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Full text of "Physiologie des passions : ou, nouvelle doctrine des sentimens moraux"

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PHYSIOLOGIE 


DES  PASSIONS. 


TOME  I. 


Paris.  —  Imprimerie  et  Fonderie  de  Rigmoux,  rue  des  Francs-Bourgeois-Saint-Michcl ,  8. 


PHYSIOLOGIE 


DES  PASSI 


ou 
NOUVELLE  DOCTRINE 


DES  SENTIMENS  MORAUX, 


PAR 


M.  LE  BAROIV  ALIBERT. 

TROISIÈME  ÉDITION 
RBVUE  ET  COiNSIDÉRABLEMENT  AUGMENTÉE. 

TOME   PREMIER. 


PARIS 


BECHET  JEUNE,  LIBRAIRE, 

PLACE  DE  l'école  DE  MEDECINE  ,    4; 

DELAUNAY,  PALAIS  ROYAL. 

M  DCCC  XXXVll. 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

Open  Knowledge  Gommons  and  Harvard  Médical  School 


http://www.archive.org/details/physiologiedespaOOalib 


AVANT-PROPOS  DE  L'EDITEUR, 


Descartes  a  dit  avec  raison  que  s'il  y  avait  un 
moyen  de  rendre  les  hommes  meilleurs ,  et  par- 
conséquent  plus  heureux  y  ce  moyen  se  trouverait 
dans  la  médecine.  Il  nest  donc  pas  étonnant  que 
les  hommes  l'wHs  à  cette  profession  si  honorable 
aient  cherché  dans  tous  les  temps  à  faire  entrer 
la  morale  dans  la  plus  attrayante  d*es  sciences  : 
Je  veux  parler  de  la  physiologie.  Il  est  naturel 
quils  en  aient  fait  la  hase  essentielle  de  leurs 
méditations. 

Tel  est  le  but  spécial  de  l' ouvrage  dont  nous  pré- 
sentons aujourd'hui  une  édition  augmentée  de 
quelques  points  théoriques^  qui  d'abord  avaient  été 
trop  brièvement  exposés.  On  sait  que  cette  œuvre 
doit  le  jour  aux  entretiens  de  l'auteur  avec  un  sou- 
verain aussi  éclairé  que  sage  ^  dont  les  lumineuses 
conversations  font  époque^  et  que  la  France  regret- 


ij  AVANT-rROPOS    DE    L  EDITEUR. 

tera  toujours.  Ce  roi  savant  avait  souhaité  quon 
composât  un  ouvrage  philosophique  à  la  portée 
de  la  cour  et  des  gens  du  monde;  il  désirait  un 
livre  élémentaire  sur  les  sentimens  moraux  ^  qui 
pût  entrer  dans  un  système  d'éducation  propre  à 
toutes  les  conditions  de  la  société. 

N'est-ce  pas  pour  arriver  au  même  résultat  que 
h  célèbre  Cureau  de  La  Chambre  ^  premier  médecin 
ordinaire  de  Louis  XIII ^  esprit  fécond  et  lumi- 
neux ^  composa  les  Caractères  des  Passions , 
ouvrage  plein  de  pensées  ingénieuses  et  profon- 
des ^  et  qui  avait  devancé  les  progrès  de  son  siècle. 
Cureau  de  La  Chambre  mérite  d  autant  plus  d'é- 
loges que  la  carrière  était  nouv elle ^  et  qu  il  y  était 
entré  sans  guide  et  sans  précurseur. 

Plus  tai^dj  et  sous  le  gr^and  siècle  de  Louis  XI F^ 
Bossuet^  ce  génie  si  fécond  et  si  éclairé  ^  composa 
pour  l'éducation  d'un  dauphin  de  France  ^  le 
Traite  de  la  connaissance  de  Dieu  et  de  soi- 
même  ,  ouvrage  remarquable  par  son  extj^me 
-clarté y  et  accessible  à  tous  les  bons  esprits.,  ira- 


AVANT-PROPOS    DE    l'ÉDITEUR.  iij 

mil  admirable  ^  auquel  le  savant  Dodart  et  l* ha- 
bile anatomlste  Buverney  eurent  la  gloire  de 
coopérer.  Bossuet  sentit   la   nécessité  de  faim 

entrer  la  morale  dans  la  physiologie»  Nul  na 
donné  peut-être  des  conseils  plus  sages  pour  mo- 
dérer  ou  pour  arrêter  les  suites  désasù^uses  des 
passions  portées  à  l'excès.  Ce  Iwre  ^  dune  haute 
portée  philosophique  aussi  bien  que  chrétienne , 
devrait  être  dans  les  enselgnemens  de  toutes  les 
écoles  ;  Il  durera  autant  que  les  vérités  utiles  qui 
s'y  trouvent  consacrées, 

Enjln  y  M,  le  docteur  Abercrombley  dans  sa 
Philosophie  des  Sentimens  moraux,  a  ré- 
cemment prouvé  que  les  médecins  ne  sauraient 
être  étrangers  aux  méditations  religieuses  de  l'en- 
tendement et  de  la  raison  ;  et  que  l'art  qui  Instruit 
des  phénomènes  du  corps  peut  aussi  nous  Instruire 
des  phénomènes  de  l'âme.  E ouvrage  profond 
qu  II  a  publié  n  en  est  pas  moins  à  la  portée  des 
plus  humbles  Intelligences.  E  auteur  établit  avec 
un  rare  talent  de  logique  nos  rapports  nécessaires 
avec  la  Divinité;  il  montre  les  fondemens  de  cette 


IV  AVANT-PROPOS    DE    L  EDITEUR. 

foi  instinctive  qui  appelle  l'homme  à  des  destinées 
immortelles. 


Les  mêmes  intentions  se  remarquent  dans  la 
Physiologie  des  Passions.  Cet  ouvrage  a  été 
composé^  comme  ceux  dont  nous  venons  déparier^ 
pour  faire  aimer  la  science  à  toutes  les  classes  du 
monde  civilisé.  La  clarté^  comme  le  dit  Fauve- 
nargues  y  est  le  plus  bel  ornement  des  pensées  pw' 
fondes.  Hauteur  a  ti^s  bien  vu  quau  lieu  d'é- 
garer ses  lecteurs  dans  le  dédale  des  abstractions 
et  des  subtilités  métaphysiques ^  il  valait  mieux 
les  instruire  dans  le  champ  de  la  vie  extérieure; 
qu  il  fallait  surtout  approprier  des  notions  si  im- 
portantes à  tous  les  esprits  ^  et  qu'il  n'y  a  d'utile 
que  ce  qui  se  comprend  sans  aucun  effort  pm- 
longé  de  l'intelligence. 

L'homme  ne  voit  qu'en  dehors  de  lui;  au  de- 
dans de  son  être^  tout  lui  est  à  peu  près  inconnu. 
Il  décompose  en  vain  ce  qu'il  éprouve.  Com- 
bien d'esprits^  cherchant  à  descendre  trop  avant 
dans  certaines  profondeurs  j  se  laissent  cheoir 


AVAJNT-PROPOS    DE    L  ÉDITEUR.  V 

dans  le  royaume  des  ténèbres  l  On  a  dit  avec 
raison  qu  il  fallait  étudier  les  âmes  ^  comme  les 
astronomes  étudient  les  planètes ^  sans  se  perdre 
dans  la  région  des  nuages^  sans  prétend?^  abor- 
der des  problèmes  inexplicables  ^  sans  aspirer  à 
ôter  les  voiles  dont  il  a  plu  à  la  Providence  de  les 
couvrir. 

Toutefois  y  pour  procéder  avec  un  certain  ordre 
dans  des  recherches  dtun  si  grand  intérêt^  VaU' 
teur  signale  quatre  lois^  ou^  plutôt ^  quatre  prin- 
cipes d'action^  d^oît  dérivent;  comme  d'autant 
de  sources  fécondes^  tous  les  phénomènes  du 
système  sensible.  Ces  quatre  pivots  primitifs^ 
sur  lesquels  s'appuie  toute  ï existence  physique 
et  morale  sont  :  i'^  l'instinct  de  conservation^  qui 
ouvJ^  le  cercle  des  fonctions  de  la  vie^  qui  les  met 
en  exercice^  qui  souvent  les  répare  et  les  maintient 
dans  une  intégrité  constante  ;  2^"  l'instinct  d'imita- 
tion^ si  actif  dans  la  première  période  de  notre 
existence^  qui  nous  perfectionne^  et  qui  peut  don- 
ner à  l'âme  tant  de  directions  avantageuses  ; 
S'*  l'instinct  de  relation  ^  si  bien  setvi par  le  don 


VJ  AVANT-PROPOS    DE    l'ÉDITEUR. 

admirable  de  la  parole ^  qui  donne  naissance  à  la 
société  politique^  qui  nous  porte  à  rattacher 
notre  bonheur  à  celui  des  autres^  qui  croit  en 
raison  dij^cte  du  perfectionnement  de  VintelU^ 
gence;  ^  enjin^  V instinct  de  reproduction ^  qui 
perpétue  les  espèces^  et  préside  à  la  réno\^ation  des 
indi\>idus.  Telle  est  la  coordination  établie  par 
V auteur  pour  le  classement  des  faits  ^  coordina- 
tion qui  doit  nécessairement  obtenir  les  suffrages ^ 
patve  quelle  est  fondée  sur  la  natwx  même  de 
notm  organisation. 

Tous  les  états  de  l'âme  affectée  se  rapportent  à 
ces  quatre  phénomènes  primitifs  y  ou^  si  Von  veut^ 
à  ces  quatre  impulsions  natives  qui  constituent 
ï  ensemble  de  f  économie  animée.  Tous  les  devoirs 
humains  y  s  ont  pareillement  contenus  ^  et  V  homme 
nest  véritablement  vertueux  que^  lorsqu'il  j  a 
harmonie  entre  ses  actions  et  les  rapports  qui 
T  attachent  au  corps  social  dont  il  fait  partie  ;  il 
y  puise  tout  ce  qui  peut  contribuer  à  sa  consejva- 
tiouy  à  sa  perfectibilité  y  à  son  bonheur ^  à  sa  sé- 
curité. D'une  autre  part  y  tous  les  animaux  sont 


AVATST  PROPOS  DE   l'^DITEUR.  Vtj 

pareillement  subordonnés  à  ces  mêmes  lois  pri- 
mordiales^ qu'ils  ne  sauraient  enfmndre  sans 
manquer  le  but  de  leur  destination. 

Cest^  ce  nous  semble^  une  idée  heureuse^  d'a- 
voir ainsi  rallié  autour  de  ces  points  principaux 
d'étude  et  de  méditation  toute  la  physiologie  mo- 
rale et  physique  des  sentimens  moraux.  L'in- 
stinct de  conseivation  est  celui  par  lequel  la  durée 
de  tout  être  vivant  est ^  pour  ainsi  dire^  confiée  à 
lui-même.  C'est  en  vertu  de  cet  instinct  que  toutes 
les  existences  individuelles  luttent  sans  cesse- 
contre  la  natwx  universelle  qui  finit  par  détruire 
ce  qu'elle  a  ci^éé  ;  et  c'est  pour  remplir  ce  but ^  que 
toutes  les  passions  de  l'égotsme  sont  continuelle- 
ment  en  éveil.  Mais  nest-  il  pas  triste  de  voir 
chaque  créature  défendre  une  vie  presque  toujours 
incertaine  et  périssable  !  Que  de  peines  on  se  donne 
pour  se  maintenir  pendant  un  temps  donné  sur 
une  terre  de  deuil  et  de  regrets!  et  qui  donc  coU' 
sentirait  à  traverser  cette  carrière  de  souffrances ^ 
si  Dieu  n'avait  promis  l' immortalité  l 

L'auteur  de  la  Physiologie  des  Passions 


Viij  AVANT-PROPOS    DE    L  EDITEUR. 

71  insiste  pas  moins  sur  la  loi  instinctive  de  ï imi- 
tation^ qui  P  de  toute  part ^  gouverne  le  monde  sen- 
sible. Il  a  démontré  toute  l'importance  morale  de 
ce  phénomène  du  monde  animé.  Les  grands  effets 
de  cette  puissance  sont  si  avantageux  au  bon- 
heur de  r homme  p  que  toutes  les  sociétés  humai- 
nes ont  jugé  utile  de  les  diriger.  La  mémoire^  et 
toutes  nos  facultés  intellectuelles^  Jouent  ici  leur 
rôle  pour  reproduire  à  volonté  les  divers  maté- 
riaux de  limitation  qui  devient  un  penchant  iri^- 
sistible.  Je  ne  sais  quel  métaphysicien  a  écrit  que 
s'il  était  possible  de  transporter  r homme  tout  à 
coup  parmi  des  êtres  d'un  ordre  supérieur  au 
sien^  nul  doute  qu'il  ne  s'appropriât  à  la  longue 
les  hautes  facultés  de  ces  individus  avec  lesquels 
il  se  trouverait  en  fréquentation p  tant  le  privilège 
imitatiflui  a  été  départi  au  plus  haut  degré. 

L'instinct  de  relation  nous  impose  mille  devoirs. 
Il  n'est  point  permis  à  l'homme  de  rompre 
l'harmonie  qui  l'attache  aux  autres  créatures. 
Cet  instinct  donne  à  la  fois  naissance  aux  pas- 
sions fortes  et  énergicjuesy  aussi  bien  qu'à  ces 


AVANT-PROPOS    DE    L  EDITEUR.  IX 

passions  douces^  que  certains  philosophes  regar- 
dent comme  des  vertus.  Ce  fi  est  point  la  philos  O' 
phie^  ce  nest  point  la  science ^  qui  a  porté  les 
hommes  à  s'associer^  pour  se  défendre  les  uns 
par  les  autres  contre  les  atteintes  d'un  sort  en- 
nemi :  cest  une  impulsion  innée ^  et  que  partagent 
tous  les  êtres  vivans,  «  Voyez  si  les  abeilles  se  sé- 
parent ^  si  les  hirondelles  voyagent  à  part^^^  dit 
Vauteurde  la  Physiologie  des  Passions.  La  so- 
ciabilité maîtrise  ce  grand  wm'ers  ;  mais^  dans 
l'homme  civilisé ^  elle  se  charge  d'élémens  artifi- 
ciels. L'instinct  de  relation  a  nécessité  l' établisse- 
ment de  l' ordre  politique ^  qui  n'est  point  l'effet 
d'une  convention  arbitraire  :  nous  naissons  tous 
pour  être  soumis  à  cet  ordre.  L'homme  a  donc  tort^ 
s'il  se  proclame  tout-à-fait  indépendant  :  il  n'y 
aurait  plus  d'harmonie  dans  le  monde  habité  ;  ce 
serait  le  chaos.  Tout  se  lie  ici-bas  par  la  relation 
et  la  subordination  ;  tout  marche  par  la  supério- 
rité des  puissances. 

L'instinct  de  reproduction  est  celui  auquel  la 
natw^  a  attaché  le  plus  d  attrait  :  elle  en  a  fait  la 


X  AVANT-PROPOS   DE   L  EDITEUR. 

source  la  plus  abondante  de  nos  jouissances  et 
de  nos  plaisirs ,  Cette  considération  n  est  pas  sans 
importance;  sans  cette  précaution^  le  monde 
courrait  le  risque  d'être  troublé  dans  ses  lois 
harmoniques^  et  interrompu  dans  sa  mawhe  ;  sa 
perpétuité  serait  compromise.  Examinez  avec  quel 
ordre  admirable  le  monde  animé  se  conseive  et  se 
reproduit!  La  nature  n  a-t-elle pas  arrêté  le  temps 
où  les  sexes  se  rapprochent^  où  les  semences  doi- 
vent germer^  etcJ  Ainsi  ï homme  peut ^  sans  beau' 
coup  d'efforts^  pénétrer  les  intentions  de  son 
Créateur  y  contempler  partout  sa  sagesse  injînie 
dans  le  gouvernement  de  cet  univers  ;  il  marche 
continuellement  sous  ï impression  de  sa  surveil- 
lance et  de  sa  bonté. 

Ecrite  d'après  ce  plan^  qui  paraît  si  positif  et 
silumineuXy  /«Physiologie  des  Passions  obtint 
un  grand  succès  à  l'époque  de  son  appaiition. 
Toutefois.,  au  milieu  de  cette  multitude  de  lec- 
teurs qui  jugent  diversement  les  productions 
de  l'esprit  y  quelques  personnes  avaient  d'abord 
pensé  que  les  épisodes  ou  récits  histoiiques  qui 


AVANT-PROPOS    DE    L  ÉDITEUR.  XJ 

s'f  troi/i^ent  consignés  altéraient  peut-être  lagru- 
vite  qui  convient  aux  ouvrages  sérieux;  quils 
étaient  contraires  aux  procédés  didactiques  d'une 
froide  raison:  mais  l'objection  tombe  de  Ile-même  y 
si  l'on  fait  attention  que  ce  livre  est  destiné  aux 
gens  du  monde ^  particulièrement  à  ceux  qui  eu" 
trentdans  la  carnere  de  la  vie  ^  et  qu'il  faut  les 
attacher  pour  les  mieux  instruire.  C'est  d'ail- 
leurs  l'habitude  des  hommes  qui  se  livrent  à  l'ob- 
servation de  la  nature^  d'appuyer  les  préceptes 
sur  des  exemples  qui  captivent  F  attention  ^  et  don- 
nent un  plus  grand  attrait  à  la  morale  :  Ils  doi- 
vent appeler  à  eux  toutes  les  ressowves  de  la  per- 
suasion. • 

Ce  qui  intéresse  surtout  dans  la  Physiologie 
des  Passions,  c  est  l' authenticité  de  tous  ces  faits 
historiques  qui  s'y  placent  avec  tant  d'harmonie^ 
pour  se  rattacher  à  divers  sujets  :  la  curiosité  est 
plus  profondément  émue  par  ces  anecdotes  tou- 
chantes de  la  vie  humaine.  Qui  n'admirerait 
le  courage  et  la  fermeté  stoïque  de  ce  pauvre 
Pierre,  cette  ruine  vivante ^  ce  débris  du  Portique ^ 


xij  AVANT-PROPOS    DE    l'ÉDITELR. 

oublié  en  quelque  sorte  parmi  nous  y  comme  on  l'a 
dit  énergiquement  (1)^  de  ce  vieillard  austère^  qui 
cachait  son  nom^mais  dont  ï  existence  n  est  point 
une  fiction  !  Qui  ne  déplorerait  les  mécomptes  de 
l'ambition  trompée^  dans  la  folie  du  prétendu 
Diogène  de  Bicêtre  !  les  malheurs  et  les  consola- 
tions  d'une  âme  résignée  dans  le  soldat  de 
Louis  XI F  y  le  même  qui  fut  pansé  de  ses  blessu- 
res par  F  énelon  après  la  bataille  de  Malplaquetf 
r ardeur  militaire  de  La  Pérouse  ^  ce  digne  rival 
des  plus  grands  hommes  de  marine  !  le  courage 
civil  du  magistrat  Pomairols^  dans  la  peste  de 
Villefranche  !  les  effets  de  l'émulation  et  de  l'a-- 
mour  des  arts  chez  la  seivante  Marie  !  et  dans 
l'histoire  de  Couramé^  l'amour  de  la  terre  natale  y 
ce  sentiment  si  naïf  et  si  pur  du  premier  âge  ! 
L'enseignement  de  la  vertu  se  vivifie  par  tous  ces 
exemnles. 

Au  surplus  y  ces  épisodes  moraux ^  écrits  pour 
le  délassement  des  lecteurs  ^  ont  été  singulièrement 

(i)  M.  Henri  Aubertin. 


AVANT-PROPOS  DE   l'ÉDITEUR.  xiij 

goûtés  et  appréciés  par  les  gens  du  monde.  Les  per- 
sonnages quon  y  représente  ontjiguré  dans  les 
compositions  de  quelques  poètes  de  la  jeune 
France  ^qui  ont  paru  y  trouver  un  alimenta  leur 
brillante  ima^nation.  Feu  Pichat,  l'auteur  de 
Léonidas  et  de  Guillaume  Tell,  ce  talent  extra- 
oî^inaire^  moissonné  parla  mort  à  son  aurore  ^Jit 
exécuter  dans  les  salons  de  la  capitale  un  chant 
de  marine  très  remarquable  en  P honneur  de  La 
Pérouse  ^  et  Garât  lui  prêta  le  charme  de  son  ini- 
mitable voix  ;  la  lyre  de  mademoiselle  Desbordes 
célébra  le  pauvre  Pien^e  ;  et  madame  Coletde  Ré- 
voil  fit  une  heureuse  imitation  de  la  touchante 
histoire  de  Couramé.  Le  célèbre  musicien,  Bo'ieU 
dieu  avait  aussi  composé  une  romance  qui  retentit 
-  souvent  sur  les  cordes  harmonieuses  de  la  harpe 
de  ISaderman.  Enfin  madame  la  comtesse  de 
Guiccioli )  de  Venise^  aussi  renommée  par  ses 
grâces  et  sa  beauté ^  que  par  les  qualités  éminen- 
tes  de  son  esprit^  a  composé  un  sonnet  plein  de 
verve ^  où  le  souvenir  de  la  servante  Marie  se  trouve 
fort  heureusement  consacré.  Des  peintivs  ont 
également  transporté  sur  la  toile  des  sujets  eni- 


XIV  AVANT-PROPOS    DE    L  EDITEUR. 

pruntés  à  la  Physiologie  des  Passions  :  preuve 
imcusable  que  ces  récits  historiques  peuvent  être 
d'un  grciiid  intérêt.  Ceux  qui  connaissent  T auteur 
savent  d ailleurs  quilny  ajoute  qu  une  médiocre 

4. 

importance ^  et  qu'il  ne  les  envisage  que  comme 
de  simples  accessoires  à  s oîi  plan  principal. 

On  n'aime  pas  moins  à  retrouver  dans  ce  livre 
l'amour  de  la  famille ,  si  bien  exposé  dans  le  Ban- 
quet de  Plularque.  Oîiy  admire  ces  joies  pater^ 
nelle s  qui  charment  ï âme  ^  ces  agrémens  indéfi- 
nissables qui  T  enivrent  d' orgueil  et  d' espoir.  L'élo- 
quent entretien  entre  Epicure  et  Pythagore  retrace 
les  plus  nobles  doctrines  de  l'antiquité  :  on  sait 
que  les  dialogues  ont  été  adoptés  dans  les  littéra- 
tures primitives  ^  même  pour  les  discussions  de  la 
plus  haute  philosophie  ;  on  aime  à  mettre  les 
opinions  dans  la  bouche  des  grands  personnages 
qui  les  ont pj^o fessées.  L'auteur  de  la  Physiolo- 
gie des  Passions  a  imité  les  Grecs  ^  dont  l'ima- 
gination riante  donnait  à  tous  les  récits  un  intérêt 
dramatique.  Dans  ces  conversations  feintes  ^ 
dans  ces  entretiens  représentés  ^  on  entend ^  pour 


AVANT-PROPOS  DE   l'ÉDITEUR.  XV 

ainsi  dire^  les  interlocuteurs  ;  on  les  voit  se  dessi- 
ner avec  leurs  véritables  caractères  ;  on  est  té- 
moin de  leurs  artifices  ;  on  apprécie  les  argumens 
quils  emploient  pour  faire  valoir  leurs  asser- 
tions ^  et  les  persuader  à  leurs  disciples  :  témoin 
Cicéron  dans  ses  ouvrages  philosophiques.  Pla- 
ton lui  en  avait  donné  l' exemple ^  et  ses  dialogues 
jouissent  encoîv  de  la  plus  haute  renommée. 

Cette  édition  se  trouve  surtout  augmentée  de 
quelques  considérations  morales  sur  le  sentiment 
de  l'amour.  L auteur  avait  pensé  d'abord  quil 
importait  de  garder  le  silence  sur  une  passion  qui 
est  accompagnée  de  tant  d'orages  ^  et  dont  les  ré- 
sultats sont  souvent  si  malheureux  !  Il  en  donne 
lui-même  la  raison  dans  l'intéressant  chapitre 
que  nous  présentons  aujourd'hui  au  public.  Il 
parait^  toutefois  y  que  ses  lecteurs  n'ont  pas  été  de 
son  avis  ;  et  si  nous  sommes  bien  informé ^  des  ré- 
clamations sans  nombre  se  sont  élevées  contre 
cette  lacune.  Il  s' agit ^  en  effet ^  d'une  passion  qui  y 
par  son  extension  intellectuelle  y  a  y  pour  ainsi 
dihy  civilisé  le  monde.  Les  femmes  elles-mêmes  y 


XVI  AVANT-PROPOS    DE   L  EDITEUR. 

dont  plusieurs  se  livrent  de  nos  jours  au  recueil- 
lement de  la  méditation  et  de  la  pensée^  se  sont 
associées  à  ce  blâme^  et  ont  demandé  de  toutes 
parts  le  chapitre  omis. 

En  effet)  pourquoi  ne  dirait-on  rien  d'un  senti- 
ment qui  s'est  tant  agrandi  et  tant  compliqué  par 
nos  institutions  sociales ^  et  qui  influe  si  directe- 
ment sur  toutes  les  destinées  humaines!  Pour 
notre  propice  compte ^  nous  croyons  que  les  philo- 
sophes ont  eu  tort  de  redouter  les  égaremens  dune 
passion  à  laquelle  ils  pouvaient  donner  eux- 
mêmes  la  direction  la  plus  avantageuse.  Ils  ont 
communiqué  leurs  craintes  au  sexe  qui  est  le 
mieux  fait  pour  l'éprouver;  et  cest  ainsi  qu'ils 
ont  fortifié  son  empire  sur  les  imaginations  alar- 
mées. 

Les  considérations  morales  sur  l'amour  sont 
suivies  de  quelques  réflexions  surlajalousie^  que 
l'auteur  considère  seulement  dans  ses  rapports 
avec  ce  premier  sentiment.  C'était  encore  une 
omission  a  jvparer;  car  cette  passion  n  en  est  pas 


AVANT-PROPOS    DE    l'ÉDITEUR.  XVÎj 

moins  funeste  à  notre  bonheur  quand  elle  dépasse 
certaines  limites  :  un  de  ses  plus  graves  inconvé- 
niens  est  de  nous  isoler^  de  nous  précipiter  dans 
Végdisme^  de  nous  séparer  de  nos  semblables. 
Etes'vous  dans  l'âge  des  espérances  ?  ai^ez-vous 
dans  le  monde  un  ami  sincère  qui  s'associe  à  vos 
plaisirs  comme  à  vos  peines^  qui  est  de  moitié 
dans  vos  projets^  qui  seconde  vos  entreprises ^ 
vous  le  perdrez  infailliblement^  s'il  unit  son  sort 
à  celui  d'une  femme  ^  et  s' il  en  déifient  jaloux;  vous 
ne  recevrez  plus  ses  confidences  ni  ses  bons  of- 
fices; un  autre  sentiment  l'agite  et  l'absorbe  ;  il 
disparaît  pour  vous  dans  le  nouveau  lien  qu'il  a 
formé. 

La  jalousie  attaque  principalement  les  tempe- 
ramens  mélancoliques ^  les  atrabilaires ^  ceux  dont 
la  susceptibilité  nerveuse  est  facilement  portée  à 
l'excitation  ;  peu  d'individus  peuvent  d'ailleurs 
s'y  soustraire.  On  rencontre  néanmoins  çà  et  là 
quelques  êtres  tout-à-fait  à  l'abri  de  ces  atta- 
ques :  tels  sont^  par  exemple^  ces  optimistes  au 

teint  fleuri  y  que  la.  nature  oublie  en  quelque  sorte 
I. 


Xviij  AYANT-PROPOS    DE    l'ÉDITEUR. 

de  façonner  au  véritable  sentiment  de  V amour ^ 
qui  appartiennent  au  troupeau  dEpicure^  qui  se 
consolent  de  tout  dans  les  jouissances  ignobles 
d'une  vie  pure  ment  maté  rie  lie  y  que  lien  n  inquiète^ 
parce  que  la  vanité  les  a\^eugle  :  quel  que  soit  le 
péril  qui  les  menace  ^  ils  veillent  ou  dorment  en- 
gourdis dans  une  sécurité  imperturbable. 

On  reprocherait  peut-être  avec  plus  de  fonde- 
ment  à  fauteur  de  /«Physiologie  des  Passions 
d'wy'oir  trop  resserré  son  cadre  ^  et  de  n  avoir  pas 
donné  assez  de  latitude  à  ses  attrayans  chapitres^ 
dont  quelques-uns  finissent  trop  tôt.  Mais  on  doit 
songer  aussi  que  cette  production  iiest  absolu- 
ment quune  diversion  aux  travaux  habituels  qui 
remplissent  la  carrière  de  celui  qui  Va  composée; 
que  ce  livre  a  été ,  pour  ainsi  dire  y  improvisé  au 
milieu  des  fatigues  journalières  d  une  profession 
pénible  qui  laisse  peu  de  loisirs  pour  le  recueille- 
ment. D'ailleurs  y  il  est  bon  de  le  redire^  le  but 
de  l'ouvrage  nest  autre  que  de  présenter  sous 
des  formes  simples^  abstraction  faite  de  toute 
vaine  hypothèse  y  les  affections  les  plus  i^mar- 


AVANT-PROPOS    DE    L  EDITEUR.  XIX 

quahles  qui  puissent  être  réveillées  dans  le  cœur 
de  r homme;  de  bien  établir  les  vérités  sommaires 
d'une  science  qui  inspire  un  si  vif  intérêt^  et  qui 
touche  de  si  près  au  bonheur  social. 

Un  seul  chapitre  parait  manquer  à  un  ouvrage 
qui  a  pour  objet  spécial  la  peinture  actuelle  de  nos 
sentimens  moraux.  C'est  celui  qui  traiterait  de  la 
guerre  des  opinions^  ou^  ce  qui  est  la  même  chose  y 
de  l'esprit  de  parti.  Jamais  époque  ne  fut  peut- 
être  aussi  fertile  en  matériaux  que  la  nôtre  pour 
aborder  un  semblable  sujet.  E  n  effet ^  pendant  que 
le  globe  est  en  feu  pour  des  prétentions  politiques  ^ 
de  toute  part  représentées  ^  que  de  dissensions 
s' élèvent  parmi  les  intelligences  contemporaines  ! 
La  discorde  agite  tous  les  ceiveaux  et  dérègle 
les  mouvemens  de  la  pjensée.  On  se  concerte  ^ 
on  lutte  à  chaque  instant  pour  soutenir  des  idées 
étranges  et  paradoxales  ^  pour  mettre  en  crédit 
des  théories  fausses  qui  dépravent  le  goût  et  le  ca- 
ractère. Que  de  troubles  suscités  entre  les  clas- 
siques et  les  romantiques  y  entre  les  philosophes 
du  Portique  et  les  philosophes  du  Lycée  l  Aux 


XX  AYANT-PROPOS    DE    L  EDITEUR. 

schismes  littéraires  et  scientifiques  se  joint  le 
scandale  des  schismes  i^ligieux.  Eesprit  de 
parti  est  donc  le  genre  d'affection  le  plus  déplo- 
rable qui  puisse  affliger  notre  triste  humanité  ; 
c'est  la  rébellion  qui  lui  donne  naissance  ^  et  c'est 
la  vanité  qui  lui  imprime  tant  de  consistance  et 
de  durée.  Il  serait  curieux  de  disserter  sur  cet 
orgueil  incurable  qui  nous  égare.  Quel  champ 
étendu  et  varié  pour  la  méditation  ! 

On  doit  particulièrement  louer  C  auteur  d'ai^oir 
fait  abnégation  de  toute  théorie  vaine  et  systé- 
matique ^  d'avoir  surtout  mis  de  côté  toutes  ces 
erreurs  ingénieuses  qu'on  a  souvent  louées  pawe 
qu'elles  se  retranchent  dans  des  théorèmes  ob- 
scurs^ mais  qui  s' évanouissent  aussitôt  qu'on  cher- 
che à  s'en  rendre  compte.  Combien  d'esprits  ont 
désenchanté  la  philos ophie^  en  voulant  remonter 
témérairement  jusqu  à  l'origine  des  causes ^  en 
assignant  parfois  à  nos  plus  généreux  senîimens 
des  sources  peu  honorables!  Il  nous  semble  voir  un 
peintre  vouloir  mettre  de  l'anatomie  dans  une  re- 
présentation de  l'amour.  Effeuillez  les  plus  belles 


AVANT-PROPOS  DE  l'ÉDITEUR.       ,  XXJ 

fleurs  y  que  de^^iennent-elles?  A  quoi  bon  d'ail- 
leurs tant  disputer  sur  les  bases  fondamentales 
de  la  morale?  Ne  suffit-il  pas  de  dire  que  la  con- 
science l'inspire^  et  que  la  raison  la  confirme? 
E homme  a  tout  intérêt  à  donner  une  direction 
louable  à  son  activité.  Il  ne  se  déprave  qu'autant 
quil  résiste  aux  dispositions  innées  qu'il  tient 
des  bontés  de  la  Providence. 

Ce  qui  charme  dans  l'ouvrage  que  nous  pré- 
sentons pour  la  troisième  fois  au  public^  c'est 
r exposition  brillante  de  cette  philosophie  sans 
tache  ^  que  Malebranche  et  Bossuet  ont  fait  des- 
cendre de  si  haut  y  de  cette  science  première  ^  qui 
grave  dans  les  âmes  ce  que  l'homme  doit  à  Dieu^ 
ce  qu'il  doit  à  ses  semblables  ^  ce  qu'il  se  doit 
à  lui-même;  c'est  le  respect  pour  cette  Divinité tu- 
télaircy  qui  nous  voit  et  nous  suit  dans  nos  jouis- 
sances comme  dans  nos  peines  ^  dans  nos  éga- 
remens  comme  dans  notre  repentir.  N'est-ce  pas 
le  cas  de  reproduire  ici  cette  belle  prédiction  d'un 
des  plus  grands  génies  dont  s'honore  l'Angle- 
terre ^  et  qui  a  été  répétée  à  ïenvi  par  plusieurs. 


XXIJ  AVANT-PROPOS     DE    LÉDlTEUr.. 

Journaux  ;je  veux  parler  de  sir  John  Herschell  : 
a  Un  jour  viendra  j  dit-il^  et  ce  Jour  n  est  pas  très 
^^  éloigné^  où  la  religion  et  la  science  naturelle 
«  marcheront  de  concert^  et  deviendront  des  alliées 
((fidèles.  »  Le  mouvement  des  esprits  semble^  en 
effety  se  diriger  d'une  manière  frappante  vers 
l' accomplissement  de  cette  prophétie  consolante. 

Sous  ce  point  de  vue^  la  Physiologie  des  Pas- 
sions sera  toujours  lue  avec  un  intérêt  extrême  ; 
car  elle  prouvera  que  la  doctrine  des  sentimens  est 
inséparable  de  celle  des  mœurs  ;  elle  démontrera 
que  la  raison  ne  s ujjit  pas  pour  instituer  un  phi- 
losophe^ quil  lui  faut  encore  la  sagesse.  La  sa- 
gesse seule  enseigne  sans  le  bruit  des  paroles  et 
le  mélange  confus  des  opinions^  sans  le  choc  des 
disputes  véhémentes^  sans  le  faste  orgueilleux 
des  prééminences  ^  sans  le  pompeux  étalage  des 
vains  argumens  :Sine  strepitu  verborum,  sine 
confusione  opinionum,  sine  fastu  honoris, 
sine  pugnatione  argumentorum. 

Avant  de  terminer  cet  avant-propos  .   nous 
croyons  devoir  payer  un  tribut  de  louanges  aux 


AJiANT-PROPOS  DE   l'ÉDITEUR.  Xxiij 

nouveaux  artistes  qui ,  par  ï élégance  et  la  pureté 
de  leur  pinceau  y  ont  contribué  au  perfectionne- 
ment du  matétiel  de  cette  nouvelle  édition,  M.  Gi- 
raud  y  jeune  peintre j,  plein  du  feu  sacré  pour  son 
art  y  a  reproduit ^  avec  le  talent  de  vérité  qui  lui 
est  propre  y  P  emblème  du  bonheur  imaginaire  ^ 
qu'on  n  atteint  jamais  dans  ce  bas  monde ^  et 
qu'on  se  contente  de  rêver  :  cette  planche  sert  de 
frontispice  au  second  volume.  L'entrevue  de  Pé- 
trarque et  de  Laurcy  dans  l'église  de  Notre-Dame 
d' Avignon  y  est  due  à  mademoiselle  Théodelinde 
Dubouchéy  quiy  dans  l'âge  ou  Von  apprend  en- 
core^  montre  la  maturité  d'un  talent  achevé. 
M,  Charles  de  Chatillon^  déjà  connu  par  les 
plus  intéressans  travaux  ^  a  bien  voulu  aussi 
concourir  y  pour  s  a  part  y  au  succès  de  l'entrepiise^ 
en  donnant  la  scène  du  jaloux  comte  Raymond  ^ 
qui  présente  à  son  épouse  Marguerite  la  tète  du 
page  devenu  son  rival  qu'il  vient  d'immoler.  Il 
est  y  du  reste  y  superflu  de  reparler  des  hommes 
estimables  qui  avaient  fourni  des  figures  pour  les 
éditions  précédentes  y  puisque  leurs  noms  se  trou- 
vent déjà  mentionnés  dans  cet  ouvrage. 


Xxiv  AVANT-PROPOS  DE   l'ÉDITEUR. 

On  aime  à  voir  cette  noble  association  ^  cette 
magnifique  union  de  la  science  avec  les  beaux- 
arts  ^  qui  prennent  tant  de  formes  séduisantes  pour 
nous  surprendre  et  nous  captiver.  Ma  reconnais- 
sance particulière  n  est  pas  moindre  pour  le  célèbre 
auteur  de  /a  Physiologie  des  Passions.  Pfe*/?^ 
depuis  long-temps^  de  la  plus  prof  onde  gratitude 
pour  les  soins  éclairés  que  j  ai  reçus  de  lui  dans 
les  maladies  de  mon  enfance^  il  m'a  été  doux  de 
devenir  F  éditeur  d'un  livre  qui  m' avait  vivement 
intéressé  dès  sa  première  apparition  ^  et  dont  ja- 
vais  conseivé  le  souvenir  le  plus  agréable. 


Le  Comte  ERNEST  DE  RO. 

Éditeur. 


CONSIDERATIONS 


PRELIMINAIRES 


SUR  LE  SYSTEME  SENSIBLE. 


Pour  connaître  l'honinie,  il  faut  le  cher- 
cher dans  son  âme ,  et  non  dans  les  orga- 
nes matériels  de  son  enveloppe  corporelle. 
C'est  5  en  effet ,  dans  le  fond  de  1  ame  que 
se  trouvent  les  plus  hautes  comme  les  plus 
sublimes  doctrines  de  la  philosophie  hu- 
maine. Les  fondemens  de  la  morale  y 
reposent  5  les  principes  immuables  de 
nos  devoirs  y  sont  écrits  en  caractères 
sacrés. 

Les  médecins  surtout  ne  doivent  pas  res- 
ter étrangers  à  cet  ordre  de  recherches , 


]. 


a 


ij  CONSIDÉRATIONS    PRELIMINAIRES 

puisque  les  philosophes  de  tous  les  siècles 
n'ont  cessé  de  s'y  livrer  5  puisque  Platon  dit 
expressément  que  le  corps  humain  n'est 
qu'un  instrument  harmonique  propre  à  ré- 
fléchir, à  imiter,  à  reproduire  les  phéno- 
mènes de  l'âme  5  puisque  les  poètes,  les 
sculpteurs,  les  peintres,  les  musiciens  ne 
doivent  leurs  compositions  admirables  qu'à 
l'étude  profonde  qu'ils  ont  faite  des  senti- 
mens  moraux. 

Le  système  sensible  est  l'appareil  le  plus 
surprenant  que  nous  présente  l'organisa- 
tion de  l'homme  ^  ses  nombreux  résultats 
se  dérobent ,  pour  la  plupart ,  aux  yeux 
du  corps  ;  mais  nous  n'en  sommes  pas 
moins  spectateurs  intellectuels  de  ses  phé- 
nomènes incompréhensibles.  Nous  aimons 
à  pénétrer,  à  suivre  les  divers  actes  de  cette 
sensibilité  merveilleuse  qui  offre  tant  de 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  iij 

problèmes  à  l'esprit  humain  ;  car,  dans 
l'étude  de  la  philosophie,  le  plus  étonnant 
mystère  pour  l'homme  est 5- sans  contredit, 
l'homme  lui-même. 

L'homme  est  le  seul  être  vivant  qui  se 
recueille  par  la  réflexion ,  qui  assiste  ,  pour 
ainsi  dire ,  aux  propres  opérations  de  son 
entendement;  qui  voit  couler  ses  pensées 
comme  les  flots  de  la  mer;  qui  se  blâme 
ou  s'approuve,  se  condamne  ou  se  loue; 
qui  affranchit  lui-même  ses  idées  de  tout 
ce  qui  peut  en  entraver  la  marche;  qui 
creuse  à  chaque  instant  de  nouveaux  sen- 
tiers dans  le  domaine  de  l'intelligence  ;  qui 
garde  et  accumule,  en  quelque  sorte,  les 
trésors  de  ses  méditations.  Que  d'efforts 
néanmoins ,  que  de  tentatives  ne  faut-il  pas 
pour  estimer  toute  l'étendue  de  notre  rai- 
son ,  pour  la  débarrasser  de  tous  les  nuages 


iv  COIN'SIDÉRATIO]>fS    PRÉLIMmAIRES 

qui  la  cachent  aux  esprits  vulgaires ,  pour 
mettre  dans  tout  son  jour  le  grand  système 
des  passions  humaines  ! 

On  n'est  pas  plus  d'accord  aujourd'hui 
qu'on    ne    l'était   autrefois  sur   les   vérités 
philosophiques.  La  plupart  de  nos  méta- 
physiciens ressemblent  plutôt  à  des  secta- 
teurs qu'à  des  savans  :  ils  se  séparent  et  se 
rassemblent  par  groupes  pour  se  déclarer 
la  guerre  5  ils  se  combattent  au  milieu  des 
ténèbres  et  sans  point  d  appui  -,  ils  ne  ces- 
sent de   se  harceler  par  des  contestations 
aussi  futiles  que  chimériques.  Comme  ils 
luttent    dans    l'obscurité ,    ils    s'imaginent 
qu'ils  se  blessent  alors  même  qu'ils  ne  se 
touchent  pas.  Les   géomètres,   les   physi- 
ciens 5  les  médecins  surtout  s'amusent  beau- 
coup de  leurs  divisions,  et  de  leurs  victoires 
fantastiques. 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  V 

L'homme  doit  être  considéré  comme 
un  être  raisonnable  jeté  dans  l'espace,  pour 
y  subir  la  loi  inexorable  du  temps,  pour 
y  être  continuellement  à  la  merci  des  pres- 
tiges et  des  illusions  de  la  vie.  Ce  n'est  qu'a- 
près avoir  long-temps  médité  sur  la  grande 
énigme  de  l'existence,  qu'on  peut  assigner 
au  corps  et  à  l'âme  les  fonctions  qui  leur 
appartiennent  ^  ce  n'est  qu'après  une  longue 
habitude  de  l'observation  ,  qu'on  parvient 
à  approfondir  les  lois  de  la  conscience ,  qui 
sont  aussi  naturelles,  aussi  inhérentes  au 
système  sensible ,  que  les  impressions  de  la 
vue ,  de  l'ouïe ,  du  goût  et  de  l'odorat. 

Quand  on  fait  l'histoire  de  l'aigle ,  dit  un 
écrivain  philosophe,  on  a  soin  de  parler 
de  l'élévation  de  son  vol,  de  la  portée 
incompréhensible  de  sa  vue ,  de  son  agilité 
extraordinaire ,  pour  saisir  une  proie ,  etc.  ; 


VJ  GONSID^RA-TIONS    PRELIMINAIRES 

quand  il  s'agit  de  rhomme ,  il  importe  donc 
de  signaler  le  pouvoir  qu'il  a  d'étendre  ses 
moyens  de  conservation  et  de  bonheur  ;  il 
convient  de  faire  mention  de  son  penchant 
à  aimer  ses  semblables ,  à  étendre  le  cercle 
de  ses  relations,  de  son  aptitude  à  expri- 
mer ses  désirs  et  ses  volontés.  Il  faut  dé- 
crire toutes  les  émotions  dont  il  est  suscep- 
tible 5  quand  aucun  obstacle  ne  le  détourne 
de  ses  fonctions. 

Mais  c'est  surtout  au  milieu  des  hommes 
civilisés  et  qui  ont  profondément  senti  toutes 
les  influences ,  que  le  philosophe  doit  pro- 
céder à  ses  études  sur  la  physiologie  morale. 
En  effet,  si  nous  voulions  procéder  à  la 
recherche  des  phénomènes  purement  phy- 
siques, que  nous  apprendrait  Tanatomie 
sur  des  organes  qui  n'auraient  jamais  été 
exercés?  l'œil  qui  n'aurait  pas  été   frappé 


SUK    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  vij 

par  la  lumière ,  Fouïe  que  les  rayons  so- 
nores n'auraient  point  atteinte ,  pourraient- 
ils  révéler  des  faits  intéressans  à  l'obser- 
vateur ? 

Pour  bien  estimer  le  flux  et  le  reflux 
de  nos  passions,  sachez  donc  considérer 
l'homme  dans  tous  les  états,  dans  toutes 
les  conditions ,  dans  tous  les  rangs ,  parmi 
tous  les  intérêts  qui  l'agitent ,  au  milieu  de 
toutes  les  contrariétés  dont  il  est  sans  cesse 
l'objet.  Sachez  le  suivre  dans  tous  les  com- 
bats qu'il  livre  à  ses  pareils  ou  à  lui-même  ^ 
apprenez  à  le  voir  tour  à  tour  vainqueur 
ou  esclave  de  ses  sens,  tantôt  attiré  par  la 
sympathie,  tantôt  repoussé  par  la  haine, 
tantôt  épuré  par  ses  vertus,  tantôt  abruti 
par  ses  jouissances  ;  dans  l'état  de  guerre 
ou  dans  la  paix,  analysez  avec  discerne- 
ment tout  ce  qui  le  trouble,  tout  ce  qui  le 


VUJ  CONSIDÉRATIONS    PRELIMINAIRES 

rassure ,  tout  ce  qui  l'afflige ,  tout  ce  qui  le 
console. 

L'homme  n'est  ni  déchu  ni  perfectionné  ; 
examinez  les  pays  et  les  siècles ,  vous  les 
verrez  pencher  alternativement  vers  la  ci- 
vilisation ou  la  barbarie.  La  nature  hu- 
maine a  ses  momens  d'éclat  et  ses  éclipses  ; 
tout  disparaît,  tout  renaît.  Ce  qu'on  a  dit  de 
la  condition  primitive  de  l'homme  tient  un 
peu  de  la  rêverie  et  de  l'esprit  d'hypothèse. 
S'il  était  permis  de  considérer  l'espèce  hu- 
maine tout  près  des  sources  de  son  exis- 
tence,  on  verrait  que,  si  elle  n'a  pas  tou- 
jours eu  les  mêmes  acquisitions,  elle  a  eu 
néanmoins  les  mêmes  penchans ,  les  mêmes 
aptitudes» 

La  méthode  est  le  rameau  d'or  qui  nous 
conduit  dans  les  profondeurs  incommensu- 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  ÎX 

rables  de  la  pensée  ;  on  peut  la  comparer  à 
ces  talismans  que  les  poètes  donnent  aux 
héros  pour  les  retirer  des  ombarras  les  plus 
périlleux.  La  vie  d'ailleurs  est  si  courte 
pour  l'étude  de  la  philosophie ,  qu'il  faut 
mettre  un  grand  prix  à  tout  ce  qui  nous 
abrège  les  procédés  de  notre  raison. 

Toutefois  l'homme  qui  est  vivement  in- 
spiré ne  demande  point  qu'on  donne  des 
règles  à  son  esprit  ;  il  n'a  besoin  ni  d'in- 
strumens  ni  de  leviers  pour  accroître  les 
forces  de  son  entendement  ^  pour  en  facili- 
ter l'application.  Le  génie  a  des  ailes  pour 
franchir  les  intervalles  ;  c'est  en  se  jouant 
dans  toutes  les  directions,  cest  en  s'éle- 
vant  jusqu'aux  cieux  que  laigle  mesure 
toutes  les  hauteurs  de  l'espace ,  et  qu'il  ar- 
rive toujours  où  il  veut  atteindre.  ' 

*  Leibnitz  dit  avec  raison  que  celui  qui  ne  connaît  point 


X  CONSIDÉRATIONS    PRÉLIMINAIRES 

Quand  Descartes  viendrait  me  dire  qu'il 
doit  toute  sa  supériorité  intellectuelle  à  la 
îTiéthode  qu'il  a  suivie,  je  ne  le  croirais 
point.  Les  esprits  naissent  inégaux;  il  en 
est  de  si  pauvres  et  de  si  défectueux ,  que 
les  idées  s'y  rangent  sans  harmonie  et  sans 
la  moindre  liaison  ;  donnez  des  béquilles 

encore  la  théorie  d'un  art  est  plus  capable  d'y  faire  de  véri- 
tables découvertes  que  celui  qui  en  connaîtrait  déjà  tous  les 
principes.  En  effet,  le  moyen  d'inventer  et  de  pénétrer  dans 
des  routes  inconnues ,  c'est  de  marcher  sans  guide  et  loin  des 
sentiers  de  la  routine  ;  on  approfondit  davantage  les  sujets  ;  je 
dirai  plus,  on  voit  les  choses  sous  un  aspect  absolument  nou- 
veau. Cette  vérité  s'applique  à  tous  les  genres  de  composition 
littéraire.  Restant,  d'Olivet,  Domergue,  étaient  médiocres 
dans  l'art  d'écrire  ;  et  pourtant  ils  avaient  étudié  plus  long- 
temps la  grammaire  que  Racine.  En  général ,  les  beautés  du 
style  tiennent  à  des  qualités  d'imagination  et  de  génie  qui 
placent  au-dessus  de  toutes  les  méthodes  l'homme  qui  pense 
avec  sagacité  et  profondeur.  Un  très  savant  professeur  de  phy- 
sique ,  M.  Charles ,  me  disait  que ,  dans  ses  conversations  fami- 
lières, il  n'avait  jamais  pu  inculquer  à  Grétry  certaines  règles 
d'acoustique  ;  la  même  chose  lui  arriva  lorsqu'il  entreprit  de 
faire  un  cours  sur  le  même  objet  à  Méhul  et  à  quelques  autres 
musiciens  ,  d'ailleurs  très  dignes  de  leur  célébrité. 


SUR    LE    SYSTÈME    SEIVSIBLE.  XJ 

à  un  individu  estropié,  il  marchera,  mais 
moins  vite  que  celui  qui  aura  tous  ses  mem- 
bres. Vouloir  communiquer  à  une  multi- 
tude d'esprits  la  même  étendue,  la  même 
capacité,  est  certainement  une  absurde  en- 
treprise ;  c'est  comme  si  l'on  avait  la  pré- 
tention d'imprimer  la  même  légèreté ,  la 
même  dextérité  à  des  gladiateurs  qui  com- 
battraient dans  une  arène. 

Jean  Huartez  a  composé  jadis  un  livre 
très  piquant  sur  la  différence  des  esprits» 
Hippocrate  d'ailleurs  n'a-t-il  pas  dit  quelque 
part  que  l'intelligence  humaine  est  à  l'instruc- 
tion ce  que  la  terre  est  à  la  semence  ?  Il  est 
des  aptitudes  originelles ,  il  est  des  organisa- 
tions privilégiées  qu'il  n'est  pas  permis  de 
méconnaître  :  l'art  peut  bien  frayer  la  route 
de  la  science  5  mais  c'est  la  nature  qui 
donne  le  pouvoir  de  la  saisir  et  de  la  com- 


Xij  CONSIDÉRATIONS    PRELIMINAIRES 

prendre.  Cette  prééminence  de  certains  es- 
prits est  si  évidente,  qu'il  serait  déraison- 
nable de  la  contester  ;  il  n'appartient  à  per-* 
sonne  de  créer  la  trempe  de  son  génie  \  il  la 
reçoit  d'en-haut. 

L'exemple  et  la  culture  morale  peuvent 
sans  doute  influer  sur  la  perfection  et  l'acti- 
vité de  l'esprit  humain  5  mais  avec  si  peu 
d'avantage,  que  presque  toujours  les  con- 
naissances qu'on  veut  y  introduire  par  force 
n'y  prospèrent  point  ou  rapportent  peu  de 
fruits.  Celles  qui  viennent  naturellement 
et  sans  contrainte  y  sont  au  contraire  d'une 
grande  vigueur,  et  obtiennent  un  accroisse- 
ment rapide. 

Le  système  sensible  a  une  multitude  de 
qualités  imperceptibles,  qui  sont  un  sujet 
inépuisable    de  méditation,   et   qu'on    ne 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  xiij 

connaît  jamais  à  fond  ;  on  remarque  même 
que  ces  qualite's  n'ont  le  plus  souvent  aucun 
rapport  avec  l'harmonie  plijs  ou  moins  ap- 
parente cle  notre  organisation  physique  ; 
c'est  ainsi  que  l'homme  faible  de  corps 
pense  quelquefois  plus  rapidement  que 
l'homme  robuste  ;  l'hypocondriaque  a  les 
yeux  du  lynx,  l'oreille  de  la  taupe,  etc. 

Il  est  des  esprits  abondans  et  féconds,  mais 
qui  manquent  de  rectitude  ;  il  en   est  qui 
procèdent  avec  une  étonnante  vitesse,  mais 
qui  s'arrêtent  au  moindre  obstacle  ^  il  en  est 
d'autres  qui  n'avancent  qu'à  pas  de  tortue, 
miais  dont  aucune  puissance  ne  saurait  em- 
pêcher la  marche  :  ils  vont  lentement,  mais 
ils  vont  toujours  ;  leur  force ,  comme  l'a  dit 
Ferguson ,  ressemble  à  Faction  d'un  ressort 
qui  presse  insensiblement  tout  ce   qui  Lui 
résiste. 


Xiv  COINSIDÉRATIONS    PRÉLIMINAIRES 

Il  est  même  curieux  de  voir  comme 
chaque  esprit  se  sert  par  préférence  d'une 
faculté  particulière  de  Fentendement  :  les 
uns  de  l'imagination ,  les  autres  de  la  mé- 
moire, etc.  Les  passions  qui  nous  agitent 
n'influent  pas  moins  sur  la  nature  de  nos 
conceptions  intellectuelles.  L'homme  cultivé 
fait  passer  en  quelque  sorte  toute  sa  consti- 
tution morale  dans  ses  écrits  ;  il  y  met  ses 
habitudes ,  ses  goûts ,  ses  inclinations  ;  on  y 
retrouve  jusqu'à  la  sécheresse  de  son  cœur, 
jusqu'à  la  faiblesse  de  son  caractère. 

C'est  5  du  reste ,  dans  leur  ensemble  qu'il 
importe  d'étudier  tous  les  attributs  du  sys- 
tème sensible  -,  car,  dans  le  travail  de  la 
pensée,  toutes  les  facultés  de  l'esprit  s'entr'ai- 
dent  réciproquement  ;  elles  agissent  toutes 
de  concert  pour  le  complément  de  notre 
nature  intellectuelle;  elles  se  vivifient  par 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  XV 

leur  réunion  ;  elles  ne  sont  rien  si  on  les 
isole.  Que  ferait  la  mémoire  sans  l'office 
de  la  réflexion  ?  et  que  ferait  la  réflexion 
sans  l'office  de  la  mémoire  ?  C'est  ainsi  que 
dans  le  corps  humain  les  diverses  fonctions 
se  prêtent  un  secours  mutuel.  On  pourrait 
aussi  démontrer  comnnent  les  émotions  et  les 
impressions  plus  ou  moins  fortes  du  système 
sensible  s'associent  également  dans  un  ordre 
digne  d'admiration  ;  comment  le  chagrin 
produit  la  colère  ;  comment  la  colère  en- 
gendre la  haine  ^  comment  la  joie  fait  naître 
l'amour. 

Bossuet  a  énoncé  une  profonde  maxime 
en  insistant  sur  la  nécessité  de  rallier  la 
physiologie  humaine  à  la  morale.  Il  pensait 
que  l'union  de  ces  deux  sciences  était  la 
véritable  philosophie  '.  La  morale,  en  effet, 

'   Traité  de  la  Comioissance  de  Dieu  et  de  soi-même. 


xvj  consid:éra.tions  préliminaires 

ne  prospère,  ne  s'étend,  ne  s'inspire  que 
par  le  sentiment  ;  il  faut  la  faire  aimer  pour 
la  faire  comprendre.  Les  raisonnemens 
spécieux  dont  on  l'environne  ne  servent  que 
trop  souvent  à  en  dégoûter.  L'homme  ici- 
bas  n'est  vivement  frappé  que  par  des  faits 
ou  par  des  images. 

C'est  le  sentiment  qui  met,  pour  ainsi 
parler,  le  feu  à  nos  idées ,  et  nous  arrache 
à  l'aridité  des  abstractions.  D'une  autre 
part ,  la  philosophie  ne  doit  donner  à  l'âme 
que  des  dispositions  graves  et  sérieuses  5 
elle  doit  tendre  aux  plus  hautes  vertus  pour 
mieux  mériter  la  vénération  des  mortels. 

L'homme  est  mu  manifestement  par  deux 
ordres  de  phénomènes  intellectuels  :  les 
premiers  s'opèrent  par  le  ministère  des 
sensations  ;  les  autres  dérivent  du  foyer  de 


SUR    LE    SYSTÈME    SEiySIBLE.  Xvij 

l'âme,  source  véritable  de  nos  plus  vives 
jouissances  ;  les  uns  s'exercent  clans  le 
monde  extérieur,  les  autres  se  rattachent  à 
ce  qu'on  nomme  la  vie  intérieure.  Il  y  a 
deux  sortes  d'idées  dans  notre  nature  :  les 
idées  acquises ,  et  les  idées  inspirées  ;  celles 
qui  tiennent  aux  circonstances  de  notre 
conservation  corporelle ,  et  celles  qui  nous 
ramènent  à  l'ordre  général  établi  par  le 
Créateur. 

Indiquons  séparément  ces  divers  attributs 
ou  facultés  élémentaires  de  notre  entende- 
ment;,  qui  s'appliquent  à  toutes  nos  manières 
de  penser  et  de  sentir  5  aucune  étude  ne  me 
paraît  plus  importante  5  elle  convient  à 
toutes  les  conditions  de  la  vie.  Nos  poètes 
vont  tous  les  jours  réchauffer  leur  verve 
dans  des  fables  et  des  allégories  mytholo- 
giques ;  mais  ils  arriveraient  à  des  peintures 

I.  h 


Xviij  CONSIDÉRATIONS    PRÉLIMINAIRES 

plus  attrayantes  5  s'ils  suivaient  d'un  œil 
attentif  les  mouvemens  des  passions  des 
hommes  :  les  grands  traits  qui  nous  tou- 
chent le  plus  sont  ceux  qu'on  emprunte  au 
cœur  humain. 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE;  xix 


PREMIERE   PARTIE. 

DE    LA    VIE    EXTÉRIEURE    DU    SYSTEME  SENSIBLE,    ET    DES 
ATTRIBUTS    INTELLECTUELS    QUI    SY    RATTACHENT. 


L'homme  est  fait  pour  posséder  le  monde 
physique ,  puisqu'il  sait  en  jouir  en  le 
contemplant  :  nul  être  d'ailleurs  n'a  plus 
étendu  que  lui  l'empire  des  sens  extérieurs. 
L'intelligence  hunaaine  est  un  miroir  où 
viennent  se  peindre ,  par  une  inconcevable 
magie,  les  merveilles  innonabraLles  dont 
se  compose  l'univers;  le  brillant  organe  de 
la  vue,  celui  de  l'ouïe,  de  l'odorat,  etc., 
sont  en  quelque  sorte  les  avenues  de  cette 
âme  immortelle ,  qui  est  à  chaque  instant 
modifiée  par  la  présence  des  corps  qui  l'en- 
vironnent. 

L'homme  est  le  seul  confident  des  se- 


XX  CONSIDÉRATIONS    PRELIMINAIRES 

crets  de  îa  nature  ;  car  jamais  la  brute  ne 
porta  un  œil  curieux  sur  le  dessein  des  œu- 
vres de  la  création.  Les  animaux  ne  con- 
naissent ni  le  mécanisme 5  ni  le  but,  ni  la 
cause  finale  des  choses  visibles  :  ils  n'ont 
ni  les  organes  appropriés  à  la  culture  des 
arts  5  ni  l'intelligence  qui  dirige  ces  orga- 
nes. Il  est  pourtant  vrai  que  la  plupart 
d'entre  eux  ont  des  sens  plus  fins  et  plus 
déliés  que  ceux  de  l'homme  5  mais  l'homme 
a  la  facilité  de  se  les  approprier  :  l'odorat 
du  chien  lui  appartient ,  ainsi  que  la  vitesse 
du  cheval ,  pour  ses  besoins  artificiels  ;  il 
faut  donc  regarder  comme  une  preuve  de 
la  supériorité  de  l'homme  sur  les  autres 
créatures  ;,  le  privilège  qu'il  a  d'étendre  à 
l'infini  ses  désirs  et  ses  besoins,  d'embellir 
sa  vie  et  d'accroître  ainsi  ses  jouissances. 

L'homme  est  naturellement  avide  de  tous 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  XX j 

les  phénomènes  qui  se  passent  en  dehors 
de  son  esprit  ;  il  est  à  la  poursuite  de  toutes 
les  impressions  :  ses  pensées  ne  sauraient 
rester  cachées  dans  son  sein  ;  il  faut  qu'il 
les  exprime  :  il  s'efforce  à  chaque  instant 
d'agrandir  l'horizon  de  cette  vie  extérieure 
qui  fait  ses  délices  ;  il  y  cherche  conti- 
nuellement la  fortune,  la  gloire,  le  bon- 
heur-, il  a  d'ailleurs  le  besoin  d'être  conti- 
nuellement affecté  par  les  couleurs ,  par  les 
sons,  par  les  odeurs,  par  les  saveurs,  quand 
ses  organes  se  trouvent  dans  les  conditions 
requises  pour  ces  divers  genres  de  per- 
ceptions. 

Rien  n'est  plus  pénible  pour  l'âme  que 
l'inactivité  des  organes  des  sens,  et  les  mou- 
vemens  qui  s'effectuent  d'une  manière  trop 
lente  sont  d'un  poids  insupportable  pour 
l'existence.  Les  voyageurs  anciens  nous  rap- 


Xxij  CONSIDÉRATIONS    PREIJMINAIRES 

portent  fabuleusement  qu'on  a  vu  des 
dauphins  ,  au  son  d'une  musique  mélo- 
dieuse, venir,  à  la  surface  des  eaux,  s'agi- 
ter en  cadence ,  imiter  les  mouvemens  de 
ceux  qu'ils  voyaient  danser  sur  le  rivage , 
charmés  à  leur  tour  d'attirer  l'attention  des 
spectateurs  :  telle  est  l'image  du  monde 
sensible ,  oii  les  hommes  arrivent  à  l'envi 
pour  s'exciter  mutuellement  à  vivre ,  pour 
comparer  leurs  forces,  pour  mesurer  leur 
capacité  intellectuelle  ;  où  chaque  être  de  la 
création  est  sans  cesse  influencé  par  tout  ce 
qu'il  aperçoit ,  par  tout  ce  qu'il  entend ,  par 
tout  ce  qu'il  touche. 

ARTICLE    PREMIER. 

DE    LA    CURIOSITÉ. 

C'est  ainsi  que  nous  désignons  cet  attri- 
but particulier  de  notre  système  sensible, 
qui  nous  porte  à  nous  enquérir  sans  cesse 


SDR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  ^^Î^J 

de  ce  que  nous  ignorons;  ce  penchant  de 
l'âme  à  diriger  son  activité  vers  toutes  les 
choses  qui  sont  susceptibles  d'affecter  nos 
organes  extérieurs  :  c'est  une  faculté  très 
simple  5  dans  son  action  comme  dans  ses 
effets.  Tout  ce  qui  est  nouveau  pour  la  vue , 
pour  l'oreille ,  pour  le  goût ,  Texcite  avec 
plus  ou  moins  de  force  :  c'est  le  premier 
mobile  de  l'être  qui  fait  l'essai  de  la  vie.  Il 
est  essentiel  de  remarquer  que  ce  mouve- 
ment devance  toujours  celui  de  l'attention  : 
cette  affection  inconstante  vole  d'objet  en 
objet  ;  elle  agite  continuellement  l'existence  ; 
mais  elle  repousse  le  plus  souvent  ce  qu'elle 
connaît ,  et  qu'on  lui  a  présenté  plusieurs 
fois. 

Les  plaisirs  que  donne  la  curiosité  sont 
innombrables.  Suivez  et  examinez  cet  ar- 
dent naturaliste  parcourant  les  prairies  ^  gra-« 


XXIV  COIS^SIDÉRATIONS    PRELIMINAIRES 

vissant  les  montagnes  ^  pénétrant  dans  tous 
les  réduits  solitaires ,  éprouvant  à  chaque 
heure  les  plus  délicieuses  extases,  les  plus 
vifs  ravissemens  ;  une  loupe  à  la  main , 
s'émerveillant  sur  une  plante  ou  sur  un 
insecte.  Ainsi  la  curiosité  influe  sur  le 
bonheur  de  celui  qui  se  livre  à  ces  contem- 
plations attrayantes. 

La  curiosité  est  le  premier  attribut  du 
système  sensible  5  la  première  faculté  ac- 
tive de  notre  entendement.  J'ai  déjà  dit  qu'il 
ne  faut  pas  la  confondre  avec  l'attention  5 
qu'elle  précède  ou  qu'elle  détermine.  En 
effet  5  elle  ne  cause  aucune  impression  per- 
manente; elle  ne  fait  qu'effleurer  les  sur- 
faces :  Fattention ,  au  contraire ,  comme  on 
le  verra  plus  bas,  s'arrête  et  se  concentre 
dans  un  même  objet  ;  elle  ne  s'en  détache 
souvent  qu'avec  difficulté.  Les  enfans  sont 


SUR    LE    SYSTÈME    SEîfSÏBLE.  XXV 

curieux  à  l'excès  -,  mais  leur  mobilité  natu- 
relle les  empêche  d'être  attentifs. 

La  curiosité  suppose  peut-être  le  don  de 
pressentir,  en  quelque  sorte ,  les  avantages 
de  l'objet  vers  lequel  elle  se  dirige  ;  car  on 
observe  que  les  sauvages  sont  très  rarement 
agités  par  cette  passion,  à  moins  qu'elle 
n'ait  pour  but  une  utilité  réelle  :  c'est  ainsi 
qu'ils  se  montrent  indifférens  pour  les  plus 
beaux  de  nos  arts  et  le  luxe  de  notre  civi- 
lisation 5  dont  ils  n'ont  que  faire  ;  mais 
ils  voient  avec  un  plaisir  extrême  le  so- 
leil, les  fruits  des  arbres,  le  gibier  des  fo- 
rêts, les  flèches,  les  haches,  en  un  mot  tout 
ce  qui  sert  à  leur  usage  et  à  leur  entretien 
journalier. 

Plutarque,  en  sa  qualité  de  moraliste  ^ 
insiste  sur  l'abus  que  l'on  fait  de  la  curio- 


XXVJ  CONSÏDEHATIONS    PRÉLIMINAIRES 

site,  passion  si  voisine  de  la  malignité  et 
de  l'envie  ^  il  présente  sous  plusieurs  points 
de  vue  ce  phénomène  intéressant  du  sys- 
tème sensible  :  il  donne  des  conseils  pour 
le  diriger  et  l'ennoblir. 

La  curiosité,  qui  tient  au  besoin  d'être 
ému  5  est  si  impérieuse  pour  Thouime ,  qu'il 
se  livre  à  des  luttes ,  à  des  combats  5  qu'il 
s'expose  à  la  mort  pour  la  satisfaire.  Les 
animaux ,  du  moins  ,  ne  se  tuent  point  pour 
se  repaître  du  spectacle  de  la  nature  ;  chacun 
d'eux  la  voit  à  sa  guise  et  comme  bon  lui 
semble.  Malgré  ces  écueils,  la  curiosité  n'en 
est  pas  moins  le  don  le  plus  précieux  que  le 
Créateur  ait  fait  à  l'espèce  humaine ,  quand 
elle  n'en  use  point  à  son  propre  détriment. 


SUR    LE    SYSTE3IE    SEiYSlBLE.  XXVIJ 

ARTICLE    IL 


DE     L    ATTENTION. 


L'ÉTYMOLOGiE  clu  lîiot  qui  Sert  à  désigner 
cet  attribut  nous  éclaire  déjà  sur  ses  mer- 
veilleux phénomènes  ;  ce  mot  exprime  la 
direction  de  notre  organe  intellectuel  vers 
un  point  quelconque,  vers  un  objet  qui  se 
trouve  dans  la  sphère  de  notre  intelligence . 
et  par  conséquent  à  notre  portée  5  c'est  Tœil 
de  la  pensée  que  l'on  fixe  :  c'est  5  comme  le 
dit  un  célèbre  académicien ,  l'image  de  l'arc 
tendu  vers  le  but  que  l'on  veut  atteindre.  Je 
doute  qu'on  puisse  recourir  à  une  comparai- 
son plus  juste  pour  caractériser  cet  acte 
particulier  de  notre  entendement. 

L'attention  n'est  point,  comme  on  la 
prétendu,  la  faculté  première  du  système 
sensible  :  car  on    est   curieux  avant  d'être 


XXViij  COjySIDÉSATIONS    PRÉLIMINAIRES 

attentif;  mais  cette  faculté  bien  conduite 
n'en  est  pas  moins  une  des  plus  grandes 
puissances  de  l'esprit  humain  :  elle  embrasse 
alternativement  les  plus  énormes  masses  et 
les  plus  minces  détails  5  un  profond  méta- 
physicien la  compare  à  la  trompe  de  l'élé- 
phant 5  qui  tour  à  tour  arrache  au  chêne  ses 
robustes  rameaux ,  et  relève  de  terre  une 
paille  imperceptible. 

L'attention  remplit  mieux  son  but  quand 
une  vive  curiosité  la  devance.  Les  physiolo- 
gistes ont  néanmoins  déterminé  plusieurs 
circonstances  qui  rendent  cette  faculté  plus 
active  ;  telle  est  celle  d'une  impression  forte 
produite  sur  le  système  nerveux  :  c'est  ainsi 
qu'un  coup  de  tonnerre,  un  tremblement 
de  terre ,  l'éruption  d'un  volcan ,  Tapparition 
d'un  météore,  etc.,  écartent  en  quelque 
sorte  toutes  les  sensations  pour  n'attacher 


SUR    LE    SYSTEME    SENSIBLE.  XXIX 

l'esprit  qu'à  une  seule.  Ce  que  nous  appelons 
le  sublime  dans  les  productions  des  beaux- 
arts  j  est  également  très  pro|3re  à  concentrer 
notre  attention  par  l'extrême  surprise  qu'il 
nous  cause  \  la  surprise ,  en  effet ,  est  un  des 
plus  vifs  sentimens  qui  puissent  entrer  dans 
notre  âme  :  elle  peut  aller  jusqu'à  produire 
l'extase,  qui  n'est  qu'une  sensation  ou  une 
idée  assez  forte  pour  suspendre  toutes  les 
autres.  A  cette  théorie  se  rattache  le  phéno- 
mène de  la  distraction,  état  habituel  de 
certains  individus  qui  laissent  errer  leur 
esprit  dans  le  vague  de  la  rêverie  et  d'une 
contemplation  incertaine. 

L'attention  suppose  un  esprit  fin ,  persé- 
vérant et  dispos.  Chez  certains  aliénés  il  est 
facile  de  voir  que  cette  faculté  est  nulle  :  ces 
sortes  de  malades  sont  assiégés  par  une 
multitude  d'idées  incohérentes  ;  malgré  leurs 


XXX  CONSIDÉRATIONS    PRÉLIMINAIRES 

agitations ,  ils  n'ont  aucune  conscience  d'eux- 
mêmes  ;  ils  ne  peuvent  ni  recueillir^  ni  coor- 
donner leurs  idées  :  ils  ont  les  yeux  ouverts 
et  ne  distinguent  point  les  objets  5  la  mu- 
sique même  ne  saurait  ébranler  leur  tympan .  ' 

Souvent  Fattention  s'attache  à  un  seul  ob- 
jet sans  qu'elle  puisse  ^  en  aucune  manière ^ 

^  M.  le  professeur  Esquirol  a  fait  des  remarques  aussi  in- 
génieuses que  positives  sur  ce  point  intéressant  de  psychologie  ; 
il  a  démontré ,  par  exemple ,  que  chez  les  aliénés  ,  il  y  a  tantôt 
divagation  de  l'attention ,  ainsi  qu'on  l'observe  dans  les  trans- 
ports de  la  manie  furieuse  ;  tantôt  concentration  de  l'attention, 
comme  dans  les  idées  fixes  de  la  monomanie  ;  tantôt  faiblesse 
ou  défaillance  de  cette  même  faculté ,  comme  il  arrive  dans 
cet  état  du  cerveau  communément  désigné  sous  le  nom  de 
démence.  L'un  de  nos  plus  illustres  maîtres ,  feu  le  docteur 
Pinel ,  s'était  rendu  recommandable  par  des  aperçus  analogues. 
Pour  approfondir  et  bien  connaître  l'homme  il  ne  suffît  donc 
pas  de  le  voir  dans  le  plein  exercice  de  sa  raison  ;  il  faut  le 
suivre  dans  toutes  les  maladies  de  son  esprit  \  l'homme  privé 
de  sa  puissance  intellectuelle  est  encore  un  sujet  de  médita- 
tion pour  le  métaphysicien  qui  veut  juger  sainement  de  la 
nature  et  de  l'importance  de  ses  attributs  moraux. 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE,  XXXj 

s'en  départir  ;  dans  ce  cas,  cette  faculté  est 
tout-à-fait  soustraite  à  l'empire  de  la  vo- 
lonté :  elle  constitue  alors  ce  triste  état  de 
notre  système  sensible  désigné  sous  le  nom 
de  monomanie.  On  vient  quelquefois  à  bout 
desuspendre,  parune  perturbation  salutaire, 
cette  attention  forcée  et  maladive  ^  mais  celui 
qui  s'en  trouve  atteint  ne  tarde  pas  à  y  être 
ramené  par  un  penchant  irrésistible  ;  tels  sont, 
par  exemple ,  les  individus  qu'un  excès  de  su- 
perstition  égare ,  qui  se  croient  irrévocable- 
ment damnés  ou  poursuivis  par  un  esprit 
malin. 

C'est  un  fait  remarquable  dans  l'histoire 
du  cœur  humain,  que  cette  attention  pour 
ainsi  dire  maniaque ,  qui  se  dirige  avec  tant 
de  force  vers  certaines  choses  de  la  vie^ 
Quelques  hommes  ont  la  manie  des  livres  ; 
quelques  autres  ont  la  manie  des  tableaux  : 


XXXij  COI>rSIDÉRATIOIN^S    PRELIMINAIRES 

certains  s'attachent  de  préférence  aux  êtres 
vivans ,  et  on  en  rencontre  qui  recherchent 
passionnément  les  oiseaux  ou  les  quadru- 
pèdes :  on  connaît  les  habitudes  des  fous- 
tulipiers.  Il  semble  que  l'homme  ne  puisse 
rester  dans  le  vague ,  et  qu'il  ait  besoin  d  être 
constamment  fixé  ou  retenu  par  une  idée  do- 
minante. Cette  concentration  de  toutes  les 
facultés  du  système  sensible  vers  un  objet 
unique  devient  une  passion  violente  que  la 
raison  ne  saurait  maîtriser. 


La  cui-iosité,  que  nous  avons  déjà  repré- 
sentée  comme  le  premier  attribut  intellec- 
tuel du  système  sensible  ^  est  le  résultat  d'un 
mouvement  involontaire ,  mais  il  n'en  est 
pas  de  même  de  Tattention,  que  nous  di- 
rigeons à  notre  gré  pour  prendre  connais- 
sance des  objets  qui  nous  intéressent.  Le 
plus  souvent  elle  seule  nous  fait  apprécier 


SUR    LE    SYSTÈME    SEIN^SIBLE.  XXXiij 

la  différence  et  la  conformité  des  choses; 
elle  nous  identifie  avec  ce  que  la  nature  a 
de  plus  secret.  Sans  elle,  aucune  idée  po- 
sitive ne  pourrait  s'établir  dans  le  cercle  de 
la  vie  intérieure  ;  rien  ne  serait  connu  dans 
cette  philosophie  expérimentale ,  qui ,  au 
milieu  de  la  civilisation ,  a  tant  favorisé  le 
progrès  des  lumières. 

Nul  philosophe ,  du  reste ,  n'a  contesté 
les  avantages  de  l'attention  ;  et  de  nos  jours 
même  un  des  esprits  les  plus  clairs,  les  plus 
éminens  dans  la  science  de  la  métaphysique, 
nous  montre  cette  faculté  comme  travail- 
lant en  première  ligne  sur  les  matériaux  de 
la  sensibilité  ;  comme  le  phénomène  géné- 
rateur de  toutes  les  merveilles  de  la  pen- 
sée '.  Buffon  a  rendu  un  pareil  hommage 
à  ce  noble  attribut  de  Tintelligence,   lors- 

'    M.  le  professeur  Laromiguière. 

f.  C 


XXxiv  COIS^SIDÉRÂTIONS    PRÉLIMIIN'AIRES 

qu'il  a  énonce  que  le  génie  n'était  que  \ apti- 
tude à  la  patience  f  la  persévérance  d'un 
grand  talent.  * 

L'attention  met  tout  à  notre  portée  dans 
le  monde  des  sciences;  elle  est  au  méta- 
physicien ce  que  le  télescope  est  à  l'astro- 
nome. Ajoutons  qu'elle  nous  rapproche  aussi 
de  toutes  les  vérités  morales  ;  que  Fart  de 
diriger  l'attention  suppose  nécessairement 
celui  de  rectifier  les  mauvais  penchans ,  et 
que,  sous  ce  point  de  vue,  cette  faculté 
est  aussi  favorable  au  perfectionnement  de 
la  vertu,  qu'aux  succès  de  l'esprit. 

^  S'il  n'est  pas  tout-à-fait  exact  de  dire  que  la  patience 
soit  le  génie ,  avouons  du  moins  qu'aucune  faculté  n'est  plus 
propre  à  faire  valoir  les  produits  de  l'inspiration. 


SUR    LE    SYSTEME    SENSIBLE.  XXXV 

ARTICLE    III. 

DE     LA     PERCEPTION. 

C'iLST  la  perception  qui ,  comine  Ta  dit 
Bossuet,  imprime  un  caractère  intellectuel 
aux  impressions  reçues.  Elle  suppose  une 
certaine  activité  de  l'esprit  ;  cette  activité 
est  nécessaire 5  en  effet,  pour  atteindre  le 
principe  des  choses,  pour  juger  sainement 
de  leurs  rapports ,  pour  saisir  le  lien  par  le- 
quel se  tiennent  les  objets  plus  ou  moins 
importans  de  la  connaissance  humaine. 

La  perception  est  donc  cet  acte  de  notre 
esprit  qui  fait  que  nous  nous  approprions, 
pour  ainsi  dire  ,  les  objets  soumis  à  nos 
sens  dans  la  sphère  du  monde  extérieur. 
On  a  défini,  ce  me  semble  ,  d'une  manière 
trop  vague ,  cette  faculté  si  importante  du 
système  sensible ,  qui  est  d'autant  plus  ac- 


XXXVJ  CONSIDERATIONS    PRELIMINAIRES 

tive  5  que  Faltention  a  été  plus  vive  et  plus 
soutenue;  car  c'est  la  force  de  l'attention 
qui  détermine  presque  toujours  la  force  de 
la  perception. 

Quand  l'esprit  est  tendu  et  fixé  sur  un 
objet,  il  en  prend  connaissance  ;  il  en  est 
diversement  affecté  :  voilà  la  perception. 
Ce  qu'on  a  écrit  à  ce  sujet  n'est  donc  point 
satisfaisant  ;  pour  bien  s'entendre ,  il  suffit 
néanmoins  de  remonter  jusqu'à  l'origine  du 
mot  qui  l'exprime. 

Rien  n'existe  pour  nous  dans  la  nature 
qu'autant  que  nous  le  percevons  ;  il  est  de 
l'essence  des  êtres  qui  sont  hors  de  nous  de 
devenir  dépendans  de  notre  intelligence  et 
de  nos  idées.  La  mollesse,  la  dureté,  la 
douceur,  la  couleur,  la  saveur,  etc. ,  se- 
raient nulles   sans  la   faculté   qui   soumet 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  XXXVij 

toutes  ces  qualités  à  l'activité  du  système 
sensible.  Fermez  vos  yeux^  bouchez  vos 
oreilles  ;  les  deux  fonctions  de  ces  organes 
de  la  vie  extérieure  cessent  aussitôt  pour 
vous  :  votre  perception  na  plus  lieu;  vous 
n'en  conservez  que  le  souvenir. 

Le  mot  perception  s'applique  principale- 
ment à  la  couleur,  à  la  forme,  à  la  figure,  à  la 
solidité  5  à  l'étendue ,  à  l'espace  ;  au  temps ,  au 
repos,  au  mouvement,  à  l'action,  etc.  Non 
seulement  ces  idées  nous  frappent  et  nous 
affectent;  mais  nous  avons  la  conviction 
qu'elles  arrivent  et  se  succèdent,  avec  un 
certain  ordre ,  dans  notre  entendement. 
Nous  les  voyons  se  développer,  s'éteindre , 
renaître  pour  s'évanouir  encore. 

Notre  âme  perçoit  la  moralité  d'une 
action ,  comme    l'œil    perçoit  la  lumière , 


XXXViij         CONSIDÉRATIONS    PRÉLIMINAIRES 

comme  Toreille  perçoit  les  sons,  etc.  L'im- 
pression des  objets  moraux  est  donc  aussi 
positive  que  celle  des  rayons  solaires. 
L'esprit  s'applique  à  tout  ;  il  perçoit  des 
signes ,  il  perçoit  des  rapports ,  il  perçoit 
des  images,  il  perçoit  des  jugemens.  De 
tous  les  êtres  animés ,  l'homme  est  celui 
qui  exerce  le  plus  de  pouvoir  sur  ses 
idées. 

Charles  Bonnet  regarde  la  perception 
comme  l'effet  de  la  réaction  de  l'âme  sur 
les  objets,  quand  ces  objets  ont  affecté  nos 
sens.  Cette  vue  de  l'esprit  est  très  véritable , 
quoi  qu'en  disent  les  adversaires  de  cette 
opinion  :  car  l'âme  est  certainement  active 
dans  le  phénomène  dont  il  s'agit ,  et  l'effet 
qui  dérive  de  sa  réaction  est ,  dans  tous  les 
cas,  un  sentiment  de  peine  ou  de  plaisir, 
quelquefois  un  état  d'indifférence. 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  XXXÎX 

Lorsque  j'assiste  à  un  brillant  spectacle  ^ 
je  rapporte  à  l'organe  de  la  vue  les  objets 
qui  sont  devant  moi,  et  quj  modifient  di- 
versement le  principe  intellectuel  qui  m'a- 
nime ;  quand  je  suis  dans  un  parterre  émaillé 
de  fleurs  odorantes ,  je  rapporte  instantané- 
ment ce  que  j'éprouve  à  mon  organe  olfac- 
tif; je  le  caractérise,  et  je  me  distingue  alors 
complètement  des  objets  qui  produisent  une 
impression  si  agréable  sur  le  système  sen- 
sible. Personne  n'ignore  d'ailleurs  que  la 
sensibilité  peut,  dans  quelques  circonstances, 
transformer  la  perception  la  plus  calme  en 
un  mouvement  très  passionné. 

Le  plaisir  naît  souvent  de  la  multiplicité 
des  impressions  que  les  objets  produisent 
sur  nous.  Addison  remarque  que  les  per- 
ceptions agréables  qui  nous  arrivent  par 
plusieurs  sens  à  la  fois ,  se  donnent  plus  de 


xl  CO^SIDÉRATIOjyS    PRELIMINAIRES 

force  5  et ,  pour  ainsi  dire ,  plus  de  relief.  C'est 
ainsi  que  la  musique  vient  rehausser  la  beauté 
d'un  spectacle  qui  s'offre  à  nos  regards  5  c'est 
ainsi  que  les  fleurs  charment  à  la  fois  l'odorat 
et  les  yeux  ;  et  que  la  vue  est  doublement 
réjouie  par  des  couleurs  vives  qui  forment 
des  contrastes  plus  ou  moins  prononcés. 

Il  dépend  de  nous  de  diriger  notre  esprit 
vers  un  objet  5  mais  il  ne  dépend  pas  de  nous 
de  percevoir  toutes  les  sensations  que  peut 
faire  naître  en  nous  la  présence  de  cet  objet. 
Il  suit  de  là  que  la  faculté  percevante  s'ac- 
croît et  se  perfectionne  en  raison  directe  de 
la  délicatesse  ou  de  la  finesse  de  nos  sens  y 
c'est  ainsi  que  le  sauvage  dans  sa  pirogue 
aperçoit  les  rivages  de  la  mer  à  des  distances 
qui  nous  étonnent. 

H  est  des  esprits  qui  ne  possèdent  qu'à  un 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  xlj 

très  faible  degré  le  don  de  percevoir,  qui  ne 
saisissent  les  objets  que  par  un  petit  nombre 
de  leurs  faces  ;  tandis  qu'il  en  est  de  très 
puissans ,  qui  embrassent  l'universalité  des 
choses.  Il  est  certains  malades  dont  les 
perceptions  sont  erronnées  ;  des  fantômes 
s'interposent  entre  notre  âme  et  nos  sens. 
L'idiot  perçoit  des  impressions,  mais  il  ne 
saurait  leur  donner  le  caractère  de  l'intellec- 
tualité. 

L'homm  e  a  néanmoins  perfectionné  cette 
belle  faculté  de  son  entendement  :  il  a  recours 
à  des  règles,  à  des  procédés;  il  a  agrandi 
l'art  de  percevoir  par  ses  instrumens  et  ses 
méthodes.  Quand  on  voit  la  science  de  très 
haut,  quand  on  l'embrasse  dans  son  en- 
semble, on  étonne  les  esprits  vulgaires 
par  une  prévision  qui  est  en  quelque 
sorte  prophétique.  On  aperçoit  toutes  les 


xlij  CO]ySID^RA.TIO]VS    PRÉLIMINAIRES 

lacunes  qui  sont  à  remplir,  et  on  mesure 
tous  les  points  de  ce  monde  nouveau ,  sur 
lesquels  notre  esprit  sait  exercer  son  acti- 
vité. 

La  faculté  de  la  perception  est  si  impor- 
tante 5  que  la  régularité  des  fonctions  intel- 
lectuelles en  est,  pour  ainsi  dire,  dépendante  ; 
c'est  par  elle ,  en  effet ,  que  nous  apprenons 
à  apprécier  avec  plus  ou  moins  de  justesse 
les  divers  genres  de  beauté  et  de  perfection 
qui  viennent  frapper  nos  yeux  dans  la 
nature  extérieure  ^  c'est  à  sa  culture  que 
se  rattache  incontestablement  la  théorie  du 
goût,  qui  règle,  modère  ou  affermit  nos 
décisions  dans  les  jugemens  littéraires  ;  de 
cet  instinct  si  prompt  et  en  même  temps  si 
délicat ,  qu'on  voudrait  en  vain  définir,  qui 
puise  son  infaillibilité  dans  les  qualités  du 
système  sensible ,  et  qu'un  écrivain  de  notre 


SLR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  xliij 

temps  appelle  ingénieusement  la  conscience 

de  V esprit.  ' 

* 

Quelques  auteurs  n'usent  du  mot  percep- 
tion que  pour  exprimer  la  faculté  de  distin- 
guer du  sentiment  de  notre  existence  des  mo- 
difications de  Famé  qui  ne  sont  accompa- 
gnées ni  de  peine  ni  de  plaisir  ;  ils  prétendent 
que  les  modifications  affectives  sont  mieux 
indiquées  sous  le  nom  spécial  de  sensations. 
Je  remarquerai  à  ce  sujet  que  les  philo- 
sophes devraient  s'accorder  pour  l'adoption 
définitive  de  certains  termes  qui  ont  pour 
objet  de  désigner  les  phénomènes  de  la  pensée . 

La  langue  adoptée  dans  un  pays  est  une 
propriété  commune  à  tous  les  savans  ;  il 
n'appartient  à  personne  de  laltérer,  et  de 

'   Caractères  et  Réflexions   morales,  par  M.   le  vicomte 
de  L.-C. 


xliv  CONSIDÉRATIOIVS    PRELIMINAIRES 

pervertir  des  acceptions  consenties  depuis 
long-temps  par  les  peuples  éclairés  ;  car  alors 
on  assemble  des  nuages  sur  la  science ,  et  on 
obscurcit  la  matière  qui  a  le  plus  d'attrait 
pour  l'esprit  humain. 

C'est,  sans  contredit  5 une  des  facultés  les 
plus  remarquables  de  notre  âme  que  celle  qui 
s'empare  de  tous  les  matériaux  de  la  pensée , 
qui  établit  nos  relations  avec  ce  vaste  univers , 
et  nous  dispose  ainsi  aux  plus  nobles  jouis- 
sances de  l'esprit.  Jusqu'ici  pourtant  nous 
n'avons  présenté  l'homme  vivant  que  par  sa 
surface  ^  jetons  maintenant  un  coup  d'œil 
rapide  sur  les  principaux  phénomènes  inté- 
rieurs dont  se  compose  le  système  sensible. 
Il  est  au  fond  des  cœurs  des  notions  positives 
qui  servent  de  fondement  au  système  de 
notre  raison  •  ces  notions  constituent  les 
vrais  philosophes. 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  xlv 


SECONDE   PARTIE. 

DE  LA    VIE    INTÉRIEURE    DU    SYSTEME    SENSIBLE,     ET    DES 
ATTRIBUTS    INTELLECTUELS    QUI    SY    RATTACHENT, 


DÉSIRER  5  chercher,  fixer,  percevoir,  tels 
sont  les  attributs  intellectuels  du  système 
sensible  considère  dans  le  monde  extérieur; 
mais  des  phénomènes  plus  importans  se 
passent  au-dedans  de  nous.  L'homme  se 
replie  sur  lui-même  ;  il  descend  dans  le  fond 
de  son  être  pour  étudier  les  mouvemens  de 
son  âme  tranquille  ou  agitée  ;  sa  langue 
s'arrête  ;  sa  vue  se  ferme  :  il  cesse  d'écouter 
les  sons.  Pour  mieux  s'appartenir,  il  se 
dérobe  à  toutes  les  impressions  physiques  ; 
il  s'abandonne  entièrement  aux  inspirations 
de  sa  conscience  ;  il  étudie  ses  penchans  5  il 
analyse  ses  perceptions  ;  il  associe  des  idées , 
des  images,  en  reconnaît  tous  les  rapports; 


xlvj  CONSIDERATIONS    PRELIMINAIRES 

il  conserve  ce  qu'il  a  appris  ;  il  décompose 
ce  qu'il  éprouve.  Telles  sont ,  en  partie  du 
moins  5  les  fonctions  intérieures  de  son  en- 
tendement. 

Les  impressions  qui  affectent  intérieure- 
ment le  système  sensible  peuvent  seules 
donner  à  notre  âme  une  activité  digne  d'elle 
et  de  ses  hautes  destinées.  C'est  quand 
l'homme  est  seul  avec  sa  raison  qu'il  goûte 
les  véritables  charmes  de  la  philosophie 
contemplative  ;  c'est  sur  les  ailes  de  la  pen- 
sée qu'il  s'élève  jusqu'aux  régions  de  l'infini , 
qu'il  s'identifie  avec  tous  les  lieux ,  avec  tous 
les  temps ,  avec  tous  les  peuples. 

Tout  étonne  l'observateur  dans  le  spec- 
tacle de  la  vie  intérieure ,  non  seulement 
chez  l'homme  qui  veille ,  mais  chez  celui  qui 
accorde  quelques  courts  instans  au  sommeil. 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  ^^vij 

Alors  même  que  les  organes  physiques  de 
relation  se  trouvent  dans  un  état  passif^  les 
fonctions  de  l'àme  s'exercent  en  tout  ou  en 
partie^  souvent  même  elles  se  manifestent 
avec  plus  d'activité  ;  les  dormeurs  associent 
aussi  des  idées,  forment  des  comparaisons 
et  des   raisonnemens ,  parlent ,  expriment 
des  vœux ,  déclarent  leur  volonté ,  quoiqu'on 
ait  prétendu  le  contraire.  Il  y  a  plus  :  l'ima- 
gination consolatrice  vient  encore  exercer 
sa  douce  influence  dans  cet  état  extraordi- 
naire du  système  sensible  ;  des  hommes  qui 
se  sont  couchés  bien  malheureux  embrassent 
l'espérance  et  ses  jouissances    anticipées  5 
leur  cœur  palpite  de  beaucoup  d'autres  pas- 
sions qui  traînent  après  elles  les  biens  et  les 
maux  de  la  vie  ^  souvent  ils  sont  poursuivis 
par  la  crainte ,  qui  joue  un  rôle  si  important 
dans  la  nature  humaine,  et  dont  le  réveil 
vient  les  affranchir. 


xlviij  CONSIDÉRATIONS    PRÉLIMINAIRES 

Pour  peu  qu'on  approfondisse  Fétude  de 
l'homme ,  on  voit  qu'il  est  composé  d'ap- 
titudes et  d'inclinations  tout-à-fait  natu- 
relles 5  tout-à-fait  indépendantes  de  l'expé- 
rience et  du  ministère  des  sensations.  Notre 
âme  n'est  pas  vide  quand  nous  arrivons  à 
la  lumière  :  tous  les  germes  du  bien  s'y 
trouvent  ^  il  ne  s'agit  que  de  les  imprégner 
du  souffle  de  la  fécondation.  L'homme  est 
doué  intérieurement  d'un  sens  moral  et  su- 
blime 5  en  vertu  duquel  il  juge  ses  actions 
bonnes  ou  mauvaises  avec  autant  de  sûreté 
que  notre  goût  juge  des  saveurs ,  que  notre 
ouïe  juge  des  sons.  La  nature  a  voulu  que 
ce  sens  fût  infaillible ,  que  ses  décisions  fus- 
sent immuables  :  elle  a  voulu  qu'à  l'aide  de 
ce  sens  un  enfant  pût  condamner  les  mou- 
vemens  défectueux  de  son  âme.  Cette  dis- 
position innée  n'a  rien  de  commun  avec 
notre  volonté ,  pas  plus  que  le  mouvement 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  xUx 

de  notre  cœur,  la  circulation  de  notre 
sang,  etc.  :  elle  se  développe  spontané- 
ment et  sans  réflexion  préalable. 

La  vie  intérieure  des  animaux  présente 
des  phénomènes  non  moins  dignes  de  l'at- 
tention du  physiologiste.  L'abus  qu'on  a  fait 
des  théories  a  fait  méconnaître  jusqu'à  ce 
jour  les  opérations  évidentes  de  cet  instinct, 
qui  est  manifestement  coercitif.  C'est  ainsi 
qu'en  naissant ,  et  avant  d'avoir  essayé  son 
bec  et  ses  pieds  palmés,  le  cygne  a  déjà 
les  inclinations  qui  sont  propres  à  son  es- 
pèce ;  le  jeune  canard  s'élance  dans  l'eau  , 
au  grand  étonnement  de  la  poule  qui  l'a 
couvé ,  et  qui  est  bien  éloignée  de  se  con- 
fier à  un  semblable  élément  ;  à  peine  sorti 
de  son  œuf,  le  crocodile  est  déjà  féroce; 
les  jeunes  lions ,  dans  leur  bas  âge ,  ne  lais- 
sent  voir  que  la  beauté  de  leurs  formes  ; 


I. 


1  COJVSIDÉRATIONS    PRELIMINAIRES 

tous  les  niouveiiiens  de  leurs  organes  sont 
innocens  :  mais  bientôt  ils  s'en  servent  pour 
déchirer.  C'est  sans  fondement ,  comme 
j'aurai  occasion  de  le  dire  encore ,  qu'on  a 
voulu  expliquer  ces  penchans  par  la  con- 
formation mécanique  des  corps  vivans.  Les 
qualités  occultes  des  anciens  sont  bien  pré- 
férables aux  laisonnemens  hypothétiques 
de  Descartes  sur  les  fonctions  animales  \ 
elles  sont  l'expression  fidèle  des  faits  qui 
laissent  subsister  tous  les  rapports,  au  lieu 
que  les  théories  de  la  physique  moderne  les 
dénaturent. 

Les  plaisirs  attachés  à  l'exercice  de  la 
vie  intérieure  sont  à  la  fois  les  plus  vifs  et 
les  plus  pars  que  puisse  goûter  notre  na- 
ture intellectuelle  et  morale.  Dans  quel- 
que situation  que  le  hasard  ou  les  circon- 
stances nous  placent  ^  des  joies  ineffables 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  Ij 

nous  attendent.  C'est  donc  par  la  perspec- 
tive de  la  félicité ,  que  la  nature  invite 
rtiomme  à  la  méditation.  Le  recueillement 
du  rêveur  solitaire  a  un  charme  secret  qui 
lui  fait  oublier  les  joies  vulgaires  du  monde 
extérieur.  On  aime  à  se  réfugier  dans  son 
âme  ;  on  aime  à  se  trouver  face  à  face  avec 
le  principe  impérissable  qui  nous  anime  : 
toutes  ses  révélations  sont  délectables. 

ARTICLE   PREMIER. 

DE    LA    RÉFLEXION. 

La  réflexion  est  cet  attribut  intellectuel 
qui  fait  que  notre  âme  s'arrête  plus  ou  moins 
long-temps  sur  ce  qu  elle  a  perçu  par  une 
attention  vive  et  continue.  C'est,  comme 
le  dit  l'un  des  plus  illustres  professeurs  de 
notre  époque,  une  opération  essentielle- 
ment rétrograde  ' .    C'est  la   faculté  de  Se 

'   Fragmens  philosophiques,  par  Victor  Cousin. 


lij  CONSIDÉRATIONS    PRÉLIMINAIRES 

replier  sur  les  connaissances  acquises  pour 
les  apprécier  ce  qu  elles  valent ,  et  en  faire 
ensuite  la  matière  du  raisonnement ,  acte 
secondaire  qui  nous  dirige  pour  faire  un 
emploi  convenable  des  acquisitions  de  notre 
esprit.  La  nature  nous  donne  la  réflexion 
pour  rectifier  nos  penchans  ,  pour  mûrir 
nos  actions ,  pour  éclairer  nos  détermi- 
nations. 

Les  métaphysiciens  ont  quelquefois  re- 
cours à  des  comparaisons 5  à  des  images, 
pour  être  mieux  entendus  et  pour  jeter  plus 
de  clarté  sur  leurs  définitions.  Voici,  ce 
me  semble,  ce  qui  peut  donner  une  idée 
juste  de  l'attribut  intellectuel  qui  nous  oc- 
cupe 5  vous  soumettez  un  procès  à  l'atten- 
tion de  vos  juges  ;  vous  invoquez  la  recti- 
tude de  leur  esprit  ;  ils  ont  à  peine  écouté 
les  plaidoyers,  qu'ils  se  retirent  dans  un 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  luj 

lieu  solitaire ,  pour  balancer  les  raisons , 
pour  peser  en  quelque  sorte  les  preuves  et 
les  arguniens  ;  ils  examinent  le  point  con- 
testé sous  ses  diverses  faces  :  tel  est  Futile 
ministère  de  la  réflexion. 

D'après  ce  que  nous  venons  d'exposer, 
on  voit  que  la  réflexion  n'est  à  peu  près 
que  l'attention  portée  au -dedans  de  nous. 
L'homme  plonge  dans  les  profondeurs  de 
son  âme;  il  y  retient  ses  impressions,  les 
calcule  5  les  compare  et  les  juge  ;  la  réflexion 
coui^e,  pour  ainsi  parler,  les  idées  ^  les  fé- 
conde et  les  multiplie.  Elle  se  sert  à  chaque 
instant  de  la  mémoire  ;  car  elle  a  un  be- 
soin continuel  de  la  reproduction  des  ob- 
jets que  nous  savons  nous  approprier  par  les 
opérations  diverses  de  la  pensée. 

La  réflexion  est  la  première  des  facul- 


liv  CONSÏDÉRATIOIN^S    PRELIMINAIRES 

tés  qui  appartiennent  à  la  vie  intérieure  du 
système  sensible  ;  elle  soumet  à  un  examen 
attentif  tout  ce  qui  nous  arrive  par  les  voies 
ordinaires  de  nos  sens.  L'ordre ,  dit  un  sage 
penseur,  est  le  but  nécessaire  de  la  ré- 
flexion \  Elle  rectifie  et  perfectionne  les 
divers  procédés  de  notre  esprit  ^  elle  em- 
pêche les  égaremens  de  la  volonté,  et  dé- 
termine les  forces  mouvantes  de  nos  or- 


ganes. 


La  réflexion  est  une  des  plus  énergiques 
puissances  de  l'âme.  Elle  n'a  besoin  ni  des 
organes  qui  s'adaptent  à  tel  ou  tel  genre 
d'impression  5  ni  de  la  lumière  qui  nous 
guide,  ni  des  sons  qui  nous  frappent,  ni 
des  saveurs  qui  nous  affectent^  elle  ne  con- 

*  Voyez  l'intéressant  ouvrage  qui  a  pour  titre  :  Libres 
méditations  d'un  solitaire  inconnu ,  par  M.  de  Sénan- 
cour. 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  Iv 

naît  ni  lieu  ni  espace;  elle  procède,  dans 
l'intérieur  de  Fentendenient ,  d'après  les  ré- 
sultats acquis  par  Pacte  préalable  de  la  per- 
ception. 

Nous  n'exerçons  jamais  mieux  la  réflexion 
que  lorsque  nous  sommes  parvenus  à  la  ma- 
turité de  làge,  que  lorsque  nous  avons  subi 
un  certain  degré  de  culture  morale ,  que 
lorsque  nous  avons  beaucoup  vu  et  beau- 
coup examiné.  Toutefois,  cette  faculté  se 
montre  dans  tous  les  temps  de  la  vie.  Un 
enfant,  dit  Buffon,  ne  réfléchit  à  rien;  s'il 
veut  dire  par  là  qu'il  ne  réfléchit  pas  comme 
un  autre,  il  a  raison;  mais  si  sa  proposi- 
tion est  absolue ,  elle  est  fausse  ;  car  les  en- 
fans  ont  leur  logique;  elle  est  même  très 
déliée  :  ils  combinent,  avec  une  sagacité 
qu'on  admire  ,  tous  les  objets  relatifs  à  leurs 
petits  intérêts. 


Ivj  CONSIDERATIONS    PRELIMINAIKES 

Les  animaux  se  servent  toujours,  à  leur 
profit  5  de  la  faculté  de  la  réflexion  ;  on  peut 
même  dire  qu'ils  ont  tout  ce  qu'il  faut  pour 
l'exercer  sous  ce  point  de  vue.  Us  doivent 
avoir  une  idée ,  du  moins  confuse ,  du 
temps  ;  sans  cela  se  presseraient-ils ,  et  les 
verrait-on  précipiter  leur  marche  pour  ar- 
river plus  vite  à  un  Lut?  On  aura  de  la 
peine  à  leur  refuser  celle  de  l'espace ,  si  on 
fait  attention  à  tout  ce  qu'ils  exécutent  pour 
abréger  leur  chemin  ;  aucun  d'entre  eux  ne 
se  trompe ,  lorsqu'il  veut ,  par  un  saut ,  se 
transporter  d'un  endroit  à  un  autre  ^  il  sait 
mesurer,  avec  une  justesse  surprenante,  le 
terrain  cpi'il  doit  franchir,  et  le  comparer 
avec  ses  forces. 

La  réflexion  est  certainement  une  faculté 
très  distincte  de  l'imagination;  en  effet,  on 
verra  plus  bas  que  cette  dernière  faculté  est 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  Ivij 

en  quelque  sorte  le  dépôt  des  images,  des 
tableaux ,  qui  s'y  placent  sans  effort  et  dans 
1  âge  011  l'on  est  le  moins  susceptible  de  rai- 
sonner. Les  femmes ,  chez  lesquelles  l'ima- 
gination est  si  vive  et  si  brillante ,  sont  cer- 
tainement moins  propres  que  l'homme  à 
chercher  les  rapports  qui  peuvent  exister 
dans  le  système  de  nos  idées ,  et  à  tirer  des 
conséquences  de  leurs  comparaisons. 

Malgré  les  avantages  de  cet  attribut  in- 
tellectuel qui  féconde  le  champ  de  la  pen- 
sée 5  qui  nous  rend  aptes  aux  combinaisons 
les  plus  importantes  ,  qui  n'imprime  à 
la  volonté  que  des  impulsions  bien  ordon- 
nées, rhomme  se  montre  comme  un  être 
sans  cesse  attristé  par  la  réflexion.  Peu  de 
gens,  en  effet,  savent  conduire  cette  fa- 
culté ;  et  c'est  en  voulant  agrandir  la  sphère 
de  la  raison,  qu'on   s'afflige  de  toutes  les 


Iviij  C0NSIDliRA.T10J\S    PRÉLIMljyAlKES 

bornes  que  la  nature  lui  a  assignées.  Plus 
l'homme  veut  pénétrer  clans  son  âme  ,  plus 
il  trouve  de  la  difficulté  à  se  comprendre; 
plus  il  expie  le  frêle  avantage  de  comparer 
les  idées  qui  arrivent  dans  son  entendement. 
Ce  qui  fait  sa  supériorité ,  fait  à  chaque  in- 
stant son  supplice.  «  Homme  orgueilleux  , 
dit  un  de  nos  profonds  moralistes,  exerce 
convenablement  les  puissances  de  ton  esprit  ; 
n'aspire  à  découvrir  que  ce  que  la  nature 
veut  que  tu  saches,  et  non  ce  quelle  vou- 
lut te  dérober.  )i 


ARTICLE    II. 


DE      LA      REVERIE. 


Nous  venons  de  parler  de  la  réflexion  ,  et 
nous  Tavons  considérée  comme  un  mouve- 
ment rétrograde  de  la  pensée ,  à  l'aide  duquel 
notre  esprit  s'attache,  se  fixe  et  se  concentre 
sur  un  objet  pour  le  considérer  sous  diffé- 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  iix 

rens  points  de  vue.  Il  est  aisé  de  comprendre 
que  tout  système  de  conduite  dans  la  vie 
humaine  dérive  des  actes  plus  ou  moins 
prolongés  de  cette  faculté  conservatrice;  les 
philosophes  la  regardent,  avec  juste  raison , 
comme  le  grand  levier  de  l'entendement 
humain. 

Mais  ce  qu'on  nomme  réi^erie  dans  notre 
commun  langage  n'est  autre  chose  que  la 
réflexion  errante ,  que  la  réflexion  égarée  sur 
divers  objets ,  qui  tour  à  tour  captivent  notre 
âme  avec  plus  ou  moins  d'attrait.  Dans  cet 
état  particulier  du  système  sensible ,  plu- 
sieurs idées  traversent  en  quelque  sorte  notre 
esprit  5  et  souvent  aucune  ne  s'y  arrête. 

La  rêverie  procure  généralement  plus  de 
jouissances  que  la  réflexion ,  parce  qu'elle 
n'exige  aucun  effort   de  la  part  de  l'âme  5 


Ix  CO]\SIDÉRA.TIONS    PRiÉLIMINAlRES 

parce  qu'elle  n'impose  ni  gêne  ni  contrainte. 
La  volonté  n'est  souvent  pour  rien  dans  cette 
disposition  intellectuelle ,  l'espritflotte ,  pour 
ainsi  dire^  au  hasard,  au  milieu  des  plus 
libres  pensées,  qu'on  ne  se  donne  pas  la 
peine  de  diriger. 

La  rêverie  est  un  des  phénomènes  les 
plus  habituels  de  notre  vie  contemplative. 
C'est  une  sorte  de  monologue  à  l'aide  duquel 
l'homme  s'interroge  et  réveille  à  son  gré  tous 
ses  souvenirs  ;  le  plus  souvent ,  il  se  rend 
compte  de  ses  projets ,  de  ses  actions ,  et 
procède  à  un  examen  rapide  des  objets  qui 
se  rapportent  à  sa  destinée. 

Tous  les  actes  de  la  raison  peuvent  s'exé- 
cuter dans  la  rêverie  :  l'homme  associe  des 
idées  ^  il  compare  ce  qu'il  aperçoit  ;  il  coor- 
donne et  énonce  des  jugemens  ;  il  affirme , 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  Ixj 

il  conclut  ;  il  éprouve  même  une  multitude 
de  sentiniens  parfois  tristes,  mais  le  plus 
souvent  agréables  :  il  passe  de  la  crainte 
à  l'espoir,  de  la  douleur  au  plaisir,  des  re- 
grets à  la  jouissance  ;  mais  presque  toujours 
les  émotions  qu'il  éprouve  sont  mixtes, 
vagues,  ou  indéterminées. 

La  rêverie  s'établit  surtout  cbez  un  indi- 
vidu qui  marche ,  chez  celui  qui  est  traîné  par 
un  char,  ou  embarqué  dans  un  vaisseau,  etc.  ; 
on  dirait  que  l'agitation  ranime  des  idées  que 
le  temps  avait  éteintes.  «  Vous  ne  sauriez 
croire ,  dit  Pline ,  combien  le  mouvement 
donne  de  la  vivacité  à  l'esprit  ;  Minim  est  ut 
animus  hâc  agitatione  motuque  corporis 
excitetur.  Quand  vous  vous  livrerez  à  l'exer- 
cice de  la  chasse ,  ajoute-t-il ,  portez ,  si  vous 
voulez  ,  votre  pannetière,  mais  n'oubliez  pas 
vos  tablettes.  » 


Ixij  CONSIDÉRATIONS    PRÉLIMINAIRES 

Ce  sont  les  objets  extérieurs  qui  mettent 
presque  toujours  en  jeu  cette  faculté  de 
l'esprit  ;  elle  est  surtout  le  partage  de  ceux 
qui  aiment  à  s'enivrer  du  spectacle  de  la 
nature.  La  rêverie  semble  s'alimenter  par 
les  plaisirs  de  la  vue ,  de  l'ouïe ,  de  l'odo- 
rat. La  verdure  des  campagnes ,  le  concert 
des  oiseaux,  l'ombre  des  forêts,  le  parfum 
des  fleurs ,  l'aspect  d'un  monument ,  d'une 
ruine ,  d'un  cimetière  ou  d'un  illustre  tom- 
beau  ^  le  souffle  des  vents ,  le  murmure  d'un 
ruisseau ,  le  roulement  d'un  torrent ,  la  chute 
d'une  cascade,  un  ciel  parsemé  d'étoiles,  les 
approches  du  jour  ou  du  crépuscule,  en 
général ,  tout  ce  qui  excite  l'intérêt  du  pro- 
meneur solitaire  n'est  pas  moins  propre  à 
faire  naître  d'heureuses  pensées. 

Les  sujets  de  la  rêverie  varient  à  chaque 
instant ,  selon  le  jour  oii  Ton  se  trouve ,  le 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  Ixiij 

soleil  qui  nous  luit,  le  lieu  que  Ton  par- 
court ,  le  site  qui  nous  charme  ,  le  point  de 
vue  qui  nous  amuse.  Mais  c'est  la  solitude 
qui  est  particulièrement  favorable  à  cette 
situation  paisible  de  l'âme  ;  l'homme  qui 
se  recueille  a  besoin  de  se  soustraire  au  vain 
fracas  d'une  vie  agitée  ;  il  doit  s'affranchir 
des  intérêts  matériels  de  la  terre  ;  il  doit 
oublier  le  corps  pour  être  tout  entier  aux 
plaisirs  de  l'esprit. 

Les  mélancoliques  ont  une  tendance  spé- 
ciale vers  la  rêverie ,  il  en  est  qui  se  com- 
plaisent de  préférence  dans  ces  distractions 
idéales  de  l'âme,  dans  ces  contemplations  so- 
litaires qui  ouvrent  le  plus  vaste  champ  k  nos 
conjectures,  souvent  même  à  nos  espérances. 

Dans  ce  retour  contemplatif,  l'homme 
s'appartient,  et  jouit  pleinement  de  lui-même. 


Ixiv  CONSIDÉRATIONS    PRELIMINAIRES 

Il  se  laisse  plus  ou  moins  pénétrer  par  tous 
les  divers  sentimens  qui  laniment.  La  rêve- 
rie est  surtout  favorable  au  développement 
des  émotions  religieuses  :  on  sait  qu'elle  place 
souvent  les  prêtres  de  Tlnde  dans  une  sorte 
d'immobilité  extatique. 

Les  plaisirs  que  nous  procure  l'exercice 
de  cette  faculté ,  tiennent  quelquefois  à  la 
paresse  naturelle  de  l'bomme.  En  général , 
nous  chérissons  ce  repos  des  organes  et  cette 
sorte  de  nonchalance  de  l'esprit,  durant 
laquelle  la  rêverie  berce  notre  âme  avec 
délices ,  et  n'y  laisse  que  des  impressions 
légères  ou  fugitives.  La  rêverie  est  la  volupté 
des  âmes  aimantes  ;  dans  le  vague  heureux 
où  elle  nous  balance ,  dans  ce  calme  ravis- 
sant qu'elle  nous  procure ,  nous  maudissons 
tout  être  incommode  qui  vient  nous  arracher 
à  ses  douceurs. 


SUR    LE    SYSTEME    SENSIBLE.  iXV 

ARTICLE   III. 

DE      LA     MÉMOIRE. 

TJisE  des  plus  merveilleuses  facultés  du 
système  sensible  est ,  sans  contredit ,  celle 
que  nous  avons  de  reproduire  fortuitement, 
ou  à  notre  gré ,  les  idées  qui  se  sont  anté- 
rieurement présentées  à  l'activité  de  notre 
esprit;  cette  faculté  les  réveille  soit  isolé- 
ment,  soit  dans  leur  ensemble,  et  presque 
toujours  dans  le  même  ordre  qu'elles  ont 
été  perçues. 

Dieu  a  voulu  que  la  plus  usuelle  de  nos 
facultés  fût  soumise  à  plusieurs  influences , 
et  quelle  dépendît  non  seulement  du  be- 
soin 5  mais  d  une  foule  de  circonstances  qui 
la  mettent  en  exercice  ;  on  connaît ,  en  pa- 
reil cas  5  le  pouvoir  des  analogies.  Il  est  cu- 
rieux de  voir,  dans  les  jeux  de  la  mémoire, 


Ixviij  CONSIDÉRATIOIVS    PRÉLIMINAIRES 

où  souvent ,  au  gré  de  nos  désirs ,  tout  le 
passé  se  répète  :  pour  la  reproduction  de 
certaines  idées,  elle  a  souvent  besoin  du 
travail  prolongé  de  la  réflexion.  Tantôt 
nette,  tantôt  confuse,  elle  ne  sert  pas  de 
même  tous  les  hommes.  C'est  le  trésor  où 
puise  le  génie ^  mais,  comme  Ta  dit  très 
judicieusement  un  des  premiers  flambeaux 
de  notre  éloquence  parlementaire ,  la  mé- 
moire j  pour  les  esprits  bornés ,  est  un  fonds 
c/ui  ne  rapporte  pas,  ' 

On  a,  du  reste,  inventé  bien  des  sys- 
tèmes pour  expliquer  l'action  mystérieuse 
de  cette  grande  faculté  de  l'âme;  les  sec- 
tateurs de  Locke,  qui  ne  tiennent  compte 
que  des  phénomènes  de  la  pensée  sans  s'in- 
quiéter de  ses  causes  premières,  et  qui  sont 

*  Pensées  et  réflexions  morales ,  etc. ,  attribuées  à  M.  le 
comte  de  L.  T. 


SUR    LE    SYSTEME    SENSIBLE.  Ixix 

à  la  métaphysique  ce  que  les  empiriques 
sont  à  la  médecine ,  n'ont  pas  craint  d'avan- 
cer que  la  mémoire  n'était  qu'une  sensation 
transformée.  Certes,  il  faut  avoir  la  ma- 
nie de  l'unité  dans  l'étude  de  la  nature  hu- 
maine 5  pour  coordonner  ainsi  tous  les  faits 
d'une  science  à  un  seul  principe  •  il  n'est 
pas,  du  reste,  de  rêverie  philosophique 
avec  laquelle  l'esprit  humain  ne  se  fami- 
liarise :  il  suffit  d'un  peu  d'éloquence  pour 
la  faire  adopter. 

La  mémoire  se  rattache  à  tous  les  pro- 
diges du  système  sensible.  C'est  une  faculté 
tellement  active,  qu'il  n'est  rien  qu'on  ne 
mette  en  œuvre  pour  la  perfectionner  ;  que 
les  monumens ,  que  les  plus  belles  inven- 
tions des  arts  n'ont  d'autre  but  que  de  per- 
pétuer Ides  souvenirs.  On  a  inventé  l'his- 
toire ,  dont  on  se  sert  pour  faire  abhorrer 


IXX  COIVSIDÉRATIO]>fS    PRELIMINAIRES 

le  crime  5  ou  pour  réveiller  dans  notre  en- 
tendement les  images  des  plus  nobles  ver- 
tus. Ce  que  les  hommes  appellent  la  re- 
nommée,  n'est  que  la  mémoire  planant  sur 
tous  les  siècles. 

Ainsi  donc  la  mémoire  n'est  pas  seulement 
destinée  à  la  conservation  des  idées,  elle 
garde  aussi  nos  plus  cliers  sentimens,  et 
prend  les  formes  les  plus  passionnées.  Qui 
n'a  pas  connu  les  impressions  vives  que 
réveille  en  nous  le  simple  aspect  de  certains 
objets  qui  ont  appartenu  à  des  personnes 
pour  lesquelles  nous  étions  pénétrés  d'une 
tendre  affection  ?  On  dirait  que  des  por- 
tions de  leur  âme  sont  adhérentes  aux  gages 
précieux  qu'elles  nous  ont  laissés  ;  cette  vue 
adoucit  nos  regrets ,  et,  par  la  plus  touchante 
des  illusions ,  nous  croyons  encore  les  voir, 
nous  croyons  encore  les  entendre. 


SUR  LE  SYSTÈME  SENSIBLE.         Ixxj 

On  a  dit  que  la  mémoire  était  une  faculté 
à  la  fois  morale  et  physique  ;,  il  est  certain 
quelle  est  sans  cesse  en  rapport  avec  les 
objets  du  monde  extérieur  ;  qu'elle  est  sou- 
tenue par  leur  présence ,  qu'elle  est  avertie 
par  tous  les  sens.  Elle  nous  retrace  souvent 
l'effet  de  ces  échos  qui  donnent  plus  d'éner- 
gie à  nos  impressions,  en  répétant  les  paroles 
qui  les  expriment  ^  elle  répond  à  certains 
signes  comme  la  voix  répond  à  l'ouïe  ^  on 
connaît  l'effet  des  emblèmes  pour  la  mé- 
moire sentimentale  :  le  symbole  sert  aussi 
à  la  mémoire  ;  c'est  un  langage  indirect  à 
l'aide  duquel  on  veut  représenter  à  l'esprit 
une  idée  intellectuelle  ou  affective. 

La  faculté  mémorative  n'est  pas  toujours 
subordonnée  à  la  volonté  ;  elle  est  sujette 
à  des  inégalités,  à  des  caprices  ;  souvent 
elle  se  trouble ,  quand  on  l'interroge  d'une 


Ixxij  CONSIDÉRATIONS    PRELIMIINAIRES 

manière  brusque  et  inattendue  ;  elle  résiste 
parfois  à  nos  désirs  ^  mais ,  en  général ,  les 
besoins  la  commandent ,  les  occasions  la 
déterminent ,  les  analogies  la  réveillent. 

11  serait  trop  long  d'exposer  ici  les  divers 
procédés  par  lesquels  elle  est  le  mieux  asser- 
vie. Je  demandais  un  jour  à  mon  ami  le  doc- 
teur Roussel  pourquoi  on  apprend  mieux  les 
vers  que  la  prose  :  «  Ce  goût  pour  le  rhythme 
et  pour  tout  ce  qui  est  mesuré,  me  répondit-il j 
plaît  àrâme  5  parce  qu'il  la  soulage.  »  A  quoi 
il  ajoutait  que  plusieurs  choses  liées  en  séries 
déterminées  se  réduisaient ,  pour  ainsi  dire , 
en  une  seule,  et  qu'ainsi  elles  exigeaient 
moins  d'efforts  pour  la  mémoire.  Il  est  cer- 
tain que  tout  ce  qui  imprime  de  l'unité  à 
une  suite  de  pensées  est  plus  facile  à  retenir. 
La  rime  dans  nos  compositions  poétiques 
est  merveilleusement  inventée  pour  obtenir 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  Ixxiij 

un  pareil  résultat  ;  ce  sont  deux  sons  qui  se 
rappellent;  et  la  mémoire  triomphe  encore 
ici  par  le  pouvoir  de  l'analogie. 

La  mémoire  est  infiniment  précieuse  pour 
notre  entendement ,  et  la  perte  de  cette  fa- 
culté est  presque  toujours  un  signe  pré- 
curseur de  notre  décadence  prochaine.  Il 
n'appartenait  qu'à  l'homme  d'en  faire  une 
source  intarissable  de  jouissances  et  de  plai- 
sirs. Il  est  vrai  que  par  la  plus  funeste  des 
compensations  elle  est  aussi  la  cause  des 
plus  grands  maux  ;  les  anciens  pensaient 
qu'il  fallait  l'ôter  aux  malheureux  ;  c'est 
pour  cela  sans  doute  que^  dans  leur  monde 
poétique,  l'imagination  consolante  des  Grecs 
avait  créé  un  fleuve  dont  les  eaux  faisaient 
oublier  toutes  les  inquiétudes  de  la  vie. 

Terminons  ici  nos  considérations  :  j'aurais 


IXxiv  COIVST DÉRATIONS    PRÉLIMINAIRES 

pu  grossir  ce  chapitre,  en  exposant  toutes 
les  théories  de  nos  physiologistes  sur  le  pré- 
tendu mécanisme  de  la  mémoire  ;  il  en  est 
qui,  pour  expliquer  ses  effets,  allèguent  les 
traces  physiques  des  objets  qu'on  prétend  se 
conserver  dans  la  substance  pulpeuse  du 
cerveau.  Mais  que  peut  nous  apprendre  le 
scalpel  des  anatomistes  !  qu'a  de  commun 
avec  nos  doctrines  la  dissection  d'un  organe 
uniquement  destiné  à  faire  valoir  les  feux  de 
l'âme!  C'est  comme  si,  pour  connaître  à 
fond  la  théorie  de  la  lumière ,  on  se  conten- 
tait de  l'examen  matériel  du  verre  qui  con- 
dense ou  fait  resplendir  ses  rayons. 


ARTICLE    IV. 


DE      L    IMAGINATION. 


L'imagination  est  une  faculté  spirituelle 
qu'il  n'est  pas  toujours  très  facile  de  distin- 
guer de  la  inémoire.  Elle  consiste  dans  le 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  IxXV 

pouvoir  que  nous  avons  de  disposer  dans 
notre  organe  intellectuel  les  objets  tels  qu'ils 
pourraient  exister  et  se  présenter  à  nous  dans 
la  nature  extérieure.  La  mémoire  rappelle 
les  mots,  les  signes 5  réveille  les  idées,  les 
jugemens,  etc.  :  mais  l'imagination  crée  des 
images,  des  situations.  Il  y  a  vraiment  quel- 
que chose  d'inventif  dans  cet  attribut  intel- 
lectuel ,  qui  nous  donne  une  supériorité  bien 
remarquable  sur  tous  les  animaux. 

C'est  la  plus  agile  des  facultés  de  l'enten- 
dement ;  on  la  représente  avec  des  ailes. 
L'imagination  joue  un  grand  rôle  dans  nos 
passions  comme  dans  nos  maladies  ;  car  elle 
influe  particulièrement  sur  nos  craintes  et 
sur  nos  espérances ,  en  augmentant  la  pro- 
babilité des  biens  et  des  maux  de  la  vie. 

L'imagination  est  une  mémoire  exaltée  , 


IxXVj  CONSIDÉRATIONS    PRÉLIMINAIRES 

embellie  par  le  sentiment  ^  elle  ne  montre 
jainais  que  le  côte  merveilleux  de  la  nature 
animée  5  par  son  secours  nous  rassemblons 
les  objets  qui  avaient  disparu  de  notre  en- 
tendement 5  et  nous  leur  donnons  selon  notre 
volonté  les  plus  agréables  formes.  La  plu- 
part de  ces  objets  ont  d'abord  été  admis 
dans  le  cerveau  par  l'intermède  de  la  vue, 
qui  est  le  plus  délié  et  le  plus  étendu  de  nos 
sens  ^  mais  ensuite  nous  leur  imprimons 
une  multitude  de  changemens  et  de  modifi- 
cations. L'imagination  fait  ici  l'office  de  la 
peinture  :  elle  colore  tout  à  son  gré  ^  elle 
agrandit  tous  les  points  de  vue  ;  elle  substi- 
tue au  monde  réel  un  monde  enchanté. 

Les  hommes  mettent  un  grand  prix  aux 
produits  de  l'imagination,  parce  qu'elle 
excite  des  surprises  ;  elle  a  la  magie  de  ces 
panoramas  dont  la  propriété  miraculeuse 


SUR    LE    SYSTEME    SENSIBLE.  Ixxvij 

est  de  reproduire  à  nos  regards  les  lieux ,  les 
sites,  les  pays,  et  jusqu'aux  arbres  qui  les 
décorent.  C'est  un  tableau  tracé  dans  notre 
âme  ;  et  ce  tableau  nous  fait  voir  ce  que  la 
nature  pourrait  créer  de  plus  attrayant  et  de 
plus  enchanteur.  Nous  avons  ensuite  recours 
à  notre  jugement  pour  apprécier  l'harmonie 
et  la  convenance  des  images  ou  des  repré- 
sentations que  cette  faculté  produit  et  dis- 
pose. 

On  voit  que  l'imagination  met,  pour 
ainsi  dire,  en  scène  les  faits  déposés  dans 
notre  mémoire  ;  qu'elle  replace  sous  les 
yeux  de  l'esprit  tout  ce  qui  nous  a  plus  ou 
moins  vivement  intéressé  dans  le  monde 
extérieur.  Elle  fonde  des  villes,  construit  des 
palais ,  et  peuple  les  déserts  ;  elle  berce  notre 
existence  par  des  possessions  chimériques; 
elle  nous  fait  jouir  d'avance  de  ce  que  nous 


Ixxviij  CONSIDÉRATIOIVS    PRÉLIMINAIRES 

espérons  :  elle  nous  rend  au  centuple  ce 
que  nous  avons  perdu  ;  elle  arrache  des  vic- 
times à  la  mort  5  elle  donne  à  la  vie  le  bruit 
et  la  vitesse  du  torrent^  mais  elle  est  sou- 
vent cause  des  mouvemens  désordonnés  de 
l'âme  5  qui  sont  aussi  funestes  que  ceux  du 
corps. 

Cette  faculté  décevante ,  qui  marche  si 
vite  quand  elle  n'est  assujettie  à  aucune  rè- 
gle 5  va  toujours  au-delà  de  notre  horizon 
intellectuel  5  de  là  vient  que  les  idées  de 
l'étendue  et  de  la  grandeur  nous  causent 
une  sorte  de  satisfaction  et  de  ravissement  ^ 
quand  nous  nous  trouvons  dans  un  jardin, 
quand  nous  entrons  dans  un  édifice ,  nous 
sommes  flattés  qu'il  nous  procure  ce  qu'on 
appelle  communément  une  belle  vue  ;  tout 
ce  qui  varie  un  paysage  nous  charme  pa- 
reillement, parce  qu'il  est  dans  notre  na- 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  Ixxix 

ture  de  ne  pas  supporter  long  -  temps  une 

sensation  trop  uniforme. 

* 

Les  plaisirs  de   l'imagination   sont  les 
plaisirs  les  plus  naturels  ^  parce  que  nous 
n'avons  besoin  d'aucun  effort  pour  en  jouir  ^ 
mais  souvent  ce  qui  occupe  pour  elle  une 
si    grande  place    n'existe    réellement   pas. 
C'est  ainsi  que  cette  immense  voûte  d'azur^ 
qui  domine   sur  nos  têtes  ne   nous   offre 
que    des  apparences   purement  fictives  et 
sans  réalité  5  c'est  ainsi  que  les  jeux  de  la 
lumière  et  des  couleurs  ne  sont  véritable- 
ment que  des  idées  de  l'esprit^  et  ne  sont 
point  inhérens  aux   corps  qui   nous  frap- 
pent. L'imagination  des  femmes  surtout  les 
rend  beaucoup  plus  susceptibles  des   illu- 
sions que  les  hommes  5  c'est  pourquoi  leur 
sexe  est  plus  adonné  à  la  créance  des  son- 
ges,   à  la  crédulité  des  superstitions.  «   Il 


IXXX  CONSIDÉRATIONS    PRELIMINAIRES 

leur  est  souvent  advis ,  dit  un  ancien , 
qu'elles  voient  ce  qu'elles  ne  voient  pas  ^ 
qu'elles  sentent  ce  qu  elles  ne  sentent  pas.  » 

Malgré  tout  le  mal  qu'on  a  dit  de  l'ima- 
gination 5  ses  jouissances  seront  toujours 
nécessaires  au  monde  civilisé  ;  nous  avons 
besoin  de  ses  prestiges  :  elle  nous  charme 
par  des  séductions  innombrables.  Source 
du  bonheur  et  de  l'infortune ,  elle  nous 
abuse  et  nous  réjouit;  elle  nous  égare  pour 
nous  enchanter;  elle  berce  le  pauvre  dans 
l'espérance,  et  crée  un  monde  intérieur 
pour  refuge  à  l'homme  trahi  par  la  fortune. 
Je  ne  sais  quel  auteur  a  dit  qu'Euclide  était 
le  premier  des  souverains ,  et  que  l'évidence 
peut  gouverner  infailliblement  les  hom- 
mes :  celui  qui  a  soutenu  cette  étrange 
maxime  n'avait  point  éprouvé  des  passions 
profondes.  Pour  l'homme  indifférent  et  dé- 


SUR    LE    SYSTi^ME    SENSIBLE.  Ixxxj 

pourvu  d'imagination  ,  la  ligne  droite  est , 
sans  doute ,  la  plus  courte  ^  mais  il  n'est 
pas  sûr  qu  elle  soit  telle  pour,  l'individu  qui 
a  intérêt  de  la  trouver  plus  longue. 


ARTICLE    V 


DE      LA      CONSCIEIVCE. 


Un  philosophe  de  notre  temps,  qui  ho- 
nore sa  vie  par  l'excellence  de  ses  doctrines  ^ 
fait  très  bien  remarquer  que  le  terme  dont 
nous  nous  servons  pour  exprimer  cet  attri- 
but intellectuel  de  notre  système  sensible 
se  trouve  dans  toutes  les  langues  ^  C'est, 
en  effet,  la  science  qui  naît,  pour  ainsi 
dire ,  avec  nous ,  que  nous  ne  devons  à  au- 
cune étude,  dont  la  nature  nous  gratifie. 
Les  hommes  sont  tellement  convaincus  de 
l'existence  de  ce  sens  intérieur  et  moral , 

'  Rapport  de  la  nature  à  l'homme  et  de  l'homme  à  la 
natm-e,  par  M.  le  baron  Massias. 


Ixxxij  CONSIDÉRATIONS    PKELIMIN AIRES 

qu'ils  ont  institué  des  tribunaux  ou.  Ton  ne 
juge  que  d'après  les  inspirations  de  la  con- 
science,  mises  au-dessus  de  tous  les  témoi- 
gnages authentiques. 

Le  nom  qu'on  donne  à  la  conscience  ex- 
prime d'ailleurs  très  bien  qu'elle  est  innée. 
Une  preuve  qu'elle  est  inhérente  au  cœur 
humain ,  c'est  qu'elle  est  la  mêmie  chez  tous 
les  peuples  civilisés,  sans  qu'ils  se  soient 
jamais  vus  ni  consultés  ;  c'est  que ,  de  toute 
antiquité ,  la  connaissance  positive  du  bien 
et  du  mal  se  perpétue. 

Parcourez  toutes  les  contrées  du  globe, 
partout  vous  retrouverez  ce  gouvernail  de 
l'âme  5  ce  guide  de  nos  actions.  Cette  fa- 
culté ,  qui  n^est  jamais  inactive  ,  juge  de  la 
même  manière  chez  tous  les  hommes  :  il 
y  a  plus  \  nous  avons  la  faculté  sublime 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  Ixxxiij 

de  discerner  en  nous  ce  qui  appartient 
à  la  conscience  et  ce  qui  appartient  au 
monde  extérieur.  On  n'a  besoin  d'aucun 
effort  de  combinaison  ni  d'aucun  raisonne- 
ment pour  faire  cette  distinction  ;  notre 
esprit  la  fait  dès  les  premiers  temps  de  la 
vie. 

Le  philosophe  Reid  est  admirable,  quand 
il  parle  des  vérités  fondamentales ,  que  nous 
n'avons  besoin  d'apprendre  ni  par  l'expé- 
rience ni  par  l'éducation  ;  ces  vérités  jail- 
lissent 5  en  quelque  sorte ,  de  la  conscience , 
à  moins  qu'elle  ne  soit  pervertie  ou  fasci- 
née par  les  préjugés;  mais,  pour  les  saisir 
comme  il  convient ,  il  faut  les  étudier  avec 
un  cœur  simple  et  exempt  de  toutes  les 
préventions  humaines.  L'homme  le  plus 
vulgaire  est  averti  qu'il  porte  en  lui  ces 
vérités ,  et  leur  existence  ne  cesse  d'être 


Jxxxiv  CONSIDIÉR. ETIONS    PRlÉLIMINAIRES 

journellement  démontrée  par  les  avan- 
tages infinis  qui  résultent  de  leur  admis- 
sion. 

Notre  âme  est  donc  à  la  fois  imprégnée 
du  juste  et  de  l'injuste.  La  conscience  est 
ce  qui  constitue  spécialement  l'homme  in- 
térieur ;  c'est  en  elle  que  s'effectue  la  con- 
viction :  nous  jugeons  par  elle  de  la  beauté , 
de  la  laideur,  de  toutes  les  perfections  et 
de  tous  les  vices  de  l'espèce  humaine. 
La  conscience  est,  à  proprement  parler, 
le  sens  du  cœur  ;  elle  est  le  foyer  des 
vérités  morales  ^  elle  épure  toutes  les  lu- 
mières de  notre  esprit  ^  c'est  le  plus  digne 
ressort  des  volontés  passagères  des  mor- 
tels. 

L'homme  ne  saurait  contester  les  vérités 
augustes  que  lui  révèle  la  conscience^  c'est 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  IxXXV 

comme  s'il  voulait  se  nier  lui-même.  Il  est 
des  écrivains  qui  ne  tiennent  aucun  compte 
de  cette  grande  puissance  de  notre  système 
sensible  ;  et  cependant  il  n  est  pas  d'effort 
qu'ils  ne  tentent  depuis  des  siècles  pour 
nous  dévoiler  les  formes  innombrables  de 
l'entendement  humain. 

Dieu  5  en  accordant  à  l'homme  la  faculté 
de  penser  et  d'agir,  a  voulu  qu'il  put  exercer 
tout  empire  sur  ses  déterminations.  N'est-ce 
pas  un  des  faits  les  plus  surprenans  et  en 
même  temps  les  plus  dignes  de  notre  admi- 
ration, que  cette  voix  intérieure  qui  nous 
accuse  ou  nous  justifie,  qui  nous  punit  par 
le  blâme  ou  nous  récompense  par  une  ap- 
probation manifeste ,  qui  nous  ramène  au 
bien  par  ce  repentir  religieux ,  la  plus  con- 
solante des  impressions  humaines,  puis- 
qu'elle nous   montre  la  route  de  nos   de- 


IxXXVJ  CONSIDÉRATIONS    PRÉLIMINAIRES 

voirs  5  puisqu'elle  se  rattache  à  une  grande 
espérance.  ' 

Le  supplice  du  remords  est  un  des  phéno- 
mènes les  plus  extraordinaires  de  la  con- 
science ;  les  médecins  remarquent  qu'il 
peut  conduire  à  la  folie  ou  au  suicide  •,  les 
poètes  ont  personnifié  cet  attribut  du  système 
sensible  :  ils  ont  représenté  par  des  furies 
symboliques  ces  mouvemens  involontaires 
qui  s'excitent  dans  l'âme  et  la  remplissent 
de  terreurs  alarmantes. 

A  la  vérité ,  la  conscience  humaine  a  be- 

*  Ceux  qui  se  livrent  à  l'étude  des  sentimens  moraux  liront 
avec  un  grand  intérêt  le  beau  poëme  que  M.  le  comte  de  Sabran 
a  composé  sur  le  Repentir.  L'auteur  retrace  en  style  har- 
monieux et  sous  toutes  les  formes ,  cet  heureux  phénomène 
de  la  conscience,  ce  regret  humiUant  mais  salutaire  qui^, 
comme  on  l'a  dit  souvent ,  place  quelquefois  le  coupable  à  une 
plus  grande  distance  du  crime  que  celui  qui  ne  l'a  jamais 
commis. 


SUR    LE    SYSTÈME    SE]?fSIBLE.  Ixxxvij 

soin  de  culture  ;  car  tous  nos  penchans 
instinctifs  réclament  un  développement  ul- 
térieur. On  apprend  à  voir  pai'  la  conscience, 
comme  on  apprend  à  voir  par  le  sens  de  la 
vue  ;  mais ,  quand  nous  suivons  fidèlement 
les  leçons  de  notre  inspiration  morale ,  nous 
ne  tardons  pas  à  nous  convaincre  que  la  jus- 
tice est  innée  dans  le  cœur  des  hommes ,  et 
que  cette  faculté  souveraine  qui  constitue  en 
nous  la  conscience  est  comme  une  émanation 
de  l'intelligence  infinie  d'un  Dieu  créateur. 

Certains  philosophes  sont  tombés  dans 
une  grande  erreur  lorsqu'ils  ont  prétendu 
que  l'idée  de  l'existence  de  Dieu  n'avait 
point  été  suggérée  par  les  révélations  de  la 
conscience  ;  il  suffit  d'avoir  développé  com- 
plètement les  facultés  de  notre  âme ,  pour 
que  cette  idée  y  arrive  sur-le-champ.  On 
avait  jadis   conduit  en  France  un  sauvage 


IxXXViij        CONSIDIÉRATIOIVS    PRELIMIKAIRES 

tout-à-fait  inculte  :  on  chercha  à  débrouiller 
les  obscurités  de  son  intelligence  ^  on  lui  fit 
apprendre  la  langue.  Dès  qu'il  sut  s'expri- 
nier,  il  demanda  le  nom  de  celui  qui  avait 
créé  le  soleil ,  les  étoiles,  en  un  mot,  le 
firmament  ;  il  accablait  de  questions  ceux 
qui  avaient  présidé  à  son  instruction  morale. 

Il  est  par  conséquent  impossible  d'étendre 
le  cercle  de  nos  idées,  sans  recevoir  l'inspira- 
tion d'une  intelligence  supérieure  à  la  nôtre. 
La  nature  est  pour  nous  marâtre  toutes  les 
fois  qu'elle  nous  refuse  cette  révélation  salu- 
taire ^  de  là  vient  que  la  terre  est  couverte 
d'hommes  qui  s'inclinent  devant  la  divinité 
pour  lui  rendre  hommage  5  les  peuples  les 
plus  barbares  cherchent  Dieu  dont  ils  ont 
le  pressentiment.  Il  suffit  que  l'homme  ait 
aperçu  la  cause  d'un  seul  effet,  pour  que 
toutes  les  causes  deviennent  l'objet  de  ses 


SUR    L£    SYSTÈME    SENSIBLE.  Ixxxix 

recherches.  L'homme  d'ailleurs  a  naturelle- 
ment besoin  d'espérer  et  de  boire  au  fleuve 
d'une  vie  immortelle  5  il  se  sent  la  créature  la 
plus  favorisée ,  et  aspire  à  des  jouissances  aux- 
quelles il  ne  voudrait  mettre  aucune  borne. 

Les  idées  de  l'infini  auront  toujours  pour 
l'homme  un  charme  inexprimable  5  ceux 
qui  ont  le  bonheur  d'y  croire  seront  toujours 
consolés  par  la  perspective  dune  justice 
infaillible ,  lorsqu'ils  auront  à  se  plaindre  de 
la  perversité  des  hommes  ou  qu'ils  seront  en 
proie  aux  angoisses  du  désespoir.  L'homme 
n'est  ici-bas  qu'un  être  errant  et  qui  cherche 
une  autre  patrie  j  dans  quelque  lieu  qu'il  se 
trouve  il  est  à  chaque  instant  saisi  par  toute 
l'activité  de  l'influence  céleste  :  il  respire  en 
quelque  sorte  cette  divinité  dont  il  voudrait 
en  vain  contester  la  présence  ;  il  vit  en  elle  5  il 
ne  se  console  que  par  elle. 


XC  CONSIDÉRATIONS   PRELIMINAIRES 

Il  n'y  a  que  l'homme  m^alade  ou  corrompu 
qui  puisse  méconnaître  cette  émotion  inex- 
plicable mais  positive  5  cet  instinct  pur  et 
céleste ,  cette  science  innée  qui  nous  distingue 
si  bien  des  animaux^  cette  raison  par  excel- 
lence qui  luit  sur  toutes  les  actions  des 
hommes,  qui  rassure  l'innocent,  qui  agite 
le  coupable.  C'est  le  juge  sévère  qu'on  ne  peut 
tromper  j  c'est  la  loi  inflexible  à  laquelle  on 
ne  peut  se  soustraire.  Dieu  et  les  hommes 
pardonnent;  la  conscience  ne  pardonne  pas. 

ARTICLE  VI. 

DE      LA      VOLONTÉ. 

Les  êtres  inorganiques  agissent  les  uns 
sur  les  autres  par  les  qualités  ou  attributs 
généraux  de  la  matière  ;  telles  sont  l'éten- 
due, l'impénétrabilité,  la  pesanteur,  l'im- 
pulsion, etc.  Les  êtres  vivans,  en  tant  que 
matériels ,  exercent  une  action  analogue  qui 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  XCJ 

résulte  des  mêmes  propriétés  physiques ,  et 
dont  on  peut  se  rendre  comipte  par  le  secours 
des  lois  de  la  mécanique  ^  comme  Ta  fait  le 
savant  Borelli  dans  son  admirable  traité  sur 
les  mouvemens  des  animaux  '. 

Un  oiseau  ne  fend  Tair,  un  poisson  ne 
sillonne  l'onde  que  par  des  moyens  méca- 
niques 5  qui  ont  servi  de  modèles  à  l'art  ;  le 
loup  qui  s'élance  sur  un  agneau  et  le  déchire 
n'exerce  qu'une  action  physique  -,  l'homme 
et  tous  les  animaux  terrestres  ne  se  trans- 
portent d'un  lieu  à  un  autre ,  ou  ne  déve- 
loppent leur  puissance  sur  les  êtres  qui  les 
environnent,  qu'avec  des   organes  ou  des 
moyens  de   même  nature  ;  leurs  membres 
sont  des  leviers,  et  les  muscles  qui  y  sont 
attachés  sont  des  cordages.  La  seule  diffé- 
rence qu'il  y  ait  à  cet  égard  entre  des  êtres 

^    De  Motu  anlmaliam. 


Xcij  CONSIDÉRATIONS    PRELIMINAIRES 

animés  et  des  êtres  purement  matériels ,. 
c'est  que  les  premiers  sont  eux-mêmes  le 
principe  de  leur  action  ^  et  que  les  autres  le 
reçoivent  du  dehors. 

