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Full text of "Oeuvres complètes ..."

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y. If 



1 



SCËNE3 DK lA VIE DE PROVINCE 



ILLUSIONS PERDUES 



OEUVXIES COMPLÈTES DE H. DE BALZAC 

PUBUÉBfl DAHS LA GOLLBCTION MIGHBL LÉYT 



voL 



BiiTRIl 

CiSÂR BlROTTIAO 

Li Cnp-ftXSuTU mooiaio.. 

Lis Chouaki 

Li Colomb. Ceabirt 

CoRTU Dbolatiquks 

Li Contrat m Mariaob. . . . 

La CoutiKB Brtb 

Lb Cousin Pons 

Lb Cubé sb Villaob. 

Un Début bans la Vib 

Lb Député b'Arcis. 

Lbs Employés 

L'Entant ICaubit 

L*Entbb8 bb lIIistoibb 

EuoÉNiB Qbandbt , 

La Faussb Maitbbssb 

La Fbmmb bb Tbbmtb Axs. 
Umb Fillb B'ÈyB 

HliTOIBB BBS TBBIZB 

bXOSIONS PBIBDBS 

L*Uaustre Gâubissart. . . . , 
LoVIf LAMBm.,.., 



LbLtbbansla Valléb. 

La Maison bu Chat-qui-Pblotb. 

La Maison NucmoBN 

LbMédbcdv bbGuipaonb 

Mémoibbs bb bbux jbunbs Mabiébs 

Un Ménaob bb Gabçon 

Modbstb Mionon. 

Lbs Paysans... 

La Pbao bb Chagrin 

Lb Pébb Gobiot 

Lbs Pbtits Boubobois 

Pbtitbs Misérbs bb la Vu oon- 

jnOALB. 

Physiolooib bu Mabuob 

PiBBBBTTB 

La Rbchbrchb bb l'Absolu 

Sébaphita 

SpLBNBBURS BT MiSÈRU BBS COUR- 
TI8ANRS 

Sur Catrbbinb bb Médic». 

Unb Témébbbubb Appairb. 

Ubsulb MnouBT.. 

La Vibillb Fillb • 



^yiLB ««UN* — UmUMBRIB Ml 



Hf'1)E BALZAC 

— SDTBBB COMPLÈIBS — 



ILLUSIONS PERDUES 



LBS DBOX POÈTES. — UN GRAND aOllUE 
DB PROVINCE A PARIS 



PARIS 

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR 

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 

3, RDB AnBER, 3 



Droite de reproduction bI de irsducUoo réswréa. 



• * 



I 



lîî^SION 




i-'N 




A MONSIEUR VICTOR HUGO 
Voua qai, par le privilège des RaphaSl et des Pitt, étiez déjb grund 
poète & r&ge où tes hommes aoni encore si petits, tous avez, comme 
CliateaubriaDd, comme tous les vrais talents, lutté contre les envieux 
embasqnéa derrière les colonnes ou tapis dans les aouterralns du Joar- 
nal. Aussi dâsiré-]e que votre nom victorieux aide à la victoire de cette 
œuvre qne Je vous dédie, et qui, selon certaines personnes, serût an 
acte de conrage auUnt qu'une histoire pleine de vérité. Leg Journatistea 
n'euEsent-ils donc pas appartenu, comme les marquis, tes financiers, 
les médecins et les procorenra, & Hollère et à son théâtre? Pourquoi 
donc u CoHicis huuawe, qui casUgat ridenda mores, eicepterait-elle 
ane puiosance, quand la presse parisienne n'en excepta aucuneT 
Je Buis henieox, monùeur, de pouvoir me dire ftinsi 

Votre sincère admirateur et ami. 



PREMIÈRE PARTIE. 

LES DEOX POtTES, 

A l'époque où commence cette histoire, la presse de 
Stanbope et lea rouleaux à distribuer l'encre ne fonction- 



Qdâeot pas eocore daos^ les petites âxiçrâoigriss^ de pmorinoe. 
MaJgré la spécialité qui la mat qit rapport x^sec Ba. typogra- 
phie parisieaw, AagmilêttiQ sq servait anipors des presses 
en bois, auxquelles la langue est redevable du ii:<:fi c ùiie 
géuiir la ^jresse )>, maiotenaat §an& s^pplicatioiiL Limpri- 
m;;rie arriérée y employait encore des bmles en cun: Êrotrées 
d'eucre, avec lesquelles Tua des preas^ers tamçoimait les 
caractères^ Le plateau mobile où se place la ;amw plœic 
de lettres sur laquelle s'applique la feuille de papier éÉait 
encore on pierre et jusiiûait son nom ie marbre. Les dé- 
vorantes pi'esses mécaniques ont aujounThui iâ Men: feît 
oublier ce laécanisme , auquel nous ievonsv malgré ses 
imijerfections» les beaux livres des Elzevier, des Plairrin, 
des .Ude et des Cidut, qti'ii est nécessaire de memionnâr 
les vieux outils auspieis Ificâiii&-i^ticuiiis Sediord. portait 
one superstitienBe affiictinii^ car ils ;miear lair rôle dsois 
cetle garnie ^odm histoire. 

Ce Sétihard &ût un andjen campaçnua priser» qtie^ 
dans leur a:'Z':'€ r pcgrapliiqae» Les ouvriers charge d'as- 
sembler les Licores a:;;i;eîlen£ ua am^ Le aunsvement ie 
va-et-vit^ni:, q :i ressemble aase? à celii i^'in ours en laç^^ 
par lequel ka preaaiers se çortent de Tescrier à La prps» 
et de la presse à Fencner^ leur a sans fi: ose val:i ce so»- 
briquet. En revandae, les aurs out coin m ^ les CGCijosi' 
teurs (îes nrfjes, à caaàe da cotiânael eziercice q:ie f:QE 
ces m€sr>:ftora poar attraper les lettres dus les cent cla- 
quante-rl-r'.x ;/r.i':fts c^.^fâ, Oi elles son: coQten;ies. A !a 
désastre^x^ <>//{ *h <\t 17î>3, Séihard, â^'é d'eavîroa cin- 
quante ar,i^, ?Jh iTrjîi7à msrié. Son k:^ et son mariage 
^0 firent ^h .ppcr à la grânrl'^ lé-i/izliioij. qui emmena 




ILLUSIONS PERDUES. 3 

presque tous les ouvriers aux armées. Le vieux pressier 
resta seul dans rimprimerie, dont le maître, autrement 
dit le naïf, venait de mourir en laissant une veuve sans 
enfants. L'établissement parut menacé d'une destruction 
immédiate : Tours solitaire était incapable de se transfor- 
mer en singe; car, en sa qualité d'imprimeur, il ne sut 
jamais ni lire ni écrire. Sans avoir égard à ses incapacités, 
un représentant du peuple, pressé de répandre les beaux 
décrets de la Convention, investit le pressier du brevet 
de maître imprimeur, et mit sa typographie en réquisi- 
tion. Après avoir accepté ce périlleux brevet, le citoyen 
Séchard indemnisa la veuve de son maître en lui appor- 
tant les économies de sa femme, avec lesquelles il paya 
le matériel de Timprimerie à moitié de la valeur. Ce 
n'était rien. Il fallait imprimer sans faute ni retard les 
décrets républicains. En cette conjoncture difficile, Jé- 
rôme-Nicolas Séchard eut le bonheur de rencontrer un 
noble marseillais qui ne voulait ni émigrer pour ne pas 
perdre ses terres, ni se montrer pour ne pas perdre sa 
tête, et qui ne pouvait trouver de pain que par un travail 
quelconque. M. le comte de Maucombe endossa donc 
l'humble veste d'un prote de province : il composa, lut et 
corrigea lui-même les décrets qui portaient la peine de 
mort contre les citoyens qui cachaient les nobles ; Vours, 
devenu naïf, les tira, les ût afficher; et tous deux ils 
restèrent sains et saufs. En 1795, le grain de la Terreur 
étant passé, Nicolas Séchard fut obligé de chercher un 
autre maître-jacques qui pût être compositeur, correcteur 
et prote. Un abbé, depuis évoque sous la Restauration et 
qui refusait alors de prêter le serment, remplaça le comte 



L. 



r 



4 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

de Maucombe jusqu'au jour où le premier consul rétablit 
la religion catholique. Le comte et révoque se rencontrè- 
rent plus tard sur le même banc de la Chambre des pairs. 
Si en 1802 Jérôme-Nicolas Séchard ne savait pas mieux 
lire et écrire qu'en 1793, il s'était ménagé d*assez belles 
étoffes pour pouvoir payer un prote. Le compagnon si insou- 
cieux de son avenir était devenu très- redoutable à ses 
singes et à ses ours. L^avarice commence où la pauvreté 
cesse. Le jour où Timprimeur entrevit la possibilité de 
se faire une fortune^ Tintérêt développa chez lui une intel- 
ligence matérielle de son état, mais avide, soupçonneuse 
et pénétrante. Sa pratique narguait la théorie. Il avait 
fini par toiser d'un coup d'œil le prix d'une page et d'une 
feuille selon chaque espèce de caractère. Il prouvait à ses 
ignares chalands que les grosses lettres coûtaient plus 
cher à remuer que les fines; s'agissait-il des petites, il 
disait qu'elles étaient plus difficiles à manier. La compo- 
sition étant la partie typographique à laquelle il ne com- 
prenait rien, il avait si grand'peur de se tromper, qu'il 
ne faisait jamais que des marchés léonins. Si ses compo- 
siteurs travaillaient à l'heure, son odl ne les quittait point. 
S'il savait un fabricant dans la gêne, il achetait ses papiers 
à vil prix et les emmagasinait. Aussi, dès cette époque, 
possédait-il déjà la maison où l'imprimerie était logée de- 
puis un temps immémorial. Il eut toute espèce de bon- 
heurs : il devint veuf et n'eut qu'un fils; il le mit au 
lycée de la ville, moins pour lui donner de l'éducation 
que pour se préparer un successeur ; il le traitait sévère- 
ment afin de prolonger la durée de son pouvoir paternel ; 
aussi, les jours de congé, le faisait-il travailler à la casse 



ILLUSIONS PERDUES. 5 

en lui disant d'apprendre à gagner sa vie pour pouvoir un 
jour récompenser son pauvre père, qui se saignait pour 
rélever. Au départ de l'abbé, Séchard choisit pour prote 
celui de ses quatre compositeurs que le futur évêque lui 
signala comme ayant autant de probité que d'intelligence. 
Par ainsi, le bonhomme fut en mesure d'atteindre le mo- 
ment où son fils pourrait diriger l'établissement, qui 
s'agrandirait alors sous des mains jeunes et habiles. 
David Séchard fit au lycée d'Angoulôme les plus brillantes 
études. Quoiqu'un ours, parvenu sans connaissances ni 
éducation, méprisât considérablement la science, le père 
Séchard envoya son fils à Paris pour y étudier la haute 
typographie ; mais il lui fit une si violente recommanda- 
tion d'amasser une bonne somme dans un pays qu'il ap- 
pelait le paradis des ouvriers, en lui disant de ne pas 
compter sur la bourse paternelle, qu'il voyait sans doute 
un moyen d'arriver à ses fins dans ce séjour au pays de 
sapience. Tout en apprenant son métier, David acheva son 
éducation à Paris. Le prote des Didot devint un savant. 
Vers la fin de l'année 1819, David Séchard quitta Paris 
sans y avoir coûté un rouge liard à son père, qui le rap- 
pelait pour mettre entre ses mains le timon des affaires. 
L'imprimerie de iSicolas Séchard possédait alors le seul 
journal d'annonces judiciaires qui existât dans le dépar- 
tement, la pratique de la préfecture et celle de l'évêché, 
trois clientèles qui devaient procurer une grande fortune 
à un jeune homme actif. 

Précisément à cette époque, les frères Cointet, fabri- 
cants de papier, achetèrent le second brevet d'imprimeur 
à la résidence d'Aiigoulême, que jusqu'alors le vieux Se- 



t 



1^^ m». 



« SCÈXE» ne Ll TIE «B PKOVIKCE. 

^■ÎM>T>.t »>JU! S» ?ît:^*r a. )i plas nxnr'èie iaactKHi, à la 
t^v<Ha ^ .-s'-s^î ïîi,.air*s oTii, SMS rEmpire, compri- 
tu^'u: y,Vv iMta-tMKfa: isi-SKl-O : p»r o«ie raison, il 
■iVi> A\.i.'î ■\>iji i^; .'"Kq::isiÈfa, « Si j>«rciiaome fat 
uutf ..\...-v" J.V u.i.'e jviur la TieU> împriajftne. En apfwe- 
-lKk;i .\..<.' ibAM<fu^, > \îeiu Séchard peosa joy«i!>eiueoi 
,],;.■ ;i ■. ■ .* ; sV.jWiraii entre son éubiisseiaeiii et les 
J ,: . .3 ^.. jCi:::-:::;e par sc:a Cls, et non par ïui. 
— .■> i iiï s'^.trombé, se dit-il; mais uo jeune homme 

,li.\ ï ';\l. Lidoi s'en tirera. 

L, ■ i' L' >: ■i.iri; soa;,jrait après le moment où il pour- 
tm, \'nw. A sa goise. S"il avaii peo de cuunaissances en 
htMt^ 'ypn-r^jiliie, en revanche il passait pour êire extrê- 
OHHiM^l (urt d^ns un art que les ouvriers ont plaisam- 
SMul uoiiiné 'I lasojjlo^-rai.hie », art bien estimé par It 
Jniu aiil* iir iid Pantagruel, mais dont Sa cu'.ture, perFiJ- 
cuitt- p r l'H mdûiés diies de Umpirance, est de jour en 
)oiK plus otiandunnée. Jérôme-Nicolas iécbard, Cdùle à 
ta d<^tiiiA* q-ju soa nom lui avait fjîie, éiait doué d'une 
s.ûr im'ilinguible, Sa femme avait pendant loagtemps 
oooWMU dans de justes bornes cette passion pour le raisin 
filé, faut si naliifel aux ours, que M. de Chateaubriand 
PaiemurqpKÎilieîleB véritables ours de l'Amérique; mais 
IW j.Iiiloîoplics ont observé que les habitudes du jeune 
Sne r-.'viemiL-iir avac force dans la vieillesse de l'homme. 
S6chJird confirmait cette loi morale : plus il vieillissait, 
1)1(15 il aim;iil à boire. Sa passion laissait sur sa physio- 
DlMlûe oiirsiuu des marques qui la rendaient originale : 
aou ncK jwair pris le développement et la forme d'un A 
■Wjirecale corps de triple canon, ses deux joues veinées 



ILLUSIONS PERDUES. 1 

ressemblaient à ces feuilles de vigne pleines de gibbositéî 
violettes, purpurines et souvent panachées; vous eussiez 
dit d'une truffe naonstnieuse enveloppée par les pampres 
de l'automne. Cachés sous deux gros sourcils pareils à 
deux buissons chargés de neige, ses petits yeux gris, où 
pétillait la ruse d'une avarice qui tuait tout en lui, même 
la paternité, conservaient leur esprit jusque dans l'ivresse. 
Sa tête chauve et découronnée, mais ceinte de cheveux 
grisonnants qui frisotaient encore, rappelait à l'imagina- 
tion les cordeliers des Contes de la Fontaine. Il était court 
etveDtrn comme beaucoup de ces vieux lampions qui con- 
somment plus d'huile que de mèche; car les excès en 
toute chose poussent le corps dans la voie qui lui est 
propre. L'ivrognerie , comme l'étude , engraisse encore 
l'homme gras et maigrit l'homme maigre. Jérôme-Nicolas 
Séchard portait depuis trente ans le fameux iricorne mt 
oicipal, qui dans quelques provinces se retrouve encore 
sur la tête du tambour de la ville. Son gilet, son panta- 
lon, étaient de velours verdàtre. Enûn, il avait une vieille 
redingote brune, des bas de coton chinés et des souliers 
à boucles d'argent. Ce costume, où l'ouvrier se retrouvait 
encore dans le bourgeois, convenait si bien à ses vices et '^ 
à ses habitudes, il exprimait si bien sa vie, que ce bon- 
homme semblait avoir été créé tout habillé : vous ne 
l'auriez pas plus imaginé sans ses vêtements qu'un oignon 
sans sa pelure. Si le vieil imprimeur n'eût pas depuis 
longtemps donné la mesure de son aveugle avidité, son 
abdication suffirait à peindre son caractère. Malgré les 
connaissances que son fils devait rapporter de la grande 
école des Didot, il se proposa de faire avec lui la bonne 



« 5CËHES DE LA flE DE PROTIHCB. 

afTaire qu'il mmioalt depQJs longtemîM;. S le père en fai- 
sait une boDDe, le fils devait en Mrs ooe manTaise. Mais, 
pour le txKthomme, Q D'y mît ci fils ai père eo affaires. 
SU avait d'abord vu dam Daiid sn osiqae enfant, plus 
tard il y vit nn acqaérear natard de qoi les intérêts 
étaient opposés aux siens : Q voulait vendre cher, David 
devait acheter à boa marcbé; s(»i fils devrait donc an 
eoiieuii à vaincre. Cette transforma lion da seolimeat en 
intérêt personnel, ordinairement lenle, tortueuse et hypo- 
crite chez les gens bien élevés, fut rapide et directe chez 
le vieil ours, qui moatra combien la i^oùlc^aphie rusée 
l'emportait sur la typc^aphie instruite. Quand son fils 
aiTiva, le bonhomme lui témoigna la tendresse commer- 
ciale que les gens habilo» ont pour leurs dupes : il s'oc- 
capa de lui comme un ornant se serait occupé de sa mat^ 
tresse; il lui donna te bns, il lui dit oîi il fallait mettre 
les pieds pour ne pns se crotler; il lui avait fait bassiner 
son Ut, allumer du fou, préparer un souper. Le lendemain, 
après avoir essayé de grii^r son fils durant un plantureux 
dliicr, ItVdme-Mcolas Séchnrd, forlemcnt aviné, lui dit un 
Causons d'affairetl qui passa si singulièrement entre deux 
hoqucls. que David le pria de remettre les affaires au len- 
deniiiiii. Le vieil ours Savait trop bien tirer parti de son 
ivrossi: pour abandonner une bataille préparée depuis si 
Idngii'iiips. D'ailleurs, après avoir porté son boulet pen- 
dant (;ini]iianle ans, il ne voulait pas, dit-il, le garder une 
heiifi- lit' plus. Demain, son fils serait le naïf. 

Iri ]'.>iit-ètre est-il nécessaire de dire un mot de l'éia- 
blii^soiiir tiu L'imprimerie, située dans l'endroit où la rue 
de Bcauliei] dâtouche sur la place du Mûrier, s'était êta- 



V 



ILLUSIONS PERDUES. 9 

blie dans cette maison vers la fin du règne de Louis XIV. 
Aussi, depuis longtemps les lieux avaient-ils été disposés 
pour l'exploitation de cette industrie. Le rez-de-chaussée 
for^iait une immense pièce éclairée sur la rue par un 
vieux vitrage, et par un grand châssis sur une cour inté- 
rieure. On pouvait d'ailleurs arriver au bureau du maître 
par une allée. Mais, en province, les procédés de la typo- 
graphie sont toujours l'objet d'une curiosité si vive, que 
les chalands aimaient mieux entrer par une porte vitrée 
pratiquée dans la devanture donnant sur la rue, quoiqu'il 
fallût descendre quelques marches, le sol de Tatelier se 
trouvant au-dessous du niveau de la chaussée. Les cu- 
rieux, ébahis, ne prenaient jamais garde aux inconvé- 
nients du passage à travers les défilés de l'atelier. S'ils 
regardaient les berceaux formés par les feuilles étendues 
sur des cordes attachées au plancher, ils se heurtaient le 
long des rangs de casses, ou se faisaient décoiffer par les 
barres de fer qui maintenaient les presses. S'ils suivaient 
les agiles mouvements d'un compositeur grappillant ses 
lettres dans les cent cinquante- deux cassetins de sa caisse, 
lisant sa copie, relisant sa ligne dans son composteur en 
y glissant une interligne, ils donnaient dans une rame de 
papier trempé chargée de ses pavés, ou s'attrapaient la 
hanche dans l'angle d'un banc; le tout au grand amuse- 
ment des singes et des ours. Jamais personne n'était ar- 
rivé sans accident jusqu'à deux grandes cages situées au 
bout de cette caverne, qui formaient deux misérables 
pavillons sur la cour, et où trônaient d'un côté le prote, 
de l'autre le maître imprimeur. Dans la cour, les murs 
étaient agréablement décorés par des treilles qui, vu la 

1, 



10 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

réputation du maître, avaient une appétissante couleur 
locale. Au fond et adossé au mur mitoyen, s'élevait un 
appentis en ruine où se trempait et se façonnait le papier. 
Là était l'évier sur lequel se lavai^it, avant et aprè^ le 
tirage, les formes, on, pour employer le langage vulgaire, 
les pliiiiches de caractères; il s'en échappait une décoction 
d'encre qui, mêlée aux eaux ménagères, faisait croire aux 
paysrns venus les jours de marché que le diable se dé- 
barbouillait dans la maison. Cet appentis était flanqué d'un 
côté par la cuisine, de l'autre par un bûcher. Le premier 
étage de cette maison, au-dessus duquel il n'y avait que 
deux chambres en mansarde, contenait trois pièces. La 
première, aussi longue que l'allée, moins la cage du vieil 
escaliei" de bois, éclairée sur la rue par une petite croisée 
oblongue, et sur la cour par un œil-de-bœuf, servait à la 
fois d'antichambre et de salle à manger. Purement et sim- 
plement blanchie à la chaux, elle se faisait remarquer par 
la cynique simplicité de l'avarice commerciale; le carreau 
sale n'avait jamais été lavé ; le mobilier consistait en trois 
mauvaises chaises, une table ronde et un buffet situé entre 
deux portes qui donnaient entrée dans une chambre à 
coucher et dans un salon ; les fenêtres et la porte étaient 
brunes de crasse; des papiers blancs ou imprimés l'en- 
combraient la plupart du temps; souvent le dessert, les 
bouteilles, les plats du dîner de Jérôme-Nicolas Sécliard 
se voyaient sur les ballots. La chambre à coucher, dont la 
croisée avait un vitrage en plomb qui tirait son jour de 
la cour, était tendue de ces vieilles tapisseries que Ton 
voit en province le long des maisons au jour de la Fête- 
Dieu. 11 s'y trouvait un grand lit à colonnes garni de 



ILLUSIONS PERDUES. 11 

rideaux, de bonnes-grâces et d'un coiivre-pîed en serge 
rouge, deux fauteuils vermoulus, deux chaises en bois de 
noyer et en tapisserie, un vieux secrétaire, et sur la che- 
minée un cartel. Cette chambre, où respirait une bon- 
homie patriarcale et pleine de teintes brunes, avait été 
arrangée par le sieur Rouzeau, prédécesseur et maître de 
Jérôme-Nicolas Séchard. Le salon, modernisé par feu ma- 
dame Séchard, offrait d'épouvantables boiseries peintes en 
bleu de perruquier; les panneaux étaient décorés d'un 
papier à scènes orientales, coloriées en bistre sur un fond 
blanc ; le meuble consistait en six chaises garnies de ba- 
sane bleue dont les dossiers représentaient des lyres. Les 
deux fenêtres, grossièrement cintrées et par où l'œil em- 
brassait la place du Mûrier, étaient sans rideaux ; la che- 
minée n'avait ni flambeaux, ni pendule, ni glace. Madame 
Séchard était morte au milieu de ses projets d'embellisse- 
ment, et l'ours, ne devinant pas l'utilité d'améliorations 
qui ne rapportaient rien, les avait abandonnées. Ce fut là 
que, pede titubante, Jérôme-Nicolas Séchard amena son 
ûls et lui montra sur la table ronde un état du matériel 
de son imprimerie dressé sous sa direction par le prote, 

— Lis cela, mon garçon, dit Jérôme-Nicolas Séchard en 
roulant ses yeux ivres du papier à son fils et de son fils au 
papier. Tu verras quel bijou d'imprimerie je te donne. 

— « Trois presses en bois maintenues par des barres 
en fer, à marbre en fonte... » 

— Une amélioration que j'ai faite, dit le vieux Séchard 
en interrompant son ûls. 

— a ... Avec tous leurs ustensiles, encriers, balles et 
bancs, etc., seize centfi francs! » Mais, mon père, dit 



12' SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

David Séchard en laissant tomber l'inventaire, vos presses 
sont des sabots qui ne valent pas cent écus, et dont il faut 
faire du feu. 

— Des sabots?... s'écria le vieux Séchard, des sabots?... 
Prends l'inventaire et descendons! Tu vas voir si vos in- 
ventions de méchante serrurerie manœuvrent comme ces 
bons vieux outils éprouvés. Après, tu n'auras pas le cœur 
d'injurier d'honnêtes presses qui roulent comme des voi- 
tures en poste, et qui iront encore pendant toute ta vie 
sans nécessiter la moindre réparation. Des sabots! Oui, 
c'est des sabots où tu trouveras du sel pour cuire des 
œufs! des sabots que ton père a manœuvres pendant vingt 
ans, qui lui ont servi à te faire ce que tu es. 

Le père dégringola l'escalier raboteux, usé, tremblant, 
sans y chavirer ; il ouvrit la porte de l'allée qui donnait 
dans l'atelier, se précipita sur la première de ses presses 
sournoisement huilées et nettoyées; il montra les fortes 
jumelles en bois de chêne frotté par son apprenti. 

— Est-ce là un amour de presse? dit-il. 

Il s'y trouvait le billet de faire part d'un mariage. Le 
vieil ours abaissa la frisquette sur le tympan, et le tympan 
sur le marbre qu'il fit rouler sous la presse; il tira le bar- 
reau, déroula la corde pour ramener le marbre, releva 
tympan et frisquette avec l'agilité qu'y aurait mise un 
jeune ours. La presse ainsi manœuvrée jeta un si joli cri, 
que vous eussiez dit d'un oiseau qui serait venu heurter à 
une vitre et se serait enfui. 

— Y a-t-îl une seule presse anglaise capable d'aller ce 
traîn-là? dit le père à son fils étonné. 

Le vieux Séchard courut successivement à la seconde, 



ILLUSIONS PERDUES. 13 

à la troisième presse, sur chacune desquelles il fit la 
même manœuvre avec une égale habileté. La dernière 
offrit à son œil trouble de vin un endroit négligé par l'ap- 
prenti; l'ivrogne, après avoir notablement juré, prit le pan 
de sa redingote pour la frotter, comme un maquignon qui 
lustre le poil d'un cheval à vendre. 

— Avec ces trois presses-là, sans prote, tu peux gagner 
tes neuf mille francs par an, David. Comme ton futur 
associé, je m'oppose à ce que tu les remplaces par ces 
maudites presses en fonte qui usent les caractères. Vous 
avez crié miracle à Paris en voyant l'invention de ce 
maudit Anglais, un ennemi de la France, qui a voulu faire 
la fortune des fondeurs. Ah! vous avez voulu des stan- 
hopes! merci de vos stanhopes, qui coûtent ch? iune deux 
mille cinq cents francs, presque deux fois pus que ne 
valent mes trois bijoux ensemble, et qui vous échinent la 
lettre par leur défaut d'élastidté. Je ne suis pas instruit 
comme toi, mais retiens bien ceci : la vie des stanhopes 
est la mort du caractère. Ces trois presses te feront un 
bon user, l'ouvrage sera proprement tiré, et les Angou- 
moisins ne t'en demanderont pas davantage. Imprime 
avec du fer ou avec du bois, avec de l'or ou avec de l'ar- 
gent, ils ne t'en payeront pas un liard de plus. 

— (( Item, dit David, cinq milliers de livres de carac- 
tères provenant de la fonderie de M. Vaflard... )> 

A ce nom, l'élève des Didot ne put s'empêcher de sou- 
rire, 

— Ris, risi Après douze ans, les caractères sont encore 
neufs. Voilà ce que j'appelle un fondeur ! M. Vaflard est 
un honnête homme qui fournit de la matière dure ; et, 



14 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

pour moi, le meilleur foodeur est celui chez lequel on va 
le moins souvent. 

— «... Estimés dix mille francs, » reprit David en con- 
tinuant. Dix mille francs, mon père! mais c'est à quarante 
sous la livre, et MM. Didot ne vendent leur cicérô neuf 
que trente-six sous la livre. Vos têtes de clous ne valent 
que le prix de la fonte, dix sous la livre. 

— Tu donnes le nom de têtes de clous aux bâtardes, 
aux coulées, aux rondes de M. Gillé, anciennement impri- 
meur de l'empereur, des caractères qui valent six francs 
la livre, des chefs-d'œuvre de gravure achetés il y a cinq 
ans, et dont plusieurs ont encore le blanc de la fonte, 
tiens! 

Le vieux Séchard attrapa quelques cornets pleins de 
sortes qui n'avaient jamais servi et les lui montra. 

— Je ne suis pas savant, je ne sais ni lire ni écrire, 
mais j'en sais encore assez pour deviner que les carac- 
tères d'écriture de la maison Gillé ont été les pères des 
anglaises de tes MxM. Didot. Voici une ronde, dit-il en dé- 
signant une casse et y prenant une M, une ronde de cicéro 
qui n'a pas encore été dégommée. 

David s'aperçut qu'il n'y avait pas moyen de discuter 
avec son père. 11 fallait tout admettre ou tout refuser, il 
se trouvait entre un non et un oui. Le vieil ours avait 
compris dans l'inventaire jusqu'aux cordes de l'étendage. 
La plus petite ramette, les ais, les jattes, la pierre et les 
brosses à laver, tout était chiffré avec le scrupule d'un 
avare. Le total allait à trente mille francs, y compris le 
brevet de maître imprimeur et l'achalandage. David se 
demandait en lui-iiême si l'alTaire était ou non faisable. 



ILLUSIONS PERDUES. 15 

En voyant son fils muet sur le chiffre, le vieux Séchard 
devint inquiet; car il préférait un débat violent à une 
acceptation silencieuse. En ces sortes de marchés, le débat 
annonce un négociant capable qui défend ses intérêts. Qui 
tope à tout, disait le vieux Séchard, ne paye rien. Tout en 
épiant la pensée de son fils, il fit le dénombrement des 
méchants ustensiles nécessaires à l'exploitation d'une im- 
primerie en province : il amena successivement David de- 
vant une presse à satiner, une presse à rogner pour faire 
les ouvrages de ville, il lui en vanta l'usage et la solidité. 

— Les vieux outils sont toujours les meilleurs, dit-il. 
On devrait en imprimerie les payer plus cher que les 
neufs, comme cela se fait chez les batteurs d'or. 

D'épouvantables vignettes représentant des Hymens, des 
Amours, des morts qui soulevaient la pierre de leur sé- 
pulcre en décrivant un V ou une M,»d'énormes cadres à 
masques pour les affiches de spectacle, devinrent, par 
l'effet de l'éloquence avinée de Jérôme-Nicolas, des objets 
d'une immense valeur. Il dit à son fils que les habitudes 
des gens de province étaient si fortement enracinées, qu'il 
essayerait en vain de leur donner de plus belles choses. 
Lui, Jérôme-Nicolas Séchard, avait tenté de leur vendre 
des almanachs meilleurs que le Double Liégeois imprimé 
sur du papier à sucre I eh bien, le vrai Double Liégeois 
avait été préféré aux plus magnifiques almanachs. David 
reconnaîtrait bientôt l'importance de ces vieilleries, en 
les vendant plus cher que les plus coûteuses nouveautés. 

— Ah ! ah I mon garçon, la province est la province, et 
Paris est Paris. Si un homme de THoumeau t'arrive pour 
faire faire son billet de mariage, et que tu le lui imprimes 



13 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

sans un Amour avec des guirlandes, il ne se croira point 
marié, et te le rapportera s'il n'y voit qu'une M, comme 
chez tes MM. Didot, qui sont la gloire de la typographie, 
mais dont les inventions ne seront pas adoptées avant cent 
ans dans les provinces. Et voilà. 

Les gens généreux font de mauvais commerçants. David 
était une de ces natures pudiques et tendres qui s'effrayent 
d'une discussion, et qui cèdent au moment où l'adversaire 
leur pique un peu trop le cœur. Ses sentiments élevés et 
l'empire que le vieil ivrogne avait conservé sur lui le ren- 
daient encore plus impropre à soutenir un débat d'argent 
avec son père, surtout quand il lui croyait les meilleures 
intentions; car il attribua d'abord la voracité de l'intérêt à 
l'attachement que le pressier avait pour ses outils. Cepen- 
dant, comme Jérôme-Nicolas Séchard avait eu le tout de 
la veuve Rouzeau pour dix mille francs en assignats, et 
qu'en l'état actuel des choses trente mille francs étaient 
un prix exorbitant, le fils s'écria: 

— Mon père, vous m' égorgez I 

— Moi qui t'ai donné la vie?... dit le vieil ivrogne en 
levant la main vers l'étendage. Mais, David, à quoi donc 
évalues-tu le brevet? Sais-tu ce que vaut le Journal d'an- 
nonces à dix sous la ligne, privilège qui, à lui seul, a rap- 
porté cinq cents francs le mois dernier? Mon gars, ouvre 
les livres, vois ce que produisent les affiches et les re- 
gistres de la préfecture, la pratique de la mairie et celle 
de l'évéchél Tu es un fainéant qui ne veut pas faire sa 
fortune. Tu marchandes le cheval qui doit te conduire à 
quelque beau domaine comme celui de Marsac. 

A cet inventaire était joint un acte de société entre le 



ILLUSIONS PEBDDËS. 17 

père et le fils. Le bon père louait à la société sa maison 
potir une somme de douze cents francs, quoiqu'il ne l'eût 
achetée que six mille livres, et il s'y réservait une des 
deus chambres pratiquées dans les mansardes. Tant que 
David SéchQrd n'aurait pas remboursé les trente mille 
francs, les bénéfices se partageraient par moitié; k jour 
où il aurait remboursé cette somme à son père, il devien- 
drait seul et unique propriétaire de rimprimerie, David 
estima le brevet, la clientèle et le journal, sans s'occuper 
des outils ; il crut pouvoir se libérer et accepta ces condi- 
tions. Habitué aux finasseries de paysan, et ne connE-isscint 
rien aux larges calculs des Parisiens, le père fut étonné 
d'qoe si prompte conclusion 

— Mon fils se serait-il enrichi? se dit-il, ou invente-t-il 
en ce moment de oe pas me payer? 

Dans cette pensée, il le questionna pour savoir s'il ap- 
portait de l'argent, afin de le lui prendre en à-ccmple. 
La curiosité du père éveilla la défiance du fils. David 
resta boutonné jusqu'au menton. Le lendemain, le vieux 
Séchard fit transporter par son apprenti dans la chambre 
au deuxième étage ses meubles, qu'il comptait faire np- 
porter à sa campagne par les charrettes qui y revien- 
draient à vide. Il livra les trois chambres du premier 
étage toutes nues à son fils, de même qu'il le mit ou 
possession de l'imprimerie sans lui donner un centime 
pour payer les ouvriers. Quand David pria son père, on 
sa qualité d'associé, de contribuer à la mise nécessaire à 
l'exploitation commune, le vieux pressier fit l'ignorant. Il 
ne s'était pas obligé, dit-il, à donner de l'argent en don- 
nant son imprimerie; sa mise de fonds était faite. Pressé 



18 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

par la logique de son fils, il lui répondit que, quand il 
avait acheté rimprimerie à la veuve Rouzeau, il s'était 
tiré d'affaire sans un sou. Si lui, pauvre ouvrier dénué de 
connaissances, avait réussi, un élève de Didot ferait encore 
mieux. D'ailleurs, David avait gagné de l'argent qui pro- 
venait de l'éducation payée à la sueur du front de son 
vieux père, il pouvait bien l'employer aujourd'hui. 

— Qu'as-tu fait de tes banques? lui dit-il en revenant à 
la charge afin d'éclaircir le problème que le silence de 
son fils avait laissé la veille indécis. 

— Mais n'ai-je pas eu à vivre? n'ai-je pas acheté des 
livres ? répondit David indigné. 

— Ahl tu achetais des livres? Tu feras de mauvaises 
affaires. Les gens qui achètent des livres ne sont guère 
propres à en imprimer, répondit Tours. 

David éprouva la plus horrible des humiliations^ celle 
que cause l'abaissement d'un père : il lui fallut subir le 
flux de raisons viles, pleureuses, lâches, commerciales 
par lesquelles le vieil avare formula son refus. Il refoula 
ses douleurs dans son àme, en se voyant seul, sans appui, 
en trouvant un spéculateur dans son père, que, par curio- 
sité philosophique, il voulut connaître à fond. 11 lui fit 
observer qu'il ne lui avait jamais demandé compte de la 
fortune de sa mère. Si cette fortune ne pouvait entrer 
en compensation du prix de l'imprimerie, elle devait au 
moins servir à l'exploitation en commun. 

— La fortune de ta mère, dit le vieux Séchard, mais 
c'était son intelligence et sa beauté I 

A cette réponse, David devina son père tout entier, et 
comprit que, pour en obtenir un compte, il faudrait lui 



ILLUSIONS PERDDSS. 10 

intenter un procès interminable, coûteux et déshonorai) i. 
Ce noble cœur accepta le fardeau qui allait peser sur lui, 
car il savait avec combien de peine il acquitterai! lis 
engi^ments pris envers son père. 

— Je travaillerai, se dit-il. Après tout, si j'ai du mal, Ih 
bonhomme en a eu. Ne sera-ce pas d'ailleurs travaillfr 
pour moi-même î 

— Je te laisse un trésor, dit le père, inquiet du silenct 
de son fils. 

David demanda quel était ce trésor. 

— Marion, dit le père. 

Marion était une grosse fille de campagne indispensable 
à l'exploitation de l'imprimerie : elle trempait le papir.'i- 
et le rognait, faisait les commissions et la cuisine, blan- 
chissait le linge, décharçeait les voitures de papier, alkîli 
toucher l'argent et nettoyait les tampons. Si Marion eiii 
sa lire, le vieux Séchard l'aurait mise à la composidoii. 

Le père partit à pied pour la campagne. Quoique très- 
heureux de sa vente, déguisée sous le nom d'association, 
il était inquiet de la manière dont il serait payé. ApnJ-. 
les angoisses de la vente viennent toujours celles de s;i 
réalisation. Toutes ies passions sont essentiellement jésui- 
tiques. Cet homme, qui regardait l'instruction comrjn 
inutile, s'efforça de croire à l'influence de l'instruction, l' 
hypothéquait ses trente mille francs sur les idées d'Iioii- 
oeur que l'éducation devait avoir développées chez son 
fils. En Jeune homme bien élevé, David suerait sang l'I 
eau pour payer ses engagements, ses connaissances im 
feraient trouver des ressources, il s'était montré plein de 
beaux sentiments, il payeraiti Beaucoup de pères, q^ii 



/ 



20 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

agissent ainsi, croient avoir agi paternellement, comme 
le vieux Séchard avait fini par se le persuader en attei- 
gnant son vignoble situé à Marsac, petit village à quatre 
lieues d'Angoulême. Ce domaine, où le précédent proprié- 
taire avait bâti une jolie habitation, s'était augmenté 
d'année en année depuis 1809, époque où le vieil ours 
l'avait acquis. Il y échangea les soins du pressoir contre 
ceux de la presse, et il était, comme il le disait, depuis 
trop longtemps dans les vignes pour ne pas s'y bien con- 
naître. Pendant la première année de sa retraite à la cam- 
pagne, le père Séchard montra une figure soucieuse au- 
dessus de ses échalas; car il était toujours dans son 
vignoble, comme jadis il demeurait au milieu de son ate- 
lier. Ces trente mille francs inespérés le grisaient encore 
plus que la purée septembrale, il les maniait idéalement 
entre ses pouces. Moins la somme était due, plus il dési- 
rait l'encaisser. Aussi, souvent accourait-il de Marsac à 
Angoulême, attiré par ses inquiétudes. Il gravissait les 
rampes du rocher sur le haut duquel est assise la ville, 
il entrait dans l'atelier pour voir si son fils se tirait d'af- 
faire. Or, les presses étaient à leurs places. L'unique 
apprenti, coiffé d'un bonnet de papier, décrassait les tam- 
pons. Le vieil ours entendait crier une presse sur quelque 
billet de faire part, il reconnaissait ses vieux caractères, 
il apercevait son fils et le prote, chacun lisant dans sa 
cage un livre que l'ours prenait pour des épreuves. Après 
avoir dîné avec David, il retournait alors à son domaine 
de Marsac en ruminant ses craintes. L'avarice a, comme 
l'amour, un don de seconde vue suivies futurs contingents, 
elle les flaire, elle les presse. Loin de l'atelier, où l'aspect 



ILLUSIONS Perdues. 31 

de ses outils le fascinait en le reportant aux jours où il 
faisait fortune, le vigneron trouvait chez son fils d'inquié- 
tants symptdmes d'inactivité. Le nom de Coîntet frères 
l'ellarouchait, il le voyait dominant celui de Séchard el 
lUs. Eo&Q le vieillard sentait le vent du malheur. Ce 
pressentiment était juste : le malheur planait sur la mai- 
son Séchard. Mais les avares ont un dieu. Par un concours 
de circonstances imprévues, ce dieu devait faire trébucher 
dans l'escarcelle de l'ivrogne le prix de sa vente usuraire. 
Voici pourquoi l'imprimerie Séchard tombait, malgré ses 
éléments de prospérité. IndifTérent à la réaction religieuse 
que produisait la Restauration dans le gouvememcul, 
mais également insouciant du libéralisme, David gardait 
la plus nuisible des neutralités en matière politique et 
religieuse. Il se trouvait dans un temps où les commer- 
çants de province devaient professer une opinion afin 
d'avoir des chalands, car il fallait opter entre la pratique 
des libéraux et celle des royalistes. Un amour qui vint au 
GŒur de David et ses préoccupations scientifiques, son beau 
naturel, l'empêchèrent d'avoir cette àpreté au gain qui 
constitue le vrai commerçant, et qui lui eût fait étudier 
les différences qui distinguent l'industrie provincisle de 
l'industrie parisienne. Les nuances si tranchées dans les 
départements disparaissent dans le grand mouvement de 
Paris. Les frères Cointet se mirent à l'unisson des opi- 
nions monarchiques, ils firent ostensiblement maigre, 
hantèrent la cathédrale, cultivèrent les prêtres, et réim- 
primèrent les premiers livres religieux dont le besoin se 
fit sentir. Les Cointet prirent ainsi l'avance dans cette 
branche lucrative, et calomnièrent David Séchard en Tac- 



22 SCÈNES DE LÀ VIE DE PROVINCE. 

cusant de libéralisme et d'athéisme. Gomment, disaient- 
ils, employer un homme qui avait pour père un septem- 
briseur, un ivrogne,* un bonapartiste, un vieil avare qui 
devait tôt ou tard laisser des monceaux d'or? Ils étaient 
pauvres, chargés de famille, tandis que David était garçon 
et serait puissamment riche; aussi n'en prenait-il qu'à 
son aise, etc. Influencés par ces accusations portées contre 
David, la préfecture et Tévédié finirent par donner le pri- 
vilège de leurs impressions aux frères Cointet. Bientôt ces 
avides antagonistes, enhardis par l'incurie de leur rival, 
créèrent un second journal d'annonces. La vieille impri- 
merie fut réduite aux impressions de la ville, et le produit 
de sa feuille d'annonces diminua de moitié. Riche de gains 
considérables réalisés sur les livres d'église et de piété, 
la maison Cointet proposa bientôt aux Séchard de leur 
acheter leur journal, afin d'avoir les annonces du dépar- 
tement et les insertions judiciaires sans partage. Aussitôt 
que David eut transmis cette nouvelle à son père, le vieux 
vigneron, épouvanté déjà par les progrès de la maison 
Cointet, fondit de Marsac sur la place du Mûrier avec la 
rapidité du corbeau qui a flairé les cadavres d'un champ 
de bataille. 

— Laisse-moi manœuvrer les Cointet, ne te mêle pas 
de cette affaire, dit-il à son fils. 

Le vieillard eut bientôt deviné l'intérêt des Cointet, il 
les effraya par la sagacité de ses aperçus. Son fils com* 
mettait une sottise qu'il venait empêcher, disait-il. 

— Sur quoi reposera notre clientèle, s'il cède notre 
journal? Les avoués, les notaires, tous les négociants de 
THoumeau sont libéraux; les Cointet ont voulu nuire aux 



-WT«\'i 



ILLUSIONS PERDUES. 23 

Séchard en les accusant de libéralisme , ils leur ont ainsi 
préparé une planche de salut, les annonces des libéraux 
resteront aux Séchard I Vendre le journal?... mais autant 
vendre matériel et brevet. 

Il demandait alors aux Cointet soixante mille francs de 
rimprimerie pour ne pas ruiner son fils : il aimait son fils, 
il défendait son fils. Le vigneron se servit de son fils 
comme les paysans se servent de leurs femmes : son fils 
voulait ou ne voulait pas, selon les propositions qu'il 
arrachait une à une aux Cointet, il les amena, non sans 
efforts, à donner une somme de vingt-deux mille francs 
pour le JoumcU de la Charente. Mais David dut s'engager 
à ne jamais imprimer quelque journal que ce fût, sous 
peine de trente mille francs de dommages-intérêts. Cette 
vente était le suicide de rimprimerie Séchard ; mais le 
vigneron ne s^en inquiétait gu^re. Après le vol vient tou- 
jours l'assassinat. Le bonhomme comptait appliquer cette 
somme au payement de son fonds; et, pour la palper, il 
aurait donné David par-dessus le marché, d'autant plus 
que ce gênant fils avait droit à la moitié de ce trésor 
inespéré. En dédommagement, le généreux père lui aban- 
donna l'imprimerie, mais en maintenant le loyer de la 
maison aux fameux douze cents francs. Depuis la vente 
du journal aux Cointet, le vieillard vint rarement en vilte, 
il allégua son grand âge; mais la raison véritable était 
le peu d'intérêt qu'il portait à une imprimerie qui ne lui 
appartenait plus. Néanmoins, il ne put entièrement ra- 
dier la vieille affection qu'il portait à ses outils. Quand 
ses affaires l'amenaient à Ângoulême, il eût été trèsKliffi- 
cile de décider qui l'attirait le plus dans sa maison, ou 



^4 5CJBMBS DE LA ÏIB DE PROVINCE. 

dQ ses presses m bots on de soa fîls, auquel venait pour 
la fortm (iemdotder ses loyers. Son ancien prote, devenu 
celui des Cota te t» savait à quoi s^en tenir sur cette géné- 
ix^ié paternelle ; il disait que ce fin renard se ménageait 
ainsi le arpit d'intervenir dans les aflEaires de «m fils, en 
devenant créancier privilégié par Taccumulation des loyers, 
t^incurie de David Séchard avait des causes qui pein- 
dix>nt le caractère de ce jeune hiomnie- Quelques jours 
après son installation dans rimprimerie paternelle, il avait 
renconu^ run de ses amis de collée, alors en proie à la 
plus profonde misère. L'ami de David Séchard était un 
jeune homme, hgé d'environ vingt et un ans, nommé 
Lucien Chardon, et fQs d'un ancien chirurgien-major des 
armées républicaines mis hors de service par une bles- 
sure. La nature avait fait un chimiste de M. Chardon le 
père, et le hasard Tavaît établi pharmacien à Angoulême. 
La mort le surprit au milieu des préparatifs nécessités 
par une lucrative découverte à la recherche de laquelle il 
avait consumé plusieurs années d'études scientifiques. Il 
voulait guérir toute espèce de goutte. La goutte est la ma- 
ladie des riches, et les riches payent cher la santé quand 
ils en sont privés. Aussi le pharmacien avait-il choisi 
ce problème à résoudre parmi tous ceux qui s'étaient 
offerts à ses méditations. Placé entre la science et l'em- 
pirisme, feu Chardon comprit que la science pouvait seule 
assurer sa fortune : il avait donc étudié les causes de la 
maladie, et basé son remède sur un certain régime qu'il 
appropriait à chaque tempérament. Il mourut pendant un 
séjour à Paris, où il sollicitait l'approbation de l'Académie 
des sciences, et perdit ainsi le fruit de ses travaux. Près- 



ILLUSIONS PERDUES. 25 

sentant sa fortune, le pharmacien n*ayait rien négligé 
pour l'éducation de son fils et de sa fille, en sorte que 
l'entretien de sa famille dévora constamment les produits 
de sa pharmacie. Ainsi, non-seulement il laissa ses enfants 
dans la misère, mais encore, pour leur malheur, il les 
avait élevés dans l'espérance de destinées brillantes qui 
s'éteignirent avec lui. L'illustre Desplein, qui lui donna 
des soins, le vit mourir dans des convulsions de rage. Cette 
ambition eut pour principe le violent amour que l'ancien 
chirurgien portait à sa femme, dernier rejeton de la 
famille de Rubempré, miraculeusement sauvée par lui 
de réchafaud en 1793. Sans que la jeune fille eût voulu 
consentir à ce mensonge, il avait gagné du temps en la 
disant enceinte. Après s'être en quelque sorte créé le droit 
de l'épouser, il l'épousa malgré leur commune pauvreté. 
Ses enfants, comme tous les enfants de l'amour, eurent 
pour tout héritage la merveilleuse beauté de leur mère, 
présent si souvent fatal quand la misère l'accompagne. 
Ces espérances, ces travaux, ces désespoirs si vivement 
épousés avaient profondément altéré la beauté de madame 
Chardon, de même que les lentes dégradations de l'indi- 
gence avaient changé ses mœurs; mais son courage et 
celui de ses enfants égala leur infortune. La pauvre veuve 
vendit la pharmacie, située dans la Grand'Rue de l'Hou- 
meau, le principal faubourg d*Angoulôme. Le prix de la 
pharmacie lui permit de se constituer trois cents francs 
de rente, somme insuffisante pour sa propre existence; 
mais elle et sa fille acceptèrent leur position sans en 
rougir, et se vouèrent à des travaux mercenaires. La mère 
gardait les femmes en couche, et ses bonnes façons la 

I. 2 



-... ^> -a LA VfEOH .TairviiJiH:. 

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J...-J .o*. - ** .s.it .fc» funWït'W, et paiaaii, ôiCB fai-eJer, 

'j.n. y .i.iX iroi'V ':*çal*. .ivre* 'i't rzitX^z de inac::::-Cîiiix:-3n, 
in waiciil ^n^ir^o à boii cents francs par an, aiec les- 
(\UK\A vMfk iT^n-A penoDues devaient vine, s^iiabiiJer et se 
!og"j . I^ii «itricn^ écMKmiie de ce anénage ren^iait à peine 
>uiliJ»u(iU$ cfrtie tf^nnuie^ presqae eDtièrement absorbée par 
hi.<.j<;ri. VJjUjtne Cbardoû et sa liîle Eve croyaieol en Lu- 
cieu M;{ii rjue la femme de Mahomet cmt en son mari; leur 
(Jévoii'^coetti à son avenir était sans bornes. Cette pauvre 
taiiiiJl«; demeurait à riloumeau, dans un logouient loué 
^our une (W;.->- modique somme par le successeur de 
M. Chardon, et situé au fond d^nne oùwr intérieure, an- 
iessas du lalx^ialoire. Lucien y ooruixait une misérable 
cbauibre en luanHarde. Stimulé par un pore qui, passionné 
pour IcH mfturjiH naturelles, Tavait d'abord poussé dans 
cette voi<5, Lucien fut un des plus brillants élèves du ool- 
li3g»; (i*ArjgouU;me, où il se trouvait en troisième lorsque 
Séchard y bninsait ses études. 



ILLUSIONS PERDLES. 27 

Quand le hasard ût rencontrer les deux camarades de 
coUége, Lucien, fatigué de boire à la grossière coupe de 
la misère, était sur le point de prendre un de ces partis 
extrêmes auxquels on se décide à vingt ans. Quarante 
francs par mois que David donna généreusement à Lucien 
en s'offrant à lui apprendre le métier de prote, quoiqu'un 
prote lui fût parfaitement inutile, sauva Lucien de son 
désespoir. Les liens de cette amitié de collège ainsi renou- 
velés se resserrèrent bientôt par les similitudes de leurs 
destinées et par les différences de leurs caractères. Tous 
deux, l'esprit gros de plusieurs fortunes, ils possédaient 
cette haute intelligence qui met l'homme de plain-pied 
avec toutes les sommités, et se voyaient jetés au fond 
de la société. Cette injustice du sort fut un nœud puissant. 
Puis tous deux étaient arrivés à la poésie par une pente 
différente. Quoique destiné aux spéculations les plus éle- 
vas des sciences naturelles, Lucien se portait avec ardeur 
vers la gloire littéraire; tandis que David, que son génie 
méditatif prédisposait à la poésie, inclinait par goût vers 
les sciences exactes. Celte interposition des rôles engen- 
dra comme une fraternité spirituelle. Lucien communiqua 
bientôt à David les hautes vues qu'il tenait de son père 
sur les applications de la science à l'industrie, et David 
ût apercevoir à Lucien les routes nouvelles où il devait 
s'engager dans la littérature pour s'y faire un nom et 
une fortune. L'amitié de ces deux jeunes gens devint en 
peu de jours une de ces passions qui ne naissent qu'au 
sortir de l'adolescence. David entrevit bientôt la belle Eve, 
et s'en éprit, comme s'éprennent les esprits mélancoliques 
et méditatifs. VEt nunc et semper et in secula seculorum 



28 SCÈ.NES 172 LA YIS DR FEOYIUCE. 

de la liturgie est la devise dB ces sizi>{îmes poètes iocon- 
nus dont les oeuvres amastent ea (£e ma^nifiqaes épopées 
enfantées et perdues entre deux cœurs! Qoand Tamant 
eut {pénétré le secret des e^énmces que la mère et la 
sœur de Lucien mettaffîzit en œ beau front es poète, quand 
leur dévouement aveugte lui fat connu, n troora doux de 
se rapprocher de sa maîtresse en partageant ses immola- 
tions et ses espérances. Laden fat donc roccr David on 
frère choisi. Comiae tes ultras qui Toolaknt être plus 
royalistes que le roi, David outra la foi que la mère et 
la sœur de Lucien avaient en son génie, fl le gâta comme 
une mère gâte son enfant. Dorant one de ces conversa- 
tions où, pressés par le défaot d'aiçent qui lenr liait les 
mains, ils ruminaient, comme tous les jeunes gens, les 
moyens de réaliser une prompte fortune en secouant tous 
les arbres déjà dépouillés par les premiers venus sans en 
obtenir de fruits, Lucien se souvint de deux idées émises 
par son père. M. Chardon avait parlé de réduire de moitié 
le prix du sucre par remploi d*un nouvel agent chimique, 
et de diminuer d'autant le prix du papier, en tirant de 
l'Amérique certaines matières v^étales analogues à celles 
dont se servent les Chinois et qui coûtaient peu. David, 
qui connaissait Timportance de cette question agitée déjà 
ciiez Didot, s*empara de cette idée en y voyant une for- 
tune, et considéra Lucien comme un bienfaiteur envers 
lequel il ne pourrait jamais s'acquitter. 

Chacun devine combien les pensées dominantes et la 
vie intérieure des deux amis les rendaient impropres à 
gérer une imprimerie. Loin de rapporter quinze à vingt 
mille francs, comme celle des frères Cointet, imprimeurs- 



ILLUSIONS PERDUES. 20 

libraires de Tévôché, propriétaires du Courrier de la Cha-- 
rente, désormais le seul journal du département, Timpri- 
merie de Séchard fils produisait à peine trois cents francs 
par mois, sur lesquels il fallait prélever le traitement du 
prote, les gages de Marion, les impositions, le loyer; ce 
qui réduisait David à une centaine de francs par mois. 
Des hommes actifs et industrieux auraient renouvelé les 
caractères, acheté des presses en fer, se seraient procuré 
dans la librairie parisienne des ouvrages qu'ils eussent 
imprimés à bas prix; mais le maître et le prote, perdus 
dans les absorbants travaux de l'intelligence, se conten- 
taient des ouvrages que leur donnaient leurs derniers 
clients. Les frères Cointet avaient firiî par connaître le 
caractère et les mœurs de David, ils ne le calomniaient 
plus; au contraire, une sage politique leur conseillait de 
laisser vivoter cette imprimerie, et de l'entretenir dans 
une honnête médiocrité, pour qu'elle ne tombât point 
entre les mains de quelque redoutable antagoniste ; ils y 
envoyaient eux-mêmes les ouvrages dits de ville. Ainsi, 
sans le savoir, David Séchard n'existait, commercialement 
parlant, que par un habile calcul de ses concurrents. Heu- 
reux de ce qu'ils nommaient sa manie, les Cointet avaient 
pour lui des procédés en apparence pleins de droiture et 
de loyauté; mais ils agissaient, en réalité, comme l'ad- 
ministration des messageries lorsqu'elle simule une con- 
currence pour en éviter une véritable. 

L'extérieur de la maison Séchard était en harmonie 
avec la crasse avarice qui régnait à l'intérieur, où le vieil 
ours n'avait jamais rien réparé. La pluie, le soleil, les 
intempéries de chaque saison avaient donné l'aspect d'un 

2. 



91 SCtlCES BE UL TIB BE FROTIKCE. 

TKnx iToat d^^ute^ i Ib poète de TaDée, tant elle était 
sâîocu^ée d» fisoi^ inxé^xksw l^ &çade. mal bâtie en 
pierres ^ @tt bcwpBS mètiées sans 5yi2)éariie, semblait ployer 
SQkis le poid^ vTuja iioît Temoala siEidbair^é d?. ces toiles 
creoses qui coMçoeeat toutes les toÎTirç» daias !•? m:di de 
la Ftaa-je. Le vi:r3;^ vwtnccl'i étaii: ^im: de ces éaonne 
volées mai.ueaus :;ar I?s épaisses tnverses a-3>x:::2 la 
chaleur iu cîima:. il eût été 'iiSciie de trouver dans îonî 
.\!.j u }aie uae maisrjQ aussi lézardée qoe celle-là, qui ne 
tenait p U3 q'àe par la f j:c3 au ciment. Imaginez cet ate- 
lier clair aux deux extrémités, sombre an miliea, ses omrs 
couverts d'affiches; bruni, en bas, par le contact des on- 
vriers qui y avaient roalé depuis trente ans, son attirai) 
de cordes au plancher, ses piles de papier, ses vieilles 
pre^ssôs, ses tas de pavés à charger les papiers trempés, 
ses rangs de casses, et au bout les denx cages où, chacun 
de S(;u côté, se tenaient le maître et le prote : vous com- 
prendrez alors l'existence des deux amis. 

En 1821, dans les premiers jours du mois de mai, David 
et Lucien étaient près du vitrage de la cour au moment 
où, vers dfîux heures, leurs quatre ou cinq ouvriers quit- 
te; i^nt r itelier pour aller dîner. Quand le maître vit son 
apprenti fermant la porte à sonnette qui donnait sur la 
rue, il emmena Lucien dans la cour, comme si la senteur 
des pxipiv^rs, des encriers, des presses et des vieux bois lui 
eût été insupportable. Tons deux s*assirent sous un ber- 
ceau d'où leurs yeux pouvaient voir quiconque entrerait 
dans Tateiier. Les rayons du soleil qui se jouaient dans 
les pampres de la treille caressèrent les deux poètes en 
les enveloppant de sa lumière comme d'une auréole. Le 



ILLUSIONS PERDUES. 3f 

contraste produit par Topposition de ces deux caractères 
et de ces deux figures fut alors si vigoureusement accusé, 
qu'il aurait séduit la brosse d'un grand peintre. David 
avait les formes que donne la nature aux êtres destinés à 
de grandes luttes, éclatantes ou secrètes. Son large buste 
était flanqué par de fortes épaules en harmonie avec la 
plénitude de toutes ses formes. Son visage, brun de ton, 
coloré, gras, supporté par un gros cou, enveloppé d'une 
abondante forêt de cheveux noirs, ressemblait au premier 
abord à celui des chanoines chantés par Boileau; mais un 
second examen vous révélait dans les sillons des lèvres 
épaisses, dans la fossette du menton, dans la tournure 
d'un nez carré, fendu par un méplat tourmenté, dans les 
yeux surtout, le feu continu d'un unique amour, la saga- 
cité du penseur, l'ardente mélancolie d'un esprit qui 
pouvait embrasser les deux extrémités de l'horizon, en 
en pénétrant toutes les sinuosités, et qui se dégoûtait 
facilement des jouissances tout idéales en y portant les 
clartés de l'analyse. Si l'on devinait dans cette face les 
éclairs du génie qui s'élance, on voyait aussi les cendres 
auprès du volcan; l'espérance s'y éteignait dans un pro- 
fond sentiment du néant social où la naissance obscure et 
le défaut de fortune maintiennent tant d'esprits supé- 
rieurs. Auprès du pauvre imprimeur, à qui son état, 
quoique si voisin de l'intelligence, donnait des nausées, 
auprès de ce Silène lourdement appuyé sur lui-même qui . 
bavait à longs traits dans la coupe de la science et de la 
poésie, en s'enivrant afin d'oublier les malheurs de la vie 
de province, Lucien se tenait dans la pose gracieuse trou- 
vée par les sculpteurs pour le Bacchus indien. Soiji visage 



3iâ SCÈXi:*. M. lA TIK I^E PROVINCE. 

dvaii h (liiïLiucuou ito; %^9i^ d% la beauté antique ^^ 
c\Uuii uu fnHH ^ ua oi^^i^»^ k kbocheur veloutée des 
tViuiuos'i, d€À yeux 9oâ?$ tmX ib ^oimil Ueus, des yeux 
pK iu$ d*ii;uow\ ^ <tottt te bkï» k dfeputaît en fraîcheur 
à celui d'un eufaal;^ CD^ becinx yeux étaient surmontés de 
souciis couiuhj toï^fe par un pinceau chinois et bordés 
de î.»:ii;5i cilïi chitaùusu Le Ions: des joues brillait un duvet 
souiL\ dout l;j^An>aleur s^harmoniait avec celle d*une 
bloade chevelui:^ aaturellement bouclée. Une suavité 
diviuo respirais dans ses tempes d'un blanc doré. Une 
iucoiuparable uobîesse était empreinte dans son menton 
court, relevé $aas brusquerie. Le sourire des anges tristes 
orrait sur su,^ lèvi-es de corail rehaussées par de belles 
dents, 11 avait les mains de l'homme bien né, des mains 
élégantes, à un signe desquelles les hommes devaient 
obéir et que les femmes aiment à baiser. Lucien était 
mince et de taille moyenne. A voir ses pieds, un homme 
aurait été d^autant plus tenté de le prendre pour une 
jeune ûlle déguisée, que, semblable à la plupart des 
hommes ans, pour ne pas dire astucieux, il avait les 
hanches conformées comme celles d'une femme. Cet in- 
dice, rarement trompeur, était vrai chez Lucien, que la 
pente de son esprit remuant amenait souvent, quand il 
analysait Tétat actuel de la société, sur le terrain de la 
dépravation particulière aux diplomates qui croient que 
le succès est la justiûcation de tous les moyens, quelque 
honteux qu'ils soient. L'un des malheurs auxquels sont 
soumises les grandes intelligences, c'est de comprendre 
forcément toutes choses, les vices aussi bien que les vertus. 
Ces deux jeunes gens jugeaient la société d'autant plus 



ILLUSIONS PERDUES. 83 

souverainement, qu'ils s'y trouvaient placés plus bas, car 
les hommes méconnus se vengent de l'humilité de leur 
position par la hauteur de leur coup d'oeil. Mais aussi leur 
dése^ir était d'autant plus amer, qu'ils allaient ainsi 
plus rapidement là où les portait leur véritable destinée. 
Lucien avait beaucoup lu, beaucoup comparé; David avait 
beaucoup pensé, beaucoup médité. Malgré les apparences 
d'une santé vigoureuse et rustique, l'imprimeur était un 
génie mélancolique et maladif, il doutait de lui-même; 
tandis que Lucien, doué d'un esprit entreprenant, mais 
mobile, avait une audace en désaccord avec sa toarnure 
molle, presque débile, mais pleine de grâces féminines. 
Lucien avait au plus haut degré le caractère gascon, hardi, 
brave, aventureux, qui s'eiagëre le bien et amoindrit le 
mal, qui ne recule point devant une faute s'il y a piora, 
et qui se moque du vice s'il s'en fait un marchepied. Ces 
dispositions d'ambitieux étaient alors comprimées par les 
belles illusions de la jeunesse, par l'ardeur qui le portait 
vers les nobles moyens que les hommes amoureux de 
gloire emploient avant tous les autres. 11 n'était encore 
aux prises qu'avec ses désirs et non avec les difficultés de 
la vie, avec sa propre puissance et non avec la IScheté 
des hommes, qui est d'un fatal exemple pour les esprits 
mobiles. Vivement séduit par le brillant de l'esprll de 
Lucien, David l'admirait, tout en rectifiant les erreurs 
dans lesquelles le jetait la furie française. Cet homme 
juste avait un caractère timide en désaccord avec st forte 
constitution, mais il ne manquait point de la persistance 
des hommes du Nord. S'il entrevoyait toutes les dilEculiés. 
il se promettait de les vaincre sans se rebuter; et, s'il 



34 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

avmt la fermeté d^ane vertu vraîmezit apostoliqne, il la 
tempérait par les grâces d'ane iDépoisable indulgence. 
Dans cette amitié déjà vieille, I*nii des deux aimait avec 
idolâtrie, et c^était David. Aussi Lucien commandait-il en 
femme qui se sait aimée. David (^éissait avec plaisir. La 
beauté physique de son ami comportait une supériorité 
qu'il acceptait en se trouvant lourd et commun. 

— Au bœuf l'agriculture patiente, à Toiseau la vie in- 
souciante, se disait Timprimeur. Je serai le bœuf, Lucien 
sera l'aigle. 

Depuis environ trois ans, les deux amis avaient donc 
confondu leurs destinées, si brillantes dans Tavenir. Ils 
lisaient les grandes œuvres qui apparurent depuis la paix 
sur l'horizon littéraire et scientifique, les ouvrages de 
Schiller, de Gœthe, de lord Byron, de Walter Scott, d^ 
Jean-Paul, de Berzélius, de Davy, de Cuvier, de Lamar- 
tine, etc. Ils s'échauffaient à ces grands foyers, ils s^ es- 
sayaient en des œuvres avortées ou prises, quittées et 
reprises avec ardeur. Ils travaillaient continuellement sans 
lasser les inépuisables forces de la jeunesse. Également 
pauvres, mais dévorés par l'amour de l'art et de la science, 
ils oubliaient la misère présente en s'occupant à jeter les 
fondements de leur renommée. 

— Lucien, sais-tu ce que je viens de recevoir de Paris? 
dît rimprimeur en tirant de sa poche un petit volume 
in-18. Écoute! 

David lut, comme savent lire les poètes, Tidylle d'André 
de Chénier intitulée Nèère, puis celle du Jeune Malade, 
puis l'élégie sur le suicide, celle dans le goût ancien, et 
les deux derniers ïambes. 



' ILLUSIONS PERDDES. 35 

— Voilà donc ce qu'est André de Chëoier ! s'écria Lu- 
cien à plusieurs reprises. Il est désespéraat, rép:5lah-il 
pour la troisième fois quand David, trop ému pour comi- 
nuer, lui laissa prendre le volume. — Un poète retrouvé 
par un poêtel dit-il en voyant la signature de la iwéface. 

— Après avoir produit ce volume, reprit David, CSienier 
croyait n'avoir rien fait qui fût digne d'être publié. 

Lucien lut à son tour i'épique morceau de f Ai>eugie et 
plusieurs élégies. Quand il tomba sur le fragment : 
S'ils n'oDt poiQt ûe boaheur, en eèt-il sur la terret 

Il baisa le livre, et les deux amis pleurèrent, car tous deux 
aimaient avec idolâtrie. Les pampres s'étaient colorés, las 
vieux murs de la maison, fendillés, bossues, iiiégalGm^ut 
traversés par d'ignobles lézardes, avaient été revêtus de 
cannelures, de bossages, de bas-reliefs et des innom- 
brables chefs-d'œuvre de je ne sais quelle architecture 
par les doigts d'une fée. La fantaisie avait secoué ses 
fleurs et ses rubis sur la petite cour obscure. La Camille 
d'André Chénier était devenue pour David son Eve adoiée, 
et pour Lucien une grande dame qu'il courtisait. La poôsie 
avait secoué les pans majestueux de sa robe éloilée sur 
l'atelier oii grimaçaient les singes et les ours de II u \>o- 
graphie. Cinq heures sonnaient, mais les deux amis 
n'avaient ni faim ni soif; la vie leur était un rêve d'or, 
ils avaient tous les trésors de la terre à leurs pieds. Ils 
apercevaient ce coin d'horizon bleuStre indiqoé du doigt 
par l'Espérance à ceux dont la vie est orageuse, et aux- 
quels sa voix de sirène dit : « Allez, volez, vous échapperez 
au tnalheur par cet espace d'or, d'argent ou d'azur, n En 



36 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

ce moment, un apprenti nommé Cérizet, un gamin de 
Paris que David avait fait venir à Angoulême, ouvrit la 
petite porte vitrée qui donnait de l'atelier dans la cour, 
et dé^^a tes deux amis à un inconnu qui s'avança vers 
eux en lM saluant. 

— Monsieur, dit-il à David en tirant de sa poche un 
énorme cahier, voici un mémoire que je désirerais faire 
imprimer, voudriez-vous évaluer ce qu'il coûtera? 

— Monsieur, nous nMmprimons pas des manuscrits si 
considérables, répondit David sans regarder le cahier: 
voyez MM. Gointet. 

— Mais nous avons cependant un très-joli caractère qui 
pourrait convenir, observa Lucien en prenant lo manu- 
scrit. Il faudrait que vous eussiez la complaisance de 
revenir domain , et de nous laisser votre ouvrage pour 
estimer les frais d'impression. 

— N'est-ce pas à M. Lucien Chardon que j'ai l'hon- 
neur?... 

— Oui, monsieur, répondit le prote. 

— Je suis heureux, monsieur, dit l'auteur, d'avoir pu 
rencontrer un jeune poëte promis à de si belles destinées. 
Je suis envoyé par madame de Bargeton. 

En entendant ce nom, Lucien rougit et balbutia quel- 
ques mots pour exprimer sa reconnaissance de l'intérêt 
que lui portait madame de Bargeton. David remarqua la 
rougeur et l'embarras de son ami, qu'il laissa soutenant 
la conversation avec le gentilhomme campagnard, auteur 
d'un mémoire sur la culture des vers à soie, et que la 
vanité poussait à se faire imprimer pour pouvoir être lu 
par ses collègues de la Société d'agriculture. 




1 



ILLUSIONS PERDUES. 37 

— Eh bien, Lucien, dit David quand le gentilhomme 
s'en alla, aimerais-tu madame de Bargeton? 

— Éperdument ! 

— Mais VOUS êtes plus séparés l'un de l'autre par les 
préjugés que si vous étiez, elle à Pékin, toi dans le Groen- 
land. 

— La volonté de deux amants triomphe de tout, dit 
Lucien en baissant les yeux. 

— Tu nous oublieras, répondit le craintif amant de la 
belle Eve. 

— Peut-être t'ai-je, au contraire, sacrifié ma maîtresse, 
s'écria Lucien. 

— Que veux-tu dire? 

— Malgré mon amour, malgré les divers intérêts qui 
me portent à m'impatroniser chez elle, je lui ai dit que 
je n'y retournerais jamais si un homme de qui les talents 
étaient supérieurs aux miens, dont l'avenir devait être 
glorieux, si David Séchard, mon frère, mon ami n'y 
était reçu. Je dois trouver une réponse à la maison. 
Mais, quoique tous les aristocrates soient invités ce soir 
pour m'entendre lire des vers, si la réponse est néga- 
tive , je ne remettrai jamais les pieds chez madame de 
Bargeton. 

David serra violemment la main de Lucien, après s'être 
essuyé les yeux. Six heures sonnèrent. 

— Eve doit être inquiète; adieu, dit brusquement Lu- 
cien. 

Il s'échappa, laissant David en proie à l'une de ces 
émotions que l'on ne sent aussi complètement qu'à cet 
âge, surtout dans la situation où se trouvaient ces deux 

I. 3 



38 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

jeunes cygnes auxquels la vie de province n'avait pas 
encore coupé les ailes. 

— Cœur d*orI s'écria David en accompagnant de l'œil 
Lucien qui traversait l'atelier. 

Lucien descendit à THoumeau par la belle promenade 
de Beaulieu, par la rue du Minage et la porte Saint-Kerre. 
S'il prenait ainsi le chemin le plus long, dites-vous que 
la maison de madame de Bargeton était située sur cette 
route. Il éprouvait tant de plaisir à passer sous les fenêtres 
de cette femme, même à son insu, que depuis deux mois 
il ne revenait plus à l'Houmeau par la porte Palet. 

En arrivant sous les arbres de Beaulieu, il contempla la 
distance qui séparait Ângoulême de l'Houmeau. Les mœurs 
du pays avaient élevé des barrières morales bien autre- 
ment difficiles à franchir que les rampes par où descendait 
Lucien. Le jeune ambitieux, qui venait de s'introduire dans 
l'hôtel de Bargeton en jetant la gloire comme un pont 
volant entre la ville et le faubourg, était inquiet de la 
décision de sa maîtresse comme un favori qui craint une 
disgrâce après avoir essayé d'étendre son pouvoir. Ces 
paroles doivent paraître obscures à ceux qui n'ont pas 
encore observé les mœurs particulières aux cités divisées 
en ville haute et ville basse; mais il est d'autant plus 
nécessaire d*entrer ici dans quelques explications sur An- 
goulême, qu'elles feront comprendre madame de Barge- 
ton, un des* personnages les plus importants de cette his- 
toire. 

