Skip to main content

Full text of "Oeuvres complètes ..."

See other formats


Google 



This is a digital copy of a book thaï was prcscrvod for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project 

to make the world's bocks discoverablc online. 

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject 

to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books 

are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover. 

Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the 

publisher to a library and finally to you. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the 
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to 
prcvcnt abuse by commercial parties, including placing technical restrictions on automatcd qucrying. 
We also ask that you: 

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for 
Personal, non-commercial purposes. 

+ Refrain fivm automated querying Do nol send aulomated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine 
translation, optical character récognition or other areas where access to a laige amount of text is helpful, please contact us. We encourage the 
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help. 

+ Maintain attributionTht GoogX'S "watermark" you see on each file is essential for informingpcoplcabout this project andhelping them find 
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep il légal Whatever your use, remember that you are lesponsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just 
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other 
countries. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can'l offer guidance on whether any spécifie use of 
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search mcans it can bc used in any manner 
anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite seveie. 

About Google Book Search 

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps rcaders 
discover the world's books while hclping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full icxi of ihis book on the web 

at |http : //books . google . com/| 



Google 



A propos de ce livre 

Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec 

précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en 

ligne. 

Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression 

"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à 

expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont 

autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont 

trop souvent difficilement accessibles au public. 

Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir 

du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains. 

Consignes d'utilisation 

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages apparienani au domaine public cl de les rendre 
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. 
Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les 
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des 
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées. 
Nous vous demandons également de: 

+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers. 
Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un 
quelconque but commercial. 

+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez 
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer 
d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des 
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile. 

+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet 
et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en 
aucun cas. 

+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de 
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans 
les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier 
les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google 
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous 
vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère. 

A propos du service Google Recherche de Livres 

En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite 
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet 
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer 
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adresse fhttp: //books .google. com| 







"^/^RABi^^' 



Hf^E BALZAC 

— ŒUVRES COMPLÈTES — 



HISTOIRE 



DES TREIZE 



FIRRA6U8. — LÀ DUGHESSB DE LANGEAIS 



LA FILLB AUX YEUX D*OR 




PARIS 

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR 

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 

3, RUE AUBER, 3 

1898 
Droits de reproduction et de ttaducUoix i^^^t^^^ 



aC£;NfiS Dfi LA VIE PARISIENNE 



HISTOIRE DES TREIZE 



1 ^^otÛvrb^ÔmplSt^^^^o^ÂÎSI 


1 BSlTEU 1 




Li Haisoji do Ceai-qdi-Pelotr,. 


H Le CHEF-D'OEptBK raCOHND 1 


LEMÉtfiCUI dbCàmpioni , 

HÉH01BES BI DEUX JEUHES Bliiuill 

Un Ménise be Gabçon , 






' Lk Contrit BE MuuiQE 1 






L» Pkad be CbageiB J 




' Un DÉBUT DANS Ll Vœ 1 


Petites Uisfa» dr u Yie cm 

PaSttETTE * 

Ll RiCHEHCBE DE L'AbSOLD },' 












m L* Femik CE Tbkntb Aks- 1 

Usa FuLEo'È™ 1 


SpLISDEUHS et MlfliRïS DES COD^ 


Sur CiiuLBiNE te MiDicis 

Une TÉNiBHiiBE AfriiHi. , 






Lonis LitiBEBT 1 











TABLE 



Pages. 

PRÉFACE . f 1 

I. «- FERRAOUS, CHEF DES DÉVORANTS 9 

II. — LA DUCHESSE DE LANGEAIS 165 

III. — LA FILLB AUX YEUX d'OR 353 

INDEX • 453 



EMILE C0LIN — IMPRIMKRI^ T>^ l'k^^'^^ 



PREFACE 



I rencontré, sous l'Eicpife et daDs Paris, treiz&V 
! paiement frappés du même sentiment, touflf 
^ d'une assez grande énergie pour être fidèles à la 
, assez probes entre eni pour De point se 
, akirs même que leurs intérêts se trouvaient op- 
a profondément politiques pour dissimuler les 
s qui ies unissaienc, assez forts pour se mettre 
s de toutes les lois, assez hardis pour tout entre- 
, et assez beureux pour avoir presque toujours 
s lears desseins; ayant ooutu \fcs v\^K ^casSia. 
t Jetirs défaites ■, mawie£&ù)\^a. '»- ^ 



w 



SCÈNES DE LA VIE PAKISIliNNE 



peur, et n'ayant tremblé ni devant le prince, ni dera 
le bourreau, ni devant l'innoceoce ; s'étant acceptés tûâ 
tels qu'ils étaient, sans tenir compte des préjugés sociau 
criminels sans doute, mais certainement remarquabl 
parquelqiies-unesdesqaaliiés qui font les grands liomnM 
et ne se recrutant que parmi les hommes d'élite. EnQ 
pour que rien ne manquât à la sombre et mysiérieQ 
poésie de cette histoire, ces treize hommes sont refi 
inconnus, quoique tous aient réalisé les plus biz^ 
idées que suggère à l'imaginylion la fantastique puif 
faussement attribuée aux Manfied, aux Faust, aux 
moth; et tous aujourd'hui sont brisés, disperaésdi 
Ils sont paisiblement rentrés sous le joug des lois dl 
de même que Mor^jaii, l'Achille des pirates, 
ravageur, colon tranquille, et disposa sans remords,, 
lueur du foyer domestique, de millions ramassés 
sang, à la rouge clarté des incendies. 

Depuis la mort de Napoléon, un hasard que l'autài 
doit taire encore a dissou; ma liens de cette 
curieuse, autant que peu. l'être le plus noir des roi 
de madame Hadcliiïe. La permission assez étranga 1 
raconter à sa guise quelques-unes des aventures arrÎTiJ 
à ces hommes, tout en respectant certaines convenanej 
ne lui a été que récetument donnée par un de ces hra 
anonymes auxquels la société tout entière fut occulleml 
soumise, et chez lequel il croit avoir surpris un vap 
désir de célébrité. 

Cet homme, en apparence jeune encore, à che^ 
bloads, aux yeux bleus, dont la voix douce « 
semblan aunoucer une âme îémmme, feiiiiv çïûïi 



td 



HISTOIRE DES TREIZE, 
ieux dans ses maiiièi'es, il causait avec ama> 
kendatt n'avoir que quaraoïe ans , et pouvait 
p aux plus liantes classes sociales. Le nom qu'il 

paraissait être un nom su[^së; dans le monUe, 
De était inconuue. Qu'est-il? on ne sait, 
pe, en confiant à l'auteur les choses exlraonii- 
'il lai a révélées, l'inconnu voulait-il les voir en 
iorte reproiluites, et jouir des énjotions qu'elles 
attre au cœur de la foule, sentiment analogue à 
agitait Macphersoa quand le nom d'Ossian, sa 
inscrivait dans tous les langages. Et c'était, 
: l'avocat écossais, une des sensations les plus 
les plus rares du moins, que l'homme puisse tB 
•est-ce pas l'incognilo du génie? Écrire I7(iné- 
'flf il à Jérusalem, c'est prendre sa pari dahs la 
naine d'un siècle', mais doter son pays d'un 
n'est-ce pas usurper sur Dieu? 
p connaît trop les lois de la narration pour 
s engagements que cette courte préface lui fait 
!î mais il connaît asser l'histoire des Treize 

certain de ne jamais se Irourer au-dessous du 
[ue doit inspirer ce programme. Des drames dé- 
)e sang, des comédies pleines de terreurs, des 
iti roulent des têtes secrètement coupées, lui 
DÛés. Si quelque lecteur n'était pas rassasié des 
froidement servies au public depuis quelque 
pourrait lui révéler de cal mes atrocités, de sur- 
tragédies de famille, pour peu que le désir de 

lui fût témoigné. Mais il a chois\ àe ■çtWfetev.ç.e. 

rea les p!as douces, celles où des sceues 'ç'M'eâ 



Il 



[uad 
priai 
rs, % 



(l'ai 



4 SCÈNES DU LA VIE PARISIliNHE. 

succèdent à l'orage des passions, où la femme est radieuse 
de verLiis et de beauté. Pour l'honneur des Treize, H 
s'en reuconire de telles dans leur histoire, qui peut-être 
sera jug^e digne d'être mise un jour en pendant de cellB 
des Qibustiers, ce peuple à part, si curieusement énw- 
giqiie, si attachant malgré ses crimes. 

Un auteur doit dédaigner de convertir son récit, qu! 
ce récit est véritable, en une espèce de joujou à surpris 
et de promener, à la manière de quelques romanciers, 
lecteur, pendant quatre volumes, de souterrains en sou- 
terrains, pour lui montrer un cadavre tout sec, et lui dira) 
en forme de conclusion, gu*il lui a constamment faitpea 
d'une porte cachée dans quelque tapisserie, ou d'un mQI 
laissé par mégarde sous des planchers. Malgré sou avef 
sioo pour les préfaces, l'auteur a dû jeter ces phrases « 
tête de ce fragment. Ferragus est un premier épisode qa 
tient par d'invisibles liens à l'histoire des Treize , don 
la puissance naturellement acquise peut seule expliqw 
certains ressorts, en apparence surnaturels. Quoiqu'il sc^ 
permis aux conteurs d'avoir une sorte de coqueiierj 
littéraire, en devenant historiens, ils doivent renoncer a 
bénéfices que procure la bizarrerie des titres sur lesquel 
fondent aujourd'hui de légers succès, Aussi l'auteur ei 
|)liqaera-l-il succinctement ici les raisons qui l'ont oblig 
d'accepter des intitulés peu naturels au premier abord. 

Feiragut est, suivant une ancienne coutume, un iioi 
.pris par un chef de dévorants. Le jour de leur élection, ce 
Sliefs cuntÎDueut celle des dynasties dévorantesques don 

^oiij ieur p}aîl le plus, comme le fout les papes ii leu 

letaeac, pour [es dynasties potiU&caXes. k\»a\ \e,ï> it-*^ 



^t Trem 



HISTOltiE DES TREIZE. 



ht Trempe-laSoupe IX, Ferragus XXI!, TutatiutlIII. 
he-Fer IV, de même que l'Église a ses Clément XIV, 
oire IX. Jules II, Alexandre VI, etc. Maintenant, que 
les dévorants? Dévorants est le nom d'une des tribus 
)Tnpagnons ressoriissanl jadis à la grande association 
ique formée entre les ouvriers de la chrétienté pour 
,ir le temple de Jérusalem. Le compagnonnage est en- 
debout en France dans le peuple. Ses traditions puis- 
!S sur des têtes peu éclairées et sur des gens qui ne 
point assez instruits pour manquer à leurs serments 
raient servir à de formidables entreprises, si quelque 
lier génie voulait s'emparer de ces diverses sociétés. 
ffet, là, tous les instruments sont presque aveugles: 
e ville en ville, existe pour les compagnons, depuis 
emps immémorial, une obade, espèce d'étape tenue 
me mère, vieille femme, bohémienne à demi, n'ayant 
à perdre, sachant tout ce qui se passe dans le pays, 
îvouée, par peur ou par une longue habitude, à la 
i qu'elle loge et nourrit en détail. Enfin, ce peuple 
jgeant, mais soumis à d'immuables coutumes, peut 

K; yeux en tous lieux, exécuter partout une volonté 
juger, car le plus vieux compagnon est encore 
;e où l'on croit à quelque chose. D'ailleurs, le 
^ entier professe des doctrines assez vraies, assez 
érieuses, pour électriser palriotiquement tous les 
tes, si elles recevaient le moindre développement, 
l'attachement des compagnons à leurs lois est si pas- 
né, que les diverses tribus se livrent entre elles de 
lan ta combats, afin de défendre quelques (\\ies\.\iati% 4s. 
Btt. Bôureusement poar l'ordre pub\\c a.cw.'à,^'*»*- 



f SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE, 

dévorant est ambitieux, il conslruit des maisons, ' 
fortune, et quille le compagDOiiDage. ïl y aurait beauct 
de choses curieuses à dire sur jes compagnons du Devt 
les rivaux des dévorants, et sur toutes les difTérentes set 
d'ouvriers, sur leurs usa[,'es et leur fraleroilé, sur les r 
poils qui se trouvent entre eux et les francs-maça 
mais ici ces détails seraient déplacés. Seulemeni, l'aut 
ajoutera que, sous l'ancieime monarchie, il n'était ] 
sans exemple de trouver un Treinpe-I a-Soupe au sen 
du roi, ayant place pour cent et un ans sur ses galëi* 
mais, de là, domiuant toujours sa tribu, consulté p 
gieuseraent par elle; puis, s'il quittait sa chiourme, t 
tniii de rencontrer aide, secours et respect on lous lie 
Voir son chef aux galères n'est pour la tribu fidMequ' 
(le ces malheurs dont la Providence est respout^able, m 
qui ne dispense pas les dévorants d'obéir au pouvoir c 
par eux, au-dessus d'eux. C'est l'exil momentané de U 

^^BÎ légitime, toujours roi pour eux. Voici donc l« 

^Htaianesque atlaché au tiom do Ferragiis et à celui de i 

^^ftants complètement dissipé. 

^^^uam aux Troiste, l'auteur se sent assez fortemi 
appuyé par les détails de cette histoire, priisque ron 
niîsque, pour abdiquer encore l'un des plus beaux f 
vilégus de romancier dont H y ait exemple, et qui, i 
le Cliâtulet de la littérature, pourrait s'adjuger ii hi 
prix, et imposer le public d'autant de volumes que lui 
a donné la CopcraMPOtniME. Les Treize étaient lous ( 
hommes trempés comme le fut Trelawney, l'ami de li 
By ron, et, dil-on, l'original du ConaiVe,- tous faialisti 

^^Mst/e cœur et de poésie, mais ennuyés àe\a Nva ç\< 






HISTOIRE DES TREIZE. 7 

qu'ils menaient, entraînés vers des jouissances asiatiques 
par des forces d'autant plus excessives que , longtemps 
endormies, elles se réveillaient plus furieuses. Un jour, 
l'un ieux» après avoir relu Venise sauvée, après avoir 
admiré l'union sublime de Pierre et de JaflSer, vint à son- 
ger aux vertus particulières des gens jetés en dehors de 
l'ordre social, à la probité des bagnes, à la fidélité des 
voleurs entre eux, aux privilèges de puissance exorbitante 
que ces hommes savent conquérir en confondant toutes 
les idées dans une seule volonté. Il trouva l'homme plus 
grand que les hommes. 11 présuma que la société devait 
appartenir tout entière à des gens distingués qui, à leur 
esprit naturel, à leurs lumières acquises, à leur fortune, 
joindraient un fanatisme assez chaud pour fondre en un 
seul jet ces différentes forces. Dès lors, immense d'action 
et d'intensité, leur puissance occulte, contre laquelle 
l'ordre socijal serait sans défense , y renverserait les ob- 
stacles, foudroierait les volontés, et donnerait à chacun 
d'eux le pouvoir diabolique de tous. Ce monde à part 
dans le monde, hostile au monde, n'admettant aucune 
des idées du monde, n'en reconnaissant aucune loi, ne 
se soumettant qu'à la conscience de sa nécessité, n'obéigk 
sant qu'à un dévouement, agissant tout entier pour un 
seul des associés quand l'un d'eux réclamerait l'assistance^ 
de tous : cette vie de flibustiers en gants jaunes et en 
carrosse; cette union intime de gens supérieurs, fi'oids et 
railleurs, souriant et maudissant au milieu d'une société 
fausse et mesquine; la certitude de tout faire plier sou$ 
un caprice, d'ourdir une vengeance avec habileté, de vivre 
dans treize cœars; puis le bonheuT cowXivwvx ^^^«Sx^ nssî^. 



w f^m 

^B SCÈNES OB LA VIE PARISIENNE ■ 

^^necret de haiae en face des hoinrues, d'être toujours sr^Ê 

' coDire eux, et de pouvoir se retirer en soi avec \^Ê 

idée de plus que n'en avaient les gens les plus reoufl 

quables : celle religion de plaisir et d'égoîsme fanaraP 



par^n 

ian^H 

coffi^ 



quables : celle religion de plaisir et d'égoîsme fanatil 
treize hommes, qui recommencèrent la Société de Jésui 
au proQl du diable. Ce fut horrible et sublime. Puis It 
pacte eut lie» ; pais il dura, précisément parce qu'il par^ 
sait impossible. Il y eut donc, dans Paris, treize f 
qui s'apparlennient el se méconnaissaient tous dam 
MHlonde; mais qui se retrouvaient réunis, le soir, coffid 
^^Bes conspirateurs, ne se cachant aucune pensée, usant 
^Hnur à tourd'une fortune semblable à celle du Vieux de la 
j^îlontagne ; ayant les pieds dans tous les salons, les mains 
dans tous les coffres-forts, les coudes dans la rue, leurs 
têtes sur tous les oreillers, et, sans scrupule, faisant 
tout servir à leur fantaisie. Aucun clief ne les commanda, 
personne ne put s'arroger le pouvoir; seulement, la pas- 
sion la plus vive, la circonstance la'plus exigeante p 
I première. Ce furent treize rois inconnus, mais i 
iienl rois, et plus que rois, des juges et des bourres 
i, s'étant fait des ailes pour parcourir la société du bi 
9 bas, dédaignèrent d'y être quelque chose, parce qu 
pouvaient tout. Si l'auteur apprend les causes de le 
fedlcation, il les dira. 

Maintenant, il lui est permis de commencer le i 
des trois épisodes qui, dans cette histoire, l'ont plus i 
ticuliërement séduit par la senteur parisienne des déU 
et par la bizarrerie des contrastes. 

m Parié, I83i. 



[ISTOIRE DES TREIZE. 



FERHAGUS, CHEF DES DÉVORANTS 

A HECTOR BERLIOZ. 

n est dans Paris certaines rues déshonorées autant qtt 

peut rStt'e un homme <:oupal)ie d'infamie; puis il exist 

des rues nobles, puis des rues simplement honnêtes, puî 

de jeunes rues sur la moralité desquelles le public r 

s'est pas encore formé d'opinion; puis des rues assassina; 

des rues plus vieilles que de vieilles douairières ne son 

vieilles, des rues estimahles, des rues toujours propre^ 

des rues toujours sales, des rues ouvrières, iravaiileuses 

mercantiles. EnÛn, les rues de Paris ont des qualités I 

maines, el nous impriment par leur physionomie certain* 

idées contre lesquelles nous sommes sans défense. 

a des rues de mauvaise compagnie oii vous ne voudria 

.'. *pas demeurer, et des rues où vous placeriez volonti^ 

^^■t« séjour. Quelques rues, ainsi que la rue Montmartre 

^^Kune belle tête et fmissent en queue de poisson. '. 

^^^de la Paix est une large rue, une grande rue; mai 

i -ïille ne réveille aucune des pensées gracieusement uobla 

qui surprennent une àme impressible au milieu de la n 

Boyale, et elle manque cerlainemeut de la majesté ql 

règne dans la place Vendôme. Si vous vous promené 

dans les rues de l'Ile Saint-Louis, ne demandez raison d 

L tristesse nerveuse qui s'empare de Nûûa o^VN'^.'a 

, à l'air morue des maisons el ii?- ^txcvfe \>K«â® 



^^tris 

K. 



I 10 SCÈNES DE LA VIE PAItlSIENNE. ^M 

' déseris. Celte île, le cadavre des fermiers généraux, eS^? 

comme la Venise de Paris. La place de la Bourse est babii- 
t larde, active, prosiUuée ; elle n'est belle que par un clair 
de lune, à deux heures du malin ; le jour, c'est un abrégé 
de Paris; pendant la nuit, c'est comme une rêverie de la 
Grfcce. La rue Ïraversière-Saint-Honoré n'ost-elle pas une 
rim infâme? 11 y a là de méchantes petites maisons à deus 
croisées, où, d'élage en étage, se trouvent des vices, des 
crimes, de la misfre. Les rues étroites exposées au nord, 
où le soleil ne vient que trois ou quatre fois dans l'année, 
sont des rues assassines qui tuent impunément; la justice 
d'aujourd'hui ne s'en mêle pas; mais autrefois le parle- 
ment eût peut-être mandé le lieutenant do police pour 
vitupérer à ces cauies, et aurait au moins rendu quelqi 
arrêt contre la rue. comme jadis il en porta ftitiire 
perruques du chapiire de Beauvais. Cependant, M. Benois- 
ton de CliâteauDâuf a prouvé que la mortalité de ces rues 
était du double supérieure à celle des autres. Pour ré; 
mer ces idées par un exemple, la ruo Fromeniea' 
elle pas tout à la fois meurtrière et de mauvaise v 
obwrvutions, incompréhensibles au delà de Paris, sen 
sans doute saisies par ces hommes d'étude et de pensi 
de poésie et de plaisir qui savent récolter, en flânant dai 
Paris, la masse de jouissances flottantes, à loute heui 
entre ses murailles; par ceux pour lesquels Paris est 
plus délicieux des monstres : là, jolie femme; plus loil 
vieux et pauvre; ici, tout neuf comme la monnaie d' 
nouveau règne; dans ce coin, élégant comme une femi 
^ /a mode. Monslro complet d'ailleurs! Ses greniers, > 
yàce de tête pleine de science et de génie ; ses \iteTOWTft 



HISTOIRE DES TREIZE. U 

étages, estomacs heureux; ses boutiques, véritables pieds: 
de là partent tous les trotteurs, tous les affairés. Ëhl 
quelle vie toujours active a le monstre I A peine le dernier 
frétillement des dernières voitures de bal cesse-t-il au 
cœur que déjà ses bras se remuent aux barrières, et il 
se secoue lentement. Toutes les portes bâillent, tournent 
sur leurs gonds, comme les membranes d'un grand ho- 
mard, invisiblement manœuvrées par trente mille hommes 
ou femmes, dont chacune ou chacun vit dans six pieds 
carrés, y possède une cuisine, un atelier, un lit, des en- 
fants, un jardin, n'y voit pas clair, et doit tout voir. 
Insensiblement les articulations craquent, le mouvement 
se communique, larue parle. A midi, tout est vivant, les 
cheminées fument, le monstre mange; puis il rugit, puis 
ses mille pattes s'agitent. Beau spectacle I Mais, ô Paris! 
qui n'a pas admiré tes sombres passages , tes échappées 
de lumière, tes culs-de-sac profonds et silencieux; qui n'a 
pas entendu tes murmures, entre minuit et deux heures 
du matin, ne connaît encore rien de ta vraie poésie ni de 
tes bizarres et larges contrastes. Il est un petit nombre 
d'amateurs, de gens qui ne marchent jamais en écervelés, 
qui dégustent leur Paris, qui en possèdent si bien la phy^ 
sionomie, qu'ils y voient une verrue, un bouton, une 
rougeur. Pour les autres, Paris est toujours cette mons- 
trueuse merveille, étonnant assemblage de mouvements, 
de machines et de pensées, la ville aux cent mille romans, 
la tête du monde. Mais, pour ceux-là, Paris est triste m 
gai, laid ou beau, vivant ou mort; pour eux, Paris est um 
créature; chaque homme, chaque fraction de maison est 
un lobe du tissu cellulaire de ceUfcgc^tiàÇi <»>^>û8asv^%^^ 



13 SCÈNES DE LA VIE PAKI5IENNE. 

laquelle ils connaissent parfaitement la tâte, le cœur i 
les mœurs fantasques. Aussi ceux-là sont-ils les amaa 
de Paris : ils lèvent le nez à tel coin de me, sûrs d' 
trouver le cadran d'une horloge ; ils disent à un ami doi 
la tabatière est vide : « Prends par tel passage, il y 
débit de tabac, à gauche, près d'un pâtissier qui a ui 
jolie femme. » Voyager dans Paris est, pour ces poètes, i 
luxe coûteux. Comment ne pas dépenser quelques minute 
devant les drames, les désastres, les figures, les pitU 
resques accidents qui vous assaillent au milieu de cetf 
mouvante reine des cités, \êiue d'affiches et qui néai 
moins n'a pas un coin de propre, tant elle est complaisan 
aux vices de la nation française 1 A qui n'est-il pas i 
de partir, le matin, de son logis pour aller aux extrëmîtl 
de Paris, satis avoir pu en quitter le centre à l'heure i 
dtnerî Ceux-là sauront excaser ce début vagabond qu 
cependant, se résume par une observation éminemmet 
utile et neuve, autant qu'une observation peut être neuv 
ïParis, ou il n'y a rien de neuf, pas mâme la statue po3< 
d'hier sur laquelle un gamin a déjà mis son nom. Ot 
donc, il est des rues, ou des Ans de rue, il est certainfl 
maisons, inconnues pour la plupart aux personnes d 
grand monde, dans lesquelles une femme appartenant 
ce monde ne saurait aller sans faire penser d'elle le 
choses les plus cruellement blessantes. Si cette femme e 
richej si elle a voiture, si elle se trouve à pied, ou dS 
guisée, en quelques-uns de ces défilés du pays parîsiei 
elle y compromet sa répuialion d'honnéle femme. Mai 
ri, par hasard, elle y est venue à neuf heures du soi 
^^cojijeciares qu'un observateur peut se çwiûft\.Ua i 



HISTOIRE DES TREIZE. 



I, ^^ 



inent épouvantables par leurs conséquences. Enfin, 
& femme est jeuoe et jolie, si elle entre dans quelque 
I d'une de ces rues; si la maison a une allée 
mgue et sombre, humide et puante; si au fond de l'allée 
Iremblote la lueur pâle d'une lampe, et que sous cetle 
l^enr se dessine un horrible visage de vieille femme aux 
|B)gts décharnés: en vérité, disons-le, par intérêt pour les 
(Unes Bt jolies femmes, celte femme est perdue. Elle est 
b la merci du premier homme de sa connaissance qui la 
contre dans ces marécages parisiens. Mais il y a telle 
be de Paris où cette rencontre peut devenir le drame !e 
î effroyablement terrible, un drame plein de sang et 
l^amour, un drame de l'école moderne. Malheureuse- 
celte conviction, ce dramatique sera, comme le 
famé moderne, compris par peu de personnes; et c'est 
[acid*[Htié que de raconter une histoire à un public qui 
1 épouse pas tout le mérite local. Mais qui peut se 
Hter d'être jamais compris? Nous mourons tous incon- 

1. C'est le mot des femmes et celui des auteurs. 

I & buit heures et demie du soir, rue Pagevîn, dans un 

mps où la rue Pagevin n'avait pas un mur qui ne répétât 

p mot infâme, et dans la direction de la rue Soly, la plus 

roite et la moins praticable de toutes les rues de Paris, 

18 en excepter le coin le plus fréquenté de la rue Ja plus 

; au commencement du mois de février, il y a de 

i aventure environ treize ans, un jeune homme, par 

s hasards qui n'arrivent pas deux fois dans la 

!, tournait à pied le coin de la rue Pagevin pour entrer 

es Vieux-Augustins, du côté droit ,ci\vîAW^'»t* 

ia'sémeot la me Soly. Là, ce jeaue X^tnatoa^ot^^ '^'« 






1< 



SCÈNES DE LA VIE PAItlSIENISE. 



rait, lui, rue de Bourbon, trouva, dans la femme k gu 
qucs |}as de laquelle U marchait fort insouciamment, i 
vagues ressemblances avec la plus jolie femme de Paii 
une chaste et délicieuse personne de laquelle il était A 
secret passionnémeot amoureux, et amoureux sansespoia 
elle était mariée. Ea un uiomeut sou cœur bondit, i 
chaleur intolérable sourdit de son diaphragme et pafl 
dans toutes ses veines, il eut froid dans le dos et s 
dans sa tête un frémissement superficiel. Il aimait, il éla 
jeune, il connaissait Paris; et sa perspicacité ne lui pn 
mettait pas d'ignorer tout ce qu'il y avait d'infamie [ 
sibie pour une femme élégante, riche, jeune el jolie, à 
pronionei- là, d'un pied criuiinellemeni furtif. Elle, daj 
celle crotte, à celle heure 1 L'amour que ce jeune homn 
avait pour celle femme pourra sembler bien roinançsqa 
et d'auiant plus mâme qu'il était officier dans la garj 
royale. S'il eût été dans l'iufanterie, la chose serait encol 
vratsemblablti; mais, ufacier supérieur de cavaleiie, il a 
partenait à l'arme françniso qui veut le plus de rapid 
dans ses conquêtes, qui tire vauilé de ses mœurs amoi 
reuses auiaur que de son costume. Cependant, la pas 
de cet officier était vriiie, et à beaucoup de jeunes cceia 
elle paraîtra grande. Il aiuiail cette femme parce qu'e 
était vertueuse, il en aimait la vertu, la grâce déceat^ 
l'imposante sainteié, comme les plus chers trésors de i 
p3»iioti inconnue. Cette femnio était vraiment digne A'itA 
spirer un de ces amours platoniques qui se reticoati-eut^ 
comme des fleurs au milieu de ruîDes sanglantes dans % 
l'hisioire du moyen âge; digne d'Ôtre secrètement le prio- 
cf/ie de toutes les actions d'uD homme jeune ■, araoat ti 



HISTOIRE DES TREIZE. 15 

haut, aussi pur que le ciel quand il est bleu ; amour sans 
espoir et a;jquel on s'attache, parce qu'il ne trompe jamais; 
amour prodigue de jouissances effrénées, surtout à un âge 
où le cœur est brûlant, l'imagination mordante, et où les 
yeux d'un homme voient bien clair. Il se rencontre dans 
Paris des effets de nuit singuliers, bizarres, inconcevables. 
Ceux-là seulement qui se sont amusés à les observer 
savent combien la femme y devient fantastique à la brune. 
Tantôt la créature que vous y suivez, par hasard ou à des- 
sein, vous paraît svelte; tantôt le bas, s'il est bien blanc, 
vous fait croire à des jambes fines et élégantes ; puis la 
taille, quoique enveloppée d'un châle, d'une pelisse, se 
révèle jeune et voluptueuse dans l'ombre; enfin les clartés 
incertaines d'une boutique ou d'un réverbère donnent à 
l'inconnue un éclat fugitif, presque toujours trompeur, qui 
réveille, allume l'imagination et la lance au delà du vrai. 
Les sens s'émeuvent alors, tout se colore et s'anime; la 
femme prend un aspect tout nouveau; son corps s'em- 
bellit; par moments, ce n'est plus une femme, c'est un 
démon, un feu follet qui vous entraîne par un ardent 
magnétisme jusqu'à une maison décente où la pauvre 
bourgeoise, ayant peur de votre pas menaçant ou de vos 
bottes retentissantes, vous ferme la porte cochère au nez 
sans vous regarder. La lueur vacillante que projetait le 
vitrage d'une boutique de cordonnier illumina soudain, 
précisément à la chute des reins, la taille de la femme qui 
se trouvait devant le jeune homme. Ah! certes, elle seule 
était ainsi cambrée! Elle seule avait le secret de cette 
chaste démarche qui met innocemment ew \^\M Nrs* 
beautés des formes les plus attra^^tvX^?». ÇîfeXixX.^^* ^^^ 



16 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

châle du matin el le chapeau de velours du matin. A si 
bas de soie gris, pas une mouche; à son soulier, pas m 
éclaboussure. Le cliàle étail biea collé sur le buste, 11 ( 
dessinait vaguement les délicieux contours, et le jem 
homme en avait vu les blanches épaules au bah il savi 
tout ce que ce chèle couvrait de trésors, A la manié; 
dont s'entortille une Parisienne dans son chàle, à la m 
nière dont elle lève le pied dans la rue, un homme d'e 
prit devine le secret de sa course mystérieuse. 11 y a , 
ne sais quoi de frémissant, de léger dans la personne 
dans la démarche : la femme semble peser moins, elle vi 
elle va. ou mieux elle file comme une étoile, et vole en 
portée par une pensée que trahissent les (ilis et les jet 
de sa robe. Le jeune homme hâta le pas, devança , 
femme, se retourna pour la voir... Pst ! elle avait dispai 
dans une allée dont la porte à claire-voie et à grelot cl 
quait et sonnait. Le jeune homme revint, et vit cett 
femme montant au fond de l'allée, non sans recevoir l'ob 
séquieux salut d'une vieille portière, un lorlueux escaliâ 
dont les premières marches étaient fortement éclairées 
et madame montait lestement, vivement, comme do 
monter une femme impatiente. 

— Impatiente de quoi? se dit le jeune homme, qui 3 
recula pour se coller en espalier sur le mur de l'autre côl 
de la rue. 

Et il regarda, le malheureux, tous les étages 
maison avec l'attention d'uD agent de police cherchaa 
son conspirateur. 

C'était une de ces maisons comme il y en a des millier 
éfisns, maison ignoble, vulgaire, étroite, jauntoft fe\w 



HISTOIBB DES TREIZE. 

latro éiages et à trois feoêtres. La boutique et l'entn 

appartenaient au cordonnier. Los persiennes du ptd 

étage étaient fermées. Où allait madame? Le jeuJ 

te crut entendre les tintemenls d'une sonnette da| 

du second. Effectivement, une lumière s'ai 
une pièce à deux croisées fortement éclairées, et illd 
Ulioa soudain la troisième dont l'obscurité annonçait uifl 
première cbumbre, sans doute le salon ou la sali 
ger de Tappariement, Aussitôt la silhouette d'un chapeaS 
de femme se dessina vaguement, la porte se ferma, 
première pièce redevint obscure, puis les deux dernières 
croisées reprirent leurs teintes ronges. Là, le jenne homme - 
entendit ; Gare! et reçut un coup à l'épaule, 

— Vous ne faites donc attention à rien ! dit une gro 
voix. 

C'était la voix d'un ouvrier portant une longue pîancïl 
sur son épaule. Et l'ouvrier passa. Cet ouvrier était l'homn] 
de la Providence, disant à ce curieux : « De quoi te méJeS 
tu? Songe à ton service, et laisse les Parisiens à leurs p 
[ites affaires. » 

Le jeune homme se croisa les bras; puis, n'étant vu 4 
personne, il laissa rouler sur ses joues des larmes d 
sans les essuyer. Enflo, la vue des ombres qui se jouaiei 
sur ces deux fenêtres éclairées lui faisait mal, il regarifi 
au hasard dans la partie supérieure de la rue des Viem 
Augustins, et il vit un ûacre arrêté le long d'un mur, à 
endroit où il n'y avait ni porte de maison ni lueur i 
boutique. 
Est-ce -elle? n'est-ce pas elle? La vie ou la moït ^>k -q 
it. Et cet amaat attendait. 11 resta \a çe.nà.wA'ùxv^feôa 



^pEst 



i 



SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE, 
•vingt tninutes, Après, la femme descendit, et il roi 
alors celle qu'il aimait secrètement. NéanmoioSi 
ilut douter eocore. L'inconnue alla vers le ûacre 



- La maison sera toujours là, je pourrai toujouiA 
fouiller, se dit le jeuae bomme, qui suivit la voiture 
courant aiîQ de dissiper ses derniers doutes, et bientAf 
n'en conserva plus. 

Le Ûacre s'arrêta rue de Rich^ieu, devaat la boutiq 
d'un magasin de fleuis, près de la rue de Ménars. La dai 
descendit, entra dans la boutique, envoya l'argent dû , 
cocher, et sortit après avoir choisi des marabouts. E 
marabouts pour s«s clieveux uoirs! Brune, elle avait i 
prodié de sa til'te le plumage pour en voir l'effet. L'offia 
K|croyait entendre la conversation de cette femme avec ] 
iristes. 

- Madame, rien ne va mieux aux biunes, les brun 
[^quelque chose de trop précis dans les contours, et I 

rabouts prét»ntà leur toilette un ftov qui leur maoqa 
bdame la duchesse de Langeais dit que cela donne à u] 
ne quelque chose de vague, d'ossiauique et de tr 
une il faut. 

- Bien. Envoyec-les-moi piomplemenl. 
'uis la dame tourna lestement vers ta rue de Menu 

t rentra chez elle. Quand la porte de l'hAtel où elle 4 
inL-urait fut fermée, le jeuuo ainanl, ayant perdu tout 
SCS espérances, et, double malheur, ses plus cher 
croyances, alla dans Paris comme un homme ivre, et 

Iiiva bientôt chez lui sans savoir comment il y éli 
ir. // sa Jeta dans un fauteuil, resla \ea v^eds 3iir s 



BISrOIiiË DES TREIZE. 

fciets, la tête eiilre ses maÏDS, séchant ses boites mouil 
|B| les brAlaat même. Ce fut un moment affreux, un lU 
f moments où, dans la vie liumaine, le caractère se ma 
le, et où la conduite du meilleur homme dépend d 
leur DU àa malheur de sa première action. Providenc 
P'^taliLé, choisissez. 

e jeune homme appartenait à une bonne famille, dol 

«blesse n'était pas d'ailleurs très-ancienne; mais il 

i pou d'anciennes famiUus aujourd'hui, que tous U 

I gens sont anciens sans conteste. Son aïeul ava 

e charge de conseiller au parlement de Paris, t 

ait devenu président. Ses Qls, pourvus chacun d'ut 

B fortune, entrèrent ait service, et, par leurs allianco 

&rent à la cour. La l'.évolution avait balayé cet 

nais il en était resté une vieille douairière et 

n'avait pas voulu émigrer; qui, mise en prisoi 

^acée de mourir et sauvée au 9 thermidor, rairouv 

it>lecis. Elle Gt revenir en temps utile, vers I8OE1, st 

^te, Auguste de Maulincour, l'unique rejeton des Ca 

3 Maulincour, qui fut élevé par la bonne doua 

B avec un triple soin de mère, de femme noble et t 

àiiiive entêtée. Puis, quand vint la Restauration, 

i homme, alors âgé de dix-huit ans, entra dans : 

ion rouge, suivit les princes à Gand, fut fait oflicii 

5 les gardes du corps, en sortit pour servir dans '. 

^e, fut rappelé dans la garde royale, où il se trouvi 

I, à vingt-trois ans, chef d'escadron d'un régiment 1! 

lûerie, position superbe, et due à sa grand'mère, qi] 

feré son âge, savait très-bien son monde. Cft^ft àswJfi 

TapàJe est le résumé de l'bisloire §fev\èta\& ft\. "ç^ 



20 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

lière, sauf les variaates, de toutes les familles qui o\ 
émigré, qui avaient des dettes et des biens, des doua 
rières et de l'enlregent. Madame la baronne de Maulii 
cour avait pour ami le vieux vidame de Pamiers, ancis 
commandeur de l'ordre de Malte. Celait une de ces ami 
liés éternelles fondées sur des liens sexagénaires, et qa 
rien ne peut plus tuer, parce qu'au fond de ces liaison 
il y a toujours des secrets de cœur humain, admirabli 
à deviner quand on en a le temps, mais insipides à expl 
quer en vingt lignes, et qui feraient le texte d'un ouvrag 
en quatre volumes, amusant comme peut l'être le Doye 
de KiUmne, une de ces œuvres dont parlent les jeunei 
gens et qu'ils jugent sans les avoir lues. Auguste de Mati 
lincour tenait donc au faubourg Saint-Germain par i 
grand'mere et par le vidame, et il lui .sufDsait de dater é 
deux siècles pour prendre les airs et les opinions de cec 
qui prétendent remonter à CEovis. Ce jeune homme, pâli 
long et fluet, délicat en apparence, homme d'honneur i 
de vrai courage d'ailleurs, qui se battait en duel sans héa 
1er pour un oui, pour un non, ne s'était encore trou» 
sur aucun champ de bataille, et portait à sa boutoonièi 
la croix de la Légion d'bonaeur. C'était, vous le voye] 
une des fautes vivantes de la Restauration, peut-être I 
plus pardonnable. La jeunesse de ce temps n'a été la jei 
nesse d'aucune épuque : elle s'est rencontrée entre l( 
souvenirs de l'Empire et les souvenirs de l'émigratioi 
entre les vieilles traditions de la cour et les éludes coi 
sciencieuses de la bourgeoisie, entre la religion et les bal 
costumés, entre deux fois politiques-, entre Louis XVIII 
^^fae voyait gae le préseal, et Charles X, <\\i\ voiail u 



HISTOIRE DES TREIZE. 
I avaut; puis, obligée de respecter la volonté du roi, 
jùgue la royauté se trompât. Cette jeunesse iocertainf 
Btout, aveugle et clairvoyante, ne fut comptée pour li 

s vieillards jaloux de garder les réaes de l'État daai 
^rs mains débiles, tandis que la monarchie pouvait êtr 
IllTée par leur retraite, et par l'accès de cette jeuà 
France de laquelle aujourd'hui les vieux doctrina 
émigrés de la Restauration, se moquent encore. Augusl 
de Maulincour était une victime des idées qui | 
alors sur cette jeunesse, et voici comment. Le vidame étaj 
eacore, à soixante-sept ans. un homme très-spirituel, ayaa 
beaucoup vu, beaucoup vécu, contant bien, homme d'hoB 
oeur, galant homme, mais qui avait, à l'endioit des femmes 
les opinions les plus détestables : il les aimait et les m( 
prisait. Lear honneur, leurs sentimenlsî tarare, bagatellï 
et momeriesl Près d'elles, il croyait en elles, le ci-devan 
monstre; il ne les contredisait jamais, et les faisait valoil 
Mais, entre amis, quand il en était question, le vidam 
posait en principe que tromper les femmes, mener plu 
sieurs intrigues de front, devait être toute l'occupatioi 
des jeunes gens, qui se fourvoyaient en voulant Si 
d'autre chose daûs l'État. Il est fâcheux d'avoir à es 
un portrait si suranné. N'a-t-il pas figuré partout; et htU 
ralement, n'est-il pas presque aussi usé que celui d'u 
grenadier de l'Empircî Mais le vidame eut sur la destiné 
de M. du Mauliocour une influence qu'il était né 
de consacrer; il le moralisait à sa manière et voulait I 
convertir aux doctrines du grand siècle de la galanterie 
La douairière, femme tendre et pieuse, assise entre so 
vidajue et Dieu, modèle de grâce eV àft àa^iKS.'ûS , '^ 



Sî SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

douée d'une porsistaiice de bon goût qui iriomphe de tout 
à la longue, avait voulu cuiiserver à son petit-ûls les belles 
illusions de la vie, et l'avaii élevé dans les meilleurs priu- 
dpes; elle lui donoii toutes ses délicatesses, et eu Ht ud 
homme timide, un vrai sot ea apparence. La seasibiLité 
de ce giirçoQ, conservée pure, ne s'usa poiot au dehors, 
et lui resta si pudique, si chulouilleuse, qu'il était viv» 
ment olTeusé par des actious et des maumes auxquellal 
le inoude n'attachait aucune importance. Honteux de a 
susceptibilité, le jeune tjommc la cachait sous une ass 
rance meaieuse, el soulTrait en silence; mais il : 
qaait, avec les autres, do clioses que, seul, il admirai 
Aussi ful-il trompé, parce que, suivant un caprice a 
cotniiiun de la destinée, il leoconira dans l'objet de i 
première passion, lui. homme de douce mélancolie i 
spiritualisle en amour, une femme qui avait pris en t 
reur la sensiblerie allemande. Le jeune boinmi^ douta i 
lui, devint rêveur, et se roula dans ses cliagrins, e 
plaignant de ne pas être compris. Puis, comme nous défl 
rons d'autant plus violemment les choses, qu'il nous ( 
plus dillicile île le^ avoir, il continua d'adorer les femtn 
avec cette ingénieuse tendresse et ces félines déiicatess 
dont le secret leur appartient et dont peut-être veulet^ 
elles garder )e monopole. En elTet, quoique tes femmaj 
se plaignent d'être mal aimées par les bummes, elles on 
néanmoins peu de goût pour ceux dom l'âme esc à dem 
fémioîoe. Toule leur supérîoriié consiste à faire c 
hommes qu'ils leur sont inférieurs en amour; aussi qiutj 
tent-elles assez volontiers un amant, quand il est assea^ 
ciMp^/ojÉBié pour leur ravir les craintes doiiV eUes n^uVw. 



niSTOlBt: DES TREiZE. 



^M^arer, ces délicieux tounaents de la jaluusie à faux, ceif 
I troubles de l'espoir trompé, ces vaines attentes, enfin loiii 
I le cortiige de lears bonnes misères de femmes; elles oui 
en- horreur les Grandissons, Qu'y a-t-il de plus contrain- 
I à leur nature qu'un amour tranquille el parfait? Elles veu- 
lent des émotions, et le bonheur sans orages n'est plus k- 
! bonlieur pour elles. Les âmes féminines assez puissantes 
pour meure Tinlini dans l'amour constituent d'angéliques 
exceptions, et sont parmi les femmes ce que sont les beaux 
j génies parmi les hommes. Les grandes passions sont ri 
! comme les ctiefs-d'œiivre. Hors cet amour, 
I des arraiigeniL^ts, des irritations passagères, mépi'isabli 
comme tout ce qui est peiit, 

Au milieu des secrets désasires de son cœur, pendi 
qu'il clierchait une femme par laquelle il pûl être COl 
pris, recherdie qui, pour le dire en passant, est la grani 
folie amoureuse de notre époque, Auguste rencontra 
le monde le plus éloigné du sien, dans la seconde spliëi 
du monde d'argent où la haute banque tient le premii 
rang, une créature parfaite, une de ces femmes qui 
je ne suis quoi de saint et de sacré, qui inspirent tant 
respect, que l'amour a besoin de tous les 
longue familiarité pour se déclarer. Auguste se livra doi 
toat entier aux délices de la plus touchante et de la plus" 
profonde des passions, à un amour purement admiratif. 
Ce fut d'innombrables désirs réprimés, nuances de passion 
si vagues et ai profondes, si fugitives et si frappantes, 
qu'on ne sait à quoi les comparer; elles ressemblent à 
1 parfums, à des nuages, à des rayons de soleiU i. Aaa 
es, à tout ce qui, dans la nalufe, çea\. eti 'û.^ 




1 



2i SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

ment briller et disparaître, se raviver et mourir, ( 
saol au cœur de longues émotions. Dans le moment' 
l'ôme est encore assez jeime pour concevoir la mélancol 
les lointaines espérances, et sait trouver dans la fem 
plus qu'une femme, n'est-ce pas le plus grand boahE 
qui puisse échoir à un homme que d'aimer assez pi 
ressentir plus de joie à toucher un gant blanc, à ellletii 
des cheveux, à écouter une phrase, à jeter un reg 
que la possession la plus fougueuse n'en donne à l'an 
heureux? Aussi, les gens rebutés, les laides, les mail 
reux. les amants inconnus, l% femmes ou les hom 
timides, connaissent-ils seuls k^s trésors que renferme 
voix do la personne aimée. En p.'enant leur source et h 
principe dans l'âme même, les vibrations de l'air chai 
de feu mettent si violemment les cœurs en rapport, 
portent si luctdejnent ta pensée, et sont si peu menteuse 
qu'une seule inflexion est souvent tout un dénoûmeot 
Combien d'enchantements ne prodigue pas au cœu 
poète le timbre harmonieux d'une voix douce! combU 
d'idées elle y réveille! quelle fraîcheur elle y réf 
L'amour est dans la voix avant d'être avoué par le regat 
Auguste, poêle à la manière des amants (il y a les poë 
qui sentent et les poètes qui expriment, les premiers s< 
les plus heureux], Auguste avait savouré toutes ces joi 
premières, si larges, si fécondes. Elle possédait le plus lia 
leur organe que la femme la plus ariiOuieuse ait jams 
souhaité pour pouvoir tromper à son ai.se ; elle avait cet 
voix d'argent qui, douce à l'oreille, n'c-sl éclatante qa 
pour lo cœur qu'elle trouble et remue, qu'elle caresse f 
>iiJeyersaat. Et celle femme aWail le sok ïne Solip 



il r"T 



HISTOIRE DES TREIZE, 
près de la rue Pagevin ; et sa furlive apparilion dans un* 
infôme maison venait de briser la plus magnifique dej| 
passions 1 La logique du vidame trioiapha. 

— Si elle trahit sod mari, nous nous vengerons, dï^ 
Auguste. 

Il y avait encore de l'amour dans le si... Le doute phiS 
losophique de Descartes est une politesse par laquelle i 
faut toujours honorer la vertu. Dis heures sonnèient. E 
ce moment, le baron de Maultucour se rappela que celt^ 
I femme devait aller au bal dans une maison où il avai|| 
accès. Sur-le-champ il s'habilla, partit, arriva, 2a cherchai 
d'un air souruois dans les salons. Madame de iNucîngen, I 
voyant si aiïairé, lui dit : 

— Vous ne voyez pas madame Jules, mais elle n'est paa 
encore venue. 

~- Bonjour, ma chère, dît «ne voix. 

Auguste et madame de Nucingen se retournent. Mft^ 
dame Juins arrivait vêtue de blanc, simple et noble,* 
coiOee précisément avec les marabouts que le jeune ba- 
ron lui avait vu choisir dans le magasin de fleurs. Cette 
voix d'auiour perça le cœur d'Auguste. S'il avait su con- 
quérir le moindre droit qui lui permît d'élre jaloux di: 
cette femme, il aurait pu la pétrifier en lui disant : <( Itue 
Soly ! » Mais, quand lui, élrauger, eût mille fois répété ce 
aom à l'oreille de madame Jules, elle lui aurait avec 
éCoDDemeut demandé ce qu'il voulait dire : il la regardai 
d'un air stupide, 

Pour les gens méchants et qui rient de tout, c'est peuM 

iUD grand amusement que de connaître le secre 
: femme, de savoir que sa chasVelé mfeû.\., ï\fta ^ 



W SCËNES DE LA VIE, PARISIENNE. 

figure calme cache une pensée profonde, qu'il y a quelque 
épouvantable drami: soas soo frunt pur. Mais il y a cer- 
taines âmes qu'un lel spectacle contriste réellenieut. et 
beaucoup de ceux qui en rient, rentrés chez eux, seuls 
avec leur conscience, maudissent le monde et méprisent 
une pareille femme. Tel se trouvait Auguste de ïiauUn- 
cour en présence de madame Jules. Situation bizarrel ^ 
n'existait pas entre eux d'autres rapports que ceux ( 
s'établissent dans le monde entre gens qui échange 
quelques mots sept ou huit fuis par biver, et il 1 
mandait compte d'un bonheur ignoré d'elle, il la juge 
sans lui faire connaître l'accusation. 

Beaucoup de jeunes gens se sont trouvés ainsi, rentrd 
chez eux, désespérés d'avoir rompu pour toujours xm 
une fernme adorée en secret; condamnée, méprisée f 
secret. C'est des mouologues inconnus, dits aux rnurs d'à 
lédutt solitaire, des orages nés et calmés sans être s 
du fond des cœurs, d'admirables scènes du monde moi^l 
auxquelles il faudrait un peintre. Madame Jules alla ^lil 
seoir, en quittatit son mari, qui fit le tour du salon. Quaj 
elle fut assise, elle se trouva comme gênée, et, tout « 
causant avec sa voisine, elle jetait furtivement un regaî 
sur M. Jules Desmarets, son mari, l'agent de change é 
baron de Nucingen. Voici l'histoire de ce ménage : 

M. Desmarets était, cinq ans avant son mariage, plat 
chez un agent de change, et n'avait alors pour toute fO| 
lune que les maigres appointements d'un commis, it 
c'était uu de ces hommes auxquels le malheur appr 
hâtivement les choses de la vie, et qui suivent la ligi 
^aaite avec la l^oacilé d'un insecte voulant arriver à s 



STOIRE DES TREIZK. 



] un de ces jeunes gens têtus qui foDt les mûris de- 
; obstacles et lassent toutes les patiences par uae 
e de cloporte. Ainsi, jeune, il avait toutes les ver- 
t républicaines des peuples pauvres : il éiait sobre, 
i de snn temps, ennemi des plaisirs. Il aUendaiL. 
e lui avait, d'ailleurs, donné les immenses avaniagi 
B extérieur agréable. Son front calme et pur; la coupe 
figure placide, mais expressive; ses manières 
, tuut en lui révélait une existence laborieuse et^ 
ignée, cette haute dignité personnelle qui impose, 
i secrète noblesse de cœur qui résiste à toutes ]i 
btÎDOS. Sa modestie inspirait une sorte de respect 
■ ceox qui le connaissaient. Solitaire d'ailleurs au 
■/de Paris, il ne voyait le monde que par échappé* 
lant le peu de moments qu'il passait dans le sali 
de son patron, les jours de fête, il y avait chez 
homme, comme cliez la plupart des gens qui vivent aini 
des passions d'une étonnante profondeur; passions trop 
vastes pour se compromettre jamais dans de petits ind- 
denis. Son peu de fortune l'obligeait à une vie austère, et 
il domptait ses fantaisies par de grands travaux. Après 
SToir pâli sur les chiiïres, il se délassait en essa\aat 
avec obstination d'acquérir cet ensemble de comiais- 
aances, aujourd'hui nécessaires à tout homme qui \eut 
faire remarquer dans le monde, dans le commerce, : 
barreau, dans la politique ou dans les lettres. Le sei 
écueil que rencontrent ces belles âmes est leur probil 
même. Voient-ils une pauvre fille, ils s'en amourachanl 
l'épousent, et usent leur existence à ae ûêbaUte wAtt' 
wisère et l'aiaour. La plus belle ambilion s' èïÊXCX. iax 



1 

ne 

«-. 
1 



^■l SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

^^ivre de dépense du méoage. Jules Desmarest doii! 
nemeot dans celécueil. Uo soir, il vit chez son patron li 
jeune personne de la plus rare beauté. Les malheuM 
privés d'affection , et qui consument les belles heures J 
la jeunesse en de longs travaux, ont seuls le secret 6 
rapides ravages que fait une passion dans leurs ( 
désertés, méconnus. Ils sont si certains de bien aim 
toutes leurs forces se couceotrent si promptement s 
femme de laquelle ils s'éprennent, que, près d'elle, • 
reçoivent de délicieuses sensations en n'en donnant s 
vent aucune. C'est le plus flatteur de tous les f 
pour la femme qui sait deviner cette apparente imind 
lité de la passion et ces atteintes si profondes, qu'il i 
faut quelque temps pour reparaître à la surface liumaifl 
Ces pauvres gens, anachorètes au sein de Paris, ont U. 
les jouissances des anachorètes, et peuvent parfois s^ 
comber à leurs tentations; mais, plus souvent trompl{ 
trabis, mésentendus, il leur est rarement permis de i 
cueillir les doux fruits de cet amour qui, pour eux, 
toujours comme une fleur tombée du ciel. Un suurire'J 
sa femme, une seule inflexion de voix, suflirenC à Ju] 
Desmarets pour concevoir une passion sans bornes. HJ 
reusement, le feu concentré de cette passion secrèteJ 
révéla naïvement à celle qui l'inspirait. Ces deux 6tB^ 
s'aimèrent alors religieusement. Pour tout exprimer en J 
mot, ils se prirent sans honle tous deux par la maj 
au milieu du monde, comme deux enfants, frère et sced 
qui veulent traverser une foule où chacun leur fait plttl 
e/} les ùdmirant. La jeune personne était dans une de Q 
circonstances affreuses où l'égoîsrae a p\acè tftT\»«&« 



HISTOIRE DES TREIZE. 20 

Tanis. Elle n'avait pas d'état civil, et son nom de Clémence, 
son fige, furent constatés par un acte de notoriétë pu- 
blique. Quant à sa fortune, c'était peu de chose. Jutes 
Desmarets fut l'homme le plus heureux en apprenant ces 
malheurs. Si Clémence eût appartenu à quelque famille 
opulente, il aurait désespéré de l'obtenir; mais elle était 
une pauvre enfant de l'amour, le fruit de quelque terribU 
passion adultérine : ils s'épousèrent. Là commença poa 
Jules Desmarets une série d'événements heureux. Chaciq 
envia son bonheur, et ses jaloux l'accusèrent dès lors 4 
n'avoir que du bonheur, sans faire la part à ses vertus à 
i. son courage. Quelques jours après le mariage de sa fllla 
la mère de Clémence, qui, dans le monde, passait poja 
en être la marraine, dit à Jules Desmarets d'acheter ua 
charge d'agent de change, en promettant de loi procura 
tons les capitaux nécessaires. En ce moment, ces charge 
étaient encore à un prix modéré. Le soir, dans h 
même de son agent de change, un riche capitaliste prfl 
posa, sur la recommandation de cette dame, à Jules DM 
marets, le plus avantageux marché qu'il fut p 
conclure, lui donna autant de fonds qu'il lui en fallai 
pour exploiier son privilège, et, le lendemain, l'heurem 
commis avait acheté la charge de son patron. En qui 
ans, Jules Desmarets était devenu l'un des plus riches" 
particuliers de sa compngnie; des clients considérables 
vinrent augmenter le nombre d3 ceux que lui avait bagués 
son prédécesseur. 11 ins})irai[ une confiance sans bornes, 
et il lui était impossible de méconnaître, dans la manière 
dont les affaires se présenlaient à lui, quelque iaîlij.eoffft. 
ûcalte due à sa belle-mère ou h. «ne 'ÇTCl^.%"l^Âw^. '^ 









30 SCÈNES DE LA VIE PAP.ISIEKNE. 

qu'il allribuait à la Providence. Au bout de la troisième 
année, Clémence perdit sa marraine. En ce momeol, 
M. Jules, que l'on nommait ainsi pour le distinguer de 
son frère aîné, qu'il avait établi notaire à Paris, possédait 
environ deu: cent mille livres de rente. Il n'existait pas 
dans Paris un second exemple du bonheur dont jouissait ce 
ménage. Depuis cinq ans, cet amour exceptionnel n'avait 
été troublé que par une calomnie dont M. Jules tira la plos 
éclatante vengeance. Un de ses anciens camarades attri- 
buait à madame Jules la fortune de son mari, qu'il expli- 
quait par une haute proiecliovj chÈrement achetée. Le 
calomniateur fat tué en duel. La passion profonde des 
deux époux l'un pour l'autre, et qui résistait au mariage. 
obtenait dans le monde le plus grand succès, quoiqu'^e 
contrariât plusieurs fcmmea. Le joli ménage était res- 
pecté, chacun le fêtait. On aimait sincèrement M. et ma- 
dame Jules, peut-être parce qu'il n'y a rien de plus doux 
à voir que des gens heureux; mais ils ne restaient jai 
longtemps dans les salouï^, et s'en sauvaient imp:itient3 â 
gagner leur nid à lire-d'ailc comme deux colombes é 
rées. Ce nid était, d'ailleurs, un grand et bel hôtel 6 
rue de Ménars, où le aeniimenl des arts tempérai! ce id 
que la gent financière continue à étaler iraditionnal 
ment, et uii les deux époux recevaient magniDquem 
quoique les obligations du monde leur convinssent p 
Néanmoins, Jules subissait le monde, sachant que, Ibbû 
tard, nue famille en a besoin; mais sa femme et Ini J^ 
trouvaient toujours comme des plantes de serre au mia 
d'un orage. Par une délicatesse bien naturelle, Jul 
résa/jneaseinent à sa /emmeellac,a\oairâfte\.\tt« 



HISTOIRE DES TREIZE. 

du calomniateur qui- avait failli troubler leur félicia 
Madame Jules était portée, par sa nature artiste et déj 
caîo, à aimer le luxe. Malgré la terrible leçon du due 
quelques femmes iraprudenies se disaient à l'oreille qu 
madame Jules devait se trouver souvent gênée. Les ^ 
mille francs que lui accordait ."ion mari pour sa loilelie i 
pour ses fantaisies ne pouvaient pas, suivant leurs culciils 
suffire à ses dépenses. En elTet, on la trouvait souvea 
bien plus êiéganie, chez elle, qu'elle ne l'était pour allt 
dans le monde. Elle aimait à ne se parer que pour 
mari, voulant lui prouver ainsi que, pour elle, il était jjln 
que le monde. Amour vrai, amour pur, heureux surt4)il 
aatant que le peut être un amour publiquement clan 
destin. Aussi M. Jules, toujours amant, plus amoureu 
cliaque jotir, henreux de tout près de sa femme, iuëom 
de ses caprices, étail-il inquiut de ne pas lui en voir, 
comme si c'eût été le symptâuie de quelque maludie. Xvf 
gnsto (le Maulincour avait eu le mallieur de se beurtei 
contre celte passion, et de s'éprendre de cette femme 
en perdre la tête. Cependaiit, quoiqu'il portât en soc 
cœur ttn amour si sublime, il n'était pas ridicule. Il i 
laissait, aller <i toutes les exigences deï^ mŒurs iiiililairet 
mais il avait constamment, méiue en buvant un verre à 
vin de Champagne, cet air rêveur, ce silencieux dédai 
de l'exislence, cette figure nébuleuse qu'ont, à divar 
titres, les gens biasés, les gens peo satisfaits d'une vi 
creuse, et ceux qui se croient poîlrinaixea ou se gratifie! 
d'une maladie ait cœur. Aimer sans espoir, être dégoQt 
de la vie, constiluent aujmird'huî ^es çosuvm^ ?wi\^^«s 
Or, la leaialive de violerle cceur d'une sowxwavûe. i'Wi'ûSf- 



3ï SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE, 

rait peut-être plus d'espérances qu'un amour follemi 
conçu pour une femme heureuse. Aussi Maulincour avi 
il des raisons suffisantes pour rester grave et morne, l 
reine a encore la vanité de sa puissance, elle a contre e 
son élévation; mais une bourgeoise religieuse est coi 
; un hérisson, comme une bultre, dans leurs rudes ea\ 
' loppes. 

En ce moment, le jeune officier se trouvait près de , 
maltresse anonyme, qui ne savait cei'tes pas être doub 
ment infidèle. Madame Jules était là, naïvement pos* 
comme la femme la moins artificieuse du monde, doue 
pleine d'une sérénité majestueuse. Quel abîme est do 
la nature humaine? Avant d'entamer la conversation, 
baron regardait alternativement et cette femme et a 
mari. Que de réHexiona ne Tit-il pasl II recomposa loul 
f les Nuits d'Young en un moment, Cependant, la musi(| 
retentissait dans les appartements, la lumière y était vers 
par mille bougies, c'était un bal de banquier, une t 
ces fêtes insolentes par lesquelles ce monde d'or ni 
l'essayait de narguer les salons d'or moulu où riait 
bonne compngnie du faubourg Saint-Germain, sans pi 
voir qu'un jour la banque envahirait le Luxembourg 
s'assiérait sur le trône. Les conspiraiions dansaient aloi 
aussi insouciantes des futures faillites du pouvoir que d 
futures faillites de la banque. Les salons dorés de M. 
baron de Nucingen avaient cette animation particulii 
que le monde de Paris, joyeux en apparence du moir 
donne aux fêtes de Paris. Là, les hommes de talent col 
muoigueni aux sois leur esprit, et les sots leur comm 
.o/ip/e/7/cefa/r/jeoreu.ï gui les caractérise. Vatc,ft\.fe(AiMi^ 



HISTOIRE DES TREIZE. 3 

tout s'anime. Mais une fêle de Paris ressemble toujouï 
un peu à un feu d'ariifice : esprit, coquetterie, plaisii 
tout y brille et s'y éteint comme des fusées. Le lendt 
main, chacun a oublié son esprit, ses coquetteries et so 

— Eh quoil se dît Auguste en forme de conclusion, 1« 
femmes sont donc telles que4e vidame les voit? Cerle 
toutes celles qui dansent ici sont moins irréprochables qu 
ne le paraît madame Jules, et madame lûtes va rue Sol; 

La rue Soty était sa maladie, le mot sent lui crispait ] 
cœur. 

— Madame, vous ne dansez donc jamais? lui demandl 
t41. 

— Voici la troisième fois que vous me faites cette quel 
tiOQ depuis le commencement de l'hiver, dit-elle en sot 
riant. 

— Mais vous ne m'avez peut-être jamais répondu. 

— Cela est vrai, 

— Je savais bien que vous étiez fausse, comme le son 
toutes les femmes... 

Et madame Jules continua de rire. 

— Écoulez, monsieur, si je vous disais la véritable raî 
son, elle vous paraîtrait ridicule. Je ne pense pas qu'il 
ait fausseté à ne pas dire des secrets dont le monde 
l'habitude de se moquer. 

— Tout secret veut, pour être dit, une amitié de li 
quelle je ne suis sans doute pas digne, madame. Ma: 
vous ne sauriez avoir que de nobles secrets, et me croyeî 
vous donc capable de plaisanter sur des ctoî-ta 'îe^si 
tables? 



M SCËNICS DE LA VIE PARISIENNE. 

— Oui , dit-elle, vous, comme tous les autres, vous riez 
de nos senLÎDieuts les plus purs; vous les calutnnieK. 
D'ailleurs, je n'ai pas de secrets. J'ai le droit d'aimer mon 
mari à la Tace du monde, je le dis, j'en suis orgueilleuse 
et, si vous vous moquez de moi eo appreniint que je db 
danse qu'avec lui, j'aurai la plus mauvaise upiuioa de 
voire cœur. « 

— Vous n'avez jamais dansé, depuis votre mariag 
qu'avec voire mari 7 

— Oui, moniiieur. Son bras est le seul sur lequel! 
me sois appuyée , et je n'ai jamais senti le conlact d'à 

u ran autre homme. 

É Votre médecin ne vous a pas même lâié le pouls? 1 
Eh bien, voilà que vous vous moquez. 
Non, madame, je vous admire parce que je 
i.„.. prends. Mais vous laissez entendre votre voix, 
vouï< vous laissez voir, mais... eniin, vous permettra 4 
yeui d'admirer.., 

— Ahl voilà mes chagrins, dit-elle en l'interrompad 
Oui, j'aurais voulu qu'il fût possible à une femme marifl 
de vivre avec son mari comme une maltresse vit a 
amant; car. alors... 

— Alors, pourquoi étiez-vous, il y a quelques heures, 
à pied, déguisée, rue Soly 7 

— Qu'est-ce que c'est que la rue Solyî lui demanda- 
t-dle. 

Et sa voix si pure ne laissa deviner aucune émotion, 
et aucun irait ne vacilla dans sua visage, et elle oe rougit 
jns, el elle resta calme. 

~Çuoil vousn'éies pas montée au seconi fe\.a.ïïà i'aQ» 



p« ■, I 

HISTOIRE DES TREIZE. ', 

maison sitnée rue des Vieux-AugiistiDS, au coin de la n 
Soly? Vous n'aviez pas un Bacre à dix pas, et vous n'êH 
pas revenue rue de Richelieu, chez la fleuriste, où voi 
avez choisi les marabouls qui parent maintenant voti 
têle? 

— Je ne sais pas sortie de chez moi ce soir. 

Eu mentant ainsi, elle était impassible et rieuse, ell 
s'ëveotail : mais qui eût eu le droit de passer la mai 
sur sa ceinture, au milieu du dos, l'aurait peiit-èli 
[roavée humide. En ce moment, Auguste se souvint d* 
leçons du vidame. 

— C'était alors une personne qui vous ressemble étrai 
gemenl. ajouta-t-il d'un aircriidule. 

— Monsieur, dit-elle, si vous ôles capable de suivre uc 
fenuDe et de surprendre ses secrets, vous me permcttrt 
de vous dire que cela est mal, très-mal, et je vous fà 
rbonoeui' de ne pas vous croire. 

Le baron s'en alla, se plaça devant la cheminée, i 
parut pensif- Il baissa la tête; mais son regard était aili 
dié sournoisement sur madame Jules, qui, ne pensant p: 
au jeu des glaces, jeta sur lui deux ou trois coups d'ce 
empreints de terreur. Madame Jules fit un signe à so 
mari, dont elle prit le bras en se levant pour se promeni 
dans les salons. Quand elle passa près de M. de Maulii 
cour, celui-ci, qui causait avec un de ses amis, dit à baui 
voix, comme s'il répondait à une interrogation ; 

— C'est une femme qui ne dormira certes pas tranqi 
lemeot cette nuit... 

t Madame Jules s'arrêta, lui lança un regard imposai 
Ip de mépris, et continua sa marche, ga.a^ 3>';im^\s (^' 



M SCÈNES DE LA VIE PAHISIEHNE. 

regard de plus, s'il était surpris par soa mari, pouvait 
mettre en questiou et soa bonheur et la vie de deux 
hommes. Auguste, en proie à la rage qu'il étouffa dans 
les profondeurs de soo àme, sortit bientôt en juraui de 
pénétrer jusqu'au cœur de cette intrigue. Avant de partir, 
il cherclia madame iules afin de la revoir encore ; mais 
elle avait disparu. Quel drame jeté dans cette jeune tête 
éminemment romanesque, comme toutes celles qui a'ont 
point connu l'amour dans toute l'étendue qu'elles lui don- 
nent! U adorait madame iules sous une nouvelle forme, 
il l'aimait avec la rage de la jalousie, avec les délirantes 
I angoisses de l'espoir. Infidèle à son mari, cette femme 
devenait vulgaire. Auguste pouvaii se livrer à toutes II 
félicités de l'amour heureux, et son imagination lui o 
alors l'immense carrière des plaisirs de la posses 
EaCn, s'il avait perdu l'ange, il retrouvait le plus délïcî^ 
des démons. Il se coucha, faisant mille châteaux en I 
pagne, jusliflant madame Jules par quelque romanes^ 
bienfait auquel il ne croyait pas. Puis il résolut de j 
vouer entièiement, dès le lendemain, à la recherche i 
causes, des intérêts du nœud que cachait ce uiyst6 
C'était un roman à lire; ou mieux, un drame à jouer, et' 
' dans lequel il avait son rôlu. 

Une bien belle chose est le métier d'espion, quand on 
le fait pour soa compte et au profit d'une passion. N'est- 
ce pas se donner les plaisirs du voleur en restant houDÔte 
homme? iMais il faut se résigner i bouillir de colère, à 
rugir d'impatience, à se glacer les pieds dans la boue, à 

firanyr et à brûler, à dévorer de fausses esi>érances. U faut 
. surh foi d'une indication, vers un but ignoré, maij- 
. . ■ 



HISTOIRE DES THEIZB. 
quer son coup, pestei', s'improviser à soi-même des élégî 
des dithyrambes, s'exclamer Diaiaemeat devant un pai 
saDtîaoffensifqui vous admire; puis renverser dris bonni 
femmes ei leurs jjaniers de pommes, courir, se reposer, 
rester devant une croisée, faire mille suppositions... Mais 
c'est la chasse, la chasse dans Paris, la chasse avec tons 
ses accidents, mains les chiens, le fusil et le talauCI 
n'est de comparable à ces scènes que celles de !a vie di 
joueurs. Puis besoin est d'un cœur gros d'amour et de yen 
geaace pour s'embusquer daûs Paris, comme un tigre qi 
veut sauter sur sa proie, et pour jouir alors de tous le 
accidents de Paris et d'un quartier, en leur prêtant it 
iatérét de plus que celui dont ils abondent déjà. Alors, n 
faut-il pas avoir une âme muUiple? n'est-ce pas vivre d 
mille passions, de mille sentiments ensemble 7 

Auguste de Maulincour se jeta dans cette ardente exÎ! 
tence avec amour, parce qu'il en ressentit tous les ma! 
tieurs et tous les plaisirs. II allait déguisé, dans Pari: 
veillait à tous les coins de la rue Pagevin ou de la rue de 
Vieux-Auguslins. 11 courait comme un chasseur de la ru 
de Ménars à la rue Soly, de la rue Soly à la rue de Méoi 
sans connaître ni la vengeance, ni le prix dont seraien 
ou punis ou récompensés tant de soins, de démarches 
de rusesl lit, cependant, il n'en était pas encore arrivt 
celte impatience qui tord les entrailles et fait suer; il flâ 
naît avec espoir, en pensant que madame Jules ne s 
hasarderait pas pendant les premiers jours à retourner l 
où elle avaiL été surprise. Aussi avait-il consacré ces prfl 
miers jours à s'initier à tous les secrets de la cae,. î^'inSs 
en ce méiier, il n'osait queslioimec ni \e ■çotNxeï , ^fl; 



I 



3g SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

cordonnier de la maison dans laquelle venait madame 
Jules; mais il espérait pouvoir se créer un observaKrire 
dans la maison siluée en face de l'appanement mysté- 
rieux. !1 étudiait le terrain, il voulait concilier la prudence 
et l'impatience, son amour et le secret. 

Dans les premiers jours du mois de mars, au milieu 
des plans qu'il méditait pour frapper un graod coup, et 
en quittant son échiquier après mie de ces factions assi- 
dues qui ne lui avaient encore rien aj^ria, il s'en retour- 
nait vers quatre heures à son hôtel, où l'appelait une 
affaire relative à son service, lorsqu'il fut pris, rue Coquil- 
lière, par une de ces belles pluies qui grossissent loui à 
coup les ruisseaux, et dont chaque goutte fait cloche en 
tombant sur les flaques d'eau de la voie publique. Un fan- 
las.sin de Paris est alors obligé de s'arrôter tout court, de ' 
se r(?rugier dans une boutique ou dans un café, s'il < 
assez riclie pour y payer son hospitalité forcée; ou. s 
l'urgence, sous une porte cochère, asile des gens paun 
on mal mis. Comment aucun de nos peintres u'a-I-il p 
encore essayé de reproduire la physionomie d'an e 
de Parisiens groupés, par un temps d'orage, sotis le porc 
humide d'une maison? Où rencontrer un plus riche tablea 
N'y a-t-il pas d'abord le piéior. râveur ou philosophe e 
observe avec plaisir, soit les raies faiies par la pluie q 
le fond grisâtre de l'almosptiÈre, espèce de ciselures si 
biables aux jets capricieux des Slels de verre ; sott \ 
tourbillons d'eau blanche que le vent roule en ponssia 
lumineuse sur les toits; soit les capricieux dégorgemoE 
des tuyaux pétillants, écumeux; enfin mille antres r^ 
admimbltis, éladi& avec délices par \e3 ft&,ûerttt5„ïa^\^ 



HISTOIRE DES TREIZE. M 

! coups lïe balai dont les régale le maître de la loger 
Puis il y a le piéton causeur qui se plaint et converse avec 
la portière, quand elle se pose sur son balai comme un 
grenadier sur son fusil; le piéton indigent, fantastique- 
ment collé sur le mur, sans nul souci de ses haillojs habi- 
tués au contact des ruts; le piéton savant qui étudie, 
épelle ou lit les affiches sans les achever; le piéton rieur 
qui se moque des gens auxquels il arrive malheur dans la 
rue, qui rit des femmes crottées et fait des mines à ceux 
ou celles qui sont aux fenêtres; le piéton silencieux qui 
regarde à toutes les croisées, à tous les étages ; le piéton 
industriel, armé d'une sacoche ou mimi d'un paquet, tra- 
duisant la pluie par profits et pertes; le piéton aimable, 
qui arrive comme un obus, en disant ; » Ah! quel temps, 
messieursl » et qui salue tout le mondei enOn, le vrai 
bourgeois de Paris, homme à parapluie, expert en averses, 
qui a prévu celle-ci, sorti malgré l'avis de sa femme, et 
qui s'est assis sur la chaise du portier. Selon son caractèi 
chaque membre de cette société fortuite contemple le 
s'eo va sautillant pour ne pas se crotter, ou parce qu' 
pressé, ou parce qu'il voit des citoyens marchant maigri 
vent et marée, ou parce que, la cour de la maison étant 
liumide et catarrhalement mortelle, la lisière, dit un pro- 
verbe, est pire que le drap. Chacun a ses motifs. 11 ne 
reste que le piéton prudent, l'homme qui, pour se re- 
mettre en route, épie quelques espaces bleus à travers 



, et 

1 

Igr^ 



travera i 
1^^^ piétons, sous le porche d'une vîeWe 'nïù»»^ &>^t&!^| 

i; 



M. de Maulincourse réfugia donc, avec toute unefam 
tons, sous le porche d'une vîeWe 'nïù»»^ &>^t&!^ 
ressemblait à un grand tu'yau de cYvemrate.Vvi w«* 



^H| SCËNBJ D£ LA VIE PAIUSIENNE, 

^le long de ces murs plâlreus, salpêtres et verdâtiS^ 
de plombs et de conduits, et tant d'étages daos les quai 
corps doi logis, que vous eussiez dit les cascatelles 
Saiût-Cloud, L'eau ruisselait de toutes parts; elle bot 
lonnait, elle sautillait, murmurait ; elle était noire, blancb 
bleue, verte; elle criait, elle foisonnait sous le balai de 
portière, vieille femme édeotée, faite ans orages, qui sel 
blait les bénir et qui poussait dans la rue mille débris do 

:' l'inventaire curieux révélait la vie et les habitudes 
chaque locataire de la maison. C'était des découpures d'î 
dienne, des feuilles de tlié, des pétales de fleurs artî 
délies, décolorées, maaquées ; des éplncliures de légi 
des papiers, des fragments de métal. A chaque coup 
balai, la vieille femme mettait à ou l'âme du ruisseai 
cette fenle noire, découpée en cases de damier, apr 
laquelle s'acharnent les portiers. Le pauvre amant ei 
minait ce tableau, l'un des milliers que le mouvant Pai 
offre chaque jour; mais il l'examinait machinalement, ( 
homme absorbé par ses pensées, lorsqu'eu levant lesyei 
il se trouva nez h nez avec un homme qui venait d'entre 
Celait, en apparence du moins, un mendiant, mais m 
pas le mendiant de Paris, création sans nom dans les lai 
gages humains; non, cet homme formait un type nouvel 
frappé en dehors de toutes les idées réveillées par le mi 
de mendiant. L'inconnu ne se distinguait point par ce Q 
j'actëre originalement parisien qui nous saisît assez sm 
vent dans les malheureux que Charlet a représentés parfo 
avec un rare bonheur d'observation ; c'est de gi 

usures roaiéea dans la boue, à la voix rauque, au 
fou^ et bulbeux, à Ja bouche dépourvue de àenVs^cv'iQvïïi 




HISTOIRE DES TREIZE. 



iB^nte; humLlea et terribles, chez lesquelles l'intel 
gence profonde qui brille dans les yeux semble Être i 
contre-sens. Quelques-uns de ces vagabonds effrontés o 
le teint marbré, gercé, veiné; le front couvert de rug 
sités; les cheveux rares et sales, comme ceux d'une pq 
roque jetée au coin d'une borne. Tous gais dans Ist 
dégradation, et dégradés dans leurs joies, tous marq^ 
du sceau de la débaucbe, jettent leur silence comme n 
reproche; leur attitude révèle d'effrayantes pensées. PlaM 
entre le crime et l'aumône, ils n'ont plus de remords, eT 
tournent prudemment autour de l'écliafaud sans y tomber, 
îniiocenls au milieu du vice, et vicieux au milieu de leur 
innocence. Ils font souvent sourire, mais font toujours 
penser. L'un vous représente la civilisation rabougrie, il 
comprend tout : l'honneur du bagne, la patrie, la vertu; 
puis c'est la malice du crime vulgaire, et les Qnesses d'iH 
forfait élégant. L'autre est résigné, mime profond, 
Stupide. Tous ont des velléités d'ordre et de travail, msl 
ils sont repousses dans leur fange par une société qui il 
veut pas s'enquérir de ce qu'il peut y avoir de po 
grands hommes, de gens intrépides et d'organisations a 
gnifiques parmi les mendiants, ces bohémiens de Parîd 
peuple souverainement bon et souverainement méchan] 
comme toutes les masses qui ont souffert ; habitué à sili 
porter des maux inouïs, et qu'une fatale puissance mai 
tient toujours au niveau de la boue. Ils ont tous un rôv^ 
une espérance, un bonheur : le jeu, la loterie ou le vin" 
Il n'y avait rien d" cette vie étrange dans le personnage 
Jlé fort insouciammeut sur le mur, devant M. de Mau- 
eour. comme une fantaisie dessiBée cm \iQ. \i5iù"l\ft ^M 



HÉJBpoi 



4-2 SCËNES DE LA VIE PARISIENNE. 

] liste derrière quelque wile retournée de son atelier, < 
hotnme, long et sec, dont le visage plombé trahissait uD 
pensée profonde et glaciale, séchait la pitié dans li 
des curieux par une attitude pleine d'ironie et par un r 
gard noir qui annonçaient sa prétention de traiter d'égi 
à égal avec eux. Sa figure était d'un blanc sale, et t 
crâne ridé, dégarni de cheveux, avait une vague ressea 
blance avec un quartier de granit. Quelques mèches piatl 
et grises, placées de chaque côté de sa tête, descendai 
sur le collet de son habit crasseux et boulonné jusqu'à 
cou. [I ressemblait tout à la fois à Voltaire et à don Qd 
chotte; il était railleur et mélancolique, plein de méprit 
de philosophie, mais à demi aliéné. 11 paraissait ne { 
avoir de chemise. Sa barbe était longue. Sa méchante c 
vate noire tout usée, déchiiée, laissait voir un cou prot^ 
bérant, fortement sillonné, composé de veines grosM 
comme des cordes. Un large cercle brun, meurtri, se ai 
sinait sous chacun de ses yeux. Il semblait avoir au moi 
soixante ans. Ses mains étaient blanches et propres, 
portait des bolles éculées et percées. Son pantalon blei 
raccommodé en plusieurs endroits, était blanchi par n 
espèce de duvet qui le rendait ignoble à voir. Soit que S 
vêtements mouillés exbala.ssent une odeur fétide, soîl qa^. 
leti à l'étal normal cette senteur de misère qu'ont les t 
dis parisiens, de même que les bureaux, les sacristies fl 
les hospices ont la leur, goût fétide et rance, dont rien a 
saurait donner l'idée, les voisins de cet homme quittèrei 
leurs places et le laissèrent seul ; il jeta sur eux. puis r 
portu sur l'oflicier son regard calme et sans expression, 1 

r^ard si célèbre de M. de Talleyrand, oiuç d'œvl tecna < 



véne- 



HISTOIRE DES TREIZE. « 

sans chaleur, espèce de voile imptîoétrable, soos leq^iel l 
une âme forte cache de profondes émotioos et les plus 
exacts calculs sur les hommes, les choses et les événe- 
ments. Aucun pli de son visage ne se creusa. Sa bouchft 
et son front furent impassibles; maïs ses yeax s'abid 
sèrent par un mouvemeol d'une lemeur noble et presqi 
tragique. Il y eut eufin tout un drame dans le mouvemeij 
de ses paupières Hétries. 

L'aspect de cette figure sfoïque fit naître chez M. 
Maulincour l'une de ces rêveries vagabondes gui com^ 
meucent par une inteiTogalion vulgaire et finissent par i 
comprendre tout un monde de 'pensées. L'orage était 
passé. M. de Maulincourn' aperçut plus de cet homme que 
le pan de sa redingote qui frôlait la borne; mais, en quit^ 
tant sa place pour s'en aller, il trouva sous ses pieds une 
lettre qui venait de tomber, et devina qu'elle appartenait 
àl'incounu, en lui voyant remeiire dans sa poche un fou- 
lard dont il venait de se servir. L'officier, qui prit la letm 
pour ia lui rendre, en lut involontairement l'adref 

A Mosieur 
Mosieur FetTagusse, 

9 des Grands-Âugustains, au coing de la rue Soly. 
Pabis. 

a lettre ne portait aucun timbre, et l'indication emd 

i M. de Maulincour de la resiituer; car il y a peu î 

isqui ne deviennent improbes à la longue. Le baron 

lnn pressentiment de l'opportunilé de celte trouvaille, 

flvoulut, en gardant la letlie, se donner le dTmt ii:e,i4sïK 

ttaia maison mystérieuse pour ^ vetBt \a. Teaitt ^ ^"^ 



r 9 « 

44 SCÈNES DE LA VIE PÂHISIESNE. 

homme, ne doutant pas qu'il ne demeurât dans la maison 
suspecte. Déjà des soup(;ons, vagues comme les premières 
lueurs du jour, lui faisaient établir des rapports entre cet 
homme et madame Jules. Les amants jaloux supposent 
tout; et c'est en supposant tout, en choisissant les conjec- 
tures les plus probables que les juges, les espions, les 
amants et les observateurs devinent la vérité qui les inté- 
resse. 
— Est-ce à lui la lettre? est-elle de madame JulesT 
Mille questions ensemble lui furent jetées par son imagi- 
nation inquiète; mais, aux premiers mots, il sourit. Voici 
textuellement, dans la splendeur de sa phrase naïve, dans 
. son orthographe ignoble, cette lettre, à laquelle il était 
impossible de rien ajouter, dont il ne fallait rien retran- 
cher, si ce n'est la lettre môme, mais qu'il a étij nécessaire 
de ponctuer en la donnant. H n'existe dans l'original Di 
, virgules, ni repos indiqué, ni môme de points d'exclama- 
, tion; fait qui tiendrait à détruire le système des points par 
lesquels les auteurs modernes ont essayé de peindre les 
grands désastres de toutes les passions : 

Kii Henry, 
' Dans le nombre des sacrïOsses que je m'étais imposée 
Qtre égard ce irouvoit ce loi de ne plus vous donner 
de mes nouvelles; mais une voix irrésistible mordoone 
de voua faire connetire vos crimes en vers moi. Je sais 
d'avance que voire ame an durcie dans le vice ne dai- 
gnera pas me pleindre. Voire cœur est sour a la censibi- 
li!é. Ne l'ét-il pas aux cris de la nature? mais peu importe: 
Jedois voas apprendre }asqi\''d quelle ço\n%'jowïNî>M*ftl 



^te«ri 



HISTOIRE DES TREIZE. 



(ndii coupable ei l'orreur de la position où vous m'avet 

.. Henry, vous saviez tout ce que j'ai souffert de ma 

fcemière faute et vous avez pu mé plonger dans le même 

!£!»' et m'abendonner à mon desespoir et à ma dou- 

8ir. Oui, je la voue, la croyence que javoit d'èire aimée 

I d'être estimée de vou m'avait donné le couraje de su- 

jrter mon sort. Mais aujourd'hui que me reste-t-ilî ne 

ifdvez vous pas fai perdre tout ce que j'avoit de plus 

, tout ce qui m'attachait à ta vie : paraos, amis, 

toeur, réputations, je vous ai tout sacrifiés et il ne me 

3 que l'oprobre, la honte et, je le dis sans rougîre, la 

!. Il ne manquai à mon malheur que la sertilude de 

iiépris et de votre aine ; maintenant que je Vé, j'orai 

y- couraje que mon projet exîje. Mon parti est pris et 

lonneur de ma famille le commande : je vais donc mettre 

È, terme à mes souffransses. Ne faites aucune réflaîclions 

f mon projet, Henry, Il est affreux, je le sais, mais mon 

t m'y forsse. Sans secour, sans soutien, sans un ami 

r me consoler, puije vivre? non. Le sort en a désidé, 

1 dans deux jours, Henry, dans deux jours Ida ne cera 

■ de voire estime; mais recevez le serment que 

kvous fais d'avoir ma conscience tranquille, puisque je 

ésé d'être O'^ne de votre amitié. Henry, mou 

e ne changerai jamais pour vous, prometlez-moi 

s vous me pardonnerez la carrier que je vait embrasser*, 

Q amour m'a donné du courage, il me soutiendra dans; 

L'Vertu. Mon cœur d'ailleur plain de ton image cera pour 

B un préservatife contre la séduction. N'oubliez jamais 

B mon sort est votre ouvrage, et jugez-vous. Pu.icft te. 

e pas vous punir de vos crimes, dÈÇ-ta ç,ftti«i'ra. 



1 

'et 1 



i 



•^ 



M SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE, 

je lui demande votre pardon, car je le sens, il i 
manquerai plus à mes maux que la douleur de voua saw( 
malheureux. Malgré le déuument où je me trouva, je % 
fuserai tout èspec de secour de vous. Si vous ni'av 
-j'orai pu les recevoir comme venent de la mille, mais I 
/ bienfait exilé par la pitié, mon àme le repousse et je ceri 
I plus lâche en les resevent que celui qui me le proposen 
J'ai une grâce a vous demander. Je ne sais pas le teni 
que je dois rester chez madame Mejnardie, soyez i 
généreux d'éviter di paroitre devant moi. Vos deux dern] 
visites mon fait un mal dont je me ressentirai longtei 
je ne veux point entrer dans dea détailles sur votre o 
dhuile à ce sujet. Vous me haisez, ce mot est gravé dd 
mon cœur et la glassé défroit. Hélas 1 c'est au moment i 
j'ai besoin de tout mon courage que toutes mi'S facul| 
ma bandonnent, ilenry, mun atni, avant que j'aie i 
une barrier entre nous, donne moi une dernier preuveJ 
ton estime : écria-moi, répons moi, dis moi que lu n 
encore quoique ne m'aimant plus. Malgré que mes ] 
soit tonjours dignes de rencontrer les vôtres, je ne.BC 
cite pas d'entrevue : je crains tout de ma faible; 
mon amour. Mais de grâce écrivez moi un mot de suifl 
il me donnera le courage dont j'ai besoin pour support 
mes adversités. Adieu l'oteur de tous mes maux, mais^ 
seul ami que mon cœur ai ctioisî et qu'il n'oublira jamai 



Cette vie de jeune flile dont l'amour trompé, les Jol 

Tanesies, les douleurs, la misère et l'épouvantable r^ 

gnalioa étaieat résumés en sj peu de moVs-, (jà çiKiiï»i!l 



HISTOIRE DES TREIZE. 47 

coDim , mais essentiel le ment parisien, iScrit dans cette 
lettre sale, agirent pendant un moment sur M. de Mau- 
liacour, qui finit par se demander si cette Ida ne serait 
pas une parente de madame Jules, et si le rendez-vous 
du soir, duquel il avait été fortuiieinent témoin, n'était 
pas nécessité par quelque tentative charitable. Que le vieux 
pauvre eût siûuh Ula?... cette stîduction tenait du prodige. / 
En se jouant dans le labyrinthe de ses réllexjoiis qui se 
croisaient et se détruisaient l'une par l'autre, le baron 
arriva près de la rue Pagevin, et vit un flacre arrêté dans 
le bout de la rue des Vieux- Augustius qui avoisine la rue 
Montmartre. Tous les fiacres stationnés lui disaient quel- 
que chose. 

— Y serait-e/Ief pensa-t-il. "* 
Et son cœur battait par un mouvement chaud et I 

vreiK. Il poussa la petite porte à grelot, mais en baissa 
la tète et en obéissant à une sorte de honte, car il ente; 
dait nne voix secrète qui lui disait : u Pourquoi mets-tal 
ped dans ce mystère? » 

Il mouta quelques marches, et se trouva nez à ne 
la vieille portière, 

— M. Ferragusî 

I- Connais pas... 
- Gomment! M. Ferragus ne demeure pas icîî 
- Nous u'avoQS pas ça dans la maison, 
- Mais, ma bonne femme... 
-- Je ne suis pas nne bonne femme, monsieur, j 
ciei^e, 
- Mais, madame, reprit le baron, Jai \ma \sS.\xB*â 
ettFB : M. Ferragus. 
I 



U SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

— Ah 1 si monsieur a une lettre, dil^elle en changeant 
de ion, la chose est bien différente. Voulez-vous la faire 
voir, votre lettre? 

Auguste montra la lettre pliée. La vieille hocha la télé 
d'un air de doute, hésita, sembla vouloir quitter sa loge 
pour aller instruire le mystérieux Ferragus de cet incident 
imprévu; puis elle dit : 

— Eh bien, montez, monsieur. Vous devez savoir où 
c'est... 

Sans répondre ù celte phrase, par laquelle celte vieille 
rusée pouvait lui tendre un piège, l'offlcier grimpa leste- 
ment l'escalier, et sonna vivement à la porte du second 
étage. Son instinct d'amant lui disait : « Elle est là, n 

L'inconnu du porche, le Ferragus ou Voleur des maux 
d'Ida, ouvrit lui-même. Il se montra vêtu d'une robe de 
chambre à fleurs, d'un pantalon de mollelon blanc, les 
pieds chaussés de jolies pantoufles en lapiaserie, et la lôte 
débarbouillée. Madame Jules, dont la lËle dépassait! 
chambranle de la porte de la seconde pièce, pâlit et ti 
sur une chaise. 

— Qu'avez-vous, madame? s'écria l'ofBcier ea ^&ià 
çant vers elle. 

» Mais Ferragus élendil le bras et rejeta vivement l'o 
cieux en arrière par un mouvement si sec, qu'Augud 
crut avoir reçu dans la poilnne un coup de barre de fa 

— Arrière, monsieur! dit cet homme. Que nous i 
lez-vousï Vous rôdez dans le quartier depuJT cinq ou i 
jours. Seriez-vous un espion? 

— Éies-vous M. Ferragus? dit le baron. 
Me-Afoa. monsieur. 




HISTOIRE DES TREIZE. 



- Néanmoins, reprit Auguste, je dois vous remettre 
papier, que vous avez perdu sous la porte de la maison 
nous étions tous deux pendant la pluie. 

Ed parlant et en tendant la lettre à cet homme, le ban 
ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil sur la pièce où 
le recevait Ferragus. Il la trouva fort bien décorée, quoi- 
que simplement. Il y avait du feu dans la cheminée 
auprès était une table servie plus somptueusemeut qi 
ne le comportaient l'apparente situation de cet homme 
la médiocrité de son loyer. Enlio, sur une causeuse de 
seconde pièce, qu'il lui fut possible de voir, il aperçut 
tas d'or, et entendit un bruit qui ne pouvait être prodi 
que par des pleurs de femme. 

— Ce papier m'appartient, je vous remercie, dit l'il 
connu en se tournant de manière à faire comprendre 
baron qu'il désirait le renvoyer aussitôt. 

Trop curieux pour faire attention à l'examen profoi 
dont il était l'objet, Auguste ne vit pas des regardi 
demi magnétiques par lesquels l'inconnu semblait vouli 
!e dévorer; mais, s'il eût rencontré cet œil de basili 
aurait compris le danger d» sa position. Trop passioi 
pour penser h lui-même, Auguste salua, descendit, et 
tourna chez lui, en essayant de trouver un sens dans 
réunion de ces trois personnes : Ida, Ferragus et madai 
Jules; occupation qui, moralement, équivalait à cherclii 
l'arrangement des morceaux de bois biscornus du cassi 
tête cbiuois, sans avoir la clef du jeu. .Mais mad; 
l'avait vu, madame Jules venait là, madame Jules lui avait 

i. Mauiincour se proposa d'aller rendre une visite à 

tomme Je Jendemaîn, elle ne povi'jaw, ç^xft"iNssftX 



l 



] 



EO SCÈNES DE L4 VIE PARISIENNE. 

le voir, il s'était fait son complice, il avait les pieds etl 
mains dans cette téaébreuse intrigue; il tranchait déjà! 
sultan, et pensait à demander impérieusement à madai 
Jules de Ini révéler tous ses secrets. 

Ln ce tamps-Ià, Paris avait la fièvre des coostnictit* 

; Si Paris est an monstre, il est assurément le plm 
niaqiie des monstres. 11 Méprend de mille faDtaisid 
tantôt il Mtit comme un grand seigneur qui aimai 
truelle; puis il laisse sa truelle et devient militaires^ 
s'habille de la tête aux pieds en garde national, fait l'es 
cîce et fume-, tout à coup, il abandonne les répétilil 
militaires et jette son cigare-, puis il se désole, fait I 
lite, vend ses meubles sur la place du Cli&telet, 
sou bilan; mais, quelques jours après, il arrange \ 
affaires, se met en fête et danse. Un Jour, il mange 9 
sucre d'orge à pleines mains, à pleines lèvres; MerJ 
achetait du papier Weynen; aujourd'hui, le monst 
mal aux dents et s'applique un alexipharmaque s 
ses murailles; demain, il fera ses provisions de pâte p 

r torale. Il a ses manies pour le mois, pour la saison, poJ 
/ l'année, comme ses manies d'un jour. En ce moment dod 
tout le monde bâtissait et démolissait quelque chose, 
ne sait quoi encore. Il y avait très-peu de rues qui j 
vissent l'échafaudage à longues perches, garni d 
mises sur des traverses et fixées d'étage en élage dfl 
des boulins; construction frêle, ébranlée par les Lira 
sîns, mais assujettie par des cordages, toute blanche | 
plâtre, rarement garantie des atteintes d'une voiture f 
ce mur de planches, enceinte obligée des montimei4 

y» 'o/t De bâtit pas. Il j a quelque chose 4b mAt\V\me 4kÈ 



HISTOIRE DES TREIZE. 

ce» mâts dans œs échelles, dans ces cordages, dans lej 
cris des maçons. Or, à douze pas de l'h&tel MaulincourJ 
an de ces bâtiments éphémères était élevé devant iinq 
maison que l'on construisait en pierres de taille. Le leiu 
demain, au moment oii le baron de Maulincour passait e 
cabriolet devant cet échaTaud. en allant chez madam 
Jules, une pierre de deux pieds carrés, arrivée an S' 
des perches, s'échappa de ses liens de corde en tournad 
sur elle-même, et tomba sur le domestique, qu'elle écrasa 
derrière le cabriolet. Un cri d'éponvaate fit trembler l'é- 
chafaudage et les maçons; l'un deux, en danger de mort, 
se tenait avec peine aux longues perches et paraissait 
avoir été touché par la pierre. La foule s'amassa promp- 
tement. Tous les maçons descendirent, criant, jurant et 
disant que le cabriolet de M. de Maulincour avait causé 
un ébranlement à leur grue. Deux pouces de plus, et l'o 
cier avait la tète coiffée par la pierre. Le valet étaifl 
mort, la voiture était brisée. Ce fut un événement ponj 
la quartier, les journaux le rapportèrent. M. de Mauiin 
coui*. sûr de n'avoir rien touché, se plaignit. La justtd 
inlcrvinl. Enquête faite, il fut prouvé qu'un petit garço( 
armé d'une latte, montait la garde et criait aux "ç 
de s'éloigner. L'affaire en resta là. M. de Maulincour e 
fnt pour son domestique, pour sa terreur, et resta dail| 
son lit pendant quelques jours; car l' arrière-train du c 
bdolet, en se brisant, lui avait fait des contusions; 
la secousse nerveuse causée par la surprise lui donna 
fièvre. Il n'alla pas chez madame Jules, Dix jours aprft 
cet événement, et à sa première sortie, il se rendait sM 
bois de Boulogne dans son cabrîokl TesXw.\Tfe,\«vsttfîw 



5! 



SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 



descendant la rue de Bourgogne, à l'endroit où se t 
l'égoiil, en face de ia Chambre des députés, l'essiet 
cassa net par le milieu, et le baron allait si rapidemd 
çue cette cassure eut pour effet de faire tendre les d 
roues à se rejoindre assez violemment pour lui fracas 
la tête ; mats il fut préservé de ce danger par la r 
qu'opposa la capote. Néanmoins, il reçut une bless 
grave au côté. Pour la seconde fois en dix jours, ill 
rapporté quasi mort chez la douairière éplorée. Ce secf 
accideut lui douna quelque défiance, et il pensa, 
vaguement, à Ferragus et à madame Jules. Pour éclai 
ses soupçons, il garda l'essieu brisé dans sa chambrej 
manda son carrossier. Le carrossier vint, regarda l'e 
la cassure, et prouva deux choses à M, de MauUnc^ 
D'abord l'essieu ne sortait pas de ses ateliers; il i 
fournissait aucun qu'il n'y gravât grossièrement les f 
tiales de son nom, et il ne pouvait pas expliquer | 
quels moyens cet essieu avait été substitué à l'autre; i 
la cassure de cet essieu suspect avait été ménagée j 
une chambre, espèce de creux iatérieur, par d 
dures et par des pailles très-habilement pratiquées. 

— Ehl monsieur le baron, il a fallu être jolia 
malin, dit-il, pour arranger uo essieu sur ce modèleJ 
jurerait que c'est naturel... 

M. de Maulincour pria soij carrossier de ne rien c 
de celte aventure, et se tint pour dûment averti. Ces d 
tentatives d'assassinat étaient ourdies avec une adrej 
qui dénotait l'inimitié de gens supérieurs, 

— C'est une guerre à mort, se dit-il en s'agilant d 
soa }/t, une guerre de sauvage, une guerre de surpr^ 



HISTOIRE DES TREIZE. 

d'embuscade, de traîtrise, déclarée au nom de maeinme 
Jules. A quel homme appartient-elle donc? De quel pou-» 
voir dispose donc ce Ferragus? 

EdUq m, de Maulincour, quoique brave et militaire, o 
put s'empocher de frémir. Au milieu de toutes les peoaéa 
qui l'assaillirent, il y en eut une contre laquelle il s 
trouva sans défense et sans courage : le poison ne serai! 
il pas bientôt employé par ses enoemis secrets? Aussîtôl 
dominé par des craintes que sa faiblesse momentané^ 
que la diète et la fièvre augmentaient encore, il fit veni 
une vieille femme attachée depuis longtemps à sa grand 
mère, une femme qui avait pour lui un de ces sent 
ments à demi maternels, le sublime du commun. Sat 
s'ouvrir enlièremeut à elle, il la chargea d'acheter secrt 
tement, et chaque jour, en des endroits différents, I( 
aliments qui lui étaient nécessaires, en lui recommai 
danl de les mettre sous clef, et de les lui apporter elli 
même, sans permettre à qui que ce fût de s'en approclis 
quand elle les lui servirait. EnDn il prit les précautiol 
les plus minutieuses pour se garantir de ce genre t 
mort. 11 se trouvait au lit, seul, malade; il pouvait doi 
penser à loisir à sa propre défense, le seul besoin a 
clairvoyant pour permettre à l'égolsme humain de ne rîg 
oublier. Mais le malheureux malade avait empoisonné f 
vie par la crainte; et, malgré lui, le soupçon teignit touti 
les heures de ses sombres nuances. Cepeodanl, ces deu 
leçons d'assassinat lui apprirent une des vertus les plu 
nécessaires aux hommes politiques, il comprit la haul 
dissimulation dont il faut user dans le jeu des grands l^ 
têrêts de la vie. Taire son secret u' esl. ï\eïv-, ■niîi'*& ^^^ vsk* 



54 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

à l'avance, mais savoir oublier un faii pendant trente ai 
s'il le faut, à la manière d'Ali-Pacha, pour as 
vengeance méditfie pendant trente ans, est une belle étd 
en un pays où il y a peu d'hommes qui sachent d 
muler pendant trente jours. M. de Maulincour i 
plus que par madame Jules. H était perpétnellementJ 
cupâ à examiner sérieusement les moyens qu'il pouw 
employer dans cette lutte inconnue pour triompher dv 
versaires inconnus. Sa passion anonyme pour cette fei 
grandissait de tous ces obstacles. Madame Jules était i 
jours debout, au milieu de ses pensées et de son cd 

' plus attrayante alors par ses vices présumés que pari 
vertus certaines qui en avaient fait pour lui son idolfl^ 
Le malade, voulant recounalue les positions de !*■ 
nemi, crut pouvoirsans danger initier le vieux vidameîj 
secrets de sa situation. Le commandeur aimait Au[ 
comme un père aime les enfanis de sa femme; 
fin, adroit, il avait un esprit diplomatique. Il vint d 
écouler le baron, hocha la tête, et tous deux tinrent q 
seil. Le bon vidame ne partagea pas la confiance des 
jeune ami, quand Augusie lui dit qu'an temps où } 
vivaient la police et le pouvoir étaient à même de t 
nalire tous les mystères, et que, s'il fallait absolnm^ 
y recourir, il ironvcrait en eux de poissants auxilîailt 
Le vieillard lui répondit : 
— La police, mon cher enfant, est ce qu'il y a do ï 
inhabile au monde, et le pouvoir ce qu'il y a de plus tai 
dans les questions individuelles. Ni la polico ni le ponvd 
ne savent lire au fond des cœurs. Ce qu'on doit raisoni 

iiJeiuent hur demaader, c'est de TBcAieïcVveT \«,ï «iwai 



HtSTOIHE DES THEIZB. 
d'un fait. Or, le pouvoir et la police sont éminemment im-^ 
propres à ce métier : ils manquent essentiellement de cet 
Intérêt personne! qui révèle totil à celui qui a besoin 
tout savoir. Aucune puissance liumaine ne peut empèclier 
QD assassin ou un empoisonneur d'arriver soit au ce» 
d'un prince, soit à l'estomac d'un honnête homme. L 
passions font touts la police. 

Le commandeur conseilla fortement au baron de s 
aller en Italie, d'Italie en Grèce, de Grèce en Syrie, de 
Syrie en Asie, et de ne revenir qu'après avoir convainct^ 
ses ennemis secrets de son repentir, et de faire ainsi l 
citement sa paix avec eux; sinon, de rester dans son hôt^ 
et même dans sa chambre, où il pouvait se garantir dej 
atteintes de ce Ferragus, et n'en sortir que pour l'iîcraseï 
en toute sûreté. 

— 1] ne faut toucher à son ennemi que pour lui abattre 
la tête, lui dit-il gravement. 

Néanmoins, le vieillard promit à son favori d'employer 
tout ce que le ciel lui avait diîparii d'astuce pour, sans 
compromettre personne, pousser des reconnaissances chez 
l'ennemi, eu rendre bon compte, et préparer la victoire. 
Le commandeur avait un vieux Figaro retiré, le pliK 
malin singe qui jamais eût pris figure humaine, jadis 
^irituel comme un diable, faisant tout c 
comme un forçat, alerte comme un voleur, Gn comme no^ 
femme, mais tombé dans 1» décadence du génie, 
d'occasions, depuis la nouvelle constitution de la s 
parisienne, qui a mis en reforme les valets de comédie. 
Ce Scapin émérite était attaché à son maître comme à im ' 
être supérieur; mais le rusé vidame a\!i\.\\sÀX Oè^^^* 



1 

! cet il 
ide 
.-jrhe r 
cœu)^| 

^? 

