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Full text of "Saint-Domingue. Étude et solution nouvelle de la question haītienne"

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^" 




v*^:t 



Vari$. — Tï'pi)«!'<n^>* «>^ F^rmtii Uiddl fm-rp. ri^e J«cab , M. 



Les événements, plus forts que les traités, 
ont ramené à Tordre du jour la question de 
Saint-Domingue. Mais on peut le dire : ce 
n'est pas seulement à l'ordre du jour de la 
France, c'est à celui de la civilisation. Il y. a, 
à cette heure, pour l'ancienne colonie, autre 
chose qu'une dette à payer, comme il y 
a pour l'ancienne métropole autre chose 
qu'une quittance à donner. 

J'avais entrepris d'écrire un article de Re- 
vue sur ce sujet : la matière se révélant à 
mesure que je l'étudiais, j'ai été conduit à 
faire un livre. 

L'ouvrage est divisé par le fond, comme 
par la forme matérielle, en deux parties. 
J'ai réuni dans le premier volume tous les 



vj 
faits révolutionnaires dont le développement 
a créé la situation au milieu de laquelle se 
débat aujourd'hui notre ancienne colonie. 
Dans le second volume , j'ai étudié les con- 
séquences politiques et économiques de ces 
faits, et j'ai cherché une solution. 

Pour ce qui est de l'exécution, je n'ai, 
comme on le pense, que peu de chose à en 
dire. Je me bornerai, quant à la première 
partie, à ces simples remarques : les écrits 
qui ont traité de la révolution de Saint-Do- 
mingue sont, en général, ou l'œuvre des co- 
lons proscrits, ou celle du libéralisme fran- 
c^ais de la Restauration : c'est-à-dire, des 
récriminations amères d'un côté, des dithy- 
rambes systématiques de l'autre. Tout en 
restant dans ma nationalité, j'ai cherché à 
me tenir entre ces deux extrêmes. Aujour-' 
d'hui que les années ont amorti les ressen- 
timents, et que de grands mécomptes ont 
attiédi les enthousiasmes, sans prétendre à 
une double approbation , je crois avoir 
moins de chance de recevoir la double 
pierre à laquelle a droit tout écrivain qui 
ose viser à Timpartialité en politique. On 



comprend d ailleurs que j'ai dû passer rapi- 
dement sur les événements de la première 
révolution. Je les ai abordés suffisamment 
pour en rétablir le caractère , et pour les 
poser comme des prémisses dont je devais 
avoir besoin, mais pas assez pour que je 
puisse être considéré comme ayant prétendu 
m'en faire l'historien. 

J'ai donné plus de développement au récit 
des dernières révolutions, dont le premier, 
j'ai essayé de coordonner l'incohérence. La 
partie espagnole, qui prend tant d'intérêt au- 
jourd'hui pour l'Europe, m'a paru devoir être 
l'objet d'une étude particulière : entièrement 
oubliée par les écrivains presque tous fran- 
çais qui ont traité des événements de Saint- 
Domingue, son histoire était complètement 
à faire. J'ai essayé de remplir cette tâche ; et, 
après avoir montré la vieille métropole de 
Colomb se débattant contre l'envahissement 
de la France , puis contre celle des N^oirs , je 
l'ai montrée se constituant en Etat indé- 
pendant sous le nom de République domi- 
nicaine. 

J'ai fait précéder ce récit des faits d'un 




^ 



français , porteurs de T indemnité et de Tein- 
prunt; à l'Etat occidental de Saint-Domin- 
gue, et à la jeune République qui vient de 
s'arracher de son étreinte. 

Il me reste à dire un mot de l'introduc- 
tion, qui occupe des pages assez nombreuses. 
Je n'essayerai d'aucune feinte à cet égard : 
ce travail présentait par lui-même un en- 
semble assez complet pour qu'il fût possible 
de le faire figurer ailleurs sans déranger 
l'harmonie du livre. Je dirai même que si je 
n'avais écouté que mon intérêt, je l'aurais 
réservé pour une publication spéciale; mais 
il n'est pas un lecteur intelligent qui, se 
rendant compte des tendances générales de 
l'ouvrage, ne saisisse lés liens nombreux 
par lesquels s'y rattache une étude sur l'or- 
ganisation des anciennes compagnies de co- 
lonisation. 

Je n'ai donc pas hésité à augmenter la va- 
leur de mon premier ouvrage d'un travail 
qui lui donne une véritable actualité, dans 
un moment où les idées et les capitaux 
semblent vouloir de nouveau entrer dans 



SAINT- DOMINGUE 



ttmm ET SOLUTION NOUVELLE 




QUESTION haïtienne. 



m H, II, LEPELLGTIER DE SALM-REMÏ, 

Andllenr an CoDMll-d'^Ml, 



TOME PREMIER 



PARIS. 

ARTHUS BERTRAND, ÉDITEUR, 

UimAinE DE hk ËÔCtÉTÉ Dtv ^ÉOCBAmif^ ^ DUE llAllTEFFL]|,tR; y 33 



iUl 



INTRODUCTION. 



On ne peut comparer qu'à Taction du christia- 
nisme celle qu'ont exercée ces deux grands faits de 
l'histoire moderne : l'Amérique découverte, le cap 
de Bonne-Espérance franchi. Après ce premier mou- 
vement d'enthousiasme, qui tint l'Europe comme 
suspendue à la merveilleuse odyssée du Génois et 
du Portugais, il y eut un immense entraînement de 
toutes les passions et de toutes les intelligences vers 
l'exploitation des mondes nouveaux, que la confu- 
sion des idées appela les deux Indes. Bientôt, on 
vit le courant commercial du monde se déplacer, 
les petites républiques marchandes de l'Italie et la 
confédération anséatique perdre le monopole de 
l'approvisionnement de l'Europe , dont elles s'étaient 
habilement emparées pendant les guerres incessantes 
que se livraient les grands États ; puis enfin, ces grands 
États , rappelés en quelque sorte à eux-mêmes par 
l'énergique enseignement des plus surprenantes pé- 
ripéties de l'histoire, arriver à comprendre que 

h 



VJ INTRODUCTION. 

leur génie et leur vitalité pouvaient se dépenser 
ailleurs que sur un étroit champ de bataille. 

Mais cette heureuse perturbation de la vieille Eu- 
rope ne pouvait se produire sans que chacune de 
ses phases portât le caractère de l'époque à la- 
quelle elle se rattachait. 

Ce fut d'abord un entraînement subit, inintelli- 
gent et irréfléchi, sorte de rut brutal de l'ancien 
monde sur les mondes nouveaux. La recherche des 
métaux précieux, avec cette ardeur fiévreuse, qui se 
perpétuait encore dans les laboratoires dç lastrologie; 
le commerce sans arrière-pensée de civilisation, au 
point de vue exclusif de l'extraction des richesses; 
la guerre au point de vue exclusif de la rapine et du 
pillage : telle fut , pour les terres découvertes par 
Colomb et par Gama, la révélation du continent 
chrétien. 

Cette première période fîit longue , car le travail 
de la civilisation européenne ne se fit pas non plus 
en un jour. Il a fallu plus d'un siècle au jet désor- 
donné pour se régulariser et se creuser un lit. Oui, 
l'Europe mit cent ans à comprendre que Dieu 
n'avait pu lui jeter le reste du monde, comme 
une proie à dévorer ; ou plutôt , à l'aspect des po- 
pulations nouvelles se desséchant à son contact, et 



INTRODUCTION. Vlj 

de ses vaisseaux revenant chaque jour moins riche* 
ment chargés , elle s'aperçut que le sol le plus fertile 
finit par s'épuiser, et qu'on ne peut toujours re- 
cueillir sans semer. T^s premières années du xvii* 
siècle ouvrirent une ère nouvelle dans l'action de 
notre continent sur le monde transatlantique. Aux 
tentatives isolées et éphémères qui ne trouvaient de 
force que dans la violence, et pour lesquelles elle était 
comme une nécessité, succédèrent les entreprises 
collectives , qui embrassèrent l'avenir et trouvèrent 
la force en elles-mêmes. — I^es compagnies de com- 
merce et de colonisation prirent naissance. 