Il  y  a  une  portion  de  l'homme  dont  l'em- 
pire est  confié  à  lui  -  même  5  l'homme  ne 
peut  changer  le  jeu  et  le  mécanisme  de  ses 
fonctions  matérielles;  il  ne  peut  suspendre 
et  précipiter ,  à  son  gré ,  les  battemens  de 
son  cœur;  mais  il  peut  modifier  et  chan- 
ger, comme  il  le  veut ,  ses  déterminations  : 
c'est  ce  qui  constitue  sa  moralité.  Dieu  nous 
a  donc  donné  une  volonté  indépendante  de 
lui  :  de  là  découle  le  mérite  ou  le  démérite 
des  actions  humaines. 

La  volonté  est  le  phénomène  par  lequel 
rame  se  détermine  à  agir  ;  elle  met  en  jeu  la 
force  motrice  ;  elle  suit ,  avec  plus  ou  moins 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  XCiij 

de  célérité  ^  les  ordres  de  l'entendement  ;  elle 
hâte  ou  diffère  ses  manifestations  d'après  les 
conseils  de  la  prudence  et  de  la  réflexion.  Un 
souverain  veut  faire  la  conquête  d'un  pays  ;  il 
se  recueille  5  il  médite ,  il  combine  ,  il  com- 
pare 5  il  raisonne ,  il  se  décide ,  et  des  milliers 
de  soldats  se  lèvent  :  ils  partent  à  la  voix  de 
leur  capitaine.  C'est  ainsi  qu'aux  grands 
hommes,  la  volonté  tient  lieu  de  destin. 

La  volonté ,  comme  l'a  dit  Bossuet,  n'est 
point  attachée  à  nos  organes;  elle  préside 
à  leur  action  ' .  L'homme  est  une  créature 
intelligente  mue  par  des  rouages  vivans,  et 
qui  s'obéit  à  elle-même.  Les  membres  qui 
la  transportent  ressemblent  à  ces  trépieds 
d'or  que  fabriquait  le  dieu  Vulcain ,  et  qui , 
à  la  voix  de  leur  maître ,  se  rendaient  aux 
assemblées  des  dieux. 

^    Traité  de  la  Connoissance  de  Dieu  et  de  soi-même. 


XCiv  CONSIDÉRATIOIVS    PRELIMINAIRES 

La  volonté  n'est  que  le  mouvement  im- 
primé à  l'existence  ,  qui ,  à  son  tour,  ne 
doit  être  mise  en  action  que  par  les  lois  qui 
constituent  son  essence.  Qui  croirait  que 
c'est  peut-être  la  moins  énergique  de  nos 
facultés?  c'est  une  puissance  le  plus  sou- 
vent captive  et  subordonnée,  et  il  n'y  a 
guère  de  volonté  forte  que  celle  qui  est  pro- 
duite par  les  passions  qui  nous  agitent.  Je- 
tez l'ambition  dans  le  cœur  de  l'homme , 
vous  aurez  une  volonté  qui  subjuguera  l'uni- 
vers ;  quand  les  passions  se  taisent,  les 
hommes  rentrent  sous  l'empire  de  la  rai- 
son ,  qui  ne  produit  qu'une  volonté  faible , 
souvent  à  la  merci  des  moindres  obstacles. 

La  raison  n'est  donc  pas  toujours  un  prin- 
cipe d'action  pour  la  volonté  5  il  importe 
qu'elle  se  convertisse  en  passion  pour  de- 
venir active  ;  abstraction  faite  de  ce  mo- 


SUR    LE    SYSTEME    SENSIBLE.  XCV 

bile,  elle  ne  saurait  poursuivre  ses  projets; 
sans  l'amour  de  la  gloire ,  où.  seraient  les 
grands  hommes  ?  Ainsi  donc  l'âme  est  plus 
puissante  si  elle  est  sensible ,  que  si  elle  est 
uniquement  libre  et  raisonnable. 

La  volonté  reçoit  une  multitude  de  mo- 
difications qui  lui  sont  communiquées  par 
les  autres  facultés  du  système  sensible. 
L'état  convulsif  de  certaines  passions  aug- 
mente les  forces,  et  c'est  par  là  qu'elles 
remplissent  mieux  leur  but.  L'homme  qui 
est  excité  par  la  colère  fait  souvent  des 
choses  dont  il  s'abstiendrait  dans  un  mo- 
ment de  calme  ;  les  crimes  de  violence , 
que  l'on  commet  sur  ses  semblables,  doi- 
vent être  rapportés  à  ce  phénomène. 

C'est  aux    irrégularités  de   la  puissance 
nerveuse  qui  s'exerce  par  alternation  qu'il 


XCVJ  CONSIDÉRATIONS    PRELIMINAIRES 

faut  attribuer  la  faiblesse  de  la  volonté  chez 
les  hypocondriaques  ;  chez  eux  le  système 
sensible  manque  de  cette  stabilité  d'énergie 
qu'il  faut  apporter  dans  tous  les  actes  im- 
portans  de  la  vie.  En  général ,  les  maladies 
qui  nous  surviennent  paralysent  la  volonté , 
parce  qu'elles  jettent  Tâme  dans  le  vague  et 
dans  une  sorte  de  fluctuation  qui  fait  qu'on 
éprouve  une  multitude  de  sensations  oppo- 
sées. On  est  dans  une  pénible  incertitude 
quand  plusieurs  désirs  se  présentent  en  foule 
et  simultanément  dans  notre  entendement  ; 
mais  si  l'un  de  ces  désirs  prédomine,  il 
constitue  aussitôt  une  volonté  ;  c'est  donc  la 
variété  des  idées  qui  rend  cette  faculté  ver- 
satile,  et  qui  le  plus  souvent  la  fait  défaillir. 

Dans  le  spleen  mélancolique  et  la  ten- 
dance au  suicide  5  l'homme  a  une  volonté 
malade ,  puisqu'elle  est  contraire  à  l'instinct 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  XCVij 

de  conservation.  Une  volonté  saine  tend 
toujours  à  l'harmonie  des  actions  vitales;  iet 
les  niouveniens  convulsifs  ne  nous  parais- 
sent si  désordonnés  que  parce  qu'ils  sont 
indépendans  de  la  volonté. 

Les  mœurs  et  les  vertus  dérivent  des 
impulsions  natives  delà  volonté  de  l'homme. 
Quand  cette  faculté  n'est  point  atteinte  par 
la  corruption  ou  par  la  maladie  ^  elle  penche 
toujours  vers  le  bien  ;  mais  l'homme  se  donne 
quelquefois  des  directions  contraires  à  son 
propre  bonheur  ;  le  but  suprême  de  nos 
institutions  sociales  est  de  faire  en  quelque 
sorte  l'éducation  de  la  volonté  ^  et  d'ennoblir 
toutes  ses  tendances  ;  les  législateurs  ont 
recours  à  la  crainte  pour  corriger  ses  écarts 
et  ses  déviations.  La  natm^e  d'ailleurs  a 
placé  dans  notre  cœur  des  sentimens  qui 
se  tempèrent  :  nulle  volonté  n'agit  en  nous 

'-  g 


XCVllj  CONSIDÉRATIONS    PRELIMINAIRES 

sans    la    réflexion   nécessaire   qui   la   pré- 
cède. 

Parmi  les  attributs  intellectuels  dusystème 
sensible,  il  en  est  peu  qui  distinguent  autant 
rhomme  des  animaux.  Car  les  animaux 
n'ont  que  des  volontés  éphémères  ou  fugi- 
tives; l'homme,  au  contraire,  fait  valoir  la 
sienne  long-temps  après  sa  miort  :  il  trouve 
des  successeurs  qui  le  continuent ,  en  quel- 
que sorte ,  dans  la  vie,  qui  font  prévaloir  ses 
projets ,  ses  entreprises,  etc.  Les  fondations , 
les  testamens,  etc. ,  ne  sont  que  des  volontés 
posthumes.  L'imagination  est  confondue 
quand  on  songe  à  ces  générations  innom- 
brables qui  travaillaient  jadis  à  creuser  le 
même  laC;  à  élever  la  même  pyramide. 

La  volonté  fait  vivre  :  il  en  est  de  cette 
faculté  comme  de  la  mémoire  ;  son  affai- 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  Xcix 

blisseinent  est  un  syniptônie  de  caducité. 
Avec  elle  disparaît  ce  que  les  hommes 
appellent  le  caractère^  attribut  non  moins 
essentiel  qui  constitue  la  physionomie  de 
rame  5  et  qui  n'est  autre  chose  que  la  volonté 
mise  en  action  et  appliquée  d'une  manière 
stable  à  tous  les  actes  moraux  de  la  vie. 

C'est  donc  par  la  volonté  que  les  hommes  se 
montrent  et  se  dessinent  dans  l'ordre  social  ; 
c'est  par  la  volonté  qu'on  les  voit  triompher 
de  tous  les  obstacles ,  et  diriger,  en  quelque 
sorte,  les  événemens  des  lieux  et  des  siècles. 
Mais  peu  d'entre  eux  ont  à  leur  disposition 
cet  immense  levier  de  la  grandeur  humaine  ; 
peu  savent  vouloir  avec  force  et  persévé- 
rance •,  Dieu  seul  a  une  volonté  permanente, 
parce  qu'il  n'est  pas  susceptible  de  vieillir. 


C  CONSIDERATIOIVS    PRELIMINAIRES 

ARTICLE  VIL 
Ds    l'habitude. 

L'habitude  est  une  de  ces  dispositions 
naturelles  qui  tiennent  à  l'essence  des  êtres 
vivans  :  elle  enveloppe  tout  le  système  sen- 
sible; c'est  un  sujet  vaste  et  sur  lequel  on 
a  beaucoup  d'aperçus  j  mais  les  idées  dont 
ce  puissant  phénomène  est  l'objet ,  n'ont 
point  encore  cette  liaison  qui  doit  les  met- 
tre chacune  à  sa  place;  de  là  l'ésulte  une 
certaine  obscurité  qui  arrête  l'esprit  ^  et  ne 
lui  permet  que  des  tâtonnemens  incertains. 

La  plupart  des  actions  des  hommes  ont 
plus  ou  moins  de  tendance  à  devenir  habi- 
tuelles. Beaucoup  d'individus  paraissent  être 
des  machines  montées  pour  exécuter  des 
mouvemens  qui  reviennent  sans  cesse.  Il 
suffit,  par  exemple,  d'avoir  goûté  le  plaisir 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  CJ 

du  jeu^  pour  devenir  quelquefois  un  joueur 
incorrigible  5  celui  qui  s'est  livré  à  l'agitation 
des  affaires ,  éprouve  ,  lorscfu  il  est  arrivé 
au  repos,  u.ne  certaine  difficulté  d'exister. 
Les  besoins  qu'on  satisfait  aujourd'luii  se 
représentent  le  lendemain,  et  viennent, 
pour  ainsi  dire ,  frapper  à  la  porte  ;  il  n'y 
a  que  les  corps  bruts  et  inorganiques  , 
qui  ne  se  meuvent  point  par  Tinfluence  de 
l'habitude  5  et  si  les  plantes  laissent  aperce- 
voir quelques  traces  de  cette  faculté  sur- 
prenante, c'est  qu'elles  ont  quelques  nuan- 
ces plus  ou  moins  prononcées  de  sensi- 
bilité. 

La  force  de  Fhabitude  paraît  tenir  à  un 
artifice  que  le  principe  de  la  vie  emploie 
dans  ses  opérations  ;  cet  artifice  consiste  à 
les  enchaîner  de  manière  que  l'une  amène 
nécessairement  l'autre.  Par  ce  moyen ,  la 


Cij  CONSIDléRATIONS    PRELIMINAIRES 

nature  abrège  son  travail  ;  toutes  les  fonc- 
tions d'une  période  de  temps,  d'une  jour- 
née,  par  exemple,  ne  sont ,  en  quelque  sorte , 
qu'une  seule  fonction  ;  l'impulsion  donnée  à 
la  première  sert  à  toutes  les  autres.  En  un 
mot ,  la  vie  n'est  qu'une  formule  de  mou- 
vemens  identiques,  qu'un  seul  acte  qui  se 
répète. 

Ainsi  l'habitude  nous  a  donné  la  pre- 
mière leçon ,  le  premier  modèle  des  métho- 
des j  ce  qu'elle  fait  par  rapport  aux  mouve- 
mens  physiques  du  corps,  elle  le  pratique 
à  l'égard  des  idées  ;  elle  cimente  leur  asso- 
ciation. Les  métaphysiciens  ont  signalé 
depuis  long-temps  les  habitudes  de  l'ima- 
gination et  les  habitudes  de  la  mémoire* 

C'est  donc  par  le  ministère  de  l'habitude 
que  nos  idées  s'arrangent,  se  disposent  et 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  CÎij 

se  succèdent  avec  une  harmonie  merveil- 
leuse ;  il  suffit  d'en  rappeler  une  pour  que 
toutes  celles  qui  y  tiennent  sp  représentent 
en  même  temps.  Les  objets  isolés  que  l'es- 
prit est  contraint  de  rassembler ,  fatiguent 
son  attention  ;  il  en  form  e  un  faisceau ,  et , 
par  ce  moyen ,  il  se  délivre  d'un  embarras. 

Si  5  dans  le  cercle  des  actes  physiques  de  la 
vie  5  nous  pouvons  faire  entrer  de  nouveaux 
mouvemens  pour  qu'ils  y  prennent  le  ca- 
ractère d'une  habitude ,  il  n'est  pas  moins 
en  notre  disposition  d'introduire,  dans  le 
système  de  nos  idées,  celles  qui  nous  plai- 
sent davantage ,  et  de  leur  donner  la  liai- 
son la  plus  conforme  à  nos  vues  et  à  celles 
de  la  société  dont  nous  faisons  partie  ;  c'est 
là  le  grand  objet  de  l'éducation.  Que  se- 
raient les  règles  d'un  art,  les  principes 
d'une  science ,  sans  l'assistance  de  l'habitude  ! 


Civ  COIN'SIDÉRATIOIVS    PRÉLIMINAIRES 

Le  propre  de  l'habitude  est  de  donner  plus 
d'aisance  aux  divers  actes  de  la  vie ,  et  d'anëan- 
tlr  l'espèce  de  résistance  que  les  organes 
opposent  à  la  volonté  ,  nos  mouvemens  de 
locomotion  ^  nos  attitudes ,  nos  gestes  ,  l'ac- 
cent et  le  son  de  notre  voix ,  en  sont  la 
suite  ou  le  résultat.  On  peut  même  dire  que 
cette  admirable  faculté  imprime  à  chaque 
être  vivant  son  caractère  et  sa  physiono- 
mie :  elle  prend  l'homme  à  son  berceau , 
pour  lui  ouvrir  toutes  les  routes  de  ses  per- 
ceptions. L'enfant,  jeté  dans  un  océan  de  lu- 
mières 5  a  besoin  d'apprendre  à  démêler  les 
impressions  vives  qui  l'affectent.  Les  opéra- 
tions de  notre  entendement  s'appuient  aussi 
sur  l'habitude,  ce  qui  rend  leurs  effets  plus 
perse  vérans  ;  car  c'est  par  elle  que  nos  pensées 
s'attachent  aux  signes  qui  les  rappellent. 

Il  suit  de  là  qu'il  est  manifestement  utile 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  CV 

à  la  conservation  de  notre  être  de  ne  pas 
brusquer  certaines  habitudes  ^  quand  elles 
sont  aisées  à  satisfaire ,  elles  i*endent  la  vie 
plus  douce  et  plus  facile  ;  leur  principal 
avantage  est  d'anioindir  tous  les  frottemens , 
de  diminuer  toutes  les  résistances  5  elles  font 
que  les  besoins  s'appellent  et  s'enchaînent 
sans  secousse.  Ainsi  la  nature  s'épargne  des 
essais  fatigan s  et  inquiets ,  qui  accompagnent 
toute  action  insolite ,  elle  n'a  point  à  es- 
suyer le  choc  et  la  rudesse  des  objets  nou- 
veaux, elle  peut  presque  se  dispenser  de 
prêter  son  attention  aux  mouvemens  qu'elle 
exécute;  elle  n'a  qu'à  se  laisser  aller  mol- 
lement à  leur  cours  paisible.  Il  me  semble ^ 
disait  un  disciple  d'Epicure^  que  j  sur  le 
dus^et  de  mes  habitudes ^  je  naî  presque  pas 
besoin  de  me  donner  la  peine  de  vii^re. 


CVj  CONSIDÉRATIONS    PRELIMINAIRES 

CONCLUSION. 

Apiîes  cet  examen  préliminaire  des  attri- 
buts les  plus  élevés  de  la  raison ,  après  cette 
courte  exposition  des  principaux  phéno- 
mènes intellectuels  de  notre  système  sen- 
sible, offrons  à  nos  lecteurs  le  tableau  de 
notre  nature  passionnée  5  quittons  le  champ 
des  abstractions  5  pour  procéder  à  la  re- 
cherche des  faits  qui  se  rapportent  le  plus 
directement  à  notre  bonheur. 

Rappelons  à  notre  esprit ,  à  notre  imagina- 
tion charme'e,  le  jeu  secret,  les  lois  instinc- 
tives qui  animent  Têtre  le  plus  favorisé  des 
cieux.  Tâchons  surtout  de  faire,  de  cette 
étude ,  la  science  de  nos  devoirs ,  la  doctrine 
de  nos  mœurs.  Cette  étude  ne  consiste  point 
à  éteindre  nos  passions ,  mais  à  les  modérer, 
à  leur  imprimer  un  noble  et  généreux  es- 


SUR    LE    SYSTÈME    SENSIBLE.  CVij 

sor  ;  tant  de  faux  philosophes  cherchent  à 
rabaisser  la  nature  humaine,  essayons  de 
leur  apprendre  ce  qu'elle  vaut. 

Montrer  les  sentimens  moraux  sous  tou- 
tes les  formes ,  en  calculer  les  effets ,  appré- 
cier leur  intensité ,  les  disposer  dans  un  cadre 
méthodique  et  régulier  n'est  pas  l'affaire  d'un 
jour  :  c'est  néanmoins  ainsi  qu'il  convient  de 
procéder,  quand  on  envisage  la  science  sous 
tous  ses  points  de  vue.  Considéré  dans  son 
ensemble  ,  le  monde  animé  n'est  qu'une 
échelle  progressive  de  créatures  vivantes, 
dont  la  plus  raisonnable  cherche  à  appro- 
fondir les  secrets  renfermés  dans  ce  vaste 
univers  ;  mais  il  y  a  un  ordre  digne  d'admi- 
ration dans  les  phénomènes  sur  lesquels  l'es- 
prit de  l'homme  peut  exercer  son  activité. 


La  nature  nous  crée  et   nous  conserve  ^ 


CVnj  CONSIDÉRATIONS    PRELIMINAIRES 

elle  nous  perfectionne  dans  nos  facul- 
tés ;  elle  nous  fait  sympathiser  avec  nos 
semblables  ^  elle  nous  perpétue  dans  notre 
espèce  ,  voilà  la  série  des  lois  qu'il  faut 
approfondir  et  développer;  voilà  les  bien- 
faits qu  il  faut  signaler  et  décrire.  Toutes 
les  règles  de  la  moralité  se  rapportent  ma- 
nifestement à  ces  quatre  principes  d'action , 
à  ces  quatre  penchans  primitifs  qui  nous 
dirigent  vers  notre  destination  ultérieure. 

On  s'évertue  depuis  long-temps  à  créer  des 
systèmes;  mais  de  quoi  servent  ces  artifices 
humains  pour  nous  rendre  un  compte  exact 
de  tant  de  merveilles  ?  hélas  !  c'est  plutôt  dans 
son  cœur  que  l'homme  doit  chercher  ses  doc- 
trines ;  comment  se  conduire  autrement  au 
milieu  de  tant  de  mystères  impénétrables  ! 

J'ose  donc  présenter  cette  faible  esquisse 


SUR    LE    SYSTÈME    SEî>fSIBLE.  cix 

de  la  science  de  l'homme  ^  dégagée  de  tous 
les  vains  raisonnemens  et  de  toutes  les  sub- 
tilités scolastiques  :  je  m'efforce  de  la  tra- 
cer avec  la  simplicité  qui  lui  appartient. 
Nous  exécutons  tant  de  choses  pour  notre 
corps  ;,  selon  la  remarque  d'Epictète;  nous 
mettons  en  œuvre  tant  de  remèdes  pour 
rendre  l'harmonie  à  la  santé,  et  nous  négli- 
geons ces  beautés  intérieures  de  l'âme  qui 
donnent  tant  d'éclat  à  notre  supériorité  in- 
tellectuelle. 

Nous  procédons  à  des  inventions  pour 
abréger  les  distances ,  pour  mieux  parcourir 
la  terre ,  pour  mieux  traverser  les  mers  ;  nous 
sommes  sans  cesse  occupés  à  rehausser  nos 
monumens,  à  changer  la  face  de  nos  villes  ; 
nous  marquons  le  nombre  de  nos  jours  par 
des  découvertes ,  pour  rassasier  nos  besoins 
physiques ,  souvent  pour  satisfaire  une  vaine 


ex  CONSIDÉRATIONS    PRÉLIMINAIRES,    ETC. 

curiosité  ;  et  nous  ne  faisons  rien  soit  pour 
ajouter  au  nombre  de  nos  vertus,  soit  pour 
nous  affermir  dans  ces  principes  invariables 
qui  sont  le  guide  de  la  conduite  publique  et 
privée. 

Les  vérités  morales  de  la  philosophie  sont, 
toutefois,  les  plus  importantes  dont  les 
hommes  puissent  orner  notre  esprit  ;  ils 
doivent  s'en  nourrir  à  l'entrée  de  leur  vie  ;  car, 
comme  l'a  dit  un  de  nos  écrivains  les  plus 
éloquens  :  «  C'est  quand  on  est  jeune ,  qu'il 
faut  pratiquer  la  sagesse ,  pour  la  pratiquer 
quand  on  est  vieux.  » 


ja»^S»^^^^^^?>'^^^^St>'Sa«^'^«^c^<^«<«^c^«^<^«^<^<^«<^«^ 


PHYSIOLOGIE 


DES  PASSIONS. 


CONSIDÉRATIONS    GÉNÉRALES 

SUR    LES    SENTIMENS    MORAUX. 

Jljtudier  les  sentimens  moraux,  cest  étudier 
rhomme  dans  les  plus  précieux  et  les  plus  nobles 
attributs  de  son  être.  Quelle  science  est  plus  digne 
de  l'esprit  humain  !  Mais  n'est-ce  pas  aux  méde- 
cins qu'il  appartient  spécialement  de  s'y  livrer? 
v^n  ne  saurait  croire  combien  la  connaissance 
approfondie  de  nos  infirmités  physiques  peut 
leur  ouvrir  de  routes  vers  la  véritable  théorie  des 
passions.  Descartes  n'avait  médité  qu'imparfaite- 
ment sur  l'organisation  du  corps  vivant.  Il  pos- 
sédait à  peine  les  données  physiologiques  qu'on 
avait  acquises  de  son  temps.  De  là  vient,  sans 
doute,  que  la  plupart  de  ses  explications  sont  gé- 
néralement considérées  comme  défectueuses  et 
insuffisantes.  Ce  grand  homme  disait  toutefois 
que  la  science  de  la  médecine  pouvait  seule  trou- 
I.  I 


Si  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

ver  la  solution  d'une  multitude  de  problèmes  qui 
rentrent  essentiellement  dans  la  doctrine  des  sen- 
timens  moraux. 

Malgré  l'attrait  infini  de  ces  recherches ,  peu 
de  personnes  y  portent  en  général  leur  attention. 
L'homme  ici-bas  évite  de  s'observer.  Craindrait-il 
donc  de   se  connaître?  Il  est  triste  néanmoins 
d'arriver  à  la  mort  sans  percer  les  ténèbres  de 
notre  ignorance,  sans  pénétrer  les  merveilles  de 
notre  esprit,  sans  plonger  nos  regards  dans  le 
fond  de  notre  âme,   sans  remonter  jusqu'à  la 
source  primitive  de  nos  sensations  et  de  nos  idées , 
sans  expliquer  le  secret  de  nos  propres  émotions , 
sans  avoir  appliqué  nos  facultés  à  cette  immense 
étude  de  la  nature  intellectuelle,  à  laquelle  se 
rattachent  les  plus  hautes  méditations  de  la  phi- 
losophie spéculative  ;  sans  avoir   soulevé   quel- 
ques uns  des  voiles  qui  couvrent  encore  la  grande 
énigme  de  l'existence.  Socrate  avait  raison  de  re- 
garder cette  science  comme  la  plus  digne  d'occu- 
per notre  entendement,  et  de  repousser,  comme 
futiles  ,  toutes  les  notions  qui  n'avaient  point  un 
si  noble  objet.  Il  est  vrai  que  trop  d'obstacles 
s'opposent  à  celui  qui  s'engage  dans  ce  dédale 
inextricable.  L'homme  n'est  qu'un  instant   sur 
cette  terre.  Il  y  a  tant  de  mystères  à  découvrir  ! 
et  le  temps  de  la  raison  est  si  court  ! 


CONSIDÉRATIONS    GENERALES.  3 

Les  ouvrages  qu'on  a  publiés  jusqu'à  nos  jours 
sur  la  théorie  de  notre  nature  morale  sont  enta- 
chés de  beaucoup  d'erreurs.  Les  plus  hautes  doc- 
trines de  la  philosophie  ont  été  avilies  par  des 
hypothèses  mensongères.  On  a  voulu  tout  sou- 
mettre à  des  explications  mécaniques.  On  a  con- 
stamment méconnu  le  foyer  unique  d'où  partent 
toutes  les  émanations  de  l'âme  sensible.  On  a 
ignoré  la  source  de  ces  facultés  divines  dont 
l'action  harmonieuse  excite  tant  notre  surprise. 
On  a  vainement  cherché  le  principe  ordonna- 
teur qui  crée  et  développe  toutes  nos  affec- 
tions ,  qui  fait  subir  à  la  pensée  des  transforma- 
tions innombrables ,  qui  est  le  premier  moteur 
des  instrumens  de  la  vitalité.  C'est  pourtant  dans 
l'étude  de  ce  principe  que  les  véritables  obser- 
vateurs doivent  démêler  les  lois  naturelles  qui 
forment  la  base  de  la  physiologie  morale.  La  bien- 
veillance, l'amitié,  l'amour,  toutes  les  passions 
en  dérivent  et  se  modifient  à  l'infini,  selon  mille 
circonstances  plus  ou  moins  attrayantes  pour  la 
méditation. 

Je  n'ai  pas ,  du  reste ,  le  projet  de  réfuter  ici  les 
assertions  de  ceux  qui  ont  écrit  avant  moi  sur 
des  matières  aussi  délicates.  C'est  néanmoins  un 
grand  écart  de  leur  imagination  d'avoir  voulu  se 
rendre  compte  delà  perfectibilité  de  l'intelligence 


4  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIOî^TS. 

chez  l'homme,  et  des  opérations  de  l'instinct  chez 
les  animaux ,  par  la  forme,  la  configuration  et  la 
disposition  physique  de  certaines  parties  du  corps 
vivant.  Qui  ne  sait  que  cette  disposition  n'a  d'au- 
tre rapport  avec  les  phénomènes  que  l'on  observe, 
qu'une  aptitude  plus  ou  moins  prononcée  pour 
exécuter  certains  mouvemens  propres  à  l'écono- 
mie animale  !  Mais  que  peuvent  être  ces  actes 
sans  l'entendement  qui  les  réfléchit,  et  sans  la  vo- 
lonté qui  les  dirige?  Donnez  au  bœuf  la  trompe 
de  l'éléphant;  agrandirez-vous  son  intelligence, 
sans  lui  avoir  préalablement  communiqué  des  fa- 
cultés autres  que  celles  dont  la  nature  l'a  pourvu  ? 
Quand  nous  assistons  à  un  concert,  ces  sons 
merveilleux  qui  nous  ravissent ,  et  qui  semblent 
partir  des  instrumens,  ont  ailleurs  leur  principe  ; 
ils  sont  le  résultat  d'un  talent  intrinsèque  dont 
la  cause  nous  est  inconnue,  mais  qui  ne  se  lie 
en  aucune  manière  à  l'organisation  grossière  que 
nos  yeux  nous  font  apercevoir;  ceci  s'applique 
à  tous  les  arts.  Je  connais  un  de  nos  plus 
célèbres  dessinateurs  ,  muni  en  apparence  des 
mains  les  plus  grossières  et  le  plus  mal  confor- 
mées; cet  inconvénient,  dont  tout  le  monde  s'é- 
tonne, ne  l'empêche  point  de  peindre  les  fleurs 
avec  un  talent  admirable ,  et  de  reproduire  dans 
toute  sa  vérité  ce  qu'il  y  a  de  plus  gracieux  dans 
l'univers. 


CONSIDERATIONS    GÉNÉRALES.  5 

Quand  on  lit  le  Traité  des  Passions  ^  de  Des- 
cartes ,  qui  veut  soumettre  à  ses  calculs  les  plus 
fines  et  les  plus  subtiles  opérations  de  notre  en- 
tendement, on  ne  peut  s'empêcher  de  déplorer 
la  faiblesse  de  l'esprit  humain.  Expliquer  de  telles 
opérations  par  les  principes  ordinaires  de  la  mé- 
canique ,  n'est-ce  pas  un  jeu  par  lequel  on  cherche 
uniquement  à  faire  parade  de  son  imagination? 
Le  moyen ,  par  exemple ,  de  faire  croire  que  la 
fuite  d'un  lièvre ,  la  rapidité  de  sa  course ,  ses 
momens  de  repos  pendant  lesquels  il  écoute  et 
s'enquiert  de  tout  ce  qui  se  passe  autour  de  lui, 
sont  un  effet  semblable  à  l'explosion  d'une  étin- 
celle de  feu  dans  la  poudre  à  canon  !  L'exercice  de 
la  force  semble  ,  à  la  vérité,  exiger  peu  de  combi- 
naisons; mais  les  ruses  par  lesquelles  les  animaux 
y  suppléent  en  demandent  beaucoup.  Tout  être 
qui  a  des  sens  arrange  et  dispose  ses  idées;  les 
sens  seraient  inutiles  s'ils  devaient  agir  aveuglé- 
ment et  d'après  une  impulsion  purement  phy- 
sique. Le  monde  serait  sans  expression  et  sans  vie 
aux  yeux  du  philosophe  qui  voudrait  l'envisager 
comme  l'unique  résultat  d'une  cause  matérielle; 
il  perdrait  dès  lors  son  intérêt  et  son  plus  grand 
charme  :  l'attraction ,  par  laquelle  on  explique  tout 
de  nos  jours,  a,  pour  ainsi  dire,  tué  la  nature  : 
elle  semble  avoir  opéré  sur  les  esprits  l'effet 
qu'elle  a  produit  sur  l'univers.  Si  tout  dépendait 


b  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

de  cette  cause ,  tout  serait  réduit  à  un  repos  stérile 
et  froid. 

Les  détracteurs  des  causes  finales ,  pour  prou- 
ver que  les  actions  des  animaux  sont  absolument 
fondées  sur  le  mécanisme,  objectent  l'exemple 
de  certaines  poules  qui  couvent  des  œufs  de  craie; 
mais  voilà,  ce  me  semble,  un  bien  faible  argu- 
ment :  il  est  un  temps ,  à  la  vérité ,  où  les  poules 
sont  déterminées  à  couver  par  une  impulsion 
impérieuse  qui  devient  une  espèce  de  délire  ;  est-il 
surprenant  qu'à  cette  époque,  ces  êtres  faibles 
prennent  le  change  sur  l'objet  spécial  de  leur 
passion  ?  Si  l'instinct  s'égare  quelquefois  dans  les 
animaux ,  la  passion  qui  manque  d'aliment  dans 
l'espèce  humaine  ne  cherche-t-elle  pas  souvent 
à  s'abuser?  ne  la  voit-on  pas  s'attacher  à  des 
fantômes?  S'il  était  permis  de  lever  le  voile  qui 
couvre  ses  honteuses  bizarreries  et  les  tentatives 
monstrueuses  de  l'impuissance  jointe  au  besoin , 
on  verrait  qu'on  ne  peut  tirer  aucun  indice  des 
méprises  qu'on  vient  d'alléguer. 

Il  y  aurait  bien  d'autres  systèmes  à  réfuter.  Le 
champ  des  conjectures  est  si  vaste,  que  chacun 
semble  vouloir  y  déposer  le  tribut  de  ses  rêveries 
et  de  ses  erreurs.  Ceux  qui  dédaignent  les  théories 
mécaniques  ont  été  chercher  la  source  de  nos  plus 


CONSIDÉRATIONS    GÉNÉRALES.  7 

doux  sentimens ,  de  nos  plus  belles  actions ,  dans 
celle  de  nos  affections  qui  intéresse  le  moins  nos 
semblables ,  dans  l'amour-propre  enfin.  Mais ,  sans 
rappeler  ici  tous  les  argumens  qui  combattent 
une  assertion  si  peu  digne  de  la  nature  humaine, 
il  me  semble  qu'on  pourrait  considérer  les  effets 
moraux  des  phénomènes  qui  se  passent  dans  le 
corps  vivant  sous  un  point  de  vue  plus  noble  et 
plus  digne  de  nos  destinées  ultérieures. 

Sachons  nous  abstenir  de  détails  superflus ,  et 
posons  sur  des  bases  plus  solides  la  théorie  scien- 
tifique des  faits  intéressans  dont  nous  voulons 
traiter  dans  cet  ouvrage.  Pour  peu  qu'on  consi- 
dère l'homme  moral  dans  son  ensemble,  pour 
peu  qu'on  approfondisse  l'action  universelle  de 
son  économie ,  on  s'aperçoit  qu'il  existe  dans  tout 
être  vivant  quatre  penchans  innés  qu'on  peut  en- 
visager comme  les  lois  primordiales  de  l'économie 
animale.  Dans  les  diverses  situations  de  la  vie ,  tout 
ce  que  nous  éprouvons ,  tout  ce  que  nous  pensons , 
tout  ce  que  nous  exécutons  se  rapporte  à  ces 
quatre  impulsions  primitives,  d'où  s'échappent, 
comme  de  leur  source  naturelle ,  tous  les  phéno- 
mènes du  système  sensible. 

Le  premier  de  ces  penchans  intérieurs ,  et  pour 
ainsi  dire  irrésistible,  est  celui  par  lequel  l'animal 


8  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIOJVS. 

réagit  contre  les  causes  de  destruction  et  résiste 
aux  périls  qui  le  menacent.  C'est  une  puissance 
toujours  active ,  à  l'aide  de  laquelle  l'être  vivant 
s'approprie  et  s'applique  toutes  les  substances  né- 
cessaires au  maintien  et  à  la  durée  de  son  exis- 
tence; on  peut  la  nommer  instinct  de  conserva- 
tion. Il  y  a  même  cette  remarque  à  faire ,  relative- 
ment a  cette  puissance  importante  ,  c'est  que  les 
besoins  par  lesquels  les  animaux  lui  obéissent 
sont  en  quelque  sorte  coactifs.  La  nature  leur 
interdit  tout  désir  artificiel  qui  compromettrait 
les  fonctions  inhérentes  à  leur  organisation.  Par 
l'effet  de  la  plus  impérieuse  nécessité,  le  tigre  s'a- 
breuve de  sang;  la  chèvre  broute  l'herbe  qui  croît 
sur  le  flanc  de  nos  montagnes;  l'oiseau  cueille  le 
grain  tel  que  la  nature  le  produit  :  l'homme  seul 
perfectionne ,  améliore  à  l'infini  les  alimens  qui 
servent  à  sa  nutrition.  Sa  volonté  le  guide  pour 
donner  plus  d'étendue  à  Fusage  qu'il  en  fait;  il 
accepte  ou  refuse  les  biens  dont  la  Providence  le 
gratifie  ;  il  ajoute  à  ses  dons  ou  les  modifie  à  son 
gré  par  une  industrie  savante  et  féconde.  Les  vé- 
gétaux ne  jouissant  pas  de  la  faculté  locomotrice, 
les  sucs  nourriciers  se  rendent  directement  vers 
eux.  Le  ruisseau  serpente  et  vient  arroser  la  fleur 
qui  ne  peut  se  mouvoir.  On  dirait  que  moins  un 
être  est  parfait,  plus  la  nature  fait  de  frais  pour 
le  conserver. 


CONSIDÉRATIONS    GÉNÉRALES.  9 

On  remarque  un  deuxième  penchant  par  le  se- 
cours duquel  l'être  vivant  agrandit,  fortifie  ses 
facultés  natives ,  et  perfectionne  en  quelque  sorte 
l'ouvrage  de  la  nature  :  c'est  Y  instinct  d'imitation  ^ 
dont  nul  individu  ne  saurait  s'affranchir.  Il  faut 
même  dire  que  cette  loi  est  un  des  plus  solides 
fondemens  de  la  vie  sociale.  Nos  idées,  nos  sen- 
timens,  nos  mœurs,  nos  devoirs,  tous  les  actes 
de  notre  organisation  s'effectuent  par  un  ensei- 
gnement réciproque  et  successif,  qui  imprime 
constamment  à  chaque  homme ,  à  chaque  peuple , 
son  caractère  et  sa  physionomie.  De  là  vient  que 
tant  d'individus  se  traînent  dans  le  sentier  de 
la  routine ,  et  sont  pour  la  plupart  enchaînés 
par  des  habitudes  nationales.  Nous  développe- 
rons plus  amplement  la  théorie  de  cette  faculté 
imitative ,  qui  offre  les  détails  les  plus  inté- 
ressans. 

11  est  un  troisième  penchant  qui  nous  détermine 
à  rechercher  nos  semblables ,  à  correspondre  avec 
eux  par  une  mutuelle  sympathie ,  à  communiquer 
avec  leurs  pensées  par  la  parole ,  par  des  cris  et 
autres  signes  toujours  entendus;  à  mettre,  pour 
ainsi  dire,  en  commun  nos  actions,  nos  efforts, 
nos  peines  et  nos  jouissances  :  c'est  celui  que  nous 
désignerons  sous  le  titre  ^instinct  de  relation.  Il 
est  commun  aux  animaux  qui  se  rassemblent ,  qui 


lO  PHYSIOLOGIE    DES    PAISSIONS. 

marchent  et  vivent  en  troupes ,  qui  voyagent  en 
caravanes.  C'est  par  l'instinct  de  la  sociabilité  que 
s'établit  et  se  conserve  l'harmonie  de  cet  univers. 
Nous  lui  devons  nos  plaisirs  les  plus  doux  et  les 
plus  naturels;  c'est  le  premier  besoin  de  nos 
âmes  :  il  faut  être  malade  ou  dépravé  pour  y  être 
insensible.  Le  misanthrope  lui-même  ne  manque 
jamais  de  faire  parade  de  son  caractère  noble 
et  franc,  de  ses  inclinations  loyales  et  désinté- 
ressées; ce  qui  prouve  qu'il  tient  encore  aux 
rapports  dont  il  est  l'objet. 

Enfin    quel    être    vivant   peut  se   dérober    à 
l'impulsion  énergique  de  Xinstinct  de  reproduc- 
tion ,  qui  a  donné  naissance  à  la  plus  noble ,  à  la 
plus  généreuse  des  passions  humaines  ?  C'est  la 
force  que  la  nature  a  le  plus  multipliée  et  le  plus 
diversifiée  ;  car  c'est  par  elle  que  tout  se  renou- 
velle et  se  perpétue.  Cette  force  est  inépuisable  ; 
elle  est  dans  le  monde  que  nous  voyons  et  dans 
celui  qui  se  dérobe  à  nos  regards  :  aucune  ne  se 
montre  avec  plus  d'attrait.  L'univers  est,  pour 
ainsi  dire ,  enchanté  de  sa  présence  ;  elle  est  tantôt 
prodigue ,  tantôt  avare  des  feux  qu'elle  répand  ; 
elle  se  montre  à  la  fois  continue ,  périodique , 
lente  comme  les  siècles,  ou  rapide  comme  les 
éclairs;  rien  n'égale   sa  mobilité   et   sa  persé- 
vérance. 


CONSIDÉRATIONS    GÉNÉRALES.  I  I 

Exposons  avec  méthode  les  faits  qui  entrent 
naturellement  et  sans  effort  dans  le  cadre  que  je 
me  suis  tracé  :  la  matière  est  féconde  ,  et  les  mé- 
taphysiciens de  nos  jours  ne  tiennent,  ce  me 
semble ,  que  des  lambeaux  de  cette  physiologie 
morale  qui  offre  à  l'esprit  humain  des  difficultés 
insurmontables.  Il  n'est  pas  donné  à  l'homme  de 
pénétrer  dans  la  nature  intime  des  choses  ;  trou- 
ver et  calculer  les  effets  est  l'unique  but  qu'il  lui 
soit  permis  d'atteindre.  On  peut  même  dire  que 
les  organes  de  ses  sens,  dont  il  use  pour  y  parve- 
nir, ne  sont  bons  qu'entre  des  limites  au-delà 
desquelles  ils  perdent  leur  certitude  et  n'offrent 
plus  que  des  objets  illusoires. 

C'est  ainsi,  par  exemple,  que  la  science  dont 
les  astronomes  sont  si  fiers  ne  se  réduit  souvent 
qu'à  de  simples  calculs  sur  le  temps  et  sur  l'es- 
pace :  ils  peuvent  prédire  le  retour  d'une  comète  ; 
mais  ils  ne  sauraient  fournir  aucune  notion  pré- 
cise sur  une  température  prochaine  qui  doit 
exercer  la  plus  grande  influence  sur  nos  récoltes 
et  sur  nos  moissons  :  ils  n'ignorent  pas  le  nombre 
de  minutes  que  la  lumière  met  pour  arriver  du 
soleil  à  nous;  mais  ils  sont  embarrassés  pour  ex- 
pliquer comment  s'élève  le  brin  d'herbe  que  la 
chaleur  fait  éclore.  Les  mêmes  lacunes  se  trou- 
vent dans  les  doctrines  émises  sur  la  théorie  des 


12  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

sentimens  moraux.  Si ,  dans  un  ordre  de  médita- 
tions aussi  élevé ,  il  est  des  faits  susceptibles  d'une 
démonstration  rigoureuse ,  il  en  est  d'autres  dont 
il  faut  uniquement  chercher  les  preuves  dans  cette 
inspiration  universelle  qui  est  partout  l'apanage 
des  êtres  sensibles.  Les  plus  intéressans  à  re- 
cueillir sont  ceux  qui  nous  rendent  meilleurs  et 
plus  heureux. 


DE    l'tIVSTIJVCT    DE    COIVSERVATIOIV.  l3 


SECTION   PREMIERE. 


DE  L'INSTINCT  DE  CONSERVATION, 

COMSIDÉRÉ    COMME    LOI    PBIMOKDIAI.E    DU    SYSTÈME    SENSIBLE. 

L'instinct  de  conservation  est  inné  dans  tous 
les  animaux.  Tous  les  corps  animés  luttent  avec 
plus  ou  moins  de   puissance  contre  la  mort   : 
sans  l'instinct  de  sa  conservation ,  l'homme  ne 
serait  qu'une  statue  de  chair  en  butte  au  choc 
des  divers  élémens.  Son  cerveau ,  ses  nerfs ,  ses 
muscles ,  ses  viscères  ,  sont  par  conséquent  doués 
d'une  force  particulière  pour  le  maintien  de  son 
existence.  Si  la  maladie  nous  surprend ,  l'instinct 
nous  suggère  de  nous  guérir;  si  quelque  péril  nous 
menace,  l'instinct  nous  porte  à  nous  en  préser- 
ver. Nous  partageons  cette  faculté  précieuse  avec 
tous  les  êtres  qui  jouissent  comme  nous  du  bien- 
fait de  la  vie.  Quand  la  pluie  tombe  par  torrens, 
quand  la  foudre  éclate  dans  les  nues,  l'oiseau  se 
cache  sous  le  feuillage  ou  dans  le  trou  d'un  arbre. 
Ajoutons  que  les  animaux  arrivent  ordinairement 
sans  trouble  et  sans  accident  au  terme  de  leur 


l4  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

conservation.  Il  n'y  a  que  l'homme  qui  compro- 
mette à  chaque  instant  la  sienne  :  il  est  le  seul  qui 
se  donne  volontairement  la  mort ,  et  qui  s'expose 
à  tous  les  hasards. 

Il  est  vrai  que  cette  faculté  de  conservation  a 
ses  limites.  La  durée  de  notre  existence  est  ren- 
fermée dans  un  certain  cercle  d'années  au-delà 
duquel  on  ne  passe  jamais.  Non  seulement  il 
n'est  donné  à  personne  de  franchir  le  terme  assi- 
gné pour  la  durée  de  la  vie  humaine ,  mais  en- 
core la  puissance  conservatrice  de  la  nature  ne 
nous  conduit  pas  toujours  au  bout  de  la  carrière. 
Les  uns  succombent  en  y  entrant  ;  les  autres 
sont  arrêtés  au  milieu  de  leur  course  :  certains 
d'entre  eux,  après  avoir  donné  le  jour  à  leurs 
semblables ,  s'éclipsent  pour  céder  leur  place  ; 
d'autres  disparaissent  avant  d'avoir  pu  payer  leur 
tribut  à  l'instinct  général  de  la  reproduction  ;  et 
quoiqu'il  n'y  ait  qu'un  petit  nombre  d'hommes 
qui  arrivent  à  leur  destination ,  la  nature  a  telle- 
ment combiné  le  nombre  des  morts  et  des  vivans , 
que  son  but  se  trouve  toujours  rempli.  Quelle  que 
soit  la  quantité  relative  des  individus ,  l'espèce  se 
soutient  toujours. 

Tous  les  animaux  sont  conformés  de  la  ma- 
nière la  plus  convenable  pour  leur  conservation 


DE    l'instinct    de    CONSERVATION.  l5 

et  leur  durée.  L'organisation  particulière  de  l'unau 
et  de  l'aï  les  a  fait  regarder  par  Buffon  comme 
des  êtres  disgraciés ,  que  la  nature  a  dévoués  à 
l'infortune,  et  comme  placés  par  elle  dans  les 
rangs  inférieurs  de  la  création  ;  mais  certainement 
ces  animaux  ne  sont  pas  aussi  misérables  qu'ils  le 
paraissent.  Le  malheur  provient  de  la  dispropor- 
tion entre  nos  désirs  et  nos  moyens.  Les  jouis- 
sances qui  sont  réservées  à  ces  êtres  sont  sans  doute 
assorties  à  leur  sensibilité.  L'impétuosité  et  la 
pétulance  ne  sont  pas  d'ailleurs  la  disposition  la 
plus  favorable  au  bonheur  :  les  hommes  qui  s'agi- 
tent beaucoup  ne  sont  pas  les  plus  heureux.  Buf- 
fon même  avoue  que  ces  animaux  sont  forts  et 
vivaces,  qu'ils  supportent  long-temps  les  priva- 
tions, qu'ils  engraissent  par  le  repos,  qu'ils  sont 
presque  impassibles  sous  le  scalpel,  et  que  par  là 
ils  se  rapprochent  beaucoup  des  vers  et  autres 
reptiles ,  qui  n'ont  pas  un  centre  de  sentiment 
unique  et  bien  distinct. 

Dèslespremiersjoursde  son  existence, l'homme 
n'est  mu  et  gouverné  que  par  ses  appétits  corpo- 
rels, que  par  les  besoins  toujours  renaissans  d'une 
organisation  qui  se  développe  ;  il  fait ,  en  quelque 
sorte ,  l'apprentissage  de  la  vie  :  les  soins  mater- 
nels l'environnent  ;  ses  cris ,  ses  larmes  appellent 
le  sein  qui  doit  le  nourrir  :  toutes  ses  détermina- 


ï6  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

tioiis,  tous  ses  mouvemens  se  dirigent  vers  Tali- 
ment  réparateur  qui  doit  agrandir  et  fortifier  les 
instrumens  matériels  de  ses  fonctions.  Son  instinct 
conservateur  s'est  absolument  concentré  dans  l'in- 
térieur des  voies  digestives.  Ainsi  s'ouvre  le  cercle 
des  phénomènes  qu'il  est  destiné  à  parcourir. 

Le  spectacle  de  cette  personnalité  n'a  rien  qui 
blesse  les  regards  de  l'observateur,  tant  que  la  fai- 
blesse innocente  conserve  des  droits  à  l'intérêt 
protecteur  de  la  force  et  de  la  puissance.  Mais,  à 
mesure  que  les  lois  de  l'accroissement  s'accom- 
plissent, l'homme  épanche  déjà  sur  ses  sembla- 
bles une  portion  du  feu  céleste  dont  la  nature  le 
forma.  Les  facultés  affectives  se  développent  bien- 
tôt dans  cet  organe  qui,  plus  tard,  doit  être  le 
trône  de  l'intelligence  et  de  la  raison.  L'enfant 
tourne  ses  bras  caressans  vers  les  auteurs  de  sa 
vie  :  le  sourire  de  ses  lèvres  annonce  l'éveil  de  sa 
reconnaissance  ;  son  cœur  palpite  de  tendresse  et 
d'amour.  L'instinct  de  sa  conservation  va  puiser 
une  force  nouvelle  dans  ses  rapports  moraux  avec 
tous  les  êtres  dont  il  est  entouré. 

Jusqu'ici  néanmoins  on  n'a  pu  voir  dans  les 
changemens  que  nous  venons  d'exposer  que  le 
tableau  d'une  sorte  de  végétation  physique  et  mo- 
rale. L'homme  se  spiritualise ^  pour  ainsi  dire,  à 


DE    LmSTmCT    DE    CONSERVATION.  Il 

j 

mesure  que  son  intelligence  se  déploie.  Le  cours 
du  sang  s'accélère;  des  feux  inconnus  parcourent 
tous  ses  organes  ;  sa  physionomie  rayonne  de 
toutes  les  flammes  de  l'espérance  ;  son  âme  s'exhale 
sur  tous  les  objets  qui  sont  hors  de  lui  ;  la  per- 
sonnalité disparait  :  mais  la  bienveillance ,  l'ami- 
tié ,  la  piété  filiale ,  etc. ,  lui  font  sentir  doublement 
les  charmes  attachés  à  son  existence.  Que  de  mo- 
tifs d'aimer  la  vie,  quand  le  bonheur  nous  fixe  à 
la  terre  par  des  liens  si  doux  et  si  nombreux  ! 

Parmi  les  passions  qui  signalent  cette  période 
orageuse  de  notre  jeunesse,  il  en  est  une  surtout 
qui  semble  fermer  toute  avenue  aux  sentimens 
égoïstes  ;  je  veux  parler  de  l'amour,  qui  est  la  féli- 
cité première  des  êtres  sensibles.  Cette  faculté ,  qui 
dans  l'état  sauvage  ne  procure  que  des  émotions 
rapides  et ,  pour  ainsi  dire ,  instantanées ,  est  sus- 
ceptible d'vme  pkis  longue  durée  dans  l'ordre  so- 
cial, parce  qu'elle  s'y  fortifie  toujours  par  une 
multitude  d'obstacles.  Il  est  digne  d'observation 
que  ceux  qui  sont  profondément  affectés  par  cette 
fièvre  incompréhensible ,  ne  parlent  que  d'affron- 
ter la  mort  au  sein  même  des  extases  délicieuses 
où  ils  se  trouvent  pour  la  plupart  plongés.  Cette 
exagération  dans  le  langage,  ces  expressions  déli- 
rantes tiennent  sans  doute  à  l'égarement  du  cer- 
veau qui  transporte  sur  un  autre  être  tous  les  inté- 

I.  2 


l8  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

rets  de  sa  conservation ,  ou  à  la  préférence  que 
Ton  donne  constamment  à  la  vie  morale  sur  la 
vie  physique. 

L'âge  mûr  n'est  pas  moins  favorable  à  l'instinct 
de  conservation.  Le  bandeau  des  illusions  est  déjà 
tombé;  mais  l'homme  jouit,  avec  une  sécurité 
salutaire ,  de  tous  les  fruits  de  l'expérience  et  de 
la  sagesse.  D'après  mille  faits  qu'on  pourrait  allé- 
guer, l'exercice  habituel  des  facultés  intellectuelles 
est  singulièrement  utile  pour  la  durée  physique 
de  nos  organes  ;  c'est ,  par  exemple ,  une  remarque 
constante  des  médecins  observateurs ,  qu'on  ren- 
contre beaucoup  de  vieillards  parmi  les  savans  et 
les  gens  de  lettres.  Les  registres  de  nos  académies 
confirment  cette  assertion.  Nous  voyons  aussi  jour- 
nellement que  les  personnes  qui  n'ont  subi  au- 
cune culture  morale ,  et  dont  l'existence  a  été , 
pour  ainsi  dire,  toute  matérielle,  sont  plus  ex- 
posées que  d'autres  à  l'action  des  intempéries  at- 
mosphériques et  à  toutes  les  chances  de  la  mor- 
talité. L'homme  doit  apprendre  à  combiner  ses 
idées ,  comme  il  apprend  à  mouvoir  ses  membres. 
Que  penser  d'un  individu  né  avec  des  pieds  et  des 
bras  vigoureux  dont  il  ne  voudrait  faire  aucun 
usage?  Si,  pour  acquérir  de  la  force ,  les  ressorts 
physiques  de  notre  organisme  ont  besoin  de  ne 
pas  rester  dans  l'inaction  ,  comment  ne  pas  croire 


DE  l'instinct  de  consehvation.  19 

que  le  jeu  bien  ordonné  des  fonctions  mentales 
peut  contribuer  à  la  longévité  ? 

Qu'on  ne  pense  pas,  du  reste,  que  l'instinct  de 
conservation  abandonne  l'homnae  alors  même 
qu'il  touche  à  son  déclin  :  il  est  un  principe 
réacteur  qui  protège  encore  la  nature  particulière 
contre  les  efforts  de  la  nature  universelle ,  selon 
la  remarque  d'Hippocrate;  c'est  spécialement  à 
cette  triste  époque  de  notre  vie  que  la  personna- 
lité se  remontre  avec  tout  le  cortège  des  passions 
privées.  L'amour-propre,l'égoïsme,  l'avarice,  etc., 
viennent,  s'il  est  permis  de  le  dire  ,  au  secours  de 
notre  faiblesse.  Toutefois,  heureux  les  vieillards 
privilégiés  qui ,  exempts  de  pareils  vices ,  conser- 
vent jusqu'à  leur  dernier  jour  cette  dignité  natu- 
relle qui  assigne  à  l'espèce  humaine  un  rang  si 
élevé  dans  l'échelle  des  êtres!  Heureux  ceux  qui 
se  maintiennent  avec  toutes  les  qualités  de  l'âge 
mûr,  et  dont  les  facultés  morales  ont  su  bi  aver 
la  décrépitude  !  ils  deviennent  précieux  à  la  gé- 
nération qui  arrive ,  et  qui  met  journellement  à 
profit  les  résultats  féconds  de  leur  expérience. 
On  voudrait  toujours  les  retenir  dans  la  vie. 

Dans  tous  les  âges,  l'instinct  de  conservation 
est  donc  le  plus  fort  des  sentimens  qui  agitent 
l'existence  de  l'homme,  et  ce  sentiment  prédo- 


20  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

mine  constamment  sur  tous  les  autres.  Il  a  sans 
doute  dicté  ces  formules  de  politesse  qu'on  voit 
dériver  de  nos  rapports  sociaux ,  et  qui  ont  pres- 
que toujours  la  santé  pour  objet.  L'empressement 
avec  lequel  les  divers  individus  qui  se  rencontrent 
dans  le  monde  s'interrogent  sur  l'état  plus  ou 
moins  régulier  de  leurs  fonctions  physiques,  les 
vœux  que  s'expriment  mutuellement  les  hommes 
civilisés  dans  leurs  relations  journalières ,  dans 
leurs  correspondances  épistolaires ,  prouvent  jus- 
qu'à l'évidence  que  la  conservation  est  le  plus  vif 
et  le  plus  constant  désir  de  notre  âme. 

I^es  plus  grands  malheurs ,  les  plus  vives  souf- 
frances, ne  portent  qu'une  faible  atteinte  à  l'ins- 
tinct fondamental  et  primitif  dont  il  s'agit.  J'ai 
toujours  fréquenté  les  hôpitaux  et  les  différens  re- 
fuges de  l'indigence.  J'y  ai  vu  des  milliers  d'hommes 
abreuvés  d'amertume.  Quelque  accablante  que 
fût  leur  destinée ,  aucun  d'eux  n'eût  voulu  s'y 
soustraire  par  le  sacrifice  de  ses  jours.  Je  me  sou- 
viens d'un  infortuné  qui  était  privé  de  l'usage  de 
tous  ses  sens  ;  on  lui  comptait  plusieurs  infirmi- 
tés dont  une  seule  eût  suffi  pour  le  dégoûter  de 
l'existence  ,  cependant  il  n'en  implorait  pas  moins 
sa  conservation  ;  il  était  encore  agité  de  toutes  les 
espérances  qui  font  battre  le  cœur  des  mortels. 
«  Je  supporte  avec  résignation ,  me  disait-il ,  les 


DE    LIIVSTIIN'CT    DE    CONSERVATION.  2  1 

douleurs  que  le  ciel  m'envoie.  Je  puis  me  passer 
d'être  heureux;  mais  je  ne  puis  me  passer  de  vi- 
vre.» Pendant  les  désastres  révolutionnaires  qui 
ont  si  long-temps  tourmenté  la  France ,  une  dame 
tomba  tout  à  coup  du  plus  haut  degré  de  pros- 
périté dans  un  état  d'extrême  pauvreté  et  de  souf- 
france; elle  devint  impotente,  aveugle,  et  pour 
comble  de  misère ,  par  l'effet  d'une  maladie  qui 
avait  été  longue  autant  que  funeste,  elle  éprou- 
vait continuellement  l'horrible  sensation  d'un 
charbon  brûlant  qu'on  aurait  promené  dans  ses 
entrailles.  J'emprunte  les  propres  expressions  de 
cette  victime  de  la  fortune ,  qui ,  malgré  ses  an- 
goisses ,  formait  encore  des  entreprises  ;  elle  vou- 
lait encore  rester  parmi  les  siens.  Les  peines  sans 
nombre  qui  traversent  la  vie  ne  sont  donc  pas  un 
motif  pour  l'abandonner.  Les  malheureux  qui  in- 
voquent la  mort  sont  dans  un  état  de  subversion 
ïTientale,  ou  du  moins  ne  sont  pas  sincères.  Si 
elle  se  montrait  avec  ses  voiles  sombres ,  aussitôt 
que  leur  voix  l'appelle ,  tous  lui  diraient  comme 
le  pauvre  bûcheron  de  la  fable  :  Je  nai  imploré 
ton  assistance  que  pour  que  tu  m' aides  a  ressaisir 
mon  fardeau. 

L'homme  a  beau  avoir  vieilli  long-temps  ,  il  ne 
se  lasse  point  du  banquet  de  la  vie.  Quand  même 
un  siècle  aurait  passé  sur  sa  tête ,  quelles  raisons 


2  2  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

n'alléguerait-il  pas  si  on  venait  lui  proposer  d'en 
sortir  !  je  suppose  toutefois  qu'il  eût  été  constam- 
ment heureux ,  et  que ,  par  une  de  ces  exceptions 
rares  dans  l'ordre  social ,  mais  dont  on  peut  trou- 
ver des  exemples ,  la  vieillesse  n'eût  point  opéré 
progressivement  en  lui  le  dépérissement  de  l'or- 
gane qui  préside  aux  facultés  intellectuelles  et 
affectives  :  «  O  Providence  !  s'écrierait-il ,  ne  brisez 
pas  les  liens  d'une  existence  dont  je  n'ai  point 
assez  goûté  toutes  les  enivrantes  délices.  Je  ne  sais 
point  encore  pourquoi  et  comment  je  respire. 
Attendez;  laissez-moi  apprécier  davantage  toute 
l'étendue  des  biens  dont  vous  m'avez  comblé.  Ces 
murs  que  j'ai  bâtis,  ces  arbres  que  j'ai  plantés, 
ces  champs  que  j'ai  ensemencés,  ces  sillons  que 
j'ai  creusés,  ne  m'ont  pas  payé  de  mes  sueurs. 
Laissez-moi  me  réchauffer  encore  aux  rayons  de 
votre  soleil.  Laissez-moi  surtout  répondre  à  la 
douce  voix  qui  m'appelle.  Je  ne  saurais  me  sé- 
parer si  tôt  de  la  compagne  que  je  me  suis  donnée. 
Je  voudrais  jouir  du  spectacle  de  ces  générations 
successives  dont  je  suis  la  première  source.  Ne 
glacez  pas  ce  cœur  que  vous  avez  embrasé  des 
feux  d'une  si  vive  tendresse.  Le  vent  de  la  des- 
truction ne  doit  souffler  que  pour  les  êtres  in- 
sensibles. Je  suis  encore  digne  de  vivre ,  puisque 
je  suis  capable  d'aimer  !  » 


DE    L  EGOISME. 


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CHAPITRE  PREMIER. 


DE    l'ÉGOÏSME. 


Voulez-vous  savoir  ce  que  c'est  que  l'égoïsme  ? 
contemplez  une  armée  en  déroute,  battue  à  la 
fois  par  la  puissance  des  armes  et  par  la  rigueur 
de  la  saison  :  ce  n'est  plus  cette  réunion  d'indivi- 
dus aussi  courageux  que  dévoués ,  impatiens  de 
triompher,  qu'un  élan  sublime  conduit  au  but 
le  plus  glorieux  ;  ce  n'est  plus  ce  faisceau  de  vo- 
lontés qui  s'assujettissent  au  même  plan,  qui 
obéissent  au  même  signal  ;  c'est  un  amas  confus 
d'hommes  qui  sont  retombés  dans  leur  person- 
nalité, qui  se  replient  sur  eux-mêmes,  qui  ne 
connaissent  plus  ni  compagnons  ni  chefs,  qui 
s'abandonnent  réciproquement,  qui  rejettent 
toute  discipline,  qui  se  livrent  sans  retenue 
au  pillage  et  à  tous  les  désordres  de  l'insubordi- 
nation. Chaque  soldat  se  croit  seul ,  ou ,  pour  mieux 
dire ,  s'isole  de  ses  frères  d'armes ,  pour  n'obéir 
qu'à  l'impulsion  de  sa  cupidité.  Rien  n'est  sacré 
pour  lui  toutes  les  fois  qu'il  s'agit  d'étancher  sa 
soif  ou  de  satisfaire  une  faim  désespérée. 


2/i  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

Rapprochez  de  ce  tableau  celui  d'un  naufrage 
au  milieu  des  flots  soulevés  par  une  épouvantable 
tempête.  Figurez-vous  un  vaisseau  qui  est  depuis 
plusieurs  jours  le  jouet  des  orages,  et  qui  va  se 
briser  contre  un  rocher.  Les  vastes  mers  reten- 
tissent des  cris  superflus  de  tout  l'équipage.  Que 
peuvent  quelques  frêles  planches  contre  tant  d'a- 
bîmes enîr'ouverts  ?  C'est  alors  que  les  dégrada- 
tions du  cœnr  humain  offrent  le  spectacle  le  plus 
effrayant  et  le  plus  hideux.  La  famine  se  déclare  ; 
on  n'entend  plus  la  voix  du  capitaine  ;  des  hommes 
si  près  de  la  mort  osent  même  se  tourner  contre 
leur  chef  et  l'accuser  du  malheur  commun  :  la 
rage  et  le  désespoir  les  aveuglent;  les  passagers 
se  battent,  on  se  dispute  un  fruit,  un  reste  de 
pain ,  etc.  Un  seul  sentmient  anime  la  troupe  : 
celui  de  se  conserver  et  de  survivre  pendant  quel- 
ques instans  à  ses  compagnons  d'infortune.  Le 
moi ,  l'horrible  moi  est  prononcé  par  toutes  les 
bouches.  L'égoïsme  se  montre  jusque  dans  les 
caresses  que  l'on  prodigue  à  des  marins  étrangers 
qui  viennent  apporter  des  secours. 

Préférez-vous  observer  l'égoïste  tel  qu'il  se 
présente  au  sein  de  nos  villes  et  dans  les  situa- 
tions ordinaires  de  la  vie?  soyez  le  témoin  d'un 
de  ces  splendides  festins  auxquels  assiste  son  in- 
commode personne  ;  c'est  là  surtout  qu'il  mani- 


DE    LÉGOÏSME.  2  5 

feste  dans  toute  son  étendue  le  désir  exagéré  de 
sa  propre  conservation.  Il  s'est  arrogé  la  meilleure 
place  ;  il  s'attribue  déjà  les  meilleurs  mets;  il  ne 
respecte  aucun  usage  ;  il  viole  à  chaque  instant  les 
règles  de  la  bienséance;  il  opprime  ses  voisins  par 
l'inconvenance  de  ses  manières,  par  l'omission 
complète  des  devoirs  qu'impose  l'étiquette ,  par 
l'indiscrétion  de  ses  demandes,  par  le  despotisme 
de  sa  conversation  ;  en  quelques  minutes  sa  glou- 
tonnerie a  fait  disparaître  ce  qu'il  y  a  de  plus  re- 
cherché et  de  plus  exquis.  Le  repas  est-il  fini ,  il 
se  retire  à  l'écart  ;  il  craint  que  les  discours  des 
autres  convives  ne  viennent  troubler  ou  même 
suspendre  le  cours  paisible  de  sa  digestion. 

L'égoïsme  n'est  pas  seulement  le  vice  habituel 
des  célibataires  et  de  tous  ceux  qui  résistent  à 
l'instinct  des  relations  sociales ,  il  est  encore  celui 
des  vieillards ,  des  malades  et  des  valétudinaires. 
Voyez  cet  ennuyeux  mortel  qui  est  depuis  si  long- 
temps travaillé  par  tous  les  symptômes  de  l'hy- 
pocondrie. L'amour  excessif  de  la  vie  a  conduit 
ses  pas  aux  eaux  minérales  ;  c'est  le  type  parfait 
de  l'égoïsme.  A  peine  est-il  logé ,  qu'il  emploie 
seul  tous  les  serviteurs  de  l'hôtellerie  ;  sa  voix  pré- 
domine sur  celle  de  tous  les  arrivans  ;  il  poursuit 
les  médecins  ;  il  les  fatigue  par  des  détails  inutiles 
et  fastidieux  ;  il  ne   les   entretient  que  de   ses 


l6  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

chaleurs  d'entrailles,  de  ses  laborieuses  diges- 
tions ,  etc.  Si  on  lui  raconte  les  maux  d'autrui ,  il 
se  montre  distrait  et  rêveur  ;  il  ne  connaît  ni  la 
bienveillance ,  ni  la  commisération ,  ni  les  regrets. 
Pour  lui,  il  n'y  a  absolument  qu'un  seul  fléau 
dans  le  monde  :  c'est  la  maladie  dont  il  est  at- 
teint. 

Les  physiologistes  remarquent  que  le  sentiment 
de  l'égoïsme  tient  le  plus  souvent  à  la  faiblesse  ou 
à  l'imperfection  de  notre  organisation  physique. 
Si  Ton  pouvait  à  volonté  supprimer  successive- 
ment un  ou  deux  sens  à  un  individu,  et  diminuer 
ainsi  ses  facultés  de  relation ,  on  augmenterait  sa 
personnalité.  On  a  recueilli  à  ce  sujet  des  obser- 
vations curieuses  à  l'institution  des  Sourds-Muets 
et  à  celle  des  Aveugles-nés.  Avec  quelle  avidité  la 
plupart  d'entre  eux  se  partageaient  les  dépouilles 
de  ceux  de  leurs  camarades  d'école  qui  succom- 
baient à  quelque  maladie  !  De  là  vient  que ,  dans 
ces  derniers  temps ,  le  célèbre  abbé  Sicard  avait 
interdit  ces  sortes  de  distributions.  Il  disait  qu'elles 
étaient  trop  affligeantes  pour  l'âme,  et  qu'elles 
mettaient  trop  à  nu  la  prédominance  des  intérêts 
privés.  Les  idiots ,  les  crétins ,  et  divers  aliénés 
vivent  également  dans  une  indépendance  com- 
plète de  tout  ce  qui  les  environne  ;  ils  végètent 
dans  un  égoïsme  continuel. 


DE     l'ÉGOÏSME.  27 

Le  mot  dont  on  se  sert  pour  désigner  le  sen- 
timent privé  dont  il  est  question  dans  ce  cha- 
pitre ,  est  un  des  plus  heureux  de  notre  langue  ; 
il  est  très  propre  à  exprimer  ce  mouvement 
intérieur  de  l'âme  par  lequel  l'homme  dirige 
toutes  ses  affections  vers  lui-même  et  renonce 
au  bien  qu'il  devrait  ou  pourrait  faire  à  ses  sem- 
blables. L'égoïsme  est  à  la  tête  de  nos  passions 
personnelles.  C'est  une  maladie  malheureusement 
trop  commune ,  qui  compromet  souvent  les  inté- 
rêts de  l'ordre  social ,  et  qui  s'est  manifestée  sous 
plusieurs  formes  à  toutes  les  époques  de  la  civi- 
lisation. 

Quoique  le  sentiment  de  l'égoïsme  fasse  partie 
de  la  nature  humaine,  il  devient  néanmoins  un 
vice  odieux ,  s'il  n'est  pas  contenu  dans  de  justes 
bornes.  L'homme  qui  méconnaît  ses  rapports  so- 
ciaux est  toujours  coupable  envers  ses  semblables. 
Aussi  est-il  convenu  qu'il  faut  cacher  avec  soin 
ce  premier  mobile  de  notre  durée  et  de  notre 
conservation.  C'est  une  imperfection  honteuse 
qu'on  n'avoue  pas  plus  que  l'avarice. 

L'égoïste  est  donc  un  être  essentiellement  anti- 
social ;  c'est  un  esclave  qui  tourne  sans  cesse  autour 
de  sa  propre  organisation,  et  qui  ne  reconnaît 
d'autre  loi  que  celle  que  ses  besoins  lui  imposent  ; 


2 8  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

il  est ,  en  quelque  sorte ,  dans  la  servitude  de  ses 
appétits  les  plus  grossiers;  il  ne  voit  devant  lui 
que  le  présent ,  et  passe  sa  vie  entière  à  arranger 
son  bien-être  matériel  ;  il  ne  tente  pas  le  moindre 
effort  pour  dépasser  le  cercle  des  intérêts  qui  l'a- 
gitent. Ce  n'est  que  sur  les  jouissances  du  moment 
qu'il  fait  travailler  sa  pensée  ;  il  se  regarde  comme 
la  première  et  la  plus  importante  partie  de  la 
création  ;  il  préfère  à  tout  son  insupportable  indi- 
vidualité ;  il  s'approprie  tout  ce  qui  le  touche. 

Qui  croirait  que  l'égoïsme  peut  s'amalgamer 
même  avec  les  passions  les  plus  généreuses  par 
leur  nature?  L'homme  qui  en  est  empreint  porte 
sa  personnalité  jusque  dans  le  sentiment  de  l'a- 
mour. Veut-il  obtenir  la  main  d'une  jeune  femme 
accomplie  et  dont  la  fortune  brillante  pourrait 
agrandir  son  patrimoine ,  séduit  par  ses  charmes , 
mais  surtout  alléché  par  ses  richesses,  peu  lui  im- 
porte d'en  être  aimé ,  pourvu  qu'on  l'immole  à  ses 
désirs  ;  il  ne  veut  rien  faire  partager  à  sa  future 
compagne,  il  n'aspire  qu'à  s'en  rendre  maître;  sa 
dot  et  son  obéissance  lui  suffisent  ;  il  restera  seul 
encore  dans  la  plus  intime  des  relations. 

Il  est  des  cas  où  l'égoïsme  gagne  et  corrompt 
les  hommes  en  masse  ;  tel  est  celui  qui  caractérise 
la  décadence  des  sociétés;  c'est  cet  égoïsme  qui 


DE    L  ÉGOÏSME.  'ig 

a  fait  imaginer  à  quelques  penseurs  que  l'intérêt 
personnel  était  l'unique  mobile  des  actions  hu- 
maines. Les  lettres  d'Atticns  à  Cicéron  peuvent 
nous  donner  une  idée  du  changement  qui  s'était 
opéré  dans  la  manière  de  sentir  des  Romains. 
Au  doux  attachement  pour  la  patrie  avait  suc- 
cédé une  insouciance  pour  la  chose  publique, 
fomentée  par  les  principes  d'Epicure,  principes 
qui  ne  justifiaient  que  trop  la  mauvaise  opi- 
nion que  Caton  avait  de  la  philosophie  des 
Grecs, 

On  a  du  reste  très  diversement  parlé  de  cette 
secte  fameuse  qui  s'était  propagée  jadis  dans  toute 
la  Grèce ,  et  qui  avait  érigé  en  système  le  sentiment 
de  l'égoïsme.  Ces  prétendus  sages  voulaient  qu'on 
n'imprimât  à  l'âme  que  des  mouvemens  doux. 
Ils  excluaient  toute  sensation  violente  ;  ils  balan- 
çaient le  système  humain  dans  un  vague  agréable  ; 
et  c'est  à  ce  charme,  qu'on  ne  sait  définir,  qu'ils 
donnaient  le  nom  de  volupté.  On  pouvait  les 
comparer  à  ces  papillons  vifs  et  brillans  qui  vont 
prendre  le  suc  de  toutes  les  fleurs.  C'étaient  des 
cosmopolites  joyeux  qui  ne  connaissaient  pas 
même  les  regrets  que  donne  la  perte  de  la  patrie  ; 
ils  ne  prenaient  de  l'amitié  que  les  douceurs,  s'in- 
quiétant  peu  de  ses  vicissitudes  ;  ils  ne  s'attachaient 
qu'aux  hommes  qui  contribuaient  à  leurs  jouis- 


3o  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

sances  ;  ils  commerçaient  en  quelque  sorte  avec 
eux  d'égards,  de  prévenances,  de  services,  etc.  ;  ils 
recherchaient  les  femmes  sans  concevoir  aucune 
inquiétude  pour  elles,  et  uniquement  pour  le  plai- 
sir qu  elles  donnent  ;  ils  n'étaient  en  aucune  ma- 
nière sensibles  aux  pertes  du  cœur  et  à  celles  de 
la  fortune.  Un  plaisir  les  quittait,  ils  couraient 
à  un  autre  ;  ils  fuyaient  tous  les  lieux  où  ils  au- 
raient pu  rencontrer  quelque  sujet  de  douleur , 
ils  étaient  étrangers  à  la  haine ,  à  l'envie ,  à  l'am- 
bition, passions  trop  pénibles  pour  l'existence; 
ils  ne  voulaient  rien  de  ce  qui  porte  le  trouble 
et  le  tumulte  dans  le  fond  de  l'âme.  On  assure 
qu'ils  étaient  d'une  telle  indulgence  pour  les  of- 
fenses dont  ils  étaient  quelquefois  l'objet ,  qu'elles 
effleuraient  à  peine  leur  épiderme.  Leur  insou- 
ciance les  rendait  invulnérables  contre  les  peines 
et  les  contrariétés  de  la  vie.  Enfin  le  grand  se- 
cret de  ces  philosophes  était  de  rendre  leur  bon- 
heur indépendant  de  celui  d'autrui.  Toute  leur 
félicité  était   intérieure  et  concentrée  en  eux- 
mêmes  ;  ils  avaient  raffiné  leur  doctrine  jusqu'à 
modérer  leurs  jouissances  pour  les  mieux  sentir. 
Ils  aimaient  pourtant  le  luxe,  les  mets,  la  bonne 
chère  ;  ils  se  paraient  avec  recherche ,  portaient 
des  robes  de  pourpre  ;  c'étaient  des  égoïstes  miti- 
gés dont  on  retrouve  encore  des  modèles  parmi 
nous. 


DE    l'ÉGOÏSME.  3i 

Au  surplus ,  de  quelque  charme  qu'on  l'embel- 
lisse ,  le  sentiment  exclusif  que  l'homme  mani- 
feste pour  lui-même  est  odieux  à  considérer.  On 
supporte  avec  peine  celui  qui  met  constamment 
ses  appétits  les  plus  vulgaires  à  la  place  des  plus 
doux  sentimens.  Sous  ce  point  de  vue ,  il  est  en  dés- 
accord avec  ses  semblables  ;  il  végète  sans  affec- 
tion et  sans  rapports;  il  s'est  détaché  de  la  chaîne 
qui  unit  tous  les  membres  du  corps  social  :  ses 
contemporains  le  repoussent  comme  un  mauvais 
convive  de  la  vie  ;  sa  mort  n'excite  pas  le  moindre 
regret  :  le  monde  se  débarrasse  avec  joie  de 
l'homme  inutile  qui  n'a  voulu  faire  partager  à 
personne  ni  ses  jouissances  ni  son  bonheur. 


3-2  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 


e-e-c^e-e^-e-c  c-c^C'^trC-^o-e^<-*-<hC'C<^«rO€r^<^c<-^^tr<«'<^c-Cre-Cf<:<re<^«i<-c-^«-c*-»*i-c<>-^<-^*-^^  e-e^o* 


CHAPITRE  IL 


DE    LAVARICE. 

Oiv  n'aime  point  à  écrire  sur  un  semblable  su- 
jet. Après  l'égoïsme ,  l'avarice  et  sans  contredit  la 
passion  où  il  entre  le  plus  de  personnalité.  C'est 
celle  dont  on  rougit  le  plus ,  et  que  dans  aucun 
cas  on  n'ose  montrer,  parce  qu'elle  est  flétrie  par 
l'opinion  unanime  des  hommes;  elle  appartient 
à  toutes  les  conditions  ;  elle  asservit  les  dernières 
années  de  l'existence ,  et  en  rend  la  fin  aussi  triste 
que  misérable. 

Il  est  facile  de  trouver  l'origine  de  l'avarice  dans 
notre  propre  organisation;  elle  est  manifeste- 
ment fondée  sur  un  amour  excessif  de  la  vie.  Il  y 
a ,  comme  le  dit  fort  bien  Vauvenargues  ,  dans  le 
cerveau  de  tous  les  avares ,  des  craintes  exagérées 
sur  l'instabilité  des  événemens  et  de  la  fortune. 
On  s'arme  alors  d'une  prévoyance  outrée  pour 
parer  à  des  malheurs  ou  à  des  pertes  qui  pour- 
raient survenir. 


DE  l'avarice.  33 

La  nature  de  nos  passions  est  d'aller  toujours 
au-delà  du  but.  L'objet  d'un  avare,  dans  ses  tra- 
vaux et  dans  ses  épargnes ,  est  d'abord  de  se  mé- 
nager une  ressource  pour  la  vieillesse;  mais  le 
résultat  ordinaire  des  soins  qu'il  prend ,  est  qu'il 
se  donne  beaucoup  de  peine ,  qu'il  ne  jouit  de 
rien,  et  qu'il  laisse  ses  richesses  à  d'autres  qui  en 
profitent. 

Je  le  répète  donc;  lorsqu'on  accumule  des  tré- 
sors ,  c'est  moins  le  plaisir  que  l'on  cherche  qu'une 
vie  longue  et  à  l'abri  de  tous  les  besoins.  L'avare 
redoute  d'être  pauvre  ;  telle  est  l'idée  fixe  qui  met 
constamment  sa  cervelle  à  la  torture.  On  a  vu 
cette  crainte  s'accroître  à  un  tel  point  chez  cer- 
tains individus ,  qu'ils  aimaient  mieux  se  laisser 
mourir  que  de  payer  les  soins  nécessaires  pour 
la  guérison  des  maux  qui  les  accablaient.  Il  est 
d'autres  faits  non  moins  étranges  qu'on  pourrait 
raconter  à  ce  sujet.  Je  me  souviens  d'avoir  vu 
une  vieille  de  quatre-vingt-douze  ans  qui,  suf- 
foquée par  le  râle  de  l'agonie ,  agitait  encore  ses 
bras  pour  demander  les  clefs  de  ses  coffre-forts; 
elle  les  fit  placer  sous  le  coussin  qui  soutenait  sa 
tête  défaillante ,  et  sur  lequel  elle  était  sur  le  point 
de  rendre  le  dernier  soupir. 

Il  est  digne  d'observation  que  l'avarice  et  la 
I.  3 


34  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

parcimonie  semblent  être  le  partage  de  certaines 
classes  d'animaux,  parce  qu'elles  ont  jusqu'à  un 
certain  point  le  sentiment  de  la  propriété.  Un 
oiseau  est  avare  d'un  peu  de  paille  qui  doit  servir 
à  la  confection  de  son  nid.  Les  castors,  les  mulots 
ramassent  et  accumulent  quelquefois  plus  de  fruits 
qu'il  ne  leur  en  faut  pour  passer  la  durée  de  l'hiver. 
Il  n'y  a  certainement  rien  de  machinal  dans  les  soins 
qu'ils  prennent  pour  se  préserver  de  la  fcUiiine. 
L'homme  n'est  donc  pas  le  seul  à  qui  il  soit  donné 
d'être  insatiable. 

Dans  l'espèce  humaine ,  l'avarice  est  commu- 
nément la  passion  des  gens  faibles;  ceux  qu'elle 
tourmente  sont  d'ordinaire  vieux  ou  cacochymes. 
Elle  ne  saurait  s'allier  ni  à  la  fleur  de  la  jeunesse 
ni  à  une  complexion  robuste  et  vigoureuse  ;  des 
êtres  bien  organisés  sont  pleins  de  confiance  dans 
leur  avenir;  ils  ne  peuvent  se  persuader  qu'il  leur 
manquera  un  jour  quelque  chose.  J'ai  surtout 
remarqué  que  les  personnes  frappées  d'un  vice 
radical  dans  le  système  lymphatique  sont  plus 
sujettes  à  l'avarice  que  celles  qui  vivent  sous  la 
prédominance  sanguine  oubilieuse;  en  sorte  qu'on 
pourrait  souvent  apprécier  la  valeur  physique  de 
l'homme  d'après  la  nature  de  ses  imperfections 
morales.  J'ajouterai  que ,  comme  cet  odieux  pen- 
chant résulte  souvent  de  la  faiblesse  de  notre 


DE    l'avarice.  35 

organisation ,  il  doit  s'ensuivre  que  les  infirmités 
du  corps  peuvent  fréquemment  la  développer. 
Un 3  dame  de  haute  condition  était  vaporeuse  et 
mélancolique  pendant  six  mois  de  l'année ,  et  pen- 
dant tout  ce  temps  elle  usait  de  ses  revenus  avec 
une  parcimonie  sordide;  dès  que  ses  fonctions 
reprenaient  leur  harmonie ,  elle  se  faisait  adorer 
par  une  générosité  sans  bornes. 

Je  ne  sais  s'il  faut  accuser  la  nature  ou  la  civi- 
lisation ;  mais  il  semble  que  l'avarice  ne  devrait 
jamais  entrer  dans  le  cœur  des  vieillards,  parce 
que,  dans  l'état  de  faiblesse  où  ils  se  trouvent,  ils 
ont  besoin  d'une  assistance  continuelle.  C'est  par 
de  nombreux  bienfaits  qu'ils  devraient  s'attacher 
ceux  qui  les  servent.  On  peut  en  dire  de  même 
des  hypocondriaques,  des  mélancoliques  et  autres 
malades  de  ce  genre.  Pourquoi  faut-il  qu'ils  soient 
constamment  dominés  par  ce  vice  honteux,  qui 
tient  à  un  désir  mal  éclairé  de  leur  propre  conser- 
vation ! 

11  y  a  quelque  chose  d'aveugle  dans  l'instinct 
des  avares  ;  la  plupart  d'entre  eux  pourraient  être 
comparés  à  ces  oiseaux  de  nature  mobile  çt  tur- 
bulente ,  qui  s'agitent  sans  cesse  pour  recueillir 
et  cacher  automatiquement  tous  les  objets  bril- 
lans  qui  se  rencontrent  sur  leur  passage ,  sans  que 


36  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

jamais  il  leur  soit  permis  d'en  jouir.  Telle  était 
une  femme  qui  avait  été  à  bon  droit  surnommée 
la  pie  voleuse  y  à  cause  de  la  manie  qu'elle  avait 
de  prendre  et  de  receler  entre  les  matelas  de  son 
lit ,  des  perles ,  des  pierres  précieuses  et  autres 
bijoux  de  valeur,  des  pièces  de  monnaie ,  etc. 

Cebizarre  penchant  a  été  suivi ,  dans  une  circon- 
stance particulière ,  du  résultat  le  plus  tragique.  Un 
homme  opulent  avait  fait  pratiquer  auprès  de  sa 
cave  un  réduit  solitaire  qu'il  ouvrait  seul ,  à  l'aide 
d'une  serrure  à  secret;  c'est  là  qu'il  allait  furtive- 
ment passer  des  heures  entières  pour  se  donner 
le  plaisir  inexprimable  de  compter  son  argent.  Un 
jour  qu'il  s'y  était  rendu  pour  cet  objet,  il  oublia 
par  mégarde  hors  du  cabinet  souterrain  la  clef  qui 
lui  était  nécessaire  pour  sortir  de  cette  impéné- 
trable retraite  ;  s'y  trouvant  renfermé ,  il  y  mourut 
de  faim  et  de  désespoir.  On  s'imagine  aisément 
quelles  durent  être  les  inquiétudes  d'une  famille 
qui  ignorait  absolument  et  son  habitude  et  le  lieu 
où  il  se  cachaitc  Avertie  néanmoins  par  l'ouvrier 
qui  était  l'auteur  de  la  serrure ,  elle  se  transporta 
dans  l'affreux  manoir,  et  aperçut  bientôt  le  ca- 
davre à  côté  du  monceau  d'or  que  cet  infortuné 
grossissait  depuis  plusieurs  années. 

Qu'elle  est  étrange  cette  passion  qui  nous  tour-- 


DE    l'avarice.  37 

mente  sans  relâche  pour  acquérir  ce  que  nous 
aimons  le  mieux ,  et  nous  empêche  d'y  toucher  ; 
qui  nous  rend  esclaves  de  ce  que  nous  possédons, 
et  nous  impose  le  supplice  des  privations  au  sein 
même  de  l'abondance  ;  qui  agrandit  tous  les  jours 
le  cercle  de  nos  besoins,  et  nous  met  dans  l'im- 
puissance de  les  satisfaire  ! 

Pour  corriger  l'avare ,  il  conviendrait  peut-être 
de  lui  présenter  tous  les  jours  le  tableau  des  pro- 
babilités de  la  vie  humaine.  Je  ne  connais  rien  qui 
aille  plus  directement  à  la  guérison  de  cette  folie 
incompréhensible.  Insensés  que  vous  êtes!  vous 
comptez  votre  or  :  comptez  donc  plutôt  les  jours 
qui  vous  restent  î  On  sait  que  le  célèbre  docteur 
Roussel  jouissait  d'un  revenu  très  modique.  Je  lui 
demandais  un  jour  pourquoi  il  négligeait  d'aller 
prendre  les  quartiers  échus  de  la  pension  que  lui 
faisait  un  ministre.  «  Mon  ami ,  me  répondit-il ,  je 
crains  d'avoir  trop  d'argent  :  nous  passons  si  vite 
sur  la  terre  I  w 

Les  philosophes  ont  eu  raison  de  prétendre  que 
l'avarice  est  en  quelque  sorte  le  premier  germe  de 
tous  les  mauvais  penchans  de  l'homme.  Ils  ont 
judicieusement  démontré  que  l'orgueil,  la  vanité, 
l'ambition  se  rapportaient  à  un  désir  unique: 
celui  d'avoir  ou  de  posséder.  Supprimez  de  la  so- 


38  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

ciété  la  fortune,  les  emplois,  les  rangs,  vous 
n'aurez  plus  d'avarice.  On  voit  manifestement  que 
cette  passion  est  une  des  suites  fâcheuses  du  sen- 
timent de  la  propriété. 

L'avarice  d'ailleurs  n'est  point  une  passion  qui 
se  contente  ;  elle  est  aussi  avide ,  aussi  absolue  que 
l'ambition.  L'argent  ne  l'affaiblit  jamais;  il  l'aug- 
mente. C'est  sous  ce  point  de  vue  qu'elle  ressemble 
à  cette  faim  canine  et  maladive  qui  semble  croître 
à  mesure  qu'on  fait  des  efforts  p-our  l'apaiser. 
L'avare  est  comme  Tantale  au  milieu  des  ondes  : 
il  a  beau  entasser  des  trésors;  la  terre  n'est  point 
assez  fertile  pour  ses  besoins;  il  n'est  jamais  riche; 
ses  désirs  sont  toujours  là  pour  l'appauvrir. 

11  suffit  de  ces  réflexions  pour  montrer  toutes  les 
différences  qui  existent  entre  l'égoïsme  et  l'ava- 
rice. La  première  de  ces  passions  tient  à  l'amour 
excessif  de  la  vie;  la  seconde  à  une  crainte  exa- 
gérée de  la  perdre.  C'est  l'abus  de  cette  prudence 
qui  a  été  départie  à  l'homme  ainsi  qu'aux  autres 
animaux  pour  leur  propre  conservation.  L'égoïste 
ne  songe  qu'au  présent  :  l'avare  ne  s'inquiète  que 
de  l'avenir.  Le  premier  accorde  tout  à  ses  désirs; 
le  second  s'impose  sans  cesse  des  jeunes  et  des  pri- 
vations de  tout  genre.  L'égoïste  dort  sans  inter- 
ruption :  l'avare  est  agité  par  des  insomnies.  L'un 


DE    l'avarice.  39 

est  ingénieux  à  se  créer  des  jouissances;  l'autre  à 
se  donner  des  perplexités.  L'égoïste  se  préfère  à 
tout:  Tavare  préfère  tout  à  lui-même.  Tous  deux 
n'ont  de  commun  que  le  mépris  qu'ils  inspirent. 
Ils  ont  rompu  le  pacte  de  la  sociabilité.  Mais  le 
plus  coupable  envers  ses  égaux ,  est  sans  contredit 
celui  qui  arrête  dans  sa  circulation  ce  métal  si  pré- 
cieux qui  est  le  premier  mobile  de  l'industrie  hu- 
maine. Avares  fastueux  de  tous  les  rangs ,  avares 
sordides  de  toutes  les  classes ,  cessez  d'enfouir  cet 
or  qui  est  encore  moins  périssable  que  vous  !  ou- 
vrez vos  portes  à  l'indigence!  l'homme  bienfaisant 
est  le  vrai  sage;  il  se  fait  aimer  pendant  sa  vie,  et 
se  fait  pleurer  après  sa  mort. 


4o  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 


(>»»«-»«  »«-c-c- »«-»«^«  < 


CHAPITRE  III. 


DE    L  ORGUEIL. 


L'orgueil  est  un  phénomène  moral  qui  tient  au 
sentiment  intime  des  qualités  plus  ou  moins  émi- 
nentes  que  nous  possédons  ou  que  nous  croyons 
posséder-  Ce  n'est  point  une  passion  acquise, 
comme  l'a  prétendu  Helvétius ,  mais  une  passion 
qui  provient  d'une  disposition  innée,  et  qui  est 
manifestement  liée  au  système  de  la  conservation 
des  êtres.  Il  est  vrai  que  les  sources  et  les  causes 
d'un  pareil  sentiment  se  sont  singulièrement  ac- 
crues par  les  progrès  de  la  civilisation  et  par  l'effet 
des  relations  sociales. 

L'homme  orgueilleux  n'emprunte  rien  aux  ob- 
jets qui  sont  hors  de  lui  ;  il  se  complaît  en  quelque 
sorte  dans  le  cercle  de  ses  perfections ,  dont  l'idée 
lui  procure  une  jouissance  paisible; il  se  préfère 
à  toutes  choses  avec  autant  de  conviction  que 
d'indépendance.  Il  s'élève  avec  certitude;  et  c'est 
parce  qu'il  est  fort ,  qu'il  dédaigne  quiconque  cher- 
che à  le  rabaisser  ou  à  lui  opposer  des  obstacles. 


DE    l'orgueil.  /|I 

C'est  la  puissance  unie  à  la  supériorité  ;  rien  ne 
l'atteint  ;  il  n'a  par  conséquent  nul  besoin  de  com- 
battre. Alors  même  qu'il  est  victime  de  la  fortune , 
l'orgueil  sait  s'allier  avec  le  courage,  et  se  couvrir 
encore  des  restes  de  sa  «grandeur. 

L'action  physiologique  d'un  pareil  sentiment 
produit  une  sorte  d'expansion  dans  les  fibres  du 
corps  vivant  ;  et  quand  on  dit  vulgairement  d'un 
individu  qu'il  est  gonflé  d'orgueil ,  cette  expres- 
sion est  rigoureusement  vraie  au  physique  comme 
au  moral  :  les  extrémités  nerveuses  s'épanouissent 
et  s'étalent  en  quelque  sorte  pour  occuper  un  plus 
grand  espace.  Jetez  les  yeux  sur  un  homme  que  le 
bonheur  de  sa  situation  met  à  même  de  s'enivrer 
de  cette  passion  exhalante,  vous  le  reconnaîtrez 
sans  peine  à  la  manière  dont  il  s'offre  aux  regards 
publics  ;  sa  démarche  est  assurée ,  son  maintien 
est  imposant  ;  il  porte  la  tête  haute  ;  tous  les  traits 
de  sa  face  prennent  une  direction  élevée  :  on  di- 
rait qu'il  cherche  à  se  placer  continuellement 
dans  le  point  de  vue  le  plus  favorable  pour  atti- 
rer l'attention  de  ses  semblables.  Ces  signes  exté- 
rieurs décèlent  si  bien  la  présence  de  l'orgueil , 
que ,  dans  le  vide  même  de  la  nature ,  des  êtres 
insensibles  nous  paraissent  animés  de  cette  pas- 
sion ,  selon  qu'ils  affectent  plus  ou  moins  les  at- 
titudes de  la  grandeur  et  de  la  puissance.  Tels  se 


l\1  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

montrent  à  nos  yeux  les  arbres  de  prodigieuse 
stature ,  comme  le  chêne  de  nos  forets ,  le  cèdre 
du  Liban  ;  telles  sont  encore  ces  montagnes 
escarpées  et  sourcilleuses ,  dont  la  cime  semble  se 
perdre  dans  les  nues  et  menacer  notre  continent. 

Les  premiers  législateurs  ont  blâmé  l'orgueil 
comme  une  passion  trop  personnelle  et  qui  s'op- 
pose à  la  sociabilité  ;  mais  cette  passion  n'a  rien 
de  condamnable  quand  elle  est  mise  en  jeu  par 
les  qualités  que  l'on  estime  le  mieux ,  et  qu'elle 
répond  aux  vues  suprêmes  de  la  nature.  En  effet, 
il  est  un  orgueil  qui  sait  se  passer  de  vaines  pa- 
roles ,  qui  n'a  ni  faste  ni  ostentation,  qui  provient 
uniquement  de  la  conviction  intime  que  nous 
avons  de  notre  propre  valeur,  qui  réagit  sans 
cesse  contre  les  injustes  humiliations  qu'on  vou- 
drait faire  subir  à  notre  être ,  qui  n'éclate  que  pour 
rehausser  les  traits  d'un  beau  caractère ,  qui  se 
fait  un  besoin  continuel  de  l'honneur,  et  s'impose 
toutes  les  perfections  dont  notre  nature  est  suscep- 
tible. L'orgueil,  tel  que  je  le  conçois,  est  donc  un 
sentiment  pur  autant  qu'élevé  ;  il  est  la  plus  noble 
de  nos  dispositions  originelles  ;  il  doit  toujours 
faire  partie  de  notre  constitution  morale. 

Les  philosophes  n'ont  point  assigné  jusqu'ici 
la  source  primitive  et  le  but  final  de  cette  passion 


DE    l'orgueil.  l\Z 

dans  l'économie  animale.  Il  n'est  pas  vrai,  comme 
on  l'a  dit,  que  l'orgueil  nous  soit  généralement 
inspiré  par  la  possession  des  choses  dont  la  vue 
procure  du  plaisir  aux  autres  ;  mais  plutôt  par  la 
certitude  où  l'on  est  qu'on  a  reçu  en  partage  celles 
qui  contribuent  à  la  durée  et  au  perfectionne- 
ment de  notre  organisation  physique  et  morale. 
L'homme  qui  est  pénétré  de  ce  sentiment  ne 
cherche  point  à  faire  envie;  il  jouit  avec  calme 
de  tous  les  avantages  qui  lui  assurent  une  pré- 
éminence marquée  sur  ses  semblables. 

Toutefois,  les  motifs  qui  enfantent  l'orgueil 
sont  très  variables  dans  le  monde.  Chez  les  sau- 
vages ,  par  exemple ,  c'est  la  supériorité  des  forces 
physiques  qui  fait  communément  les  orgueilleux  : 
chez  les  peuples  civilisés ,  au  contraire ,  on  met 
peu  de  prix  à  cet  avantage ,  et  l'on  ne  saurait  se 
prévaloir  que  des  attributs  plus  précieux  de  l'es- 
prit et  de  la  raison.  On  voit  déjà ,  d'après  ces 
courtes  réflexions ,  que  l'orgueil  et  toutes  ses 
nuances  entrent  dans  l'ordre  des  desseins  d'une 
providence  conservatrice.  C'est  la  nature  hu- 
maine qui  réagit  et  se  hausse,  pour  ainsi  dire, 
en  face  de  toutes  les  prétentions  qui  tendent  à  la 
rabaisser. 

Concluons  que  l'orgueil  est  une  passion  primi- 


44  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

tive  et  nécessaire ,  une  passion  véritablement  so- 
ciale ,  qui  doit  se  transmettre  religieusement  dans 
les  familles ,  pour  y  maintenir  l'ordre  ei  l'exemple 
des  plus  hautes  vertus  ;  pour  y  être  la  sauvegarde 
des  mœurs ,  le  préservatif  de  toute  souillure  ,  le 
garant  des  bonnes  actions  ;  pour  y  conserver  dans 
tout  son  éclat  cette  pureté  héréditaire  sans  laquelle 
le  don  de  la  vie  serait  sans  charme  et  sans  attrait. 
a  11  est  peu  d'âmes  faites  pour  s'élever  jusqu'à  l'or- 
gueil, dit  l'éloquent  abbé  de  la  Mennais  ;  presque 
toutes  croupissent  dans  la  vanité.  » 

Tous  les  hommes  se  rallient ,  s'unissent  pour 
partager  et  sentir  en  commun  cette  noble  pas- 
sion de  notre  existence ,  et  l'orgueil  national  fut 
toujours  un  des  plus  utiles  instrumens  de  la  féli- 
cité des  peuples.  Sur  la  terre  il  n'est  donc  permis 
à  personne  de  laisser  avilir  cette  dignité  originelle 
que  nous  avons  reçue  de  la  nature.  Il  y  a  dans  le 
fond  de  notre  âme  quelque  chose  de  fier  et  de 
généreux  qui  nous  défend  contre  l'abjection  ,  et 
qui  nous  fait  tendre  sans  cesse  vers  l'agrandisse- 
ment de  notre  destinée.  Sous  ce  point  de  vue ,  l'or- 
gueil doit  être  considéré  comme  une  vertu;  il 
épure  toutes  les  inclinations  de  la  vie  ;  il  aiguil- 
lonne l'émulation.  C'est  par  ce  sentiment  que 
l'homme  se  perfectionne  et  s'achève ,  pour  ainsi 
dire,  en  sortant  des  mains  du  Créateur, 


V 


DE    LA    VANITE. 


45 


CHAPITRE  IV.  . 


DE   LA   VANITE. 


Ne  confondez  pas  l'orgueil  avec  la  vanité;  celle- 
ci  est  une  passion  presque  toujours  factice, et  for- 
tifiée par  toutes  les  séductions  d'un  monde  frivole 
ou  corrompu.  On  lui  a  donné  l'épithète  de  misé- 
rable ^  parce  qu'elle  suppose  peu  d'idées,  parce 
qu'elle  efface ,  pour  ainsi  dire ,  le  caractère  pri- 
mitif de  l'homme. 

On  fait  pour  la  vanité  ce  que  l'on  fait  pour  l'a- 
varice :  on  la  dég^uise  comme  une  faiblesse.  Elle 
perce  néanmoins  dans  toutes  nos  actions ,  dans 
toutes  nos  démarches ,  jusque  dans  les  traits  de 
notre  physionomie.  C'est  alors  qu'elle  devient 
l'objet  d'une  moquerie  universelle.  Au  faîte  des 
grandeurs ,  elle  est  insultée  :  au  sein  même  de 
l'infortune,  elle  n'excite  ni  intérêt  ni  commisé- 
ration. 

La  vanité  est  l'orgueil  des  faibles  ;  elle  les  met 
en  quelque  sorte  sur  des  échasses ,  pour  leur  faire 


46  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIOIYS. 

atteindre  le  niveau  des  forts.  Elle  est  très  active 
chez  les  enfans  et  les  vieillards;  chez  les  femmes 
surtout,  c'est  la  passion  qui  s'agite  le  plus;  on  la 
rencontre  dans  toutes  les  conditions.  L'esclave  lui- 
même  montre  la  sienne  jusque  dans  la  manière 
dont  il  porte  les  marques  de  la  servitude. 

On  rougirait  de  dire  les  futilités  dont  cette  pas- 
sion se  nourrit;  c'est  par  toutes  les  avenues  qu'elle 
pénètre  dans  notre  âme.  L'homme  tire  vanité  de 
tout  :  du  père  qui  Fa  engendré  ;  du  pays  qui  l'a 
vu  naître;  du  bien  dont  il  a  hérité;  du  toit  qu'il 
habite  ;  du  vêtement  qui  le  couvre  ;  du  char  qui 
le  traîne;  de  la  femme  qu'il  aime  ;  du  dieu  qu'il 
encense;  du  maître  qu'il  sert;  de  l'ami  qu'il  fré- 
quente; de  l'homme  qui  le  salue;  de  celui  qui  lui 
parle;  de  celui  qui  l'écoute.  La  vanité  fait  en  outre 
son  profit  d'une  multitude  de  préjugés;  même  de 
nos  jours  un  gentilhomme  verrier  se  garderait 
de  troquer  ses  indigentes  armoiries  contre  les  cof- 
fre-forts de  l'opulence  manufacturière. 

La  vanité  se  glisse  jusque  dans  les  noms  que 
prennent  les  hommes  pour  se  distinguer  les  uns 
des  autres  ;  et ,  comme  l'a  dit  un  ancien ,  c'est  pres- 
que toujours  cette  passion  qui  nous  baptise.  On 
sait  que  les  héros  d'Homère  portent  le  plus  sou- 
vent des  noms  qui  indiquent  quelque  grande  et 


DE    LA    VANITÉ.  4-7 

sublime  vertu  :  ce  que  faisaient  les  Grecs  se  pra- 
tique encore  de  nos  jours.  Toute  qualification  bien 
expliquée  renferme  en  elle  un  sens  honorable. 
Celle  qui  exprime  la  force ,  la  gloire,  le  couraa^e, 
la  valeur,  semble  imposer  un  devoir  à  celui  au- 
quel elle  se  transmet  comme  un  héritage  ;  mais 
souvent  elle  n'inspire  aux  descendans  des  hommes 
illustres  que  la  plus  déplorable  des  vanités. 

Quelquefois  la  vanité  se  cache;  elle  contente 
alors  ses  désirs  toujours  renaissans  par  des  sub- 
terfuges ou  par  des  détours;  elle  dévore  dans  le 
plus  profond  secret  les  humiliations  dont  on  l'a- 
breuve ,  les  affronts  qu'on  lui  prodigue ,  les  sup- 
plices qu'on  lui  fait  subir.  Dans  le  cas  contraire, 
si  le  succès  seconde  ses  tentatives,  les  hommes 
qu'elle  agite  tombent  dans  une  sorte  d'enivrement 
qui  les  porte  à  des  discours  déraisonnables  et  aux 
actes  les  plus  insensés.  Combien  de  personnes 
douées  d'un  véritable  mérite  se  sont  discréditées 
par  ce  ridicule  !  H  y  a  dans  le  monde  tel  individu 
follement  avide  de  ses  prestiges,  qui,  s'il  osait, 
ferait  lui-même  les  frais  de  sa  statue. 

Il  n'est  pas  de  sentiment  humain  que  la  vanité 
ne  profane;  elle  désenchante  les  plus  douces  af- 
fections de  la  vie;  elle  cherche  les  regards  publics 
au  milieu  même  des  larmes  et  des  regrets.  C'est 


48  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

une  singulière  passion  que  celle  qui  prend  nais- 
sance parmi  les  chimères,  qui  ne  se  repaît  que  de 
fumée,  et  qui  pourtant  est  inextinguible.  Les  af- 
freuses atteintes  de  la  paralysie  ne  sauraient  frap- 
per votre  cerveau  sans  le  priver  de  ses  facultés  les 
plus  précieuses;  mais  elles  y  laissent  toujours  la 
vanité ,  qui  s'y  maintient  par  des  racines  aussi  vi- 
vaces  que  celles  de  l'avarice.  Cette  passion  est , 
pour  me  servir  de  l'expression  ordinaire  des  phy- 
siologistes, Vultimum  nioriens  de  notre  organi- 
sation morale. 

Il  y  a  eu  des  siècles  pour  la  gloire;  il  y  en  a  eu 
d'autres  pour  le  fanatisme  ;  mais  le  siècle  où  nous 
vivons  est  manifestement  celui  de  la  vanité.  Jamais 
on  ne  vit  tant  d'hommes  privés  sortir  de  l'espace 
où  le  hasard  les  a  circonscrits ,  et  abandonner  leur 
condition  native;  jamais  on  n'en  vit  un  si  grand 
nombre  convoiter  la  domination  et  le  pouvoir  ; 
jamais  tant  de  gens  médiocres  ne  furent  à  la  pour- 
suite des  rangs ,  des  titres ,  des  distinctions. 

J'ai  dit  plus  haut  que  la  vanité  était  une  passion 
acquise  et  l'unique  résultat  de  nos  rapports  sociaux. 
Les  indices  de  cette  passion  se  retrouvent  néan- 
moins chez  les  sauvages ,  qui  se  peignent  le  visage 
et  le  corps  avec  de  la  craie ,  qui  placent  autour 
de  leurs  cheveux  les  plumes  colorées  des  oiseaux 


DE    LA    VAiYlTE.  49 

d'Afrique ,  qui  se  coïu posent  diverses  parures 
avec  des  graines  rouges,  des  coquillages ,  des 
pierreries ,  des  fragmens  de  cristal ,  etc. 

En  civilisant  les  animaux ,  en  les  associant  à 
nos  labeurs ,  à  nos  entreprises ,  à  nos  combats , 
nous  leur  avons  transmis  cette  passion  singulière. 
Dans  nos  régimens,  dans  nos  parades ,  dans  nos 
exercices ,  on  voit  des  chevaux  qui  sont  tout  fiers 
des  ornemens  dorés  qui  les  recouvrent ,  et  qui  sont 
presque  toujours  de  moitié  dans  la  vanité  de  celui 
qui  les  monte.  On  connaît  le  mode  de  punition 
infligé  aux  mulets  et  autres  bétes  de  somme  dans 
les  voyages  de  long  cours.  S'ils  commettent 
quelque  faute ,  s'ils  désobéissent  au  maître  qui  les 
conduit ,  on  a  l'habitude  de  placer  les  délinquans 
à  la  queue  des  autres.  On  les  prive  momentané- 
ment des  plumets  qui  flottent  sur  leur  tête ,  et  on 
leur  ôte  pour  quelque  temps  la  sonnette.  Rien  ne 
les  corrige  plus  efticacement  que  ce  genre  parti- 
culier d'humiliation. 

On  observe  que  la  vanité  est  toujours  en  rap- 
port avec  la  forme  du  gouvernement  chez  les  peu- 
ples où  elle  se  développe  avec  plus  ou  moins  d'é- 
nergie. C'est  du  reste  le  sentiment  dont  ceux  qui 
gouvernent  savent  tirer  le  meilleur  parti  ;  ils  l'ex- 
citent et  le  caressent  très  souvent ,  pour  déter- 

I.  4 


5o  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

miner  les  hommes  aux  grandes  actions.  Ils  ont 
imaginé  des  signes  de  distinction  ou  plutôt  des 
hochets  brillans  dont  ils  décorent  ceux  qui  ont 
plus  ou  moins  servi  leurs  projets. 

J'ai  dit  beaucoup  de  mal  de  la  vanité  ;  elle  n'en 
est  pas  moins  le  plus  fort  mobile  du  progrès  des 
arts  et  de  la  prospérité  publique.  Sous  ce  point 
de  vue ,  elle  offre  les  mêmes  avantages  que  l'or- 
gueil. Il  n'appartient  qu'à  l'homme  de  faire  servir 
les  vices  au  développement  des  plus  grandes  ver- 
tus. Chassez  la  vanité  de  la  terre,  elle  se  couvrira 
de  paresseux.  Demandez  à  ce  général  d'armée 
comment  il  a  aiguillonné  la  valeur  bouillante  de 
ses  soldats  :  c'est  par  la  vanité ,  la  plus  misérable 
de  nos  faiblesses.  Qui  a  fortifié  ces  villes,  qui  a 
creusé  ces  canaux ,  qui  a  construit  ces  palais  ma- 
giques, qui  a  élevé  avec  tant  de  persévérance 
ces  pyramides ,  qui  a  embelli  avec  tant  de  magni- 
ficence ces  portiques,  qui  a  fait  fleurir  ces  ma- 
nufactures industrieuses ,  qui  a  organisé  ces  in- 
trépides armées ,  qui  a  conduit  ces  vaisseaux  au 
milieu  des  écueils  et  des  naufrages  ,  qui  les  a  char- 
gés de  provisions  et  de  trésors  ?  c'est  la  vanité. 
Qui  a  secouru  ces  malheureux ,  qui  a  prodigué 
tant  d'aumônes,  qui  a  fondé  tant  d'hospices  pour 
la  bienfaisance?  c'est  encore  la  vanité. 


DE    LA    FATUITE. 


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CHAPITRE  V. 


DE    LA    FATUITE. 


La  fatuité  doit  trouver  place  dans  ce  livre , 
puisqu'elle  est  une  dégénérescence  de  la  vanité 
humaine.  Aucune  maladie  d'ailleurs  n'a  reçu  une 
dénomination  plus  juste  et  plus  convenable  à  sa 
nature.  C'est  en  effet  une  sorte  d'aliénation  men- 
tale ,  aussi  digne  de  notre  mépris  que  de  notre 
pitié  :  c'est  l'exaltation  plus  ou  moins  prolongée 
d'un  esprit  faible  de  complexion ,  et  totalement 
dénué  d'idées. 

Cette  affection  prend  naissance  au  sein  des  ci- 
tés vastes  et  populeuses,  surtout  dans  celles  qui 
sont  corrompues  par  un  excès  de  civilisation.  Elle 
fait  partie  du  luxe  qui  règne  dans  les  grandes  ca- 
pitales de  l'Europe.  Elle  se  montre  spécialement 
chez  les  jeunes  gens,  s'empare  de  leur  oisiveté, 
et  remplit  le  vide  dans  lequel  s'écoulent  des  jours 
frivoles  et  absolument  perdus  pour  la  raison. 

Le  fat  diffère  de  l'homme  vaniteux  en  ce  qu'il 


52  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

s'inquiète  peu  du  suffrage  d' autrui  :  le  sien  lui 
suffit;  aussi  ne  vous  entretient-il  que  de  ses  goûts, 
de  ses  fantaisies ,  de  ses  talens ,  de  ses  richesses,  etc. 
La  solitude  lui  est  à  charge  ;  à  chaque  heure  du 
jour  il  faut  qu'il  se  montre  ;  il  porte  en  tous  lieux 
sa  bruyante  personnalité. 

On  a  beaucoup  écrit  sur  les  travers  des  per- 
sonnes atteintes  de  fatuité.  Mais  ces  travers  va- 
rient selon  le  temps  et  les  circonstances.  Il  y  a 
toujours  quelque  nouveau  symptôme  à  recueillir. 
En  général ,  le  fat  vise  à  la  singularité  ;  il  ne  veut 
pas  être  ce  que  sont  les  autres  ;  il  voudrait  même 
imposer  à  ceux-ci  l'obligation  d'être  ce  qu'il  est 
lui-même.  En  résistant  à  la  loi  d'imitation ,  en 
s'éloignant  de  la  nature ,  il  lui  arrive  parfois  d'é- 
blouir ou  d'étonner  un  vulgaire  ignorant. 

Quoique  la  maladie  dont  nous  parlons  soit 
moins  commune  que  la  vanité ,  il  est  néanmoins 
très  facile  de  la  reconnaître.  Les  sots  peuvent 
faire  des  dupes,  parce  qu'il  en  est  souvent  qui 
savent  se  taire  ;  mais  il  n'en  est  pas  de  même  du 
fat,  qui  met  tout  le  monde  dans  la  confidence  de 
ses  égaremens.  On  le  distingue  sans  peine  au  ton 
tranchant  et  au  décousu  de  sa  conversation ,  à 
l'irréflexion  de  ses  paroles ,  à  la  légèreté  de  ses 
jugemens ,  à  la  témérité  de  ses  censures ,  à  Findis- 


Î)K    LA    FATUITÉ.  53 

crétion  de  ses  récits ,  au  mauvais  goût  de  ses  per- 
siflages ,  au  faux  clinquant  de  ses  saillies ,  enfin  à 
la  prétention  de  ses  manières ,  à  la  suffisance  de 
son  maintien ,  à  la  familiarité  de  son  abord ,  à 
l'égoïsme  de  sa  contenance,  surtout  à  la  bizar- 
rerie de  sa  toilette ,  au  ridicule  de  ses  attitudes , 
et  à  l'air  de  contrainte  que  semble  lui  imposer 
l'étroite  dimension  de  ses  vétemens. 

Il  est  impossible  de  sympathiser  avec  le  fat. 
Il  est  tout  aussi  incommode  que  l'homme  im- 
portun ;  car  il  ne  craint  pas  de  heurter  à  chaque 
instant  le  bon  sens  et  la  raison.  Sous  ce  point  de 
vue,  il  fait  le  désespoir  de  ceux  qui  le  fréquen- 
tent. Tous  les  mots  qu'il  profère  sont  irréfléchis. 
Rien  n'est  plus  éphémère  que  sa  conversation. 
Est-on  au  spectacle,  il  siffle  ou  applaudit  avec 
excès;  il  s'agite  à  un  tel  point,  qu'on  dirait  qu'il 
veut  par  intervalles  se  substituer  aux  acteurs  et 
avoir  sa  part  dans  l'attention  qu'on  leur  prête.  Au 
milieu  de  nos  cercles ,  il  n'est  pas  moins  absurde  : 
il  commence  toujours  ses  phrases  avant  que  les 
autres  aient  achevé  de  parler  ;  il  prend  avec  les 
gens  du  plus  haut  mérite  des  familiarités  imper- 
tinentes ;  il  les  aborde  avec  irrévérence  ;  il  les  in- 
terroge sans  pudeur. 

Le  fat  n'a  qu'une  admiration ,  et  c'est  pour  lui 


54  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

qu'il  la  réserve.  Possède-t-il  quelque  talent,  celui 
de  la  danse ,  par  exemple ,  il  en  est  mille  fois  plus 
satisfait  que  ceux  qui  le  complimentent  sur  ce 
point  :  il  leur  demande  s'ils  ont  pu  le  voir  tout  à 
leur  aise  et  comment  ils  étaient  placés. 

Les  jeunes  oisifs  de  nos  cités  ont  d'autres  travers 
non  moins  remarquables.  On  en  voit  qui  imitent 
ridiculement  la  voix  claire  et  flûtée  des  femmes; 
d'autres  simulent  une  sorte  de    grasseyement, 
pour  s'éviter  de  prononcer  les  plus  dures  lettres 
de   notre  alphabet;  ils  vont  jusqu'à  s'interdire 
certains  termes  de  notre  langue  :  ils  ont  recours  à 
des  circonlocutions  ou  à  des  périphrases  pour  ex- 
primer les  accidens  de  banqueroute  ^  de  inortj  etc. 
D'autres  fois  le  fat  exagère  à  froid  toutes  les  idées , 
comme  il  arrive  à  tous  les  cerveaux  faibles  :  c'est 
ainsi  que  les  mots  de  désespoir,  dihorreur,  ^épou- 
vantable^ etc. ,  n'ont  qu'une  signification  vague 
dans  sa  bouche ,  et  ne  font  pas  la  moindre  im- 
pression sur  l'âme  de  ceux  qui  les  entendent. 

L'homme  orgueilleux  se  hausse  ;  le  vaniteux 
s'étale  ;  mais  le  fat  s'agite  sans  cesse  ,  uniquement 
pour  se  montrer.  Son  bonheur  est  de  faire  spec- 
tacle ;  il  sort  de  son  hôtel  pour  qu'on  admire  son 
équipage  et  ses  chevaux  ;  il  étonne  les  passans 
par  la  bizarrerie  de  son  costume.  Son  tailleur  s'est 


DE    LA    FATUITÉ.  55 

escrimé  pour  donner  à  son  habit  la  forme  la 
moins  usitée.  S'il  se  trouve  à  pied  dans  nos  pro- 
menades, il  avance  en  se  donnant  des  attitudes 
hardies  et  en  affectant  une  démarche  qui  est 
tout-à-fait  hors  de  la  nature  :  il  a  l'air  de  distri- 
buer partout  un  mépris  qui  lui  est  bien  rendu.  On 
rencontrait  jadis  un  grand  nombre  de  ces  jeunes 
insensés  sur  nos  boulevards.  Ils  passaient  les  uns 
devant  les  autres  pour  se  considérer  réciproque- 
ment, et  se  procurer  ainsi  le  plaisir  d'une  mu- 
tuelle surprise. 

J'ai  déjà  dit  que  la  fatuité  était  une  sorte  d'alié- 
nation passagère  du  cerveau.  Je  devrais  ajouter 
qu'elle  est,  dans  beaucoup  de  cas,  un  véritable 
principe  de  folie.  J'en  pourrais  citer  plusieurs 
exemples.  Le  fameux  danseur  Trenitz,  que  nous 
avons  vu  si  brillant  et  si  frivole  dans  les  salons  de 
Paris,  tomba  un  jour  dans  un  tel  état  d'extrava- 
gance, qu'il  fallut  ordonner  sa  réclusion  :  son  idée 
fixe  était  de  se  croire  prince  et  un  personnage 
très  important  ;  il  avait  simulé  divers  ordres  de 
chevalerie  avec  du  papier  peint ,  et  il  les  attachait 
aux  boutonnières  de  son  habit.  L'infortuné  vit  en- 
core, et  ses  facultés  mentales  ne  se  sont  jamais 
rétablies.  Ceci  nous  rappelle  l'histoire  du  comte 
Dusserre ,  que  la  nature  avait  gratifié  de  tous  les 
dons  de  la  beauté  physique.  Il  s'imagina  un  jour 


56  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

qu'il  était  Gupidon.  Il  se  parait  avec  une  recherche 
extrême ,  et  courait  se  montrer  dans  les  lieux  pu- 
blics avec  un  costume  toujours  nouveau.  Dans  ses 
appartemens ,  il  n'était  occupé  qu'à  se  mirer  con- 
tinuellement,  comme  Narcisse.  Il  dépensa  des 
sommes  considérables  à  son  père ,  qui  le  chéris- 
sait tendrement ,  et  dont  il  était  l'unique  fils.  Il 
finit  par  tomber  dans  des  accès  de  manie  furieuse , 
qui  se  convertirent  en  un  idiotisme  incurable. 

Le  fat  sert  communément  de  risée  au  philo- 
sophe et  à  l'homme  sensé.  Quelle  que  soit  notre 
tolérance,  comment  supporter  de  sang -froid  un 
être  qui  s'avilit  jusqu'à  s'égayer  sur  les  diffor- 
mités physiques  de  son  prochain  ,  jusqu'à  railler 
la  vieillesse  ou  à  violer  le  respect  dû  aux  femmes; 
qui  ose  se  prévaloir  des  avantages  précaires  de 
la  jeunesse  et  des  agrémens  futiles  qu'elle  donne? 
Toutefois,  au  milieu  de  ses  inconséquences,  le 
fat  s'estime  heureux,  et  son  bonheur  est  toujours 
paisible.  Il  est  même  ravi  de  se  voir  l'objet  des 
caricatures  et  de  la  censure  comique  :  on  pro- 
nonce partout  son  nom  ;  c'est  ce  qu'il  ambitionne  ; 
il  croit  d'ailleurs  que  la  moquerie  est  une  arme 
qui  n'appartient  qu'à  lui. 

C'est  sans  doute  une  bien  triste  folie  que 
celle  dont  je  ne  présente  ici  qu'une  faible  esquisse. 


DE    LA    FATUITÉ.  $7 

Il  est  néanmoins  consolant  de  faire  observer 
qu'elle  n'est  point,  comme  tant  d'autres,  une 
maladie  incurable.  Elle  s'affaiblit  à  mesure 
que  l'on  avance  dans  la  carrière  de  la  vie  :  il 
arrive  un  temps  où  le  jeune  fat  est  détrompé 
de  tout ,  même  de  lui.  Les  sollicitudes ,  les  tri- 
bulations de  l'existence  privée  ,  le  sérieux  de 
l'hymen ,  les  devoirs  envers  sa  famille ,  les  soins 
domestiques  que  réclame  la  conservation  de  nos 
biens,  les  vicissitudes  de  la  fortune,  les  leçons 
du  malheur  et  celles  de  l'expérience ,  les  faux 
calculs ,  les  mécomptes ,  les  reproches  de  la  con- 
science ,  les  infirmités  de  la  vieillesse ,  la  goutte , 
l'hypocondrie ,  tout  concourt  à  ramener  son 
esprit  vers  les  idées  saines  dont  la  fougue  de  la 
jeunesse  l'avait  momentanément  éloigné.  Il  n'y  a 
que  la  vanité  qui  soit  de  tous  les  temps  ,  de  tous 
les  âges  et  de  toutes  les  situations  :  elle  suit  Fhomme 
jusqu'à  sa  dernière  heure  ;  elle  se  montre  dans  ses 
dernières  volontés ,  dans  ses  dernières  paroles , 
jusque  sur  la  pierre  de  son  tombeau. 


58  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 


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CHAPITRE    VI. 


DE  LA  MODESTIE. 


Le  mot  dont  nous  nous  servons  pour  désigner 
cette  précieuse  vertu  a  diverses  acceptions  dans 
notre  langue.  La  modestie  est  en  général  un 
mouvement  prompt  et  délicat  de  notre  âme,  qui 
s'effectue  en  sens  contraire  de  la  vanité  et  de 
l'orgueil  des  hommes  :  c'est  en  quelque  sorte  la 
pudeur  de  l'esprit.  C'est  le  résultat  d'une  suscep- 
tibilité nerveuse  qui  nous  porte  à  nous  cacher 
aussitôt  que  nous  sommes  exposés  aux  regards 
d' autrui.  Souvent  ce  n'est  qu'un  voile  dont  on 
couvre  adroitement  son  amour-propre. 

La  véritable  modestie  suppose  néanmoins  dans 
celui  qui  l'éprouve  un  sentiment  de  défiance  re- 
latif à  l'état  de  ses  forces  et  de  ses  moyens.  Ce 
sentiment  plaît  en  général  à  tous  les  hommes , 
parce  qu'il  laisse  en  paix  leurs  prétentions ,  parce 
qu'il  ne  soulève  aucun  amour-propre,  parce  qu'il 
annonce  que  l'individu  dont  il  s'agit  est  au-dessus 
de  toutes  les  faiblesses  qui  dégradent  notre  triste 


DE    LA    MODESTIE.  Sc) 

humanité.  Le  bonheur  vous  environne  ,  la  for- 
tune vous  a  souri ,  la  nature  vous  a  comblé  de 
ses  dons  ;  soyez  modeste ,  si  vous  voulez  que  les 
autres  supportent  votre  présence  et  les  avantages 
qu'elle  leur  rappelle. 

Etre  modeste,  c'est  donc  savoir  contenir  le 
mouvement  le  plus  impétueux  de  notre  âme  , 
qui  est  la  vanité  ;  c'est  envisager  avec  douceur 
l'orgueil  et  la  présomption  de  nos  semblables; 
c'est  leur  attribuer  une  grande  supériorité  sur 
nous-mêmes;  c'est  faire  des  concessions  conti- 
nuelles à  leurs  prétentions;  c'est  s'assujettir  à 
toutes  les  déférences  qu'inspire  la  conviction 
complète  où  nous  sommes  de  leurs  qualités  et  de 
leur  mérite  ;  c'est  professer  en  toute  occasion 
notre  insuffisance ,  soit  par  nos  actions ,  soit  par 
notre  maintien  ;  c'est  surtout  être  sage  dans  nos 
opinions ,  autant  que  réservé  dans  nos  discours  ;  en 
effet,  il  est  une  multitude  d'hommes  qui  ne  doi- 
vent leur  réputation  de  modestie  qu'au  prestige 
de  leur  modération  ou  à  la  magie  de  leur  silence. 

Toutefois  cette  modestie  de  paroles  n'est  sou- 
vent que  le  manteau  d'un  immense  orgueil.  Telle 
était  sans  doute  celle  de  Zenon  dans  une  circon- 
stance  dont  Plutarque  a  fait  mention.  Un  riche 
Athénien  donnait  une  grande  et  magnifique  fête 


6o  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

aux  ambassadeurs  du  roi  de  Perse.  Pour  mieux 
intéresser  ses  convives,  il  avait  invité  tous  les 
philosophes  de  la  ville.  Ceux-ci  avaient  mis  tout 
en  œuvre  pour  faire  concevoir  à  ces  nobles  étran- 
gers la  plus  haute  idée  de  leur  science  et  de  leur 
doctrine.  On  avait  éloquemment  disserté  sur  la 
nature  des  atomes,  sur  la  formation  de  l'univers, 
sur  la  théorie  du  bonheur,  etc.  Pendant  tout  ce 
temps,  Zenon  seul  s'obstinait  à  garder  le  silence. 
Les  ambassadeurs,  surpris,  l'interpellèrent  en  lui 
disant  :  Et  de  vous ,  Zenon ,  que  rapporterons- 
nous  au  roi  notre  maître?  Rien  y  répondit  froide- 
ment le  chef  de  l'école  du  Portique,  si  ce  nest 
que  vous  avez  rencontré  dans  Athènes  un  vieil- 
lard qui  suivait  se  taire, 

La  modestie  est  une  vertu  tout-à-fait  oblis^atoire 
dans  l'ordre  social.  Il  est  impossible  que  deux 
individus,  tant  soit  peu  polices,  se  rencontrent 
sans  s'incliner  réciproquement  l'un  devant  l'autre. 
Examinez  surtout  deux  auteurs  qui  se  compli- 
mentent; ce  sont  des  aveux  d'une  condescendance 
mutuelle  qui  ne  tarissent  pas.  Il  est  de  conven- 
tion qu'il  faut  nous  humilier  quand  on  nous 
loue.  C'est  une  remarque  curieuse  pour  le  phy- 
siologiste observateur  que  celle  de  l'homme  le 
plus  vaniteux  du  monde  qui  se  défend  néan- 
moins avec  obstination  contre  les  éloges  qu'on 


DE    LA    MODESTIE.  6l 

lui  prodigue ,  qui  se  déclare  indigne  des  égards 
qu'on  lui  témoigne ,  qui  raconte  toutefois  avec 
une  surprise  simulée  la  réception  qu'on  lui  a  faite 
à  la  cour,  qui  montre  les  lettres  honorables  qu'on 
lui  écrit  encore  de  toutes  parts ,  qui  parle  sans 
cesse  des  faveurs  qui  lui  surviennent,  pour 
ainsi  dire,  à  son  insu,  etc.  Ces  subterfuges  de 
l'amour-propre  se  remarquent  à  chaque  instant 
dans  le  commerce  des  hommes. 

Vous  voulez  réj  ouir  une  grande  assemblée  ;  vous 
voulez  charmer  à  la  fois  le  goût  et  l'oreille  de  vos 
amis  :  pour  donner  plus  d'éclat  à  cette  réunion  , 
vous  appelez  ce  joueur  de  harpe  consommé  qui 
fait  entendre  les  accords  d'Amphion ,  et  qui  est 
en  possession  de  tous  les  suffrages  ;  vous  attirez 
dans  vos  amusemens  du  soir  cette  sirène  fameuse 
qui  est  la  merveille  de  tous  les  concerts.  Ils  sont 
à  peine  près  de  vous  qu'ils  prennent  déjà  divers 
prétextes  pour  retarder  l'heure  fortunée  de  leur 
triomphe  et  de  vos  plaisirs.  Quelle  peine  vous 
avez  pour  qu'ils  se  déterminent  à  vous  donner 
des  preuves  non  équivoques  du  talent  qui  les 
distingue  !  Vous  surmontez  enfin  cette  première 
résistance  par  vos  prières  et  vos  supplications 
réitérées.  C'est  ainsi  qu'une  modestie  convenue 
imprime  un  caractère  de  bienséance  à  nos  rela- 
tions les  plus  agréables. 


62  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

Ces  convenances  sociales  sont  autant  de  règles 
auxquelles  il  faut  s'assujettir  dans  la  vie  civile ,  et 
qu'une  bonne  éducation  nous  apprend  à  ne  ja- 
mais enfreindre  :  les  ignorer,  c'est  s'exposer  à  la 
censure.  De  là  vient  que  ceux  qui  ont  profondé- 
ment médité  sur  les  passions  du  cœur  humain 
et  sur  les  rapports  qui  nous  lient  avec  nos  sem- 
blables ,  prennent  le  parti  d'être  modestes.  Les 
académiciens  les  plus  chéris  sont  ceux  qui  par- 
lent peu  et  qui  s'abstiennent  d'endoctriner  leurs 
contemporains.  Si  celui  d'entre  eux  qui  a  la  mal- 
heureuse habitude  de  disserter  et  de  faire  étalage 
de  son  savoir  pouvait  entendre  toutes  les  épi- 
grammes  dirigées  tout  bas  contre  sa  personne , 
comme  sa  contenance  serait  intimidée  !  J'ai  quel- 
quefois assisté  à  ces  séances  solennelles  où  chacun 
de  ces  savans  renommés  s'imagine  être  contraint 
d'apporter  le  tribut  de  ses  grandes  lumières.  11 
est  curieux  de  voir  comme  celui  qui  cherche  à 
s'emparer  de  l'attention  générale  est  tout  à  coup 
^n  butte  à  la  réaction  d'une  multitude  d'amours- 
propres.  Quelle  diversité  dans  les  physionomies 
de  ceux  qui  l'écoutent  !  plusieurs  le  fixent  d'un  air 
dédaigneux,  mais  très  peu  l'honorent  d'un  regard 
approbateur.  Il  en  est  qui  s'occupent  du  soin 
de  réfuter  toutes  les  assertions  qui  lui  échap- 
pent, et  qui  épiloguent  ses  moindres  expres- 
sions.  On  s'abandonne  en  général  à   toutes  les 


DE    LA    MODESTIE.  63 

saillies,  à  tout  l'enjouement  d'une  amère  critique. 

S'il  se  trouve  dans  cette  assemblée  quelques 
auditeurs  de  nature  indulgente ,  ils  sont  presque 
toujours  distraits  ou  inattentifs!  Combien  n'en 
voit-on  pas  d'ailleurs  qui  languissent  dans  une 
inaction  léthargique  !  Il  est  aisé  d'apercevoir  déjà 
tous  les  écueils  auxquels  on  s'expose  dans  une  si- 
tuation aussi  étrange.  C'est  en  effet  comme  si  l'ora- 
teur disait  aux  assistans  :  (f  Vous  ignorez  des  choses 
«  que  je  puis  vous  apprendre  ;  j'ai  des  droits  à  votre 
«  admiration  aussi-bien  qu'à  votre  reconnais- 
«  sance.  »  Or,  cette  confession  tacite  d'une  préémi- 
nence que  l'on  s'arroge  choque  manifestement  les 
prétentions  d' autrui.  Certes ,  il  faut  être  parvenu  à 
un  rangbien  élevé  dans  l'opinion  des  hommes  pour 
ne  pas  subir  en  pareil  cas  tout  le  blâme  que  l'on 
mérite. 

Les  philosophes  de  nos  jours  devraient  tenir 
école  pour  inspirer  à  leurs  contemporains  cette 
modestie  morale  qui  est  le  garant  du  bonheur  et 
de  la  tranquillité  de  l'homme  sur  la  terre;  ils  de- 
vraient leur  apprendre  à  se  tenir  dans  l'ombre , 
particulièrement  à  la  jeunesse,  qui  est  presque 
toujours  vaine  et  superbe.  Rien  ne  s'oppose  tant 
à  la  sociabilité  que  cette  assurance  présomp- 
tueuse que  donne  au  maintien  d'un  individu  la 
possession  d'une  place,  d'un  rang,  d'une  immense 


64  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

richesse ,  l'attribut  d'un  talent  que  personne  ne 
conteste ,  etc.  La  modestie  convient  surtout  à  tous 
les  hommes  que  les  circonstances  ou  leur  mérite 
personnel  ont  fait  parvenir  à  quelque  haute  fonc- 
tion de  l'ordre  civil ,  à  tous  ceux  qui  font  partie 
des  castes  privilégiées  de  l'Etat,  etc.  Ils  doivent 
éviter  de  se  montrer  dans  les  lieux  publics  avec 
les  marques  des  dignités  dont  ils  se  trouvent  re- 
vêtus. Il  est  messéant  de  ne  pas  cacher  son  luxe 
et  sa  grandeur.  Il  faut  marcher  sans  bruit  sur  la 
route  de  l'ambition ,  quand  on  ne  veut  pas  ré- 
veiller l'envie. 

Pour  exciter  la  sympathie  et  mériter  l'appro- 
bation des  hommes ,  la  modestie  doit  être  sincère 
autant  qu'ingénue.  Elle  doit  avoir,  s'il  est  permis 
de  s'exprimer  ainsi,  toute  son  innocence  et  toute 
sa  candeur.  On  se  souvient  de  ce  bon  et  vénérable 
Ducis,  qui  se  défiait  tant  de  lui-même,  qui  con- 
sultait sur  ses  ouvrages  les  jeunes  poètes  de  son 
temps ,  qui  disait  qu'on  pouvait  prendre  des  le- 
çons même  d'un  enfant.  On  n'a  pas  oublié  le  doc- 
teur Roussel ,  homme  simple  et  naïf,  justement 
surnommé  le  La  Fontaine  des  médecins ,  qui  ne 
sut  jamais  ce  qu'il  valait,  qui  fuyait  sans  cesse 
un  monde  dont  il  était  aimé ,  qui  refusa  toutes 
les  offres  du  grand  Frédéric;  qui,  devenu  l'ami  et 
le  pensionnaire  de  madame  Helvétius ,  se  réfu- 


DE    LA    MODESTIE.  65 

piait  dans  les  bosquets ,  dans  les  chaumières  des 
villageois ,  toutes  les  fois  qu'il  arrivait  de  grands 
personnages  en  visite  chez  sa  respectable  bien- 
faitrice. Je  rapporte  ces  différens  traits,  parce 
qu'on  aime  à  voir  le  talent  qui  s'ignore.  On  ap- 
plaudit toujours  à  cette  réserve  de  l'âme,  à  cette 
retenue  de  l'esprit  qui  fait  éclater  le  véritable  mé- 
rite par  l'effet  du  contraste  qu'elle  nous  présente. 

On  peut  appliquer  à  la  modestie  ce  que  Bacon 
disait  du  silence,  qu'elle  donne  du  poids  aux 
actions  et  du  crédit  aux  paroles.  En  effet,  elle 
a  tout  le  prestige  de  ces  voiles  qui  semblent 
ajouter  du  prix  aux  objets  qu'ils  nous  dérobent,  et 
qui  irritent  notre  curiosité  par  le  charme  secret 
d'une  prévention  favorable.  Elle  agit  sur  l'imagi- 
nation, qui  elle-même  a  tant  d'empire  sur  la 
pensée.  L'homme  n'est  jamais  jugé  plus  grand 
que  lorsqu'il  semble  se  soustraire  aux  regards  de 
ceux  qui  l'observent  ou  qui  le  cherchent. 

La  modestie  a  bien  d'autres  avantages  :  elle 
nous  met  à  couvert  des  traits  de  l'envie;  elle  ré- 
concilie les  vainqueurs  avec  les  vaincus;  elle  res- 
serre et  fortifie  toutes  les  inclinations  ;  elle  répand 
sur  la  société  entière  une  sorte  de  douceur  et 
de  tolérance  qui  en  augmente  le  charme  et  l'agré- 
ment. ((  Qui  que  tu  sois ,  disait  un  philosophe 

I-  5 


66  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

de  la  Grèce,  si  tes  écrits  t'ont  rendu  célèbre, 
porte  humblement  ta  renommée.  Fais  surtout 
mystère  de  ta  demeure  :  l'art  d'être  heureux  est 
l'art  de  se  cacher.  » 


DU    COURAGE.  67 


CHAPITRE  VIL 


DU    COURAGE. 


C'est  le  nom  que  l'on  donne  à  un  sentiment 
placé  par  l'opinion  au  rang  des  plus  nobles  attri- 
buts de  l'homme.  Il  consiste  le  plus  souvent  à 
braver,  à  affronter  un  danger  que  le  commun 
des  individus  n'envisage  qu'avec  crainte.  Le  cer- 
veau joue  un  rôle  manifeste  dans  l'exercice  de  cette 
faculté  :  il  combine  avec  plus  ou  moins  de  vitesse 
ses  moyens  de  résistance.  Le  danger  disparaît 
alors,  parce  qu'il  est  soudainement  jugé  moins 
grand  que  les  moyens  qu'on  a  de  le  surmonter. 

Le  courage  est  donc  la  faculté  de  vaincre  le 
sentiment  ordinaire  de  la  peur,  ce  trouble  de 
l'âme  qui  se  manifeste  à  l'aspect  de  quelque 
péril  vrai  ou  imaginaire.  Il  tire  son  origine  de 
l'état  de  confiance  où  se  trouve  celui  qui  l'éprouve. 
L'homme  reste  alors  sans  effroi ,  et  sa  sécurité  est 
établie  sur  l'habitude  qu'il  a  de  s'exposer  à  ce  qu'il 
devrait  le  plus  redouter.  Tel  est,  par  exemple ,  un 
général  d'armée  qui  a  assisté  à  plusieurs  batailles. 


68  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

Le  courage  est  une  émanation  de  cette  force 
de  résistance  vitale  dont  la  nature  a  doué  tous 
les  êtres  sensibles.  Ceux  qui  ont  voulu  expliquer 
et  apprécier  ses  phénomènes  d'après  le  volume 
du  cœur,  ou  d'après  l'état  plus  ou  moins  robuste 
de  l'organisation,  ont  mal  indiqué  les  véritables 
sources  de  ce  généreux  sentiment.  Le  courage, 
au  contraire ,  semble  avoir  été  départi  aux  espèces 
vivantes  en  compensation  de  l'infériorité  des 
forces  physiques.  De  là  vient  que  tant  d'hommes 
de  petite  taille,  ou  d'une  constitution  frêle  et 
délicate ,  en  sont  éminemment  pourvus. 

Selon  le  besoin ,  la  nature  a  dispensé  plus  ou 
moins  libéralement  le  courage  aux  êtres  vivans. 
La  faim  le  développe  chez  les  animaux  carnas- 
siers, qui,  pour  se  nourrir,  doivent  toujours  se 
disposer  à  l'attaque.  Chez  l'homme,  cette  passion 
est  communément  le  résultat  d'une  impulsion 
purement  morale.  Tous  les  sentimens  louables 
qui  sont  l'apanage  de  l'espèce  humaine  viennent, 
pour  ainsi  dire,  à  son  appui.  Combien  n'est-il  pas 
d'individus  qui ,  sans  autre  mobile  que  la  compas- 
sion, s'exposent  volontairement  pour  arracher 
leurs  semblables  à  un  danger  manifeste!  Nous 
avons  vu  naguère  un  homme  courbé  sous  le 
poids  des  années  se  jeter  à  la  nage  pour  recueillir 
un  enfant  qui  allait  devenir  la  proie  des  vagues. 


DU    COURAGE.  69 

Quoique  le  courage  soit  une  passion  primiti- 
vement personnelle,  elle  n'en  exerce  pas  moins 
la  plus  heureuse  influence  sur  la  vie  de  relation. 
En  effet,  dans  l'état  social,  elle  est  journellement 
mise  en  action  pour  l'avantage  de  nos  semblables. 
Le  lion,  qui  est  le  plus  généreux  des  animaux ,  ne 
combat  que  pour  sa  progéniture  ;  mais  l'homme 
emploie  toutes  ses  forces  à  la  défense  de  ses  égaux , 
de  sa  patrie ,  de  ses  alliés ,  etc.  C'est  parce  que  le 
courage  place  au  premier  rang  celui  qui  en  est 
doué,  que  tant  de  poltrons  se  vantent  d'en  avoir; 
c'est  parce  que  cette  faculté  est  utile  à  la  conser- 
vation des  autres  qu'on  prodigue  tant  de  louanges 
aux  gens  de  cœur. 

Comme  le  courage  est  une  passion  franche,  et 
qu'elle  agit  sans  ruse  et  sans  détour,  cette  pas- 
sion s'exprime  communément  par  une  démarche 
noble  et  assurée,  par  une  aisance  naturelle  dans 
tous  les  mouvemens ,  par  la  dignité  des  manières, 
par  le  calme  imposant  qui  règne  dans  le  maintien , 
par  une  sorte  d'autorité  dans  le  geste  et  dans  le 
regard ,  par  un  air  de  grandeur  exempt  d'orgueil 
et  d'ostentation,  par  une  loyauté  constante  dans 
tous  les  actes  de  la  vie.  C'est  surtout  chez  les 
hommes  de  guerre  qu'il  est  intéressant  pour  le 
physiologiste  d'observer  les  résultats  physiques 
du  courage  humain.  Il  y  a   quelque  chose   de 


^O  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

superbe  et  de  fier  dans  toutes  les  attitudes  de 
ce  magnanime  capitaine  qui  conduit  ses  soldats 
à  la  victoire.  Il  promène  un  œil  de  feu  sur  des 
milliers  de  bras  dont  les  muscles  s'agitent  au 
gré  de  sa  volonté.  Il  est  beau  de  voir  toutes  ces 
puissances  individuelles  s'avancer  à  l'ombre  de 
son  courage ,  et  y  puiser  leur  principe  d'action  et 
de  mouvement. 

Le  courage  donne  une  sorte  de  fièvre  qui  se 
transmet  instantanément  comme  la  peur.  Ses  im- 
pulsions ,  ainsi  que  celles  de  toutes  les  passions 
fortes ,  augmentent  de  violence  en  se  communi- 
quant. C'est  ainsi  que  les  hommes  réunis  sur  le 
champ  de  bataille  s'excitent  réciproquement  au 
combat. 

Cette  confiance  qui  est  le  résultat  d'une  in- 
spiration mutuelle ,  et  sur  laquelle  repose  essen- 
tiellement la  noble  faculté  dont  il  s'agit ,  se  ma- 
nifeste jusque  dans  l'instinct  des  animaux.  Le 
tigre  fuit  avec  la  vitesse  et  la  pusillanimité  d'un 
cerf  à  l'aspect  des  chiens  sauvages  du  Bengale 
qui  ne  marchent  que  par  troupes ,  et  qui ,  de- 
venus redoutables  par  leur  réunion ,  lui  déclarent 
une  guerre  à  mort.  Quand  les  vautours  affamés 
voyagent  ensemble ,  on  les  voit  quelquefois  fondre 
sur  de  grands  animaux ,  quoiqu'ils  soient  lâches 


DU    COURAGE.  7  l 

de  leur  naturel ,  et  qu'ils  ne  se  nourrissent  habi- 
tuellement que  de  la  chair  des  cadavres.  On  a 
publié  l'histoire  d'un  malheureux  Européen  qui 
s'était  égaré  dans  les  déserts  de  la  Guyane.  Il  fut 
attaqué  par  des  légions  de  fourmis,  qui,  aussi 
nombreuses  que  des  grains  de  sable ,  couvraient 
un  long  espace  de  terre.  Malgré  les  efforts  qu'il  fit 
pour  se  défendre,  il  fut  totalement  dévoré  par  ces 
insectes ,  qui  avaient  puisé  dans  leur  association 
une  audace  incroyable.  C'est  ainsi  que  les  abeilles 
s'élancent  avec  impétuosité  et  de  concert  sur  l'en- 
nemi qui  vient  troubler  les  travaux  de  la  ruche. 