, de 
i lli^M 

ût^^l 

ase^l 

iltre^TI 



se SCÈNES DE LA VIE PARISIENN-E. 

année aux gages de son ancien prévôt de galanteries 
assez forte somme, attention qui en corroborait 
naturelle par les liens de l'intérêt, et valait au vicill 
d^s soins que la maltresse la plus aimante n'eût 
veolés pour son ami malade. Ce fut cette perle 
valels de théâtre, débris du dernier siècle, ministre 
^^ruplible, faute dépassions à satisfaire, auquel se 
^Hfte commandeur et M. de Maulincour. 
^^1 — M. le baron gâterait tout, dit ce grand hooimi 
^^Kvrée appelé au conseil. Que monsieur mange, boî' 
^^^Horme tranquillement. Je prends tout sur moi, 
^^V En effet, huit jours après la conférence, au momeot 
où M. de Maulincour, parfaitement remis de sou indis- 
position, déjeunait avec sa grand'mère et le vidame, Justin 
entra pour faire son rapport. Puis, avec cette fausse m»- 

Pestie qu'affectent les gens de talent, il dit, lorsque 11 
ouairiëre fut rentrée dans ses appartements : 
— Kerragus n'est pas le nom de l'ennemi qui pourrait 
M. le baron. Cet homme, ce diable s'appelle Gratieit* 
Henri- Victor- Jean -Joseph Bourignard. Le sieur Gratisn 
lîourignardestun ancien entrepreneur de bâlimenls, jadis 
I fort riche, et surtout l'un des plus jolis garçons de Paris, 
un Lovelace capable de séduire Grandisson. Ici s'arrêtent 
mes renseignements. Il a été simple ouvrier, et les com- 
pagnons de l'ordre des dëvoranls l'ont, dans le temps, dlu 
pour chef sous le nom de Ferragiis XXIil. La police Uft* 
vrait savoir cela, si la police était instituée pour savoir 
quelque chose. Cet homme a déménagé, ne demeure plus 
,. rue des Vieus-Augusiins, et perche maintenant rae ]oqu&* 
^^■fe/; madame Juies Desmarets va. le voir souvent; 



É 



HISTOIRE DES TREIZE. 

souvent son mari, en allant à la Bourse, la mène rueij 
Vîvienne, ou elle mène son mari à la Bourse. M. le vidanK 
conaalt trop bien ces choses-là pour exiger que je lui di; 
si c'est le mari qui mène sa femme ou la femme qui mène 
son mari; mais madame Jules est si jolie, que je parierais 
pour elle. Tout cela est du dernier positif. Mon Bouri- 
gnard joue souvent au numéro 129. C'est, 3ous votre res-' 
pect, monsieur, un farceur qui aime les femmes, et quU 
vous a ses petites allures comme un homme de conditioa. 
Du reste, il gagne souvent, se déguise comme un acteur, 
, se grime comme il veut, et vous a la vie la plus originale 
du monde. Je ne doute pas qu'il n'ait plusieurs domiciles, i 
* car, la plupart du temps, il échappe à ce que M. le com- 
mandeur nomme les investigations parlevienlatres. Si mon- 
âeur lé di^sii'e, on peut néanmoins s'en défaire bono- 
rablemenl, eu égard à ses habitudes. Il est toujours facile 
de se débarrasser d'un homme qui aime les femmes, 
Néanmoins, ce capitaliste parle de déménager encore.—^ 
Maintenant, M. le vidame et M, le baron ont-ils quelqi 
chose à me commander? 

— Justin, je suis content de toi, ne va pas plus loin' 
sans ordre; mais veille ici à tout, de manière que M. le 
baron n'ait rien à craindre, — Mon cher enfant, reprit 
le vidame en s'adressant à Maulincour, reprends ta vie et 
oublie madame Jules. 

— Non, non, dit Auguste, je ne céderai pas la place 
Gratien Bourignard, je veux l'avoir pieds et poings liés, 
et madame lu)es aussi. 

Le soir, le bai'on Auguste de Maulincour, récemme 
■ à un grade supérieur dans une wïûça^ràa 



E: 



1 

M 

le 

"it 

i 

1 



5S SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

gardes du corps, alla au bal, à l'Élysée-Bourbon , ( 
madame la duchesse de Berri. Là, certes, il De pOuTaill 
y avoir aucun danger à redouter pour lui. Le baron de J 
Mauiincourensortii néanmoinsavec uneafTaired'hoiuiffll 
à vider, une affaire qu'il était impossible d'arranger, S 
adversaire, le marquis de Ronquerolles, avait les | 
fories raisons de se plaindre d'Auguste, et Auguste y vii 
donné lieu par son ancienne liaison avec la sœur de M, | 
Ronquerolles, la comtesse de Sér'ny. Cette dame, qui n'J 
mait pas la sensiblerie allemande, n'en était que \ 
exigeante dans les moindres détails de son costume | 
prude. Par une de ces fatalités inexplicables, AugustJ 
une innocente plaisanterie que madame de Sérizy prit 1 
mal, el de laquelle son frère s'offensa. L'explication | 
lieu dans un coin, à voix basse. En gens de bonne con 
gnie, les deux adversaires ne firent point de bniit.J 
lendemain seulement, la société du faubourg Saint-j 
noré, dn faubourg Saint-Germain et le château s'eoJ 
tinrent de cette aventure. Madame de Sérizy fui chatj^ 
ment défendue, et l'on donna tous les torts à Maulincil 
D'augustes personuages inlerviorent. Des lémoins d<l 
plus faaute distinction furent imposés à MM. de Uaulinol 
et de Ronquerolles, et toutes les précautions furent pri 
sur le terrain pour qu'il n'y etlt personne de tué. Qua 
Auguste se trouva devant son adversaire, homme de p 

I sir, auquel personne ne refusait des sentiments d'h] 
ngar, il ne put voir en lui l'instrument de Ferragus, i 
des dévorants, mais il eut une secrète envie d'ob< 
d'iaexpli cables pressentiments en questionnant le mai 

fc— Messieurs, dit-iï aux témoins, je tvetelMaeteTXsa* 



HISTOIRE DES THËIZE. 



d'essuyer le feu de M. de RonqueroDes-, mais, auparavant, 
je déclare que j'ai eu ton, je lui fais les excuses qu'il 
exigera de moi, publiquement même, s'il le désire, parce 
oue. quand il s'agit d'une femme, rien ne saurait, je 
croîs, dé^liouorer ua galant homme. J'ea appelle donc à 
sa raison et à sa généiosilé; n'y a-t-il pas un peu de 
niaiserie à se battre quand le bon droit peut succomber ?.. 

M. de Ronquerolles n'admit pas cette façon de 
l'affaire, et alors le baron, devenu plus soup^oum 
s'approcha de son adversaire. 

— £h bien, monsieur le naarquis, lui dit-il. engage] 
moi, devant ces messieurs, votre foi de gentilhomme 
n'apporter dans cette rencontre aucune raison de vi 
geaoce autre que celle dont il s'agit publiquement? 

— Monsieur, ce n'est pas uue question à me faire. 
Et M. de Ronquerolles alla se mellre à sa place. Il était 

convenu, par avance, que les deux adversaires se conten- 

r Ipra ient d'échanger un coup de pistolet. M. de Ronque- 

[, malgré lu distance déterminée qui semblait devoir 

ïre la mort de M. de Maulincour très-problématique, 

Wt ne pas dire impossible, fit tomber le baron. La ball^ 

Itraverea les côtes, à deux doigts au-dessous du 

B heureusement sans de fortes lésions. 

- Vous visez trop bien, monsieur, dit l'officier at 

ïgardes. pour avoir voulu venger des passions mortes. 

M. de Ronquerolles crut Auguste mort, et ne put reteni 

la sourire sardonique en enteudant ces paroles, 

— I.a sœur de Jules César, monsieur, ne doit pas âti 
Isoupçonnée. 

-Toujours madame Jules! répondu Kn^uiV^. 



1 



BO SCËMES DE LA \1E PARISIENNE. 

H s'évanouit, sans pouvoir achever une mordaote ptd 
sanlerie qui expira sur sesIÈvres; mais, quoiqu'il pera 
beaucoup de sang, sa blessure n'était pas dangereu! 
Après une quinzaine de jours, peudant lesquels la doid 
rière et le vidanie lui pmdiguëreut ces soins de vi<9 
lard , soins dont une longue expérience de la vie dOM 
seule le secret, un matin, sa grand'mère lui portai 
rudes coups. Elle lui révéla les mortelles inquiétudes a 
quelles étaient livrés ses vieux, ses derniers jours. B 
avait reçu une lettre signée d'une F, dans laquelle VU 
toire de l'espionnage auquel s'était abaissé son petit- 
lui était, de point en point, racontée. Dans cette letd 
des actions indignes d'un honnête homme étaient reg 
chées à M. de Muulincour. Il avait, disait-on, mis f 
vieille femme rue de Ménars, sur la place de fiacres ■ 
s'y trouve, vieille espionne occupée en apparence à veafl 
aux cochers l'eau de ses tonneaux, mais en réalil 
d'épier les démarches de madame Jules Desmarets.] 
avait espionné l'homme le plus inoffensif du monde p 
en pénétrer tous les secrets, quand, de ces secrets, I 
pendait la vie ou la mort de trois personnes. Lui seul au 
voulu la lutte impitoyable dans laquelle, déjà bl 
fois, il succomberait inévitablement, parce que sa i 
avait été jurée, et serait sollicitée par tous les moyeas I 
mains. M. deMaulincour ne pourrait même plus éviter! 
sort en promettant de respecter la vie mystérieuse del 
trois personnes, parce qu'il était impossible de croire îj 
parole d'un gentilhomme capable de tomber aussi bas li 
des agents de police; et pourquoi? pour troubler, 
raison, la vie d'une femme innocente e,l d'via vieiUàj 



HISTOIRE DES TREIZE. 

«ectablo. Lalettre ne l'ut rien pour Auguste, 
ion des tendres reproches que lu i fit essuyer la baroai 
Haulinoour. Manquer de respect et de confiance en vei 
[fee femme, l'espionner sans en avoir le droit I Et devait- 

■ la femme dont on est aimé? Ce fut un torrent 
de ces excellentes raisons qui ne prouvent jamais rien, 
et qui mirent, pour la première fuis de sa vie. le jeune 
baron dans one des grandes colères humaines 
ment, d'où sortent les aclions les plus capitales de la vie. 

— Puisque ce duel est un duel à mort, dit-il 
de conclusion, je dois tuer mon ennemi par tous 
moyens que je puis avoir à ma disposition. 

Aussitôt le commandeur alla trouver, de la part 
M. de Mauiincour, le chef de la police particulier 
Paris, et, sans mêler ni le nom ni la personne 
dame Jules au récit de celte aventure, quoiqu'elli 
le nœud secret, il lui lit part des craintes que donnait 
la famille de Mauiincour le personnage inconnu 
pour jurer la perte d'un officier aux gardes, en face des 
lois et de la police. L'homme de la police leva de surprise 
ses lunettes vertes, se moucha plusieurs fois, et offrit 
tabac au vidame, qui. par dignité, prétendait ne pas u! 
de tabac, quoiqu'il en eCit le nez baiboaillé. Puis le ch( 
prit ses notes, et promit que, Vidocq et ses limiers aidant 
il rendrait sous peu de jours bon compte à la fatnille Mai 
lincour de cet ennemi, disant qu'il n'y avait pas de myi 
tères pour la police de Paris. Quelques jours après, le 
chef vînt voir M. le vidame à l'hôtel Mauiincour, et trouva 
le jeune baron parfaitement remis de sa.'dernlfee. W»Sï- 



l 

înt 
m, 
me 

Lvie^ 
oriq^H 

■t de 1 
e de 
i ma^J 
nflH 

.aitS 

Z 0!*^" 



^Bbfe. Alors, il leur fil en style adiQ'm\aW!j\!vV sas^emsai^H 

■■ J 



63 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

ments des indications qu'ils avaient eu la booté de | 
donner, et leur appi'it que ce Bourignard était un hom 
condamné à vingt ans de travaux forcés, mais miracuUJ 
I sèment échappé pendant le transport de la chatae j 
' Blcétre à Toulon. Depuis treize ans, la police avait iatr 
tueuseraent essayé de le reprendre, après avoir sa i; 
était venu fort insouciamment habiter Paris, où il av| 
évité les recherches les plus actives, quoiqu'il fût const 
, ment mêlé à beaucoup d'intrigues ténébreuses. Bref, ^ 
homme, dont la vie offrait les parlicularilés les plus i 
viuuses, allait certainement être saisi à l'un de ses doq 
ciles, et livré à la justice. Le bureaucrate termina l 
rapport officieux en disant à M. de Maulincour que, j 
altacbait assez d'importance à cette affaire pour l 
lémoin de ta capture de Bourignard, il pouvait venid 
lendemain, à huit heures du malin, rue Sainte-Foi, da| 
une maison dont il lui donna le numéro. M. de Maulii 
se dispensa d'aller chercher cette certitude, s'en fi^ 
avec le saint respect que la police inspire à Paris, suri 
diligence de l'administration. Trois jours après, a'ayt 
rien lu dans le journal sur cette arrestation, qui cepfl 
liant devait fournir matière à quelque article curieil 
M. de Maulincour conçut des inquiétudes, que dissipai 
^JâtUe suivante : 



^^H II Monsieur le baron, 

I n J'ai l'honneur de vous annoncer que vous ne deïl 

plus conserver aucune crainte touchant l'affaire dootJ 

B-" question. Le nommé Gratien Bourignard, dit FerragH 
décédé bJer, eo son domicile, me iotv^ftVii^., o? 1. 



HISTOIRE DES TREIZE. 

'fias que nous devions concevoir sur son identité oi 

taerneni été détruits par les faits. Le médecin de ; 

9'ectiire de police a été par nous adjoint à celui de' 

, et le dief de la police de sûreté a fait toutes t 

^cations nécessaires pour parvenir à une pleine cerl 

K, D'ailleurs, la moralité des témoins qui ont sigi 

s de décès, et les attestations de ceux qui ont soigl 

t fiourignard dana ses derniers moments, entre autr 

! du respectable vicaire de l'église Bonne-Nouvell 

[uel il a fait ses aveux au tdbtinal de la pénitence, ci 

t mort en chrétien, ne nous ont pas permis de coi 

rer les moindres doutes. 

» Agréez, monsieur le baron, etc. a 

U de Maalincour. la douairière et le vidome respirère 
î un plaisir indicible. La bonne femme embrassa 
S-fils, en laissant échapper une larme, et le quitta poi 
BTCier Dieu par une prière, La clière donairièrG. qj 
ait une neuvaine pour le salut d'Auguste, se et 
iMcée. 

bien, dît le commandeur, tu peux maintenant 
6 au bal dont tu me parlais, je n'ai plus d'objectioi 
ipposer. 

1 Maulincour fut d'aiilant plus empressé d*allei 
^'bal, que madame iules devait s'y trouver. Cette fi 
Bit donnée par le préfet de la Seine, chez lequel I 
t sociétés de Paris se rencontraient comme sur un ' 
aJn neutre. Auguste parcourut les salons sans voir la 
e qui exerçait sur sa vie une si gtatiit \t\ft'aft\\i»..'^ 
a dans an boudoir encore déserl, où 4ea\,*iv«A i'!i\^^ 



04 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

altendaieni les joueurs, et il s'assit sur un divan, livré 
aux pensées les plus contradictoires sur madame Jules. 
Un homme prit alors le jeune officier par le bras, et le 
baron resta stupéfait en voyant le pauvre de la rue Coquil- 
lière, le Ferragus d'Ida, l'habitaDl de la rue Soly, le Bou- 
rignard de Justin, le forçat de la police, le mort de la 
veille. 

— Monsieur, pas un cri, pas un mot, lui dit Bourigaal 
dont il reconnut la voix, mais qui certes eût semblé i 
conuaissable à tout autre. 

11 était mis éiéganiment, portait tes insignes de l'oi^ 
de la Toison d'or et une plaque à son habit. 

— Monsieur, reprit-il d'une voix qui sifflait comme cq 
d'une hyène, vous autorisez toutes mes tentatives en a 
tant de votre c6ié la police. Vous périrez, monsieur. Itfl 
faut. Aimez-vous madame Jules? Étiez-vous aimé d'eUT 
De quel droit vouliez-vous troubler son repos, noircir! 
vertu? 

Quelqu'un survint. Ferragus se leva pour sortir. 

— Connaissez-vous cet homme? demanda M. de Maij 
lincour eu saisissant Fenagus au collet. 

Mais Ferragus se dégagea lestement, prit M. de Mati^ 
cour par les cheveux et lui secoua railleusement la téta 
plusieurs reprises. 

— Faut-il donc absolument du plomb pour la renq 
sage? dit-il. 

— Non pas personnellement, monsieur, répondit i 
Marsay. le témoin de cette scène; mais je sais que ma 

f ffleur est M. deFuncat, Portugais fort riche. 
^^BC deFuncal avait disparu. Le Wïoiv sa m\.a 






^ ■ • n 

BISTOIRB DES TREIZE. 65 

suite sans pouvoir ie rejoindre, et, quand il arriva sous le 
péristyle, il vit, dans un brillant équipage, Ferragus qui 
ricanait en le regardant, et partait au grand Irol. 

— Monsieur, de grâce, dJL Auguste en reniraot dans le 
salon et en s'adressant à de Marsay, qui se trouvait être 
de sa connaissance, où M. de Funcal demeure-t-ilî 

— Je l'ignore, mais on vous le dira sans doute ici. 

Le baron, ayant questionné le préfet, apprit que le 
comte de Funcal demeurait à l'ambassade de Portugal. 
En ce moment, où il croyait encore sentir les doigts glaci 
de Ferragus dans ses cheveux, il vit madame Jules dai 
tout l'éclat de sa beauté, fraîche, gracieuse, naïve, 
pleodissant de cette sainteté féminine dont il s'était épris! 
Cette créature, infernale pour lui, n'excitait plus chez 
Auguste que de la haine, et cette haine déborda, sanglante, 
terrible, dans ses regards; il épia le moment de lui parll 
sans être entendu de personne, et lui dit 

— Madame , voici déjà trois fois que vos bravi 
manquent. 

— Que voulez-vous dire, monsieur? répondit^lle 
rougissant. Je sais qu'il vous est arrivé plusieurs accidei 
fâclieux, auxquels j'ai pris beaucoup de part; mais coi 
ment puis-je y être pour quelque chose? 

— Vous savez donc qn'il y a des bravi dirigés coni 
moi par l'homme de la rue Solyî 

— Monsieur I 

— Madame, maintenant je ne serai pas seul à v( 
demander compte, non pas de mon bonheur, mais de 

'■«ang. 

ce moment, JoJes Destnarets a' aççioi^Va.. 



g-»ng . 



^^m SCÈNES DE LA. VIE PARISIENNE. 

^^F— Que diles-vous donc à ma femme, monsieurt 
' — Venuz vous en enquérir chez moi, si vous € 
curieux, mousieur. 

El Maulincour sortit , laissant madame Jules pftlefl 
presque en défaillance. 

11 est bien peu de femmes qui ne se soient trouva 
une fois dans leur vie, à propos d'un fait incontestafal 
en face d'une interrogai ion précise, aiguë, trancliaiiie, B 
de ces questions impitoyablement faites par leurs mu 
et dont la seule appréhension donne un léger froid, àlÊ 
le premier mot euire dans le cœur comme y entres 
■| l'acier d'un poignard. De là cet axiome : Toute fen 
' mmt. Mensonge officieux, mensonge véniel, 
sublime, mensonge horrible ; mais obligation i 
Puis, celle obligation admise, ne faut-il pas savoir 1 
I mentir? Les femmes mentent admirablement en Fraiu 
Nos mœurs leur apprennent si bien l'imposture! Eofin^ 
femme est si naïvement Imperiinente, si jolie, 
cieuse, si vraie dans le mensonge; elle en reconitfdtd 
bien l'utililé pour éviler, dans la vie sociale, les chocai; 
lents auxquels le bonheur ne résisterait pas, qu'il letird 
nécessaire comme la ouate où elles mettent leurs bijw 
Le mensonge devient donc pour elles le fond de la laogl 
«t la vérité n'est plus qu'une exception; elles la diseï 
comme elles sont verlueuaes, par caprice ou par spécol 
tion. Puis, selon leur caractère, cei'taines femmes rioi 
en mentant; celles-ci pleurent, celles-là deviennent graves 
quelques-unes se fâchent. Après avoir commencé dans A 
vie par fuindic de l'insensibilité pour les h 
/es ââtca/eut ie plus, elles fuiisBetil saviNeot çaï s 



niSTOlRlî DES THEIZIi. 



^ elles-mâmes. Qui n'a pas admiré leur appareuœ de supc 
riorité au moment où elles irembleot pour les mystéi'ieux 
trésors de leur amourî Qui n'a pas étudié leur aisance, 
leur facilité, leur liberté d'esprit dans les plus grands em- 
barras de la vie? Chez elles, rien d'emprunté : la ttoîtt- 
perie coule alors comme la neige tombe du ciel. Puis avec 
quel art elles découvrent le vrai dans autrui! Avec quelle' 
finesse elles emploient la plus droite logique, à propos de 
U question passionnée qui leur livre toujours quelque se- 
cret de cœur chez un homme asseï naïf pour piocûder 
près d'elles par interrogation 1 Questionner une femme, 
n'est-ce pas se livrer à elle? o'apprendra-t-elle pas loni ce 
qu'on veut lui cacher, et ne saura-t-elle pas se taire eo 
parla<it7 Et quelques hommes ont la prétention de lutter 
avec la fcmmâ de Paris 1 avec une femme qui sait 
mettre au-dessus des coups de poignard, en disant : Vous 
ius bien curieux! Que vous imporle? Pourquoi voulez-voui 
U savoir? Ah! vous êtes jaloux! El si je ne voulais pas 
tNHiS répondre? enfin, avec une femme qui possède cent 
trente-sept mille manières de dire NON, et d'incommen- 
surables variations pour dire OUI. Le traité du non et 
oui o' est-il pas une des plus belles œuvres diplomatiqui 
philosophiques, logographiqiies et morales qui nous re; 
tent à faireî Mais, pour accomplir cette œuvre diabolique, 
ne faudrait-i! pas un génie androgyneî Aussi, 
t-elle jamais tentée. Puis, de tous les ouvrages inédits, 
celui-là n'est-il pas le plus connu, le mieux pratiqué par 
les femmes? Avez-vous jamais étudié l'allure, la pose, 
ditinvoUura d'un mensonge? Examinez. Madame Desm; 
rets éraji assise dans le coin droit de sa NO^^.^).■îfe^ «v 



1 

IX 



1 

t 

itdui^ 
re^l 

ts,' 

1 



08 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

mari dans le coin gauche. Ayant su se remettre de 1 
émotion en sortant du bal, madame Jules afiectaît if 
contenance calme. Son mari ne lui avait rien dit, < 
lui disait rien encore. Jules regardait par la porlièrefl 
pans noira des maisons silencieuses devant lesquellei^ 
passait ; mais tout à coup, comme poussé par une peol 
déterminaate , en tournant un coin de rue, il exaraf 
sa femme, qui semblait avoir froid, malgré la pen 
doublée de fourrure dans laquelle elle était enveT 
pée; il lui trouva un air pensif, et peut-ôtre étaitj 
réellement pensive. De toutes les choses qui se con» 
niquent, la réllexion et la gravité sont les plus co4 
gieuses. 

— Qu'est-ce que M. de Maulincour a donc pu te dire j 
pour t'affecter si vivement, demanda Jnles, et que veut-il 
donc que j'aille apprendre chez lui? 

— Mais il ne pourra rien le dire chez lui que je ne le 
dise maintenant, répondit-elle. 

Puis, avec cette finesse féminine qui déshonore tou- 
jours un peu la vertu, madame Jules attendit une autre 
question. Le mari retourna la tfite vers les maisons et 
continua ses études sur les portes cochères. Une interro- 
gation de plus n'était-elle pas un soupçon, une défiance? 
Soupçonner une femme est un crime en amour ; Jules avait 
déjà tué un homme sans avoir douté de sa femme. Clé- 
mence ne savait pas tout ce qu'il y avait de passion vraie, 
de réilexions profondes dans le silence de son mari, de 
même que Jules ignorait le drame admirable qui serrait 
le cœur de sa Clémence. Et la voiture d'aller dans Paris 
ici'eus, emportant deux époux, deux. aLiaauts qui s'ido- 



^^i 



ejSTOIBE DES TREIZE. 



lâlraîent. et qui, doucement appuyés, réunis sur dfs cous- 
sins de soie, étaient néanmoins séparés par un abîme. ^ 
Dans ces élégants coupés qui reviennent du bal, entre 
minuit et deux heures du matin, combien de scènes bi- 
zarres ne se passe-t-il pas, en s'en tenant aux cou| 
dont les lanternes éclairent et la rue et la voiture, 
dont les glaces sont claires, enûn les coupés de l'amoui 
l^itime où les couples peuvent se quereller sans ^v 
peur d'être vus par les passants, parce que l'état 
donne le droit de bouder, de battre, d'embrasser uni 
femme en voiture et ailleurs, partout I Aussi combien di 
secrets ne se révèle-t-il pas aux fantassins nocturnes, 
ces jeunes gens venus au bal en voiture, mi 
par quelque cause que ce soit, de s'en aller à pied I C'était 
la première fois que Jules et Clémence se trouvaient ainsi, 
chacun dans son coin. Le mari se pressait ordinairement' 
près de sa femme. 

— Il fait bien froid, dit madame Jules, 
Mais ce mari n'entendit point, il étudiait toutes les 

seignes noires au-dessus des boutiques. 

— Clémence, dit-il enfin, pardonne-moi la question qil< 
je vais t'adresser. 

El il se rapprocha, la saisit par la taille et la rameni 
près de lui. 

— Mon Dieu, nous y voici 1 pensa la pauvre fe 

— Eh bien, reprit-elle en allant au-devant de la ques- 
tion, tu \eu% apprendre ce que me disait M. de Maulin- 
cour. Je te le dirai, Jules, mais ce ne sera point sans ter- 
reur. Mon Dieu, pouvons-nous avoir des secrels l'un pour 
l'autre? Depuis un moment, je te \o\s \>i\.\.û.û.V em^t 



1 



w 



SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 



ne 



liDnscieDce de notre amour et des craintes vagues -1 
notre conscience n'est-elle pas claire, et tes soupçon 
te semblent-ils pas bien létiébreux? Pourquoi ne pas fl 
dans la clarté qui te plail? Quand je t'aurai tout raoj 
tu désireras en savoir davanlage; et, cependant, { 
sais moi-même ce que cachent les étranges paroles 4 
homme. Eh bien, peut-être y aura-t-il alors entrai 
deux quelque fatale alTatre. J'aimerais bien mieoi 
nous oubliassions tous deux ce mauvais moment. l| 
^ans tous les cas, jure-moi d'attendre que cette l 
[ère aventure s'explique naturellement. M. de Mautfi 
Wa déclaré que les trois accidents dont tu as t 
parler : la pierre tombée sur son domestique, si 
en cabriolet et son duel à propos de madame de Sériiî 
étaient l'effet d'une conjuration que j'avais tramée contre 
lui. Puis il m'a menacée de t'expliquer l'intérêt qui me 
porterait à l'assassiner. Comprends-lo quelque chose i 
tout cela? Mon trouble est venu de l'impression que m'ont 
lusée la vue de sa figure empreinte de folie, ses yeuï 
igards et ses paroles violemment entrecoupées par me 
lotion intérieure, ie l'ai cru fou. Voila tout. Maintenant, 
ne serais pas femme si je ne m'étais point aperçue que, 
)puis un an, je suis devenue, comme on dit, la pas^on 
! M. de Maulincour. 11 ne m'a jamais vue qu'au bal. Et 
is propos étaient insignifiants, comme tous ceux que l'on 
lent au bal. Peut-être veut-il nous désunir pour me trou- 
un jour seule et sans défense. Tu vois bien ! déjà Iss 
sourcils se froncent. Ohl je hais cordialement le monde. 
I Nous sommes si heureux sans lui ! pourquoi donc l'dln 
^^^erchei? Jules, je l'en suppVtfi, çTomi&x.^mtÀ â^oig^H 



HISTOIRE DES TREIZE. 

tout ceci. Demain, nous apprendrons fans doute que M. 
Maulincour est devenu fou. 

— Quelle singulière cliosc! se dit Jules en desceod; 
de voilure sous le péristyle de son escalier, 

U tendit les bras à sa femcoe, et tous deux moutèrent 
datis leurs appartements. 

Pour développer cetie histoire dans toute la véri 
ses détails, pour en suivre le cours dans toutes ses sinuf 
sites, ii faut ici divulguer quelques secrets de !'< 
glisser sous les lambris d'une chambre à coucher, non pi 
effrontément, mais à la manière de Trllby, n'effarouchar 
ni Dou),'al ni Jeannie, n'efTaroucher personne, Ëlre ausù 
ctuste que veut l'être notre noble langue fran(;aise, ausH 
hardi que l'a été le pioceau de Gérard dans son tableau 
de Dophnis et Chiot. La chambre à coucher de madame 
Jules était un lieu sacré. Elle, son mari, sa femme de 
chambre, pouvaient seuls y entrer. L'opulence a de beaux 
piiviléges, et les plus enviables sont ceux qui permettent 
de développer les sentiments dans toute leur étendue, de 
les féconder par l'accomplissement de leurs mille caprices, 
de les environner de c. ' éclat qui les agrandit, de ces 
recherdies qui les piiririei.t, de ces délicatesses qui les 
reodent encore plus attrayants. Si vous haïsseï les dîners 
Sur IMiiîrbe ai les repas mai servis, si vous éprouvez 
quelque plaisir à voir une nappe damassée éblouissante 
de blancheur, un couvert de vermeil, des porcelaines d'une 
exquise pureté, une table bordée d'or, riche de ciselures, 
âctairée par des bougies diaphanes, puis, sous des globea 
d'argent armoriés, les miracles de la cuisine la pi 
dierchéo; pour être conséqaeot, vous àe^ex ïiotï.X'w 



ftsa^l 



w 



SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE, 



Et mansarde en haut des maisons, les grisettes dans 
rue; abandonner les mansardes, les grise I tes, les para- 
plnïes, îes socques articulés, aux gens qui payent lenre 
dîners avec des cachets; puis vous devez comprendre 
I l'amour comme un principe qui ne se développe dans 
j toute sa grâce que sur les tapis de la Savonnerie, sous U 
lueur d'opale d'nne lampe marmoréenne, entre des mu- 
railles discrètes et revêluea de soie, devant un foyer doré, 
I dans une chauibre sourde au bruit des voisins, de la rue, 
• de tout, par des persiennes, par des volets, par d'on- 
doyants rideaux. 11 vous fsut des glaces dans lesquelles 
les formes se jouent, et qui répètent à l'iofini la femme 
que l'on voudrait multiple, et que l'amour mniliplie sou- 
vent; puis des divans bien bas; puis un lit qui, semblable 
à on secret, se laissa deviner sans être montré ; puis, dsoE 
cette chambre coquette, des fourrures pour les pieds dus, 
des bougies sous verre au milieu des mousselines drapées, 
pour lire à loute heure de nuit, et des Heurs qui n'enlôleul 
pas, et des toiles dont la finesse eût satisfait Anne d'Au- 
triche, Madame Jules avait réalisé ce délicieux programme, 
mais ce n'i^tait rien. Toute femme de goût pouvait eo faire 
autant, quoique, néanmoins, il y ait dans l'arrangemral 
de ces choses un cachet de personnalité qui doune à tel 
ornement, à tel détail, un caraclère inimitable. Aujour- 
d'hui plus que jamais règne le fanatisme de l'individua- 
lilé. Plus nos lois tendront à une impossible égalité, plus 
nous nous en écarterons par les mœurs. Aussi, les per- 
sonnes riches commenceni-elles, en France, à devenir plus 
exclusives dans leurs goûts et dans les choses qui leur' 
appaHiennent qu'elles ne roQt été Aeçmî.ue.'nX.eMffi.WB 



HlSTOint DES TREIZE. 



dame Jules savait à quoi l'engageait ce programme, 
avait tout mis chez elle en harmonie avec iiu luxe qui 
allait si bien à l'amour. Les Quinze cenls francs et ma 
Sophie, ou la passioD dans la cliaumière. sont des prop( 
d'affamés auxquels le pain bis suffit d'abord, mais qi 
devenus gourmets s'ils aiment réellement, fioissen 
jegretter les richesses de la gasuonomie. L'amour 
travail et la misère en horreur. 11 aime mieux mourir qu< 
de vivoter. La plupart des femmes, en rentrant du bai,^ 
impatientes de se coucher, jettent autour d'elles leurs 
robes, leurs fleurs fanées, leurs bouquets dont l'odeur 
s'est flétrie. Elles laissent leurs petits souliers sous un fau- 
teuil, marciieai sur les cothurnes flottants, ôtent leurs 
peignes, déroulent leurs tresses saqs soin d'elles-niÊmes. 
Peu leur importe que leurs maris voient les agrafes, les 
doubles épingles, les artihcieux crochets qui soutenaient 
les élégants édifices de la coiffure ou de la parure. Plus 
de mystères, tout tombe alors devant le mari, plus de fan 
pour le mari. Le corset, la plupart du temps corset 
de précautions, reste là, st la femme de chambre 
endormie oublie de l'emporter. EoBn les bouffants de ba- 
leine, les entournures garnies de taffetas gommé, les cbif- 
tons menteurs, les cheveux vendus par le coiffeur, toute 
la fausse femme est là, éparse. Disjecla membra poelx, 
poésie artificielle tant admirée par ceux pour qui elle 
été commue, élaborée, la jolie femme encombre tous li 
coins. A l'amour d'un mari qui bâille, se présente alors 
une femme vraie qui bâille aussi, qui vient dans un 
désordre sans élégance, coiffée de nuit axftt xm 'qû^'o.'îX 
ù-Jpé, celui de la veiile, celui du leuàe,ma\û. m 



»™ 



ba- 

ute 
t, lajm 



L SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

Car, après tout, moDsieur, ai vous voulez ud joli 
bonnet de nuit à ctiilïoaDer tous les soirs, augmentez ma 
pension. 

Et voilà la vie telle qu'elle est. Une femme est toujours 
vieille et déplaisante à son tnari, mais toujours pimpante, 
élégante et parée pour l'autre, pour le rival de tous les 
maris, pour le monde qui calomnie ou déchire toutes les 
femmes. Inspirée par un amour vrai, car l'amour a. 
comme les autres êtres, l'instinct de sa conservation, ma- 
dame Jules agissait tout autrement, et trouvait, dans les 
constants bénéfices de son hoiiheur, la force nécessaire 
d'accomplir ces devoirs minutieux desquels il ne faut 
jamais se relâcher, parce qu'ils perpétuent l'amour. Cas 
soins, ces devoirs ne procèdent-ils pas, d'ailleurs, d'ime 
dignïLé personnelle qui sied à ravir? IS'est-ce pas des Ùai- 
teriesï n'est-ce pas respecter en soi l'être aimé? Donc, 
madame Jules avait interdit à son mari l'entrée dj cabinet 
où elle quittait sa toilette de bal, et d'où elle sortait velue 
pour la nuit, mysiérieusement parée pour les mystérieuses 
fêtes de son cœur. En venant dans cette chambre, lou- 
jouis élégante et gracieuse, Jules y voyait une femmt 
coquettement enveloppée dans un élégant peignoir, les 
cheveux simplement tordus en grosses tresses sur sa lêtaj 
car, n'eu redoutant pas le désordre, elle n'en ravissait à 
l'amour ni la vue ni le toucher ; une femme toujours plus 
simple, plus belle alors qu'elle ne l'élait pour le mondo: 
une femme qui s'était ranimée dans l'eau, et dont toul 
l'ariillce consistait à être plus blanche que ses moitsse- 
', plus fraîche que le plus frais parfum, plus s^ut» 
que la plus habile courtisane, eviùu \.<iu\<i\K* \fc\ 



K 



HISTOIBE DES TREIZE. 



jH^arlant toujours aimée. Celle admirable entente dl 

'métier de femme fut le grand secret de lasépiiine pou; 

plaire à Napoléon, comme il avait élé jadis celui de Céso 

nie pour Calus Caliguk, de Diane de Poitiers pour Henri II 

Mais, s'il fut largemeni productif pour des femmes qq 

.comptaient sept ou huit lustres, quelle arme entre lei 

■ÉÉMOft de jeunes femmes 1 Un mari subit alors avec d< 

^^^B les bouheurs de sa ûdélité. 

^^^Br, en rentrant après cette conversation, qui l'ava 
^^Kée d'efTroi et qui lui donnait encore les plus vivi 
^^^Wiiétudes, madame Jules pfit un soin particulier de i 
^^Hette de nuit. Elle voulut se faire et se ât ravissant* 
^^Be avait serré la batiste du peignoir, entr'ouvert son coj 
^^ba, laissé tomber ses cheveux noirs sur ses épaules r< 
^^Hjdies; son bain parfumé lui donnait une senteur en 
^^^■te; ses pieds nus étaient dans des pantoufles il 
^^^■urs. Forte de ses avantages, elle vînt à pas menua; 
^^Hmit ses mains sur les yeux de Jules, qu'elle troun 
^^Bsif, en robe de chambre, le coude appuyé sur la ch« 
^^Kiée, un pied sur la barre. Elle lui dit alors à l'oreilld 
^^B|Md)8uQant de son haleine et la mordant du bout dei 

^^^^ k quoi pensez-vous, moasieiirî 

^^H&is, le serrant avec adresse, elle l'enveloppa de : 

^^^B pour l'arracher à ses mauvaises pensées. La femi 

^^Bvime a toute l'intelligeace de soo pouvoir; et plus ell 

^^Hirertueuse, plus agissunle est sa coquetterie. 

^^B» k toi, répondit-il. 

^^B- A moi seule Z 



70 SCÈNES Dt; LA Vit VABISIESNE. 

— Oh! voilà un oui bien liasardé. 
Ils se coiiclièrenl. Eq s'endormant, madame Jules 

dit : 

— Décidémenl , M, de Maulioœur sera la cause 
quelque malheur, Jules est préoccupé, distrait, et gai 
des pensées qu'il ne me dit pas. 

II était environ trois heures du malin lorsque madai 
Jules fut réveillée par un pressentiment qui l'avait frapi 
au cœur pendant son sommeil, Klle eut une perception 
la fois physique et morale de l'absence de son mari. El 
ne sentait plus le bras que'Jules lui passait sous la 1^ 
ce bras dans lequel elle dormait heureuse, paisible, dept 
cinq années, et qu'elle ne fatiguait jamais. Puis une 
lui avait dit : (i Jules soulTre, Jules pleure... » Elle lev& 
tête, se mit sur son séant, trouva la place de son mi 
froide, et l'aperçui assis devant le feu, les pieds sur 
garde-cendre, la tête appuyée sur le dos d'un grand fa 
leuil. Jules avait des larmes sur les joues. La pauv 
femme se jeta vivement à bas du lit, et sauta d'un boj 

!S genouï'de son mari. 

Julesî qu'as-tu? soulfres-tuî Parle! disi 

■moi, si lu m'aimes. 

un moment, elle lui jeta cent paroles qui expi 
maient la tendresse la plus profonde. 

Jules se mit aux pieds de sa femme, lui baisa les g 
nuux, les mains, et lui répondit en laissant échapper 
nouvelles larmes ; 

— Ma chère Clémence, je suis bien malheureuxl ( 
pûs ajnier que de se délier de sa maîtresse, et lu 

'sliresse. Je l'adore en te soupi;oûQan\.... L^^çiviâ 



^^Rn 



K 



}i;on- 
I>1 je 
lyant 

?. Ne 

:M 

r Bi« 



HISTOIRE DBS TIIRIZE. 

cet homme m'a dites ce soir m'ont frappé an cœid 
elles y sont restées malgré moi pour me bouleverser, lll 
a là-dessous quelque mystère. Enfin, j'en rougis, tes expll 
cations ne m'ont pas satisfait. Ma raison me jette d« 
lueurs que mon amour me fait repousser. C'est un affrei 
combat. Pouvais-j'e rester là, tenant ta lête en y soupçon- 
nant des pensées qui me seraient inconnues? — Oli! je 
te crois, je te crois, lui crîa-l-il vivement en la voyant 
sourire avec tristesse et ouvrir la bouche pour parler. Ne 
me dis rien, ne me reproche rien. De toi, la moindre p 
rôle me tuerait. D'ailleurs, pourrais-tu me dire une s 
chose que je ne me sois dite depuis trois heuresî Od 
depuis trois heures, je suis là, te regardant dormir, 
belle, admirant ton front si pur et si paisible. Oh! oui, tu 
m'as toujours dît toutes tes pensées, n'est-ce pas? Je suis 
seul dans ton âme. En te conteraplaut, en plongeant mes 
yeux dans les liens, j'y vois bien tout. Ta vie est loujoura 
aussi pure que ton regard est clair. Non, il n'y a ( 
secret derrière cet œil si transparent. 

I! se souleva et la baisa sur les yeux. 

— Laisse-moi l'avouer, ma chère créature, que, depij 
cinq ans, ce qui grandissait chaque jour mon bonheia 
c'était de ne te savoir aucune de ces alTections naLurell(| 
qui prennent toujours un peu sur l'amour. Tu n'a 
HBur, ni père, ni mère, ni compagne, et je n'étais alta 
pi au-dessus ni au-dessous de personne dans ton cceun 
j'y étais seul. Clémence, répèle-moi toutes les douceufl 
d'àme que tu m'as si souvent dites; ne me gronde pas, 
'fiODSole-moi, je suis malheureux. J'ai certes un souçipa. ; 
lia à me reprocher, et, toi, lu n'as t\et\ iax\%\^ vîs^m 



y ■ fiDD» 



78 SCÈNES KK LA VIE PARISIENNE. 

qui te bnil*. Ma bien-aîmée , dis, pouvais-je rester aîtt 
près de toi? Comment deux têtes qui soDt si bien uni 
demeureraient -elles sur le même oreiller quand l'a 
d'elles souffre et que l'autre est tranquille?... — A qw 
penses-tu donc? s'écria-t-il brusquement en voyant Qi 
mence songeuse, interdite, et qui ne pouvait retenir dl 
larmes. 

— Je pense à ma mère, répondit-elle d'un ton grav 
Tu ne saurais connaître, Jules, la douleur de ta Cléinena 
obligée (le se souvenir des adieux mortuaires de sa mèr 
en entendant ta voix, la plus douce des musiques; et t 
songer à la solennelle prussioo des mains glacées d'aï 
mourante, en sentant la caresse des tiennes en un moma 
oii tu m'accables des témoignages de ton délicieux amoa 

Elle releva son mari, le prit, l'étreignit avec une (oK 
rerveuse bien supérieure à celle d'un homme, lui i 
les cheveux et le couvrit de larmes. 

— Ahl je voudrais être hachée vivante pour toi! Vi 
moi bien que je te rends heureux, que je sui.s pour | 
la plus belle des femmes, que je suis mille femmes p 
toi. Mais tu es aimé comme nul homme ne le sera jamai 

I ia ne sais pas ce que veulent dire les mots devoir et vert 
' Jules, je t'aime pour toi, je suis heureuse de t' aimer, et, 
t'aimerai toujours mieux jusqu'à mon dernier souille, 1* 
quelque orgueil de mon amour, je me crois destinée 
n'éprouver qu'un sentiment dans ma vie. Ce que je ti 
te dire est affreux, peut-être ; je suis contente de ne { 
avoir d'enfants, et n'en souliaite point. Je me sens p)i 
épouse gue mère. Eh bien, as-tu des craintes? Écoatt 
^aoj, mon amour, promets-moi d'oubVier, non çoa oM( 



1 



HISTOIRE DES TBEIZE, 
lieure mêlée de tendresse et de doutes, maïs les parole 
de ce fou. Jules, je le veux. Promets-moi de ne le poïd 
voir, de ne point aller chez lui. J'ai la conviction que, i 
;u fais un seul pas de plus dans ce dédale, nous roulé 
rons dans un abîme où je périrai, mais en ayant Ion nom 
sur les lèvres et ton cœur dans mon cœur. Pourquoi me 
inets-tu donc si haut en ton âme, et si bas en réalité? 
Comment, toi qui fais crédit à tant de gens de leur for- 
ruae, tu ne me ferais pas l'aumône d'un soupçon; et, 
jour la première occasion dans ta vie où tu peux me 
jirouver une foi sans bornes, tu me détrônerais de ton 
l'ceurl Enire un fou et moi, c'est le fou que tu croîsl,,, 
olil Jules... 

Elle s'arrêta, chassa les cheveux qui retombaient a 
*)n front et sur son cou; puis, d'un accent déchirant, elâ 
iijouta : 

— J'en ai trop dit, un mot devait suBîre. Si ton âme et 
ion front conservent un nuage, quelque léger qu'il puisse 
être, sache-le bien, j'en mourrai I 

Elle ne put réprimer nn frémissement et pâlit. 

— Oh I je tuerai cet homme, se dit Jules en saisisga| 
sa femme et la portant dans son lit. — Dormons en pai 
faoa ange, repril-il, j'ai tout oublié, je te le jure. 

Clémence s'endormit sur cette douce parole, plus doi 
cernent répélée. Puis Jules, la regardant endormie, se è 
eo lui-même : 

— Elle a raison, quand l'amour est si pur, un soupijoï 
te fléirit Pour cette âme si fraîche, pour cette fleur ai 

Bdre, une flétrissure, oui, ce doit être la mort. u 

iaanà, entre deux êtres pleins û'attetVVou V\ss ■^B^BI 



"M 

•"m 



KO SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

. l'autre, et dont la vie s'échange à tout moment, nn nuage 
1 est survenu, quoique ce nuage se dissipe, il laisse dans 
' les âmes quelques traces de son passage. Ou la tendresse 
devient plus vive, comme la terre est plus belle après lu 
pluie, ou la secousse retentit encore, comme un lointain 
tonnerre dans un ciel pur; mais il est impossible de se 
retrouver dans sa vie antérieure, et il faut que l'amour 
croisse ou qu'il diminue. Au déjeuner, M. et madame 
Jules eurent l'un pour l'autre de ces soins dans lesquels 
il entre un peu d'affectation. C'était de ces regards pleins 
d'une gaieté presque forcée, et qui semblent être l'effort 
de gens empressés à se tromper euic-mêmes. Jules avait 
des doutes involontaires, et sa femme avait des craînius 
certaines. Néanmoins, sûrs l'un de l'autre, ils avaîeni 
dormi. Cet état de gêne éiait-il dû à un défaut de foi, 
au souvenir de leur scène nocturne? Ils ne le savaient 
pas eux-mêmes. Mais ils s'étaient aimés, ils s'aimaienl 
trop purement pour que l'impression à la fois cruelle et 
bienfaisante de cette nuit ne laissât pas quelques traces 
dans leurs âmes; jaloux tous deux de les faire disparattiti 
et voulant revenir tous les deux le premier l'un bs l'autre, 
ils ne pouvaient s'empêcher de songer à la cause première 
d'un premier désaccord. Pour des âmes aimantes, ce n'est 
pas des chagrins, la peine est loin encore; mais c'est une 
aorte de deuil difficile à peindre. S'il y a des rapports 
entre les couleurs et les agitations de l'âme; si, comme 
l'a dit l'aveugle do Locke, l'écarlate doit produire à la vue 
les effets produits dans l'ouïe par une fanfare, il peut être 
permis de comparer à des teintes grises celte môlancolia 
ofe coiitre-coap. Mais l'amour atlrislé, Vamowc B.'a<\>aA | 



HISTOIRE DES TREIZE. 81 

reste un sentiment vrai de son bonheur momontnndinont 
troublé, donne des voluptés qui, tenant à la poinn ot h la 
joie, sont toutes nouvelles. Jules étudiait la voix du nii 
femme, il en épiait les regards avec le sentiment Jniino 
qui ranimait dans les premiers moments do sa poHNion 
pour elle. Les souvenirs de cinq années tout houroumm, la 
beauté de Clémence, la naïveté de son amour, oiïacbront 
alors promptement les derniers vestiges d*uno intolérablo 
douleur. Ce lendemain était un dimanche, Jour où il n'y 
avait ni Bourse ni affaires; les deux époux passeront alorM 
la journée ensemble, se mettant plus avant au ar^r lUm 
de Tautre qu*ils n'y avaient jamais été, semblables ii dmx 
enfants qui, dans an moment de peur, se mrrHni^ m [fnr*f 
sent et se tiennent, s^anissant par instinct* Il y a (hu% 
une vie à deux de ces journées OjmiAéiemHnt beur^^JS^;», 
dues au hasard, et qui ne se rattadient ni â la V';ili'; ni 
ao lendemain, fleurs éphémères î,,* Jfiles H C\^uhu^a eri 
jouirent déUcieasemefit, c^/mme i(ï.% f?»j««îiit ifftt^K^MU q^i* 
cTétait la dernière yt^^nM de leor rie ^tof/nt^^KK^.. ^r^i 
nom docoer < ceœ p<3:M^ïCiCe 'tsj-j^fHhfih %rÀ WtX ïfiUaf A 
pas des Tc-ya^^.r* »jm q^ Axa^ v? Mt ^g^/jf^ m^f/y^ 
iestéy qzl faî: T^fççie:Là^ 4^ i^ et 4e 'u^s^'M 3e fkfrkf^'X 
qne-!q::.es 'ffin rnsa vt isà'jr, *c r,\ ..vtç^vfe â^x y -a /'>%:? 

torae iii ndnear -yt eJ> /fc:î^^ f^<î:.:wstt*^.' -^ >-. '^/* 
cra^Dir* î nue iuïT* j^ rey^-S V',f y\f//'A /^»^ vv/ V;A 

et iKna li^ .'5- naît *rt#r;îr* u -uvtur-^ i» ^-vîuse : V^ 



«s SCÈNES DE LA -VIB PARISIENNE. 

Tout alla bien jusqu'au lendemaiD, Le luadi, Jules Di 
ntarels, obligé d'éire à la Bourse à son heure accoului 
ne sortit pas sans aller, suivant son habitude, demaoc 
à sa femme si elle voulait proûter de sa voilure. 

— Non, dit-elle, il fait trop mauvais temps pour se p 
mener. 

En elTet, il pleuvait à verse. Il était environ deux heui 
et demie quand M. Desmarets se rendit au Parquet et 
Trésor. A quatre heures, en sortant de la Bourse, il 
trouva nez à nez devant M, de Mauliocour, qui l'attendi 
là avec la pertinacilé fiévreuse que donnent la haine et 
vengeance. 

— Monsieur, j'ai des renseignements importants à vi 
communiquer, dit l'officier en prenant l'agent de chai 
par le bras. Écoulez, je suis un homme trop loyal 
avoir recours h des lettres anonymes qui troublerait 
votre repos, j'ai préféré vous parler, lînfin croyez que, i 
ne s'agissait pas de ma vie, je ne m'immiscerais, certt 
en aucune manière dans les affaires d'un ménage, qtiajl 
même je pourrais m'en croire le droit. 

— Si ce que vous avez à me dire concerne madaiti 
Desmarets, répondit Jules, je vous prierai, monsieur, i 
vous taire. 

— Si je me taisais, monsieur, vous pourriez voir aval 
peu madame Jules sur les bancs de la cour d'assises, 
côté d'un forçat. Faut-il me taire maintenant? 

Jules pallt, mais sa belle figure reprit promptemenl I 

calme faux; puis, entraînant l'officier sous un des auveo 

de Ja Bourse provisoire où ils se trouvaient alors, il lui ( 

tf'aae voix que voilait une profonde ûmoUon \nV&t\TO,M 



' Monsieur, je vous douterai-, mais il y aura ent^f 
1 ao dtiel à mort, si... 

- Obi j'y consens, s'écria M. de Maulincour, j'ai pi 

i plus grande estime. Vous parlez de mort, m( 

irî Vous ignorez sans doute que votre femme m'apeut- 

e fait empoisonner samedi soir. Oui, monsieur, depuis 

liant^ier, il se passe en moi quelque chose d'extraor- 

•e; mes cheveux me disiilleut iotérieuremenl à tra- 

8 le crâne une fièvre et uoe langueur mortelles, et 

B parfaitement que! homme a touché mes cheveux pi 

t le bal. 

. de Maulincour raconta, sans en omettre un seul fai 
iOn amour platonique pour madame Jules et les détails 
ft^'aventure qui commence cette Scène. Tout le monde 
)At écouté avec autant d'attention que l'agent de change; 
mais le mari de madame Jules avait le droit d'en être 
plus étonné que qui quo ce fût au monde. Là se déploya 
son caracLère, il fut plus surpris qu'abattu. Devenu juj 
et juge d'une femme adorée, il Irouva dans son âme 
droiture du juge, comme il en prit rinflexibililé. Ami 
encore, il songea moins à sa vie brisée qu'à celle de cel 
femme : il écouta, non sa propre douleur, mais la 
lointaine qui lui criait : » Clémence ne saurait menti 
Pourquoi te trahirait-elle? » 

— Monsieur, dit l'olEcier aux gardes en termini 
eorlaiii d'avoir reconnu, samedi soir, dans M. de Fum 
ce Ferragus que la police croit mort, j'ai mis 
sur ses traces un homme lotelligent. Eu revenu 

C", je me suis souvenu, par un heureux hasard, 
àe madame flfeynardie, cité dans \a. XftXWfc ia 






tje , 

I 

aiist 



U SCÈNES DE LA VIE PABIBIENRE. 

Ida, la maîtresse présumée de mon persécuteur. Muni de 
ce seul renseignement, mon émissaire me rendra pronip- 
tement compte de cette épouvantable aventure, car il est 
plus habile à découvrir la vérité que oe l'est la police 
elle-même. 

— Monsieur, répondit l'agent de change, je ne saurais 
vous remercier de cette confidence. Vous m'annoncez des 
preuves, des témoins, je les attendrai. Je poursuivrai 
courageusement la vérité dans celte aiïaire étrange, mais 
vous me permettrez de douter jusqu'à ce que l'évidence 
des faits me soit prouvée. En tout cas, vousaures; satis- 
facliou, car vous devez comprendre qu'il nous en faut 
une. 

Jules revint chez lui. 

— Ou'as-tu? lui dit sa femme. Tu es pile h. faire peur! 

— Le temps est froid, dit-il en marchant d'un pas 
lent dans cette chambre ou fout parlait de bonheur ei d'a- 
mour, cette chambre si calme où se préparait une tempête 
meurtrière. 

— Tu n'es pas sortie aujourd'hui? reprit-il machina- 
lement en apparence. 

Il fut poussé sans doute à faire cette question par la 
dernière des mille pensées qui s'étaient secrètement en- 
roulées dans une méditation lucide, quoique précipitam- 
ment activée par la jalousie. 

— Non, répondit-elle avec un faux accent de candeur. 
En ce moment, Jules aperçut dans le cabinet de toilette 

de sa femme quelques gouttes d'eau sur le chapeau da 
vehars qu'elle mettait le matin. Jules était un homma 
violent, mais aussi plein de délicivlesse, eV \\\u.\ 



mn aa y 
>''«M 



HISTOIRE DES TREIZE. 



de placer sa femme en face d'un démenti. Dans une telli 
situation, tout doit être fini pour la vie entre certains 
fttres. Cependant, ces gouttes d'eau furent comme 
lueur qui lui déchira la cervelle. 11 sortit do sa chambre, 
descendit à la loge et dit k son concierge, après 
assuré qu'il y était seul : 

— Fouquerean, cent écus de rente si lu dis vraii 
chassé si tu me trompes, et rien si, m'ayant dit la 
rite, tu parles de ma question et de ta réponse. 

Il a'arrêia pour bien voir son concierge, qu'il altii 
sons le jour de la fenêtre, et reprit : 

— Madame est-elle sortie ce malin? 

— Madame est surtie à trois heures moins un quart, 
je crois l'avoir vue rentrer il y a une demi-heure. 

— Cela est vrai, sur ton honneur? 

— Oui, monsieur. 

— Tu auras la rente que je t'ai promise; mais, 
tu parles, souviens-toi de ma promesse I alors, tu pei 
drais tout. 

Jules revint chez sa femme. 

— Clémence, lui dit-il, j'ai besoin de mettre un pet? 
d'ordre dans mes comptes de maison, ne l'offense donc 
pas de ce que je vais te demander. Ne t'ai-je pas remis 
quarante mille francs depuis le commencement de 1'. 

— Plus, dit-elle. Quarante-sept. 

— En Irouverais-tu bien l'emploi? 

— Mais oui, dit-elle. D'abord, j'avais à payer pli 
mémoires de l'année dernière... 

■'le iia sacrai rien ainsi, se dit iulea^ ja ta!\ 



'■n 



EG SCËNBS DE LA VIE PARISIENNE. 

En ce moment, le Yaiet de chambre de Jules entra et 
lui remit une lettre, qu'il ouvrit par contenance ; mais il 
la lut avec avidité lorsqu'il eut jeté les yeux sur la sî- 
gnatnre. 

« Monsieur, 
» Dans l'intérêt de votre repos et du nôtre, j'ai pris le 
parti de voas écrire sans avoir l'avantage d'être connue 
de VOUS; mais ma position, mon âge et la crainte de 
quelque malheur me forcent à vous prier d'avoir de Tin- 
dulgence dans une conjoncture fâcheuse où se trouve 
notre famille désolée. M. Auguste de Maulincour nous a 
, donné depuis quelques jours des preuves d'aliénation 
' mL-ntale, et nous craignons qu'il ne trouble voire bonheur 
par des chimères dont il nous a entretenus, M. le com- 
mandeur de Pamiers et moi, pendant un premier accès 
de nëvre. Nous vous prévenons donc de sa maladie, sans 
doute guérissable encore; elle a des effets si graves et 
si importants pour l'honneur de notre famille et l'avenir 
de mon petit-fils, que je compte sur votre entière 
■crétion. Si M, le commandeur ou moi, monsieur, avioni, 
pu nous transporter chez vous, nous cous serions 
pensés de vous écrire ; mais je ne doute pas que 
n'ayez égard à la prière qui vous est faite ici par 

^■Kère de brûler cette lettre. 

^^B:» Agréez l'assurance de ma parfaite considération. 

^^B u Baronne de tiAULiNcotiR, née de hieux. 

^^^^— Combien de tortures! s'écria Jules, 
^^V — Mais que se passe-t-il donc en toi? lui dit s 
Cff témoignant tiae vive anxiété. 



HISTOIRE DES TREIZE. S7 

t suis anivé, répondU Jules, à me demander si 
rt toi qui me fais parvenir cet avis pour dissiper mes 
pçons, reprit-il en lui jetant la lettre. Ainsi juge de 

s soulTrances I 

- Le malheureux, dit madame Jules en laissant tona- 
le papier, je le plains, quoiqu'il me fasse biea du 

1. 

- Tu sais qu'il m'a parlé? 

- Ahl In es allé le voir malgré ta parole, dit-elle 
^ée de terreur. 

- Clémence, notre amour est en danger de périr, et 
is sommes en dehors de toutes les lois ordinaires de 
ifie, laissons donc les petites considérations au milieu 
, grands périls. Écoute, dis-moi pourquoi tu es sortie 
matin. Les femmes se croient le droit de nous faire 
Hguefois de petits mensonges. Ne se plaisent-elles pas ,' 
veut à nous cacher des plaisirs qu'elles nous pré- 
enl? Tout à l'heure, tu m'as dit un mot pour un autre 

s doute, un non pour un oui. 

1 entra dans le cabinet de toilette et en rapporta le 

peau. 

- Tiens, vois ! sans vouloir faire ici le Bartholn, ton 
peau l'a trahie. Ces taches ne sont-elles pas des 
ittes de pluie? Donc, tu es sortie en Qacre, et tu as 
a ces gouttes d'eau soit en allant chercher une voilure, 
1 en eutrant dans la maison où tu es allée, soit en 
juittant. Mais une femme peut sortir de chez elle fort 
ocemment, même après avoir dît à son mari qu'elle 
swiirait pas. 11 y a tant de raisons pour changer d'avis! 
àr àes caprices, n'est-ce pas un de vos àïovXî?. ^wa 




fl SCÉNEE DE LA VIE PARISIENNE. 

n'êtes pas obligées d'être conséquentes avec vous-méi 
Tu auras oublié quelque chose, un service à rendre, ni 
visite, ou quelque bonne action à faire. Mais rien n' 
pflche une femme de dire à son mari ce qu'elle a U 
Rougit-on jamais dans le sein d'un ami? Eh bien, cen' 
pas le mari jaloux qui te parle, ma Clémence, c'est 1' 

Imant, c'est l'ami, le frère, 
!• Il se jeta passionnément à ses pieds. 
' — Parle, non pour te justifier, mais pour calmer d'I 
libles souiïrances. Je sais bien que tu es sortie. Eh biu 
ni'as-tu fait? où es-tu allée? 
( — Oui , je suis sortie , Jules , répondit-elle d'une TO 
_ altérée, quoique son visage fût calme. Mais ne me de 
manda rien de plus. Attends avec confiance ; sans quoi 
tu te créeras des remords éternels. Jules, mon Ju)e.i 
la confiance est la vertu de l'amour. Je te l'avoue, en « 
moment je suis trop troublée pour te répondre; mai* 
je ne suis point une femme artificieuse, et je l'aime, ta 
le sais. 

— Au milieu de tout ce qui peut ébranler la foi d'un] 
homme, en éveiller la jalousie, car Je ne suis donc pas 1< 
premier dans ton cœur, je ne suis donc pas toi-mëmeT... 
eh bien, Clémence, j'aime encore mieux le croire, croïraj 

^^J?n ta voix, croire en tes yeux! Si tu me trompes 
^■nériterais... 

^^K' — Ohl mille morts, dit-elle en l'interrompant. 
^^ — Moi, je ne te cache aucune de mes pensées, 
toi, tu... 

— Chut! dit- elle, notre bonheur dépend de nol 
jnuiuel silence. 



HISTOIRE DES TREIZE. 89 

feh ! je veux tout savoir, s'écria-t-it dans un violent 
ftde rage. 

! moment, des cris de femme se Orent entendre, 
l-glapissements d'une petite voix aigre arrivèrent de 
ihambre jusqu'aux deux époux. 
■'entrerai, je vous disl criait-on. Oui, j'entrerai, je 
B voir, je la verrai. 

' et Clémence se précipitèrent dans te saloo et 
ttnl bienlôl la porte s'ouvrir avec violence. Une jeune 
î montra tout à coup, suivie de deux domes- 
tiques qui dirent à leur maître : 

— Monsieur, cette femme veut entrer ici malgré nous. 
Nous lui avons déjà dit que madame n'y était pas. Elle 
tiOD3 a répondu qu'elle savait bien que madame était 
■ortie, mais qu'elle venait de la voir rentrer. Elle nous 
meaace de rester à la porte de l'hôtel jusqu'à ce qu'elle 
ait parlé à madame. 

— Retirez-vous, dit M, Deamarets à ses gens. 

— Que voulez-vous, mademoiselle? ajouta-t-il en se 
looroant vers l'inconnue. 

Cette demoiselle était le type d'une femme qui ne se 
reaconlre qu'à Paris, Elle se fait à Paris, comme la boue, 
comme le pavé de Paris, comme l'eau de la Seine se fa- 
brique à Paris, dans de grands réservoirs à travers les- 
quels l'industrie la filtre dix fois avant de la livrer aux 
carafes à facettes où elle scintille et claire et pure, de 
fangeuse qu'elle était. Aussi est-ce une créature véritable- 
ment originale. Vingt fois saisie par le crayon du peintre, 
Ile pinceau du caricaturiste, par la plomba(j,iQe Aii 
faweur, elle échappe h toutes \es aoaX-^sea, ij'M'd 



SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 



F 

^■oa'eila est insaisissable dans tous : 
^^Kest la nature, comme l'est ce faatasque Paris. En e 
^^KUe ne lient au vice que par un rayon, et s'en éloîi 
^H^ar les mille autres pointa de la circonféreace sociji 
D'ailleurs, elle ne laisse deviner qu'un trait d 
tère, le seul qui la rende blâmable : ses belles vertus i 
cachées; son nalF dévergondage, elle en fait gloire. InQ| 
plétement traduite dans tes drames et les livres où e 
éié mise en scène avec toutes ses poésies, ell« ne j 
jamais vraie que duns son grenier, parce qu'elle sera i 
jours, autre part, ou calomniée ou flattée. Riche, elle si 
vicie; pauvre, elle est incomprise. Et cela ne saurait être 
autrement 1 Elle a trop de vices et trop de bonnes qua- 
lités; elle est trop près d'une asphpie sublime ou d'un 
dre flétrissant; elle est trop belle et trop liideuse; eUe 
personnifie trop bien Paris, auquel elle fournit des por^ 
tières édentées, des laveuses de linge, des balayeuses, i 
mendiantes, paifoig des comtesses impertineales, des ac- 
trices admirées, des cantatrices applaudies; elle a mâne 
donné jadis deux quasi-reines à la moaarcliie. Qui pour* 
rait saisir un tel protéeî Elle est toute la femme, moJDS 
que la femme, plus que la femme. De ce vaste portrait, 
un peintre de mœurs ne peut rendre que certains dé- 
toils, l'ensemble et /infini. C'était une grisette de Paris, 
mais la griselte danR toute sa splendeur ; ta grlsette m ] 
fiacre, heureuse, jeune, belle, fraîche, mais grisette, et ' 
griselte à griffes, à ciseaux, hardie tomme une Espagaole, ' 
hargneuse comme une prude anglaise réclamant sus droits 
conjugaui, coquette comme une grande dame, plus frandl 
^■M/v-^^e à tout; une véritable iionae sorWa â.v]. '^^^. WQ^ 



rranclita 

■^'e^i^H 



8ISTOIR1! DBS TREIZE. el 

méat dont elle avait tant de fois rêvé les rideaux de l 
licot rouge, le meuble en velours d'L'trecht, la table i 
tbé, le cabaret de porcelaioe à sujets peints, la eau- 
use, le petit tapis de moquette, la peodule d'albâire et 
3 flambeaux sous verre, la chambre jaune, le mol édre- 
ill! bref, toutes les joies de la vie des grisettes : )a 
mmede ménage, ancienne grîsette elle-même, mais gri- 
tW à moustaches et à chevrons; les parties de spectacle, . 
B marrons à discrétion, les robes de soie et les chapeaux 
gîtcher; enfin toutes les félicités calculées au comptoir 
is modistes, moins l'équipage, qui n'apparaît dans les 
lagioations du comptoir que comme un bâion de maré- 
la] dans les songes du soldat. Oui. cette grisette avait 
ot cela pour une affection vraie ou malgré l'affection 
de, comme quelques autres l'obtiennent souvent pour 
le heure par jour, espèce d'impdt insouctamment acquitté 
'08 les griffes d'un vieillard. La jeune femme qui se 
Duvait en présence de 1^. et madame Jules avait le pied 
découvert dans sa chaussure, qu'à peine vojaii-on une 
gère ligue noire entre ie tapis et son bas blanc. Celte 
laussure, dont la caricature parisienne rend si bien le 
lit, est une grâce particulière à la grisette parisienne; 
ais elle se trahit encore mieux aux yeux de l'observa- 
iir par le soin avec lequel ses vêtements adhèrent à ses \ 
rmes, qu'ils dessinent nettement. Aussi l'inconnue était- 
le, pour ne pas perdre l'expression pittoresque créée 
ir le soldat français, ficelée dans une robe verte, à 
liaape, qui bissait deviner la beauté de son corsage, alors 
afaitement visible ; car son ch&le de cachemire Teraa.vvï^ 
tabaat à terre, n'éiaU plus retenvi qvie çat \es> iaxsf* 



02 SCÈNES DIS LA VIE PARISIENSE. 

bouts qu'elle gardait entortillés à demi dans ses 
Elle avait une figure Qoe, des joues roses, un leijit ble 
des yeux gris étincelants, un front bombé très- proémi- 
nent, des cheveux soigneusement lissés qui s'échap- 
paient de son petit chapeau en grosses boucles sur 

— Je me nomme Ida, monsieur. Et, si c'est là madame 
Jules, à laquelle j'ai l'avantage de parler, je venais pouf 
lui dire tout ce que j'ai sur le cœur, coutre elle. Ci 
très-mal, quand on a son affaire faîte, et qu'on est dans 
ses meubles comme vous êtes ici, de vouloir enlever ï 
une pauvre fille un homme avec lequel j'ai contracté 
mariage moral, et qui parle de réparer ses torts en m'é- 
pousanl à la mumcipalilè. Il y a bien assez de jolis jeunes 
gens dans le monde, pas vrai, monsieur? pour se passer 
ses fantaisies, sans venir me prendre un homme d'âge, 
qui fait mon bonheur. Quien, je n'ai pas une belle bôiel, 
moi, j'ai mon amour! Je haïs les bei hommes et l'aident, 
je suis tout cœur, et... 

Madame Jules se tourna vers son mari : 

— Vous me permettrez, monsieur, de ne pas en en- 
tendre davantage, dit-elle en rentrant dans sa chambre. 

— Si cette dame est avec vous, j'ai fait des bnochss, i 
ce qi\e je vois; mais tant 'pire, reprit îda. Pourquoi vient- 
elle voir M. Ferragus tous les jours? 

— Vous vous trompez, mademoiselle, dit Jules SW- 
péfait. Ma femme est incapable... 

— Ah ! vous êtes donc mariés, vous lieasse! dit la gri- 
soîte en manifestant quelque surprise. C'est alors 

p/as mal, monsieur, pas vrai, k uoe ï>;mmB (\m\ ^\a 



1 



UISTOniK DES TtiElZE. 93 

leur d'être mainée eD ItSgilime mariage, d'avoir des rap- 
jwris avec un homme comme Henri... 

— Mais quoi, Henri? dit Jules en prenant Ida eL 
'entraiuant dans une pièce voisine pour que sa femme 
l'entendit plus rien. 

— Eh bien, M. Fcrragus... 

— Mais il est mort, dit Jules. 

■ — C'te farce! je suis allée à Franconi avec lui hier au 
oir, et il m'a ramenée, comme cela se doit. D'ailleurs, 
roire dame peut vous en donner des nouvelles. IS'est-elle 
las allée le voir à trois heures? Je le sais bien : je l'ai 
iltendue dans la rue, rapport à ce qu'un aimable liomme, 
1. Justin, que vous conuaissez peut-ôlre, un petit vieux 
[DÏ a des brisiuqiies, et qui porte un coiset, m'avait pré- 
wiue que j'avais une ntadame Jules pour rivale. Ce Dom- 
à, monsieur, est bien connu parmi les noms de guerre. 
excusez, puisque c'est le vûtre, mais, quand madame 
ules serait une duchesse de la cour, Henri est si riche, 
fu'il peut satisfaire toutes ses fantaisies. Mon affaire est 
le défendre mou bien, et j'en ai le droit; car, moi, je | 
'aime, Henri ! C'est ma promière inclination, et il y va 
le mon amour et de mon sort à venir. Je ne crains rien, 
nODsieur; je suis honnête, et je n'ai jamais menti, ni 
'olé le bien de qui que ce soit. Ce serait une impératrice 
[ni aérait ma rivale, que j'irais à elle tout droit; et, si 
ille m'enlevait mon mari futur, je me sens capable de la 
uer, tout impératrice qu'elle serait, parce que toutes les 
lelles femmes sont égales, monsieur... 

I Assez I assez I dit Jules. Où demeurez-vousî 
pie de la Corder/e-du-Temple, n" lU, mQ&ïvevït . V'is». 



04 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

Grugel, couturière eu corsets, pour vous servir, car ûoua 
eu faîsoos beaucoup pour les messieurs. 

— Et oii demeure l'homme que vous nommez Ferragusî 

— Mais, monsieur, dit-elle en se pinçant les lèvres, 
ce n'est d'abord pas un homme. C'est un monsieur plus 
riche que vous ne l'êtes peut-être. Mais pourquoi est-ce 
que vous me demandez son adresse, quand votre femme 
la sait? Il m'a dit de ne point la donner. Est-ce que je 
suis obligée de vous répondre?... Je ne suis, Dieu merci, 
ni au confessionnal oi à la police, et je ne dépends que 
de moi. 

— Et si je vous offrais vingt, trente, quarante mille 
francs pour me dire où demeure M. Ferragusî 

— khi ni ni, mon petit ami, c'est fini! dit-elle en jûî- 
gniint à cette singulière réponse un geste populaire. Il n'y 
a pas de somme qui me fasse dire cela. J'ai bien l'iioa- 
neur de vous saluer. Par où s'en va-i-ou donc d'ici? 

Jules, atterré, laissa partir Ida, sans songer à elle. Le 
monde entier sembiaîi s'écrouler sous lui; et, au-dessus ■ 
de lui, le ciel tombait en éclats. 

— Monsieur est servi, lui dit son valet de chambre. 

Le valet de chambre et le valet d'office attendirent dans 
la salle à manger pendant environ un quart d'heure sans 
voir arriver leurs maîtres. 

— Madame ne dînera pas, vint dire la femme de 
chambre. 

— Qu'y a-t-il donc, Joséphine? demanda le valet. 

— Je ne sais pas, réjjoudit-elle. Madame pleure et va 
su mettre aa Ul Monsieur avait sans doute une inclinalioa 
^jtvJJJe, et cela s'est découvert dans liû \i'\ftû i 



1 



HISTOIRE DBS TREIZE. 

lent, entendez-vous? Je ne répondrais pas de la 
de madame. Toits les hommes sont si gauches! Us V' 
font toujours des scènes saDs aucune précaution. 

— Pas du tout, reprit le vaiet de chambre à voix bassi 
c'est, au contraire, madame qui,... enfio vous conipi-enezj 
Quel temps aurait donc monsieur pour aller en ville, li 
qui, depuis cinq ans, u'a pas couché une seule Tois hors 
de la chiimbre de madame; qui descend à son cabinet à 
dû heures, et n'en sort qu'à midi pour déjeuner? Enfin 
sa vie est connue, elle est régulière, au lieu que mi 
dame file presque tous les jours, à trois heures, on a^ 
sait ou. 

— Et monsieur aussi, dît la femme de chambre en 
prenant le parti de sa maîtresse. 

— Mais il va à la Bourse, monsieur. Voilà pourtant trois 
fois que je l'avertis qu'il est servi, reprit le valet ds 
chambre après une pause, et c'est comme si l'on parlait 
k un terne, 

Jules entra. 

■ — Ofi est madame! demanda-t-il. 

— Madame va se coucher, elle a la migraine, répondH 
la femme de chambre en prenant un air important. 

Jules dit alors avec beaucoup de sang-froid, en s'adrt 
Sant à ses gens : 

— Vous pouvez desservir, je vais tenir compagnie 
madame. 

Et il rentra chez sa femme, qu'il trouva pleurant, mai 
étouffant ses sanglots dans son mouchoir. 

— Pourquoi pleurez-vousï lui dit Jules. Vous n'avez 
atieadre de moi ai violences ni repTûC^iea. î'J'Mti^ô\ 



1 



Lt_ 



se SCENES DE LA. VIE PARISIENNE. 

vengerais- je! Si vous n'avez pas été Ûdèle à inoa amour, 
c'est que vous D'eu étiez pas digne... 

— Pas digne ! 

ICes mots répétés s'entendirent à travers les sangloia, et 
Tacceat avec lequel ils furent prononcés eût attendri tout 
jutre homme que Jules. 
— Pour vous tuer, il faudrait aimer plus que je n'aime 
peut-être, dil-il en contiimant; mais je n'en aurais pas le 
iGOurage, je me tuerais plulât, moi, vous laissant à voire.., 
itonheur, et à... à qui? 
11 n'acheva pas. 
— Se tuerl cria Clémence en se jetant aux pieds de 
Jules ei les tenant embrassés. 

Mais, lui, voiilul se débarrasser de celte étreinte et 

secoua sa femme en la traînant jusqu'à sou lit. 

^^L — Laissez-moi, dit-il. 

^H — Non, non, Jules I criait-elle. Si tu ne m'aimes plus, 

^^Ue mourrai. Veux-tu Lout savoir? 

^K — 

^^B 11 la prit, la serra violemment, s'assit sur le bord du lit, 

^^n retint entre ses jambes; puis, regardant d'un œil sec 

^^Kette belle tête devenue couleur de feu, mais sillonnée de 

^^^w-mes 

— Allons, dis, répéta-t-il. 

Les sanglots de Clémence recommencèrent. 

— Non, c'est un secret de vie et de mort. Si je le di- 
sais, je... Non, je ne puis pas. Grâce, Jules I 

— Tu me trompes toujours... 

• — /lA/ tune me dis plus vous I s'écria-t-elle. Oui, Julea, 
^^ÊP^UJC croire que je le trompe, mûiabieu\.UV\is.aMsas'««^H 



HISTOIRE DES TREIZE. 

- Mais ce Ferragiis, ce forçat que lu vas voir, ce 
I enrichi par des crimes, s'il n'est pas à toi, e 

Êâe lui appartieDs pas... 
-Ohl Julesl... 

- Eh bien, est-ce ton bienfaiteur inconnu, rhomm 
[Uel nous devrions notre fortune, comme oa l'a déj 

-Qu!a dit cela? 

- Un homme que j'ai tué en duel. 

- Oh! Dieu I di^jà une mort. 

- Si ce n'est pas ton protecteur, s'il ne te donne pa 
i'or, si c'est toi qui lui en portes, voyons, est-ce loi 
%f 

•-Eh bien, dit-elle, si cela était? 
|t. Desmarets se croisa les bras. 

- Pourquoi me l'aurait-oo caché? reprit-il. Vous m'au 
S donc trompé, ta mère et toi ? D'ailleurs, va-t-ou clie 
i frère tous les jours, ou presque tous les jours, heia 

a femme était évanouie à ses pieds. 

- Morte, dit-il. Et si j'avais lorl? 

I sauta sur les cordons de sonaette, appela Josëphinâ 
Init Clémence sur le Ut. 
-J'en mourrai, dît madame Jules en revenant k eWe, 

- Joséphine, cria M. Desmarets, allez chercher M. Des- 
;. Puis vous irez après chez mon frère, en le priani 

lenir le plus tdt possible. 
» Pourquoi votre frèreî dit Clémence. 
8 était déjà sorti. 

1 première fois depuis cinq ans, madame Julei 
Jbucha seule dans son lit, et fat conU-avft\a ie. \ 



SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 



entrer un mëdecîo dans sa chambre sacrée. Ce fut dai 

peines bien vives. Despleia trouva madame Jules fort ma), 
jamais émotion violente n'avait été plus inlempeslive. 11 
ne voulut rien préjuger, et remit au lendemain à dire 
son avis, après avoir ordonné quelques prescriptions qui 
ne furent point exécutées, les intérêts du cœur ayant 
fait oublier tous les soins physiques. Vers le matin, Clé- 
mence n'avait pas encore dormi. Elle était préoccupée 
par le sourd murmure d'une conversation qui durait de- 
puis plusieurs heures entre les deux frères ; mais l'épais- 
seur des murs ne laissait arriver à son oreille aucun mot 
qui pût lui tjahir l'objet de cette longue conférence. 
M. Desinarets, le notaire, s'en alla bientôt. Le calme de la 
nuit, puis la singulière activité de sens que donne la pas- 
sion, permirent alors à Clémence d'entendre le cri d'une 
plume et les mouvements involontaires d'un homme oc- 
cupé à écrire. Ceux qui passent habituellement les nuits, 
et qui ont observé les différeols effets de l'acoustique par 
un profond silence, savent que souvent un léger retentis- 
sement est facile à percevoir dans les mêmes lieux où des 
murmures égaux et continus n'avaient rien de distinclible. 
A quatre heures, le bruit cessa. Clémence se leva, in- 
quiète et tremblante. Puis, pieds nus, sans peignoir, ue 
pensant ni à sa moiteur, ni à l'état dans lequel elle se 
trouvait, la pauvre femme ouvrit heitreusement la porte 
de communication sans la faire crier. Elle vit son mari, 
une plume à la main, tout endormi dans son fauteuil. 
Les bougies brûlaient dans les bobèches. Elle s'ava&<;a 
Jeaiement et lut sur une enveloppe déjà cachetée : Ceu 
g» tto:^ TESTAIENT. m 



1 

lal. i 



HISTOIRE DES TREIZE. 

imc devant une tombe, et baisa li 
1 de son mari, qui s'éveilla soudain. 
- Jules, mon ami, l'on accorde quelcpies jours aux ci 
lels condamnés à mort, dit-elle en le regardant av< 
'eux allumés par la lièvre et par l'amour. Ta femi 
Kente ne t'en demande que deux. Laisse-moi lîbi 
[dant deux 'jours, et... attends! Après, je moui 

I, du moins tu me regretteras. 

• Clémence, je te les accorde, 

;, comme elle baisait les mains de son mari dans une' 

.nie effusion de cŒur, Jules, fasciné par ce cri de 

>cence, la prit et la baisa au front, tout honteux de 

r encore le pouvoir de cette noble beauté. 

e lendemain, après avoir pris quelques heures de 

I, Jtlles entra dans la chambre de sa femme, obéissai 

liinalement à sa coutume de ne point sortir sans l'avoir 

I, Clémence dormait. Un rayon de lumière paasant par 

tes les plus élevées des fenêtres tombait sur le vi- 

B cette femme accablée. Déjà les douleurs avaient 

é son front et la fraîche rougeur de ses lèvres. L'œil 

1 amant ne pouvait pas se tromper à l'aspect de quei- 

s marbrures foncées et de la pâleur maladive qui rei 

^it et le ion égal des joues et la blancheur mate 

., deux fonds purs sur lesquels se jouaient si naïvt 

1 les sentiments de cette belle âme. 

■ Elle souffre, se dit Jules, Pauvre CMmence, qi 

n nous protège ! 

I la baisa bien doucement sur le front. Elle s'éveilla, 
son mari el comprit (out ; mais,QeçooNati\.ÇM\ft\,vJ& 
a main et ses yeui se mouiWfeïaal 4e Wn^^^- 



J 

ao^H 

foir 

par 

vi- 
ent 
.ceil 

[uei- « 
-em^^l 

lïve^H 

illa, 

J 



100 SCÈNES DE LA YIE PAtHSIENMÎ. 

— Je suis innocente, dit-elle en achevant son rêve. 

— Tu ne sortiras pas? lui demanda Jules. 

. — Non, je me sens trop faible pour (quitter mon lit. 

— Si ta changes d'avis, attends mon retour, dit JuU 
Et il descendit à la loge. 

— Fouquereau, vous surveillerez exactement vol 
porte, je veux connaître les gens qui entreront dans l'hl 
tel et ceux qui en sortiront. 

Puis Jules se jeta dans un fiacre, se fit condiiir» 
l'hôtel de Mauliocour, et y demanda le baron, 

— Monsieur est malade, lui dit-on. 
Jules insista pour entrer, donna son nom ; et, à 

de M. de Maulincour, il voulut voir le vidame ou la doui 
rière. 11 attendit pendant quelque temps dans le salon l 
la vieille baronne, qui vint le trouver, et lui dit que si 
petit-fiis était beaucoup trop indisposé pour le recevo! 

— Je connais, madame, répondit Jules, la nature de 
maladie par la lettre que vous m'avez fait l'honneur i 
m'écrire, et je vous prie de croire... 

— Une lettre à vous, monsieur! de moil s'écria 
douairière en l'interrompant; mais je n'ai point écrit i 
lettre. Et que m'y faît-on dire, monsieur, dans cette lettl 

— Madame, reprit Jules, ayant l'intention de vei 
chez M. de Maulincour aujourd'hui môme et de vo 
rendre cette lettre, j'ai cru pouvoir la conserver malg 
l'injonction qui la termine, La voici. 

La douairière sonna pour avoir ses doubles besicle 
et, lorsqu'eux eut jeté les yeux sur le papier, elle ni 
^^esta la plus grande surprise. 
^Bp AloQsiear. dit-éWc , mon écritme esi. si ça\W\\a\o 



nlSTOIAE DES TDEIZB. 



1 



tée, que, s'il ne s'agissait pas d'une affaire récente, 
n'y tromperais moi-même. Mon pelit-fils est malade. 
iest vrai, monsiGur; mais sa raison n'a jamais élé le 
indremimt du monde altérée. Nous sommes le jouet. dl 
fcelques mauvaises gens; cependant, je ne devine pi 
s quel but a été faite cette impertinence.,. Vous alli 
r mon petit-ûls, monsieur, et vous reconnaîtrez qu"] 
k parfaitement sain d'esprit. 
f Et elle sonna de nouveau pour faire demander 
s'il pouvait recevoir M. Desmarets. Le valet revint av 
une réponse aBlrmalive, Jules monta chez Auguste 
Maulincour, qu'il trouva dans on fauteuil, assis au coin 
la cheminée, et qui, trop faible pour se lever, le sal 
par un geste mélancolique; le vidame de Pamiers li 
tenait compagnie. 

— Monsieur le baron, dit Jules, j'ai quelque chose 
vous dire d'assez particulier pour désirer que nous soyoi 
seuls. 

— Monsieur, répondit Auguste, M. le commandei 
sait toute cette affaire, et vous pouvez parler devant II 
sans crainte. 

— Monsieur le baron, reprit Jules d'une voix gravi 
vous avez troublé, presque détruit mon bonheur, sans 
avoir le droit. Jusqu'au moment où noua verrons qui 
nous peut demander ou doit accorder une réparation à 
l'autre, vous êtes tenu de m'aider à marcher dans la voie 
ténébreuse où vous m'avez jeté. Je viens donc pour.a] 
prendre de vous la demeure actuelle de l'être mystérieuj 
qui exerce sur nos destinées une si talale inflaence, et 

semble avoir à ses ordres une ^ims^'antft =,«to'!v^w 



SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 



1 



Hier, au moment où je rentrais, après avoir entendu 
aveux, voici la lettre que j'ai reçue. 
Et Jules lui présenta ia fausse lettre. 

— CeFerragus, ce Bourignard, ou ce M. de Fuacal 
est un démon! s'écria Maulincour après l'avoir lue. Dans 
quel affreux dédale ai-je mis le pîedî Où vais-jeî — J'ai 
eu tort, monsieur, ditr-il en regardant Jules ; mais la mort 

; est, cerles, la plus grande des expiations, et ma mort 
approche. Vous pouvez donc me demander tout ce que 
vous désirerez, je suis à vos ordres. 

— Monsieur, vous devez savoir oii demeure l'inconai 
Je veux absolument, dùt-î! m'en coûter toute ma forti 
actuelle, pénétrer ce mystère; et. en présence d'un 
nemî si cruellement intelligent, les moments sont pi 
deux. 

— Justin va vous dire tout, répondit !e baron. 
A ces mots, le commandeur s'agita sur sa chaise. 
Auguste sonna. 

— Justin n'est pas à l'iiôtel, s'écria le vidame arec ui 
précipitation qui disait beaucoup de choses. 

— Eh bien, dit vivement Auguste, nos gei 
il esi, un homme montera vite à cheval pour le cherctn 
Votre valet est dans Paris, c'est-ce pas! On l'y trouvf 

Le commandeur parut visiblement troublé. 

— Justin ne viendra pas, mon ami, dit le vi<:illard.J 
est mort. Je voulais te cacher cet accident, mais.., 

— Mort, s'écria M. de Maulincour, mortf Et quaudr. 
com menti 

-~ flier, dans la nuit. Il est allé aouçer avec d'andi 
azo/s, et s'est enivré sans doute-, ses aiovs, cm 4s 



mSTOIflE DES TREIZE. 10! 

comme Ini, l'auront laissé se coucher dans la rue, un» 
grosse voiture lui a passé sur le corps... 

— Le forçat ne l'a pas maoqué. Du premier coup, il l\ 
tné, dit Auguste. Il n'a pas été si heureux avec moi, il ■ 
Clé obligé de s'y reprendre à quatre fois. 

Jules devint sombre et pensif. 

— Je ne saurai donc rien, s'écria l'agent de change 
après une longue pause. Votre valet a peut-être été juste- 
ment puni I N"a-t-il pas oulre-passé vos ordres en calom- 
niant madame Desmareta dans l'esprit d'une Ida, dont î] 
a réveillé la jalousie afin de la déchaîner sur nous. 

— Ah! monsieur, dans ma colère, je lui avais abanî 
donné madame Jules, 

— Monsieur! s'écria le mari, vivement irrité. 

— OUI maîatEuaût, monsieur, répondit rolBcierea r^ 
damant le silence par un geste de main, je suis prêt i 
tout. Vous ne ferez pas mieux que ce qui est fait, et vous 
ne me direz rien que ma conscience ne m'ait déjà dit. 
J'attends ce matin le plus célèbre professeur de toxico- 
logie pour connaître mon sort. Si je suis destiné à de 
trop grandes souffrances, ma résolution est prise, je me 
brûlerai la cervelle. 

— Vous parlez comme un enfant, s'écria le comman- 
deur, épouvanté par le sang-froid avec lequel le baron 
avait dit ces mots. Votre graod'mère mourrait de ch; 

— Ainsi, monsieur, dit Jules, il n'existe aucun moyen 
de connaîtie en quel endroit de Paris demeure cet hommi 
«xtraordinaire? 
I^-Je crois, monsieur, répondit le vieillard, avoir et 

e i ce pauvre Justin que ^1. ie îuftç.'AVi^ft' 



-in. 
fen I 



101 SCÈNES Dr. LA VIE PAtllSIIiNNE. 

l'ambassade de Portugal ou à celle tiii Brésil, M. de Fancol 
est un gentil h OUI me qui apparlient aux deux pays. Quant 
au fori;at, il est mort et eDterré. Votre persécuteur, quel 
qu'il soit, me paraît assez paissant pour que vous l'accep- 
tiez sous sa nouvelle forme jusqu'au moment où vous 
aurez les moyens de le confondre et de l'écraser; mais 
agissez avec prudence, mon cher monsieur. Si M. de Mau- 
Uncour avait suivi mes conseils, rien de tout cela ne serait 
arrivé. 

Jules se relira froidement, mais avec politesse, et ne 
sut quel parti prendre pour arriver à Ferragus, Au mo- 
ment où il rentra, son concierge lui dit que madame était 
sortie pour aller jeter une lettre dans la bolie de la petite 
poste, qui se trouvait en face de la rue de Méuars. Jules 
se sentît humilié de reconnaître la prodigieuse intelli- 
gence avec laquelle son concierge épousait sa cause, et 
l'adresse avec laquelle il devinait les moyens de le servir. 
L'empressement des inférieurs et leur habileté particu- 
lière à compromettre les maîtres qui se compromettent 
lui étaient connus, le danger de les avoir pour complices 
en quoi que ce soit, il l'avait apprécié; mais il ne put 
songer à sa dignité personnelle qu'au moment où il se 
trouva si subitement ravalé. Quel triomphe pour l'esclave, 
incapable de s'élever jusqu'à son maître, de faire tombe;' 
le maître jusqu'à luJl Julesfut brusque et dur. Autre faute. 
Mais il souffrait tanti Sa vie, jusque-là si droite, si pure, 
devenait tortueuse ; et il lui fallait maintenant ruser. 
mentir. Et Clémence aussi mentait et rusait. Ce moment 
fui no momeai de dégoût. Perdu dans un abîme de pen-J 
. Jules resta mach!na\eme'[il \mTO<sV\\e V^| 



HISTOrRE DES TREIZE. 



porte de son hôtel. Tantôt s'abaudoonant à des idées de 
désespoir, il voulait fuir, quitter la France, en emportant 
Bur son amour toutes les illusions de Tincerlitude. Tantôt. 
ne mettant pas en doute que la lettre jelée à la poste par 
Clémence ne s'adressât à Ferragus, il cherchait les moyens 
de surprendre la ré]ionse qu'allait y faire cet être mysté- 
rieux. Tauiôt il analysait les singuliers hasards de sa vie 
depuis son mariage, et se demandait si la calomnie dont 
il avait tiré vengeance n'était pas une vérité. Enfin, reve- 
nant à la réponse de Ferragus, il se disait : 

— Mais cet homme si profondément hahjle, si logique 
dans ses moindres actes, qui voit, qui pressent, qui calcule 
et devioe même nos pensées. Ferragus répondra-t-il ? Ne 
doit-il pas employer des moyens en harmonie avec sa puis- 
sance î N'eiiverra-t-il pas sa réponse par quelque habile 
coquin, ou, peul-être. dans un écrin apporté par un hon- 
nête homme qui ne saura pas ce qu'il apporte, ou dans 
l'enveloppe des souliers qu'une ouvrière viendra livrer, 
fort innocemoient k ma femme? Si Clémence et lui s'en- 
lendentî 

Et il se déGait de tout, et îl parcourait les champs im- 
menses, la mer sans rivage des suppositions; puis, après 
avoir flotté pendant quelque temps entre mille partis con- 
traires, il se trouva plus fort chez lut que partout ailleurs, 
et résolut de veiller dans sa maison, comme un formicaleo 
BU fond de sa volute sablonneuse. 

— Fouquereau, dit-il à son concierge, je suis sorti pour 
tous ceux qui viendront me voir. Si quelqu'un veut parler 
à madame ou lui apporte quelque chose, lu tinteras deux 
coups. Pais m me montreras toutes \ea XeVtte.?. 






1 

I 

i 



IW 



SCÈNL5 DE LA VIE PARISIENNE. 



, n'importe à qui I — Ainsi, pensa-t-il en r©-' 

montant dans son cabinet, qui se trouvait à l'enlre-sol, je 

vais au-devant des finesses de maître Ferragus. S'il envoie 

quelque émissaire assez rusé ponr me demander afin de 

savoir si madame est seule, au moins je ne serai pas joué 

comme un sot! 

Il se colla aux vitres qui, dans son cabinet, donnaient 

B-^r la rue, et, par une dernière ruse que lui inspira la 

jalousie, il résolut de faire monter son premier commis 

ms sa voiture, et de l'eûvoyer à la Bourse en son lieu et 

Vplace, avec une lettre pour un agent de change de ses 

mis, auquel il expliqua ses achats et ses ventes, en le 

riant de le remplacer. Il remit ses transactions les plus 

lélicates au lendemain, se moquant de la hausse et de la 

Misse, et de toutes les dettes européennes. Beau privi- 

e de l'amour ! il écrase tout, fait tout pâlir : l'autel, le 

i grands- livre s, A trois heures et demie, au 

înoment où la Bourse est dans tout le feu des reports. 

Wes fins-courant, des primes, des fermes, etc.. Iules vit 

teoirer dans son cabinet Fouquereau tout radieux. 

— Monsieur, U vient de venir unu vieille femme, mais 
toignée, je dis une fine mouche. Elle a demandé monsieur, 
l paru contrariée de ne point le trouver, et m'a donné 
pour madame une lettre que voici. 

En proie à une angoisse fiévreuse, Jules décacheta le 
lettre; mais il tomba bient&t dans son fauteuil tout épuisé. 
La lettre était un non-sens continuel, et il fallait en avoir 
}3 defpourla lire. Elle avait été écrite en chiffres. 
— Va-l'en, Fouquereau 
B concierge sortît 



HISTOIRE DES TREIZE. IQ» 

— C'est un mystère plus profond que ne l'est la mer v\ 
fendroit oùlasondes'yperd.Ahl c'est de l'amourl l'amour 
seul est aussi sagace. aussi ingénieux que l'est ce corres- 
pondant. Mon Dieul je tuerai Clémence. 

En ce moment, une idée heureuse jaillit dans sa cer- 
velle avec tant de force, qu'il en fat presque physique- 
ment éclairé. Aux jours de sa laborieuse misère, avant 
son mariage, Jules s'tJtait fait un ami véritable, un demi- 
Piméja. L'excessive délicatesse avec laquelle il avait manié 
tes susceptibilités d'un ami pauvre et modeste, le respect 
dont il l'avait entouré, l'ingénieuse adresse avec laquelle 
il l'avait noblement forcé de participer à son opulence 
sans le faire rougir accrurent leur amitié. Jacquet 
fidèle à Desmarets, malgré sa fortune. 

Jacquet, liomuie de probité, travailleur austère en Et 
DHBUTS, avait fait lentement son chemin dans le ministère 
qai consomme à ia fois te plus de friponnerie et le plus 
de probité. Employé au ministère des affaires étrangères, 
il y avait en charge la partie la plus délicate des archives. 
Jacquet était dans le ministère une espèce de ver luisant 
qui jetait la lumière à ses heures sur les correspondances 
secrètes, en déchiffrant et classant les dépêches. Placé 
plus haut que le simple bourgeois, il se trouvait aux 
affaires étrangères tout ce qu'il y avait de plus élevé dans 
les rangs suballernes, et vivait obscurément,. heureui 
d'une obscurité qui le metlait à l'abri des revers, saiisfail 
de payer en oboies sa dette à la patrie. Adjoint-né de sa 
mairie, il en obtenait, en style de journal, toute la consi- 
dération qui lui était due. Grâce à Jules, sa position s'était 
améliorée par un bon mariage, PaVt\oleTO<yl™l^s.^m■»»fe^»j 



ice 

a-e" 



:u]^H 

'aitM 

ait „ 



SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE, 
riel en faiL, il se contentait de gémir, au coin du feu, sur 
la marclie du gouvernement. Du reste. Jacquet était dans 
son ménage un roi débonnaire, un honame à paj-apluie, 
qui payait k sa femme un remise dont il ne proQtait jamais. 
Enfin, pour achever la peinture de ce philosophe sans le 
savoir, il n'avait pas encore soupçonné, ne devait même 
jamais soupçonner tout le parti qu'il pouvait tirer de sa 
E position, en ayant pour ami intime un agent de change et 
r connaissant tous les matins le secret de l'État, Cet homme, 
' sublime à la manière du soldat ignoré qui meurt ec sau- 
vant Napoléon par un ijui vive, demeurait au ministère. 
En dis minutes, Jules se trouva dans le bureau de l'ar- 
chiviste. Jacquet lui avança une chaise, posa méthodique- 
ment sur sa table son garde-vue en taffelas vert, se frotta 
les mains, prit sa tabatière, se leva en faisant craquer ses 
omoplates, se rehaussa le thorax et dit : 

— Par quel hasard ici, mosieur Desmarets? Que me 
veux-tu? 

— Jacquet, j'ai besoin de toi pour deviner un secret^J 
un secret de vie et de mort. 

— Cela ne concerne pas la politique? 

— Ce n'est pas à toi que je le demanderais si je voO" 
lais le savoir, dit Jules. Non, c'est une affaire de ménag 
sur laquelle je réclame de toi le silence le plus profcui^ 

— Ciaude-Joseph Jacquet, muet par étal. Tu ne me c 
nais donc pas? dit-il en riant. C'est ma partie, la discr 
lion. 

Jules lui montra la lettre en lui disant : 
" — Il faut me lire ce billet adressé à ma femme... 
» — Diablel diabhl mauvaise aGaite, dil liic<\uet en e 




UISTOIKE DKS TREIZE. 

lettre de la môme manière qu'un usurier ùnaû 

DD effet n^ociable. Alil c'est une lettre à grills, 



1 Jules seul dans le cabinet, et revint a 
Êptement. 

- Niaiserie, mon ami 1 c'est écrit avec une vieille grilla i 
l&t se servait l'ambassadeur de Portugal, sous M. del 
Choiseul, lors du renvoi des jésnites. Tiens, voici. 

Jacquet superposa un papier à jour, régulièrement dé- ' 
CODpé comme une de ces dentelles que les conOseurs 
mettent sur leurs dragées, et Jules put alors facilement 
lire les phrases qui restèrent à découvert ; 

a. N'aie pins d'inquiétudes, ma chère Clémence, notre 
bonheur ne sera plus troublé par personne, et ton mari' 
déposera ses soupçons. Je ne puis t'aller voir. Quelcpie 
malade que tu sois, il faut avoir le courage de 
cherche, trouve des forces ; tu en puisoras dans ton amour. 
Mon affection pour toi m'a contraint de subir la plus cruelle 
fles opérations, et il m'est impossible de bouger do mon 
lit. Quelques moxas m'ont été appliqués hier au soir k la-i 
nuque du cou, d'une épaule à l'autre, et il a falli 
laisser brûler assez longtemps. Tu me comprends? Mai! 
je pensais à toi, je n'ai pas irop souffert. Pour dérouter 
toutes les perquisitions de Maulincour, qui ne nous persé- 
cutera plus longtemps, j'ai quitté le loit prolecteur de 
l'ambassade, et suis à l'abri de toutes recherches, rue des 
Enfants-Rouges, n" 12, chez une vieille femme nommée 
madame Etienne Gruget, la mère de cette Ida, qui va 
payer cher sa solle incartade. Viens-^ 4ftm.îittv 



\«n^fl 



110 SCÈNES DE LA VIE PAKISIENNE. 

heures du matin. Je suis dans une chambre à laquelle 
on ne parvient que par un escalier intérieur. Demande 
M. Camuset. Â demain. Je te baise le front, ma chérie. » 



Jacquet regarda Jules avec une aorte de lerreor hon- 
nête, qui comportait une compassion vraie, et dit son mot 
favori : 

— Diable I diable 1 sur deux tons différents. 

— Cela te semble clair, n'est-ce pas? dit Jules. £h biei 
il y a dans le fond de mon cœur une voix qui plaide pour 
ma femme, et qtii ae fait entendre plus haut que toutes 
les douleurs de la jalousie. Je subirai jusqu'à demain le 
plus horrible des supplices; mais enfin, demain de neuf 
à dix heures, je saurai tout, et je serai malheureux ou 
heuffiuï pour la vie. i'ense i moi. Jacquet. 

— le serai chez toi demain à huit heures. Nous iroos 
M «aserabte, et je t'attendrai, si tu le veux, dans la rue. 
Tu peux courir des dangers, il faut près de toi qudqu'i 
de dévoué qui le comprenne à demi-mot et que tu puis 
employer sûrement. Compte sur moi. 

— Même pour m'aider à tuer quelqu'un? 

— Diable I diable I dit Jacquet vivem^t, en répéti 
pour ainsi dire la même note musicale, j'ai deux enfa 
et une femme... 

Jules serra la main de Claude Jacquet et sortit, 
il revint précipitamment. 

— J'oublie la lettre, dit-il. Puis ce n'est pas tout, il 
la recacheiei'. 

— Diable! diable I tu Tas ouverte sans eo prent 
l'emjireinlei mais le cachet s'est heureusement assez 



lOt 



HISTOIRE DES THEIZE. 
fendu. Va. laisse -la -moi, je le la rapporterai secundi 
seripluram. 

— A qtielle heure 

— A cinq heures et demie... 

— Si je n'étais pas encore rentré, remets-la tout b{ 
nement au concierge, eo lui disant de la monter 
madame. 

— Me veox-tu demain? 

— NoD. Adieu. 
Jules arriva promptement à la place de la Rotonde-<lu- 

Temple, il y laissa son cabriolet, et vint à pied rue 
EafanlS'[touge3, où il examina la maison de madame 
Éliennc Grugot. Là devait a'éclaircir le mystère d'oii dé- 
pendait le sort de tant de personnes ; là était Ferragus, et 
à Ferragus aboutissaient lous les fils de cette intrigue. 
La réunion de madame Jules, de son mari, de cet homme 
n"était-elie pas le nœud gordien de ce drame 
glaat, et auquel ne devait pas manquer le glaive qui dé- 
noue les liens les plus fortement seirés? 

Cette maison était une de celles qui appartiennent 
genre dit cabajoulis. Ce nom, très-significatif, est doi 
p«r le peuple de Paris à ces maisons composées, pour 
ainsi dire, de pièces de rapport. C'est presque toujours 
ou des habitations primitivement séparées, mais réunies. 
par les fantaisies des différents propriétaires qui les oi 
successivement agrandies; on des maisons coin mène éf 
laissées, reprises, achevées; maisons malheureuses 
ont passé, comme certains peuples, sous plusieurs dj 
nasties de maîtres capricieux. Ni les étages ni les U 
nôtres ne joiit ensemble, pour emprunter à la peinture 



ian- 



I - ." ' ^ 

112 SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

de ses termes les plus pitloresques ; tout y jure, niêi 
les ornttments extérieurs. Le cabajoulis esl à l'archiU 
tiire pansienne ce que le caphamaûm est à l'appar 
loeni, un vrai fouillis où l'on a jeté pêle-mêle les chosi 
les plus discordantes. 

— Madame Etienne? demanda Jules à la portiÈn 
Cette portière était logée sous la grande porte, dans m 

de ces espèces de cages à poulets, petite maison de bo 
montée sur des roulettes, et assci! semblables à ces 
binets que la police a construits sur toutes les places 
fiacres. 

— Hein? fit la portière en quittant le bas qu'ei 
tricotait. 

A Paris, les différents sujets qui concourent à la ph 
sioiiomie d'une portion quelconque de cette monslniei 
cité s'harmonient ad m ira blâment avec le caractère 
l'ensemble. Ainsi portier, concierge ou suisse, quel q 
soit le nom donné à ce muscle essentiel du monstre 
risien, il est toujours conforme au quartier dont il fs 
partie, et souvent il le résume. Brodé sur toutes 1( 
coutures, oisif, le concierge joue sur les rentes dans 
faubourg Saint-Germain, le portier a ses aises dans 
Chausséc-d'Antiu , il Ht les journaux dans le quartier 
la Bourse, il a un état dans le faubourg Montmartre, 
portière est une ancienne prostituée dans le quartier de 
prostitution ; au Marais, elle a des mœurs, elle est revficl 
elle a ses lubies. 
En voyant Jules, celle portière prit un couteau 
remuer la motte presque étante de Ba chaulTeretMi 



HISTOIRE DEb TREIZE. 1 

■ Vous demandez madame Élîonne, ost-ce madom 
1 Gruge 1 7 

- Oui, dit Jules Desmai'ets en prenant un air presqi 
é. 

- Qui travaille en passementerie? 
-Oui. 

- Eh bien, monsieur, dit-elle en sortant de sa cag 
Httant la main sur le bras de Jules et le conduisa: 
■.bout d'un long boyau voûlé comme une cave, voi 

interez le second escalier au fond de la cour. Voye 
'ms les fejiêtres ou il y a des gérofléeif c'est là que res 
e Etienne, 
erci, madame. Croyez-vous qu'elle soit seuleî 

- Mais pourquoi donc qu'elle ne serait pas seule, cet 
btne? Bile est veuve I 
^uies monta lestement un escalier fort obscur, dont i 

rches avaient des callosités formées par la boue dure 
y laissaient les allants et les venants. Au second étag 
lint trois portes, mais point de giroflées. Heureusemeo 
i de ces portes, la plus huileuse et la plus brui 
is trois, il lut ces mots écrits à !a craie : Ida viendra 
r à neuf heures. 