Angoulême est une vieille villo, b.Uie au sommet d'une 
roche en pain de sucre qui domine les prairies où se roule 
la Charente. Ce rocher tient, vers le Périgord, à une longue 



t/^^^ * r: 



ILLUSIONS PËRDU£S. 39 

colline qu*il termine brusquement sur la route de Paris à 
Bordeaux, en formant une sorte de promontoire dessiné 
par trois pittoresques vallées^ L'importance qu'avait cette 
ville au temps des gœrres religieuses est attestée par ses 
remparts, par ses portes et par les restes d'une forteresse 
asi»se sur le piton du rocher. Sa situation en faisait jadis 
un point stratégique également {»'écieux aux catholiques 
et aux calvinistes; n&Js sa force d'autrefois constitue sa 
faiblesse aujourd'hui; en Tempêchant de s'étaler sur la 
Charente, ses remparts et la pente trop rapide du rocher 
l'ont condamnée à la plus funeste immobilité. Vers le 
temps où cette histoire s'y passa, le gouvernement essayait 
de pousser la ville vers le Périgord en bâtissant le long de 
la colline le palais de la préfecture, une école de marine, 
des établissements militaires, en préparant des routes. 
Mais le commerce avait pris les devants ailleurs. Depuis 
longtemps, le bourg de l'Houmeau s'était agrandi comme 
une couche de champignons au pied du rocher et sur les 
bords de la rivière, le long de laquelle passe la grande 
route de Paris à Bordeaux. Personne n'ignore la célébrité 
des papeteries d'Ângoulème, qui, depuis trois siècles, 
s'étaient forcément établies sur la Charente et sur ses 
affluents, où elles trouvèrent des chutes d'eau. L'État avait 
fondé à Ruelle sa plus considérable fonderie de canons 
pour la marine. Le roulage, la poste, les auberges, le 
charronnage, les entreprises de voitures publiques, toutes 
les industries qui vivent par la route et par la rivière se 
groupèrent au bas d'Angoulême pour éviter les difficultés 
que présentent ses abords. Naturellement, les tanneries, 
1q8 blanchisseries, tous les commerces aquatiques resté- 



40 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

rent à la portée dé la Charente; puis les magasins d'eaux- 
de-vie, les dépôts de toutes les matières premières voitu- 
rées par la rivière, enfin tout le transit borda la Charente 
de ses établissements. Le faubourg de l'Houmeau devint 
donc une ville industrieuse et riche, une seconde Ângou- 
léme que jalousa la ville haute, où restèrent le gouver- 
nement, révêché, la justice, Taristocratie. Ainsi l'Hou- 
meau, malgré son active et croissante puissance, ne fut 
qu'une annexe d'Angoulême. En haut la noblesse et le 
pouvoir, en bas le commerce et l'argent : deux zones so- 
ciales constamment ennemies en tous lieux ; aussi est-il 
difficile de deviner qui des deux villes hait le plus sa 
rivale. La Restauration avait depuis neuf ans aggravé cet 
état de choses, assez calme sous TEmpire. La plupart des 
maisons du haut Angôulême sont habitées ou par des 
familles nobles ou par d*antiques familles bourgeoises qui 
vivent de leurs revenus, et composent une sorte de nation 
autochthone dans laquelle des étrangers ne sont jamais 
reçus. A peine si, après deux cents ans d'habitation, si, 
après une alliance avec l'une des familles primordiales, 
une famille venue de quelque province voisine se voit 
adoptée ; aux yeux des indigènes, elle semble être arrivée 
d'hier dans le pays. Les préfets, les receveurs généraux, 
les administrations qui se sont succédé depuis quarante 
ans ont tenté de civiliser ces vieilles familles, perchées 
sur leur roche comme des corbeaux défiants : les familles 
ont accepté leurs fêtes et leurs dîners ; mais, quant à les 
admettre chez elles, elles s'y sont refusées constamment. 
Moqueuses, dénigrantes, jalouses, avares, ces maisons se 
marient entre elles, se forment en bataillon serré pour 



ILLUSIONS PERDUES. 41 

ne laisser ni sortir ni entrer personne ; les créations du 
luxe moderne, elles les ignorent ; pour elles, envoyer un 
enfant à Paris, c'est vouloir le perdre. Cette prudence 
peint les mœurs et les coutumes arriérées de ces familles, 
atteintes d'un royalisme inintelligent, entichées de dévo- 
tion plutôt que religieuses, qui toutes vivent immobiles 
comme leur ville et son rocher. Angoulême jouit cepen- 
dant d'une grande réputation dans les provinces adja- 
centes pour réducation qu'on y reçoit. Les villes voisines 
y envoient leurs filles dans les pensions et dans les cou- 
vents. Il est facile de concevoir combien l'esprit de caste 
influe sur les sentiments qui divisent Angoulême et l'Hou- 
meau. Le commerce est riche, la noblesse est générale^ 
ment pauvre. L'une se venge de l'autre par un mépris 
égal des deux côtés. La bourgeoisie d' Angoulême épouse 
cette querelle. Le marchand de la haute ville dit d'un 
négociant du faubourg, avec un accent indéfinissable : 
tt C'est un homme de l'Houmeau I » En dessinant la posi- 
tion de la noblesse en France et lui donnant des espé- 
rances qui ne pouvaient se réaliser sans un bouleverse- 
ment général, la Restauration étendit la distance morale 
qui séparait, encore plus fortement que la distance locale, 
Angoulême de l'Houmeau. La société noble, unie alors au 
gouvernement, devint là plus exclusive qu'en tout autre 
endroit de la France. L'habitant de l'Houmeau ressemblait 
assez à un paria. De là procédaient ces haines sourdes et 
profondes qui donnèrent une effroyable unanimité à l'in- 
surrection de 1830, et détruisirent les éléments d'un du- 
rable état social en France. La morgue de la noblesse 
de €our désaffectionna du trône la noblesse de province. 



42 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

autant que œlle-ci désaffectionoait la bourgeoisie en en 
froissant toutes les vanités. Un homme de THoumeau, fils 
d^un pharmacien, introduit chez madame de Bargeton, 
était donc une petite r^olution. Quels en étaient les au- 
teurs? Lamartine et Victor Hugo, Casimir Delavigne et 
Canalis, Bérang^ et Chateaubriand, Villemain et M. Ai- 
goan. Soumet et Tissot, Etienne et Davrigny, Benjamin 
Constant et Lamennais, Cousin et Michaud, enfin les 
vieilles aussi bien que les jeunes illustrations littéraires, 
les libéraux comme les royalistes. Madame de Bargeton 
aimait les arts et les lettres, goût extravagant, manie 
hautement dépliée dans Angoulôme, mais qu^il est né- 
cessaire de justifier en esquissant la vie de cette femme 
née pour être célèbre, maintenue dans l'obscurité par de 
fatales circonstances, et dont Tinfluence détermina la 
destinée de Lucien. 

M. de Bargeton était Tarrière-petit-fils d'un jurât de 
Bordeaux, nommé Mirault, anobli sous Louis XIII par ^ite 
d^un long exercice en sa charge. Sous Louis XIV, son fils, 
devenu Mirault de Bargeton, fut officier dans les ^rdes de 
la porte, et fit un si grand mariage d'argent, que, sous 
Louis XV, son fils fut appelé parement et simplement M. de 
Bargeton. Ce^M. de Bai^eton, petit-fils de M. Mirault le 
jurât, tint si fort à se conduire en parfait gentilhomme, 
qu'il mangea tous les biens de la famille, et en arrêta la 
fortune. Deux de ses frères, grands-ondes du Bargeton 
actuel, redevinrent négociants, en sorte qu*il se trouve 
des Mirault dans le commerce à Bordeaux. Comme la terre 
de Bargeton , située en Angonmois, dans la mouvance du 
fief de la Rochefoucauld, était substituée, ainsi qu'une mai- 



ILLUSIONS PERDUES. 43 

son d'Angoulême, appelée l'hôtel de Bargeton, le petit-fils 
de M. de Bargeton le Mangeur hérita de ces deux biens. 
En 1789, il perdit ses droits utDes, et n'eut plus que le 
revenu de la terre, qui valait environ dix mille livres de 
rente. Si son grand -père eût suivi les glorieux exemples 
de Bargeton I" et de Bargeton II , Bargeton V, qui peut se 
surnommer le Muet, aurait été marquis de Bargeton ; il se 
fût allié à quelque grande famille, se serait trouvé duc 
et pair, comme tant d'autres; tandis qu'en 1805, il fut 
très-flatté d'épouser mademoiselle Marie-Louise- Anaïs de 
îNègrepelisse , flUe d'un gentilhomme oublié depuis long- 
temps dans sa gentilhommière, quoiqu'il appartînt à la 
branche cadette d'une des plus antiques familles du midi 
de la France. Il y eut un Nègrepelisse parmi les otages de 
saint Louis ; mais le chef de la branche aînée porte l'il- 
lustre nom d'Espard, acquis sous Henri IV par un mariage 
avec l'héritière de cette famille. Ce gentilhomme , cadet 
d'un cadet, vivait sur le bien de sa femme, petite terré 
située près de Barbezieux, qu'il exploitait à' merveille en 
allant vendre son blé au marché, brûlant lui-même son vin, 
et se moquant des railleries, pourvu qu'il entassât des 
écus et que de temps en temps il pût amplifier son do- 
maine. Des circonstances assez rares au fond des pro- 
vinces avaient inspiré à madame de Bargeton le goût de 
la musique et de la littérature. Pendant la Révolution, un 
abbé NioDant, le meilleur élève de l'abbé Roze, se cacha 
dans le petit castel d'Escarbas, en y apportant son bagage 
de compositeur. II avait largement payé l'hospitalité du 
vieux gentilhomme en faisant l'éducation de sa fille Ànaîs, 
nommée Naïs par abréviation, et qui sans cette aventure 



ié SCÈNES DE LA YIE DE PROVINCE. 

eût été abandonnée à die-même on, par un plus grand 
malhear, à qaelqae manvaise femme de chambre. Non- 
seulement Tabbé était musicien, mais il possédait des con- 
naissances étendues en littérature, il savait Titalien et Tal- 
lemand. Il enseigna donc ces deux langues et le contre- 
point à mademoiselle de Nègrepelisse; il lui expliqua les 
grandes œuvres littéraires de la France, de l'Italie et de 
TÂllemagne, en décbiffirant avec elle la musique de tous 
les maîtres. Enfin, pour combattre le désœuvrement de 
la profonde solitude à laquelle les condamnaient les évé- 
nements politiques, il lui apprit le grec et le latin, et lui 
donna quelque teinture des sciences naturelles. La pré- 
sence d^une mère ne modifia point cette mâle éducation 
chez une jeune personne déjà trop portée à l'indépen- 
dance par la vie champêtre. L'abbé Niellant, âme enthou- 
siaste et poétique, était surtout remarquable par Tesprit 
particulier aux artistes, qui comporte plusieurs prisables 
qualités, mais qui s'élève au-dessus des idées bourgeoises 
par la liberté des jugements et par retendue des aperçus. 
Si, dans le monde, cet esprit se fait pardonner ses témé- 
rités par son originale profondeur, il peut sembler nuisible 
dans la vie privée par les écarts qu'il inspire. L'abbé ne 
manquait point de cœur, ses idées furent donc conta- 
gieuses pour une jeune ûlle chez qui Texaltation naturelle 
aux jeunes personnes se trouvait corroborée par la soli- 
tude de la campagne. L'abbé Niollant communiqua sa har- 
diesse d'examen et sa facilité de jugement à son élève, sans 
songer que ces qualités, si nécessaires à un homme, 
deviennent des défauts chez une femme destinée aux 
humbles occupations d'une mère de famille. Quoique l'abbé 



--T-^ 



ILLUSIONS PERDUES. 45 

recommandât continuellement à son élève d'être d'autant 
plus gracieuse et modeste que son savoir était plus étendu, 
mademoiselle de Nègrepelisse prit une excellente opinion 
d'elle-même et conçut un robuste mépris pour l'huma- 
nité. Ne voyant autour d'elle que des inférieurs et des 
gens empressés à lui obéir, elle eut la hauteur des grandes 
dames, sans avoir les douces fourberies de leur politesse. 
Flattée dans toutes ses vanités par un pauvre abbé qui 
s'admirait en elle comme un auteur dans son œuvre, elle 
eut le malheur de ne rencontrer aucun point de compa- 
raison qui l'aidât à se juger. Le manque de compagnie est 
un des plus grands inconvénients de la vie de campagne. 
Faute de rapporter aux autres les petits sacrifices exigés 
par le maintien et la toilette, on perd l'habitude de se 
gêner pour autrui. Tout en nous se vicie alors, la forme 
et l'esprit. N'étant pas réprimée par le commerce de la 
société, la hardiesse des idées de mademoiselle de Nègre< 
pelisse passa dans ses manières, dans son regard; elle 
eut cet air cavalier qui paraît au premier abord original, 
mais qui ne sied qu'aux femmes de vie aventureuse. Ainsi 
cette éducation, dont les aspérités se seraient polies dans 
les hautes régions sociales, devait la rendre ridicule à An- 
goulôme, alors que ses adorateurs cesseraient de diviniser 
des erreurs, gracieuses pendant la jeunesse seulement. 
Quant à M. de Nègrepelisse, il aurait donné tous les livres 
de sa fllle pour sauver un bœuf malade; car il était si 
avare, qu'il ne lui aurait pas accordé deux liards au delà 
du revenu auquel elle avait droit, quand même il eût été 
question de lui acheter la bagatelle la plus nécessaire à 
son éducation. L'abbé mourut en 1802, avant le mariage 

3. 



46 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

de sa chère enfant, mariage qu'il aurait sans doute décon- 
seillé. Le vieux gentilhomme se trouva bien empêché de 
sa fille quand l'abbé fut mort. 11 se sentit trop faible pour 
soutenir la lutte qui allait éclater entre son avarice et Tes- 
prit indépendant de sa fille inoccupée. Ck)mme toutes les 
jeunes personnes S(H*ties de la route tracée où doivent che- 
miner les femmes , Na!s avait jugé le mariage et s'en 
souciait peu. Elle répugnait à soumettre son intelligence 
et sa personne aux hommes sans valeur et sans grandeur 
persontielle qu'elle avait pu rencontrer. Elle voulait com- 
mander, et devait obéir. Entre obéir à des caprices gros- 
siers, à des esprits sans indulgence pour ses goûts, et 
s'enfuir avec un amant qui lui plairait, elle n'aurait pas 
hésité. M. de Nègrepelisse était encore assez gentilhomme 
pour craindre une mésalliance. Comme beaucoup de pères, 
il se résolut à marier sa fille, moins pour elle que pour 
sa propre tranquillité. 11 lui fallait un noble ou un gentil- 
homme peu spirituel, incapable de chicaner sur le compte 
de tutelle qu'il voulait rendre à sa fille, assez nul d'esprit 
et de volonté pour que Nais pût se conduire à sa fantaisie, 
assez désintéressé pour l'épouser sans dot. Mais comment 
trouver un gendre qui convînt également au père et à la 
fille? Un pareil homme était le phénix des gendres'. Dans 
ce double intérêt, M. de Nègrepelisse étudia les hommes 
de la province, et M. de Bargeton lui parut être le seul 
qui répondît à son programme. M. de Bargeton, quadra- 
génaire fort endommagé par les dissipations amoureuses 
de sa jeunesse, était accusé d'une remarquable impuis- 
sance d'esprit ; mais il lui restait précisément assez de bon 
sens pour gérer sa fortune, et assez de manières pour 



ILLUSIONS PERDUES. 47 

demeurer dans le monde d'Ângoulême sans y commettre 
ni gaucheries ni sottises. M. de Nègrepelisse expliqua tout 
crûment à sa fille la valeur négative du mari modèle qu'il 
lui proposait, et lui fit apercevoir le parti qu'elle en pou- 
vait tirer pour son propre bonheur : elle épousait des armes 
déjà vieilles de deux cents ans, les Bargeton ècartèlent d'or 
à trois massacres de cerf de gueules, deux et un croisés de 
trois rencontres de bœuf de sable, un et deux et fascè d'azur 
et d^ argent de six pièces, Vazur chargé .de six coquilles 
d*or, trois, deux et un. Munie d'un chaperon, elle con- 
duirait à son gré sa fortune à Tabri d'une raison sociale, et 
à l'aide des liaisons que son esprit et sa beauté lui procu- 
reraient à Paris. Nsûs fut séduite par la perspective d^une 
semblable liberté. M. de Bargeton crut faire un brillant 
mariage, en estimant que son beau-père ne tarderait pas 
à lui laisser la terre qu'il arrondissait avec amour; mais, 
en ce moment, M. de Nègrepelisse paraissait devoir écrire 
l'épitaphe de son gendre. 

Madame de Bargeton se trouvait alors âgée de trente- 
six ans et son mari en avait cinquante-huit. Cette disparité 
choquait d'autant plus, que M. de Bargeton semblait avoir 
soixante et dix ans, tandis que sa femme pouvait impu- 
nément jouer à la jeune fille, se mettre en rose, ou se coif- 
fer à l'enfant. Quoique leur fortune n'excédât pas douze 
mille livres de rente, elle était classée parmi les six for- 
tunes les plus considérables de la vieille ville, les négo- 
ciants et les administrateurs exceptés. La nécessité de 
cultiver leur père, dont madame de Bargeton attendait 
l'héritage pour aller à Paris, et qui le fit si bien attendre 
que son fils mourut avant lui, força M. et madame de 



48 SCÈNES DE LÀ VIE DE PROVINCE. 

Bargeton d'habiter Angoalême, où les brillantes qualités 
d^esprit et les richesses brutes cachées dans le cœur de 
Nais devaient se perdre sans fruit, et se changer avec le 
temps en ridicules. En effet, nos ridicules sont en grande 
partie causés par un beau sentiment, par des vertus ou par 
des facultés portées à l'extrême. La fierté que ne modifie 
pas l'usage du grand monde devient de la raideur en se 
déployant sur de petites choses, au lieu de s'agrandir dans 
un cercle de sentiments élevés. L'exaltation , cette vertu 
dans la vertu, qui engendre les saintes, qui inspire les 
dévouements cachés et les éclatantes poésies, devient de 
Texagération en se prenant aux riens de la province. Loin 
du centre où brillent les grands esprits, où Tair est chargé 
de pensées, où tout se renouvelle, l'instruction vieillit, le 
goût se dénature comme une eau stagnante. Faute d'exer- 
cice, les passions se rapetissent en grandissant des choses 
minimes. Là est la raison dé l'avarice et du commérage 
qui empestent la vie de province. Bientôt, l'imitation des 
idées étroites et des manières mesquines gagne la personne 
la plus distinguée. Ainsi périssent des hommes nés grands, 
des femmes qui , redressées par les enseignements du 
monde et formées par des esprits supérieurs, eussent été 
charmantes. Madame de Bargeton prenait la lyre à propos 
d'une bagatelle, sans distinguer les poésies personnelles 
des poésies publiques. 11 est, en effet, des sensations in- 
comprises qu'il faut garder pour soi-même. Certes, un 
coucher de soleil est un grand poème, mais une femme 
D*est-elle pas ridicule en le dépeignant à grands mots 
devant des gens matériels? 11 s'y rencontre de ces voluptés 
qui ne peuvent se savourer qu'à deux, poète à poète. 



ILLUSIONS PERDUES. 49 

cœur à cœur. Elle avait le défaut d'employer de ces im- 
menses phrases bardées de mots emphatiques, si ingénieu- 
sement nommées des tartines dans Targot du journalisme, 
qui tous les matins en taille à ses abonnés de fort peu 
digérables, et que néanmoins ils avalent. Elle prodiguait 
démesurément des superlatifs qui chargeaient sa conver- 
sation, où les moindres choses prenaient des proportions 
gigantesques. Dès cette époque, elle commençait à tout 
typiser, individualiser , synthétiser , dramatiser, supèrio- 
riser, analyser, poétiser, prosaïser, colossifier, angéliser, 
nèologiser, et tragiquer; car il faut violer pour un moment 
la langue, afin de peindre des travers nouveaux que par- 
tagent quelques femmes. Son esprit s'enflammait d'ail- 
leurs comme son langage. Le dithyrambe était dans son 
cœur et sur ses lèvres. Elle palpitait, elle se pâmait, elle 
s'enthousiasmait pour tout événement : pour le dévoue- 
ment d'une sœur grise et l'exécution des frères Faucher, 
pour VIpsiboé de M. d'Ârlincourt comme pour VAnaconda 
de Lewis, pour l'évasion de la Valette comme pour une 
de ses amies qui avait mis des voleurs en fuite en faisant 
la grosse voix. Pour elle, tout était sublime, extraordi- 
naire, étrange, divin, merveilleux. Elle s'animait, se cour- 
rouçait, s'abattait sur elle-même, s'élançait, retombait, 
regardait le ciel ou la terre; ses yeux se remplissaient de 
larmes. Elle usait sa vie en de perpétuelles admirations et 
se consumait en d'étranges dédains. Elle concevait le 
pacha de Janina, elle aurait voulu lutter avec lui dans son' 
sérail, et trouvait quelque chose de grand à être cousue 
dans un sac et jetée à l'eau. Elle enviait lady Esther Stan- 
hope, ce bas bleu du désert. Il lui prenait envie de se 



^ SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

faire sœur de Sainte-Camille et d'aller mourir de la fièvre 
jaune à Barcelone en soignant les malades : c*était là une 
grande, une noble destinée! Enfin, elle avait soif de tout 
ce qui n'était pas Teau claire de sa vie, cachée entre les 
herbes. Elle adorait lord Byron , Jean-Jaoques Rousseau, 
toutes les existences poétiques et dramatiques. Elle avait 
des larmes pour tous les malheurs et des fanfares pour 
toutes les victoires. Elle sympathisait avec Napoléon vaincu, 
elle sympathisait avec Méhémet-Ali massacrant les tyrans 
de rÉgypte. Enfin elle revêtait les gens de génie d'une 
auréole , et croyait qu'ils vivaient de parfums et de lu- 
mière. A beaucoup de personnes, elle paraissait 5ne folle 
dont la folie était sans danger; mais, certes, à quelque 
perspicace observateur, ces choses eussent semblé les dé- 
bris d'un magnifique amour écroulé aussitôt que bâti, les 
restes d'une Jérusalem céleste, enfin l'amour sans l'amant. 
Et c'était vrai'. L'histoire des dix-huit premières années du 
mariage de madame de Bargeton peut s'écrire en peu de 
mots. Elle vécut pendant quelque temps de sa propre sub- 
stance et d'espérances lointaines. Piiis,après avoir reconnu 
que la vie de Paris, à laquelle elle aspirait, lui était inter^ 
dite par la médiocrité de sa fortune, elle se prit à exa- 
miner les personnes qui l'entouraient, et frémit de sa 
solitude. Il ne se trouvait autour d'elle aucun homme qui 
pût lui inspirer une de ces folies auxquelles les femmes 
se livrent, poussées par le désespoir que leur cause une 
vie sans issue, sans événement, sans intérêt. Elle ne pou- 
vait compter sur rien, pas même-sur le hasard, car il y 
a des vies sans hasard. Au temps où l'Empire brillait de 
toute sa gloire, lors du passage de Napoléon en Espagne, 



\ 



ILLUSIONS PERDUES. 51 

OÙ il envoyait la fleur de ses troupes, les espérances de 
cette femme, trompées jusqu'alors, se réveillèrent. La 
curiosité la poussa naturellement à contempler ces héros 
qui conquéraient l'Europe sur un mot mis à Tordre du jour, 
et qiii renouvelaient les fabuleux exploits de la chevalerie. 
Les villes les plus avarideuses et les plus réfractaires 
étaient obligées de fêter la garde impériale, au-devant de 
laquelle allaient les maires et les préfets, une harangue 
en bouche, comme pour la royauté. Madame de Bargeton, 
venue à une redoute offerte par un régiment à la ville, 
s'éprit d'un gentilhomme , simple sous -lieutenant à qui 
le rusé Napoléon avait montré le bâton de maréchal de 
France. Cette passion contenue, noble, grande, et qui con- 
trastait avec les passions alors si facilement nouées et 
dénouées, fut chastement consacrée par la main de la mort. 
A Wagram, un boulet de canon écrasa sur le cœur du mar- 
quis de Cante-Croix le seul portrait qui attestât la beauté 
de madame de Bargeton. Elle pleura longtemps ce beau 
jeune homme, qui en dK'TK campagnes était devenu colonel, 
échauffé par la gloire, par Tamour, et qui mettait une 
lettre de Naïs au-dessus des distinctions impériales. La 
douleur jeta sur la figure de cette,femme un voile de tris- 
tesse. Ce nuage ne se dissipa qu'à l'âge terrible où la femme 
commence à regretter ses belles années passées sans qu'elle 
en ait joui, où elle voit ses roses se faner, où les désirs 
d'amour renaissent avec l'envie de prolonger les derniers 
sourires de la jeunesse. Toutes ses supériorités firent plaie 
dans son âme au moment où le froid de la province la sai- 
sit. Comme l'hermine, elle serait morte de chagrin si, par 
hasard, elle se fût souillée au contact d'hommes qui ne 



/ 

/ I SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

pensaient qu'à jouer quelques sous, le soir, après avoir 
bien dîné. Sa fierté la préserva des tristes amours de la 
province. Entre la nullité des hommes qui l'entouraient et 
le néant, une femme si supérieure dut préférer le néant. 
Le mariage et le monde furent donc pour elle un monas- 
tère. Elle vécut par la poésie, comme la carmélite vit par 
la religion. Les ouvrages des illustres étrangers jusqu'a- 
lors inconnus qui se publièrent de 1815 à 1821, les grands 
traités de M. de Bonald et ceux de M. de Maistre, ces deux 
aigles penseurs, enfin les œuvres moins grandioses de la 
littérature française, qui poussa si vigoureusement ses pre- 
miers rameaux, lui embellirent sa solitude, mais n'assou- 
plirent ni son esprit ni sa personne. Elle resta droite et 
forte comme un arbre qui a soutenu un coup de foudre 
sans en être abattu. Sa dignité se guinda, sa royauté la 
rendit précieuse et quintessenciée. Gomme tous ceux qui 
se laissent adorer par des courtisans quelconques, elle 
trônait avec ses défauts. Tel était le passé de madame de 
Bargeton, froide histoire, nécessaire à dire pour faire com- 
prendre sa liaison avec Lucien, qui fut assez singulière- 
ment introduit chez elle. Pendant ce dernier hiver, il était 
survenu dans la ville une personne qui avait animé la vie 
monotone que menait madame de Bargeton. La place de 
directeur des contributions indirectes étant venue à va- 
quer, M. de Barante envoya pour Toccuper un homme de 
qui la destinée aventureuse plaidait assez en sa faveur 
pour que la curiosité féminine lui servît de passe -port 
chez la reine du pays. 

M. du Châtelet, venu au monde Sixte Châtelet tou 
court, mais qui dès 1806 avait eu le bon esprit de se qua- 



r 



ILLUSIONS PERDUES. 53 

lifier, était un de ces agréables jeunes gens qui, sous 
Napoléon, échappèrent à toutes les conscriptions en de- 
meurant auprès du soleil impérial. Il avait commencé sa 
carrière par la place de secrétaire des commandements 
d'une princesse impériale. M. du Ghâtelet possédait toutes 
les incapacités exigées par sa place. Bien fait, joli homme, 
bon danseur, savant joueur de billard, adroit à tous les 
exercices, médiocre acteur de société, chanteur de ro- 
mances, applaudisseur de bons mots, prêt atout, souple, 
envieux, il savait et ignorait tout. Ignorant en musique, 
il accompagnait au piano tant bien que mal une femme 
qui voulait chanter par complaisance une romance apprise 
avec mille peines pendant un mois. Incapable de sentir la 
poésie, il demandait hardiment la permission de se prome- 
ner pendant dix minutes pour faire un impromptu, quel-^ 
que quatrain plat comme un soufflet, et où la rime rem- 
plaçait ridée. M. du Ghâtelet était encore doué du talent 
de remplir la tapisserie dont les fleurs avaient été com- 
mencées par la princesse; il tenait avec une grâce infinie 
les écheveaux de soie qu'elle dévidait, en lui disant des 
riens où la gravelure se cachait sous une gaze plus ou 
moins trouée. Ignorant en peinture, il savait copier un 
paysage, crayonner un profil, croquer un costume et le 
colorer. Enfin il avait tous ces petits talents qui étaient 
de si grands véhicules de fortune dans un temps où les 
femmes ont eu plus d'influence qu'on ne le croit sur les 
affaires. Il se prétendait fort en diplomatie, la science de 
ceux qui n'en ont aucune et qui sont profonds par leur 
vide; science d'ailleurs fort commode, en ce sens qu'elle 
38 démontre par l'exercice même de ces hauts emplois; 



S4 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

que, voulant des hommes discrets, elle permet aux igno- 
rants de ne rien dire, de se retrancher dans des hoche- 
ments de tête mystérieux; et qu'enfin fhomme le plus 
fort en cette science est celui qui nage en tenant sa tête 
au-dessus du fleuve des événements qu'il semble alors 
conduire, ce qui devient une question de légèreté spéci- 
fique. Là, comme dans les arts, il se rencontre mille mé- 
diocrités pour un homme de génie. Malgré son service 
ordinaire et extraordinaire auprès de Faltesse impériale, le 
crédit de sa protectrice n'avait pu le placer au conseil 
d'État : non qu'il n'eût fait un délicieux maître des re- 
quêtes, comme tant d'autres, mais la princesse le trouvait 
mieux placé près d'elle que partout ailleurs. Cependant, 
il fut nommé baron, vint à Gassel comme envoyé extraor- 
dinaire, et y parut en effet très-extraordinaire. En d'autres 
termes. Napoléon s'en servit au milieu d'une crise comme 
d'un courrier diplomatique. Au moment où l'Empire tomba, 
le baron du Ghàtelet avait la promesse d'être nommé mi- 
nistre en Westphalie, près de Jérôme. Après avoir manqué 
ce qu'il nommait une ambassade de famille, le désespoir 
le prit; il fit un voyage en Egypte avec le général Armand 
de Montriveau. Séparé de son compagnon par des événe- 
ments bizarres, il avait erré pendant deux ans de désert 
en désert, de tribu en tribu, captif des Arabes qui se le 
revendaient les uns aux autres sans pouvoir tirer le moindre 
parti de ses talents. Enfin, il atteignit les possessions de 
riman de Mascate, pendant que Montriveau se dirigeait 
sur Tanger; mais il eut le bonheur de trouver à Mascate 
un bâtiment anglais qui mettait à la voile, et put revenir 
à Paris un an avant son compagnon de voyage. Ses mal- 



ILLUSIONS PERDUES. 55 

hears récents, quelques liaisons d^ancienne date, des ser- 
vices rendus à des personnages alors en faveur le recom- 
mandèrent au président du conseil, qui le plaça près de 
M. de Barante, en attendant la première direction libre. 
Le rôle rempli par M. du Ghâtelet auprès de l'altesse 
impériale, sa réputation d'homme à bonnes fortunes, les 
événements singuliers de son voyage, ses souffrances, tout 
excita la curiosité des femmes d'Angoulême. Ayant appris 
les mœurs de la haute ville, M. le baron Sixte du Ghâ- 
telet se conduisit en conséquence. Il fit le malade, joua 
Thomme dégoûté, blasé. 

A tout propos, il se prît la tête comme si ses souffrances 
ne lui laissaient pas un moment de relâche, petite ma- 
nœuvre qui rappelait son voyage et le rendait intéressant. 
Il alla chez les autorités supérieures, le général, le préfet, 
le receveur général et Tévêque; mais il se montra partout 
poli, froid, légèrement dédaigneux, comme les hommes 
qui ne sont pas à leur place et qui attendent les faveurs 
du pouvoir. Il laissa deviner ses talents de société, qui 
gagnèrent à ne pas être connus; puis, après s'être fait 
désirer, sans avoir lassé la curiosité, après avoir reconnu 
la nullité des hommes et savamment examiné les femmes 
pendant plusieurs dimanches à la cathédrale, il reconnut 
en madame de Bargeton la personne dont l'intimité lui 
convenait. Il compta sur la musique pour s'ouvrir les portes 
de cet hôtel impénétrable aux étrangers. 11 se procura se- 
crètement une messe de Miroir, Tétudia au piano; puis, un 
beau dimanche où toute la société d'Ângoulême était à la 
messe, il extasia les ignorants en touchant l'orgue, et ré- 
veilla rintérêt qui s'était attaché à sa personne en faisant 



56 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

indiscrètement circuler son nom par les gens du bas clergé. 
Au sortir de Téglise, madame de Bargeton le complimenta^ 
regretta de ne pas avoir Toccasion de faire de la musique 
avec lui; pendant cette rencontre cherchée, il se ût natu- 
rellement offrir le passe-port qu'il n'eût pas obtenu s'il 
l'eût demandé. L'adroit baron vint chez la reine d'Angou- 
lême, à laquelle il rendit des soins compromettants. Ce 
vieux beau, car il avait quarante-cinq ans, reconnut dans 
cette femme toute une jeunesse à ranimer, des trésors à 
faire valoir, peut-être une veuve riche en espérances à 
épouser, enfin une alliance avec la famille des Nègre- 
pelisse, qui lui permettrait d'aborder à Paris la marquise 
d'Espard, dont le crédit pouvait lui rouvrir la carrière 
politique. Malgré le gui sombre et luxuriant qui gâtait 
ce bel arbre, il résolut de s'y attacher, de l'émonder, de 
le cultiver, d'en obtenir de beaux fruits. L'AngouIême 
noble cria contre l'introduction d'un giaour dans la casbah, 
car le salon de madame de Bargeton était le cénacle d'une 
société pure de tout alliage. L'évêque seul y venait habi- 
tuellement, le préfet y était reçu deux ou trois fois dans 
l'an; le receveur général n'y pénétrait point; madame de 
Bargeton allait à ses soirées, à ses concerts, et ne dînait 
jamais chez lui. Ne pas voir le receveur général et agréer 
un simple directeur des contributions, ce renversement 
de la hiérarchie parut inconcevable aux autorités dédai- 
gnées. 

Ceux qui peuvent s'initier par la pensée à des petitesses, 
qui se retrouvent d'ailleurs dans chaque sphère sociale, 
doivent comprendre combien l'hôtel de Bargeton était im- 
posant dans la bourgeoisie d'Angoulême. Quant à TUou- 



ILLUSIONS PERDUES. 57 

meau, les grandeurs de ce Louvre au petit pied, la gloire 
de cet hôtel de Rambouillet angoumoisin, brillaient à une 
distance solaire. Tous ceux qui s'y rassemblaient étaient 
les plus pitoyables esprits, les plus mesquines intelli- 
gences, les plus pauvres sires à vingt lieues à la ronde. 
La politique se répandait en banalités verbeuses et pas- 
sionnées; la Quotidienne y paraissait tiède, Louis XVIII y 
était traité de jacobin. Quant aux femmes, la plupart, 
sottes et sans grâce « se mettaient mal, toutes avaient 
quelque imperfection qui les faussait, rien n'y était com- 
plet, ni la conversation ni la toilette, ni Tesprit ni la chair. 
Sans ses projets sur madame de Bargeton, Ghàtelet n'y 
eût pas tenu. Néanmoins, les manières et Tesprit de caste, 
l'air gentilhomme, la fierté du noble au petit castel, la 
connaissance des lois de la politesse, y couvraient tout ce 
vide. La noblesse des sentiments y était beaucoup plus 
réelle que dans la sphère des grandeurs parisiennes ; il y 
éclatait un respectable attachement quand même aux Bour- 
bons. Cette société pouvait se comparer, si cette image 
est admissible, à une argenterie de vieille forme, noircie, 
mais pesante. L'immobilité de ses opinions politiques res- 
semblait à de la fidélité. L'espace mis entre elle et la bour- 
geoisie, la difficulté d'y parvenir simulaient une sorte d'élé- 
vation et lui donnaient une valeur de convention. Chacun 
de ces nobles avait son prix pour les habitants, comme le 
cauris représente l'argent chez les nègres du Bambara. 
Plusieurs femmes, flattées par M. du Châtelet et reconnais- 
sant en lui des supériorités qui manquaient aux hommes 
de leur société, calmèrent Tinsurrection des amours- 
propres : toutes espéraient s'approprier la succession de 



r 








ô^ SCÈNES D& l^ VIS. DE. P&OVINCK 

.'a llas» impériale. Les. pocistes ^aaèseaat qa'oa v&ncaiL 

de Bai^âQiL,. Biaia opifiL œ <=BBrait 

niaig»n> Du Gbàtelet essuya pkt* 

iBBiaii se TBMWtTTit^ dans SB. poaÉtîiBL 

?*IiS il l' JiiiiMâ les ti^snrtt (pug ]0 

d'Ao^Miêaie, il lui apporta 
Im. lisaii les poésies qui parais- 
les isovres des jeunes 
a^v&ctr^ - 'je : oiK \:i« .IL ^eatÊBjvoL, mais prenant en 

:|sf âa homme de Fécole 
ie Bargeton, enthou- 
32&îiiee le .2 r?s;»aBiBce ôje i llioiufiace des lys, aimait 
^ le ùl^at^aïunandàe ce qu il avait namné Victor Hugo 
jn rnfaM ^u^-ii.^t?. Trisie ie ::e connaître le génie que de 
.oiu« fii.'t h Mraii après Paiis^ où vivaient les grands 
iommeh. M. au Chàteiet ci'ut alors faire menreilles en loi 
ippreii.nii •{u'il existait à Angoulôme un autre enfant sur 
yUme, mi j*-< ne [H)ete qui, sans le savoir, surpassait en 
;?clal le Icvrr sidéral des coustellatious parisieuacs. Un 
crand lio.nuio futur était ué dans THoumeau ! Le provi- 
^ur du voilô^o avait montré d'admirables pièces de vers 
M \\\\\'i\. \\u^'l\^ et modeste, Tenfaut était un Chatterton 
^vui.x \m ,ivU' pohiii|ud« sans la baiue féroce contre les gran- 
ivui • ^Mvii.\^ qui pousâa le (K.>ête anglais à écri:e des 
MUl)ltl)l'(^ ii>aiic httâ biuiifaiicura. Au milieu des cinq ou 
'a,\ |h 1 .^ qai parijfi ...t mI Son g Ȉi pour les ans et 
Um ItUii ^ c.ai<à pal ce qu'il raclait un >io!on, celui-là 
' """(]ij .) ; ii^a j,iu5ou lu.iii^lep.'t iirblaiicdequelque 

l\*:» .A :>a 'j.ii »lé J»J |».u.iJc::l vie )d So;ié:é d'ajzl- 

, rc-.iw t** %c,ia d a..-- >v*jw V4C ba^^c qui lui per* 



ILLUSIONS perdues: 59 

mettait de chanter en manière d'hallali le Se fiato in corpo 
avete ; parmi ces figures fantasques, madame de Bargeton 
se trouvait comme un affamé devant un dîner de théâtre 
où les mets sont en carton. Aussi rien ne pourrait-il peindre 
sa joie au moment où elle apprit cette nouvelle. Elle vou- 
lut voir ce poète, cet ange I elle en raffola, elle s'enthou- 
siasma, elle en parla pendant des heures entières. Le sur- 
lendemain, l'ancien courrier diplomatique avait négocié 
par le proviseur la présentation de Lucien chez madame 
dé Bargeton. 

Vous seuls, pauvres ilotes de province, pour qui les 
distances sociales sont plus longues à parcourir que pour 
les Parisiens, aux yeux desquels elles se raccourcissent 
de jour en jour, vous sur qui pèsent si durement les grilles 
entre lesquelles chacim des différents mondes du monde 
s'anathématise et se dit : Baca! vous seuls comprendrez 
le bouleversement qui laboura la cervelle et le cœur de 
Lucien Chardon, quand son imposant proviseur lui dit 
que les portes de l'hôtel de Bargeton allaient s'ouvrir de- 
vant lui î la gloire les avait fait tourner sur leurs gonds I 
il serait bien accueilli dans cette maison dont les vieux 
pignons attiraient son regard quand il se promenait le 
soir à Beaulieu avec David, en se disant que leurs noms 
ne parviendraient peut-être jamais à ces oreilles dures à 
la science lorsqu'elle partait de trop bas. Sa sœur fut 
seule initiée à ce secret. En bonne ménagère, en divine 
devineresse, Eve sortit quelques louis du trésor pour aller 
acheter à Lucien des souliers fins chez le meilleur bottier 
d'Angoulême, un habillement neuf chez le plus célèbre 
tailleur. Elle lui garnit sa meilleure chemise d'un jabot 




m SCEMùS BS UL Wl£ I>£ PfiOTIliCE. 

qa'iaiQe WwMv* «t pfisn «He-^oBâme. Qi^iDe joie, qaand 
xiùt \t vji aàiisî ^éaai^ nflmbiftn tiDe îol fière de son frère! 

! EUft àBKma mille petites 
àe k mniittîfm avait donné à 
«fWHÎtftf qn"^ âait asas, 
i2Lr>'£ jKHir s^ ^ppajeti Eve 
_>£r àacs le sanctuaire aristo- 
-iLj:;--r i j» ::2?.^-ïTtiifeï2a- saos fâoe. Elle raccompagna 
. jâq. i La v.i'^.T >» -.j-tf^jaK^ vrrxa. presque «n ÎBce de 
a C£^*ci;rjwe.« « ,<^s^ ^ iâ prcBaoi Tiar !b me de Beanlioi, 
zk-^ i^jix^ sar ^ r^r^ttCBMe. oà rwasmàùi M. au ChàiàeL 
fmjs -^ j^ny'yf ±ji j 11 II I II tDCi éame, comme si goelqae 
P«bà «>x'âJr'::>f^: fie fii accompIL Lncâeii ciïs madame 
r^seiz^ r^éajù: pour Eve FaBrore de la foitane. La 
crottCBre, elle igaanàt qae, là oà fambinon corn- 
^ÊieôiTe^ ]» BU& sentîmeots refwwif, En arrivant dans la 
:»^ ài MÎBige, les dioacs cxténenres n*étonoèreDt point 
l jc^eaL Ce Loorre tmà. agrandi par ses îàé& était une 
xuâisi» bâtie en pâerre tendre particnliène an pays, et 
awirâd par le tenais. L'aq^ed, asaez triste sar la me, était 
i&iî^K«remefit fort ample : (fêtait la oov de provinoe, 
hKstâifi et proprette; une arcbitectarè sobre, qoasi monas- 
i..jDe, bieji conservée. Lucien monta par on \ieil escal»- 
d itdlustrei de cfaitaignier dont les marches cessaient 
u c^iiY) en pierre à partir do premier àage. Juives avoir 
iiu\cu^é une antichambre mesquine, on grand sialon peu 
èiï'aiiHi, il trc»uva la souveraine dans on petit sakm lam- 
t>mdé de boiseries sculptées dans le goftt dn dernier siède 
cl ptiinuss eo ^ris. Le dessus des pcHtes était en caBuien. 
la vieui damas rouge, maigrement aooompastié» déo»- 



ILLUSIONS PERDUES. 61 

rait les panneaux. Les meubles, de vieille forme, se ca* 
chaient piteusement sous des bousses à carreaux rouges 
et blancs. Le poète aperçut madame de Bargeton assise 
sur un canapé à petit matelas piqué, devant une table 
ronde couverte d*un tapis vert, éclairée par un flambeau 
à deux bougies et à garde-vue. 

La reine ne se leva point, elle se tortilla fort agréable- 
ment sur son siège, en souriant au poète, que ce trémous- 
sement serpentin émut beaucoup, il le trouva distingué. 
L'excessive beauté de Lucien, la timidité de ses manières, 
sa voix, tout en lui saisit madame de Bargeton. Le poëte 
était déjà la poésie. Le jeune bomme examina, par de dis- 
crètes œillades, cette femme, qui lui parut en harmonie 
avec son renom; elle ne trompait aucune de ses idées 
sur la grande dame. Madame de Bargeton portait, sui- 
vant une mode nouvelle, un béret tailladé en velours 
noir. Cette coiffure comporte un souvenir du moyen âge, 
qui impose à un jeune homme en amplifiant, pour ainsi 
dire, la femme; il s'en échappait une folle chevelure d'un 
blond rouge, dorée à la lumière, ardente au contour des 
boucles. La noble dame avait le teint éclatant par lequel 
une femme rachète les prétendus inconvénients de cette 
fauve couleur. Ses yeux gris étincelaient; son front, déjà 
ridé, les couronnait bien par sa masse blanche hardiment 
taillée; ils étaient cernés par une marge nacrée où, de 
chaque côté du nez, deux veines bleues faisaient ressortir 
la blancheur de ce délicat encadrement. Le nez offrait 
une courbure bourbonnienne , qui ajoutait au feu d*un 
visage long en présentant comme un point brillant où se 
peignait le royal entraînement des Gondé. Les cheveux 

I. 4 



SCÈNES DE LA VIS DE PROVINCE. 

ne cachaient pas entièrement le coiu La ixdie^ négligem- 
ment croisée, laissait voir une poitrine ée neige où l'œil 
devinait une gorge îAtacle et bien placée. De ses doigts 
eflSlés et soignés, mais un peu secs» madame, de Bargeton 
fit au jeune poète un geste andcal pour lui indiquer la 
chaise qui était près d'elle. M. du Châitelet prit un fau- 
teuil. Lucien s'aperqut alors qu'ils étaient seuls. La con- 
versation de madame de Bargeton enivra le poète de 
THoumeau. Les trois heures passées près d'elle forent 
pour Lucien un de ces rêves que Ton voudrait rendre 
éternels. Il trouva cette femme plutôt maigrie que maigre, 
amoureuse sans amour, maladive malgré sa force; ses 
défauts, que ses manières exagéraient, lui plurent, car les 
jeunes gens commencent par aimer l'exagération, ce men- 
songe des belles âmes. Il ne remarqua '^oint la flétrissure 
des joues couperosées sur les pomm^ ;es, et auxquelles 
les ennuis et quelques souffrances avaient donné des tons 
de brique. Son imagination s'empara d'abord de ces yeux 
de feu, de ces boucles élégantes où ruisselait la lumière, 
de cette éclatante blancheur, points lumineux auxquels il 
se prit comme un papillon aux bougies. Puis cette âme 
parla trop à la sienne pour qu'il pût juger la femme. L'en- 
train de cette exaltation féminine, la verve des phrases 
un peu vieilles que r^étaît depuis longtemps madame de 
Bargeton, mais qui xui parurent neuves, le fascinèrent 
d'autant mieux qu'il voulait trouver tout bien. Il n'avait 
point apporté de poésie à lire ; mais il n'en fut pas ques- 
tion : il avait oublié ses vers pour avoir le droit de re- 
venir; madame de Bargeton n'en avait point parlé pour 
l'engager à lui faire quelque lecture un autre jour. N'était- 



\ 



ILLUSIONS PERDUES. G3 

ce pas une première entente? M. Sixte du Châtelet fut 
mécontent de cette réception. Il aperçut tardivement un 
rival dans ce beau jeune homme, qu*il reconduisit jus- 
qu'au détour de la première rampe au-dessous de Beau- 
lieu, dans le dessein de le soumettre à sa diplomatie. 
Lucien ne fut pas médiocrement étonné d*entendre le 
directeur des contributions indirectes se vantant de l'avoir 
introduit, et lui donnant à ce titre des conseils. 

« Plût à Dieu qu'il fût mieux traité que lui, disait M. du 
Châtelet. La cour était moins impertinente que cette so- 
ciété de ganaches. On y recevait des blessures mortelles, 
on y essuyait d'affreux dédains. La révolution de 1789 
recommencerait si ces gens -là ne se réformaient pas. 
Quant à lui, s'il continuait d'aller dans cette maison, 
c'était par goût pour madame de Bargeton, la seule femme 
un peu propre qu'il y eût à Angoulême, à laquelle il avait 
fait la cour par désœuvrement, et de laquelle il était de- 
venu follement amoureux. Il allait bientôt la posséder, il 
était aimé, tout le lui présageait. La soumission de cette 
reine orgueilleuse serait la seule vengeance qu'il tirerait 
de cette sotte maisonnée de hobereaux. » 

Châtelet exprima sa passion en homme capable de tuer 
un rival, s'il en rencontrait un. Le vieux papillon impérial 
tomba de tout son poids sur le pauvre poëte, en essayant 
de l'écraser sous son importance et de lui faire peur. Il 
se grandit en racontant les périls de son voyage grossis; 
mais, s'il imposa à l'imagination du poëte, il n'effraya 
point l'amant. 

Depuis cette soirée, nonobstant le vieux fat, malgré ses 
menaces et sa contenance de spadassin bourgeois, Lucien 



y 



y 



64 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

était revenu chez madame de Bargeton, d'abord avec la 
discrétion d'un homme de THoumeau ; puis il se familia- 
risa bientôt avec ce qui lui avait paru d'abord une énorme 
faveur, et vint la voir de plus en plus souvent. Le fils d'un 
pharmacien fut pris, par les gens de cette société, pour 
un être sans conséquence. Dans les commencements, si 
quelques gentilshommes ou quelques femmes venus en 
visite chez Naïs rencontraient Lucien, tous avaient pour 
lui l'accablante politesse dont usent les gens comme il 
faut avec leurs inférieurs. Lucien trouva d'abord ce monde 
fort gracieux; mais, plus tard, il reconnut le sentiment 
d'où procédaient ces fallacieux égards. Bientôt, il surprit 
quelques airs protecteurs qui remuèrent son fiel et le con- 
firmèrent dans les haineuses idées républicaines par les- 
quelles beaucoup de ces futurs patriciens préludent avec 
la haute société. Mais combien de souffrances n'aurait-il 
pas endurées pour Naïs, qu'il entendait nommer ainsi, car 
entre eux les intimes de ce clan, de même que les grands 
d'Espagne et les personnages de la crime, à Vienne, s'ap- 
pelaient, hommes et femmes, par leurs petits noms, der- 
nière nuance inventée pour mettre une distinction au 
cœur de Taristocratie angoumoisine. 

Naïs fut aimée comme tout jeune homme aime la pre- 
mière femme qui le flatte, car Naïs pronostiquait un grand 
avenir, une gloire immense à Lucien. Madame de Barge- 
ton usa de toute son adresse pour établir chez elle son 
poète : non-seulement elle l'exaltait outre mesure, mais 
elle le représentait comme un enfant sans fortune qu'elle 
voulait placer; elle le rapetissait pour le garder; elle en 
faisait son lecteur, son secrétaire ; mais elle l'aimait plus 



ILLUSIONS PERDUES. 65 

qu'elle ne croyait pouvoir aimer, après l'affreux malheur 
qui lui était advenu. Elle se traitait fort mal intérieure- 
ment, elle se disait que ce serait une folie d'aimer un 
jeune homme de vingt ans, qui par sa position était déjà 
si loin d'elle. Ses familiarités étaient capricieusement dé- 
menties par les fiertés que lui inspiraient ses scrupules. 
Elle se montrait tour à tour altière Qt protectrice, tendre 
et flatteuse. D'abord intimidé par le haut rang de cette 
femme, Lucien eut donc toutes les terreurs, tous les es- 
poirs, toutes les désespérances qui martèlent le premier 
amour et le mettent si avant dans le cœur par les coups 
que frappent alternativement la douleur et le plaisir. Pen- 
dant deux mois, il vit en elle une bienfaitrice qui allait 
s'occuper de lui maternellement. Mais les confidences com« 
mencèrent. Madame de Bargeton appela son poète « cher 
Lucien »; puis a cher », tout court. Le poète, enhardi, 
nomma cette grande dame Nais. En Tentendant lui donner 
ce nom, elle eut une de ces colères qui séduisent tant un 
enfant; elle lui reprocha de prendre le nom dont se ser- 
vait tout le monde. La fière et noble Nègrepelisse offrit à 
ce bel ange celui de ses noms qui se trouvait encore neuf, 
elle voulut êti^e Louise pour lui. Lucien atteignit au troi- 
sième ciel de Tamour. Un soir, Lucien étant entré pen- 
dant que Louise contemplait un portrait qu'elle serra 
promptement, il voulut le voir. Pour calmer le désespoir 
d'un premier accès de jalousie, Louise montra le portrait 
du jeune Gante-Croix et raconta, non sans larmes, la dou- 
loureuse histoire de ses amours, si pures et si cruelle- 
ment étouffées. S'essayait-elle à quelque infidélité envers 
son mort, ou avait-elle inventé de faire à Lucien un rival 

4. 



66 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

de ce portrait? Lucien était trop jeune pour analyser sa 
maîtresse; il se désespéra naïvement^ car elle ouvrit la 
campagne pendant laquelle les femmes font battre en 
brèche des scrupules plus ou moins ingénieusement for- 
tifiés. Leurs discussions sur les devoirs, sur les conve- 
nances, sur la religion, sont comme des places fortes 
qu'elles aiment à voir prendre d'assaut. L'innocent Lucien 
n'avait pas besoin de ce3 coquetteries : il eût guerroyé 
tout naturellement. 

— Je ne mourrai pas, moi, je vivrai pom* vous, dit au- 
dacieusement un soir Lucien, qui voulut en finir avec 
M. de Gante-Croix et qui jeta sur Louise un regard où se 
peignait une passion arrivée à terme. 

Effrayée des progrès que ce nouvel amour faisait chez 
elle et chez son poëte, elle lui demanda les vers promis 
pour la première page de son album, en cherchant un 
sujet de querelle dans le retard qu'il mettait à les faire. 
Que devint- elle en lisant les deux stances suivantes, 
qu'elle trouva naturellement plus belles que les meil- 
leures du poëte de l'aristocratie, Canalis? 

Le magique pinceau, les muses mensongères 
N'orneront pas toujours de mes feuilles légères 

Le fidèle vélin; 
Et le crayon furtif de ma belle maîtresse 
Me confiera souvent sa secrète allégresse 

Ou son muet chagrin. 

Ahl quand ses doigts plus lourds à mes pages fanées 
Demanderont raison des riches destinées 

Que lui tient l'avenir. 
Alors, veuille l'Amour que de ce beau voyage 

Le fécond souvenir 
Soit doux à contempler comme un ciel sans nuage! 




\ 



ILLUSIONS PERDUES. 67 

— Est'Ce bien moi qui vous les ai dictés? dit-elle. 

Ce soupçon, inspiré par la coquetterie d'une femme 
qui se plaisait à jouer avec le feu, fit venir une larme 
aux yeux de Lucien; elle le calma en le baisant au front 
pour la première fois. Lucien fut décidément un grand 
homme qu'elle voulut former; elle imagina de lui ap- 
prendre l'italien et l'allemand, de perfectionner ses ma- 
nières; elle trouva là des prétextes pour l'avoir toujours 
chez elle, à la barbe de ses ennuyeux courtisans. Quel 
intérêt dans sa vie I Elle se remit à la musique pour son 
poète, à qui elle révéla le monde musical, elle lui joua 
quelques beaux morceaux de Beethoven et le ravit ; heu- 
reuse de sa joie, elle lui disait hypocritement e^ le voyant 
à demi pâmé : 

— * Ne peut-on pas se contenter de ce bonheur? 

Le pauvre poëte avait la bêtise de répondre : 

— Oui. 

Enfin, les choses arrivèrent à un tel point, que Louise 
avait fait dîner Lucien avec elle, dans la semaine précé- 
dente, en tiers avec M. de Bargeton. Malgré cette précau- 
tion, toute la ville sut le fait et le tint pour si exorbitant, 
que chacun se demanda s'il était vrai. Ce fut une rumeur 
affreuse. Â plusieurs, la société parut à la veille d'un 
bouleversement. D'autres s'écrièrent : 

— Voilà le fruit des doctrines libérales! 

Le jaloux du Ghâtelet apprit alors que madame Char- 
lotte, qui gardait les femmes en couche, était madame 
Chardon, mère du Chateaubriand de l'Houmeau, disait-il. 
Cette expression passa pour un bon mot« Madame de Chan- 
dour accourut la première chez madame de Bargeton. 



68 SCÈNES DE LÀ VIE DE PROVINCE. 

— Savez- VOUS, chère Nais, ce dont tout Angoulôme 
parle ? lui dit-elle ; ce petit poétriau a pour mère madame 
Charlotte, qui gardait il y a deux mois ma belle-sœur en 
couche. 

— Ma chère, dit madame de Bargeton en prenant un 
air tout à fait royal, qu'y a-t-il d'extraordinaire à ceci? 
n'est-elle pas la veuve d'un apothicaire? une pauvre des- 
tinée pour une demoiselle de Rubempré I Supposons-nous 
sans un sou vaillant,... que ferions-nous pour vivre, nous? 
comment nourririez-vous vos enfants ? 

Le sang-froid de madame de Bargeton tua les lamenta- 
tions de la noblesse. Les âmes grandes sont toujours dis- 
posées à faire une vertu d'un malheur. Puis, dans la per- 
sistance à faire un bien qu'on incrimine, il se trouve 
d'invincibles attraits : l'innocence a le piquant du Vice. 
Dans la soirée, le salon de madame de Bargeton fut plein 
de ses amis, venus pour lui faire des remontrances. Elle 
déploya toute la causticité de son esprit ; elle dit que, si 
les gentilshommes ne pouvaient être ni Molière, ni Ra- 
cine, ni Rousseau, ni Voltaire, ni Massillon, ni Beaumar- 
chais, ni Diderot, il fallait bien accepter les tapissiers, 
les horlogers, les couteliers dont les enfants devenaient 
des grands hommes. Elle dit que le génie était toujours 
gentilhomme. Elle gourmanda les hobereaux sur le peu 
d'entente de leurs vrais intérêts. Enfin elle dit beaucoup 
de bêtises qui auraient éclairé des gens moins niais, mais 
ils en firent honneur à son originalité. Elle conjura donc 
l'orage à coups de canon. Quand Lucien, mandé par elle, 
entra pour la première fois dans le vieux salon fané où 
l'on jouait au whist à quatre tables, elle lui fit un gra- 



ILLUSIONS PERDUES. G9 

deux accueil, et le présenta en reine qui voulait être 
obéie. Elle appela le directeur des contributions monsieur 
Châtelet, et le pétrifia en lui faisant comprendre qu'elle 
connaissait l'illégale superfétation de sa particule. Lucien 
fut dès ce soir violemment introduit dans la société de 
madame de Bargeton; mais il y fut accepté comme une 
substance vénéneuse que chacun se promit d'expulser en 
la soumettant aux réactifs de l'impertinence. Malgré ce 
triomphe, Naïs perdit de son empire : il y eut des dissi- 
dents qui tentèrent d'émigrer. Par le conseil de M. Châte- 
let, Amélie, qui était madame de Ghandour, résolut d'éle- 
ver autel contre autel en recevant chez elle les mercredis. 
Madame de Bargeton ouvrait son salon tous les soirs, et 
les gens qui venaient chez elle étaient si routiniers, si 
bien habitués à se retrouver devant les mêmes tapis, à 
jouer aux mêmes trictracs, à voir les gens, les flam- 
beaux, à mettre leurs manteaux, leurs doubles souliers, 
leurs chapeaux dans le même couloir, qu'ils aimaient les 
marches de l'escalier autant que la maîtresse de la mai- 
son. « Tous se résignèrent à subir le chardonneret du 
sacré bocage, )> dit Alexandre de Brébian, autre bon mot. 
Enfin le président de la Société d'agriculture apaisa la 
sédition par une observation magistrale. 

— Avant la Révolution, dit-il, les plus grands seigneurs 
recevaient Duclos, Grimm, Grébillon, tous gens qui, comme 
ce petit poète de l'Houmeau, étaient sans conséquence; 
mais ils n'admettaient point les receveurs des tailles, ce 
qu'est, après tout, Ghâtelet. 

Du Châtelet paya pour Chardon, chacun lui marqua de 
la froideur. En se sentant attaqué, le directeur des con- 



70 SCÈNES DE LA TIE DE PROTINCB. 

tribatioDS, qui, depuis le moment où elle Tayait appelé 
Châtelet, sf était juré à lui-même de posséder madame de 
Bargeton, entra dans les vues de la maîtresse du logis; 
il soutint le jeune poète en se déclarant son ami. Ce grand 
diplomate dont s'était si maladroitement privé l'empereur 
caressa Lucien, il se dit son ami. Pour lancer le poète, 
il donna un dîner ou ^ trouvèrent le préfet, le receveur 
général, le colonel du régiment en garnison, le directeur 
de i'école de marine, le président du tribunal, enfin toutes 
les sommités administratives. Le pauvre poète fut fôté si 
grandement, que tout autre qu'un jeune honmie de vingt- 
deux ans aurait véhémentement soupçonné de mystification 
les louanges an moyen desquelles on abusa de lui. Au 
dessert, Ghâtelet fit réciter à son rival une ode de S<xrda- 
napale mourant, le chef-d'œuvre du moment. En l'enten- 
dant, le proviseur du collège, homme flegmatique, battit 
des mains en disant que Jean-Baptiste Rousseau n'avait pas 
mieux fait. Le baron Sixte Chàtelet pensa que le petit ri- 
meur crèverait tôt ou tard dans la serre chaude des 
louanges, ou que, dans l'ivresse de sa gloire anticipée, il 
se permettrait quelques impertinences qui le feraient ren- 
trer dans son obscurité primitive. En attendant le décès de 
ce génie, il parut immoler ses prétentions aux pieds de 
madame de Bargeton; mais, avec Thabileté des roués, il 
avait arrêté son plan, et suivit avec une attention straté- 
gique la marche des deux amants en épiant l'occasion 
d'exterminer Lucien. II s'éleva dès lors dans Ângoulême et 
dans les environs un bruit sourd qui proclamait l'existence 
d'un grand homme en Àngoumois. Madame de Bargeton 
était généralement louée pour les soins qu'elle prodiguait 



ILLUSIONS PEBDUES. 71 

à ce jeane aigle. Une fois sa conduite approuvée, elle vou- 
lut obtenir une sanction générale. Elle tambourina dans 
le dépiotement une soirée à glaces, à gâteaux et à thé, 
grande innovation dans ane ville où le thé se vendait en- 
core chez les apothicaires, comme une drogue employée 
contre les indigestions. La fleur de Taristocratie fut con- 
viée pour entendre une grande œuvre que devait lire 
Lucien. Louise avait caché les difficultés vaincues à son 
ami, mais elle lui toucha quelques mots de la conjuration 
formée contre lui parle monde; car elle ne voulait pas lui 
laisser ignorer les dangers de la carrière que doivent par- 
courir les hommes de génie, et où se rencontrent des 
obstacles infranchissables aux courages médiocres. Elle ût 
de cette victoire un enseignement. De ses blanches mains, 
elle lui montra la gloire achetée par de continuels sup- 
plices, elle lui parla du bûcher des martyrs à traverser, 
elle lui beurra ses plus belles tartines et les panacha de 
ses plus pompeuses expressions. Ce fut une contrefaçon 
des improvisations qui déparent le roman de Corinne. 
Louise se trouva si grande par son éloquence, qu'elle aima 
davantage le Benjamin qui la lui inspirait; elle lui con- 
seilla de répudier audacieusement son père en prenant h) 
noble nom de Rubempré, sans se soucier des criailleries 
soulevées par un échange que d'ailleurs le roi légitimerait. 
Apparentée à la marquise d'£spard, une demoiselle de 
Blamont-Chauvry, fort en crédit à la cour, elle se chargeait 
d'obtenir cette faveur. A ces mots: le roi, la marquise 
d'Espard, la cour, Lucien vit comme un feu d'artifice, et 
la nécessité de ce baptême lui fut'prouvée. 
— Cher petit, lui dit Louise d'une voix tendi^ement 



72 SCÈNES DE LÀ VIE DE PROVINCE. 

moquease, plus tôt il se fera, plus vite il sera sanc- 
tionné. 

Elle souleva les unes après les autres les couches suc- 
cessives de l'état social, et fit compter au poète les échelons 
quMl franchissait soudain par cette habile détermination. 
En un instant, elle lit abjurer à Lucien ses idées popula- 
cières sur la chimérique égalité de 1793, elle réveilla chez 
lui la soif des distinctions que la froide raison de David 
avait calmée, elle lui montra la haute société comme le 
seul théâtre sur lequel il devait se tenir. Le haineux libéral 
devint monarchiste in petto, Lucien mordit à la pomme 
du luxe aristocratique et de la gloire. Il jura d^apporter 
auxpieds de sa dame une couronne, fût-elle ensanglantée; 
il la conquerrait à tout prix, quibuscumque viis. Pour 
prouver son courage, il raconta ses souffrances actuelles, 
qu'il avait cachées à Louise, conseillé par cette indéfinis- 
sable pudeur attachée aux premiers sentiments, et qui 
défend au jeune homme d'étaler ses grandeurs , tant il 
aime à voir apprécier son âme dans son incognito. Il pei- 
gnit les étreintes d'une misère supportée avec orgueil, ses 
travaux chez David, ses nuits employées à Tétude. Cette 
jeune ardeur rappela le colonel de vingt-six ans à madame 
de Bargeton, dont le regard s'amollit. En voyant la fai- 
blesse gagner son imposante maîtresse, Lucien prit une 
main qu'on lui laissa prendre, et la baisa- avec la furie 
du poète, du jeune homme, de l'amant. Louise alla jus* 
qu'à permettre au fils de l'apothicaire d'atteindre à son 
front et d'y imprimer ses lèvres palpitantes. 

— Enfant I enfant I si l'on nous voyait, je serais bien 
ridicule, dit-elle en se réveillant d'une torpeur extatique. 



ILLUSIONS PERDUES. 73 

Pendant cette soirée, Tesprît de madame de Bargeton 
fit de grands ravages dans ce qu'elle nommait les pré- 
jagés de Lucien. A Tentendre, les hommes de génie n'a- 
vaient ni frères ni sœurs, ni pères ni mères; les grandes 
'œuvres qu'ils devaient édifier leur imposaient un apparent 
égolsme, en les obligeant de tout sacrifier à leur grandeur. 
Si la famille souffrait d'abord des dévorantes exactions 
perçues par un cerveau gigantesque, plus tard elle recevait 
au centuple le prix des sacrifices de tout genre exigés par 
les premières luttes d'une royauté contrariée, en parta- 
geant les fruits de la victoire. Le génie ne relevait que de 
lui-même; il était seul juge de ses moyens, car lui seul 
connaissait la fin : il devait donc se mettre au-dessus des 
lois, appelé qu'il était à les refaire; d'ailleurs, qui s'empare 
de son siècle peut tout prendre, tout risquer, car tout est à 
lui. Elle citait les commencements de la vie de Bernard 
Palissy, de Louis XI, de Fox, de Napoléon, de Christophe 
Colomb, de César, de tous les illustres joueurs, d'abord 
criblés de dettes ou misérables, incompris, tenus pour fous, 
pour mauvais fils, mauvais pères, mauvais frères, mais qui 
plus tard devenaient l'orgueil de la famille, du pays, du 
monde. Ces raisonnements abondaient dans les vices se- 
crets de Lucien et avançaient la corruption de son cœur; 
car, dans Tardeur de ses désirs, il admettait les moyens 
a priori. Mais ne pas réussir est un crime de lèse-majesté 
sociale. Un vaincu n'a-t-il pas alors assassiné toutes les 
vertus bourgeoises sur lesquelles repose la société, qui 
chasse avec horreur les Marius assis devant leurs ruines? 
Lucien, qui ne se savait pas entre l'infamie des bagnes et 
les palmes du génie , planait sur le Sinal des prophètes 



74 SCÈNES DE LA VIR DE PROVINCE. 

sans voir au bas la mer Morte, Thorrible suaire de Go- 
morrhe. 

Louise débrida si bien le cœur et Pesprit de son paête 
des langes dont les avait enveloppés la vie de province, 
que Lucien voulut éprouver madame de Bargeton aûn de 
savoir s'il pouvait, sans éprouver la honte d*un refus, con- 
quérir cette haute proie. La soirée annoncée lui donna 
Toccasion de tenter cette épreuve. L'ambition se mêlait à 
son amour. Il aimait et voulait s^élever, double désir bien 
naturel chez les jeunes gens qui ont un cœur à satisfaire 
et rindigence à combattre. En conviant aujourd'hui tous 
ses enfants à un môme festin, la société réveille leurs 
ambitions dès le matin de la vie. Elle destitue la jeunesse 
de ses grâces et vicie la plupart de ses sentiments géné- 
reux en y mêlant des calculs. La poésie voudrait qu'il en 
Iftt autrement; mais le fait vient trop souvent démentir la 
fiction à laquelle on voudrait croire, pour qu'on puisse se 
permettre de représenter le jeune homme autrement qu'il 
n^est au xa* siècle. Le calcul de Lucien lui parut fait au 
profit d'un beau sentiment, de son amitié pour David. 

Lucien écrivit une longue lettre à sa Louise, car il se 
trouva plus hardi la plume à la main que la parole à la 
bouche. En douze feuillets trc»s fois recopiés, il raconta 
le génie de son père, ses espérances perdues, et la misère 
horrible à laquelle il était en proie. Il peignit sa chère sœur 
comme un^ange, David comme un Cuvier futur, qui, avant 
d'être un grand homme, était un père, un frère, un ami 
pour lui; il se croirait indigne d'être aimé de Louise, sa 
première gloire, s'il ne lui demandait pas de faire pour 
David ce qu'elle faisait pour lui-même. Il renoncerait à 



ILLUSIONS PERDUES. 75 

tout plutôt que de trahir David Séchard; il voulait que 
David assistât à son succès. Il écrivit une de ces lettres 
' folles où les jeunes gens opposent le pistolet à un refus, 
où tourne le casuisme de l'enfance, où parle la logique 
insensée des belles âmes, délicieux verbiage brodé de ces 
déclarations naïves échappées du cœur à Tinsu de Técri- 
yain, et que les femmes aiment tant. Après avoir remis 
cette lettre à la femme de chambre, Lucien était venu 
passer la journée à corriger des épreuves, à diriger quel- 
ques travaux, à mettre en ordre les petites affaires de Tim- 
primerie, sans rien dire à David. Dans les jours où le cœur 
eBt encore enfant, les jeunes gens ont de ces sublimes 
discrétions. D'ailleurs, peut-être Lucien commençait*il à 
redouter la hache de Phocion, que savait manier David; 
peut'étre craignait-il la clarté d'un regard qui allait au 
-fond de Tâme. Après la lecture de Ghénier, son secret 
ayait passé de son cœur sur ses lèvres, atteint par un re- 
proche qu'il sentit comme le 'doigt que pose un médecin 
sur une plaie. 

I Maintenant, embrassez les pensées qui durent assaillir 
Lucien pendant qu'il descendait d'Angoulôme à l'Houmeau. 
Cette grande dame s'étail^elle fâchée? allait-elle recevoir 
David chez elle? l'ambitieux ne serait-il pas précipité dans 
son trou, à l'Houmeaiï? Quoique, avant de baiser Louise 
au front, Lucien eût pu mesurer ladistance qui sépare une 
rçine de son favori, il ne se disait pas que David ne pou- 
vait franchir en un clin d'œil l'espace qu'il avait mis cinq 
mois à parcourir. Ignorant combien était absolu l'ostra- 
cisme prononcé sur les petites gens, il ne savait pas qu'une 
«ficonde tentative de ce genre serait la perte de madame 



76 SCÈNES DE LÀ VIE DE PROVINCE. 

de Bargeton. Atteinte et convaincue de s'être encanaillée, 
Louise serait obligée de quitter la ville , où sa caste la 
fuirait comme au moyen âge on fuyait un lépreux. Le clan 
de fine aristocratie et le clergé lui-même défendraient Nais 
envers et contre tous, au cas où elle se permettrait une 
faute; mais le crime de voir mauvaise compagnie ne lui 
serait jamais remis; car, si Ton excuse les fautes du pou- 
voir, on le condamne après son abdication. Or, recevoir 
David, n'était-ce pas abdiquer? Si Lucien n'embrassait pas 
ce côté de la question, son instinct aristocratique lui fai- 
sait pressentir bien d'autres difficultés qui Tépouvantaient. 
La noblesse des sentiments ne donne pas inévitablement 
la noblesse des manières. Si Racine avait Tair du plus noble 
courtisan , Corneille ressemblait fort à un marchand de 
bœufs. Descartes avait la tournure d'un bon négociant 
hollandais. Souvent, en rencontrant Montesquieu son râ- 
teau sur répaule, son bonnet de nuit sur la tête, les visi- 
teurs de la Brède le prirent pour un vulgaire jardinier. 
L*usage du monde, quand il n'est pas un don de haute 
naissance, une science sucée avec le lait ou transmise par 
le sang, constitue une éducation que le hasard doit secon- 
der par une certaine élégance de formes, par une distinc- 
tion dans les traits , par un timbre de voix. Toutes ces 
grandes petites choses manquaient à David, tandis que la 
: nature en avait doué son ami. Gentilhomme par sa mère, 
Lucien avait jusqu'au pied haut courbé du Franc, tandis 
que David Séchard avait les pieds plats du Welche et l'en- 
colure de son père le pressier. Lucien entendait les rail- 
leries qui pleuvraient sur David, il lui semblait voir le 
sourire que réprimerait madame de Bargeton. Enfin, sans 






ILLUSIONS PERDUES. 11 

avoir précisément honte de son frère, il se promettait de 
ne plus écouter ainsi son premier mouvement et de le 
discuter à l'avenir. Donc, après l'heure de la poésie et du 
dévouement, après une lecture qui venait de montrer aux 
deux amis les campagnes littéraires éclairées par un nou- 
veau soleil, l'heure de la politique et des calculs sonnait 
pour Lucien. En rentrant dans THoumeau, il se repentait 
de sa lettre, il aurait voulu la reprendre ; car il apercevait 
par une échappée les impitoyables lois du monde. En de- 
vinant combien la fortune acquise favorisait l'ambition, il 
lui coûtait de retirer son pied du premier bâton de l'échelle 
par laquelle il devait monter à l'assaut des grandeurs. 
Puis les images de sa vie simple et tranquille, parée des 
plus vives fleurs du sentiment ; ce David plein de génie 
qui l'avait si noblement aidé, qui lui donnerait au besoin 
sa vie ; sa mère, si grande dame dans son abaissement, et 
qui le croyait aussi bon qu'il était spirituel ; sa sœur, cette 
fille si gracieuse dans sa résignation, son enfance si pure 
et sa conscience encore blanche; ses espérances, qu'aucune 
bise n'avait effeuillées, tout refleurissait dans son souve- 
nir. Il se disait alors qu'il était plus beau de percer les épais 
bataillons de la tourbe aristocratique ou bourgeoise à coups 
de succès que de parvenir par les faveurs d'une femme. 
Son génie luirait tôt ou tard comme celui de tant d'hommes, 
ses prédécesseurs, qui avaient dompté lasociété; les femmes 
l'aimeraient alors ! L'exemple de) Napoléon , si fatal au 
xix« siècle par les prétentions qu'il inspire à tant de gens 
médiocres, apparut à Lucien, qui jeta ses calculs au vent 
en se les reprochant. Ainsi était fait Lucien, il allait du mal 
au bien, du bien au mal avec une égale facilité. Au lieu 









1S SCÈIJIES DE LA TIE DE PBOTIXCE. 

de rauKKErque le saranl porte à sa retraite, Laden éprou- 
vait depoîs DB mois une sorte de lioofee en aperceTant la 
[ne oo se lisait en lettres jaoïies sor un fond vert : 



PBABmACIE H^^ POSTEJU SCCCESSEIIR DK CHARDOX. 

Le DCkin de seo père, écdt ainsi dans on lien par oà 
passaient tontes les Toitiires» loi hlessait la Tue. Le s(ht 
où \\ franchit sa porte» ornée d^me petite grille àbarreanx. 
de mauTais goût» pour se prodoîre à Beanlien, parmi les 
jennes gens les pins éi^anls de la hante Tille, en don- 
nant le hras à madame de Bargeton, il avait étrangement 
d^Ioré le désaccord qu'il reconnaissait entre cette habi- 
tation et sa bonne fortone. 

— Aimer madame de Bargeton, la posséder bientôt peat- 
être, et loger dans ce nid à rats I se disait-il en débon- 
chant par Tailée dans la petite coor où plosieors paquets 
d*lierbes bouillies étaient étalés le long des murs, où l'ap- 
prenti écurait les chaudrons du laboratoire» où M. Postel, 
ceint d'un tablier de préparateur, une cornue à la main, 
examinait un prodai. chimique tout en jetant TcBil sur sa 
boutique; et» s'il regardait trop attentivement sa drogue, 
il avait Toreille à la sonnette. 

L'odeur des camomilles, des menthes, de plusieurs 
plantes distillées remplissait la cour et le modeste appar- 
tement où Ton montait par un de ces escaliers droits ap- 
pelés des escaliers de meunier, sans autre rampe que deux 
œrdes. Au-dessus était Tunique chambre en mansarde où 
demeurait Luden. 

— Bonjour, mon fiston, lui dit M. Postel, le véritable 



ILLUSIONS PERDUES. 79 

type dû boutiquier de province. Gomment va notre petite 
santé? Moi, je viens de faire une expérience sur la mélasse, 
mais il aurait fallu votre ' père pour trouver ce que* je 
cherche. C'était un fameux homme, celui-là! Si j'avais 
connu son secret contre la goutte, nous roulerions tous 
deux carrosse aujourd'hui! 

11 ne se passait pas de semaine que le pharmacien, 
aussi bête qu'il était bon honnne, nedonnâti uncoup de 
poignard à Lucien, en lui parlaint 'de la fatale discrétion 
que son père avait gardée sur>sa découverte. 