Il faut placer en dehors de ce mouvement de trans- 
formation intelligente les deux nations qui , par dmii 
dirwention^ prétendirent au monopole des nouvelles 
découvertes: l'Espagne, à laquelle Rome avait adjugé 
les Amériques de Colomb et de Vespuce ; le Portugal, 
ce petit pays aujourd'hui oublié, et qui avait su 
faire prévaloir ce principe de droit public, qu'à son 
pavillon seul il appartenait de franchir la route 
trouvée par Gama. — L'Espagne, si bien partagée, et 
assez puissante pour faire longteinps respecter son 
privilège de possession et de commerce , n'eut besoin 
de recourir à aucune combinaison pour tirer de ses 
nouvelles provinces les fabuleuses richesses c|ui l'é- 



VIIJ INTRODUCTION. 

levèrent si haut. Lorsque fut déchiré à coups de 
canon par les marchands d'Amsterdam et de Londres 
le singulier droit maritime qu'il avait inauguré à son 
profit, le Portugal ne sut pas comprendre quelle 
force nouvelle sapait sa puissance. D'un côté, la ré- 
sistance ne s'y éleva jamais aux proportions d'une 
lutte de pays à pays ; de l'autre , les capitaux ne s'y 
associèrent jamais que dans d'étroites limites. 

C'est dans le nord de l'Europe qu il faut aller 
chercher les grandes associations auxquelles nous con- 
sacrons ce travail; et c'est le plus faible des États du 
Nord qui le premier en conçut et en exécuta la pensée. 

Nous allons étudier dans leur organisation, dans 
leur développement, et dans leurs conséquences, les 
compagnies de Hollande, d'Angleterre et de France. 

Tandis que, tourmenté du désir de tenter la glo- 
rieuse aventure de cette navigation des Indes orien- 
tales, dont les marchands de Lisbonne ne parlaient 
qu'à voix basse, mais respectant le principe de sou- 
veraineté sur les eaux du cap de Bonne-Espérance 
qu'avait posé le Portugal, le commerce hollandais 
s'épuisait à remonter vers le nord-est à la recherche 
de ce passage que Cook seul devait trouver ^ ; un 

■ On sait que Behring, plus lieureux que Christoplie Colomb, ne. décou- 
vrit que les premières côtes du détroit auquel la postérité a cependant- 
laissé son nom. 



INTRODUCTION. IX 

bourgeois d'Amsterdam , Corneille Houtman , que 
ses affaires avaient appelé dans la Péninsule, s'in- 
formait avec soin de tout ce qui avait tirait à la na- 
vigation du Gap. Sa curiosité faillit le perdre. Il fut 
jeté en prison, et condamné à une amende calculée 
de manière à ne pouvoir être jamais acquittée. Mais 
ses compatriotes ayant appris le fait et sa cause , se 
cotisèrent et lui firent passer les moyens de se li- 
bérer. 

Corneille Houtman revint dans son pays , et la 
première association des marchands hollandais pour 
le commerce des Indes prit naissance. Ce fut la 
compagnie des pays lointains^ qui remonte à l'année 

Nous n'avons pu, malgré de persévérantes recher- 
ches , nous procurer l'acte constitutif de cette pre- 
mière société. Ce que nous en savons , c'est qu'elle 
était assez considérable pour être administrée par dix 
directeurs ; qu'aucun privilège ne lui fut octroyé , 
et qu'elle s'organisa en dehors de l'action du gouver- 
nement. Sa très-prompte modification semble d'ail- 
leur impliquer l'idée que son contrat ne fut qu un 
germe , et qu'il ne faisait que retracer les règles de 
la répartition des profits et des pertes. Aussitôt la 
formation de la compagnie , quatre vaisseaux étaient 



X INTRODUCTION. 

partis sous la direction de Iloutman , marchand ou 
chef du commerce de Texpédition. 

Ces bâtimentâ rentrèrent dans les ports de la Hol- 
lande, après un voyage de plus de deux ans. L'expé- 
dition ne rapporta aucun profit. Toutefois, le fait seul 
de ce retour agit si vivement sur l'esprit de ces har- 
dis commerçants, qu'aussitôt s'organisèrent une 
foule d'associations dans les différentes provinces des 
États ; et des flottilles de quatre et cinq navires parti- 
rent de Rotterdam, du Texel et d'Amsterdam. Mais 
l'élan fut si général, lorsque les nouveaux bâtiments 
revinrent chargésL de richesses, que, prévoyant les fu- 
nestes effets de la concurrence qui allait s'établir , 
« Messieurs des Ëstats convièrent les compagnies sé- 
parées d'unir tous leurs intérêts ensemble , et d'en- 
voyer des députés à la Haie pour tascher à ne for- 
mer qu'une seule compagnie * » 

Ce sage conseil fut suivi , et la grande compagnie 



* Relation de l'établissement de la compagnie française pour le 
commerce des Indes orientales , etc., par Charpentier, page 148. — Vie 
des gouverneurs généraux des établissements hollandais aux Indes 
orientales, etc., par Dubois , pages 5 et 8. 

N. B. On trouvera, à la fin de notre second yolume, one indication 
raisonnée de tous les ouvrages que nous ayons consultés, soit pour la 
rédaction de ce premier traTai) , soit ponr celle du livre lui-même , et 
dont nos renvois ne donneront par conséquent qu^une énonciation som- 
maire. 



INTRODUCTIOR. xj 

des Indes orientales hollandaises se trouva fondée. 
Ce fiit le ao mars i6oa. 

Il importe de présenter la substance de ce con- 
trat y modèle qu'adopta l'Europe pour les entrepri- 
ses du même genre, qui ne tardèrent pas à s'orga- 
niser dans les différents États. 

Un privilège de a i ans fut accordé à la compagnie 
pour là navigation à l'est du cap de Bonne-Espé- 
rance et celle dû détioit de Magellan. Elle eut le 
droit de passer, au nom du gouvernement, des con- 
ventions avec les princes et naturels des pays où se 
porteraient ses opérations ; celui de bâtir des forts , 
d'établir des gouverneurs, d'entretenir des troupes 
et des officiers de justice , lesquels lui prêteraient 
serment pour les choses de commerce, mais au pou- 
voir supérieur pour les choses militaires. — Tout ha- 
bitant des Provinces'Unies dut être admis à pren- 
dre part à la formation du fonds social pour la somme 
qu'il voudrait déposer, à condition qu'elle n'excéde- 
rait pas 5o,ooo florins sous le nom d'une seule per- 
sonne. — Pour faciliter cette accession des capitaux 
de la masse , les payements de la somme prescrite 
furent stipulés ne devoir se faire qu'en trois années; 
il fîit également stipulé qu'après la reddition d'un 
compte général dressé au bout de dix ans , tout as- 



XIJ INTRODUCTION. 

socié pourrait se retirer en se faisaut rembourseï^ 
son capital avec un intérêt d'au moins 7 pour cent. 
Toute province ou ville dont la population aurait 
fait un apport de 5o,ooo florins dans l'affaire, de- 
vait avoir le droit de se faire délivrer, à chaque expé- 
dition, un état des marchandises arrivées des Indes. 
Si l'apport était fait par un seul citoyen , il ouvrait à 
sa province le droit d'avoir, près de l'assemblée des 
directeurs un agent qui pût être au courant des 
opérations. — Quant à l'organisation, elle partici- 
pait , pour sa forme , de celle du pays ' . La direc- 
tion supérieure était confiée à un conseil de dix- 
sept personnes , dont huit d'Amsterdam , quatre 
de Zélande, deux de la Meuse, deux de Nord-Hol- 
lande, et la dix-septième à tour de rôle entre ces 
deux provinces. Le conseil supérieur était le pro- 
duit d'une élection à deux degrés : il était choisi 
par quatre chambres réparties dans les principaux 
centres commerciaux du pays, lesquelles fonction- 
naient comme comptoirs, avaient compte ouvert 
entre elles , et se transmettaient de l'une à l'autre les 
denrées dont elles manquaient. Ces chambres avaient 



* On sait qu'une partie de la Hollande s'était , à la suite de sa scission 
d'avec l'Espagne , constituée en république , sous le nom de Provinces- 
Unies. 



