparait de tous les orientaux, en référa 
à Jean d'Antioche, qui rompit à son tour la com- 
munion avec Rabulas. Celui-ci pouvait s'en con- 
soler par l'amitié de saint Cyrille, dont nous 
avons déjà cité la lettre, et put d'ailleurs se ré- 
jouir avant sa mort de voir l'union rétablie, 
André de Samosate étant venu se réconcilier avec 



1. Philoxène prétend que Nestorius et Théodore étaient cousins 
germains et Perses d'origine. 

2. Sjro-chaldaicae Inslitutiones, p. 71. 



UN ÉVÊQUE SYRIEN DU V SIÈCLE. •.?2;i 

son métropolitain avant même que saint Cyrille 
et Jean d'Antioche eussent conclu la paix. 

Dès lors, le saint évêque pouvait dire : < .lai 
combattu le bon combat, j'ai accompli ma 
course, j'ai gardé ma foi. > 

« Il tomba malade et, quoiqu'il fût souvent 
souffrant, il annonça que son heure était venue. 
Sa charité redoubla, il envoya dès lors toutes 
les aumônes qu'il distribuait d'ordinaire dans 
un temps plus long ; elles pénétrèrent jusqu'à 
Jérusalem, suivant la recommandation de l'a- 
pôtre, mais elles s'adressèrent aussi à ses clercs. 
Plein de confiance dans la miséricorde et la jus- 
tice de Dieu, il ne cessa de prier dans la souf- 
france; au moment de sa mort il dit : « Je re- 
« mets mon esprit dans la main de Dieu, »> signa 
son visage de la croix, bénit avec amour ceux 
qui étaient devant lui et rendit avec joie son 
âme à son Seigneur i7 août V35). » 

Nous ne suivrons pas notre biographe dans 
le récit des funérailles du saint évêque. 11 a su 
rendre la douleur de la cité ; peut-être même 
lorsqu'il s'écrie : Qui nous rendra un tel pas- 
teur? gémissait-il de voir le trône épiscopal 
occupé par Ibas. 

Les querelles théologiques allèrent s' enveni- 
mant de plus en plus dans cette terre des saints : 
longtemps encore cependant Rabulas demeura 
célèbre par son culte pour la mère de Dieu ; il 
n'avait pas seulement défendu sa prérogative, 
il l'avait chantée dans ses hymnes, faisant al- 



224 MELANGES DHISTOIRE RELIGIEUSE. 

terner ses louanges avec celles des martyrs, 
de l'Eucharistie et de la Résurrection, avec la 
prière pour les morts et les sentiments de la 
pénitence. On lira avec plaisir ces antiques 
morceaux de liturgie syrienne. 

De la mère de Dieu : 

« Salut, parfaitement sainte, mère de Dieu, 
Marie! trésor glorieux et précieux de toute la 
terre 1 lumière étincelante et brillante, asile de 
l'incompréhensible, temple très pur du créateur 
de l'univers. Salut ! Par toi nous avons connu 
celui qui porte le péché du monde et le sauve. >> 

Des martyrs : 

(( Martyrs bénis, grappes raisonnables, votre 
vin a réjoui l'Église. vous ! luminaires glo- 
rieux et divins, vous apprenez à combattre 
joyeusement les épreuves. Lorsque les saints se 
placèrent au banquet des souffrances, ils bu- 
rent tous de ce vin nouveau que foula le peuple 
au Golgotha, et apprirent les trésors cachés de 
la maison de Dieu; aussi nous célébrons les 
louanges du Christ : béni soit le Christ qui a 
enivré les saints du sang de son côté. » 

De l'Eucharistie : 

« C'est un mystère céleste, révélé et expliqué 
aux peuples, aux familles, aux tribus; c'est le 
sacrifice expiatoire qui s'est offert au sommet 
de la croix, en qui ont été pardonnes les fils de 
l'Adam terrestre. En haut dans le ciel les 
anges le servent ; en bas sur la terre la poussière 
le reçoit. Réjouis-toi, épouse, fille du peuple. 



UN EVKQUE SYRIEN DU V» SIÈCLE. 225 

en ton fiancé devenu nourriture et breuvage 
pour toi et pour tes enfants; chante donc et 
dis : Christ qui nous as sauvés par ton sang, 
Seigneur, gloire à toi. » 

On a remarqué que l'Eucharistie est considé- 
rée comme un sacrifice; les passages suivants 
ne sont pas moins caractéristiques sur Tutilité 
des prières pour les morts : c'est le requiem de 
rÉgiise catholique. 

Des morts : 

« Le Christ, notre consolation et notre espé- 
rance, viendra dissiper nos tristesses, lui dont 
toutes les générations et les tribus de la terre 
attendent l'avènement; c'est pourquoi, ô mon 
Seigneur, ô toi qui aimes les hommes, donne 
le repos dans ta miséricorde à tes serviteurs 
qui se sont endormis dans ton espérance. Ne 
vous attristez pas, vous qui dormez dans la 
poussière, de la corruption de vos membres ; 
car ce corps vivifiant que vous avez mangé, ce 
sang" expiatoire que vous avez bu, peut vous 
ressusciter et revêtir vos corps de gloire ; c'est 
la voie et le pont sur lequel vous passerez la 
terre de l'horreur. Christ, qui es venu pacifier 
dans ton sang les hauteurs, les profondeurs et 
tous les points du monde, donne le repos, mon 
Seigneur, aux âmes de tes serviteurs dans l'é- 
ternité que tu nous as promise. » 

De la pénitence : 

« Reçois dans ta miséricorde notre demande, 
notre service, nos prières, et donne-nous un 

13. 



•22(; MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

creur plein d'amour et une langue qui chante 
ta gloire; que les paroles de nos lèvres et de nos 
langues ne soient pas, mon Seigneur, nuit et 
larmes; dans la miséricorde de ta suavité, par- 
donne les péchés de mon âme misérahle, et je 
te rendrai grâce et je te louerai ainsi que ion 
Père et l'Esprit-Saint. » 

Terminons cette étude comme l'humble scribe 
d'Édesse : 

<( Fin avec l'aide de Notre-Seigneur, et priez 
pour le pécheur qui a transcrit K » 



1. Une lettre de M" Rabulas Ephrem Rahinani, évêque titu- 
laire d'Édesse (Mardin, 4 mai 1888), atteste que « l'Église syrienne 
a toujours considéré Rabulas comme un de ses saints les plus 
célèbres et, ainsi que l'attestent ses anciens et récents calen- 
driers, elle a désigné le 17 décembre à sa mémoire ». 

Lettre adressée au R. P. Dumini, missionnaire dominicain à 
Mossoul. 



MI 



LE MIRACLE <iREC ET LES RTkTHiMES DE L ART, 
A PROPOS DÏN LIVRE RÉCENT 

{Le Corrrsjjondanl, 10 mai 1913) 

C'était une des habiletés de Renan d'emprun 
ter à la langue chrétienne des expressions qu'il 
détournait de leur sens. Cette avance, preuve 
apparente de sa bonne volonté, dissimulait mal 
le parti pris de nier la'' chose auguste que le 
christianisme entendait signifier. Tout le monde 
comprenait, et l'assentiment s'accompagnait 
d'un sourire, bien dû à cette aimable perver- 
sité. C'est ainsi qu'il invitait au dessert ses (( di- 
rigées » à songer à leur salut, et c'est ainsi 
qu'au miracle de la religion chrétienne, il a 
opposé le miracle de l'art grec. Ce miracle, 
évident à ses yeux, le rendait indulgent pour 
la religion des Hellènes, et, comme l'a dit 
M. Maurice Barrés, « dans le temps où il dé- 
pouille Jésus de sa divinité, Renan maintient 
celle de Pallas Athéné • ». 

1. Le Voyage de Sparte, p. 59. 



228 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

On sait assez dans quels termes Renan faisait 
sa prière à l'Acropole*. A sa suite, ses fidèles 
répètent avec componction, et sans y rien chan- 
ger, l'hymne à la beauté grecque, toujours 
ancienne et toujours nouvelle, l'unique source 
des inspirations artistiques. 

Le plaisir de cette admiration se relève, 
comme il convient, aux dépens de l'art chré- 
tien. Quand on a suivi en esprit la procession 
des Panathénées jusqu'au sanctuaire de l'A- 
thénée de Phidias, l'émotion artistique est 
avivée d'un petit frisson de pitié par un retour 
sur la sculpture des cathédrales du xiii*^ siècle, 
de ce temps où, disait Taine, « les personnages 
sont laids ou dépourvus de beauté, souvent 
disproportionnés et non viables, presque tou- 
jours maigres, atténués, mortifiés et absorbés 
par une pensée qui détache leurs yeux de la vie 
présente, immobiles dans l'attente ou le ravis- 
sement avec la douceur triste des cloîtres ou 
le rayonnement de l'extase, trop frêles ou trop 
passionnés pour vivre et déjà promis au ciel^ ». 
Certes, ce n'était pas l'extase qui rayonnait 
du corps des beaux éphèbes de la Grèce. La 
suprême perfection de la statuaire, d'après le 



1. M. Saloinon Reinach y voit un souvenir de Volney, mais 
ajoute : « Cela n'est pas dit pour diminuer Renan, qui domine 
le déclamateur Volney de toute la hauteur du génie » [Revue 
archéolorjique, janvier-février 1913). Tout de même, la prière à 
l'Acropole, quand elle n'est pas ironique, n'est-elle pas un peu 
déclamatoire.^ 

2. Taine, P/nlosop/iic de l'art, t. II, p. 157. 



LE MIRACLE GREC ET LES RYTHMES DE L ART. Tid 

môme ïaine, exige plutôt que Tàme ne rayonne 
pas du tout, « pour dégager la forme abstraite 
et pure )>, La tête, par la bouche, par les nari- 
nes, par les yeux surtout, exprime les senti- 
ments de l'Ame. Elle est par là même suspecte, 
et il faut s'en défier. « Les Grecs, ayant attribué 
au corps une dignité propre, ne sont pas tentés, 
comme les modernes, de le subordonner à la 
tête... Ils peuvent rester dans les conditions de 
la statuaire parfaite qui laisse les yeux sans 
prunelle et la tète sans expression ^ » A tout le 
moins importait-il de bannir toute expression 
qui altérât la pureté des lignes, qui décelât une 
passion trop violente, même les transports de la 
joie, mais surtout les spasmes de la douleur. 

Ce qui faisait la perfection et par conséquent 
le miracle de l'art grec, c'était donc sa sérénité, 
sérénité des âmes et santé des corps, tandis que 
l'esthétique chrétienne devait donner la préfé- 
rence (( à l'anormal, à l'exceptionnel, au mala- 
dif -' ». 

J'ai cité Taine et Renan parce qu'ils furent, à 
la lin du siècle dernier, les Dioscures de la cri- 
tique, accouplés moins par une sympathie de 
nature que par le rang qu'ils occupaient. Leur 
influence, si souvent rivale, s'exerça cette fois 
dans le même sens. Taine, si précis, si cons- 
ciencieux, si soucieux de ne rien dire de trop, a 
chanté la Grèce en poète lyrique; Renan en a 

1. Philosophie de larl, I, p. 84. 

2. Renan, Patrice, p. 126. 



230 MÉLANGES DHISTOIRE RELIGIEUSE. 

parlé sans réticences et presque sans ironie. 
Tous deux ont traité l'art chrétien avec le même 
mépris. 

Mais ces jugements, sans être très anciens, 
datent cependant d'une époque où le dévelop- 
pement de l'art grec était encore mal connu, 
où l'on ne pouvait encore juger sainement de 
l'art chaldéo-assyrien et de l'art égyptien, où 
l'art des chasseurs de rennes et celui des Cretois 
étaient encore ignorés, où la sculpture du moyen 
âge était mésestimée de parti pris. 

Voici qu'aujourd'hui M. Deonna, ancien mem- 
]jre étranger de l'École d'Athènes, archéologue 
distingué, a entrepris une enquête diligente et 
détaillée sur V Archéologie , sa valeur, ses mé- 
thodes 1. Il a rencontré sur son chemin cette 
antithèse entre l'art grec et l'art chrétien, lun, 
calme, parfait, l'autre, « maladif et sublime, qui 
a exalté et détraqué l'esprit humain ^ », et il n'a 
pas hésité à dire que « tout cela est outrageuse- 
ment faux et systématique ' ». 

Cette protestation n'est pas d'abord pour nous 
déplaire. Nous aimons à voir un archéologue, 
n'ignorant rien des beautés de l'art grec, pro- 
clamer que « Fart du moyen âge n'est nulle- 
ment maladif, puisque au contraire il rappelle, au 
xiii*^ siècle, lart serein du v*^' siècle grec '* », et 

1. Trois volumes, Laurens, Paris, 1912. 

2. Philosophie de Vart, I, p. 97. 

3. Deonna, I, p. 105. 

4. Deonna, 1, p. 106. — C'était déjà l'opinion de M. André 
Michel, à propos du tympan de la porte gauciie de Notre-Dame 



LE MIRACLE GREC ET LES RYTHMES DE L ART. ;>3I 

nous applaudissons, quand telle rcmarcjue ingé- 
nieuse, appuyée sur les ol)servations les plus 
précises, s'enfonce comme une épingle dans les 
périodes boursouflées des admirateurs béats de 
l'unique pcrlection grecque. Mais nous ne som- 
mes pas sans inquiétude lorsque cet ennemi 
résolu dos thèses reçues trop vite esquisse à son 
tour une théorie de ce qu'il nomme les rythmes 
de l'art. Ces rythmes, conçus comme la thèse et 
l'antithèse, et déterminés par une sorte d'ins- 
tinct fatal, plutôt que clairement perçus, résul- 
tent de l'alternance du réahsme et de l'idéa- 
lisme. Ce qui s'est passé en Grèce s'était passé 
déjà dans les arts plus anciens et s'est passé 
ensuite au moyen âge ; il en sera de même dans 
la suite des temps. Le vi^ siècle avant Jésus- 
Christ correspond au xii*' siècle de notre ère 
comme une période d'essais déjà fructueuse; 
mais la technique est encore imparfaite. Au 
v'' siècle et au xiii% l'idéalisme domine et pro- 
duit ses chefs-d'œuvre. Le iv'' siècle et le .viv*" 
tendent au pathétique et font la transition qui 
conduit l'hellénisme et la fin du moyen âge 
chrétien à un réalisme décidé. 

Puis l'idéalisme reprend l'offensive au xvi*^ siè- 
cle avec Michel-Ange et Kaphaël ; il se prolonge 



de Paris : <( Sur tous les visages fleurit une pudeur charmante, 
mais qui n'etface pas le caractère et l'expression... (Ces figures) 
ont la sérénité de lart antique, dont la grâce et la beauté 
sont ici rendues au monde... » {Histoire de l'art, t. II, 1, 
p. 146). 



232 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

au xvii*^ siècle. Le xyiii*^ siècle, avec sa grâce 
profane, rappelle à la fois l'art de l'hellénisme 
et le vieil art crétois. Il n'était pas terminé que 
déjà avait éclaté la réforme classique de David. 

C'est donc une loi d'évolution qu'on prétend 
établir avec un déterminisme rigoureux. Au 
sortir de la période des tâtonnements informes, 
l'idéalisme précède le réalisme. « Mais le réa- 
lisme, par ses abus, amène une réaction : L'art 
retourne à l'idéalisme, et c'est dès lors une per- 
pétuelle oscillation entre ces deux formules ^, » 

Et qu'on ne s'y trompe pas, ce n'est point là 
une simple constatation historique, en partie 
justifiée. Ce qu'on prône, c'est, dans la critique 
d'art, l'avènement de la méthode scientifique, 
qui ne se laisse plus égarer par le sentiment. 
Comme la critique littéraire scientifique de la 
nouvelle Sorbonne, elle veut savoir le plus pos- 
sible, pour comprendre le mieux possible; la 
formule est, si je ne me trompe, de M. Faguet, et 
on ne peut que l'approuver; la nouvelle mé- 
thode comprend, et elle explique, ce dont il 
faut lui savoir gré. Mais il ne faudrait pas que, 
sous prétexte de détachement scientifique, elle 
se montrât injuste envers les plus belles œuvres. 
Le critique d'art affecte de ne pas prendre parti : 
« A chaque époque correspondent les formes ar- 
tistiques qui lui conviennent, dont chacune est 
aussi belle que l'autre, puisqu'elle est en harmo- 

1. Deonna, III, p. 505. 



LE MIRACLE GREC ET LES RYTHMES DE L ART. 233 

nie avec le milieu qui l'a créée ^. » Et M. Deonna 
complète cette formule par des termes em- 
pruntés à Henan : « La décadence n'a lieu que 
selon les esprits étroits ([ui se tiennent obstiné- 
ment à un même point de vue en littérature, en 
art, en philosophie, en science'-. » 

Donc tout se vaut, et l'ancienne théorie du 
progrès est aujourd'hui bien morte. Tout au 
plus peut-on concéder un progrès de la raison : 
« Les sentiments, les croyances ne changent 
pas -^ », sinon d'une façon toute superficielle. 

« Gomme la foi religieuse, le sentiment esthé- 
tique peut changer d'objet, revêtir des noms 
différents, mais il ne meurt jamais et il revêt la 
même apparence matérielle quand les circons- 
tances redeviennent semblables ^ », et pour le 
dire plus clairement, « quelle différence y a-t-il 
entre les créations idéalistes du v° et du xiii" 
siècle ? » 

On le voit, c'est le renversement de la critique 
de Taine. Au lieu de l'antithèse entre l'art grec et 
l'art chrétien, nousn'avons plusqu'un art humain, 
s'inspirant d'idées religieuses, au fond identi- 
ques, évoluant suivant des systèmes déterminés 
d'avance, et aboutissant dans les périodes pa- 
rallèles aux mêmes apparences esthétiques. 

A ce jeu, nous perdons plus que nous ne ga- 
gnons. C'est quelque chose de reconnaître la 

1. Deonna, I, p. 89. 

:>. L' Avenir de la science, p. 389. 

3. Deonna, 111, p. 533. 



234 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

valeur artistique des imagiers chrétiens et de 
comparer les chefs-d'œuvre de la sculpture du 
xiif siècle à ceux du siècle de Périclès. mais cet 
avantage serait bien chétif, et notre succès plus 
que compromis, si la pensée religieuse chrétienne 
était du même coup mise sur le même rang que 
la pensée religieuse des Grecs. Franchement, 
j'aimerais mieux qu'on accusât l'art chrétien 
d'avoir sacrifié le corps dans l'élan qui empor- 
tait l'âme. Il y a donc au fond de ces thèmes 
une question religieuse, et c'est peut-être ce qui 
m'autorise à tenter un examen sommaire de ce 
que M. Deonna a nommé les rythmes de l'art 
ancien, réalisme et idéalisme, surtout reli- 
gieux. 

Les conclusions se dégageront ensuite, et 
comme d'elles-mêmes, des indications que nous 
aurons rencontrées sur notre route. 



Les premiers musées furent des cavernes. 
C'était au temps où nos contrées venaient d'être 
débarrassées de l'envahissement des glaciers, 
mais où la température était encore très froide. 
L'homme « aurignacien » et « magdalénien » 
chassait le renne. Sur les parois des grottes 
naturelles qu'il habitait, il a peint et gravé des 
animaux, et aussi, quoique plus rarement, des 
êtres humains. Il a modelé l'argile. Il a ciselé 
des « bâtons de commandement ». Un des mai- 



LE MIRACLE GREC ET LES RYTHMES DE L ART. 235 

très de la préhistoire a essayé déjà de tracer 
l'évolution de cet art ' : période archaïque de 
tentatives plus ou moins réussies, période de 
style libre d'un naturalisme admirable, stylisa- 
tion et décadence, qui se prolonge pendaut l'é- 
poque néolithique, et décadence si profonde 
qu'on a pu croire à la disparition complète de l'art. 
Dans tout cela, il n'est point question d'idéa- 
lisme, et l'on s'accorde assez généralement sur 
ce point, que les artistes, chasseurs de rennes, 
poursuivaient l'utile plus que le beau. Comme 
leurs peintures sont parfois placées dans des 
profondeurs ténébreuses, ils ne se proposaient 
donc point d'exciter une émotion esthétique, et 
le mot de musée, que je viens d'employer, eût 
été, au sens propre, tout à fait mal choisi. Cette 
utilité, c'était, croyait-on, d'assurer par ces 
représentations, servant à des rites magiques 
ou qui y étaient assimilées, la multiplication 
des animaux comestibles et la fécondité des 
épouses. Une récente communication de M. l'abbé 
Breuil à l'Académie des Inscriptions et Belles- 
Lettres ' a montré des hommes et des femmes 
mêlés, les hommes nus, avec des plumes sur la 
tête, les femmes habillées de robes. Peut-être 
faut-il eu conclure que la représentation des 
femmes n'avait point le Imt utilitaire qu'on 
conjecturait. 



1. Ureuil. L'kiohition de l'art (/un ternaire, dans la Jlerue 
orc/téotogif/ue, 1909, 1, p. 378 et siiiv. 
■2. 18 février 1913. 



230 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

De toute façon, nous demeurons dans l'incer- 
titude sur les idées religieuses de ces primitifs. 
Leurs œuvres, qui sont vraiment belles, par 
l'observation, la décision du dessin, le mou- 
vement et la vie, prouvent une fois de plus que 
le sentiment artistique, si inconscient qu'on le 
suppose, n'est point né seulement chez les Grecs 
ou à leur imitation. 

On a plutôt insinué de divers côtés que les 
Grecs eux-mêmes ont été à l'école de deux 
grands peuples, la Clialdée et l'Egypte. 

La Chaldée, positive, calculatrice, pratique, a 
poinçonné sur l'argile des milliers de con- 
trats, de titres de propriétés et de créances; 
elle a gravé ses lois sur la pierre, pendant que 
l'Egypte écrivait sur le papyrus le guide de 
l'âme dans les pays mystérieux de l'au-delà, et 
couvrait les tombeaux de hiéroglyphes destinés 
à assurer son bonheur. 

Kt dans l'ordre religieux, les différences, 
moins apparentes, ne sont pas moins réelles. 
La Chaldée, et après elle l'Assyrie, adore des 
dieux puissants, redoutés, situés dans les hau- 
teurs des cieux. Entre le ciel et la terre, les 
démons et les génies, tantôt malfaisants, tantôt 
tutélaires, toujours actifs. Si les anciens rois 
reçoivent un culte, on n'attend rien de bon de 
la vie qui se prolonge, oisive et débile, dans 
les régions inférieures où l'on ne mange qu'une 
nourriture de rebut. Aussi tout l'intérêt se con- 
centre sur la vie présente, au grand soleil, 



LK MIIIACF.E GRKC 1:T LES RYTHMES DE J/ART. 237 

durant laquelle riiomme a le loisir d'exercer 
ses muscles, de combattre et de vaincre sous la 
direction du monarque, presque toujours domp- 
teur de bêtes fauves et destructeur de cités, 
encore qu'il soit aussi pieux bâtisseur de tem- 
ples ou législateur. 