C'est là, se dit Jules. 

ira un vieu\ cordon de sonnette tout noir, à pied i 

, entendit le bruit étouffé d'une sonnette fêlée et 1 

remenls d'un petit chien asllimaiique. La manièi 

i retentissaient dans l'intérieur lui annoncja ' 
^appartement encombré de choses qui n'y laissaient pas 
Èsîster le moindre écho, trait caract.éï\s"k\(\>iç. 4çs,\'»y^ 
iols occupés par des ouvriers, pat ôe çftCws. TOfefta.^ïi^» 



r 



SCËNES DE LA VIE PAniSIENNE, 



:quels la place et l'air manquent. Jules cherchait ma- 
chinalement les giropèes, et finit par les trouver sur l'ap- 
pui extérieur d'une croisée à coulisse, enire deux plombs 
empestés. Là, des fleurs; là, un jardin long de deux 
pieds, large de six pouces; là, un g^ain de blé; là, toute 
la vie résumée, mais là aussi toutes les mistresde la vie. 
En face de ces fleurs chétives et des superbes tuyaux de 
blé, un rayon de lumière, tombant là du ciel comme par 
grâce, faisait ressortir la poussière, la graisse, et je ne 
sais quelle couleur particulière aux taudis pansiens, mille 
saletés qui encadraient, vieillissaient et tachaient les 
murs humides, les balustres vermoulus de l'escalier, les 
châssis disjoints des fenôtres, et las portes primitivement 
rotiges. Utentût une toux de vieille et le pas lourd d'une 
femme qui traînait pénible tu eiit des chaussons de lisière 
aDDOQcèrent la mère d'Ida Gniget. Cette vieille ouvrit la 
porte, sortit sur le palier, leva la tête, et dit : 

— Ahl c'est M. Bocquillon. Mais non. Par exemplab 
comme vous ressemblez à M. Bocquillon. Vous êtes s 
frère, peut-f-lre. Qu'y a-t-il pour votre service/ Ëntrii 
donc, monsieur. 

Jules suivit cette femme dans une première pièce, < 
il vit, mais en masse, des cages, des ustensiles de ménag4 
des fourneaux, des meubles, de petits plats de terre pleîm 
de pâlép ou d'eau pour le chien et les chats, une hoi^of 
de bois, des couvertures, des gravures d'Eisen, de viei^ 
fers entassés, m61é.-i, confoudus de manière à produire un 
tab}ean véritablement grolesque, le vrai capharnaùm pari- 
râo, auquel DB iuaaguaieot même pas (iuel<^ues numéros 
wbftstiiuiionnal. 



HrSTOlBE DES TREIZE. 



IIM 



Fioles, dominé par uns pensée de prudence , n'écoi 

fl la veuve Gniget, qui lai disait : 

I — Entrez donc ici, moDsieur, vous vous chaufferez, i 

l'Craiguant d'être entendu par Ferragus , Jules s 

Bandait s'il ne valait pas mieux conclure dans cette p 

iôre pièce le marché qu'il venait proposer à la vidll^ 

B poule qui sortit en caquetant d'une soupente li 

p sa méditation secrète. Jules avait pris sa résolulionj 

vit alors la mère d'Ida dans la pièce à feu , ( 

rent accompagnés par le petit carlin poussif, persfl 

; muet, qui grimpa sur un vieux laLouret. Madai 

;et avait eu toute la fatuité d'une demi-misère e 

iQt de chauffer son liôte. Son pot-au-fnu cachait com- ' 

létement deux tisons notablement disjoints. L'écumoire 

iait à terre, la queue dans les cendres. Le chambranle 

I la cheminée, orné d'ua Jésus de cire mis sous une 

ige carrée en verre bordé de papier bleuâtre, était 

ximbré de laines, de bobines et d'outils nécessaires à 

Ipassementerie. Jules examina tous les meubles de l'ap- 

Lement avec une curiosité pleine d'intérêt, et manifesta 

(dgré lui sa secrète satisfaction. 

- Eh bien, dites donc, monsieur, est-ce que voos vou- 

ti vous arranger de mes meubes? lui dit la veuve en s'as- 

int sur un fauteuil de canne jaune qui semblait être 

1 quartier général, 

KEUe y gardait à la fois aon mouchoir, sa tabatière, 

1 tiicot, des légumes épluchés à moitié, des lunettes, 

D calendrier, des galons de livrée commencés, un jeu de 

sgrasses et deux volumes de ro\ftaï\5,lQM\.'i'feVi\ï'®^\fe. 

f creux. Ce laeabje, sur lequel celle wi-We àwtw\i(i.\V \''' 



SCÈNES DE LA VIE PAUISIEKNE. 



1 



fleuve de la vie, resseinblail au sac encyclopédique 
. porte une femme en voyage, et où se trouve son ménage 
en abrégé, depuis le portrait du mari jusqu'à de l'eau de 
mélisse pour les défaillances, des dragées pour les en- 
fants et du tadTetas anglais pour les coupures. 

Jules étudia tout. Il regarda fort attentivement le visage 
jaune de madame Gruget, ses yeux gris, sans sourcils, 
dénués de cils, sa bouche démeublée, ses rides pleiues 
de tons noirs, son bonnet de tulle roux à ruches plus 
rousses encore, et ses jupons d'indienne troués, ses pan- 
toufles usées, sa cîiauiïerette brûlée, sa table chargée de 
plats et de soieries, d'ouvrages en colon, en laine, au 
milieu desquels s'élevait une bouteille de vin. Puis il se 
dit en lui-môme : 

— Cette femme a quelque passion, quelque vice caché, 
elle est à moi. — Madame, dit-il à haute voix et en li 
faisant un signe d'intelligence, je viens pour vous col 
mander des galons... 

Puis il baissa la voix. 

— Je sais, reprit-il, que vous avez chez vous un 
connu qui prend le nom de Camuset. 

La vieille ie regarda soudain, sans donner la moiiii 
marque d'étonnemeiit. 

— Dites, peut-il nous entendre? Songez qu'il s'agit 
voire fortune. 

— Monsieur, répondit-elle, parlez sans crainte, je n' 
personne ici. Mais j'aurais quelqu'un là-haut, qu'il 
sérail bien impossible de vous écouter. 

— A/i/ la vieille rusée, elle sait répondre en Normal 
Se dit Jules. iVous pourrons nous actoTiei. — tçatçj» 



HISTOIRE DES TREIZE. UT 

VOUS la peine de meaiir, madame, reprit^il. Et d^abord, 
sachez bien qae je ne vous veux point de mal, ni à votre 
locataire malade de ses moxas, ni à votre fille Ida, cou- 
turière en corsets, amie de Ferragus. Vous le voyez, je 
suis au courant de tout. Rassurez-vous, je ne suis point 
de la police, et ne désire rien qui puisse offenser votre 
conscience. Une jeune dame viendra demain ici, de neuf 
à dix heures, pour causer avec l'ami de votre fille. Je veux 
être à portée de tout voir, de tout entendre, sans être ni 
vu ni entendu par eux. Vous m^en fournirez les moyens, 
et je reconnaîtrai ce senîce par une somme de deux mille 
francs, une fois payée, et par six cents francs de rente 
viagère. Mon notaire préparera devant vous, ce soir, l'acte; 
je lui remettrai votre argent, il vous le délivrera demain, 
après la conférence où je veux assister, et pendant la- 
quelle j^acquerrai des preuves de votre bonne foi. 

— Ça pourra-t-il nuire à ma fille, mon cher monsieur? 
dit-^lle en lui jetant des regards de chatte inquiète. 

— En rien, madame. Mais, d'ailleurs, il paraît que 
votre fille se conduit bien mal envers vous. Aimée par un 
homme aussi riche, aussi puissant que l'est Ferragus, il 
devrait lui être facile de vous rendre plus heureuse que 
vous ne semblez l'être. 

— Âh! mon cher monsieur, pas seulement un pauvre 
billet de spectacle pour l'Ambigu ou la Gaieté, où elle va 
comme elle veut. C'est une indignité! Une fille pour qui 
j'ai vendu mes couverts d'argent, que je mange main- 
tenant, à mon âge, dedans du métal allemand, pour lui 
payer son apprentissage, et lui donner un état où elle 
ferait de l'or, si elle voulait. Car, çout ^^ ^^ v\^\iX ^^ 



SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 



moi, elle est adroite comme une lé«, c'est imejuslice à 
ruiidre. Enfin, elle pourrait bien me repasser ses vieilli 
robes de soie, moi qu'aime tant à porter de la soie. Non, 
monsieur; elle va au Cadran bleu, dîner à cinquante 
francs par tête, roule en voilure comme une princesse, 
et se moque de sa mère comme de colin-tampon. Dieu de 
Dieu! qui jeunesse incohérente que celte que nous avons 
faite, c'est pas notre pins bel éloge. Une mère, monsieur, 
qu'est bonne mèrel car j'ai caciiéses inconséquences, et 
je l'ai toujours eue dans mon giron à m'ôter le pain de la 
bouche, et lui fourrer tout. Eh bien non, ça vient, ça vous 
caiine, ça vous dit : « Bonjour, ma mère. » Et voilà Itiia; 
devoirs remplis envers l'auteur de ses jours. Va comme je 
te pousse. Mais elle aura des enfants, un jour ou l'autre, 
et elle verra ce que c'est que celte mauvaise marchaodîse- 
1b, qu'on aime tout de même. 

— Comment! elle ne fait rien pour vousï 

— Ah! rien? non, monsieur, je ne dis pas cela; si elle 
ne faisait rien, ce serait par trop peu de chose. Elle me 
paye mon loyer, elle me donne du bois, et trente-six francs 
par mois... Mais, monsieur, est-ce qu'à mon Sge, cin- 
qiian«i-deux ans, avec des yeux qui me tirent le soir, je 
devrais encore travailler? D'ailleurs, porquoi ne veul-elle 
pas de moi7 Je lui fais-l-y honte? qu'elle le dise tout de 
suite. En vérité, faudrait s'enterrer pour ces chiens d'en- 
fants qui vous ont oublié rien que le temps do former la 
porte. 

We lira son mouchoir de sa poche, et amena au billef 

i/e loterie qui tomba par terreimàa ette le ramasw 

P'oai/Hemeat ea disaal : ^ -----i-^^^^ 



,'" 



HISTOIRE DES TKElZt:. 



119 



- Qaten! c'est ma quittance de aies impositions. 
pluies devina soudain la cause de la sage parcimonie 

lOt se plaignait la mère, et il n'eu fut que plus certain 
i l'acquiescement de la veuve Groget au marché proposé. 

&•— Eh bien, madame, dit-il, accepter alors ce que je 
3 oQre. 

[^ Vous disiez donc, tnonsieur, deux mille francs de 
pptant et six cents francs de viager? 

- Madame, j'ai changé d'avis, et vous promets seule- 
snt trois ceuts francs de rente viagère. L'affaire, ainsi 

, me paraît plus convenable à mes intérêts. Mais je 
donnerai cinq mille francs d'argent comptant. N'u- 
tpK-TOtis pas mieux cela? 
Rt— Dame, oui, monsieur. 

f'— Vous aurez plus d'aisance, et vous irez à l'Ambîgi 
nique, chez Francoui, partout, à votre aise, en Qaci 
-Ah! ja n'aime point Franconi, rapport î 
f parle pas. Mais, monsieur, si j'accepte, c'est que ï 
i bien avantageux à mon eufant. Enfin, je ne serai plus 
a crochets. Pauvre petite, après tout, je ne lui en veux 
|at de ce qu'elle a du plaisir. Monsieur, faut que jeu- 
B s'amuse I et donc, si vous m'assureriez que je ne 
i de lort à personne... 

-A personne, répéta Jules. Mais, voyons, comment 
z-vous vous y prendre ? 

-Eh bien, mooàeur, en donnant ce soir à M. Ferra- 

8 une petite infusion de tèies de pavots, il dormira bien, 

Echer hommel et il en a bon besoin, rapport à ses souf- 

pnces, car il souffre, que c'est une piiié. Mais aussi, 

mandez-moi ce que c'est que ceUe \RNftuM\»\i ». '^sv 



N'M- 

lacdH 



j homme sain de se brûler le dos pour s'ôter un tic dou 
I loureiu qui ne le tourmente que tous les deux ansl Pou! 
I en revenir à notre affaire, j'ai la clef de ma voisine, doÛ 
le logement est au-dessus du mien, et qui a une pièo 
mur mitoyen avec celle où couche M, Ferragus. Elle ( 
à la campagne pour dix jours. Et donc, en faisant faii 
un trou, pendant la nuit, au mur de séparation, vous 11 
entendrez et les verrez à voire aise. Je suis intime art 
un serrurier, un bien aimable homme, qui raconte coma 
uu ange, et Tera cela pour moi, ni vu ni connu. 

— Voilà cent francs pour Uti-, soyez ce soir chez M, Da 
raarels, uu notaire dont voici l'adresse, A neuf heurei 
l'acte sera prSt, mais... vtotus! 

— Suffit, comme vous dites, momm! Au revoir, moo 
sieur, 

Jules revint chez lui. presque calmé par la certitude o 
il était de tout savoir le lendemain. En arrivant, il iront 
chez son portier la lettre parfaitement bien recachetée. 

— Comment le porles-tuî dit-il .à sa femme, malgi 
l'espèce de froid qui les séparait. 

Les habitudes de cœur sont si difficiles à quitter! 

— Assez bien, Jules, reprit-elle d'une voix coquetti 
veux-iii dliior piÈs de : 

— Oui, répondit-il en apportant la lettre; tiens voj 
ce que Fouquereau m'a remis pour toi. 

Clémence, qui était pâle, rougit extrêmement en apt 
cevant la lettre, et celte rougeur subite Causa la pli 
wre douleur t son mari. ' 

— £sr-£re de )a joie ? dit-il enriaotjeHrceune 
i'atteate? 



mSTOIHR DES TREIZE. i 

— Oh! il y a bien des choses, dil-elle eo rugardanl 
cachet. 

— Ju TOUS laisse, madame. 
Et il descendit dans son cabinet, où il écrivit à sua frères 

ses intentions relatives à la constiiuLion de la rente viagère 
destinée à la veuve Griiget. Quand il revint, il trouva 
dtner jnéparé sur une petite table, près du lit de Lté^, 
mence, et Josépliiiie prête à servir. 

— Si j'étais debout, avec quel plaisir je te servirais 
dit-elle quand Joséphine les eut laissés seuls. Ohl mèint 
à genoux, reprit-elle en passant ses maios pSdes dans I) 
thevelure de Jules, Cher noble cœur, lu as été bien gra- 
cieux el bien bon pour moi tout à l'heure. Tu m'as fait' 
là plus de bien, par ta confiance, que tous les médecins de 
la terre no pourraient m'en faire par leurs ordonnances. 
Ta délicatesse de femme, car tu sais aimer comme une 
femme, toi,... eli bien, elle a répandu dans mon âme je ne 
sais quel baume qui m'a presque guérie. Il y a tréva. 
Jules, avance ta tÊte, que je la baise. 

Jules ne put se refuser au plaisir d'embrasser Ciémenci 
Mais ce ne fut pas sans une sorte de remords au cœur 
il se trouvait petit devant cette femme, qu'il était tou- 
jours tenté de croire innocente. Elle avait une sorte de 
joie triste. Une chaste espérance brillait sur son visa^ 
à travers l'expression de ses chagrins. Ils semblaiea] 
paiement malheureux d'être obligés de se tromper l'ui 
l'autre, et encore une caresse, ils allaient tout 
De résistant pas à leurs douleuis, 

— Demain soir,(.!lémence-î 

— Non, monsieur, demain ii midi, \ous ç,a.MTft^\siNi.^, 



1 

rg ■ 

1 

'M 




I 



SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 
VOUS vous agenouillerez devant votre femme. Oh ! non, tu 
ne t'humilieras pas, non, tu es tout pardonné; non, la 
pas de torts. Écoute ; hier, tu m'as bien rudement 
aia ma vie n'aurait peat-êtrB pas été compîfite 
sans cette angoisse, ce sera, une ombre qui fera valoir des 
jours célestes. 

— Tu m'ensorcelles, s'écria Jules, et tu me âonaeraiâ 
■4es remords. 

Pauvre ami, la destinée est plus haute que nous, et 
^je ne suis pas complice de ma destinée. Je sortirai demain. 

— A quelle heure? demanda luies. 

— A neuf heures et demie. 

— Clémence, répondit M. Desmarets, prends bien des 
précautions , consulte le docteur Desplein et le vieil 
Haii-lry. 

— Je ne consulterai que mon cœur et mou courage. 

— le te laisse libre, et ne viendrai te voir qu'à midi. 

— Tu ne me tiendras pas un peu compagnie ce soir? 
le ne suis plus souffrante... 

Après avoir terminé ses affaires, Jules revint près de sa 
femme, ramené par une attraction invincible. Sa paSNon 
était plus forte que toutes ses douleurs. 

Le lendemain, vers neuf heures, Jules s'échappa de 
chez lui, courut à la rue des Enfants-Rouges, monta et 
sonna chez la veuve Grugei. 

— Ahl vous êtes de parole, exact comme l'aurore. En- 
trez donc, monsieur, lui dit la vieille passementière en 
le ruconnaissant. Je vous ai apprêté tme lasse de cat6 h 
'a aèaie, au cas ou,.,, roprii-elle quand la porte fut 
rmée. Ahlde ta vraie crtme, un çelvi\io\.»Vie V^"<^ 



HISTOIRE DES TREIZE. 
) moi-mâme à la vacherie que nous avons dans i 

s Enfams-Rouges. 

-Merci, madame, non, rien. Menez-moi... 

W— Bien, bien, mon cher monsieur. Venez par ici. 

La veuve conduisit Jules dans une chambre sîluée a 

Bsus de la sienne, et où elle lui montra', triomphil 

une ouverture grande comme une pièce i 

•ante bous, pratiquée pendant la nuit à une plad 

Frespoiidaui aux rosaces les plus hautes et les plus o 

res du papier tendu dans la chambre de Ferragus. Cetd 

hverture se trouvait, dans L'une et l'autre pièce, au-dej 

S d'une armoire. Les légers dég&is fails par Je se 

aient donc laissé de traces d'aucun côlé du mur, et~ 
StBJt fort difficile d'apercevoir dans l'ombre cette espace; 
lioeurtriëre. Aussi Jules fut-il obligé, pour se maintenir 
set pour y bien voir, de rester dans une position assoj 
igante, en se perchant sur un marchepied que lî 
^gel avait eu soin d'apporter. 

- tl est avec un monsieur, dit la vieille en se retirant 
erçut, en effet, un homme occupé à pat 

Ion de plaies, produites par une certaine quantité i 
Etiures pratiquées sur les épaules de Ferragus, dont | 
tOonut la tête, d'après la description que lui en avaîfl 

Eté M. de Maulincour. 

I=— Quand crois-tu que je serai guéri? demandait-il. 

- Je ne sais, répondit l'inconnu; mais, au dire des n: 
1 faudra bien encore sept ou huit pansements. 

- Eh bien, à ce soir, dit Ferragus en tendant la r 
BBlui qui venait de poser la dernière bande de l'apparoiH 

- A ce soir, répondit rinconnu eiv xevrwiX wi^ï'^Èa 



■■■»■■' p^ I 

tu scI!:ne:s de la vie parisienne. 

ment la main de Ferragus. Je voudrais te voir quitte de 
tes souiïrances. 

— Enfin, les papiers de M. de Fiincal nous seront remis 
demain, et Henri Botirignard est bien mort, reprit Fer- 
ragus. Les deux fatales letlres qui nous ont coûté si cher 
n'existent plus. Je redeviendrai donc quelque chose de 
social, un homme parmi les hommes, et je vaux bien le 
marin qu'ont mangé les poissons. Dieu sait si c'est pour 
moi que je me fais comte! 

— Pauvre Gratien, toi, notre plus forte tête, notre frère 
chéri, tu es le Benjamin de la bande, tu le sais. 

— Adieu I surveillez bien mon Maulincour. 

— Sois en paix sur ce point. 

— Hé! marquis ! cria le vieux forçat. 

— Quoi? 

— Ida est capable de tout, après la scène d'Iiier I 
soir. Si elle s'est jetée â l'eau, je ne la repêcherai cerfl 
pas, elle gardera bien mieux le secret de mon nom,; 
seul qu'elle possède; mais surveille-la ; car, après tod 
c'est une bonne fille. 

— Bien. 
L'inconnu se retira. Dix minutes après, Jules i 

tendit pas sans avoir un frisson de Sëvre le bruissemd 
particulier aux robes de soie, et reconnut presque le bri 
dos pas de sa femme. 

— Eh bien, mon père, dit Clémence, pauvre père, cû] 
meut allez-vous? Quel courage I 

— Viens, mon enfant, répondit Ferragus en lui tendiqj 



E 



ï Clémence lai présenta son trom, qvv'vV eiù\iTM,î,Ti.. 



HlSTOrnE DliS TREIZE. 



— Voyons, qu'as-iii, pauvre pelite? Quels chagrins nou- 
veaux î... 

— Des chagrins, mon père ! mais c'est la mort de voli 
fille, que vous aimez tani. Comme je vous l'écrivais hier, 
i! faut absolument que, dans votre tète, si fertile en idées, 
vous trouviez le moyen de voir mon pauvTe Jules aujour- 
d'hui même. Si vous saviez comme il a été bon pour moi, 
malgré des soupçons, en apparence, si légitimesl Mon 
père, mon amour, c'est ma vie. Voulez-vous me voir mou- 
rir? Ah I j'ai déjà bien souffert! et, je le sens, ma vie 
eo danger. 

— Te perdre, ma Qlle, dit Ferragus, te perdre par 
curiosilé d'un misérablu Parisien! Je brûlerais Paris, Ahl 
lu sais ce qu'est uq amant, mais tu ue sais pas ce qu'est 
un père. 

— Mon père, vous m'effrayez quand vous me regar 
ainai- Ne mettez pas en balance deux seniimeots si diff^ 
rents. J'avais un époux avant de savoir que mon père él 
vivant... 

— Si ton mari a mis, le premier, des baisers sur 
front, répondit Ferragus, moi, le premier, j'y ai 
larmes... Rassure-toi, Clémence, parle à cœur ouvert. Je 
t'aime assez pour êti'e heureux de savoir que tu 
reuse, quoique ion père ne soit presque rien dans toi 
cœur, tandis que tu remplis le sien, 

— Mon Uieu, de semblables paroles me fout trop d( 
bienl Vous vous faites aimer davantage, et il me sembli 
que c'est voler quelque cliose à Jules. Mais, mon bon père', 
Kongez donc qu'il est au désespoir. Que W\ iiïfc " 
heures? 



1 



nou- ^^ 
s est^l 

arU™ 
Ahl 
u'est 

ii'de^H 
diifâM 
étaiS 

r tod^l 
es 
Je 
u- I 

i 



SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 



sauvai 



— Enfanl, ai-je donc attendu ta lettre pour te sauv^^ 
du malheur .qui te menace? Et que duvienuent ceux qui 
s'avisent de toucher à ton bonheur, ou de se mettre entre 
nous7 N'as-tu donc jamais reconnu la seconde providence 

, qui veille sur toi? Tu ne sais pas que douze hommes pleins 
de force et d'intelligence forment un coriége autour de 
ton amour et de ta vie, prêts à tout pour votre conserva- 
1 lion? Est-ce un pÈre qui risquait la mort en allant te voir 
aux promenades, ou en venant t'admirer dans Ion petit 
lit chez la mère, pendant la nuit? est-ce le père auquel 
un souvenir de les caresses d'enfant a seul donné la force 
de vivre, au montent où un homme d'honneur devait se 
tuer pour échapper à l'infamie? Esl-ce moi enfin, moi qui 
ne respire que par ta bouche, moi qui ne vois que [jar tes 
youx, moi qui ne sens que par ton cœur, est-ce moi gui 
ne saurais pas défendre avec des ongles de lion, avec 
l'âme d'un père, mon seul bien, ma vie, ma fille?... Maïs. 
depuis la mort de cet ange qui fut ta mère, je n'ai rôvé 
qu'à une seule chose, au bonheur de t'avouer pour in:i 
, fille, de te serrer dans mes bras à la face du ciel et de lu 
terre, à tuer le forçai... (Il y eut là une légère pause.) 
A te donner un père, repril-il, à pouvoir pri;sser sans 

^^ honte la main de ton mari, à vivre sans crainte dans vcs 

^Kcœurs, à dire à tout le monde en te voyant : u Voilà roon J 

^Bbnfantl II eiifia, à être père à mou aise! 

^B — mon père, mon père I 

— Après bien des peiniïs, après avoir fouillé le gl(> 
d/i Ferragiis en continuant, mes amis m'ont trouvé i 

peau d'homme k endosser, le vais èltfc tfVcv ^ (^ 
Jours M, de Funcal, un comte çotlviaaia. N», ^ 




HISTOIRE DES TREIZE. 

F, il y B peu d'iiommes qui puissent à mon âge avt^r 
la patience d'apprendre le portugais et l'anglais, que ce 
diable de aiario savait parfaitement. 

— Moii cher père! 

— Tout a été prévu, et, d'ici à quelques jours, Sa Mî 
)esté Jean Vi, roi de Portugal, sera mon complice. Il ni 
te faut donc qu'un peu de patience là où ton 
eu beaucoup. Mais, moi, c'était toutsimple. Que ne ferais- 
je pas pour récompenser ton dévouement peodant ces trois 
annéesl Venir si religieusement consoler ton vieux pèri 
risquer ion bonheur I 

— Mon père l 

Et Clémence prit les mains de Ferragus et les baisa. 

— Allons, encore ut peu de courage, ma Clémence, 
gardoDJ le fatal secret jusqu'au bout. Ce D'est pas ua 
homme ordinaire que Jules; cependant, savons-nous si 
son grand caractère et son extrême amour ne détermine- 
rateot pas une sorte de mésestime pour la fille d'un.. 

— Oh! s'écria Clémence, vous avez lu dans le cœur di 
TOtre enfant, je n'ai pas d'autre peur, ajouta-l-elle d'us 
ton déchirant. C'est une pensée qui me glace. Mais, mon 
père, songez que je lui ai promis la vérité dans deux 
heures. 

— Eh bien, ma fille, dis-lui qu'il aille à l'ambassade 
de Portugal, voir le comte de Funcal, ton père, j'y serai. 

— Et M. de Maulincour qui lui a parlé de Ferragus? 
Mon Dieu, mon père, tromper, tromper, quel supplice 1 

— A qui le dis-tu? Mais encore quelques jours, et il 
B'existera pas un homme qui puisse me àémft'£v^Àï , ^ ■ 
tetas, M. de Maulincour doit être hovs i'éVat 4& ïR. 






SCÈNES DK LA VIB PAlilSIENNE. 



^H:venii'... Voyons, folle, s«clie iss larmes, cl songe... 
^H En ce moment, un cri terrible retentit dans la ciiariibre 
^H où était M. Jules Desmarets : 
^^m — Ma Qlle, ma pnuvre fille! 

^^^ Cette clameur passa par la légère ouverture pratiquée 
^^■flu-dessus de l'armoire, et frappa de terreur Ferragus et 
madame Jules. 

— Va voir ce que c'est, Clémence. 

Clémence descendit avec rapidité le petit escalier, trouva 
toute grande ouverte la porte de l'appartement de ma- 
dame Gruget, entendit les cris qui retentissaient dans 
l'étage supérieur, monta l'escalier, vint, attirée par le 
bruit des sanglots, jusque dans la chambre fatale, où, 
avant d'entrer, ces mots parvinrent à son oreille : 

— C'est vous, monsieur, avec vos imaginations, qui êtes 
cause de sa mort. 

— Taisez-vous, misérable, disait Jules en mettant soa 
jnouchoir sur la bouche de la veuve Gruget, qui cria ; 

— A l'assassin I au secours I 

En ce moment, Clémence entra, vit son mari, poii!^a 
no cri et s'enfuit. 

. — 0"' sauvera ma Dile! demanda la veuve Gruget 
pprts une longue pause. Vous l'avez assassinée I 

— Kt comment? demanda macliiualement Jules, stiipé- 
{ait d'avoir été reconnu pur sa femme. 

— Lisez, monsieur, cria la vieille en tondant en larmes. 
Y a-t-il des rentes qui puissent consoler de cela 1 

Il Adieu, ma mèrel je te legs tout ce que j'é. Je te dê^i 
ba/iJe pardon de mes fotes et du dernié cbagriD qi 



RiSTOlRÈ DES TREIZS. 120 

te donne en mettant fain à mes jours. Henry, que j'aime 
plus que inoi-même, m'a dil que je faisai son mallieure, 
ei puisqu'il m'a repoussé de lui, et que j'ai perdu toutes 
mes espairaûces d'établi cem au, je vai me noyer. J'irai au- 
dessous de Neuilly pour n'ôtre point mise à la Morgue. Si 
Henry ne me hait plus après que je m'ai puni par la mor, 
prie le de faire enterrer une povre ûlle dont le cœur n'a 
battu que pour lui, et qu'il me pardonne, car j'ai eu tort 
de me mélair de ce qui ne me regardai pas, Panse-lui 
bien ses moqca. Cotnme il a souITert ce povre cha. Mai?i 
if orai pour me délruîr le couraje qu'il a eu pour se faîrel 
brûlai. Fais porter les corsets Unis chez mes pratiques, 
El prie Dieu pour votre fille. 



— Portez cette lettre à M, de Funcal, celui qui est là. 
S'il en est encore temps, lui seul peut sauver votre flilo. 

Et Jules disparut en se sauvant comme un homme qui 
aurait commis un crime. Ses jambes tremblaient. Son 
cœur élargi recevait des flots de sang plus chauds, plus 
copieux qu'en aucun moment de sa vie, et les renvoyait 
svec une force inaccoutumée. Les idées les plus contra- 
'dictoiree se combattaient dans son esprit, et cependant 
une pensée les dominait toutes. Il n'avait pas été loyal 
lavec la personne qu'il aimait le plus, et il lui était impos- 
able de transiger avec sa conscience, dont la voix, gros- 
sissant en raison du forfait, correspondait aux cris intimes 
de sa pasïiiou, pendant les plus cruelles heures de doute 
qui l'avaient agité précédemment. Il resta durant une 
grande partie de la journée errant dans Paris et n'osant 



rea.T 



13D SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

pas rentrer chez lui. Cet homme probe tremblait de 
cûDtrer le front irréprochable de cette femme méconnue. 
Les crimes sont en raison de la pureté des conscieDces, et 
le fait qui, pour tel cœur, est à peine une faute dans la 
vie, prend les proportions d'un crime pour certaines âmes 
candides. Le mot de candeur n'a-t-il pas, en effet, une 
céleste portée? Et la plus légère souillure empreinte au 
blanc vâtemem d'une vierge n'en fait-elle pas quelque 
chose d'ignoble, aulant que le sont les haillons d'un men- 
diant? Entre ces deus choses, lu seule différence n'est que 
celle du malheur à la faute. Dieu ne mesure jamais le 
repentir, il ne le scinde pas, et il en faut autant pour 
effacer une tache que pour lui faire oublier toute une 
vie. Ces réflexions pesaient de tout leur poids sur Jules, 
car les passions ne pardonnent pas plus que les lois hu- 
maines, et elles raisonnent plus juste : ne s'appuieot-elies 
pas sur une conscience à elles, infaillible comme l'est un 
instinct? Désespéré, Jules rentra chez lui, pâle, écrasé 
sous le seniiment de ses torts, mais exprimant, malgré 
lui, la joie que lui causait i'innocence de sa femme. Il 
entra chez ellu Mut palpitant, il la vit couchée, elle avait 
la fièvre, il vint s'asseoir près du lit, lui prit la main, la 
baisa, la couvrit de ses larmes, 

— Cher ange, lui dit-il quand ils furent seuls, c'est da 
repentir. 

— Et de quoi; reprit-elle. 

En disant cette parole, elle inclina la lête sur son oreil- 
ler, ferma les yeujt et resta immobile, gardant le secret 
de ses Souffrances pour ne pas effrayer son ruari : dâlîcv 
^^wfi de mère, tJéJicatesse d'ange. C^).û\. vqviv« W fetmmj 



HISTOIRE DES TREIZE. 131 

dans un mot. Le silence dura longtemps. Jules, croyant 
Clémence endormie, alla questionner Joséphine sur l'état 
de sa maîtresse. 

— Madame est rentrée h demi morte, monsieur. Nous 
Bomoies allés cbercber M. llaudry. 

— Est-il venuî qu'a-t-il dilï 

— Rien, monsieur. II n'a pas paru content, a orduiioâ 
de ne laisser personne aupiès de madame, excepté ia 
garde, et il a dit qu'il reviendrait pendant la soirée. 

Jules rentra doucement chez sa femme, se mit dans 
un faotetiil, et resta devant le lit, immobile, les yeux 
attachés sur les yeux de aémence; quand elle soulevait 
ses paupières, elle le voyait aussitôt, et il s'échappait 
d'entre ses cils douloureux ua regard tendre, plein de 
passion, exempt de reproche et d'amertume, un regard 
qui tombait comme un Irait de feu sur le cœur de ce 
mari noblement absous et toujours aimé par cette créa- 
ture qu'il tuait. La mort était enQ'e eux un pressentimeat 
qoî les frappait également. Leurs regards s'uuissaient dans 
une même angoisse, comme leurs cœurs s'unissaient jadis 
duiB UQ même amour, également senti, paiement pai^ 
t^gë. Point de questions, mais d'Iionibles certitudes. Chez 
la femme, générosité parfaite; chez le mari, remords 
affireux; puis, dans les deux âmes, une même vision du 
déDOîlmeiit, un même sentiment de la fatalité. 

U y eut un moment où, croyant sa femme endormie, 
Jules la haisa doucement au front et dit, après l'avoir 
longtemps contemplée : 

— Mon Dieu, laisse-moi cet ange encore asseis de temps 
pour que je m'absolve njoi-même de me5tût\a^'« *«» 



SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE, 
longue adoralîoQ... Fille, elle est sublime; femme, que 
j.mot pourrait la qualifier? 

Clémence leva les yeux, ils étaient pleins de larmes. 

- Tu me fais mal, dit-elle d'un son de voix faible, 
La soirée était avancée, le docteur Haudry vint, et g 

i mari de se retirer pendant sa visite. Quand il sor 
les ne lui 6t pas une seule question, il n'eut besi 
e d'un geste. 

— Appelez en consultation ceux de mes confrères 
i vous aurez le plus de confiance, je puis avoir tort. 

— Mais, docteur, dites-moi la vérité. Je suis homi 
e saurai l'entendre; et j'ai, d'ailleurs, le plus grand ii 
rôt à la connaître pour régler certains comptes... 

- Madame Jules est frappée à mort, répondit le më 
Feïn. Il y a une maladie morale qui a fait des progrès 

qui complique sa situation physique, déjà si dangereili 
mais rendue plus grave encore par des imprudences 
lever pieds nus la nuit; sortir quand je l'avais défeni 
sortir hier à pied, aujourd'hui en voiture. Elle a vouli 
tuer. Cependant, mon arrêt n'est pas irrévocable, il 
de la jeunesse, une force nerveuse étonnante... Il faud 
risquer le tout pour le tout par quelque réactif viole 
mais je ne prendrai jamais sur moi de l'ordonner, je 
le conseillerais même pas; et, en consultation, je m'p( 
serais à son emijloi. 

Jules rentra. Pendant onze jours et onze nuits, il n 

près du lit de sa femme, ne prenant de sommeil quejl 

dant le jour, la tête appuyée sur le pied de ce lit. Jan 

aucun homme ne poussa plus loin que Jules la jaloi 

> des soins et l'ambition du dévouement. Il ne souffrait 



TOIHli DKS TREIZE. 
f l'on rendu le plus léger service à sa femme; 



5 



fit toujours la main, et semblait ainsi vouloir lui com- 
Iquer de la vie. Il y eut des incertitudes, de fausses 
is, de bonnes journées, un mieux, des crises, enfin les 
ibles niitalions de la raurt qui hfeite, qui balance, 
B qui frappe. Madame Jules trouvait toujours la force 
jourire à son mari; elle le plaignait, sachant que bien- 
ait seul. C'était une double agonie, celle de la vie, 
Be de l'amour; mais la vie s'en allait faible et l'amour 
Bt grandissant. Il y eut une nuit affreuse, celle où Clé-j 
Ice éprouva ce délire qui précède toujours la mortj 
3 créatures jeunes. Elle parla de sou amour heu-1 
|)t, elle parla de son père, elle raconta les révélations 
1 mère au lit de mort, et les obligations qu'elle lui 
i imposées. Elle se d<^baltait, oon pas avec la vie, 
8 avec sa passion, qu'elle ne voulait pas quitter. 
•■ Faites, mon Dieu, dit-elle, qu'il ne sache pas que ji 
Irais le voir mourir avec moi, 
Éïles, ne pouvant soutenir ce spectacle, était en ce an 
bt dans le salon voisin, et n'entendit pas des 
Huels il eût obéi. 
land la crise fut passée, madame Jules retrouva di 
. Le lendemain, elle redevint belle, tranquille; elli 
, elle avait de l'espoir, elle se para comme se parent 
malades. Puis elle voulut être seule pendant toute la 
i par une de ces prières faites 
! tant d'instances, qu'elles sont exaucées comme on 
ice les prières des enfants. D'ailleurs. Jules avait be- 
ide cette journée. Il alla chez M. de Maulincour, afin 
Réclamer de lui le duel à mort convenu naguère entre. 



1 



m SCËNES DB LA VIE PARISIENNE. ■ 

aux. Il ne parvint pas sans de graodes difficultés jusqu'à 1 
l'auieur de ceUe iiifortuDe; mais, en apprenant qu'il s'agis- 
sait d'une affaire d'honneur, le vidame obdit aux préjugés 
qui avaieot toujours gouverné sa vie, et introduisit Jules . 
aupriàs du baroa. M. Desmarets chercha le baroa de MaiHj 
lincour. 

— Oh! c'est bien lui, dit le commandeur en i 
trant un homme assis dans un fauteuil au coin . 
feu. 

— Qui, Jules! dît le mourant d'une vuix cas» 
Auguste avait perdu la seule qualité qui n 

, vivre, la mémoire. A cet aspect, M. Desmarets recula d'boi 
reur. Il ne pouvait reconnaître i'élégant jeune homme d 
une chose sans nom en aucun langage, suivant le mot di 
fiosEuet. C'était, en elTet, un cadavre à cheveux blaocsjg 
des os à peine couverts par uue peau ridée, lié 
séchée; des yeux blancs et sans mouvement; une boucfaçl 
hideusement entr'ouverte, comme le sont celles des fou 
ou celles des débauchés tués par leurs excès. Aucune tracfl 
d'imelligence n'existait plus ni sur le front, ni c 
cun irait; de même qu'il n'y avait plus, dans sa carnaiM 

I ffloile, ni rougeur, ni apparence de circulation sangui 
Ëa&n, c'était un homme rapetissé, dissous, arrivé ii VA 
dans lequel sont ces monstres conservés au Muséum, ( 
les bocaux où ils flottent au milieu de l'alcoo). Julas c 
voir au-dessus de ce visage la terrible tête de Ferragi 
cette complète vengeance épouvanta la haine. Le marii 
trouva de la pitié dans le coeur pour le douteux d 

ce qui avait été naguère un jeune homme. 
■ — Le duel a eu lieu, dit le coavma,t\i&\iT. 



HISTOIRE DES TREIZE. 13!L 

L — Monsieur a tué bien du moode, s'écria douloureuse- 

mt Jutes. 
K-*- £t des personnes bien chères, ajouta le vieillard. Se 

tad'mèi'e meurt de chagrin, si je la suivrai peut^lr&i 

s la tombe. 

|Le lendemain de cette visite, l'état de madame lui 
JBpira d'heure en heure. Elle pro&ta d'un moment 
i- prendre une lettre sous son chevet, la préseï 
Mœeat à Jules, et lui Qt un signe facile h compreudre : 
e voulait lui donner dans un baiser son dernier 
l' vie, il le prit et elle mourut. Jules tomba à demi mort, 
I [ut emporté chez soc frère. Là, comme il déplorait, ao 
lUeu de ses larmes et de son délire, l'abseuce qu'il avait 
a la veille, son frère lui apprit que cette séparation 
i^t vivement désirée par Clémence, qui c'araît pas voulu 
;;readre témoin de l'appareil religieux, si terrible ai 
iâgïnations tendres, et que l'Église déploie en cooféradtj 
s. moribonds les derniers sacrements. 
- Tu n'y aurais pas résisté, lui dit son frère. Je n' 
|moi-mëme soutenir ce spectacle et tous tes gens foo*1 
mt en larmes. Clémence était comme une sainte. Elle 
ût pris de la force pour nous faire ses adieux, et cette 
H entendue pour la deruiére fois, déchirait le cœur, 
e a demandé pardon des chagrins involontaires 
6*eUe pouvait avoir douoés à ceux qui l'avaient servie, 
f a eu un cri mêlé de sanglots, un cri... 
-Assez, dit Jules, assez. 
i voulut être seul pour lire les dernières pensées àa 
i femme que le monde avait admirée, et qui avi 
asé comme une /leur : 



ou 

'la 

11^^ 



136 SCtNES DE LA VIE PARISIENNE. ■ 

Il Mon bien-aimé, ceci est mon lestament. Pourquoi iw 
ferait-on pas de testamenl pour les trésors du cœur, comin*' 
pour les antres biens? Mon amour, n'étail-ce pas tout moe 

, bien7 Je veux ici ne m'occuper que de mou amour ; il fut 
toute la fortune de ta Clémence, et tout ce qu'elle peut 
te laisser eo mouraiil. Jules, je suis encore aimée, je 
meurs heureuse. Les médecins expliquent ma mortàlei 
manière, moi seule en connais la viiritable cause. Je le i 
(lirai, quelque peine qu'elle pnisse le faire. Je ne voudrd 
pas emporter dans un cceur tout à toi quelque secret qi 
ne te fût pas dit, alors que J€ meurs victime d'une dises 
lion nécessaire. 

11 Jules, j'ai été nourrie, élevée dans la plus profond 
solitude, loin des vices et des mensonges du monde, pi 
l'aimable femme que tu as connue. La société rendfl 
justice à ces qualités de convention, par lesquelles ui 
femme plaît à la société; mais, moi, j'ai secrèlyraent joi 
d'une âme céleste, et j'ai pu chérir la mère qui faisait < 
mon enfance une joie sans amertume, en sachant bû 
pourquoi je la chérissais, N'était-ce pas aimcir doubt 
ment? Oui, je l'aimiiis. Je la craignais, je la respectais, I 
rien ne iite pesait au cœur, ni le respect, ni la craint 
J'étais tout pour elle, elle élait tout pour moi. Pendal 
dix-neuf années, pleinement heureuses, insouciantes, mt 
âme, solitaire au milieu du monde qui grondait autour i 
moi, n'a réfléchi que la plus pure image, celle de a 
mère, et mon cœur n'a battu que par elle et pour ell 
yélaïs scnipuleusement pieuse, et me plaisais à demeut) 

fiure devant Dieu. Wa mère culiivaît en moi tons les se| 
'JoieiHs Doblas et Gers. Ahl j'ai p\ais\t k\fe\'a\Q\iM,ivi)l 



HISTOIRE DES TREIZE. làn 

. mainlenaut que j'ai été jeune fille, que je suial 
^ue à loi vierge de cœur. Quand je suis sortie de cette 
mfonde solitude ; quand, pour la première fois, j'ai lissé 
I clieveux en les ornant d'une couronne de fleura 
[nandier; quand j'ai complatsamment ajoute quelques 
mds de satin à ma robe blanche, en songeant au luond^ 
9 j'allais voir, et que j'étais curieuse de voir; eh biei 

, cette innocente et modeste CQquelterie a été faiti 
r toi, car, à mon entrée dans le monde, je t'ai 

îr. Ta figure, je l'ai remarquée, elle tranchait si 
3 les autres; ta personne m'a plu; ta voix et tes ma- 
tes m'ont inspiré de favorables pressemimeots; et, 
lud tu es venu, que tu m'as parlé, la rougeur sur le 
tpt, que ta voix a tremblé, ce moment m'a donné des 
airs dont je palpite encore en t'écrivant, aujourd'hui 
5 songe pour la dernière fois. Notre amour a éw 
3rd la plus vive des sympathies, mais il fut bienH] 
buellement deviné; puis aussitôt partagé, comme d 
i nous en avons également ressenti les innombrables 
isirs. Dès lors, ma mère ne fut plus qu'en second daiu 
I cœur. Je le lui disais, et elle souriait, l'adorabld 
tne! Puis j'ai été à toi, toute à loi. Voilà ma vie, toutt 

, mon cher époux. Et voici ce qui me reste k 

i. Un soir, quelques jours avant sa mort, ma mère 

S le secret de sa vie, non sans verser des larmd 

□tes. Je t'ai bien mieux aimé, quand j'appris, avanj 

J^irêti^e chargé d'absoudre ma mère, qu'il existait t 

lùons condamnées par le monde et par l'iïglise. Mais, 

Bs, Dieu ne doit pas être sévère quand elles sont le 

é d'âmes aussi tendres qu« \'élail ceWft ie. ov'ù.TORX'a-*-. 



5CËN£S DE LA VIE PABISIEKNE. 



eiuijl 



seulement, cet ange ne pouvait se résoudre au repeiilî 
Elle aimail bien, Jules, elle était toute amour. Aussi ai-je 
prié tous les jours pour elle, sans lu juger. Alors, je couous 
la cause de sa vive tendresse maternelle; alors. Je sus qu' 
y avait dans Parts un homine de qui j'étais toute la 
tout ramour; que ta fortune était son ouvrage et qi 
t'ainiLiit; qu'il était exilé de la société, qu'il portait 
nom flétri, qu'il en était plus malheureux pour moi, p( 
Dùus, que pour lui-même. Ma mère était toute sa coni 
lalion, et ma mère mourait, je promis de la rempli 
Dans toute l'urdeur d'une âme dont rien n'avait faussé 
sentiments, je ne vis que le bonheur d'adoucir l'amertui 
qui chagrinait les derniers moments de ma mère, et 
m'engtigeai donc à continuer cette œuvre de charité 
crête, la charité du cœur. La première fois que j'apei 
mou père, ce fut auprès du lit où ma mèi'e venait d' 
pirer; quand il releva ses yeux pleins de larmes, ce 
pour retrouver en moi toutes ses espérances mi 
J'avais juré, non pas de mentir, mais de garder le silei 
et ce silence, quelle femme l'aurait rompu? Là est 
Faute, Jules, une faute expiée par la mort. J'ai douté 
toi. Mais la crainte est si naturelle à la femme, et 
à la femme qui sait tout ce qu'elle peut perdrel J'ai tn 
blô pour mon amour. Le secret de mon père me pt 
être la mort de mon bonheur, et plus j'aimais, plus j'a' 
peur. Je n'osais avouer ce seutiinenl à mon père : c'eût 
le blesser, et, dans sa situation, toute blessure était vî' 
Mais lui, sacs me le dire, il partageait mes craintes, 
cœur loat paternel tremblait pour mon bonheur a 
WÊ^J^ 'remblais njoi-mâme, el li'oaaU far\t;t, »iû&&î 



" I 

HISTOIRE DES TREIZE. 1391 

biftme délicatesse qui me readail mueile. Oui, Jules, 
f cru^ue tu pourrais un jour ne plus aimer la fille de 
ptieD auCaot que tu aimais ta Clémence. Sans celte pro- 
i terreur, t'aurais-je caché quelque chose, à toi qui 
B même tout entier dans ce repli de mon cœurî Le 
r où cet odieux, ce malheureux officier t'a parlé, j'ai 
■ forcée de mentir. Ce jour, j'ai pour la seconde fois 
i'Vie connu la douleur, et cette douleur 

1 ce moment où je t'eutreliens pour la dernièi 
l. Qu'importe maintenant la situation de mor. père? Tu 
Il tout. J'aurais, à l'aide de mon amour, 
Sfi, supporté toutes les souffrances, mais je ne saurais 
rSouffer la voix du doute. N'est-il pas possible que mon 
origine altère la pureté de ton amour, l'affaiblisse, 1& 
dimtaue? Cette crainte, rien ne peut la détruire en moi. 
Telle est, Iules, la cause de ma mort. Je ne saurais vivre 
eo redoutant un mot, un regard; un mot que tu ne dir_ 
peut-être jamais, un regard qui ne t'échappera point;/ 
mais, que veux-tu l je les crains. Je meurs aimée, voilii 
ma consolation. J'ai eu que, depuis quatre ans, mon père 
et ses amis ont presque remué le monde, pour mentir au 
monde. Afin de me donner un état, ils ont acheté un 
mort, une réputation, une fortune, tout cela pour faire 
revivre un vivant, tout cela pour toi, pour nous. Nous ne 
devions rien en savoir. Eh bien, ma mort épargnera sans 
doute ce mensonge à mon père, il mourra de ma mort. 
Adieu doiic, Jules, mon cœur est ici tout notier. l'expri- 
mer mon amour dans l'innocence de sa terreur, n'est-ce 
pas te laisser toute mon âmeî Je n'aurais pas eu la force 
de te parler, j'ai eu celle de t'écrire. le viftftï 



. J "1 _ 
is d&^^ 

ssanl^H 
niëre<^| 

s 

1 

e 



caf&^^sfer 1 



140 SCllNKS DE LA VJE PARISlENJfE. 

à Dieu les fautes de ma vie; j'ai bien promis Uo ne plus 
m'occuper que du Roi des cieux ; mais je n'ai pu résister 
au plaisir de me confesser aussi à celui qui, pour moi, est 
tout sur la terre. HélasI qai ne me le pardonnerait, ce 
dernier soupir, entre la vie qui fut et la vie qui va être? 
Adieu donc, mon Jules aimé; je vais à Dieu, près de qui 
l'amour est toujours sans nuages, près de qui tu viendras 
im jour. Là, sous son trône, réunis à jamais, nous pour- 
rons nous aimer pendant les siècles. Cet espoir peut seul 
me consoler. Si ja suis digae d'être là par avance, de là, 
je te suivrai dans ta vie, mon Sme t'accompagnera, t'en- 
veloppera, car tu resteras encore ici-bas, toi. Mène donc 
cne vie sainte pour venir sûrement près de moi. Tu peux 
faire tant de bien .'^ur cette terre 1 N'est-ce pas une mis- 
sion angélique pour un ûtre souffrant que de répandre la 
joie autour de lui, de donner ce qu'il n'a pas? Je le laisse 
aux malheureux. Il n'y a que leurs sourires et leurs 
larmes dont je ne serais point jalouse. Nous trouverons 
un grand charme à ces douces bienfaisances. Ne pour- 
rons-nous pas vivre encore enserabie, si tu veux mâler 
mon nom, ta Clémence, à ces belles œuvres? Après avoir 
aimé comme nous aimions, il n'y a plus que Dieu, Jules. 
Dieu ne ment pas. Dieu ne trompe pas. N'adore plus que 
lui, je le veux. Cultive-le bien dans tous ceux qui souf- 
frent, soulage les membres endoloris de son Église. Adieu, 
chère àme que j'liI remplie, je te connais : lu n'aimeras 
pas deux fois. Je vais donc expirer heureuse par la pensée 
qui rend toutes les femmes heureuses. Oui. ma tombe 
sera ton cœur. Après cette enfance que je l'ai contée, 
^Ku vie De s'esi-elle pas écoulée dons Wft wtiiï\ U(«\», tKB 



HISTOIRE DES TBEiZIî. 



1 

5se, 
"est 

de 1^^ 



i'en chasseras jamais. Je suisfière de cette vie unique! '' 
ae m'auras connue que dans la fleur de la jeunesse, 
laisse des regrets sans désenchantement. Jules, c'est 
■mort bien heureuse; 

Toi qui m'as si bien comprise, permeLs-moi de 1 
imander, chose superflue sans doule, l'accomplisj 
aetit d'une fantaisie de femme, le vœti d'une jalousie 
dont nous sommes l'objet. Je te prie de brûler tout ce 
qui nous aura appartenu, de détruire notre chambre, 
d'anéantir tout ce qui peut être un souvenir de uotrej 
amour. 

» Encore une fois, adieu, le dernier adieu, plein d'amour] 
comme le sera ma dernière pensée et mon dernierT 



Quand Jules eut achevé cette lettre, il lui vint au cœur 
une de ces frénésies dont il est impossible de rendre les 
effroyables crises. Toutes les douleurs sont individuelles, 
leurs effets ne sont soumis à aucune règle fixe : cerlaioa 
botnmes se bouchent les oreilles pour ne plus rien 
tendre; quelques femmes ferment les yeux pour ne plus 
rien voir-, puis il se rencontre de grandes et magnifiques 
âmes qui se jettent dans la douleur comme dans un abîme. 
En fait de d(?sespoir, tout est -vrai. Jules s'échappa de ches 
son frère, revint chez lui, voulant passer la nuit près de 
sa femme, et voir jusqu'au dernier moment cette créature 
céleste. Tout en marchant avec l'insouciance de la vie que 
connaissent les gens arrivés au dernier degré de malheur, 
il concevait comment, dans l'Asie, les lois ordoanaicat 
aux époux (le ne point se survivre. 1\ \(jv\\'4v\. ^nn\ffc 



•A 

tre^H 

urfl 
ler^H 

1 

i 



i 



e w" 



143 SCÈNES DE LA VIE PAniSIENNE. 

n'était pas encore accablé, il était daiis la ûèvre de 
douleur. Il arriva sans obstacle, monta dans cette chambre 
sacrée; il y vit sa ClémeDce sur le lit de mort, belle 
comme mie sainte, les cheveux en bandeau, les mains 
jointes, ensevelie déjà dans son linceul. Des cierges éclai- 
raient un prêtre en prière, Joséphine pleurant dans un 
coin, agenouillée, puis, près du lit, deux hommes. L'un 
était Ferragus. 11 se tenait debout, immobile, et contem- 
plait sa fille d'un œil sec; sa léte, vous l'eussiez prise 
pour du bronze : il ne vit pas Jules. L'autre était Jacquet, 
Jacquot pour qui madame Jules avait été constamment 
bonne. Jacquet avait pour elle une de ces respectueuses 
unitiés qui réjouissent le cœur sans trouble, qui sont une 
passion douce, l'amour moins ses désirs et ses orages; et 
il était venu religieusement payer sa detle de larmes, dire 
de longs adieux à la femme de son ami, baiser pour la 
première fois le front glacé d'une créature dont il avait 
tacitement fait sa sœur. Là, tout était silencieux. Ce 
n'était ni k mort terrible comme elle l'est dans l'église, 
ni la pompeuse mort qui traverse les rues; non, c'était la 
mort se glissant sous le toit domestique, la mort lou- 
chante; c'était les pompes du cœur, les pleurs dérobés à 
tous les yeui. Jules s'assit près de Jacquet, dont il pressa 
la main, et, sans se dire un mot, tous les personnages du 
cette scène restèrent ainsi jusqu'au matiu. Quand le jour 
fit pfilJr les cierges. Jacquet, prévoyant les scènes doulou- 
reuses qui ailaient se succéder, emmena Jules dans la 
chambre voisine. En ce moment, le mari regarda le père 
« Ferragus regarda Jules. Ces deux douleurs s'inierro- 
e soudèrent, s'enleiiike'nV çaï cft îftçpsi- ^Ê 



BISTOIBE DES TREIZE, 

6:Iair de fureur brilla passctgèrement dans les yeux di 
Ferragus. 

— C'est toi qui l'as luêe I pensait'il. 

— PourquM ^étre défié de moiî paraissait répondre 
l'époux. 

Cette scène fut semblable à celle qui se passerait entre 
dem tigres reconnaissant l'inutilité d'une lutte, après 
s'être examinés pendant un moment d'bésiiatioD, sans 
même rugir. 

— Jacquet, dit Jules, tu as veillé à tout? 

— A loui, répondit le chef de bureau, mais partout 
me prévenait un homme qui pariiout ordonnait et payait. 

— Il m'arrache sa fille I s'écria le mari daiis 



"1 



Il s'élança dans la chambre de sa femme; mais lepèraj 
a*y était plus. Clémence avait été mise dans un cercueil 
de plomb, et des ouvriers s'apprêtaient à en souder 
coHVercle. Jules rentra tout épouvanté de ce spectacle, 
le bruit du marteau dont se servaient ces hommes le 
•oacbinalement fondre en larmes. 

— Jacquet, dit-il, il m'est resté de cette nuit terrible' 
Dite idée, une seule, mais une idée que je veux réaliser à 
tODt pris. Je ne veux pas que Clémence demeure dans un 
cimetière de Paris. Je veux la brûler, recueillir ses cendres 
et la garder. Ne me dis pas un mot sur cette affaire, mais 
arrange-toi pour qu'elle réussisse. Je vais me 
dans sa chambre, et j'y resterai jusqu'au moment de mon. 
départ. Toi seul entreras ici pour me rendre compte d( 
IBS démarches,.. Va, n'épargne rien. 

Pendant cette matinée, madame Iu\es, amfe¥^ a.NWt 



se 

'"M 



T 



SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

Tesposée dans uae chapelle ardente, à la porte de sud 
hôtel, fut amenée à Saint-Roch, L'église élail entièremenl 
tendue de noir. L'espèce de tuxe déployé pour ce servicu 
avait attiré du monde; car, à Paris, tout fait spectacle, 

' même la douleur la plus vraie. Il y a des gens qui se 
mettent aux fenêtres pour voir comment pleure un fils 
en stiivant le corps de sa mère, comme il y en a qui veu- 
lent être commodément placés pour voir comment tombe 
une tête. Aucun peuple du monde n'a eu des yeux plus 
voraces. Mais les curieux fuient pariiculi£irement surpris 
en apercevant les six chapelles latérales de Sjini-Roch 
également tendues de noir. Deux hommes en deuil assis- 
taient à une messe mortuaire dans chacune de ces cha- 
pelles. On ne vit au chœur, pour toute assistance, que 
M. Desmarets le notaire, et Jacquet; puis, en dehors de 
l'enceinte, les domestiques. Il y avait, pour les flâneurs 
ecclésiastiques, quelque chose d'inexplicable dans une 
telle pompe et si peu de parenté. Jules n'avait voiij 

K d'aucun indilTérent à cette cérémonie. La grand'n 
fut célébrée avec la sombre magnificence des messes 
oèbres. Outre les desservants ordinaires de Saint-SÎ 
U s'y trouvait treize prêtres venus de diverses paroia 
Aussi jamais peut-être le Dies irx ne produisit-il surfl 
cnréticns de hasard, fortuitement rassemblés par la cfl 
site, mais avides d'émotions, un eiïcl plus profond, I 
nerveusement glacial que ne le fut l'impression prod 
par cette hymne, au moment où huit voix di 
accompagnées par celies des prêtres et les voix dea-fl 
faals de chœur l'enlonnÈreut alternativement. 
chapelles latérales, douze aulres ■voin. tf ewlïctt\& sîfil 



HISTOIRE DES TR 



"M 



t aigres de douleur, et s'y mêlèrcDl lamentablement,. 
De loutes les parties de l'église, l'effroi sourdait; partout,. 
les cris d'angoisse répondaient aux cris de terreur. Cette. 
effrayante musique accusait des douleurs inconnues au 
monde, et des amitiés secrètes qui pleuraient la morte. 
Jamais, en aucune religion humaine, les frayeurs de 
t'àme, violemment arrachée du corps et tempêlueusement 
agitée en présence de la foudroyante majesté de Dieu, 
n'ont été rendues avec autant de vigueur. Devant cette 
clameur des clameurs doivent s'humiiier les artistes et 
leurs compositions les plus passionnées. Non, rien ne peut 
lutter avec ce chant qui résume les passions humaines et l 
leur donne une vie galvanique au delà du cercueil, en lea-^l 
amenant palpitantes encore devant le Dieu vivant et ven-<^| 
geur< Ces cris de l'enfance, unis aux sons de voix graves, ^1 
et qui comprennent alors, dans ce cantique de la mort, 
la vie liumaine avec tous ses développements, en rappe- 
lant les souffrances du berceau, en se grossissant de toutes ^_ 
les peines des autres âges avec les larges accents des^H 
hommes, avec les chevrotements des vieillards et des^H 
prâtres : toute cette stridente harmonie pleine de foudre ^* 
el d'éclairs ne parle-t-elle pas aux imaginations les plus 
intrépides, aux cœurs les plus glacés, et même aux philo- 
' sophes? Cn l'entendant, il semble que Dieu tonne. Lea^H 
voûtes d'aucune église ne sont froides; elles lremblenI,^H 
elles parlent, elles versent la peur par toute la puissance-^f 
de leurs échos. Vous croyez voir d'innombrables morts se .| 
levant en teodnut les mains. Ce n'est plus ni on père, ni 

S femme, ni un enfant, qui sont sous le drap aQic,e'«H.V | 
aao/té sorlant de s^ poudre. 11 est imçoasiWs ife \ûMM 
1 J 



UG SCJ':iNES DE LA MU PARIStENNË. 

la religion catholique, apostolii^ue et romaine, tant q 
l'on n'a pas éprouvé la plus profonde des douleors I 
pleurant la personne adorée qui gît sous le cénota^ 
tant que l'on n'a pas senti toutes les émolions qui votif 
emplissent alors le cœur, tradniies par cette hymne di. 
désespoir, par ces cris qui écrasent les âmes, par cet 
effroi religieux qui grandit de strophe en strophe, qo 
tournoie vers le ciel, et qui épouvante, qui rapetisse, qu 
élève l'àme et vous laisse un sentimeat de l'éieruité dan. 
la conscience, au moment où le dernier vers s'achève 
Vous avez é(é aux prises avec la grande idée de l'infini 
et alors tout se lait dans l'église. 11 ne s'y dit pas ud< 
parole; les incrédules eux-mêmes ne savent pas ee qu'il 
ont. Le génie espagnol a pu seul inventer ces majesté 
inouïes pour la plus inouïe des douleurs. Quand la su- 
prême cérémonie fut achevée, douze hommes en deui 
sortirent des six chapelles, et vim-ent écouter autour di 
cercueil le chant d'espérance que l'Église fait entendre î 
l'âme chrétienne avant d'aller en ensevelir la forme lui- 
maine. Puis chacun de ces hommes monta daus une voi- 
ture drapée ; Jacquet et M. Desmarets prirent la treiziiiq 
les serviteurs suivirent à pied. Une heure après, les doid 
inconnus étaient au sommet du cimetière nommé popuD 
rement le Père-Lachaise, tous en cercle autour d'u 
où le cercueil avait été descendu, devant une foule < 
rieuse accourue de tous les points de ce jardin puU 
Puis, après de courtes firières, le prêtre jeta quelques 
grains de terre sur la dépouille de celte femme; et les 
fossoyeurs, ayant demandé leur pourboire, s'enipressèrenï 
Hb combler la fosse pour aller à une autre... 



HISTOIRE DES TREIZE. 



^^^cî sembie finir le récit de cette histoire; mais peut-êtri 
serail-elJe incomplète si, après avoir (ionné iin léger c 
quis de la vie parisienne, si, après en avoir suivi l( 
pricieuses ondulations, les effets de la mort y étaiai] 
oubliés. La mort, daus Paris, ne ressemble à la mort dai 
aucune capitale, et peu de personnes connaissent les d^ 
bats d'une douleur vraie aux prises avec !a civilisation, 
avec l'administration parisienne. D'ailleurs, peut-Stie Jules 
et Ferragus XXlll iotéressent-ils assez pour que le déaoû- 
ment de leur vie soit dénué de froideur. Enfin, beaucoup 
àa gens aiment à se rendre compte de tout, et voudraient 
ainsi que l'a dit le plus ingénieux de nos critiques, savoir 
par quel procédé chimique l'huile brille dans la lampt 
d'Aladin. Jacquet, homme administratif, s'adressa natu 
reilemeiit à l'autonié pour ea obleair la perinissioa d'ea 
humer le corps de madame Jules et de le brûler. Il a 
parler au préfet de police, sous la protection de qui doq 
meot les morts. Ce fonctionnaire voulut une pétition. 
fallut acheter une feuille de papier timbré, donner à t 
douleur une forme administrative; i! fallut se servir à 
l'argot bureaucratique pour exprimer les vœux d'un hommfl 
accablé, auquel les paroles manquaient; il fallut traduir 
. ^idement et mettre en marge l'objet de la demande : 






Le pflitloanûre 

BOlUclCe l'iDcinâratioD 

de sa femme. 



Voyant cela, le chef chargé de faire un rapport au con- 
seiller d'État, préfet de police, dit, en lisant celte apostille, 
>jei de la demande était, comme il l'avait recooi- 
i, clairement exprimé : 



H', 



SCÈNES DE LA VIK PARISIENNE. 



^^^pe prêt que dans huit jours. 

^^■JuIgs. auquel Jacquet fut forcé de parler de ce déï 
^^Kimprît ce qu'il avait entendu dire à Ferragus : « 
^^Varis. » Rien ne lui semblait plus naturel que d'anëanfl 
^Hpe réceptacle de moDStruosilés. 

— Mais, dit-il à Jacquet, il faut aller au ministre i 
l'intérieur, et lui faire parler par ton ministre. 

Jacquet se rendit au ministère de l'intérieur, 
mandai une audience qu'il obtint, mais à quinze jours di 
date. Jacquet élait un homme persislant. Il chemina dom 
de bureau en bureau, et parvint au secrétaire particuliej 
du ministre, auquel il fit parler par le secrétaire parties 
lier du ministre des affaires étrangères. Ces hautes pro 
tectiona aidant, il eut pour le lendemain une audienci 
furtive, pour laquelle, s'étant précautionné d'un mot i 
l'autocrate des affaires étrangères écrit au pacha de 1% 
térieur, Jacquet espéra enlever l'affaire d'assaut. Il p 
des raisonnements, des réponses péremptoires, des en au. 
mais tout échoua. 

— Cela ne raie regarde pas, dit le ministre. La cboa 
coDcerue le préfet de police. D'ailleurs, il n'y a ] 
loi qui donne aus maris la propriété du corps de 
femmes, ni aux pères celle du corps de leurs enfants. C'esî" 
grave! Puis il y a des considérations d'utilité publiqut 
qui veuleot que ceci soit examiné. Les intérêts de la ville 
de Paris peuvent en souffrir. Enfin, si l'affaire dépendait 
Jm/nêâialeTaeDi de moi, je ne pourrais pas me décidai 

^à& ei nunc, il me faudrait uq rapport. il 

^^Êfi rappoj-t est dans l' adminisu-aWtiTi wVaftVvt ï.çi tigl 



ienc! 

4 

SpaSP 




BISTOIBE DES TREIZE. 



1 



les limbes dans le christianisme. Jacquet coosai* 
U manie du rapport, et il n'araii pas «liendu cette occa- 
sioD pour gémir sur ce ridicule bureaucratique. Il sarait 
que, depuis renvahissement des affaires par le rapport, 
réroluûOQ adminislrativc consommée en ISOb, il ne s'é- 
tait pas reDcootré de ministre qui eût pris sur lui d'atrur 
one (^iDÎon. de décider la moindre chose, sans que cette 
opinion, cette cbose eût élé vannée, criblée, épluchée par 
les g&te-papier, les pone-gratloir et les sublimes intelli- 
gences de ses bureaux. Jacquet (il était uu de ces hommes 
dignes d'avoir Pluiarque pour biographe) reconnut qu'il 
tétait trompé dans la marche de cette affaire, et l'avait 
rendue impossible en voulant procéder légalement. Il 
[allait simplement transporter madame Jules à Tune des 
terres de Desmarels; ei, là. sous la complaisante autorité 
d'un maire de village, satisfaire la douleur de son ai 
La légalité coosiitutionneile et administrative n'eiifanl 
rien; c'est on monstre infécond pour les peuples, pour li 
rois et pour les intérêts pri\és; mais les peuples ne 
vent épeler que les principes écrits avec du sang; or, 
malheurs de la légalité seront loujouis pacifiques; i 
aplatit une nation, voilà tout. Jacquet, homme de liberté, 
revint alors en songeant aux bienfaits de l'arbitraire, car 
l'homme ne juge les lois qu'à la tueur de ses passions. 
Puis, quand Jacquet se vit en présence de Jules, force lui 
fat de le tromper, et le malheureux, saisi par une fièvre 
V)(^ente, resta pendant deux jours au lit. Le minisi 
parla, le soir même, dans un dîner ministériel, de 
fantaisie qu'avait on Parisien de faire brûlersa femi 

manière des Romains. Les cailles 4b ÎM\'à ^' 



K 



SCÈNES DE LA VIE P&RISIENNE, 



^Hbèrent alors pour un moment des Funérailles antiques. Les 
^^HtosBs anciennes devenant ii la mode, quelques personues 
^^ptEDuvèreot qu'il serait beau de rétablir, pour les grands 
^■■personnages, le bûcher funéraire. Celle opinion eut ses 
détracleurs et ses défenseurs. Les uns disaient qu'il y 
avait trop de grands hommes, et que cette coutume ferait 
renchérir le bois de chaulTage, que chez un peuple aussi 
ambulatoire dans ses volontés que l'étaii le Français, 
serait ridicule de voir à chaque terme un Longchai 
d'ancêtres promenés dans leurs urnes; puis que, si 
urnes avaient de la valeur, il y avait chance de la^;! 
trouver à l'encan, saisies, pleines de respectables cendri 
par les créanciers, gens habitués à ne rien respedof. 
Les autres répondaient qu'il y aurait plus de sécaril 
qu'au Père-Lacliaise pour les aïeux à être ainsi casés, 
dans un temps donné, la ville de Paris serait contrai] 
d'ordonner une Saint-Bartliélemy contre ses morts, 
envahissaient la campagne et menaçaient d'entreprei 
an jour sur les terres de ia Brie. Ce fut enfin une de 
futiles et spirituelles discussions de Paris, qui trop 
vent creusent des plaies bien profondes. Ileureuseioent' 
pour Jules, il ignora les conversations, les bons mots, les 
pointes que sa douleur fournissait à Paris. Le préfet de 
police fut choqué de ce que M. Jacquet avait employé le 
ministre pour éviter les lenteurs, la sagesse de la haute 
voirie. L'exhumation de madame Jules était une question 
de voirie. Donc, le bureau de police travaillait à répondre 
vertement à la pétition, car il sufBt d'une demande pour 
ywe l'administration soit saisie; or, une fois saisie, les 
^^KBses vont loin, avec elle. L'aàm\ms««À'ii\-çft\A 



, l es I 



HISTOIRE DES TREIZE. tm 

toutes les questions jusqu'au conseil d'État, autre maclime 
difficile à remuer.Le second jour, Jacquet fit comprendre 
à son ami qu'il fallait renoncer à son projet; que, dans 
une ville où le nombre des larmes brodées sur les draps 
aoirs était tarifé, oîi les lois admettaient sept classes 
d'enterrements, où l'on vendait au poids de l'argent la 
terre des morts, où la douleur était exploitée, tenue 
iHÎQ double, où les prières de l'Église se payaient cher,' 
la fabrique intervenait pour réclamer le prix de quek^ 
s filets de voix ajoutées au Dies irx, tout ce qui 
^t de l'ornière adiuinistrativemeat tracée à la douleur] 
ait impossible. 

■ C'eût élé, dit Jules, un bonheur dans ma misère. 
^vais formé le projet de mourir loin d'ici, et désirais 
mirClémence entre mes bras dans la tombe! Je ne savais 
> que la bureaucratie pût allonger ses ongles juBgut 
s nos cercueils. 
Puis il voulut aller voir s'il y avait près de sa femnit 
un peu de place pour lui. Les deux amis se rendîreQtj 
donc au cimetière. Arrivés là, ils trouvèrent, comme à laJ 
porte des spectacles ou à l'entrée des musées, comme 
dans la cour des diligences, des ciceroni qui s'offrirent à 
les guider dans le dédale du Père-Lachaise. Il leur était 
impossible, à l'un comme à l'autre, de savoir où gisait 
Clémence. Affreuse angoisse! Ils allèrent consulter le por- 
tier du cimetière. Les morts ont un concierge, et il y 
des heures auxquelles les morts ne sont pas visibles. Il 
faudrait remuer tous les règlements de haute et basstt' 
police pour obtenir le droit de venir pleurer à la nuU. 
dans le silence et (a solitude, sur \a wwAie "iû. ^\. 



is 

"il 

16 J 

a 

ît 

il 

r- 
{ a 



SCËNBS DE LA VIE PARISIENNE. 



aimé. 11 y a consigne pour l'hiver, consigne pour 1' 
Cènes, de tous les portiers de Paris, celui du Père-La- 
cliaisv; sst le plus heureux. D'abord, il n'a point do cor- 
don à tirer; puis, au lieu d'une loge, il a une 
UQ établissement qui n'est pas tout à fait un ministèr 
quoiqu'il y ait un très-grand nombre d'administrés i 
plusieurs employés, que ce gouverneur des morts ait 
traitement et dispose d'un pouvoir immense dont pi 
sonne ne peut se plaindi'e : il fait de l'arbitraire h a 
aise. Sa loge n'est pas non plus une maison de co 
merce, quoiqu'il ait des bureaux, une comptabilité, < 
eceltes. des dépenses et des profits. Cet homme n'est 
un suisse, ni un concierge, ni un portier; la portât 
reçoit les morts est toujours béante-, puis, quoiqu'il, 
des monuments à conserver, ce n'est pas un conser 
leur; enfin c'est une indéfinissable anomalie, autorité t 
participe de tout et qui n'est rien, autorité placée, conu 
la mort dont elle vil, en dehors de tout. Néanmoins, i 
homme exceptionnel relève de la ville de Paris, être d 
mérique comme le vaisseau qui lui sert d'emblème, en 
ture de raison mue par mille pattes rarement unanînj 
dans leurs mouvements, en sorte que ses employés sa 
presque inamovibles. Ce gardien du cimetière est do 
le concierge arrivé à l'état de fonctionnaire, non solul 
par la dissolution. Sa place n'est d'ailleurs pas une sii 
cure : il ne laisse inhumer personne sans un permis,, 
doit compte de ses morts, il indique dans ce vaste cbai 
les six pieds carrés où vous mettrez quelque jour tout 
çue vous aimez, tout ce que vous haïssez, une maltrea 
oo cousin. Oui, sachez-le bien, Ions \a«. î,eï\\;\a\<iuli 



'étfl 



^^Ê HISTOIRE DES TREIZE. If^H 

^faris viennent aboutir à cette loge, et s'y administratio^f 
QaltseDt. Cet homme a des registres pour coiiclier SQ^H 
morts, ils soat dans leurs tombes et dans ses cartons. Il ^H 
sous lui des gardiens, des jardiniers, des fossoyeurs, des 
aides. Il est un personnage. Les gens en pleurs ne lui 
parlent pas tout d'abord. 11 ne comparait que dans les cas 
graves : un mort pris pour un autre, un mort assassiné, 
une exhumation, un mort qui renatl. Le buste du roi ré- 
gnant est dans sa salle, et il garde peut-être les anciens, 
bustes royaux, impériaux, quasi royaux dans quelque ah 
moire, espace de petit Père-Lachajse pour les révolutions 
Eafia, c'est un homme public, un excellent homme, bo^ 
père et bon époux, épitapUe à part. Mais tant de sent| 
meots divers ont passé devant lui sous forme de corbih 
lard; mais il a tant vu de larmes, les vraies, les faussesj 
mais il a vu la douleur sous tant de faces et sur tant da 
faces, il a vu six millions de douleurs éternelles! Pouri 
lui, la douleur n'est plus qu'une pierre de onze lignes 
d'épaisseur et de quatre pieds de haut sur vingt-deux 
pouces de large. Quant aux regrets, ce sont les ennuis 
de sa charge, il ne déjeune oi ne dine jamais sans essuyer 
la pluie d'une inconsolable aJQiclion. 11 est bon et teJidre 
pour toutes les autres affections : il pleurera sur quelque 
héros de drame, sur M. Cermeuil de l'Auberge des Adrets, 
l'homme à la culotte beurre frais, assassiné par Robert 
Macaire; mais son cœur s'est ossifié à l'endroit des véri- 
I tables morts. Les morts sont des chiffres pour lui ; son état 
I est d'organiser la mort. Puis, enfin, il se rencontre, trois 
fois par siècle, une situation où sot\ ïdVe à^NveiA ■s.'i^MSsft, 
etalorsil est sublime à tonte heure... ea \ftmç3^ à& -ç^-sN*- 



SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 



Qtraî^ 



Quand lacqoet l'aborda, ce monarque absolu rentraïti 
assez en colère. 

— J'avais dit, s'écria-t-il, d'arroser les fleurs depuis la 
rue Masséna jasqo'à la place Regnaud-de-Saicl-Jcan-d'An- 
gélyl Vous voua êtes moqués de cela, vous autres. Sac 
àpapierl si les parents s'avisent de venir aujourd'imi qu'il 
fait beau, ils s'en prendront à moi : ils crieront comme 
des brûlés, ils diront des horreurs de nous et nous calom- 
nieront... 

— Monsieur, lui dit Jacquet, nous désirerions savoir 
où a été inhumée madame Jules. 

— Madame Jules, quît demanda-t-jl. Depuis huit jours, 
nous avons eu trois madame Jules... — Ahl dit-il en s'in- 
terrompant et regardant la porte, voici le convoi du colo- 
nel de Maulincour, allez chercher le permis... Un beau 
convoi, ma fol! reprit-il. il a suivi de près sa grand'mère. 
Il y a des familles où ils dégringolent comme par gageure. 
Ça vous a nn si mauvais sang, ces Parisiens! 

— Monsieur, lui dit Jacquet en lui frappant sur le bras, 
la personne dont je vous parle est madame Jules Des- 
marets, la femme de l'agent de change. 

— Ahl je sais, répondit-il en regardant Jacquet. N'é- 
tait-ce pas un convoi où il y avait treize voitures de 
deuil, et un seul parent dans chacune des douze pre- 
mières? C'était si drôle, que f;a nous a frappés... 

— Monsieur, prenez garde! M. Jules est avec moi, il 
peut vous entendre, et ce que vous dites n'est pas con- 
yenable. 

— Pardon, monsieur, vous avei taisQTi. îsDsafii, je ' 
^oua prenais pour des héritiers... — UoDSitiT, wçîv\î& 



en rrmm\mt -zl piaz ^ ^ j^jyi èr*^ wwTiwr liûs <ss£ ras 

Bamort^ dtîaCo»5&-Fnrç235e- **: ÎL Motcss-MiiÎtE::* 
a fort Iw eh u r, wwr ten-îî 2 t ? -rn r:cbKr: de g;^!»^ 

^ ^ * 

blanc de ^jcsaodé, ci: aéra TTÊDect ti i*5 pr:'25 ieîii 
de notre cîsiec^r». 






CCS miJiiâL.^i 2 11 f'jse d=r ^L^ii-^^e 3iî5. !i f^acri* îTia 
agent de cL-csre! V^?::» sri'çz. rr=; i* n^tesncfisEe &«- 
coarc la vjs^ « L t i -ir b:^^*:- 
Et les dçrïx rsss rzartbèrrrt 9?cî h t ïroj J t e t^ fizi 

caipée ^ H>Ç£2i: i fs-léç Ç!r;ér!^2rç 1:^ -d^f-f^rç îïets 
avoir esEOTt t»' -î ô* Tîir: Trxo?:î5r!25 qz-e d^ rcrrrre- 
nems de aHci^rene- de serrcrerô çî de srï*pî3ire Tisresî 
IcŒ" fdre 2T"*î: car çrii^ Œ^Qesse. 

— Si issrxiSïear T=<x;li:i: faire ccŒKrrdre ç^îfJlçBr choar, 
nous poornoQS Tzrrssr^ i bsea b^c niriïé... 

laDqfQe: f«î asez bezresi po^a* épargr-er à st-e air: r^ 
jiaroks époaTîfiiîî^:** po::^ des tiot j^ scsiiîirTs, f : fis 
arriipèreEî aa 1h^ d!i repos. Ea roy^z^i cène :ç^ttz fraî- 
cbemect re^eiiée, ec oà â*s maçoss arsierî enfin :ê des 
fidies afifi ô* unrqjer îa p2ace de? dés de rcerre né::»^ 
saires au ^errsmr y>zT yjser st rrZe, JcJes rsppTn-n çnr 
r^^iaole de lar.qTiel- esL se so-Içttbtî p^ interTalles. p^var 
jeêerée laoçs reizarés sot œ 't.^ ff^rcX^ tP^^X-^^aS^fix 



r 



SCEWES DE LA VIE PARISIENFIE. 

— Comme elle est mal làl dit-il. 

— Mais elle n'est pas là, lui répondit Jacquet, elle 
dans ta mémoire. Allons, viens, quitte cet odieux dm 
lière, où les morts sont parés comme des femmes au 

— Si nous l'otions de làî 

— Est-ce possible? 

— Tout est possible ! s'écria Jules. — Je viendrai dor 
là, dit-il après une pause. Il y a de la place. 

Jacquet réussit à l'emmener de celte enceinte, divis 
comme un damier par des grilles en bronze, par d'élégan 
comparlimeuts ou étaient enfermés des tombeaux toi 
enricliis de palmes, d'iiiscriplions, de larmes aussi froM 
que les pierres dont s'étaient servis des gens désolés poi 
faire sculpter leurs regrets et leurs armes. 11 y a des bol 
mois gravés en noir, tles épigrammes contre les curiea 
des concelli, des adieux spiri luels, des rendez-vous pris ( 
il ne se trouve jamais qu'une personne, des biographj 
prétentieuses, du clinquaat, des guenilles, des palUetti 
Ici, des thyrses; là, des fers de lance ; plus loin, des um 
égyptiennes; çà et là, quelques canons; partout, 

I blêmes de mille professions; enfin tous les styles : d 
mauresque, du grec, du gothique, des frises, desovei 
des peintures, des urnes, des génies, des temples, beat 
coup d'immortelles fanées et de rosiers morts. C'est ufl 
ifiCâme comédiel c'est encore tout Paris avec ses rues, M 
enseignes, ses industries, ses hôtels ; mais vu par le v( 
dégrossissant de h lorgnette, un Paris microscopique, 
duii aux petites dimensions des ombres, des larves d 

JBorts, un g-enre liumain qui n'a çWs t\ev\ 4a %-;: 
■*a vanité. Puis Jules aperij' l a ses ç\e4s, 4'4'û'i \^ ^w 



HISTOTRE DES TREIZE. 



de" 



(liée de la Seine, entre les coleaiix de Vaugirard. de" 
[eudon, entre ceux de Belleville et de Montmartre, le-, 

jetable PoNis, enveloppé d'un voile bleuâtre produit par i 

p fumées, et que la lumière du soleil rendait alors dia- 
I embrassa d'un coup d'ϔl furtif ces quarante 

allé maisons, et dit, en montrant l'espace compris entre 

ulonne de la place Vendûme et la coupole d'or des Ii 
jlides : 
■— Elle m'a été enlevée là, par la funeste curiosité 

f monde qui s'agite et se presse pour se presser 



i quaire lieues de là, sur les bords de la Seine, ■ 
k modeste village assis au penchant de l'une des cod 
Ms qui dépendent de celte longue enceinte montueusij 
imilieu de laquelle le grand Paris se remue, comm 
i enfant dans son berceau, il se passait une scène dj 
t et de deuil, mais dégagée de toutes les pompes lyaU 
"nàennes, sans accompagnement de torches ni de cierges," 
ni de voilures drapées, sans prières catholiques, la mort 
toute simple. Voici le fait. Le corps d'une jeune fille était 
venu malinalement échouer sur la berge, dans la vase et 
les joncs de la Seiue. Des tireurs de sable, qui allaient à 
l'ouvrage, l'aperçurent en montant dans leur frêle bateau. 

— Tiens ! cinquante francs de gagnés, dit l'un d'eux. 

— C'est vrai, dit l'autre. 
^^^Et ils abordèrent auprès de la morte. 
^^^L Cest uue bien belle Aile. 
^^^K- AUoQS faire notre déclaration. 
^^^Bl tes deux tireurs de sable, après avmr coun^vVX^ t^' 
^^Mleurs vestes, allèreùl chez le ma\ie du N\\\wea. tv^\^sA 



cau. Il 

j 



^BtSS SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. ^^| 

assez embarrassé d'avoir à faire le procès-verbal nécessnï^ 
par cette trouvaille. 

Le bruit de cet événement se répandit afec la proni|>- 
litude télégraphique particulière aux pays où les commu- 
nications sociales n'ont aucune interruption, et où les 
médisances, les bavardages, les calomnies, le conte Eocîat 
dont se repatt le monde, ne laissent point de lacune d'une 
borne à une autre. Aussitôt, des gens qui vinrent à la 
mairie tirèrent le maire de tout embarras. Ils converti- 
rent le procès-verbal en un simple acte de décès. Par 
leurs soins, le corps de la fille fut reconnu pour être celui 
de la demoiselle Ida Gruget, couturière en corsets, de- ' 
meurant rue de la Corderîe-du-Temple, n" lu. La police 
judiciaire intervint, la veuve Gruget, mère de la défunte, 
arriva, munie de la dernière lettre de sa Dlle. Au milieu 
[es gémissements de la mère, un médecin constata l'as- 
thysie par l'invasion du sang noir dans le système pni- 
monaire, et tout fut dit. Les enquêtes faites, les rensei- 
gnements donnés, le soir, à six heures, l'autorité permit 
d'inhumer la grisette. Le curé du lieu refusa de la recevoir 
à relise et de prier pour elle. Ida Gruget fut alors ense- 
velie danB un linceul par une vieille paysanne, et mise 
dans cette bière vulgaire fuite en planches de sapin, puis 
portée au cimetière par quatre hommes, et suivie de 
quelques paysannes curieuses, qui ae racontaient celle 
mort en la commentant avec une surprise mêlée de com- 
misération. La veuve Gnigr-t fut charitablement retenue 
par une vieille dame, qui l'empêcha de se joindre au triste 
mvoi de sa fille. Un homme à triples fonctions, sonot 
fe«H, fossoyeur de la paioisse, avait fait une foase d 






^^J30n' 



HISTOIRE DES TilEIZC. 15» 

le cimetître du village, cimetière d'un demi-arpent, situé 
derrière l'église; une église bien connue, église classique, 
ornée d'une tour carrée à toit pointu couvert en ardoise, 
soutenue à Textérieur par des contre-forts anguleux. Der- 
rière le rond décrit par le chœur se trouvait le cimetière» 
entouré de murs en ruine, champ plein de monticules; ni 
marbres ni visiteurs, mais certes sur chaque sillon des/ 
pleurs et des regrets véritables qui manquèrent à Ida 
Gruget. Elle fut jetée dans un coin parmi des ronces et de 
hautes herbes. Quand la bière fut descendue dans ce 
champ si poétique par sa simplicité, le fossoyeur se trouva 
bientôt seul, à la nuit tombante. En comblant cette fosse, 
il s'arrêtait par intervalles pour regarder dans le chemin, 
par-dessus le mur; il y eut un moment où, la main ap- 
puyée sur sa pioche, il examina la Seine, qui lui avait 
amené ce corps. 

— Pauvre fille ! s'écria un homme survenu là tout à 
coup. 

— Vous m'avez fait peur, monsieur! dit le fossoyeur. 

— Y a-t-il eu un service pour celle que vous enterrez ? 

— Non, monsieur. M. le curé n'a pas voulu. Voilà la 
première personne enterrée ici sans être de la paroisse. 
Ici, tout le monde se connaît. Est-ce que monsieur?... 
Tiens, il est parti I 

Quelques jours s'étaient écoulés, lorsqu'un homme vêtu 
de noir se présenta chez Jules et, sans vouloir lui parler, 
déposa dans la chambre de sa femme une grande urne de 
porphyre, sur laquelle il lut ces mots ; 



SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 



INVITA LEGE, 

CONJUGI MŒRENTi 

FlLIOLf CINERBS 
RESTITDIT, 

HOhIBUNDUS PATEH. 



I 

^^P— Quel homme I dit Iules en fondant en brm js. 

I Huit joiira suDîrent à l'agent de change pour obéid 

tous les désirs de sa fotnme, et pour mettre ordre à T 
affaires; il vendit sa charge au frère de Martin PaleiicJ 
partit de Paris au moment où l'adminislration discuM 
encore s'il était licite & an ciloyeu de disposer du corps J 
sa femme. 

Qui n'a pas rencontré sur les boulevards de Paris, ^ 
détour d'une rue ou sous les arcades du Palais-Royal, ei^ 
en quelque lieu du monde où le hasard veuille le ( 
senter, un être, homme ou femme, à l'aspect duqj 
mille pensées confuses naissent eu l'esprit? A son aspQi 
nous sommes subitement intéressés ou par des traits dn 
la conformation bizarre annonce une vie agUée, ou p 
l'ensemble curieux que présentent les gestes, l'air, la d 
marche et les vêtements, ou par quelque regard profoQj 
ou par d'autres je ne sait quoi qui saisissent fortement^ 
tout à coup, sans que nous nous expliquions bien précin 
ment la cause de notre émotion. Puis, le lendemaT 
d'autres pensées, d'autres images p^irisiennes emporta 
ce rêve passager. Mais, si nous rencontrons encore J 
07e personnage, soit passant à heure fixe, comme f 



HISTOIRE DES TBEIZE. tCfl 

iployé de mairie qui appartient au mariage peDdantl 

it heures, soit errant dans les pramenades, comme ces 

i qui semblent être uo mobilier acquis aux ruesd6\ 

, el que l'on retrouve dans les lieux publics, aux [ re- 

Ères représentations ou cher les restaurateurs, dont ils 

e plus bel ornement, alors cette créature s'infiîode 

iTOtre souvenir, et y reste comme uo premier volume 

I roman dont la fia nous échappe. Nous sommes tentés 

Interroger cet inconnu et de lui dire : « Qui étes-vous? 

■quoi flânez-vous? De quel droit aves-vous un col 

une canoë à pomme d'ivoire, an gilet passéT Pour- 

3 lunettes bleues à doubles verres? » ou ; u Pour- 

ÎSi conservez-vous la cravate des muscadi/isî n Parmi 

B créatures errantes, les unes appartiennent à l'espèce 

9 dieux Termes ; elles ne disent rien àTàme; elles sont 

i TDÎlà tout : pourquoi? personne ne le sait; c'est de 

I figures comme celli^s qui servent de tjpe aux sculp- 

8 pour les quatre Saisons, pour le Commerce et l'Aboti- 

:. Quelques autres, anciens avoués, vieux négociants, 

!oéraux, s'en vont, marchent et paraissent tou- 

I arrêtées. Pareilles à des arbres qui se trouvent à 

^tïé déracinés au bord d'un fleuve, elles ne semblent 

s faire partie du torrent de Paris, ni de sa foule jeune 

. Il est impossible de savoir si l'on a oublié 

arrer, ou si elles se sont échappées du cercueil : elli 

l arrivées à un état quasi fossile. Un de ces Melmolks 

siens était veau se môler depuis quelques jours parmi) 

wpulatioQ sage et recueilliiî qui, lorsque le ciel 

meuble infailliblement l'espace enfermé entre 

lie sud du Luxembourg et la grille nord de l'Observa- 



i 



ent 
Line 

Iles m 

nhsM 

1 



18S SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

Itoire, espace sans genre, espace neutre dans Paris, 
pffet, là, Paris n'est plus; et, là, Paris est encore. Ce 
lient à la fois de la place, de la rue, du boulevard. Ai 
fortification, âa jardin, de l'avenue, de la rouie, doj 
province, de la capitale; certes, il y a de tout cela, 
ce n'est rien de tout cela : c'est un désert. Autour 
lieu sans nom, s'élèvent les Enfants trouvés, la Bourl 
Thôpilal Cochin, les Capucins, l'hospice la Rochefoncai 
les Sourds-Muets, l'iiôpital du Val-de-Grâce; enfin, 
tes vices et tous les malheurs de Paris ont là leur 
et, pour que rien ne manqne à cette enceinte philantl 
pique, la science y étudie les marées et les longitude 
M. de Chateaubriand y u mis l'infirmerie Marîe-Thi 
et les carmÉlitesyoDtfondé un couvent. Les grand 
luations de la m sont repr^eatéËS par les cloches 
sonnent incessamment dans ce désert, et pour la 
qui accouche, et pour l'enfant qui naît, el pour le 
qui succombe, et pour l'ouvrier qui meurt, et pourj 
vierçe qui prie, et pour le vieillard qui a froid, et 
génie qui se trompe. Puis, à deux pas, est le cimetière' 
Mont-Parnasse, qui attire d'heure en heure les chi 
convois du faubourg Saint-Marceau, Cette esplanade, d'où 
l'on domine Paris, a été conquise par les joueurs de 
boules, vieilles figures grises, pleines de bonhomie, braves 
gens qui continuent nos ancêtres, et dont les physiono- 
mies ne peuvent être comparées qu'à celles de leur pu- 
blic, à la galerie mouvante qui les suit. L'homme devenu 
depuis quelques jours l'habitant de ce quartier désert 
sistait assidûment aux parties de boules, et pouvait certi 

passer pour la créature la plu? saillante de ces grou] 



ono- i; 
pu- 'i 
venu 1 
t as- I 
itrtti^ 

'm 



HISTOIHB DES TRBIZE. 



1 



^î, s*îl était permis d'assimiler les Parisieas aux diSi 
rentes classes de la zoologie, appartiendraient au gearâ 
des mollusqnes. Ce nonveau venu marchait syiiipathique- 
ment avec le cochotimi, petite boule qui sert de point de 
mire, et constitue l'iotérél de la partie; il s'appuyait 
CODtre un arbre quand le cocîtonnet s'arrêtait; puis, avec 
ta môme aiientîon qu'un cliieo en prête aux gestes de son 
maître, il regardait les boules volant dans Tair ou roulant 
à terre. Vous l'eussiez pris pour le géoie fantastique du 
cochonnet. Il ne disait rien, et les joueurs de bonles, les 
hommes les plus fanatiques qui se soient rencoolrés 
parmi les sectaires de quelque religion que ce soit, ne 
lui avaient jamais demandé compte de ce silence obstiné; 
senlement, quelques esprits forts le croyaient sourd et 
maet. Dans les occasions où il fallait déterminer les diffé- 
rentes distances qui se trouvaieiit entre les boules et le 
cochonnet, la canne de l'inconnu devenait la mesure in- 
faillible, les joueuiî venaient alors la prendre dans les 
mains glacées de ce vieillard, sans la lui emprunter par 
un mot, sans même lui faire un sig^ie d'amitié. Le prêt de 
sa canne était comme une aerviluda à laquelle il avait 
négativement consenti. Quand survenait une averse, il 
restait près du cochonnet, esclave des boules, gardien de 
la partie commencée, La pluie ne le surprenait pas plus 
que le beau temps, et il était, comme les joueurs, une 
espèce intermédiaire entre le Parisien qui a le moins d'in- r 
telligence et l'animal qui en a le plus. D'ailleurs, pâle et 
flétri, sans soins de lui-même, disirait, il venait souvent 
Da-t£te, montrant ses cheveux blanchis et son crâne carré, 
jaune, dégarni, semblable au genou qui perce le pantalon 



4 



i 



^^OStl 



161 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

d'un pauvre. Il était béant, sans idées dans le regard, 
sans appui précis dans )a démarche ; il ne souriait jamais, 
n3 levait jamais les yeuï au ciel et les tenait habituel- 
lemenl baissés vers la terre et semblait toujours y cher- 
cher quelque chose. A quatre heures, une vieille femme 
venait le prendre pour le ramener on ne sait où, en le 
traînant à la remorque par le bras, comme une jeune fille 
lire une chèvre capricieuse qui veut brouter encore quand 
il faut venir à l'éiable. Ce vieillard était quelque chose 
d'horrible à voir. 

Dans l'après-midi, Jules, seul dans une calèche de 
voyage lestement menée par la rue de l'Est, déboucha sur 
l'esplanade de l'Observatoire au moment où ce vieillard, 
appuyé contre un arbre, se laissait prendre sa c;inne, au 
milieu des vociférations de quelques joueurs pacifique- 
ment irrités. Jules, croyant reconnaître cette figuro, voulut 
s'arrêter, et sa voiture s'arrôta précisément. En effet, le 
postillon, serré par des charrettes, ne demanda poi nt 
passage aux joueurs de boules insurgés ; il avait trop à 
respect pour les émeutes, le postillon. 

— C'est luil dit Jules en découvrant enfin dans cedl 
bris humain FerragusXXllI, chef des dévorants. — Gom 
il l'aimaitl ajouta-t-il après une pause. — Marchez àonl 

itillon! cria-t-il. 



Paiis, février 1833. 



IISTOiRE DES TIIËIZë lâS '9 



LA DUCHESSE DE LANGEAIS 

A FRANTZ LISTZ. 

li existe, dans uue ville espagnole siiuée sur une Ile de'i 
Ih Méditerranée, un couvent de carmélites déchaussées 
où la règle de l'ordre institué par sainte Thérèse s'est 
conservée dans la rigueur primiùve de la réformation due 
à cette illustre femme. Ce fait est vrai, quelque extraor-' 
diaaire qu'il puisse paraître. Quoique les maisons reli- 
peuses de la Péninsule et celles du continent aient été' 
presque toutes détruites ou bouleversées par les éclats de 
la Révolution française et des guerres napoléoniennes, 
celle lie ayant été constamment protégée par la marine 
anglaise, son riclie couvent et ses paisibles habitants se 
trouvèrent à l'abri des troubles el des spoliations géné- 
rales. Les tempêtes de tout genre qui agitèrent tes quinze 
premières années du xix' siècle se brisèrent donc devant 
ce rocher, peu distant des côtes de l'Andalousie. Si le nom 
de l'empereur vint bruire jusque sur cette plage, i] est 
douteux que son fantastique cortège de gloire et les 
flamboyantes majestés de sa vie météorique aient été 
compris par les saintes filles agenouillées dans ce cloître. 
Une rigidité conventuelle que rien n'avait altérée recom- 
mandait cet asile dans toutes les mémoires du mundf 
catholique. Aussi, la pureté de sa règle y attira- 



I 



M 

] 



I 



SCËNES DE LA VIE PARISiEIJNE. 

des points les plus éloignés de l'Europe, de tristes femmei 
doat l'âme, dépouillée de tous liens liumaios, soupirail 
après ce long suicde accompli dans le sein de Dieu. Nui 
couvent n'éiait, d'ailleurs, plus favorable au détachement 
complet des choses d'ici-bas, exigé par la vie religieuse. 
Cependant, il se voit sur le continent un grand nombre 
de ces maisons magnifiquement bâties au gré de leuTi 
destination. Quelques-unes sont ensevelies au fond des' 
vallées les plus solitaires; d'autres sont suspendues au-' 
dessus des montagnes les plus escarpées, ou jetées an 
bord des précipices; partout l'homme a cherché les poé^ 
sies de l'infini, la solemielle horreur du silence ; pansât' 
il a voulu se mettre au plus près de Dieu : il l'a quiti 
sur les cimes, au fond des abîmes, au bord des falaises, 
et l'a trouvé partout. Mais nulle autre part que sur C8 
rocher à demi européen, africain à demi, ne pouvaient n 
l'CDconirer autant d'harmonies dilTérentes qui toutes cotH 
courussent à si bien élever l'âme, à en égaliser les im- 
pressions les plus douloureuses, à en attiédir les plus 
vives, à faire aux peines de la vie un lit profond. Ce mo- 
nastère a été construit à l'extrémité de l'Ile, au point 
culminant du rocher, qui, par un effet de la grande révtK* 
lutioD du globe, est cassé net du côté de la mer, où, sur 
tous les points, il présente les vives arêtes de ses tables' 
légèrement rongées à la hauteur de l'eau, mais infran- 
chissables. Ce roc est proi^é de toute alteime par des 
écueils dangereux qui se prolongent au loin, et dans les- 
quels se joue le Ilot brillant de la Méditerranée. Il faut 
donc être en mer pour apercevoir les quatre corps du 
bâtiment carré, dont la forme, la hauteur, les ouvertures 

j 



HISTOIRE DES TREIZE. 



1 



J ont élé minutieusemeni prescrites par les lois monai 
tiques. Ou côté de la ville, l'église masqu« entiëreme&t 
3 solides constructions du cloître, tloat les toits sont 
couverts de larges dalles qui les rendent invulnérables J 
aux coupa de vent, aux orages et à l'action du soleï 
L'église, due aux libéralités d'une famille espagnole, coD 
ronne ta ville. La façade, hardie, élégante, donne i 
graade et belle physionomie à cette petite cité maritime 
M'est-ce pas un spectacle empreint de toutes nos subli 
■ailés terrestres que l'aspect d'une ville dont les toit 
pressés, presque tous disposés en ampbithé&tre devant Q 
Joli port, sont surmontés d'un magniûque portail à tri 
glyphe gothique, à campaniles, à tours menues, à flécha 
découpées? La religion dominant la vie, en en offrant sai 
se aux hommes la un et les moyens, image tout espa 
gnole d'ailleurs I Jetez ce paysage au milieu de la Hé 
dîterranée, sous un ciel brûlant; accompagnez- le da 
quelques palmiers, do plusieurs arbres rabougris, mai 
vivaces, qui mêlaient leurs vertes frondaisons agitées aïK 
Feuillages sculptés de l'arcbitecture immobile; voyez lé 
franges de la mer blanctiissaot les récifs, et g'opposant ai 
bleu saphir des eaux; admirez les galeries, les terrassa 
l»Uies en haut de chaque maison et où les habitantj 
Tiennent respirer l'air du soir parmi les fleurs, entre li 
dme des arbres de leurs petits jardins. Puis, dans I< 
port, quelques voiles. Enfin, par la sérénité d'une nui! 
qui commence, écoutez la musique des orgues, le chanf 
lies offices, et les sons admù'abies des cloches en pleine 
mer. Partout, du bruit et du calme; mais, plus souvent^ 
le calme partout. Intérieurement, l'église se partageait en. 



lOS SCliNli» DE LA VIE PARISIENNE. 

Irois nefs sombres ei mïstérieuseg. La furie des venl 
ayant sans doute interdit à l'architecte de construire lal^ 
ralement ces arcs-boutants qui ornent presque partout iB^ 
cathédrales, et entre lesquels sont pratiquées des < 
pelles, les murs qui flanquaient les deux petites nefs 9 
.soutenaient ce vaisseau n'y répandaient aucune lumièn 
Ces fortes murailles présentaient à l'extérieur l'aspect d^ 
leurs masses grisâtres, appuyées, de dislance en distance, 
sur d'énormes contre-forts. La grande nef et ses deux 
petites galeries latérales étaient donc uniquement éclair^l^ 
par la rose à vitraux coloriés, attachée avec un art mî^H 
culeux au-dessus du portail, dont l'exposition favora^H 
avait permis le luxe dus dentelles de pierre et des beautra 
particulières à l'ordre improprement nommé gothique. La 
plus grande portion de ces trois nefs était livrée aux habi- 
tants de la ville, qui venaient y entendre la messe et liBd 
offices. Devant le chœur se trouvait une grille derri^fl 
laquelle pendait un rideau brun à plis nombreux, légoS 
rement entr'ouvert au milieu, de manière à ne laisser ' 
voir que l'officiant et l'autel. La grille était séparée, à îa- 
tervalles égaux , par des piliers qui soutenaient i 
tribune intérieure et les orgues. Cette construction, | 
harmonie avec les ornemenis du l'église, figurait exléril 
rement, en bois sculpté, les colonnettes des galeries s 
portées par les piliers de la grande nef. Il eût donc | 
impossible à un curieux issez hardi pour monter i 
t'élroile balustrade de ces galeries de voir dans le chCÉ 
autre chose que les longues fenêtres octogones et coloria 
qui s'élevaient par pans égaux autour du maître-autel .ï 
■ Lors de l'expédition française faite en Espagne pofl 



HISTOIRE DES TREIZE. I6fll 

rétablir l'autorité du roi Ferdinand Vil, et après la prisai 
de Cadix, un général français, venu dans celte île pour y 
faire reconnaître le gouvernement royal, y prolongea son 
séjour, dans le but de voir ce couvent, et trouva moyen 
de s'y ioiroduire. L'eotreprise était certes délicate, M 
un homme de passion, un homme dont la vie n'avait é 
pour ainsi dire, qu'une suite de poésies en action, et qui | 
avait toujours (ait des romans au Heu d'en écrire, 
homme d'exécution surtout, devait être tenté par une , 
chose en apparence impossible. S'ouvrir légalement les 
portes d'un couvent de femmes! à peine le pape ou rar4 
chevéque métropolitain l'eussent-ils permis. Employer la^ 
ruse ou la force ! en cas d'indiscrétion , n'était-ce pas 
perdi'e son état, toute sa fortune milJiaire, et manquer le 
bulî Le duc d'Angouléme était encore en Espagne, et, de 
toutes les fautes que pouvait impunément commettre uoi 
homme aimé'par le généralissime, celle-là seule 1 
trouvé sans pitié. Ce général avait sollicité sa mission 
de satisfaire une secrète curiosité, quoique jamais curio^ 
site n'ait été plus désespérée. Mais cette dernière tentativ^ 
était une affaire de conscience. La maison de ces carmé< 
lites était le seul couvent espagnol qui eût échappé à s 
recherches. Pendant la traversée, qui ne dura pas une J 
heure, il s'éleva dans son âme un pressentiment favorable J 
à ses espérances. Puis, quoique du couvent il n'eût vu quffl 
les murailles, que de ces religieuses il n'eût pas méme.'i 
aperçu les robes, et qu'il n'eût écouté que les chants de 
la liturgie, il rencontra sous ces murailles et dans ces 
chants de légers indioîs qui justifièrent son frôle espoir. 
Enfin, quelque légers jue fussent des soupçons si bizat^l 



170 SCË^ES DE LA VIE PaBISIBNNE. 

rement réveillés, jamais passion humaine ne fut plus 
lemmeot intéressée que De l'étail alors la curiosité 
général. Mais il n'y a point de petits événements 
le cœur : il grandît tout; il met dans les mêmes bal; 
la chute d'un empire de quatorze ans et la chute dti 
gant de femme, et presque toujours le gant y pèae 
que l'empire. Or, voici les fails dans toute leur sio)) 
positive. Après les faits viendront les émotions. 