INTRODUCTION. xiij 

l'âdministratioii des affaires qui se faisaient dans leur 
circonscription respective. Leurs opérations venaient 
ensuite aboutir par un bilan définitif à la chambre 
supérieure dite des dix-sept. Par le moyen de cette 
répartition , soixante intéressés prenaient part au 
maniement des affaires communes. 

£n retour des avantages qu'il concédait , l'État 
stipula un droit de 3 pour cent sur toutes les mar- 
chandises expédiées aux Indes, à l'exception de l'ar- 
gent, dont la sortie fut déclarée franche ', et l'octroi 
d'une somme de 25,ooo florins une fois payée. Mais, 
par une combinaison aussi habile que caractéristique, 
il fut convenu que cette somme ferait partie du fonds 
social aux mêmes conditions et risques que l'apport 
des particuliers. 

Enfin , pour éviter toute collision et toute occa- 
sion de rupture , il fut décidé que les affaires impor- 
tantes à l'égard desquelles l'assemblée des directeurs 
ne pourrait s'entendre, seraient renvoyées à la déci- 
sion de leurs Hautes Puissances^ les Etats-Généraux. 

L'ouvrage auquel nous empruntons ces indica- 
tions ^ ne fournit aucune donnée sur la manière 

^ Ce fait de la libre sortie de l'argent à une époque où son exportation 
était si rigoareusement défendue dans tous les États de l'Europe, n'est pas 
moins remarquable que ce droit mis à la sortie des marchandises. 

^ Voy. l'analyse de l'acte constitutif dans la Vie des gouverneurs pré- 
cédemment citée, pages 8 et 9. 



XIV INTRODUCTION. 

dont fonctionnait la compagnie aux Ueux où s^ex- 
ploitait son commerce ; maïs nous trouvons des ren- 
seignements sur ce point dans le règlement d'admi- 
nistration que lui octroyèrent les États-Gënëraux '. 

A coté du gouverneur général , de l'intendant , 
et du conseiller des grandes Indes , qui représen- 
taient le gouvernement au point de vue de la politi- 
que, de l'administration et de la justice, se trouvaient 
placés les marchands y mai très et sous-marchands f 
chargés du négoce proprement dit. Chaque navire 
expédié avait son Marchand, et ce continuateur de 
Corneille Houtman était le maître absolu de l'expé- 
dition qui lui était con6ée ^. 

Telles sont les principales dispositions de la charte 
constitutive de la compagnie des Indes orientales 
néerlandaises, dont le fonds social fut fixé à 6,600,000 
florins. L'instinct de ee peuple essentiellement com- 
merçant, et l'intelligence supérieure de l'assemblée qui 
le dirigeait, avaient coinme atteint la perfection, dès 
son premier élan. Car tandis que l'Europe, après avoir 
emprunté l'organisation de leur compagnie , lalrema- 
niait sans cesse dans l'application^ ils la conservè- 

' « Livre des articles concernant le règlement et la police de Messieurs 
de la compagnie des grandes Indes , par les Puissances de Messieurs des 
Klats-Généraux des Pays-Bas. » (Manuscrit du département de la marine.) 

' Art. 2 du règlement préoitô. 



I^'TRODLCTIOM. XV 

rent à peu près iuiiuuable durant les longues années 
de son existence. 

A la première expiration de son privilège , la 
compagnie avait obtenu qu'il fut renouvelé. Pour 
arriver à ce nouvel octroi , elle fit don à FÉtat d'une 
somme considérable. Cette première transaction créa 
un précédent dont on ne se départit plus. A cliaque 
période de sa durée vint^ moyennant finance, s'ajou- 
ter une nouvelle période. Ses principales proroga- 
tions furent y outi*e la première qui eut lieu en i6aa, 
celles de 1647, i665, 1 698, pour lesquelles la com- 
pagnie paya toujours plus d'un million de florins. 

A coté de la compagnie des Indes orientales, 
Amsterdam vit s'élever celle des Indes occidentales, 
fondée en 16a 1 . Ïjbs statuts de cette association sont 
à peu près calqués sur ceux que nous venons de 
faire connaître. Sa cliarte (10 juin de l'année indi- 
quée) lui donnait pendant 24 ans le privilège ex- 
clusif du commerce : d'un coté, depuis le tropique du 
Cancer jusqu'au cap de Bonne-Espérance ; de l'autre , 
depuis Terre-Neuve jusqu'au cap Horn, et même 
dans la mer du Sud, en y pénétrant par les détroits 
de Magellan et de Lemaire. L'administration fut 
également confiée à des chambres qui formaient par 
l'élection une chambre directrice. La seule diffé- 



XVJ INTRODUCTION. 

rence , — et il n'est pas sans intérêt de la remar- 
quer, — c'est que l'un des membres de cette chambre 
suprême était à la nomination des Etats-Gépéraux , 
qui se ménageaient ainsi une sorte d'intervention 
directe dans l'administration de la compagnie. 

L'association des Indes occidentales n'eut jamais 
la même prospérité [que celle des Indes orientales. 
Elle ne réussit qu'à se soutenir avec honneur. 

En 1 588 , le célèbre Francis Drake croisant sur 
les côtes d'Espagne pour empêcher la sortie de l'in- 
vincible armada de Philippe II , captura un vaisseau 
portugais d'un énorme tonnage, qui revenait de 
rinde richement chargé. Les Anglais, qui déjà tour- 
naient leurs regards vers l'Orient , et qui n'avaient 
jamais vu $i gros navire ni si splendide cargaison, fu- 
rent saisis d'un véritable enthousiasme. Les mar- 
chands de Londres assaillirent la reine Elisabeth 
d'instances et de suppliques pour obtenir les privi- 
lèges nécessaires à la formation d'une compagnie sur 
le modèle de celle d'Amsterdam. Mais cette prin- 
cesse semblait croire que son peuple n'était pas mûr 
pour de pareilles entreprises. Elle voulut que plu- 
sieurs années fussent encore consacrées à des voya- 
ges et à des explorations préparatoires. Telles furent 



INTRODUCTION . X vij 

celles de Richard A Ilot et de Thomas Broomfield en 
I 596, celle de John Mildenhall qui , en 1699 , pé- 
nétra à travers la Perse jusqu'à Agra où le Mogol 
tenait 3a cour, et obtint des firmans qui ouvraient 
tous les ports de l'Inde au futur commerce anglais. 

Ce ne fut qu'en cette année que fut octroyée la 
charte tant demandée. 

Cet acte, qui ouvre une si grande époque dans 
l'histoire d'Angleterre, était en tout semblable à ces 
autres chartres, dites d'incorporation, qu'obtien- 
nent en Angleterre toutes les associations commer- 
ciales. L'occupation du sol n'y était pas en effet 
prévue. L'ambition des nouveaux associés ne s'éle- 
vait pas jusque-là ; les termes de la concession étaient 
fort simples. Un privilège de quinze années pour le 
commerce de tous les pays situés au delà du cap de 
Bonne-Espérance et du cap Horn ; la faculté d'ex- 
porter chaque année une quantité déterminée d'or 
et d'argent ; l'exemption de tous droits à la sortie 
pour le chargement des quatre premiers voyages ; 
l'exemption de tous droits à l'entrée , jusqu'à l'ex- 
piration du privilège; l'administration exercée par 
un comité composé de vingt-quatre membres et 
d'un président élus par les intéressés : telles en 
étaient les bases. Le gouvernement se réservait le 



xviij iNTRODrcnoN. 

tiroit de retirer le privilège avant Texpiration de la 
concession , comme aussi de le renouveler à cette 
expiration, suivant Tavantage que l'État aurait tiré 
de l'entreprise. La dénomination adoptée fut celle 
de « Compagnie des marchands de Londres faisant le 
trafic aux Indes orientales.» Quant au premier fonds 
réalisé , il fut de 68,373 liv. st. *. 