— C'est un grand malheur, répondit brièvement Lucien, 
qui commençait à trouver Télève de son- père prodigieuse- 
ment commun, après l'avoir souvent béni; : car plus d'une 
fois l'honnête Pùstel avait secouru la veuve et les enfanis 
de son maître; 

— Qu'aivez-vous donc? demanda M. Postel en posant 
son éprouvette sur la table du laboratoire. 

— ESt-il venu quelque lettre pounmoi? 

— Oai, une qui flàirecomme baume! elle est, auprès? 
dé mon pupitre, sur le comptoir. 

La lettre de madame de Bargeton mêlée aux bocaux de 
la pharmacie I Lucien s'élança dans la boutique. 

— Dépêche-toi, Lucien! ton dîner t'attend depuis une 
heure, il sera froid, cria doucement une jolie voix à tra- 
vers une fenêtre entr'ouverte et que Lucien n'entendit pas. 

— Il est toqué, votre frère, mademoiselle, dit Postel 
en levant lô nez. 

Ce célibataire, assez semblable à une petite tonne d'^au- 
de-vie sur laquelle la fantaisie d'un peintre aurait mis 
une grosse figure grêlée de petite vérole et rougeaude. 



80 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

prit en regardant Eve un air cérémonieux et agréable qui 
prouvait qu'il pensait à épouser la fille de son prédéces- 
seur, sans pouvoir mettre fin au combat que Tamour et 
rintérét se livraient dans son cœur. Aussi disait-il souvent 
à Lucien, eu souriant, la phrase qu'il lui redit quand le 
jeune homme repassa près de lui : 

— Elle est fameusement jolie, votre sœur! Vous rfôtes 
pas mal non plus 1 Votre père faisait tout bien. 

Eve était une grande brune, aux cheveux noirs, aux 
yeux bleus. Quoiqu'elle offrit les symptômes d*un carac- 
tère viril, elle était douce, tendre et dévouée. Sa can- 
deur, sa naïveté, sa tranquille résignation à une vie labo- 
rieuse, sa sagesse, que nulle médisance n'attaquait, avaient 
dû séduire David Séchard. Aussi, depuis leur première en- 
trevue, une sourde et simple passion s'était-elle émue entre 
eux, à Tallemande, sans manifestations bruyantes ni dé- 
clarations empressées. Chacun d'eux avait pensé secrète- 
ment à l'autre, comme s'ils eussent été séparés par quelque 
mari jaloux que ce sentiment aurait offensé. Tous deux 
se cachaient de Lucien, à qui peut-être ils croyaient porter 
quelque dommage. David avait peur de ne pas plaire à 
Eve, qui, de son côté, se laissait aller aux timidités de 
l'indigence. Une véritable ouvrière aurait eu de la har- 
diesse, mais une enfant bien élevée et déchue se confor- 
mait à sa triste fortune. Modeste en apparence, fière en 
réalité, Eve ne voulait pas courir sus au fils d'un homme ' 
qui passait pour riche. En ce moment, les gens au fait de 
la valeur croissante des propriétés estimaient à plus de 
quatre-vingt mille francs le domaine de Marsac, sans 
compter les terres que le vieux Séchard, riche d'écono- 



ILLUSIONS PERDUES. 81 

mies, heureux à la récolte, habile à la vente, devait y 
joindre en guettant les occasions. David était peut-être la 
seule personne qui ne sût rien de la fortune de son père. 
Pour lui, Marsac était une bicoque achetée en 1810 quinze 
ou seize mille francs, où il allait une fois par an au temps 
des vendanges, et où son père le promenait à travers les 
vignes, en lui vantant des récoltes que l'imprimeur ne 
voyait jamais et dont il se souciait fort peu. L'amour d'un 
savant habitué à la solitude et qui grandit encore les sen- 
timents en s'en exagérant les difficultés voulait être en^ 
courage; car, pour David, Eve était une femme plus impo- 
sante que ne Test une grande dame pour un simple clerc. 
Gauche et inquiet près de son idole, aussi pressé de partir 
que d'arriver, l'imprimeur contenait sa passion au lieu de 
l'exprimer. Souvent, le soir, après avoir forgé quelque pré- 
texte pour consulter Lucien, il descendait de la place du 
Mûrier jusqu'à THoumeau, par la porte Palet; mais, en 
atteignant la porte verte à barreaux de fer, il s'enfuyait, 
craignant de venir trop tard ou de paraître importun à 
Eve, qui sans doute était couchée. Quoique ce grand amour 
ne se révélât que par de petites choses, Eve l'avait bien 
compris ; elle était flattée sans orgueil de se voir l'objet 
du profond respect empreint dans les regards, dans les 
paroles, dans les manières de David; mais la plus grande 
séduction de l'imprimeur était son fanatisme pour Lucien : 
ii avait deviné le meilleur moyen de plaire à Eve. Pour 
dire en quoi les muettes délices de cet amour différaient 
des passions tumultueuses, il faudrait le comparer aux 
fleurs champêtres opposées aux éclatantes fleurs des par- 
terres. C'était des regards doux et délicats comme les 

5 



82 SCÈNES DE LA; VIE DE.PaOVINGE. 

lotos bleus qui nagent sur les eauxv des expressions fugi- 
tives comme les faibles parfums de l'églantine, deamélan? 
colies tendres comme le velours, des mousses : fleurs de. 
deux belles âmes qui naissent ^d' une terre riche, féconde v 
immuable. Eve avait) plusieuirs fois, déjè^ deviné la forcev 
cachée sous :€ette. faiblesse; .elle tenait, si bien compte^àt 
David de. tout .ce qu'il Jilosait pas, que le plus léger inck 
dent pouvait amener une plus intime union.de leurs âmes. 
Lucien trouva, la porte ouverte^ par.Èveetslassit, sans 
lui rien dire, à. une petite tablej posée sur. un X, sans linge, 
où son couvert était mis. Le pauvre. p^tit «ménage ne.posr 
sédait que trois couverts ^d'argqnt, Èv^. les employait ioa& 
pour le frère chéri. . 

— Que lis-tu donc là2 ditrelleapf^ avoir mis ;SHr. la. 
table un plat qu'elle retira. du. feu. et après avoir éteint 
son fourneau mobile en le couvrant de.rétouifoir. . 

Lucien ne répondit pas... Eve prit une petite assiette 
coquettement arrangéot avec. des feuilles de vigçe, et la 
mit sur la table^ avec une jatte pleine de crème. 

— Tiens, Luciea, je t'ai eu des fraises... 

Lucien, prêtait tantid'attention.à sa^eeture, qu'il nlenn 
tendit point. Eve vint alors s'asseoir près de lui, sans, 
laisser échapper un murmure ; car, il entre dans le senti? 
ment d'une sœur ppur son frère un plaisir immense à. être 
traitée sans façon. . 

— Mais qu'as-tu donc?. s'écria-t-telle en voyant briller 
des larmes dans les yeux de son frère. 

— Rien, rien, Eve, dit-il en. la prenant par la taille^ 
Tattirant à lui, lat. baisant au front et sur les cheveux^ 
puis sur le iou, avec une effervescence surprenante. . 



ILLUSIONS PERDUES. 83 

— Tu te cachés de moi? 

— Eh bien, elle m' aime I 

, — Je savais bien que ce n'était pas moi que tu embras- 
; sais, dit d'un ton boudeur la pauvre sœur en rougissant. 
! — Nous serons tous heureux, s'écria Lucien en ava- 
! lant son potage à grandes cuillerées. 
' — Nous? répéta Eve. 

' Inspirée par le même pressentiment qui s^était emparé 
de David, elle ajouta : 

— Tu vas nous aimer moins I 

— Comment peux-tu croire cela, si tu me connais? 
Eve lui tendit la main pour presser la sienne; pais elle 

ôta l'assiette vidé, la soupière en terre brune, ei avança 
le plat qu'elle avait fait. Au lieu de manger, Lucien relut 
la lettre de madame de Bargeton, que la discrète Eve ne- 
demanda point à voir, tant elle avait de respect pour son 
frère : s'il voulait la lui communiquer, elle devait attendre; 
et, s'il ne le voulait pas, pouvait-elle l'exiger? Elle attendit. 
Voici cette lettre : 

« Mon ami, pourquoi refuserais- je à votre frère en 
science l'appui que je vous ai prêté? A mes yeux, les 
talents ont des droits égaux; mais vous ignorez les pré- 
jugés des personnes qui composent ma société. Nous nel 
ferons pas reconnaître l'ennoblissement de l'esprit à ceux 
qui sont Târistocratie dé l'ignorance. Si je ne suis pas 
assez puissante pour leur imposer M. David Séchard, je 
vous ferai volontiers le sacrifice de ces pauvres gens. Ce 
sera comme une hécatombe antique. Mais, cher ami, vous 
ne voulez sans doute pas me faire accepter la compagnie 



84 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

d*ane personne dont Tesprit ou les manières pourraient 
ne pas me plaire. Vos flatteries m'ont appris combien 
Tamitié s^aveugle facilement 1 M*en voudrez-vous« si je 
mets à mon consentement une restriction? Je veux voir 
votre ami, le juger, savoir par moi-même, dans Tintérét 
de votre avenir, si vous ne vous abusez point. N'est-ce 
pas un de ces soins maternels que doit avoir pour vous, 
mon cher poète, 

» LOUISE DE NÈGREPELISSE? » 

Vacien ignorait avec quel art le oui s'emploie dans le 
beau monde pour arriver au non, et le non pour amener 
un oui. Cette lettre fut un triomphe pour lui. David irait 
chez madame de Bargeton, il y nrillerait de la majesté du 
génie. Dans l'ivresse que lui causait une victoire qui lui 
fit croire à la puissance de son ascendant sur les hommes, 
il prit une attitude si iière, tant d'espérances se reflétè- 
rent sur son visage en y produisant un éclat radieux, que 
sa sœur ne put s'empêcher de lui dire qu'il était beau. 

— Si elle a de l'esprit, elle doit bien t' aimer, cette 
femme! Et alors ce soir elle sera chagrine, car toutes les 
femmes vont te faire mille coquetteries. Tu seras bien 
beau en lisant ton Saint Jean dans Pathmos ! Je voudrais 
être souris pour me glisser là! Viens, j'ai apprêté ta toi- 
lette dans la chambre de notre mère. 

Cette chambre était celle d'une misère décente. Il s'y 
trouvait un lit en noyer, garni de rideaux blancs, et au 
bas duquel s'étendait un maigre tapis vert. Puis une com- 
mode à dessus de bois, ornée d'un miroir, et des chaises 
en noyer complétaient le mobilier. Sur la cheminée, une 



ILLUSIONS PERDUES. 85 

pendule rappelait les jours de rancienne aisance disparue. 
La fenêtre avait des rideaux blancs. Les murs étaient ten- 
dus d'un papier gris à fleurs grises. Le carreau, mis en 
couleur et frotté par Eve, brillait de propreté. Au milieu 
de cette chambre était un guéridon où, sur un plateau 
rouge à rosaces dorées, se voyaient trois tasses et un su^ 
crier en porcelaine de Limoges. Eve couchait dans un 
cabinet contigu qui contenait un lit étroit, une vieille ber^ 
gère et une table à ouvrage près de la fenêtre. L'exiguïté 
de cette cabine de marin exigeait que la porte vitrée restât 
toujours ouverte, afin d'y donner de l'air. Malgré la dé- 
tresse qui se révélait dans les choses, la modestie d'une 
vie studieuse respirait là. Pour ceux qui connaissaient la 
mère et ses deux enfants, ce spectacle offrait d'attendris- 
santes harmonies. 

Lucien mettait sa cravate quand le pas de David se fit 
entendre dans la petite cour, et l'imprimeur parut aussi- 
tôt avec la démarche et les façons d'un homme pressé 
d'arriver. 

— Eh bien, David, s'écria l'ambitieux, nous triom- 
phons I elle m'aime! tu iras. 

— Non, dit l'imprimeur d'un air confus; je viens te 
remercier de cette preuve d'amitié, qui m'a fait faire de 
sérieuses réflexions. Ma vie à moi, Lucien, est arrêtée. Je 
suis David Séchard, imprimeur du roi à Angoulême, et 
dont le nom se lit sur tous les murs, au bas des affiches. 
Pour les personnes de cette caste, je suis un artisan, un 
négociant, si tu veux, mais un industriel établi en bou- 
tique, rue de Beaulieu, au coin de la place du Mûrier. Je 
n'ai encore ni la fortune d*un Keller, ni le renom d'un 



86 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

Desplein, deux sortes •depuissanoes que les nobles essayent 
encore de nier, mais qai, je sais^d'accord' avec eax en 
ceci» ne sont rien sans le savoir-^vivre et les manières dit 
gentilhomme! Par quoi puis-je légitimer cette 'sabiteélé* 
vation? Je mre ferais moqaer de moi>par les^bourgeoîa* 
autant que par les nobles. Toi; tu te trouves -dans- um< 
sit/uation différente. Un prote>fi'e8t engagé à rien. Tu tra»^ 
vailles à acquérir des connaissances indispensables pour 
réussir, tu peux expliquer tes occupations actuelles pac. 
ton avenir. D^ailleurs, tu peux demain entreprendre autse^ 
chose, étudier le droit, la 'diplomatie,- entrer 'dans ractûoi* 
nistration. En6n tu n'es ni chiffré, ni casé. Profifie* de ta; 
virginité sooiale, marche' seul et mets la mai»siBur le» 
honneurs! Savoure joyeusement tous les plaisirs, mémi»' 
ceux que procure la vanité. Sois heureux ^ je jouirai de* 
tes succès, tu seras un second moi-même. Oui, ma pensée 
me permettra de vivre* de ta vie. A toi les fêtes, Téclat du 
monde et les rapides ressorts de ses intrigues. À moi là 
vie sobre, laborieuse du commerçant, et les lentes occu'» 
pations de la science. Tu seras notre aristocratie, dit-il en 
regardant Eve. Quand tu chancelleras, tU' trouveras monc 
bras pour te soutenir. Si tu as à te plaindre de quelque 
trahison, tu pourras te réfugier dans nos cœurs, tu y trou»- 
veras un* amour inaltérable. La protection , la faveur; le 
bon vo./ioir des gens, divisés sur deux têtes, pourraient 
se lasser, nous nous nuirions à deux; marche devant, tu 
me remorqueras, s'il le faut. Loin de t*envier,- je me con- 
sacre à toi. Ce que tu viens de faire pour moi, en risquant 
de peidre ta bienfaitrice, ta maîtresse peut-être, plutôt 
que de m'abandonner, que de me renier, cette simple 



ILLUSIONS PERDUES. 87 

chose, si grande, eh bien, Lucien, elle me lierait à jamais 
^à toi, si nous n'étions pas déjà comme deux frères. N'aie 
ni remords ni soucis dô paraître prendre là plus forte 
part. Ce partage à là Montgom^ry est dans mes goûts. 
Enfin, quand tu me causerais quelques tourments, qui sait 
si je ne serais pas toujours ton obligé? 

En disant ces mots; il coula le plus timide des regards 
vers ÈVe, qui avait lés yeux pleins dé larmes, car elle 
devinait tout. 

— Eùfin, diWl à Lucien étonné, tu es bien fait, tu as 
une jolie taillé, ta portes bien tes habits, tu as l'air d'itnr 
gentilhbmmo' dans ton habit bleu à boutons jaunes, avec 
un simple pantalon de nankin; moi, j'aurais l'air d'un 
ouvrier au milieu de ce monde, je serais gauche, gêné, je 
dirais des sottises ou je ne dirais rien du tout : toi, tu 
peux, pour obéir au préjugé des noms,* prendre celui de 
ta mère, te faire appeler Lticien de Rubempré; moi, je 
suis et serai toujours David Sëchard. Tout te sert et tout 
me huit dans le monde où tu vas. Tù es fait pour y réussir. 
Les femmes adoreront ta frgure d'ânge. N'iest-ce pas, Eve? 

LUcien sauta au cou dé David et rembiassa. Cette mo- 
destie coupait court à bien des doutes, à bien dés diffi- 
cultés. Comment n*eût-il pas redoublé de tendresse pour 
un homme qui arrivait à faire par amitié les mêmes ré- 
flexions qu'il venait de faire par ambition ? L'ambitieux et 
l'amoureux sentaient la route aplanie, le cœur du jeune 
homme et de l'ami s'épanouissait. Ce fut-un dé ces mo- 
ments rares dans la vie où toutes les forces sont douce- 
ment tendues, où toutes les cordes vibrent en rendant 
des sons pleins. Mais cette sagesse d'une belle âme exci-» 



88 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

tait encore en Laden la tendance qui porte rhomme à 
toat rapporter à lui. Nous disons tous, plus ou moins, 
comme Louis XIV : a L'État, c'est moi I » L'exclusive ten- 
dresse de sa mère et de sa sœur, le dévouement de David, 
l'habitude qu'il avait de se voir l'objet des efforts secrets 
de ces trois êtres, lui donnaient les vices de l'enfant de 
famille, engendraient en lui cet égoïsme qui dévore le 
noble, et que madame de Bargeton caressait en l'incitant 
à oublier ses obligations envers sa sœur, sa mère et David. 
Il n'en était rien encore ; mais n'y avait-il pas à craindre 
qu'en étendant autour de lui le cercle de son ambition il 
ne fût contraint de ne penser qu'à lui pour s'y maintenir? 
Cette émotion passée, David fit observer à Lucien que 
son poème de Saint Jean dans Pathmos était peut-être 
trop biblique pour être lu devant un monde à qui la 
poésie apocalyptique devait être peu familière. Lucien, 
qui se produisait devant le public le plus difficile de la 
Charente, parut inquiet. David lui conseilla d*emporter 
André de Chénier, et de remplacer un plaisir douteux par 
un plaisir certain. Lucien lisait en perfection, il plairait 
nécessairement et montrerait une modestie qui le servi- 
rait sans doute. Comme la plupart des jeunes gens, ils 
donnaient aux gens du monde leur intelligence et leurs 
vertus. Si la jeunesse qui n'a pas encore failli est sans 
indulgence pour les fautes des autres, elle leur prête aussi 
ses magnifiques croyances. 11 faut, en effet, avoir bien expé- 
rimenté la vie avant de reconnaître que, suivant un beau 
mot de Raphaël, comprendre, c'est égaler. En général, le 
sens nécessaire à l'intelligence de la poésie est rare en 
France, où l'esprit dessèche promptement la source des 



ILLUSIONS PERDUES. 89 

saintes larmes de Textase, où personne ne veut prendre 
la peine de déchiffrer le sublime^ de le sonder pour en 
percevoir l'infini. Lucien allait faire sa première expé- 
rience des ignorances et des froideurs mondaines I II passa 
chez David pour y prendre le volume de poésies. 

Quand les deux amants furent seuls, David se trouva 
plus embarrassé qu'en aucun moment de sa vie. En proie 
à mille terreurs, il voulait et redoutait un éloge, il dési- 
rait s'enfuir, car la pudeur a sa coquetterie aussi! Le 
pauvre amant n'osait dire un mot qui aurait eu l'air de 
quêter un remerciment; il trouvait toutes les paroles com- 
promettantes, et se taisait en gardant une attitude de cri- 
minel. Eve, qui devinait les tortures de cette modestie, se 
plut à jouir de ce silence ; mais, quand David tortilla son 
chapeau pour s'en aller, elle sourit. 

— Monsieur David, lui dit-elle, si vous ne passez pas la 
soirée chez madame de Bargeton, nous pouvons la passer 
ensemble. Il fait beau, voulez-vous aller nous promener 
le long de la Charente ? nous causerons de Lucien. 

David eut envie de se prosterner devant cette délicieuse 
jeune fille. Eve avait mis dans le son de sa voix des récom- 
penses inespérées; elle avait, parla tendresse de l'accent, 
résolu les difficultés de cette situation ; sa proposition était 
plus qu'un éloge, c'était la première faveur de l'amour.' 

— Seulement, dit-elle à un geste que fit David, laissez-' 
moi quelques instants pour m'habiller. C 

David, qui de sa vie n'avait su ce qu'était un air, sortit 
en chanteronnant, ce qui surprit l'honnête Postel, et lui 
donna de violents soupçons sur les relations d'Eve et de 
l'imprimeur. 



90 SCÈNES DE LA VIE. DE PROVINCE. 

Les plus petites circonstances de. cette, soicée-aginent. 
beaucoup sur. Lucien, que son caractère portait à écouter 
les premières impressions. Comme tous les amants ineKï* 
périmentés, il arrivade si bonne^heure^ que.Louisem'était 
pas encore au salon. Me de Bargeton s*y trouvait seuL Lu- 
cien avait déjà commencé son apprentissage deapetkes 
lâchetés par lesquelles Famant d'une .femme mariée< achète 
son bonheur, et qui donnent aux femmes la mesure de' 
ce qu'elles peuvent exiger; mais il ne s'était pas encore 
trouvé face à face avec Mv? de 'Bargeton» . 

Ce gentilhomme était un de ces petits esprits douce- 
ment établis entre r inoffensive nullité qui comprendron- 
core et la fière stupidité qui ne veut ni rien accepter;, 
ni rien' rendre. Pénétré ide* ses devoirs ^envers le monde 
et s'efTorçant de lui être agréable, il avait adopté le sou- 
rire du danseur pour unique langage. Content ou mécon- 
tent, il souriait. Il souriait à une: noovelle. désastreuse 
aussi bien qu'à Tannonce^ d'un'iheuveux.événemeni:!. Ce 
sourire répondait à tout par les expr£ss»nsquetlui don- 
nait M. de ^argeton. S'il fallait absolument une approba- 
tion directe, il renforçait son sourire par un rire- cona*- 
plaisant, en ne lâchant qu'une parole à la dernière 
extrémité. Un tôte-à-tôte lui faisait éprouver le seul 
embarras qui compliquait sa. vie végétative, il était aloro 
obligé de chercher- quelque chose dans Pimimensité de 
son vide intérieur. La plupart idu temps,' il se tirait de 
peine en reprenant les -naïves <:outumes de son en£ance : 
il pensait tout haut, il vous initiait aux moindres détails 
de sa vie; jil vous exprimait ses besoins, ses petites sensa-^ 
dons qui, pour lui, ressemblaient à des idées. Il ne parlait 



ILLUSIONS PERDUES. 91 

ni de la pluie, ni du beau temps ; il ne donnait pas dans 
lés lieux communs de la conversation par où se sauvent 
les imbéciles, il s'adressait aux plus intimes intérêts dé 
la vie. 

— Par complaisance pour madame de Bàrgeton, j'ai 
mangé ce matin du veau, qu^ellé aime beaucoup, et mon- 
estomac me fait bien souffrir, disait-il. Je sais cela, j*y 
suis toujours pris ; expliquez-moi cela 1 

Ou bien : 

— Je vais sonner pour demander un verre d'eau sacrée; 
en voulez-vous un' par la même occasion? 

Ou bien : 

— Je monterai demain à cheval et j'irai voir mon beau- 
père. 

Gôs petites phrases, qui ne supportaient pas la discus- 
sion, arrachaient un non ou un oui à l'interlocuteur, et la 
conversation tombait à plat. M. de Bargeton implorait 
alors l'assistance de son visiteur en mettant à l'ouest son 
nez de vieux carlin poussif ; il vous regardait de ses gros 
yeux vairons d'une façon qui signifiait : Vous^itesf Les 
ennuyeux empressés de parler d'eux-mêmes, il les ché- 
rissait, il les écoutait avec une probe et délicate attention 
qui le leur rendait si précieux, que les bavards d'Angou- 
lême lui accordaient une sournoise intelligence, et le pré- 
tendaient mal jugé. Aussi, quand ils n'avaient plus d'au-^ 
diteurs, ces gens venaient-ils achever leurs récits ou leurs 
raisonnements auprès du gentilhomme, sûrs de trouver 
son sourire élogieux. Le salon de sa femme étant toujours 
plein, il s'y trouvait généralement à l'aise. Il s'occupait 
des plus petits détails : il regardait qui entrait, saluait en 



92 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

souriant et condaisait à sa femme le nouvel arrivé; il 
guettait œux qui partaient, et leur faisait la conduite en 
accueillant leurs adieux par son étemel sourire. Quand 
la soirée était animée et qu'il voyait chacun à son affaire., 
l'heureux muet restait planté sur ses deux hautes jambes 
comme une cigogne sur ses pattes, ayant l'air d'écouter 
une conversation politique ; ou il venait étudier les cartes 
d'un joueur sans y rien comprendre, car il ne savait aucun 
jeu ; ou il se promenait en humant son tabac et soufflant 
sa digestion. Ânaîs était le beau côté de sa vie, elle lui 
donnait des jouissances infinies. Lorsqu'elle jouait son 
rôle de maîtresse de maison, il^s'étendait dans une ber- 
gère en l'admirant; car elle parlait pour lui : puis il s'était 
fait un plaisir de chercher l'esprit de ses phrases; et» 
comme souvent il ne les comprenait que longtemps après 
qu'elles étaient dites, il se permettait des sourires qui 
partaient comme des boulets enterrés qui se réveillent. 
Son respect pour elle allait, d'ailleurs, jusqu'à l'adoration. 
Une adoration quelconque ne sulDSt-elle pas au bonheur 
de la vie} En personne spirituelle et généreuse, Ânals 
n'avait pas abusé de ses avantages en reconnaissant chez 
son mari la nature facile d'un enfant qui ne demandait 
pas mieux que d'être gouverné. Elle avait pris soin de lui 
comme on prend soin d'un manteau ; elle le tenait propre, 
le brossait, le serrait, le ménageait: et, se sentant mé- 
nagé, brossé, soigné, M. de Bargeton avait contracté pour 
sa femme une affection canine. Il est si facile de donner 
un bonheur qui ne coûte rien ! Madame de Bargeton, ne 
connaissant à son mari aucun autre plaisir que celui de 
la bonne chère, lui faisait faire d'excellents dîners; elle 



ILLUSIONS PERDUES. 93 

avait pitié de lui; jamais elle ne s'en était plainte-, et 
quelques personnes, ne comprenant pas le silence de sa 
fierté, prêtaient à M. de Bargeton des vertus cachées. Elle 
Tavait, d'ailleurs, discipliné militairement, et Tobéissance 
de cet homme aux volontés de sa femme était passive. 
Elle lui disait : « Faites une visite à monsieur un tel ou 
à madame une telle, » il y allait comme un soldat à sa 
faction. Aussi, devant elle, se tenait-il au port d*armes et 
immobile. 

Il était en ce moment question de nommer ce muet 
député. Lucien ne pratiquait pas depuis assez longtemps 
la maison pour avoir soulevé le voile sous lequel se cachait 
ce caractère inimaginable. M. de Bargeton, enseveli dans 
sa bergère, paraissant tout voir et tout comprendre, se 
faisant une dignité de son silence, lui semblait prodigieu- 
sement imposant. Au lieu de le prendre pour une borne 
de granit, Lucien fit de ce gentilhomme un sphinx redou- 
table, par suite du penchant qui porte les hommes d'ima- 
gination à tout grandir ou à prêter une âme à toutes les 
formes, et il crut nécessaire de le flatter. 

— J'arrive le premier, dit-il en le saluant avec un 
peu plus de respect que l'on n'en accordait à ce bon- 
homme. 

— C'est assez naturel, répondit M. de Bargeton. 
Lucien prit ce mot pour Tépigramme d'un mari jaloux, 

il devint rouge, et se regarda dans la glace en cherchant 
une contenance. 

— Vous habitez PHoumeau, dit M. de Bargeton, les 
personnes qui demeurent loin arrivent toujours plus tôt 
que celles qui demeurent près. 



94 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

— A quoi cda tient-il? dit Ludeo en prenant un air 
agréaUe. 

— Je ne sais pas, répondit M. de Bargeton, qui rentra 
dans son immobilité. 

— ^ Vous n*avez pas voulu le chercher, reprit Lucien. Un 
homme capable de faire Tobservation peut trouver la cause. 

— AhlfitM. de Bargeton, les causes finales! Ehieh!.,. 
Lucien se (^eusa laœrvdle.ponr ranimer la conversa- 
tion, qui tomba là. 

— Madame de Bargeton s*habille sans doute? dit-il en 
frémissant de la niaiserie de cette demande. 

— Oui, elle s^habille, répondit naturellement le mari. 
Lucien leva les yeux pour regarder les deux scdives saO- 

lantes, peintes en gris, et dont les entre-deux étaient pla- 
fonnés, sans trouver une phrase de rentrée; mais i! ne vit 
pas alors sans terreur le petit lustre à vieilles pendeloques 
de cristal dépouillé de sa gaze et garni de bougies. Les 
housses du meuble avaient éié ôtées, et le lampes rouge 
montrait ses fleurs fanées. Ces apprêts annonçaient une 
réunion extraordinaire. Le poète conçut des doutes sur la 
convenance de son costume, car il était en bottes. Il alla 
regarder avec la stupeur de la crainte un vase du Japon 
qui ornait une console à guirlandes du temps de Louis XY ; 
puis il eut peur de déplaire à ce mari en ne le courtisant 
pas, et il résolut de chercher si le bonhomme avait un 
dada que Ton pût caresser. 

— Vous quittez rarement la ville, monsieur? dit-il à '' 
M. de Bargeton, vers lequel il revint. 

— Rarement. 

Le silence recommença. M. de Bargeton épia comme 



ILLUSIONS PERDUES. 95^ 

une chatte soupçonneuse les moindres mouvements de 
Lucien, qui troublait son repos. Chacun d'eux avait peur 
de Tautre. 

— Aurait-il conçu des soupçons sur mes assiduités? 
pensa Lueien, car il paraît m' être bien hostile ! 

Heureusement pour Lucien, fort embarrassé de soutenir 
^les regards inquietSi avec lesquels M. de Bargeton Texa- 
oûnait: allant et venant, le vieux domestique, qui avait 
mis one. livrée, 1 annonça du Châtelet. Le. baron entra fort 
aisément, salua son ami .Bargeton, et fit à Lucien une 
petite inclination de(tôte.<qui était alors à la mode, mais 
que le poète trouva financièrement impertinente. Sixte du 
Chàtelet'portaitun pantalon d'une blancheur éblouissante, 
à sous-pieds intérieurs qui le maintenaient dans ses plis. 
Il avait des souliers fins et des bas .de fil écossais. Sur 
son gilet blanc flottait le ruban noir .de son loi:gnon. Enfin, 
-son habit noir se recommandait .par une coupe et une 
f(Hrme parisiennes. CT était bien le bellâtre que ses antécé- 
dents, annonçaient; mais r^ge Tavait-déjà doté d'un petit 
ventre rond assez diffîcile> à contenir dans les bornes de 
l'élégance. Il teignait ses cheveux et ses favoris, blanchis 
par lessoufirances de son voyage, ce qui lui donnait un 
air dur. Son teint, autrefois très^délicat, avait pris la cou- 
leur cuivrée des gens qui reviennent des Indes ; mais sa 
tournure, quoique ridicule par les prétentions qu'il con- 
servait, révélait néanmoins l'agréable secrétaire des com- 
mandements d'une altesse impériale. Il prit son lorgnon» 
regarda le pantalon de nankin, les bottes, le gilet, l'habit 
bleu fait à Angoulôme de Lucien, enfin tout son rival ; puis 
il. remit froidement le lorgnon dans la poche de son gilet 



dd SC£J!iBS^ D£ LA ¥I£ D£. PROVINCE. 

comme s*il eût dit : d le suis content. » Écrasé déjà par 
rél^ance du financier, Lucien pensa qu^il aurait sa re- 
vanche quand il montrerait à rassemblée son visage 
animé par la poésie; mais il n^en éproiifa pass moins une 
vive souifrance qui continua le malaise intérieur que la 
prétendue hostilité de M. de Bargettm lui avmt donné. Le 
baron semblait faire peser sur Lucien toixt le poids de sa 
fortune pour mieux humilier cette misère. M. de Barge- 
ton, qui comptait n'avoir plus lien à dire, fut consterné 
du silence que gardèrent les deux rivaux en s^eiEaminant; 
mais, quand il se troavait an bout de ses efforts, il avait 
une question qu'il se réservait comme une poire pour la 
soif, et il jugea nécessaire de la lâcher en pr^iant un air 
affairé. 

— Eh bien, monsieur, dit-il à Ch&telet, qu^y a-t-il de 
nouveau? dit-on quelque chose? 

— Mais, répondit méchamment le directeur des contri- 
butions, le nouveau, c*est M. Chardon. Adressez-vous à 
lui. Nous apportez-vous quelque joli poème? demanda le 
sémillant baron en redressant la boucle majeure d'une 
de ses faces qui lui parut dérangée. 

— Pour savoir si j*ai réussi, j'aurais dû vous consulter, 
répondit Lucien. Vous avez pratiqué la poésie avant moi. 

— Bah I quelques vaudevilles assez agréables faits par 
complaisance, des chansons de circonstance, des romances 
que la musique a fait valoir, ma grande épltre à une sœur 
de Buonaparte (ringratl), ne sont pas des titres à la pos- 
térité I 

En ce moment, madame de Bargeton se montra dans 
tout réclat d'une toilette étudiée. Elle portait un turban 



ILLUSIONS PERDUES. 97 

juif enrichi d'une agrafe orientale. Une écharpe de gaze 
sous laquelle brillaient les camées d'un collier était gra- 
cieusement tournée à son cou. Sa robe de mousseline 
peinte, à manches courtes, lui permettait de montrer plu- 
sieurs bracelets étages sur ses beaux bras blancs. Cette 
mise théâtrale charma Lucien. M. du Ghàtelet adressa 
galamment à cette reine des compliments nauséabonds 
qui la firent sourire de plaisir, tant elle fut heureuse 
d'être louée devant Lucien. Elle n'échangea qu*un regard 
avec son cher poète, et répondit au directeur des contri- 
butions en le mortifiant par une politesse qui l'exceptait 
de son intimité. 

Cependant, les personnes invitées commençaient à arri- 
ver. En premier lieu se produisirent révoque et son grand 
vicaire, deux figures dignes et solennelles, mais qui for- 
maient un violent contraste : monseigneur était grand et 
maigre, son acolyte était court et gras. Tous deux, ils 
avaient des yeux brillants, mais Tévêque était pâle et son 
grand vicaire offrait un visage empourpré par la plus riche 
santé. Chez l'un et chez l'autre, les gestes et les mouve- 
ments étaient rares. Tous deux paraissaient prudents, leur 
réserve et leur silence intimidaient , ils passaient pour 
avoir beaucoup d'esprit. 

Les deux prêtres furent suivis par madame de Chandour 
et sou mari, personnages extraordinaires que les gens aux- 
quels la province est inconnue seraient tentés de croire 
une fantaisie. Le mari d'Amélie, la femme qui se posait 
comme l'antagoniste de madame de Bargeton, M. de Chan- 
dour, qu'on nommait Stanislas, était un ci-devant jeune 
homme, encore mince à quarante-cinq ans, et dont la 
1. 6 



98 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

flgare ressemblait à un crible. Sa cravate était toajour:» 
noaée de manière à présenter deux pointes menaçantes. 
Tune à la hauteur de Poreille droite, Tautre abaissée vers 
le ruban rouge de sa croix. Les basques de son habit 
étaient violemment renversées. Son gilet très-ouvert lai^ 
sait voir une chemise goâflée, empesée, fermée par des 
épingles surchargées d*orfévrerie. Enfin tout son vêtement 
avadt un caractère exagéré qui lui donnait une si grande 
ressemblance avec les caricatures, qu'en le voyant les 
étrangers ne pouvaient s*empécher de sourire. Stanislas 
se regardait continuellement avec une sorte de satisfaction 
de haut en bas, en vérifiant le nombre des boutons de son 
gilet, en suivant les lignes onduleuses que dessinait son 
pantalon collant , en caressant ses jambes par un regard 
qui s'arrêtait amoureusement sur les pointes de ses bottes. 
Quand il cessait de se contempler ainsi, ses* yeux cher- 
chaient une glace, il examinait si ses cheveux tenaient la 
frisure; il interrogeait les femmes d'un œil heureux en 
mettant un de ses doigts dans la poche de son gilet, se 
penchant en arrière et se posant de trois quarts, agaceries 
de coq qui lui réussissaient dans la société aristocratique 
de laquelle il était le beau. La plupart du temps, ses dis- 
cours comportaient des gravelures comme il s'en disait au 
xvm* siècle. Ce détestable genre de conversation lui pro- 
curait quelques succès auprès des femmes, il les faisait rire* 
M. du Ghàtelet commençait à lui donner des inquiétudes. 
En effet, intriguées par le dédain du fat des contri- 
butions indirectes, stimulées par son affectation à pré- 
tendre quMl était impossible de le faire sortir de son ma- 
rasme, et piquées par son ton de sultan blasé, les femmes 



ILLUSIONS PERDUES. 09 

le recherchaient encore plus vivement qu'à son arrivée 
depuis cme madame de Bargeton s'était éprise du Byron 
d^Ângoulém'e. Amélie était une petite femme maladroite- 
ment comédienne, grasse, blanche, à cheveux noirs, ou- 
trant tout, parlant hbut, faisant la roue avec sa tête char- 
gée de plumes en été, de fleurs- en hiver? belle parleuse, 
mais! ne pouvant achever sa période sans lui donner pour ^ 
accompagnement les sifflements d'un asthme inavoué.» 

M. de Saintot, nommé Âstolphe^ le président de la 
Sbciété d^grlcuUure; homme haut en couleur; grand et' 
gros , apparut remorqué par sa femmes espèée de figure 
assez semblable à une fougère desséchée, qu'on appelait 
Lili, abréviation d'ÉHsa. Ce nom, qui supposait dans la 
personne quelque chose d'enfantin*, jurait avec le carac- 
tère et les manières* de madame de Saintot, femme solen- 
nelle, extrêmement pieuse, joueuse difficile et tracassière. 
Àstolphe passait pour être un savant du premier ordre; 
Ignorant comme une carpe, il n'en avait pas moins écrit 
les articles Sucre et Eau-de-^ie dans un dictionnaire dV 
griculture, deux œuvres pillées en détail dans tous les ar^^ 
ticles de journaux et dans les anciensouvrages où il était 
question de ces deux produits. Tout le département le 
croyait occupé d'un traité sur la culture moderne. Quoi- 
qu'il restât enfermé pendant toute la matinée dans son 
cabinet, il n'avait pas encore écrit deux pages depuis donze< 
ans. Si quelqu'un venait le voir^ il se laissait surprenike 
brouillant des papiers, cherchant une note égarée, ou tail- 
lant sa plume; mais il employait en niaiseries tout le temps 
qu'il demeurait dans son cabinet : il y lisait longuement 
le journal, il sculptait des bouchons avec son canif, il tra- 



100 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

çait des dessins fantastiques sur son garde-main, il feuil- 
letait Gicéron pour y prendre à la volée une phrase ou des 
passages dont le sens pouvait s'appliquer aux événements 
du jour ; puis, le soir, il s'efforçait d'amener la conver- 
sation sur un sujet qui lui permit de dire : <c 11 se trouve 
dans Gicéron une page qui semble avoir été écrite pour 
ce qui se passe de nos jours. » Il récitait alors son passs^e 
au grand étonnement des auditeurs, qui se redisaient entre 
eux : a Vraiment, Âstolphe est un puits de science. » Ge 
fait curieux se contait par toute la ville, et l'entretenait 
dans ses flatteuses croyances sur M. de Saintot. 

Après ce couple, vint M. de Bartas, nommé Adrien, 
l'homme qui chantait les airs de basse-taille et qui avait 
d'énormes prétentions en musique. L'amour-propre l'avait 
assis sur le solfège : il avait commencé par s'admirer lui- 
même en chantant, puis il s'était mis à parler musique, et 
avait fini par s'en occuper exclusivement. L'art musical 
était devenu chez lui comme une monomanie; il ne s*ani* 
mait qu'en parlant de musique, il souffrait pendant une 
soirée jusqu'à ce qu'on le priât de chanter. Une fois qu'il 
avait beuglé un de ses airs, sa vie commençait : il para- 
dait, il se haussait sur ses talons en recevant des compli- 
ments, il faisait le modeste ; mais il allait néanmoins de 
groupe en groupe pour y recueillir des éloges; puis, quand 
tout était dit, il revenait à la musique en entamant une 
discussion à propos des difficultés de son air ou en vantant 
le compositeur. 

M. Alexandre de Brebian, le héros de la sépia, le dessi- 
nateur qui infestait les chambres de ses amis par des pro- 
ductions saugrenues et gâtait tous les albums du dépar- 



ILLUSIONS PERDUES. 101 

tement, accompagnait M. de Bartas. Chacun d*eux don- 
nait le bras à la femme de Tautre. Au dire de la chro- 
nique scandaleuse, cette transposition était complète. Les 
deux femmes, Lolotte (madame Charlotte de Brebian) et 
Fifine (madame Joséphine de Bartas), également préoc- 
cupées d'un fichu, d'une garniture, de l'assortiment de 
quelques couleurs hétérogènes « étaient dévorées du désir 
de paraître Parisiennes, et négligeaient leur maison, où 
tout allait à mal. Si les deux femmes, serrées comme des 
poupées dans des robes économiquement établies, offraient 
sur elles une exposition de couleurs outrageusement bi- 
zarres, les maris se permettaient, en leur qualité d'ar- 
tistes, un laisser aller de province qui les rendait curieux à 
voir. Leurs habits fripés leur donnaient Tair des comparses 
qui dans les petits théâtres figurent la haute société invitée 
aux noces. 

Parmi les figures qui débarquèrent dans le salon, l'une 
des plus originales fut celle de M. le comte de Senon- 
ches, aristocratiquement nommé Jacques, grand chasseur, 
hautain, sec, à figure hâlée, aimable comme un sanglier, 
défiant comme un Vénitien, jaloux comme un More, et vi- 
vant en très-bonne intelligence avec M. du Hautoy, autre- 
ment dit Francis, l'ami de la maison. 

Madame de Senonches (Zéphirine) était grande et belle, 
mais couperosée déjà par une certaine ardeur de foie qui 
la faisait passer pour une femme exigeante. Sa taille fine, 
ses délicates proportions lui permettaient d'avoir des ma- 
nières langoureuses qui sentaient l'affectation, mais qui 
peignaient la passion et les caprices toujours satisfaits 
d^un personne aimée. 

(1. 



102 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

FraDcis était un hoimne "assez dîstingaé, qd avait quitté' 
le consalaît de Valence et ses espérances dans la diplon 
matie pour venir vivre à Angoulême auprès de Zéphirine, 
dite aussi Zizihe; Uâncien consul prenait soin du ménage^ 
faisait l'éducation des enfentS', leur apprenait les langues 
étrangères, etdirigeait' la fortune de M» et de madame 
de Senonches avec un entier dévouement. L'Ângouléme 
noble; TAngouléme administrative, l'Atigoulême bourgeoise^ 
avaient longtemps glosé sur la parfaite unité de ce ménage 
en trois personnes-, mais, à la «longue ce mystère de tri- 
nité conjugale, parut si rare et si joli; que M. du Hautoy 
eût semblé prodigieusement immoral s'il avait fait 'mine 
de'se marier: D^dilleursvon commençait à soupçonner dans* 
l'attachement excessif de madame de Senonches pour une 
filleule appelée mademoiselle de la Haye, qui lui servait 
de demoiselle de compagnie, des mystères inquiétants; 
et, malgré quelques impossibilités apparentes offertes par 
des dates, ontrouvaitdesressembances frappantes entre- 
Françoise de la Hayeiet F/ancis^du 'Hautoy. Quand Jacques 
chassait aux environs, chacun lui demandait des nouvelles 
de Francis , et il racontait les petites indispositions de 
son intendant' volontaire en lui donnant le pas sur sa 
femme. Cet aveuglement paraissait si curieux chez^ un 
homme jaloux, que ses meilleurs amis s'amusaient à le 
aire poser, et Tannonçaient à«ceuK qui nO' connaissaient 
pas le mystère afin de les' amuser: M. du Hautoy était un 
précieux dandy dont 'les petits soins personnels avaient 
tourné à la mignardise et >à Tenfantillage. Il s'occupait de 
sa toux, de son sommeil^ de -sa digestion et de :son man-r 
ger. Zéphirine avait amené son factotum à faire-^rhomme 



ILLUSIONS PERDUES. 103 

de petite sauté : elle le ouatait, l'embéguinait, le médic^ 
nait; elle Tempâtait de mets choisis comme un bichon 
de marquise; elle lui ordonnait ou lui défendait tel ou tel 
aliment; elle lui brodait des gilets, des bouts de cravate et 
des mouchoirs; elle avait fini par lliabîtuer à porter dé si 
jolies choses, qu'elle le métamorphosait en une sorte 
dTdole japonaise. Leur entente était d'ailleurs sans mé- 
compte : Zizine regardait à tout propos Francis» et Francis 
semblait prendre ses idées dans les yeux de Zizine. Ils 
blâmaient, ils souriaient ensemble, et semblaient se con- 
sulter pour dire le plus simple bonjour. 

Le plus riche propriétaire des environs, Thomme envié 
de tous, M. le marquis de Pilhentel, et sa femme, qui 
réunissaient à eux deux quarante mille livres de rente, 
et passaient ' Thiver à Paris , vinrent dé la campagne en 
calèche avec leurs voisins, M. le baron et madame la ba- 
ronne de Rastignac, accompagnés de la tante de la baronne 
et de leurs filles, deux charmantes jeunes personnes, 
bien élevées, pauvres, mais mises avec cette simplicité qui 
iait tant valoir les beautés naturelles. Ces personnes, qui 
certes étaient Télite de la compagnie, furent reçues par un 
froid silence et par un respect plein de jalousie, surtout 
quand chacun vit la distinction de Taccueil que leur fit 
madame de Bargeton. Ces deux familles appartenaient à 
ce petit nombre de gens qui, dans les provinces, se tien- 
nent au-dessus des commérages, ne se mêlent à aucune 
société, vivent dans une retraite silencieuse et gardent 
une imposante dignité. M. de Pimentel et M. de Rastignac 
étaient appelés par leurs titres; aucune familiarité ne mê- 
lait leurs femmes ni leurs filles à là haute coterie d*An- 



104 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

goulême, ils approchaient trop la noblesse de cour pour 
se commettre avec les niaiseries de la province. 

Le préfet et le général arrivèrent les derniers, accom- 
pagnés du gentilhomme campagnard qui, le matin, avait 
apporté son mémoire sur les vers à soie chez David. C'était 
sans doute quelque maire de canton recommandable par 
de belles propriétés ; mais sa tournure et sa mise trahis- 
saient une désuétude complète de la société : il était gêné 
dans ses habits, il ne savait où mettfe ses mains, il tour- 
nait autour de son interlocuteur en parlant, il se levait 
et se rasseyait pour répondre quand on lui parlait, il sem- 
blait prêt à rendre un service domestique ; il se montrait 
tour à tour obséquieux, inquiet, grave, il s*empressait de 
rire d'une plaisanterie, il écoutait d'une façon servile, et 
parfois il prenait un air sournois en croyant qu'on se mo- 
quait de lui. Plusieurs fois dans la soirée, oppressé par 
son mémoire, il essaya de parler vers à soie ; mais l'infor- 
tuné M. de Séverac tomba sur iM. de Bartas, qui lui répon- 
dit musique, et sur M. de Saintot, qui lui cita Cicéron. 
Vers le milieu de la soirée, le pauvre maire finit par s'en- 
tendre avec une veuve et sa fille, madame et mademoiselle 
du Brossard, qui n'étaient pas les deux figures les moins 
intéressantes de cette société. Un seul mot dira tout : elles 
étaient aussi pauvres que nobles. Elles avaient dans leur 
mise cette prétention à la parure qui révèle une secrète 
misère. Madame du Brossard vantait fort maladroitement 
et à tout propos sa grande et grosse fille , âgée de vingt- 
sept ans, qui passait pour être forte sur le piano ; elle lui 
faisait officiellement partager tous les goûts des gens à 
marier, et, dans son désir d'établir sa chère Camille, elle 



ILLUSIONS PERDUES. 105 

avait, dans une même soirée, prétendu que Camille ai- 
mait la vie errante des garnisons et la vie tranquille des 
propriétaires qui cultivent leur bien. Toutes deux, elles 
avaient la dignité pincée , aigre-douce des personnes que 
chacun est enchanté de plaindre, auxquelles on s'intéresse 
par égoîsme, et qui ont sondé le vide des phrases consola- 
trices par lesquelles le monde se fait un plaisir d'accueillir 
les malheureux. M. de Séverac avait cinquante*neuf ans, 
il était veuf et sans enfants ; la mère et la fille écoutèrent 
donc avec une dévotieuse admiration les détails qu'il leur 
donna sur ses magnaneries. 

— Ma Qlle a toujours aimé les animaux, dit la mère. 
Aussi, comme la soie que font ces petites bêtes intéresse 
les femmes, je vous demanderai la permission d'aller à 
Séverac montrer à ma Camille comment ça se récolte. 
Camille a tant d'intelligence, qu'elle saisira sur-le-champ 
tout ce que vous lui direz. N'a-t-elle pas compris, un jour, 
la raison inverse du carré des distances ! 

Cette phrase termina glorieusement la conversation 
entre M. de Séverac et madame du Brossard, après la lec- 
ture de Lucien. 

Quelques habitués se coulèrent familièrement dans l'as- 
semblée, ainsi que deux ou trois fils de famille, timides, 
silencieux, parés comme des châsses, heureux d'avoir été 
conviés à cette solennité littéraire, et dont le plus hardi 
s'émancipa au point de causer beaucoup avec mademoiselle 
de la Haye. Toutes les femmes se rangèrent sérieuse- 
ment en un cercle derrière lequel les hommes se tinrent 
debout. Cette assemblée de personnages bizarres, aux 
costumes hétéroclites , aux visages grimés , devint très- 



106 SCÈNES DE LA VIE DE PBOVINCE. 

imposante pour Lucien, dont le cœur palpita quand iï se 
vit' l'objet de tous les regards. Quelque hardi qu'il fût, il 
ne soutint pas facilement cette première épreuve, malgré 
les encouragements de sa maîtresse, qui déploya lé faste 
de ses révérences et ses plus précieuses grâces en recevant 
les illustres sommités de l'Angoumois. Le mahiîse auquel 
il était en proie fut continué par une circonstance facile 
à prévoir, mais qui devait effaroucher un jeune homme 
encore peu familiarisé avec la tactique du monde. Lucien, 
tout yeuxet tout oreilles, s'entendait appeler M.' de Ru- 
bempré par Louise, par M. de Bàrgeton; par l'évêque, par 
quelques complaisants de la maîtresse du logis; et M. Char- 
don par la majorité de ce redouté public. Intimidé par les 
œillades interrogatives des curieux, il pressentait son nom 
bourgeois au seul mouvement des lèvres; il devinait les 
jugements anticipés que Ton portait sur lui avec cette fran- 
chise provinciale, souvent un peu trop près de l'impoli- 
tesse. Ces continuels coups d'épingle inattendus le mirent 
encore plus mal avec lui-même. Il attendit avec impatience 
le moment de commencer sa lecture, afin de prendre une 
attitude qui Ht cesser son supplice intérieur; mais Jacques 
racontait sa dernière chasse à madame de Pimentel ; Adrien 
s'entretenait du nouvel astre musical,' de Rossini, avec ma- 
demoiselle Laure dé Rastignac; Astolphe, qui avait appris 
par cœur dans un- journal la description d'une nouvelle 
charme, en parlait au baron. Lucien ne savait pas, le 
pauvre poëte, qu'aucune de ces intelligences, excepté celle 
de madame de Bàrgeton, ne pouvait comprendre la poésie. 
Toutes ces personnes, privées d'émotions, étaient accou- 
rues en se trompant elles-mêmes sur la nature du spec- 



ILLUSIO S P£RDDES. i07 

tacle qui les attendait. Il est des mots qui, semblables 
aux trompettes, aux cymbales, à la grosse caisse des sai- 
.timbanques, attirent toujours le public. Les mots beaut(j, 
gloire, poésie, ont.de&sorilléges qui séduisent les esprits 
les plus grossiers. Quand tout le monde fut. arrivé, quand 
les causeries eurent cessé, non. sans .BÛUe avertissements 
donnés aux interrupteurs par M. deBargeton, que sa femme 
envoya comme un suisse.d'église qui fait retentir sa canne 
sur les dalles, Lucien se mit à la table. ronde,. près de 
madame de Bargeton, en éprouvant Jine violente secousse 
d'àme.Jl annoi;iça d'une voix troublée que,, pour ne trom- 
per L'attente de. personne, il allait lire les chefs-d'œuvre 
récemment retrouvés .d!un. grand poète inconnu. Quoiqu 
les. poésies. d'André de Chénier eussent été publiées dés 
181 d,. personne, à A^goulême, n'avait encore entendu 
parler d'André de Chénier. Chacun voulut voir, dans celte 
annonce,. <wi biais trouvé] par madame de Bargeton pour 
ménager l'amour-propre du poëte et mettre les auditeurs 
.à l'aise. Lucien lut d'abord le Jeune Malade, qui fut ac- 
cueilli par des murmures .flatteurs; puis l* Aveugle, poëme 
que ces esprits médiocres trouvèrent long. Pendant sa 
lecture, Lucien fut en proie à l'une de ces souffrances 
infernales qui ne peuvent être parfaitement comprises que 
par d'éminents. artistes, ou par œux que l'enthousiasme 
et une hauto intelligence mettent à leur niveau. Pour être 
traduite par la voix, comme pour être saisie , la poésie 
exige une sainte attention. Il doit se faire entre le lecteur 
et l'auditoire une alliance intime, sans laquelle les élec- 
triques communications des sentiments n'ont plus lieu. 
Cette cohésion des âmes manque-t-elle, le poëte se trouve 



!08 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

alors comme un ange essayant de chanter an hymne céleste 
au milieu des ricanements de Tenfer. Or, dans la sphère 
où se développent leurs facultés, les hommes d*intelligence 
possèdent la vue circumspective du colimaçon, le flair du 
chien et Toreille de la taupe ; ils voient, ils sentent, ils 
entendent tout autour d'eux. Le musicien et le poète se 
savent aussi promptement admirés ou incompris, qu'une 
plante se sèche ou se ravive dans une atmosphère amie on 
ennemie. Les murmures des hommes qui n'étaient venus 
là que pour leurs femmes, et qui se parlaient de leurs 
affaires, retentissaient à Toreille de Lucien par les lois de 
cette acoustique particulière; de même qu'il voyait les 
hiatus sympathiques de quelques mâchoires violemment 
entre-bâillées , et dont les dents le narguaient. Lorsque, 
semblable à la colombe du déluge, il cherchait un coin 
favorable où son regard pût s'arrêter , il rencontrait les 
yeux impatientés de gens qui pensaient évidemment à pro- 
fiter de cette réunion pour s'interroger sur quelques inté- 
rêts positifs. A l'exception de Laure de Rastignac, de deux 
ou trois jeunes gens et de Tévêque, tous les assistants 
s'ennuyaient. En effet, ceux qui comprennent la poésie 
cherchent à développer dans leur àme ce que l'auteur a 
mis en germe dans ses vers; mais ces auditeurs glacés, 
loin d'aspirer l'âme du poète, n'écoutaient même pas ses 
accents. Lucien éprouva donc un si profond décourage- 
ment, qu'une sueur froide mouilla sa chemise. Un regard 
de feu lancé par Louise, vers laquelle il se tourna, lui 
donna le courage d'achever; mais son cœur de poète sai- 
gnait de mille blessures. 
— Trouvez-vous cela bien amusant, Fifine ? dit à sa 



ILLUSIONS PERDUES. 109 

voisine la sèche Lili, qui s'attendait peut-être à des tours 
de force. 

— Ne me demandez pas mon avis, ma chère : mes 
yeux se ferment aussitôt que j'entends lire. 

— J'espère que Naïs ne nous donnera pas souvent des 
vers le soir, dit Francis. Quand j'écoute lire après mon 
dîner, ratteniion que je suis forcé d'avoir trouble ma 
digestion. 

— Pauvre chat, dit Zéphirine à voix basse, buvez un 
verre d'eau sucrée. 

— Cest fort bien déclamé, dit Alexandre; mais j'aime 
mieux le whist. 

En entendant cette réponse, qui passa pour spirituelle 
à cause de la signification anglaise du mot, quelques 
joueuses prétendirent que le lecteur avait besoin de repos. 
Sous ce prétexte, un ou deux couples s'esquivèrent dans 
le boudoir. Lucien, supplié par Louise, par la charmante 
Laure de Rastignac et par l'évêque, réveilla l'attention, 
grâce à la verve contre-révolutionnaire des ïambes, que 
plusieurs personnes, entraînées par la chaleur du débit, 
applaudirent sans les comprendre. Ces sortes de gens 
sont influençables par la vocifération, comme les palais 
grossiers sont excités par les liqueurs fortes. Pendant un 
moment où Ton prit des glaces, Zéphirine envoya Francis 
voir le volume, et dit à sa voisine Amélie que les vers lus 
par Lucien étaient imprimés. 

— Mais, répondit Amélie avec un visible bonheur, c'est 
bien simple, M. de Rubempré travaille chez un imprimeur. 
CTest, dit-elle en regardant Lolotte, comme si une jolie 
femme faisait elle-même ses robes. 

I. 1 



110 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

— Il a imprimé ses poésies lui-même, se dirent les 
femmes. 

— Poorquoi 8'appelle*t~il donc alors M. de Rubempré? 
demanda Jacques. Quand il travaille de ses mains, un 
noble doit quitter son nom. 

— 11 a effectivement quitté le sien, qui était roturier, 
dit Zizine, mais pour prendre celui de sa mère, qui est 
noble. 

— Puisque ses vers (en province on prononce verse) 
sont imprimés, nous pouvons les lire nous-mêmes, dit 
Âstolphe. 

Cette stupidité compliqua la question jusqu'à ce que 
Sixte du Chàtelet eût daigné dire à cette ignorante assem- 
blée que l'annonce n'était pas une précaution oratoire, et 
que ces belles poésies appartenaient à un frère royaliste 
du révolutionnaire Marie^oseph Ghénier. La société d*An- 
goulôme, à réception de Tévéque, de madame de Basti- 
gnac et de ses deux ûUes, que ceitte .grande poésie avait 
saisis, se crut mystifiée et s'offensa de cette supercherie. 
Un sourd murmure s'éleva; mais Lucien ne l'entendit pas. 
Isolé de ce monde odieux par l'enivrement que produi- 
sait une mélodie intérieure, il s*efforçait de la répéter et 
voyait les figures comme à travers un nuage. Il lut la 
sombre élégie sur le suicide, celle dans le goût ancien où 
respire une mélancolie sublime ; puis celle où est ce vers : 

Tes Yen sont doox, J*aime à les répéter. 

Enfin il termina par la suave idylle intitulée Néhre. 

Plongée dans une délicieuse rêverie, une main dans ses 
boucles, qu'elle avait défrisées sans s^en apercevoir, l'autre 



ILLUSIONS PERDUES. 111 

pendante, les yeux distraits, seule au milieu de son salon, 
madame de Bargeton se sentait pour la première fois de 
sa vie transporta dans la sphère qui lui était propre. 
Jugez combien elle fuit désagréablement distraite par 
Amélie, qui s'était chargée de lui exprimer les yObux 
oublies. 

— Na!s, nous étions venues pour entendre les poésies 
de M. Chardon, et vons nous donnez des vers [vm^se) im- 
primés. Quoique ces morceaux soient fort jolis, par patrio- 
tisme ces dames aimeraient mieux le vin du cru. 

— Ne trouvez-vous pas que la langue française se prête 
peu à la poésie? dit Âstolphe au directeur des contribu- 
tions. Je trouve la prose de Cicéron mille fois plus poé- 
tique. 

— La vraie poésie française est la poésie iégèrt. , ^ 
chanson, répondit Ghâtelet. 

— La chanson prouve que notre langue est très-musi- 
cale, dit Adrien. 

— le voudrais bien connaître les vers {}^rse) qui ont 
causé la perte de Nais, dit Zéphirine; mais, d'après la 
manière dont elle accueille la demande d'Amélie, elle 
n'est pas disposée à nous en donner un échantillon. 

— Elle se doit à elle-même de les lui faire dire, répon- 
dit Francis, car le génie de ce petit bonhomme est sa jus- 
tification. 

— Vous qui avez été dans la diplomatie, obtenez-nous 
cela, dit Amélie à M. du Chàtelet. 

— Rien de plus aisé, dit le baron. 

L'ancien secrétaire des commandements, habitué à ces 
petits manèges, alla trouver l'évêque et sut le mettre en 



lis S<I£SES D£. LA VIE QK PfSQVIirCB. 

avaat. Priée peur moBaegneiir, Nai^mt olitisée da damait- 
der à LùiczeiL qneiqœ murceaa qn^ii sal par ocear.. Le 
pynMnpi succès du baroa dans cette oégociaiiiBi lui valut 
oa langoareflx soohre d\\uiéiie. 

— Décidéflieitt, c& baron ^t oiea ^pdhtiiei, dit*^lfi à 

LolQtte se soeYcaiait da propas^ aigre-doiix d\\niâîe sur 
les temms& qui âdsûeaoït âilea-oiéBies leurs rotMSEh 

— Depuis qnaad rccaBnaisfieE-voa& les buons de r^nt- 
piie? Lui répouùit-^e eu SQuhaot. 

Lacien avait esByé de dâfier sa mnlti qa i tes une 
ode qui lui âadt adressée sous on titre inventé p«r tous 
les jeunes gens an aardr da Goilége. Cette ode, à cant- 
piaisaaunent caresuée, emfaeilie de tout raounir qu*il se 
sentait an csur, loi parut la seule oeume capable âa 
lutter avec la peéâe de Qiéoier. 11 regarda d'an air pas- 
aablraaent fiit mmlàunt es Itegetoo, en. <fiauit : k ELLKl 
Ptm il se posa Sènmeat pour dâcouier eetfee pièce amM~ 
dense, car sm amouF-propre d'aotair se seoât à Taise 
derrière la jupe de madame de BarBetoo. Ea ee maoÈesat, 
Xa» laissa éAapper toa âecrH an yeux des femmes. 
Malgré Iliabilcide qu'elle avait de dominer ce monde de 
toute la haoteer de son imelligence^ elle oe pat s^empê- 
cber de trembler pour Locien, Sa contenance fut gênée, 
ses regard* demandèrent en quelque sorte Findulgence; 
pois elle fut obligée de rester les yeux baissés et de ca« 
( !)er son contentement à nuesure que se déployèrent les 
strophes suivantes i 



V, I 



ILLUSIONS PERDUES. 113 



A ELLE. 



Du sein' de ces torrents de gloire et de lumière 
Où, sur des sistres d'or, les anges attentifs 
Aux pieds de Jéhovah redisent la prière 
De nos astres plaintifs. 

Souvent un chérubin à cheyelure blonde, 
Voilant Téclat de Dieu sur son front arrêté. 
Laisse aux parvis des deux son plumage argenté, 
Et descend sur le monde. 

Il a compris de Dieu le bienfaisant regard : 
Du génie aux abois il endort la souffrance; 
Jeune fille adorée, il berce le vieillard 
Dans les fleurs de l'enfance; 

Il inscrit des méchants les tardifs repentirs ; 
A la mère inquiète il dit en rêve : « Espère ! » 
Et, le cœur plein de joie, il compte les soupirs 
Qu'on donne à la misère. 

De ces beaux messagers un seul est parmi nous. 
Que la terre amoureuse arrête dans sa route; 
Mais il pleure et poursuit d'an regard triste et doux 
La paternelle voûte. 

Ce n'est point de son front l'éclatante blancheur 
Qui m'a dit le secret de sa noble origine. 
Ni l'éclair de ses yeux, ni la féconde ardeur 
De sa vertu divine. 

Mais par tant de lueurs mon amour ébloui 
A tenté de s'unir à sa sainte nature. 
Et du terrible archange il a heurté sur lui 
L'impénétrable armure. 



114 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

Ah ! gardez, gardez bien de lai laisser revoir 
Le brillant séraphin qui vers les deux reyole; 
Tiop t6t il en saurait la magique parole 
Qui se chante le soir ! 

Vous les Terriez alors, des nuits perçant lea Toiles, 
Comme un point de Tauroie, atteindre les étoiles 

Par un toI fraternel; 
Et le marin qui Teille, attendant on présage. 
De leurs pieds lumineux montrerait le passage, 

Comme un phare étemel. 

— Comprenez-vous ce calembour? dit Amélie à M. du 
Chàtelet eu lui adressant un regard de coquetterie. 

— C'est des vers comme nous en avons tous plus ou 
moins fait au sortir du collège, répondit le baron d^un air 
ennuyé, pour obéir à son rôle de jugeur que rien n'éton- 
nait. Autrefois, nous donnions dans les brumes ossia- 
niques. C'était des Malvina, des Fingal, des apparitions 
nuageuses, des guerriers qui sortaient de leurs tombes 
avec des étoiles au-dessus de leur tête. Aujourd'hui, cette 
friperie poétique est remplacée par Jéhovah, par les sistres, 
par les anges, par les plumes des séraphins, par toute la 
garde-robe du paradis remise à neuf avec les mots « im- 
mense, infini, solitude, intelligence. » C'est des lacs, des 
paroles de Dieu, une espèce de panthéisme christianisé, 
enrichi de rimes rares péniblement cherchées, comme 
émeraude et fraude, aïeul et glaïeul, etc. Enfin, nous 
avons changé de latitude : au lieu d'être au Nord, nous 
sommes dans TOrient : mais les ténèbres y sont tout 
aussi épaisses. 

— Si rode est obscure, dit Zéphirine, la déclaration 
me semble très-claire. 



ILLUSIONS PERDUES. 115 

— Et l'armure de l'archange est une robe de mousse- 
line assez légère, dit Francis. 

Quoique la politesse voulût que Ton trouvât ostensible- 
ment rode ravissante à cause de madame de Bargeton, 
les femmes» furieuses de ne pas avoir de poëte à leur 
service pour les traixer d'anges, se levèrent comme en- 
nuyées, en murmurant d'un air glacial : Très-bien! joli! 
pmfaitl 

— Si vous m'aimez, vous ne complimenterez ni l'auteur 
ni son ange, dit Lolotte à son cher A^drien d'un air despo- 
tique, auquel il dut obéir. 

— Après tout, c'est des phrases, dit Zéphirine à Francis, 
^ l'amour est une poésie en action. 

— Vous avez dit là, Zizine, une chose que je pensais, 
mais que je n'aurais pas aussi finement exprimée, repartit 
Stanislas en. s' épluchant de la tête aux pieds par un regard 
caressant* 

— Je ne sais pas ce que je donnerais, dit Amélie à Char 
telet, pour voir rabaisser la fierté de Nais, qui se fait 
traiter d'archange, comme ai elle était plus que nous, et 
qui nous encanaille avec le fils d'un apothicaire et d'une 
^rde-midade, dont la sœur est une grisette, et qui tra- 
vaille chee un imprimeur» 

— Puisque le père vendait des biscuits, contre les vers, 
dit Jacques, il aurait dû en faire manger à son ûls. 

— Il continue le métier de son père, car ce qu'il vient 
de nous donner me semble de la drogue, dit Stanislas en 
preaant une de ses poses les plus agaçantes. Drogue pour 
drogue, j'aime mieux autre chose. 

En un moment, chacun s'entendit pour humilier Lucien 



116 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

par quelque mot d*iroaie aristocratique. UU, la femme 
pieuse, y vit une action charitable en disant qu'il était 
temps d'éclairer Nais, bien près de faire une folie. Fran- 
cis, le diplomate, se chargea de mener à bien cette sotte 
conspiration, à laquelle tous ces petits esprits s'intéressè- 
rent comme au dénoûment d'un drame et dans laquelle 
ils virent une aventure à raconter le lendemain. L'ancien 
consul, peu soucieux d'avoir à se battre avec un jeune 
poète qui, sous les yeux de sa maltresse, enragerait d*un 
mot insultant, comprit qu'il fallait assassiner Lucien avec 
un fer sacré contre lequel la vengeance fût impossible. Il 
imita l'exemple que lui avait donné l'adroit Châtelet quand 
il avait été question de faire dire des vers à Lucien. Il vint 
causer avec l'évêque en feignant de partager l'enthou- 
siasme que l'ode de Lucien avait inspiré à Sa Grandeur; 
puis il le mystifia en lui faisant croire que la mère de 
Lucien était une femme supérieure et d'une excessive mo- 
destie, qui fournissait à son fils les sujets de toutes ses 
compositions. Le plus grand plaisir de Lucien était de voir 
rendre justice à sa mère, qu'il adorait. Une fois cette idée 
inculquée à l'évêque, Francis s'en remit aux hasards de 
la conversation pour amener le mot blessant qu'il avait 
médité de faire dire par monseigneur. Quand Francis et 
l'évêque revinrent dans le cercle au centre duquel était 
Lucien, l'attention redoubla parmi les personnes qui déjà 
lui faisaient boire la ciguë à petits coups. Tout à fait 
étranger au manège des salons, le pauvre poète ne savait 
que regarder madame de Bargeton, et répondre gauche- 
ment aux gauches questions qui lui étaient adressées. Il 
ignorait les noms et les qualités de la plupart des per- 



ILLUSIONS PERDUES. 117 

sonnes présentes, et ne savait quelle conversation tenir 
avec des femmes qui lui disaient des niaiseries dont il 
avait honte. Il se sentait, d'ailleurs, à mille lieues de ces 
divinités angoumoisines en s*entendant nommer tantôt 
M. Chardon, tantôt M. de Rubempré, tandis qu'elles s'ap- 
pelaient Lolotte, Adrien, Âstolphe, Lili, Fifine. Sa confu- 
sion fut extrême quand, ayant pris Lili pour un nom 
d'homme, il appela M. Lili le brutal M. de Senonches. 
Le Nemrod interrompit Lucien par un Monsieur Luluf qui 
fit rougir madame de Bargeton jusqu'aux oreilles. 

— Il faut être bien aveuglée pour admettre ici et nous 
présenter ce petit bonhomme! dit-il à demi-voix. 

— Madame la marquise, dit Zéphirine à madame de 
Pimentel à voix basse, mais de manière à se faire en- 
tendre, ne trouvez -vous pas une grande ressemblance 
entre M. Chardon et M. de Cante-Croix? 

— La ressemblance est idéale, répondit en souriant 
madame de Pimentel. 

— La gloire a des séductions que l'on peut avouer, dit 
madame de Bargeton à la marquise. Il est des femmes 
qui s'éprennent de la grandeur comme d'autres de la pe- 
titesse, ajouta-t-elle en regardant Francis. 

Zéphirine ne comprit pas, car elle trouvait son consul 
très-grand; mais la marquise se rangea du côté de Naïs 
en se mettant à rire. 

— Vous êtes bien heureux, monsieur, dit à Lucien 
M. de Pimentel, qui se reprit pour le nommer M. de 
Rubempré après l'avoir appelé Chardon, vous ne devez 
jamais vous ennuyer? 

— Travaillez-vous promptement? lui demanda Lolotte 

7. 



118 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE 

de l'air dont elle eût dit à un menuisier : « Êtes-vous 
longtemps à faire une boite? » 

Lucien resta tout abasourdi sous ce coup d'assûmmoir; 
mais il releva la tête en entendant madame de Bargeton 
répondre en souriant : 

— Ma chère^ la poésie ne pousse pas dans la t^e de 
M. de Bubempré comme Therbe dans nos cours» 

— Madame, dit Tévéque à Lolotte» nous ne saurions 
avoir trop de respect, pour les nobles esprits en qui Dieu 
met un de ses rayons. Oui, la poésie est chose sainte. Qui 
dit poésie, dit souffrance. Combien de nuits silencieuses 
n'ont pas values les strophes que vous admirez I Salues. 
avec amour le poète,, qui mène presque toujours une vie 
malheureuse et à qui Dieu réserve sans doute une plaœ 
dans le ciel, parmi ses prophètes. Ce jeune homme est un 
poète, ajouta-t-il en posant. la main sur la tète de Lucien; 
ne voyez-vous pas quelque fatalité imprimée sur ce beau 
front? 

Heureux d'être si noblement défendu, Lucien salua 
révêque par un regard suave, sans savoir que le digne 
prélat allait être son bourreau. 

Madame de Bargeton lança sur le cercle ennemi des 
regards pleins de triomphe qui s'enfoncèrent, conàme 
autant de dards, dans le cœur de ses rivales, doot la> 
rage redoubla. 

— Ah ! monseigneur, répondit le poète ,. en espérant 
frapper ces têtes imbéciles de son sceptre d'or, le vul^ 
gaire n'a ni votre esprit, ni votre charité. Nos douleurs, 
sont ignorées, personne ne sait nos travaux. Le mineur 
a moins de peine à extraire l'or de la mine que nous 



ILLUSIONS PERDUES 110 

n!&a avons à arracher nos images aux entrailles de la plus 
iogram des langues. Si là but de la poésie est de mettre 
les idées au point précis où tout le monde peut les voir et 
les sentir, le poêle doit incessamment parcourir l'échelle 
des intelliipeoces humaines afin de les satisfaire toutes; il 
doit cacher sous les plus vives couleurs la logique et le 
sentioieot, deux puissances ennemie; il lui faut enfermer 
tout ua monde de pensées dans un mot,, résumer des 
philosophies entières par une peinture; enûn, ses vers 
sdnt des graines dont les fleurs doivent, édore dans les 
cœurs, en y cherchant les sillons creusés par les senti- 
ments i^irsonnels. Ne faut-il pas avoir tout senti, pour 
tout rendre? £t. sentir vivement, n*estK:e pas souffrir? 
Aussi les" poésies ne s'enfantent^elies qu'après de pénibles 
voyages entrepris dans les va^es régions de la pensée et 
de la sodété. N'est-ce pas des travaux, immortels que ceux 
auxquels nous devons des créatures dont la vie devient 
plus authentique que celle des êtres qui ont véritablemen 
vécu, comme la Glarisse de Richardson, la Camille de Ché- 
nier, la Délie de Tibulle, l'Angélique de l'Arioste, la Fran- 
cesca du Dante, TAlceste de Molière^ le Figaro de Beau- 
marchais, la Rebecca de Walter Scott^ le don Quichotte 
de Cervantes I 

— Et que nous créerez-vous ? demanda Chàtelet. 

— Annoncer de telles conceptions , répondit Lucien, 
D'est-ce pas se donner un brevet d'homme de^ génie? 
ly ailleurs, ces enfantements sublimes veulent une longue 
^[périence du monde, une étude des passions et des 
intérêts humains que je ne saurais avoir faite; mais 
je commence I dit-il avec amertume en jetant un re- 



i20 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

gard vengeur sur ce cercle. Le cerveau porte longtemps... 

— Votre accouchement sera laborieux, dit M. du Hautoy 
en rinterrompant. 

— Votre excellente mère pourra vous aider, dit l'évoque. 
Ce mot si habilement préparé, cette vengeance attendue 

alluma dans tous les yeux un éclair de joie. Sur toutes les 
bouches il courut un sourire de satisfaction aristocratique, 
augmentée par Timbécillité de M. de Bargeton, qui se mit 
à rire après coup. 

— Monseigneur, vous êtes un peu trop spirituel pour 
nous en ce moment, ces dames ne vous comprennent pas, 
dit madame de Bargeton, qui par ce seul mot paralysa les 
rires et attira sur elle les regards étonnés. Un poète qui 
prend toutes ses inspirations dans la Bible a dans TÉglise 
une véritable mère. — Monsieur de Rubempré, dites-nous 
Saint Jean dans Pathmos, ou le Festin de BaUhazar, pour 
montrer à monseigneur que Rome est toujours la Magna 
Parens de Virgile. 

Les femmes échangèrent un sourire en entendant Nais 
disant les deux mots latins. 