Un pareil peuple, si avide d'étreindre le réel, 
devait créer un art qui n'est pas seulement réa- 
liste; il est décidément musculaire. Aussi a-t-il 
très bien saisi les formes des animaux, mieux 
caractérisées que les nôtres pour une action 
extérieure appropriée, et leurs mouvements, 
rythmés par l'instinct, surtout la démarche 
majestueuse du lion, ses emportements et sa 
rage. C'est déjà, par sa préférence pour les 
grands fauves, un art royal. Et, s'il s'agit des 
hommes, le roi est presque seul en scène, puis- 
que les foules sont toujours ordonnées à sa per- 
sonne. 

La Chaldée, sumérienne ou non, — et je 
ne connais en tout cas qu'un art sémitique, 
— a été moins tourmentée du démon de la 
guerre que l'Assyrie. Les statues du cycle de 
Goudéa, calmes et dominatrices par l'intelli- 
gence, sont dans la bonne voie des statues 
archaïques grecques. Les têtes qui ont été con- 
servées ont de la noblesse, et tandis que de 
nombreux orientalistes s'etforcent d'y recon- 
naître les indices d'une race déterminée, 
M. Ileuzey, beaucoup mieux inspiré, y a vu 
l'atténuation du type national, conduisant à 



238 MÉLANGES DHISTOIRE RELIGIEUSE. 

une conception toute voisine du profil hellé- 
nique'. 

Mais l'art cbaldéen n'alla pas plus loin, 
et les Assyriens ne surent pas s'élever si haut. 

Exprimer la majesté royale simplement par 
l'attitude du corps et l'expression de la tête est 
une tâche difficile. Déjà les maîtres chaldéens 
avaient insinué la sagesse du monarque par le 
plan déposé sur ses genoux. Les Assyro-Babylo- 
niens ont eu recours à des procédés encore plus 
significatifs. Les rois s'assurent le respect par 
leur barbe soigneusement tressée, leurs tiares 
surchargées d'ornements, leurs vêtements brodés 
et bordés de franges, par les attributs qu'ils 
tiennent en main. Pour être plus sûr de 
son effet, l'artiste leur donne parfois une plus 
grande taille. 

Que reste-t-il pour le monde des dieux? L'art 
assyro-babylonien a, comme tous les autres, 
représenté les dieux sous des formes humaines, 
surtout dans la glyptique, cylindres et cachets; 
mais il a, plus que tout autre, versé dans le 
symbolisme ou dans la représentation naturelle 
des dieux sous l'aspect des astres, le soleil, la 
lune, la planète Vénus. Les grandes statues de 
dieux sont très rares. Dans la stèle de Naram- 
Sin, au-dessus du roi, géant qui escalade les 
montagnes, il y a place encore pour une idée 
transcendante, le symbole des dieux astraux 

1, Caialof/ne des anliquités chaldéennes, p. 24y. 



LE MIRACLE GREC ET LES RYTHMES DE L ART. 239 

qui dominent la scène. Le dieu soleil, sous une 
forme humaine, se manifeste en dieu, lorsque 
Hammourabi se tient debout devant lui, dans 
l'attitude du respect. En effet, on reconnaît 
la divinité soit par ses attributs, soit par 
ladoratiou de ses fidèles. Représenter le dieu 
isolé, sous les traits d'un homme, sans aucun 
attribut, c'eût été le faire descendre de son 
piédestal, et cest à quoi les Sémites ne pou- 
vaient consentir. Quant aux génies, intermé- 
diaires entre le monde des dieux et celui des 
hommes ou des animaux, on les figure comme 
des êtres composites, joignant à la hardiesse 
du lion la force du taureau et l'intelligence de 
l'homme. iMais les plus formidables d'entre eux, 
les colosses animaux à tête humaine, sont eux- 
mêmes sulîordonnés à la majesté royale, comme 
gardiens des palais. 

C'est encore pour faire honneur aux exploits 
du souverain que l'art aborda le paysage. On 
ne la pas aimé pour lui-même, ni pour faire 
ressortir aux yeux les personnes principales, 
comme ces fonds délicieux des primitifs chré- 
tiens. Il est là parce qu'il est nécessaire pour 
faire comprendre les faits de guerre : passage 
d'un fleuve, arbres coupés, tours qui s'écrou- 
lent sous les béliers des envahisseurs. Tout cet 
art des grands reliefs est ofticiel, lamentable- 
ment. Parmi les exécuteurs des volontés royales, 
il V eut assurément de grands artistes, mais ils 
ne furent pas poussés par une opinion sensible 



240 i MELANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

au progrès, éprise de nouveautés, applaudis- 
sant à tout ce qui agrandissait le domaine de 
l'art. Aussi a-t-il disparu avec les commandes 
royales. Cependant il s'étalait au soleil et était 
à sa façon un instrument de règne. Il disait 
très haut : Craignez les dieux, puissances mys- 
térieuses et terribles; craignez surtout le roi, 
qui. en personne, transperce les lions, détruit 
les villes, et crève les yeux des captifs. C'est là 
tout son idéalisme. 

L'art Jjabylonien est bien représenté au Lou- 
vre; lart assyrien a des pages admirables le 
long des parois du British Muséum. L'art égyp- 
tien ne peut être connu qu'au Caire; M. Maspero, 
organisateur du musée des antiquités égyp- 
tiennes, est aussi le maître qui nous en a ré- 
vélé les secrets, et surtout ses attaches avec la 
religion'. 

Comme l'Egypte elle-même, avec son Nil, ses 
palmiers, ses déserts, l'art égyptien a la répu- 
tation d'être monotone. Quand on voit les statues, 
espacées sur une période de quarante siècles, 
se présenter toutes de face et la jambe gauche 
en avant, on est tenté de croire que les sculp- 
teurs égyptiens n'ont fait que se répéter. Le 
musée du Caire est disposé pour combattre ce 



1. Histoire générdle de l'art, Egypte, Paris. 1012, Ha- 
chette. — Dans cet admirable petit volume, M. Maspero a in- 
diqué le premier ce qu'on peut attribuer à certaines écoles 
régionales. Ce détail ne saurait trouver place ici et ne change 
pas les vues d'ensemble. 



LE MIRACLE GREC ET LES RYTHMES DE L ART. 241 

préjugé. A prendre les époques très en gros, 
on y distingue nettement trois grands moments : 
Tart memphite des IV*^ et V*^ dynasties; Tart thé- 
bain des XVIIP et XIX*^ dynasties ; l'art du Delta 
de la XXr à la XXVI'= dynastie, art qui se pro- 
longea jusqu'au m' siècle après Jésus-Christ. 
Peut-on regarder ces floraisons comme des 
alternances d'idéalisme et de réalisme? Non, car 
chacune ohéit, à peu près également, aux deux 
tendances. L'idéalisme tient assurément plus de 
place en Egypte qu'en Chaldée ou à Ninive. 
Dans la vallée du Nil, en elïet, l'art du sculpteur 
est tout entier un art d'outre-tombe ou un art 
d'au-delà. A la différence du Babylonien, l'É- 
gyptien rêvait d'une vie future agréable, la 
même qu'ici-bas, mais meilleure, pourvu qu'on 
échappât aux périls du passage qui conduisait 
aux champs de l'autre monde, et qu'on fût 
maintenu en existence par les soins des vivants. 
Lé plus efficace de ces soins était de représenter 
le défunt en personne, soit 'par la ronde-bosse, 
soit par le relief, au milieu de ses gens, et con- 
tinuant ses occupations ordinaires. Cette seconde 
existence avait quel([ue chose de divin. Aussi 
convenait-il de représenter le bienheureux 
comme un être beau. Mais il devait garder son 
individualité. Aussi était-il exigé qu'il fût res- 
semblant. Le problème était résolu en lui don- 
nant ses traits propres, mais sous leur aspect 
le plus favorable, en dissimulant les difformi- 
tés ou les infirmités de la vieillesse. 

14 



■2i2 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

L'art égyptien était donc, de par son utilité 
religieuse, sous l'impulsion d'un excellent prin- 
cipe, où, en somme, le réalisme dominait. Et, 
dès lors, en effet, il créa des œuvres qu'il n'a 
pas dépassées. Les oies peintes de Méïdoun, les 
boiseries de Hosi, le Cheikhel-beled du Caire sont 
des œuvres adaiirables d observation, de natu- 
rel, de vie; le scribe accroupi du Louvre peut 
donner une idée de ce réalisme sincère qui 
cberche avant tout la ressemblance, en notant 
cependant une particularité de la physionomie 
ou un trait du caractère. Lorsqu'il s'agit d'un 
souverain, ce trait s'accuse davantage. Du scribe 
du Louvre, on ne saurait dire s'il est plus 
attentif à recevoir des ordres qu'à les trans- 
mettre avec suffisance à des inférieurs, tandis 
que plus d'un Pharaon évoque l'idée dominante 
de la souveraineté: tel ce Chéphrên en diorite 
du Caire dont M. Maspero a écrit qu'il fait 
penser à « Pharaon en général ». 

L'aspect réaliste de cet art se manifeste par le 
choix des sujets. Ils sont constamment empruntés 
à la vie réelle. Si l'on connaît si bien les mé- 
tiers, l'industrie, l'agriculture, la chasse, la 
pêche, la danse, dans l'ancienne Egypte, c'est 
que les tombes de Saqqarah reproduisent sur 
leurs parois le tableau fidèle de la vie du temps. 

Lorsque la prépondérance passa à Thèbes, au 
temps delà XIP dynastie , l'art, depuis longtemps 
déchu, reprit une vigueur nouvelle. Mais c'est 
avec la XVIH' dynastie que sa curiosité s'éveilla. 



LE MIRACLE GREC ET LES RYTHMES DE L ART. 243 

LÉgypte, alors, déborda sur FAsie et sur la 
côte des Somalis. il est tout naturel de omparer 
cette expansion à celle de l'hellénisme avec 
Alexandre, et le même réalisme teinté d'exo- 
tisme, varié et mouvementé, se retrouve alors 
en Egypte. On s'efforça de rendre dans leur 
vérité les distants paysages du pays de Pouànit. 
avec leurs huttes sous les arbres; de suivre, 
d'un ciseau étonné, les formes adipeuses de la 
reine, fière de sa prodigieuse laideur, ou l'atti- 
tude dégagée des ambassadeurs de iles, portant 
des vases artistement travaillés. Il n'y avait 
d'ailleurs aucune raison d'embellir des étran- 
gers. Sans parler des nègres, un Libyen se 
distinguait aisément d'un Asiatique. Les Bé- 
douins, nettement reconnaissables, avec leur nez 
aquiliu, leur barbe peu fournie, leur coiffure 
plate sans perruque, sont certes très loin du 
canon de la beauté égyptienne. Le naturalisme 
envahit même le portrait du souverain quand 
le Pharaon fut ce bizarre Aménophis IV, le roi 
hérétique adorateur d'Atoun. La tête en pain 
de sucre, avec un menton en galoche, la figure 
extatique quand il est en prière, ou souriante 
quand il joue avec ses filles, il ne respire plus 
la majesté du Pharaon en général, et jamais non 
plus vache ne fut plus éloignée de la « vache 
en soi » que cette bonne bête de Déir el-Bahari, 
naguère découverte par M. Na ville, si indivi- 
duelle, si vivante, douce, forte, puissante, 
naturelle. 



24't MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

Avec Setouî I". on croirait d'un retour d'idéa- 
lisme, tant la physionomie du Pharaon est régu- 
lière, fme et délicate. Mais on le reconnaît tou- 
jours, même sous les attributs dudieu Amon. Le 
prince était donc, en effet, d'une beauté rare, 
avec une teinte de grâce et de mélancolie qui 
s'imposa à l'imitation servile de son temps. 

En tenant compte de tous ces faits, peut-on 
conclure ([ue l'école thébaine est à l'école mem- 
phite ce qu'est l'hellénisme par rapport au siècle 
de Phidias? 

Oui, s'il s'agit des circonstances extérieures, de 
la variété de l'art, de sa curiosité, éveillée par 
l'étendue de son domaine. Mais voici une discor- 
dance. Tandis que l'art des Grecs a perdu de son 
élévation morale, de sa dignité, de son senti- 
ment du di\dn, tout au contraire, en Egypte, sous 
l'influence des spéculations sacerdotales très ac- 
tives à Thèbes dès le temps de la XVIIP dynastie, 
l'art, par sa tendance intime, va en s'éloignant 
de la nature et en se pénétrant de symbolisme. 
Dans les grands hypogées de la Vallée des rois, 
la mythologie envahit tout, avec une profusion 
de symboles bizarres. Cette bonne vache de Déîr 
el-Bahari, elle-même, est grotesquement encom- 
brée d'emblèmes mystiques. Un cauchemar d'ob- 
jets difformes a remplacé la riante vision des 
Champs Élysées de Saqqarah. 

Le roi est souvent paré des signes divins, 
comme de leur côté les déesses s'inclinent pour 
le nourrir de leur lait. Le divin et l'humain se 



LE MIRACLE GREC ET LES RYTHMES DE L ART. 24.) 

confondent, et ranimalité prend une place de 
plus en plus disproportionnée clans ces tableaux. 
Les têtes de lionnes, d'éperviers, de chacals ont 
été soudées avec beaucoup d'habileté à des corps 
d'hommes, mais n'est-ce pas malgré tout une 
injure pour le corps humain? Au lieu de devenir 
plus humaine, la sculpture égyptienne est de 
plus en plus l'instrument de conceptions théo- 
logiques, et ces conceptions elles-mêmes se per- 
dent de plus en plus dans des combinaisons bi- 
zarres, sous prétexte de mettre de l'ordre dans 
le chaos des anciennes religions amalgamées. 

Sous les dynasties saïtes, l'art égyptien jeta un 
dernier éclat. M. Maspero a relevé un indice de 
réalisme. Pour mieux assurer la ressemblance 
des statues qui représentaient le défunt, on, n'hé- 
sita plus à lui laisser les tares de la vieillesse. 
Ce fut donc moins pour respecter la nature que 
pour se conformer plus sûrement à une pres- 
cription religieuse. Pour tout le reste, on procla- 
merait le triomphe de l'idéalisme, si des phy- 
sionomies sans caractère et surtout des corps 
sans formes précises ne révélaient pas plutôt 
la négligence des artisans. On faisait très joli, 
très poli, très élégant, pour attirer la clientèle; 
on ne poursuivait pas la beauté. C'est d'ailleurs 
le jugement très dur de M. Maspero sur un art 
dont personne mieux que lui ne connaît l'àme : 
« Il ne cherchait pas à créer et à noter le beau 
pour le beau même ^. » 

1. Hisloire générale de l'art, Egypte, p. 303. 

14. 



I 



246 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

L'artisan n'a pas cherché le beau et le public 
ne le lui a pas demandé ; c'est le secret de l'im- 
mobilité de l'art égyptien, en dépit de tant de 
modifications très réelles. Il faut, certes, admirer 
le soin avec lequel ont été exécutées des œuvres 
condamnées à des ténèbres éternelles, jusqu'au 
jour où la lumière électrique a permis de les 
contempler. Conscience des ouvriers, ou cons- 
cience des surveillants, le phénomène n'en est 
pas moins extraordinaire; mais enfin puisqu'il 
s'agissait, en somme, d'un rite, il suffisait qu'il 
fût mis en œuvre correctement. Il importait que 
des êtres, humains ou divins, fussent reconnais- 
sablés, et il convenait qu'ils fussent beaux, des- 
sinés avec précision, enrichis des couleurs les 
plus somptueuses; mais l'artiste et celui qui 
l'employait devaient compter sur l'indulgence 
des esprits mystérieux. Personne n'était là pour 
admirer les œuvres et leurs créateurs ; cha({ue 
relief, une fois dessiné, gravé et peint, était lit- 
téralement condamné à l'oubli de la tombe. Quel 
sculpteur, si épris qu'il soit de créer le beau — 
faut-il excepter Michel- Ange? — n'a été porté 
plus haut par l'espoir d'imposer son œuvre à 
l'admiration? 

L'art égyptien s'est promené sur des champs 
divers, on n'y reconnaît pas une marche continue 
dans un sens donné. Depuis sa première œuvre 
jus([u'à la dernière, il a été dominé par le prin- 
cipe de la frontalité. Encore s'il ne s'agissait que 
de partager le corps en deux parties égales et de 



LE MIRACLE GREC ET LES RYTHMES DE L ART. 247 

le situer toujours de face! Sous les Ptolémées, et 
même à l'époque romaine, les bas-reliefs de- 
meurentfidèles à l'antique convention qui dessine 
la tête et les jambes de profil, l'œil et le buste de 
face, avec un ventre qui fait la transition. Jamais 
le nombril ne fut plus accentué sur des jambes de 
profd ([u'à Dendéra ou à Edfou. La peinture, qui 
semblait à l'origine si bien lancée, fut complète- 
ment subordonnée à la sculpture, et c'est sans 
doute pour cela que les Égyptiens ne connurent 
jamais la perspective •. 

Le maitre que nous avons fréquemment cité 
nous a appris à tous quels liens solides atta- 
chaient l'art à la religion en Egypte. Toujours 
dominé par l'idée religieuse, l'art fut presque 
exclusivement à son service ; il devait succomber 
avec elle. Loin qu'il pût être assimilé par le chris- 
tianisme, il se refusa à toute alliance avec l'art 
grec. Les types hybrides sont rares, et, selon la 
loi de cette espèce, sont demeurés inféconds. 

Peut-être cette mainmise de la religion sur 
l'art, ou plutôt cette création de l'art dans l'in- 
térêt de la religion, ne nous paraîtrait pas si évi- 
dente si les hiéroglyphes n'avaient pasparlé. Nous 
le sentons surtout quand nous abordons en Crète, 
où les fouilles de M. Evans à Cnossos, et de la 



1. Un moment ils parurent y toucher, lorsque les personnages 
fifiurant dans plusieurs registres vont en diminuant de grandeur 
du haut en bas. Mais ce cas esl demeuré isolé, el il néglige eii- 
iore une composilion véritable du sujet (Maspero, ouvrage cité, 
<ig. 292). 



248 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

mission italienne à Plisestos, venant après les 
fouilles de Schliemann à Hissarlik et à Mycènes, 
après la découverte des gobelets d'or de Vaphio, 
ont révélé l'existence, d'environ 2500 à 1500 ans 
avant Jésus-Christ, d'un art original. Mais les ins- 
criptions ont gardé son secret avec celui de l'é- 
criture. 

Nul doute cependant que la religion n'y tienne 
une place notable. La divinité y est lumière, et 
il faut mettre la main devant les yeux pour ne 
pas être ébloui de son éclat. J'ai estimé, après 
M. Savignoni, l'un des directeurs des fouilles 
italiennes, que les sarcophages indiquaient, par 
leurs symboles, la migration des âmes dans un 
paradis K L'influence reconnue de l'art égyptien 
me parait encore assurer à cette opinion une 
solide probabilité. Mais nous sommes toujours 
très embarrassés quand il s'agit des symboles. 

Ce qui est certain, c'est que l'art crétois est 
beaucoup moins dominé que l'art égyptien par 
les exigences de la religion. C'est bien un « art 
du palais », comme l'a nommé M. Evans, élégant, 
varié, mais en même temps pénétré de sympathie 
pour la nature, et surtout animé d'une fougue 
juvénile, quoiqu'il ait dépassé de beaucoup l'ère 
des tâtonnements. 

On a pu le comparer très justement à celui des 
cours hellénistiques. Et de fait les Cretoises, vê- 
tues avec recherche de robes à volants, les che- 

1. La CrHe ancienne, p. 47 et suiv. 



LE MIRACLE GREC ET LES RYTHMES DE L ART. 249 

veux flottant avec une grâce nég-ligée, semblent 
accuser de rusticité les Korés d'Athènes au sixième 
siècle, gênées dans leurs tuniques collantes. Les 
hommes sont presque nus, mais des scènes de 
pugilat mettent en relief une connaissance ap- 
profondie du corps humain. Aucune œuvre con- 
sidérable de ronde-bosse ne nous est parvenue 
en entier; pourtant, en pareille matière, quelques 
échantillons suffisent à faire naître l'émotion es- 
thétique et à nous éclairer sur les notions que 
possédait l'artiste. M. Deonna s'est amusé à mettre 
en regard un torse grec archaïque et un torse en 
stuc de Cnossos, antérieur de quelque mille ans. 
Le torse archaïque, à peine dégrossi, les bras 
ballants, fait ressortir la science du maître Cre- 
tois : « Le bras replié sur la poitrine, et tous les 
muscles, durs et secs, sont marqués : le grand 
pectoral avec son insertion sur le bras, le del- 
toïde, le lùceps; on dirait presque avoir sous les 
yeux une préparation anatomique ^ . » 

Et cependant cette science n'exclut pas la vie. 
La procession des porteurs de vases a bien la di- 
gnité de la frise phidiaque, mais le cortège dit des 
moissonneurs marche sur un rythme qui déroute- 
rait les partisans convaincus de la sérénité. 
iM. Deonna parait approuver mon expression : les 
artistes crétois « n'ont jamais regardé le corps 



1. Deonna, UI, 97. — L'auteur me reproche d'avoir raiipelé, à 
propos tlo l'arl crélois, Phidias et Michel-Ange. En cela je n'enten- 
dais |)as comi)arer l'art Cretois à une époque donnée, mais indi- 
quer une lignée de grand art. 



250 MÉLANGES DHISTOIRE RELIGIEUSE. 

humain que dans cet état de tension extraordi- 
naire cfui lui donnait, à leurs yeux, plus de 
beauté 1 ». Il ajoute pour son compte : « Aussi 
leurs formes paraissent-elles souvent disloquées 
et leurs attitudes forcées-. » Il est vrai qu'ils n'ont 
pas reculé devant le rendu des exercices d'acro- 
batie. 

Encore est-il que ces artistes fougueux étaient 
des observateurs patients de la nature et qu'ils 
ont fait au monde végétal une place de choix 
dans leurs fresques et sur leurs vases peints. 

L'instinct animal lui-même n'a pas échappé à 
leur regard sympathique : la tendresse de la 
chèvre sauvage qui allaite ses petits, la convoi- 
tise du chat qui guette sa proie, la fureur du 
taureau pris au piège, peut-être même le mugis- 
sement vainqueur du taureau qui a exercé sa force 
de mâle \ 

Or ce sont bien là les traits d'un art consommé, 
et M. Deonna est parfaitement en droit de com- 
parer <( les lutteurs du vase d'Haghia Triada, dont 
les muscles sont tendus dans un effort violent, 
dont les attitudes sont emportées, aux dieux et 
aux géants qui combattent sur la frise de Per- 
game^ », comme aussi les femmes qui assistent 
en caquetant aux grandes fêtes minocnnes rap- 



1. Lagrange, L't Crète ancienne, p. 40. 

2. Deoiina. UL |>. 91. 

3. C'est rintiTprélation donnée par Riegl d'un des gobelets de 
Vapbio. 

4. Deonna, IIJ, 95. 



LE MlUACLE CREC ET LES RYTHMES DE L'ART. 251 

pellent les commères syracusaines de Théocrite 
(|u'on croit rencontrer dans mainte statuette hel- 
lénistique, attifées et minaudières. 