Une heure après que le général eut abordé cet 
l'autorité royale y fut rétablie. Quelques Espagnols 
lutionnels, qui s'y étaient nuitamment réfugiés aprÈa 
prise de Cadix, s'embarquèrent sur un bâtiment qae] 
général leur permit de fréter pour s'en aller à Londl 
a'y eut donc là ni résistance ni réaction. Cette petite 
tauration insulaire n'allait pas sans une messe, à laqi 
durent assister les deux compagnies commandées 
l'expédition. Or, ne connaissant pas la rigueur de la 
lui'e chez les carmélites déchaussées, le général bi 
espéré pouvoir obtenir dans l'église quelques rensi 
meols sur tes religieuses enfermées dans le couvent, ii 
une d'elles peut-être lui élait plus chère que la vie 
plus précieuse que l'honneur. Ses espérances furent 
bord cruellement déçues. La messe fut, à la vérité, câi 
avec pompe. En faveur de la solennité, les rideaux 
cachaient habituellement le chœur furent ouverts, et 
laissèrent voir les richesses, les précieux tableaux et 
châsses ornées de pierreries, dont l'éclat effaçait celui d^ 
nombreux mhioIo d'or et d'argent attachés par les marini 
de ce port aux piliers de la grande nef. Les religieui 
s'étaJQiit toutes réfugiées dans la tribune de l'orgue. Ce] 



CepQflfld 



HISTOIRE DES TREIZE. 
., malgré ce premier échec, durant la messe d'aclii 
B grâces, se développa largemeot le drame le plus 
ioc inléressaDt qui jamais ait fait battre uq 
mme. La sœur qui touchait l'oi^ue exclu un si 
fflsiasme, qu'aucun des militaires ne regreita d'èirc 
Il à l'ofBce.Les soldats mimes y trouvèrent du plaisir, 
et tous les officiers furent dans le ravissement. Quant au 
géûéral, il resta calme et froid en apparence. Les sen- 
sations que lui causèrent les différents morceaui exécutés 
par la religieuse sont du petit nombre de choses dont 
l'expression est interdite à la parole, et la rend impuis- 
sante, mais qui, semblables à!a mort, à Dieu, i Téternité. 
ne peuvent s'apprécier que dans le léger point de contact 
qu'elles ont avec les hommes. Par un singulier hasard, 
la musique des omîtes paraissait appartenir à l'école de 
Rossini, le compositeur qui a transporté le plus de passioi 
humaine dans l'art musical, et dont les œuvres inspire- 
ront quelque jour, par leur nombre et leur étendue, un 
respect homérique. Parmi les partitions dues à ce beau 
génie, la religieuse semblait avoir plus parliculiÈremenl 
dié celle du Mose, sans doute parce que le sentiment 
I la musique sacrée s'y trouve exprimé au plus haut 
. Peut-être ces deux esprits, l'un si glorieusement 
ewopéen, l'autre inconnu , s'élaient-ils rencontrés dans 
l'intuition d'une même poésie. Cette opinion était celle de 
^^Jcax officiers, vrais ditellanci, qui regrettaient sans doute 
^Bjpt Espagne le ihéâtre Pavart. EuCn, au Te Deum. il fut 
^^H^ossible de ne pas reconnaître une âme française dans 
^^KcBTactëre que prit soudain la musique. Le triomphe du 



leij 
-1 



génie. 

Km. 
ré. 



m SCÈNES DE LA 'VIE PARISIENNE. 

au foad du cœur de cette religieuse. Certes, elle i 
Française. Bientôt le SGDiitnent de la patrie éciata, jaifl 
comme une gerbe de lumière dans une réplique des orguT 
où la religieuse introduisit des motifs qui respirèrent tôt» 
la délicatesse du goût parisien, et auxquels se môlèrt 
vaguement les pensées de nos plus beaux airs nationauz^fl 
Des mains espagnoles n'eussent pas rais, à ce graciei 
hommage fait aux armes victorieuses, la chaleur ( 
acheva de déceler l'origine de la musicienne, 

— Il y a donc de la France partout? dit un soldat. 

Le général éuit sorti pendant le Te Deam, il lui a 
été impossible de l'écouter. Le jeu de la musicienne lid 
dénonçait une Temme aimée avec ivresse, et qui s'était ai 
profundément ensevelie au cœur de la religion et si ao^M 
gneusement dérobée aux regards du monde, qu'elle avaj 
échappé jusqu'alors à des recherches obstinées adroifl 
ment faites par des hommes qui disposaient et d' un grai 
pouvoir et d'une intelligence supérieure. Le soupçon tS^M 
veillé dans le cœur du général fut presque justifié pv le 
vague rappel d'un air délicieux de mélancolie, l'air^te 1 
Fleuve du Tage, romance française dont souvent il avait^ 
entendu jouer le prélude dans un boudoir de Paris à la ; 
personne qu'il aimait, et dont cette religieuse venait aL'.n-s 
de se servir pour exprimer, au milieu de la joie des triom- 
phateurs, les regrets d'une exilée. Terrible sensation! 
Espérer la résurrection d'un amour perdu, le retrouver 
encore perdu, l'entrevoir mystôrieuBemenl, après cinq 
années pendant lesquelles la passion s'était irritée dans 
le vide et agrandie par l'inutilité des tentatives faîtei 
la satisfaire l 



^^le VI 



i sa 
;iix, 

von^H 



nisToinii des treize. 

Oui, dans sa vie, n'a pas, une fois au moins, bou- 
leversé son chez-soi, ses papiei-s, sa maison, fouillé sa 
mémoire avec impatience en cherchant un objet précieux, 
et ressenti l'ineffable plaisir de le trouver, après a 
oa deux consumés en recherches vaines; après 
espéré, désespéré de le rencontrer; après avoir dépensé lei 
irritations les plus vives de Pâme pour ce rien important 
qui causait presque une passion? Eh bien, étendez cette 
espèce de rage sur cinq années; mettez une femme, un 
CŒur, un amour à la place de ce rien; transportez la pas- 
sion dans les plus hautes régions du sentiment; puis sup- 
posez un homme ardent, un homme à cœur et à face de 
lion, im de ces hommee à crinière qui imposent et com- 
muniquent h ceux qui les envisagent une respectueuse 
terreur! Peut-être comprendrei-voas alors la brusque 
sortie du général pendant le Te Deum, au moment où 1 
prélude d'une romance jadis écoutée avec délices p,ir lui, 
sous des lambris dorés, vibra sous la nef de cette é 
marine. 

Il descendit la rue mnotueuse qui conduisait à cetté^ 
église, et ne s'arrêta qu'au moment où les sons graves 
de l'orgne ne parvinrent plus à son oreille. Incapable de 
songer à autre chose que son amour, dont la volcanique 
tjruplion lui brûlait le cœur, le général français ne s'aper- 
ÇUt de la fin du Te Deum qu'au moment où l'assistance 
espagnole descendit par flots. Il sentit que sa conduite o 
son attitude pouvaient paraître ridicules, et revint prendre 
sa place à la t€te du cortège, en disant à l'alcade et au 
gouverneur de la ville qu'une subite indisposition l'avait 
obligé d'aller prendre l'air. Puis, afin de pouvoir restée J 



itt^H 

\ 

ait J 

tec'^ 



5CËNGS DE LK VIE PARlSIENNli:. 

lis l'ilu, il songea soudain à tirer parti de ce préicfl 

nboi'd insouciammenl donné. Objecta nU'aggravattod 

lise, il refusa de présider le repas offert pan 

■utorités insulaires aux officiers français; il se mit anf 

Et lit écrire au major général pour lui 

i maladie qui le forçait à remettre à un coloiu 

Vcomman dément des troupes. Cette ruse si vulgair 

I si naturelle, le rendit libre de tout soin pendant le l 

' nécessaire à l'accomplissement de ses projets. En hoi 

esseniieliemenl catholique et monarchique, il s'infol 

de l'heure des olEces et affecta le plus grand attaf^eiB 

aux pratiques religieuses, piétéqui, en Espagne, ned 

surprendre personne. 

Le lendemain même, pendant le départ de ses soM 
le général se rendit au couvent pour assisier aux v^ 
Il trouva l'église désertée par les habitants, qui, ma$ 
leur dévoiion, étaient allés voir sur le port l'embarcatii 
des troupes. Le Français, heureux de se trouver seul d 

jUse. eut soin d'en faire retentir les voûtes sonores (] 
Iruit de ses éperons; il y marcha bruyacnmenl. il touss 
B se parla tout haut à lui-même pour apprendri; 
, et surtout à la musicienne, que, si les 
nrtaient, il en restait un. Ce singulier avis fut-il ente 
BcomprisT... Le général le crut. Au MagnijiaU, les ( 
semblèrent lui faire une réponse qui lui fut apport 
les vibrations de l'air. L'âioe de la religieuse vola T 
sur tes ailes de ses notes, et s'émut dans le mouv) 
d«s sons. La musique éclata dans toute t 
elle échaiiffa l'église. Ce chant de joie, consacrél 
siib/ime Jiiurgie de la chrétienté romaine pour em 



HISTOIRE DES TREIZE. 



Lallation de l'âme en présence des splendeurs du Dieu 
[jours vivant, devînt l'expressian d'un cœur presque 
son bonheur, en présence des splendeurs d'un 
issable amour qui durait encore et venait l'agiter au 
là de la tombe religieuse oij s'ensevelissent les femmes 

reaaîlre épouses du Clirisl. 
li'orgue est certes le plus grand, le plus audacieux, le 
magnifique de tous les instruments créés par le génie 
lain. Il est un orchestre entier, auquel une raain ha- 
peut tout demander, il peut tout exprimer. N'est-ce 
i, en quelque sorte, un piédestal sur lequel l'âme se 
pour s'élancer dans les espaces lorsque, dans son 
,«Ile essaye de tracer mille tableaux, de peindre la vie, 
parcourir l'infini qui sùpare le ciel de la terre? Plus 
poète eu écoute les gigantesques harmonies, mieuï 
mcoit qu'entre les hommes agenouillés et le 
par les éblouissants rayons du sanctuaire, les cent' 
de ce chœur terrestre peuvent seules combler les 
;es et sont le seul truchement assez fort pour trans- 
ciel les prières humaines dans TomnipotuDce 
leurs modes, dans la diversité de leurs mélancolies, 
les teintes de leurs méditatives extases, avec les 
impétueux de leurs repentira et les mille fantaisies 
loates les croyances. Oui, sous ces longues voûtes, les 
BS enfantées par le g"énie des choses saintes trou- 
des grandeurs inouïes dont elles se parent et se for- 
Vfieni. Là, le jour aHaibli, le silence profond, les chants 
qai alternent avec le tonnerre des orgues, font à Dieu 
t»mme un voile à travers lequel rayonnent ses luiaiueux 
ibuts. Toutes ces richesses sacrées semblèrent être 



17sS 



4 



^^■mib 



à 



176 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

jetées comme un grain d'encens sur le frêle auLel de 
l'amour à la face du trône éternel d'un Dieu jalous et 
vengeur. En effet, la joie de la religieuse n'eut pas ce 
caractère de grandeur et de gravité qui doit s'harmonter . 
avec les solennités du Magnificat : elle lui donna de riches 
de gracieux développements, dont les différents rhythmiBi 
accusaient une gaieté humaine. Ses motifs eurent le b 
lant de.i roulades d'une Cantatrice qui tâche d'exprid 
l'amour, et ses chants sautillèrent comme l'oise: 
sa compagne. Puis, par moments, elle s'élançait par bal 
dans le passé pour y folâtrer, pour y pleurer tour à I 
Son mode changeant avait q[ielque chose de dësord( 
comme l'agitation de la femme hotireupe da retour dei 
amant. Puis, après les fugues flexibles du délire etfl 
effets merveilleux de cette reconnaissance fantasti^ 
l'àme qui parlait ainsi fit un retour sur elle-même, 
musicienne, passant du majeur au mineur, sut instruire 
son auditeur de sa situation présente. Soudain, elle lut 
raconta ses longues mélancolies et lui dépeignit sa les 
maladie morale. Elle avait aboli chaque jour t 
retranché chaque nuit quelque pensée, réduit graduel 
ment son cœur en cendre. Après quelques molles o 
lalions, sa musique prit, de teinte en teinte, une coulatl 
de tristesse profonde. Bientôt les échos versèrent les c 
grins à torrents. EoQn, tout à coup, les hautes notes 6 
détoner un concert de vois angéliques, comme pour a 
noQcer à l'amant perdu, mais non pas oublié, que la r 
nion des deux âmes ne se ferait plus que dans les cieilâ 
touchante espérance 1 Vint YAmen. Là, plus de joie n 
Carmes dans les airs; ni mélancolie, ni regrets. L'AfH 



HISTOIRE DES TREIZE. 



fut un retour à Dieu ; ce dernier accord fut grave, solen- 
nel, terrible. La musicieiiDe déploya tous les crêpes de 
la religieuse, et, après les derniers grondements des 
liasses, qui Qrenl fi'émir les auditeurs jusque dans leurs 
theveus, elle sembla s'être replongée dans la tombe d'où 
'.■lie était pour un moment sortie. Quand les airs eurent, 
par degrés, cessé leurs vibrations oscillatoires, vous eus- 
siez dit que l'église, jusque-là lumineuse, rentrait dans 
une profonde obscurité. 

Le général avait été rapidement emporté par la course 
de ce vigoureux génie, et l'avait suivi dans les régions 
qu'il venait de parcourir. 11 comprenait, dans toute leur 
étendue, les images dont abonda cette briilante sympho- 
nie, et pour lui ces accords allaient bien loin. Pour lui. 
Comme pour la sœur, ce poëme élail l'avenir, le présent 
et le passé. La musique, même celle du théâtre, 
elle pas, pour les âmes tendres et poétiques, pour les 
cœurs souffrants et blessés, un texte qu'elles développent] 
au gré de leurs souvenirs? S'il faut un cœur de poë( 
pour faire un musicien, ne faut-ll pas de la poésie et d« 
J' amour pour écouter, pour co inprendre les grandes œuvres 
musicales? La religion, l'amour et la musique ne sont-ils 
pas la triple expression d'un même fait, le besoin d'ex- 
Pausion dont est travaillée toute âme noble? Ces trois 
poésies vont toutes à Dieu, qui dénoue toutes les émo- 
^Ons terrestres. Aussi cette sainte trinité humaine parli- 
'^Pe-t-elle des grandeurs inDnies de Dieu, que nous ne 
'^Hfigurons jamais sans l'entourer des feux de l'amour, 
"•^s sistres d'or de la musique, de lumière et d'harmonie, 
''''est-il pas le principe et la Do de nos œuvresî J 



S 



■ lis SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

■ Le Français devina que, dans ce désert, sur ce roc 
eatouré par la mer, la religieuse s'était emparée dfi 
musique pour y jeter le surplus de passion qui i; 
rait. Était-ce un hommage fait à Dieu de son amq 
était-ce le triomphe de l'amour sur Dieuî questions d 
elles à décider. Mais, certes, le général ne pui douter q 
ne retrouvât en ce cœur mort au monde une passion û 
anssi brûlante que l'était la sienne. Les vêpres fîniejf 
revint chez l'alcade, où il était logé. Restant d'abord 
proie aux mille jouissances que prodigue une salisfactioi 
longtemps attendue, péuiblemenl cherchée, il ne vît rien 
au delà. Il était toujours aimé. La solitude avait grandi 
l'amour dans ce cœur, autant que l'amour avait i 
grandi dans le sien par les barrières successivement fl 
chies et mises par celte femme entre elle et lui. Cet é 
nouîssement de l'âme eut sa durée naturelle. Puis viotl 
désir de revoir cette femme, de la disputer à Dieu, éav 
lui ravir, projet téméraire qui plut à cet homme i 
deux. Après le repas, il se coucha pour éviter les q 
tions, pour être seul, pour pouvoir penser sans trouble, é 
resta plongé dans les méditations les plus profondes, Jus-" 
qu'au lendemain matin. Il ne se leva que pour aller à la 
messe. 11 vint à l'église, il se plaça près de la grille; son _ 
front touchait le rideau; il aurait voulu le déchirer, mais^ 
il n'était pas seul : son hôte l'avait accompagné par poli — 
tesse, et la moindre imprudence pouvait compromettreai 
l'avenir de sa passion, en ruiner les nouvelles espérances s 
Les orgues se firent entendre, mais elles n'étaient plur ^ 
touchées par les mêmes mains : la mus 

/oars précédeBts ne tenait plus le clavier. Tout fut [ 



les dea~2 



IIRE DES TREIZE. 

r le général. Sa maifresse était-elle accabli 
Fies mêmes émotions sous lesquelles succombait prea- 
ua vigoureux cœur d'homme? Avait-elle si bien par^ 
, couïpris un amour fldète et désiré, qu'elle en fût 
e sur son lit dans sa cellule? Au momeot ou mille 
sions de ce genre s'élevaient dans l'esprit du Fran- 
il entendit résonner près de lui la voix de la personne 
l adorait, il en reconnut le timbre clair. Cette voix, 
ml altérée par ua tremblement qui lui donnait 
3 grâces que prête aux jeunes filles leur timidité 
îque, tranchait sur la masse du chant, comme celte 
jB prima donna sur l'barmonie d'un finale. Elle faisait 
ose l'effet que produit aux yeux un filet d'argent ou 
s une frise obscure. C'était donc bien elle! Tou- 
H Parisienne, elle n'avait pas dépouillé sa coquetterie, 
u'elle eût quitté les parures du monde pour le ban* 
, pour la dure élamine des carmélites. Après avoir 
a amour la veille, au milieu des louanges adre»< 
ï Bfes au Seigneur, elle semblait dire à son amant ; h Oui, 
c'est moi, je suis là, j'aime toujours; mais je suis à l'abri 
de l'amour. Tu m'entendras, mon âme t'enveloppera, et 
js resterai sous le linceul brun de ce chœur d'oii nul poui 
voir ne saurait m'arracher. Tu ne me verras pas. 

— C'est bien elle I se dît le général en relevant soQ 
(nuit, en le dégageant de ses mains, sur lesquelles il 
"avait appuyé; car il n'avait pu d'abord soutenir l't 
saaie émotion qui s'éleva comme un tourbillon dans 
■^ur quand cette voix connue vibra sous les arceaux, ao- 
Qlnjpaguée par le murmure des vagues, 
ij'oratje était au dehors et le calme dans le sanctuaire. 



1 



1 



I 



m 



SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 



Cette voix si riche continuait à déployer toutes ses côlinj 
ries, elle arrivait comme un baume sur le cœur embrf 
de cet amant, elle fleurissait dans l'air, qu'on désin 
mieux aspirer pour y prendre les émanaliona d'noe an 
exhalée avec amour dans les paroles de la prière. L'alcac 
vint rejoindre son hôte, il le trouva fondant en larmeaïfl 
l'élévation, qui fut chantée par la religieuse, et l'emmena) 
chez lui. Surpris de rencontrer tant de dévotion dans B 
militaire français, l'alcade avait invité à souper le confe 
seur du couvent, et il en prévint !e général, auquel jam^ 
nouvelle n'avait fait autant de plaisir. Pendant le soupl 
le confesseur fut l'objet des attentions du Français, ■ 
le respect intéressé confirma les Espagnols dans !a ha| 
opinion qu'ils avaient prise de sa piété. Il dem 
vement le nombre des religieuses, des détails sur les fl 
venus du couvent et sur ses richesses, en homme q 
paraissait vouloir entretenir poliment le bon vieux prM 
des choses dont il devait être le plus occupé. Puis il s'^ 
forma de la vie que menaient ces saintes filles. PouvailT 
elles sortir? les voyait-ouî 

— Seigneur, dit le véniJrable ecclésiastique, la règl^ 
sévère. S'il faut une permission de notre saint-p 
qu'une femme vienne dans une maison de Saint-Brti| 
ici même rigueur. Il est impossible à un homme d'eaB 
dans un couvent de carmélites déchaussées, à moins q 
De soit prêtre et attaché par l'archevêque au servie^ 
la maison. Aucune religieuse ne sort. Cependant, la eu 
Sainte (la mère Thérèse) a souvent quitté sa cellule. Lefl 
siteur ou les mères supérieures peuvent seuls permette 
k;sae religieuse, avec l'autorisation de l'archevêque. 



HISTOIRE DES TREIZE. 



r des étrangers, siirloul en cas de maladie. Or. nous 
Bines un chef d'oidre et nous avons cooséquemment 
t mère supérieure au couvent. Nous avons, entre autres 

ingères, une Française, la sœur Thérèse, celle qui dirige 
teusique de la chapelle. 

- Ahl reprit le général en feignant la surprise. Elle a 
Btre satisfaite du triomphe des armes de la maison de 

Irbonî 

- le leur ai dit l'objet de la messe, elles sont toujours 
UO peu curieuses. 

— Mais la sœur Thérèse peut avoir des intérêts 
France; elle voudrait peut-être y faire savoir que! 
chose, en demander des nouvelles? 

— le ne le crois pas, elle se serait adressée à moi pour 
ea savoir. 

— En qualité de campatriote, dit le général, je serai 
bien curieux de la voir... Si cela est possible, si la su| 
rieure y consent, si... 

— A la grille, et même eu présence de la révérende 
mère, une entrevue serait impossible pour qui que ca 
soit; mais, en faveur d'un libérateur du trûne catholique 
et de la sainte religion, malgré la rigidité de la mère, la 
règle peut dormir un moment, dit le confesseur en cli- 
gnant les yeux. J'en parlerai. 

— Quel âge a la sœur Thérèse? demanda l'amant, qui 
n'osa pas questionner le prêtre sur la beauté de la reli- 
gieuse. 

— Elle n'a plus d'âge, répondit le bonhomme a 
simplicité qui fit frémir le général. 

Le lendemain malin, avant la sieste, le confesseur vintj 
\\ 



18tH 

LOUS^V 

1 

I 



la 



162 SCENES DE LA VIE PAHISIEKNB 

annoncer au Français que la sœur Thérèse et la mère coiï- ' 
gentaieot i le recevoir à la grille du parloir, avant l'heure 
des vêpres. Après la aiesie, pendant laquelle le général 
dévora le temps en allant se promener sur le port, par la 
chaleur du midi, le prêtre revint le chercher et l'intro- 
duisit dans le couvent; il le guida sous une galerie qui 
longeait le cimetière, et dans laquelle quelques fonlaines, 
plusieurs arbres verts et des arceaux muliipliés entrete- 
naient une fraîcheur en harmonie avec le silence du lieu. 
Parvenu au fond de celte longue galerie, le piêlre fit en- 
trer son compagnon dans uoe salle partagée en deux par- 
ties par une grille couverte d'un rideau brun. Dans la 
parlie, en quelque sorte publique, où le confesseur laissa 
Ié général, régnait, le lorg du mur, un banc de bois; 
quelques chaises également en buis se trouvaient près de 
la grille. Le plafond éiait composé de solives saillantes, 
en chêne vert, et sans nul ornement. Le jour ne venait 
dans cette salle que par deux fenêtres situées dans la 
partie affectée aux religieuses, en sorte que cette faible 
lumière, mal reflétée par un bois à teintes brunes, snlB- 
sail à peine pour éclairer le grand christ noir, le portrait 
de sainte Théièse et un tableau de la Vierge qui déco- 
raient les parois grises du parloir. Les sentiments du 
général prirent donc, malgré leur violence, une couleur 
mélancolique. Il devint calme dans ce calme domestique. 
Quelque chose de grand comme la tombe le sai^iit sous ces 
frais planchers. N'était-ce pas son silence éternel, sa paix 
profonde, ses idées d'infini? Puis la quiétude et la penséo 
fixe du cloître, cette pensée qui se glisse dans l'air, dans 
Lt» cJair-obscar, dans tout, et qui, n'étant tracée nulle part« 



HISTOIRE DES TREIZE. 183 

est encore agrandie par l'imagination, ce grand mot : la 
paix dans le Seigneur, entre, là, de vive foice, dans l'âme 
la moins i-eligieuse. Les couvents d'hommes se conçoivent 
peu; l'homme y semble faible : il est né pour agir, pour» 
accomplir une vie de travail à laquelle il se soustrait dans 
sa cellule. Mais, dans un monaslÈre de femmes, combien 
de vigueur virile et de touchante faiblesse! Un homme 
peut être poussé par mille sentiments au fond d'une ub' 
baye, il s'y jeUe comme dans un précipice ; mais la femme 
n'y vient jamais qu'entraînée par un seul sentiment ; elle 
ne s'y dénature pas, elle épouse Dieu. Vous pouvez dire 
aux religieux : » Pourquoi n'avez-vous pas lutlé? u Mais la 
réclusion d'une femme n'est-elle pas toujours une lutte 
soblimeî Enfin, le général trouva ce parloir muet et ce 
couvent perdu dans la mer tout pleins de lui. L'amour 
arrive rarement à la solennité ; mais l'amour encore fidèle 
■u sein de Dieu, n'étail-ce pas quelque chose de solen- 
nel, et plus qu'un homme n'avait le droit d'espérer au 
XIX* àècle, par les mœurs qui coorentî Les grandeurs 
iaOnies de cutle situation pouvaient agir sur l'àme du gé- 
néral) il était précisémenl assez élevé pour oublier la 
politique, les honneurs, l'Espagne, le monde de Paris, et 
monter jusqu'à la hauteur de ce dénoùment grandiose. 
D'ailleurs, quoi de plus véritablement tragique? Combien 
de sentiments dans la situation des deux amants seuls 
réunis au milieu de la mer sur un banc de granit, mais 
Bâparés par une idée, par une barrière infranchissable! 
Voyez l'homme se disant : u Triooipherai-je de Dieu dans 
ce cœur? >i Un léger bruit fit tressaillir cet homme, le 
rideau brun se tira; puis il vit dans la lumière u.a& 



i 



■ m SCÈNES DK LA VIE PABISHiMSE. 

femme debout, mais dont la figure lui était cachée par 
le prolongement du voile plié sur la tête; suivaiit la 
règle de la maison, elle élait vâtue de cette robe dont 
la couleur est devenue proverbiale. Le général ne put 
apercevoir les pieds nus de la religieuse, qui lui en 
auraient attesté l'effrayante maigreur; cependant, mal- 

igré les plia nombreux de la robe grossière qui couvrait 
et ne parait plus cette femme, il devina que les larmes, 
■ la prière, la passion, la vie solitaire, l'avaient déjà dessé- 
chée. 

La main glacée d'une femme, celte de la supérieure 
sans doute, tenait encore le rideau; et le général, ayant 

■ examiné le témoin nécessaire de cet entrelien, rencontra 
W le regard noir et profond d'une vieille religieuse, presque 
' cenieDaire, regard clair et jeune, qui démentait les rides 

nombreuses par lesquelles le paie visage de cette femme ' 
était sillonné. 

— Madame la duchesse, demanda-t-il d'une voix forte- 
ment émue a la religieuse, qui baissait la tête, votre com- 
pagne entend-elle le français? 
I — Il n'y a pas de ducliesse ici, répondit la religieuse. 
B Vous êtes devant la sœur Thérèse. La femme, celle que • 
f ^ous nommez ma compagne, est ma mère en Dieu, ma 
supérieure ici-bas. 

Ces paroles, si humblement prononcées par la voix qui I 
jadis s'harmoniait avec le luxe et l'élégance au milieu [ 
desquels avait vécu cette femme, reine de la mode i f 
Paris, par une bouche dont le langage était jadis si li 
si moqueur, frappèrent le général comme l'eût faîlj 
coup dû foudre. 



HISTOlnE DES TnEtZE. 

-Ma sainte mère ne parle que le latin tt l'espagnolJ 
ita-t-elle. 1 

-Je ne sais ni l'uQ ni l'autre. Ma ciière AntoiuelteJ 
sez-moi prés d'elle. 
I entendant son nom doucement prononcé f 

i dur pour elle, la religieuse éprouvs 
; vive émotion intérieure que trahirent les 
iblements de son voile, sur lequel la lumière tomba^ 
leJD. ] 

■^ Mon frère, dit-elle en portant sa manche sous sofl 
I. ponr s'essuyer les yeux peut-être, je me nomme 11 
^Thérèse.,. 

liiis elle se tourna vers la mère, el lui dit, en espagnol," 
■■paroles que le général entendait parfaitement; il en 
t assez pour le comprendre, et peul-Èlie aussi pour 
Vrler: 

■ï'Ma chère mère, ce cavalier vous présente ses res--B 
, et vous prie de l'excuser de ne pouvoir les mettrej 
lut-raème à vos pieds; mais il ne sait aucune des deiq 
langues que vous parlez... 

La vieilli! inclina la tète leolement, sa physionomie prifl 
une expression de douceur angélique, rehaussée néan- 
moins par le sentiment de sa puissance et de sa dignité. 

— Tu connais ce cavalier? lui demanda la mère en liiia 
jetant un regard pénétrant. 

— Oui, ma raère. 

— Bentre dans ta cellule, ma &ilel dit la supérleuiil 
d'un ton impérieux. 

Le général s'effaça vivement derrière le rideau, poii 
ne pas laisser deviner sur son visage les émotions terriblel 



H^i&^ai 



18fi 5CËNES DE LA VIE PARISIENNE. 

qui l'agitaieut; et, dans l'oaibre, il croyait voir encore b 
yeux perçants de la supérieure. Cette femme, maître 
(le la fragile et passagftre félicite! dont la conquête coùtd 
tant de soins, lui avait fait peur, et il tremblait, ! 
qu'une triple rangée de canons n'avait jamais effrayé, l 
duchesse marchait vers la porte, mais elle se relouma If 

— Ma mère, dit-elle d'un ton de voix horriblemei 
calme, ce Français est un de mes frères. 

— Reste donc, ma fille! répondit la vieille femm 
après une pause. 

Cet admirable jésuitisme accusait tant d'amour et 1 
regrets, qu'un hommo moins fortement organisé qae I 
l'i^tait le général se serait senti défaillir en éprouvant! 
si vifs plaisirs au milieu d'un immense péril, pour M 
tout nouveau. De quelle valeur étaient donc les mots, I 
regards, les gestes dans une acène ou l'amour dei 
échapper à des yeux de lynx, à des grifTes de tigrel 1 
sœur Thérèse revint. 

— Vous voyez, mon frère, ce que j'ose faire pour tOXÛ 
entretenir un moment de votre salut, et des vœux qot 
mon âme adresse pour vous chaque jour au ciel. Je coi 
mets un péché mortel. J'ai menti. Combien de jours < 
pénitence pour effacer ce mensonge I mais ce sera sonflil 
pour vous. Vous ne savez pas, mon frère, quel boaba 
est d'aimer dans le ciel, de pouvoir s'avouer ses ser 
ments alors que la religion les a purifiés, les a transpoH 
dans les riions les plus hautes, et qu'il nous est [ 
de ne plus regarder qu'à rime. Si les doctrines, a! l'J 
prit de la sainte à laquelle nous devons cet asile, 

'avaient pas enlevée îoin des misères terrestres, et rarf 



HISTOIRE DES TREIZE. 187 

bien loin de la sphère où elle est, mais certes au-dessus 
du monde, je ne vous eusse pas revu. Mais je puis vous 
voir, vous entendre et demeurer calme... 

— Eh bien, Antoinette, s'écria le général en Tinter- 
rompant à ces mots, faites que je vous voie, vous que 
j'aime maintenant avec ivresse, éperdument, comme vous 
avez voulu être aimée par moi. 

— Ne m'appelez pas Antoinette, je vous en supplie. 
Les souvenirs du passé me font mal. Ne voyez ici que la 
sœur Thérèse, une créature confiante en la miséricorde 
divine. Et, ajouta-t-elle après une pause, modérez-vous, 
mon frère. Notre mère nous séparerait impitoyablement, 
si votre visage trahissait des passions mondaines, ou si vos 
yeux laissaient tomber des pleurs. 

Le général inclina la tête comme pour se recueillir. 
Quand il leva les yeux sur la grille, il aperçut, entre 
deux barreaux, la figure amaigrie, pâle, mais ardente 
encore de la religieuse. Son teint, où jadis fleurissaient 
tous les enchantements de la jeunesse, où l'heureuse op- 
position d'un blanc mat contrastait avec les couleurs de 
la rose du Bengale, avait pris le ton chaud d'une coupe \ 
de porcelaine sous laquelle est enfermée une faible lu- 
mière. La belle chevelure dont cette femme était si fîère 
avait été rasée. Un bandeau ceignait son front et envelop- 
pait son visage. Ses yeux, entourés d'une meurtrissure due 
aux austérités de cette vie, lançaient, par moments, des 
rayons fiévreux, et leur calme habituel n'était qu'un voile.; 
Enfin, de cette femme, il ne restait que Tàme. 

— Ahl vous quitterez ce tombeau, vous qui êtes devenue 
ma viel Vous m'apparteniez, et n'étiez pas libre de vous 



188 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

donner, même à Dieu. Ne m'avez-vous p 
criGer tout au moindre de mes commandements? Mainte- 
nant, vous me trouverez peut-élre digne de cette pro- 
messe, quand vous saurez ce que j'ai fait pour vous. Je 
[ vous ai clierchée dans !e monde entier. Depuis cinq ans 
■ vous êtes ma pensée de tous tes instants, roccupalion dd 
ma vie. Mes amis, des amis bien puissants, vous le s: 
m'ont aidé de toute leur force à fouiller les couvents dqj 
la France, de ritalie, de l'fîspagne, de la Sicile, de l'A 
rique. Mon amour s'allumait plus vif à chaque recherC 
vaine; j'ai souvent fait de longs voyngiïs sur un tn 
espoir, j'ai dépensé ma vie et les plus larges battem^ 
de mon cœur autour des murailles noires de plusiefl 
cloîtres. Je ne vous parle pas d'une fidélité sans bornj 
qu'est-ce 7 un rien en comparaison des vœux inGnis I 
mon amour. Si vous avez été vraie jadis dans vos f 
mords, vous ne devez -pas hésiter à me suivre aujoi 
d'hui. 

— Vous oubliez que je ne suis pas libre, 

— Le duc est mort, répondit-il vivement. 
La sœur Thérèse rougit, 

— Que le ciel lui soit ouvert! dit-elle avec une i 
émotion; il a été généreux pour moi. Mais je ne ] 
pas de ces liens, une de mes fautes a été de vouloir 1 
briser tous sons scrupule, pour vous. 

— Vous parlez de vos vœux, s'écria le généra! en fri 
çant les sourcils. Je ne croyais pas que quelque c 
vous pesât au cœur plus que votre amour. Mais n'en à 
lez pas, Antoinette, j'obtiendrai du saini-père un bref J 
déliera vos serments. J'irai certes à Rome, j'implore! 



HISTOIRE DES TREIZE. 

3 les puissances de la terre; el, si Dieu pouvait d 
■e, je le... 

- Ne blasphémez pas. 

- Ne vous inquiétez donc pas de Dieu ! Ah ! j'aimeraigl 

i mieux savoir que vous franchiriez pour moi ces-l 
! que, ce soir même, vous vous jetteriez dans une ' 
'que, au bas des rochers. Nous irions être heureux je ( 
I sais où, au bout du monde! Et, près de moi, vous ' 
Jjieodriez à la vie, à la santé, sous les ailes de l'amour. 
-Ne parlez pas ainsi, reprit la sœur Thérèse, vous 
e que vous êtes devenu pour moi. Je vous aime 
1 mieux que je ne vous ai jamais aimé. Je prie Dieu 
B les jours pour vous, et je ne vous vois plus avec les 
E du corps. Si vous connaissiez, Armand, le bonheur 
K^uvoir se livrer sans honle à une amitié pure que 
:el Vous ignorez combien je suis heureuse 
jeler les bénédictions du ciel sur vous. Je ne prie 
9 pour moi : Dieu fera de moi suivant ses volontés. 
1 vous, je voudrais, au prix de mon éternité, avoir 
elque certitude que vous êtes heureux en ce monde, et 
9 vous serez heureux en Tautre, pendant tous les siè- 
. Ma vie éternelle est tout ce que le malheur m'a 
S à vous oFTrir. Maintenant, je suis vieillie dans les ' 
Ues, je ne suis plus ni jeune ni belle ; d'ailleurs, vous ' 
[triseriez une religieuse devenue femme, qu' 
int, môme l'amour maternel, n'absoudrait pas... Que ' 
z-vous qui puisse balancer les innombrables ré- 
gions accumulées dans mon cœur depuis cinq années, 
qui l'ont changé, creusé, flétriî J'aurais dû le donner ' 
Bios triste à Dieu ' 



r ' 



lOD SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

— Ce que je dirai, ma chère Antoinette! je dirai <; 
je t'aime, que l'affection, l'amour, l'amour vrai, le bon- 
heur de vivre dans un cœur tout à nous, eatièremetit à 
nous, saes réserve, est ai rare et si diOidle à reocontrer, ■ 
que j'ai douté de toi, que je t'ai soumise à de rudei 
épreuves; mais, aujourd'hui, je t'aime de toutes les puis 
sances de mon âme : si tu me suis dans la retraite, flà 
n'entendrai plus d'autre voix que la tienne, je ne verrai 
plus d'autre visage que le tien... 

— Silence, Armand I vous abr^ez le seul ÎHSta 
pendant lequel il nous sera permis de nous vtm" î 
bas. 

— Antoinette, veui-tu me suivreT 

— Mais je ne vous quitte pas. Je vis dans votre o 
mais autrement que par un intérêt de plaisir mondati 
de vanité, de jouissance égoïste; je vis ici pour vous, ] 
et flétrie, dans le sein de Dieul S'il est juste, vous s 
heureux... 

— Phrases que tout cela 1 Et si je te veux paie et flétrmfl 
Et si je ne puis être heureux qu'en te possédante Tu c 
naîtras donc toujours des devoirs en présence de I 
amant? 11 n'est donc jamais au-dessus de tout dans UmM 
cœur ï Naguère, tu lui préférais la société, toi, je ne s 
quoi; maintenant, c'est Dieu, c'est mon salut, 
sœur Thérèse, je reconnais toujours la duchesse ignorn 
des plaisirs de l'amour, et toujours insensible aous I 
apparences de !a sensibilité. Tu ne m'aimes pas, ta a*ë 
jamais aimé... 

— Ah! mon frère... 
i veux pas quitter cette tombe; tu aimes moi 



HISTOIRE DES TREIZE. 191 

âme, dîs-tu? Eh bien, tu la perdras à jamais cette âme, je 
me tuerai... 

— Ma mère, cria la sœur Thérèse en espagnol, je vous 
ai menti, cet homme est mon amant ! 

Aussitôt le rideau tomba. Le général, demeuré stupide, 
entendit à peine les portes intérieures se fermant avec 
violence. 

— - Ah I elle m'aime encore I s'écria-t-il en comprenant 
tout ce qu'il y avait de sublime dans le cri de la religieuse. 
Il faut l'enlever d'ici... 

Le général quitta l'île, revint au quartier général, il 
allégua des raisons de santé, demanda un congé et re- 
tourna promptement en France. 

Voici maintenant l'aventure qui avait déterminé la situa- 
tion respective où se trouvaient alors les deux person- 
nages de cette Scène. 

Ce que l'on nomme, en France, le faubourg Saint-Ger- 
main n'est ni un quartier, ni une secte, ni une institution, 
ni rien qui se puisse nettement exprimer. La place Royale, 
le faubourg Saint-Honoré, la Chaussée-d'Antin, possèdent 
également des hôtels où se respire l'air du faubourg Saint- 
Germain. Ainsi, déjà tout le faubourg n'est pas dans le 
faubourg. Des personnes nées fort loin de son influence 
peuvent la ressentir et s'agréger à ce monde, tandis que 
certaines autres qui y sont nées peuvent en être à jamais 
bannies. Les manières, le parler, en un mot la tradition ^ 
faubourg Saint-Germain est à Paris, depuis environ qua- 
rante ans, ce que la cour y était jadis, ce qu'était l'hôtel 
Saint-Paul dans le xiv® siècle, le Louvre au xv«, le Palais, 
l'hôtel Rambouillet, la place Royale au xvi% puis Versailles 



r 



SCENES DE LA Vlli PARISIENNE. 






m 



xvii= el au xvit!" siècle. A toutes les pliases de l'histoire, 
le Paris de la haute classe ei de la noblesse a eu son 
centre, comme le Paris vulgaire aura toujours le sien- 
Cette singularité périodique offre une ample matière aux 
réûesions de ceux qui veulent observer ou peindre les 
différentes zones sociales; et peut-être ne doit-on pas en 
rechercher les causes seulement pour justifier le caractère 
de cette aventure, mais aussi pour servir' à de graves inté- 
rêts, plus vivaces dans l'avenir que dans le présent, si 
toutefois l'expérience n'est pas un non-sens pour les partis 
comme pour la jeunesse. Les grands seigneurs et les gens 
riches, qui singeront toujours les grands seigneurs, ont, à 
toutes les époques, éloigné leurs maisons des endroits 
très-habités. Si le duc d'Uzès se bâtit, sous le règne de 
Louis XIV, le bel Iiôlel h la porte duquel il mit la fontaine 
rue Montmartre, acte de bienfaisance qui le rendit, 
iWiIre ses vertus, Fobjet d'une vénération si populaire, que 
le quartier suivit en masse son convoi, c'iisl que ce c 
de Paris élait alors désert. Mais, aussitôt que les fortil 
tions s'abattirent, que les marais situés au delà d 
levards s'emplirent de maisons, la famille d'Uzès ^ 
ce bel hôtei, habité de dos jours par un banquier. Pud 
noblesse, compromise au milieu des boutiques, abandc^ 
la place Royale, les alentours du centre parisien, et pa 
la rivière afin de pouvoir respirer à son aise dans le H 
bourg Suint-Germain, où d<5jà des palais s'élaient é 
autour de l'hôtel bàli par Luuis XiV au duc du Maiaejj 
Benjamin de ses légitimés. Pour les gens accoutumés à 
ilendeurs de la vie, est-il en effet rien de plus igod 
le liimuhe, la boue, les cris, la mauvaise odn 



HISTOIRE DES TREIZt;. 
l'étroiiesse des rues populeuses? Les liabiludes d'un quai 
lier marchand ou manufacturier ne sont-elles pas cott" 
stamment en désaccord avec les habitudes des grandsH 
Le commerce et le travail se couchent au moment o|| 
Paristocralie songe à dîner; les uns s'agiient bruyammeaj 
quand l'autre se repose ; leurs calculs ne se rencontra 
jamais, les uns sont la recette et l'autre est la dépeni 
De là des mœurs diamétralement opposées. Cette obsl 
vatîoD n'a rien de dédaigneux. Une aristocratie < 
quelque sorte la pensée d'une société, comme la bour- 
geoisie et les prolétaires en sont l'organisme et l'action. 
De là des sièges différents pour ces forces; et de leur 
antagonisme vient une antipathie apparente que produit 
la diversité de mouvements s'exerçant néanmoins dans un 
but corumua. Ces discordances sociales résultent si logi- 
quement de toute charte constitutionnelle, que le libéral 
le plus disposé à s'en plaindi'e, comme d'un attentat en- 
vers les sublimes idées sous lesquelles les ambitieux des 
classes inférieures cachent leurs desseins, trouveraient 
prodigieusement ridicule à M. le prince de Montmorency 
de demeurer rue Saint-Martin, au coin de la rue qui porte 
son nom, ou à M. le duc de Fitz-James, le descendant de 
la race royale écossaise, d'avoir son hOtel rue Marîe- 
Stuart, au coiu de la rue Monlorgueil. Sinl ul sunt, aiil 
non sint, ces belles paroles pontificales peuvent servir de 
devise aux grands de tous les pays. Ce fait, patent à chaque 
époque, et toujours accepté par le peuple, porte en lui 
des raisons d'État : i! est à la fois un effet et une cause, 
^^^un principe et une loi. Les masses ont un bon sens 
^Boa'elles ne désertent qu'au moment oîi les gens de maa-^d 



1U4 SCÈSES DE LA VIE PARISIENNE. 

vaisQ foi les passionnent. Ce bon sens repose sur des va 
léa d'uc ordre général, vraies à Moscou coranaeà Londri 
vraies à Genève comme à Calcutta. Partout, lorsque va 
rassemblerez des familles d'Inégale fortune sur un espa 
donné, voua Verrez se former des cercles supérieurs, d 
patriciens, des première, seconde et troisième sociéti 
L'égalité sera peut-être un droit, mais aucune puissac 
humaine ne saura le convertir en fait. Il serait bien uti! 
pour le bonbeur de la France d'y populariser cette pen» 
Aux masses les moins intelligentes se révèlent encore 
bienfaits de l'harmonie politique. L'tiarmooie est la 
de l'ordre, et les peuples ont un vif besoin d'ordre. 1 
concordance des choses entre elles, l'unité, pour tout di 
ea un mot, n'est-elle pas la plus simple expression i 
l'ordre? L'architecture, la musique, la poésie, tout da 
la France s'appuie, plus qu'en aucun autre pays, suf 
principe, qui, d'ailleurs, esi écrit au fond de son clair 
pur langage, et la langue sera toujours la plus infuillitl 
formule d'une nation. Aussi voyez-vous le peuple y ada 
tant les airs les plus poétiques, les mieux modulés; s'i 
tachant aux idi^es les p!>is simples ; aimant les mot 
incisifs qui contiennent le plus de pensées. La France ( 
le seul pays où quelque petite phrase puisse faire 
grande révolution. Les masses ne s'y sont jamais rt 
téi-'s que pour essayer de mettre d'accord les hommes, l 
choses et les principes. Ur, nulle autre nation ne se 
mieux la pensée d'unité qui doit exister dans lu vie arisl 
craiique. peut-être parce que nulle autre n'a mieux coi 
pris les nécessités politiques : l'histoire ne la trouva 
Jamais en arrière. La Fraice est souvent trompée, mi 



HISTOIRE I>B3 TREIZE. 

comme une femme l'est, par des idées généreuses, pi 
des sentiments chaleureux dont la portée écbappe d'al 
*u calcul. 

Ainsi déjà, pour premier trait caractéristique, le fai 
l*Ourg Saint-Germain a la splendeur de ses hôtels, 
Brands jardius, leur silence jadis en hannonie avec l! 
1* agni licence de ses fortunes territoriales. Cet espace mis 
sntre une classe et toute une capitale n'est-il pas une con- 
sécration matérielle des distances morales qui doivent les 
Séparer? Dans toutes les créations, la tête a sa place mar- 
quée. Si par basard uoe nation fait tomber son chef à ses 
pieds, elle s'aperçoit tût ou tard qu'elle s'est suicidée. 
*-orame les nations ne veulent pas mourir, elles travaillent 
siora à se refaire une tête. Quand la nation n'en a plus la 
force, elle périt, comme ont péri Rome, Venise et tant 
<l'autreg, La distinction introduite par la différence des 
*ïiœaTS entre les autres sphères d'activité sociale et ia 
sjahère supérieure implique nécessairement une valeur 
■'^etle, capitale, chez les sommités aristocratiques. Dès 
*I»i'en tout État, sous quelque forme qu'affecte le gouoer- 
**-einjnt, les patriciens manquent à leurs conditions de su- 
l^^iorité complète, i!s deviennent sans force, et le peuple 
'^s renverse aussitôt. Le peuple veut toujours leur voir 
^lix mains, au cœur et à la télé, la fortune, le pouvoir et 
*'*action; la parole, l'intelligence et la gloire. Sans ceti 
triple puissance, tout privilège s'évanouit. Les peuples: 
Comme les femmes, aiment la force en quiconque le» 
gonverne, et leur amour ne va pas sans le respect; 
n'accordent point leur obéissance à qui ne l'impose pi 
aristocratie mésestimée est comme un roi fainéai 






ISS 



SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 



un mari en jupon; elle est mille avant de n'être rien. , 
Ainsi, la séparation des grands, leurs mœurs tranchées; 
en un mol, le costume général des castes patriciennes est 
I tout à la fois le symbole d'une puissance réelle, et les rai- 
sons de leur mort quand elles ont perdu la puissance. 
Le faubourg Saint-Germain s'est laissé momentanément 
abattre pour n'avoir pas voulu reconnaître les obligatitHis ■. 
de son existence, qu'il lui était encore facile de perp< 
tuer. 11 devait avoir la bonne foi de voir à temps, comm 
le vit l'aristocratie anglaise, que les institutions ont leui 
années climatériques oîi les mêmes mots n'ont plus I 
mêmes significations, où les idées prennent d'autres vétf 
ments, et où les conditions de la vie politique changE 
totalement de (orme, sans que le fond soit essentiel 
ment altéré. Ces idées veulent des développements < 
appartiennent essentiellement à celte aventure, dans l 
quelle ils entrent et comme définition des causes et coma) 
explication des f^its. 

Le grandiose des châteaux et des palais aristocratiqacd 
le luxe de leurs déiaib, la somptuosité constante dof 
ameublements, l'aire dans laquelle s'y meut sans gène S 
sans éprouver de froissement l'heureux propriétaire, richj 
avant de naiire; puis l'habitude de ne jamais desceodi 
au calcul des intérêts journaliers et mesquins de l'ei 
tence, le temps dont il dispose, l'instruction sup^eiu 
qu'il peut prématurément acquérir; enfin, les tradiUoi; 
patriciennes qui lui donnent des forces sociales que s 
adversaires compensent à peine par des études, par u 
volonté, par une vocation tenaces : tout devrait ëlei 
J'âme de l'homme qui, dès le jeune âge, possède de td 



HISTOIRE DES TBEIZE. 

jes, lui imprimer ce hatit respect de lui-même don! 
indre conséquence est une noblesse de cceur ea liai 
3 avec la noblesse du nom. Cela est \Tai pour quel- 
i familles. Çà et là, dans le fauboiii^ Saint-Germain, 
Benconirent de beaux caractères, exceptions qui prou- 
I contre l'égoïsme général qui a causiî la perte de ce 
ide à part. Ces avantages sont acquis à l'aristociatie 
1, comme à toutes les elUorescences patriciennes 
B produiront à la surface des nations aussi longtemps 
Biles assiéront leur existence sur le domaine, le do-! 
tne-sol comme le domaine-argent, seule base 
e société réjjuliiire ; mais ces avantages ne demeurent 
s de toute sorte qu'autant qu'ils maintiennent 
^conditions auxquelles le peuple les leur laisse. C'est 
pKpèces de ficfs moraux dont la lenxtre oblige envers 
Souverain, et ici le souverain est certes aujourd'hui le 
le. Les temps sont changés, et aussi les armes. Le 
bieret à qui suQîsait jadis de porter la cotte de mailles, 
laobert, de bien manier la lance et de montrer son 
, doit aujourd'hui faire preuve d'intelligence; et, 
[| il n'était besoin que d'un grand cœur, il faut, de nos 
e crâne. L'an, la science et l'argent forment 
iangle social où s'inscrit l'écu du pouvoir, et d'où doit 
Sder la moderne aristocratie. Un beau théorème vaut 
^and nom. Les Rothschild, ces Fugger modernes, sont 
ices de fait. Un grand artiste est réellement un oli- 
garque, il représente tout un siècle, et devient presqui 
toujours une loi. Ainsi, le talent de la parole, les machini 
à haute pression de l'écrivain, le génie du poêle, la coi 
staDCe du commerçant, la volonté de l'homme d'État 



1 



i 



tas SCÈNES DE LA VfE PARISIENNE. 

concentre en lui mille qualités éblouissaotes, le glaive i 
géûéral, ces conquêtes personnelles faites par un seul ■ 
toute la société pour lui imposer, la classe arlstocratifl 
doit s'efforcer d'en avoir aujourd'hui le monopole, coma 
jadis elle avait celtii de la force matérielle. Pour rester ï' 
la tête d'un pays, ne faut-il pas être toujours digne de le 
conduire; en être l'âme et l'esprit, pour en faire agir Itun 
mains? Comment mener un peuple sans avoir l 
sances qui font le commandement? Que serait le Mt(f 
des maréchaux sans la force intrinsèque du capitaim q 
le tient à la matn? Le faubourg Saint-Germain a jot 
avec des b&tons, en croyant qu'ils étaient tout le pouTO 
Il avait renversé les termes de la proposition qui « 
mande son existence. Au lieu de jeter les insignes ( 
choquaient le peuple et de garder secrètement la force,?fl 
a laissé saisir la force à la bourgeoisie, s'est crampe 
fatalement aux insignes, et a constamment oublié les Ii 
que lui imposait sa faiblesse numérique. Une aristocrstM 
qui personnellement fait à peine le millième d'une soci 
doit aujourd'hui, comme jadis, y multiplier ses moyai 
d'aclion pour y opposer, dans les grandes crises, un p 
égal à celui des masses populaires. De nos joura, 
moyens d'action doivent être des forces réelloi 
des souvenirs historiques. Malheureusement, ei 
la noblesse, encore grosse de son ancienne puissance 4 
iiouie. avait contre elle une sorte de présomption dota 
éiait diSicile qu'elle se défendit. Peut-être est-ce un i 
f;iiiL national. Le Français, plus que tout autre bomm^ 
ni} conclut jamais en dessous de lui, il va du degré p 
icgae] i/ se trouve au degré supérieur : il plaint rw 



F— W. « 

HISTOIRE DES TREIZE. IBM 

ment les malheureux au-dessus desquels il s'élève, i! gémit 
toujours de voir tant d'heureux au-dessus de lui. Quoi- 
qu'il ait beaucoup de cœur, i) préfère trop souveat écouler 
son esprit. Cet instinct nali&nal, qui fait toujours aller les 
français en avant, cette vanité, qui ronge iem-s fortunes 
et les régit aussi absolument que le principe d'économie 
régit les llullandais, a dominé depuis trois siècles la no- 
l»le8se, qui, sous ce rapport, fut éminemment française. 
l-'homme du faubourg Saint-Germain a toujours conclu de 
** supériorité raatéiielle en faveur de sa supériorité intel- 
'sctuelle. Tout, en France, l'en a convaincu, parce que 
depuis l'établissement du faubourg Saint-Gennain, révoUi- 
tion aristocratique commencée le jour où la monarchie 
lUitta Versailles, le faubourg Saint-Germain s'est, sauf 
"ïlelques lacunes, toujours appuyé sur le pouvoir, qui 
Sera toujours en France plus ou moins faubourg Saint- 
■^GTmain; de là sa défaite en 1830. A cette époque, il était 
'^Omme une armée opérant sans avoir de base. Il n'avajl 
Point profilé de la paix pour s'implanter dans le cœur 
'^ nalioa. 11 péchait par un défaut d'instruction et par 
banque total de yne sur l'ensemble de ses intérêts. 
^Bait un avenir certain au profit d'un présent douteux. 
^oici peut-être la raison de cette fausse politique. Lu dis- 
tance physique et morale que ces supériorités s'efforçaient 
de maintenir entre elles et le reste de la nation a fatale- 
ment en pour tout résalfat, depuis quarante ans, d'enln 
tenir dans la baute classe le seutiœent personnel en tui 
le patriotisme de caste. Jadis, alors que la noblesse frai 
Çaise était grande, riche et puissante, les genlilshommi 
savaient, dans le danger, se choisir des chefs et leur obéi 






SOO SCËNES DELA VIE PARISIENNE. 

Devenus moindres, ils se sont montrés indiscipIinsblesïTI 
et, comme dans le Bas-Empire, chacun d'eux voulait être 
empereur; en se voyant tous égaux par leur faiblesse, ils 
se crurent tous supérieurs. Chaque famille ruinée par la 
Itévolution, ruinée par le partage égal des biens, ne pensa 
qu'à elle, au lieu de penser à la grande famille aristocra- 
tique, et il leur semblait que, si toutes s'enrichissaient, le 
parti serait fort. Erreur. L'argent aussi n'est qu'un signe 
de la puissance. Composées de personnes qui conservaient 
les hautes traditions de bonne politesse, d'élégance vraie^>iB 
de beau langage, de pruderie et d'orgueil nobiliaires, t 
harmonieavec leur existence, occupations mesquines quaf 
elles sont devenues le principal d'une vie de laquelle eé. 
ne doivent être que l'accessoire, toutes ces familles avail 
une certaine valeur intrinsèque, qui, mise en superûT 
ne leur laisse qu'une valeur nominale. Aucune de 1 
familles n'a eu le courage de se dire : « 
assez fortes pour porter le pouvoir? » Elles se sont jen 
dessus comme firent les avocats en 1830. Au lieu dd 
montrer protecteur comme un grand, le faubourg Sai 
Germain fui avide comme un parvenu. Du jinir où îll 
prouvé h la nation la plus intelligente du monde qu6^ 
noblesse restaurée organisait le pouvoir et le budget à a 
profit, ce jour, elle fut mortellement malade. Elle voaj 
élre une aristocratie quand elle ne pouvait plus I 
qu'mie oligarchie, deux systèmes bien différents, et 1 
comprendra tout homme assez habile pour lire atteat| 
ment les noms patronymiques des lords de la Cham 
haute. Certes, le gouvernement royal eut de bonnes înt4 
I lions; mais il oubliait constamment qu'il faut tout faîi 



IIISTOIRK DES TlitlZH. 






puloir au peuple, même son bonheur, et que la France, 

mnae capricieuse, veut être heureuse ou battue a son 

a. S'il y avait en beaucoup de ducs comme le duc de 

^val, que sa modestie a fait digne de son nom. le trûne 

i branche aînée serait devenu solide autant que l'est 

^lai de la maison de Hanovre. En IBlij, mais surtout en 

(20, la noblesse française avait à dominer l'époque la 

his instruite, !a bourgeoisie la plus anstocraliqae, le pays 

» plus feiîielle du monde. Le faubourg Saint-Germain 

tovait bien facilement conduire et amaser une classe 

)yenDe, ivre de distinctions, amoureuse d'art et de 

tence. Mais les mesquins nneneursde cette grande époque 

illigentielle Iiaïssaient tous l'art et la science. Ils ne 

rent même pas présenter la religion, dont ils avaient 

iFOin, sous les poétiques couleurs qui l'eussent fait ai- 

ir. Quand Lamartine, Lamennais, Montalembert et quel- 

B autres écrivains de talent doraient de poésie, réno- 

pieat ou agrandissaient les idées religieuses, tous ceux 

lî gftctiaient le gouvernement faisaient sentir l'amertume 

t la religion. Jamais nation ne fut plus complaisante. 

s était alors comme une femme fmiguée qui devieiit,^ 

eile; jamais pouvoir ne fit alors plus de maladresses 

(.France et la femme aiment mieux les fautes. Pour si 

int^rer, pour fonder un grand gouvernement oligar- 

bîque, la noblesse du faubourg devait se fouiller avec 

inne foi afin de trouver en elle-même la monnaie de 

raléon, s'éventrer pour demander aux creux de ses 

s un Richelieu constitutionnel; si ce génie n'était 

s en elle, aller le chercher jusque dans le froid grenier 

I il pouvait (Hre en train de mourir, et se l'assimili 



1 



.erj 



E08 SCËNKlt I)K LA VIE PARISIEKKE. ■ 

iximaie la Cliambre de» lords anglais s'assimile constan»* 1 
méat lu arialocralcs de hasard, puis ordonner à cet 
Uoiume d'ûire iiiipiacable, de retrancher les branches pour- 
ries, de receper l'arbre aristocratique. Hais, d'abord, le.. 
grand rystÈme du torysme anglais était trop iminene 
pour de petites lëtes ; et son importatioa demandait tro 
du temps aux FrangoiSi pour lesquels une réussite lei 
vaut un fiasco. D'ailleurs, loin d'avoir cette politique î 
demplrice qui va cherciier la force là oii Dieu l 
ces grandes petites gens haïssaient toute force qui oe \ 
nait pas d'eux; enfin, loin de se rajeunir, te faubourg 
SaiiU-Geimain s'est uvieilli. L'ôliquetle, inslitmion- de ee- 
i-onde ti&'fssité, pouvait étip maintenue si elle n'eût pSCU 
que dans les grandes occasions; mais l'étiquette devînt"" 
une lutte quotidienne, et, au lieu d'être uae question 
d'art ou de œagniliceiice , elle devint une question de 
pouvoir. S'il manqua d'abord au trône un de ces couseil- 
lers aussi grands que les circonstances étaient grande 
l'aristocratie manqua surtout de la connaissance de a 
intérêts généraux, qui aurait pu suppléer à tout. Elles*ai 
rfita duvsnt le mariage de M. de Talleyrand, le seul hoi 
qui eût une de ces têtes métalliques où se forgent an 
les systèmes politiques par lesquels revivent glorieo 
mODt les nations. Le faubourg se moqua des mÏDisa 
qui n'éuieot pas geuiilsiiommes, et ne donnait pasJ 
geutilshommes assez supérieurs pour être miaistrestf 
pouvait rendre des servict-s véritables au pays en eni 
blissani les justices de paix, eu ferlilisaDt le sol, 
Hruisuil des routes et des canaux, eu se faisant puiasai 
barriforiale agissante; mais il vendait ses terres pour jotif 



HISÏOIBE DES TREIZE, 
à la Buiirse. Il pouvait priver la bourgeoisie de ses homnu 
d'action et de talent, dont l'ambitioD minait le pouvoir,! 
ea leur ouvrant ses rangs; il a préféré les combattre, e| 
Bans ai-mes; car il a'avait plus qu'en tradition ce qu'il 
possédait jadis en réalité. Pour le malheur de cette 
blesse, il lui restait précisément assez de ses diverses foi 
(unes pour soutenir sa morgue. Contente de ses souvenirs, 
aucune de ces familles ne songea sérieusement à faire 
prendre des armes à ses aînés parmi le faisceau que le 
zn* siècle jetait sur la place publique. La jeunesse, exclue 
des affaires, dansait chez Madame, au lieu de continuer 
à Paris, par l'influence de talents jeunes, consciencieux, 
innocents de l'Empire et de la République, l'œuvre que 
les Cbefs de chaque famille auraient commencée dans les 
dépariements en y conquérant la recouoaissaQce de leurs 
titres par de continuels plaidoyers en faveur des intérêts 
locaux, en s'y conformant à l'esprit du siècle, en refon- 
dant la caste au goût du temps. Concentrée dans son fau- 
bourg Saint-Germain, où vivait l'esprit des anciennes 
oppositions féodales mêlé à ce3ui de l'ancienne cour, l'aris- 
tocratie, mai unie au château des Tuileries, fut plus facile 
il vaincre, n'existant que sur un point et surtout aussi mal 
constituée qu'elle l'était dans la Chambre des pairs. Tissue 
dans le pays, elle devenait indestructible; acculée dans 
son faubourg, adossée au château, étendue dans le budget, 
il suffisait d'un coup de hache pour trancher le fll de sa 
vie agonisante, et la plate figure d' un petit avocat s'avança 
pour donner ce coup de hache. Malgré l'admirable dis- 



4 



^omre de M. Royer-Collard, l'hérédité de la pairie et ses ^J 
^^■wats tombèrent sous les pasquinades d'un hommej^^ 



SCËNES DE LA VIE PARISIENNE. 

qui se vantait d'avoir adroitemect dispuLé quelques ti 
au bourreau, mais qui tuait maladroitement de grai 
institutions. 11 se trouve là des exemples et des ensetf 
meals pour l'avenir. Si l'oligarchie française n'avaiti 
une vie future, il y aurait je ne sais quelle cruauté t 
à la gébenner après son décès, et alors il ne faudrait | 
que penser à son sarcophage; mais, si le scalpel d 
rurgieus est dur à sentir, il rend parfois la vie aux e 
rauls. Le faubourg Saint-Germain peut se trouver j 
puissant persécuté qu'il ne l'était triomphant, s'il j 
avoir un chef et un système, 

Maintenant, il est facile de résumer cet aperçu ! 
politique. Ce défaut de vues larges et ce vaste esse 
(le petites fautes; l'envie de rétablir de hautes totl 
dont chacun se préoccupait-, un besoin réel de retH 
pour soutenir la politique; une soif de plaisir, qui am 
à l'esprit religieux, et nécessita des hypocrisies; les H 
tances partielles de quelques esprits élevés qui voyd 
juste et que contrarièrent les rivalités de cour; la noM 
de province, souvent plus pure de race que ne l'e 
noblesse de cour, mais qui, trop souvent froissa 
désalïectionna ; toutes ces causes se réunirent pourd 
'lier au faubourg Saint-Germain les mœurs les plual 
cordantes. Il ne fut ni compacte dans son syslènifl^ 
conséquent dans ses actes, ni complètement moru 
franchement hcendeux, ni corrompu ni corrupteur; Ul 
bandoonapas entièrement les questions qui lui nui 
et n'adopta pas les idées qui l'eussent sauvé. Enâo, ^ 
que débiles que fussent les personnes, le parti s'était n 
loinsarmé de tous les grands principes qui font laJ 



BISTOIBE DES TREIZE. 
des nations. Or, pour périr dans sa force, que faut-il êtrsfi 
Il fut difficile dans le choix des personnes présentées-, 
eut du bon goût, du mépris élégant; mais sa chute a'eul 
certes rien d'éclatant ni de chevaleresque. L'émigratic 
de 89 accusait encore des sentiments; eu 1830, l'émigri 
lion à l'intérieur n'accuse plus que désintérêts. Quelque 
hommes illustres dans les lettres, les triomphes de la tri- 
bune, M. de Talleyrand dans les congrès, la conquête 
d'Alger, et plusieurs noms redevenus historiques sur les 
champs de balaille, montrent à l'aristocratie française les 
moyens qui lui restent de se nationaliser et de faire en- 
core reconnaître ses litres, si toutefois elle le daigne. Chez 
les êtres organisés, il se fait un travail d'harmonie intime.. 
Un homme est-il paresseux, ia paresse se trahit en chacun 
de ses mouvements. De même, la piiysionomie d'une classa 
d'hommes se conforme à l'esprit général, à l'àme qui en 
anime le corps. Sous la Restauration, la femme du fau- 
bourg Saint-Germain ne déploya ni ia fière hardiesse que 
les dames de la cour portaient jadis dans leurs écarts, ni 
la modeste grandeur des tardives vertus par lesquelles 
elles expiaient leurs fautes, et qui répandaient autour 
d'fitles un si vif éclat. Elle n'eut rien de bien léger, rien 
de bien grave. Ses passions, sauf quelques exceptions, 
furent hypocrites; elle transigea, pour ainsi dire, avec 
leurs jouissances. Quelques-unes de ces familles menèrent 
la vie bourgeoise de la duchesse d'Orléans, dont le lit 
conjugal se montrait si ridiculement aux visiteurs du Pa- 
lais-Royal ; deux ou irois à peine continuèrent les mœur$. 
de la Régence, et inspirèrent une sorte de dégoiit à ^des: 
femmes plus habiles Qu'elles. Cette nouvelle grande dame 



1 

il 
1 



SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

u'eut aucune influence sur les mœurs : elle pouvait oéan- 
moins beaucoup, elle pouvait, en désespoir de cause, of- 
frir le spectacle imposant des femmes de l'aristocratie 
anglaise; mais elle hésita niaisement entre d'anciennes 
traditions, fut dévote de force, et cacha tout, même ses 
belles qualités. Aucune de ces Françaises ae put créer de 
salon oii les sommités sociales vinssent prendre des leçons 
du goût ot d'élégance. Leur voix, jadis si imposante ea 
I littérature, cette vivante expression des sociétés, y fut 
tout à fait nulle. Or, quand une littérature n'a pas de 
système général, elle ne fait pas corps et se dissout avec 
son siècle. Lorsque, dans un temps quelconque, il se 
trouve au milieu d'une nation un peuple à part ainsi con- 
stitué, l'historien y rencontre presque toujours une figure 
principale qui résume les venus et tes défauts de la masse 
à laquelle elle appartient : Coligny chez les huguenots, 
le coadjuteur au sein de la Fronde, le maréchal de Riche- 
lieu sous Louis XV, DanloQ dans la Teireur. Cette identité 
' de physionomie entre un homme et son cortège historique 
est dans la nature des choses. Pour mener un parti, na - 
faut-il pas concorder à ses idées? pour briller dans une 
époque, ne faut-il pas la représenter? De celle obligation 
constante où se trouve la tête sage et prudente des partis 
d'obéir aux préjugés et aux folies des masses qui en foui 
la queue dérivent les actions que reprochent certains his- 
toriens aux chefs de partis, quand, à distance des terribles 
ébulliiioDS populaires, ils jugent à fi'oid les passions les 
plus nécessaires à la conduite des grandes luttes sâcii* 
laires. Ce qui est vrai dans la comédie historique des 
siècles est également vrai dans la sphère plus étroite de» 



HISTOIRE DES TREIZE. 



partielles du drame naiional appela les Mœurs. 
-'Au commencement de Ja vie éphémère que 
faubourg Saint-Germain pendant la Restauration, et à la- 
quelle, si les considérations précédentes sont vraies, il ne 
sut pas donner de consistance, une jeune femme fut pas- 
sagèrement le type !e plus complet de la nature à la fois 
supérieure et faible, grande et petite, de sa caste. Celait 
one femme artificiellement instruite, réellement igno- 
ruite; pleine de sentiments élevés, mais manquant d'une 
pensée qui les coordonnât; dépensant les plus riches tré- 
sors de l'âme à obéir aus convenances; prête à braver la 
société, mais hésitant et arrivant à l'artifice par suite de 
ses scrupules; ayant pipa d'entêtement que de caractère, 
plus d'engouement que d'enthousiasme, plus de tête que 
de cœur; souverainement femme et souverainement co- 
quette. Parisienne surtout; aimant l'éclat, les fêtes; ne 
réfléchissant pas, ou réfléchissant trop lard; d'une impru- 
dence qui arrivait presque à de la poésie; insolente h 
ravir, mais humble au fond du cœur; affichant la force 
comme un roseau bien droit, mais, comme ce roseau, 
prête à fléchir sous une main puissante; parlant beaucoup 
de la religion, mais ne l'airoant pas, et cependant prête 
l'accepter comme un dénoOment. Comment expliquer une 
créature véritablement multiple, susceptible d'héroïsme, et 
miblîant d'être héroïque pour dire une méchanceté; jeune 
et suave, moins vieille de cœur que vieillie par les 
maximes de ceux qui l'entouraienl, et comprenant leur 
philosophie égoïste sans l'avoir appliquée; ayant tous les 
vices du courtisan et toutes les noblesses de la femme 
adolescente; se défiant de tout, et néanmoins se laissaat- 






i 



â 



p ^ ' V I I ^ 

î03 SCËNES DE LA VIE PARISIENNE. 

parfois aller à tout croire? Ne serait-ce pas toujours 
portrait inachevé que celui de cefte femme, en qud 
teintes les plus chaioyantes se heurtaient, mais en proJ 
sant une confusion poétique, parce qu'il y avait uoa 
mièrc diviue, un éclat de jeunesse qui donnait à ces ti 
I confus une sorte d'ensembieî La grâce lui servaild'ui^ 

tBien n'était joué. Ces passions, ces demi-passions, i 
velléiié de grandeur, cetie réalité de petitesse, ces s 
ments froids et ces élans clialeureux étaient naturel^ 
îessortaient de sa siluation autant que celle de l'arB 
Bratie à laquelle elle appartenait. Elle se comprenait t| 
seule ei se mettait orgueilleusement au-dessus du mod 
I à l'abri de son nom. Il y avait du moi de Médé 
I sa vie, comme dans celle de l'aristocratie, qui se n 
sans vouloir ni se mettre sur sou séant, ni tendre 1 
à quelque médecin politique, ni toucher, ni être (oued 
tant elle se sentait faible ou déjà poussière. La ducha 
de Langeais, ainsi se nommait-elle , était mariée det 
environ quatre ans quand In Bestauration fut consomm 
c'est-à-dire en 1816, époque à laquelle Louis Xfl 
éclairé par la révolutioii des Cent -Jours, comprit s 
tuation et son siècle, mali^ré son entourage, qui, 
moins, triompha plus tard de ce Louis XI moins la ba^ 
lorsqu'il fut abattu par la maladie. La duchesse d 
geais était une Navarreins, famille ducale qui, 
Louis XIV, avait pour principe de ne point abdiquer I 
tiire dans ses alliances. Les Tilles de cette maison | 
valent avoir tût ou tard, de môme que leur i 
I tabouret à la cour. A l'âge de dix-huit ans, Antoinette 
^^^avarreins sortit de la profonde retraite où elle avait vi 



HISTOiltE DES TREIZE. 209 

pour épouser le fl!s aîné du duc de Langfiais, Les deu», 
familles diaieot alors éloignées du monde; mais l'iiiva- 
aioii de la France faisait prâsumei" aux royalistes le re- 
tour des Bourbons comme la seule conclusiou possibli 
aux malheurs de la guerre. Les ducs de Navarreins et 
de Langeais, restés fidèles aui Bourbons, avaient noble- 
ment résisté à toutes les séductions de la gloire impé-, 
riale, et, dans les circonstances où ils se trouvaient 
lors de cette union, ils durent naturellemeut obéir à 
vieille politique de leurs familles. Mademoiselle Antoi- 
nette de Navarreins épousa duac, belle et pauvre, M. I( 
marquis de Langeais, dont le père mourut quelques moisj 
après ce maiiage. Au retour des Bourbons, les deux far- 
milles reprirent leur rang, leurs charges, leurs dignités à 
la cour, et rentrèrent dans le mouvement social, en de- 
hors duqiiel elles s'étaient tenues jusqu'alors. Elles de- 
vioreoi les plus éclatantes sommités de ce nouveau monde 
politique. Dans ce temps de lâchetés et de fausses con- 
versions, la conscience publique se plut à recoonaîire en 
ces deux familles la fidélité sans tache, l'accord entre la 
vie privée et le caractère politique, auxquels tous les 
partis rendent involontairemeot hommage. Mais, par un 
malheur assez commun dans les temps de transaction, les 
personnes les plus pures et qui, par l'élévation de leurs 
vues, la sagesse de leurs principes, auraient fait 
en France à la générosité d'une politique neuve et hardie, 
furent écartées des affaires, qui tombèrent entre les maii 
des gens iniéressés à porter les principes à l'extrême, 
pour faire preuve de dévouement. Les familles de Lan- 
geais et de Navarreins restèrent dans la haute sphi 



i 



910 SCÈNES DE LA VIE PARISIEtfNE. 

la cour, condamnées aux devoirs de l'éliquelle ainsi qu'a 
reproches et aux moqueries du libéralisme, accuséesJ 
se g^)rger d'Iiouneurs el de richesses, tandis que leur a" 
trimoine ne s'augmenta point, et que les libéralités J 
la liste civile se consumèrent en frais de représentatioS 
nécessaires à toute monarchie européenne, fùt-elle mai 
républicaine. En 1818, M. Le duc de Langeais commai 
dait une division militaire, et la duchesse avait, prèa d'à 
princesse, une place qui l'autorisait à demeurer à Paï 
loin de son mari, sans scandale. D'ailleurs, le duc avs 
outre son commandement, une charge à la cour, où îj 
venait, en laissant, pendant son quartier, le commai 
ment à un maréchal de camp. Le duc et la duchesse % 
vaienl donc entièrement séparés de fait et de cœur, 
rinsu du monde. Ce mariage de convention avait eub 
sort assez habituel de ces pactes de famille. Les deux i 
ractères les plus antipathiques du monde s'étaient troua 
en présence , s'étaient froissés secrètement, secrëtem 
blessés, désunis à jamais. Puis chacun d'eux avait oM 
sa nature et aux convenances. Le duc de Langeiùs, 
aussi méthodique que pouvait l'être le chevalier de I 
lard, se livra niéihodiquement à ses goûts, à ses plaisû 
et laissa sa femme libre de suivre les siens, après ave 
reconnu chez elle un esprit éminemment orgueilleui, i 
cœur froid, une grande soumission aux usages du moutj 
une loyauté jeune, et qui devait rester pure sous | 
yeux des grands parents, à la lumière d'une cour pro 
et religieuse. Il ût donc h Froid le grand seigneur du sihdk 
précédent, abandonnant à elle-même une femme dévia] 
■ÉBUX ans, olTensée gravement, et qui avait dans le eu 




^ — " 1 

HISTOIRE DES TREIZE. 21tfl 

tère une épouvantable qualité, celle de ne jamais pardon- 1 
ner uoe olîense quand toutes ses vanités de femme, quand 
son amour-propre, ses verlus peut-être, avaient été mé- 
connus, blessés occultement. Quand un outrage est public, 
une femme aime à Toublier. elle a des chances pour se t 
grandir, elle est femme dans sa clémence; 
femmes n'absolvent jamais de secrètes offenses, 
qu'elles n'aiment ni les lâchetés, ni les vertus, c 
amours secrètes. 

Telle était la position, inconnue du monde, dans 1 
quelle se trouvait madame la duchesse de Langeais, et 
à laquelle ne réfléchissait pas cette femme, lorsque vin- 
rent des fêtes données à l'occasion du mariage du duc de 
Berri. En ce momeol, la cour et le faubourg Saint-Ger- 
main sortirent de leur atonie et de leur réserve. Là com- 
mença réellement cette splendeur inouïe qui abusa le 
pouvemement de la Restauration. En ce moment, la du- 
chesse de Langeais, soit calcul, soit vanité, ne paraissait 
jamais dans le monde sans être entourée ou accompagnée 
de trois ou quatre femmes aussi distinguées par leur nom 
que par leur fortune. Reine de la mode, elle avait ses 
dames d'atour, qui reproduisaient ailleurs ses manières et 
son esprit. Elle les avait habilement choisies parmi quel- 
ques personnes qui n'étaient encore ni dans l'intim 
la cour, ni dans le cœur du faubourg Saint-Germain, et 
qui avaient néanmoins la prétention d'y arriver; simples 
dominations qui voulaient s'élever jusqu'aux 
tr6ne et se mêler aux séraphiques puissances de ia haute 
sphère nommée le pelil château. Ainsi posée, la duchesse 
de Langeais était plus fart£, elle dominait mieux, elle était] 



i 

;se I 
sitS 



912 SCÈNES DELA VIE PARISIENNE. 

plus en sûreié. Ses dames ia défendaient contre la i 
lomoie, et l'aidaient à jouer le détestable rôle de femm 
à la mode. Elle pouvait à son aise se moquer des hommes^A 
des passions, les exciter, recueillir les hommages doot h 
nourrit toute nature féminine, et rester maîtresse d'etlf 
même. 

A Paris, et dans la plus liante compagnie, la fem 
est toujours femme; elle vit d'encens, de tlatleries, d'h) 
neurs. La plus réelle beauté, la figure la plus admîru 
n'est rien si elle n'est admirée : un am< 
neries sont les attestations de sa puissance. Qu'est tr 
pouvoir ioconnu? Rien. Supposez la plus jolie femme seul 
dans le coin d'un salon, elle y est triste. Quand UDe^ 
ces créatures se trouve au sein des magniflcences social 
elle veut donc régner sur tous les cœurs, souvent taâ 
de pouvoir être souveraine heureuse dans un seul. 
toilettes, ces apprêts, ces coquetteries étaient faiti 
les plus pauvres êtres qui se soient rencontrés, d 
sans esprit, des hommes dont le mérite consistait ( 
une jolie figure, et pour lesquels toutes 1 
compromettaient sans proût; de véritables idoles de t 
doré qui, malgré quelques exceptions, n'avaient i 
antécédents des peljts-mallres du temps de la FrondeJ 
la bonne grosse valeur des héros de l'Empire, ni l'espi^ 
les manières de leurs grands-pères, mais qui voulaient 4J 
gratis quelque chose d'approcliant; qui étaient bra^ 
comme l'est la jeunesse fran<;aise, habiles sans doute s 
eussent été rais à l'épreuve, et qui ne pouvaient l 
être par le règne de vieillards usés qui les tenaient 1 
■bùère. Ce fut une époque froide, mesquine et sans p 



11^^ ". 

BISTOIRË DES TIIEIZË. 

Peut-être faut-i) beaucoup de temps à une restauratioiJ 
pour devenir une monarchie. 

Depuis dix-hulL mnis, la ductiesse de Langeais menîufl 
cette vie creuse, exclusivement remplie par le bal, par 1^ 
visites faites pour le bal, par des triomphes sans objet, ] 
par des passions éphémères, nées et mortes pendant une 1 
soirée. Quand elle arrivait dans un salon, les regards se ' 
concentraient sur elle, elle moissonnait des mots flatteurs, 
quelques expressions passioDOiScs qu'elle encourageait du ■ 
geste, du regard, et qui ne pouvaient jamais aller plus 
loin que l'épiderme. Son ton, ses manières, tout en elle 
faisait autorité. Elle vivait dans une sorte de fièvre de 'i 
vanité, de perpétuelle jouissance qui l'étourdissait. Elle 
allait assez loin en conversation, elle écoutait tout, et s 
dépravait, pour ainsi dire, à la surface du cœur. Revenue 
chez elle, elle rougissait souvent de ce dont elle a 
de telle histoire scandaleuse dont les détails l'aidaient & I 
discuter les théories de l'amour qu'elle no connaissait pas,l 1 
et les subtiles distinctions de la passion moderne, que^ 
de complaisantes hypocrites lui commentaient; car les 
femmes, sachant se tout dire entre elles, en perdent plus 
que n'en corrompent les hommes. Il y eut un moment où 
elle comprit que la créature aimée était la seule dont la 
beauté, dont l'esprit pussent être universellement i 
connus. Que prouve un mari? One, jeune fllle, une femme 
était ou richement dotée, ou biun élevée, avait une niera ' 
adroite, ou satisfaisait aux ambitions de l'homme; 
un amant est le constant programme de ses perfections ■ 
personnelles. Madame de Langeais apprit, jeune encore, 
qu'une femme pouvait se laisser aimer ostensiblement s; 



,1 
I 



su SCÈNES DE LA VIE PAIllSIENNE. 

âtre complice de ramour, sans l'approuver, sans le 
tenter autrement que par les plus maigres redevai 
de l'amour, et plus d'une sainte-nitouche 
moyens de jouer ces dangereuses comédies, La duchei 
eut donc sa cour, et le nombre de ceux qui l'adoraient 
la courtisaient fut une garantie de sa vertu. Elle était 
quette, aimable, séduisante jusqu'à la fîn de la fête, 
bal, de la soirée-, puis, le rideau tombé, elle se retrouvait 
seule, froide, insouciante, et néanmoins revivait le len- 
demain pour d'autres émotions également superficielles. 
Il y avait deux ou trois jeuues gens complètement abusés 
qui l'aimaient véritablement, et dont elle se moquait avec 
une parfaite insensibiliLtJ, Elle se disait: " Je suis aimée, 
il m'aime! » Cette certitude lui suffisait, Semblable à 
l'avare satisfait de savoir que ses caprices peuvent être 
exaucés, elle n'allait peut-être même plus jusqu'au désir. 
Un soir, elle se trouva chez une de ses amies intimes, 
madame la vicomtesse de Fontaine, une de ses humbles 
rivales qui la lialssajent cordialement et l'accompagnaient 
toujours : espèce d'amitié armée dont chacun se défie, et 
où les confidences sont habilement discrètes, quelquefois 
perfides. Après avoir distribué de petits saluts protecteurs, 
affectueux ou dédaigneux, de l'air naturel à la femme qui 
connaît toute la valeur de ses sourires, ses yeux tom- 
bèrent sur un homme qui lui était compIétementioconDU, 
mais dont la physionomie large et grave la surprit. 
sentit en le voyant une émotion assez semblable à 
de la peur. 
— Ma chère, demanda -t- elle à madame de Mai 
Hseuse, quel est ce nouveau venu? 



tom- 
)nDU, I 
EUa J 

I 




HISTOIRE DES THKIZE. !1S 

E- Un homme dont vous avez sans douce entendi 
î marquis de Montriveau. 
- Ah! c'est lui. 
Ile prit son lorgnon el l'examina fort impertinemment, 
comme elle eût fait d'un portrait qui reçoit des regarda et 
n'en reud pas. 

— Présentei-le-moi donc, il doit être amusant, 

— Personne n'est plus eonuyeui ni plus sombre, mai 
chère, mais il est à la mode. 

M. Armand de Montriveau se trouvait en ce moment, 
sans le savoir, l'objet d'une curiosité générale et le mé- 
ritait plus qu'aucune de ces idoles passagères dont Paris 
a besoin et dont il s'amourache pour quelques jours, afin 
de satisfaire cette passion d'engouement et d'enthou- 
siasme factice dont i) est périodiquement travaillé, Ar- 
mand de Montriveau était le fils «nique du général de 
Montriveau, mi de ces ci-devant qui servirent noblement 
la République, et qui périt, tué près de Joubert, à Novi. 
L'orphelin avait été placé par les soins de Bonaparte à 
l'école de Cliâlocs, et mis, ainsi que plusieurs autres fils 
de généraux morts sur le champ de bataille, sous la pro- 
tection de la République française. Après être sorti de 
cette école sans aucune espèce de fortune, il entra dans 
l'artillerie, et n'était encore que chef de bataillon lors du 
désastre de Fontainebleau. L'arme à laquelle appartenait 
Annand de Montriveau lui avait offert peu de chances 
d'avancement. D'abord, le nombre des officiers y est plus 
limité que dans les autres corps de l'armée; puis les opi- 
nions libérales et presque républicaines que professait 
rartillerie, les craintes inspirées à l'empereur par une' 



1 



1 



1 



, VIE PARISIENSE 



IH6 SCÈNE 

réunion d'hommea savanis accoutumés h réfléchir s'oppo^" 
Baient à la fortuoe militaire de la plupart d'entre eus. 
Aussi, contrairement aux lois ordinaires, les oCQciers par- 
venus au généralat ne furent-ils pas toujours les sujets 
les plus remarquables de l'arme, parce que. médiocres, 
ils dûonaient peu de craintes. L'artiUerie faisait un corps 
à part dans l'armée, et n'appartenait à Napoléon que sur 
s champs de bataille. A ces causes générales, qui peu- 
■*ent expliquer les retards éprouvés dans sa carrière par 
maud de Moniriveau, il s'en joignait d'autres inhérentes 
ia personne cl à son caractère. Seul dans le monde, 
,é dès l'Sge de vingt ans à travers cette tempête 
td'honimes au sein de laquelle vécut Napoléon, et n'ayant 
nucuD intérêt en dehors de lui-même, prêt à périr chaque 
(our, il s'était habitué à u'exister que par une esliiue in- 
^rieure et par le sentiment du devoir accompli. Il était | 
habituellement silencieux, comme le sont tous les hommes 
nîmides; mais sa timidité ne venait point d'un défaut de 
■courage, c'était une sorte de pudeur qui lui interdisait 
toute démonstration vaniteuse. Son intrépidité sur les 
jhamps de bataille n'étail point fanfaronne; il y voyait 
tout, pouvait donner tranquillement un bon avis à ses 
marades, et allait au-devant des boulets tout en se bais- 
sant à propos pour les éviter. 11 était bon, mais sa conte- 
nance le faisait passer pour hautain et sévère. D'une ri- 
gueur mathématique en toute chose, il n'admettait aucune 
composition hypocrite ni avec les devoirs d'une posilioD, I 
ni avec les conséquences d'un fait. Il ne se prêtait à rieil ' 
de honteux, ne demandait jamais rien pour lui; 
t£*él:iit un de ces grands hommes inconnus, assex p 



: DES TREIZE. 



^^ôphes pour mépriser la gloire, et qui vivent sans s'at- , 
tacher à la vie, parce qu'ils ne trouvent pas h développer 
leur force ou leurs sentiments dans toute leur étendue. 
Il était craint, estimé, peu aimé. Les hommes nous 
permettent bien de nous élever au-dessus d'eux, mais ils 
ne nous pardonnent jamais de ne pas descendre aussi 
bas qu'eux. Aussi le sentiment qu'ils accordent aux grands J 
caractères ne va-t-il pas sans un peu de haine et de ] 
crainte. Trop d'honneur est pour eux une censure tacite 
qu'ils ne pardonnent ni aux vivants ni aux morts. Après 
les adieux de Fontainebleau , Montriveau, quoique noble 
et titré, fut mis en demi-solde. Sa probité antique effraya 
le ministt-re de la guerre, où son attachement aux ,ser-i 
menis faits à l'aigle impériale était connu. Lors des Cent- 1 
Jours, il fut nommé colonel de la garde ei resta sur le j 
champ de bataille de Waterloo. Ses blessures l'ayant ro- 1 
tenu en Belgique, il ne se trouva pas à l'armée de la 1 
Loire; mais le gouvernement royal ne voulut pas recon- 
naître les grades donnés pendant les Cent-Jours, et Armand 
de Montriveau quitta la France. Entraîné par sou génie 
entreprenant, par cette hauteur de pensée que, jusqu'a- 
lors, les hasards de la guerre avaient satisfaite, elpa9-^>l 
sionné par sa rectitude instinctive pour les projets d'une j 
grande utilité, le général de Montriveau s'embarqua d 
le dessein d'explorer la haute Egypte et les parties incon- 1 
nues de l'Afrique, les contrées du centre surtout, qui ex- 1 
citent aujourd'hui tant d'intérêt parmi les savants. Son 
expéiUtion scientifique fut longue et malheureuse. Il avait 

I recueilli des notes précieuses destinées à résoudre 
problèmes géographiques ou industriels si ardeauji^sa 



i 

1 

I 

i 

a 
t 

3re ie8^_ 



lont*^^ 



îlg SCENES DE LA VJE PARISIENNE. 

cberchës. el il éiait parvenu, dou sans avoir surmonl 
bien des obataclea, jusqu'au cœiir du l'Afrique-, lorsqu'il 
tomba par trahison au pouvoir d'une tribu sauvage, il fut 
dépouillé de tout, mis en esclavage et promené psndaol 
deux années à travers les déserts, menacé de mort à 
tout moment et plus maiiraiié que ne l'est un animal dont 
s'amusent d'impitoyables enfants. Sa force de corps et sa 
constance d'âme lui firent supporter toutes les horreurs 
de sa captivité; mais il épuisa presque toute son énergi» 
dans sou évasion, qui fut miraculeuseï U atteignit la 
lonie française du Sénégal, à demi mort, en hailloDS, 
n'ayant plus que d'informes souvenirs. Les immea! 
sacrifices de son voyage, l'étude des dialectes de l'Afrii 
ses découvertes et ses observations, tout fut j^erdu. 
seul fait fera comprendre aes souiïraacoa. Peutiaat qui 
ques jours, les enfants du cbeik de la irîbu dont il 
l'esclave s'amusèrent à prendre sa lêie pour but dans; 
jeu qui consistait à jeter d'assez loin des osselets de 
val, et à les y faire tenir. Monlriveau revint à Paris 
le milieu de l'année 1818, il s'y trouva ruioé, sans pro( 
teurs. et n'en voulant pas. il serait mort vingt fois 
de solliciter quoi que ce fût, même la reconnaissance 
ses droits acquis. L'adversité, ses douleurs avaient à6\ 
loppé son énergie jusque dans les petites choses, et l'I 
bitude de conserver sa dignité d'homme en face de 
être moral que nous nommons la conscience duni 
pour lui, du prix aux actes eu apparence les plus in* 
renta. Cependant, ses rapports avec les principaux i 
^de Paris et quelques militaires inslnuls firent eoiui 
^^msoii niériie et ses aventures. Les particularités àa- 



HISiTOIRB DES TBEIZE. 

et. de sa captivité, celles de son voyage attestaient 
tant de saûg-froid, d'esprit et de courage, qa*il acgaiE, 
saiis le savoir, cette célébrité passagère dont les salons 
de Paris sont si prodigues^ mais qui demande des efforts 
jnûuis auE Kitistea quand ils veulent lu perpétuer. Vers la 
fia de cette année, sa position ciiangea subitement. De- 
pauvre, il devint riche, ou du moins il eut extérieuremont 
tous les avantages de lu ricliesse. Le gouvernement royal, 
qui cherchait à s'attacher les hommes de mérite afin de 
donner de la force à l'année, lit alors quelques conces- 
sions aux. anciens officiers dont la loyauté et le caractèrqj 
connus oflTraient des garanties de fidélité. M. de Moalii- 
veau fut rétabli sur les cadres, dans son grade, reçut aa^ 
solde arriérée et fut admis dans la gai'de royale. Ces 
faveurs arrivèrent successivement au marquis de Mon- 
triveau sans qu'il eût fait la moindre demande. Des amis 
lui épargnèrent les démarches personnelles ^uaqueiles il 
se surait refusé. Puis, conti'airement à ses habitudes, 
qui se modifièrent tout à coup, il alla dans le monde, 
oà il fut accueilli favorablement, et où il rencontra par- 
toot les témoignages d'une haate estime. Il semblait avoir 
trouvé quelque dénoûment pour sa vie; mais chez lui 
toiB se passait en l'homme, il n'y avait rien d'extérieuc. | 
n portait dans la société une ligure grave et recoeillie^ 
^eiseieuse et froide. Il y eut beaucoup de succès, préci- 
sément parce qu'il tranchait fortement sur la masse dea 
physionomies convenues qui meublent les salons de Paris, 
où il fut effectivement tout neuf. Sa parole avait la cou—, 
langage des gens solitaires ou des sauvages. Set 1 
ï\é. fut prise pour do la hauteur et plut beaucoup, tu 



1 
=1 



i 



ou n ti 
■■Uil 



1 



^20 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

était quelque chose d'étrange et de grand, et les femnuM'^ 
furent d'autant plus généralement éprises de ce caractère 
original, qu'il échappait à leurs adroites flatteries, à ce 
manège par lequel elles circonviennetit les hommes leS' } 
plus puissants et corrodent îes esprits les plus inflexibles 
M. de Montriveau ne comprenait rien à cespeiitesa 
geries parisiennes, et son âme ne pouvait répondre qu'« 
sonores vibrations des beaux sentiments. Il eût proBj 
tement été laissé là, sans la poésie qui résultait de j 
aventures et de sa vie, sans les prôneurs qui le vanta 
à son ÎDsu, sans le triomphe d'amour-propre qui a 
dait la femme dont il s'occuperait. Aussi la curiosité | 
la duchesse de Langeais était-elle vive autant que nat^ 
relie. Par un effet du hasard, cet homme l'avait i 
ressée la veille, car elle avait entendu raconter la v 
une des scènes qui, dans le voyage de M. de Mood 
veau, produisaient le plus d'impression sur les inob3 
imaginations de femme. Dans une excursion vers '! 
sources du Nil, M. de Montriveau eut avec un de fl 
guides le débat le plus extraordinaire qui se conoat 
dans les annales des voyages. Il avait un désert à t 
verser, et ne pouvait aller qu'à pied au lieu qu'il i 
explorer. Un seul guide était capable de l'y menei 
qu'alors aucun voyageur n'avait pu pénétrer daDS ï 
partie de la contrée, où l'intrépide officier pi 
trouver la solution de plusieurs problèmes scientîÛqti 
Malgré les représentations que lui firent et les vieillai 
du pays et son guide, il entreprit ce terrible voyaj 
S'armant de tout son courage aiguisé déjà par l'aoooi 
"iiorrJb)es difCculIés à vaincre, il partit au malin. Kpt 



^^H m&TOIHli: DES TREIZE. 29^1 

^P^wr marché penilaiil une journée entière, i! se coucha Iff^^ 
soir sur le sable, éprouvant une fatigue ÎQCOOQue, causée f 
par la mobilité du sol, qui semblait à chaque pas fuir 
sous lui. Cependant, il savait que, le lendeaiain, il lui 
faudrait, dès l'aurore, se remettre en route; mais son 
guide lui avait promis de lui faire atteindre, vers le milieu 
du jour, le but de son voyage. Cette promesse lui donna 
du courage, lui 6t retrouver des forces, et, malgré ses 
souffrances, il continua sa route, en maudissant un peu 
la science; mais, honteux de se plaindre devant son guide, 
il garda le secret de ses peines. 11 avait déjà marché 
pendant le tiers du jour lorsque, sentant ses forces épui- 
sées et ses pieds ensajiglaïués par la marche , il demanda 
s'il arriverait bientôt. <i Daus uoe heure, n lui dit le 
guide. Armand trouva dans Eon ârae pour une heure de^ 
1^ force, et continua. L'heure s'écoula sans qu'il aperçût^ 
\ Oifinte à l'horizon, horizon de sable aussi vaste que l'eaJ 
celui de la pleine mer, les palmiers et les montagnd 
dont les cimes devaient annoncer le terme de soq 
voyage. 11 s'arrêta, menaça le guide, refusa d'aller pltu 
loin, lui reprocha d'être son meurtrier, de l'avoir trompa 
puis des larmes de rage et de fatigue roulèrent sur ses 
joues enflammées; il était courba par la douleur renais* 
santé de la marche, et son gosier lui semblait copgulH 
par la soif du désert. Le guide, immobile, écoutait sef 
plaintes d'un air ironique, tout en étudiant, avec l'a^ 
parente indifférence des Orientaux, les imperceptibles ac- 
cidents de ce sable presque noirâtre comme est l'or bruni. 
— Je me suis trompé, reprit-il froidement. Il y a trop 
longleiBps que j'ai fait ce chemin pour cyia \e -çu-^hs»: ^ 



SHi SCÈNES DK LA VIE PARISIENNE. 

reconitaîire les traces; nous 3 sommes bien, mais H t. 
encore inavcUer pendant doux lieiires. 

— Cet liomme a raison, pensa M. de Montriveaii. 
Puis il se remît en route, saivanl avec peine TAfriq 

impiioyable, auquel il semblait lié per un Ql, commel 
condamné l'est in visiblement au bourreau. Mais les da 
heures se passent, le Français a dépensé ses demiâl 
gouttes d'énergie, et l'horizon est pur, et il n'y voiO 
palmiers ni montagnes, li ne trouve plus ni cris 
aemenis, il se couche'olors sur le sable pour mourir; 1 
ses regardai eussent 'épouvanté l'homme le plus intrépii 
il semblait annoncer qu'il ne voulait pas mourir seul. I 
guide, comme nn vrai dtoon, lui répondait par un c 
d'œil calme, empreint de puissance, et le laissait étem 
en »yaiH soin de se tenir à une distance qui Ini perd 
d'échapper au désespoir de sa victime. Enfin M. de Mon- 
triveau trouva quelques forces ponr une dernière impré- 
cation. Le guide se rapprocha de lui, leregarda fixemenl. 
lui imposa silence et lui dit : 

— N'ss-tu pas voulu, malgré noua, aller là où je te 
mène? Tu me reproches de te tromper; si je ne l'a-vais 
pas fait, tu ne serais pas venu jusqu'ici. Veux-tu la vérité, 
la voici. NoDB avons encore cinq heures de marche, et 
nous ne poovons plus retourner sur nos pas. Sonde too 
cœur, si lu n'as pus aeseK de courage, voici mon poignard. 

Surpris par cette eUroyable entente de la douleur et 
de la force humaine, H. de Honiriveau ne voulut pas se 
trouver au-dessous d'un barbare; et. puisant dans son or- 
gueil d'Européen une nouvelle dose de courage, il se 
releva pour suivre son çuide. Les cinq heures élaienl 



^^Bfàrées, 



HIBTOIBE DES TREIZE. 



, M. de Motitriveau n'apercevait rien encore, 
"toarna vers le giiide un œil moiiranl; mais, alors, le 
bien |p prît sur ses épaules, l'éleva de quelques pie( 
et lui fit voir, à une centaine de pas, un lac entouré 
■verdure et d'une admirable forêt, qu'illuminaient les fèl 
«tu soleil couchant. Ils étaient arrivés à quelque distanl 
d'une espèce de banc de granit immense, sous lequel 
paysage sublime se trouvait comme enseveli. Armand ci 
renaître, et son guide, ce géant d'intellige 
rage, acheva son œuvre de dévouement en le portant 
travers les sentiers chauds et polis à peine tracés sur le 
granit. 11 voyait d'un côté l'enfer dessables, et de l'autre 
le paradis terrestre de lu plus belle oasis qui fût en 
déserts. 

La duchesse, déjà frappée par l'aspect de ce poéliqul 
personnage, le fut encore bien plus en apprenant qu'elfe 
voyait en iui le marquis de Montriveau, de qui elle avait 
rêvé pendant la nuit. S'être trouvée dans les sables brù-. 
lants du désert avec lui, l'avoir eu pour compagnon de 
cauchemar, n'était-ce pas chez une femme de cotte nature 
un délicieux présage d'amusement? Jamais homme n'eut 
mieux qu'Armand ia physionomie de son caractère, et us 
pouvait plus justement intriguer les regards. Sa tête. 
grosse et carrée, avait pour principal trait caractérîstiqi 
une énorme et abondante chevelure noire qui lui en' 
loppait la figure de manière à rappeler parfaitemimt 
I général Kléber. auquel il ressemblait par la vigueur de 
front, par la coupe de son visage, par l'audace tranquille 
■4o6 yeux et par l'espèce de fougue qu'exprimaient sas 
^ts saillants. Il était petit, large de buste, muscul 



quH 
elfe il 
vait 
>rù-, 

I de 

;ure i' 

eut 

: DS 
tête, 
tiqa^ 

nt jI^P 
esfl^^ 
]uilte 

lit sas |i 
^uteflEH 



22i SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

comme un lion. Quand il marchait, sa pose, sa démarche 
le moindre geste trahissait et je ne sais quelle sécurité J 
force qui imposait et quelque chose de despotique. 1 
paraissait savoir que rien ne pouvait s'opposer à*sa i 
lonté, peut-être parce qu'il ne voulait r 
Néanmoins, semblable à tous les gens réellement fortsj 
était doux dans son parler, simple dans ses manières,] 
naturellement bon. Seulement, toutes ces belles qualtfl 
I semblaient devoir disparaître dans les circonstances gran 
où l'homme devient implacable dans ses sentiments, 
dans ses résolutions, terrible dans ses actions. Un ob: 
valeur aurait pu voir dans la commissure de ses lèvres 
un retroussement habituel qui annonçait des penchants 
à l'ironie. 

La duchesse de Langeais, sachant de quel prix passager 
était !a conquête de cet homme, résolut, pendant le peu 
de temps que mit la duchesse de Maufrigneuse à l'aller 
prendre pour le lui présenter, d'en faire un de ses amants, 
de lui donner le pas sur tous les autres, de l'attacher k s 
personne et de déployer pour lui toutes ses coquetteries 
Ce fut une fantaisie, par caprice de duchesse avec leqi 
Lope de Véga ou Calderon a fait le Chien du jardind 
Elle voulut que cet homme ne filt à aucune femme,} 
n'imagina pas d'être à lui. La duchesse de Langeais avi 
reçu de la nature les qualités nécessaires pour jouer lei 
rôles de coquette, et son éducation les avait encore p 
fectioonées. Les femmes avaient raison de l'envier, et V 
hommes de l'aimer. 11 ne lui manquait rien de ce < 
peut inspirer l'amour, de ce qui le justifle et de ce qui fi 
irp6tue. Son genre de beauté, ses manières, son parlei 



Kjpei 



BISTOIRE DBS TREIZE. S35 

sa pose, s'accordaient pour la douer d'une coquetterie na- 
turelle, qui, chez une fename, Semble fiire la conscieuce 
de son pouvoir, Elle était bien faite, et décomposait peut- 
être ses mouvements avec trop de complaisance, seule af- 
fectation qu'on lui pût reprocher. Tout en elle s'harmoniait, 
depuis le plus petit geste jusqu'à la tournure particulière 
de ses phrases, jusqu'à la manière hypocrite doQt elle 
jetait son regard. Le caractère prédominant de sa physio- 
nomie était une noblesse éli^gante, que ne détruisait pas 
la mobililé toute française de sa personne. Cette attitude 
incessamment changeante avait un prodigieux attrait pour- 
les hommes. Elle paraissait devoir être la plus délicieuse 
des maîtresses en déposant son corset et l'attirail de sa 
représentation. En effet, toutes les joies de l'amour esis- 
taîeot en germe dans la liberté de ses regards expressifs, 
dans les câiineries de sa voix, dans la grâce de ses paroles. 
Elle faisait voir qu'il y avait en elle une noble courtisane, 
que démentaient vainement les religions de la duchesso. 
Qui s'asseyait près d'elle pendant une soirée la trouvail 
tour à tour gaie, mélancolique, sans qu'elle eût l'air d« 
jouer ni la mélancolie ni la gaieté. Elle savait être 
gré affable, méprisante, ou impertinente, ou confiante. 
Elle semblait bonne et l'était. Dans sa situation, rien ne 
l'obligeait à descendre à la méchanceté. Par moments, 
elle se montrait tour à tour sans déflaoce et rusée, tendre 
à émouvoir, puis dure et sèche à briser le cœur. Mais, 
tiour la bien peindre, ne faudrait-il pas accumuler toutes 
Jes antithèses féminines; en un mot, elle était ce qu'elle 
voulait être ou paraître. Sa figure, un peu trop longue, 
avait de la grâce, quelque chose de fin, de 



t-,j 
''I 

s 
a 



>^^^ 



^rSP 



SCÈNES DE LA VIE PRRISJEMNE. 






ippelail les ligures da moyen âge. Son teint é(ait f 
légèrement rosé. Tout en elle péchait, pour ainsi à 
un excès de délicatesse. 

M. de Montrîveau se laissa com plaisamment pi 
à la ditchesse de Langeais, qni, suivant riiabitude des 
personnes auxquelles un goùl exquis fait éviter les bana- 
lités, l'accueillit sans l'accabler ni de questions ni de com- 
pliments, mais avec une sorte de grSce respectueuse qai 
devait flatter un homme supérieur, car la supériorité sup- 
pose chez un homme un peu de ce tact qui faiL deviner 
aux femmes tout ce qui est sentiment. Si elle manifesta 
quelque curiosité, ce fut par ses regards ; si elle compli- 
menta, ce fut par ses manières; et elle déploya cette 
■chatterie de paroles, cette fine envie de plaire qu'elle 
savait montrer mieus que personne. Mais toute sa conTer- 
Bation ne fut, en quelque sorte, que le curps de la lettre, 
il devait y avoir un post-scrîptum où la pensée principale 
allait être dite. Quand, après une demi-heure de cause- 
ries insignilianies, et dans lesquelles l'accent, les sourires 
donnaient seuls de la valeur aux mois, M. de Monlriveaa 
parut vouloir discrètement se retirer, la dudtesse le retint 
par un geste expressif. 