Au début de la vie, les plus fiers courages ne sont pas 
exempts d'abattement. Ce coup avait envoyé tout d'abord 
Lucien au fond de Peau ; mais il frappa du pied et revint 
à. la surface en se jurant de dominer ce monde. Comme 
le taureau piqué de mille flèches, il se releva furieux, et 
allait obéir à la voix de Louise en déclamant Saint Jean 
dans Pathmos; mais la plupart des tables de jeu avaient 
attiré leurs joueurs, qui retombaient dans Tornière de 
leurs habitudes en y trouvant un plaisir que la poésie ne 
leur avait pas donné. Puis la vengeance de tant d*amours- 



ILLUSIONS PERDUES. 121 

propres irrités n'eût pas été complète sans le dédain néga- 
tif que Ton témoigna pour la poésie indigène en désertant 
Lucien et madame de Bargeton. Chacun parut préoccupé : 
celui-ci alla causer d'un chemin cantonal avec le préfet, 
celle-là parla de varier les plaisirs de la soirée en faisant 
un peu de musique. La haute société d'Ângoulôme, se 
sentant mauvais juge en fait de poésie, était surtout cu- 
rieuse de connaître Topinion des Rastignac, des Pimentel 
sur Lucien, et plusieurs personnes allèrent autour d'eux. 
La haute influence que ces deux familles exerçaient dans 
le département était toujours reconnue dans les grandes 
circonstances; chacun les jalousait et les courtisait, car 
tout le monde prévoyiait avoir besoin de leur protection. 

— Comment trouvez-vous notre poëte et sa poésie? dit 
Jacques à la marquise, chez laquelle il chassait. 

— Mais, pour des vers de province, dit-elle en souriant, 
ils ne sont pas mal ; d'ailleurs, un si beau poète ne peut 
rien faire mal. 

Chacun trouva Tarrêt adorable, et Talla répéter en y 
mettant plus de méchanceté que la marquise n'y en vou- 
lait mettre. Châtelet fut alors requis d'accompagner M. de 
Bartas, qui massacra le grand air de Figaro. Une fois la 
porte ouverte à la musique, il fallut écouter la romance 
chevaleresque faite sous l'Empire par Chateaubriand, 
chantée par Châtelet. Puis vinrent les morceaux à quatre 
mains exécutés par des petites filles, et réclamés par ma- 
dame du Brossard, qui voulait faire briller le talent de 
sa chère Camille aux yeux de M. de Séverac. 

Madame de Bargeton, blessée du mépris que chacun 
marquait à son poëte, rendit dédain pour dédain en s'en 



ns SCÈKES BE LA TIE DE PROTI5CE. 

allaot daiB son boudoir pendant le iemps qœ Ton fit de 
la masiqoe. EUe fut soîwîe de F év^êqae, à qm son grand 
ykaîre avak expliqoé la profonde îmoie de son involon- 
taire ^igramme, ei qm voulait la radieter. MademoiseUe 
de Rastignac, qoe la poésie avait séduite, se coola dans le 
boadoir à l'insa de sa m^^ En s^asseyant sur son canapé 
a matelas piqué, où elle entraîna Lucien, Louise pat, sans, 
être ent/Bidae ni vne, loi dire à Tocaile : 
— Cber ange, ils ne t*ont pas oomprisl mais 



fOBi donSf j'aioM à lesr^éter. 



Lnciea, consolé par o^te flatterie, oaUia poor on mo- 
ment ses douleurs. 

— Il n'y a pas de gloire à bon mardié, loi dît madame 
de Bargeton en Im prenant la main et la loi serrant. 
Souffrez, souffrez, mon ami, vous serez grand, vos dou* 
leurs sont le prix de votre immortalité. Je voudrais biea 
avoir à supporter les travaux d'une lutte. Dieu vous garde 
d'une vie atone et sans combats, où les ailes de Taigle ne 
trouvent pas assez d' espace I i'envie vos souffrances, car 
vous vivez au moins, vousl Vous déploierez vos forces, 
vous espérerez une victœre! Votre lutte sera glorieuse.. 
Quand vous senez arrivé dans la sphère impériale où trÔK 
nent les grandes intelligences, souvenez-vous des pauvres, 
gens déshérités par le sort, dont Tintelligence s'annihile 
sous Toppres^on. d'un azote moral et qui périssent après 
avoir constamment su ce qu'était la vie sans pouvoir vivre,, 
qui ont eu des yeux perçants et n'ont rien vu, de qui l'odo- 
rat était délicat et qui n'ont senti que des fleurs empes- 



ILLUSIONS PERDUES. 133 

téâft. Chantez alors la plante qui se dessèche au fond d'une 
forêt, étouffée par des lianes, par des végétalioDs gour- 
mandes, touffues, sans avoir été aimée par le soleil, et 
qui meurt sans avoir fleuri! Ne serait-ce pas un poëme 
d'horrible mélancolie, un sujet tout fantastique? Quelle 
composition auUima que la peinture d'une jeune fille née 
SQOS les cieux. de l'Asie, ou de quelque fille du désert 
transportée dans quelque fcoid pays d'Occident, appelant 
son soleil bien-aimé, mourant de douleurs incomprises, 
également accablée de froid et d'amour I Ce serait le type 
de beaucoup d'existences» 

— Voust peindriez ainsi l'âme qui se. souvient du ciel, 
dit l'évoque», ua poème c^i doit avoir été fait jadis, je me 
suis plu à en voir un fragment dans le Cantique des can- 
tiques. 

— Entreprenez cela,, dit Laure de Rastignac en. exprir 
mant une naïve crayance au génie de. Lucien. 

— Il manque à la France un grand poème sacrée dit 
l'évêque. Croyezrmci, la. gloire et la fortune appartien- 
dront à l'homme de talent qui travaillera pour la religion. 

— Il l'entreprendra, monseigneur, dit madame de Bar- 
gf^n avec emphase.. Ne voyezrvoua pas l'idée du poème 
poindant déjà comme une ûamme de. l'aurore dans ses 
yeuxi 

— Nûîfi nous traite bien maU disait Fifine. Que fait-elle 
dûQC? 

— Ne l'entendez-vous pas? répondit Stanislas. Elle est 
à cheval sur ses. grands mots.,, qui n'ont ni queue ni 
tâte. 

Amélie, Fifine, Adrien et Francis apparurent à la porte 



iU 9CÈ9ES BC Uà TIE 0E PEOTIIfCE. 

d« boudoir, eu accptapagnant Badaïae de Rasdgiiae, qaî 
reodit eberdier sa file pour partir. 

— Nais, <JBreDt les deux femmes, eodiaiitées de tronbier 
ra{>arlé du boodeir, TOI» seriez bien ainuMe de DOiis jooer 
qaelque moreeaa. 

— Ma cbère enfant , répondit laadame de Bargeton, 
IL de Rab^npré ?a noos dire son Samt Imn dans Paà^ 
mat, on magmfiqae poëme bibUqae. 

— Biblique ! r^)éta Pifine étonnée. 

Amélie et Flfine rentrèrent dans le salon en y appor- 
tant ce mot comme nne pâtore à moquerie. Lucien s*ex- 
cosa de dire le poème en objectant son déCant de mé- 
moire. Quand il reparut, il n*»cita plus le moindre 
intérêt. Chacun causait on jouait. Le poète avait été dé- 
pouillé de tous ses rayons ; les propriétaires ne voyaient 
en lui rien de bien utile; les gens à prétentions le crai- 
gnaient comme un pouvoir hostile à leur ignorance; les 
femmes jalouses de madame de Bargeton, la Béatrix de 
ce nouveau Dante, selon le vicaire général, lui jetaient 
des regards froidement dédaigneux. 

— Voilà donc le monde! se dit Lucien en descendant 
à THoumeau par les rampes de Beaulieu, car il est des 
instants dans la vie ou Ton aime à prendre le plus long 
afin d*entretenir par la marche le mouvement d'idées où 
Ton se trouve, et au courant desquelles on veut se livrer. 

Loin de le décourager, la rage de Tambitieux repoussé 
donnait à Lucien de nouvelles forces. Gomme tous les 
gens emmenés par leur instinct dans une sphère élevée 
où ils arrivent avant de pouvoir s^ soutenir, il se pro- 
mettait de tout sacrifier pour demeurer dans la haute 



ILLUSIONS PERDUES. 125 

société. Chemin faisant, il ôtait un à un les traits enve- 
nimés qu'il avait reçus, il se parlait tout haut à lui-même, 
il gourmandait les niais auxquels il avait eu affaire; il 
trouvait des réponses fines aux sottes demandes qu'on 
lui avait faites, et se désespérait d'avoir ainsi de l'esprit 
après coup. En arrivant sur la route de Bordeaux qui ser- 
pente au bas de la montagne et côtoie les rives de la Cha- 
rente, il crut voir au clair de lune Eve et David assis sur 
1 ne solive au bord de la rivière, près d'une fabrique, et 
descendit vers eux par un sentier. 

Pendant que Lucien courait à sa torture chez madame 
lie Bargeton, sa sœur avait pris une robe de percaline rose 
à mille raies, son chapeau de paille cousue, un petit châle 
de soie : mise simple qui faisait croire qu'elle était parée, 
comme il arrive à toutes les personnes chez lesquelles une 
grandeur naturelle rehausse les moindres accessoires. 
Aussi, quand elle quittait son costume d'ouvrière, intimi- 
dait-elle prodigieusement David. Quoique l'imprimeur se 
fût résolu à parler de lui-même, il ne trouva plus rien à 
dire quand il donna le bras à la belle Eve pour traverser 
l'Houmeau. L'amour se platt dans ces respectueuses ter- 
reurs, semblables à celles que la gloire de Dieu cause aux 
fidèles. Les deux amants marchèrent silencieusement vers 
le pont Sainte-Ânne afin de gagner la rive gauche de la 
Charente. Eve, qui trouva ce silence gênant, s'arrêta vers 
le milieu du pont pour contempler la rivière, qui, de là 
jusqu'à l'endroit où se construisait la poudrerie, forme 
une longue nappe où le soleil couchant jetait alors une 
joyeuse traînée de lumière. 

— La belle soirée ! dit-elle en cherchant un sujet de 



136 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

conversation; Tair est à la fois tiède et frais, les fleurs 
embaument, le del est magnifique. 

— Tout parle au cœur, répondit David en essayant 
d^arriver à son amour par analogie. Il y a pour les gens 
aimants un jdaisir infini à trouver dans les accidents d'un 
paysage, dans la transparence de Tair* dans les parfums 
de la terre, la poésie qu'ils ont dans Tàme. La nature 
parle pour eux.. 

— Et elle leur délie aussi la langue, dit Eve en riant. 
Vous étiez bien silencieux en traversant l'Houmeau. Savez- 
vous que j'étais embarrassée l... 

— Je vous trouvais si belle, que j'étais saisi 1 répondit 
naïvement David. 

— Je suis donc moins belle en ce moment? lui de- 
mandait-elle. 

— Non, mais je suis si beureux de me promener seul 
avec vous, que... 

Il s'arrêta tout interdit et regarda les collines par où 
descend la route de Saintes. 

— Si vous trouvez quelque plaisir à cette promenade, 
j'en suis ravie, car je me crois obligée à vous donner une 
soirée en échange de cello que vous m'avez sacrifiée. En 
refusant d'aller cbez madame de Bargeton, vous avez été 
tout aussi géoéreux que l'était Luden en risquant de la 
fâcher par sa demande. 

— Non pas généreux, mais sage, répondit David. Puisque 
nous sommes seuls sous le ciel, sans autres témoins que 
les roseaux et les buissons qui bordent la Charente, per- 
mettez-moi, chère Eve, de vous exprimer quelques-unes 
des inquiétudes que me cause la marche actuelle de Lu- 



ILLUSIONS PERDUES. 427 

cîen. Après ce que je viens de lui dire, mes craintes vous 
paraîtront, je l'espère, un rafiBnement d'amitié.' Vous et 
votre mère, vous avez tout fait pour le mettre au-dessus 
de sa position ; mais, en excitant son ambition, ne l'avez- 
vous pas imprudemment voué à de grandes souffrances? 
Gomment se soutiendra-tr-il dans le monde où le portent 
ses goûts? Je le connais! il cst.de nature à aimer les ré- 
coltes sans le travail. Les devoirs de société lui dévorer 
ront son temps, et le temps est Le seul capital des gens 
qui n'ont que leur intelligence pour fortune ; il aime à 
briller, le monde irritera ses désirs, qu'aucune somme ne 
pourra satisfaire, il dépensera de l'argent et n'en gagnera 
pas ; eniin, vous l'avez habitué à se croire grand ; mais, 
avant de reconnaître une supériorité quelconque, le monde 
demande d'éclatants succès. Or, les succès littéraires ne 
se conquièrent que dlsms la solitude et par d'obstinés tra- 
vaux. Que donnera madame de Bargeton à votre frère en 
retour de tant de journées passées à ses pieds? Lucien est 
trop fier pour accepter ses secours, et nous le savons en- 
core trop pauvre pour continuer à voir sa société, qui est 
doublement ruineuse. Tôt ou tard, cette femme abandon- 
nera notre cher frère, après lui avoir fait perdre le goût 
du travail, après avoir développé chez lui le goût du luxe, 
le mépris de notre vie sobre, l'amour des jouissances, son 
penchant à l'oisiveté, cette débauche des âmes poétiques. 
Oui, je tremble que cette grande dame ne s'amuse de 
Lucien comme d'un jouet : ou elle l'aime sincèrement et 
lui fera tout oublier, ou elle ne l'aime pas et le rendra 
malheureux, car il en est fou. 
— Vous me ^acez le cœur, dit Eve en s'arrôtant au 



128 SCÈiNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

barrage de la Charente. Mais, tant que ma mère aura )a 
force de faire son pénible métier et tant que je vivrai, 
les produits de notre travail suffiront peut-être aux dé- 
penses de Lucien, et lui permettront d'attendre le moment 
où sa fortune commencera. Je ne manquerai jamais de 
courage, car l'idée de travailler pour une personne aimée, 
dit Eve en s'animant, ôte au travail toute son amertume 
et ses ennuis. Je suis heureuse en songeant pour qui je 
me donne tant de peine, si toutefois c'est de la peine. 
Oui, ne craignez rien, nous gagnerons assez d'argent pour 
que Lucien puisse aller dans le beau monde. Là est sa 
fortune. 

— Là est aussi sa perte, reprit David. Écoutez -moi, 
chère Eve. La lente exécution des œuvres du génie exige 
une fortune considérable toute venue, ou le sublime cy- 
nisme d'une vie pauvre. Croyez-moi 1 Lucien a une si 
grande horreur des privations de la misère, il a si com- 
plaisamment savouré l'arôme dés festins, la fumée des 
succès, son amour-propre a si bien grandi dans le boudoir 
de madame de Bargeton, qu'il tentera tout plutôt que de 
déchoir ; et les produits de votre travail ne seront jamais 
en rapport avec ses besoins. 

— Vous n'êtes donc qu'un faux ami ! s'écria Eve déses- 
pérée. Autrement, vous ne nous décourageriez pas ainsi. 

— Eve I Eve ! répondit David, je voudrais être le frère 
de Lucien. Vous seule pouvez me donner ce titre, qui lui 
permettrait de tout accepter de moi, qui me donnerait le' 
droit de me dévouer à lui avec le saint amour que vous 
mettez à vos sacrifices, mais en y portant le discernement 
du calculateur. Eve, chère enfant aimée, faites que Lucien 



ILLUSIONS PERDUES. 129 

ait un trésor où il puisse puiser sans honte I La bourse 
d'un frère ne sera-t-«lle pas comme la sienne? Si vous 
saviez toutes les réflexions que m'a suggérées la position 
nouvelle de Lucien I S'il veut aller chez madame de Bar-* 
geton, le pauvre garçon ne doit plus être mon prote, il 
ne doit plus loger à THoumeau, vous ne devez plus rester 
ouvrière, votre mère ne doit plus faire son métier. Si 
vous consentiez à devenir ma femme, tout s^aplaniraît : 
Lucien pourrait demeurer au second chez moi, pendant 
que je lui bâtirais un appartement au-dessus de Tappentis 
au fond de la cour, à moins que mon père ne veuille éle- 
ver un second étage. Nous lui arrangerions ainsi une vie 
sans soucis, une vie indépendante. Mon désir de soutenir 
Lucien me donnera pour faire fortune un courage que je 
n^aurais pas s'il ne s'agissait que de moi ; mais il dépend 
de vous d'autoriser mon dévouement. Peut-être un jour 
ira-t-il à Paris, le seul théâtre où il puisse se produire, et 
où ses talents seront appréciés et rétribués. La vie de 
Paris est chère, et nous ne serons pas trop de trois pour 
l'y entretenir. D'ailleurs, à vous comme à votre mère, ne 
faudra-t-il pas un appui? Chère Eve, épousez-moi par 
amour pour Lucien. Plus tard, vous m'aimerez peut-être 
en voyant les efforts que je ferai pour le servir et pour 
vous rendre heureuse. Nous sommes tous deux également 
modestes dans nos goûts, il nous faudra peu de chose ; le 
bonheur de Lucien sera notre grande affaire, et son cœur 
sera le trésor où nous mettrons fortune, sentiments, sen- 
sations, tout ! 

— Les convenances nous séparent, dit Eve, émue en 
voyant combien ce grand amour se faisait petit. Vous êtes 



IJO SCÈNES DE LA VIE DE PBOV15CE. 

ncfae et je sois pauvre, n iut aimer beanoonp pourpasBer 
iMF-dasas une semUalile (MAcolté. 

— Voos M m'aimes donc pas aasez enonre? sTécria 
David attei'fé. 

— Mais votre père s'opposerait peo^étre.*. 

— Bien, bieo, répondit David, ifû n'y a qae mon père 
à coiisiiIter« vous serez ma femme. Eve, ma dière Eve, 
vous venez de me rendre la vie bien facile à porter en ce 
moment* J*avais, bêlas I le cœur bien lourd de sentiments 
que je ne pouvais ni ne savais eiq>rimer. Dites«moi seu- 
lement que vous m'aimez un peu, je prendrai le courage 
nécessaire pour vous parler de tout le reste. 

— £n vérité, dit-elle, vous me rendez tonte bontense ; 
mais, puisque nous nous confions nos sentiments, je vous 
dirai que je n^ai jamais de ma vie pensé à un autre qae 
vous. Tai vu en vous un de ces hommes auxquels une 
femme peut se trouver flère d'appartenir, et je n'osais 
espérer pour moi, pauvre ouvrière sans avenir, une si 
grande destinée* 

— Assez, assez, dit^ en s'asseyant sur la traverse du 
barrage auprès duquel ils étaient revenus, car ils allaient 
et venaieot comme des fous en parcourant le môme 
espace. 

— Qu'avez-vous7 lui dit^lle en exprimant pour la pre- 
mière fois cette inquiétude si gracieuse que les femmes 
éprouvent pour un être qui leur appartient. 

— Rien que de bon , dit-il. £n apercevant toute une 
vie heureuse, l'esprit est comme ébloui, Tàme est acca- 
blée. Pourquoi suis-je le plus heureux? dit-il avec une 
expression de mélancolie. Mais je le sais. 



ILLUSIOKS PËRDUfiâ. 131 

Eve regarda David d'an air coquet et douteux qui vou- 
lait une explication. 

— Chère Eve, je reçois plus que |e ne doime. Aussi 
vous aimerai^je toujours mieux que vous ne m'aimerez, 
parue que j'ai plus de raison de vous aimer : vous jêtes un 

' ange et je suis un homme. 

— Je ne suis pas si savante, répondit Eve en soudant. 
Je vous aime bien.«. 

— Autant que vous aimez Luden? dit-^il en l'interrom- 
pant. 

— Assez pour être votre femme, pour me consacrer à 
vous et tâcher de ne vous donner aucune peine dans la 
vie, d'abord un peu difficile, que nous mènerons. 

— Vous ôtei^-vous aperçue, chère Eve, que je vous ai 
aimée depuis le premier jour où je vous ai vue? 

— Quelle est la femme qui ne se sent pas aimée? 
demanda-t-elle. 

— Laissez -moi donc dissiper les scrupules que vous 
cause ma prétendue fortune. Je suis pauvre, ma chère 
Eve. OnU mon père a pris plaisir à me ruiner; il a spé- 
culé sur mon travail ; il a fait comme beaucoup de pré- 
tendus bienfaiteurs avec leurs obligés. Si je deviens riche, 
ce sera par vous. Ceci n'est pas une parole de l'amant, 
mais une réflexion du penseur. Je dois vous faire connaître 
mes défauts , et ils sont énormes chez un homme obligé 
de faire sa fortune. Mon caractère, mes habitudes, les oc- 
cupations qui me plaisent me rendent impropre à tout ce 
qui est commerce et spéculation, et cependant nous ne 
pouvons devenir riches que par l'exercice de quelque in- 
dustrie. Si je suis capable de découvrir une mine d'or, je 



133 SCÈ1IB8 DE LA ¥IB DE PROVINCE. 

sais singnlîèremeDt inhabile i Feioloiter Mais vous oui 
par amoar pour votre irère, êtes desooidae aux plus pe^ 
lits détails, qui avez le génie de Féomomie, la patiente 
attention dn vrai commerçant, vous récolterez la moisson 
qoe j'aorai semée. Notre sîtaation, car depuis longtemps 
Je me sois mis au sein de votre famille, m*oppresse si fort 
le ccNir, que j*ai consumé mes jours et mes nuits à cher- 
cher une occasion de fortune. Mes connaissances en chimie 
et Tobservation des besoins du commerce m*ont mis sur 
la voie d*une découverte lucrative. Je ne puis vous en rien 
dire encore, je prévois trop de lenteurs* Nous souffrirons 
pendant quelques années peut-être; mais je finirai par 
trouver les procédés industriels à la piste desquels je ne 
suis pas seul et qui, si j'arrive le premier, nous procu- 
reront une grande fortune. Je n'ai rien dit à Lucien, car 
son caractère ardent gâterait tout; il convertirait mes es- 
pérances en réalités, il vivrait en grand seigneur et s^en- 
detterait peut-être. Ainsi gardez-moi le secret. Votre douce 
et chère compagnie pourra seule me consoler pendant ces 
longues épreuves, comme le désir de vous enrichir, vous 
et Lucien, me donnera de la constance et de la ténacité... 

— J'avais deviné aussi, lui dit Eve en l'interrompant, 
que vous étiez un de ces inventeurs auxquels il faut, 
comme à mon pauvre père, une femme qui prenne soin 
d*eux. 

— Vous m*aimez donc! Ahl dites-le-moi sans crainte, 
à moi qui ai vu dans votre nom un symbole de mon amour. 
Eve était la seule femme qu'il y eût dans le monde, et ce 
qui était matériellement vrai pour Adam Test moralement 
pour moi. Mon Dieu! m'aimez-vous? 



ILLUSIONS PERDUES. 133 

— Oui, dit-elle en allongeant cette simple syllabe par la 
manière dont elle la prononça comme pour peindre réten- 
due de ses sentiments. 

— Eh bien, asseyons-nous là, dit-il en conduisant Eve 
par la main vers une longue poutre qui se trouvait au bas 
des roues d'une papeterie. Laissez-moi respirer Tair du 
soir, entendre les cris des rainettes, admirer les rayons de 
la lune qui tremblent sur les eaux; laissez-moi m'emparer 
de cette nature où je crois voir mon bonheur écrit en 
toute chose, et qui m'apparalt pour la première fois dans 
sa splendeur, éclairé par Tamour, embelli par vous. Eve, 
chère aimée, voici le premier moment de joip sans mélange 
que le sort m'ait donné! Je doute que Lucien soit aussi 
heureux que je le suis. 

En sentant la main d'Eve humide et tremblante dans la 
sienne, David y laissa tomber une larme. 

— Ne puis-je savoir le secret?... dit Eve d'une voix 
câline. 

— Vous y avez des droits, car votre père s'est occupé 
de cette question, qui va devenir grave. Voici pourquoi : 
la chute de l'Empire va rendre l'usage du linge de coton 
presque général, à cause du bon marché de cette matière 
relativement au linge de fil. En ce moment, le papier se 
fait encore avec du chiffon de chanvre et de lin ; mais cet 
ingrédient est cher, et sa cherté retarde le grand mou- 
vement que la presse française acquerra nécessairement. 
Or, on ne force pas la production du chiffon. Le chiffon est 
le résultat de l'usage du linge, et la population d'un pays 
n'en donne qu'une quantité déterminée. Cette quantité ne 
peut s'accroître que par une augmentation dans le chiffre 

I. 8 



131 SCÈKES DE LA VIE DE PROVINCE. 

des oaissanoes. Pour opâ^er an chaogemeot sensible dans 
sa population, un pays vent nn quart de siède et de 
grandes révolutions dans les mœurs, dans le commerce on 
dans ragricuhore. Si donc les besoins de la papeterie 
deviennent supérieurs à ce que la France produit de chif- 
fon, soit du double, soit du triple, il faudra, pour maintenir 
le papier à bas prix, introduire dans la fabrication du 
papier un élément autre que le chiffon. Ge raisonnement 
repose sur un fait qui se passe ici. Les papeteries d*Âik* 
goulême, les dernières où se fabriqueront des papiers avec 
^u chiffon de fil, voient le coton envahissant la pâte dans 
une progression effrayante. 

A une question de la jeune ouvrière, qoi ne savait ce 
que voulait dire ce nom de pâte, David lui donna sur la 
papeterie des renseignements qm ne seront point déplacés 
dans une œuvre dont l'existence matérielle est due autant 
au papier qu'à la presse; mais cette longue parenthèse 
entre un amant et sa maltresse gagnera sans doute à être 
d*abord résumée. 

Le papier, produit non moins merveilleux que l'im- 
pression, à laquelle il sert de base, existait depuis long- 
temps en Chine, quand, par les filières souterraines du 
commerce, il parvint dans PAsie Mineure, où, vers Tan 750, 
selon quelques traditions, on faisait usage d'un papier de 
coton broyé et réduit en bouillie. La nécessité de rempla- 
cer le parchemin, dont le prix était excessif, fit trouver, 
par une imitation du papier bombyckn (tel fut le nom du 
papier de coton an Orient), le papier de chiffou, les uns 
disent à Bâle, en 1170, par des Grecs réfugiés; les autres 
disent à Padoue, en 1301, par un Italien nommé Pax. Ainsi 



ILLUSIONS PERDUES. 135 

le papier se perfectionna lentement et obscurément; mais 
il est certain que déjà sous Charles VI on fabriquait à 
Paris la pâte des cartes à jouer. Lorsque les immortels 
Faust, Coster et Gutenberg eurent inventé le livre, des 
artisans, inconnus comme tant de grands artistes de cette 
époque, approprièrent la papeterie aux besoins de la typo- 
graphie. Dans ce xv® siècle, si vigoureux et si naïf, les noms 
des différents formats de papier, de même que les noms 
donnés aux caractères, portèrent l'empreinte de la naïveté 
du temps. Ainsi le raisin , le jésus, le colombier, le papier 
pot, reçu, la coquille, la couronne, furent ainsi nommés 
de la grappe, de l'image de Notre-Seîgneur, de la couronne, 
de reçu, du pot, enfin du filigrane marqué au milieu de 
la feuille, comme plus tard, sous Napoléon, on y mit un 
aigle : d'où le papier dit grand aigle. De même, on appela 
les caractères cicéro, saintraugustin, gros canon, des livres 
de liturgie, des œuvres théologiques et des traités de Ci- 
céron auxquels ces caractères furent d'abord employés. 
Vitalique fut inventé par les Aide, à Venise : de là son 
nom. Avant l'invention du papier mécanique, dont la lon- 
gueur est sans limites, les plus grands formats étaient le 
'^ grand jésus ou le grand colombier : encore ce dernier ne 
servait-il guère que pour les atlas ou pour les gravures. 
En effet, les dimensions du papier d'impression étaient 
soumises à celles du marbre de la presse. Au moment où 
David parlait, l'existence du papier continu paraissait une 
chimère en France, quoique déjà Denis Robert d'Essonne 
eût, vers 1799, inventé pour le fabriquer une machine que 
depuis Didot-Saint-Léger essaya de perfectionner. Le pa- 
pier vélin, inventé par Ambroise Didot, ne date que de 



ny ftCÈNES DE LA fl£ DE PROVirtCE. 

17S0. Ce rapide aperço démoDUe înTinciblemeat qae 
tûQtô» led grandes acquiditiofls de riodostrie et de Tintei- 
ligence se sont faites avec one eicesBÎye lenteur et par 
des agr^atioDS inaperçaes, absolament comme procède la 
0atare. Pour arriver à leur perfectioD, récriture, le lan- 
gage peut-être 1 ont ea les mêmes tâtonnements qae la 
typographie et la papeterie. 

— Des chiffonniers ramassent dans TEarope entière les 
chiffons^ les vieux linges^ et achètent les débris de toute 
espèce de tissus^ dit l'imprimeur en terminant. Ces débris, 
triés par sortes « s'emmagasinent chez les marchands de 
chiffons en gros, qui fournissent les papeteries. Pour vous 
donner une idée de ce commerce, sachez, mademoiselle, 
qu*en 181i!i, le banquier Gardon, propriétaire des cuves de 
Buges et de Langlée, où Léorier de Tlsle essaya dès 1776 
la solution du problème dont s'occupa votre père, avait 
un procès avec un sieur Proust à propos d'une erreur de 
deux millions pesant de chiffons dans un compte de dix 
millions de livres, environ quatre millions de francs. Le 
fabricant lave ses chiffons et les réduit en une bouillie 
claire qui se passe, absolument comme une cuisinière passe 
une sauce à son tamis, sur un ch&ssis en fer appelé forme, 
: et dont l'intérieur est rempli par une étoffe métallique au 
' milieu de laquelle se trouve le filigrane qui donne son 
nom au papier. De la grandeur de la forme dépend alors 
la grandeur du papier. Dans le temps où j'étais chez 
MM. Didot, on s'occupait déjà de cette question, et l'on 
s'en occupe encore, car le perfectionnement cherché par 
votre père est Tune des nécessités les plus impérieuses de 
ce temps-d. Voici pourquoi. Quoique la durée du ûl, com- 



ILLUSIONS PERDUES. 137 

parée à celle du coton, rende, en définitive, le fil moins 
cher que )e coton, comme il s'agit toujours pour les 
pauvres de sortir une somme quelconque de leur poche, 
ils préfèrent donner moins que plus, et subissent, en vertu 
du Ka? victis ! des pertes énormes. La classe bourgeoise 
agit comme le pauvre. Ainsi le linge de fil manque. En 
Angleterre, où le coton a remplacé le fil chez les quatre 
cinquièmes de la population, on ne fabrique déjà plus 
que du papier de coton. Ce papier, qui d'abord a Tincon- 
vénient de se couper et de se casser, se dissout dans 
l'eau si facilement, qu'un livre en papier de coton s'y 
mettrait en bouillie en y restant un quart d'heure, tandis 
qu'an vieux livre ne serait pas perdu en y restant deux 
heures. On ferait sécher le vieux livre, et, quoique jauni, 
passé, le texte en serait encore lisible, l'œuvre ne serait 
pas détruite. Nous arrivons à un temps où, les fortunes 
diminuant par leur égalisation, tout s'appauvrira; nous 
voudrons du linge et des livres à bon marché, comme on 
commence à vouloir de petits tableaux, faute d'espace pour 
en placer de grands. Les chemises et les livres ne dure- 
ront pas, voilà tout. La solidité des produits s'en va de 
toutes parts. Aussi le problème à résoudre est-il de la plus 
haute importance pour la littérature, pour les sciences et 
pour la politique. Il y eut donc un jour, dans mon cabinet, 
une vive discussion sur les ingrédients dont on se sert en 
Chine pour fabriquer le papier. Là, grâce aux matières 
premières, la papeterie a, dès son origine, atteint une 
perfection qui manque à la nôtre. On s'occupait alors 
beaucoup du papier de Chine, que sa l^èreté, sa finesse, 
rendent bien supérieur au nôtre, car ces précieuses 

8* 



là» SGèrîESi JX& IaAx vie HE ffmavrrçcBL 

cpmaiiléa^iw rempBfihMit pag d!êtra r.miw?tfant;, ^ ^uDS&fse 
HttûGfi (pi'ii.soit,. il nfo^e auama tiaiiagaH'Hitiafc. Uîl (zbdf- 
reateur tcèft-ûiaUroit ( à. fôuns, IL â& rmnamtm: dies s^xamlts 
pacmi 1q& GQcreetfiJOis : Ebuner^ PÎRrm Larains aamt cti 
Gâ moaieat cûcrocteocs chez: r<afihBvanii£g» ' ,>. ) ;. ciinBv Ik 
Gointâ de Saintrâimûa». cosrael^ttsr gaiar let iniiiuffiil;,. last 
nauâ voir. au. miiiea cl& la: dîscnawnw,. H naus (fiin alkics 
qjie, suloa Kempilâr et dtL Haide^ le ànninoBiÊûc flaumosB- 
sait aux, Ghiaoiâh la. matiésa ds kor papier, tansn n^^a^ 
comme le nôtre d^aillesars. Un sata œnectear SDstïiDdt quas 
le papier de Cliiuer aer fabckpiait poncipalemaDt ai«r ara» 
maiière aaimiale, aarax: la soie, â abondante en Oûne. Ha 
paii se ôi devant moL Coiome MSL Didot sont les ïn^ii- 
laeurs^ de rinatitot, namreQeflieBt le dânt ùt aonmis à 
dfis^ membres de cette assemblée de sairants» M. ilaioel, 
anciea directeur de Tlmprimerie impÀiale^dés^pé comme 
arbitre^ renvoya les deux correcteurs par-devant IL TaUié 
Grosùer, bibliothécaire h TArsenaL Au jugement de Fabbé 
Grosier, les correcteurs perdirent tous deux leur pari« Le 
papier de Chine ue se fabrique ni avec de la soie ni avec 
le bnmsêonatia ; sa pâte provient des fibres dubambou tri- 
turées. L'abbé Grosier possédait un livre chinois» ouvrage 
à la fois iconographique et technologique, ou se trou- 
vaient de nombreuses figures représentant la fabrication 
du papier dans toutes ses phases, et il nous montra les 
tiges de bambou peintes en tas dans le coin d'un atelier 
à papier supérieurement dessiné. Quand Lucien m'a dit 
que votre père, par une sorte d'intuition particulière aux 
^ommea de talent, avait entrevu le moyen de remplacer 
débris du linge par une matière végétale excessivement 



ILLUSIONS PERDUES. 13» 

commune « immédiatement prise à la production terri- 
toriale, comme font les Chinois en se servant de tiges 
fibreuses, j'ai classé tous les essais tentés par mes pré- 
décesseurs et je me suis mis enfin à étudier la question. 
Le bambou est un roseau : j'ai naturellement pensé aux 
roseaux de notre pays. La main-d'œuvre n'est rien en 
Chine, une journée y vaut trois sous : aussi les Chinois 
peuvent-ils, au sortir de la forme, appliquer leur papier 
feuille à feuille entre des tables de porcelahie blanche 
chauffées, au moyen desquelles ils le pressent et lui don- 
nent ce lustre, cette consistance, cette légèreté, cette 
douceur de satin qui en font le premier papier du monde. 
Eh bien , il faut remplacer les procédés du Chinois au 
moyen de qjuelque machine. On arrive par des machines à 
résoudre le. problème du bon marché que procure à la 
Chine le bas prix de sa main-d'œuvre. Si nous parvenions 
à fabriquer à bas prix du papier d'une qualité semblable 
à celui de la Chine, nous diminuerions de plus de moitié 
le poids et l'épaisseur des livres. Un Voltaire relié, qui, 
sur nos papiers vélins, pèse deux cent cinquante livres, 
n'en pèserait pas cinquante sur papier de Chine. Et voilà 
certes une.conquête.L'emplacement nécessaire aux biblio- 
thèques sera une questioa de plus en plus difficile à ré- 
soudre à une époque où le rapetissement général des 
choses et des hommes atteint tout, jusqu'à leurs habita- 
tions. A Paris, les grands hôtels, les grands appartements 
seront tôt ou tard démolis ; il n'y aura bientôt plus de for- 
tunes en harmonie avec les constructions de nos pères. 
Quelle honte pour notre époque de fabriquer des livres 
sans durée 1 Encore dix ans« et le papier de Hollande,. 



/ 



y 

• 



uo sce:«es de la vie de province. 

c'est-à-dire ]e papier fait en cbifToo de fil, sera complè- 
tement impossible. Or , votre frère m'a communiqué ri- 
dée qu'avait eue votre père d'employer certaines plantes 
fibreuses à la fabrication du papier ; vous voyez que, si 
je réussis, vous avez droit à... 

En ce moment, Lucien aborda sa sœur et interrompit la 
généreuse proposition de David. 

— Je ne sais pas , dit-il, si vous avez trouvé cette soirée 
belle, mais elle a été cruelle pour moi. 

— Mon pauvre Lucien, que t'esl-il donc arrivé? dit Eve 
en remarquant Tanimation du visage de son frère. 

Le poète irrité raconta ses angoisses, en versant dans 
ces cœurs amis les flots de pensées qui Tassaillaient. Eve 
et David écoutèrent Lucien en silence, afOigés de voir pas- 
s'^r ce torrent de douleurs qui révélait autant de grandeur 
que de petitesse. 

— M. de Bargeton , dit Lucien en terminant, est un 
vieillard qui sera sans doute bientôt emporté par quelque 
indigestion; eh bien, je dominerai ce monde orgueilleux: 
j'épouserai madame de Bargeton! J*ai lu dans ses yeux ce 
soir un amour égal au- mien. Oui, mes blessures, elle 
les a ressenties; mes souffrances, elle les a calmées; elle 
est aussi grande et noble qu'elle est belle et gracieuse! 
Non, elle ne me trahira jamais ! 

— N'est-il pas temps de lui faire une existence tran- 
quille? dit à voix basse David à Eve. 

Eve pressa silencieusement le bras de David, qui, com- 
prenant ses pensées, s'empressa de raconter à Lucien les 
projets qu'il avait médités. Les deux amants étaient aussi 
pleins d'eux-mêmes que Lucien était plein de lui; en 



ILLUSIONS PERDUES. 141 

sorte qu'Eve et David, empressés de faire approuver leur 

bonheur, n'aperçurent point le mouvement de surprise 

que laissa échapper l'amant de madame de Bargeton en 

1 apprenant le mariage de sa sœur et de David. Lucien, 

!qui rêvait de faire faire à sa sœur une belle alliance 

: quand il aurait saisi quelque haute position, afin d'étayer 

i son ambition de l'intérêt que lui porterait une puissante 

famille, fut désolé de voir dans cette union un obstacle 

de plus à ses succès dans le monde. 

— Si madame de Bargeton consent à devenir madame 
de Rubempré, jamais elle ne voudra se trouver être la 
belle-sœur de David Séchardl 

Cette phrase est la formule nette et précise des idées 
qui tenaillèrent le cœur de Lucien. 

— Louise a raison! les gens d'avenir ne sont jamais 
compris par leur famille, pensa-t-il avec amertume. 

Si cette union lui eût été présentée en un moment où 
il n'eût pas fantastiquement tué M. de Bargeton, il aurait 
sans doute fait éclater la joie la plus vive. En réfléchis- 
sant à sa situation actuelle, en interrogeant la destinée 
d'une fille belle et sans fortune, d'Eve Chardon, il eût 
regardé ce mariage comme un bonheur inespéré. Mais il 
habitait un de ces rêves d'or ou les jeunes gens, montés 
sur des si, franchissent toutes les barrières. Il venait de 
se voir dominant la société; le poëte souffrait de tomber 
si vite dans la réalité. Eve et David pensèrent que leur 
frère, accablé de tant de générosité, se taisait. Pour ces 
deux belles âmes, une acceptation silencieuse prouvait 
une amitié vraie. L'imprimeur se mit à peindre avec une 
éloquence douce et cordiale le bonheur qui les attendait 



le SCEXES OK LA. TLt D£ PHOVTÎfCK. 

tous quatre. ]ial^ les iaffirjeGtxaDS (TÈre, il aiRxbia acm 
premier éfage avec le liue r ja ihbhiuhhx il jàùi aaPK 
ane :iiç;éiiie îxHme foi le second zaar Tairien et 1& iesgns 
•ie L'appesûs pour Tiadamft iljianiozu ^ifers laiçieile 0. 

vQoiaii iéciover zcus les :=oiiis -i^ane nliaie qailîrTtniip 
Eafia il 01 la famille ?i aecsease et saii ir*iEe â iiid^sis- 
àsatL, qne r.iirrpft., .-Aarmé^ par la toîx. de David &L par les 
caresses i^Esre, ^uhiia^ soos les omiaiages 'ie la. routet^ le 
lon^ de la HIi<ffç;iie caime ^ briilante^ squs la voûte étoir 
lée et dans la :iède .itmrspiLefe ie la mziu la hiessante 
conromie répines '^ne la socîtké loi aarait ezubmiée sur la 
:âte. M. de RLix)empré recommi •^mia DayiîL La mohiatg 
de son csractère le rejeta oieoiôt ian^^ la vie pnre» trs- 
voleuse et bourgeoise «70^:! xvaiL menée; il la vit embellie 
et sans soucis.. Lâ^ bmîc ia nnomifr ansocraiique s éloigoa 
de pins en plus. Zmîiu qaami il atteint le pavé de lHaiir 
memLr l^imhitieiix s^ra la. main da sodl irere et sa mît à 
l^'jnissoii les îiemenx imam^ 

— Pciiirva que ion père œ oonuane poâ^ oe atada^? 
iit-ii a Da^id. 

— Ta sais sH s'înqniète cfe mm: e xiahoama^ vit 
ponr !m: mais ^Irai ipminîq 'e xur x 'laxstc^ quaud ce 
ne sermt 'Çie ;:oiir jiitecir ie ui çti i Jtss^ <25^ cuustruc* 
tions dont nous avons iieiftiiii,. 

David accompaçna le :r H:l^ ,h ji sm^iur . lus^îtte :ûDeac OBt^ 
•imneCiardûn^ i .aoueile I .fe^^toudji a uoia i!:»ve XN-ec 
I^empreaaement fin jo.ain't- r:t is? "lîoian -lucuit '.'etsrd. 
La mère prit la main ie sîl r\\ jl mit i^*> r^^ile ie^ 
David xvec V,ie, -^ l'iman: iîiiiarvu rvU^sa au jroixi ^Ijeiia 
promise:, vu ^ui ionrii ^m. mu^â&uuu 



ILLUSIONS PERDUES. 143 

— Voilà les accordailles des gens pauvres, dit la mère 
en levant les yeux comme pour implorer la bénédiction 
de Dieu. — Vous avez du courage, mon enfant, dit-elle à 
David, car nous sommes dans le malheur, et je tremble 
qu'il ne soit contagieux. 

— Nous serons riches et heureux, dit gravement David. 
Pour commencer, vous ne ferez plus votre métier de garde- 
malade, et vous viendrez demeurer avec votre fille et Lu- 
cien à Ângoulême. 

Les trois enfants s'empressèrent alors de raconter à leur 
mère étonnée leur charmant projet, en se livrant à l'une 
ae ces folles causeries de famille où l'on se plaît à en- 
granger toutes les semailles, à jouir par avance de toutes 
les joies. Il fallut mettre David à la porte; il aurait voulu 
que cette soirée fût éternelle. Une heure du matîq son- 
nait quand Lucien reconduisit son futur beau-frère jusqu'à 
la porte Palet. L'honnête Postel , inquiet de ces mouve- 
ments extraordinaires, était debout derrière sa persienne; 
il avait ouvert la croisée et se disait, en voyant de la 
lumière à cette heure chez Eve : 

— Que se passe-t-il donc chez les Chardon? — Mon 
fiston, dit-il en voyant revenir Lucien, que vous arrive- 
t-il donc? Âuriez-vous besoin de moi? 

— Non, monsieur, répondit le poète; mais, comme vous 
êtes notre ami, je puis vous dire l'affaire : ma mère vient 
d'accorder la main de ma sœur à David Séchard. 

Pour toute réponse, Postel ferma brusquement sa fe- 
nêtre, au désespoir de n'avoir pas demandé mademoiselle 
Chardon. 

Au lieu de rentrer à Ângoulême, David prit la route de 



><:£î*4J5- ^fi w '^s :ïa i^otisce. 



>éafs«<. !. li^a :otÀi tfi se itmmiwir âKz sdh père, et 
j^rivd le .:£!$ ia :iOâ^ issHMMtt i % ^aiant as Bomeot où 
le s<^ftei4 i< .e^^k. It'iBWiinittx ifKn^ sue «i unandier 
!i izik! il 'leîl :uf^ i*ii >'^e>3it ahjbsbb iTiae haie. 

— 3c ^ :-r. ukoa jtsre» lu iit ^«niL 

— riei*>. /^54 :iià, 31011 ^ssTTm : ?^ çœî Sasvd te 
:. .avesr^u s^a" la rtmie i «ue j«irrf.* ijîr^f jjar ja. dit le 
• .^uôfoa ^u uiiiiquaoi a ^oa iiS msr pec:» pnn^ à ûîre- 
. .le. Mes Mgœs^vNiL uniSBS^gas&é itear, pis en opp ôe s^él 
À y aura pius ie ^piogs ymngrn» à Taipeiil oextie anxaâe: 
mais aussi :Qmimî fesc îuDé! 

— Moa père^ |e wns ions parier d*aoe afiaire iapar- 
tame. 

— Eb bîeii, CTiMTnr nast nos presses? tn dois gasoer 
de Fargeot gros oooiaae toi? 

— Teo ga^zKrai, bk» père, nais pour le moment je ne 
sais pas ricbe. 

— Ils 01^ bîàaient tons id de fiimer à mort, répoodit 
le père. Les bourgeois, c*esi-à-dire M. le marquis, M. le 
comuf^ MM. d et ça, prétendent que j*ôte de la qualité aa 
%iO' A quoi sert Tédocatk»? à yoqs brouiller rentende- 
m^nt. Écoute! œs messieurs récoltent sept, quelquefois 
huit pièces à Tarpent, et les vendent soiiante francs la 
pièce, ce qui fait au plus quatre cents francs par arpent 
dans les bonnes années. Moi, j*en récolte vingt pièces et 
les vends trente francs, total six cents firancs ! Où scmt les 
niais? La qualité! la qualité! Qu*est-ce qu^ ^ me fait, la 
qualité? qu^fls la gardent pour eux, la qualité, MM. les 
marquis! Pour moi, la qualité, c^est les écus. Tu dis?... 

— Mou père, je me marie, je viens vous demander... 



ILLUSIONS PERDUES. 145 

— Me demander? Quoi I rien du tout, mon garçon. Marie- 
toi* j'y consens; mais, pour te donner quelque chose, je 
me trouve sans un sou. Les fagons m^ont ruiné! Depuis 
deux ans, j'avance des façons, des impositions, des frais 
de toute nature; le gouvernement prend tout, le plus 
clair va au gouvernement! Voilà deux ans que les pauvres 
vignerons ne font rien. Cette année ne se présente pas 
mal, eh bien, mes gredins de poinçons valent déjà onze 
francs! On récoltera pour le tonnelier. Pourquoi te marier 
avant les vendanges?... 

— Mon père , je ne viens vous demander que votre 
consentement. 

— Ahl c'est une autre affaire. A rencontre de qui te 
maries-tu, sans curiosité ? 

— J'épouse mademoiselle Eve Chaixibn. ' 

— Qu'est-ce que c'est que ça? qu'est-ce qu'elle 
mange? 

— Elle est ûUe de feu M. Chardon, le pharmacien de 
l'Houmeau. 

— Tu épouses une fille de l'Houmeau, toi, un bour- 
geois! toi, l'imprimeur du roi à Angoulêmel Voilà les 
fruits de l'éducation! Mettez donc vos enfants au collège! 
Ah çà! elle est donc bien riche, mon garçon? dit le vieux 
vigneron en se rapprochant de son fils d'un air câlin ; car, 
si tu épouses une fille de l'Houmeau, elle doit en avoir 
des mille et des cents! Bon! tu me payeras mes loyers. 
Sais-tu, mon garçon, que voilà deux ans trois mois de 
loyers dus, ce qui fait deux mille sept cents francs, qui 
me viendraient bien à point pour payer le tonnelier. 
A tout autre que mon fils, je serais en droit de demander 

I. 9 



146 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

des ip'«érêts, car, après tout, les affaires sont les affaires; 
mais je te les remets. Eh bien, qu'a-t-elle? 

— Mais elle a ce qu*avait ma mère. 

Le vieux vi^eron allait dire : « Elle n*a que dix mille 
francs! » mais il se souvint d*avoir refusé des comptes à 
son fils, et s'écria : 

— Elle n'a rien! 

— La fortuae de ma mère était son intelligence et $sk 
beauté. 

— Va donc au marché avec ça, et tu verras ce qu'on te 
donnera dessus! Nom d'une pipe, les pères sont-ils mal- 
heureux dans leurs enfants! David, quand je me suis 
marié, j*avaîs sur la tète un bonnet de papier pour toute 
fortune et mes deux bras; j'étais un pauvre ours; mais, 
avec la belle imprimerie que je t'ai donnée, avec ton indus- 
trie et tes connaissances, tu dois épouser une bourgeoise 
de la ville, une femme riche de trente à quarante mille 
francs. Laisse ta passion, et je ta marierai, moil Nous 
avons à une lieue d'ici une veuve de trente-deux ans, 
meunière, qui a cent mille francs de biens au soleil ; voilà 
ton affaire. Tu peux réunir ses biens à ceux de Marsac, ils 
se touchent ! Ah ! le beau domaine que nous aurions, et 
comme je le gouvernerais! On dit qu'elle va se marier 
avec Courtois, son premier garçon, tu vaqx encore mieux 
que lui! Je mènerais le moulin, tandis qu'elle ferait les 
beaux bras à Ângoulôme. 

— Mon père, je suis engagé... 

— David, tu n'entends rien au commerce, je te vois 
ruiné. Oui, si tu te maries avec cette fille de l'Uoumeau, 
je me mettrai en règle vis-à-vis de toi, je t'assignerai pour 



ILLUSIONS PERDUES. U7 

me payer mes loyers, car je ne prévois riea de bon. Ahî 
mes pauvres presses! mes presses I il fallait de l'argent 
pour vous huiler, vous entretenir et vous faire rouler. Il 
n'y a qu*une bonne année qui puisse me consoler de cela. 

— Mon père, il me semble que, jusqu'à présent, je vous 
ai causé peu de chagrin.** 

— Et très-peu payé de loyers, répondit le vigneron. 

-*- Je venais vous demander, outre votre consentement 
à mon mariage, de me faire élever le second étage de 
votre maison et de construire un logement au-dessus de 
l'appentis. 

^- Bernique, je n*ai pas le sou, tu le sais bien. D'ail- 
leurs, ce serait de Targent jeté dans Teau, car qu'est-ce 
que ça me rapporterait? Ah I tu te lèves dès le matin pour 
venir me demander des constructions à ruiner un roi. 
Quoiqu'on t'ait nommé David, je n'ai pas les trésors de 
Salomon. Mais tu es fou ! On m'a changé mon enfant en 
nourrice. En voilà-t^il un qui aura du raisin I dit-il en 
s'interrompant pour montrer un cep à David. Voilà des 
enfants qui ne trompent pas l'espoir de leurs parents : 
vous les fumez, ils vous rapportent. Moi, je t'ai mis au 
lycée, j'ai payé des sommes énormes pour faire de toi un 
savant, tu vas étudier chez les Didot, et toutes ces frimes 
aboutissent à me donner pour bru une fille de l'Houmeau, 
sans un sou de dotl Si tu n'avais pas étudié, que tu fusses 
resté sous mes yeux, tu te serais conduit à ma fantaisie, 
et tu te marierais aujourd'hui avec une meunière de cent 
mille francs, sans compter le moulin. Ahl ton esprit te 
sert à croire que je te récompenserai de ce beau senti- 
ment, en te faisant construire des palais?... Mais ne dirait- 



148 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

on pas en vérité que, dq>ais deox cents ans, la maison 
où ta es n*a logé qne des cochons, et qae ta fille de l'Hoo- 
meaa ne peut pas y coucher. Âh çà! c'est donc la reioe 
de France? 

— Eh bi^, mon père, je construirai le second étage à 
mes frais, ce sera le fils qui enrichira le père. Quoique 
ce soit le monde renversé, cela se voit quelquefois. 

— Comment, mon gars, tu as de Targent pour bâtir, et 
tu n'en as pas pour payer tes loyers? Finaud, tu ruses 
avec ton père l 

La question ainsi posée devint difficile à résoudre, car 
le bonhomme était enchanté de mettre son fils dans une 
position qui lui permit de ne lui rien donner, tout en 
paraissant paternel. Aussi David ne put-il obtenir de son 
père qu'un consentement pur et simple au mariage et la 
permission de faire à ses frais, dans la maison paternelle, 
toutes les constructions dont il pouvait avoir besoin. Le 
vieil ours, ce modèle des pères conservateurs, fît à son 
fils la grâce de ne pas exiger ses loyers et de ne pas lui 
prendre les économies qu'il avait eu l'imprudence de lais- 
ser voir. David revint triste : il comprit que, dans le mal- 
heur, il ne pourrait pas compter sur le secours de son père. 

Il ne fut question dans tout Angoulôme que du mot de 
révoque et de la réponse de madame de Bargeton. Les 
moindres événements furent si bien dénaturés, aug- 
mentés, embellis, que le poète devint le héros du mo- 
ment. De la sphère supérieure où gronda cet orage de 
cancans, il en tomba quelques gouttes dans la bourgeoi- 
sie. Quand Lucien passa par Beaulieu pour aller chez 
madame de Bargeton, il s'aperçut de l'attention envieuse 



ILLUSIONS PERDUES. 149 

avec laquelle plusieurs jeunes gens le regardèrent, et 
saisit quelques phrases qui Tenorgueillirent. 

— Voilà un jeune homme heureux, disait un clerc 
d'avoué nommé Petit-Claud, le camarade de collège de 
Lucien avec qui celui-ci prenait de petits airs protecteurs, 
et qui était laid. 

— Oui certes, il est joli garçon, il a du talent, et ma- 
dame de Bargeton en est folle, répondait un fils de famille 
qui avait assisté à la lecture. 

il avait impatiemment attendu Tbeure où il savait trou- 
ver Louise seule; il avait besoin de faire accepter le ma- 
riage de sa sœur à cette femme, devenue l'arbitre de ses 
destinées. Après la soirée de la veille, Louise serait peut- 
être plus tendre, et cette tendresse pouvait amener un 
moment de bonheur. Il ne s'était pas trompé : madame 
de Bargeton le reçut avec une emphase de sentiment qui 
parut à ce novice en amour un touchant progrès de pas- 
sion. Elle abandonna ses beaux cheveux d'or, ses mains, 
sa tête aux baisers enflammés du poète qui, la veille, avait 
tant souffert! 

— Si tu avais vu ton visage pendant que tu lisais I dit- 
elle, car ils étaient arrivés la veille au tutoiement, à cette 
caresse du langage, alors que sur le canapé Louise avait 
de sa blanche main essuyé les gouttes de sueur qui, par 
avance, mettaient des perles sur le front où elle posait 
une couronne. Il s'échappait des étincelles de tes beaux 
yeux! je voyais sortir de tes lèvres les chaînes d'or qui 
suspendent les cœurs à la bouche des poètes. Tu me liras 
tout Ghénier, c'est le poète des amants. Tu ne souffriras 
pins, je ne le veux pas! Oui, cher ange, je te ferai une 



09993^ fài tD ^nniff tMp tt im <àf jfsSÊt^ actifc, naDe, 

jasfMS ças" YW jmvnrs m smcr ^xb^ q«e ce sera pour 

F<MNiv ck?r« cc' mwfit 9^ aT'érQnsBBn pas p(!vs tf^û ne 
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fage posL Oui. >^ sera: )(?a;(?Qrs |ù«sfe, ae F jicx-ioas 
pas va hhrT Ces afecractes àtrveasiK ôe saoç satt-des 
accoanues assez itite pcor s' aJ tee iwq éxs ks pêqâres 
qa*e&Ies oat faites? Mats félus îtearaae! Je vtiais^! n y 
a â longtemps que axttes les contes 4e asce «or n>at 



Des ianses coalèrent sar les tooks <ie Loasse; 
loi prit aae aiam, et pour toace répccse la basa k»^ 
temps. Les vanités <le ce poète forent donc caressées par 
ceue femme comziie elles ravatent été p^- sa zcère, par 
sa sœor et par Dand. Chacm aotoor de loi ccntfzuait à 
exhaussa le piédestal imaginaire sor leqael se mettait, 
ûitretena par loot le monde, par ses amis comme par la 
rage de ses eonemis, dans ses croyaiices ambitieuses, il 
marchait dans nne atmosphère pleine de mirages. Les 
jeooes imaginatioiis sont n natoreHement complices de 
ces hmax^es et de ces idées, tont sî'empresee tant à servir 
un jeone homme bean, plein d*ayenir, qo'il faut plos (fane 
leçon amère et froide pour dissiper de tels prestiges. 

— Tu veox donc bien, ma belle Lonîse, être ma Béa- 
trix, mais une Béatrix qoi se laisse aimer? 

Elle releva ses beaux yeox, qu'elle avait tenos baissés, 
et dit, en démentant sa parole par nn angéliqae sourire : 

— Si vous le méritée*., plus tard 1 ITètes-voos pas heu- 



ILLUSIONS PERDUES. 151 

reux? Avoir un cœur à soil pouvoir tout dire avec la cer- 
titude d'être compris, n'est-ce pas le bonheur? 

— Oui, répondit-il en faisant une moue d'amoureux 
contrarié. 

— Enfant I dît-elle en se moquant. Allons, n'avez-vous 
pas quelque chose à me dire? Tu es entré tout préoccupé, 
mon Lucien. 

Lucien confia timidement à sa bien-aimée l'amour de 
David pour sa sœur, celui de sa sœur pour David, et le 
mariage projeté. 

— Pauvre Lucien, dit-elle, il a peur d'être battu, grondé, 
comme si c'était lui qui se mariât! Mais où est le mal? 
reprit-elle en passant ses mains dans les cheveux de Lu- 
cien. Que me fait ta famille, où tu es une exception? Si 
mon père épousait sa servante, t'en inquiéterais-tu beau- 
coup? Cher enfant, les amants sont à eux seuls toute leur 
famille. Ai-je dans le monde un autre intérêt que mon 
Lucien? Sois grand, sache conquérir de la gloire, voilà 
nos affaires! 

Lucien fut l'homme du monde le plus heureux de cette 
égoïste réponse. Au moment où il écoutait les folles raisons 
par lesquelles Louise lui prouva qu'ils étaient seuls dans 
le monde, M. de Bargeton entra. Lucien fronça le sourcil 
et parut interdit; Louise lui fit un signe et le pria de 
rester à dîner avec eux, en lui demandant de lui lire André 
Chénier, jusqu'à ce que les joueurs et les habitués vinssent. 

— Vous ne ferez pas seulement plaisir à elle, dit M. de 
Bargeton, mais à moi aussi. Bien ne m'arrange mieux que 
d'entendre lire après mon dîner. 

Câliné par M. de Bargeton, câliné par Louise, servi par 



152 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

les doma*5tiques avec le respect qu'ils ont pour les favoris 
de leurs maîtres, Lucien resta dans l'hôtel de Bargeton en 
sMdentifiant à toutes les jouissances d'une fortune dont 
Tusufruît lui était livré. Quand le salon fut plein de monde, 
il se sentit si fort de la bêtise de M. de Bargeton et de 
l'amour de Louise, qu'il prit un air dominateur que sa 
belle maîtresse encouragea. Il savoura les plaisirs du des- 
Ilotisme conquis par Nais et qu'elle aimait à lui faire par- 
tager.. Enfin il s'essaya pendant cette soirée à jouer le rôle 
d'un héros de petite ville. En voyant la nouvelle attitude 
de Lucien, quelques personnes pensèrent qu'il était, sui- 
vant une expression de l'ancien temps, du dernier bien 
avec madame de Bargeton. Amélie, venue avec M. du Ghâ- 
telet, affirmait ce grand malheur dans un coin du salon 
où s'étaient réunis les jaloux et les envieux. 

— Ne rendez pas Naïs comptable de la vanité d'un 
petit jeune homme tout fier de se trouver dans un monde 
ou il ne croyait jamais pouvoir aller, dit Châtelet. Ne 
voyez-vous pas que ce Chardon prend les phrases gra- 
cieuses d'une femme du monde pour des avances? Il ne 
sait pas encore distinguer le isilence que garde la passion 
vraie, du langage protecteur que lui méritent sa beauté, 
sa jeunesse et son talent! Les femmes seraient trop à 
plaindre, si elles étaient coupables de tous les désirs 
qu'elles nous inspirent. Il est certainement amoureux; 
mais, quant à Naïs... 

— Oh I Naïs, répéta la perfide Amélie, Naïs est très- 
heureuse de cette passion. A son âge, l'amour d'un jeune 
homme offre tant de séductions ! On redevient jeune au- 
près de lui, on se fait jeune fille, on en prend les scru- 



ILLUSIONS PERDUES. 153 

pules, les manières, et Ton ne songe pas au ridicule... 
Voyez donc! le ûls d'un pharmacien se donne des airs 
de maître chez madame de BargetonI 

— L*amour ne connaît pas ces distances -là, chante- 
ronna Adrien. 

Le lendemain, il n*y eut pas une seule maison dans 
ÀDgoulême où Ton ne discutât le degré d'intimité dans 
lequel se trouvaient M. Chardon, cUias de Rubempré, et 
madame de Bargeton : à peine coupables de quelques bai- 
sers, le monde les accusait déjà du plus criminel bonheur. 
Madame de Bargeton portait la peine de sa royauté. Parmi 
les bizarreries de la société, n'avez-vous pas remarqué les 
caprices de ses jugements et la folie de ses exigences? Il 
est des personnes auxquelles tout est permis : elles peu- 
vent faire les choses les plus déraisonnables ; d'elles, tout 
est bienséant; c*est à qui justifiera leurs actions. Mais 
il en est d'autres pour lesquelles le monde est d'une in- 
croyable sévérité : celles-là doivent faire tout bien, ne 
jamais ni se tromper, ni faillir, ni même laisser échapper 
une sottise; vous diriez des statues admirées que l'on 
ôte de leur piédestal dès que l'hiver leur a fait tomber un 
doigt ou cassé le nez; on ne leur permet rien d'humain, 
elles sont tenues d'être toujours divines et parfaites. Un 
seul regard de madame de Bargeton à Lucien équivalait 
aux douze années de bonheur de Zîzine et de Francis. 
Un serrement de main entre les deux amants allait attirer 
sur eux toutes les foudres de la Charente. 

David avait rapporté de Paris un pécule secret, qu'il 
destinait aux frais nécessités par son mariage et par la 
construction du second étage de la maison paternelle. 

9. 



1J4 SCÈNES DE LA VIR DB PROVINCE. 

Agiiandir ccUe luaisoa, a' était-ce pas traTailler p<wr lui? 
lût uu turd, o)!e lui reviendrait, son pare avait stâxante' 
dix-liuit ans. L'imprimeur fit dODC construire ea cotoin- 
liajjo ruppartemeoi de Lucien, aâo de ne pas. swcbarger 
K'K vit^LU murs de celtu maison lézardée. Il se pbit à dé- 
cor.-;-, à mcubiur galanut«U l'appartamecrt du pir^caîer, 
m kt belle Eve dovuit passer sa vie. Ce fut on temps <f al- 
Ii';:;i l'sso ol du bonbaur sans ■«ianse poor les dea-L amis. 
Quoique las dos fhéli««8 proportions de l'existence eo 
[■mviiicc, L't faâgué de cette son&le économie qni faisait 
d'uiK! pii?œ du cent sous âne somme énorme, Lucien snp- 
porta sans se plaindre les calculs de la misère et ses pri- 
valions. Sa sombre mélancdie avait fait place à la radieuse 
cxj^ression de l'espérance, n voyait briller une étoile au- 
di'ssus de sa tête; il rêvait one belle existence en asseyant 
son bonheur sur la tombe de M. de Bargeton, lequel avait 
de lemps en temps des digestions difBciles et Theurense 
manie de regarder l'indigestion de son dîner comme une 
maladie qui devait ae guérir par celle du souper. 

Vers te commencement du mois de septembre, Lucien 
D'éi:iit plus prote, il était M. de Rubempré, logé magnifi- 
quement en comparaison de la misérable mansarde à 
incarne où le petit Chardon demeurait à l'Houmeau; il 
n'éuit plus un homme de l'Houmeau, il habitait le haut 
Angoulême, et dlnail près de quatre fois par semaine chez 
iii,i::.: . Iy Bargeton. Pris en amitié par monseigneur, il 
éiaii :i ii]j:s à rëvêcbé. Ses occupations le classaient parmi 
k'H pursuiines les plus élevées. Enfla il devait prendre 
|)lace un jour parmi les illustrations de la France. Certes, 
en parcourant un joli salon, une charmante chambre à 



ILLUSIONS PERDUES. 155 

coucher et un cabinet plein de goût, il pouvait se con- 
soler de prélever trente francs par mois sur les salaires 
si péniblement gagnés par sa sœur et par sa mère ; car il 
apercevait le jour où le roman historique auquel il tra- 
vaillait depuis deux ans, r Archer de Charles IX, et un 
volume de poésies intitulées les Marguerites, répandraient 
son nom dans le monde littéraire, en lui donnant assez 
d'argent pour s'acquitter envers sa mère, sa sœur et David. 
Aussi, se trouvant grandi, prêtant l'oreille au retentisse- 
ment de son nom dans Tavenir, acceptait-il maintenant 
ces sacrifices avec une noble assurance : il souriait de sa 
détresse, il jouissait de ses dernières misères. Eve et 
David avaient fait passer le bonheur de leur frère avant 
le leur. Le mariage était retardé par le temps que deman- 
daient encore les ouvriers pour achever les meubles, les 
peintures, les papiers destinés au premier étage, car les 
affaires de Lucien avaient eu la primauté. Quiconque con- 
naissait Lucien ne se serait pas étonné de ce dévouement : 
il était si séduisant I ses manières étaient si câlines I son 
impatience et ses désirs, il les exprimait si gracieusement! 
il avait toujours gagné sa cause avant d'avoir parlé. Ce 
fatal privilège perd plus de jeunes gens qu'il n'en sauve. 
Habitués aux prévenances qu'inspire une jolie jeunesse, 
heureux de cette égoïste protection que le monde accorde 
à un être qui lui plaît, comme il fait l'aumône au men- 
diant qui réveille un sentiment et lui donne une émotion, 
beaucoup de ces grands enfants jouissent de cette faveur 
au lieu^de l'exploiter. Trompés sur le sens et le mobile 
des relations sociales, ils croient toujours rencontrer de 
décevants sourires; mais ils arrivent nus, chauves, dé- 



IjS SCEKCS de la TIE de PROTIKCE. 

pouiUés, sans Taleor ni fi»tiine, ao moraeot où, comme 
de vieilles coquettes et de vieux hailloos, le monde les 
laisse à la porte d'un salon et an ooîn d*ane borne. Eve 
avait d*ai]lears désiré œ retard, elle voulait âablir écono- 
miquement les clioses nécessaires à un joine ménage. 
Que pouvaient refuser deux amants à un frère qui, voyant 
travailler sa sœur, disait avec un accent parti du cœur : 
« Je voudrais savoir coudre? n Puis le grave et observateur 
David avait été complice de ce dévouement. Néanmrâis, 
depuis le triomphe de Luden chez madame de Bargeton, 
il eut peur de la transformation qui sTopérait ciiez Luden; 
il craignit de lui voir mépriser les mceurs bourgeoises. 
Dans le désir d'éprouver son firère, David le mit quelque- 
fois entre les joies patriarcales de la famille et les plai- 
sirs du grand monde, et, voyant Luden leur sacrifier ses 
vaniteuses jouissances, il s*était écrié : a On ne nous le 
corrompra point! n Plusieurs fois, les trois amis et ma- 
dame Chardon firent des parties de plaisir, comme elles 
se font en province : ils allaient se promener dans les bois 
qui avoisinent Ângoulême et longent la Charente; ils dî- 
naient sur Pherbe avec des provisions que l'apprenti de 
David apportait à un certain endroit et à une heure con* 
venue; puis ils revenaient le soir, un peu fatigués, n'ayant 
pas dépensé trois francs. Dans les grandes circonstances, 
quand ils dînaient à ce qui se nomme un restaurât, espèce 
de restaurant champêtre qui tient le milieu entre le bou- 
chon des provinces et la guinguette de Paris, ils allaient 
jusqu'à cent sous partagés entre David et les Chardon. 
David savait un gré infini à Lucien d'oublier, dans ces 
champêtres journées, les satisfactions qu'il trouvait chez 



ILLUSIONS PERDUES. 157 

madame de Bargeton et les somptueux dîners du monde. 
Chacun voulait alors fêter le grand homme d'Angoulême. 

Dans ces conjonctures, au moment où il ne manquait 
presque plus rien au futur ménage, pendant un voyage 
que David fit à Marsac pour obtenir de son père qu'il 
vînt assister à son mariage, en espérant que le bonhomme, 
séduit par sa belle-fîlle, contribuerait aux énormes dé- 
penses nécessitées par Tarrangement de la maison, il 
arriva l'un de ces événements qui, dans une petite ville, 
changent entièrement la face des choses. 

Lucien et Louise avaient dans Ghâtelet un espion in- 
time qui guettait avec la persistance d'une haine mêlée 
de passion et d'avarice l'occasion d'amener un éclat. Sixte 
voulait forcer madame de Bargeton à si bien se prononcer 
pour Lucien, qu'elle fût ce qu'on nomme perdue. 11 s'était 
posé comme un humble confident de madame de Barge- 
ton ; mais, s'il admirait Lucien rue du Minage, il le démo- 
lissait partout ailleurs. Il avait insensiblement conquis les 
petites entrées chez Naïs, qui ne se défiait plus de son 
vieil adorateur; mais il avait trop présumé des deux 
amants, dont l'amour restait platonique, au grand déses- 
poir de Louise et de Lucien. Il y a, en effet, des passions 
qui s'embarquent mal ou bien, comme on voudra. Deux 
personnes se jettent dans la tactique du sentiment, par- 
lent au lieu d'agir, et se battent en plein champ au lieu 
de faire un siège. Elles se blasent ainsi souvent d'elles- 
mêmes en fatiguant leurs désirs dans le vide. Deux amants 
se donnent alors le temps de réfléchir, de se juger. Sou- 
vent, des passions qui étaient entrées en campagne, en- 
seignes déployées, pimpantes, avec une ardeur à tout 



45S SCÈNES DE LA VIE Ï>Ê PROVINCE. 

renverser, finissent alors par rentrer chez elles, sans vic- 
toire, honteuses, désarmées, sottes de leur vain bruit. 
Ces fatalités sont parfois explicables par les timidités de 
la jeunesse et par les temporisations auxquelles se plai- 
sent les femmes qui débutent, car ces sortes de trompe- 
ries mutuelles n'arrivent ni aux fats qui connaissent la 
pratique, ni aux coquettes habitirées aux manèges de la 
passion. 

La vie dé province est, d*ailleurs, singulièrement con- 
traire aux contentements de Tamour, et favorise les dé- 
bats intellectuels de la passion ; comme aussi les obstacles 
qu'elle oppose ail doux commerce qui lie tant les amants 
précipitent les âmes afdenteâ en des partis extrêmes. Cette 
vie est basée sur un espionnage si méticuleux, sur une si 
grande transparence des intérieurs, elle admet si peu l'in- 
timité qui console sans offenser la vertu, les relations les 
plus pures y sont si déraisonnablement incriminées, que 
beaucoup de femmes sont flétries malgré leur innocence. 
Certaines d'entre elles s'en veulent alors de ne pas goûter 
toutes les félicités d'une faute dont tous les malheurs les 
accablent. La société, qui blâme ou critique sans aucun 
examen sérieux les faits patents par lesquels se terminent 
de longues luttes secrètes, est ainsi primitivement com- 
plice de ces éclats ; mais la plupart des gens qui débla- 
tèrent contre les prétendus scandales offerts par quelques 
femmes calomniées sans raison n'ont jamais pensé aux 
causes qui déterminent chez elles une résolution publique. 
Madame de Bargeton allait se trouver dans cette bizarre 
situation où se sont trouvées beaucoup de femmes qui ne 
se sont perdues qu'après avoir été injustement accusées. 



ILLUSIONS PERDUES. 159 

Au début de là passion, les obstacles effrayent les gens 
inexpérimentés; et ceux que rencontraient les deux 
amants ressemblaient fort aux liens par lesquels les Lil- 
liputiens avaient garrotté Gulliver. C'était des riens mul- 
tipliés qui rendaient tout mouvement impossible et annu- 
laient les plus violents désirs. Ainsi, madame de Bargeton 
devait rester toujours visible. Si elle avait fait fermer sa 
porte aux heures où venait Lucien, tout eût été dit, au- 
tant eût valu s'enfuir avec lui. Elle le recevait, à la vérité, 
dans ce boudoir auquel il s'était si bien accoutumé, qu'il 
s'en croyait le maître ; mais les portes demeuraient con- 
sciencieusement ouvertes. Tout se passait le plus vertueu- 
sement du monde. M. de Bargeton se promenait chez lui 
comme un hanneton, sans croire que sa femme voulût 
être seule avec Lucien. S'il n'y avait eu d'autre obstacle 
que Ini, Naïs aurait très-bien pu le renvoyer ou l'occuper; 
mais elle était accablée de visites, et il y avait d'autant 
plus de visiteurs que la curiosité était plus éveillée. Les 
gens de province sont naturellement taquins, ils aiment 
à contrarier les passions naissantes. Les domestiques 
allaient et venaient dans la maison sans être appelés ni 
sans prévenir de leur arrivée, par suite de vieilles habi- 
tudes prises, et qu'une femme qui n'avait rien à cacher 
leur avait laissé prendre. Changer les mœurs intérieures 
de sa maison, n'eût-ce pas été avouer l'amour dont dou- 
tait encore tout Angoulême? Madame de Bargeton ne pou- 
vait pas mettre le pied hors de chez elle sans que la 
ville sût où elle allait. Se promener seul avec Lucien hors 
de la ville eût été une démarche décisive : il eût été moins 
dangereux de s'enfermer avec lui chez elle. Si Lucien 



iCO SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

était resté après minuit chez madame de Bargeton, sans 
y être en compagnie, on en aurait glosé le lendemain. 
Ainsi, au dedans comme au dehors, madame de Bargeton 
vivait toujours en public. Ces détails peignent toute la pro- 
vince : les fautes y sont ou avouées ou impossibles. 

Louise, comme toutes les femmes entraînées par une 
passion sans en avoir l'expérience, reconnaissait une à 
une les difficultés de sa position ; elle s'en effrayait. Sa 
frayeur réagissait alors sur ces amoureuses discussions 
qui prennent les plus belles heures où deux amants se 
trouvent seuls. Madame de Bargeton n'avait pas de terre 
où elle pût emmener son cher poète, comme font quel- 
ques femmes qui, sous un prétexte habilement forgé, 
vont s'enterrer à la campagne. Fatiguée de vivre en pu- 
blic, poussée à bout par cette tyrannie dont le joug était 
plus dur que ses plaisirs n'étaient doux, elle pensait à 
l'Escarbas, et méditait d'y aller voir son vieux père, tant 
elle s'irritait de ces misérables obstacles. 