L'homme  agrandit  son  courage  par  toutes  les 
facultés  de  son  âme.  Aucun  animal  ne  se  dé- 
fend comme  lui  avec  des  armes  dont  il  est  le 
créateur.  C'est  l'homme  qui  a  inventé  Fart  ter- 
rible de  se  ranger  en  bataille  ;  c'est  lui  qui  sait 
donner  un  but ,  une  intention  à  une  grande  armée , 
et  qui  fait  passer  dans  l'âme  de  son  coursier  son 
ardeur  belliqueuse;  c'est  lui  dont  la  voix  com- 
mande et  fait  obéir  des  milliers  de  bras  au  même 
signal  :  il  est  l'inventeur  de  ces  foudres  d'airain 
qui  font  écrouler  nos  remparts ,  et  qui  répandent 
autour  de  nous  une  terreur  plus  funeste  que  celle 
des  volcans.  Le  courage  étant,  comme  je  l'ai  dit 
plus  haut ,  une  faculté  du  système  sensible  ,  la 
coutume  qu'on  a  de  le  provoquer  par  les  sons 


72  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

d'une  musique  bruyante  contribue  encore  à  le 
fortifier.  Dans  tous  les  temps  on  s'est  servi  de 
ce  moyen  pour  mener  les  guerriers  au  champ 
d'honneur.  Comme  il  y  a  quelque  chose  de  spon- 
tané dans  l'exercice  d'un  si  beau  sentiment ,  l'effet 
de  cette  harmonie  est  moins  de  flatter  l'oreille  que 
d'arrêter  la  puissance  de  la  réflexion  et  de  placer 
l'homme  au-dessus  de  toutes  les  craintes. 

Il  est  des  philosophes  qui  ont  prétendu  que  le 
courage  pouvait  s'enseigner,  et  qui  ont  proposé 
d'établir  des  écoles  pour  atteindre  un  but  aussi 
avantageux.  Il  est  certain  que  le  courage  a  aussi 
son  expérience  et  ses  préceptes.  C'est  dans  le 
temps  de  la  jeunesse,  c'est  dans  l'âge  de  la  pré- 
somption et  des  ressources,  c'est  quand  la  vie 
surabonde  dans  les  organes ,  c'est  quand  le  sang 
bouillonne  dans  les  artères,  qu'il  convient  de 
procéder  à  ce  noble  et  glorieux  apprentissage. 
Le  courage  prend  donc  sa  place  parmi  celles  de 
nos  facultés  qu'on  peut  perfectionner  comme  nos 
membres ,  à  l'aide  de  l'exercice  et  des  épreuves. 

La  première  source  du  courage  humain  dérive 
sans  contredit  de  cette  passion  extraordinaire 
qu'on  nomme  enthousiasme ,  et  qui  a  peuplé  la 
terre  de  héros.  Mais  peut -on  parler  de  cette 
passion  sans  y  mêler  les  souvenirs  de  la  cheva- 


DU    COURAGE.  73 

lerie  française?  C'était  sans  doute  une  grande 
idée  que  celle  qui  consistait  à  n'user  de  la  force 
que  pour  le  service  de  la  faiblesse ,  à  tempérer 
la  férocité  des  combats  par  la  plus  loyale  généro- 
sité ,  à  mettre  enfin  sous  la  protection  des  armes 
terribles  de  la  guerre  le  plus  doux  sentiment  de 
notre  existence.  Non,  jamais  le  courage  ne  fut 
une  faculté  plus  sublime  ;  jamais  le  courage  ne 
mérita  mieux  le  nom  de  vertu. 

Nous  sommes  naturellement  en  admiration 
devant  ces  temps  héroïques ,  et  il  serait  peut-être 
utile  de  ressusciter  des  institutions  dont  l'unique 
but  était  d'ennoblir  et  de  rehausser  le  sentiment 
du  courage  en  l'associant  à  l'humanité.  L'épée 
devenait  plus  chère  au  gentilhomme,  quand  elle 
lui  avait  été  solennellement  attribuée  par  la  plus 
imposante  des  cérémonies.  Les  femmes  surtout 
influèrent  singulièrement  sur  la  prospérité  de  ces 
mémorables  coutumes.  Ce  sont  elles  qui  avaient 
créé  tous  ces  chevaliers  sans  peur  et  sans  re- 
proche dont  on  a  tant  préconisé  les  exploits. 

L'exercice  des  tournois  fortifiait  le  corps  en 
donnant  plus  d'énergie  à  l'âme.  Rien  n'était  né- 
gligé pour  encourager  ces  joutes  qui  amusaient 
les  spectateurs  par  des  chocs  habilement  com- 
binés et  des  rencontres  savantes.  Les  curieux  de 


74  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

tous  les  âges,  de  toutes  les  conditions ,  accouraient 
en  foule  pour  assister  à  de  semblables  fêtes.  Le 
lieu  de  la  scène  était  environné  de  galeries  où 
siégeaient  les  parens,  les  étrangers  venus  des 
pays  les  plus  lointains.  Il  y  avait  des  places  dis- 
tinguées pour  les  premiers  nobles  de  l'état ,  qui 
honoraient  ce  magnifique  spectacle  de  leur  pré- 
sence. On  voyait  briller  sous  des  tentes  privilé- 
giées des  femmes  d'une  beauté  ravissante ,  qui  sem- 
blaient goûter  à  longs  traits  le  plaisir  du  triomphe 
ou  de  l'espérance.  Les  gens  des  classes  inférieures 
de  la  société  montaient  sur  la  cime  des  arbres ,  sur 
des  tours  ou  sur  les  toits  des  plus  hautes  maisons, 
pour  prendre  leur  part  de  l'émotion  générale. 

Bientôt  les  preux  s'avançaient  au  son  belliqueux 
de  la  trompette.  Le  hennissement  des  coursiers , 
les  acclamations  du  peuple ,  le  déploiement  des 
bannières ,  les  devises  des  étendards ,  l'agitation  des 
lances,  enflammaient  tous  les  cœurs  d'une  géné- 
reuse audace.  Ces  jeux  terribles  étaient  certaine- 
ment destinés  à  fortifier,  à  entretenir  le  sentiment 
du  courage,  et  leur  intérêt  paraissait  s'accroître  en 
raison  directe  du  péril  auquel  s'exposaient  les  as- 
saillans. 

Au  surplus ,  cette  belle  et  louable  passion  offre 
mille  formes ,  mille  nuances  à  l'observation  ,  selon 


DU    COURAGE.  75 

les  circonstances  qui  la  développent.  Il  est  un 
courage  auguste ,  c'est  celui  que  donne  une  grande 
infortune  ;  il  est  un  courage  passif,  bien  plus  esti- 
mable que  celui  qui  consiste  à  immoler  ses  égaux 
à  son  ressentiment,  c'est  celui  qu'imprime  la 
nécessité.  A  l'époque  de  nos  dernières  guerres , 
on  voyait  dans  nos  hôpitaux  des  militaires  de 
tout  rang  subir  les  opérations  les  plus  doulou- 
reuses sans  pousser  un  seul  cri,  sans  proférer 
une  seule  plainte.  Un  soldat  contemplait  avec 
une  curiosité  stoïque  son  bras  fracassé ,  dont  les 
chairs  palpitaient  encore  à  quelques  pas  de  lui. 

Le  vrai  courage  ^  dit  un  de  nos  penseurs  les 
plus  ingénieux ,  se  sert  autant  de  bouclier  que 
d'épée  ^.Vour  se  dérober  aux  proscriptions  de 
Sylla,  Jules  César,  à  la  fleur  de  ses  ans,  se  ré- 
fugie chez  Nicomède ,  roi  de  Bithynie.  Quelque 
temps  après ,  il  rentre  par  mer  et  tombe  dans  les 
mains  des  plus  cruels  pirates.  Il  en  éprouve  si  peu 
de  crainte ,  qu'après  avoir  fixé  lui-même  le  prix 
de  sa  rançon ,  il  leur  interdit  de  faire  le  moindre 
bruit,  pendant  qu'il  va  se  livrer  au  repos.  A  son 
réveil ,  il  joue  avec  eux ,  résiste  à  leurs  volontés  , 
les  gourmande  par  intervalles,  les  associe  à  ses 
propres  occupations,  leur  donne  lecture  de 
•quelques  vers  qu'il  a  composés.  Ceux-ci  loin  de 

Principes  de  Philosophie  et  de  Morale,  par  M.  le  baron  Massias. 


76  PHYSIOI.OGIE    DES    PASSIONS. 

s'en  offenser,  ne  peuvent  se  défendre  d'une  sorte 
d'admiration  pour  le  sang-froid  imperturbable  de 
ce  jeune  Romain.  César  passe  plusieurs  jours  à  la 
merci  de  ces  brigands ,  sans  que  son  courage  en 
soit  le  moins  du  monde  ébranlé.  Il  marche ,  s'agite, 
va  et  vient  dans  l'intérieur  de  leur  vaisseau  ;  l'atti- 
tude de  sa  supériorité  morale  arrête  et  paralyse 
leur  férocité. 

Enfin ,  ne  faut-il  pas  sanctionner  par  une  com- 
mune approbation  cette  valeur  indispensable  qui 
est  partout  fondée  sur  le  point  d'honneur  ?  Il  n'y 
a  rien  d'insensé ,  quoi  qu'on  en  dise ,  dans  ce  sen- 
timent réfléchi ,  dans  cet  effort  extraordinaire 
autant  que  sublime ,  qui  nous  fait  affronter  le  tré- 
pas, pour  nous  sauver  d'une  honte  indélébile.  Mou- 
rir ainsi,  c'est  ennoblir  toute  sa  vie.  Le  jour  n'est 
supportable  qu'à  celui  qui  sait  se  relever  du  mé- 
pris. Mais  je  connais  un  courage  plus  grand  en- 
core :  je  veux  parler  de  celui  qui  pardonne.  Il  fut 
pétri  d'un  limon  céleste  ce  noble  rejeton  d'une 
race  adorée ,  ce  prince  tant  regretté,  qui,  au  milieu 
des  publiques  désolations ,  demandait  au  roi  la 
grâce  de  son  assassin ,  pendant  que  le  sang  ruisse- 
lait encore  de  sa  blessure. 

Tels  étaient ,  du  reste ,  les  dogmes  que  les  Grecs 
allaient  puiser  jadis  dans  l'école  de  Zenon ,  ce 


DU    COURAGE.  77 

prince  fameux  de  tous  les  adeptes  du  Portique 
{Jigure  I.  ),  Les  disciples  de  ce  grand  philosophe 
se  félicitaient  avec  raison  de  subsister  sans  peur 
comme  sans  tristesse.  C'étaient  les  -vrais  sages  de 
l'antiquité  ;  ce  sont  eux  qui  instruisaient  l'homme 
à  triompher  des  faiblesses  inhérentes  à  la  fragile 
humanité,  et  à  s'immoler  sans  cesse  à  la  pratique 
des  choses  honnêtes.  Ils  regardaient  comme  cri- 
minelle toute  action  qui  était  le  résultat  de  la 
crainte.  Les  tyrans  ne  pouvaient  rien  contre  eux  ; 
ils  étaient  de  fer  pour  la  résistance.  Environnez 
les  stoïciens  de  tous  les  fléaux  de  l'univers ,  assem- 
blez sur  eux  toutes  les  tempêtes,  portez  le  fer  et 
la  flamme  dans  leurs  possessions,  ils  demeurent 
impassibles,  et  leur  vie  entière  est  en  harmonie 
avec  leur  doctrine.  Jamais  les  stoïciens  ne  s'a- 
vouent vaincus  et  ne  prennent  volontairement 
les  chaînes  de  la  servitude.  Il  en  est  même  qui 
se  montrent  tellement  insensibles  aux  accidens  de 
la  fortune  et  du  sort,    qu'on  croirait  que  leur 
corps  est  dénué  de  nerfs  et  que  leur  âme  est  en 
léthargie. 

Zenon  était  devenu  la  providence  d'Athènes  ; 
son  âme  brûlante  inspirait  sans  cesse  l'émulation 
et  l'industrie ,  le  courage  et  la  valeur.  Il  n'a  rien 
enseigné  qui  ne  fût  utile  ,  il  n'a  rien  exécuté  qui 
ne  fût  grand  ;  il  regardait  la  vertu  comme  le  pre- 


78  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

mier  instrument  de  la  félicité  des  peuples  ,  et  il  ne 
cherchait  à  éclairer  l'intelligence  que  pour  mettre 
un  frein  aux  passions  les  plus  impétueuses  de 
l'homme.  Il  voulait  imprimer  aux  mœurs  une  har- 
monie analogue  à  celle  qui  règne  dans  la  marche 
et  les  révolutions  des  corps  célestes. 

Quelle  fut  surtout  la  supériorité  de  son  audi- 
toire sur  celui  d'Épicure!  On  ne  le  trouvait  ja- 
mais, comme  ce  dernier,  dans  des  jardins  déli- 
cieux, justement  comparés  par  un  ancien  à  ces 
îles  enchanteresses  où  la  voix  des  sirènes  attirait 
les  navigateurs  pour  les  dévorer  comme  des  vic- 
times. On  ne  voyait  point  auprès  de  lui  cette  jeu- 
nesse présomptueuse ,  pleine  de  confiance  et  d'or- 
gueil ,  sans  cesse  égarée  par  les  prestiges  décevans 
d'une  doctrine  mensongère.  Ses  disciples  étaient, 
pour  la  plupart,  des  hommes  parvenus  à  l'âge 
mûr,  presque  tous  enveloppés  de  leur  manteau 
ou  revêtus  des  couleurs  sombres  du  deuil ,  qui 
venaient  chercher  un  refuge  dans  le  temple  de  la 
philosophie.  C'étaient  des  citoyens  maltraités  de 
la  fortune ,  et  qui  avaient  été  en  butte  à  la  per- 
sécution de  leurs  semblables  ;  des  individus  ban- 
nis qui  avaient  enduré  l'affront  de  la  servitude, 
et  qui  portaient  encore  les  cicatrices  de  la  ty- 
rannie ;  de  vieux  guerriers  qui  fuyaient  une  patrie 
ingrate;  des  époux  trahis  ;  des  pères  abandonnés; 


DU    COURAGE.  79 

des  amis  lâchement  trompés  ;  souvent  même  des 
souverains  détrônés  ou  des  magistrats  dépouillés 
du  pouvoir,  qui  cherchaient  des  consolations  et 
venaient  endurcir  leur  âme  contre  les  revers. 
Parmi  ces  auditeurs  on  en  comptait  même  un 
grand  nombre  dont  la  vieillesse  avait  ridé  le  front; 
en  sorte  que  cette  école  ressemblait  parfois  à  un 
congrès  de  philosophes  réunis  pour  l'instruction 
de  l'univers.  Zenon  régnait  sur  eux  comme  sur 
lui-même;  il  leur  apprenait  à  supporter  la  vie,  à 
conserver  la  patience ,  la  liberté ,  l'égalité  de  l'âme  ; 
à  s'affranchir  des  appréhensions  de  l'esprit  ;  à  ne 
succomber  ni  aux  voluptés;  ni  aux  douleurs;  à 
se  montrer  inflexibles  contre  la  corruption  ;  à 
braver  la  mort;  à  s'élancer  sans  trouble  au  milieu 
des  occasions  les  plus  périlleuses  ;  à  rester  debout 
sur  les  ruines  de  la  fortune. 

Qu'y  a-t-il  de  comparable  à  cet  héroïsme, 
qui  fut  dans  tous  les  temps  l'apanage  des  phi- 
losophes du  Portique  ?  Il  est  des  âmes  qui  sem- 
blent destinées  à  imprimer  le  mouvement  à 
toutes  les  autres.  Que  ne  pourrait  un  homme 
doué  d'un  génie  tel  que  celui  de  Zenon  !  Si  son 
école  pouvait  se  reformer  de  nos  jours  dans  le 
sein  d'Athènes ,  cette  ville  fameuse  verrait  bientôt 
relever  ses  murailles  ;  elle  s'étonnerait  du  retour 
de  sa  gloire.  Mille  bras  industrieux  ramèneraient 


8o  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

l'espérance  dans  ses  vallées,  et  mettraient  à  profit 
tout  ce  que  le  ciel  a  fait  pour  elle  ;  le  Pirée  ver- 
rait affluer  des  vaisseaux  qui  lui  apporteraient  le 
tribut  des  plus  lointaines  contrées  ;  la  lyre  des 
poètes  reproduirait  ses  immortels  accords  ;  les 
savans  surtout  feraient  revivre  cette  belle  législa- 
tion qui  charme  encore  tant  de  souvenirs.  Ah! 
s'il  est  vrai  que  le  courage  fut  dans  tous  les  temps 
la  grande  lumière  de  l'adversité ,  que  manque-t-il 
donc  à  ce  peuple,  que  les  fers  de  la  plus  odieuse 
servitude  n'ont  pu  dégrader  ni  avilir?  l'appui 
des  cœurs  généreux  et  l'affranchissement  de  sa 
pensée.  Défendez  les  Grecs;  donnez-leur  des  lois 
et  des  institutions;  agitez  devant  eux  l'auguste 
poussière  de  leurs  aïeux,  ils  auront  bientôt  une 
patrie. 

Je  n'ai  point  encore  parlé  du  courage  inspiré 
par  la  religion;  j'ajouterai  même  par  le  fanatisme. 
Presque  toutes  les  nations  de  l'Europe  fourni- 
raient les  traits  les  plus  remarquables  à  ce  sujet. 
Cette  faculté  a  dû  se  déployer  d'une  manière  fu- 
neste et  terrible  parmi  les  hommes,  aussitôt  qu'ils 
se  sont  créés  des  dieux  vengeurs ,  cruels  et  jaloux. 
Toutefois ,  la  religion  bien  éclairée  épure  le  sen- 
timent du  courage  ;  elle  lui  ôte  tout  ce  qu'il  peut 
avoir  de  vulgaire  et  de  personnel.  Elle  rehausse 
les  motifs  des  penchans  les  plus  grossiers  de  For- 


BU    COURAGE.  8ï 

ganisation.  Elle  imprime  à  l'âme  humaine  des 
élans  qu'on  ne  saurait  comparer  avec  aucune  des 
émotions  ordinaires  de  la  vie. 

C'est  surtout  chez  les  martyrs  de  la  religion 
chrétienne  qu'il  faut  admirer  cette  intrépidité 
passive ,  cette  résignation  absolue  autant  qu'im- 
muable au  sein  des  plus  grandes  calamités  ;  ces 
chants  d'allégresse,  ces  joies  saintes  au  milieu 
des  épreuves  les  plus  déchirantes  ;  ce  calme  im- 
perturbable qui  déconcerte  une  injuste  fureur, 
ces  victoires  réitérées  sur  les  passions  les  plus 
fougueuses  qui  tyrannisent  notre  existence ,  cette 
abnégation  constante  de  toutes  les  jouissances, 
ces  mortifications  incompréhensibles,  cet  aban- 
don total  de  la  volonté,  ce  noble  dédain  dés 
choses  de  la  terre  qui  nous  élève  jusqu'aux  ré- 
gions de  l'infini ,  ces  sacrifices  de  tous  les  mo- 
mens  au  culte  évangélique.  Est-il  en  effet  une 
puissance  morale  qui  fasse  éclater  des  sentimens 
plus  purs  et  plus  magnanimes  ? 

Nous  en  avons  dit  assez ,  ce  me  semble ,  pour 
démontrer  que  ce  beau  mouvement  de  notre  or- 
ganisme ,  quand  il  est  dirigé  par  la  raison ,  est 
celui  qui  mérite  le  plus  de  gloire.  Ainsi  la  guerre, 
qu'on  croirait  être  l'effet  de  la  violence  ou  de  la 
haine,  devient,  au  milieu  de  la  société  ,  l'exer- 

I.  6 


8l2  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIOIYS. 

cice  habituel  de  tous  les  cœurs  nobles  et  géné- 
reux. L'homme  a  besoin  de  faire  éclater  son  cou- 
rage, comme  toutes  les  autres  qualités  de  son 
âme  :  les  premiers  jeux  de  son  enfance  sont  déjà 
des  luttes  et  des  combats ,  preuve  manifeste  de 
cette  destination  importante  ;  c'est  parce  que 
l'homme  vit  au  milieu  des  périls ,  que  le  ciel  Ta 
fait  brave  et  belliqueux. 

Ainsi  donc,  sous  quelque  point  de  vue  que 
l'on  considère  le  courage ,  cette  faculté  est  d'un 
prix  inestimable  pour  la  conservation  de  l'espèce 
humaine.  Elle  est  une  source  de  vie  pour  le  corps 
politique  ;  dans  l'état  social,  c'est  le  bouclier  que 
la  philosophie  donne  à  l'infortune  ;  c'est  le  rem- 
part de  la  vertu  opprimée.  On  remarque  même 
que  cette  passion  salutaire  influe  souvent  sur  la 
durée  de  notre  existence  physique ,  et  sur  le  retour 
de  la  santé  dans  les  maladies.  Il  est  prouvé  par 
des  faits  irrécusables  qu'on  peut  triompher  des 
atteintes  de  la  destruction ,  ou  retarder  du  moins 
le  dépérissement  des  organes,  en  bannissant  toutes 
les  craintes,  en  imprimant  plus  d'énergie  à  la 
volonté.  L'expression  vulgaire  de  se  laisser  mou- 
rir  vient  sans  doute  de  ce  que  tant  de  gens  suc- 
combent par  un  effet  inévitable  de  leur  faiblesse 
onde  leur  lâcheté.  Les  prêtres  d'Esculape  avaient 

>servé  que  les  stoïciens  obtenaient  une  plus 


DU    COURAGE.  83 

longue  vie  que  les  autres  humains ,  et  que  le  temps 
seul  pouvait  les  abattre. 

Il  n'appartient  qu'à  l'homme  de  perfectionner 
le  sentiment  du  couras^e  et  de  l'élever  sans  cesse 
au-dessus  des  pures  impulsions  de  l'instinct.  On 
dirait  qu'une  intelligence  supérieure  le  conduit 
avec  sûreté  à  travers  les  chances  et  les  hasards. 
C'est  ainsi  qu'Homère  fait  sortir  la  prudence  du 
cerveau  d'un  vieillard ,  pour  modérer  ce  qu'il  y  a 
de  trop  bouillant  dans  cette  passion  généreuse. 

Le  courage  prend  d'ailleurs  la  teinte  des  mœurs 
et  le  caractère  de  la  civilisation  ;  il  suit  en  quelque 
sorte  tous  les  degrés  de  l'âme  irritée  ;  il  puise  sa 
force  ou  sa  durée  dans  les  motifs  qui  l'excitent  ou 
le  réveillent;  s'il  est  inflexible  dans  la  vengeance, 
il  se  tempère  et  devient  généreux  après  la  vic- 
toire. Il  fallait  bien  que  cette  faculté  subît  une 
multitude  de  modifications  dans  l'être  qui  doit 
combattre  spécialement  avec  son  génie  et  sa  rai- 
son ,  qui  doit  combiner  ses  plans  d'attaque  ou  de 
défense,  conclure  des  trêves  ou  consentir  des 
traités  d'alliance. 

Il  est  des  races ,  dans  les  états  monarchiques , 
auxquelles  le  courage  est  particulièrement  im- 
posé ,  et  nul  des  individus  qui  leur  appartiennent 


84  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIOIVS. 

ne  saurait  descendre  dans  la  tombe  sans  payer 
son  tribut  de  vaillance  à  l'opinion.  C'est  le  cou- 
rage qui  a  édifié  toutes  les  grandes  renommées 
de  l'histoire.  C'est  cette  puissance  morale  qui 
fait  briller  l'homme  aux  yeux  de  son  sem- 
blable ,  et  qui  l'environne  d'une  sorte  de  culte. 
C'est  par  elle  que  de  simples  mortels  se  sont  ren- 
dus les  arbitres  du  bonheur  des  autres ,  et  qu'ils 
ont  mérité  les  honneurs  divins. 


LE 


PAUVRE  PIERRE 


AVERTISSEMENT. 


Il  faut  honorer  la  grandeur  morale,  sous 
quelque  forme  quelle  se  présente.  D'après 
cette  considération,  la  destinée  du  pauvre 
Pierre  est  digne  d'un  intérêt  particulier.  Il 
nest  donc  pas  étonnant  que  son  existence 
mystérieuse  ait  excité  la  curiosité  d'une  mul- 
titude de  personnes  ;  mais  il  serait  difficile 
de  la  satisfaire,  attendu  que  cet  infortuné 
vieillard  est  mort  sans  faire  la  moindre  ré- 
délation  sur  ce  qui  concernait  sa  famille.  Il 
n  aimait  pas  les  questions ,  et  ny  répondait 
presque  jamais.  «  J^ous  ne  saurez  pas  qui  je 
suis ,  disait-il  à  ceux  qui  V interrogeaient  ;  il 
y  a  cinquante  ans  que  je  cache  ma  vie ,  et 
je  cherche  un  lieu  pour  cacher  ma  mort.  )> 

Le  pauvre  Pierre  était  un  mélancolique 


83  AVERTISSEMENT. 

exalté  y  une  espèce  de  philosophe  ambulant, 
tout-à-fait  retiré  en  lui-même  ^  et  qui  n  esti- 
mait rien  de  ce  qui  tient  le  vulgaire  en  admi- 
ration. Il  ne  pouvait  occuper  long-temps  la 
même  place  ;  le  mouvement  était  son  bon- 
heur et  sa  vie.  Quelques  personnes  préten- 
daient avoir  obtenu  sa  confiance ,  et  le  don- 
naient comme  un  gentilhomme  breton  qui 
avait  déserté  la  maison  de  son  père  bien 
avant  l'époque  de  la  révolution  française. 
Ce  quil  y  a  de  certain,  c'est  que  son  édu- 
cation avcdt  été  très  soignée,  et  qu'il  possédait 
très  bien  plusieurs  langues  anciennes  et  mo- 
dernes. Il  récitait  des  fragmens  de  /'Iliade 
et  de  /'Odyssée.  //  se  comparait  a  Ulysse, 
parce  qu'il  avcdt  erré  comme  ce  héros  sur 
toutes  les  mers.  Dans  son  fol  enthousiasme 
pour  Zenon,  il  avait  adopté  la  doctrine  du 
stoïcisme  ;  mais  il  nous  disait  familièrement 
qu'il  ne  fcdlait  pas  juger  cette  doctrine  telle 
qu'elle  nous  a  été  transmise  dans  les  livres  ; 
qu'elle  avait  été  dénaturée ,  et  surtout  calom- 
niée par  les  épicuriens.  DUdlleurs ,  il  prêt  en-^ 


AVERTISSEMENT.  89 

dait  V avoir  corrigée  et  améliorée  dans  plu- 
sieurs points. 

Le  pauvre  Pierre  avait  été  militaire,  si 
l'on  en  juge  par  les  cicatrices  nombreuses  dont 
sa  poitrine  était  couverte.  Depuis  son  retour 
d'Afrique,  il  avait  l'habitude  de  demander 
l'hospitalité  dans  les  lieux  les  plus  obscurs  de 
Paris ,  quand  il  n'avait  pas  une  obole  pour 
subsister.  Jamais  pourtant  son  courtage  ne 
l'abandonnait.  Il  avait  vécu  long-temps  en 
donnant  des  leçons  d'arithmétique  aux  en- 
fans  des  pauvres.  Il  avait  exercé  la  même 
industrie  dans  l'intérieur  des  vaisseaux ,  pen- 
dant ses  voyages  maritimes. 

Ce  stoïcien  réformé ,  supérieur  a  tout, 
même  à  la  crainte ,  avait  pris  l'ascendant 
le  plus  remarquable  sur  tous  ceux  qui  l'en- 
touraient. Ce  qui  ajoutait  à  l'empire  de  ses 
paroles,  et  lui  donnait  en  quelque  sorte  une 
éloquence  de  situation,  c'est  quil  se  trouvait 
au   milieu   d'une    multitude    d'hommes    qui 


90  AVERTISSEMENT. 

a\>aient  subi  comme  lui  toutes  les  chances 
de  la  m^auvaise  fortune.  Par  l'effet  du  ha- 
sard,  l'hôpital  Saint-Louis  servait  alors  de 
refuge  à  plusieurs  gens  de  lettres ,  que  d'a- 
mers souvenirs  tourmentaient,  aussi-bien  que 
les  infirndtés  de  la  vieillesse.  On  remarquait 
entre  autres ,  parmi  les  individus  qui  assis- 
taient aux  leçons  de  notre  philosophe ,  le 
laborieux  traducteur  de  toutes  les  œuvres  de 
Bacon;  un  jurisconsulte  j^etiré  depuis  long- 
temps des  affaires,  et  qui  composait  des  thèses 
pour  les  étudians ,  moyennant  une  très  légère 
rétribution  ;  des  réfugiés  venus  a  Paris  pour 
se  soustraire  aux  suites  des  troubles  qui 
avaient  agité  la  ville  de  Naples  ;  surtout  un 
poète  improvisateur  fort  émerveillé  de  l'élo- 
quence de  Pierre  ;  il  j  avait  enfin  un  peintre 
assez  habile,  et  quelques  autres  artistes  plus 
ou  moins  estimables. 

Le  pauvre  Pierre  était  suivi  par  un  chien 
fidèle  qui  avait  l'air  de  souffrir  de  ses  peines , 
et  qui  ne  voyait  que  lui  dans  la  nature.  Cet 


AVERTISSEMEJNÏ.  9 1 

animal  était ,  comme  son  maître ,  endurci  à 
toutes  les  fatigues ,  et  d'une  sobriété  surpre- 
nante. Il  fut  légué  par  testament  a  un  lépreux 
qui  na  jamais  voulu  s'en  séparer,  et  qui  Va 
emmené  depuis  ce  temps  dans  les  colonies. 

Notre  malheureux  vieillard  mourut  après 
quinze  mois  de  séjour  à  riiopital  Saint-Louis. 
Son  corps  s'était ,  pour  ainsi  dire ,  desséché 
par  l'activité  de  son  âme.  L'histoire  de  ce  sin- 
gulier personnage  intéresse  parce  quelle  est 
"vraie;  il  faut  la  regarder  comme  une  sorte 
de  supplément  au  chapitre  du  courage  :  c'est 
un  épisode  destiné  au  délassement  de  mes 
lecteurs  dans  un  livre  écrit  avec  les  formes 
sévères  de  la  philosophie.  Il  ne  m'a  pas  été 
permis  d'être  plus  simple  dans  le  récit  de  ses 
aventures  ;  ce  n'eût  plus  été  le  pauvre  Pierre 
qui  s'exprimcdt  toujours  par  images ,  et  cpd 
n'était  pas  plus  modéré  dans  son  langage 
que  dans  ses  opinions.  Je  le  reproduis  donc 
ici  tel  que  je  l'ai  vu  et  entendu. 

Ce  genre  d' exaltation  ne  doit  pas  surpren- 


92  '  AVERTISSEMENT. 

dre  ceux  qui  savent  quau  seizième  siècle, 
époque  a  laquelle  toutes  les  écoles  retour- 
naient a  l'étude  des  anciens ,  on  observa  pa- 
reillement, dans  les  hôpitaux  de  France  et 
d'Allemagne ,  un  grand  nombre  d'enthou- 
siastes ou  de  mélancoliques  dont  les  idées 
fixes  et  prédominantes  avaient  pris  Jiaissance 
dans  les  doctrines  philosophiques  des  Grecs, 
Il  n'est  pas  étonnant  que  le  même  phénomène 
se  soit  présenté  de  nos  jours. 


^^^^^^^.«^^«■«*-»«^«-c*-»*****-»*^«-^*-**->^^<>-^«-»^«*-c«-^*c^c<»»»c»«-»«»<-tfce 


LE 


PAUVRE   PIERRE. 

(Fig.  II.) 


Abandonne  ta  vie  à  Dieu  :  même  au 
sein  du  malheur,  qu'il  soit  encore 
l'objet  de  ta  louange  ! 

(  Maxime  du  pauvre  Pierre.  ) 


Il  y  a  plusieurs  années  qu'on  vit  paraître  à 
l'hôpital  Saint-Louis  un  individu  qui  ne  se 
donnait  d'autre  nom  que  celui  de  Pierre.  Il 
s'obstinait  à  ne  pas  révéler  le  lieu  qui  l'avait 
vu  naître.  Il  gardait  pareillement  un  profond 
silence  quand  on  l'interrogeait  sur  sa  profes- 
sion, sur  ses  habitudes,  sur  ses  souffrances 
présentes  et  antérieures.  Il  avait  une  figure 
noble  et  des  manières  peu  communes.   La 
dignité  de  son  maintien,  le  charme  de  ses 
discours ,    étaient  en    opposition    manifeste 
avec  l'état  de  misère  où  il  se  disait  plongé. 
Ses  vêtemens  tombaient  en  lambeaux;   ils 


94  I^E    PAUVRE    PIERRE. 

étaient  serrés  et  contenus  dans  une  laro:e  cein- 
ture  noire.  J'avoue  que  cet  homme  m'inté- 
resssa  vivement;  il  produisit  sur  moi  l'effet 
d'un  philosophe  qui  aurait  hérité  du  vieux 
manteau  et  de  la  robe  déchirée  de  Zenon. 
Il  était  armé  d'un  bâton  noueux  à  la  manière 
des  pèlerins ,  et  se  faisait  suivre  par  un  chien 
qui  léchait  par  intervalles  les  plaies  de  ses 
jambes  meurtries  par  la  fatigue  et  par  les 
longues  excursions  qu'il  avait  entreprises 
chez  les  nations  étrangères.  Nous  avons  su 
depuis  qu'il  était  tellement  dominé  par  le 
goût  des  voyages ,  qu'il  n'y  avait  pas  un  seul 
point  du  globe  qu'il  n'eut  visité  et  parcouru. 

Voici  quel  était  en  somme  le  portrait  de  ce 
mystérieux  personnage.  Sa  taille  était  haute, 
ses  bras  musclés  et  vigoureux.  La  fierté  ré- 
gnait dans  ses  regards  ;  il  se  présentait  tou- 
jours dans  l'attitude  d'un  homme  qui  a  banni 
toute  crainte  de  son  esprit,  et  qui  est  prêt 
à  braver  tout  ce  qu'il  rencontre.  Il  avait  la 
voix  forte  et  sonore;  son  vieux  front  était 


LE    PAUVRE    PIERRE.  95 

animé  par  la  pensée  et  par  cet  air  vénérable 
que  donne  l'habitude  de  la  méditation  :  il 
s'exf)rimait  d'ailleurs  avec  beaucoup  d'élé- 
gance dans  la  langue  française ,  sans  c[u'on 
pût  reconnaître  dans  sa  conversation  l'accent 
d'aucun  idiome  particulier.  Le  teint  de  sa 
face  était  noirci  par  les  feux  du  soleil ,  ce  qui 
lui  donnait  une  sorte  de  ressemblance  avec 
celui  d'un  Egyptien.  Cet  inconnu  excita  sin- 
gulièrement notre  sollicitude  et  notre  com- 
misération. Nous  crûmes  devoir  lui  accor- 
der un  asile,  ainsi  qu'au  courageux  animal 
qui  s'était  rendu  le  compagnon  fidèle  de  ses 
malheurs. 

Etrange  effet  de  la  force  morale  et  de  la 
puissance  du  caractère!  en  quelques  jours, 
Pierre  prit  un  tel  ascendant  sur  cette  multi- 
tude d'infortunés  qui  partageaient  son  triste 
sort,  que  tous  le  regardaient  avec  une  sorte 
de  crainte  respectueuse.  Les  cours  de  l'hô- 
pital Saint -Louis  sont  plantées  d'arbres, 
qui,  pendant  les  chaleurs  de  leté,  offrent 


96  LE    PAUVRE    PIERRE. 

une  ombre  salutaire  aux  malades ,  lorsqu'ils 
ont  besoin  de  calme  et  de  repos.  C'est  là  que 
notre  philosophe  tenait  tous  les  jours  une 
espèce  d'école;  c'est  là  qu'il  venait  donner 
des  leçons  de  courage,  de  résignation  et  de 
stoïcisme.  On  croyait  voir  en  lui  un  envoyé 
de  la  Providence.  Un  grand  nombre  d'hom- 
mes 5  longuement  affaiblis  par  les  plus  graves 
infirmités ,  des  vieillards ,  des  aveugles ,  des 
paralytiques,  se  traînaient  avec  empresse- 
ment à  son  auditoire,  et  ranimaient  à  son 
entretien  les  restes  d'inie  vie  frêle  et  lan- 
guissante. Les  malheureux  ont  besoin  d'écou- 
ter et  de  croire.  Dès  qu'il  paraissait,  on  se 
rangeait  en  foule  autour  de  lui;  on  l'inter- 
rogeait, et  on  attendait  impatiemment  ses 
réponses;  il  inspirait  une  telle  confiance, 
qu'on  ne  se  lassait  pas  de  l'entendre.  Plus  les 
hommes  ont  à  souffrir ,  plus  ils  se  trouvent 
disposés  aux  impressions  puissantes  de  l'élo- 
quence qui  les  rassure.  Quel  parti  ne  pour- 
rait-on pas  tirer  de  ce  prestige  consolateur 
dans  des  lieux  de  refuge  où  la  douleur  se 


LE    PAin^RE    PIERRE.  97 

présente  sous  toutes  ses  formes,  où  toutes 
ses  victimes  se  trouvent  rapprochées  et ,  pour 
ainsi  dire ,  confondues  pêle-mêle  comme  dans 
le  tombeau! 

Avec  quel  bonheur  on  voyait  arriver  le 
coucher  du  soleil ,  qui  était  l'annonce  ordi- 
naire des  leçons  que  devait  donner  notre 
philosophe  stoïcien  !  C'est  au  clair  de  la  lune, 
c'est  pendant  les  belles  soirées  de  l'été ,  lors- 
que des  vents  frais  venaient  assainir  l'atmo- 
sphère et  remplacer  la  chaleur  du  jour,  que 
les  auditeurs  arrivaient  en  foule  sur  le  gazon. 
Pierre  venait  aussitôt  les  entretenir  et  les 
consoler.  Il  est  difficile  de  décrire  l'effet  qu'il 
produisait  sur  tous  ces  esprits  abattus  ou 
découragés  par  l'infortune.  Quand  ces  mal- 
heureux l'avaient  écouté,  leurs  douleurs  de- 
venaient moins  vives,  leur  ennui  se  dissipait, 
leur  sommeil  était  plus  paisible  ;  ils  avaient 
fini  par  lui  attribuer  tous  les  secrets  d'Escu- 
lape.  Il  régnait  d'ailleurs  tant  de  décence, 

tant  de  moralité  et  tant  d'entraînement  dans 

I.  7 


q8  LE    PAUVRE    PIERRE. 

ses  discours ,  que  des  hommes  perdus  de  dé- 
bauche exprimaient  des  regrets  et  versaient 
des  larmes  de  repentir.  Dans  la  foule  qui 
l'environnait,  celui  qui  se  montrait  le  plus 
attentif  était  un  pauvre  lépreux  qui ,  depuis 
plusieurs  années,  ayant  perdu  tout  espoir 
de  guérison ,  croyait  avoir  encouru  la  malé- 
diction du  ciel.  Notre  vieillard  lui  répétait 
souvent  cette  maxime  de  Zenon,  qu'il  fau- 
drait inscrire  sur  les  colonnes  de  tous  les 
temples  consacrés  au  soulagement  de  l'hu- 
manité. Abandonne  ta  "vie  à  Dieu  :  même 
au  sein  du  malheur,  quil  soit  encore  Vobjet 
de  ta  louange! 

On  prodiguait  de  toutes  parts  de  si  grands 
éloges  à  notre  vieillard  stoïcien,  que  je  fus 
vivement  ému  du  désir  de  l'entendre.  Je  me 
glissai  une  seule  fois  parmi  les  nombreux 
auditeurs  qui  l'entouraient,  et  je  me  crus 
transporté  sous  le  Portique  d'Athènes.  Ce 
soir-là  précisément,  Pierre  était  plus  in- 
spiré que  de  coutume.  Le  ciel  était  parsemé 


LE    PAUVRE    PIERRE.  99 

d'étoiles ,  et  la  lune  éclairait  tout  Thôpital  de 
sa  lumière  argentée.  Le  philosophe  promena 
d'abord  un  regard  de  bienveillance  sur  tous 
les  assistans  ;  et ,  comme  dans  la  séance  pré- 
cédente on  l'avait  fatigué  de  c|uestions  in- 
discrètes sur  le  mystère  qui  l'enveloppait, 
il  prit  un  air  plus  austère,  et  commença 
ainsi  sa  harangue  : 

(c  Mes  amis ,  leur  dit-il ,  vous  m'interrogez 
vainement  sur  mes  inquiétudes  privées;  je 
ne  suis  pas  de  ceux  qui  soulagent  leurs  maux 
en  les  racontant.  Un  stoïcien  ne  confie  ni  sa 
joie  ni  ses  peines.  Ma  vie  n'est  qu'un  long 
et  douloureux  secret,  et  je  ne  suis  venu  ici 
que  pour  cacher  ma  mort  ;  aucun  astre  bien- 
faisant n'a  d'ailleurs  conduit  ma  destinée; 
je  subsiste  au  gré  du  hasard  ;  je  ne  tiens  par 
aucun  anneau  à  la  chaîne  de  la  sociabilité. 
Quel  être  est  plus  solitaire  que  moi!  je  ne 
suis  aimé  que  de  mon  chien. 

«  Je  m'abstiens  donc  de  satisfaire  une  vaine 


lOO  LE    PAUVRE    PIERRE. 

curiosité  sur  des  choses  qui  n'ont  aucun 
rapport  direct  avec  le  noble  projet  que  vous 
m'inspirez.  Que  vous  importe  ma  déplorable 
histoire.^  l'unique  but  auquel  j'aspire,  est  de 
vous  épargner  ce  que  j'ai  souffert,  en  vous 
communiquant  ma  philosophie.  Sans  entrer 
dans  aucun  détail  particulier  sur  ma  per- 
sonne, qu'il  vous  suffise  d'apprendre  que 
nul  d'entre  vous  n'a  enduré  des  maux  plus 
cruels  que  les  miens.  Si  je  vous  découvrais 
mon  corps ,  vous  y  verriez  les  cicatrices  pro- 
fondes qui  attestent  les  périls  que  j'ai  affron- 
tés. Ces  mains  que  j'agite  devant  vous  ont  été 
tantôt  chargées  de  liens ,  tantôt  condamnées 
aux  travaux  les  plus  rudes  et  les  plus  humi- 
lians.  J'ai  subi  toutes  les  persécutions  :  toute- 
fois ,  les  tourmens  ne  m'ont  pas  vaincu  ;  mon 
âme ,  sans  cesse  raffermie  par  les  préceptes 
du  stoïcisme,  n'a  rien  perdu  de  son  éner- 
gie primitive.  Aujourd'hui  même  qu'à  force 
d'années  et  de  revers  ma  force  physique  est 
presque  anéantie,  aujourd'hui  que  les  res- 
sorts de  ma  frêle  machine  corporelle  sont 


LE    PAUVRE    PIERRE.  lOI 

sur  le  point  de  s'arrêter,  et  que  je  me  trouve 
subjugué  par  cette  multitude  de  besoins  que 
la  vieillesse  traîne  après  elle ,  je  brave  et  je 
défie  encore  la  fortune.  Je  cours  au-devant 
de  mes  dernières  peines  comme  un  guerrier 
au-devant  de  l'ennemi,  et  je  leur  fais  face  par 
mon  courage.  C'est  se  rapprocher  de  Dieu , 
que  de  s'affranchir  de  toute  faiblesse.  Vous 
voyez  devant  vous  un  philosophe  malheu- 
reux que  la  terreur  n'a  jamais  saisi;  jamais  il 
n'entra  dans  son  âme  ni  faiblesse  ni  pusilla- 
nimité. 

<c  J'ai  choisi  cet  hôpital  pour  en  faire  le 
théâtre  de  mon  enseignement;  et  quel  lieu 
serait  plus  convenable  pour  développer  les 
dogmes  sublimes  de  la  doctrine  stoïcienne  ! 
les  murs  attristés  de  ce  bienfaisant  édifice  ne 
recueillent  que  des  douleurs.  Ici,  je  trouve 
un  auditoire  tel  que  Zenon  lui-même  l'au- 
rait souhaité;  ici,  l'homme  est  secouru  par 
l'homme;  c'est  ici  que  tant  de  malheureux 
viennent  répandre  leurs  dernières  larmes  et 


I02  LE    PAUVRE    PIERRE. 

achever  la  route  qui  les  mène  au  tombeau. 
Ici ,  chaque  heure  nous  instruit  à  mourir.  Que 
d'autres  parlent  aux  gens  heureux  :  quant  à 
moi ,  je  m'attache  à  vous  par  une  sympathie 
invincible. 

(c  Singulière  métamorphose  pour  un  philo- 
sophe stoïcien  !  Vous  Favouerai-je  ?  je  ne  sais 
plus  m'expliquer  moi-même  depuis  que  je 
me  trouve  au  milieu  de  vous.  J'ai  tant  souf- 
fert depuis  que  je  respire ,  que  je  devrais  être 
arrivé  au  terme  proposé  par  Zenon  à  tous 
ses  élèves ,  l'apathie  ou  l'insensibilité  morale. 
La  vanité  ne  berce  plus  mon  âme;  la  gloire 
est  un  bien  chimérique  pour  moi;  et  pour- 
tant mon  cœur  palpite  de  joie  quand  j'en- 
tends vos  murmures  d'approbation ,  et  quand 
votre  affection  répond  à  la  mienne.  Je  ne 
crains  pas  la  mort,  puisque  je  me  suis  vo- 
lontairement arrêté  dans  le  lieu  où  elle  fait 
le  plus  de  victimes.  Toutefois,  malgré  mes 
longues  infortunes ,  je  ne  suis  point  encore 
rassasié  de  jours  ;  je  veux  lutter  encore  contre 


LE    PAUVRE    PIERRE.  lo3 

la  fatalité  qui  m'entraîne;  je  veux  défendre 
les  restes  d'une  vie  misérable ,  mais  à  laquelle 
j'attache  du  prix ,  puisque  je  puis  vous  la 
consacrer.  )> 

Ce  début  touchant  de  notre  stoïcien ,  sa 
noble  franchise,  son  généreux  dévoûment, 
excitèrent  le  plus  vif  intérêt  dans  toute 
l'assemblée.  Pierre,  lui-même,  se  trouvait 
heureux  de  l'impression  qu'il  produisait;  il 
n'avait  énoncé  que  quelques  mots  de  sa  doc- 
trine ,  et  déjà  il  se  voyait  chéri ,  admiré  par 
son  auditoire.  Il  y  avait  véritablement  quel- 
que chose  de  religieux  dans  cette  soirée  bril- 
lante et  solennelle  dont  je  ne  perdrai  jamais 
le  souvenir. 

La  lune  est  un  doux  flambeau  dont  la 
clarté  douteuse  semble  spécialement  propre 
à  la  méditation  et  aux  entretiens  mystérieux 
de  la  philosophie;  elle  ajoute  à  la  magie  des 
belles  paroles  de  l'éloquence  ;  son  pâle  reflet 
montrait  à  nu  le  front  rêveur  et  mélanco 


I04  LE    PAUVRE    PIERRE. 

lique  du  pauvre  Pierre ,  dont  les  attitudes , 
les  mouvemens ,  les  gestes ,  les  regards  s'ac- 
cordaient si  bien  avec  son  langage.  On  aime 
à  voir  les  plus  hautes  sentences  de  la  sagesse 
sortir  de  la  bouche  d'un  homme  que  la  vieil- 
lesse accable  :  Pierre  semblait  revêtu  d'une 
sorte  de  sacerdoce.  On  eût  dit  que  les  astres 
du  firmament  ne  faisaient  éclater  leur  lu- 
mière que  pour  l'assister  dans  son  entre- 
prise ,  en  éclairant  le  lieu  de  cette  mémo- 
rable séance.  Un  calme  profond  régnait 
d'ailleurs  dans  l'intérieur  de  l'hospice.  La 
douleur  même  était  attentive  ;  on  n'entendait 
plus  ses  plaintes.  Le  stoïcien  continua  de 
parler.  Voici  cj[uelc[ues  phrases  que  j'ai  rete- 
nues de  sa  courageuse  exhortation;  elles 
étaient  concises  et  rapides  comme  celles  des 
philosophes  du  Portique  ;  mais  Pierre  avait 
une  voix  pénétrante  qui  électrisait  ses  audi- 
teurs. 

ce  Imitez  ma  vie ,  leur  disait-il ,  et  soyez , 
ainsi  que  moi ,  supérieurs  à  toutes  vos  souf- 


XE    PAUVRE    PIERRE.  lo5 

frances!  supportez  avec  courage  les  priva- 
tions, la  pauvreté,  la  maladie!  que  votre 
âme  s'accodtume  à  tous  les  périls  de  l'exis- 
tence! oubliez,  s'il  se  peut,  les  jouissances 
que  vous  avez  perdues ,  et  ne  réclamez  rien 
de  ce  que  le  hasard  vous  a  ravi  !  Le  monde , 
qui  vous  repousse ,  est  plein  d'êtres  insensés 
et  frivoles  qui  se  fatiguent  vainement  à  la 
recherche  du  bonheur.  On  croirait  qu'il  est 
partout,  puisqu'on  prétend  y  arriver  par 
tant  de  routes  différentes  ;  mais  Dieu  n'a  pas 
voulu  que  l'homme  pat  le  rencontrer  sur  la 
terre;  il  n'en  a  donné  que  le  besoin.  Nous 
ne  faisons  qu'approcher  la  coupe  de  nos 
lèvres;  nos  désirs  ne  sont  qu'excités;  des 
plaisirs  courts ,  de  longs  malheurs ,  voilà  le 
partage  des  créatures. 

(c  L'homme  est  tombé  nu  sur  cette  terre 
infortunée  ;  c'est  à  lui  de  tirer  parti  de  lui- 
même  ,  et  de  remplir  complètement  sa  desti- 
nation. Si  le  malheur  vient  à  l'abattre ,  que 
la  philosophie  le  relève  !  Le  ciel  l'a  gratifié  du 


I06  I-E    PAUVRE    PIERRE. 

courage  pour  se  défendre,  comme  il  lui  a 
donné  des  pierres  pour  bâtir  sa  demeure.  Il 
doit  tout  acquérir,  tout  exécuter  par  ses  mé- 
ditations et  par  ses  labeurs.  C'est  la  faculté 
d'agrandir  les  dons  que  Dieu  nous  dispense 
qui  nous  distingue  de  Ces  groupes  innom- 
brables d'êtres  créés  pour  partager  avec  nous 
le  bienfait  de  l'organisation  et  de  la  vie. 
L'animal  doit  tout  à  la  nature  ;  l'homme  doit 
tout  à  sa  raison. 

ce  Mais,  par  une  fatalité  inexplicable, 
l'homme  se  défigure  sans  cesse  lui-même 
sous  le  vain  prétexte  de  se  perfectionner. 
Il  altère  ses  jugemens ,  ses  opinions ,  ses 
mœurs  ,  son  caractère  ;  il  n'agit  que  d'après 
des  impulsions  composées ,  et  fait  dégénérer, 
pour  ainsi  dire ,  tout  ce  qui  sort  des  mains 
du  Créateur.  C'est  ce  qui  m'a  déterminé  à 
fuir  le  monde ,  où  l'on  me  donnait  le  nom  de 
misanthrope.  J'ai  voulu  faire  à  part  la  route 
de  la  vie ,  pour  ne  pas  voyager  avec  des  mé- 
chans  dont  les  misérables  discordes  m'étour- 


LE    PAUVRE    PIERRE.  IO7 

dissaient.  Le  bruit  affligeant  de  l'ambition 
humaine  interrompait  le  cours  de  mes  mé- 
ditations philosophiques.  Je  m'estime  heu- 
reux depuis  que  je  passe  par  des  chemins 
détournés ,  et  que  je  marche  seul  à  mes  des- 
tinées ultérieures.  L'attrait  des  plaisirs  ne 
tente  plus  mon  âme  désabusée.  Je  n'admire 
rien  de  ce  que  les  autres  poursuivent  avec 
tant  d'ardeur  :  il  ne  faut  au  stoïcien  que  des 
jouissances  pures  et  sévères.  J'ai  toujours 
négligé  mon  corps  pour  ne  nourrir  cpe  les 
feux  de  l'âme.  A  l'exemple  des  pythagori- 
ciens, j'épure  mon  esprit  par  la  retenue  et 
l'abstinence  :  pour  exister  ici-bas  ,  il  me  suffît 
d'un  morceau  de  j)ain  ;  et  grâce  à  mon  cou- 
rage ,  je  ne  l'ai  jamais  trempé  de  mes  larmes. 
Un  peu  d'eau  pure  me  désaltère.  Je  ne  con- 
nais point  le  prix  de  l'or  ;  une  étoffe  grossiè- 
l'ement  tissue  me  protège  contre  les  rigueurs 
de  l'atmosphère.  Mes  organes  d'ailleurs  sont 
depuis  long-temps  aguerris  contre  l'inclé- 
mence de  l'air;  et  quand  l'aquilon  siffle  sur 
ma   tête  blanchie    par   la    vieillesse,    il   me 


I08  LE    PAUVRE    PIERRE. 

semble  qu'il  m'apporte  un  surcroît  de  vie  et 
de  santé.  » 

Après  ces  paroles  énergiques,  quelqu'un 
se  leva  pour  demander  au  nom  de  l'assem- 
blée ce  que  c'était  que  les  stoïciens.  Cette 
question  fut  adressée  à  Pierre  par  un  homme 
bien  malheureux ,  qui ,  après  avoir  consumé 
sa  vie  dans  des  travaux  utiles  à  ses  conci- 
toyens ,  ne  trouvait  plus  oii  reposer  sa  tête. 

«  Les  stoïciens ,  répondit  le  vieillard  d'une 
voix  animée ,  sont  les  athlètes  de  la  philoso- 
phie ,  les  soutiens  constans  du  courage  dans 
l'espèce  humaine.  Le  véritable  stoïcien  est 
un  soldat  armé  contre  la  destinée ,  qu'aucune 
menace  n'intimide ,  qui  n'abandonne  rien 
à  ses  ennemis ,  qui  n'attaque  pas ,  mais  qui 
résiste  sans  cesse  ;  qui  ne  sait  ni  fuir,  ni 
courber  sa  tête  ;  qui  répond  aux  insultes  des 
faibles  par  son  indifférence,  aux  outrages 
des  forts  par  son  héroïque  fermeté.  Nul  ne 
porte  mieux  que  lui  le  fardeau  du  malheur  ; 
son  caractère  est  immuable. 


LE    PAm'RE    PIERRE.  lOÛ 

a  Le  stoïcien  risque  volontiers  sa  vie  et 
sa  fortune;  les  chances  du  hasard  lui  plai- 
sent ,  j)arce  qu'elles  sont  pour  lui  une  occa- 
sion de  déployer  sa  résistance  et  sa  valeur. 
Il  est  infatigable  ;  il  ressemble  à  ces  guerriers 
toujours  prêts  à  combattre  la  nuit  et  le  jour  ; 
il  couche  avec  ses  armes;  il  a  toujours  la 
main  sur  la  poignée  de  son  cimeterre  ;  il 
s'indigne  de  l'esclavage  ;  il  regarde  son  corps 
comme  une  prison  qui  retient  son  âme  ;  il 
voudrait  courir  aussi  vite  que  la  pensée  :  la 
gloire  ni  la  richesse  ne  le  tentent  point  ;  il 
ne  repaît  son  âme  d'aucune  chimère  ;  il  est 
sobre;  il  dédaigne  tous  ces  breuvages  eni- 
vrans  qui  troublent  la  marche  de  la  raison  ; 
il  étanche  sa  soif  dans  l'eau  d'une  simple 
fontaine;  il  vit  de  fruits  et  de  racines;  il 
n'use  jamais  de  sa  raison  que  pour  mettre 
des  bornes  à  ses  désirs. 

ce  On  a  calomnié  les  disciples  de  Zenon  en 
les  proclamant  comme  les  apologistes  du  sui- 
cide; mais  les  philosophes  du  Portique  sont 


I  I O  LE    PAUVRE    PIERRE. 

trop  courageux  pour  chercher  un  refuge 
dans  le  sein  de  la  mort  ;  ils  savent  l'attendre 
et  la  braver.  Chez  eux ,  la  haine  ou  l'amour 
n'admettent  aucun  sentiment  intermédiaire  ; 
ils  s'enflamment  pour  la  vertu  et  repoussent 
le  vice  avec  horreur  ;  ils  ne  souillent  jamais 
une  grande  action  en  lui  donnant  pour  base 
l'intérêt  personnel.  ™ 

ce  Tout  stoïcien  reconnaît  un  Dieu  et  sa 
providence  immortelle;  son  cœur  aime  à  se 
reposer  dans  la  justice  de  ses  jugemens ,  et  vit 
sur  la  foi  de  ses  espérances  ;  son  culte  est  dans 
le  travail  et  dans  la  bienveillance  qu'il  porte 
à  ses  semblables.  Il  faudrait  des  stoïciens  dans 
tous  les  lieux  de  misère  pour  y  enseigner 
la  résignation  et  la  soumission  aux  décrets 
du  ciel  ;  ils  vous  feraient  trouver  une  sorte 
de  charme  dans  votre  indigence  et  votre 
obscurité.  » 

Jusqu'ici  Pierre  n'était  entré  dans  aucun 
détail  sur  sa  propre  histoire.  Tous  ses  audi- 


LE    PAUVRE    PIERRE.  III 

leurs  le  conjurèrent  de  leur  dire  au  moins 
où  il  avait  puisé  des  notions  si  salutaires 
sur  l'emploi  de  la  vie.  Quoique  le  stoïcien 
se  fût  fait  une  loi  de  rester  inconnu,  il 
consentit  à  leur  révéler  quelques  uns  des 
secrets  ensevelis  dans  le  fond  de  son  cœur. 
Il  était  bien  sûr  d'exciter  leur  intérêt;  car, 
ainsi  que  je  l'ai  dit  plus  haut ,  Pierre  possé- 
dait au  plus  haut  degré  l'art  de  prononcer  ses 
éloquentes  paroles.  Il  n'hésitait  point  d'ail- 
leurs à  fouiller  dans  les  replis  de  sa  con- 
science. Quand  les  fautes  sont  expiées ,  on 
peut  interroger  sans  crainte  ses  souvenirs. 

ce  Mes  amis ,  dit  alors  le  pauvre  Pierre ,  je 
vais ,  en  partie  du  moins ,  satisfaire  vos  désirs. 
Il  m'est  doux  d'abréger,  par  mes  discours  et 
mes  consolations ,  les  longues  nuits  de  mes 
compagnons  d'infortune.  Apprenez  d'abord 
que  je  n'eus  jamais  de  patrie  :  je  suis  cosmo- 
pohte.  Le  hasard  seul  jusqu'à  ce  jour  a  pris 
soin  de  ma  vie  et  de  ma  fortune.  L'amour 
des  voyages  a  toujours  fait  le  bonheur  de 


112  LE    PAUVRE    PIERRE. 

mon  âme  libre  et  indépendante.  Une  inquié- 
tude indéfinissable ,  une  curiosité  innée  que 
je  ne  pouvais  nourrir  que  par  la  variété  et 
le  renouvellement  des  sensations,  une  acti- 
vité dévorante  dont  je  ne  savais   pas    me 
rendre  maître,  m'ont  conduit  sur  tous  les 
points  de  l'univers.  J'ai  parcouru  tous  les 
continens  de  la  terre ,  sans  jamais  me  plier 
aux  habitudes  des  peuples  que  je  visitais, 
ce  qui  m'a  attiré  des  persécutions  innom- 
brables; mais  j'ai  toujours  déconcerté  par 
mon  courage  les  hommes  inhospitaliers  qui 
ont  voulu  se  jouer  de  ma  misère.  J  ai  long- 
temps erré  dans  les  vastes  solitudes  de  l'Asie; 
j'ai  traversé  les  sables  brûlans  de  l'Afrique; 
j'ai  vogué  sur  l'immensité  des  mers ,  et  j'y  ai 
commandé  le  vaisseau  qui  m'aA^ait  reçu  au 
rang  de  simple  pilote;  j'ai  pénétré  dans  des 
déserts  où  nul  être  humain  n'avait  encore 
empreint  la  trace  de  ses  pas  ;  je  suis  parvenu 
chez  des  sauvages  qui  se  croyaient  les  seuls 
habitans  du  globe;  et  pour  obtenir  d'eux 
quelque  bienveillance ,  je  leur  ai  appris  l'art 


LE    PAUVRE    PIERRE.  Il3 

de  dompter  les  chevaux ,  et  quelques  uns  des  ' 
métiers  les  plus  lucratifs  de  notre  vie  sociale. 
Partout  mon  séjour  a  été  utile.  Ce  qui  sur- 
prendra sans  doute  ceux  qui  m'écoutent ,  c'est 
que ,  dans  des  courses  aussi  périlleuses ,  mon 
corps  ne  soit  pas  devenu  la  proie  de  quelque 
assassin  ;  mais ,  dépourvu  de  biens  comme  de 
besoins ,  je  ne  portais  rien  sur  moi  qui  pût 
servir  d'appât  à  l'avarice,  ou  tenter  la  cupidité 
des  hordes  nomades  qui  se  rencontraient  sur 
mon  passage.  Toute  ma  puissance  était  dans 
mon  âme  ;  toute  ma  richesse  dans  ma  volonté , 
que  je  savais  en  quelque  sorte  rendre  sur- 
naturelle. 

(c  Toutefois,  si  j'ai  eu  mille  peines,  j'ai  eu 

aussi  mille  plaisirs.  Personne  n'éprouve  une 

satisfaction  plus  ineffable  et  plus  étendue  cpe 

le  philosophe  voyageur  :  tout  ce  qu'il  admire 

lui  appartient.  Je  regrette  ma  vie  errante  et 

aventureuse;  je  regrette  surtout  cette  époque 

délicieuse  de  ma  jeunesse  où ,  fatigué  de  mes 

incursions ,  je  dormais  sur  une  pierre  avec 
I.  8 


Il4  LE    PAUVRE    PIERRE. 

plus  de  volupté  que  le  riche  sur  les  coussins 
de  l'indolence.  La  joie  me  transportait  quand 
je  voyais  un  navire  mettre  à  la  voile.  J'enviais 
le  sort  de  ces  aigles  de  mer  par  qui  l'espace 
est  sitôt  mesuré  et  parcouru  ;  j'étais  toujours 
étranger  et  impatient  sur  la  terre  qui  venait 
de  me  recueillir  ;  je  voulais  tout  quitter  pour 
tout  revoir;  et  aujourd'hui  même  que  les 
plaies  sanglantes  de  mes  pieds  affaiblis  me 
condamnent  à  un  douloureux  repos,  mon 
âme  languit  et  se  consume  d'ennui.  Quoi 
qu'en  dise  mon  maître  Zenon,  tout  stoïcien 
devrait  mourir  quand  le  sort  le  réduit  à  être 
malade  ou  impotent. 

ce  J'ai  épuisé  toutes  les  jouissances  de  la 
vie  active,  et  pourtant  je  voudrais  recom- 
mencer mon  existence;  je  voudrais  recevoir 
du  Créateur  une  organisation  nouvelle  pour 
l'exposer  à  de  nouveaux  dangers.  Sans  les 
infirmités  qui  m'accablent ,  on  me  verrait 
retourner  encore  sur  la  plaine  agitée  de 
l'Océan  pour  y  chercher  des  spectacles  et  des 


LE    PAlTVRE    PIERRE.  I  I  5 

émotions.  Comme  l'oiseau  précurseur  des 
orages ,  je  suis  depuis  long-temps  accoutumé 
aux  convulsions  de  la  nature  en  désordre; 
j'ai  grandi  dans  l'adversité. 

ce  Qui  me  rendra  les  hasards  dont  j'ai  triom- 
phé, les  obstacles  que  j'ai  vaincus  .^^  Il  n'y  a 
que  les  scènes  violentes  de  cet  univers  qui 
conviennent  à  mon  goût  pour  l'agitation  et 
la  turbulence.  Pour  que  mon  âme  s'entre- 
tienne, il  me  faut  d'ailleurs  une  surabon- 
dance de  température  que  je  ne  trouve  nulle 
part  comme  dans  les  contrées  asiatiques  et 
africaines.  Le  calme  de  l'atmosphère  me  fa- 
tigue ,  et  l'uniformité  des  impressions  m'est 
insupportable.  Je  ne  sommeille  jamais  mieux 
qu'au  bruit  des  vagues  soulevées  par  les  vents 
contraires  ;  et  c'est  parce  que  la  mer  est  fé- 
€onde  en  tempêtes  qu'elle  produit  sur  moi 
l'effet  de  la  terre  natale, 

ce  J'avais  à  peine  atteint  ma  vingtième  an- 
née ,  quand  je  quittai  la  maison  de  mon  père 


Il6  LE    PAUVRE    PIERRE. 

comme  un  fugitif,  sans  lui  dire  un  dernier 
adieu ,  m'inquiétant  peu  s'il  pleurerait  mon 
absence.  Je  formai  le  coupable  projet  d'aller 
porter  ma  vie  sur  des  plages  lointaines ,  au 
milieu  de  gens  qui  ne  me  connaissaient  point. 
Ceux  qui  m'ont  vu  partir  ne  sont  déjà  plus  ; 
mais  j'avoue  que  je  ne  puis  songer  aux  tour- 
mens  que  je  dus  causer  aux  auteurs  de  mes 
jours,  sans  avoir  l'âme  en  proie  aux  remords. 
Je  ne  puis ,  sans  un  sentiment  bien  triste , 
me  rappeler  le  temps  où  la  raison  n'avait 
encore  aucun  empire  sur  mes  sens  toujours 
disposés  à  la  révolte.  La  mémoire  se  montre 
si  puissante  dans  notre  jeunesse,  que  les 
fautes  qu'on  a  commises  y  restent  gravées 
comme  sur  une  table  d'airain.  Tout  ce  qui 
mérite  le  blâme  se  représente  à  nous  dans 
notre  vieillesse.  On  a  beau  fuir,  errer,  chan- 
ger de  lieu ,  notre  souvenir  est  là  pour  pro- 
voquer nos  larmes.  »  —  En  prononçant  ces 
mots ,  le  vieillard  s'était  involontairement 
attendri  ;  son  visage  avait  changé  de  couleur. 
«  Mes   enfans ,   s  ecria-t-il ,    daignez  excuser 


LE    PAUVRE    PIERRE.  1  1  7 

ce  moment  d'oubli  et  d'abandon  ;  les  pleurs 
du  repentir  ne  déshonorent  pas  le  courage. 

ce  Ce  cœur  qiie  je  vous  révèle  n'a  pas  tou- 
jours eu  l'insensibilité  du  rocher.  Il  survient 
des  orages  dans  toutes  les  âmes.  Quel  est  celui 
d'entre  vous  qui  n'aime  quelquefois  à  rétro- 
grader dans  sa  propre  vie  pour  y  chercher, 
à  l'aide  de  sa  pensée ,  les  traces  de  ses  impres- 
sions anciennes  et  primitives  ?  Qui  peut  sur- 
tout raconter  sans  douleur  comme  sans  effroi 
les  premiers  écarts  d'une  raison  égarée  ?  » 

Cette  réflexion  produisit  le  plus  grand 
effet  sur  cette  foule  de  vieillards  attentifs 
qui  composaient  la  majeure  partie  de  l'au- 
ditoire. Il  y  avait  dans  leur  attitude,  et  sur- 
tout dans  leur  immobilité,  quelque  chose 
d'imposant  qui  commandait  le  silence  ;  et , 
pendant  que  Pierre  parlait ,  chaque  trait  de 
leur  physionomie  semblait  receler  un  pro- 
fond mystère. 

Notre  philosophe  voulait  néanmoins  ter- 


Il8  LE    PAUVRE    PIERRE. 

miner  ici  son  entretien  et  renvoyer  ce  qu'il 
avait  à  dire  pour  la  leçon  du  lendemain  ; 
mais  il  est  des  narrations  d'un  intérêt  si 
touchant,  qu'on  ne  saurait  les  interrompre 
sans  agiter  ceux  qui  les  écoutent  de  l'impa- 
tience la  plus  pénible.  On  supplia  en  consé- 
quence l'orateur  de  ne  pas  suspendre  son 
récit.  Il  est  naturel  d'ailleurs  que  des  hom- 
mes privés  depuis  long-temps  des  douceurs 
du  sommeil  cherchent  à  prolonger  leurs 
veilles ,  ne  fût-ce  que  pour  distraire  leur 
attention  d'une  douleur  toujours  plus  active 
au  sein  des  ténèbres.  Pierre  n'était  point 
fatigué  ;  il  puisait  à  chaque  instant  une  force 
nouvelle  dans  la  confiance  qu'on  lui  témoi- 
gnait. Il  continua  de  raconter  sa  propre  his- 
toire aACc  la  plus  vive  émotion. 

ce  Toutes  les  passions  ont  fermenté  dans 
mon  âme,  s'écria- 1- il  ;  mon  cœur  a  subi 
toutes  les  tempêtes  ;  j'ai  eu  tous  les  penchans, 
tous  les  goûts ,  même  celui  de  la  science , 
dont  je  suis  pourtant  désabusé ,  depuis  que 


LE    PAUVRE    PIERRE.  HQ 

1  apprécie  comme  il  convient  le  triste  usage 
que  l'on  en  fait.  J'ai  embrassé  toutes  les  illu- 
sions ,  même  celle  de  l'amour,  cette  maladie 
des  êtres  oisifs,  la  plus  tyrannique  des  im- 
pulsions humaines ,  tout-à-fait  indigne  d'un 
stoïcien.  Je  touchais  alors  à  cette  époque 
orageuse  de  l'existence  où  l'homme  est  en- 
traîné par  l'impétuosité  de  ses  propres  or- 
ganes, où  l'on  ne  respire  que  pour  sentir. 
Un  philosophe  peut  se  soustraire  à  la  crainte , 
au  joug  de  l'opinion  ;  mais  il  ne  saurait 
échapper  à  cet  attrait  moral  et  irrésistible 
des  sexes  que  les  obstacles  irritent  et  que  les 
larmes  font  tant  durer. 

<c  J'avais  besoin  d'avoir  un  fils ,  pour  ré- 
pandre sur  lui  toute  mon  affection  ;  j'en- 
levai la  fille  du  brave  et  généreux  capitaine 
qui  m'avait  reçu  dans  son  vaisseau.  La 
complice  de  mon  égarement  osa  suivre  vo- 
lontairement celui  qui  venait  de  faire  un 
tel  outrage  à  l'autorité  paternelle  ;  mais  le 
ciel    réprouva    l'hymen    qui    s'était    formé 


I20  LE    PAUVRE    PIERRE. 

SOUS  d'aussi  malheureux  auspices  ;  il  ne 
voulut  point  que  je  trouvasse  le  bonheur 
dans  des  liens  domestiques  :  tant  il  est  vrai 
que  les  plus  doux  sentimens  de  la  vie  en- 
traînent des  maux  irréparables ,  quand  ils 
nous  écartent  de  la  vertu  !  La  nuit  même  qui 
suivit  le  jour  oii  j'avais  flétri  mon  carac- 
tère par  un  attentat  aussi  horrible ,  il  y  eut 
un  déchaînement  extraordinaire  des  vagues 
de  rOcéan.  Le  supplice  du  remords  est ,  dit- 
on,  plus  terrible  chez  les  hommes  que  le 
péril  environne  ;  à  chaque  instant  je  croyais 
entendre  la  voix  de  la  nature  courroucée  me 
reprocher  ma  lâche  trahison.  Le  bruit  de 
la  tempête  soulevait  contre  moi  ma  propre 
conscience ,  et  il  me  semblait  que  tous  les 
coups  de  tonnerre  étaient  dirigés  contre  le 
plus  coupable  des  ravisseurs. 

(c  Je  fus  bientôt  puni  de  mon  crime.  Peu 
de  temps  après  je  fus  délaissé  par  la  jeune 
compagne  que  je  croyais  à  moi  sans  aucun 
partage.  Elle  me  quitta  pour  s'attacher  à  un 


LE    PAUVRE    PIERRE.  121 

homme  que  j'avais  rendu  le  confident  du 
peu  de  joie  que  je  goûtais  sur  la  terre.  Jugez 
de  mon  tourment  quand  je  me  vis  à  la  fois 
trahi  par  l'amour  et  par  l'amitié.  Si ,  à  l'époque 
où  ce  coup  affreux  vint  me  frapper,  j'avais 
été  plus  profondément  initié  dans  les  hautes 
leçons  de  la  doctrine  du  Portique,  j'aurais 
triomphé  de  ce  revers;  j'aurais  dédaigné 
cette  injure  du  sort;  j'aurais  vu  d'un  œil  sec 
s'éloigner  le  vaisseau  qui  séparait  à  jamais 
de  moi  une  épouse  infidèle  :  mais  les  prin- 
cipes que  j'avais  puisés  dans  les  ouvrages  de 
Zenon  n'avaient  point  encore  germé  dans 
mon  esprit  ;  j'étais  ardent ,  présomptueux  , 
tout  plein  d'une  affection  que  le  premier 
accord  de  nos  âmes  n'avait  que  trop  vive- 
ment cimentée. 

(c  Novice  encore  dans  l'école  des  sages  que 
j'avais  pris  pour  modèles  ,  j'oubliai  cette 
modération  stoique  qui ,  depuis  ce  temps , 
est  devenue  la  règle  immuable  de  mes  sen- 
timens     et    de   mes    actions.    Je    supportai 


122  LE    PAUVRE    PIERRE. 

sans  courage  un  châtiment  qui  m'était  in- 
fligé par  une  main  divine  et  cachée  ;  je 
versai  des  pleurs ,  je  proférai  des  plaintes  ; 
je  fus  même  assez  faible  de  cœur  pour  m'a- 
bandonner  à  des  mouvemens  extraordinaires 
de  dépit  et  d'indignation  à  la  manière  des 
hommes  vulgaires.  Ma  rage  impuissante  la 
poursuivait  au  milieu  des  flots ,  et  jusqu'aux 
lieux  où  elle  allait  ensevelir  sa  honte  et  per- 
pétuer mon  désespoir. 

a  Pour  adoucir  l'horreur  de  ma  situation , 
on  me  conseilla  de  voyager  ;  mais  les  malheu- 
reux sont  comme  les  coupables  ;  ils  n'échap- 
pent point  à  leurs  souvenirs.  J'avais  beau 
m'éloigner,  mes  douleurs  me  suivaient  par- 
tout; partout  je  retrouvais  l'image  de  celle 
qui  m'avait  si  inhumainement  trahi  et  dé- 
laissé :  vainement  je  mettais  entre  elle  et  moi 
l'immense  intervalle  des  mers ,  des  mon- 
tagnes ,  des  royaumes ,  des  continens ,  mes 
regrets ,  ma  tendresse  même,  me  reportaient 
toujours  vers  l'indigne  objet  de  mon  culte. 


LE    PAUVRE    PIERRE.  Il3 

Les  cicatrices  de  l'amour  offensé  ne  se  con- 
solident jamais  ;  elles  se  rouvrent  au  moindre 
trouble  qui  vient  agiter  l'âme.  Aujourd'hui 
même  que  tant  de  jours  ont  passé  sur  ma 
tête ,  aujourd'hui  que  des  renseignemens 
certains  m'ont  informé  qu'elle  n'était  plus, 
mes  blessures  sont  loin  d'être  fermées  :  elle 
a  désolé  ma  vie,  et  pourtant,  si  j'avais  la 
puissance  d'un  dieu,  j'en  prolîterais  pour  la 
rendre  à  la  terre  qui  l'a  perdue;  je  ferais 
couler  mon  sang  pour  ranimer  la  femme 
perfide  qui  m'a  meurtri  le  cœur  par  son 
ingratitude;  j'éprouverais  encore  le  besoin 
de  la  voir;,  de  la  chérir,  de  la  protéger 
contre  ses  remords ,  ou ,  pour  mieux  dire  ^ 
de  la  consoler.  » 

Parmi  les  sentimens  mixtes  que  l'espèce 
humaine  est  susceptible  d'éprouver ,  il  n'en 
est  point  de  plus  touchant  que  celui  du  res- 
pect mêlé  à  la  compassion.  Tel  était  le  mou- 
vement qui  se  passait  dans  l'âme  des  audi- 
teurs du  pauvre  Pierre.  On  s'attendrissait 


124  I^E    PAUVRE    PIERRE. 

sur  ses  longs  malheurs  ;  quant  à  lui ,  on 
voyait  qu'il  était  honteux  de  montrer  tant 
d'émotion.  Les  statuts  de  nos  hôpitaux  pres- 
crivent aux  malades  de  se  coucher  à  des 
heures  déterminées;  pour  cette  fois  seule- 
ment on  transgressa  la  règle  commune ,  et 
les  disciples  de  Pierre  s'obstinaient  à  de- 
meurer encore  sur  le  gazon.  Ils  encoura- 
geaient leur  maître  de  la  voix  et  du  geste. 
Le  stoïcien  continua  ;  mais  ^  comme  la  nuit 
s'avançait ,  il  prévint  l'assemblée  qu'il  allait 
précipiter  la  marche  de  sa  narration. 

ce  Je  m'étais  réfugié  dans  l'Inde,  pays  sacré 
par  ses  souvenirs ,  berceau  de  la  philosophie , 
et  peut-être  du  stoïcisme,  patrie  des  pre- 
miers sages,  contrée  riante  où  les  rapports 
sociaux  de  l'homme  sont  dans  leur  primi- 
tive simplicité ,  où  l'hospitalité  est  une  vertu 
facile,  parce  qu'elle  y  est  constamment  en- 
tretenue par  l'instinct  puissant  de  relation. 
Je  me  croyais  à  la  fin  de  mes  peines;  mes 
tribulations  étaient  à  leur   comble  ;  mais  le 


LE    PAUVRE    PIERRE.  1^5 

ciel  fit  naître  dans  mon  âme  un  besoin 
plus  dévorant  encore  que  celui  de  l'amour. 
Les  peuples  qui  m'avaient  accueilli  me  con- 
fièrent la  direction  de  leurs  armées  ;  ils  m'é- 
levèrent  aux  postes  les  plus  éminens  ;  ils 
m'aimaient,  parce  que  je  savais  imprimer 
une  énergie  extraordinaire  à  leurs  résolu- 
tions ,  parce  que  je  leur  apprenais  à  trouver 
dans  leur  intelligence  des  ressources  pour 
se  conserver  et  pour  se  défendre. 

«  Que  ne  peut  une  doctrine  qui  a  pour  but  de 
chasser  la  crainte ,  sans  inspirer  une  téméraire 
présomption!  Les  stoïciens  sont  les  meilleurs 
capitaines  ;  leur  constitution  morale  les  rend 
particulièrement  propres  à  commander.  Des 
soldats  qui  sortiraient  de  l'école  du  Portique 
seraient  d'une  valeur  incalculable  ;  tout  fui- 
rait devant  leurs  étendards.  Je  haranguais 
souvent  les  Indiens  sur  les  bords  sacrés  des 
grands  fleuves  oii  ils  allaient  se  purifier.  On 
sent  tout  l'effet  que  devaient  produire  sur 
eux  l'ascendant  de  mon  caractère  et  l'éner- 


ÎQ.6  LE    PAUVRE    PIERRE. 

gie  de  mes  discours.  Rien  ne  subjugue  des 
hommes  timides  et  superstitieux  comme  l'en- 
thousiasme et  la  fermeté.  C'est  ce  qui  déter- 
mina le  choix  qu'ils  firent  de  moi  pour 
assurer  le  succès  d'une  guerre  qu'ils  avaient 
entreprise.  J'épousai  leurs  dissensions ,  leurs 
querelles  ;  je  me  battis  de  concert  avec  eux , 
et  pour  eux;  je  les  enflammais  par  mon 
exemple.  Tout  servait  merveilleusement  nos 
projets,  tout,  jusqu'à  la  vigueur  prodigieuse 
de  nos  éléphans  ;  ces  grands  animaux  traî- 
naient avec  orgueil  notre  vaste  artillerie ,  et 
les  guerriers  que  je  conduisais  ressemblaient 
à  une  marche  de  triomphateurs. 

ce  La  gloire  et  l'opulence  m'environnaient. 
J'en  fus  ébloui ,  et  bientôt  je  me  perdis  par 
un  désir  exagéré  de  la  domination  et  du 
pouvoir.  Dans  l'Inde ,  comme  ailleurs ,  la 
montagne  de  l'ambition  est  entourée  de  pré- 
cipices. Les  passions  de  la  multitude  y  sont 
capricieuses  comme  les  élémens.  Victime 
d'une  sédition ,  je  tombai  sans  retour  ;  mes 


LE    PAUVRE    PIERRE.  I27 

soldats  cessèrent  de  reconnaître  ma  voix  ; 
ils  m'abandonnèrent  à  la  première  blessure 
dont  je  fus  atteint,  comme  si  je  pouvais  dis- 
poser du  hasard  des  batailles.  Il  n'y  avait  que 
quelques  jours  que  j'étais  séparé  d'eux,  et 
déjà  j'étais  complètement  oublié  de  cette 
troupe  ingrate  et  indisciplinée.  Comment 
espérer  de  se  maintenir  dans  des  lieux  où 
depuis  tant  de  siècles  la  raison  n'a  plus  d'in- 
terprètes ,  où  l'opinion  n'a  que  des  esclaves  ? 

ce  J'étais  sous  le  poids  d'une  proscription 
universelle.  Il  ne  me  restait  d'autre  moyen 
de  salut  que  la  fuite ,  dernière  ressource  des 
ambitieux  désolés.  J'aurais  voulu  trouver  des 
champs  déserts  où  il  n'y  eût  aucune  trace 
de  civilisation.  Je  me  cachai  dans  le  fond 
des  forêts  :  nous  aimons  à  nous  réfugier  sous 
des  arbres  toutes  les  fois  que  nous  avons 
à  nous  plaindre  des  hommes  ;  nous  deman- 
dons des  consolations  même  aux  êtres  qui 
occupent  le  dernier  échelon  de  la  sensibilité. 

ce  Les  solitudes  que  je  parcourais  m'inspi- 


Ï9^S  LE    PAUVRE    PIERRE. 

raient  néanmoins  une  terreur  mortelle ,  à 
cause  de  la  quantité  innombrable  de  bétes  fé- 
roces qu'on  y  rencontre.  Certes ,  il  faut  être 
bien  familiarisé  avec  la  nature  sauvage  pour 
ne  pas  être  effrayé  par  les  rugissemens  des  ti- 
gres qui  l'habitent:  j'allumais  des  feux  pour 
les  éloigner.  Je  me  cachai  quelque  temps  par- 
mi les  rochers  des  hautes  montagnes  du  Ben- 
gale :  j'y  rencontrais  des  hommes  chasseurs 
qui  s'imaginaient  que  j'étais  médecin,  et  qui 
m'accordaient  l'hospitalité. 

Les  esprits  cultivés  ont  d'ailleurs  des 
moyens  de  communication  dont  ils  se  hâtent 
de  profiter  dans  les  circonstances  périlleuses 
de  la  vie.  Je  savais  chanter,  ce  qui  me  mit  de 
suite  en  rapport  avec  certains  Indiens  qui  ont 
un  penchant  naturel  pour  l'exaltation  poéti- 
que ,  et  qui  célèbrent  par  des  rimes  grossières 
les  événemens  mémorables  de  leurs  contrées. 
J'allais  les  visiter  dans  leurs  chaumières  ,  con- 
struites avec  de  la  terre  glaise  et  des  bambous. 
Ils  m'accueillaient  du  moins  pour  un  temps  ^ 


LE    PAUVRE    PIERRE.  I  29 

en  m'associant  à  leurs  concerts ,  à  leurs  fêtes , 
à  leurs  plus  douces  jouissances.  Les  impres- 
sions de  la  musique  sont  indéfinissables;  sa 
puissance  magique  transforme  les  cœurs  les 
plus  inhumains,  accorde  les  âmes  les  plus 
disparates ,  et  les  dispose  à  la  sympathie. 

<c  Cependant  je  me  fatiguai  bientôt  d'une 
condition  aussi  incertaine.  Je  m'imaginais 
d'ailleurs  que  je  serais  plus  en  sûreté  chez 
des  peuples  tout-à-fait  barbares.  Je  m'em- 
barquai sur  un  bâtiment  qui  me  jeta  sur  les 
côtes  d'Afrique;  mais  je  ne  fus  pas  moins 
malheureux  parmi  les  noirs  habitans  de  ces 
plages  brillantes.  Partout  je  rencontrais  des 
hommes  qui  m'inquiétaient  par  leur  curio- 
sité; ils  me  demandaient  de  quelle  religion 
j'étais,  quel  était  le  dieu  que  j'adorais.  L'as- 
pect de  mon  teint  était  pour  eux  un  objet 
de  surprise  :  comme  ils  me  voyaient  pâle  et 
décoloré,  ils  voulaient  savoir  si  j'étais  ma- 
lade ,  ou  maudit  du  soleil. 

C'est  surtout   dans   ces   lieux  arides  que 
I»  9 


l3o  LE    PAUVRE    PIERRE. 

j'eus  à  souffrir  les  tourmens  de  la  faim. 
Je  me  souviens  qu'un  jour  je  fus  réduit  à 
manger  des  sauterelles ,  que  le  vent  jetait 
par  nuées  au  milieu  de  mon  désert.  La 
terre  était  tellement  desséchée,  que  j'at- 
tendais avec  impatience  la  rosée  de  la  nuit 
pour  me  rafraîchir;  j'étais  au  comble  de  la 
joie  quand  quelque  être  charitable  restau- 
rait mes  forces  en  m'accordant  un  peu  de 
vin  de  palmier.  Une  circonstance  de  ma  vie , 
qu'il  est  bon  de  dire  aux  malheureux  qui 
m'écoutent,  c'est  que  je  n'ai  jamais  con- 
tracté aucune  de  ces  fièvres  pestilentielles, 
calamités  inévitables  pour  des  étrangers.  Une 
année  que  je  faisais  une  longue  traversée ,  je 
vis  périr  les  deux  tiers  de  l'équipage ,  sans  me 
ressentir  le  moins  du  monde  du  fléau  qui 
m'environnait.  Il  y  a ,  comme  je  l'ai  souvent 
remarqué ,  dans  l'âme  du  stoïcien  un  prin- 
cipe de  réaction  extraordinaire  qui  repousse 
long-temps  la  maladie  et  la  mort. 

ce  D'autres  peines  m'attendaient,  et  je  ne 


LE    PAUVRE    PIERRE.  l3l 

tardai  pas  à  être  effrayé  de  tous  les  périls 
de  ma  solitude.  Pour  me  garantir  des  ar- 
deurs du  soleil ,  je  m'étais  soigneusement 
construit  une  cabane,  dont  je  fus  chassé 
par  un  sauvage  qui  la  trouva  plus  commode 
que  la  sienne.  Je  vieillissais ,  et  d'ailleurs  je 
commençais  à  ne  plus  pouvoir  me  défendre  , 
parce  que  la  chaleur,  jointe  à  l'humidité  des 
forêts,  détruisait  progressivement  la  sou- 
plesse de  mes  membres  :  mes  nuits  étaient 
aussi  tristes  que  mes  jours;  l'odeur  infecte 
des  marécages  m'empêchait  de  respirer  :  mon 
sommeil  était  à  chaque  instant  interrompu 
par  les  coassemens  des  reptiles  aquatiques, 
par  le  chant  lugubre  des  chouettes ,  et  par  la 
crainte  que  m'inspiraient  les  chacals ,  dont 
les  cris  discordans  ressemblent  aux  vagis- 
semens  d'un  enfant  qu'on  égorge.  Je  mou- 
rais de  fatigue,  et  le  besoin  des  relations 
sociales  parlait  d'ailleurs  à  mon  âme  sen- 
sible. J'abandonnai  les  déserts  pour  j^éné- 
trer  dans  l'intérieur  des  villes  et  me  pla- 
cer sous  l'égide  des  lois.  Mais  s'il  est  doux 


l3a  LE    PAUVRE    PIERRE. 

de  se  dérober  à  la  poursuite  des  panthères 
et  des  lions,  on  va  voir  qu'il  est  souvent 
dangereux  de  tomber  dans  les  mains  des 
hommes. 

(c  Pour  assurer  ma  subsistance ,  j'avais  suivi 
quelques  marchands  maures  que  des  motifs 
de  spéculation  conduisaient  dans  les  pays 
soumis  à  la  domination  du  roi  des  Achanties  ; 
Vous  avez  sans  doute  entendu  parler  de  ces 
peuples  ,  que  la  superstition  a  rendus  si  bar- 
bares ,  qui  se  délectent  à  faire  ruisseler  le 
sang  de  leurs  semblables  ,  qui  se  réjouissent 
au  son  de  la  trompette  par  le  spe€tacle  de 
la  mutilation  et  de  la  mort.  Tout  est  extrême 
en  eux,  jusqu'à  leur  danse,  qui  n'est  qu'une 
suite  de  mouvemens  frénétiques  :  leurs  chan- 
sons même  ne  sont  autre  chose  que  des  cris 
de  carnage.  Ma  tête  fut  réclamée  pour  être 
offerte  en  sacrifice  dans  la  célébration  d'une 
fête  prochaine,  et  mon  corps  fut  promis 
aux  vautours  ;,  qui  abondent  sur  cette  terre 
désolée.  En  attendant  le  jour  sinistre,   on 


LE    PAUVRE    PIERRE.  l33 

me  renferma  dans  une  prison  obscure, 
d'où  l'on  me  faisait  sortir  tous  les  jours 
pendant  quelques  heures  pour  m'assujet- 
tir  aux  plus  vils  travaux.  Quelle  vicissi- 
tude !  je  commandais  en  Asie ,  je  servais  en 
Afrique. 

(c  C'est  encore  dans  cette  funeste  conjonc- 
ture que  je  dus  mon  salut  à  la  sublime 
doctrine  que  j'avais  embrassée.  Si  je  m'étais 
présenté  en  suppliant ,  je  n'eusse  jamais  pu  me 
soustraire  à  l'horrible  sort  qu'on  me  réservait  ; 
mais  rien  ne  désarme  la  férocité  comme  la 
présence  d'un  homme  qui  se  montre  exempt 
de  toute  terreur.  Dans  des  lieux  oii  la  force 
est  tout ,  la  résistance  plaît  alors  même  qu'elle 
est  impuissante. 

ce  On  me  conduisit  devant  le  roi  :  ma 
stoique  intrépidité  me  concilia  sa  bien- 
veillance ;  il  m'affranchit  de  la  cérémonie 
sanguinaire  ,  et  voulut  me  revêtir  d'une 
charge  dans  l'intérieur  de  son  palais.  Je  n'ac- 


l34  LE    PAUVRE    PIERRE. 

ceptai  point  cette  faveur  insigne  ;  j'étais  dés- 
abusé de  la  fortune  ;  et ,  par  une  singularité 
des  plus  remarquables ,  après  tant  d'années , 
l'amour  de  la  patrie  vint  pour  la  première 
fois  se  faire  entendre  dans  le  fond  de  mon 
cœur.  Les  philosophes  sont  malheureux  en 
Afrique  ;  rien  n'équivaut  pour  eux  aux  biens 
immuables  de  la  vie  intellectuelle ,  et  sous 
ce  ciel  inhumain  ,  tout  recueillement  est  im- 
possible. 

ce  L'air  volcanique  que  je  respirais  engen- 
drait sans  cesse  autour  de  moi  des  milliers 
d'animalcules  malfaisans  qui  paralysaient 
mon  attention.  On  a  des  ailes  quand  on  fuit 
la  terre  de  l'esclavage  ;  en  quelques  mois  je 
saluai  le  sol  de  l'Europe ,  et  je  m'arrachai  pour 
jamais  à  cette  nature  dévorante,  ennemie 
irréconciliable  de  la  pensée.  Si  vous  saviez 
tout  ce  que  j'ai  souffert  pour  regagner  les 
côtes  de  France!  Partout  je  n'ai  rencontré 
que  des  êtres  qui  me  repoussaient  comme 
un  vagabond.  Les  animaux  goûtent  le  repos 


LE    PAUVRE    PIERRE.  l35 

dans  leurs  retraites  ;  les  plus  vils  serviteurs 
dorment  tranquillement  chez  leurs  maîtres , 
et  moi ,  j  ai  trouvé  tous  les  cœurs  et  toutes 
les  portes  inaccessibles. 

ce  Depuis  cinquante  ans  que  je  voyage,  j'ai 
presque  toujours  subsisté  du  produit  des  le- 
çons que  je   donnais  dans  les  vaisseaux  et 
chez  les  peuples  les  moins  civilisés.  Je  leur 
enseignais  les   combinaisons   du  calcul ,    la 
géométrie,  l'écriture,  etc.  Ils  n'auraient  pas 
voulu  de   ma  philosophie  :  il   n'y  a  que  les 
malheureux  qui  puissent   l'entendre.  Après 
tant  de  périls  et  de  traverses ,  j'ai  traîné  jus- 
qu'ici le  fardeau  de  mes  ans  ;  je  suis  arrivé 
dans  cette  cité  fameuse ,  séjour  de  la  misère 
et  des  grandeurs ,  asile  de  l'intrigue  et  des 
talens  ;  dans  cette  capitale  enchantée ,  oii  l'es- 
prit s'alimente ,  où  le  génie  se  féconde ,  où 
tout  arrive  pour  s'éteindre ,  où  tout  se  per- 
fectionne pour  se  dégrader  ;  dans  ce  vaste 
rendez-vous  de  tous  les  peuples  et  de  tous 
les  hommes,  qu'un  profond  penseur  surnom- 


l36  LE    PAUVRE    PIERRE. 

niait  avec  raison  la  grande  hôtellerie  de  l'u- 
nivers. 

(c  Enfin ,  mes  amis ,  il  est  devant  vous  cet 
homme  qui  a  tout  obtenu  et  tout  perdu  sur 
la  terre  ;  cet  homme  qui  a  été  le  jouet  des 
sermens  frivoles  de  l'amour  et  des  perfides 
promesses  de  l'amitié.  Le  voilà  tel  que  l'am- 
bition l'a  rendu.  Voyez  oii  m'ont  conduit  les 
idoles  auxquelles  j'ai  tant  sacrifié!  »  En  par 
lant  ainsi ,  le  stoïcien  montrait  sa  tête  chauve , 
son  front  ridé  par  toutes  les  traces  de  ses 
anciennes  passions ,  ses  bras  décharnés ,  ainsi 
que  son  sein  tout  couvert  des  cicatrices  de  la 
guerre. 

Les  assistans  fondaient  en  larmes.  Mais 
ils  furent  encore  bien  plus  attendris  quand 
il  ajouta  d'une  voix  touchante  et  qui  pénétrait 
l'âme  de  conviction  :  «  Mes  chers  amis ,  vous 
recevrez  bientôt  mes  adieux.  Je  suis  averti 
de  ma  fin  prochaine  par  des  symptômes  dont 
je  prévois  les  sinistres  effets.  Il  me  semble 


LE    PAUVRE    PIERRE.  iSy 

que  les  âmes  de  tous  ceux  qui  ont  succombé 
dans  cet  hôpital  planent  au-dessus  de  ma 
tête ,  et  qu'elles  sont  prêtes  à  me  recevoir.  Mes 
pieds  chancellent,  mes  yeux  sont  comme 
voilés  par  un  nuage,  et  bientôt  je  perdrai 
jusqu'au  spectacle  de  la  nature.  Je  n'aurai 
garde  d'imiter  mon  maître  Zenon  qui  se 
laissa  vaincre  par  la  faim  pour  aller  res- 
pirer plus  vite  la  Divinité  qui  l'attendait. 
Je  n'irai  point  au  -  devant  de  la  mort  : 
je  saurai  l'attendre  sur  les  confins  de  la 
vie.  » 

Le  vieillard  avait  constamment  parlé  avec 
une  voix  si  entraînante ,  que  la  nuit  entière 
s'était  écoulée  sans  que  personne  s'en  fût 
aperçu.  Les  lampes  des  salles  étaient  éteintes; 
le  feu  scintillant  des  étoiles  s'était  évanoui , 
et  déjà  le  jour  commençait  à  poindre ,  que  les 
malades  se  trouvaient  encore  sous  le  charme 
des  paroles  de  Pierre.  Ce  ne  fut  pas  sans 
exciter  un  commun  regret  c{ue  l'aurore  trop 
prompte  vint  terminer  ce  touchant  entre- 


t38  le  pauvre  pierre. 

tien.  Chacun  des  auditeurs  regagna  paisible- 
ment sa  couche ,  emportant  avec  hii  ce  calme 
salutaire  qui  soulage  le  cœur  du  poids  qui 
l'oppresse. 

Les  dernières  phrases  du  stoïcien  avaient 
néanmoins  contristé  toutes  les  âmes.  Ses  pres- 
sentimens  étaient  fondés  ;  sa  santé  déclinait 
d'une  manière  alarmante.  Depuis  quelques 
semaines ,  il  n'avait  plus  qu'un  sommeil  fac- 
tice ,  entrecoupé  de  rêves  qui  décelaient  les 
inquiétudes  dont  il  était  agité.  Il  est  vrai 
que  Pierre  avait  contracté  des  habitudes 
tout-à-fait  préjudiciables  à  sa  conservation. 
Son  penchant  pour  la  mobilité  était  telle- 
ment irrésistible ,  qu'il  marchait  toujours  à 
grands  pas  dans  les  cours  de  l'hôpital ,  ce  qui 
ne  contribuait  pas  peu  à  exaspérer  l'affreuse 
plaie  qui  dévorait  sa  jambe.  Une  de  ses  jouis- 
sances ordinaires  était  aussi  d'exposer  sa  tête 
à  l'action  d'une  température  forte,  particu- 
lièrement aux  rayons  du  soleil.  Il  buvait 
ensuite  de  l'eau   très  froide ,   qu'il  appelait 


LE    PAUVRE    PIERRE.  1 89 

plaisamment  la  tisane   des   philosophes  du 
Portique. 

Il  est  une  multitude  de  soins  vulgaires  et 
minutieux  qui  contribuent  singulièrement  au 
maintien  de  notre  existence.  Si  Pierre  les  eût 
moins  négligés,  s'il  avait  été  moins  rude  à  lui- 
même  ,  il  est  probable  qu'il  aurait  prolongé 
plus  long-temps  sa  carrière ,  à  l'exemple  de 
Chrysippe ,  de  Cléanthe ,  et  de  tant  d'autres 
sectateurs  de  l'antique  doctrine.  Peut-être 
aussi  que  son  nou^veau  genre  de  vie  influa 
sur  son  dépérissement  et  sa  décadence.  Car 
il  nous  disait  souvent  :  (c  Je  me  trouve  trop 
resserré  dans  cet  hôpital.  J'ai  toujours  existé 
dans  un  horizon  sans  bornes  ;  je  ne  puis  me 
contenter  de  Fair  que  vous  respirez.  Ceux 
qui  n'ont  habité  que  la  terre  ne  conçoivent 
pas  les  jouissances  des  marins.  Pour  nous , 
vivre,  c'est  se  mouvoir.  J'éprouve  tous  les 
regrets  d'un  naufragé ,  c|ui  s'indigne  de  finir 
ses  jours  sur  le  rocher  où  vient  de  le  jeter  la 
tempête.  » 


î/^O  LE    PAUVRE    PIERRE. 

Mais  il  arrive  un  temps  où  la  puissance  du 
malheur  triomphe  de  tout  ce  qu'il  y  a  d'in- 
vincible dans  l'organisation  physique  du  stoï- 
cien. Pierre  avait  enduré  tous  les  maux  qui 
peuvent  accabler  le  corps.  Il  fut  contraint  de 
s'aliter  ;  dès-lors  plus  de  joie ,  plus  de  sécu- 
rité ,  plus  de  consolation  dans  l'hôpital.  Les 
infortunés  que  soutenait  son  courage  retom- 
bèrent dans  leur  abattement.  On  s'entretenait 
tout  bas  et  d'une  voix  alarmée  ;  on  se  deman- 
dait avec  inquiétude  des  nouvelles  du  stoï- 
cien ;  on  allait  en  foule  le  visiter.  Pour 
ne  pas  causer  trop  d'émotion  au  malade , 
les  religieuses  éloignaient  autant  que  pos- 
sible les  personnes  qui  se  présentaient. 
De  son  côté ,  Pierre  ne  concevait  rien  aux 
hommages  qu'on  lui  rendait.  Il  remerciait 
de  l'œil  et  avec  une  expression  pleine  de 
bonté. 

En  quelques  jours ,  son  état  empira  à  un 
tel  point ,  qu'on  parla  de  le  transporter  dans 
Ja  salle  des  agonisans.  C'était  alors  l'usage  de 


LE    PAUVRE    PIERRE.  l4l- 

recueillir  à  part  ceux  que  le  péril  menaçait 
de  trop  près ,  pour  épargner  les  plus  tristes 
scènes  à  l'individu  convalescent,  ou  qui  ap~ 
prochait  de  la  guérison.  On  isolait  les  malades 
aussitôt  qu'on  apercevait  en  eux  les  moindres 
signes  avant-coureurs  d'une  fin  j)rochaine. 
L'intérieur  de  cette  salle  déterminait  d'ail- 
leurs les  impressions  les  plus  douloureuses , 
par  les  longs  soupirs  qu'arrachait  la  souf- 
france ,  par  le  murmure  des  prières  adressées 
à  Dieu  près  du  lit  des  mourans ,  par  la  pré- 
sence des  prêtres  chargés  de  la  purification 
des  consciences ,  par  les  mouvemens  religieux 
imprimés  à  l'âme  dans  les  derniers  momens 
de  l'existence ,  par  les  révélations  solennelles 
d'une  inviolable  amitié ,  par  les  dispositions 
affectueuses  des  testateurs  ;  car  il  n'est  pas 
de  pauvre  qui  n'ait  aimé  quelqu'un  au  milieu 
du  monde  qui  le  rejette. 

La  volonté  et  la  bienveillance  se  mon- 
trent dans  toutes  les  conditions  des  hommes. 
On   veut  imprimer   une   sorte  de    stabilité 


l4a  LE    PAUVRE    PIERRE. 

aux  actes  qui  en  proviennent  ;  on  les  confie 
communément   à  la  généreuse  hospitalière 
dont  le  ministère  est  de  consoler  les  parens 
qui  viendront  réclamer  les   dépouilles.    Ces 
derniers  apprennent  d'elle  les   paroles  tou- 
chantes qu'on  a  proférées  avant  d'expirer, 
et  dont  les  familles  gardent  religieusement 
le  souvenir.    C'est  dans  un  lieu  semblable 
que  fut  relégué  le  pauvre  Pierre.  Je  vou- 
drais   maintenant    pouvoir    raconter    dans 
toute    sa  vérité  la   mort  admirable  de  cet 
intéressant  philosophe  :  rien  ne  prouverait 
mieux  que  l'école  de  Zenon  émane  de  celle 
de  Socrate. 

Quoiqu'il  fût  atteint  d'une  fièvre  brûlante , 
le  ciel  lui  épargna  le  délire,  et  il  conserva 
jusqu'à  son  dernier  jour  toute  l'intégrité 
de  sa  raison.  Ses  mains  étaient  néan- 
moins agitées  par  des  mouvemens  con- 
vulsifs ,  et  il  les  promenait  autour  de  son 
lit  comme  pour  ressaisir  la  vie  qui  lui 
échappait. 


LE    PAUVRE    PIERRE.  l43 

Les  médecins  auguraient  si  mal  de  son 
état,  qu'on  lui  proposa  de  se  confesser  à 
l'aumônier  de  l'hospice ,  ce  qu'il  accepta 
avec  autant  d'humilité  que  de  résignation. 
Cet  acte  religieux  lui  coûtait  d'autant  moins , 
que  Pierre  était  doué  d'une  grande  piété, 
et  qu'il  avait  (  étant  bien  portant  )  l'ha- 
bitude de  procéder  tous  les  soirs  à  l'exa- 
men des  actions  de  sa  journée  ;  il  se  ju- 
geait ,  se  blâmait  ou  s'approuvait  lui-même 
avec  sa  raison.  Il  reçut  donc  avec  recon- 
naissance  les  consolations  du  prêtre  qui 
vint  l'assister.  L'entretien  qu'il  eut  avec  lui 
était  souvent  interrompu  par  de  longs  in- 
tervalles de  silence.  Il  avait  l'air  de  se 
recueillir  pour  mieux  interroger  sa  mé- 
moire, (c  J'ai  beau  sonder  le  fond  de  mon 
âme,  s'écriait- il ,  je  n'y  trouve  plus  de 
remords.  J'ai  tout  expié  par  mes  longues 
souffrances.  Ce  ne  sont  donc  pas  mes  souve- 
nirs qui  m'occupent,  ce  sont  les  liens  que 
j'ai  contractés  avec  les  bons  pauvres  de  cet 
hôpital,  » 


l44  LE    PAUVRE    PIERRE. 

Le  malade  exhorta  ensuite  ses  compagnons 
d'infortune,  et  dit  à  ceux  qui  l'environnaient  : 
«  Mes  chers  amis ,  d'où  vient  cet  attendrisse- 
ment général  que  je  remarque  autour  de  ma 
personne  ?  J'étais  venu  ici  pour  me  cacher  : 
qui  m'eût  dit  qu'on  y  pleurerait  ma  mort  !  Je 
recois  vos  larmes  avec  o^ratitude  comme  sans 
orgueil  ;  mais  pourquoi  regretter  un.  stoïcien  ? 
laissez-le  sortir  de  sa  prison.  Il  ne  fait  que 
changer  de  lieu.  On  se  revoit  ailleurs.  )> 

En  proférant  ces  mots ,  le  vieillard  sentit 
renaître  un  certain  calme  dans  sa  situation. 
Il  en  profita  pour  procéder  à  la  rédaction 
de  son  testament.  Il  fit  présent  à  l'aumônier 
de  son  bâton  de  bambou  qui  l'avait  conduit 
dans  ses  voyages  et  dans  les  circonstances  les 
plus  chanceuses  de  sa  vie.  Quant  à  son  chien, 
ce  qu'il  avait  de  plus  cher  au  monde ,  ce  fut 
le  lépreux  qui  en  hérita ,  comme  étant  celui 
de  ses  auditeurs  qu'il  avait  jugé  le  plus  à 
plaindre.  Ce  dernier  s'approcha  de  son  lit, 
le  remercia,  et  combla  de  bénédictions  son 


LE    PAUVRE    PIERRE.  l45 

bienfaiteur,  ce  Je  me  sens  défaillir,  dit  enfin 
le  pau\Te  Pierre  d'inie  voix  éteinte  et  lan- 
oaiissante.  Enterrez-moi ,  je  vous  prie ,  dans 
le  cimetière  de  cet  hôpital.  Couvrez  de  la 
poussière  des  malhenreux  le  corps  corrup- 
tible que  je  vous  laisse.  » 

C'est  ainsi  que  Pierre  termina  son  exis- 
tence, après  avoir  subi  la  vieillesse  la  plus 
douloureuse  ;  car ,  indépendamment  du  mau- 
vais état  de  ses  jambes,  il  était  en  proie  aux 
insomnies  les  plus  fatigantes.  Quand  il  eut 
rendu  le  dernier  soupir ,  soit  illusion ,  soit 
réalité,  on  remarqua  que  son  visage  n'avait 
rien  perdu  de  l'expression  active  de  sa  phy- 
sionomie ;  on  y  retrouvait  encore  toute  l'em- 
preinte d'une  aussi  belle  âme. 

J'ai  rassemblé ,  sur  le  caractère  particulier 
de  Pierre ,  beaucoup  d'anecdotes  que  je  crois 
superflu  de  reproduire.  La  considération  dont 
il  jouissait  dans  son  infortune ,  avait  jeté  au- 
tour de  lui  une  sorte  de  voile  mystérieux  qui 


l46  LE    PATIVRE    PIERRE. 

provoquait  la  curiosité.  Ses  mœurs  étaient 
graves  et  austères.  On  ne  le  voyait  jamais 
rire,  quelle  que  fût  d'ailleurs  sa  satisfaction 
intérieure. 

Comme  il  n'était  pas  donné  à  tout  le 
monde  de  comprendre  ses  belles  et  judi- 
cieuses paroles  ,  il  y  avait  dans  l'hôpital 
quelques  individus  qui  s'abandonnaient  à 
leur  penchant  particulier  pour  la  moquerie  ; 
mais  le  disciple  de  Zenon  n'était  aucunement 
atteint  par  les  sarcasmes  dont  il  était  l'objet; 
cette  arme ,  qui  n'a  rien  de  commun  avec  le 
sérieux  de  la  vie ,  lui  était  absolument  incon- 
nue. 

Quand  on  cherchait  à  le  blesser,  il  n'é- 
prouvait pas  la  moindre  émotion  ;  et  lorsqu'un 
esprit  mal  fait  ou  présomptueux  s'avisait  de 
le  réfuter  par  des  objections  vaines  et  futiles , 
sa  patience  était  exemplaire.  C'était  un  par- 
fait conciliateur;  il  cherchait  à  éteindre  la 
haine  partout  où  elle  s'allumait  ;  il  mettait 


LE    PAUVRE    PIERRE.  1 4? 

d'abord  un  peu  de  rudesse  dans  ses  sages 
avertissemens ;  mais,  par  réflexion,  il  tem- 
pérait sa  vivacité  à  la  fin  de  toutes  ses  phrases  ; 
accoutumé  à  se  combattre,  il  ne  laissait  ja- 
mais échapper  qu'une  partie  de  son  ressen- 
timent. 

Nous  avons  déjà  fait  mention  de  son  ex- 
trême sobriété.  Je  lui  présentai  un  jour  des 
alimens  d'une  qualité  supérieure,  je  lui  fis 
pareillement  apporter  une  provision  de  fruits 
habilement  confits  et  sucrés  ;  il  les  refusa  avec 
dédain ,  ainsi  que  des  flacons  d'un  vin  exquis 
que  je  lui  avais  destinés.  Il  s'imagina  que  je 
voulais  le  flétrir  et  attenter  à  sa  doctrine.  Il 
disait  que  son  misérable  corps  avait  toujours 
plus  qu'il  ne  méritait.  Il  se  faisait  gloire  d'être 
supérieur  à  toutes  les  tentations. 

Phénomène  extraordinaire  !  la  lune  sem- 
blait être  le  seul  astre  favorable  aux  inspira- 
tions de  son  âme.  Le  jour  il  se  taisait,  et  on 
le  voyait  constamment  absorbé  dans  ses  rê- 


y  48  LE    PAUVRE    PIERRE. 

veries  mélancoliques.  La  mémoire  de  ce  phi- 
losophe vertueux  est  restée  en  grande  véné- 
ration à  l'hôpital  Saint-Louis  ;  et  toutes  les 
fois  qu'un  malheureux  s'y  fait  remarquer  par 
sa  résignation ,  sa  fermeté  ,  son  courage ,  on 
dit  toujours  :  C'est  comme  était  le  pauvre 
Pierre  ! 


DE    l'espérance.  i49 


e»>>c««cocfCc*»c«**«*f  »»•»*«•  *«<•••  •»♦«<*  o*  **»*••  fr*-»*»»**»*'»*-»*^*" 


CHAPITRE   VIII. 


DE    LESPERANCE. 


Pour  qu'un  bien  nous  flatte  et  nous  réjouisse, 
quand  nous  parvenons  à  l'obtenir,  il  est  bon  que 
notre  âme  ait  été  préalablement  agitée  par  le 
désir  de  l'avoir  en  notre  possession.  La  nature 
semble  en  effet  avoir  attaché  un  sentiment  délec- 
table aux  émotions  qui  résultent  des  vœux  que 
nous  formons,  quand  un  grand  espoir  les  ac- 
compagne. Que  serait  une  vie  où  tout  serait  po- 
sitif et  inévitable ,  où  les  troubles  de  l'incertitude 
seraient  étrangers  à  tous  les  mortels  ! 

L'espérance  devait  donc  habiter  un  monde  où 
le  bonheur  n'est  qu'en  perspective;  car,  tout  ce 
qui  constitue  notre  bien-être  se  trouve  à  peu 
près  dans  cette  affection  qui  nous  tient  en  haleine 
sur  toutes  les  routes  que  nous  parcourons.  «  Celui 
qui  donna  tout  ce  qu'il  avait,  et  ne  se  réserva  que 
l'espérance ,  dit  un  médecin  célèbre ,  ne  se  fit  pas 
un  si  mauvais  partage  que  l'on  se  pourrait  ima- 
giner ;  il  prit  pour  lui  tout  ce  qu'il  y  avait  de  plus 


l5o  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

doux  dans  la  vie  ;  il  choisit  le  bien  le  plus  durable 
qui  s'y  puisse  trouver.  »  " 

L'homme  en  effet  est  le  seul  des  êtres  vivans 
qui  soit  heureux  par  ses  espérances ,  qui  les  pleure 
quand  il  les  a  perdues  ;  il  est  le  seul  qui  s'enivre 
de  joie,  en  songeant  aux  causes  qui  pourraient 
réaliser  la  possession  d'un  objet  désiré.  Il  suffit 
qu'il  soit  probable  qu'un  bien  lui  arrive,  pour  que 
son  esprit  s'attache  à  ce  bien ,  pour  que  son  ima- 
gination se  plaise  à  embellir  tous  les  avantages 
qui  en  proviennent. 

Ainsi  donc  notre  âme  se  complaît  dans  la  pour- 
suite du  bien.  Si  l'on  veut  y  réfléchir,  il  n'y  a  rien 
d'actuel  dans  les  sensations  que  nous  éprouvons  ; 
c'est  toujours  dans  l'avenir  que  nous  posons  le 
but  de  nos  jouissances.  Nous  n'inventons,  nous 
n'exécutons  que  pour  arriver  à  un  terme  que 
nous  appelons  celui  de  nos  désirs.  Toute  notre 
vie  se  consume  en  entreprises.  Si  l'homme  se 
repose ,  c'est ,  comme  on  l'a  dit ,  pour  aller  plus 
loin  :  détruire  l'espérance,  c'est  presque  vouloir 
arrêter  le  temps  ;  de  là  vient  que  les  peintres 
nous  la  représentent  comme  une  divinité  riante, 

'   Les  Caractères  des  Passions ,  par  le  sieur  Gureau  de  La  Chambre, 
conseiller  du  roi  Louis  xiii,  et  son  médecin  ordinaire,  etc. 


DE  l'espéraivce.  1  5  I 

qui  vient    se  montrer  à  chaque  instant  aux  re- 
gards des  malheureux. 

Les  divers  degrés  de  chaleur  que  la  nature  met 
dans  toutes  nos  autres  passions,  se  retrouvent 
aussi  dans  nos  espérances.  Il  faut  attribuer  à 
ce  phénomène  la  manière  dont  chacun  com- 
bine ses  forces ,  pour  atteindre  le  même  résuhat 
dans  la  conduite  et  la  direction  des  affaires  hu- 
maines. Que  l'homme  soit  souverain  ou  sujet, 
qu'il  soit  riche  ou  pauvre ,  il  a  des  projets  à  con- 
cevoir, des  désirs  à  satisfaire.  Nul  ne  peut  se  con- 
tenter d'une  puissance  qui  a  des  limites.  Espérer, 
c'est  jouir  ;  le  bonheur  de  l'homme  est  dans  l'at- 
trait de  ce  qu'il  attend. 

C'est  parce  que  l'espérance  est  l'affection  qui 
se  rattache  le  plus  directement  aux  intérêts  de 
notre  organisation,  qu'il  est  impossible  de  s'en 
séparer.  Contemplez  cette  créature  mourante, 
naguère  parée  de  tous  les  attraits  de  la  jeunesse  : 
le  péril  qui  l'environne  est  au-dessus  des  res- 
sources de  l'art  ;  sa  vie  ne  brille  plus  que  d'une 
flamme  incertaine  ;  la  parole  expire  sur  ses  lèvres 
décolorées  ;  l'espérance  se  montre  néanmoins 
dans  son  langage  et  dans  ses  actions.  Ses  forces 
s'abattent;  mais,  prompte  à  oublier  tout  ce  qu'elle 
éprouve ,  son  âme  se  relève,  et  ses  tristes  regards 


l52  PHYSIOLOGIE    DES    PAISSIONS. 

se  raniment  à  la  moindre  consolation  qu'on  vient 
lui  offrir.  Ses  mains ,  glacées  par  le  frisson  pré- 
curseur du  trépas,  arrangent  encore  ses  atours. 
Elle  rêve  les  apprêts  d'un  hymen  ;  elle  sourit  à 
l'aspect  d'une  fête  qu'on  lui  prépare. 

Un  de  nos  plus  anciens  physiologistes  a  décrit 
avec  vérité  les  principaux  phénomènes  physiques 
de  cette  passion  conservatrice  '.  Celui  qui  espère, 
dit-il,  a  plus  de  fermeté  dans  la  voix ,  plus  d'assu- 
rance dans  les  regards  :  son  visage  exprime  la  con- 
fiance; il  est  empreint  de  sérénité.  Ses  forces  aug- 
mentent toutes  les  fois  qu'il  s'agit  d'une  entreprise 
à  accomplir.  L'espérance  met  en  jeu  tous  les  res- 
sorts du  système  sensible  ;  elle  entretient  dans  le 
sang  une  douce  et  vivifiante  chaleur.  C'est  l'affec- 
tion la  plus  favorable  à  l'équilibre ,  à  l'harmonie 
des  fonctions  humaines. 

L'espérance  donne  des  émotions  dont  le  cœur 
est  avide,  parce  que  l'âme  chérit  tout  ce  qui  la 
met  agréablement  en  action  :  de  là  vient  que 
notre  imagination  va  toujours  en  aplanissant 
les  obstacles  ;  de  là  vient  que  l'homme  est  tou- 
jours porté  à  bien  présumer  de  sa  fortune.  Cet 
heureux  mouvement  s'établit  dans  son  cerveau, 

'   Ouvrage  cité  de  Cureau  de  La  Charabrè. 


DE  l'espérance.  i53 

même  au  milieu  des  rêves  qui  viennent  agiter  son 
sommeil.  L'espérance  donne  l'impulsion  au  cours 
de  nos  idées,  et  nous  ramène  toujours  vers  ce  qui 
n'existe  pas  encore  ;  il  y  a  certainement  une  sorte 
de  bonheur  dans  toutes  les  peines  que  Ton  se 
donne  pour  réaliser  les  projets  qu'on  a  conçus. 

C'est  à  tort  que  des  esprits  sombres  ont  repré- 
senté l'espérance  comme  un  rêve  creux  et  men- 
songer,  propre  à  nous  abuser  dans  nos  infortunes. 
Quand  on  pense  à  tout  le  bien  qu'elle  fait  opérer 
sur  la  terre ,  on  ne  saurait  l'envisager  comme  une 
affection  vaine  et  illusoire.  Jetons  les  yeux  sur 
une  ville  qui  commence:  nous  y  verrons  chaque 
habitant  regarder  la  fortune  publique  comme 
l'objet  le  plus  ardent  de  ses  vœux;  nous  verrons 
tous  les  citoyens  s'estimer  heureux  de  ce  qu'on 
ouvre  une  carrière  nouvelle  à  leur  activité. 
L'homme  est  tellement  organisé  pour  l'espérance, 
que  la  nature  entière  semble  ne  s'animer  que 
pour  répondre  à  ses  désirs ,  que  pour  le  combler 
des  dons  qu'elle  lui  réserve. 

Toutefois,  l'espérance  est  une  passion  mixte, 
ainsi  que  tous  les  physiologistes  le  remarquent. 
La  peur  l'accompagne ,  comme  pour  en  amortir 
les  élans  ou  pour  en  diminuer  le  charme.  L'homme 
est  presque  toujours  en  face  du  bien  qu'il  espère 


l54  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

et  du  mal  qu'il  redoute;  les  sentimens  les  plus  con- 
traires s'entremêlent,  pour  ainsi  dire  ,  dans  son 
économie  morale;  et  tous  les  accidens  heureux 
et  malheureux  viennent  successivement  imprimer 
leur  teinte  aux  mouvemens  de  son  âme. 

L'homme  est  un  être  menacé  sans  cesse  par  le 
destin  ;  l'aspect  d'un  criminel  livré  à  l'opinion  de 
ses  juges  nous  montre  assez  combien  l'espérance 
est  incertaine ,  et  comme  elle  touche  de  près  à 
la  peur.  Le  marin  est  comme  le  joueur;  son 
âme  flotte  continuellement  dans  les  craintes^ 
les  inquiétudes,  les  perplexités  :  voyez  pourtant 
comme  il  prend  confiance  dans  les  avertissemens 
que  lui  donnent  certains  oiseaux  ;  avec  quelle 
avidité  il  écoute  les  vents  pour  en  étudier  le 
souffle  et  la  direction.  S'il  a  perdu  l'espérance  de 
revoir  son  pays ,  voyez  comme  il  la  reprend  aus- 
sitôt que  le  ciel  est  sans  nuage ,  et  que  les  voiles  de 
son  heureuse  frégate  s'enflent  au  gré  des  zéphirs. 

L'abattement  le  plus  sinistre  succède  d'ordi- 
naire aux  espérances  trompées;  cette  chute  de 
l'âme  déconcertée  est  même  souvent  suivie  de  la 
mort.  On  a  décrit  la  fin  tragique  d'un  homme 
qui,  dans  un  commun  naufrage,  s'étant  jeté  à  l'eau 
pour  sauver  une  jeune  épouse  qu'il  adorait,  ra- 
mena sur  le  rivage  une  autre  femme  que  la  sienne. 


DE    l'eSPÉRAJVCE.  -  l55 

Thésée  reçoit  l'ordre  d'aller  en  Crète  pour  extermi- 
ner le  Minotaure  ;  mais  Egée  son  père  lui  recom- 
mande expressément  de  mettre  des  voiles  blanches 
au  vaisseau  qui  le  ramènera  vainqueur;  celui-ci 
trop  occupé  de  son  triomphe ,  oublie  la  promesse 
qu'il  a  faite  ;  il  revient  avec  les  mêmes  voiles  qui 
l'ont  dirigé  vers  ce  mémorable  combat.  Le  roi 
d'Athènes,  impatient  de  revoir  un  fils  qu'il  aime, 
monte  sur  un  rocher  qui  domine  sur  la  mer  ;  il 
n'aperçoit  pas  le  signe  convenu  ,  le  chagrin  qu'il 
éprouve  fait  qu'il  se  précipite  au  milieu  des 
flots. 

Souvent  la  vue  d'un  péril  auquel  il  paraît  d'a- 
bord impossible  de  se  soustraire,  porte  l'homme 
à  des  actes  inattendus ,  qui  le  font  promptement 
arriver  au  but  qu'il  ambitionne.  Le  désespoir, 
dans  quelques  cas,  roidit  notre  âme  contre  l'in- 
fortune. Il  est  des  circonstances  où  notre  raison , 
tout  à  coup  avertie  des  obstacles  insurmontables 
qui  vonts'opposer  à  nos  projets ,  rassemble  toutes 
les  forces  pour  les  prodiguer,  pour  ainsi  dire ,  en 
un  instant.  Ce  qu'on  obtient  alors  vient  d'un  grand 
effet  de  la  volonté  ,  qui  chez  certains  individus  est 
d'une  énergie  qu'on  ne  peut  concevoir;  cette  fa- 
culté agit  en  introduisant  en  nous  une  sorte  de 
fureur  aveugle  qui,  comme  le  dit  un  ancien ^ 
grossit  momentanément  le  courage. 


l56  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

Il  estime  espérance  immodérée,  qu'on  qualifie 
du  nom  àe  présomption ,  et  qui  vient  de  la  trop 
grande  opinion  qu'on  a  de  ses  forces.  Les  philo- 
sophes ont  eu  raison  de  la  proscrire,  ou  de  donner 
des  règles  pour  la  modérer.  Hélas  !  l'homme  passe 
souvent  sa  vie  à  se  promettre  des  biens  qu'il  n'ob- 
tient pas  ;  ses  désirs  renaissans  le  rendent  impa- 
tient et  téméraire.  N'est-ce  pas  un  grand  malheur 
que  d'aspirer  à  tout  sur  la  terre ,  et  la  défiance 
n'a-t-elle  pas  ses  avantages ,  puisqu'elle  met  un 
frein  à  tous  les  vains  désirs  qui  nous  tourmentent? 

De  quelque  manière  qu'on  l'envisage ,  l'espé- 
rance n'en  est  pas  moins  le  principe  immédiat  de 
tout  mouvement  social ,  et  de  tous  les  efforts  que 
les  hommes  font  pour  se  maintenir  sur  la  terre. 
Quand  elle  réside  au  fond  des  cœurs,  on  n'aper- 
çoit plus  les  obstacles  que  d'une  manière  con- 
fuse ;  c'est  la  passion  la  plus  persuasive  ;  qu'on  ne 
s'étonne  donc  pas ,  si  elle  est  le  bien  que  nous 
avons  le  plus  agrandi.  C'est  par  elle  que  nous 
aimons  à  vivre ,  et  c'est  aussi  par  elle  que  nous 
nous  résignons  à  mourir.  L'espérance  est  ici-bas 
la  divinité  sensible  de  tous  les  mortels  :  sans  elle 
que  ferions-nous  au  milieu  des  maux  dont  l'uni- 
vers abonde  ?  L'homme  ne  soupire-t-il  pas  après 
un  bonheur  impérissable?  que  deviendrait  la 
vertu  si  on  la  déshéritait  de  son  espérance  ? 


DE    LA    PEUR.  l57 


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CHAPITRE  IX. 


DE    LA    PEUR. 


La  peur  est  un  état  de  l'âme  tout-à-fait  con- 
traire à  celui  qui  constitue  le  courage.  Elle  n'est 
pas  toujours  un  symptôme  de  la  faiblesse  de  notre 
organisation,  comme  tant  de  gens  le  croient  et 
le  prétendent  ;  car  il  est  une  multitude  d'hommes 
d'un  physique  grêle  et  débile ,  qui  sont  très  mé- 
diocrement affectés  par  ce  sentiment.  On  en  voit 
souvent  qui  sont  doués  de  la  plus  petite  stature  , 
et  qui  n'en  exercent  pas  moins  la  réaction  la  plus 
énergique  contre  les  êtres  qui  sont,  du  moins 
en  apparence,  les  plus  vigoureux  et  les  plus 
robustes. 

La  peur  entre  dans  le  système  de  conservation , 
si  bien  ordonné  par  la  nature ,  en  déterminant 
l'animal  qui  en  est  affecté  à  prendre  la  fuite 
pour  se  soustraire  au  danger.  Il  est  même  remar- 
quable que  les  animaux  les  plus  susceptibles  de 
concevoir  un  pareil  sentiment  sont  aussi  ceux 
qui  courent  avec  le  plus  de  vitesse  :  tels  sont  le 


l58  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

lièvre ,  le  chevreuil ,  etc.  Tous  les  quadrupèdes 
qui  ont  les  pieds  de  devant  courts  et  le  train 
postérieur  très  long ,  sont  organisés  pour  la  peur, 
et  par  conséquent  pour  la  fuite.  Le  bouquetin 
des  Alpes ,  que  la  moindre  cause  épouvante ,  est 
surtout  remarquable  par  la  rapidité  prodigieuse 
de  sa  course;  plus  agile  que  l'éclair,  il  franchit 
en  peu  d'instans  des  abîmes  sans  nombre,  et 
s'élance  au  milieu  des  pics  les  plus  escarpés ,  par 
des  sauts  successifs  qui  ressemblent  aux  rebon- 
dissemens  d'un  globe  élastique. 

Souvent  aussi  l'excès  de  la  peur  agit  d'une  ma- 
nière opposée  sur  nos  organes,  et  les  met  dans 
l'impuissance  absolue  de  se  mouvoir  pour  se  dé- 
rober au  danger.  Beaucoup  d'oiseaux  chancellent 
comme  s'ils  étaient  paralysés,  et  se  blottissent  sous 
Fherbe  à  l'aspect  de  l'épervier.  Les  quadrupèdes 
s'arrêtent  pareillement  à  la  vue  de  quelques  rep- 
tiles monstrueux  de  l'Afrique.  On  dirait  que  leur 
sang  se  glace,  et  qu'ils  sont,  en  quelque  sorte, 
cloués  à  la  terre.  Dans  les  forets  de  l'Asie,  les 
chiens  et  les  chevaux  éprouvent  le  même  effet  à 
l'approche  du  tigre.  Le  spasme  qui  résulte  d'une 
crainte  subite  les  rend  tout-à-fait  immobiles.  Un 
voyageur  rapporte  qu'un  énorme  boa  s'était  dressé 
sur  un  arbre  à  l'entrée  d'une  forêt;  il  fascinait  par 
ses  regards  une  troupe  de  singes  qui  tournaient 


DE    LA    PEUR.  169 

autour  de  lui  en  poussant  des  cris  lamentables  : 
ces  pauvres  animaux  ne  pouvaient  s'éloigner  mal- 
gré l'agilité  qui  les  constitue.  Les  Indiens  attri- 
buent ce  phénomène  à  une  espèce  d'enchante- 
ment. Ce  qu'il  y  a  de  positif,  c'est  que  l'homme 
lui-même  est  quelquefois  sous  l'influence  de  ce 
pouvoir  magique.  J'ai  lu  quelque  part  qu'un  chas- 
seur, s'étant  égaré  dans  les  déserts  de  la  Guyane, 
fut  tout  à  coup  comme  asphyxié  par  la  présence 
d'un  serpent  à  sonnettes  qui,  ouvrant  sa  gueule, 
le  fixait  avec  des  yeux  enflammés  de  colère. 

Chez  la  plupart  des  animaux,  la  peur  n'est  le 
plus  souvent  qu'une  sensation  fugitive  et  passa- 
gère ;  elle  ne  dure  que  pendant  le  temps  du 
danger.  Il  n'y  a  que  l'homme  qui  ait  le  triste 
privilège  de  grossir  et  de  prolonger  ce  sentiment 
à  travers  le  prisme  de  son  imagination  :  l'homme 
est  le  seul  de  tous  les  êtres  vivans  que  le  tonnerre 
fasse  trembler,  sans  doute  parce  qu'il  en  connaît 
les  effets  sinistres. 

C'est  l'incertitude  qui  crée  la  peur  que  nous 
éprouvons  quand  nous  sommes  au  milieu  des 
ténèbres.  Dans  l'obscurité,  nous  nous  forgeons 
des  monstres  prêts  à  nous  dévorer  ou  à  nous 
nuire;  les  cavernes,  les  souterrains,  les  laby- 
rinthes, inspirent  pareillement  une  crainte  qui 


l6o  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

répand  le  trouble  dans  toutes  les  fonctions, 
et  nous  ne  sommes  véritablement  rassurés  que 
lorsqu'une  lampe  officieuse  nous  prête  sa  clarté. 
Un  bruit  inattendu,  une  commotion  extraordi- 
naire ,  la  chute  d'un  corps  grave  et  qui  heurte  un 
obstacle  avec  violence,  produisent  un  résultat 
analogue ,  par  l'ignorance  où  nous  nous  trouvons 
des  périls  qui  pourraient  exister  autour  de  nous. 

La  sensation  de  la  peur  tourmente  l'homme 
jusque  dans  son  sommeil;  elle  vient  inquiéter  les 
malheureux  dans  l'acte  même  qui  devrait  sus- 
pendre le  cours  de  leurs  peines;  elle  les  éveille 
en  sursaut  après  les  avoir  violemment  agités  par 
des  rêves  sinistres.  Leur  front  se  couvre  d'une 
sueur  froide;  ils  tombent  dans  une  sorte  d'épui- 
sement ;  tous  leurs  nerfs ,  tous  leurs  muscles ,  sont 
agités  d'un  tremblement  universel.  Un  accès  de 
cauchemar  n'est  souvent  qu'un  accès  de  terreur. 
Les  visions  de  la  nuit  présentent  communément 
à  celui  qui  les  éprouve,  des  gouffres,  des  préci- 
pices, des  abîmes  sans  fond,  des  monstres,  et 
tout  ce  qu'on  peut  imaginer  de  plus  redoutable. 
Il  est  manifeste  que  les  présages,  les  pressen- 
timens,  sont  enfans  de  la  peur.  Les  anciens 
croyaient  à  certaines  apparitions  comme  à  des 
avis  du  ciel. 

Il  n'est  pas  nécessaire  que  le  danger  soit  cer- 


DE    LA    PEUR.  l6l 

tain  pour  que  la  peur  prenne  naissance  dans  le 
cœur  de  l'homme  :  il  suffit  qu'il  soit  probable. 
Vous  devez  traverser  les  déserts  de  l'Afrique  : 
vous  croyez  déjà  entendre  les  rugissemens  des 
tigres  et  des  panthères  ;  mille  terreurs  vous  en- 
vironnent. C'est  ainsi  qu'un  individu  qu'on  em- 
barque pour  la  première  fois,  redoute  déjà  le 
naufrage,  et  qu'il  lui  faut  les  motifs  les  plus 
puissans  pour  l'engager  à  parcourir  les  mers. 
A  peine  est-il  parti,  que  le  moindre  soulève- 
ment des  vagues  porte  l'épouvante  dans  son  âme  ; 
tout  est  à  ses  yeux  d'un  mauvais  présage  ;  il  est 
glacé  de  frayeur  à  l'aspect  des  nuages  sillonnés 
par  les  éclairs ,  et  qui  roulent  comme  des  tour- 
billons dans  l'espace  ;  il  s'imagine  voir  se  renou- 
veler pour  lui  les  horribles  scènes  qui  se  passent 
sur  l'Océan.  Toutes  les  fois  que  le  vaisseau  s'in- 
cline et  que  les  vents  manifestent  un  peu  plus 
de  violence,  il  frémit  et  promène  des  regards 
désespérés  sur  l'horizon. 

La  peur  s'empare  de  nous ,  même  à  l'idée  des 
maux  dont  nous  nous  trouvons  individuellement 
garantis.  Un  infortuné  qu'un  accès  d'épilepsie 
vient  surprendre  en  notre  présence  est  pour  nous 
un  objet  de  terreur;  nous  éprouvons  une  pareille 
sensation  quand  nous  sommes  sur  le  bord  d'un 
précipice,  et  nous  n'osons  le  contempler  sans 

I-  II 


l6îi  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

frémir.  On  connaît  l'effet  journellement  produit 
sur  le  cerveau  des  femmes  par  certaines  repré- 
sentations théâtrales.  Ce  sentiment  de  la  peur, 
artificiellement  suscité ,  n'est  même  pas  sans  at- 
trait pour  l'imagination  ;  et  nous  en  avons  fait  un 
ressort  dramatique  pour  émouvoir  le  système  sen- 
sible et  exciter  un  grand  intérêt  dans  notre  âme. 
Dans  les  spectacles,  on  a  tiré  parti  de  la  peur 
pour  procurer  une  sorte  de  joie.  Homo  occiditur 
in  hominis  voluptatem.  C'est  ainsi  que  la  populace 
espagnole  se  délecte  à  voir  l'homme  lutter  contre 
un  taureau  furieux;  et  celui  qui  risque  sa  vie 
pour  le  plaisir  des  autres  se  pare  d'un  vêtement 
doré  pour  ce  genre  de  combat. 

La  peur  commence  avec  la  vie;  on  nous  élève 
par  la  peur,  on  nous  gouverne  par  elle;  la  peur 
nous  comprime  pendant  tout  le  cours  de  notre 
existence  :  on  dirait  que  nous  n'arrivons  dans  le 
monde  que  pour  nous  inspirer  réciproquement 
cette  pénible  et  funeste  sensation;  on  se  plaît 
même  à  la  développer  de  bonne  heure  chez  les 
enfans ,  par  les  fictions  et  les  fables  dont  on  ali- 
mente leur  imagination  alarmée.  Rien  n'est  donc 
plus  redoutable  pour  l'homme  que  l'homme  lui- 
même  ;  et  c'est  pour  se  défendre  contre  les  siens 
qu'il  s'efforce  de  rendre  inaccessibles  les  portes 
de  sa  demeure. 


DE    LA    PEUR.  l63 

L'homme  tremble  à  l'aspect  de  l'homme.  L'ap- 
parition d'un  voleur ,  d'un  assassin  au  milieu  des 
ténèbres  de  la  nuit,  peut  déterminer  un  saisis- 
sement auquel  on  ne  résiste  pas'.  L'homme  a 
d'ailleurs  partout  des  sujets  de  crainte  et  de  per- 
plexité ;  il  a  la  peur  des  orages ,  la  peur  des  épi- 
démies ,  la  peur  des  tyrans,  la  peur  du  présent, 
la  peur  de  l'avenir ,  la  peur  de  la  vie ,  la  peur  de 
la  mort  ;  il  se  sent  défaillir  à  la  vue  d'un  serpent 
qui  s'élance  à  l'improviste  du  milieu  d'un  buis- 
son; il  évite  avec  soin  jusqu'aux  insectes  qui  peu- 
vent se  rencontrer  sous  ses  pas. 

La  peur  nous  poursuit  dans  la  solitude;  nul 
doute  que  ce  ne  soit  ce  sentiment ,  aussi-bien  que 
le  besoin  d'établir  des  relations,  qui  a  déterminé 
les  premiers  hommes  à  bâtir  leurs  habitations 
auprès  de  celles  de  leurs  semblables  :  ce  qui  a 
donné  naissance  aux  bourgs,  aux  villages,  aux 
grandes  cités  ;  leur  instinct  a  dû  les  porter 
dans  tous  les  temps  à  se  fortifier  par  le  voisi- 
nage. L'aigle,  le  tigre,  le  lion,  etc. ,  n'en  agissent 
point  ainsi;  ils  n'ont  rien  à  redouter  de  leur  iso- 
lement, puisque  tous  les  autres  animaux  prennent 
la  fuite  à  leur  aspect. 

On  ne  peut  se  défendre  d'une  profonde  afflic- 
tion quand  on  songe  qu'il  y  a  au  moins  un  tiers 


l64  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

de  l'espèce  humaine  moissonné  par  les  effets  ter- 
ribles de  la  peur.  Dans  mille  cas ,  cette  passion 
détermine  une  mort  soudaine  chez  l'individu  qui 
a  la  faiblesse  de  s'y  abandonner.  On  n'ignore  pas 
combien  elle  est  pernicieuse  dans  le  cours  des 
plus  graves  maladies.  Quand  la  peste  ravage  une 
contrée ,  on  ferait  un  long  catalogue  des  victimes 
de  la  peur.  Lorsque,  dans  un  vaisseau  qui  est 
depuis  long-temps  en  butte  aux  vents  contraires, 
les  passagers  se  laissent  pénétrer  par  cette  sensa- 
tion funeste,  on  observe  que  le  scorbut  étend 
ses  ravages  avec  une  célérité  alarmante.  L'effroi 
qu'éprouvent  les  individus  renfermés  dans  une 
ville  assiégée  donne  le  même  résultat. 

L'espèce  humaine  est  sujette  à  beaucoup  de  ma- 
ladies dont  le  principal  caractère  est  de  produire 
le  sentiment  de  la  peur  :  telles  sont  la  paralysie , 
l'hypocondrie ,  etc.  L'état  d'abattement  qui  suit 
l'apparition  de  ces  maux  est  le  plus  grand  obstacle 
que  les  médecins  trouvent  pour  assurer  le  succès 
de  leurs  traitemens  ;  la  peur  est  presque  toujours 
le  phénomène  le  plus  saillant  de  la  monomanie. 
Voyez  ce  qui  se  passe  à  l'hôpital  des  fous  :  l'un 
croit  avoir  avalé  un  serpent;  l'autre  prétend  être 
poursuivi  par  un  esprit  malin  ;  un  troisième 
s'imagine  qu'on  lui  prépare  partout  du  poi- 
son ,  etc. 


DE    LA    PEUR.  l65 

La  peur  est  une  contagion  rapide  ;  son  action 
est  en  quelque  sorte  instantanée.  Vous  connaissez 
ces  signaux  mystérieux  à  l'aide  desquels  les  vo- 
lontés, les  ordres,  les  événemens'se  transmet- 
tent avec  tant  de  vitesse  :  ainsi  marche  la  peur 
de  contrée  en  contrée  ;  la  plus  légère  cause  peut 
la  faire  naître  ;  souvent  même  elle  tire  son  origine 
d'un  vain  fantôme  :  en  quelques  minutes  elle 
gagne  une  grande  masse  d'individus.  Les  senti- 
mens  communicatifs  ressemblent  à  l'orage  qui , 
à  mesure  qu'il  marche ,  grossit  et  s'étend  sur  un 
horizon  immense.  La  peur  est  d'ailleurs  la  sensa- 
tion qu'on  dissimule  le  moins.  Pour  la  propager , 
il  suffit  que  les  hommes  se  regardent  ;  la  physio- 
nomie trahit  bientôt  l'état  de  leur  âme. 

Il  est  des  hommes  qui ,  par  état  ou  par  des 
circonstances  relatives  à  leur  manière  d'exister, 
ont  appris  à  surmonter  le  sentiment  de  la 
peur  :  tels  sont  et  ont  été  dans  tous  les  temps 
ces  corsaires,  ces  chevaliers  errans,  habitués 
à  une  vie  aventureuse,  qu'on  voit  se  réjouir 
dans  l'espoir  d'un  combat,  et  qui  confient  leur 
existence  au  hasard  pour  conquérir  la  sécurité 
d'un  avenir  incertain.  Le  sentiment  de  la  peur 
est  généralement  interdit  à  tous  les  hommes  de 
guerre  ;  c'est  même  pour  l'inspirer  aux  autres  que 
I  la  plupart  d'entre  eux  se  fabriquent  des  casques 


l66  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

avec  des  fourrures  d'ours,  de  tigre  ou  de  pan- 
thère ,  avec  les  crinières  de  leurs  chevaux.  Leur 
but  est  de  terrifier  leurs  ennemis  par  ces  panaches 
effrayans;  ils  cherchent  même  à  se  donner  quel- 
que chose  de  rude  et  de  farouche  par  l'expression 
de  la  physionomie  ;  ils  laissent  croître  leur  barbe  , 
pour  imprimer  à  leur  visage  une  sorte  de  fé- 
rocité. 

La  peur  est  souvent  aussi  chimérique  que  l'es- 
pérance ;  et  il  est  des  gens  qui ,  par  une  disposi- 
tion défectueuse  de  leur  organisme ,  voient  tou- 
jours dans  l'avenir  des  maux  qui  n'arrivent  pas. 
Toutefois ,  on  peut  vaincre  ce  sentiment  naturel 
en  produisant  une  grande  excitation  morale.  C'est 
à  quoi  tendent  les  sons  d'une  musique  guerrière 
et  les  harangues  des  capitaines ,  quand  on  est  sur 
le  point  de  livrer  un  combat.  On  observe  pareil- 
lement que  les  hommes  lâches  et  pusillanimes 
cherchent  à  se  ranimer  par  l'abondance  de  leurs 
paroles  et  par  la  violence  de  leurs  discours.  La 
colère,  comme  l'a  dit  un  ancien,  est  Y  éperon  du 
courage  ;  et  sous  ce  point  de  vue ,  il  faut  aussi  la 
considérer  comme  un  préservatif  contre  la  peur. 
La  nature  en  a  fait  présent  aux  êtres  faibles ,  parce 
qu'elle  accroît  momentanément  le  système  des 
forces,  et  les  rend  par  ce  moyen  susceptibles  de 
résister  aux  plus  grands  dangers. 