— Monsieur, lui dit-elle, je ne sais si le peu d'instants 
pendant lesquels i"ai eu le plaisir de causer avec vous 
vous ont offert assez d'attrait pour qu'il me soit permis 
de vous inviter h venir chez moi; j'ai peur qu'il n'y titiM 
beaucoup d'^oîsme à vouloir vous y posséder. 'Si jM 
assftz heureuse pour que vous vous y plussiez, vooB '% 

inveriez toujours le soir jusqu'à dix heures. 

7es phrases fareni dites d'uu ton si coquet, que M. 



BISTOIRE DES TREIZE. 257 

Ifontriveau ne pouvait se défendre d'accepter rînvitation. 
Qaand il se rejeta dans les groupes d'hommes qui se te- 
naient à quelque distance des femmes, plusieurs de ses 
amis le félicitèrent, moitié sérieusement, moitié plaisam- 
ment, sur l'accueil extraordinaire que lui avait fait la du- 
*.hesse de Langeais. Cette difiBcile, cette illustre conquête 
était décidément faite, et la gloire en avait été réservée 
à Tartillerie de la garde. 11 est facile d'imaginer les bonnes 
et mauvaises plaisanteries que ce thème, une fois admis, 
suggéra dans un de ces salons parisiens où l'on aime tant 
à s'amuser, et où les railleries ont si peu de durée, que 
chacun s'empresse d'en tirer toute la fleur. 

Ces niaiseries flattèrent, à son insu, le général. De la 
place où il s'était mis, ses regards furent attirés par mille 
réflexions indécises vers la duchesse ; et il ne put s'empê- 
cher de s'avouer à lui-même que, de toutes les femmes 
dont la beauté avait séduit ses yeux, nulle "ne lui avait 
offert une plus délicieuse expression des vertus, des dé- 
fauts, des harmonies que l'imagination la plus juvénile 
puisse vouloir en France à une maîtresse. Quel homme, 
en quelque rang que le sort Fait placé, n'a pas senti dans 
son âme une jouissance indéfinissable en rencontrant, chez 
une femme qu'il choisit, même rêveusement, pour sienne, 
les triples perfections morales, physiques et sociales qui 
lui permettant de toujours voir en elle tous ses souhaits 
accomplis? Si ce n'est pas une cause d'amour, cette flat- 
teuse réunion est sans contredit un des plus grands véhi- 
cules du sentiment. Sans la vanité, disait un profond mo- 
raliste du siècle dernier, l'amour est un convalescent. Il 
y a certes, pour l'homme comme pour la femme, un trésor 



^^JDI 



32S SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

de plaisirs dans la supériorité de la personne aimée, N'e 
ce pas beaucoup, pour oe pas dire tout , de savoir < 
notre amour-propre ne souffrira jamais en elle; qu'el 
est assez noble pour ne jamais recevoir les blessures d'iB 
coup d'œil méprisant, assez riche pour être entourée d'à 
éclat égal à celui dont s'environnent même les rois épbf 
mères de la ûoance, assez spirituelle pour ne jamais éd 
humiliée par une une plaisanterie , et assez belle [ 
être la rivale de tout son sexe? Ces réflexions, un hom^ 
les fait en un clin d'œil. Mais, si la femme qui I 
inspire lui présente en môme temps, dans l'avenir del 
précoce passion, les changeantes délices de la grâce, 1^ 
génuité d'une ame vierge, les mille plis du vêtement d 
coquettes, les dangers de l'amour, n'est-ce pas à remii 
le cœur de l'homme le plus froidï Voici dans quelle sit^ 
ti'on se trouvait en ce moment M. de Montriveau, relatia 
ment à la femme, et le passé de sa vie garantît en queiffl 
sorte h bizarrerie du fait. Jeté jeune dans l'ouragan ^ 
guerres françaises, ayant toujours vécu sur l< 
bataille, il ne connaissait de la femme que ce qu'un vo] 
geur pressé, qui va d'auberge en auberge, peut connal^ 
d'un pays. Peut-être aurait-il pu dire de sa vie ce que Vfl 
taire disait à quatre-vingts ans de la sienne, et n'avaiq 
pas trente-sept sottises à se reprocher? 11 était, h son S 
aussi neuf en amour que l'est un jeune homme qui vid 
de lire Faublas en cachette. De la femme, il savait I 
mais, de l'amour, il ne savait rien ; et sa virginité de 8< 
timent lui faisait ainsi des désirs tout nouveaux. Quelqdj 
bommes. emportés par les travaux auxquels li 

loés la misère ou l'ambition, l'art ou la science, com 



5rale en _ 
lu pays, ^m 
i par uo^l 



^ ' ' — ! 

HISTOIRE DES TREIZE. 919 

M. de MoQlrîveau avait élé emporté par le cours de la 
guerre et les événements de sa vie, connaissent cette sin- 
gulière situation, et l'avouent rarement. A Paris, tous les 
hommes doivent avoir aimé. Aucune femme n'y veut de 
ce dont aucune n'a voulu. De la crainte d'être pris pour 
un sot procèdent les mensonges de la fatuité générale en 
France, où passer pour un sot, c'est ne pas être du pays. 
En ce moment, M. de Montriveau fut à la fois saisi par uo' 
vioieiit désir, un désir grandi dans la chaleur des 
et par un mouvement de cœur dont il n'avait pas encore' 
connu ta bouillante étreinte. Aussi fort qu'il était violent, 
cet homme sut réprimer ses émotions; mais, tout en cau- 
sant de choses indifférentes, il se retirait en lui-même, et 
se jurait d'avoir celte femme, seule pensée par laquelle il 
pouvait entrer dans l'amour. Son désir devint un serment 
fait à' la manière des Arabes avec lesquels il avait vécu, 
et pour lesquels un serment est un contrat passé entre 
eux et toute leur destinée, qu'ils subordonnent à la réus- 
site de l'entreprise consacrée par le serment, et dans 
laquelle ils ne comptent même plus leur mort que comme 
un moyen de plus pour le succès. Un jeune homme se 
serait dit : " Je voudrais bien avoir la duchesse de Lan- 
geais pour mailressel » un autre : u Celui qui sera aimé 
de la duchesse de Langeais sera un bien heureux coquin ! 
Mais le général se dit : i< J'aurai pour maîtresse madame 
de Langeais, h Quand on homme vierge de cœur, et pour 
qui l'amour devient une religion, conçoit une semblabli 
pensée, il ne sait pas dans quel enfer il vient de mettre le 
pied. 

^ de Montriveau s'échappa brusquement du salon, 



et.^H 



230 SCÈNES VE LA VIE PABISFEMNE. 

revint chez lui dévoré par les premiers accès de sa pre- 
mière fièvre amonreuse. Si, vers le milieu de Tâge, on 
homme garde encore Ira croyances, les illuaioDs. les firaii- 
ctiises, l'impétuosité de l'enfance, son premier geste est, 
pour ainsi dire, d'avancer la main pour s'emparer da ce 
qu'il désire; puis, quand il a sondé les distances presqae 
■impossibles à franchir qui l'en séparent, il est saisi, conuns 
Ibs enfants, d'une sorte d'étonneroenton d'impatience qoi 
.unique de la valeur à l'objet souhaité, il tremble ou 
B pleure. Aussi, le lendemain, après les plus orageuses 

Sflexioas qui lui eussent bouleversé l'àme, Armand ds 

mtriveau se trouva-l-il sous le joug de ses sens, que 

nncenira la pression d'un amoor vrai. Cette femme si 

rvalièrement traitée ta veille était devenue, le lendemain, 
Pie plus saint, le plus redouté des pouvoirs. Elle fut dès 
lors pour lui le monde et la vie. Le seul souvenir des pha 
légères émotions qu'elle Un avait données faisait pâlir sas 
plus grandes joies, ses pi us vives douleurs jadis ressenties. 
Les révolutions les plus rapides ne troublent que les inté- 
rêts de l'homme, tandis qu'une passion en renvei'se les 
sentiments. Or, pour ceux qui vivent plus par le senti- 
ment que par riniérêt, pour ceux qui ont plus d'âme et de 
sang que d'esprit et de lymphe, un amour réel produit ua 
\ changement complet d'existence. D'un seul traii, par une 
seule réflexion, Armand de Montrivfjau effaça donc louW 
sa vie passée. Après s'éire vingt fois demandé, comme mi 
enfant: n Irai-je? N'irai-je pas? w il s'iiabilla, vint à PlifttsI 
de Langeais vers huit heures du soir, et fut admis auprès 
de la femme, non pas de ta femme, mais de l'idole qu'A 
avait vue la veille, aux lumières, comme une fraîche et 



HISTOIRE DES TREIZE. 231 

pnre jeune fille vêtue de gaze, de blonde et de voiles. U 
MTivait impétueusement pour lui décSarar son amour, 
CBOiine s'il s'agissait du premier coup de canon sur un 
tAant|>,de bataille. Pauvre écoUerl !1 trouva sa vaporeuse 
sylphide enveloppée d'un peignoir de cachemire brun ha- 
bilement bonillonnë, languîesamment couchée sur le 
divas d'un obscur boudoir. Madame de Langeais ne se 
lena mâœe pas, elle ne montra que sa tête, dont les che- 
veux étaient en désordre, quoique retenus dans un voile. 
Puis, d'une main qui, dans le clair-obscur produit par la 
tremblante lueur i!"une seule bougie placée loin d'elle, 
parut aux yeux de Montriveau blanche comme une main 
de marbre, elle lui lit signe de s'asseoir, et lui dft d'une 
vrâ aussi douce que l'était la lueur : 

— Si ce n'eût pas été vous, monsieur le marquis, si 
c'eût été un ami avec lequel j*eusse pn agir sans façon, 
su on indifférent qui ni'eijt l%(;ieraent intéressée, je 
TOUS aurais renvoyé. Vous me voyez affreusement souf- 
frante, 

Armand se dit en lui-même : 

— ]e vais m'en aller, 

— Mais, reprit-eite en lui lançant un regard dontl'in- 
géna militaire attribua te feu à la fièvre, je ne sais si c'est 
an pressentiment de votre bonne visite, à l'empressement 
d€~1aquelle je suis on ne peut pas plus sensible, depuis 
OB iastant je semais ma tète se dégager de ses vapeurs. 

— Je puis donc rester? lai dit Montriveau. 

— Ah 1 je serais bien fâchée de vous voir partir. Je me 
disais déjà ce matin que je ne devais pas avoir fait sur 
TOUS la moindre impression; que vous aviez sans doute 



233 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

pris mon invitation pour une de ces phrases banales pro- 
diguées au hasard par les Parisiennes, et je pardonnais 
d'avance à votre ingratitude. Un homme qui arrive des 
déserts n'est pas tenu de savoir combien notre fauboui^ 
est exclusif dans ses amitiés. 

Ces gracieuses paroles, à demi murmurées, tombërenl 
une à une, et forent comme chargées du sentiment joyeux 
qui paraissait les dicter. La duchesse voulait avoir tous 
les bénéfices de sa migraine, et sa spéculation eut un 
plein SUCCÈS. Le pauvre militaire souffrait réellement de 
la fausse souffrance de cette femme. Comme Crillon enten- 
dant le récit de la passion de Jésus-Christ, il était prêt à 
tirer son épée contre les vapeurs. Eh ! comment alors oser 
parler à cette malade de l'amour qu'elle inspirait? Armand 
comprenait déjà qu'il était ridicule de tirer son amour à 
brûle-pourpoint sur une femme si supérieure. Il entendit 
par une seule pensée toutes les délicatesses du sentimeul 
et les exigences de l'àme. Aimer, n'est-ce pas savoir bien 
plaider, mendier, attendre? Cet amour ressenti, ne fallait- 
il pas le prouver? 11 se trouva la langue immobile, glacée 
par les convenances du noble faubourg, par la majesté de 
la migraine et par les timidités de l'amour vrai. Mais nul 
pouvoir au monde ne put voiler les regards de ses yeux, 
dans lesquels éclataient la chaleur, l'infini du désert, des 
yeux calmes comme ceux des panthères, et sur lesquels 
ses paupières ne s'abaissaient que rarement. Elle aima 
beaucoup ce regard fixe qui la baignait de lumière et 
d'amour. 

— Madame la duchesse, répondit-il , je craindrais de 
vous mal dire la reconnaissance que m'inspirent vos bon- 



HISTOIRE DES TREIZE. 23:i 

lés. En ce moment, je ne souhaite qu'âne seule chosû, le 
pouvoir de dissiper vos souETraaces. 

— Permettez que je me débarrasse de ceci, j'ai main- 
tenant trop chaud, dit-elle en faisant sauter par un mou- 
vement plein de grâce le coussin qui lui couvrait les pieds, 
qu'elle laissa voir dans toute leur clailé, 

— Madame, eu Asie, vos pieds vaudraient presque dii 
mille sequins. 

— Compliment de voyageur, dit-elle en souriant. 
Cette spirituelle personne prit plaisir à jeter le rude 

Moniriveau dans une conversation pleine de bêtises, de; 
lieux communs et de non-sens, où il manœuvra, militai-' 
rement parlant, comme eût fait le prince Charles aux 
prises avec ISapoléon. Elle s'amusa malicieusement à re- 
connaître l'étendue de cette passion commencée, d'après 
le nombre de sottises arrachées à ce débutant, qu'elle 
amenait à petits pas dans un labyrinthe inextricable où 
elle voulait le laisser honteux de luî-mêine. Elle débuta 
donc par se moquer de cet homme, à qui elle se plaisait 
néanmoins à faire oublier le temps. La longueur d'une 
première visite est souvent une flatterie, mais Armand 
n'en fut pas complice. Le célèbre voyageur était dans ce 
boudoir depuis une heure, causant de tout, n'ayant rien 
dit, sentant qu'il n'était qu'un instrument dont jouait 
cette femme, quand elle se dérangea, s'assit, se mit sur 
le cou le voile qu'elle avait sur la tête, s'accouda, lui lit 
les honneurs d'une complète guérison, et sonna pour faire 
allumer les bougies du boudoir. A l'inaction absolue dans 
laquelle elle était restée succédèrent les mouvements les 
plus gracieux. Elle se tourna vers M. de Montriveau et 



234 SCËNES D^ Lft VIE PARISIENNE. 

lui dît, en réponse à une confidence qu'elle Ten 
arracher ei qui parut la vivement intéresser : 

— Vous voulez vous moquer de. moi en t&chai 
donner à penser que vous n'avez jamais ^imé. 
grande prétention des hommes aniirès de nous. 
croyons. Pure politesse! Ne savons-nous pas à q 
en tenir ià-deœus pour nous^nèmes 7 Où est l'hoi 
n'a pas rencontni dans sa vie une seule occari 
amoureux? Mais \x>us aimez à nous tromper, 
vous laissons fairn, pauvres sottes que nous 
parce qiie vos tromperies sont encore des h 
rendus à la supériorité de nos sentiments, qui 
pureté. 

GetEe dernière phrase ftit prononcée avec a 
plein de haoïeur et de fierté qui lit de est amal 
une balle jetée au fond d'un abîme, et de la dad 
ange revolanl vers son ciul particulier. 

— Diantre I s'écriait en lui-même Armand dl 
veau, comment s'y prendre pour diiv k cstte^ 
sauvage que je l'aime? 

Il l'avait déjà dit vingt fois, ou plutôt la dut^Oi 
vingt fois In dans ses regards, et voyait, dans 1| 
de cet bamme vraiment grand, un amuseaMM ] 
un intérêt à mettre daus sa vie sans intérêt. Elj 
parait donc déjà fort habilement à élever siitonr I 
certaine quantité de redoutes qu'elle lui donnée 
, porter avant do lui permettre l'entrée de son cm 
de ses caprices. Montriveau devait rester statiomi 
en sautant do diOicultë en dilBculié comme 
tourmenté par un eufunt saute d'un doigt su 



BÏ8T0IRIÎ DES TREIZE. 235 

en croyant avancer, tandis qae son malicieux bourreau 
le laisse au même point, Néanmoins, la duchesse recon- 
vul avec lin bonheur inexprimable que cet homme de 
Caraaère ne mentait pas à sa parole. Armand n'avait, m 
tSet, jamais aimé. Il allait se retirer mécontent de lui, 
ptos mécontent d'elle encore; mais elle vit avec joie une 
bouderie qu'elle savait pouvoir dissiper par un mot, d'un 
legaid, d'un geste. 

— Viendrez-vous demain soirï lai dit-elle. Je vais au 
bal, je vous attendrui jusqu'à dix heures. 

Le lendemain, Montrivean passa la plus grande partie 
de la journée assis à la fenâtre de son cabinet, et occupé 
è fumer une quantité indéterminée de cigares. 11 put 
atteindre ainsi l'heure de s'habiller et d'aller à l'hfitel de 
Langeais. C'eût été grand'pitié, pour l'un de ceux qui 
. fionnaiseaient la magnifique valeur de cet immme, de le i 
foir devenu si petit, si tremblant, de savoir cette pensée, 
Aaai les rayons pouvaient embrasser des mondes, se ré-. 
Véoir aux proportions da boudoir d'une petite-maîtresse.) 
Mais il se sentait Im-même déjà si <iécbu dans son bon- 
ItBur, que, pour sauver sa vie, il n'aurait pas conlié son 
amsur à l'un de ses amis intimes. Dans la pudeor qui 
s'empare d'un homme quand il aime, n'y a-l-il pas tou- 
jours un peu de honle, et ne serait-ce pas sa petilesse 
qui fait l'orgueil de la ■femme? Enfin, ne serait-ce pas 
Hoe foule de motifs de ce genre, mais que les femmes ne 
' flte^quent pas, qui les portent presque toutes k trahir 
fies premières le mystère de leur amour, mystère dont/ 
oUes se fatiguent peut-être? 

— Monsieur, dit le valet de chambre, madame la du- 



SCËNES DE LA VIE PAItlSlBNNI!. 
L chesse n'est pas visible, elle s'habille, et vous prie A 
\ tendre ici. 

Arjiiand se promena dans le salon, en étudiant U 

répandit dans Ses moindres détails. Il admira madaj 

Langeais, en admirant les choses qui venaient d'ellaj 

trahissaient les habitudes, avant qu'il pût en saisir In 

sonne et les idées. Après une heure environ, la dud 

I sortit de sa chambre sans faire de bruit. MontrivO^ 

I retourna, la vit marchant avec la légèreté d'une o 

[ tressaillit. Elle vint à iui, sans lui dire bourgeoiseï 

1 Gomment me trouvez-vous? » Elle était sûre d'e| 

îon regard fixe disait : ii Je me suis ainsi parée poufS 

, plaire. » Une vieille fée, marraine de quelque priacss 

. méconnue, avait seule pu tourner autour du cou de ceti 

coquette personne le nuage d'une gaze dont les plis avaiQ] 

des tons vifs que soutenait encore l'éclat d'une pei 

ttnée. La duchesse était éblouissante. Le bleu clairj 

robe, dont les ornements se répétaient dans les flei 

i coiffure, semblait donner, par la richesse de la coi 

|; leur, un corps à ses formes frètes devenues tout aériennei 

I car, en glissant avec rapidité vers Armand, elle l 

I les deux bouts de l'écharpe qui pendait à ses côtâ 

■ brave soldat ne put alors s'empÉcher de la compai 

Kjolis insectes bleus qui voltigent au-dessus des eaux,^ 

Lies fleurs, avec lesquelles ils paraissent se confondra 

- Je vous ai fait attendre, dit-elle de la voix q 
\ prendre les femmes pour l'homme auquel elles ^ 

plaire. 

- J'attendrais patiemment une éternité, si Je | 
i trouver la Divinité belle comme vous l'êtes; mais c 



is avaiQ] 

lairfl 
fleittil 



UlSTOIliE DES TBKIZE. 
pas un compliment que de vous parler de votre beauté, 
vous ne pouvez plus être sensiblequ'àl'adoralioa. Laisseï 
moi donc seulement baiser votre écharpe. 

— Ab fil dit-elle en faisant un geste d'orgueil, je vot 
estime assez pour vous offrir ma main. 

Et elle lui tendit à baiser sa main encore humide. Uni 
main de femme, au moment où elle sort de son bain de 
senteur, conserve je ne sais quelle fraîcheur douillette, 
une DDoliesse veloutée dont la chatouilleuse impression va 
des lèvres à l'àme. Aussi, chez un homme épris qui a dans 
les sens autant de volupté qu'il a d'amour au cœur, ce 
baiser, chaste en apparence, peut-il exciter de redoutables 
orages. 

— Me la tendrez-vous toujours ainsi? dit humblement 
le général eu baisant avec respect cette main dangereuse. 

— Oui; mais nous en resterons là, dit-elle en souriant. 
Elle s'assit et parut fort maladroite a mettre ses gants, 

en voulant en faire glisser la peau d'abord trop élroite le 
long de ses doigts, et regarder en même temps M, de 
Montriveau, qui admirait alternativement la duchesse et 
la grâce de ses gestes réitérés. 

— Ahl c'est bien, dit-elle, vous avez été exact, j'aime 
l'exactitude. Sa Majesté dit qu'elle est la politesse dea 
rois; mais, selon moi, de vous à nous, je la crolis la plus 
respectueuse des flatteries. Eh I n'est-ce pas? Dites donc. 

Puis elle le guigna de nouveau pour lui exprimer une 
amitié décevante, en le trouvant muet de bonheur, et tout 
heureux de ces riens. Ah! la duchesse entendait à mer- 
veille son métier de femme, elle savait admirablement 
rehausser un homme à mesure qu'il se rapetissait, et le 



1 



4 



sas SCËMB3 DE LA VIE PABJSIHNNE. 

récompenaer p^ de creuses flatteries à chaque pas qi^il 
faisait pour descendre aux niaiseries de la sentîme»- 
talité. 

— Voua n'Qiiblîereï jamais de venir à neuf heures. 

— Non î mais irez-vous donc au bal tous les soirs? 

— Le saîa-JQ? l'épondil-elle en hausBaiit les épaules par 
un petit geste eDfautin comme pour avouor qu'elle éuii 
tout caprice, et qu'un amant devait la prendre aiuat — 
D'ailleurs, repril-elle, que vous importe? vous m'y coa- 
duire^. 

— Pour ce soir. dit~il, ce serait dilScile, je ne suis pas 
mis coQve lia bleuie lit. 

— Il me semble, rép!iqua-t-elle en le regardaut avec 
fierté, que, si quelqu'un doit souHrir de votre mise, c^est 
moi. Mais sachez, monsieur le voyageiu-, que l'honn* 
dont j'accepte le bras est toujours au-dessus de la motte, 
personne n'oserait le critiquer. ]e vois que vous ne con- 
naissez pas le monde, je vous en aime davantage. 

Et elle le jetait déjà dans les petitesses du mon&,, 
tâchant de l'inîtiûr aux vanités d'une femme 

— Si elle veut faire une sottise pour moi, se dll &Q>'. 
même Armand, je serais bien niais de l'en eaipêellef;: ! 
m'aime sans doute, et, certes, elle ne méprise 
monde plus que je ne le méprise moi-même; 
pour le bail 

La duchesse peusait sans doute qu'en voyant t^ \ 
la suivre au bal en bottes et eo cravate noire 
n'hésiterait à le croire passionnément amoui't 
Heureux de voir la reitie du monde élégant vouloîl 
compromettre pour lui, le général eut de l'esprit en b] 



HISTOIRE DES TKEIZE. 
I re^)éraiice. Sûr de plaire, il déploya ses idë 

is ressentir la contrainte qui, la veille, lui 
[êné la cœur. Cette conversation substantielle, ani- 
ftlïeiDplïe par ces premières confidences aussi douces 
t qu'à «ïtendre, sédnisit-elle madame de Lai^eais, 
ait-elle imaginé cette ravissante coquetterie; mais 
ggarda malicieusemeot la pendule quand minuit 

^! vous me faites manquer le bail dit-elle' en expn- 
K'de la surprise et du dëpit de s'être oubliée. 
) elle se juslilia le changement de ses jouissances 
asouFirequi fii. bondir le cœur d'Armanil. 
fel'avais bien promis à madame de Beauséani, ajoula- 

I» ils m'attendent tous. 
mSb bien, allez. 
|Non, continuez, dit-elle, le reste. Vos aventures ea 
t ma charment. Itacontez-moi bien toute votre vie. 
I à participer aux souffrances ressenties par un 
l de, courage, car je les ressens, vrai I 
bjouait avec son écharpe, la tordait, la déchirait paf 
Hivanaents d'impatience qui semblaient accuser un , 
fctcntement intérieur et de profondes r^exions. 
Hlisae valons rien, nous autres, reprit-elle. Abi nous 
s d'iadignes personnes, égoïstes, frivoles. Nous ne 
A. que nous ennuyer à force d'amusements. Aucune 
lus a& comprend le rôle de sa vie. Autrefais, en 
, les femmes étaient des lumières bienfaisantes, 
vivaient pour soulager ceux qui pleurent, encourager 
mdBs vertus, récompenser les artistes et en animer 
^par de nobles pensées. Si le monde est devenu 



1 



â 



^r petit, 



SCËNES DE LA VIE PARISIENNE. 






petit, à nous la faute. Vous me faites haïr ce monde 
bal. Non, je ne vous aacriûe pas graacl'chose, 

e acheva de détruire son écharpe, comme un ei 
qui, jouant avec une fleur, finit par en arracher toi 
a roula, la jeta loin d'elle et put ainsi 
[ irer son cou de cygne. Elle sonna. 

- le ne sortirai pas, dit-elle à son valet de chambre. 
uis elle reporta timidement ses longs yeux bleus sur 

E.Jlrmand, de manière à lui faire accepter, par la craiote 
\ qu'ils exprimaient, cet ordre pour un aveu, pour une pr»- 
I mière, pour une grande faveur. 

- Vous avez eu bien des peines, dit-elle après une 
pause pleine de pensées et avec cet attendrissement qni 
souvent est dans la voix des femmes sans être dans le cœur. 

— Non, répondit Armand. Jusqu'aujourd'hui, je ne 
savais pas ce qu'était le bonheur. 

— Vous le savez donc? dit-elle en le regardant en des- 
sous d'un air hypocrite et rusé. 

— Mais, pour moi désormais, le bonheur, n'est-ce pas 
de vous voir, de vous entendre?... Jusqu'à présent, je 

I n'avais que souffert, et maintenaDt je comprends que J9 
puis être malheureux... 
— Assez, assez, dit-elle, allez-vous-en, il est miitnit, 
^spectons les convenances. Je ne suis pas allée au bal, 
vous étiez là. Ne faisons pas causer. Adieu. Je ne sais es 
que je dirai, mais la migraine est bonne personne et ne 
sous donne jamais de démentis. 
— Y a-t-il bal demain? demanda-t-il 
— Vous vous y accoutumeriez, je crois. Eh bien, oui* 
demain, nous irons encore au bal. 



h bieo, oïd^M 



HrSTOIRE DES TREIZE. 

Armand s'en alla l'homme le plus heureux du monde,] 
et vint lous les soirs chez madame de Langeais à l'heure 
qui, par une sorte de convention tacite, lui fut rés' 
11 serait fastidieux et ce serait pour une multitude ieM 
jeunes gens qui ont de ces beaux souvenirs une rédon- i 
dance que de faire marcher ce récit pas à pas, comme 
marchait le poëme de ces conversations secrètes dont le 
cours avance ou retariie au gré d'une femme par une que- 
relle de mots quand le sentiment va trop vite, par une 
plainte sur les sentiments quand les mois ne riSpondent 
plus à sa pensée. Aussi, pour marquer le progrès de cet 
ouvrage à la Pénélope, peut-être faudrait-il s'en tenir aux , 
expressions matérielles du sentiment. Ainsi, quelques jours 
après la première rencontre de la duchesse et d'Armand 
de Montriveau, l'assidu général avait conquis en toute pro- 
priété le droit de baiser les insatiables mains de sa maî- 
tresse. Partout où allait madame de Langeais se voyait ' 
inévitablement M. de Montriveau, que certaines personne^, J 
nommèrent, en plaisantant, le planton de la duckeisa. Déjàji 
la position d'Armand lui avait fait des envieux, des ialouï,j 
des ennemis. Madame de Langeais avait atteint son bntjfl 
Le marquis se confondait parmi ses nombreux admira-l 
leurs, et lui servait à humilier ceux qui se vantaient d'ètrsl 
dans ses bonnes grâces, en lui donnant publiquement 1^ 
pas sur tous les autres. 

— Décidément, disait madame de Sérizy, M. de MontriJ 
veau est l'homme que la duchesse dislingue le plus. 

Oui ne sait pas ce que veut dire, à Paris, élre dàlinyui 
pur une femmeJ Les choses étaient ainsi çaïî'ii\aQ\«tt\. ctJ 
rèyle. Ce qii'oa se plaisait à raconter du ^fenèfiW'^ leïA. 



242 SCENES DU LA TIE PARISIENNE. 

ai redoutable, qae les jeiiaes gens habile9 abdiquèrent 
tachement leurs prétentions sur la duchesse, et ne r 
tèrent dans sa sphère que pour exploiter l'importanci 
qu'ils y prenaient, pour se servir de son nom, de sa p 
Boone, pour s'arranger au mieux avec certaines puiasant 
du secood ordre, enchantées d'enlever un amant à œ 
dame de Langeais. La ducliesse avait l'œil assez perspic» 
pour apercevoir ces désertions et ces traités, dont son o 
gueil oe lui permettait pas d'être la dupe, Alors, elle saraii^ 
disait M. le prince de Talleyrand, qui l'aimait beaucoapi 
tirer un regain de vengeance par un mot à deux tranchas 
doDt elle frappait ces épousailles morganatiques. Sa dédi 
gneuse raillerie ne contribuait pas médiocrement à la fal 
craindre et passer pour une personne excessivement s 
tuelle. Elle consolidait ainsi sa réputation de verttt, li 
en s'amusant des secrets d*autrni, sans laisser pénétrer] 
siens. Néanmoins, après deux mois d'assiduités, elle ai 
au fond de l'âme, une sorte de peur vague en voyant q 
M. de Montriveau ne comprenait rien aux finesses de 
coquetterie feuboui^-saint-germanesque, et prenait i 
sérieux les minauderies parisiennes. 

— Celui-là, ma chère ducbegse, lui avait dit le via 
vidame de Pamiers, est cousin germain des aigles, vo| 
ne l'apprivoisere:! pas, et il vous emportera dans son ail 
si vous n'y prenez garde. 

Le lendemain du soir où le rusé vieillard lui avait i 

ce mot, dans lequel madame de Langeais craignit < 

irFjuver une prophétie, elle essaya de se faire haïr, et.; 

nioQlia dure, exigeante, nerveuse, détestable pour Annal 

çui la désarma par une douceur angSwvje.Çi^w^'^ni! 



RISTOIBE DES TREISE, 



^RRtaissait si peu la biinié large des grands caractères,, 
qu'elle fut péuétrée des gracieuses piaisauteries par lei 
quelles ses piainlos fureat d'ubord accueillies. Elle eher-i] 
citait une qnerelle et trouva des preuves d'affectioa. Alors, 
eiie persista. 

— Kn quoi, lui dit Armand, uo homme qui vous idoj 
làtre a-l-il pu vous déplaire? 

— Vous oe me déplaisez pas, répondit-elle «n deveuaul 
tout à coup douce et soumise-, mais pourquoi voulez-voui 
me cotopromettreî Vous ne devez èire qu'un ami pour 
moi. Ne le savez-vous pas7 Je voudi'ais vous voir l'îiistinct, 
les délicatesses de l'amitié vraie, afin de ne perdre ai voire 
estime, ni les plaisirs que Je ressens près de vous. 

— Pi'iStre que voire ami ! s'écria M. de Moiitriveau, à 1: 
tôK de qui ce teriiblc mot doom des secousses ^ectri- 
«jues. Sur la foi des heures douces que vous m'accordez, 
je m'endors et me réveille dans voire cœur; et, aujouT'-j 
d'hui, sans motif, vous vous plaisez gratuitement 
les espérances secrètes qui me font vivre. Voulez-vous, 
après m'nvoir (ait promettre tant de conslaoce, et avoir 
montré tant d'horreur pour les femmes qni n'ont que des 
caprices, me faire entendre que, semblable à tontes \fs 
femmes de Paris, vous avez des passions et point d'amouj? 
Pourquoi donc m'avez-vous demandé ma vie, et pourquoii 
l'aTez-vons acceptée? 

— J'ai en tort, mon ami. Oui, une femme a tort de 
laisser aller à de tels enivrements quand elle ne peut 
ne doit les récompenKer, 

— Je comprends, vous n'avex élé (iiie \fe^i«iBa'ïA. 
queue, et,.. 



t. 

i 



■ !144 SCËMES DE LA VIE PARISIENNE. ' 

" — Coquette? Je hais la coquetterie. Être coquette, Ar- 
mand, mais c'est se promettre à plusieurs hommes el ne 
passedoHner. Se donner à tous est du libertinage. Voilà 
ce que j'ai cru comprendre de nos mœurs. Mais se faire 
mélancolique avec les humoristes, gaie avec les insou- 
ciants, politique avec les ambitieux, écouter avec une ap- 
parente admiration les bavards, s'occuper de guerre avec 
les militaires, être passionnée pour le bien du pays avec 
les philanthropes, accorder à chacun sa petite dose de 
(laiterie, cela me paraît aussi nécessaire que de raeltre 
des fleurs dans nos cheveux, des diamants, des gants et 
, des vêtements. Le discours est la partie morale de la toi- 
lette. Il se prend et se quitte avec la toque à plumes. 
Nommez-vous cela coqucttorieî Mais je ne vous ai jamais 
. traité comme je traite tout le monde. Avec vouï;, mon ami, 
' je suis vraie. Je n'ai pas toujours partagé vos idées, et, 
quand vous m'avez convaincue, après une discussion, ne 
m'en avez-vous pas vue tout heureuse? Enfin je vous aime, 
mais seulement comme il est permis à une femme reli- 
gieuse et pure d'aimer. J'ai fait des réflexions. Je suis 
mariée, Armand. Si la manière dont je vis avec M. de 
Langeais me laisse la disposition de mon coeur, les lois, 
les convenances m'ont ôté le droit de disposer de ma 
personne. En quelque rang qu'elle soit placée, une femme 
déshonorée se voit chassée du monde, et je ne connais 
encore aucun exemple d'un homme qui ait su ce à quoi 
l'engageaient alors nos sacrifices. Bien mieux, la rupture 
que chacun prévoit entre madame de Beauséant et M. d'A- 
Jada, qai, dit-on, épouse mademoiselle de ftochefide. m'a 
prouvéqtte ces mêmes sacrifices sonV çtftsqatVivivAM* 



SfiJ 



HISTOIRE DES TREIZE. 



1 

i, je 
.que 



causes de voire abacdon. Si vous m'aimiez sincèrement," 
vous cesseriez de me voir pendant quelque temps 1 Moi, je 
d(5pouillerai pour vous toute vanité; n'est-ce pas quelque 
chose? Que ne dit-on pas d'une femme à laquelle aucui 
bomme ne s'attache? Ahl elle est sans cœur, sans espritJ 
sans âme, sans charme surtout. Ohl les coquettes ne n 
feront grâce de rien, elles me raviront les qualités qu'elles" 
sont blessées de trouver en moi. Si ma réputation me reste, 
que m'importe de voir contester mes avantages par des 
rivales? elles n'en hérileront certes pas. Allons, mon amij 
donnei quelque chose à qui vous sacrifie taotl Venefl 
moins souvent, je ne vous en aimerai pas moins. ^ 

— Ah ! répondît Armand avec la profonde ironie d'un 
cœur blessé, l'amour, selon les écrivassiers, ne se repait 
que d'illusions! Rien n'est plus vrai, je le vois, il faut que I 
je m'imagine être aimé. Mais, tenez , il est des pensée^ 
comme des blessures dont on m revient pas : vous éliaq 
une de mes dernières croyances, et je m'aperçois e 
moment que tout est faux ici-bas. 

Elle se prit à sourire. 

— Oui, poursuivît Montriveau d'une voix altérée, voir? 
foi catholique à laquelle vous voulez me convertir est aiA 
mensonge que les hommes se font, l'espérance est um 
mensonge appuyé sur l'avenir, l'orgueil est un mensongel 
de nous à nous; la pîlié, la sagesse, la terreur, : 
calculs mensongers. Mou bonheur sera donc aussi quelque!! 
mensonge, il faut que je m'attrape moi-même et cod- 
seule à toujours donner un iouis contre un écu. Si vous 
pouvez si facilement vous dispenser de me voir, si voua 
oe m'avouez ni pour ami ni pour aroaiM, vûft^ ^^ ^'^^ïfli 

\K. I 



m SCÈNES DE LA VIE PJRIStENRE. 

pasi EL moi, pauvre fou, ]£ médis cela, je le sais, et 

j'aime I 

— Mais, mon Dieu, mon paavre Ai-mantl, vous voua e 
^_ -portez. 

^V — Je m'emporte T 

^^m — Oui, vous croyez que tout est en question, paras 
^^HjBe je vous parle de prudence. 

^^B iii fond, elle était encltantée de la colère qui débordait 
^^BfcDS les yeux de son amant. En ce moment, elle le loui^ 

mentait; mais elle le jugeait, et remarquait les mûindre^ 
alt^adons de sa physionomie. Si le général avait eu ia 
malheur de se mouirer généreux sans discussion, cornu 
il arrive quelquefois à certaines âmes candides, il eût 6 
forbanni poiu" toujours, atteint et convaincu de ne p 
savoir aimer. La plupart des femmes veulent se senj 
le moral violé. N'est-ce pas une de leurs Ilatieries de i 
jamais céder qu'à la force ? Mais Armand n'était pas assi 
instruit [jour apercevoir le piège babilement préparé pi 
la duchesse. Les hommes forts qui aiment ouï tant d'ai 
fance dans l'âme! 

— Si vous ae voulez qae cmserver les ai^rences, dit? 
avw; naïveté, je suis prêt à.,. i 

— Ne conserver que les apparencesl 3'A:ria-l-elle 4 
rinterrompant; mais quelles idées vous faites-vous (loi 
de moi ? Vous ai-je donne Je moindre droit de penser qu 
je puisse être ù vousî 

— kh i;àl de quoi parlous-nous doncT demanda Mm 
trWeau. 

— Mais, monsietir, vous m'effrayez... Non, pardoi 
tnerci, repiit-elle d'un ton froid , msrà , frvTXû'Mià. ■. \qu 



HISTOIRE BE« TBEIEË. 
à temps d'une imprudence bien involontaire J 
rei-le, non ami. Vous savez sotiR'rir. dites-vous! Moi) 
i, je saurai souffrir. Nous «asseroDS de nous voir;puisJ 
lodirna et l'autre nous aurons su recouvrer un peu de' 
Il bien, nous aviserons à nous arranger un bon- 
r approuvé par le monde. Je suis jeune, Armand, 
3 Bans délicatesse ferait faire bien des sottises 
des étourderies à une femrue de vingl-qaatre ans. Mai»'; 
vous ! vous serez mon ami, promettez-le-moi, 

— La femme de vingt-quatre ans, répondit-il, sa!) 
calculer. 

11 s'assit sm- le divan do boudoir, et resta la tête a] 
puyée dans ses mains. 

— M"aimez-vons , madame? demanda-t-il en relevant 
latdle et lui montrant un visage plein de résolalion, Dites 
Iiardiment oui ou non ! 

La duchesse fui plus épouvantée de cette inlerrogatii 
qu'elle ne l'aurait été d'une menace de mort, ruse vulgaii 
dcHit s'effrayent peu de femmes an m." siècle, en 
voyant plus les hommes porter l'épée au côté; niïos n' 
a-t-il pas des eifeis de cils, de sourcils, des coniractions 
dans le regard, des tremblements de lèvTes qui commu- 
niquent la terreur qu'ils expriment si vivement, 
gnétiqoementî 

— Abl dit-elle, si j'étais libre, si... 

— Eh ! n'est-ce que votre mari qui nous gêne ? s'écrit.' 
joyeusement le général en se promenant à 
dans le boudoir. Ma chère Antoinette, je possède un pou- 
voir plus absolu que ne l'est celui de Vaatw,tav.ft i't ysMNss. 
}es UtiSfies. /em'enlends avec la ïaïaWife •■ ""^ ^iW?. 



i/ant 
)ileg^l 

tioâ^l 

'm 

;n'yH 

iODS^^ 



S^SeM 



^F len 



SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 



lement parlant, l'avancer ou la retarder à ma fantaifl 
comme on fait d'itne montre. Diriger la fatalité, 
notre macliine politique, n'est-ce pas tout simpjemeati 
conDaître les rouages? Dans peu, vous serez libre, 
venez-vous alors de votre promesse. 

— Armand, s'écria-t-elle, que voulez-vous dire? GrJ 
Dieu ! croyez-vous que je puisse être le gain d'un crin 
voulez-vous ma mort? Mais vous n'avez donc pas du t 
de religion? Moi, je crains Dieu. Quoique M. de Lang( 
m'ait donné droit de le haïr, je ne lui souhaite auc 

M. de Montriveau, qui battait machinalement la retr 
avec ses doigts sur le marbre de la cheminée, se conte 
de regarder la duchesse d'un air calme. 

— Mon ami, dil-elie en continuant, respeciez-le. 
m'aime pas, il n'est pas bien pour mol, mais j'a 
devoirs à remplir envers lui. Pour éviter les malheurs d 
vous le menacez, que ne ferais-jepas? — Écoutez, repi 
elle après une pause, je ne vous parlerai plus de sépd 
lion, vous viendrez ici comme par le passé, je vous dd 
neiai toujours mon front à baiser; si je vous le refuaj 
quelquefois, c'était pure coquetterie, en vérité. Mais s 
tendons-nous, dit-elle en le voyant s'approcher. Vous ^ 
permettrez d'augmenter le nombre de mes poursuivi 
d'en recevoir dans la matinée encore plus que par le pasa 
je veux redoubler de légèreté, je veux vous traiter îS 
mal en apparence, feindre une rupture; vous viendrl 
un peu moins souvent; et puis, après... 

En disant ces mots, elle se laissa prendre par la laîllet 
parut sentir, ainsi pressée par Montriveau, le plaisirs 
cessifgae trouvent la plupart des îeniHiea\i,i:KW.a'çwas\flaJ 



HISTOIRE DES TREIZE. 

daos laquelle tous les plaisirs de l'amour semblent pn 
mis ; puis elle désirait sans doute se faire faire quelquf 
conitaence, car elle se haussa sur la pointe des pieds poi 
apporter son front sous les lèvres brûlantes d'Armand, 

-^ Apr6s, reprit Montriveau, vous ne me parlerez plui 
de votre mari : vous n'y devez plus penser. 

Madame de Langeais garda le silence. 

— Au moins, dit-elle après une pause expressive, 
terez tout ce que je voudrai , sans gronder, sans éti 
mauvais, dites, mon ami? N'avez-vous pas voulu m'ef- 
frayerî Allons, avouez-le!,., vous êtes trop bon pour jamais 
concevoir de criminelles pensées. Mais auriez-vous donct' 
des secrets que je ne connusse point? Gomment pouvez- j 
vous donc maîtriser le sort? 

— Au moment où vous confirmez le don que vous 
m'avez déjà fait de votre cœur, je suis trop heureux pour 
bien savoir ce que je vous répondrais. J'ai confiance en 
vous, Antoinette, je n'aurai ni soupçons ni fausses jalou.- 
sies. Mais, si le hasard vous rendait libre, nous somm< 
unis... 

— Le hasard, Armand, dit-elle on faisant un de ci 
jolis gestes de tête qui semblent pleins de choses et que 
ces sortes de femmes jettent à la légère, comme une can- 
tatrice joue avec sa voix. Le pur hasard, reprit-elle. Sj- 
cbez-!e bien: s'il arrivait, par votre faute, quelque 
malheur à M. de Langeais, je ne serais jamais à vous. 

Us se séparèrent contents l'un et Tauirc. La duchesse 
avait fait un pacte qui lui permetiaii de prouver au 
monde, par ses paroles et ses actions, que M, de Mqïi- 
triveau o'élait point son amant. Quatit,^\»À, V^-t'^'**** 



\ 



«n SCÈRES DE LA VIE PARlSIfitlNE. 

promettait bien de le lasser en ne lui accordant d'autres 
faveurs que celles Burpriaes dans ces petites 'luttes dont 
elle arrôtait le cours à son gr^. Elle savait si joliment le 
lendemain révoquer les concessions consenties la \eiUe, 
elle était si sérieusement déterminée à rester physique- 
ment vertueuse, qu'elle ne voyait aucun danger pour elle 
à des préliminaires redoutables seulement aux femmes 
bien éprises. Enfin, une duchesse séparée de son mari of- 
frait peu de chose à l'amour, en lui saixilîant un mariage 
annulé depuis longtemps. De son côté, Montriveau, tout 
heureux d'obtenir la plus vague des promesses, et d'écar- 
ter à jamais les objections qu'une épouse pnise dans la 
foi conjugale pour se refuser à l'amour, s'applaudissait 
d'avoir conquis encore un peu plus de terrain. Aussi. 
pendant quelque temps, abusa-t-il des droits d'usufruit 
qui lui avaient été si difQcilemeot octroyés, l'ius en&nt 
qu'il ne l'avait jamais été, cet homme se laissait aller à 
tous les enfantillages qui font du premier amour la ileur 
de la vie. 11 rudevf^nait petit eu répandant et son âme 
et toutes les forces trompées que lui communiquait sa pas- 
l siOD sur les mains de cette femme, sur ses cheveux blonds 
it il baisait les boucles floconneuses, sur ce front 
lalant qii'il voyait pur. Inondée d'amour, vaincue par 
les effluves magnétiques d'un sentiment si chaud, la du- 
chesse hésitait à faire naître la querelle qui devait les sé- 
parer à jamais. Klle était plus femme qu'elle ne le croyait, 
cette chétive créature, en essayant de concilier les exi- 
gences de la religion avec Jes vivaoes émoiions de vantlé, 
avec )es semldants de plaisir dont s'affolent les Parisiennes. 
'•£àaque diamacbe, elle entendait la mçîsa, as. msuwvuiil 



^ l sion 

^Kida 
™ les . 



HISTOIBE DES TREIZE. 



à 

"J 



H office; puis, le soir, elle se plongeait dans Ie 
mtes voiuplés que procurant des à^rs sans cesse ré- ' 
primés, \rmand et. madame de Langeais ressemblaient à 
ces faquirs de l'Inde qui sont récompensés de leur chas- 
teté par les tenlations qu'elle leur donne. Peut-être aussi 
la duchesse avait-elle fini par résoudre l'amour dans ces r^ 
caresses fraternellesv qui eussent paru sans doute iono- 1 
ceales à tout le monde, mais auxquelles les hardiesses 
de sa pensée prêtaient d'excessives dépravalions. Comment 
expliquer autrement le mystère incompréhensible de ses 
perpéiuelles Auctuations? Totis les matins, elle se propo- 
sait de fermer sa porte au marquis de Monlrivean ; puis, 
tous les soirs, à l'heure dite, elle se laissait charmer par 
lui. Après une molle défense, elle se faisait moins mé- 
cfamte; sa conversation devenait douce, onctueuse; deux 
amants pouvaient seuls être ainsi. La duchesse déployait 
son esprit le plus scintillant, ses coquetteries les plus en- 
traînantes; puis, quand elle avait irrité Pâme et les sens 
de son amant, s'il la saisissait, elle voulait bien se laisser 
briser et tordre par lui, mais elle avait son ne(}^tus~uUra 
de passion; et, quand il en arrivait là, elle se fSchait tou- 
joors si, maîtrisé par sa fougue, il faisait raine d'en fran- 
chir les barrières. Aucune femme n'ose se reftiser sans 
motif à l'amour, rien n'est plus naturel que d'y céder; i 
aosâ madame de Langeais s'entoura-t-elle bientôt d'o 
seconde ligne de fortifications, plus difficile à emportei^ 
qoe ne l'avait été la première. Elle évoqua les terreurs | 
de la religion. Jamais le Père de riîglise le plus éloquent 
De plaida mieux la cause de Dieu ; jamais les vongeaucs» j 
da Très-Haut ae furent mieux iustiCifes qae cas \a. 'i 



S53 SCËMES DE LA. VIE PARISIENDB. 

de la duchesse. Elle n'employait ni phrases de sermon, ni 
ampliflcalions de rhétorique. Non, elle avait son. pathos h 
elle. A la plus ardente supplique d'Armand, elle répon- 
dait par un regard mouillé de larmes, par un geste qui 
peignait une affreuse plénitude de sentiments; elle le 
faisait taire en lui demandant grâce ; im mot de plus, elle 
ne voulait pas l'entendi'e, elle succomberait, et la mort 
lui semblait préférable à un bonheur criminel. 

— N'est-ce donc rien que de désobéir à Dieu? lui dïsail- 
elle en retrouvant une voix affaiblie par des combats in- 
térieurs sur lesquels cette jolie comédienne paraissait 
prendre difficilement un empire passager. Les hommes, 
la terre entière, je vous les sacriûerais| volontiers; mais^ 
vous êtes bien égoïste de me demander tout mon aveni 
pour un moment déplaisir. AllonsI voyons, n'êtes-vo* 
pas heureux? ajoutait-elle en lui tendant la main eti 
montrant à lui dans ua négligé qui certes offrait a 
amant des consolations dont il se payait toujours. 

Si, pour retenir un homme dont l'ardente passion t 
donnait des émotions inaccoutumées, ou si, par faible^ 
elle se laissait ravir quelque baiser rapide, ausâtôl è 
feignait la peur, elle rougissait et bannissait Armand 4 
son canapé au moment ou le canapé devenait dangere^ 
pour elle. 

— Vos plaisirs sont des |>échésque j'expie, Armand;]! 
me coulent des pénitences, des remords, s'écriait-elle.J 

Quand Montrtveau se voyait à deux chaises de cette jtu^ 

aristocratique, il se prenait à blasphémer, il maugr^ 

Dieu. La duchesse se fâchait alors. 

I -^ Mais, mon ami, disait-elle sfeiAiemeûV, \e. q^ «aïj 



HISTOIRE DES TREIZE. 



2539 

"3 



prends pas pourquoi vous refusez de croire en Dieu, car 
il est impossible de croire aux hommes. Taisez-vous, 
parlez pas ainsi; vous avez l'âme trop grande poui^épou- 
Ber les sottises du libéralisme, qui a la préteoiion de tuer 
Dieu. 

Les discussions tbéologiques et politiques lui servaient 
de douches pour calmer Montriveau, qui ne savait pli 
revenir à l'amour quand elle excitait sa colère, en le 
jetant à mille lieues de ce boudoir dans les théories de 
l'absolutisme qu'elle défendait à merveille. Peu de femmes 
osent être démocrates, elles sont alors trop en contra- 
diction avec leur despotisme en fait de sentiments. Mais 
souvent aussi le général secouait sa crinière, laissait la 
politique, grondait comme un lion, se battait les flancs, 
s'élançait sur sa proie, revenait terrible d'amour à sa 
maîtresse, incapable de porter longtemps son cœur et sa 
pensée en flagrance. Si celte femme se sentait piquée 
une fantaisie assez incitante pour la compromettre, 
savait alors sortir de son boudoir : elle quittait l'air i' 
de désirs qu'elle y respirait, venait dans son salon, 
mettait au piano, chantait les airs les plus délicieux 
de la musique moderne, et trompait ainsi l'amour des 
sens, qui parfois ne lui faisait pas grâce, mais qu'elle avait 
la force de vaincre. En ces moments, elle était sublime 
aux yeux d'Armand : elle ne feignait pas, elle était vi^aie, , 
et le pauvre amant se croyàitaimé. Cette résistance égoïste 
la lui faisait prendre pour une sainte et vertueuse créa- 
ture, et il se résignait, et il parlait d'amour platonique, 
d'artilleriel Quand elle eut assez joué de la' 
rioa dans son intérêt personneX, tQa.à.a.m'i ôaVasiîi^sa. 



I 



le général 
^Êj^ioa d. 



KSCÉXES DE LA VIE PARIS1EN»E. 
joua dans celui d'ArmaDd : elle voulut \ù ramener à des 
sentiments chréliens, elle lui refît le Ginie du eàriilia- 
nismè à l'usage des militaires. Montriveau s'impatienta, 

trouva son joug pesant. Oh! alors, par esprit de contnb- 
dictioD, elle lut cassa la tête de Dieu, pour voir si Dieu 
la débarrasserait d'un homme qui aIJait à son but avec 
noe constaDce dont elle commeoçait à s'effrayer. D'ail- 
leurs, elle se plaisait à prolonger toute querelle qui pa- 
raissait éterniser la Uitle morale, après laquelle venait 
une lutte matérielle bien aulremrait dangereuse. 

Mais, Bi l'opposition faite au nom des lois du mariage 
représente l'époque civile de cette guerre sentimeatale, 
celle-ci eu consliluerait l^époqae religieute, et eUe eut, 
comme la précédente, une crise après laquelle sa rigijieiir 
devait décrolUe. Un soir, Aj-mand, veuu fortuitement de 
très-bonne heure, trouva M. l'abbé Gondraud, dii'ectek)r 
de Ift conscience de madame de Langeais, établi dans ua 
^^fauleuil au coin de la cheminée, comme un hoiome en^ 
^^Kain de digérer son dluer et les jolis péchés de sa pë- 
^^^ktente. La vue de ceL homme au l£iut frais et reposé, 
^^Htont le front était caliue, la bouche ascétique, te regard 
^^■Balicieuâement. inquisiteur, qui avait dans son maiutieii 
^^B|Be véritable noblesse ecclésiastique, et déjà dans son 
^^^étement ie violet épiscopal, rembrunit singulièrement la 
visage de Montiiveau, qui ne salua personne et resta si- 
lencieux. Sorti de son amour, le géuéial ne manquait pas 
de tact : il devina donc, en échangeant quelques regarda 
avec le futur évèque, que cet homme était le promoteur 
des difficultés dont s'armait pour lui l'amour de la du- 
cbesse. Qu'un ambitieux abbé bricol&l et.tatlai.le boniieurj 



HlSTOlflE DES TDEIZE. 
d'un homme (r^upé comme l'était Montriveau, cetts 
pensée boiûllooDa sur sa face, lui crispa les doigts, 
fit lever, marcher, piétiner; puis, quand il reveDait à sa 
place, avec l'iatention de faire un ëclat, un seul regard 
de la duchesse suffisait à le calmer. Madame de Langeais, 
nullement embarrassée du noir silence de son amani, par 
lequel toute autre femme eût été géoée, coutiuuait à 
converser fort spiritueLement avec M. Gondrand sur la 
Bécesailé de rétabrir la religion dans son aocienne splen- 
deur. Elle exprimait mieux que ne le faisait Tabbé pour- 
quoi l'Église devait être un pouvoir à la fois temporel et 
spirituel, et regrettait que la Chambre des pairs n'eût pas 
aacore son banc des ivéques, comme la Chambre des lords 
avait le sien. Néanmoins l'abbé, sachant que le carême 
lui permelirail de prendre sa revanche, céda !a place au 
général et sortit. A peine îa duchesse se leva-t-elle pour 
rendre à son directeur l'humble révérence qu'elle ea 
tant elle était intriguée par l'attitude de Mont- 

^ Qu'avei-vous, mon ami7 

- Mais j'ai votre abbé sur l'estomac. 

- hiurquoi ue prentez-vous pas un livre î lui dit<elle 
B se soucier d'être ou non entendue par l'abbé, qui 

a porte. 
tontriveau resta muet pendant ua moment, car la 
: accompagna ce mot d'un geste qui en relevait 



] 



1 



T encore la profonde impertinence. M 

J — ' Ua chère Antoinette, je vous remercie de donner à ^Ê 
I l'nm mir le pas Sur l'Église; mais, de gr&ce, soiiffi^x *39<>^H 
^■n<|£»u adresse une quesUon. ]^| 



SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 
- Ail! vous m'interrogez. Je le veux Men, repritn 
N'êtes-vous pas mon ami? je puis, certes, vous mool 
le fond de mon cœur, vous n'y verrez qu'une image, | 

— Parlez-vous à cet homme de notre amour? 

— Il est mon confesseur. 

— Sait-il que je vous aiiueî 

— Monsieur de Montriveau, vous ne prétendez pasi 
pense, pénétrer les secrets de ma confession? 

— Ainsi cet homme connaU toutes nos querelles 
mon amour pour vous?... 

— Un homme, monsieur ! dites Dieu, 

— Dieu! Dieu! Je dois être seul dans votre cœur. 1 
laissez Dieu tranquille là où il est, pour l'amour de lui (H 
de moi. Madame, vous n'irez plus à confesse, ou... 

^^- — Ou? dit-elle en souriant. 

^^b — Ou je ne reviendrai pWis ici. 

^^B — Partez, Armand. Adieu, adieu pour jamais. 

^^^ Elle se leva et s'en alla dans son boudoir, sans jeter un 
seul regard à Montriveau , qui resta deiiout, la main ap- 
puyée sur une chaise. Combien de temps resta-t-il ainsi. 
Jamais il ne le sut lui-même. L'âme a le pouvoir inconnu 
d'étendre comme de resserrer l'espace. 
' Il ouvTit la porte du boudoir, il y faisait nuit. Une voix 
faible devint forte pour dire aigrement : 

— Je n'ai pas sonné. D'ailleurs, pourquoi donc entrer 
sans ordre? Suzettc, laissez-moi. 

— Tu souffres donc? s'écria Montriveau. 

— Levez-vous, monsieur, reprit-elle eu sonnant, et 
tez d'ici, au moins pour un moment. 

— Madame la duchesse demanàe à& \a \>»wfcxe, , &\.%J 



HlSTOJRl! DES TREIZE. 2hTM 

ralet de chambre, qui vint dans le biudoir y allumerJ 
des bougies. 

Quand lt?s deux amants fareni seuls, madame de Laa-J 
geais demeura couchée sur son divan, muette, im 
bile, absolument comme si Montriveau n'eUt pas été là^ 

— Chère, dit-il avec un accent de douleur et de bonl^ 
sublime, j'ai tort. Je ne te voudrais certes pas sans re- 
ligion... 

— 11 est heureux, répliqua-t-elle sans le regarder s 
d'une voix dure, que vous reconnaissiez la nécessité de h 
conscience. Je vous remercie pour Dieu. 

Ici, le général, abattu par l'inclémence de cette femme',1 
qui savait devenir à volonté une étrangère ou une sœur 
pour loi, fit vers la porte un pas de désespoir, et allait 
l'abandonner à jamais sans lai dire un seul mot. 11 souf- 
frait, et la duchesse riait en elle-même des souffrances 
causées par une torture morale bien plus cruelle que ne 
l'était jadis la torture judiciaire. Mais cet homme n'était 
pas maître de s'en aller. En toute espèce de crise, une 
femme est, en quelque sorte, grosse d'une certaine quan- 
tité de paroles; et, quand elle ne les a pas dites, elle 
éprouve la sensation que donne la vue d'une chose incom- 
plète, Madame de Langeais, qui n'avait pas tout dit, reprit 
la parole : 

— Nous n'avons pas les mêmes convictions, 
j'en suis peinée. Il serait affreux pour la femme de ue pa»^ 
croire à une religion qui permet d'aimer au delà du tom- 
beau. Je mets à part les sentiments chrétiens, vous ne 
les comprenez pas. Laisaez-moi vous parler seulement dea 
convenances. Voiilez-voixs interdire k «ne feOMïiç. ^^ "^ 



B 

1 



rlS8 SCÈNES DE LA TIE PA^I5IEN^E. 

cour la sainte table, quand il est reçu de s'en applx 
à Pâques? mais il faut pourtant biea savoir faire queld 
chose pour son parti. Les libéraux ne tueront pas, e 
' lear désir, le sentiment religieux. La religion sera ^ 
. jours une nécessité politique. Vous char^riez-vous4 
gouverner un peuple de raisonneursT Napoléon ne l'a 
pas, il persécutait les idéologues. Pour empêcher I 
peuf)les de raisonner, il faut leur imposer des sentimei 
Acceptons donc la religion catholique avec toutes s 
séquences. Si nous voulons que la FVance aille à la met 
ne devons-nous-pas commencer par y aller nous-mêm 
La religion, Armand, est, vous le voyez, le lien des p 
cipes conservateurs qui permettent aux riches de vil 
tranquilles, La rehgiûn est înlimemeiit liée à la propr» 
Il est certes plus beau de conduire les peuples par i 
idées morales qne par des échafauds, comme aa temps ' 
de la Terreur, seul moyen que votre détestable Révolution 
ait inventé pour se faire obéir. Le prêlie et le roi, mais 
c'est vous, c'est moi, (feat la princesse, ma voisine; c'est, 
en un mot, tous les intérêts des hoonâtes gens person- 
nifiés. Allons, mon ami, veuillez donc être de votre parti, 
vous qui pourriez en devenir te Sylla, si vous aviez la 
moindre ambition. J'ignore la politique, moi, j'en rai- 
sonne par sentimunt; mais j'en sais oéaumoins asnez pour 
deviner que la société s^^it renversée si l'on en faisait 
mettre à tout moment les bases en question.,, 

— Si votre cour, si votre gouveroement pensent ainsi, 
vous me faites pitié, dit Montriveau. La Restauration, 

madame, doit so dire comme Catherine de Médicis, quand 

■aVe crue la batailie de Dreux perdue ■. » 'Ew \Âftix. wm 



BISTOIRB DES TREIZE. 
Bta précbe] n Or, 1815 est votre bataille de Dieux. 
Comme le trône de ce temps-là, vous l'avez gagnée en 
fait, mais perdue en droit. Le prolestaoïiame poliliqi/.e 
est victorieux dans les esprits. Si vous oe voulez pas f^re 
110 édit de Nantes; ou si, le faisant, vous le révoquez; si 
voua êtes ua jour atleînts et convaincus de ne plus vouloir 
de la Charte, qui n'est qu'un gage donné au mainlien dea 
întëfôts révolutionnaires, la Révolution se relèvera ter- 
rible, et ne vous donnera qu'un seul coup; ce n'est pas 
elle qui sortira de France; elle y est le sol même. Les 
bomraes se laissent tuer, mais non les intérêts... Eh t 
moa Dieu, que nous font la France, le trône, la légitimité, 
le monde eulicr? Ce sont des b.-'eveséea auprès de moa 
bonheur. Kégaez, soyez renversés, peu m'importe. 04' 
suis-je donc? 

— Mon ami, vous êtes daas le boudoir de madame la' 
dochesse aie Langeais. 

— Noû, iiOQ, plus de duchesse, plus de Langeais, je suis 
près de ma chère Antoinette I 

— Voulez-vous me faire le plaisir de rester où vous êtes, 
dit-elle en riaot et en le repoussant, mais sani violence. 

— Vous ne m'avez donc jamais aiméî dit-il avec uns 
rage qui jaillit de ses yeux par des éclairs. 

— Non, mon ami. 
Ce non valait un oai. 

.— Je suis un grand sot, Qt-il en baisant la main de cette 
terrible reine redevenoe femme. — Antoinette, reprit-U 
en ^appuyant la tète sur ses pieds, tu es trop chaste^ 
ment tendre pour dire nos bonheurs à qui que ce soit aitj 



1 

PU ' 

e 

'M 

l 



SeO SCÈNES DE LA VIE PAnlSIENNE. 

— Ahl vous êtes un grand fou, dit-elle en se levant par 
un mouvement gracieux, quoique vif. 

El, sans ajouter une parole, elle courut dans le salon. 

— Ou'a-t-elle donc? demanda le général, qui ne savait 
pas deviner la puissance des commotions que sa tête 
brûlante avait électriquement communiquées des pieds à 
la tête de sa maîtresse. 

Au moment où il arrivait furieux dans le salon, il y en- 
tendit de célestes accords. La duchesse était à son piano. 
Les hommes de science ou de poésie, qui peuvent à la 
fois comprendre Rt jouir sans que la réflexion nuise à leurs 
plaisirs, sentent que l'alphabet et la phraséologie musicale 
sont les instruments intimes du musicien, comme le bois 
ou le cuivre sont ceux de l'exécutant, Pour eux, il existe 
une musique à part au fond de la double expression de 
ce sensuel langage des âmes. Andiamo mio bcn peut arra- 
cher des larmes de joie ou faire rire de pitié, selon la 
cantatrice. Souvent, çà et là, dans le monde, une jeun^ 
fille expirant sous le poids d'une peine inconnue, 
homme dont l'âme vibre sons les pincements d'une p 
sion, prennent un thème musical et s'entendent avec | 
ciel, ou se parlent a eux-mêmes dans quelque sublifl 
mélodie, espèce de poëme perdu. Or, le général écoutjj 
en ce moment une de ces poésies inconnues autant q 
peut l'ëlre la plainte solitaire d'un oiseau mort sans C(4 
pagne dans une forêt vierge. 

— Mon Dieu, que jouez-vous donc làî dit-il d'une v 
émue. 

— Le prélude d'une romance appelée, je croîs, F/et 
ifu rage. 



HISTOIRE DES TREIZE. 



■ — Je ne savais pas ce que pouvait être une musique 
de piano, reprit-il, 

— Eh ! moD ami, dit-eile en lui jetant pour la première 
fois un regard de femme amoureuse, vous ne savez 
non plus que je vous aime, que vous me faites horrible- 
ment souffrir, et qu'il faut bien que je me plaigne sans 
li-op me faire comprendre; autre. nent, je serais à vo 
liais vous ne voyez rien. 

— Et vous ne voulez pas me rendre heureux! 

— Armand, je mourrais de douleur le lendemain. 
Le général sortit brusquement; mais, quand il se lrouv»j 

dans la rue, il essuya deux larmes qu'il avait eu la forc< 
de contenir dans ses yeux. 

La religion dura trois mois. Ce terme expiré, la da-J 
chesse, ennuyée de ses redites, livra Dieu pieds et poings 
liés à son amant. Peut-être craignait-elle, i force de parler 
éternité, de perpétuer l'amour du général en ce monde et 
dans l'autre. Pour l'honneur de cette femme, il est né- 
cessaire de la croire viei^e, même de cœur; autrement, 
elle serait trop horrible. Encore bien loin de cet âge oit 
mutuellement l'homme et la femme se trouvent trop près 
de l'avenir pour perdre du temps et se chicaner leurs 
jouissances, elle en était, sans doute, non pas à son pre- 
mier amour, mais à ses prenniers plaisirs. Faute de pou». 
voir comparer le bien au mal, faute de souffrances qui li 
eussent appris la valeur des trésors jetés à ses pieds, elli 
s'en jouait. Ne connaissant pas les éclatantes délices de la 
lumière, elle se complaisait à rester dans les ténèbres. Ar- 
mand, qui commençait à entrevoir tftUe b^iatîe. sto.'a.'vN'OTi; 
espé-ait dans la première parole de \an^.\.™«"'*^ V*'^'' 



1 



is 

l 

r 
(t I 

:S 
■3 

ire- I 

ell^l 

ela 

Ar- 

-M 



ses SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

tous les soirs, en sortant de cliez madame de Langeais, 
qu'une femme n'acceptait pas pendant sept mois les soins 
d'un homme et les preuves d'amour les plus tendres, les 
plus délicates, ne s'abandonnait pas aux exigences super- 
ficielles d'une passion pour la tromper en un moment, et 
il attendait patiemment la saison du soIeO, ne doutaut pas 
qu'il n'en recueillit les fruits dans leur primeur. Il avait 
parfaitement conçu les scrupules de la femme mariée et 
lesscrupules religieux. Il était môme joyeux de ces com- 
bats. Il trouvait la duchesse pudique là où elle n'était 
qu'horriblement coqtiette; et il ne l'aurait pas voulue au- 
trement, il aimait donc à lui voir inventer des obstacles; 
n'en triompbail-il pas graduellement! Et chaque triomphe 
n'augmenlaît-il pas la faible somme des privautés amou- 
reuses longtemps défendues, pois concédées par elle avec 
tous les semblants de l'amour T Mais il avait si bien dé- 
gusté les menues et progressives conquêtes dont se re- 
paissent les amants timides, qu'elles étaient devenues 
des habitude pour lui. En fait d'obstacles, il n'avait donc 
plus que ses propres terreurs à vaincre; car il ne voyait 
plds à son bonbeur d'autre empêchement que les caprices 
de celle qui se laissait appeler Antometie. Il résolut alors 
de vouloir plus, de vouloir tout. Embarrassé comme no 
amant jeune encore qoi n'ose pas croire à l'abaissemenl 
de son idole, il hésita longtemps, et connut ces tenîbles 
réactions de cœur, ces volontés bien ariêtées qu'un mot 
anéantit, ces décisions prises qui expirent au seuil d'ua« 
porte. Il se méprisait de ne pas avoir la force de dire ua 
mot, et ae le disait pas. Néanmoins, an soir, il procéda— 
fisr une sombre mélancoHe à la demunùe UtûMn\\« te vm 



BISTOIBE DES TBEIZË. 

droits illégalement légitimes. La diictiËSse D'atteudit 
la requête de son esclave pour en deviner le désir, 
désir d'homme est-il jamais secret? Les femmes n'onl 
elles pas toutes ia science infuse de certains bouleversi 
menls de physionomie? 

— Ehquoil voulez-vous cesser d'être mon ami? dil 
elle en l'interrompant au premier mot et lui jetant des' 
regards embellis par une divine rougeur qui coula comme 
un sang nouveau sur son teint diaphane. Pour me récom- 
penser de mes géoérosités, voua voulez me déshonorer. 
Réfléchissez doDC im peu. Moi, j'ai beaucoup réfléchi ; je 
pense toujours à nous. Il existe une probité de femme 
à laquelle nous ne devons pas plus manquer que vous ne 
devez faillir à rhonneur. Moi, je ne sais pas tromper. Si 
js suis à vous, je ne pourrai plus être eu aucune mor 
nière la femme de M. de Langeais. Vous exigez donc 
sacriflcc de ma position, de mon rang, de ma vie, pour 
douteux amour qui n'a pas eu sept mois de patience. 
Commentl déjà vous voudriez me ravir la libre di.'^positiwi 
dfi moi-même? Non, non, ne me parlez plus ainsi. Non, 
ne me dîtes rïea. Je ne veux pas. je ne peux pas vouK 
entendre. 

Là, madame de Langeais prit sa coiffure à deux 
pour reporter en arrière les touffes de boucles qui li 
échauffaient le front, et parut très-animée. 

— Vous veaei chez une faUale créature avec des calculs 
bien arrêtés, en vous disant : " Elle me parlera de soo 
ma ri pendant un certain temps, puis de Dieu, puis des 
suites inévitables de l'amouF ; mais j'userai, j'abuserai da.^ 
i'ialluence que j'aurai conquise; ie me te.oitîiS.'ûfeKK.'s 



icla^ 

juiJH 

ûce. ^ 

tiwi 

ion, 

il 

:OUI[H 

iini^l 

1 

800 1 

des 

^de. ■ 



S64 SCÈNES DE LA VIE PAnISIE^NE. 

j'aurai pour moi les liens de l'habitude, les anangemenl 
tout faits par le public ; enlin, quand le monde aura fi 
par accepter notre liaison, je serai le maître de cefl 
femme. » Soyez franc, ce sont là vos pensées... Ah 1 voi 
calculez, et vous dites aimer, B! Vous ôtes amoureux, 
je le croîs bien ! Vous me désirez, et vous voulez m'a' 
pour maîtresse, voilà tout. Eh bien, non, la duchesse ^ 
Langeais oe descendra pas jusque-là. Que de naïves bou 
geoises soient les dupes de vos faussetés; moi, je r 
serai jamais. Rien ne m'assure de votre amour. Vous ml 
parlez de ma beauté, je puis devenir laide en six moîSt 
comme la chère princesse, ma voisine. Vous êtes ravi é 
mon esprit, de ma grâce; mon Dieu, vous vous y accou-*. 
tumerez comme vous vous accoutumeriez au plaisir. NO' 
VOUS étes-voiis pas imbituë depuis quelques mois au 
faveurs que j'ai eu la faiblesse de vous accorder? Qiiaii 
je serai perdue, un jour, vous ne me donnerez d*autr 
raison de votre changement que le mot décisif : 
n'aime plus. » Rang, fortune, honneur, toute la duchessfl' 
de Langeais se sera engloutie dans une espérance trompée. 
J'aurai des enfants qui attesteront ma honte, et... 
reprit-elle en laissant échapper un geste d'impatience, J 
suis trop bonne de vous expliquer ce que vous savez miei 
que moi. Allons, restons-en là. Je suis trop heureuse c 
pouvoir encore briser les liens que vous croyez si forts. ' 
a-t-il doue quelque chose de si héroïque à être venu 
l'hOtel de Langeais passer tous les soirs quelques instante 
auprès d'une femme dont le babil vous plaisait, de laquelle' 
foi/s vous amusiez comme d'un joujouî Mais quelque! 
jBuaes fats arrivent chez moi, de vro\s Xiexitc^ ^ cmS 



^^ 9 

^H HISTOIRE DES TREIZE. St^H 

^ùeures, aussi régulièrement que vous veuez le soir. Ceui-^^ 

sup- 

terli- . 
;ordÉH 
! iQ^I 



neures, aussi régulièrement que vous veuez 
là sont donc bien généreux. Je me moque d'eus, ils sup- 
portent assez tranquillement mes boutades, mes imperli' 
oences, et me font rire; tandis que, vous à qui j' 
les plus précieux trésors de moD âme, vols voulez 
perdre, et me causez mille ennuis. Taisez-vous, asseï,' 
assez, dît-elle en le voyant près de pailer, vous n'avez ni 
cœur, ni âme, ni délicatesse. Je sais ce que vous voulez 
me dire. Eh bien, oui. J'aime mieux passer à vos yeux 
pour une femme froide, insensible, sans dévouement, 
sans cœur même, que de passer aux yeux du monde, pour 
ime femme ordioaire, que d'être condamnée à des peines \ 
éteraetles après avoir été condamnée à vos prétendus plat- 
sirs, qui vous lasseront certainement. Votre égoïste amour 
ne vaut pas taui de sacriiices... 

Ces paroles représentent imparfaitement celles que fri 
donna la duchesse avec la vive prolixité d'une serinette.' 
Certes, elle put parler longteoips. le pauvre Armand n'op-" 
posait pour toute réponse à ce torrent de notes flùlées 
qu'un silence plein de sentiments horribles. Pour la pre- 
mière fois, il entrevoiail la coquetterie de cette femme J 
et devinait instinctivement que l'amour dévoué, l'amourl 
partagé ne calculait pas, ne raisonnait pas ainsi cbez una-l 
femme vraie. Puis il éprouvait une sorte de honle en se 
souvenant d'avoir involontairement fait les calculs dont 
les odieuses pensées lui étaient reprochées. Puis, en s'exa- 
minant avec une bonne foi tout angélique, il ne trouvait 
que de l'égolsme dans ses paroles, dans ses idées, dans 
ses réponses conçues ei non exprimées. \\ îft iQîi'Da. Ma-tx.,, 
et, dans son désespoir, il eut l'envie àe se çtéïÀV^NSiï "W 



ur 

les';- 

J 

'■'■m 



^' 



Sae SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. ■ 

/ la fenôtre. Le moi le tuait. Que dire, en effet, k aoe 
femme qui ne croit pas à l'amoarî « laissez-moi vous 
prouver combien je vous aime. » Toujours moi. Montri- 
veau ne savait pas, comme en ces sortes de cii-constances 
le savait les liéros de boodoir, imiter le rnde logicien 
marchant devant les pyrrhoniens, qui niaient le mouve- 
ment. Cet homme audacieux manquait précisément de 
l'audace habituelle anx amants qui connaissent les for- 
mules de l'algèbre féminine. & tant de femmes, et méoie 
les plus vertueuses, sont la pi'ole des gens habiles e 
amour auxquels le vulgaire donne un méchant nom, ] 
être est-ce parce qu'ils sont de grands prowreiirs, et ^ 
l'amour veut, malgi-é sa déliciense poésie de senlim 
' nn pea plus de géométrie qu'on ne le pense. Or, la i 
chesse et Montriveau se ressemblaient en ce point, qtf 
étaient également inexperts en amour. Elle en connaissait 
très-peu la théorie, elte en igiurait la pratique, ne sentait 
rien et réfléchissait à tout. Montriveau connaissait pea de 
pratique, ignorait la théorie, et sentait trop pour réfléchir. 
Tous deux sobissalent donc le malheur de celte situation 
bizarre. En ce moment suprême, ses myriades de pensées 
pouvaient se réduire à celle-ci : r Laissez-vous posséder. » 
Phrase horriblenaent égoïste pour une femme chez qui 
ces mots n'apportaient aucun souvenir et ne révoillaîent 
aucune image. Néanmoins, il fallait répondre. Quoiqu'il 
eût le sang fouetté par ces petites plirases en fwme de 
flèches, bien aiguës, bien frmdes, bien acérées, décochées 
coup sur coup, Montriveau devait aussi cacher sa rage, 

ir ne pas tout perdre par une eiWavaçance. - 

"~~ Madame la duchesse, je suis aa àèses^w «çj» \&flia 



HISTOIRE DES TREIZE. 



Et pas inventé pour la femme une autre fa^n de con- 
ler le doa de son cœur qae d'y ajouter celui de sa 
lonne. Le baul pris que vous attachez à vous-même 
me montre que ]e ne dois pas en attacher un moindre. Si 
vous rae donnez votre âme et tous vos sentiments, comme 
vous me le dites, qu'importe donc le reste? D'ailleurs, si 
mon bonheur vous est un si pénible sacrifice, n'en parions 
plus. Seulement, vous pardonnerez à un homme de cœui 
de se trouver humilié eu se voyant pris pour un épagneul.j 
Le ton de cette dernière phrase eût peut-être effraj'6 
d'»atres femmes; mais, quand une des porte-jupes s'ei 
mise au-dessus de tout en se laissant diviniser, aucoQ 
pouvoir ici-bas n'est orgueilleux comme elle sait être o. 
gueiUeuse. 

— Monsieur le marquis, je sois au désespoir qce Dieu . 
n'ait pas invente pour l'humme une plus noble façon de 
coofumer le don de son cœur que la manifestation de 
désirs prodigieusement vulgaires. Si, en donnant notre 
personne, nous devenons esclaves, uo homme ne s'engage 
à rien en nous acceptant. Qui m'assurera que je serai tou- 
jours aimée? L'amour que je déploierais à tout moment 
poor vous mieux attacher à moi serait peut-être une rai- 
Bon d'être abaodounée. le ne veux pas faire une seconde 
édition de madame de Beausêant. Sait-on jamais ce qui 
vous retient près de nous? Notre constante froideur est le 
secret de la constante passion de quelques-uns d'entre 
VOUS; â d'autres, il faut un dévouement perpétuel. una| 
adaraiion de tous les moments; à ceus-cî, la douceur; 4j 
cens-tà, le despotisme. Aucune fetome rfacwaartt^aNà 
déehifSvr vos cœurs. 



!G8 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

Il y eut une pause, après laquelle elle changea de tOQ.., , 

— Enfin, mon ami, vous ne pouvez pas empêcher une à 
femme de trembler à cette question ; n Serai-je aimée tou- 
jours? » Quelque dui'es qu'elles soient, mes paroles m& ,J 
sont dictées par la crainte de vous perdre. Mon Dieul c 
n'est pas moi, cher, qui parle, c'est la raison; et comment i 
s'en trouve-t-il chez une personne aussi folle que j 
suis? En vérité, je n'en sais rien. 

Entendre cette réponse commencée par la plus dëcbi-^ 
ranle ironie, et terminée par les accents les plus mélo- 
dieux dont une femme se soit servie pour peindre l'ai 
dans son ingénuité, n'était-ce pas aller en un moment dd 
martyre au ciel? Montriveau pâlit, et tomba pour la pre- 1 
mière fois de sa vie aux genoux d'une femme, ]1 baisa le | 
bas de ia robe de la duchesse, les pieds, les genoux ; mais, 
pour l'honneur du faubourg Saint-Germain, Il est n 
saire de ne pas révéler les mystères de ses boudoirs, où 
l'on voulait tout de l'amour, moins ce qui pouvait attester 
l'amour, 

— Chère Antoinette, s'écria Montriveau dans le délireJ 
où le plongea l'entier abandon de la duchesse, qui se crut j 
généreuse en se laissant adorer; oui, tu as raison, je ne | 
veux pas que tu conserves de doutes. En ce moment, ja-m 
tremble aussi d'être quitté par l'ange de ma vie, et je vou-B 
drais inventw pour nous des liens indissolubles. 

— Ah! dit-elle tout bas, tu vois, j'ai donc raison. 

— Laisse-moi finir, reprit Armand, je vais d'un seul-' 
mot dissiper toutes tes craintes. Écoute, si je t'abandon- 

aa/s, je mériterais mille morts. Sois toute à moi, je 
donnerai Je droit de me tuer si je 16 Vra^iVs^ai*. Vfetràià 



HISTOIRK DES TREIZE. 301 

moi-mâme une lellre par laquelle je déclarerai certains' 
motifs qui me contraindraient à me tuer; enfin, j'y met- 
trai mes dernières dispositions. Tu posséderas ce testa- 
ment qui légitimerait ma mort, et pourras ainsi te venger 
sans avoir rien à craindre de Dieu ni des hommes. 

— Ai-je besoin de cette lettre? Si j'avais perdu 
amour, que me ferait la vie? Si je voulais te tuer, n< 
saurais-je pas te suivre? Non, je te remercie de Tidéei 
mais Je ne veux pas de la lettre. Ne pourraîs-je pas croiFfr 
que tu m'es fidèle par crainte, ou le danger d'une infldé- 
lîtë ne pourrait-il pas 6tre un attrait pour celui qui livre 
ainsi sa vie? Armand, ce que je demande est seul diOicilQ 
à faire. 

— El que veux-tu donc? 

— Ton obéissance et ma liberté. 

— Mon Dieu, s'écria-t-il , ju suis comme un enfant. 

— Un enfant volontaire et bien gâté, dit-ella en caressant 
l'épaisse chevelure de cette tête qu'elle garda sur ses g&-i 
nous. Oiil oui, bien plus aimé qu'il ne le croit, et 
dant bien désobéissant. Pourquoi ne pas rester ainsi? 
pourquoi ne pas me sacrifier des désirs qui m'offensent? 
pourquoi ne pas accepter ce que j'accorde, si c'est tout ce 
que je puis honnêtement octroyer? N'êtes-vous donc pas 
heureux? 

— Oli! oui, dit-il, je suis heureux quand je n'ai poïnl 
de doutes. Antoinette, en amour, douter, n'est-ce pi 
mourir? 

Et il se mooira tout à coup ce qu'il était et ce que sont 
tous les hommes sous le feu des dés\ïs, Swj^ 
naaal. Après avoir goûté les plaisirs çet"Cû\^ %mi& ^sp 



a- 

i 



870 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

par uu secret et jésuitique ukase, la duchesse éprotn 
ces émoLioDs cérébrales dont l'habitude lui avait reai 
l'amour d'Armand nécessaire autantqae l'étaienl lernoodl 
le bal et l'Opéra. Se voir adorée par un homme dont f 
f supériorité, le caractère, inspirent de l'effroi; en : 
I enïant; jouer, comme Poppée, avec un Néron; beaucoupfj 
de femmes, comme firent les épouses de Henri VIII, c 
payé ce périlleux boubeur de tout le sang de leurs veinas.a 
Eh bien, pressentiment bizarrel en lui livrant les jolÎBi 
cheveux bianchement blonds dans lesquels il aim^t i 
promener ses doigts, eu sentant la petite main 
homme vraiment grand la presser, en jouant elle-mèmu 
avec les touffes noires de sa clievelure, dans ce bouda!i*j 
où elle régnait, la duchesse se disait : 

— Cet homme est capable de me tuer, s'il s^ïperQoit^ 
que je m'amuse de lui. 

M. de Monlriveau resta jusqu'à deui heures du matin 
près de sa maîtresse, qui, dès ce moment, ne lui parut 
pins ni une duchesse, ni une ISavarreins ; Antoinette avait 
poussé le déguisement jusqu'à paraître femme. Pendant 
cette délicieuse soirée, la plus douce préface que jamais 
Parisienne ait faite pour ce que le monde appelle une 
fmtle, ii fut permis au général de voir eu elle, maigre les 
minauderies d'une pudeur jouée, toute la beauté des 
jeunes filles. Il put penser avec quelque raison que tant 
de querelles capricieuses formaient des voiles avec les- 
quels une âme céleste s'était velue, et qu'il fallait lever 
im à ua, comme ceux dout elle enveloppait son adorable 
personne. La ducliesse fut pour lui la plus naïve, la plus 
ingénue des maîiresaes, et il en lit\a\ôïûB4eàasoû»iv'iïi.\J 



HISTOIRE DES TREIZE. 
il s'en alla tout heureux de l'avoir enfin amenée à lui I 



lui V 

i 



doaner tant de gages d'amour, qu'il lui semblait impos- 
sible de ne pas être désormais, pour elle, uo époux secret 
dont le choix était approuvé par Dieu, Dans cette pensée, 
ayec la candeur de ceux qui sentent toutes les obligations 
de l'amour en eo savourant les plaisirs, Armand revint 
chez lui lentement. 11 suivit les quais, alla de voir le 
plus grand espace possible de ciel, il voulait ^argir le âr- 
mameat et la nature en se trouvant le cœur agrandi. Ses 
poumons lui paraissaient aspirer plus d'air qu'ils n'en pre- 
naient la veille. En marchant, il s'interrogeait, et se pro- 
mettait d'aimer si religieusement cette femme, qu'elle pût 
trouver tous les jours une absolution de ses fautes sociales 
dans un constant bonheur. Douces agitations d'une vie 
pleiuel Les hommes qui ont assez de force pour teindre 
leur àme d'un sentiment unique ressentent des jouis- 
sances inHnies en contempLaot par échappées toute une 
vie incessamment ardente, comme certains religieux pou- 
laieot contempler la lumière divine dans leurs extases. 
Sans cette croyance en sa peipétuité , l'amour ne sérail 
rien; la constance le grandit. Ce fut ainsi qu'en s'en allant 
en proie à son bonheur, Moalrîveau comprenait la passion. 
— Nous sommes donc l'un à l'autre à jamais 1 
Cette pensée était pour cet homme un talisman qui 
réalisait les vœux de sa vie. 11 ne se demandait pus si la 
duchesse changerait, si cet amour durerait ; non, il avait 
la foi, celte vertu stins laquelle il n'y a pas d'avenir chré- 
tien, mais qui, peui-étre, est encore plus nécessaire aux 
Bociétés. Pour la première fois, il concevait la vie çac lai 
seatiuiRals, lai qui n'avait encore \éûa (^M.ft'vaxt^ci^Siîi-^». 



I 



972 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. ■ 

plus exorbitante des forces humaines, le dévouement quasll 
corporel du soldat. 

Le lendemain, M. de Montriveaa se dirigea de bonne 
heure vers le faubourg Saint-Germaiu , 11 avait un rende»- 
vous dans une maison voisine de l'hôtel de Langeais, où, 
quand ses affaires furent faîtes, il alla comme on va cbez 
soi. Le général marchait alors de compagnie avec un 
homme pour lequel il paraissait avoir une sorte d'aversion 
quand il le rencontrait dans les salons. Cet homme était 
le marquis de iionquerolles, dont la réputation devint si'J 
grande dans les boudoirs de Paris; homme d'esprit, > 
, talent, homme de courage surtout, et qui donnait le b 
à toute la jeunesse de Paris; un galant homme dont II 
succès et l'expérience étaient également enviés, et auqi 
ne manquaient ni la fortune ni la naissance, qui ajouta 
à Paris tant de lustre aux qualités des gens à la mode. 

— Où vas-tu î dit M. de BonquerolJes à Montriveau. 

— Chez madame de Langeais, 

— Ahl c'est vrai, j'oubliais que tu t'es laissé prendra ,|i 
sa glu. Tu perds chez elle un amour que tu pourrais bi^ 
mieux employer ailleurs. J'avais à te donner dans I 
banque dix femmes qui valent mille fois mieux que cett 
courtisane titrée, qui fait avec sa tête r.e que d'à 

' femmes plus franches font.., 

— Que dis-tu là, mon cher? dit Armand en interrofl 
pant Ronquerolles, la duchesse est un ange de candei 

RonqueroUes se prit à rire. 

— Puisque ta en es là, mon cher, dit-il, je dois t'êiâ 
rer. Un scal motl entre nous, il est sans const 

■£a duchesse l'appartieni-elle? En ce cas, ie tf axn 



HISTOIRE DES TREIZE. 



L ADons, fais-moi les coufiiiences. Il s'agit de 

1 temps à greffer ta belle âme sur une nature 
rate qui doit laisser avorter les espérances de ta cul- 

fuand Armand eut naïvement fait une espèce d'état de 

^tîoB dans lequel il mentionna minutieusement les 
î qu'il avait si péniblement obtenus, Ronquerolles 

S^t d'un éclat de rire si cruel, qu'à tout autre il aurait 
6 la vie. Mais, à voir de quelle manière ces deux êtres 
gardaient et se parlaient seuls au coin d'un mur, aussi 

biles hommes qu'ils eussent pu l'être au milieu d'un 
1 était facile de présumer qu'une amitié sans 
bornes les unissait et qu'aucun intérêt humain ne pouvait 
les brouiller. 

— Mon cher Armand, pourquoi oe m'as-tu pas dit que 
tu t'embarrassais de la duchesse? je t'aurais donné quel- 
ques conseils qui t'auraient fait mener à bien celte in- 
trigue. Apprends d'abord que les femmes de notre fau- 
bourg aiment, comme toutes les autres, à se baigner dans 
l'amour ; mais elles veulent posséder sans être possédées. 
Elles ont transigé avec la nature. La jurisprudence de la 
paroisse leur a presque tout permis, moins le péché posi- 
tif. Les friandises dont te régale la jolie duchesse sont des 
péchés véniels dont elle se lave dans les eaux de la péni- 
tence. Mais, si tu avais l'impertinence de vouloir sérieu- 
sement le grand péché mortel auquel tu dois naturelle- 
ment attacher la plus haute imporiance, tu verrais avec 
quel profond dédain la porte du boudoir et celle de l'hôtel 
te seraient incontinent fermées.La tendre ft.i\W\RWAe.'ùs«-îi*. 
tout oublié, ta serais moins que léto çoxk %'^fe.'^^'^'^'' 






I 



>^ 



WtlA SCÈNES DE LA VIE PAftlS]B»NE. 

I sers, mon cher ami, seraient essuyés avec l'indiftért 



■0BfS 



^H ser; 

^^Bi qu*une femme met aux choses de sa toilette. La ductiesse 

^H époiigeraii. l'amour sur ses joues couimu elle en ôte le 

^^ rouge. Nous connaissoDs ces sortes de femmes, la Pari- 

/ sîeimo pure. As-tu jamais vu dans les rues uoe grisette 

trottant menu? sa (âte vaut un tableau : joli boDoet, joues 

fralcbes, cheveux coquets, fia sourire, le reste est è peine 

soigné. N'eu est-ce pas bien le portrait? Voilà la Parisienne, 

elle suit que sa tâte seule sera vue ; à sa tête, tous les 

soIqs, les parures, les vanités. Eh bien, ta duchesse est 

I U}ut tèle, elle ne sent que par sa tête, elle a un asar 

' dans la têle, une voix de tâte, elle est friande par la lêle. 

Nous nommons cette pauvre chose une Laïs inlullectuelle. 

Tu es joué comme un enfant. Si tu en doutes, tu en auras 

la preuve ce soir, ce matin, à l'instant. Monte chez elle, 

essaye de demander, de vouloir imijérieusetuent ce q\ 

l'on te refuse ; quand mënae tu t'y prendrais conune 

le maréchal de Richelieu, oéant au placée 

Armand était liébétë. 

— La désires-tu au point d'en être devenu sotï 

— Je la veux à tout prixl s'écria Montriveau désesj 

— Eh bien, écoule. Sois aussi implacable qu'ella- 
sera; tâche de l'humilier, de piquer sa vaiiiié, d'îj 
resser non pas le cœur, non pas l'âme, mais les ner&' 
la lymphe de cette femme à la fois nerveuse et lymptlî 

,' tique. Si tu peux lui faire naître un désir, lu es saui 
Mais quitte tes belles idées d'enfant. Si, l'ayant prei 
dans tes serres d'aigle, tu cèdes, si tu recules, si l'oo. 
tes sourcils remue, si elle croit pouvoir encore te d( 
iraar, elle glissera de tes giittes cotaiaft via v^taaaa 



E 



^^m fflSTOIBE DES TREIZE. SIS^H 

^BScË^ï^ra pour oe plus se laisser prendre. Sois ioflezibla^H 
(«itime la loi. N'aie nas dIus d* chnriré niifl n'en a Ifi hmir- ' 

\ 



comme la loi. N'aie pas plus de charité que n'en a le bour- 
reau. Frappe. Quand tu auras frappé, frappe encore. 
FYappe loajours, comme si tu donuais le kaout. Les du- 
chesses soDi dures, mon cher Armand, et ces natures da 
femmes ne s'amollissent qiie sous les coups; la soudrancei 
leur donne un cœur, et c'est œuvre de charité que de les V 
firapiper. Fraf^e donc sans cesse. Ah ! quaod la douleur 
aura bien attendri ces nerfs, ramolli ces fibres que tn 
crois douces et molles ; fait battre un cœur sec, qni, à ce 
jeu, reprendra de l'élasticité; quand la cervelle aura cédé, 
la passion entrera peut-èti'e dans les ressorts métalliques 
de celte machine à larmes, à manières, à évaaouîsee- 
ineats, à phrases fondantes; et tu verras le plus magni- 
fique des incendies, si toutefois la cheminée prend feu. 
Ce système d'acier femelle aura le rouge du fer dans U 
forge! une chaleur plus durable qoe toute autre, et cette 
incandescence deviendia peut-être de l'amour. NéanmoÎJJS, 
j'en doute. Puis la duchesse vaut-elle tant de peines ? Entre 
Dous, elle aurait besoin d'être préalablement formée par 
un ttomme comme moi, j'en ferais une femnie charmante, 
elle a de la race; tandis qu'à vous deux, vous en resterez 
à l'A B C de l'amour. Mais tu aimes, et tu ne partagerais 
pas en ce moment mes idées sur cette matière, 
du plaisir, mes enfants, ajouta Bonquerolles en riant et 
après une pause. Je me suis prononcé, moi, en faveur 
femmes faciles; au moins, elles sont tendres, elles aiment 
au naturel, et non avec les assaisonnements sociaux. Mon 
ftauvre gar^n, une femme qui se chicane, qui ne veut 
qu'inspirer de l'amour? ehl maîa û. îa.ii\ to. ■««« "«» 



I 



I 



S76 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

comme on a un cheval de Luxe ; voir, dans le combat 
confessionnal contre le canapé, ou da blanc contre le ne 
de la reine contre le fou, des scrupules contre le plaii 
une partie d'échecs fort divertissante à jouer. Un horai 
tant soit peu roué, qui sait le jeu, donne le mat en te 
coups, à volonté. Si j'entreprenais une femme de ce gen 
je me donnerais pour but de... 

Il dit un mot à l'oreille d'Armand et le quitta brusqu 
ment pour ne pas entendre de réponse. 

Quant à Monti'iveau, d'un bond il sauta dans la cour 
l'hôtel de Langeais, monta chez ia duchesse ; et, sans. 
faire annoncer, il entra chez elle, dans sa chambre û c< 
cher. 

— Mais cela ne ae fait pas, dit-elle en croisant à la hl 
Bon peignoir; Armand, vous êtes un homme abominall 
Allons, laissez-moi, je vous prie. Sortez, sortez donc, i 
tendez-moi dans le salon. Allez. 

— Cher ange, lui dit-il, un époux n'a-t-il donc auc 
privilège 1 

— Mais c'est d'un goût détestable, monsieur, soit à 
^^ époux, soit à un mari, de surprendre ainsi sa femme. 
^L II vînt h elle, la prit, la serra dans ses bras : 

^^K — Pardonne, ma chère Antoinette, mais mille soupçoi 
^^ptauvais me travaillent le coeur, 
^^r — Des soupçons, fi 1... ah ! fi, fi donci 
W^ — Des soupçons presque justifiés. Si tu m'aimais, 
"^ fisrais-tu cette querelle? N';mrais-tu pas été contente 
me voiiî n'aurais-tu pas senti je ne sais quel mouveim 
3ii cœur? Mais, moi qui ne suis pas femme, j'éprouve i 
^illemeois intimes au seu\ son 4& Wl vois. L'eov 



^^^essail 



HISTOIRE DES TREIZE. 27' 

dB te sauter au cou m'a souvent pris au milieu d'iu 
bal. 

— Ahl si vous avez des soupçons tant que je ne vom 
aurai pas sauté au cou devant tout le monde, je crois 

je serai soupçonnée pendant toute ma vie; mais, auprël 
de vous, Othello n'est qu'un enfant 1 

— Ah! dil-il avec désespoir, je ne suis pas aimé... 

— Du moins, en ce moment, convenez que vous n'êteî 
pas aimable. 

— J'en suis donc encore à vous plaire î 

— AJi! je le crois. Allons, dil-elle d'un petit air impS: 
ratif, sortez, laissez-moi. Je ne suis pas comme vous, moii 
je veux toujours vous plaire... 

Jamais aucune femme ne sut mieux que madame it 
LaDgeais mettre tant de grâce ilaDS soa iinpertineuce -, ai 
n'est-ce pas en doubler l'effet? n'est-ce pas à rendre 
furieux l'homme le plus froid? En ce moment, ses yeux, 
le son de sa voix, son attitude, attestèrent une sorte d( 
liberté parfaite qui n'est jamais chez la femme aimante, 
quand elle se trouve en présence de celui dont la seule 
vue doit la faire palpiter. Déniaisé par les avis du mar-- 
quis de Ronquerolles, encore aidé par cette rapide intiiï- 
susception dont sont doués momentanément les êtres les 
moins sagaces par la passion, mais qui se trouve si com- 
plète chez les hommes forts, Armand devina la terrible 
vérité que trahissait l'aisance de la duchesse, et son cœur 
se gonfla d'un orage comme un lac prêt à se soulever. 

— Si tu disais vrai hier, sois à moi, ma chère Antoineltei 
s'écria-t-il, je veux... 

— D'abord, dît-elle en le repoussant aNet^wt* %\.':;^is 



P^ SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. ^^[ 

lorsqu'elle le vit s'avancer, ae me compromettez pas. Ma^l 



t, 



lorsqu'elle le vit s'avancer, ae me compromettez pas. 
femme de chambre pourrait vous entendre. Respectez- 
moi, je vous prie. Voire familiarité est très-bonne, le soir, 
dans mon boudoir; mais ici, point. Puis que signifie votre 
n Je veux » î Je veuxl Personne ne m'a dit encore ce in< 
me semble très-ridicule, parfaitement ridicule. 

— Vous ne me céderiez rien sur ce point? dit-il, 

— Ahl TOUS nommez un point la libre disposition 
lous-mêmes : un point très-capital, en effet; et 

me permettrez d'être, en ce point, tout à fait La mi 



— EL si, me fiant en vos promesses, je l'exigeais? 

— Ah ! vous me prouveriez que j'aurais eu le plus graud 
tort de vous faire la plus légère promesse, je oe serais 
assez sotte pour la tenir, et je vous prierais de me laisser 
tranquille. 

Le géoéral pâlît, voulut s'élancer; madame de Lanf 
sonna, la femme de chambre parut, et, en souriant ai 
une grâce moqueuse, la duchesse dit à Armand 

— Ayez la bonté de revenir quand je serai visible. 
Monlriveau sentit alors la dureté de celte femme fri 

et tranchante autant que l'acier, elle était écrasante 
mépris. En un moment, elle avait brisé des liens 
n'étaient forts que pour son amant. La duchesse avait la 
sur le fi'ont d'Armand les exigences secrètes de cette visite, 
ut avait jugé que l'instant était venu de faire sentir à ce 
soldat impérial que les duchesses pouvaient bien se préier 
à l'amour, mais ne s'y donnaient pas, et que leur couquôta 
éiaJi plus difficile à faire que ne l'avait été celle de i'&nr 
rope. ~ 



101 r, 
□tre 

\ 



HISTOIRE DES TREIZE. 



SI»! 



- Madame, dit Armand, je n'ai pas le temps d'attendre. 
i mis, TOUS l'avez dit vous-même, un enfant gâté. Quand 
Bjyoudrai sérieusemunt c« dont nous parlions tout à Theure, 

fVurai. 

J— Vous l'aurezî dît-elle d'un air de hauteur auquel se 
a quelle surprise. 

- Je l'aarai. 
^— Ahl vous me Teriez bien plaisir de ie vouloir. Pour. 

|f ceriosité du fait, je serais charmée de savoir commeot 
s voas y prendriez... 
-Je suis enchanté, répondit Montriveau en riant d6 
1 à effrayer la dncliesse, de mettre un intérêt dan^ 
e existence. Me permettet-vous devenir vous cherelwsr 
r aller au bal ce soir? 
f — Je TOUS rends raille grâces, M. de Marsay voua a pré- 

, j'ai promis, 
[ Montriveau salua gravement et se retira. 

- RonqueroHes a donc raison, pensa-t-îl, noua allons '~ 
r maintenant une partie d'échecs, 

l'pës lors, il cacha ses émotions sous un calme complet. 
leuD bomme n'est assez fort pour pouvoir stipporter ces 
mgements, qui font passer rapidement l'âme du plus 
md bien à des malheurs suprêmes. M'avait-il donc aper(;u 
Btie henreuse que pour mieus sentir le vide de son exis- 
e précédente ? Ce fut un terrible orage ; mais il savait 
&îr, et reçut l'assaut de ses pensées tumultueuses v, 
me tm rocher de granit reçoit les lames de l'Océu^É 



E^Ien'&i^ieD pu lui dire; eo sa.çtéie.Ticft,\ft'^'à.^ 
' rfti E31e ne sait pas à queî pcàm eWa e^ N'fta ^'^ 



2B0 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

prisable. Personne n'a osé mettre cette créature en faG 
d'elle-même. Elle a sans doute joué bien des hommes, } 
les vengerai tous. 

Pour la première fois peut-être, dans un cœur d'homai 
l'amour et la vengeance se mêlèrent si également, qifl 
était impossible à Montriveau lui-même de savoir quiq 
l'amour, qui de la vengeance l'emporterait. Il se trourâ"^ 
le soir même au bal où devait être la duchesse de Lan- 
geais, et désespéra presque d'atteindre cette femme, à 
laquelle il fut tenté d'atlrib'uer quelque chose de démo^J 
/ niaque : elle se montra pour lui gracieuse et pleine d'agrfia 
blés sourires, elle ne voulait sans doute pas laisser croil^ 
au monde qu'elle s'était compromise avec H. de Montil 
veau. Une mutuelle bouderie trahit l'amour. Mais que 1 
duchesse dq changeât rien à ses manières, alors que î 
marquis était sombre et chagrin, n'était-ce pas faire v 
qu'Armand n'avait rien obtenu d'elle? Le monde sait bd 
deviner le malheur des hommes dédaignés, et ne le cOi 
fond point avec les brouilles que certaines femmes ordOBM 
nent à leurs amants d'affecter dans l'espoir de cacher unT 
mutuel amour. Et chacun se moqua de Montriveau, qiil 
n'ayant pas consulté son cornac, resta rêveur, souffraald 
tandis que M. de RonqueroUes lui eût prescrit peut-êUn 
de compromettre la duchesse en répondant à ses fausa 
amitiés par des démonstrations passionnées. Armand t 
Montriveau quitta le bal, ayant horreur de la nature h 
maine, et croyant encore à peine à de si complètes pervH 
silés. 

— S'il n'y a pas de bourreaux pour de seniblabla 
crimes, dit-il en regardant les tenêUea \aHâïvç,xï5R& S 



HISTOIRE DES TREIZE. S^l 

salons oi'i dansaient, causaient et riaient les plus sédui- . 
sanles femmes de Paris, je te prendrai par le cliignon du 
coo, madame la duchesse, et t'y ferai sentir un fer plus 
mordant que ne l'est le couteau de la Grève. Acier contre 
acier, nous verrons quel cœur sera le plus tranchant. 