Oi', si ces Cretois préhelléniques ne sont pas 
des Grecs ^, que devient le dogme du miracle 
giec, et si ce sont des Grecs, que devient le 
dogme de la sérénité? 

Car, en Crète, la sérénité n'est certes pas un 



1. J'ai iM'iue à cioiri', pour ma part, que les Cretois do l'époque 
iniuoenrie aient appartenu <à une rare tout à fait étrangère à «elle 
des Hellènes de l'histoire. M. Mackenzie les a raitachés aux Li- 
byens d'Afrique. Des peui»Ies venus du Nord, reniarque-t-il, ne 
se seraient pas dépouillés de leurs vêlements (mi venant dans des 
contrées relativement plus cbaudes, <oinme la Crète ; le véU'- 
menl une fois adopté, on ne le quitte plus. Or ies Minoens sont 
ordinairement représentés nus, avec un simple pagne. Ce sont 
donc des Africains; habitués à ce costume léger, ils l'ont gardé 
malgré les intempéries de l'hiver en Crète. Mais l'argument a 
peu de portée, puisque les dames Cretoises sont ri<'hement vêtues. 
Kl c'est, précisément, le même contraste, plus accentué encore, 
que présentent les kouroi archaïques, complèlement nus, et. les 
liorés, dont les formes sont cachées par la tunicjue et le manteau. 
On sait que les Grecs mirent beaucoup de tenqis pour arriver 
au type de rA}ihrodile nue dans la statuaire: on attribuait cette 
dénudation à Praxitèle. Les Minoens suivaient donc la même 
règle que les Hellènes, qui ne sont pas venus d'Afrique, et s'ils 
ont aimé à rendre le nu masculin, c'est sans doute à cause de la 
beauté .spéciale que lui donnaient les exerci<es du s|)ort, déjà 
très en honneur, au moins sous la forme des courses de tau- 
reaux. 

L'origine africaine écartée, il reste l'origine européenne que 
tout rend vraisemblable. Le chemin du Nord au Sud est celui 
qu'ont suivi les Achéens, destructeurs probables des palais Cre- 
tois, puis les Doriens qui ont à leur tour colonisé la Crète. 
Entre les Achéens et les Doriens. il y a de nombreuses affinités : 
ils se regardaient comme appartenant à la même race. Il est tout 
sinqile de supposer que longtemps avant eux d'autres hommes, 
détachés du même tronc, étaient venus coloniser l'île de Mi nos. 
Ce vieux fond de la population demeura, sans doute, en dépit des 
massacres de l'invasion. 



252 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

caractère dominant. Et rien ne prouve que les 
Minoens soient arrivés à leur réalisme mouve- 
menté après un stade dans les régions plus calmes 
de ridéal. La majesté, divine ou royale, qu'ils 
ont su exprimer, ne saurait passer pour un trait 
d'idéalisme décidé, pas plus en Crète qu'en 
Egypte ou en Assyrie. 

C'est en Grèce qu'il faut venir pour rencontrer 
enfin l'alternance de l'idéalisme et du réalisme. 
Mais nous n'y sommes arrivés qu'après avoir 
constaté chez des peuples plus anciens des arts 
qui ont produit des chefs-d'œuvre. L'étincelle de 
ce feu sacré, allumé avant eux, ne leur a-t-elle 
même pas été transmise ? Déchus du rang d'ins- 
pirateurs uniques, faut-il les ranger parmi les 
imitateurs? N'ont-ils pas tâtonné aussi longtemps 
que d'autres et non sans s'aider de ceux qui 
étaient plus avancés qu'eux? Les partisans les 
plus convaincus de l'originalité des Grecs se con- 
tentent ordinairement de soutenir qu ils ont su 
donner une forme propre à leur art et qu'ils l'ont 
conduit plus près de la perfection qu'aucun 
peuple ancien, ce qu'on ne peut sérieusement 
contester. Comment prétendre, en effet, qu'ils 
ont tout commencé par le commencement, 
comme s'ils n'avaient pas eu de modèles, quand 
il est avéré qu'ils ont connu des œuvres déjà 
si belles? Il est vrai qu'on n'est point d'ac- 
cord sur la portée ni sur l'efficacité de ces in- 
fluences. 

D'après M. Poulsen, les Grecs n'ont pu voir sans 



LE MIRACU: GHEC ET LES RYTHMES DE LART. 253 

eu profiter les œuvres de cette civilisation que 
nous nommons liétéenne, répandues dès Tan 
•2000 avant Jésus-Clirist dans l'Asie antérieure et 
jusqu'aux portes de Smyrne. M. Lœwy voit une 
filiation directe entre les Cretois et les Grecs. A ce 
pancrt'tisme, M. Pottier oppose une opinion qu'on 
ne saurait, sans injustice, qualifier de panio- 
nisme. Ce maître a eu le mérite de ruiner, dans 
le domaine de l'art, la thèse de Renan : « La 
Grèce n'est que l'antithèse du dorien et de Tio- 
nien^ », en montrant que l'action des Doriens 
sur l'art n'a pu être directe. Peut-être a-t-il 
encore exagéré l'action morale de la race do- 
rienne : « C'est à son école, dit-il, que les Ioniens 
de l'Attique ont conquis cet équilibre, cette saine 
mesure, qui est devenue une partie si savoureuse 
de leur génie 2. » Car, enfin, sait-on si l'Attique, 
qui a été préservée de l'invasion dorienne, ne 
possédait pas ces qualités, et peut-on nommer 
doriens les vases du Dipylon^, quand l'on recon- 
naît dans les formes si sveltes de leurs person- 
nages l'influence mycénienne^? Cette influence, 
jM. Pottier la fait à bon droit très large, et les Io- 
niens d'Asie n'interviennent dans son système 

1. Renan, Patrice, p. 98. 

2. Catalogue des vases antiques, p. 626. 

3. Ces vases gigantesques, ainsi nommés de l'endroit où ils ont 
été trouvés à Aliiènes, sont une des curiosités du musée du 
Louvre. 

4. Cette opinion dfr M. Pottier me parait préférable à celle de 
M. Deonna. Partisan convaincu de la naissance à nouveau de 
l'art grec, ce dernier voit dans ces tailles étranglées une simi>le 
maladresse de commençant, 

MÉLANGES. 15 



I 



254 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

que comme les héritiers des Mycéniens, héritiers 
eux-mêmes des Cretois. Mais les Ioniens, prol)a- 
blement sous l'intluence de la sculpture assy- 
rienne du viii^ siècle, ont fait pénétrer en Grèce 
plus d'un motif oriental et leur canon aux pro- 
portions courtes et trapues'. 

On ne peut discerner encore exactement com- 
ment Tesprit grec trouva sa voie entre ces croi- 
sements si divers ; ce qui est certain, c'est qu il 
trouva sa voie et qu'il y marcha en avançant tou- 
jours. 

Aujourd'hui — et M. Deonna s'y est employé 
plus que tout autre — on ne nomme plus Apollons 
archaïques ces robustes jeunes gens qui appa- 
raissent au sixième siècle avant notre ère, roides, 
les yeux grand ouverts et sortant presque de 
leurs orbites, les mains collées au corps, les pieds 
fixés à plat sur le sol. Ce sont simplement des 
Koiiroi, des jeunes gens, frères des célèbres 
Korés ou jeunes filles, l'ornement du musée de 
l'Acropole. Elles sont charmantes, infiniment 
plus séduisantes dans leur grâce encore fruste 
que les banales Aphrodites plus ou moins inspi- 
rées de Praxitèle, quoiqu'un peu raides dans 
les plis serrés de leurs tuniques, et le corps ter- 
miné presque en pointe. Sur leurs lèvres, comme 
sur celles des Kouroi, s'épanouit le plus souvent 
le sourire, ce sourire di\'in qui charmait les hellé- 

1. C'est, en ell'el, jiar suite d'une erreur aujourd'hui recon- 
nue que les formes robustes et courtes étaient attribuées aux 
Doriens. 



LE MIRACLE GREC ET LES RYTHMES DE L'ART. 255 

iiistes; car les (îrecs les premiers, disait-on, 
avaient fait sourire les dieux. Mais puisque ces 
statues ne représentent plus des dieux, ne faut- 
il pas convenir, avec M. Deonna, que ce sou- 
rire n'est au vi*" siècle qu'une élégance affec- 
tée? 

Cependant ce fut bien la religion qui guida 
ces débuts. Ces statues, si elles sont humaines, 
étaient consacrées aux dieux, et ce sont bien les 
dieux qui figuraient sur les frontons des temples; 
c'est leur assemblée qui décore la frise du trésor 
de Cnide. Dès ce moment. Fart grec franchit le 
degré qui le met au-dessus des autres. 

Ce qu'il consacre à ses divinités, ce ne sont pas 
des statues ressemblantes, ce sont des œuvres 
belles, aussi belles qu'il sait les faire. Quand cet 
idéal de beauté s'est élevé, quand la main de 
l'ouvrier est plus sûre, au v^ siècle, il en fait 
profiter les dieux. Le sourire, même le rire, et 
le rire inextinguible était pour eux une parure 
dans l'Olympe d'Homère, mais le temps d'Es- 
chyle et de Sophocle a une plus haute idée du 
divin. L'Aphrodite qui se plaint parce qu'on 
l'a blessée, ne pouvait non plus fig-urer parmi 
les immortels, graves et impassibles, heureux 
d'une béatitude sereine et sans mélange. « Ainsi, 
dit iM. Pottier, se forme, dans l'art grec, un 
idéal, fait de puissance, musculaire et de séré- 
nité morale, qui est resté aux yeux de la foule la 
formule classique de l'antiquité tout entière, 
mais qui n'est, en somme, que le rêve très per- 



256 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

sonnel du siècle de Périclès, car les âges suivants 
ont réalisé de tout autres conceptions i. » 

Doit-on même dire que c'est le rêve de tout le 
monde au siècle de Périclès? 

L'auteur du Catalogue des vases antiques et 
de l'agréable monographie de Douris ne nous le 
permettrait pas. Il nous a fait connaître . au temps 
des guerres médiques, « une grande école de 
réalistes qui surgit et qui, en quelques années, 
arrive à une étonnante maîtrise ^ ... Ce n'est pas 
dans l'Olympe qu'elle nous introduit; c'est la 
vie athénienne qui est prise sur le vif. non point 
encore dans l'intimité du gynécée, mais dans des 
scènes de banquets, égayés par la présence des 
joueuses de flûtes et des courtisanes. Les exploits 
de Thésée alternent avec les exercices de la pa- 
lestre auxquels se livrent les jeunes Athéniens, 
trop souvent accompagnés d'hommes barbus 
qui les admirent. Cet art-là, sans parler des 
thiases bachiques, hérités de l'époque anté- 
rieure, ni des entreprises pétulantes des Silènes, 
n'a rien de solennel. C'est de lui que M. Pottier a 
écrit : « Le réalisme des Grecs a connu les pires 
audaces et les pièces de « musée secret » n'y sont 
point rares ^ » Les dieux eux-mêmes étaient 



1. Diphilos, p. 5(). 

2. Catalogue, p. 828. — D'ailleurs, les vases corinthiens du 
vii^ siècle étaient déjà un album de la vie populaire, où l'on 
voyait défller mineurs, potiers, marins, cavalierSjChasseurs, sol- 
dats, de la vieille Corinthe du roi Périandre {Catalogue, ]>. 
448). 

3. Catalogue, p. 822. 



LE .MIRA,CLK GREC ET LES RYTHMES DE L ART. 257 

mêlés à d'assez scabreuses aventures. Ce qui dis- 
tingue l'art du V* siècle dans son ensemble, ce 
n'est donc pas qu'il s'est attaché à représenter 
des idées descendues du ciel, toutes nobles, 
graves et sereines dans des corps aux formes 
parfaites, aux têtes dépourvues de prunelles, 
c'est plutôt qu'il s'est passionné pour l'étude 
de l'homme, envisagé sous tous ses aspects, 
non point sous des traits individuels, mais 
avec les traits qui donnaient le mieux l'im- 
pression de corps sains et robustes et d'âmes 
fermes. Les dieux ont bénéficié de tout ce que 
les exercices du gymnase avaient donné aux 
corps de souplesse et de force musculaire, les 
hommes ont reçu en échange quelque chose de 
l'impassibilité divine. Cette communication des 
attributs éclate surtout dans les monuments offi- 
ciels où les hommes et les dieux sont mélan- 
gés. 

Oui, ce qui distingue ce temps de tous les au- 
tres . ce n'est pas qu'il ait donné de la divinité une 
idée plus haute que ceux qui la voilaient sous des 
symboles ou qui rassemblaient en elle toutes les 
énergies de la vie, même animale, c'est qu'il a 
concentré toutes ses forces dans l'étude de l'hu- 
manité, rendue aussi helle que l'homme pouvait 
la concevoir, assez belle pour appartenir aux 
dieux. Et même lorsijue cette humanité est laide, 
grotesque, ou comique, ce qui est rare, c'est 
toujours l'homme (jui pose. L'animal, sous des 
formes naturelles ou combinées par la fantaisie 



258 MELANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

de l'Orient, avait cheminé sur les cercles des am- 
phores corinthiennes du viii'^ et du vu® siècles ; 
il disparait, si ce n'est comme accessoire de 
l'homme. La plante intéresse encore moins. 
La richesse des habits est un luxe ornemen- 
tal qu'on méprise. Les dieux ont la forme 
humaine. Des monstres multiformes, il ne 
reste que les Centaures et les Silènes. L'homme 
seul demeure en scène, soit nu, comme il l'était 
dans les exercices de la palestre, soit drapé sim- 
plement, et la femme, toujours vêtue, est vêtue 
de draperies plus légères comme si les vête- 
ments eux-mêmes avaient pris un sexe tant ils 
entraient dans l'ordre humain. 

Bientôt on nhésita pas à sacrifier ce qu'une 
tenue trop austère semblait dérol>er à la pure 
image de l'homme réel. Dès le iv" siècle avant 
Jésus-Christ, l'Aphrodite de Praxitèle n'a plus 
d'autre souci que de paraître belle. Les corps 
se plient en attitudes symétriques et balancées. 
Les traits sont toujours réguliers, mais plus ex- 
pressifs; l'Agias de Delphes et surtout l'Héraclès 
deTégée font pressentir ce que put être le pathé- 
tique douloureux et Tintensité du sentiment qui 
rendirent célèbres Lysippe et Scopas. 

Cependant, avant de se rendre aux attraits du 
réalisme, l'art grec donna une preuve suprême 
de son goût pour l'idéalisme abstrait. C'est dès 
la dernière moi lié du v® siècle et au début du 
iv*^ siècle qu'on voit apparaître sur les vases 
peints des figures allégoriques. D'après M. Pot- 



LE MIRACLE GREC ET LES RYTHMES DE L ART. 159 

tier, l'allégorie est comme la conciliation de 
deux genres, le divin et le réel. Et il ne faut pas 
oublier, en effet, que le Désir, pour ne nommer 
que lui. était pres([ue une divinité. Peut-être 
faut-il voir aussi dans l'allégorisme une suite 
logique de Fidéalisme. Un jeune homme est reçu 
dans la vie par la Santé, la Joie, la Beauté'. 
Mais n'est-ce pas la santé, la joie, la beauté de 
ses éphèbes qui faisaient l'orgueil d'Athènes? 
ComJiien de fois le potier n'a-t-il pas inscrit 
xaXiç. c< beau », sur ses vases, à l'adresse de l'un 
des plus brillants parmi la jeunesse dorée d'A- 
thènes, avant d'inscrire « la Beauté » comme 
nom d'une femme .^ C'est parce qu'on savait ex- 
primer par des traits la pudeur, la justice, la 
persuasion, qu'on se hasarda à en faire des per- 
sonnes morales. 

Quelle expression entendait-on donner aux 
dieux? Au V siècle, on était au point le plus 
élevé de la religion grec((ue. Jamais la piété 
antique n'a trouvé des accents plus pénétrés de 
respect envers la divinité que dans les tragédies 
de Sophocle. L'art religieux exprimait les 
mêmes pensées. Était-ce vraiment la ijonté que 
respiraient ces physionomies sérieuses, ces ports 
de tête solennels, ces attitudes tranquilles? 
C'est l'opinion de M, Pottier que le Zeus olympien 
faisait une impression de majesté et de bonté 
surhumaine où l'on reconnaissait <( le créateur 

1 Pottier, Catalogue, p. 1045. 



2fiO MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

de toutes les choses de la vie, le père et le sau- 
veur des hommes^ ». Si la formule est de Dion 
Chrysostome, je crains qu'il n'ait prêté à Phidias 
ses propres conceptions sur la divinité. C'est 
sous les Séleucides, lîeaucoup plus qu'au 
v*^ siècle, que le dieu fut honoré comme Sauveur. 
Tout ce que je peux lire sur les répliques qui 
nous permettent de nous faire quelque idée des 
chefs-d'œuvre anéantis, c'est l'impassibilité 
sereine. Une expression positive très caractérisée 
fait défaut. M. Pottier nous engage à admirer au 
Louvre « l'expression si doucement pénétrante 
du ])eau masque de Dionysos... L'artisan qui 
l'a modelé avait pu voir de ses yeux l'image qui 
arracha, dit-on, des larmes d'émotion au dur 
romain Paul-Émile et dont la beauté, selon l'ex- 
pression de Quintilien, « avait ajouté quelque 
« chose à la religion elle-même - ». 

Ce beau Dionysos, avec des grappes dans sa 
chevelure, est toujours un dieu-nature, le dieu 
du vin. Sa bonté, qui apparaît peu sur ses lèvres 
closes et sur ses yeux sans expression, aurait 
donc consisté à réjouir les hommes par la li- 
queur ([ui leur fait oublier — pour un moment 
— les peines de la vie. 

Je suis obsédé, en Fadmirant, par le souvenir 
d'une autre acquisition, très récente, du Louvre, 
ce Sauveur bénissant, de Giovanni Bellini (1430- 
1516), dont les yeux d'un bleu si clair expri- 

1. Diphilos, p. CO. 

2. Jbib., p. (iO et suiv. 



LE MIRACLE GREC ET LES RYTHMES DE L'ART. 2fil 

ment une mélancolique l)onté; la bouche 
entr'ouverte prononce des paroles consolantes, 
dont le sens est expliqué par l'attribut des stig- 
mates. 

Encore cette beauté grave du Dionysos attique 
parut-elle trop austère au siècle qui suivit. « Le 
Dieu du vin est alors un éphèbe efféminé, aux 
longs cheveux llottunts, tel qu'on le voit dans 
nombre de statues de marbre et dans les Bac- 
chantes d'Euripide' », ou encore un enfant 
porté sur les bras de son grand frère Hermès ; 
il s'élance pour saisir la grappe qu'on fait mi- 
roiter devant son désir-. 

Ainsi la religion va descendre de son piédestal. 
Les dieux, impuissants à s'assimiler les mortels, 
et trop ardents dans leurs faiblesses pour garder 
longtemps un masque de gravité, s'abaissent 
franchement au rang des humains. En se mon- 
trant tels qu'ils étaient dans le mythe, ils auront 
plus de naturel et de vie. Le réalisme va com- 
mencer, Aphrodite laisse glisser un peu sa tu- 
nique avant de l'oublier tout à fait au vestiaire. 

Avant de passer outre, il faut revenir à cette 
parole profonde de Qiiintilien : la beauté a 
vraiment ajouté ([iielque chose à la religion des 
Grecs, assez indigente par elle-même. Et le culte 
de la beauté n'a-t-il pas été une bonne part de 
leur religion? Je suis tenté maintenant de 
prendre leur défense contre M. Pottier lui-même. 

1. Diphilos. p. 67. 

'1. C'est le sens de THeimès de Praxitèle. 

15. 



262 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

On est aujourd'hui très porté à faire de l'utile 
le mobile principal de l'art. En Egypte, le prin- 
cipe s'explique sans difficulté. Mais en Grèce? 
Le maître que nous suivons si souvent nous dit : 
a L'utile a été la base unique de l'art ; il en fut 
la force et la santé. Je ne crois même pas qu'au 
v'^ siècle on ait jamais fait une statue pour le 
seul plaisir de créer une œuvre belle i. » Le seul 
plaisir, il se peut. Mais l'artiste et même l'artisan 
goûtaient sûrement un extrême plaisir à pour- 
suivre et à réaliser le beau. Tout un peuple 
l'exigeait d'eux. Faut-il supposer c[u'ils en ont 
été moins touchés que le vulgaire? Aussi suis-je 
étonné que le même M. Pottier ait expliqué par 
une raison d'utilité le renversement de l'alliance 
des couleurs sur les vases peints. Ou aurait rem- 
placé les figures noires p^r des ligures rouges 
pour avoir une plus grande surface imperméa- 
ble. Mais quand nous sortons de la salle des fi- 
gures noires pour entrer dans celle des figures 
rouges, il nous semble quitter des ombres chi- 
noises opaques, à peine éclairées par le ciseau, 
pour aborder l'atelier où tiiomphe la ligne, où 
la lumière émerge des ténèbres, où tous les traits 
sont clairs. Il est impossible que les Grecs 
n'aient pas éprouvé cette sensation. Cette fois 
encore ils auront été guidés par la beauté. 

Aussi bien, j'ai sans dou e tort de critiquer 
quelques formules, car M. Pottier nous fournit 

1. Pottier, Douris, p. 27. 



LE MIRACLE GREC ET LES RYTHMES DE L ART. 2<i3 

la meilleure preuve que les Grecs aimaient le 
beau pour lui-même, c'est qu'ils ne croyaient 
jamais l'avoir saisi. « Ce qui frappe le plus dans 
cette période, c'est un état de mobilité perpé- 
tuelle, un effort constant pour le mieux qui, 
une fois atteint, parait encore insuffisant et se 
déplace sans cessée » 

Voilà donc enfin ce principe du progrès qui a 
manqué aux Égyptiens, et qui est vraiment le 
miracle grec ou plutôt. « il n'y a là aucun pro- 
dige. Ce qui doit nous frapper, au contraire, 
c'est la continuité etl'enchainement logique des 
types- ». 