Il faudrait des pages bien nombreuses pour indi- 
quer même en substance toutes les modifications qu*a 
subies l'organisation de la compagnie des marchands 
de Londres depuis l'octroi de son premier privilège. 
Cette association fut loin de présenter d'abord cette 
homogénéité puissante et fondue en quelque sorte 
d'un seul jet, qui dès les premières années de'^ison 
existence éleva si haut la compagnie hollandaise. Jus- 
qu'en 161 3, époque à laquelle elle commença à se 
hasarder hors du commerce des îles , et à se risquer 
sur le continent indien , chacune de ses expéditions 
présenta ce caractère particulier d'être une comman- 
dite distincte, dont la gestion supérieure était confiée 
au conseil dirigeant , mais dont la liquidation se fai- 
sait à part et au prorata de chaque mise, sans aucune 



' Voy. V Histoire de la conquête de Vlnde^ par M. Bar(hou de Pen- 
lioèn, où nous pnij^ons les principales donnëes de c^tte analyse de la pre- 
mière cliarle. 



INTRODUCTION. XIX 

obligation pour les intéresses de participer aux opé- 
rations ultérieures. Ce système 9 qui n'était pas écrit 
dans l'octroi, avait été introduit par la force des 
choses dès la première expédition. Au moment de 
réaliser les fonds souscrits , il était arrivé ce qui se 
voit souvent de nos jours : grand nombre de per- 
sonnes avaient reculé. L'opération se fit alors pour le 
seul compte de ceux qui avaient versé ; et comme les 
capitaux anglais n'avaient pas alors cette admirable 
hardiesse qui les a distingués depuis , on continua à 
procéder de cette manière, jusqu'au jour où l'entre- 
prise, paraissant définitivement assise , fut considérée 
comme un placement régulier. L'association devint 
alors ce qu'elle était en Hollande , et ce que sont nos 
associations actuelles : la réunion d'un capital com- 
posé d'apports divers d'une quotité déterminée , et 
représenté par des titres transmissibles. Ces titres 
prirent dès lors le nom d^ action, « parce que ceux qui 
en étaient nantis, avaient, comme intéressés, leur ac- 
tion sur les effets de la compagnie ' . » Us n'étaient 
pas au porteur, et ne se transmettaient que par 
inscription sur les registres de la société, où signaient 
également le cessionnaire et le cédant. A partir de 

' charpentier, Op. cit., page 58. 



XX INTRODUCTION. 

cette époque 9 les actions de la compagnie tendirent à 
prendre un cours régulier ^ et, chose remarquable, 
beaucoup moins variable qu'en Hollande , où /dit 
un auteur 9 a leur prix ne dépend souvent que du 
bruit le plus léger qui se répand , soit de guerre , soit 
de paix. » 

Ce progrès réalisé ne doit pas d'ailleurs donner 
une trop haute idée de l'organisation de l'entreprise 
à cette époque. Il faut descendreau règne de Charles II, 
c'est-à-dire de plus d'un demi-siècle , pour trouver la 
vaste association qui s'est perpétuée jusqu'à nous. Ce 
prince accorda à la, compagnie quatre chartes succes- 
sives, dont la première, du 27 mars 1669, renferme 
en 28 articles sa véritable constitution. Ce fut cet 
acte qui l'érigea en corps politique, et en fit une puis- 
sance dans l'État. Elle eut un conseil composé de ^4 
assistants j d'un gouverneur et d'un sous-gouverneur 
nommés à l'élection par les intéressés. Elle eut le mo- 
nopole du commerce des Indes, garanti par les peines 
les plus sévères contre les interlopes; enfin, elle 
eut le droit d'armer des vaisseaux , d'entretenir des 
troupes , de bâtir forts et châteaux dans tous les lieux 
de sa concession ; d'y faire la guerre et la paix avec 
tous les peuples non chrétiens , et de s'opposer par 
les armes à toute entrave mise à son commerce. 



IMTROOUCIION. XXJ 

C^est à cette période que se rattache la première 
splendgur de la compagnie. Elle continua à grandir 
jusqu^en 1680. Mais alors son succès même souleva 
des hostilités contre elle. La chambre des communes 
déclara un jour ( 1693 ) , « que c'était le droit de tout 
Anglais de trafiquer aux Indes orientales , aussi bien 
que dans toute autre partie du monde, i* Cette réac- 
tion aboutit non pas à TefFet qu'elle aurait dû avoir, 
mais à la formation d'une compagnie concurrente, 
c'est-à-dire , à la création de deux monopoles au lieu 
d'un. Les deux associations rivales se livrèrent une 
lutte acharnée, parfois sanglante, et marchèrent ra- 
pidement à leur ruine. Elles n'en furent préservées 
que par la fusion qui s'opéra le a juillet 1 70a , et 
amena la formation d'une nouvelle société qui prit 
le nom de « Compagnie des marchands unis pour 
faire le commerce aux Indes orientales. » — C'est 
ainsi que dès cette époque commençaient à se produire, 
dans les associations commerciales , les effets de ce 
qu'on nomme la concurrence, mot qu'il faut souvent 
traduire par ceux de constitution du monopole. 

Cette fusion, qui imprima une grande ' impul- 
sion aux affaires de la compagnie , détermina de 
nouvelles modifications dans son organisation inté- 
rieure. I^ cour des Directeurs, conseil de vingt- 



XXij INTRODtCTION. 

quatre membres, qui prit radministration desaf&ires, 
se partagea en^ dix comités, qui furent char||ës des 
principales branches de l'administration. Quatre as- 
semblées générales des intéressés ( pour une somme 
d'au moins 5oo liv. ) durent se tenir chaque année , 
sans préjudice de la faculté réservée à la coqr des Di- 
recteurs de faire de plus fréquentes convocations. 
Enfin, le droit fut réservé aux intéressés eux-mêmes 
de provoquer des assemblées extraordinaires en for- 
mulant une requête appuyée d'au moins neuf signa- 
tures - 

Quant à l'organisation dans l'Inde , elle était, sur 
une plus grande échelle , celle qui fonctionnait dans 
les comptoirs hollandais. Les possessions de la com- 
pagnie furent partagées en trois circonscriptions , ou 
présidences (Bombay, Madras, Calcutta), entière- 
ment indépendantes l'une de l'autre , et dont les chefs 
suprêmes, ou présidents, ne relevaient que de la cour 
des directeurs de Londres. Les présidents étaient as- 
sistés d'un conseil choisi parmi les empl(^és civils de 
la compagnie. Leurs fonctions supérieures ne les ren- 
daient pas incapables d'autres emplois; énormité ad- 
ministrative qui donnait lieu aux plus scandaleux cu- 
muls. Les autres employés se divisaient en écrivains, 
en commis, en facteurs, sous -marchands et mar- 



INTRODUCTION, XXIIJ 

chauds. L'enrôlement commençait à 1 6 ans dans lad- 
ministration centrale de Londres , après la prestation 
d'un serment minutieusement formulé par écrit, et 
qu'une clause pénale en argent défendait contre le 
parjure. Chacune des dénominations que nous venons 
d'indiquer, constituait un véritable grade auquel l'an- 
cienneté, dans le grade inférieur, donnait réguliè- 
rement droit, la qualité de marchand ouvrant la 
carrière supérieure du conseil et de la présidence : in- 
telligente hiérarchie, qui personnifiait d'ailleurs ad- 
mirablement la grande association dont elle était l'un 
des rouages. 