Ghâteiet ne croyait pas à tant d'innocence. 11 guettait 
les heures auxquelles Lucien venait chez madame de Bar- 
geton, et s*y rendait quelques instants après, en se faisant 
toujours accompagner de M. de Ghandour, l'homme le 
plus indiscret de la coterie, et auquel il cédait le pas pour 
entrer, espérant toujours une surprise en cherchant si opi- 
niâtrement un hasard. Son rôle et la réussite de son plan 
étaient d'autant plus difficiles, qu'il devait rester neutre, 
afin de diriger tous les acteurs du drame qu'il voulait 
faire jouer. Aussi, 'pour endormir Lucien qu'il caressait 
et madame de Bargeton qui ne manquait pas de perspi- 
cacité« s'était-il attaché par contenance à la jalouse Amé- 



ILLUSIONS PERDUES. 161 

lie. Pour mieux faire espionner Louise et Lucien, il avait 
réussi depuis quelques jours à établir entre M. de Chan- 
dour et lui une controverse au sujet des deux amoureux. 
Chàtelet prétendait que madame de Bargeton se moquait 
de Lucien, qu'elle était trop fière, trop bien née pour 
descendre jusqu'au fils d'un pharmacien. Ce rôle d'incré- 
dule allait au plan qu'il s'était tracé, car il désirait passer 
pour le défenseur de madame de Bargeton. Stanislas soute- 
nait que Lucien n'était pas un amant malheureux. Amélie 
aiguillonnait la discussion en souhaitant savoir la vérité. 
Chacun donnait ses raisons. Comme il arrive dans les pe- 
lites villes, souvent quelques intimes de la maison Chan- 
dour arrivaient au milieu d*une conversation où Chàtelet 
et Stanislas justifiaient à l'envi leur opinion par d'excel- 
lentes observations. Il était bien difficile que chaque ad- 
versaire ne cherchât pas des partisans en demandant à 
son voisin : « Et vous, quel est votre avis? » Cette contro- 
verse tenait madame de Bargeton et Lucien constamment 
en vue. 

Enfin, un jour, Chàtelet fit observer que, toutes les 
fois que M. de Chandour et lui se présentaient chez ma- 
dame de Bargeton et que Lucien s'y trouvait, aucun indice 
ne trahissait de relations suspectes : la porte du boudoir 
était ouverte, les gens allaient et venaient, rien de mys- 
térieux n'annonçait les jolis crimes de l'amour, etc. Sta- 
nislas, qui ne manquait pas d'une certaine dose de bêtise, 
se promit d'arriver le lendemain sur la pointe du pied, 
ce à quoi la perfide Amélie l'engagea fort. 

Ce lendemain fut pour Lucien une de ces journées où 
les jeunes gens s'arrachent quelques cheveux en se jurant 



162 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

à eux-mêmes de ne pas continuer le sot métier de soupî* 
rant. Il s'était accoutumé à sa position. Le poète, qui avait 
si timidement pris une chaise dans le boudoir sacré de la 
reine d'AngouIême, s'était métamorphosé en amoureux 
exige mt. Six mois avaient suffi pour qu'il se crût l'égal 
de Lf^uise, et il voulait alors en être le maître. Il partit de 
chez lui en se promettant d'être très-déraisonnable, de 
mettre sa vie en jeu, d'employer toutes les ressources 
d'une éloquence enflammée, de dire qu'il avait la tête 
perdue, qu'il était incapable d'avoir une pensée ni d'écrire 
une ligne. Il existe chez certaines femmes une horreur 
des partis pris qui fait honneur à leur délicatesse, elles 
aiment à céder à l'entraînement, et non à des conven- 
tions. Généralement, personne ne veut d'un plaisir imposé. 
Madame de Bargeton remarqua sur le front de Lucien, 
dans ses yeux, dans sa physionomie et dans ses manières 
cet air agité qui trahit une résolution arrêtée : elle se 
proposa de la déjouer, un peu par esprit de contradiction, 
mais aussi par une noble entente de Tamour. En femme 
exagérée, elle s'exagérait la valeur de sa personne. A ses 
yeux, madame de Bargeton était une souveraine, une Béa- 
trix, une Laure. Elle s'asseyait, conïme au moyen âge, 
-sous le dais du tournoi littéraire, et Lucien devait la mé- 
riter après plusieurs victoires; il avait à effacer Venfant 
sublime, Lamartine, Walter Scott, Byron. La noble créa- 
ture considérait son amour comme uii principe généreux : 
les désirs qu'elle inspirait à Lucien devaient être une 
cause de gloire pour lui. Ce donquichottisme féminin est 
un sentiment qui donne à l'amour une consécration res- 
pectable, elle l'utilise, elle l'agrandit, elle l'honore. Obsti- 



ILLUSIONS PERÛUES. 163 

née à jouer le rôle de Dulcinée dans la vie de Lucien 
pendant sept à huit ans, madame de Bargeton voulait, 
comme beaucoup de femmes de province, faire achefer sa 
personne par une espèce de servage, par un temps de con- 
stance qui lui permît de juger son ami. 

Quand Lucien eut engagé la lutte par une de ces fortes 
bouderies dont se rient les femmes encore libres d'elles- 
mêmes, et qui n'attristent que les femmes aimées, Louise 
prit un air digne, et commença l'un de ses longs discours 
bardés de mots pompeuit. 

— Est-ce là ce que vous nfavîe^ prorais, Lucien? dit- 
elle en finissant. Ne mettez pas dans un présent si doux 
des remords qui plus tard empoisonneraient ma vie. Ne 
gâtez pas l'avenir I et, je le dis avec orgueil, ne gâtez pas 
le présent! N'avez-vous pas tout mon cœur? Que vous 
faut-il donc? Votre amour se laisserait-il influencer par 
les sens, tandis que le pïus beau privilège d'une femme 
aimée est de leur imposer silence ? Pour qui me prenez- 
vous donc? ne suis-je donc plus votre Béatrix? Si je ne 
suis pas pour vous quelque chose de plus qu'une femme, 
je suis moins qu'une femme. 

— Vous ne diriez pas autre chose à un homme que vous 
n'aimeriez pas, s'écria Lucien furieux. 

— Si vous ne sentez pas tout ce qu'il y a de véritable 
amour dans mes idées, vous ne serez jamais digne de moi. 

— Vous mettez mon amour en doute pour vous dis- 
penser d*y répondre, dît Lucien en se jetant à ses pieds et 
pleurant. 

Le pauvre garçon pleura sérieusement en se voyant 
pour si longtemps à la porte du paradis. Ce fut des 



164 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

larmes de poëte qui se croyait humilié dans sa puissance, 
des larmes d^enfant au désespoir de se voir refuser le 
jouet qu'il demande. 

— Vous ne m'avez jamais aimé! s'écria-t-il. 

— Vous ne croyez pas ce que vous dites, répondit-eîle, 
flattée de cette violence. 

— Prouvez -moi donc que vous êtes à moi, dit Lucien 
échevelé. 

En ce moment, Stanislas arriva sans être entendu, vit 
Lucien à demi renversé, les larmes aux yeux et la tête 
appuyée sur les genoux de Louise. Satisfait de ce tableau 
suffisamment suspect, Stanislas se replia brusquement sur 
Ghâtelet, qui se tenait à la porte du salon. Madame de 
Bargeton s'élança vivement, mais elle n'atteignit pas les 
deux espions, qui s'étaient précipitamment retirés comme 
des gens importuns. 

— Qui donc est venu? demanda-t-elle à ses gens. 

— MM. de Chandour et du Ghâtelet, répondit Gentil, 
son vieux valet de chambre. 

Elle rentra dans son boudoir, pâle et tremblante. 

— S'ils vous ont vu ainsi, je suis perdue, dit-elle à 
Lucien. 

— Tant mieux! s'écria le poëte. 

Elle sourit à ce cri d'égoïsme plein d'amour. En pro- 
vince, une semblable aventure s'aggrave par la manière 
dont elle se raconte. En un moment, chacun sut que Lu-* 
cien avait été surpris aux genoux de Nais. M. de Ghan- 
doui*, heureux de l'importance que lui donnait cette affaire, 
alla d'abord raconter le grand événement au cercle, puis 
de maison en maison. Ghâtelet s'empressa de dire par- 



ILLUSIONS PERDUES. 1C5 

tout quMl n'avait rien^vu; mais, en se mettant ainsi en 
dehors du fait, il excitait Stanislas à parler, il lui faisait 
enchérir sur les détails; et Stanislas, se trouvant spirituel, 
en ajoutait de nouveaux à chaque récit. Le soir, la société 
afflua chez Amélie; car, le soir, les versions les plus exa^ 
gérées circulaient dans TÂngoulême noble, oti chaque nar- 
rateur avait imité Stanislas. Femmes et hommes étaient 
impatients de connaître la vérité. Les femmes qui se yoi« 
laient la face en criant le plus au scandale , à la per- 
versité, étaient précisément Amélie, Zéphirine, Fifine, 
Lolotte, qui toutes étaient plus ou moins grevées de 
bonheurs illicites. Le cruel thème se variait sur tous les 
tons. 

— Eh bien, disait l'une, cette pauvre Naïs, vous savez? 
Moi, je ne le crois pas, elle a devant elle toute une vie 
irréprochable; elle est beaucoup trop ûère pour être autre 
chose que la protectrice de M. Chardon. Mais, si cela est, 
je la plains de tout mon cœur. 

— Elle est d'autant plus à plaindre, qu'elle se donne un 
ridicule affreux; car elle pourrait être la mère de M. Lulu, 
comme l'appelait Jacques. Ce poétriau a tout au plus 
vingt-deux ans, et Naïs, entre nous soit dit, a bien qua- 
rante ans. 

— Moi, disait Ghâtelet, je trouve que la situation même 
' dans laquelle était M. de Rubempré prouve l'innocence 

de Naïs. On ne se met pas à genoux pour redemander ce 
qu'on a déjà eu. 

— C'est selon! dit Francis d'un air égrillard qui lui 
valut de Zéphirine une œillade improbative. 

— Mais dites-nous donc bien ce qu'il en est! deman- 



las scEriKS de la vlk dr paovi:!r(i£. 

dadt*OQ à SUnisics ease formant ea aunité secrec dans an 
aiia du sotûn» 

Stanisias avaii uni par oomposer un petit came plein de 
graveiuns» et raccompagnait de ^eaes et de pa«s qoi 
incriminaient prodigieusement la diose* 

— C*est incroyable I râpéiait-un. 

— A midi? disait /une. 

— Naîs aurait été îa dernière que f eusse aoapçomiée. 

— Que va-t-^ile faire? 

Puis des commentaires^ des suppoaiùons infinies I..* Da 
Chàielet défendait mnrfamg de Bargeton; mois il la défiei>- 
dait si maladroitement^ qu'il attisait le &a du commérage 
au lieu de l'éteindre. Lili, désciée de la chute du plus bei 
ange de FOIympe angoumoisin, aQa tout en pleurs col- 
porter la Qouyeile à révêdié. Quand la ville enJère fiit 
bien certainement ea rumeur, r heureux Qiârelet alla diez 
madame de Bargeton, où il n*y avait, hélas! qu'uae seule 
table de whist; il demanda diplomatiqaeaient à Nais 
d*aller cao^r avec elle dans ion boudoir. Tous deux s*3s* 
sirent sur le petit canapé, 

— Vous iavez »nm doute, dit Cbâtelet à voix basse, ce 
doot tout Angouléme s*occupe?..« 

— Non, ditrdîe, 

— Ëh bien, rcpritriU je suis trop votre ami poor vous 
le laisser ignorer. Je dois vous mettre à môme de taire 
cesser des calomnies sans doute inventées par Amélie, qui 
a Toutrecuidance de se croire votre rivale. Je venais ce 
matin vous voir avec ce singe de Stanislas, qui me précé- 
dait de quelques pas, lorsqu^en arrivant là, dit-il en mon- 
trant la porte du boudoir, il prétend vous avoir vue avec 



ILLUSilONS PE:RDUES. 167 

J. de Rubempré dans une situation qui ne lui permettait 
pas d'entrer; il est revenu sur moi tout effaré en m'en- 
traînant, sans me laisser le temps de me reconnaître ; et 
nous étions à Beaulieu quand il me dit la raison de sa 
retraite. Si je Tavais connue, je n'aurais pas bougé de chez 
vous, aûn d'éclaircir cette affaire à votre avantage ; mais 
revenir chez vous après en être sorti ne prouvait plus rien. 
Maintenant, que Stanislas ait vu de travers, ou qu'il ait 
raison, il doit avoir tort. Chère Naïs, ne laissez pas jouer 
votre vie, votre honneur, votre avenir par un sot; imposez- 
lui silence à l'instant. Vous connaissez ma situation ici? 
Quoique j'y aie besoin de tout le monde, je vous suis en- 
tièrement dévoué. Disposez d'une vie qui vous appartient. 
Quoique vous aye? repoussé mes vqeux, mon cœur sera 
toujours à vous, et en toute occasion je vous prouverai 
combien je vous aime. Oui, je veillerai sur vous comme 
un ûdèle serviteur, sans espoir de récompense, unique- 
ment pour le plaisir que je trouve à vous servir, môme 
à votre insu. Ce matin, j'ai partout dit que j'étais à la portç 
du salon et que je n'avais rien vu. Si l'on vous demande 
qui vous a instruite des propos tenus sur vous, servez-vous 
de moi. Je serais bien glorieux d'être votre défenseur 
avoué; mais, entre nous, M. de Bargeton est le seul qui 
puisse demander raison à Stanislas.,. Quand ce petit Rn- 
bempré aurait fait quelque folie, l'honneur d'une femme 
ne saurait être à la merci du premier étourdi qui se met 
à ses pieds. Voilà ce que j'ai dit. 

Naîs remercia Châtelet par une inclination de têle, et 
demeura pensive. Elle était fatiguée, jusqu'au dégoût, de 
la vie de province. Au premier mot de Châtelet, elle avait 



ItiS SCfir«BS os LA VIB I>S PftOVIKGE. 

jeté les yeux sur Paris. Le silence de madame de Bar* 
getoQ mettait soo savaot adorateur dans une situation 

gênante* 

— Disposez de moi« dit4I^ je vous le répète. 

— Merci, répondit--elIe. 

— Que comptez-vous &ire? 

— Je verrai. 
Long silence. 

— Aimez-vous donc tant ce petit Robempré? 

Elle laissa échapper un superbe sourire, et se croisa les 
bras en regardant les rideaux de son boudoir. Ghâtdet 
sortit sans avoir pu déchiffrer ce cœur de femme altière. 
Quand Lucien et les quatre fidèles vieillards qui étaient 
venus faire leur partie sans s^émouvoir de ces cancans pro- 
blématiques furent partis, madame de Bargeton arrêta son 
mari, qui se disposait à s'aller coucher en ouvrant la 
bouche pour souhaiter une bonne nuit à sa femme. 

— Venez par ici, mon cher, j'ai à vous parler, dit-elle 
avec une sorte de solennité. 

M. de Bargeton suivit sa femme dans le boudoir. 

— Monsieur, lui dit-elle, J'ai peut-être eu tort de mettre 
dans mes soins protecteurs envers M. de Rubempré une 
chaleur aussi mal comprise par les sottes gens de cette 
ville que par lui-même. Ce matin, Lucien s'est jeté à mes 
pieds, là, en me faisant une déclaration d'amour. Sta- 
nislas est entré dans le moment où je relevais cet enfant. 
Au mépris des devoirs que la courtoisie impose à un gen- 
tilhomme envers une femme en toute espèce de circon- 
stance, il a prétendu m' avoir surprise dans une situation 
équivoque avec ce garçon, que je traitais alors comme il 



ILLUSIONS PERDUES. 169 

le mérite. Si ce jeune écervelé savait les calomnies aux- 
quelles sa folie donne lieu, je le connais, il irait insulter 
Stanislas et le forcerait à se battre. Cette action serait 
comme un aveu public de son amour. Je n'ai pas besoin 
de vous dire que votre femme est pure ; mais vous pen- 
serez qu*il y a quelque chose de déshonorant pour vous 
et pour moi à ce que ce soit M. de Rubempré qui la dé- 
fende. Allez à rinstant chez Stanislas, et demandez- lui 
sérieusement raison des insultants propos qu'il a tenus sur 
moi; songez que vous ne devez pas souffrir que Taff'aire 
s'arrange, à moins qu'il ne se rétracte en présence de té- 
moins nombreux et importants. Vous conquerrez ainsi 
l'estime de tous les honnêtes gens; vous vous conduirez 
en homme d'esprit, en galant homme, et vous aurez des 
droits à mon estime. Je vais faire partir Gentil à cheval 
pour l'Escarbas, mon père doit être votre témoin ; malgré 
son âge, je le sais homme à fouler aux pieds cette poupée 
qui noircit la réputation d'une Nègrepelisse. Vous avez 
le choix des armes, battez-vous au pistolet, vous tirez à 
merveille. 

— J'y vais, reprit M. de Bargeton, qui prit sa canne et 
son chapeau. 

— Bien, mon ami, dit sa femme émue; voilà comme 
j'aime les hommes. Vous êtes un gentilhomme. 

Elle lui présenta son front à baiser, que le vieillard 
baisa tout heureux et fier. Cette femme, qui portait une 
espèce de sentiment maternel à ce grand enfant, ne put 
réprimer une larme en entendant retentir la porte cochère 
quand elle se referma sur lui. 

— Comme il m'aime ! se dit-elle. Le pauvre homme tient 

I. 10 



X 



/ 



rm SCE3ES ne ia tie k mottscb. 



à la fie. ec rryrittnt £ La perinfi sas Fssrcs 
IL de Bar^:^a ae sluq^ii-^afr pas îfxTŒr s 



la boc^nie cf^in {BS&Jet db^é ssir Izi; zco, £ a^âû en- 
bcrrasaé qse d'^iiue secle cL^ae, ei il si fnÉdssûl iOBt 
ea allant crxz IL de CLao^ûxir. 

— Qae fais-je dire? pensaû-îL XiB aiiraîi biea dà me 
faire en tLèaie! 

Et fl se creosait la œndle afin de fcrsioler q=e2q«es 
phrases q::i ne fussent prâit ridkoles. 

Mais Its geLs qpi Thrent, comme vivait IL deBvse^on^ 
dans on dlenoe imposé par rétrratesse de tezr e^pm ec 
leur pea de portée, ont, dans les grandes drcoostanoes de 
la vie, one saleLzité tonte faite. Paumant pea, fl leor 
échappe naturelle nent pea de sottises; pois, réfiérïùssant 
heaacûop à ce qa'ils doivent dire, leur extrême défiance 
d^enx-mêmes les porte à si bien ândier lems dtscoars, 
qu'ils s*exprîment à merveflle par on phâiomèoe pareil à 
celui qui délia la langue à Fànesse de Balaam- Aussi M. de 
Bargeton se comporta-t'il comme un homme supéiieur. Il 
justifia l^opinion de ceux qui le regardaient comme on 
philosophe de Técole de Pythagore. 11 entra chez Stanislas 
à onze heures du soir, et y trouva nombreuse compa- 
gnie. Il alla saluer silencieusement Amélie , et ofidt à 
chacun son /liais sourire, qui, dans les ciroonstances pré- 
sentes, parât profondément ironique. II se fit alors on 
grand silence, comme dans la nature à rapproche d*an 
orage. Chàtelet, qui était revenu, regarda tour à toor 
d^une façon tr&s-sîgnificative M. de Bargeton et Stanislas, 
que le mari offensé aborda poliment. 



ILLUSIONS PERDUES. 171 

Châtelet comprit le sens d'une visite faite à une heure 
où ce vieillard était toujours couché : Naïs agitait évi- 
demment ce bras débile; et, comme sa position auprès 
d'Amélie lui donnait le droit de se mêler des affaires du 
ménage, il se leva, prit M. de Bargeton à part et lui dit : 

— Vous voulez parler à Stanislas? 

— Oui, dit le bonhomme, heureux d'avoir un entre- 
metteur qui peut-être prendrait la parole pour lui. 

— Eh bien , allez dans la chambre à coucher d'Amélie, 
lui répondit le directeur des contributions, heureux de ce 
duel qui pouvait rendre madame de Bargeton veuve en 
lui interdisant d'épouser Lucien, la cause du duel. 

— Stanislas, dit Châtelet à M. de Chandour, Bargeton 
vient içans doute vous demander raison des propos que 
vous teniez sur Naïs. Venez chez votre femme, et con- 
duisez-vous tous deux en gentilshommes. Ne faites point 
de bruit, affectez beaucoup de politesse, ayez enfin toute 
la froideur d'une dignité britannique. 

En un moment, Stanislas et Châtelet vinrent trouver 
Bargeton. 

— Monsieur, dit le mari offensé, vous prétendez avoir 
trouvé madame de Bargeton dans une situation équivoque 
avec M. de Rubempréf 

— Avec M. Chardon , reprit ironiquement Stanislas qui 
ne croyait pas Bargeton un homme fort. 

— Soit, reprit le mari. Si vous ne démentez pas ce 
propos en présence de la société qui est chez vous en ce 
moment, je vous prie de prendre un témoin. Mon beau- 
père, M. de Nègrepelisse, viendra vous chercher à quatre 
heures du matin. Faisons chacun nos dispositions, car 



m SCtSÊS 0E LA flE 0E V9iOTï3CE^ 

i'^tbm oepeot s^amngH^ <{oe de b naosKre qse je 
dlndlqafir. le dioi» le piâolet, je sois FaOesBé. 

Doniat le cbeani, IL de Bargsloa aivl iWBÎiié ce dSsr- 
coars, le plus long qall eât fiât ca sai vie, fl le £t si» 
pas»» et de Far le plus smple do miamàà, Stanîsi» pâlît 
et se dit en loi-iiiêiiie : 

— Qif ai-je inn^ après tout? 

Mais, eofrelahoDtede dânentir ses propos défaut toute 
la Tille, en présence de ce moet qui paraissait ne pas 
Toaloir entendre raillerie, et la peur, la hideose penr qui 
]f;i serrait le coa de ses mains InlUantes, il dinat le péril 
le plos éloigné* 

— (Test bien. A demain, dit-il à M. de Baryton en 
pensant qoe Tafiaire pourrait sTarranger. 

Les trois hommes rentrèrent, et chacun étudia leur phy- 
sionomie : Cbâtelet souriait, M. de Baigeton était abso- 
lument comme ^il se trouvait chez lui; mais Stanislas se 
montra blême. A cet aspect, quelques femmes devinèrent 
Tobjet de la conférence. Ces mots : a Ils se battent! » dr- 
calèrent d'oreille en oreille. La moitié de l'assemblée 
pensa qae Stanislas avait tort, sa pâleur et sa contenance 
accusaient un mensonge; l'autre moitié admira la tenue 
de M. de Bargeton. Cbâtelet fit le grave et le mystérieux. 
Hprès être resté quelques instants à examiner les visages, 
H. de Barge ton se retira. 

— Avcz-vous des pistolets? dit Châtelet à l'oreille de 
Stanislas, qui frissonna de la tête aux pieds. 

Amélie comprit tout et se trouva mal, les femmes s'em- 
pressèrent de la porter dans sa chambre à coucher. Il y 
eut une rumeur affreuse, tout le monde parlait à la fois. 



ILLUSIONS PERDUES. 173 

Les hommes restèrent dans le salon et déclarèrent d*uiia 
voix unanime que M. de Bargeton était dans son droit. 

— Auriez^vous cru le bonhomme capable de se con- 
duire ainsi? dit M. de Saintot. 

— Mais, dit Timpitoyable Jacques, dans sa jeunesse, il 
était un des plus forts sous les armes. Mon père m'a sou- 
vent parlé des exploits de Bargeton. 

— Bahl vous les mettrez à vingt pas et ils se man- 
queront, si vous prenez des pistolets de cavalerie, dît 
Francis à Châtelet. 

Quand tout le monde fut parti, Châtelet rassura Sta- 
nislas et sa femme en leur expliquant que tout irait bien, 
et que, dans un duel entre un homme de soixante ans et 
un homme de trente-six, celui-ci avait tout l'avantage. 

Le lendemain matin, au moment où Lucien déjeunait 
avec David, qui était revenu de Marsac sans son père, 
madame Chardon entra tout effarée. 

— £h bien , Lucien , sais-tu la nouvelle dont on parle 
jusque dans le marché? M. de Bargeton a presque tué 
M. de Chandour, ce matin à cinq heures, dans le pré de 
M. Tulloye, un nom qui donne lieu à des calembours. Il 
paraît que M. de Chandour a dit hier qu'il t'avait surpris 
avec madame de Bargeton. 

— C'est faux! madame de Bargeton est innocente, 
s'écria Lucien. 

— Un homme de la campagne à qui j'ai entendu ra- 
conter les détails avait tout vu de dessus sa charrette. 
M. de Nègrepelisse était venu dès trois heures du matin 
pour assister M. de Bargeton ; il a dit à M. de Chandour 
que, s'il arrivait malheur à son gendre, il se chargeait de 

10. 



174 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

le venger. Un officier du régiment de cavalerie a prêté ses 
pistolets, ils ont été essayés à diverses reprises par M. de 
Nègrepelisse. M. da Châtelet voalaît s'opposer à ce qu*on 
exerçât les pistolets, mais Tofficier que l'on avait pris pour 
arbitre a dit qu'à moios de se conduire comme des en- 
fants, on devait se servir d'armes en état. Les témoisis ont 
placé les deux adversaires à vingt-cinq pas Ton de l'autre. 
M. de Bargeton, qui était là comme s'il se promenait, a 
tiré le premier et logé une balle dans le cou de M. de 
Ghandour, qui est tombé sans pouvoir riposter. Le chi- 
rurgien de l'hôpital a déclaré tout à l'heure que M. de 
Ghandour aura le cou de travers poor le re^e de ses jours. 
Je suis venue te dire l'issue de ce duel pour que tu n'ailles 
pas chez madame de Bargeton, ou que tu ne te montres 
pas dans Angonlême, car quelques amis de M. de Ghan- 
dour pourraient te provoquer. 

En ce moment, Gentil, le valet de chancre de M. de 
Bargeton, entra, conduit par l'apprenti de l'imprimerie, et 
remit à Lucien une l^tre de Louise : 

« Vous avez sans doute appris, mon ami, Tissue du duel 
entre Ghandour et mon mari. Nous ne recevrons personne 
aujourd'hui. Soyez prudent, ne vous montrez pas, je vous 
le demande au nom de raffection que vous s^ez pour moi. 
Ne trouvez-vous pas que le meilleur emploi de cette triste 
journée est de venir écouter votre Béatrix, dont la vie est 
toute changée par cet événement et qui a mille choses à 
vous dire ? » 

•* Heureusement, dit David, mon mariage est arrêté 



ILLUSIONS PERDUES. 175 

pour après-demain ; tu auras une occasion d'aller moins 
souvent chez madame de Bargeton. 

— Cher David, répondit Lucien, elle me demande de 
venir la voir aujourd'hui ; je crois qu'il faut lui obéir, elle 
saura mieux que nous comment je dois me conduire dans 
les circonstances actuelles. 

— Tout est donc prêt ici? demanda madame Chardon. 

— Venez voir, s'écria David , heureux de montrer la 
transformation! qu'avait subie l'appartement du premier 
étage, où tout était frais et neuf. 

Là respirait ce doux esprit qui règne dans les jeunes 
ménages où les fleurs d'oranger, le voile delà mariée, cou- 
ronnent encore la vie intérieure, où le printemps de 
Tamour se reflète dans les choses, où tout est blanc, 
propre et fleuri, 

— Eve sera comme une princesse, dit la mère ; mais 
vous avez dépensé trop d'argent, vous avez fait des folies ! 

David sourit sans rien répondre, car madame Chardon 
avait mis le doigt dans le vif d'une plaie secrète qui fai- 
sait cruellement souffrir le pauvre amant : ses prévisions 
avaient été si grandement dépassées par l'exécution, qu'il 
lui était impossible de bâtir au-dessus de l'appentis. Sa 
belle-mère ne pouvait avoir de longtemps l'appartement 
qu'il voulait lui donner. Les esprits généreux éprouvent 
les plus vives douleurs de- manquer à ces sortes de pro- 
messes, qui sont en quelque sorte les petites vanités de la 
tendresse. David cachait soigneusement sa gêne, afin de 
ménager le cœur de Lucien, qui aurait pu se trouver ac- 
cablé des sacrifices faits pour lui. 

— Eve et ses amies ont bien travaillé de leur côté, disait 



176 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

madame Chardon. Le trousseau, le linge de ménage, tout 
est prêt. Ces demoiselles Taiment tant, qu'elles lui ont, 
sans qu'elle en sût rien, couvert les matelas en futaine 
blanche bordée de lisérés roses. C'est joli I ça donne envie 
de se marier. 

La mère et la fille avaient employé toutes leurs éco- 
nomies à fournir la maison de David des choses auxquelles 
ne pensent jamais les jeunes gens. En sachant combien 
il déployait de luxe, car il était question d'un service de 
porcelaine demandé à Limoges, elles avaient tâché de 
mettre de l'harmonie entre les choses qu'elles apportaient 
et celles que s'achetait David. Cette petite lutte d'amour et 
de générosité devait amener les deux époux à se trouver 
gênés dès le commencement de leur mariage, au milieu 
de tous les symptômes d'une aisance bourgeoise qui pou- 
vait passer pour du luxe dans une ville arriérée comme 
l'était alors Angoulême. Au moment où Lucien vit sa mère 
et David passant dans la chambre à coucher dont la ten- 
ture bleue et blanche, dont le joli mobilier lui était connu, 
il s'esquiva chez madame de Bargeton. Il trouva Na!s dé- 
jeunant avec son mari , qui , mis en appétit par sa pro- 
menade matinale, mangeait sans aucun souci de ce qui 
s'était passé. Le vieux gentilhomme campagnard, M. de 
Nègrepelisse , cette imposante figure, reste de la vieille 
noblesse française, était auprès de sa fille. Quand Gentil 
eut annoncé M. de Rubempré, le vieillard à tête blanche 
lui jeta le regard inquisitif d'un père empressé de juger 
l'homme que sa fille a distingué. L'excessive beauté de 
Lucien le frappa si vivement, qu'il ne put retenir un re- 
gard d'approbation; mais il semblait voir dans la liaison 



ILLUSIONS PERDUES. 177 

de sa ûlle une amourette, un caprice plutôt qu*une pas- 
sion durable. Le déjeuner finissait, Louise put se lever, 
laisser son'përe et M. de Bargeton, en faisant signe à 
Lucien de la suivre. 

— Mon ami, dit-elle d'un son de voix triste et joyeux 
en même temps, je vais à Paris, et mon père emmène 
Bargeton à TEscarbas, où il restera pendant mon absence. 
Madame d'Espard, une demoiselle de Blamont-Chauvry, à 
qui nous sommes alliés par les d'Ëspard, les aînés de la 
famille des Nègrepelisse, est en ce moment très-influente 
par elle-même et par ses parents. Si elle daigne nous 
reconnaître, je veux la cultiver beaucoup : elle peut nous 
obtenir par son crédit une place pour Bargeton. Mes solli- 
citations pourront le faire désirer par la cour pour député 
de la Charente, ce qui aidera sa nomination ici. La dépu- 
tation pourra plus tard favoriser mes démarches à Paris. 
C'est toi, mon enfant chéri, qui m'as inspiré ce change- 
ment d'existence. Le duel de ce matin me force à fermer 
ma maison pour quelque temps, car il y aura des gens 
qui prendront parti pour les Ghandour contre nous. Dans 
la situation où nous sommes, et dans une petite ville, une 
absence est toujours nécessaire pour laisser aux haines le 
temps de s'assoupir. Mais ou je réussirai et ne reverrai 
plus Angoulême, ou je ne réussirai pas et veux attendre 
à Paris le moment où je pourrai passer tous les étés à 
l'Escarbas et les hivers à Paris. C'est la seule vie d'une 
femme comme il faut, j'ai trop tardé à la prendre. La 
journée suffira pour tous nos préparatifs, je partirai de- 
main dans la nuit et vous m'accompagnerez, n'est-ce pas? 
Vous irez en avant. Entre Mansle et Ruffec, je vous pren- 






118 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

drai dans ma Yoitore, et nous serons bimtôt à Paris. Là, 
cher, est la vie des gens sapérieais. On ne se trouve à 
Taise qn^avec ses pairs, partout ailleors on sonBre. D^ail- 
leurs, Paris, capitale du monde întellectael, est le théâtre 
de vos succès; franchissez promptement Fespace qni vous 
en s^fKure. Ne laissez pis vos idées se rancir m province, 
communiquez promptement avec les grands hommes qui 
r^résenteront le m* siècle. Raïqprochez-voos de la cour 
et du poavoir. Ni les distinctions ni les dignités ne vien* 
nent trouver le talent qni s'éiiote dans une petite ville. 
Nommez-md d^ailleurs les belles œnvres exécutées en 
province l Voyez, au contraire, le sublime et pauvre Jean- 
Jacques invinciblement attiré par ce soldl moral, qui crée 
les gloires ea édiauffant les esprits par le frottement des 
rivalités. Ne devez-vous pas vous hâter de prendre votre 
place dans la pléiade qui se produit à chaque époque? 
Vous ne sauriez croire combien il est utile à un jeune 
talent d'être mis en lumière par la haute société. Je vous 
ferai recevoir chez madame d'Espard ; personne n'a faci- 
lement l'entrée de son salon, où vous trouverez tons les 
grands perscmnages, les ministres, les ambassadeurs, les 
orateurs de la Chambre, les pairs les plus influents, des 
gens riches ou célèbres. 11 faudrait être bien maladroit 
pour ne pas exciter leur intérêt, quand on est beau, jeune 
et plein de génie. Les grands talents n*ont pas de peti- 
tesse, ils vous {H'êteront leur appui. Quand on vous saura 
haut placé, vos œuvres acquerront une immense valeur. 
Pour les artistes, le grand problème à résoudre est de se 
m^tre en vue. Il se rencontrera donc là pour vous mille 
occasions de fortune, des sinécures, une pension sur la 



ILLUSIONS PERDUES. 179 

cassette. Les Bonrbons aiment tant à favoriser les lettres 
et les arts ! aussi soyez à la fois poëte religieux et poète 
royaliste. Non -seulement ce sera bien, mais vous ferez 
fortune. Est-ce l'opposition, est-ce le libéralisme qui donne 
les places, les récompenses, et qui fait la fortune des écri- 
vains? Ainsi prenez la bonne route et venez là où vont 
tous les hommes de génie. Vous avez mon secret, gardez 
le plus profond silence, et disposez-vous à me suivre. — 
Ne le voulez-vous pas? ajouta-t-^lle, étonnée de la silen- 
cieuse attitude de son amant. 

Lucien, hébété par le rapide coup d'œil qu'il jeta sur 
Paris, en entendant ces séduisantes paroles, crut n'avoir 
jusqu'alors joui que de la moitié de son cerveau ; il lui 
sembla que l'autre moîtié se découvrait, tant ses idées 
s'agrandirent : il se vit , dans Angouléme , comme une 
grenouille sous sa pierre au fond d'un marécage. Paris et 
ses splendeurs, Paris, qui se produit dans toutes les ima- 
ginations de province comme un Eldorado, lui apparut 
avec sa robe d'or, la tête ceinte de pierreries royales, les 
bras ouverts aux talents. Les gens illustres allaient lui 
donner l'accolade fraternelle. Là, tout souriait au génie. 
Là, ni gentillâtres jaloux qui lançassent des mots piquants 
pour humilier l'écrivain, ni sotte indifférence pour la 
poésie. De là jaillissaient les œuvres des poètes ; là, elles 
étaient payées et mises en lumière. Après avoir lu les 
premières pages de V Archer de Charles IX, les libraires 
ouvriraient leurs caisses et lui diraient : a Combien vou- 
lez-vous? » Il comprenait, d'ailleurs, qu'après un voyage 
où ils seraient mariés par les circonstances, madame de 
Bargeton serait à lui tout entière, qu'ils vivraient ensemble. 



Jf ■ 



180 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

A ces mots : « iNe le voulez-vous pas? » il répondit par 
une larme, saisit Louise par la taille , la serra sur son 
cœur et lui mai^bra le cou par de violents baisers. Puis il 
s'arrêta tout à coup comme frappé par un souvenir, et 
s'écria : 

— Mon Dieu, ma sœur se marie après-demain ! 

Ce cri fut le dernier soupir de Tenfant noble et pur. 
Les liens si puissants qui attachent les jeunes cœurs à 
leur famille, à leur premier ami, à tous les sentiments 
primitifs, allaient recevoir un terrible coup de hache. 

— Eh bien, s'écria Taltière N^epelisse, qu'a de com- 
mun le mariage de votre sœur et la marche de notre 
amour? Tenez-vous tant à être le coryphée de cette noce 
de bourgeois et d'ouvriers, que vous ne puissiez m'en 
sacrifier les nobles joies? Le beau sacrifice! dit -elle 
avec mépris. J'ai envoyé ce matin mon mari se battre à 
cause de vous I Allez, monsieur, quittez-moi ! je me suis 
trompée. 

Elle tomba pâmée sur son canapé. Lucien l'y suivit en 
demandant pardon, en maudissant sa famille, David et sa 
sœur. 

— Je croyais tant en vous I dit-elle. M. de Cante-Groix 
avait une mère qu'il idolâtrait, mais, pour obtenir une 
lettre où je lui disais : Je suis contente ! il est mort au mi- 
lieu du feu. Et vous, quand. il s'agit de voyager avec moi, 
vous ne savez point renoncer à un repas de noces 1 

Lucien voulut se tuer, et son désespoir fut si vrai, si 
profond, que Louise pardonna, mais en faisant sentir à 
Lucien qu'il aurait à racheter cette faute. 

— Allez donc, dit-elle enfin, soyez discret, et trouvez- 



ILLUSIONS PERDUES. iSl 

Yoas demain soir, à minuit, à une centaine de pas après 
Mansle. 

Lucien sentit la terre petite sous ses pieds, il revint 
chez David suivi de ses espérances comme Oreste Tétait 
par ses furies, car il entrevoyait mille dif&cultés qui se 
comprenaient toutes dans ce mot terrible : a Et de l'ar- 
gent? » La perspicacité ae David Tépouvantait si fort, qu'il 
s'enferma dans son joli cabinet pour se remettre de Tétour- 
dissement que lui causait sa nouvelle position. Il fallait 
donc quitter cet appartement si chèrement établi, rendre 
inutiles tant de sacrifices. Lucien pensa que sa mère pour- 
rait loger là, David économiserait ainsi la coûteuse bâtisse 
qu*il avait projeté de faire au fond de la cour. Ce départ 
devait arranger sa famille, il trouva mille raisons péremp- 
toires à sa fuite, car il n'y a rien de jésuite comme un 
désir. Aussitôt il courut à THoumeau, chez sa sœur, pour 
lui apprendre sa nouvelle destinée et se concerter avec 
elle. £n arrivant devant la boutique de Postel, il pensa 
que, s'il n'y avait pas d'autres moyens, il emprunterait au 
successeur de son père la somme nécessaire à son séjour 
durant un an. 

— Si ]e vis avec Louise, un écu par jour sera pour moi 
comme une fortune, et cela ne fait que mille francs pour 
un an, se dit-il. Or« dans six mois, je serai riche I 

Eve et sa mère entendirent, sous la promesse d*un pro- 
fond secret, les confidences de Lucien. Toutes deux pleu- 
rèrent en écoutant Tambiiieux; et, quand il voulut savoir 
la cause de ce chagrin, elles lui apprirent que tout ce 
qu'elles possédaient avait été absorbé par le linge de table 
et de maison, par le trousseau d'Eve, par une multitude 
I. 11 



/ 



/ 



182 SCÈNES DE LA VIE DE PROVIMCE. 

d'acquisitions auxquelles n'avait pas pensé David, et 
qu'elles étaient heureuses d'avoir faites, car Timprimeur 
reconnaissait à Eve une dot de dix mille francs. Lucien 
leur fit part alors de son idée d'emprunt, et madame Char- 
don se chargea d'aller demander à M. Postel mille francs 
pour un an. ^ 

— Mais, Lucien, dit Eve avec un serrement de cœur, tu 
n'assisteras donc pas à mon mariage? Ohl reviens, j'at- 
tendrai quelques jours 1 Elle te laissera bien revenir ici 
dans une quinzaine, une fois que tu l'auras accompa- 
gnée ! Elle nous accordera bien huit jours, à nous qui 
t'avons élevé pour elle! Notre union tournera mal si tu n'y 
es pas... Mais auras tu assez de mille francs? dit-elle en 
s'interrompant tout à coup. Quoique ton habit t'aille divi- 
nement, tu n'en as qu'uni Tu n'as que deux chemises 
fines, et les six autres sont en grosse toile. Tu n'as que 
trois cravates de batiste, les trois autres sont en jaconas 
commun; et puis tes mouchoirs ne sont pas beaux. Trou- 
veras-tu dans Paris une sœur pour te blanchir ton linge 
dans la journée où tu en auras besoin? il t'en faut bien 
davantage» Tu n'as qu'un pantalon de nankin fait cette 
année, ceux de l'année dernière te sont justes, il faudra 
donc te faire habiller à Paris, les prix de Paris ne sont 
pas ceux d'Angoulême. Tu n'as que deux gilets blancs de 
mettables, j'ai déjà raccommodé les autres. Tiens, je te 
conseille d'emporter deux mille francs. : 

En ce moment, David, qui entrait, parut avoir entendu 
ces deux derniers mots, car il examina le frère et la 
sœur en gardant le silence. 

— Ne me cachez rien, dit-il. 



ILLUSIONS PERDUES. 183 

— Eh bien, s'écria Eve, il part avec elle. 

— Postel , dit madame Chardon en entrant sans voir 
David, consent à prêter les mille francs, mais pour six 
mois seulement, et il veut une lettre de change do toi 
acceptée par ton beau-frère, car il dit que tu n'offres au- 
cune garantie. 

La mère se retourna, vit son gendre, et ces quatre 
personnes gardèrent un profond silence. L^ famille Char- 
don sentait combien elle avait abusé de David. Tous 
étaient honteux. Une larme roula dans les yeux de l'im* 
primeur. 

— Tu ne seras donc pas à mon mariage? dit-il, tu ne 
resteras donc pas avec nous? Et moi qui ai dissipé tout ce 
que j'avais I Ahl Lucien, moi qui apportais à Eve ses 
pauvres petits bijoux de mariée, je ne savais pas, dit-il 
en essuyant ses yeux et tirant des écrins de sa poche, 
avoir à regretter de les avoir achetés. 

Il posa plusieurs boites couvertes en maroquin sur la 
table, devant sa belle-mère. 

— Pourquoi pensez-vous tant à moi? dit Eve avec un 
sourire d^ange qui corrigeait sa parole. • 

— Chère maman, dit l'imprimeur, allez dire à M. Postel 
que je consens à donner ma signature, car je vois sur ta 
figure, Lucien, que tu es bien décidé à partir. 

Lucien inclina mollement et tristement la tête, en disant 
un moment après : 

•» Ne me jugez pas mal, mes anges aimés. 

Il prît Eve et David, les embrassa, les rapprocha de lui, 
les serra en ajoutant : 

— Attendez les résultats, et vous saurez combien je 



iSé SCËHES DE LA VIE DE PROVINCE. 

VOUS aime. David, à qaoi senrirait notre hauteur de pen- 
sée, si elle ne nous permettait pas de faire abstraction des 
petites cérémonies dans lesquelles les lois entortillent les 
sentiments? Malgré la distance, mon âme ne sera-t-elle 
pas ici? la pensée ne nous réunira-t-elle pas? N*ai-je pas 
une destinée à accomplir? Les libraires viendront-ils cher- 
cher ici mon Archer de Charles IX et les Marçueritesf Un 
peu plus tôt, un peu plus tard, ne faut41 pas toujours 
faire ce que je fais aujourd'hui? pnis-je jamais rencontrer 
des circonstances plus favorables? N*est-ce pas toute ma 
fortune que d*entrer pour mon début à Paris dans le salon 
de la marquise d'Espard? 

— Il a raison, dit Eve. Vous-même, ne me disiez-vous 
pas qu'il devait aller promptement à Paris? 

David prit Eve par la main, l'emmena dans cet étroit 
cabinet où elle dormait depuis sept années, et lui dit à 
l'oreille : 

— 11 a besoin de deux mille francs, disais-tu, mon 
amour? Postel n'en prête que mille. 

Eve regarda son prétendu par un regard affreux qui 
disait toutes ses souffrances. 

— Écoute, mon Eve adorée, nous allons mal commencer 
la vie. Oui, mes dépenses ont absorbé tout ce que je pos- 
sédais. 11 ne me reste que deux mille francs, et la moitié 
est indispensable pour faire aller l'imprimerie. Donner 
mille francs à ton frère, c'est donner notre pain, compro- 
mettre notre tranquillité. Si j'étais seul, je sais ce que je 
ferais; mais nous sommes deux. Décide. 

Eve éperdue se jeta dans les bras de son amant, le baisa 
tendrement et lui dit à l'oreille, tout en pleurs : 



ILLUSIONS PERDUES. 185 

— Fais comme si tu étais seul, je travaillerai pour rega- 
gner cette somme I 

Malgré le plus ardent baiser que deux fiancés aient 
jamais échangé, David laissa Eve abattue, et revint trou- 
ver Lucien. 

— Ne te chagrine pas, lui dit-il, tu auras tes deux mille 
francs. 

— Allez voir Postel , dit madame Chardon , car vous 
devez signer tous deux le papier. 

Quand les deux amis remontèrent, ils surprirent Eve et 
sa mère à genoux, qui priaient Dieu. Si elles savaient 
combien d^espérances le retour devait réaliser, elles sen- 
taient en ce moment tout ce qu'elles perdaient dans cet 
adieu ; car elles trouvaient le bonheur à venir payé trop 
cher par une absence qui allait briser leur vie, et les jeter 
dans mille craintes sur les destinées de Lucien. 

— Si jamais tu oubliais cette scène, dit David à Toreille 
de Lucien, tu serais le dernier des hommes. 

L'imprimeur jugea sans doute ces graves paroles né- 
cessaires ; rinfluence de madame de Bargeton ne l'épou- 
vantait pas moins que la funeste mobilité de caractère 
qui pouvait tout aussi bien jeter Lucien dans une mau- 
vaise comme dans une bonne voie. Eve eut bientôt fait 
le paquet de Lucien. Ce Fernand Cortez littéraire empor- 
tait peu de chose. Il garda sur lui sa meilleure redingote, 
t son meilleur gilet et Tune de ses deux chemises fines. 
Tout son linge, son fameux habit, ses effets et ses manu- 
scrits formèrent un si mince paquet, que, pour le cacher 
aux regards de madame de Bargeton, David proposa de 
renvoyer par la diligence à son correspondant, un mar- 



fSH SCÈ5ES DE LA TŒ DE PftOTI^CE. 

chand de papier, aoqael fl écrirait de le teiis' à la dsposi* 
lico de LodeiL. 

Malgré les pr^aotioiis prises par madame de Bargeloo 
poar cacher son départ, Chàtelet fapprit et foohit sarar 
si elle ferait le voyage seule oo accompagnée de Loden; 
il envoya son valet de chambre à Raffec, avec la missioo 
d^examiner tontes les voitures qni relayeraient à la poste. 

— Si elle enlève son poète, pen8»4-îl, elle est à ohm* 
Loden partit le lendemain an petit jour, aconnpagné 

de David., qni s*était procnré on cabriolet et on cheval 
en annonçant qaMl allait traita' d*afiaires avec son père, 
petit mensonge qui dans les drconstanoes actuelles était 
probable. Les denx amis se rendirent à Marsac, oà ils 
passèrent nne partie de la journée diez le vieil oors; 
puis, le soir, ils allèrent an delà de Mansle attendre ma- 
dame de Bargeton, qui arriva vers le matin. En voyant la 
vieille calèche sexagénaire qn*il avait tant de fcns regardée 
so:iS la remise. Loden éprouva Tone des plos vives émo- 
tions de sa vie, il se jeta dans les bras de David, qoi 
loi dit : 

— Dieo veuille que ce soit pour ton bien ! 
L*imprimeur remonta dans son méchant cabriolet et 

disparut le cœur serré, car il avait d^horribles pressenti- 
ments sur les destinées de Luden à Paris. 



ILLUSIONS PERDUES. 187 



DEUXIÈME PARTIE. 

UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS. 

• 

Ni Lucien, ni madame de Barge ton, ni Gentil, ni Alber- 
tine, la femme de chambre, ne parlèrent jamais des 
événements de ce voyage; mais il est à croire que la pré- 
sence continuelle des gens le rendit fort maussade pour 
un amoureux qui s'attendait à tous les plaisirs d'un enlè- 
vement. Lucien, qui allait en poste pour la première fois 
de sa vie, fut très-ébahi de voir semer sur la route d'An- 
goulême à Paris presque toute la somme qu'il destinait à 
sa vie d'une année. Comme les hommes qui unissent les 
grâces de l'enfance à la force du talent, il eut le tort 
d'exprimer ses naïfs étonnements à l'aspect de choses 
nouvelles pour lui. Un homme doit bien étudier une 
femipe avant de lui laisser voir ses émotions et ses pen- 
sées comme elles se produisent. Une maîtresse aussi 
tendre que grande sourit aux enfantillages et les com- 
prend; mais, pour peu qu'elle ait de la vanité, elle ne 
pardonne pas à son amant de s'être montré enfant, vain 
ou petit. Beaucoup de femmes portent une si grande exa- 
gération dans leur culte, qu'elles veulent toujours trouver 
un dieu dans leur idole ; tandis que celles qui aiment un 
homme pour lui-même avant de Taimer pour elles, ado- 
rent ses petitesses autant que ses grandeurs. Lucien 
n'avait pas encore deviné que chez madame de Bargeton 
Tamour était greffé sur l'orgueil. 11 eut le tort de ne pas 



188 SCÈNES DE LA TIE DE PROVIHCE. 

s*eiplîqaer certains somires qui échappèrent à Louise do- 
rant ce foyage, quand, an lien de les contenir, il se lais- 
sait aller à ses gentOlesses de jeune rat sorti de son troa. 
Les voyageurs dâMurqaèrent à l'hôtel dn Gatllard-Bois, 
rue de TÉchelle, avant le joor. Les deox amants étaient 
si fatigués Ton et Tantre, qa*avant toat Looise voolut se 
coucher et se coacha, non sans avrar ordonné à Loden de 
demander one chambre ao-dessos de Tappartement qo'elle 
prit. Loden dormit jasqu*à quatre heures do soir. Madame 
de Bargeton le fit éveiller poor dîner, il s*habilla prédpi- 
tamment en apprenant llieore, et trouva Louise dans une 
de ces ignobles chambres qui sont la honte de Paris, où, 
malgré tant de prétentions à l'âégance, il n'existe pas 
encore un seul hôtel où tout voyageur riche poisse re- 
trouver son chez-soi. Quoiqu^il eût sur les yeux ces nuages 
que laisse un brusque révdl, Luden ne reconnut pas sa 
Louise dans cette chambre froide, sans soleil, à rideaux 
passés, dont le carreau frotté semblait misérable, où le 
meuble était usé, de mauvais goût, vieux ou d*occasion. 11 
est, en effet, certaines p^sonnes qui n^ont plus ni le 
même aspect ni la même valeur, une fob séparées des 
figures, des choses, des lieux qui leur servent de cadre. 
Les physicHiomies vivantes ont one sorte dTatmo^hère qoi 
leur est propre, comme le clair-obscur des tableaux fia- 
mands est nécessaire à la vie des figures qu*y a placées le 
génie des peintres. Les gens de province sont presque tous 
ainsi. Puis madame de Bargeton parut plus digne, plus ^ 
pensive qu^elle ne devait Tétre en un moment où com- 
mençait un bonheur sans entraves. Luden ne pouvait se 
plaindre : Gentil et Albertine les servaient. Le dîner n^avait 



ILLUSIONS PERDUES. 189 

plus ce caractère d'abondance et d'essentielle bonté qui 
distingue la vie en province. Les plats, coupés par la spé- 
culation, sortaient d'un restaurant voisin, ils étalent mai- 
grement servis, ils sentaient la portion congrue. Paris 
n'est pas beau dans ces petites choses auxquelles sont con- 
damnés les gens à fortune médiocre. Lucien attendit la 
fin du repas pour interroger Louise, dont le changement 
lui semblait inexplicable. Il ne se trompait point. Un évé- 
nement grave — car les réflexions sont les événements 
de la vie morale — était survenu pendant son sommeil. 
Sur les deux heures après midi. Sixte du Ghâtelet s'était 
présenté à l'hôtel, avait fait éveiller Albertine, avait mani- 
festé le désir de parler à sa mal tresse, et il était revenu 
après avoir à peine laissé le temps à madame de Bargeton 
de faire sa toilette. Anals, dont la curiosité fut excitée par 
cette singulière apparition de M. du Ghâtelet, elle qui se 
croyait si bien cachée, l'avait reçu vers trois heures. 

— Je vous ai suivie en risquant d'avoir une réprimande 
à l'administration, dit-il en la saluant, car je prévoyais 
ce qui vous arrive. Mais, dussé-je perdre ma place, au 
moins vous ne serez pas perdue, "vous! 

— Que voulez-vous dire? s'écria madame de Bargeton. 

— Je vois bien que vous aimez Lucien, reprit-il d'un 
air tendrement résigné, car il faut bien aimer un homme 
pour ne réfléchir à rien, pour oublier toutes les conve- 
nances, vous qui les connaissez si bien ! Croyez-vous donc^ 
chère Naïs adorée, que vous serez reçue chez madame 
d'Ëspard, ou dans quelque salon de Paris que ce soit, du 
moment où l'on saura que vous vous êtes comme enfuie 
d'Angoulôme avec un jeune homme, et surtout après le 

11. 



/ 



190 SCÈNES DE LA VIE DE PBOTIirCE. 

dael de M. de Bargetoa avec M. de Ghandoor? Le séjoar 
de votre mari à TEscarbas a Fair d'ime séparatioiL En un 
cas semUable, les gens comme il faat commenceot par s» 
battre pour leurs femmes, ^ les laissent libres après. 
Aimez M. de Robempré, prol^;es-le, faites-en toat ce que 
vous vendrez, mais ne demeorez pas ensemUe! Si qmd- 
qu'on ici savait qoe voos avez £ût le voyage dans la 
même voiture, vous smez mise à l'indez par le monde 
que vous voulez voir. D*aillenrs, Nûs, ne faites pas de 
ces sacrifices à un jeune branme que vous n*avez encore 
comparé à perscMme, qui n*a été sonnûs à aucune preuve, 
et qui peut vous oublier id pour ime Parisienne en la 
croyant plus nécessaire que vous à ses ambitions. Je ne 
veux pas nuire à celui que voos aimez, mais voos me 
permettrez de (aire passer vos intérêts avant les siens, 
et de vous dire : « Étudiez-le! Connaissez bien toute Tim- 
portaoce de votre démarche. » Si voos trouvez les portes 
fermées, n les femmes refusent de vous recevoir, au 
moins n*ayez aucun r^ret de tant de sacrifices, en son- 
geant qoe cdui auquel voos les faites en swa toujours 
digne, et les comprendra. Madame d^Sspard est d^autant 
plus prude et sévère, qn'elleHDaême est s4>arée de son 
mari, sans que le monde ait pu pâaélrer la cause de leur 
désunion ; mais les Navarreins, les Blamont-Cbauvry, les 
Lenonconrt, tous ses parents Tont entourée, les femmes 
les plus collet monté vont chez elle et raceoeillent avec 
respect, en aorte qne le marquis d*Espird a tort Dès la 
première visite que vous lui ferez, vous reconnaîtrez 1» 
justesse de mes avis. Certes, je puis vous le prédire, mcrf 
qui connais Paris : en entrant chez la marquise, voos 



ILLUSIONS PERDUES. 191 

seriez au désespoir qu'elle sût que vous êtes à l'hôtel du 
Gaillard-Bois avec le fils d'un apothicaire, tout M. de Ru- 
bempré qu'il veut être. Vous aurez ici des rivales bien 
autrement astucieuses et rusées qu'Amélie, elles ne man- 
queront pas de savoir qui vous êtes, où vous êtes, d'où 
vous venez et ce que vous faites. Vous avez compté sur 
rincognito, je le vois; mais vous êtes de ces personnes 
pour lesquelles l'incognito n'existe point. Ne rencontrerez- 
.'vous pas Angoulême partout? c'est les députés de la Cha- 
rente qui viennent pour l'ouverture des Chambres; c'est 
le général qui est à Paris en congé; mais il suffira d'un 
seul habitant d'Angoulême qui vous aperçoive pour que 
votre vie soit arrêtée d'une étrange manière : vous ne 
seriez plus que la maîtresse de Lucien. Si vous avez be- 
soin de moi pour quoi que ce soit, je suis chez le receveur 
général, rue du Faubourg-Saint-Honoré, à deux pas de chez 
madame d'Espard. Je connais assez la maréchale de Cari- 
gliano, madame de Sérizy et le président du conseil pour 
vous y présenter; mais vous verrez tant de monde chez 
madame d'Espard, que vous n'aurez pas besoin de moi. 
Loin d'avoir à désirer d'aller dans tel ou tel salon, vous 
serez désirée dans tous les salons. 
Ghàtelet put parler sans que madame de Bargeton l'in- 
' terrompît : elle était saisie par la justesse de ses observa- 
. tiens. La reine d'Angoulême avait, en effet, compté sur 
l'incognito. 

— Vous avez raison, cher ami, dit-elle ; mais comment 
faire? 

— Laissez-moi, répondit Châtelet, vous chercher un 
appartement tout meublé, convenable ; vous mènerez ainsi 



fH SCBSES DE LA VIB DB PBOVIKGB. 

une Yîe moîas dbète que la m des hôlels* et vtMB 
diez ¥0«»; et, si voos m*eo crovei, ms y aHKherec œ 
9oir. 

— Mat^ocHBiiieot aves-%oiisaiiiiin soo adresse? dîi-elle. 

— Votre voiture était bdle à reooaaallre, et, d*aîIleBrs, 
je vous suivais, k Sètres, le postâloa qui ms a menée 
a dit votre adresse aa mieD. Me penwcnes-voBS d^étre 
votre marédial des iogîs? Je vous écnraî Meoiftt pour 
voos dife où je vous aoraî 

— Eh bien, £ûles. 
Ce mot oe semblait rien, et c*était tout. Le Imtod dn 

Cbàtelet avait parié la langue dn monde à me femme 
du moode. il s*était montré dans toute rél^gance dTune 
mise parisienne; un joli cabriolet bien attelé rivait 
amené. Par hasard, madame de Baiigeton se mit à la 
at>isée pour réfléchir à sa position, et vit partir le vieux 
dandy. Qudqœs instants après, Lucien, brusquement 
éveillé, brusquement habillé, se {MtMiuisît à ses regards 
dans son pantalon de nankin de Fan dernier, avec sa 
méchante petite redingote. 11 était beau, mais ridicule- 
ment mis. Habillez rApoIlon du Belvédère ou PAntinoûs 
en porteur d'eau, reconnaiirez-vous alors la divine créa- 
ture du ciseau grec ou romain? Les yeux comparent avant 
que le cœur ait rectifié ce rapide jugement machinal. Le 
contraste entre Lucien et Ghàtelet fut trqp brusque pour 
ne pas frapper les yeux de Louise. Lorsque vers six 
heures le dîner fut terminé, madame de Bargeton fit 
Âgne à Lucien de venir près d*elle sur un méchant ca- 
napé de calicot rouge à fleurs jaunes, où elle s'était assise. 
— - Mon Lucien, dit-elle, n'es-tu pas d^avis que, si nous 



ILLUSIONS PERDUES. 193 

avons fait une folie qui nous tue également, il y a de la 
raison à la réparer? Nous ne devons, cher enfant, ni 
demeurer ensemble à Paris, ni laisser soupçonner que 
nous y soyons venus de compagnie. Ton avenir dépend 
beaucoup de ma position, et je ne dois la gâter d'aucune 
manière. Ainsi, dès ce soir, je vais aller me loger à quel- 
ques pas d'ici; mais tu demeureras dans cet hôt^.l, et 
nous pourrons nous voir tous les jours sans que personne 
y trouve à redire. 

Louise expliqua les lois du monde à Lucien, qui ouvrit 
de grands yeux. Sans savoir que les femmes qui revien- 
nent sur leurs folies reviennent sur leur amour, il com- 
prit qu'il n'était plus le Lucien d'Ângoulême. Louise ne 
lui parlait que d'elle, de ses intérêts, de sa réputation, du 
monde; et, pour excuser son égoîsme, elle essayait de 
lui faire croire qu'il s^agissait de lui-même. Il n'avait 
aucun droit sur Louise, si promptement redevenue ma- 
dame de Bargeton, et, chose plus grave! il n'avait aucun 
pouvoir. Aussi ne put-il retenir de grosses larmes qui 
roulèrent dans ses yeux. 

— Si je suis votre gloire, vous êtes encore plus pour 
moi, vous êtes ma seule espérance et tout mon avenir. J'ai 
compris que, si vous épousiez mes succès, vous deviez 
épouser mon infortune, et voilà que déjà nous nous sé- 
parons. 

— Vous jugez ma conduite, dit-elle, vous ne m'aimez 
pas. 

Lucien la regarda avec une expression si douloureuse, 
qu'elle ne put s'empêcher de lui dire : 

— Cher petit, je resterai si tu veux, nous nous perdrons 



1 



194 SCÈNES DE LA VIE DE PBOTINCE. 

et resterons sans appai. fiAais, quand noos serons ^;ale- 
ment misérables et tous deox repousses ; quand Pinsacoës, 
car il faut tont prévoir, noos aura rejetés à TEscarbas, soo- 
viens-toi, mon amour, que j*aurai prévu cette fin, et quer 
je t'aurai proposé d'abord de parvenir selon ks lois du • 
monde en leur obéissant. 

— Louise, répondit-il en Tembrassant, je suis eCErayé 
de te voir si sage. Songe que je suis on enfant, que je -, 
me suis abandonné tout entier à ta chère volonté. Moi, je 
voulais triompher des hommes et des choses de vive force; 
mais, si je puis arriver plus promptement par ton aide que 
seul, je serai bien heureux de te devoir toutes mes for- 
tunes. Pardonne I j*ai trop mis en toi pour ne pas tout 
craindre. Pour moi, une séparation est Tavant-coureur de 
Tabandon; et Tabandon, c'est la mort 

— Mais, cher enfant, le monde te demande peu de 
chose, répondit-elle. Il s'agit seulement de coucher ici, 
et tu demeureras tout le jour chez moi sans qu'on y trouve 
à redire. 

Quelques caresses achevèrent de calmer Lucien. Une 
heure après. Gentil apporta un mot par lequel Chàtelet 
apprenait à madame de Bargeton qu'il lui avait trouvé un 
appartement rue Neuve-de-Luxembourg. Elle se fit expli- 
quer la situation de cette rue, qui n'était pas très-éloignée 
de la rue de TÉchelle, et dit à Lucien : 

— Nous sommes voisins. 

Deux heures après, Loiiise monta dans une voiture que 
lui envoyait Chàtelet pour se rendre chez elle. L'appar- 
tement, un de ceux où les tapissiers mettent des meubles 
et qu'ils louent à de riches députés ou à de grands per- 



ILLUSIONS PERDUES. 195 

s(»inages venus pour peu de temps à Paris, était somp- 
tueux, mais incommode. Lucien retourna sur les onze 
heures à son petit hôtel du Gaillard-Bois, n'ayant encore 
vu de Paris que la partie de la rue Saint-Honoré qui se 
trouve entre la rue Neuve-de-Luxembourg et la rue de 
rÉchelle. Il se coucha dans sa misérable petite chambre, 
qu'il ne put s'empêcher de comparer au magnifique appar- 
tement de Louise. Au moment où il sortit de chez madame 
de Bargeton, le baron du Châtelet y arriva, revenant de 
chez le ministre des affaires étrangères, dans la splendeur 
d'une mise de bal. Il venait rendre compte de toutes les 
conventions qu'il avait faites pour madame de Bargeton. 
Louise était inquiète, ce luxe l'épouvantait. Les mœurs de 
la province avaient fini par réagir sur elle , elle était 
devenue méticuleuse dans ses comptes; elle avait tant 
d'ordre, qu'à Paris elle allait passer pour avare. Elle 
avait emporté près de vii^t mille francs en un bon du re- 
ceveur général, en destinant cette somme à couvrir l'ex- 
cédant de ses dépenses pendant quatre années; elle crai- 
gnait déjà de ne pas avoir assez et de fahre des dettes. 
Ghâtelet lui apprit que son appartement ne lui coûtait que 
six cents francs par mois. 

— Une misère, dit-il en voyant le haut-le-corps que fit 
Naîs. Vous avez à vos ordres une voiture pour cinq cents 
francs par mois, ce qui fait en tout cinquante louis. Vous 
n'aurez plus qu'à penser à votre toilette. Une femme qui , 
voit le grand monde ne saurait sT arranger autrement. Si 
vous voulez faire de M. de Bargeton un receveur général, 
ou lui obtenir une place dans la maison du roi , vous ne 
devez pas avoir un air misérable. Ici, l'on ne donne 



196 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

qu'aux riches. 11 est fort heureux, dit-il, que vous ayez 
Gentil pour vous accompagner et Albertine pour vous ha- 
biller, car les domestiques sont une ruine à Paris. Vous 
mangerez rarement chez vous, lancée comme vous allez 
l'être. 

Madame de Bargeton et le baron causèrent de Paris. 
Ghàlelet raconta les nouvelles du jour, les mille riens 
qu^on doit savoir sous peine de ne pas être de Paris. Il 
donna bientôt à Naïs des conseils sur les magasins où elle 
devait se fournir : il lui indiqua Herbault pour les toques, 
Juliette pour les chapeaux et les bonnets; il lui donna 
l'adresse de la couturière qui pouvait remplacer Victorine; 
enfin il lui fit sentir la nécessité de se désangoulêmer. 
Puis il partit sur le dernier trait d'esprit qu'il eut le bon 
heur de trouver. 

— Demain, dit-il négligemment, j'aurai sans doute une 
loge à quelque spectacle; je viendrai vous prendre, vous 
et M. de Rubempré, car vous me permettrez de vous faire 
à vous deux les honneurs de Paris. 

— Il a dans le caractère plus de générosité que je ne le 
pensais, se dit madame de Bargeton en lui voyant inviter 
Lucien. 

Au mois de juin, les ministres ne savent que faire de 
leurs loges aux théâtres : les députés ministériels et leurs 
commettants font leurs vendanges ou veillent à leurs 
moissons, leurs connaissances les plus exigeantes sont à 
la campagne ou en voyage ; aussi, vers cette époque, les 
plus belles loges des théâtres de Paris reçoivent- elles des 
hôtes hétéroclites que les .habitués ne revoient plus et 
qui donnent au public l'air d*une tapisserie usée. Châtelet 



ILLUSIONS PERDUES. 197 

avait déjà pensé que, grâce à cette circonstance, il pour- 
rait, sans dépenser beaucoup d'argent, procurer à Nais les 
amusements qui afîriandent le plus les provinciaux. Le 
lendemain, pour la première fois qu'il venait, Lucien ne 
trouva pas Louise. Madame de Bargeton était sortie pour 
quelques emplettes indispensables. Elle était allée tenir 
conseil avec les graves et illustres autorités en matière 
de toilette féminine que Ghâtelet lui avait citées, car elle 
avait écrit son arrivée à la marquise d'Espard. Quoique ■ 
madame de Bargeton eût en elle-même cette confiance 
que donne une longue domination , elle avait singulière- 
ment peur de paraître provinciale. Elle avait assez de tact 
pour savoir combien les relations entre femmes dépendent 
des premières impressions; et, quoiqu'elle se sût de 
force à se mettre promptement au niveau des femmes su- 
périeures comme madame d'Espard, elle sentait avoir be- 
soin de bienveillance à son début, et voulait surtout ne 
manquer d'aucun élément de succès. Aussi sut-elle à Ghâ- 
telet un gré infini de lui avoir indiqué les moyens de se 
mettre à l'unisson du beau monde parisien.Par un singulier 
hasard, la marquise se trouvait dans une situation à être 
enchantée de rendre service à une personne de la famille 
de son mari. Sans cause apparente, le marquis d'Espard 
s^était retiré du monde; il ne s'occupait ni de ses affaires, 
ni des affaires politiques, ni de sa famille, ni de sa femme. 
Devenue ainsi maîtresse d'elle-même, la marquise sentait 
le besoin d'être approuvée par le monde : elle était donc 
heureuse de remplacer le marquis en cette circonstance 
en se faisant la protectrice de sa famille. Elle allait mettre 
de l'ostentation à son patronage afin de rendre les torts 



M SCË5ES DE LA TIE DE PBOTmCE. 

de SOD mari plus évidents. Dans la journée même, die 
écn^it à madame de Bargeton^ née XigrepHisse, un de ces 
cbarmants billets <m la forme est si jolie, qu'il fant bien 
do temps avant d*y reconnaître le manque de fond : 

« Elle était beorease dTone drconslance qni ra|f>rocbait 
de la famille nne personne de qni eDe avait entendu par- 
ler, et qu'elle souhaitait connaître, car les amitiés de Paris 
n'étaient pas si solides, qn^dle ne désirât avoir quelqu'un 
déplus à aimer sur la terre; et, si cda ne devait pas avoir 
lieu, ce ne serait qu'une fllnsion à «osevelir arec les autres. 
Elle se mettait tout entière à la dispositicm de sa cousine, 
qu'elle serait allée voir sans une indisposition qui la rete- 
nait chez elle; mais elle se regardait déjà comme son 
obligée de ce qu'elle eût songé à eUe. » 

Pendant sa première pn»nenade Tagaboode à travers 
les boulevards et la rue de la Paix, Luden, comme tous les 
nouveaux venus, s^occnpa beaucoup plus des choses que 
des personnes. A Paris, les masses s'emparent tout d'abord 
de l'attention : le luxe des boutiques, la hauteur des mai- 
sons , l'afilaence des voitures, les constantes oppositions 
que présentent un extrême luxe et une extrême misère 
saisissent avant tout. Surpris de cette foule à laquelle il 
était étranger, cet homme d*imagination éprouva comme 
une immense diminution de lui-même. Les personnes qui 
jouissent en province d'une considération quelconque, et 
qui y rencontrent à chaque pas une preuve de leur im- 
portance, ne s'accoutument point à cette perte totale et 
subite de leur valeur. Être quelque chose dans son pays 
et n'être rien à Paris, sont deux états qui veulent des 
transitions; et ceux qui passent trop brusquement de Tun 



ILLUSIONS PERDUES. 19D 

à Tautre tombent dans une espèce d'anéantissement. 
Pour un jeune poète qui trouvait un écho à tous ses sen- 
timents, un conQdent pour toutes ses idées, une âme pour 
partager ses moindres sensations, Paris allait être un af- 
freux désert. Lucien n'était pas allé chercher son bel habit 
bleu, en sorte qu'il fut gêné par la mesquinerie, pour ne 
pas dire le délabrement de son costume, en se rendant 
chez madame de Bargeton à Theure où elle devait être 
rentrée ; il y trouva le baron du Ghâtelet, qui les emmena 
tous deux dîner au Rocher de Cancale. Lucien, étourdi 
de la rapidité du tournoiement parisien, ne pouvait rien 
dire à Louise, ils étaient tous les trois dans la voiture ; 
mais il lui pressa la main, elle répondit amicalement à 
toutes les pensées qu'il exprimait ainsi. Après le dîner, 
Ghâtelet conduisit ses deux convives au Vaudeville. Lucien 
éprouvait un secret mécontentement à l'aspect de Ghâ- 
telet, il maudissait le hasard qui Pavait conduit à Paris. 
Le directeur des contributions mit le sujet de son voyage 
sur le compte de son ambition : il espérait être nommé 
secrétaire général d'une administration, et entrer au con- 
seil d'État comme maître des requêtes ; il venait deman- 
der raison des promesses qui lui avaient été faites, car 
un homme comme lui ne pouvait pas rester directeur des 
contributions ; il aimait mieux ne rien être, devenir dé- 
puté, rentrer dans la diplomatie. Il se grandissait; Lucien 
reconnaissait vaguement dans ce vieux beau la supériorité 
de l'homme du monde au fait de la vie parisienne ; il était 
surtout honteux de lui devoir ses jouissances. Là où le 
poète était inquiet et gêné , l'ancien secrétaire des com- 
mandements se trouvait comme un poisson dans l'eau. 



200 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

Ghàtelet souriait aux hésitations, aux étonnements, aux 
questions, aux petites fautes que le manque d'usage arra- 
chait à son rival, comme les vieux loups de mer se mo- 
quent des novices qui n'ont pas le pied marin. Le plaisir 
qu^éprouvait Lucien, en voyant pour la première fois le 
spectacle à Paris, compensa le déplaisir que lui causaient 
ses confusions. Cette soirée fut remarquable par la ré- 
pudiation secrète d'une grande quantité de ses idées sur 
la vie de province. Le cercle s'élargissait, la société pre- 
nait d'autres proportions. Le voisinage de plusieurs jolies 
Parisiennes, si élégamment, si fraîchement mises, lui fit 
remarquer la vieillerie de la toilette de madame de Bar- 
geton, quoiqu'elle fût passablement ambitieuse : ni les 
étoffes, ni les façons, ni les couleurs n^étaient de mode. 
La coiffure qui le séduisait tant à Àngoulême lui parut 
d'un goût affreux, comparée aux délicates inventions par 
lesquelles se recommandait chaque femme. 

— Va-t-elle rester comme ça? se dit-il, sans savoir que 
la journée avait été employée à préparer une transfor- 
mation. 

En province, il n*y a ni choix ni comparaison à faire : 
l'habitude de voir les physionomies leur donne une beauté 
conventionnelle. Transportée à Paris, une femme qui passe 
pour jolie en province n'obtient pas la moindre attention, 
car elle n'est belle que par l'application du proverbe : 
Dans le royavme des aveiigles, les borgnes sont rois. Les 
yeux de Lucien faisaient la comparaison que madame de 
Bargeton avait faite la veille entre lui et Châtelet. De son 
côté , madame de Bargeton se permettait d'étranges ré- 
flexions sur son amant. Malgré son étrange beauté, le 



ILLUSIONS PERDUES. 201 

pauvre poète n^ayait point de tournure. Sa redingote, dont 
les manches étaient trop courtes, ses méchants gants de 
province, son gilet étriqué, le rendaient prodigieusement 
ridicule auprès des jeunes gens du balcon : madame de 
Bargeton lui trouvait un air piteux. Châtelet, occupé d'elle 
sans prétention, veillant sur elle avec un soin qui trahis- 
sait une passion profonde ; Châtelet, élégant et à son aise 
comme un acteur qui retrouve les planches de son théâtre, 
regagnait en deux jours tout le terrain qu'il avait perdu en 
six mois. Quoique le vulgaire n'admette pas que les sen- 
timents changent brusquement, il est certain que deux 
amants se séparent souvent plus vite qu'ils ne se sont liés. 
Il se préparait chez madame de Bargeton et chez Lucien 
un désenchantement sur eux-mêmes dont la cause était 
Paris. La vie s'y agrandissait aux yeux du poète, comme 
la société prenait une face nouvelle aux yeux de Louise. 
A l'un et à l'autre, il ne fallait plus qu'un accident pour 
trancher les liens qui les unissaient. Ce coup de hache, 
terrible pour Lucien, ne se fit pas lotigtemps attendre. 
Madame de Bargeton mit le poète à son hôtel, et retourna 
chez elle accompagnée de Châtelet, ce qui déplut horri- 
blement au pauvre amoureux. 

— Que vont-ils dire de moi? pensait-il en montant dans 
sa triste chambre. 

— Ce pauvre garçon est singulièrement ennuyeux, dit 
Châtelet en souriant quand la portière fut refermée. 