BE    LA    PEUR.  167 

La  peur  est-elle  un  sentiment  inné?  est-elle 
ime  funeste  acquisition  de  notre  expérience  ?  Je 
n'oserais  résoudre  cette  question.  Cependant, 
lorsque  des  voyageurs  ont  pénétré' pour  la  pre- 
mière fois  dans  un  pays  inhabité  par  l'espèce 
humaine ,  ils  n'ont  pas  été  peu  surpris  d'y  ren- 
contrer une  multitude  d'oiseaux  qui  n'éprouvaient 
aucune  frayeur  à  leur  aspect.  Un  naturaliste  de 
ma  connaissance  fut  jeté  dans  une  île  déserte  où 
il  trouva  des  animaux  qui  ne  songeaient  point  à 
fuir,  qui  se  laissaient  prendre  à  la  main  et  ve- 
naient manger  à  côté  de  lui.  Il  finit  par  avoir  peur 
lui-même  de  l'espèce  de  familiarité  avec  laquelle 
certains  quadrupèdes  s'approchaient  pour  le  flai- 
rer. Il  s'avançait  d'un  pas  timide  et  craintif  au 
milieu  de  ces  plages  inconnues. 

Quoique  les  impressions  de  la  peur  soient  inté- 
rieures et  profondes ,  elles  se  décèlent  néanmoins 
par  des  signes  extérieurs  et  sensibles.  Rien ,  par 
exemple ,  n'enlaidit  le  visage  comme  l'état  habi- 
tuel de  contrainte  où  elle  jette  l'homme ,  dans  quel- 
ques parties  du  globe.  Tous  les  voyageurs  qui  ont 
parcouru  les  forêts  de  l'Inde  rapportent  que  les 
individus  attachés  à  la  caste  infortunée  et  vaga- 
bonde des  Paria,  ont  les  traits  de  la  face  hideux 
et  repoussans,  qu'il  est  difficile  d'en  supporter 
l'aspect.  L'empreinte  de  la  peur  a  quelque  chose 


l68  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

d'antipathique  qu'on  ne   peut   considérer  sans 
être  comprimé  d'un  mortel  effroi. 

Le  premier  effet  de  cette  passion  ressemble 
beaucoup  au  frisson  par  lequel  débute  la  fièvre. 
Ceux  qui  l'éprouvent  sont  affectés  d'une  sorte  de 
resserrement  spasmodique;  leurs  muscles  trem- 
blent ,  leur  visage  pâlit ,  leur  langue  reste  glacée 
et  comme  immobile  pendant  toute  la  durée  de  la 
sensation.  Un  froid  subit  semble  opérer  la  rétro- 
cession du  sang  de  l'extérieur  à  l'intérieur.  On  se 
sert  communément  du  mot  atterrer  pour  rendre 
un  des  phénomènes  les  plus  ordinaires  de  la  peur: 
l'expression  est  pleine  de  justesse  ;  caria  précau- 
tion de  tout  individu  saisi  par  la  crainte  est  de 
se  cacher,  de  s'ensevelir  dans  une  retraite,  de 
s'anéantir ,  pour  ainsi  dire ,  devant  l'ennemi  qui 
le  poursuit. 

La  peur  comprime  toutes  les  fonctions  assimi- 
latrices;  elle  arrête  ou  ralentit  instantanément 
l'acte  de  la  respiration.  On  lit,  dans  les  mémoires 
de  nos  jours ,  une  anecdote  qui  se  rapporte  direc- 
tement à  ce  phénomène  physiologique.  Il  s'agit 
d'un  conquérant  redoutable  qui  a  dominé  sur 
notre  patrie  avec  un  grand  éclat  de  puissance 
et  de  renommée.  Lorsqu'il  parcourait  ses  vastes 
salons,  où  des  milliers  de  courtisans  l'attendaient, 


J>E    LA    PEUR.  169 

il  les  tenait,  par  sa  présence,  dans  un  tel  état  de 
gène  et  d'asservissement,  que  leur  haleine  en  était 
en  quelque  sorte  suspendue  ;  mais  à  peine  était- 
il  sorti ,  que  les  individus  rassemblés  ^reprenaient 
le  libre  usage  de  cette  fonction  ;  on  entendait , 
pour  ainsi  dire ,  les  libres  contractions  de  leurs 
poumons,  ainsi  que  les  balancemens  alternatifs 
de  leur  diaphragme.  Telle  était  Finfluence  d'un 
homme  qui  regardait  la  peur  comme  l'un  des 
plus  importans  ressorts  de  la  politique  hu- 
maine. 

Le  phénomène  de  la  peur,  considéré  dans  le 
monde  moral ,  conduirait  aux  développemens  les 
plus  étendus.  Je  pourrais  la  peindre  quand  elle 
met  à  nu  l'égoïsme  de  la  nature  humaine ,  quand 
elle  imprime  à  l'âme    des   mouvemens  faux  et 
serviles  qui  la  dégradent ,  quand  elle  pétrifie  le 
cœur   de   l'esclave,  quand   elle  étouffe  les  cris 
de   toutes    les   consciences  ;  mais   la  plume   se 
refuse  à  de  pareils  tableaux.  Disons  plutôt  que  la 
peur  est  aussi  une  de  ces  affections  d'où  dérivent 
les  plus  grands   avantages.   Elle   suppose  qu'on 
n'est  pas  toujours  malheureux,  puisqu'on  a  quel- 
que chose  à  perdre.  Les  biens  que  nous  possédons 
auraient  moins  d'attrait  pour  nous ,  si  nous  n'a- 
vions pas  constamment  sous  nos  yeux  les  maux 
qui  peuvent  en  amener  la  fin;  la   peur  est  un 


lyO  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

moyen  de  doubler  en  quelque  sorte  les   plaisirs 
qu'ils  nous  procurent. 

La  peur  provoque  d'ailleurs  la  prudence ,  dont 
il  sera  question  dans  le  chapitre  qui  suit.  Cet  en- 
chaînement ,  ces  rapports  réciproques  de  nos  af- 
fections, sont  intéressans  à  considérer.  Le  monde 
est  plein  d'individus  que  la  folie  exalte  et  jette 
toujours  au-delà  du  vrai.  Ceux  qui  ont  appro- 
fondi les  mystères  de  la  vie  sociale  usent  salutai- 
rement  de  cette  passion,  pour  contenir  l'efferves- 
cence d'une  organisation  trop  active.  La  peur 
aussi-bien  que  le  courage ,  a  donc  son  utilité  dans 
les  institutions  de  la  providence.  On  triomphe  du 
malheur  par  le  courage ,  on  s'en  préserve  par  la 
peur. 


DE    LA    PRUDENCE.  IJl 


»^»»^»e».»»»»»»e«cic<v»»»»e-eco»»«-»c-»»»«eeo*«ccc«e-c«  oc  Xf  »<»»»»»»»♦<♦»»■»» 


CHAPITRE  X. 


DE    LA    PRUDENCE. 


La  prudence  est  la  faculté  de  prévoir,  par  le 
secours  de  la  raison ,  ce  qui  est  favorable  ou 
funeste  à  notre  conservation  personnelle.  Cette 
faculté,  malheureusement  trop  tardive,  est  en 
quelque  sorte  destinée  à  nous  défendre  contre 
les  chances  du  hasard.  La  nature  semble  l'avoir 
donnée  à  tout  être  vivant ,  comme  une  boussole  , 
pour  le  diriger  et  le  conduire  au  milieu  des  orages 
qui  agitent  notre  existence  passagère. 

L'exercice  de  la  prudence  suppose  les  leçons 
de  l'expérience.  De  là  vient  que ,  dans  la  mytho- 
logie des  anciens ,  on  la  représente  comme  une 
divinité  à  deux  visages ,  dont  l'un  se  retourne  vers 
le  passé  ,  et  l'autre  se  dirige  vers  l'avenir. 

On  peut  donc  regarder  la  prudence  comme 
la  faculté  essentiellement  conservatrice  des  êtres 
vivans.  Sans  la  prudence,  que  deviendrait  le 
monde  animé?  Retranchez-la  de  cet  univers,  et 


lyîi  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

VOUS  pourrez  calculer  d'avance  les  maux  sans 
nombre  qui  vont  l'assaillir.  Partout  les  faibles  se- 
ront à  la  merci  des  forts  ;  la  terre  sera  dominée 
par  les  brigands  ;  la  mer  sera  couverte  de  nau- 
frages ;  rien  n'aura  été  prévu  pour  résister  aux 
désordres  des  élémens  ;  les  débordemens  des  fleu- 
ves vont  submerger  les  moissons.  Comment  se 
garantir  des  intempéries  de  l'air ,  des  effets  sinis- 
tres de  la  foudre  ?  Le  toit  hospitalier  ne  sera  point 
réparé  ;  les  arbres  ne  seront  point  replantés  ;  la 
famine  désolera  nos  villes  :  nos  troupeaux  iront 
s'abreuver  à  des  sources  empoisonnées;  on  les 
verra  brouter  les  plantes  vénéneuses  qui  infes- 
tent nos  prairies ,  ce  qui  est  contraire  aux  faits 
observés.  Il  est  rare  en  effet  que  l'animal  se  trompe 
lorsqu'il  s'agit  d'éviter   ce  qui  est  contraire  au 
maintien  et  à  l'intégrité  de  son  organisation. 

La  prudence  est  une  faculté  essentiellement  dé- 
libérante; c'est  plutôt  une  vertu  qu'une  passion. 
Elle  est  le  gouvernail  de  l'âme ,  pour  me  servir 
de  l'expression  d'un  ancien  :  elle  la  dirige  contre 
les  mouvemens  irréguliers  que  peuvent  lui  im- 
primer les  vices  d'une  organisation  défectueuse; 
elle  assigne  de  justes  limites  aux  actions  morales; 
c'est  la  raison  perfectionnée  de  l'être  vivant.  La 
fortune  peut  avoir  sa  part  dans  les  choses  hu- 
maines; mais  il  faut  croire  aussi  que  la  prudence 


DE  LA  PRUDENCE.  17^ 

et  l'habileté  réussissent  trop  souvent  pour  ne  pas 
être  considérées  comme  des  cauâes  actives  des 
événemens  de  la  vie. 

Combien  de  fois  n'a-t-on  pas  à  regretter  d'avoir 
trop  peu  suivi  les  conseils  de  la  prudence  !  com- 
bien d'hommes  ne  disent-ils  pas  :  Si  on  matait 
écouté  y  si  on  m'avait  cru  y  nous  n  aurions  pas  à 
déplorer  les  suites  d'un  pareil  accident ,  etc.  !  Avec 
quel  art  sublime  Homère  met  sans  cesse  en  ac- 
tion cette  incomparable  vertu  !  on  dirait  qu'il  est 
doué  d'une  sorte  de  divination.  Quand  les  vieil- 
lards ont  profondément  médité  sur  les  causes  de 
la  décadence  des  empires,  il  est  naturel  qu'ils 
aient  le  droit  de  commander  l'estime  et  la  défé- 
rence pour  leurs  opinions.  Ils  peuvent  imprimer 
à  la  volonté  des  déterminations  plus  sages  et  plus 
précises  ;  c'est  par  la  connaissance  du  passé  que 
l'on  se  rend  maître  de  l'avenir.  Epicure  lui-même 
regardait  la  prudence  comme  le  premier  appui 
du  bonheur  de  l'homme  sur  la  terre. 

La  prudence  a  ceci  de  commun  avec  le  senti- 
ment de  la  peur,  qu'elle  est  spécialement  un  prin- 
cipe de  conservation  pour  tous  les  êtres  faibles. 
C'est  ainsi  qu'elle  brille  moins  dans  l'audacieux 
épervier  que  dans  l'oiseau  timide  qui  doit  devenir 
sa  proie.  C'est  ainsi  que  l'homme  qui  a  reçu  de 


174  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

la  nature  une  complexion  débile  est  aussi  celui 
qui  communément  use  le  mieux  de  la  prudence. 
Il  se  dirige  toujours  d'après  cette  faculté  dans  la 
science  pratique  de  la  vie ,  et  il  combine  tous  ses 
moyens  de  salut  d'après  une  association  d'idées 
qu'elle  lui  suggère. 

Si  la  faculté  de  la  prudence  est  souvent  nulle 
chez  le  sauvage  qui  déracine  l'arbre  pour  en  avoir 
le  fruit ,  il  faut  avouer  qu'elle  est  susceptible  d'un 
perfectionnement  extraordinaire  au  sein  de  la 
commune  civilisation.  Nous  lui  devons  l'art  de 
nous  vêtir  pour  nous  préserver  de  la  rigueur  des 
frimas  ;  les  biens  dont  la  fortune  nous  comble  ne  se 
conservent  que  par  des  soins  ,  par  des  précautions 
dont  la  connaissance  est  importante.  L'homme 
policé  s'arme  constamment  de  la  prudence  pour 
déjouer  toutes  les  chances  hasardeuses  de  son 
existence.  C'est  ce  qui  a  amené  tant  de  change- 
mens  utiles  dans  la  construction  des  maisons,  des 
édifices ,  et  de  tout  ce  qui  sert  aux  commodités 
de  la  vie.  L'homme  va  jusqu'à  consulter  ses  sem- 
blables ,  toutes  les  fois  qu'il  les  croit  plus  éclairés 
que  lui  sur  des  accidens  qui  peuvent  répandre 
du  trouble  dans  ses  fonctions  physiques  et  en 
déranger  l'organisation. 

C'est  la  prudence  qui  fait  que  nous  cherchons 


DE    LA    PRUDENCE.  lyS 

k  conserver  l'estime,  la  considération,  surtout  la 
bienveillance  et  l'amitié  de  nos  semblables.  C'est 
la  prudence  qui  donne  la  direction  la  plus  avan- 
tageuse aux  mœurs  sociales  ;  elle  a  fait  inventer  les 
égards,  les  prévenances,  la  politesse  dont  nous 
usons  envers  tous  les  hommes  qui  entrent  en 
communication  avec  nous  ;  car  nous  désirons  que 
nos  contemporains  aient  intérêt  à  nous  servir, 
et  nous  craignons  de  blesser  ceux  qui  pourraient 
un  jour  user  de  représailles  envers  nous  ou 
envers  nos  proches. 

Toutes  les  fois  que  la  prudence  ne  se  rapporte 
qu'à  notre  sûreté  personnelle ,  cette  qualité  n'ob- 
tient qu'une  estime  médiocre  dans  l'opinion  des 
hommes ,  parce  qu'elle  est  trop  empreinte  de 
l'amour  de  soi  ;  mais  quand  ses  résultats  s'appli- 
quent à  tout  un  peuple ,  à  toute  une  nation ,  on 
lui  accorde  les  plus  grands  éloges.  De  là  vient  que 
la  prudence  est  d'un  prix  infini  dans  le  corps  so- 
cial. Celui  qui  la  fait  servir  à  l'intérêt  public  est 
un  être  précieux  pour  ses  concitoyens ,  qui  lui  doi- 
vent leurs  moyens  de  richesse  et  de  prospérité. 

La  prudence  est  donc  la  vertu  la  plus  immé- 
diatement applicable  au  bonheur  de  la  vie.  Dans 
,  toutes  les  sociétés  policées,  elle  est  invoquée  pour 
'   donner  suite  aux  plus  vastes  et  aux  plus  impor- 


176  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

tans  desseins.  Une  des  plus  utiles  institutions  qu'on 
ait  pu  imaginer  dans  un  état,  est  sans  contredit 
celle  qui  réunit  autour  du  prince  qui  le  gouverne 
un  certain  nombre  d'hommes  particulièrement 
doués  du  don  de  la  prudence.  Ce  sont  des  esprits 
qui  s'interrogent ,  et  dont  les  communications 
réciproques  font  tourner  au  profit  commun  les 
fruits  de  la  sagesse  et  de  la  maturité.  Ces  con- 
seils privés  n'ont  pas  même  l'inconvénient  des 
assemblées  tumultueuses.  Là ,  chacun  aperçoit  et 
discute  avec  sagacité  les  points  les  plus  difficul- 
tueux  qui  touchent  à  la  félicité  publique.  C'est 
là  qu'on  approfondit  tous  les  rapports  d'une  ques- 
tion ,  et  qu'on  démêle  tous  ses  nœuds  avec  autant 
de  facilité  que  d'avantage. 

Il  est  en  effet  des  hommes  essentiellement  créés 
pour  faire  éclater  la  prudence  ;  il  est  des  esprits 
qui  conçoivent,  combinent  et  apprécient  rapide- 
ment toutes  les  idées  ;  qui  tranchent  toutes  les 
difficultés;  qui  saisissent  la  vérité  par  toutes  ses 
faces ,  et  qui  dirigent  sur  tous  les  objets  la  vue  la 
plus  nette  et  la  plus  distincte  :  il  part  de  leurs 
âmes  comme  autant  de  rayons  qui  éclairent  les 
discussions  les  plus  importantes.  Ces  hommes 
servent  efficacement  la  patrie  par  la  fécondité  de 
leurs  ressources,  par  la  finesse  de  leurs  aperçus, 
par  la  sûreté  de  leur  jugement 


DE    LA    PRUDEIVCE.  I^y 

Mais  la  prudence  n'est  pas  seulement  un  attri- 
but exigible  pour  l'homme  d'état  ;  elle  est  à  chaque 
instant  nécessaire  dans  toutes  les  professions  de 
l'ordre  civil;  car  nous  avons  peu  d'estime  pour 
celui  qui  n'a  pas  prévu  les  malheurs  d'une  entre- 
prise périlleuse ,  qui  a  mis  sans  discernement  son 
or  ou  celui  de  ses  proches  dans  la  balance  incer- 
taine de  la  fortune ,  qui  a  mal  profité  de  ses  faveurs , 
qui  s'est  égaré  dans  des  spéculations  commerciales, 
qui  a  mal  calculé  les  événemens ,  etc.  On  ne  par- 
donne le  défaut  de  prudence  que  lorsque  les 
calamités  qui  en  résultent  sont  déterminées  par 
un  excès  de  courage  ou  de  quelque  haute  vertu. 

La  prudence  suit  l'homme  jusqu'au  milieu  des 
combats.  Représentez-vous  un  guerrier  que  cette 
vertu  rend  invincible  :  Fart  de  diriger  la  marche 
de  son  armée  suppose  en  lui  une  multitude  d'idées 
qu'il  a  du  acquérir  par  des  études  profondes  et  par 
une  expérience  laborieuse,  souvent  même  par  de 
longs  malheurs.  Quel  art  particulier  ne  faut-il  pas 
pour  imprimer  à  une  grande  masse  d'hommes 
une  puissance  qui  résulte  de  la  subordination 
et  du  devoir!  de  quelle  prudence  on  a  besoin 
pour  soumettre  et  diriger  cette  multitude  de 
passions  jeunes  et  vigoureuses  qui  doivent  obéir 
au  même  signal  !  ce  sont  autant  de  volontés  qui 
se  taisent  ou  plutôt  qui  se  confondent  en  une. 

I.  12 


1^8  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

Quelle  sagesse  pour  livrer  ou  éviter  l'attaque, 
pour  coordonner  le  plan  de  défense,  pour  ne 
pas  risquer  ses  bataillons,  pour  choisir  le  lieu, 
le  jour  et  l'heure  du  combat,  pour  distribuer  les 
emplois,  pour  communiquer  ou  transmettre  les 
ordres,  pour  ranimer  le  courage,  pour  réprimer 
la  cupidité ,  pour  contenir  la  fureur  dans  de  justes 
bornes ,  pour  réchauffer  ou  modérer  l'enthou- 
siasme ,  pour  n'entrer  qu'à  propos  dans  une  ville 
assiégée ,  etc.  Ainsi,  chez  l'homme  civilisé,  la  ven- 
geance a  été  réduite  en  art  par  la  prudence. 

L'homme  qui  use  avec  excès  de  la  prudence  a 
une  physionomie  qui  le  caractérise;  l'air  de  la 
réserve  se  distingue  sur  son  visage;  mais  quel- 
quefois il  manque  de  franchise  :  il  est  en  général 
discret,  taciturne;  il  ne  s'explique  jamais  sur  les 
personnes,  de  peur  d'encourir  l'animadversion 
de  ses  semblables;  il  vit  communément  retiré, 
solitaire  ;  calcule  sa  conduite ,  pèse  ses  actions , 
en  apprécie  d'avance  les  suites  et  les  résultats; 
il  ne   se  détermine  que  d'après  des   réflexions 
profondes  ;   il  observe  jusqu'à  la  minutie ,  les 
habitudes ,  les  usages  ;  il  est  scrupuleux  sur  les 
égards  que  l'on  doit  au  rang,  à  la  naissance;  il 
craint   d'empiéter   sur  le  domaine   d'autrui;  il 
ne  dépasse  jamais  le  cercle  de  ses  obligations  et 
de  ses  devoirs;  on  ne  le  trouve  guère  dans  les 


DE    LA    PRUDENCE.  I79 

conspirations,  dans  les  querelles  de  parti  ;  il  n'est 
pas  même  une  jouissance  dont  il  ne  redoute  les 
conséquences  fâcheuses  pour  sa  tranquillité  indi- 
viduelle. 

L'homme  qui  est  trop  prudent  joue  souvent  le 
rôle  d'un  fâcheux ,  parce  qu'il  annonce  des  mal- 
heurs auxquels  on  aime  à  ne  pas  croire  ;  tant  il 
est  vrai  qu'il  n'est  point  de  vertu  qu'on  n'exagère. 
C'est  la  prudence  qui  nous  rend  économes  ;  mais 
c'est  elle  aussi  qui  nous  rend  avares. 

La  prudence  est  une  faculté  dont  les  idiots  et 
les  aliénés  manquent  absolument  :  on  est  contraint 
de  les  isoler,  souvent  même  de  les  contenir  par 
les  plus  forts  liens ,  pour  empêcher  le  désordre 
et  l'irrégularité  de  leurs  actions.  Un  pauvre  cré- 
tin, placé  sur  une  chaise  et  exposé  aux  rayons 
du  soleil,  ne   saura  pas  se  garantir  d'un  coup 
de  pied  de  cheval ,  des  attaques  d'un  chien  fu- 
rieux, d'un  torrent  de  pluie  qui  tombera  tout  à 
coup  sur  sa  tête ,  etc.  ;  il  a  besoin  que  l'officieuse 
vigilance  de  ses  voisins  vienne  le  préserver  du 
j   péril  qui  le  menace  :  l'imprudence  qui  tient  à 
l'altération  des  facultés  intellectuelles    n'excite 
communément  que  la  pitié. 

Je  ne  sais  jusqu'à  quel  point  les  animaux  sont 


l8o  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

doués  de  la  prudence  ;  mais  on  peut  dire  que  tous 
en  sont  pourvus ,  puisque  tous  sont  dominés  par 
l'instinct  de  conservation.  Quand  l'horizon  s'obs- 
curcit ,  quand  le  tonnerre  gronde ,  les  mouches 
se  retirent  dans  les  maisons ,  où  l'hirondelle  les 
poursuit.  Qui  croirait  qu'une  qualité  aussi  supé- 
rieure que  la  prudence  puisse  se  déployer  avec 
tous  ses  avantages  dans  des  êtres  aussi  petits  que 
des  fourmis?  Il  est  néanmoins  certain  que  ces 
insectes  connaissent  la   dépendance  et   la  liai- 
son des  choses ,  qu'ils  tirent  des  conclusions  de 
tout  ce  qu'ils  observent,  pour  la  sûreté  et  le  main- 
tien de  leur  existence.  Il  est  certain  qu'il  est  des 
points  relatifs  à  leur  conservation  sur  lesquels  la 
nature  les  a  rendus  tout-à-fait  raisonnables ,  qu'il 
ne  leur  manque  aucun  degré  d'intelligence  toutes 
les  fois  qu'il  s'agit  de  se  garantir  de  la  famine  ou 
de  l'injure  des  élémens. 

Chaque  être  animé  sur  la  terre  a  donc  son  rang 
et  ses  avantages  dans  le  monde  idéal  et  intellec- 
tuel. La  taupe  a ,  pour  ainsi  dire ,  le  sens  de  la 
prudence.  Mais  ce  sont  les  chasseurs  qu'il  faut 
surtout  interroger  sur  la  prudence  des  lièvres, 
des  lapins ,  des  cerfs  ,  etc.  C'est  surtout  chez  ces 
animaux  qu'il  faut  admirer  cette  qualité  exquise 
qui  prend  le  nom  de  circonspection ,  et  qui  con- 
siste à  s'enquérir  de  tout  ce  qui  se  passe  autour 


DE    LA    PRUDENCE.  l8l 

de  soi.  C'est  un  fait  mille  fois  répété  par  les  colons 
de  TAmérique ,  que ,  lorsque  les  singes  veulent 
piller  une  habitation ,  on  les  voit  placer  des  senti- 
nelles à  l'entrée,  et  se  faire  passer  successivement 
les  fruits  à  mesure  qu'ils  les  dérobent. 

Un  phénomène  non  moins  propre  à  exciter  la 
surprise  des  naturalistes ,  est  cet  instinct  conser- 
vateur donné  à  tous  les  êtres  sensibles,  à  l'aide 
duquel  ils  savent  si  bien  lutter  contre  tout  ce  qui 
est  contraire  à  leur  bien-être  ou  aux  besoins  de 
leur  organisation.  Le  célèbre  professeur  M.  Geof- 
froy Saint-Hilaire  m'a  communiqué  un  fait  relatif 
à  un  castor  vivant  qu'on  avait  apporté  au  Mu- 
séum d'histoire  naturelle  de  Paris.  Une  nuit  que 
i  le  froid  était  excessif,  cet  industrieux  animal  se 
servit  de  la  grille  de  sa  cage ,  comme  d'un  cane- 
vas, pour  en  faire  un  mur  impénétrable,  avec  un 
art  digne  de  la  prudence  la  plus  consommée;  il 
employa,  pour  arriver  à  ce  but,  des  fragmens  de 
carottes  et  quelques  autres  légumes  qu'on  lui  avait 
donnés  pour  sa  nourriture.  La  nature  a  deux 
grands  avertissemens  pour  instruire  les  êtres  vi- 
vans  de  ce  qui  leur  est  salutaire   ou  nuisible: 
le  plaisir  et  la  douleur. 

Les  animaux   qui   paraissent   être    les  moins 
jintelligens  font  éclater  une  prudence  qui  confond 


l82  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

d'étonnement  le  physiologiste  observateur.  Pre- 
nons pour  exemple  les  marmottes ,  qui  se  plaisent 
à  résider  sur  les  sommets  inabordables  des  mon- 
tagnes de  la  Savoie  :  elles  établissent  leurs  de- 
meures dans  l'intérieur  des  grottes  désertes ,  au 
milieu  des  rocs  sauvages  et  solitaires ,  pour  y  subir 
pendant  l'hiver  leur  engourdissement  léthargique. 
Mais  aussitôt  que  la  saison  du  froid  s'éloigne ,  elles 
se  réveillent  et  se  raniment  en  quelque  sorte  avec 
la  nature.  Rien  surtout  n'est  plus  intéressant  à 
considérer  que  les  marmottes  mères  abandonnant 
leurs  retraites  au  point  du  jour  pour  aller  brouter 
l'herbe  et  déterrer  les  racines  des  végétaux.  Pen- 
dant que  leurs  nombreux  petits  saluent  Faube 
matinale  de  leurs  jeux  répétés,  et  courent  çà  et 
là  sur  le  gazon ,  on  les  voit  lever  leur  tête  par  in- 
tervalles et  promener  un  œil  vigilant  autour  de 
leur  progéniture,  pour  la  préserver  de  tous 
dangers.  Les  marmottes  vont  souvent  par  trou- 
pes chercher  leur  nourriture  dans  les  bois  :  là ,  dans 
un  état  continuel  de  crainte  et  de  méfiance ,  elles 
s'avertissent  réciproquement  des  périls  qui  pour- 
raient les  menacer.  Au  moindre  bruit ,  la  première 
d'entre  elles  qui  l'entend  donne  le  signal  de  la 
fuite  par  un  cri  perçant  semblable  à  un  coup  de 
sifflet  ordinaire  :  ce  cri  est  aussitôt  et  successi- 
vement répété  par  chacim  de  ces  animaux ,  qui 
disparaissent  au  même  instant. 


DE    LA    PRUDENCE.  I  83 

Je  cite  ce  fait,  et  j'en  pourrais  alléguer  mille 
autres;  car  il  n'est  point  jusqu'au  plus  chétif  des 
insectes  qui  ne  soit  plus  ou  moins  profondément 
imprégné  de  ce  principe  de  la  prudence,  comme 
d'une  arme  pour  sa  sûreté  personnelle ,  de  cette 
faculté  régulatrice  qui  l'instruit  à  éviter  tout  ce 
qui  est  incompatible  avec  sa  prospérité  indivi- 
duelle. Ainsi  donc  chaque  être  ici-bas  est,  pour 
ainsi  dire,  confié  à  lui-même,  et  s'enquiert  de 
toutes  les  circonstances  qui  peuvent  le  maintenir 
dans  un  état  de  bien-être  plus  ou  moins  parfait. 
Cette  sorte  de  science  innée  se  développe  pro- 
gressivement avec  son  organisation;  nul  d'entre 
eux  n'est  abandonné  aux  chances  du  hasard. 

La  prudence  est  donc  un  guide  qui  nous  fait 
arriver  à  tous  les  résultats  dans  lesquels  consiste 
toute  la  perfection  dont  notre  nature  est  suscep- 
tible; elle  entre  en  première  ligne  dans  le  plan 
de  notre  constitution  morale.  Mais  si  l'animal 
n'en  use  que  pour  se  défendre  et  pour  s'assurer 
de  tout  ce  qui  est  nécessaire  aux  besoins  du  corps, 
il  appartenait  à  l'homme  d'en  faire  une  vertu, 
en  lui  donnant  pour  but  spécial  le  bonheur  et  la 
conservation  de  ses  semblables. 


l84  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 


CHAPITRE   XL 


DE    LA    PARE  SSE. 


Qui  croirait  que  la  paresse  est  aussi  une  pas- 
sion !  Il  est  certain  qu'il  est  des  individus  pour  les- 
quels elle  est  le  plus  doux  des  besoins.  On 
connaît  les  délices  àcafar  niente  des  peuples  du 
Midi  :  chez  eux,  ce  plaisir  surpasse  tous  les  autres. 
La  plupart  des  hommes  ne  sauraient  continuer 
leur  activité  jusqu'au  coucher  du  soleil  :  ils  se 
reposent  vers  le  milieu  du  jour.  Les  animaux 
nous  donnent  aussi  l'exemple  de  cette  intermit- 
tence d'action ,  qui  est  un  des  états  les  plus  suaves 
de  l'économie  des  êtres  vivans. 

Il  faut  que  la  paresse  soit  d'un  grand  intérêt 
pour  le  bonheur ,  puisque  tout  le  monde  aspire 
à  en  jouir.  On  ne  s'agite  sur  la  terre  que  pour 
conquérir  le  repos  ;  on  ne  travaille  que  pour 
arriver  au  terme  désiré  de  toutes  les  fatigues. 
Voyez  ce  négociant  laborieux  ;  voyez  ce  vaillant 
militaire  ;  voyez  cet  artiste  aussi  passionné  qu'in- 
fatigable :  tous  s'entretiennent  avec  une  vive  sa- 
tisfaction du  temps  où  ils  seront,  comme  on  le 
dit  vulgairement,   retirés  des  affaires^  où  ils  se 


DE    LA    PARESSE.  l85 

trouveront  dans  un  calme  parfait.  Il  n'est  per- 
sonne qui  n'appelle  par  ses  vœux  le  moment  for- 
tuné où  il  pourra  s'affranchir  de  tous  les  devoirs 
importuns  de  la  vie. 

Il  est  d'ailleurs  une  époque  où  le  repos  est  le 
seul  bien  désirable.  Quand  nous  avons  été  long- 
temps agités  par  les  orages  d'une  vie  active  et 
laborieuse,  nous  cherchons  un  port  pour  nous 
mettre  à  l'abri.  Quand  nos  organes  sont  épuisés 
par  le  mouvement ,  nous  évitons  toutes  les  com- 
motions; nous  nous  dérobons  à  toutes  les  impres- 
sions violentes  :  nous  invoquons  autour  de  nous 
le  silence  de  la  nature ,  et  nous  nous  contentons 
du  plaisir  de  vivre.  Il  y  a  un  charme  indéfinissable 
attaché  à  cette  vague  contemplation  des  choses  de 
la  terre.  L'âge  et  la  réflexion  donnent  du  penchant 
pour  l'incurie  et  le  quiétisme;  c'e^t  le  plus  doux 
état  de  l'âme  désabusée. 

Le  repos  du  corps  ne  nous  paraît  si  délectable 
que  parce  qu'il  met  notre  âme  dans  le  cas  de 
jouir  d'elle-même  :  tant  de  plaisir  s'attache  à  cer- 
taines idées,  particulièrement  à  celles  qui  nous 
viennent  d'un  sentiment  affectueux  ou  d'un  sou- 
venir agréable  !  Qu'ils  sont  heureux  pour  l'homme 
les  momens  qu'il  passe  dans  une  retraite  tran- 
quille, au  milieu  des  bosquets  que  l'art  créa  tout 


l86  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

exprès  pour  lui  :  ceux  où ,  mollement  couché  sur 
un  gazon  odorant,  il  s'abandonne  paresseusement 
au  doux  penchant  de  la  rêverie  !  il  sent  à  peine 
la  fuite  des  heures  ;  ses  forces  se  complaisent  dans 
cette  délicieuse  langueur. 

Comme  le  berger  de  Virgile,  étendu  dans  un 
antre  vert ,  il  voit  de  loin  les  chèvres  suspendues 
au  rocher  de  la  colline  ;  ses  pensées  s'écoulent  sans 
trouble  dans  cette  solitude  ;  il  n'entend  pas  le  tu- 
multe des  cours  :  c'est  là  que  son  existence  est  vo- 
luptueusement balancée  ;  aucune  distraction  ne 
l'importune  :  si  les  oiseaux  le  réveillent ,  le  mur- 
mure du  ruisseau  l'endort  ;  les  fruits  de  la  terre 
mûrissent  à  côté  de  lui  ;  il  les  cueille  sans  aucune 
peine  :  c'est  sous  le  soleil  du  midi  qu'on  peut  s'eni- 
vrer d'un  tel  bonheur  ;  mais ,  je  le  répète ,  il  faut 
être  désenchanté  d'un  monde  frivole  pour  sentir  le 
prix  de  cette  douce  situation  de  la  vie  où  l'oisiveté 
fait  durer  le  temps. 

Les  épicuriens  connaissaient  une  espèce  de  vo- 
lupté qui  consistait  dans  un  calme  absolu  et  dans 
une  abnégation  complète  de  toutes  les  affaires  de 
la  vie  :  leur  maître  prêchait  le  plaisir  du  repos 
bien  plus  que  le  plaisir  de  l'action.  Les  Syba- 
rites ont  un  nom  célèbre  dans  la  mémoire  des 
hommes.  Ils  avaient  banni  de  leur  ville  tous  les 


DE    LA    PARESSE.  187 

arts  bruyans  et  tous  les  métiers  mécaniques  qui 
pouvaient  troubler  la  tranquillité  dont  ils  jouis- 
saient; pour  eux  le  sommeil  était  le  bien  suprême  ; 
une  pensée ,  un  souvenir  même ,  étaient  un  poids  ; 
ils  dormaient  pour  tout  oublier. 

Les  Orientaux  nous  offrent  aujourd'hui  le  même 
spectacle  :  tous  leurs  meubles  sont  adaptés  au 
bonheur  que  procure  la  paresse  ;  s'asseoir,  pour 
eux  est  une  fatigue  ;  ils  sont  habituellement  cou- 
chés ;  jamais  de  pareils  hommes  ne  portent  un 
fardeau  ;  ils  peuvent  à  peine  se  traîner  eux-mêmes , 
selon  la  remarque  d'un  philosophe  moderne.  INul 
d'entre  eux  n'imite  ses  voisins  dans  leur  industrie 
et  leur  travail;  une  aveugle  routine  les  conduit 
silencieusement  dans  la  vie. 

Presque  tous  les  voyageurs  ont  été  témoins  de 
la  paresse  de  l'homme  dans  les  lieux  qui  n'ont 
point  encore  éprouvé  les  bienfaits  de  la  civilisa- 
tion. Les  sauvages  regardent  ordinairement  le  tra- 
vail comme  l'un  des  plus  grands  maux  de  l'exis- 
tence. Ceux  qu'on  a  observés  en  dernier  lieu  ne 
s'inquiètent  guère  des  travaux  des  champs;  ils 
laissent  tout  faire  à  leurs  femmes ,  qu'ils  traitent 
aussi  durement  que  des  bêtes  de  somme.  Pendant 
qu  ils  se  bercent  dansleurs  hamacs,  ce  sont  elles  qui 
labourent,  qui  pilent  le  maïs  pour  en  composer 


l88  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

une  espèce  de  potage  ou  du  pain  cuit  sous  la 
cendre ,  qui  coupent  le  bois  de  chauffage.  Quant 
à  eux ,  on  ne  les  voit  chasser  que  lorsque  la  faim 
les  presse  :  ils  n'ont  aucune  prévoyance  de  l'a- 
venir ;  ils  aiment  les  sensations  agréables ,  mais 
celles  qui  ne  coûtent  rien. 

Le  fatalisme  est  un  système  qui  rend  l'homme 
constamment  oisif  et  tout-à-fait  inutile  aux  autres. 
C'est  l'opinion  qui  a  le  plus  influé  sur  la  paresse 
des  peuples.  Beaucoup  d'individus  croient  que  tout 
existe  et  arrive  sur  la  terre  par  l'effet  d'une  néces- 
sité absolue,  que  nous  ne  saurions  rien  changer 
à  la  commune  mais  irrévocable  destinée.  Cette 
pensée  décourageante  paralyse  toutes  les  forces 
de  la  société  humaine  ;  elle  peuple  l'univers  d'es- 
claves :  l'homme  n'ose  appliquer  ses  efforts  à  au- 
cune résistance. 

Les  paresseux  voudraient  que  le  temps  fut  im- 
mobile comme  eux  ;  il  n'y  a  point  d'horloge  dans 
leur  asile  ;  les  heures  s'y  écoulent  avec  trop  de 
bonheur  pour  qu'on  s'inquiète  de  les  compter. 
De  là  vient  qu'ils  prolongent  leurs  nuits  comme 
leurs  jours  ;  de  là  vient  qu'ils  mettent  tant  de 
lenteur  dans  leurs  actes  les  plus  ordinaires ,  qu'ils 
voudraient  néanmoins  abréger  ou  éviter.  Toutes 
leurs  facultés  muettes  et  inactivesles  tiennent  dans 


DE    LA    PARESSE.  1 89 

une  sorte  de  supplice  quand  il  s'agit  de  les  exer- 
cer ;  ils  sont  économes  de  leurs  mouvemens  ;  ils 
craignent  de  dépenser  leurs  forces ,  de  prodiguer 
leur  être  ;  ils  sacrifient  jusqu'aux  plus  doux  plai- 
sirs pour  ne  pas  se  donner  la  peine  de  les  chercher. 

L'homme  paresseux ,  j  été  dans  la  vie ,  n'y  marche 
pas  ;  le  temps  l'y  traîne  a  reculons  y  pour  me  ser- 
vir de  l'expression  de  Montaigne.  Les  oisifs  des 
grandes  villes  ressemblent ,  pour  la  plupart ,  aux 
disciples  d'Aristippe  :  ce  sont  des  épicuriens  cou- 
chés. Nos  auteurs  comiques  exposent  journelle- 
ment aux  yeux  de  la  multitude  les  nombreux 
ridicules  de  l'avarice  humaine  :  on  pourrait  en 
faire  autant  pour  la  paresse.  11  existait  naguère 
à  Paris  un  individu  fort  bizarre ,  qui  trouvait  tant 
de  plaisir  à  ne  rien  faire,  que,  ne  pouvant  sub- 
sister sans  travail ,  il  cherchait  à  gagner  pendant 
trois  mois  la  somme  d'argent  qui  lui  était  néces- 
saire pour  se  reposer  pendant  trois  autres.  Il  était 
réellement  singulier  de  voir  cet  homme  traîner  la 
brouette ,  porter  la  hotte  à  certaines  époques  de 
l'année,  servir  dans  les  hôtelleries,  etc.,  pour 
acheter  sa  tranquillité  durant  quelques  semaines , 
et  s'abandonner  ensuite  à  la  paresse ,  qui  était  pour 
lui  la  première  des  voluptés.  Le  trait  suivant  n'est 
pas  moins  curieux  pour  l'observation.  Nous  avons 
connu  un  aimable  paresseux  dont  l'ami  le  plus 


igO  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

intime  était  parvenu  à  un  rang  très  éminent. 
(c  J'espère ,  lui  dit  ce  dernier,  que ,  pendant  que  je 
suis  en  place ,  vous  profiterez  de  mon  crédit ,  et 
que  vous  me  ferez  connaître  vos  désirs  ;  je  les  se- 
conderai de  mon  mieux.  »  Le  paresseux  demanda 
quelques  jours  pour  réfléchir;  au  bout  de  ce 
temps ,  il  prit  un  nouveau  délai.  Enfin ,  un  soir 
que  son  puissant  protecteur  le  pressait  de  s'expli- 
quer :  «  Je  voudrais ,  répondit-il ,  que  vous  pussiez 
obtenir  du  Roi  qu'on  supprimât  ces  cloches  im- 
portunes qui  sont  si  près  de  ma  demeure ,  et  qui 
m'empêchent  de  sommeiller.  )j 

Il  est  des  paresseux  qui  connaissent  si  peu  le 
prix  du  temps ,  qu'ils  en  savourent  en  quelque 
sorte  la  perte  ;  la  plupart  d'entre  eux  se  livrent 
au  jeu ,  quand  l'oisiveté  pèse  trop  sur  leur  exis- 
tence. On  en  voit  d'autres  qui  parlent  toujours 
des  choses  qu'ils  se  proposent  d'accomplir,  et  qui 
roulent  dans  leur  tête  mille  projets.  Il  n'y  a  pas 
une  grande  peine  pour  eux  à  concevoir  une  en- 
treprise :  la  tâche  la  plus  difficile  est  de  l'exécuter. 
Presque  toutes  les  journées  sont  perdues  pour  des 
hommes  si  fainéans  ;  elles  sont  employées  à  des 
futilités ,  à  des  soins  de  toilette  tout-à-fait  super- 
flus et  insignifians.  Durant  ce  même  temps,  les 
ronces  croissent  et  se  multiplient  dans  le  terrain 
qu'ils  ont  reçu  de  leurs  pères. 


DE    LA    PARESSE.  I9I 

On  ne  peut  se  défendre  d'une  impression  dou- 
loureuse lorsque  l'on  considère  les  suites  inévi- 
tables de  la  paresse  dans  une  ville  ou  dans  un  pays. 
Partout  des  ruines ,  des  édifices  renversés  par  le 
temps;  partout  les  tristes  empreintes  de  la  des- 
truction ;  souvent  même ,  par  un  affreux  contraste , 
la  plus  belle  végétation  à  côté  de  l'indolence  in- 
curable des  habitans.  Un  pareil  spectacle  afflige 
les  regards  du  voyageur  au  milieu  des  amandiers, 
des  citronniers  et  des  oliviers  de  la  Grèce.  C'est  là 
que  la  paresse  a  véritablement  déshonoré  l'espèce 
humaine. 

La  paresse  tient  souvent  à  une  maladie  par- 
ticulière de  la  volonté ,  qui ,  chez  Fhomme ,  est 
sujette  à  des  intervalles  d'activité  et  de  repos. 
Ce  phénomène  se  remarque  surtout  chez  les  mé- 
lancoliques, les  hypocondriaques,   et  chez  tous 
les  individus  dont  la  susceptibilité  nerveuse  est 
plus  ou  moins  altérée  par  les  travaux,  le  genre 
de  vie ,  la  disposition  héréditaire ,  les  peines  de 
l'âme,  etc.  Je  connais  un  littérateur,  doué  d'un 
talent  que  tout  le  monde  admire ,  mais  qui  n'exerce 
puissamment  sa  volonté  que  pendant  les  six  pre- 
miers mois  de  chaque  année  ;  au  bout  de  ce  temps , 
cette  faculté  de  son  esprit  tombe  dans  une  nullité 
complète  ;  il  abandonne  aussitôt  tous  les  travaux 
qu'il  a  commencés  ;  ses  entreprises  s'arrêtent  ;  il 


192  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

ne  peut  donner  un  seul  ordre  dans  sa  maison;  il 
devient  incapable  du  moindre  effort  :  c'est  un  en- 
gourdissement général  qui  le  saisit,  et  dont  il  n'y 
a  plus  moyen  de  le  délivrer. 

Il  est  un  autre  état  de  l'âme  qu'on  prendrait 
pour  de  la  paresse ,  et  qui  n'est  que  l'état  paisible 
d'un  philosophe  qui  veut  oublier  les  vanités  du 
monde,  ou  se  soustraire  au  bruit  chimérique  d'une 
renommée  devenue  importune.  L'histoire  de  l'épi- 
curien Desy  veteaux  doit  trouver  ici  sa  place  :  il  était 
né  près  de  la  ville  de  Falaise ,  dans  l'un  des  plus 
beaux  sites  de  la  Normandie.  On  l'avait  choisi  pour 
être  précepteur  du  duc  de  Vendôme ,  fils  de 
Henri  IV  et  de  Gabrielle  d'Estrées  ;  mais  la  licence 
de  ses  mœurs  le  fit  renvoyer  delà  cour.  Loin  d'en 
concevoir  du  chagrin ,  ce  singulier  sybarite  se  ren- 
ferma dans  un  jardin  où  il  prétendait  mener  une 
vie  tout-à-fait  pastorale.  Sur  la  fin  de  ses  jours  il 
avait  associé  sa  destinée  à  celle  d'une  jeune  musi- 
cienne qui  l'endormait  aux  sons  mélodieux  de 
sa  voix.  Il  était  devenu  si  indolent,  qu'il  ne  prenait 
pas  même  la  peine  de  lire  les  lettres  qu'on  lui  écri- 
vait, ce  Le  bonheur  nous  fuit,  disait-il,  parce  que 
nous  prenons  trop  de  soin  pour  l'obtenir  ;  il  faut 
commencer  son  repos  dans  la  vie ,  si  l'on  veut 
mourir  sans  regret.  Il  faut  fuir  le  monde  avant  qu'il 
nous  quitte.  Le  loisir  rend  l'homme  à  lui-même.  » 


DE    LA    PARJESSE.  IQO 

La  paresse ,  proprement  dite ,  est  une  volupté 
perfide;  elle  n'est  pas  seulement  funeste  à  l'ins- 
tinct de  conservation  ;  elle  est  contraire  au  véri- 
table bonheur,  puisqu'elle  nous  met  sous  la  dé- 
pendance du  premier  homme  actif  et  industrieux 
qui  trouve  son  intérêt  à  nous  asservir  ;  elle  rétrécit 
en  nous  le  cercle  de  la  vie  de  relation  ;  elle  avilit 
l'âme  déjà  subjuguée  par  la  mollesse,  et  ne  lui 
I  donne  que  des  penchans  sordides.  La  paresse  fait 
\  qu'on  a  recours  à  la  ruse ,  à  la  tromperie ,  à  de 
I  vils  détours  qui  compromettent  la  dignité  hu- 
maine. Dès-lors  il  n'y  a  plus  de  probité ,  plus  de 
franchise,    plus  de  droiture   dans  les   rapports 
sociaux, 

La  paresse  d'ailleurs  mène  insensiblement  à  la 
servitude,  qui  est  le  plus  affreux  des  malheurs 
La  culture  et  la  perfection  des  arts  étant  le  fruit 
naturel  du  désir  que  nous  avons  d'améliorer  notre 
condition,  l'esclave,  en  proie  à  des  maux  phy- 
siques ,  privé  de  la  perspective  d'un  avenir  plus 
heureux ,  n'a  aucune  espèce  d'intérêt  à  augmen- 
ter ou  à  perfectionner  son  travail.  La  paresse  est 
le  seul  bien  qui  lui  reste ,  le  seul  plaisir  qu'il  puisse 
,  désormais  goûter  sur  la  terre  ;  mais  les  rigueurs 
qu'elle  rend  nécessaires,  alors  même  qu'elles  ne 
sont  pas  exercées  par  le  despotisme  ou  le  caprice , 
ne  laissent  voir  d'un  côté  qu'un  maître  brutal  et 
I.  i3 


194  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

féroce ,  et  de  l'autre  qu'une  victime  souffrante  et 
avilie. 

Un  philosophe  a  donc  eu  raison  de  dire  que 
toutes  les  passions  relatives  à  l'intérêt  privé  de 
notre  système  individuel  sont  offensantes  pour  la 
société ,  dont  l'homme  est  une  partie  intégrante  ; 
elles  sont  outrageantes  pour  la  vertu.  La  nature 
n'isole  rien  sur  la  terre  ;  nul  n'est  fait  pour  être 
solitaire  et  indépendant  ;  chaque  individu  est 
essentiellement  coordonné  à  ses  semblables  ;  tous 
les  êtres  tendent  à  la  sociabilité. 

Le  repos  n'est  donc  légitime  que  lorsqu'il  a  été 
conquis  par  d'utiles  et  honorables  travaux.  Con- 
sidéré d'ailleurs  sous  le  rapport  physiologique, 
l'homme  ne  saurait  s'abandonner  à  la  paresse  sans 
contrarier  l'ordre  de  la  nature.  Il  est  de  l'essence 
de  notre  organisation  de  renouveler  les  mouve- 
mens  du  corps  comme  ceux  de  la  pensée.Tout  passe 
dans  l'univers  ;  rien  ne  s'y  arrête.  Si  le  présent 
pouvait  se  perpétuer ,  il  serait  aussi  insupporta- 
ble pour  nous  que  les  eaux  stagnantes  d'un  ma- 
récage. Il  faut  occuper  l'âme  pour  la  faire  vivre; 
et  comme  l'a  dit  un  auteur  célèbre,  toute  jouis- 
sance sur  la  terre  est  inséparable  d'une  véritable 
action. 


DE    l'ennui.  195 


CHAPITRE  XII. 


DE    L  ENNUI. 


L'ennui  est  une  des  plus  tristes  prérogatives  de 
l'homme  civilisé  ;  c'est  une  disposition  maladive 
de  notre  être,  qui  nous  conduit  souvent  à  la  con- 
somption ou  à  la  mort  ;  c'est  une  sorte  de  para- 
lysie de  l'âme,  qui  succède  à  toutes  les  émotions 
qu'on  a  tant  cherchées ,  et  qu'il  n'est  plus  facile  de 
renouveler;  c'est  enfin  l'état  le  plus  pénible  de 
l'économie  vivante.  Il  n'est  pas  un  seul  individu 
qui  ne  consentît  à  échanger  son  ennui  pour  une 
véritable  douleur. 

L'homme  qui  est  consumé  par  l'ennui  ne  sait 
guère  définir  ce  qu'il  éprouve  :  c'est  ordinaire- 
ment une  inquiétude  accablante,  une  langueur 
indéfinissable  dans  l'exercice  des  fonctions,  une 
torpeur  qui  enchaîne  et  qui  engourdit  tous  les 
membres,  une  impuissance  de  réfléchir  et  d'agir, 
un  dégoût  invincible  pour  tous  les  biens  et  tous 
les  plaisirs  de  l'existence ,  une  difficulté  de  vivre 
et  de  jouir ,  etc.  Ces  divers  symptômes  tiennent  au 


196  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS, 

besoin  de  changer  de  situation ,  et  de  substituer 
des  sensations  vives  à  des  sensations  trop  faibles. 

L'ennui  provient  d'une  multitude  de  sources , 
et  a  mille  issues  pour  s'introduire  dans  le  système 
sensible.  Cette  fâcheuse  disposition  de  notre  âme 
succède  communément  à  la  perte  des  biens  qui 
font  nos  délices,  à  Féloignement  des  lieux  que 
l'on  aime,  à  l'absence  des  personnes  que  nous 
chérissons  ,  à  la  répression  trop  brusque  de  cer- 
taines habitudes ,  à  la  privation  de  la  liberté ,  à 
mille  désirs  déçus  ou  contrariés ,  etc.  Il  est  sur- 
tout un  ennui  qui  attaque  les  personnes  complè- 
tement heureuses  aux  yeux  du  vulgaire ,  celles  qui 
sont  rassasiées  de  jouissances,  qui  sont  blasées 
sur  tous  les  plaisirs ,  qui  se  dégoûtent  des  réalités 
pour  courir  sans  cesse  après  des  chimères ,  qui 
cherchent  vainement  à  agiter  leur  vie  par  les 
plus  fortes  impressions.  On  connaît  les  résultats 
tragiques  de  cet  ennui  à  certaines  époques  de 
l'année ,  particulièrement  en  automne. 

Ainsi  donc  l'ennui  change  continuellement  de 
forme;  et,  de  tous  les  maux  dont  l'existence  est 
accablée ,  il  n'en  est  aucun  qui  soit  plus  univer- 
sellement répandu.  Parcourez  tous  les  âges,  tous 
les  rangs ,  toutes  les  conditions ,  tous  les  lieux  ; 
partout ,  le  monde  est  plein  de  gens  qui  cherchent 


DE    L  ENNUI.  197 

à  éviter  cette  sensation  pénible.  Tous  nos  arts 
sont  employés  à  retirer  l'âme  de  cet  état  d'apathie 
et  de  langueur  insipide  ;  de  là ,  ce.  goût  général 
que  nous  manifestons  pour  les  spectacles ,  les  bals , 
les  concerts,  et  autres  divertissemens  qui  nais- 
sent du  besoin  de  se  distraire.  On  dirait  que 
nous  sommes  constamment  à  la  recherche  des 
émotions  nouvelles;  et  il  n'est  pas  une  seule  de 
nos  passions  que  l'homme  ne  mette  en  jeu  pour 
se  les  procurer  ;  il  fait  concourir  à  ce  but  la  tris- 
tesse même  et  la  douleur.  Son  instinct  le  porte 
à  désirer  ce  qui  peut  exciter  en  lui  la  sympathie , 
l'amour ,  la  pitié  et  tous  les  sentimens  tragiques 
dont  la  nature  humaine  est  susceptible.  Les  dé- 
sastres qu'on  lui  raconte  intéressent  son  cœur  at- 
tendri et  semblent  l'attacher  davantage  à  la  terre. 
Les  enfans  eux-mêmes  sont  à  peine  entrés  dans  la 
vie  de  relation ,  qu'ils  se  plaisent  déjà  à  écouter  le 
récit  des  événemens  malheureux  ;  et  on  a  souvent 
recours  à  ce  stratagème  pour  dissiper  leurs  pre- 
miei^s  ennuis. 

Ajoutons  que  l'ennui  est  un  mal  d'autant  plus 
mévitable,  qu'il  est  le  résultat  journalier  de  nos 
relations  sociales.  Toutes  les  fois,  par  exemple, 
qu'on  arrache  quelqu'un  à  la  sphère  de  ses  idées 
favorites  pour  l'occuper  d'un  objet  dont  il  est 
désagréablement  affecté ,  il  éprouve  ce  tourment 


198  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIOINTS. 

insupportable.  Celui  qui  agit  d'une  manière  aussi 
fâcheuse  sur  son  esprit  ne  sent  pas  lui-même 
l'effet  qu'il  produit;  et  sous  ce  point  de  vue, 
les  importuns  sont  toujours  à  l'abri  de  ce  poison 
somnifère,  qu'ils  communiquent  à  tout  le  monde 
par  leurs  fades  et  insipides  entretiens;  aussi 
n'épargnent-ils  pas  leurs  victimes.  Si ,  dans  notre 
civilisation ,  on  pouvait  agir  avec  pleine  franchise , 
on  repousserait  ces  sortes  d'individus  avec  autant 
de  violence  que  les  ennemis  les  plus  acharnés  ; 
mais  il  est  dans  nos  mœurs  et  dans  nos  usages 
de  ne  leur  échapper  que  par  la  fuite  ou  par 
la  ruse. 

Les  premières  sources  de  l'ennui ,  au  sein  des 
sociétés  nombreuses  et  policées,  dérivent,  sans 
contredit,  de  l'inégalité  des  esprits  et  des  anti- 
pathies qui  en  résultent  ;  nous  différons  par  les 
forces  de  notre  entendement  comme  par  les  con- 
ditions physiques  de  notre  organisation.  Il  est  des 
âmes  d'une  haute  lignée  qui  ne  sauraient  se  faire 
à  des  relations  subalternes ,  et  qui  planent  sur  le 
reste  des  humains  par  l'unique  ascendant  de  leur 
supériorité  morale  ;  celles-là  doivent  constamment 
se  nourrir  au  milieu  des  rayons  qui  partent  des 
points  les  plus  élevés  de  la  destinée  humaine. 
L'homme  trouve  l'ennui  dès  qu'on  cherche  à  le 
faire  descendre  des  hauteurs  où  il  s'est  placé  par 


DE    L  ENNUI.  199 

la  culture  et  le  perfectionnement  de  ses  facultés 
intellectuelles. 

La  variété  d'ailleurs  est  un  besoin  de  nos  sens , 
et  une  loi  pour  tous  les  arts  dont  l'objet  est  de 
les  flatter  et  de  les  émouvoir.  Toute  perception 
devient  importune ,  si  elle  est  trop  long-temps 
prolongée.  L'âme  est  un  flambeau  qu'il  faut  agiter 
par  intervalles  ;  et  nos  passions ,  aussi-bien  que  nos 
désirs,  doivent  changer  souvent  de  but  et  de  di- 
rection. Il  n'est ,  sur  cette  terre ,  aucune  jouissance 
qui  ne  s'émousse ,  et  qui  puisse  résister  à  cette  loi 
universelle  des  organes  du  sentiment. 

Les  plus  vifs  plaisirs  perdent  à  chaque  instant 
une  partie  de  leurs  attraits ,  et  l'enchantement 
qu'ils  avaient  causé  ne  tarde  pas  à  s'évanouir.  Le 
plus  beau  spectacle  ne  charme  pas  long-temps  les 
yeux.  Des  airs  de  musique  qui  nous  avaient  d'abord 
transportés ,  la  répétition  finit  par  les  rendre  insi- 
pides. Il  en  est  de  même  des  parfums  et  des  mets 
les  plus  exquis;  il  semble  que  nous  ne  puissions 
sentir  long-temps  de  la  même  manière.  Les  sensa- 
tions sont  pour  nos  organes  ce  que  les  attitudes 
sont  pour  nos  membres ,  qui  ne  peuvent  en  sou- 
tenir de  trop  prolongées.  La  nature  elle-même  ne 
s'anime  que  par  la  diversité  ;  elle  s'éteint  dans  la 
monotonie. 


200  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

Cette  même  loi  nous  explique  pourquoi  les 
hommes  qui  ont  l'habitude  de  discourir  très 
longuement  sont  presque  toujours  à  charge  à 
ceux  qui  les  écoutent.  Un  plaidoyer  trop  étendu , 
un  sermon  trop  diffus,  fatiguent  bientôt  l'atten- 
tion générale ,  et  agitent  un  auditoire  d'une  im- 
patience insurmontable.  Le  Français  est  peut- 
être,  de  tous  les  peuples,  celui  auquel  cette 
prolixité  est  le  plus  incommode,  à  cause  de  son 
aversion  naturelle  pour  la  continuité  des  mêmes 
impressions.  De  là  vient  que  les  hommes  réputés 
les  plus  aimables  sont  ceux  qui  racontent  avec 
plus  de  brièveté  et  de  concision.  Ce  qu'on  appelle 
esprit  y  dans  la  société,  n'est  qu'un  trait  qui  brille 
instantanément  comme  l'éclair.  La  nécessité  qu'il 
y  a  d'accroître  l'intérêt  d'un  drame ,  d'une  tragé- 
die ,  d'un  discours ,  tient  certainement  au  besoin 
de  changer  de  sensation  et  de  préserver  notre 
âme  d'une  fatigante  uniformité. 

Les  physiologistes  ont  voulu  rendre  compte  de 
ce  défaut  de  teneur  dans  les  organes  et  de  persé- 
vérance dans  nos  sensations  ;  il  y  a  lieu  de  croire 
qu'il  dépend  en  grande  partie  de  la  débilité  radi- 
cale de  notre  constitution  ;  car  les  êtres  faibles , 
tels  que  les  femmes  et  les  enfans ,  dont  la  fibre  a 
peu  de  consistance ,  sont  aussi  les  êtres  les  plus 
sujets  à  l'ennui  et  les  plus  avides  de  sensations 


DE    L  ENNUI.  20 1 

nouvelles.  Ils  se  soulagent  néanmoins  en  dirigeant 
leur  attention  sur  d'autres  objets;  à  moins  qu'on 
ne  pense,  avec  un  de  nos  métaphysiciens  les  plus 
célèbres ,  qu'il  y  a  dans  notre  système  intellectuel 
une  fibre  nouvelle  pour  chaque  nouvelle  sensa- 
tion, ce  qui  est  une  supposition  sans  vraisem- 
blance comme  sans  preuve. 

Cependant,  quelque  variété  que  l'on  mette  dans 
ses  travaux,  lorsque  nous  sommes  parvenus  au 
terme  de  cette  série  d'actions  qui  constitue  la  jour- 
née ,  nous  avons  besoin  que  le  silence  et  les  ténè- 
bres viennent  jeter  un  voile  sur  nos  sens,  et  que  le 
sommeil ,  en  les  restaurant  par  le  repos ,  les  rende 
propres  aux  occupations  du  lendemain.  La  nature 
ne  nous  a  donc  départi  qu'une  certaine  somme 
de  sensibilité ,  dont  il  faut  nécessairement  être 
économe.  Si ,  pour  éviter  cet  état  où  l'on  cesse 
de  sentir ,  et  que  l'on  appelle  ennui ^  on  se  presse 
de  jouir,  on  ne  fait  que  s'y  précipiter  plus  vite, 
puisque  la  lassitude  des  organes  produit  le  même 
effet  que  le  défaut  de  sensations. 

L'abus  des  jouissances  peut  même  nous  con- 
duire à  quelque  chose  de  pire  que  l'ennui.,  à  ce 
point  extrême  de  dégradation  et  de  malheur  qui 
consiste  dans  l'impuissance  absolue  de  sentir; 
alors  les  sens  paraissent  irrévocablement  fermés 


2  02  PHYSIOLOGIE    DES    PASSTOÎîS. 

à  tous  les  objets  qui  viennent  les  solliciter.  On  se 
trouve  séparé  de  tous  les  autres  êtres ,  sans  rap- 
ports avec  eux ,  sans  liens ,  sans  affections  ;  et  cette 
pénible  existence,  devenue  un  fardeau  insuppor- 
table ,  ne  laisse  plus  que  le  désir  de  s'en  délivrer. 

Cet  acte  extraordinaire  est  presque  toujours  le 
résultat  d'un  état  maladif  du  cerveau  ;  ce  fait  est 
manifestement  démontré  par  l'observation  des 
physiologistes  et  des  médecins.  Celui  qui  résiste  à 
l'instinct  de  conservation  est  manifestement  dans 
un  état  de  délire  ;  sa  raison  s'éclipse  dans  ce  mo- 
ment critique  de  son  existence.  Nous  sommes  li- 
vrés sur  la  terre  à  Faction  d'une  force  qui  nous 
porte  sans  cesse  à  nous  maintenir  ;  et  quand ,  par 
l'effet  d'une  catastrophe  inouïe ,  cette  faculté  se 
déprave,  nous  devons  subir  toutes  les  consé- 
quences funestes  de  ses  écarts. 

J'ai  souvent  interrogé  les  malades  qu'une  pente 
irrésistible  entraînait  vers  le  suicide.  Il  paraît  que 
cette  idée  fixe  a  pour  eux  une  sorte  de  volupté. 
Ils  ressemblent  à  ces  voyageurs  fatigués  qui  aspi- 
rent au  terme  d'une  route  trop  longue  et  trop 
uniforme;  ils  ont  d'avance  un  avant-goût  du 
calme  désiré  qui  les  attend  ;  ils  se  couchent  avec 
délices  dans  ce  tombeau  où  doit  se  fermer  pour 
eux  la  porte  de  toutes  les  sensations. 


DE    l'ennui.  2o3 

Il  est ,  du  reste ,  des  climats  où  cette  fâcheuse 
disposition  est  plus  commune  que  dans  d'autres. 
11  est  des  lieux  où  l'ennui  semble  avoir  spéciale- 
ment fixé  son  empire;  l'espoir  s'abat  dans  ces 
désolantes  contrées.  L'homme  s'y  abreuve  de  cette 
mélancolie  consomptive  qui  émousse  les  désirs , 
glace  les  affections ,  flétrit  les  plus  douces  jouis- 
sances ,  et  désenchante  jusqu'à  la  vertu. 

C'est  certainement  un  malheur  pour  l'homme 
d'avoir  reçu  du  ciel  le  triste  privilège  d'observer 
et  d'apprécier  sa  propre  existence  ;  c'est  précisé- 
ment ce  qui  la  lui  rend  insupportable.  Quand  ses 
jours  ont  été  longuement  et  diversement  agités, 
quand  il  a  goûté  de  tout  au  banquet  de  la  vie ,  il  se 
replie  sur  lui-même  et  perd  les  deux  sentimens 
les  plus  précieux  de  son  être ,  la  curiosité  et  l'ad- 
miration. Il  ne  conçoit  plus  rien  à  l'importance 
que  l'on  met  à  certaines  choses ,  à  tous  les  soucis , 
à  tous  les  embarras  qui  remplissent  une  carrière 
active  ;  son  âme  a  perdu  tous  les  besoins ,  même 
celui  du  bonheur  ;  l'uniformité  l'accable ,  l'ennui 
le  gagne ,  et  il  cherche  naturellement  à  s'endor- 
mir dans  la  situation  même  où  ce  mal  affreux  est 
venu  le  surprendre. 

La  vie  n'est  qu'un  assemblage  d'apparences  ^ 
ainsi  que  l'a  dit  un  profond  penseur  ;  c'est  un  ta- 


2o4  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

bleau  que  l'on  n'aime  que  par  l'illusion  de  ses 
perspectives.  Tout  doit  y  être  embelli  par  le 
prisme  inépuisable  de  notre  imagination.  Il  ne 
faut  y  rien  voir  de  trop  près  ;  et  c'est  à  l'igno- 
rance de  beaucoup  de  choses  que  nous  devons 
quelquefois  nos  plus  grands  plaisirs. 

Bienheureux  celui  qui  ne  fatigue  point  son 
esprit  par  de  téméraires  investigations,  qui  res- 
pecte les  voiles  impénétrables  dont  la  nature  a 
couvert  ses  merveilles ,  et  s'abandonne  doucement 
à  la  voix  bienfaisante  de  ses  inspirations  inté- 
rieures !  Bienheureux  le  sage  dont  le  travail  a 
rempli  les  jours ,  dont  les  affections  ont  embelli  la 
vie ,  et  qui ,  parvenu  sans  ennui  au  bout  d'une 
longue  et  glorieuse  carrière,  se  soumet  courageu- 
sement à  sa  destinée,  se  console  par  la  philoso- 
phie ,  et  meurt  avec  sécurité  entre  ses  souvenirs 
et  ses  espérances  ! 


DE    l'intempérance.  2o5 


««■p«-o»»»»»ft»»»p»c  c  >  »*  fr»»c»fr<i^»»*«^&»<»»o-o»fr»'fr»frp.&»fre-»»fr«^o».frfrfrc.o»frc.o»»». 


CHAPITRE  XIII.  • 


DE    LINTEMPERANCE. 


Les  plus  grands  philosophes  de  l'antiquité  ont 
parlé  des  dangers  de  l'intempérance  et  de  ses  ré- 
sultats funestes  sur  le  système  de  notre  conserva- 
tion. L'homme  est  le  seul  parmi  les  êtres  vivans 
qui  abuse  de  ses  organes  digestifs.  Les  animaux 
ont  un  instinct  plus  sûr  qui  les  avertit  et  les  guide  ; 
un  brin  d'herbe  ou  de  feuillage  suffit  au  chameau 
asiatique  ;  le  bœuf  se  modère  au  sein  de  nos  plus 
gras  pâturages  ;  l'aigle  a  beau  être  vorace ,  s'il  est 
rassasié ,  il  n'achève  pas  sa  victime  :  il  s'arrête  tou- 
jours à  temps. 

Il  n'y  a  que  les  hommes  civilisés  qui  se  rassem-= 
blent  autour  d'un  même  festin  pour  s'exciter, 
pour  se  provoquer  mutuellement  à  tous  les  excès 
de  l'intempérance.  Chez  un  peuple  qui  n'est  pas 
très  éloigné  de  nous,  on  attend  que  les  femmes 
aient  quitté  la  table  pour  faire  circuler  des  fla- 
cons tout  pleins  d'un  vin  qui  enivre ,  et  ranimer 
ainsi  la  gaîté  des  convives  ;  pour  mettre  l'âme  en 


ao6  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

toute  liberté  et  donner  toute  licence  à  l'entretien. 
Un  tel  repas  est  certainement  un  spectacle  peu 
agréable  pour  un  étranger  qui  voyage,  et  le  phi- 
losophe qui  l'observe  n'y  trouve  rien  d'attrayant. 

Qui  croirait  qu'il  a  existé  dans  Paris  une  asso- 
ciation qui  se  faisait  gloire  d'être  intempérante , 
qui  tenait  ses  assemblées ,  qui  avait  son  code ,  ses 
registres,  son  mode  d'initiation,  ses  réglemens, 
ses  usages ,  etc.  !  Elle  ne  ressemblait  pas  mal  à  cette 
académie  de  cuisiniers  ,  dont  Plutarque  fait  men- 
tion, qui  s'était  formée  jadis  en  Egypte  par  la 
protection  de  Cléopâtre,  sous  le  titre  pompeux 
des  inimitables.  J'ai  donné  moi-même  des  soins  à 
plusieurs  membres  de  cette  moderne  confrérie; 
car  de  graves  maladies  venaient  souvent  les  sur- 
prendre au  milieu  des  longues  orgies  dont  ils  fati- 
guaient leur  oisiveté. 

Qu'est  devenu  ce  temps  où  l'on  servait  un  repas 
sans  apprêt,  au  milieu  d'un  champ  ou  d'une  prai- 
rie ,  où  l'on  se  contentait  d'un  brouet  clair  et  de 
quelques  fruits  cueillis  sur  l'arbre  le  plus  voisin; 
où  de  simples  légumes ,  le  miel  des  abeilles ,  un 
pain  cuit  à  la  hâte,  venaient  calmer  la  faim  du 
laboureur  fatigué  ;  où  l'on  buvait  fraternellement 
dans  la  même  coupe  un  peu  de  vin  frais  !  Com- 
parez cette  vie  économique  avec  la  somptuosité 


DE    L  INTEMPERANCE.  20 


7 


des  festins  de  nos  jours.  Voyez  tous  ces  convives 
qui  se  réunissent  cérémonieusement  à  la  manière 
des  superbes  Athéniens  :  leur  table  est  surchargée 
des  productions  de  tous  les  climats  ;  les  richesses 
de  la  mer  se  joignent  à  celles  de  la  terre;  chaque 
saison  y  apporte ,  pour  ainsi  dire ,  ses  tributs. 

Ce  n'est  point  assez  d'agacer  le  goût  de  nos 
incomparables  épicuriens  ;  on  veut  encore  éblouir 
leurs  regards  :  c'est  sur  des  plats  d'or  et  d'argent 
qu'on  étale  ce  qu'il  y  a  de  plus  exquis  et  de  plus 
recherché;  on  se  salue  par  des  souhaits  joyeux; 
chacun  indique  à  son  voisin  ce  qui  peut  flatter 
son  caprice  ou  contenter  ses  fantaisies.  On  a  re- 
cours aux  supplications  pour  faire  accepter  des 
mets  nuisibles ,  ou  du  moins  superflus. 

Le  peuple  même  se  gorge  de  substances  mal- 
faisantes; partout  l'homme  se  présente  comme 
un  automate  dévorant  ;  on  le  rassasie  pour  le 
tromper,  on  l'enivre  pour  le  séduire.  Les  gens  de 
la  plus  basse  condition  ne  sauraient  proposer  un 
mariage ,  passer  une  transaction ,  établir  une  vente, 
conclure  un  marché ,  sans  se  témoigner  par  un 
banquet  leur  satisfaction  mutuelle,  sans  former 
le  verre  en  main  des  vœux  réciproques  pour  la 
santé  des  contractans.  C'est  en  se  désaltérant  que 
nos  pères  confirmaient  leurs  alliances  ;  et  l'histoire 


208  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

des  anciens  Germains  assure  qu'il  n'y  avait  pas 
de  plus  intrépides  buveurs. 

Ajoutons  que,  par  une  des  impulsions  les  plus 
puissantes  de  son  instinct,  l'homme  est  rarement 
satisfait  de  ce  que  la  nature  lui  offre ,  qu'il  cherche 
sans  cesse  à  corriger  et  à  améliorer  ses  dons.  Il 
a  recours  à  la  greffe  pour  obtenir  des  fruits  plus 
succulens  et  rendre  la  sève  plus  généreuse;  il  a 
approfondi  Fart  de  modifier  les  alimens  par  l'ac- 
tion du  feu ,  art  inconnu  aux  animaux  ;  cet  art 
exige  de  nos  jours  des  études  et  des  combinaisons 
savantes.  Il  faut  avoir  long-temps  réfléchi  sur  les 
productions  du  globe  pour  employer  avec  habi- 
leté les  assaisonnemens  et  déguiser  l'amertume 
de  certains  mets,  pour  en  rendre  d'autres  plus 
savoureux,  pour  mettre  en  œuvre  les  meilleurs 
ingrédiens.  Le  cuisinier  européen  est  celui  qui 
brille  surtout  dans  l'art  d'opérer  ces  merveilleux 
mélanges. 

C'est  en  outre  un  phénomène  extraordinaire 
dans  l'espèce  humaine  que  ce  penchant  à  l'ivresse, 
ce  délire  passager,  cette  folie  temporaire  qu'on 
se  procure  pour  faire  trêve  à  de  longs  chagrins. 
Il  semble  que  le  besoin  de  s'étourdir  soit  parti- 
culier à  Fhomme.  De  là  vient  qu'il  tourmente, 
pour  ainsi  dire,  toutes  les  substances  qui  sont 


DE    l'iNTEMPÉRAIVCE.  20Q 

à  sa  disposition ,  afin  d'en  i-etirer  des  liqueurs 
spiritueuses.  Bacchus  même  s'est  approprié  les 
dons  de  Cérès  pour  en  composer  une  bière  qui 
délecte  tous  les  convives.  Les  Tartares ,  au  défaut 
du  raisin ,  font  fermenter  le  lait  et  savent  en  ex- 
traire le  principe  enivrant;  c'est  pour  troubler 
agréablement  l'exercice  de  la  raison  que  d'autres 
peuples  mettent  à  contribution  le  miel  des  abeilles. 
Presque  tous  les  fruits  sont  employés  au  même 
usage  :  témoin  le  vin  de  palmier  chez  les  Indiens. 
Les  boissons  alcoholisées  offrent  tant  d'attrait , 
que  les  sauvages  de  la  Louisiane  échangent  les 
plus  belles  peaux  de  chevreuil  pour  une  petite 
provision  de  tafia.  Le  Turc  aime  à  s'égarer  au  mi- 
lieu des  vapeurs  narcotiques  de  l'opium ,  et  c'est 
ainsi  qu'il  parvient  à  bannir  la  crainte  de  son  âme , 
à  redoubler  son  intrépidité.  La  fumée  du  tabac 
fait  les  délices  de  tous  les  habitans  des  pays  froids  ; 
partout  l'homme  cherche  à  exciter  ses  organes , 
comme  s'il  était  pressé  de  consumer  le  peu  de 
jours  que  la  nature  lui  accorde. 

Rien  pourtant  ne  rabaisse  notre  condition 
comme  l'état  déplorable  où  nous  nous  trouvons 
réduits  par  l'abus  du  vin  et  des  liqueurs  fortes. 
Celui  qui  s'abandonne  à  de  pareils  excès  déroge 
à  la  dignité  humaine  ;  il  perd  le  jugement  qui  doit 
le  guider  dans  les  affaires  sérieuses  de  la  vie  ;  il 

ï-  14 


aïO  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

se  ravale  au-dessous  des  plus  vils  animaux  par  une 
joie  indécente  et  désordonnée,  par  des  discours 
insensés ,  par  des  révélations  inconvenantes  ;  il  va 
jusqu'à  offenser  ses  amis  les  plus  chers,  et  à  diri- 
ger ses  outrages  contre  ce  qu'il  y  a  de  plus  saint 
et  de  plus  religieux  :  ses  fureurs  tiennent  de  la 
frénésie  ;  il  devient  la  risée  de  ses  semblables. 

Nous  sommes  naturellement  portés  à  concevoir 
du  mépris  pour  l'homme  qui  ne  craint  pas  de  se 
séparer  un  instant  de  sa  raison  ,  et  il  n'y  a  que  les 
personnes  les  plus  abjectes  du  peuple  qui  osent 
alléguer  l'ivresse  comme  excuse  de  leurs  emporte- 
mens.  On  remarque  même  que  l'individu  qui  se 
réveille  de  ce  honteux  assoupissement  a  l'air  aussi 
humilié  que  s'il  sortait  d'une  attaque  d'épilepsie; 
et  si  dans  cette  triste  situation  il  pouvait  se  bien 
connaître,  il  rougirait  des  transports  auxquels  il 
s'est  livré. 

Telles  sont  les  suites  déplorables  de  l'intempé- 
rance ;  et  cette  passion  est  néanmoins  celle  qui  a  le 
plus  de  charme  et  d'entraînement  pour  le  genre 
humain.  De  là  vient  que  notre  cerveau  s'exalte 
toutes  les  fois  qu'il  s'agit  de  chanter  les  plaisirs 
de  la  table.  La  verve  de  nos  poètes  est  soudai- 
nement enflammée  par  un  breuvage  perfide. 
L'homme  est  le  seul  de  tous  les  animaux  qui  se 


DE    L  INTEaiPERAlYCE.  2  11 

plaît  à  célébrer  ainsi  son  incontinence  et  ses  excès. 
On  a  vu  <les  sybarites  opulens  qui  ne  pouvaient 
manger  sans  y  être  en  quelque  sorte  sollicités  par 
les  sons  d'une  musique  enchanteresse. 

Malheur  à  l'homme  qui  s'approprie  avec  im- 
modération tout  ce  qui  flatte  sa  sensualité  !  il  n'y 
a  qu'un  corps  malade  qui  puisse  franchir  les  bornes 
de  la  nature.  L'intempérant  végète  dans  une  sorte 
d'abrutissement  qui  le  conduit  par  degrés  insen- 
sibles à  une  mort  triste  et  douloureuse  ;  son  âme 
se  ferme  aux  vrais  plaisirs;  mille  dégoûts  l'in- 
quiètent ,  et  son  temps  s'écoule  dans  les  diges- 
tions pénibles  d'un  organe  qui  semble  n'obéir 
qu'à  regret. 

Celui-là  se  trompe  qui  croit  trouver  le  bonheur 
dans  une  satisfaction  complète  de  ses  désirs.  Qu'il 
s'environne  de  tout  ce  que  la  nature  a  produit 
de  plus  délicieux  ;  que  tout  se  multiplie ,  que  tout 
I  se  perfectionne  pour  satisfaire  ses  caprices ,  on  le 
verra  regretter  la  vie  simple  et  frugale  d'un  pauvre 
villageois  ;  il  viendra  une  époque  où  il  demandera 
vainement  des  jouissances  à  ses  sens;  les  mets  les 
plus  exquis  perdront  pour  lui  leur  parfum  et  leur 
saveur.  Tout  est  faux  dans  l'homme  des  villes , 
jusqu'à  son  appétit;  sa  soif  même  est  trompeuse , 
et  il  est  presque  toujours  inaccessible  à  ces  per- 


2  12  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

ceptions  douces  qui  sont  le  partage  du  laborieux 
habitant  de  nos  campagnes. 

Que  sont  donc  les  intempérans  aux  yeux  du 
physiologiste  observateur?  Des  êtres  qui  se  rassa- 
sient et  qui  s'acheminent  vers  l'ennui,  en  consu- 
mant le  don  de  la  sensibilité  ;  leur  cœur  se  vide  et 
se  dessèche  à  mesure  qu'ils  approchent  du  terme 
de  leur  carrière.  Tous  les  anciens  ont  parlé  de 
ce  délicieux  jardin  où  Epicure  instruisait  ses 
disciples;  c'est  là  qu'il  s'était  flatté  de  fixer  le 
printemps  et  de  réaliser  la  chimère  du  bonheur; 
mais  la  vieillesse  arrivait  avec  son  triste  cortège. 
L'homme  peut  se  créer  de  nouveaux  tourmens  ; 
il  n'invente  pas  de  nouveaux  plaisirs.  Epicure  ne 
fut  point  un  sage  heureux  ;  il  eut  à  lutter  contre 
les  maux  inséparables  d'une  organisation  faible 
et  valétudinaire.  Il  philosopha  toute  sa  vie  pour 
n'arriver  qu'à  la  douleur. 

Tout  captivait  l'âme  et  enchantait  les  regards 
dans  ce  riant  séjour ,  qu'on  eût  pris  plutôt  pour 
un  temple  consacré  à  Momus  que  pour  la  demeure 
d'un  sage  de  la  Grèce.  Tout  semblait  disposer  l'es- 
prit à  des  doctrines  licencieuses  ;  le  parfum  des 
fleurs ,  Texcellence  des  fruits ,  la  pureté  des  sources 
qui  fournissaient  une  eau  claire  et  limpide;  les 
vins  exquis  dont  on  s'enivrait.  Epicure  semblait 


DE    L  INTEMPERANCE. 


l3 


inspiré  par  le  dieu  des  illusions  et  des  songes  : 
c'était  sous  des  dômes  de  verdure,  c'était  au  milieu 
des  banquets  que  ce  beau  génie  dissertait  sur  les 
avantages  de  la  vie  privée  et  sur  les  effets  salutaires 
de  la  vertu  ;  c'était  là  qu'une  jeunesse  effervescente 
applaudissait  aux  leçons  du  trop  indulgent  phi- 
losophe ;  souvent  même  les  courtisanes  d'Athènes 
venaient  distraire  l'attention  ,  et  troubler  la  paix 
d'une  solitude  particulièrement  destinée  à  la  mé- 
ditation et  à  l'étude  de  la  sagesse. 

Il  convenait  sans  doute  qu'une  doctrine  par 
laquelle  l'auteur  cherchait  à  flatter  les  sens  fût 
enseignée  au  milieu  des  objets  les  plus  propres  à 
réjouir  la  vue  ;  c'était  dans  des  lieux  où  les  biens 
du  corps  se  trouvaient ,  pour  ainsi  dire ,  à  côté 
des  biens  de  l'âme  ,  qu'il  faisait  entendre  son  élo- 
quente voix.  Ses  disciples  charmés  respiraient 
avec  lui  cette  belle  nature  dont  il  dévoilait  toutes 
les  merveilles;  aussi  était-il  toujours  accueilli  par 
ides  acclamations  unanimes.  Les  stoïciens  eux- 
'mêmes,  qui  s'étaient  déclarés  contre  lui,  ne  pou- 
jVaient  se  défendre  d'une  sorte  d'admiration  pour 
la  grâce  de  son  langage  et  la  sublimité  de  quel- 
ques unes  de  ses  maximes. 

Mais,  comme  je  l'ai  dit  plus  haut,  le  bonheur 
pe  répondait  point  à  la  séduction  de  ses  paroles  ;  il 


2l4  PHYSIOLOGIE'    DES    PASSIONS. 

abusait  par  des  prestiges  une  multitude  d'hommes 
dont  il  eût  fallu  humilier  l'orgueil  et  réprimer 
les  passions  ;  il  énervait  leurs  sens  en  polissant 
leur  esprit.  Son  école  était  manifestement  dirigée 
contre  l'émulation  et  les  véritables  lumières.  On 
y  regardait  comme  une  chimère  la  gloire  pro- 
curée par  les  grandes  et  généreuses  actions.  On 
élevait  des  doutes  coupables  sur  ce  qu'il  y  a  de 
plus  religieux  dans  le  cœur  humain. 

On  a  comparé  jadis  les  épicuriens  à  un  trou- 
peau d'esclaves  célébrant  les  fêtes  de  Saturne ,  et 
fatiguant  tous  les  gens  sensés  de  leur  bruyante 
joie.  Toutefois  ce  n'était  que  pour  un  temps  qu'ils 
parvenaient  à  alléger  le  poids  de  leurs  peines  :  le 
plaisir  ressemble  à  la  gloire  ;  il  disparaît  bientôt 
comme  une  ombre  devant  ceux  qui  le  cherchent. 
Rien  ne  dure  ici-bas  que  la  douleur. 

S'il  est  une  philosophie  particulièrement  pro- 
pre à  la  conservation  du  bonheur  et  à  l'entretien 
de  la  santé  des  hommes,  c'est,  sans  contredit, 
celle  de  Pythagore.  Ce  grand  homme  avait  les  fa- 
cultés les  plus  éminentes  pour  subjuguer  l'esprit 
de  ses  nombreux  auditeurs ,  l'imagination ,  la  sen- 
sibilité ,  tous  les  feux  de  l'enthousiasme.  C'était 
un  de  ces  génies  élevés  que  les  dieux  chargent 
d'instruire  les  autres,  et  auxquels  ils  confient,  s'il 


DE  l'intempéranci:.  Il 5 

est  permis  de  le  dire ,  le  dépôt  de  la  sagesse.  La 
saine  raison  présidait  aux  dogmes  qu'il  avait 
établis.  La  seule  détermination  de  certaines 
règles  diététiques  annonce  combien  il  était  versé 
dans  la  connaissance  de  la  nature.  Il  a  dicté  des 
préceptes  dont  les  plus  célèbres  médecins  de  la 
Grèce  ont  su  faire  leur  profit.  Hippocrate  n'a  rien 
dit  de  mieux  que  lui  sur  le  régime  qui  convient  à 
l'espèce  humaine.  Toutes  ses  prohibitions  portent 
sur  des  alimens  dont  l'expérience  avait  constaté 
les  funestes  effets.  C'est  ainsi  qu'il  avait  interdit 
la  chair  des  vieux  animaux,  les  poissons  huileux, 
les  légumes  lourds  à  l'estomac ,  et  beaucoup  d'au- 
tres substances  indigestes. 

Pythagore  voulait  que  l'état  moral  de  ses  dis- 
ciples fût  à  l'abri  de  toutes  les  tempêtes;  c'est 
ce  qui  l'avait  déterminé  à  bannir  de  son  hygiène 
les  sucs  fermentes  des  fruits  et  des  graines  cé- 
réales ;  et  comme  la  plus  grande  perte  que  puisse 
faire  un  philosophe  est  celle  de  la  conscience  de 
soi-même,  il  rejetait  pareillement  toutes  les  li- 
queurs enivrantes  qui  portent  le  désordre  dans 
les  fonctions  de  l'esprit. 

Les  maximes  de  Pythagore  forment  un  code 
de  la  plus  haute  morale,  fondé  sur  la  modéra- 
tion.   On   doit   le    considérer    comme   le   père^ 


2IÔ  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

comme  le  créateur  de  la  véritable  philosophie. 
Il  veut  que  notre  âme  lutte  contre  tout  ce  qui 
tend  à  la  déprimer,  qu'elle  ait  en  horreur  tout 
ce  qui  la  ramène  aux  choses  corruptibles  ;  il 
veut  que  la  raison  règne  sur  tous  nos  appétits, 
et  c'est  par  la  tempérance  qu'il  met  constamment 
les  hommes  en  harmonie  avec  leurs  suprêmes 
destinées.  C'est  par  la  tempérance  qu'il  fait  résis- 
ter leurs  cœurs  à  toutes  les  atteintes  du  décou- 
ragement et  du  désespoir  ;  car  Pythagore  regar- 
dait comme  dignes  de  toute  la  colère  de  Dieu 
ceux  qui  avaient  attenté  à  leurs  jours,  pour  se 
dérober  au  malheur  ou  aux  coups  de  la  justice 
humaine.  La  vie,  disait-il,  est  un  poste  qu'on  ne 
saurait  abandonner  sans  l'ordre  de  celui  qui 
commande. 

On  assure  que  la  doctrine  de  Pythagore  a  été 
dénaturée  par  ses  élèves ,  et  que ,  sous  ce  point  de 
vue,  son  auteur  a  éprouvé  le  sort  des  premiers 
sages  de  l'antiquité.  Ses  plus  beaux  dogmes  ont 
été  ternis.  Lui  seul  savait  leur  imprimer  un  ca- 
ractère divin;  lui  seul  savait  convertir  en  rites 
religieux  les  pratiques  d'abstinence  qu'il  jugeait 
les  plus  salutaires  pour  la  conservation  du  genre 
humain.  Il  imitait  les  prêtres  d'Egypte,  dont  les 
pieuses  cérémonies  n'étaient  souvent  que  des  le- 
çons de  tempérance. 


DE    L  mTEMPÉRANCE.  2  I  7 

Pythagore  pensait  que  les  hommes  prennent 
les  mœurs  des  animaux  dont  ils  se  nourrissent. 
Il  avait  la  conviction  que  les  sucs  des  viandes 
contribuent  à  rendre  la  méchanceté  robuste ,  et 
que  le  vin  est  contraire  à  la  modération  aussi- 
bien  qu'à  la  pureté  de  l'âme.  11  envisageait  la  so- 
briété comme  le  plus  puissant  moyen  conserva- 
teur ,  non  seulement  pour  les  premiers  temps  de 
la  vie ,  mais  encore  pour  l'âge  avancé.  Qui  ne  sait 
pas  que  les  hommes  à  jeun  sont  plus  propres  à 
la  méditation,  et  qu'après  un  long  repas,  l'esprit 
tend  à  l'affaiblissement ,  ou  se  couvre  d'épaisses 
ténèbres. 

Ce  philosophe  sensible  et  compatissant  abhor- 
rait dans  l'espèce  humaine  l'affreux  penchant  pour 
la  destruction.  Il  s'opposait  sans  cesse  au  meurtre 
de  ces  animaux  innocens  qui  se  confient  à  nous 
sur  la  terre ,  et  qui  trouvent  une  sorte  de  jouis- 
sance à  nous  servir.  Il  avait  interdit  à  ses  élèves 
le  plaisir  de  la  chasse ,  persuadé  que  l'habitude 
de  verser  le  sang  dispose  l'homme  à  la  cruauté. 
Il  voulait  que  la  faiblesse  rencontrât  bonheur 
et  protection  à  l'ombre  de  sa  philosophie.  On 
citait  avec  attendrissement,  parmi  ses  contem- 
porains, le  jour  où  il  avait  acheté  des  poissons 
vivans  sur  le  bord  de  la  mer  pour  les  rendre 
à  l'élément  qui  devait  les  nourrir.  La  nature  seule  j 


2l8  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

disait-il,  régit  en  souveraine  tous  les  êtres  qui 
respirent  la  vie  en  même  temps  que  nous.  Il  ne 
nous  appartient  pas  d'en  abréger  la  durée.  Ainsi 
la  doctrine  de  Pythagore  était ,  en  quelque  sorte , 
une  émanation  de  la  bienfaisance  générale  et  con- 
stante du  Tout-Puissant. 

La  vie  des  pythagoriciens  était  aussi  douce  que 
paisible.  Leur  mort  arrivait  sans  aucune  souf- 
france ;  ils  s'endormaient.  L'excellence  de  leur 
régime  les  exemptait  de  toutes  les  maladies.  0 
temps  heureux  où  prospérait  cette  doctrine  sa- 
crée !  On  se  levait  avec  l'aurore  ;  on  se  couchait 
avec  le  soleil.  Les  animaux  n'avaient  rien  à  re- 
douter de  la  part  de  l'homme.  Des  bœufs  dociles 
labouraient  affectueusement  une  terre  qui  n'était 
jamais  teinte  de  leur  sang.  Les  troupeaux  s'en- 
graissaient sans  qu'on  méditât  leur  meurtre  pour 
le  luxe  d'une  table.  On  se  contentait  des  dons  de 
Gérés.  On  n'en  usait  qu'avec  sobriété ,  et  les  désirs 
des  initiés  étaient  aussi  limités  que  leurs  besoins. 
Rien  ne  déprave  les  appétits  de  nos  organes 
comme  les  profusions  et  la  prodigalité.  L'être  qui 
se  conserve  le  mieux  est  souvent  celui  qui  em- 
ploie le  moins  pour  sa  subsistance.  L'art  de  bien 
vivre  est  l'art  de  s'abstenir. 


ENTRETIEN 


DEFIGURE  AVEC  PYTHAGORE. 


VISION    PHILOSOPHIQUE. 


ENTRETIEN 


D'EPICURE   AVEC   PYTHAGORE, 


VISION   PHILOSOPHIQUE. 


PROLOGUE     HISTORIQUE. 

-LsT-iL  vrai  que  nous  conservions  dans  l'autre 
monde  les  idées  que  nous  avons  conçues  dans 
celui-ci  ?  demandait  à  Socrate  un  de  ses  dis- 
ciples. Il  est  du  moins  probable  que  nos  sou- 
venirs nous  restent,  ainsi  que  nos  affections, 
lui  répondait  son  maître.  Il  est  à  croire  aussi 
que ,  dans  un  lieu  destiné  à  des  récompenses 
ineffables ,  les  dieux  nous  rendent  l'amitié 
l'amour  maternel ,  la  piété  filiale ,  etc.  Pour 
moi ,  je  ne  vois  guère  de  quel  autre  genre 
de  bonheur   ils   pourraient  nous   gratifier. 


111  PROLOGUE    HISTORIQUE. 

L'homme ,  après  la  mort ,  est  purgé  de  l'or- 
gueil 5  de  la  vanité ,  de  l'ambition  et  de  toutes 
les  passions  corruptrices  qui  s'étaient  atta- 
chées à  sa  nature  physique  ;  mais  les  senti- 
mens  vertueux  sont  impérissables. 

Oui  5  sans  doute ,  ceux  qui  ont  aimé  sur  la 
terre  ont  besoin  de  croire  que  les  dieux  ne 
changeront  rien  aux  rapports  de  leurs  âmes 
dans  un  monde  plus  heureux.  Puisque  la  vertu 
nous  vient  du  ciel ,  elle  nous  est  sans  doute 
rendue  après  le  trépas.  Il  n'y  a  que  la  source 
du  crime  qui  se  tarit.  Telle  est,  je  ne  me 
trompe  point,  la  destinée  humaine.  Les 
âmes ,  dégagées  à  jamais  de  leur  organisation 
matérielle ,  ont  des  communications  intellec- 
tuelles et  morales  d'une  étendue  inappré- 
ciable; elles  jouissent  de  la  faculté  qui  rap- 
pelle le  passé ,  et  se  trouvent  constituées  de 
manière  à  pouvoir  sentir  tout  le  bien  qu'elles  f 
ont  opéré  dans  cette  vie  de  tribulations  et  de  t 


PROLOGUE    HISTORIQUE.  2  2^ 

souffrances.  Ce  n'est  point  en  vain  que  le  maî- 
tre de  toutes  choses  berce  le  cœur  des  mortels 
par  des  espérances  inépuisables  ;  il  remplace 
sans  doute  nos  organes  corporels  par  un  en- 
semble de  puissances  nouvelles.  L'homme, 
épuré  de  son  égoïsme ,  conserve  son  intelli- 
gence immortelle  ;  il  n'a  perdu  que  sa  misère  ; 
il  n'a  fait  que  s'affranchir  d'une  enveloppe  su- 
jette à  mille  maux ,  dévorée  de  mille  besoins. 

Au-delà  du  tombeau ,  l'Eternel  recompose 
ses  créatures,  et  c'est  précisément  la  mort 
qui  les  enfante  à  la  vie  ;  elles  renaissent  sous 
des  formes  sublimes  autant  qu'inaltérables  ; 
elles  se  rangent  et  se  coordonnent  dans  une 
harmonie  nouvelle;  elles  se  ressouviennent 
de  leur  imperfection  antérieure.  Tout  s'opère 
ainsi  par  l'unique  pouvoir  de  celui  qui  tient 
\  dans  ses  mains  les  lois  et  les  conditions  de 
l'existence.  Nous  ne  passons  dans  ce  monde 
frivole  que  pour  mériter  l'immortalité. 


1ll\  PROLOGUE    HISTORIQUE. 

Tous  les  peuples  de  l'univers  ont  cru  à  la 
conservation  de  cet  état  moral  des  person- 
nages après  le  trépas.  C'est  la  persuasion 
oii  nous  sommes  que  les  ombres  des  morts 
éprouvent  des  affections ,  des  regrets ,  surtout 
des  repentirs ,  qui  a  fait  imaginer  ces  dialo- 
gues dont  se  servaient  les  sages  de  l'antiquité 
pour  vivifier  les  méthodes  de  leur  enseigne- 
ment. A  leur  exemple,  j'ai  voulu  mettre  en 
scène  deux  esprits  de  l'ordre  le  plus  élevé, 
qui  ont  tenu  le  sceptre  de  la  philosophie  à 
deux  époques  très  éloignées  l'une  de  l'autre. 
J'ai  supposé  que  Pythagore  et  Epicure  s'é- 
taient rencontrés  dans  l'autre  monde ,  et  qu'ils 
avaient  eu  ensemble  un  entretien.  Je  vais 
essayer  de  le  redire  tel  que  j'ai  cru  l'entendre 
dans  mon  rêve  philosophique.  On  peut  se 
permettre  un  tel  artifice.  Les  plus  hautes 
questions  de  la  science  semblent  doubler 
d'intérêt ,  quand  elles  sont  ainsi  fictivement 
discutées  par  tant  d'hommes  illustres  dont 


PROLOGUE    HISTORIQUE.  22 ^ 

on  voudrait  ranimer  la  voix.  Cette  forme 
dramatique  donne  une  expression  plus  vive 
aux  sentimens  qu'on  veut  inspirer ,  aux 
maximes  que  l'on  veut  apprendre. 

Pythagore  et  Épicure  sont  éminemment 
remarquables  par  le  rang  qu'ils  ont  occupé 
dans  la  vie ,  par  l'influence  qu'ils  ont  exercée 
sur  les  vertus  et  les  vices  de  leurs  contem- 
porains. Le  premier  a  jeté  les  fondemens  du 
bien  public  et  universel  ;  le  second  a  ébranlé 
les  colonnes  du  temple  de  la  sagesse.  L'un  a 
efficacement  constitué  l'édifice  du  bonheur 
politique  en  coordonnant  la  religion  à  l'inté- 
rêt de  l'homme,  en  lui  assignant  ses  sources 
dans  le  sentiment  moral  ;  l'autre  a  flatté  les 
penchans  grossiers  de  l'organisation,  et  ne 
réprimait  rien  dans  l'âme  de  ses  disciples. 
Il  les  instruisait  à  douter  des  dogmes  les  plus 
utiles  à  la  conservation  du  genre  humain  ;  il 

1  fournissait  des  argumens  contre  les  véi-ités 
!      I.  i5 


2t26  PROLOGUE    HISTORIQUE. 

éternelles  qui  les  consacrent,  et  cherchait  à 
affaiblir  des  certitudes  qui  sont  la  consola- 
tion de  tous  les  siècles  :  l'ignorance  vaut 
mieux  que  ce  qu'il  enseignait.  Pythagore 
voulait  rendre  les  hommes  meilleurs  ;  Epi- 
cure  prétendait  les  rendre  plus  heureux. 

Pythagore  se  montrait  humble ,  silencieux 
et  réservé.  Il  serait  trop  long  de  retracer  ici 
toutes  les  qualités  précieuses  dont  il  était 
orné  et  que  la  modestie  embellissait  ;  il  était 
surtout  persuadé  que  la  philosophie  est  une 
science  divine ,  et  qu'il  faut  éloigner  du  vul- 
gaire  qui  la  profane.  Mais  Epicure  admet- 
tait à  ses  leçons  un  ^rand  concours  d'audi- 
teurs  ;  il  sacrifiait  à  la  gloire ,  et  personne  ne 
fut  plus  sensible  que  lui  aux  applaudissemens 
de  la  multitude.  Ses  partisans  s'accrurent 
dans  tous  les  lieux  :  les  passions  dont  il  avait 
brisé  le  frein  étaient  intéressées  à  le  soutenir. 
La  doctrine  de  Pythagore  porte  l'empreinte  ( 


PROLOGUE    HISTORIQUE.  ^27 

de  la  création  ;  dans  celle  d'Epicure  tout  est 
d'emj3runt5  jusqu'aux  sophismes  séduisans 
dont  il  embellissait  ses  dissertations. 

Le  philosophe  de  Crotone  voulait  substi- 
tuer les  joies  intellectuelles  aux  joies  phy- 
siques :  celui    d'Athènes   suivait  une   route 
contraire  ;  il  immolait  tout  aux  plaisirs  des 
sens.  Le  premier  disait  :  Abstenez- vous  pour 
mieux  vivre  ;  le  second  :  Abstenez-vous  pour 
mieux  jouir.  Ce  dernier  tenait  son  école  dans 
1  un  jardin ,  au  milieu  des  fêtes  et  des  jeux  ; 
il  regardait  la  volupté  comme  le  but  unique 
1  cil  devait  tendre  notre  vie ,  comme  le  pre- 
j  mier  bien  de  la  nature  humaine,  comme  le 
moyen  le  plus  efficacement  adapté  à  la  durée 
I  de  notre  existence.  Il  est  facile  de  voir  que 
j  ses  principales  instructions  étaient  fondées 
sur  l'égoïsme  et  sur  le  principe  de  V amour 
de  soi.  La  plupart  de  ceux  qui  venaient  Ten- 
tendre  étaient  des   hommes  blasés  par  les 


228  PROLOGUE    HISTORIQUE. 

jouissances  superflues ,  des  riches  amollis  qui 
n'usaient  des  fleurs  que  pour  les  flétrir ,  des 
victimes  de  la  débauche  qui  paraissaient  à 
peine  sur  la  scène  du  monde  et  descendaient 
dans  le  tombeau  par  une  vieillesse  anticipée. 
Si  cette  doctrine  fut  une  de  celles  qui  se  main- 
tinrent le  plus  long-temps  chez  les  Athéniens , 
c'est  sans  doute  à  cause  du  bonheur  qu'elle 
promettait.  On  croit,  du  reste,  que  la  faiblesse 
ordinaire  de  la  santé  d'Epicure  avait  influé 
sur  la  nature  et  le  choix  de  ses  dogmes  :  c'é- 
tait la  personnalité  ingénieusement  réduite 
en  système.  On  se  laissait  aller  doucement 
à  ce  langage  harmonieux  par  lequel  il  attirait 
à  lui  le  monde  civilisé  ;  on  s'attachait  avide- 
ment à  toutes  les  émotions  qu'il  inspirait. 

Mais  Pythagore  avait  des  vues  plus  vastes 
et  plus  dignes  des  hommes  qu'il  voulait  in- 
struire et  perfectionner  ;  il  pensait  avec  rai- 
son que  toute  morale  qui  a  pour  base   des 


PROLOGUE    HISTORIQUE.  229 

intérêts  terrestres  est  essentiellement  irréli- 
gieuse, qu'il  faut  chérir  la  vertu  pour  elle- 
même,  et  non  pour  les  avantages  qu'on  en 
retire  ;  il  affaiblissait  le  corps  pour  donner 
plus  de  force  à  la  raison ,  et  faisait  trouver  le 
bonheur  dans  une  courageuse  renonciation 
à  tous  les  biens  de  la  vie.  C'était  pour  déta-  / 
cher  ses  disciples  du  sein  de  la  terre  qu'il 
les  occupait  principalement  de  l'étude  et  de 
la  contemplation  du  ciel  ;  et  comme  ,  dans  un 
monde  où  tant  de  soins  vulgaires  nous  ra- 
baissent ,  l'âme  a  besoin  d'être  exaltée ,  la 
musique  venait  imprimer  à  leurs  esprits  le 
plus  doux  et  le  plus  délicieux  des  élans.  Ils 
s'éveillaient  au  bruit  d'une  harmonie  ravis- 
sante, et  c'était  encore  ce  bel  art  qui  les  dé- 
lassait des  fatigues  du  jour.  C'est  ainsi  qu'il 
ôtait,  pour  ainsi  dire,  à  l'existence  tout  ce 
qu'elle  peut  avoir  d'impur  et  de  matériel. 

Le  plus  grand  mal  que  les  Epicuriens  aient 


aSo  PROLOGUE    HISTORIQUE. 

fait  à  la  terre,  c'est  de  l'avoir  affranchie  de 
la  crainte  des  dieux ,  d'avoir  ôté  à  l'âme  son 
repentir,  et  de  n'avoir  ainsi  donné  à  la  vertu 
que  des  motifs  frivoles  ou  des  récompenses 
passagères.  Ce  n'est  donc  pas  sans  raison 
qu'on  les  a  dépouillés  du  titre  de  sages.  On 
leur  reprochait  de  s'être  trop  occupés  de  la 
physique ,  et  d'avoir  en  quelque  sorte  maté- 
rialisé la  philosophie.  A  les  voir  accourir  en 
foule  dans  les  jardins  de  leur  maître,  on  eût 
dit  que  le  bonheur  n'était  qu'ici-bas ,  et  qu'ils 
n'avaient  pas  assez  de  temps  pour  en  jouir. 
Quant  aux  élèves  de  Pythagore ,  on  pourrait 
les  comparer  à  ces  cénobites  de  nos  jours, 
qui  anéantissent  tous  les  sentimens  fragiles 
de  l'existence  pour  un  sentiment  pur  et  im- 
matériel, qui  abjurent  toutes  les  joies  vul- 
gaires du  monde  pour  les  ravissemens  d'une 
nature  idéale,  qui  se  dépouillent  de  toute 
souillure  terrestre  et  se  perfectionnent  pour 
l'éternité.  Cinq  années  de  silence  étaient  pour    • 


PROLOGUE    HISTORIQUE.  aSi 

eux  l'apprentissage  de  la  circonspection,  le 
noviciat  de  la  philosophie.  Dans  cette  au- 
guste institution ,  tout  se  rapportait  à  la  tem- 
pérance. L'art  suprême  des  initiés  était  de 
savoir  contenir  et  diriger  l'essor  de  leurs 
âmes ,  de  commander  à  de  vains  désirs. 

Pythagore  fut  le  premier  qui  imprima  une 
sorte  de  solennité  au  culte  des  dieux ,  et  qui 
envisagea  la  philosophie  comme  le  sacerdoce 
de  la  raison.  C'est  ce  qui  l'avait  déterminé  à 
donner  ses  leçons  dans  l'intérieur  des  tem- 
pies  :  c'est  là  qu'il  rassemblait  les  Crotoniates 
pour  les  exhorter  à  la  modestie,  et  les  détour- 
ner du  luxe  qui  les  corrompait.  Son  éloquence 
avait  quelque  chose  de  sacré  ,  et  digne  des 
lieux  où  l'on  accourait  pour  Fentendre.  Il  se 
montrait  néanmoins  aussi  sobre  dans  ses 
discours  que  modéré  dans  ses  actions.  Ses 
sentences  brillaient  comme  des  éclairs ,  et  il 
s'exprimait  avec  la  concision  des  oracles.  Les 


2  32  PROLOGUE    HISTORIQUE. 

paroles  rares  frappent  et  attachent  l'imagi- 
nation  des  mortels  ;  il  semble  qu'une  divinité 
invisible  les  dicte  à  celui  qui  les  prononce. 
L'incorruptible  Pythagore  avait  l'air  d'être 
conduit  par  une  puissance  surnaturelle  pour 
assurer  le  triomphe  de  la  vertu.  Il  fît  des- 
cendre du  ciel  toutes  les  lois  dont  il  gratifia 
les  hommes  ;  il  prouva  que  l'incrédulité  était 
un  sentiment  factice  émané  de  l'orgueil  et 
de  la  corruption  :  il  regardait  la  vie  comme 
un  rêve  qu'il  faut  enchanter  par  l'espé- 
rance. 

La  philosophie  est  une  sorte  de  jurispru- 
dence morale  plus  puissante  que  tous  les 
gouvernemens.  Les  vastes  conceptions  de 
Pythagore  eurent  l'application  la  plus  utile 
sur  ses  contemporains;  on  eût  dit  que  les 
dieux  lavaient  revêtu  d'une  portion  de  leur 
empire.  Tous  les  intérêts  de  la  terre  dispa- 
raissaient dès  qu'on  avait  éprouvé  le  charme 


PROLOGUE    HISTORIQUE.  2  33 

de  son  éloquence  irrésistible.  On  accourait 
de  toutes  parts  pour  se  mettre  en  communi- 
cation avec  cet  esprit  incomparable ,  pour  se 
pénétrer  de  ses  idées,  pour  se  remplir  en 
quelque  sorte  de  sa  sagesse  :  on  se  sentait 
meilleur  et  perfectionné ,  dès  qu'on  avait  joui 
de  sa  conversation. 

Il  y  avait  d'ailleurs  dans  tous  les  actes 
de  ce  réformateur  sans  tache  une  prévoyance 
paternelle  qui  lui  assigne  un  des  premiers 
rangs  parmi  les  bienfaiteurs  du  genre  hu- 
main. Toute  son  habileté  politique  con- 
sistait à  inspirer  ce  que  les  lois  ordon- 
nent ;  sa  droiture ,  ses  hautes  lumières , 
l'excellence  de  sa  morale,  lui  concilièrent 
l'estime  et  la  reconnaissance  des  magistrats , 
qui  le  consultaient  sur  les  affaires  publiques, 
qui  assistaient  même  à  ses  leçons,  et  ajou- 
taient par  leur  présence  à  la  majesté  impo- 
santé  de  son  auditoire. 


234  PROLOGUE    HISTORIQUE. 

Qui  pourra  croire  que  celui  qui  avait 
donné  le  bonheur  à  tant  d'hommes  ait  suc- 
combé lui-même  sous  le  poids  de  l'infortune 
et  de  la  douleur,  qu'il  ait  erré  de  ville  en  ville 
pour  se  soustraire  à  la  persécution  la  plus 
injuste,  qu'on  l'ait  abreuvé  d'outrages  jus- 
que dans  les  lieux  où  on  lui  avait  dressé  des 
autels,  qu'il  ait  vu  se3  dogmes  dédaignés, 
ses  écoles  proscrites?  L'exil  l'attendait  au 
déclin  de  ses  jours,  celui  qui  avait  agrandi 
le  sort  de  l'humanité  et  consumé  sa  vie  au 
service  de  ses  semblables.  Il  fut  victime  du 
ressentiment  et  de  la  haine ,  l'homme  qui  n'eut 
jamais  de  colère  et  qui  avait  fait  de  l'amitié 
un  sacrement.  Le  peuple ,  dans  sa  fureur  in- 
sensée ,  éteignit  le  flambeau  qui  l'avait  éclairé. 
Les  détails  précis  sur  une  fin  aussi  triste 
que  déplorable  se  sont  perdus  dans  la  nuit 
des  temps.  On  sait  seulement  que  ce  beau 
génie  fut  immolé  dans  un  temple  où  il  avait 
cru  trouver  un  asile  ;  on  sait  aussi  qu'il  dé- 


PROLOGUE   HISTORIQUE.  ^35 

voua  sa  tête  avec  courage ,  et  que  le  souve- 
rain maître  en  l'art  de  vivre  se  montra  su- 
blime en  l'art  de  mourir. 

Pour  ce  qui  est  d'Epicure ,  il  eut  en  par- 
tage tout  ce  que  la  vie  a  de  plus  amer.  Il  faut 
pourtant  le  dire  à  sa  louange  :  il  ne  fut  jamais 
plus  admirable  qu'à  son  lit  de  mort.  Ses  nom- 
breux amis  avaient  beau  le  questionner  sur 
ses  douleurs,  il  étouffait  ses  soupirs  et  ne 
proférait  aucmie  plainte.  Son  âme  était  tran- 
quille alors  même  que  son  corps  était  en  proie 
aux  commotions  les  plus  déchirantes.  Leu- 
cippe  et  Démocrite  l'avaient  tellement  abusé 
par  leurs  systèmes  ingénieux,  qu'il  discou- 
rait sur  la  volupté  et  parlait  sans  cesse  des 
avantages  d'une  santé  régulière ,  quand  les 
plus  fameux  médecins  d'Athènes  dissertaient 
sur  la  gravité  de  son  mal.  Il  opposait  des 
digues  au  trépas  qui  l'enveloppait  ;  il  inven- 
tait des  forces  pour  expliquer  les  merveilles 


236  PROLOGUE   HISTORIQUE. 

de  la  nature.  Mais,  au  milieu  de  toutes  ses 
suppositions,  rien  n'était  réel  que  ses  souf- 
frances. C'est  surtout  en  vain  qu'il  entre- 
tenait ses  disciples  des  fondemens  du  vrai 
bonheur;  le  bonheur  n'est  point  parmi  les 
mortels  :  on  peut  le  rêver  sur  la  terre  ;  on  ne 
le  goûte  que  dans  les  cieux. 


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ENTRETIEN 


D'EPICURE  AVEC  PYTHAGORE 


SUR    LA   TEMPERANCE. 


L'extase  ressemble  quelquefois  à  ces  songes 
de  la  nuit  que  les  dieux  font  naître  dans  le 
cerveau  des  mortels.  Ses  merveilleux  phéno- 
mènes ne  sont,  le  plus  souvent,  que  le  résultat 
d'une  attention  fortement  concentrée.  Py- 
thagore  a  très  bien  connu  cet  état  physiolo- 
gique de  l'âme  où  conduit  la  puissance  de  la 
méditation.  Nos  membres  sont  immobiles 
comme  s'ils  étaient  liés  par  un  sommeil  in- 
vincible ;  nous  vivons  dans  une  abstraction 
complète  des  choses  de  la  terre.  C'est  dans 
cette  situation  étrange  que  nous  nous  imagi- 
nons voir  les  ombres  de  ceux  dont  nous  ché- 


238  ENTRETIEN 

rissons  la  renommée  traverser  les  airs  et  venir 
errer  au  milieu  de  nous.  Nous  sommes  frap- 
pés de  leur  apparition ,  comme  si  nous  nous 
trouvions  placés  dans  le  monde  visible  :  nos 
yeux  sont  pourtant  fermés ,  et  nos  mains  ne 
sauraient  les  atteindre.  Elles  se  glissent  en 
quelque  sorte   entre  l'âme   et   les    organes 
qui  servent  de  porte  aux  sensations  vulgaires. 
Nous  croyons    toucher  leurs  formes  vapo- 
reuses ;  elles  nous  communiquent  leurs  vo- 
lontés. Nous  nous  pénétrons  de  leurs  aver- 
tissemens  ;  et ,  dans  l'illusion  qui  nous  charme, 
nous  croyons  entendre  jusqu'à  leurs  paroles. 
Tel  j'étais  moi-même  une  nuit  que  je  me  li- 
vrais sans  contrainte  et  sans  interruption  au 
plaisir  ardent  de  mes  réflexions  prolongées. 
Epicureet  Pythagore  étaient  en  ma  présence; 
leurs  fronts   sublimes   s'étaient  rencontrés. 
Voici  leur  dialogue  que  je  reproduis  ;  voici 
comme  ils  ont  parlé  durant  cette  vision  ex- 
tatique ,  et  dans  un  lieu  où  il  n'y  a  ni  erreurs 


d'épicure  avec  pythagore.  289 

ni  prestiges  ;  011  l'homme  n'a  plus  ni  be- 
soins ,  ni  désirs ,  ni  craintes  ;  oii  l'esprit  s'é- 
lève sans  effort  jusqu'à  la  cause  première 
des  choses  humaines  ;  où  tout  repose  dans 
la  perfection  morale  entre  l'innocence  et  la 
vérité. 


EPI  CURE. 


Hommage  à  Pythagore!  respect  à  l'inter- 
prète des  dieux  !  honneur  au  modèle  des 
sages!  amour  au  législateur  philanthrope! 
je  jouirai  donc  du  charme  de  vos  paroles  ; 
je  pourrai  recueillir  de  votre  bouche  élo- 
quente quelques  uns  de  ces  oracles  sacrés 
qui  ont  tant  contribué  au  bonheur  et  à  la 
conservation  des  peuples.  Et  moi  aussi,  j'é- 
tais philosophe  dans  l'autre  monde  :  à  la 
vérité  je  ne  suivais  pas  votre  route;  mais 
nous  avons  tous  deux  traversé  le  tombeau. 
Nous  sommes  dans  le  séjour  où  l'on  boit 
l'oubli  de  toutes  les  vaines  contestations  de 


24o  ENTRETIEN 

la  terre.  Ici  se  brisent  les  fureurs  delà  haine; 
ici  s'éteignent  les  rivalités.  Que  nos  ombres 
se  réconcilient  !  j'abjure  à  vos  pieds  une  doc- 
trine qui  vous  offense ,  et  dont  mes  réflexions 
m'ont  désabusé. 

PYTHAGORE. 

Je  reconnais  et  j'embrasse  Epicure.  J'aime 
à  voir  arriver  en  ces  lieux  le  prédicateur  de 
la  volupté,  l'architecte  de  la  vie  heureuse; 
sa  brillante  renommée  est  depuis  long-temps 
venue  jusqu'à  moi.  Je  m'étonne  toutefois  que 
mes  maximes  aient  eu  quelque  part  à  son 
estime  :  jamais  doctrine  ne  lui  fut  plus  op- 
posée que  la  mienne. 


EPICURE. 


Ma  philosophie  vous  paraît  sans  doute 
répréhensible  ;  mais  on  peut  errer  sans  être 
coupable.  Je  vivais  dans  un  monde  où  les 
passions  se   disputent  l'homme  comme  une 


d'epicure  avec  pythagore.  24 ï 

proie,  où  les  yeux  ne  sont  que  des  instru- 
mens  illusoires  ;  j'ai  suivi  la  pente  de  mes 
sens,  et  c'est  la  nature  même  qui  m'a  égaré. 
Il  n'appartenait  qu'à  vous,  Pythagore,  de 
pénétrer  les  mystères  de  la  Providence,  et 
d'avoir  été  initié  dès  l'enfance  dans  les  des- 
seins suprêmes  de  notre  Créateur. 

PYTHAGORE. 

Gardez-vous  de  croire ,  mon  cher  Epicure , 

que  je  verse  le  blâme  sur  votre  conduite. 

Ce  n'est  pas  vous  qui  avez  perverti  la  Grèce 

par  le  scandale  de  votre  vie  privée  ;  ce  sont 

vos  disciples  qui  ont  déduit  de  vos  raison- 

nemens  des  conséquences  pernicieuses  ;  c'est 

l'abus  insensé  qu'ils  ont  fait  de  vos  dogmes 

qui  a  calomnié  votre  enseignement.  Qui  peut 

ignorer  d'ailleurs  que  vous  avez  vécu  comme 

un    sage.^    qui   ne  sait  pas   que  vous  avez 

abandonné   la   terre    avec  le  courage  d'un 

stoïcien  ? 

I.  16 


2  4 '2  ENTRETIEN 

EPICURE. 

Vénérable  Pythagore,  votre  générosité 
me  confond;  il  est  vrai  que  mes  intentions 
étaient  pures  ;  mais  c'est  par  leurs  résultats 
qu'il  faut  juger  les  doctrines  philosophiques. 
Vous  seul  possédiez  la  vraie  théorie  du  bon- 
heur; je  n'ai  enseigné  qu'un  vain  système. 
L'époque  où  vous  avez  paru  dans  le  monde 
doit  certainement  être  consacrée  comme  une 
des  révolutions  les  plus  honorables  pour  l'es- 
prit humain.  Par  quelle  fatalité  pourtant  les 
générations  que  vous  vouliez  instruire  ont- 
elles  jeté  des  ombres  et  des  ambiguités  sur 
l'importance  de  vos  préceptes  ?  Pourquoi  cher- 
cher à  ternir  cette  gloire  immortelle  par  des 
récits  fabuleux  et  des  allégations  menson- 
gères P  A  quoi  sert  donc  la  renommée  quand 
la  postérité  la  défigure  ? 

PYTHAGORE. 

La  postérité  n'est  pas  toujours  équitable 


d'épicure  avec  pythagore.  243 

envers  les  philosophes  ;  elle  blâme  ce  qu'elle 
ne  peut  entendre.  J'ai  vécu  sous  les  tyrans  ; 
j'ai  dû  couvrir  mes  dogmes  d'un  voile  qui 
les  dérobât  aux  malignes  interprétations  d'un 
vulgaire  dénonciateur;  j'ai  donc  eu  recours 
aux  symboles ,  qui  sont  la  première  langue 
des  religions  persécutées  ;  et  comme  la  mul- 
titude abuse  de  tout ,  je  n'ai  pas  voulu  qu'elle 
pénétrât  trop  avant  dans  les  mystères  de  ma 
doctrine  ;  mais  les  dieux  savent  que  je  n'ai 
pas  trompé  les  peuples  qui  s'étaient  confiés 
à  mes  soins.  O  mon  cher  Epicure ,  qui  mieux 
que  vous  a  dû  se  convaincre  que  les  leçons 
de  la  sagesse  se  dénaturent  dans  des  cœurs 
corrompus  ?  Pour  moi ,  je  fus  toujours  si  vi- 
vement pénétré  de  cette  maxime,  que  j'exi- 
geais une  multitude  d'épreuves  de  la  part 
de  ceux  qui  aspiraient  à  la  connaissance  de 
mes  dogmes.  Ce  n'est  qu'à  travers  de  nom- 
breux obstacles ,  et  après  une  attente  plus  ou 
moins   prolongée,  qu'ils    arrivaient  à   une 


2  44  ENTRETIEN 

complète  initiation.  Il  est  dans  l'instinct  de 
l'homme  de  s'attacher  davantage  à  des  vé- 
rités conquises  par  de  grands  efforts.  D'ail- 
leurs,  à  l'époque  où  j'enseignais  ,  les  vérités 
de  la  science  étaient  dans  les  mains  d'un  pe- 
tit nombre  d'hommes  ;  nous  les  recelions 
comme  des  trésors. 


EPICURE. 


Sublime  et  incomparable  institution  !  On 
vous  doit  les  plus  sages  lois  qui  ont  gouverné 
le  monde.  Vous  avez  enchanté  l'Italie  par  les 
belles  sciences  que  vous  y  avez  transportées  ; 
et  les  Grecs  venaient  y  chercher  le  flambeau 
qui  les  avait  abandonnés.  Platon  fut  redevable 
à  votre  école  de  ces  notions  physiques  sur  les- 
quelles il  avait  fondé  ses  plus  séduisans  sys- 
tèmes. Ce  furent  vos  disciples  qui  lui  transmi- 
rent tout  ce  qu'il  a  énoncé  de  plus  ingénieux 
sur  l'économie  générale  du  monde  et  sur  la 
formation  de  l'univers.  Que  sont  devenues  les 


DÉFIGURE    AVEC    PYTHAGORE.  1^5 

semences  de  la  doctrine  sacrée?  Comment 
les  hommes  ont-ils  perdu  la  mémoire  de  vos 
bienfaits  ? 

PYTHAGORE. 

Quand  je  fondai  ma  doctrine ,  je  n'avais 
ni  l'orgueil  ni  la  prétention  de  croire  qu'elle 
serait  éternelle  parmi  les  hommes.  Quel  lé- 
gislateur peut  soutenir  l'épreuve  des  siècles  ? 
Qui  ne  sait  pas   que  les   vicissitudes  de  la 
fortune  exercent  leurs  ravages  sur  les  insti- 
tutions le  mieux  établies?  L'inconstance  est 
une  infirmité  humaine;  les  peuples  veulent 
être  diversement  servis.  Les  philosophes  se 
:  succèdent  sur  la  scène  du  monde  ;  ils  abusent 
I  constamment  la    multitude  par  des    hypo- 
î  thèses  nouvelles.  Cependant  neuf  générations 
ont  fidèlement  gardé  le  dépôt  des  doctrines 

que  je  leur  avais  confiées.  Ce  long  règne  me 
j 
console  un  peu  des  vaines  attaques  des  so-- 

j  phistes  et  des  sarcasmes  de  leur  malignité. 


2  46  ENTRETIEN 

ÉPICURE. 

Il  est  certain  que  les  mœurs  changent  per- 
pétuellement dans  un  monde  où  tout  est 
mouvant  comme  la  surface  de  la  mer.  D'au- 
tres habitudes  entraînent  les  hommes;  de 
nouvelles  idoles  obtiennent  leur  encens. 
Souvent  les  mêmes  vérités  présentées  sous 
d'autres  formes  captivent  leur  admiration, 
et  ils  deviennent  tout-à-fait  incapables  d'ap- 
précier les  actions  de  ceux  qui  les  ont  dès 
long- temps  précédés  dans  la  carrière  de  la  vie. 
Consolez -vous  pourtant,  immortel  Pytha- 
gore  !  votre  nom  est  toujours  en  vénération 
sur  la  terre.  On  y  bénit  votre  morale;  on 
y  respecte  votre  gloire  ;  on  y  compatit  à  vos 
malheurs. 

PYTHAGORE. 

On  vous  a  donc  informé  des  persécutions   . 
que  j'ai  subies  pendant  le  règne  funeste  de   ^ 


d'épicure  avec  pythagore.  247 

Polycrate  ?  Que  le  Dieu  de  l'univers  pardonne 
à  ses  égaremens  !  son  injustice  et  ses  offenses 
n'ont  laissé  aucune  cicatrice  dans  mon  âme. 
Mon  cher  Epicure ,  je  vous  épargne  le  récit 
des  maux  qui  m'ont  accablé.  C'est  aux  prêtres 
vénérés  de  la  savante  Egypte  que  je  dus  les 
premiers  documens  de  la  sagesse;  leurs  su- 
blimes entretiens  avaient  porté  la  lumière 
dans  mon  âme;  car  j'étais  né  sous  les  ans- 
pices  d'Apollon ,  et  la  plus  auguste  des  reli- 
gions avait  guidé  mes  premiers  pas  dans  le 
sentier  de  la  philosophie.  Le  désir  d'ap- 
prendre ne  me  laissait  aucun  repos.  Je  de- 
vais aux  dieux  cette  curiosité  insatiable  qui 
attirait  mon  attention  sur  les  objets  mysté- 
rieux de  toutes  les  sciences.  Mon  bonheur 
était  de  fréquenter  les  mages ,  les  pontifes , 
les  législateurs.  J'allais  étudier  près  d'eux 
l'art  de  modérer  mes  passions  et  de  conte- 
nir l'élan  de  ma  jeunesse.  Après  une  absence 
plus  ou  moins  fructueuse  à  mon  instruction. 


248  ErrrRETiEN 

je  repris  la  route  de  Samos  ;  mais  je  n'y  trou- 
vai plus  de  patrie.  Il  fallut  bientôt  quitter 
une  terre  déshonorée  par  la  servitude.  J'étais 
au  sein  d'une  cour  voluptueuse  où  j'avais  à 
lutter  contre  une  nuée  d'esclaves  à  gages  qui 
m'entouraient  de  leurs  regards  curieux.  Qui 
le  croirait!  pendant  ce  temps,  Anacréon 
contribuait  à  corrompre  le  cœur  du  tyran 
par  le  son  harmonieux  de  sa  lyre.  Il  fit  l'apo- 
logie de  la  débauche  et  préconisa  l'intempé- 
rance. La  dépravation  fut  universelle.  Des 
histrions  s'établirent  dans  tous  les  carrefours 
de  la  ville.  Les  Samiens  étaient  devenus  les 
plus  voluptueux  des  Grecs.  Polycrate  éloi- 
gnait de  lui  tous  les  censeurs  austères  de 
ses  débordemens  ;  il  s'était  environné  de 
flatteurs.  Ses  exploits  guerriers ,  ses  crimes 
heureux  étaient  célébrés  par  les  poètes  et 
consacrés  par  des  monumens.  La  fortune 
encourageait  de  plus  en  plus  son  audace; 
mais  sa  chute  fut  aussi  rapide  que  son  élé- 


d'épicure  avec  pythagore.  249 

vation.   Un  supplice  affreux  l'attendait  au- 
delà  des  bornes  de  son  empire. 


EPICURE. 


Polycrate  avait  mérité  son  triste  sort.  Par 
sa  tyrannie,  son  intempérance^  il  fut  un 
fléau  pour  ses  sujets.  Mais  vous,  sage  et  géné- 
reux Pythagore ,  quel  mal  aviez-vous  fait  au 
monde  pour  y  mourir  de  la  main  des  ingrats  ? 


PYTHAGORE. 


Vous  le  savez ,  le  peuple  est  inconstant 
pour  ses  idoles.  Comme  tant  d'autres,  j'ai 
bu  le  calice  des  amertumes  humaines  ;  mais 
j'ai  tout  pardonné.  Les  philosophes  sont  les 
envoyés  des  dieux  sur  la  terre;  ils  doivent 
accepter  leur  message  avec  les  tribulations 
qui  l'accompagnent. 


EPICURE. 


Votre  courage  a  toute  mon  admiration  ; 
mais  l'excellence   de   votre   doctrine   excite 


sSo  EJVTRETIEN 

toute  ma  curiosité.  Les  maximes  de  votre 
morale  sont  pour  moi  comme  les  discours 
des  dieux.  Vous  l'emportez  en  science  comme 
en  sagesse  sur  tous  les  philosophes  qui  vous 
ont  succédé.  Je  vous  conjure  de  me  dire 
quelle  est  cette  jurisprudence  extraordinaire 
qui  a  attiré  sur  vous  tant  de  gloire  et  de 
renommée.  Dévoilez-moi  ces  règles  austères 
qui  firent  revivre  parmi  les  humains  l'amour 
et  le  culte  de  la  vertu.  Découvrez-moi  les 
motifs  sublimes  de  cet  institut  mystérieux 
qui  ramena  chez  les  Crotoniates  la  bonne 
foi ,  la  justice ,  la  bienfaisance ,  la  force ,  la 
frugalité,  la  simplicité  des  mœurs,  l'ar- 
deur pour  la  religion  et  le  respect  pour  la 
vérité. 

PYTHAGORE. 

Quand  je  quittai  la  Grèce  pour  chercher 
un  refuge  sous  le  beau  ciel  de  l'Italie ,  je  n'y 
trouvai  que  des  peuples  vaincus ,  oubliant 


d'épicure  avec  pythagore.  aSi 

leurs  défaites  au  milieu  des  plus  honteuses 
débauches.  Les  vices  étaient  en  honneur  ; 
tous  les  désordres  étaient  tolérés.  Je  dus  tout 
faire  pour  régénérer  une  multitude  aveugle 
qui  avait  perdu  l'instinct  de  sa  conservation. 
Le  climat  de  Crotone  inspire  d'ailleurs  une 
indolence  qui  réclamait  des  institutions  vi- 
goureuses. Mon  premier  soin  fut  d'imprimer 
aux  esprits  un  essor  généreux  vers  tous  les 
actes  vertueux  de  la  vie.  Je  proclamai  des 
lois  pour  arrêter  efficacement  les  déviations 
criminelles  de  la  volonté  humaine  ;  j'inspirai 
surtout  à  mes  disciples  le  goût  de  cette  exis- 
tence intellectuelle  qui  depuis  cette  époque 
devint  pour  eux  une  source  intarissable  de 
vraies  jouissances.  Je  leur  appris  à  se  rendre 
heureux  par  le  choix  de  leurs  actions  et  par 
la  modération  de  leurs  désirs.  L'homme  n'a 
été  créé  que  pour  les  voluptés  de  l'esprit» 
Il  faut  affaiblir  son  organisation  matérielle 
pour  lui  ôter  le  pouvoir  d'être  méchant. 


2D2  ENTRETIEN 

ÉPICURE. 

Ainsi  donc ,  d'après  vos  pensées ,  l'homme 
est  esclave-né  de  lui-même;  il  n'existe  que 
pour  se  contraindre;  sa  vie  entière  n'est 
qu'une  suite  de  privations,  une  éducation 
qui  se  prolonge  par  une  série  de  devoirs 
plus  ou  moins  onéreux.  L'homme  est-il  donc 
fait  pour  dédaigner  les  dons  de  la  nature? 
N'arrive-t-il  sur  la  terre  que  pour  y  cueillir 
des  fruits  amers?  Pour  qui  sont  les  fleurs 
que  les  dieux  font  croître  aux  pieds  des  mor- 
tels? Quant  à  moi,  j'ai  toujours  pensé  que 
c'était  complaire  à  la  Providence  que  de  s'a- 
bandonner docilement  aux  divers  penchans 
qu'elle  nous  suggère  ;  nos  désirs  viennent  de 
ses  lois  ;  nos  besoins ,  de  ses  inspirations. 

PYTHAGORE. 

O  mon  cher  Epicure,  c'est  avec  de  tels 
principes  que,  sans  le  vouloir,   vous   avez 


d'épicure    avec   PYTHAGORE.  2  53 

fait  tant  de  mal  à  la  ville  d'Athènes.  C'est 
ainsi  que  s'exprimaient  Anacréon  et  tous  les 
voluptueux  de  son  temps,  à  l'époque  où  ils 
corrompaient  mes  concitoyens. 

EPICURE. 

La  vie  est  un  banquet  oii  chacun  peut 
prendre  sa  part  d'allégresse  et  de  bon- 
heur. 

PYTHAGORE. 

La  vie  est  un  concert  destiné  à  célébrer 
l'éternelle  bienfaisance  d'un  dieu  créateur. 
L'homme  intellecjtuel  est  une  portion  de  la 
raison  divine ,  mue  par  des  organes  fragiles 
qui  doivent  apprendre  à  résister.  Mille  dé- 
goûts attendent  celui  qui  épuise  la  coupe  du 
plaisir.  Les  excès  du  corps  nuisent  à  la  mé- 
ditation ,  et  les  jouissances  de  l'âme  ne  sont 
réservées  qu'au  philosophe  frugal  et  tempé- 
rant. J'ai  long-temps  médité  sur  le  bonheur 
des  peuples;  il  n'est  qu'un  moyen  de  les 


25/|.  ENTRETIEN 

épurer  et  de  les  rendre  plus  dignes  de  leur 
destination  ;  c'est  de  mettre  un  frein  à  leurs 
passions ,  et  de  diminuer  la  somme  de  leurs 
besoins.  Imprudent  Epicure ,  vous  avez  pris 
le  monde  pour  une  fête;  mais  bientôt  la 
nuit  a  succédé  à  vos  danses  bruyantes.  La 
mort  suspendait  son  glaive  sur  vos  assem- 
blées tumultueuses;  elle  moissonnait  tous 
vos  disciples  au  milieu  des  roses  de  leur 
printemps. 


EPICURE. 


Et  vous  aussi ,  divin  philosophe ,  vous  par- 
tageriez l'erreur  commune  sur  le  but  de  la 
secte  que  j'ai  fondée!  vous  adopteriez  sans 
examen  des  bruits  calomnieux  sortis  du  Por- 
tique ou  du  Lycée  !  J'ai  constamment  bravé 
toutes  les  opinions  ;  mais  celle  de  Pythagore 
est  nécessaire  à  ma  félicité.  Il  importe  que 
je  me  justifie.  Quoi  qu'en  disent  mes  adver- 
saires ,  je  n'ai  jamais  toléré  la  débauche  ;  je 


d'épicure   avec   PYTHAGORE.  2 55 

ne  me  suis  point  comparé  aux  dieux  créa- 
teurs souverains  de  mes  atomes.  J'ai  rêvé 
seulement  qu'on  pouvait  atteindre  le  bon- 
heur, et  j'ai  voulu  conduire  mes  disciples  au 
bien  par  les  sentiers  que  la  nature  indique. 
Les  hommes  sont  comme  les  fleuves  ;  ils  doi- 
vent suivre  sans  résistance  les  mouvemens 
que  leur  imprime  la  pente  même  de  leur  orga- 
nisation. Je  cherchais  à  adoucir  les  épreuves 
qui  attendent  tous  les  mortels  dans  une  vie 
périssable.  J'ai  enseigné  la  vertu  dans  un 
jardin,  au  milieu  des  bienfaits  de  la  Provi- 
dence. Ces  festins  que  l'on  nous  reproche 
n'ont  jamais  été  célébrés  sous  des  lambris 
dorés  ;  l'art  et  le  luxe  n'y  étaient  pour  rien  ; 
c'était  à  bien  peu  de  frais  que  nous  nous  pro- 
curions les  véritables  biens  de  l'existence. 
O  vous,  qui  fûtes  le  plus  sage  et  le  plus 
éclairé  des  hommes,  ne  reviendrez-vous  pas 
de  vos  préventions.^  Aussi  bien  que  vos 
adeptes,   les    épicuriens    savent  borner  les 


1 56  ENTRETIEN 

besoins  de  leur  âme;  mais  ils  ne  sauraient 
se  persuader  que  les  impulsions  natives  de 
l'instinct  puissent  égarer  celui  qui  s'y  aban- 
donne. Observons  l'homme  à  sa  naissance: 
il  se  dirige  vers  le  bonheur  comme  la  plante 
vers  l'astre  du  jour.  Il  entre  à  peine  dans  la 
vie,  qu'il  recherche  déjà  les  situations  les 
plus  naturelles  et  qui  sont  le  mieux  appro- 
priées à  sa  conservation;  il  ne  craint  rien 
tant  que  la  douleur.  Comment  ne  pas  croire 
que  le  plaisir  est  un  guide?  comment  ne 
pas  chérir  la  volupté ,  quand  les  dieux  l'atta- 
chent à  nos  inspirations  les  plus  généreuses  ? 
Quel  plus  bel  hommage  peut-on  rendre  à  la 
vertu  que  de  lui  rallier  tous  les  humains  par 
les  plus  douces  inclinations  de  leur  être ,  et 
par  une  chaîne  de  sentimens  agréables  ? 

PYTHAGORE. 

Aimable  Epicure,  tous  les  sophismes  de 
votre  école  n'ont  pas  tari  une  seule  larme; 


d'épicuee  avec  pythagore.  267 

vous  avez  fait  les  plus  ingénieux  raisonne- 
mens  sur  le  bonheur,  et  vous  n'avez  pas 
suivi  la  route  qui  y  conduit.  Vos  festins, 
vos  breuvages ,  vos  essences ,  vos  suavités  , 
ne  servaient  qu'à  faire  vivre  plus  vite  ;  mais 
les  regrets  succédaient  à  toutes  vos  jouis- 
sances ,  et  aucun  homme  sensé  ne  sympa- 
thisait avec  votre  joie.  Il  n'y  a  que  la  satis- 
faction d'une  conscience  pure  qui  pénètre 
délicieusement  nos  organes.  Vous  avez  égaré 
vos  disciples  en  dissipant  les  trésors  de  leur 
âme  sensible  ;  comme  ils  ont  payé  cher  leurs 
libations  au  dieu  corrupteur  qu'ils  encen- 
saient ! 

ÉPICURE. 

Quelques  déserteurs  de  mon  école  ont  pu 
sortir  de  la  route  que  je  leur  avais  tracée  ; 
ils  ont  pu  errer  sur  les  conséquences  ;  mais 
les  intentions  du  maître  n'étaient  point  cri- 
minelles. Je  disais  à  mes  disciples  :   «  Le 

I.  j^ 


2  58  ENTRETIEN 

plaisir  est  le  souverain  bien;  mais  malheur 
à  celui  qui  s'en  rassasie  !  La  douleur  est  un 
mal;  mais  sachons  l'affronter  et  la  vaincre 
quand  la  nécessité  l'ordonne.  Soyons  heu- 
reux ;  mais  préférons  l'infortune  à  tout  bon- 
heur acquis  par  des  voies  déshonnêtes  :  la 
vertu  seule  doit  épurer  nos  jouissances.  Sa- 
chons surtout  nous  soustraire  à  toutes  les 
passions  désordonnées  ;  elles  sont  corrup- 
trices de  la  volupté.  »  Ainsi  donc  les  épicu- 
riens ne  sont  point  intempérans  ;  ils  accep- 
tent ,  il  est  vrai ,  les  dons  de  la  fortune  ;  mais 
ils  savent  les  lui  rendre  avec  courage  dans 
les  jours  de  malheur. 

PYTHAGORE. 

Vos  maximes  sont  séduisantes  ;  mais  elles 
ne  dérivent  pas  d'une  source  très  pure,  puisque 
vos  disciples  ont  tout  appris,  hors  l'art  de 
contenir  leurs  passions.  La  sagesse  et  la  tem- 
pérance ne  s'enseignent  point  au  milieu  des 


d'épicure  avec  pythagore.  2  59 

fêtes.  Mon  cher  Epicure ,  vous  avez  vu  quel- 
quefois des  milliers  d'insectes  s'agiter  dans 
les  airs  et  fatiguer  l'espace  par  un  vain 
bruit  :  tels  sont  les  lionimes  que  la  volupté 
entraîne ,  quand  on  les  contemple  du  haut 
des  cieux. 


EPICURE. 


Je  ne  défends  que  ma  morale ,  et  je  vous 
abandonne  mes  systèmes  :  je  vivais  au  milieu 
des  hommes;  j'ai  partagé  toutes  leurs  fai- 
blesses. Mais  c'est  trop  vous  parler  de  moi , 
divin  Pythagore  ;  revenons  à  vos  dogmes  ; 
continuez  à  m'initier  dans  ces  grands  mys- 
tères dont  vous  avez  rempli  l'âme  de  vos  dis- 
ciples. Dites-moi,  je  vous  en  conjure,  quel 
motif  secret  vous  fit  prononcer  une  interdic- 
tion aussi  rigoureuse  que  celle  des  viandes. 
L'organisation  humaine  ne  saurait  admettre 
un  pareil  précepte.  Il  faut  obéir  à  la  nature , 
quand  on  veut  commander  à  l'humanité. 


aôo 


ENTRETIEN 


PYTHAGORE. 


Je  n'ignore  pas  combien  ce  dogme  parti- 
culier de  mon  école  a  excité  les  railleries  du 
vulgaire  et  des  esclaves  de  la  sensualité  ;  la 
vérité  est  qu'on  a  énoncé  cette  défense  d'une 
manière  trop  absolue  ;  j'ai  seulement  souhaité 
que  l'on  se  modérât  davantage  sur  l'emploi 
de  la  chair  des  animaux.  Des  motifs  puissans 
m'ont  dirigé  dans  cette  règle  dliygiène  pu- 
blique. L'homme  sur  la    terre  se  complaît 
essentiellement  dans  la  destruction  ;  il  aime 
à  voir  couler  le  sang  des  victimes  ;  il  en  fait 
hommage  aux  dieux ,  qui  repoussent  une  pa- 
reille offrande.  A  l'époque  où  je  dictai  ce 
précepte ,  il  existait  des  peuples  qui  faisaient 
présider  la  mort  à  leurs  fêtes,  et  pour  lesquels 
les  sacrifices  étaient  un  spectacle  réjouissant. 
Je  voulus  abolir  ou  tempérer  du  moins  ces 
inclinations  monstrueuses  ,  dont  le  germe  fu- 
neste avait  jeté  des  racines  profondes  dans  le  f 


d'épicure  avec  pythagore.  261 

cœur  humain.  D'ailleurs ,  comme  ma  doctrine 
avait  aussi  pour  objet  de  procurer  à  mes  dis- 
ciples une  vie  longue  et  exempte  d'orages , 
j'avais  retranché  de  leur  régime  tout  ce  qui 
pouvait  nuire  à  l'harmonie  de  la  santé  ;  j'avais 
donc  défendu  qu'on  eut  jamais  recours  à  l'art 
'  perfide  des  cuisiniers  de  Syracuse.  On  igno- 
rait les  moyens  de  raffiner  les  délices  de  la 
table,  et  d'imprimer  aux  mets  plus  de  saveur; 
on  ne  connaissait  aucune  de  ces  combinai- 
sons savantes  qui  émoussent  les  forces  sen- 
sitives  des  organes  :  le  lait  des  troupeaux  nous 
suffisait.  Le  miel  de  Sicile  est  suave  et  odo- 
riférant; nous  avions  oublié  celui  du  mont 
Hymette.  C'est  folie  de  croire  que  la  nature 
refuse  des  qualités  aux  fruits  que  sa  libéra- 
lité dispense.  Nous  usions  des  alimens  dans 
toute  leur  simplicité.  Dans  aucun  temps  ,  mes 
disciples  n'ont  fait  la  guerre  au  gibier  timide 
des  forêts  ;  dans  aucun  temps ,  on  ne  vit  le 
pythagoricien  lancer  une  flèche  dans  les  airs 


202  ENTRETIEN 

pour  faire  tomber  à  ses  pieds  une  proie  pal- 
pitante ,  ou  tromper  l'habitant  des  eaux  par 
un  perfide  hameçon  ;  nous  repoussions  jus- 
qu'aux tributs  de  la  mer.  Je  trouvais  pareil- 
lement de  la  barbarie  à  priver  de  leurs  œufs 
tant  de  volatiles  que  le  ciel  nous  donne  comme 
compagnons   de    notre  vie.    Nous    n'avions 
point  d.'esclaves  éthiopiens  pour  nous  servir. 
Toute  notre  science  économique  consistait  à 
nous  enquérir  dans  quel  temps,  dans  quelle 
saison  nos  herbages  ,  nos  légumes ,  nos  fruits 
avaient  le  plus  de  saveur  et  de  bonté  ;  dans 
quelles    circonstances  ils    pouvaient   être  le 
plus  favorables  à  la  santé  du  corps.  J'avais 
banni  surtout  des  simples  repas  de  mes  dis- 
ciples ces  liqueurs  fermentées ,  ces  vins  géné- 
reux qui  portent  l'âme  à  des  joies  immodérées: 
nous   nous  contentions   d'une  eau   pure  et 
limpide,  telle  qu'elle  jaillissait  de  nos  fon- 
taines. Le  régime  des  athlètes  ne  convient 
point  à  des  philosophes.  La  sobriété  rend 


d'épicure  avec  pythagore.  263 

l'esprit  sain  et  le  corps  vigoureux.  L'homme 
qui  se  tempère  finit  par  se  bien  connaître.  Il 
faut  être  sur  une  mer  calme  pour  s'endormir 
avec  sécurité. 