Avant d'arriver à la fusion de 1 702 , la compa- 
gnie avait traversé des moments critiques. Telles 
furent, en 1680, les hostilités des Hollandais, qui dé- 
truisirent ses principaux établissements ; en 168 5, la 
guerre redoutable que lui fit le Mogol, qui la chassa 
de Surat€ et confina son comptoir dans Bombay ; en 
1688, la perturbation intérieure qui marqua cette 
époque, et la rupture avec la France, dont les cor- 
saires enlevèrent ses flottes et ruinèrent son com- 
merce; enfin, la lutte même qui amena la fusion. Ce- 
pendant, telle était la vitalité dont elle était déjJi 
douée à cette époque , « qu'elle avait , dit un écri- 
vain, toujours réparé ses fonds, et' soutenu la repu- 



XXIV INTRODUCTION. 

tation de son commerce '. » Mais à partir du con- 
trat d'union , les souscriptions nouvelles se réalisant 
avec une merveilleuse facilité, et les profits augmen- 
tant en proportion des capitaux heureusement en- 
gagés , la compagnie marcha rapidement vers ce fa- 
buleux développement qui en fit un État dans l'État. 
Notre but n'est pas d'écrire l'histoire même som- 
maire des compagnies. Nous ne suivrons donc pas 
la Corporation anglaise dans les modifications qu'elle 
a subies depuis celle que nous venons d'indiquer 
jusqu'au bill qui lui a fait perdre son caractère 
d'association commerciale privilégiée, pour lui don- 
ner celui de corps politique qu'elle a de nos jours. 
Les données que nous venons de détacher de ses 
différentes chartes suffisent à l'étude que nous vou- 
lons faire. Constatons toutefois ce fait important déjà 
remarqué quant à la compagnie hollandaise, que 
la limite de durée fixée au privilège ne fut jamais 
que nominale. A chaque expiration de son contrat, 
la compagnie mettait à profit les besoins continuels 
de l'État , pour obtenir un renouvellement moyen- 
nant subsides. C'est ce qui eut lieu notamment en 
171 G, en 1733 et 1744 ? année où, bien avant l'ex- 



• Voy. le grand et curieux Dictionnaire universel de cmnrnerce de 
Savary des Bruslons, au mot Compagnie. 



INTRODUCTION. XXV 

piration de la prolongation précédemment obtenue , 
elle la fit proroger jusqu'en 1 780 9 moyennant une 
somme d'un million sterling. — Nous avons vu ce 
système se perpétuer jusqu'à nos jours. 

Les premiers contrats d'association qui eurent 
lieu en France en vue du grand commerce maritime 
remontent aux premières années du xvii® siècle. 
I/amiral de Montmorency en autorisa plusieurs dans 
les années 1600, 1601, 1602, i6i5et 1618. l^e 
cardinal de Richelieu , qui lui succéda dans l'ami- 
rauté sous le titre de grand mattre chef et surin- 
tendant de la nai^igation et du commerce de 
France ; le duc de Brézé ', qui hérita de sa charge 
en 164^ ; là reine Anne d'Autriche , mère de 
Louis XIV et régente du royaume, qui en devint 
titulaire après là mort du duc, accordèrent aussi 
plusieurs autorisations de ce genre. Yalin, qui nous 
fournit ces indications n'a retrouvé que la trace de 
ces actes dans les manuscrits de la bibliothèque du 
duc de Penthièvre ^. Il n'en donne pas la substance. 
Le savant commentateur est un peu plus explicite 



' Armand de Maillé de Brézé, ueveu du cardinal, nommé à la surin- 
tendance en 1642, tué d*un boulet au siège d*Orbitel, en 1646. 
' Voy. le Nouveau Commentaire , t. I, p. 6. 



XX VJ . INTRODUCTION, 

pour ce qui est d'une compagnie formée en mai 
1626 entre le cardinal de Richelieu contractant au 
nom du roi d'une part, et « Nicolas de Witte , dit 
Scapencas, Hollandais, Francis Belloly de Bruxelles, 
et Jean de Meurier, demeurant à Bedon en Breta- 
gne , stipulant tant pour eux que pour leurs asso- 
ciés français y flamands et autres. » Le but de 
cette association, qui avait pris la singulière désigna- 
tion de Compagnie de la nacelle de SainUPièrre 
fleurdelisée , était à la fois la production , le com- 
merce et la navigation. Elle devait établir des ma- 
nufactures dans le royaume , y faire construire des 
vaisseaux , ou en introduire tel nombre qu'elle ju- 
gerait à propos , et ouvrir des communications avec 
les pays de l'Europe, pendant que ses navires iraient 
en établir au delà des mers. Son contrat n*a pas été 
conservé : nous retrouvons seulement l'indice que 
les plus grands avantages lui avaient été accordés par 
ce fait que le privilège de la noblesse était acquis à 
ceux de ses membres qui y engageraient pour six ans 
un capital de 5, 000 livres. 

La compagnie de la ISacelle fleurdelisée fut une 
de ces idées gigantesques qui, frappées d'impuis- 
sance par leur exagération, n'en sont pas moins 
précieuses à recueillir, en ce qu'elles témoignent des 



INTRODUCTION. XXVIJ 

besoins et des instincts qui travaillent une épociue. 
Il est probable que , malgré les grands avantages 
qui lui étaient faits , cette association à but univer- 
sel ne fonctionna jamais. 

Mais 9 dès la même année , le cardinal entrait 
dans une autre voie qui, plus restreinte, devait un 
jour aboutir à de bien autres résultats. En 162 5, 
un gentilhomme normand, Vaudrocque Diel d'Énam- 
bue j capitaine entretenu de la marine du Ponant , 
était allé en quête d'aventures sur un brigantin ar- 
mé à ses frais. Après un rude combat avec un galion 
espagnol qu'il avait résolument attaqué malgré la 
disproportion des forces , il arriva tout démantelé 
à File Saint-Christophe. Séduit par l'aspect et la ri- 
chesse de cette île, il y établit une partie de son 
monde , et , ayant radoubé son navire , revint bien- 
tôt en France avec un chargement de tabac et de 
bois précieux qu'il vendit fort cher à Dieppe. « Ils 
(c vinrent à Paris en si bel équipage, qu'ils firent 
« naître l'envie à bien du monde d'aller prendre part n 
« leur fortune ' » D'Énambuc et son ami du Rossey, 
compagnon de ses aventures, furent présentés au 
cardinal, et demandèrent à aller fonder une colo- 
nie à Saint-Christophe. Une commission leur fut 

' Le p. Labat. 



XXVI JJ INTRODUCTION. 

accordée ; et, ainsi que cela se pratique de nos 
jours , ils cherchèrent des capitalistes qui les mis- 
sent à même de tirer parti de leur commission. — 
Ils ne furent, comme nous dirions, que les gé- 
rants de l'entreprise , ainsi qu'il résulte de Facte 
d'association, où il est dit que « tout ce qu'ils ont 
fait ou feront sera au profit des associés, auxquels 
ils ne font que prêter leurs noms pour l'exécution 
de ladite entreprise ' . » 

Ainsi se forma, sur un capital de quarante-cinq 
mille livres , dont le cardinal de Richelieu fournit 
près du quart *, l'association qui a été l'origine des 
colonies de la France dans la mer des Antilles. Ce 
contrat n'est qu'un germe, il est fort simple, et, à 
part la clause que nous venons de remarquer, au- 
cune de ses dispositions ne mérite d'être particuliè- 
rement citée. 