— 11 en est ainsi de tous ceux qui ont un monde de 
pensées dans le cœur et dans le cerveau. Les hommes 
qui ont tant de choses à exprimer en de belles œuvres 
longtemps rêvées professent un certain mépris pour la 



202 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

conversation, commerce où l'esprit s'amoindrit en se mou- 
Diayant, dit la ûère Nègrepelisse» qui eut encore le cou- 
rage de défendre Lucien, moins pour Lucien que pour elle- 
même. 

— Je vous accorde volontiers ceci, reprit le baron, 
mais nous vivons avec lés personnes et non avec les livres. 
Tenez, chère Nais, je le vois, il n'y a encore rien entre 
vous et lui, j'en suis ravi. Si vous vous décidez à mettre 
dans votre vie un intérêt qui vous a manqué jusqu'à pré- 
sent, je vous en supplie, que ce ne soit pas pour ce pré- 
tendu homme de génie. Si vous vous trompiez ! si, dans 
quelques jours, en le comparant aux véritables talents, 
aux hommes sérieusement remarquables que vous allez 
voir, vous reconnaissiez, chère belle sirène, avoir pris sur 
votre dos éblouissant et conduit au port, au lieu d'un 
homme armé de la lyre, un petit singe , sans manières, 
sans portée, sot et avantageux, qui peut avoir de l'esprit 
à l'Houmeau, mais qui devient à Paris un garçon extrême- 
ment ordinaire I Après tout, il se publie ici par semaine 
des volumes de vers dont le moindre vaut encore mieux 
que toute la poésie de M. Chardon. De grâce, attendez et 
comparez! Demain, vendredi, il y a opéra, dit-il en voyant 
la voiture entrant dans la rue Neuve -de -Luxembourg, 
madame d'Espard dispose de la loge des premiers gentils- 
hommes de la chambre, et vous y mènera sans doute. Pour 
vous voir dans votre gloire, j'irai dans la loge de madame 
de Sérizy. On donne les Danaïdes. 

— Adieu, dit-elle. 

Le lendemain, madame de Bargeton tâcha de se com- 
poser une mise du matin convenable pour aller voir sa 



ILLUSIONS PERDUES. 203 

cousine, madame d'Espard. Il faisait légèrement froid, elle 
ne trouva rien de mieux dans ses vieilleries d'ÂngouIême 
qu'une certaine robe de velours vert, garnie d'une manière 
assez extravagante. De son côté, Lucien sentit la nécessité 
d'aller chercher son fameux habit bleu, car il avait pris en 
horreur sa maigre redingote, et il voulait se montrer tou- 
jours bien mis en songeant qu'il pourrait rencontrer la 
marquise d'Ëspard, ou aller chez elle à Timproviste. Il 
monta dans un ûacre afin de rapporter immédiatement son 
paquet. En deux heures de temps, il dépensa trois ou 
quatre francs, ce qui lui donna beaucoup à penser sur les 
proportions financières de la vie parisienne. Après être 
arrivé au superlatif de sa toilette , il vint rue Neuve-de- 
Luxembourg, où, sur le pas de la porte, il rencontra Gentil 
en compagnie d'un chasseur magnifiquement emplumé. 

— J'allais chez vous, monsieur ; madame m'envoie ce 
petit mot pour vous, dit Gentil, qui ne connaissait pas les 
formules du respect parisien, habitué qu'il était à la bon- 
homie des mœurs provinciales. 

Le chasseur prit le poëte pour un domestique. Lucien 
décacheta le billet, par lequel il apprit que madame de 
Bargeton passait la journée chez la marquise d'Ëspard et 
allait le soir à l'Opéra ; mais elle disait à Lucien de s'y 
trouver, sa cousine lui permettait de donner une place 
dans sa loge au jeune poète, à qui la marquise était en- 
chantée de procurer ce plaisir. 

— Elle m'aime donc I mes craintes sont folles, se dit 
Lucien, elle me présente à sa cousine dès ce soir. 

. Il bondit de joie, et voulut passer joyeusement le temps 
q\xi le séparait de cette heureuse soirée. Il s'élança vers 



204 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

les Tuileries en rêvant de s'y promener jusqu'à Theure où 
il irait dîner chez Véry. Voilà Lucien, gambadant, sautil- 
lant, léger de bonheur, qui débouche sur la terrasse des 
Feuillants et la parcourt en examinant les promeneurs, les 
jolies femmes avec leurs adorateurs, les élégants, deux par 
deux, bras dessus, bras dessous, se saluant les uns les 
autres par un coup d'œil en passant. Quelle différence de 
cette terrasse avec Beaulieu ! Les oiseaux de ce magnifique 
perchoir étaient autrement jolis que ceux d'Ângoulème ! 
C'était tout le luxe de couleurs qui brille sur les familles 
ornithologiques des Indes ou de TÂmérique, comparé aux 
couleurs grises des oiseaux de TEurope. Lucien passa deux 
cruelles heures dans les Tuileries : il y fit un violent re- 
tour sur lui-môme et se jugea. D'abord, il ne vit pas un 
seul habit à ces jeunes élégants. S'il apercevait un homme 
en habit, c^etait un vieillard hors la loi, quelque pauvre 
diable, un rentier venu du Marais, ou quelque garçon de 
bureau. Après avoir reconnu qu'il y avait une mise du 
matin et une mise du soir, le poète aux émotions vives, 
au regard pénétrant, reconnut la laideur de sa défroque, 
les défectuosités qui frappaient de ridicule son habit, dont 
la coupe était passée de mode, dont le bleu était faux, 
dont le collet était outrageusement disgracieux, dont les 
basques de devant, trop longtemps portées, penchaient 
Tune vers l'autre; les boutons avaient rougi, les plis des- 
sinaient de fatales lignes blanches. Puis son gilet était 
trop court et la façon si grotesquement provinciale, que, 
pour le cacher, il boutonna brusquement son habit. Enfin 
il ne voyait de pantalon de nankin qu'aux gens communs. 
Les gens comme il faut portaient de délicieuses étoffes de 



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ILLUSIONS PERDUES. 205 

fantaisie, ou le blanc toujours irréprochable! D^ailleurs, 
tous les pantalons étaient à sous«pieds, et le sien se ma- 
riait très-mal avec les talons de ses bottes, pour lesquels 
les bords de Tétoffe recroquevillée manifestaient une vio- 
lente antipathie. Il avait une cravate blanche à bouts 
brodés par sa sœur, qui, après en avoir vu de semblables 
à M. du Hautoy, à M. de Chandour, s'était empressée d'en 
faire, de pareilles à son frère. Non-seulement personne, 
excepté les gens graves, quelques vieux financiers, quel- 
ques sévères administrateurs, ne portait de cravate blanche 
le matin, mais encore le pauvre Lucien vit passer de 
Tautre côté de la grille, sur le trottoir de la rue de Rivoli, 
un garçon épicier tenant un panier sur sa tête, et sur qui 
l'homme d'Ângoulôme surprit deux bouts de cravate brodés 
par la main de quelque grisette adorée. Â cet aspect, Lu- 
cien reçut un coup à la poitrine, à cet organe encore mal 
défini où se réfugie notre sensibilité, où, depuis qu'il existe 
des sentiments, les hommes portent la main, dans les joies 
comme dans les douleurs excessives. Ne taxez pas ce ré- 
cit de puérilité. Certes, pour les riches qui n*ont jamais 
connu ces sortes de souffrances, il se trouve ici quelque 
chose de mesquin et d'incroyable ; mais les angoisses des 
malheureux ne méritent pas moins d'attention que les 
crises qui révolutionnent la vie des puissants et des pri- 
vil^iés de la terre. Puis ne se rencontre-t-il pas autant de 
douleur de part et d'autre? La souffrance agrandit tout. 
Enfin, changez les termes : au lieu d'un costume plus ou 
moins beau, mettez un ruban, une distinction, un titie. 
Ces apparentes petites choses n'ontrelles pas tourmenté de 
brillantes existences? La question du costume est d'ail- 

I. 12 



/ 

y 



206 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

leurs énorme chez ceux qui veulent paraître avoir ce 
qu'ils n'ont pas ; car c'est souvent le meilleur moyen de 
le posséder plus tard. Lucien eut une sueur froide en pen- 
sant que, le soir, il allait comparaître ainsi vêtu devant la 
marquise d'Espard, la parente d*un premier gentilhomme 
de la chambre du roi, devant une femme chez laquelle 
allaient les illustrations de tous les genres, des illustrations 
choisies. 

— J'ai l'air du fils d'un apothicaire, d'un vrai courtaud 
de boutique I se dit-il à lui-même avec rage en voyant 
passer les gracieux, les coquets, les élégants jeunes gens 
des familles du faubourg Saint-Germain, qui tous avaient 
une manière à eux qui les rendait tous semblables par la 
finesse des contours, par la noblesse de la tenue, par l'air 
du visage ; et tous différents par le cadre que chacun s'é- 
tait choisi pour se faire valoir. Tous faisaient ressortir leurs 
avantages par une espèce de mise en scène que les jeunes 
gens entendent, à Paris, aussi bien que les femmes. Lucien 
tenait de sa mère les précieuses distinctions physiques 
dont les privilèges éclataient à ses yeux ; mais cet or était 
dans sa gangue, et non mis en œuvre. Ses cheveux étaient 
mal coupés. Au lieu de maintenir sa figure haute par une 
souple baleine, il se sentait enseveli dans un vilain col de 
chemise; et sa cravate, n'offrant pas de résistance, lui lais- 
sait pencher sa tête attristée. Quelle femme eût deviné ses 
jolis pieds dans la botte ignoble qu'il avait apportée d'An- 
gouléme? Quel jeune homme eût envié sa jolie taille dé- 
guisée par le sac bleu qu'il avait cru jusqu'alors être un 
habit? Il voyait de ravissants boutons sur des chemises 
étincelantes de blancheur, la sienne était rousse ! Tous ces 



ILLUSIONS PERDUES. 207 

élégants gentilshommes étaient merveilleusement gantés, 
et il avait des gants de gendarme! Celui-ci badinait avec 
une canne délicieusement montée. Celui-là portait une 
chemise à poignets retenus par de mignons boutons d'or. 
En parlant à une femme, Tun tordait une charmante cra- 
vache, et les plis abondants de son pantalon tacheté de 
quelques petites éclaboussures, ses éperons retentissants, 
sa petite redingote serrée, montraient qu'il allait remonter 
sur un des deux chevaux tenus par un tigre gros comme 
le poing. Un autre tirait de la poche de son gilet une 
montre plate comme une pièce de cent sous, et regardait 
l'heure en homme qui avait avancé ou manqué l'heure 
d'un rendez-vous. En regardant ces jolies bagatelles, que 
Lucien ne soupçonnait pas, le monde des superfluités né- 
cessaires lui apparut, et il frissonna en pensant qu'il fallait 
un capital énorme pour exercer l'état de joli garçon ! Plus 
il admirait ces jeunes gens à l'air heureux et dégagé, plus 
il avait conscience de son air étrange, l'air d'un homme 
qui ignore où aboutit le chemin qu'il suit, qui ne sait où 
se trouve le Palais-Royal quand il y touche, et qui de- 
mande où est le Louvre à un passant qui répond : u Vous y 
> êtes. » Lucien se voyait séparé de ce monde par un abîme, 
il se demandait par quels moyens il pouvait le franchir, 
car il voulait être semblable à cette svelte et délicate jeu- 
nesse parisienne. Tous ces patriciens saluaient des femmes 
divinement mises et divinement belles, des femmes pour 
lesquelles Lucien se serait fait hacher au prix d'un seul 
baiser, comme le page de la comtesse de Kœnigsmark. 
Dans les ténèbres de sa mémoire, Louise, comparée à 
ces souveraines, se dessina comme une vieille femme. 



208 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

Il rencontra plusieurs de ces femmes dont on parlera 
dans Thistoire du xix« siècle, de qui Tesprit, la beauté, 
les amours ne seront pas moins célèbres que celles des 
reines du temps passé. Il vit passer une fille sublime, ma- 
demoiselle des Touches, si connue sous le nom de Camille' 
Maupin, écrivain éminent, aussi grande par sa beauté que 
par un esprit supérieur, et dont le nom fut répété tout 
bas par les promeneurs et par les femmes. 
— Ah ! se dit-il, voilà la poésie. 
Qu'était madame de Bargeton auprès de cet ange bril- 
lant de jeunesse, d'espoir, d'avenir, au doux sourire, et 
dont Tœil noir était vaste comme le ciel, ardent comme 
le soleil ? Elle riait en causant avec madame Firmiani, Tune 
des plus charmantes femmes de Paris. Une voix lui cria 
bien : « L'intelligence est le levier avec lequel on remue 
le monde. » Mais une autre voix lui cria que le point 
d'appui de Tintelligence était l'argent. Il ne voulut pas res- 
ter au milieu de ses ruines et sur le théâtre de sa défaite, 
il prit la route du Palais-Royal, après Tavoir demandée, 
car il ne connaissait pas encore la topographie de son quar- 
tier. Il entra chez Véry, commanda, pour s'initier aux 
plaisirs de Paris, un dîner qui le consolât de son désespoir. 
I Une bouteille de vin de Bordeaux, des huîtres d'Ostende, 
' un poisson, une perdrix, un macaroni, des fruits furent le 
. neC'pluS' ultra de ses désirs. Il savoura cette petite dé- 
bauche en pensant à faire preuve d'esprit ce soir auprès 
de la marquise d'Ëspard, et à racheter la mesquinerie de 
son bizarre accoutrement par le déploiement de ses ri- 
chesses intellectuelles. Il fut tiré de ses rêves par le total 
de la carte, qui lui enleva les cinquante francs avec les- 



ILLUSIONS PERDUES. 809 

quels il croyait aller fort loin dans Paris. Ce dîner coûtait 
un mois de son existence d'Àngoulôme. Aussi ferma-t-il 
respectueusement la porte de ce palais, en pensant qu'il 
n'y remettrait jamais les pieds. 

— Eve avait raison, se dit-il en s'en allant par la galerie 
de pierre chez lui pour y reprendre de l'argent, les prix 
de Paris ne sont pas ceux de l'Uoumeau. 

Chemin faisant, il admira les boutiques des tailleurs, et, 
songeant aux toilettes qu'il avait vues le matin : 

— Non, s'écria-t-il , je ne paraîtrai pas fagoté comme 
je le suis devant madame d'Espard. 

Il courut avec une vélocité de cerf jusqu'à l'hôtel du 
Gaillard'Bois, monta dans sa chambre, y prit cent écus, 
et redescendit au Palais-Hoyal pour s'y habiller de pied en 
cap. Il avait vu des bottiers, des lingers, des giletiers, des 
coiffeurs au Palais-Royal, où sa future élégance était 
éparse dans dix boutiques. Le premier tailleur chez lequel 
il entra lui fit essayer autant d'habits qu'il voulut en 
mettre, et lui persuada qu'ils étaient tous de la dernière 
mode. Lucien sortit possédant un habit vert, un pantalon 
blanc et un gilet de fantaisie pour la somme de deux 
cents francs. Il eut bientôt trouvé une paire de bottes fort 
élégantes et à son pied. Enfin, après avoir fait emplette de 
tout ce qui lui était nécessaire, il demanda le coiffeur chez 
lui, où chaque fournisseur apporta sa marchandise. À sept 
heures du soir, il monta dans un fiacre et se fit conduire 
à rOpéra, frisé comme un saint Jean de procession, bien 
gileté, bien cravaté, mais un peu gêné dans cette espèce 
d'étui où il se trouvait pour la première fois. Suivant la 
recommandation de madame de Bargeton, il demanda 

42. 



SIO SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

• 

la loge des premiers gentilshommes de la chambre. À 
Taspect d'un homme dont Télégance empruntée le faisait 
ressembler à un premier garçon de noces, le contrôleur le 
pria de montrer son coupon. 

— Je n'en ai pas. 

— Vous ne pouvez pas entrer , lui répondit-on sè- 
chement. 

— Mais je suis de la société de madame d'Espard, 

dit-il. 

— Nous ne sommes pas tenus de savoir cela, dit rem- 
ployé, qui ne put s*empécher d'échanger un imperceptible 
sourire avec ses collègues du contrôle. 

En ce moment, une voiture s'arrêta sous le péristyle. 
Un chasseur, que Lucien ne reconnut pas, déplia le mar- 
chepied d'un coupé d'où sortirent deux femmes parées. 
Lucien, qui ne voulut pas recevoir du contrôleur quelque 
impertinent avis pour se ranger, ût place aux deux femmes. 

— Mais cette dame est la marquise d'Espard, que vous 
prétendez connaître, monsieur, dit ironiquement le con- 
trôleur à Lucien. 

Lucien fut d'autant plus abasourdi, que madame de 
Bargeton n'avait pas l'air de le reconnaître dans son nou- 
veau plumage; mais, quand il l'aborda, elle lai sourit et 
hi dit : 

— Cela se trouve à merveille, venez I 

Les gens du contrôle étaient redevenus sérieux. Lucien 
suivit madame de Bargeton, qui, tout en montant le vaste 
escalier de l!Opéra, présenta son Rubempré à sa cousine. 
La loge des premiers gentilshommes est celle qui se 
trouve dans l'un des deux pans coupés au fond de la 



ILLUSIONS PERDUES. ?tt 

salle : on y est vu comme oa y voil. «le tous côlés. I.ui'ien 
se mil derrière madame de Bargeion, sur une chaise, heu- 
reux d'être dans l'ombre. 

— Monsieur de Rubempré, dit la marquise d'un lun de 
voix flatteur, vous venez pour la preiuiùre fois à l'Opéra, 
ayez-en tout le coup d'œil, prenez ce siège, metlez-vous 
sur le devant, nous vous le pernaeltons, 

Lucien obéit, le premier acte de l'o|iéra finissait. 

— Vous avez bien employé votre iemps, lui dit Louise 
à l'oreille, dans le premier moniejit de surprise que lui 
causa le cbangement de Lucien. 

Louise était restée la même. Le voisinage d'une femme 
à la mode, de la marquise d'Esparii, celte madame de 
Bargeton de Paris, lui nuisait tant ; la brillanie Parisienne 
faisait si bien ressortir les imperfecduns de la femme de 
province, que Lucien, doublement éclairé par le beau 
monde de cette pompeuse salle ei par celle femme éini- 
oente, vit enfin dans la pauvre Aiiaîs de Niîgrepelisse la 
femme réelle, la femme que les gens de Paris voyaient : 
une femme grande, sèche, couperosée, fanée, plus que 
rousse, anguleuse, guindée, précieuse, pré:enlieuse, pro- 
vinciale dans son parler, mal arraiif,êi3 surttiuil l^u effet, 
les plis d'une vieille robe de Paris miL-!;tt:nL encore du 
goût, on se l'explique, on devine ro qu'elle fut, 
une vieille robe de province est inexplicablew^ 
risible. La robe et la femme étale 
cheur, le velours était miroité comme In teial] 
honteux d'avoir aimé cet os de seiche, - 
fiter du premier accès de vertu de 
quitter. Son excellente vue lui pertii 



hl encore du 
lie fuLœais 




212 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

lorgnettes braquées sur la loge aristocratique par excel* 
lence. Les femmes les plus élégantes examinaient certai- 
nement madame de Bargeton, car elles souriaient toutes 
en se parlant. Si madame d'Espard reconnut, aux gestes 
et aux sourires féminins, la cause des sarcasmes, elle y 
fut tout à fait insensible. D'abord chacun devait recon- 
naître dans sa compagne la pauvre parente venue de pro- 
vince, de laquelle peut être affligée toute famille pari- 
sienne. Puis sa cousine lui avait parlé toilette en lui 
manifestant quelque crainte; elle l'avait rassurée en 
s^apercevant qu'Ânaîs, une fois habillée, aurait bientôt 
pris les manières parisiennes. Si madame de Bargeton 
manquait d'usage, elle avait la hauteur native d'une 
femme noble et ce je ne sais quoi que Ton peut nommer 
la race. Le lundi suivant, elle prendrait donc sa revanche. 
D'ailleurs, une fois que le public aurait appris que cette 
femme était sa cousine, la marquise savait qu'il suspen- 
drait le cours de ses railleries et attendrait un nouvel 
examen avant de la juger. Lucien ne devinait pas le chan- 
gement que feraient dans la personne de Louise une 
écharpe roulée autour du cou, une jolie robe, une élé- 
gante coiffure et les conseils de madame d'Espard. En 
montant l'escalier, la marquise avait déjà dit à sa cousine 
de ne pas tenir son mouchoir déplié à la main. Le bon ou 
le mauvais goût tiennent à mille petites nuances de ce 
genre, qu'une femme d'esprit saisit promptement et que 
certaines femmes ne comprendront jamais. Madame de 
Bargeton, déjà pleine de bon vouloir, était plus spirituelle 
qu'il ne le fallait pour reconnaître en quoi elle péchait. 
Madame d'Espard, sûre que son élève lui ferait honneur. 



r 



ILLUSIONS PERDUES. 213 

ne s*était pas refusée à la former. Enfin il s*était fait entre 
ces deux femmes un pacte cimenté par leur mutuel inté- 
^rêt. Madame de Bargeton avait soudain voué un culte à 
I ridole du jour, dont les manières, Tesprit et l'entourage 
I l'avaient séduite, éblouie, fascinée. Elle avait reconnu 
;chez madame d'Espard Tocculte pouvoir de la grande 
Idame ambitieuse, et s*était dit qu'elle parviendrait en se 
j faisant le satellite de cet astre : elle l'avait donc franche- 
ment admirée. La marquise avait été sensible à cette 
naïve conquête, elle s'était intéressée à sa cousine en la 
trouvant faible et pauvre; puis elle s'était assez bien 
arrangée d'avoir une élève pour faire école, et ne deman- 
dait pas mieux que d'acquérir en madame de Bargeton 
une espèce de dame d'atour, une esclave qui chanterait 
ses louanges, trésor encore plus rare parmi les femmes 
de Paris qu'un critique dévoué dans la gent littéraire. 
Cependant, le mouvement de curiosité devenait trop 
visible pour que la nouvelle débarquée ne s'en aperçût 
pas, et madame d'Espard voulut poliment lui faire prendre 
le change sur cet émoi. 

— S'il nous vient des visites, lui dit-elle, nous saurons 
peut-être à quoi nous devons l'honneur d'occuper ces 
dames.., 

— Je soupçonne fort ma vieille robe de velours et ma 
figure angoumoisine d'amuser les Parisiennes, dit en riant 
madame de Bargeton. 

— Non, ce n'est pas vous; il y a quelque chose que je 
ne m'explique pas, ajouta-t-elle en se tournant vers le 
poëte, qu'elle regarda pour la première fois et qu'elle 
parut trouver singulièrement mis. 



214 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

— Voici M. du Châlelet, dit en ce moment Lucien en 
levant le doigt pour montrer la loge de madame de Sérizy» 
où le vieux beau remis à neuf venait d'entrer. 

 ce signe, madame de Bargeton se mordit les lèvres 
de dépit, car la marquise ne put retenir un regard et un 
sourire d'étonnement qui disaient si dédaigneusement: 
« D'où sort ce jeune homme? » que Louise se sentit humi- 
liée dans son amour, la sensation la plus piquante pour 
une Française, et qu'elle ne pardonne pas à son amant 
de lui causer. Dans ce monde où les petites choses de- 
viennent grandes, un geste, un mot, perdent un débutant. 
Le principal mérite des belles manières et du ton de la 
haute compagnie est d'offrir un ensemble harmonieux où 
tout est si bien fondu, que rien ne choque. Ceux mêmes 
qui, soit par ignorance, soit par un emportement quel- 
conque de la pensée, n'observent pas les lois de cette 
science, comprendront tous qu'en cette matière une seule 
dissonance est, comme en musique, une négation complète 
de Tart lui-môme, dont toutes les conditions doivent 
être exécutées dans la moindre chose, sous peine de ne 
pas être. 

— Qui est ce monsieur? demanda la marquise en mon- 
trant Ghâtelet. Connaissez-vous donc déjà madame de Sé- 
rizy ? 

— Ah I cette personne est la fameuse madame de 
Sérizy, qui a eu tant d'aventures, et qui néanmoins est 
reçue partout l 

— Une chose inouïe, ma chère, répondit la marquise, 
une chose explicable, mais inexpliquée I Les hommes les 
plus redoutables sont ses amis, et pourquoi?. Personne 



ILLUSIONS PERQDES. S15 

n'ose sonder ce mystère. Ce monsieur est-il donc le lion 
d'Angouléme? 

— Mais M. le baron du Châtelet, dit Anals, qui par 
vanité rendit à Paris le titre qu'elle contestait à son ado- 
rateur, est UD homme qui a fait beaucoup parler de lui. 
C'est le compagnon de M. de Montriveau. 

— Ahl ût la marquise, je n'entends jamais ce nom sans 
penser à la pauvre duchesse de Langeais, qui a disparu 
comme une étoile filante. — Voici, reprit-elle en montrant 
une Ic^e. M. de Rastignac et madame de Nucingen , la 
femme d'un fournisseur, ban([(iier, homme d'alfaires, bro- 
canteur eu grand, un homme qui s'impose au monde de 
Paris par sa fortune, et qu'où dit peu scrupuleux sur les 
moyens de l'augmenter; il se donne mille peines pour 
faire croire à sou dévouement pour les Bourbons; il a déjà 
tenté de venir chez moi. Eu |)runant la loge de madame 
de Langeais, sa femme a cru qu'dle en aurait les grâces, 
l'esprit et le succèsl Toujours U fable du geai qui prend 
les plumes du paoni 

— Comment font M. et madame de Hastiguac, à qui 
nous ne connaissons pas mille ticus de rente, pour sou- 
tenir leur fils à Paris? dit Lucien à madame de Bargeton, 
en s'étonnant de l'él^ance et du luxe que révélait la mise 
de ce jeune homme. 

— II est facile de voir que vous venfltd 
répondit la marquise assez ironiquement ai 
lorgnette, 

Lucien oe comprit pas, il t^uit t 
loges, oii il devinait les ju^oin 
madame de Bai^eton et la cui 



1 



<16 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

De son côté, Louise était singulièrement mortifiée du peu 
d'estime que la marquise faisait de la beauté de Lucien. 

— Il n'est donc pas si beau que je le croyais! se disait- 
elle. 

De là à le trouver moins spirituel, il n'y avait qu'un pas. 
La toile était baissée. Châtelet, qui était venu faire une 
visite à la duchesse de Garigliano, dont la loge avoisinait 
celle de madame d'Espard, y salua madame de Bargeton, 
qui répondit par une inclination de tête. Une femme du 
monde voit tout, et la marquise remarqua la tenue supé- 
rieure de Chàtelet. En ce moment, quatre personnages 
entrèrent successivement dans la loge de la marquise* 
quatre célébrités parisiennes. 

Le premier était M. de Marsay, homme fameux par les 
passions qu'il inspirait, remarquable surtout par une 
beauté de jeune ûlle, beauté molle, efféminée, mais cor- 
rigée par un regard fixe, calme, fauve et rigide comme 
celui d'un tigre : on l'aimait, et il effrayait. Lucien était 
aussi beau; mais, chez lui, le regard était si doux, son œil 
bleu était si limpide, qu'il ne paraissait pas susceptible 
d'avoir cette force et cette puissance auxquelles s'atta- 
chent tant les femmes. D'ailleurs, rien ne faisait encore 
valoir le poète, tandis que de Marsay avait un entrain 
d'esprit, une certitude de plaire, une toilette appropriée 
à sa nature, qui écrasaient autour de lui tous ses rivaux. 
Jugez de ce que pouvait être dans son voisinage Lucien, 
gourmé, gommé, raide et neuf comme ses habits! De Mar- 
say avait conquis le droit de dire des impertinences par 
l'esprit qu'il leur donnait et par la grâce de manières 
dont il les accompagnait. L'accueil de la marquise indi- 



ILLDSIOHS PBBDCBS. S17 

qua soudain à madame de Bai^ton la puissance de ce 
personnage. Le second était l'un des deux Vandeoesse, 
celui qui avait causé l'éclat de lady Dudley, un jeune 
homme doux, spirilael, modeste, qui réussissait par des 
qualités tout opposées â celles dont se glorifiait de Marsay, 
et que la cousins de la marquise, madame de Mortsauf, 
lui avait chaudement recommandé. Le troisième était le 
général de Montriveao, l'auteur de la perte de la duchesse 
de Langeais. Le quatrième était M. de Canalis, un des plus 
illustres portes de cette époque, un jeune homme encore 
à l'aube de sa gloire, et qui, plus fier d'être gentilhomme 
que de son talent, se posait comme VaUentif de madame 
d'Espard pour cacher sa passion pour la duchesse de Chau- 
lieu. On devinait, malgré ses grâces entachées d'affecta- 
tion, l'immense ambition gui plus tard le lança dans l'orbe 
de la vie politique. Sa beauté presque mignarde, ses ma- 
nières caressantes déguisaient mal un profond égolsme et 
les calculs perpétuels d'une existence alors problématique ; 
mais le choix qu'il avait fait de madame de Chaulieu, 
femme de quarante ans passés, lui valait alors les bien- 
faits de la coar, les applaudissements du faubourg Saint- 
Germain et les injures des libéraux, qui le nommaient un 
poêle de sacristie. 

En voyant ces quatre figures si remarquables, madame 
de Bargeton s'expliqua le peu d'attention de la marquise 
pour Lucien. Puis, quand la conversation comment, 
quand chacun de ces esprits si fins, si dt^licils, se rOvi'la 
par des traits qui avaient plus do sens, plus d 
que ce qu'Anals entendait durant un inub 
quand surtout le grand poOic fit rT<'«"-dn 



fiiS SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

vibrante où se retrouvait le positif de cette ^oque, mais 
doré de poésie, Louise comprit ce que Chàtelet lui avait 
dit la veille : Lucieo ne fut plus riea. Chacun regardait 
le pauvre inconnu avec une si cruelle indifférence, il était \ 
si bien là comme un étranger qiii ne savait pas la iai^giie^ ' 
que la marquise en eut pitié. 

— Permettez-moi, monsieur, dit-elle à GanaUs, de vous 
présenter M. de Rubempré. Vous occupez une positioB 
trop iiaute dans le monde littéraire pour ne pas accueillir 
un débutant. M. de Rubempré arrive d'Angoulème, il aura 
sans doute besoin de votre protection auprès de ceux qui 
mettent ici le génie <en lumière. Il n*a pas encore d'enne- 
mis qui puissent faire sa fortune en l'attaquant. N'est-ce 
pas une entreprise assez originale pour la tenter, que de 
lui faire obtenir par Tamitié ce que vous tenez de la haine? 

Les quatre personnages regardèrent alors Lucien pen- 
dant le temps que la marquise parla. Quoiqu'à deux pas 
du nouveau venu, de Marsay prit son lorgnon pour le voir; 
son regard allait de Lucien à madame de Bargeton, et de 
madame de Bargeton à Lucien, en les appareillant par une 
pensée moqueuse qui les mortifia cruellement l'un et 
Tautre; il les examinait comme deux bêtes curieuses, et 
il souriait. Ce sourire fut un coup de poignard pour le 
grand homme de province. Félix de Vandenesse eut un 
air charitable. Montriveau jeta sur Lucien un regard pour 
le sonder jusqu'au tuf. 

— Madame, dit M. de Ganalis en s'indinant, je vous 
obéirai, malgré l'intérêt personnel qui nous porte à ne 
pas favoriser nos rivaux; mais vous nous avez habitués 
aux miracles. 



ILLUSIONS PERDUES. SI» 

— E}i Uni, faite»-ffioi le plaisir de veoir dîner landi 
diei moi avec H. 4e Rubempré, tous causerez plus à 
l'aise qu'ici des affaires lilléraires; jeUcherai de racoler 
^elques^ns des tyrans ie la Uttëratare et les célébrités 
qui la prêtant, l'auteur d'Ourifca et quelqms jeunes 
peêtes bieo pensants. 

— Madame la marquise, dit de Marsay, si vous palron- 
nez monsieur pour bob esprit, moi, je le protégerai pour 
sa beauté; je lui doimerai des conseils qui en feront le 
plus beareui dandy de Paris. Après œla, il sera poète ^il 
yeut. 

Madame de Bargeton remercia sa cousine par un regard 
pkân de recoanaissux». 

— Je ne vous savais pas jaloux des gens d'esprit, dit 
UmtriTeau h de Marsay. Le bonheur tue les poètes. 

— Est-ce pour cela que monsiear cherche i se marier? 
reprit le -dandy en s'adressant à Cu^s, afin de voir si 
madame d'Espard serait atteinte par ce mot. 

Canalia baissa les épaules, et madame d'Espard, nièce 
de madame de Chaulieu, se mit è rire. 

Lucien, i]ui se sentait dans ses habits comme unestatne 
égyptienne dans sa gaine, était honteux de ne rien ré- 
pondre. Enfin il dit de sa voix tendre à la marquise : 

— Vos bcHités, madame, me condamnent à n^avoir que 
des suooèa. 

ChUelet entra dans ce nioment, «0 Mi^|£a£aux che- 
veux l'occasion de se, f;iirf a|i|iiiyf'' ^'" 
parMontriwaa, un des lois iIl- 1 ; 
Bargetoo, et pria mn(!.iTiJL' : < 
liberté qu'il prenait d'euvitlm <• 




220 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

puis si longtemps de son compagnon de voyage ! Montri- 
veau et lui se revoyaient pour la première fois après s^être 
quittés au milieu du désert. 

— Se quitter dans le désert et se retrouver à TOpéra! 
dit Lucien. 

— C'est une véritable reconnaissance de théâtre, dit 
Canalis. 

Montriveau présenta le baron du Chàtelet à la marquise, 
et la marquise fît à l'ancien secrétaire des commande- 
ments de Taltesse impériale un accueil d'autant plus flat- 
teur, qu'elle Tavait déjà vu bien reçu dans trois loges, 
que madame de Sérizy n^admettait que des gens bien 
posés, et qu'enfin il était le compagnon de Montriveau. 
Ce dernier titre avait une si grande valeur, que madame 
de Bargeton put remarquer dans le ton, dans les regards 
et dans les manières des quatre personnages qu'ils recon- 
naissaient Chàtelet pour un des leurs sans discussion. La 
conduite sultanesque tenue par Chàtelet en province fut 
tout à coup expliquée à Nais. Enfin Chàtelet vit Lucien, 
et lui fît un de ces petits saints secs et froids par lesquels 
un homme en déconsidère un autre, en indiquant aux 
gens du monde la place infime qu'il occupe dans la société. 
Il accompagna son salut d'un air sardonique par lequel il 
semblait dire : « Par quel hasard se trouve-t-il là? » Chà- 
telet fut bien compris, car de Marsay se pencha vers 
Montriveau pour lui dire à l'oreille, de manière à se faire 
entendre du baron : 

— Demandez-lui donc quel est ce singulier jeune homme 
qui a l'air d'un mannequin habillé à la porte d'un tailleur. 

Chàtelet parla pendant un moment à l'oreille de son 



ILLUSIONS PERDUES. 321 

compagnon, en ayant Tair de renouveler connaissance, et 
sans doute il coupa son rival en quatre. Surpris par l'es- 
prit d'à-propos, par la finesse avec lesquels ces hommes 
formulaient leurs réponses, Lucien était étourdi par ce 
qu'on nomme le trait, le mot, surtout par la désinvolture 
de la parole et l'aisance des manières. Le luxe qui l'avait 
épouvanté le matin dans les choses, il le retrouvait dans 
les idées. 11 se demandait par quel mystère ces gens Iroti- 
vaient h brûle -pourpoint des réilexions piquantes, des 
reparties qu'il n'aurait im^inées qu'après de longues 
méditations. Puis non-seulement ces cinq hommes du 
monde étaient à l'aise par la parole, mais ils l'étaient 
dans leurs habits : ils n'avaient rien de neuf ni rien de 
vieux. En eux, rien ne brillait, et tout attirait le regard. 
Leur luxe d'aujourd'hui était celui d'hier, il devait être 
celui du lendemain. Lucien devina qu'il avait l'air d'un 
homme qui s'était habillé pour la première fois de sa vie, 

— Mon cher, disait de Harsay à Félix de Vandenesse, 
ce petit Rastignac se lance comme un cerf^volantl le voilà 
chez la marquise de Listomère, il fait des pn^rès, il nous 
loi^ne 1 11 connaît sans doute monsieur? reprit le dandy 
en s'adressant èi Lucien, mais sans le regarder. 

— 11 est difficile, répondit madame de Bai^ton, que le 
nom du grand homme dont nous sommes fiers ne soit pas 
venu jusqu'à lui: sa smir a entendu dernièrement M. de 
Rubempré nous lire de uis beaux vers. 

Félix de Vandenesse el de Mai'.>^ay ^alll 
quise et se rendirent chez madame d 
des Vandenesse. Le .sccimi ^i-., 
laissa madame d'£spard, ^a " - 



1. 






^22 SCÈNES 0E LÀ VIE DB PROVINCE. 

uns allèrent expliquer xaadame de Bargetou aux femmes 
intriguées de sa présence, les autres racontèrent l'arrivée 
du poëte et se moquèrent de sa toilette. Ganalis regagna 
la loge de U duchesse de Gbaulieu et ne revint plus. 
Lucien lut heureux die la diversion que produisait le spec- 
tacle. Toutes les craintes de madame de* Eargetoui relali- 
vemesU à Lucien fureat augmentées par Fattention que 
sa cousine avait accordée au baron du Ghâtelet« et qui 
avait un tout autre caractère que celui die sa pdilesse 
protectrice envers Lucien. Pendant le second acte, la log^s 
de madame de Listomère resta pleine de monde, et parut 
agitée par une conversation où il s'agissait de madame de 
Bargeton et de Lucien. Le jeune Eastignac était évideoH 
ment ^amu^&wt de cette loge, il donnait le branle à oe 
rire parisien qui, se portant chaque jour Sur une nouvelle 
pâture, s'empresse d'époiser le sujet présent en en faisant 
quelque chose de vieux et d'usé dans un seul moment. 
Madame d'Espard,. inquiète, savait qu'on ne laisse pas 
ignorer longtemps une médisance à ceux qu'elle blesse, 
elle attendit la fin de l'acte. Quand les sentimeurts se scmt 
retournés sur eux-mêmes, comme chec Lucien et chez 
madame de Bargeton, il se passe d'étranges choses en 
peu de temps : les révolutions morales s'opèrent par des 
lois d'un efîet rapide. Louise avait présentes à la mémoire 
les paroles sages et politiques que Chàtelet lui avait dites 
sur Lucien en revenant du Vaudeville. Chaque phrase était 
une prophétie, et Lucien prit à tâche de les accomplir 
toutes. En perdant ses illusions sur madame de Bargeton, 
comme madame de Bargeton perdait les siennes sur lui, 
le pauvre enfant, de qui la destinée ressemblait un peu 



ILLUSIONS PBRDUES. SU 

à celle de I.-J. Rousseau, l'imita en ce point qu'il fut 
fasctné par madame d'Espard, et il s'amouracha d'elle 
aossitftt. Les jeunes gens ou les hommes qui se souvien- 
nent de leurs émotions de jeunesse con^rendront que 
cette passion était extrêmement probable et naturelle. Les 
jolies petites manières, ce parler délicat, ce son de voix 
fin, cette femme fluelte, si ociblo, si haut placée, si en- 
viée, cette reine af^raissait au poète comme madame de 
Bâillon lui était apparue à Angouléme. La mobilité de 
son caractère le poussa promptement à désirer celte haute 
protection; le plus sûr moyen était de posséder la femme, 
il aurait tout alorsl 11 avait réussi à Angouléme, pourquoi 
ne réussirait-il pas \ Paris? Involontairement et malgré 
les magies de l'Opéra, tontes nouvelles pour lui, son re- 
gard, attiré par cette magnifique Célimène, se coulait à 
tout moment vers elle; et plus il la voyait, plus il avait 
envie de la voir! Madame de Bargeton surprit un des 
regards pétillants de Lucien; elle l'observa et le vit plus 
occupé de la marquise que du spectacle. Elle se serait 
de bonne grâce résignée à être délaissée pour les cia- 
quBDte filles de Dana&s; mais, quand un regard plus am- 
bitieux, plus ardent, plus sisnillcaiif que les autres lui 
expliqua ce qui se passait dans le cœur de Lucien, elle 
devînt jalouse, mais moins pour l'avenir que pour le passé. 

— Il ne m'a jamais regardi'e ainsi, pensa-t-elle. Mon 
Dieu, Ch&telet avait raison! 

Elle reconnut alors l'erreur de son atn 
femme arrive 1> se repentir dû ses faii 
comme une éponge snr sa 
Quoique chaque regard de Lur^ > ^ 





224 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

meura calme. De Marsay revint à l'entr'acte en amenant 
M. de Listomère. L'homme grave et le jeune fat apprirent 
bientôt à l'altière marquise que le garçpn de noces endi- 
manché qu^elle avait eu le malheur d'admettre dans sa 
loge ne se nommait pas plus M. de Rubempré qu'un juif 
n'a de nom de baptême. Lucien était le fils d'un apothi- 
caire nommé Chardon. M. de Rastignac, très au fait des 
affaires d'ÂngouIôme, avait fait rire déjà deux loges aux 

Eépens de cette espèce de momie que la marquise nom- 
lait sa cousine, et de la précaution que cette dame pre« 
ait d'avoir près d'elle un pharmacien pour pouvoir sans 
doute entretenir par des drogues sa vie artificielle. Enfin, 
de Marsay rapporta quelques-unes des mille plaisanteries 
auxquelles se livrent en un instant les Parisiens, et qui 
sont aussi promptement oubliées que dites, mais derrière 
lesquelles était Ghàtelet, Tartisan de cette trahison cartha- 
ginoise. 

— Ma chère, dit sous l'éventail madame d'Espard à ma- 
dame de Bargeton, de gr&ce, dites-moi si votre protégé 
se nomme réellement M. de Rubempré? 

— Il a pris le nom de sa mère, dit Anals embarrassée. 

— Mais quel est le nom de son père ? 

— Chardon. 

— Et que faisait ce Chardon? 

— Il était pharmacien. 

— J'étais bien sûre, ma chère amie, que tout Paris ne 
pouvait se moquer d'une femme que j'adopte. Je ne me 
soucie pas de voir venir ici des plaisants enchantés de 
me trouver avec le fils d'un apothicaire ; si vous m'en 
croyez, nous nous en irons ensemble, et à l'instant. 



ILLCSIOS PERDUES. S25 - 

Madame d'Espard prit uD air assez impertioeot, sans 
que Lucien pût deviner en quoi il avait doDué lieu à ce 
changemeot de visage. It pensa que son gilet était de 
mauvais goût, ce qui était vraî ; que la façon de son habit 
était d'une mode exagérée, ce qui était encore vrai. 11 re- 
connut avec une secrète amertume qu'il fallait se faire 
habiller par un habile tailleur, et il se promit bien d'aller 
le lendemain cbet le plus cél{;bre, afin de pouvoir, le lundi 
prochain, rivaliser avec les hommes qu'il trouverait chez 
la marquise. Quoique perdu dans ses réflexions, ses yeux, 
attentifs an Iroisiëme acte, ne quittaient pas la scène. Tout 
en regardant les pompes de ce spectacle unique, il se 
livrait à son rêve sur madame d'Espard. Il fut au déses- 
poir de celte subite froideur, qui contrariait étrangement 
l'ardeur intellectuelle avec laquelle il attaquait ce nouvel 
amour, insouciant des difficultés immenses qu'il aperce- 
vait, et qu'il se promettait de vaincre. Il sortit de sa pro- 
fonde contemplation pour revoir sa nouvelle idole ; mais, 
en tournant la tête, il se vit seul ; il avait entendu quelque 
léger bruit, la porte se fermait, madame d'Espard entraî- 
nait sa cousine. Lucien fut surpris au dernier point de ce 
brusque abandon, mais il n'y pensa pas longtemps, pré- 
cisément parce qu'il le trouvait inexplicaUe. 

Quand les deux femmes furent montées dans leur voi- 
ture et qu'elle roula par la rim de Richelieu vers \c tau- 
bourg Saint-Honoré, la marquise dit avec uo^li 
déguisée ! * 

— Ma chère enfant, à quoi pensez-v 
donc que le fils d'un apoihic: 
avant de vous y intéresser 



i 



^26 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

n'avoue pas encore Canaiis^ et il est célèbre, et U est 
gentilhomme. Ce garçon n'est ni votre fils, ni votre amant, 
n'est-ce pas? dit cette femme hautaine en jetant à sa coa- 
sine un regard inquisitif et clair. 

— Que) bonheur pour moi d'avoir tenu ce petit dr61e à 
distance et de ne lui a¥0Îr rien accordé! pensa madam^e de 
Bargeton. 

— Elh bien^ reprit la marquise, qui prit l'expression des 
yeux de sa cousine pour une réponse, laissez-le là, je vous 
en con)ure. S*arrogerun nom illustre I... mais c'est une 
audace que la société punit. J'admets que ce soit celui àe 
sa mère; mais songez donc, ma chère, qu'au roi seul ap^ 
partient le droit de conférer, par une ordonnance, le nom 
des Rubempré au ûls d'une demoiselle de cette maison; si 
elle s'est mésalliée, la faveur serait énorme, et, pour l'ob- 
tenir, il faut une immense fortune, des services rendus, 
de très-hautes protectioiis. Cette mise de boutiquier endi- 
manché prouve que ce garçon n'est ni riche ni gentil- 
homme; sa figure est belle, mais il me parait fort sot, il 
ne sait ni se tenir ni parler ; enfin il n'est pas èlêvè. Par 
quel hasard le protégez-vous? 

Madame de Bai^ton, qui renia Lucien comme Lucien 
l'avait reniée en lui-même, eut une effroyable peur qite 
sa cousine n'apprit la vérité sur son voyage. 

— Mais, chère cousâne, je suis au désespoir de vo«s 
avoir compromise. 

— On ne me compromet pas, dit en souriant madame 
d'Espard. Je ne songe qu'à vous. 

— Mais vous l'avez invité à venir dîner lundi. 

— Je serai malade, répondit vivement la marquise, yfoaa 



ILLUSIONS PERDUES. 237 

l'en préviendrez, et je le consignerai sous son double nom 
à ma porte. 

Lucien imagina de se promener pendant Tentr'acte dans 
le foyer en voyant que tout le monde y allait. D'abord, 
aucune des personnes qui étaient venues dans la loge de 
madame d'Espard ne le salua ni ne parut faire attention 
I à lui, ce qui sembla fort extraordinaire au poëte de pro* 
/ vince. Puis Chfttelet, auquel il essaya de s'accrocher, le 
guettait du coin de Tœil et l'évita constamment. Après 
^être convaincu, en voyant les hommes qui vaguaient 
dans le foyer, que sa mise était assez ridicule, Lucien 
vint se replacer au coin de sa loge et demeura, pendant 
le reste de la représentation, absorbé tour à tour par le 
pompeux spectacle du ballet du cinquième acte, si célèbre 
par son Enfer; par l'aspect de la salle, dans laquelle son 
regard alla de loge en loge, et par ses propres réflexions, 
qui furent profondes en présence de la société parisjenne. 
— Voilà donc mon royaume, se dit-il, voilà le monde 
que je dois dompter I 

11 retourna chez lui h pied en pensant à tout ce quV 
valent dit les personnages qui étaient venus faire lem* 
cour à madame d'Espard ; leurs manières, leurs gestes, 
la façon d'entrer et de sortir, tout revint à sa mémoire 
avec une étonnante fidélité. Le lendemain, vers midi, sa 
première occupation fut de se rendre chez Staub, le tail- 
leur le plus célèbre de cette époque. Il obtint, à force de 
prières et par la vertu de l'argent comptant, que ses 
habits fussent faits pour le fameux lundi. Staub alla jus- 
qu'à lui promettre une délicieuse redingote, un gilet et. 
un pantalon pour le jour décisif. Lucien se commanda des 




228 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

chemises, des mouchoirs, enfin tout un petit trousseau^ 
chez une lingère, et se fit prendre mesure de souliers et 
de bottes par un cordonnier célèbre. Il acheta une jolie 
canne chez Verdier, des gants et des boutons de chemise 
chez madame Irlande; enfin il tâcha de se mettre à la 
hauteur des dandys. Quand il eut satisfait ses fantaisies, 
il alla rue Neuve-de-Luxembourg, et trouva Louise sortie. 

— ^illle dîne chez madame la marquise d'Espard, et 
reviendra tard, lui dit Albertine. 

Lucien alla dîner dans un restaurant à quarante sous au 
Palais-Royal, et se coucha de bonne heure. Le dimanche, 
il alla dès onze heures chez Louise; elle n'était pas levée. 
À deux heures, il revint. ^ 

— Madame ne regoit pas encore, lui dit Albertine, mais 
elle m^a donné un petit mot pour vous. 

— Elle ne reçoit pas encore? répéta Lucien. Mais je ne 
suis pas quelqu'un... 

— Je ne sais pas, dit Albertine d*un air fort impertinent. 
Lucien, moins surpris de la réponse d*Albertine que de 

recevoir une lettre de madame de Bargeton, prit le billet 
et lut dans la rue ces lignes désespérantes : 

<( Madame d'Espard est indisposée, elle ne pourra pas 
vous recevoir lundi ; moi-même, je ne suis pas bien, et 
cependant je vais m'habiller pour aller lui tenir compa- 
gnie. Je suis désespérée de cette petite contrariété ; mais 
vos talents me rassurent, et vous percerez sans charlata- 
nisme, n 

— Et pas de signature I se dit Lucien, qui se trouva 
dans les Tuileries sans croire avoir marché. 



f 



ILLUSIONS PERDUES. 229 



[ Le don de seconde vue que possèdent les gens de talent 

lui fit soupçonner la catastrophe annoncée par ce froid 
billet. Il allait, perdu dans ses pensées, il allait devant 
lui, regardant les monuments de la place Louis XV. Il fai- 
sait beau. De belles voitures passaient incessamment sous 
ses yeux en se dirigeant vers la grande avenue des Champs- 
Elysées. Il suivit la foule des promeneurs et vit alors les 
trois ou quatre mille voitures qui, par une belle journée, 
affluent en cet endroit le dimanche , et improvisent un 
Longchamp. Étourdi par le luxe des chevaux, des toilettes 
et des livrées, il allait toujours, et arriva devant Tare de 
triomphe commencé. Que devint-il quand, en revenant, 
il vit venir à lui madame d'Espard et madame de Barge- 
ton dans une calèche admirablement attelée, et derrière 
laquelle ondulaient les plumes du chasseur, dont Thabit 
vert brodé d'or les lui fit reconnaître ? La file s'arrêta par 
suite d'un encombrement, Lucien put voir Louise dans sa 
transformation, elle n'était pas reconnaissable : les cour 
leurs de sa toilette étaient choisies de manière à faire 
valoir son teint; sa robe était délicieuse; ses cheveux, 
arrangés gracieusement, lui seyaient bien, et son cha- 
peau, d'un goût exquis, était remarquable à côté de celui 
de madame d'Espard, qui commandait à la mode. Il y a 
une indéfinissable façon de porter un chapeau : mettez le 
chapeau un peu trop en arrière, vous avez l'air effronté; 
mettez-le trop en avant, vous avez l'air sournois ; de côté, ' 
l'air devient cavalier ; les femmes comme il faut p03ent 
leurs chapeaux comme elles veulent et ont toujours bon 
air. Madame de Bargeton avait sur-le-champ résolu cet 
étrange problème. Une jolie ceinture dessinait sa taille 



230 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

svelte. Elle avait pris les gestes et les façens de sa cou- 
sine; assise comme elle, elle jouait avec une élégante cas*- 
solette attachée à Tud des doigts de sa main droite par 
une petite dnaîne, et mantrait ainsi sa main fine et bien 
gantée sans avoir l'air de vouloir la montrer. Enfin elle 
s'était faite semblable à madame d^Espard sans ta singer; 
elle était la digne cousine de k marquise, qui paraissait 
être fière de son élève. Les femmes et les homnKS qui 
se promenaient sur la chaussée regardaient la brillante 
voiture aux armes des d'Espard et des Blamont-<]:hauvry, 
dont les deux écussons étaient adossés. Lucien fut étonné 
du grand nombre de personnes qui saluaient les deux 
cousines; il ignorait que tout ce Paris, qui consiste en 
vingt salons, savait déjà la parenté de madame de Bar- 
geton et de madame d'Ëspard. Des jeunes gens à cheval, 
parmi lesquels Lucien remarqua de Marsay et Rastignac, 
se joignirent à la calèche pour conduire les deux cousiaes 
au Bois. Il fut facile à Lucien de voir, aux gestes des 
deux fats, qu'ils complimentaient madame de BargetcA 
sur sa métamorphose. Madame d^E^ard pétillait de grâce 
et de santé : amm son indisposition était un prétexte pour 
ne pas recevoir Lucien, puisqu'elle ne remettait pas son 
dîner à un autre jour. Le poëte, furieux, s'approcha de la 
calèche, alla lentement, et, quand il fut en vue des deux 
femmes, il les salua : madame de Bargeton ne voulut 
pas le voir, la marquise le lorgna et ne répondit pas à 
son salut. La réprobation de Taristocratie parisienne 
n'était pas comme celle des souverains d'Angoulôme : 
en s'efforçant de blesser Lucien, les hobereaux admet- 
taient son pouvoir et le tenaient pour un homme ; tandis 



ILLUSIONS PERDUES. S31 

qae, pour madame d'Espard, il n'existait même pas. Ce 
n'était pas un arrêt, c'était un déni de justice. Un froid 
mortel saiat le pauvre poète quand de Marsay le lorgna; 
le lioD parisien laissa retomber son lor;^on si singulière- 
ment, qu'il semblait à Lucien que ce fût le couieao de 
la guillotîiie. La calèche passa. La rage, le désir de ven- 
geance, rfemparèfeot de cet homme dédaigné : s'il avait 
tenu madame de Bargetoo, il l'aurait forgée ; il se fit 
Fouqiiier-Tinviite pour se donner la jouissance d'envoyer 
madame d'Espard à t'éehafaud; i! aurait voulu pouvoir 
faire subir à de Marsay un de ces supplices rafQoés qu'ont 
inventés les sauvages. 11 vit passer Canalis à cheval, élé- 
gant comme devait l'être le plus c&Iîq des poëtes, et saluant 
les femmes les plus jolies. 

— Mon IMenI de l'or à tout prix! se ttisait Lucien, l'or 
est la seule puissancfr devant laquelle ce monde s'age- 
nouille. (Non ! lui cria sa conscience, mais la gloire, et la 
gloire, c'est te travail! Do travail I c'est le mot de David,} 
Mon Dieal pourqooi suis-je icîT Mais je triompherait te 
passerai dans cette avenue en calèche à chasseur! j'aurai 
des marquises d'EspardI 

En lançant ces parties enragées, il dtnail chei Hurbain 
à quarante sous. Le lendemain, à neuf heures, il alla 
chez Louise dans l'intention de lui reprocher sa barbarie : 
non-seulement madame de Bargetoa n'y était pas pour 
lui, mais encore le portier ne le laissa pas iiiûiii«r, il 
resta dans la rue, disant te guet, jusqu'i midi. A mi^ , 
Chàtelet sortit de cher madame de Bargeton, vii 1 
du coin de l'œil et l'évita. Lucien, piqué an vi 
suivit son rival; ChStelet, se sentant serré, se reii 




232 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

le salua dans Tintention évidente d'aller au large après 
cette politesse. 

— De grâce, monsieur, dit Lucien, accordez-moi une 
seconde, j'ai deux mots à vous dire. Vous m*avez témoi- 
gné de l'amitié, je l'invoque pour vous demander le plus 
léger des services. Vous sortez de chez madame de Bar- 
geton, expliquez -moi la cause de ma disgrâce auprès 
d'elle et de madame d'Espard. 

— Monsieur Chardon, répondit Châteletavec une fausse 
bonhomie, savez- vous pourquoi ces dames vous ont quitté 
à l'Opéra? 

— Non, dit le pauvre poëte 

— Eh bien, vous avez été desservi dès votre début par 
M. de Rastignac. Le jeune dandy, questionné sur vous, a 
purement et simplement dit que vous vous nommiez 
M. Chardon et non M. de Rubempré; que votre mère 
gardait les femmes en couche ; que votre père était en 
son vivant apothicaire à l'Houmeau, faubourg d'Angou- 
lôme; que votre sœur était une charmante jeune fille 
qui repassait admirablement les chemises, et qu'elle allait 
épouser un imprimeur d'Angouléme nommé Séchard. Voilà 
le monde î Mettez-vous en vue, il vous discute. M. de 
Marsay est venu rire de vous avec madame d'Espard, et 
aussitôt ces deux dames se sont enfuies en se croyant 
compromises auprès de vous. N'essayez pas d'aller chez 
l'une ou chez l'autre. Madame de Bargeton ne serait pas 
reçue par sa cousine si elle continuait à vous voir. Vous 
avez du génie, tâchez de prendre votre revanche. Le 
monde vous dédaigne , dédaignez le monde. Réfugiez- 
vous dans une mansarde, faites-y des chefs-d'œuvrOi sai- 



ILLUSIONS PERDUES. 231 

sissez un pouvoir quelconque, et vous verrez le monde à 
voa pieds-, vous lui rendrez alors les meurtrissures qu'il 
TOUS aura faites là ou il vous les aura faites. Plus madame 
de Bai^elon vous a marqué d'amilië, plus elle aura d'éJoi- 
gneinent pour vous. Ainsi vont les sentiments fëminins. 
Mais il ne s'agit pas en ce moment de reconquérir l'amt- 
tié d'Anals, il s'agit de oe pas l'avoir pour ennemie, et je 
vais vous en donner le moyen. E^le vous a écrit, renvoyez- 
lui toutes ses lettres, elle sera sensible à ce procédé de 
gentilhomme ; plus tard, si vous avez besoin d'elle, elle 
ne vous sera pas hostile. Quant à moi, j'ai une si haute 
opinion de votre avenir, que je vous ai partout défendu, 
et que, dès à présent, si je puis ici faire quelque chose 
pour vous, vous me trouverez toujours prêt à vous rendre 
service. 

Lucien était si morne, si p&le, si défait, qu'il ne rendit 
pas au vieux beau rajeuni par l'atmosphère parisienne le 
salut sèchement poli qu'il reçut de lui. II revint à son 
hfttel, où il trouva Staub lui-même, venu moins pour lui 
essayer ses habits, qu'il lui essaya, que pour savoir de 
ThAtesse du Gaillard-Bois ce qu'était sous le rapport finan- 
cier sa pratique inconnue. Lucien élait arrivé en posie, ma- 
dame de Bargeton l'avait ramené du Vaudeville jeudi der- 
nier en voiture. Ces renseignements étaient bons. Staub 
nomma Lucien « monsieur le comte », et lui fit voir avec 
quel talent il avait mis ses charmantes formes en tu- 
mièie. 

— Un jeune homme mis ainsi, lu: dii-il, peut ='<•"'"' 
promener aux Tuileries, il épousera uni? richsil 
au bout de quinze jours. 



^4 SCÈNES DE LÀ VIE DE PROVINCE. 

Cette plaisanterie de tailleuir allemand et la perfection 
de ses habits, la finesse du drap, la grâce qu^il se trouvait 
à lui-même en se regardant dans la glace, ces petites 
choses rendirent Lucien moins triste. Il se dit vaguement 
que Paris était la capitale du hasard, et il crut an hasard 
pour un moment. N'avait*!! pas un volume de poésies et 
tm magnifique roman, V Archer de Charks IX, en manus- 
crit? Il espéra dans sa destinée. Staub promit la redîn^tej 
et le reste des habillements pour le îendemain. Le leo-^ 
demain, le bottier, la lingère et le tailleur revinrent, tous 
munis de leurs factures. Lucien, ignorant la manière de 
les congédier, Lucien, encore soiïs le charme des coo- 
tumes de province, les solifa; mais, après les avoir payés, 
il ne lui resta plus que trots cent soixante francs sur les 
deux mille francs qu'il avait apportés à Paris : il y était 
depuis une semaine 1 Néanmoins^ il s'habilla et alla faire 
un tour sur la terrasse des Feuillants. Il y prit nne re- 
vanche. Il était si bien miis, si graciemt, si beau, que plu- 
sieurs femmes le regard!èrent,et deux ou trois fiir^t assez 
saisies par sa beauté pour se retourner. Lucien étudia 
la démarche et les façons des jeunes gens , et fit son 
cours de belles manières, tout en pensant à ses trois cent 
soixante francs. Le soir, seul dans sa chambre, il lui vint 
à l'idée d'éclaireir le problème de sa vie à lliôtel dn Gailr 
lard-^Bois, où il déjeunait des mets les plus simples, en 
croyant économiser. H demanda son mémoire en homme 
qui voulait déménager, il se vit débiteur d'une centaine 
de francs. Le lendemain, il courut au pays ktio, que David 
lui avait recommandé pour le bon marché. Après avoir 
cherché pendant longtemps, il finit par rencontrer rue de 



ILLUSIONS PEBDUBS. S35 

Gluny, près de la Sorbonne, un misérable hAcel garni, où 
il eut une chambre pour le prix qu'il voulait y mellre. 
Aussitôt il paya son hôtesse du Gaillard-Bois et vint s'in- 
staller rue de Cluoy dans la journée. Son déménagement 
ne lui coûta qu'une course de ûacre. 

Après avoir pris possession de sa pauvre chambre, il 
rassembla toutes les lettres de madame de Bai^ton, en St 
un paquet, le posa sur sa table, et, avant de lui écrire, il 
se mit à penser à cette fatale semaine. Il ne se dit pas 
qu'il avait, lui le premier, élourdiment renié son amour, 
sans savoir ce que deviendrait sa Louise à Paris; il ne vit 
pas ses torts, il vit sa situation actuelle ; il accusa madame 
de Bargetou : au lieu de l'éclairer, elle l'avait perdu. Il 
se courrouça, il devînt fier, et se mit à écrire la lettre 
suivante dans le paroxysme de sa colère. 

« Que diriez-vous, madame, d'une femme à qui aurait 
plu quelque pauvre enfant timide, plein de ces croyances 
nobles que plus tai'd l'homme appelle des illusions, et qui 
aurait employé les gr&ces de la coquetterie, les finesses de 
son esprit et les plus beaux semblants de l'amour mater- 
nel pour détourner cet enfant? Ni les promesses les plus 
caressantes, ni les châteaux de cartes dont il s'émerveille 
ae lui coûtent ; elle l'emmène, elle s'en empare, elle le 
gronde de son peu de confiance, elle le flatte tour à tour; 
quand l'enfant abandonne sa famille cl la suit aveuglé- 
ment, elle le conduit au bord d'une mer Lmmt)^M| 
fait entrer par un sourire dans un fièlR f"—' 
seul, sans secours, à travers les r 
où elle reste, elle se met à rir 



236 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

chance. Cette femme, c*est vous; cet enfant, c^est moi. Aux 
mains de cet enfant se trouve un souvenir qui pourrait 
trahir les crimes de votre bienfaisance et les faveurs de 
votre abandon. Vous pourriez aVoir à rougir en rencontrant 
l^enfant aux prises avec les vagues, si vous songiez que 
vous Tavez tenu sur votre sein. Quand vous lirez cette 
lettre , vous aurez le souvenir en votre pouvoir. Libre à 
vous de tout oublier. Après les belles espérances que votre 
doigt m*a montrées dans le ciel, j'aperçois les réalités de 
la misère dans la boue de Paris. Pendant que vous irez, 
brillante et adorée, à travers les grandeurs de ce monde 
sur le seuil duquel vous m*avez amené, je grelotterai dans 
le misérable grenier ou vous m'avez jeté. Mais peut-être 
un remords viendra-t-il vous saisir au sein des fêtes et des 
plaisirs, peut-être penserez-vous à Tenfant que vous avez 
plongé dans un abîme. Eh bien, madame, pensez-y sans 
remords I Du fond de sa misère, cet enfant vous offre la 
seule chose qui lui reste, son pardon dans un dernier 
regard. Oui, madame, grâce à vous, il ne me reste rien. 
RienI n'est-ce pas ce qui a servi à faire le monde? Le 
génie doit imiter Dieu : je commence par avoir sa clé- 
mence sans savoir si j'aurai sa force. Vous n'aurez à trem- 
bler que si j'allais à mal ; vous seriez complice de mes 
fautes. Hélas ! je vous plains de ne pouvoir plus rien être 
à la gloire vers laquelle je vais tendre, conduit par le 
travail. » 

Après avoir écrit cette lettre emphatique, mais pleine 
de cette sombre dignité que l'artiste de vingt et un ans 
exagère souvent, Lucien se reporta par la pensée au milieu 



ILLDSIONS PERDUES. ni 

de sa fumîtle : il revit le joli appartement que David lai 
avait décoré en y sacrifiant une partie de sa fortune, il 
eut une vision des joies tranquilles, modestes, bourgeoises 
qu'il avait goûtées ; les ombres de sa mère, de sa sœur, 
de David tinrent autour de lui, il entendit de nouveau 
les larmes qu'ils avaient versées au moment de son dé- 
part, et il pleura lui-même, car il était seul dans Paris, 
sans amis, sans protecteurs. 

Quelques jours après, voici ce que Lucien écrivit à sa 
sceuTi 

« Ma chëre Eve, les sœurs ont le triste privilège d'é- 
pouser plus de chagrins que de joies en partageant l'exis- 
tence de frères voués à l'art, et je commence à craindi-e 
de te devenir bien à chaire. N'ai-je pas abusé déjà de 
vous tous, qui vous êtes sacrifiés pour moi? Ce souvenir 
de mon passé, si rempli par les joies de la famille, m'a 
soutenu contre la solitude de mon présent. Avec quelle 
rapidité d'aigle revenant à son nid n'ai-je pas traversé la 
distance qui nous sépare pour me trouver dans une sphère 
d'affecdons vraies, après avoir éprouvé les premières mi- 
sères et les premières déceptions du monde parisien I Vos 
lumières ont-elles petillé7 Les tisons de votre foyer ontr 
ils rouléT Avez-vous entendu des bruissements dans vos 
oreilles? Ma mère a-t-elle dit: « Lucien pense à nous »? 
David a-t-îl répondu : » l) se débat aveu Igs h ommes 
n et les choses »! Mon Eve, je n'écris cetler 
seule. A toi seule j'oserai coofie^^i|B^ 
m'adviendront, en rougissant dr^^^^^" 
le bien est aussi r&re que dci ' 



i 






238 SCÈNES DE LA VIE DS PBOVINCE. 

apprendre beaucoup de choses en peu de mots : madame 
de Bargeto» a eu honte de moi, m^a renié, congédié, ré- 
pudié le aeiuvième jour de mon arrivée. En me voyant, 
elle >a détourné ia tête ; et moi, pour la suivre dans le 
monde où die voulait me lancer, j'avais dépeosé dix-sept 
ceat soixante francs sur les deux Bulle emportés d'Angou* 
lême et si péniblement trouvés I « A quoi? » diras-tu. Ma 
pauvre sœur, Paris est un étrange goufifre : on y trouve ii 
dîn^ pour dix4iuit sous, et le plos sinqple diner d'un 
restaurât élégant coûte cinquante francs; il y a des gilets 
et des pantalons à quatre francs et à quarante sous : les 
tailleurs à la mode ne vous les font pas à moins de cent 
francs. On donne un sou pour passer les niisseacades rues 
quand il pleut. Enfin la moindre oOurse en voiture vaut 
trentendeux sous. Après avoir habité le beau quartier, je 
suis aujourd'hui hôtet de Clrmy, me de Gluny, dans ruine 
des plus pauvres et des plus sombres petites rues de Psaris, 
serrée entre trois églises et les vieux b&timents de la Sor- 
bonne. Toccupe use chambre garnie au quatrième étage 
de cet hôtel, et, quoique Inen sale et dénuée, je la paye 
encore quinze francs par mois. Je déjeune <d'im petit pain 
de deerx sous et d'un son de lait, mais je dîne très-bien 
pour vingt-deux sons au restûur&t i\am noniD^é f licoteaux» 
lequel est ^tué sur la place même de la Sorboone. Jusqu'à 
l'hiver, ma dépense n'excédera pas soixante francs par 
mois, tout compris, du moins je l'espère. Ainsi mes deux 
cent quarante francs suffiront avx quatre premiers mois. 
D'ici là, j'aurai sans doute vendu F Archer d$ Charles II 
et les Marguerites. N'ayez donc aucune wquiétude à mon 
sujet. Si le présent est froid, nu, mesquin , l'avenir est 



ILLUSIONS PERDUeS. %3» 

bleu, riche et splendide. La plupart des grands hommes 
ont éprouvé tes vicissitudes qui m'affeotent sans m*acca- 
bler. Plaute^ un grand poète comiqiie , a été garçon de 
moulin. Machiavel écrivait k Prince le soir, après avoir été 
confondu pami des ouvnero pendant la journée. Exïùn le^ 
grand Cervantes, qui avait perdu ie bras 4 la bataille de 
Lépante en contribuant au gain de cette fameuse journée, 
af^lé t)ieuff et ignoble manchot par les écrivaiUeurs de son 
temps, mit, fauie de libnûre, dix ans d'intervalle entie la 
première et ia seconde partie de son sublime Don Qui^ 
chotte. Nous n'^a soounes pas là aujourd'hui^ Les chagrins 
et la misère »e jpeuvi^t atteindne que les ^talents inoonnus; 
mais, quand iils )se sont fait jour, les écrivains deviennent 
lîdiies, et je serai riche* Je vis d'atiileors par la pensée, je 
passe k moitié de Ja jouniée à la bihUothèque Sainte* 
Geneviève, où j'acquiers l'instruction qui me manque, <et 
sans laquelle }e n'irais pas iain. Aujourd'hui, je me trouve 
donc piesque heortsux. En quelques jours, je me suis con- 
formé joyeusement 4 ma position. Je me livre dès le jour 
à un travail que j'aime; ia vie maténelle est assurée ; je 
médite beaaooup, j^udte, je ne vois pas où je puis être 
maintenant blessé, après avoir renoncé au monde, où ma 
vanité pouvait soaffrir à tont moment. Les hommes illustres 
d'une époque sont ternis ée vivre 4 l'écart. Ne sont-ils pas 
les oiseaux de la forêt? ils chaatenti ilsdianiient lana^ 
ture, et nul ne doit les apercevoir. Ainsi ferai-je, si tant 
est que je puisse réaliser les plans ambitieox de mon es- 
prit, le ne regrette pas madame de Bargeton. Une femme 
qui se conduit ainsi ne mérite pas un souvenir. Je ne re* 
grette pas non plus d'avoir quitté Angoulême. Cette femme 



240 SCÈNES DE LÀ VIE DE PROVINCE. 

avait raison de me jeter dans Paris en m*y abandonnant 
à mes propres forces. Ce pays est celui des écrivains, des 
penseurs, des poètes. Là seulement se cultive la gloire, 
et je connais les belles récoltes qu^elle produit aujour- 
d'hui. Là seulement, les écrivains peuvent trouver, dans 
les musées et dans les collections, les vivantes œuvres des 
génies du temps passé qui réchauffent les imaginations et 
les stimulent. Là seulement, d'immenses bibliothèques 
sans cesse ouvertes offrent à Tesprit des renseignements et 
une pâture. Enfln, à Paris, il y a dans l'air et dans les 
moindres détails un esprit qui se respire et s'empreint 
dans les créations littéraires. On apprend plus de choses 
en conversant au café, au théâtre, pendant une demi- 
heure qu'en province en dix ans. Ici, vraiment, tout est 
spectacle, comparaison et instruction. Un excessif bon 
marché, une cherté excessive, voilà Paris, où toute abeille 
rencontre son alvéole, où toute âme s'assimile ce qui lui 
est propre. Si donc je souffre en ce moment, je ne me re- 
pens de rien. Au contraire, un bel avenir se déploie et 
réjouit mon cœur un moment endolori. Adieu, ma chère 
sœur. Ne t'attends pas à recevoir régulièrement de mes 
lettres : une des particularités de Paris est qu'on ne sait 
réellement pas comment le temps passe. La vie y est 
d'une effrayante rapidité. J*embrasse ma mère, David et 
toi plus tendrement que jamais. » 

Flicoteaux est un nom inscrit dans bien des mémoires. 
Il est peu d'étudiants logés au quartier latin pendant les 
douze premières années de la Restauration qui n'aient 
fréquenté ce temple de la faim et de la misère. Le dtner, 



ILLUSIONS PERDUES. 241 

composé de trois plats, coûtait dix-huit sous avec un ca- 
rafon de vin ou une bouteille de bière, et vingt-deux sous 
avec une bouteille de vin. Ce qui, sans doute, a empê- 
ché cet ami de la jeunesse de faire une fortune colossale 
est un article de son programme imprimé en grosses lettres 
dans les affiches de ses concurrents et ainsi conçu : pain 
A DISCRÉTION, c*est-à-dire jusqu'à Tindiscrétion. Bien des 
gloires ont eu Flicoteaux pour père nourricier. Certes, le 
cœur de plus d'un homme célèbre doit éprouver les jouis- 
sances de mille souvenirs indicibles à l'aspect de la 
devanture à petits carreaux donnant sur la place de la 
Sorbonne et sur la rue Neuve-de-Richelieu , que Flico- 
teaux Il ou III avait encore respectée, avant les journées 
de Juillet, en lui laissant ces teintes brunes, cet air ancien 
et respectable qui annonçaient un profond dédain pour le 
charlatanisme des dehors, espèce d'annonce faite pour les 
yeux aux dépens du ventre par presque tous les restaura- 
teurs d'aujourd'hui. Au lieu de ces tas de gibier empaillé 
destiné à ne pas cuire, au lieu de ces poissons fantas- 
tiques qui justifient le mot du saltimbanque : « J'ai vu 
une belle carpe, je compte l'acheter dans huit jours » ; au 
lieu de ces primeurs* qu'il faudrait appeler poslmeurs, 
exposées en de fallacieux étalages pour le plaisir des ca- 
noraux et de leurs payses, l'honnête Flicoteaux exposait 
des saladiers ornés de maint raccommodage où des tas de 
pruneaux cuits réjouissaient le regard du consommateur, 
sûr que ce mot, trop prodigué sur d'autres affiches, dessert, 
n'était pas une charte. Les pains de six livres, coupés en 
quatre tronçons, rassuraient sur la promesse du pain à dis- 
crétion. Tel était le luxe d'un établissement que, de son 

u 14 



243 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

^ temps, Molière eût célébré, tant est drolatique l'épigramme 
du nom. Flicoteaax subsiste, il vivra tant que les étu- 
diants voudront vivre. On y mange, rien de moins, rien de 
{dus; mais on y mange comme on travaille, avec une acti« 
vite sombre ou joyeuse , selon les caractères ou les cir- 
constances. Cet établissement célèbre consistait alors en 
deux salles disposées en équerre, loogiies, étroites et 
basses, éclairées i'ane sur la place de la Sorbonne, l'autre 
sur la rue Ne!ave-de-Richelien; toutes deux meublées de 
tables venues de quelque réfectoire abbatial, car leur lon- 
gueur a quelque chose de monastique, et les couverts y 
sont préparés avec les serviettes des abonnés passées dans 
des coulants de moiré métallique numérotés. Flicoteaux I^ 
ne changeait ses nappes que tous les dimanches; mais Fli- 
coteaux H les a changées, dit-on, deux fois par semaine, 
dès que la concurrence a menacé sa dynastie. Ce restaurant 
est un atelier avec ses ustensiles, et non la salle de festin 
avec son élégance et ses plaisirs : chacun en sort promp- 
tement. Au dedans, les mouvements sont rapides. Les 
garçons y vont et viennent sans flâner, ils sont tous occupés, 
tous nécessaires. Les mets sont peu variés. La pomme de 
terre y est étemelle, il n*y aurait pas une pomme de terre 
en Irlande, elle manquerait partout, qu'il s*en trouverait 
chez Flicoteaux. Elle s'y produit depuis trente ans sous 
cette couleur blonde affectionnée par Titien, semée de ver« 
dure hachée, et jouit d'un privilège envié par les femmes: 
telle vous l'aves vue en 1814, telle vous la trouverez en 
18&0. Les côtelettes de mouton, le filet de bœuf, sont à la 
carte de cet établissement ce que les coqs de bruyère, 
les filets d*estaTgeon sont à celle de Véry, des mets ex- 



ILLUSIONS PERDOBS. !13 

traordinaires qui exigent la commande dès le matin. La 
femelle dii bœuf y domioe, et soa fils y foisonne sous les 
aspects les plus ingénieux. Quand le merlan, les maque- 
reaux donnent sur les cOtes de l'Océan, ils rebondissent 
chez Flicoteaux. Là, tout est en rapport avec les vicissi- 
tudes de l'agriculture et les caprices des saisons françaises. 
On y apprend des choses dont ne se doutent pas les 
riches, les oisifs, lesgenR indifférents aus phases de la ua- 
ture. L'étudiant parqué dans le quartier latin y a la con- 
naissance la plus exacte des temps : iT sait quand les hari- 
cots et les petits pois réussissent, quand la Halle regorge 
de choux, quelle salade y abonde, et sî la betterave a 
manqué. Une vieille calomnie, répétée an moment où 
Lucien y venait, consistait à attribuer l'apparition des bif- 
tecks à quelque mortalité snrîes chevaui. Peu de restau- 
rants parisiens offrent un sî beau spectacle. Là, vous ne 
trouvez que jeunesse et foi, que misère gaiement sup- 
portée, quoique cependant les visages ardents et graves, 
sombres et inquiets n'y manquent pas. Les costumes sont 
généralement négligés. Aussi reœarque-t-on les habitués 
qui viennent bien mis. Chacun sait que cette tenue ex- 
traordinaire signifie : maltresse att^idne, partie de spec- 
tacle ou visite dans les sphères supérieures. Il s'y est, 
dilron, formé quelques amitiés entre plusieurs étudiants 
devenus plus tard célèbres, comme on le verra dans cette 
histoire. Néanmoins, excepté les jeunes gens du même 
pays réoois au même bout de table, géniV^iloiiicni les 
dîneurs ont une gravité qui se déride difficiteincnl, peul- ^ 
être à cause de la calholtcilé du vin qui s'opn 
expani^ion. Ceux qui ontculcivé Flicoteaux pei 



- \ 



/ .^ SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

peler plusieurs personnages sombres et mystérieux, enve- 
loppés dans les brumes de la plus froide misère, qui ont 
pu dîner là pendant deux ans, et disparaître sans qu*au* 
cune lumière ait éclairé ces farfadets parisiens aux yeux 
des plus curieux habitués. Les amitiés ébauchées chez 
Flicoteauxse scellaient dans les cafés voisins aux flammes 
d'un punch liquoreux, ou à la chaleur d'une demi-tasse de 
café bénite par un gloria quelconque. 