Ce fut sans doute une heureuse condition 
pour ce progrès que l'effort, avant de se répandre 
sur la nature tout entière, se soit concentré 
dans la seule représentation de l'homme. Le 
problème à résoudre était mieux circonscrit et 
le génie artistique des Grecs en trouva la solution. 
Lès plus grands artistes des vases peints, au 
début du v*^ siècle, en sont encore à la gauche 
convention de l'œil vu de face dans un visage 
de prohl. Peu à peu, la prunelle se déplace et 
vient prendre sa place naturelle au coin de 
l'œil. On ne se préoccupait donc plus de tracer 
une figure au complet, avec la prunelle ronde, 
mais de dessiner ce qu'on voyait. Le principe 
nouveau autorisait les raccourcis. Aussi bien le 
profil était insuffisant pour exprimer les senti- 

1. Catalof/ue, p. 874. 

'i. Pottiei, Diphilos, p. 62. 



264 MELANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

inents de l'âme. On s'en apercevait par les effets 
merveilleux que les sculpteurs savaient tirer des 
statues. On ea vint donc à peindre les visages de 
trois quarts. Dans cette position, le visage est à 
la fois dans la lumière et dans Tombre. Le 
rendu des ombres conduisit au modelé. On 
croyait savoir qu'au iv^ siècle Parrhasios créa le 
clair obscur. 

Dans le même temps, la sculpture s'était déga- 
gée de la frontalité pour créer les attitudes plus 
libres qui donnaient une certaine beauté à l'être 
humain selon le côté ({u'on envisageait, en re- 
cherchant cependant la symétrie de l'ensemble. 
Après un siècle, les Grecs s'étaient donc dégagés 
des conventions qui pesaient sur Fart ancien 
pour poser des principes de dessin et de sculpture 
qui sont simplement les principes permanents 
de l'art. 

Cette supériorité technique était entre les 
mains du peuple le plus curieux de l'univers, 
qui avait déjà compris que la vieillesse et la 
laideur elle-même ne sont pas sans un certain 
attrait esthétique. Et ce peuple était aussi le 
plus épris du changement. Si l'on ne possède pas 
deux vases peints absolument semblables, que 
penser de l'activité qui poussait les grands 
artistes à aborder toutes les formes de la vie, 
tous les sentiments qu'ils se sentaient capables 
d 'exprimer? L'idéal national s'étant abaissé en 
même temps que l'idéal religieux, le monde 
oriental s'étant ouvert plus largement avec 



LE MIRACLE GREC ET LES RYTHMES DE L ART, 265 

Alexandre, rien ne les retenait plus dans l'en- 
ceinte de la cité, encore moins sur les sommets 
de l'Acropole. Il faut même s'étonner qu'on 
soit demeuré si fidèle au culte de riiumanité. 
C'est toujours elle qui est au premier plan, 
avec ses ditférences de races et de costumes, 
c'est elle que rehausse la perspective désormais 
connue et le paysage. Pour figurer la guerre 
des Athéniens contre les Perses, Phidias avait 
mis aux prises les Lapithes et les Centaures dans 
une lutte tragique, mais digne et mesurée comme 
une joute intellectuelle. Le triomphe des Atta- 
rdes sur les Gaulois subit encore l'ancienne 
règle qui dissimule la réalité historique trop 
récente sous l'apparat de la victoire des dieux 
sur les géants, mais avec quelle intensité les 
frises de l'autel de Pergame n'expriment-elles 
pas le combat et la souffrance! D'ailleurs, sur le 
sarcophage dit d'Alexandre, découvert à Sidon, 
les Grecs se distinguent facilement des Perses, 
qui se défendent mal, dans leurs étoffes gê- 
nantes, contre l'élan emporté des vainqueurs. 
Enfin, le portrait où les Romains seront maîtres 
apparaît dès l'époque hellénistique. 

Dans l'art plus modeste des statuettes, les gro- 
tesques se font plus nombreux ; le rendu de la 
vieillesse tourne à la caricature. Décidément, la 
sérénité a fait son temps! Un art très vivant, très 
réaliste, très varié, a remplacé l'art phidiaque, 
et cependant c'est bien un art grec, procédant 
en droite ligne des antiques Koiiroi et des an- 



i 



266 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

tiques Korés. Encore me parait-il nécessaire de 
faire ici une restriction. L'art des vases peints, 
dès le IV*' siècle, est sous l'empire des chefs- 
d'œuvre de la peinture et de la sculpture ; il a 
quelque chose de plus classique, de plus con- 
ventionnel, de moins vivant, que les scènes si 
mouvementées, disons presque endiablées, des 
figures noires dès le vir siècle. Et ces Aphrodites 
et ces Éros. qui, dans les statuettes de Myrina et 
de Smyrne, étalent si impudemment leurs 
« charmes », nont certes pas le charme de vie 
réelle des anciennes statuettes de Tanagra. Tout 
ce monde mythologique est une collection de 
répliques d'œuvres d'art; tandis qu'au temps dit 
de l'idéalisme, ces jeunes filles, les mains entre- 
lacées, ou cet éphèbe qui réfléchit, ou cette pro- 
meneuse, ou cette mélancolique ont été saisis 
dans la vie réelle. Nouvelle preuve de l'impru- 
dence qu'il y a à ranger des époques entières 
sous des rubriques trop exclusives. 



Je suis tout excusé d'avoir tenté cette course 
rapide à travers les musées de l'art ancien si j'ai 
réussi à suggérer à ceux qui l'ignorent encore, — 
je ne m'adresse pas aux gens trop instruits, — 
([ue notre connaissance du développement de 
l'art grec n'est guère moins renouvelée que celle 
de l'art égyptien. Ce n'est pas dans les ouvrages 
de Taine et de Renan <[u'il faut s'instruire, mais 



I 



LE MIKACl.E GREC ET LES RYTHMES DE LART. 2(17 

dans ceux des Perrot, des CoUignon, des Pottier. 
des Lechat. L'enquête de M. Deonna sera très 
utile pour marquer les progrès incontestés de 
l'esprit scientifique dans l'archéologie; on i-e- 
grettera que le sentiment esthétique en soit 
presque exclu par une austérité de méthode exa- 
gérée. 11 est regrettable aussi qu'il n'ait pas 
précisé sa pensée au sujet des termes d'idéalisme 
et de réalisme qu'il emploie souvent. Je n'ai pas 
voulu m'en expliquer dès le début pour ne pas 
m'imposer un canon trop absolu dans l'examen 
des faits, mais il est temps maintenant de re- 
monter à ce que le Racine des Plaideurs nom- 
merait « l'idée universelle de la cause ». 

Cette idée, qui domine tout, est celle du beau. 
Môme en faisant une part très large aux excita- 
tions et aux inspirations de l'utile, on convien- 
dra que l'artiste n'a pas réalisé ce que nous 
attendons de lui s'il n'a pas réussi à faire naître 
une impression de beauté. 

Qu'est-ce que le beau? C'est, dit saint Thomas, 
l'éclat jeté par la forme, ou la qualité intérieure, 
sur un ensemble proportionné'. Cette définition 
parait la meilleure précisément parce qu'elle 
concilie les prétentions qu'on dit opposées du 
réalisme et de l'idéalisme. 

Car la forme dont saint Thomas parle ici, ce 
n'est point la forme extérieure, circonscrite par 
des lignes, c'est le principe intérieur qui donne 

1. Resplendentla formœ super partes malerkc proportio- 
natas. 



268 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

à tout être, même inanimé, sa physionomie; ce 
n'est point une idée abstraite, c'est une idée 
devenue sensible par un dehors qui est le sien. 
Quant à ce dehors, il doit être reproduit tel 
qu'il est dans la nature, maîtresse de propor- 
tions et d'ordre. 

Tout artisan trop peu exercé pour rendre les 
objets tels qu'ils sont, ou plutôt tels qu'ils pa- 
raissent aux yeux, par la ligne, par la couleur, 
ou parles contours, manque à l'une des condi- 
tions de l'art. Et de même, tout ouvrier qui sait 
imiter et transposer les dehors de la nature, qui 
sait même figurer la vie, mais qui ne met en 
relief aucune idée notable, nous laisse l'impres- 
sion qu'il n"a pas atteint la beauté. 

C'est ainsi que la définition de saint Thomas 
s'accorde avec le but que Taine a assigné à l'œuvre 
d'art : « Rendre dominateur un caractère no- 
table : voilà le but de l'œuvre d'art'. » 

L'art du xviii" siècle est réaliste. Cependant 
les pastels de La Tour expriment des caractères 
notables, la grâce, l'esprit, le désir de plaire et 
de séduire, l'élégance, le goût le plus délicat. 
Ces caractères appartenaient aux modèles, mais 
il fallait les percevoir et les faire dominer. Il y 
a encore là un idéal , s'il n'est pas des plus élevés. 
Si un portrait ne décèle qu'une àme vulgaire, 
toute l'habileté de la technique n'en fera guère 
une œuvre d'art. L'idéalisme et le réalisme sont 

1. Philosophie de l'art, II, p. 237. 



LE MIRACLE GREC ET J>ES RYTHMES DE L ART. 269 

des conditions nécessaires qui s'exigent mu- 
tuellement au lieu de s'exclure. 

Pourquoi donc les distinguer? 

Les deux tendances existent cependant, et, 
étant des tendances, elles se distinguent peut- 
être surtout par le but que poursuit l'artiste, 
déterminant le chemin qu'il suit. 

L'artiste réaliste regarde autour de lui et s'é- 
prend de ce qu'il voit, de ce qui est concret et 
individuel. îl s'applique à n'en rien laisser 
échapper, et sa part d'idéal consistera surtout 
à choisir des sujets déjà pourvus d'une qualité 
notable qu'il fera dominer. Mais, lors même 
qu'il croira être le plus près de la nature, il 
mettra en œuvre des procédés qui sont ceux de 
l'art de son temps et le résultat d'une longue 
série d'etforts. 

L'idéaliste regarde en dedans de lui-même, 
selon la formule de Cicéron et la conception de 
Michel-Ange, Conscient de posséder une habileté 
technique qui lui permettra de ne pas s'écarter 
de la nature, il part de l'idée qu'il veut mettre 
en lumière, la sérénité et la noblesse, des êtres 
supérieurs, ou même des abstractions, comme les 
vertus, l'immortalité, la gloire. 

Si ces principes sont exacts, on pourra en dé- 
duire cette conclusion : l'idéalisme suppose déjà 
de patientes tentatives pour conquérir les procé- 
dés, et ce dessein arrêté de se servir de l'art pour 
incarner des sentiments hauts et nobles ou même 
des idées abstraites suppose aussi un niveau mo- 



270 MÉLANGES DHISTOIRE RELIGIEUSE. 

rai et la perception didées générales qui ne 
peuvent être le fait de toutes les civilisations. 

Et, en effet, l'art n'a p ts commencé par l'idéa- 
lisme, à moins qu'on ne donne ce nom au pro- 
cédé naïf des enfants. Comme ils savent que tout 
homme a deux yeux, deux oreilles et deux 
jambes, ils tracent sur les murs des personnages 
pourvus de tout ce qui est dû à la nature humaine . 
sans s'inquiéter de savoir si leur pantin est vu 
de face ou de profil. Mais ce n'est point là de 
l'art. 

La période de formation est donc une période 
de réalisme, un long tâtonnement pour rendre 
des objets naturels reconnaissables sous leur ex- 
pression artificielle. M. Deonna objecte que « ce 
réalisme est souvent illusoire et provient de ce 
que l'artiste est encore incapable de se forger un 
idéal ^ ». C'est donc, au contraire, le réalisme le 
plus absolu que l'on puisse concevoir! Ou faut-il 
que le réalisme, pour être tel, soit conscient et 
réfléchi comme une doctrine choisie de plein 
gré? Le réalisme le plus pur est précisément ce- 
lui qui ne songe pas à autre chose. Comme l'a 
très bien dit M. Lechat : « La tâche principale 
des sculpteurs du vie siècle a été d'observer de 
plus en plus exactement et de copier de plus en 
plus fidèlement la nature vivante. Ils n'étaient 
point assez avancés encore pour dégager des 
formes réelles qu'ils avaient sous les yeux une 

1. T. m, p. 50t. 



r.K MIRACLE GRKC ET LES RYTHMES DE L ART. 271 

forme idéale, comme l'ont fait leurs successeurs 
du v" siècle ; ils n'en avaient même pas la 
pensée '. » 

Et je crois bien que ni les chasseurs de renne, 
ni les Assyriens, ni les Égyptiens, ni même les 
Cretois n'ont atteint à cet idéalisme pur. 

Chez les Grecs eux-mêmes, l'idéalisme phi- 
diaque n'eut qu'un temps, et un temps très court, 
parce que, après l'héroïque effort des guerres 
médiques, et la victoire, triomphe d'une race 
supérieure par la pensée et par l'éducation phy- 
sique aux barbares envahisseurs, la religion 
baissa, en même temps que le pur amour de la 
patrie. L'art qui est nécessairement social n'avait 
plus de source d'inspiration commune à tous. 

Il déchut, puis recommença ses essais pen- 
dant des siècles. Devenu assez sûr de lui, il fut de 
nouveau lorgane de l'idée, précisément au mo- 
ment où le moyen âge s'était attaché passionné- 
ment aux études philosophiques ; la belle sculp- 
ture du xur siècle précède de peu la Somme de 
saint Thomas : u L'art, dit M. André Michel, 
entre en possession de toutes ses ressources ; 
c'est l'heure enchantée où, s'approchant de la 
nature et de la vie avec une application encore 
craintive et une timidité virginale, il s'en empare 
doucement, jouit de sa conquête sans abuser de 
son pouvoir, tout entier au service d'un idéal 
qui le domine'. » Mais, dès la fin du siècle, à 

1. Lechat, Au musée de l'Acropole. \k 287. 

2. Histoire de l'arl, t. II, p. Ii6. 



272 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

Amiens, en 1288 : « L'esprit du temps a fait 
son œuvre : à force de regarder la vie et la nature 
pour y chercher les formes expressives de l'idéal 
qu'ils avaient à interpréter, les imagiers ont cédé 
à Ja séduction de la nature et de la vie ; ils veulent 
suivre de plus près leurs indications; le modelé 
s'accentue, etc. '. » 

Le modelé s'accentue... Qui ne penserait à 
Praxitèle ? 

M. Deonna n'a donc pas tort de comparer le 
réalisme naissant du iv« siècle avant Jésus-Christ, 
venu après l'idéalisme, au mouvement qui se 
produisit dans l'art chrétien du moyen âge. Et 
depuis, en effet, nous avons connu des alternatives 
d'idéalisme et de réalisme. Mais n'y a-t-il là 
qu'un rythme spontané de l'esprit humain? Les 
temps modernes, intellectuels avec excès, héri- 
tiers d'une tradition longue et variée, et surtout 
indécis entre le christianisme qui les entraîne 
en haut et tant d'attraits moins nobles qui les 
ravalent, ces temps où la réflexion se mêle tou- 
jours à l'instinct et la critique â l'art, peuvent- 
ils être comparés aux époques anciennes où l'E- 
gypte, par exemple, poursuivait son rêve sans 
s'inquiéter des arts étrangers ? 

Ne faut-il pas tenir compte aussi de la séduc- 
tion exercée par l'art antique lui-même et par 
les théories plus ou moins renouvelées de 
l'antique? 

1. Mè.Tie endroit. ]>. 156. 



LE MIRACLE GUEC ET LES RYTHMES DE LART. 273 

N'a-t-on pas vu, au xviii" siècle, Louis David, 
sous la double intluencc d'un art grec qui 
n'était guère connu que par des copies romaines, 
et de la philosophie de J.-J. Rousseau, rompre 
en visière avec l'art délicat des Watteau, des 
Boucher, des Fragonard, aiiathématisé comme 
un art corrompu, poui- revenir à « la régula- 
rité absolue », la représentation de « l'homme, 
tel qu'avait dû être son archétype... avant l'in- 
vasion des irrégularités, des dégradations et des 
déviations », et tel qu'on pouvait se le figui-er 
d'après l'Antinous, l'Apollon du Belvédère et la 
Vénus de Médicis^? 

Heureusement, le môme David ne s'inspirait 
plus que de son génie quand il peignait le 
portrait du comte Potocki. Peut-on dès lors con- 
sidérer comme un mouvement instinctif et spon- 
tané l'idéalisme outrancier, tout de com- 
mande, que ce maître impérieux voulut imposer 
à son temps? 

Non! les temps changent, et il est encore plus 
téméraire d'assimiler le sentiment esthétique 
religieux chrétien à celui des Grecs, à cause 
de certaines ressemblances extérieures. Ce qui 
n'a pas changé, c'est l'humanité elle-même, et 
les sentiments qui découlent des relations essen- 
tielles des hommes entre eux. Et c'est parce que 
l'art grec était devenu un art humain qu'il a été 
si utilement adopté par le christianisme. L'art 

1. André Michel, dans le Journal des Débals, 8 avril 1013. 



27i MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

égyptien, étroitement lié à sa religion, suc- 
comba avec elle. L'art grec a si bien huma- 
nisé ses dieux qu'on pourra, en faisant un choix, 
se mettre à son école, mais ni cette adaptation, 
ni les rencontres les plus saisissantes, ne sont 
lindice d'un sentiment religieux de même va- 
leur. Le tout, pour en juger, est de ne point 
s'arrêter aux apparences. 

On peut voir au musée du Louvre une admi- 
rable coupe peinte par Douris. Je laisse la 
parole à M. Pottier : « J'estime que c'est, dans 
sa petitesse, un des plus beaux tableaux que 
l'antiquité nous ait laissés : il nous console un 
peu de tant de chefs-d'œuvre perdus, et je 
n'imagine pas qu'un potier, seul dans son 
atelier, ait trouvé cette première image de la 
Mater dolorosa, aussi émouvante que celle d'un 
Mantegna ou d'un Roger van der Weyden... 
Tout le monde sera frappé de la ressemblance 
surprenante de cette création païenne et grec- 
que avec le symbole qui, depuis tant de siècles, 
a ému les âmes chrétiennes. Éos est debout, les 
ailes ouvertes et comme battantes, inclinée vers 
la face morte de son fils Memnon, dont elle 
soutient le corps rigide de ses deux bras ten- 
dus... C'est une vrai Pie ta qu'on a sous les yeux. 
Par quel miracle d'art, par quelle rencontre 
inattendue, l'art païen et l'art chrétien se trou- 
vent-ils réunis dans la même pensée, exprimée 
sous la même forme? N'est-ce pas la preuve 
qu'à travers les siècles les grands artistes 



LK MIRACLK GRIX KT LES RYTHMES DE L ART. 275 

coiuiiiunient en pensée et que, pour dire les 
émotions de la vie, ils créent un langage pa- 
reil ' ? » 

M. Pottier s'exprime avec tact et mesure, 
mais un critique moins délicat ne manquera 
pas d'identifier l'inspiration chrétienne et l'ins- 
piration païenne, l'iiléal chrétien et l'idéal 
païen. Il faut donc le dire très nettement, les 
artistes ont communié dans le sentiment hu- 
main, et non dans une pensée religieuse. Ce 
qui est commun à Douris et aux peintres ou 
sculpteurs de Pietà, c'est une mère tenant dans 
ses bras son fils mort. Pour dégager la pensée 
religieuse que ce spectacle fait naître dans les 
âmes qui contemplent l'expression de la douleur 
maternelle, on ne peut faire abstraction du ren- 
versement des conditions. Éos, avec ses ailes 
étendues, est une déesse qui tient son fils, un 
homme mortel, expiré dans ses bras; aussi sa 
douleur doit-elle se ressentir de l'impassibilité 
d'une déesse. Marie, simple créature, tient dans 
ses bras son fils, Homme-Dieu, mort pour sauver 
le monde; aussi sa douleur, plus sensible, doit- 
elle être pénétrée d'adoration. 

Est-ce bien le même idéal religieux, rendu 
par les mêmes images? 

A le bien entendre, l'idéal chrétien, plus 
élevé, est cependant moins téméraire. Les Grecs 
ont prétendu exprimer par des formes sensibles^ 

1. Douris, p. 74 et suiv. 



276 MELANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

les natures et les personnes divines. Us n'ont 
pas voulu, par respect pour les dieux et pour 
les hommes, leur donner des traits d'animaux, 
et, par amour pour la forme humaine, ils ont 
renoncé à les figurer par des symboles. Ce 
sont donc des hommes plus beaux que nous, 
plus sérieux, nobles, impassibles, mais toujours 
des hommes comme nous, [/art chrétien, dans 
des cas relativement rares, a essayé de figurer 
Dieu le Père comme un vieillard par opposition 
au Fils, et le Saint-Esprit sous le symbole d'une 
colombe. Mais le plus souvent son thème était 
je ne dis pas purement humain, mais véritable- 
ment humain. 

Ceux qui, comme Taine et Renan, l'ont traité 
de maladif, n'ont pas compris tout ce que lin- 
sertion de la divinité dans notre chair par l'in- 
carnation donnait au christianisme de sympa- 
thie pour tout ce qui est humain. Il est vrai 
cj[u'il n'est point entiché du corps, ni de la 
beauté des formes nues, ni même de la régu- 
larité des traits; un esprit aussi hellénisé que 
celui d'Origène n'était pas enclin à croire 
que le Christ ait été beau. Il se hbère ainsi 
d'un idéalisme de surface, et n'en est que plus 
apte à aborder tous les sentiments humains en 
poursuivant ce que M. Louis Bertrand nomme 
« un réalisme profond et magnifique, parce 
qu'il plonge jusqu'au divin* ». 

1. Revue des Deux Mondes, V avril 1913. 



LE MIRACLE GREC ET LES RYTHMES DE L ART. 277 

Son rôle n'est point d'exprimer directement les 
perfections divines. tAche irréalisable pour notre 
faiblesse, mais de présenter les hommes dans 
l'attitude du respect, du repentir, de la recon- 
naissance et de l'amour, en présence des dons 
divins. Il s'élève cependant plus haut encore en 
mettant sur les traits humains du Christ ce que 
nous pouvons concevoir de plus touchant des 
sentiments de Dieu pour nous. Le paradoxe qui 
consiste à placer sur la môme ligne ce senti- 
ment religieux et celui des Grecs ne doit pas 
nous arrêter un seul instant. Il n'est pas néces- 
saire, pour en découvrir l'invraisemblance, de 
comparer les deux religions. Il suffit de passer 
d'une salle de peinture chrétienne à une salle 
de vases antiques. Pour une coupe de Douris, 
qu'on peut comparer à une Pietà^ combien de 
scènes indignes d'un pinceau chrétien? Et ce 
même Douris n'excellait pas moins à peindre 
.lupiter, ravisseur passionné d'une femme endor- 
mie dans ses bras ; assurément le geste lui plai- 
sait, et le sentiment religieux était pour lui le 
même dans les deux cas, sans parler de ses 
Silènes en goguette. 