Quelques mois auparavant, par acte du mois de 
mai, donné au camp devant la Rochelle, avait été 
fondée la Compagnie du Canada , qui devait com- 

' Voy. la commission de d'Ëoambuc et de du Rossey, et VActe d*a$so- 
ciation des Seigneurs des isles d* Amérique , dans les Lois et Constitu- 
tions des Colonies françaises de Moreau de Saint-Méry, 1. 1, p. 20. Ils 
portent tous les deux la même date, 31 octobre 1626. Mais il suffit de les 
lire pour comprendre que l'un est le principe de Tautre, et qu'ils ont été 
classés en sens inverse. 

^ Le p. Ubat. 



INTRODUCTION. XXIX 

mencer sur le coutineut l'œuvre de la colonisation 
française que d'Enambuc et du Rossey allaient enta- 
mer dans les îles. 

Le voyage qu'entreprirent nos deux capitaines 
comme représentants de la compagnie, ne fut pas 
heureux. Battus par les vents, ils perdirent en mer 
la plus grande partie des nouveaux colons que trans- 
portaient leurs navires , et n'arrivèrent dans l'île que 
pour lutter contre les Espagnols et les Anglais. La 
compagnie les crut perdus , et cessa un moment de 
leur envoyer des secours. Mais ils se soutinrent au 
moyen des relations qu'ils ouvrirent avec les Hol- 
landais , dont le pavillon se montrait toujours où il 
y avait négoce à entamer. Cette sorte de franchise 
commerciale que la colonie s'octroya, la développa 
rapidement. I.,es bases de l'association de 1 6^6 de- 
vinrent trop étroites. 11 y eut lieu à une nouvelle or- 
ganisation '; on y procéda par acte du 12 février 
§635, dont le protocole mérite d'être conservé. Il est 
ainsi conçu : « Par-devant Gabriel Guereau et 
« Pierre Parque, notaires garde-notes du Roi, 
« Notre Sire , en son châtelet de Paris sous-signés : 
fk fut présent monseigneur l'Éminentissime Armand 

* p. Labat,t. V, p. 34. 



XXX INTRODUCTION. 

(( Jean Uuplessis, cardinal, duc de Richelieu et de 
c< Fronsac , commandant de Tordre du Saint-Esprit , 
« pair, grand-maître , chef et surintendant général 
a de la navigation et commerce de France, lequel, 
<c sur ce qui lui a été représenté par Jacques Ber- 
ce ruyer, l'un des associés... etc. » Suit le nouveau 
contrat, dont les clauses formulées en seize articles 
révèlent une plus complète élaboration de la matière, 
et posent déjà assez nettement le grand principe de 
l'association, qui, se développant avec les années, va 
créer le monde maritime et colonial de la France. 

Voici la substance de cet acte : 

Le roi accorde à perpétuité à la compagnie la pro- 
priété des îles qu'elle occupera a en toute instance 
et seigneurie, ne se réservant que le ressort, la 
foi et hommage , qui lui sera fait par l'un des asso- 
ciés au nom de tous, à lui et à ses successeurs, à 
chaque mutation de roi , et les provisions des mem- 
bres de la Justice Souveraine qui lui seront pré- 
sentés par les associés. lies associés auront droit de 
fondre canons et boulets, faire poudre et autres 
munitions de guerre; distribuer les terres entre eux, 
et à ceux qui habitent sur les lieux , avec réserve de 
tels droits et devoirs, et à telle charge qu'ils juge- 
ront à propos , même en fief, avec haute, moyenne 



INTRODLCTION . XXXJ 

et basse justice. Ces fiefs peuvent être érigés en 
baronnies , comtés et marquisats , à la charge de se 
retirer par-devers le roi, pour l'obtention des let- 
tres nécessaires '. Ils pourront mettre tels capitai- 
nes- et gens de guerre que bon leur semblera dans 
les forts et places; mais le roi se réserve de nommer 
un gouverneur général, lequel ne fera que repré- 
senter l'autorité souveraine, et ne pourra s'entre- 
mettre du commerce, ni de la distribution des terres. 
Un privilège de vingt années est accordé à la com- 
pagnie pour le commerce avec ses îles. Durant ce 
temps , le Grand Maître de la navigation n'accordera 
qu'à elle seule des congés à leur destination. Elle 
pourra traiter de ces congés avec les sujets du royau- 
mes. I^ roi n'entend pas que ses sujets regnicoles 
perdent aucun de leurs avantages , en allant se fixer 
aux îles. Il veut que leurs descendants , et même les 
sauvages qui se seront convertis à la foi, et en au- 
ront fait profession , soient réputés naturels fran- 
^is, capables de toutes charges, honneurs, succes- 
sions, donations, etc. Il veut que les prélats et autres 
ecclésiastiques, seigneurs et gentilshommes, offi- 

' Cette claase ne se trouTe qae dans Tédit de mars 1642. confirmatif et 
ampUatif des concessions de 1635. Elle est l'origine du titre de marquisat y 
sous lequel furent longtemps désignées plusieurs habitations des lies du 
Vent, notamment la célèbre sucrerie de Houelbourg , à la Guadeloupe. 



XXXIJ INTRODUCTION. 

ciers de ses Conseils et Cours Souveraines qui se seront 
associés à la compagnie , ne perdent en rien de ce 
qui est de leurs noblesse, qualités et privilèges ; que 
les artisans qui passeront aux îles, et y exerceront 
leur métier durant six années , soient réputés Mai-» 
très de chefs-d'4Euvre et puissent tenir boutique. » 
La principale obligation imposée à la compagnie, en 
retour de ces avantages , était de faire passer dans 
l'espace de vingt ans au moins 4000 personnes des 
deux sexes dans leurs possessions. Un registre exact 
devait être en conséquence tenu par le gouverneur 
de tous ceux qui y débarqueraient. 

La compagnie était administrée par quatre direc- 
teurs qui avaient le maniement de ses affaires, tant 
dans les îles qu'en France, nommûent ses agents, 
contractaient en son nom, sans toutefois pouvoir rien 
ordonner isolément , ni obliger ses associés au delà 
du fonds social. Il y avait tous les mois <c assemblée 
des directeurs, à laquelle pouvaient se trouver tous 
les intéressés pour donner leur avis. Tous les ans il 
y avait assemblée générale pour entendre les comp- 
tes , partager les bénéfices , procéder au renouvel- 
lement de deux des directeurs, et k la nomination 
des principaux employés, le tout à la pluralité des 
voix des associés présents. » 



INTRODLXTION. XXXiij 

Enfin, et nous verrons plus tard de grandes in- 
novations sur ce point , « aucun associé ne pouvait 
vendre sa part à autre qu'à l'un de ses co-associës; 
et en cas qu'il le fît, il était loisible à la compagnie 
de rembourser à l'acheteur le prix qu'il en avait 
donné, si elle ne voulait le recevoir dans l'associa- 
tion. » 

A l'exception de ce fait assez significatif, que 
toutes les assemblées , mensuelles ou générales, de- 
vaient se tenir « au logis de M. Fouquet, conseiller 
du roi en son conseil, et l'un des associés' », on peut 
remarquer que l'autorité du souverain, tout en se 
juxtaposant à celle de la compagnie, au point de 
vue supérieur de la suzeraineté politique, n'interve- 
nait pas directement dans son organisation et son 
administration. 

Malgré la faiblesse de ses moyens, qui plaçaient 
alors la France si en arrière du reste de l'Europe , 
la compagnie des îles d'Amérique ébaucha hardi- 
ment son œuvre, et fit faire un grand pas à la colo- 
nisation. Mais elle se créa un élément de dissolution 
par la position qu'elle fit à ses agents supérieurs. 
Elle leur donna assez de crédit , dit un écrivain du 

' Art. 1 1 et 1 1 1 des Conventions arrêtées entre les associés. 