ÉPICURE. 

Désirer  ou  haïr ,  poursuivre  ou  éviter  j 
voilà,  ce  me  semble,  toute  la  destinée  hu- 
maine. C'est  par  ces  actes  qu'elle  se  conserve. 
Sous  ce  point  de  vue ,  la  tempérance  est ,  sans 
contredit ,  la  plus  utile  des  a  ertus  terrestres  ; 
mais  elle  n'a  pas  uniquement  pour  objet  de 
prémunir  l'homme  contre  les  infirmités  de 
sa  nature  physique  ;  car  les  maux  du  corps 
ne  sont  rien  en  comparaison  de  ceux  de 
l'âme.  Comme  être  sociable ,  l'homme  est  dans 
un  rapport  constant  avec  ses  semblables, 
avec  l'univers.  Savant  Pythagore,  les  pas- 
sions ressemblent  aux  cordes  de  votre  lyre  ; 
elles  ne  rendent  d'harmonieux  accords  que 
lorsqu'elles  sont  excitées  ou  distendues  d'à- 


264  ENTRETIE]>r 

près  les  règles  que  vous  avez  si  ingénieuse- 
ment établies. 

PYTHAGORE. 

Il  est  certain ,  mon  cher  Epicure ,  que  la 
tempérance  n'est  pas  seulement  l'art  de  cir- 
conscrire ses  désirs  touchant  les  choses  ter- 
restres qui  servent  à  l'entretien  de  l'organi- 
sation de  l'homme  ;  c'est  la  modération  appli- 
quée à  tous  les  actes  moraux  de  la  vie  ;  c'est 
l'art  de  n'imprimer  à  Fâme  que  des  impul- 
sions conservatrices  qui  la  dirigent  vers  le 
vrai  bonheur;  elle  influe  sur  tous  les  rap- 
ports ;  elle  comprend  toutes  les  vertus  ;  elle 
réunit  elle  seule  tous  les  attributs  de  la  sa- 
gesse humaine  ;  elle  instruit  les  mortels  à 
user  sans  faste  comme  sans  orgueil  de  tous 
les  biens  que  la  nature  leur  prodigue ,  à  se 
montrer  insensibles  à  la  vaine  pompe  des 
honneurs  de  la  terre ,  à  supporter  sans  mur- 
mure les  malheurs  même  qu'ils  n'ont  pas  me- 


d'épicure  avec  pythagore.  q.65 

rites.  La  tempérance  est  la  vertu  dont  on  re- 
tire le  j)lus  de  fruit  ;  elle  donne  des  règles  à 
la  conduite ,  aux  affections  ,  à  la  pensée  ;  elle 
préserve  l'homme  des  prestiges  de  l'ambition; 
!  elle  comprime  le  ressentiment ,  apaise  la  ven- 
geance ;  elle  arrête  les  progrès  du  luxe  ;  elle 
est  le  garant  de  la  foi  conjugale  ;  elle  est  l'or- 
nement du  courage  comme  elle  est  le  symp- 
tôme de  la  puissance.  Tous  les  fondemens 
d  une  bonne  société  reposent  sur  elle.  Que 
deviendrait  un  empire  ,  si  ceux  qui  l'habitent 
s'abandonnaient  à  toute  la  fougue  de  leurs 
passions  ?  C'est  la  tempérance  qui  préserve 
les  états  du  délire  frénétique  de  l'anarchie.  Il 
vaudrait  mieux  que  toutes  les  villes  du  monde 
fussent  réduites  en  cendre  que  de  les  voir 
secouer  le  joug  de  la  subordination  et  du 
devoir.  La  tempérance  est  la  vertu  de  ceux 
qui  commandent  et  de  ceux  qui  obéissent. 
L  homme  qui  se  modère  devient  son  propre 
législateur  ;  car  il  y  a  au-dedans  de  nous  une 


266  ENTRETIEN 

flamme  divine  qui  nous  conduit  à  la  sagesse 
quand  nous  écoutons  ses  inspirations.  Celui 
qui  ne  maîtrise  point  ses  penchans  est  dé- 
pourvu de  ce  sentiment  dont  les  dieux  nous 
gratifient,  et  auquel  doivent  obéir  toutes 
les  générations  humaines.  Instruire  l'homme 
à  la  tempérance ,  c'est  donc  lui  préparer  une 
grande  force.  Il  est  des  âmes  sublimes  aux-  ^ 
quelles  la  prospérité  et  la  fortune  ne  sau- 
raient donner  l'égarement  de  l'orgueil ,  qui 
sont  intrépides  dans  l'adversité ,  qui  quittent 
avec  indifférence  le  rang  suprême ,  et  qui 
rougiraient  de  s'appuyer  sur  des  faveurs  men- 
songères; telles  sont  les  âmes  formées  par 
cette  vertu  modeste  et  silencieuse  qui  coor- 
donne si  admirablement  tout  ce  qui  est  né- 
cessaire à  l'entretien  de  la  vie ,  qui  réprime 
les  désirs  nuisibles ,  et  nous  affranchit  de 
toutes  les  servitudes  des  passions.  Sans  elle , 
l'homme  est  sans  cesse  agité  par  des  inquié- 
tudes nouvelles ,  et  ses  vœux  les  plus  ardens 


d'épicure  avec  pythagore.  267 

l'appellent  toujours  où  il  n'est  pas.  Enfin , 
mon  cher  Épicure,  la  tempérance  fait  des 
heureux;  le  plaisir  ne  fait  que  des  vic- 
times. 


EPICURE. 


Pythagore,  j'aime  autant  c[ue  vous  la  paix 
de  l'âme  et  tous  les  mouvemens  qui  y  con- 
duisent; mais  je  pense  que  toute  vertu  pra- 
tiquée avec  excès  est  incompatible  avec  le 
bonheur  de  l'espèce  humaine.  L'homme ,  en 
domptant  ses  passions ,  peut  embellir  sa  vie 
de  mille  délices.  Les  dieux  aiment  la  volupté  , 
puisqu'elle  est  inhérente  aux  actions  qu'ils 
inspirent ,  puisqu'elle  est  le  résultat  de  cette 
approbation  intérieure  c[ue  nous  nous  don- 
nons à  nous-mêmes  dans  le  calme  d'une  con- 
science pure.  La  véritable  philosophie  n'est , 
à  mon  gré ,  que  l'art  de  créer  et  de  perpé- 
tuer en  nous  ces  émotions  douces  qui  sont 
k  félicité  des  êtres  sensibles. 


268 


ENTRETIEjN^ 


PYTHAGORE. 


Mon  cher  Epicure ,  c'est ,  ce  nie  semble ,  une 
folle  entreprise  que  de  vouloir  faire  servir  à 
la  recherche  du  vrai  bonheur  les  procédés 
de  l'art  et  de  la  raison.  Qui  vous  avait  donc 
persuadé  que  l'organisation  humaine  était 
projDre  à  tous  les  biens  dont  vous  prétendiez 
la  combler  ?  Etiez-vous  le  rival  des  dieux , 
qui  ont  créé  l'homme  pour  les  souffrances? 
Vous  avaient-ils  révélé  les  lois  de  la  vie? 
Aviez-vous  le  don  de  suspendre  à  votre  vo- 
lonté les  coups  du  sort  et  de  la  fortune  ? 
Quand  un  de  vos  disciples  s'était  rendu  cri- 
minel ,  était-il  en  votre  pouvoir  de  rame- 
ner le  calme  dans  sa  conscience  ?  De  quelle 
utilité  furent  donc  pour  leur  patrie  tant 
d'hommes  formés  à  votre  école  licencieuse  ? 
Où  sont  les  peuples  qu'ils  ont  affranchis? 
où  sont  les  institutions  qu'ils  ont  perfec- 
tionnées ?  quels  vices  ont-ils  détruits  ?  quels 


d'épicure  avec  pythagore.  269 

secrets  ont-ils  dévoilés?  quel  soulagement 
leur  durent  la  vieillesse  et  le  malheur?  La 
nature  était  ^^lus  savante  que  vous ,  Epicure. 
Les  bergers  de  l'Arcadie  étaient  étrangers 
à  vos  leçons.  Ce  ne  sont  pas  vos  préceptes 
qui  faisaient  palpiter  leur  cœur  de  tendresse 
et  d'amour;  ce  ne  sont  pas  vos  raisonne- 
mens,  c'est  l'heureuse  disposition  de  leurs 
organes  qui  les  mettait  en  rapport  avec  la 
verdure  du  printemps ,  avec  les  abondantes 
productions  de  l'automne.  Par  un  seul  fait 
je  puis  achever  de  vous  convaincre.  Si  votre 
système  avait  eu  quelque  fondement ,  seriez- 
vous  mort  sur  un  lit  de  douleur  ?  La  branche 
se  sépare  de  sa  tige  sans  avoir  gémi ,  et  vous 
n'avez  pas  su  remettre  le  calme  dans  vos 
veines.  Vous  avez  charmé  l'aurore  de  votre 
vie ,  et  vous  n'avez  pu  en  consoler  le  déclin. 
Vous  le  voyez  ,  Epicure ,  l'arbre  de  la  volupté 
ne  fleurit  qu'un  jour,  et  ses  fruits  sont  pleins 
d'amertume. 


270  ENTRETIEISr 

EPICURE. 

Ainsi  donc  la  philosophie  n'est  d'aucune 
utihté  sur  la  terre ,  puisqu'elle  ne  peut  don- 
ner le  véritable  bonheur. 

PYTHAGORE. 

La  philosophie  est  une  science  consola- 
trice ;  c'est  l'art  de  guérir  les  maux  du  cœur 
et  de  façonner  l'homme  à  toutes  les  vertus 
qui  le  conservent.  Le  bonheur  est  une  étoile 
qui  n'a  que  des  lueurs  instantanées.  Sur  la 
terre,  on  ne  se  juge  heureux  que  par  l'es- 
poir qu'on  a  de  le  devenir.  C'est  ainsi  que 
les  bornes  de  l'horizon  reculent  devant  le 
voyageur  fatigué  à  mesure  qu'il  croit  les  at- 
teindre. Il  n'est  point  d'ailleurs  de  l'essence 
de  l'homme  d'être  toujours  dans  un  état  se- 
rein ;  comme  il  vit  sous  l'empire  de  la  nature , 
il  doit  en  subir  les  vicissitudes.  Tous  ses  jours 
se  consument  pour  conquérir  un  calme  dont 
on  ne  jouit  qu'aux  lieux  que  nous  habitons. 


DEFIGURE    AVEC    PYTHAGORE.  27 1 

Je  suppose,  mon  cher  Epicure,  que  vous 
comptiez  encore  parmi  les  mortels;  quand 
tous  les  dieux  se  réuniraient  pour  embellir 
votre  demeure;  quand  ils  vous  placeraient 
sous  un  ciel  sans  nuage ,  au  milieu  des  cam- 
pagnes les  plus  fertiles,  au  bord  des  eaux 
aussi  pures  que  celles  du  Pénée ,  de  ce  fleuve 
enchanteur  qui  promène  partout  la  vie  et 
la  fécondité  ;  quand  le  printemps  déploierait 
pour  vous  toute  la  magie  de  ses  richesses  ; 
quand  vous  seriez  environné  des  cœurs  les 
plus  tendres  et  les  plus  purs,  au  sein  de 
toutes  les  joies  domestiques,  vous  n'auriez 
point  atteint  le  terme  de  vos  vœux  ;  vos  désirs 
auraient  bientôt  franchi  le  vallon  où  vous  se- 
riez renfermé  ;  vous  invoqueriez  les  orages  ; 
vous  demanderiez  la  saison  des  frimas. 


ÉPICURE. 


Toutes  ces  vérités  sont  dans  mon  âme. 
Personne  n'est  plus  convaincu  que  moi  que 


272  EJVTRETIEBf 

toutes  les  joies  du  monde  sont  mortelles , 
que  la  volupté  a  ses  interruptions,  que  tout 
nous  échappe  sur  la  terre.  Il  n'y  a  que  le 
bonheur  céleste  qui  ne  change  point  comme 
les  saisons  ;  mais  c'est  parce  que  la  fortune 
est  inconstante ,  que  je  voulais  profiter  de 
ses  dons  à  son  passage.  Quand  on  reçoit  les 
maux  de  la  vie ,  faut-il  en  dédaigner  les 
biens  ?  Je  voyais  les  hommes  se  flétrir  autour 
de  moi,  et  trembler  sans  cesse  devant  un 
avenir  incertain.  J'ai  cru  qu'il  existait  un 
remède  à  leurs  maux;  j'ai  cru  que,  pour  ar- 
racher leur  âme  aux  appréhensions  qui  la 
tourmentent ,  on  pouvait  recourir  utilement 
aux  leçons  consolantes  de  ma  philosophie. 
O  temps  fortuné  de  mon  enseignement!  Je 
me  souviens  encore  de  cette  journée  si  mé- 
morable 011  Métrodore  ravi  m'exprimait  par 
mille  paroles  son  contentement  et  sa  recon- 
naissance. La  jeune  Léontium  m'enivrait  de 
ses  éloges;  Colotès  embrassait  mes  genoux. 


d'epictjre  avec  pythagore.  273 

Comme  ils  étaient  profondément  émus  en 
contemplant  la  verdure  de  mon  berceau 
champêtre  !  comme  ils  oubliaient  les  fatigues 
de  leur  existence  en  se  vivifiant  aux  sources 
mêmes  de  la  nature!  Quant  à  moi,  j'aurais 
voulu  réaliser  pour  eux  toutes  les  merveilles 
de  l'âge  d'or.  J'étais  heureux  de  leur  félicité. 
Je  me  suis  abusé  peut-être ,  vénérable  Pytha- 
gore ;  mais ,  tout  en  renonçant  à  ma  doctrine , 
j'aime  à  me  persuader  qu'elle  n'a  pas  été  aussi 
funeste  qu'on  le  prétend. 


PYTHAGORE. 


Vous  avez  pris  pour  le  bonheur  la   joie 
bruyante  et  convulsive  d'une  multitude  in- 
sensée. La  plus  pure  morale  n'est  bonne  à 
rien,  quand  elle  repose  sur  un  sable  mou- 
1  vant.  A  l'instant  où  je  vous  parle ,  vos  nom- 
i  breux  disciples  outragent  votre  mémoire  par 
^  les  fausses  interprétations  qu'ils  donnent  à 

j  vos  maximes.  Ah!  s'il  m'était  permis  devons 

I.  18 


^74  EHTRETIEIN^ 

prédire  tous  les  maux  qui  vont  résulter  de 
cette  doctrine  tant  vantée ,  vous  frémiriez , 
Épicure ,  et  vous  maudiriez  le  jour  où  vous 
fûtes   déçu  par  les  principes  de  Démocrite. 
Les  poètes  licencieux  vont  s'étayer  de  vos 
principes  ;  vous  vivrez  dans  la  mémoire  des 
hommes  qui  encensent  le  dieu  du  plaisir  ; 
votre  renommée  servira  de  prétexte  à  la  dé- 
bauche ;  une   jeunesse  inconsidérée  rappel- 
lera votre  nom  dans  ses  banquets.  Voilà  ce 
que  l'on  gagne  à  ne  donner  à  la  vertu  que 
des   motifs  purement   terrestres  ;   voilà  les 
suites  de  cette  morale  qui  a  fondé  toutes  les 
puissances  de  l'être  vivant  sur  les  bases  sor- 
dides d'un  intérêt  de  tous  les  instans.  Oh  ! 
combien  d'hommes  pleurent  sur  la  terre  les 
espérances  que  vous  leur  avez  ravies!  Mon 
cher  Epicure ,  les  dieux  n'aiment  et  ne  récom- 
pensent que  les  actions  qu'ils  ont  inspirées. 
Celui  c|ui  méconnaît  leur  influence  n'est  pas 
digne  d'être  immortel. 


d'épicure  avec  pythagore.  275 


EPICURE. 


Père  de  la  philosophie ,  vous  portez  la  con- 
viction dans  mon  âme  ;  permettez  néanmoins 
que  j'interroge  encore  votre  sagesse  sur  un 
point  important  de  la  félicité  publique.  Pour- 
quoi toutes  ces  sciences  que  vous  appreniez  à 
vos  disciples  ?  N'avez-vous  pas  craint  qu'elles 
ne  conduisissent  à  l'intempérance  des  hommes 
naturellement   vains    et  présomptueux?    A 
quoi  bon  ces  études  opiniâtres ,  ces  médita- 
tions prolongées  ?  N'est-il  pas  dans  l'univers 
des  secrets  qu'il  nous  est  niterdit  de  pénétrer? 
Faut-il  torturer  son  âme  pour  mesurer  ce  qui 
est  incommensurable  ,  pour  atteindre  ce  qui 
est  incompréhensible?  N'est-ce  pas  ainsi  que 
nous  semons  nous-mêmes  sur  la  route  de  la 
vicies  épines  dont  nous  nous  plaignons?  Le 
vrai  philosophe   n'est   pas  celui  qui  parle, 
b'est  celui  qui  agit  et  qui  verse  l'espérance 
dans  les  cœurs  affligés.  La  gloire  est  un  fan- 


l'jS  ENTRETIEN 

tome  qui  naît  d'une  vaine  opinion  de  notre 
esprit.  Puisqu'il  faut  mourir,  que  nous  importe 
un  bien  périssable  ?  Vous  le  savez ,  Pythagore; 
à  peine  l'homme  a-t-il  atteint  toute  la  per- 
fection de  son  talent,  à  peine  a-t-il  jeté 
toutes  les  lueurs  de  sa  renommée ,  qu'il  pen- 
che déjà  vers  le  tombeau.  C'est  pour  les  dieux 
immortels  qu'il  faut  réserver  toutes  les  louan- 
ges ,  puisque  nous  n'agissons  que  par  eux. 
Quant  à  moi ,  j'ai  toujours  regardé  la  science 
comme  un  labyrinthe  inextricable  où  les 
philosophes  s'égarent  et  tourmentent  sans 
cesse  leur  raison ,  sans  aucun  profit  pour 
leur  bonheur.  Quand  même  un  homme  par- 
viendrait à  saisir  le  système  entier  de  la  na- 
ture ,  il  nen  serait  pas  moins  un  être  éphé- 
mère et  passager. 


PYTHAGORE. 


Épicure  ,  vous  avez  eu  tort  de  dédaigner  les 
muses  ;  ce  n'est  pas  assez  d'être  généreux  et 


d'épicure  avec  pythagore.  277 

bienfaisant,  il  faut  atteindre  la  vérité.  La 
source  de  nos  misères  est  dans  nos  erreurs  ;  et 
comme  l'a  dit  Zenon,  votre  contemporain,  le 
vice  n'arrive  dans  le  monde  que  par  l'igno- 
rance des  choses  cjui  constituent  la  vertu .  Pour 
se  modérer,  il  importe  de  se  bien  connaître. 
La  première  puissance  est  celle  de  l'esprit  ;  un 
empire  sans  lumières  est  à  la  merci  du  pre- 
mier tyran.  Le  génie  surtout  mérite  notre 
admiration  et  nos  hommages  ;  c'est  une  étin- 
celle du  feu  céleste  que  les  dieux  jettent  par 
intervalles  dans  l'âme  de  cjuelques  humains 
privilégiés.  C'est  par  le  génie  que  tout  s'a- 
!  grandit  sur  la  terre ,  les  idées ,  les  penchans , 
I  les  passions,  les  lois,  les  vertus.  Par  la  pos-  . 
session  de  la  vérité,  l'homme  s'élève  jusqu'à 
la  ressemblance  divine.  Il  faut  donc  la  re- 
chercher, ne  fût-ce  que  pour  le  bonheur 
qu'elle  donne.  Vous  avez  connu  sans  doute 
ces  joies  ineffables  qu'éprouvent  ceux  qui 
pénètrent  pour  la  première  fois  dans  le  vaste 


278       Eî^TRETIEN  d'ÉPICURE   AVEC  PYTHAGORE. 

champ  des  découvertes  humaines.  Est-il  des 
ravissemens  plus  parfaits  que  ceux  que  Ton 
doit  aux  jouissances  de  la  méditation  et  à 
la  culture  de  la  pensée  ?  Mon  cher  Epicure , 
c'est  par  la  tempérance  qu'on  conserve  les 
biens  de  la  vie;  mais  c'est  par  la  science 
qu'on  les  rassemble. 

Après  ces  paroles,  ces  deux  grandes  om- 
bres se  séparèrent  et  s'évanouirent  à  mes 
yeux  ;  mais ,  depuis  cette  époque ,  j'ai  toujours 
conservé  l'impression  profonde  de  leur  mé- 
morable entretien.  En  les  écoutant ,  il  m'avait 
semblé  que  j'étais  délivré  des  liens  du  corps, 
et  que  je  partageais  en  quelque  sorte  leur 
béatitude.  Les  maximes  de  ces  deux  philoso- 
phes ne  sont  pas  sorties  de  ma  mémoire.  Je 
me  dis  souvent  en  songeant  à  eux  :  Epicure  fait 
oublier  les  peines  ;  mais  Pythagore  les  guérit. 


DE    L  I]N'STJ]>fCT    1)  IMITATION.  279 


SECTION   DEUXIEME. 


DE  L'mSTINCT  D'IMITATION, 

CONSIDÉRÉ    COMME    LOI    PEIMOBDIALK    DU    SYSTÈME    SENSIBLE. 

Pour  peu  qu'on  observe  les  divers  phénomènes 
du  système  sensible,  il  est  facile  de  s'apercevoir 
que  l'instinct  d'imitation  est  un  des  grands  pi- 
vots sur  lesquels  roulent  et  se  déploient  les  actes 
les  plus  importans  de  l'existence  animée.  C'est 
par  cet  instinct  que  chaque  être  vivant  se  modèle 
et  se  façonne  en  quelque  sorte  sur  celui  qui  l'a 
précédé  ;  c'est  par  ce  même  instinct  que  les  mœurs 
et  les  habitudes  se  reproduisent  dans  la  succes- 
sion des  espèces.  Ainsi  l'univers  entier  n'est  que 
le  spectacle  de  cet  apprentissage  mutuel,  de  cette 
!  imitation  réciproque  et  non  interrompue  qui  règle 
'  et  coordonne  tous  les  mouvemens  de  la  vie. 

L'imitation  est  donc  une  loi  de  l'économie  ani- 
i  maie  très  importante  à  approfondir.  Il  faut  l'en- 
visager comme  un  lien  dont  se  sert  la  nature  pour 
I  enchaîner  tous  les  êtres  sensibles.  Qui  pourrait 


280  DE    l'instinct    d'imitation. 

se  soustraire  à  son  influence?  L'homme  surtout 
excelle  sur  la  terre  par  cette  faculté  extraordi- 
naire; et  ceux  d'entre  les  animaux  qui  la  possè- 
dent à  un  certain  degré  sont  aussi  ceux  qui ,  par 
leur  nature  particulière,  se  rapprochent  de  son 
organisation  physique ,  ou  qui  sont  spécialement 
destinés  à  vivre  en  société. 

Il  est  donc  une  impulsion  secrète  qui  porte 
l'homme  à  imiter  une  action,  pour  peu  qu'elle 
lui  plaise.  On  peut  même  dire  que  cette  impul- 
sion a  pour  lui  quelque  chose  d'irrésistible;  et  on 
peut  ajouter  qu'il  s'approprie  par  l'imitation  tous 
les  matériaux  de  sa  destinée  morale.  Prenez  le 
plus  inculte  de  nos  villageois  ;  qu'il  soit  mis  sou- 
dainement en  communication  avec  les  plus  beaux 
génies  de  l'Europe  :  vous  serez  frappé  d'admira- 
tion à  l'aspect  des  changemens  qui  vont  s'opérer 
dans  ses  facultés  intellectuelles.  Cet  immense  pou- 
voir de  l'instinct  d'imitation  se  remarque  parti- 
culièrement dans  les  grandes  villes  qui  sont  le 
centre  de  la  culture  des  arts  et  de  la  civilisation 
humaine.  Pour  s'élever  à  la  perfection ,  il  a  sou- 
vent suffi  de  respirer  l'air  de  Paris  ou  d'Athènes. 

Qui  croirait  que  l'imitation  est  l'apanage  même 
du  génie  ?  Toutes  les  sciences  lui  sont  redevables 
de  leurs  progrès  ;  toutes  les  industries  lui  doivent 


DE    L'iNSTmCT    d'iMITATIOI^.  28 1 

leur  avancement  et  leur  éclat.  Que  deviendrait 
l'univers ,  si  ceux  qui  l'habitent  pouvaient  un  seul 
instant  se  dérober  à  son  empire  !  quelle  discor- 
dance dans  les  rapports  sociaux  !  tout  se  heurterait 
dans  l'espace.  Les  esprits ,  aussi-bien  que  les  corps, 
seraient  livrés  aux  causes  fortuites  des  circon- 
stances. Il  n'y  aurait  plus  ni  mœurs  ni  coutumes. 

L'imitation  est  véritablement  un  principe  de 
force ,  de  perfectionnement  et  de  grandeur  :  JSon 
ad  rationeiriy  sed  ad  similitudinem  vivimus.  Elle 
exerce  la  plus  heureuse  influence  sur  les  travaux 
de  la  vie  domestique  ;  elle  rallie  constamment  les 
hommes  en  les  dirigeant  vers  le  même  but,  en 
les  attachant  à  la  même  entreprise ,  en  les  appli- 
quant au  même  travail,  en  les  occupant  de  la 
même  idée.  Les  hommes  laborieux  se  fortifient 
par  leur  association  ;  ils  se  montrent  plus  faibles 
dès  qu'ils  s'isolent  ;  c'est  en  s'imitant  qu'ils  vien- 
nent à  bout  de  se  surpasser. 

11  est  curieux  de  voir  l'empressement  que  les 
hommes  mettent  à  imiter  tout  ce  qui  vient  s'offrir 
à  leur  admiration.  En  Europe,  on  cherche  com- 
munément à  égaler  la  nation  qui  a  le  plus  de  pré- 
pondérance. Les  villes  de  la  province  reçoivent 
leur  impulsion  des  capitales.  C'est,  dans  quelques 
circonstances,  l'instinct  d'imitation  qui  rend  notre 


282  DE    l'instinct    d'imitation. 

cerveau  si  paresseux  pour  inventer  ;  c'est  ce  qui 
affaiblit  son  originalité  native. 

Dans  la  société ,  ce  que  l'on  nomme  la  mode 
résulte  manifestement  de  ce  besoin  impérieux  que 
nous  avons  tous  d'obéir  à  l'instinct  d'imitation; 
elle  est  l'expression  d'un  assentiment  général  ;  elle 
a  la  force  et  l'énergie  d'une  loi  à  laquelle  personne 
n'oserait  se  dérober  sans  paraître  digne  de  blâme. 
C'est  ainsi  que  l'homme  revêtu  pour  la  première 
fois  d'un  habit  qui  étonne  par  sa  nouveauté ,  s'ex- 
cuse machinalement  sur  la  nécessité  qu'il  y  a  d'o- 
béir à  la  mode  ;  toute  résistance  à  cet  égard  pas- 
serait chez  lui  pour  un  ridicule.  Il  n'y  a  que  les 
vieillards  qui  s'habillent  comme  au  temps  passé , 
parce  que  c'est  le  propre  de  leur  âge  de  ne  plus 
se  soumettre  à  la  puissance  de  l'imitation. 

La  mode  est  une  loi  dictée  ou  imposée  par  la 
jeunesse,  à  laquelle  appartient  spécialement  cette 
prérogative.  La  beauté ,  à  laquelle  tout  le  monde 
est  sensible ,  a  un  grand  ascendant  pour  la  fonder. 
On  se  conforme  pareillement  à  la  mode  établie 
par  les  rois,  les  princes,  les  personnes  élevées 
en  dignité.  Il  arrive  quelquefois  que  la  mode  ne 
prend  pas ,  pour  me  servir  de  l'expression  vul- 
gaire ,  quand  ceux  qui  ont  la  prétention  de  la  pro- 
pager n'exercent  qu'une  influence  médiocre  sur 


DE  l'instiivct  d'imitation.  283 

l'esprit  de  leurs  contemporains.  De  là  vient  qu'elle 
est  si  souvent  éphémère.  L'empire  de  la  mode  n'est 
donc  que  l'empire  de  l'imitation. 

L'instinct  d'imitation  se  montre  jusque  dans  les 
élémens  de  notre  organisation  physique.  Il  y  a 
en  nous  des  rapports  d'harmonie  qui  nous  sont 
inconnus ,  mais  dont  nous  apercevons  quelques 
effets.  De  là  vient  que ,  lorsqu'un  organe  est  at- 
taqué ,  les  autres  semblent  y  prendre  part ,  et  aller, 
pour  ainsi  dire ,  à  son  secours.  Un  point  d'irrita- 
tion sur  une  partie  y  détermine  un  courant  d'hu- 
meurs. L'estomac  est  un  des  viscères  dont  l'as- 
cendant est  le  plus  manifeste  et  le  plus  étendu  : 
il  donne  le  ton  aux  autres ,  qui  partagent  ses  af- 
fections ,  et  qui  imitent  plus  ou  moins  sa  manière 
d'être. 

Dans  le  corps  vivant ,  il  est  des  sympathies  qui 
dépendent  moins  de  la  communication  des  nerfs 
que  de  la  faculté  d'imitation.  Les  voyageurs  qui 
sont  restés  long-temps  dans  la  même  voiture 
éprouvent  un  effet  bien  marqué  de  cette  dispo- 
sition qu'ont  les  parties  sensibles  à  répéter  les 
mouvemens  qui  leur  ont  été  fréquemment  im- 
primés. Qui  ne  sait  pas  que  tous  nos  actes  orga- 
niques sont  soumis  à  la  même  loi?  C'est  ainsi 
que  nous  nous  égayons  de  la  joie  des  autres; 


284  DE    l'instinct    d'imitation. 

c'est  ainsi  que  nous  pleurons  de  leurs  peines.  Le 
bâillement  est  encore  un  phénomène  qu'on  imite, 
pour  ainsi  dire ,  involontairement.  Notre  système 
nerveux  imite  les  convulsions  des  frénétiques, 
des  épileptiques ,  des  enthousiastes ,  des  aliénés. 

L'imitation  est  ce  qui  constitue  le  triomphe 
des  masses.  Les  conjurations,  les  émeutes,  les 
révoltes  ne  sont  que  des  passions  imitées  avec 
tous  les  accidens  qui  en  dérivent.  Dans  les  sou- 
lèvemens  populaires ,  dans  presque  toutes  les  as- 
semblées politiques,  on  voit  un  petit  nombre 
d'hommes  subjuguer  les  autres  par  l'opinion  qu'ils 
ont  énoncée.  Les  individus  réunis  en  société  sont 
enclins  à  une  espèce  de  fièvre  morale  qui  marche 
à  la  manière  des  maladies  spasmodiques ,  et  qui  se 
communique  instantanément  par  la  toute-puis- 
sance de  l'imitation.  Aujourd'hui  surtout  ce  pou- 
voir semble  éclater  d'un  pôle  à  l'autre  ;  les  peuples 
les  plus  éloignés  et  les  plus  disparates  s'unissent 
d'une  intention  commune  pour  établir  les  mêmes 
institutions ,  les  mêmes  formes  de  gouvernement. 
L'imitation  est  partout;  partout  l'esprit  est  en- 
traîné par  cet  instinct  si  remarquable ,  et  dont  on 
pourrait  tirer  le  plus  grand  parti  pour  le  bonheur 
des  hommes. 

On  a  prétendu  que  l'instinct  d'imitation  pou- 


DE  l'instiivct  d'imitatioiy.  2 85 

vait  être  nuisible ,  eu  ce  qu'il  arrête ,  en  quelque 
sorte,  la  perfectibilité  humaine  dans  ses  pro- 
grès ,  en  circonscrivant  les  hommes  dans  la  même 
sphère ,  en  laissant  ainsi  leurs  facultés  dans  un  état 
de  torpeur  et  d'apathie.  Mais  si  nous  portons  nos 
regards  jusque  dans  les  siècles  les  plus  reculés,  si 
nous  en  jugeons  par  un  examen  approfondi  des 
procédés  antiques,  qui  ressemblent  tant  aux  procé- 
dés modernes ,  et  spécialement  par  celui  des  objets 
trouvés  dans  les  tombeaux  des  Egyptiens,  dont  la 
plupart  sont  si  admirablement  conservés,  nous 
ne  sortons  point  du  cercle  où  nous  ont  laissés  nos 
pères  ;  leurs  inventions  s'étaient  perdues  ;  nous 
ne  faisons  queJes  reproduire.  Ainsi  donc,  com- 
bien d'hommes  se  font  illusion  en  se  croyant  sur 
des  routes  nouvelles  !  combien  de  choses  ne  sont 
que  retrouvées  ! 

Quand  on  dit  que  l'exemple  est  contagieux ,  on 
veut  dire  que  l'imitation  est  irrésistible,  et  qu'elle 
est  une  institution  primitive  de  la  nature.  Voyez 
deux  armées  en  présence  dans  un  grand  jour  de 
bataille  :  toutes  les  physionomies  se  ressemblent, 
parce  que  toutes  les  âmes  sont  agitées  de  la  même 
passion.  Le  signal  est  à  peine  donné  que  la  soif 
de  la  vengeance  est  subitement  communiquée  par 
celui  qui  commande.  L'uniformité  des  costumes , 
des  armes ,  chez  les  soldats ,  n'est-elle  pas  ici  le  sy m- 


286  DE  l'instinct  d'imitation. 

bole  de  Funiformité  d'action ,  de  l'uniformité  d'o- 
béissance ? 

La  loi  de  l'imitation  est,  en  quelque  sorte, 
écrite  sur  la  physionomie  humaine.  Entrez  dans 
une  ville  étrangère  ou  dans  un  pays  qui  vous  était 
inconnu  :  tous  les  visages  y  sont,  en  quelque 
sorte,  calqués  d'après  le  même  t3^pe.  C'est  à  l'in- 
stinct de  la  puissance  imitatrice  qu'il  faut  rappor- 
ter ces  inflexions  et  ces  accens  de  la  voix  qu'on 
observe  chez  les  individus  qui  habitent  les  mêmes 
contrées  ;  en  sorte  qu'il  suffit  d'en  avoir  entendu 
quelques  uns  pour  reconnaître  ensuite  les  autres 
à  mesure  qu'on  les  rencontre.  Il  en  est  ainsi  de  la 
démarche,  des  allures,  en  un  mot,  de  tout  ce  qui 
constitue le/àcze^  de  certains  peuples,  de  manière 
qu'en  tous  lieux ,  l'imitation  est  véritablement  le 
moule  où  se  façonne  l'espèce  humaine. 

Lorsqu'un  homme  a  abandonné  depuis  long- 
temps sa  terre  natale ,  il  perd  d'ordinaire  l'accent 
qui  lui  est  propre ,  pour  prendre  celui  des  hommes 
au  milieu  desquels  il  est  venu  vivre.  Tant  il  est 
vrai  que  le  cerveau,  qui  est  le  premier  instrument 
de  l'imitation ,  se  met  constamment  à  l'unisson  de 
tous  les  êtres  qui  nous  environnent. 

L'imitation  règne  donc  en  souveraine  sur  le 


DE    L'iNSTlîfGT    d'iMITAÏIOIV.  287 

monde  sensible  ;  il  est  d'abord  intéressant  de  faire 
remarquer  que  les  langues  des  différens  peuples 
ne  sont  quelquefois  qu'une  sorte  d'imitation  des 
cris  des  animaux  qui  fréquentent  les  pays  qu'ils 
habitent.  Feu  mon  illustre  ami,  Bernardin  de 
Saint-Pierre ,  fait  lui-même  cette  réflexion.  Il  re- 
marque, par  exemple,  que  la  langue  des  Anglais 
est  sifflante  comme  celle  des  oiseaux  qui  se  trou- 
vent sur  les  rivages  de  leur  île;  il  ajoute  que 
celle  des  Hollandais  a  quelque  chose  du  coasse- 
ment des  grenouilles  dont  leurs  marais  abondent  ; 
que  le  Hottentot  glousse  comme  l'autruche  ;  et 
pour  ce  qui  est  du  Patagon ,  il  semble  imiter  la 
mer  dans  ses  mugissemens. 

Les  termes  les  mieux  choisis  dont  nous  puis- 
sions nous  servir,  pour  établir  nos  relations  avec 
nos  semblables ,  ne  sont  qu'une  expression  fidèle 
des  accidens  physiques  qui  nous  affectent  avec 
plus  ou  moins  d'énergie.  L'homme  imite  par  la 
parole  tout  ce  qu'il  touche ,  tout  ce  qu'il  voit,  tout 
j  ce  qu'il  entend;  il  est  contraint  d'en  agir  ainsi 
par  la  puissance  des  analogies  qui  le  frappent  : 
sa  langue  est  donc  le  tableau  de  ses  impressions , 
le  miroir  de  ses  pensées;  et  chaque  mot  qu'il 
profère  se  trouve  en  rapport  avec  la  sensation 
qu'il  veut  peindre  et  communiquer. 


2  88  DE  l'instinct  d'imitation. 

Pour  les  animaux  comme  pour  l'homme,  imi- 
ter, c'est  apprendre.  C'est  en  effet  une  observa- 
tion des  naturalistes  que  le  nid  des  oiseaux,  par 
exemple,  est  moins  artistement  confectionné  à 
la  première  ponte  que  dans  les  pontes  suivantes. 
Ceci  s'applique  à  tous  les  animaux  qui  sont  sus- 
ceptibles d'une  sorte  de  perfectibilité  dans  les  actes 
relatifs  à  la  conservation  de  leur  espèce.  Il  est  im- 
possible de  révoquer  en  doute  un  semblable  fait, 
pour  peu  qu'on  veuille  l'observer. 

L'imitation  est  tellement  un  des  phénomènes 
caractéristiques  de  l'homme ,  qu'elle  est  chez  lui 
un  mouvement  machinal  avant  d'être  un  mouve- 
ment réfléchi.  Il  semble  que  la  Providence,  pour 
mieux  nous  diriger  par  ses  intentions  bienfaisantes, 
ait  voulu  que  cet  acte  fût  d'abord  presque  invo- 
lontaire. Les  enfans  sont  spécialement  portés  à 
l'imitation ,  parce  que  la  mobilité  est  de  l'essence 
de  leur  âme ,  et  que ,  comme  l'a  dit  un  penseur 
ingénieux ,  ils  trouvent  plus  commode  d'agir  d'a- 
près un  modèle  que  d'après  eux-mêmes.  Nous 
ajouterons  que  la  faculté  dont  il  s'agit  est  celle  qui 
se  développe  le  plus  vite  dans  tous  les  êtres  orga- 
nisés ;  elle  est  manifestement  un  des  premiers  pro- 
duits de  leur  instinct;  ils  en  usent  aussitôt  qu'ils 
ont  acquis  l'usage  de  leurs  sens.  Par  l'imitation , 
l'enfant  s'approprie  tout  ce  qu'il  observe  dans  les 


DE    l'instinct    d'imitation.  289 

îïiœurs  et  les  habitudes  de  ses  semblables ,  comme 
il  s'approprie  les  rayons  sonores ,  comme  il  s'ap- 
proprie les  rayons  lumineux,  etc. 

Ainsi  donc  la  moitié  de  la  vie  de  l'homme  se 
passe,  en  quelque  sorte,  dans  l'exercice  de  cette 
faculté  imitative ,  à  l'aide  de  laquelle  il  dirige  avec 
plus  ou  moins  de  succès  ses  facultés  intellectuelles 
et  physiques.  Il  est  même  des  philosophes  qui  l'en- 
visagent comme  un  véritable  sens  moral ,  puisque 
c'est  par  elle  que  nous  nous  approprions  tout  ce 
qui  est  avantageux  à  notre  nature;  mais  cette 
faculté ,  qui  se  montre  si  énergique  dans  la  pre- 
mière période  de  notre  existence ,  s'affaiblit  en- 
suite à  mesure  que  nous  avançons  vers  l'âge  mûr, 
en  sorte  qu'elle  ne  serait  plus  d'aucune  utilité 
pour  nous ,  si  nous  arrivions  au  monde  avec  tous 
les  attributs  de  la  perfection. 

Il  est  remarquable  que  la  faculté  d'imitation 
ne  s'exerce  point  d'espèce  à  espèce ,  mais  d'indi- 
vidu à  individu.  Qu'on  élève  un  tigre  avec  du 
lait  sans  le  concours  de  la  mère,  il  sera  féroce 
quand  son  accroissement  sera  complet.  Un  canard 
ne  saurait,  dans  aucun  cas,  s'approprier  par  l'imi- 
tation les  facultés  instinctives  d'une  poule.  Jamais 
l'alouette  ne  chantera  comme  le  rossignol ,  quand 
«lie  l'écouterait  pendant  des  siècles.  Un  animai 


290  DE    L  INSTINCT    D  IMITATION. 

quelconque  ne  peut  pas  plus  dévier  de  sa  nature 
que  l'arbre  ne  peut  changer  de  fruits;  il  doit  in- 
variablement persévérer  dans  le  mode  de  son  exis- 
tence primitive.  Les  castors  de  nos  jours  ne  dif- 
fèrent en  aucune  manière  des  castors  d'autrefois. 
S'il  s'opère  des  changemens  dans  les  mœurs  des 
animaux ,  c'est  lorsqu'ils  se  trouvent  sous  le  joug 
de  l'homme  ;  mais  ils  ne  tardent  pas  à  reprendre 
le  genre  de  vie  qui  leur  est  propre  dès  qu'ils  re- 
tournent à  l'état  sauvage. 

Le  penchant  à  l'imitation  est  si  naturel  à  tous 
les  animaux,  qu'il  devient  la  règle  de  presque 
toutes  leurs  actions,  qu'on  le  retrouve  dans  toutes 
leurs  habitudes.  Quand  plusieurs  oiseaux  sont 
perchés  sur  les  branches  d'un  arbre ,  il  suffit  que 
l'un  d'eux  s'envole  pour  que  les  autres  suivent 
au  même  instant  son  exemple.  Dans  d'autres  cir- 
constances, on  s'aperçoit  qu'ils  se  réunissent  pour 
s'instruire  réciproquement  et  s'exciter  tour  à  tour 
à  chanter.  Les  coqs  et  les  agamis  ont  un  cri  par- 
ticulier qu'ils  répètent  les  uns  d'après  les  autres , 
et  à  l'aide  duquel  ils  se  répondent.  On  dirait  que 
l'instinct  d'imitation  est  pour  eux  aussi  impérieux 
que  l'instinct  de  conservation. 

Mais  c'est  particulièrement  dans  l'espèce  hu- 
maine qu'il  faut  considérer  toute  l'étendue  de  la 


DE    L  INSTINCT   D  IMITATION.  29 1 

faculté  imitatrice.  Si  un  homme  obtient  une  pré- 
éminence marquée  dans  la  théorie  des  sciences 
ou  dans  celle  des  arts,  on  cherche  toujours  à  dési- 
gner son  modèle  ;  on  le  compare  avec  quelqu'un 
de  ceux  qui  Font  précédé  dans  la  carrière  de  la 
vie.  La  foule  des  humains  est  comme  entraînée 
par  le  torrent  de  l'imitation.  Je  puis  donc  redire 
avec  fondement  que  cette  force  est  la  reine  du 
monde,  et  qu'il  n'appartient  qu'à  un  petit  nombre 
d'hommes  de  pouvoir  s'en  affranchir. 

Tous  les  arts  qui  font  le  charme  de  la  vie  doi- 
vent le  jour  au  besoin  de  l'imitation.  L'homme  a 
chanté  dès  les  premiers  temps  de  la  création  ;  il  a 
également  manifesté  pour  la  poésie  un  penchant 
pour  ainsi  dire  natif.  Ce  phénomène  provient  de 
ce  qu'il  est  naturellement  porté  à  l'imitation  par 
une  loi  primitive  de  ses  organes.  La  danse  est 
une  imitation  non  moins  naturelle  des  sons  par 
les  pas.  On  voit  les  enfans  sauter  en  mesure  dès 
qu'ils  écoutent  un  instrument  de  musique.  Qu'est 
le  succès  d'un  orateur  qui  entraîne  toute  une 
assemblée  ?  c'est  un  triomphe  fondé  sur  l'instinct 
de  l'imitation  ;  les  applaudissemens  sont  l'indice 
de  cet  assentiment  imitatif  de  l'attendrissement, 
de  la  joie  et  de  l'admiration  qu'il  excite. 

Dans  les  arts,  le  don  d'imiter  suppose  une  fa- 


292  DE    LIIVSTINCT    d'iMITATION» 

culte  première,  qui  est  celle  de  conserver  plus 
ou  moins  long- temps  dans  notre  mémoire  les 
modifications  particulières  qu'impriment  à  l'âme 
les  objets  continuels  de  notre  attention  ;  ce  don 
suppose  pareillement  le  pouvoir  de  reproduire 
avec  vérité  toutes  ces  modifications  dans  le  même 
ordre  qu'elles  ont  été  saisies  par  notre  intelli- 
gence ,  avec  les  mêmes  formes ,  avec  les  mêmes 
dimensions,  avec  les  mêmes  couleurs  qu'elles 
présentaient  quand  elles  sont  tombées  sous  nos 
sens.  Mais  il  est  des  individus  qui  ont  plus  que 
d'autres  le  talent  de  garder  ou  de  rendre  les  im- 
pressions reçues,  et  ce  talent  doit  être  considéré 
comme  une  faveur  spéciale  de  la  nature. 

Nous  sommes  particulièrement  avides  des  émo- 
tions artificielles  que  les  peintres  provoquent  en 
nous.  A  la  vérité  ,  les  passions  qui  ne  sont  qu'imi- 
tées agissent  plus  faiblement  sur  notre  âme  que 
les  passions  véritables  ;  mais  leur  impression  n'en 
est  que  plus  douce  et  plus  satisfaisante.  La  cata- 
strophe la  plus  cruelle,  lorsqu'elle  est  simulée  par 
l'art ,  ne  fait  qu'effleurer  notre  système  sensible , 
tandis  qu'elle  nous  déchirerait ,  si  nous  pouvions 
en  être  les  spectateurs  ou  les  témoins.  Les  mal- 
heurs représentés  nous  causent  même  une  sorte 
de  volupté;  c'est  ce  qui  fait  que  les  sensations  arti- 
ficielles sont  si  recherchées  :  car  personne  ne  vou- 


DE  l'instinct  d'imitation.  sqS 

cirait  voir  réellement  tout  ce  qu'on  imite  avec  tant 
d'habileté  clans  les  drames  ou  dans  les  romans. 

Le  goût  de  l'homme  pour  l'imitation  se  retrouve 
jusque  dans  ces  tableaux  dont  il  recouvre  les 
lambris  de  sa  demeure ,  et  où  se  trouvent  souvent 
retracés  les  événemens  les  plus  mémorables  qui 
puissent  intéresser  son  âme  ;  dans  ces  arts  gra- 
phiques qui  répètent  ce  que  le  pinceau  a  imité; 
dans  ces  portraits  qui  font  revivre  ses  ancêtres 
avec  une  sorte  de  bonheur  pour  ses  souvenirs; 
dans  ces  couleurs  dont  l'illusion  toute-puissante 
reproduit  autour  de  lui  toutes  les  richesses  de  la 
nature  champêtre.  Ce  talent  de  fixer  ainsi  sur  la 
toile  des  physionomies  vivantes ,  ou  autres  objets 
qui  se  présentent  souvent  à  nos  yeux ,  tient  cer- 
tainement au  plaisir  naturel  que  nous  procure  le 
spectacle  des  choses  imitées  avec  plus  ou  moins 
de  perfection. 

Le  même  esprit  nous  dirige  dans  tous  les  arts 
conservateurs  de  la  vie  ;  et  si  nous  creusions  bien 
avant  dans  leur  histoire ,  nous  pourrions  démon- 
trer qu'ils  reconnaissent  tous  la  même  origine. 
Je  ne  sais  quel  auteur  a  dit  que  l'architecture , 
qui  dans  ces  temps  modernes  s'est  élevée  à  des 
conceptions  si  vastes ,  n'avait  été  ,  dans  sa  pre- 
mière application,  qu'un  art  purement  imitatif. 


294  i>E  l'iin"stinct  d'imitation. 

Il  a  suffi  à  l'homme  inculte  et  sauvage ,  remarqué 
le  même  écrivain,  de  voir  deux  arbres  touffus 
unir  leur  feuillage  en  forme  de  berceau ,  pour 
qu'il  ait  eu  l'idée  de  se  construire  une  cabane  ; 
cette  idée,  fécondée  par  les  progrès  de  l'esprit 
humain ,  a  produit  les  maisons ,  les  temples  et 
nos  plus  majestueux  édifices. 

La  nature  a  attaché  un  vif  plaisir  à  tous  les  actes 
imitatifs ,  afin  que  personne  ne  pût  s'y  soustraire. 
Les  spectacles,  qui  forment  nos  principales  dis- 
tractions dans  les  grandes  villes  ,  ne  sont  que 
des  scènes  d'imitation  plus  ou  moins  pathétiques; 
ils  consistent  ordinairement  dans  la  représenta- 
tion des  caractères  les  plus  intéressans  de  la  vie 
humaine.  Nous  voulons  que  le  passé  revienne 
nous  charmer  avec  toutes  les  illusions  qui  l'em- 
bellissent. Nous  plaçons  devant  tous  les  yeux 
jusqu'à  la  physionomie  des  personnages  les  plus 
anciens,  et  nous  les  proposons  comme  le  type 
de  la  perfection  idéale. 

Enfin  l'homme  semble  ne  venir  au  monde  que 
pour  imiter  l'homme.  La  langue  de  l'enfant  ne 
se  délie  que  pour  reproduire  les  sons  qu'il  entend 
proférer  ;  on  fait  même  souvent  des  tentatives 
pour  corriger  les  inflexions  vicieuses  que  sa  voix 
a  pu  contracter  lorsqu'il  a  été  plus  ou  moins  long- 


DE  l'instinct  d'imitation.  sqS 

temps  livré  à  une  influence  étrangère.  Rien  n'est 
donc  plus  important  que  de  diriger  par  de  bons 
exemples  les  premières  habitudes  de  la  vie.  L'u- 
sage où  l'on  est  d'imposer  des  noms  célèbres  aux 
nouveau  -nés  n'a  eu  d'autre  but,  dans  son  insti- 
tution primitive,  que  d'offrir  des  modèles  pour  le 
penchant  à  l'imitation,  et  quelquefois  le  nom  dont 
on  a  fait  choix  influe  heureusement  sur  notre 
destinée, 

La  loi  de  l'imitation  perd  néanmoins  de  sa 
puissance  à  mesure  que  l'on  avance  dans  la  car- 
rière de  la  vie;  elle  n'est  jamais  plus  active  qu'a- 
vant le  développement  complet  de  nos  facultés 
physiques  et  morales  ;  elle  n'a  presque  plus  d'in- 
fluence sur  les  vieillards.  De  là  vient  qu'ils  adop- 
tent avec  tant  de  peine  les  opinions  nouvelles; 
de  là  vient  qu'ils  tiennent  avec  une  opiniâtreté 
très  remarquable  à  leurs  anciennes  coutumes  : 
c'est  presque  un  symptôme  de  décrépitude  que  de 
n'avoir  plus  le  goût  de  l'imitation. 

Il  est  digne  d'observation  que,  dans  les  diffé- 
rentes époques  de  la  vie ,  nous  cherchons  tou- 
jours à  imiter  ce  qui  est  relatif  à  la  nature  de 
nos  besoins  les  plus  pressans.  Ainsi ,  dans  l'ado- 
lescence et  la  jeunesse ,  nos  actes  les  plus  habi- 
tuels ont  pour  objet  de  plaire  et  de  charmer  ; 


296  DE   l'instinct    d'imitation. 

c'est  l'âge  où  l'on  met  le  plus  de  recherche  dans 
les  vétemens ,  dans  les  parures ,  etc.  Pendant  la 
durée  de  l'âge  mûr,  la  faculté  imitatrice  se  dirige 
spécialement  vers  les  pensées  et  les  opinions. 

Nous  remarquons  même  que  chaque  siècle  se 
caractérise  par  une  tendance  naturelle  de  tous 
les  esprits  vers  les  mêmes  objets.  Toutes  les  têtes 
humaines  se  remplissent  d'idées  analogues;  toutes 
ont  la  même  propension.  Au  temps  actuel ,  il  ne 
s'agit  que  de  politique  ;  dans  le  siècle  qui  vient  de 
nous  précéder,  il  n'était  question  que  de  philoso- 
phie. Dans  les  premières  époques  de  la  révolution 
de  France ,  les  hommes  n'avaient  que  des  passions 
exhalantes  ;  ils  se  parlaient  à  voix  haute  et  dé- 
ployée ;  la  franchise  était  l'âme  de  toutes  les 
réunions.    Plus  tard ,  lorsque  la  terreur  vint   à 
s'appesantir  sur  tous  les  citoyens ,  on  ne  s'entre- 
tenait qu'à  voix  basse,  on  ne  proférait  que  des 
demi-mots  ;   on  portait   dans  les  conversations 
autant  d'astuce  que  de  prévoyance  ;  on  calculait 
toutes  les  expressions. 

Il  est  des  peuples  chez  lesquels  la  faculté  imi- 
tatrice est  en  quelque  sorte  stationnaire.  Tels  sont 
les  Turcs  et  les  Persans,  dont  les  habitudes  sont 
immuables  ;  tels  sont  les  Chinois ,  qui  se  dirigent 
constamment  d'après  les  mêmes  coutumes.  De- 


DE    L  INSTINCT    D  IMITATION.  297 

puis  plus  de  quatre  mille  ans  cette  nation  marche 
d'un  pas  uniforme  ;  aucune  opinion  ne  s'élève 
au-dessus  des  autres;  toutes  les, pensées  sont 
pour  ainsi  dire  de  niveau  :  il  semble  voir  des 
castors  qui  mettent  toujours  une  industrie  égale 
dans  la  construction  de  leurs  demeures. 

Malgré  leur  goût  pour  le  repos  et  l'indépen- 
dance, les  sauvages  imitent;  ils  s'accommodent 
surtout  très  bien  de  ceux  de  nos  arts  qui  sont 
relatifs  à  leurs  besoins  et  à  leur  conservation; 
mais  ils  rejettent  toutes  nos  superfluités ,  parce 
qu'ils  ne  conçoivent  pas  comment  elles  peuvent 
contribuer  à  notre  bonheur.  L'un  d'eux  riait  aux 
éclats  en  voyant  un  Européen  se  servir  d'une 
fourchette  à  ses  repas  ;  mais  il  était  rempli  d'ad- 
miration pour  une  hache  de  fer,  parce  qu'il  la 
trouvait  beaucoup  plus  commode  que  les  cail- 
loux pour  couper  les  arbres.  Il  en  était  ainsi  pour 
tous  les  objets  qui  lui  paraissaient  utiles. 

J'en  ai  dit  assez ,  je  pense ,  pour  démontrer  que 
l'instinct  d'imitation  n'est  pas  seulement  un  des 
plus  puissans  mobiles  de  notre  organisation  phy- 
sique, mais  qu'il  faut  en  outre  le  considérer 
comme  un  principe  de  sociabilité  et  de  morale. 
Pourquoi  le  plus  utile  de  nos  penchans,  celui 
qui  façonne  l'homme  pour  le  bonheur,  se  trouve- 


298  DE  L'msTijycT  d'imitation. 

t-il  à  chaque  instant  perverti  par  le  vice  de  nos 
mœurs  et  par  celui  de  nos  institutions  !  Pourquoi 
l'homme  s'est-il  volontairement  détourné  des 
routes  primitives  que  la  nature  lui  a  tracées  !  De 
nos  jours,  il  est  survenu  un  tel  bouleversement 
dans  les  esprits,  que  la  civilisation  en  a  été 
ébranlée.  Nul  n'a  l'espoir  de  jouir  de  la  tran- 
quillité de  ses  pères;  il  faut  qu'il  vive  et  meure 
au  sein  des  calamités  sociales  ;  le  danger  de  l'imi- 
tation le  menace  dès  le  berceau;  on  étouffe  en 
lui  des  vertus  innées  pour  y  substituer  le  vice , 
qui  est  une  plante  étrangère  au  cœur  humain. 
Sur  quels  tristes  modèles  se  forment  donc  nos 
idées  et  nos  passions  ?  Qu'est  devenu  ce  temps  où 
nos  premières  inclinations  se  rectifiaient  par  le 
seul  exemple  des  vertus  paternelles?  Dans  ce 
siècle  de  fer,  il  faut,  ce  me  semble,  être  né  par- 
fait pour  se  préserver  du  gouffre  où  nous  entrai^ 
nent  de  toutes  parts  tant  de  doctrines  avilissantes. 


DE  l'émulation.  ^99 


•«■»«<re<-«CC  CrC-CC  C<y^<i-trCCr<-t-C-<r<<KrtK-C<-CXl-O^C<-CK~C<:-C^f<rC4yC<:  6-C-c^e~tt-C-t-^0-C-l>Cr^thS>C^-C^ 


CHAPITRE  PREMIER, 


DE    l'émulation. 


L'ÉMULATION  est  UDC  affectioii  innée  qui  nous 
détermine  à  imiter  les  actions  de  nos  semblables , 
de  manière  à  les  égaler,  souvent  même  à  les  sur- 
passer dans  les  diverses  carrières  cju'ils  sont  ap- 
pelés à  parcourir.  Cette  affection  tient  à  un  état 
d'énergie  du  système  sensible,  qui  éclate  princi- 
palement à  l'époque  de  notre  vie  où  nos  facultés 
se  perfectionnent. 

L'émulation  dérive  de  cet  attribut  natif  du  sys- 
tème nerveux  qui  le  rend  apte  à  s'approprier  tout 
ce  qui  tend  à  améliorer  la  condition  humaine; 
c'est  la  loi  imitatrice  mise  en  action.  Cette  passion 
élève  et  multiplie  les  forces  de  l'âme;  c'est  par 
cette  passion  que  l'homme  grandit,  pour  ainsi 
dire ,  à  l'aspect  de  celui  qu'il  s'est  proposé  pour 
modèle. 

Le  sentiment  de  l'émulation  est  un  des  phéno- 
mènes les  plus  intéressans  de  l'économie  animée  ; 


3oO  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

c'est  par  ce  phénomène  que  le  corps  social  se 
maintient  avec  tous  ses  avantages.  L'émulation 
entre  donc  en  première  ligne  dans  le  plan  que 
suit  la  nature  pour  le  perfectionnement  des  êtres 
vivans.  Non  seulement  elle  éloigne  l'ennui,  qui 
est  le  plus  grand  fléau  de  l'homme  sociable ,  mais 
elle  ajoute  à  la  somme  des  momens  heureux  que 
nous  pouvons  goûter  sur  la  terre. 

Le  premier  mouvement  de  l'homme  qui  entre 
dans  la  vie  est  d'imiter  l'homme  qui  lui  ressemble , 
de  l'égaler  dans  ses  efforts ,  de  le  surpasser  même 
dans  ce  qu'il  entreprend,  de  diriger  ses  actions 
d'après  ce  qu'il  voit  faire  autour  de  lui,  d'ap- 
prendre à  exécuter  les  mêmes  choses,  de  cher- 
cher les  mêmes  résultats ,  etc.  L'exemple  influe 
à  chaque  instant  sur  sa  destinée  physique  et 
morale. 

Il  serait  facile  de  prouver  que  tout  ce  qu'il  y 
a  de  grand  et  de  beau  dans  cet  univers  doit  son 
origine  à  cette  passion  généreuse  qui  est  partout 
inhérente  à  la  nature  humaine.  Sans  l'émulation, 
où  en  seraient  les  arts  ?  où  en  seraient  les  sciences  ? 
où  en  serait  la  civilisation  ? 

C'est  surtout  dans  le  spectacle  d'une  ville  ma- 
ritime ou  commerçante  qu'il  faut  voir  le  tableau 


DE  l'émulation.  3oi 

de  cette  noble  passion  de  notre  âme.  Les  habitans 
y  affluent  :  tous  s'y  meuvent  et  s'y  agitent  à  la 
fois.  Mille  fabriques  s'ouvrent ,  mille  ateliers  sont 
en  train  ;  le  marteau ,  l'enclume  font  retentir  les 
rues  et  les  carrefours  ;  chaque  bras  est  en  action , 
chaque  industrie  a  son  emploi.  L'émulation  est 
partout,  partout  elle  éveille  le  courage,  partout 
elle  anime  le  travail.  Les  hommes  se  pressent  sur 
les  places  publiques  :  on  entend  un  murmure 
sourd  produit  par  les  dialogues  qui  s'établissent 
de  toutes  parts  entre  les  négocians  et  les  consom- 
mateurs. De  nombreux   chariots  obstruent  les 
passages  ;  les  serviteurs  suivent  leurs  maîtres ,  le 
dos  chargé  d'énormes  paquets.  Tl  en  est  qui  vien- 
nent des  bords  de  la  mer  avec  les  épiceries  et 
autres  marchandises  récemment  arrivées  de  l'Inde. 
Les  étrangers  se  rassemblent  et  s'abordent  en  sou- 
riant dans  les  lieux  où  les  plus  riches  étoffes  se 
trouvent  étalées  avec  art.  Le  laboureur  propose 
ses  denrées  ;  le  berger  conduit  ses  troupeaux ,  dont 
il  ne  cesse  de  vanter  la  laine  et  les  produits.  On 
s'appelle ,  on  s'entretient  des  acquisitions ,  on  se 
questionne  sur  le  prix  des  grnins.  Les  vendeurs 
calculent  ce  qui  leur  revient  ;  on  conclut  les  mar- 
chés ,  on  scelle  les  promesses ,  on  dispose  les  en- 
vois. Les  conventions  les  plus  importantes  s'ef- 
fectuent souvent  à  table,  au  milieu  de  la  joie 
qu'inspire  un  banquet  où  le  vin  n'exalte  le  cer- 


3o2  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

veau  que  pour  resserrer  les  liens  d'affection  et  de 
bienveillance  mutuelle.  Enfin  la  nuit  vient  obs- 
curcir les  airs  ;  toutes  les  relations  s'interrompent. 
On  se  salue,  on  se  sépare,  et  l'on  s'ajourne  au  len- 
demain. 

Le  sentiment  de  l'émulation  n'est  point  uni- 
quement réparti  à  l'homme  ;  il  influe  d'une  ma- 
nière manifeste  sur  tous  les  êtres  vivans.  Il  suffit 
de  suivre  de  l'œil  deux  vigoureux  coursiers  qu'on 
aura  lancés  dans  la  carrière  :  l'un  ne  peut  hâter 
le  pas  sans  que  l'autre  ne  s'apprête  à  le  surpasser; 
le  simple  bruit  d'un  char  fait  qu'il  redouble  d'ef- 
fort. Mais  voulez-vous  voir  en  d'autres  lieux  tout 
ce  que  peut  l'émulation  sur  une  grande  masse 
d'individus?  contemplez  jusque  dans  l'intérieur 
de  leur  ruche  cette  multitude  d'abeilles  indus- 
trieuses et  nourricières  ;  c'est  un  atelier  des  mieux 
ordonnés  :  chacune  d'elles  y  remplit  sa  tâche  avec 
ardeur.  Chaque  ouvrière  a  sans  doute  reçu  son 
éducation  pour  le  métier  particulier  qu'elle  exerce; 
car  toutes  n'ont  pas  le  même  emploi  :  on  en  voit 
qui  choisissent  uniquement  les  matériaux  ,  tandis 
que  d'autres  s'appliquent  à  les  mettre  en  œuvre. 
Le  léger  bruissement  qui  se  fait  entendre  est  l'in- 
dice de  l'ardeur  qui  les  anime.  La  mère- abeille 
peuple  elle-même  la  petite  république  à  laquelle 
il  faut  qu'elle  commande  ;  elle  est  constamment 


DE    l']É3IULATION.  3o3 

obéie.  Survient-il  quelque  trouble,  elle  rétablit 
l'ordre  par  sa  présence  !  Ne  dirait-on  pas  que  ces 
admirables  insectes  ont  employé  le  compas  de  la 
géométrie  dans  la  construction  de  leurs  alvéoles  ? 
Pour  ce  qui  est  des  abeilles  ouvrières ,  elles  sont 
des  modèles  de  diligence  et  d'habileté;  elles  s'exci- 
tent mutuellement  au  travail ,  sans  que  la  moindre 
dissension  intérieure  vienne  suspendre  leur  be- 
sogne. Seulement ,  on  en  voit  quelquefois  qui  se 
disputent  un  nid  construit  depuis  l'année  précé- 
dente ,  et  auquel  il  n'y  a  que  quelques  réparations 
à  faire;  car  ces  animaux  ont  aussi  le  sentiment 
de  la  propriété.  D'ailleurs ,  quelle  subordination , 
quel  ensemble ,  quelle  entente  dans  les  efforts  ! 
comme  tout  concourt  à  un  but  commun!  Il  y 
a  réellement  un  esprit  de  corps  dans  tous  les 
membres  de  cette  petite  république.  Chaque 
abeille  ne  fait  que  ce  qu'elle  doit  faire.  L'émula- 
tion est  partout  ;  l'envie  n'est  nulle  part. 

Quelques  philosophes  ont  prétendu  sans  fon- 
dement que  l'émulation  n'était  qu'un  diminutif 
de  l'envie ,  une  envie  modérée ,  etc.  ;  mais  l'ému- 
lation est  un  sentiment  fier  et  délicat,  qui  n'a 
rien  de  commun  avec  cette  passion  honteuse, 
tourment  continuel  de  celui  qui  l'éprouve  ;  c'est 
un  stimulant  pour  la  paresse,  maladie  familière 
au  système  humain  ;  elle  n'est  mise  en  jeu  que 


3o4  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

par  de  nobles  besoins;  elle  est  l'apanage  des 
grands  hommes.  Les  trophées  de  Miltiade ,  disait 
Thémistocle ,  ne  me  laissent  aucun  repos. 

Il  importe  que  l'émulation  soit  alimentée  par 
un  avenir  ;  les  poètes  nous  la  représentent  comme 
une  divinité  assise  sur  un  char  traîné  par  le  désir 
et  par  l'espérance;  elle  a  les  yeux  constamment 
fixés  sur  des  palmes  que  l'œil  entrevoit  sans 
peine  au  travers  d'un  nuage  lointain.  Il  est  si  peu 
d'hommes  qui  aiment  la  nature  pour  elle-même, 
qu'ils  se  découragent  s'ils  ne  voient  point ,  au-delà 
du  terme  qu'ils  veulent  atteindre ,  les  honneurs 
et  toutes  les  récompenses  que  la  gloire  destine  à 
de  longs  efforts. 

L'émulation  est  donc  constamment  entretenue 
par  l'incertitude  de  notre  sort  futur,  dont  nous 
nous  occupons  sans  cesse.  L'homme  passe  toute 
sa  vie  à  désirer  une  situation  meilleure  que  celle 
où  il  se  trouve  ;  on  dirait  qu'il  lui  tarde  d'arriver 
au  terme  assigné  pour  la  durée  de  son  existence. 
Nous  voudrions  à  chaque  instant ,  dit  un  penseur 
célèbre ,  supprimer  l'espace  qui  nous  sépare  de 
ce  que  nous  souhaitons. 

C'est  encore  un  des  caractères  distinctifs  de 
l'homme  ici-bas  de  n'exister  jamais  heureusement, 


JOE  l'Émulation.  3o5 

s'il  a  démérité  de  ses  semblables  ;  et  l'émulation 
est  encore  ici  l'indice  infaillible  de  son  penchant 
à  la  sociabilité  ;  c'est  même  en  vertu  de  ce  pen- 
chant qu'il  fait  servir  le  burin  de  l'histoire  à 
l'entretien  le  plus  utile  de  nos  sentimens.  Nous 
prenons  un  vif  plaisir  à  retracer  les  mœurs  an- 
tiques pour  les  opposer  aux  modernes.  Nous  ex- 
humons les  exemples  les  plus  glorieux  pour  les 
offrir  perpétuellement  à  l'imitation  des  contem- 
porains. 

L'émulation  est  Fâme  des  empires  ;  elle  donne 
à  la  fois  la  puissance ,  la  richesse ,  le  rang ,  etc.  : 
elle  produit  nos  plus  vifs  plaisirs.  On  s'étonne 
de  trouver  à  chaque  peuple  une  physionomie 
particulière ,  un  langage  qui  lui  est  propre ,  etc. 
C'est  le  résultat  de  cette  passion,  qui  s'exerce  sans 
relâche  sur  des  individus  soumis  aux  mêmes  in- 
fluences, placés  dans  le  même  lieu.  Le  monde 
n'est  qu'un  assemblage  d'êtres  vivans  qui  s'ani- 
ment par  le  sentiment  d'une  émulation  réci- 
proque. Les  hommes  qui  nous  précèdent,  ou 
avec  lesquels  nous  vivons  journellement,  ne 
sont  pas  seulement  nos  modèles  ;  ils  sont,  en 
quelque  sorte,  nos  précepteurs. 

Ainsi  donc,  tout  se  régit,  tout  se  gouverne 
ici-bas  par  ce  sentiment  inappréciable ,  qui  n'est 


3o6  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

que  le  développement  d'un  instinct  primitif. 
C'est  à  l'aide  de  ce  sentiment  que  l'homme  agran- 
dit par  son  travail  ce  qu'il  a  découvert  par  son 
génie;  que  les  arts,  les  métiers ,  les  professions , 
s'encliainenî  et  se  coordonnent  pour  la  prospé- 
rité générale  des  nations  ;  c'est  par  l'effet  de  cette 
impulsion  salutaire  que  les  esprits  se  dégagent  de 
la  routine  et  des  habitudes  défectueuses,  qu'ils 
s'excitent,  s'égalent  ou  se  surpassent  dans  les 
routes  de  l'industrie  et  de  la  science. 

Ce  sentiment  généreux,  ce  besoin  insurmon- 
table de  l'approbation  d' autrui,  cjui  met  en  jeu 
les  forces  de  l'âme  en  les  dirigeant  vers  un  but 
2[lorieux ,  se  développe  d'une  manière  pour  ainsi 
dire  spontanée  dans  le  coeur  de  l'homme.  Une 
statue,  une  inscription,  un  monument,  suffisent 
quelquefois  pour  provoquer  toute  notre  ardeur 
et  faire  circuler  dans  notre  sang  une  chaleur  nou- 
velle. C'est  au  milieu  des  ruines  de  Pompeia, 
c'est  dans  les  souterrains  d'Herculanum ,  c'est  sur 
la  tombe  de  Pline,  que  Buffon  alluma  les  premières 
étincelles  de  son  génie  créateur;  et  jadis,  pour 
exciter  leur  verve  naissante,  les  jeunes  artistes  de 
la  Grèce  allaient  visiter  les  vestiges  du  temple  de 
Phidias. 

Bien  n'est  propre  à  remuer  un  grand  cœur, 


DE  l'émulatioi^.  3o7 

rien  n'alimente  les  généreuses  pensées  comme  le 
souvenir  d'une  action  glorieuse.  Parlez  à  un  jeune 
guerrier  des  exploits  de  ses  aïeux;  la  fièvre  va 
circuler  dans  ses  veines  ;  vos  récits  vont  enflam- 
mer son  courage.  Grillon ,  à  la  fleur  de  ses  ans , 
s'apprête  à  voler  au  combat;  son  vieux  père  lui 
montre  du  doigt  les  nombreux  portraits  de  ses 
ancêtres  ;  il  le  conjure  par  ce  qu'il  a  de  plus 
cher  au  monde  de  ne  pas  démentir  son  antique 
race  ;  l'impression  profonde  que  laisse  dans  son 
âme  cette  noble  et  généreuse  prière  le  rend  dé- 
sormais invincible. 

Il  faut  bien  que  l'émulation  ait  ses  racines  dans 
jla  nature  de  l'homme ,  puisqu'elle  figure  dans 
toutes  les  institutions  sociales,  puisque  dans  tous 
les  temps  nous  avons  fait,  des  spectacles  qui  l'en- 
jtretiennent ,  un  des  plus  grands  plaisirs  de  notre 
esprit.  L'antiquité  n'a  jamais  eu  de  jeux  plus 
solennels  que  ceux  qui  tendaient  à  raviver  le  feu 
sacré  de  cette  passion  valeureuse.  Les  Grecs  sur- 
tout avaient  établi  dans  leurs  villes  des  concours 
niémorables  pour  tous  les  avantages  qui  se  rap- 
bortent  à  la  vie  extérieure,  et  l'on  voyait  jusqu'à 
jies  peuples  barbares  se  disputer  entre  eux  le  prix 
|le  la  force.  On  enivrait  d'éloges  les  triomphateurs. 

Mais  l'émulation  est  une  flamme  qui  s'éteint 


3o8  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

dans  l'isolement  et  la  solitude.  Les  esprits  qu'elle 
subjugue  ont  besoin  de  se  mesurer,  de  s'essayer 
sur  le  même  terrain ,  de  s'alimenter  de  leurs  tra- 
vaux mutuels  ;  il  faut  aux  talens  des  talens  qui  les 
jugent  ;  et  tout  dégénère  dans  un  empire ,  quand 
le  mérite  cesse  d'avoir  de  justes  appréciateurs. 
Les  lettres  et  les  arts  forment  une  arène  que  les 
souverains  doivent  animer.  Malheur  au  prince  qui 
donnerait  des  entraves  au  génie ,  ou  qui  empêche- 
rait la  marche  d'une  invention  !  Les  rois  ont  un 
grand  intérêt  aux  progrès  des  lumières  ;  leur  gloire 
s'enrichit  des  succès  qu'ils  inspirent. 


LA 


SERVANTE   MARIE. 


AVERTISSEMENT. 


La  servante  Marie  dont  il  est  ici  question 
ne  fut  connue  qu'un  instant  a  Rome,  et  par 
le  succès  que  je  'vais  raconter.  Elle  mourut  a 
rage  de  vingt-six  ans ,  d'épuisement  et  d'ex- 
ces  de  travail,  plusieurs  années  avant  la 
révolution  de  France.  Elle  a  trop  peu  vécu 
pour  les  arts ,  pour  que  son  nom,  soit  resté 
dans  la  mémoire  des  hommes.  Sa  gloire  fut 
aussi  courte  que  son  bonheur.  Les  talens pré- 
coces disparaissent  bientôt  de  la  scène  du 
monde.  Il  semble  qu'il  soit  de  la  nature  du 
génie  de  tomber  rapidement  cpiand  il  s'est 
élevé  trop  vite. 

Nous  avons  vu  à  Paris  un  vieillard  qui 
avcdt  eu  occasion  de  connaître  cette  intéres- 
sante personne ,    et  qui  la  louait  singulière- 


3  1 2  AVERTISSEMENT. 

ment  pour  les  dispositions  heureuses  quelle 
manifestait.  Il  prétendait  que ,  si  sa  carrière 
avait  été  plus  longue ,  elle  aurait  donné  à  la 
sculpture  un  modèle  de  plus.  Il  est  certain 
que  son  talent  s'était  développé  avec  une 
promptitude  inconcevable. 

A  V époque  ou  Marie  vivait,  Coronaflo^ 
rissait  a  Rome ,  ou  il  excellait  par  de  grands 
succès  dans  la  pratique  de  la  médecine.  Ce 
docteur,  comme  je  le  raconte ,  était  fort  éru- 
dit  et  avait  des  connaissances  très  approfon- 
dies dans  tous  les  genres  de  littérature  et  de 
philosophie.  On  le  comparait  à  une  encyclo- 
pédie vivante,  quil  suffisait  d'interroger  pour 
se  dispenser  de  recourir  aux  bibliothèques. 
Les  sculpteurs ,  les  peintres ,  le  consultaient 
souvent  sur  le  mérite  de  leurs  ouvrages.  Par- 
tout on  lui  témoignait  la  plus  entière  con- 
fiance. C'est  Corona  qui  favorisa  particuliè- 
rement la  vocation  de  Marie,  et  qui  concourut 
a  lui  faire  apprendre  l'art  du  dessin,  aussi- 
bien  que  celui  de  la  sculpture.  On  peut  dire 


AVERTISSEMENT.  3  I  3 

à  la  louange  de  ce  savant  si  recommandahle, 
au  il  n'apercevait  jamais  un  véritable  talent 
sans  qu'il  employât  tous  ses  efforts  pour  le 
faire  éclore. 

Corona  était  d'autant  plus  utile  aux  ar^ 
tistes  de  son  temps,  qu'il  leur  apprenait  de 
quelle  importance  est  l'étude  des  sciences 
physiques  pour  le  perfectionnement  de  leurs 
compositions.  C'est  à  tort,  leur  disait-il ,  qu'on 
se  contente  d'enseigner  l'anatomie  aux  pein- 
tres et  aux  sculpteurs  ;  c'est  surtout  la  phy- 
siologie qu'il  conviendrait  de  leur  apprendre. 
Il  faudrait  leur  montrer  la  vie  en  action , 
ainsi  que  tous  les  signes  caractéristiques  de 
la  nature  animée.  La  physiologie  nous  met 
dans  la  confidence  des  lois  de  la  création; 
c'est  son  type  immortel  quelle  nous  révèle. 
Deux  arts  qui  ont  pour  but  de  nous  char- 
mer doivent  s'élever  par  l'étude  jusquà  la 
source  de  nos  plaisirs. 

Les  moyens  d'instruction  étaient  d'ailleurs 


3  [  4  AVERTISSEMENT. 

très  multipliés  à  V  époque  dont  je  parle;  c'était 
le  temps  oit  Vart  de  la  conversation  était  en 
grande  vogue  parmi  les  artistes  et  les  gens  de 
lettres ,  oîi  la  manie  des  comparaisons  et  des 
parallèles  avait  gagné  tous  les  esprits.  On 
disputait  a  Rome  sur  la  peinture  comme  on 
disputait  a  Paris  sur  la  musique  a  l'occa- 
sion de  Gluck  et  de  Piccini.  On  répétcdt  de 
toutes  parts  que  Michel- Ange  avait  agrandi 
Raphaël,  et  que  Raphaël  avait  embelli  Michel- 
Ange.  Il  est  certcdn  que  les  hommes  supé- 
rieurs s'inspirent  réciproqueinent ,  quand  le 
hasard  les  rend  contemporains ,  et  qu'ils  se 
trouvent  placés  sur  le  même  théâtre;  il  semble 
qu'ils  se  transmettent  tour  à  tour  la  lumière 
qu'ils  ont  reçue  du  ciel. 

Les  succès  de  Marie  rappellent  ceux  de 
Claude  Gelée,  dit  le  Lorrain  ;  il  n'avcdt  été, 
dans  l'origine ,  que  le  simple  domestique  de 
quelques  artistes  flamands  qui  allaient  étu- 
dier a  Rome;  placé  ensuite  chez  un  peintre 
de  quelque  distinction,  pour  broyer  ses  cou- 


AVERTISSEMENT.  3 1  5 

leurs  )  il  n'en  devint  pas  moins  le  premier 
paysagiste  de  son  siècle.  Le  Giotto  n  était 
d'abord  quun  petit  pâtre  que  Cimahué  ren- 
contra dessinant  un  de  ses  moutons. 

Nous  sommes  en  quelque  sorte  pétris  avec 
certaines  déterminations ,  et  il  réside  en  nous 
une  divinité  qui  donne  des  directions  a  notre 
volonté  aussi-bien  qua  notre  intelligence.  Je 
me  plais  a  citer  ici  l'exemple  d'un  de  nos 
artistes   les  plus   distingués,  M.    Gayrard, 
qui,  lorsqu'il  étcdt  encore  enfant,  dépourvu 
de  maître  et  de  tout  secours ,  dans  un  pays 
agreste ,  oîi  les  arts  sont  presque  ignorés , 
s'amusait  déjà  à  modeler  les  têtes  qui  s'of- 
fraient Cl  son  observation,  avec  la.  première 
argile  qu'il  rencontrait.  Un  jour  il  eut  recours 
a  la  neige ,  qui ,  hcdyilement  façonnée  par  ses 
jeunes  mains ,  se  convertit  en  une  statue  dont 
les  effets  furent  généralement  admirés. 

Je  n'ai  pas  cru  devoir  désigner  ici  le  cé- 
lèbre artiste  chez  lequel  la   servante  Marie 


3 1 6  AVERTISSEMENT. 

avait  reçu  les  premières  impulsions  de  son 
talent;  mais  trop  de  personnes  Vont  connu, 
pour  quon  ne  le  devine  pas.  Après  la  mort 
de  cette  jeune  personne,  on  trouva  chez  elle 
une  multitude  de  sujets  et  d'esquisses  quiprour- 
vaient  combien  son  génie  était  fécond  et  mé- 
ditatif. Elle  avait,  disait  Corona,  une  ma- 
nière de  concevoir  la  sculpture  qui  l'aurait 
conduite  à  de  grands  succès.  Toutefois  sa  vie 
a  été  si  courte ,  qu'il  faut  moins  la  juger 
d'après  ce  quelle  a  fait  que  d'après  ce  qu'elle 
promettait. 


LA 


SERVANTE  MARIE 


ANECDOTE    DU    DOCTEUR    COllONA. 

{Fig,  m.) 

Il  est  des  esprits  que  l'émulation  enflamme 
d'une  manière  pour  ainsi  dire  spontanée. 
Il  est  des  âmes  privilégiées  qui,  dans  les 
situations  les  plus  défavorables ,  jettent  néan- 
moins les  plus  grandes  lueurs  et  arrivent  aux 
succès  les  plus  extraordinaires  ;  témoin  cette 
pauvre  servante  dont  le  docteur  Corona  nous 
apprit  un  jour  l'intéressante  histoire. 

Ce  docteur ,  qui  n'existe  plus ,  était  lui- 
même  un  savant  très  recommandable.  Il  avait 
été  malheureux  par  l'effet  de  quelques  évé- 


3l8  LA    SERVANTE    MARIE. 

îiemens  politiques ,  et  obligé  de  quitter  l'Ita- 
lie, lieu  de  sa  naissance.  Il  vint  se  réfugier 
à  Paris ,  où  l'on  sut  apprécier  son  mérite  et 
les  talens  qui  le  distinguaient  dans  l'exercice 
de  sa  profession. 

Corona  était  surtout  remarquable  par  le 
piquant  de  ses  anecdotes ,  et  par  la  vaste 
érudition  qu'il  avait  acquise.  Sur  quelque 
sujet  qu'on  l'interrogeât ,  sa  mémoire  imper- 
turbable le  servait  si  bien,  qu'il  enchantait 
ses  auditeurs.  Or ,  voici  ce  qu'il  nous  racon- 
tait un  soir  que  nous  nous  étions  rendus 
chez  lui  pour  jouir  du  charme  inépuisable 
de  son  entretien. 

L'un  des  plus  fameux  sculpteurs  de  Rome 
avait  une  servante  qui  portait  le  nom  de 
Marie.  Cette  personne ,  née  dans  une  chétive 
chaumière  ,  de  parens  pauvres  et  obscurs ,  se 
faisait  néanmoins  remarquer  par  l'élégance 
de  ses  manières  et  la  dignité  de  son  main- 
tien. Représentez-vous  une  jeune  villageoise, 


LA    SERVAIS'TE    MARIE.  3l9 

d'une  physionomie  plus  piquante  que  belle , 
d'une  vivacité  extraordinaire  dans  le  regard  ^ 
modeste   pourtant ,    ardente    à   s'instruire , 
n'oubliant  rien  de  ce  qu'elle  entendait,  va- 
quant avec  célérité  aux  travaux  domestiques 
pour  se  livrer  ensuite  à  des  occupations  plus 
dignes  d'elle ,  toujours  pensive  et  passant 
avec  promptitude  du  silence  de  la  rêverie  aux 
explosions   de  l'enthousiasme ,   inaccessible 
d'ailleurs  à  toutes  les  faiblesses  de  coquetterie 
et  de  vanité ,  vous  aurez  une  idée  véritable  de 
cette  femme  étonnante ,  dont  le  nom  était  fait 
pour  être  historique.  On  assure  que  c'est  en 
écoutant  à  la  dérobée  les  grands  hommes  c|ui 
venaient  le  soir  converser  avec  son  maître 
qu'elle  s'était  initiée  dans  les  mystères  de  l'art. 

Ce  qu'il  y  a  de  merveilleux  dans  son  his- 
toire ,  c'est  que  l'amour  de  la  renommée  vint 
s'emparer  d'elle  dans  le  rang  le  plus  bas  de  la 
condition  humaine.  Elle  commença  d'abord 
par  concevoir  la  plus  vive  admiration  pour 
les  ouvrages  de  l'homjne  célèbre  ciuelle  ser- 


320  LA    SERVANTE    MARIE. 

vait  ;  mais  bientôt  elle  fut  tourmentée  du  dé- 
sir d'être  un  jour  applaudie  par  celui  qu'elle 
regardait  comme  un  objet  de  culte  et  de  vé- 
nération. Voici  le  stratagème  auquel  elle  eut 
recours.  Elle  confia  son  projet  à  un  très  ha- 
bile artiste  qui  fréquentait  la  maison  de  son 
maître  ;  elle  le  supplia  de  lui  donner  furtive- 
ment des  leçons  dans  les  courts  intervalles 
que  lui  laissaient  ses  occupations  domes^ 
tiques. 

Le  docteur  Corona,  dont  j'ai  parlé  plus 
haut ,  fut  initié  dans  cet  important  secret ,  et 
dès-lors  il  se  déclara  son  Mécène.  Ce  savant 
philanthrope  voulut  même  contribuer  aux 
frais  d'un  enseignement  qui  est  aussi  long 
que  dispendieux.  De  son  côté ,  la  diligente 
Marie  ne  négligea  rien  pour  mettre  à  profit 
les  services  que  lui  rendaient  ses  deux  bien- 
faiteurs. Jamais  elle  ne  se  départit  de  cette 
émulation  passionnée  qui  la  subjuguait  en- 
tièrement, et  dont  il  lui  eût  été  impossible 
de  ralentir  les  effets.  Son  activité  ne  connut 


LA    SERVANTE    MARIE.  32  1 

plus  de  relâche.  Une  impulsion  inconnue 
semblait  diriger  toutes  ses  facultés  vers 
le  but  honorable  qu'elle  voulait  atteindre. 

Marie  avait  une  de  ces  imaginations  puis- 
santes où  toute  la  nature  vient  en  quelque 
sorte  se  réfléchir.  On  était  singulièrement 
surpris  de  rencontrer  des  qualités  aussi  émi- 
nentes  chez  une  personne  qui  n'avait  reçu 
aucune  instruction  première.  Elle  disait  elle- 
même  que  son  existence  ne  datait  que  du  jour 
ou  elle  s'était  livrée  à  l'étude  de  la  sculpture. 
Jamais  on  ne  la  trouvait  dans  l'inaction.  Le 
désir  de  réussir  était  pour  elle  comme  une 
idée  fixe  ;  venait-elle  à  se  refroidir ,  elle  cou- 
rait au  Vatican ,  où  ses  inspirations  recom- 
mençaient. 

a 

On  la  rencontrait  souvent  dans  les  églises 
j  de  Rome ,  cherchant  à  deviner  les  hautes 
pensées  des  grands  artistes  par  la  contem- 
plation de  leurs  chefs-d'œuvre.  Elle  passait 
des  heures  entières  au  pied  des  statues  an- 


r. 


ar 


32:2  LA    SERVANTE    MARIE. 

tiques,  et  ce  que  les  autres  voient  froide- 
ment excitait  en  elle  les  émotions  les  plus 
profondes. 

La  servante  Marie  étudiait  la  sculp- 
ture, non  comme  un  art,  mais  comme  une 
science.  Elle  n'était  plus  la  même  depuis 
qu'elle  avait  quitté  les  champs  pour  venir 
habiter  la  terre  classique  du  génie.  Toutes 
les  vérités  se  fécondaient  à  mesure  qu'elles 
pénétraient  dans  son  âme  pleine  d'espé- 
rance. 

Il  n'y  a  que  des  esprits  stériles  qui  puissent 
contempler  froidement  les  ruines  de  Rome. 
Tout  est  solennel  dans  cette  ville  inspira- 
trice; tout  y  agrandit  Fâme  par  les  plus 
nobles  et  les  plus  touchans  souvenirs.  Ces 
colonnes ,  ces  obélisques  ,  ces  mausolées , 
ces  sarcophages  ,  rien  n'est  muet  pour 
l'artiste  observateur  ;  et  de  la  tombe  de 
tant  d'illustres  morts  il  sort  comme  des  i 
flammes  qui  viennent  électriser  les  vivans. 


LA    SERVA]YTE    MARIE.  3^3 

La  volonté  est  le  don  le  plus  précieux  du 
génie  ;  on  peut  même  dire  qu'elle  est  le  ga- 
rant du  succès.  Marie  triompha  de  tous  les 
obstacles  dans  l'étude  d'un  art  qui  paraissait 
incompatible  avec  la  faiblesse  de  son  sexe  ; 
mais  elle  était  mue  par  la  plus  énergique 
des  puissances  morales,  celle  de  l'enthou- 
siasme. 

On  a  calomnié  jadis  cette  personne  esti- 
mable. On  a  prétendu  que  le  sentiment  de 
l'amour  avait  particulièrement  influé  sur  les 
efforts  incroyables  qu'elle  fit  pour  obtenir  un 
triomphe  public  et  mériter  l'approbation  de 
son  maître  ;  mais  Marie  était  dominée  par  de 
plus  nobles  inspirations.  Il  y  a    d'ailleurs 
dans  Fétude  des  beaux -arts  quelque  chose 
,  de  religieux   qui  épure  l'âme  et  la  dégage 
de  toute  affection  terrestre.  Marie  était  inac- 
j  cessible    aux    passions   vulgaires ,    et    c  est 
.  dans  le  sein  de  la  vertu  qu'efle  avait  puisé 
î  toute  l'ardeur  qui  devait  immortaliser  son 
I  avenir. 


324  LA    SERVANTE    MARIE. 

Il  en  est  des  vérités  que  l'on  dérobe  comme 
de  celles  qu'on  va  chercher  et  conquérir,  pour 
ainsi  dire ,  dans  des  pays  très  éloignés  ;  elles  se 
gravent  irrévocablement  dans  la  mémoire. 
La  servante  Marie ,  qui  écoutait  à  toutes  les 
portes ,  entendait  son  maître  disserter  avec 
ses  disciples  sur  la  valeur  de  l'expression  mo- 
rale dans  les  arts  d'imitation  ;  et  comme  elle 
recherchait  avidement  toutes  les  impressions 
qui  pouvaient  faire  arriver  son  âme  à  de 
grands  résultats ,  elle  ne  perdait  pas  une  seule 
parole. 

Un  jour  qu'on  célébrait  un  banquet,  à  l'oc- 
casion de  la  fête  de  son  maître ,  il  s'éleva  une 
contestation  sérieuse  parmi  les  convives  au 
sujet  de  la  prééminence  de  la  sculpture  sur 
la  peinture.  Marie ,  qui  servait  à  table ,  assista 
par  conséquent  à  cette  intéressante  discus- 
sion ,  ce  qui  ne  contribua  pas  peu  à  l'instruire. 
Son  âme  s'électrisa  surtout  quand  on  parla 
en  sa  présence  du  pouvoir  de  l'étude  et 
des  qualités  suprêmes  qui  distinguaient  les 


Li.    SERVANTE    MARIE.  3^5 

talens  opposés   de   Michel-Ange  et   de  Ra- 
phaël. 

On  a  dit  que  le  génie  n'était  qu'une  plus 
ou  moins  grande  aptitude  à  la  patience. 
Marie  avait  une  persévérance  peu  commune 
dans  ce  qu'elle  entreprenait ,  et  toutes  les 
heures  qu'elle  pouvait  dérober  à  ses  occupa- 
tions étaient  employées  à  la  composition  de 
ce  bel  ouvrage  qui  devait  étonner  tous  les 
connaisseurs.  Enfin  ,  après  deux  années  d'un 
travail  caché ,  mais  opiniâtre ,  Marie  mit  au 
jour  une  statue  de  Minerve  qu'on  crut  ani- 
mée d'un  souffle  divin.  Cette  production  n'a- 
vait pas  tout  ce  que  l'art  peut  donner ,  mais 
tout  ce  que  l'âme  communique  ,  tout  ce  qu'il 
y  a  de  plus  expressif  dans  le  monde  idéal , 
toute  la  majesté  de  la  vie  céleste. 

Quelques  jours  après,  les  juges  se  rassem- 
blèrent pour  décerner  la  palme  ;  une  foule 
impatiente  de  voir  distribuer  les  couronnes , 
remplissait  les  salles  du  Musée,  On  ne  parlait 


326  LA    SERVANTE    MARIE. 

de  toutes  parts  que  des  ouvrages  soumis  à  la 
censure  du  public,  de  la  nature  et  de  l'impor- 
tance des  sujets,  ainsi  que  des  faits  histo- 
riques qu'on  avait  reproduits.  Ce  qu'il  y  a  de 
plus  intéressant  dans  cette  anecdote ,  c'est  que 
le  maître  de  Marie  présidait  ce  mémorable 
jury.  Tous  les  suffrages  se  réunirent  pour 
cette  statue  de  Minerve ,  qui  avait  été  secrète- 
ment envoyée  au  concours ,  et  qui  décelait  le 
germe  du  talent  le  plus  remarquable  ;  mais 
personne  n'eut  garde  de  soupçonner  qu'elle 
pût  être  le  résultat  des  efforts  d'une  femme. 

Sur  ces  entrefaites ,  Marie ,  sous  le  voile  de 
V incognito  y  avec  le  modeste  habit  qu'elle 
portait  dans  son  humble  condition ,  avait 
pénétré  jusque  dans  la  galerie  où  son  chef- 
d'œuvre  était  exposé  aux  regards  des  curieux. 
Etonnée  d'elle-même,  ivre  de  gloire  et  de 
bonheur,  elle  savourait  à  longs  traits  les 
éloges  que  Ton  prodiguait  à  son  travail. 
Pas  une  critique  ne  vint  troubler  son  i 
triomphe.  Tous  les  spectateurs  étaient  char- 


LA    SERVANTE    MARIE.  3 '2'] 

mes  :  on  pardonne  d'ailleurs  au  talent  qui  se 
cache. 

Ajoutons  que  Marie  éprouva  une  jouis- 
sance bien  plus  douce ,  lorsque ,  étant  de  re- 
tour dans  la  maison  de  son  maître ,  elle  l'en- 
tendit ,  en  présence  de  ses  amis ,  parler  avec 
tant  de  prédilection  de  la  statue  couronnée. 
Ce  dernier  s'égarait  en  vaines  conjectures 
sur  le  véritable  auteur  de  cette  œuvre  ano- 
nyme. Il  l'attribuait  à  un  jeune  artiste  qui 
donnait  les  plus  heureuses  espérances ,  et  qui 
avait  craint  sans  doute  de  se  faire  connaître. 

Mais  l'admiration  qu'on  inspire  produit 
souvent  une  agitation  nerveuse  à  laquelle  on 
ne  résiste  pas.  Marie  ne  put  entendre  ce  con- 
cert de  louanges  sans  être  émue  jusqu'aux 
larmes  ;  et  c'est  ainsi  que  son  secret  fut  divul- 
gué. Elle  se  jeta  aux  pieds  de  son  maître ,  qui 
la  releva  avec  bonté ,  et  qui  étant  loin  de  se 
douter  qu'elle  eût  jamais  fait  la  moindre 
étude  des  beaux-arts  ,  demeura  quelque  temps 


32 8  LA    SERVANTE    MARIE. 

immobile  de  surprise  et  d'attendrissement. 
Il  lui  adressa  plusieurs  questions,  et  voulut 
savoir  comment,  au  milieu  des  occupations 
vulgaires  auxquelles  sa  vie  se  trouvait  con- 
damnée ,  elle  avait  pu  s'élever  si  haut  dans 
un  art  qui  exige  tant  de  persévérance  et 
d'aussi  profondes  méditations.  Marie  répondit 
avec  candeur,  et  révéla  aussitôt  toutes  les  cir- 
constances de  son  stratagème.  Son  maître  la 
complimenta  ensuite  sur  le  succès  extraordi- 
naire qu^elle  venait  d'obtenir ,  en  lui  déclarant 
qu'elle  était  digne  d'une  meilleure  condition  , 
et  qu'il  renonçait  désormais  aux  soins  do- 
mestiques qu'elle  lui  rendait.  Il  voulut  même 
concourir  de  tous  ses  moyens  au  complément 
de  son  instruction ,  et  lui  assigna  pour  lieu  de 
ses  travaux  son  propre  atelier.  Marie,  con- 
fuse, n'avait  plus  de  paroles  pour  exprimer 
ce  qui  se  passait  dans  son  âme.  La  joie  de 
Corinne ,  lorsqu'elle  fut  conduite  au  Capitole , 
n'était  pas  plus  vive  que  la  sienne. 

Jamais  concours  académique  n'avait  pro- 


LA    SERVAÎS'TE    MARIE.  3*29 

duit  une  impression  plus  générale  et  plus 
agréable.  Dans  les  premières  sociétés  de  Rome, 
on  ne  s'entretenait  que  de  la  servante  Marie. 
Les  plus  grands  personnages  briguaient  la 
faveur  de  lui  parler,  et  de  rendre  hommage  à 
son  talent.  Les  poètes  chantaient  des  vers  à  sa 
louange  ,  et  les  allusions  fréquentes  dont  elle 
ne  tarda  pas  à  être  l'objet  sur  les  divers 
théâtres  de  l'Italie,  étaient  applaudies  avec 
transport. 

Mais ,  par  la  plus  déplorable  des  cata- 
strophes, Marie  ne  jouit  pas  long-temps  des 
avantages  que  venait  de  lui  procurer  un  si 
beau  triomphe.  Elle  ne  brilla  qu'un  instant , 
et  s'éteignit  comme  un  météore.  Excédée  par 
le  travail  et  j)ar  ses  pénibles  veilles ,  elle  fut 
frappée  d'une  maladie  de  consomption,  et 
peu  de  temps  après  on  la  vit  succomber  à 
toutes  les  fatigues  qu'elle  s'était  données. 

Le    savant    docteur    Corona,    qui    avait 
pris  une  part  si  active  à  ses  succès ,  lui  prodi- 


33o  LA    SERVANTE    MARIE. 

gua  tous  les  secours  dans  cette  malheureuse 
conjoncture  ;  mais  il  ne  put  parvenir  à  écar- 
ter la  mort  de  ce  cœur  noble  et  pur  qui  n'avait 
palpité  que  pour  la  gloire  ;  et  bientôt  les  lau- 
riers de  Marie  furent  couverts  d'un  crêpe 
funèbre. 

Tous  ceux  qui  avaient  connu  cette  intéres- 
sante personne  la  pleurèrent  amèrement. 
Corona  nous  racontait  cette  histoire  pour 
nous  montrer  ce  que  peut  l'ascendant  de 
l'exemple  sur  un  grand  talent.  C'est  donc  une 
disposition  innée  que  cette  ardeur  pour  les 
beaux-arts,  que  cette  fièvre  de  l'imitation 
qui  nous  subjugue  pendant  la  veille ,  qui  nous 
agite  pendant  les  rêves  de  notre  sommeil ,  et 
qui  nous  fait  viser  à  l'excellence  par  l'impul- 
sion même  de  nos  facultés.  Le  génie  est  un 
don  du  ciel  ;  mais  c'est  l'émulation ,  ce  sont 
les  influences  extérieures  qui  le  fertilisent. 


DE    L  ENVIE. 


33l 


>  o«'e«-c-&  fr«-froe«-»«-c«-c<v««-<>«-c«-e«- 


CHAPITRE   IL 


DE    l'envie. 


L'envie  est  une  affliction  honteuse  que  nous 
cherchons  soigneusement  à  dissimuler ,  parce 
qu'elle  nous  dégrade  et  nous  humilie  à  nos  pro- 
pres yeux  ;  c'est  une  réaction  tacite  de  notre 
amour-propre  contre  une  supériorité  quelconque 
qui  tend  à  nous  subjuguer.  Celui  qui  est  certain 
de  ses  avantages  se  laisse  rarement  approcher  par 
cette  passion  malheureuse  ;  il  surmonte  l'orgueil 
d'autrui  par  un  orgueil  plus  grand. 

L'envie  est  communément  le  partage  de  la  fai- 
blesse ;  elle  dérive  presque  toujours  de  l'impuis- 
sance où  nous  sommes  d'égaler  ceux  qui  sont 
l'objet  constant  de  notre  imitation  ;  elle  est  le 
résultat  du  chagrin  que  nous  cause  le  bien  qui 
leur  arrive  ,  ainsi  que  du  déplaisir  que  nous  res- 
sentons à  la  vue  des  qualités  plus  ou  moins  émi- 
nentes  dont  la  nature  a  doué  nos  rivaux.  Cette 
passion  qui  est  une  sorte  d'émulation  dépravée  , 
quoique  inhérente  à  notre  constitution  morale  , 


332  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

semble  n'avoir  aucun  but  utile  dans  la  destination 
de  l'homme,  puisqu'elle  n'ajoute  rien  nia  ses 
forces,  ni  à  ses  moyens  de  conservation. 

Il  n'est  point  de  passion  qui  se  rapporte  plus 
directement  à  la  personnalité;  car  elle  consiste  à 
convoiter  avec  plus  ou  moins  d'ardeur  les  biens 
dont  nos  semblables  sont  pourvus.  L'envie  est, 
en  effet,  un  désir  désordonné  des  avantages  que  la 
nature  départit  à  d'autres  ;  or,  cette  mauvaise  dis- 
position de  notre  âme ,  où  nous  conduit  notre 
égoïsme ,  devient  préjudiciable  à  notre  bonheur, 
puisqu'elle  entretient  un  trouble  continuel  dans 
le  système  de  notre  organisation  morale  ;  toute 
passion  est  d'ailleurs  condamnable,  quand  elle 
imprime  des  directions  vicieuses  à  la  volonté , 
quand  elle  tend  à  priver  nos  semblables  de  l'exer- 
cice de  leurs  droits,  et  de  la  tranquille  posses- 
sion de  leurs  attributs  les  plus  légitimes. 

Quelle  déplorable  passion  que  celle  qui  ne  s'al- 
lume dans  le  cœur  de  l'homme  que  pour  contes- 
ter au  génie  ses  inventions ,  au  talent  ses  travaux , 
à  la  vertu  ses  bienfaits;  qui  cache  ou  désavoue 
tous  ses  subterfuges ,  qui  recèle  ses  plus  odieuses 
manœuvres  sous  le  masque  imposteur  d'une  bien- 
veillance simulée  !  Qu'il  est  à  plaindre  celui  qui 
remplit  volontairement  ses  jours  de  peines  et  d'à- 


DE  l'envie.  333 

mertume,  qui  s'abreuve  lui-même  aux  sources 
impures  de  l'affreux  venin  que  sa  bouche  distille , 
qui  se  consume  lentement  au  feu  des  rayons  qu'il 
veut  éteindre  ! 

L'envie  est  certainement  un  des  plus  tristes 
fléaux  de  notre  condition  terrestre  ;  c'est  le  côté 
le  plus  hideux  de  la  misère  humaine.  Il  faut  des 
couleurs  sombres  pour  peindre  les  travers  qu'elle 
inspire  ;  mais  c'est  sur  un  grand  théâtre  qu'il  faut 
particulièrement  étudier  ses  sinistres  effets.  Ra- 
contez à  un  homme  tous  les  succès  de  son 
rival  ;  vous  verrez  aussitôt  l'envie  s'échapper  de 
son  âme;  sa  physionomie  va  vous  révéler  les  in- 
quiétudes qui  le  dévorent;  son  visage  pâlira;  il 
ne  pourra  dissimuler  son  affliction  et  son  dépit  ; 
il  cherchera  ensuite  à  affaiblir  votre  enthou- 
siasme, et  un  serrement  de  cœur,  dont  il  ne 
sera  pas  le  maître ,  le  portera  à  réclamer  contre 
les  éloges  que  vous  prodiguez  à  tout  autre  qu'à 
lui. 

Les  envieux  sortent  rarement  de  l'obscurité  : 
l'éclat  des  prospérités  les  offusque  ;  c'est  dans  les 
ténèbres  de  la  nuit  qu'ils  font  tout  servir  à  l'af- 
freux sentiment  qui  les  agite  ;  ils  n'attaquent  ja- 
mais de  front  ;  leur  marche  est  basse ,  rampante , 
furtive ,  ténébreuse  ;  et  c'est  par  les  voies  les  plus 


334  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

détournées  que  leurs  traits  venimeux  arrivent  au 
sein  de  leurs  concurrens. 

11  y  a  quelque  chose  de  brutal  et  d'insensé  dans 
les  mouvemens  de  l'envie.  Quelle  inconséquence 
de  la  part  des  humains  !  vainement  la  fortune  les 
a  comblés  de  ses  dons  ;  ils  n'en  sont  pas  moins 
enclins  à  désirer  des  biens  qu'ils  savent  n'avoir 
pas  mérités ,  et  qui  sont  légitimement  échus  à  leurs 
semblables.  Combien  d'hommes  consument  leur 
existence  en  se  desséchant  par  les  succès  d' autrui  ! 
Quelle  affreuse  passion  que  celle  qui  empoisonne 
tout  le  commerce  de  la  vie,  et  qui  corrompt  jus- 
qu'aux fruits  de  la  gloire  ! 

Cette  passion  est  douloureuse  et  constamment 
fatale  à  celui  qui  l'éprouve.  On  a  comparé  les 
envieux  à  ces  esclaves  que  les  vainqueurs  atta- 
chaient jadis  à  leur  char  de  triomphe;  ils  font  en 
quelque  sorte  l'office  d'auxiliaires  auprès  d'une 
grande  renommée.  S'ils  éprouvent  quelques 
jouissances,  elles  ne  sont  jamais  complètes 
comme  peuvent  être  celles  de  la  vengeance. 
J'ai  rencontré  tel  individu  qui  avait  usé  sa 
rage  et  ses  dents  sur  la  statue  de  nos  grands 
hommes;  rien  de  plus  misérable  que  sa  condi- 
tion !  J'ai  vu  la  vieillesse  d'un  littérateur  qui  avait 
passé  sa  longue  vie  à  distiller  le  fiel  de  la  satire  ; 


DE  l'envie.  335 

à  la  fin  de  sa  carrière ,  il  se  jugeait  lui-même  pro- 
fondément malheureux.  Il  me  rappelait  cet  athlète 
envieux  qui  fut  écrasé  par  le  poids  de  la  statue 
de  Théagène  qu'il  venait  d'outrager.  Que  sont 
devenus  tant  de  critiques  jaloux  qui  insultaient 
à  la  gloire  de  nos  plus  illustres  écrivains  ?  Leur  fu- 
reur s'est  évaporée  en  imprécations  impuissantes  ; 
ils  s'imaginaient  se  rendre  fameux  en  poursui- 
vant le  char  d'une  renommée  étrangère  ;  ils  n'ont 
laissé  pour  héritage  qu'un  nom  chargé  de  la  haine 
publique  et  d'une  honteuse  immortalité. 

Rien  ne  profite  à  l'envieux;  il  n'a  point  une 
minute  de  tranquillité  sur  la  terre  ;  sa  maladie  le 
ronge.  Tant  qu'il  vit ,  il  est  au  supplice  ;  il  a  beau 
faire  des  vœux ,  tous  les  malheurs  qu'il  souhaite 
n'arrivent  pas  pour  lui  donner  quelques  instans 
d'une  joie  barbare;  il  a  beau  s'épuiser  en  expé- 
diens ,  il  ne  saurait  éteindre  le  soleil  qui  le  blesse  ; 
il  est  d'autant  plus  malheureux ,  qu'il  est  contraint 
de  souffrir  sans  aucune  espérance. 

Dans  la  chaîne  des  sentimens  moraux ,  l'envie 
et  la  haine  semblent  se  lier  par  des  rapports  ma- 
nifestes. Toutefois  le  premier  de  ces  sentimens 
est  un  résultat  spécial  de  la  sociabilité ,  et  convient 
plutôt  à  l'homme  qu'aux  animaux.  En  effet ,  ces 
derniers  se  déclarent  souvent  des  guerres  inter- 


336  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

minables  par  le  simple  motif  de  leur  conserva- 
tion personnelle;  mais  nul  d'entre  eux  n'élève 
des  prétentions  relativement  à  des  avantages  dont 
il  a  plu  à  la  nature  de  le  priver  ;  chacun  suit  sa 
pente,  et  jouit  paisiblement  des  attributs  qui  lui 
sont  départis.  Le  cheval  n'ambitionne  rien  de  ce 
qui  appartient  au  lion.  Jamais  les  oiseaux  ne  s'en- 
vient réciproquement  la  beauté  du  plumage  ou 
la  suprématie  du  chant. 

Chez  l'homme ,  le  sentiment  de  la  haine  peut 
se  fonder  sur  des  raisons  légitimes  ;  telle  est ,  par 
exemple ,  celle  que  voue  aux  méchans  le  plus 
honnête  de  nos  misanthropes  :  mais  l'envie  est  un 
sentiment  toujours  injuste,  puisqu'il  se  dirige 
constamment  contre  le  mérite  ou  la  vertu;  son 
inconvénient  le  plus  funeste  est  de  décourager 
l'âme  5  et  d'arrêter  souvent  les  plus  nobles  desti- 
nées du  génie.  Quel  est  l'homme  qui  voudrait  re- 
commencer sa  carrière,  s'il  pouvait  apercevoir 
devant  lui  toute  la  somme  des  dégoûts  dont  il 
doit  nécessairement  s'abreuver  avant  d'atteindre 
l'objet  de  ses  vœux? 

L'envie  a  une  affinité  bien  plus  remarquable 
avec  l'ambition ,  puisque  celle-ci  dérive  pareille- 
ment de  l'instinct  imitatif ,  que  j'ai  déjà  signalé 
comme  une  des  lois  primordiales  de  l'économie 


DE    l'eNVIK.  337 

des  êtres  vivans.  On  pourrait  même  dire  que 
l'envie  n'est  qu'une  ambition  impuissante.  Elle 
a  surtout  ceci  de  commun  avec  cette  passion , 
c'est  qu'elle  ne  s'exerce  guère  qu'entre  gens  qui  se 
trouvent  sur  un  même  terrain ,  qui  suivent  la 
m.ême  route ,  qui  sont  agités  des  mêmes  désirs ,  qui 
aspirent  aux  mêmes  avantages.  Il  est  rare,  en 
effet ,  qu'un  grand  géomètre  envie  les  lauriers  du 
poète  ou  du  musicien  ,  dont  il  fait  en  général  très 
peu  de  cas.  Il  est  même  probable  que  méchans 
par  nature  ,  les  envieux  ne  diraient  rien  contre  la 
vertu ,  si  la  gloire  ne  la  suivait  pas. 

J'ai  déjà  représenté  l'envie  comme  une  passion 
vile  et  infamante  ;  je  dois  ajouter  que  ceux  qui 
l'éprouvent  trouvent  presque  toujours  leur  pu- 
nition dans  le  sentiment  d'horreur  qu'ils  inspi- 
rent à  leurs  semblables.  Plutarque  raconte  que 
les  Athéniens  prirent  dans  une  telle  aversion  les 
hommes  pervers  qui  avaient  causé  la  mort  de 
Socrate  par  leurs  basses  calomnies ,  qu'ils  dédai- 
gnaient même  de  leur  parler  et  de  leur  répondre  ; 
qu'ils  refusaient  de  les  assister  du  feu  et  des  autres 
choses  nécessaires  à  la  vie.  Ils  ordonnaient  aux 
esclaves  de  porter  bien  loin  l'eau  dont  ils  avaient 
usé  ;  ils  ne  voulaient  avoir  rien  de  commun  avec 
eux.  Qu'arriva-t-il  ?  presque  tous  ces  misérables 
se  donnèrent   la   mort,  ne    pouvant    supporter 


338  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

plus  long-temps  le  poids  de  ranimadversion  pu- 
blique. 

Malgré  la  honte  qui  s'attache  aux  pas  des  en- 
vieux, c'est  chose  affligeante  de  voir  comment 
leur  théorie  se  perfectionne  pour  faire  tomber 
une  renommée  ,pour  amoindrir  un  succès ,  pour 
discréditer  une  invention.  On  dirait  qu'ils  suivent 
l'esprit  du  siècle  ;  comme  ils  voient  que  le  ridicule 
agit  trop  faiblement  à  leur  gré ,  ils  ont  recours  à 
tout  ce  que  la  calomnie  a  de  plus  acéré  et  de  plus 
poignant.  Sitôt  qu'un  grand  génie  paraît  sur  la 
scène  du  monde ,  tous  se  liguent  et  s'organisent 
comme  une  armée  pour  repousser  l'admiration 
qu'il  impose.  C'est  encore  une  tactique  de  l'envie 
d'entraver  la  marche  des  hommes  supérieurs  en 
préconisant  avec  excès  tous  les  travaux  des 
hommes  médiocres  :  c'est  ainsi  qu'on  opposait 
jadis  Pradon  à  Racine. 

On  se  demande  ce  que  deviendrait  l'empire 
des  lettres ,  si  l'on  pouvait  rayer  l'envie  de  la  liste 
des  passions  humaines,  si  l'on  expulsait  du  monde 
cet  horrible  fléau.  Le  dirai -je?  les  lettres  n'en 
iraient  pas  mieux.  Ne  blâmons  pas  la  Providence, 
qui  en  toutes  choses  a  voulu  établir  la  loi  des 
obstacles.  Les  esprits  de  haute  portée  seraient 
moins  tourmentés  sans  doute  ;  mais  leur  orgueil 


DE    l'eIWIE.  339 

ne  manquerait  pas  de  s'accroître  ;  d'une  autre 
part,  les  efforts  seraient  moindres,  et  par  consé- 
quent les  succès  plus  rares. 

Au  surplus ,  le  moyen  d'affaiblir  en  nous  cette 
mélancolie  consomptive  que  l'on  nomme  envie , 
serait  d'abord  de  nous  bien  pénétrer  de  l'idée  que 
les  biens  que  nous  désirons  ne  seraient,  en  au- 
cune manière,  avantageux  à  notrebonheur;  qu'ils 
sont  plus  appropriés  à  la  situation  des  autres. 
L'homme  ne  serait  jamais  envieux,  s'il  n'avait 
que  des  désirs  modérés  et  convenables  à  sa  nature. 
Le  ciel  vous  a  assigné  un  rang  dans  le  monde; 
pourquoi  prétendre  monter  plus  haut?  pourquoi 
violer  les  lois  harmoniques  de  la    dépendance? 

Qu'y  a-t-il  donc  tant  à  envier  quand  il  s'agit 
de  la  nature  et  de  la  condition  de  l'homme?  Est-ce 
un  rang ,  une  faveur,  une  dignité ,  une  vaine  ri- 
ichesse?  Pour  moi,  disait  un  ancien,  je  ne  vois 
rien  qui  soit  digne  d'être  convoité  sur  la  terre, 
que  les  éminentes  vertus  dont  Thomme  social  se 
décore.  Envions  plutôt  à  nos  pareils  l'impassibi- 
lité contre  les  offenses,  le  courage  dans  les  re- 
vers, la  modestie  dans  les  grandeurs,  la  patience 
'dans  l'infortune. 

Voulez-vous  être  à  l'abri  des  traits  de  l'envie  ? 


34o  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

cultivez  la  science  avec  un  cœur  simple,  et  non 
pour  ce  vain  bruit  qu'on  nomme  la  gloire.  Si 
vous  regardez  autour  de  vous,  vous  n'arriverez 
jamais  au  terme  de  vos  désirs.  Soyez  dans  la  vie 
comme  dans  le  cercle  des  jeux  olympiques;  mar- 
chez au  but,  et  méprisez  tous  les  vains  discours. 
Si  vous  allez  vous  égarer  dans  les  défenses ,  dans 
les  preuves,  dans  les  justifications,  que  de  temps 
perdu  pour  vos  succès!  L'envie,  qui  est  toujours 
à  terre,  peut  bien  tenir  compte  de  vos  chutes; 
mais  elle  ne  saurait  atteindre  le  vol  du  génie  qui 
s'élève  sans  le  secours  des  autres ,  et  trouve  un 
refuge  dans  les  cieux. 


DE    l'ambition.  341 


>e«-««o«^«. 


CHAPITRE   III. 


DE    L  AMBITION. 


L'ambition  est  le  désir  plus  ou  moins  vio- 
lent de  devancer  ceux  qui  parcourent  la  même 
carrière  que  nous,  et  qui  sont  par  conséquent 
l'objet  primitif  de  notre  imitation.  C'est  une  pas- 
sion active ,  turbulente ,  absolue ,  qui  nous  con- 
duit avec  plus  ou  moins  de  rapidité  vers  le  but 
que  nous  voulons  atteindre.  On  désigne  quelque- 
fois sous  ce  titre  la  noble  émulation  de  quelques 
esprits  privilégiés  qui  veulent  arriver  aux  places 
les  plus  éminentes  de  l'ordre  social. 

Le  même  instinct  qui  produit  l'émulation  et 
1  l'envie,  donne  manifestement  naissance  à  l'am- 
bition et  au  cortège  qui  la  suit.  C'est  toujours  en 
se  comparant  aux  autres,  que  l'homme  cherche 
à  améliorer,  à  agrandir,  à  rehausser  son  existence. 
Il  n'est  pas  difficile  de  concevoir  qu'un  tel  senti- 
ment est  le  premier  ressort  de  notre  civilisation 
morale,  et  qu'il  dérive  surtout  de  l'intérêt  que 
nous  attachons  à  notre  conservation  et  à  notre 
bonheur. 


34^  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

C'est  le  propre  de  l'homme  d'apporter  à  chaque 
instant  des  perfections  nouvelles  dans  ses  édifices, 
dans  ses  vétemens,  dans  ses  consommations  ;  il  aime 
naturellement  à  conquérir  tout  ce  qui  annonce 
aux  autres  sa  puissance  physique  ou  sa  préémi- 
nence intellectuelle;  il  aime  surtout  à  voir  ses 
semblables  saluer  son  orgueil  ou  payer  un  tribut 
d'admiration  aux  qualités  particulières  qui  le  dis- 
tinguent :  il  est  commandé  par  ce  noble  désir,  au 
point  de  mourir  s'il  ne  le  satisfait.  Le  sauvage 
lui-même ,  à  mesure  qu'il  avance  dans  la  civilisa- 
tion, perfectionne  sa  massue,  sa  hache  et  ses 
outils.  Il  fait  des  innovations  dans  son  carbet  ;  il 
ajoute  à  ses  vétemens,  à  son  tatouage  ;  il  cherche 
de  nouvelles  plumes  pour  s'embellir;  il  choisit 
mieux  les  coquilles  dont  il  use  pour  ajouter  quel- 
ques ornemens  à  sa  toilette.  Il  introduit  une  sorte 
de  raffinement  jusque  dans  la  manière  dont  il 
prépare  le  poisson  ou  le  gibier  dont  il  veut  faire 
sa  nourriture. 

Mais  comme  cette  passion  est  toujours  em- 
preinte d'égoïsme,  elle  est  sans  mesure  comme 
sans  limites.  Jetez  les  yeux  sur  les  grandes  capi- 
tales du  monde  ;  observez  les  agitations  des  hommes 
qui  les  habitent  ;  voyez  ces  princes ,  ces  généraux , 
ces  magistrats,  ces  grands  institués  par  l'orgueil  et 
par  la  puissance ,  ces  beaux  génies  avides  de  gloire 


DE    l'ambition.  343 

et  de  renommée  ;  examinez  comme  ils  luttent , 
comme  ils  se  heurtent  réciproquement  sur  la  route 
escarpée  qu'ils  entreprennent  de  parcourir.  Il 
semble  voir  des  vaisseaux  qui  s'entre-choquent  sur 
une  mer  agitée ,  et  qui  s'écrasent  de  leurs  mutuels 
débris.  L'ambitieux  n'est  donc  qu'un  être  qui  re- 
cueille des  inquiétudes ,  qui  assemble  des  regrets 
autour  d'une  existence  fragile ,  qui  se  tourmente 
pour  arriver  avec  plus  ou  moins  de  bruit  à  la 
mort. 

L'ambitieux  est  comme  l'aliéné  :  en  proie  aux 
furies  qui  le  poursuivent,  il  ne  se  connaît  plus; 
il  flotte  péniblement  entre  des  songes  et  des  chi- 
mères. Victime  d'une  activité  que  tout  irrite  et 
que  rien  ne  lasse  ,  il  est  constamment  essoufflé  et 
haletant  ;  on  dirait  qu'il  escalade  une  montagne. 
Le  sommeil  n'approche  jamais  de  ses  paupières, 
et  tous  les  autres  hommes  lui  paraissent  endor- 
mis. 

Les  saisons  ne  changent  point  aux  regards  de 
l'ambitieux  :  il  n'assiste  à  aucune  scène  riante  de  la 
nature  ;  les  charmes  du  printemps  lui  sont  incon- 
nus ,  aussi-bien  que  ceux  de  la  philosophie.  Les 
mets  les  plus  délicieux  de  nos  tables  sont  pour  lui 
sans  saveur  comme  sans  attrait  ;  les  vins  les  plus 
exquis  glissent  dans  son  palais  sans  qu'il  les  goûte 


344  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

OU  les  apprécie  ;  il  prend  ses  repas  à  la  hâte ,  d'un 
air  distrait  autant  que  rêveur.  Que  lui  font  les 
succès  d'un  fils  ou  l'amour  d'une  épouse  qui  lui 
a  voué  toute  son  existence  ?  il  ne  lui  faut  des  re- 
lations que  pour  aplanir  les  obstacles  qui  peu- 
vent retarder  sa  marche.  L'espérance  produit  sur 
lui  un  effet  tout  différent  que  sur  les  autres  mor- 
tels ;  loin  de  dilater  son  cœur,  elle  le  tourmente 
par  les  palpitations  les  plus  douloureuses.  L'ambi- 
tieux voudrait  accélérer  tous  les  momens  de  la 
vie;  il  voudrait  donner  aux  siècles  la  vitesse  des 
heures.  Il  porte  la  crainte  dans  ses  entrailles.  Nul 
n'est  plus  que  lui  en  butte  aux  perplexités  de 
l'impatience. 

C'est  au  désir  inné  de  surpasser  nos  semblables 
que  nous  devons  ce  goût  invincible  qui  nous 
domine  pour  les  affaires  publiques.  Un  vieillard 
d'Athènes  était  pénétré  de  douleur  et  se  lamen- 
tait sans  cesse,  parce  qu'il  avait  reçu  de  la  nature 
un  organe  trop  faible  pour  se  faire  entendre  dans 
les  assemblées,  ce  qui  Fempéchait  d'arriver  aux 
magistratures  et  aux  emplois.  Il  est  digne  d'obser- 
vation que  rien  ne  peut  dégoûter  l'ambitieux  de  se 
placer  au  timon  des  affaires.  On  a  beau  lui  montrer 
la  triste  perspective  de  la  prison,  du  bannisse- 
ment ,  de  l'ostracisme  ;  il  n'en  est  pas  moins  avide 
des  faveurs  populaires.  Il  a  beau  savoir  qu'une 


DE    l'aMBITIOîT.  345 

sédition  peut  entraîner  la  perte  de  ceux  qui  com- 
mandent ;  ne  croyez  pas  qu'il  s'en  mette  à  l'abri  : 
il  suffit  d'intéresser  sa  vanité  par  l'attrait  d'une 
vaine  gloire,  pour  qu'il  s'abandonne  à  tous  les 
hasards ,  pour  qu'il  s'apprête  à  braver  toutes  les 
disgrâces.  Hélas!  l'histoire  des  temps  qui  nous  ont 
précédés  n'est  d'aucun  profit  pour  notre  avenir, 
puisqu'elle  nous  inspire  si  rarement  la  modéra- 
tion et  la  vertu  ! 

L'ambition  portée  au  plus  haut  degré  est  la 
démence  de  l'âge  mûr  ;  c'est  une  frénésie  qui  ne 
connaît  ni  assoupissement  ni  relâche,  et  qui  se 
termine  par  la  mort  comme  la  fureur  des  ma- 
niaques. Cette  passion  souffle  toutes  les  tempêtes 
dans  le  cœur  de  l'homme  ;  et  c'est  surtout  à  ses 
vastes  projets  que  la  fortune  est  infidèle.  Gomme 
elle  s'allie  rarement  avec  la  prudence,  elle  dépasse 
toujours  le  but  qu'elle  se  propose.  Ses  pieds  dé- 
daignent vainement  la  terre  ;  ses  chutes  n'en  sont 
que  plus  fréquentes  :  l'orgueil  peut  élever  un 
ambitieux  ;  mais  la  vanité  le  précipite. 

C'est  une  idée  singulière  de  l'homme  de  vou- 
loir perpétuer  son  nom  par  un  marbre ,  par  une 
pierre ,  par  un  livre ,  par  une  médaille ,  par  une 
inscription  :  comme  si  toutes  ces  choses  n'étaient 
pas  la  proie  du  temps ,  comme  si  les  siècles  ne  se 


34^)  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIOI^TS. 

dévoraient  point  entre  eux.  Vous  célébrez  votre 
gloire  par  une  chanson  ;  mais  la  langue  qui  vous 
chante  sera  un  jour  une  langue  morte.  Toutes 
les  traditions  se  perdent.  Nous  vivons  dans  un 
monde  où  rien  ne  demeure.  Peuples  insensés, 
égorgez-vous  maintenant  pour  illustrer  un  fa- 
meux capitaine  ! 

Voulez-vous  guérir  de  l'ambition  ?  voyez  comme 
les  renommées  s'éclipsent  dans  ce  vaste  univers  ! 
le  temps  détruit  tout  et  ne  reconstruit  rien  de  ce 
qui  a  existé.  D'innombrables  villes  sont  dans  le 
tombeau  ;  que  de  rois  sont  descendus  du  faîte  de 
la  gloire  et  de  la  puissance  !  Les  statues  rempla- 
cent les  statues.  Regardez  la  Grèce  déserte  :  dans 
cette  terre  où  dorment  tant  de  héros ,  il  ne  reste 
pas  une  seule  pierre  des  monumens  qu'ils  avaient 
élevés.  D'autres  moeurs,  d'autres  goûts,  d'autres 
penchans  ont  changé  la  face  de  cette  fameuse  con- 
trée. Le  torrent  des  siècles  a  tout  emporté. Quelques 
urnes  funéraires  sont  à  peine  aperçues  par  celui 
qui  fouille  la  terre  pour  y  rencontrer  un  peu  d'or. 

Quelle  que  soit  notre  habileté ,  nous  trouvons 
toujours  des  vainqueurs  dans  ceux  qui  nous  suc- 
cèdent ici-bas.  Les  modernes  insultent  à  leurs 
devanciers.  Les  noms  les  plus  illustres  se  perdent 
au  milieu  des  flots  des  générations  dont  se  couvre 


DE    l'aMBITIOIY.  347 

le  sol  que  nous  avons  foulé  :  les  grands  hommes 
sont  oubliés  par  ceux  mêmes  qu'ils  ont  comblés  de 
bienfaits.  La  plupart  n'ont  qu'un  peu  de  marbre 
pour  consoler  leur  mémoire  ;  les  années  redisent 
leurs  actions  à  d'autres  années.  Enfin  ce  vain 
bruit  s'arrête;  on  n'entend  plus  rien:  d'autres 
réputations,  d'autres  événemens  viennent  s'em- 
parer de  l'attention  publique. 

L'ambition  est  comme  toutes  les  passions  hon- 
teuses ,  elle  ne  s'avance  souvent  que  par  des  dé- 
tours ;  ainsi  que  l'envie ,  qui  entre  pour  quelque 
chose  dans  sa  composition,  elle  ne  se  repose  ja- 
mais ;  l'homme  prodigue  sa  vie  pour  la  satisfaire. 
Malheur  à  celui  chez  lequel  la  marche  de  cette 
passion  toujours  agissante  se  trouve  tout  à  coup 
arrêtée  par  des  obstacles  invincibles  !  Il  s'opère 
alors  un  reflux  intérieur  aussi  nuisible  au  système 
physique  qu'au  système  moral.  Dès  que  l'homme 
ne  peut  plus  s'agrandir,  il  retombe  sur  lui-même. 
De  là  vient  qu'on  dit  très  vulgairement  qu'une 
ambition  rentrée  est  une  maladie  mortelle. 

On  ne  saurait  donc  rétrécir  soudainement  le 
cercle  des  idées  habituelles  d'un  individu  placé 
sur  un  grand  théâtre ,  sans  compromettre  son 
existence  future  ;  et  la  plupart  des  hommes  d'état 
disgraciés  languissent  sous  le  poids  d'une  oisiveté 


348  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

plus  accablante  que  la  maladie  elle-même.  La 
précaution  que  prennent  les  souverains  de  dé- 
dommager les  serviteurs  dont  ils  ne  veulent  plus 
par  des  titres  honorifiques  ou  autres  récompenses 
qui  flattent  la  vanité,  est,  en  conséquence,  par- 
faitement conçue;  car,  je  le  répète,  sitôt  que 
l'ambitieux  est  contraint  de  se  restreindre  dans  la 
sphère  de  ses  relations  habituelles ,  la  fièvre  con- 
somptive  s'empare  de  ses  sens  ;  il  meurt  consumé 
de  peines  et  d'ennuis. 

Notre  âme  a  horreur  de  l'inertie  :  elle  ne  sub- 
siste en  quelque  sorte  que  par  les  émotions  qu'elle 
se  procure.  Faites  descendre  un  homme  des  hon- 
neurs où  il  est  monté  ;  profitez  même  d'un  de  ses 
momens  d'humeur  ou  de  fatigue  pour  le  sous- 
traire au  tumulte  ou  à  l'agitation ,  il  viendra  un 
j  our  où  il  regrettera  j  usqu'aux  embarras  qui  avaient 
tant  troublé  sa  première  existence.  Quels  êtres 
plus  malheureux  que  les  gens  en  place,  lorsque 
la  nécessité  les  force  à  effectuer  leur  retraite  !  Les 
vieillards  surtout  éprouvent  les  plus  vifs  regrets , 
et  se  croient  toujours  aptes  aux  emplois  qu'ils  ont 
pu  remplir  dans  l'âge  du  talent  et  de  la  vigueur. 

L'ambition  n'admet  aucun  dédommagement 
pour  les  sacrifices  qu'on  lui  impose.  Les  hommes 
qui  ont  rempli  des  postes  éminens  supportent 


DE    l'ambition.  349 

difficilement  le  fardeau  de  la  vie  privée.  Le  bon- 
heur domestique  entretenu  par  la  richesse  ne 
compense  jamais  la  perte  d'un  rang  ou  d'une 
dignité,  etc.  Après  la  transition  terrible  de  la 
grandeur  à  une  condition  avilie,  après  une  dis- 
grâce éclatante,  l'homme  cherche  vainement  un 
asile  dans  la  solitude  :  l'ennui  l'y  attend  pour  le 
dévorer.  ,  ' 

Tant  que  notre  système  sensible  conserve  son 
énergie  et  son  intégrité ,  tant  que  nous  ne  sommes 
pas  flétris  par  cette  apathie  et  par  cette  insou- 
ciance de  l'âme  qui  est  la  véritable  mélancolie , 
nous  voulons  être  l'objet  des  regards  et  de  l'ap- 
probation de  nos  semblables  ;  et  comme  l'amour- 
propre  survit  à  toutes  les  autres  passions,  les 
glaces  de  la  vieillesse  ne  sauraient  comprimer  les 
symptômes  d'une  ambition  mécontente  et  qui 
nous  accompagne  jusqu'à  notre  dernière  heure. 

Il  n'est,  sans  contredit,  aucune  passion  dés- 
ordonnée qui  ne  traîne  à  sa  suite  les  maux  phy- 
siques les  plus  graves;  mais  les  physiologistes 
remarquent  depuis  long-temps  que  la  plupart 
de  ceux  qui  s'abandonnent  à  l'ambition  meurent 
souvent  victimes  de  quelque  commotion  apoplec- 
tique. S'il  en  est  qui  survivent  à  leur  infortune, 
on  les  voit  traîner  une  existence  chancelante ,  et 


35o  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

n'offrir  aux  regards  de  la  pitié  que  des  membres 
flétris  ou  des  visages  défigurés.  L'homme  est 
absolument  effacé  par  cette  maladie  terrible ,  qui 
a  pris  son  origine  au  milieu  des  abus  de  la  civi- 
lisation ;  qui  éclate  inopinément  comme  la  foudre 
et  ressemble  à  une  punition  du  ciel. 

Smith,  ce  me  semble ,  n'a  point  connu  les  vraies 
sources  de  l'ambition  ,  dont  tous  les  phénomènes 
s'expliquent  naturellement  par  la  théorie  de  l'ins- 
tinct d'imitation ,  et  non  par  celle  de  la  sympathie. 
Il  est  certain  qu'il  existe  dans  la  constitution 
morale  de  l'homme  une  faculté  qui  le  porte  sans 
cesse  à  se  faire  grand.  Cette  faculté  lui  est  telle- 
ment inhérente ,  que ,  lorsqu'un  individu  destiné 
à  influer  sur  la  prospérité  du  corps  social  arrive 
au  plus  haut  degré  d'élévation ,  les  autres  cher- 
chent à  se  rehausser  sous  son  regard  protecteur, 
et  à  se  rapprocher  de  lui ,  comme  pour  atteindre 
à  quelque  rayon  de  sa  gloire. 

Ceux  qui  prétendent  que  les  souhaits  et  les 
entreprises  de  l'ambition  dérivent  de  l'amour 
du  plaisir  ne  sont  pas  mieux  fondés.  On  remarque 
au  contraire  que  les  hommes  maîtrisés  par  un 
sentiment  aussi  impérieux  sont  d'un  caractère 
grave  et  austère,  qu'ils  ont  presque  toujours  une 
aversion  décidée  pour  toutes  les  jouissances  de  la 


DE  l'ambition.  35 1 

vie.  Ne  suffit-il  pas  de  dire  que  nous  venons  au 
monde  avec  le  désir  insurmontable  de  la  préémi- 
nence sur  nos  semblables  ?  désir  qui  dérive  ma- 
nifestement de  notre  penchant  primitif  à  l'imi- 
tation. Cette  passion  est  donc  un  bien  dans  le 
système  général  du  monde  civilisé  ;  quand  elle 
se  tient  dans  de  justes  limites ,  elle  coordonne 
nos  destinées  sur  la  terre ,  et  tend  à  les  améliorer. 

C'est  par  la  force  morale  que  l'ambition  se 
développe.  Ce  sentiment  ne  serait  point  aussi 
condamnable,  si,  pour  arriver  à  ses  fins,  il  ne 
s'alliait  jamais  qu'à  des  penchans  honnêtes  ;  si 
chacun  de  nous  suivait  ici-bas  la  route  qui  lui  est 
tracée  par  son  génie  ou  par  son  caractère;  mais 
les  choses  ne  se  passent  point  ainsi,  et,  chez  les 
hommes  même  les  plus  dignes  des  faveurs  de  la 
renommée,  l'ambition  ne  se  satisfait  souvent  que 
par  des  ruines  particulières.  C'est  au  milieu  des 
larmes,  c'est  dans  des  flots  de  sang  que  s'élève  le 
monument  de  ses  triomphes. 

S'élever,  ramper,  s'enorgueillir,  s'humilier,  me- 
nacer, flatter,  espérer,  se  décourager,  troubler  sa 
vie  par  mille  craintes ,  la  dessécher  par  d'inutiles 
désirs ,  perdre  le  temps  en  vaines  poursuites ,  s'é- 
puiser en  efforts ,  louer  les  hommes  en  face ,  les 
calomnier  dans  l'ombre ,  prostituer   son    épée, 


352  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

vendre  sa  conscience,  se  prosterner  devant  la 
bassesse,  boire  à  longs  traits  l'ignominie,  se  mor- 
fondre à  la  porte  des  grands,  s'accommoder  à  tous 
les  caprices ,  tourner  à  tous  les  vents ,  adopter 
successivement  toutes  les  maximes ,  se  glisser  dans 
toutes  les  avenues ,  prendre  la  vertu  pour  masque 
et  le  crime  pour  échelon,  allumer  des  haines, 
semer  des  soupçons ,  faire  naître  des  défiances , 
ourdir  des  trames,  tendre  des  embûches,  voilà  les 
rôles ,  voilà  les  métamorphoses  de  l'ambition. 

Il  n'est  sans  doute  point  de  remède  pour  apai- 
ser une  soif  que  rien  ne  tempère  et  que  tout 
augmente.  Dans  le  beau  climat  de  la  Grèce ,  lors- 
qu'autrefois  un  infortuné  se  trouvait  en  proie  à 
cette  passion  dévorante,  les  prêtres  d'Esculape 
lui  prescrivaient  d'aller  visiter  les  ruines  du  mont 
Ossa.  Son  ardeur  se  calmait  en  contemplant  les 
gouffres  épouvantables  où  furent  précipités  les 
Titans.  Il  écoutait  le  vain  bruit  des  vagues  du 
Pénée  qui  s'élancent  avec  fracas  dans  les  airs  et 
viennent  mourir  au  pied  des  rochers.  Il  ne  tardait 
pas  à  se  convaincre  qu'il  faut  remplir  avec  calme 
sa  destinée ,  et  que  les  jouissances  inquiètes  de  la 
gloire  sont  loin  de  valoir  le  pur  bonheur  que 
goûte  le  sage  dans  une  parfaite  sécurité. 


LE 


FOU  AMBITIEUX, 


ou 


HISTOIRE  D'ANSELME, 


DIT  DIOGENE. 


i. 


AVERTISSEMENT. 


J'ai  extrait  cette  anecdote  d'un  recueil  d' ob- 
servations que  j'ai  rédigées  autrefois  sous  la 
direction  du  célèbre  professeur  Piiiel,  pen- 
dant que  je  suivais  ses  doctes  leçons,  et  quil 
se  livrait  avec  tant  d'ardeur  aux  recherches 
les  plus  intéressantes  sur  l'aliénation  mentale. 

Cette  époque  est,  sans  contredit,  une 
des  plus  remarqucd?les  pour  la  médecine 
d'observation.  On  se  rappellera  toujours 
avec  quelle  constance  il  s' appliquait  a  ce 
genre  d'étude.  Personne,  avant  lui,  n'avait 
montré  plus  de  sagacité  pour  classer  les 
m^aladies  mentales  et  en  étudier  séparé- 
ment les  phénomènes.  La  police  qu'il  avcdt 
établie  dans  les  deux  hospices  de  Bicétre  et 


356  AVERTISSEMENT. 

de  la  Salpêtriere ,  qu'il  a  successivement  di- 
rigés,  est  un  monument  de  sagesse  et  de  per- 
spicacité. Il  possédait  si  bien  la  confiance  des 
aliénés,  quil  suffisait  souvent  de  sa  pré- 
sence pour  ccdiner  les  plus  furieux, 

M.  Pinel  n  a  jamais  cherché  a  faire  valoir 
ses  trcdtemens ;  car,  comme  il  le  dit  lui-même 
dans  son  profond  ouvrage  sur  la  manie  : 
fc  L'homme  instruit  a  bien  mieux  a  faire  que 
de  vanter  ses  cures.  )>  Il  y  a  néanmoins  une 
foule  de  choses  qu'on  ignore ,  et  qu  il  faudrait 
révéler  pour  sa  gloire,  puisqu'elles  ne  sont 
consignées  nulle  part.  Rien,  par  exemple , 
n'est  plus  mémorable  que  le  jour  où  cet  ha- 
bile professeur,  accompagné  de  plusieurs  de 
ses  élevés ,  parmi  lesquels  je  me  trouvais ,  se 
rendit  à  l'hospice  de  Bicétre,  oit  il  simula 
une  assemblée  de  juges ,  dans  une  salle  ten- 
due de  noir  et  préparée  tout  exprés ,  pour  y 
absoudre  un  individu  nommé  Alause ,  lequel 


AVERTISSEBIENT.  357 

était  devenu  fou  par  ambition.  So/i  idée  fixe 
était  de  se  croire  condamné  au  supplice  de  la 
guillotine  ,  à  V occasion  d'un  crime  d'état 
quil  assurait  avoir  commis.  Ce  prétendu 
crime  était  d'avoir  écrit  un  pamphlet  contre 
la  tyrannie  de  certains  députés  qui  domi- 
naient alors  dans  la  Convention.  La  terreur 
qu'éprouvait  cet  infortuné  était  si  violente , 
qu'il  ne  voulait  presque  plus  manger  ni  boire, 
et  qu'il  se  tenait  constamment  couché  dans  sa 
loge. 

Pour  assurer  la  réussite  du  traitement 
moral  qu'il  voulait  opérer,  M.  Pinel  rédigea 
lui-même ,  avec  autant  d'adresse  que  d'habi- 
leté,  une  sorte  de  procédure.  Revêtu  d'un 
costume  de  magistrat,  pour  mieux  en  imposer 
au  prévenu ,  il  eut  l'air  de  provoquer  ce  sin- 
gulier jugement.  Deux  étudians  composèrent 
des  plaidoyers  ,  et  firent  l'office  d'avocat 
pour  et  contre  celui  qui  se  disait  irrévocable- 


358  AVERTISSEMENT. 

ment  condamné  a  mort.  De  part  et  df  autre 
on  épuisa  tous  les  moyens  d' accusation  et  de 
défense,  Alause  flottait  entre  la  crainte  et 
U espoir.  Ces  deux  sentimens  contraires  lui 
procuraient  des  émotions  indicibles.  Les  juges 
se  mirent  ensuite  a  délibérer,  et  durant  ce 
temps ,  le  prétendu  coupable  fut  transféré 
dans  une  chambre  particulière  ;  c  est  la  que 
des  personnes  officieuses  vinrent  aussitôt 
l'environner,  pour  lui  alléguer  tous  les  motifs 
quil  avait  de  s'attendre  à  un  meilleur  sort. 
Enfin,  Alause  fut  déclaré  absous. 

Cette  ruse  savante,  cet  appareil  si  in- 
génieusement arrangé ,  réussirent  au  -  delà 
de  toute  espérance  pendant  plusieurs  jours. 
Alause  avait  repris  le  fi^l  de  ses  idées, 
et  remerciait  avec  joie  son  libérateur.  Mal- 
heureusement quelques  personnes  mcd  -  in- 
tentionnées furent  assez  cruelles  pour  le 
dissuader  et  l'arracher    à   une  illusion  sa- 


AVERTISSEMENT.  359 

lutaire.  Il  retomba  dans  ses  divagations  ^   et 
quelque  temps  après  il  mourut  misérablement. 