Décidément, le contraste trop heurté de 
Taine était plus juste que la teinte grise qu'on 
voudrait passer sur tous les arts, censés issus 
du même instinct. Même je ne voudrais pas re- 
noncer pour autant à ce que M. Deonna nomme 
par ironie le dognie de la sérénité grecque. Les 
Grecs ont su exprimer la douleur, môme une 

16 



278 MELANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

extrême douleur, et l'on peut estimer que l'an- 
goisse du Laocoon touche au style déclamatoire. 
Mais, dans l'ensemble, rexj^ression de la souf- 
france est chez eux digne et mesurée ; ils n'ont 
point entrepris de rendre la peur et la lâcheté 
fléchissante à la pensée de la mort. 

Je ne puis dissimuler ici l'impression étrange 
que j'éprouvai en voyant au Père-Lachaise le 
célèbre bas- relief de M. Bartholomé. Je revenais 
d'Athènes où le Céramique et surtout le Musée 
national ont conservé tant de stèles funéraires, 
qui ne sont pas tontes du v' siècle. La douleur, 
ou plutôt la tristesse de la séparation, y est 
exprimée avec une vérité touchante, tempérée 
par la pensée que tout n'est pas rompu entre 
les vivants et les morts. Si quelque doute se 
fait jour dans un regard anxieux sur l'existence 
d'outre-tombe, nul ne s'abandonne au désespoir. 
Tandis que ces misérables qui s'approchent de 
la porte sombre comme des condamnés que l'on 
traîne à la guillotine... 

Parfois, il est vrai, le paganisme a donné à la 
mort un aspect hideux pour provoquer à la 
jouissance rapide de biens trop courts, mais ces 
cas sont rares. Assurément les Grecs n'ont pas 
compris le rôle de la douleur dans l'ascension 
morale vers la perfection, et s'ils en ont évité 
l'expression, c'est pour ne pas troubler l'impassi- 
bilité des dieux et pour ne pas déranger la 
régularité des traits des mortels. Mais cela fai- 
sait partie de leur génie et l'on peut confesser 



Li: MIRACLE GRKC ET LES RVTIIMES DE I.ART. 279 

encore l'autre « dogme », celui de la perfection 
grecque, pourvu qu'on la limite à l'expression, 
dans des formes incomparables, de sentiments 
purement humains. 

Et il est bien entendu qu'on ne parlera pas 
de miracle pour un art où tout s'encliaine 
rég-ulièrement dans l'ordre des causes natu- 
relles. A aucun moment on ne voit en Grèce 
l'art entrer dans des voies nouvelles sous l'in- 
fluence, je ne dis pas d'une révélation, mais 
d'un génie supérieur. S'il était encore permis de 
parler de l'influence de la race — et pourquoi 
pas? — ce serait pour expliquer cette admira- 
ble floraison. Par ses dons, par ses goûts, par 
son éducation, par la haute opinion qu'elle avait 
de sa supériorité et de son rôle, la race grecque 
et surtout le peuple d'Athènes a inspiré à ses 
artistes et exigé d'eux un effort sans cesse 
renaissant vers l'expression du beau. Et cet art 
a servi de règle humaine à un art qui devait 
s'élever plus haut '. comme la philosophie dont 
il était contemporain a été jetée dans les fonde- 
ments de la théoloeie chrétienne. 



1. Quoique l'art chrétien se soit développé comme de lui- 
même, on ne peut cependant nier linlluence qu'ont exercée sur 
lui les monuments et les livres anciens. 



VIII 

LKS FOUILLES DE SUSE d'aPRÈS LES TRAVAUX 
DE LA DÉLÉGATION EX PERSE 

(Le Correspondant, 10 janvier 1913) 

L'émoi fut grand dans le monde savant, quand 
on apprit, en octobre 191-2, que M. J. de Morgan 
avait remis à M. le ministre de l'Instruction 
publique sa démission de délégué général 
en Perse. Il n'y a qu'une voix en effet pour cons- 
tater les admirables résultats de sa mission. 
Cette admiration est toute joyeuse en France, 
puisque l'œuvre est française ; elle n'est pas 
moins sincère dans les milieux étrangers, et la 
teinte de jalousie qu'elle revêt çà et là ne rend 
que plus significatif Thommage rendu à la maî- 
trise avec laquelle M. de Morgan a conduit la tâche 
qui fut bien la sienne. 

Depuis la mission scientifique organisée par 
Bonaparte en Egypte, on n'en avait pas vu d'une 
pareille envergure. Au lieu de l'Egypte, c'était 
la Perse entière qui s'ouvrait i toutes les recher- 
ches scientifiques. L'éclat des découvertes archéo- 



LES FOUILLES DE SUSE. 281 

logiques a fait oublier au public que les efforts 
des savants n'étaient pas limités à l'étude du 
passé histori<[ue. Instruit par l'exemple des 
niaitres illustres qui accompagnèrent Bonaparte, 
M. de Morgan ne pouvait oublier non plus sa pre- 
mière formation personnelle qui était celle d'un 
ingénieur et diin naturaliste. « Il fallait, dit-il 
en termes excellents, appuyer nos mémoires sur 
des notions très précises de géographie, de géo- 
logie, et, en général, d'histoire naturelle. Com- 
ment expliquer, en effet, la vie intime des peuples 
sans connaître l'ambiance dans laquelle ils vi- 
vaient jadis? Comment discuter les campagnes 
d'un conquérant sans posséder les cartes du pays, 
théâtre de ses hauts faits i? » 

Ordinairement, l'historien s'appuie sur des 
cartes toutes faites. Ici, tout était à faire-, et ses 
scrupules d'historien permettaient au délégué 
général de développer, dans le sens d'une explo- 
ration complète et scientifique du pays, ce que 
la convention entre la France et la Perse disait 
des fouilles. Il n'a eu garde de négliger cet avan- 
tage. Beaucoup trop incompétent pour discourir 
même en profane de ces recherches, je tiens, du 



I. Histoire et traoaux de la Délégation en Perse du minis- 
tère de l'Instruction pul>lique, 1891-1895, par J. de Morgan, 
délégué général, Paris, Leroux, 1905, p. 18. — C'est pour la 
même raison que M. Holleaux a fait précéder la description des 
fouilles de Délos d'une enquête très apitroCondie sur la nature 
du sol. Il paraîtrait que cette méthode n'est plus comprise! 

!>. Nous ferons plus loin une exception pour la carte des tells 
de Suse, par M. Babin, sous la direction de M. Dieulaf'oy. 

16. 



282 MELANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

moins, à mentionner ces travaux sur différents 
domaines: géologie, paléontologie, entomologie, 
conchyliologie. Plusieurs mémoires ont déjà paru 
dans les diverses publications de la mission, 
mais la plupart des études sont sous presse ou en 
préparation. Des caisses en nombre considérable 
sont pleines d'objets destinés à enrichir nos mu- 
sées d'Histoire naturelle. 

A s'en tenir aux travaux archéologiques, la 
convention franco-persane offrait déjà à l'acti- 
vité des savants français un champ immense. 
Tandis qu'en Turquie les fouilles sont surveillées 
par des commissaires ottomans qui ne permettent 
d'emporter aucun objet, qu'en Grèce l'application 
de ces principes est encore plus strictement as- 
surée par des éphores, qu'en Italie on n'obtient 
môme pas de faire des sondages sans d'inextri- 
cables difficultés, l'Egypte, plus libérale, accorde 
la moitié des objets à celui qui a consacré aux 
fouilles sa compétence, son temps et son argent. 
La Perse était encore plus encourageante pour 
nous, mais pour nous seuls, puisque la conven- 
tion, définitivement ratifiée en 1900. accordait 
à la France le monopole exclusif et perpétuel de 
pratiquer des fouilles dans toutelétendue de l'em- 
pire persan. Elle avait le droit de garder la to- 
talité des objets découverts en Susiane et la moitié 
de «eux qu'on découvrirait ailleurs. 

Aujourd'hui, depuis quinze ans que les travaux 
ont commencé ctont été poursuivis, — avec quel 
succès, on le sait déjà, — on peut se demander 



LES FOUIIJ.ES DE SUSE. >83 

si les mots de « perpétuel » et cF « empire per- 
san » n'ont pas fait illusion. Il y avait là une oc- 
casion unique d'opérer en grand et d'enrichir nos 
collections nationales, sans négliger de consti- 
tuer en Perse un musée qui fit honneur aux deux 
pays, au moyen de ces pièces doubles qui sont si 
fréquentes dans ces sortes de recherches. On ne 
risquait rien, si les ressources financières étaient 
limitées, à faire attendre d'autres centres de cul- 
ture antique, comme l'Afrique française qui ne 
nous échappera pas. Déjà l'anarchie, qui enva- 
hit certaines régions de la Perse, rend les travaux 
plus coûteux et plus périlleux, là même où ils 
ne sont pas devenus impossibles. 

On assure que désormais la direction des re- 
cherches en Perse ne sera plus centralisée dans 
les mêmes mains. Mais, heureusement, elles ne 
seront pas interrompues. Il faut se féliciter que 
les fouilles de la Susiane demeurent sous la di- 
rection du P. Scheil et de M. R. de Mecquenem. 
Le P. Scheil, qui aura bientôt fourni dix volumes 
sur quatorze à la collection des Mémoires, sera 
vraisemblablement charg-é des publications fu- 
tures. De son côté, M. Fossey se dispose à entre- 
prendre une campagne à Ecbatane. 

M. de Morgan est sans doute le premier à sou- 
haiter que dautres réalisent son rêve. Mais, quoi 
€|u'il en soit des découvertes réservées à l'avenir, 
son nom est désormais associé à la résurrection 
historicpie d'un g-rand empire. Sa compétence 
technique pour les travaux, son sens, exercé par 



284 MÉLANGES DHISTOIKE RELIGIEUSE. 

de lointains et fréquents voyage, des mœurs et 
des capacités des diverses po[tulations, son senti- 
ment élevé du but à poursuivre, l'heureux choix 
de ses collaborateurs, tout en lui a révélé le chef, 
celui qui s'impose par son autorité personnelle 
autant que par sa situation oflicielle. 

Il était impossible de ne pas répéter, au mo- 
ment quil disparait de cette scène, où il fit hon- 
neur à son pays, ce que les lecteurs du Corres- 
pondant savaient déjà par l'article élégant et 
précis du très regretté M. de Lapparent^ 

C'était au temps où l'exposition du Grand Pa- 
lais donnait aux premières d couvertes la con- 
sécration d'un éclatant succès. Au lieu d'en exa- 
gérer l'importance sous l'impression de l'enthou- 
siasme du premier moment, ceux qui ont parlé 
de ces monuments insignes, le cadastre de Ma- 
nichtousou, la stèle de Narâm-Sin, le Gode de 
Hammourabi, ont à peine rendu la sensation pro- 
fonde qui allait s'étendre dans tout le monde 
savant. 

Après dix ans. la signification du Code dans 
l'histoire de la civilisation et du droit est loin 
d'être épuisée. Ce qu'il faut dire aussi, c'estque ces 
dix années n'ont apporté a'icun changement de 
quelque portée à l'interprétation que le P. Scheil 
a donnée après quelques semaines d'étude. 
Jamais peut-être autant de sûreté ne fut jointe à 
tant de célérité. Cela n'a pas empêché les philolo- 

1. « Les rouilles de Suse », 10 aoùl 1902. 



LES FOUILLES DE SUSE. 285 

gues d'étudier tous les détails de cette langue déjà 
vieillie, et les jurisconsultes, les romanistes eux- 
mcmes, de chercher les rapports de ce droit déjà 
impérial avec les autres législations. Après les tra- 
vaux d'ensemble, les monographies se succèdent. 
Et pendant que toute la presse se lamente sur 
la perte de la Joconde, on ne sait pas qu'une des 
salles basses du Louvre s'est enrichie d'un bloc de 
diorite qui nous apprend ce que des hommes 
anciens pensaient du juste et de l'injuste. L'art lui- 
même éclate sur la partie haute de ce document 
si sévère d'aspect, où le conquérant Hammourabi 
est transformé en un penseur qui essaye de lire 
sur la face rayonnante de Chamach, révélateur 
du droit. Naràm-Sin. lui, n'est que conquérant. 
Mais quel élan l'entrainc vers les cimes, la tète 
levée, dans l'orgueil du triomphe, suivi par ses 
piquiers,etfoulantauxpieds ses ennemis vaincus' 

Après ces découvertes, il serùblait qu'on pût 
tout attendre. L'opinion publique se flattait que 
l'inouï deviendrait quotidien. Aussi s'est-elle un 
peu lassée. Et ne serait-ce pas qu'on a négligé de 
l'instruire? Entre un public frivole et le public 
savant, il y a un public sérieux qui suit très bien 
une étude même austère quand il peut discerner 
certains aspects généraux. 

Or il y a précisément plusieurs problèmes, d'un 
intérêt largement humain, posés, hélas ! plutôt 
que résolus, mais auxquels les fouilles de Suse 
apportent des éléments nouveaux. Sur ce tell où 
M. Dieulafoy avait reconnu les vestiges des épo- 



286 xMÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

ques achéménides, parthes, sassanides et arabes, 
M. de Morgan avait, dès les premiers jours, re- 
cueilli des silex. Ne pouvait-on pas espérer que 
ses couches représenteraient la suite de tous les 
progrès de la culture depuis les silex chelléens, — 
à peine des outils, — jusqu'aux splendeurs des 
palais achéménides, dont le Louvre oflPre une si 
brillante idée? 

Parmi ces développements, le plus signalé est 
celui qui, non seulement fait époque dans l'his- 
toire, mais qui vraiment crée Thistoire, l'inven- 
tion de l'écriture. Depuis qu'on lit les hiérogly- 
phes et les caractères cunéiformes, on se demande 
si les deux systèmes ne procèdent pas dune source 
commune et, à regarder les hiéroglyphes comme 
une production propre à l'Egypte, l'origine des 
caractères cunéiformes est vivement controver- 
sée. On sait comment ce mode d'écriture cursive 
est sorti du dessin linéaire des objets par l'ha- 
bitude d'écrire avec un poinçon et sur de l'argile, 
et les assyriologues distinguent ceux de ces si- 
gnes qui ont une valeur idéale et ceux qui ne re- 
présentent qu'un son. Mais à l'origine, et sauf les 
compléments différentiels survenus au cours des 
âges, ils se sont sans doute tous prononcés d'après 
l'objet représenté, et la question se pose de sa- 
voir si les mots primitifs étaient ceux d'une lan- 
gue sémitique, ou ceux d'une langue non sémi- 
tique. Dans la première hypothèse, ce sont le& 
Sémites qui ont inventé l'écriture cunéiforme, 
dans la seconde ils l'ont empruntée. Ce point est 



LES FOUILLES DE SUSE. 287 

vivement débattu, parfois même avec cette pas- 
sion inévitable quand un amour-propre national 
est en jeu. 

Si les Sémites ont emprunté leur écriture à des 
étrangers, ceux-là l'employaient donc pour écrire 
leur propre langue. Le plus grand nombre des 
assyriologues croit pouvoir les désigner. Ce se- 
raient les habitants du pays de Sumer iChou- 
Jïiér), ou Basse-Chaldée, d'où le nom de Sumé- 
riens, de langue et d'écriture sumériennes. Car 
on estime encore posséder des textes en langue 
sumérienne, excluant toute trace de sémitisme, 
textes que l'école opposée prendra naturellement 
pour une série d'idéogrammes. 

La difficulté pour les Suméristes est de trouver 
des Sumériens non Sémites. On s'est efforcé de 
relever sur les monuments de la Basse-Chaldée 
les traces d'un art distinct, d'une race qui n'au- 
rait pas les caractères de la physionomie sémiti- 
que. D'excellents juges, comme M. Pottier, esti- 
inent que l'illustre Edouard Meyer a échoué 
dans cette démonstration. Mais à supposer que 
les Sumériens soient des Sémites, il resterait 
la ressource de chercher ailleurs et l'espé- 
rance de trouver à Suse le ]>erceau de l'écri- 
ture et en même temps de l'histoire, du moins 
pour cette immense portion du monde civilisé. 

Bien plus, ce sont les origines de l'art lui- 
même quisont en cause. EnChaldéeeten Assyrie, 
il a fourni des chefs-d'œuvre, dont on peut ad- 
mirer quelques échantillons au Louvre, et qui 



288 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

tapissent les longues galeries, du British Mu- 
séum. Cet art est adulte, aussi loin qu'on remonte. 
Il ne parait pas être une tradition égyptienne 
transplantée. Ne serait-il pas originaire de la Su- 
siane? Il n'était pas téméraire d'attendre une ré- 
ponse de cet amas de ruines qui paraissait aussi 
ancien que l'homme sur le solde la planète. 

On le voit, il y a un intérêt plus g-rave à inter- 
roger ces vieux débris qu'à recueillir un chef- 
d'œuvre de sculpture parmi tant d'autres ou à 
éclaircir quelque point demeuré obscur du droit 
grec. Cela soit dit sans médire des fouilles de 
Delphes et de Délos, si admirablement conduites 
et qui ont été, elles aussi, tout à l'honneur de la 
science française. 

Dans l'exposé qui suit, je n'ai pas la préten- 
tion de résoudre tant de questions, ni même de 
donner une idée suffisante des résultats acquis. 
Mon but est bien plutôt d'appeler l'attention du 
public sur les travaux des explorateurs et de l'in- 
viter à les lire, avant d'aller voir dans nos musées 
les monuments qu'ils ont rapportés. Aussi je me 
fais un devoir d'indiquer en note les principales 
sources d'information i. 



1. Tous les objets recueillis sont réunis dans les musées de 
rÉtat. La double salle dite des Saints-Pères, où l'on accède par 
la place du Carrousel, aurait dû cire consacrée exclusivement 
aux fouilles de Suse. On est étonné que la preniière chambre 
soit occupée par des monuments égyptiens. La seconde salle a 
été disposée avec beaucoup de goùl. De grandes fresques de 
M. Bondoux montrent le tell de Suse avant et pendant les tra- 
vaux. On peut admirer dans les vitrines les poteries des deux 
époques. Les principales jiièces, Code de Hammourabi, stèle de 



LES FOUILLES DE SUSE. 289 

D'après le plan vraiment grandiose de M. de 
Morgan, les fouilles de Suse ne devaient occuper 



Naràm-Siti, elc, sonl groupées dans la salle de Morgan, parmi 
les Aiiliqiiités d'Asie, sous la colonnade du Louvre. Il faut es- 
lu'rer que, lorsque le minislèie des Colonies aura été Iransporlé 
ailleurs, ces admirables morceaux iront rejoindre les autres. On 
objecterait en vain qu'ils appartiennent à l'art assyrien, puisque 
la salle de l'Klam conlient bien l'osselet grec de l'Apollon didy- 
méen. Enfin les bijoux sont au i)remier étage de la môme aile, 
dans la salle dite de Sarzec. Les monnaies et médailles sont au 
cabine! des médailles. Les objels relatifs à la préhistoire, dont 
un grand nombre étaient la propiiété personnelle de M. de Mor- 
gan, provenant de ses voyages antérieurs, sont au musée de 
Saint-Germain en Laye. Les collections zoologiques et les verté- 
brés fossiles sont au Muséum d'Hisloire naturelle de Paris. Les 
Mémoires de la Délégalion composent déjà 13 volumes in-4°. 
Le plus grand nombre, consacré aux textes, est l'œuvre du P. 
Sclieil. Les autres, consacrés à la description des fouilles ou à 
l'archéologie, ont pour auteurs MM. J. de Morgan, G. Lampre, 
G. Jéquier, R. de Mecquenem, B. Haussoulier, P.-L. Graadt van 
Roggen, JoHannin, Allole de la Fuye, H. de Morgan, J.-E. Gau- 
tier, P. Toscanne, le prince Soutzo, G. Pézard, Ed. Potlier. 

A consulter aussi : Histoire et travaux de la Délégation en 
Perse du ministère de l' Instruction publique, 1897-1905, par 
J. de Morgan, Paris, 1905, et le Bulletin de la Détcgatio)i en 
Perse, fascicule 1"', 1910; fascicule2, 1911. Ces deux fascicules 
comprennent des indications sommaires sur les dernières fouil- 
les et des études sur la l-aune malacologiijue terrestre et lluvia- 
tile de l'Asie antérieure, commencées juir M. J. de Morgan et 
continuées par M. Louis Germain. M. de Morgan a publié aussi 
dans la Revue archéologique (1912) un article sur l'évolution 
de l'écrilure grecque dans l'empire perse sous les Arsacides, et 
dans la Revue de numismatique (1812;, une étude .sur les mon- 
naies des prenuers Arsacides. 

Il annonce encore dans la même revuedeux études sur les ate- 
liers monétaires des Sassanides et sur l'emploi dans les médailles 
de l'écriture araméenne et de ses dérivés depuis l'époque aché- 
inénide jusqu'à l'apparilion de l'écriture arabe. MM. Pézard et 
Pottier publieront très |)rochainement un catalogue du musée de 
l'Elam, et le P Sclieil, le ([uatorzième volume des Mémoires, sur 
des textes élamiles-sémiliques. On pré|)are en outre des volumes 
d'Annales pour la faune entomologique de la Perse et les pa- 
pillons. 

MÉLANCKS. 17 



290 MÉLANGES DHISTOIRE RELIGIEUSE. 

la mission que durant Thiver. Pendant l'été, 
quand le thermomètre marque jusqu'à 57 degrés 
centigrades à l'ombre, il restait la ressource 
d'explorer le nord de la Perse. Un voyage en 
France pour restaurer les forces des missionnai- 
res n'était prévu qa'une année sur deux. Ce pro- 
gramme héroïque ne put être exactement rempli. 
Cependant, on doit à ces campagnes d'été des re- 
cherches intéressantes, spécialement celles du 
Tàlyche persan en 1901, par M. H. de Morgan; la 
mission de Téhéran, par MM. Pézard et Bondoux, 
d'août à décembre 1909), l'expédition dans le 
nord-ouest de la Perse, par MM. J. de Morgan 
et P.Toscanne.Cette dernière/ 1 91 0) ; fut si pénible 
et si périlleuse, elle révéla une telle anarchie 
parmi les peaplades visitées quon ne prévoit plus 
aujourd'hui de semblables aventures. 11 suffira de 
les avoir signalées. Il y a assez à dire de l'œuvre 
principale de la Délégation, les Fouilles de Suse *. 

Le tell de Suse ofi'rait un champ de travail ef- 
frayant pour une ambition ordinaire. 

Les Parisiens peuvent s'en rendre compte aisé- 
ment en visitant la salle du Louvre consacrée 
aux découvertes de M. Dieulafoy. Au milieu des 
monuments, figure un plan en relief dressé par 



1. On tiendra compte, à l'occasion, des résultats obtenus par 
les fouilles de Tépé-Moussian en 1902. Entreprises par M. J.-Ét. 
Gautier à ses frais, mais avecl'assistance éclairée de M. Lampre, 
elles ont prouvé que la ville ancienne, dont les ruines se nom- 
ment aujourd'hui Tépé-Moussian, — à environ 100 kilomètres 
au nord-ouest de Suse, — ap|)artenait exactement à la même ci- 
vilisation. 