Pendant une semaine environ, madame de Langeais 
espéra revoir le marquis de Monlriveau; mais Armand se 
contenta d'envoyer tous les malins sa carte à l'hôtel de 
Langeais. Chaque fois que cette carte était remise à la 
duchesse, elle ne pouvait s'empêcher de tressaillir, frappée 
par de sinistres pensées, maïs indistinctes comme l'est un 
pressentiment de malheur. En lisant ce nom, tantôt elle 
croyait sentir dans ses cheveux la main puissante de cet 
homme implacable, tantôt ce nom lui pronostiquait des 
vengeances que son mobile esprit lui faisait atroces. Elle 
l'avait trop bien étudié pour ne pas le craindre. Serait-elle 
assassinée? Cet homme à cou de taureau l'éventrerait-îl 
en la lançant au-dessus de sa tête? la foulerait-il aux 
pieds? Quand, où, comment la saisirait-il 7 la ferait-il biea 
souffrir, et quel genre de souffrance méditait-il de lui 
imposer? Elle se repentait. Â certaines heures, s'il était 
venu, elle se serait jetée dans ses bras avec un complet 
abandon. Chaque soir, en s'endormant, elle revoyait la 
physionomie de Montriveau sous un aspect différent. Tantôt 
son sourire amer, tantôt la contraction jupitérienne de ses 
sourcils, son regard de lion, ou quelque hautain mouve- 
ment d'épaules, le lui faisaient terrible. Le lendemain, la 
carte lui semblait couverte de sang. Elle vivait agitée par 
ce nom, plus qu'elle ne l'avait été par l'amant fougueut, 
opiniâtre, exigeaat. Puis ses appTèUens\cma ^■M\.S'fiSJ» 



i 



sss^ 



982 SCÈNBS DE LA YIE PARIBIBNNE. 

encore dans le sileoce ; elle était obligée de se pri^parer, 
sans secours étranger, à une lutte horrible dont il ne lui 
était pas permis de parler. Cette âme, fière et dure, était 
plus sensible aux titillations de la haine qu'elle ne l'avait 
été naguère aux caresses de Tamour. Ah I si le général 
avait pu voir sa mal tresse an moment où elle amasBait les 
plis de son front entre ses sourcils, en se plongeant danv 
d'amères pensées, au fond de ce boudoir où il avait si 
vouré tant de joies, peut-être eût-il conçu de grandes esp^ 
rances. La ûerlé n'est-elle pas un des sentiments hnmaii 
qui ne peuvent enfanter que de nobles actions? Quoîqt 
madame de Langeais gardât le secret de ses pensées, 
est permis de supposer que M. de Montriveau ne lut 
plus indifférent. N'est-ce pas une immense conqaêle poi 
un homme que d'occuper une femme? Chez elle, il d<â 
nécessairement se faire un prt^ès dans un sens ou dai 
l'autre. Mettez une (réature féminine sous les pieds 
cheval furieux, en face de quelque animal lerrible; 
tombera, certes, sur les genoux, elle attendra la 
mais si la béte est clémente et ne la tue pas eiitièremeoi 
e4le aimera le cheval, le lion, le taureau, elle en parlefl 
l«ulà l'aise. La duchesse se sentait sous les piudsdu lioQ' 
elle tremblait, elle ne baissait pas. Ces deux personDefl 
si singulièn^ment posées l'une en face de l'autre, se rea 
contrèrent trois fois dans le monde durant cette semaine. 
Chaque fois, en réponse à de coquettes interrogations, 
duchesse reçut d'Armand des aaluts respectueux et à 
sourires empreints d'une ironie si cruelle, qu'ils confl 
maieiit toaies les appréhensions inspirées le matin par 
/arte de visite. La vie n'est que ce que nuas \^j. ^iïto. \ 




HISTOTRB DES TREIZE, 
ments, les sentiments avaient creusé des abîmes entrflj 
fc deux personnes. 
t comtesse de Sérîzy, sœur du marquis de flonqut 
, donnait au commencement de la semaine suîvani 
il auquel devait venir madame de Langeais, 
première ûgure que vit la duchesse en entrant fut celle^ 
d'Armand. Armand l'attendait cette fois, elle le pensa du 
moins. Tous deux échangèrent un regard. Une sueur froide 
sortit soudain de tous les pores de cette femme. Elle avait 
cm Montriveau capable de quelque vengeanc» înonle, pro- 
pordonDée à leur état: cette vengeance était trouvée, elle 
était prête, elle était chaude, elle bouillonnait. Les yeux 
de cet amant trahi lui lancèreat les éclairs de la foudre 
et son visage rayonnait de haine heureuse. Aussi, malgré 
Is volonté qu'avait la duchesse d'exprimer la froideur et 
flmpertineoce, son regard resla-l-il morne. Elle alla se 
placer près de la comtesse de Sérizy, qui ne pat s'empê- 
cher de lui dire : 

— Qu'avez-vous, ma chère Antoinette? Vous êtes V 
faire peur. 

— Une contredanse va me remettre, répondit-ell( 
ea donnant la main à un jeune homme qui s'avan- 
çait. 

Madame de Langeais se mit à valser avec une sorte de 
fureur et d'emportement que redouMa le regard pesani 
de Montriveau. Il resta debout, en avant de ceux qui 
musaient à voir les valseurs. Chaque fois que sa maî- 
tresse passait devant lui, ses yeux plongeaient sur celte 
tête tournoyanle, comme ceux d'un tigre aûs is. ?*.tjwsi. 
La valse 6aie, la duchesse vint s'asseoit çtfe &.ft\*- 



«^3«!^ 



28t 



SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 



D sentionfl 



lease, et le marquis ne cessa de la regarder en ; 
tenant avec un inconnu. 

— Monsieur, lui disait-il , l'une des choses qui m'ont 
le plus frappé dans ce voyage... 

La duchesse était tout oreilles. 

— ... Est la phrase que prononce le gardien de West- 
minster en vous montrant la hache avec laquelle un 
homme masqué trancha, dit-on , la tête de Charles !•', 
eu mémoire du roi qui la dit à un curieux. 

— Que dit-il! demanda madame de Sérizy. 

— Ne toucliôzpas à la hache! répondit Montriveau d'à 
son de voix où il y avait de la menace. 

- En vérité, monsieur le marquis, dit la duchesse J 
logeais, vous regardez mon cou d'un air si mélodl 

tQatique en répétant celte vieille histoire, connue de li 
Éeux qui vont à Londres, qu'il me semble voua voir g 
lache à la main. 
Ces derniers mots furent prononcés en riant, i 
ne sueur froide eût saîei la duchesse. 
Mais cette histoire est, par circonstanca , 
beuve, répondit-il. 

- Comment cela, je vous prie7 de grâce, en quoi? 
• En ce que, madame, vous avez touché à la tiacUl 

"Toi dit Montriveau a voix basse. 

— Quelle ravissante prophétie! reprit-elle i 
riant vec une grâce affectée. Et quand doit tomber ) 
têteî 

— Je ne souhaite pas de voir tomber votre jolie tât« 
madame. Je crains seulement pour vous quelque gra 

maJhear, Si l'on vous tondait, t\e ieçteU,ftù%i-\Q 



HISTOIRE DES TREIZE. 

Fcheveux si iDigoonnement blonds, et dont vous lirei 
^D parti?... 

- Mais il est des personnes auxquelles les femmeî 
iat à faire de ces sacrlQces, et souvent même à ded 

JBmes qui ne savent pas leur faire crédit d'un mouve-ï 
it d'humeur. 

- D'accord. Eh bien, si tout à coup, par un procédé 1 
, un plaisant vous enlevait votre beauié, vous 

Htait à cent ans, quand vous n'en avez pour nous que 
imhî 

- Mais, monsieur, dit-elle en l'interrompant, la petite 
^e est notre bataille de Waterloo. Le lendemain, < 

s connaissons ceux qui nous aiment véritablement. ' 

- Vous ne regretteriez pas cette délicieuse figure quiî... 
»-Ah! beaucoup; mais moins pour moi que pour celui 
'f^ elle ferait la joie. Cependant, si j'étais sincèrement 

, toujours bien, que m'importerait la beauté? - 
B dites-vous, Clara? 
^C'est une spéculation dangereuse, répondit madame â 



-Pourrait-on demander à Sa Majesté le roi des ,sor-l 
,, reprit madame de Langeais, quand j'ai commis la 1 
i de toucher à la bâche, moi qui ne suis pas encore ] 

e k Londres?... 

t* No so, fll-il en laissant échapper un rire moqueur. 

r- Et quand commencera le supplice? 
^ Montriveau tira froidement sa montre et véuEsJ 
B avec une conviction réellement effrayante. 

- La journée ne finira pas sans qu'il voas aitwa v 

ibie malheur... 



SCÈNES DE LA VIE PABISIENNE. 

— Je ne suis pas une onfant qu'on puisse facilement 
épouvanter, ou pluiot je suis une enfnnt qui ne connaît 
pas le danger, dit la duchesse, et vais danser sans crainte 
au bord de l'abîme. 

— Je suis enchanté, madame, de vous savoir tant de 
caractère, répondit-4i en la voyant aller prendre sa place 
k un quadrille. 

Malgi'é son apparent dédain pour les noires prédictions 
d'Armand, la duchesse était eu proie à une véritable ter- 
reur. A peine l'oppression morale et presque physiqne 
sous laquelle la tenait son amant cesaa-t-elle lorsqu'il 
quitta le bal. Néanmoins, après avoir joui pendant un 
moment du plaisir de respirer à son aise, elle se surprit 
à regretter les émotions de la peur, tant la nature femelle 
est avide de setisaliops e«rômes, Ce regret n'était pas de 
l'amour, mais il appartenait certes aux sentiments qui le 
préparent. Puis, comme si la duchesse eût de nouveu 
ressenti l'effet que M. de Montriveau lui avait fait éprou- 
ver, elle se rappela l'air de conviction avec lequel il venait 
de regarder l'heure, et, saisie d'épouvante, elle se retira. 

»I1 était alors environ minuit. Celui de ses gens qui l'at- 
tendait lui mit sa pelisse et marcha devant elle pour faire 
itvancer sa voilure; puis, quand elle y fut assise, eile 
tomba dans une rêverie assez naturelle, provoquée par la 
prédiction de M. de Montriveau. Arrivée dans sa cour, 
elle eutra dans un vestibule presque semblable à celui de 
Bon hôtel; mais tout à coup elle ne reconnut pas son esca- 
lier; puis, au moment où elle se retourna pour appeler 
*e« ffeos, plusieurs homines l'assaillirent avec rapiditi 
A// Jetèrent uû moucfioir sur \a bowchft . Xwx \ïfet«.a\ 



ditiS. 

à 



1 



histoire: DBS TREIZE. 

maioa, les pieds, et l'ealevèreat. Elle jeta de grands cri»,, 

— Madame, nous avons ordre de vous taer si voas cri^l 
lui dJl-on à l'oreille. 

La frayeui' de la duchesse fui si grande, qu'elle ne pi 
jamais s'expliquer par où ni comment elle fut trani 
portée. Quand elle reprit ses sens, elle se trouva les pii 
et les poings liés, avec des cordes de soie, couchée sur 
le canapé d'une chambre de garçon Elle ne put retenir 
on cri en rencontrant les yeux d'Armand de Montriveau, 
qui, tranquillement assis dans un fauteuil et enveloppé 
dans sa robe de chambre, fumait un cigare. 

~- Ne criez pas, madame la duchesse, dit-il en s'ôtaot 
frcâdement son cigare dtj la bouche, j'ai la migraine. lyail- 
leors, je vais vous délier. Mais écoutez bien ce que je 
vtis avoir Tboaueur de vous dire, 

Il dénoua délicatement les cordes qui serraient les pieds 
de la duchesse. 

— A quoi vous serviraient vos cris? peraonne ne peut 
les entendre. Vous êtes trop bien élevée pour faire des 
griioaces inutiles. Si vous ne vous teniez pas tranquille, 
là TOUS vouliez lutter avec moi, je vous attacherais de 
nouveau les pieds et les mains. Je crois que, tout bien 
considéré, vMS vous respecterez assez pour demeurai 
Surcecanapé, comme si vous étiez chez vous, sur le vôtre ; 
froide encore, si vous voulez... Vous m'avez fiutr^aadre, 
sur ce canapé, bien des pleurs que je cachais à tous les 
yeux- 
Pendant que Montriveau lui parlait, la duchesse jeta 

autour d'elle ce regard de femme, regard fuj:(.\£ *î^ «sît 
toat voir en paraissant distrait. Î-We âma. \i'4'ù»rr.'«% «."««. 



i 



SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 



1 chambre, assez semblable à la cellule d'un moine. L'âme 
et la pensée de l'homme y planaient. Aucun ornement 
n'altérait la peinture grise des parois vides. A terre était 
un tapis vert. Un canapé noir, une table couverte de pa- 
piers, deux grands fauteuils, une commode ornée d'un 
réveil, un lit très-bas sur lequel était jeté un drap rouge 
bordé d'une grecque noire, annonçaient par leur contex- 
ture les habitudes d'une vie réduite à sa plus simple ex- 
pression. Un triple flambeau posé sur la cheminée rap- 
pelait, par sa forme égyptienne, l'immensité des déserts 
où cet homme avait longtemps erré. A côté du lit, entre 
le pied que d'énormes pattes de sphinx faisaient deviner 
sous les ptis de l'éioffe et l'un des murs latéraux de la 
chambre, se trouvait une porte cachée par un rideau vert 
à franges rouges et noires que de gros anneaux ratta- 
chaient sur une hampe. La porte par laquelle les inconnus 
étaient entrés avait une portière pareille, mais relevée par 
une embrasse. Au dernier r^ard que la duchesse jeta 
sur les deux rideaux pour les comparer, elle s'aperçut que 
la porte voisine du lit était ouverte, et que les lueurs 
1 rougeâtres allumées dans l'autre pièce se dessinaient 
■ sous i'eflilé d'en bas. Sa curiosité fut naturellement ex- 
p âtée par cette lumière triste, qui lui permit à peine de 
distinguer dans les ténèbres quelques formes bizarres; 
mais, en ce moment, elle ne songea pas que son danger 
put venir de là, et voulut satisfaire un plus ardent intérêt. 

— Monsieur, est-ce une indiscrétion de vous demant 
ce que vous comptez faire de moi? dît-elle avec une 
perliaence et une moquerie perçantes. 
L La duchesse croyait deviner uq amouT fcT.t%ïsA ima 



érêl. 
Ddajg 

3 



HISTOIRE DES TREIZE. 



parolesde Montriveau. D'ailleurs, pourenlever une femme, 
oe faut-il pas l'adorerî 

— BieD du tout, madame, répondit-il en aoufilaDt avec 
grâce sa dernière bouffée de tabac. Vous êtes ici pour 
peu de temps. Je veux d'abord vous expliquer ce que voua 
êtes, et ce que je suis. Quand vous vous tortillez sur 
votre divan, dans votre boudoir, je oe trouve pas de mots 
pour mes idées. Puis, cliez vous, à la moindre pensée qui 
vous déplaît, vous tirez le cordon de voire sonnette, vous 
criez bien fort et mettez votre amant à la porte comme 
s'il était le dernier des mig^érables. Ici, j'ai l'esprit libre, 
Ici, personne ne peut me jeter à la porte. Ici, vous serez 
ma vîciime pour quelques instants, et vous aurez l'ex- 
trême bouté de m'écoiiter. Ne craignez rien. Je ne vous ai 
pas enlevée pour vous dire des injures, pour obtenir de 
vous par violence ce que je n'ai pas su mériter, ce que 
vous n'avez pas voulu m'octroyer de bonne grâce. Ce 
serait une indignité. Vous concevez peut-être le viol ; mot, 
je ne le conçois pas. 

Il lança, par un mouvemeot sec, son cigare an feu. 

— Madame, la fumée vous incommode sans doute? 
Aussitôt il se leva, prit dans le foyer une cassolette 

cbaude, y brûla des parfums et purifia l'air. L'iStoune- 
ment de la ducbesse ne pouvait se comparer qu' 
humiliation. Elle était au pouvoir de cet homme, et cet 
bomme ne voulait pas abuser de son pouvoir. Ces yeux 
jadis si ilamboyants d'amour, elle les voyait cali 
fixes comme des étoiles. Elle trembla. Puis la terreur 
qu'Armand lui inspirait fut augmentée v'*'* '^^^ ^"^ 
seosaiioas pétriDantes, analogues aox a^\aV\OTiS «.■«a 



me,^^ 

il 



1 



&cbf 



MO SCÈNES ÛE LA VIE PARISIENNE. 

vemeDt ressenties dans le cauchemiu'. Elle resta cloi 
par la peur, en croyant voir la lueur placée derrière 
rideau prendre de rintensité sdus les aspiratioas dfl 
soufflet. Tout à coup les reflets, devenus plus vifs, a 
ilIunÛDé trois personnes masquées. Cet aspect liorrîj 
s'évanouit si prompteiuent, qu'elle le prit pour uneillui 
d'optique. 

— Madame, reprit Armand en la contemplant avec u 
méprisante froideur, une minute, une seule me s 
pour vous atteindre dans tous les moments de votre vi 
la seule éternité dont je puisse disposer, moi. le ne s 
pas Uiet). Ëcouiez-moi bien, dit-il, en faisant une pat 
pour donner de la solennité à son discours. L'amour v 
dra toujours à vos souhaits; vous avez sur les hom 
un pouvoir sans bornes; mais souvene&vous qu'un J 
vous avez 3[^lé l'amour : il est venu pur et candide, 
tant qu'il peut l'être sur cette terre ; aussi respectuei 
qu'il était violent ; caressant, comme l'est l'amour d*i 
femmu dévouée, ou commt; l'est celui d'une mère p 
son enfant; eniin, si graud, qu'il était une folie. Vous V9I 
êtes jouée de cet amour, vous avez commis un crin 
Le droit de toute femme est de se refuser à un amool 
qu'elle sent ne pouvoir partager. L'homme qui aime s 
se faire aimer ne saurait être plaint, et n'a pas I 
de se plaindre. Mais, madame la duchesse, attirer à à 
en feignant le sentiment, un malheureux privé de toi 
affection, lui faire comprendre le bonbeur dans toute fl 
plénitude, pour le lui ravir; lui voler son avenir de 1 
cité; le taer uoD-seulemeut. aujourd'hui, mais dans l'a 
deaa vie, en e^lpoisollualn^^,o^l\.aaîes.\ie.^ffie*e^\fi 



flISTOIHE DES THEIZE. 



! pensées , voilà ce que je nomme un épouvaDtable 
crime I 

— Monsieur... 

— le ne puis encore vous permettre de me répondre. 
Écoutez-moi donc toujours. D'ailleurs, j'ai des droits sur 
VOUS; mais je ne veux que ceux du juge sur te criminel, 
afio de réveiller votre conscience. Si vous n'aviez plus de 
conscience, je ne vous blâmerais point; mais vous êtes 
si jeunel vous devez vous sentir encore de la vie au cœur, 
j'aime à le penser. Si je vous crois assez dépravée pour 
commettre un crime impuai par les lois, je ne vous fois 
pas assez dégradée pour ne pas comprendre la portée de 
mes paj'ulus. Je reprends. 

£q ce moment, la duchesse entendit le bruit sourd d'un 
soufflet, avec lequel les inconnus qu'eile venait d'entre- 
voir attisaient sans doule le feu dont la clarté se projeta 
sur le rideau; mais le regard fulgurant de Moniriveau la 
aintraigoit à rester palpiianle et les yeux fixes devant lui. 
Quelle que fût sa curiosité, le feu des paroles d'Armand 
l'intéressait plus encore que la voix de ce feu myslé- 
rieui. 

— Madame, dit-il après une pause, lorsque, dans Paris, 
le bourreau doit mettre la main sur un pauvre assassin, 
et le coucher sur la plancbe où la loi veut qu'un assassin 

it couché pour perdre la tête,.- vous savez, les journaux 

en préviennent les riches et les pauvres, afin de dire aux 

I Qos de dormir tranquilles, et aux autres de veiller pour 

I vivre. Eh bien, vous qui êtes religieuse, et même un peu 

I dévote, allez taire dire des messes pour cet homme ■- vq«& 

) de la faioiJIe, mais vous êtes de Va bïan.die. 



1 



( 



Ltoa 






^ui 



SCÈNES DE LA VIE PABI5IENRE. 
Celle-là peut trùner en paix, exister heureuse et sans sou- 
cis. Poussé par la misère ou par la colère, votre frère de 
bagne n'a lue qu'un homme; et vous! vous avez tué le 
bonheur d'un homnae, sa plus belle vie, ses plus chÈrea 
croyances. L'autre a tout naïvement attendu sa victime; 
il l'a tuée malgré lui, par peur de l'échafaud; mais vous!... 
vous avez entassé tous les forfaits de la faiblesse contre 
une force innocente; vous avez apprivoisé votre patient 
pour mieux lui dévorer le cœur; vous l'avez appâté de 
caresses; vous n'avez omis aucune de celles qui pouvaient 
'lui faire supposer, rêver, désirer les délices de l'amour. 
Vous lui avez demandé mille sacrifices pour les refuser 
tous. Vous lui avez bien fait voir la lumiiVe avant de lui 
yeux. Admirable courage 1 De telles infamies sont 
un luxe que ne comprennent pas ces bourgeoises des- 
quelles vous vous moquez. Elles savent se donner et par- 
donner; elles savent aimer et souffrir. Elles nous rendent 
petits par la grandeur de leurs dévouements. A mesure 
que l'on monte en haut de la société, il s'y trouve autant 
de boue qu'il y en a par le bas; seulement, elle s'y durcit 
et se dore. Oui , pour rencontrer la perfection dans l'i- 
gnoble, il faut une belle éducation, un grand nom, une 
jolie femme, une duchesse. Pour tomber au-dessous de < 
tout, il fallait ôtre au-dessus de tout. Je vous dis mal ce 
i, je souffre encore trop des blessures que vous 
'avez faites; mais ne croyez pas que je me plaigne ! Non. 
Mes paroles ne sont l'expression d'aucune espérance per- 
sonnelle, et ne contiennent aucune amertume. Sachez-le 
bien, madame, je vous pardonne, et ce pardoo est assea 
'tierpour que vous ne vouspVdv^nieTÇOViASfeW^seKiMa 



HISTOIRE DES TREIZE, 
iercher malgriî vous... Seiilemeol, vous pourriez abu- ' 
f d'autres cœurs aussi enrants que l'est le mien, et je 
p leur épargner des douleurs. Vous m'avez donc inspiré. j 
Bpensée de justice. Expiez votre faute ici-bas. Dieu voiu 
^donnera peut-être, je le souhaite, mais il est implaj 

;, et vous frappera. 
L ces mots, les yeux de cette femme abattue, déchirée, ' 
remplirent de pleurs. 

- Pourquoi pleurez- vous? Restez fidèle à votre na- 
fe. Vous avez contemplé sans émotion les tortures du < 

r gae vous brisiez. Assez, madame, consolez-vous. Je 

Riilts plus souffrir. D'autres vous diront que vous leur 

I donné la vie; moi, je vous dis avec délices que vous 

wez donné le néant. Peut-être devinez-vous que je ne 

Ippartiens pas, que je dois vivre pour mes amis, et 

^lors j'aurai la froideur de !a mort et les chagrins de 

I à supporter ensemble. Auriez-vous tant de bonté? 

z-vous comme les tigres du désert, qui font d'abord .. 

Laie, et puis la lèchent? 

i duchesse fondit en larmes. 

r Épargnez-vous donc ces pieiirs, madame. Si j'ïJ 

èis, ce serait pour m'en délier. Est-ce ou n'est-ce p 

8 vos artifices? Après tous ceux que voua avez em4 

i, comment penser qu'il peut y avoir en vous queiquf 

î de vraiî Rien de vous n'a désormais la puissance 

n'émouvoir. J'ai tout dit. 

idame de Langeais se leva par un mouvement à 1^ 

Eplein de noblesse et d'humilité. 

- Vous êtes en droit de me traiter dutemeuv, ^\.-"âi4 
wdaat à cet fiomme une mam q\i'i\ ûe çtvx, ij^as,, ■ 



SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 



■ce j^H 



paroles ne sont pas assez dures encore, et je mérite o 
punition. 

— Moi, vous punir, madame ! mais punir, n'est-ce | 
' aimer? N'attendez de moi rien qui ressemble à un seii! 

ment, le pourrais me faire, dans ma propre cause, accu- 
sateur etjuge, arrêt et bourreau; mais non. faccompliraî 
tout à l'heure un devoir, et nullement un désir de ven- 
geance. La plus cruelle vengeance est, selon moi, le dédain 
d'une vengeance possible. Qui sait? je serai pent-être le 
ministre de vos plaisirs. Désormais, en portant élëgam-J 
ment la triste livrée dont la société revêt les crimin^ 
peut-être sereK-vons forcée d'avoir leur probité. Et alort 
vous aimerez! 

La duchesse écoutait avec une soumission qui n'él 
pliisjODée ni coquetteinent calculée; elle ne prit la para 
qu'après un intervalle de silence. 

— Armand, dit-elle, îl me semble qu'en résistant j 
l'amour j'obéissais à toutes les pudeurs de I. 
ce n'est pas de vous que j'eusse attendu de tels reprochf 
Vous vous armez de toutes mes faiblesses pour m'en faii 
des crimes. Comment n'avez-vous pas supposé que je puSfl 
ëiro entraînée au delà de mes devoirs par toutes les curii 
sites der l'amour, et que, le lendemain, je fusse làchit 
désolée d'être ailée trop loinî Hélas I c'était pécher i 
ignorance. Il y av»it, je vous le jure, autant de bonnal 
dans mes fautes que dans mes remords. Mes duretés D 
hissaient bien plus d'amour que n'en accusaient mes com 
plaisances. Et, d'ailleurs, de quoi vous plaignez-vous? L 

<fon de won cœurne vous a pas suffi, vous avez ezigébra 
talement ma personne... 



HISTOIRE DES TREIZE. 

— BnilalementI s'écria M, de Monlriveau, 
Mais ]l se dit à lui-même : 

— Je suis perdu, si je me laisse prendre à des dispuW 
de mots, 

— Oui, vous êtes arrivé cheî moi comme cher une de 
ces mauvaises femmes, sans le respect, sans aucune des 
attentions de ramour. N'avais-je pas le droit de réOécliirï 
Eh bien, j'ai réfléchi. L'inconvenance de votre conduite est 
excusable : l'amour en est le principe-, laissez-moi le 
croire et vons juslifler à moi-même. Eh bien, Armand, su 
moment même où ce soir vous me prédisiez le malheur, 
moi, je croyais à notre bonheur. Oui, j'avais confiance en 
ce caractère noble et fier dont tous m'avez donné tant de 
preuves... Et j'étais toute à toi, ajouta-t-elle en se pen- 
chant à l'oreille de Monlriveau. Oui, j'avais je ne sais quel 
désir de rendre heurenx un homme si violemment éprouvé 
par l'adversité. Maître pour maître, je voulais un homme 
grand. Plus je me sentais haut, moins je voulais des- 
cendre. Confiante en loi, je voyais toute une vie d'amour 
au moment où lu me montrais la mort... La force ne va 
pas sans la bonté. Mon ami, tu es trop fort pour te faire 
méchant contre une pauvre femme qui t'aime. Si j'ai eu 
des torts, ne piiis-je donc obtenir un pardon? ne puîs-je 
les réparerî Le repentir est la grâce de l'amour, je veux 
être bien gracieuse pour toi. Comment moi seule ne pi 
vaîs-je partager avec toutes les femmes ces inceriitudea, 
ces craintes, ces timidités qu'il est si naturel d'éprouver 
qnand on se lie pour la vie, et que vous brisez si facile- 
ment ces sorlf^s de liens? Ces bourgeoises, auxquelles vcM 
me comparez^ se donnent, mais eUes com\ia\\aW..^^^« 



1 

:esfl 



veux j 
pou^ 
idea,V 

•UVOT 
cile- 
vcos 



390 SCËNES DE LA VIE PARISIENNE. 

i'ai combattu, mais me voilà... — Mon Dieu, il ne m' 
coûte pas! s'écria-t-elle en s'interrompant. 
Elle se tordit les maios en criant : 

— Mais je t'aimel mais je suis à toil 
Elle tomba aux genoux d'Armand. 

— A toil à toi, mon unique, mon seul maîtrel 

— Madame, dit Armand en voulant la relever, Anti>inetltf 
ne peut plus sauver la duchesse de Langeais. Je ne crai 
plus ni à l'une ni à l'autre. Vous vous donnerez aujouiH 
d'hui, vous vous refuserez peut-être demain. Aucune puia^ 
sance, ni dans les deu\ ni sur la terre, ne saurait mB^ 
garantir la douce fidélité de votre amour. Les gages es 
étaient dans le passé; nous n'avons plus de p 

En ce moment, une lueur brilla si vivement, que tÂ' 
duchesse ne put s'empêcher de tourner la tête vers I4 
portière, et revit .distinctement les trois hommes mas^ 
quês. 

— Armand, dit-elle, je ne voudrais pas vous mésestf^ 
mer. Comment se trouve-t-il là des hommes? Que prépa^ 
rez-vous donc contre moiî 

— Ces hommes sont aussi discrets que je le serai a 
même sur ce qui va se passer ici, dit-il. Ne voyez en eut 
que mes bras et mon cœur. L'un d'eux est un chirurgien..^ 

— Un chirurgien, dit-elle. Armand, mon î 
litude est la plus cruelle des douleurs. Parlez donc, 
dites-moi si vous voulez ma vie : je vous la donnerai, vouï 
ne la prendrez pas... 

— Vous ne m'avez donc pas compris î répliqua Mon*' 
trJveau. Ne vousai-je pas parlé de justice! Je vais, ajouta'* 

^i froidemeat en prenant un morceau i'aâw t^ai étal 



^^Wr la tab 



HISTOIRE DES TREIZE. 



i table, pour faire cesser vos appréhensions, voua 
expliquer ce que j'ai di!cidt5 de vous. 

II iui montra uae croix de Lorraine adaptée au bout 
d'une tige d'acier. 

— Deux de mes amis font rougir en ce moment um 
croix dont voici le modèle. Nous vous l'appliquerons ai 
front, là, entre les deux yeux, pour que vous ne puissiez 
pas la cacher par quelques diamants, et vous soustraire 
ainsi aux înterrogaiions du monde. Vous aurez eolin sur 
le front la marque infamante appliquée sur l'épaule de 
vos frères les forçais. La souffrance est peu de chose, 
mais je craignais quelque crise nerveuse, ou de la résîs- 
lance... 

— De la résistance? dit-elle en frappant de joie dan» 
ses mains. Non, non, je voudrais maintenant voir ici la 
terre enliÈre, Ahl mon Armand, marque, marque vite la 
créature comme une pauvre petite chose à toi ! Tu deman- 
dais des gages à mon amour, mais les voilà tous dans un 
seul. Ahl je ne vois que clémence et pardon, que bon- 
heur éternel en la vengeance... Quand lu auras ainsi dési- 
gné une femme pour la tienne, quand tu auras une âme 
serve qui portera ton chiffre rouge, eh bien, tu ne pourras j 
jamais l'abandonner, tu seras à jamais à moi. En m'iso- \ 
lant sur la terre, tu seras chargé de mon bonheur, 
peine d'être un lâche, et je te sais noble, grandi Mais la 
femme qui aime se marque toujours elle-même. — Venez, 
messieurs, entrez et marquez, marquez la duchesse di 
Langeais. Klle est à jamais à M. de Montriveau. Entr< 

„ el tous, won front brûle plus qwa vovte \kî. 
mand se retourna vivement çout ne ç'as ■sQW \«. 



i 



S93 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. ^H 

chesse palpitante, agenouillée, il dît un mot qui fit disp^ 
raître ses trois amis. Les femmes habituées à la vie des 
/ salons connaissent le jeu des glaces. Aussi la duchesse, 
intéressée à bien lire dans le cœur d'Armand, était tout 
yeux. Armand, qui ne se défiait pas de son miroir, laissa 
voir deux larmes rapidement essuyées. ToutTavenir de la 
duchesse était dans ces deux larmes. Quand il revînt pour 
relever madame de Langeais, il la trouva debout, elle 
se croyait aimée. Aussi, dut-elle vivement palpiier en eo-, 
tendant Monlriveau lui dire avec cette fermeté qu'elle 
savait si bien prendre jadis quand elle se jouait de lui r J 

— Je vous fais grSce, madame. Vous pouvez : 
croire, cette scène sera comme si elle n'eût jamais i 
Hais ici, disons-nous adien. l'aime à penser que vous a 
été franche sur votre canapé dans vos coquetteries, fran(^ 
ici dans votre eiïusion de cœur. Adieu. Je ne me sens 

I plus la foi. Vous me tourmenteriez encore, vous sériel 
toujours duchesse, et... Mais adieu, nous ne nous coanj 
prendrons jamais. — Que sounaiiez-vous, mamieoaotlt 
dit-il en prenant l'air d'un oiallre de cérémonies. Rentre 
chez vous., ou revenir au bal de madame de Sérizy7 J'ai 
employé tout mon pouvoir à laisser votre réputation i' 
lacté. Ni vos gens ni le monde ne peuvent rien savoir dôl 
ce qui s'est passé entre nous depuis un quart d'beui 
Vos gens vous croient au bal ; votre voiture n'a p 
la cour de madame de Sériiy ; votre coupé peut se 
aussi dans celle de votre l;&iel. Où voulez-vous fitreT 

— Quel est votre avis, Armand? 
— Il n'y a phis d'Armand, madame U AMchesse, N« 

sommes Arangersl'un à l'autre. 



niSTOIBE DES TREIZE. 390 

- Rjnez-moi donc au bal, dit-elle, curieuse encore 
Smellre à l'épreuve le pouvoir d'Armand. Rejetez dans 
du monde une créature qui y souffiraît, et qui 
[bit continuer d'y souffrir, si pour elle il n'est plus de 
bonlieur. mon ami, je vous aime pourtant comme aimeut 
vos bourgeoises I Je vous aime à vous sauter au cou dans 
le bal, devant tout le monde, si vous le demandiez. Ce 
monde horrible, il ne m'a pas corrompue. Va, je suis jeune 
et viens de me rajeunir encore. Oui, je sin3 une enfant, 
ton enfant, tu viens de me créer, Obi ne me bannis pas de 
mon Édenl 

Armand fit un geste. 

— Ali I si je sors, laisse-moi donc emporter d'ici quel- 
que chose, un rien I ceci, pour le mettre ce soir sur mon 
cceur, dit-elle en s'emparant d'un gant d'Armand, qu'elle 
roula dans son moucLoir... — Non, reprit-elle, je ne suis 
pas de ce monde de femmes dépravées; tu ne le connais 
pas, et alors tu ne peux m'appréeier; sache-le doncl 
quelques-unes se donnent pour des écua ; d'autres sont 
sensibles aux présents; tout y est infâmel Ah! je voudrais 
être une simple bourgeoise, une ouvrière, si tu aimes 
mieux une femme au- dessous de loi qu'une femme en 
qui le dévouement s'aille aux grandeurs humaines. Ah l 
mon Armand, il est parmi nous de nobles, de grandes, de 
chastes, de pures femmes, et alors elles sont délicieuses. 
Je voudrais posséder toutes les noblesses pour te les 
fier toutes; le malheur m'a faite duchesse; je voudraia| 
être née près du trûne, il ne manquerait rien à le sacrificVi 

^Je serais grisette pour toi et reine pour le* &\^n«&. 

^^L'il écoalait ea humsctant SQS clgaies. 



i 



ESCfeNES DB LA VIE PARISIENN 
Quand vous voudrez partir, dit-il, vous me prévîen- 

— Mais je voudrais rester... 

— Autre chose, ça! fit-il. 

— Tiens, il était mal arrangé, celui-làl s'écria-t-elle ea 
imparant d'un cigare et y dévorant ce que les lèvres 
^maod y avaient laissé. 

— Tu fumerais? lui dit-il. 

— Oh 1 que ne ferais-je pas pour le plaireï 

— Eh bleu, allez-vous-en, madanne... 

— Tobéis, dit-elle en pleuraot. 

— 11 faut vous couvrir la figure pour ne point voir les 
emins par lesquels vous allez passer. 

— Me voilà prête, Armand, dît-elle en se bandant les 

— ï voyez-vous? 

— Non. 

Il se mit doucement à ses genoux. 

— ■ Ah 1 je t'entends, dîl-elle en laissant échapper un 

ste plein de gentillesse en croyant que cette feinte 

;ueur allait cesser. 

Il voulut lui baiser les lèvres, elle s'avança. 

— Vous y voyee, madame. 

— Mais je suis un peu curieuse. 

— Vous me trompez donc toujours? 

— Ah! dit -elle avec la rage de la grandeur mécon- 
e, Olezce mouchoir et conduisez- moi, monsieur, je 
ouvrirai pas les yeux. 

aiaad. sur de la probité en en entendant le cri, 



J] 



HISTOint; DES TREIZE. 301 



méat aveugle; mais, en la tenant paleroellement par la 
mail) pour la faire tantôt tnoater, LaïUôt descendre, Mon- 
Iriveau éludia les vives palpitations qui agitaient le cœur 
de cette femme, si prompleraent envahie par un amour 
vrai, Madame de Langeais, lieureuse de pouvoir lui parler 
ainsi, se plut à lui tout dire, mais il demeura inflexible; 
et, quand la main de la duchesse l'interrogeait, la sienne 
restait muette. Enfin , après avoir cheminé pendant quel- 
que temps ensemble, Armand lui dit d'avancer, elle 
avança, et s'aperçut qu'il empêchait la robe d'efileurer les 
parois d'une ouverlure sans doute étroite. Madame de 
Langeais fut touchée de ce soin, il trahissait encore un 
peu d'amour; mais ce fut en quelque sorte l'adieu de 
Montriveau, car il la quitta sans !ui dire un mot. En 
sentant dans une chaude atmosphère, la duchesse ouvrit 
les yeux. Elle se vit seule devant la cheminée du boudoir 
de la comtesse de Sérizy. Son premier soin fut de ré- 
parer le désordre de sa toilette; elle eut promptement, 
rajusté sa robe et rétabli la poésie de sa coiffure. 

— Eb bien, ma chère Antoinette, nous vous cherchooi 
partout, dit la comiesse en ouvrant la porte du boudoir. 

— Je suis venue respirer ici, dit-elle, il fait dans les 
salons une chaleur insupportable. 

— On vous croyait partie ; mais mon frère Ronquerolles 
m'a dit avoir vu vos gens qui vous attendent. 

— Je suis brisée, ma chère, laissez-moi un moment 
me reposer ici. 

Et la duchesse s'assit sur le divan. 

— Qu'avez-vous donc? Vous êtes toove We,a!to\'aMi^\ 
Le marquis de Bonquerolles enVta. 



1 

" r 



e 1 

''m 
1 

1 

:s 

JS 

I 



V'gOa SCENES DE LA VIB PARISIENNE. ■ 

— J'ai peur, madame la duchesse, qu'il ne vous arrive 
quelque accident. Je viens de voir votre cocher gris comme 
les vingt-deux cantons. 

La ducbesse ne répondît pas, elle regardait la clM 
minée, les glaces, en y cherchant les traces de s 
sage ; puis elle éprouvait une sensation extraordinaire 
se voir au milieu des joies du bal après la terrible s 
qui venait de donner à sa vie un autre cours. Elle se f 
à trembler violemment. 

— J'ai les nerfs agacés par la prédiction que m'a faite 
ici M. de Monlriveau. Quoique ce soit une plaisanterie, 
je vais aller voir si sa hache de Londres me troublai 
jusque dans mon sommeil. — Adieu donc, chère. —Adi 
monsieur le marquis. 

Elle traversa les salons, où elle fut arrêtée par ( 
complimenteurs qui lui tirent pitié. Elle trouva ie mo» 
petit en s'en trouvant la reine, elle ai humiliée, si petituj 
D'ailleurs, qu'étaient les hommes devant celui qu'elle ai-~ 
mait véritablement et dont le caractère avait repris les 
proportions gigantesques momentanément amoindries par 

k«ile, mais qu'alors elle grandissait peut-être outre mesure? 
Bile ne put s'empêcher de regarder celui de ses gens qui 
l'avait accompagnée, et le vit tout CDdormi. 

— Vous n'êtes pas sorti d'ici! lui demanda-t-elle. 

— Non, madame. 

tEn montant dans son carrosse, elle aperçut eRfect^ 
ment son cocher dans un état d'ivresse dont elle se j 
effrayée en toute autre circonstance ; mais les i 
secousses de la vie Aient â la crainte ses aliments i 
gairea. D'ailleurs, elle arriva sans aoAôfttt. cXïïte\ie-,TûSùB. 



OISTOIBE DES TBEIZt. 3tq 

elle s'y trouva changée et en proie à des senti inents tout 
nouveaux. Pour elle, il n'y avuit plus qu'un homme dans 
le monde, c'est-à-dire que pour l'ii seul elle désirait dé- 
sormais avoir quelque valeur. Si les physiologistes peuvent I 
promptemeot définir Tamoar en s'en tenant aux lois de' 
la nature, les moralistes sont bien plus embarrassés de 
l'expliquer quand ils veulent le considérer dans tous 
développements que lui a donnés la société. Néanmoins 
existe, malgré les hérésies des mille sectes qui divisent! 
l'Église amoureuse, une ligne droite et tranchée qui par-: 
tage nettement leurs doctrines, une ligne que les discus^ 
àons ne courberont jamais, et dont l'inflexible application 
explique la crise dans laquelle, commn presque toutes 
les femmes, la duchesse de Langeais était plongée. Elle, 
n*aimait pas «ncore, elle îwait une passion. J 

L'amour et la passion sont deux différents états de l'Sma 
que poètes et gens du monde, philosuphes et niais cou- 
fondent cootinuellemeot. L'amour comporte une mutua- 
lité de sentiments, une certitude de Jouissances que rien 
D'altère, et un trop constant échange de plaisirs, une trop 
complète adhérence entre les cœurs pour ne pas exclure 
la jalousie. La possession est alors un moyen et non un 
but; une infidélité fait souffrir, mais ne détache pas; l'âme 
n'est ni plus ni moins ardente ou troublée, elle est inces- 
samment heureuse ; enfin le désir étendu par un souffle 
divin d'un bout à l'autre sur l'immensité du temps nous 
le teint d'uue même couleur : la vie est bleue comme l'est 
nu ciel pur. La passion est le pressentiment de l'amour et 
de son infini auguel aspirent toales \e5 âmes. ïwîî&stoiN 
La p^Bion est un espoir qui peat-fette ïe^a ««aro^. 



de I 

s ^^M 






ÏOi SCJ'MiS DE LA VIE PARISIENNE. 

I sion signifie à la fois souffrance et transîtioo; 

cesse quand l'espérance est morte. Hommes et femid 
peuvent, sans se (Jéshonorer, concevoir plusieurs p. 
il est si naturel de s'élancer vers le bonheur! mais il n'a 
I dans la vie qu'un seul amour. Toutes les discussions, écrites 
ou verbales, faites sur les sentimeols, peuvent donc ôtre 
résumées par ces deux questions : « Est-ce une passion? 
Est-ce l'amour? » L'amour u'existant pas sans la connais- 
sance intime des plaisirs gui le perpétuent, la duchesse 
était donc sous le joug d'une passion; aussi en éprouvU 
I-el1e les dévorantes agitations, les involontaires calcul 
les desséchants désirs, enfin tout ce qu'exprime le i 
passion : elle souffrit. Au milieu des troubles d 
il se rencontrait des tourbillons soulevés par sa vanj 
par son amour-propre, par son orgueil ou par sa Ë 
toutes ces variétés de l'égolsme se tiennent. Elle avaîtfl 
à un homme : u Je t'aime, je suis à toi ! » La duchessc| 
Langeais pouvait-elle avoir i nulilement proféré ces parot 
Elle devait ou être aimée ou abdiquer son rdle social. ^ 
tant alors la solitude de son lit voluptueux oij la voli^ 
n'avait pas encore mis ses pieds chauds, elle s'y roulî^ 
s'y tordait en se répéiant : 

— Je veux être aiméel 

Et la foi qu'elle avait encore en elle lui donnait l'est 
de réussir. La duchesse était piquée, la vaniteuse I 
sienne était humiliée, la femme vraie entrevoyait li 
heur, et son imagination, vengeresse du temps perdu pouP' 
la nature, se plaisait à lui faire flamber les feux inextia- 
gm'bles Ua plaisir. Elle atteignait presque aux sensation? 
àej'aatoar; car, dans le doute d' être a\«iéa(ç»\a>v 



ayâgMa a l 



HISTOIRE DES TREIZE. 



) se trouvait heureuse de se dire à elle-même 
' l'aime 1 " Le monde et Dieu, elle avait envie de les foiil( 
à ses pieds, Momriveau était maioienant sa religion. EUl 
passa la journée du lendemain dans un état de stupeoF' 
morale mêlé d'agitations corporelles que rien ne pourrait 
exprimer. Elle déchira autant de lettres qu'elle en écrivit, 
et fît mille suppositions impassibles. A l'heure où Monti'i- 
veau venait jadis, elle voulut croire qu'il arriverait, et prit 
plaisir à l'attendre. Sa vie se concentra dans le seul sens. 
de l'oule. Elle fermait parfois les yeux et s'efforçait d'écou-, 
ter à travers les espaces. Puis elle souhaitait le pouvoir 
d'aoéanlir tout obstacle eutre elle et son amant afin d'ob- 
leoir ce silence absolu qui permet de percevoir le bruit à 
d'énormes distances. Dans ce recueillement, les pulsations 
de sa pendule lui furent odieuses, elles étaient une sorte 
de bavardage sinistre qu'elle arrêta. Minuit sonna dans 
salon. 

— Mon Oîeul se dît-elle, le voir ici, ce serait le boi 
heur. Et cependant, il y venait naguère, amené par le désir. 
Sa voix remplissait ce boudoir. Et maintenant, rien I 

En se souvenant des scènes de coquetterie qu'elle avaij 
jouées, et qui le lui avaient ravi, des larmes de désespoii 
coulèrent de ses yeux pendant longtemps. 

— Madame la duchesse, lui dit sa femme de chambre, 
ne sait peut-être pas qu'il est deux heures du matin, j'ai 
cru que madame était indisposée. 

— Oui, je vais me coucher; mais rappelez-vous, Suzette, 
dit madame de Langeais en essuyant ses larmes, de ne 
jamais entrer chez moi sans ordre, et \e ne VQU& (.& <iv^ÛL 
pas de nouveau- 



1 

lur^" 



<ns 
■te 

1 



^KttM SCËNES DE LA VIE PARISIENNE. 

^B Fendant une semaine, madame de Langeais alla dans 
tontes les maisons où elle «spérait rencontrer M. de Mon- 
triveau. Contrairement à ses habitudes, elle arrivait de 
bonne fieiire et se retirait tard; elle ne dansait plus, elle 
joiiail. TentatÏTes inutiles] elle ne put parvenir à voir Ar- 
mand, de qui elle n'osait plus prononcer le nom. Cepen- 
dant, un soir, dans un moment de désespérance, elle dit 
à madame de Sérizy, avec autant d'insouciance qu'il Itii 
fut possible d'en affecter : 

— Vous êtes donc brouillée avec M. de Moutriveauî je 
ne le vois plus chez vous. 

— Mais il ne vient donc plus ici? répondit la comtesse 
en riant. D'ailleurs, on ne l'aperçoit plus nulle part, ît t 
sans doute occupé de quelque femme. 

— Je croyais, reprit la duchesse avec douceur, • 
marquis de Ronqneroiles était un de ses amis... 

— Je n'ai jamais entendu dire à mon frère qu'A 
connût. 

Madame de Langeais ne répondit rien. Madame c 
rizy crut pouvoir alors impunément fouetter une aaj 

(discrète qui lui avait été si longtemps amère, et repr| 
parole. 
' — Voua le regrettez donc, ce triste personnage? Fti 
)kH dire des choses monstrueuses : blessez-le, il ne reï| 
jUnais, ne pardonne rien; aimez-le, il vous met à ladiefl 
A tout ce que je disais de lui, l'un de ceux qni le p 
aux nues me répondait toujours par un mot : Il tatt aîM 
On ne cesse de me répéter : « Montriveau quittera I 
pour son ami, c'est une Sme immense. » Ah bah! la si 
oe demaDde pas des âmes si graudas. \^a% WaiiRça fta^ 



HISTOJRE DES TREIZE. 

ict&re soDt très-bien chez eui, qu'ils y restent, et qii'iUj 
) laissent & nos bonnes petitesses. Qu'en dites-voi 
binette T 
iKalgré son ? abitude du monde, la duchesse parai agitéei^ 
s elle dit néanmoins avec un naturel qui trompa sdm 

- Je suis fàcliéo de ne plus le voir, je prenais à lui 
incoup ('.'intérêt, et lui vouais une sincère amitié. Dus- 
i-vous me trouver ridicnle, chère amie, j'aime les 
grandes ; mes. Su donner à un sot, n'est-ce pas avouer 
clairement que l'on n'a que des sens? 

Madame de Sérizy n'avait jamais distingué que des gens 
vulgaires, et se trouvait en ce moment aimée par un bel 
homme, le marquis d'Aîglemont. 

La comtBsae abrégea sa visite, croyer-le. Puis, madame 
de Langeai? voyant une espérance dans la retraite absolue 
d'Armand, elle lui écrivit aussitôt une lettre humble et 
douce qui devait le ramener à elle, s'il aimait encore. Elle 
fil porter le lendemain sa lettre par son valet de chambre, 
et, quand il fut de retour, elle lui demanda s'il l'avait 
remise à Montriveati lui-même; puis, sur son affirmation, 
elle ne put retenir un mouvement de joie. Armand était 
à Paris, il y restait seul, chez lui, sans aller dans le monde I 
Elle était donc aimée. Pendant toute la journée, die atten- 
dît une réponse, et la réponse ne vint pas. Au milieu des 
crises renaissantes que lui donna l'impatience, Antoinette 
96 justifia ce retard : Armand était embarrassé, la réponse 
viendrait par la poste; mais, le soir, elle ne pouvait plus 
s'abuser. Journée affreuse, mfilée de ysatîïaxiç.es "^■'^■st- 
aeat, de palpitations qui écrasent, exc^s 4fc tœw o^v'ûs 



1 



I 
l 



308 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

la vie. Le lendemain, elle envoya chez Armand clierdier- 

une réponse. 

— M. le marquis a fait dire qu'il viendrait chez e 
dame la duchesse, répondit Julien. 

Elle se sauva afin de ne pas laisser voir son bonhei 
elle alla tomber sur son canapé pour y dévorer s 
miëres émotions. 

— 11 va venir I 
Cette pensée lui déchira Vame. Malheur, en effet. aïKI 

êtres pour lesquels l'altente n'est pas la plus horrible da| 
tempêtes et la fécondation des plus doux plaisirs, ceux-ij 
n'ont point en eux celte flamme qui réveille les imagÉ 
' des choses, et double la nature en nous attachant aulq 
, à l'essence pure des objets qu'à leur réalité. E 
attendre n'est-ce pas incessamment épuiser une espérai 
certaine, se livrer au fléau terrible de la passion, 
reuse sans les désenchantements de la vérité? ÉmanatH 
constante de force et de désirs, l'attente ne serait-elle p 
à l'âme humaine ce que sont à certaines fleurs leurs ext 
latioos parfumées? Nous avons bientôt laissé les éclatai 
et stériles couleurs du clioréopsis ou des tulipes, et n 
revenons sans cesse aspirer les délicieuses pensées I 
l'oranger ou du volkameria, deux fleurs que leurs pain 
ont involontairement comparées h de jeunes fianc^ 
pleines d'amour, belles de leur passé, belles de leur ave^ 
La duchesse s'instruisit des plaisirs de sa nouvelle { 
en sentant avec une sorte d'ivresse ces flagellations 4 
l'amour; puis, en changeant de sentiments, elle lrouvi|| 
d'aufres desUnaûoas et un meilleur sens aux choses de ]|| 
v/e. En se précipitant dans son cab\nel. àe \,î(à«.\a. 



P^ ' s 
HISTOIRE DES TREIZE. 30^1 

prit ce que sont les recherches de la parure, les soinj^| 
corporels les plus minutieux, quand ils sont comtnaud^^H 
par l'amour et non par ta vanité; déjà, ces apprêts li^^| 
aidèrent à supporter la longueur du temps. Sa toîlette^^ 
ÛQîe, elle retomba dans les excessives agitations, dans les 
foudroiements nerveux de cette horrible puissance quir 
met en fermentation toutes les idées, et qui n'est peut-êtrej" 
qu'une maladie dont on aime les souffrances. La ducliesai 
était prête à deux heures de l'après-midi; M. de Montrt 
veau n'était pas encore arrivé à onze heures et demi! 
du soir. Expliquer les angoisses de cette femme, qui pou* 
vait passer pour l'enfant gâtée de la civilisation, ce serai^ 
vouloir dire combien le cœur peut concentrer de poésies) 
dans une pensée; vouloir peser la force exhalée par l'àme 
au bruit d'une sonnette, ou estimer ce que consomme de 
vie l'abattement causé par une voilure dont le roulemei 
continue sans s'arrêter. 

- Se jouerait-il de moi? dit-elle en écoutant sonner a 



^^We p&lit, ses dents se heurtèrent, et elle se frappa laâ 
Hffiïis en bondissant dans ce boudoir où jadis, pensait- ' 
elle, il apparaissait sans être appelé. Mais elle se résigna. 
Ne l'avait-elle pas fait pâlir et bondir sous les piquantes i| 
fliiches de son ironie ? Madame de Langeais comprit i'bor-H| 
reur de la destinée des femmes, qui, privées de tous le^H 
moyens d'action que possèdent les hommes, doivent at^H 
tendre quand elles aiment. Aller au-devant de soti aim^^| 
est une faute que peu d'hommes savent pardonner. l^^H 
plupart d'entre eux voient une dégradation dans cett&o&^l 
iesle QatleûB; mais Armand avaîl *n\e ^xaM.^?! ^■ssa, **- 



310 SCÈNES DE LA VIE PÂBISIENNE. 

devait faire partie du petit nombre d'bommes qui savf 
acquitter par un éternel amour un tel excès d'amour. 

— Eb biea, j'irai, se dit-elle en se tournant dans s 
lit sans pouvoir y trouver le sommeil, j'irai vers lui, 
lui tendrai la maio sans me fai^uer de ia lui tendre. 1 
homme d'élite voit dans chacun des pas que fait u 
femme vers lui des promesses d'amour et de constau 
Oui, les anges doivent descendre des cieax pour venir a 
hommes, et je veux être un ange pour lui. 

Le lendemain, elle écrivit un de ces billets où exce 
l'esprit des dix mille Sévignés que compte mainteaag 
Paris. Cependant, savoir se plaindre sans s'abaisser, ■ 
à plein de ses deux ailes sans se traîner bumbl^nen 
groudej" sans offenser, se rtivolter avec grâce, pardona 
sans compromettre la dignité personnelle, tout dire et i 
rien avouer, il fallait être la ducbesse de Langeais et av( 
été élevée par madame la princesse de Blamoot-Chatis 
pour écrire ce délicieux billet. Julien partit. Julien éta 
comme tous les valets de cbambre, la victime des mardb 
et conire-marches de l'amour, 

— Que vous a répondu M. de Montriveau? dit-elle ail 
indifférummenl qu'elle le put à Julien, quand il vint j 
rendre compte de sa missioa. 

— M. te marqui.'i m'a prié de dire à madame la âuchai 
que c'était bien. 

Affreuse réaction de l'âme sur elle-mëmel reœvoir d 
vaut de curieux témoins la question du cœor, et ne f 
murmurer, et se voir forcée au silence. Une des mille d 
Jeurs du ricbe! 
Pendant yingt-^ieai jours, madame de V.a.n%«ais tetviSlk 



HISTOIRE DE5 TREIZE. 31|S 

M. de UoQtriveau sans obtenir de réponse. Elle avait fini B 
par se dire malade pour se dispenser de ses devoirs, soit 
envers la princesse à laquelle elle était attachée, soit en- 
vers le monde. Elle ne recevait que son pèi'e, le duc de 
Navarreins; sa laote, la princesse de Blamont-Chauvry ; 
le vieux vidame de Pamiers, son grand-oncle maternel; 
et l'oncle de son mari, le duc de Grandlieu. Ces personnes 
crûrent facilement à la maladie de madame de Langeais, 
eu la irouvaut de jour en jour plus abattue, plus pâle, 
plus amaigrie. Les vagues ardeurs d'un amour réel, les 
irritations de l'orgueil blessé, la constante piqûre du seui 
mépris qui pût l'atteindre, ses élancements vers des plai- 
sirs perpétuellement souhaités, perpétuellement trabis; 
toutes ces forces inutilement excitées minaient sa double 
nature. EUle payait l'ajTiéré de sa vie trompée. Elle sortit I 
enfin pour assister à une revue où devait se trouver M. de 
Montriveau. Placée sur le balcon des Tuileries, avec la 
famille royale, la duchesse eut une de ces fêtes dont 
l'&me garde un long souvenir. Elle apparut sublime de 
langueur, et tous les yeux la saluèrent avec admiration. 
Elle échangea quelques regards avec Moutriveau, dont la 
présence la rendait si belle. Le général délila presque à 
ses pieds dans toute la splendeur de ce costume militaire 
dont l'elTet sur l'imaginatioa féminine est avoué même 
pai- les plus prudes personnes. Pour une femme bien éprise, 
qui n'avait pas vu son amant depuis deux mois, ce rapide 
moment ne dut-il pas ressembler à cette phase de nos 
rêves où, fugitivement, notre vue embrasse une nature 
sans horizon? Aussi, les femmes ou les ieunes ç,eo.ç.'î(wv 
vent-Us seuls imaginer l'avidité sluçlàfc &\. ifeàsafiis-o^^B 



313 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

primèrent les yeux de la ducheaae. Quant aux hommes, 
si, pendant leur jeunesse, ils ont éprouvé, dans le pa- 
roxysme de leurs premières passions, ces phénomènes de 
la puissance nerveuse, plus tard ils les oublient si complè- 
tement, qu'ils arrivent à nier ces luxuriantes extases, le 
seul nom possible de ces magnifiques intuitions. L'extase 
religieuse est la Tolie de la pensée dégagée de ses liens 
I corporels; tandis que, dans l'extase amoureuse, se cott- 
fondenl, s'unissent et s'embrassent les forces de nos deux 
natures. Quand une femme est en proie aux tyrannies 
furieuses sous lesquelles ployait madame de Langeais, 
les résolutions définitives se succèdent si rapidement, qu'il 
est impossible d'en rendre compte. Les pensées naisseol 
alors les unes des autres, et courent dans l'âme comme 
ces nuages emportés par le vent sur un fond grisâtre qui 
voile le soleil. Dès lors, les faits disent tout. Voici donc les 
faits. Le lendemain de la revue, madame de Langeais en' 
voya sa voiture et sa livrée attendre à la porte du marquis 
de Montriveau depuis huit heures du malin jusqu'à trois 
heures après midi. Armand demeurait rue de Tournon, k 
quelques pas de la Chambre des pairs, où il devait y avoir 
une séance ce jour-là. Mais, longtemps avant que les pairs 
se rendissent à leur palais, quelques personnes aperçureat 
la voilure et la livrée de la duchesse. Un jeune officier 
dédaigné par madame de Langeais, et recueilli par ma- 
dame de Sérizy, le baron de Maulincour, fut le premier 
qui reconnut les gens. Il alla sur-le-champ chez sa mal- 
tresse lui raconter, sous le secret, cette étrange folie. Aus- 
si/ôt, celte nouvelle fut lélégraphiquement portée à la 
coaaaissance de toutes les coleTves ûm WiAjqm^ 



ee a la _ 



1 



HISTOIRE DES TREIZE. 
CermaiD, parvint au château, à l'Élysée-Bourbon. devint 
te bruii du jour, le sujet de tous les eutretiens, depuis 
midi jusqu'au soir. Presque toutes les femmes niaieni le 
fait, mais de manière à le faire croire; et les hommes le 
croyaient eo témoignant à madame de Langeais le plus 
indulgent intérêt. 

— Ce sauvage de Montriveau a un caractère de bronze, 
il aura sans doute exigé cet éclat, disaient les uns, ea 
rejetant la faute sur Armand. 

— Eh bien, disaient les autres, madame de Langeais a 
commis la plus noble des imprudences 1 En face de tout 
Paris, renoncer, pour son amaut, au monde, à son rang, 
à sa fortune, à la considération, est un coup d'Étal fémi- 
DÎn beau comme le coup de couteau de ce perruquier qui 
a tant ému Canning à la cour d'assises. Pas 
femmes qui blâment la duchesse ne ferait cette déclara- 
tion digne de l'ancien temps. Madame de Langf 
une femme héroïque de s'afficher ainsi franchement ella-. 
même. Maintenant, elle ne peut plus aimer que Monlri< 
veau. N'y a-t-il pas quelque grandeur cher une femme 
dire : « Je n'aurai qu'une passion? » 

— Que va donc devenir la société, monsieur, si vous 
honorez ainsi le vice, sans respect pour la vertu7 dit la 
femme du procureur général, la comtesse de Granville. 

Pendant que le château, le faubourg et la Chaussée- 
d'Ântin s'entretenaient du naufrage de cette aristocratique 
vertu : que d'empressés jeunes gens couraient à cheval 
s'assurer, en voyant la voiture dans la rue de Tournon, 
que la duchesse était bien réellement chez M. de MoQtcv 
^BtaD, elle gisail palpitante au loûà àe ^ft ^w-iisàx . te-' 



1 



HMDCOJ 



■H SCÈNES DE LA VIE PARISIE^'^E. 

maud, qui n'avait pas coucbé chez lui, se promenait anxl 
Tuileries avec M. de Marsay. Puis les grands -parents de 
madame de Langeais se visitaient les uns les autres en se 
donnant rendez-vous chez elle pour la semondi'o et aviser 
aux moyens d'arrêter le scandale causé par sa conduite. 
A trois heures, M. le duc de Navarreins, le vidame de 
Pamiers, la vieille princesse de Blamont^hauvry et le duc 
de Grandlieu se trouvaient réunis dans le salon c 
dame de Langeais, et l'y uttendaieut. A eux, cooune | 
plusieurs curieux, les gens avaient dit que leur maîtresse 
était sortie. La duchesse n'avait excepté personne de 11 
consigne. Ces quatre personnages, illustres dans la spbèH 
aristocratique dont l'Almanach de Gotha consacre anniM 
lement les révolutions et les prétentions héréditaires, vett 
lent une rapide esquisse sans laquelle cette peintuA 
sociale serait incomplète. 

La princesse de Biamont-Chauvry était, dans le moi 
féminin, le plus poétique débris du règne de Louis XV, j 
surnom duquel, durant sa belle jeunesse, elle avait, dit! 
on, contribué pour sa quote-part. De ses anciens a 
menis, il ne lui restait qu'un nez remarquablem 
saillant, mince, recourbé comme une lame turque, ( 
principal ornement d'une figure semblable à un viou 
gant blanc; puis quelques cheveux crêpés et poudrés; 
des mules à talons, le bonnet de dentelles à coques, de| 
mitaines noires, et des parfaits conlenlemenu. Mais, pov 
lui rendre entièrement justice, il est nécessaire d'ajouté 
qu'elle avait uue si haute idée de ses ruines, qu'elle ■ 
déco}}etait Je soir, portait des gants longs, et se teiguai 

7re les joues avec le rouge eVassl^ivie. i* ^.hUq., Daoi 



HISTOIRE DES TREIZE. 315 1 

ses rides une amabilité redoutable, un feu prodigieux 
dans ses yeux, une dignité profonde dans toute sa per- 
souue, sur sa lîuigue un esprit à triple dard, dans sa tête 
une mémoire iofaiJJible, faisaient de cette vieille femme 
uae véritable puissance. Elle avait dans le parchemin de 
sa cervelle tout celui du cabinet des chartes et connaissait 
les alliances des maisons princières, ducales et comtales 
de rCurope, à savoir oii étaient les derniers germains de 
Charlemagne. Aussi nulle usurpation de titre ne pouvait- 
elle lui' échapper. I.es jeunes gens qui voulaient être bien 
vus. les ambitieux, les jeunes femmes lui rendaient de 
constants hommages. Sou salou faisait autorité dans le fau- 
bourg Saint-Germain. Les mots de ce Talleyrand femelle 
restaient comme des arrêts. Certaines personnes venaient 
prendre chez elle des avis sur l'éliqueite ou les usages, et 
y chercher des leçons de bon goût. Certes, nulle vieille 
femme ne savait comme elle empocher sa tabatière ; et 
elle avait, en s'asseyant ou en se croisant les jambes, 
des mouvements de jupe d'une précision, d'une gi"5ce, 
qui désespéraient les jeunes femmes les plus éléganles. 
Sa voix lui était demeurée dans la téle pendant le tiers 
de sa vie, mais elle n'avait pu l'empêcher de descendre ' 
dans les membranes du nez, ce qui la rendait étrange- 
ment signilicative. De sa grande fortune, il lui restait cent' 
cinquante mille livres en bois, généreusement rendus par 
Napoléon, Ainsi, biens et personne, tout en elle était coti-J 
sidérable. Cette curieu.'ie antique était dans une bergèw 
au coin de la cheminée el causait avec le vidame de F»< 
miers, autre ruine contemporaine. Ce M\e\a. î,'ïvç,ft&'>ïî , ■ 
d'en coininandeur de l'ordre de MaVte, èVaix. \i.w\inaî: 



310 



SCÊKlîS DE LA VIE PARISIENNE. 



grand, ioog et lluei, dont le cou était toujours serré i 
manière à lui comprimer les joues, qui débordaient lét 
rement la cravate, et à lui maiutenir la lÊte haute; 
tude pleine de suHlsance chez certaines gsns, mais justid 
. cbez lui par un esprit voltairien. Ses yeux à fleur de b 
semblaient tout voir et avaient effectivement tout vuj 
mettait du coton dans ses oreilles. Enfin, sa persoal 
offrait dans l'ensemble un modèle parfait des lignes aq 
tocraliques, lignes menues et frêles, souples et agréabld 
qui, semblables à celles du serpent, peuveat à volonté 
courber, se dresser, devenir coulantes ou raides. 

Le duc de Navarreins se promenait de long en lai 
dans ie salon avec le duc de Grandlieu. Tous deux é 
des hommes âgés de cinquante-cîuq ans, encore v©^ 
gros et oiurts, bien nouins, le teint un peu rouge, 
veux fatigués, les lèvres inférieures déjà pendantes. S 
le tou exquis de leur langage, sans l'affable politesse<l 
leurs manières, sans leur aisance qui pouvait tout à c 
se changer en impertinence, un observateur superQd 
aurait pu les prendre pour des banquiers. Mais toute | 
reur devait cesser en écoutant leur conversation arni 
de précautions avec ceux qu'ils redoutaient, sèche ou vid( 
avec leurs égaux, perfide pour les inférieurs que les g 
de cour ou les hommes d'État savent apprivoiser par d 
verbeuses délicatesses et blesser par un mot inattendKÏ 
Tels étaient les représentants de cette grande noble; 
qui voulait mourir ou rester tout entière, qui méri^ 
autant d'éloge que de blâme, et sera toujours împarraj! 
ment jugée jusqu'il ce qu'un poëte l'ail montrée heure 
d'obéir au roi en expirant sous \a \iadve ia ïC\t\^^«p4»■( 



BlSTOIRi; DES TREIZE. 3i; 

irisant la guillodjie de 89 comme une sale vengeance, 
s quatre personnages se disiiognaîent tous par une 'l 
K grôle, particulièrement en harmonie avec leurs idées ', 
Rieur maintien. D'ailleurs, la plus parfaite égalité re- 
lit entre eux. L'habitude prise par eux à la cour de 
*er leurs émotions les empêchait sans doute de maai- 
irle déplaisir que leur causait l'incartade de leur jeune 
Dte. 

PPour empêcher les critiques de taxer de puérilité le 
commencement de la scène suivante, peut-être est-il né- 
cessaire de faire observer ici que Locke se trouvant dans 
la compagnie de seigneurs anglais renommés pour leur 
esprit, distingués autant par leurs manières que par leur 
consistance politique, s'amusa méchamment à sténogra- 
phier leur conversation par un procédé particulier, et les 
Gt éclater de rire en la leur lisant, afin de savoir d'eux 
ce qu'on en pouvait tirer.. En effet, les classes élevées ont 
en tout pays un jargon de clinquant 
cendres littéraires ou philosophiques, donne infiniment 
peu d'or au creuset. A tous les étages de la société, sauf 
quelques salons parisiens, l'observateur retrouve les mêmes 
ridicules que différencient seulement la transparence ou 
l'épaisseur du vernis. Ainsi, tes conversations substan- 
tielles sont l'exception sociale, et le béolianisme défraye 
habituellement les diverses zones du monde. Si forcément 
on parle beaucoup dans les hautes sphères, on y pense 
peu. Penser est une fatigue, et les riches aiment à voir 
couler la vie sans grand effort. Aussi est-ce en comparant 
le fond des plaisanteries par échelons, àeç^Àa \'* twsssa.' 
de Paris /usqu'aii pair de France, c^aftY 



11^1 



4 



31g SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

prend le mol de M. de Talleyrand : Les manières sont [« 
traduction élégante de cet axiome judiciaire : La forme a 
porte ie fond. Aux yeux du poëte, l'avantt^e restera 4 
classes tuférieures, qui ne manquent jamais à doonen 
rude cachet de poésie à leurs pensées. Cette observatï 
fera peul-élre aussi comprendre l'infertilité des saloi 
leur videt leur peu de profondeur, et la répugnance q 
les gens supérieurs éprouvent à faire le méchant eoi 
merce d'y échanger leurs pensées. 

Le duc s'arrêta soudain, comme s'il concevait une id 
lumineuse, et dit à son voisin : 

— Vous avez donc vendu Tornthonî 

— Non, il est malade. J'ai bien peur de le perdre, 
j'en serais désolé; c'est un clieval excellent à la cbas 
Savez-vous commeut va la ducliesse de Mariguyî 

— Non, je n'y suis pas allé ce malin. Je sortais poi 
la voir, quand vous êtes venu me parler d'Antoinette. Ui 
elle avait été fort mal hier, on en désespérait, elle a i 
administrée. 

— Sa mort changera ta position de votre cousin. 

— En rien, elle a fait ses partages de son vivant 
s'était réservé une pension que lui paye sa nièce, mi 
de Soulanges, à laquelle elle a donné sa terre de Gi 
briaot à rente viagère. 

— Ce sera une grande perte pour la société. Elle 
bonne femme. Sa famille aura de moins une persom 
dont les conseils et l'expérience avaient de lalportée. Bol 
nous soit dit, elle était le chef de la maison. Son &I3, 

-"'J^y, est an aimable homme ; il a du trait; il sait cai 
^ est agréable^ (rès-agréable -, oh\ po»iï a^îtaSaX-fc^XW" 



HISTOIRE DES TREIZE. 

sans contredit; mais,,, aucun esprit de conduite. Eh bien, ' 
c'est extraordinaire, il est trÈs-fiu. L'autre jour, il dhiail 
au cercle avec tous ces richards de la Chaussée-d'Antiij, 
et vQtre oncle (qui va toujours y faire sa partie) le voit. 
Étonné de le rencontrer là , il lui demande s'il est dnl 
cercle, n Oui, je ne vais plus dans le monde, je vis avec J 
les banquiers, ji Vous savez pourquoi T dit le marquis enj 
jetant au duc un fin sourire. I 

— Non. 1 

— Il s'est amouraché d* une nouvelle mariée, cette petite 
madame Keller, la fille de Gondreville, upe femme que 
t'oo dit fort à la mode dans ce monde-là. 

— Mais Antoinette ne s'eanaie pas, à ce qo^îl paraît, diU 
le vieux vidarae. 1 

— L'atTection que je porte à cette petite femme me fait^ 
prendre en ce moment un singulier passe-temps, lui ré- 1 
pondit la princesse en empochant sa tabatière. J 

— Ma chère tante, dit ie duc en s'arrôtant, je sais dés- 
espéré. Il n'y avait qu'un homme de Bonaparte capable'' 
d'exiger d'une femme comme il faut de semblables incon- 
venances. Entre nous soit dît, Antoinette aurait dû choisir 
mieux. 

— Mon cher, répondit la princesse, les Monlriveau sont 
aodens et fort bien alliés, ils lienoeot à toute la haute M 
noblesse de Bourgogne. Si les Rivaudonlt d'Arschoot, d© <l 
la branche Dulmen, finissaient en Gallicie, les Monlriveau ^Ê 
succéderaient aux biens et aux titres d'Arschoot; ils ea^| 
héritent par leur bisaïeul. ^H 

K— Vous en êtes sûre?.,. ^M 

Je le sais mieux que ae le savavl \e çfeïft i^i tsîwiv^H 



leo, ~ 
it 
j, 

I 
I 

,e 
e 

aitV 

1 



SCEKES DE LA VIE PARISIEriNE. 

ft^e je voyais beaucoup et à qui je l'ai appris. Quoique 

■cbevalier des ordres, il s'en moqua; c'était un encyclopé* 

diste. Mais son frère en a bien profité dans l'émigration. 
' fai OQÎ dire que ses parents du Nord avaient été parfait? 

pour lui... 

— Oui certes. Le comte de Montriveau est mort à Pé- 
tersbourg, où je l'ai rencontré, dit le vîdame. C'était un 
gros homme qui avait une incroyable passion pour les 
huîtres. 

— Combien en mangeait-il donc7 dit le duc de Grand-J 
lieu. 

— Tous les jours dix douzaines. 

— Sans être incommodé! 

— Pas le moins du monde, 

— Ohl mais c'est extraoMinaîrel Ce goiil ne lui a doi 
ni la pierre, ni ta goutte, ni aucune incommodité? 

— Non, il s'est paifaitement porté, il est mort par] 
cident. 

— Par accident! La nature lui avait dit de manger d 
huîtres, elles lui étaient probablement nécessaires; 

I jusqu'à un certain point, nos goÛts prédominants sont *i 
conditions de notre existence. 

— Je suis de votre avis, dit la princesse en souriant, 

— Madame, vous entendez toujours malicieusement li 
choses, dit le marquis. 

— le veux seulement vous faire comprendre que c 
choses seraient très-mal entendues par une jeune femm 
répondit-elle. 

Elle s'interrotnpii pour dire : 
I — Mais ma nièce I ma oiÈcel 



HISTOIRE DES TREIZE. 

— Clière tante, dit M. de NavaiTeios, je ne v 
encore croire qu'elle soit allée chez M, de Montriveau, 

— Balil fit la princesse. 

— Quelle est votre idée, vidameî demanda le marquisJ 

— Si la duchesse était naïve, je croirais... 

— Mais une femme qui aime devient naïve, mon pau\Tâ 
vidame. 

Vous vieillissez donc? 

— Enfin, que faîreî dit le duc. 

— Si ma chère nièce est sage, répondit la princesse, 
elle ira ce soir à !a cour, puisque, par bonheur, nous 
sommes un lundi, jour de réceplicoî vous verrez à la bien 
entourer et à démentir ce bruit ridicule. 11 y a mille moyens 
d'expliquer les choses ; et, si le marquis de Montriveau 
est uo galaot homme, il s'y prêtera. Mous ferons eateodr& _ 
raison à ces enfauts-là... 

— Mais il est difficile de rompre en visière à 
Montriveau, chère tante, c'est un élève de Bonaparte, et il'l 
a une position. Comment donc! c'est un seigneur du jour, 
il a un commandement important dans la garde, où il J 
est très-utile. Il n'a pas la moindre ambition. Au premier 
mot qui lui dépiairait, il est homme k dire au roi : n Voilkl 
ma démission, laissez-moi tranquille. » 

— Comment pense-t-it donc? 

— Très-mal. 

— Vraiment, dit la princesse, le roi reste ce qu'il a 
jours été, un jacobin fleurdelysé. 

— Oh ! un peu modéré, dit le vidame. 

— Non, je le connais de longue date. L'homme i^uldiça 
à sa femme, le joar où elle assista au ÇTemvst s£t^\i*i. a 



3S2 SCËNBS DE LA VIE PAHISIENNE. 

vert : » Voilà nos gens 1 u en lui montrant la cour, ne 
pouvait être qu'un noir scélérat. Je retrouve parfaitement 
Mo»siE[in dans le roi. Le mauvais frère qui votait si mal 
dans SDn bureau de l'Assemblée coostituante doit pactiser 
avec les libéraux, les laisser parler, discuter. Ce cagot Je 
philosophie sera tout aussi dangereux pour soo cadet qu'il 
l'a été pour l'aîné; car je ne sais si son successeur pourra 
se tirer des embarras que se plaît à lui créer ce gros 
homme de petit esprit; d'ailleurs, il t'exècre, et serait 
heureux de se dire en mourant : n U ne régnera pas 
longtemps. » 

— Ma tante, c'est le roi, j'at l'honneur de lui appart&* 
nir, et... 

— Mais, mon clier, voire charge vous ûte-t-elle vol 
franc parler? Vous êtes d'aussi bonne maison que 
Bourbons. Si les Guise avaient eu un peu plus de rés 
tioo. Sa Majesté serait un pauvre sire aujourd'hui. Je m*a 
vais de ce monde à temps, la noblesse est morte, i 
tout est perdu pour vous, mes enfauts, dit-elle en reaj 
dant le vidame. Kst-ce que la conduite de ma nièce 1 
vrait occuper la ville? Elle a eu tort, je ne l'approuve 
un scandale inutile est une faute; aussi douté-je end 
de ce manque aux convenances, je l'ai élevée et je a 
que... 

En ce moment, la duchesse sortit de son boudoir. ] 
avait reconnu la voix de sa tante et entendu pronooccc 1j 
nom de Mootriveau. Elle était en déshabillé du matin; 
quand elle se montra, M. de GraniUieu, qui regardait ii 
soaciaminent par la fenêtre, vit revenir la voiture de | 
nj'èce saos elle. ~ 



HlSTOmi: DES TREIZE. 



— Ma chère filte, lui dit le duc en lui prenant la tête 
l'emlirassaDt au front, tu De sais donc pas ce qui se passel 

— Que se passe-t-il d'extraordinaire.rciier pèreT 

— Mais tout Paris le croit chei: M. de MoDtriveau, 

— Ma chère Antoinette, tu n'es pas sortie, n'est-ce pasî 
dit la princesse en lui tendant la main, que la duchesse 
baisa avec une respectueuse affection. 

— Non, chère mère, je ne suis pas sortie. Et, dit-elle 
ea se retournant pour saluer le vidame et le marquis, j'ai 
voulu que tout Paris me crût chez M. de Montrivean. 

Le duc leva les mains au ciel, se les frappa désespéi 
meot et se croisa les bras. 

— Mais vous ne savez donc pas ce qui résultera de ce 
coup de tète? dit-il enfin. 

La vieille princesse s'était subitement dressée sgr ses 
talons et regardait la duchesse, qui se prit à rougir et 
baissa les yeux; madame de Cbauvry l'attira doncement 
ei lui dit : 

— Laissez-moi vous baiser, mon petit ange. 
Puis elle l'embrassa snr le front fort affeciueusemenl 

lui serra la main et reprit en souriant : 

— Nous ne sommes plus sous les Valois, ma chère filleîl 
Vous avez compromis votre mari, voire état dans le mondes' 
cependant, nous allons aviser à tout réparer. 

— Mais, ma chère tante, je ne veux rien réparer. Je 
désire que tout Paris sache ou dise que j'élais ce matin 
chez M. de Montriveau. Détruire celte croyance, quelqui 
basse qu'elle soit, est me nuire étrangement. 

— Ma ûUe, vous voulee donc vous perdre, et ailli^« 
votre famille T 



1 



ce i 

es 
et 
nt 

I 

Je 
tin 

1 



w 



SCÈNES DE L& VIE PARISIENNE. 



Mon père, ma famille, en me sacrifiant à des uté- 
rôts, m'a, sans le vouloir, condamnée à d'irréparables ' 
malheurs. Vous pouvez me bl6mer d'y chercher des adou- 
cissemenls, mais certes vous me plaindrez, 

— Donnez-vous donc mille peines pour établir conve- 
nablement des filles 1 dit en murmurant M. de Navarreins 
an vidame. 

— Chère petite, dit la princesse en secouant les grains 
de tabac tombés sur sa robe, soyez heureuse si vous pou- 
vez ; il ne s'agit pas de iroubler votre bonheur, mais de 
l'accorder avec les usages. Nous savons tous, ici, que le 
mariage est une défectueuse institution tempérée par l'a- 
mour. Mais est-il besoin, en preuant un amant, de faire 

I son lit sur le Carrousel? Voyous, ayez un peu do raison, 
r écoaiez-nous. 

— J'écoute. 

— Madame la duchesse, dit le duc de Grandlieu, si les 
oncles étaient obligés de garder leurs nièces, ils auraient 
un état dans le monde; la société leur devrait des hon- 
neurs, des récompenses, des traitements, comme elle en 
donne aux gens du roi. Aussi ne suis-je pas venu pour 

l vous parler de mon neveu, mais de vos intérêts. Calculons 
I un peu. Si vous tenez à faire un éclat, je connais te sire, 
je ne l'aime guère. Langeais est assez avare, personnel en 
diable j il se séparera de vous, gardera voire fortune, vous 
laissera pauvre et conséquemment sans considération. Les 
cent mille livres de rente que vous avez héritées deriàtH 
renient de votre grand'tanle maternelle payeront les p 
airs de ses maîtresses, et vous serez liée, garrottée par É 
Jois, obligée de dire amen à ces aTtaB%e.'ai%'ttN&-\^ < 



HISTOIRE DES TREIZE. 3Ssl 

M. de Montriveau vous quitte I... Mon Dieu, chère nièce, ■ 
ae oous colérons point, un homme ne vous aliandonnera 
pas jeune el belle; cependant, nous avons vu tant de 
jolies femmes délaissées, même parmi les princesses, que 
voua me permettrez une supposition presque impossible, 
je veux le croire; alors, que devieudriez-vous sans mari? 
Ménagez donc le vôtre au même titre que vous soignez 
votre beauté, qui est, après tout, le parachute des femmc«, 
aussi bien qu'un mari. Je vous fais toujours heureuse et 
aimëe; je ne tiens compte d'aucun événement malheu- 
reux. Cela étant, par bonheur ou par malheur, vous aurez 
des enfants? Qu'en ferez-vousT Des Montriveau? — Eh 
bien, ils ne succéderont point à toute la fortune de leur 
père. Vous voudrez leur donner toute ia vôtre et lui toute 
la sienne. Mon Dieu, rien n'est plus nalurel. Vous trou- 
verez les iois contre vous. Combien avons-nous vu de i 
procë3 faits par les héritiers légitimes aux enfants de 
l'amour! J'en entends retentir dans tous les tribunaux du 
monde. Aurez-vous recours à quelque ûdéicommis : 
personne en qui vous mettrez votre conflance vous trompe, 
à la vérité la justice humaine n'en saura rien ; ma 
enfants seront ruinés. Choisissez donc bien 1 Voyez en 
quelles perplexités vous êtes. De toute manière, v( 
fants seront nécessairement sacrifiés aux fantaisies de 
votre cœur et privés de leur état. Mon Dieu, tant qu'ils 
seront petits, ils seront ciiarmantsi mais ils vous repro- i 
cheront un jour d'avoir songé plus à vous qu'à eux. NousJ 
savons tous cela, nous autres vieux gentilshommes, 
enfants deviennent des homnaes, et les hommes sont ia-^ 
grais. N'ai- je pas entendu le \em\e 4% ftssîii, %xi. VSm 




VdSG SCËrlES Dl^ LA VIE PARISrENKE. 

' magne, disant après souper : « Si ma mère avait i 
honnête femme, je serais prince régnant? n Mais ce SI, 
nous avons passé notre vie à l'entendre dire aux roturiers, 
et il a fait la Itévolulion. Quand tes hommes ne penveot 
accuser ni leur père, ni leur mère, ils s'en prennent à 
Dieu de leur manvais sort. i:n somme, chère enfant, nous 
sommes ici pour vous éclairer. Eh bien, je me résume par 
un mot que vous devez méditer : une femme ne doit ja- 
mais donner raison à son mari. 

— Mon oncle, j'ai calculé tant que je n'aimaig ] 
Alors, je voyais, comme vous, des intérêts là où il uY^ 
plus pour moi que des sentiments, dit la duchesse. 

— Mais, ma chère petite, la vie est tout bonnement 4 
complication d'intérêts et de sentiments, lui répliqoi 
vidame; et, pour èire heureux, surtout daas la poaii 
où vous êtes, il faut tàciier d'accorder ses sentimei 
avec ses intérêts. Qu'une grisette fasse l'amour à s 
taisie, cela so con<;oit; mais vous avez une jolie îOrui 
nne famille, un titre, une place à la cour, et vous ne dm 
pas les jeter par la fenêtre. Pour tout concilier, que % 
nons-nous vous demander? De tourner habilement Islj 
des convenances au Iiku de la violer, Ehl mon Disu,]l!4 
bientôt quatre-vingts ans, je ne me souviens pas d'aï 
rencontré, sous aucun régime, un amour qui valût le p 
dont vous voulez payer celui de cet heureux jeune bom 

La duchesse imposa silence au vidame par tin i 
el, si Montriveau l'avait pu voir, il aurait tout pardon 

— Ceci serait d'un bel effet au théâtre, dit le duc i 
Oraadlieu, et ne signifie rien quand il s'agit de vos [ 

rapheraaux, de votre position el àe \o\i'i "vaifeçwùia 



^^H HISTOIRE DES TREIZE. 3l9^| 

F, Vous n'éies pas reconnaissanle, ma chère nièce. Vous ne ~ 
trouverez pas beattcoup de familles ou les parents soient 
assez courageux pour apporter les enseignements de l'ex- 
përîence et faire entendre le tangage de la raison à i 
jeunes têtes folles. Renoncez à votre salut en deux m 
nutes, s'il vous plaît de vous damner; d'accord! MaisréflA 
chissez bien quand il s'agit de renoncer à vos rentes. 
De connais pas de confesseur qui nous absolve de la a 
sère. Je me crois le droit de vous parler ainsi ; car. si vous' 
vous perdez, moi seul je pourrai vous offrir un asile. Je 
suis presque l'oncle de Langeais, et moi seul aurai raison 
en lui donnant tort. 

— Ma fille, dit le duc de Navarreins en se réveillant 
d'une douloureuse méditation, puisque vous parlez de 
seuliments, laissez-moi vous faire observer qu'une femme 
qni porte vulre nom se doit à des sentiments autres que 
ceux des gens du commun. Vous voulez donc donner gain I 
de cause aux libéiaux, à ces jésuites de Robespierre qui 
s'efforcent de honnir la noblesse? H est certaines choses 
qu'une Navarreins ne saurait faire sans manquer à toute 
sa maison. Vous ne seriez pas seule déshonorée. 

— Allons, dil la princesse, voilà le déshonoeurl Mea 
enfants, ne faites pas tant de bruit pour la promenadsl 
d'une voiture vide, et laissez-moi seule avec Antoinette^ 
Vous viendrez diner avec moi tous trois. Je me chai^ 
d'arranger convenablement les choses. Vous n'y entendei 
rien, vous autres hommes, vous mettez déjà de l'a 

Évos paroles, et je ne veux pas vous voir brouillai 
ma chère fille. Faites-moi lioftt \& ■ç\%Sâ\t: ^^■^««a^ 



328 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

Les trois geatilshommes devinèrent sans doute les in- 
tealions de la princesse, ils saluèrent leurs parentes; et 
M. de Navarreins viol embrasser sa fille au front, eu lui 
disaat : 

— Allons, chère enfant, sois sage. Si tu veux, il ea 
est encore temps. 

— Est-ce que nous ne pourrions pas trouver dans la 
famille quelque bon garçon qui chercherait dispute à ce 
Monlriveauî dit le vidauie ea descendant l'escalier. 

— Mon bijou, dit la princesse, en faisant signe à su 
élève de s'asseoir sur une petite chaise basse, près d'elle^ 
quand elles furent seules, je ne sais rien de plus caloin 
nié dans ce bas monde que Dieu et le xvm" siècle, ci 
eo me remémorant les choses de ma jeunesse, je ne l 
rappelle pas qu'une seule dncliesse ait foulé aux pieds la 
convenances comme vous venez de le faire. Les rû 
manciers et les écrivailleurs ont déshonoré le règne d 
Louis XV , ne les croyez pas. La du Barry , ma cbèfQ 
valait bien la veuve Scarron , et elle était meilleure 
sonne. Dans mon temps, une femme savait, au miliei 
de ses galanteries, garder sa dignité. Les indiscrélioiH 
nous ont perdues. De là vient tout le mal. Les philosophes 
ces gens de rien que nous admettions dans nos salons, o 
eu l'inconvenance et l'ingratitude, pour prix de nos bootéRj 
de faire l'inventaire de nos cœurs, de nous décrier 6 
masse, en détail, et de déblatérer contre le siècle. [ 
peuple, qui est très-mal placé pour juger quoi que ce s 
.) i'u le fond des choses sans en voir la forme. Mais, das 

ce lemps-Ià, mon cœur, les hommes wXsiî.^fe'awtieaQBt H 
tout aussi remarquables qft'a.\\\aû\.i&s feç'iïVift^àa'N».!! 



HISTOIRE DES TREIZE. 



narchie. Pas un de vos Werlhers, aucuae de vos nota-1 
bilités, comme ça s'appello, pas un de vos hommes t 
gants jaunes et dont les pantalons dissimulent la pauvreté 
de leurs jambes, ne traverserait l'Europe, déguisé en col-, 
porteur, pour aller s'enfermer, au risque de !a vie £ 
bravant les poignards du duc de Modène, dans le cabioal 
de toilette de la fille du régent. Aucun de vos petits poitrî- " 
oaires à lunettes d'écaiile ne se cacherait, comme Lauziin, 
durant six semaines, dans une armoire pour donner du 
courage à sa maîtresse pendant qu'elle accouchait. Il y 
avait plus de passion dans le petit doigt de M. de Jaucourt j 
que dans toute votre race de disputai I leurs qui laissent 
les femmes pour des amendemenisl Trouvez-moi donc 
aujourd'hui des pages qui se fassent hacher et ensevelir 
sous un plancher pour venir baiser le doigt ganté d'une 
Kcenismark? Aujourd'hui, vraiment, il semblerait que les . 
rôles soient changés, et que les femmes doivent se dé-lj 
vouer pour les hommes. Ces messieurs valent moins et 
s'estiment davantage. Croyez-moi , ma chère , toutes ces 
aventures, qui sont devenues publiques et dont on s'arme 
aujourd'hui pour assassiner notre bon Louis XV, étaient 
d'abord secrètes. Sans un tas de poétriaux, de rimailleurs, 
de moralistes qui entretenafent nos femmes de chambre 
et en écrivaient les calomnies, notre époque aurait eu ' 
littérairement des mœurs. Je justifie le siècle et non sa t" 
lisière. Peut-être y a-t-il eu cent femmes de qualité per- 
dues; mais les drôles en ont mis un millier, ainsi qua ] 
font les gazeiiers quand ils évaluent les morts du parti'! 
battu. D'ailleurs, je ne sais pas ce que la Révolution et»j 
VEiDpire peuvent nous reprocher ■• cfes VemçV^à. wA. ^ 



1 

lota-^H 
■^ en 

l'été 

col-^_ 

ino^H 
I 

I 

! ■ 

! 

'i 



330 SCÈNES DE LA VIE PABISIENRE. 

licencieux, sans esprit, grossiers, â I tout cela me i^ 
Ce sont les mauvais lieux de notre histoire! Ce préam 
ma chère enfant, reprit-elle après une pause, est pour* 
river à te dire que, si Montriveau te plait, tu es bien! 
maltresse de l'aimer à ton aise, et tant que tu poun 
Je sais, moi, par expérience [à moins de t'enfermer, n 
on n'enferme plus aujourd'hui), que tu feras ce quifl 
plaira ; et c'est ce que j'aurais fait à ton âge. Seulemei 
mon cher bijou, je n'aurais pas abdiqué le droit de fa| 
des ducs de Langeais. Ainsi comporte-toi décemment, i 
vidame a raison, aucun htHnme ne vaut un seul des4 
criHces dont nous sommes assez folles pour payer 1 
amour. Mets-toi donc dans la position de pouvoir, si j 
avais le malheur d'en être à te repentir, te trouvère, 
la femme de M. de Langeais. Quand tu seras vieille,,J 
seras bien aise d'entendre la messe k la cour et non d 
un couvent de province, voilà toute la question. Une H 
prudence, c'est une pension, une vie errante , être à i 
merci de son amant; c'est l'ennui causé par les impt 
tinances de femmes qui vaudront moins que toi, préob 
ment parce qu'elles auront ëté très-ignoblement adroit< 
Il valait cent fois mieux aller ches Montriveau, le soir, i 
fiacre, déguisée, que d'y envoyer ta voiture en plein jod 
Tu es une petite sotte, ma chère enfantl Ta voiture 
flatté sa vanité, ta personne lui aurait pris le coeur, j 
t'ai dit ce qui est juste et vrai, mais je ne t'en veux p 
moi. Tu es de deux siècles en arrière avec ta fausse gn 
deur. Allons, laisse-nous arranger les affaires, dire (|Qâ8 
Montriveau aura grisé tes gens pour satisfaire son amot 
propre ei le compromettre... 



HISTOIRE DES TREIZE. 331 

— Au nom du ctel, ma tanle, s'écria la ilucbesse en 
bondissant, ne le calomniez pas! 

— Oh! chère enfant, dit la princesse, dont les yeux s' 
nimèreul, je voudrais te voir des illusions qui ne te fussent. 
pas funestes, mais toute illusion doit cesser. Tu m'atteit- 
drirais, n'était mon âge. Allons, ne fais de chagrin a per- 
sonne, ni à lui, ni à nous. Je me charge de contenter 
tout le monde; mais promets-moi de ne pas te permettre 
désormais une seule démarche sans me consulter. Conta- 
moi tout, je te mènerai peut-être à hien. 

— Ma tante, je vous promets... 

— De me dire tout? 

— Oui, tout, tout ce qui pourra se dire. 

— Mais, mon cœur, c'est précisément ce qui ne pourra 
pas se dire que je veux savoir. Entendons-nous bien. 
Allons, laisse-moi appuyer mes lèvres sèches sur ton beau 
front, iNon, laisse-moi faire, je te défends de I 
os. Les vieillards ont une politesse à eux... Allons, coi 
duis-moi jusqu'à mon carrosse, dit-elle après aroir 
brassé sa nièce. 

— Chère tante, je puis donc aller chez lui déguisée? 

— Mais, oui, ça peut toujours se nier, dit la vieille, 

La duchesse n'avait clairement perçu que cette idée 
dans le sermon que la princesse venait de lui faire. Quand 
madame de Chauviy fut assise dans le coin de sa voiture, 
madame de Langeais lui fit un gracieux adieu, et remonta 
chez elle tout heureuse. 

— Ma personne lui aurait pris le cœur; ellt 
ma tante, uu homme ne doit pas refuser une jolie femmf 
goaad elle sait se hien oKrir. 



en J 

iirt J 

er 
re 






33S SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE, 

Le soir, au cercle de madame la duchesse de Berri, 
le dtic de Navarreins, M. de Pamiers, M, de Marsay, M. de 
GraQdlieu, le duc de Maufrigneuse, démentirent victorieu- 
sement les bruits offensants qui couraient sur la duchesse 
de Langeais. Tant d'ofiBciers et de personnes attestèrent 
avoir vu Montriveau se promenant aux Tuileries pendant 
la matinée, que celte sotte histoire fut mise sur le compte 
du hasard, qui prend tout ce qu'on lui donne. Aussi, le 
lendemain. la réputation de la duchesse devînt-elle, mal- 
gré la station de sa voiture, nette et claire comme l'arajot 
de Uamhrin après avoir été fourbi par Sancho. Seulemenfi 
à deux heures, au bois de Boulogne, M. de Bonquerolll 
passant à cûté de Montriveau dans une allée déserte, liA 
dit en souriant : 

— Elle va bien, ta d 

— Encore et toujours, ajouta-t-il en appliquant un c 
de cravache significatif à sa jument, qui fila comme! 
boulet. 

Deux jours après son éclat inutile, madame de Langt 
écrivit à M. de Montriveau une lettre qui resta sans ] 
ponse, comme les précédentes. Cette fois, elle avait i 
ses mesures, et corrompu Auguste, le valet de chambî 
d'Armand. Aussi, le soir, à Jiuit heures, fut-elle introdul 
chez Armand, dans une chambre tout autre que cellef 
s'était passée la scène demeurée secrète. La duchesse ijn 
que le général ne rentrerait pas. Avait-il deux domicîtfl 
Le valet ne voulut pas répondre. Madame de Langet 
avait acheté la clef de cettr^ chambre, et non toute 1 
jirabité do cet homme. Restée seule, elle vit ses quatoi 
tu^ji posées sur un vieux guév\iuQ; ftWes t^feNaÀftwJ 




HISTOIttE DES TREIZE. 



33^1 

L cet ■B 

■■■3 

t 

i 



Ses ni décachetées; elles n'avaient pas été lues. A cet* 
act, elle tomba sur un fauteuil et perdit pendant un 
ment toute connaissance. En se réveillant, elle aperçut 
jluste, qui lui faisait respirer du vinaigre. 
-Une voiture, vite, dit-elle. 

a voiture venue, elle descendit avec une rapidité con-' 
fblsive, revint chez elle, se mit au lit, et fil défendre 
porte. Elle resta viûgt-qualre heures couchée, ne laissant 
approcher d'elle que sa femme de chambre, qui lui ap- 
porta quelques lasses d'infusion de feuilles d'oranger. Su- 
zeite entendit sa maîtresse faisant quelques plaintes, et 
surprit des larmes dans ses yeux éclatants, mais cernés. Le 
surlendemain, après avoir médité dans les larmes du dés- 
espoir le parti qu'elle voulait prendre, madame de Lan- 
geais eut une conférence avec son homme d'affaires, et le 
chargea sans doute de quelques préparatifs. Puis elle en- 
voya chercher le vieux vidame de Pamiers. En attendant J 
)e commandeur, elle écrivit à M, de Montriveau. Le vidamfc 
fut exact. Il trouva sa jeune cousine pâle, abattue, maïs 
résignée. 11 était environ deux heures après-midL Jamaî 
cette divine créature n'avait été plus poétique qu'elle nflj 
l'était alors dans les langueurs de son agonie. 

— Mon cher cousin, dit-elle au vidame, vos quatre- 
vingts ans vous valent ce rendez-vous. Oh! ne souriez pas, 
je vous en supplie, devant une pauvre femme au comble i 
du malheur. Vous êtes un galant homme, et les avenlureftiJ 
de votre jeunesse vous ont, j'aime à le croire, inspira 
quelque indulgence pour les femmes, 

— Pas la moindre, dit-il. 
- YraimeDtl 



334 SCËNES DE LA VIE PARISIENNE:. 

— Elles sont heureuses de tout, reprît-il. 

— Ahl Eh bien, vous âtes au cœtir de ma famille 
TOUS serez peut-être le dernier parent, le dernier ami 
qui j'aurai serré ta main; je puis doue réclamer de voiW 
un bon office. Bendez-moi, mon cher vîdame, un servie*: 
que je ne saurais demander à mon père, ni à mon oncle: 
Grandlieu, ni à aucune femme. Vous devez me comprendre. 
Je vous supplie de m'obéîr, et d'oublier que vous m'avi 
obéi, quelle que soit l'issue de vos démarches. Il s'ag 
d'aller, muni de celte lettre, chez M. de Montriveau, de ! 
voir, delà lui montrer, de lui demander, comme vol 
savez d'homme à homme demander les choses, car voi 
avez entre vous une probité, des sentiments que vous oi 
blicz avec nous, de lui demander s'il voudra bien la lin 
non pas en votre présence, les bommes se cachent m 
tainea émotions, Je vous autorise, pour le décider, eti 
vous le jugez nécessaire, È lui dire qu'il y va de ma vl 
ou de ma mort. S'il daigne... 

— Daigne ! fit le commandeur. 

— S'il daigne la lire, reprit avec dignité la duchess4 
faites-lui une dernière observation. Vous le verrez à cia 
heures, il dîne à cette heure, chez lui, aujourd'hui, je I* 
sais ; eh bien, il doit, pour toute réponse, venir me voir, 
Si trois heures après, si à hciit heures il n'est pas sorti 
tout sera dit. La duchesse de Langeais aura disparu dl 
ce monde. Je ne serai pas morl«, cher, non ; mats aiicul 
pouvoir humain ne me refrouvera sur cette terre, Vene) 
dîner avec moi, j'aurai du moins un ami pour m'a&sîstq 
i/ûns mes dernières angoisses. Oui, ce soir, mon chei 

cousin, ma vie sera décidée ; el, quoi qa'iX ïflï\\«, fî^^ w 



mSTOISE DES TREIZE. 335 

peut 6tre que cruellement ardeote. Allez! Sileace, je ne 
veux rien entendre qui ressemble soit à des observations, 
soit à des avis. — Causons, rions, dit-^De eu lui tendant 
une main qu'il baisa. Soyons comme deux vîeillai'ds phi- 
losophes qui savent jouir de la vie jusqu'au moment de 
leur mort. Je me parerai, je serai bien coquette pour vous. 
Vous serez peut-être le dernier homme qui aura vu la 
duchesse de Langeais. 

Le vidame ne répondit riea, il salua, prit la lettre et fil 
la commission. 11 revint à cinq heures, trouva sa parente 
mise avec recherche , délicieuse enfin. Le salon était paré 
de fleurs comme pour une fùte. Le repas fut exquis. 
Pour ce vieillard, la duchesse Ht jouer tous les brillants 
de son esprit, et se montra plus attrayante qu'elle ne 
l'avait jamais été. Le comiaaiideur voulut d'aboid voir 
une plaisanterie de jeune femme dans tous ces apprêts ;. 
mais, de temps à autre, la fausse magie des séductîona/l 
déployées par sa cousine pâlissait. Tantôt, il la surprenait 
à tressaillir émue par une sorte de terreur soudaine ; el 
tantôt elle semblait écouter dans le silence. Alors, s'il lui 
disait: 

— Qu'avez-vous? 

— ChuLI I épondait-elle. 
A sept heures, la duchesse quitta le vieillard, et revînt, 

promptement, mais habillée comme aurait pu l'être 
femme de chambre pour un voyage; elle réclama le bras 
de son convive qu'elle voulut pour compagnon, se jeta 
dans une voilure de louage. Tous deux, ils furent, vers 
les huit heures moins un quart, à U. ç'^^Va ^ ^&- 



4 



4 



Monciiveau. 



330 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

Armand, lui, pendant ce temps, avait médité !a lettre^ 
suivante : 



H Mon ami, j'ai passé quelques moments chez voJ 
à rotre insu ; j'y ai repris mes lettres. Armand, I 
vous à moi, ce ne peut être indifférence, et la haine p 
cède autrement. Si vous m'aimez, cessez un jeu cruBl 
Vous me lueriez. Plus tard, vous en seriez au dése 
en apprenant combien vous êtes aimé. Si je vous ai mal 
heareuseraent compris, si vous n'avez pour moi que à 
l'aversion, l'aversion comporte et mépris et dégoût ; alors 
tout espoir m'abandonne : les hommes ne reviennent p 
de ces deux sentimenls. Quelque terrible qu'elle puîa 
fiire, cette pensée apportera des consolations à ma lonj 
douleur. Vt)us n'aurez pas de regrets un jour. I 
grets! ah! mon Armand, que je les ignore! Si je vouseï 
causais un seul... Non, je ne veux pas vous dire quéfil 
ravages il ferait en moi. Je vivrais et ne pourrais pld! 
être votre femme. Après m'êtro eiUièremeiit donnée à voïrf 
en pensée, à qui donc me donner ?... à Dieu. Oui, les yetg 
qw. vous avez aimés pendant un moment ne verront pllli 
aucun visage d'homme ; et puisse la gloire de Dieu I 
fermer I Je n'entendrai plus de voix humaine, après avoi 
entendu la vôtre, si douce d'abord, si terrible hier, > 
je suis toujours au lendemain de votre vengeance; puîss 
donc la parole de Dieu me consumer I Entre sa colère eti 
la vôtre, mon ami, il n'y aura pour mol que larmes et q 
pri'^res. Vous vous demanderez peut-être pourquoi VOUl 
écrire? Hélas! ne m'en voulez pas de conserver une lueiU 
d'espérance, de jeter encore uq souçyî îi«t \^ vw \wxkw 



HISTOIflE DES TREIZE. 



i la quitter pour jamais, in suis dans une hor- 

ï situation. J'ai toute la sérénité que communiijiie à 

tue une grande résoIittioD, et sens encore les derniers 

PDdements de l'orage. Dans cette terrible aventure qui 

L tant attachée à vous, Armand, vous alliez du désert 

l'oasis, mené par un bon guide. Eh bien, moi, je ma 

toe de l'oasis au désert, et vous m'êtes un guide sani 

!. Néanmoins, vous seul, mon ami, pouvez comprend! 

tnélancolie des derniers regards que je jette au boa-! 

, et vous êtes le seul auquel je puisse me plaindre 

l rougir. Si vous m'exaucez, je serai heureuse 

S êtes inexorable, j'expierai mes torts. Enfin, n'est-il 

j naturel à une femme de vouloir rester dans la mf 

e son aimé, revêtue de tous les sentiments nobles' 

(î seul cher à moi ! laissez votre créature s'ensevelir avei 

■croyance que vous la trouverez grande. Vos sévéritéi 

mt fait réfléchir ; et, depuis que je vous aime bien , ji 

frsuis trouvée moins coupable que vous ne le pensez. 

mtez donc ma juslification, je vous la dois; et, vous 

Ëj âtes tout pour moi dans le monde, vous me devez au 

Eds un instant de justice. 

» J'ai su, par mes propres douleurs, combien mes co- 

Mteries vous oot fait souffrir; mais, alors, j'étais dans 

I complète ignorance de l'amour. Vous êtes, vous, 

i le secret de ces tortures, et vous me les imposez; 

idant les huit premiers mois que vous m'avez accordés, 

i ne vous êtes point fait aimer. Pourquoi, mon amif 

ine sais pas plus vous le dire que je ne puis vous ex- 

[uer pourquoi je vous aime. Ah! certes, j'éuia fl&u.'f». 

e voir l'objet de vos discouTS passwutvfeî., ^'fe ■î^^js' 



331. -9 
hnr. V^ 



re I 

si 

M 
1 



"m 



338 



SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 



VOS regards de feu ; mais vous me laissiez froide et ! 
désirff. NoD, je D'étaig point femme, je ne CDDCâTaïn 
le dévouement ni le bonheur de notre seie, A qail 
faute? Ne m'auriez-vous pas méprisée, si je m'étais liw 
sans entraînement? Peutrêtre est-ce le sublime de i 
sexe, de se donner sans recevoir aucun plaisi 
n'y a-t-il aucun mérite à s'abandonner à des jouissaooB 
connues et ardemment désirées. Hélas t mon ami, je pi^ 
vous le dire, ces pensées me sont venues quand j'é 
si coquette pour vous; mais je vous trouvais déjk | 
grand, que je ne voulais pas que vous me dussiez i t 
pitié... Quel mot viens-je d'écrire I Ah! j'ai repris c 
vous toutes mes lettres, je les jette au feu! Elles bi 
Tu ne sauras jamais ce qu'elles accusaient d'amour, 
passion, de folie... Je me tais, Armaad, je m'arrête, je i 
veux plus rien vous dire de mes sentiments. Si mes V 
n'ont pas été entendus d'âme à âme, je ne pourrais dot 
plus, moi aussi, moi la femme, ne devoir votre amn 
qu'à votre pitié. Je veux être aimée in ésistiblemeot ( 
laissée impitoyablement. Si vous refusez de lira cet 
lettre, elle sera brûlée. Si, l'ayant lue, vous n'êtes | 
trois beures après pour toujours mon seul époux, je a 
point de honte è vous la savoir entre les mains : la âei 
de mon désespoir garantira ma mémoire de toute înjtiM 
et ma fin sera digne de mon amour. Vous-même ne i 
rencontrant plus sur cette terre, quoique vivante, " 
ne penserez pas sans frémir à une femme qui, dans U 
heures, ne respirera plus que pour vous accabler âa t 
teadcesse, à une femme consumée par un amour s 
espoir, et fidèle, non pas ii des ç\a\î.\ra çMU^te, u 



HISTOIRE DES TREIZE. 