Je  passe  maintenant  à  Anselme,  qui  est 
l'objet  de  l'observation  que  Von  va  lire.  Cet 
autre  individu  se  trouvait  alors  parmi  les  fous 
de  Bicétre,  et  il  était  un  objet  de  curiosité 
pour  beaucoup  de  gens  qui  venaient  visiter 
la  maison.  Un  des  successeurs  de  M.  Pinel , 
M.  le  docteur  Lanefranque ,  lui  donnait  des 
soins  particuliers  ;  mais  il  ne  se  flattait  pas 
de  le  guérir^  parce  que  les  folies  qui  pro- 
viennent de  l'ambition  résistent  a  toutes  les 
méthodes  curatives. 

Néanmoins ,  par  une  fatcdité  singulière , 
ces  sortes  de  folies  sont  celles  qui  se  ma- 
nifestent avec  le  plus  de  fréquence.  C'est 
la  remarque  de  Van  Helmont;  c'est  celle 
de  tous  les  observateurs.  Dans  prescpie  toutes 
les   aliénations   de    r esprit,  l'orgueil  ou    la 


36o  AVERTISSEMENT. 

"Vanité  se  montrent  comme  le  symptôme 
prédominant.  Il  est  rare  en  effet  de  trou- 
ver un  insensé  qui  ne  se  croie  supérieur 
aux  autres  humains  par  les  qualités  qu'il 
s'attribue ,  par  les  avantages  qu'il  se  donne  ; 
son  exaltation  le  rend  enclin  a  trop  présu- 
mer de  ses  forces ,  de  ses  talens ,  de  son 
courage  ou  de  sa  valeur. 

C'est  presque  toujours  l'ambition  trompée 
qui  aliène  la  raison  des  hommes  civilisés.  Il 
n'y  a  que  les  médecins  qui  peuvent  s'aperce- 
voir des  maux  sans  nombre  qu'elle  détermine, 
parce  qu'ils  fréquentent  les  maisons  destinées 
à  recevoir  les  victimes  des  événemens.  L'espèce 
humaine  est  tellement  dominée  par  le  be- 
soin du  pouvoir,  que  dans  tous  les  boule- 
versemens  politiques ,  les  hôpitaux  ou  l'on 
traite  les  fous  sont  encombrés.  C'est  ce  que 
l'on  remarquait  surtout  en  France  et  en  An- 
gleterre ,  quand  ces  nations  étaient  livrées  au 


AVERTISSEMENT.  36 1 

déchirement  des  partis.  Mais  ce  ri  est  pas 
seulement  V ambition  des  rangs  qui  trouble  les 
têtes ,  c'est  aussi  celle  des  richesses.  Du  temps 
du  fameux  systèjne  de  Law,  la  folie  gagna 
tous  les  négocians  ;  et  de  nos  jours ,  il  Jiest 
point  d'entreprise  en  finances  qui  ne  dé- 
range la  cervelle  d'une  foule  de  spéculateurs  ^ 
quand  leurs  combinaisons  se  trouvetit  dé- 
concertées. 

Anselme,  dont  il estici question,  avait  V am- 
bition de  la  science  ;  il  avait  égaré  son  esprit 
par  la  fréquentation  trop  assidue  des  biblio- 
thèques publicpies.  Il  s'y  présentait  quelque- 
fois avec  des  habits  déchirés  et  une  grande 
besace  sur  le  dos  ;  de  la  "vient  que  les  étudians 
lui  avaient  conservé  le  nom  de  Diogène ,  qu'il 
s'était  d'abord  donné  lui-même.  Comme  on 
ne  cesscdt  de  le  tourner  en  ridicule ,  et  que  son 
apparition  dans  les  rues  de  Paris  causait 
souvent  du  désordre ,  le  gouvernement  le  fit 


302  AVERTISSEMENT. 

enfermer  a  V hospice  de  Bicêtre,   oîi  ses  bi- 
zarreries maniaques  ne  finirent  qu'avec  lui. 

Anselme  appartenait  a  une  famille  pau- 
vre, mais  très  honorable  ;  c'est  ce  qui  m'a 
déterminé  à  taire  son  véritable  nom.  Je  place 
ici  son  histoire,  parce  quelle  se  rattache  a 
celle  de  V ambition.  Les  idées  fixes  ne  sont 
d'ailleurs  que  des  sentimens  exaltés ,  et  il  y  a 
plus  de  rapport  qu'on  ne  pense  entre  un 
homme  profondément  agité  par  une  passion 
violente  et  l'être  malheureux  qui  a  perdu  la 
faculté  de  gouverner  son  âme ,  qui  ri  a  plus  la 
direction  de  sa  volonté,  et  ne  saurait  par 
conséquent  apprécier  les  suites  ni  l'impor- 
tance de  ses  actions. 


LE  FOU  AMBITIEUX, 

ou 

HISTOIRE  D'ANSELME, 

DIT    DIOGENE. 

(  ^%'    AV.  ) 


OBSERVATION    RECUEILLIE 
PAR    LES    ÉLÈVES    DU     PROFESSEUR    PINEL. 

Parmi  les  causes  sans  nombre  qui  contribuent 
à  égarer  la  raison  humaine ,  il  nen  est  au- 
cune qui  soit  à  la  fois  plus  fréquente  et  plus 
énergique  que  l'ambition.  Ce  que  j'avance 
peut  se  constater  dans  tous  les  établissemens 
consacrés  à  la  guérison  des  aliénés  :  tant  il 
est  vrai  que  cette  passion  est  celle  qui  tient 
le  plus  de  place  dans  le  cerveau  des  mortels , 
et  qu'elle  se  mêle ,  pour  ainsi  dire,  à  tous  les 
événemens  de  la  vie.  Tl  est  dans  l'instinct  de 


364  LE    FOU    AMBITIEUX. 

l'homme  de  rêver  continuellement  la  domi- 
nation et  la  puissance.  Cet  attribut,  qui  le 
distingue  de  la  brute ,  fait  qu'il  se  dirige  sans 
cesse  vers  quelque  rang  plus  élevé  que  celui 
de  sa  condition. 

Ce  phénomène  s'observe  principalement 
dans  les  circonstances  où  de  grands  intérêts 
politiques  remuent  toutes  les  âmes.  Jamais , 
par  exemple ,  la  maison  de  Bicêtre  ne  ren- 
ferma autant  de  fous  de  ce  genre  qu'à  l'époque 
oii  il  ne  s'agissait  en  France  que  de  régénérer 
les  mœurs  et  les  lois.  La  plupart  de  ces  in- 
sensés s'imaginaient  qu'ils  étaient  devenus 
dictateurs;  qu'ils  commandaient  à  des  ar- 
mées, et  qu'on  leur  avait  confié  l'administra- 
tion des  affaires  les  plus  importantes  de  l'état. 
Celui-ci  se  disait  Spartiate;  celui-là  citoyen 
de  Rome.  L'un  d'entre  eux ,  en  proie  au  plus 
bizarre  délire,  se  plaignait  amèrement  d'a- 
voir été  oublié  dans  une  proscription  à  la- 
quelle il  appartenait  en  première  ligne  ;  c'é- 
tait un  orateur  subalterne ,  sorti  de  la  classe 


LE    FOU   AMBITIEUX.  365 

la  plus  inférieure  de  la  société.  Plus  loin ,  se 
trouvait  un  vieillard  qui  s'était  proclamé  sou- 
verain de  trois  royaumes.  Il  attendait  plu- 
sieurs légions  d'hommes  armés  pour  ressai- 
sir sa  triple  couronne  et  ramener  à  la  raison 
tous  ces  démas^osues  forcenés.  Enfin  il  y  avait 
un  individu  qui  se  donnait  comme  un  empe- 
reur de  la  Chine  détrôné,  (c  Vous  le  voyez , 
nous  disait-il  d'une  voix  larmoyante  et  plain- 
tive ,  je  n'ai  plus  de  troupes  ;  ils  m'ont  ôté 
jusqu'à  mes  serviteurs  les  plus  fidèles.  )> 

Les  fous  ne  sympathisent  entre  eux  que 
lorsqu'ils  déraisonnent  sur  des  points  ana- 
logues ;  alors ,  s'ils  se  rencontrent ,  ils  se  rap- 
prochent et  se  parlent  affectueusement.  Dans 
le  cas  contraire ,  chacun  vit  de  son  côté  ;  ils 
s'éloignent  les  uns  des  autres  ;  et  ce  qu'il  y  a 
de  triste  pour  l'observateur,  c'est  de  voir  ces 
êtres  en  divagation  se  tourner  en  ridicule, 
se  lancer  des  regards  satiriques,  s'injurier, 
se  croire  exclusivement  en  possession  de  la 
vérité. 


366  LE     FOU    A.MBITIET1X. 

Tout ,  du  reste ,  se  passe  ici  comme  dans 
le  monde ,  seulement  avec  des  traits  plus  for- 
tement prononcés.  Représentez-vous  dans  un 
salon  une  multitude  d'instrumens  de  musique 
dont  on  tire  au  hasard  les  sons  les  plus  discor- 
dans ,  vous  aurez  aussitôt  l'idée  de  ces  réu- 
nions bruyantes  d'individus  dont  la  raison  a 
été  obscurcie  par  des  causes  si  nombreuses 
et  si  variées. 

Au  milieu  d'eux  se  trouvait  un  homme  fort 
singulier  dont  je  me  suis  promis  de  donner 
l'histoire.  C'était  le  nommé  Anselme ,  dit 
YulgRiTeiînent  Diogène y  qu'on  tenait  renfermé 
depuis  plusieurs  années ,  parce  qu'il  avait 
parcouru  les  rues  de  Paris  avec  un  costume 
grec,  se  prétendant  chargé  d'une  mission 
philosophique  pour  guérir  les  hommes  de 
Fambition.  La  lecture  des  ouvrages  de  l'an- 
tiquité avait  tellement  bouleversé  son  esprit , 
qu'il  s'arrêtait  sur  les  places  publiques ,  et  ha- 
ranguait avec  une  sorte  d'éloquence  toutes  les 
personnes  qui  se  trouvaient  sur  son  passage. 


LE    FOU    AMBITIEUX.  36  y 

Les  insensés  excellent  dans  l'art  de  ras- 
sembler tont  ce  qui  a  du  rapport  avec  l'idée 
fixe  qui  les  subjugue.  C'est  ainsi  que  la  plu- 
part d'entre  eux  manifestent  une  adresse  sur- 
prenante à  se  fabriquer  les  attributs  de  la 
supériorité  et  de  la  puissance ,  des  décora- 
tions ,  des  sceptres ,  des  couronnes ,  et  tout 
ce  qui  sert  à  flatter  leiu^  ambition  favorite. 

Anselme  prenait  quelquefois  pour  se  vêtir 
ime  simple  couverture  ;  mais  il  la  drapait  avec 
tant  d'habileté  sur  son  corps ,  qu'on  s'imagi- 
nait voir  en  lui  un  véritable  initié  des  écoles 
du  Portique  ou  du  Lycée.  Pour  son  compte , 
il  se  donnait  comme  étant  un  disciple  de  So- 
crate ,  dont  il  racontait  quelquefois  la  mort , 
de  manière  à  provoquer  les  larmes  de  ceux 
qui  l'écoutaient.  Il  s'était  du  reste  identifié 
avec  la  doctrine  de  ce  philosophe ,  dont  il 
récitait  de  mémoire  les  dogmes  et  les  opi- 
nions. 

Anselme  était ,  comme  tons  les  mélanco- 


368  LE    FOU    AMBITIEUX. 

liques,  très  inégal  dans  son  humeur.  Tantôt, 
il  parlait  à  ne  jamais  se  taire  ;  dans  d'autres 
cas ,  il  avait  des  réticences  qui  duraient  plu- 
sieurs jours.  On  Ta  vu  passer  des  mois  entiers 
dans  un  silence  méditatif;  mais  à  peine  avait-il 
desserré  les  dents  ,  que  sa  physionomie  s'en- 
flammait comme  celle  des  enthousiastes.  Ses 
gestes  avaient  quelque  chose  de  théâtral  et 
d'animé  ;  sa  voix  surtout ,  dont  il  variait 
agréablement  toutes  les  inflexions ,  intéres- 
sait singulièrement  en  sa  faveur. 

Rien  de  plus  extraordinaire  que  le  discours 
qu'il  tint  un  jour  à  deux  autres  aliénés  qui 
s'imaginaient  être  devenus  rois ,  et  qui  par- 
couraient les  cours  de  Bicêtre  en  se  dispu- 
tant la  prééminence.  «  Quel  feu  vous  dévore  ! 
leur  cria-t-il.  Examinez  comme  je  me  con- 
duis. M'avez-vous  jamais  vu  en  colère  ?  J'au- 
rais pu  régner  aussi-bien  que  vous  ;  mais  je 
me  devais  à  la  philosophie.  »  Ce  qu'il  y  a  de 
surprenant,  c'est  que  cette  courte  apostrophe 
d'un  homme  en  délire  suffît  pour  les  ajoaiser. 


LE    FOU   AMBITIEUX.  869 

Ils  le  prirent  pour  un  sage  dont  il  fallait  res- 
pecter les  décisions. 

Ce  qui  donnait  à  Anselme  un  si  grand  as- 
cendant sur  tous  ses  compagnons  de  misère , 
c'était  l'immensité  de  son  orgueil ,  qui  le  ren- 
dait indifférent  à  tout,  même  aux  railleries 
qu'on  lui  adressait.  Ses  yeux  exprimaient 
le  dédain ,  jamais  l'impatience  et  la  fureur. 
Seul  parmi  tous  les  autres ,  il  repoussait  les 
dons  qu'on  voulait  lui  faire  quand  on  allait 
visiter  la  maison  des  fous.  J'ai  dit  plus  haut 
qu'on  avait  donné  à  Anselme  le  nom  de  Dio- 
gène.  La  vérité  est  qu'il  avait  tout  l'air  de 
vouloir  imiter  ce  philosophe  par  le  laconisme 
de  ses  discours ,  par  la  liberté  de  ses  juge- 
mens,  par  le  cynisme  de  ses  réponses. 

Il  était  vêtu  d'un  manteau  composé  avec 

des  chiffons  de  diverses  couleurs ,  et  dont 

toutes  les  pièces  avaient  été  successivement 

renouvelées.  Il  marchait  sans  chaussure  au 

milieu  de  la  boue,  et  portait  des   besaces 
I.  24 


3 70  LE    FOU    A3IBITIEUX. 

remplies  de  notes  manuscrites  qu'il  disait 
avoir  laborieusement  recueillies  dans  les  bi- 
bliothèques de  la  capitale.  C'est  le  propre  de 
beaucoup  d'aliénés  de  déverser  en  quelque 
sorte  sur  le  papier  les  résultats  extraordi- 
naires de  leurs  divagations.  On  en  voit  qui 
écrivent  de  longues  pages  sur  ce  qu'ils  pen- 
sent ,  ou  plutôt  sur  ce  qu'ils  rêvent.  J'ajouterai 
que ,  lorsque  Anselme  était  dans  sa  loge ,  il  se 
tenait  immobile  sur  un  mauvais  grabat.  Il 
ne  ressemblait  pas  mal  à  l'un  de  ces  mendians 
qu'on  rencontre  en  si  grand  nombre  dans  la 
ville  de  Naples  ,  qui  couchent  dans  des  paniers 
de  jonc  ou  dans  les  vestibules  des  maisons. 

Malgré  l'inconvenance  de  ses  habitudes  et 
la  saleté  de  ses  vêtemens ,  Anselme  s'était 
acquis  une  certaine  réputation  depuis  son 
entrée  à  Bicêtre.  Il  avait  par  intervalles  des 
éclairs  de  raison  dont  se  trouvaient  émer- 
veillées toutes  les  personnes  qui  avaient  oc- 
casion de  lui  parler.  Ce  qui  fait  qu'on  écoute 
les  fous ,  c'est  qu'ils  sont  mus  par  une  sorte 


LE    FOU    AMBITIEUX.  3^  I 

4 

d'inspiration  passionnée ,  très  propre  à  faire 
jaillir  de  leur  cerveau  des  pensées  lumineuses  ; 
ce  qui  n'arrive  guère  aux  gens  calmes  qui 
vivent  dans  le  cercle  ordinaire  des  habitudes 
de  la  vie. 

La  tête  d'un  exalté  ressemble  à  un  volcan 
dont  les  laves  impures  recèlent  quelquefois 
des  substances  précieuses  à  recueillir.  An- 
selme ne  savait  rien  coordonner  de  ce  qui 
était  le  fruit  de  ses  méditations  continuelles. 
Il  avait  perdu  la  faculté  qui  fait  apercevoir 
les  objets  dans  leurs  véritables  rapports  avec 
notre  nature  intellectuelle  et  morale;  mais 
parfois  il  frappait  d'étonnement  les  personnes 
qui  l'entouraient ,  par  la  finesse  de  ses  aper- 
çus 5  par  la  sagesse  de  ses  maximes ,  par  des 
sentences  profondes  et  inattendues. 

Toutefois ,  dans  le  plus  grand  nombre  de 
cas ,  rien  de  moins  sensé  que  les  discours  et 
la  conduite  d'Anselme.  Il  ne  parlait  jamais 
que  des  voyages  qu'il  avait  entrepris  pour 


372  LE    FOU    AMBITIEUX. 

étudier  les  mœurs  de  différens  peuples.  Il 
citait  à  tout  propos  les  Grecs  les  plus  anciens, 
qu'il  disait  avoir  connus  et  fréquentés.  Il  in- 
culpait Carnéade ,  approuvait  Platon  ,  élevait 
Chrysippe  jusqu'aux  nues. 

Sa  grande  manie  était  de  se  renfermer  par 
intervalles  dans  sa  loge ,  pour  y  rédiger  des 
constitutions  qu'il  disait  lui  avoir  été  de- 
mandées par  tous  les  souverains  de  l'univers. 
Il  s'inquiétait  de  la  manière  d'approprier  ses 
institutions  aux  états  qu'il  voulait  servir  ou 
réorganiser.  Il  avait  toujours  dans  la  bouche 
les  noms  de  Minos  et  de  Lycurgue.  «  Je 
refais  des  lois ,  disait-il ,  pour  toutes  les 
vieilles  monarchies  de  la  terre.  » 

Continuant  ensuite  son  rôle  de  philo- 
sophe ,  il  prétendait  qu'on  avait  voulu  lui 
conférer  les  dignités  les  plus  importantes, 
mais  qu'il  avait  constamment  dédaigné  les 
grandeurs  politiques.  Il  se  félicitait  d'être 
dégagé  de  toutes  les  affaires  du  monde  ;  il 


LE    FOU    AMBITIEUX.  373 

plaignait  sincèrement  ceux  qui  se  tour- 
mentent pour  acquérir  un  peu  de  pouvoir. 
Pour  son  compte ,  il  ne  goûtait  que  les  char- 
mes attachés  à  une  vie  purement  contem- 
plative. 

Toutefois ,  ces  protestations  d'humilité  , 
de  modestie ,  cette  abnégation  des  vanités 
d'un  monde  frivole,  n'étaient  qu'apparentes. 
(c  L'amour-propre,  dit  un  auteur  moderne, 
est  une  espèce  de  poison ,  un  fluide  subtil , 
dont  la  source  corrompue  circule  malgré 
nous  de  l'une  à  l'autre  de  nos  actions.  »^  Le 
jour  paraissait  à  peine ,  qu'Anselme  se  levait 
pour  vociférer,  et  faire  retentir  son  orgueil 
dans  l'intérieur  de  l'hospice.  Il  promenait 
fièrement  sa  lanterne  et  cherchait  à  établir 
son  autorité  sur  tous  les  individus  qu'il  ren- 
contrait. Dans  ses  disputes  de  science  ou 
d'opinion,  la  moindre  résistance  l'irritait  à 
l'excès  ;  son  arrogance  était  telle ,  que  les 
surveillans  étaient  souvent  forcés  d'en  répri- 
mer  les  écarts. 


374  LE    FOU    AMBITIEUX. 

Il  y  avait  alors  dans  Fune  des  cours  de 
Bicêtre  un  immense  tas  de  fumier  que  Ton 
gardait  pour  l'entretien  de  quelques  jardins 
du  voisinage.  Notre  philosophe  s'en  servait 
comme  d'une  montagne  pour  y  établir  le  siège 
de  ses  déclamations  ,  ou  plutôt  de  ses  boutades 
contre  le  genre  humain.  Quelques  gens  de 
lettres,  qui  avaient  entendu  parler  des  qualités 
singulières  de  l'esprit  d'Anselme ,  venaient 
faire  des  promenades  à  Bicêtre.  Ils  ne  cessaient 
de  le  harceler  par  des  questions  plus  ou  moins 
piquantes  sur  différens  points  de  philosophie. 
Ils  avaient  l'air  de  venir  chercher  des  vérités 
auprès  d'un  homme  dont  la  raison  était  égarée. 

Quant  à  Anselme ,  il  ne  manquait  jamais 
de  se  perdre  dans  des  raisonnemens  méta- 
physiques ,  puisés  dans  des  livres  qu'il  avait 
mal  compris  ;  il  repassait  dans  ses  allocutions 
toutes  les  questions  oiseuses  qu'il  avait  en- 
tendu agiter  dans  les  écoles  :  mais  sa  capacité 
intellectuelle  ne  pouvait  suffire  à  tous  les 
problèmes  qu'il  prétendait  embrasser. 


LE    FOU    AMBITIEUX.  87 5 

Anselme  s'enflammait  en  raison  du  nombre 
des  curieux  qui  s'étaient  rassemblés  autour 
de  lui.  Il  persiflait  ses  auditeurs  sur  le  prix 
qu'on  attache  aux  choses  humaines ,  et  lui- 
même  ne  s'apercevait  pas  qu'il  était  le  plus 
ambitieux  des  mortels  ;  car  il  avait  toute  la 
vanité  que  donne  la  science ,  et  ne  parlait  ja- 
mais que  pour  être  applaudi. 

Ainsi  donc ,  dans  l'asile  même  du  malheur 
et  de  la  pauvreté,  dans  les  conditions  les  plus 
abjectes  de  la  vie ,  on  trouve  encore  cette 
ambition  dévorante  qui  nous  fait  rechercher 
les  louanges  et  l'approbation  d'autrui.  L'é- 
tude de  la  science  avait  rendu  Anselme  aussi 
dédaigneux  que  superbe  ;  elle  lui  avait  in- 
spiré le  plus  profond  mépris  pour  ses  sem- 
blables. Il  croyait  avoir  atteint  toutes  les 
hauteurs  de  la  sagesse ,  et  se  prétendait  ini- 
tié dans  toutes  les  merveilles  de  l'univers, 
quoiqu'il  n'y  occupât  que  la  plus  chétive 
place.  Il  s'étonnait  qu'on  fît  des  lois  sans 
son   intervention,    et    qu'il   ne   fût    pas    le 


376  LE    FOU    AMBITIEUX. 

premier  mobile   de  tous  les  événemeiis  po- 
litiques. 

La  folie  d'Anselme  n'était  point ,  comme 
je  l'ai  dit ,  une  folie  continue.  Il  y  avait  des 
intervalles  dans  son  existence  où  ses  jugemens 
étaient  d'une  lucidité  extraordinaire.  Si  notre 
intelligence  souffre  des  éclipses ,  s'il  est  des 
temps  où  notre  âme  s'emplit  de  nuages ,  et  où 
l'on  dirait  qu'un  corps  s'interpose  entre  les 
objets  et  notre  raison ,  il  en  est  d'autres  où 
l'esprit  se  débarrasse  instantanément  de  ce 
qui  l'offusque. 

L'atmosphère  influe  sur  nos  idées  comme 
sur  les  flots  de  la  mer.  Notre  âme  s'ouvre  ou 
se  resserre  selon  le  caprice  des  élémens. 
Lorsque  Anselme  reprenait  son  état  de  calme , 
il  disait  les  choses  les  plus  sensées,  souvent 
même  d'une  profondeur  peu  commune.  Sa 
tête  présentait  alternativement  la  force  et  la 
faiblesse,  la  lumière  et  les  ténèbres,  le  jugement 
le  plus  exquis  et  la  plus  complète  déraison ^ 


LE    FOLT    AMBITIEUX.  877 

L'existence  d'Anselme  était  à  cette  époque 
un  objet  de  curiosité  générale.  On  en  par- 
lait fréquemment  dans  le  monde ,  et  il  n'était 
personne  qui  ne  s'inquiétât  de  connaître  à 
fond  son  histoire.  On  voulait  savoir  ce  qui 
l'avait  conduit  à  cet  état  de  misère  et  de 
dégradation.  Beaucoup  de  gens  prétendaient 
l'avoir  connu  avant  qu'il  eut  perdu  la  rai- 
son ,  et  chacun  racontait  avec  plus  ou  moins 
de  détail  les  anecdotes  qui  le  concernaient. 
Nous  écoutions  ces  diverses  narrations  avec 
autant  d'avidité  que  d'empressement.  Voici 
le  sommaire  de  ce  que  nous  pûmes  recueillir 
à  son  sujet. 

Pendant  les  deux  tiers  de  sa  vie ,  Anselme 
se  montra  comme  l'homme  le  plus  laborieux 
et  le  plus  méritant  ;  mais  il  ne  fut  jamais  heu- 
reux, parce  que  l'ambition  le  poursuivait 
partout.  Ce  qu'il  y  avait  de  plus  bizarre  dans 
sa  destinée ,  c'est  qu'il  raisonnait  à  merveille 
sur  les  suites  funestes  de  cette  passion ,  sans 
jamais  pouvoir  se  prémunir  contre  ses  at~ 


378  LE    FOU    A.MBITIEUX. 

teintes.  Il  avouait  ses  torts ,  et  pourtant  il  ne 
savait  pas  se  défendre  contre  les  mouvemens 
déréglés  qui  l'agitaient  sans  relâche.  Il  disait 
lui-même  que  cette  frénésie  l'avait  tourmenté 
dès  sa  première  enfance ,  et  qu'étant  au  col- 
lège ,  il  se  desséchait  d'envie  toutes  les  fois 
que  ses  compagnons  d'étude  remportaient 
un  avantage  sur  lui. 

Il  ne  pouvait  lire  l'histoire  des  grands 
hommes  de  Plutarque  sans  être  inquiété  par 
une  douloureuse  impatience.  Il  ne  dormait 
plus  dès  qu'on  lui  parlait  des  exploits  d'un 
général  d'armée  ou  des  succès  d'un  savant. 
Le  désir  de  surpasser  tous  ses  concurrens 
l'exaltait  jusqu'à  la  fureur.  Dans  le  monde  et 
dans  les  diverses  professions  qu'il  avait  em- 
brassées ,  il  se  fatiguait  sans  cesse  pour  mon- 
ter plus  haut  que  ses  semblables ,  et  ne  se 
trouvait  jamais  assez  élevé. 

Les  ambitieux  courent  perpétuellement 
après  un  but  incertain.  Ce  sont  toujours  des 


LE    FOU    AMBITIEtHS.  879 

illusions  d'optique  qui  les  amorcent ,  ou  des 
chimères  qui  les  attirent.  Ils  ne  sont  pas  plus 
tôt  parvenus  où  ils  voulaient  arriver,  que 
leur  enchantement  cesse.  Ils  parcourent  un 
champ  incommensurable ,  où  il  y  a  toujours 
pour  eux  quelque  chose  d'inconnu  et  qui  est 
l'objet  de  leur  recherche. 

Anselme  était  si  malheureux  dans  la  car- 
rière qu'il  parcourait ,  que ,  lorsqu'il  touchait 
au  terme  si  long-temps  désiré ,  il  n'éprouvait 
pas  même  les  joies  que  procure  une  ambition 
satisfaite.  L'avait-on  nommé  lieutenant ,  il  se 
désespérait  de  ne  pas  être  capitaine.  Toujours 
mécontent,  et  ne  connaissant  aucune  borne 
pour  ses  souhaits ,  il  formait  sans  cesse  le 
projet  de  se  guérir  de  sa  passion  brutale.  Il 
espérait  y  parvenir  en  changeant  d'état  ;  mais 
son  ambition  ne  faisait  que  changer  d'ali- 
ment. Il  avait  beau  s'épuiser  en  efforts ,  par- 
tout il  se  retrouvait  lui-même  ;  partout  il  ren- 
contrait des  concurrens  qui  lui  disputaient 
la  prééminence. 


38o  LE    FOU    AMBITIEUX. 

Enfin  l'ambition  dévorait  Anselme  à  un 
tel  point  qu'il  avait  l'air  d'être  victime 
d'une  puissance  ennemie  qui  venait  l'atta- 
quer jusque  dans  son  sommeil.  La  nuit, 
il  s'imaginait  qu'il  était  roi ,  empereur,  qu'il 
avait  le  front  ceint  d'une  couronne  ;  il  croyait 
être  assis  sur  un  trône  fantastique  où  il  éprou- 
vait les  mêmes  angoisses  ,  les  mêmes  combats 
que  dans  l'état  de  veille.  Ses  rêves  de  gran- 
deur et  de  gloire  le  rendaient  quelquefois 
heureux  ;  mais  bientôt  il  se  réveillait  tout 
humilié  de  ses  méprises. 

Abreuvé  d'affronts ,  découragé  par  tant 
d'obstacles ,  Anselme  prit  un  jour  une  ré- 
solution généreuse ,  qu'il  ne  tarda  pas  à 
exécuter.  Il  quitta  le  monde  et  se  réfu- 
gia dans  la  philosophie ,  afin ,  disait-il ,  de 
mieux  écouter  les  oracles  de  la  raison.  Il 
ajoutait  que  Diogène  lui  était  apparu  dans 
ses  songes  et  lui  avait  légué  sa  lanterne  ;  mais , 
tout  en  abjurant  l'ambition  des  rangs  et  de 
la  fortune ,  il  ne  savait  pas  qu'il  allait  être 


LE    FOU    AMBITIEUX.  38 1 

atteint  de  lambition  de  l'esprit.  En  effet,  à 
peine  eut-il  parcouru  les  ouvrages  de  quel- 
ques anciens ,  qu'il  se  crut  initié  dans  tous 
les  mystères  de  la  sagesse. 

On  remarquait  toujours  dans  Anselme  un 
penchant  à  primer  qui  avait  été  pour  lui  une 
source  intarissable  de  tourmens.  Il  parlait 
encore  à  tout  instant  des  succès  qu'il  avait 
obtenus  dans  le  monde,  des  obstacles  qu'il 
avait  rencontrés ,  de  ce  qu'il  avait  fait  pour 
la  patrie ,  des  emplois  qu'on  lui  avait  refusés , 
des  récompenses  qui  lui  étaient  dues  ,  des  mi- 
nistres qui  l'avaient  repoussé  ,  de  l'incapacité 
des  rivaux  qui  lui  avaient  été  préférés.  Il  se 
plaignait  surtout  de  ce  qu'on  lui  avait  obstrué 
les  routes  qu'il  s'était  frayées  pour  arriver 
à  de  grands  résultats  ;  il  avait  soin  d'ajouter 
que ,   si  on  venait  lui  offrir  aujourd'hui  la 
place  la  plus  éminente  de  l'état ,  il  ne  man- 
querait pas  de  la  refuser.  Il  remerciait  Dieu 
de  l'avoir  enfin  délivré  de  cette  passion  fu- 
neste qui  lui  avait  rendu  la  vie  si  pénible. 


3 8 2  LE    FOU    .AMBITIEUX. 

IMalgré  cette  conversion  apparente ,  malgré 
les  nobles  résolutions  d'Anselme ,  on  ne  tarda 
pas  à  s'apercevoir  qu'il  tombait  insensible- 
ment dans  une  mélancolie  profonde.  Ses  re- 
gards avaient  quelque  chose  de  farouche ,  et 
les  mouvemens  de  son  âme  en  délire  se  ca- 
ractérisaient par  l'expression  d'une  physio- 
nomie égarée.  Tous  ses  discours  tenaient  du 
vertige ,  et  le  trouble  constant  de  ses  idées 
inspirait  une  douloureuse  compassion.  A  l'é- 
poque dont  je  parle  ,  ce  n'était  plus  Diogène 
déridant  son  front  par  l'ironie  piquante  de 
ses  saillies.  Il  était  devenu  aussi  sombre  que 
Timon ,  ce  malheureux  philosophe  d'Athènes , 
qui  accablait  le  genre  humain  de  malédic- 
tions ,  et  qui  mourut  de  misanthropie.  On 
va  voir  que  notre  pauvre  Anselme  eut  à  peu 
près  le  même  sort. 

J'ai  déjà  dit  qu'il  travaillait  à  un  code  de 
législation  dont  il  voulait  gratifier  toutes  les 
puissances  régnantes.  Quand  ce  grand  pro- 
jet fut  à  sa  fin ,  il  ne  manqua  pas  de  l'en- 


LE    FOU    AMBITIEUX.  383 

voyer  à  divers  souverains ,  dont  aucun  ne 
l'accueillit  :  ce  refus  Thumilia  à  un  point 
qu'on  ne  saurait  exprimer.  Le  désespoir 
s'empara  de  lui,  et  les  atteintes  d'une  apo- 
plexie foudroyante  terminèrent  soudaine- 
ment ses  jours. 

Ainsi  donc  ce  même  homme  qui  se  croyait 
totalement  guéri  de  son  ancienne  passion , 
qui  prétendait  dédaigner  la  gloire  et  les  gran- 
deurs ,  éprouva  le  plus  vif  chagrin  parce 
qu'on  ne  répondait  point  à  ses  lettres  datées 
de  l'hôpital  des  fous.  Ces  beaux  préceptes 
qu'il  débitait  journellement  à  ces  prétendus 
rois  détrônés ,  qu'on  apercevait  journellement 
dans  les  cours  de  Bicêtre ,  ne  lui  furent  d'au- 
cune utilité  pour  lui-même.  Il  mourut  de  la 
maladie  des  ambitieux  dans  cette  loge  où  l'on 
avait  resserré  son  existence  sans  avoir  mis 
des  bornes  à  ses  désirs. 

Tel  est  donc  l'effet  terrible  de  cette  pas- 
m  insatiable,  qu'elle  dévore  presque  tou- 


sion 


384  LE    FOU    AMBITIEUX. 

jours  celui  que  les  obstacles  arrêtent ,  qu'elle 
consume  le  cœur  où  elle  s'est  allumée!  Dès 
qu'une  fois  elle  a  prévalu  dans  son  âme, 
l'homme  médite  vainement  sa  réforme.  Il 
a  beau  fréquenter  les  sages ,  suivre  la  route 
de  Socrate ,  se  nourrir  des  dogmes  d'Epic- 
tète ,  l'ambition  est  au  Portique  comme  dans 
le  Lycée,  et  les  esclaves  qu'elle  traîne  à  sa 
suite  ne  sauraient  espérer  la  paix  que  lors- 
qu'ils descendent  dans  le  tombeau. 


FIN    DU    TOME    PREMIER. 


TABLE    DES   MATIERES 


CONTENUES    DANS    CE    VOLUME. 


Page». 

Considérations  préliminaires  sur  le  système  sen- 
sible         j 

Considérations  GÉNÉRALES  sur  les  sentimens  moraux.        i 

SECTION   PREMIÈRE. 

De  l'instinct  de  conservation  ,  considéré  comme 
LOI  primordiale   du  système  sensible i3 

Chap.  P^  De  l'égoïsme a3 

Chap.  II.  De  l'avarice 32 

Chap.  III.   De  l'orgueil 4^ 

Chap.  IV.  De  la  vanité ^S 

Chap.  V.  De  la  fatuité 5i 

Chap.  VI.  De  la  modestie 58 

Chap.  VII.  Du  courage 67 

Le  pauvre  Pierre  . 85 

Chap.  VIII.  De  l'espérance i^g 

Chap,  IX.  De  la  peur 157 

Chap.  X.  De  la  prudence 171 

Chap.  XI.   De  la  paresse 184 


384  TABLE    DES    MATIÈRES. 

Pages. 

Chap.  XII.   De  l'ennui ig5, 

Chap.  XIII.  De  l'intempérance 2o5 

Vision  philosophique.  Entretien  d'Épicure  avec  Py- 
thagore  sur  la  tempérance , 219 

SECTION    DEUXIÈME. 

De  l'instinct    d'imitation,    considéré    comme  loi 
primordiale   du  système  sensible 279 

Chap.  I^'.  De  l'émulation 299 

La  servante  Marie 809 

Chap.  II.  De  l'envie 33 1 

Chap.   III.   De  l'ambition 34 1 

Le  Fou  ambitieux  ,  ou  Histoire  d'Anselme,  dit  Diogène.  353 


FIN    DE   LA    TABLE    DES   MATIERES  DU  TOME   PREMIER. 


''f 


(    f 


PHYSIOLOGIE 


DES  PASSIONS 


TOME  II. 


Paris.  — Imprimerie  et  Fonderie  de  Rignoux  ,  rue  des  Francs-Bourgcois-Saint-Michcl ,  8, 


PHYSIOLOGIE 

DES  PASSIONS, 


ou 


NOUVELLE    DOCTRINE 


DES  SENTIMENS  MORAUX, 


PAR 


M.   LE   BARON   ALIBERT. 

TROISIÈME  ÉDITION 
REYUE  ET  CONSIDÉRABLEMENT  AUGMENTÉE. 

TOME   SECOND.., 


PARIS. 

BÉCHET  JEUNE,  LIBRAIRE 

PLACE  DE  l'École  de  médecine  ,  4  ; 

DELAUNAY,  PALAIS  ROYAL. 

M  DCCC  XXXVII. 


PHYSIOLOGIE 

DES   PASSIONS. 


SECTION    TROISIEME 


DE  L'INSTINCT  DE  RELATION, 

CONSIDÉRÉ    COMMK    LOI    PRIMORDIALE    DU    SYSTÈME    SENSIBLE. 

JLes  êtres  vivans  ne  sauraient  exister  isolément. 
Ils  tiennent  les  uns  aux  autres  par  une  sorte 
d'attraction  sociale,  qui  est  un  des  plus  grands 
phénomènes  de  l'organisation  :  ils  s'appellent,  se 
cherchent,  s'assemblent,  se  réunissent.  On  peut 
même  dire  que  l'ordre  et  l'harmonie  de  cet  uni- 
vers dépendent  spécialement  de  ce  fait  primordial 
de  la  nature  animée^ 

C'est  à  tort  que  certains  philosophes  ont  nié 
l'existence  du  penchant  irrésistible  qui  nous  dé- 
termine à  l'association  ;  c'est  à  tort  qu'ils  ont 
soutenu  que  les  hommes  ne  se  sont  rapprochés 
que  pour  arrêter  les  délits  qui  pourraient  attenter 

II.  1 


2  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

à  la  conservation  de  leur  espèce.  L'instinct  de 
relation  est  inhérent  à  notre  nature  morale  :  tout 
individu  qui  cherche  à  se  dérober  à  ses  lois  doit 
être  regardé  comme  un  être  maladif  qui  lutte 
contre  ses  plus  nobles  impulsions.  Il  faut  avoir 
été  profondément  altéré  par  l'infortune  pour  se 
retirer  dans  son  propre  cœur  et  fuir  à  l'aspect 
de  son  semblable. 

L'homme  qu'on  enlève  tout  à  coup  à  ses  rela- 
tions accoutumées  se  consume  par  sa  propre 
flamme.  Mille  désirs  l'inquiètent  et  semblent 
l'armer  à  chaque  instant  contre  lui-même.  Jetez 
les  yeux  sur  un  malheureux  prisonnier  :  que  ne 
donnerait-il  pas  pour  communiquer  avec  ceux 
qu'il  aime!  Un  auteur  ingénieux  a  décrit  de  la 
manière  la  plus  touchante  la  situation  d'un  pauvre 
lépreux  qui,  séquestré  dans  une  maison  solitaire, 
ouvrait  a  chaque  instant  la  porte  de  son  jardin 
pour  que  les  enfans  vinssent  lui  voler  des  fleurs, 
et  pour  entendre  ainsi  le  doux  son  de  la  voix 
humaine.  Qui  peut  retracer  les  angoisses  d'une 
âme  libre  dans  un  corps  qu'on  a  fait  esclave? 
Un  proscrit  s'était  caché  pendant  les  désastres 
révolutionnaires;  le  besoin  de  revoir  les  hommes 
le  fit  errer  de  village  en  village,  et  il  trouva  la 
mort  au  milieu  même  de  ceux  que  son  cœur 
brûlait  de  rencontrer. 


DE    L  INSTINCT    DE    RELATION.  3 

L'homme  est  donc  un  être  relatif;  ses  moyens 
de  bonheur  ne  sauraient  complètement  se  dé- 
velopper que  dans  la  société  de  ses  pareils.  On 
connaît  le  mot  de  cet  assassin  infâme  qui  s'était 
creusé  une  caverne  au  milieu  des  montagnes  des 
Cévennes.  C'était  là  qu'il  se  cachait  pour  se  sous- 
traire à  la  vengeance  des  lois.  Un  jour,  fatigué 
de  la  solitude ,  il  abandonna  sa  sauvage  demeure 
pour  se  rendre  dans  une  auberge  du  bourg  le 
plus  voisin;  il  essaya  de  corrompre  le  premier 
individu  qui  s'offrit  à  lui ,  afin  de  le  rendre  com- 
pagnon de  ses  crimes;  mais  il  fut  bientôt  saisi 
et  incarcéré.  «  Quel  motif  puissant  vous  a  donc 
fait  quitter  les  lieux  où  vous  vous  cachiez  ?  w  lui 
dit  le  juge  dans  son  interrogatoire.  «  J'avais,  répli- 
qua-t-il,  besoin  d'un  ami,  et  je  le  cherchais.  )> 
Réponse  bien  extraordinaire  dans  la  bouche  de 
cet  affreux  cannibale. 

Ainsi  l'homme  ne  se  place  jamais  hors  de  toute 
relation  sans  s'exposer  à  des  troubles  intérieurs 
qui  le  tourmentent  bien  plus  que  toutes  les  persé- 
cutions extérieures  dont  il  était  victime  au  milieu 
du  monde.  Il  se  dénature  en  quelque  sorte  en  se 
dépouillant  de  ses  passions  affectives.  De  là  vient 
que  tous  les  hommes  obéissent  au  penchant  social, 
et  qu'ils  regardent  comme  une  force  ennemie 
tout  ce  qui  tend  à  les  désunir;  de  là  vient  qu'à 


4  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

mesure  qu'ils  se  perfectionnent,  ils  cherchent  k 
étendre,  à  multiplier  leurs  rapports  mutuels. 
On  a  vu  sans  doute  certains  individus  obéir  à 
des  résolutions  énergiques  et  se  séparer  du  genre 
humain  ;  mais  bientôt  la  nature  les  ramène  à 
la  sociabilité  ;  une  voix  intérieure  semble  les 
avertir  qu'ils  ne  sont  pas  seuls  sur  la  terre.  S'ils 
ont  rompu  leurs  relations ,  ils  ne  tardent  pas 
à  les  renouer.  La  vieillesse  même  ne  parvient 
point  à  isoler  l'homme  ;  il  veut  être  acteur  jus- 
qu'à la  fin. 

L'instinct  de  relation  a  donné  naissance  à  la 
société  politique.  A  mesure  que  les  hommes  ont 
obéi  au  penchant  qui  devait  les  réunir,  ils  ont 
senti  la  nécessité  d'établir  des  conventions  qui 
fussent  la  sauvegarde  de  tous.  Les  relations  des 
peuples,  comme  celles  des  individus,  ont  pour 
but  leur  conservation.  Les  nations  se  sont  con- 
stituées; elles  se  sont  soumises  à  certaines  obli- 
gations réciproques;  elles  se  sont  fait  une  morale 
particulière  pour  leur  propre  sûreté. 

Ce  n'est  point  la  raison,  ce  n'est  point  la  science, 
c'est  l'instinct  de  relation  qui  a  porté  les  premiers 
hommes  à  s'associer,  pour  se  mettre  à  l'abri  des 
coups  du  sort  les  uns  par  les  autres.  C'est  une  im- 
pulsion innée  et  qui  leur  est  commune  avec  tout 


DE    L  INSTINCT    DE    RELATION.  5 

ce  qui  respire.  C'est  cette  même  impulsion  qui 
nous  fait  apprécier  les  avantages  d'un  bon  gou- 
vernement :  il  est  naturel  que  le  faible  se  place 
sous  la  protection  du  plus  fort.  Dans  beaucoup 
de  circonstances,  les  animaux  même  ne  manquent 
pas  de  se  donner  un  chef;  et  tout  ce  qui  arrive 
ici-bas  à  ce  sujet  est  le  pur  effet  d'une  inspiration 
de  la  Providence ,  qui  est  la  loi  vivante  des  êtres 
sensibles. 

C'est  à  l'instinct  de  relation  que  se  rattache 
toute  la  théorie  des  droits  naturels  de  l'homme, 
et  de  ceux  qu'il  acquiert  par  les  conventions  de 
la  sociabilité.  J'appelle  droit  acquis  celui,  par 
exemple ,  que  la  société  peut  avoir  sur  la  vie  d'un 
citoyen  qui  attente  à  la  sûreté  de  son  semblable, 
ou  qui  trouble  d'une  manière  grave  l'harmonie 
qui  résulte  de  notre  penchant  à  la  bienveillance  ; 
celui  que  nous  avons  d'exposer  notre  propre 
existence  pour  conserver  celle  des  hommes  qui 
sont  en  communauté  avec  nous.  Ces  droits ,  que 
partagent  une  multitude  d'individus ,  nous  ren- 
dent égaux  dès  que  nous  nous  trouvons  placés 
sous  l'égide  des  mêmes  lois. 

Les  contrats  politiques  doivent  en  conséquence 
leur  origine  à  l'instinct  de  relation  ;  mais ,  pour 
en  tirer  tous  les  avantages  qu'ils  sont  susceptibles 


6  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

de  procurer ,  il  ne  faut  pas  que  ces  contrats  dé- 
génèrent en  esclavage  ;  car  l'esclavage  n'est  point 
un  contrat,  ainsi  que  plusieurs  publicistes  l'ont 
prétendu  avec  tant  de  raison.  Si  on  pouvait  lui 
donner  ce  nom,  il  n'en  serait  pas  moins  nul, 
puisqu'il  serait  fondé  sur  la  violence ,  et  que  l'un 
des  contractans  y  souffrirait  la  plus  énorme  lésion. 

L'instinct  de  relation  doit  être  affranchi  de 
toute  contrainte.  Tentez  de  rapprocher  les  hom- 
mes par  une  force  qui  leur  soit  étrangère ,  vous 
verrez  aussitôt  naître  parmi  eux  l'antipathie  et  la 
guerre.  Nos  relations  sociales  ne  sont  merveilleu- 
sement secondées  que  par  la  bienveillance ,  la 
bonté ,  la  générosité ,  la  compassion ,  l'estime ,  le 
respect,  la  considération,  et  autres  sentimens 
plus  ou  moins  élevés  qui  nous  distinguent  des 
animaux,  et  qui  sont  les  plus  honorables  attri- 
buts de  la  nature  humaine. 

La  sociabilité  est  cette  heureuse  disposition  de 
l'âme  en  vertu  de  laquelle  nous  nous  trouvons 
animés  d'un  sentiment  de  bienveillance  pour  nos 
semblables,  et  nous  sommes  naturellement  portés 
à  leur  faire  tout  le  bien  que  nous  voudrions  qu'on 
nous  fit  à  nous-mêmes.  C'est  par  ce  sentiment 
inné  que  nous  coordonnons  notre  bonheur  à 
celui  des  autres,  et  que  nous  rattachons  notre 


DE    L  INSTINCT    DE    RELATION.  7 

propre  intérêt  à  l'intérêt  de  tous.  Quand  l'homme 
a  satisfait  tous  ses  désirs,  quand  sa  faim  et  sa 
soif  se  trouvent  apaisées ,  il  semble  qu'il  soit  em- 
barrassé de  son  existence.  L'ennui  arrive  pour  le 
subjuguer  :  il  a  besoin  de  sortir,  en  quelque  sorte, 
de  lui-même,  de  se  réunir  à  ses  semblables, 
d'éclairer  et  de  charmer  son  âme  par  leur  entre- 
tien. S'il  s'isole,  il  est  pénétré  d'effroi;  mais,  s'il 
rencontre  un  être  fait  à  son  image ,  il  se  rassure. 
L'attrait  de  la  sociabilité  fait  la  sécurité  de  l'homme 
sur  la  terre. 

Je  le  répète  donc,  la  sociabilité  est  une  de 
ces  facultés  innées  que  la  nature  a  mises  dans 
notre  système  sensible,  et  qui  sont  antérieures 
à  toute  expérience.  Elle  est  le  résultat  d'un  pen- 
chant particulier  auquel  toutes  les  créatures  sont 
soumises.  La  vie  entière  de  l'homme  social  n'est 
que  le  développement  de  cette  affection  primi- 
tive de  l'économie  animale.  Ce  qui  prouve  que 
l'instinct  de  relation  est  très  naturel  à  l'homme, 
c'est  que  les  peuples  les  plus  barbares  sont  quel- 
quefois ceux  qui  exercent  le  mieux  l'hospitalité. 
Presque  tous  les  insulaires  qui  ont  peu  d'oc- 
casions de  se  corrompre ,  sont  très  doux  de  ca- 
ractère ,  généreux  et  compatissans.  La  défiance 
semble  s'accroître  à  mesure  qu'une  nation  se 
civilise. 


8  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS.      ' 

Un  instinct  naturel  constamment  dirigé  vers  le 
même  objet,  une  certaine  conformité  d'intérêts 
et  de  désirs ,  etc. ,  ont  pu  sans  doute  réunir  les 
hommes  et  en  faire  des  sociétés  plus  ou  moins 
régulières  ;  mais  la  perfection  de  l'état  social  ne 
saurait  être  que  le  fruit  de  l'expérience  et  de  la 
raison;  il  faut  même,  pour  qu'elle  ait  tout  son 
effet,  qu'elle  prenne,  dans  certains  cas,  tout  le 
caractère  de  la  passion  qui  peut  seule  la  rendre 
communicative.  Il  faut  que  des  hommes  d'une 
trempe  forte  et  vigoureuse  lui  impriment  une  heu- 
reuse influence  ;  c'est  le  seul  moyen  d'en  étendre 
les  avantages  et  d'en  perpétuer  les  douceurs. 

Il  est  prouvé  que  ce  qu'on  a  pu  écrire  de  nos 
jours  sur  les  prétendus  sauvages  qu'on  a  ren- 
contrés dans  l'intérieur  des  bois  est  absolument 
imaginaire.  Ces  individus,  qu'on  prétend  avoir 
ainsi  erré  à  l'aventure  hors  du  sein  de  la  société, 
n'étaient  que  des  êtres  qu'une  aliénation  d'esprit 
portait  à  fuir  loin  de  leurs  foyers  domestiques. 
C'étaient  souvent  des  individus  que  quelque  défaut 
d'intelligence  ou  quelque  degré  plus  ou  moins 
grand  de  stupidité  faisait  regarder  comme  un 
fardeau  pour  leur  famille,  et  que  celle-ci  avait 
l'inhumanité  d'abandonner  à  la  pitié  publique. 
Il  est  d'ailleurs  difficile  de  croire  que  ces  individus 
aient  pu  errer  long-temps  de  cette  manière ,  qu'ils 


DE    LmSTI]NXT    DE    RELATION.  9 

aient  même  pu ,  sans  devenir  la  proie  des  bètes 
féroces ,  passer  ainsi  un  hiver,  exposés  presque 
nus  à  la  rigueur  de  cette  saison  pendant  laquelle 
la  terre  n'offre  plus  d'alimens. 

Il  y  a  aussi  des  hommes  que  leur  condition  ou 
leur  état  force  de  vivre  habituellement  sur  les 
montagnes  ou  dans  les  forets  :  tels  sont  les  ber- 
gers ,  les  bûcherons  des  Alpes  ou  des  Pyrénées. 
Il  y  en  a  qu'une  morosité  naturelle ,  qu'une  tour- 
nure d'esprit  particulière,  ordinairement  l'effet 
de  quelque  affection  hypocondriaque,  etc.,  déter- 
minent à  ne  plus  quitter  ces  lieux  que  leurs  com- 
pagnons désertent  dans  la  mauvaise  saison.  Ils  y 
vivent,  moyennant  quelques  provisions,  dans  des 
huttes  abandonnées.  Cet  état  d'indépendance,  et 
la  disposition  de  leur  âme  qui  leur  rend  le  com- 
merce des  hommes  pénible  ,  leur  font  sans  doute 
trouver  ce  genre  de  vie  agréable  ;  mais  une  voix 
rendue  rude  par  le  défaut  d'exercice ,  quelques 
mots  grossiers  à  peine  conservés  de  leur  langue 
primitive,  et  qui  paraissent  inarticulés,  un  très 
petit  nombre  d'idées  qu'on  prendrait  pour  une 
nullité  d'idées,  un  extérieur  inculte,  agreste  et 
sale,  des  traits  altérés  par  la  mauvaise  saison  et  par 
la  mauvaise  nourriture  leur  laissent  à  peine  quel- 
que ressemblance  humaine.  Ils  perdent  en  effet 
leurs  quaUtés  sociales  et  leurs  qualités  relatives. 


lO  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

Nous  devons  pareillement  compter  parmi  les 
êtres  parfaitement  isolés  cette  multitude  d'indi- 
vidus atteints  de  folie  ou  de  démence,  qui  passent 
leur  vie  entière  dans  un  état  de  contrainte  ou  de 
détention.  Il  est  manifeste  que  les  aliénés  ne  sont 
plus  en  communication  avec  le  reste  du  monde; 
ils  agissent  sans  but  et  comme  au  hasard  ;  ils  pren- 
nent alors  des  attitudes  et  procèdent  à  des  actes 
dont  on  n'aperçoit  ni  la  raison  ni  le  motif.  Il  suffit 
de  les  voir  dans  les  cours  de  Bicétre  ou  de  Cha- 
renton ,  pour  se  convaincre  qu'il  n'y  a  chez  eux  ni 
relation  ni  correspondance.  Ces  individus,  dont  le 
jugement  est  plus  ou  moins  altéré,  ne  sont  pas, 
comme  on  le  prétend ,  dans  un  état  d'enfance  ;  car, 
parmi  les  enfans ,  il  y  a  certainement  des  rapports 
sympathiques  ;  il  y  a  même  des  actes  continuels 
d'une  raison  naissante  et  progressive  que  l'obser- 
vateur ne  peut  contester. 

Mais,  quand  l'homme  jouit  de  toute  la  pléni- 
tude de  sa  raison ,  le  besoin  de  communiquer 
avec  ses  semblables  se  fait  impérieusement  sentir 
dans  tous  les  momens  de  son  existence.  La  force 
de  ce  besoin  lui  donne  même  une  grande  supé- 
riorité sur  tous  les  animaux.  Le  privilège  de  la 
parole  a  été  accordé  à  lui  seul ,  afin  qu'il  pût  éta- 
blir des  relations  plus  variées  et  plus  étendues. 
Si  la  parole  venait  à  lui  manquer ,  il  se  servirait 


DE    l'iIV^STINCT    DE    RELÀTIOiN'.  I  I 

du  îanfi^age  des  signes,  qui  pourrait  lui  être  aussi 
profitable  que  le  langage  vocal.  11  aurait  recours 
au  langage  pathétique ,  qu'il  emploierait  comme 
supplément  dans  l'expression  de  ses  sentimens; 
car  l'homme  a  des  larmes  et  des  sanglots  pour 
retracer  ses  douleurs;  il  fait  parler  jusqu'à  son 
silence.  On  devine  son  cœur  avant  qu'il  s'ex- 
plique ;  on  suit  dans  sa  physionomie  jusqu'à  la 
tr^ce  des  moindres  affections  qui  l'agitent. 

Chaque  passion  a  son  accent  particulier,  indé- 
pendamment des  paroles  que  l'on  prononce.  Les 
cris,  les  gémissemens,  etc. ,  ont  quelquefois  plus 
d'éloquence  que  les  sons  les  mieux  articulés.  Il 
est  dans  la  voix  des  nuances  tellement  propres 
à  exprimer  les  diverses  altérations  de  l'âme ,  que 
les  animaux  eux-mêmes  ne  sauraient  s'y  mé- 
prendre. Un  homme  profondément  atteint  d'une 
folie  périodique  avait  un  chien  danois  qui  l'a- 
bandonnait pendant  tout  le  temps  de  son  délire  , 
mais  qui  ne  manquait  pas  de  venir  le  rejoindre 
aussitôt  que  son  accès  était  terminé.  Cet  animal 
aussi  fidèle  qu'intelligent  devinait  avec  une  saga- 
cité surprenante  l'instant  heureux  où  il  pouvait 
rétablir  ses  rapports  avec  un  maître  qu'il  chérissait. 

L'instinct  de  relation  a  mille  ressources  pour 
se  fortifier  et  s'agrandir.-  Par  le  secours  de  l'écri- 


IP^  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

ture  nous  correspondons  d'un  pôle  à  l'autre ,  et 
nous  faisons  voyager  en  quelque  sorte  nos  sen- 
timens  d'affection  et  de  bienveillance.  Par  l'art 
plus  puissant  de  l'imprimerie,  nous  sympathisons 
avec  les  hommes  qui  ne  sont  déjà  plus  :  nous 
éprouvons  ce  qu'ils  ont  éprouvé;  nous  nous  ré- 
chauffons au  feu  de  leurs  conceptions ,  et  nous 
fécondons  notre  entendement  par  la  lecture  des 
chefs-d'œuvre  qu'ils  nous  ont  transmis. 

L'homme  porte  ses  regards  scrutateurs  jusque 
dans  le  ciel  ;  il  saisit  les  rapports  des  astres  avec 
le  globe  que  nous  habitons.  Il  connaît  et  mesure 
la  situation  respective  de  tous  les  pays ,  etc.  C'est 
pour  traverser  la  vaste  étendue  des  mers  qu'il  s'est 
approprié  l'usage  de  la  boussole.  Il  a  confié  sa 
destinée  à  l'élément  le  plus  formidable  pour  aller 
joindre  des  mortels  inconnus  et  fonder  sa  de- 
meure dans  des  cités  étrangères.  C'est  l'amour 
des  relations  sociales  qui  jette  à  chaque  instant 
le  voyageur  sur  des  plages  lointaines ,  et  le  fait 
aborder  chez  des  peuples  qui  ne  se  doutaient  pas 
de  son  existence. 

Toutes  les  habitudes  de  notre  vie  fortifient  en 
nous  l'instinct  de  relation.  Ce  qui  distingue  à  ce 
sujet  l'homme  des  animaux,  c'est  le  charme  qu'il 
trouve  à  prendre  ses  repas  en  commun.  La  brute 


DE    l'instinct    de    RELA.TION.  l3 

mange  à  part  et  craint  qu'on  ne  touche  à  sa  nour- 
riture :  l'homme  au  contraire  a  vouhi  bannir  la 
personnalité  d'un  acte  qui  n'a  d'autre  objet  que 
sa  conservation.  Son  appétit  s'éveille  et  s'aiguise, 
pour  ainsi  dire,  à  l'aspect  d'un  individu  chéri  qui 
s'asseoit  à  la  même  table  que    lui ,  qui  savoure 
les  mêmes   mets  ;  on  connaît  l'utilité  des  ban- 
quets toutes  les  fois  qu'il  s'agit  de  resserrer  les 
liens  et  d'en  former  de  nouveaux.  Les  parens, 
les  amis,  tous  ceux  qui  exercent  des  professions 
analogues,  se  rapprochent  par  intervalles  pour 
assister  au  même  festin  ;  et  c'est  ainsi  qu'ils  célè- 
brent  les   naissances ,    les  mariages  et  tous  les 
joyeux  événemens  de  la  vie.  Les  gens  qui  appar- 
tiennent aux  conditions  les  plus  basses  de  la  société 
n'ont  pas  de  meilleur  moyen  pour  ranimer  chez 
eux  le  sentiment  de  la  bienveillance ,  et  c'est  tou- 
jours le  verre  à  la  main  qu'ils  effectuent  leurs  ré- 
conciliations, leurs  pactes ,  leurs  contrats  et  leurs 
communications  amicales. 

Il  en  est  de  même  des  plaisirs  que  peuvent 
produire  les  fêtes, les  danses,  les  spectacles,  etc. 
Les  hommes  aiment  à  être  en  présence  ,  alors 
même  qu'ils  ne  se  parlent  pas.  On  connaît  l'at- 
trait qui  les  rassemble  sur  les  promenades  publi- 
ques. Les  émotions  reçues  en  commun  sont  en 
général  plus  vivement  senties  que  celles  que  Fou 


l4  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

goûte  isolément.  Les  impressions  communiquées 
à  une  grande  masse  d'hommes  par  la  représen- 
tation d'un  drame ,  ou  par  la  puissance  d'un  dis- 
cours éloquent  et  pathétique ,  sont  un  des  effets 
les  plus  intéressans  du  besoin  pressant  de  rela- 
tion. Tous  les  cœurs  manifestent  leur  rapproche- 
ment par  des  applaudissemens  unanimes;  tous 
sympathisent  et  font  éclater  simultanément  leur 
approbation.  Ce  qui  frappe  de  surprise ,  c'est  que 
tant  de  personnes  inconnues  les  unes  aux  autres 
abjurent  soudainement  toute  défiance  pour  s'a- 
bandonner de  concert  aux  plus  douces ,  aux  plus 
enivrantes  agitations ,  que  toutes  enfin  s'unissent 
et  s'associent  pour  céder  au  même  entraînement, 
pour  partager  le  même  intérêt,  pour  être  tou- 
chées par  les  mêmes  peines. 

L'instinct  de  relation  est  surtout  indiqué  par 
le  besoin  constant  que  nous  éprouvons  de  com- 
muniquer à  autrui  les  chagrins  et  les  revers  qui 
viennent  opprimer  notre  existence.  Lorsqu'une 
vive  peine  tourmente  notre  âme,  il  est  rare  qu'on 
puisse  la  tenir  renfermée  dans  le  cœur  sans  que 
cette  contrainte  n'introduise  un  malaise  accablant 
dans  l'économie  animale.  Nous  allégeons  au  con- 
traire le  poids  de  nos  maux  en  les  confiant  à  nos 
semblables.  Les  animaux  n'ont  point  ce  privilège. 
A  l'homme  seul  est  réservé  le  bienfait  inappré- 


DE    L'iNSTmCT    DE    RELATION.  l5 

ciable  des  consolations.  La  nature  a  voulu  que 
tout  ce  qu'il  y  a  de  douloureux  dans  le  fond  de 
notre  être  pût  s'adoucir  par  les  relations  sociales. 

Ces  relations  nous  sont  si  chères,  que,  lorsque  le 
sort  nous  arrache  nos  amis ,  nous  les  accompa- 
gnons jusqu'au  cercueil;  nous  les  quittons  le  plus 
tard  que  nous  pouvons.  Les  personnes  les  plus 
policées  sont  précisément  celles  qui  tiennent  da- 
vantage ,  et  par  les  liens  les  plus  forts,  à  leurs 
relations  affectueuses.  Il  n'y  a  que  les  peuplades 
entièrement  sauvages  qui  puissent  prospérer  dans 
la  solitude  et  l'isolement.  Il  n'en  est  point  ainsi 
de  l'homme  civilisé  ;  il  préfère  le  trépas  au  calme 
funeste  de  l'exil  ou  de  l'abandon.  L'absence  de 
toute  communication  est  pour  lui  une  mort  anti- 
cipée. Dans  les  calamités  qui  l'accablent ,  il  n'y  a 
donc  que  la  bienveillance ,  il  n'y  a  que  l'amitié 
qui  puissent  l'attacher  à  l'existence  et  lui  en  faire 
supporter  le  fardeau. 

On  a  avancé  fort  mal  à  propos  que  l'homme 
éclairé  peut  se  suffire  à  lui-même.  La  culture  des 
sciences ,  aussi-bien  que  celle  des  arts ,  augmente 
au  contraire  le  penchant  à  la  sociabilité,  dont  elle 
multiplie  les  jouissances.  Celui  qui  a  cultivé  sa 
raison  est  toujours  malheureux  dans  la  solitude. 
Il  a  vin  besoin  continuel  d'exhaler  ses  idées,  de 


l6  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

les  agrandir  par  la  communication  ;  son  âme 
s'indigne  du  repos  qu'on  veut  lui  donner.  Ni  ses 
souvenirs  ni  son  instruction  ne  sauraient  lui 
fournir  un  aliment  convenable  ;  il  lui  faut  les 
paroles  de  ses  contemporains;  il  préfère  le  son 
de  la  voix  humaine  à  des  livres  qui  sont  sans 
chaleur  et  sans  vie  :  il  ne  doit  pas  végéter  en  un 
seul  lieu  comme  la  plante  ;  ses  relations  sociales 
lui  sont  même  aussi  nécessaires  que  cette  faculté 
locomotrice  qui  lui  sert  à  transporter  ses  organes 
partout  où  ses  désirs  l'appellent.  De  là  vient  sans 
doute  qu'il  préfère  le  séjour  des  villes  à  celui  de 
la  campagne ,  parce  que  ses  fonctions  s'y  exercent 
avec  un  mouvement  plus  rapide ,  parce  que  ses 
rapports  s'y  trouvent  dans  une  sphère  d'action 
plus  active  et  plus  animée. 

On  pourrait  dire,  et  l'on  a  déjà  dit  avec  raison, 
que ,  de  tous  les  peuples ,  les  Français  sont  ceux 
qui  sont  les  plus  aptes  à  la  sociabilité  ;  du  moins 
sont-ils  les  plus  propres  aux  plaisirs  de  la  conver- 
sation ,  qui  est  un  de  nos  besoins  les  plus  doux 
et  les  plus  impérieux.  La  parole  écrite  et  dégagée 
de  l'action  du  corps  se  trouve  privée  de  sa  plus 
grande  force  :  la  conversation,  au  contraire,  est 
un  moyen  mille  fois  plus  puissant  pour  lui  donner 
cette  espèce  de  vie  qui  la  rend  communicative. 
Il  est  curieux  de  voir  une  multitude  d'hommes 


DE    l'instinct    de    RELATION.  I7 

intelligens  se  rapprocher ,  se  pénétrer  avec  plus 
ou  moins  de  chaleur  de  leurs  sentimens  récipro- 
ques ,  se  demander  mutuellement  des  conseils ,  et 
s'appuyer  généreusement  de  leur  instruction  indi- 
viduelle pour  la  conduite  de  la  vie ,  s'entr' aider, 
se  diriger ,  échanger  leurs  impressions  morales , 
et  s'enrichir  tour  à  tour  de  toutes  les  idées 
qu'ils  peuvent  avoir  acquises  par  l'étude  et  la 
méditation. 

Au  surplus ,  le  désir  de  communiquer  avec  nos 
semblables  se  manifeste  dans  presque  tous  nos 
usages  sociaux,  particulièrement  dans  celui  qui 
se  pratique  avec  tant  de  régularité  au  renouvel- 
lement de  chaque  année.  Voyez  avec  quelle  ar- 
deur, avec  quel  empressement,  des  hommes  qui, 
jusqu'à  ce  jour,  s'étaient  renfermés  dans  le  cercle 
de  la  vie  privée,  accourent  chez  tous  les  indi- 
vidus pour  lesquels  ils  conservent  quelque  bien- 
veillance ou  quelque  souvenir.  Le  soin  qu'ils 
prennent  de  se  parer  de  leurs  plus  beaux  véte- 
mens ,  pour  procéder  à  ces  visites  obligées ,  est 
un  hommage  rendu  à  l'instinct  de  relation. 

C'est  dans  ces  mêmes  jours  que  les  sentimens 
affectueux  qui  reposent  au  fond  des  cœurs  se 
montrent  sous  toutes  les  formes.  L'égoïste  lui- 
même  sort  de  sa  personnalité,  et  sacrifie,  du  moins 

II.  'j. 


l8  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

en  apparence ,  à  toutes  les  convenances  sociales. 
Tous  les  visages  sont  empreints  de  sérénité  et  de 
joie  ;  toutes  les  industries  sont  en  jeu  pour  pro- 
céder à  des  actes  de  libéralité  qui  fortifient  les 
relations  bienveillantes.  Ces  divers  usages  sont 
utiles  pour  éteindre  des  haines,  pour  favoriser 
des  réconciliations;  et  l'instinct  de  relation  ne 
saurait  d'ailleurs  offrir  un  plus  intéressant  spec- 
tacle au  sein  d'un  peuple  civilisé. 

Il  est  vrai  que  cette  cérémonie  a  dégénéré  en 
étiquette  ;  elle  a  subi  le  sort  de  toutes  les  autres 
formules  de  politesse.  Les  hommes ,  dans  leurs 
relations,  ont  substitué  aux  expressions  naturelles 
de  l'âme  un  langage ,  disons  plutôt  un  jargon  ,  à 
l'aide  duquel  ils  cherchent  à  s'abuser  sur  leurs 
sentimens  réciproques.  Ils  se  rendent  des  soins 
que  la  bouche  exprime,  et  que  le  cœur  dés- 
avoue ;  ils  se  trompent  mutuellement  par  des  assu- 
rances vaines;  ils  ont  recours  à  des  mensonges 
qui  plaisent.  Enfin  la  dissimulation  est  devenue 
un  art  profitable  à  ceux  qui  le  possèdent  le 
mieux. 

Mais  cet  attrait  si  puissant ,  qui  dérive  de  l'in- 
stinct de  relation ,  ne  se  manifeste  pas  seulement 
chez  les  hommes  qui,  dès  l'origine  du  monde,  se 
sont  réunis  en  peuplades ,  en  nations ,  etc.  ;  on  le 


DE    l'instinct    de    RELATION.  I9 

remarque  en  outre  parmi  les  animaux,  qui  se  rap- 
prochent ,  qui  vont  en  troupes ,  qui  voyagent  en 
alliés  fidèles ,  qui  mettent  pour  ainsi  dire  leurs 
intérêts  en  commun.  Dans  les  forets  du  Brésil , 
les  singes  forment  des  républiques  plus  ou  moins 
nombreuses.  Jamais  les  hirondelles  n'entrepren- 
nent à  part  leur  pèlerinage  ;  jamais  les  abeilles 
ne  se  séparent  :  les  fourmis  nous  présentent  le 
même  phénomène.  Les  plus  petits  animaux  obéis- 
sent à  la  loi  de  la  sociabilité;  ils  se  rangent,  se 
fortifient  par  une  alliance  indissoluble  ;  on  dirait 
qu'ils  s'appartiennent  les  uns  aux  autres ,  et  qu'ils 
ne  sauraient  exister  isolément. 

Il  est  digne  d'observation  que  les  oiseaux  trans- 
portés des  pays  lointains,  et  qu'on  cherche  à 
conserver  dans  nos  climats,  s'affectionnent  les 
uns  aux  autres  avec  plus  d'intimité  que  s'ils  étaient 
sur  leur  terre  natale  ;  ils  ressemblent  en  cela  aux 
hommes  qui  quittent  leur  pays  pour  aller  vivre 
chez  d'autres  peuples ,  et  qui  sentent  le  besoin  de 
fraterniser  dès  qu'ils  sont  assez  heureux  pour 
rencontrer  des  individus  errans ,  arrivés  comme 
eux  d'une  patrie  éloignée. 

On  a  eu  grand  tort  de  prétendre  que  l'homme 
est  le  seul  être  qui  parle ,  disait  un  philosophe 
de  beaucoup  d'esprit  ;  car  les  animaux  ont  aussi 


20  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIOT^S. 

un  langage;  sans  un  pareil  secours,  il  leur  se- 
rait impossible  de  communiquer  entre  eux  pour 
leur  défense,  pour  leurs  émigrations,  pour  leurs 
amours.  Par  des  observations  réitérées  on  pourrait 
peut-être  approfondir  ce  langage  ,  et,  dans  beau- 
coup de  cas ,  parvenir  à  connaître  ce  qu'il  exprime. 
Il  est  certain  qu'ils  ont  un  cri  pour  le  contente- 
ment, qu'ils  en  ont  un  pour  la  douleur  ,  un  pour 
l'amour ,  un  autre  pour  la  baine ,  etc.  J'ai  lu  quel- 
que part  l'bistoire  de  certains  oiseaux  de  ma- 
rine qui  fréquentent  de  petites  îles  situées  à  l'oc- 
cident de  l'Ecosse;  ces  oiseaux,  tels,  par  exemple, 
que  les  goélands,  ne  se  mettent  jamais  en  voyage 
sans  avoir  une  sentinelle  à  leur  tête  ;  plusieurs 
d'entre  eux  veillent  pendant  que  les  autres 
dorment  ;  ils  se  communiquent  leurs  anxiétés  et 
leurs  alarmes  :  si  des  coups  de  fusil  les  disper- 
sent, ils  ne  tardent  pas  à  se  rejoindre.  Lorsqu'un 
de  ces  oiseaux  tombe  mort  par  le  plomb  du 
chasseur ,  les  autres  se  rangent  tristement  autour 
de  lui  et  paraissent  douloureusement  affectés  de 
la  perte  qu'ils  viennent  de  faire  ;  mais  quand  le 
danger  est  passé  ils  se  témoignent  par  de  grands 
éclats  de  voix  la  joie  qu'ils  ont  de  se  revoir. 

Chez  les  animaux ,  l'instinct  de  relation  est  spé- 
cialement fortifié  par  l'instinct  de  conservation. 
Que  d'exemples  on  en  pourrait  citer!  Mon  esti- 


DE    L  INSTINCT    DE    RELATION.  2  I 

mable  ami  M.  Noyer  a  donné  l'histoire  de  cer- 
tains quadrupèdes  vulgairement  désignés  sous  le 
nom  de  cochons  -  marrons ,  qu'on  rencontre  par 
bandes  dans  les  forets  de  la  Guyane.  Ils  ont  tou- 
jours un  chef  à  leur  tête  pour  les  avertir  du  péril 
qui  les  menace.  C'est  ce  chef  qui  donne  le  signal 
des  haltes  et  des  départs  ;  dès  qu'il  présume  qu'il 
y  a  quelque  sujet  de  crainte,  il  fait  aussitôt  cla- 
quer ses  dents ,  et  toute  la  troupe  lui  répond  par 
un  claquement  semblable  et  simultané.  M.  Noyer, 
qui  m'a  raconté  ce  fait,  me  disait  avoir  été  sou- 
vent effrayé  par  ce  bruit  étrange  de  leurs  mâ- 
choires. 

Il  est  dangereux  d'attaquer  ces  animaux  quand 
ils  se  trouvent  ainsi  réunis  ;  ils  entourent  en  un 
clin  d'oeil  les  chiens  qu'on  leur  a  lancés ,  et  cher- 
chent à  s'en  rapprocher ,  en  rétrécissant  le  cercle 
qu'ils  ont  formé  autour  de  l'ennemi.  Ils  se  met- 
tent successivement  sur  trois  ou  quatre  rangs 
et  deviennent  si  terribles ,  quand  ils  se  sont  ainsi 
associés  pour  le  combat ,  que  le  tigre  lui-même , 
malgré  son  extrême  agilité,  n'ose  s'adresser  qu'aux 
traîneurs  ;  aussitôt  qu'il  s'est  jeté  sur  sa  proie,  il  la 
tue ,  et  se  sauve  sur  quelque  arbre ,  pour  revenir 
ensuite  la  dévorer  quand  toute  la  bande  a  dis- 
paru. Sans  cette  précaution ,  qui  lui  est  suggérée 
par  l'expérience,  les  cris  de  la  victime  attireraient 


22  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

bientôt  sur  lui  tout  le  corps  d'armée ,  qui  le  met- 
trait infailliblement  en  pièces. 

Un  spectacle  non  moins  intéressant  pour  le 
voyageur  curieux  est  celui  que  présentent  quel- 
quefois les  serpens  dans  les  solitudes  de  l'Afrique. 
Après  une  grande  tempête,  on  voit  ces  hideux 
reptiles  se  rassembler ,  se  rouler  en  spirale ,  se 
grouper  les  uns  sur  les  autres ,  comme  s'ils  vou- 
laient former  avec  leurs  corps  une  pyramide  vi- 
vante. Lorsqu'on  approche  de  trop  près  cette 
masse  redoutable,  ils  font  retentir  l'air  de  leurs 
horribles  siffiemens,  et  menacent  de  toutes  parts 
les  chasseurs  qui  voudraient  les  atteindre.  Dans 
le  cercle  monstrueux  qu'ils  ont  formé ,  et  par  la 
singulière  disposition  de  leurs  têtes ,  ils  font  face 
à  l'ennemi  de  tous  les  côtés.  On  assure  que  cette 
réunion  leur  est  avantageuse,  qu'elle  leur  est  sug- 
gérée par  l'instinct  de  leur  propre  conservation, 
et  qu'elle  a  pour  but  final  de  résister  aux  attaques 
du  féroce  caïman,  qui  pourrait  les  vaincre  indi- 
viduellement. Ce  phénomène  est  donc  le  résultat 
incontestable  d'une  combinaison  sociale  fondée 
sur  l'intérêt  commun. 

Les  services  que  se  rendent  mutuellement  les 
animaux  viennent  encore  constater  l'existence 
de  cette  loi  de  relation  qui  dirige  essentiellement 


DE    l'instinct    de    RELATION.  îiS 

tous  les  êtres  animés.  Des  faits  intéressans  mettent 
cette  vérité  hors  de  doute.  On  a  vu ,  dit-on ,  des 
hirondelles  aller  au  secours  de  leurs  compagnes 
et  les  aider  dans  la  reconstruction  de  leur  nid , 
dont  une  portion  venait  d'être  détruite  par  un 
coup  de  vent.  Plusieurs  naturalistes  ont  fait  men- 
tion d'un  petit  pluvier  qui  entre  dans  la  gueule 
du  crocodile  pendant  que  celui-ci  se  livre  au 
sommeil.  On  ajoute  même  que  l'animal  aqua- 
tique trouve  une  sorte  de  plaisir  à  se  faire  dé- 
livrer des  insectes  qui  le  tourmentent,  et  qu'il 
semble  inviter  l'oiseau  à  pénétrer  dans  son  gosier 
pour  lui  rendre  cet  important  service.  De  son 
côté  ,  le  petit  pluvier,  habitué  à  courir  sur  la 
grève  et  à  fureter  partout,  aura  sans  doute  été 
excité  par  l'appât  d'une  nourriture  qui  convient 
à  ses  appétits.  Il  serait  du  reste  intéressant  d'étu- 
dier l'histoire  des  divers  animaux  qui  se  trouvent 
ainsi  liés  par  des  besoins  réciproques.  Un  savant 
illustre,  M.  Geoffroy-Saint-Hilaire,  a  émis  sur  cet 
objet  des  idées  aussi  piquantes  qu'ingénieuses. 

Les  plantes  même  laissent  apercevoir  les  traces 
d'une  sympathie  particulière  qui  a  quelque  ana- 
logie avec  la  sensibilité  des  animaux.  On  en  voit 
qui  prospèrent  avec  plus  de  succès  lorsqu'on  les 
cultive  les  unes  à  côté  des  autres  ;  en  sorte  qu'on 
dirait  qu'elles  ont  aussi  leur  instinct  de  relation, 


24  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS, 

N'est-ce  point  par  une  sorte  d'affinité  élective  que 
le  lierre  s'attache  à  l'ormeau  ,  que  les  lichens  vi- 
vent sur  l'écorce  de  certains  arbres?  Ce  qu'il  y  a 
de  positif,  c'est  que  les  naturalistes  parlent  aussi 
des  aversions  ou  antipathies  qui  se  manifestent 
parmi  les  individus  du  règne  végétal  ;  et  c'est  une 
remarque  très  vulgaire ,  qu'il  en  est  qui  se  nuisent 
par  leur  voisinage. 

Ainsi  donc  tous  les  êtres  animés  obéissent  au 
penchant  social;  et  il  est  d'observation  manifeste 
que  ce  penchant  naturel  s'accroît  en  raison  du  per- 
fectionnement des  individus  qui  obéissent  à  cette 
loi;  car  un  arbre  peut  croître  dans  l'isolement; 
mais  il  n'en  est  pas  ainsi  des  animaux.  L'homme 
surtout  est  essentiellement  lié  à  tout  ce  qui  l'envi- 
ronne; il  ne  saurait  même  recevoir  un  bienfait, 
il  ne  saurait  éprouver  un  malheur  qui  ne  rejail- 
lisse sur  la  société  dont  il  fait  partie. 

Il  serait  facile  de  prouver  que  toute  l'excel- 
lence, toute  la  moralité  de  l'homme,  dérivent  de 
l'instinct  de  relation.  De  là  vient  que  les  anciens  re- 
gardaient les  actes  émanés  de  cet  instinct  généreux 
comme  les  seuls  dignes  d'une  grande  renommée. 
Aujourd'hui  même,  si  nous  sacrifions  à  ce  pen- 
chant, c'est  souvent  pour  que  la  postérité  nous 
honore.  En  effet,  l'instinct  de  relation  donne  nais- 


DE    LINSTINCT    DE    RELATION.  l^) 

sance  à  toutes  les  passions  bienveillantes,  et  il  suffit 
qu'une  action  tende  au  bonheur  d'autrui,  pour 
que  nous  la  regardions  comme  une  action  ver- 
tueuse. L'amour  de  soi  ne  fut  jamais  un  senti- 
ment louable  ;  il  ne  saurait  être  toléré  que  lorsque 
nos  semblables  n'en  souffrent  point. 

Ceux  qui  prétendent  que  l'instinct  de  relation 
n'est  point  un  penchant  naturel  ne  manquent 
pas  d'alléguer  ces  combats  éternels  que  se  livrent 
perpétuellement  ici-bas  les  créatures  humaines. 
Mais  Dieu  pourtant  n'a  point  créé  l'homme 
pour  la  guerre  ;  car  il  ne  lui  a  donné  ni  griffes , 
ni  défenses  ,  ni  aucune  arme  offensive  naturelle  ; 
il  l'a  au  contraire  mis  au  monde  avec  un  corps 
nu  et  des  membres  frêles  et  délicats  ;  il  l'a  fait 
naître  avec  une  propension  irrésistible  pour  la 
bienveillance  et  pour  tous  les  sentimens  affec- 
tueux ;  il  l'a  gratifié  d'une  conscience  morale  qui 
l'éclairé  sur  ce  qui  est  bien  et  sui'  ce  qui  est  mal. 

La  guerre  n'est  donc  qu'un  état  accidentel ,  lors- 
qu'elle vient  troubler  les  relations  amicales  des 
êtres  qui  appartiennent  au  genre  humain.L'homme 
porte  naturellement  dans  son  cœur  la  justice  et 
la  paix  ;  il  est  régi  par  un  sentiment  intérieur  qui 
l'avertit  que  toute  oppression  est  illégitime.  Ce 
ne  serait  donc  point  un  rêve  que  le  projet  d'une 


l6  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

paix  perpétuelle ,  si  nous  suivions  avec  plus  de 
docilité  la  loi  instinctive  qui  nous  rapproche. 
Mais ,  sur  ce  point ,  les  philosophes  sont  réduits  à 
former  de  simples  vœux  :  nul  ne  suit  les  routes 
qu'ils  enseignent.  D'ailleurs,  ici-bas,  le  bien  ne 
s'obtient  que  pour  un  temps  ,  et  l'on  est  presque 
toujours  réduit  à  désirer  le  mieux. 

Les  misanthropes  ont  beau  dire  ;  le  plus  grand 
malheur  de  la  vie  est  d'en  rompre  les  relations. 
Quelle  est  la  douleur,  quelle  est  la  blessure  qu'une 
main  chérie  ne  puisse  adoucir  ?  Ah  !  puisque  c'est 
une  nécessité  de  mourir ,  que  ce  soit  du  moins  au 
milieu  de  nos  semblables.  Jouissons  des  regrets 
que  nous  leur  inspirons.  Qu'en  échange  des  pleurs 
qu'ils  iront  bientôt  répandre  sur  notre  tombeau,  ils 
reçoivent  nos  vœux  et  nos  bénédictions.  Que  le 
dernier  battement  de  nos  cœurs  soit  pour  la  ten- 
dresse ;  que  notre  dernier  regard  soit  à  l'amitié. 
Qu'il  est  à  plaindre  celui  qui  n'a  pas  de  larmes  à 
répandre ,  celui  qui  n'a  jamais  senti  l'attrait  des 
affections  douces  et  sociales  !  Le  premier  besoin 
de  l'âme  est  celui  d'aimer  et  d'être  aimé. 


BE    LA    BIENVEILLANCE. 


CHAPITRE  PREMIER. 


DE    LA    BIENVEILLANCE. 

La  bienveillance  est  une  des  inspirations  pri- 
mitives de  notre  âme  ;  elle  fut  l'apanage  des  pre- 
miers hommes  qui  émanèrent  de  la  création.  C'est 
à  l'exercice  de  cette  vertu  que  la  nature  attacha 
leur  premier  bonheur.  La  bienveillance  ne  s'ac- 
quiert pas ,  elle  est  innée  ;  elle  est  tellement  inhé- 
rente à  notre  organisation ,  qu'elle  ne  coûte  pas 
le  moindre  effort.  C'est  une  faculté  nécessaire  à 
l'existence,  à  l'harmonie  du  corps  social;  c'est  un 
des  attributs  essentiels  du  système  sensible.  C'est , 
comme  l'a  dit  Aristote,  le  commencement  de 
l'amitié. 

Il  faut  donc  compter  la  bienveillance  parmi 
nos  besoins  moraux  les  plus  impérieux.  La  nature 
l'inspire  à  tous  les  hommes ,  quoique  tous  n'en 
soient  pas  également  pourvus.  Cette  généreuse 
disposition  de  l'âme  se  développe  quelquefois 
spontanément  et  sans  aucune  connaissance  intime 


2  8  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIOINS. 

OU  particulière  de  l'individu  vers  lequel  elle  se  di- 
rige ;  elle  se  déclare  souvent  entre  des  personnes 
auxquelles  il  a  suffi ,  pour  s'affectionner  récipro- 
quement ,  de  se  rencontrer  dans  un  lieu  public , 
dans  un  salon ,  dans  un  vaisseau ,  dans  une  voi- 
ture ,  etc. ,  ces  personnes  se  rapprochent  alors  par 
un  attrait  irrésistible.  Dans  les  grandes  réunions, 
comme ,  par  exemple ,  aux  eaux  minérales ,  où  cha- 
cun se  rend  sans  autre  mobile  que  celui  de  sa  pro- 
pre conservation  ,  la  bienveillance  ne  tarde  pas  à 
s'exercer.  On  y  voit  des  malades  qui  se  recher- 
chent ,  qui  se  fréquentent  pour  obéir  à  l'instinct 
de  relation  et  en  goûter  tous  les  charmes. 

La  bienveillance  est  donc  celle  de  nos  affections 
qui  est  la  plus  dégagée  de  tout  motif  personnel  ; 
de  là  vient  que  les  grands  l'éprouvent  pour  leurs 
inférieurs.  Il  semble  même  que  l'homme  diffère 
en  cela  des  animaux ,  qu'il  est  souvent  mu  par 
des  sentimens  tout-à-fait  désintéressés  ;  sa  bien- 
veillance tient  uniquement  à  cette  loi  de  sympa- 
thie et  de  sociabilité  qui  tend  à  rapprocher  tous 
les  êtres  sensibles.  Je  le  demande  à  ceux  qui  n'ont 
pas  craint  de  rattacher  la  théorie  de  ce  doux  pen- 
chant à  un  égoïsme  aussi  vil  que  précaire  ;  com- 
ment expliqueront-ils  cette  impulsion  naturelle 
qui  nous  porte  de  préférence  vers  les  individus 
faibles  et  dénués  de  tout  secours  ?  A  l'époque  de 


DE    LA    BIENVEILLANCE.  29 

nos  dernières  guerres ,  quand  des  soldats  farou- 
ches firent  irruption  dans  nos  foyers  domestiques, 
on  les  voyait  toujours  sourire  avec  une  sorte  de 
magnanimité  et  de  complaisance  bienveillante  à 
la  vue  des  petits  enfans  qu'ils  avaient  occasion  de 
rencontrer  dans  les  bras  de  leurs  mères. 

Certes,  il  n'y  aurait  aucun  charme  à  étudier  la 
nature  humaine  ,  s'il  fallait  croire  qu'elle  est  mise 
en  jeu  par  un  sordide  intérêt.  Notre  âme  a  des 
impulsions  plus  généreuses  qui  influent  sur  ses 
déterminations  morales.  La  nature  a  voulu  créer 
en  nous  le  besoin  d'aimer  les  autres ,  afin  de  l'op- 
poser à  l'amour  de  nous-mêmes;  nous  sommes 
constitués  avec  ce  besoin.  Elle  nous  a  doués  de 
plusieurs  penchans  contraires,  afin  que  ces  pen- 
chans  pussent  se  contre-balancer  dans  le  système 
de  notre  organisation  ;  c'est  ainsi  qu'elle  fait  sou- 
vent lutter  avec  avantage  l'instinct  de  relation 
contre  l'instinct  de  conservation.  Sans  la  bienveil- 
lance, le  monde  ne  saurait  être  gouverné,  et  les 
hommes  se  heurteraient  sans  cesse  de  tout  le 
poids  de  leur  égoïsme  et  de  leur  personnalité. 

Comme  la  bienveillance  est  la  plus  désintéressée 
de  nos  passions ,  et  qu'elle  dérive  uniquement  de 
la  sympathie,  il  est  évident  que  tous  les  actes 
qui  en  émanent  doivent  avoir  part  à  nos  louanges. 


3o  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

C'est  là  ce  qui  établit  la  supériorité  de  ce  sentiment 
qui  prend  place  parmi  les  plus  hautes  vertus.  Tout 
homme  qui  manque  de  bienveillance  dévie  par 
conséquent  de  cette  loi  instinctive  dont  la  néces- 
sité est  incontestable  ;  il  n'est  point  digne  de 
faire  partie  du  corps  social  ;  car  l'homme  ne  doit 
pas  seulement  étendre  ses  dispositions  généreuses 
sur  ses  enfans ,  sur  ses  parens ,  sur  ses  amis  ;  il  les 
doit  à  tous  ceux  qui  comme  lui  appartiennent  à 
l'espèce  humaine.  Le  bonheur  individuel  n'est  lé- 
gitime qu'autant  qu'il  est  en  accord  avec  le  bon- 
heur général. 

Pour  plaire  aux  hommes ,  la  bienveillance  doit 
donc  être  le  résultat  de  cet  heureux  penchant  qui 
nous  porte  à  souhaiter  le  bien  de  tout  être  vivant 
qui  nous  ressemble.  Le  dévouement  qu'elle  déter- 
mine devient  alors  d'un  grand  prix.  Une  action 
n'est  véritablement  méritoire  que  lorsqu'elle  est 
vivement  et  uniquement  inspirée  par  l'instinct  de 
relation.  Toutefois  ne  perdons  pas  de  vue  que, 
l'homme  étant  une  créature  fragile  sur  la  terre , 
on  ne  doit  pas  exiger  qu'il  fasse  une  abnégation 
totale  de  lui-même  dans  les  services  qu'il  rend  à 
ses  égaux.  Ce  serait  trop  attendre  de  la  nature 
humaine  ;  il  n'y  a  que  la  Divinité  qui  soit  suscep- 
tible de  couvrir  de  sa  bienveillance  des  êtres  dont 
elle  n'a  rien  à  espérer. 


DE    LA    BIENVEILLANCE.  3l 

La  bienveillance  est  une  affection  expansive  ; 
on  lui  doit  l'hospitalité ,  l'une  des  plus  antiques 
vertus  des  mortels  :  elle  se  manifeste  par  des  signes 
extérieurs  que  personne  ne  peut  méconnaître.  Le 
charme  de  la  relation  imprime  à  tous  les  traits  du 
visage  la  plus  agréable  sérénité  :  les  yeux  s'ani- 
ment ,  le  front  se  dilate ,  le  visage  se  colore ,  les 
lèvres  s'entr'ouvrent ,  les  muscles  des  joues  se 
contractent  avec  autant  de  grâce  que  de  douceur. 
La  physionomie  s'épanouit  pour  exprimer  la  joie 
et  le  contentement  de  l'âme. 

Cependant  l'homme  se  déguise ,  et  son  sourire 
n'est  pas  toujours  chez  lui  l'indice  infaillible  de  sa 
bienveillance.  La  dissimulation  étant  un  des  plus 
grands  ressorts  factices  de  la  vie  civile ,  cette  satis- 
faction apparente  n'est  parfois  que  l'effet  d'une 
complaisance  étudiée.  Malgré  cet  inconvénient, 
le  sourire  est  en  général  le  témoignage  le  moins 
équivoque  des  sentimens  agréables  que  nous 
éprouvons  ou  que  nous  cherchons  à  inspirer. 
Nous  sommes  tellement  accoutumés  à  rencontrer 
ce  signe  sur  les  lèvres  d'autrui ,  que  nous  regar- 
dons comme  d'un  mauvais  présage  l'air  grave  et 
sérieux  des  personnes  qui  entrent  en  relation  avec 
nous. 

Il  est,  du  reste ,  dans  le  monde  social  une  mul= 


3l  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

titude  d'usages  qui  dérivent  du  sentiment  de  la 
bienveillance.  C'est  ainsi  que  ,  dans  tous  les  pays 
civilisés ,  les  hommes  qui  se  connaissent  ou  s'ap- 
précient passent  rarement  les  uns  à  côté  des  au- 
tres sans  s'accorder  un  signe  extérieur  de  leur 
affection  réciproque,  ce  qu'ils  témoignent  par 
une  inclination  de  corps  ,  ou  en  se  découvrant  la 
tête.  Il  est  d'autres  démonstrations  plus  ou  moins 
propres  à  exprimer  l'attachement,  et  que  les 
mères  apprennent  à  leurs  enfans  dès  leur  plus 
bas  âo^e.  Il  est  même  des  lieux  où  les  hommes  ne 
se  rencontrent  jamais  sans  se  prodiguer  les  doux 
noms  de  père  ou  de  frère,  selon  l'âge  ou  le  rang. 

Combien  n'est-il  pas  curieux ,  pour  ceux  qui 
voyagent,  d'observer  les  divers  gestes  ou  signes 
plus  ou  moins  expressifs  par  lesquels  se  manifeste 
la  bienveillance  !  Les  Zélandais  ont  une  singulière 
coutume  :  c'est  de  frotter  leur  nez  contre  celui  de 
la  personne  qu'ils  reconnaissent  et  à  laquelle  ils 
veulent  donner  quelque  témoignage  d'amitié.  Les 
Arabes  ont  un  salut  plus  noble  :  ils  placent  la 
main  droite  sur  la  région  du  cœur  ;  quelquefois 
ils  se  prennent  et  se  serrent  la  main  plusieurs  fois 
de  suite ,  avec  plus  ou  moins  d'énergie.  La  bien- 
veillance des  Chinois  est  aussi  exquise  que  recher- 
chée ;  on  en  voit  qui  joignent ,  élèvent ,  abaissent 
ou  croisent  leurs  mains  ;  souvent  ils  se  proster- 


DE    LA    BIEI>fVEILLA]VCE.  33 

nent  et  demeurent  plus  ou  moins  long-temps  à 
genoux  ;  on  connaît  la  bizarre  habitude  qu'ils  ont 
de  faire  porter  devant  eux  un  habit  de  cérémonie , 
et  de  s'en  revêtir  même  au  milieu  d'une  rue, 
toutes  les  fois  qu'ils  rencontrent  quelque  impor- 
tant personnage,  et  qu'ils  souhaitent  le  compli- 
menter avec  les  égards  qui  lui  sont  dus.  Il  est 
des  pays  en  Afrique  où  c'est  rendre  un  grand 
hommage  aux  femmes  que  de  leur  appliquer  sur 
le  front  quatre  doigts  de  la  main  droite ,  et  de  rap- 
procher ensuite  ces  mêmes  doigts  de  ses  propres 
lèvres  plus  ou  moins  affectueusement.  En  général, 
dans  presque  toutes  les  contrées  du  globe,  on  se 
fait  des  questions  obligeantes  sur  la  santé;  on 
s'adresse  des  phrases  plus  ou  naoins  adulatoires. 
C'est  ainsi  que  partout  on  a  cherché  à  embellir 
l'instinct  de  relation. 

Ce  qu'on  nomme  politesse^  dans  la  société,  n'est 
autre  chose  que  le  mode  obligé  d'expression  de 
tous  les  sentimens  de  la  bienveillance.  La  po- 
litesse est  le  partage  de  la  haute  civilisation  et  le 
plus  fort  lien  de  la  sociabilité.  Malheureusement 
elle  n'est  quelquefois  que  l'imitation  d'un  senti- 
ment purement  factice  et  qu'on  n'éprouve  pas. 
Mais  les  hommes  réunis  sont  tacitement  conve- 
nus de  se  témoigner  de  l'estime  et  de  la  considé- 
ration ;  il  arrive  même  que  notre  vanité  nous  pér- 
il. 3 


34  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

suade  presque  toujours  que  les  démonstrations 
dont  on  nous  accable  sont  franches  et  sincères; 
cette  illusion  fait  que  nos  relations  deviennent 
plus  douces  et  plus  agréables. 

On  est  tellement  persuadé  que  la  société  poli- 
tique ne  pourrait  se  maintenir  long-temps  sans 
ces  actes  convenus  de  bienveillance  réciproque , 
on  connaît  si  bien  tous  les  avantages  qu'ils  peu- 
vent procurer  dans  le  commerce  ordinaire  de  la 
vie ,  qu'on  les  voit  mettre  en  pratique  même 
entre  des  personnes  qui  ont  des  motifs  puissans 
de  se  haïr.  De  là  ce  propos  que  l'on  tient  vulgai- 
rement dans  le  monde  :  Il  faut  du  moins  être 
poli.  Il  n'y  aurait  que  trouble  et  que  désordre 
dans  les  rapports  journaliers  des  habitans  d'une 
même  cité,  s'ils  se  témoignaient  franchement,  et  en 
toute  circonstance,  les  sujets  de  haine  ou  d'aver- 
sion qui  peuvent  les  animer.  Il  est  donc  une  morale 
sociale  dont  on  ne  saurait  se  départir.  Quoique 
les  lois  de  cette  morale  ne  soient  point  écrites , 
elles  n'en  sont  pas  moins  formelles  et  indispensa- 
bles à  observer. 

Il  n'est  donc  pas  étonnant  que  nous  exigions 
de  nos  semblables  des  salutations,  des  visites  et 
autres  témoignages  de  dévoûment  ou  de  bien- 
veillance. ISfotre  vanité  nous  fait  toujours  accueillir 


DE    LA    BIENVEILLANCE.  35 

avec  une  sorte  de  confiance  les  hommages  qui 
noussont  ainsi  adressés,  et  nous  regardons  comme 
offensante  toute  vérité  qui  ne  serait  point  en  ac- 
cord avec  l'opinion  avantageuse  que  nous  avons 
conçue  de  nous-mêmes.  Il  a  donc  fallu  introduire 
une  fausseté  obséquieuse  et  pusillanime  dans  les 
rapports  sociaux  ;  et  cette  coutume  est  fondée  sur 
ce  que  l'homme  aime  constamment  à  s'abuser 
relativement  à  l'impression  qu'il  croit  produire 
sur  ceux  qui  vivent  en  communauté  avec  lui  ;  de 
là  vient  que  trop  de  franchise  rompt  souvent  les 
liaisons  les  plus  intimes. 

Toutefois  est-il  vrai  de  dire  qu'il  est  de  ces 
signes  extérieurs  de  bienveillance  qui  ne  causent 
aucun  sentiment  agréable ,  quand  ils  sont  outrés 
et  trop  multipliés.  L'homme  doué  d'un  sens 
droit  éprouve  une  répugnance  insurmontable 
pour  ces  complimenteurs  éternels  qui  abondent 
dans  les  sociétés  du  grand  monde.  On  n'aperçoit 
qu'un  vil  calcul  dans  leurs  protestations  exces- 
sives, et  l'artifice  est  trop  grossier  pour  qu'on 
s'y  trompe  :  mieux  vaudrait  la  rudesse  des  anciens 
que  cette  ridicule  exagération. 

Il  est  digne  d'observation  que  les  peuples 
simples,  et  qui  sont  les  moins  instruits,  sont  pré- 
cisément   ceux    chez   lesquels    la    bienveillance 


36  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

s'exerce  avec  le  plus  d'énergie  et  de  sincérité. 
Dans  l'Inde,  on  trouve  des  sauvages  qui  n'aper- 
çoivent jamais  un  voyageur  sans  qu'ils  aillent  lui 
offrir  l'hospitalité  ;  on  en  voit  qui  font  coucher 
les  étrangers  sur  leur  propre  natte.  Il  est  des  pays 
où  l'on  établit  des  asiles  particuliers  sur  les 
grandes  routes  pour  le  repos  momentané  des  pas- 
sans.  Partout  le  cœur  humain  est  empreint  de 
cette  bonté  native  qui  est  un  des  plus  heureux 
résultats  de  l'instinct  de  relation.  Ce  n'est  que 
chez  les  nations  civilisées  qu'on  a  fatigué  tous 
les  sentimens  généreux  de  l'âme  en  y  abusant  de 
tous  les  bienfaits.  La  première  fois  qu'un  homme 
doué  d'une  bienveillance  franche  et  naturelle  fit 
la  rencontre  d'un  ingrat,  il  dut  être  navré  d'une 
douleur  profonde. 

Enfin  la  bienveillance  est  un  sentiment  telle- 
ment propre  au  cœur  humain,  que  celui  qui 
cesse  de  l'éprouver  doit  être  considéré  comme  un 
être  malade  ou  défectueux.  Les  mélancoliques, 
les  hypocondriaques ,  etc. ,  sont  dans  ce  cas.  Les 
maux  physiques  qu'ils  endurent  ont  pour  effet 
malheureux  de  les  ramener  trop  à  l'amour 
personnel ,  et  de  les  arracher  au  penchant  comme 
au  devoir  de  la  relation.  D'ailleurs  la  bienveil- 
lance s'use  à  la  longue  par  le  choc  réitéré  des  in- 
térêts individuels.  A  mesure  que  l'homme  vieillit, 


DE    LA    BIENVEILLANCE.  87 

il  perd  de  plus  en  plus  le  besoin  de  s'attacher  ;  il 
se  replie  dès-lors  dans  son  propre  cœur.  Il  abjure 
tout  commerce,  toute  correspondance  avec  ses 
contemporains. 

Qu'il  est  triste  et  déplorable  le  sort  des  hommes 
chez  lesquels  s'est  tout-à-fait  anéanti  le  sentiment 
de  la  bienveillance  !  les  plus  noires  vapeurs  les 
enveloppent  ;  ils  cessent  de  sympathiser  avec  leur 
espèce.  Les  misanthropes  voudraient  que  l'univers 
entier  partageât  leur  courroux  contre  le  genre 
humain  ;  ils  voudraient  faire  passer  dans  toutes  les 
âmes  leur  mécontentement  et  leur  aversion.  Tou- 
jours défians  et  soupçonneux,  l'amitié,  l'amour, 
l'estime ,  la  considération ,  etc. ,  ne  sont  pour  eux 
que  des  sentimens  illusoires  dont  ils  sont  com- 
plètement désabusés. 

Toutefois  la  misanthropie  paraît  être  un  des 
plus  tristes  résultats  de  l'excès  de  notre  civilisa- 
tion. O  temps  mille  fois  heureux  où  chacun  sui- 
vait l'inspiration  d'une  bienveillance  conserva- 
trice, temps  si  renommé  des  mœurs  patriarcales  , 
où  tous  les  cœurs  étaient  confians ,  où  tous  les 
malheureux  étaient  recueillis  ,  où  tous  les  bannis 
étaient  consolés  !  Dans  ce  temps  primitif,  qui  fut 
l'âge  d'or  de  nos  premiers  pères ,  jamais  l'indigent 
n'implora  vainement  l'assistan  ce  de  son  semblable  ; 


38  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

jamais  le  voyageur  égaré  dans  sa  route  ne  man- 
qua d'un  toit  hospitalier  :  il  s'abandonnait  tran- 
quillement à  la  main  secourable  de  ses  frères.  La 
bonté  généreuse ,  la  pitié  tutélaire ,  sont  aussi  an- 
ciennes que  le  monde.  L'homme  fut  bienveillant 
avant  d'être  ami. 


DE    L  AMITIE. 


^9 


>•  ^o■^«■^«■  *«•*♦■  **'**''**'**"**'^*'**' "*■''*■'*"•'*■  ^*'^*'***'^*'**"^*'^*"*^^*'**'*'*'***"'*"**^*^*'''*'' 


CHAPITRE   IL 


DE     L  AMITIE. 


Cette  heureuse  passion  est  fondée  sur  la  sympa- 
thie naturelle  et  sur  le  besoin  inné  que  nous  avons 
de  faire  partager  nos  sensations  pénibles  ou  agréa- 
bles. La  vie  morale  de  l'homme  n'étant  qu'une  suite 
de  relations  plus  ou  moins  nécessaires  à  son  bon- 
heur ,  il  aime  à  exister  hors  de  lui  et  dans  un  être 
qui  n'est  pas  lui.  Il  recherche  alors  l'individu  qui 
lui  est  le  plus  analogue.  Il  veut  que  cet  individu 
devienne,  pour  ainsi  dire,  sa  propriété  :  il  pré- 
tend disposer  de  ses  penchans ,  de  ses  goûts ,  de 
ses  volontés ,  de  ses  actions  ,  et  les  faire  tourner  à 
son  avantage. 

L'amitié  est  une  des  plus  nobles  facultés  de  notre 
âme  :  c'est  à  la  fois  une  des  plus  pures  et  des  plus 
délicieuses  dispositions  de  notre  système  sensible; 
c'est  peut-être  la  seule  passion  dont  l'excès  ne 
soit  pas  condamnable.  Elle  n'est  pas  appuyée, 
comme  on  l'a  cru  ,  sur  le  besoin  que  nous  avons 
de  l'assistance  de  nos  semblables  ,  puisqu'elle  se 


4o  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIOIYS. 

manifeste  principalement  à  l'âge  où  nous  pouvons 
nous  passer  des  autres.  11  peut  certainement  y  avoir 
une  amitié  exempte  de  tout  intérêt  personnel. 

Le  sentiment  de  l'amitié  se  manifeste  spécia- 
lement à  une  époque  déterminée  de  la  vie  hu- 
maine; c'est  précisément  celle  où  l'homme  com- 
mence à  entrer  dans  le  monde ,  où  il  travaille  à 
son  éducation ,  où  il  conçoit  des  projets ,  où  il 
compose  en  quelque  sorte  son  avenir.  Un  autre 
motif  contribue  alors  à  faire  naître  l'amitié,  et 
à  lui  imprimer  toute  l'énergie  dont  elle  est  suscep- 
tible. Cet  âge  est  celui  de  la  confiance  ;  notre  âme, 
avide  de  relations ,  se  plaît  à  s'identifier  avec  une 
autre,  et  à  lui  communiquer  ce  qu'elle  éprouve. 
Il  n'y  a  que  le  vieillard  qui  se  retire  en  lui-même, 
et  qui  renferme  mystérieusement  ses  pensées: 
l'amitié  n'a  plus  rien  qui  l'attache  ;  ce  n'est  plus 
pour  lui  qu'un  échange  de  services,  une  recon- 
naissance- plus  ou  moins  vive  qui  s'établit  d'après 
la  multitude  de  ses  besoins. 

L'amitié  doit  être  considérée  comme  une  éma- 
nation nécessaire  de  l'instinct  social  ;  c'est  une  des 
affections  les  plus  naturelles  à  l'espèce  humaine. 
L'homme  ne  saurait  ni  souffrir  ni  jouir  sans  com- 
muniquer ses  peines  ou  ses  plaisirs.  Ce  genre  de 
sympathie,  cet  échange  réciproque  d'un  même 


DE    l'amitié.  4ï 

sentiment,  est  si  favorable  à  l'existence ,  que  nous 
cherchons  à  le  développer  jusque  dans  les  ani- 
maux. Par  une  suite  de  notre  penchant  irrésistible 
à  chérir  ce  qui  nous  entoure ,  nous  retenons  dans 
nos  demeures  jusqu'aux  habitans  de  l'air;  nous 
voulons  les  fixer  près  de  nous ,  changer  leur  na- 
turel sauvage  et  les  combler  de  bienfaits  en  les 
nourrissant  de  notre  propre  main.  C'est  par  ce 
moyen  que  nous  venons  à  bout  de  vaincre  leur 
défiance;  mais,  lorsque  nous  emprisonnons  ainsi 
les  êtres  qui  ont  le  plus  besoin  de  liberté,  c'est 
moins  pour  les  rendre  esclaves  que  pour  récréer 
nos  yeux  de  leur  présence ,  que  pour  les  consi- 
dérer dans  leurs  mœurs ,  dans  leurs  habitudes , 
et  pour  captiver,  s'il  est  possible,  leur  amitié. 

Il  faut  donc  convenir  que  l'amitié  est  un  besoin 
indépendant  de  tout   égoisme.  La  plus  grande 
preuve  que  ce  sentiment  dérive  d'une  source  plus 
pure  que  celle  de  l'intérêt  personnel,  c'est  qu'il  est 
des  gens  que  l'on  déteste  involontairement,  et  qu'il 
serait  avantageux  de  chérir.  Il  en  est  d'autres  que 
l'on  gratifie  d'une  tendresse  qui  n'est  récompensée 
par  aucun  retour.  Au  surplus,  les  fondemens  sur 
lesquels  s'appuie  cette  passion  diffèrent  manifes- 
tement selon  les  âges.  Dans  les  premiers  temps  de 
la  vie,  elle  se  nourrit  de  sa  propre  flamme;  elle  est 
pleine  d'abandon  et  de  dévoùment  ;  ses  élans  sont 


4^  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

généreux  autant  que  sublimes ,  et  son  héroïsme 
est  souvent  comparable  à  celui  de  l'amour.  Mais  il 
est  une  autre  époque  de  l'existence  sociale,  où 
l'homme  met  dans  ses  liaisons  toute  la  réserve 
de  l'expérience  ;  l'amitié  est  alors  plus  prudente 
et  moins  désintéressée  :  des  liens  de  parenté  ,  la 
proximité  des  habitations ,  la  conformité  des  goûts 
et  des  pensées ,  la  similitude  des  professions  , 
quelques  bons  offices  rendus,  des  témoignages 
d'obligeance,  etc. ,  suffisent  pour  la  faire  naître. 
Nous  portons  quelquefois  un  grand  attachement 
à  des  personnes  que  nous  n'avons  jamais  vues , 
par  la  seule  raison  qu'elles  sentent ,  qu'elles 
pensent,  qu'elles  s'expriment  comme  nous.  Les 
mêmes  malheurs ,  les  mêmes  aventures  ouvrent , 
dans  certains  cas ,  un  commerce  d'amitié  entre 
des  individus  qui  auraient  quitté  la  vie  sans  se 
rechercher. 

Pour  se  raffermir  et  prendre  plus  d'activité  , 
cette  passion  a  besoin  d'être  traversée  par  des 
obstacles  ,  d'être  exposée  à  des  périls  ,  d'être  ci- 
mentée par  des  épreuves;  il  en  est  de  ce  senti- 
ment comme  de  tous  les  sentimens  légitimes;  c'est 
la  vertu  qui  le  fait  durer.  Je  dirai  plus  :  l'amitié 
doit  tout  mettre  en  commun,  le  bonheur,  l'infor- 
tune ,  toutes  les  chances  de  la  vie.  Je  ne  connais 
rien  de  plus  touchant ,  et  qui  soit  en  même  temps 


DE    l'amitié.  4^ 

plus  mémorable  que  les  paroles  prononcées  par 
le  docteur  Dubreuil  à  son  lit  de  mort.  Ce  médecin , 
aussi  éclairé  que  charitable,  avait  été,  comme 
l'on  sait ,  un  dieu  bienfaisant  pour  tous  les  ma- 
lades qui  s'étaient  confiés  à  ses  soins.  L'intérêt 
qu'il  inspirait  avait  conduit  dans  son  appartement 
une  grande  quantité  de  personnes  de  tout  rang  et 
de  toute  condition.  Les  pauvres  pleuraient  dans 
son  antichambre.  «Mon  ami,  dit-il  à  Pechméjà, 
qu'il  chérissait  avec  tant  de  tendresse ,  «  il  faut 
«  faire  sortir  tout  le  monde  ;  ma  maladie  est  con- 
«  îagieuse  ;  il  ne  doit  y  avoir  ici  que  toi.  « 

Dans  Fenfance  des  sociétés ,  l'amitié  a  dû  être 
un  sentiment  bien  plus  énergique  que  de  nos 
jours.  Quand  l'empire  des  lois  était  sans  vigueur 
on  cherchait  une  ressource  plus  sûre  dans  des 
appuis  particuliers.  On  augmentait  la  force  indi- 
viduelle par  la  présence  d'un  ami  ;  c'est  ainsi  qu'a- 
gissaient les  preux  chevaliers  du  moyen  âge.  Le 
même  phénomène  avait  jadis  été  observé  parmi 
les  Grecs,  ainsi  que  le  remarque  très  judicieu- 
sement le  docteur  Roussel ,  dans  ses  savantes  re- 
cherches sur  la  nature  des  républiques  anciennes» 
On  sait  effectivement  que  chez  ces  peuples  ce 
sentiment  était  d'une  énergie  prodigieuse ,  et  que 
partout  on  lui  avait  consacré  des  temples.  Qu'elle 
était  belle  et  noble  cette  législation  h   laquelle 


44  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

Lyciirgue  donna  pour  base  l'amitié  î  Le  bataillon 
sacré  des  Thébains  n'était  pas  nombreux  lors- 
qu'il succomba  avec  tant  de  gloire  sous  la  pha- 
lange macédonienne  ;  mais  le  plus  tendre  lien  réu- 
nissait en  un  seul  faisceau  les  jeunes  soldats  qui 
le  composaient  ;  ce  qui  le  rendait  mille  fois  plus 
redoutable. 

L'ingénieux  auteur  que  je  viens  de  citer  remar- 
que, avec  non  moins  de  justesse  que  de  discerne- 
ment ,  que  chez  les  Grecs  l'amitié  avait  une  phy- 
sionomie analogue  à  celle  de  l'amour  ;  qu'elle 
s'attachait  aux  avantages  extérieurs  de  la  figure  et 
du  corps  ;  qu'elle  naissait  souvent  des  premières 
impressions  produites  par  l'organe  de  la  vue ,  et 
de  certains  rapports  qui ,  pour  être  inexplicables , 
n'en  sont  pas  moins  propres  au  développement 
d'une  sympathie  mutuelle.  Certaines  dispositions 
accessoires  de  l'âme,  telles  que  l'orgueil,  la  vanité, 
la  prévention ,  des  idées  de  conquête  ou  de  préfé- 
rence ,  lui  donnaient  un  nouveau  degré  de  vio- 
lence. L'amitié  avait  ses  ravissemens ,  ses  illusions , 
ses  extases  ;  et  son  enthousiasme  pouvait  d'autant 
plus  se  soutenir  à  une  certaine  hauteur ,  que , 
quoiqu'elle  tirât  sa  première  origine  des  sens,  elle 
ne  pouvait  être  détrompée  ou  refroidie  par  eux. 

Ce  qui  nous  rend  l'amitié  si  douce,  dit  un  écri- 


DE    l'amitié.  4^ 

vain  judicieux,  c'est  que  nous  trouvons  eu  elle 
un  sentiment  qui  nous  loue  ;  les  fruits  de  l'amitié 
semblent  nous  indiquer  en  effet  toutes  les  qualités 
qui  nous  font  rechercher  de  nos  semblables. 
L'amitié  ennoblit  en  quelque  sorte  notre  exis- 
tence ;  l'homme  s'enorgueillit  d'être  aimé. 

J'ai  parlé  de  certaines  passions,  telles  que  l'ava- 
rice et  la  vanité ,  qui  semblent  n'appartenir  qu'à 
des  individus  doués  d'une  complexion  faible  et 
valétudinaire  ;  mais  le  sentiment  de  l'amitié  sup- 
pose une  énergie  peu  commune  dans  celui  qui  en 
éprouve  toutes  les  émotions.  Il  y  a  quelque  chose 
d'expansif  et  de  courageux  dans  ce  sentiment  qui 
fait  abjurer  tout  égoïsme  :  c'est  une  vertu  active 
autant  que  vigilante,  qui  partage  les  maux  comme 
les  biens  de  l'existence.  Il  n'y  a  en  effet  de  véri- 
table amitié  que  celle  que  rien  n'arrête  dans  ses 
élans  généreux,  qui  suit  l'homme  dans  toutes  les 
chances  d'une  aveugle  fortune ,  qui  ne  se  laisse 
ébranler  par  aucune  considération ,  qui  se  pro- 
nonce et  ne  cesse  d'éclater  au  milieu  des  revers , 
qui  est  ardente  à  défendre  et  ingénieuse  à  con- 
soler. 

C'est,  ce  me  semble,  une  erreur  échappée  à  la 
plume  de  madame  de  Staël,  d'avoir  dit  que  l'amitié 
n'est  point  une  passion  ,  puisqu'elle  n'ôte  point  à 


46  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIOIN^S. 

l'homme  l'empire  de  lui-même.  Elle  s'est  exprimée 
sur  ce  point  autrement  qu  elle  ne  sentait;  car  l'a- 
mitié ,  telle  qu'on  la  voit  se  développer  spontané- 
ment dans  le  fond  des  cœurs,  est  une  inspiration 
forte,  entraînante,  irrésistible;  elle  est  le  résultat 
d'une  morale  intérieure ,  qui  a  son  code ,  ses 
maximes,  ses  devoirs;  c'est  une  faculté  magna- 
nime ,  inséparable  d'une  volonté  ferme ,  instituée 
par  la  nature  pour  établir  le  commerce  des  âmes 
et  pour  embellir  les  destinées  du  genre  humain. 

Plutarque  a  fait  un  très  beau  traité  sur  l'amitié 
fraternelle  :  il  nous  représente  ce  sentiment  comme 
un  devoir  sacré  dans  l'ordre  social  ;  rien  n'est  plus 
triste  en  effet  que  de  voir  la  guerre  s'allumer  entre 
des  individus  formés  d'un  même  sang. 

«  Un  frère  est  un  ami  donné  par  la  nature  », 

a  dit  un  poète  de  nos  jours.  On  a  souvent  fait 
mention  de  l'attachement  que  Pierre  et  Thomas 
Corneille  avaient  l'un  pour  l'autre.  On  a  aussi  parlé 
de  celui  de  l'académicien  Chabanon  pour  son 
frère  Maugris.  Je  citerai  ses  propres  paroles  : 
a  Jamais,  dit -il,  mon  tendre  frère  et  moi  ne 
«  relûmes  sans  attendrissement  ce  que  Montaigne 
«  a  écrit  sur  La  Boëtie.  Cet  ami  si  cher,  Montaigne 
«  fut  obligé  de  le  chercher  loin  de  lui  ;  celui  que 


DE    l'amitié.  47 

<c  je  pleure,  la  nature  l'avait  mis  près  de  moi;  le 
«  même  sang  circulait  dans  nos  veines.  »  Chabanon 
rapporte   lui  -  même  qu'après  un  long  éloigne- 
ment  il  revit  ce  frère  à  Paris,  et  que  leurs  trans- 
ports de  joie  tenaient  du  délire.  Ils  s'embrassèrent 
avec  une  ivresse  que  rien  ne  peut  retracer.  Leurs 
deux  existences  s'étaient ,  pour  ainsi  dire ,  iden- 
tifiées. Il  est  vrai  que  leurs  cœurs  étaient  vides  de 
tout  autre  sentiment ,  et  que  nulle  autre  passion 
ne  pouvait  contre-balancer  chez  eux  l'amitié  fra- 
ternelle ,  qui  est  la  plus  honorable  des  relations 
privées  quand  elle  se  montre  indépendante  de 
tous  les  calculs  de  l'égoïsme.  Je  ne  puis  résister 
au  plaisir  de   citer  un  trait  qui  a  été  rapporté 
dans  plusieurs  ouvrages ,  et  qu'il  faudrait  traduire 
dans  toutes  les  langues.  Un  homme  opulent,  ayant 
à  se  plaindre  de  la  conduite  de  son  fils  aîné,  légua 
toutes  ses  richesses  à  son  fils  cadet.  Quelque  temps 
après  sa  mort ,  celui  qu'il  avait  chargé  de  sa  ma- 
lédiction se  corrigea  de  ses  écarts,  et  sa  vie  de- 
vint exemplaire.  Son  frère,  ravi  de  son  retour  à 
la  vertu,  profita,  dit-on,  de  l'époque  du  premier 
jour  de  l'an  pour  lui  adresser  ce  billet  mémo- 
rable :  ce  Je  vous  renvoie  le  testament  de  notre 
a  père  qui  m'a  fait  don  de  tous  ses  biens.  S'il  eût 
«  prolongé  plus  long-temps  sa  carrière,  vous  au- 
«  riez  eu,  je  n'en  doute  pas,  une  plus  grande  part 
ce  à  ses  bienfaits.  Je  dois  faire  en  conséquence  ce 


/|8  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

«  qu'il  aurait  fait  lui  -  même  s'il  eût  été  témoin 
ce  de  votre  repentir  :  je  crois  remplir  ses  vues  et 
«  honorer  sa  mémoire  en  vous  restituant  ce  qu'il 
(c  m'a  laissé.  )> 

On  s'est  imaginé,  et  l'on  a  écrit  partout  que  le 
sentiment  de  l'amitié  ne  pouvait  s'établir  qu'entre 
des  égaux  ;  mais  cette  assertion  est  journellement 
démentie  par  ce  qu'on  observe.  Si  nous  jetons 
nos  regards  sur  1  histoire  de  la  nature  humaine , 
nous  y  voyons  les  personnages  les  plus  éminens 
appuyer  en  quelque  sorte  leur  existence  sur  des 
êtres  qui  leur  sont  inférieurs.  Les  hommes  ne 
séparent  point  dans  leur  souvenir  Achille  de 
Patrocle ,  Alexandre  d'Éphestion ,  Henri  IV  de 
Sully. 

Les  âmes  d'un  ordre  élevé ,  par  l'effet  d'une 
tendance  irrésistible ,  franchissent  toutes  les  dis- 
tances de  convention ,  et  s'engagent  réciproque- 
ment dans  une  confiance  plus  ou  moins  intime. 
Ceci  est  conforme  aux  vues  conservatrices  de  la 
nature ,  qui  veut  que  la  force  s'allie  constamment 
à  la  faiblesse.  Les  rois  ne  sont  donc  point  isolés 
sur  le  trône.  Ils  peuvent  goûter  les  émotions  du 
plus  généreux  des  sentimens  avec  autant  de  sé- 
curité que  les  autres  humains.  Ils  ont  même  un 
moyen  certain  de  ne  pas  se  méprendre  sur  le 


DE    L  AMITIE.  ^9 

choix  de  leurs  amis  ;  il  leur  suffit  de  conserver 
ceux  que  leur  a  donnés  l'infortune. 

Gardons-nous  toutefois  de  confondre  un  sen- 
timent aussi  pur  et  aussi  délicat  que  l'amitié, 
avec  un  attachement  frivole  et  passager  que 
l'égoïsme  inspire,  et  qu'un  vain  plaisir  déter- 
mine. On  a  beau  s'y  livrer  avec  toute  l'ardeur 
que  donne  le  premier  âge  ;  son  exaltation  tombe 
bientôt  devant  les  moindres  intérêts  de  la  vie, 
et  l'expérience  arrive  pour  dissiper  de  trop 
mensongères  illusions. 

Plutarque  dit  avec  raison  qu'on  peut  souvent 
puiser  dans  les  mœurs  des  animaux  des  leçons  ou 
des  exemples  utiles  pour  la  conduite  des  hommes. 
On  remarque  en  effet  que  la  plupart  d'entre  eux 
sont  susceptibles  d'une  amitié  vive.  Nous  retrou- 
vons particulièrement  toute  la  sublimité  de  ce 
sentiment  moral  dans  quelques  quadrupèdes 
employés  journellement  à  nos  travaux  domesti- 
ques. Le  chameau  du  désert,  le  coursier  des  villes, 
le  bœuf  qui  trace  les  sillons  de  nos  champs ,  l'âne 
qui  porte  le  fardeau  du  pauvre,  n'ont  été  jetés  sur 
la  terre  que  pour  sympathiser  avec  nos  misères , 
que  pour  mériter  à  chaque  instant  notre  affec- 
tueuse reconnaissance.  Le  chien  surtout  est  un 
présent  du  ciel;  et  la  nature  prévoyante  ne  sem~ 

II.  4 


5o  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

ble  avoir  varié  sa  taille ,  sa  force ,  ses  aptitudes , 
son  instinct,  que  pour  l'adapter  à  la  multitude 
de  nos  usages ,  ainsi  qu'à  la  diversité  de  nos  be- 
soins. Il  n'y  a  que  les  peuples  sauvages  qui  fassent 
peu  de  cas  de  cet  animal  incomparable ,  parce 
que  les  vertus  de  relation  sont  nulles  pour  eux , 
et  qu'ils  sont  absolument  livrés  à  l'empire  des 
passions  personnelles. 

Le  cbien  est  le  modèle ,  le  véritable  prototype 
de  l'amitié.  Cbaque  espèce  se  distingue  par  un 
attribut  particulier,  qui  est ,  pour  ainsi  dire ,  un 
hommage  rendu  à  ce  noble  et  généreux  sentiment. 
L'une  est  spécialement  vouée  à  la  garde  des  trou- 
peaux, et  le  berger  solitaire  lui  confie  sans  crainte 
ses  plus  chères  espérances  ;  l'autre  veille  autour  de 
notre  demeure,  et  nous  donne  la  sécurité  au  mi- 
lieu de  nos  immenses  possessions  :  nous  dormons 
sur  la  foi  de  son  instinct  vigilant  et  protecteur. 
Le  chien  fait  tourner  tous  les  jours  au  profit  de 
l'homme  les  dons  les  plus  rares  dont  la  nature 
Fa  comblé.  Il  cherche,  il  interroge,  il  suit  pru- 
demment les  traces  de  la  proie  que  poursuit 
l'avide  chasseur  ;  on  dirait  que  l'attachement 
qu'il  porte  à  son  maître  aiguise  en  quelque 
sorte  toutes  les  finesses  de  son  odorat  ;  il  s'ex- 
pose pour  lui  quand  il  s'agit  de  combattre 
les  plus  terribles    habitans    des    forets,    et  lui 


DE    l'amitié.  5i 

dévoue  à  chaque   instant  son  infatigable  intré- 
pidité. 

Mais  considérons  plutôt  ces  courageux  ani- 
maux au  milieu  des  glaciers  du  mont  Saint-Ber- 
nard, prêtant  assistance  aux  voyageurs  qui  s'é- 
garent, les  guidant  au  sein  des  ténèbres,  leur 
créant  des  routes  au  milieu  des  torrens ,  à  travers 
mille  abîmes ,  et  partageant  avec  les  hommes  les 
plus  vénérés  les  soins  périlleux  d'une  bienfaisance 
hospitalière.  Voyez  les  chiens  de  Terre  -  Neuve 
s'élancer  dans  les  flots,  affronter  le  courroux  des 
vagues,  braver  le  déchaînement  des  vents  et  de 
la  tempête ,  se  réunir  pour  mieux  résister  au 
courant  des  fleuves,  plonger  dans  les  gouffres  de 
la  mer,  et  ramener  vers  la  rive  les  malheureux 
naufragés. 

Qui  n'a  pas  entendu  parler  des  chiens  de  la 
Sibérie  ?  Il  semble  néanmoins  qu'on  n'ait  pas 
assez  célébré  leur  intelligence ,  leur  dévoû- 
ment,  leurs  services,  leur  générosité.  Ces  ani- 
maux servent  à  la  fois  pour  les  Samoïèdes  de 
bétes  de  somme  et  de  bétes  de  trait.  Ils  manifes- 
tent une  étonnante  vigueur,  et  transportent  des 
fardeaux  à  des  distances  prodigieuses.  On  les  at- 
telle à  des  traîneaux.  Plus  lestes  que  nos  coursiers , 
ils  savent  se  frayer  des  issues  au  travers  des  routes 


5^  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

les  plus  escarpées  ;  ils  ne  font  qu'effleurer  le  sol , 
et  passent  rapidement  sur  la  neige ,  sans  jamais 
l'enfoncer.  Aussi  sobres  que  laborieux,  il  leur 
suffit,  pour  se  nourrir,  de  quelques  poissons 
qu'on  fait  mariner  et  qu'on  met  ensuite  en 
réserve. 

Mais,  ce  qu'il  y  a  de  merveilleux  dans  leurs  ha- 
bitudes, c'est  qu'ils  restent  libres  et  livrés  à  eux- 
mêmes  durant  tout  le  cours  de  l'été.  Tant  qu'on  n'a 
pas  besoin  de  leur  assistance ,  ils  vivent  de  leur 
seule  industrie.  Ce  n'est  qu'à  un  signal  qu'on  leur 
donne,  aussitôt  après  l'apparition  des  premiers 
froids,  qu'ils  accourent  affectueusement  auprès 
de  leurs  maîtres  pour  leur  rendre  tous  les  ser- 
vices dont  ils  ont  besoin.  Ils  les  dirigent  pendant 
les  ténèbres  de  la  nuit  et  au  milieu  des  plus 
terribles  orages.  Quand  les  Samoïèdes  tombent 
engourdis  sur  la  terre  chargée  de  frimas,  leurs 
chiens  viennent  les  couvrir  de  leurs  corps 
et  leur  communiquer  leur  chaleur  naturelle. 
Mais  que  fait  l'homme,  si  ingrat  pour  tant  de 
bons  offices  ?  il  attend  que  ces  animaux  soient 
vieux ,  pour  exiger  leur  peau  et  s'en  revêtir. 

Qu'il  devient  cher  à  l'humanité ,  cet  être  si  pur, 
si  aimant ,  qui  se  rend  ici-bas  l'instrument  de  la  i 
Providence  !  Qu'on  me  désigne  une  qualité  de 


DE    l'amitié.  53 

rhomme  sensible  qui  ne  soit  pas  son  partage  ! 
Le  chien  éprouve  toutes  les  nuances  de  ce  senti- 
ment délicat ,  qui  est  une  des  premières  félicités  de 
la  vie.  On  le  voit ,  dans  un  ménage  bien  ordonné , 
témoigner  des  déférences  pour  tous  les  membres 
de  la  famille,  mais  manifester  une  soumission 
plus  entière  à  celui  qui  en  est  le  chef.  Il  n'aban- 
donne jamais  son  maître  ;  et  lorsque  le  malheur 
a  chassé  tout  le  monde  du  domicile  de  l'in- 
digent, cet  incomparable  serviteur  de  l'homme 
se  trouve  encore  là,  pour  se  mettre  de  moitié 
dans  sa  misère,  pour  émouvoir  la  compassion, 
pour  guider  ses  pas,  s'il  est  aveugle,  dans  les  rues 
et  les  carrefours  d'une  cité  vaste  et  populeuse. 

Le  chien  surtout  a  le  privilège  de  pouvoir 
donner  des  regrets  à  ce  qu'il  affectionne.  Il 
s'attache  aux  restes  inanimés  qui  reposent  dans 
le  cercueil,  et  va  s'ensevelir  dans  le  même 
tombeau.  Enfin  ces  animaux  ont  un  tel  discer- 
nement en  amitié,  qu'ils  épousent  les  querelles 
de  leurs  maîtres  ;  et  jadis ,  quand  les  blancs  décla- 
raient la  guerre  aux  nègres ,  ces  derniers  avaient 
aussi  des  chiens  qui  luttaient  avec  courage  contre 
les  chiens  de  leurs  ennemis  toutes  les  fois  qu'ils 
les  rencontraient. 

En  amitié  le  chien  ne  connaît  point  ces  refroi- 


54  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

dissemeiis  qui  se  remarquent  si  souvent  parmi 
les  hommes.  La  chaleur  de  la  sienne  est  toujours 
au  même  degré.  Les  saisons  de  l'année  n'influent 
point  sur  son  humeur,  qui  est  constamment  égale. 
Le  temps  ne  peut  rien  sur  ses  prédilections  et  sur 
ses  préférences.  Il  a  la  mémoire  des  affections 
comme  le  courage  de  la  fidélité.  C'est  en  vain 
qu'après  tant  d'années  de  calamités  et  de  souf- 
frances, Minerve  a  vieilli  les  traits  d'Ulysse  pour 
le  rendre  méconnaissable  aux  yeux  de  ses  im- 
placables ennemis  ;  le  vieux  chien  de  son  pa- 
lais court  à  sa  rencontre  et  meurt  de  l'excès  de 
joie  que  lui  cause  l'arrivée  d'un  maître  chéri. 

Le  chien  est  d'un  naturel  si  constant,  qu'il 
ratifie  rarement  le  trafic  que  l'on  veut  faire  de 
lui.  Il  revient  toujours  vers  l'homme  indifférent 
qui  a  eu  la  cruauté  de  renoncer  à  son  commerce. 
Il  a  la  religion  de  l'amitié.  Il  veut  mourir  près  de 
celui  qui  l'a  une  fois  adopté.  Ne  dirait-on  pas 
que  la  Providence  a  prévu  que  nous  pourrions 
être  abandonnés  par  nos  semblables ,  et  qu'elle 
a  voulu  que  l'homme  trouvât  du  moins  un  ami 
à  toute  épreuve  parmi  les  animaux  qui  l'envi- 
ronnent ? 


DE  l'estime.  55 


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CHAPITRE    III. 


DE    l'estime. 


L'estime  est  une  sorte  de  tribut  payé  à  un 
ensemble  de  qualités  et  de  vertus  propres  à  res- 
serrer  les  nœuds  de  nos  relations  sociales.  C'est 
une  approbation  morale  donnée  à  tout  homme 
qui  fait  un  noble  usage  des  talens  qui  le  distin- 
guent. Ce  sentiment  doit  nécessairement  appar- 
tenir à  celui  qui  est  fidèle  à  sa  patrie ,  à  ses  enga- 
gemens ,  à  sa  parole ,  qui  accomplit  ses  devoirs , 
qui  respecte  ses  rapports  et  les  rend  profitables 
à  ses  contemporains.  La  justice,  la  bienfaisance, 
la  générosité,  etc.,  tels  sont  les  attributs  que  l'on 
gratifie  de  l'estime  publique.  Mais  cette  récom- 
pense si  désirable  n'est  pas  toujours  distribuée 
avec  équité  :  souvent  on  la  refuse  au  mérite  mo- 
deste pour  l'accorder  à  des  succès  frivoles ,  mais 
éclatans. 

Ainsi  donc,  comme  l'a  dit  très  judicieusement 
Puffendorf ,  l'estime  est  aux  personnes  ce  que  le 


56  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

prix  est  aux  choses.  Comme ,  dans  les  coutumes  de 
]a  vie  civile,  nous  attribuons  une  valeur  quelcon- 
que aux  objets,  pour  les  comparer  avec  exactitude 
dans  nos  échanges  réciproques,  de  même  nous 
avons  recours  à  une  sorte  de  quantité  morale,  ou, 
ce  qui  est  la  même  chose ,  à  l'estime ,  pour  déter- 
miner le  cas  particulier  que  nous  devons  faire  des 
individus  considérés  les  uns  par  rapport  aux 
autres ,  pour  assigner  le  rang  qu'ils  doivent  occu- 
per dans  notre  pensée,  ainsi  que  le  degré  de  pré- 
férence qu'il  convient  de  leur  accorder. 

L'estime  manifestée  en  faveur  de  tel  ou  tel  indi- 
vidu n'est  en  conséquence  que  l'expression  de  la 
valeur  morale  que  nous  lui  supposons,  ou  plutôt 
le  témoignage  du  jugement  que  nous  en  portons 
dans  l'intérieur  de  notre  âme.  Toutefois  ce  senti- 
ment a  moins  de  chaleur,  et  agit  sur  notre  système 
sensible  moins  vivement  que  l'amitié  ou  l'amour. 
C'est  une  espèce  de  reconnaissance  que  nous  pro- 
fessons individuellement  ou  en  commun  pour 
celui  que  ses  services  rendent  utile  à  l'humanité. 

C'est  parce  que  l'estime  résulte  du  prix  que 
nous  attachons  aux  qualités  plus  ou  moins  émi- 
nentes  des  hommes,  qu'elle  marque,  en  quelque 
sorte ,  les  divers  rangs  qu'ils  doivent  occuper  dans 
la  carrière  de  la  vie  sociale.  Malheureusement,  ainsi 


DE    l'estime.  57 

que  je  l'ai  déjà  énoncé  plus  haut ,  les  passions  et 
mille  besoins  factices  égarent  la  faculté  que  nous 
avons  d'apprécier  nos  pareils ,  et  nous  rendent 
quelquefois  injustes  dans  la  répartition  de  ce  sen- 
timent. Mais,  quand  l'estime  est  le  fruit  d'une 
conviction  profonde  autant  qu'éclairée ,  elle  est 
le  bien  le  plus  précieux  auquel  il  nous  soit  permis 
d'aspirer. 

Le  rang  que  nous  occupons  dans  l'estime  de 
nos  semblables  dépend  beaucoup  de  l'opinion, 
qui  maîtrise  en  général  tous  les  esprits  ;  et  per- 
sonne n'ignore  d'ailleurs  combien  est  puissante 
l'influence  de  certains^préjugés  à  cet  égard.  C'est 
ainsi  que  nous  faisons  peu  de  cas  des  personnes 
que  leur  indigence  réduit  à  l'état  de  dépendance 
ou  de  servitude  ;  c'est  ainsi  que  nous  flétrissons 
par  un  dédain  peu  mérité  une  multitude  de  mé- 
tiers ou  de  professions  que  nous  regardons  comme 
peu  honorables ,  quoique  nécessaires  dans  l'ordre 
social.  Le  sentiment  d'approbation  que  les  vertus 
excitent  en  nous  varie  d'ailleurs  à  l'infini  sui- 
vant les  usages ,  les  mœurs  et  les  habitudes  des 
nations. 

Nous  estimons  d'ordinaire  l'homme  qui  sait  en- 
noblir tous  ses  rapports  sociaux ,  qui  vit  exempt 
de  vices  et  d'imperfections,  qui  se  dirige  dans 


58  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

toutes  ses  actions  d'après  des  motifs  irréprocha- 
bles ,  celui  enfin  dont  l'âme  est  forte  et  généreuse 
sans  calcul  ;  car  la  véritable  beauté  de  caractère 
est  indépendante  de  toute  réflexion  :  tout  ce  qui 
en  émane  doit  être  spontané.  L'estime  ressemble 
à  la  gloire  :  celle  qu'on  achète  ou  dont  on  s'em- 
pare par  des  subterfuges  ne  dure  pas. 

On  a  dit  qu'il  n'y  avait  point  d'amour  sans 
estime  :  mais  il  y  a  au  moins  de  l'estime  sans 
amour  ;  car  il  serait  absurde  de  vouloir  régler  un 
pareil  sentiment  sur  le  degré  de  plaisir  que  pour- 
raient nous  procurer  nos  rapports  particuliers 
avec  nos  semblables.  Il  est  certainement  des  cas 
où  l'on  admire  un  rival  qu'on  ne  peut  rabaisser,  et 
où  l'estime  devient  un  sentiment  forcé  autant 
qu'involontaire.  Je  me  souviens  d'un  littérateur 
qui ,  se  trouvant  au  spectacle ,  applaudissait  avec 
transport  une  scène  qui  lui  paraissait  admirable 
dans  l'ouvrage  de  son  plus  grand  ennemi. 

Qui  croirait  qu'il  y  a  souvent  beaucoup  d'amour- 
propre  dans  l'estime  que  nous  manifestons  pour 
autrui?  Rien  pourtant  n'est  mieux  prouvé  que 
cette  assertion.  Prenons  pour  exemple  ce  qui  se 
passe  chez  presque  tous  les  savans.  Le  géomètre 
ne  s'apprécie  jamais  mieux  qu'en  se  comparant  à 
un  autre  géomètre,  le  physicien  à  un  autre  phy- 


DE    l'estime.  59 

sicien.  Il  y  a  plus  ,  et  l'expérience  en  fait  foi  ;  nous 
sommes  généralement  très  portés  à  jeter  une  sorte 
de  discrédit  sur  un  talent  qui  n'a  aucune  analogie 
avec  celui  dont  nous  nous  croyons  pourvus.  C'est 
ce  qui  a  fait  dire  à  Vauvenargues  que  l'estime  de 
nous-mêmes  devance  presque  toujours  celle  que 
nous  professons  pour  nos  semblables. 


6o  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 


C*-«>*-C-e  C^«-C-C^0^€HC^C<-C'-4yC-C^C^Ç>-C'^>-t^e«-©-«^©-©-C►^•H£y■0^©«^■«^^^  C-T©^*-©' 


CHAPITRE  IV. 


DU    RESPECT. 


Dans  l'ordre  social,  le  respect  est  l'aveu,  exprimé 
ou  tacite,  de  la  prééminence  que  nous  accordons 
à  un  autre  individu  sur  nous-mêmes.  Ce  senti- 
ment se  manifeste  par  des  signes  extérieurs  qui 
sont  de  pure  convention.  Souvent  on  le  témoigne 
sans  l'éprouver;  c'est  alors  une  simple  concession 
que  nous  croyons  devoir  faire  à  l'amour-propre 
des  hommes.  De  là  vient  que  ce  mot  se  trouve 
dans  presque  toutes  les  formules  de  politesse. 

Le  respect  ressemble  quelquefois  à  la  crainte , 
et  l'on  est  presque  toujours  obligé  de  se  restrein- 
dre dans  les  paroles  qui  servent  à  l'exprimer.  C'est 
un  sentiment  grave  et  sérieux,  qui  prescrit  à  l'âme 
une  sorte  de  réserve  ;  il  n'est  pas  néanmoins  sans 
quelque  douceur  quand  il  part  d'une  grande  es- 
time et  quand  c'est  l'amitié  qui  se  l'impose. 

Le  respect  est  un  hommage  rendu  à  une  supé- 


DU    RESPECT.  6l 

riorité  quelconque.  On  le  doit  à  la  vertu  ,  au 
rang,  à  la  naissance,  à  l'expérience,  à  la  vieil- 
lesse, à  la  dignité  paternelle.  On  ne  peut  s'empê- 
cher de  l'accorder  à  certains  personnages  illus- 
tres, alors  même  qu'ils  sont  tombés  dans  l'abais- 
sement et  le  malheur.  Combien  de  fois  n'a-t-on 
pas  vu  une  multitude  égarée  rentrer  dans  la  ligne 
du  devoir  au  seul  aspect  d'un  homme  vénérable , 
quoique  déchu  du  plus  haut  degré  de  la  fortune 
et  de  la  grandeur  !  Le  vulgaire  se  prosterne 
comme  par  instinct  devant  celui  que  ses  perfec- 
tions personnelles  ont  élevé  au  -  dessus  de  ses 
semblables. 

Nous  saluons  avec  respect  les  descendans  des 
grands  hommes  ;  il  est  en  effet  naturel  que  nous 
environnions  de  quelque  honneur  des  familles 
qui  se  sont  maintenues  avec  un  certain  éclat  pen- 
dant plusieurs  siècles ,  ce  qui  suppose  une  longue 
suite  de  services  rendus  à  la  société.  Nous  sommes 
d'ailleurs  portés  à  croire  qu'un  si  beau  sang  n'a 
pas  dégénéré.  On  éprouve  une  sorte  de  respect 
religieux  pour  la  vieille  épée  de  Charlemagne, 
pour  le  fauteuil  du  grand  Frédéric,  pour  l'ap- 
partement de  Voltaire,  pour  la  petite  maison  de 
J.-J.  Rousseau.  Comment  ne  serions  -  nous  point 
affectés  d'une  manière  analogue  pour  les  restes 
vivans  d'un  homme  qui  fut  extraordinaire  ! 


6'2  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIOlyS. 

De  là  vient  que ,  dans  les  états  monarchiques  ^ 
la  noblesse  réveille  en  nous  des  souvenirs  qui 
nous  intéressent.  Si  pourtant  un  individu  sorti 
d'une  tige  illustre  dément  la  hauteur  de  son  ori- 
gine par  la  bassesse  de  ses  actions ,  il  excite  alors 
dans  tous  les  cœurs  le  sentiment  d'une  profonde 
pitié.  Il  influe  tristement  sur  notre  âme ,  comme 
une  ruine  désenchantée  d'un  fameux  monument. 