Pendant les premiers jours de son installation à Thôtel 
de Clxmy, Lucien, comme tout néophyte, eut des allures 
timides et régulières. Après la triste épreuve de la vie 
élégante qui venait d'absorber ses capitaux, il se jeta dans 
le travail avec cette première ardeur que dissipent si vite 
les difficultés et les amusements que Paris offre à toutes 
les existences, aux plus luxueuses comme aux plus pauvres, 
et qui, pour être domptés, exigent la sauvage énergie du 
. vrai talent ou le sombre vouloir de Tambition. Lucien 
tombait chez Flicoteaux vers quatre heures et demie, après 
avoir remarqué l'avantage d'y arriver des premiers; les 
mets étaient alors plus variés, celui qu'on préférait s'y 
trouvait encore. Comme tous les esprits poétiques, il avait 
affectionné une place, et son choix annonçait assez de dis- 
cernement. Dès le premier jour de son entrée chez Flico- 
teaux, il avait distingué, près du comptoir, une table où 
les physionomies des dîneurs, autant que leurs discours 
saisis à la volée, lui dénoncèrent des compagnons litté* 
raires. D'ailleurs, une sorte d'instinct lui fit deviner qu'en 
se plaçant près du comptoir il pourrait parlementer avec 
les maîtres du restaurant. A la longue, la connaissance 
s'établirait, et, au jour des détresses financières, il obtien- 



ILLUSIONS PERDUES. 245 

drait sans doute un crédit nécessaire. Il s'était donc assis 
à une petite table carrée à côté du comptoir, où il ne vit 
que deux couverts ornés de deux serviettes blanches sans 
coulant, et destinées probablement aux allants etvenants. 
Le vis-à-vis de Lucien était un maigre et paie jeune , 
homme, vraisemblablement aussi pauvre que lui, dont le \ 
beau visage, déjà flétri, annonçait que des espérances en- i 
volées avaient fatigué son front et laissé dans son âme 
des sillons où les graines ensemencées ne germaient point. 
Lucien se sentit poussé vers l'inconnu par ces vestiges de 
poésie et par un irrésistible élan de sympathie. 

Ce jeune homme, le premier avec lequel le poète d'An- 
goulôme put entamer une causerie, au bout d'une semaine 
de petits soins, de paroles et d'observations échangées, se 
nommait Éiienne Lousteau. Comme Lucien, Etienne avait 
quitté sa province, une ville du Berri, depuis deux ans. 
Son geste animé, son regard brillant, sa parole brève par 
moments , trahissaient une amère connaissance de la vie 
littéraire. Etienne était venu de Sancerre, sa tragédie en 
poche, attiré par ce qui peignait Lucien : la gloire , le 
pouvoir et Targent. Ce jeune homme, qui dîna d'abord 
quelques jours de suite, ne se montra bientôt plus que de 
loin en loin. Après cinq ou six jours d'absence, en retrou- 
vant une fois son poète, Lucien espérait le revoir le lende- 
main ; mais, le lendemain, la place était prise par un in- 
connu. Quand, entre jeunes gens, on s'est vu la veille, le 
feu de la conversation d'hier se reflète sur celle d'aujour- 
d'hui; mais ces intervalles obligeaient Lucien à rompre 
chaque fois la glace, et retardaient d'autant une intimité 
qui, durant les premières semaines, fit peu de progrès. 

14. 



246 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

Après avoir interrogé la dame du comptoir, Lucien apprit 
que son ami futur était rédacteur d'un petit journal, où il 
faisait des articles sur les livres nouveaux, et rendait 
compte des pièces jouées à TAmbigu-Comique, à la Gaieté, 
au Panorama-Dramatique. Ce jeune homme devint tout à 
coup un personnage aux yeux de Lucien, qui compta bien 
engager la conversation avec lui d'une manière un peu plus 
intime, et faire quelques sacrifices pour obtenir une amitié 
si nécessaire à un débutant. Le journaliste resta quinze 
jours absent. Lucien ne savait pas encore qu'Etienne ne 
dînait chez Flicoteaux que quand il était sans argent, œ 
qui lui donnait cet air sombre et désenchanté, cette froi- 
deur à laquelle Lucien opposait de flatteurs sourires et de 
douces paroles. Néanmoins, cette liaison exigeait de mûres 
réflexions, car ce journaliste obscur paraissait mener une 
vie coûteuse, mélangée de petits verres, de tasses de café, 
de bols de punch, de spectacles et de soupers. Or, pen- 
dant les premiers jours de son installation dans le quar- 
tier, la conduite de Lucien fut celle d'un pauvre enfant 
étourdi par sa première expérience de la vie parî^enne. 
Aussi, après avoir étudié le prix des consommations et 
soupesé sa bourse, Lucien n*osa-t-iI pas prendre les allures 
d'Etienne, en craignant de recommencer les bévues dont 
il se repentait encore. Toujours sous le joug des religions 
de la province, ses deux anges gardiens, Eve et David, se 
dressaient à la moindre pensée mauvaise, et lui rappelaient 
les espérances mises en lui, le bonheur dont il était comp- 
table à sa vieille mère, et toutes les promesses de son 
génie. 11 passait ses matinées à la bibliothèque Sainte-Ge- 
neviève à étudier l'histoire. Ses premières recherches lui 



ILLUSIONS PERODES. !17 

avaient fait apercevoir d'effroyables erreurs dans son ro- 
man de e Archer de Charles IX. La bibliothèque fermée, 
îl venait dans sa chambre h timide et froide corr^er son 
ouvrage, y recoudre, y supprimer des chapitres entiers. 
Après avoir dîné chez Flicoieaux, il descendait au passai 
du Commerce, lisait au cabinet littéraire de Blosse tes 
œuvres de la littérature comeniporaine, les journaux, les 
recueils périodiques, les livres de poésie, pour se mettre 
au courant du mouvement de l'intelligence, et regagnait 
son misérable hûtel vers minurt sans avoir usé de bois ni 
de lumière. Ces lectures changeaient si énormément ses 
idées, qu'il revit son recueil de sonnets sur les fleurs, 
ses chères Marguerites, et les retravailla si bien, qu'il n'y 
eut pas cent vers de conservés. Ainsi, d''abord, Lucien 
mena la vie innocente et pure des pauvres enfants de la 
province qui trouvent do luxe chei Fticoteaux en le com- 
parant à l'ordinaire de la maison paternelle, qui se ré- 
créent par de lentes promenades sous les allées du Lum^ih- 
bourg en y regardant les jolies femmes d'un œil oblique 
et le cœur gros de sang, qui ne sortent pas du quartier et 
s'adonnent saintement au travail en songeant à leur avenir. 
Mais Lucien, né poëte, soumis bientôt à d'immenses désirs, 
se trouva sans force contre les séductions des affiches de 
spectacle. Le Théâtre-Français, le Vaudeville, les Variétés, 
rOpéra-Comique, où il allaii au parterre, lui enlevércut 
une soixantaine de francs. Quel étudiant f 
an bonheur de voir T^lma dnns les rôles yr-. 
Le théâtre, ce premier amour *»« 
faiHcina Lucien. Les acteurs i" 
des personnages imposants: 




248 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

bilité de franchir la rampe et de les voir familièrement. 
Ces auteurs de ses plaisirs étaient pour lui des êtres mer- 
veilleux que les journaux traitaient comme les grands in- 
térêts de rÉtat. Être auteur dramatique, se faire jouer, 
quel rêve caressé I Ce rêve, quelques audacieux, comme 
Casimir Delavigne, le réalisaient! Ces fécondes pensées, 
ces moments de croyance en soi suivis de désespoir agi- 
tèrent Lucien et le maintinrent dans la sainte voie du 
travail et de l'économie, malgré les grondements sourds 
de plus d*un frénétique désir. Par excès de sagesse, il se 
défendit de pénétrer dans le Palais-Royal, ce lieu de per- 
dition où, pendant une seule journée, il avait dépensé 
cinquante francs chez Véry, et près de cinq cents francs 
en habits. Aussi , quand il cédait à la tentation de voir 
Fleury, Talma, les deux Baptiste, ou Michot, n'allait-il pas 
plus loin que l'obscure galerie où Ton faisait queue dès 
cinq heures et demie, et où les retardataires étaient obligés 
d'acheter pour dix sous une place auprès du bureau. Sou- 
vent, après être resté là pendant deux heures, ces mots : 
// n'y a plus de billets ! retentissaient à l'oreille de plus 
d*un étudiant désappointé. Après le spectacle, Lucien re- 
venait les yeux baissés, ne regardant point dans les rues, 
alors meublées de séductions vivantes. Peut-être lui arriva- 
t-il quelques-unes de ces aventures d'une excessive sim- 
plicité, mais qui prennent une place immense dans les 
jeunes imaginations timorées. Effrayé de la baisse de ses 
capitaux, un jour où il compta ses écus, Lucien eut des 
sueurs froides en songeant à la nécessité de s'enquérir d'un 
libraire et de chercher quelques travaux payés. Le jeune 
journaliste dont il s'était fait, à lui seul, un ami, ne venait 



\ 



ILLUSIONS PERDUES. 249 

plus chez Flîcoteaux. Lucien attendait un hasard qui ne 
se présentait pas. À Paiîs, il n'y a de hasard que pour les 
gens extrêmement répandus; le nombre des relations y 
augmente les chances du succès en tout genre, et le ha- 
sard aussi est du côté des gros bataillons. £n homme chez 
qui la prévoyance des gens de la province subsistait en- 
core, Lucien ne voulut pas arriver au moment où il n'au- 
rait plus que quelques écus : il résolut d'affronter les 
libraires. 

Par une assez froide matinée du mois de septembre, il 
descendit la rue de la Harpe, ses deux manuscrits sous 
le bras. 11 chemina jusqu'au quai des Augustins, se pro- 
mena le long du trottoir en regardant alternativement 
l'eau de la Seine et les boutiques des libraires, comme 
si un bon génie lui conseillait de se jeter à l'eau plutôt 
que de se jeter dans la littérature. Après des hésitations 
poignantes, après un examen approfondi des figures plus 
ou moins tendres, récréatives, refrognées, joyeuses ou 
tristes qu'il observait à travers les vitres ou sur le seuil 
des portes, il avisa une maison devant laquelle des com- 
mis empressés emballaient des livres. 11 s'y faisait des 
expéditions, les murs étaient couverts d'affiches : 

EN VENTE: 

LE souTAiRB, par M. le vicomte cPArlincourt. 3^ édition. 
LÉONiDE, par Victor Ducange; cinq volumes in-ii, im- 
primés sur papier fin* Prix, i2 francs. 
INDUCTIONS MORALES, par Kérotry, 

— Ils sont heureux, ceux-là I s'écria Lucien. 



\ 



250 Î5GËNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

L'affiche, créatioD nenve et original» du fameux Ladvo- 
cat, florîssait al<Mrs pour la première fois sur les murs. 
Paris fut bientôt bsmoïé par les imitateurs de ce procédé 
d'annonce, la source d'un des revenus publics. Enfin le 
cœur gonflé de sang et d^inquiétude, Lucien, si grand 
naguère à Ângoulëme et à Paris si petit, se coula le long 
des maisons et rassembla son courage pour entrer dans 
cette boutique encombrée de commis, de chalands, de 
libraires... « Et peut-être d'auteurs! » pensa Lucien. 

— Je voudrais parler à M. Vidal ou à M. Porchon, dît- 
il à un commis. 

Il avait lu sur l'enseigne, en grosses lettres : vîdal et 
PORCHON, libraires eommissionnaires pour la France H 
l'étranger. 

— Ces messieurs sont tous deux en affaires, lui répcmdit 
un commis. 

— J'attendrai. 

On laissa le poète dans la boutfqae, où il examina les 
ballots ; il resta deux heures occupé à regarder les titres, 
à ouvrir les livres, à lire des pages çà et là. Lucien finit 
par s'appuyer l'épaule à un vitrage garni de petits rideaux 
verts, derrière lequel il soupçonna que se tenait ou Vidal 
ou Porchon, et il entendit la conversation suivante : 

— Voulez-vous m'en prendre cinq cents exemplaires? 
Je vous les passe alors à cinq francs et vous donne double 
treizième. 

— A quel prix ça les mettrait-il? 

— A seize sous de moins. 

— Quatre francs quatre sous, dit Vidal ou Porchon à 
celui qui offrait ses livres. 



ILLUSIONS PERDUES. 251 

-^ Oui, répondit le vendeur. 

— En compte? demanda l'acheteur. 

— Vieux farceur! et vous me régleriez dans dîx-huit 
mois, en billets à un an? Non, réglés immédiatement, 
rendit Vidal ou Porchon. 

— À quel terme? neuf mois? demanda le libraire ou 
l'auteur qui offrait sans doute uti livre. 

— Non, mon cher, à un an, répondit Von des deux 
libraires commissionnaires. 

Il y eut un moment de silence. 

— Vous m'égorgezî s'écria l'inconnu. 

— Mais aurons-nous placé dans un an cinq cents exem- 
plsdres de Léonidef répondit le libraire commissionnaire 
à réditeur de Victor Ducange. Si les livres allaient au gré 
des éditeurs, nous serions millionnaires, mon cher maître; 
mais ils vont au gré du public. On donne les romans de 
Walter Scott à dix-huit sous le volume, trois livres douze 
sous l'exemplaire, et vous voulez que je vende vos bou- 
quins plus cher? Si vous voulez que je vous pousse ce 
roman-là, faites-moi des avantages. — Vidal! 

Un gros homme quitta la caisse et vint, une plume 
passée entre son oreille et sa tête. 

— Dans ton dernier voyage, combien as-tu placé de 
Ducange? lui demanda Porchon. 

— J'ai fait deux cents PetU VieWard de Calais; mais il 
a fallu, pour les placer, déprécier deux autres ouvrages 
sur lesquels on ne nous faisait pas de si fortes remises, 
et qui sont devenus de fort jolis rossignols. 

Plus tard, Lucien apprit que ce sobriquet de rossignol 
était donné par les libraires aux ouvrages qui restent per*- 



252 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

chés sur les casiers dans les profondes solitudes de leurs 
magasins. 

— Tu sais, d'ailleurs, reprit Vidal, que Picard prépare 
des romans. On nous promet vingt pour cent de remise 
sur le prix ordinaire de librairie, afin d'organiser un succès. 

— Eh bien, à un an, répondit piteusement l'éditeur, 
foudroyé par la dernière observation confidentielle de 
Vidal à Porchon. 

— Est-ce dit? demanda nettement Porchon à Tinconnu. 

— Oui. 

Le libraire sortit. Lucien entendit Porchon disant à Vidal : 

— Nous en avons trois cents exemplaires de demandés, 
nous lui allongerons son règlement, nous vendrons les 
Léonide cent sous à l'unité, nous nous les ferons régler à 
six mois, et... 

— Et, dit Vidal, voilà quinze cents francs de gagnés. 

— Oh ! j'ai bien vu qu'il était gêné. 

— Il s'enfonce I il paye quatre mille francs à Ducange 
pour deux mille exemplaires. 

Lucien arrêta Vidal en bouchant la petite porte de cette 
cage. 

— Messieurs, dit-il aux deux associés, j'ai l'honneur de 
vous saluer. 

Les libraires le saluèrent à peine. 

— Je suis auteur d'un roman sur l'histoire de France» 
à la manière de Walter Scott, et qui a pour titre C Archer 
de Charles IX, je vous propose d'en faire l'acquisition. 

Porchon jeta sur Lucien un regard sans chaleur en po- 
sant sa plume sur son pupitre. Vidal, lui, regarda l'auteur 
d'un air brutal et lui répondit : 



ILLUSIONS PERDUES. S&3 

— Monsieur.Dous ne Eommes pas libraires éditeurs, nous 
sommes libraires commissioanaires. Quand nous faisons 
des livres pour notre compte, ils constituent des opéra- 
tioDS que nous entreprenons alors avec des noms faits. 
Nous n'achetons, d'ailleurs, que des livres sérieux, des 
histoires, des résumés. 

— Mais mon livre est très-sérieux ; 11 ^agit de peindre 
sous son vrai jour la lutte des catholiques qui tenaient 
pour le gouvernement absolu, et des protestants qui vou- 
laieut établir la république, 

— Monsieur Vidait cria un commis. 
Vidal s'esquiva. 

— Je ne vous dis pas, monsieur, que votre livre ne 
soit pas un chef-d'œuvre, reprit Porchon en faisant un 
geste assez impoli, mais nous ne nous occupons que des 
livres fabriqués. Allez voir ceux qui achètent des manu- 
scrits : le père Doguereau, ruedu Coq, auprès du Louvre: 
il est un de ceux qui font le roman. Si vous aviez parlé 
plus t6t, vous venez de voir Pollet, le coucurraot de Do- 
guereau et des libraires des galeries de bois. 

— Monsieur, j'ai un recueil de poësies... 

— Monsieur PorchonI cria-1-on. 

— De la poésie 1 s'écria Porchoo en colère. Et pour qui 
me prenez-vous? ajouta-t-il en lui riant au nez et dispa- 
raissant dans son arrière-boutique. 

Lucien traversa le pont Neul i;ii luoio à mille réflexions. 
Ce qu'il avait compris de cet ai yiu comme* 
viner que, pour ces libraires, les livi 
bonnets de coton pour des bunrK'iif 
à vendre cher, à acheter bon m i 



»-^.r^ 



254 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

— r Je ïne suis trompé, se dit-il, frappé néanmoins du 
brutal et matériel aspect que prenait la littérature. 

Il avisa rue du Coq une boutique modeste devant la- 
quelle il avait déjà passé, sur laquelle étaient peints en 
lettres jaunes, sur un fond vert, ces mots : doguereau, 
LIBRAIRE. Il se souvint d'avoir vu ces mots répétés au bas 
du frontispice de plusieurs des romans quMl avait lus au 
cabinet littéraire de Blosse. Il entra, non sans cette trépi- 
dation intérieure que cause à tous les hommes d^imagi- 
nation la certitude d'une lutte. Il trouva dans la boutique 
un singulier vieillard. Tune des figures originales de la 
librairie sous TEmpire. Doguereau portait un habit noir à 
grandes basques carrées, et la mode taillait alors les fracs 
en queue de morue. Il avait un gilet d'étoffe commune à 
carreaux de diverses couleurs d'où pendaient, à l'endroit 
du gousset, une chaîne d'acier et une clef de cuivre qui 
jouaient sur une vaste culotte noire. La montre devait 
avoir la grosseur d'un oignon. Ce costume était complété 
par des bas drapés, couleur gris de fer, et par des sou- 
liers ornés de boucles en argent. Le vieillard avait la tête 
nue, décorée de cheveux grisonnants et assez poétique- 
ment épars. Le père Doguereau, comme l'avait surnommé 
Porchon, tenait par l'habit, par la culotte et par les sou- 
liers au professeur de belles-lettres, et au marchand par 
le gilet, la montre et les bas. Sa physionomie ne démen- 
tait point cette singulière alliance : il avait l'air magistral, 
dogmatique, la figure creusée du maître de rhétorique, et 
les yeux vifs, la bouche soupçonneuse, l'inquiétude vague 
du libraire. 
— M. Doguereau? dit Lucien, 



ILLUSrONS PEBDDES. 33S 

— C'est moi, monsieur. 

— Je suis auteur d'un roman, dit Lucien. 

— Vous êtes bien jeune, dit le libraire. 

— Mais, monsieur, mon âge ne fait riea i l'affaire. 

' — C'est juste, dît le vieax libraire en prenant le maDO- 
scrit. Ah diantre! UArcher de Charles IX, un bon titre. 
Voyons, jeune homme, dites-moi votre sujet en deux mois. 

— Monsieur, c'est une œuvre historique dans le genre 
de Walter Scott, où le caractère de la lutte entre les pro- 
testants et les catholiques est présenté comme un combat 
entre deux systèmes de gouvernement, et où le trône 
étah sérieusement menacé, i'ai pris pani pour les catho- 
liques. 

— Ebl mais, jeune homme, voilà des idées. Eh bien, 
je lirai votre ouvrage, je vous le promets. J'aurais mieux 
aimé un roman dans le génie de madame Radcliffe ; mais, 
si vous êtes travailleur, si vous avez un peu de style, de 
la eonceptiOQ, des idées, l'art de la mise en scène, je ne 
demande pas mieux que de vous être utile. Que nous faut- 
il?... de bons manuscrits. 

— Quaod pourrai-je revenir? 

— Je vais ce soir è la campagne, je serai de retour 
après-demain, j'aurai lu voire ouvrage, et, s'il me va, 
nous pourrons traiter le jour même. 

Lucien, le voyant si bonhomme, eut la fatale idée de 
sortir le manuscrit des Margmrilei. 

— Monsieur, j'ai fait aus» un recueil de vers... 

— Ah 1 vous êtes poète I Je ne veux plus dévoue roman, 
dit le vieillard en lui tendant le manuscrit. Les riiuai 
tfciwueat quand ils veulent faire de la prose. Eu \ 



256 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

n^ a pas de chevilles, il faut absolument dire quelque 
chose. 

— Mais, monsieur, Walter Scott a fait des vers aussi... 

— C'est vrai, dit Doguereau, qui se radoucit, devina la 
pénurie du jeune homme et garda le manuscrit. Où de- 
meurez-vous? j'irai vous voir. 

Lucien donna son adresse, sans soupçonner chez ce 
vieillard la moindre arrière-pensée ; il ne reconnaissait pas 
en lui le libraire de la vieille école, un homme du temps 
où les libraires souhaitaient tenir dans un grenier et sous 
clef Voltaire et Montesquieu mourant de faim. 

— Je reviens précisément par le quartier latin, lui dit 
le vieux libraire après avoir lu l'adresse. 

— Le brave homme! pensa Lucien en saluant le libraire. 
J'ai donc rencontré un ami de la jeunesse, un connaisseur 
qui sait quelque chose. Parlez-moi de celui-là! Je le disais 
bien à David, le talent parvient facilement à Paris. 

Lucien revint heureux et léger, il rêvait la gloire. Sans 
plus songer aux sinistres paroles qui venaient de frapper 
sou oreille dans le comptoir de Vidal et Porchon, il se 
voyait riche d'au moins douze cents francs. Douze cents 
francs représentaient une anpée de séjour à Paris, une 
année pendant laquelle il préparerait de nouveaux ou- 
vrages. Combien de projets bâtis sur cette espérance! 
Combien de douces rêveries en voyant sa vie assise sur 
le travail ! Il se casa, s'arrangea, peu s'en fallut qu'il ne 
fit quelques acquisitions. Il ne trompa son impatience que 
par des lectures constantes au cabinet de Blosse. Deux 
jours après, le vieux Doguereau, surpris du style que 
Lucien avait dépensé dais sa première œuvre, enchanté 



ILLDSIONS PERDOES. X>7 

de l'esagération des caractères qu'admettait l'ëpoque oii 
se dëveloppait le drame, frappé de la fougue d'im^aa- 
tioa avec laquelle un jeune auteur dessine toujours son 
premier plan, — il n'était pas gâté, le père Doguereaul 
— vint à l'hôtel où demeurait son Walter Scott en herbe. 
Il était décidé à payer mille francs la propriété entière de 
SArcher de Charles IX, et à lier Lucien par un traité pour 
plusieurs ouvrages. En voyant l'hôtel, le vieux renard se 
ravisa. 

— Ud jeune homme Ic^é là n'a que des goAts mo- 
destes, il aime l'étude, le travail; je peux ne lui donner 
que huit cents francs. 

L'hdtesse, à laquelle il demanda M. Lucien de Rubem- 
pré, lui rendit : 

— Au quatrième. 

Le libraire leva le nez et n'aperçut que le ciel au* 
dessus du quatrième. 

— Ce jeune homme, pensa-t-il, est joli garçon, il est 
même très-beau; s'il gagnait trop d'argent, il se dissipe- 
rait, il ne travaillerait plus. Dans notre intérêt commun, 
je lui offrirai six cents francs; mais en argent, pas de 
bilteu. 

il monta l'escalier, frappa trois coups à la porte de 
Lucien, qui vint ouvrir. La chambre était d'une nudité 
désespérante. Il y avait sur la table un bol de lait et une 
flûte de deux sous. Ce dénùment du génie frappa le boa- 
homme Doguerean. ^ 

— Qu'il conserve, pensa-t-il, ces mœurs simple^i. cettfll 
frugalité, ces modestes besoins. — J'éprouve du piaisi"^ 
vous voir, dit-il à Lucien. Voilà, monsieur, cor 



1258 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

Jean-Jacques, avec qui vous aurez plus (fiin rapport. Dans 
ces logements-ci brille le feu du génie et se composent 
les bons ouvrages. Voilà comment devraient vivre les gens 
de lettres, au lieu de faire ripaille dans les cafés, dans les 
restaurants, d'y perdre leur temps, leur talent et notre 
argent. 
Il s'assit. 

— Jeune homme, votre roman n*«st pas mal. J'ai été 
professeur de rhétorique, je connais l'histoire de France; 
il y a d'excellentes choses. Enfin vous avez de l'avenir. 

— Ah l monsieur. 

— Non, je vous le dis, nous pourrons faire des affaires 
ensemble. Je vous achète votre roman... 

Le cœur de Lucien s'épanouit, il palpitait d'aise, il allait 
entrer dans le monde littéraire, il serait enfin imprimé. 

— Je vous l'achète quatre cents francs, dit Doguereau 
d'un ton mielleux et en regardant Lucien d'un air qui 
semblait annoncer un effort de générosité. 

— Le volume? dit Lucien. 

— Le roman, dit Doguereau, sans s'étonner de la sur- 
prise de Lucien. Mais, ajouta-t-il, ce sera comptant. Vous 
vous engagerez à m'en faire deux par an pendant six ans. 
Si le premier s'épuise en six mois, je vous payerai les 
suivants six cents francs. Ainsi, à deux par an, vous aurez 
cent francs par mois, vous aurez votre vie assurée, vous 
serez heureux, fai des auteurs que je ne paye que trois 
cents francs par roman. Je donne deux cents francs pour 
une traduction de l'anglais. Autrefois, ce prix eût été exor- 
bitant. 

— Monsieur, nous ne pourrons pas nous entendre; je 



ILLCSIOMS PERDUES. 259 

TOUS prie de me rendre mon maniiscrit, dit Ladea glacé. 
— Le voilà, dit le vieux Hbraire. Vous ne connaissez 
pas les affaires, monsieur. En publiant le premier roman 
d'un auteur, un éditeur doit risquer seize cents fraucs 
d'impression et de papier. H est plus facile de faire un 
roman que de trouver une pareille somme. J^ cent ma- 
nuscrits de romans chez moi, et n'ai pas cent soixante 
mille francs dans ma caisse. Hélas! je n'ai pas gagné cette 
somme depuis vingt ans que je suis libraire. On ne fait 
donc pas fortune au métier d'imprimer des romans. Vidal 
et Porchon ne nous les prennent qu'à des conditions qui 
deviennent de jour en jour plus onéreuses pour nous. Là 
où vous risquez votre temps, je dois, moi, débourser deux 
mille francs. Si nous sommes trompés, car habent sua fata 
lihelli, je perds deux mille francs; quant à vous, vous 
n'avez qu'à lancer une ode contre la stupidité publique. 
Après avoir médité sur ce que j'ai l'honneur de vous dire, 
vous viendrez me revoir. — Vous reviendrez à moi, ré- 
péta le libraire avec autorité pour répondre à un geste 
plein de superbe que Lucien laissa échapper. Loin de trou- 
ver un libraire qui veuille risquer deux mille francs pour 
un jeune inconnu, vous ne trouverez pas un commis qui 
se donne la peine de lire votre griffonnage. Moi qui l'ai 
lu, je puis vous y signaler plusieurs fautes de français. 
Vous avez mis observer pour faire otieruer, et maJijix q\ie. 
Maigri veut un régime direct. J 

Lucien parut humilié. ^^« 

— Quand je vous reverrai, vous aurez perdacpnt franr«^^ "*> 
ajouta-t-il, je ne vous donnerai plus alors que 
II se leva, salua, mais sur le pas de la porte 



jorte <M 

il 






260 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

— Si VOUS n*aviez pas du talent, de Tavenir, si je ne 
mMntéressais pas aux jeunes gens studieux, je ne vous 
aurais pas proposé de si belles conditions. Cent francs par 
mois ! Songez-y. Après tout, un roman dans un tiroir, ce 
n*est pas comme un cheval à Técurie, ça ne mange pas 
de pain. A la vérité, ga n'en donne pas non plusl 

Lucien prit son manuscrit, le jeta par terre en s'écriant : 

— J'aîme mieux le brûler, monsieur I 

— Vous avez une tête de poëte, dit le vieillard. 
Lucien dévora sa flûte, lappa son lait et descendit. Sa 

chambre n'était pas assez vaste, il y aurait tourné sur 
lui-môme comme un lion dans sa cage au Jardin des 
plantes. A la bibliothèque Sainte-Geneviève, où Lucien 
comptait aller, il avait toujours aperçu dans le môme coin 
un jeune homme d*environ vingt-cinq ans qui travaillait 
avec cette application soutenue que rien ne distrait ni ne 
dérange, et à laquelle se reconnaissent les véritablesr ou« 
vriers littéraires. Ce jeune homme y venait sans doute 
depuis longtemps, les employés et le bibliothécaire lui- 
môme avaient pour lui des complaisances ; le bibliothé- 
caire lui laissait emporter des livres que Lucien voyait 
rapporter le lendemain par le studieux inconnu, dans 
lequel le poète reconnaissait un frère de misère et d'es- 
pérance. Petit, maigre et pâle, ce travailleur cachait un 
beau front sous une épaisse chevelure noire assez mal 
tenue, il avait de belles mains, il attirait le regard des' 
indifférents par une vague ressemblance avec le portrait 
de Bonaparte gravé d'après Robert Lefebvre. Cette gravure 
est tout un poème de mélancolie ardente, d'ambition con- 
teDU3, d'activité cachée. Examinez-la bien : vous y trou- 



ILLUSIONS PERDUES. SCI 

verez da géhie et de la discrétion, de la finesse et de la 
grandeur. Les yeux ont de Tesprit comme des yeux de 
femme. Le coup d'œil est avide de l'espace et désireux de 
difficultés à vaincre. Le nom de Bonaparte ne serait pas 
écrit au-dessous, vous le contempleriez toat aussi long- 
temps. Le jeune homme qui réalisait cette gravure avait 
ordinairement un pantalon à pieds dans des souliers à 
grosses semelles, une redingote de drap commun, une 
cravate noire, un gilet de drap gris mélangé de blanc, 
boutonné jusqu'en haut, et un chapeau à bon marché. 
Son dédain pour toute toilette inutile était visible. Ce 
mystérieux inconnu, marqué du sceau que le génie im- 
prime au front de ses esclaves, Lucien le retrouvait chez 
Flicoteaux le plus régulier de tous les habitués; il y man- 
geait pour vivre, sans faire attention à des aliments avec 
lesquels il paraissait familiarisé, il buvait de Teau. Soit à 
la bibliothèque, soit chez Flicoteaux, il déployait en tout 
une sorte de dignité qui venait sans doute de fa con- 
science d'une vie occupée par quelque chose de grand, 
et qui le rendait inabordable. Son regard était penseur. 
La méditation habitait sur son beau front noblement 
coupé. Ses yeux noirs et vifs, qui voyaient bien et promp- 
tement, annonçaient une habitude d'aller au fond des 
choses. Simple en ses gestes, il avait une contenance 
grave. Lucien éprouvait pour lui un respect involontaire. 
Déjà plusieurs fois, l'un et l'autre ils tétaient mutuelle- 
ment regardés comme pour se parler à l'entrée ou à la 
sortie de la bibliothèque ou du restaurant, mais ni l'un 
ni l'autre ils n'avaient osé. Ce silencieux jeune homme 
allait au fond de la salle, dans la partie située en retour 



362 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

sur la place de la SorbooDe, Lucien n'avait donc pu se 
lier avec lui, qaodqu*il se sentît porté vers ce jeune tra- 
vailleur, en qui se trahissaient les indicibles synuptômes 
de la supéritonlé. L'un et Tautre, ainsi qu'ils le recaot- 
aurent plus lard, ils étaieat deux natures vierges eC 
timides, adonnées à toutes les peurs dont les émotifios 
plaisent aux hommes solitaires. Sans leur subite rencomtFe 
au moment du désastre qui venait d'aniyef à Lucîeii^ 
peut-être ne se seraient-ils jamais mis en communicaitiaa. 
Mais, en entrant dans la rue des Grès, Lucien aperçut le 
jeune inconnu qui revenait de Sainte-Geneviève. 

— La bibliofthèque est fermée, je ne sais pourquoi, moi^ 
sieur, lui dit-il. 

En ce mofflent, Lucien a?vrà-4es larmes dans les yeiix,0 
remercia TiDooimn par un de ces gestes qui sont plus élo- 
quents que le discours, et qui, de jeune homme à jeoiie 
homme, ouvrent aussit^ l^s cœurs. Tous deux desceadi- 
rent la* rue des Grès en se dingeant vers la rue de la 
Harpe. 

— Je vais alors me promener au Laxemiboinig, dit Lu- 
cien. Quand on est sorti, il est difficile de revenir travailler, 

— On n'est plus dans le courant d'idées néeesssdre, ob- 
serva l^coimu. Vous paraissez chagrin, monsieur? 

— Il vient de m'arriver une singulière aventure, dit 
Lucien. 

Il raconta sa ^site sur le quai, puis celte au vicnx 
libraire et les propositions qu'il venait de recevoir; il se 
nomma, et. dit ^elcfoes mots de sa sitnatioiii Depuis cm 
mois environ, il «vait dépensé soixante francs pour vivre, 
trente francs à Thôtel, vingt francs au speetade, dix francs 



ILLDSIOKS PERDUES. S63 

au cabinet littéraire, en tout cent vingt francs, il ne lui 
restait plus que cent vingt francs. 

— Monsieur, lui dit l'inconnu, votre histoire est la 
mienne et cells de mille à douze cents jeunes gens qui, 
tous les ans, viennent de la province à Paris. Nous ne 
sommes pas encore les plus malheureux. Voyez-vous ce 
théâtre 7 dit-il en lui montrant les cimes de rOdéon. Un 
jour vint se loger, dans une des maisons qui sont sur la 
place, un homme de talent qui avait routé dans des 
abîmes de misère ; marié, surcroît de malheur qui ne nous 
aŒige encore ni l'un ni l'autre, aune femme qu'il aimait; 
pauvre ou riche, comme vous voudrez, de deux enfants; 
criblé de dettes, mais confiant dans sa plume. Il présente 
à rOdéon une comédie en cinq actes, elle est reçue, elle 
obtient un tour de faveur, les comédiens la répètent , et 
le directeur active les répétitions. Ces cinq bonheurs con- 
stituent cinq drames encore plus difficiles à réaliser que 
cinq actes à écrire. Le pauvre auteur, logé dans un grenier 
que vous pouvez voir d'ici, épuise ses dernières ressources 
pour vivre pendant la mise en scène de sa pièce, sa femme 
met ses vêtements au mont-de-piété, la famille ne mange 
que du pain. Le jour de la dernière répétiUon, la veille de 
la représentation, le ménage devait cinquante francs dans 
le quartier, au boulanger, à la laitière, au portier. Le 
poète avait conservé le sirict nécessaire, un liubii, une 
chemise, un pantalon, un t'tlËtetdesbritt«fl.âilriliisuœès, 
il vient embrasser sn fumnie, il lui aune -^ -- , ^g 

infortunes, h Enfin il n'y a plus rien cdî" 
t-il. — 11 y a le feu, dit \n femme; r, 
brûle 1 » Monsieui-, l'O^likm lirfilail. Ne» 



!.. • 



264 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

pas. Vous avez des vêtements, vous n'avez ni femme ni 
enfants/vous avez pour cent vingt francs de hasard dans 
votre poche, et vous ne devez rien à personne. La pièce 
a eu cent cinquante représentations au théâtre Louvois. 
Le roi a fait une pension à Tauteur. BufTon l'a dit, le génie* 
c'est la patience. La patience est, en effet, ce qui, chez 
Thômme, ressemble le plus au procédé que la nature em- 
ploie dans ses créations. Qu'est-ce que Tart, monsieur? 
c'est la nature concentrée. 

Les deux jeunes gens arpentaient alors le Luxembourg. 
Lucien apprit bientôt le nom, devenu depuis célèbre, de 
l'individu qui s'efforçait de le consoler. Ce jeune homme 
était Daniel d'Ârthez, aujourd'hui l'un des plus illustres 
écrivains de notre époque, et l'un des gens rares qui, selon 
la belle pensée d'un poète, offrent « l'accord d'un beau 
talent et d'un beau caractère. » 

— On ne peut pas être grand homme à bon marché* 
lui dit Daniel de sa voix douce. Le génie arrose ses œuvres 
de ses larmes. Le talent est une créature morale qui a, 
comme tous les êtres, une enfance sujette à des maladies. 
La société repousse les talents incomplets, comme la nature 
emporte les créatures faibles ou mal conformées. Qui veut 
s'élever au-dessus des hommes doit se préparer à une lutte, 
ne reculer devant aucune diflBculté. Un grand écrivain est 
un martyr qui ne mourra pas, voilà tout. Vous avez au 
front le sceau du génie, dit d'Ârthez à Lucien en lui jetant 
un regard qui l'enveloppa; si vous n'en avez pas au cœur 
la volonté, si vous n'en avez pas la patience angélique, si, 
à quelque distance du but que vous mettent les bizarreries 
de la destinée, vous ne reprenez pas, comme les tortues 



ILLUSIONS PERDUES. 305 

en quelque pays qu'elles soient, le chemin de votre infini, 
comme elle!; preanent celui de leur ctier Océan, renoncez 
dès aujourd'hui. 

— Vous vous attendez donc, vous, à des supplices? dit 
Lucien. 

— A des épreuves en tout genre, à la calomnie, à la 
trahison, à l'injustice de mes rivaux; aux effronteries, aux 
ruses, à l'âpreté du commerce, répondit le jeune homme 
d'une voix résignée. Si votre œuvre est belle, qu'importe 
une première perte?... 

— Voulez-vous lire et juger la mienne? dît Lucien. 

— Soit, dit d'Arthez. Je demeure roe des Quatre-Vents, 
dans une maison ou l'un de^ hommes les plus illustres, 
un des plus beaux génies de notre temps, un phénomène 
dans la science. Desplein, ie plus grand chirurgien connu, 
soutînt son premier martyre en se débattant avec les pre- 
mières difficultés de la vie et de la gloire à Paris. Ce 
souvenir me donne tous les soirs la dose de courage dont 
j'ai besoin tous les matins. Je suis dans cette chambre 
oii il a souvent mangé, comme Rousseau, du pain et des 
cerises , mais sans Thérèse. Venez dans une heure , j'y 
serai. 

Les deux poètes se quittèrent en se seirant la main avec 
une indicible effusion de luijdresse mélancolique. Luuien 
alla chercher son manuscrii. Daniel d'Artliez 1 
au mont-de-piété sa montre pour pouvoir i 
falourdes, afin que son nouvel ami tr^ 
lui, car il faisait froid. Lucien fui -^ 
maison moins décente que son 1 ■■ ■ 
sombre, au bout de laquelle f' * • 




266 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

obscur. La chambre de Daniel d'Âithez, située au da- 
quième étage, avait deux mécbaxites croisées entre ks* 
quelles était une bibliothèque en bois noirci, pleine de 
cartons étiquetés. Une maigre coudiette en bois peint, 
semblable aux couchettes de collège , une table de nuit 
achetée d'occasion, et deux fauteuils couverts en crin oc- 
cupaient le fond de cette pièce tendue d'im papier écos- 
sais verni par la fumée et par le temps. Une knigue table 
chargée de papiers était placée entre la dieminée et les 
deux croisées. £n face de cette cheminée, il y avait une 
mauvaise commode en bois d*acajou. Un tapis de hasard 
couvrait entièrement le carreau. Ce luxe nécessaire épar- 
gnait du chauffage. Devant la table, un vulgaire fauteml 
de bureau en basane rouge blanchie par Tusage, puis six 
mauvaises chaises com^plétaient Pameublement. Sur la che- 
minée, Lucien aperçut un vieux flambeau de bouillotte à 
garde-vue, muni de quatre bougies. Quand Lucien de- 
manda la raison des bougies, en reconnaissant en toutes 
dioses les sympt5mes d'une âpre misère, d'Ârthez lui 
répondit quMl lui était impossible de supporter Todeur de 
la chandelle. Cette circonstance indiquait une grande dé- 
licatesse de sens, Tindice d*une exquise sensibilité. La 
lecture dura sept heures. Daniel écouta rrfigieusement, 
sans dire un mot ni faire une observation, une des plus 
rares preuves de bon goût que puissent donner les audi- 
teurs. 

— Eh bien? dit Lucien à Daniel en mettant le manuscrit 
sur la cheminée. 

— Vous êtes dans une belle et bonne voie, répondit 
gravement le jeune homme ; mais votre œuvre est à rema- 



ILLUSIONS PKRDOBS. 307 

nier. & tdob voiliez ne pas être le singe de Watter Scott. 
il fant voDS créer une manière différente, et voas l'aves 
imité. Vous commeDcez, comme lui, par de longues coa- 
'^versations pour poser vos personnages; quand ils ont 
.causé, vous faites arriver la description et l'action. Cet 
antf^ooisme, nécessaire k toute œuvre dramatique, vient 
en dernier. Benversez-moi les termes du problème. Rem- 
placez ces diffuses causeries, magnifiques cbea Scott, mais 
sans couleur chez vous, par des descriptions auxquelles se 
prête si bien notre langue. Que chez vous le dialc^ue smt 
la conséquence attendue qui couronne vos préparatife. 
Entrez tout d'tAord dans l'action. Prenez-moi votre sujet 
tantôt en travers, tam&t par la queue; enfin variez vos 
plans, pour n'être jamais le même. Vous serez neuf tout 
«n adaptant à Thistoire de France la forme du drame dia- 
loguéde l'Écossais. Walter Scott est sans passion, il l'ignore, 
ou peut-être lui était-dle interdite par les mœurs hypo- 
crites de son pays. Pour lui, la fwnme est le devoir incarné, 
A de rares exceptions près, ses héroToes sont absolument 
les mêmes, il n'a en pour elles qu'un seul poncif, selon 
Tespression des peintres. Elles procèdent toutes de Clarisse 
Hariowe; en les ramenant toutes à une idée, il ne pou- 
vait que tirer des exemplaires d'un même type variés p» 
on coloriage plus ou moins vif. La femme porte le désordre' 
dans la société par la pa.ssioa. La passion a des accidentai 
iBiînis. Peignez donc les passions, voas aurez les res- 
seurces immenses dont s'est privé ce grand gMe pour êire 
la dans toutes les familles de la prude Angleterre. Ea 
France, vous trouverez les fautes charmantes et les 
brillantes du catholicisme à opposer aux somhrt 



/ 



y 



y 



268 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

du calvinisme pendant la période la plus passionnée de 
notre histoire. Chaque règne autiientique, à partir de Char- 
lemagne, demandera tout au moins un ouvrage, et quel- 
quefois quatre ou cinq, comme pour Louis XiV, Henri I\\ 
François ]•«•. Vous ferez ainsi une histoire de France pit- 
toresque où vous peindrez les costumes, les meubles, les 
maisons, les intérieurs, la vie privée, tout en donnant l'es- 
prit du temps, au lieu de narrer péniblement dés faits 
connus. Vous avez un moyen d'être original en relevant 
les erreurs populaires qui défigurent la plupart de nos 
rois. Osez, dans votre première œuvre, rétablir la grande 
et magnifique figure de Catherine, que vous avez sacrifiée 
aux préjugés qui planent encore sur elle. Enfin peignez 
Charles IX comme il était, et non comme l'ont fait les 
écrivains pi*otestants. Au bout de dix ans de persistance, 
vous aurez gloire et fortune. 

Il était alors neuf heures. Lucien imita l'action secrète 
de son futur ami en lui offrant à dtner chez Édon, ou il 
dépensa douze francs. Pendant ce diner, Daniel livra le 
secret de ses espérances et de ses études à Lucien. D'Âr- 
thez n'admettait pas de talent hors ligne sans de profondes 
connaissances métaphysiques. Il procédait en ce moment 
au dépouillement de toutes les richesses philosophiques 
des temps anciens et modernes pour se les assimiler. Il 
voulait, comme Molière, être un profond philosophe avant 
de faire des comédies. Il étudiait le monde écrit et le 
monde vivant, la pensée et le fait. Il avait pour amis de 
savants naturalistes, déjeunes médecins, des écrivains 
politiques et des artistes, société de gens studieux, sérieux, 
pleins d'avenir. 11 vivait d'articles consciencieux et pea 



ILLUSIONS PERDDBS. SG9 

payés mis daDS des dictionnaires biographiques, encyclo- 
pédiques ou de sciences naturelles! il n'en écrivait ni plus 
ni moins que ce qu'il en fallait pour vivre et pouvoir suivre 
sa pensée. D'Arthez avait une œuvre d'imagination, entre- 
prise uniquement pour étudier les ressources de la langue. 
Ce livre, encore inachevé, pris et repris par caprice, il le 
gardait pour les jours de grande détresse. C'était une 
œuvre psychologique et de haute portée sous la forme du 
roman. Quoique Daniel se découvrit modestement, il parut 
gigantesque à Lucien. En sortant du restaurant, à onze 
heures, Lucien s'était pris d'une vive amitié pour cette 
vertu sans emphase, pour cette nature sublime sans le 
savoir. Le poète ne discuta pas les conseils de Daniel, il 
les suivit à la lettre. Ce beau talent, déjà mûri par la pensée 
et par une critique solitaire, inédile, faite pour lui, non 
pour autrui, lui avait tout à coup poussé la porte des plus 
m^tiifiques palais de la fantaisie. Les lèvres du provin- 
cial avaient été touchées d'un charbon ardent, et la parole 
du travailleur parisien trouva dans le cerveau du poète 
d'Angouléme une terre préparée. Lucien se mit à refondre 
son œuvre. 

Heureux d'avoir rencontré dans le désert de Paris un 
cœurob abondaient des sentiments généreux enharmonie 
avec les siens, le grand homme de province Qt ce que' 
font tous les jeunes gens affamés d'alTection : il s'attacha^ 
comme une maladie chronique à d'Arthez, il alla le', 
chercher pour se rendre à la bibliothèque, il se pro- 
mena près de lui au Luxembourg par les belles jour- 
nées, il l'accompagna tous les soirs jusque dans sa pauvre 
chambre, après avoir dîné près de lui chez F' 



J 



^70 SCÈNES DE LÀ VIE DE PROVINCE. 

«nfîn il se serra contre lui comme un soldat se pressait 
sur son voisin dans les plaines glacées de la Russie. Pen- 
dant les premiers jours de sa connaissance avec Daniel, 
Lucien ne remarqua pas sans chagrin une certaine gène 
causée par sa présence dès que les intimes étaient réunis. 
Les discours de ces êtres supérieurs, dont lui parlait d*Àr- 
thez avec un enthousiasme concentré, se tenaient dans les 
bornes d'une réserve en désaccord avec les témoignages 
visibles de leur vive amitié. Lucien sortait alors discrète- 
ment, en ressentant une sorte de peine causée par Tostra- 
cisme dont il était Tobjet et par la curiosité qa'excitaia:tt 
en lui ces personnages inconnus ; car tous s'appelaient par 
leurs noms de baptême. Tous portaient au front, comme 
d'Arthez, le sceau d'un génie spécial. Après de secrètes 
oppositions combattues à son insu par Daniel, Lucien fut 
enfin jugé digne d'entrer dans oe cénacle de grands es- 
prits. Lucien put dès lors connaître ces personnes, unies 
par les plus vives sympathies, par le sérieux de i«ur eds^ 
tence intellectuelle, et qui se réunissaient presque tous les 
soirs chez d'Arthez. Tous pressentaient en \m le grand 
écrivain : ils le regardaient comme leur chef depuis qu'ils 
avaient perdu' l'un des esprits les plus tiKtraordinaires de 
ce temps, un génie mystique, leur premier dief, qui, 
pour des raisons inutiles à rapporter, était retourné dans 
sa provînoe, et dont Lucien entendait souvent parier sous 
le nom de Louis. On comprendra facilement ocnnbien ces 
personnages avaient d'à réveiller l'iotérèt et la curiosité 
d'un poëte, à l'indication de ceux qui depuis ont conquis, 
comme d'Arthez, toute leur gloire ; car plusieurs succom- 
bèrent. 



ILLDSIOKS PERDUES. S11 

Parmi cet» qui vivent encore était Horace Bianchon, 
alors ioterae à l'H&tel-Diea, devenu depuis Tud des tlam- 
beanx de l'école de Paris, et trop conna maintenant pour 
qn^il s«t Décessaire de peindre sa personne ou d'expliquer 
son caractère et la nature de son esprit. Puis venait Léon 
Giraud, ce profond philosophe, ce hardi théoricien qui 
remue tous les systèmes, les juge, les exprime, les for- 
mule et les traîne aux pieds de son idole, rHOMMirrÉ : 
toujours grand, même dans ses erreurs, ennoblies par 
sa bonne foi. Ce travailleur intrépiâe, ce savant conscien- 
deux est devenn chef d'une école morale et politique sur 
te mérite de laquelle le temps senl pourra prononcer. Si 
ses convictions lui ont fait une destinée en des régions 
étrangères à celles oà ses camarades se sont élancés, il 
n'en est pas moins resté leur fidèle ami. L'art était repré- 
senté par Joseph Bridau, l'un des meilleurs peintres de la 
jeune école. Sans les malheurs secrets auxquels le con< 
damne une nature trop impressionnable, Joseph, dont le 
dernier mot n'est d'ailleurs pas dit, aurait pu continuer les 
grands mattres de fécole italienne : il a le desnn de Rome 
et la couleur de Venise-, mais l'amour te tue et ne traverse 
pas que son cœur : l'amour lui lance ses flèches dans le 
cerveau, lui dérange sa vie et lui fait faire les plus étranges 
zigzags. Si sa maîtresse éphémère Iç rend ou trop heureux 
ou trop misérable, Joseph enverra pour l'Exposition tantôt 
des esquisses oà la couleur empâte le dessin, tantôt des 
tableaux qu'il a voulu finir sous le poids de clia^rins ima- 
ginaires, et oii le dessin l'a si bien préoccupé, que la cou- 
leur, dont il dispose à son grô, ne s'y retrouve pas 
incessamment et le public et ses amis. HofT 



/ 



/ 



/ 



172 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

adoré pour ses pointes poussées avec hardiesse dans le 
champ des arts , pour ses caprices , pour sa fantaisie. 
Quand il est complet, il excite l'admiration, il la savoure, 
et s'effarouche alors de ne plus recevoir d'éloges pour les 
œuvres manquées ou les yeux de son âme voient tout ce 
qui est absent pour l'œil du public. Fantasque au suprême 
degré, ses amis lui ont vu détruire un tableau achevé au- 
quel il trouvait l'air trop peigné. 

— C'est trop fait, disait-il, c'est trop écolier! 

Original et sublime parfois, il a tous les malheurs et 
toutes les félicités des organisations nerveuses, chez les- 
quelles la perfection tourne en maladie. Son esprit est 
frère de celui de Sterne, mais sans le travail littéraire. 
Ses mots, ses jets de pensée ont une saveur inouïe. II est 
éloquent et sait aimer, mais avec ses caprices, qu'il porte 
dans les sentiments comme dans son faire. Il était cher 
au cénacle précisément à cause de ce que le monde bour- 
geois eût appelé ses défauts. Enfin Fulgence Ridai, l'un des 
{tuteurs de notre temps qui ont le plus de verve comique, 
un poëte insouciant de gloire, ne jetant sur le théâtre que 
ses productions les plus vulgaires, et gardant dans le sé- 
rail de son cerveau, pour lui, pour ses amis, les plus jolies 
scènes; ne demandant au public que l'argent nécessaire à 
son indépendance, et ne voulant plus rien faire dès qu'il 
l'aura obtenu. Paresseux et fécond comme Rossini, obligé, 
comme les grands poètes comiques, comme Molière et Ra- 
belais, de considérer toute chose à l'endroit du pour et à 
l'envers du contre, il était sceptique, il pouvait rire et riait 
de tout. Fulgence Ridai est un grand philosophe pratique. 
Sa science du monde, son génie d'observation, soa dédain 



ILLUSIONS PERDUES. 273 

de la gloire, qnll appelle la parade, ne lui ont point des- 
séché le cœur. Aussi actif pour autrui qu'il est indifférent 
à ses intérêts, s*il marche, c'est pour un ami. Pour ne pas 
mentir à son masque vraiment rabelaisien, il ne hait pas 
la bonne chère et ne la recherche point, il est à la fois 
mélancolique et gai. Ses amis le nomment le chien du ré- 
giment, rien ne le peint mieux que ce sobriquet. Trois 
autres, au moins aussi supérieurs que ces quatre amis 
peints de profil, devaient succomber par intervalles. Mey- 
raux d'abord, qui mourut après avoir ému la célèbre dis- 
pute entre Guvier et Geoffroy Saint-Hilaire, grande ques- 
tion qui devait partager le monde scientifique entre ces 
deux génies égaux, quelques mois avant la mort de celui 
qui tenait pour une science étroite et analyste contre le 
panthéiste, qui vit encore et que TÂllemaghe révère. Mey- 
raux était l'ami de ce Louis qu'une mort anticipée allait 
bientôt ravir au monde intellectuel. Â ces deux hommes, 
tous deux marqués par la mort, tous deux obscurs aujour- 
d'hui malgré l'immense portée de leur savoir et de leur 
génie, il faut joindre Michel Ghrestien, républicain d'une 
haute portée qui rêvait la fédération de l'Europe et qui fut 
en 1830 pour beaucoup dans le mouvement moral des 
saint-simoniens. Homme politique de la force de Saint-Just 
et de Danton, mais simple et doux comme une jeune ûUe, 
plein d'illusions et d'amour, doué d'une voix mélodieuse 
qui aurait ravi Mozart, Weber ou Rossini, et chantant cer- 
taines chansons de Béranger à enivrer le cœur de poésie, 
i'amour ou d'espérance, Michel Ghrestien, pauvre comme 
Lucien, comme Daniel, comme tous ses amis, gagnait sa 
vie avec une insouciance diogénique. 11 faisait des tables 



274 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

des matières pour de grands ouvrages, des prospectus 
pour les libraires, muet d'ailleurs sur ses doctrines comme 
est muette une tombe sur les secrets de la mort. Ce gai 
bohémien de l'intelligence, ce grand homme d*État, qui 
peut-être eût changé la face du monde, mourut au cloître 
Saini-Merri comime un simple soldai. La balle de quelque 
négociant tua là Tune des plus noMes créatures qui fou-* 
lassent lesiiHi français. Michel Ghrestien périt pour d'autres 
doctrines que les siennes. Sa fédération menaçait beaucoup 
plus que la propagande républicaine l'aristocratie euro- 
péenne; elle était plus rationnelle et moins folie que les 
affreuses idées de liberté indéfinie proclamées par les 
jeunes insensés qui se portent héritiers de la Convention. 
Ce noble plébéien fut pleuré de tous ceux qui le connais- 
saient; il n'est aucun d'eux qui ne songe, et souvent, à 
ce grand homme politique inconnu* 

Ces neuf personnes composaient un cénacle où Testime 
et Tamitié faisaient r^ner la paix entre les idées et les 
doctrines les plus opposées. Daniel d^Arthez, gentilhomme 
picard, tenait pour la monarchie avec une conviction égale 
à celle qui faisait tenir Michel Ghrestien à son fédéralisme 
européen. Fuîgence Ridai se moquait des doctrines phi- 
losophiques de Léon Giraud, qui lui-même prédisait à 
d'Ârthez la fin du christianisme et de la famille. Michel 
Ghrestien, qui croyait à la religion du Ghrist, le divin 
législateur de l'égalité, défendait Timmortalité de l'âme 
contre le scalpel de Bianchon, Tanalyste par excellence. 
Tous discutaient sans disputer. Ils n'avaient point de va- 
nité, étant eux-mêmes leur auditoire. Ils se communi- 
quaient leurs travaux, et se consultaient avec l'adorable 



ILLUSIOnS PERDUES. 275 

bonne foi de la jeunesse. S'agissait-il d'une alTaire sé- 
rieuse, l'opposant quittait son opinion pour entrer dans 
les idées de son ami, d'autant plus apte à l'aider, qu'il 
éfait impartial dans une cause ou dans une oeuvre ea 
dehors de ses idées. Presque tous avaient l'espjit dons 
et tolérant, deux qualités qui prouvaient leur supériui iié. 
L'envie, cet horrible drésor de nos espérances trompi'^es. 
de nos talents avortés, de nos succès manques, de nus^ 
prétentions blessées, leur était inconnue. Tous marcliaient 
d'ailleurs dans des voies dilléj-entes. Aussi, ceux qui fureat 
admis, comme Lucien, dans leur société, se sentaient-ila 
à l'aise. Le vrai talent est toujours bon enfant ei caudiite, 
ouvert, point gourmé; chez lui, l'épigrauime caresse l'es- 
prit, et ae vise jamais l'amour-propre. Une fois la pre- 
mière émotion que cause le respect dissipée, on épiou- 
vait des douceurs infinies aupiès de ces jeunes gens 
d'élite. La familiarité n'excluait pas la conscience que 
chacun avait de sa valeur, chacun sentait une profonde 
estime pour son voisin; enfin, chacun se sentant de force 
& être à son tour le bienfaiteur ou robligé, tout le moude 
acceptait sans façon. Les conversations, pleines de charmes 
et sans fatigue, embrassaient les sujets les plus variés. 

j Légers k la manière des Sècties, les mots allaient à fond 
tout en aJlant vite. La grande misère extérieure et la 

1 splendeur des richesses intellectuelles produisaient un sio- 
gulier couir.istc. Là, pL-j'^uiine ae paug^iL aux rénliiéâ de 
la vie que pour en iJrer d'amlctlt 
journée où le froid se fit préuidiuiu 
amis de d'Arihez arrivèrent a>. 
pensée, touaapport'jieutduboi»- 




276 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

dans ces repas champêtres où, chaque invité devant four- 
nir son plat, tout le monde donne un pâté. Tous doués de 
cette beauté morale qui réagit sur la forme, et qui, non 
moins que les travaux et les veilles, dore les jeunes 
visages d'une teinte divine, ils offraient ces traits un peu 
tourmentés que la pureté de la vie et le feu de la pensée 
régularisent et purifient. Leurs fronts se recommandaient 
par une. ampleur poétique. Leurs yeux vifs et brillants 
déposaient d'une vie sans souillures. Les souffrances de 
la misère, quand elles se faisaient sentir, étaient si gaie- 
ment supportées, épousées avec une telle ardeur par 
tous, qu'elles n'altéraient point la sérénité particulière aux 
visages des jeunes gens encore exempts de fautes graves, 
qui ne se sont amoindris dans aucune des lâches transac- 
tions qu'arrachent la misère mal supportée, l'envie de par- 
venir sans aucun choix de moyens, et la facile complai- 
sance avec laquelle les gens de lettres accueillent ou 
pardonnent les trahisons. Ce qui rend les amitiés indis- 
solubles et double leur charme est un sentiment qui 
manque à l'amour, la certitude. Ces jeunes gens étaient 
sûrs d'eux-mêmes : l'ennemi de l'un devenait l'ennemi de 
tous, ils eussent brisé leurs intérêts les plus urgents pour 
obéir à la sainte solidarité de leurs cœurs. Incapables tous 
d'une lâcheté, ils pouvaient opposer un non formidable à 
toute accusation, et se défendre les uns les autres avec 
sécurité. Également nobles par le cœur et d'égale force 
dans les choses de sentiment, ils pouvaient tout penser 
et se tout dire sur le terrain de la science et de l'intel- 
ligence; de là l'innocence de leur commerce, la gaieté de 
leur parole. Certains de se comprendre, leur esprit diva 



ILLUSIONS PERDUES. 277 

guaît à Taise; aussi ne faisaient-ils point de façons entre 
eux, ils se confiaient leurs peines et leurs joies, ils pen- 
saient et souffraient à plein cœur. Les charmantes délica- 
tesses qui font de la fable des Deux Amis un trésor pour 
les grandes âmes étaient habituelles chez eux. Leur sévé- 
rité pour admettre dans leur sphère un nouvel habitant 
se conçoit : ils avaient trop la conscience de leur grandeur 
et de leur bonheur pour le troubler en y laissant entrer 
des éléments nouveaux et inconnus. 

Cette fédération de sentiments et d'intérêts dura sans 
chocs ni mécomptes pendant vingt années. La mort, qui 
leur enleva Louis Lambert, Meyraux et Michel Chrestien, 
put seule diminuer cette noble pléiade. Quand, en 1832, 
ce dernier succomba, Horace Bianchon, Daniel d'Àrthez, 
Léon Giraud, Joseph Bridau, Fulgence Ridai, allèrent, 
malgré le péril de la démarche, retirer son corps à Saint- 
Merrî, pour lui rendre les derniers devoirs à la face brû- 
lante de la politique. Ils accompagnèrent ces restes 
chéris jusqu*au cimetière du Père-Lachaise pendant la 
nuit. Horace Bianchon leva toutes les difficultés à ce 
sujet, et ne recula devant aucune; il sollicita les mi- 
nistres, en leur confessant sa vieille amitié pour le fédé- 
raliste expiré. Ce fut une scène touchante gravée dans la 
mémoire des amis peu nombreux qui assistèrent les cinq 
hommes célèbres. En vous promenant dans cet élégant 
cimetière, vous verrez un terrain acheté à perpétuité, où 
s'élève une tombe de gazon surmontée d'une croix en 
bois noir sur laquelle sont gravés en lettres rouges ces 
deux noms : michel chreshen. C'est le seul monument 
qui soit dans ce style. Les cinq amis ont pensé quMl 
I. 16 



978 SCÈNES DE LA ¥IE DE PROYINCE. 

fallait rendre hommage à cet homme simple par cette 
simplicité. 

Dans cette froide mansarde se réalisaient donc les plus 
beaux rêves da sentiment. Là, des frères, tous également 
forts en différentes régions de la science, s'éclairaient 
mutuellement avec bonne foi, se disant tout, même leurs 
pensées mauvaises, tous d'une instruction immense et 
tous éprouvés au creuset de la misère. Une fois admis 
parmi ces êtres d'élite et pris pour un égal , Lucien y re- 
présenta la poésie et la beauté. Il y lut des sonnets qui 
furent admirés. On lui demandait un sonnet, comme il 
priait Michel Chrestien de lui chanter une chanson. Dans 
le désert de Paris, Lucien trouva donc une oasis dans la 
rue des Quatre-Vents. 

Au commencement du mois d'octobre, Lucien, après 
avoir employé le reste de son argent pour se procurer un 
peu de bois, resta sans ressource au milieu du plus ardent 
travail, celui du remaniement de son œuvre. Daniel d'Âr- 
thez, lui, brûlait des mottes et supportait héroïquement 
la misère : il ne se plaignait point, il était rangé comme 
une vieille fille, et ressemblait à un avare, tant il avait 
de méthode. Ce courage excitait celui de Lucien, qui, 
nouveau venu dans le cénacle, éprouvait une invincible 
répugnance à parler de sa détresse. Un matin, il alla jus- 
qu'à la me du Coq pour vendre V Archer de Charles IX à 
Doguereau, qu'il ne rencontra pas. Lucien ignorait com- 
bien les grands esprits ont d'indulgence. Chacun de ses 
amis concevait les faiblesses particulières aux hommes de 
poésie, les abattements qui suivent les efforts de l'àme 
surexcitée par les contemplations de la nature qu'ils ont 



ILLUSIONS PERDUES. 279 

mission de reproduire. Ces hommes, si forts contre leurs 
propres maux, étaient tendres pour les douleurs de Lucien. 
Ils avaient compris son manque d'argent. Le cénacle cou- 
ronna donc les douces soirées de causeries, de profondes 
méditations, de poésies, de confidences, de courses à 
pleines ailes dans les champs de Tintelligence, dans Tave- 
nir des nations, dans les domaines de ITiistoîre, par un 
trait qui prouve combien Lucien avait peu compris ses 
nouveaux amis. 

— Lucien, mon ami, lui dit Daniel, tu n'es pas venu 
dîner hier chez Flicoteaux, et nous savons pourquoi. 

Lucien ne put retenir des larmes qui coulèrent sur ses 
joues. 

— Tu as manqué de confiance en nous, lui dit Michel 
Chrestien ; nous ferons une croix à la cheminée, et, quand 
nous serons à dix... 

— Nous avons tous, dit Bîanchon, trouvé quelque tra- 
vail extraordinaire : moî, j'ai gardé pour le compte de 
Desplein un riche malade ; d'Arthez a fait un article pour 
la Revtie encyclopédique; Chrestien a voulu aller chanter 
un soir dans les Champs-Elysées avec un mouchoir et 
quatre chandelles; mais il a trouvé une brochure à faire 
pour un homme qui veut devenir un homme politique, 
et il lui a donné pour sii cents francs de Machiavel ; Léon 
Giraud a emprunté cinquante francs à son libraire, Joseph 
a vendu des croquis, et Fulgence a fait donner sa pièce 
dimanche, il a eu salle pleine. 

— Voici deux cents francs, dit Daniel, accepte-les, et 
qu'on ne t'y reprenne plus. 

— Allons, ne va-t-îl pas nous embrasser, comme si nous 



280 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

avions fait quelque chose d'extraordinaire? dit Chrestien. 
Pour faire comprendre quelles délices ressentait Lucien 
au milieu de cette vivante encyclopédie d'esprits angé- 
liques, de jeunes gens empreints des originalités diverses 
que chacun d'eux tirait de la science qu'il cultivait, il 
suffira de rapporter les réponses que Lucien reçut, le len- 
demain, à une lettre écrite à sa famille, chef-d'œuvre de 
sensibilité, de bon vouloir, un horrible cri que lui avait 
arraché sa détresse s 

DAVID s£gHAAD a LUCIEN. 

« Mon cher Lucien, tu trouveras ci -joint un effet à 
quatre-vingt-dix jours, et à ton ordre, de deux cents 
francs. Tu pourras le négocier chez M. Métivier, marchand 
de papier, notre correspiondant à Paris, rue Serpente. Mon 
bon Lucien, nous n'avons absolument rien. Ma femme 
s'est mise à diriger l'imprimerie, et s'acquitte de sa tâche 
avec un dévouement, une patience, une activité qui me 
font bénir le ciel de m'avoir donné pour femme un pareil 
ange. Elle-même a constaté l'impossibilité où nous sommes 
de t'envoyer le plus léger secours. Mais, mon ami, je te 
crois dans un si beau chemin, accompagné de cœurs si 
grands et si nobles, que tu ne saurais faillir à ta belle 
destinée en te trouvant aidé par les intelligences presque 
divines de MM. Daniel d'Àrthez, Michel Chrestien et Léon 
Giraud, conseillé par MM. Meyraux, Bianchon et Ridai, 
que ta chère lettre nous a fait connaître. A l'insu d'Eve, 
je t'ai donc souscrit cet effet, que je trouverai moyen d'ac- 
quitter à l'échéance. Ne sors pas de ta voie : elle est rude. 



J 



ILLQSIONS PERDUES. SGI 

mais elle sera glorieuse. le préférerais souR'rir mille maux 
à l'idée de te savoir tombé dans quelque bourbier de 
Paris, où j'en ai tant vu. Aie le courage d'éviter, comme 
tu te fais, les mauvais endroits, les méchantes gens, les 
étourdis et certains gens de lettres que j'ai appris à esti- 
mer à leur juste valeur pendant mon séjour à Paris. EufiD, 
'sois le digne émule de ces esprits célestes que tu m'as 
rendus chers. Ta conduite sera bientôt récompensée. 
Adieu, mon frère bien-aimé; tu m'as ravi la cœur, je 
n'avais pas attendu de toi tant de courage. 



kVE SfiCHARD A LOCIEH. 

«Mon ami, ta lettre nous a fait pleurer tous. Que 
ces nobles cœurs vers lesquels ton bon ange te guide le 
sachent *. une mère, une pauvre jeune femme, prieront 
Dieu soir et matin pour eux; et, si les prières les plus 
ferventes montent jusqu'à son trAne , elles obtiendront 
quelques faveurs pour vous tous. Oui, mon frère, leurs 
noms sont gravés dans mon CŒur.Ab! je les verrai quelque 
jour. J'irai, dussé-je faire la route à pied, les remercier 
de leur amitié pour toi, car elle a répandu comme un 
baume sur mes plaies vives. Ici, mon ami, nous travail- 
lons comme de pauvres ouvriers. Mon mari , ce grand 
homme inconnu que j'aime chaque jour davaaU 
découvrant de moment en moment du nouvelle! 
dans son cœur, délaisse son imprimerie, et ^ 
quoi : ta misère, la nôtre, celle de nnr> 
sinent. Notre adoré David est comoiP " • 




2S2 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

par on vautour, un chagrin jautie à bec aigu. Quant à lui, 
le noble homme, il n'y pense guère, W a Tespoir d'une 
fortune. Il passe toutfîs ses journées à faire des expériences 
sur la fabrication du papier; il m'a priée de m'occuper à 
sa place des affaires, dans lesquelles il m'aide autant que 
le lui permet sa préoccupation. Hélas! je suis grosse. Cet 
événement, qui m'eût comblée de joie, iii*attriste dans la 
situation où nous sommes tous. Ma pauvre mère est rede- 
venue jeune, elle a retrouvé des tfxpces pour son fatigant 
métier de garde-malade. Aux soucis de forliiDe près, nous 
serions heureux* Le vieux père Séchard ne veut pas donner 
un liard à son fils; David est allé le voir pour lui em- 
prunter quelques dûoiers afia 4e te secourir, car ta lettre 
l'avait mis au désespoir. « Je connais Lucien, il perdra la 
tête et fera des sottises, » disait-il. Je l'ai Inen grondé. 
<( Mon frèr«, manquer à quoi que ce soitî... lui ai-je ré- 
pondu. Lucien sait que j'en mourrais de dowleur. » Mit 
mère et moi, sans que David s'en doute, nous avons en- 
gagé quelques objets ; ma naère ^es retirera dès qu'elle 
rentrera dans quelque argent. Nous avons pu faire ainsi 
cent francs, que je l'enToie par tes messageries. Si je n*ai 
pas répondu à ta première lettre, ne m'^en veux pas, mon 
arai. Nous étions dans une situation à passer les nuits, je 
travaillais comme un homme. Ahl je ne me savais pas 
tant de force. Madame ide Bargeton «esrt une femme sans 
âme ni coeur; même en ne faimaot plus, elle se devait 
toujours à ellenaiême de te protéger et de t^der apfès 
t' avoir arraché de nos bras pour te jeter dans cette affroose 
mer parisienne où il faut une bénédiction de Dieu pour 
rencontrer des amitiés vraies parmi ces flots d'hommes et 



ILLUSIONS PERDCES. 283 

d'intérêts. Elle n'est pas à regretter, 3e te voalais auprès 
de toi quelque femme dévouée, une seconde moi-m^me; 
mais, maintenam qne je te sais des amis qui continuent 
nos sentiments, me voilà tranquille. Déploie tes ailes, 
mon beau génie aimél Tu seras notre gloire, comme ta 
es déjà notre amour. 

& ÈVB. n 

a Mon enfant chéri, je ne puis que te bénir après ce 
que te dit ta sœur, et t'assurer que mes prières et mes 
pensées ne sont, bélasi pleines que de toi, au détriment 
de ceux que je vois; car II est des cœurs où les absents 
ont raison, et il en est ainsi dans le cœur de 

» TA HÈRB, 8 

Ainsi, deux jours après, Lucien put rendre à ses amis 
leur prêt si gracieusement offert. Jamais peut-être la vie 
ne lui sembla plus belle, mais le mouvement de son 
amour-propre n'échappa point aux regards profonds de 
ses amis et à leur délicate sensibilité, 

— On dirait que tu as peur de nous devoir quelque 
chose, s'écria Fiilgence. 

— Oh ! le plaisir qu'il manifeste est bien grave à mes 
yeux, dit Michel Chrestien, il confirme les observations 
que j'ai faites : Lucien a de la vanité. 

— 11 est poëte, dit d*Arthez. 

~- M'en YouleK-voos S^n sentiment aussi naturel que 
le mien 7 

— Il faut lui tenir compte de ce qu'il ne aoaz l'a pas 
caché, dit Léon Giraud, il est encore franc; mais y.i\ peurjg 
que plus tard il ne nous redoute. ' 



284 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

— Et pourquoi ? demanda Lucien. 