3» 1 



ses 
œe/i 

4 

m 



I sentiments méconnus. La duchesse de la Vailiëre 

Mrait un bonheur perdu, sa puissance évanouie; tan- 

9 que la duchesse de Langeais sera heure) 

nrs et restera pour vous un pouvoir. Oui, vous me 

Ip'etterez. Je sens bien que je n'étais pas de ce monde, 

ftTous remercie de me l'avoir prouvé. Adieu, vous ne toi 

erez point à ma hache : la v6tre était celle du boi 

, la mienoe est celle de Dieu ; la vôtre tue, et 

|[enne sauve. Votre amour était mortel, il ne savi 

Liorter ni le dédain ni la raillerie ; le mien peut tout 

Ifturer sans faiblir, il est immortel lement vivace. Ahl 

^onve nue joie sombre à vous écraser^ vous qui vous | 

tjei si grand, à vous humilier par le sourire calme et 

cteur des anges faibles qui prennent, en se couchant . 

le Dieu, le droit et !a force de veiller ea son ' 

I sur les hommes. Vous n'avez eu que de passagers 

tirs; tandis que la pauvre religieuse vous éclairera sans 

s ses ardentes prières, et vous couvrira toujours 

S ailes de l'amour divin. Je pressens votre réponse, 

ind, et TOUS donne rendez- vous... dans le ciel. Ami, 

rce et la faiblesse y sont également admises; toutes 

[ sont des souffrances. Cette pensée apaise les agila- 

a dernière épreuve. Me voilà si calme, que je 

Indrais de ne plus t'aimer, si ce n'était pour toi que je 

6 le monde. I 

» ASTOINKTTE. » 



y — Cher vidame, dit la duchesse en arrivant à la maison 
B Hontriveau, faites-moi la grSce de demaadec à. la.^'s^ 
1^ est chez lai. ^fl 



3«0 SCÈNES DE LA VIE PAHISIENNE. 

Le commandeur, obéissant à la mauière des homn 
du xvm" siècle, descendit et revint dire à sa cousine 
oui qui la lit frissonoer. A ce mol, elle prit le comm 
deiir, lui serra la main, se laissa baiser par lui sur. 
deux joues, et le pria de s'en aller sans l'espionner 
vouloir la protéger. 

— Mais les passants? dit-il, 

— Personne ne peut me manquer de respect, répoQ< 
elle. 

Ce fat le dernier mot de la femme à la mode et de 
duchesse. Le coramandeurs''eu alla. Madame de Lange 
resta sur le seuil de cette porte en s'enveloppant de i 
manteau, et attendit que huit heures sonnassent. L'hei 
expira. Cette malheureuse femme se donna dix minut 
un quart d'heure; enflu, elle voulut voir une nouvelle I 
milialioD dans ce retard, et la foi l'abandonna. Elle ne | 
retenir cetie exclamation : h mon Dleul h puis « 

1 quitta ce funeste aeuîl. Ce fut le premier mot de la Cl 

I mélite. 

Huntriveau avait une conférence avec quelques amis 
les pressa de finir, maïs ,sa pendule retardait, et il : 
sortit pour aller à l'hôtel de Langeais qu'au moment 
la duchesse, emportée par une rage froide, fuyait à pi 
I dans les rues de Paris, Elle pleura quand elle atteignit 
boulevard d'Enfer. Là, pour la dernière fois, elle regai 
Paris fumeux, bruyant, couvert de la rouge atmosphi 
produite par ses lumières; puis elle monta dans u 
voilure de place, et sortit de cette ville pour n'y jam 
rentrer. Quand le marquis de Monlriveau vint à l'bû 

àe Langeais, il n'y trouva poinl sa ïfla\vt>is,î>a, «. îfc c 



BISTOinB DES TREIZE. 



. Il courut alors chez le vîdame, et y fut reçu au mo- 

bt ou le bonhomme passait sa robe de chambre 

Éisant au bonheur de sa jolie parente. Montriveau lui 

■ï ce regard terrible dont la commotion électrique frap- 

1 également les hommes et les femmes. 

- Monsieur, vous seriez-vous prêté à quelque cruelle 
^sauterie? s'écria-t-i!. Je viens de chez madame de 

^aJs, et ses gens la diseat sortie. 

- Il est sans doute arrivé, par votre faute, un grand: 
j^heur! répondit le vidame. J'ai laissé la duchesse 
p6 porte... 

-A quelle heure? 

- A. huit heures moins un quart. 

-Je vous salue, dit Montriveau, qui revint précipî- 
ment chez lui pour demander à son portier s'il n'j 
t pas vu dans la soirée une dame à la porte. 

- Oui, monsieur, une belle femme qui paraissait avoir 
ti du désagrément. Ei\e pleurait comme une Madeleine, 

I faire de bruit, et se tenait droiie comme un piquet. 
1 dit un : mon Dieu! en s'en allant, qui 
1 a, sous votre respect, crevé le cœur, à mon épousa 
^moi, qu'étions là sans qu'elle s'en aperçût. 
E peu de mots firent pâlir cet homme si ferme. U 
vit quelques lignes à M. de Ronquerolles, chez qui 
^ya sur-le-champ, et remonta dans son appartement; 
minuit, le marquis de Ronquerolles arriva. 
rQu'as-tu, mon bon aoii? dit-il en voyant le 






Ermand lui donna à lire la lettre de la d.>idis.îafc, 
- Eb bseo? lui demanda RonquetoWes. 



^■b scènes de la vie parisienne. 

^" — Elle était à ma porte à huit heures, et, à hnit hei 
un quart, elle a disparu. Je l'ai perdue et je l'aime I 
si ma vie m'appartenait, je me serais déjà fait sauter 
cervelle ! 

— Bahl bah! ditRonquerolles, calme-toi. Les duché! 
ne s'envolent pas comme des bergeronnettes. Elle ne ] 
pas plus de trois lieues h l'heuro ; demain, nous eo fer 
six, nous autres. — Ah! peste! reprit-il, madame de L 
geais n'est pas une femme ordinaire. Nous serons tou 
cheval demain. Dans la journée, nous saurons par la 
lice où elle est allée. 11 lui faut une voiture, ces anget 
n'ont pas d'ailes. Qu'elle soit en route ou cachée di 
Paris, nous i a trouverons. N'avons-nous pas le télégraj 
pour l'arrêter sans la suivre? Tu seras heureux. Mais, ait 
ctaer frère, tu as commis la faute dont sont plus ou ma 
coupables les hommes de toa éoei^e. Ils jugent les am 
I âmes d'après la leur, et ne savent pas où casse l'humai 
! quand ils eo tendent les cordes. Que ne me disaî&'tu di 
un mot tantôt? le t'aurais dit : « Sois exactl ii — Ai 
main donc, ajouta-t-il en serrant la main de MoQtrivâ 
qui restait omet. Dors, si tu peux. 

Muis les plus immenses ressources dont jamais borna 
d'État, souverains, ministres, banquiers, enfin dont t 
pouvoir humain se soit socialement investi, furent en v. 
déployées. Ni Montriveau ni ses amis ne purent troir 
la trace de la duchesse. Elle s'étaif évidemment cloltr 
Montriveau résolut de fouiller ou de faire fouiller tous 
couvents du monde. Il lui fallait la duchesse, quand ma 
// en aurait coûté la vie à loulc wne ville, Pour reo( 
asdce à cet homme extraordinaLÎte, ù e?.^.ïlé«s¥s*ï* 



HISTOIRE TTES TREIZE. 313 I 

dire que sa fureur passionnée se leva également ardente | 
cliaque jour, et duraciaq années. En 1839 seulement, le < 
doc de Navarreins apprit, par basard, que sa Clle était 
partie pour l'Espagne, comme femme de chambre de lady 
lulia Uopwood, et qu'elle avait quitté cette dame à Cadix, 
sans que lady Julia se fût aperçue que mademoiselle 
Caroline était l'illustre ducliEsse dont la disparilioa oc- 
cupait la haute société parisienne. 

Les sentiments qui animèrent les deux amants quand 
ils se retrouvèrent à la grille des carmélites et en pré- 
sence d'une mère supérieure doivent être maintenant 
compris dans toute leur étendue; et leur violence, ré- 
veillée de part et d'autre, expliquera sana doute le dé-: 
noùment de cette aventure. 

Donc, en 1823, le duc de Langeais mort, sa femme' 
était libre. Antoinette de Navarroins vivait consumée par 
l'amour sur un banc de la Méditerranée; mais le pape 
pouvait casser les vœux de la sœur Thérèse. Le boniieur 
acfaelé par tant d'amour pouvait éclore pour les deux 
smants. Ces pensées firent voler Montriveau de Cadix à 
Uarseille, de Marseille à Paris. Quelques mois après son 
arrivée en France, un brick de commerce armé eu guerre 
partit du port de Marseille et fit route pour l'Espagne. Ce 
bâtiment était frété par plusieurs hommes de distinction, 
presque tous Français, qui, épris de belle passion pour 
l'Orient, voulaient en visiter les contrées. Les grandes 
connaissances de Montriveau sur les mœurs de ces pays 
en faisaient un précieux compagnon de voyage pour ces 
personnes, qui le prièrent d'être des leurs, et il y con- 
sentît. Le ministre de la guerre \e iioimGa^%'ï«.«w^\.'*^ 



i 



à 

s 

il 



SCÈNES DE LA^ VIE PARISIENNE. 

nâral, et le mit au comité d'artillerie pour lui faGni| 

cette partie de plaisir. 

Le bi'iok s'arrêta, vingt -quatre heures après son déf 
au nord-ouest d'une lie en vue des côtes d'Espagnd 
badinent avait été choisi assez lia de carène, î 
de mature pour qu'il pfil sans danger s'ancrer à | 
demi-Iieiie environ des récifs qui, de ce côté, d 
sûrement l'abordage de l'Ile. Si des barques ou des S 
tants apercevaient le brick dans ce mouillage, ils ne ]â 
vaient d'abord en concevoir aucune inquiétude; putsiH 
facile d'en justifler aussitôt le stationnement. Avant d 
river en vue de l'île, Montriveau fit arborer le pavillonfl 
Étals-Unis. Les matelots engagés pour le service du t 
ment étaient Américains et ne parlaient que la lanl 
anglaise. L'un des compagnons de M. de MontriveatH 
embarqua tous sur une chaloupe et les amena dansl 
auberge de la petite ville, où il les maintint à une haafl 
d'ivresse qui ne leur laissa pas la langue libre. Puis uÊ 
que le brick était monté par des chercheurs de tréa 
gens connus aux États-Unis par leur fanatisme, et i 
uo des écrivains de ce pays a écrit l'histoire. AiosH 
présence du vaisseau dans Ees récifs fut sufllsamment S 
pliquée. Les armateurs et les passagers y cherchaieDt, 4 
le prétendu contre-maître des matelots, les débris d'un f^ 
lion échoué en 1778, avec les trésors envoyés du Mexiqul 
Les aubergistes et les autorités du pays n'en demanâèn 
pas davantage. 

Ai-maud et les amis dévoués qui le secondaient ( 
5a dJ/SdIe entreprise pensèrent tout d'abord que e 
ruse ni la force ne pouvaienl laite Tèw&àt \a. Wiwï'a 



HISTOIRE DES TREIZE. 3» 



VPeiiièTemeDt de la sœur Thérèse du côlé de la petiie 
. Alors, d'un commun accord, ces hommes d'audace 
irent d'attaquer Je taureau par les cornes. Ils vou- 
it se Irajer an cbqnîo jusqu'au couvent par les lieux ' 
i où tout accès y seioblait impraticable, et de > 
la aature, comme le géuéral Lamarque t'avait 
Me à l'assaut de Caprée. En cette circoDstance, les 
s de granit taillées à pic. au bout de l'île, leur of- 
Élt mwns de prise que celles de Caprée n'en avaient 
1 à Montriveau, qui fut de cette incroyable expédition, 
I nonnes lui semblaient plus redoutables que ne le 
r Hadson Lowe, Enlever la ducbesse avec fracas coa- 
|t ces bommes de honte. Autant aurait valu faire le i 
[ de la ville, du couvent, et ne pas laisser un seul 1 
3 de leur victoire, à la manière des pirates. Pour | 
, celte entreprise n'avait donc que deus faces. Ou J 
[que incendie, quelque fait d'armes qui effrayât l'Eu- ' 
E en y laissant ignorer la raison du crime ; ou quelque 1 
enlèvement aérien, mystérieux, qui persuadât aux nonnes 1 
que le diable leur avait renâu visite. Ce dernier parti 1 
triompha dans le conseil secret tenu à Paris avant le dé- 
part. Puis tout avait été prévu pour le succès d'une en- 
treprise qui oiïratt à ces hommes blasés des plaisirs de 
Paris un vériiable amusement. 

Une espèce de pirogue d'une excessive légèreté. 
briquée à \farseille d'après un modèle malais, permit de 
naviguer dans les récifs jusqu'à l'endroit où ils cessaient 
d'être praliciibtes. Deux cordes en fil de fer , tendues 
parallèlement aune dislance de (\ue\(Yafts-ç\ft4s.iKWê.&sa. . 
iadiaaisoas inverses, et 3ur \es(\uc\\^s i.%sâ\«o.^ 'è'^si 



1 



34e SCÈNES DE LA VIE PAUISIENSE. 

les paniers égalemeut en lil de fer, servirent de poi 
comme en Chine, pour aller d'un rocher à l'autre. Les 
écueils furent ainà unis les uns aus autres par un système 
de cordes et de paniers qui ressemblaient à ces fils sur 
lesquels voyagent certaines araignées, et par lesquels elles 
enveloppent un arbre : œuvre d'instinct que les Chiitots, 
ce peuple essentiellement imilaleor, a copiée le premier, 
historiquement parlant. Ni les lames ni les caprices de 
)a mer ne pouvaient déranger ces fragiles coostructioas. 
Les cordes avaient assez de jeu pour offrir aux fureon 
des vagues cette courbure étudiée par un ingénieur, feo 
CacLin, l'immortel créateur du port de Cherbourg, U 
ligue savante au delà de laquelle cesse le pouvoir de Vêam 
courroucée; courbe établie d'après une loi dérobée aiM 
secrets de la nature par le génie de l'observalion , tfU 
est presque tout le génie humain. 

Les compagnons de M. de Monlriveau étaient seuls sur 
ce vaisseau. Les yeux de l'homme ne pouvaient arriver 
jusqu'à eux. Les meilleures longues-vues braquées dn 
haut des tillacs parles marios des bâtiments à leurpassaga 
n'eussent laissé découvrir ni les cordes perdues dans les 
i-écifs, ni les hommes cachés dans les rochers. Après oiue 
jnurs de travaux préparatoires, ces treize démons hu* 
mains arrivèrent au pied du promontoire élevé d'une tren- 
taiue d(( loisos au-dessus de la mer, bloc aussi difficile à 
gravir par des hommes qu'il peut l'être à une souris de 
grimper sur les contours polis du ventre eo porceli 
d'un vase uni. Cette table de granit était lieureust 
fendue. Sa fissure, dont \ea àBvntlfe^ïGsavaient laraJdi 
ligoe droite, permit d'y at.\aiiY«T,"^'ixi 



^^i 



iris de 
lelaia^J 
lemo^H 
atdM^H 
^3^1 



HISTOIRE DES TREIZE. 



tance, de gros coins de bois dans lesquels ces hardis tra* 
vailleurs enfoncÈrent des crampons de fer. Ces crampons, 
préparés à l'avance, étaient terminés par nne paJette trouée 
sur laquelle ils Axèrent une marche faite avec une planche 
de sapin extrêmement légÈre qui venait s' adapter aux en- 
tailles d'un màt aussi liant que le promontoire et qui fut 
assujetti dans le roc au bas de la grève. Avec une tiabi- 
lelé digne de ces hommes d" exécution, Tuo d'eux, profond 
mathématicien, avait calculé l'angle nécessaire pour écar- 
ter graduellement les marches en haut et en bas du mât, 
de manière à placer dans sou milieu le point à partir 
duquel les marclies de la partie supérieure gagnaient en 
éventail le haut du rocher : figure également représentée, 
mais en sens inverse, par les marches d'en bas. Cet 
escalier, d'une légèreté miraculeuse et d'ime solidité 
narfaite. coûta vmgi-deux jours de travail. Un briquet 
pbosphorique, une nuit et le ressac de la mer suflisaient 
a ea faire disparaître éternellement les traces. Ainsi, nullâ< 
indiscrétion n'était possible et nulle recherche contre II 
violateurs du couvent ne pouvait avoir de succès. 

Sur le haut du rocher se trouvait une plate-forme, 
ttordée de tous côtés par le précipice taillé à pic. Les treize 
inconnus, en examinant le terrain avec leurs lunettes du 
haut de la hune, s'étaient assurés que, malgré quelques 
aspérités, ils pourraient facilement arriver aux jardii 
couvent, dont les arbres, suffisamment touffus, ofiraiei 
de sûrs abris. Là, sans doute, ils devaient ultérieurement 
décider par quels moyens se consommerait le rapt de ta 



1 



uUâ^ 

eize 
; du 

(ues^ 
idiS 
ieof^l 



Bîeuse. Après de si grands efforts, ils ne v<ia'.ii.TOM^" 
coiapromeltxe le succès de \eiit eùVîeç'^'*'*- '^'^ ^^| 



34S SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

quant d'être aperçus, et furent obligés d'attendre que le 

dernier quartier de la lune expirât. 

Montriveau resta pendant deux nuits enveloppé dans 
son manteau, couché sur le roc. Les chants du soir et 
ceux du matin lui causèrent d'inexprimables délices. Il 
alla jusqu'au mur, pour pouvoir entendre la musique des 
orgues, et s'efTorça de distinguer une voix dans cette 
masse de voix. Mais, malgré le silence, l'espace ne laissait 
parvenir à ses oreilles que les effets confus de la mu- 
sique. C'était de suaves harmonies où les défauts de 
l'exécution ne se faisaient plus sentir, et d'où la pure 
pensée de l'art se dégageait en se communiquant à l'àmet 
sans Un demander ni les efforts de l'attention, i 
tigues de l'entendement. Terribles souvenirs pour Armai 
dont l'amour reflorissait tout entier dans cette brisai 
musique, où il voulut trouver d'aériennes promessesi 
bonheur. Le lendemain de la dernière nuit, il descei 
avant le lever du soleil, après être resté durant plurâ 
heures les yeux attachés sur la fenêtre d'une cellule 
grille. Les grilles n'étaient pas nécessaires au-dessoS' 
ces abîmes. Il y avait vu de la lumière pendant toute 
nuit. Or, cet instinct du cœur, qui trompe aussi sou^ 
qu'il dit vrai, lui avait crié : « Elle est là ! h 

— Elle est certainement là, et demain je l'aurai, 
dit-il en mêlant de joyeuses pensées aux tintements d*[ 
cloche qui sonnait lentement. 

Étrange bizarrerie du cœur! il aimait avec plus 
passion la religieuse dépérie dans Ses élancements do 
aour, consumée par les larmes, \ea ieûnes, les veilles^ 
Uâpnère, la femme de vingl-ne^î anslotveïaexAfeçTOVM 



HISTOIRE; DES TREIZE. 



1 



qu'il n'avait airaé la jeune fille légère, la femme de vingt- 
quatre ans, la sylphidel Mais les hommes d'âme vigou- 
reuse n'onl-ils pas un penchant qui les entraîne vers les 
sublimes expressions que de nobles malheurs ou d'im- 
pétueux mouvements de pensées ont gravées sur le visage 
d'une femmeî La beauté d'une femme endolorie n'esl- 
elle pas la plus attachante de toutes pour les hommes qui 
se sentent au cœur un trésor inépuisable de consolations 
et [de tendi'esses k répandre sur îune créature gracieuse 
de faiblesse et forte par le seutiment? La beauté fraîche. 
colorée, unie, le joli, en un mot, est l'attrait vulgaire 
auquel se prend la médiocrité. Montriveau devait aimer 
CCS visages où l'amour se réveille an milieu des plis de la 
douleur et des ruines de la mélancolie. Un amant ne fait- 
il pas alors saillir, à la voii de ses puissants désirs, un être 
tout nouveau, jeune, palpitani, qui brise pour lui seul j 
une enveloppe belle pour lui, détruite pour le mondeT Ne ', 
possède-t-il pas deux femmes ; celle qui se présente ans 
autres pâle, décolorée, triste; puis celle du cœur que per- 
sonne ne voit, un ange qui comprend la vie par le sen- 
timent, et ne parait dans toute sa gloire que pour les 
solennités de l'amourT Avant de quitter son poste, le gé- 
néral entendit de faibles accords qui partaient de cette 
cellule, douces voix pleioes de tendresse. E^ revenant 
sous le rocher au bas duquel se tenaient ses amis, il leur 
dit en quelques mots, empreints de cette passion com- 
munîcative, quoique discrète, dont les hommes respectent 
toujours l'expression grandiose, que jamais, en sa vie, il 
^■n'avait éprouvé de si captivantes félicilés. 

Jeademaia soir, onze cot\iça'i,\iOQ9, îièNQAfep^t.' 






350 SCÈNES DE LA VIB PARISIENNE. 

sÈrent dans l'ombre en haut de ces rochers, aysait ctia<d 
sur soi un poignard, une provision de cliocolal, et ton 
les instruraenis que comporte le métier des voteumll 
Arrivés au mur d'enceinte, ils le francliii-ent a 
d'éclieiles qu'ils avaient fabriquées, et se trouvèrent du 
' le cimetière du couvent, Montriveau reconnut et \i lût 
' galerie voûtée par laquelle il était venu naguère au p 
loir, et les fenêtres de cette salle. Sur-le-champ, i 
fut fait et adopté. S'ouvrir un passage par la fenêtre â 
ce parloir qui en éclairaîl la partie affectée auxcarniéUtd 
pénétrer dans les corridors, voir si les noms étaietat^ 
scrits sur chaque cellule, aher à celle de la sœur Théi 
y surprendre et bâillonner la religieuse pendant son a 
raeil, la lier et l'enlever, toutes ces parties du prograi 
étaient faciles pour des hommes qui, â l'audace, 
dresse des forçats , joignaient les connaissancee par 
Itères aux gens du monde, et auxquels il était iodiffér 
de donner un coup de poignard pour acheter le silernx 
La grille de la fenCtre lut sciée en deux heures. 1 
hommes se mirent en faction au dehors, ut deux i 
restèrent dans le parloir. Le reste, pieds nus, se posta 
distance eu distance à travers le cloître où s'eaga 
triveau, caché derrière uq jeune homme, le plus adi 
d'entre eux, Henri de Harsay, qui, par prudence, s'éi 
vêtu d'un costume de carmélite absolument sendilablvl 
celui du couvent. L'horloge sonna trois heures quandj 
fausse religieuse et Montriveau parvinrent au dortoir. 1 
eurent bientôt reconnu la situation des cellules. Puis, o^ 
tendant aucun bruit, ils lurent, à l'aide d'une laata 
sourde, les noms, heureusemunl éGins ï.m Oawvïr \ 



Seul et a< 



HISTOIRE DES TREIZR. 



« et accompagnés de ces devises mystiques, de ces portrait 
f de saints ou de saintes que chaque religieuse inscrit en 
I ferme dYpigraphe sur le nouveau rôle de sa vie, et où elle 
I ré.vële sa dernière pensée. Arrivé à la cellule de la soeur 
I Thérèse, Montriveau lut cette inscription : Sub invocaliot 
' iancliE Tnalris Theress. La devise était : Adoremus 
\ num. Tout à coup, son compagnon lui mit la m 
l'épaule et lui fit voir une vive lueur qui éclairait les dallt 
du corridor par la fente de la porte. En ce moment. M, 
Ronqueroiles tes rejoignit. 

— Toutes les religieuses sont à l'église et 
l'oEBce des morts, dit-il. 

■'— Je reste, répondit Montriveau; repHea-vous dans le-' 
parloir, et formez la porte de ce corridor. 

U entra vivement, en se faisant précéder de la fausse 
religieuse, qui rabattit son voile. Ils virent alors, dans 
l'antichamLire de la cellule, la duchesse morte, posée à 
terre sur la planche de son lit, et éclairée par deux cierges. 
Ni Montriveau ni de Marsay ne dirent une parole, ne j&> 
lèrenl un cri; mais ils se regardèrent. Puis le général 
fit un geste qui voulait dire : u Emportons-la I » 

— Sauvez-vous ! cria Bonquerolles, la procession des 
religieuses se met en marche, vous allez être surpris. 

Avec la rapidité magique que communique aux mouve- 
ments un extrême désir, la morte fut apportée dans la 
parloir, passée par la fenêtre et transportée au pied dea 
mors, au moment où l'abbesse, suivie des religieuses, 
arrivait pour prendre le corps de la sœur Thérèse. 
. . MBur chargée de garder la morte avait eu l'imprudeni 



lit^l 



i 



SCÈNES DE LA VIE PAIIISI UNN E. 



1 

e n e^^J 



et s'était si fort occupée à cette recherche, qu'elle 
tendit rien et sortait alors épouvantée de ne plus trouver 
le corps. Avant que ces femmes stupéfiées eussent la pen- 
sée de faire des recherches, la duchesse avait été des- 
cendue par une corde en bas des rochers, et les compa- 
gnons de Montriveau avaient détruit leur ouvrage. A neuf 
heures du matin, nulle trace n'existait ni de l'escalier ni 
des ponts de cordes; le corps de ia sœur Thérèse était à 
bord; le brick vint au port embarquer ses matelots, et 
disparut dans la journée. Montriveau resta seul dans sa 
cabine atec Antoinette de Navarreins, de qui, pendant 
quelques heures, le visage resplendit complaisammeni 
pour lui des sublimes beautés dues au caltne particulier 
que prête la mort à nos dûpouilles mortelles. 

— Ah çà! dit Ronquerolles à Montriveau quand celui-ci 
reparut sur le tillac, c'était une femme, maintenant ce 
n'ust rien. Attachons un boulet à chacun de ses pieds, 
jelons-la dans la mer, et n'y pense plus que comme nous-; 
pensons à un livre lu pendant notre enfance. 

— Oui, dit Montriveau, car ce n'est plus qu'un poëï 

— Te voilà sage. Désormais aie des passions; mais, 
l'amour, il faut savoir le bien placer, et il n'y a qus 
dernier amour d'une femme qui satisfasse le prei 
amour d'un homme. 

GenËTO, lu Pr£-LéTeque, ïfl janTier 1S34 



IIIISTOIRE DES TREIZE. 
"■ 
LA FILLE AUX YEOX D'OR 
A EUGÈNE DELACROIX, PEINTRE 
des Spectacles où se rencontre le plus d'épouvante- 
t&«it est certes l'aspect général de la population pari- 
sienne, peuple horrible à voir, hâve, jaune, tanné. Paris 
o'est-il pas un vaste champ incessamment remué par une 
tempête d'iutéréls sous lesquels tourbillonnent une mois- 
son d'hommes que la mort fauche plus souvent qu'ailleurs 
et qui renaissent toujours aussi serrés, dont les visages, 
contournés, tordus, rendent par tous les pores l'esprit, leé, 
désirs, les poisons dont sont engrossés leurs cerveaux ; non 
pas des visages, mais bien des masques : masques de fai- 
blesse, masques de force, masques de misère, masques 
de joie, masques d'hypocrisie; tous exténués, tous em- 
preints des signes ineffaçables d'une haletante avidité? 
Que veulent-ils? De l'or, ou du plaisir! 

Quelques observations sur TSme de Paris peuvent expli- 
quer les causes de sa physionomie cadavéreuse, qui n'a 
que deux âges, ou la jeunesse ou la caducité : jeunesse ' 
blafarde et sans couleur, caducité fardée qui veut paraître 
jeune. En voyant ce peuple exhumé, les étrangers, qui ne 
sont pas tenus de réfléchir, éprouvent tout d'abord un 
mouvement de dégoût pour cette capitale, vaste atelier' 
de jouissances, d'où bieolôt ev\x-tûfem%ï ïi?. ■î»a V*^'^^*''*' 

i 



i 



3H SCENES DE LA VIE PARISIENNE. 

sortir, et oîi ils resteot à sa déformer volontiers. Peu de 
mots sufBront pour justifier pliysiologiquemeot la teinte 
presque infernale des figures parisiennes, car ce n'est pas 
seulement par plaisanterie que Paris a été nommé un 
enfer. Tenea ce mot pour vrai. Là, tout fume, tout brùie, 
tout brille, tout bouillonne, tout flambe, s'évapore, s'éteint, 
se rallume, étincelle, pelille et se consume. Jamais vie en 
aucun pays ne fut plus ardente, ni plus cuisante. Cette 
nature sociale toujours eu fusion semble se dire après 
chaque œuvre finie : u A une autre! » comme se le dit la 
nature elle-même- Comme la nature, cette nature sociale 
s'ttccupe d'insectes, de fleurs d'un jour, de bagatelles, 
d'éphémères, et jette aussi feu et flamme par son éteri 
cratère. Peut-être, avant d'analyser les causes qui font a 
physionomie spéciale à chaque tribu de cette nation 
ligente et naouvante, doit-on signaler la cause générale ip 
en décolore, blêmit, bleuit et brunit plus ou moins k 
individus. 

A force de s'intéresser à tout, le Parisien Qnil pw | 
s'intéresser à rien. Aucun sentiment ne dominant guri 
face usée par le frottement, elle devient grise oanuaa I 
plâtre des maisons qui a reçu toute espèce de ponaei^ 
et de fumée. Ea effet, indifférent la veille à ce doiU 
s'enivrera le loudemain, le Parisien vit en ejifant, qw 
que soit sou âge. II murmure de tout, se console de toa 
se moque de tout, oublie tout, veut tout, goûte k ton 
prend tout avec passion, quitte tout avec insouciance; u 
rois, ses conquêtes, sa gloire, son idole, qu'elle soit 4 
broaze ou de verre; comme il jette ses bas, ses chapeu 
fortune. A Paris, aucun senUmeai ua ïfeâ\s)A ai\ 



HISTOIRE DES TBEI! 



boses, et leur coufant oblige k uue lutte qui détend' 
' les passions : l'amour y est un désir et la haine une vel- 
léité; il n'y a là de vrai parent que le billet de mille francs, 
d'autre ami que le mont-de-piété. Ce laisser aller général 
porte ses fruits; eE, dans le salon, comme dans la rue, 
personne n'y est de trop, personne n'y est absolument 
utile ni absolument nuisible : les sots et les fripons, comme 
les gens d'esprit ou de probité. Tout y est toléré, le gou- 
vernement et la guillotine, la religion et le choléra. Vous 
convenez toujoure à ce monde, vous n'y manquez jamais. 
Qui donc domine en ce pays sans mœurs, sans croyance, 
saaa aucun sentiment, mais d'où parlent et où aboutissent^ 
tous les sentiments, toutes les croyances et toutes li 
laœurs? L'or et le plaisir. Prenez ces deux mots comjni 
une lumière et parcourez celte grande cage de plâtre, 
cette ruche à ruisseaux noirs, et suivez-y les serpenteaux 
de eette pensée qui l'agite, la soulève, la travaille! Voyez. 
Examinez d'abord le monde qui n'a rien I 

L'ouvrier, le proléiaire, l'homme qui remue ses pieds, 
ses mains, sa langue, son dos, sou seul bras, ses cinq 
dcMgts pour vivre; eh bien, celui-là qui, le premier, de- 
vrait économiser le principe de sa vie, il outre-passe ses 
forces, attelle sa femme à quelque machine, use son en- 
fant et le cloue à un rouage. Le fabricant, le je 
quel fil secondaire dont le branle agite ce peuple qui, de- 
ses mains sales, tourne et dore les porcelaines, coud lea 
habits et les robes, amincit le fer, amenuise le bois, 
i'acier, solidifie le chanvre et le fil, saline les bronzes, 
festonne le cristal, imite les fleurs, brode la laine, dre; 
les chevaux, tresse les harnais et \e3 ^î\»ms, ifcfya«^' 



1 



int^J 

ru, ^^ 
t 

I 

s 

\i 

9 

resst^J 



Mj^'i 



3S6 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE, 

cuivre, peiot les voitures, arrondit les vieux oriçeaiu, 
vaporise le coton, souffle le verre, corrode le diamaal, 
polit les métaux, transforme en feuilles le marbre, lècbe 
les cailloux, toilette la pensée, colore, blanchit et noircît 
tout ; eh bien, ce sous-chef est venu promettre à ce monde 
de sueur et de volonté, d'étude et de patience, un salaire 
l'excessif, soit au nom des caprices de la ville, soit à la 
voix du monstre nommé Spéculation^ Alors, ces quadru- 
manes se sont mis à veiller, pâtir, travailler, jurer, jeûner, 
, marcher; tous se sont excédés pour gagner cet or qui tes 
fascine. Puis, insouciants de l'avenir, avides de jouissances, 
comptant sur leurs bras coname le peintre sur sa palette, 
ils jettent, grands seigneurs d'un jour, leur argent le lundi 
dans les cabarets, qui font une enceinte de boue à la 
ville ; ceinture de la plus impudique des Vénus, incessaio- 
' ment pliée et dépliée, oti se perd comme au jeu la forlm 
périodique de ce peuple, aussi féroce au plaisir qu'il « 
tranquille au travail. Pendant cinq jours donc, 
repos pour cette partie agissante de Paris! Elle se livra ■-! 
des mouvements qui la font se gauchir, se grossir, 
grir, pâlir, jaillir en mille jets de volonté créatrice. Pij 
son plaisir, son repos est une lassante débauche, brune d 
peau, noire de tapes. blSme d'ivresse ou jaune d'iodigt 
tion, qui ue dure que deux jours, mais qui vole le pain d 
l'avenir, la soupe de la semaine, les robes de la femmffi 
les langes de l'enfant tout en haillons. Ces hommes, i 
I sans doute pour être beaux, car toute créature a sa beat 
I relative, se sont enrégimentés, dès l'enfance, sous le coi^ 
mandement de la force, sous le règne du marteau, 
fJles, delà ûJature, et se sonl pïOïQç\.ftTftftii\.\\i\«aanri 



HISTOIRE DES TREIZE. 



VulcaÎD, avec sa laideur et sa force, n'est-il pas l'emblème 
de cette laide et forte nalîoD, sublime d'intelligence mé- 
canique, patiente à ses heures, terrible un jour par siècle, 
inflammable comme la poudre et préparée à l'incendie 
Yévolotionnaire par l'eau-de-vie, enfin assez spirituelle 
pour prendre feu sur un mot captieux qui signiûe toujours 
pour elle : Or et plaisir! En y comprenant tous ceux qui 
tendent la main pour une aumône, pour de légitimes 
salaires ou pour les cinq francs accordés à tous les genres 
de prostitution parisienne, enfin pour tout argent bien ou 
mal gagné, ce peuple compte trois cent mille individus. 
Sans les cabarets, le gouvernement ne serait-il pas ren- | 
versé tous les mardis? Heureusement, le mardi, ce peuple 
est engourdi, cuve son plaisir, n'a plus le sou, et retourne 
au travail, au pain sec, stimulé par un besoin de procréa- 
tion matérielle qui pour lui devient une habitude. Néan- 
moins, ce peuple a ses phénomènes de vertu, ses hommes, 
complets, ses Napoléons ioconous, qui sont le type de ses \ 
forces portées à leur plus haute expression, et résument 
sa portée sociale dans une existence où la pensée et le 
mouvement se combinent moins pour y jeter de la joie 
que pour y régulariser l'action de la douleur. 

Le hasard a fait un ouvrier économe, le hasard l'a gn 
tiflé d'une pensée, il a pu jeter les yeux sur l'avenir, il 
rencontré une femme, il s'est trouvé père, et, après quel- 
ques années de privations dures, il entreprend un petit 
commerce de mercerie, loue une boutique. Si ni la ma- 
ladie ni le vice ne l'arrêtent en sa voie, s'il a prospéré, 
voici le croquis de cette vie normale. 
Et, {l'abord, saluez ce roi du mov^^»imft■W.■^■^>K^^'*'«^^ 



S 



358 SCÈNES DE LA VIE PABISIENNE. 

s'est soumis le letnps et l'espace. Oui, saluez cÊlte aéif] 
\ ture composée de salpôtre et de gaz qui donne des enfants- 
à la France pendant ses nuits laborieuses, et remultiplie- 
pendant Le jour son individu pour le service, la gloire et. 
le plaisir de ses coacitoyens. Cet homme résout le pro- 
blème de suffire, à la fois, à une femme aimable, à son 
ménage, au Constitutionnel, à.sun bureau, à la garde oatio- 
nal^, à l'Opéra , à Dieu ; mais pour transformer en écus It 
ConsHiuiionml, le bureau, l'Opéra, ia garde nationale, la 
femme et Dieu. Enfin, saluez un irréprochable curaulard. 
Levé tous les jours à cinq heures, il a franchi comme un 
oiseau l'espace qui sépare son domicile de la rue Moai- 
marlre. Qu'il vente ou tonne, pleuve ou neige, il est w 
Ccmslilutionnel et y attend la charge de journaux dont il a 
soumissionné la distribution. Il reçoit ce pain politique 
avec avidité, le prend et le porte. A neuf heures, il est au 
sein de son ménage, débile un calembour à sa femme. 
lui dérobe un gros baiser, déguste une tasse de café ou 
giConde ses enfants. A dix heures moins un qu^t, il app>^ 
raJt à la mairie. Là, posé sur un fauteuil, comme un per- 
roquet sur son bâton, chauffé par la ville de Paris, il 
inscrit jusqu'à quatre heures, sans leur donoer une larme 
ou un sourire, les décès et Us naissances de tout un arron- 
dissement. Le bonheur, le malheur du quartier, passent 
par le bec de sa plume, comme l'esprit du Ctmstilutionael 
voyageait naguère sur ses épaules. Rien ne lui pèsel 11 va 
toujours droit devant lui, prend son patriotisme tout fait 
' dans le journal, ne contredit personne, crie ou applaudit 
avec tout le monde, et vit en hirondelle. A deux pas de 
sa paroisse, il peut, en cas d'une téïfewiQmft im\RK\asaR. 



HISTOIRE DES TREIZE. 



laÏBser sa place à un surnuméraire, et aller chanter 
Reguiem au lutrin de l'église, dont il est, le dimaoclie 
les jours de fête, le plus bel ornement, la voix la plus 
imposante, où il tord avec énergie sa large bouche en 
faisant tonner un joyeux Amen. U est chantre. Libéré à 
qciatre heures de son service officiel , il apparaît pour ré- 
pandre la joie et la gaieté au seiii de la boutique la plus 
célèbre qui soil en !a Cilé. Heureuse est sa femme, il n'a 
pas le temps d'être jaloux; il est plutôt homme d'action 
que de sentiment. Aussi, dès qu'il arrive, agace-t-il les 
demoiselles de comptoir, dont les yeux vifs attirent force 
(ihalands; se gaudit-il au seia des partires, des fichus, de 
la mousseline fa(;onnée par ces habiles ouvrières ; on, pliia 
souvent encore, avant de dîner, il sert une pratique, copié 
une page du journal, ou porte chez l'iiuissier quelque effet 
en retard. A six heures. Ions les deux jours, il est fidèle 
/à son poste. Inamovible basse-taille des chœurs, il 96 
trouve à l'Opéra, prfit à y devenir soldat, Arabe, prison- 
nier, sauvage, paysan, ombre, pied de chameau, lion, 
diable, génie, esclave, eunuque noir ou blanc, toujours 
eïpert à produire de la joie, de la douleur, de la pitié, de 
l'étonnemenl, à pousser d'invariables cris, à se taire, à 
chasser, à se battre, à représenter Rome ou l'Egypte; 
mais toujours, in petto, mercier. A minuit, il redevient 
bon mari, homme, tendre pères il se glisse dans le lit 
conjugal, l'imagination encore tendue par les formes déce- 
vantes des nymphes de l'Opéra, et fait ainsi tourner, 
profit de l'amour conjugal, les dépravations du monde 
les voluptueux ronds de jambe de la Taglioni. Enfin., s'i 
dort, il don vite, et dépèche son s'i\avBê\ wrassa.^ 



1 

auV 
et V 
ilus V 



i 



^^}ec] 



SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE, 
;hâ sa vie. Kest-ce pas le mouvement fait homn^ 
l'espace incarné, le proiée de ia civilisation? Cet hom 
résume tout : bîsioire, littérature, politique, gouvei 
ment, religioû, art militaire. N'est-ce pas une encycfl 
pédie vivante, un Atlas grotesque, sans cesse en mard 
comme Paris et qui jamais ne se repose? En lui, tout 4 
jambes. Aucune physionomie ne saurait se conserver puf 
en de tels travaux. Peut-être l'ouvrier qui i 
ireute ans, l'estomac tanné par les de 
son eau-de-vie, sera-t-il trouvé, au dire de quelques phi- 
losophes bien reniés, plus heureux que ne l'est 1b mercier. 
L'un périt d'un seul coup et l'autre en détail. De ses huit 
industries, de ses épaules, de son gosier, de ses mains, 
de sa femme et de son commerce, celui-ci retire, comme 
d'autant de fermes, des enfants, quelques mille francs et 
le plus laborieux bonheur qui ait jamais i 
d'homme. Celte fortune et ces enfants, ou les enfants q 
résument tout pour lui, deviennent la proie du mond| 
supérieur, auquel il porte ses écus et sa lille, ou son s 
élevé au collège, qui, plus îustruit que ne l'est son pè] 
jette plus haut ses regards ambitieux. Souvent, le cadî 
d'un petit détaillant veut être quelque chose dans l'É 

Cette ambition introduit la pensée dans la seconde i(â 
sphères parisiennes. Montez donc un étage et allez J 
l'entre-sol; ou descendez du grenier et restez au qu; 
trième; enfin, pénétrez dans le monde qui a quelqiJ 
chose : là, même résultat. Les commerçants en gros i 
leurs gan^ns, les employés, les gens de la petite banqf 
et de grande probité, les fripons, les Smes damnées, \ 
liera et les derniers commua, Ves c\«cs àa '^ViàsB 



^K/Dj 




HISTOIRE DES TREIZE. 



ft l'avoué, du notaire, enlin les membres agissants, pei 
sants, spéculants de cette petite bourgeoisie qui triture 
les intérôts de Paris et veille à son grain, accapare les 
denrées, eoiniagasine les produits fabriqués par les proie-, 
taires, encaque les fruits du Midi, les poissons de 1' 
les vins de toute côte aimée du soleil; qui été 
mains sur l'Orient, y prend les châles dédaignés par ]< 
Turcs et les Russes; va récolter jusque dans les Indes, se 
couche pour attendre la vente, aspire après le 
escompte les effets, roule et encaisse toutes les valeurs; 
emballe en détail Paris tout eotier, le voiture, guette les 
fantaisies de l'en/ance, épie les caprices et les vices de 
l'âge mûr, en pressure les maladies : eh bien, sans boire 
de Teau-de-vie comme l'ouvrier, ni sans aller se vautrer 
dans la fange des barrières, tous excèdent aussi leurs 
forces; tendent outre mesure leur corps, et leur moral, 
l'un par l'autre; se dessèchent de désirs, s'abîment de 
courses précipitées. Chez eux, la torsion physique s'ac- 
complit sous le fouet des intérêts, sous le fléau des ambi- 
tions qui tourmentent les mondes élevés de cette mons- 
Irueuse cité, comme celle des prolétaires s'est accomplie 
sous le cruel balancier des élaborations matérielles inces- 
samment désirées par le despotisme du Je le veux aristo- 
crate. Là donc aussi, pour obéir à ce maître universel, le 
plaisir ou l'or, il faut dévorer le temps, presser le temps, 
trouver plus de vingt-quatre heures dans le jour et la 
nuit, s'énerver, se tuer, vendre trente ans de vieillesse 
pour deux ans d'un repos maladif. Seulement, l'ouvrier 
meurt à l'hôpital, quand son dernier terme de rabougris- 
sement s'est opéré, tandis qixe \e çe\.\X \itj\ss^%fà\'i v*^* 



1 

im ■ 



L^^i^H 



ses SCÈNES DE Lft *IE iPABISrENHE. 

à vivre et vit, mais crétioisé : -vous le ireucootreK Ja fifl 
nisée, pbte, vieille, sans tueur ans yen», ssots fenmet^iti 
Ja jambe, ae traSnaiit <d'im air itéSiélé eur le bouleviWdJ 
oeinture de su Véaus, de sa ville <cliérle. Que voalûtl 
bdurgeeis? .'Le briquet du garde aatioaal, ua imiDail 

' fnt-ao-fou, une place décente au Père-Lach^se, et % 
sa vieillesse un peu id'or légiliinemeiu gagné, Soa ilm 
à liii, est le idimanobe; sdq repos e^ .la ipromeiaaâe j 
voiture de remise, la partie de canupagoe, peudadtt I 
quelle fenuae et enfaBts.avalsDtjoyeuERmeiit.de ilai 
sièr£ ou ■se TÔlissent an soleil; sa barrière .est ie j- 
FateuT'dont le vénéneux dîner a du renom, »3u 'quel 
bail de famille où Voa étouffe jusqu'à mimût. Geruiin~ 
maie «Mtaimem de la sainl-guy -3ool .sont atteints les ano- 
Dodes que le microscope ioiî apercevoir dans une goatlB 
dVau, maJB iqne dirait île Gargantua de Babelais, Sgrire 
d'uue -sublime audace aacoiviçirise, que dirak ce géamt, 
tombé 'des sphères célestes, s'il s'amusait à ccmAempiler le 
nwuveœent de cette seconde vie parisleQue, dont vcôd 
l'une (les formules? Avee-vous vu ces petites baj;aq«iffl, 
fraideB eu été, aams .autre fayer qu'une diaufferelle 4 
hJver^ placées sous la vaste calotde de .cuivre qui coiife M 
Utile au bWî Madamcest là dès le matin, elle est fac 
ans I Baltes 'et gagne à <ce métier doaze mille francs para 
dit-on. Monsietir, quand madame se lève, passe ctans 1 
iioiudare cabimet, un il prè«e, à la petite seaiaiae, aux cadi 
noergaats de son qiuarlder. & loeuf lieures, il se troavâ ar^ 
bureau des çtafise-forts, <Atmt il est Vaa ides sous^efs. Le 
seàr, a est à la -caisse do Tèëâtre-UaMen, 00 ide tutu amom 

tàéàtre qu'ai rous plaira cbùsir. Lm e 



1 



HISTOIRE DES TREIZE. 383 

nourrice, el en reviennent pour aller nu colWge ou dans 
■un pensionnat. Monsi«ir et madame demeurent à un troi- 
stème étage, n'ont qu'une ctiisiniÈre, donnent des bâte 
ilsQS en saton de douze pieds sur huit, et éclairé par des 
quinqiiels; mais ils donnent cent cinqnanta mille fratics 
à leur fille, el se reposent à ciuqnante ans, Sge auquel ils 
commencent à paraître aux troisièmes loges à l'Opéra, 
dans UD fiacre à Longchamp, on en toflotte fanée, tous lee 
jours de soleil, sur les boulevards, l'espalier de ces fruc- 
tifications. Estimés dans le quartier, aimés du gouverne- 
ment, allies à la haute bourgeoisie, monsieur obtient 
■soÎKante-cinq ans la croix de la Légion d'honneur, et 
père de son gendre, maire d'im arrondissement, Tinvite & 
«es soiréfâ. Os travaux de toute une vie profitent donc k 
■des enfants que oett-e petite bourgeoisie tend fatalemei 
i élever jusqu'à la baut-e. Chaque sphère jette ainsi 
son frai dans sa sphère supérieure. Le fils du riche éfricîi 
se fait notaire, le fils du marchand de bois devient 
^fitrat. Pas une dent ne manque à mordre sa rainure, 
tout stimule le monremenl aaceueionuel de l'argent. 

Wous voitn dwic amenés au tr^sième cercle de cet 
«oter, qui, peut-être un joar, aura son Dôme. Dans ce 
troisième cercle sod-al, espèce de ventre parisien, oi se 
digèrent les inléi-Sts de la ville et où ils se condensent 
«m» la forn»e dite affaires, seremue et s'agite, par tin tcre 
et felleux mouvement inteatloal, la foule des avoués, mé- 
deoins, notaires, avocats, gens d'affaires, banquiers, gros 
«owwnerçants, spéculateurs, magistrats. Là, se pencoatTent ', 
«Bcere p!«B de canses pour la destractloo. ■^^rçàssift. «t*.^ 
^Hlaraie que partout aWleoTB. Gbï. ^«ta NWS^VlîwftR^M 



304 SCÉMES DE LA VIE P4BISISNNE. 

tous, en d'infectes études, en des salles d'audience e 
pesEées, dans de petits cabinets grillés, passent le j( 
courbés sous le poids des affaires, se lèvent dès l'aiin 
pour être en mesure, pour ne pas se laisser dévaliser, po 
tout gagner ou pour ne rien perdre, pour saisir an homi 
ou son argent, pour emmancher ou démancher une affai 
pour tirer parti d'une circonstance fugitive, pour fa 
pendre ou acquitter un homme. Ils réagissent sur les ch 
vaux, ils les crèvent, les surmènent, leur vieillissent, aili 
à eux, les jambes avant le temps. Le temps est leur tyra 
j il leur manque, il leur échappe ; ils ne peuvent ni l'étendi 
, ni le resserrer. Quelle Sme peut rester grande, pure, m 
raie, généreuse, et conséquemment quelle figure demea 
belle dos .e dépravant exercice d'un métier qui force 
supporter le poids des misères publiques, à les analysi 
les peser, les estimer, les mettre en coupe réglée? G 
gens-là déposent leur cœur, où?... je ne sais; mais ils 
laissent quelque part, quand ils en ont un, avant de de 
cendre tous les matins au fond des peines qui poigne 
les familles. Pour eux, point de mystères, ils voient l'e 
vers de la société dont ils sont les confesseurs, et la m 
prisent. Or, quoi qu'ils fassent, à force de se mesur 
avec la corruption, ils en ont horreur et s'attristent; o 
par lassitude, par transaction secrète, ils l'épousent ; enfll 
nécessairement, ils se blasent sur tous les sentiments, el 
que les lois, les hommes, les institutions font voler comn 
des choucas sur les cadavres encore chauds. A toute heai 
l'homme d'argent pèse les vivants, l'homme des contri 
pèse les morts, l'homme de loi pèse la conscience. Oblig 
de parler sans cesse, tous remp\aceaX Viàfee cas \4 ■¥«< 



HISTOIRE DES TREIZE. 



Me aenliment par la phrase, et leur âme devient un laryns. 

Ils s'usent et se démoralisent. Ni le grand négociant, ni 
le juge, ni l'avocat De conservent leur sens droit : ils ne 
sentent plus, ils appliquent les règles que faussent les 
espèces. Emporte's par leur existence torrentueuse, ils ne 
sont ni époux, ni pères, ni amants; ils glissent à la ramasse 
sur les choses de la vie, et vivent à toute heure, poussés 
par les aiïaires de la grande cité. Quand ils rentrent chez 
eux, ils sont requis d'aller au bal, à l'Opéra, dans les 
fêtes, oîi ils vont se faire des clients, des connaissances, 
des protecteurs. Tous mangent démesurément, jouent, veil- 
lent, et leurs figures s'arrondissent, s'aplatissent, se rou- 
gissent. A de si terribles dépenses de forces intellectuelles, 
à des contractions morales si multipliées, ils opposent non 
pas le plaisir, il est trop p&le et ne produit aucun con- 
traste, mais la débauche, débauche secrète, effrayante, 
car ils peuvent disposer de tout, et font la morale 
société. Leur stupidité réelle se cache sous une se 
spéciale. Ils savent leur métier, mais ils ignorent tout 
qui n'en est pas. Alors, pour sauver leur amour-propre; 
ils mettent tout en question, critiquent à tort et à travers; 
paraissent douteurs et sont gobe-mouches en réalité, noient 
leur esprit dans leurs interminables discussions. Presque 
tous adoptent commodément les préjugés sociaux, litté- 
raires ou politiques pour se dispenser d'avoir une opinion 
de môme qu'ils mettent leur conscience à l'abri du Code, 
ou du tribunal de commerce. Partis de bonne heure pour 
être des hommes remarquables, ils deviennent médiocres, 
et rampent sur les sommités du monde. Aussi leurs figures 
oiïreni-eUes celle pâleur aigre, cea co\oTai\'i'i'*> 



IX. ^^ 



;on- 
nte, M 

1 

1 



368 SCÈKK3 DE Là VIE PàMSIËNBE. 

yeux ternis, cerocs, cea bouches bavardes et sensaeUiea oj 
l'observateor reconnaît les symp{ôai£s de l'abâtardissM 
menl de la pensée et sa rotatioa dans le cirque d'n 

spécialité qui tue les facultés sénéralivea àa cerveaa,.k 
doD <li3 voir ea grand, de géuéraliser et de déduire. Ba si 
rauiineat presque toas àaûa la fournaise des alTEÛEe» 
Aussi, jamais un homme qui s'est laissé pceudre dans Iq 
I cooquassalloiis oa dans l'eogreaage da ces iiumeDses-D 
chines ne peut-il devenir grand. S'il est oiédecin, ou U i 
peu fait la médecine, ou il est une exceplioo, un Btcha 
qui meurt jeune. Si, grand négociant, il reste qœlqiM 
chose, ii est presque Jacques. Cœur. Robespierre exenii| 
t-il? Danton était un paresseux qui attendait. MaiS' q 
d'ailleurs, a jamais envié les figures de Danton et de B 
bespierre, quelque superbes qu'elles puissent fitreï G 
affairés par excellence attirent à eus l'argent et rentauei 
pour s'allier aui familles aristocraUques. Hi L'ambition i 
l'ouvriei' est celle du petit bourgeois, ici, mêmes pas 
encore. A Paris, la vanité résume toutes les paseionstvl 
type de cette classe serait soit le bourgeois ambitieux, qa 
après une vie d'angoisses et de manœuvres eontinueUi 
passe au conseil d'État comme une foureii passe par ui 
fente; soit quelque rédacteur de jaurnial,.radé d'intriguf 
que. le roi fait pair de France, peutrétre poui" se venger i 
la nûblessâ; soit quelque notaire devenu maire de son a 
rondiesefiient : tous gens Laminés par les. aCTaires et qti 
s'ils arrivent à leur but, y arrivent lues. Ea France, l'usag 
est d'introniser la perruque, fiapoléùu, Louis XiV, 
grands rois seuls ont toujours voulu des Jeunes gens p 
mener leurs desseins. 



HI91!0I;ltB DBS TREIZE. 3» 



AiB-dessus àa cùVa sphère vil le mcuuie artisLâ. Mais» 
encore, lus visagas. iiiarq.ués du sceau de rQi%iDalité.soat 
Deblement boisés,, mais bciaésv fatigués» sifliieux. Excédés 
pw on besoioi de- pnoduire,, dépassés par leurs coûteuses 
twtaisi€S, lassés par un géaie dévorant, alïamés de plai^r, 
les artistes, de Vm^. veuJent tous vog^aer par d'excessifs 
travaa^ï les lacunes Laissées pan La paresse,, et cLietcheat, 
vaînememt a concilier Le monde et la gloire,, l'atigent. et 
l'art. ICn commeaçant, L'uiliate est saos cesse haletant 
aous le créancier ; ses besoins enrauteiit les dettes,, el 
ses dettes lui demandent ses nuits. Après le travail, le 
plaisir. Le comédien joue jusgRi'à miouit, étudie Iti maliiL, 
pépite' i midi; !e sculpteur ploie soua sa statue rie journa- 
liste est une pensée en marciie commele soldat, en guerre'; 
le peintre e.w vogue est accablé d'ouvriigâi iv pciutre sans 
occupation se ronge les. entrailles s'il se sent hoiame àe 
génie. La concurrence, les rivalités, les calomnies assasf ! 
sineni ces. talents. Les uns, désespérés, roulent dans le»' 
abimes du vice; les autres meurent jeunes et ignoras 
pour s'être escompté trop tiit leur avenir. Peu de ce6 
figittes, primitivement sublimes, restent belles. D'ailleurs, 
la beauté flamboyante de leurs têtes demeure incomprise. 
Un visage d'artiste est [oujouns esorliitant, il se trouve 
toujours en dessus ou en dessous des lignes^ cotivenui 
pour ce que les imbéciles, nomment Ië beau idéal. Quelle' 
puissance les détruit? La passion.. Toute passion à Pari» 
se résout par deux termes : or el plaisir. 

Uairalenanl^ ne respirez-votis pasZ ne sentea-vous pas 
l'air Bt l'espace p.ui'iiiKa?' Ici,, ai travaux ni peines. La touc- 
Boyaate voialÊ. da j*or » gagaé.\eawiv\\um«a.'^i'i.^ii*^' 






7(79 SCENETS- D-E L* TIE fflHiariKNE. 

et le ndé absolu. Si quelques bommes valides usent d'iu 
plaisanterie fiis& et. légère, elle eat iaoomprise ; bieiK 
fattgnûs âa émaer ssas recevoir, iilsresteiUi chez eus 
laiaseQt régner les sots sue leor terrain. Cette vie creus 
celle aiHeate continueUe d'im plaisir qui n'arrive jaisai 

, cet enuui permanent, cette inanité d'esprit, de cœur 
(le cervelle, cette lassitude du graiid-_i30ut pariaieiL 
reproduisent sur les traits, et confection ne Et ces TÏaaEg 
de sartoa, ces rides prématorées , cette phyaitmomie d 
ricbes où grimace l'impuissance, où se reflète l'or, et d> 
rinÈeHigence a fin. 
CeiCe vue du Par^ loocal prouve que le Paris 

/ne saurait être autrement qu'il n'est. Cette ville k dl 
dème est une reine qui, toujours grosse, a des envies in 
sistibleiDent furieuses. Park est ia tête du g^lobe, uo n 
veaa qui crève de génie et condirit la dvilisalioii honniii 
un grand homme, un artiste incessamment créateur, 1 
politique à seconde vatt qui duit nécessairement avoir 1 
rides du cerveau, les vices du grand homme, les faut! 
sies de l'artiste et les blaaemenis du politique. Sa pit^m 
nomie sous-enlend la germination du b«ea et da mal, 
combat et la victoire; la bataillG murale de 89, dont 
trompettes retentissent eiKiire daira< tous Ie3 coin& 
inonde; et aussi l'abattement de 181i. Cette ville ne pi 
donc pas. étire plus morale, ni jiïm. cordiale, ni plus 
que ne l'est la chaudière motrice de ces juagnifiques ] 
roscaphes que vous admirer fendant les ondes ! Paria u'e 

' il pas an suWimie vaisseau cbairgé d'intelligence? Oui, i 
armes sont un de ces oracles que se permet quelquel 

/î fatalité. La ville de Paius a son graaà k&v Vo^J. 



HJSTOlJtE-rlS TBEIZE. "-.^ 

bronze, sculpté de victoires, et pour vigie Hapoléon. Cette 
nauf a biaa son tangage et son roulis; mais elle sillonae 
le oioade, y fait feu par les cent bouches de ses tribmies, 
laboure les mers scientiflq^ues, y vogue à pleines voiles, 
crie du haut de ses huniers par la voix de ses savants et 
de ses artistes : « En avant, marchez ! suivez-moi ! » Elle 
porte un équipage immense qui se plaît i la pavoiser de 
nouvelles banderoles. Ce sont mousses et gamins riant 
dans les cocdages; lest de lourde bourgeoisie; ouvriers 
et matelots gou(konnés; dans ses cabines, les heureux 
passagers; d'élégants midshipmen fument leurs cigares, 
penchés sur le bastingage; puis, sur le tillac, ses soldais» 
novateurs ou. ambitieux, vont aborder à tous les rivages, 
et, tout en y rôpaudaut de vives lueurs, demandent de la 
gloire qui est im plaisir, ou des amours qui veulent 
de l'or. 

Donc le mouvement exorbitant des prolétaires, donc la 
dépravation des intérêts qui broient les deux bourgeoisies, 
doue les cruautés de la pensée artiste, et les excès du 
plaisir mcessamment cherché par les g:raoils, expliqucut 
la laideur normale de la physionomie parisienne. En 
Orient seulement, la race humaine offre un buste magni- 
fique; mais il est un effet du. calme constant affecté par 
ces profonds philosophes à longue pipe, à petites jambes, 
à torse carré,, qui méprisent le mouvement et l'ont ea 
horreur; tandis qu'à Paris, petits, moyens et grands cou- 
rent, sautent et cabriolent, fouettés par une impitoyable 
déesse, la Nécessité : nécessité d'argent, de gloire el 
d'amusement. Aussi, quelque visage frais, reposé, gra- 
cieux, vraiment jeune, y est-U Va. çVû^ eta.fùssî'&srès».^* 



p- ■■■'- "1 

^^r SCENES DE LA VIE PARISIENNE. ^M 

exceptions : il s'y rencontre rarement. Si vous en voyez 
uu, assurément il appartient : à un ecclésiastique jeune 
et fervent, ou à quelque bon abbé quadragénaire, à triple 
menton ; à une jeune personne de mœurs pures, comme 
il s'en élève dans certaines familles bourgeoises; à une 
mère de vingt ans, encore pleine d'illusions et qui allaite 
son premier-né; à un jeune homme frais débarqué de 
province, et confié à une douairière dévole qui le laisse 
sans un sou; ou peut-être à quelque garçon de boutique, 
qui se couche à minuit, bien fatigué d'avoir plié ou dé- 
plié du calicot, et qui se lève à sept heures pour arranger 
l'étalage; ou, souvent, à un homme de science ou Je 
poésie, qui vit mooastiquement en bonne fortune avec 
une belle idée, qui demeure sobre, patient et chaste; ou,' 
à quelque sot, content de soi, se nourrissant de bêtise, 
crevant de santé, toujours occupé de se sourire à lui- 
même; ou à l'heureuse et molle espèce des flâneurs, les 
seuls gens réellement heureux à Paris, et qui en dégus- 
_ lent à chaque heure les mouvantes poésies. Néanmoins, 
il est à Paris une portion d'êtres privilégiés auxquels pro- 
file ce mouvement excessif des fabrications, des intérêtSi. 
des affaires, des arts et de l'or. Ces êtres sont les femmes. 
Quoiqu'elles aient aussi mille causes secrètes qui, là plus 
qu'ailleurs, déiruiaent leur physionomie, il se rencontre, 
dans le monde féminin, de petites peuplades heureuses 
qui vivent à l'orientale, et peuvent conserver leur beauté 
mais ces femmes se montrent rarement à pied dans la 
n/es, elles demeurent cachées, comme des plantes rares 
?«/ ne déploient leurs pétales qu'à cet\^ne.a Veatw» 
w' constiiuem de véritables exceplvoûs eioU<viea. tai 



tre, 

ses I 

Jes H 

m 



HISTOIRE DES TREIZE. 

dant, Paris est esseniielleineot aussi le pays des coatraslesjl 
Si les sentiments vrais y sont rares, il se rencontre aussiJ 
là comme ailleurs, de nobles amitiés, des dévouement^ 
sans bornes. Sur ce cliamp de bataille des intérêts et d^ 
passions, de même qu'au milieu de ces sociétés en marchd 
où triomphe l'égoïsme, oii chacun est obligé de se défendra 
lui seul, et que nous appelons des armées, il semble quéq 
les sentiments se plaisent à être complets quand ils f 
montrent, et sont sublimes par juxtaposition. Ainsi des 
figures. A Paris, parfois, dans la baute aristocratie, se 
voient ciair-aemés quelques ravissants visages de jeunes 
gens, fruits d'une éducation et de mœurs tout esception- 
nelles. A la juvénile beauté du sang anglais ils unissent 
la fermeté des traita méridionaux, l'esprit français, la 
pureté de la forme. Le feu de leurs yeux, une délicieuse 
rougeur de lèvres, le noir lustré de leur chevelure fine, 
un teint blanc, une coupe de visage distinguée, les rendent 
de belles fleurs bumaines, magnifiques à voir sur la masse 
des autres physionomies, ternies, vieillottes, crochues, 
grimaçantes. Aussi, les femmes admirent- elles aussitôt ces 
jeunes gens avec ce plaisir avide que prennent les hommes 
à regarder une jolie personne, décente, gracieuse, décorée 
de toutes les virginités dont notre imagination se plaît à 
embellir la Dlle parfaite. Si ce coup d'œil rapidement jeté 
sur la population de Paris a fait concevoir la rareté d'une.- 
figure raphaétesque, et l'admiration passionnée qu'elle | 
doit inspirer à la première vue, le princiçaV \xi\.^^^^ * 
notre histoire se trouvera jiisû&é. Quoi exav à*:W,or^î.>J«« ^^ 
dî/m, ce qui était à démontrer, s'W e,s^.^^^^■^* ^^''^^^^^ 
les formules dâ la scolastit^ue a ia, sà.e.ïv^'* *^ 



ieté 
ioej 



i às.^ 



^■m SCÈNES HE LA \ÏK PAJtrStlENNE. 

I Oc, paar ime de ees bdiles. matioées da pciDCemips, t 
les feuilles ne sont pas «ectoa encora, quoique dépliéeftï 
où le soleii commence à faire flamber les ttiils M «n 
cic! est bleu; où la population parisienuie sorti de ! 
alvéoles, vienl bourdoaaer sas les boulevards, cou 
comme ua serpenl aiix mille cooJeur»,. par la toe lîe 
Fais, vers les Tuîlenes, en saluant le& pompeS'de Vh- 
méaés que recoromence, 1» campagne; daos iiaa- de c 
joyeuses journées donc, un jeune bomme, boau coim 
était le jour de ce jOur-!à, sais avec gùùt, aisé dans i 
tuaiûÈres, disons le secret, un enLint de L'amour,. 1 
FjIs naturel de loud Dudiey et de la cè\îibr& marquâse 4 
Vordac, se' promenait dans la graod« allée des Tailei 
Cet Adonis, nommé Hemi de Marsay, naquit en Fraiica^ 
où lord Dudley vint marier la jeune peraodnev déjà n 
de Henri, à lut vieux gentilhomme appelé U. de Marsagl 
Ce papillon déteint et presque éteint reconnut l'enfai 
pour sien, moyennant l'usufruit d'une oeule de cent miUti 

._ francs défi nitive ment attribuée à son. bla putatif; 1 
qui ne coûta pas fort cheir à, lord Dudley : les rentes trac 
çaisas valaieat alors dix-sepi fi-ancs cinquante e 
Le vieux gentilhomine' moaiiit sans avoir €qq 
Madame de Uarsay épousa depuis le marquis de Vordao; 
mais, avant de devenir niarquiao, elle s'inquiéta peu i 
son enfant et de lord Dudley. D'abord, la guerre déclan 
entre la France et l'Angleterre avait séparé les deux ai 
et la fidélité quand même a'était pas et ne sera ^oère ( 
mode à Paris. Puis les succès de la femme él^ante, jolî^ 
aitirersellement adorée, étourdisteiiit dans la Parisienne V 
seoitmem materael. Lord. Dudley oe îavças v^'^* ««%Ma 



BtSTOIRIv I>E3 TRE12K. 

» progéDÎttffG que ne l'était 1» mère. La prompte taj 
Site d'une jeune âlJe ardemmesl aimée lui donna p 
a une sons d'aversion poar toat ce qui venait (felM 
itieura, peul-étre aus^ les pères n'aiment-ils que l 
ints avec lesquels ila ont fait une ainpte conoaissancs^ 
iryance sociale de la. plus liauK itnpoftaDce pour le 
9 familles, et que doivenl eucreietiir tous les i 
res, eu prouvant que la pateroité est au siiniimei 
re ciiaudt: par la femme, par les mœurs 8 
•lois. 

l Le pauvre Heorii de Macaay ne' rencontra de^ pèra' < 
i celui àes deux qui n'était pas obligé de TStré; I 
nité de M. de Marsa; fut uatureileiuent très-iw 
. Les enfants n'ont, dans l'ordre naturel, de' pfere q 
mt peu de moments; et le geutilliumme imita l'a na-^ 
■. Le bonhomme n'eût pas vendu son nom s'il n-'avait 
t eu de vkes. Alors, il mangea sans remords dans les 
I, el but ailleurs le peu de semestres que payait aqix 
■tiers le Trésor national. Puis il livra l'enfant i 
)â4e sœur, une demoiselle- de Marsaj, qui en eut g 
, et lui donna, sur la maigre pension allouée p 

n précepteur, un abbé sans son ni maille, qui IK 
snir du jeune liomme et résolut de se payer, sur k 
I mille livres de rente-, des soins donnés à son pupiUe^l 
1^1 prit en affection. Ce précepteur se troirvait par haaari 
B tm vrai prêtre, un de ces ecclésiastiques taillés f 
Miir cardinaux en France eu Borgîa sous la tiare. If '* 
lis ans à l'enfant ce qu'on Im e&i appris en 
I ans an collège. Puis ee grand homme, wiw.wA'i-!***. 
b'Jtferotiis, actieva l'éducavioû àe «»Knâ\fes'£«o.N^^ 



k'fàagj 



378 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

étudier la civilisaliun sous toutes ses faces ; il le nourrît 
de son expérience, le traîna fort peu dans les églises, alors 
, fermées; le promena quelquefois dans les coulisses, plus 
souvent chez les courtisanes; il lui démonta les sentiments 
humains pièce à pièce; lui enseigna la politique au cœar 
des salons où elle se rôtissait alors; il lui numérota les 
machines du gouvernement, et tenta, par amitié pour 
belle nature délaissée, mais riche en espérance, de rei 
placer virilement la mère : l'Église n'est-elle pas la mi 
des orphelins? L'élève répondit à tant de soins. Ce di{ 
homme mourut évêque en 1812, avec la satisfaction dl 
voir laissé sous le ciel un enfant dont le cœur et 1' 
étaient à seize ans si bien façonnés, qu'il pouvait joi 
sous jambe un homme de quarante. Qui se serait attei 
à rencontrer un cœur de bronze, une cervelle alcoolii 
sous les dehors les plus séduisants que les vieux peinti 
ces artistes naïfs, aient donoés au serpent dans le para( 
terrestre? Ce n'est rien encore. De plus, le bon dii 
violet avait fait faire à son enfant de prédilection ceriaii 
connaissances dans la haute société de Paris qui pouvaîf 
équivaloir comme produit, entre les mains du jei 
homme, à cent autres mille livres de rente. EnGn, 
prêtre, vicieux mais politique, incrédule mais savant, 
ftde mais aimable, faible en apparence mais aussi vigoti^ 
reux de tête que de corps, fut si réellement utile à son 
élève, si complaisant à ses vices, si bon calculateur dd 
toute espèce de force, si profond quand il fallait fi 
quelque décompte humain, si jeune à table, à Frascatî, 
je ne sais où, que le reconnaissant Heni'i de Marsay 
s'aliecidrissait p/us guère, en Iftlti, c^M'ensa^MA 



son 

r de i: 

I 



BISTOIRE DES TREIZE. 



trait de son cher évêque, seule chose mobilière qu'ait pu 
lui léguer ce prélat, admirable type des hommes dont le 
génie sauvera l'Église catholique, apostolique et romaiDe,\ 
compromise en ce moment par la faiblesse de ses recrues 
et par la vieillesse de ses porlifes; mais si veut l'Église! 
La guerre continentale empêcha le jeune de Marsay de 
coDDaitre son vrai père, dont il est douteux qu'il sût le 
nom. Enfant abandonné, il ne connut pas davantage ma- 
dame de Marsay. Naturellement, U regretta fort peu son 
père putatif. Quant à mademoiselle de Marsay, sa seule 
mère, il lui fit élever dans le cimetière du Père-Lachaise, 
lorsqu'elle mourut, un fort joli petit tombeau. Monsei- 
gneur de Maronis avait garanti à ce vieux bonnet à coques 
Tune des meilleures places dans le ciel, en sorte que, la 
voyant heureuse de mourir, Henri lui donna des larmes 
égoïstes, il se mit à la pleurer pour lui-même. Voyant 
cette douleur, l'abbé sécha les larmes de son élève, en lui 
faisant observer que la bonne fille prenait bien dégoù- 
tamment son tabac, et devenait si laide, si sourde, si 
ennuyeuse, qu'il devait des remerclments à la mort. 
L'évêque avait fait émanciper son élève en 1811. Puis, 
quand la mère de M. de Marsay se remaria, le prêtre 
choisit, dans un conseil de famille, un de ces honnêtes 
acéphales triés par lui sur le^volet du confessionnal, et le 
chargea d'administrer la fortune dont il appliquait bien 
les revenus aux besoins de la communauté, mais dont il 
voulait conserver le capital. 

Vers la fin de laid, Henri de Marsay n'avait donc sur 
i terre aucun sentiment obligatoire et se lrQuva.it Ubca wt- 

Wçae i'oiseau sans compagne. QaQ\(\\)L'"à av).v•<^a^- 



1 

il 



^ 



i 

• ! 



SCÈNES' DE LA VIE PARIMCNNE. 



^^«DS accomplis, il paraissaic en avoir à peine dix-sept. Gé- 
^^EléraleiBene, les' plus dUficiles de ses rivaux le reg^ardaient 
^^K:onime le plas joli garçon de Paris. De sooipère, lordi 
Dudltey, H avait pris les yeux Mens tes plus amoureiise- 
meot dé;:evant3; de sa mère, les clievenx noirs îesplus 
toufEiis; de tous deux, un sang par, une peau de jeune' 
fille, uft air dons etmodeslie', une taille Qneet arislOGra- 
tîqiie, de fort belles mains. Pour ime femme, le voir, 
c'était en être folle; voussaver? concevoir un decesdésirS' 
qui mordent le cœur, mais qui s'oublient par impossibilité 
de les satisfïiire', parce qiie la femme est vulgaire nienï â 
Paris sans ténacité. Peu d'eolTe ellfes se disent, à- 1 
nière des bommes, le Je mainti^ndhai de lïi maiso 
range. Sous cette fraîcheur de vie, et malgré l'eau li 
lia ses yeux, Henri avait un coarage ie lion, une a^ 
de ange. H coupait une ballfr à dix pas dans la lame i 
couteau; montait à ctievaf de' manière à réaliser te'fl 
du centaure ; conduisait avec griice une voiture a g 
guides; était leste comme Cîiérnbin et tranquille coï 
un mouton; mais il savait battre un homme du faubooi 
au' terrible jeu de la savate au du bâton; puis il touchai* 
dn piano de maniÈre à pouvoir se faire artiste s'il tom.- 
bait dans le malliear, et possédait une voix qui lui aurait 
valu . de Barbaja , cinquante mille francs par a 
Hélas! toutes ces beiles qualités, ces jolis défeuts é 
ternis par un épouvaiitable vice r il ne croyait ni { 
hommes ni aux femmes, ni à Dieu' ni an diable. La c 
cieuse nature avait commencé à Te douer, un prtSCre l'a 
^_ , achevé. 
^H Pour rendre cette aTWitiTre compréh'ensibie, il est ■ 



BISTOIKE UES TKEIZE. 



3 



SKTajoiMer ici que lord Dudîey trouva matorelllei 
ïncoop de femmes disposées à tirer quelques esein- 
5 d'un si délicieux portraât. Son second c&ef-d'œavre 
^Ce genre fat une jeune' SUe nomiirée Elupbéniîe,: née 
ïame espagnole, élevée à la Havane, ram^ée à 
avec une jeune créole des Antilles, et tous les 
B mineux des ctilouies; mais heureusement mari«e à 
k vieux et puissamment riche' seig^enr espagjrel, dna 
, marquis de San-Réal, qui, depuis l'occupation de 
«gne pair les troupes fraoçaisea, était veno habiter 
, et demeurait rue Saînl-Lazare. Autant par insoa- 
see que par respect pour l'innocence du jeume âge, lorà 
' ne donna point avis à ses enfante dea parentés 
) teur créait partout. Ceci est un léger inconvénient 
^a civilisation, elle a tant d'avantages, il lui faut passer 
|. malheurs en faveur de ses bienfaits. Lord Ehidley, 
t n'en pdus parler, vint, en 1816, se Défoçier à Paris, 
i tféwter les poursuites de la justice anglaise, qui-, de 
ient, ne protège que la marchandise. Le lord voyageur 
mda quel ëtait ce beau jeune homme en voyant Hem'i. 
^ en l'entendant nommer : 
-Ahl c'est mon fds... Quet malheurl dit-il. 
iHe était l'histoire du j-eune homme qui, vers; le milii 
tlBcis d'avril . en 18i5, parcourait nonchalamment 
rie' allée des Tuileries, à la manière de tous l(^s aaih-j 
X qui, connaissant leurs forces, marchent dai 
It et leur m'ajesté : les bourgeoises sa retournaient lamt 
remenl pour le revoir; l'es aintrea femmes ne se. ré- 
manent point, elles l'attendaient au retour, elgraraieni 
' mémoire, pour Si'en socrrenir à propos, setlWi 



4 



JgO SCËKES DE LA VIE PARISIENNE. 

suave figure qui n'eût pas déparé le corps de la plus belle 

d'entre elles. 

— Que fais-tu donc ici le dimanche? dit à Henri le 
marquis de Ronquerolles en passant. 

— Il y a du poisson dans la nasse, répondit le jeune 
liomme. 

Cet échange de pensées se fit au moyen de deux re- 
gards significatifs et sans que ni de Ronquerolles ni de 
Marsay eussent l'air de se connaître. Le jeune homme 
examinait les promeneurs, avec cette promptitude de coup 
d'œil et d'ouïe particulière au Parisien, qui parait, au 
premier aspect, ne rien voir et ne rien entendre, mais 
qui voit el entend lout. En ce moment, un jeune homme 
vint à lui, loi prit familièrement le bras, en lui disant î 

— Comment cela va-t-il, mon bon de Marsay? 

— Mais très-bien, lui répondit de Marsay de cet air 
affectueux en apparence, mais qui, entre les jeunes gens 
parisiens, ne prouve rien, ai pour le présent ni pour l'a- 
venir. 

En elfet, les jeunes gens de Paris ne ressemblent aux 
jeunes gens d'aucune autre "ville. Ils se divisent en deux 
classes : le jeune homme qui a quelque chose, et le jeune 
homme qui n'a rienj ou le jeune homme qui pense, el 
celui qui dépense. Mais, entendez-le bien, il ne s'agit ici 
que de ces indigènes qui mènent à Paris le train déli- 
cieux d'une vie élégante. II y existe bien quelques autres 
jeunes gens, mais ceux-là sont des enfants qui conçoi- 
vent très-tard l'existence parisienne et en restent les 
dupes. Ils ne spéculent pas, ils étudient, ils piochent, 
disent les autres. Enfin i! s'y voit encore certains jeuni 



:ie;^ 



HISTOIRE DES treize:. 3gtl 

gens, riches ou pauvres, qui embrassent des carriÈres ef^ 
les suivent tout uniment; ils sont un peu l'Emile de 
Rousseau, de la chair à citoyen, et n'apparaissent jamais 
dans le inonde. Les diplomates les nomment impoli- 
ment des niais. Niais ou non, ils augmentent le nombre 
de ces gens médiocres sous le poids desquels plie la 
France. Ils sont toujours là; toujours prêts à gâclier les_ 
atTaires publiques ou particulières, avec la plate truell« 
de la médiocrité, en se targuant de leur impuissance qu'îla 
nomment mœurs et probité. Ces espèces de prix d'exaU^ 
lence sociaux infestent l'administration, l'armée, la ma^ 
gistrature, les Cbambres, la cour. Ils amoindrissent, i 
tissent le pays et constituent, en quelque sorte, dans lël 
corps poliiique, une lymphe qui le surcharge et le rend ] 
mollasse. Ces honnÊtes personnes nommecit les gens de 
talent, immoraux ou fripons. Si ces fripons font payer 
leurs services, du moins ils servent; tandis que ceux-là 
nuisent et sont respectés par la foule ; mais, heureusement 
pour la France, la jeunesse élégante les stigmatise sanaj 
cesse du nom de ganaches. ■ 

Donc, au premier coup d'œil, il est naturel de croire ■ 
très-distinctes les deux espèces de jeunes gens qui mènent 
une vie élégante ; aimable corporation k laquelle appar- 
tenait Henri de Harsay. Mais les observateurs , qui ne -. 
s'arrêtent pas à la superûcie des choses, sont bientôt con- i 
vaincus que les difTérences sont purement morales, et que 
rien n'est trompeur comme Pcst cette jolie écorce. Néan- 
moins, tous prennent également le pas sur tout le monde; 
parlent à tort et à travers des choses, des hommes, de 
^ÉjttjléEature, de beaux-arts; ont toujours à la bouche la ■ 



SCÈNES DE LA Vit: PARlSfENNE. 



^^Btt ei Cobowrg de chaque année ; interrompent une a 

^HmtÙKi par nu caleiabour; tournenteu ridicule la sdeal 
^H ie saraiDt; mépriseat lout ce qu'ils ne coomaifflent ;| 
^nHi tout ce qu'ils craigneul; puis se mettem au-dessus '4 
tout, «n B'ÎDStititaait jug&s suprêmes de tout. Tous i 
tifteraient tenrs pères let sei:aient iprêts à verser t^uis I 
sein die leurs mères des larmes de orocodile ; i 
ralement ils ne croieni à riau, médisent des femmes, 4| 
joueuit la modestie, et obéissent en réalité à une raauvai 
coariiaaoe, ou à qiLelque vieille femme. Tous sont égi 
ment cariés jusqu'aux os ipar le calcul, par ia dépre 
lion, par une brutale envie de parvenir, et, s'ils i 
menacés de la pierre, en les sondant, on la leur trOQH 
FitiL, à tous, au cœur. A l'éiat normal, ils ont les plus ji 
dehors, Bvettent il'aiDJilté à lt>ut '[oropos en jeu, 3Wlt < 
lement 'eutralnants. Le même ipersiUage d<x 
cbangeaMs jargons; ils visent à la bizarrerie dans l 
toilettes, se font une gloire de répéter les bêtises <à& V 
ou tel aoleur su vogue, et débutent «vec qvi que ce mk 
par le mépris ou l'impertinence pour avoir, en quelque 
stffte, le première manche à ce jeu ; mais malheur i qui 
ne sait pua se laisser crever un œil pour leur en crever 
deux. Ils paraisseni également indiiTérents aux malhoni 
de ta patrie, et à ses fléaux. Ils TessembtetU enfin 9 
tuuti à la jolie écimie blanube qui couronne le liât l 
temiiôlea. dis s'babilient, dînent, dansent, s 
jour -de la liaiaille de Waierloo, pendant ie ciitàén, ' 
pendant une râralaEioa. £nQu, ils font biea toas j 
aiS iite dëpease ; maà& ki comioeocft fe çKCxUfete. De « 
^bue do/totile etagréabVeiingat^%9^v\>«i«,''tt%'Ktaw 



EJSTOIRE DES TiBEIZC 



capital, et les autres l'atleudent; ils ont les mêmes taiM 
leurs, mais les faciures de ceux-là soBt à solder. Puis, si 
les UQS, SËmblobles .à dos cribles, reçoivent toute es^CB 
d'idées, saDS en garder aucune ; ceux-là Jesc5mparent,«t 
s'assimilent toules ies bonnes. .Si ceux-ci croient savoir 
quelque chose, ne eauent rien et compreDiient tout, prê- 
tent tout à ceux qui n'ont besoin de rien et n'offrent risa 
à ceux qui ont i>es(ûn de quelque cbose ; ceuK-là étudient 
secrètement Jes pensées d'aulrui, et placent leur argent 
aussi bien que leurs folies à igros intérêts. Les uns n'ont 
plus d'impressions fidèles, parce que leur âme, comme 
une glacu dépolie par l'user, ne réllédiit plus aucune 
image; les sutres écooomiseut Jeurs sens et leur vie tout 
en paraissant la jeter, comn^e ceux-là, par les Xenêtres. 
Les premiers, sur la foi d'une espérance, se dévoueut sans 
conviction à ua système qui a le vent et remanie le cou- 
rant, mais Us sautent sur une âuire embarcation politique 
quand la première va en dérive ; les seconds toisent l'ave- 
nir, le sondent et voient dans la fidélité politique ce gus 
les Anglais voient dans la probité commaïlale, un élé- 
ment de .succès. Mais là où le jeune iiomme qui a quel- 
que cbose fait un calembour ou dit uu bon motsur le re- 
virement du trûue; celui .qui o'a rien fait un calcul public, 
âu une bassesse secrète, et parvient tout en donnant des 
poignées de mata à ses amis. Les uns ne croieiU jamais de 
facultés à autrui, prennent touies leurs idées pour neirveHi 
nomme si le monde était fait de la veille, ils ont une coo- 
fiance lUimitée eu eux, et ii'ont pas <d'eiuiemi pins cruel 
.gae letu- personne. Mais les autres sont armés d'une dé- 
coDtiiiiueJle des ^mak&â ^u'"\\s &'à\X'eisaA.'a.\Ha*'^'» 



1 

, si I 



4 






381 SCÈNES OB LA VIE PARISIENNE. 

leur, et sont assez profonds pour avoir une p 
plus que leurs amis qu'ils exploitent; alors, le soir, quand 
leur tête est sur l'oreiller, ils pèsent les hommes comme 
UD avare pèse ses pièces d'or. Les uns se fâchent d'une 
impertinence sans portée et se laissent plaisanter par les 
diplomates qui les font poser devant eux en tirant le fil 
principal de ces pantins, i'amour-propre ; tandis que les 
autres se font respecter et choisissent leurs victimes et 
leurs protecteurs. Alors, un jour, ceux qui n'avaient rien 
ont quelque chose, et ceux qui avaient quelque chose 
o'ont rien. Ceux-ci regardent leurs camarades parvenus à 
une position comme des sournois, des mauvais cœurs, 
mais aussi comme des hommes forts, h 11 est irès-fort I... » 
e3t l'immense éloge décerné à ceux qui sont arrivés, quif- 
buscwnqve viis, & la politique, à une femme ou à une 
fortune. Parmi eux sa rencontrent certains jeunes gens 
qui jouent ce rôle en le commençant avec des dettes ; et, 
naturellemenl, ils sont plus dangereux que ceux qui le 
jouent sans avoir un sou. 

Le jeune homme qui s'intitulait ami de Henri de Marsaj 
était un étourdi, arrivé de province et auquel les jeunes 
gens, alors à la mode, apprenaient l'art d'écorner propre- 
ment une succession, mais il avait un dernier gâteau è 
manger dans sa province, ua établissement certain. C'était 
tout simplement un héritier passé, sans transition, de ses 
maigres cent francs par mois à toute la fortune paternelle, 
et qui, s'il n'avait pas assez d'esprit pour s'apercevoir 
que l'on se moquait de lui, savait assez de calcul pour 
s'arrêter aux deux tiers de son capital. Il venait découvrir 
rtt' Paris, moyennant quelques billets de mille francs, la 



I'' — ' s 
HISTOIRE DES TREIZE. 38!^H 
leur exacte des harnais, l'art de ne pas trop respecter ^B 
ses gants, y entendre de savantes méditations sur les 
gages à donner aux gens, et chercher quel forfait était le 
plus avantageux à conclure avec eus; il tenait beaucoup 
I à pouvoir parler en bons termes de ses chevaux, de son 
1 chien des Pyrénées; à reconnaître, d'après la mise, le 
marcher, le brodequin, à quelle espèce appartenait une ■ 
femme; étudier l'écarté, retenir quelques mots à la mode, ],■ 
et conquérir, par son séjour dans le monde parisien, l'au- V 
torité nécessaire pour importer plus tard en province le 
goût du thé, l'argenterie à forme anglaise, et se donner le 
droit de tout mépriser autour de lui pendant le reste de 
ses jours. De Marsay l'avait pris en amitié pour s'en servirî 
dans le monde, comme un hardi spéculateur se sert d'um 
commis de conûance. L'amitié fausse ou vraie de de^ 
Marsay était une position sociale pour Paul de Manerville, 
qui, de son côté, se croyait fort en exploitant à sa m; 
nière son ami intime. Il vivait dans le reflet de son an^ 
se mettait constamment sous son parapluie, en chauss' 
les bottes, se dorait de ses rayons. Eu se posant pr^ 
Henri, ou même en marchant à ses côtés, il avait l'a 
dire : <i Ne nous insultez pas. nous sommes de 
tigres. I) Souvent il se permettait de dire avec fatuité ; 
je demandais telle ou telle chose à Henri, il est assez 
ami pour le faire. » Mais il avait soin de ne lui jii 
rien demander. Il le craignait, et sa crainte, quoique 
imperceptible, réagissait sur les autres, et servait de 
Marsay. 

— C'est un fier homme que de Marsay, disait Paul.Ahl 
ahl voua verrez, il sera ce qu'il voudra être. Je ne m'ë-' 



I 



! M» SCÊRBl VS t.t. VIE PillWeWItK ' ^ 

toonerjds pas de le trouver, ua jour, miotstre des aCfaii'es 
étrangères. Rien De Jui résiste. 

Pais il faisait de d« Marsay ce que le caporal Trim fu- 
sait de son bonnet, un enjeu perpétuel : 

— DemuideE à de Marsay, et vous veiTez I 
Ou bien : 

— L'autre jour, nous chassions, de Marsay et ,njQi,ii 
ne voulait pas me croire, j'ai sauté aa ibuisson sans hnug^ 
de mon dievalt 

Ou bien : 

— Nous étions, de Marsay et moi, daez des femmes, t 
ma parole 'd'bonneur, j'iitais... Etc. 

Ainsi Paul de Manerville ne pouvait se olasser qus dai 

la grande, l'illustre et puissante famille des niais i^ 

arrivent. Il devait être un jour ddputé. iPour le .momea 

il n'était même pas un jeiioe homaie. 

Son ami de Marsay le dàQnisscul ainsi : « V^w aae Ai 

^ mititdez oe que c'est que Paul. Mais PauI ?... c'est fiol é 

aj ManervîUe. n 

a — Je m'étonne, mon bon, 'dit-il à de Marsay, t}ue voi 
soyez là, le dimanche. 

M — J'allais te faire la même question, 

p — Une intrigue î 

11 — -UBe intrigue. 

j — Bahl 

— le puis bien te direicaÈa,à toi, gans' 
ma passion. Pois une femme qui vient le dinanche 
Tuileries n'a pas de valeur, aristocraviquement 
laot. f 

— Ablahl 



HIS-TWRE DES TRtlie. 






- Tâ!i*toi donc, on j& ne te ^ plus rien, Tn ris trop 
I îu vas' faire croire que nous avons trop déjeuné. 
hidi dernter, ici, sur la 'terrasse des Feuillants, je me 
menais aans penser à rien da tout. Mais, en arrivam 
a grille de la rue de Casiigliono par laquelle je comptais 
i^D aller, je me trouve oez à nez avec une femme, on 
; une jeune personne qui, si elle ne m'a pas 
! au coo, fut arrêtée, je crois, moina par le respect 
lain que par un de ces étonKeœents profonds qui 
coupent bras et jambes, descendent te long de l'épine 
dorsale et s'arrêtent dans [a plante des pieds ponr *du3 
atiacherau sol. J'ai souventproduitdes effets de ce genre, I 
espèce de magnétisme animal qui devient très-puis&aoï/J 
lorsque les rapporta sont respeciivement erochus» Mais, 
DotMi cher, ce n'était oi une siupéfaction, ni une fille vul- 
gaire. Moralement parlant, saûguie semblait dire: «Oioil 
le voilà, mon idéal, l'être de mes pensées, de mes rêves 
du soir et du matin. Comment es-tu làî pourquoi ce' 
tÏD î pourquoi pas hier? Prends-moi , je suis à toi 
aetera! — Bon, me dis-je en moi-même, encore unel m Je 
l'examine donc. Ahl mon cher, physiquement parlamt 
rinconnue est la personne la plus adorablemeot femme 
que f aie jamais rencontrée. Elle appartient à cette variété 
{ëminine que les liomains pommaient fjilva, pava, la 
femme de feu. Et d'abord, ce qui m'a le pins frappé, ce 
dont je suis encore épris, c'est deax yeux jaunes comme 
ceux des tigres j an jaune d'or qui Iwille. de l'or vivant, 
de l'or qui pense, de l'or qui aime et veut absolument 
jfeoir dans Totre gonsset ! 
j-^HousneconnaissonaquB ça, nioncherl s'écriaPaul. 



1 



3gg SCËNES DE LA VIE PARISIENNE, 

Elle vient quelquefois ici , c'est la Fille aua yeux tf rf 
Nous lui avons donné ce nom-là. C'est une jeune persom 
d'environ vingt-deux ans, et que j'ai vue ici quand I 
Bourbons y étaient, mais avec une femme qui vaut c 
mille fois mieux qu'elle. 

— Tais-toi, Paul! Il est impossible à quelque fem 
que ce soit de surpasser cette fille, semblable à une cbifl 
qui veut venir frôler vos jambes, une fiile blanche à c9 

/ veux cendrés, délicate en apparence, mais qui doit aw 
I des fils cotonneux sur la troisième phalange de ses doigl 

et le long des joues un duvet blanc dont !a ligne, lui! 

neuse par un beau jour, commence aux oreilles etï 

perd sur le cou. 

— Ah ! l'autre ! mon cher de Maraay. Elle vous a i 
yeux noirs qui n'ont jamais pleuré, mais qui brûlent; - 
sourcils noirs qui se rejoignent et lui donnent un airJ 
dureté démentie par le réseau plissé de ses lèvres, 
lesquelles un baiser ne reste pas, des lèvres ardentesï 
fraîches ; un teint mauresque auquel un homme se chatg 
comme au soleil; mais, ma parole d'honneurl elle te r 
semble.., 

— Tu la flattes 1 

— Une taille cambrée, la taille élancée d'une corvetti 
construite pour faire la course, et qui se rue sur i 
vaisseau marchand avec une impétuosité française, 
mord et le coule bas en deux temps. 

— Enfin, mon cher, que me fait celle que je n'ai poid 
vue? reprit de Marsay. Depuis que j'étudie les femmes'ati 
mon inconnue est la seule dont le sein vierge, les forir 
ardentes et voluptueuses m'aient réalisé la seule femiBftI 



^uefi 



HISTOIRE DES TREIZE. 



j'ai rêvée, moi I Elle est l'ongiQal de la délirante pein- 
ture appelée la Femme caressant sa chimère, la plus 
chaude, la plus infernale inspiration du géaie antique; 
Qne sainte poésie prostituée par ceux qui l'ontcopiée pour 
les fresques et les mosaïques; pour un tas de bourgeois 
qui ne voient dans ce camée qu'une breloque et la mettent 
à leur clef de montre, tandis que c'est toute la femme, un 
abime de plaisirs où l'on roule sans en trouver la fin, 
tandis que c'est une femme idéale qui se voit quelquefois ■ 
en réalité dans l'Espagne, dans l'Italie, presque jamais en ' 
France. Eh bien, j'ai revu cette Fille aux yeux d'or, cette 
Femme caressant sa chimère, je l'ai revue ici, vendredi. 
Je pressentais que, le lendemain, elle viendrait à la même 
heure; je ne me trompais point. Je me suis plu à la suivre 
sans qu'elle me vît, à étudier cette démarche indolente 
de la femme inoccupée, mais dans les mouvements de 
laquelle se devine la volupté qui dort. Eh bien, elle s'est 
retournée, elle m'a vu, m'a de nouveau adoré, a de nou- 
veau tressailli, frissonné. Alors, j'ai remarqué la véritable 
dvigne espagnole qui la garde, une hyène à laquelle un 

I jaloux a mis une robe, quelque diablesse bien payée pour 
garder cette suave créature... Ohl alors, la duègne m'a 
rendu plus qu'amoureux, je suis devenu curieux. Samedi, 
personne. Me voilà, aujourd'hui, attendant cette fllle dont 
je suis la chimère, et ne demandant pas mieux que d& 

^ me poser comme le monstre de la fresque. 

— La voilà, dit Paul, tout le monde se retourne pour 
la voir... 

ll.'inconnue rougit, ses yeux scintillèrent en apercevant' 
Henri, elle les ferma et passa. 



1 

'-■ 

1 



< 



190 SCÈNES DE. LA TIB PâRiaiEHNE. 

— Tu dis-qu'elle te remarque? s'écria plaisammeat Pm 
de Manervilte. 

La duègne regarda fliement et arec aCteation les d 
jeunes gens. Quand l'inconnue et Heoiï se rencontrëri 
de nouveau, la jeune Glle le frôla, et de sa main' serrail 
main du jeune honimci. Puis elle se retourna, sourit a 
passion.; mais la duègne l'entraînait foct viLe vers la gri] 
de la rue de Casdglioue, Les. deux amis suivirent la j' 
fille en admirant la torsion magniûque de ce cou auqd 
la tSte se jotgnaii par aae combinaison de lignes vig( 
reuses,, et d'où sa relevaient aveic force quelques roulea«t J 
de petits cheveux, La Fille aux yeux d'or avait ce { 
bien attaclié, miuce, recourbé, qui offre tant d'attraita au 
imaginations friandes. Aussi était-elle élégamment cIm 
sée, et portait-elle une robe courte. Pendant ce IratJB; 
elle se retourna de moment en moment pour revoir fc 
et parut suivre à regret la vieille, dont elle semblaii ÔiMl 
,' tout à la Fois la maitresse «l l'esclave : elle pouvait lai 
faire rouer de coups, mats non la faire renvoyer. Tout cels 
se voyait. Leadeux amis arrivèrent à lagriite. Deux val 
ea livrée dépliaient le marchepied d'un coi^é de bon goU 
chai-gé d'armoiries. La Fille aux yeux d'or y monta f 
prâmiërc, prit le côté ou elle devait être vue quaod I 
toiture se retoorHeraît , mit sa main sur la porlièrfr| 
agita son mouchoir, àl'insu de la duègne, (Mi<se meqiK 
du çu'en dira-t-on des curieux et disant k Henri puU 
quement, à coups de mouclioir: « Suives-moi I » 

— As-tu jamais vu mieux jeter le mouchoir? dit HesTi ^ 
f^al de ilanerville. 

■j/V«5, apercevant un ûacte pc^a àe a'^a a!i«it ? 



BISTOIIIG EIE.S. TREIZE. 



avoir 310606 du moDde, ii lit s^iie au cocher de rester. 
— Suivez, ee cou|iér voyei dans qite^ nie,, daos quelle 
maison il entrera, vous aurez dix iraaes,. — idteu, Paul. 
Le fiacre suivît le coupé. Le coiiptî rentra rue Saint- 
Lazare, dans un des plus beaux lifiCeLs<de ce quartier. 

De xMarsay it'étaJt pas ua étourdi. Tout antre jeune 
homme aurait obéi au désir de prendre aussÎLàt quelquus 
renseignements sur une fille qui réalisait si hieu les idées 
les plus lumineuses exprimées sur I<!sfemine3' par la poésie 
Mentale; mais, trop adroit pour comproiiiiiettr& ainsi l'a- 
venir de sa bonne fortune, il avait dit k soa ûacre de 
coujffl.uer la rue Saiot-Lazare, et de le ramener à son 
bùtet. Le lendemain , son premier valet de chazabre 
nommé Laurent, garçon rusé comme an Frontia de l'am- 
deime comédie, attendit, mx envirous ûq la maison liac-. 
bitée par l'incoonue, l'heure à laquelle se distribuent li 
Ietl|res, ARn de pouvoir espionner à son aise et rôder 
tonr de l'hôtel,, il avait, suivant ta coutume des gens ds- 
police qui veulent se bien déguiseir., acheté sur place ta 
déffoque d'un Auvergnat, en. essayant d'en prendre la 
physionomie. Quand le factiiiir qui pour cette matinée 
faisait le service de la rue Saint-Lazare viat à passer. 
- Laurent feignit d'être an commissionnaire en peine de se 
rappeler le nom d'une personne à laquelle il devait re- 
mettre un paquet, et consultai le facteur. Trompé d'abord. 
par les apparences, ce peraonnag;e si pittoresque au milieu 
de la civilisation parisienne lui apprit que l'hôiel où de- 
meurait la Fi'He aux yeux d'or appartenait à don llijos, 

^aiaïquia de San-Béal, grand d'Espagne. 5ia.yite!A«iBa.-oi.. 

HuBl'eis'iiaj n'Avait pas afTaire au m'.ir(\a\%. M 



1 

.er.^^^ 



4 



E) SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

— Mon paquet, dit-il, est pour la marquise. 
— Elle est absente, répondit le facteur. Ses lettres 
tournées sur Londres. 
— La marquise n'est donc pas une jeune fille qui! 

— Ah ! dit le facteur en interrompant le valet de chi 
et le regardant avec attention, tu es un commission] 
comme je danse. 

Laurent montra quelques pièces d'or au fonctionni 
à claquette, qui se mit à sourire. 

— Tenez, voici le nom de votre gibier, dit-il en 
nant dans sa boite de cuir une lettre qui portait le tii 
de Londres et sur laquelle cette adresse : A mademoU 
Paquita Valais, Hue Saint-Lazare, hôlei San-fléai, Pt 
était écrite en caractères allongés et menus qui 

■ çaient une main de femme. 

— Seriez-vous cruel à une bouteille de vin de Chi 
accompagnée d'un ûlet sauté aux cliampigoons, et pr^ 
dée de quelques douzaines d'huitres? dit Laurent, 
voulait conquérir la précieuse amitié du facteur. 

— A neuf heures et demie, après mon service... OùT 

— Au coin de la rue de la Chaussée-d'Antîn et d< 
rue Neuve-des-Matliurius, ou Puils sans vin, dit Laui 

— Écoutez, l'ami, dit le facteur en rejoignant le 
de chambre une heure après cette rencontre, si vol 
maître est amoureux de cette fille, il s'inflige un fameux 
travail! Je doute que vous réussissiez à la voir. Depuis 
dix ans que je suis facteur à Paris, j'ai pu y remarquer 
bien des systèmes de portesl mais je puis bien dire, sans 
crainte d'être démenti par aiicun de mes camarades, qu'il 

o'y a pas une porte aussi mysVéïieuse <\Mi4\e,a. wX\6 



.^ 



HISTOIRE DES TREIZE. 

M. de San-Réal. Personne ne peut pénétrer dans l'Iiôtel ï 
sans je ne sais quel mot d'ordre; et remarquez qu'il i 
été choisi exprès entre cour et jardin pour éviter toute I 
communication avec d'autres maisons. Le suisse est un 
vieil Espagnol qui ne dit jamais un mol de français, mais 
qui vous dévisage les gens, comme ferait Vidocq, pour 
savoir s'ils ne sont pas des voleurs. Si ce premier guiche- 
iier pouvait se laisser tromper par un amant, par un vo- j 
leur ou par vous, sans comparaison, eh bien, vous reit- J 
contreriez dans la premit:re salle, qui est fermée par unsD 
porte vitrée, un majordome entouré de laquais, un vieux j 
farceur encore plus sauvage et plus bourru que ne l'est 1(L 
suisse. Si quelqu'un franchit la porte cochère, r 
jordome sort, vous l'attend sous le péristyle et te lui fait 
snbir un interrc^atoire comme à un criminel. Ça ra'esti 
arrivé, à moi, simple facteur. Il me prenait pour un himU ] 
ipkire déguisé, dit-il en riant de son coq-à-l'âne. Quant ' 
auï gens, D'en espérez rien tirer, je les crois muels, per* 
sonne dans le quartier ne connaît la couleur do leurs 
paroles; je ne sais pas ce qu'on leur donne de gages pour 
ne point parler et pour ne point boire; le fait est qu'ils 
sont inabordables, soit qu'ils aient peur d'être fusillés, 
soit qu'ils aient une somme énorme à perdre en cas d'in- 
discrétion. Si votre maître aime assez mademoiselle Pa- 
quita Valdès pour surmonter tous ces obstacles, il ns J 
triomphera certes pas de doBa Concba Marialva, la duèf 
qoi l'accompagne et qui la mettrait sous ses jupes pluUt 
qae de la quitter. Ces deux femmes ool l'air d'être c 
mes ensemble. 
— Ce que vous me dites. estimabW Vat\fciM ,\»^'s\\.\J 



I: 



SCÈNES' DE LA. VIE PARISIENKE. 

pent après aToir dégusJé le TÎn, me confirme ce q 
viens d'apprendre. Foi d'honnête homme, j'ai cm qut 
ae moquait de moi. La fruitière d'en face m'a dit c 
lâchait pendant la nuit, dans les jardius, des chiena ^ 
la mourriture est suspendue à deS' poieaiux, de mai 
qu'ils De puissent pas y atteindre. Ces damnés anùd 
CTOtenl alors que les gêna ausceptiblea d'entrer en veaï 
à leur manger, et les mettraient en pièces. Vous me dire 
qu'on peut leur jeter des boulettes, mais il paraît qaîià 
font dressés à ne rien mai^eF que de la main da M 
■derge. 

- Le portier de M, le baron de NucingeD,. dont li 
touche par en haut à celui de l'hùtel San-Réal, 
di* effectivemeot, reprit It facteur. 

•—Bon! mon maître le connaît, se dit LaursiW 
SavBZ-Tous, reprit-il en guignant le facteur, que j'appai 
tiens à uo maître qui' est un flei homme, et, s'il ae mellièi 
en tête de baiseF la plante des pieds d'une impératrice, 
laudrait bien qu'elle en passât par là? S'il avait ta 
de vous, ce que je vous sotihBile, car il est généreui^d 
'raît-on compter sur vous? 

Oame, monsieur Laurent, je ] 
:oD nom s'écrit absulumeal comme uo moineMt :. I 
t, Moinot. 
Effectivement, dit Laurent. 
— Je demeuire rue des Troà-FrèBes, n" 11. au ein 
'teprit Moinot; j'ai une femme et quatre eo&intB. SiO 
yaos voudrez de moi ne datasse pais les possibilités 4 
VcoDScience et mes devoirs administratifs, voue o 
sais le vâcre. 