XXXiv INTRODUCTIOW. 

temps 9 pour se mettre hors d'état de les réduire. 
Elle fut obligée de leur vendre sa propriété. De là 
ce singulier contrat (septembre 1649)9 aux termes 
duquel la Guadeloupe, Marie-Galante, la Désirade 
et les Saintes furent vendues au sieur Houelj beau- 
frère du gouverneur, pour la somme de 60,000 
livres, et une rente de 600 livres de sucre fin; la 
Martinique, la Grenade, les Grenadines et Sainte- 
Lucie (septembre i65o), au sieur Duparquet, leur 
gouverneur, pour 60,000 livres une fois payées; 
Saint-Christophe, Saint-Martin et Saint-Barthélémy 
(24 niai i65i), au chevalier de Poincy, lequel les 
paya i ao,ooo livres, pour en faire don à Tordre de 
Malte , dont il était commandeur. 

Mais ces pays n'avaient pas encore assez de vi- 
talité pour se suffire à eux-mêmes. Toutes leurs 
chances de développement étaient dans une sage ex- 
ploitation en commun. Le morcellement les reporta 
l'apidement en arrière. 11 y eut des querelles entre les 
seigneurs-propriétaires et des révoltes parmi les co- 
lons-vassaux. 

L'esprit d'association, stimulé parce qui se passait 
en Angleterre et en Hollande, faisait chaque jour de 
plus grands progrès en France. Il venait de se fonner 
(octobre i663) une compagnie qui, sous le nom de 



INTRODUCTION . XXXV 

Compagnie de lu France équinoxiale^ devait entre- 
prendre la colonisation de la Guyane française. On 
résolut de lui donner une plus grande extension en 
comprenant dans ses concessions , non-seulement les 
Antilles, mais encore le Canada, dont le fardeau avait 
dépasse les forces de ses premiers concessionnaires. 
Ainsi fut créée la grande Compagnie des Indes occi- 
dentales (mai 1664), qui fut chargée de désintéresser 
les seigneurs-propriétaires, auxquels il fut enjoint de 
produire leurs titres et l'état de leurs revenus. L'édit 
constitutif de cette nouvelle association ne fut que le 
développement, et en quelque sorte la codification 
des principes déposés dans les actes que nous venons 
de citer. Il est* en 43 articles. Sauf le droit d'ériger 
des fiefs nobles que nous n'y voyons plus figurer, ses 
clauses fondamentales sont à peu près les mêmes. Seu- 
lement , il s'y montre quelques dispositions empreintes 
d'un véritable libéralisme international, et qui té- 
moignent des progrès réalisés en quelques années , 
en même temps que de l'irrésistible action politique 
qu'exerce comme instinctivement toute grande asso^ 
ciation commerciale : non-seulement les étrangers fu- 
rent admis dans la compagnie; non -seulement ils 
furent déclarés aptes à être élus directeurs, mais en- 
core le roi voulut que ceux dont la part d'intérêt 



XXX VJ INTRODUCTION. 

serait de s&o,ooo liv., fussent « réputés Français et 
regnicoles à. toujours^ et que leurs parents, quoi- 
que étrangers, pussent leur succéder en tous les biens 
qu'ils auraient dans le royaume , leur déclarant qu'il 
renonçait pour ce regard à tout droit d'aubaine. » 
(Art. IV.) 

Le concoui^ du gouvernement se manifesta d'ail- 
leurs par une assistance distincte du privilège com- 
mercial (fixé à 4o ans). Ainsi le roi s'engage à aug- 
menter pendant quatre ans d'un dixième , le total 
des fonds que la compagnie aurait réalisés ; renon- 
çant à tout intérêt, et consentant. à ce que les pertes 
soient imputées d'abord sur cet apport. De plus , le 
système des primes se trouve inauguré par l'octroi 
d'une somme de 3o liv. par tonneau de marchandise 
exportée, et de [\o liv^ par tonneau -de marchandise 
importée. I^a franchise à la réexportation pour l'é- 
tranger par voie d'entrepôt des marchandises venant 
des territoires de la compagnie, s'y trouve également 
écrite. Enfin, c'est là qu'intervient, pour la première 
fois , le raffinage des sucres coloniaux pour la réex- 
portation. Et ce fut en faveur des raffineries que la 
compagnie avait <c fait établir en France » qu'apparut 
ce fait économique qui a joué depuis un si grand rôle, 
et se trouve aujourd'hui la source de si criants abus. 



INTRODUCTION. *XXXvij 

Outre l'extension des privilèges seigneuriaux sti- 
pulés dans les précédentes chartes , le roi accorda à 
la compagnie le droit de traiter de la paix et des 
alliances, en son nom, avec les rois et princes des 
pays où elle voudrait s'établir, promettant de ratifier 
les préliminaires qu'elle aurait établis, lui permettant 
d'attaquer et de se défendre par la voie des armes. 

Toute latitude fut laissée à la compagnie pour arrê- 
ter ses règlements et statuts, le roi se réservant de les 
confirmer par lettres patentes afin de les rendre obli- 
gatoires. Le principe de l'élection est également écrit 
quant à la nomination des directeurs; bien plus, l'inté- 
rêt de la bourgeoisie y est sauvegardé à ce point que 
l'obligation est imposée de choisir au moins trois ( sur 
neuf) de ces directeurs dans l'ordre des marchands. 

Enfin, l'art, xli contient cette stipulation impor- 
tante : Au bout de quarante ans du privilège , si le 
roi ne le renouvelait pas, toutes les terres et îles que 
la compagnie aurait colonisées devaient lui appar- 
tenir en toute propriété , et à perpétuité, à condition 
qu'elle ne pourrait les vendre à aucun étranger sans 
la permission expresse du roi. 

Pour ce qui est de l'étendue des terres qui faisaient 
l'objet de cette concession , elle était une des plus 
vastes que l'esprit puisse embrasser. « liCs Antilles, 



X X X Viij INTRODUCTION . 

Cayenne, et toute la terre ferme de T Amérique depuis 
la rivière de l'Amazone jusqu'à celle de l'Orënoque, 
le (Canada, T Acadie, les îles de Terre-Neuve, et autres 
îles et terres fermes depuis le nord dudit pays de 
Canada jusqu'à la Virginie et Floride, ensemble toute 
la côte de l'Afrique, depuis le cap Vert jusqu'au cap 
de Bonne-Espérance, » tel fut le domaine que l'asso- 
ciation des capitaux privés fut appelée à défricher. 
Nous n'avons pu trouver le chiffre auquel s'éleva le 
premier fonds de la compagnie. Mais il fut si consi- 
dérable, dit un auteur, que le premier armement 
qu'elle expédia pour ses nouvelles possessions fut de 
cinquante navires. 

Nous verrons plus loin ce qu'il advint de cette 
association, et comment elle s'acquitta de son œuvre. 

Nous allons achever cette histoire sommaire de 
la formation des compagnies, en présentant avec 
quelques détails celle de la formation de la com- 
pagnie française des Indes orientales. — Il y a 
dans cette partie de notre tâche quelque chose qui se 
rattache d'une manière tout à fait directe. aux cir- 
constances qui se produisent au moment où nous 
écrivons. Cette compagnie, on le sait , fut , entre les 
mains de Law, le levier qui ébranla un moment la 
France jusque dans ses fondements. Ce souvenir est 



INTBODUCTION . XXXIX 

souvent rappelé aujourd'hui ; mais il ne nous effraye 
pas. Sans doute y il est facile, en ne tenant aucun 
compte de ce qu'il y eut de supérieur dans l'esprit de 
I^w, de comparer, à l'aide de quelques circonstances 
traditionnelles , les folies de la rue Quincampoix aux 
extravagances de nos jours. Mais à qui veut dédaigner 
ce futile rapprochement, et remonter à l'origine de la 
compagnie qui dévint plus tard l'instrument de l'É- 
cossais , se présente un beau spectacle , un grand et 
fécond enseignement. Nous ne savons pas de pom- 
peuse manifestation de cour, ou d'orgueilleux triomphe 
qui donne mieux l'idée de la grandeur de Louis XIV 
et de son immortel ministre , que leur intervention 
dans la formation de la compagnie des Indes orien- 
tales. Celle pour la colonisation de l'Occident, si 
vaste que fût le but qu'elle se proposait , n'était que 
la continuation d'une œuvre déjà ébauchée. Mais, 
prendre son essor vers l'Orient où se coudoyaient déjà 
les Portugais, les Hollandais et les Anglais, lancer ses 
capitaux par delà ce cap de Bonne-Espérance dont on 
disait encore des choses si redoutables : pour une na- 
tion dont les ressources maritimes et les instincts 
commerciaux étaient encore peu développés , c'était 
une chose difficile. — C'était une chose difficile , parce 
qu'en présence des trois nationalités étrangères qui se 



Xl INTRODUCTION. 

disputaient rinde, iF fallait pour rhonneui' de la 
France que ce fût une grande chose. 