LES FOI iLLES Dli SUSE. 291 

M. Babin, et dont M. de Morgan a reconnula par- 
faite exactitude. On voit du premier coup dœil 
que le Tell ou monticule artificiel de Suse se 
compose de plusieurs monticules, dominés par 
un point plus élevé, auquel on a donné le nom 
d'Acropole. D'autres tells recouvraient la ville 
royale et la \ille des artisans. L'un d'eux était 
nommé Apadana, parce que M. Dieulafoy y avait 
découvert le palais d'Artaxerxès. 

Une première exploration convainquit M. de 
Morgan qu'il fallait avant tout attaquer le Tell 
de l'Acropole, et les premiers sondages lui paru- 
rent si riches de promesses qu'il ne songea à rien 
moins qu'à transporter ailleurs, couffe par couffe, 
cette énormemasse de débris, pour voir ce qu'il y 
avait dedans. 

Dèsle mois de janvier 1898, un travail régulier 
commença. Cette butte, d'une longueur moyenne 
de 350 mètres, large de 250 mètres, domine la 
plaine aune hauteur maxima de 35 mètres. Elle 
a pour base une falaise naturelle en argile com- 
pacte élevée d'une dizaine de mètres au-dessus 
du Chaour, petite rivière qui coule à l'ouest des 
ruines et qui représente actuellement l'ancienne 
Kerkha. 

Sans tenir compte de ce sol vierge dont les di- 
mensions et la nature ont été mieux étudiées de- 
puis, M. de Morgan divisa l'Acropole en cinq 
niveaux, formés par des tranches de 5 mètres de 
hauteur. Il n'avait pas évidemment la })rétention 
d'indiquer d'avance les strates des différentes 



292 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

civilisations. Mais cette partition permettait 
de repérer exactement tous les objets trouvés. 
Le but proposé était d'enlever l'une après l'autre 
toutes ces tranches. On comptait y employer une 
trentaine d'années, car il s'agissait de déplacer 
des millions de mètres cubes. 

Il est dès aujourd'hui certain quun si grand 
effort ne sera pas nécessaire, parce qu'il ne se- 
rait pas fructueux. Les deux premiers niveaux à 
partir du sommet ont été complètement enlevés, 
le troisième est assez attaqué pour qu'on puisse 
bien se rendre compte de ce qu'il renferme. De 
plus une très large tranchée a permis d'explorer 
le cinquième niveau. On croit qu'il ne fournirait 
pas grand'chose de plus que ce qu'on a trouvé 
et qui est admirable. En même temps, on recon- 
naissait que le quatrième niveau, avec une partie 
du cinquième et du troisième, répond à une 
époque de civilisation éteinte qui ne fournit que 
quelques objets grossiers. De plus, cette partie 
centrale du Tell est occupée par un massif con- 
sidérable, édifié en briques crues et en terre pi- 
lée, où Tonne peut espérer trouver grand'chose, 
à peine quelques débris de poterie relativement 
récente, jetés dans les puits de drainage. 

Les fouilles de l'Acropole sont donc à peu près 
terminées. Dans la saison qui s'ouvre en ce mo- 
ment, M. R. de Mecquenem, assisté de M. P. Tos- 
canne, portera tous ses efforts sur la ville royale 
où neuf mètres environ de débris sassanides et 
achéménides l'empochent d'atteindre le niveau 



LES FOUILLES DE SU;5E. 29S 

élamite. A l'Acropole il se contentera d'examiner 
sommairement ce qui reste du troisième niveau. 
Le moment est venu de suivre l'iiistoire des ha- 
bitants du Tell depuis les premières fondations 
jusqu'à nos jours. 

En pareil cas, il y a naturellement bien des 
précautions à prendre. L'existence des nombreux 
puits de fondations prouverait à elle seule avec 
quelle prudence il faut procéder quaud il s'agit 
d'attribuer à une époque donnée un objet trouvé 
dans un] niveau donné. 

Théoriquement, les civilisations devaient se 
succéder étagées les unes au-dessus des autres 
comme les terrains d'une stratification géolo- 
gique. Mais dans les ruines, la main de l'homme 
est intervenue et son action est moins réglée que 
celle de la nature. D'anciens dépôts de fondations 
ont pu être réemployés en construisant un nou- 
veau sanctuaire, de très anciens objets ont pu 
être déposés dans un temple plus récent et, à 
l'inverse, des statues ont pu être arrachées de 
lenr place et jetées dans des puits ou roulées le 
long des pentes. 

Spécialement à Suse où la pierre manque, les 
constructions n'ont été faites, durant longtemps, 
qu'en briques crues; il est presque impossible 
de les discerner. Quand on employa la brique 
cuite, ce ne fut qu'avec parcimonie. Les relevés 
sont donc très difficiles à préciser. 

Quoi qu'il en soit, nous savons que toutes les 
précautions ont été prises et que les méthodes 



:i9i MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

les plus rigoureuses ont été observées. Nous pou- 
vons donc accepter de confiance les résultats 
qu'on nous donne comme certains et notre con- 
fiance est accrue par la réserve des explorateurs 
sur d'autres points, et par la sincérité qui n'a 
pas dissimulé même quelques désaccords entre 
leurs vues. 

Le thème général est celui-ci'. Le premier 
niveau, au sommet du tell, comprend les pé- 
riodes arabe, sassanide, parthe, séleucide, aché- 
ménide. Les Achéménides amorcent déjà le som- 
met du deuxième niveau. Au-dessous d'eux, la 
civilisation que les Assyriens nommaient du nom 
d'Élam et que les documents indigènes quali- 
fient par le nom d'Anzan et Suse. 

Leurs princes étaient indépendants ; leurs cons- 
tructions les plus anciennes sont appuyées sur 
le sommet du troisième niveau. La partie basse 
de ce niveau et le quatrième sont d'une époque 
plus féconde en vicissitudes. 

Asservi aux Accadiens sous Narâm-Sin, l'Élam 
s'était affranchi et avait même imposé son joug 
à la Babylonie, affranchie à son tour par Ham- 
mourabi (vers 2050). Le règne de Naràm-Sin a 
une importance capitale; il serait heureux que 
sa date fût fixée. Par un hasard extraordinaire, 
elle a été calculée par Xabonide. contemporain 
de Cyrus. qui l'assigne à une date correspondant 
à 3750 avant Jésus-Christ. Mais plusieurs savants 

1. Mémoires, t. XIII, inlroJuciion, par J. de Morgan. 



LES FOUILLES DE SUSE. 295 

hésitent à suivre ]e monarque archéologue. 
M. Pottier a cru devoir préférer la chronologie 
courte, qui raccourcit cette période de mille ans. 
Le P. Scheil est moins convaincu que nous ayons 
le droit de contredire les anciens, sous prétexte 
que nous n'avons pas les moyens de remplir une 
si longue durée par des dynasties. Quoi cju'il en 
soit, entre la période qui va de Hammourabi à 
Naràm-Sin. caractérisée par la poterie dite de la 
deuxième classe et la période archaïque de la po- 
terie fine, il y a cinq à huit mètres de débris 
qui n'ont guère fourni que de la poterie tout à 
fait grossière et de menus objets d'albâtre. Il 
est donc impossible dévaluer l'époque de la pre- 
mière occupation par lacjuelle nous allons com- 
mencer l'histoire du tell dans l'ordre inverse 
du déblaiement. 

J'ai écrit histoire, car M. de Morgan se refuse 
à donner à ce temps reculé le qualificatif de 
préhistorique. Au cinquième niveau, assis sur 
le terrain vierge qui surplombe la rivière, on 
trouve du cuivre et une céramique peinte telle- 
ment perfectionnée que cet art suppose de longs 
siècles de civilisation. Donc point d'époque de 
silex taillés, ni même d'époque purement néo- 
lithique. Et il en est de même en Ghaldée. Tan- 
dis que la Syrie ofï're dans ses déserts des silex 
chelléens et magdaléniens qui indiquent une 
époque plus haute, c'est tout au plus l'énéoli- 
thique qu'on rencontre à Suse dans les couches 
inférieures. Et la raison en est qu'au V" mille- 



296 MELANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

naire avant notre ère « la basse Chaldée et 
l'Élam émergeaient à peine des eaux marines ». 
Les premiers hommes qui vinrent s'établir à Suse 
faisaient déjà du cuivre un ornement. Les silex 
qu'on rencontre à ce niveau, et plus haut sur le 
tell, sont donc lindice d'une tradition, non la 
caractéristique d'une époque. M. de Morgan nous 
assure que même ces admirables silex du musée 
du Caire, montés sur or, n'ont pas été taillés 
avec plus de perfection ; ce sont surtout des 
pointes de flèches. Mais la merveille des mer- 
veilles, c'est la céramique peinte, déjà reconnue 
par les sondages de 1897, mais dont la cam- 
pagne de 1907-1908 a fourni plus de 2.000 échan- 
tillons. L'habileté du délégué général le con- 
duisit, en effet, au lieu occupé par la peuplade 
primitive, muni d'un mur d'enceinte, près du- 
quel se trouvait la nécropole. On ne pouvait 
rien souhaiter de plus heureux, car ces antiques 
Susiens ont certainement consacré à leurs morts 
les plus beaux échantillons de leur art. Ce sont 
des vases sans anses, en forme de gobelets petits 
et grands ou de coupes semblables à des écuelles, 
et aussi de petits cratères. C'était donc le mo- 
bilier qui servait aux vivants pour boire et pour 
manger. Les sépultures de femmes contenaient, 
en outre, des miroirs en cuivre et de petits 
cornets probablement destinés à tenir du fard, 
avec quelques fragments de tissus d'une finesse 
étonnant'î. 

On ne peut contempler cette céramique au 



LES FOUILLES DE SUSE. 297 

musée de l'Elam sans éprouver ce sentiment que 
fait naître l'aspect du beau. 

Sans doute, il s'agit d'objets assez humbles, 
mais avec quel goût ils ont été tournés, avec 
quel art consommé leurs parois ont été ornées 
de dessins en couleur, assez sobrement pour que 
l'ornement demeure ce qu'il doit être, une pa- 
rure qui laisse à la forme tout son caractère î 

Il appartenait à M. Potlier, un maître, de dé- 
crire cette merveilleuse eftlorescence, d'en re- 
chercher dans le monde antique les points de 
raccord, de remonter, quand il se peut, 
jusqu'aux origines. Ce que je lui emprunte 
inspirera le désir de lire son admirable mémoire 
dans le dernier volume publié par la Déléga- 
tion'. 

Les vases sont façonnés d'une argile blanche 
très fine, soigneusement épurée. Ils n'ont pas 
été faits à la main seulement, mais avec l'aide 
du tour, pourvu qu'on entende par là un ins- 
trument moins développé que le tour des potiers 
modernes. Sur le fond blanc se détachent des 
ornements d'un noir lustré, couleur qui disparut 
ensuite du tell de Suse, mais qu'on retrouve en 
Crète et qui reparut en Grèce. Les dessins sont 
d'aspect géométrique, mais, à regarder de près, 
on s'aperçoit que les lignes représentent sou- 
vent des formes vivantes, ordinairement des 
formes animales stylisées. Et l'on ne saurait dire 

1. Tome XIIL 

17. 



298 MËLANdES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

que si ranimai n'est pas plus reconnaissable, 
c'est que la maladresse de l'ouvrier a trahi son 
intention. Il n'avait pas du tout l'intention d'i- 
miter la nature, quand il reproduisait, par 
exemple, un bouquetin dont les cornes, prodi- 
gieusement agrandies et recourbées, forment un 
cercle parfait au-dessus de l'animal. Si un dé- 
corateur moderne employait ce procédé, on di- 
rait qu'il a voulu se divertir. Le plus souvent, 
l'objet représenté est plus difficile à reconnaître. 
On dirait de simples combinaisons de lignes. 
Mais l'artiste n'avait pas perdu de vue leur sens 
primitif, et il nous le prouve quand il peint sur 
le même vase des oiseaux informes mais parfai- 
tement reconnaissables, puis la moitié de ces 
formes, réduites enfin à de gros points. Gomme 
le dit très bien M. Pottier. '( c'est un immense 
domaine qui, après tant d'autres, s'ouvre à l'ac- 
tivité des archéologues, grâce aux belles décou- 
vertes de la mission de Morgan' y<. Les pre- 
mières poteries susiennes, si évidemment d'un 
style géométrique, mais non moins évidemment 
d'un style géométrique dérivé, donnent la solu- 
tion définitive d'un problème assez délicat sur 
les origines de cet art. D'après M. Salomon Rei- 
nach, ce sont les formes rectilignes ou courbes 
qui ont évolué vers la représentation animale : 
« L'idée directrice est celle du développement 
interne des types, passant du géométrique à l'an- 

1. Mémoires, XIII, p. 96. 



LES FOUILLES DE SUSE. 299 

thropomorphique par une série de progrès pres- 
(|ue insensibles '. » 

M. Pottier. auquel j'emprunte cette citation, 
a montré que la céramique de Suse est fatale à 
cette théorie, non moins que les peintures et 
ciselures des cavernes préhistoriques où se ré- 
vèle si clairement, dès le début de l'art, l'inten- 
tion d'imiter la nature. Seulement, les premiers 
habitants de Suse avaient déjà franchi le stade 
de l'imitation directe et. copiant toujours les 
mêmes poncifs, ils étaient arrivés à ce point 
qu'on ne peut toujours savoir s'ils stylisaient 
encore ou s'ils n'employaient pas certains élé- 
ments linéaires, simplement parce que leur grou- 
pement était décoratif. Par exemple, nous ne 
saurions dire si, en dessinant des croix, ils pen- 
saient à la réduction géométrique d'une roue ou 
d'un astre, ou s'ils n'étaient sensibles qu'à l'heu- 
reux effet de deux lignes qui se coupent, ins- 
crites dans le cercle formé par un fond de go- 
belet ou d'écuelle^. Leur sens exquis de la 
décoration sans surcharge, en ménageant des 
blancs très nets, prouve en tout cas qu'ils se sont 
préoccupés d'orner, plutôt que d'accumuler des 
scènes dans un but plus ou moins superstitieux. 

C'est sans doute à cause de ce penchant vers 



1. La sculplure en Europe, dan^ Y Antliropologie, 1894-1896, 
p. 44 et s. 

").. Même inceitiliuie sur la question de savoir si les chevrons 
représentent des serpents, comme le pense M. Toscanne, mais 
comme on serait porté à le nier après M. Pottier. 



300 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

la décoration que Tart susien a évolué de limi- 
tation de la nature, surtout animale, aux formes 
rectilignes, sans exclure la création directe de 
certaines combinaisons de lignes qui ont pu se 
présenter comme d'elles-mêmes. 

La céramique susienne, du moins par ses ori- 
gines, se rattache donc à Tart des cavernes, qui 
a surtout les animaux pour thème. Pourquoi les 
animaux, — et presque jamais l'homme, — si 
ces représentations n'avaient pour but d'exer- 
cer sur eux une sorte de mainmise? On sait que 
des maîtres distingués en ont conclu que l'art 
fut d'abord guidé moins par le sentiment du 
beau que par l'attrait de l'utile. Par là on en- 
tend, pour le dire avec M. Pottier^, que les 
marques de propriété et les symboles religieux 
sont les deux sources de la pictographie pri- 
mitive. A vrai dire, les marques de propriété 
n'exigent pas une reproduction fidèle, à moins 
qu'on n'ait entendu reproduire, par exemple, 
l'animal totem d'un clan. Mais il est assuré que 
les tatouages ont un but de préservation féti- 
chiste et ce sont précisément les mêmes objets 
que les sauvages reproduisent sur eux-mêmes 
et autour d'eux. Il y a plus, M. R. de Mecque- 
nem a bien voulu me dire que les tatouages 
actuels des femmes, non chez les Arabes, mais 
chez les Lours, descendants des anciens Persans, 
dessinent les mêmes animaux qu'on retrouve 

1. Mémoires, XIII, p. 51. 



LES FOUILLES DE SUSE. 301 

sur les poteries : serpents, aigles, bouquetins. 
M. Toscanne a pu s'en assurer en obtenant des 
operateurs spécialistes de les indiquer sur du 
papier, car on sait que les femmes persanes se 
croiraient déshonorées en révélant ce mystère. 

Au point où en étaient les fabricants de la 
poterie fine, le sentiment esthétique dominait 
assurément, mais ils n'avaient pas perdu le sens 
du caractère magique des sujets, puisque ce 
sont les mômes que ceux des caciiefs qui sont 
sûrement magiques et prophylactiques. La ré- 
flexion est de M. Pottier; il ajoute avec beau- 
coup de tact que, « dans le décor céramique, l'o- 
rigine fétichiste du motif s'est plus vite perdue 
de vue, la destination des vases étant très dif- 
férente de celle des amulettes gravées et se 
rattachant moins directement aux idées reli- 
gieuses' ». 

Pourtant il en est dont le sens religieux ne 
s'est probablement jamais perdu. On peut citer 
surtout l'aigle aux ailes déployées, devenu 
l'aigle qui tient deux proies dans ses serres, 
thème postérieur qu'on retrouve à Suse et en 
Chaldée, et la lance au manche planté dans un 
socle carré qu'on prend pour un autel. Ce der- 
nier thème est sur les bornes-limites l'emblème 
de Mardouk. L'objet sur lequel repose la lance 
est dessiné sur ces monuments avec des va- 
riantes très sensibles ; j'hésite à y voir un autel, 

1. Loc. laud., p. 55. 



302 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

mais le sens divin de la lance est d'autant 
moins douteux que, sur une écuelle susienne 
primitive, l'homme qui tient une lance dans 
chaque main a lui-même une tête de lance. 
C'est donc un dieu, et sans doute le même que 
le dieu suprême de Babylone. D'ailleurs, l'usage 
des sépultures, avec ce mobilier précieux, est 
une preuve de la foi de ces peuples à la survi- 
vance. Les idées religieuses sont encore repré- 
sentées par une figurine en terre cuite, très 
grossière, qui ne me paraît pas sans analogie 
avec la déesse-oiseau des mycéniens. Une co- 
lombe en terre cuite était peut-être l'oiseau 
favori de la déesse, où l'on reconnaîtrait volon- 
tiers lAstarté susienne, la Nana si chère aux 
Élamites. 

Le point le plus ancien atteint à Suse est 
donc bien loin des origines de la civilisation. 
Pour le dire d'un mot avec 31. de Morgan : 
« Les premiers Susiens connaissaient le tour du 
potier, le tissage des étoffes au métier, la 
métallurgie du cuivre, la peinture céramique, 
la glyptique. Ils possédaient des idées reli- 
gieuses et avaient déjà la plupart des notions 
d'où sortit la culture élamite postérieure*. » 

Mais, s'ils possédaient l'écriture, ils ne nous 
en ont pas laissé de trace; on peut seulement 
constater qu'ils employaient une sorte de picto- 
graphie qui pouvait facilement se transformer 



1. Mémoires, XIII, p. 13. 



I 



LES FOUILLES DE SUSE. 303 

en écriture par l'interprétation des symboles en 
idéogrammes. 

Il est évident que cette culture déjà fort avan- 
cée fut ])rutalement détruite, car on ne s'expli- 
querait pas sans cela l'absence de toute céra- 
mique fine dans les couches supérieures, toutes 
de 5 à 8 mètres. Il est vrai qu'on n'a pas eu la 
chance d'y trouver une nécropole, mais partout 
la poterie est grossière, et des fragments d'al- 
bâtre ne peuvent compenser la disparition d'un 
art aussi délicat. Il semblerait, au premier 
abord, que les maîtres qui ont exposé les ré- 
sultats de la mission soient en désaccord sur un 
point important. L'opinion de M. Jéquier était 
qu'il y avait eu conquête et changement de 
civilisation. M. de Morgan avait d'abord incliné 
dans le même sens, que favorise encore M. R. de 
Mecquenem. Au contraire, 31. Pottier a insisté 
avec force sur l'unité de l'art susien, et l'on 
peut dire que sa démonstration est irréfragable. 
Mais lui-même nous autorise à adopter une 
solution moyenne, en concédant qu" « assuré- 
ment de nouveaux envahisseurs ont pu venir dé- 
truire l'ancienne cité..., mais ils n'ont pas mo- 
difié l'ancien fonds et ils représentent la même 
civilisation sous un aspect un peu modifié ^ ». 

Personne, en efi'et, ne peut prouver que les 
anciens habitants ont été remplacés par d'au- 
tres; ces exterminations radicales sont à peu 



1. Loc. laud.. |). 42. 



I 



304 MELANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

près inconnues à l'histoire. Mais il y eut un 
temps où leur existence fut si profondément 
troublée que des discordes intestijies ne seraient 
pas une explication suffisante. Il y eut un temps 
où Suse fut réduite à une existence chétive. 
probablement par le fait d'envahisseurs étran- 
gers. Puis l'art reprit son cours, et selon les 
mêmes grandes lignes. Je viens de dire que 
M. Pottier l'a démontré en dressant la liste des 
ornements employés dans la poterie fine et dans 
celle de la seconde période, dont il nous reste à 
parler. Peut-être cependant, à mettre en relief 
les points théoriques de ressemblance, aurait-on 
Tjmpression d'une identité plus parfaite qu'elle 
ne fut en réalité. Ce qui manque le plus à la 
seconde poterie, c'est un impondérable qui 
n'est rien moins que la beauté. 

M. Pottier ne nous l'a pas caché. Dans la cé- 
ramique du second style, où le gobelet et la 
coupe ont disparu, l'argile est plus grossière, 
moins épurée, plus épaisse, la couleur moins 
solide et moins belle; le rouge, extrêmement 
rare dans la première période, est maintenant 
fréquent, mais le noir est moins lustré; surtout 
les formes sont moins élégantes. 

Cependant, on ne saurait parler simplement 
de décadence. C'est plutôt un art qui recom- 
mence, c'est une Renaissance. Mais loin de s'ins- 
pirer seulement des anciens modèles, elle s'ef- 
force de retourner à la nature. Les formes géo- 
métriques sont plus rares, les formes animales 



LES FOUILLES DE SUSE. 305 

se groupent en tableaux. M. Pottier a noté 
avec une extrême pénétration que si la fabrica- 
tion de la céramique est en décadence, cette 
céramique subit rinfluence d'un art plus savant 
et plus fort, plus complexe aussi, qui s'exerça 
à sculpter des vases d'albâtre ou de bitume, en 
môme temps qu'à la gravure des cylindres. 

Donc, entre le IV et le IIl" niveau, c'est une 
véritable efflorescence de l'art, accompagnée, 
nous le verrons, de l'usage de l'écriture. 

Cet art, nous ne le connaissons pas seulement 
par la poterie, comme c'était le cas pour le 
Y' niveau. On peut en admirer les œuvres dans 
trois salles du Louvre. 