Un  des  résultats  les  plus  intéressans  de  la  civi- 
lisation européenne  est  sans  contredit  de  nous 
avoir  inspiré  du  respect  pour  les  femmes ,  et 
d'avoir  fait  ployer  la  force  sous  le  doux  empire 
des  grâces.  C'est  la  raison  qui  a  dicté  les  senti- 
mens  que  nous  professons  pour  elles.  Les  lois  de 
l'humanité  ont  dû  nous  prescrire  de  traiter  ainsi 
des  êtres  qui  ne  pouvaient  opposer  une  résistance 
réelle  à  nos  volontés.  On  a  en  outre  envisagé 
les  désordres  qui  résulteraient  d'un  état  où  elles 
seraient  contraintes  de  nous  céder  tout  ce  qu'il 
nous  prendrait  fantaisie  de  leur  enlever.  Nous 
avons  alors  fait  intervenir  l'honneur  et  toutes  les 
réserves  qu'il  impose. 

Chez  le  plus  grand  nombre  des  peuples  ,  ce 
touchant  intérêt  se  manifeste  en  quelque  sorte 
de  lui-même,  et  on  en  trouve  des  vestiges  jusque 
dans  les  lieux  étrangers  à  toute  urbanité.  Un 


DU    RESPECT.  63 

ardent  missionnaire  de  la  Terre  sainte ,  M.  l'abbé 
Desmazures,  a  traversé  des  tribus  d'Arabes  enne- 
mies sans  autre  escorte  que  celle  d'une  vieille 
femme ,  à  laquelle  il  donnait  quelque  argent  pour 
qu'elle  voulût  bien  l'accompagner  dans  sa  route. 
Chez  les  Grecs  de  l'antiquité ,  ce  même  respect 
était  imposé  par  des  lois  sévères,  et  nul  peuple 
ne  témoignait  autant  de  déférence  pour  le  sexe 
qui  a  le  plus  de  retenue  et  de  modestie. 


64  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 


o~^  e-r- c~e  c^  C)<^  r<>- cvc- ex- o-o- c^  e-c- &^  e^  ci-c- o^  o<>- ch^  e<>- e^  ^^H«-e~«-^ 


CHAPITRE   V. 


DE    LA     CONSIDERATION. 

Ce  qu'on  nomme  considération  dans  le  monde 
social  se  compose  de  l'estime,  du  respect  et  autres 
sentimens  honorables  dont  un  homme  a  su  en- 
tourer sa  personne.  Nul  individu,  quels  que  soient 
son  rang,  sa  dignité,  son  âge,  ne  peut  s'empê- 
cher de  l'accorder  à  celui  qui  en  est  digne.  Tous 
les  états ,  toutes  les  nobles  professions  de  la  vie 
civile  donnent  des  droits  à  cette  récompense ,  qui 
a  pour  avantage  de  ne  point  exciter  l'envie ,  parce 
qu'on  en  jouit  sans  orgueil,  et  qu'on  la  perdrait 
bien  vite,  si  l'on  s'abandonnait  sans  réserve  à 
l'aveugle  ostentation  d'un  amour -propre  désor- 
donné. 

Une  considération  bien  méritée  est  la  première 
fortune  de  l'homme;  elle  le  conduit  aux  dignités, 
aux  emplois  qu'il  peut  exercer  avec  avantage  : 
elle  vaut  mieux  pour  lui  que  la  renommée  ;  car 
les  biens  qui  sont  exempts  de  trouble  et  d'inquié- 
tude sont ,  sans  contredit ,  les  plus  précieux.  Si  la 


DE    LA    CONSIDÉRATION.  65 

célébrité  est  le  prix  du  talent,  on  peut  dire  que 
la  considération  est  le  prix  du  mérite  individuel  ; 
elle  suppose  dans  celui  qui  en  jouit  la  réunion 
de  toutes  les  qualités  qui  constituent  l'homme 
sociable. 

La  considération  ne  s'applique  point  à  la  jeu- 
nesse, mais  bien  à  l'âge  mûr.  En  effet,  l'homme 
qui  entre  dans  le  monde  ne  cherche  communé- 
ment à  agir  que  par  des  impressions  agréables  ; 
son  but  principal  est  de  plaire.  Mais,  à  mesure 
qu'il  avance  dans  la  carrière  des  relations ,  il  est 
animé  de  l'ambition  d'être  utile  à  ses  proches ,  à 
sa  patrie ,  à  tout  un,  royaume  ;  il  fait  dès-lors  agir 
tous  les  ressorts  de  son  esprit  ;  il  désire  occuper 
des  places  où  ses  pareils  puissent  recueillir  les 
fruits  de  sa  maturité  et  de  ses  lumières ,  à  se  dis- 
tinguer par  des  idées  raisonnables  et  par  le  don 
de  les  exprimer.  Quel  est  le  but  de  tous  ces  ef- 
forts ?  C'est  d'acquérir  de  la  considération ,  récom- 
pense flatteuse  qui  émane  d'un  public  éclairé ,  et 
que  garantit  l'intégrité  de  ses  jugemens. 

Les  vertus  qui  font  accorder  la  considération 
sont  rares;  de  là  vient  qu'on  y  attache  tant  de 
prix  :  on  l'obtient  moins  par  les  dons  du  génie  que 
par  les  qualités  éminentes  d'un  beau  caractère. 
L'homme  qui  est  universellement  considéré  est 

n.  5 


66  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

communément  irréprochable  dans  sa  vie  publique. 
Il  tient  les  rênes  de  ses  passions,  et  ne  les  dirige 
que  pour  l'utilité  de  tous.  On  loue  son  désinté- 
ressement ,  son  obligeance ,  sa  droiture ,  sa  pro- 
bité inflexible  :  jamais  il  ne  dévie  des  sentiers  de 
la  justice,  incorrupta  fides.  Il  y  a  autour  de  sa 
personne  une  sorte  de  magie  qui  fait  que  ses 
concitoyens  sont  saisis  de  respect  à  sa  rencontre; 
car  une  considération  bien  acquise  est  un  bou- 
clier sur  lequel  s'émoussent  tous  les  traits  de  l'en- 
vie et  de  la  fureur. 

11  en  est  de  la  considération  comme  de  l'estime 
et  de  tous  les  autres  sentimens  qui  honorent  la 
condition  humaine  :  elle  est  souvent  usurpée  par 
des  hommes  qui  n'ont  que  le  masque  des  vertus 
qui  la  donnent.  L'homme  qui  se  tient  à  une  dis- 
tance convenable  de  ses  pareils,  qui  parle  et  se 
tait  à  propos ,  qui  impose  par  la  dignité  de 
son  maintien,  par  des  manières  décentes  et  dis- 
tinguées ,  est  souvent  porté  par  les  suffrages  aux 
places  les  plus  élevées  de  l'ordre  social.  Com- 
bien d'emplois  importans  ont  été  remplis  par 
des  individus  qui  n'avaient  que  l'art  de  dissimuler 
leur  incapacité  !  Il  en  est  qui  doivent  beaucoup  à 
leur  façon  de  se  vêtir,  et  à  d'autres  moyens  qu'ils 
savent  employer  pour  établir  et  conserver  leurs 
rapports  sociaux.  L'homme  qui  choque  le  moins  les 


DE    LA    CONSIDÉRATION.  67 

amours-propres  est  souvent  celui  qui  arrive  avec 
le  plus  de  sûreté  à  la  considération  personnelle. 

Au  surplus,  la  mesure  des  divers  sentimens  dont 
se  compose  la  considération  s'établit  ordinaire- 
ment d'après  l'opinion  commune.  L'opinion  est 
la  pensée  générale  d'une  nation  ou  d'un  peuple 
sur  les  choses  et  sur  les  individus  :  elle  est  la 
somme  des  jugemens  identiques  d'après  lesquels 
les  hommes  apprécient  leurs  semblables.  On  la 
représente  avec  tous  les  attributs  de  la  souverai- 
neté et  de  la  puissance.  On  l'assimile  à  un  torrent 
idéal  auquel  tout  cède,  et  qui  jamais  ne  rétrograde. 
L'opinion  répare  toutes  les  injustices  du  sort;  elle 
arrête  toutes  les  usurpations  ;  elle  subjugue  tous 
les  despotismes;  les  tyrans  sont  contraints  de 
la  reconnaître  et  d'en  suivre  les  pentes  irrésis- 
tibles. L'opinion  est  le  témoignage  vivant  de  notre 
valeur  personnelle  ;  elle  nous  met  en  paix  avec  nos 
égaux,  comme  la  conscience  avec  nous-mêmes. 


68  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 


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CHAPITRE   VI. 


DU    MEPRIS. 


Si  un  individu  qui  a  part  à  nos  communes 
relations  déroge  à  la  dignité  humaine,  s'il  foule 
aux  pieds  les  lois  adoptées  de  l'honneur,  s'il  se 
dégrade  par  des  vices  honteux,  si  une  conduite 
abjecte  le  fait  choir  des  rangs  supérieurs  de 
la  société ,  il  fait  naître  en  nous  un  sentiment  qui 
affecte  désagréablement  notre  âme.  C'est  ce  sen- 
timent pénible  qui  prend  communément  le  nom 
de  mépris  y  sorte  de  flétrissure  que  nous  infligeons 
à  celui  qui  manque  à  l'instinct  de  relation ,  à  celui 
qui  viole  ou  qui  méconnaît  les  devoirs  que  ses 
rapports  lui  imposent. 

L'homme  qui  a  encouru  le  mépris  de  ses  égaux 
est  moralement  isolé  ;  il  n'a  plus  qu'une  faible 
part  aux  bienfaits  de  l'instinct  de  relation.  On 
évite  sa  rencontre ,  parce  qu'il  a  rompu  un 
pacte  qui  ne  subsiste  et  n'est  cimenté  que 
par  l'estime.  L'homme  méprisé  est  en  quelque 
sorte  séquestré   dans  une  atmosphère    dont   il 


DU    MÉPRIS.  69 

supporte  douloureusement  toutes  les  fâcheuses 
influences. 

Le  mépris  est  comme  le  fer  brûlant  dont  on 
use  pour  noter  d'infamie  les  criminels  ;  ses  em- 
preintes sont  presque  toujours  ineffaçables.  Ce 
sentiment  est  aussi  utile  que  la  haine  dans  les 
rapports  sociaux.  Où  en  serions-nous ,  s'il  n'exis- 
tait pas  !  Comment  punir  les  ingrats ,  les  impos- 
teurs ,  les  traîtres ,  les  avares ,  les  calomniateurs  ? 
Le  mépris  est  un  supplément  que  nous  ajou- 
tons à  l'insuffisance  des  lois  pénales ,  ainsi  qu'au 
désir  de  la  vengeance ,  qui  est  la  passion  la  plus 
véhémente  de  l'homme. 

Il  est  une  foule  d'actes  dans  la  vie  humaine 
sur  lesquels  nos  lois  n'ont  aucune  prise,  et  qui 
n'en  doivent  pas  moins  subir  tout  le  mépris  de 
l'homme  de  bien  ;  il  est  une  multitude  de  senti- 
mens  libres,  et  qui  n'en  sont  pas  moins  exi- 
gibles pour  la  sûreté  des  rapports  sociaux.  L'in- 
stinct de  relation  se  maintient  par  une  multitude 
de  procédés  nécessaires  au  bonheur  commun. 
C'est  l'observation  ou  la  violation  de  ces  pro- 
cédés qui  concilie  l'estime  ou  le  mépris;  car 
tout  individu  qui  entre  en  relation  avec  ses 
semblables  contracte  l'obligation  de  s'en  faire 
aimer,  et  d'exciter  en  eux  le  sentiment  de  l'ap- 


70  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

probation ,  souvent  même  celui  de  la  reconnais- 
sance. 

Le  mépris  vient  humilier  l'homme  dans  la  pas- 
sion la  plus  irritable  de  son  être,  qui  est  Famour- 
propre.  On  rencontre  des  individus  tellement 
déchus  de  leur  dignité  primitive ,  qu'ils  sont  ré- 
duits à  se  mépriser  eux-mêmes.  Ceux-là  s'enve- 
loppent des  ombres  du  mystère,  changent  de 
nom.  pour  se  rendre  méconnaissables,  vont  même 
dans  d'autres  contrées  usurper  souvent  une  con- 
sidération dont  ils  sont  indignes.  Mais  la  plupart 
d'entre  eux  languissent  dans  la  honte,  état  pi- 
toyable de  l'âme ,  qui  résulte  de  la  conviction  où 
l'on  est  du  blâme  qu'on  a  mérité.  Les  regards  de 
l'homme  sans  reproche  sont  pour  de  tels  êtres 
un  supplice  sans  fin. 

Rien  du  reste  n'est  plus  hideux  à  considérer 
au  sein  du  corps  social  que  les  manœuvres  des 
gens  méprisés.  Combien  n'en  voit-on  pas  qui  cher- 
chent à  masquer  leur  déshonneur  par  le  prestige 
du  rang  ou  de  la  fortune  !  Il  en  est  qui  se  familia- 
risent ,  pour  ainsi  dire ,  avec  l'ignominie  qui  les 
enveloppe.  On  les  voit  lutter  contre  des  humilia- 
tions méritées  avec  une  audace  qui  leur  procure 
des  triomphes  momentanés.  On  en  trouve  enfin 
qui,  par  un  singulier  subterfuge ,  cherchent  à  se 


DU    MEPRIS.  71 

rapprocher  des  personnes  estimables  et  justement 
considérées,  s'imaginant  qu'une  portion  de  leur 
renommée  va  rejaillir  sur  eux. 

Malgré  la  bizarrerie  des  jugemens  humains,  il 
y  a  toujours  une  sorte  de  justice  dans  la  manière 
dont  nous  distribuons  le  mépris.  C'est  ainsi  que 
nous  avons  recours  à  ce  châtiment  pour  punir 
l'individu  qui  n'a  pas  su  se  laver  de  l'insulte  qu'il  a 
reçue.  En  général,  nous  nous  indignons  contre 
celui  qui  supporte  l'outrage  sans  le  repousser. 
Par  une  telle  indifférence ,  cet  homme  se  montre 
indigne  de  nos  regards;  nous  ne  saurions  sym- 
pathiser avec  sa  bassesse;  et  pour  peu  que  nous 
tenions  à  lui  par  quelques  liens  de  parenté  , 
nous  préférerions  apprendre  son  trépas  plutôt 
que  de  le  voir  ainsi  couvert  d'opprobre  et  d'in- 
famie. 

La  peine  du  mépris  est  souvent  infligée  d'après 
des  lois  trop  promptement  consenties  par  nos 
premiers  pères,  et  sur  lesquelles  la  raison  nous 
dit  qu'il  faudrait  revenir.  C'est  pour  cela  que 
nous  les  désignons  sous  le  nom  àe  préjugés  dans 
le  langage  ordinaire.  Mais  sommes  -  nous  tou- 
jours fondés  à  les  combattre?  Est -il  facile  d'en 
opérer  la  réforme ,  et  de  faire  prendre  de  nou- 
velles habitudes  à  l'opinion  ?  Cherchez  à  appro- 


•72  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

fondir  le  plus  grand  nombre  de  ces  maximes 
qui  exercent  un  empire  si  puissant  sur  l'esprit 
des  hommes,  vous  verrez  que  leur  origine  est 
intéressante  pour  la  vertu;  vous  leur  trouverez 
un  fondement  plus  ou  moins  solide  pour  le 
maintien  de  l'ordre  social.  La  plupart  de  ces 
préjugés  ont  été  inspirés  par  le  sentiment  des 
convenances  ;  c'est  l'instinct  commun  qui  les  a 
dictés. 

Le  préjugé  qui  étend  sur  tous  les  individus 
d'une  famille  une  partie  de  la  honte  attachée 
aux  peines  infamantes,  tient  sans  doute  à  ce 
sentiment  qui  nous  persuade  que  nos  parens  nous 
transmettent  leurs  qualités  avec  la  vie.  Ce  pré- 
jugé ,  qui  a  toute  sa  force  chez  les  peuples  bar- 
bares et  libres ,  auxquels  la  nature  parle  sans 
contradiction ,  doit  en  avoir  peu  dans  les  répu- 
bliques et  dans  les  gouvernemens  monarchiques, 
où  les  lois,  modérées  par  l'autorité  du  monarque, 
ne  laissent  aux  sentimens  et  aux  usages  qu'une 
partie  de  leur  empire.  Cependant  la  raison  et  les 
lois  doivent  réunir  leurs  efforts  contre  certains 
sentimens  même  naturels,  lorsqu'ils  sont  con- 
traires à  la  félicité  publique;  il  serait  dangereux 
de  favoriser  leur  développement. 

Toutefois  le  préjugé  des  peines  infamantes  est 


DU    MÉPRIS.  73 

fondé  sur  des  observations  physiologiques  que 
personne  ne  peut  révoquer  en  doute  ;  car  il  est 
certain,  par  exemple,  que  plusieurs  altérations  ou 
défectuosités  morales  sont  transmissibles  par  hé- 
rédité. Ne  voit-on  pas  des  folies  qui  sont  en  quelque 
sorte  un  mal  de  famille  ?  ne  voit- on  pas  des  posté- 
rités nombreuses  manifester  les  mêmes  penchans , 
se  déshonorer  par  les  mêmes  vices,  se  distinguer 
par  les  mêmes  vertus,  briller  par  les  mêmes  talens  ? 
Ajoutez  à  cette  cause  naturelle  la  force  de  l'exemple 
et  le  pouvoir  incompréhensible  de  l'imitation.  Il 
serait  peut-être  du  devoir  du  législateur  de  dé- 
dommager dans  quelques  cas  ceux  qui  deviennent 
victimes  des  peines  infamantes;  mais  je  doute 
qu'il  soit  possible  d'opérer  l'extinction  totale  d'un 
tel  préjugé. 

D'ailleurs  il  est  avantageux ,  dans  le  cercle  de 
nos  relations  ordinaires ,  que  les  fautes  graves 
contre  la  société  ne  soient  pas  tout-à-fait  person- 
nelles ;  il  est  utile  de  rendre  jusqu'à  un  certain 
point  les  individus  qui  sortent  d'une  même  tige 
solidaires  les  uns  pour  les  autres.  C'est  en  effet  ce 
préjugé  qui  les  force  à  se  surveiller  réciproque- 
ment, à  s'entr'aider  pour  s'épargner  des  flétris- 
sures. Il  concourt  plus  ou  moins  directement  à 
entretenir  la  pureté  dans  l'intérieur  des  familles , 
et  à  y  conserver  le  dépôt  sacré  de  l'honneur. 


74  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

Si  un  homme  provenant  d'une  race  obscure 
acc{uiert  tout  à  coup  une  somme  considérable  de 
gloire ,  tous  ceux  qui  tiennent  à  lui  par  les  liens 
du  sang  participent  bientôt  à  la  douce  influence 
des  rayons  qu'il  répand  sur  ce  qui  l'entoure;  pour- 
quoi ne  voudrait-on  pas  qu'il  en  fût  quelquefois 
de  même  pour  le  déshonneur?  D'ailleurs  quelle  jus- 
tice ne  se  plaît-on  pas  à  rendre  au  fils  d'un  père  avili, 
quand  il  se  relève  de  la  honte  par  des  actions  d'un 
grand  éclat!  Si  l'opinion  aime  à  punir,  elle  se  plaît 
pareillement  à  venger,  à  réhabiliter  ses  victimes. 

On  pourrait  toutefois  composer  un  livre  fort 
étendu  sur  les  bizarreries  de  l'opinion ,  ainsi  que 
sur  les  diverses  manières  dont  elle  inflige  le  mépris. 
N'est-il  pas  singulier,  par  exemple,  qu'il  n'y  ait  que 
le  duel  qui  puisse  nous  laver  de  l'infamie  d'un 
soufflet?  N'est-il  pas  ridicule  de  voir,  en  jurispru- 
dence criminelle ,  qu'il  est  plus  honteux  d'être 
pendu  que  d'avoir  la  tête  tranchée?  Les  nobles 
et  les  patriciens  de  tous  les  temps  avaient  porté 
l'orgueil  des  privilèges  jusqu'à  vouloir  qu'on  in- 
ventât des  supplices  particuliers  pour  eux.  Le 
principal  motif  de  cette  concession  venait  sans 
doute  de  ce  qu'on  croyait  offrir  un  hommage,  dans 
leur  personne,  à  ceux  de  leurs  ancêtres  qui  avaient 
rendu  des  services  plus  ou  moins  importans  à  la 
patrie. 


DU    MÉPRIS.  75 

L'homme  convaincu  du  mépris  qu'il  inspire 
porte  sur  lui-même  un  regard  épouvanté  ;  le  far- 
deau qui  l'accable  abat  ses  facultés  intellectuelles  ; 
il  n'a  aucune  assurance  dans  son  maintien  ;  il 
baisse  les  yeux  et  n'ose  les  porter  sur  son  sem- 
blable :  il  est  à  chaque  instant  déconcerté  par  le 
sentiment  involontaire  de  sa  propre  humiliation. 
Les  muscles  qui  meuvent  sa  physionomie  agissent 
d'une  manière  détournée  :  il  est  timide,  défiant, 
confus  autant  que  surpris  des  prévenances  dont 
il  est  l'objet.  L'homme  qui  en  méprise  un  autre 
est,  au  contraire,  tranquille  comme  tous  les  indi- 
vidus animés  d'une  passion  froide.  On  observe 
dans  ses  regards,  dans  ses  attitudes,  cette  dignité 
calme  qui  provient  de  la  supériorité  qu'il  a  tout  à 
coup  acquise  sur  son  semblable. 

L'homme  flétri  ne  peut  se  promettre  de  longs 
jours  ;  l'air  qu'il  respire  semble  lui  être  perni- 
cieux comme  celui  des  marécages  :  il  a  beau  se 
roidir  contre  le  châtiment  que  lui  fait  subir 
l'opinion,  il  ne  saurait  supporter  autour  de  lui 
ce  silence  contempteur ,  qui  est  un  des  plus 
grands  supplices  de  l'âme.  Je  dirai  plus  :  en- 
tourez un  assassin  des  plus  douces  affections  do- 
mestiques; qu'il  trouve  une  femme  qui  Faime, 
que  ses  enfans  lui  prodiguent  les  plus  tendres 
caresses,  il  n'est  pas  consolé^  son  cœur  est  de 


^6  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

glace  ;  le  poison  est  dans  toutes  ses  jouissances.  Il 
faut  qu'il  meure ,  parce  qu'il  a  besoin  de  se  faire 
oublier.  Il  y  a  d'ailleurs  quelque  chose  de  sec  et 
de  dénaturé  dans  les  adieux  qu'il  fait  à  la  terre;  il 
n'a  jamais  su  vivre ,  comment  voulez  -  vous  qu'il 
sache  mourir? 


DE    LA    MOQUERIE.  7 


n 


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CHAPITRE    VIL 


DE    LA    MOQUERIE. 

La  moquerie  est  un  penchant  qui  a  ses  racines 
dans  l'orgueil  et  dans  la  méchanceté  de  l'homme; 
elle  est  le  résultat  de  cette  joie  cruelle  que  nous 
éprouvons  à  la  vue  des  disgrâces  qui  peuvent  af- 
fliger nos  semblables.  C'est  une  réaction  de  notre 
amour-propre  contre  des  ridicules  ou  des  défauts 
qui  nous  choquent.  La  moquerie  est  douce  à 
exercer  comme  la  vengeance. 

Un  philosophe  a  dit  ingénieusement  que  la 
moquerie  était  l'épée  de  la  femme.  C'est  en  effet 
l'arme  des  faibles  contre  les  forts  ;  c'est  la  res- 
source des  petits  contre  les  grands  ;  l'art  d'en  user 
est   particulièrement  départi   aux    rachitiques , 
aux  bossus  ,  aux  boiteux,  aux  enfans  et  à  tous 
ceux  qui  sont  inférieurs  par  leur  puissance  phy- 
sique. Les  individus  robustes  et  d'une  stature 
athlétique  ne  se  moquent  de  personne  C'est  une 
remarque  qu'on  peut  faire  dans  les  divers  ordres 
de  la  société. 


"jS  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

Le  besoin  de  la  moquerie  est  essentieilement 
le  partage  de  l'espèce  humaine.  Il  se  manifeste 
chez  les  peuples  mêmes  qui  n'ont  atteint  qu'un 
faible  degré  de  civilisation.  Les  sauvages  de  la 
Californie  tournaient  en  ridicule  les  mission- 
naires ,  lorsque  ceux-ci  prononçaient  mal  cer- 
tains mots  de  leur  langue.  Qui  croirait  que  les 
idiots  ne  sont  pas  exempts  de  cette  habitude  ?  Il 
y  a  quelques  années  qu'en  traversant  le  mont 
Saint-Bernard ,  M.  de  Bonstetten ,  savant  distingué 
de  Genève,  logea  à  Martigny,  chez  son  ancien 
valet  de  chambre  devenu  aubergiste.  Il  lui  de- 
manda des  détails  sur  les  crétins  dont  ce  village 
abonde,  v  Qui  les  connaît  mieux  que  moi  ?  ré- 
pondit ce  dernier  ;  c'est  devant  ma  maison  qu'ils 
se  rassemblent  tous  les  jours;  ils  sont  très  gais, 
et  leur  conversation  est  fort  animée.  Ils  se  font 
une  sorte  de  langage  à  l'aide  de  leurs  cris  et  de 
leurs  gestes,  langage  qu'ils  entremêlent  de  quel- 
ques sons  mal  articulés.  Ils  ne  cessent  de  se  mo- 
quer des  non-cretins  ,  dont  ils  font  le  sujet  conti- 
nuel de  leurs  entretiens,  w  On  voit ,  d'après  ce  fait, 
que  la  moquerie  appartient  au  plus  bas  degré  de 
la  spiritualité. 

Il  suffit  d'entendre  ce  qui  se  dit  dans  le  cercle 
ordinaire  de  nos  sociétés ,  pour  s'apercevoir  de  la 
tendance  qu'ont  tous  les  hommes  vers  une  mé- 


DE    LA    MOQUERIE.  79 

disance  moqueuse  que  l'esprit  assaisonne  et  rend 
plus  ou  moins  piquante.  Toutes  les  paroles  pro- 
férées avec  un  ton  persifleur  se  rapportent  à  des 
anecdotes  vraies  ou  fausses  sur  tel  ou  tel  individu; 
on  fouille  dans  les  replis  les  plus  secrets  de  son 
âme  ;  on  recherche ,  on  découvre,  on  publie  ses 
actions  privées;  et  la  curiosité  n'est  mise  en  jeu 
que  pour  satisfaire  cet  instinct  funeste  dont  il  est 
difficile  de  se  défendre.  Le  peuple  même  ne  se 
soulage  de  ses  chagrins ,  et  ne  se  venge  de  ceux 
qui  le  gouvernent,  que  par  de  méchantes  plai- 
santeries. 

La  malice  humaine  se  repaît  de  scandale  : 
tous  les  membres  du  corps  social  se  combattent 
avec  l'arme  du  ridicule.  Les  vengeances  particu- 
lières s'exercent  communément  par  ce  déplorable 
moyen.  Les  enfans  sont,  pour  ainsi  dire ,  formés 
pour  la  moquerie  ;  ils  bégaient  à  peine,  qu'on  leur 
fait  tenir  des  discours  satiriques  au  moyen  des- 
quels ils  sont  un  objet  de  joie  pour  tout  le  monde. 
Les  femmes  surtout,  occupées  à  des  travaux  sé- 
dentaires qui  n'entravent  en  aucune  manière  la 
conversation ,  aiguisent  à  chaque  instant  ce  fer 
meurtrier;  c'est  toujours  du  prochain  qu'elles 
s'entretiennent.  On  a  beau  avoir  inventé  pour 
ellesles promenades, les  jeux,  les  spectacles;  c'est 
précisément  dans  les  lieux  où  elles  se  trouvent  en 


8o  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

regard  qu'elles  se  livrent  avec  plus  d'abandon  et 
de  volupté  au  besoin  continuel  de  la  moquerie. 

L'homme  aime  tellement  à  faire  circuler  ce 
poison,  que ,  lorsque  dans  un  discours ,  dans  une 
conversation ,  on  parle  en  général  d'un  vice ,  d'un 
travers ,  d'un  ridicule ,  les  auditeurs  saisissent 
avec  avidité  tout  ce  qui  peut  prêter  à  des  allu- 
sions particulières.  On  ramasse  en  quelque  sorte 
le  trait  qui  s'était  perdu  pour  lui  assurer  une  di- 
rection déterminée.  Ainsi  la  moquerie  est  ce  qui 
fait  le  supplice  des  relations  sociales  :  elle  met 
dans  un  état  continuel  de  guerre  les  habitans 
d'une  même  ville ,  d'un  même  royaume ,  etc.  ; 
elle  entretient  des  rivalités  entre  les  différens 
peuples  ;  elle  perpétue  les  ressentimens. 

En  France ,  la  moquerie  s'exprime  souvent  par 
des  chansons ,  genre  d'escrime  qu'on  excuse ,  et 
qui  laisse  néanmoins  des  blessures  profondes  dans 
le  fond  des  cœurs  ;  ses  funestes  refrains  sont  quel- 
quefois très  acérés  :  les  chansons  passent  vite  ; 
mais  elles  se  répètent,  et,  par  le  secours  de  la 
rime,  se  reproduisent  à  volonté  dans  la  mémoire. 
Cruelles  interprètes  de   la  malignité  humaine, 
elles  voyagent  et  se  transportent  à  une  distance 
infinie  des  lieux  où  elles  ont  pris  naissance.  Elles 
sont  colportées  par  la  jeunesse;  on  est  frappé  de 


DE    LA    MOQUERIE.  8î 

leurs  traits ,  sans  savoir  d'où  ils  partent.  C'est  par 
elles  que  l'homme  est  atteint  dans  tous  les  rangs 
et  dans  toutes  les  professions.  Ces  agressions  poé- 
tiques sont  souvent  suivies  des  plus  tristes  cata- 
strophes. Le  poison  de  la  moquerie  ressemble  à 
celui  dont  les  sauvages  se  servent  pour  infecter 
leurs  flèches  ;  il  laisse  dans  l'âme  offensée  les  em- 
preintes les  plus  douloureuses. 

L'homme  des  villes  a  fait  du  plaisir  de  la  mo- 
querie un  délassement  pour  ses  fatigues  journa- 
lières ;  c'est  ce  qui  a  donné  lieu  à  l'invention  de 
la  comédie,  aliment  précieux  pour  la  gaîté.  La 
moquerie  est  ici  réduite  en  art  :  c'est  un  moyen 
de  correction  qu'on  fait  tourner  au  profit  de  la 
morale.  On  peint  les  ridicules  avec  une  sorte 
d'exagération  qui  amuse  à  la  fois  un  grand  nom- 
bre de  spectateurs ,  en  provoquant  la  convulsion 
salutaire  du  rire,  phénomène  propre  à  l'espèce 
humaine^ 

La  comédie  a  pour  objet  de  représenter  leâ 
vices  et  d'exposer  les  fautes  que  les  hommes  com- 
mettent journellement  dans  l'exercice  de  leurs 
relations,  afin  d'en  préserver  ceux  qui  écoutent. 
Elle  est  destinée  à  réformer  les  mœurs ,  ou  plutôt 
les  habitudes  antisociales  des  hommes.  C'est  uri 
enseignement  de  la  vie,  un  châtiment  infliaé  k 

".  6 


Si  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

divers  ridicules  par  le  ministère  de  la  moquerie. 
Le  mouvement  dramatique  qu'on  donne  à  cette 
correction  intéresse  la  société  entière  ;  il  sert  à 
l'instruction  commune.  Ainsi  donc  la  moquerie  a 
un  but  moral  et  sérieux  dans  les  productions  co- 
miques ;  elle  satisfait  en  outre  un  des  besoins  im- 
périeux de  notre  nature,  qui  nous  porte  à  plai- 
santer sur  les  travers  d'autrui  sans  offenser  la 
susceptibilité  individuelle. 

Considérée  sous  le  rapport  moral  et  dans  le 
commerce  ordinaire  des  hommes,  la  moquerie 
est  un  acte  coupable  par  lequel  on  cherche  à  se 
donner  un  inférieur.  On  convertit  l'individu  dont 
on  se  moque  en  adversaire  :  nous  signalons  son 
côté  faible,  et  nous  nous  applaudissons  des  avan- 
tages que  ses  défauts  nous  donnent  sur  lui.  La 
moquerie  suppose  par  conséquent  l'absence  de 
toute  affection  bienveillante.  Observez  l'homme 
qui  a  du  penchant  à  railler  les  autres  :  à  coup 
sûr,  il  est  aussi  présomptueux  que  malin  :  rire 
d'autrui ,  c'est  vanter  sa  propre  excellence. 

Les  hommes  sont  d'autant  plus  enclins  à  la 
moquerie,  qu'elle  sert  à  aiguiser  leur  esprit,  à  ani- 
mer leur  entretien ,  à  faire  applaudir  leur  conver- 
sation ;  on  l'a ,  du  reste ,  rendue  plus  piquante  en 
lui  faisant  subir  une  multitude  de  formes.  11  en  est 


DE    LA    MOQUERIE.  83 

une ,  par  exemple ,  qui  consiste  dans  un  silence 
expressif,  ou  dans  une  simple  inflexion  de  la  voix; 
souvent  elle  tient  à  la  finesse  de  certains  mots 
usités  dans  telle  ou  telle  langue.  Au  surplus ,  sous 
quelque  forme  qu'elle  se  présente ,  elle  n'en  est 
pas  moins  une  puissance  que  peu  de  personnes 
osent  braver.  On  la  redoute  à  un  tel  point,  qu'on 
craint  généralement  de  se  mettre  au-dessus  de  ce 
qu'on  nomme  le  quen  dira-t-on.  Ainsi,  dans  le 
monde ,  les  railleries  de  l'homme  faible  font  le 
supplice  de  l'homme  fort. 

La  susceptibilité  française  ne  s'arrange  point 
de  la  moquerie  directe,  et  la  vengeance  suit  tou- 
jours de  près  une  pareille  insulte.  On  connaît  les 
affronts  qui  arrivent  aux  poètes  satiriques ,  ainsi 
qu'à  tous  ceux  qui  se  mêlent  de  tourner  en  dérision 
leurs  semblables.  Il  est  certain  qu'il  y  a  quelque 
chose  de  bas  et  de  déloyal  dans  l'abus  d'un  art 
qui  peut  s'exercer  contre  des  absens.  Il  existe  des 
lois  contre  les  calomniateurs;  il  faudrait  en  éta- 
blir contre  ceux  qui  se  font  un  jeu  de  la  moque- 
rie. La  plupart  d'entre  eux  manquent  tellement 
de  justice  et  de  vérité ,  qu'ils  s'irritent  à  l'excès , 
si  on  use  à  leur  égard  de  justes  représailles. 

L'homme  véritablement  bon  gémit  des  sottises 
d' autrui;  il  n'y  a  que  le  méchant  qui  puisse  se 


84  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

permettre  d'en  rire.  En  agir  ainsi  est  tout-à-fait  in- 
digne d'une  âme  forte  et  vigoureusement  trempée. 
Depuis  que  la  moquerie,  cette  fille  aînée  de  la 
vanité  humaine ,  est  devenue  plus  générale  parmi 
les  hommes  civilisés ,  l'homme  social  a  perdu  sa 
force  et  sa  dignité  ;  on  a  aboli  le  respect  pour  la 
morale  sacrée,  et  on  a  profané  ce  qu'il  y  a  de 
plus  profond  et  de  plus  sérieux  dans  le  cœur  de 
l'homme. 

On  peut  dire ,  en  terminant  ce  chapitre ,  que  les 
railleurs  sont  atteints  d'une  sorte  de  débilité  mo- 
rale, qui  est,  pour  ainsi  dire,  de  niveau  avec  la 
défectuosité  de  leurs  organes  physiques.  En  France 
surtout ,  la  moquerie  est  exercée  par  des  hommes 
médiocres  et  subalternes ,  dont  la  tête  est  tout-à- 
fait  vide  d'idées  ;  c'est  le  pays  où  les  sots  ont  pris 
le  parti  de  se  moquer  de  tout  ce  qu'ils  n'entendent 
pas  :  de  là  le  discrédit  jeté  par  l'opinion  sur  ceux 
qui  s'attachent  à  déprécier  leurs  semblables.  De 
quelque  gaîté  qu'ils  assaisonnent  leurs  discours , 
ils  se  déconsidèrent  dans  l'esprit  des  hommes 
sensés.  La  plupart  d'entre  eux  subissent  le  sort 
de  ces  bouffons  ambulans  dont  le  métier  trivial 
est  d'amuser  le  peuple,  et  qu'on  n'aime  à  voir  que 
sur  leurs  tréteaux. 


DE    LA    PITIE., 


85 


«>€-<^  €■<-€*•  e«•»«t^<-c^-e<^^<^*'«-I^-^-c-«-«>-e«-o<re-<-c-c^p<-c•<-e-C't'<-c*c■«-e<c«-t'«■c<■c^ 


CHAPITRE    VIII. 


DE    LA    PITIlé. 

La.  pitié  est  une  affection  sympathique  qui  se 
dirige  avec  plus  ou  moins  d'énergie  vers  tous  les 
individus  souffrans  ou  malheureux  :  c'est  le  contre- 
poids de  l'amour  de  soi ,  qui  ne  pouvait  convena- 
blement trouver  sa  place  que  dans  un  être  so- 
ciable. Il  est  peu  de  sentimens  qui  honorent  au- 
tant la  nature  humaine. 

On  a  mal  connu  et  mal  déterminé  les  sources 
de  la  pitié  dans  l'économie  animale;  elle  n'est 
point  l'effet  d'un  retour  sur  nous-mêmes ,  comme 
l'ont  prétendu  certains  philosophes  qui  expliquent 
tout  par  la  théorie  de  la  personnalité  ;  mais  il  est 
évident  que  cette  faculté  sublime  tient  plutôt  au 
besoin  inné  que  nous  avons  de  sympathiser  avec 
les  malheurs  de  nos  semblables  ,  et  de  faire  par- 
tager le  bien-être  dont  nous  jouissons. 

La  pitié  est  un  mouvement  spontané  de  l'âme , 
une  faculté  native  que  nous  sommes  involontai- 


86  PHYSIOLOGIE   DES    PASSIONS. 

rement  enclins  à  exercer.  Les  hommes  les  plus 
habitués  à  raisonner  ne  sont  pas  ceux  qui  sont 
les  plus  portés  à  la  compassion  ;  la  réflexion  est 
souvent  ennemie  de  ce  doux  sentiment.  J'ai  connu 
un  propriétaire  opulent  qui  refusait  de  faire  l'au- 
mône parce  qu'il  avait  profondément  médité  sur 
l'ingratitude. 

C'est  par  instinct  et  non  par  raison  que  l'homme 
se  montre  compatissant  :  la  pitié  saisit  inopiné- 
ment son  âme.  La  nature  a  un  besoin  insurmon- 
table de  ce  sentiment,  qui  nous  presse  comme 
celui  de  la  faim  ou  de  la  soif.  Madame  Helvétius 
passait  dans  une  rue  du  village  d'Auteuil  ;  elle 
rencontra  une  paysanne  glacée  par  le  froid  et 
presque  nue  ;  elle  se  dépouilla  spontanément 
d'une  partie  de  ses  vétemens  pour  en  couvrir 
cette  infortunée.  Placez  des  hommes  tout-à-fait 
sauvages  sur  le  bord  d'un  fleuve  :  qu'un  enfant, 
qu'une  femme  s'y  laisse  choir  !  quel  est  celui 
d'entre  eux  qui  ne  voudra  pas  lutter  contre  le 
torrent?  quel  est  celui,  qui,  dans  cette  circon- 
stance périlleuse ,  n'abjurera  pas  son  égoïsme  et 
sa  personnalité? 

La  théorie  de  la  pitié  doit  donc  s'expliquer  par 
les  lois  de  notre  propre  organisation  morale  ;  nul 
doute  qu'elle  ne  soit  inhérente  à  la  constitution 


DE    LA    PITIÉ.  -  87 

particulière  de  chaque  individu ,  et  liée  à  la  con- 
servation de  tous.  Elle  ne  saurait  provenir,  comme 
on  l'a  si  souvent  prétendu ,  de  la  faculté  que  nous 
avons  de  nous  placer,  par  l'effet  de  notre  imagi- 
nation, dans  la  même  situation  que  ceux  dont  le 
triste  sort  nous  intéresse.  Il  n'est  pas  vrai  d'ail- 
leurs que  ce  sentiment  s'affaiblisse  en  nous  quand 
nous  avons  la  certitude  de  ne  pas  être  atteints 
par  les  maux  qu'endurent  nos  semblables.  Par- 
courez les  asiles  du  malheur,  transportez-vous 
dans  l'intérieur  des  hôpitaux ,  vous  y  observerez 
des  infirmités  sans  nombre  :  les  plus  graves  vous 
toucheront  davantage  ;  et  pourtant  ce  sont  celles 
dont  il  est  à  peu  près  certain  que  vous  serez  tou- 
jours garanti. 

La  pitié  est  plus  ou  moins  vivement  ressentie 
par  les  hommes  de  toutes  les  classes  ;  mais  il  ne 
faut  pas  croire  qu'elle  soit ,  dans  tous  les  cas ,  for- 
tifiée par  l'analogie  des  rangs  que  nous  occupons 
dans  la  vie.  Une  telle  assertion  est  contraire  aux 
faits  qui  sont  journellement  observés.  Les  infor- 
tunes d'un  roi  n'ont  aucun  rapport  avec  celles 
qui  nous  accablent  ;  et  pourtant  elles  provoquent 
dans  notre  âme  le  sentiment  de  ia  plus  grande 
commisération  ;  d'une  autre  part ,  les  individus 
qui  vivent  à  côté  de  nous ,  et  dans  une  condition 
seiiiblable  à  la  nôtre ,  sont  quelquefois  ceux  que 


SB  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

nous  plaignons  le  moins,  quoique  nous  soyons 
menacés  des  mêmes  malheurs. 

Les  relations  de  la  pitié  sont  spécialement 
propres  à  l'homme.  Quelques  quadrupèdes ,  et 
surtout  le  lion,  paraissent  néanmoins  en  être  sus- 
ceptibles ;  on  a  même  vu  des  animaux  dont  la 
sensibilité  avait  été  plus  ou  moins  cultivée,  exer- 
cer des  actes  de  compassion  dont  notre  intelli- 
gence s'étonne.  Mais,  dans  l'espèce  humaine,  les 
mouvemens  de  cette  faculté  expansive  sont  infi- 
niment plus  nobles  et  plus  pénétrans.  Tous  les 
malheureux  de  la  terre  sont  placés  sous  l'égide 
de  la  pitié  tutélaire.  La  nature  prévoyante  ne  l'a 
convertie  en  passion  que  pour  nous  intéresser 
davantage  aux  maux  d' autrui  :  elle  ne  pouvait 
compter  sur  les  motifs  précaires  que  fournit  la  rai- 
son j  parce  qu'ils  eussent  été  rarement  écoutés. 

C'est  surtout  au  sein  des  sociétés  policées  que 
cette  passion  se  communique  avec  le  plus  de 
force  et  de  vitesse  ;  de  là  vient  que  les  auteurs  de 
romans  en  font  presque  toujours  le  principal  in- 
térêt des  situations  qu'ils  nous  représentent  ;  nous 
lisons  avec  une  sorte  d'avidité  les  livres  consacrés 
à  la  description  des  grandes  catastrophes.  Notre 
pitié  s'attache  même  à  des  êtres  qui  ne  sont  plus, 
p%  nos   âmes  compatissantes  errent  autour  du 


DE    LA    PITIÉ.  89 

tombeau  qui  les  a  engloutis.  Les  peines  attachées 
à  la  condition  de  l'homme  tiennent  en  général 
notre  sensibilité  en  haleine ,  et  nous  aimons 
mieux  sympathiser  avec  les  craintes  qu'avec  les 
espérances  de  nos  semblables. 

La  pitié  est  un  sentiment  si  énergique,  qu'il 
est  des  circonstances  où  elle  nous  poursuit  long- 
temps après  que  nous  lui  avons  résisté.  Il  y  a  en 
nous  comme  une  voix  secrète  qui  nous  reproche 
toute  la  dureté  de  notre  âme  :  nous  retournons 
alors ,  par  une  pente  irrésistible ,  vers  l'être  mal- 
heureux que  nous  avions  si  cruellement  délaissé , 
et  nous  nous  plaisons  à  réparer  les  suites  d'un 
injuste  abandon. 

On  voit  d'après  cela  que  la  pitié  n'est  pas  aussi 
rare  parmi  les  hommes  qu'on  le  prétend.  On 
trouve  partout  des  orphelins;  partout  on  ren- 
contre des  vieillards  que  les  circonstances  rédui- 
sent à  la  plus  affreuse  détresse  ;  mais  le  hasard  ou 
plutôt  la  Providence  place  toujours  à  côté  d'eux 
un  être  bienfaisant  pour  les  secourir.  La  nature 
a  mis  d'ailleurs  dans  la  voix  humaine  des  accens 
propres  à  émouvoir  le  cœur  d'autrui  et  à  conju- 
rer l'infortune  ;  il  est  des  plaintes ,  il  est  des  cris 
éloquens  auxquels  la  partie  affective  de  notre  âme 
ne  saurait  entièrement  se  soustraire.  C'est  ainsi 


go  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

que  le  monde  se  maintient.  Il  faudrait  appeler  la 
pitié  la  passion  conservatrice  par  excellence. 

Les  douleurs  physiques  excitent  en  général 
beaucoup  moins  de  pitié  que  les  douleurs  mo- 
rales. Cette  remarque  est  incontestable  ;  et  il  est 
certain  que  nous  apercevons  journellement  dans 
les  rues  et  les  carrefours  de  nos  cités  des  individus 
couverts  de  plaies  ou  en  proie  aux  maux  les  plus 
hideux ,  sans  éprouver  la  moindre  émotion ,  tan- 
dis que  nous  pleurons  amèrement  sur  des  mal- 
heurs fictifs  ou  supposés,  et  que  nous  nous  rassem- 
blons devant  un  théâtre  pour  goûter  en  commun 
le  charme  prolongé  de  la  compassion  ;  c'est  donc 
le  pouvoir  de  notre  imagination  qui  grossit  à  nos 
yeux  ces  infortunes  mensongères ,  et  qui  fait  que 
notre  âme  en  est  profondément  affectée. 

La  pitié  étant  un  sentiment  relatif  à  la  conser- 
vation de  l'espèce,  il  est  évident  qu'elle  doit  se 
montrer  plus  active  chez  les  jeunes  gens  destinés 
à  la  soutenir  que  chez  les  vieillards  qui  sont  près 
de  s'en  séparer.  Il  est  également  démontré  par 
l'observation  que  les  femmes  sont  spécialement 
accessibles  à  ce  doux  sentiment,  parce  que  le 
sort  de  l'existence  individuelle  semble  leur  être 
plus  particulièrement  confié.  Les  physiologistes 
remarquent  enfin  que  la  pitié   se  montre  plus 


DE    LA    PITIlé.  91 

vive  toutes  les  fois  qu'elle  se  manifeste  entre 
deux  personnes  d'un  sexe  différent.  Ceci  tient  à 
l'influence  réciproque  que  l'homme  et  la  femme 
exercent  l'un  sur  l'autre,  influence  dont  il  sera 
question  quand  je  traiterai  de  l'instinct  de  repro- 
duction. 

Nous  sommes  susceptibles  de  concevoir  le  senti- 
ment de  la  pitié  pour  des  êtres  mêmes  qui  n'appar- 
tiennent point  à  notre  espèce.  Toutefois  est-il  vrai 
de  dire  que  nous  prenons  une  part  plus  vive  aux 
souffrances  de  ceux  qui  se  rapprochent  le  plus  de 
nous  par  les  caractères  physiques  de  leur  organisa- 
tion. C'est  ainsi  que  nous  sommes  plus  fortement 
émus  par  le  cri  des  quadrupèdes  que  par  le  cri  des 
oiseaux  ;  c'est  ainsi  qu'on  se  détermine  plus  volon- 
tiers à  tuer  un  poisson ,  un  insecte ,  qu'un  animal  à 
sang  chaud.  M.  de  Malouet ,  dans  son  Voyage  à 
la  Guyane,  fait  mention  d'une  chasse  faite  aux 
singes  par  les  Indiens.  Il  dit  que  dans  cette  cir- 
constance il  se   trouva  tellement  ému  par  les 
plaintes   de    ces  animaux  blessés,  qu'il  donna 
l'ordre  de  faire  cesser  le  feu.  Ce  qui  le  pénétrait 
surtout  de  compassion ,  c'étaient  les  gémissemens 
des  femelles  portant  leurs  petits  sous  leurs  bras 
pour  les  soustraire    au  danger.   Elles  parlaient 
une  langue  qu'on  n'entendait  pas,  mais  qui  sem- 
blait retracer   à  la  fois   la  fureur,   l'indignation 


^1  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

et  les  angoisses  du  désespoir.  La  ressemblance 
éloignée  du  singe  avec  l'espèce  humaine  contri- 
bue beaucoup  à  accroître  le  sentiment  de  la  pitié  ; 
et,  pour  me  servir  de  l'expression  de  M.  de 
Malouet,  elle  paraît  en  quelque  sorte  la  com- 
mander. 

La  pitié  n'est  point  un  sentiment  aveugle 
comme  celui  de  l'amour,  et  il  y  a  toujours  une 
sorte  de  justice  dans  la  répartition  que  l'on  en 
fait.  Elle  ne  se  porte  guère  que  sur  les  individus 
qui  en  sont  dignes.  Ce  ne  sont  point  les  scélérats 
qui  l'inspirent  :  par  les  crimes  qu'ils  ont  pu  com- 
mettre ,  ils  n'excitent  plus  notre  sympathie  ;  ils 
se  sont  en  quelque  sorte  séparés  de  la  nature 
humaine. 

En  général,  quand  on  sollicite  notre  compas- 
sion ,  nous  avons  grand  soin  de  nous  enquérir 
quel  est  le  caractère  ,  quelles  sont  les  vertus  des 
personnes  qui  cherchent  à  nous  intéresser  en 
leur  faveur.  Ceux  qui  nous  implorent  font  aussi- 
tôt une  description  plus  ou  moins  étendue  des 
droits  qu'ils  ont  à  notre  bienfaisance.  Nous  cher- 
chons nous-mêmes  à  justifier  nos  largesses,  à 
motiver  en  quelque  sorte  les  services  que  nous 
rendons.  L'impression  de  la  pitié  est  d'ailleurs 
d'autant  plus  énergique  que  l'individu  qui  l'ex- 


DE    LA    PITIÉ.  C)3 

cite  est  plus  ou  moins  recommandable  par  ses 
vertus  et  sa  moralité. 

Le  sentiment  de  la  pitié  s'exprime  souvent  par 
des  larmes.  Ce  symptôme  se  manifeste  principa- 
lement quand  nous  sympathisons  avec  la  douleur 
morale  ;  la  douleur  physique  peut  néanmoins  le 
déterminer,  si  elle  a  lieu  chez  des  individus  qui 
tiennent  à  nous  par  les  liens  du  sang.  Ajoutons 
que  la  nature  attache  une  sorte  de  bonheur  à 
l'exercice  de  cette  passion  ;  car  elle  a  voulu  que 
l'homme  trouvât  une  satisfaction  dans  un  devoir 
même  qu'elle  lui  impose. 

La  pitié  est  du  reste,  de  toutes  nos  jouissances  ^ 
celle  qu'on  peut  regarder  comme  la  plus  vraie  et 
la  plus  naturelle  ;  nous  penchons  de  nous-mêmes 
vers  la  miséricorde  et  la  bonté.  C'est  l'instinct  de 
relation  qui  inspira  le  premier  homme  lorsqu'il 
donna  du  pain  à  son  semblable.  Dans  la  suite, 
on  fit  de  cet  acte  un  devoir  social  auquel  tous  les 
malheureux  se  confient;  car  la  terre  est  peuplée 
de  mendians  qui  trouveront  toujours  à  vivre 
tant  qu'il  y  aura  parmi  ceux  qui  l'habitent  une 
ombre  de  civilisation.  Au  surplus,  ainsi  que  je 
l'ai  déjà  énoncé  plus  haut ,  la  pitié  est  un  senti- 
ment qui  dérive  si  bien  des  lois  de  l'organisation 
humaine ,  que  ceux  qui ,  par  corruption ,  refusent 


94  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

d'y  obéir,  allèguent  toujours  des  prétextes  pour 
se  faire  excuser  ;  ils  imputent  d'ordinaire  aux  per- 
sonnes qui  les  sollicitent  des  vices  ou  des  défauts 
qui  les  rendent  indignes  de  leur  assistance. 

La  pitié  est  un  sentiment  si  légitime,  qu'elle 
vient  faire  valoir  ses  droits  jusque  dans  le  sanc- 
tuaire de  la  justice.  Chez  les  Romains ,  un  accusé 
avait  la  faculté  de  parcourir  les  rangs  de  l'assem- 
blée pour  émouvoir  la  compassion  du  peuple , 
aussitôt  que  la  trompette  avait  sonné  l'ouverture 
des  comices,  et  qu'on  allait  prononcer  sur  son 
sort  par  centuries  :  le  coupable  prenait  alors  une 
humble  contenance  ;  sa  tête  était  couverte  de 
cendres  ;  on  faisait  suivre  le  vieux  père,  les  petits 
enfans ,  l'épouse  désolée ,  pour  mieux  apaiser  la 
colère  publique.  On  entendait  bientôt  les  mur- 
mures de  la  pitié  au  milieu  des  flots  de  la  mul- 
titude, et  déjà  les  cœurs  étaient  émus  avant  que 
l'orateur  se  fît  entendre. 

La  pitié  est,  comme  toutes  les  autres  facultés 
de  l'âme ,  susceptible  d'affaiblissement  et  d'alté- 
ration ;  le  spectacle  continuel  de  l'ingratitude  de 
l'homme  finit  par  concentrer  les  affections,  et  par 
empêcher  tout  mouvement  expansif  qui  tendrait 
à  les  répandre.  Le  grand  exercice  de  cette  faculté 
a  d'ailleurs  des  inconvéniens  graves  ;  et  ceci  est 


DE    LA    PITIÉ.  95 

fondé  sur  une  loi  du  système  nerveux ,  qui  s'é- 
mousse  par  la  fréquence  des  mêmes  impressions. 
On  remarque  aussi  que  les  grands  désastres ,  qui 
font  ressortir  et  prédominer  l'égoïsme ,  peuvent 
également  affaiblir  les  sources  de  la  pitié ,  et  di- 
minuer sa  généreuse  activité. 

On  voit  d'après  cela  pourquoi  l'homme  s'est 
fait  un  cœur  d'airain  contre  l'infortune,  pourquoi 
il  ne  craint  pas  de  se  revêtir  en  quelque  sorte  d'un 
bouclier  pour  résister  à  la  plainte  et  aux  gémis- 
semens.  Les  malheureux  le  savent  si  bien ,  qu'ils 
ont  réduit  en  art  le  don  naturel  d'implorer  la 
I  pitié  de  leurs  semblables  ;  il  n'est  pas  de  ruse  à 
laquelle  ils  n'aient  recours  pour  la  surprendre.  Les 
uns  tiennent  des  discours  plus  ou  moins  persuasifs^ 
et  cherchent  à  nous  attendrir  par  des  pleurs,  des 
prières ,  des   supplications  ;   ils  donnent  à  leur 
I  voix  des  inflexions  propres  à  nous  convaincre 
et  à  nous  toucher  ;  les  autres  simulent  des  infir- 
mités dont  ils  ne  sont  pas  même  menacés  :  telles 
que  ces  maladies  convulsives  qui  portent  simul- 
tanément dans  notre  âme  la  commisération  et 
l'effroi.  Plusieurs  d'entre  eux  cherchent  à  gagner 
le  cœur  en  jouant  des  airs ,  avec  plus  ou  moins 
d'habileté,  sur  des  instrumens  de  musique;  c'est 
le  stratagème  des  aveugles.  Comme  la  faiblesse 
exerce  un  grand  empire  sur  la  pitié ,  les  femmes 


9^  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

indigentes  font  étalage  de  leurs  enfans  pour  mieux 
mettre  enjeu  cette  disposition  du  principe  sensitif. 
On  en  voit  même  qui  se  couvrent  la  tête  d'un 
voile  pour  chanter  sous  ce  déguisement,  et  solli- 
citer l'intérêt  des  passans  par  l'attrait  du  mystère. 

La  pitié  doit  être  considérée  comme  partie  in- 
tégrante de  l'ordre  social.  On  y  voit  les  hommes 
mettre  en  commun  leurs  infortunes ,  et  se  prêter 
des  secours  mutuels  pour  lutter  ensemble  contre 
la  maladie  et  la  destruction.  Un  des  plus  nobles 
effets  de  l'instinct  de  relation ,  est  de  réunir  dans 
le  même  lieu  un  grand  nombre  d'individus ,  pour 
qu'ils  puissent  s'assister  les  uns  les  autres ,  et  se 
protéger  de  leurs  facultés  réciproques.  La  so- 
ciété devient  alors  une  providence  sous  les  aus- 
pices d'une  pitié  généreuse  et  conservatrice. 

Ainsi,  la  pitié  est  une  sorte  de  religion  établie 
dans  le  fond  de  nos  cœurs ,  ou  plutôt  c'est  celle 
de  nos  affections  qui  nous  rapproche  le  plus  de 
la  divinité ,  et  c'est  aussi  celle  qui  charme  le 
mieux  tous  les  rapports  d'une  vie  malheureuse  et 
tourmentée,  puisqu'elle  convertit  en  jouissance 
le  plus  saint  des  devoirs.  Que  deviendrait  une 
nation  où  l'on  pourrait  ériger  en  maxime  cette 
sécheresse  de  Fàme  qui  nous  rend  insensibles  au 
cri  de  l'infortune  ! 


DE    LA.    PITTÉ.  97 

Je  dirai  plus;  la  pitié  a  souvent  quelque  chose 
de  surnaturel  chez  les  peuples  civilisés  par  une 
grande  vertu.  Quand  les  élémens  sont  bouleversés, 
quand  la  terre  est  ébranlée  jusque  dans  ses  en- 
trailles, les  animaux  se  dispersent  par  la  frayeur  ; 
ils  prennent  la  fuite  en  désordre ,  sans  rien  con- 
certer pour  leur  conservation  mutuelle;  mais  les 
hommes  se  rapprochent  par  une  attraction  aussi 
invincible  que  généreuse  ;  ils  se  cherchent  et  s'as- 
sistent dans  tous  les  détails  de  leur  vie  privée.  On 
les  voit  appliquer  leur  réflexion  prévoyante  et 
toutes  les  mesures  réparatrices  aux  plus  grandes 
catastrophes  de  la  nature. 

Aucune  calamité  n'est  certainement  comparable 
à  celle  qui  vint  engloutir  Lisbonne  dans  ses  fon- 
demens.  Les  habitans  crurent  à  cet  instant  fu- 
neste que  la  terre  était  anéantie,  et  que  l'univers 
allait  rentrer  dans  le  chaos.  Cependant  les  prêtres, 
les  médecins ,  les  chefs  de  police ,  les  officiers  de 
justice,  etc. ,  s'élancèrent  spontanément  sur  ce 
vaste  théâtre  de  îa  désolation  et  du  désespoir.  Les 
mouvemens  d'une  pitié  sublime  se  manifestèrent 
dans  ce  lieu  tout  couvert  des  ombres  de  la  mort. 
Les  femmes  surtout  se  firent  remarquer  par  des 
prodiges  de  courage  et  de  dévouement  :  elles 
cherchaient  les  victimes  au  milieu  des  décombres , 
!   transportaient  les  malades  dans  les  maisons  qui 


98  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

n'avaient  pas  été  renversées ,  pansaient  les  bles- 
sures ,  distribuaient  des  alimens.  Un  rayon  de  la 
miséricorde  divine  semblait  empreint  sur  le  front 
de  ces  messagères  du  ciel  !  On  se  demandait  com- 
ment la  bonté  de  l'âme  pouvait  imprimer  à  de  si 
faibles  bras  une  puissance  incompréhensible.  ' 

Aujourd'hui  surtout,  le  sentiment  de  la  pitié 
est  plus  universellement  appliqué.  Depuis  que 
les  ressources  de  notre  industrie  s'accroissent 
de  toutes  parts ,  la  bienfaisance  s'est  en  quelque 
sorte  identifiée  avec  la  législation  ,  et  nulle  part , 
comme  en  France ,  elle  ne  s'exerce  avec  plus  de 
zèle  et  d'utilité  ;  malheureusement  la  paresse 
trouve  quelquefois  son  compte  dans  cette  exten- 
sion des  bienfaits  de  la  civilisation  ,  qui  semble 
avoir  imprimé  à  l'homme  un  caractère  plus  noble 
et  plus  dévoué. 

'  Le  même  dévouement  fut  admiré  en  1772,  dans  la  nuit  du 
29  au  3o  décembre,  à  l'Hôtel-Dieu  de  Paris,  lorsque  cet  établisse- 
ment devint  la  proie  des  flammes.  Toutes  les  religieuses  hospita- 
lières se  sacrifièrent  pour  sauver  les  malades;  l'une  d'entre  elles,  à 
peine  âgée  de  vingt  ans,  transporta  hors  du  foyer  de  l'incendie 
près  de  trente  vieillards,  hors  d'état  de  fuir  pour  se  dérober  au 
danger  commun.  Tout  cela  s'opérait  pendant  que  le  feu  traversait 
les  planchers  du  bâtiment ,  pendant  que  le  comble  et  la  char- 
pente tombaient  avec  le  fracas  le  plus  épouvantable,  pendant  que 
les  couvertures  et  mille  autres  matières  embrasées  s'élevaient  dans 
les  airs  par  la  force  du  vent ,  et  illuminaient  la  capitale  d'une  clarté 
sinistre.  Cette  personne ,  que  la  vertu  rendait  si  forte  et  si  coura- 
geuse ,  se  nommait  Marie-Anne  Martin ,  dite  la  Mère  de  la  Présen- 
tation, morte,  il  y  a  dix  ans,  supérieui-e  de  l'hôpital  Saint-Louis. 


DE    LA    PITIE.  99 

Qui  n'admirerait  toutefois  ces  asiles  publics  où 
la  pitié  appelle  de  toutes  parts  la  vieillesse  et  le 
malheur,  ces  secours  prodigués  sans  relâche  aux 
classes  inférieures  de  la  société  ?  «  Je  voudrais , 
c(  s'écriait  M.  de  Montyon ,  l'un  de  nos  plus  fer- 
cc  vens  philanthropes ,  que  tous  les  hospices  de 
«  charité  fussent  transformés  en  autant  de  palais , 
((.  et  qu'il  n'y  eût  de  luxe  que  pour  les  pauvres  ; 
«je  voudrais  que  tout  malheureux,  recueilli  la 
«  veille  dans  les  plus  humbles  habitations ,  se  ré- 
«  veillât  le  lendemain  sous  les  lambris  dorés  d'une 
«  bienfaisance  inépuisable  :  que  rien  ne  fût  épargné 
«  pour  entretenir  dans  sa  nouvelle  demeure  une 
c<  chaleur  dovice  et  vivifiante  ;  que  des  fontaines 
c<  de  marbre  lui  apportassent  une  onde  pure  pour 
ce  étancher  sa  soif  ou  pour  laver  ses  blessures;  je 
«  voudrais  enfin  qu'il  fût  promené  dans  des  jar- 
«  dins  délicieux ,  dans  les  bosquets  les  plus  frais , 
«  et  qu'il  y  respirât  sans  cesse  le  parfum  des  plantes 
«  salutaires.  »  ' 

Qui  le  croirait?  celui  qui  prononçait  d'aussi 
nobles  paroles  était  avare  et  parcimonieux  pour 
lui-même;  il  se  refusait  journellement  les  jouis- 
sances qu'il  procurait  aux  autres  dans  les  plus 
tristes  situations  de  la  vie.  Toujours  mal  vêtu, 
n'usant  que  des  alimens  les  plus  grossiers  et  les 
plus  vulgaires,  il  se  couchait  sur  un  mauvais  gra- 


IGO  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIOîN^S. 

bat ,  prenant  à  peine  quelques  précautions  pour 
se  garantir  des  rigueurs  du  froid.  Il  avait  l'air  de 
n'être  ici-bas  que  le  gardien  ou  plutôt  le  dispensa- 
teur du  riche  patrimoine  qui  lui  était  échu.  On 
croyait  voir  en  lui  un  de  ces  soldats  hospitaliers 
qui  se  vouaient  jadis  à  la  conservation  ainsi  qu'à 
la  défense  des  êtres  souffrans. 

L'histoire  de  cet  incomparable  philanthrope 
suffirait  sans  doute  pour  détruire  l'opinion  de 
ceux  qui  font  dériver  la  pitié  de  l'intérêt  per- 
sonnel. Il  y  a  manifestement  quelque  chose  de 
spontané  et  d'involontaire  dans  l'exercice  de  ce 
sentiment ->  qui  n'a  pas  toujours  besoin  d'être  sol- 
licité peur  se  maintenir  dans  toute  sa  force.  Sou- 
vent même,  par  une  disposition  singulière  de 
notre  système  sensible ,  nous  accourons  avec  em- 
pressement auprès  d'un  malheureux  qui  ne  de- 
mande rien,  et  nous  détournons  les  yeux  de  celui 
qui  nous  implore.  Quelle  pitié  profonde  n'éprou- 
vons-nous pas  à  la  vue  des  enfans  abandonnés, 
qui  sont  incapables  d'apprécier  par  eux-mêmes 
toute  l'étendue  de  leur  misère  !  Un  des  grands 
bienfaits  de  la  Providence  est  de  nous  faire  sym- 
pathiser avec  tous  les  êtres  que  le  malheur  ac- 
cable. Dieu  a  voulu  que  la  faiblesse  intéressât  la 
puissance ,  et  il  a  donné  aux  pleurs  le  privilège 
d'attendrir  l'âme  et  de  désarmer  la  férocité. 


LES  PESTIFERES 

DE  VILLEFRANCHE, 


OU 


HISTOIRE  DU  MAGISTRAT  POMAîROLS, 


PREAMBULE  HISTORIQUE 


Si  j'avais  eu  pour  but  de  donner  une  histoire 
complète  et  détaillée  de  la  peste  de  Villefran- 
che  d'Aveyron  ,  j'aurais  insisté  davantage 
sur  ses  symptômes  physiques ,  et  sur  toutes 
les  circonstances  particulières  qui  signalèrent 
ce  triste  et  mémorable  événement  ;  mais  je 
ne  me  suis  proposé  que  de  faire  ressortir  les 
principaux  traits  d'humanité  qui  éclatèrent 
en  cette  occasion ,  et  d'en  faire  un  épisode 
pour  le  chapitre  de  la  Pitié. 

J'ai  lu  à  peu  près  toutes  les  descriptions 
des  maladies  pestilentielles  qui  ont  ravagé  le 
monde  à  diverses  époques  de  la  civilisation  ; 
il  me  semble  qu'il  n'en  est  aucune  où  le  cou- 


I04  PRÉAMBULE    HISTORIQUE. 

rage  de  l'homme  se  soit  autant  honoré.  Je 
dirai  plus  :  tous  les  personnages  qui  figurent 
dans  cette  déplorable  histoire  ont  une  phy- 
sionomie particulière  que  le  génie  des  arts 
devrait  célébrer. 

Jean  de  Pomairols  était  véritablement  un 
de  ces  hommes  extraordinaires  que  la  Pro- 
vidence semble  envoyer  pour  consoler  la  terre 
de  ses  désastres  et  suspendre  le  cours  des 
calamités  humaines.  Mais,  si  on  admire  d'un 
côté  la  noble  conduite  de  cet  immortel  magis- 
trat ,  de  l'autre  on  applaudit  avec  transport  à 
la  reconnaissance  de  ses  concitoyens  ,  qui  af- 
franchirent de  tout  impôt  la  maison  de  plai- 
sance habitée  par  leur  bienfaiteur.  Une  pa- 
reille récompense  devait  être  décernée  par 
une  ville  qui  elle-même  avait  obtenu  ,  dès 
les  premiers  temps  de  sa  fondation ,  les  pri- 
vilèges les  mieux  mérités  (i). 


PRÉAMBULE    HISTORIQUE.  Io5 

La  peste  de  Villefranche  est  un  véritable 
drame ,  qu'il  suffit  d'exposer  dans  toute  son 
étendue,  pour  y  faire  compatir  le  lecteur. 
La  terreur  s'accroît  sans  cesse  au  milieu  de 
cette  suite  de  revers  et  de  douleurs  désespé- 
rantes :  situation  affreuse  de  la  vie  humaine 
où  les  hommes  ne  puisent  dans  l'air  qu'une 
pâture  infectée,  où  ils  ne  se  rapprochent 
que  pour  s'insinuer  réciproquement  des  ger- 
mes de  mort  ! 

Peu  d'épidémies  ont  été  aussi  meurtrières 
que  celle  dont  je  vais  offrir  la  relation  ,  puis- 
que ,  sur  une  population  de  douze  mille  hom- 
mes ,  huit  mille  perdirent  la  vie  (2).  L'effroi 
qu'inspire  un  pareil  sujet  semble  néanmoins 
s'adoucir  par  l'apparition  d'un  magistrat  aussi 
!  éclairé  que  courageux ,  qui  répare  tous  les 
I  maux  à  l'aide  de  sa  prudence  et  de  sa  fermeté  ; 
par  celle  de  ce  pieux  père  Ambroise  qui  des- 


îo6  PRÉAMBULE    HISTORIQUE. 

cend  d  une  colline  avec  un  troupeau  de  chèvres 
pour  allaiter  les  enfans  que  la  peste  venait  de 
rendre  orphelins.  Des  consuls  qui  veillent 
sans  relâche ,  des  médecins  qui  se  dévouent , 
des  prêtres  qui  se  consacrent,  des  dames 
d'une  condition  élevée  qui  se  transforment 
en  autant  de  gardes-malades  ,  des  riches  qui 
se  dépouillent  en  faveur  des  pauvres  ,  des 
citoyens  qui  cèdent  leurs  possessions  et  leurs 
demeures ,  forment  autant  de  tableaux  qui 
jettent  le  plus  grand  lustre  sur  la  condition 
humaine  et  la  rehaussent  à  ses  propres  re- 
gards. 

La  faveur  accordée  à  Jean  de  Pomairols 
par  ses  compatriotes  est  unique  dans  les  an- 
nales des  temps  ,  et  les  services  par  lesquels 
il  l'avait  méritée  dans  une  circonstance  des 
plus  douloureuses  donnent  un  grand  intérêt 
à  l'histoire  de  Vil lefr anche  d'Aveyron.  L'af- 


PRÉAMBULE    HISTORIQUE.  ÏO7 

franchissement  des  impôts  dont  il  jouissait 
fut  continué  jusqu'en  1 794  ,  quoiqu'en  i  jgo 
les  descendans  de  ce  magistrat ,  pour  se  con- 
former au  décret  de  l'assemblée  constituante, 
qui  voulait  que  toutes  les  propriétés  suppor- 
tassent désormais  l'imposition  foncière  ,  eus- 
sent demandé  la  suppression  de  ce  privilège 
accordé  à  leur  trisaïeul  par  délibération  de 
la  commune,  le  16  février  16^9.  Ajoutons 
que  ce  fut  avec  regret  que  les  habitans  de 
Villefranche  virent  s'éteindre  une  distinction 
qui  perpétuait  leur  gratitude  envers  un 
homme  dont  les  bons  et  généreux  offices 
avaient  été  si  profitables  à  la  patrie. 

Il  faut  le  dire  à  sa  louange  ;  la  famille  ho- 
norable et  sans  tache  dont  il  s'agit  dans 
cette  relation  était  digne  d'un  pareil  bienfait; 
car  les  citoyens  de  Villefranche  avaient  con- 
stamment trouvé  en  elle  des  appuis  gêné- 


I08  PRÉAMBULE    HISTORIQUE. 

reux  dans  les  oppressions  injustes  qu'ils 
avaient  eues  à  supporter.  Plusieurs  de  ses 
membres  s'étaient  déjà  rendus  très  recom- 
mandables  dans  les  guerres  contre  les  hu- 
guenots ,  par  leur  piété ,  leur  droiture  et  leur 
intrépidité.  On  n'a  point  oublié  la  noble 
conduite  de  Durrieu^  de  Toulongeac  et  de 
Durant  de  Pomairols  ,  tous  trois  magistrats 
et  beaux  -  frères ,  qui  se  sacrifièrent  pour 
maintenir  dans  toute  sa  pureté  la  religion  de 
leurs  pères  ;  le  souvenir  de  leur  dévouement 
sera  toujours  conservé  dans  les  fastes  de 
notre  cité  reconnaissante.  (3) 

Après  ces  détails  préliminaires ,  nos  lec- 
teurs ne  seront  peut-être  pas  fâchés  de  trou- 
ver ici  quelques  renseignemens  historiques 
sur  la  cité  de  Villefranche ,  qui  est  digne  du 
plus  grand  intérêt  à  cause  du  caractère  par- 
ticulier de  ses  habitans.  En  effet,  cette  ex- 


PRÉAMBULE    HISTORIQUE.  1^9 

cellente  ville  s'est  toujours  distinguée  par  ses 
vertus  hospitalières.  Il  n'est  pas  un  étranger 
qui,  après  l'avoir  habitée,  ne  lui  donne  les  plus 
vifs  regrets  en  la  quittant.  Dans  tous  les  temps 
elle  a  été  surtout  très  attachée  à  nos  rois  : 
à  l'époque  de  la  Ligue  on  l'appelait  la  Fille 
fidèle.  Elle  avait  un  présidial  que  Louis  XIV 
nommait  son  petit  parlement.  Commerçante 
et  laborieuse  dans  la  paix ,  elle  devenait  tout 
à  coup  guerrière  quand  il  fallait  défendre  sa 
religion  et  son  souverain  légitime. 

Villefr anche  avait  mérité  les  faveurs  que 
son  nom  rappelle,  par  son  courage  et  ses 
protestations  énergiques  toutes  les  fois  qu'on 
avait  voulu  lui  faire  subir  un  joug  étranger. 
C'est  son  rare  dévouement  pour  la  dynastie 
de  France  qui  lui  fit  accorder  une  multitude 
de  franchises  et  de  privilèges  (4).  Je  me  fais 
j  gloire  de  consigner  dans  ce  préambule  un 


ÏIO  PRÉAMBULE    HISTORIQUE. 

trait  héroïque  qui  honore  à  jamais  notre 
bonne  et  intéressante  cité.  Voici  comment 
les  historiens  nous  l'ont  transmis.  En  i364, 
après  la  mort  du  roi  Jean^  ses  habitans 
furent  sommés  de  venir  jurer  obéissance  et 
fidélité  au  roi  d'Angleterre  dans  la  petite 
ville  de  Rignac.  Ils  prirent  dès-lors  le  parti 
de  lui  députer  deux  citoyens  d'un  courage 
universellement  reconnu  :  c'étaient  Pierre 
Polier,  premier  consul ,  dont  la  noble  famille  . 
se  maintient  encore  si  honorablement  dans 
le  midi  de  la  France ,  et  Guillaume  de  Gar- 
rigues, qui  remplissait  alors  la  charge  de 
juge-mage.  Ceux-ci  partirent  incontinent; 
mais  5  voyant  qu'on  exigeait  d'eux  un  ser- 
ment pur  et  simple ,  sans  conditions  ni  res- 
trictions ,  ils  le  refusèrent  avec  une  fermeté 
toute  romaine.  On  résolut  d'abord  de  les 
condamner  à  mort.  Toutefois ,  après  une 
lîiûre  délibération,  ils  obtinrent  la  permis- 


PRÉAMBULE    HISTORIQUE.  ÏTÎ 

sion  de  retourner  chez  eux  pour  y  prendre 
des  dispositions  plus  favorables  à  leur  in- 
térêt ;  mais ,  à  peine  arrivés ,  ils  ne  firent 
qu'exhorter  leurs  concitoyens  à  la  résistance. 
Ils  eurent  même  le  courage  d'aller  redire 
aux  commissaires  anglais  qu'ils  préféraient 
s'exposer  à  tous  les  supplices  plutôt  que  de 
trahir  leur  roi  légitime.  Polier  eut  sa  grâce, 
à  ce  qu'on  assure ,  tandis  que  l'infortuné  ma- 
gistrat Guillaume  de  Garrigues  fut  attaché 
à  la  queue  d'un  cheval,  et  traîné  jusqu'à 
Villefranche ,  où  le  prince  de  Galles  se  rendit 

en  personne  pour  contraindre  la  ville  à  la 
soumission. 

Un  tel  acte  de  magnanimité  ne  pouvait 
étonner  personne ,  quand  on  songe  que  cette 
ville  s'était  peuplée ,  presque  à  sa  naissance , 
d'une  multitude  de  chevaliers  qui,  pour  la 
plupart,    avaient    coopéré   aux   entreprises 


112  PREAMBULE    HISTORIQUE. 

généreuses  de  la  Terre-Sainte  ;  la  bravoure , 
la  loyauté ,  s'étaient  religieusement  mainte- 
nues chez  leurs  descendans.  Toujours  inca- 
pables de  manquer  à  l'honneur,  ils  devaient 
repousser  avec  indignation  les  propositions 
humiliantes  de  l'étranger.  Leurs  cœurs  ne 
battaient  que  pour  la  défense  de  leur  pays. 
Cette  valeur  chevaleresque  était  même  de- 
venue chez  eux  un  attribut  tellement  héré- 
ditaire 5  que  deux  siècles  plus  tard ,  on  ren- 
contrait souvent  dans  nos  campagnes  des 
guerriers  laboureurs  qui  traçaient  les  sillons 
de  leurs  champs  portant  Fépée  au  côté  et  la 
croix  de  Saint-Louis  à  la  boutonnière  de  leur 
habit.  Pendant  le  jour,  ils  ne  se  séparaient  ja- 
mais de  leurs  vaillantes  armes  ;  le  soir,  ils  les 
suspendaient  au  chaume  de  leur  toit  rustique. 
C'est  ainsi  qu'ils  conservaient  la  dignité  de 
leur  noble  origine ,  et  qu'ils  ne  croyaient  ja- 
mais y  déroger. 


PRÉAMBULE    HISTORIQUE.  j  I  3 

La  cité  de  Villefranche  mériterait  un  his- 
torien ,  puisqu'au  milieu  des  guerres  et  des 
dissensions  elle  a  toujours  gardé  la  pureté 
de  ses  principes  ;  à  quelque  époque  qu'on 
l'ait  attaquée ,  elle  a  pu  être  soumise ,  mais 
jamais  vaincue.  Si  je  ne  craignais  de  m'écar- 
ter  trop  de  mon  sujet,  je  rappellerais  encore 
une  circonstance  non  moins  fameuse  que  la 
précédente;  c'est  celle  de  i48o,  où  elle  fat 
concédée  par  Louis   XI,   sous   le   titre   de 
comté-pairie ,  à  Frédéric  d'Aragon ,  prince 
de  Tarente ,  fils  puîné  de  Ferdinand  P"",  roi 
de  Sicile,  qui  avait  épousé  sa  nièce,  Anne 
de  Savoie.  Les  réclamations   des    habitans 
furent  si  vives,  qu'ils  prétendirent  que   le 
roi  n'avait  pas  le  droit  de  les  mettre  hors  de 
sa  main  au  préjudice  de  leurs  privilèges , 
dont  l'un   portait   expressément  que  Ville- 
franche  serait  inséparablement  unie  au  do- 
maine de  la  couronne  de  France.  Ils  pous-- 
Ti.  8 


jr4  PRÉAMBULE    HISTORIQUE. 

sèrent  même  l'excès  de  leur  mécontentement 
jusqu'à  fermer  les  portes  de  leur  ville  aux 
officiers  du  nouveau  seigneur.  Ce  ne  fut  que 
par  la  force  que  le  prince  de  Tarente  par- 
vint à  se  faire  reconnaître  pour  leur  sou- 
verain. Il  est  d'ailleurs  constant  que  Louis  XI 
fut  obligé  d'interposer  plusieurs  fois  son  au- 
torité pour  les  ramener  dans  les  bornes  d'une 
obéissance  dont  ils  s'écartaient  à  chaque  in- 
stant. C'est  ainsi  que  Villefranche  s'indignait 
de  la  servitude;  la  tranquillité  ne  se  réta- 
blit dans  son  sein  que  lorsque  le  roi  légitime 
vint  terminer  sa  longue  désolation. 

Mais  Villefranche  n'est  pas  seulement  re- 
commandable  par  toutes  ses  courageuses  ré- 
sistances et  par  sa  vieille  fidélité  pour  ses  rois  ; 
dans  tous  les  temps  on  a  vanté  son  amour 
pour  les  lettres ,  de  même  que  son  ardeur  i 
à  profiter  des  lumières  de  la  civilisation ,  sans 


PRÉAMBULE    HISTORIQUE.  I  I  5 

jamais  en  prendre  les  vices.  On  trouve  dans 
le  recueil  des  manuscrits  du  président  Doat 
des  lettres  de  Julien ,  évêque  de  Sabine ,  car- 
dinal du  titre  de  saint  Pierre  -  aux  -  Liens  , 
grand-pénitencier  du  pape  en  France ,  par 
lesquelles  ,  suivant  le  pouvoir  à  lui  donné  par 
Sixte  IV,  il  ordonne  aux  abbés  de  Locdieu , 
Beaulieu ,  et  au  prévôt  de  Villefranche ,  de 
conserver  dans  ladite  ville  l'école  qui  s'y 
trouvait  depuis  un  grand  nombre  d'années, 
etoii  l'on  enseignait  la  grammaire,  la  logique, 
les  beaux-arts,  même  la  musique;  et  d'en 
choisir  le  recteur.  On  disait ,  à  cette  époque 
comme  aujourd'hui,  qu'instruire  l'homme, 
c'était  l'améliorer.  Ainsi ,  quand  la  lumière 
des  sciences  vacillait  en  Europe ,  son  flambeau 
se  conservait  dans  une  petite  ville  presque 
ignorée  du  reste  de  la  France.  (5) 

D'après  le  goût  que  la  cité  de  Villefranche 


Il6  PR:éAMBULE    HISTORIQUE. 

a  coiistamment  manifesté  pour  la  culture  des 
connaissances    humaines ,    il  n'est  pas  sur- 
prenant   qu'elle    ait    vu     naître    dans    son 
sein  des  hommes  doués  de   tous  les  genres 
d'instruction   et   de   gloire.    C'est   dans    ses 
murs    qu'a    reçu   le    jour   l'illustre    Polier , 
premier  chevalier  de  l'ordre   du   Coq,    qui 
rendit  les  services  les  plus  signalés  dans  les 
guerres  contre  les  Anglais ,  sous  le  comman- 
dement du  comte  de  Toulouse.  A  ce  beau  nom 
dont  la  France  s'honore ,  il  faut  joindre  celui 
de  Pons  de  Gautier,  seigneur  de  la  forteresse 
de  Domairan,  l'un  des    plus  vaillans  capi- 
taines des  croisades.  Dans  des  temps  plus  mo- 
dernes, c'est  à  \  illefr anche  que  naquit  le  ma- 
réchal de  Belle-Isle  ,  petit-fils  de  l'infortuné 
Fouquet ,  surintendant  des  finances  ,  dont  la 
disgrâce  a  été  si  célèbre.  Il  paraît ,  du  reste  , 
que  cette  illustre  famille  n'était  point  étran- 
gère à  la  province  du  Rouergue ,  et  personne 


PRÉAMBULE    HISTORIQUE.  I  1  7 

n'ignore  que  c'est  encore  à  Villefranche  que 
madame  Fouquet ,  mère  du  surintendant , 
bisaïeule  du  maréchal ,  femme  d'une  rare 
piété ,  fit  imprimer  un  ouvrage  qui  a  pour 
titre  :  Recueil  de  recettes  choisies ,  expéri- 
mentées pour  la  guérison  des  maladies ,  etc. 
Enfin  la  même  ville  a  produit  deux  hommes 
aussi  distingués  par  la  beauté  de  leur  carac- 
tère que  par  les  qualités  de  l'esprit  et  de 
l'âme  :  le  docteur  Dubreuil ,  savant  médecin, 
et  Pechméja ,  auteur  du  roman  de  Télephe. 
Leur  tendre  amitié  fit  époque  à  Paris  et  dans 
la  petite  ville  de  Saint-Germain-en-Laye ,  où 
ils  passèrent  leurs  derniers  jours  ,  et  où.  ils 
moururent  à  peu  de  distance  l'un  de  l'autre.  Il 
ne  faut  pas  oublier  Valadier,  leur  contempo- 
rain, écrivain  modeste,  qui  voulut  vivre 
dans  l'obscurité;  mais  qui  dans  la  conver- 
sation était  un  modèle  d'amabilité  et  de 
grâce  (6), 


1  I  8  PRÉAMBULE    HISTORIQUE. 

Ainsi  donc  Villefranche  n'est  pas  seule- 
ment glorieuse  de  ses  actions ,  elle  l'est  de 
ses  souvenirs.  Dans  les  mêmes  lieux  où  elle 
est  située ,  il  y  avait  jadis  un  couvent  consi- 
dérable de  Templiers.  On  y  remarque  encore 
les  vestiges  des  grottes  oii  ils  allaient  se 
reposer.  Leurs  biens  furent  donnés  dans  la 
suite  à  l'ordre  de  Malte  ;  de  là  vient  que 
postérieurement  les  acquéreurs  de  ces  biens 
payaient  aux  commandeurs  de  cet  ordre  des 
rentes  qui  n'ont  été  abolies  qu'à  l'époque  de 
la  révolution  française. 

Il  est  d'autres  faits  qu'il  serait  peut-être 
intéressant  de  reproduire.  M.  Lacabane , 
jeune  jurisconsulte,  aussi  intéressant  par  sa 
modestie  que  par  sa  vaste  érudition ,  a  bien 
voulu  faire  sur  les  antiquités  de  Villefranche 
des  recherches  curieuses ,  desquelles  il  ré- 
sulte que  cette  cité  avait  jadis  une  importance 


PRÉAMBULE    HISTORIQUE.  II9 

qu'elle  a  perdue  de  nos  jours.  Le  danger 
qu'il  y  avait  ,  dit-il  ,  de  voir  les  soldats 
anglais  des  compagnies  qui  désolaient  le 
pays  ,  enlever ,  dans  le  transport  qui  s'en 
faisait  ailleurs ,  les  matières  d'argent  qu'on 
retirait  des  mines  de  la  province  ,  porta  le 
duc  d'Anjou  à  faire  convertir,  sur  les  lieuK 
mêmes,   ces  matières  en  espèces  courantes. 

Ce  prince ,  par  lettres  du  mois  de  décem- 
bre iS^i  ,  confirmées  par  Charles  V,  éta- 
blit en  conséquence  un  hôtel  des  monnaies 
à  Villefranche.  On  voit  dans  ces  lettres  que 
cette  ville  est  qualifiée  de  lieu  fort,  consi- 
dérable et  antique  :  et  etiam  qubd  est  locus 
fortis  et  magnus ,  notahilis  et  antiquus.  Ville 
franche  n'a  plus  ses  richesses  ni  ses  an- 
ciennes ressources  ;  mais  la  bonté  de  ses 
mœurs  lui  est  restée  ,  mais  elle  est  toujours 
dans  un  pays  où  la  nature  est  puissante   et 


120  PRÉAMBULE    HISTORIQUE. 

féconde  :  util  doute  qu'on  ne  tirât  un  grand 
parti  de  sa  situation  ,  si  les  circonstances  la 
favorisaient. 

Revenons  à  cette  peste  mémorable  ,  qui  est 
l'objet  spécial  de  ce  préambule  historique. 
C'est  surtout  pendant  cette  longue  calamité 
qu'on  aime  à  voir  les  principes  de  la  plus  pure 
morale  dénués  de  toute  spéculation  et  de  tout 
intérêt  privé.  Chaque  individu  s'y  honore 
par  les  résolutions  les  plus  courageuses.  Au 
sein  d'une  catastrophe  qui  tend  à  dégrader 
toutes  les  âmes ,  jamais  les  lois  inflexibles 
du  devoir  ne  furent  un  instant  suspendues  ; 
rien  n'interrompait  la  marche  des  sentimens 
les  plus  généreux.  Aucun  homme  n'aurait 
voulu  commettre  une  mauvaise  action  pour 
prolonger  de  quelques  jours  son  existence  : 
nulle  part  l'égoisme  ;  partout  les  émotions 
secourables  de  la  pitié.  Certes,  on  est  glo- 


PRÉAMBULE    HISTORIQUE.  121 

rieux  d'appartenir  à  l'espèce  humaine,  quand 
on  contemple  ces  penchans  estimables ,  ces 
mouvemens  forts  et  passionnés  que  la  nature 
inspire ,  que  la  religion  conduit  et  sanctifie. 
Il  n'y  a  que  les  fausses  vertus  qui  s'éteignent 
au  milieu  des  malheurs  publics  :  celles  qui 
dérivent  d'une  source  divine  n'en  brillent  que 
davantage  ,  quand  elles  sont  à  l'épreuve  de 
l'adversité. 


h.'*^*/  V-».**.  •»."*.  ^  ^-^-^  •.-»  tk  ■•.■»,-^V».-%.  «.'^/V  V*.-*  ••-■V*»  TL^'^^V'». 


NOTES. 


(i)  C'est  Raymond  de  Saint-Gilles,  comte  de  Toulouse, 
qui  jeta  les  premiers  fondemens  de  la  cité  de  Villefranche. 
Ce  grand  et  pieux  guerrier,  immédiatement  après  la  publi- 
cation de  la  première  croisade  par  le  pape  Urbain  II ,  dans 
le  concile  de  Clermont,  eut  occasion  de  traverser  le  Rouergue. 
Il  allait ,  dit-on ,  à  l'abbaye  de  la  Chaise-Dieu  ,  en  Auvergne , 
pour  implorer  le  secours  de  saint  Robert ,  son  patron ,  aux 
reliques  duquel  il  avait  une  dévotion  singulière.  Il  était  ac- 
compagné d'un  certain  nombre  de  chevaliers  qui  devaient 
partager  ses  périls  dans  son  pèlerinage  en  Palestine.  Il  fut 
frappé  d'une  agréable  surprise  à  l'aspect  d'un  site  particulier 
qu'il  remarqua  sur  les  bords  de  l'Aveyron,  et  qu'il  jugea  très 
propre  à  l'emplacement  d'une  ville.  Cédant  alors  à  sa  pre- 
mière inspiration,  ainsi  qu'aux  instances  de  plusieurs  gentils- 
hommes du  pays,    tels   que   les  Gautier,   les  Morlhon,  les 
Polier ,  etc. ,  il  ordonna  de  construire  en  ce  même  endroit 
une   bastide,   comme   on  s'exprimait  alors.   Toutefois,  son 
prompt  départ  pour  la  Terre -Sainte  l'empêcha  de  donner 
suite  à  son  projet ,  et  cette  bastide  ne  fut  long  -  temps  qu'un 
simple  bourg.  Mais,  en  laSa,  Alphonse,  comte  de  Poitiers, 
et   frère  de   Saint-Louis ,    l'agrandit   considérablement ,   et 
réleva  au  rang  de  ville  ;  de  là  vient  que  plusieurs  auteurs  le 
considèrent  comme  en  étant  le  véritable  fondateur.  C'est  a 


NOTES. 


23 


tort  d'ailleurs  qu'il  est  dit  dans  les  Fastes  consulaires  de  Ville- 
franche,  que  ce  n'est  qu'à  son  retour  du  concile  de  Clermont 
que  le  comte  Raymond  remarqua  et  détermina  la  situation 
de  la  cité  qu'il  voulait  établir ,  puisqu'il  est  historiquement 
prouvé  que  ce  prince  n'assista  point  à  ce  concile.  Il  se  con- 
tenta d'y  envoyer  des  ambassadeurs  pour  annoncer  au  pape 
Urbain  II  que  lui  et  ses  principaux  vassaux  avaient  pris  la 
croix  et  faisaient  leurs  préparatifs  de  départ.  J'ai ,  du  reste , 
sous  les  yeux  un  excellent  mémoire  de  M.  Lacabane,  où  tous 
ces  points  d'érudition  sont  parfaitement  discutés. 

(2)  Voici  l'inscription  qui  constate  cette  grande  mortalité , 
et  qu'on  lisait  alors  sur  le  mur  oriental  du  couvent  de  Sainte- 
Claire  : 

Bic  ad  octo  millia  civium  francopolitanorum  corpora  sepulta 

jacent,  qui,  anno  1628,  ah  initio  maii  ad  finem  septemhris , 

peste  urhem  depopulante,  è  vivis  erepti  sunt.  Horum  sepultura 

his  mûris  circumdata   est  anno  i63o,  consulibus  Petro  Po- 

mairols ,  régis  co?iciliario ,  ac  ejusdem  in  provinciâ  ruthenensi 

quœstore ,  Claudio  de  Bruyères ,  doctore  medico ,   Dominico 

1 

Alcouffe  et  Joanne  Rivière ,  procuratoiibus. 
Benè  precare ,  viator. 

Il  est  utile  que  l'on  sache  que  Pierre  de  Pomairols,  men- 

I  tionné  dans  l'inscription  ci-dessus  rapportée,  n'est  pas  celui 

dont  il  s'agit  dans  la  relation  que  je  vais  donner  de  la  peste 

de  Villefranche,  Le  magistrat  qui  rendit  les  plus  grands  ser- 


1^4  NOTES. 

vices  pendant  la  durée  de  cette  désolante  épidémie,  est  Jean 
de  Pomairols,  juge  criminel  au  sénéchal  et  présidial  de  Ville- 
franche.  Pierre  de  Pomairols  était  du  reste  pareillement  un 
homme  très  recommandable  ;  il  était  receveur  pour  le  roi 
dans  le  bas  pays  de  Rouergue,  et  fut  élu  premier  consul.  Si 
je  fais  cette  remarque,  c'est  pour  relever  une  inexactitude 
qui  se  trouve  à  ce  sujet  dans  les  Mémoires  de  l'abbé  Bosc, 
Au  surplus ,  les  meilleures  annales  que  Ton  puisse  consulter 
sur  l'histoire  de  notre  ville ,  sont  celles  qui  se  trouvent  entre 
les  mains  de  M.  Drulhe,  adjoint  à  la  mairie  depuis  beaucoup 
d'années  ;  je  dois  à  ce  respectable  citoyen  un  témoignage  pu- 
blic de  gratitude  pour  les  faits  intéressans  qu'il  a  bien  voulu 
me  communiquer.  J'ai  obtenu  aussi  des  renseignemens  pré- 
cieux de  M.  Rolland,  magistrat  très  honorable,  attaché  au 
tribunal  de  Rodez  ;  de  M.  Dufour,  jeune  avocat  qui  commence 
sa  carrière  avec  distinction,  à  Villefranche,  et  de  M.  Auzouy, 
habile  médecin  de  Rignac,  dont  la  famille  honorée  est  en 
possession  de  l'art  d'Esculape  depuis  le  règne  de  Henri  IV. 

(3)  Durant  de  Pomairols,  martyr  de  la  plus  noble  des 
causes,  fut  indignement  massacré  dans  les  guerres  des  hugue- 
nots contre  les  catholiques.  Le  corps  de  cet  illustre  citoyen, 
qui  est  un  des  aïeux  de  celui  dont  il  sera  question  dans  la 
peste  de  1628,  fut  redemandé  et  obtenu  par  les  habitans 
de  Villefranche.  Il  fut  porté  avec  grande  pompe  à  l'église  des 
religieux  Augustins,  et  inhumé  dans  la  chapelle  de  Saint- 
Nicolas,  où  se  trouvait  le  tombeau  de  ses  pères.  Ce  grand 


NOTES.  I2D 

citoyen  avait  un  frère  porte -cornette  dans  la  compagi'ie 
d'hommes-d'armes  du  capitaine  Vahergues.  Le  petit -fils  de 
Durant  de  Pomairols  eut  plusieurs  enfans  dont  l'aîné  suivit 
la  carrière  de  son  père,  et  deux  autres  prirent  celle  des  armes. 
L'un  y  mourut  jeune  ;  l'autre  devint  lieutenant-colonel  du 
régiment  des  chevau-légers  de  Choiseul-Gouffier,  et  fut  tué  en 
1672  devant  la  ville  de  Mastricht  que  les  Français  assiégeaient. 
En  outre,  cette  famille  constamment  honorée  a  fourni  un 
nombre  considérable  d'officiers  de  tout  grade,  blessés  ou 
morts  au  champ  d'honneur  :  dix-sept  d'entre  eux  ont  été 
décorés  de  la  croix  de  Saint-Louis. 

(4)  Les  principaux  privilèges  jadis  accordés  à  la  cité  de 
Villefranche  par  lettres  du  duc  d'Anjou ,  datées  du  mois  de 
mai  1369,  confirmées  par  celles  du  mois  de  juin  1370,  sont 
les  suivans  : 

1°.  Villefranche  sera  inséparablement  unie  au  domaine  de 
la  couronne  ; 

2°.  Les  coutumes  et  privilèges  qui  lui  ont  été  donnés  par 
les  rois  de  France,  et  les  autres  seigneurs  de  cette  ville,  sont 
confirmés; 

3^.  Villefranche  sera  le  siège  (  ainsi  qu'elle  l'avait  été  par 
le  passé)  du  sénéchal,  du  juge  majeur  et  du  trésorier  royal 
de  la  sénéchaussée  du  Pvouergue  ; 

4°.  Les  consuls  de  Villefranche  sont  seuls  juges  civils  et 
criminels  de  cette  ville  et  de  ses  dépendances  ; 

5°.  Les  consuls  de  cette  ville  pourront  instituer  quatre 


ii6 


NOTES. 


sergens  qui  porteront  des  bâtons  aux  armes  du  roi  et  de  la 
ville,  et  qui  exécuteront  les  ordres  qui  leur  seront  donnés 
de  la  même  manière  que  les  sergens  royaux  ; 

6°.  Pendant  dix  ans  les  habitans  de  Villefranche  seront 
exempts  de  tous  impôts  ; 

7°.  Pendant  dix  ans  la  ville  et  les  habitans  de  Villefranche 
seront  exempts  des  droits  de  francs -fiefs,  qu'ils  paieront 
cependant,  s'ils  acquièrent  des  justices,  des  châteaux  et  des 
hommages,  etc. 

Il  serait  trop  long  de  faire  l'énumération  des  autres  fran- 
chises et  privilèges  dont  jouissait  Villefranche ,  et  qui  lui 
furent  long-temps  conservés. 

(5)  Je  dois  consigner  ici ,  comme  un  titre  de  gloire ,  une 
pièce  tirée  d'un  manuscrit  de  Doat ,  qui  prouve  que  Ville- 
franche  avait  une  école  publique  dans  les  temps  les  plus 
anciens  de  son  existence  : 

Tertio  nonas  augusti  i48i. 
Julianus  miseratione  divinâ  episcopus  Sahinensis,  cardinalis 
sancti  Pétri  ad  Vincula  nuncupatiis,  Doniini  nostri  papœ  major 
pœnitentiarius  in  Franciâ  et  nonnullis  aliis  regnis  ^  provinciis 
et  dominiis  apostolicœ  sedis  legatiis  ;  venerabilibus  in  Christo 
patribus  Locidei  et  Belliîoci  monasteriorum  abbatibas  ac  dilecto 
nobis  in  Christo  prœposito  ecclesiœ  beatœ  Mariœ  Villefrancœ 
Ruthenœ  diœcesis,  salutem  in  Domino.  Ciim  intentœ  considéra- 
tionis  indagine  perscratamur,  quod  per  litterarum  studia  viri 
suscrescunt  scientiis  conditi ,   nominis  qiioque   divini  y  necnon 


NOTES.  12 -y 

'  atholicœ fidei  cuitus protenditur,  ac  omnis  conditionis  humanœ 
prosperitas  adaugetur  ;  vous  illis  gr^atum  lihenter  prœstamus 
auditum ,  per  qiiœ  smgulis  studio  hujusmodi  quœrendo  Christi 
fidelium  opportiinitatihiis  consuli  valeat ,  et  studio  ipsa  potio- 
ribus  fulto  cultorihus  continuo  suscipiunt  incremento;  ciim  itaque 
sicut  exhihita  nohis  nuper  pro  parte  dilectorum  nobis  in  Christo 
consulum  et  communitatis  oppidi  Villœ  Francce,  ruthenensis 
diœcesis ,  petitio  continehat  h  tanto  tempore  de  cujus  initio  et 
contrario  homimun  memoria  non  existit ,  in  dicto  oppido  so- 
lemnis  et  particulaiis  schola  in  quâ  scholares  et pueri  ejusdem 
oppidi  ac  confinium  illius,  in  grammaticali^  logicali,  musicali, 
et  aliis  aitibus  ac  scientiis ,  laudabiliter  erudiri,  et  instrui ,  ac 
ab  eodem  tempore  rector  sive  magister  ejusdem  scholœ  à  consu- 
libus  prœdictis ,  et  pro  libito  ipsorum  eligi ,  et  removeri  consue- 
verunt ,  constituta  et  hacteniis  observata  extiterit  ;  pro  parte 
dictorum  consulum  nobis  fuit  humiliter  supplicatum ,  ut  dein- 
ceps  ipsam  scholam  inibi  continuari  faciendi,  et  rectorem  ipsius 
scholœ  eligendi,  et  removendi ,  ipsique  rectori  in  dicta  schola 
pueris    et  scholaribus    existentibus    de  prœsenti    et  deinceps 
advenientibus  per  se,  vel  alium  y   grammaticam ,   logicam , 
musicam  et  alias  artes  hujus  modi  legendi  et  docendi;  salaiia 
moderata  recipiendi ,  et  scholares  ac  pueros  prœdictos ,  si  in 
aliquo  deliquerint ,  corrigendi ,  et  alia  faciendi  et  exercendi, 
quœ  ad  regimen  scholarium  pertinere  noscuntur  eisdem  consu- 
libus ,  et  rectori  pro  tempore  existentibus  licentiam  et  faculta- 
tem  concedere  dignaremur.  Nos  itaque,  qui  humanœ  conditionis 
eruditionem  nostris  potissimè  temporibus  adaugeri peroptamuSj 


128  NOTES. 

hujusmodi  supplie ationihus  inclinatl  ^  discretioni  vestrœ  auc~ 
îoritate  apostolicâ  nohis  concessâ  per  litteras  sanctissimi  in 
Christo  patris  et  Domini  nostii  Domini  Sixti ,  divinâ  Provi- 
dentiâ  papœ  quarti ,  quarnm  transumptis,  idem  Dominus 
noster  fidem  decrevit  indubiam  adhiberi  mandamus ;  quateniis 
vos,  vel  duo  aut  unus  vesti^ûm ,  si  est  ita ,  scholam  prœdictam 
continuari  faciendi ,  et  rectorem  ipsius  scholœ  eligendi ,  et 
removendi ,  rectorique  pro  tempore  existenti  in  dicta  scholâ 
pueris  et  scholaribus  existentibus  de  prœsenti  et  deinceps  adve- 
nientibus  per  se ,  vel  aliitm ,  grammaticam ,  logicam ,  musicam 
et  alias  artes  prœdictas  legendi  et  docendi ,  ac  salaria  mode- 
rata  recipiendi ,  et  puer  os  ac  scholares  prœdictos ,  si  in  aliquo 
deliquerint ,  coirigendi ,  et  alia  faciendi ,  et  exercendi ,  quœ 
ad  regimen  scholarium  pertinere  noscuntur,  eisdem  consulibus 
i*ectoribiis ,  et  rectori  pro  tempore  existentibus,  ordiîiarii  loci 
et  alterius  cujuscumque  super  hoc  licentia  minime  requisita , 
licentiam  et  facultatem  concedatis ,  et  nihilominîis  dictis  consu- 
libus et  rectori  pro  tempore  existentibus  in  prœmissis  assistentes 
non  permittatis  eos  per  ciuempiam  super  prœmissis  in  aliquo 
molestari  seu  perturbari ,  etc.,  etc.,  etc.  Datum  Avinioni  anno 
incarnationis  dominicœ  millesimo  quadringentesimo  octuage- 
simo  primo,  tertio  nonas  augusti,  pontificatûs  ejusdem  domini 
nostri  papœ  anno  decimo. 

(6)  Villefranche  n'est  pas  la  seule  ville  du  Rouergue  qui 
ait  produit  des  hommes  recommandables.  Dans  tous  les  temps, 
cette  province  a  été  fertile  en  esprits  de  l'ordre  le  plus  élevé 


ILOTES.  I^Q 

et  d'un  mérite  universellement  reconnu.  Il  serait  trop  long  de 
consigner  ici  la  liste  de  ceux  qui  ne  sont  déjà  plus,  et  dont 
toutes  les  biographies  font  mention.  Je  me  borne  à  parler  de 
ceux  qui    vivent.    C'est    en   effet    cette    contrée   qui  a    vu 
naître    l'éloquent    évéque    d'Hermopolis ,    auquel    on    doit 
d'avoir  régénéré  toute  la  jeunesse  de  France  par  les  trésors 
de  son  enseignement ,  et  de  lui  avoir   communiqué  les  plus 
i  généreuses  inspirations;  M.  de  Bonald ,  écrivain  fécond,  ori- 
,  ginal ,  qui  a  ramené  la  philosophie  à  sa  destination  la  plus 
j  sublime,  à  ce  qu'elle  exprime  véritablement,  à  l'amour  de 
■  la  sagesse  et  de  la  vertu;  M.  Laromiguière,  qui  s'est  montré 
,  si  clair  et  si  lumineux  dans  sa  profonde  analyse  des  sensations 
et  des  idées;   M.  Valette,  professeur  au  collège  de  Saint- 
Louis ,  qui,  jeune  encore,  brille    déjà  par  l'élévation  autant 
j  que  par  la  pureté  de  ses  doctrines;  M.  Monteil,  auteur  d'une 
jexcellente  topographie  du  département  de  l'Aveyron  ;  M.  Pla- 
jnard,  dont  les  ouvrages  dramatiques  ont  été  justement  ap- 
Splaudis;  M.  le  président  de  Gaujal,  historien  du  Rouergue, 
qui  s'est  rendu  cher  à  sa  patrie  par  le  digne  monument  qu'il 
vient  de  lui  élever  ;  le  respectable  abbé  Périer,  instituteur  des 
souds-muets  ;  M.  le  baron  Capelle ,  qui  joint  à  une  connais- 
sance étendue  des  lettres  et  des  arts  des  talens  si  remarquables 
pour  l'administration  des  affaires  publiques;  M.  Dubruel , 
député  fidèle  et  constamment  courageux ,  qui ,  dans  les  temps 
ies  plus  difficiles , a  rendu  des  services  signalés  à  la  religion; 
|\I.  le  marquis  de  Bournazel,  dont  le    beau  caractère  et   la 
joyauté  toute  française  rappellent  si  bien  les  vertus  antiques 
Tf.  9 


ï  3o  Tj^OTES. 

de  ses  aïeux  ;  M.  de  Galy ,  évêque  de  Carcassonne  ;  M.  de 
Morlhon,  archevêque  d'Auch  ;  M.  l'abbé  Mazars;  M.  l'abbé 
Carrière;  M.  Auguste  Auzouy,  devenu  en  si  peu  de  temps 
l'un  de  nos  plus  savans  légistes  ;  M.  le  général  Higonet  ; 
M.  le  comte  de  Monstuéjouils,  neveu  de  l'estimable  abbé  de 
ce  nom  ,  qurfat^i  cher  à  Louis  XVIII  ;  M.  le  comte  Maurice 
Mathieu;  MM.  de  Séguret,  Clausel  de  Coussergues,  de 
Lauro,  Rodât,  Cabrières,  Monseignat,  Foulquier;  M.  Girou 
de  Buzaraingues ,  auquel  on  doit  plusieurs  Mémoires  très 
intéressans  sur  l'économie  rurale;  M.  Vaïsse  de  Villiers, 
auteur  de  plusieurs  écrits  qui  ont  obtenu  des  distinctions 
honorables  ;  M.  le  vicomte  de  Corneillan  ,  M.  le  comte  Dulac , 
et  M.  de  Campmas ,  administrateurs  devenus  si  chers  à  la  cité 
de  Villefranche  par  tout  le  bien  qu'ils  y  ont  opéré,  etc.  Il  est 
d'autres  noms  que  je  pourrais  citer ,  parce  que  ceux  qui  les 
portent  ont  pareillement  contribué  à  rétablir  l'ordre  dans  les 
idées  morales. 

J'ajoute  qu'on  a  eu  tort  d'avancer  que  les  Rcuergats 
ont  plus  d'aptitude  pour  les  sciences  que  pour  les  beaux- 
arts,  puisque  la  musique  a  été  cultivée  par  eux  depuis 
un  temps  immémorial  ;  s'ils  ont  négligé  la  sculpture  et  la 
peinture ,  c'est  parce  qu'ils  ont  manqué  de  maîtres.  Toutefois 
les  belles  médailles  de  M.  Gayrard  et  les  paysages  de  M.  Ri- 
chard prouvent  qu'ils  ont  à  un  très  haut  degré  le  talent  de 
l'imitation.  Dans  des  lieux  où  la  nature  parle  avec  tant  d'éner-  i 
gie,  il  est  impossible  qu'on  n'ait  pas  le  sentiment  de  tout  ce  i 
qu'elle  peut  inspirer. 


•*♦c^»••*♦©•^»•*<|•<>«^«•c>*c<>•©*■«*■c-»e<^^«•<^«>«-e«^«>•■e><'C-r©e■<^<^<^e•&«■o<^o*o«^«^*e*^c«»«•e<  t>«- 

LES  PESTIFÉRÉS 

DE   VILLEFRANCHE, 

ou 

HISTOIRE  DU  MAGISTRAT  POMAIROLS. 

(  Fie-  V-  ) 


Jcjn  France,  il  est  beaucoup  de  provinces  où 
l'on  n'a  besoin  ni  de  livres  ni  de  chroniques 
pour  rappeler  les  faits  qui  peuvent  intéresser 
une  ville ,  un  bourg ,  un  hameau  ;  les  tradi- 
tions ne  s'y  perdent  jamais,  à  la  faveur  des 
entretiens  du  soir.  Il  n'est  pas  un  vieillard 
qui ,  pour  gagner  le  sommeil  ou  charmer  les 
ennuis  de  la  veillée ,  ne  raconte  à  ses  enfans 
l'histoire  complète  de  leur  pays.  Ces  derniers 
suivent  l'exemple  de  leurs  prédécesseurs. 
Quand  on  altère  un  récit  dans  une  famille . 


l32  LES    PESTIFÉRÉS 

on  le  rectifie  dans  une  autre.  C'est  ainsi  que 
tout  se  confie  au  souvenir  ;  c'est  ainsi  que 
tout  se  conserve  et  se  transmet  religieusement 
dans  des  lieux  où  tous  les  cœurs  sont  vrais  ^ 
oii  toutes  les  mémoires  sont  fidèles. 

Je  me  propose  de  consigner  ici  un  de  ces 
événemens  extraordinaires  tel  qu'il  m'a  été 
communiqué  dans  ma  jeunesse ,  et  dont  une 
population   entière   pourrait  garantir   l'au- 
thenticité.  Il  prouvera  qu'au  sein  des  cala- 
mités les  plus  désastreuses  ,  l'humanité  s'élève 
parfois   jusqu'au    dévouement  le    plus    hé- 
roïque ;  que  Famitié ,  l'amour  maternel ,  la 
piété  filiale ,  etc. ,   perdent   rarement   leurs 
droits  ;  que ,  dans  les  cas  les  plus  désespérés , 
tous  les  sentimens  généreux  qui  distinguent 
l'homme  des  animaux  combattent  avec  une 
énergie  digne  d'admiration.  Thucydide  fait 
lui-même  cette  remarque ,  lorsqu'il  nous  trace 
le  tableau  de  cette  peste  fameuse  qui  pénétra 
dans  Athènes  par  le  Pirée,  et  qui  résista  à 
tout  Fart  d'Hippocrate. 


DE    VILLEFRAWCHE.  I  33 

On  a  beaucoup  écrit  sur  les  divers  fléaux 
qui  ont  désolé  le  monde;  mais  on  n'a  pres- 
que rien  dit  de  la  maladie  pestilentielle 
qui  jadis  dépeupla  Villefranche  d'Aveyron , 
et  dont  les  détails  sont  si  touchans  ;  ces  dé- 
tails sont  comme  relégués  dans  de  vieux  ma- 
nuscrits ,  ou  dans  les  registres  de  cette  inté- 
ressante cité.  Un  seul  auteur  contemporain , 
Durand  de  Monlauseur,  observateur  exact  et 
qui  mériterait  plus  de  renommée,  a  publié 
un  court  manifeste  qu'on  retrouve  encore 
dans  les  bibliothèques  de  nos  anciens  châ- 
teaux, (i) 

J'ai  recueilli  pour  mes  lecteurs  les  princi- 
pales circonstances  de  cette  déplorable  his- 
toire. On  verra  que ,  lorsqu'il  s'agit  de  dé- 
tourner un  grand  malheur,  la  pitié ,  cette 
faculté  instinctive  du  cœur  humain ,  source 
intarissable  de  mille  biens ,  est  plus  efficace 
que  toutes  les  lois.  Il  n'y  a  que  les  passions 
\  qui  soient  cominunicatives.  La  prudence 
même  ,  si  elle  veut  se  faire  écouter  avec  fruit  3 


134  LES    PESTIFÉRÉS 

doit  emprmiter  leur  secours  ;  il  faut  imiter 
la  nature,  qui  nous  interesse  aux  maux  de  nos 
semblables  par  un  sentiment  aussi  doux  quil 
est  irrésistible. 

Villefranche .  qui  fut  le  siège  de  laffreuse 
peste  dont  je  vais  parler ,  est  une  cité  peu 
étendue .  mais  fort  agréable  par  sa  position. 
Elle  est  bâtie  au  confluent  de  deux  rivières , 
dont  le  cours  rapide  nest  point  sans  quelque 
charme  oour  l'observateur    2\  Elle  est  con- 
tenue  dans  une  vallée  riante ,  autour  de  la- 
quelle sélèvent  des  collines  fertiles  qui  sem- 
blent la  préserver  des  orages  et  des  autres 
calamités  atmosphériques.    La  Suisse .   tant 
préconisée  par   ceux  qui  la  visitent ,  n'offre 
pas   de   site  plus  pittoresque  ni  de  pavsage 
plus  attrayant.  La  vue  se  rejDose  surtout  avec 
volupté  sur  la  jolie  plaine  du  Radel ,   dont 
rAve\Ton  baigne  les  bords  et  rafraîchit  la 
verdure.  Cette  plaine  est  voisine  d'un  coteau  ; 
oîi  rampent  des  vignes  fécondes  que  les  ha- 
bitans  cultivent  avec   o:aîté.  Les  brouillards' 


DE    VILLEFllAKCHli:.  l35 

viennent  rarement  troubler  ce  beau  ciel, 
et  les  vents  n'y  soufflent  que  pour  le  pu- 
rifier. 

L'intérieur  des  murs  de  la  ville  renferme 
une  multitude  d'ouvriers  diligens  qui  s'exer- 
cent sur  différens  métaux ,  comme  matière 
première  de  leur  travail.  Le  bruit  des  mar- 
teaux qui  rendent  le  cui^Te  malléable  anime 
cette  population  naturellement  vive ,  affable 
et  spirituelle.  On  y  fabrique  aussi  des  toiles 
qui  sont  d'une  utilité  précieuse  pour  l'éco- 
nomie domestique  et  pour  la  marine.  La  cité 
de  Villefranche  est  fameuse ,  dans  cette 
contrée  méridionale  de  la  France ,  par  ses 
bosquets  ,  ses  jardins ,  ses  prairies ,  ses  ruis- 
seaux ,  ses  colombiers ,  ses  fêtes ,  ses  proces- 
sions ,  son  urbanité.  Dans  la  saison  de  l'été , 
quand  les  nuits  sont  éclairées  par  la  pleine 
lune ,  on  rencontre  souvent  de  joyeux  vigne- 
rons qui  parcourent  les  rues  en  fredonnant 
dans  leur  patois  des  chansons  dont  ils  sont 
eux-mêmes  les  inventeurs.  (3) 


l'56  LES    PESTIFÉRÉS 

Ce  fut  en  1628,  dans  le  mois  d'avril ,  que 
la  peste  vint  semer  l'épouvante  parmi  les 
habitans  de  Villefranche.  On  assurait  alors 
que  cette  maladie  arrivait  du  septentrion, 
et  qu'elle  avait  successivement  parcouru 
Saint-Flour,  Aurillac,  Cahors,  Figeac,  d'où 
elle  se  propageait  vers  le  midi ,  et  principale- 
ment vers  la  belle  contrée  du  Languedoc. 
Cette  année ,  du  reste ,  fut  tristement  signalée 
par  une  multitude  de  fléaux  épidémiques  qui 
éclatèrent  presque  en  même  temps  dans  plu-- 
sieurs  villes  de  l'Europe. 

Quand  nous  sommes  accablés  d'un  grand 
malheur ,  il  semble  que  nous  nous  soulagions 
de  son  poids  en  le  rapportant  à  quelque 
cause  manifeste.  Les  astrologues,  qui  étaient 
encore  très  nombreux  au  commencement 
du  dix-septième  siècle ,  ne  manquèrent  pas 
d'attribuer  ce  terrible  phénomène  à  l'appa- 
rition d'une  comète  qui  eut  lieu  à  cette  épo- 
que et  qui  devint  l'objet  de  toutes  les  con- 
versations. 


DE    VILLEFRAI>fCHE.  l37 

La  contagion  dont  il  s'agit  ressemblait 
d'ailleurs  à  ces  pestes  de  l'antiquité  dont  les 
historiens  nous  ont  laissé  des  tableaux  si 
hideux  et  si  effrayans.  C'était  un  égarement 
frénétique  du  cerveau,  un  feu  dévorant  qui 
gagnait  les  entrailles  après  avoir  vivement 
affecté  la  tête,  une  soif  brûlante  qui  con- 
traignait les  malades  à  s'échapper  de  leur 
lit  pour  aller  en  chancelant  s'abreuver  à  des 
sources  impures ,  un  frissonnement  convulsif 
de  tous  les  membres  ;  souvent  une  impuis- 
sance absolue  de  se  mouvoir,  une  paralysie 
de  tout  le  système  sensible;  des  sensations 
étranges  et  toujours  importunes ,  des  an- 
goisses déchirantes  qui  simulaient  les  effets 
sinistres  des  poisons  les  plus  redoutés ,  des 
anxiétés  qui  semblaient  suspendre  la  respira- 
tion. La  peau  de  ces  infortunés  était  souillée 
par  des  taches  livides  et  par  d'autres  signes 
horribles  que  la  plume  se  refuse  à  décrire. 
La  fièvre  ardente  qui  les  consumait  altéra  ^ 
chez  la  plupart  d'entre  eux ,  le  cours  régulier 
de  la  raison.  Presque  aussitôt  des  maux  fan^- 


l38  LES    PESTIFÉRÉS 

tastiques  vinrent  se  joindre  à  tant  de  maux 
réels  :  les  terreurs  les  plus  vives  s'empa- 
rèrent de  tous  les  esprits  ;  durant  la  nuit 
les  malades  étaient  agités  par  des  rêves  si- 
nistres ,  et  se  croyaient  voués  à  la  colère 
céleste. 

On  peut  même  ajouter  que  ce  délire  gla- 
çait d'effroi  tous  les  spectateurs  ;  je  ne  con- 
nais rien  de  plus  lamentable  que  de  voir 
des  êtres  que  l'on  chérit ,  livrés  tout  à  coup 
à  tous  les  désordres  d'une  imagination  alié- 
née, ne  plus  reconnaître  la  voix  de  leurs 
proches,  ne  plus  répondre  à  leur  empresse- 
ment ;  mieux  vaudrait  trouver  son  ami  glacé 
par  le  froid  de  la  mort.  Or,  ce  symptôme 
fatal  se  présenta  fréquemment  dans  la  peste 
de  Villefr anche  :  un  jeune  homme  était  vi- 
vement épris  d'une  belle  personne  qui  le 
payait  d'un  tendre  retour  ;  la  contagion  épi- 
démique  attaqua  l'amant,  qui  guérit  par 
les  soins  éclairés  qu'on  lui  prodigua  ;  mais , 
à  l'époque  de  son  rétablissement,  il  ne  put 


DE    VILLEFRANCHE.  I  89 

reconnaître  celle  qui  était  depuis  long-temps 
promise  à  ses  vœux.  Il  passa  les  restes  d'une 
trop  longue  vie  dans  un  état  de  stupeur  et 
dans  une  pitoyable  imbécillité. 

Mon  intention   n'est  point  de  rapporter 
ici  tous  les  affreux  symptômes  qui  signalè- 
rent la   marche   de   ce   fléau    dévastateur  : 
l'unique  objet  de  cette  relation  est  de  rap- 
peler quelques  circonstances  qui  développè- 
rent dans  toute  leur  énergie  les  plus  nobles 
sentimens    qui    puissent    honorer    l'espèce 
humaine.   Je  veux,  en  quelque    sorte,  res- 
susciter la  gloire  d'un  magistrat   modeste , 
qui ,  dans  les   temps   les   plus   désastreux , 
puisa  ses  lumières  dans  son  cœur ,  et  rendit 
à  sa  patrie  des  services   que  la  renommée 
aurait  dû  préconiser   avec  plus   d'éclat  ;  je 
veux  raconter  ce  qu'il  mit  en  œuvre  pour 
tempérer  des  maux  qui    sont  au-dessus  de 
tout  pouvoir  humain ,  et  pour  réparer  les 
effets  de   la    destruction.    Au    milieu    d'un 
danger  public ,  on  aime  à  voir  l'homme  de 


l/jG  LES    PESTIFÉRÉS 

bien  lutter  courageusement  contre  l'infor- 
tune. Quand  tous  les  cœurs  sont  resserrés 
par  la  crainte ,  on  admire  avec  transport  ces 
âmes  privilégiées  qui  conservent  leur  flamme 
et  leur  chaleur.  Ce  spectacle  console  des 
crimes  de  l'égoïsme  et  de  la  corruption  de 
l'humanité. 

Ainsi  que  la  lèpre,  la  peste  est  un  mal 
jusqu'ici  invincible.  Elle  ressemble  à  ces 
ouragans  qui  déracinent  les  arbres ,  à  ces 
vastes  incendies  dont  aucun  effort  ne  saurait 
triompher.  On  peut  comparer  ses  prompts 
et  inévitables  ravages  à  ceux  qui  résultent 
des  autres  grandes  catastrophes  de  la  na- 
ture 5  tels  que  les  tremblemens  de  terre ,  les 
éruptions  volcaniques  ,  les  trombes ,  les  éclats 
du  tonnerre ,  les  inondations ,  les  longues 
sécheresses ,  les  chaleurs  immodérées ,  les 
froids  excessifs ,  la  nielle  qui  prive  les  arbres 
de  leurs  fruits ,  les  charbons  des  végétaux , 
les  épizooties  ,  les  famines  ,  la  multiplication 
funeste  de  certains  insectes  ,  etc. 


DE    VILLEFRAIVCHE.  l4l 

Les  jours  de  peste  ressemblent  aux  jours 
de  justice  du  Créateur;  des  vilks  entières 
sont  ensevelies  et  comme  frappées  par  un 
trait  invisible.  Au  milieu  de  ces  calamités 
déplorables ,  l'homme  tourne  vainement  ses 
regards  vers  le  ciel  ;  il  n'aperçoit  dans  les  airs 
aucune  trace  de  la  colère  de  Dieu.  Les  vents 
se  taisent  ;  le  soleil  répand  ses  rayons  sur  la 
nature  entière.  La  foudre  n'a  pas  grondé; 
aucun  météore  menaçant  ne  s'est  montré 
dans  l'espace  ;  les  jours  ne  sont  pas  moins 
purs  que  de  coutume  ;  les  nuits  ne  sont  pas 
moins  douces;  les  fleurs  brillent;  la  nature 
étale  ses  plus  riches  productions  ;  et  pourtant 
l'homme  succombe  de  toutes  parts;  les  dou- 
leurs succèdent  aux  douleurs  ;  l'homme  seul 
gémit  quand  tous  les  animaux  sont  dans  la 
joie  ;  pour  lui  seul ,  le  cours  de  la  providence 
semble  momentanément  suspendu. 

Depuis  long-temps  on  aurait  dû  prévoir 
l'arrivée  de  la  peste  dans  Villefranche  ;  car 
plusieurs  villes   d'alentour    en   étaient   déjà 


l4^  I^ES    PESTIFÉRÉS 

infectées.  Ce  fut  un  homme  décédé  presque 
subitement  qui  causa  les  premières  alarmes  ; 
sa  maison  fut  aussitôt  fermée  par  ordre  su- 
périeur et  signalée  au  peuple  comme  un  lieu 
infect.  Insensiblement  la  contagion  se  pro- 
pagea; plusieurs  personnes  perdirent  la  vie; 
on  constata  leur  genre  de  mort  par  une  vi- 
site des  gens  de  l'art  ;  on  ensevelit  leurs  corps 
avec  des  précautions  infinies  ;  leur  cercueil 
fut  traîné  jusqu'au  cimetière  avec  de  longues 
cordes  auxquelles  se  trouvaient  attachés  des 
crocs  de  fer.  Tous  les  citoyens  étaient  con- 
sternés ;  la  cloche  n'annonçait  plus  que  des 
funérailles. 

Il  arriva  à  Villefranche  ce  qu'on  avait 
remarqué  à  Milan  et  dans  d'autres  lieux; 
plusieurs  personnes  ignorantes  s'obstinaient 
à  ne  pas  croire  à  la  contagion.  Un  incident 
particulier  excita  surtout  une  grande  ru- 
meur parmi  le  peuple  :  une  jeune  fille  était 
morte  de  la  peste  sans  avoir  voulu  révéler  i 
son  mal  ;  l'un  des  magistrats  ordonna  aussitôt  i 


DE    VILLEFRA.NCHE.  14-^ 

la  visite  du  corps  et  la  clôture  de  la  maison  : 
cette  détermination  rigoureuse  déplut  à  la 
multitude.  Un  homme  dans  la  vigueur  de 
l'âge ,  mais  aussi  imprudent  que  téméraire , 
dominé  par  une  aveugle  fureur ,  s'approcha 
avec  des  paroles  menaçantes;  il  se  prome- 
nait avec  une  agitation  extraordinaire;  il 
prétendait  que  la  peste  n'était  nulle  part  et 
que  l'on  voulait  décrier  la  ville  ;  toutes  ses  ex- 
pressions étaient  offensantes  pour  l'autorité. 

Dans  une  semblable  conjoncture ,  il  suffit 
souvent  d'un  individu  pour  troubler  toute 
l'harmonie  du  corps  social  ;  les  oisifs  ne  cher- 
chent que  des  prétextes  pour  se  livrer  à  la 
rébellion  et  méconnaître  le  frein  du  devoir  ; 
les  séditions  grossissent  comme  les  nuages. 
On  remarquait ,  principalement  dans  les  rues 
du  quartier  le  plus  infecté ,  des  groupes  de 
vieilles  femmes  qui  vociféraient  comme  des 
furies  ;  les  mendians  s'attroupaient  ;  leurs 
murmures  confus  et  les  haillons  de  leur  indi- 
gence produisaient  sur  les  spectateurs  l'im- 


l44  I^ES    PESTIFERES 

pression  la  plus  douloureuse  ;  le  tumulte  allait 
toujours  croissant  ;  on  avait  déjà  menacé  les 
jours  du  médecin  délégué  pour  constater  le 
nombre  et  la  situation  des  pestiférés  ;  déjà 
même  les  ordres  des  consuls  avaient  été  mé- 
prisés :  il  ne  faut  point  un  esprit  vulgaire 
pour  ramener  le  calme  au  milieu  de  tels  dés- 
ordres. 

A  cette  époque  vivait  un  des  citoyens  les 
jdIus   recommandables   que   Villefranche  ait 
jamais  possédés  ;  je  veux  parler  de  Jean  de 
Pomairols  ,  conseiller  du  roi  et  juge  criminel 
au  sénéchal  et  siège  présidial  du  Rouergue. 
Cet  homme ,  incomparable  dans  Fart  de  gou- 
verner les  âmes^  n'eut  qu'à  se  montrer;  sa 
noble  figure ,  sa  réputation ,  l'ascendant  de 
ses  vertus  ,  suffirent  pour  intimider  les  plus 
turbulens.  ce  Mes  amis ,  leur  dit-il ,  le  fléau 
qui  nous  accable  vient  du  ciel  !  si  vous  voulez 
que  Dieu  nous  pardonne  ,  éloignez  -  vous  à 
l'instant  et  laissez-vous  diriger  par  des  ma- 
gistrats qui  vous  aiment.  »  A  ces  simples  pa- 


DE    VILLEFRANCHE.  l45 

rôles,  lenieute  se  dissipa.  Depuis  cet  instant, 
Pomairols  devint  en  quelque  sorte  le  dieu 
protecteur  de  cette  commune ,  et  tous  les 
cœurs  lui  furent  acquis  ;  le  salut  de  la  ville 
entière  fut  confié  à  ses  bons  soins. 

Sur  ces  entrefaites ,  il  s'était  formé  à  Ville- 
franche  un  conseil  pour  délibérer  sur  les 
précautions  sanitaires  :  ce  conseil  se  compo- 
sait de  citoyens  choisis  dans  les  trois  ordres 
de  la  société.  Les  sages  mesures  qu'il  adopta 
auraient  dû  servir  de  modèle  dans  tous  les 
lieux  de  la  France  oii  le  fléau  se  manifes- 
tait. On  commença  d'abord  par  suspendre 
toutes  les  relations  qui  pouvaient  devenir 
dangereuses  ;  on  plaça  des  archers  à  toutes 
les  portes  de  la  ville ,  pour  en  interdire  l'en- 
trée aux  personnes  suspectes.  Tout  individu 
atteint  de  la  peste  ressemble  à  l'ennemi  du 
genre  humain  ;  on  le  fuit  quand  il  est  vivant  ; 
on  a  horreur  de  ses  dépouilles  quand  il  est 
jiiiort;  on  abandonne  aux  flammes  tout  ce 
qui  a  pu  lui  être  de  quelque  usage. 

II.  lO 


l/[6  LES    PESTIFÉRÉS 

On  refusa  en  conséquence  de  recevoir  les 
marchandises ,  particulièrement  les  étoffes 
qui  pouvaient  servir  de  réservoir  à  l'infec- 
tion ;  on  ne  laissait  passer  que  les  comesti- 
bles ,  tels  que  le  pain ,  le  froment ,  les  viandes 
fraîches ,  les  légumes ,  le  vin ,  les  fruits ,  et 
l'huile  de  noix  dont  on  fait  une  grande  con- 
sommation dans  le  pays,  pour  éclairer  l'in- 
térieur des  maisons  et  préparer  les  alimens  ; 
le  vinaigre  surtout  était  devenu  un  objet  très 
recherché  des  malades ,  et  qu'on  se  procurait 
à  tous  prix.  On  n'osait  ouvrir  les  lettres 
qu'après  les  avoir  préalablement  imprégnées 
de  cette  liqueur  purifiante. 

Un  des  premiers  soins  de  ce  conseil  de 
salubrité  fut  aussi  d'arrêter  le  vagabondage , 
en  séquestrant  tous  les  mendians  dans  les 
maisons  des  riches  qui  s'étaient  retirés  à  la 
campagne.  Quelques  uns  d'entre  eux  furent 
employés  pour  nettoyer  les  rues  ou  pour  i 
d'autres  travaux  relatifs  à  la  santé  publique  ; 
ce  qui  était  d'autant  plus  nécessaire,  que  la 


DE    VILLEFRANCHE.  iL\'J 

ville  nourrit  chaque  année  une  quantité  im- 
mense de  pourceaux  dont  la  chair  est  très 
employée  dans  les  usages  économiques. 

Afin  de  mieux  intercepter  les  communica- 
tions funestes ,  on  ferma  le  palais  de  justice , 
ainsi  que  les  églises ,  oîi  tout  le  monde  se 
rendait  pour  y  trouver  un  refuge  et  implorer 
la  miséricorde  du  Créateur  ;  on  empêcha  pa- 
reillement les  réunions  qui  avaient  lieu  sous 
les  quatre  arceaux  qui  environnent  la  grande 
place.  Des  quarantaines  furent  ordonnées; 
on  ne  se  parlait  qu'à  la  fenêtre  ou  à  travers 
des  palissades  ;  on  se  saluait  affectueusement , 
mais  à  une  certaine  distance.  Cette  contrainte 
continuelle  n'était  pas  un  des  moindres  sup- 
iplices  des  habitans,  qui  sont  naturellement 
'  affables  et  communicatifs.  L'homme  du  Midi 
fait  son  bonheur  de  la  vie  de  relation  ;  il  est 
doué  d'une  activité  expansive  qu'il  lui  est 
'bien  difficile  de  concentrer. 

Pendant  que  d'habiles  magistrats  veillaient 


l48  LES    PESTIFÉRÉS 

à  la  sûreté  de  la  ville ,  la  générosité  publique 
s'exerçait  dans  tous  les  sens.  Pomairols  don- 
nait  son  linge ,  ses  provisions  et  jusqu'à  ses 
meubles  pour  soulager  les  indigens.  Le  con- 
seiller Vaisse,  le  chanoine  Destampes,  ve- 
naient offrir  leurs  maisons  et  leurs  jardins 
pour  en  faire  un  asile  aux  pestiférés  ; 
d'autres  citoyens  s'empressaient  de  céder  à 
la  commune  des  propriétés  qui  pouvaient 
convenir  dans  cette  fâcheuse  circonstance: 
les  prêtres ,  les  religieux  de  divers  ordres , 
accouraient  également  pour  faire  hommage 
de  leurs  services  et  porter  leurs  consolations 
aux  affligés. 

Le  courageux  Durand  de  Monlauseur 
se  multipliait  en  quelque  sorte  comme  la 
maladie  ;  même  au  sein  des  ténèbres  de  la 
nuit,  il  allait  exercer  sous  les  plus  humbles 
toits  sa  fonction  périlleuse  ;  son  ardeur  infa-  \ 
tigable  créait  à  chaque  instant  de  nouveaux  i 
secours  ;  et  cpand  ses  efforts  étaient  impuis- 1 
sans ,  il  ralentissait  du  moins  le  cours    de 


DE    VILLEFRANCHE .  l49 

l'horrible  contagion  en  isolant  ses  victimes, 
Laval  et  Bruyères  se  signalèrent  par  des 
prodiges  de  zèle.  Le  médecin  Rivière ,  vieil- 
lard impotent ,  mais  qui  n'avait  aucune  infir- 
mité de  l'esprit,  ne  voulut  point  que  ses 
derniers  momens  fussent  inutiles  à  la  patrie  ; 
il  se  fit  transporter  sur  une  chaise  au  milieu 
des  pestiférés  pour  les  assister  de  ses  conseils. 

Des  femmes  vertueuses  vendaient  leurs 
bijoux  pour  les  transformer  en  aumônes , 
s'occupaient  à  faire  des  quêtes ,  préparaient 
des  bouillons  pour  les  pauvres.  On  se  sou- 
vient dans  le  pays  que  l'une  d'entre  elles, 
née  dans  un  rang  très  élevé,  voulut  adopter 
un  enfant  que  la  peste  avait  privé  de  sa 
mère  ;  on  ajoute  que  Dieu  lui  fit  la  grâce  de 
le  sauver ,  et  qu'elle  le  conserva  au  milieu 
de  sa  propre  famille  comme  un  dépôt  sacré. 
Un  vieillard  célibataire  légua  tout  son  bien  à 
deux  orphelins  qui  avaient  éprouvé  le  même 
malheur.  Les  exemples  de  dévouement  se 
multipliaient  de  plus  en  plus. 


I  50  LES    PESTIFÉRÉS 

Il  serait  difficile  de  décrire  toutes  les 
scènes  touchantes  d'amitié ,  de  compassion  , 
qui  eurent  lieu  à  cette  époque  ;  Fégoïsme  et 
l'avarice  ne  se  montraient  guère  dans  une 
ville  où  les  mœurs  avaient  conservé  toute  leur 
simplicité  première  :  on  remarqua  même 
quelques  familles  ennemies  que  la  pitié  ré- 
concilia par  les  services  mutuels  qu'elles 
eurent  occasion  de  se  rendre.  Il  y  avait  cette 
différence ,  relativement  à  ce  qu'on  avait 
observé  dans  les  autres  pestes,  cju'ici  tous 
les  citoyens  étaient  sans  défiance  et  qu'ils 
voulaient  tous  se  secourir. 

Durant  la  peste  d'Athènes ,  les  gens  de  la 
campagne  venaient  se  réfugier  dans  la  ville; 
durant  celle  de  Villefr anche,  tous  les  gens  de 
la  ville  se  réfugiaient  à  la  campagne.  On  a  eu 
tort  néanmoins  d'avancer  que  les  personnes 
riches  s'étaient  séparées  des  pauvres  :  c'est 
l'usage  dans  tout  ce  pays,  que  la  classe  aisée  ' 
de  la  population  passe  une  bonne  partie  de  i 
l'année  dans  ses  métairies  pour  y  surveiller 


DE    VILLEFRATNCHE.  l5ï 

les  travaux  rustiques  ;  et  l'on  était  alors  dans  la 
belle  saison.  D'ailleurs ,  en  partant ,  les  pro- 
priétaires laissèrent  leurs  maisons  ouvertes 
aux  indigens.  La  crainte  qu'ils  éprouvaient 
ne  fut  donc  en  aucune  manière  nuisible  à 
leurs  concitoyens.  Il  faut  même  dire  à  leur 
louange  qu'ils  s'étaient  totalement  détachés 
de  leurs  biens  pour  les  prodiguer  aux  familles 
pauvres ,  £  ur  lesquelles  le  fléau  s'était  parti- 
culièrement appesanti  :  le  malheur  est  comme 
la  mort  ;  il  rapproche  toutes  les  conditions. 
D'une  autre  part ,  c'était  une  scène  non  moins 
touchante  de  voir  les  villageois  exercer  leur 
bienveillante  hospitalité  envers  tous  ceux  qui 
fuyaient  le  théâtre  de  l'épidémie;  ils  allaient 
dans  la  campagne  leur  cueillir  la  sauge ,  la 
menthe  et  autres  plantes  odoriférantes  aux- 
quelles on  attribuait  alors  mie  vertu  préser- 
vative  contre  le  mal  pestilentiel. 


Au  milieu    de   cette  ville   désolée ,    deux 

î  hommes   s'élevaient   comme    deux  divinités 

tutélaires ,  Pomairols  ,  dont  j'ai  déjà  fait  men- 


l52  LES    PESTIFÉRÉS 

tion  ,  et  le  père  Ambroise ,  religieux  de  l'ordre 
de  Saint-François ,  dont  je  ferai  connaître 
plus  bas  les  vertus  et  le  sublime  caractère. 
Tous  deux  braA^aient  les  dangers  ,  sans  jamais 
cjuitter  leur  poste  ;  on  admirait  la  prudence 
et  l'intrépidité  du  premier ,  Fâme  généreuse 
et  compatissante  du  second.  Pomairols  con~ 
servait  les  propriétés  de  tous  ceux  que  la 
crainte  avait  forcés  de  prendre  la  fuite  ;  mais 
le  père  Ambroise  était,  pour  ainsi  dire ,  une 
providence  pour  tous  ceux  qui  étaient  pré- 
sens ;  il  les  soutenait  par  ses  exhortations. 
Ces  deux  hommes  semblaient  s'être  partagé 
le  domaine  de  la  bienfaisance  ;  pendant  que 
Pomairols  chassait  les  malfaiteurs  qui  profi- 
taient des  désordres  publics  pour  piller  les 
maisons  et  usurper  les  dépouilles  des  morts, 
l'esprit  du  Seigneur  semblait  s'être  réfugié 
dans  le  cœur  du  père  Ambroise  ;  le  magis- 
trat intimidait  les  méchans  ;  le  prêtre  les 
convertissait. 

Les  services  de  Pomairols  sont  connus; 


DE    VILLEFRANCHE.  l53 

son  nom  vit  dans  le  cœur  de  ses  concitoyens , 
et  dans  le  monument  qui  perpétue  la  mé- 
moire de  ses  bienfaits.  Personne  n'ignore 
que  ce  magistrat  est  d'autant  plus  digne  de 
louange ,  que  par  ses  soins  éclairés  la  police 
fut  beaucoup  mieux  faite  à  Villefranche  qu'à 
Marseille ,  où  la  peste  fit ,  à  la  même  époque , 
des  ravao:es  extraordinaires.  Mais  il  n'est 
pas  inutile  d'apprendre  à  mes  lecteurs  ce 
qu'était  le  père  Ambroise,  dont  on  a  tant 
loué  les  vertus  charitables ,  sans  jamais  les 
récompenser,  sans  doute  parce  que  son 
royaume  n'était  pas  de  ce  monde.  Il  semble 
du  reste  que  des  hommes  qui  ont  déjà  fait  ab- 
négation de  tous  les  intérêts  terrestres  soient 
plus  propres  que  d'autres  à  secourir  lés  affligés. 

Le  nom  du  père  Ambroise  n'a  point  été 
mentionné  dans  les  fastes  de  Villefranche; 
il  n'est  question  de  lui  que  dans  un  ancien 
manuscrit ,  qui  fut  long-temps  conservé  dans 
les  communautés  de  sa  profession.  On  y 
assure  qu'il  avait  été  militaire ,   et  qu'avant 


l54  LES    PESTIFÉRÉS 

d'embrasser  l'état  monastique ,  il  était  che- 
valier de  l'ordre  de  Saint-Lazare ,  ordre 
si  recommandable  par  le  souvenir  de  ses 
bonnes  actions ,  et  qui  figure  avec  tant  de 
gloire  dans  les  annales  de  l'humanité  mal- 
heureuse. C'est  la  première  des  milices  qui 
furent  consacrées  à  la  pitié  ;  protectrice  des 
lépreux ,  elle  recueillait  des  malades  que  la 
société  repousse ,  et  que  la  honte  environne. 

Ainsi  donc ,  par  dévouement  autant  que 
par  état,  ce  bon  père  Ambroise  avait  dès 
long-temps  endurci  son  cœur  et  son  âme  à 
toutes  les  fatigues  de  la  vie.  Toujours  calme 
et  serein  au  milieu  des  plus  violentes  tempê- 
tes ,  il  voyait  la  mort  sans  effroi.  Soutenu  par 
Dieu ,  il  payait  à  peine  un  tribut  au  sommeil. 
Il  était  doux,  pacifique,  bienfaisant  comme 
la  religion  qui  le  guidait  ;  le  peuple  le  ran- 
geait déjà  parmi  les  saints.  Les  magistrats 
l'envoyaient  partout  où  ils  voulaient  calmer 
la  turbulence  des  oisifs  qui  se  rassemblaient 
dans  les  lieux  publics  ;  la  charité ,  qui  pour 


D£    VILLEFRANCHE.  I  55 

tant  d'autres  n'est  qu'un  devoir,  s'était  trans- 
formée chez  lui  en  un  zèle  ardent  qui  le  dé- 
vorait. Il  se  porta  dans  tous  les  lieux  infectés  , 
et  ne  contracta  jamais  la  peste  ;  il  paraissait 
invulnérable,  et  spécialement  protégé  par 
la  Providence. 

On  dit  aussi  que  le  père  Ambroise  était 
doué  d'une  instruction  peu  commune ,  et 
qu'il  la  développa  avec  quelque  succès  dans 
une  occasion  si  douloureuse.  Rien  n'éga- 
lait son  activité  ;  sa  pitié  inépuisable  pré- 
sidait à  tous  les  besoins.  Pour  neutraliser 
le  fléau,  il  fit  allumer  des  feux  comme  on 
l'avait  pratiqué  Jadis  dans  la  peste  d'Athènes. 
On  mit  en  usage  les  fumigations  avec  des 
baies  de  genièvre  et  autres  substances  odo- 
rantes ;  il  regardait  les  frictions  avec  l'huile  de 
noix  comme  un  des  plus  puissans  préservatifs. 