ît qaîià 

daa 

] 



p 



MISTOJltE DES TBEIZE. 3» 

l/ouB êtes un brave haume, iui dit lauréat en iul 
ut la utaÏB. 

— Pitqiâta Valdte est saiis àoaie ta unaltcesse du mar- 
quis -de San-fiéal, ïum du roi Perdioaiid. Un vieuK ca- 
davTe 'espa^ol de quaitre-TingtEims est seul capable de 
fireuAie 'des précaotions seuLbiB^Ies, idît Henri quastd Mb 
valet de >chambre lui eut raconté ie résultat de ses l^fl 
chencli». V 

— Mouneur, lui dit Lauréat, à moins à'j arriwr «■ 
ballon, iperaoDne ne peut entrer dans cet h6tel-ià. 

— lia es une bêteJ Est-il donc nécessaire .d'outrer dams 
l'hôtel poiir avoir Paquita, du momest que >Paquita pent 
en sorijr? 

— Mais, moDÙeur, et la duègne? 

— On la cbambrera pour quelques jours, ta duègne. . 

— Alors, nous aunsis Paquital dit Laurent en se 1 
tam les m&iffls. 

— Drôle! ïépowdit Henri, je te condannoe à la Concha 
si ui ptniSEes l'insolence ^squ'à pai'ler siust d'une femme 
avant 'que je l'aie eue... Pense à tn'JiabiMer, je vnis sortir- 

Heuriiresta pendant -uotQon'ieDt plongé'dkns de joyeuees 
réllexions. Dtson&^le à la kxiange des fentmes, il obtenait 
toutes colles qu^tl daignait idéstrer. Et que Caudrait-il donc 
penser d'une femme sans-aniant, qui aurait su résister à 
un jeuae bOKtme armé de la beauté qui est l'espi'it du 
corps, armé de l'esprit qui est unie ^rÂce d« l'Âme, arné 
de la force morale et de la fortune qui Boot les doux sendea 
puissances réelles? Mais, en irioimpbaot aussi facilement, 
de Marsay devait 8leDûuyer*ie«eB trioBiçtiav,-asei3.,*iMi5S£& 



SCËNES DE LA VTE PAaiSIENNE. 

P)nd des votiipléa, il en rapportait plus de gravier que de 

ries. Donc, il en était venu, cotnme les souverains, à 

Implorer du hasard quelque obstacle à vaincre, quelque 

lentreprise qui demandât le déploiement de ses forces mo- 

■rales et physiques inactives. Quoique Paquita Valdès lui 

I présentât le merveilleux assemblage des perfections dont" 

F il n'avait encore joui qu'en détail , l'attrait de la passioi^.; 

f était presque nul chez lui. Une satiété constante avaiti 

affaibli dans sou cœur le sentiment de l'amour. Comme 

les vieillards et les gens blasés, il n'avail plus que des 

caprices extravagants, des goûts ruineux, des fantaisies 

qui, satisfaites, ne lui laissaient aucun bon souvenir au 

cœur. Chez les jeunes gens, l'amour est le plus beau des 

sentiments, il fait fleurir la vie dans l'âme, il épanouit 

par sa puissance solaire les plus belles inspirations et 

leurs grandes pensées : les prémices en toute chose ont 

, une délicieuse saveur. Chez les hommes, l'amour devient 

, une passion ; la force mène à l'abus. Chez les vieillards. 

il se tourne au vice : l'impuissance conduit à l'extrême. 

Henri était à la fois vieillard, homme et jeune. Pour lui 

rendre les émotions d'un véritable amour, il lui fallait, 

comme à Lovelace, une Clarisse Harlowe. Sans le reflet 

magique de cette perle introuvable, il ne pouvait plus 

avoir que, soit des passions aiguisées par quelque vanité 

parisienne, soit des partis pris avec lui-même de faire 

arriver telle femme à tel degré de corruption, soit des 

aventures qui stimulassent sa curiosité. Le rapport de 

Laurent, son valet de chambre, venait de donner un prix 

énorme à la FiUe aux yeux d'or. I! s'agissait de livrer ba- 

taiUe à quelque ennemi secret, t^ui çaLiaiss^ï. aussi dauge- 



< 



HISTOIRE DES TREIZE. 



L 80 I 



reux qu'habile ; et, pour remporter la victoire, toutes le» 
forces dont Ileori pouvait disposer n'étaient pas inutiles. 
II allait jouer cette éternelle vieille comédie qui sera tou- 
jours neuve, et dont les personnages sont un vieillard, 
une jeune lille et uu amoureux : don Hijos, Paquita, de 
Marsay. Si Laurent valait Figaro, la duègne paraissait iocoi^ 
ruptible. Aii)si, la pièce vivante était plus fortement nouée 
par le hasard qu'elle ne l'avait jamais été par aucun au- 
teur dramatique! Mais aussi le hasard n'est-il pas 
homme de génieî 

— Il va falloir jouer serré, se dit Henri. 

— EU bien, lui dit Paul de Manerville en entrant, o&l 
en sommes-nousï Je viens déjeuner avec loi. 

— Soit, dit Henri. Tu ne te choqueras pas si je fais ma 
loilette devant toiî 

— Quelle plaisanterie 1 

— Nous prenons tant de choses des Anglais en ce mo- 
ment, que nous pourrions devenir hypocrites et prudes 
comme eux, dit Henri. 

Laurent avait apporté devant son maitie tant d'i 
siles, tant de meubles dilférents, et de si jolies cliosGSt^i 
que Piiul ne put s'empêcher de dire' : 

— Mais tu vas en avoir pour deux heures? 

— Non 1 dit Henri, deux heures et demie. 

— Ii)h bien, puisque nous sommes entre nous et 
noua pouvons tout nous dire, explique-moi pourquoi 
homme supérieur autant que tu l'es, car lu ea supérieitfj 
affecte d'outrer une fatuité qui ne doit pas éire naturelle 
en lui. Pourquoi passer deux heures et demie à s'éiriltec, 

land il suffit d'entrer un qtta.ït »ï\ve\Me iasa ■mv^j- 



3S^ 

le»! 



I 



308 SCENES DE LA VIE PABI3IEN\E. 

se peigner en deux temps, et de se vêtirî La, dis-moi ti 

système. 

— Il faut que je t'aime bien, mon gros balourd, ] 
te confier de si hautes pensées, dit le jeune homme, qd 
se faisait en ce moment brosser les pieds avec une bro 
douce frottée de savon anglais. 

■ — Mais je t'ai voué le plus sincère attachement, i 
,'poodit Paul de Manerville, et je t'aime en te trouvai 
I supérieur à moi... 

— Tu as dû remarquer, si toutefois lu es capable d'à 
server un fait moral, que la femme aime le fat, re|d 

',de Marsay sans répondre autrement que par un regar* 
la déclaralion de Paul. Sais-lu pourquoi les femmes aima 
tes fats? Mon ami, les fats sont les seuls hommes qui a 
soin d'eux-mêmes. Or, avoir trop soin de soi, n'est-ce p 
dire qu'on soigne en soi-même le bien d'autrui?L'homiJ 
qui ne s'appartient pas est précisément l'homme dont II 
. femmes sont friandes. L'amour est essentiellement volei 
le ne te parle pas de cet excès de propreté dont elles ri 
folent. Trouves-en une qui se soit passionnée pour un a 
soins, fût-ce un homme remarquable? Si le fait a eu liei 
nous devons le mettre sur le compte des envies de femra 
grosse, ces idées folles qui passent par la tête à toutle-^ 
monde. Au contraire, j'ai vu des gens fort remarquables 
plantés net pour cause de leur incurie. Un fat qui s'occopf 
de sa personne s'occupe d'une niaiserie, de petites choseiT 
Et qu'est-ce que la femme? une petite chose, un ensemble 
de niaiseries. Avec deux mots dits en l'air, ne la fait-oii 
pas travailler pendant quatre heures? Elle est sûre que 
^Bfe,Ûfs'tK;ciipera d'elle, puisqi.i'i\aep&tia«V'>'^'^&%^a!Birii^H 



^^ose; 



HISTOIRE DES TREIZE. 



lOses. Elle ne sera iamaia négligée pour la gloire, l'ata-j 
bitioD, la poljliqiie, l'art, ces grandes Ûlles publiques qutj 
pour elle, sunt des rivales. Puis les fats om le courage d« 
se couvrir de ridicule pour plaire à la femme, et son cœui 
est plein de récompenses pour l'homme ridicule par amourJ 
Enfin, un fut ne peut être fat que s'il a raison de l'éue.f 
C'est les flammes qui nous donnent ce grade-là. Le fat e 
le colonel de l'anaour, il a des bonnes fortunes, i 
régiment de femmes à commander! Mon cher, a ParîSi 
tout se sait, et un homme ne peut pas y être fat gratisM 
Im qui n'as qu'une femme et qui peut-être as raison d 
n'en avoir qu'une, essaye de faire le fat?.., tu ne devien-l 
draa même pas ridicule, tu seras mort. Tu deviendra.s un 
préjugé à deux pattes, un de ces hommes condamnés 
inévitableraent à faire une seule et même chose. Tu signi- 
fieras sottise, comme M. de la Fayette signifie Amirique; 
M. de Tallejraud, diplomatie; Désaugiers, chanson ; M. do 
Ségur, romance. S'ils sortent de leur genre, on ne croît ! 
plus à la valeur de ce qu'ils font. Voilà comme nous ■ 
sommes en France, toujours souverainement injustes! 
H. de Talleyraud est peut-être un grand financier, M. de 
la Fayetie un tyran, et Désaugiers un administrateur. Tu 
aurais quarante femmes l'année suivante, on ne t'en accor- 
derait pas publiquement une seule. Ainsi donc, la fatuiié,J 
mon ami Paul , est le signe d'un incontestable pouvoir coih 
qois sur le peuple femelle. Un homme aimé par pluait 
femmes passs pour avoir des qualités supérieures; et a 
c'est à qui l'aura, le malheureuxl Mais crois-tu que ce n 
soit rien aussi que d'avoir le droit d'arriver dans un aalof 
d'y regarder tout le monde da \ia.vj\. ife^a. çx'sm-kss.,' 



iUO SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

travers un lorgnon, et de pouvoir mépriser l'homme 1 
plus supérieur s'il porte un gi'.al arriéré? — Laurent, tâï 
me fais mal ! — Après déjeuner, Paul, nous irons aux Tiû^l 
leries voir l'adorable fille aux yeux d'or. 

Quand, après avoir fait jn excellent repas, les deux 1 
jeunes gens eurent arpenlé la terrasse des Feuillants ef| 
la grande allée des Tuileries, ils ne rencontrèrent nulle J 
part la sublime Paquita Valdès, pour le compte de laquelle 1 
se trouvaient cinquante des plus élégants jeunes gens de^ 
Paris, tous musqués, haut cravatés, bottés, éperonnailléa, i 
cravachant, marchant, parlant, riant, et se donnant à loafl'l 
les diables. 

— Messe blanche, dit Henri; mais il m'est venu laplUBJ 
excellente idée du monde. Cette QUe reçoit des lettres As 1 
Londres, il faut acheter ou griser le facteur, décacheter ' 
une lettre, naturellement la lire, y glisser un petit billet 
doux, et la recacheter. Le vieux ti'ran, cruiUl tîranno, 
doit sans doute connaître la personne qui écrit les lettres 
venant de Londres, et ne s'en déûe plus. 

Le lendemain, de Marsay vint encore se promener aa I 
soleil sur la terrasse des Feuillants, et y vit Paquita Val''< 
dès : déjà pour lui la passion l'avait embellie. Il s^affolai 
sérieusement de ces yeux dont les rayons semblaient ' 
avoir la nature de ceux que lance le soleil et dont I 
deur résumait celte de ce corps parfait, oii tout était vo- i 
lupté. De Marsay brûlait de Trôler la robe de cette séduis J 
sanle fille quand ils se rencon traient dans leur promenade ; 
mais ses tentatives étaient toujours vaines. Eu un moment 
où il avait dépassé la duègne et Paquita, pour pouvoir se 
ygouver du côté de la Fille aux yeux d'or quand il se raj 



HISTOIRE DES TREIZE. I^4M 

' tournerait, Paquita, non moiûs impaliente, s'avança vive- 
ment, et de Marsay se senlit presser la main par elle 
d'une façon tout à la fois si rapide et si passionnémeat 
significative . qu'il crut avoir reçu le choc d'une étincelle 
électrique. Eu un instant, toutes ses émotions de jeunesse 
lui sourdirent au cœur. Quand les deux amants se regar- 
dèrent, Paquita parut honteuse; elle baissa les yeux pour 
ne pas revoir les yeux de Henri, maïs son regard se 
coula en dessous pour regarder les pieds et la taille de 
celui que les femmes nommaient, avant la Révolutîoi 
leur vainqueur. 

— J'aurai décidément cette Qlle pour maltresse, se 
Henri. 

En la suivant au bout de la terrasse, du côté de la place 
Louis XV, il aperçut le vieux marquis de San-Réal qui se 
promenait appuyé sur le bras de son valet de chambre, 
en marchaui avec toute la précaution d'un goutteux et 
d'un cacochyme. Dona Concha, qui se défiait de Henri, â| 
passer Paquita entre elle et le vieillard. 

— Oii ! loi, se dit de Marsay en jetant un regard 
mépris sur la duègne, si l'on ne peut pas te faire ca] 
tuler. avec un peu d'opium on t'endormira. Nous conm 
sons la mythologie et la fable d'Argus. 

Avant de monter en voiture, la Kille aux yeux d'or échan- 
gea avec son amant quelques regards dont l'expression 
n'était pas douteuse eldool Henri fut ravi; mais la duègne 
en surprit un, et dit vivement quelques mots h Paquîtj(, 
qui se jeta dans le coupé d'un air désespéré. Pendant qui 
ques jours, Paquita ne vint plus aux Tuileries. Laurel 
Uigiii, par ordre de son maître, alla faire le guet autour 3i 



ae 



402 SCÊrlES DE LA VIE PARISIENNE. 

l'hôLel. apprit par les voisins que ni les deux femmes n 
le vieux marquis n'étaient sortis depuis le jour où la duègo&l 
avait surpris un regard entre la jeune flile commise à es | 
garde et Henri. Le lien si faible qui unissait les d 
amants était donc déjà rompu. 

Quelques jours après, sans que personne sût par quri 
moyens, de Marsay était arrivé à son but, il avait un c 
ctiet et de la cire absolument semblables au cachet et | 
la cire qui cachetaient les lettres envoyées de Londi'C! 
mademoiselle Valdès, du papier pareil à celui dont se s^ 
vait lu correspondant, puis tous les ustensiles et les ffâ 
nécessaires pour y apposer les timbres des postes anglai 
et française. 11 avait écrit la lettre suivante, à laquelle 1 
donna toutes les façons d'une lettre envoyée de tondre 

n Chère Paquita, je n'essayerai pas de vous peindre p 
des paroles la passion que voua m'avez inspirée. Si, pod 
mon bonheur, vous la partagez, sachez que j'ai trouxq 
les moyens de correspondre avec vous. Je me i 
Adolphe de Gouges, et demeure rue de l'Université, n' 5ft.J 
Si vous êtes trop surveillée pour m'écrire, si vous n'avMrl 
ni pupier ni plumes, je le saurai par votre silence. Donc, T 
si demain, de huit heures du matin à dix heures du soir, f 
vous n'avez pas jeté de lettre par-dessus le mur de votra I 
jardin dans celui du baron de Nticingen, où l'on attendra i 
pendant toute la journée, un homme qui m'est entière- I 
ment dévoué vous glissera par-dessus le mur, au bout J 
d'une corde, deux flacons, à dix heures du matin, le leo- À 
demain. Soyez à vous promener vers ce moment-là. L'uB j 
des deux Bacons contiendra de ï opium çom auiQtaàs 1 



HISTOIRE DES TREIZE. (Ol'fl 

_tre Argus, il suffira de lui en donner six gouttes; l'autre * 
taitiendrade l'encre. Le flacoo à l'encre est taillé, l'autre 
lit uni. Tuus deux sont assez plats pour que vous puissiez 
te cacher dans votre corset. Tout ce que J'ai l'ait déjà 
iour pouvoir correspondre avec vous doit vous dire coni- 
kjen je vous aime. Si vous eu doutiez, je vous avoue que<i 

ft — Elles croient cela pourtant, ces pauvres créatures! se 

e Marsay; mais elles ont raison. Que penserions-nous 

me femme qui ne se laisserait pas séduire par une lettre 

mour accompagnée de circonstances ai probantes? J 

^-Ceite lettre fut remise par le sieur Moinot, facteur, lefl 

Ipdeinuin, vers huit heures do malin, au concierge ie m 

lôtel San-Réal. 

K four ae rapprocher du champ de bataille, de Marsa; 

lit venu déjeuner cheK Paul, qui demeurait rue de la 

pinière. A deux heures, au moment où les deux amis se 

ptaient en riant la déconfiture d'un jeune homms qui 

voulu mener le train de la vie élégante sans une 

le assise, et qu'ils lui cherchaient une fin, le cocher 

B Henri vint chercher son naaître jusque chez Paul, et lui 

âsenta un personnage mystérieux, qui voulait absolu- 

ient lui parler à lui-même. Ce personnage était un mu- 

e dont Talma se serait certes inspiré pour jouer Othello, 

1 l'avait rencontré. Jamais figure africaine n'exprima 

llieux la grandeur dans la vengeance, la rapidité du soui^- 

I, la promptitude dans l'exécution d'une pensée, la force 

Q Maure et son irrétlexiaa à''en\anX.?iftî.'i«ai..ï>â\s'ï.-io*«s3 






104 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

la fixilé des yeux d'jo oiseau de proie, et ils étaient 
chassés, Gomiiie ceux d'un vautour, par uue membn 
bleuâtre dénuée de cils. Son front, petit et 
quelque chose de DieQaçant. Évidemment, cet hoi 

jetait sous le joug d'une seule et même pensée. Son 
nerveux ne lui appartenait pas. Il était suivi d'un Loi 
que toutes les imaginations, depuis celles qui grelotl 
au Groenland jusqu'à celles qui suent à la Nouvâ) 
Angleterre, se peindront d'après cette phrase : C'itaU 
homme malheureux. A ce mot, tout le monde le devint 
se le représentera d'aprÈs les idées particulières à chi 
pays. Hais qui se figurera son visage blanc, ridé, roi 
aux extrémités, et sa barbe longueî qui verra 
j'aunasse en corde, son col de chemise gras, son cha] 
tout usé, sa redingote verdàtre, son pantalon piteux, 
gilet recroquevillé, son épingle en faux or, ses soulii 
crottés, dont les rubans avaient barboté dans laboueî 
le comprendra dans toute l'immensité de sa misère 

I sente et passée? Qui? le Parisien seulement. L'hoi 
malheureux de Paris est l'homme malheureux 
car il trouve encore de la joiu pour savoir combien il 
malheureux. Le mulâtre semblait être un bourreau 
Louis XI tenant un homme à pendre. 

— Qu'est-ce qui nous a péché ces deux drôles-làî dit' 
Henri. 

— Pantouflel il y en a tm qui me donne le frisson, 
répondit Paul. 

— Qui es-tu, toi qui as l'air d'être le plus chrétien 
deuxT àh Henri en regardant l'homme malheureux. 

I Le mulâtre resta Jes yeux allachéa sot te?, 4ft\».\6\ 



sson, 



HISTOIRE D£S TRF.IZE. 



gens, eu homme qui D'enteadait rieii, et qui cherchi 
néanmoins à deviner quelque chose d'après les gestes 
le mouvemeut des lèvres. 

— Je suis écrivain public et interprète. Je demeure 
Palais de justice et me nomme Poincut. 

— Bon... Et celai-lâ? dit Henri à Poincet en montrant' 
le mulâtre. 

— Je ne sais pas; il ne parle qu'une espèce de patois 
espagnol, et m'a emmené ici pour pouvoir s'entendre avec 
vous. 

Le mulâtre tira de sa poche la lettre écrite à Paquîl 
par Henri, il la lui remit, Henri la jeta dans le feu. 

— Eli bien, voilà qui commence à se dessiner, se dit 
en lui-mÈme Henri. — Paul, laisse-nous seuls un 

— Je lui ai traduit cette lettre, reprit l'interprète lors- 
qu'ils furent seuls. Quand elle fut traduite, il a été je 
sais oii. Puis il est revenu me chercher pour m'amem 
ici en me promettant deux louis. 

— Qu'as-tu à me dire, Chinois? demanda Hei 

— Je ne lui ai pas dit Chinois, dit l'interprète en attt 
dant la réponse du mulâtre. — Il dit, monsieur, reprif 
l'ioterprète après avoir écouté l'iocoiiQu, qu'il faut qm 
vous vous trouviez demain soir, à dix heures et demie. 
sur le boulevard Monlmarlre. auprès du café. Vous y ver- 
rez une voiture, dans laquelle vous monterez en disant 
celui qui sera prêt à ouvrir la portière le mot corleji 
mot espagnol qui veut dire amant, ajouta Poincet en jel 
un regard de félicitation à Henri. 

— Bien! 
Le mulâtre voulut donner àe\i>-\ov«-'î.\™w^ '^^^ 



■i 

lit 

:.lt. 

ïrs- 
in^J 
nerfl 

que 
mie, 
ver- 1 

:'J 



4US SCË^ES DE LA VIE PABISIEHNE. 

ne le soufTiit pas et récompensa l'interprète; pendant qu'în 
le payait, le mulâtre proféra quelques paroles. 

— Que dit-il? 

— Il me prévient, répondit l'homme malheureux, qiu 
si je fais une seule indiscrétion, il m'étranglera. 11 € 
^'entil, et il a très-fort l'air d'en être capable. 

— J'en suis sûr, répondit Henri; il le ferait comme | 
le dit. 

— Il ajoute, reprit l'interprète, que la personne dont J 
est l'envoyé vous supplie, pour vous et pour elle, de metO 

la' plus grande prudence dans vos actions, parce que lesl 
poignards levés sur vos têtes tomberaient dans vos cœuti 
I sons qu'aucune puissance humaine pût vous en garanti 

— 11 a dit cela? Tant mieux, ce sera plus amusant. - 
Mais tu peux rentrer. Paul ! cria-t-il à son ami. 

Le mulâtre, qui n'avait pas cessé de regarder l'amant ' 
de Paquita Valdès avec une attention magnétique, s'en 
alla suivi de l' interprète. 

— Enfin, voici donc une aventure bien romanesque, s» J 
dit Henri quand Paul revint. A force de participer à qnel-r 
■ques-unes, j'ai fini par rencontrer dans ce Paris une iB*> 
Irigue accompagnée de circonstances graves, de périls I 
majeurs. Ah ! diantre, combien le danger rend la femms I 
hardie I Géoer une femme, la vouloir contraindre, n'est'-CS J 
pas lui donner le droit et le courage de franchir f 
moment des barrières qu'elle mettrait des années à s^J 
ter? Gentille créature, va, saule. Mourir? pauvre enfantin 
Des poignards? imaginations de femmesl Elles e 

toutes ie besoin de faire valoir leur petite plaisanterie.^ 
£>'aîlleuis, oa y pensera, Paquiial oa ■^ çeQaft\^,Tïi» fi 



ivei)-']H 



HISTOIRE DES TREIZE. 

I diable m'etn^torle, maiii tenant que je sais que cett^. 
Slle fille, ce chef-d'œuvre de la oature est à moi, l'aven-'^ 
^e a perdu de son piquant. 

I Malgré cette parole légère, le jeune homme avaitrepani 
i Henri. Pour attendre jusqu'au lendemain sans souf- 
laces, il eut recours à d'exorbitants plaisirs ; il joua, 
kiSi soupa avec ses aaiis; ii but comme un ijacre, man- 
1 comme, un Allemand, et gagna dix ou douze mille 
mes. Il sortit du Rocher de Cancale à deux heures du 
ittin, dormit comme un enfant, se réveilla le lendemain 
ais et rose, et s'habilla pour aller aux Tuileries, en se 
jposant de monter à cheval après avoir vu Faquita, 
Wr gagner de l'appélit ei mieux dîner, afln de pouvoir 
[ûler le temps. 

K l'heure dite, Henri fut sur le boulevard, vit la voiture 

Ldonna le mot d'ordre à un homme qui lui parut être 

l-IQulàtre. En entendant ce mot, l'homme ouvrit la por- 

I^B et déplia vivement le marchepied. Henri fut si rapi- 

tent emporté dans Paris, et ses pensées lui laissèrent 

>eu la faculté de [aire attention aux rues par lesquelles 

lassait, qu'il ne sut pas où la voiture s'arrêta. Le rau- 

B l'introduisit dans une maison où l'escalier se trouvait 

B de la porte cochère. Cet escalier était sombre, aussi 

I que le palier sur lequel Henri fut obligé d'attendre 

bnt ly temps que le mulâtre mit à ouvrir la porte 

1 appartement humide, nauséabond, saus lumière, et 

t les pièces, à peine éclairées par la bougie que son 

Ue trouva dans l'antichambre, lui parurent vides et 

1 meublées, comme le sont celles d'une maison d<Hit 

i babilaots sont en voyaLge, \\ taoiO^uvN^ •^^'ûsrSjh». 



4 



« 



Mit I 

É 



108 SCÈNES DE L.l VIE PARISIENNE, 

lui procurait la lecture d'uu de ces romans d'Acne Rad- 
cliCfe où le héros traverse les salles froides, sombre^ 
inhabitées, de quelque lieu triste et désert. Enfin le ma- 
laire ouvrit la porte d'un salon. L'étal des vieux meubles 
et des draperies passées dont cette pièce était ornée I 
faisait ressembler au salon d'un mauvais lieu. C'était ^ 
même prétentioa à l'élégance et le même assemblage i 
(Choses de mauvais goût, de poussière et de- crasse. 
un can;ipé couvert en velours d'Utrecht rouge, au c 
d'une cheminée qui fumait et dont le feu était e 
dans les cendres, se tenait une vieille femme assez d 
vêtue, coiffée d'un de ces turbans que savent inven^ 
tes femmes anglaises quand elles arrivent à un cert^ 
âge, et qui auraient infiniment de succès en Chine, : 
le beau idéal des artistes est la monstruosité. Ce saltJ 
cette vieille femme, ce foyer froid, tout eilt glacé l'amoia 
si Paquita n'avait pas été là, sur une causeuse, dans i 
voluptueux peignoir, libre de jeter ses regards d'or et | 
flamme, libre de montrer son pied recourbé, libre de s 
mouvements lumineux. Cette première entrevue fut ( 
que sont tous les premiers rendez-vous que se donau 
des personnes passionnées qui ont rapidement franJ 
les distances et qui se désireut ardemment, sans néd 
moins se conaaitre. 11 est impossible qu'il ne se r 
pas d'abord quelques discordances dans cette situalid 
gênante jusqu'au moment où les âmes se sont i 
même ton. Si le désir donne de la hardiesse à l'homme? 
le dispose à ne rien ménager; sous peine de ne pas étrt 
femme, la maîtresse, quelque extrême que soit son amonrJ 
est effrayée de se trouver si çromçlCTQe.ïiV airâ^e a: 



HISTOIRE DES TRKIZE. 



1 



let face à face avec la u4ccssité de se donner, qui pouT' 
■ibeaiicoup de femmes équivaut à une chute dans un abiine J 
Il fond duquel elles ne savent pas ce qu'elles trouveront. 
^ts. froideur involontaire de cette femme contraste avec 
iD avouée et réagît nécessairement sur l'amant le 
^lus épris. Ces idées, qui souvent flottent comme des va- 
leurs autour des âmes, y déterminent donc une soile de 
Unladie passagèru. Dans le dous vupge que deux êtres 
Hitreprennent à travers les belles contrées de l'amour, ce 
loment est comme une lande à traverser, une lande sans 
jbtuyères. alternativement Immide et chaude, pleine di:i 
ibles ardents, coupée par des marais, et qui mène aux 
ïiants bocages vêtus de roses où se déploient l'amour et 
a cortège de plaisirs sur des tapis de fine verdure. Sou. 
|»nt, l'homme spirituel se trouve doué d'un rire bête qui 
L sert de réponse à tout; son esprit est comme on- 
^urdi sous la glaciale compression de ses désirs, 11 ne 
Brait pas impossible que deux élres également beaux, 
^ûrituels ot passionnés, parlassent d'abord des lieux com- 
piuns le? plus niais, jusqu'à ce que le hasard, un mot, le 
nent d'un certain regard, la communication d'une 
mcelle, leur aient fait rencontrer l'heureuse transition 
i amène dans le sentier fleuri où l'on ne marcliL' ' 
, mais où l'on roule sans néanmoins descendre. Cei 
I l'âme est toujours en raison de la violence des 
lËDtiments. Deux ëires qui s'aiment faiblcmi^ni n'épruu- 
1 de pareil. L'effet de cette crise peut encore se 
emparer à celui que produit l'ardeur d'un ciel pur. La 
(nature semble au premier aspect couverte d'un voile de 
Jgfflze, i'aztir du firmamenl ça.ïa.\\.i\QU',^«T''^^fe^s«'''>"^"*^*^'*' 



HtalUI 



^(0 SCÉNKS Di; LA Vin PARISIÊNME. 

ressemble aux ténèbres. Chez Henri, comme chez l'E 
gnole, il se reiicoQlrait une égale violence : et cette Ici>1 
de la statique en vertu de laquelle deux forces identiquesil 
s'annulent en se rencontrant pourrait être vraie ausa J 
dans le règne moral. Puis l'embarras de ce moment fut I 
singulièrement augmenté par la présence de la vieille i 
momie. L'amour s'effraye ou s'iSgaye de tout, pour lui I 
tout a un sens, tout lui est présage heureux ou funeste. [ 
Cette femme décrépite était là comme un dénoùment pas^ I 
sible, et figurait l'horrible queue de poisson par 1. 
les symboliques génies de la Grèce ont terminé les c 
mères et les sirènes, si séduisantes, si décevantes par h 
corsage, comme le sont toutes les passians au début^ 
Quoique Henri fût non pas un esprit fort, ce mot est tou- 1 
Jours une raillerie, mais un homme d'une puissauce extra- 
ordinaire, un homme aussi grand qu'on peut l'être saos 
croyance, l'ensemble de toutes ces circonstances le frappa. 
D'ailleurs, les hommes les plus forts sont oaturellemeat 
les plus impressionnés et conséquemmeat les plus supe 
stiticux, si toutefois on peut appeler superstition le prâ 
jugé du premier mouvement, qui sans doute est l'aperc 
du résultat dans les causes cachées à d'autres yeux, i 
perceptibles aux leurs. 

L'Espagnole proQlait de ce moment de stupeur pour se* 
laisser aller à l'extase de cette adoration inSnie qui saisît 
le cœur d'une femme quand elle aime véritablement et 
qu'elle se trouve en présence d'une idole vainement espé- 
rée. Ses yeux étaient tout joie, tout bonheur, et il s 
^j^^^pait des étincelles. Elle était sous le charme, et.J 
vrait sans crainte d'uae lôlitUé Votiçveavçs -îè-i^ft. Eltaj 



HISTOIRE DES THEIZB. 



1 

Louts M 



ïrut alors si merveilleusement belle à tienri, que loutoT 

^te fantasmagorie de haillons, de vieillesse, de draperies 

r^ges usées, de paillassons verts devant les fauteuils, que 

B carreau rouge mal frotté, que tout ce luxe iuûrme et 

ilufFraDt disparut aussitôt, Le salon s'illumina, il ne vit 

nus qu'à travers un nuage la terrible harpie, fixe, muette 

T son canapé rouge, et dont les yeux jaunes trahissaient 

! sealimeiits serviles que le malheur inspire ou que 

e un vice aous l'esclavage duquel on est tombé comme 

tus un tyran qui vous abrutit sous les flagellaiious de 

1 despotisme. Ses yeux avaient l'éclat froid de ceux 

1 tigre en cage qui sait son impuissance et se trouve 

Wigé de dévorer ses envies de destruction. 

- Quelle est cette femme? dit Henri à Paqmia. 
I Mais Paquita ne répondit pas. Elle fit signe qu'elle n'eih 
mdait pas lu français, et demanda à Henri s'il parlai 
iglais. De Marsay répela sa question en anglais, 

-C'est la seule femme à laquelle je puisse me fier,,' 
[BOÎqu'elle m'ait déjà vendue, dit Paquita traoquillemeat. 
tOD cher Adolphe, c est ma mère, une esclave achetée en \ 
Sorgie pour sa rare beauté, mais dont il reste peu de I 
aujourd'hui. Elle ne parle que sa langue raalurnelle. 
', L'altitude de cette femme et son envie de deviner, par 
i mouvements de sa fille et de Henri, ce qui se passait j 
tre eux, furent expliquées soudain au jeune homm 
bie celte explication mit à l'aise. 

I — Paquita, lui dil-il, nous ne serons donc pas libresij 
c- — iamaisl dit-elle d'un air triste. Nous avons i; 
iMi de jours à nous. 
r £lJe baissa les yeux, regaTia sa. ïaavû, «v. «r-sos-*. *»■ 



juve 

l'eo^fl 
rlai^ 

fler.T 



ai SCÈNES DE Lk VIE PARI5JEKME. 

Stt main droite sur les doigts de sa main gauche, i 

Irant ainsi les plus belles mains que Henri eût jamais vuej^ 

— Un, deux, trois... 
Elle compta jusqu'à douze. 

— Oui, dit-elle, nous avons douze jours. 

— Et après? 

— Après, dit-elle en restan t absorbée comme une fera 
faible devant la bâche du bourreau et tuée d'avance j 
uue crainte qui la dépouillait de cette magnîflqoe éaerd 
que la nature semblait ne lui avoir départie que ] 
agrandir les voluptés et pour convertir en poèmes s 
lin les plaisirs les plus grossiers. — Après... répéla-t-ellJ 

Ses yeux devinrent fixes ; elle parut contempler un oba 
éloigné, menaçant. 

— Je ne sais pas, dit-elle. 

— Cette fille est folle, se dit Henri, qui tomba lui-même 
en des réflexions étranges. 

Paquita lui parut occupée de quelque chose qui n'était 
pas lui, comme une femme également contrainte et par 
le remords ec par la passion. Peut-.âtre avait-elle dans le 
cœur un autre amour qu'elle oubliait et se rappelait tour 
à tour. En un moment, Heori fut assailli de mille pes-^ 
sées contradictoires. Pour lui, cette fille devint ud my»-J 
tère; mais, en la contemplant avec la savante attentim 
de l'homme blasé, affamé de voluptés ifouvelies, comio 
ce roi d'Urient qui demandait qu'on lui créât un plai^ 
soif horrible, dont les ^anctes âmes sont saisies, Heni 
reconnaissait dans Paquita la plus riche organisation qiKTI 
Ja jjature se fût complu à composer pour l'amour. Le jeu I 

lumé de cette macbine, Vàme mise %i çmv, tîii. effca.\<! i 



r 



HISTOIRE DES TBIiIZE. 



tiafl 



'tout aulre homme que de Marsay; maïs il fui fasciné par 
cette ricLe moisson de plaisirs promis, parcelle coDStante 
variété dans le bonheur, le rêve de lont homme, et que 
toute femme aimante ambitionne aussi. Il fut affolé par 
l'infini rendu palpable et transporté dans les plus exces- 
sives jouissances de la créature. 11 vit tout cela dans cette 
fille plus disliuctement qu'il ne l'avait encore vu, car 
elle se laissait complaisamment voir, heureuse d'être ad- 
mirée. L'admiration de de Marsay devint une rage secrète, 
et il la dévoila tout entière en lançant un regard quft 
comprit Tli^spagnole. comme si elle était habituée à 
recevoir de semblables. 

— Si lu ne devais pas être à moi seul, je te tuerai! 
s'éciia-t-il. 

Est entendant ce mot, Paquita se voila le visage de 
mains et s'écria naïvement : 

— Sainte Vierge, où me suis-je fourrée! 
Elle se leva, s'alla jeter sur le canapé rouge, se plongea 

la tête dans les haillons qui couvraient le sein de sa mère, 
et y pleura. La vieille reçut sa fille sans sortir de son im- 
mobiliié, sans lui rien lémoigoer. La mÈre possédait au 
plus haut degré cette gravité des peuplades sauvages, cette 
impassibilité de la statuaire sur laquelle échoue l'observa- 
tion. Aimait-elle, n'aimait-etle pas sa fille? nulle 
Sous ce masque couvaient tous les sentiments humaioi 
les bons et les mauvais, et l'on pouvait lout attendre df 
cette créature. Son regard allait lentement des beaux chc 
veux de sa fille, qui la couvraient comme d'une mantiUi 
à la figure de Henri, qu'elle observait avec une ine^iji 
mable curiosilé. EJle semblait se àevft'sûiw ^ 






SCiîNES DE LA VIE PARISIENNE. 
légG il était là, par quel caprice la nature avait fait t 
î séduisant. 

(eauues sa moqueot de moi I se dit Henri. 
£□ ce momeot, Paquita leva la tête, jeta sur lui un j 
ces regards qui vont jusqu'à raine et la brûlent. Elle S 
parut si belle, qu'il se jura de posséder ce trésor de beaia 

— Mu Paquita, sois à moi ! 

— Tu veux me tuerî dit-elle peureuse, palpitai 
inquiète, mais ramenée à lui par une force înexplic 

^v — Te tuer, mol 1 dit-il en souriant, 

^H Paquita jeta uu cri d'elTroi, dit un mot à la vieille, i 

^K^it d'autorité la main de Henri, celle de sa fille, les J 

^Hfaarda lon(;temps, les leur rendit en bochant la tête d'u| 

^^K^on liorrîblement significative. 

^^P — Sois à moi ce soir, à l'instant, suis-moi, ne me qu{)| 

pas, je le veux, Paquital M'aiines-tuî vienal 

Ka un moment, il lui dit mille paroles insensées avec 

la rapidité d'un torrent qui bondit entre des rochers, et 
l' répète le môme son sous raille formes difTérenies. 

— C'est la même voixl dit Paquita mélancoliquement 

»âanB que de Marsay pût l'enteodre, et... la môme ardeU 
aj.ouia-1-elle- — Eh bien, oui, dit-elle avec un abandoag 
j^nssion que rien ne saurait exprimer. Oui, mais pasi 
soir. Ce soir, Adolphe, j'ai donné trop peu d'opium àfl 
Concha, tlle pourrait se réveiller, je serais perdue. Eal 
moment, toute la maison me croit endormie dans I 
chambre. Dans deux jours, sois au même endroit, dis 1 
même mol au même homme. Cet homme est mon père 
/ nourricier, Cristomio m'adore et mourrait pour moi dans 
ï touroiouts sans qu'on lui atvachàx \Hiftça\Q\ft cofttra I 



HlSTOmii DE 



1 

a sa fl 



. Adieu, dit-elie en saisissant Huiiri par le corps 

utoriillant autour de lui comme un serpent. 

('£lle le pressa de tous les côtés à la fuis, lui apporta 

I sous la sienne, lui présenta ses lèvres, et prît un 

ser qui leur donna de tels vertiges à tous deux, que 

feJUarsay ci ut que la terre s'ouvrait, et que Paquiia cria : 

u d'une voix qui annonçait assez combien elle 

bit peu maiLrËSse d'elle-même. Mais elle le garda, tout 

iiloi criant toujours : « Va-t'enl n et le mena lentement 

iqu'à l'escalier. 

^ le mulâtre, dont les yeux blancs s'allumèrent à 

Q de Paquita, prit le flambeau des mains de son idol 

b«ooduisit Henri jusqu'à la rue. Il laissa le Hambeau 

s la voûte, ouvrit la portière, remit Henri dans la voi- 

», et le déposa sur le boulevard des Italiens avec uue 

pdité merveilleuse. Les cbevaux semblaient avoir l'enfer ' 

s le corps, 

■■Cette scène fut comme un songe pour de Marsay, mais 

ffàe ces songes qui, tout en s'évanouissant, laissent dans 

□ sentiment de volupté surnatuielle, après laquelle 

^ homme court pendant le reste de sa vie. Un seul baiser 

t suffi. Aucun rendez-vous ne s'était passé d'une ma- 

e plus décente, ni plus chaste, ni plus froide peut-êire, 

ins un lieu plus horrible par les détails, devant une plus 

leuse divinité; car celle mère était restée dans l'imagi- 

StOD de Henri comme quelque chose d'infernai, d'ac- 

, de cadavéreux, de vicieuï, de sauvagement féroce, 

i fantaisie des peintres et des poëtes n'avait païj 

3ore deviné. En effet, jamais rendez-vous n'avait >jl.«ifc 

sens, n'avait r6vé\é àe NoWçNài ■^•ùs. V-«»ûKa>* 



lent j 



i 



416 SCËNE5 DE LA VIE PARISIENNE. 

; n'avait mieux fait jaillir l'amour de son centre pour ! 
répandre comme une atmosphère aulour d'un homme. C 
fut quelque chose de sombre, de mystérieux, de doux, ■ 
lendre, de contraint et d'expansif. un accouplement < 
rhorribie et do céleste, du paradis et de l'enfer, qui rei 
dit de Maraay comme ivre. H ne tut plus lui-mfime, et ij 
était assez grand cependant pour pouvoir résister aux e 
vrements du plaisir. 

Pour bien comprendre sa conduite au dénoûment i 
cotte histoire, il est nécessaire d'expliquer comment s 
àme s'était élargie à Tâge où les jeunes gens se rapetissentJ 
ordinairement en se mêlant aux femmes ou en s'e 
pani trop. Il avait grandi par un concours de circonstanca 
secrètes qui riovestiasaienid'uo immense pouvoir incooaa 
Ce jeune homme avait en main un sceptre plus puissaa 
que ne l'est celui des rois modernes, presque tous bridd 
par les lois dans leurs moindres volontés. De Marsay ex«i 
çait le pouvoir autocratique du despote oriental. Mais l! 
pouvoir, si stupidement mis en œuvre dans l'Asie.par de! 
hommes abrutis, était décuplé par l'intelligence eurt^-fl 
péenne, par l'esprit français, le plus vif, le plus acéré ds-J 
tous les instruments inlelligentiels. Henri pouvait ce qu'HJ^ 
voulait dans l'intérêt de ses plaisirs et de ses vanités. Cette 
invisible action sur le monde social l'avait revêtu d'uiy 
majesté réelle, mais secrète, sans emphase et repliée sol 
lui-même. Il avait de lui non pas l'opinion que Louis X 
pouvait avoir de soi, mais celle que le plus orgueilleid 
des califes, des pharaons, des Xercès, qui se croyaient (j 
race divine, avaient d'eux-mêmes, quand ils îmilaiet 

Pieu en se voilant à leurs siiiels, souxç\fe>Lft-ï.\aQj'ia\««t 



^Bfegari 



HISTOIRE DES TREIZE. 

;ards donnaient !a mort. Ainsi, sans avoir aucun remori 
d'êire à la fois juge et partie, de Marsay condamnait (n 
dément à raort l'homme ou la femme qui l'avaient offeni 
sérieusement. Quoique souvent prononcé presque 
ment, l'anêt était irrévocable. Une erreur était un mal- 
beur semblable h celui que cause la foudre en tombant 
sur une Parisienne heureuse dans quelque liacre, au lieu 
d'écraser le vieux cocher qui la conduit à un rendez-vous. 
Aussi la plaisanterie amère et profonde qui distinguait la 
conversation de ce jeune homme causait-elle assez géné- 
ralement de l'effroi ; peisoune ne se sentait l'envie de le 
choquer. Les femmes aiment prodigieusement ces gens 
qui se noniment pachas eux-mêmes, qui semblent accom- 
pagnés de lions, de bourreaux, et marchent dans un appa- 
reil de terreur, 11 en résulte chez ces hommes une sécurité 
d'action, une certitude de pnuvoir, une flerté de regard, 
une conscience léonine, qui réalisent pour les femmes 
type de force qu'elles rêvent toutes. Ainsi était de Marsai 

Heureux en ce moment de son avenir, il redevint jeui 
et flexible, et ne songeait qu'à aimer en allant se concherj 
11 rêva de la Fille aux yeux d'or, comme rêvent les jeun< 
gens passionnés. Ce fut des images monstrueuses, des bi- 
zarreries insaisissables, pleines de lumière, et qui révè- 
lent les mondes invisibles, mais d'une manière toujours 
incomplète, car un voile interposé change les conditiona 
de l'optique. Le lendemain et le surlendemain, Henri dis- 
parut sans que l'on pût savoir où il était allé. Sa puis- 
sance ne lui appartenait qu'à de certaines conditions, et, 
heureusement pour lui, pendant ces deux. \<i\i.(ç,,^'^ 
simple soldai, au service du àémouà'ùQ\.'"\'«.^'».v 



I 

t 
1 

i 

herH 
i- 

i. 



«8 SCÈNES DE LA VIE PARISItNNE, 

maoîque existence. Mais, à l'heure dite, le soir, sorbJ 
boulevard, il attendit la voilure, qui ne se fit pas longtempNV 
attendre. Le mulâtre s'approcha de Henri pour lui dinl 
en français une pbrase qu'il paraissait avoir apprise p 
cœur : 

— Si voTis voulez venir, m'a-t-elle dit, il faut consenti! 
à vous laisser bander les yeux. 

Et Cristemiu montra un foulard de soie blanche, 

— Nonl dît Henri, dont la toute-puissance se révoll 
soudain. 

Et il voulut monter. Le mulâtre ût un signe, la voitui 
partit. 

— Oui! cria de Marsay, furieux de perdre un boohea 
qu'il s'était promis. 

D'ailleurs, il voyait l'impossibilité de capituler avec u 
esclave dont l'obéissance était aveugle autant que ceile 
d'un bourreau. Puis étail-ce sur cet instrument pasàf que 
devait tomber sa colère? 

Le mulâtre silHa, la voilure revint. Henri monta précl-d 
pitamment. Déjà quelques curieux s'amassaient niais» 
meut sur le boulevard. Henri était fort, il voulut se jou^ 
du mulâtre. Lorsque la voiture partit au grand trot, il lui 
saisit les mains pour s'emparer de lui et pouvoir garder^ 
en domptant son surveillant, l'exercice de ses facultiîs,1 
afin ds savoir où il allait. Tentative ioulile. Les yeux dn | 
mulâtre étincelèrent dans l'ombre. Cet homme poussa des ' 
cria que la foreur faisait expirer dans sa gorge, se dé- 
gagea, rejeta de Marsay par une main de fer, et le cloua. 
pour ainsi dire, au fond de la voiture; puis, de sa maia 
libre, il lira ua poignard IrianguYavce, en si^mA, VatrarJ 



HISTOIRE DES TREIZE, 
cher entendit le sifflement et s'arrêta. Ueuri élail e 
armes, il fut fOTcé de plier; il tendit la tête vers le fou^j 
lard. Ce geste de soumissiOD apaisa Cristemio 
banda les yeux avec un respect et un soin qui témoignaient 
une sorte de vénération pour la personne de l'homme aimé 
par son idole. Mais, avant de prendre cette précaution, il 
avait serré son poignard avec défiance dans sa poche de 
c6té, et se boutonna jusqu'au menton. 

— Il m'aurait tué, ce Chinois-là! se dit de Marsay. 

La voiture roula de nouveau rapidement. 11 restait une 
ressource a un jeune homme qui connaissait aussi bien 
Paris que le connaissait Henri. Pour savoir où il allait, 
il lui suflisait de se recueillir, de compter, parle nombre 
de ruisseaux franchis, les rues devant lesquelles on pas- 
serait sur les boulevards tant que la voiture comiouerait 
d'aller droit. 11 pouvait ainsi reconnaître par quelle 
latérale la voiture se dirigerait, soit vers la Seine, soil vei 
les hauteurs de Montmartre, et deviner le nom ou la pos 
lion de la rue où son guide le ferait arrêter. Mais l'émi 
tien violente que lui avait causée sa lutte, la fureur 
le mettait sa dignité compromise, les idées de vengeance 
auxquelles il se livrait, les suppositions que lui suggérait 
le soin minutieux que prenait cette fille mystérieuse pour 
le faire arriver à elle, tout l'empêcha d'avoir cette alien- 
tion d'aveugle, nécessaire à la concentration de son intel- 
ligence et à la parfaite perspicacité du souvenir. Le trajet 
dura une demi-heure. Quand la voilure s'arrêta, elle n'était^ 
plus sur le pavé. Le mulâtre et le cocher prirent Henri 
bras-le-corps, l'enlevèrent, le mirent sur une ea^^xs, 
dvière et le transportèrent k Itavevs \kv \iis&^ 



1 



as- 

■ait ' 

ISlr^^H 

10-^H 
o&M 

Qce ^1 



SCÈNES Dli LA VIE PARISIENNE. 



«20 



t sentit les fleurs et l'odeur particulière aux arbres el 
verdure. Le silence qui y régnait était si profond, 
{}Ut distinguer le bruit que faisaient quelques gouj 
d'eau en tombant des feuilles liumides. Les deux hot 
le montèrent dans un escalier, le firent lever, le coni 
ftirent à travers plusieurs pièces, en le guidant par 
maius, et le laissèrent dans une chambre dont 1' 
sphère était parfumée, et dont il sentit sous ses piedi 
tapis épais. Une main de femme le poussa su. 
et lui dénoua le foulard. Henri vit Paquita devant 
mais Paquita dans sa gloire de femme voluptui 

La moitié du boudoir oîi se trouvait Henri décrii 
une ligne circulaire mollement gracieuse, qui s'oppi 
t'k l'autre panie parfaitement carrée, au milieu de laqi 
|»illait une cheminée en marbre blanc et or. 11 était 
^t use porte latérale que cachait une riche portière 
tspisserie, et qui faisait face à une fenûlre. Le fer à 

Jetait orné d'un véritable divan turc, c'est-à-dire' 
matelas posé par terre, mais un matelas lai^e coi 
blo lit, un divan de cinquante pieds de tour, en cachet 
mlanc, relevé par des bouffettes en soie noire et poQt 
BiSposées en losanges. Le dossier de cet immense lit 
ivait de plusieurs pouces au-dessus des nombreux ci 

s qui l'enrichissaient encore par le goût de leurs agi 
ments. Ce boudoir était tendu d'une étoffe rouge, sur la- 
quplle était posée une mousseline des Indes, cannelée, 
comme l'est une colonne corintbieune, par des tuyaux 
alternativement creux et ronds, arrêtés en haut et en bas 
d,-ïas une bande d'étoffe couleur ponceau sur laquelle 
étaient dessinées des arabe3(\aea ttfi\ie,5.?)<s\i'i\^mniss6T, 



le. 



HISTOIBH DES TREIZE. 



, le pooceau devenait rose, couleur amoureuse qai 

létaienL les rideaux de !a fenêtre, qui étaient en mousii' 

! des Indes doublée de taffetas rose, et ornés 

25 ponceau mélangé de ooir. Six bras en vermeil. 

JBpportant Lhacuo deax bougies, étaient attachés sur la 

mture h d'égales distances pour éclairer le divan. Le pla- 

bnd, au milieu duquel pendait an lustre en vermeil mat, 

incelait de blancheur, et la corniche était dorée. Le 

s ressemblait à un chàle d'Orient, il en offrait les des- 

^S et rappelait les poésies de la Perse, où des mains 

sclaves l'avaient travaillé. Les meubles étaient couverts 

i cachemire blanc, rehaussé par des agréments noirs 

j^ ponceau. La pendule, les candélabres, tout était en 

krbre blanc et or. La seule table qu'il y eût avait un 

jchemire pour tapis. D'élégantes jardinières contenaient 

s roses de toutes les espèces, des fleurs ou blanches ou 

bui;es. Enfln, le moindre détail semblait avoir été l'objet 

1 soin pris avec amour. Jamais la richesse ne s'était 

Bbs coquettement cachée pour devenir de l'élégance, pouf; 

g>rimer la grâce, pour inspirer la volupté. Là, tout aiM 

Ut réchauffé l'ôtre le plus froid. Les chatoiements de la 

lôture, dont la couleur changeait suivant la direction 

I regard, en devenant ou toute blanche, ou toute rose. 

Mordaient avec les effets de la lumière qui s'infusait 

^s les diaphanes tuyaux de la mousseline, en pro*- 

psant de nuageuses apparences. L'àme a je ne saiâO 

H attachement pour le blanc, l'amour se plaît dans 11 

:, et l'or flatte les passions, il a la puissance de réft-i 
r leurs fantaisies. Ainsi tout ce que l'hQuxmie.'^ift-i-'-'i 
\âe mystérieux en lui-même, W\i\ea ■s'^'* 'ffitfi^'^*»" 



1 

uswS 



f EK SCIïNES DE LA VIE PAnlSIENNL. 

pliquées se trouvaient caressées dans leurs syinpal 
iovolonlaires. Il y avait dans cette harmonie parrait< 
concert de couleurs auquel Tàme répondait par des 
voluptueuses, indécises, flottantes. 

Ce fut au milieu d'une vaporeuse atmosphère chai 
de paifunas exquis que Paquita, vêtue d'un peignoir bli 
les pifids Qus, des fleurs d'oranger dans ses cheveux 
apparut à Henri agenouillée devant lui, l'adoraEt coi 
le dieu de ce temple où il avait daigné venir. Quom 
de Marsay eût l'habitude de voir les recherches du II 
parisien, il fut surpris à l'aspect de celte coquille, 
blable à celle où naquit Vénus, Soit effet du contraste ei 
les ti5n6bres d'où il sortait et la lumière qui baignait 
âme, soit par une comparaison rapidement faite entre ci 
SCÈne et celle de la première entrevue, il éprouva une 
ces sensations délicates que donne la vraie poésie. En 
apercevant, au milieu de ce réduit éclos sous la baguette 
d'une fée, le chef-d'œuvre de la création, celle fille dooi 
le teint chaudement coloré, dont la pean douce, m; 
légèrement dorée par les reflets du rouge et par W 
sion de je ne sais quelle vapeur d'amour étinceiail comi 
si elle eftt réfléchi les rayons des lumières et 
leurs, sa colère, ses désirs de vengeance, sa vanité blesBéei^ 
tout tomba. Comme un aigle qui fond sur sa proie, i] la 
prit à plein 0017)3. l'assit sur ses genoux, et sentit avec une 
indicible ivresse la voluptueuse pression de cette fille, 
dont les beautés si grassement développées l'envelt^ 
pèrent doucement. 
— Viens, Paquita! dit-il à voix basse. 
I — Parle, parle sans crainte \\\ii to\.-eW.^:■ft^^.«.^ft«wafc, 



À 



r 



HISTOIRE DES TREIZE. 



construite pour l'amour. Aucun son ne s'en écliappf 
tant on y veut ambitieusement garder les acceots et li 
musiquiîs de ta \oix aimée. Quelque forts que e 
cris, ils ne sauraient être entendus au delà de cette en-' 
ceinte. On y peut assassiner quelqu'un, ses plaintes j 
seraient vaines comme s'il était au milieu du grand désert, 

— Qui dune a si bien compris la jalousie et ses besoins' 

— Ne me questionne jamais là-dessus, répoudil-elle en 
défaisant avec une incroyable gentillesse de geste la cra-' 
vate du jeune homme, sans doute pour eu bien voir lecoi 

— Oui, voilà ce cou que j'aime tantl... dit-eU< 
Veux-tu nie plaire? 

CetXe inierrogalion, que l'accent rendait presqui 
cive, lira de Marsay de la rêverie où l'avait plongé 1; 
despotique réponse par laquelle Paquita lui avait inten 
tonte recherche sur l'être inconnu qui planait comme 
ombre au-dessus d'eux. 

— Et si je voulais savoir qui règne ici ? 
Paqiiila le regarda en tremblant. 

— Ce n'est donc pas moi? dît-il en se levant et se di 
barrassant de cette fille, qui tomba la tête en arrière, 
veux être seul là où je suis. 

— Frappant! frappant!.. . dit la pauvre esclave en proii 
à la terreur. 

— Pour qui me prends-tu donc?... Répondras-tu? 
Paquita se leva doucement, les yeux en pieurs. alla 

prendre dans un des deux meuWes d'ébène un poignard 
et l'otTrit à Henri par un geste de soumission qui auridt 

Éllendri un tigre. 
»—■ Donne-moi une fête comme evi ô.çnu-oaï.vX'eK-^ws^'**** 



ssuM 



424 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

quand ils aiment, dit-elle, et, pendant que je dormirai^,) 
tue-moi, car je ne saurais te répondre. Écoute 1 Je suî 
attachée comme un pauvre animal à son piquet; je s 
éloanée d'avoir pu jeter un pont sur l'abîme qui i 
sépare. Enivre-moi, puis tue-moi. Oh! non, non, dit-e 
en joignant les mains, ne me tue pas! j'aimo la 
vie est si belle pour moi ! Si je suis esclave, je si 
aussi. Je pourrais t'abuser par des paroles, te dire que je I 
n'aime que toi, le le prouver, proOter de mon empira 
, momentané pour (e dire : u Prends-moi comme on g 
en passant le parfum d'une fleur dans le jardin d'un n 
Puis, après avoir déployé l'éloquence rusée de la femoi 
et les ailes du plaisir, après avoir désaltéré ma soif, jl? 
pourrais te faire jeter dans un puits où personne ne tsl 
trouverait, et qui a été coiisLnùt pour satisfaire la ven- 
geance sans avoir à redouter celle de la justice, un puits 
plein de chaui qui s'allumerait pour te consumer sans 
qu'on retrouvât une parcelle de ton être. Tu resterais < 
dans mon cœur, à moi pour toujours. 

Henri regarda cette fille sans trembler, et ce regard! 
sans peur la combla de joie. 

— Non, je ne le ferai pas ! Tu n'es pas tombé ità daffl 
un piège, mais dans un cœur de femme qui l'adore, - 
c'est moi qui serai jetés dans le puits. 

— Tout cela me paraît prodigieusement drôle, lui î 
de Marsay en l'examinant. Mais tu me semblés une boiu 
fille, une nature bizarre; lu es. foi d'honnête homnl 
une charade vivante dont le mot me semble bien dilOc^ 

é trouver. 
m^I'aqaita ne comprit rien à ce qwe àKa,\\.\e \eM'!veY.OTMû%-, 



msTonit; des tiœize. 4;i 

e le regarda doucement en ouvrant des yeux qui m 
fcvaienl jamais être bêtes, tant s'y peignait )a volupté 

- Tiens, mon amour, dit-elle en revenant à sa pre 
to'e idée, veux-tu me plaîreî 

- Je ferai tout ce que lu voudras, et même ce que tx 
Rvoodras pas, répondit en riant de Marsay, qui retrouvi 

\ aisance de fat en prenant la résolution de se laisser 
I cours de sa bonne fortune sans regarder m en 

ière ni en avant. Puis peut-être comptait-il sur sa pui3- 
B et sur son savoir-faire d'homme à bonnes fortuni 
■ dominer quelques heures plus tard celte fille, ete 

prendre tous les secrets, 

- Ëh bien, lui dit-elle, laisse-moi l'arranger à mon 

- Met3-moi donc à ton goût, dit Henri. 
Saguita, joyeuse, alla prendre dans im des deux meubles 
|i robe de velours rouge, dont elle habilla de Marsay, 

j le coiffa d'un bonnet de femme et l'entortilla 

p châle. En se livrant à ces folies, faites avec une inno^ 

ice d'enfant, elle riait d'un rire convulsif, et ressem- 

: à un oiseau battant des ailes ; mais elle ne voyait. 

1 delà. 

(^1 est impossible de peindre les délices inouïes que 

»ntrèrent ces deux belles créatures faites par le ciel 

Kta un moment oii il était en joie, il est peut-être néces- 

) de traduire métaphysiquement les impressions ex- 

fcpdinaires et presque fantastiques du jeune homme. 

jtjoe |es gens qui se trouvent dans la situation sociale 

e Marsay, et qui vivent comme il vivait., ç,'* 

WtBÎeux reconnaître est Vitinoteivte. S\i»'t W\s^. 



rj 



m SCÈNES Di; LA VIE PARISIENNE, 

chose (étrange! si ia Fiile ans. yeux d'or élaiL vierge, ella J 
u'étaii certes pas innocente. L'union si bizarre du my»-.l 
lérieux et du réel, de l'orabre et de la lumière, de l'hop- I 
rible gL du beau, du plaisir et du danger, du paradis et 
de l'enfer, qui s'était déjà renconlrée dans celte aventure, 
se continuait dans l'être capricieux et sublime dont se 
jouait de Marsay, Tout ce que la volupté la plus raffinée a J 
de plus savant, tout ce que pouvait connalire iieni'i defl 
celle poésie des sens que l'on nomme l'amour, fui 
par les trésors que déi'oula celte flUe dont les yeux jaî 
lissants ne mentirent à aucune des promesses qu'ils fa 
salent. Ce fut un poëme orieulal, oîi rayonnait le s 
'. que Saadi, HaTiz, ont mis dans leurs bondissantes strophes^ 
l^eulement, ni le ihythme de Saadi, ni celui de Pindare^J 
n'auraient exprimé l'extase pleine de confusion et 1 
stupeur dont celte délicieuse fille fut saisie quand 
cessa l'erreur dans laquelle une maio de fer la faisait 
vivre. _ 

— Mortel dit-elle, je suis mortel Adolphe, entmèno^'^^ 
moi donc au bout de la terre, dans une lie où personne o8'^| 
nous saclie. Que notre fuite ne laisse pas de tracesl Nous 
serions suivis dans l'enfer... Dieu, voici le jour!... sauve- 
* toi. Te reverrai-je jamaisî Oui, demain, je veux te revoir, 
dussé-je, pour avoir ce bonheur, donner la mort à tous 
mes surveillants... A. demain. 

Elle le serra dans ses bras par une étreinte où il y 

avait la teneur de la mort. Puis elle poussa un ressort qui 

devait répondre à une sonnette, et supplia de Marsay de 

se laisser baader les jeux. i 

^^L— £'£ si je ne voulais p\us.., els\ \fcNo^ïi«.^«.'4\.'it\'i.^B 



HISTOIRE DES TBEIZE. 



-Tu causerais plus prompiemeal ma mort, dit^lle; 

', maintenant, je suis sûre de mourir pour toi. 

I&enri sa laissa faire. Il se rencontre en ritooime qui 

L de se gorger de plaisir une pente à l'oubli, je ne 

s quelle ingratitude, ua désir de liberté, une faiiiaisie 

^ler se promeoer, une teinte de mépris et peut-être de 

[oût pour son idole, il se rencontre, enfin, d'inexpli- 

^les sentiments qui le rendent infâme et ignoble. La 

titude de cette alTection confuse, mais réelle, chez les 

s qui ne sont ni éclairées par cette lumière céleste, 

rfumées de ce baume saint d'où nous vient la perlini 

l^ij du sentiuient, a dicté sans doute à Rousseau les avea- 

lilord Edouard, par lesquelles sont terminées les 

très de la Nouvelle Hèloïse, Si Rousseau s'est évidem- 

nt inspiré de l'œuvre de Rictiardson, il s'en est éloigué 

r mille détails qui laissent son monument magnifique- 

mt original; il l'a recommandé à la postérité par de 

mdes idées qu'il est difUr-iie de dégager par l'analyse, 

md, dans la jeunesse, ou lit cet ouvrage avec le dessein 

f trouver la cliaude peinture du plus physique de nos 

timents, tandis que les écrivains sérieux et philosophes 

1 emploient jamais les Images que comme la consé- 

mce ou la nécessité d'une vaste pensée; et les aven- 

i de milord Edouard sont une des idées les plua 

ent délicates de cette œuvre. 

Banri se trouvait donc .sous l'empire de ce sentiment 

ifus que ne connaît pas le véritable amour. Il fallait, 

Eiquelque sorte, le persuasif arrêt des comparaisons et 

Irait irrésistible des souvenirs çoot \a ï^wittisa "■*- vri 

3ur vrai règne anTtouV cm Vk \&feBs5i«'^ 



1 



es I 



I 



iiS SCÈNES DE LA V[E PARISIENNE, 

femme qui ne s'est gravée dans l'àme ai par 
plaisir, ni par la force du sentiment, celle-là peut- 
jamais ë[re aimée? A l'insu de Henri, Paquîla s'était et 
chez lui par ces deux moyens. Mais en ce moment, 
entier à la fatigue du bonheur, cette délicieuse mélaocol 
du corps, il ne pouvait guère s'analyser le cœur en 
prenant sur ses lèvres le goût des plus vives voluptés qi 
eût encore égrappées. 11 se trouva sur le boulevard Moi 
martre au petit jour, regarda stupidement l'équipage 
s'enfuyail. tira deux cigares de sa poche, en alluma un 
la lanterne d'une bonne femme qui vendait de l'eaii-di 
vie et du café aux ouvriers, aux gamins, aux maralchei 
à toute cette population parisienne qui commence sa 
avant le jour; puis il s'en alla, fumant son cigare, et mi 
laot ses mains dan» les poches de son pantalon avec un< 
insouciance vraiment déshonorante. 

— La bonne chose qu'un cigarel Voilà ce dont un 
bomme ne se lassera jamais, se dit-il. 

Cette Fille aux yeux d'or dont raffolait à cette 
toute la jeunesse élégante da Paris, il y songeait à peinel 
, L'idée de la mort exprimée à travers les plaisirs, et dont' 
" la peur avait à plusieurs reprises rembruni le front de 
cette belle créature, qui tenait aux houris de l'Asie par 
sa mère, à l'Europe par son éducation, aux tropiques par 
sa naissance, lui semblait éire nne de ces tromperies par 
lesquelles toutes les femmes essayent de se rendre in- 
téressantes. 

— Elle est de la Havane, du pays le plus espagnol qu'il 
, j' ait dans le nouveau mondei elle a donc mieux aimé 
j'otier la terreur que de nie jeler au oei 4e \a. îow'^kmvr.^. 






HISTOIRE DES TREIZE, 
^e la difficulté, de la coquetterie, ou !e devoir, comme foi 
les Parisiennes, Par ses yeux d'or! j'ai bien envie di 
dormir. 

1! vit UQ cabriolet de place gui stationnait au coin dû 
Frascati, en attendant quelque joueur, il le réveilla, se fit 
conduire chez lui, se coucha et s'endormit du sommeil 
des mauvais sujets, lequel, par une bizarrerie dont aucun 
chansonnier n'a encore tiré parti, se trouve être aussi pro- 
fond que celui de l'innocence. Peut-être est-ce un effet 
de cet axiome proverbial : Les extrêmes se touchenl. 

Vers midi, de Marsay se détira les bras en se réveillant, 
et sentit les atteintes d'une de ces faims canines que tous 
les vieux soldats peuvent se souvenir d'avoir éprouvée ai 
lendemain de la victoire. Aussi vit-il devant lui Paul d( 
Manerville avec plaisir, car rien n'est alors plus agréable' 
que de manger en compagnie. 

— Eh bien, lui dit son ami, nous imaginions tous que 
tu t'étais enfermé depuis dix jours avec la Fille aux yeui 
d'or. 

— La Fille aux yeux li'ori je n'y pense plus. Ma fuî, 
j'ai bien d'autres chats à fouetter I 

— Ah ! tu fais le discret. 

— Pourquoi pas? dit en riant de Marsay. Mon cher, la 
discrétion est le plus habile des calculs. Écoule... Mais 
non, je ne te dirai pas un mot. Tu ne m'apprends jamais 
rien, je ne suis pas disposé h donner en pure perte les 
trésors de ma politique. La vie est un fleuve qui sert à 
faire du commerce. Par tout ce qu'il y a de plus sacré 

a terre, par les cigares] je ne suis cas u.^\Kftt 
soBomie sociale mise kla.çonée ie^ ti\ît«.. '^*^\*^'^''* 



de^ 



'É 



.130 SCÈNES DE LA \IE PARISIENNE. 

Il est moins coûleiix de te donner une omelette au thoi 
que de te prodiguer ma cervelle. 

— Tu comptes avec tes amis? 

— Mon cher, dit Henri, qui se refusait rarement uM 
ironie, comme il pourrait l'arriver cependant, tout comlf 
à un autre, d'avoir besoin de discrétion, et que je t'ainj 
beaucoup... Oui, je t'aîmel Ma parole d'honneur, 
ef fallait qu'un billet de mille francs pour t'empêcher i 
te brûler la cervelle, tu le trouverais ici , car nous n'a 
vons encore rien hypothéqué là-bas, hein, Paul? Si tul 
battais demain, je mesurerais ta distance et chargera 
les pistolets, aiio que tu fusses tué dans les règles. Enfîi 
si une personne autre que mol s'avisait de dire du mal i 
toi en ton absence, il faudrait se mesurer avec le ru^ 
gentilhomme qui se trouve dans ma peau, voilà ce t 
j'appelle une amitié à toute épreuve. Eh bien, quai 
auras besoin de discrétion, mon petit, apprends qu'il 
existe deux espèces de discrétions: discréiion active et 
discrétion négative. La discrétion négative est celle des 
sots qui emploient le silence, la négation, l'air refrogné, 
la dixrétion des portes fermées, véritable impuissancel 
La discrétion active procède par affirmation. Si ce soir, au I 
cercle, je disais : h Foi d'bonnête homme, la Fille s 
yeux d'or ne valait pas ce qu'elle m'a coûtél » tout | 
monde, quand je serais parti, s'écrierait : « Avez-vo 
entendu ce fat de de Marsay, qui voudrait nous faire i 
croire qu'il a déjà eu la Fille am yeux d'or? Il voudrai! 
ainsi se débarrasser de ses rivaux, il n'est pas mala-.! 

droit { » Mais celle ruse est vulgaire et dangereuse. Quel-' 
que grosse gne soit la solûse qv\\ tiow?. (ai\\wjçfe, "î*. ^» 



niSTOIRE DES TREIZE. 

acontre toujours des niais qui peuveat y croire. 

iieilleure des discrétions est celle dont usent les femmes 

roites quand elles veulent donner le change à leurs 

a consiste à compromettre une femme à li 

telle nous ne tenons pas, ou que nous u'aimotis pa 

s n'avons pas, pour conserver rhoiineur de 

! Dous aimons assez bout la respecter. C'est ce qi 

ippelle la femvie-écran... khi voici Laurent. — Q\x6: 

s apportes-tu 7 

I — Des luiîtres d'Osteode, monsieur le comte. 

l — Tu sauras quelque jour, Paul, combien il est am&- 

nt de se jouer du monde en lui dérobant le secret 

^003 afTiictions. J'éprouve un imtnense plaisir d'éubap- 

r à la stupide juridictiou de la masse, qui ne sait jamais 

Ice qu'elle veut ni ce qu'on lui fait vouloir, qui prend 

I moyen pour le résultat, qui tour à tour adore et maudit, 

! et détruit! Qnel bonlieur de lui imposer des émo- 

et de n'en pas recevoir, de la dompter, de ne 

s lui obéir 1 Si l'on peut être ûer de quelque cbose, 

nt-ce pas d'un pouvoir acquis par soi-même, dont nous 

mes à la fois la cause, l'effet, le principe et le résui- 

I Eh bien, aucun bomme ne sait qui j'aime, ni ce que 

fc'Veux. Peut-être saura-t-on qui j*al aimé, ce que j'aurai 

me 00 sait les drames accomplis; mais laisser 

r dans mon jeu?... faiblasse, duperie! Je ne connais 

1 de plus méprisable que la force jouée par l'adresse. 

Im'initie tout en riant au uaétier d'ambassadeur, si tou- 

toîs la diplomatie est aussi difficile que l'est la viu7 J'eu 

As-tu de l'ambilionî veux-tu devenir tifielciuft 



1 



SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

— Mais, Henri, lu le moques de moi, 
D'étais pas assez médiocre pour arriver à tout. 

— Bien, Paull Si lu coolinues à te moquer de 
inâme, lu pourras bienlôt te moquer de tout le mom 

En déjeunant, de Marsay commença, quand il en fut 
fumer ses cigares, à voir les évéuemenls de sa uuit soi 
UQ singulier jour. Comme beaucoup de grands 
sa perspicacité notait pas spontanée, il n'entrait 
à coup au fond des choses. Comme chez toutes les iiatui 
douées de la faculté de vivre beaucoup dans lepréseï 
d'en exprimer, pour ainsi dire, le jus et de le dévorer, i 
seconde vue avait besoin d'une espèce de sommeil pi 
s'identifier aux causes. Le cardinal de Richelieu était. 
ce qui n'excluait pas en lui le don de prévoyance m 
saire à la conception des grandes choses. De Marsay 
trouvait dans toutes ces conditions, mais il n'usa d'abord 
de ses armes qu'au profit de ses plaisirs, et ne devint 
l'un des hommes politiques les plus profonds du temps 
actuel que quand il se fut saturé des plaisirs auxquels 
peuse tout d'abord un jeune homme, lorsqu'il a de l'or et 
le pouvoir. L'homme se bronze ainsi : il use la femme, 
pour que la femme ne puisse pas l'user. En ce moment 
donc, de Marsay s'aperçut qu'il avait été joué par la Pille 
aux yeux d'or, en voyant dans son ensemble cette nuit 
dont les plaisirs n'avaient que graduellement ruisselé pour 
unir par s'épancher à torrents. Il put alors lire dans cette 
page si brillante d'eftel, en deviner le sens caché. L'in- 
nocence purement physique de Paquita, i'élonnement de 
sa joie, quelques mots, d'abord obscurs et maintenant 
clairs, échappés au milieu deVaioie, \,o\iV W\ ■çtçi\sM i;^ 



a nt M 



HISTOIRE DES TREIZE. 



ait posé pour une autre personne. Comme aucune des 
çruplions sociales ne lui était inconnue, qu'il professait 
i> sujet de tous les caprices vine parfaits indiiTéreuce, 
s croyait jusiifiés par cela même qu'ils se pouvaient 
fsfaire, il ne s'effaroucha pas du vice, il le connaissait; 
me on connaît un ami, mai.s il fut blessé de lui avoir 
l de pâture. Si ces présomptions étaient justes 
ptit été outragé dans le vif de son ôtre. Ce seul aoupçoi 
Doit en fureur, il laissa éclater le rugissement du ligi 
izelle se serait moquée, le cri d'un tigre qi 
[naît (I la force de la bète riulelligence du démon. 

- Eh bien, qu'as-tu donc? lui dit Paul. 
-Rienl 

- Je ne voudrais pas , si l'on te demandait si tu 
Uque chose contre moi, que tu répondisses un fî/eii. 

kblable : il faudrait sans doute nous battre le lei 



1 



- Je ne me bats plus, dit de Marsay. 
-Ceci me semble encore plus tragique. Tu assassines! 

^ Tu travestis les mois. J'exécute. 

- Mon cher ami, dit Paul, tes plaisanteries sont bieol 
)ir, ce matin, 

-Que veux-tu 1 la volupté mène à la férocité. Pour-J 
^t je n'en ?ais rien, et je ne suis pas assez curieux,! 
f en chercber la cause. — Ces cigares sont excellents, i 
I du tbé à ton ami. — Sais-tu, Paul, que je mené 
fevie de bruteî 11 serait bien temps de se choisir une 
toôe, d'employer ses forces à quelque chose qui vaLlC. 
ine de vivre. La vie est une sva^ûWat^ c 



iSi SCÈNES DE LA VIE PARIS1BI4NE. 

suis effrayé, je ris di3 riocoosèquence de notre or^ 
social. Le gouvoroemeol fait trancher la tête à de paui^ 
diables qui ont tué un homme, et il patente des < 
tures qui expédient, médicalement parlant, une âouzaj 
déjeunes gens par hiver. La morale est sans force ctM 
une douzaine de vices qui déiruisent la société, 
rien ne peut punir. — Encore une lassel — Ma pard 
/d'honneur! l'homme est an bouffon qui danse sur ( 
Iprécipice. On nous parle de l'immoralilé des Liaisq 
dangereuses, et de je ne sais quel autre livre qui a j 
nom de femme de chambre; mais il exisie un livre t 
fible, sale, époiivaniable, corrupteur, toujours ouvd 
qu'on ne fermera jamais, le grand livre du monde, ; 
. compter un autre livre mille fois plus dangereux, qui i 
compose de tout ce qui se dit à l'oreille, entre homm 
ou BOUS l'éventail entre femmes, le soir, au bal. 

— Henri, certes il se passe en toi quelque chose d'à 
iraordinaire, et cela se voit malgré la discrétion actiq 

— Oui! tiens, il faut que je dévore le temps jusqu'il 
ce soir. Allons au jeu... Pent-Ôtre aurai-je le bonheur c 
perdre. 

Do Marsay se leva, prit une poignée de billets d^ 
banque, les roula dans sa boite à cigares, s'habiUa c 
profila de la voiture de Paul pour aller au Salno ( 
étrangers, où, jusqu'au diner, il consuma le temps d 
ces émouvantes alternatives de perte et de gain, qui s 
la dernière ressource des organisations fortes, qGand e 
sont contraintes de s'exercer dans le vide. Le soir, il ii 
aa rendez-vous, et se laissa complaisamment bander I 
\^vtx. Pais, avec celte terme vo\on\fe (çi« \e% Utsvumes vrai 



HISTOIRE DES THEIZB. 
ment Forts oat seuls la faculté de coacealrer, il porla si 
atteiUtoi] et appliqua son intelligence à deviner par quell 
rues passait la voiture. 11 «ut une sorte de cârlitui 
d'être mené rue SaîuL-Lazare, et d'être arrêté à la peti 
porte du jardin de l'hôtel San-Béal. Quand il passa, comme 
la première fois, cette porte, et qu'il fut mis sur un bran- 
card porté sans doute par le mulâtre et par le cocher, 
comprit, en entendant crier le sable sous leurs piei 
pourquoi l'on prenait de si minutieuses précautions. 
aurait pu, s'il avait été libre, ou s'il avait marché, cueilli 
une branche d" arbuste, regarder la nature du sable qui 
se serait attaché à ses bottes ; taudis que, transporté, pour 
aio^ dfre, aériennepaeiit dans ua hôtel inaccessible, 
bonne fortune devait être ce qu'elle avait été jusqu'aloi 
un rêve. Mais, pour le désespoir de l'homme, il ne pe. 
rien faire que d'imparfait, soit en bieo, soit en mal. Toul 
ses œuvres intellectuelles ou physiques sont signées ] 
une marque de destruction. Il avait plu légùremenl, 
terre était humide. Pendant ta nuit, certaines odeurs végé- 
tales sont beaucoup plus fortes quo pendant le jour, Henri 
sentit donc les parfums du réséda le loog de l'allée par^J 
laquelle il était convoyé. Cette indication devait l'édairtÉ^H 
dans les recherches qu'il se promettait de faire pour ra^H 
connaître l'hôtel où se ti'oavail le boudoir de Puquita. ^H 
étudia de même les détours que ses porteurs firent das^^J 
la maison, et crut pouvoir se les rappeler, 11 se vit. comm^^f 
la veille, sur l'ottomane, devant Paquita qui lui défaisait™ 
son bandeau ; mais il la vît pâle et changés. Elle avait 
^^^ileuré. Agenouillée comme un ange en prière, mais cam.vae. .,, 



43t) SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

fille ne ressemblait plus à la curieuse, à l'impatiente, à li 

bondissante créature qui avait pris de Marsay sur ses 
ailes pour le transporter dans le septième ciel de ramoor.j 
Il y avait quelque chose de si vrai dans ce désespoir Vi 
par le plaisir, que le terrible de Marsay sentit en luj 
môme une adoairation pour ce nouveau chef-d'œuvre c 
la nature, et oublia momentacément l'intérêt principal à 
ce rendez- vous. 

— Qu'as-tu donc, ma Paquitaî 

— Mon ami, dit-elle, emmÈne-moi celte nuit mêmfl| 
lette-moi quelque part oii l'on ne puisse pas dire en 
voyant : « Voici Paquita »; où personne ne réponde : 
y a ici une fille au regard doré, qui a de longs cheveux. 4 
Là, je te donnerai des plaisirs tant que lu voudras e 
recevoir de moi. Puis, quand tu ne m'aimeras plus, lu mM 
laisseras, je ne me plaindrai pas, je ne dirai rien; et moia 
abandon ne devra te causer aucun remords, car un jouï 
passé près de loi, un seul jour, pendant lequel je t'auraa 
regardé, m'aura valu toute une vie. Mais, si je reste ici 
je suis perdue. 

I — Je ne puis pas quillor Paris, ma petite, répondit 
■ Henri. Je ne m'appartiens pas, je suis lié par un serment 
I au sort de plusieurs personnes qui sont à moi comme je ^ 

suis à elles. Mais je puis te faire dans Paris un asile oi^ 

nul pouvoir humain n'arrivera. 

— Non, dit-elle, tu oublies le pouvoir Féminin. 
Jamais phrase prononcée par une vois humaine ii'e 

prima plus complètement la terreur. 

— Qui pourrait donc arriver à loi, si je me mets entp 
nr et Je monde? 



HISTOIRE DES TREIZE. 



- Le poison I dit-olle. Dëjà dofia Concfia te soup- 
. Et, reprit-elle en laissant couler des larmes qui 

JHèrent le long de ses joues, il est bien facile de voir 
9 je ne suis plus la même. Eh bien, si tu m'abandonnes 
ï fureur du monstre qui me dévorera, que ta sainte 
UQté soit faite! Mais viens, fais qu'il y ait toutes les 
vie dans notre amour. D'ailleurs, je sup- 
irai, je pleurerai, je crierai, je me défeûdrai, je mi 
fcverai peut-être. 
-Qui donc imploreraa-tu? dit-il. 
-Sileiicel lit Paquita. Si j'obtiens ma grâce, ce sen 
fct-être à cause de ma discrétion. 

- Donne-moi ma robe, dit insidieusement Henri, 
-Non, non I répondit-elle vivement; reste ce que U 

de ces anges qu'oQ m'avait appris à haïr, et dai 
s je ne voyais qne des monstres, tandis que v 
9 ce qu'il y a de plus beau sous le ciel, dit-elle 
assant les cheveux de Henri. Tu ignores ù quel point je' 
iidiote. Je n'ai rien appris. Depuis l'âge de douze ans, 
mis enfermée sans avoir vu personne. Je ne sais ni lire 
Scrire, je ne parle que l'anglais et l'espagno!. 

- Comment se fait-il donc que tu reçoives des lettres| 
^tondres? 

-Mes lettres?... tiens, les voicil dit-elle eu alhnl 
Sûdre quelques papiers dans un long vase du Japon. 
E31e lendit à de Marsay des lettres où !e jeune hommi 
l'avec surprise des figures bizarres semblables à celle! 
i- rébus, tracées avec du saug, et qui exprimaient di 
ses pleines de passion, 
fjlfiijs, s'écria-t-il en aàtnitatil. te'i "à^fef ^'i^''*-* 






438 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE, 

par une habile jalousie, tu es sous la puissance d'un in- 
fernal génie? 

— Infernal, répéta-t-elle. 

— Mais comment donc as-tu pu sortir?... 

— Ahl dit-elle, de là vient ma perle. J'ai mis dofl 
Concha enlre la peur d'urne niort immédiate et une coIèT 
è venir. J'avais une curiosité de démon, je voulais romd 
ce cercle d'airain que l'on avait décrit entre la créatitl 
et moi, je voulais voir ce que c'était que des jeunes gens 
car je ne connais d'homme que le marquis et Crjslemid 

I Nfttre cocher et le valet qui nous accompagne sont < 
I vieillards... 

I — Mais tu n'étais pas toujours enfermée? Ta san;l 
voulait... 

— Ahl reprit-elle, nous nous promenions, mais pet 
dant la nuit et dans la campagne, au bord de I 
loin du monde. 

— N'es-tu pas Tière d'être aimée ainsi T 

— Non , dit-elle, plus ! Quoique Sien remplie, cette v 
cachée n'est que ténèbres en comparaison de la lumière.^ 

— Ou' appel les- tu la lumière? 

— Toi. mon bel Adolphe I toi, pour qui je donnerais 
ma vie. Toutes les chose-s de passion que l'on m'a dites et 
que j'inspirais, je les ressens pour toil Pendant certains 
momenis, je ne comprenais rien à l'exisience; mais, main- 
tenant, je sais comment nous aimons, et jusqu'à présent 
j'étais aimée seulement; mui, je n'aimais pas. Je qnjlie- 
rais tout poor toi, emmène-moi. Si tii le veux, prends- 

mo/ comme un jouet, mais laiaae-moi près de toi jusqu'4 
ce que lu me biises. 



HISTOIRE DES TREIZE. 



P— Tu D'aaras pas de regreisî 

un seul! ditr^lle en laissant lire dans ses yen] 
mt la teinte d'or resta pure et claire. 

- Suis-je le piéfiSré? se dit en lui-même Henri, qui," 
'i entrevoyait la vérité, se ti'ouvaif alors disposé à par- 
mer l'offense en faveur d'un amour si naïf. — Je verrai 



1 



[Si Paquita ne lui devait aucun compte du passé, \9 

idre souvenir devenait nn crime à ses yeux. Il «utVi 
jbnc la triste force d'avoir une pensée à lui, de juger sa ! 
Bttresse, de l'étudier tout en s' abandonnant aux plaisirs 
S plus entraînants qae jamais péri descendue des cieux 
it trouvés pour son bien-aimé. Paquita semblait avoir été 
! pour ratnour, avec un soin spécial de la nature. 
tane nuit à l'autre, son génie de femirie avait fait les plas 
pides progrès. Quelles que fussent la puissance de ce, 
e homme cl son insouciance en fait de plaisirs, malgré' 
i satiété de la veille, il trouva dans la Fille aux yeux 
Bor ce sérail que sait créer la femme aimante et à la- 
elle un homme ne renonce jamais. Paquita répondait à 
passion que sentent tous les hommes vraiment 
inds pour l'iofini, passion mystérieuse si dramatique- 
!ni exprimée dans Fausl, si poétiquement traduite dans 
mfred, et qui poussait don Juan à fouiller le cœur des 
en espérant y Irouver cette pensée sans borneai 
)fla recherche de laquelle se mettent tant de chasseur 
! spectres, que les savants croient entrevoir dans 
snce, et que les mystiques trouvent en Lieu seul. L 
rance d'avoir enfin l'être idéal a\eK,V(^<\V!.it\Sa.\'i'^-'*.' 
't être constante sans faUgae ï^nW. àa'Vi.'ùS's^i i ^"^ 



I 



i 



«0 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE, 

la premiàie fois depuis longtemps, oavrilsoo cœur. ; 
nerfs se détendirent, sa froideur se fondit dans Tatmo*] 
sphère de cette âme biùlanle, ses doctrines ti^anchante 
, s'envolèrent, et le bonheur lui colora son existence, com 
l'était ce boudoir blanc et rose. En sentant l'aiguilli 
d'une volupté supérieure, il fut entraîné par delà I 
limites dans lesquelles il avait jusqu'alors enfermé j 
passion. 11 ne voulut pas être dépassé par celte fille, qu'u 
I amour en quelque sorte artificiel avait formée par avaoce.l 
aux besoins de son âme, et alors il trouva, dans cette va- J 
nité qui pousse l'homme à rester en tout vainqueur, i 
forces pour dompter cette fille; mais aussi, jelé par d 
celte ligne où l'âme est maîtresse d'elle-même, 
perdit dans ces limbes délicieux que le vulgaire nomid 
si niaisement les espaces imaginaires. Il fut tendre, b^ 
et communicatif. 11 rendit Paquita presque folle. 

— Pourquoi n'irions-nous pas à Sorrente, à Nice,' 
Chiavari, passer toute notre vie ainsi? Veux-lu? disaii-flU 
Paquita d'une voix péoélrante. 

— As-tu donc jamais besoin de me dire ; ii Veux-tu ï a 
s'écria-t-elle. Ai-jeune volonté? Je ne suis quelque chose 
hors de toi qu'afln d'être uq plaisir pour toi. Si tu veux 
choisir une retraite digne de nous, l'Asie est le seul pays 
où l'amour puisse déployer ses ailes... 

— Tu as raison, reprit Henri. Allons aux Indes, là où 
le printemps est éternel, où la terre n'a jamais que 
(les fleurs, où l'hommi; peut déployer l'appareil des sou- 
verains sans qu'on en glose, comme d.-ins Ip.s soif; p^y*^ "" 

, J'un veut réaliser la plate chimère de l'égalit é. Allons dans 
Ja contrée où l'on vit au milieu ÏQQVft'içVfe^ie.^'i'^^'^,'^ 



HlSTOJnE DES TRIÎIZE. 



1 

ne, ou 
antent 
mer... 
ais HjJ 
leoogfl 



3 soleil illumine toujours un palais qui reste blanc, où 
Vousème des parfums daos l'air, où les oiseaux chantent 
ïamour ei. où l'on meurt quand on ne peut plus aimer... 
-Et où l'on meurt ensemble I dit Paquita. Mais I 

lartons pas demain, partons à l'instant,... emmeoc 
JCristemio. 

- Ma foi, le plaisir est le plus beau dénoûment de la 
, Allons en Asie; mais, pour partir, enfant, il faut 

jeaucoup d'or I et, pour avoir de l'or, il faut arranger sej 
paires. 

île ne comprenait rien à ces idées. 

-De l'or, il y en a ici liaut comme ça, dit-elle d 
levant la main. 

- Il n'est pas à moi. 

- Ou'est-ce que cela faîtî reprit-elle; si nous en a 
(besoin, prenons-le. 

T II ne l'appartient pas. 

— Appartenir! répéta-t-elle. Ne m'as -tu pas priai 
iPuand nous l'aurons pris, il nous appartiendra. 

11 se mit à rire. 

— Pauvre iimocentel tu ne sais rien des choses da < 
ide. 

- Non. mais voilà ce que je sais, s"écria-t-elle en atjî 
[|aiit Henri sur elle. 

Au moment même où de Marsay oubliait tout, etcDË 
Bevail le désir de s'approprier à jamais celte créature 
1 reçut au milieu de sa joie un coup de poignard qui 
kraversa de part en part sou cœur, mortifié pour la pre- . 
BJÈre fois. Paquita, qui \'a\^l etA.CTfeNvgsM'ft 

r comme pour le coiHeTQçVftt.^^^î^'iS-^'^'*^"- 



(18 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. 

— Ohî Margarital 

— Mai'garlla ! cria le jeune homme en rugissant! ] 
sais maintenant tout ce dont je voulais encore douter. 

Il sauta sur le meuble où était renfermé le longpofl 
gnard. Heureusement pour Paquîta et pour lui, l'armoiiï 
était fermée. Sa rage s'accrul de cet obstacle; mais il n 
couvra sa tranquillité, alla prendre sa cravate et s'avançàl 
vers elle d'un air si ftirocement significatif, que, sans con-J 
naîlre de quel crime elle était coupable, Paquita compri 
néanmoins qu'il s'agissait pour elie de mourir. Alors, < 
s'élan»^ d'un seul bood au bout de la chambre pour évitd 
le nœud fatal que de Marsay voulait lui passer autour dlT 
cou. Il y eut un combat. De part et d'tiutre, la souplesse, 
l'agilité, la vigueur, furent égales. Pour finir la lutte, 
faquîta jeta dans ]es jambes de soû amant un coussin 
qui le lit tomber, et profita du répit que lui laissa cet 
avantage pour pousser la délente du ressort auquel repon- 
dait un aveitissement. Le mulâtre arriva brusquement. 
En un clin d'ϔl, Crisiemio sauta sur de Marsay, le ter- 
rassa, lui mit le pied sur la poitrine, le talon lonrné vers 
la gfiige. De Marsay compiit que, s'il se dSialtait, il était 
à rinsiaut écrasé sur un seul signe de P^quiia. 

— Pourquoi voulais-to me luer, mon amourî lui dit- 
elle. 

De Marsay ne répondit pas. 

— En quoi t'ai-je dépluT lui dît-elle. Parle, expliquons- 



lienri garai Tatlitude -flegmatique ■ée l%omme fort qui 
se sent vaincs : conteoance îro\àe. aftwisàças»., Vi^it ml- 
gia/se, qui aoaonçait la consûence le ^i &çwSfev« 






M 



nisToinii: des treize. 

iiatioj raomeiîtantîe. D'ailleurs, il avait déjà pet 

talgréreoiporlemeni de sa colère, qu'il étail peu prudj 

se conimeltre avec la justice en tuant cette filw 

'improviste et sans en avoir prépara le meurtre de a 

'flière à s'assurer rimpuDÎté. 

— Mon bien-aimé, reprît Paquita, parle-moi; ne me 
laisse pas sans un adieu d'amour 1 Je ns voudrais pas 

ijgarder dans mon cœur l'en'roi que lu viens d'y mettre... 
l*arleras-tu ï dit-elle en frappant du pied avec colère. 

De Marsay lui jeta pour réponse un regard qui signifiait 
si bien : Tii mourras! que Puquita se précipita sur lui. 

— Eh bien, veux-tu me tuerî Si ma mort peut le faire 
^aisir, tue-moi I 

Elle fit un signe à Cristemio, qui leva son pied i 
dessus ie jeuoe bomme et s'ea alla sans laisser voir si 
sa figure qu'il portât un jugement boa ou mauvais sid 
Paquita. 

— Voilà un homme! dit de Marsay en montrant l6^ 
mulâtre par un geste sombre. Il n'y a de dévouement que 
le dévouement qui obéit à ramilié sans la juger. Tu as l-d 
cet homme un véritable ami. 

— Je te le donnerai, si lu veux, répondit-elle; il te 
servira avt^c le même dévouement qu'il a pour moi, si 
je le lui recommande. 

Elle attendit un mot de réponse, et reprit avec t 
accent plein de tendresse : 

— Adolphe, dis-moi donc «ne bonne parole!... Voi 
bientôt le jour. 

Henri ne répondit pas. Ce jenne tiatam&wi'^v.'sùs 
mlité, car on regarde comme ^^ïve. ç,twïi4!i «iwaat N 



U\ SCENES DE LA VIE I^AISISIENNE. 

qui ressemble à de la force, et souvent les hommes di 
vinisent des extravagances. Henri ne savait pas pardon 
Dcr. Le savoir revenir, qui certes est une des grâces di 
l'nm^, élait un non-sens pour lui. La férocité des homma 
du ISurd, dont le sang angluis est assez fortement teîi^ 
lui avait été transmise par son père. Il était iuébranlablf 
dans ses bons comme dans ses mauvais sentiments. L'e» 
clamation de Paquita fut d'autant plus horrible pour lui, 
qu'il avait élé détrôné du plus doux triomplio qui eùl 
jamais agrandi sa vanité d'homme. L'espérance, i'amoui 
el tous les sentiments s'étaient exaltés chez lui, tout avatf 
flambé dans son cœur et daus son intelligence-, puis cet 
îlambeauii, allumés pour éclairer sa vie, avaient étésoufOéS 
par un vent froid. Paquita, stupéfaite, n'eut dans SI 
douleur que la force de donner le signal du départ. 

— Ceci est inutile, dit-elle en jetant le bandeau. S'il na 
in'aime plus, s'il me hait, tout est fini. 

Elle attendit un regard, ne l'obtint pas, et tomba i 
demi morte. Le mulâtre jeta sur Henri un coup d'( 
épou van table m eut siguilicalif, qu'il ût trembler pour 1& 
première fois de sa vie ce jeune homme, à qui personna 
ne refusait le don d'une rare intrépidité, h Si tu ne l'aimf 
pas bien, si tu lui fais la moindre peme, je te tuerai! 
tel était le sens de ce l'apide regard. De Marsay fut con- 
duit avec des soins presque serviles la long d'un corridor 
éclairé par des jours de souffrance, et au bout duquel 
il soriil, par une porte secrète, dans un escalier dérobéi 
qui conduisait au jardin de Tiiûtel San-Réal. Le mulâti 
/'^ Ût marcher précautionneusement le long d'une allée di 
tilleuls qui abouiissait à une pelileçoïlfe 4(itiïiMv\, sas -m 



lor 

lel J 
béH 

1 



HISTOIRE DES TREIZE. 



6 déserte à cette époque. DeMarsay remarqua bien tout, 

^voiture l'attendait; cette fuis, le mulâtre ne l'accom- 

pa point; et, au moment oîi Henri mit la tête à la 

Kière pour revoir les jardins et l'hôtel, il rencontra li 

E biaacs de Gristemio, avec lequel il échangea ui 

. De part et d'autre, ce fut une provocation, un 

1 d'une guerre de sauvages, d'un duel où ces- 
iDt les lois ordinaires, oii la trahison, ou la perâdie 
t un moyen admis. Crîstemio savait que Henri avait, 
é la mort de Paquita. Henri savait que Gristemio voa> 
t le tuer avant qu'il tuât Paquita. Tous deux s'entei 
fent à i»erveille. 

- L'aventure se complique d'une façon assez întére! 
e dh Henri. 

- OÙ monsieur va-t-il? lui demanda le coclier. 
(De Marsay se fit conduire chez Paul de Manerville. 

npeûdant plus d'une semaiae, Henri fut absent de ch( 
, sans que personne put savoir ni ce qu'il fit pendant 
Btsmps, ni dans quel endroit il demeura. Cette retraii 
de la fureur du mulâtre, et causa la perte de li 
bvre créature qui avait mis toute son espérance dans 
pii qu'elle aimait comme jamais aucune créature n'aima 
i cette terre. Le dernier jour de cette semaine, vers 
Be heures du soir, Henri vint en voiture à la petite porte 
pjrdin de l'hôtel San-Réal. Quatre hommes l'accompa- 
Isent. Le cocher était évidemment un de ses amis, car 
1 leva droit sur son siège, en homme qui voulait, 
|ime une sentinelle attentive, écouter le moindre bruit. 

trois autres se tint en detvOTî, 4e.\si'>if 
B; /e second resta deboiaûauî.\e. Xativù. 



1 






416 SCtNES DE LA VIE PAttlStENNE. ■ 

mur; le dernier, qui tenait à la main un trousseau de 
clofs, accompagna de Marsay. 

— Henri, Iqî dit son compagnon, nous sommes trahis. 

— Par qui, mon bon Ferragus? 

— Ils ne donnent pas tous, répondit le chef des dévo- 
nts; il faut absolument que quelqu'un de la maison n'ait i 
bu ni mangé... Tiens, vois celte lumière. 

— Nous avons le plan de la maison, d'où vient-elleT 

— Je u"ai pas besoin du plan pour le savoir, répc 
Ferragus; elle vient de la cliambre de la marquise, 

— Ah ! cria de Marsay. Elle sera sans doute arrivéd 

(Londres aujourd'hui. Cette femme m'aura piis jo! 
iaa vengeancel Mais, si elle m'a devancé, moD bco C 
^en, nous la livrerons à la justice. 
— Écoute donc!... l'affaire est faite, dît Ferragfl 
Henri. 
Les deux amis prôlfereot l'oreille et entendirent dèSk; 
affaiblis qui eussent attendri des tigres. 

— Ta marquise n'a pas pensé que les sons sortira 
I par le tuyan de la cheminée, dit le chef des dévora 

avec le rire d'un critique enchanté de découvrir une faad 
dans une belle œuvre. 

— Nous seuls, nous savons tout prévoir, dit Hem 
Atlends-moi- Je veux alîer voir comment cela se passe ïkM 
haut, afin d'apprendre ia manière dont se traitent leurs* 
querelles de méuage... Parle nom de Dieu, je crois qu'elli 

la fait cuire à petit feu. 

De Marsay grimpa lestement l'wcalier qu'il connata 
et reconnut ie chemin du \)Oiiào\T . Q\iM\A il en ouvriri| 
porte, il eut le frissontiemenV mNQVQtvVàvt^ ^^* «^sèT 



HISTOIRE DES TREIZE. 

l'homme le plus délerminé la vue du sang répandu, 
spectacle qui s'offrît à ses regards eut, d'ailleurs, pour li 
plus d'une cause d'élounement. La marquise était femme 
elle avait calculé sa vengeaQce avec cette perfection de 
perfidie qui distingue les animaux faibles. Elle avait dis- 
simulé sa colère pour s'assurer du crime avant de 
punir, 

— Trop tard, mon bien-aimël dit Paquita mouranti 
dont les yeux pâles se tournèrent vers de Marsay. 

La Fille aux yeux d'or expirait noyée daos le sang. Toi 
les flambeaux allumés, un parfum délicat qui se fais; 
aentir, certain désordre où l'œil d'un homme à bonnes 
fortunes devait reconnaître des folies communes à toutes 
les liassions annoni^ient que la marquise avait savam- 
ment qneslionné la coupable. Cet appartemeoi blanc, où 
le sang paraissait si bien, trahissait un long combat. Les' 
mains de Paquita étaient empreintes sur les coussins. Pai^ 
tout elle s'était accrochée à ia vie, partout elle s'était dé- 
fendue, et partout elle avait été frappée. Des lambeaux 
entiers de !a tenture cannelée étaient arrachés par ses-. 
mains ensanglantées, qui sans doute avaient lutté iong^j 
temps. Paquita devait avoir essayé d'escalader le plafond :. 
ses pieds nus étaient marqués le long du dossier da divan, 
sur lequel elle avait sans doute couru. Son corps, déchi»*] 
qaelé à coups de poignard par son bourreau, disait avec' 
quel acharnement elle avait disputé une vie que Henri 
lui rendait si chère. Elle gisait à terre, et avait, en mou- 
rant, mordu les muscles du cou-de^ied de madame d& 
San-Réal, gui gardait à la laaÀQ sou v^\'î,wk4- \-se.>-w^fo *5 
mmg. La marquise avait les c\\eNeiw. ■a^ï^<^*»>^^^ 



l 

da 
lis- 

j 

;a!(H| 

I 



Es SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE, 

uverte de morsures, dont plusieurs e 
be dûcliirée la laissait voir à demi nue, les seins é, 
^és. Elle était sublime ainsi. Sa tête, avide et furïeu^ 
respirait l'odeur du sang. Sa bouche, haletante, 
entr'ouverte, et ses narines ne suffisaient pas à se 
rations. Certains animaux, mis en fureur, fondent 1 
leur ennemi, le mettent à mort, et, tranquilles dans Ifl 
victoire, semblent avoir tout oublié. 11 en est d'auQ 
qui tournent auiour de leur victime, qui la gardenlj 
craignant qu'on au la leur vienne enlever, et qui, sa 
blables à l'Achille d'Homère, font neuf fois le tourl 
Troie en traînant leur ennemi par les pieds. Ainsi étais 
marquise. Elle ne vit pas Henri. D'abord, elle se sdM 
trop bien seule pour craindre des témoins; puis elle é 
trop enivrée de sang cliaud, trop aniniée par la lutte, I 
exaltée pour apercevoir Paris entier, si Paris avait loti 
un cirque auiour d'elle. Elle n'aurait pas senti la fouJ 
Elle n'avait même pas entendu le dernier soupir de j 
quita, et croyait qu'elle pouvait encore être écoutée paf 
morte. 

— Meurs sans confession! lui disait-elle; va en enfl 
monstre d'ingratitude; ne sois plus à personne qu'au J 
mon. Pour le sang que tu lui as donné, tu me dois totf 
lienl Meurs, meurs, souffre mille morts! J'ai été ] 
bonne, ie n'ai mis qu'un moment à te tuer, j'aurais vd 

^^ le faire iprouver toutes les douleurs que (u me lèj 

^^L Jfi vivrai, moil je vivrai malheureuse, je suis réduilfi k'A 

^^^^Jus aimer que Dieu ! 

^^E Elle la contempla. 

^H^<~ Elle est morte 1 se dit-eWe a^iTfe \iï\e Ç'i'i^ ^w^-iàs 



) 

^^ HISTOIRE DES TREIZE. 451 

k' ': — Adieu, dit-elle; rien ne console d'avoir perdu ce qui 
' nous a paru être l'infini. 

* Huit jours après, Paul de Manerville rencontra de Mar- 
say aux Tuileries, sur la terrasse des Feuillants. 

— Eh bien, qu'est donc devenue notre belle Fille aux 
yeux d'or, grand scélérat? 

— Elle est morte. 

— De quoi? 

— De la poitrine. 

Paris, mars 1834. — avril 1835. 



INDEX 



Les personnages qui figurent dans ces volumes se retrouvent 

dans les ouvrages suivants : 



Blamont-Chauvry (princesse de). 

Madame Firmiani. 
Le Lys dans la Vallée. 

Ghâtelet (baron du). 

niusions perdues. 

Splendeurs et Misères des Courtisanes. 

Ghaulleu (Henri de). 

Mémoires de deux Jeunes Mariées. 

Modeste Mignon. 

Un Ménage de Garçoâ. 

Splendeurs et Misères des Courtisanes. 

Desmarets (Jules). 
César Birotteau. 

Desmarets (Glémenee). 
César Birotteau. 

Desplein. 

La Blesse de l'Athée. 

Le Cousin Pons. 

Illusions perdues. 

Les Employés. 

Pierrette. 

Un Ménage de Garçon. 

L'Envers de l'Histoire contemporaine. 

Modeste Mignon. 

Splendeurs et Misères des Courtisanes. 

Dudiey (lord). 

Le Lys dans la Vallée. 
• Un Homme d'Affaires. 
Autre Élude de Femme. 
Une Fille d'Eve. 

Falleix (Jacques). 
Splendeurs et Misères des Courtisanes. 

Grandlieu (Ferdinand de). 

iSm Ténébreuse AfTaire. 
Un Ménage de G^^çon. 






Modeste Mignon. 

Splendeurs et Misères des Ck>urti8anes. 

Granville (Angélique de). 

Une Double Famille. 
Une Fille d'Eve. 

Gruget (madame Etienne). 

Les Employés. 

Un Ménage de Garçon. 

Haudry. 

César Birotteau. 

Les Employés. 

Un Ménage de Garçon. 

L'Envers de l'Histoire contemporaine. 

Le Cousin Pons. 

Keller (madame François). 

La Paix du Ménage. 
Le Député d'Arcis. 

Langeais (duc de). 
Un Épisode sous la Terreur. 

Langeais (Antoinette de). 
Le Père Goriot. 

Manerville (Paul de). 

Le Bal de Sceaux. 
Illusions perdues. 
Le Contrat de Mariage. 

Marsay (Henri de) 

Les Comédiens sans le savoir. 

Autre Elude de Femme. 

Le Lys dans la Vallée. 

Le Père Goriot. 

Le Cabinet des Antiques. 

Ursule Mirouet. 

Le Contrat de Alariage. 

Illusions perdues.