— Nous lisons dans ton cœur, répondit Joseph Bridan. 

— Il y a chez toi, lui dit Michel Chrestien, un esprit 
diabolique avec lequel tu justiGeras à tes propres yeux les 
choses les plus contraii;es à nos principes : au lieu d*être 
un sophiste dMdées, tu seras un sophiste d^actions. 

— Ah ! j'en ai peur, dit d'Arthez. Lucien, tu feras en 
toi-même des discussions admirables où tu seras grand, 
et qui aboutiront à des faits blâmables... Tu ne seras 
jamais d'accord avec toi-même. 

— Sur quoi donc appuyez-vous votre réquisitoire? de- 
manda Lucien. 

— Ta vanité, mon cher poète, est si grande, que ta 
en mets jusque dans ton amitié I s^écria Fulgence. Toute 
vanité de ce genre accuse un effroyable égolsme, et 
régoîsme est le poison de l'amitié. 

— Oh I mon Dieu, s'écria Lucien, vous ne savez donc 
pas combien je vous aime? 

— Si tu nous aimais comme nous nous aimons, aurais- 
tu mis tant d'empressement et tant d'emphase à nous 
rendre ce que nous avions eu tant de plaisir à te donner? 

— On ne se prête rien ici, on se donne, lui dit bruta* 
lement Joseph Bridan. 

— Ne nous crois pas rudes, mon cher enfant, lui dit 
Michel Chrestien, nous sommes prévoyants. Nous avons 
peur de te voir un jour préférant les joies d'une petite 
vengeance aux joies de notre pure amitié. Lis le Tasse de 
Gœthe, la plus grande œuvre de ce beau génie, et tu y 
verras que le poète aime les brillantes étoffes, les festins, 
les triomphes, l'éclat : eh bien, sois le Tasse sans sa folie. 



ILLUS/ONS PERDUES. 285 

Le monde et ses plaisirs t'appelleront? Reste ici... Tran»» 
porle dans la région des idées tout ce que tu demandes 
à tes vanités. Folie pour folie, mets la vertu dans tes ac- 
tions et le vice dans tes idées, au lieu, comme te le disait 
d'Àrthez, de bien penser et de te mal conduire. 
Lucien baissa la tête : ses amis avaient raison. 

— J'avoue que je ne suis pas aussi fort que vous Tôles, 
dit-il en leur jetant un adorable regard. Je n^ai pas des 
reins et des épaules à soutenir Paris, à lutter avec cou- 
rage. La nature nous a donné des tempéraments et des 
facultés différents, et vous connaissez mieux que per- 
sonne Tenvers des vices et des vertus. Je suis déjà fatigué, 
je vous le confie. 

— Nous te soutiendrons, dit d^Arthez, voilà précisément 
à quoi servent les amitiés ûdèles. 

— Le secours que je viens de recevoir est précaire, et 
nous sommes tous aussi pauvres les uns que les autres ; 
le besoin me poursuivra bientôt. Chrestien, aux gages du 
premier venu, ne peut rien en librairie. Bianchon est en 
dehors de ce cercle d'affaires. D'Ârthez ne connaît que 
les libraires de science ou de spécialités, qui n^ont aucune 
prise sur les éditeurs de nouveautés. Horace, Fulgence 
Ridai et Bridau travaillent dans un ordre d'idées qui les 
met à cent lieues des libraires. Je dois prendre un parti. 

— Tiens-toi donc au nôtre, souffrir I dit Bianchon, souf- 
frir courageusement et se fîer au travail I 

— Mais ce qui n'est que souffrance pour vous est la 
mort pour moi, dit vivement Lucien. 

— Avant que le coq ait chanté trois fois, dit Léon 
Giraud en souriant, cet homme aura trahi la cause du 



186 scènes; de la vie DE PROVINCE. 

travail pour celle de la paresse et des vices de Paris. 

— Où le travail vous a-t-il menés? dit Lucien en riant. 

— Quand on part de Paris pour l'Italie, on ne trouve 
pas Rome à moitié chemin, dit Joseph Bridau. Pour toi, 
les petits pois devraient pousser tout accommodés au 
beurre. 

— Ils ne poussent ainsi que pour les fils aînés des pairs 
de France, dit Michel Chrestîen. Mais, nous autres, nous 
les semons, les arrosons et les trouvons meilleurs. 

La conversation devint plaisante et changea de sujet. 
Ces esprits perspicaces, ces cœurs délicats cherchèrent à 
faire oublier cette petite querelle à Lucien, qui comprît 
dès lors combien il était difficile de les tromper. Il arriva 
bientôt à un désespoir intérieur qu'il cacha soigneusement 
à ses amis, en les croyant des mentors implacables. Son 
esprit méridional, qui parcourait si facilement le clavier 
des sentiments, lui faisait prendre les résolutions les plus 
contraires. 

A plusieurs reprises il parla de se jeter dans les jour- 
naux, et toujours ses amis lui dirent : 

— Gardez-vous-en bienl 

— Là serait la tombe du beau, du suave Lucien que 
nous aimons et connaissons, dit d'Arthez. j 

— Tu ne résisterais pas à la constante opposition de ^ 
plnisir et de travail qui se trouve dans la vie des journa- 
listes ; et, résister, c'est le fond de la vertu. Tu serais sî 
enchanté d'exercer le pouvoir, d'avoir droit de vie et de 
mort sur les œuvres de la pensée, que tu serais journa- 
liste en deux mois. Être journaliste, c'est passer proconsul 
dans la république des lettres. Qui peut tout dire, arrive 



ILLUSIONS PERDUES. 287 

à tout faire! Cette maxime est de Napoléon, et elle se 
comprend. 

— Ne serez-vous pas près de moi? dit Lucien. 

— Nous n'y serons plus, s'éaia Fuigence. Journaliste, 
tu ne penserais pas plus à uous que la fille d'Opéra bril- 
lante, adorée, ne pense, dans sa voiture doublée de soie, 
à son village, à ses vaches, à ses sabots. Tu n'as que trop 
les qualités du joaroaliste : le brillant et la soudaineté de 
la pensée. Tu ne te refuserais jamais à un trait d'esprit, 
dût-il faire pleurer ton ami. Je vois les journalistes aux 
foyers de théâue, ils me font horreur. Le journalisme est 
un eofer, un abîme d'iniquiiés, de mensonges, de irahi- 
SODS, que l'on ne peut traverser et d'od l'on ne peut 
sortir pur que protégé, comme Dante, par le divin laurier 
de Virgile. 

Plus le cénacle défendait cette voie à Lucien, plus son 
désir de connaître le péril l'invitait à s'y risquer, et il 
commençait h discuter en lui-même : a'était-il pas ridi- 
cule de se laisser encore une fois surprendre par la dé- 
tresse sans avoir rien fait contre elle ï En voyant l'insuccès 
de ses démarches à propos de son premier roman, Lucien 
était peu tenté d'en coaiposer un second. D'ailleurs, de 
quoi vivrait-il pendant le temps de l'écrire? Il avait épuisé 
sa dose de patience durant un mois de privations. Ne pour- 
rait-it faire noblement ce que les jouniulisni'i^ fai'^aieot idua 
conscience oi dignité? Ses amis iùisult^ien 
défiances, il voulait leur prouver :~a force d'i 
aiderait peut-être un jour, il serait la b0i 
gloires I 

— D'ailleurs, qu'est doue une amitié < 




288 SCENES DE LA VIE DE PhOVINGE. 

la complicité? demanda-t-il un soir à Michel Chrestîen, 
qu'il avait reconduit jusque chez lui, en compagnie de 
Léon Giraud. 

— Nous ne reculons devant rien, répondit Michel Chres- 
tien. Si tu avais le malheur de tuer ta maîtresse, je t'aide- 
rais à cacher ton crime et pourrais t'estimer encore; mais, 
si tu devenais espion, je te fuirais avec horreur, car tu 
serais lâche et infâme par système. Voilà le journalisme 
en deux mots. L'amitié pardonne Terreur, le mouvement 
irréfléchi de la passion ; elle doit être implacable pour ie 
parti pris de trafiquer de son âme, de son esprit et de sa 
pensée. g 

— Ne puis-je me faire journaliste pour vendre mon 
recueil de poésies et mon roman, puis abandonner aus- 
sitôt le journal ? 

— Machiavel se conduirait ainsi, mais non Lucien de 
Rubempré, dit Léon Giraud. 

— Eh bien , s'écria Lucien, je vous prouverai que je 
vaux MachiaveL 

— Ahl s'écria Michel en serrant la main de Léon, tu 
viens de le perdre. — Lucien, dit-il, tu as trois cents francs, 
c'est de quoi vivre pendant trois mois à ton aise; eh bien, 
travaille, fais un second roman, d'Arthez et Fulgence t'ai- 
deront pour le plan ; tu grandiras, tu seras un romancier. 
Moi, je pénétrerai dans un de ces lupanars de la pensée, 
je serai journaliste pendant trois mois, je te vendrai tes 
livres à quelque libraire de qui j'attaquerai les publica- 
tions, j'écrirai les articles, j'en obtiendrai pour toi ; nous 
organiserons un succès, tu seras un grand homme, et tu 
resteras notre Lucien. 



ILLUSIONS PERDUES. 389 

— Tu me méprises donc biea eo croyant que je pëiiraù 
là où tu te sauveras? dit le poëte. 

- — Pardonnez-lui, mon Dieu, c'est un enfant I s'écria 
Michel Chrestien. 

Après s'être dégourdi l'esprit pendant les soirées passées 
chez d'Arthez, Lucien avait étudié les plaisanteries et les 
articles des petits journaux. Sûr d'être au moins l'égal des 
plus spirituels rédacteurs, il s'essaya secrètement à cette 
gymnastique de la pensée, et sortit un matÎD avec la 
triomphante idée d'aller demaoder du service à quelque 
colonel de ces troupes légères de la presse. Il se mit dans 
sa tenue 1^ plus distinguée et passa les poots en pensant 
que des auteurs, des journalistes, des écrivains, enfin ses 
frères futurs auraient un peu plus de tendresse et de 
désintéressement que les deux genres de libraires contre 
lesquels s'étaient heurtées ses espérances. Il rencontrerait 
des sympathies, quelque bonne et douce affection comme 
celle qu'il trouvait au cénacle de la rue des Quatre-Vents. 
En proie aux émotions du pressentiment écouté, combattu, 
qu'aiment tant les hommes d'imagination, il arriva rue 
Saint-Fiacre, auprès du boulevard Montmartre, devant la 
maison ou se trouvaient les bureaux du petit journal et 
dont l'aspect lui fit éprouver les palpitations du jeune 
homme entrant dans no mauvais lieu. Néanmoins, il 
monta dans les bureaux, situés à Tentre-sul. Dans la pre- 
mière pièce, que divisait en dcuï parlius écaJes une cloi- 
son moitié en planches et moiiitS griliagé&Ji 
fond, il trouva un invalide manchol qui i 
main tenait plusieurs rames de papi9l}jfl 
entre ses dents le livret \oulu < 



290 SCÈNES DE LÀ VIE DE PROVINCE. 

Timbre. Ce paavre homme, dont la figure était d'un ton 
jaune et semée de bulbes rouges, ce qui lui valait le sur- 
nom de Coloquinte, lui montra derrière le grillage le cer- 
bère du journal. Ce personnage était un vieil officier 
décoré, le nez enveloppé de moustaches grises, un bonnet 
de soie noire sur la tête, et enseveli dans une ample 
redingote bleue comme une tortue sous sa carapace. 

— De quel jour monsieur veut-il que parte son aboiine- 
ment? lui demanda l'officier de l'Empire. 

— Je ne viens pas pour un abonnement , répondit 
Lucien. 

Le poète regarda, sur la porte qui correspondait à celle 
par laquelle il était ontré, la pancarte où se lisaient ces 
mots : BUREAU DE RÉDACTION, 61 au-dcssous : Le public 
n^mtre pas ici. 

— Une réclamation sans doute? reprit le soldat de 
Napoléon. Âh ! oui : nous avons été durs pour Mariette. 
Que voulez-vous! je ne sais pas encore pourquoi. Mais, 
si vous demandez raison, je suis prêt, ajouta-t-îl en regar- 
dant des fleurets et des pistolets, la panoplie moderne, 
groupés en faisceau dans un coin. 

— Encore moins, monsieur. Je viens pour parler au 
rédacteur en chef. 

— Il n'y a jamais personne ici avant quatre heures. 

— Voyez-vous, mon vieux Giroudeau, je trouve onze 
colonnes, lesquelles, à cent sous pièce, font cinquante- 
cinq francs; j'en ai reçu quarante; donc, vous me devez 
encore quinze francs, comme je vous le disais... 

Ces paroles partaient d'une petite figure chafouine, 
claire comme un blanc d'œuf mal cuit, percée de deux 



ILLUSIONS PERDUES. SOI 

yenz d'an bleu tendre, mais effrayants de malice, et qui 
appartenait à un jeune homme mioce, caché derrière le 
corps opaque de l'ancien militaire. Cette voix glaça Lu- 
cien, elle tenait du miaulement des chats et de l'éiuuf- 
fement asthmatique de l'hyène. < 

— Ooi, mon petit milicien, rëp(Hidit l'officier en retraite; 
mais vous comptez les titres et les blancs, j'ai ordre de 
Finot d'additionner le total des lignes et de les diviser 
par le nombre voulu pour chaque colonne. Après avoir 
pratiqua cette opération strangulatoire sur votre rédac- 
tion, il s'y trouve trois colonnes de moins. 

— tl ne paye pas les blancs, l'arabe I et il les compte à 
son associé daos le prix de sa rédaction en masse. Je vais 
aller voir ÉtieDue Lousteau, Vemou... 

— Je ne puis enfreindre la consigne, mon petit, dit 
l'ofiScier. Comment I pour quinze francs, vous criez contre 
votre nourrice, vous qui faites des articles aussi facile- 
ment que je fume un cigare 1 Lh 1 vous payerez un bol de 
punch de moins à vos amis, on vous gagnerez une partie 
de billard de plus, et tout sera dit ! 

— Finoi réalise des économies qui lui coûteront bien 
cber, répondit le rédacteur qui se leva et partit. 

— Ne dirait-on pas qu'il est Voltaire et Rousseau? se 
dit à lui-même le caissier en regardant le poète de pro- 
vince. 

— Monsieur, reprit Lucien. ]'■ nviffulrai vors quatre 
heures. 

Pendant h discussion, Luciun aval 
portraits de llc^njumio Coustaui, du 9 
sept orateurs illustres du parll Uhârall 




292 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

tures contre le goaverDement. Il avait surtout regardé la 
porte du sanctuaire où devait s'élaborer la feuille spiri- 
tuelle qui Tamusait tous les jours et qui jouissait du droit 
de ridiculiser les rois, les événements les plus graves, 
enfin de mettre tout en question par un bon mot. Il alla 
^flâner sur les boulevards, plaisir tout nouveau pour lui, 
mais si attrayant, qu'il vit les aiguilles des pendules chez 
les horlogers sur quatre heures sans s'apercevoir qu'il 
n'avait pas déjeuné. Le poêle rabattit promptement vers 
la rue Saint-Fiacre, il monta l'escalier, ouvrit la porte, ne 
trouva plus le vieux militaire et vit l'invalide assis sur 
son papier timbré mangeant une croûte de pain et gardant 
le poste d'un air résigné, fait au journal comme jadis à la 
corvée, et ne le comprenant pas plus qu'il ne connaissait 
le pourquoi des marches rapides ordonnées par l'empe- 
reur. Lucien conçut la pensée hardie de tromper ce redou- 
table fonctionnaire; il passa le chapeau sur la tête, et ou* 
vrit, comme s'il était de la maison, la porte du sanctuaire. 
Le bureau de rédaction offrit à ses regards avides une 
table ronde couverte d'un tapis vert, et six chaises en me- 
risier garnies de paille encore neuve. Le petit carreau de 
cette pièce, mis en couleur, n'avait pas été frotté ; mais 
il était propre, ce qui annonçait une fréquentation pu- 
blique assez rare. Sur la cheminée une glace, une pen- 
dule d'épicier couverte de poussière, deux flambeaux où 
deux chandelles avaient été brutalement fichées, enfin des 
cartes de visite éparses. Sur la table grimaçaient de vieux 
journaux autour d'un encrier où l'encre séchée ressemblait 
à de la laque, et décoré de plumes tortillées en soleils. 
11 lut sur de méchants bouts de papier quelques articles 



ILLUSIONS PERDUES. 293 

d'une écriture illisible et presque hiéroglyphique, déchirés 
en haut par les compositeurs de Timprimerie, à qui cette 
marque sert à reconnaître les articles faits. Puis, çà et là, 
sur des papiers gris, il admira des caricatures dessinées 
assez spirituellement par des gens qui sans doute avaient 
tâché de tuer le temps en tuant quelque chose pour s'en- 
tretenir la main. Sur le petit papier de tenture couleur 
vert d'eau, il vit, collés avec des épingles, neuf dessins 
différents faits en charge et à la plume sur le Solitaire, 
livre qu'un succès inouï recommandait alors à l'Europe et 
qui devait fatiguer les journalistes : « Le Solitaire en pro- 
vince, paraissant, les femmes étonne. — Dans un château, 
le Solitaire, lu. — Effet du Solitaire sur les domestiques 
animaux. — Chez les sauvages, le Solitaire expliqué, le 
plus succès brillant obtient. — Le Solitaire traduit en chi- 
nois et présenté, par l'auteur, de Pékin à l'empereur. — 
Par le mont Sauvage, Élodie violée. » Cette caricature 
sembla très- impudique à Lucien, mais elle le fit rire. 
<c Par les journaux , le Solitaire sous un dais promené 
processionnellement. — Le Solitaire , faisant éclater une 
presse, les ours blesse. ^ Lu à l'envers, étonne le Solitaire 
les académiciens par de supérieures beautés. » Lucien 
aperçut sur une bande de journal un dessin représentant 
un rédacteur qui tendait son chapeau, et dessous : Finot, 
mes cent francs! signé d'un nom devenu fameux, qui ne 
sera jamais illustre. Entre la cheminée et la croisée se 
trouvaient une table à secrétaire, un fauteuil d'acajou, 
un panier à papiers et un tapis oblong appelé devant de 
cheminée : le tout couvert d'une épaisse couche de pous- 
sière. Les fenêtres n'avaient que de petits rideaux. Sur 



2H SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

le haut de ce secrétaire, il y avait environ vingt ouvrages 
déposés pendant la journée, des gravures, de la musique, 
des tabatières à la Charte, un exemplaire de la neuvième 
édition du Solitaire, toujours la grande plaisanterie du 
moment, et une dizaine de lettres cachetées. Quand Lu* 
cien eut inventorié cet étrange mobilier, eut fait des ré- 
flexions à perte de vue, que cinq heures eurent saoné, il 
revint à Tinvalide pour le questionner. Coloquinte avait 
fini sa croûte et attendait avec la patience du factionnajïe 
le militaire décoré, qui peuit-être se promenait sur le bott'< 
levard. Eii ce moment, une femme parut sur le seuil de 
la porte après avoir fait entendre le murmure de sa robe 
dans Tescalier et ce léger pas féminin si facile à recon- 
naître. Elle était assez jolie. 

— Monsieur, dit-elle à Lucien, je sais pourquoi vous 
vantez tant les chapeaux de mademoiselle Virginie, et Je 
viens vous demander d*abord un abonnement d^un ao; 
mais dites-moi ses conditions.. • 

— Madame, je ne suis pas du journaL 

— Ahl 

— Un abonnement à dater d'octobre? demanda Tinya* 
lide. 

— Que r&lame madame? dit le vieux militaire qui re* 
parut. 

Le vieil officier entra en conférence avec la belte mar- 
chande de modes. Quand Lucien, impatieiité d'attendre, 
rentra dans la première pièce, il entendit cette phrase 
finale : 

— Mais je s^ai trè&^nchantée, monsieur. Mademoiselle 
Florentine pourra v^iir à mon magasin et choisira ce 



ILLUSIONS PEIIDUES. ÎQ5 

qn'elle voudra. le tiens les rubans. Ainsi toat est biea 
convenu : vous ne parlerez plus de Vii^inie, une save- 
teuse incapable d'inventé une forme, tandis que j'in- 
vente, moi! 

Lucien entendit tomber un certain nombre d'écus dans 
la caisse. Puis le militaire se mit à faire son compte jour- 
nalier. 

— Monsieur, je suis là depuis une heure, dit le poëte 
d'un air assez fâché. 

— Ils ne sont pas venus? dit le vétéran napoléonien en 
manifestant un émoi par politesse. Ça ne m'étonne pas. 
Voici quelque temps que je ne les aperçois plus. Nous 
sommes au milieu du mois, voyez-vous! Ces lapins-là ne 
viennent que quand on paye, du 29 au 30. 

— Et M. Finot? dit Lucien, qui avait retenu le nom du 
directeur. 

— II est chez lui, rue Feydeau. Coloquinte, mon vieux, 
porte-lui tout ce qui est venu aujourd'hui en portant le 
papier à l'imprimerie. 

— Oii se fait donc le journal 7 dit Lucien en se par- 
lant à lui-même. 

— Le journal? dit l'employé, qui reçut de Coloquinte 
le reste de l'argent du timbre, le journal?... — broum! 
brouml — Mon vieux, sms il<'[iKMn ii six heures à l'impri- 
merie pour voir à faire Clei- Im porteurs. 
monsieur, se fait dans la rue, cliez les autetirs, I 

^merie, entre onze heures et minuit. Du temps d 
reur, monsieur, ces boutiques ào. papier e*I(î 
pas connues. Ahl il vous auraii (:iif 
hommes et un caporal, et ne su 'm 



ires à l'impri- 



296 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

comme ceux-ci par des phrases. Mais assez causé. Si mon 
neveu y trouve son compte, et que Ton écrive pour le fils 
de r autre, — broum I broum ! — après tout, ce n'est pas 
un mal. Âh çà! les abonnés ne m*ont pas Tair d'arriver en 
colonne serrée, je vais quitter le poste« 

— Monsieur, vous me paraissez être au fait de la ré- 
daction du journal? 

— Sous le rapport financier, broum ! broum ! dit le 
soldat en ramassant les flegmes qu'il avait dans le gosier. 
Selon les talents, cent sous ou trois francs la colonne de 
cinquante lignes à quarante lettres, sans blancs, voilà. 
Quant aux rédacteurs, c'est de singuliers pistolets, de pe- 
tits jeunes gens dont je n'aurais pas voulu pour des sol- 
dats du train, et qui, parce qu'ils mettent des pattes de 
mouche sur du papier blanc, ont Tair de mépriser un 
vieux capitaine des dragons de la garde impériale, retraité 
chef de bataillon, entré dans toutes les capitales de l'Eu- 
rope avec Napoléon... 

Lucien, poussé vers la porte par le soldat de Napoléon, 
qui brossait sa redingote bleue et manifestait l'intention 
de sortir, eut le courage de se mettre en travers. 

— Je viens pour être rédacteur, dit-il, et vous jure que 
je suis plein de respect pour un capitaine de la garde im- 
périale, des hommes de bronze... 

— Bien dit, mon petit pékin, reprit l'officier. Mais dans 
quelle classe des rédacteurs voulez-vous entrer? répliqua 
le soudard en passant sur le ventre de Lucien et descen- 
dant l'escalier. 

Il ne s'arrêta que pour allumer son cigare chez le portier. 

— S'il vient des abonnements, recevez-les et prenez-en 



ILLUSIONS PERDUES. 207 

note, mère Chollet. — Toujours rabonnemenl, je ne con- 
nais que Tabonnement, reprit*il en se tournant vers Lucien, 
qui Tavait suivi. Finot est mon neveu, le seul de ma famille 
qui m'ait adouci ma position. Aussi quiconque cherche que- 
relle à Finot trouve-t-il le vieux Giroudeau, capitaine aux 
dragons de la garde, parti simple cavalier à Tannée de 
Sambre^et-Meuse, cinq ans maître d^armes au 1®^ hussards, 
armée d'Italie! Une, deux, et le plaignant serait à Tombrel 
ajouta-t-il en faisant le geste de se fendre. Or donc, mon 
petit, nous avons différents corps dans les rédacteurs : il 
y a le rédacteur qui rédige et qui a sa solde, le rédac- 
teur qui rédige et qui n'a rien, ce que nous appelons un 
volontaire ; enfin le rédacteur qui ne rédige rien et qui 
n'est pas le plus bête, il ne fait pas de fautes celui-là, il 
se donne pour un écrivain, il appartient au journal, il nous 
paye à dîner, il flâne dans les théâtres, il entretient une 
actrice, il est très-heureux. Que voulez-vous être? 

— Mais rédacteur travaillant bien, et, partant, bien 
payé. 

— Vous voilà comme tous les conscrits, qui veulent être 
maréchaux de France! Croyez-en le vieux Giroudeau, par 
file à gauche, pas accéléré, allez ramasser des clous dans 
le ruisseau comme ce brave homme qui a servi, ça se 
voit à sa tournure. — Est-ce pas une horreur qu'un vieux 
soldat qui est allé mille fois à la gueule du brutal ramasse 
des clous dans Paris? Dieu de Dieu, tu n'es qu'un gueux, 
tu n'as pas soutenu l'empereur! — Enfin, mon petit, ce 
particulier que vous avez vu ce matin a gagné quarante 
francs dans son mois. Ferez-vous mieux? Et, selon Finot, 
^est le plus spirituel de ses rédacteurs. 

17. 



296 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

— Quand vous êtes allé dans Sambre-et-Meuse, oa voiui 
a dit qu'il y avait du danger. 

— Parbleu I 

— Eh bien? 

— Eh bien, allez voir mon neveu Finot, un brave garçon, 
le plus loyal garçon que vous rencontrerez, si vous pouvez 
le rencontrer; car il se Feame comme un poisson. Dans 
son métier, il ne s'agit pas d'écrire, voyez-vous, mais de 
faire que les autres écrivent. Il parait que les paroissiens 
aiment mieux se régaler avec les actrices que de bar- 
bouiller du papier. Obi c'est de singuliers pistoletsi A 
l'honneur de vous revoir. 

Le caissier fit mouvoir sa redoutable canne plombée, 
une des protectrices de Germanicus, et laissa Lucien sur 
le boulevard, aussi stupéfait de ce tableau de la rédaction 
qu'il l'avait été des résultats définitifs de la littérature 
chez Vidal et Porchon. Lucien courut dix fois chez Ândoche 
Finot, directeur du journal, rue Feydeau, sans jamais le 
trouver. De grand matin, Finot n'était pas rentré. A midi, 
Finot était en course : il déjeunait, disait-on, à tel café. 
Lucien allait au café, demandait Finot à la limonadière, 
en surmontant des répugnances inouïes : Finot venait de 
sortir. Enfin Lucien, lassé, regarda Finot comme un per- 
sonnage apocryphe et fabuleux, il trouva plus simple de 
guetter Etienne Lousteau chez Flicoteaux. Ce jeune jour- 
naliste expliquerait sans doute le mystère qui planait sur 
la vie du journal auquel il était attaché. 

Depuis le jour béni cent fois où Lucien fit la connais* 
sance de Daniel d'Arthez, il avait changé de place chez 
Flicoteaux : les deux amis dînaient k côté l'un de l'autre, 



ILLUSIONS PERDUES* 23& 

et causaient à voix basse de haute littérature, des sujets 
à traiter, de la manière de les présenter, de les entamer, 
de les dénouer. En ce moment, Daniel d'Arthez corrigeait 
le manuscrit de VArther de Charles IX, il y refaisait des 
chapitres, il y écrivait les belles pages qui y sont, il y 
mettait, la magnifique préface qui peut-être domine le 
livre, et qui jeta tant de clartés dans la jeune littérature. 
Un jour, au moment où Lucien s'asseyait à côté de Daniel, 
qui l'avait att^Mlu et dont la main était dans la sienne, il 
vît à la porte Etienne Lousteau qui tournait le bec-de- 
cane. Lucien quitta brusquement la main de Daniel et 
dit au garçon qu^il voulait dîner à son ancienne place, 
auprès du comptoir. D*Arthez jeta sur Lucien un de 
ces regards angéliques où le pardon enveloppe le re- 
proche, et qui tomba si vivement dans le cœur du poète, 
qu'il reprit la main de Daniel pour la loi s^rer de nou- 
veau. 

> 

— Il s'agit pour moi d'une affaire importante, je vous 
en parlerai, lui dit-il. 

Lucien fut à son ancienne place au moment où Lousteau 
prit la sienne; le premier, il salua; la conversation s'eur 
gagea bientôt, et fut si vivement poussée entre eux, que 
Lucien alla chercher le manuscrit des Marguerites pen- 
dant que Lousteau finissait de dluer. Il avait obtenu de 
soumettre ses sonnets au journaliste, et comptait sur sa 
bienveillance de parade pour avoir un éditeur ou pour 
entrer au journal, k son retour, Lucien vit, dans le coin 
du restaurant, Daniel tristement accoudé qui le regarda 
mélancoliquement; mais, dévoré par la misère et poussé 
par Tambition, il feignit de ne pas voir son frère 



â 



300 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

nacle, et suivit Lousteau. Avant la chute du jour, le jour- 
naliste et le néophyte allèrent s'asseoir sous les arbres 
dans cette partie du Luxembourg qui de la grande allée 
de robservatoire conduit à la rue de l'Ouest. Cette rue 
était alors un long bourbier bordé de planches et de ma- 
rais, où les maisons se trouvaient seulement vers la rue 
de Vaugirard, et ce passage était si peu fréquenté, qu'au 
moment où Paris dîne, deux amants pouvaient s'y que- 
reller et s'y donner les arrhes d'un raccommodement sans 
crainte d'être vus. Le seul trouble-fête possible était le 
vétéran en faction à la petite grille de la rue de l'Ouest, 
si le vénérable soldat s'avisait d'augmenter le nombre de 
pas dont se compose sa promenade monotone. Ce fut 
dans cette allée, sur un banc de bois, entre deux tilleuls, 
qu'Etienne écouta les sonnets choisis pour échantillons 
parmi les Marguerites. Etienne Lousteau, qui, depuis deux 
ans d'apprentissage, avait le pied à l'étrier en qualité de 
rédacteur, et qui comptait quelques amitiés parmi les célé- 
brités de cette époque, était un imposant personnage aux 
yeux de Lucien. Aussi, tout en détortillant le manuscrit 
des Marguerites, le poëte de province jugea-t-il nécessaire 
de faire une sorte de préface. 

— Le sonnet, monsieur, est une des œuvres les plus 
difficiles de la poésie. Ce petit poème a été généralement 
abandonné. Personne en France n'a pu rivaliser Pétrarque, 
dont la langue, infiniment plus souple que la nôtre, admet 
des jeux de pensée repoussés par notre positivisme (par- 
donnez-moi ce mot). Il m'a donc paru original de débuter 
par un recueil de sonnets. Victor Hugo a pris l'ode, Gana- 
lis donne dans la poésie fugitive. Déranger monopolise la 



ILLUSIONS PERDUES. 30i 

chanson, Casimir Delavigne accapare la tragédie et La- 
martine la méditation. 

— Êtes-voas classique ou romantique? lui demanda 
Lousteau. 

L^air étonné de Lucien dénotait une si complète igno- 
rance de rétat des choses dans la république des lettres, 
que Lousteau jugea nécessaire de Téclairer. 

— Mon cher, vous arrivez au milieu d'une bataille 
acharnée, il faut vous décider promptement. La littérature 
est partagée d'abord en plusieurs zones; mais nos grands 
hommes sont divisés en deux camps. Les royalistes sont 
romantiques, les libéraux sont classiques. La divergence 
des opinions littéraires se joint à la divergence des opi- 
nions politiques, et il s'ensuit une guerre à toutes armes, 
encre à torrents, bons mots à fer aiguisé, calomnies poin- 
tues, sobriquets à outrance, entre les gloires naissantes 
et les gloires déchues. Par une singulière bizarrerie, les 
royalistes romantiques demandent la liberté littéraire et la 
révocation des lois qui donnent des formes convenues à 
notre littérature; tandis que les libéraux veulent mainte- 
nir les unités, Tallure de l'alexandrin et le thème clas- 
sique. Les opinions littéraires sont donc en désaccord, dans 
chaque camp, avec les opinions politiques. Si vous êtes 
éclectique, vous n*aurez personne pour vous. De quel côté 
vous rangez-vous? 

— Quels sont les plus forts? 

— Les journaux libéraux ont beaucoup plus d'abonnés 
que les journaux royalistes et ministériels ; néanmoins , 
Canalis perce, quoique monarchique et religieux, quoique 
protégé par la cour et par le clergé. — Bah I des son- 



302 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

nets, c'est de la littérature d'avaat Boileau, dit Ëlienne en 
voyant Lucien effrayé d'avoir à choisir entre deux ban- 
nières. Soyez romantique. Les romantiques se composent 
de jeunes gens, et les classiques sont des perruques : les 
romantiques remporteront. 

Le mot p«rrugue était le dernier mot trouvé par le jour- 
nalisme romantique, qui en avait affublé les classiques. 

— Ul paquebette! dit Lucien en choisissant le premier 
des deux sonnets qui justifiaient le titre et servaient 
d'inauguration : 

Pâquerettes des prés, vos couleurs assorties 
Ne brillent pas toujours pour égayer les yeux ; 
Elles disent eocor les plus chevs de bos vœux 
En an poëme où rbomme apprend ses sympathies. 

Vos étamines d*or par de Targent serties 
Révèlent les trésors dont il fera ses dieux ; 
Et vos filets, où coule un sang mystérieux , 
Ce que coûte un succès en douleurs ressenties! 

£st-ce pour être écks le jour où du tombeau 
Jésus, ressuscité, sur un monde plus beau 
Fit pleuvoir des vertus en secouant ses ailes. 

Que rautomne revoit vos courts pétales blancs 

Parlant à nos regards de plaisirs infidèles ? 

Ou pour nous rappeler la fleur de nos vingt ans? 

Lucien fut piqué de la parfaite immobilité de Lousteau 
pendant qu'il écoutait ce sonnet; il ne connaissait pas en- 
core la déconcertante impassibilité que donne l'habitude 
de la critique, et qui distingue les journaliste fatigués de 
prose, de drames et de vers. Le poète, habitué à recevoir 
des applaudissements» dévora son désappointement ; il lut 



ILLUSIONS PERDUES. 303 

le stHiDet préféré par madame de Bai^elon et par quel- 
ques-uns de ses amis du céoacle. 
— Celui-ci lui arrachera peutôtre un mot, peosa-t-il. 

OEOKlfeMS SOIfNKT. 



Je sula la mtrguerite, et j'étaii la plai belle 
Des Oeurs dont s'^ilait le gazon nloaté. 
Heureuse, on me clicrchait pour ma seule beauté 
Et met jours se fUttaient d'âne aarare éternelle. 

Hélas I malgré mes vœax, ane vertu naarelle 
& versé sur mao front m fktale clarté ; 
Le sort m'a condamnée au don de vârité, 
Eljfl BouRïe et je meurs : la sdeoca est mortelle. 

Je n'ai plus de tilenee et d'i^ plus de repos; 
L'amour vient m'arraeher l'avenir en deux mou. 
Il déchire mon ccaur pour y lire qu'on l'aime. 

Js suis la seule fleur qu'on jette sans regret : 
On dépouille mon front de son lilanc dSadéme, 
Et l'on me foule aux pieds dis qu'on a mon secret. 

Quand il eut fini, le poëte regarda son Aristarque; ' 
Ëtieune Lousteau coatranplait les arbres de la pépinière. 

— Eh bien? lui dit Lucien. 

— Eh bien, mou cher, allez! Ne vous ëcouté-je pas7 
A Paris, écouter sans mot dire est un éloge. : 

— En avez-vous assez? dii Lucicu. 

— Continuel, répondit hissez bitisqu^meivrl 
liste. 

Lucien lut le sonnet suivant; maû ' 






304 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

cœur, car le sang-froid impénétrable de Lousteau lui glaça 
son débit. Plus avancé dans la vie littéraire, il aurait su 
que, chez les auteurs, le silence et la brusquerie en pa- 
reille circonstance trahissent la jalousie que cause une 
belle œuvre, de même que leur admiration annonce le 
plaisir inspiré par une œuvre médiocre qui rassure leur 
amour-propre« 

TBENTIÈME SONNET. 
LB CAMELLIA. 

Chaqae fleur dit un mot du livre de nature : 
La rose est à Famour et fête la beauté, 
La violette exhale une âme aimante et pure. 
Et le lys resplendit de sa simplicité. 

Mais le camellia, monstre de la culture, 
Rose sans ambroisie et lys sans majesté, 
Semble 8*épanouir, aux saisons de froidure, 
Pour les ennuis coquets de la viiginité. 

Cependant, au rebord des loges de théâtre, 
J*aime à voir, évasant leurs pétales d'albàtre, 
Couronne de pudeur, de blancs camellias 

Parmi les cheveux noirs des belles jeunes femmes 
Qui savent inspirer un amour pur aux âmes. 
Comme les marbres grecs du sculpteur Phidias. 

— Que pensez-vous de mes pauvres sonnets? demanda 
formellement Lucien. 

— Voulez-vous la vérité? dit Lousteau. 

— Je suis assez jeune pour Taimer, et je veux trop 
réussir pour ne pas l'entendre sans me fâcher, mais non 
sans désespoir, répondit Lucien. 



ILLUSIONS PEBDDES. 3DS 

— Eh bien , mon cher, les entoriîliages du premier an- 
noncent une œuvre faite à Angouléme et qui vous a sans 
doute trop coûté pour y renoncer; le second et le troisième 
sentent déjà Paris; mais lisez-m'en un autre encore I 
ajout3-t-il en faisant un geste qui parut ctiarmant au grand 
bomme de province. 

Encouragé par cette demande, Lucien lut avec plus de 
confiance le sonnet que préféraient d'Ârthez et Bridau, 
peut-être à cause de sa couleur. 

ClHQUANTifeUE SONNET. 



Hoi, Je suis la talipe, uneflenr de Hollande; 

Et lelle est ma beauté, que l'avare Flamand 

Paye uo de mes oignons plus cher qu'un diamant. 

Si mes fonds sont bien pura, si je suis droite et grande. 

Mon idr est Kodal, et, comme une Yolande 
Dans sa jupe à Viag pli« étoffe amplement. 
Je porte des blasons peints sur mon TËlemenli 
Gueules Taicd d'argent, or avec pourpre eu bandei 

Le Jardinier divin a Blé de «es doigts 

Les rayons du soleil et la pourpre des rois 
Poor me Taire une robe à trame douce et Qne. 

Nulle Heur du jardin n'égale ma splendeur; 
Hais la nature, bélaat n'a pas versé d'odeur 
Dans mon calice fait comme un vase de Chine. 



— El) bien? dit Lucien après un momebl' 
lui sembla d'une longueur démesurée. 

— Mon cher, dit gravement Éiienin'^'^ 




/ 
/ 

/ 



306 SCENES DE LA VIE DE PROVINCE. 

le bout des bottes que Lucien avait apportées d'Angoulême 
et qu'il achevait d'user, je vous engage à noircir vos bottes 
avec votre encre aûn de ménager votre cirage, à faire 
des cure-dents de vos plumes pour vous donner Tair d^a- 
voir dlnë quand vous vous promenez, en sortant de chez 
Flicoteaux, dans la belle allée de ce jardin, et à chercher 
une place quelconque. Devenez petit clerc d'huissier si 
vous avez du cœur, commis si vous avez du 'plomb dans 
les reins, ou soldat si vous aimez la musique militaire. 
Vous avez l'étoffe de trois poètes ; mais, avant d'avoir 
percé, vous avez six fois le temps de mourir de faim, si 
vous comptez sur les produits de votre poésie pour vivre. 
Or, vos intentions sont, d'après vos trop jeunes discours, 
de battre monnaie avec votre encrier. Je ne juge pas votre 
poésie, elle est de beaucoup supérieure à toutes les poé- 
sies qui encombrent les magasins de la librairie. Ces 
élégants rossignols, vendus un peu plus chers que les 
autres à cause de leur papier vélin, viennent presque tous 
s'abattre sur les rives de la Seine, où vous pouvez aller 
étudier leurs chants, si vous voulez faire un jour quelque 
pèlerinage instructif sur les quais de Paris, depuis l'éta- 
lage du père Jérôme, au pont Notre-Dame, jusqu'au pont 
Royal. Vous rencontrerez là tous les Essais poétiques, les 
Inspirations, les Élévations, les Hymnes, les Chants, les . 
Ballades, les Odes, enfin toutes les couvées écloses depuis 
sept années, des muses couvertes de poussière, éclaboussées 
par les fiacres, violées par tous les passants qui veulent 
voir la vignette du titre. Vous ne connaissez personne, vous 
n'avez d'accès dans aucun journal : vos Marguerites res- 
teront chastonent pliées comme vous les tenez; elles n'é- 



ILLUSIONS PERDUES. 307 

clAit»it jamais au soleil de la publicitë dans la prairie des 
grandes marges, émaillée des fleurons que prodigue l'il- 
lustre Dauriat, le libraire des célébrités, le roi des galeries 
de bois. Mon pauvre enfant, je suis venu, comme vous, 
le cœur plein d'illusions, poussé par l'amour de l'art, porté 
par d'invincibles élans vers la gloire : j'ai trouvé les réa- 
lités du métier, les difficultés de la librairie et le positif 
de la misère. Mon exaltation, maintenant comprimée, mon 
effervescence première, me cachaient le mécanisme du 
monde ; il a fallu le voir, se cogner à tous les rouages, 
heurter les pivots, me graisser aux huiles, entendre le 
cliquetis des chaînes et des volants. Comme moi, vous 
allez savoir que, sous toutes ces belles choses rêvées, s'a- 
gitent des hommes, des passions et des nécessités. Vous 
vous mêlerez forcément à d'horribles luttes, d'œuvre à 
œuvre, d'homme à homme, de parti i parti, où il faut se 
battre systématiquement pour ne pas ôtre abandonné par 
les siens. Ces combats ignobles désenchantent l'âme, dé- 
pravent le cœur et fatiguent en pure perte ; car vos efforts 
servent souvent à faire couronner un homme que vous 
hûssez, un talent secondaire présenté malgré vous comme 
un génie. La vie littéraire a ses coulisses. Les succès sur- 
pris ou mérités, voilà ce qu'applaudit le parterre; les - 
moyens, toujours hideux, les comparses enluminés, les 
claqueurs et les garçons de service, voilà ce que recè- 
lent les coulisses. Vous êtes «ncore au parterre. 11 en est 
temps, abdiquez avant de mettre un pied sur la preinière 
marche du trône que se disputent tant d'ambitions, et ne { 
vous déshonorez pas comme je le fais pour vivre, fl'"' 
tEurme mouilla les yeux d'Etienne Lousteaa.) 



1 



308 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

comment je vis? reprit-il avec un accent de rage. Le peu 
d'argent que pouvait me donner ma famille fut bientôt 
mangé. Je me trouvai sans ressource après avoir fait re- 
cevoir une pièce au Théâtre-Français. Au Théâtre-Français, 
la protection d'un prince ou d'un premier gentilhomme 
de la chambre du roi ne suffît pas pour faire obtenir un 
tour de faveur : les comédiens ne cèdent qu'à ceux qui 
menacent leur amour-propre. Si vous aviez le pouvoir de 
faire dire que le jeune premier a un asthme, la jeune 
première une fistule où vous voudrez, que la soubrette tue 
les mouches au vol, vous seriez joué demain. Je ne sais 
pas si dans deux ans d'ici je serai, moi qui vous parle, en 
état d'obtenir un semblable pouvoir : il faut trop d'amis. 
Où, comment et par quoi gagner mon pain? fut une ques- 
tion que je me suis faite en sentant les atteintes de la 
faim. Après bien des tentatives, après avoir écrit un roman 
anonyme payé deux cents francs par Doguereau, qui n*y 
a pas gagné grand'chose, il m'a été prouvé que le journa- 
lisme seul pourrait me nourrir. Mais comment entrer dans 
ces boutiques? Je ne vous raconterai pas mes démarches 
et mes sollicitations inutiles, ni six mois passés à travailler 
comme surnuméraire et à m'entendre dire que j'effa- 
rouchais l'abonné, quand, au contraire, je l'apprivoisais. 
Passons sur ces avanies. Je rends compte aujourd'hui des 
théâtres du boulevard, presque gratis, dans le journal qui 
appartient à Finot, ce gros garçon qui déjeune encore deux 
ou trois fois par mois au café Voltaire (mais vous n'y allez 
pasi). Finot est rédacteur en chef. Je vis en vendant les 
billets que me donnent les directeurs de ces théâtres pour 
solder ma sous -bienveillance au journal, les livres que 



ILLUSIONS PERDUES. 309 

m'envoient les libraires et dont je dois parler. Enfin je tra- 
fique, une fois Finot satisfait, des tributs en nature qu'ap- 
portent les industriels pour lesquels ou contre lesquels 
il me permet de lancer des articles. VEau carminative, 
la Pâte des sultanes, VHuile céphalique, la Mixture brési- 
lienne, payent un article goguenard vingt ou trente francs. 
Je suis forcé d'aboyer après le libraire qui donne peu 
d'exemplaires au journal : le journal en prend deux que 
vend Finot, il m*en faut deux à vendre. Publiât-il un chef- 
d^œuvre, le libraire avare d'exemplaires est assommé. 
C'est ignoble , mais je vis de ce métier, moi comme cent 
autres ! Ne croyez pas le monde politique beaucoup plus 
beau que ce monde littéraire : tout dans ces deux mondes 
est corruption, chaque homme y est ou corrupteur ou 
corrompu. Quand il s'agit d'une entreprise de librairie un 
peu considérable, le libraire me paye, de peur d'être at- 
taqué. Aussi mes revenus sont-ils en rapport avec les pros- 
pectus. Quand le prospectus sort en éruptions milialres, 
l'argent entre à flots dans mon gousset, je régale alors 
mes amis. Pas d'affaires en librairie, je dîne chez Flico- 
teaux. Les actrices payent aussi les éloges, mais les plus 
ihabiles payent les critiques; le silence est ce qu'elles re* 
doutent le plus. Aussi une critique, faite pour être rétor- 
quée ailleurs, vaut-elle mieux et se paye-t-ëlle plus cher 
qu'un éloge tout sec, oublié le lendemain. La polémique, 
mon cher, est le piédestal des célébrités. Â ce métier de 
spadassin des idées et des réputations industrielles, litté- 
raires et dramatiques, je gagne cinquante écus par mois, 
je puis vendre un roman cinq cents francs, et je com- 
mence à passer pour un homme redoutable. Quand, au 



310 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

lieu de vivre chez Floriae aux dépens â*un droguiste qui 
se donne des airs de milord, je serai dans mes meubles, 
que je passerai dans un grand journal où j'aurai un feuil- 
leton, ce jour-là, mon cher, Florine deviendra une grande 
actrice; quant à moi, je ne sais pas alors ce que je puis 
devenir : ministre ou honnête homme, tout est encore 
pos^ble. (Il releva sa tête humiliée, jeta vers le feuillage 
un regard de désespoir accusateur et terrible.) Et j*ai une 
belle tragédie reçue! Et j'ai dans mies papiers un poème 
qui mourrai Et j'étais bon! J'avais le cœur pur : j'ai pour 
maîtresse une actrice du Panorama-Dramatique, moi qui 
rêvais de belles amours parmi les femmes les plus dis- 
tinguées du grand monde ! Enfin, pour un exemplaire re- 
fusé par le libraire à mon journal, je dis du mal d'un livre 
que je trouve beau ! 

Lucien, ému aux larmes, serra la main d'Etienne. 

— En dehors du monde littéraire, dit le journaliste en 
se levant et se dirigeant vers la grande avenue de l'Obser- 
vatoire, où les deux poètes se promenèrent comme pour 
donner plus d'air à leurs poumons, il n'existe pas une seule 
personne qui connaisse l'horrible odyssée par laquelle on 
arrive à ce qu'il faut nommer, selon les talents, la vogue, 
la mode, la réputation, la renommée, la célébrité, la fan 
veur publique, ces différents échelons qui mènent à la 
gloire, et qui ne la remplacent jamais. Ce phénomène 
moral, si brillant, se compose de mille accidents qui va- 
rient avec tant de rapidité, qu^il n'y a pas exemple de deux 
hommes parvenus par une même voie. Ganalis et Nathan 
sont deux faits dissemblables et qui ne se renouvelleront 
pas. D'Arthez, qui s'éreinte à travailler, deviendra célèbre 



ILLUSIONS PERDUES. 311 

par un autre hasard. Cette réputation tant désirée est 
presque toujours une prostituée couronnée. Oui, pour les 
basses œuvres de la littérature, elle représente la pauvre 
fille qui gèle au coin des bornes ; pour la littérature se- 
condaire, c*est la femme entretenue qui sort des mauvais 
lieux du journalisme et à qui je sers de souteneur ; pour 
la littérature heureuse, c'est la brillante courtisane inso- 
lente, qui a des meubles, paye des contributions à TÉtat, 
reçoit les grands seigneurs, les traite et les maltraite, a 
sa livrée, sa voiture, et qui peut faire attendre ses créan- 
ciers altérés. Âh ! ceux pour qui elle est, pour moi jadis, 
pour vous aujourd'hui, un ange aux ailes diaprées, revêtu 
de sa tunique blanche, montrant une palme verte dans sa 
main, une flamboyante épée dans l'autre, tenant à la fois 
de l'abstraction mythologique qui vit au fond d'un puits et 
de la pauvre fille vertueuse exilée dans un faubourg, ne 
s'enrichissant qu'aux clartés de la vertu par les efforts d'un 
noble courage, et revolant aux cieux avec un caractère 
immaculé, quand elle ne décède pas souillée, fouillée, 
violée, oubliée, dans le char des pauvres ; ces hommes à 
cervelle cerclée de bronze, aux cœurs encore chauds sous 
les tombées de neige de l'exp^ience, ils sont rares dans 
le pays que vous voyez à nos pieds, dit-il en montrant la 
grande ville qui fumait au déclin du jour. 

Une vision du cénacle passa rapidement aux yeux de 
Lucien et l'émut, mais il fut entraîné par Lousteau, qui 
continua son efifroyable lamentation. 

— Ils sont rares et clair-semés dans cette cuve en fer- 
mentation, rares comme les vrais amants dans le monde 
amoureux , rares comme les fortunes honnêtes ^ dans le 



312 SCÈNES. DE LÀ VIE DE PROVINCE. 

monde financier , rares comme un homme pur dans le 
journalisme. L*expérience du premier qui m'a dit ce que 
je vous dis a été perdue, comme la mienne sera sans doute 
inutile pour vous. Toujours la môme ardeur précipite 
chaque année, de la province ici, un nombre égal, pour 
ne pas dire croissant, d'ambitions imberbes qui s'élancent 
la tête haute, le cœur altier, à l'assaut de la Mode, cette 
espèce de princesse Touran docte des Mille et un Jours 
pour qui chacun veut être le prince Calaf ! Mais aucun ne 
devine l'énigme. Tous tombent dans la fosse du malheur, 
dans la boue du journal, dans les marais de la librairie. Ils 
glanent, ces mendiants, des articles biographiques, des 
tartines, des faits-Paris aux journaux, ou des livres com- 
mandés par de logiques marchands de papier noirci qui 
préfèrent une bêtise débitée en quinze jours à un chef- 
d'œuvre, qui veut du temps pour se vendre. Ces chenilles, 
écrasées avant d'être papillons, vivent de honte et d'infa- 
mie, prêtes à mordre ou à vanter un talent naissant, sur 
Tordre d'un pacha du Constitutionnel, de la Quotidienne ou 
des Débats, au signal des libraires, à la prière d'un cama- 
rade jaloux, souvent pour un dîner. Ceux qui surmontent 
les obstacles oublient les misères de leur début. Moi qui 
vous parle, j'ai fait pendant six mois des articles où j'ai 
mis la fleur de mon esprit pour un misérable qui les disait 
de lui, qui sur ces échantillons a passé rédacteur d'un 
feuilleton : il ne m'a pas pris pour collaborateur, il ne 
m'a pas même donné cent sous, je suis forcé de lui tendre 
la main et de lui serrer la sienne. 

— Et pourquoi ? dit fièrement Lucien. 

— Je puis avoir besoin de mettre dix lignes dans soa 



ILLUSIONS PERDUES. 313 

feuilleton, répondit froidement Lousteau. Enfin, mon cher, 
travailler n'est pas le secret de la fortune en littérature, 
il s'agit d'exploiter le travail d'autrui. Les propriétaires de 
journaux sont des entrepreneurs, nous sommes des ma- 
çons. Aussi plus un homme est médiocre, plus prompte- 
ment arrive-t-il; il peiit avaler des crapauds vivants, se 
résigner à tout, flatter les petites passions basses des sul- 
tans littéraires , comme un nouveau venu de Limoges, 
Hector Merlin, qui fait déjà de la politique dans un jour- 
nal du centre droit, et qui travaille à notre petit journal: 
je lui ai vu ramasser le chapeau tombé d'un rédacteur en 
chef. En n'offusquant personne, ce gargon-là passera entre 
les ambitions rivales pendant qu'elles se battront. Vous 
me faites pitié. Je me vois en vous comme j'étais, et je 
suis sûr que vous serez, dans un ou deux ans, comme 
je suis. Vous croirez à quelque jalousie secrète, à quelque 
intérêt personnel dans ces conseils amers*, mais ils sont 
dictés par le désespoir du damné qui ne peut plus quitter 
l'enfer. Personne n*ose dire ce que je vous crie avec la 
douleur de l'homme atteint au cœur et comme un autre 
Job sur le fumier : « Voici mes ulcères I » 

^- Lutter sur ce] champ où ailleurs, je dois lutter, dit 
Lucien. 

— Sachez-le donc ! reprit Lousteau , cette lutte sera 
sans trêve si vous avez du talent, car votre meilleure 
chance serait de n'en pas avoir. L'austérité de votre con- 
science, aujourd'hui pure, fléchira devant ceux à qui vous 
verrez votre succès entre les mains ; qui, d'un mot, peu- 
vent vous donner la vie et qui ne voudront pas le dire : 
car, croyez-moi, l'écrivain à la mode est plus insolent, plus 

I. 18 




SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

dur envers les nouveaux venus que ne Test le plus brutal 
libraire. Où le libraire ne voit qu'une perte, l'auteur re- 
doute un rival : Tun vous écondait, l'autre ' ^s écrase. 
Pour faire de belles œuvres, mon pauvre enfant, vous pui- 
serez à pleines {fumées d'encre dans votre cœur la ten- 
dresse, la céve, l'énergie, et vous l'étalerez en passions, 
en sentiments, en phrases ! Oui, vous écrirez au lieu d'agir, 
vous chanterez au lieu de combattre, vous aimerez, vous 
haïrez, vous vivrez dans vos livres; mais, quand vous aurez 
réservé vos richesses pour votre style, votre or, votre 
pourpre pour \ personnages, que vous vous promènerez 
en guenilles dans les rues de Paris, heureux d'avoir lancé, 
en rivalisant avec l'état civil, un être nommé Adolphe, 
Corinne, Clarisse, René ou Manon, que vous aurez gâté 
votre vie et votre estomac pour donner la vie à cette créa- 
tion, vous la verrez calomniée, trahie, vendue, déportée 
dans les lagunes de l'oubli par les journalistes, ensevelie 
par vos meilleurs amis. Pourrez-vous attendre le jour où 
votre créature s'élancera réveillée, par qui? quand? com- 
ment ? 11 existe un magnifique livre, le pianto de l'incré- 
dulité, Obermann, qui se , ^mène solitaire dans le désert 
des magasins, et que dès lors les libraires appellent ironi- 
quement un rossignol : quand Pâques arrivera-t-il pour 
lui? Personne ne le sait! Avant tout, essayez de trouver 
un libraire assez osé pour imprimer les Marguerites. Il ne 
s'agit pas de vous les faire payer, mais de les imprimer. 
Vous verrez alors des scènes curieuses. 

Cette rude tirade, prononcée avec les accents divers des 
passions qu'elle exprimait, tomba comme une avalanche 
de neige dans le cœur de Lucien et y mit un froid glacial. 



ILLUSIONS PERDUES. 315 

Il demeura debout et silencieux pendant uu moment. En- 
Qd, son cœur, comme stimulé par rtiorrible poésie des 
difficultés, éclata. Lucien serra la main de Lousteau et loi 
cria : 

— Je triompherai l 

— Bon I dit le journaliste, encore uD chrétien qui des- 
cend dans Tarèue pour se livrer aux bâtes. — Mon cher, il 
y a ce soir une première représentation au Panorama- 
Dramatique, elle ne commencera qu'à huit heures, il est 
six heures, allez mettre votre meilleur habit, enfin soyez 
convenable. Venez me prendre. Je demeure rue de la 
Harpe, au-dessus du café Serve), au quatrième étage. Nous 
passerons chez Dauriat d'abord. Vous persistez, n'est-ce 
paaî Eb bien, je voua ferai connaître ce soir un des rois 
de la librairie et quelques journalistes. Après le spectacle, 
nous souperoDS chez ma maîtresse avec des amis, car noire 
dîner ne peut pas compter pour un repas. Vous y trouverez 
Finot, le rédacteur eu chef et le propriétaire de mon jour- 
nal. Vous savez le mot de Minette du Vaudeville : Le umps 
eit un ^anà maigref eb bien, pour nous le hasard est aussi 
mi grand aaaigre, il faut le teoler. 

— Je û'ouUierai jamais cette journée, dit Ludeii. 

— Munissez-vous de votre manuscrit, et soyez en tenue, 
moins à cause de Florine que du libraire. 

La bonhomie du camarade, qui succédait au cri violest 
du poète peignant la guerre littéraire, loucha Lucien tout 
aussi vivement qu'il avait été touché naguf^iQ k la mâme ^ 
place par la parole grave et religieuse de d'Ai liiez. Animé ■ 
par la perspective d'une lutte immédiate entre le." ' 
et lui, rinexpérimenté jeune homme ne soupç 



316 SCÈNES DE LÀ VIE DE PROVINCE. 

la réalité des malheurs moraux que lui dénonçait le jour- 
naliste. Il ne se savait pas placé entre deux voies dis- 
tinctes, entre deux systèmes représentés par le cénacle 
et par le journalisme, dont l'un était long, honorable, 
sûr; Tautre semé d'écueils et périlleux, plein de ruisseaux 
fangeux oii devait se crotter sa conscience. Son caractère 
le portait à prendre le chemin le plus court, en apparence 
le plus agréable, à saisir les moyens décisifs et rapides. 
Il ne vit en ce moment aucune différence entre la noble 
amitié de d*Arthez et la facile camaraderie de Lousteau. 
Cet esprit mobile aperçut dans le journal une arme à sa 
portée, il se sentait habile à la manier, il la voulut prendre. 
Ébloui par les offres de son nouvel ami, dont la main 
frappa la sienne avec un laisser aller qui lui parut gra- 
cieux, pouvait-il savoir que, dans l'armée de la presse, 
chacun a besoin d'amis, comme les généraux ont besoin 
de soldats 1 Lousteau, lui voyant de la résolution, le ra- 
colait en espérant se l'attacher. Le journaliste en était 
à son premier ami, comme Lucien à son premier protec- 
teur : l'un voulait passer caporal, l'autre voulait être sol- 
dat. Le néophyte revint joyeusement à son hôtel, où il Bt 
une toilette aussi soignée que le jour néfaste où il avait 
voulu se produire dans la loge de la marquise d'Espard 
à l'Opéra; mais déjà ses habits lui allaient mieux, il se les 
était appropriés. Il mit son beau pantalon collant de cou- 
leur claire, de jolies bottes à glands qui lui avaient coûté 
quarante francs, et son habit de bal. Ses abondants et 
fins cheveux blonds, il les fit friser, parfumer, ruisseler 
en boucles brillantes. Son front se para d'une audace puisée 
dans le sentiment de sa valeur et de son avenir. Ses mains 



ILLUSIONS PERDUES. 317 

de femme furent soignées, leurs ongles en amande de- 
vinrent nets et rosés. Sur son col de satin noir, les blanches 
rondeurs de son menton étincelërent. Jamais un plus joli 
jeune homme ne descendit la montagne du pays latin. 
Beau comme un dieu grec, Lucien prit un fïacre., et fut 
à sept heures moins un quart à la porte de la maison du 
café Servel. La portière l'invita àgrimper quatre étages en 
lui donnant des notions topographiques assez compliquées. 
Armé de ces renseignements, il trouva, non sans peine, 
une porte ouverte au bout d'un long corridor obscur, et 
reconnut la chambre classique du quartier latin. La mi- 
sère des jeunes gens le poursuivait là comme rue de 
Quny, chez d'Arthez, chez Chrestien, partoutl Mais, par- 
tout, elle se recommande par l'empreinte que lui donne 
le caractère du patient. Là, cette misère était sinistre. Un 
lit en noyer, sans rideaux, au bas duquel grimaçait un mé- 
chant tapis d'occasion; aux fenêtres, des rideaux jaunis 
par la fumée d'une cheminée qui n'allait pas et par celle 
du cigare; sur la cheminée, une lampe Carcel, donnée par 
Florine et encore échappée au mont-de-piété; puis une 
commode d'acajou terni, une table chaîne de papiers, 
deux on trois plumes ébouriffées là-dessus, pas d'autres 
livres que ceux apportés la veille ou pendant la journée : 
tel était le mobilier de celte chambre dénuée d'objets de 
valeur, mais qui offrait un ignoble assemblage de mau- 
vaises bottes bâillant dans un coin, de vieilles chaussettes 
à l'état de dentelle; dans un autre, des cigares écrasés, 
des mouchoirs sales, des chemises en deux volumes, des 
cravates à trois éditions. C'était, enfin, un bivac littér * 
meublé de choses négatives et de la plus étrange ■ 
11. 



318 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

qui se puisse imaginer. Sur la table de nuit, chargée des 
livres lus pendant la matinée, brillait le rouleau rouge de 
Fumade. Sur le manteau de la cheminée erraient un ra- 
soir, une paire de pistolets, une boîte à cigares. Dans un 
panneau, Lucien vit des fleurets croisés sous un masque. 
Trois chaises et deux fauteuils, à peine dignes du plus mé- 
chant hôtel garni de cette rue, complétaient cet ameuble- 
ment. Cette chambre, à la fois sale et triste, annonçait une 
vie sans repos et sans dignité : on y dc^rmait, on y travail- 
lait à la hâte, elle était habitée par force, on éprouvait 
le besoin de la quitter. Quelle difiérence entre ce désordre 
cynique et la prcçre , la décente misère de d'ArthezI... 
Ce conseil enveloppé dans un souvenir, Lucien ne Técouta 
pas, car Etienne lui fit une plaisanterie pour masquer le 
nu du vice. 

— Voilà mon chenil ; ma grande représentation est me 
de Bondy, dans le nouvel appartement que notre dro- 
guiste a meublé pour Florine, et que nous inaugurons ce 
soir. 

Étieune Lousteau avait un pantalon noir, des bottes 
bien cirées, un habit boutonné jusqu'au cou ; sa chemise, 
que Florine devait sans doute lui dianger, était cachée 
par un col de velours, et il brossait son chapeau pour lui 
donner l'apparence du neuf. 

— Partons, dit Lucien. 

— Pas enc<»re, j'attends un libraire pour avoir de 
monnaie : on jouera peut-être; je n^ai pas un liard; 
d'ailleurs, il me faut des gants. 

Eu ce moment, les deux nouveaux amis entendirent les 
pas d'un homme dans le corridor. 



ILLUSIOJ^S PERDUES. 319^ 

— C'est lui, dit Lousteau. Vous allez voir, mon cher, 
la tournure que prend la Providence quand elle se mani- 
feste aux poètes. Avant de contempler dans sa gloire Dau- 
riat, le libraire fashionable, vous aurez vu le libraire du 
quai des Augustins, le libraire escompteur, le marchand 
de ferraille littéraire, le Normand ex-vendeur de salade. 
— Arrivez donc, vieux Tartare! cria Lousteau. 

— Me voilà, dit une voix fêlée comme celle d'une doche 
cassée. 

— Avec de l'argent? 

— De l'argent? il n'y en a plus en librairie, répondit 
un jeune homme qui entra en regardant Lucien d'un air 
curieux. 

— Vous me devez cinquante francs d'abord, reprit 
Lousteau. Puis voici deux exemplaires d'un Voyage en 
Egypte qu'on dit une merveille, il y foisonne des gra- 
vures, il se vendra : Finot a été payé pour deux articles 
que je dois faire. Item, deux des derniers romans de Victor 
Ducange, un auteur illustre au Marais. Item, deux exem- 
plaires du second ouvrage d'un commençant, Paul de Kock, 
qui travaille dans le même genre. Item, deux d'Yseult de 
Dôle, un joli ouvrage de province. En tout, cent francs, 
au prix fort. Ainsi vous me devez cent francs, mon petit 
Barbet. 

Barbet regarda les livres en en examinant les tranches 
et les couvertures avec soin. 

— Oh I ils sont dans un parfait état de conservation, 
s'écria Lousteau. Le Voyage n*est pas coupé, ni le Paul 
de Kock, ni le Ducange, ni celui-là sur la cheminée. Con- 
sidérations sur la symbolique, je vous l'abandonne; le 



320 SCÈNES DE LÀ VIE DE PROVINCE. 

mythe est si ennuyeux, que je le donne pour ne pas en 
voir sortir des milliers de mites. 

— Eh bien, dit Lucien, comment ferez-vous vos articles? 
Barbet jeta sur Lucien un regard de profond étonne- 

ment, et reporta ses yeux sur Etienne en ricanant : 

— On voit que monsieur n'a pas le malheur d*ôtre 
homme de lettres. 

— Non, Barbet, non. Monsieur est un poète, un grand 
poète qui enfoncera Ganalis, Béranger et Delavigne. 11 ira 
loin, à moins qu'il ne se jette à Teau, encore irait-il jus- 
qu'à Saint-Gloud. 

— Si j'avais un conseil à donner à monsieur, dit Barbet, 
ce serait de laisser les vers et de se mettre à la prose. On 
ne veut plus de vers sur le quai. 

Barbet avait une méchante redingote boutonnée par un 
seul bouton, son col était gras, il gardait son chapeau sur 
la tête, il portait des souliers, son gilet entr'ouvert lais- 
sait voir une bonne grosse chemise de toile forte. Safigoce 
ronde, percée de deux yeux avides, ne manquait pas de 
bonhomie ; mais il avait dans le regard l'inquiétude vague 
des gens habitués à s'entendre demander de l'argent et 
qui en ont. Il paraissait rond et facile, tant sa finesse 
était cotonnée d'embonpoint. Après avoir été commis, il 
avait pris depuis deux ans une misérable petite boutique 
sur le quai, d'où il s'élançait chez les journalistes, chez 
les auteurs, chez les imprimeurs, y achetant à bas prix 
les livres qui leur étaient donnés, et gagnant ainsi quelque 
dix ou vingt francs par jour. Biche de ses économies, il 
flairait les besoins de chacun, il espionnait quelque bonne , 
affaire, il escomptait au taux de quinze ou vingt pour 



V 



ILLUSIONS PERDUES. 421 

cent, chez les auteurs gênés, les effets des libraires aux- 
quels il allait le lendemain acheter, à prix débattus au 
comptant, quelques bons livres demandés; puis il leur 
rendait leurs propres effets au lieu d'argent. Il avait fait 
ses études, et son instruction lui servait à éviter soigneu- 
sement la poésie et les romans modernes. Il affectionnait 
les petites entreprises , les livres d'utilité dont l'entière 
propriété coûtait mille francs et qu'il pouvait exploiter à 
son gré, tels que VHistoire de France mise à la portée des 
enfants, la Tenue des livres en vingt leçons, la Botanique 
des jeunes fiUes. Il avait laissé échapper déjà deux ou trois 
bons livres, après avoir fait revenir vingt fois lés auteurs 
chez lui, sans sp décider à leur acheter leur manuscrit. 
Quand on lui reprochait sa couardise, il montrait la rela« 
tion d'un procès fameux dont la copie, prise dans les 
journaux, ne lui coûtait rien, et lui avait rapporté deux 
ou trois mille francs. 

Barbet était le libraire trembleur, qui vit de noix et de 
pain, qui souscrit peu de billets, qui grappille sur les 
factures, les réduit, colporte lui-môme ses livres on ne 
sait où, mais qui les place et se les fait payer. Il était la 
terreur des imprimeurs, qui ne savaient comment le 
prendre : il les payait sous escompte et rognait leurs fac- 
tures en devinant des besoins urgents ; puis il ne se ser- 
vait plus de ceux qu'il avait étrillés, en craignant quelque 
piège. 

— Eh bien« continuons-nous nos affaires? dit Lous- 
teau. 

— Ehl mon petit, dit familièrement Barbet, j^ai dar 
ma boutique six mille volumes à vendre. Or, selon le 



\ 



322 SCÈNES D£ LÀ VIE DE PR(WINCE. 

d*un vieux libraire, les livres iie sont pas des francs. La 
librairie va mal. 

— Si vous alliez dans sa boutique, mon cher Lucien « 
dit Etienne, vous trouveriez sur nn comptoir en bois de 
chêne, qui vient de la vente après faillite de quelque 
marchand de vin, une chandelle non mouchée, elle se 
consume alors moins vite. À peine éclairé par cette luear 
anonyme, vous apercevriez des casiers vides. Pour ganier 
ce néant, un petit garçon en veste bleue souffle dans ses 
doigts, bat la semelle, ou se brasse comme un cocher de 
fiacre sur son siège. Regardez! pas plus de livres que je 
n'en ai ici. Personne ne peut deviner le commerce qui se 
fait là. 

-^ Voici un billet de cent francs à trc»s mois, dit fiar- 
bet, qui ne put s'empêcher de sourire en sortait de sa 
poche un papier timbré, et j'emporterai vos bouquins. 
Voyez-vous, je ne peux plus donner d'ai^^ènt comptant^ 
les ventes sont trop difficiles. J'ai pensé que vous aviez 
besoin de moi, j'étais sans le sou, j'ai souscrit un effiel 
pour vous obliger, car je n'aime pas à donner ma signature. 

— Ainsi, vous voulez encore mon estime et des remer- 
dmentsT dit Lousteau. 

— Quoiqu'on ne paye pas ses billets avec des senti- 
ments, j'accepterai tout de même vôtre estime, répondit 
Barbet. 

— Mais il me faut des gants, et les parfumeurs auront 
la lâcheté de refuser votre papier, dit Lousteau. Tenez, 
voilà une superbe gravure, là, dans le premier tiroir de 
la commode, elle vaut quatre-vingts francs, elle est avant 
la lettre et après l'article, car j'en ai fait un assez bouf- 



ILLUSIONS PERDUES. 323 

foD. Il y avait à mordre sur Hippocraîe refusant les pré" 
sents d'Artaxerce. HeinI cette belle planche convient à 
tous les médecins qui refusent les dons exagérés des sa- 
trapes parisiens. Vous trouverez encore sous la gravure 
une trentaine de romances. Allons, prenez le tout, et 
donnez-moi quarante francs. 

— Quarante francs! dit le libraire en jetant un cri de 
poule effrayée, tout au plus vingt. Encore puis -je les 
perdre, ajouta Barbet. 

— Où sont les vingt francs? dit Lousteau. 

— Ma foi, je ne sais pas si je les ai, dit Barbet en se 
fouillant. Les voilà. Vous me dépouillez, vous avez sur 
moi un ascendant... 

— Allons, partons, dit Lousteau, qui prit le manuscrit 
de Lucien et fit un trait à Pencre sous la corde. 

— A.vez-vous encore quelque chose? demanda Barbet. 

— Rien, mon petit Shylock. Je te ferai faire une affaire 
excellente (où tu perdras mille écus, pour Rapprendre à 
me voler ainsi), dit à voix basse Etienne à Lucien. 

— Et vos articles? dit Lucien en roulant vers le Palais- 
Royal. 

— BastI vous ne savez pas comment cela se bâcle. 
Quant au Voyage en Egypte, j'ai ouvert le livre et lu des 
endroits çà et là sans le couper, j'y ai découvert onze 
fautes de français. Je ferai une colonne en disant que, si 
l'auteur a appris le langage des canards gravés sur les 
cailloux égyptiens appelés des obélisques, il ne connaît, 
pas sa langue, et je le lui prouverai. Je dirai qu'au lieà 
de nous parler d'histoire naturelle et d'anliqui' 
dû ne s'occuper que de l'avenir de TÉgypt 







321 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE. 

de la civilisation, des moyens de rallier TÉgypte à la 
France, qui, après l'avoir conquise et perdue, peut se 
l'attacher encore par Tascendant moral. Là-dessus, une 
tartine patriotique, le tout entrelardé de tirades sur Mar- 
seille, sur le Levant, sur notre commerce. 

— Mais s'il avait fait cela, que diriez-vous? 

— Eh bien, je dirais qu'au lieu de nous ennuyer de 
politique, il aurait dû s'occuper de l'art, nous peindre le 
pays sous son côté pittoresque et territorial. Le critique 
se lamente alors. La politique, dit-il, nous déborde, elle 
nous ennuie, on la trouve partout. Je regretterais ces 
charmants voyages où l'on nous expliquait les difficultés 
de la navigation, le charme des débouquements, les dé- 
lices du passage de la ligne, enfin ce qu'ont besoin de 
savoir ceux qui ne voyageront jamais. Tout en les approu- 
vant, on se moque des voyageurs qui célèbrent comme de 
grands événements un oiseau qui passe, un poisson vo- 
lant, une pêche, les points géographiques relevés, les bas- 
fonds reconnus. On redemande ces choses scientifiques 
parfaitement inintelligibles, qui fascinent comme tout ce 
qui est profond, mystérieux, incompréhensible. L'abonné 
rit, il est servi. Quant aux romans , Florine est la plus 
grande liseuse de romans qu'il y ait au monde, elle m'en 
fait l'analyse, et je broche mon article d'après son opinion. 
Quand elle a été ennuyée par ce qu*elle nomme les phrases 

^(T auteur, je prends le livre en considération, et fais rede- 
mander un exemplaire au libraire, qui l'envoie, enchanté 
d'avoir un article favorable. 

— Bon Dieu! mais la critique, la sainte critique? dit 
Lucien, imbu des doctrines de son cénacle. 



ILLDSIOHS PERDUES. 323 

— Mon cher, ait Lousteau, la critique est une brosse 
qui ne peut pas s'employer sur les étoffes légères, où elle 
emporterait tout. Écoutez, laissons là le métier. Voyez- 
vous cette marque? lui dit-il en lui montrant le manuscrit 
des Marguerites, i'ai uni par un peu d'encre votre corde 
au papier. Si Daiiriat lit votre manuscrit, il lui sera certes 
impossible de remettre la corde exactement. Ainsi votre 
manuscrit est comme scellé. Ceci n'est pas inutile pour 
l'expérience que vous voulez faire. Encore, remarquez 
que vous n'arriverez pas seul et sans parrain dans cette 
boutique, comme ces petits jeunes gens qui se présentent 
cbez dix libraires avant d'en trouver un qui leur présente 
une chaise... 

Lucien avait déjà éprouvé la vérité de ce détail. Lousteau 
paya le Caere en lui donnant trois francs, au grand ébahis- 
sement de Lucien, surpris de la prodigalité qui succédait 
à tant de misère. Puis les deux amis entrèrent dans les 
galeries de bois, ou Irânait alors la librairie dite de nou- 
veautés. 




TABLE 



PREMIÈRE PARTIE 



DEUXIÈME PARTIE 

N aSÂKD BOltltB DB PROTIHOX A PABII . 



I 

I 



li