Ce  fut  le  père  Ambroise  qui  donna  l'idée 
de  faire  nourrir  par  des  chèvres  un  cer- 
tain  nombre  d'enfans    que   la  peste   venait 


l56  LES    PESTIFERES 

de  priver  de  leurs  mères.  Quel  spectacle 
plus  attendrissant  que  celui  d'une  multitude 
d'orphelins  étendus  sur  une  chétive  paille, 
et  recevant  à  chaque  instant  du  lait  de  ces 
impatiens  animaux ,  que  des  femmes  chari- 
tables étaient  occupées  à  contenir  !  (4) 

Je  pourrais  citer  d'autres  faits  qui  prou- 
veraient l'inépuisable  philanthropie  de  ce 
vénérable  religieux.  Au  quartier  du  Pech ,  on 
entendait  des  cris  dans  une  maison  obscure 
et  qui  tombait  de  vétusté  ;  c'étaient  deux  en- 
fans  qui ,  trop  jeunes  pour  discerner  la  mort 
d'avec  la  vie,  se  lamentaient  vainement,  de- 
puis plusieurs  heures ,  auprès  du  corps  ina- 
nimé de  leur  mère.  Nul  des  habitans  n'osait 
approcher  de  ce  foyer  pestilentiel.  Mais  l'in- 
trépide père  Ambroise  ne  balança  point  à  pé- 
nétrer dans  ce  cloaque  infect ,  pour  ramener 
au  jour  ces  victimes  infortunées. 

Il  faut  pourtant  le  dire  à  la  gloire  de  Ville- 
franche    :    Pomairols   n'était   pas  seulement 


DE    VILLEFRANCHE.  I  57 

secondé  par  le  père  Ambroise.  Le  conseil 
de  salubrité  ,  dont   nous  avons   parlé   plus 
haut ,   se  composait  d'hommes  si  pieux  et  si 
charitables ,    que   rien    n'avait   été   négligé 
pour  diminuer  la  somme  des  maux  qui  pe- 
saient sur  notre  malheureuse  ville.  J'ai  déjà 
dit  qu'un  membre  du  présidial  avait  offert 
sa  maison  et  son  jardin  spacieux  ;  que  d'au- 
tres particuliers   avaient    également    donné 
leurs  maisons  pour  recueillir  les  malades  ; 
car  personne  n'ignore  que  l'isolement   des 
pestiférés  est  d'une  nécessité  indispensable, 
pour  borner  la  propagation  du  mal.  L'em- 
placement dont  on  fît  choix  était  d'autant 
plus  commode ,  qu'il  était  voisin  de  l'antique 
I  ruisseau  de  la  Bodomie ,  dont  les  eaux  vont 
se  perdre  dans  l'Aveyron  ;  c'est  là  que  de 
pauvres  femmes ,  la  tête  couverte  de  leur 
feutre  noir,  venaient ,  à  tous  les  momens  du 
jour,  laver  le  linge  et  les  vêtemens  qui  devaient 
servir  aux  personnes  atteintes  de  l'épidémie» 

L'établissement  formé  par  le  conseil  pou-- 


id8  les  pestiférés 

vait  exister  à  part ,  sans  aucune  communica- 
tion avec  le  reste  de  la  ville.  Non  seulement 
on  y  avait  construit  des  chambres  particu- 
lières pour  recevoir  les  individus  infectés; 
mais  chaque  ordre  de  gens  utiles  à  la  con- 
servation des  autres  y  occupait  un  logement 
séparé.  On  y  avait  établi  des  boulangers, 
des  bouchers ,  des  cuisiniers  pour  apprêter 
les  vivres,   des   serviteurs    pour   les  distri- 
buer, jusqu'à  des   parfumeurs   pour  désin- 
fecter les  dépouilles  des  morts   et  tous  les 
objets  qu'on  croyait  susceptibles  de  receler 
quelque  principe  de  contagion.  On  y  voyait 
aussi  des  officiers  chargés  de  faire  la  police , 
et   un   greffier   qui   enregistrait  les    hardes 
des  malades ,  afin  que  rien  ne  fût  dérobé. 
Tous  ces  employés  vaquaient  à  leurs  fonc- 
tions avec   autant  d'assiduité    que  de   zèle. 
On   avait    réservé    des    logemens   jDour    les 
médecins  dont  la   présence   était   constam- 
ment nécessaire ,    ainsi  que  pour  les  phar- 
maciens qui   préparaient  les    breuvages  et 
exécutaient  les  prescriptions.  Les  religieux 


DE    VILLEFRANCHE.  I  Sq 

de  Saint-François  s'y  étaient  introduits  par 
charité  pour  consoler  les  agonisans  ;  aucun 
genre  de  secours  n'avait  été  négligé.  Non 
loin  de  là  se  trouvaient  le  cimetière  (5)  et 
les  hommes  de  peine  vulgairement  désignés 
sous  le  nom  de  corbeaux ,  destinés  à  pur- 
ger la  ville  de  ses  cadavres.  Enfin  les  con- 
valescens  avaient  à  part  leur  infirmerie  et 
leurs  promenades.  Ils  pouvaient  y  faire  leur 
quarantaine  pour  la  sécurité  de  leurs  conci- 
toyens. 

Dans  les  divers  quartiers  de  la  ville ,  on 
avait  institué  des  personnes  pour  s'infor- 
mer de  tous  les  malades  c[ui  étaient  nou- 
vellement atteints  par  la  peste.  A  peine  les 
premiers  symptômes  s'étaient  manifestés , 
qu'on  les  amenait  dans  l'établissement  par 
ordre  des  magistrats.  Ce  cjui  étonne,  c'est 
que  les  habitans  d'une  petite  ville  aient 
î  manifesté  autant  de  prudence ,  dans  un 
siècle  où  l'hygiène  publique  était  si  peu 
avancée.  Je  ne  crains  pas  de   le  dire:  une 


l6o  LES    PESTIFÉRÉS 

institution  si  sagement  conçue  pourrait  ser- 
vir de  modèle  pour  tous  les  pays  qui  sont 
encore  en  proie  à  cette  contagion  meurtrière. 

Toutefois  5  malgré  la  sagesse  de  ces  pré- 
cautions ,  plusieurs  individus  qui  se  trou- 
vaient atteints  de  la  peste  s'obstinaient  à 
cacher  leur  mal.  On  avait  beau  les  menacer 
de  la  prison  ou  d'autres  peines  afflictives, 
ils  résistaient  à  toutes  les  ordonnances.  Les 
amis  ne  voulaient  jamais  se  quitter  ;  les 
liens  du  sang  ne  pouvaient  se  rompre  ;  au- 
cune fille  ne  consentit  à  abandonner  sa 
mère.  Certains  malades  entraient  même  en 
fureur  quand  on  venait  à  les  découvrir; 
ils  prétendaient  que  leur  transpiration  se- 
rait interceptée,  si  on  les  enlevait  de  leur 
domicile.  Ils  inventaient  mille  prétextes  pour 
ne  point  obéir  à  la  volonté  des  magistrats; 
ils  disaient  hautement  qu'on  ne  cherchait 
sans  doute  qu'à  les  faire  mourir  plus  vite: 
tant  ils  étaient  aveuglés  sur  ce  qui  pouvait 
leur  être  salutaire  ! 


DE    VILLEFRANCHE.  l6ï 

On  fît  afficher  des  proclamations ,  mais 
elles  furent  sans  utilité.  Pour  ne  pas  se  sé- 
parer de  leurs  proches,  la  plupart  des  ha- 
bitans  préféraient  languir  dans  de  mauvaises 
huttes  où  l'air  circulait  à  peine  :  personne 
n'ignore  combien  il  est  difficile  de  détruire 
les  préjugés  du  peuple ,  et  de  le  délivrer  de 
ses  pernicieuses  habitudes.   Vainement   on 
promettait  aux  pauvres  du  bouillon,   de  la 
viande ,  tous  les  soins  de  propreté  ;  il  était 
impossible  de  les  persuader.  Ils  préféraient 
le  danger,  la  misère  ;  ils  se  révoltaient  même 
contre  les  archers  qui  voulaient  les  entraîner 
de  force.   Il    est   vrai  que ,   dans  beaucoup 
de  circonstances ,  Pomairols  n'avait  qu'à  pa- 
raître, tout   rentrait   dans  l'obéissance.  Le 
père  Ambroise   achevait   de  convaincre  les 
plus  mutins.  Ce  vénérable  religieux ,   au  dé- 
clin de  ses  ans ,  ressemblait  à  saint  Vincent 
de  Paul;  il  pénétrait  tous  les  cœurs  par  ses 
;  paroles  consolatrices. 

Cependant  la  contagion  s'étendait  de  plus 
II.  II 


102  LES    PESTIFÉRÉS 

en  plus ,  et  l'alarme  était  universelle.  Com- 
ment peindre  la  désolation  qui  règne  dans 
une  ville  de  pestiférés  ?  comment  retracer 
la  terreur  profonde  des  habitans ,  le  décou- 
ragement de  l'industrie,  l'interruption  des 
travaux  journaliers ,  le  désespoir  des  ouvriers 
auxquels  on  n'ose  confier  la  moindre  tâche , 
le  cours  de  la  justice  suspendu,  le  commerce 
interdit,  les  marchés  déserts,  les  temples 
fermés  et  les  prêtres  réduits  à  prier  dans 
les  rues ,  la  séparation  des  familles ,  tous 
les  liens  de  relation  relâchés  !  Quand  la  peur 
isole  les  citoyens ,  les  occupations  manquent 
aux  pauvres ,  et  les  riches  restent  sans  ser- 
viteurs ;  aucun  laboureur  n'osait  apporter 
ses  denrées  à  Villefranche.  Quelques  villa- 
geois se  présentaient  par  intervalles  devant 
ses  portes  ;  mais^  ils  s'en  retournaient  glacés 
d'épouvante  dès  qu'ils  apercevaient  le  dra- 
peau funéraire ,  qui  flottait  sur  les  tours  de 
la  ville  et  sur  le  clocher  de  la  principale 
église.  La  famine  menaçait  le  peuple;  l'espé- 
rance avait  éteint  son  flambeau.  (6) 


DE    VILLEFRANCHE.  l63 

Dans  ce  temps  si  fertile  en  événemens 
funestes,  combien  d'individus  moururent 
sans  obtenir  une  larme ,  un  regret  de  leurs 
contemporains  !  On  aurait  eu  moins  à  gé- 
mir sans  doute ,  si  la  peste  n'était  tombée 
que  sur  des  hommes  dégoûtés  de  la  vie  par  le 
poids  des  années;  mais  elle  enlevait  une  jeune 
fille  et  laissait  subsister  un  vieillard  aveugle  ; 
on  remarqua  même,  dans  cette  déplorable 
circonstance,  que  tous  les  gens  robustes  étaient 
promptement  moissonnés,  tandis  que  les 
goutteux ,  les  paralytiques,  étaient  épargnés. 

Le  fléau  dévastateur  planait  d'ailleurs  sur 
tous  les  âges ,  sur  toutes  les  conditions  ;  et  vers 
le  milieu  de  l'épidémie,  la  dépopulation  fut  si 

j  considérable,  qu'il  n'y  avait  plus  de  fossoyeurs 
pour  faire  la  sépulture  des  morts.  On  trouva 

!  un  jour,  dans  le  cimetière  de  la  Bodomie ,  une 
femme  errante ,  qui  tenait  dans  ses  bras  le  ca- 

■]  davre  de  son  enfant  ;  elle  suppliait  le  gardien 

I  de  ce  triste  lieu  de  lui  prêter  assistance  pour 
creuser  la  terre,  et  y  déposer  une  si  chère 


l64  LES    PESTIFÉRÉS 

dépouille  :  elle  implorait  ce  service  avec  au- 
tant d'instance  que  si  elle  eût  sollicité  une 
aumône.  Son  humble  contenance ,  son  atti- 
tude suppliante ,  fléchirent  cet  homme ,  qui 
l'aida  dans  ce  douloureux  ministère. 

Je  l'ai  déjà  dit  plus  haut ,  aussitôt  qu'une 
maladie  pestilentielle  se  manifeste  dans  une 
contrée ,  la  première  pensée  du  peuple  est 
d'en  rechercher  les  causes  dans  les  altéra- 
tions des  objets   qui   frappent   immédiate- 
ment ses  sens  :  on  voit  alors  naître  et  s'ac- 
créditer les  opinions  les  plus  extravagantes  ; 
on  se  flatte   de  tout  expliquer.  C'est  ainsi 
qu'on  vit  autrefois  les  Romains  attribuer  la 
peste  qui,  sous  le  règne  de  Marc-Aurèle  et 
des   Antonins,  ravagea  l'Europe  et  l'Asie, 
à  une  misérable  cassette  qu'un  soldat  avait 
trouvée  dans  le  temple  d'Apollon  lors  de  la 
prise  et  du  pillage  de  Séleucie  par  Lucius 
Vérus  ;  les  historiens  prétendent  que  ce  sol-  I 
dat ,   ayant  eu  l'imprudence  d'ouvrir  cette  1 
cassette  qui  était  d'or,  et  qui  ne  contenait 


DE    YILLEFllANCHE.  l65 

que  quelques  secrets  ridicules  des  anciens 
Chaldéens ,  il  en  sortit  une  vapeur  mépliy- 
tique  qui  porta  en  tous  lieux  la  destruction. 
C'est  ainsi  qu'on  lit  dans  Forestus ,  écrivain 
d'ailleurs  très  recommandable ,  que  la  peste 
qui  se  déclara  en  Hollande  dans  le  seizième 
siècle,  et  qui  s'étendit  principalement  dans 
le  territoire  d'Egmont ,  fut  occasionnée  par 
une  baleine  qu'il  avait  vue  lui-même  venir 
échouer  sur  le  rivage ,  et  qui  s'y  était  putré- 
fiée. A  Villefranche ,  on  rapporta  le  fléau  au 
passage  d'une  comète ,  ainsi  que  je  l'ai  déjà 
fait  remarquer  en  commençant  cette  relation  ; 
aussi   le  peuple  ne  cessait  de  consulter  les 
astrologues. 

Il  est  des  faits  qu'on  n'ose  revêtir  de  la 
dignité  historique.  Il  n'est  pas  néanmoins 
inutile  de  consigner  ici  qu'il  y  avait ,  à  l'épo- 
que dont  je  parle ,  des  femmes  du  peuple , 
qu'on  accusait  d'avoir  fait  un  pacte  avec  le 
démon,  et  de  flétrir,  d'un  souffle  infernal, 
tous  les  actes  importans  de  la  vie ,  de  ma- 


l66  LES    PESTIFÉRÉS 

nière  à  leur  imprimer  une  malheureuse  fata- 
lité. Cette  superstition  tenait  à  l'ignorance 
du  temps.  Les  femmes  qu'on  prétendait  être 
coupables  de  sortilège,  finissaient  par  s'en 
croire  atteintes,  et  spéculaient  souvent  sur 
la  terreur  que  pouvait  inspirer  leur  présence 
ou  leur  médiation.  Toutes  les  personnes  dont 
l'existence  paraissait  mystérieuse ,  étaient 
soupçonnées  d'un  pareil  crime.  Rien  n'égalait 
l'effroi  que  répandaient  les  prétendues  sor- 
cières dans  les  environs  de  Villefranclie  ;  il  est 
facile  de  croire  à  la  magie,  quand  on  voit  tant 
de  victimes  frappées  par  une  puissance  sur- 
naturelle. Aussi  nos  paysans  épouvantés  di- 
saient-ils que  notre  malheureuse  cité  avait  sans 
doute  mérité  la  malédiction  du  ciel,  et  que 
la  main  de  Dieu  s'était  appesantie  sur 
elle. 

On  a  souvent  remarqué  qu'il  n'y  a  plus 
de  guerre  parmi  les  hommes ,  quand  ils  sont 
aux  prises  avec  la  nature.  Le  résultat  ordi- 
naire d'un  fléau  aussi  grand  que  celui  de  la 


DE    VILLEFRANCHE.  I  67 

peste  est  de  suspendre  la  méchanceté  hu- 
maine. Il  y  avait  néanmoins ,  dans  ces  temps 
malheureux ,  un  malfaiteur  avide  descendu 
en  France  des  montagnes  de  la  Savoie  ;  je 
veux  parler  du  brigand  Barleti ,  qui  suivait 
le  théâtre  de  l'épidémie ,  comme  les  vautours 
les  champs  de  bataille.  Il  profitait  des  désas- 
tres publics  pour  s'introduire  dans  les  mai- 
sons désertes  ou  mal  gardées.  Il  s'était  ligué 
avec  une  troupe  de  compagnons  féroces  qui 
vivaient  dispersés ,  mais  qu'il  ralliait  au 
besoin  pour  le  pillage.  On  éprouvait  une 
frayeur  insurmontable  toutes  les  fois  qu'on 
entendait  parler  de  ce  voleur  insigne,  qui 
était  d'une  taille  gigantesque ,  et  que  les  ar- 
chers n'avaient  jamais  pu  atteindre.  Barleti 
connaissait  d'ailleurs  mille  détours  pour  se 
dérober  à  la  poursuite  des  tribunaux ,  et  ses 
crimes  restaient  impunis.  Il  se  risquait  ra- 
rement 5  quoiqu'il  fût  d'une  inconcevable  in- 
trépidité ;  il  ne  s'arrêtait  jamais  dans  les 
hôtelleries.  Enfin ,  après  avoir  si  long-temps 
trompé  la  vigilance  des  magistrats ,  il  trouva 


l68  LES    PESTIFÉRÉS 

la  mort  sur  le  théâtre  même  de  ses  for- 
faits. On  assure  qu'il  contracta  la  peste 
par  le  contact  de  quelques  étoffes  de  laine 
dont  il  s'était  emparé  ;  et  ce  qu'il  y  a  de  plus 
extraordinaire  dans  la  destinée  de  ce  misé- 
rable ,  c'est  que ,  dans  la  maladie  qui  ter- 
mina ses  jours,  il  reçut  les  soins  les  plus 
touchans  de  quelques  religieuses  dont  il  avait 
spolié  le  couvent  quelques  mois  auparavant. 
Cet  homme  avait  causé  de  grands  soucis  à 
tous  les  habitans  de  la  province  du  Rouer- 
gue.  La  Providence  en  fit  justice.  (7) 

On  prétend  qu'à  la  peste  de  Milan  les  ha- 
bitans ne  voulurent  point  supprimer  les  di- 
vertissemens  du  carnaval ,  et  que  la  plupart 
d'entre  eux  se  livraient  encore  à  des  satur- 
nales sur  le  bord  de  la  tombe.  Il  nen  fut 
pas  de  même  à  Villefranche  ;  la  tristesse  était 
dans  tous  les  lieux ,  et  on  n'eut  à  gémir  d'au- 
cun trait  d'immoralité.  Un  sentiment  uni- 
que agitait  tous  les  citoyens ,  c'était  celui  de 
la  pitié  ;  ils  se  sacrifiaient  les  uns  pour  les 


DE    VILLEFRANCHE.  169 

autres.  Poinairols  surtout  prêchait  d'exem- 
ple. «  Mourons  ,  puisque  Dieu  le  veut ,  s'écriait 
le  père  Ambroise  ;  mais  espérons  en  lui  jusqu'à 
la  fin.  »  Un  jour  ce  bon  religieux  fit  aux 
habitans  une  grande  exhortation  près  du 
cimetière  de  la  Bodomie  :  ce  Mes  bons  frères , 
leur  disait-il ,  sachons  nous  résigner  au  mi- 
lieu des  périls  c[ui  nous  menacent  :  le  jour 
de  demain  ne  nous  appartient  pas.  La  vie 
est  un  fleuve  qui  se  tarit  par  le  malheur 
aussi-bien  que  par  les  aimées  ;  vainement 
nous  voudrions  en  prolonger  le  cours.  Ce- 
lui qui  a  chanté ,  celui  qui  a  pleuré ,  doivent 
arriver  en  même  temps  au  bout  de  la  car- 
rière ;  heureux  qui  se  détache  de  bonne 
heure  de  ce  qu'il  doit  quitter  !  L'homme  ici- 
bas  est  réduit  à  se  consoler  de  tout,  même 
de  sa  propre  mort,  y)  Ainsi  parlait  le  père 
Ambroise;  on  adressait  ensuite  des  prières 
à  saint  Charles  Borromée ,  qui  est  le  patron 
des  pestiférés ,  comme  saint  Lazare  est  celui 
des  lépreux.  Aucun  habitant  de  la  ville  ne 
maudissait  la  Providence  ;  chacun  d'eux  atten- 


170  LES    PESTIFÉRIÉS 

dait  son  sort  sans  faire  entendre  le  moindre 


murmure. 


Ce  qui  prolongea  la  durée  de  la  peste, 
fut  la  croyance  où  était  le  peuple  qu'on 
pouvait  impunément  communiquer  avec  les 
malades  ;  ce  furent  les  relations  que  vou- 
laient toujours  conserver  les  personnes  rap- 
prochées par  les  liens  du  sang  et  de  l'amitié. 
Il  y  avait,  par  exemple,  une  jeune  fille  qu'on 
voulait  amener  de  force  aux  infirmeries, 
parce  qu'elle  était  atteinte  du  charbon  ;  mais 
sa  mère  la  tenait  étroitement  embrassée ,  en 
disant  qu'il  était  barbare  de  vouloir  la  pri- 
ver de  son  enfant.  L'habitude,  d'ailleurs 
très  louable ,  qu'ont  les  habitans  de  la  ville 
de  se  faire  mutuellement  des  présens  à  des 
époques  déterminées  de  l'année ,  de  se  prêter 
des  meubles  dans  toutes  les  occasions,  de 
s'assister  réciproquement  de  leurs  récoltes 
et  provisions  particulières  ,  rendait  encore 
plus  facile  la  communication  de  la  mala- 
die. Aussi  les  magistrats  avaient -ils  la  plus  ! 


DE    VILLEFRANCHE.  17I 

grande  peine  à  empêcher  ces  libéralités 
charitables  et  fraternelles.  Le  père  Am- 
broise  séparait  avec  bonté  ceux  qu'il  trou- 
vait occupés  à  s'entretenir  dans  les  rues  ; 
il  blâmait  leur  imprudence;  il  ne  cessait 
de  leur  dire  qu'ils  exposaient  la  ville 
aux  plus  grands  dangers ,  en  étendant 
le  foyer  de  l'infection  :  qu'on  ne  s'étonne 
donc  pas  si  l'épidémie,  qui  avait  d'abord 
marché  très  lentement ,  fit  ensuite  beaucoup 
de  progrès  ;  en  sorte  que ,  sur  la  fin  du  mois 
de  juin ,  il  n'y  avait  pas  un  seul  quartier  de 
la  ville  où  elle  n'eût  pénétré. 

Enfin ,  cette  peste  dévorante ,  qui  s'était 
déclarée  au  mois  d'avril,  et  dans  la  saison 
la  plus  tempérée  de  l'année,  diminua  sensi- 
blement dès    le    commencement    d'août,  à 
l'époque  ordinaire  des  plus  fortes  chaleurs , 
^  au  point  que  le  quinzième  de  ce  mois ,  jour 
l  de  la  fêle  de  l'Assomption ,  il  n'y  avait  plus 
j  un  seul   malade  dans  la  ville.    Comme  les 
habitans  avaient  adressé  beaucoup  de  vœux 


I7îi  LES    PESTIFÉRÉS 

et  de  prières  à  la  Vierge,  à  roceasioii  de  ce 
grand  fléau,  ce  fut  à  son  intercession  qu'ils 
attribuèrent  leur  délivrance.  Bientôt  tous  les 
fugitifs  retournèrent  dans  leurs  maisons  ;  le 
présidial  reprit  ses  séances  ;  l'industrie  et 
le  commerce  rentrèrent  dans  toute  leur  ac- 
tivité. 

Le  spectacle  le  plus  doux ,  dont  puissent 
jouir  des  hommes  qui  ont  été  long-temps  en 
proie  au  fléau  dévastateur  de  la  peste,  est 
sans  contredit  celui  où  ils  voient  tout  à  coup 
l'épidémie  cesser  ses  ravages.  On  dirait  que 
les  cieux  sont  apaisés ,  et  que  la  fin  du  châti- 
ment arrive.  Le  sommeil   revient   consoler 
les  hommes  ;   l'habitant  respire  en  liberté  ; 
il  est  comme  s'il  venait  d'échapper  au  nau- 
frage.   On    recommence    les     travaux    des  ^ 
champs;  on  cueille  les  fleurs;  on  sème  le  i 
grain.  Tous  les  sentimens  généreux  de  Fâme 
reprennent  leur  énergie  ;  partout  cesse  Fisc-  ' 
lement  ;  toutes  les  langues  se  délient  pour 
faire  éclater  les  transports  de  la  joie  la  plus  i 


DE    VILLEFRANCHE.  lyS 

vive.  Les  mères  sont  dans  un  ravissement 
inexprimable  ;  leurs  embrassemens  leur  sont 
rendus. 

On  remarquait  néanmoins  sur  tous  les 
visages  l'expression  des  regrets ,  et  cette  pro- 
fonde mélancolie  qui  succède  toujours  à  un 
grand  désastre  ;  car  il  n'y  avait  pas  un  seul 
individu  dont  le  cœur  n'eût  été  déchiré  par 
les  plus  douloureux  sacrifices.  C'était  en  vain 
que  le  père  Ambroise  prêchait  et  prodiguait 
ses  consolations  sur  une  terre  punie  par  le 
ciel  ;  tous  les  souvenirs  étaient  remplis 
d'amertume ,  et  les  habitans  de  Villefranche 
retournaient  d'autant  j)lus  difficilement  à  la 
gaîté,  qu'on  apprenait  de  toutes  parts  que 
les  mêmes  malheurs  pesaient  sur  les  pays 
voisins. 

Cependant  Pomairols ,  à  la  sollicitation 
de  ses  concitoyens ,  s'était  rendu  à  la  cam- 
pagne 5  pour  s'y  délasser  de  ses  pénibles  tra- 
vaux ;  mais  il  n'avait  pu  y  jouir  d'une  tran- 


174  I^ES    PESTIFÉRÉS 

quillité  convenable  ;  car  il  fallut  encore  qu'il 
travaillât  à  faire  exécuter  les  ordonnances 
du  roi ,  et  qu'il  prît  une  part  active  à  ce  qui 
se  passait  loin  de  lui.  On  venait  l'obséder 
jusque  dans  sa  retraite  ;  on  assiégeait  toutes 
les  avenues   de  son  jardin  ,    pour  le  con- 
sulter ;   du  fond  de  sa  solitude  il  apaisait 
encore  des  discordes;   d'une  autre  part^  la 
reconnaissance  attirait  chez  lui  une  multi- 
tude de  personnes.  On  accablait  d'éloges  cet 
homme  incomparable ,  auquel  il  n'a  manqué 
que  d'être  sur  un  plus  grand  théâtre,  pour 
acquérir  une  célébrité   européenne;    car   il 
avait  tout  en  partage  pour  être  en  semblable 
occasion  le  modèle  des  magistrats.  On  ad- 
mirait surtout  en  lui  la  prévoyance  dans  le 
conseil ,  la  circonspection ,  une  vigilance  de 
tous  les  instans ,   la  bonté ,  le  désintéresse- 
ment ,  la  résignation  qui  triomphe  des  maux 
de  l'humanité ,  un  courage  insurmontable , 
une  âme  toujours  supérieure  au  danger,  et 
qui  met  à  profit  toutes  les  ressources.  On 
assure  que  les  ministres  du  roi  approuvèrent 


DE    VILLEFRANCHE.  175 

singulièrement  sa  conduite  et  l'excellence  de 
ses  réglemens. 

Pomairols  prit  enfin  le  parti  de  rentrer  à 
Villefranche ,  où  son  arrivée  fut  un  vrai  jour 
de  fête  jDOur  ses  concitoyens,  qui  accouru- 
rent au-devant  de  lui.  Les  bénédictions  des 
pauvres  furent  la  récompense  de  toutes  ses 
peines.  On  jeta  des  fleurs  sur  son  passage  ; 
dans   les    contrées    méridionales ,   c'est   un 
grand  signe  de  joie  que  de  parer  l'intérieur 
des  cités  avec  la  verdure  des  campagnes  ;  on 
avait  planté  des  arbres  dans  les  rues.  Cette 
réception  tempéra  un  peu  le  deuil  et  l'af- 
fliction des  liabitans.  Après  des  malheurs  si 
grands ,  c'est  un  besoin  ,  pour  le  cœur  hu- 
main ,  de  revenir  aux  émotions  douces  qui 
rattachent  à  la  vie.  Un  an  s'était  écoulé  sans 
que  l'hymen  eût  une  seule  fois  consacré  les 
nœuds  de  l'amour  ;  les  premiers  mariages  fu- 
rent célébrés ,  et ,  sur  la  fin  du  mois  de  sep- 
tembre, la  population  se  livra  avec  trans- 
port à  tout  ce  que  la  vie  de  relation  peut 


176  LES    PESTIFÉRÉS 

avoir  de  plus   attrayant  et  de  plus  enchan- 
teur. 

La  procession  qui  fut  faite  en  action  de 
grâces  de  la  cessation  du  fléau  ressemblait 
beaucoup  à  celles  qui  avaient  eu  lieu  sous 
Louis  XI  et  sous  Henri  II  à  la  suite  de  deux 
pestes  non  moins  mémorables  par  leurs  ra- 
vages (8).  On  renouvela  le  vœu  particulier 
d'après  lequel ,  les  consuls  de  Villefranclie , 
parés  de  la  robe  rouge ,  devaient  se  rendre 
tous  les  mois  dans  la  chapelle  de  Notre-Dame 
des  Treize-Pierres  pour  y  célébrer  l'office  et 
y  faire  chanter  les  louanges  du  Créateur. 
Cette  pieuse  solennité  mériterait  une  descrip- 
tion particulière.  Les  prêtres  sortirent  des 
temples ,  escortés  par  tous  les  fidèles  ;  leurs 
mains  étaient  armées  de  flambeaux ,  dont  la 
lumière  a  toujours  été  regardée  comme  le 
symbole  de  la  présence  divine.  Les  membres 
du  chapitre  et  des  diverses  corporations ,  les  ^ 
religieux  des  divers  ordres ,  portant  les  reli-  - 
ques  des  martyrs  de  la  foi  chrétienne ,  y  as- 


DE    VILLEFRANGHE.  1^7 

sistèrent  et  parcoururent  les  rues  avec  les 
pieds  nus. 

Les  spectateurs  affluaient,  sans  toutefois 
déranger  l'ordre  et  l'harmonie  de  la  marche. 
Us  se  pressaient  autour  du  dais,  où  se  trou- 
vait en  habits  pontificaux  l'évêque  Bernardin 
de  Corneillan ,  l'un  des  prélats  les  plus  re- 
commandables  du  temps  (g).  Cette  proces- 
sion fut  particulièrement  remarquable  par  la 
quantité  de  pénitens  qui  y  parurent  revêtus 
de  longs  sacs,  comme  les  anciens  Ninivites. 
On  y  vit  surtout  une  confrérie  de  pèlerins 
qui  s'était  formée  sous  les  auspices  de  saint 
Jacques  de  Compostelle ,  dont  l'église  a  sub- 
sisté jusqu'à  nos  jours.  La  pompe  de  cette 
I  cérémonie  ne  doit  j)as  surprendre  ;  car,  dans 
le  Midi ,  la  religion  n'a  point  cet  aspect 
sombre  et  mélancolique  qu'elle  manifeste 
dans  les  pays  du  Nord.  Son  culte  extérieur 
j  est  une  fête  continuelle;  tout  y  respire  l'al- 
1  légresse  et  le  bonheur.  Aussi  vient-elle  s'as- 
socier à  tous  les  actes ,  à  toutes  les  situations 

II.  12 


1-^8  LES    PESTIFÉRÉS 


de  la  vie  ;  naissances  ,  mariages ,  funérailles  ^ 
elle  préside  à  tout ,  et  toujours  ^vec  son  cor- 
tège ordinaire.  Elle  couvre  de  fleurs  la  tombe 
et  le  berceau  ;  alors  même  qu'elle  accom- 
pagne l'homme  de  la  terre  au  ciel ,  elle  fait 
entendre  une  musique  qui ,  en  éloignant  de  la 
pensée  ce  que  la  mort  a  d'horrible ,  n'y  laisse 
plus  voir  que  l'état  d'un  paisible  sommeil. 

Les  services  de  Pomairols  avaient  été  pro- 
fitables à  un  grand  nombre  de  citoyens  ;  la 
reconnaissance  devait  être  publique.  C'était 
un  vieil  usage  à  Villefranche  que  toutes 
les  réunions  communales  étaient  d'avance 
notifiées  au  peuple  au  son  de  la  trom- 
pette :  un  homme  s'arrêtait  à  tous  les  coins 
de  rues  pour  proclamer  à  haute  et  intelh- 
gible  viox  ce  qui  pouvait  toucher  à  l'intérêt 
général.  On  annonça  par  cette  voie  une  as- 
semblée à  laquelle  tous  les  notables  se  rendi- 
rent. L'un  d'eux  prit  la  parole  pour  prouver  i 
combien  il  était  important  de  récompenser  r 
le  zèle  et  le  courage  qu'avait  montré  le  juge 


DE    VILLEFRANCHE.  I79 

criminel  dans  cette  funeste  épidémie.  Il  rap- 
pela avec  l'accent  d'une  éloquence  passionnée 
tout  ce  que  venait  d'exécuter  ce  vertueux 
magistrat  pour  garantir  les   propriétés  de 
chacun  de  ses  concitoyens ,  la  manière  dont 
il  avait  exposé  ses  jours ,  sa  conduite  pleine 
d'honneur,  son  loyal  dévouement  qui  avait 
surmonté  tous  les  obstacles.  En  effet,  il  est 
remarquable  que  pendant  cette  longue  déso- 
lation ,  Pomairols  n'avait  pas  quitté  un  seul 
instant  la  ville ,  quoiqu'il  n'eût  cessé  de  voir 
la  mort  autour  de  lui  dans  la  personne  de  ses 
domestiques,  dont  plusieurs  avaient  été  vic- 
times de  la  peste.  Il  est  constant  qu'il  avait 
conservé  le  bien  des  familles ,  assisté  les  pau- 
vres ;,    soumis  les  rebelles  et  déconcerté  les 
manœuvres  des  méchans.  L'orateur  ajouta 
en   conséquence    qu'il    fallait  consacrer    le 
souvenir  de    tels   bienfaits    par    un   monu- 
ment durable  :    des  applaudissemens   una- 
nimes sanctionnèrent  cette  proposition. 

Il  fut  donc  délibéré  que  la  cité  de  Ville- 


l8o  LES    PESTIFERES 

franche  laisserait  à  la  postérité  un  témoi- 
gnage authentique  de  sa  reconnaissance ,  en 
exemptant  de  tout  impôt  et  redevance  les 
possessions  dont  Pomairols  jouissait  dans 
toute  rétendue  de  son  ressort,  qu'elle  s'obli- 
gerait à  les  payer  pour  lui,  et  que  cette  fa- 
veur s'étendrait  sur  ses  descendans  en  lis^ne 
directe  ;  on  ordonna  de  plus  que  cette  mé- 
morable décision  serait  gravée  sur  une  pla- 
que de  bronze  ;  et  pour  donner  encore  une 
plus  grande  publicité  au  sentiment  de  grati- 
tude qui  animait  toute  l'assemblée ,  on  arrêta 
que  le  portrait  de  Pomairols  serait  placé  dans 
r hôtel-de-ville  ,  avec  une  inscription  qui  rap- 
pellerait à  la  postérité  les  services  éminens 
rendus  à  la  patrie  par  mi  magistrat  si  recom- 
mandable.  (lo) 

Telle  est  l'histoire  fidèle  d'un  événement 
qui  jeta  le  plus  grand  deuil  sur  les  anciens 
jours  de  ma  pati^ie  ;  je  Tai  racontée  d'après  s 
les  traditions  les  plus  authentiques.  Ce  n'est  1 
point  par  des  fictions  qu'on  parvient  à  émou- 


DE    VILLEFRANCHE.  l8t 

voir  le  cœur  de  riiomme  ;  c'est  par  des  scènes 
véritables,  telles  qu'elles  se  sont  passées  dans 
l'intérieur  de  la  vie  humaine.  Nous  sommes 
naturellement  portés  à  nous  placer  dans  des 
dispositions  tragiques,  et  à  faire  passer  dans 
le  fond  de  nos  âmes  tous  les  tristes  senti- 
mens  qu'ont  éprouvés  nos  aïeux.  Nous  ai- 
mons à  nous  attendrir  sur  la  destinée  de 
ceux  qui  ont  été  victimes  d'un  sort  ennemi. 
Après  tant  d'années,  nous  nous  affligeons 
encore  de  leurs  peines ,  et  nous  répandons 
les  plus  douces  larmes  ;  nous  conservons  re- 
ligieusement dans  nos  souvenirs  les  impres- 
sions douloureuses  qu'ils  nous  ont  laissées. 

L'effroi  moral  que  nous  causent  de  tels 
récits  a  d'ailleurs  un  autre  avantage  :  il 
nous  apprend  à  n'apprécier  le  monde  que 
ce  qu'il  \?aut  ;  et,  comme  de  toutes  les 
créatures  l'homme  est  celle  qui  offre  le 
plus  de  prise  au  malheur,  il  n'est  peut- 
être  pas  inutile  de  lui  présenter,  par  in- 
tervalles, le  tableau  de    sa  fragilité   sur  la 


iSa  LES    PESTIFÉRÉS    DE    VILLEFRANCHE. 

terre.  Nul  d'entre  nous  ne  voudrait  de  la 
vie,  s'il  savait  d'avance  à  quelles  conditions 
l'Eternel  nous  la  donne  ,  combien  ses  jouis- 
sances sont  fugitives ,  et  surtout  avec  cjuelle 
rapidité  ce  vain  fantôme  se  dissipe.  Com- 
ment se  défendre  d'une  profonde  mélanco- 
lie, quand  on  songe  que  nos  relations  ne 
sont  que  d'un  jour,  et  qu'il  n'existe  aucun 
objet  aimé  dont  on  ne  se  sépare  ? 

Nous  voguons  ici-bas  sur  une  mer  chan- 
ceuse ,  où  toutes  les  passions  nous  poussent 
comme  des  vents  contraires.  Avons-nous  péné- 
tré dans  la  science,  les  erreurs  nous  attendent  ; 
sommes-nous  comblés  des  dons  de  la  fortune , 
mille  illusions  nous  éblouissent  ;  avons-nous 
travaillé  pour  le  repos  de  notre  vieillesse, 
des  pirates  viennent  nous  ravir  le  fruit  de 
nos  labeurs  !  Les  hommages ,  la  gloire ,  la 
prospérité,  tout  cela  ne  fait  qu'assembler 
des  regrets  :  heureusement  que  Dieu  nous 
attend  ! 


NOTES. 

(i)  Il  y  a  plusieurs  manuscrits  sur  la  peste  de  Villefranche 
qui  m'ont  été  communiqués;  mais  je  ne  connais  qu'un  seul 
opuscule ,  imprimé  en  vieux  français ,  lequel  a  pour  titre  : 
Manifeste  de  ce  qui  s'est  passé  en  la  maladie  de  la  peste  à 
Villefranche  de  Rouergue ,  avec  quelques  questions  curieuses 
de  cette  même  maladie,  par  M.  Durand  de  Monlauseur,  doc- 
teur en  médecine  en  ladite  ville,  etc.  Tolose,  1629.  L'auteur 
de  cette  dissertation  s'y  plaint  beaucoup  d'uu  charlatan 
nommé  Buisson ,  qui  fit  payer  à  un  prix  exorbitant  un  pré- 
tendu parfum  de  santé,  dont  il  se  disait  l'inventeur.  Il  s'ex- 
prime avec  amertume  contre  des  abus  qui  occasionnèrent  à 
notre  ville  des  frais  inutiles,  sans  être  en  aucune  manière 
profitables  à  la  santé  publique. 

(2)  Quiconque  dans  ses  voyages  a  vu  les  bords  de  TAlzou, 
et  surtout  l'endroit  où  les  vagues  écumeuses  de  cette  petite 
iivière  viennent  s'unir  à  celle  de  l'Aveyron,  ne  peut  s'éloi- 
I  gner  qu'à  regret.  Il  serait  difficile  de  trouver  un  site  plus 
frais  et  plus  enchanteur.  Les  arbres  y  étaient  jadis  sur- 
chargés d'inscriptions  que  l'aspect  de  ce  délicieux  paysage 
inspirait  à  ceux  qui  venaient  s'y  promener.  Que  manque- 
t-il  à  ces  aimables  lieux  pour  avoir  autant  de  renommée 
que  la  fontaine  de  Vaucluse  ?  Un  Pétrarque  pour  les  chanter. 


l84  NOTES. 

(3)  Il  faut  lire  l'intéressante  description  que  donne  de 
Villefranche  l'un  de  nos  écrivains  les  plus  ingénieux,  M.  de 
Jouy,  de  l'Académie  Française ,  dans  son  Ermite  en  Province. 
Consultez  aussi  le  travail  que  M.  Monteil  a  publié  sur  le 
département  de  l'Aveyron.  Cet  ouvrage  est  écrit  avec  au- 
tant d'exactitude  que  d'agrément. 

Aujourd'hui  surtout  la  cité  de  Villefranche  est  devenue  un 
point  de  mire  pour  tous  les  hommes  laborieux,  qui  cherchent 
à  captiver  ou  à  ressaisir  la  fortune.  L'exploitation  des  mines 
qui  l'avoisinent  semble  lui  donner  une  physionomie  nouvelle. 
Quelques  grands  capitalistes  s'y  rendent,  et  ne  manqueront  pas 
d'y  faire  des  bénéfices  considérables,  quand  on  aura  donné  aux 
travaux  commencés  l'extension  qu'ils  méritent.  Si  les  lumières 
s'y  concentrent ,  si  on  y  multiplie  les  ouvriers ,  et  si  on  agrandit 
leur  instruction  en  les  soumettant  à  des  études  particulières, 
qui  apprennent  à  interroger  le  sol ,  nul  doute  que  Villefranche 
n'acquière  une  certaine  importance  ;  nul  doute  que  beaucoup 
d'étrangers  ne  viennent  un  jour  saluer  son  industrie  et  vivre 
de  sa  prospérité.  M.  le  comte  d'Arros,  préfet  du  déparlement, 
a  ouvert  des  communications  nouvelles;  les  ressources  de  notre 
pays  ont  pris  un  grand  développement  par  son  habileté  admi- 
nistrative. On  ne  doit  pas  moins  d'éloges  à  M.  le  comte  Dulac, 
qui,  par  sa  présence  et  la  nature  de  ses  fonctions  influe  directe- 
ment sur  les  opérations  importantes  qu'on  vient  d'entreprendre. 

(4)  M.  Berthon  a  représenté  la  scène  touchante  des  chèvres 


KOTES.  l85 

amenées  par  le  père  Ambroise  sur  la  place  de  Villefranche, 
dans  un  petit  tableau ,  qui  est  un  véritable  modèle  en  son  genre. 
Il  faut  espérer  qu'il  voudra  bien  multiplier  par  la  gravure  cette 
heureuse  production  de  son  beau  talent.  M.  Berthon  a  aussi 
contribué  à  la  perfection  typogi'aphique  de  cet  ouvrage ,  par 
deux  vignettes  de  sa  composition;  sous  ce  point  de  vue,  il 
partage  ma  vive  reconnaissance  avec  M.  Bergeret,  peintre 
toujours  inspiré,  qui  a  si  bien  reproduit  l'enthousiasme  de  la 
servante  Marie  ;  avec  M.  Arsenne,  auquel  je  suis  redevable  de 
l'ingénieuse  allégorie  qui  sert  de  frontispice  à  mon  livre  ;  avec 
M.  Dévéria,  dessinateur  plein  de  verve;  avec  MM.  Robert- 
Lefèvre  et  Constant-Desbordes,  artistes  non  moins  justement 
renommés,  dont  j'aurai  occasion  de  parler  ailleurs. 

(5)  En  i636,  le  cimetière  de  la  Bodomie  fut  donné  aux 
frères  ermites  de  Saint-Antoine  pour  y  bâtir  une  petite  re- 
traite à  leurs  frais.  Ces  moines  pieux  avaient  choisi  de  pré- 
férence ce  lieu  pour  ne  s'y  nourrir  que  de  la  pensée  de  la 
mort.  Toutes  les  processions  s'y  arrêtaient,  et  les  orphelins 
sauvés  par  le  père  Ambroise  allaient  y  prier  tous  les  ans 
peur  les  huit  mille  victimes  du  fléau  pestilentiel, 

(6)  C'est  surtout  dans  le  mois  de  juillet  que  le  désordre  et 
la  mortalité  furent  à  leur  comble.  Les  consuls  allèrent  tenir 
leurs  assemblées  à  la  campagne;  on  institua  alors  des  pro- 
consuls, qu'il  est  bon  de  nommer  ici,  parce  qu'ils  se  mon- 
trèrent intrépides  :  ce  furent  les  sieurs  Alary,  Ségui  et  Gardes; 


1 86  NOTES. 

les  deux  derniers  moururent  de  la  maladie.  On  établit  aussi 
un  capitaine  de  santé,  et  le  choix  tomba  sur  l'avocat  Del- 
cros,  homme  plein  d'éloquence,  de  zèle  et  d'énergie.  Il 
n'avait  été  nommé  pour  remplir  cette  pénible  tâche  que 
pendant  l'espace  de  quinze  jours.  Mais  comme  le  danger  al- 
lait toujours  croissant,  et  que  tous  les  fonctionnaires  avaient 
disparu,  il  ne  voulut  pas  quitter  son  poste.  Il  servit  jus- 
qu'au moment  où  il  succomba  sous  la  violence  du  mal.  Po- 
mairols  l'avait  électrisé  par  son  exemple. 

(7)  Le  brigand  Barleti  était  monté  sur  un  cheval  qui  sem- 
blait partager  ses  inclinations  féroces ,  et  qui  le  dérobait  à 
toutes  les  recherches  par  la  vitesse  de  sa  course.  Vainement 
on  avait  dépêché  des  cavaliers  sur  tous  les  chemins  pour 
parvenir  à  l'atteindre.  Il  se  cachait  et  prenait  ses  repas  dans 
les  bois  avec  tous  les  aventuriers  qui  s'étaient  associés  à  ses 
terribles  dévastations. 

(8)  En  1463,  sous  le  règne  de  Louis  XI  et  le  consulat  des 
sieurs  Soulages,  docteur,  Bernard  Rouzies,  Brenguié-Baudis 
et  Bernard  Syrven ,  il  se  manifesta  une  épidémie  qui  emporta 
quatre  mille  habitans,  c'est-à-dire  plus  de  la  moitié  de  la 
population  d'alors.  En  i558,  sous  le  règne  de  Henri  II,  il 
y  eut  encore  une  peste  cpii  lit  périr  cinq  mille  personnes. 
La  ville  fut  entièrement  abandonnée  de  ses  habitans ,  et  il 
fallut  y  en  appeler  de  nouveaux.  Le  parlement  de  Toulouse 
fut  obligé  de  rendre  un  arrêt  pour  faire  rentrer  à  Ville- 


NOTES.  187 

franche  les  officiers  du  siège  présidial  et  de  la  sénéchaussée , 
qui  s'absentaient  continuellement  sous  prétexte  de  la  contagion. 

(9)  Personne  n'ignore  que  la  noble  famille  de  Comeillan 
est  d'une  très  haute  illustration.  Elle  a  fourni  plusieurs  pré- 
lats à  l'Église ,  parmi  lesquels  il  faut  surtout  distinguer  celui 
qui  occupait  le  siège  de  Rodez  pendant  la  peste  de  Ville- 
franche.  Bernardin  de  Corneillan  n'était  pas  seulement  un 
évêque  très  éclairé  en  matière  de  religion ,  c'était  un  homme 
d'état  très  estimé  de  Louis  XIII ,  et  qui  rendit  beaucoup  de 
services  à  son  pays.  Il  obtint  du  roi  que  les  états  du  Rouer- 
gue  continueraient  de  s'assembler  pour  déterminer,  selon 
l'usage  j  la  répartition  et  la  levée  des  impôts. 

(10)  Le  portrait  dont  il  s'agit  dans  la  délibération  de  la 
commune  de  Villefranche ,  prise  le  16  février  1629,  fut 
placé  dans  la  principale  salle  de  l'hôtel-de-ville.  Il  est  de  la 
grandeur  de  sept  pieds  d'élévation  sur  quatre  de  largeur. 
L'écusson  de  la  ville  s'y  trouve  réuni  avec  celui  de  Pomai- 
rols.  Voici  l'inscription  qui  décore  le  bas  du  portrait  : 

Talis  erat  qui  mefunestis  cladïbus  ictam 
Sustinuit prœsens  et  in  ipsâ  morte  refecit. 
Quàm  mine  illa  manet  magnœ  pietatis  imago 
Parva  !  sed  ad  seros  major  ventura  nepotes , 
Si  quid  amor  patriœ ,  si  quid  benefacta  ,  juvatis. 

On  voit  dans  le  cadre  du  même  tableau ,  et  au-dessus  de 


l88  NOTES. 

la  tête  de  Jean  de  Pomairols,  un  phénix  renaissant  de  ses 
cendres,  avec  ces  mots,  durât  et  lucet.  Nous  avons  aussi  ob- 
tenu de  M.  Broquère,  peintre  fort  distingué,  qui  fait  le  plus 
grand  honneur  à  l'académie  de  Toulouse,  un  portrait  de  ce 
magistrat  qui  mérite  l'approbation  de  tous  les  connaisseurs , 
et  qu'on  s'est  empressé  de  faire  graver. 

Presque  toutes  les  familles  dont  les  ancêtres  ont  signé  la 
délibération  qui  concerne  Pomairols  existent  encore  dans 
notre  ville  ou  dans  son  voisinage.  Tels  sont  les  d'Ardenne , 
les  Maritan,  les  Durrieu,  les  Bruel,  les  Reynaldi,  les  Bo- 
relli,  les  Gaillardi,  les  Cabrol,  les  Rouziés,  les  Valadier, 
les  Rolland,  les  Resseguier,  les  Colonges,  les  Rivière,  les 
Delbreil ,  les  Cardailhac ,  les  Gailhard,  les  Redolin,  les  BIu- 
rat,  les  Albaret,  les  Cayrou,  les  Astruc,  etc.  Cette  inau- 
guration fut  faite  avec  autant  de  pompe  que  de  solennité. 
Tous  les  citoyens  avaient  l'air  de  conclure  un  pacte  de  fa- 
mille. Des  larmes  de  joie  coulaient  de  tous  les  yeux.  Rien  ne 
manquait  à  cette  scène  louchante ,  qui  avait  pour  objet  de 
célébrer  la  résurrection  de  la  patrie. 


DE    L  4BMIRA.TI01N'. 


189 


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CHAPITRE  IX, 


DE    L  ADMIRATION. 


L'admiration  est  un  mouvement  physiologique 
de  l'âme  qui  se  manifeste  en  nous  àl'aspect  d'une 
haute  perfection  ;  c'est  une  sorte  de  sympathie 
presque  toujours  inattendue  pour  celui  qui 
l'éprouve.  Elle  le  saisit  inopinément,  et,  pour 
ainsi  dire ,  à  son  insu  ;  de  là  vient  qu'elle  se  dirige 
surtout  vers  ce  qu'on  nomme  le  sublime  dans  les 
beaux-arts.  Cette  passion  a  nécessairement  pour 
objet  les  choses  merveilleuses  de  la  nature. 

Toutes  les  fois  que  l'organe  de  nos  perceptions 
est  frappé  par  des  objets  ou  des  phénomènes  dont 
il  ne  peut  démêler  ni  le  mécanisme  ni  la  nature  ^ 
l'âme  est  saisie  d'un  sentiment  agréable  qui 
s'entretient  par  l'ignorance  où  nous  sommes  des 
vraies  causes  de  ce  que  nous  voyons  ou  de  ce 
que  nous  entendons.  Ainsi,  comme  on  l'a  dit 
i souvent,  une  chose  que  nous  jugeons  admirable 
(n'est  souvent  qu'une  sensation  nouvelle  inexpli- 


190  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIOIVTS. 

quée.  Cette  faculté ,  source  des  plus  vifs  plaisirs , 
est  presque  toujours  altérée  ou  anéantie  chez  les 
mélancoliques ,  les  hypocondriaques  ;  et  ce  désen- 
chantement ajoute  à  l'horreur  de  leur  situation. 

Les  peuples  qui  sont  hors  de  la  sphère  de  la 
civilisation  admirent  particulièrement  les  pro- 
diges de  la  force  physique  ;  quelques  sauvages  de 
l'Amérique  méridionale  se  font  une  ceinture  avec 
les  dents  des  ennemis  auxquels  ils  ont  ôté  la  vie , 
ce  qui  ajoute  à  l'espèce  de  considération  dont  ils 
jouissent  dans  leurs  tribus.  Mais  chez  les  hommes 
dont  l'esprit  a  subi  une  certaine  culture ,  ce  sont 
les  résultats  intellectuels  qui  obtiennent  de  pré- 
férence le  sentiment  de  l'admiration  ;  nous  sommes 
généralement  plus  frappés  des  perfections  de 
l'esprit  que  de  celles  du  corps ,  sans  doute  parce 
qu'elles  sont  moins  accessibles  à  notre  analyse. 
Les  beautés  morales  excitent  une  surprise  plus 
profonde  ;  elles  saisissent  l'âme  à  l'improviste, 
et  l'entraînent  par  un  mouvement  indéfinis- 
sable. 

Le  sentiment  de  l'admiration  s'attache  surtout  <■ 
aux  effets  prompts  et  inattendus,  plutôt  qu'aux i 
choses  long-temps  cherchées  et  élaborées;  son» 
feu  nous  pénètre  spontanément.  L'orateur  quii 
nous  charme  est  toujours  celui  qui  sort  des  routes  t 


DE    L  ADMIRATIOJY.  IQI 

communes  et  produit  des  émotions  qu'on  n'avait 
pas  prévues.  C'est  moins  l'éclat  ou  le  faste  de  ses 
paroles  qui  nous  entraîne ,  que  la  hauteur  ou  les 
traits  rapides  de  sa  pensée. 

L'admiration  donne  les  mêmes  jouissances  que 
l'enthousiasme  ;  il  est  des  âmes  disposées  par  leur 
nature  à  tous  les  plaisirs  qu'elle  procure ,  et  qui 
aiment  à  s'exalter  sans  cesse  par  ce  doux  et 
(ineffable  s-entiment.  L'admiration  prolongée  peut 
i  conduire  à  l'extase  silencieuse  :  c'est  alors  que 
itoutes  les  idées  accessoires  s'évanouissent  ;  une 
(Seule  et  grande  idée  envahit  le  système  sensible 
jet  l'absorbe  dans  son  entier. 

!    Il  est  probable  que  le  sentiment  de  l'admira- 
Ition  n'est  point  étranger  aux  animaux  ;  car  plu- 
sieurs  d'entre   eux   paraissent  l'éprouver  à  un 
très  haut  degré.  La  femelle  du  rossignol  écoute 
:hanter  le  mâle  avec  une  disposition  qui  la  porte 

tans  doute  à  partager  son  amour  ;  tous  les  oi- 
eaux  doués  d'une  ouïe  exquise  et  délicate, 
ipprennent  les  airs  qu'on  leur  fait  entendre  par 
e  secours  des  serinettes  et  des  autres  instrumens. 
fis  en  répètent  avec  exactitude  tous  les  tons, 
ous  les  accens,  toutes  les  inflexions.  Il  n'est  pas 
^ifficile  d'apercevoir  le  ravissement  dans  lequel 
jes  plonge  cette  mélodie  inconnue. 


1^2  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

Les  plaisirs  admiratifs  semblent  provenir  spé- 
cialement de  tout  ce  qui  nous  donne  les  idées  de 
l'espace  et  de  la  grandeur,  ainsi  que  de  tous  les 
objets  dont  nous  ne  saurions  atteindre  ni  mesurer 
les  bornes.  C'est  ainsi  que  l'admiration  qui 
s'adresse  à  Dieu  est  à  chaque  instant  entretenue 
par  le  spectacle  de  l'univers.  Elle  a  inspiré  l'éclat 
et  la  pompe  de  tous  les  cultes  qui  célèbrent  jour- 
nellement sa  toute-puissance. 

Tout  ce  qui  sort  des   sensations  coutumières 
de  la  vie ,  tout  ce  qu'on  a  peine  à  comprendre 
est  propre  à  produire  le  phénomène  de  l'admira- 
tion. C'est  l'opinion   habituelle  des  poètes  qui 
se  livrent  à  la   composition  de  l'épopée  ;  c'est 
aussi  celle  de  nos  prosateurs  modernes  qui  sem- 
blent donner  la  préférence  au  genre  romantique. 
Partout  où  la  nature  se  montre  à  la  fois  sauvage 
et  imposante,  partout  où  elle  offre  à  l'œil  du 
spectateur  des  montagnes  élevées,  des  rochers 
sourcilleux,  des  précipices  profonds,  des  fleuves 
rapides,  des  arbres  gigantesques,  notre  âme  est 
frappée  par  ce  mouvement  soudain    de  notre 
existence ,  auquel  vient  se  mêler  parfois  un  sen- 
timent d'épouvante  ou  de  mélancolie.  Les  ruines 
d'un  majestueux  édifice  produisent  un  effet  ana-  > 
logue ,  en  nous  laissant  apercevoir  les  traces  des  i 
changemens   opérés  par  le  pouvoir   des  siècles 


DE  l'admiration.  193 

ainsi  que  les  vestiges  de  leur  ancienne  magni- 
ficence. 

Il  est  donc  des  circonstances  où,  comme  Fa 
dit  un  ingénieux  philosophe,  l'admiration  agit 
sur  notre  âme   comme  une  espèce  de  terreur; 
l'homme  éprouve  surtout  ce  genre  particulier  de 
sensation  lorsqu'il  se   trouve  un  instant  sur  le 
sommet  des  monts  les  plus  élevés  de  la  terre. 
C'est  alors  que  ses  organes  sont,  pour  ainsi  dire, 
subjugués  par  tous  les  points  de  vue  dont  il  s'en- 
vironne. Dans  cette  contemplation  vague  et  soli- 
taire ,  l'imagination  est  effrayée  autant  qu'éblouie 
j  par  la  multitude  des  tableaux,  par  la  puissance 
1  des   contrastes,   par  l'illusion  des  perspectives. 
Placez-vous  sur  ce  vaste  et  majestueux  promon- 
toire; portez  vos  regards   sur    ces  rochers  im- 
menses qui  bordent  une  mer  en  fureur  ;  écoutez 
l!horrible  fracas  des  ondes  qui  viennent  s'y  briser, 
et  de  ces  masses  énormes  qui  se  détachent  par  la 
violence   des   tempêtes  ;  suivez  le  cours  de  ce 
torrent  dont  les  eaux  jaillissantes  font  autant  de 
j  bruit  que  le  tonnerre  ;  saluez  ces  pics  escarpés 
qui  semblent  ne  sortir  du  sein  des  flots  que  pour 
aller  se  perdre  dans  les  nues  ;  osez  approcher  de 
ces  écueils ,  de  ces  gouffres  qui  s'entr'ouvrent  pour 
engloutir  les  vaisseaux  qui  s'y  confient  ;  observez 
les  luttes  de  tous  ces  grands  cétacés  qui  s'agitent 
n.  i3 


194  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

dans  des   abîmes  sans  fond  ;  entendez  les  cris 
d'alarme  de  ces  oiseaux  aquatiques  qui  semblent 
en  accord  avec  les  scènes  désastreuses  de  l'Océan, 
vous  serez  frappé  d'une  terreur  profonde  ;  mais 
rien  ne  pourra  affaiblir  votre  admiration  pour 
l'Être  des  êtres  qui  a  imprimé  tant  de  puissance 
à  la  nature ,  tant  de  merveilleux  à  ses  créations. 
Votre  esprit  trouvera  un  charme  inépuisable  danss 
ces  surprises  inattendues  qui  sont  un  des  plus^ 
grands  plaisirs  de  la  vie  ;  dans  ce  sentiment  der 
l'infini  qui  nous  distingue  de  tous  les  animaux;' 
dans  ces  conceptions  suprêmes  qui  ne  connaissent 
aucun  obstacle ,  qui  affranchissent  l'âme  de  toute 
entrave  et  la  font  voguer  dans  l'immensité. 

Envisagée  dans  les  rapports  habituels  de  la 
société,  l'admiration    est   une  des  plus  douces 
émotions  par  lesquelles   nous   puissions  agiter 
notre  âme.  Dans  les  grandes  villes,  n'est-ce  pas^ 
une  observation  intéressante  pour  le  physiologiste 
que  celle  de  cette  multitude  d'individus  qui  lut- 
tent à  la  porte  de  nos  spectacles,  qui  se  préci- 
pitent dans  les  foules  pour  jouir  plus  tôt  du  plaisir 
de  l'admiration  ?  On  ne  court  avec  tant  d'empres- 
sement au  théâtre  que  pour  y  exalter  son  imagi- 
nation ,  que  pour  y  chercher  des  sensations  nou-  1 
velles,  que  pour  y  réveiller  des  souvenirs ,  etc.  Ce  ' 
plaisir  convient  à  toutes  les  conditions ,  à  tous  les 


DE    l'admiration.  IqS 

rangs,  à  tous  les  âges  ;  on  dépense  son  or  pour  en 
jouir. 

L'admiration  est  un  sentiment  que  l'on  se  confie 
réciproquement  et  qu'on  aime  à  goûter  en  com- 
mun ;  quand  ce  mouvement  physiologique  est 
simultanément  communiqué  à  une  multitude 
d'hommes  rassemblés ,  il  est  une  des  plus  déli- 
cieuses jouissances  dont  l'âme  puisse  se  pénétrer. 
Il  arrive  même  que ,  toutes  les  fois  que  ce  mouve- 
ment s'empare  d'une  grande  assemblée ,  si  un  seul 
individu ,  déterminé  par  un  motif  particulier,  re- 
fuse d'obéir  à  l'entraînement  de  la  sympathie  géné- 
rale ,  il  subit  aussitôt  le  blâme  ou  l'improbation 
des  assistans. 

I    Dans  la  représentation  des  pièces  dramatiques , 
cette  passion  exhalante  ne  peut  long-temps  se 
contenir  ;  et  les  spectateurs    sont  bientôt  con- 
traints d'exprimer  hautement  leur  gratitude  pour 
celui  qui  imprime  un  si  doux  ébranlement  à  toutes 
les  âmes.  Les  applaudissemens   volontaires    ou 
irrachés   spontanément   à   ceux  qui    écoutent, 
Dortent  dans  le  cœur  de  l'homme  admiré   un 
;entiment  délicieux  qui  est  la  récompense  de  ses 
ifforts,  et  dont  il  jouit  avec  toute  l'étendue  de 
\on  amour-propre.  Ce  bruit  salutaire  agit  même 
iomme  un  heureux  stimulant  pour  son  organe 


19^  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

intellectuel  ;  il  semble  accroître  les  forces  de  son 
entendement,  et  son  ivresse  augmente  en  raison 
du  grand  nombre  d'individus  qui  partagent  cette 
approbation  générale  et  simultanée. 

On  a  déjà  vu  que  l'admiration  peut  se  mêler 
à  d'autres  passions  et  agir  de  concert  avec 
elles  dans  l'économie  animale  ;  c'est  ainsi  qu'on 
la  voit  s'unir  à  la  compassion  dans  les  cata- 
strophes les  plus  déplorables.  On  aime  à  savoir 
comment  un  grand  homme  est  parvenu  à  se 
soustraire  aux  dangers  qui  menaçaient  son 
existence  et  sa  haute  fortune  ;  ces  deux  sentimens 
mettent  aussitôt  notre  âme  dans  une  situation  qui 
offre  un  double  intérêt.  Nous  bénissons  la  Provi- 
dence qui  l'a  protégé  ;  nous  triomphons  avec  son 
courage,  et  nous  sympathisons  avec  sa  victoire. 

L'admiration  des  hommes  prend  des  directions 
analogues  aux  circonstances  politiques ,  aux  pro- 
grès des  lumières,  à  ceux  de  la  civilisation.  On 
la  voit  souvent  abjurer  ses  premiers  plaisirs  et  se 
détourner,  pour  ainsi  dire ,  de  ses  anciennes  lois. 
Il  arrive  parfois   que  des  hommes   d'un  esprit 
inventif  et  d'un  génie   extraordinaire  viennent  i 
servir  de   guides  à  leurs  semblables  et  fournir  i 
des  points  de  vue  nouveaux  pour  l'admiration.  ) 
ils  amènent  des  différences  dans  la  manière  de 


DE    L  ADMIRATION.  I97 

sentir,  et  opèrent  les  plus  grands  cbangeme-ns 
dans  notre  nature  morale.  D'une  autre  part, 
combien  d'hommes  paraissent  dans  des  siècles 
qui  ne  sont  point  à  leur  niveau,  et  dans  lesquels 
ils  ne  peuvent  ni  être  entendus ,  ni  être  admirés  ! 

Quelle    que    soit   la    source   de    l'admiration 
éprouvée,  ses  phénomènes   sont   d'un  avantage 
infini    pour    l'homme    civilisé.  J'aurais    pu,  en 
j  effet,    considérer    ici   ce    sentiment   comme  la 
'  source  première  de  tous  les  grands  progrès  de 
I  l'esprit  humain  ;  car  c'est  par  elle  que  nous  ap- 
'  précions  tous  les  miracles  des  arts ,  tous  les  pro- 
,  diges  de  la  méditation  et  de  la  pensée  ;  cette 
i  faculté  augmente  la_  vie  intellectuelle  et  morale  ; 
!  elle  agrandit  la  sphère  de  toutes  les  conceptions. 
1  L'homme  s'admire  sans  cesse  dans  la  contempla- 
tion de  l'homme;  le  bonheur  qu'il  éprouve  est 
accompagné  d'une  sorte  de  fièvre  qui  remplit  Fâme 
i  et  l'identifie,  en  quelque  sorte ,  avec  tous  les  illus- 
tres personnages  qui  l'ont  précédé  dans  la  car- 
rière de  la  vie. 

Ajoutons  que  le  charme  particulier  qui  dérive 
jde  ce  doux  sentiment  tait  souvent  oublier  toutes 
jles  rigueurs  de  la  destinée  humaine.  On  assure 
ique  Michel- Ange,  devenu  aveugle  sur  la  fin  de 
jsa  carrière,  s'approchait  des  beaux  monumens, 


I9B  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

et  que,  promenant  ses  mains  savantes  à  leur 
surface ,  il  se  procurait  encore  des  momens  d'ex- 
tase et  de  ravissement.  Un  auteur  très  estimable , 
et  connu  à  Paris  par  ses  nombreux  travaux  sur 
la  métaphysique ,  le  malheureux  Lasalle ,  accablé 
sous  le  poids  des  ans ,  et  contraint  par  l'indigence 
de  venir  réclamer  mes  soins  à  l'hôpital  Saint- 
Louis  ,  oubliait  sa  misère  par  la  lecture  des  an- 
ciens, dont  il  était  idolâtre.  Un  jour  je  m'appro- 
chai de  son  lit  pour  le  consoler  :  «  Je  n'ai  perdu 
aucun  des  attributs  de  mon  être ,  me  répondit-il 
en  me  montrant  les  œuvres  d'Homère  ;  je  suis 
toujours  jeune,  puisque  je  conserve  jusqu'à  mon 
dernier  jour  le  bonheur  de  sentir  et  la  faculté 
d'admirer.  y> 


5 


DE    L  ENTHOUSIASME.  I99 


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CHAPITRE  X. 


DE    l'enthousiasme. 


Par  enthousiasme ,  il  faut  entendre  cet  état 
d'exaltation  de  l'âme ,  qui  nous  dirige  constam- 
ment et  avec  force  vers  le  même  objet.  On  est 
subjugué  par  une  idée  fixe  que  l'on  embrasse  et 
que  l'on  chérit  avec  transport.  Cette  passion  est 
contagieuse  :  elle  agit  souvent  sur  une  grande 
masse  d'individus;  elle  se  communique  parfois  à 
des  cohortes  innombrables ,  et  marche  à  la  ma- 
nière des  épidémies. 

L'enthousiasme  est  une  puissance  qui  met  tous 
les  hommes  en  sympathie ,  qui  fait  palpiter  si- 
multanément tous  les  cœurs  en  les  agitant  de  la 
même  pensée.  C'est  une  véritable  fièvre  de  l'âmcj 
ou  plutôt  c'est  le  feu  du  ciel  descendu  en  elle 
pour  l'embraser  ;  de  là  tant  de  nobles  délires  qui 
nous  entraînent. 

Il  faut  avoir  Dieu  en  soi  pour  analyser  ce 
transport  céleste ,  cette  agitation  ardente  de  tout 


200  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

le  système  sensible.  C'est  peut-être  la  force  mo- 
rale qui  a  le  plus  influé  sur  les  révolutions  poli- 
tiques du  globe.  Elle  imprime  en  effet  à  la  vo- 
lonté humaine  une  énergie  incompréhensible, 
qui  fait  tout  entreprendre  et  tout  achever.  Ce 
que  le  génie  conçoit ,  l'enthousiasme  le  propage. 
On  peut  s'avancer  par  la  raison  ;  mais  on  s'élève 
par  l'enthousiasme. 

Les  poètes  ont  comparé  l'enthousiasme  à  une 
flamme  qui  tend  à  remonter  vers  le  ciel  d'où  elle 
est  émanée  ;  qui  s'élance  et  s'agrandit  sans  cesse 
dans  le  vague  de  l'infini.  Si  elle  s'affaiblit ,  c'est 
quand  elle  est  parvenue  dans  les  régions  les  plus 
élevées;  souvent  même  c'est  pour  renaître  et 
pour  éclater  encore  avec  plus  de  violence. 

.  m 

On  s'achemine  à  l'enthousiasme  par  l'admira- 
tion ;  c'est  la  faculté  des  âmes  puissantes  et  pri- 
vilégiées. Semblable  au  torrent  qui  s'accroît  par 
les  digues  mêmes  qu'on  lui  oppose,  cette  passion 
triomphe  de  tous  les  obstacles  ;  elle  frappe ,  sub- 
jugue, et  soumet  tout  à  sa  domination  ;  elle  laisse 
en  tous  lieux  sa  divine  empreinte.  L'enthousiasme 
est  l'élan  d'une  âme  méditative ,  qui  se  berce  dans 
le  merveilleux ,  et  qui  cherche  les  modèles  de  la 
perfection  idéale  au  milieu  des  éclairs  d'une  in- 
spiration surnaturelle. 


DE    L  ENTHOUSIASME.  20I 

Quelle  est  noble  et  belle  cette  disposition  de 
notre  être ,  qui  donne  à  l'âme  plus  d'intelligence 
pour  comprendre ,  plus  d'éloquence  pour  émou- 
voir, plus  de  tendresse  pour  aimer  !  L'Esprit-Saint 
descendu  sur  les  apôtres  est  le  symbole  de  cette  fa- 
culté suprême ,  que  les  hommes  appliquent  à  tous 
les  genres  de  spéculation  et  de  pensée.  Les  poètes 
ne  se  livrent  jamais  à  leurs  compositions  sans  de- 
mander aux  Muses  mythologiques  ce  feu  péné- 
trant et  spontané ,  qui  féconde  les  sujets  les  plus 
arides.  Toutes  leurs  invocations  sont  fondées  sur 
le  besoin  qu'ils  ont  de  cette  passion  inspiratrice. 

Il  faut  entendre  Pindare  gratifié  par  Hiéron 
d'une  lyre  d'or,  et  rassurant  les  peuples  contre 
les  éruptions  de  l'Etna  ;  le  poète ,  qui  s'est  élancé 
par  l'enthousiasme ,  est  comme  l'aigle  qui  goûte 
'  une  sorte  d'ivresse  dans  ces  flots  de  lumière  au 
sein  desquels  il  se  balance.  Le  délire  qui  l'en- 
flamme est  pour  lui  un  don  des  dieux  ;  il  laisse 
une  magie  immortelle  dans  tous  les  lieux  qu'il  a 
célébrés  ;  il  attache  une  multitude  d'idées  subli- 
mes à  une  montagne,  à  une  caverne,  à  un  fleuve, 
à  un  ruisseau. 

Il  y  a  quelque  chose  de  prophétique  et  de  sacré 

dans  les  effets  inexplicables  de  l'enthousiasme  ; 

'  c'est  par  son  secours  que  l'homme  s'élève  sans 


202  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

cesse  vers  Dieu,  et  qu'il  parvient,  en  quelque 
sorte ,  à  s'initier  dans  les  profonds  mystères  de 
son  existence.  Tout  ce  qu'il  y  a  de  grand  et  d'au- 
guste dans  cet  univers ,  c'est  Fenthousi-asme  qui 
le  révèle  ;  l'enthousiasme  fait  en  un  jour  ce  que 
la  raison  fait  en  plusieurs  siècles. 

Mais  ce  qu'il  y  a  de  plus  merveilleux  dans  cette 
sorte  de  vie  toujours  ardente  et  toujours  passion- 
née ,  ce  sont  ces  accords,  ces  alliances  généreuses, 
qui  s'établissent  entre  les  esprits ,  souvent  même 
entre  des  individus  placés  à  la  distance  d'un  pôle 
à  l'autre,  pour  se  pénétrer  des  mêmes  désirs, 
pour  se  rattacher  à  la  même  bannière ,  pour 
vouer  le  même  culte  à  la  même  opinion. 

L'esprit  humain  est  naturellement  porté  à 
s'exagérer  sa  puissance;  il  se  flatte  sans  cesse 
de  traverser  les  limites  de  la  nature.  L'homme 
trouve  une  sorte  de  volupté  à  porter  la  convic- 
tion dans  l'âme  de  son  semblable ,  à  exercer  sur 
sa  croyance  un  empire  inconnu.  Ce  penchant  à 
l'exaltation  se  rencontre  jusque  dans  les  der- 
nières classes  du  peuple  ;  les  pâtres ,  les  cultiva- 
teurs ,  particulièrement  ceux  dont  la  vie  est  soli- 
taire et  contemplative ,  se  croient  en  commerce 
avec  les  esprits  célestes  ;  c'est  le  besoin  d'exci- 
ter l'étonnement ,  qui  a  créé  les  magiciens ,  les 


DE    l'enthousiasme.  2o3 

prétendus  devins ,  etc.  Ces  remarques  méritent 
d'être  approfondies.  Les  visionnaires  ne  sont  que 
des  penseurs  égarés ,  qui  cherchent  à  agrandir  le 
champ  de  la  réflexion ,  à  imprimer  plus  de  mou- 
vement à  la  volonté. 

Le  langage  ordinaire  est  insuffisant  pour  re- 
tracer les  émotions  sublimes  de  l'enthousiasme. 
Cette  passion  entraînante  et  victorieuse  est  au- 
dessus  du  dialecte  commun.  C'est  dans  l'inspi- 
ration poétique  que  l'homme  religieux ,  par 
exemple,  cherche  des  images  dignes  de  l'immen- 
sité de  l'Eternel  et  de  la  stabilité  de  son  sanc- 
tuaire ;  il  appelle  à  son  secours ,  comme  les  Hé- 
breux, toutes  les  métaphores  puisées  dans  la 
considération  du  monde  extérieur.  La  contem- 
plation de  la  nature  semble  lui  communiquer  ce 
superflu  d'activité  morale  qui  lui  assure  tant 
d'empire  sur  ses  semblables.  L'âme  émue  s'ex- 
prime par  des  paroles  cadencées  :  c'est  alors  que 
la  mémoire  lui  est  plus  fidèle,  et  qu'elle  met, 
pour  ainsi  dire,  ses  trésors  à  sa  disposition. 

Mais  la  musique  vient  concourir  encore  avec 
plus  de  puissance  aux  communications  de  l'en- 
thousiasme. Cet  art  divin  fortifie  l'admiration  et 
nous  arrache  en  quelque  sorte  à  la  terre;  il  exalte 
tous  les  sentimens  de  la  vie.  Il  n'en  est  point  qui 


204  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

soit  plus  propre  à  faire  éclater  la  sympathie  et 
à  provoquer  l'effusion  des  larmes;  les  malheu- 
reux en  usent  pour  obtenir  la  pitié.  D'autres 
hommes  empruntent  ses  accords  pour  allumer 
le  courage;  la  voix  des  capitaines  n'est  jamais 
plus  terrible  et  ne  se  fait  jamais  mieux  entendre 
des  soldats  que  lorsqu'elle  est  précédée  du  bruit 
des  clairons  et  des  trompettes  ;  des  sons  qui  frap- 
pent l'air  avec  véhémence  dissipent  la  crainte  en 
absorbant  la  réflexion  ;  ils  électrisent  toute  l'exis- 
tence. La  musique  agit  pareillement  par  des  im- 
pressions plus  douces  sur  le  système  sensible. 
On  a  souvent  dit  que  l'ouïe  était  le  sens  de 
l'amour  :  je  l'appellerais  volontiers  le  sens  de 
l'enthousiasme,  parce  qu'il  sert  en  quelque  sorte 
de  route  à  tous  les  genres  de  prestige  et  de 
séduction. 

Parmi  les  phénomènes  physiologiques  qui 
prennent  leur  source  dans  l'enthousiasme,  au- 
cun sans  doute  n'est  plus  remarquable  que  celui 
de  l'improvisation.  Ce  talent  magique ,  dont  on 
s'étonne,  n'est  que  la  faculté  propre  à  certains 
hommes  d'exalter  à  volonté  l'organe  spécial  de  la 
pensée ,  de  manière  à  lui  faire  concevoir  et  expri- 
mer, plus  ou  moins  rapidement,  un  certain  nom- 
bre d'idées  sur  un  sujet  indiqué,  souvent  même  sur 
des  matières  tout-à-fait  étrangères  aux  méditations 


DE    l'enthousiasme.  20 5 

habituelles  de  celui  qui  parle.  On  se  souvient  de 
l'étonnante  harangue  que  récita  le  poète  Gianni 
sur  les  vaisseaux  lymphatiques ,  en  présence  du 
célèbre  Mascagni ,  dont  les  découvertes  sur  cet 
objet  ne  sont  connues  que  par  un  petit  nombre 
de  savans.  Tous  les  beaux  vers  d'Homère  ont  été, 
dit-on ,  produits  dans  l'un  de  ces  momens  inspi- 
rateurs où  se  trouve  parfois  le  système  sensible. 
Il  paraît  même  que  Faction  de  l'âme ,  artificielle- 
ment excitée,  rencontre  souvent  des  résultats 
intellectuels  qui  ne  lui  seraient  jamais  suggérés 
dans  le  calme  de  la  solitude  et  d'une  froide  ré- 
flexion. 

Les  gestes ,  les  regards ,  le  son  de  la  voix ,  les 
accens ,  etc. ,  contribuent  à  faire  valoir  les  paroles 
prononcées  par  les  improvisateurs,  et  ajoutent 
singulièrement  à  l'effet  qui  en  résulte.  L'enthou- 
siasme les  pénètre  d'une  sorte  de  fureur  ;  leurs 
yeux  brillent  d'un  éclat  insolite.  Il  est  digne  d'ob- 
servation qu'ils  s'expriment  avec  plus  de  facilité 
dans  une  assemblée  nombreuse  que  dans  un  petit 
auditoire  ;  ajoutons  qu'ils  deviennent  plus  élo- 
quens  à  mesure  qu'ils  avancent  dans  leur  sujet ,  et 
que  la  plupart  d'entre  eux  sont  agités  d'une  émo- 
tion si  extraordinaire ,  qu'ils  tombent  dans  une 
sorte  d'évanouissement  aussitôt  qu'ils  ont  terminé 
leur  discours  et  que  l'inspiration  les  abandonne» 


206  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

Au  surplus,  tous  les  esprits  ne  sont  point  éga- 
lement appelés  à  cette  élévation  intellectuelle  qui 
fait  apercevoir  d'un  coup  d'œil  toute  la  sphère  de 
la  pensée  humaine  ;  cette  flamme  immortelle  qui 
constitue  l'enthousiasme,  est  étrangère  au  plus 
grand  nombre  d'hommes,  dont  la  plupart  lan- 
guissent ici-bas  dans  l'abaissement  et  les  misé- 
rables intérêts  de  la  vie  commune.  On  la  recon- 
naît néanmoins  aux  symptômes  extérieurs  qui 
l'accompagnent.  Examinez  cet  ardent  apôtre  d'une 
religion  consolatrice  ;  la  gloire  de  ses  entreprises 
éclate,  pour  ainsi  dire ,  jusque  dans  ses  attitudes  et 
dans  son  maintien;  toutes  les  vertus  sont  dans 
son  âme  ;  toute  son  âme  est  dans  ses  yeux.  On  lit 
aisément  dans  l'expression  imposante  de  sa  phy- 
sionomie la  grande  pensée  qui  le  fait  agir.  Sa 
bouche  respire  la  douce  confiance ,  l'entière  ré- 
signation ,  la  bonté  touchante ,  la  patience  inal- 
térable ,  l'indulgence  infinie ,  le  généreux  pardon. 
Rien  ne  résiste  d'ailleurs  à  l'entraînement  de  son 
caractère.  On  dirait  que  l'homme  inspiré  par  l'en- 
thousiasme a  les  attributs  de  l'astre  du  jour  ;  sa 
présence  seule  échauffe  et  vivifie  tout  ce  qui  l'en- 
vironne. 


DE    LA    RECOiyNAISSA-l^CE.  2O7 


M>e  <►*-««><►••  »«•»•■»♦»♦■**-♦♦♦*■•*•*♦■*•■*♦■**■**•'►*•**■*♦•**■*♦■**■•♦■*♦•♦■**■  **■**•*■**"**"*'*■ 


CHAPITRE  XL 


DE   LA  RECONIYAISSANCE. 

La  reconnaissance  est  un  sentiment  inné  de 
l'organisation ,  à  l'aide  duquel  nous  rendons  à  un 
bienfaiteur,  par  nos  actions,  ou  du  moins  par 
nos  souhaits ,  ce  que  nous  en  avons  reçu.  Mal^ 
heureusement,  il  en  est  de  ce  mot  comme  de 
beaucoup  d'autres  qu'on  prononce  trop  souvent 
dans  la  société.  Il  est  devenu  si  banal,  qu'on 
l'emploie  à  chaque  instant  dans  de  simples  for- 
mules de  politesse ,  sans  en  apprécier  la  force  ni 
la  valeur. 

i  La  reconnaissance  est  un  sentiment  mixte  ; 
c'est  le  souvenir  d'un  bienfait ,  accompagné  du 

'  désir  de  s'acquitter.  Quand  on  veut  bien  définir 
les  sentimens  moraux ,  on  questionne  souvent  les 
sourds -muets  de  naissance,   parce  qu'ils  sont 

»  mieux  initiés  que  nous  dans  les  secrets  du  lan- 
gage et  de  la  vraie  signification  des  mots.  Ce  sont 

j  eux  qui  ont  dit  que  la  reconnaissance  était  la 
mémoire  du  cœur.  Il  ne  faudrait  pas  conclure  de 


2o8  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 


là  que  les  ingrats  manquent  de  mémoire  ;  cette 
faculté   de   l'intellig 
plus  grand  supplice. 


faculté   de   l'intelligence  fait  au  contraire  leur 


Le  sentiment  de  la  reconnaissance  a  besoin  de 
se  répandre  toutes  les  fois  qu'il  agite  vivement  le 
système  sensible.  Ce  besoin  lui  est  commun  avec 
presque  tous  les  autres  mouvemens  de  l'âme  qui 
se  rattachent  à  l'instinct  de  relation  ;  mais ,  lors- 
qu'il est  profond  et  sincère,  il  éclate  mieux  par 
des  actions  que  par  de  vaines  paroles.  La  recon- 
naissance n'est  point  d'ailleurs  une  affection  de 
longue  durée  ;  on  l'a  très  judicieusement  com- 
parée à  un  fer  rougi  par  le  feu;  sa  chaleur  s'éva- 
pore à  mesure  que  l'on  s'éloigne  de  l'époque  où 
l'on  a  reçu  le  bienfait. 

La  reconnaissance  n'en  est  pas  moins  l'ïîn  des 
sentimens  les  plus  nobles  et  les  plus  élevés  de  la 
nature  humaine  ;  elle  tient  à  une  perfection  inté- 
rieure de  l'âme ,  que  la  civilisation  se  plaît  à  per- 
fectionner. Elle  est  l'indice  d'une  moralité  pure , 
qu'on  cherche  à  développer  chez  tous  les  hommes. 
Dans  la  plupart  de  nos  livres ,  on  aime  à  récréer 
les  jeunes  imaginations  par  la  peinture  tou- 
chante de  cette  heureuse  disposition  de  notre  î 
âme.  Elle  est  quelquefois  la  source  de  l'intérêt  de  ^ 
nos  drames  ;  on  la  met  en  scène  comme  l'amour, 


DE    L.V    RECONNAISSANCE.  lOg 

et  on  lui  donne  sur  nos  théâtres  toute  l'approba- 
tion due  à  un  mouvement  de  l'âme  qui  est  aussi 
noble  que  généreux. 

Mais  la  reconnaissance  n'est  pas  seulement  une 
affection  destinée  à  rapprocher  deux  individus  qui 
se  rendent  quelques  bons  offices  dans  le  commerce 
de  la  vie  ordinaire.  C'est  un  lien  plus  ou  moins 
étendu,  à  l'aide  duquel  des  familles  d'hommes 
se  rattachent  et  tiennent  les  unes  aux  autres  au 
sein  de  la  société. 

C'est  quelquefois  un  sentiment  universel  qui 
est  simultanément  éprouvé  par  tous  les  membres 
d'une  nation;  de  là  vient  que  nous  trouvons  une 
sorte  de  bonheur  à  voir  récompenser  un  homme 
qui  a  bien  mérité  de  la  patrie ,  et  qui  s'est  signalé 
par  des  services  publics;  nous  sanctionnons  en 
quelque  sorte  par  notre  approbation  la  couronne 
qu'on  lui  décerne ,  et  nous  partageons  la  satisfac- 
tion générale.  Nous  ressentirions  la  plus  vive  peine, 
si  les  chefs  qui  président  aux  destinées  du  gou- 
vernement manquaient  de  justice  à  son  égard. 

Il  n'y  a,  comme  on  le  voit,  rien  d'acquis  et  de 
factice  dans  ce  sentiment ,  qui  émane ,  comme 
l'amitié,  de  l'instinct  irrésistible  de  nos  relations 
sociales.  Les  sauvages  même  n'ont  point  été  dis- 

n.  i4 


'2  10  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

pensés  de  ce  devoir  moral  que  la  justice  impose. 
La  reconnaissance  est  aussi  pour  eux  un  besoin 
primitif  de  leur  organisation.  Si,  chez  l'homme 
civilisé,  elle  n'était  souvent  altérée  par  l'orgueil 
et  la  vanité,  elle  serait  la  plus  douce  de  nos  im- 
pulsions naturelles. 


DE    L  INGRATITUDE.  1  \  I 


3«.o«««*«-»*-***^t-*-*'*-**^-*-^*^*'^***-*«-**-«*-^*-*-«-^*-^<"'-*-»*-^*"****'**<*-^*-e*-<>*'**-*^^ 


CHAPITRE   XII. 


DE    L  INGRATITUDE. 


Qui  eût  pu  le  penser  et  le  prévoir  ?  La  recon- 
naissance, cet  attribut  divin  de  l'organisation,  ce 
sentiment  pur  et  délicat  que  la  nature  aurait  dû 
rendre  ineffaçable,  a  eu  aussi  sa  part  dans  la 
corruption  sociale.  L'ingratitude  est  venue  dés- 
enchanter l'âme  du  bienfaiteur.  Elle  a  détruit  ou 
profondément  altéré  ces  rapports  d'estime,  d'o- 
bligeance et  d'amitié,  qui  sont  le  fondement  de 
toute  relation  dans  l'espèce  humaine.  L'ingra- 
titude indigne  le  cœur  ;  l'examen  de  l'homme 
moral  n'offre  aucun  vice  qui  soit  plus  affligeant 
et  plus  odieux. 


L'ingratitude  n'est  point  une  passion;  c'est  un 
3tat  négatif,  une  apathie  coupable  de  l'âme; 
:'est  une  infirmité  du  cœur  ou  une  altération 
défectueuse  de  notre  système  sensible  ;  c'est 
resque  toujours  le  résultat  de  la  vanité  en  ré- 
>'olte  contre  cette  espèce  de  suprématie  que  le 


[> 


2  12  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

bienfaiteur  exerce  sur  celui  qu'il  oblige.  Les 
ingrats  ne  méritent  aucun  pardon  ;  ce  sont  eux 
qui,  en  se  multipliant,  ont  rendu  la  générosité  si 
rare  sur  la  terre. 

Il  ne  faut  pas  toutefois  que  les  gens  de  bien  se 
lassent  de  secourir  l'infortune.  «  L'ingratitude  ne 
décourage  point  la  bienfaisance,  dit  un  profond 
écrivain  ';  mais  elle  sert  de  prétexte  à  l'égoïsme.  » 
Cette  pensée  n'a  besoin  d'aucun  commentaire 
physiologique;  car  on  est  généreux  par  l'entraî- 
nement de  son  instinct.  Ce  n'est  donc  que  par 
système  ou  par  dépravation  qu'on  résiste  si  sou- 
vent aux  inspirations  natives  du  caractère. 

Pourquoi  crier  contre  l'ingratitude?  dit  un  cé- 
lèbre philosophe;  c'est  contre  l'orgueil  qu'il  faut 
exhaler  ses  plaintes,  puisque  nous  lui  devons 
cette  hideuse  maladie.  L'homme  qu'on  oblige, 
ajoute-t-il,  s'imagine  toujours  qu'on  n'a  pas  fait 
pour  lui  ce  qu'il  méritait,  et  le  bienfaiteur  croit 
à  son  tour  avoir  fait  plus  qu'il  ne  devait.  Mais 
l'orgueil  n'est  pas  la  seule  passion  qui  ferme  l'âme 
à  tout  sentiment  de  reconnaissance  ;  on  est  ingrat 
par  avarice  ;  on  est  ingrat  par  ambition  :  l'amour  i 


'  Maximes  et  réflexions  sur  divers  sujets  de  morale  et  de  poli- 
tique, par  M.  le  duc  de  Lévis. 


DE    l'ingratitude.  2i3 

même ,  ce  premier  bonheur  de  la  vie ,  ne  fait-il 
pas  rompre  les  pactes  les  plus  sacrés  ? 

D'autres  écrivains  ont  voulu  excuser  les  ingrats 
en  calomniant  les  bienfaiteurs;  ils  ont  prétendu 
que  ces  derniers  n'agissaient  le  plus  souvent  que 
par  spéculation  ou  par  amour-propre.  Une  as- 
sertion aussi  générale  est  un  outrage  à  l'espèce 
humaine;  car  l'homme  naît  avec  un  penchant 
heureux,  qui  est  indépendant  d'aussi  vils  mo- 
tifs ;  lorsqu'il  n'est  point  déchu  de  sa  loyauté 
primitive,  il  est  mu  à  chaque  instant  par  le 
besoin  impérieux  de  se  consacrer  à  ses  sem- 
blables, (c  Celui  qui,  en  donnant ,  prévoit  et  brave 
l'ingratitude  sans  néanmoins  cesser  d'être  géné- 
reux, est  le  seul  homme  qui  mérite  le  nom  de 
bienfaiteur,  »  dit  un  de  nos  meilleurs  moralistes.  ^ 

'  Telle  fut  aussi  la  maxime  de  Lamoignon  de  Malesherbes  : 

Lamoignon ,  ton  nom  seul  vaut  un  panégyrique  , 

a  dit  un  de  nos  poètes,  qui  a  célébré  cet  immortel  magistrat  par 
les  vers  les  plus  dignes  et  les  plus  touchans.  (  Poëme  sur  le 
dévouement  de  Lamoignon-Malesherbes ,  par  D.  C.)  De  nos  jours^ 
on  rencontre  parfois  de  ces  âmes  actives  et  désintéressées  qui 
s'agitent  sans  cesse  pour  alléger  les  peines  d'autrui  ;  le  grand 
homme  que  je  viens  de  citer  semble  même  revivre  dans  son  hono- 
rable postérité  ;  quand  on  fréquente  les  membres  de  sa  vertueuse 
famille ,  quand  on  est  témoin  de  tous  les  actes  par  lesquels 
s  honore  leur  bienfaisance  silencieuse ,  on  croit  voir  l'ombre  de 
Lamoignon  planer  encore  sur  les  malheureux  comme  l'étoile  de 
l'espérance. 


2l4  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

Il  est  donc  criminel  celui  qui  manque  à  l'in- 
stinct des  relations  sociales,  celui  qui  marche 
en  sens  contraire  des  inclinations  douces  et 
bienveillantes  que  la  nature  lui  a  données. 
L'homme  coupable  d'ingratitude  doit  être  com- 
paré à  l'homme  qui  refuse  d'acquitter  les  dettes 
qu'il  a  contractées  ;  il  mérite  les  mêmes  peines  : 
il  a  violé  le  contrat  de  relation  ;  il  a  pris  le  temps 
et  le  crédit  de  son  bienfaiteur  ;  il  en  a  usé  tout  à 
son  aise.  Ne  doit-il  pas  payer  ce  qu'il  a  reçu  par 
des  sentimens  ou  par  des  offices  analogues  ? 

Remarquons   néanmoins  que  cehii   qui   sent 
tout  le  prix  d'un  bienfait  doit  aussi  sentir  tout  le 
poids  de  la  reconnaissance  ;  car,  comme  je  l'ai 
déjà  dit,  l'homme  qui  oblige  son  semblable  ac- 
quiert sur   lui    une  espèce   de  supériorité   qui 
blesse  le  cœur  humain.  Une  âme  libre  peut  se 
cabrer  à  l'aspect  d'un  tel  joug,  sans  qu'on  puisse 
précisément  lui  imputer  le  crime  d'ingratitude. 
Il  vaut  donc  mieux  penser  au  contraire  que  ses 
scrupules  proviennent  de  ce  qu'elle  apprécie  toute 
l'étendue  de  sa  dette.  D'autres  âmes ,  non  moins 
délicates ,  peuvent  craindre  qu'un  service  impor- 
tant ne  vienne  rompre  cette  égalité  qui  fait  le 
charme  et  la  vie  d'une  liaison.  Qui  ne  sait  pas 
d'ailleurs  que  les  bienfaiteurs  se  paient  quelque- 
fois avec  usure  de  leurs  propres  mains? 


DE    L  mGRATITUDE.  2  I  5 

Les  victimes  de  l'ingratitude  excitent  du  reste 
un  intérêt  plus  vif  que  celles  qui  sont  en  butte 
à  un  malheur  ordinaire.  Nous  éprouvons  com- 
munément pour  ces  personnes  un  sentiment  qui 
se  compose  de  l'estime  plus  ou  moins  grande 
qu'elles  nous  inspirent,  et  de  cette  pitié  natu- 
relle qui  nous  fait  participer  aux  maux  de  nos 
semblables.  L'idée  de  leur  perfection  morale  et 
les  principes  de  justice  dont  nous  sommes  im- 
bus allument  alors  dans  nos  âmes  une  vertueuse 
indignation. 

Plus  nous  considérons  le  rang  et  les  qualités 
particulières  du  bienfaiteur,  plus  nous  sommes 
courroucés  contre  l'ingrat  ;  de  là  vient  que  le 
meurtre  d'un  souverain  qui  fut  aussi  bon  que 
juste,  ou  celui  d'un  père  sensible  et  généreux, 
font  frissonner  d'épouvante  les  hommes  les  moins 
compatissans.  Qui  a  pu  lire  sans  éprouver  ces 
douloureuses  émotions  l'histoire  des  filles  du  roi 
Léar,  qui,  après  s'être  enrichies  de  ses  dépouilles, 
l'ont  livré  à  tout  le  dénûment ,  à  tous  les  besoins 
de  la  vieillesse.^  H  y  ^  quelque  chose  d'auguste 
et  d'imposant  dans  le  caractère  de  cet  infortuné 
monarque,  alors  même  qu'il  va  mendier  son  pain 
de  village  en  village  ;  si  les  élémens ,  si  les  injures 
des  saisons  viennent  l'assaillir  au  milieu  des  fo- 
rêts désertes  qu'il  est  contraint  de  traverser^  il 


1  I  6  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

ne  murmure  point  contre  la  destinée.  «  Vents , 
s'écrie-t-il ,  vous  pouvez  mugir  sur  la  tête  d'un 
roi  malheureux  ;  la  reconnaissance  ne  vous  a 
point  liés  à  mon  sort  ;  ce  n'est  pas  de  moi  que 
vous  tenez  votre  empii'e.  » 

J'en  ai  dit  assez,  je  pense,  pour  démontrer  que 
les  torts  de  l'ingratitude  peuvent  enfanter  les  plus 
grands  coupables.  Il  faut  bien  que  cette  mon- 
strueuse imperfection  de  notre  être  soit  un  crime, 
puisque  celui  qui  s'en  est  souillé  n'ose  interroger 
son  âme  sans  éprouver  un  amer  déplaisir;  puis- 
qu'il expie  à  chaque  instant  son  injustice  par  les 
regrets  les  plus  cuisans  ;  puisque  la  honte  colore 
son  visage  toutes  les  fois  que  l'occasion  le  met 
en  présence  de  l'homme  qui  Ta  obligé;  puisqu'il 
se  détourne  pour  éviter  sa  rencontre  ;  puisqu'il 
ne  saurait  jouir  sans  trouble  des  bienfaits  dont 
on  l'a  comblé.  Le  code  de  notre  législation  n'in- 
flige point  de  peines  à  l'ingrat;  mais  son  juge  le 
plus  sévère  est  dans  son  propre  cœur  ;  c'est  là  que 
ses  remords  prennent  naissance.  Il  est  aussi  pour 
son  orgueil  un  châtiment  cruel  et  inévitable  :  c'est 
le  souvenir  de  son  bienfaiteur. 


DU    RESSENTIMENT.  9^1'] 


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CHAPITRE   XIII. 


DU    RESSENTIMENT. 

Le  ressentiment  figure  parmi  les  principes 
d'action ,  qui  tendent  à  nous  protéger  contre  les 
atteintes  d'une  violence  ennemie  ;  il  faut  le  con- 
sidérer comme  une  affection  instinctive  qui  tient 
!  au  désir  de  notre  conservation ,  et  qui  a  pour  but 
de  repousser  l'attaque.  Communément  c'est  une 
provocation  injurieuse  qui  détermine  cette  émo- 
tion particulière  dans  le  fond  de  notre  âme  ;  mais 
tôt  ou  tard  cette  émotion  provoque  des  actes  de 
réaction  ou  de  défense.  L'homme  est  donc  mora- 
lement armé ,  et  il  doit  se  placer  dans  une  dispo- 
sition malveillante  toutes  les  fois  qu'on  le  blesse , 
et  qu'il  y  a  opposition  entre  son  intérêt  particu- 
lier et  l'intérêt  d'autrui. 

Dans  nos  relations  publiques  ou  privées ,  mille 
causes  nous  mettent  en  guerre  avec  les  indivi- 
idus  qui  partagent   avec  nous  les  avantages   de 
Tordre  établi  pour  notre  bonheur,   et  qui  trou- 
vent un  profit  particulier  à  nous  nuire  ou  à  nous 


ai  8  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

Opprimer.  Le  but  social  de  ce  que  nous  éprou- 
vons alors  est  de  voir  souffrir  à  nos  semblables 
des  maux  aussi  graves  que  ceux  dont  nous  leur 
attribuons  l'origine.  Le  ressentiment  est  de  lon- 
gue durée  ;  car  nous  sommes  constitués  de  ma- 
nière à  oublier  plus  facilement  le  bien  que  le 
mal  qu'on  nous  a  fait. 

Le  ressentiment  est  tellement  instinctif  dans 
notre  organisation ,  qu'il  s'y  manifeste  dans  l'en- 
fance même  de  notre  raison  ;  toutefois  il  s'éta- 
blit d'ordinaire  après  une  délibération  préalable; 
et  l'homme  a  ceci  de  particulier  qui  le  distingue 
des  animaux,  qu'il  légitime,  en  quelque  sorte, 
son  animadversion  par  une  connaissance  plus  ou 
moins  approfondie  du  juste  et  de  l'injuste.  Le 
ressentiment  suppose  aussi  qu'il  apprécie  conve- 
nablement les  obligations  des  autres  envers  lui- 
même. 

Le  ressentiment  dérive  donc  de  nos  rapports 
nécessaires  avec  la  justice.  Cette  affection  est  lé 
plus  souvent  muette  ;  aucun  acte  extérieur  ne  la 
révèle;  elle  se  cache  parfois  sous  le  masque 
imposant  d'une  courageuse  modération  ;  l'homme 
a  la  faculté  de  conserver  plus  ou  moins  long- 
temps dans  son  âme  ce  principe  d'aversion ,  qui 
est  fondé  sur  des  motifs  d'utilité  personnelle  ;  qui 


DU    RESSENTIMENT.  '2  1  g 

le  tient  en  garde  contre  les  pièges  que  peut  lui 
tendre  un  adversaire  ;  ce  principe  le  dispose  tôt  ou 
tard  à  nourrir  un  sentiment  plus  prononcé ,  qui 
est  celui  de  la  haine;  il  le  porte  à  la  vengeance 
ou  à  quelque  résolution  hardie  dont  le  succès 
assure  son  triomphe. 

Toutefois ,  comme  dans  notre  économie  mo- 
rale ,  la  vertu  se  compose  de  pensées  plus  hautes 
que  celles  qui  tiennent  à  la  personnalité ,  nous 
aimons  à  immoler  le  ressentiment  ;  nous  trouvons 
qu'il  y  a  du  courage  à  triompher  d'une  passion 
aussi  impérieuse;  nous  ne  craignons  pas  de  verser 
le  blâme  sur  celui  qui  s'abandonne  aux  mouve- 
mens  d'une  nature  trop  impétueuse  et  trop  cour- 
roucée ;  le  ressentiment  peut  d'ailleurs  prendre  sa 
source  dans  de  fausses  préventions  ;  il  est  sou- 
vent le  résultat  d'une  antipathie  fortuite  ,  ou 
d'une  susceptibilité  individuelle ,  qui  déprave  le 
caractère  ;  c'est  ce  qui  arrive  chez  les  mélancoli- 
ques et  autres  esprits  naturellement  chagrins  et 
soucieux ,  qui  prennent  en  horreur  le  genre  hu- 
main. 

La  volonté ,  ce  don  du  ciel ,  est  une  faculté  essen- 
tiellement réprimante  dans  une  créature  presque 
toujours  gouvernée  par  la  conscience  ;  elle  agit  ici 
d'une  manière  tout4-fait  indépendante  du  corps; 


220  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

c'est  un  rayon  divin  qui  la  guide.  Qu'y  a-t-il  de 
commun  en  effet  entre  une  passion  calme,  qui 
nous  élève  jusqu'au  plus  haut  bien ,  et  ces  inclina- 
tions intéressées  et  violentes,  résultat  évident 
d'une  exaltation  vicieuse  ou  de  l'effervescence  de 
nos  organes  ? 

Ainsi  tous  les  efforts  que  l'on  met  en  usage 
pour  surmonter  un  ressentiment  légitime ,  reçoi- 
vent l'approbation  générale  ;  il  y  a  de  la  magna- 
nimité à  se  dompter  soi-même,  à  se  séparer,  en 
quelque  sorte ,  de  sa  colère ,  pour  se  donner  des 
impulsions  bienfaisantes  et  généreuses.  Tel  est 
le  précepte  de  la  plus  pure  morale ,  et  tel  est 
aussi  l'un  des  dogmes  fondamentaux  de  l'ordre 
social  ;  nous  en  avons  fait  une  maxime  de  vertu. 
Le  ressentiment  est  donc  une  passion  qu'il  est 
glorieux  de  déposer  aux  pieds  d'un  autre  tribu- 
nal que  le  nôtre  ;  et  s'il  appartient  à  la  justice 
de  punir,  il  n'appartient  qu'à  l'homme  de  par- 
donner. ^ 

'  Nec  vero  audiendi  ,  qui  graviter  irascendum  iniraicis  puta  - 
bunt ,  idque  magnanimi  et  fortis  virî  esse  censebunt  ;  iiihil  enira 
laudabilius,  nihil  magno  et  prseclaro  viro  dignius  placabilitate 
atque  clementiâ.  (  Gic,  de  Officiis.) 


DE    LA    HAINE.  221 


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CHAPITRE  XIV. 


DE    LA    HAINE. 


Il  est  des  passions  qui  affectent  désagréable- 
ment le  cœur  humain ,  et  qui  néanmoins  sont 
d'une  utilité  constante  dans  le  système  de  la  con- 
servation des  êtres.  C'est  ainsi  que  l'homme  nour- 
rit naturellement ,  dans  son  âme ,  le  ressenti- 
ment, la  haine,  la  vengeance;  ces  sensations  mo- 
rales veillent,  en  quelque  sorte,  sur  la  durée  de 
son  espèce.  Toutes  les  fois  qu'elles  sont  fondées 
et  légitimes,  nous  les  jugeons  dignes  de  notre 
approbation. 

Certains  philosophes  regardent  la  haine  comme 
i  une  passion  étrangère  au  cœur  humain.  Mais 
faut- il  nier  qu'il  y  ait  des  poisons,  parce  qu'ils 
sont  pernicieux ,  et  qu'on  les  évite  ?  Si  on  veut 
approfondir  l'organisation  de  l'homme,  il  faut 
j  bien  se  résoudre  à  y  voir  les  choses  qui  la  con- 
stituent. La  haine  y  tient  une  place  comme  l'a- 
mour ;  ces  deux  sentimens  dérivent  d'une  même 


222  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

source  et  ont  chacun  leur  destination  ;  l'un  tend 
à  nous  conserver,  l'autre  à  nous  défendre. 

Notre  constitution  morale  est  profondément 
altérée ,  lorsqu'un  égoïsme  froid  et  lâche  nous 
isole,  et  nous  empêche  de  sentir  nos  rapports 
naturels;  lorsque  la  vue  du  méchant  ne  nous  in- 
spire aucune  indignation  ;  lorsque  les  maux  d' au- 
trui ne  nous  touchent  plus ,  et  qu'on  peut  voir 
égorger  ses  semblables,   ses  parens,   ses  amis, 
sans  s'élancer  sur  les  assassins  ;  enfin ,  lorsqu'une 
indifférence  stupide  pour  nous-mêmes  nous  fait 
abandonner  notre  propre  défense,  et  ne  nous 
laisse  pas  même  l'instinct  des  plus  chétifs  ani- 
maux, qui  se  serrent  les  uns  contre  les  autres 
pour  réunir  leurs  forces ,  pour  haïr  de  concert 
et  repousser  l'ennemi  commun. 

La  haine  est  donc  un  des  élémens  de  notre 
constitution  morale  ;  c'est  une   arme  naturelle 
donnée  à  l'homme  pour  sa  conservation.  Aussi 
est-elle  d'une  grande  intensité  chez  les  sauvages, 
qui  ne  sont  protégés  par  aucune  institution  so- 
ciale ;  on  dirait  même  qu'elle  s'accroît  chez  eux  j 
en  raison  de  la  vigueur  physique  de  leur  orga-  i 
nisation.  Les  Patagons,  ces  colosses  de  l'espèce  ( 
humaine ,   qui  se  couvrent  avec  les  peaux  de  i 
divers  quadrupèdes  ,   éprouvent  à  un  tel  point 


DE    LA    HAINE.  223 

F  énergie  de  cette  passion,  qu'on  les  prendrait  pour 
ces  mêmes  animaux  féroces  dont  ils  empruntent 
la  dépouille.  Il  existe ,  chez  certains  peuples 
d'Afrique ,  des  haines  qui  datent  depuis  des  siè- 
cles, et  qu'aucune  circonstance  n'a  pu  affaiblir. 
Jamais  aucun  d'entre  eux  ne  pardonna  la  mort 
d'un  père  ou  d'un  fils.  L'homme  qui  habite  ces 
contrées  brûlantes  exècre  son  ennemi  avec  toute 
la  fureur  d'un  enfant  robuste  ;  c'est  ainsi  que  le 
philosophe  Hobbes  qualifie  le  sauvage.  S'il  vient 
à  succomber,  sa  famille  hérite  de  ses  flèches  et  de 
son  invincible  antipathie. 

La  haine  se  montre  rarement  entre  les  ani- 
maux  qui  appartiennent  à  la  même  espèce ,  parce 
qu'ils  n'ont  aucun  intérêt  à  l'exercer.  Ils  diffèrent 
de  l'homme  en  ce  qu'ils  ne  sont  mus  énergique- 
ment  que  par  deux  besoins ,  celui  de  se  conser- 
ver, et  celui  de  se  reproduire.  Leurs  querelles 
(jsont  par  conséquent  éphémères  ;  elles  n'ont  lieu 
Ique  lorsqu'il  s'agit  de  se  disputer  un  peu  de  pâ- 
ture ou  une  femelle.  Si  leurs  besoins  sont  satis- 
faits, ils  n'ont  plus  de  motifs  pour  se  haïr. 

Les  passions  haineuses  sem.blent  donc  parti- 
jjculièrement  réservées  à  l'espèce  humaine.  Elles 
ijexercent  leur  action  sur  presque  tous  les  événe- 
anens  de  la  vie  ;  elles  coopèrent  à  des  catastrophes 


2  24  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

qui  bouleversent  le  monde  entier.  L'histoire  nous 
représente  les  premiers  effets  de  la  haine  dans 
un  meurtrier  qui  souilla  ses  mains  du  sang  de  son 
frère.  N'était-ce  donc  pas  assez  que  l'homme  fiit 
en  butte  ici-bas  aux  terribles  atteintes  des  élé- 
mens  qui  l'environnent ,  qu'il  fût  journellement  \ 
à  la  merci  des  vents,  de  la  grêle,  du  tonnerre,  et 
de  mille  accidens  imprévus  qui  rendent  son  exis- 
tence si  précaire  !  Fallait-il  aussi  qu'il  fût  réduit 
à  éviter  la  rencontre  de  son  semblable,  qu'il  | 
trouvât  des  assassins  au  milieu  des  forets  les  plus 
paisibles  et  les  plus  isolées,  qu'il  y  fût  terrassé  ) 
par  celui  qui  est  fait  à  son  image ,  et  à  qui  sou- 
vent les  mêmes  mamelles  ont  prodigué  le  même 
lait!  fallait-il  enfin  que  le  poison  lui  fût  versé 
jusque  dans  l'intérieur  de  ses  foyers  domestiques, 
et  que  ses  dieux  pénates  fussent  ensanglantés 
par  la  main  de  ses  proches  !  Ah  !  pourquoi  le 
rêve  d'une  paix  fraternelle  n'est-il  que  le  rêve 
d'un  homme  de  bien  ! 


DE    LA.    VENGEANCE.  2^5 


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CHAPITRE  XY. 


DE    LA    VENGEANCE. 

Les  sauvages  regardent  la  vengeance  comme 
un  sentiment  si  légitime ,  que  quelquefois  ils  vont 
s'offrir  d'eux-mêmes  à  ceux  dont  ils  ont  encouru 
!  l'animadversion.  S'ils  sont  personnellement  of- 
fensés ,  ils  poursuivent  sans  relâche  leurs  enne- 
\  mis  ;  ils  suivent  la  trace  de  leurs  pieds  empreints 
sur  le  sable;  ils  savent  distinguer,  sur  le  gazon  où 
jils  se  sont  couchés,  la  grandeur  et  la  proportion  de 
jleur  taille.  La  manière  dont  la  mousse,  les  feuilles 
jet  les  branches  des  arbres  de  la  foret  ont  été 
froissées  devient  un  indice  pour  eux;  ils  mar- 
chent dans  le  plus  profond  silence,  ont  toujours 
l'oreille  au  guet  ;  ils  voient  de  très  loin  ceux  qu'ils 
veulent  atteindre,  et  dès   qu'ils    s'en   trouvent 
rapprochés  à   peu  de   distance,  ils   se  traînent 
sur  le  ventre  à  la  manière  des  serpens  pour  ar- 
river jusqu'à  eux  sans  en  être  aperçus.  Faut-il  les 

,attendre,  ils  se  cachent  dans  les  broussailles; 
1. 

îils  y  supportent  la  faim  et  la  soif  jusqu'au  mo- 
ment propice  où  ils  peuvent,  comme  le  jaguar 
n.  i5 


126  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

OU  la  panthère ,  s'élancer  sur  leur  proie  et  la  dé- 
chirer. 


La  vengeance  n'est  pas  seulement  un  mouve- 
ment prompt  et  spontané  chez  les  peuples  non 
civilisés  ;  elle  fermente  dans  leur  âme  pendant  un 
grand  nombre  d'années.  Un  voyageur  fort  éclairé 
et  fort  estimable ,  M.  le  docteur  Robelot ,  m'a  ra- 
conté  le  fait  suivant,  qui  trouve  naturellement 
ici  sa  place  :  une  peuplade  de  sauvages ,  par  suite 
d'une  guerre  avec  les  Américains,  s'était  vue  re- 
poussée des  bords  chéris  de  la  belle  rivière  de 
rOhio,  où  ils  avaient  fixé  leur  résidence.  Ils 
avaient  été  les  témoins  du  massacre  d'un  de  leurs 
chefs  auquel  ils  portaient  la  plus  grande  véné- 
ration ;  ils  conservèrent  dès-lors  le  plus  vif  res- 
sentiment contre  ceux  qu'ils  regardaient  comme 
leurs  assassins.  Au  bout  d'un  laps  de  temps  très 
considérable  ils  apprirent  que  le  congrès  des 
États-Unis  avait  fait  don,  à  titre  de  récompense 
militaire,  au  capitaine  Benhever,  père  d'une  fa- 
mille nombreuse,  d'un  terrain  situé  à  l'endroit 
même  où  cette  tribu  avait  autrefois  son  établisse- 
ment. Ce  dernier  y  avait  formé  une  plantation 
où  il  cultivait  avec  succès  le  tabac  et  le  maïs  à 
l'aide  de  quelques  serviteurs.  Un  jour,  au  mo- 
ment où  il  s'y  attendait  le  moins,  il  fut  assailli 
lui  et  tous  les  siens  par  une  bande  de  ces  mêmes 


DE    LA.    VENGEANCE.  22 7 

sauvages  qui,  durant  la  nuit,  pénétrèrent  dans 
sa  maison  et  en  assommèrent  tous  lés  habitans. 
Après  cette  terrible  catastrophe ,  il  fut  constaté 
que  ces  sauvages  avaient  fait  à  travers  les  plus 
épaisses  forets  et  les  rivières  un  trajet  de  plus 
de  cinq  cents  lieues,  et  qu'ils  étaient  restés 
pendant  plus  de  quinze  jours  à  épier  le  mo- 
ment favorable  pour  assouvir  leur  vengeance 
sur  cette  famille ,  qui  fut  la  seule  immolée. 

La  vengeance  a  donc  pour  but  une  réparation  lé- 
gitime; et  si  dans  le  sein  de  la  société  les  lois  se  ré- 
servent de  l'exercer,  c'est  pour  qu'elle  soit  plus 
équitablement  répartie.  Souvent  elle  se  transmet 
par  hérédité;  on  confie  à  un  fils  le  soin  de  venger 
un  affront,  une  injure  ;  c'est  un  devoir  qu'on 
s'impose,  un  engagement  que  fait  prendre  l'au- 
torité d'un  mourant.  La  vengeance  n'est  point 
d'ailleurs  une  passion  qui  se  montre  la  même  chez 
tous  les  hommes  ;  elle  est  implacable  et  féroce 
chez  les  peuples  sauvages;  mais  chez  les  peuples 
civilisés  elle  se  montre  adroite,  rusée,  artifi- 
cieuse :  partout  on  lui  voit  prendre  le  caractère 
des  mœurs  et  des  habitudes  nationales. 

Considérée  sous  le  rapport  physiologique,  la 
vengeance  offre  des  phénomènes  analogues  aux 
autres  mouvemens  plus  ou  moins  violens  qui  agis- 


228  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

sent  sur  l'économie  animale;  c'est  une  passion 
soumise  à  tout  le  pouvoir  de  l'imitation  ;  de  là 
vient  que  dans  les  conspirations ,  dans  les  rassem- 
blemens  et  dans  les  émeutes  populaires ,  elle  élec- 
trise  les  hommes  par  masses  :  le  vêtement  ensan- 
glanté d'une  victime  suffit  souvent  pour  soulever 
la  multitude  et  la  porter  à  tous  les  excès  ;  dès- 
lors  tous  les  bras  se  meuvent  avec  une  égale 
énergie. 

La  vengeance  est  en  outre  un  sentiment  con- 
tagieux, et  il  n'en  est  point  qui  obéisse  mieux 
à  l'impulsion  de  l'éloquence  et  de  la  parole.  Chez 
les  Grecs,  les  poètes  suivaient  les  armées  ;  ils  ré- 
citaient des  odes  ou  des  poèmes  lyriques  pour 
échauffer  les  cœurs  et  allumer  tous  les  feux  de 
l'indignation.  On  compose  des  chansons  guerrières 
et  qui  sont  analogues  ,à  cette  disposition  haineuse 
de  l'âme  ;  et  c'est  sans  doute  pour  se  rendre  plus 
terribles  à  leurs  ennemis  que  les  hommes  ont 
imaginé  de  marcher  au  combat  au  son  d'un  in- 
strument qui  imite  le  bruit  du  tonnerre  ;  ses 
roulemens  précipités  portent  dans  les  cœurs  une 
sorte  d'effroi,  et  nul  n'est  plus  propre  à  presser, 
à  accélérer  les  pas  des  bataillons  furieux  ;  il  frappe 
les  oreilles   avec  une  sorte  de  véhémence  qui 
électrise  les  cœurs,  et  communique  au  cerveau 
une  activité  particulière.  Il  est  digne  d'observa- 


DE  LA  VENGEANCE.  ^1C) 

tion  que  tous  les  individus  ralliés  par  le  tam- 
bour militaire  prennent  involontairement  une 
contenance  fière  et  menaçante.  Les  hommes  qu'on 
emploie  pour  en  faire  valoir  les  effets  sont  ordi- 
nairement dirigés  par  un  soldat  de  haute  taille, 
qui,  par  ses  gestes  animés  et  sa  pantomime  hardie, 
rappelle  l'audace  et  les  attitudes  du  gladiateur. 

D'après  ce  que  je  viens  d'exposer,  il  est  aisé 
de  voir  que  le  ressentiment ,  la  haine ,  la  ven- 
geance ,  auraient  pu  trouver  place  dans  le  même 
chapitre.  En  effet,  ces  trois  mouvemens  de  l'âme 
ne  sont  que  la  même  sensation  transformée  ,  et 
vont  au  même  but  dans  le  système  de  notre 
conservation.  Le  ressentiment  est  une  passion 
sourde  qui  couve  ses  noirs  projets  pour  ne  les  faire 
éclater  que  lorsqu'on  est  assuré  de  leur  réussite  : 
manet  altâ  mente  repos tum.  La  haine  se  tait,  ou 
elle  s'exhale  par  des  imprécations  ;  elle  plane  sur 
nous  comme  une  destinée  terrible  qu'on  ne  peut 
éviter  ;  mais  la  vengeance  est  une  passion  toute 
musculeuse,  si  l'on  peut  ainsi  parler.  Elle  est 
précédée  par  la  colère,  qui  accroît  instantané- 
ment la  somme  et  la  puissance  des  forces  phy- 
siques. 

Tout  est  en  action  dans  le  sauvage  irrité  qui 
brandit  sa  lance ,   ou  qui  balance  dans  Fair  son 


23o  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

épouvantable  massue.  Tous  les  symptômes  dont 
il  est  agité  éclatent ,  pour  ainsi  dire ,  en  dehors  ; 
ses  veines  se  gonflent ,  ses  bras  se  roidissent ,  son 
visage  s'enflamme,  ses  yeux  étincellent:  son 
âme  s'élance  en  quelque  sorte  au-devant  du  ter- 
rible adversaire.  Le  ressentiment  est  pénible  ;  la 
haine  est  douloureuse ,  mais  la  vengeance  a  ses 
voluptés  et  ses  jouissances.  On  l'a  comparée  au 
sentiment  de  la  soif,  comme  pour  exprimer  à 
la  fois  combien  ce  besoin  est  impérieux  ,  et  com- 
bien il  est  doux  de  le  satisfaire. 


DE    LA    JUSTICE.  231 


c^^^,^^9^-tfXi^f»<«-»**»o*'C«*  «■c*<K^c***o^c«'^^<>«-tht-»«^f«-c*-c*-ty6«)-tye^tK>-<>t>'t^ti<^e 


CHAPITRE    XVI. 


DE    LA    JUSTICE. 


La  justice  dérive  manifestement  de  l'instinct 
de  relation.  Elle  a  été  substituée  à  la  vengeance 
personnelle  au  milieu  des  hommes  réunis  en  so- 
ciété ;  c'est  l'intérêt  commun  qui  la  dicte  et  qui 
est  son  unique  base.  Les  individus  qui  se  ras- 
semblent pour  obéir  aux  mêmes  lois ,  doivent , 
comme  on  l'a  dit  si  souvent ,  se  soutenir  mutuel- 
lement, comme  les  pierres  qui  entrent  dans  la 
construction  d'un  édifice. 

Qu'on  me  permette  une  comparaison  non 
moins  juste,  et  tirée  de  ce  qui  se  passe  dans  l'éco- 
nomie animale.  La  vie  est  un  assemblage  de  phé- 
nomènes ,  qui  se  maintient  par  l'action  simulta- 
née ou  successive  de  plusieurs  fonctions  ;  si  un 
organe  s'arrête  ou  se  meut  irrégulièrement ,  les 
autres  risquent  d'avoir  le  même  sort  ;  il  en  est 
ainsi  du  corps  politique ,  et  c'est  pour  conserver 
l'équilibre  dans  toutes  ses  parties  que  la  justice 
a  été  proclamée  et  perfectionnée. 


232  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

Aristote  a  raison  de  dire  que  îa  justice  est  en 
quelque  sorte  le  complément  de  la  vertu  ;  car  elle 
n'a  pas  seulement  pour  objet  l'homme  isolé  ;  elle 
se  rapporte  tout  entière  à  l'avantage  de  nos  sem- 
blables ;  vous  ne  pouvez  faire  grâce  à  un  individu 
au  préjudice  du  corps  auquel  il  appartient.  Les 
rayons  de  la  justice  humaine  sont  comme  l'air 
salutaire  que  nous  respirons  ;  chacun  en  profite  ; 
elle  est  un  bien  aux  dépens  duquel  tout  le  monde 
vit.  La  justice  est  donc  celui  de  nos  attributs  mo- 
raux qui  mérite  le  plus  d'admiration. 

L'intervention  des  lois  est  le  plus  bel  usage  que 
l'homme  ait  pu  faire  de  sa  raison ,  dit  Vauvenar- 
gués  ;  on  cherche  une  distinction  entre  l'homme 
et  les  animaux,  ajoute  cet  écrivain  célèbre,  elle 
est  trouvée  ;  c'est  celle  qui  nous  fait  consentir  à 
diminuer  notre  liberté,  pour  jouir  sans  trouble 
du  bonheur  que  nous  espérons  ;  c'est  celle  qui 
nous  met  sous  l'empire  des  lois  pour  nous  affran- 
chir de  la  tyrannie  de  la  force.  Quand  vous  en- 
trez dans  une  ville  ou  dans  un  royaume ,  et  que 
vous  y  voyez  régner  l'ordre  et  la  tranquillité, 
dites-vous  à  vous-même  :  c'est  l'effet  de  la  justice  ; 
car  le  système  total  des  actions  d'un  peuple  doit 
tendre  au  bonheur  de  tous  ceux  qui  le  composent. 

Si  le  bonheur  était  irrévocablement  le  partage 


DE    LA    JUSTICE.  2  33 

de  l'homme  sur  la  terre;  si  en  naissant  il  se  trou- 
vait soudainement  environné  de  tous  les  biens 
que  la  nature  lui  réserve  ;  si  ses  besoins  étaient 
nuls  ou  tout  à  coup  satisfaits  ;  s'il  végétait  comme 
l'arbrisseau  dans  l'atmosphère  pour  y  puiser  une 
pâture  commune,  la  justice  serait  certainement 
un  bien  chimérique  pour  lui.  Jamais  on  ne  vit 
les  habitans  d'une  ville  se  disputer  l'eau  du  fleuve 
qui  les  désaltère ,  ou  les  rayons  du  soleil  qui  les 
réchauffe.  La  justice  ne  compte  parmi  les  vertus 
que  parce  qu'elle  a  pour  objet  de  maintenir  la 
propriété ,  que  parce  qu'une  immense  quantité 
de  terre  ne  suffit  point  à  l'avidité  du  possesseur. 
La  justice  n'a  donc  de  mérite  que  par  son  uti- 
lité, je  dirai  même  par  sa  nécessité. 

Si  Ton  pouvait  produire  dans  le  cœur  de 
l'homme  une  humanité  parfaite ,  un  désintéres- 
sement à  toute  épreuve ,  la  justice  serait  pareil- 
lement une  chose  superflue.  Mais  malheureuse- 
ment  l'homme  se  défie  avec  juste  raison  de  ses 
semblables  ;  il  a  besoin  de  s'en  défendre.  Il  est 
agité  lui-même  par  une  sorte  de  tendance  à  l'usur- 
pation; de  là  vient  qu'il  implore  la  justice  pour 
rendre  ses  relations  plus  sûres  et  plus  agréables. 

Pour  disposer  le  cœur  humain  à  se  passer  de 
I  la  justice ,  il  faudrait  le  remplir  de  bienveillance 


2  34  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIOINTS. 

et  lui  faire  abjurer  tout  sentiment  de  person- 
nalité; car  la  justice  n'est  qu'une  digue  opposée 
à  toutes  les  entreprises  des  hommes  agités  pai 
les  passions  égoïstes  ;  mais  les  peuples  s'égareni 
au  milieu  du  torrent  de  la  civilisation.  Les  pas- 
sions fermentent;  les  citoyens  se  dépravent;  h 
discorde  s'établit ,  et  la  terre  est  à  la  fois  trou- 
blée par  les  égaremens  de  la  puissance  qui  gou- 
verne et  la  licence  des  gouvernés. 

La  justice  a  donc  pour  but  principal  de  veiller 
au  bonheur  que  procure  la  vie  de  relation ,  bon- 
heur qui  ne  saurait  avoir  lieu  sans  l'égalité  de 
tous  les  hommes  devant  la  loi.  Elle  a  aussi  poui 
objet  d'empêcher  nos  semblables  de  violer  ht 
conventions  qui  leur  ont  été  suggérées  par  la 
nature  même  de  leur  organisation.  L'espèce  hu- 
maine est  si  faiblement  constituée  au  physique 
et ,  d'une  autre  part ,  ses  facultés  intellectuelleî 
ont  tant  de  puissance,  si  on  les  compare  avec  celles 
des  animaux ,  que  c'est  par  ces  facultés  mêmes 
qu'elle  a  dû  principalement  se  soutenir  dans  le 
monde ,  et  se  garantir  de  toute  atteinte  ennemie 

L'homme  ne  gagnerait  rien  à  vouloir  n'user 
que  de  sa  force  physique  pour  repousser  les  at- 
taques de  ses  semblables.  La  moindre  maladie  j 
le  moindre  trouble  survenu  dans  réconomie  de 


DE    LA    JUSTICE.  ^35 

ses  fonctions  l'en  ferait  bientôt  repentir.  Il  fal- 
lait donc  qu'on  fit  de  la  justice  un  devoir  pu- 
blic; sans  cette  précaution,  les  hommes  seraient 
bientôt  victimes  de  leur  contrat  de  relation  ;  les 
£frands  manqueraient  de  foi  envers  les  petits  ; 
car  celui  qui  se  trouve  le  plus  fort  s'inquiète  peu 
de  recourir  à  la  raison. 

Une  des  plus  grandes  preuves  de  la  faiblesse 
de  l'homme,  c'est  qu'il  a  besoin  de  lois  pour  être 
juste.  Qu'est-ce  en  effet  que  la  société?  C'est  une 
réunion  de  citoyens  qui  mêlent  et  confondent 
;  leurs  intérêts  en  se  plaçant  sous  la  surveillance 
des  mêmes  institutions,  qui  s'imposent  des  de- 
voirs pour  leur  conservation  et  celle  de  leurs  fa- 
milles ,  qui  marchent  tous  sous  l'autorité  d'un  chef 
paternel,  chargé  de  satisfaire  à  tous  les  droits, 
de  répartir  avec  équité  tous  les  avantages,  et 
de  maintenir  l'équilibre  dans  des  rapports  réci- 
proques. 

N'allez  pas  croire  néanmoins  que  la  justice 
soit  une  vertu  acquise  ou  factice;  elle  découle, 
il  est  vrai,  le  plus  souvent  d'un  système  réfléchi 
de  nos  relations  sociales  ;  mais  elle  n'en  est  pas 
moins  un  sentiment  inné  ;  c'est  parce  qu'on  la  voit 
i  éclater  spontanément  dans  le  cœur  des  hommes 
I  qu'on  a  conçu  le  dessein  d'en  faire  une  vertu 


236  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

d'ordre  public.  Pour  en  retirer  tous  les  avantages 
qu'elle  peut  procurer,  on  l'a  appliquée  au  bon- 
heur et  à  la  sûreté  des  peuples.  Ainsi  donc  le  ^ 
principe  de  la  justice  est  dans  notre  âme  ;  nous  ' 
n'avons  fait  que  l'étendre  et  l'affermir  par  nos 
institutions.  C'est  une  vertu  perfectionnée  dont 
on  ne  peut  pas  plus  demander  l'origine  que  celle 
de  l'amour,  de  la  pitié ,  et  de  tant  d'autres  senti- 
mens  qui  embellissent  la  nature  humaine. 

Le  sentiment  de  la  justice  est  aussi  inhérent  à 
notre  organisation  morale  que  les  autres  passions, 
telles  que  l'amitié,  la  sympathie,  etc.  En  effet, 
il  ne  saurait  y  avoir  de  dissidence  d'opinions  sur 
la  nécessité  de  respecter  la  vie  de  son  semblable, 
de  ne  point  ravager  la  terre,  d'épargner  les  ani- 
maux ainsi  que  les  arbres  dont  la  nature  nous 
a  gratifiés ,  sur  l'obligation  de  nourrir  et  d'élever 
les  enfans.  La  morale  est  une;  elle  est  et  sera 
constamment  la  même  dans  tous  les  siècles;  elle 
a  toujours  été  vraie  de  la  même  manière.  Dès  les 
premiers  temps,  on  a  eu  la  même  horreur  pour 
le  vice,  pour  le  crime,  pour  les  vexations  ar- 
bitraires ,  etc.  Dans  toutes  les  circonstances ,  un 
homme  en  a  défendu  un  autre  quand  il  l'a  vu  op- 
primé et  persécuté. 

Il  est  des  vérités  immuables  qu'on  retrouve  tou= 


DE    LA    JUSTICE.  237 

jours  dans  son  cœur,  pour  peu  qu'on  les  cherche; 
ces  vérités  dureront  sans  interruption  comme 
celui  qui  les  a  créées  ;  et  c'est  sur  elles  qu'il  faut 
appuyer  la  législation.  Cicéron  avait  une  connais- 
sance profonde  du  cœur  humain  ;  quand  il  écrit 
sur  les  lois,  il  les  fait  dériver  de  la  nature  de 
l'homme.  Il  faut  particulièrement  méditer  ce  qu'il 
répond  aux  philosophes  qui  ont  voulu  détruire 
les  fondemens  du  droit  social  :  Sunt  hœc  quidem 
magna  y  quce  nunc  bi  éviter  attinguntur;  sed  om- 
nium^ qiiœ  in  hominum  doctorum  disputatione 
versantur^  nihil  est  profecto  prœstabilius ,  quàm 
plane  intelligi,  nosadjustitiam  esse  natos ,  neque 
opinione,  sednaturâ,  constitutuin  esse  jus. 

H  est  digne  de  remarque  que  les  Galibis  et  autres 
sauvages  de  la  Guyane  qui  n'ont  dans  leur  langue 
aucun  terme  pour  exprimer  le  mot  loi^  n'en  éprou- 
vent pas  moins  dans  toutes  les  occasions  le  senti- 
ment profond  de  l'équité  ;  la  nature  n'a  pas  besoin 
de  paroles  pour  instruire  les  mortels;  il  est  des 
règles  instinctives  qui  sont  dans  notre  âme  avant 
de  se  trouver  dans  nos  discours  :  la  science  du  de- 
voir est  contemporaine  de  la  création.  La  loi  qui 
prescrit  ou  qui  défend,  la  loi  véritable  et  primi- 
,  tive,  qui  nous  porte  au  bien ,  qui  nous  détourne 
'  des   routes  du  mal,  n'est  point  une   invention 
de  l'esprit  humain  ;  elle  ne  prend  point  le  ca» 


j3S  physiologie    des    PxlSSIOîfS. 

ractère  d'une  loi  du  jour  où  elle  est  e'crite, 
mais  du  jour  où  nous  l'apportons  avec  nous 
dans  la  vie  ;  c'est  la  raison  du  sage  réduite  en 
précepte:  Lex  est  ratio  summa  y  insita  in  naturâ, 
quœjubet  ea  quœ  facienda  sunt  ^  prohibet  quœ 
contraria.  La  distinction  du  juste  et  de  l'injuste  se 
transmet  donc  immuablement  à  tous  les  hommes 
à  mesure  qu'ils  se  succèdent  sur  la  terre ,  et  nous 
en  jouissons  comme  du  soleil  des  Hébreux,  comme 
du  soleil  des  Grecs  et  des  Romains. 

La  justice  est  tellement  un  sentiment  inné  et  pri- 
mitif, qu'on  en  trouve  des  vestiges  chez  les  peuples 
les  plus  ignorans  et  les  plus  barbares ,  chez  ceux 
mêmes  qui  sont  étrangers  à  toute  civilisation.  Le 
trait  suivant  est  authentique  et  récemment  publié 
par  un  voyageur  ;  un  sauvage  de  la  Louisiane  avait 
tué,  dans  un  accès  de  colère,  le  père  d'un  de  ses 
amis  ;  il  prit  la  fuite,  et  s'absenta  pendant  environ 
vingt  années.  Au  bout  de  ce  temps  il  lui  prit  envie 
de  retourner  dans  sa  terre  natale.  Mais ,  par  esprit 
de  justice,  il  se  crut  obligé  d'aller  offrir  sa  tête  à 
celui  qu'il  avait  privé  de  Fauteur  de  ses  jours  :  ce- 
lui-ci se  détermina  à  le  percer  d'une  flèche,  et 
tous  deux  s'imaginaient  remplir  le  plus  saint 
des  devoirs. 

Ainsi  donc  le  caractère  oblisjatoire  du  prin- 


DE    LA    JUSTICE.  289 

cipe  moral  est  dans  le  cœur  de  tous  les  hommes. 
L'esprit  humain  porte  les  idées  du  juste  et  de 
l'injuste  comme  l'arbre  porte  des  fruits  ;  il  est 
naturellement  conduit  à  distinguer  le  vice  de  la 
vertu,  et  toutes  les  idées  relatives  à  cette  fa- 
culté se  sont  successivement  établies  dans  notre 
entendement  par  la  puissance  de  la  réflexion. 
Cicéron  remarque  qu'elles  sont  tellement  inhé- 
rentes à  l'organisation  humaine ,  que  les  brigands 
eux-mêmes  ne  laissent  pas  d'y  avoir  recours 
quand  il  s'agit  de  leur  avantage  personnel  ;  tout 
chef  de  voleurs  ou  de  pirates  serait  bientôt  dés- 
avoué par  les  siens ,  s'il  s'obstinait  à  partager  iné- 
galement le  butin  entre  les  compagnons  de  ses 
crimes. 

L'attribut  de  notre  système  sensible ,  qui  con- 
tient tous  les  germes  de  la  justice,  est  la  con- 
science ;  on  dirait  qu'elle  est  chez  nous  un  organe 
particulier  pour  ces  idées  que  l'homme  trouve 
partout  où  il  existe  ;  il  suffit  qu'il  en  fasse  l'objet  de 
ses  méditations.  Les  idées  du  bien  et  du  mal  sont 
aussi  positives  que  celles  de  la  beauté  et  de  la 
laideur  ;  les  unes  et  les  autres  nous  font  éprouver 
des  sentimens  d'aversion  ou  de  plaisir,  de  satis- 
faction ou  de  mécontentement. 

Ceux  qui  s'obstinent  le  plus  à  nier  l'existence 


24o  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIONS. 

de  la  justice  ne  manquent  jamais  de  l'invoquer 
dès  qu'ils  sont  opprimés  ou  malheureux.  Quand 
nous  voyons  un  grand  coupable  devenir  la  vic- 
time de  quelque  catastrophe,  nous  disons  tou- 
jours qu'il  a  mérité  son  sort,  et  nous  éprouvons 
une  jouissance  aussi  complète  que  si  nous  nous 
étions  vengés  nous-mêmes  de  sa  personne.  La  jus- 
tice est  donc  l'âme,  le  ressort,  le  garant,  le  pre- 
mier besoin  des  mœurs  sociales  ;  ses  dogmes 
fondamentaux  ont  di\  se  développer  insensi- 
blement dans  l'esprit  des  hommes  civilisés  sans 
qu'il  ait  fallu  de  grands  efforts  pour  les  déve- 
lopper. 

Quelqu'un  a  dit  avec  raison  que  la  justice 
était  au  corps  social  ce  que  la  médecine  était  au 
corps  humain.  On  a  pareillement  comparé  les 
crimes  aux  maladies  aiguës ,  et  les  vices  à  des  in- 
firmités chroniques  qui  minent  à  la  longue  les 
fondemens  des  empires.  Dès-lors  les  punitions 
qu'on  établit  pour  mettre  obstacle  aux  boulever- 
semens  de  l'ordre  public  peuvent  être  comparés 
à  des  remèdes  plus  ou  moins  énergiques,  qu'on 
met  en  usage  selon  que  l'état  est  plus  ou  moins 
corrompu  ;  les  lois  pénales  ne  sont  par  consé- 
quent que  des  moyens  curatifs  plus  ou  moins  sa- 
lutairement  appliqués  aux  maux  innombrables 
qui  accablent  la  société. 


DE    LA    JUSTICE.  ^^1 

Les  peines  destinées  à  la  répression  des  délits 
ont  pour  but  de  maintenir  les  liens  réciproques 
qui  nous  enchaînent  dans  l'état  social,  et  que 
resserre  l'instinct  de  relation.  Nous  avons  sub- 
stitué ces  lois  aux  effets  funestes  et  incertains  qui 
auraient  pu  résulter  de  la  vengeance  individuelle, 
passion  trop  active ,  et  presque  toujours  surabon- 
dante, qui  n'eût  jamais  été  en  juste  proportion  avec 
les  offenses.  D'ailleurs ,  pour  être  bonnes,  les  lois 
ne  doivent  porter  l'empreinte  d'aucun  ressenti- 
ment particulier;  la  raison  seule  doit  présider  à 
leur  institution  ;  c'est  le  besoin  qui  les  dicte; 
c'est  l'expérience  qui  les  consacre. 

La  justice  a  donc  pour  objet  de  guérir  et  de 
corriger  les  déréglemens  dont  la  volonté  humaine 
est  susceptible  ;  tous  nos  écarts  dans  le  monde 
social  émanent  de  ces  déréglemens.  L'homme  est 
souvent  mal  éclairé  sur  ses  intérêts  particuliers; 
il  est  entraîné  par  les  plaisirs  des  sens;  il  est  à 
chaque  instant  agité  par  d'immenses  désirs,  et 
par  des  prétentions  exagérées  sur  les  avantages 
dont  jouissent  ses  semblables;  il  agit  souvent 
comme  s'il  se  haïssait  lui-même.  L'homme  est 
un  être  ardent ,  présomptueux ,  avide ,  trom- 
peur, inhumain,  qui  tend  à  sa  ruine,  et  qui 
consomme  celle  des  autres.  Il  a,  comme  le  re- 
marque Pufendorff,  mille  besoins,  mille  pen- 

II.  i6 


242  PHYSIOLOGIE    DES    PASSIOIVS. 

chans  factices  qui  le  dénaturent  à  ses  propres 
regards  :  il  a  l'orgueil  qui  l'enivre ,  la  vanité 
qui  le  trompe,  l'envie  qui  le  ronge,  l'avarice 
qui  l'avilit,  l'ambition  qui  l'égaré,  la  supersti- 
tion qui  l'aveugle ,  le  fanatisme  qui  le  défi- 
gure; il  est  dévoré  par  la  soif  de  l'or  et  des 
richesses ,  par  la  frénésie  de  la  gloire  et  des  gran- 
deurs ,  etc. 

Quel  affreux  spectacle,  dit  le  même  publiciste, 
si  toutes  ces  diverses  passions  entraient  à  la  fois 
en  fermentation ,  et  se  déployaient  en  même 
temps  et  avec  une  violence  extrême  chez  le  même 
individu!  Aussi,  dans  quelque  condition  que  la 
nature  ait  placé  l'homme,  qu'il  serve  ou  qu'il 
commande ,  qu'il  soit  pauvre  ou  riche ,  qu'il  soit 
isolé  ou  que  son  sort  se  rattache  à  celui  d'une 
postérité  nombreuse,  il  est  malheureux,  si  le 
frein  des  lois  ne  lui  est  imposé,  et  s'il  n'est  con- 
tenu dans  le  cercle  de  ses  obligations  par  la 
crainte  de  certaines  peines.  Il  lui  faut  la  justice 
pour  le  maintenir  à  l'abri  de  toute  offense  de  la 
part  des  êtres  avec  lesquels  il  se  trouve  en  rela- 
tion. 

La  justice  est  certainement  une  passion  natu- 
relle ,  puisqu'elle  renferme  toutes  les  idées  mo- 
rales   qui  découlent    de    l'instinct  de   relation ,  i 


DE    LA.    JUSTICE.  343 

puisque  notre  âme  s'indigne  à  l'aspect  de  tout  ce 
qui  la  blesse,  puisqu'elle  se  réjouit  par  la  pré- 
sence de  tout  ce  qu'elle  inspire,  puisqu'elle  est 
gravée  dans  le  cœur  de  l'homme  comme  une 
vertu  toujours  en  action  ,  qui  nous  fait  regarder 
comme  sacrés  tous  les  devoirs  qu'elle  nous  im- 
pose. Les  souverains  ne  gouvernent  que  par 
elle  ;  quand  les  lois  s'exécutent,  les  méchans 
s'éloignent  ;  la  justice  conserve  la  paix. 

La  France  languissait  au  milieu  des  tourmentes 
de  la  dissension ,  au  milieu  des  maux  de  la  guerre 
et  des  envahissemens  d'un  long  despotisme.  Louis 
arriva ,  et  avec  lui  parut  la  justice  comme  Farc-en- 
ciel  après  la  tempête.  11  entra  dans  son  royaume 
comme  un  médiateur  désiré ,  pour  réconcilier 
les  cœurs  en  apaisant  l'effervescence  des  esprits. 
Louis  prouva  que  c'est  moins  par  la  puissance 
des  armes  que  par  celle  des  grandes  pensées 
qu'on  influe  sur  le  bonheur  des  hommes  et  la 
prospérité  des  nations.  Il  ne  revint  en  France  que 
pour  tout  réunir  ;  il  portait  avec  lui  cette  Charte 
immortelle ,  si  long-temps  méditée  sur  la  terre  de 
l'exil,  et  qu'il  regardait  avec  raison  comme  le 
plus  précieux  bien  de  la  vie  sociale. 

C'est  au  milieu  de  nous  qu'il  vint  réaliser  cette 
maxime  vraie  autant  que  profonde  du  plus  illustre 


ll\[\  PHYSIOLOGIE