Si l'on excepte la salle des Saints-Pères, les 
deux autres sont voisines de celle où se trouvent 
les monuments de l'ancienne Lagach, aujour- 
d'hui Tello, découverts par M. de Sarzec et par 
M. le commandant Gros. Ce voisinage rend par- 
ticulièrement sensible un fait incontestable, l'u- 
nité, dans un sens large, de l'art susien et de 
l'art de la Basse-Chaldée qu'on peut appeler 
sumérien, sans rien préjuger sur la question de 
race. Cet art sumérien a fleuri deux fois. Enna- 
tum et Entéména sont célèbres par la stèle des 
vautours et le vase d'argent. Après un moment 
de dépression causée par la suprématie de Kich 
l'accadienne sousNaràm-Sin et Sargon l'ancien, 
l'art de Lagach reprend une nouvelle vigueur 
avec Goudéa. Mais c'est toujours le môme, 
presque identique à celui de l'Élam. Sur la stèle 



3o(; MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

des vautours et sur le vase d'argent paraît 
iaisde (à tête de lion, fixant ses serres sur deux 
lions ou sur des bouquetins et des cerfs, et ce 
motif se retrouve dans lÉlam sur un relief en 
bitume. Les statues de Goudéa ont la même atti- 
tude que celles du patési d'Achnounak ou de 
Karibou-cha-Cbouchinak, gouverneur de Suse. 
Du temps d'Entéména à Lagach comme sous 
Doungi d'Our. à Suse, on déposait dans les ca- 
chettes de fondation des femmes portant sur 
leur tête des tablettes commémoratives. Les pe- 
tits bronzes qui représentent un roi fichant en 
terre un cône sont fréquents en Chaldée; le 
môme personnage se retrouve à Suse en relief 
sur une pierre qui porte une inscription proto- 
élamite. 

Le thème si particulier du roi qui arrose le 
pot de fleurs de la divinité a sa place dans les 
deux pays. Cette comparaison pourrait se pour- 
suivre dans les détails les plus significatifs', 
mais de semblables rapprochements sans ima- 
ges seraient sans but. Une heure au musée du 
Louvre vaudrait mieux que des descriptions 
sans cette âme que le crayon seul peut leur 
donner. 

D'autre part, quoique nous possédions très 
peu de monuments accadiens d'une ancienne 
époque, la stèle de Narâm-Sin à elle seule 

1. La tour de Goudéa et la tour de Choutrouk-Naklikhounte 
(1150 av. J.-C.) sont construites avec les niérnes briques et selon 
les mêmes procédés. 



LES FOUILLES DE SUSE. 307 

proiiverait que la Chaldée du nord ne le cédait 
pas à celle du sud. Entre ce double art ancien 
et l'art babylonien des cylindres archaïques et 
des monuments de tiammourabi, il n'y a pas 
non plus de ligne de démarcation bien nette'. 
L'art babylonien, plus récent, sera assez natu- 
rellement considéré comme dérivé, mais que 
penser des relations entre l'art sumérien et 
l'art susien? Tout d'abord, il faut rejeter l'hypo- 
thèse unique d'un transport par les armées vic- 
torieuses. La stèle de Narâm-Sin, le code de 
Hammourabi, quelques autres pièces encore 
sont des trophées, mais ce cas est de beaucoup 
le plus rare. 

Plusieurs objets, surtout de petit calibre, ont 
pu être exportés par le commerce ; mais les 
statues de personnages chaldéens ou susiens 
ont été faites sur place, et cela prouve l'existence 
d'un art local dans les deux régions; il a dû 
s'étendre naturellement à toute la série des 
< objets. 

D'où la question de savoir si l'art de la se- 
cijnde époque est né à Suse ou en Chaldée. Le 
seul fait de la conquête de Suse par les Chal- 
déens, gens de Sumer ou gens d'Accad, n'est pas 
décisif, puisque nous savons que les Romains 
ont imité les arts grecs et les Francs les arts 
gallo-romains. 



1. C'est l'oiiinion très airêtée de M. PoUier. certainement 
|>référaljle à celle de M. Ed. Meyer, qui a [irétendu que l'art 
sumérien représente une race diiïorente de celle d'Accad. 



308 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

Mais le problème serait résolu en faveur de la 
Ch aidée s'il était vrai que l'art de Suse est in- 
férieur. Il ne serait pas absolument impossible, 
il serait toutefois étrange, que les Chaldéens 
victorieux aient emprunté aux Élamites un art 
qu'ils auraient développé d'une façon supé- 
rieure. Or un juge aussi compétent que M. Pot- 
tier estime que les choses se sont pjissées 
« comme si lart susien, dans sa rudesse un 
peu plus barbare, était un rameau détaché du 
même tronc que l'art sumérien de Lagash ». 
L'infériorité de Suse ne tient pas aux matériaux 
employés. Non, « ce sont deux arts congénères, 
l'un plus barbare, l'autre plus savant » ; « une 
différence foncière de style et d'exécution, une 
barbarie plus lourde, des formes plus molles 
empêchent de croire que les sculptures trou- 
vées à Suse soient simplement des objets dé- 
robés en Chaldée ^ ». 

Tout s'explique donc au mieux si les Sumé- 
riens ou les Accadiens vainqueurs ont imposé 
aux vaincus leurs propres thèmes. Les Romains 
ont été séduits par la perfection des chefs- 
d'œuvre de la Grèce, mais leur supériorité était 
éclatante, et ils furent un envahissement de la 
beauté dans un pays vide d'objets d'art. 

Peut- on prêter ce sentiment aux conquérants 
chaldéens ? 

Lorsque Doungi, roi d'Où r, conquérant de Suse, 

1. Loc. laud., p. 63 et p. 05. 



LES 1 OUI IJ. ES DE SUSE. 30'J 

bâtit un temple au dieu local, on comprend 
qu'il ait déposé dans les fondations des carya- 
tides de bronze à la manière de son pays; mais 
les vainqueurs auraient-ils transporté dans leur 
pays un usag-e religieux de Suse? La chrono- 
logie d'ailleurs semble appuyer l'origine chal- 
déenne. 

On ne peut dater les pièces élamites les plus 
anciennes, mais du moins on n'en connaît pas 
au IV^ et au II l" niveau, qui soient antérieures 
à la conquête des Chaldéens, capables, dès le 
temps d'Entéména, vers 3000 av. J.-C, de ci- 
seler son admirable vase d'argent. 

On doit donc conclure sans trop d'hésitation 
que, au moment de la conquête chaldéenne, 
il y eut à Suse une sorte d'engouement pour 
l'art des vainqueurs, et que, sans renoncer aux 
anciens thèmes de la céramique, on fit une très 
large place à des thèmes nouveaux. Mais le fait 
de l'adaptation comme celui de la continuité 
s'expliqueraient mieux encore si la race susienne 
du début était en somme la même que celle 
de la Chaldée. Avant d'aborder cette question, 
il faut revenir à la céramique primitive dont 
nous connaissons maintenant le développement, 
pour comparer tout cet art avec les autres cé- 
ramiques du monde ancien. 

La comparaison a été faite avec beaucoup de 
soin par M. Pottier. Entraîné par un enthou- 
siïisme qui se comprend à merveille, M. de 
Morgan place à Suse le berceau de toute la ce- 



310 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

ramique orientale et européenne. Il estime que 
l'art original de la peinture des vases n'est né 
qu'une fois et par conséquent en un seul lieu. 
A cette théorie, M. Pottier oppose le polygé- 
nisme de la peinture des vases, et il est diffi- 
cile de ne pas lui donner raison. Avant même 
d'avoir lu son mémoire, j'avais été frappé de 
l'infériorité de la poterie ég-yptienne, même de 
cette belle poterie que M. de Morgan ne veut 
plus appeler préhistorique, mais qu'on peut tou- 
jours, semble-t-il, appeler pré-pharaonique, et 
dont les musées du Caire et les expositions de 
M. Flinders Pétrie à Londres ont montré de si 
remarquables échantillons. Elle est certes très 
attirante par ses formes élégantes et son beau 
rouge tranchant sur le noir avec une crudité 
qui s'atténuait à la chaude lumière du soleil : 
mais elle est beaucoup plus grossière, moins 
svelte et élancée ; et ni les motifs géométriques 
de Suse, ni son décor à scènes ne se retrouvent 
en Egypte. Les potiers de la vallée du Nil ont 
fait moins bien que leurs confrères de l'Élam et 
ne les ont même pas imités. Leur poterie peinte 
est leur œuvre exclusive. 

Si cet art est né en Egypte comme dans l'Élam, 
n'a-t-il pas pu naître en Crète? La céramique 
Cretoise, elle, peut rivaliser avec celle de Suse. 
Disons même sans hésiter qu'elle est encore plus 
belle. Or on en suit les développements depuis 
les origines. C'est d'abord l'humble poterie 
noire, dite bucchero nero, avec ses décors in- 



LES FOUILLES DE SUSE. 311 

cisés remplis d'un pigment blanc, puis le fond 
clair domine et le dôcor peint remplace le décor 
incisé. Mais dès ses premiers pas, l'art crétois 
tend à Fimitation de la nature, avec une prédi- 
lection particulière pour le règne végétal. Lors- 
qu'il se sert de lignes, il préfère la ligne courbe, 
plus rapprochée de la vie. Enfin les anses ap- 
paraissent dès le début, même au néolithique, 
tandis qu'elles ont toujours été étrangères à 
l'Élam. 

Il est donc tout à fait impossible de suppo- 
ser que cet art dérive de l'Élam. Mais comment 
faire l'hypothèse contraire? La gloire légen- 
daire de Minos suffit-elle à expliquer l'influence 
de l'ile de Crète sur un empire d'Asie aussi 
éloigné? Le jeu de la chronologie permettrait- 
il une semblable combinaison ? Le plus simple 
est assurément de supposer deux origines dis- 
tinctes. D'autant que, s'il s'agit non plus de l'im- 
pression esthétique, mais du choix des sujets, 
la ressemblance est plus étroite entre les po- 
teries de seconde époque qu'aux temps les plus 
anciens. En dépit de son principe intérieur 
d'originalité, qui réside dans le sentiment de 
la vie et de ses formes, l'art crétois a imité 
des motifs étrangers. On touche du doigt, au 
musée de Candie, les objets où l'imitation de 
l'Egypte est évidente. Aussitôt que les résul- 
tats des fouilles de Tépé-Moussian ont été pu- 
bliés, on a noté dans la Revue biblique des 
rapprochements frappants entre l'Élam et la 



312 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

Grète^, 11 paraît décidément plus probable que 
c'est l'Orient qui a prêté. 

Le plus sage est donc de conclure, avec 
M. Pottier, au polygénisme de l'art des vases 
peints, avec adaptation, en Crète, de motifs 
orientaux, surtout de ceux qui sont communs 
à l'Élam et à la Chaldée. 

Si j'ai surtout parlé naguère de l'Élam, c'est 
que la Chaldée a produit très peu de vases peints. 
Après tant de recherches, on n'en possède guère 
qu'un, et quelques tessons, recueillis à Tello, plus 
une bouteille du second style de Suse, proba- 
blement importée en Chaldée. Le vase peint 
est connu en Assyrie, mais il semble dériver de 
l'Élam. 

Il est donc très vraisemblable que la céra- 
mique susienne n'a point ses origines en Chal- 
dée. Sans doute, nous avons reconnu sur les 
vases de la seconde époque l'influence d'un art 
chaldéen, mais cet art n'a-t-il pas été d'abord 
influencé par l'art susien, ou plutôt le berceau 
même de l'art chaldéen n'est-il pas à Suse? 

C'est ce que iM. Pottier est tenté de conclure 
pour des raisons assez précises. Si un motif 
parait être vraiment chaldéen, c'est celui de 
l'aigle aux ailes déployées, qui est devenu 



1. Revue biblique, 1907, p. 403. Rapprocbement entre ces 
taureaux ilans un champ semé de croix et tel protoine crétois 
orné d'une croix; le type du niinotaure se retrouve dans ces 
taureaux debout sur deux pieds qui ramènent sur leur poitrine 
des mains à trois doigts (cf. Lagrange, La Crète ancienne). 



LES FOUILLES DE SUSE. 313 

comme un emblème héraldique à Tello, l'em- 
blème du dieu Ninib. Or cet aigle volant se re- 
trouve sur une écuelle susienne de la première 
époque, peint avec beaucoup plus de naturel. 
A Tello, il est stylisé et plante ses serres sur une 
double proie. Ne saisit-on pas ici l'évolution du 
motif devenu en même temps plus compliqué et 
plus artificiel? 

On pourrait en dire autant du thème de la 
lance fichée sur un autel dont j'ai déjà parlé. 
Sur une coupe susienne antique, le dieu à tête 
de lance plante ses deux lances sur deux socles. 
Sur les bornes-limites, la tète de lance parait 
seule, comme emblème du dieu; cette fois, le 
symbole est abrégé ; mais il ne s'explique que 
par le thème primitif plus complet. D'autre part, 
Suse est plus rapprochée que la Basse-Chaldée 
de la région des montagnes, et les sujets les 
plus familiers à la glyptique chaldéenne sup- 
posent plutôt un pays de montagnes qu'un 
terrain d'alluvions : le bouquetin, l'auroch, le 
lion, le cyprès ou le cèdre ; et c'est précisément 
un arbre conifère qui est le plus ordinairement 
le type de l'arbre de vie. N'est-ce pas ce que 
voulait dire la Genèse en faisant d'Élam le pre- 
mier-né de Sem (Gen., x, 22)? 

Les premiers habitants de Suse étaient-ils 
donc des Sémites? L'art chaldéen est-il donc 
d'origine sémitique? Est-ce à des Sémites qu'ap- 
partient la gloire d'avoir créé un art aussi par- 
fait? 

18 



314 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

Le tell de Suse est évidemment le point de 
contact de deux races, qui s'y sont livré des 
combats furieux ; la question est de savoir quels 
furent les premiers occupants. Si ce sont les Sé- 
mites, ils sont ensuite ou en même temps des- 
cendus en Chaldée. Mais nous trouvons, sur le 
tell, des Anzanites dès le temps de Narâm-Sin, 
et ce sont eux qui sont alors les indigènes vain- 
cus par des envahisseurs accadiens, c'est-à-dire 
Sémites. Pourquoi ne seraient-ils pas les fils 
des artistes qui ont créé la céramique primitive? 
Des Anzanites on ferait aisément des Aryens. 
Il est avéré maintenant que les Aryens ont pé- 
nétré dans l'Asie occidentale beaucoup plus tôt 
qu'on ne le croyait il y a dix ans. Les découvertes 
de M. Winckler à Boghazkeui les montrent au 
quatorzième siècle en Cappadoce et dans la 
haute Syrie. Le P. Dhorme ' regarde les princes 
Cassites, maîtres de Babylone et auteurs des 
bornes-limites i Koudourrous), comme des Aryens. 
Rien n'enipêche de supposer que des tribus de 
même race aient été les premières à occuper 
le sol de Suse. 

C'est l'opinion de M. de Morgan. A tout le 
moins, on sait que les Sémites ont eu peu de goût 
pour les arts. La céramique de la Crète et celle 
de Suse sont isolées comme les produits d'un 
sentiment esthétique supérieur. On aimerait les 
attribuer à la même race... 

1. Les Aryens avant t'urus, dans les conférences de Saiiit- 
Étienne, 1911. 



LES FOUILLES DE SUSE. 315 

Mais décidément ce doit être un mirage. Rap- 
pelons encore une fois le caractère distinctif de 
la céramique élamite. Elle est rectiligne, et, 
comme l'a dit admirablement M. Pottier, « au- 
cune courbe fantaisiste n'altère la rigidité vou- 
lue du système. Le végétal, fort peu abondant, 
est stylisé. Les êtres vivants se présentent aussi 
avec une structure qui n'admet que des lig-nes 
droites ou brisées ^ ». Cela n'est-il pas carac- 
téristique de ces Sémites dont Timagination s'est 
complue au traité des Entrelacs? L'Islam est 
responsable de cette horreur de la nature ani- 
mée. Mais n'a-t-il pas en cela répondu à un 
instinct profond de la race ? 

Et c'est précisément ce que M. Strzygowski 
a remarqué de l'art persan, même avant l'Is- 
lam ~ : « Cet œil des Grecs et des Chinois, grand 
ouvert sur la nature, manque aux Persans, c'est- 
à-dire dans le domaine situé entre la Syrie et 
l'Inde. On y voit tout décorativement et, sur- 
tout dans le nord, on est porté presque exclu- 
sivement à lornemeut. » 

On doit donc rendre justice à l'efflorescence 
de l'art chaldéo-assyrien et en particulier à l'an- 
cienne céramique de l'Élam, mais on ne saurait 
la comparer, ni pour la reproduction des for- 
mes, ni surtout pour l'expression de la vie, ni 
pour la splendeur des couleurs, aux incompa- 



1. Mémoires, t. XIH, p. 3:{. 

2. Cité clans la Revue archéologique, \\ (XX), 1912, p. 298. 



316 MÉLANGES DHISTOIRE RELIGIEUSE. 

rables chefs-d'œuvre de la Crète ^ C'est à cette 
condition qu'on sera autorisé à la rendre aux 
Sémites. Solution moyenne qui, sans doute, ne 
contentera personne, mais qui est du moins ins- 
pirée par l'équité. Dans l'antiquité, les femmes 
se servaient de tessons pour porter des braises à 
]a voisine; souhaitons que les tessons de la 
Susiane ne rallument pas une guerre toujours 
prête à éclater entre les descendants des Sémites 
et leurs adversaires! 

Aussi bien la céramique à elle seule est inca- 
pable de trancher une question aussi brûlante. 
M. Thureau-Dangin me disait, devant ces belles 
vitrines, qu'il donnerait bien des pots pour une 
ligne d'écriture. Quand l'écriture paraît, elle 
est contemporaine de la seconde époque de la 
poterie. 11 vaut cependant la peine d'entendre 
son témoignage. 

Malheureusement, il est un genre d'écriture 
qui n'a pas encore parlé clairement; c'est celle 
que le P. Scheil a nommée proto-élamite. Ce 
n'est pas qu'il prétende expliquer par ce nom 
l'origine de cette écriture ni celle de la langue 
qu'elle exprime. Proto-élamite signifie seule- 
ment que les textes ne se rencontrent pas après 
Karibou-cha-Chouchinak, patési de Suse sous la 
suzeraineté des rois accadiens. On ne la trouve 

1. On pourra en admirer quel.|iies échantillons dans Lagrange, 
La Crète ancienne, p. 28 et s., mais surtout dans les publica- 
tions anglaises et italiennes, et encore plus au musée de Candie, 
où ont été groupés tous les objets exhumés à Cnossos et à 
Phcestos. 



LES FOUILLES DE SLSE. 317 

donc ni avant ni après la domination des Manich- 
tousou, des Narâm-Sin et des Sargon. On a 
recueilli trois textes lapidaires et quelques cen- 
taines de tablettes. L'écriture proto-élamite con- 
tient plus de neuf cents signes qui, d'après 
Scheil, sont tous des idéogrammes. M. Franck a, 
cette année même, tenté un déchiffrement en 
supposant une écriture syllabique et une langue 
anzanite, qui provoquera sans doute une reprise 
de la question par le P. Scheil. Ce qui saute aux 
yeux, c'est que cette écriture a une certaine 
relation avec les ornements de la poterie fine. Le 
zigzag que M. Toscanne regarde comme l'image 
du serpent, les deux triangles affrontés en forme 
de double hache, le peigne (?) se reconnaissent 
aisément, ainsi que bien d'autres signes. Il y a 
donc lieu de croire que celte écriture est bien 
proto-susienne par ses origines. Elle se déve- 
loppa moins vite (|ue l'écriture babylonienne, 
qui eut peut-être une origine commune, et le 
moment vint où elle fut abandonnée. Comme l'a 
dit le P. Scheil dès le premier jour : « Employée 
anciennement dans un milieu moins cultivé, et 
pour ainsi dire sur la périphérie du monde 
civilisé, l'écriture proto-élamite se sera schéma- 
tisée plus lentement en écriture convention- 
nelle^. » De sorte que l'on se servit bientôt de 
préférence de l'écriture chaldéenne, qui était 
celle des conquérants. On s'en servit en tout cas 

1. Bévue biblique, 1905, p. 372 et s., ou Mémoires, V, p. 59 
et s. 

18. 



318 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

très naturellement pour écrire en langue chal- 
déenne. Et, de fait, les inscriptions sémitiques 
n'ont pas manqué, textes que le P. Scheil a dé- 
chiffrés et rendus avec son incomparable maes- 
tria et qui lui ont permis d'écrire d'une seule 
venue une histoire dont on ne savait pas un seul 
nom : « Ici commence l'histoire du pays 
d'Élam' ■'. 

Mais on n'était pas au bout des découvertes. 
Un très grand nombre de ces textes, écrits avec 
des caractères familiers aux assyriologues, résis- 
taient à l'interprétation. Scheil reconnut bien 
vite un idiome différent qu'il a nommé anzanite. 
Et s'il a pu lui donner ce nom, c'est que, avec 
une merveilleuse sagacité, s'aidant des idéo- 
grammes dont le sens était le même dans les 
deux langues, des mots empruntés aux Sémites, 
des usages protocolaires de ces sortes d'inscrip- 
tions, ordinairement consacrées à commémorer 
des fondations pieuses, il est parvenu à traduire 
même ces inscriptions dues à des monarques 
qui prennent le nom de rois d'Auzan et de Suse ; 
Suse n'est jamais nommée la première. A quel 
groupe de langues appartient lanzanite? 
MM. Kluge et Hûsing ont cherché à le rattacher 
aux langues caucasiques. On ne peut qu'admi- 
rer de pareils efforts, mais il faut convenir qu'ils 
n'ont point donné de résultats certains. 

Ce qui est sûr, c'est que l'anzanite n'est point 

1. [ntroduclion du 1" vol. de textes élamites-sémiliqiies. 



i 



LES FOUILLES DE SUSE. 319 

du tout une lanizue sémitique. Il était parlé à 
Suse dans un temps où il n'était pas la langue 
des vainqueurs, qui étaient des Sémites. Les 
Anzanites sont-ils donc les descendants des pre- 
miers habitants du tell? 

Une découverte toute récente induirait d'abord 
à le penser. 

Tandis que, jusqu'à ces derniers temps, les 
textes anzanites émanaient de princes susiens 
non sémites et ne dataient que de 1400 ou de 
1300 avant Jésus-Christ, le P. Scheil publiait 
naguère un texte de Narâm-Sin, dont l'écriture 
est chaldéenne, mais la langue anzanite, donc 
de 3700 ou 2700 (chronologie courte] avant 
Jésus-Christ. Or voici ce qu'il y a de plus étrange. 
Ce texte est totalement phonétique, sauf trois 
noms divins qu'on était trop habitué à désigner 
par des idéogrammes pour écrire leurs noms en 
détachant les syllabes. Nul doute que l'écriture 
phonétique ne soit plus parfaite. Voilà donc des 
Anzanites qui ont adopté l'écriture chaldéenne, 
mais en la perfectionnant, en l'épurant d'élé- 
ments traditionnels propres aux Sémites, car les 
conquérants sont des Accadiens, c'est-à-dire, de 
l'aveu universel, des Sémites. 

D'après Scheil, dans ce document on pense 
reconnaître « une charte d'alliance entre les 
princes anzanites d'Élam et le roi d'Accad. Les 
noms des grands dieux anzanites et accadiens 
invoqués, les vaincus devenus vassaux jurent 
fidélité, maudissent les ennemis de Naràm-Sin 



320 MELANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

devenus leurs ennemis, bénissent ses amis deve- 
nus leurs amis^ >'. 

Or, en ce même temps, quand Naràm-Sin 
écrivait dans sa propre langue, les idéogrammes 
abondaient sous le poinçon de ses scribes ! 

Ne faut-il pas en conclure, avec l'interprète 
de tous ces textes, que si les Sémites sont 
demeurés fidèles aux idéogrammes, c'est qu'ils 
suivaient une routine traditionnelle à laquelle 
ils étaient attachés parce que cette écriture était 
bienlaleur, une écritureinventée par des Sémites? 

Mais, quoi qu'il en soit des origines de l'écri- 
ture, il est une hypothèse qui explique assez 
bien les faits; c'est celle que le P. Scheil a tou- 
jours soutenue, des origines sémitiques de 
l'Élam et de toute la Chaldée. 

Ces Sumériens, inventeurs de l'écriture et d'un 
art sumérien, ne sont, en effet, qu'une quantité 
perturbatrice, si l'on veut en faire une race à 
part, parlant une langue absolument différente 
des langues sémitiques. 

En effet, si l'art accadien est le même que 
l'art sumérien et si tous deux dérivent de l'art 
de Suse, l'individualité des Sumériens ne se 
dégage pas. Et quant à leur écriture spéciale, 
elle ne suffit pas à leur attribuer une langue 
absolument différente^. A tout le moins, l'argu- 



1. Mémoires, XI, p. 1. 

2. Le P. Scheil connaît un pommeau de Satnsi-ilouna, prince 
sémite de la dynastie très sémitique de Hamraourabi, qui est 
conçu dans le mode des inscriptions de Goudéa. 



LES FOUILLES DE SUSE. 321 

ment qu'on peut en tirer est-il fortement battu 
en brèche par l'identité de Fart. 

Mais, dira-t-on, les Anzanites ne seraient-ils pas 
oes Sumériens mystérieux sous un autre nom? 

Non, car les princes d'Anzan ont conquis Susc, 
puisqu'ils la nomment au second rang, et ils 
ont adopté l'alphabet chaldéen. On doit, il est 
vrai, faire remonter leur conquête aux temps 
antérieurs à Naràm-Sin, mais n'est-ce pas cette 
conquête qui a interrompu sur le tell toute civi- 
lisation pendant une période qui correspond à 
plusieurs mètres de débris? 

De cette façon, tout est suffisamment clair. 

La civilisation sémitique fleurit d'abord à 
Suse, venue des montagnes voisines avec les 
premiers habitants établis au bord de l'eau. 
C'est le temps de la poterie fine. Détruite par l'in- 
vasion anzanite, cette civilisation se perpétue 
en Chaldée et s'y développe. Les Susiens, pos- 
sesseurs d'une écriture idéographique, la con- 
servent et l'adaptent peut-être à l'anzanite. 

Bientôt les rois de Lagach, puis de Kich, 
puis de nouveau de Lagach s'installent à Suse^. 
C'est la renaissance de la poterie ; c'est le 
moment où les Ânzanites s'emparent de l'écri- 
ture chaldéenne, supérieure au proto-élamite, 
et la perfectionnent en la purgeant d'idéo- 



1. On remarquera l'invraisemblance de ces conquêtes alter- 
nées, si Lagach n'est pas sémitique aussi bien que Kich, l'art 
étant toujours le même. 



322 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

grammes qui n'avaient pas de valeur spéciale 
pour eux. Puis un nouvel élan donné aux forces 
anzanites amène la création d'un royaume 
d'Élam, et, dans son premier essor, il déborde 
même sur la Chaldée. Nous sommes dans la si- 
tuation que reflète le célèbre chapitre quator- 
zième de la Genèse. On n'a point découvert jus- 
qu'à présent le nom du grand monarque biblique 
Chodorlaomor qui traînait à sa suite les princes 
chaldéens. On sait du moins que son nom est 
parfaitement élamite. Mais déjà Babylone avait 
conquis une situation prépondérante, Hammou- 
rabi rafiVanchissait du joug de l'Élam, désor- 
mais le foyer d'une résistance acharnée aux 
Babyloniens et aux Assyriens. Nous continuons 
à dire Elam et Élamites pour nous conformer à 
l'usage assyro-babylonien, mais il ne faut pas 
oublier que désormais cet Élam est au pouvoir 
des rois d'Anzan. 

Ici, nous sommes en pleine période histori- 
que, — grâce aux découvertes de la Délégation, 
— et en même temps nous avons monté d'un 
niveau sur le tell de l'Acropole de Suse. 

A ce niveau, le 11% on a enfin découvert des 
ruines qui ont permis de dessiner approximati- 
vement le plan des temples qui occupaient seuls, 
semble-t-il, ce sommet consacré aux dieux ^ 

Ce n'était pas évidemment la première fois 

1. Vestiges de constructions élamites, pai" R. de Mecquenem, 
1911. Tirage à part du Recueil de travaux, aimablement ofiferl 
par l'auteur. 



LES FOUILLES DE SUSE. 323 

qu'on y construisait des sanctuaires, et on a 
reconnu au niveau des conquérants chaldéens 
les traces d'une plate-forme artificielle qui était 
destinée à les soutenir; mais, établie au moyen 
<le brique crue et de terre pilée, elle supportait 
probablement des temples bâtis avec les mêmes 
matériaux qui ont disparu. Les constructions en 
brique cuite ont seules laissé des traces impor- 
tantes, mais on ne les employa qu'à partir du 
sommet du IIP niveau, à la période qu'il faudrait 
nommer anzanite plutôt quélamite. 

Deux temples ont été étudiés : celui du dieu 
In-Chouchinak et celui de la déesse Nin-Khar- 
Chag. Ces temples étaient entourés d'enceintes 
et comprenaient eux-mêmes un sanctuaire plus 
sacrée Leur présence est signalée par des dépôts 
votifs déposés de façon à former des rectangles. 
Chacun d'eux se composait dune statuette de 
bronze portant sur la tête un coussinet, et 
d'une tablette de pierre tendre avec l'inscription 
consécratoire. Or ces tablettes portent le nom 
de l'antique Chaldéen Doungi. Elles ont donc 
été réemployées lorsque le roi élamite Chilkhak 
In-Chouchinak a rebâti le sanctuaire du dieu 
snsien. A côté de ces temples, il y avait, sans 
doute, un bâtiment consacré aux trophées, car 
c'est dans le même endroit qu'on a trouvé ces 
dépouilles opimes des Élamites et de la science 



1. Le temple du dieu a 20", 70 sur 8'", 50; le sanctuaire, 
8 mètres sur 4°',90. 



324 MELANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

moderne, la stèle de Narâm-Sin, le cadastre de 
Manichtousou et le code de Haaimourabi, 

M. de iMecquenem décrit ainsi l'aspect que 
devait offrir le sommet de l'Acropole au temps 
de sa splendeur : « Ses flancs étaient garnis des 
habitations de gardiens et serviteurs du culte; à 
son sommet se détachaient plusieurs grands 
temples; auprès d'eux, de nomJDreux sanctuaires 
et mausolées étaient entourés de bosquets et de 
jardins irrigués à grands frais de canaux et de 
machines^. » On n'a pas identifié de demeure 
royale. 

L'Acropole de Suse avait donc l'aspect d'un 
haut lieu à la manière sémitique. Il est très pro- 
bable que tel est le sens d'un monument en 
bronze d'un intérêt exceptionnel qui se trouve 
au Louvre (salle des Saints-Pères), et que M. J.-Ét. 
Gautier, qui a eu la bonne fortune de le décou- 
vrir, a expliqué avec un tact parfait-. Rien n'y 
manque de ce qui constituait un lieu de culte 
sémitique : deux temples, une table d'offrandes 
à cupules où peut-être étaient immolées les vic- 
times ; les stèles ou masseboth, les arbres ou 
achéi^as. Telle est l'impression produite par cette 
pièce, que le P. Vincent n'a pas hésité à la faire 
figurer dans son Canaan^ pour illustrer les cultes 
cananéens. Ainsi, ce que nous savons des cons- 
tructions religieuses s'adapte bien à la conclu- 

1. Mémoires, XII, p. 78. 

2. Mémoires, t. XI. 

3. P. 194. 



LES FOUILLES DE SUSE. 325 

sion déjà proposée, que la civilisation de Suse 
est sémitique par ses origines. 

Autant qu'on peut s'en rendre compte, son 
dieu principal, celui qu'on nomme In-Chouchi- 
nak, c'est-à-dire le dieu de Suse, est le pendant 
exact du Ninib chaldéen, et la déesse dont on a 
conservé de très nombreuses représentations en 
terre cuite est bien la déesse nue des Chaldéens 
et des Cananéens. 

On ne saurait interpréter avec précision les 
mythes que les Susiens ont représentés sur leurs 
vases. Il serait prématuré d'y retrouver les tra- 
ditions qui nous sont connues par la Bible. Mais 
la ressemblance des sujets avec ceux de la Chal- 
dée, que nous avons constatée déjà, indique les 
mêmes idées religieuses. Silos rois élamites, en 
tranquille possession de Suse, ont relevé les 
temples anciens en y remettant les fondations 
de Doungi, c'est qu'ils n'ont pas essayé de con- 
vertir leurs sujets susiens à la religion anzanite ; 
eux-mêmes ont plutôt rendu hommage aux 
dieux du pays, dans le même esprit de respect 
des religions locales qui inspira depuis Cyrus. 

Après de longues alternatives de succès et de 
revers, une fois de plus la guerre s'engagea entre 
les Anzanites et les Sémites. Cette fois, elle fut 
atroce, inexpiable, car elle était conduite du 
côté des Sémites par les Assyriens, guerriers 
beaucoup plus féroces que les antiques Chal- 
déens. Leur esprit militaire, entraîné par Assour- 
banipal, l'emporta. Le conquérant ne fit pas 

MÉLANGES. 19 



32(> MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

seulement la g-uerre aux vivants; il s'acharna 
contre les mausolées : « Je les ai renversés, je 
les ai détruits, je les ai brûlés au soleil. J'ai 
emmené leurs ossements au pays d'Assour, j'ai 
laissé leurs mânes sans refuge; je les priverai 
d'aliments et de libations. » Sacrilège atroce et 
qui devait être puni. Ce fut peu après qu'une 
immense vague se répandit sur l'Asie entière et 
menaça même l'Europe. Gyrus, Perse, fils de 
Perses, mais qui reprit le nom antique de roi 
d'Anzan, fondait la puissance aryenne et ses 
successeurs étalaient de splendides palais sur 
les tells de Suse, voisins de l'Acropole. 

A cette discussion, fort épineuse, je l'avoue,' 
je dois ajouter un post-scriptu?7i (juin 1914) pour 
la mettre au point. 

Jusqu'à ces derniers jours, la théorie sumé- 
rienne soutenait seulement que les Sumériens, 
habitants primitifs de la Basse-Chaldée, avaient 
transmis aux Sémites, avec l'écriture, quelques- 
unes de leurs idées religieuses et de leurs insti- 
tutions. 

Spécialement on prétendait distinguer l'art 
sumérien et l'art sémitique. Je me suis appliqué, 
d'ailleurs à la suite de M. Pottier, à montrer 
qu'il n'y eut qu'un art chaldéen; j'ai même 
ajouté que cet art chaldéen paraissait avoir les 
mêmes origines que l'art le plus ancien de 
Suse. Par conséquent je ne voyais, à propos de 
l'art, aucun indice d'une race sumérienne, com- 



LES FOUILLES DE SUSE. 327 

plètement distincte des Sémites, habitant avant 
eux Ja Basse-Chaldée. Si l'écriture cunéiforme 
n'est pas d'origine sémitique, elle a pu venir 
d'ailleurs. 

M. Tlîureau-Dangin, un maître aussi estimé 
en Allemagne qu'en France pour ses beaux tra- 
vaux sur les textes sumériens, reconnaît, lui aussi, 
qu'il n'y eut à l'origine qu'un art chaldéen — 
dont il semble d'ailleurs distinguer l'art pri- 
mitif de Suse. Mais au lieu d'en conclure que 
les habitants de la Basse-Chaldée n'avaient point 
une civilisation totalement distincte de celle des 
Sémites, il fait des Sumériens une race distincte 
et leur attribue toute cette civilisation. Les 
Sémites qui ont envahi le pays des Sumériens 
« arrivaient avec le mince bagage du nomade 
et, à la population sédentaire, anciennement 
civilisée, au milieu de laquelle ils s'installaient, 
ils empruntèrent tout : écriture, art, sciences, 
institutions, religion, tout — sauf la langue' ». 
Tout, c'est beaucoup dire. En effet, les Sémites 
d'Assyrie et de Babylonie ne sont point les seuls. 
Ceux qui ont vécu du torrent d'Egypte à l'Oronte 
avaient, eux aussi, des institutions, des religions, 
des coutumes ressortissant au même état d'esprit. 
Sauf ce qui regarde la religion, les Israélites 
eux-mêmes ne font pas exception, et les Arabes, 
malgré leur existence nomade, ont la même 
imagination. 

1. Les Conférences Chateaubriand, La Chaldée, page h 



328 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

Sur ce, on peut faire deux hypothèses. 

Ou bien les Sémites ont trouvé cette civilisa- 
tion, ces institutions, ces religions, dans tous ces 
pays de culture, ou ils les ont apportées. La 
première hypothèse suppose que partout les no- 
mades vainqueurs ont trouvé le même esprit 
religieux, les mômes institutions et qu'ils les ont 
adoptées. 

Peut-on citer dans l'histoire ancienne l'exem- 
ple d'un peuple victorieux assez fortement 
groupé pour conserver sa langue et qui ait 
renoncé à sa religion pour embrasser celle du 
vaincu ? Comment expliquer que ces institutions 
fussent les mêmes dans cet espace immense ? 
Quelle relation entre ces populations et le terri- 
toire assez restreint de la Basse-Chaldée? Les 
Sumériens que nous voyons toujours conquis par 
les Sémites, avaient-ils été d'abord des conqué- 
rants? Ou s'étaient-ils répandus dans toute cette 
partie du monde ancien? 

Si, au contraire, les Sémites ont apporté par- 
tout avec eux leurs institutions, comment avaient- 
ils été tous à l'école des Sumériens? Prenons un 
exemple. Si les institutions du Code de Ham- 
mourabi sont les institutions de Sémites devenus 
civilisés, on s'explique fort bien leur ressem- 
blance avec celles des Hébreux, plus rappro- 
chés de la vie nomade. Mais comment les insti- 
tutions des Sumériens civilisés ont-elles été la 
source commune des deux Codes ? 

D'un côté, nous avons un groupe considérable 



LES FOUILLES DE SUSE. 329 

de populations qui apparaissent au grand soleil 
de l'histoire, populations énergiques, douées en 
particulier d'un sentiment religieux profond. 
Leurs religions sont en parfaite harmonie avec 
leurs institutions, leurs institutions étaient assez 
bien adaptées à la race pour se retrouver dans 
les grandes lignes parmi des situations aussi 
différentes que la vie nomade et la vie de cul- 
ture. Et il faut que tous ces peuples aient em- 
prunté tout, écriture, art, sciences, institutions, 
religion, tout, à un petit peuple subjugué par 
une de leurs tribus ! Or, quelle raison a-t-on 
de soutenir que les Sémites ont emprunté leur 
écriture au dehors ? Les principales sont que cette 
écriture n'est bien adaptée ni aux sons, ni aux 
vocables sémitiques. Raisons très graves et peut- 
être décisives. Si l'on constatait que l'écriture 
est faite pour la langue, le problème ne se pose- 
rait pas. Mais il faut raisonner de même lors- 
qu'il s'agit du reste. La langue des Sémites est 
en parfaite harmonie avec leur imagination, 
leur imagination se retrouve dans leurs institu- 
tions, leurs religions', et on pourrait ajouter 
leurs arts. Comment peut-on supposer qu'ils ont 



1. M. Tluireau-Dangiii tlit excellemiaenl f/. /.. p. 3) : « Le réa- 
lisme est peut-élre le trait le plus caractéristique et le fond même 
de l'esjjrit chaldéen. Cette philosophie aboutit tout naturelle- 
ment au pessimisme. De la littérature chaldOeune se dégage une 
conception âpre et sombre do la condition luuiiainf. toute péné- 
trée par l'horreur de la rnort, la hantise du péché, la crainte de 
l'invisible », etc. Ce sont là des traits communs à tous les Sémites, 
c'est le fond de l'esprit sémitique. 



330 MÉLANGES D HISTOIRE RELIGIEUSE. 

emprunté tout cela aux Sumériens, appartenant 
à une race différente, et vaincus? 

L'exemple des Romains et des Grecs revient 
toujours à la pensée : Graecia vida ferum vic- 
torem cepit. Mais il faut se rappeler aussi à 
quelle mesure Viraile a réduit l'adage d'Horace. 
Que les Grecs fassent des statues et soient de bons 
avocats, mais c'est à Rome de gouverner les 
peuples. Et même à Ryzance, le Grec dut se con- 
traindre à rédiger des lois selon l'esprit romain. 
Encore les deux peuples avaient-ils conscience 
d'une ancienne parenté qui leur permettait d'éta- 
blir l'équivalence de leurs dieux. Rome pourtant 
ne renonça jamais aux siens. 

L'hypothèse de M. Thureau-Dangin est fort 
radicale. 

Celle que j'ai proposée me parait toujours 
beaucoup plus simple. Je ne songe pas à nier 
le phénomène de l'invasion des Sémites no- 
mades et leur adaptation à une civilisation plus 
avancée. Mais l'adaptation est d'autant plus 
facile qu'il n'y a point entre les vainqueurs et 
les vaincus des différences trop profondes. Les 
Sémites de Sargon d'Agadé et de Hammourabi 
en pénétrant en Chaldée y ont trouvé une civi- 
lisation supérieure à la leur et l'ont adoptée. 
Mais c'est précisément parce qu'il y avait entre 
les deux populations une sorte d'harmonie préé- 
tablie dont ils ne se sont probablement pas 
doutés eux-mêmes. 

Peut-être dira-t-on que dans ces termes la 



LES FOUILLES DE SUSE. 331 

question se réduit à savoir si les Sumériens 
étaient de la même race que les Sémites, ce 
qui nous échappe et n'a pas grande consé- 
quence, la notion de race étant si peu déter- 
minée. 

Aussi ne s'agit-il pas ici de la transmission 
du sang. Ni la race n'est une donnée distincte 
sans une certaine civilisation propre, ni une 
civilisation n'est parfaitement homogène si elle 
ne produit pas au dehors l'impression d'une 
race distincte. La question est posée entre deux 
groupes sociaux ayant des caractères différents. 
V eut-il en Basse-Chaldée deux civilisations 
assez distinctes pour qu'on les oppose l'une à 
l'autre, celle des Sumériens et celle des Sémites? 
M. Thureau-Dangin répond comme nous qu'il 
n'y eut qu'une civilisation et que c'est celle des 
Sumériens, qui a transformé les Sémites, sauf 
la langue. Mais puisque cette civilisation est 
partout ailleurs celle des Sémites, on demande 
les preuves de l'existence des Sumériens, non 
Sémites, race et civilisation, si aucune institu- 
tion, aucun usage religieux, et pour ainsi dire 
aucune métaphore, ne peut être alléguée qui 
ne s'explique comme découlant naturellement 
de l'esprit sémitique. On nous dit que les Sumé- 
riens avaient une langue à eux. Je suis tout dis- 
posé à suivre l'enseignement des maîtres pour 
ce qui regarde la philologie cunéiforme, mais 
je vois qu'ils ne sont point entièrement d'ac- 
cord, et je voudrais que l'hypothèse d'une lan- 



332 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE. 

gue sumérienne parlée en Chaldée^ et véhicule 
d'une civilisation avancée, fût conciliable avec 
le développement normal des Sémites, bloc 
fort résistant. 

Et enfin s'il y eut en Basse-Chaldée avant 
l'arrivée des Sémites des Sumériens parlant et 
écrivant une langue non sémitique, tout ce que 
nous pouvons conclure, c'est que les Sémites 
envahisseurs leur ont emprunté cette écriture 
avec un certain usage de la langue. De même 
qu'ils ont contraint cette écriture à écrire leur 
propre langage, ils ont imposé aux Sumériens 
la domination de leurs religions et de leurs 
institutions. La civilisation chaldéenne s'exprime 
dans une langue sémitique parfaitement adaptée, 
et c'est le cas des autres Sémites. C'est un fait. 
Il faudra donc, si l'on veut réserver aux Sumé- 
riens quelques éléments hétérogènes, faire la 
preuve de cette hétérogénéité, selon l'ancienne 
méthode. Concéder qu'il n'y eut qu'une civili- 
sation, c'est réduire à rien la part des Sumé- 
riens, si l'on ne veut leur accorder tout, ce qui 
est trop. 

1. M. Brùnnow ne voit en Rabylonie que très peu de restes 
d'une civilisation proprement sumérienne. II lui paraît plus 
vraisemblable que les Sumériens habitaient le nord ou le nord- 
ouest de la Mésopotamie. Les Sémites leur auraient emprunté 
leur écriture et leur littérature. Et à supposer que les Sumé- 
riens aient dominé à un certain moment sur la Babylonie, tous 
ies éléments non sémitiques de ce pays ont été absorbés par les 
Sémiles,,elc. {Zeilschrl.fi, fiir Assyriologie, tome XXVIII (1913), 
p. 377 ss.). 



TABLE DES MATIERES 



Pages. 

I. — La colonie juive de l'Ile d'Élépliantine. . . . i 

11. — Palmyrc 32 

\\\. — Les religions orientales el les origines du 

christianisme, à propos de livres récents. 09 

IV. — Daphm', par Alfred de Vigny 131 

V. — Saint Jérôme et saint Augustin, à propos 

des origines de la Vulgale 167 

VL — Un évèque syrien du V siècle, Rabulas, 

évêque d'Édesse, t 43^ 18:j 

VIL — Le miracle grec et les rythmes de l'art, à 

propos d'un livre récent 227 

VIII. — Les fouilles de Suse d'après les travaux de 

la Délégation en Perse. 280 



Typographie rirmin-Diilot et C'^i — Parisi 



Melan-^es d'histoire religieuses. 415