Dès le commencement de l'année 16649 au moment 
où les esprits s'ouvraient en quelque sorte à la spécu- 
lation par la formation de la compagnie des Indes oc- 
cidentales, le gouvernement fît publier par un membre 
de l'Académie française une sorte d'appel à la France, 
sous le titre de Discours dun fidèle sujet du roi tou- 
chant V établissement d'une compagnie pour le com- 
merce des Indes orientales ' . L'auteur de « ces pré- 
mices, » comme il appelle lui-même son œuvre, nous a 
de plus laissé la Relation de rétablissement de la 
compagnie^ livre aujourd'hui fort rare et qui abonde 
en renseignements et en détails précieux. Nous allons 
lui emprunter quelques pages qui nous semblent 
pleines d'intérêt. Ajoutons que celui qui les a écrites 
passait pour l'un des hommes les plus diserts de son 
temps. — Après avoir dit que la publication du Dis- 
cours sous le patronage du roi avait attiré l'atten- 
tion de toute la France, il rend compte ainsi de la 
manière dont se noue cette grande affaire : 

« Les conférences que plusieurs personnes de 



• Ce fidèle sujet du roi était François Charpentier, doyen et directeur 
perpétuel de l'Académie française.— Voy. à la bibliographie quelques détail» 
sur ses deux écrits. 



INTRODUCTION. xlj 

grande qualité eurent ensuite avec les principaux 
négociants de Paris , leur ayant fait connoître plus 
particulièrement que cette compagnie seroit forte- 
tement appuyée de la part du Roy, ils résolurent de 
s'assembler, et de voir ce qu'ils avoient à demander 
pour en favoriser l'établissement. Ainsi , après avoir 
conféré entre eux pour convenir de leurs intentions, 
ils commencèrent à tenir des assemblées publiques 
sur ce sujet. La première se tint le mercredi 'ài 
mai , où se trouvèrent non-seulement les plus con- 
sidérables marchands de la ville , mais même quan 
tité de personnes de toutes sortes de qualités, et en- 
tre autres le sieur Berryer, secrétaire du Roy et de 
ses conseils, qui s'est toujours depuis employé 
avec un zèle et une assiduité infatigables pour l'a- 
vancement de la compagnie. On y commença à lire 
les avis et les propositions de plusieurs particuliers, 
et on les examina ensuite avec beaucoup de liberté 
et d'exactitude. Il se tint encore une autre assem- 
blée le vingt-quatrième du même mois , et une troi- 
sième deux jours après, dans laquelle toute la com- 
pagnie étant demeurée d'accord des demandes que 
l'on devoit faire à Sa Majesté , elles furent rédigées 
en forme de requête sous 4o chefs ou articles , avec 
ce titre : articles et conditions solis lesquelles les 



Xlij INTRODUCTION. 

marchands négociants du royaume supplient très- 
humblement le Roy de leur accorder sa déclaration 
et les grâces y contenues y pour Festablissement tfune 
compagnie pour le commerce des Indes orientales. 
En même temps il ûit résolu que neuf de la compa- 
gnie seroient députez pour aller présenter ces arti- 
cles à Sa Majesté, qui étoît pour lors à Fcmtaîne- 
bleauy et que Ton partiroit le mercredi suivant , aH 
du même mois. M. Berryer s'offrit de les y con- 
duire, et les députez étoient les sieurs Poquelin y 
Maillet , Lebrun , Faveroles , Cadeau , Sanson , Si- 
monet , Jabac et Scot. Sur le chemin , ils apprirent 
par une lettre de M. Colbert, écrite à M. Berryer, 
que le Roy, pour leur témoigner combien leur dépu- 
ta tion lui étoit agréable , avoit donné ordre qu'ils 
fussent logés à Fontainebleau par les mareschaux des 
logis de sa maison , et traités par les officiers pen<- 
dant tout leur séjour. Dès le soir même qu'ils fu- 
rent arrivés , ils allèrent saluer M.- Colbert pour le 
prier de les vouloir présenter à Sa Majesté, et de 
vouloir appuyer leur demande de sa recommanda- 
tion. Il les reçut avec beaucoup de bonté, et leur té- 
moigna la joie qu'il avoit de voir avancer un dessein 
dont il prévoyoit des suites si avantageuses pour la 
gloire du Roy et pour le bien du peuple. Le lende- 



INTRODUCTION. xHij 

niain matin , il les conduisit à l'audience de Sa Ma- 
jesté qui les reçut dans son grand cabinet. Le sieur 
Maillet 9 qui portoit la parole , voulut parler à ge- 
noux, mais le Roy le fit relever et il parla debout. 
Il représenta d'abord les utilités de la navigation et 
des voyages de long cours y qui sont les seuls instru- 
ments du grand commerce. Il fit voir ensuite l'hon- 
neur qu'il y avoit à espérer pour la France dans 
une semblable entreprise , et adjousta qu'ayant sceu 
que Sa Majesté avoit pour agréable que ses sujets 
s'unissent et s'associassent pour les voyages, ils 
estoient venus lui présenter quelques articles tou- 
chant l'establissement d'une compagnie pour le 
commerce des Indes orientales j et pour la supplier 
très-humblement de leur vouloir accorder les grâces 
et les privilèges qu'ils lui demandoient pour cette 
compagnie. Et, en même temps, il remit entre 
les mains de Sa Majesté le cahier qui contenoit 
leurs demandes. Le Roy leur fit réponse qu'il étoit fort 
aise de les voir dans cette résolution, qu'ils pou- 
voient s'assurer de sa protection en toutes sortes 
de rencontres ; et que pour leur témoigner combien 
il affectionnoit cette affaire , il alloit faire examiner 
leurs articles en son conseil , et qu'ils sauroient sa 
volonté dès le jour même. — Ensuite de cette au- 



Xliv INTRODUCTION. 

dience, ils furent traités iriagnifiquement par les 
officiers de Sa Majesté; et M. le duc de Saint-Aî- 
gnau, M. le comte de Béthune, et M. le marquis de 
Vardes se trouvèrent à dîner avec eux par ordre du 
Roy. I.'après-dînée, ils furent avertis de se rendre à 
l'appartement de M. le mareschal de Villeroy, qui 
les y attendoit avec M. d'Aligre. M. Colbert s'y ren- 
dit pareillement , qui estoit chargé de leur cahier 
répondu de la propre main de Sa Majesté , article 
par article. Il le relut d'un bout à l'autre y et leur 
expliqua les difficultés que Sa Majesté avoît faites 
sur quelques-unes de leurs demandes. Après cela, le 
cahier fut remis entre les mains du sieur Berryer 
qui estoit présent , et la compagnie s'estant levée , 
comme les députez jugèrent que rien ne les arrêtoi% 
plus à Fontainebleau , et qu'ils pouvoierit partir le 
lendemain , ils prièrent de nouveau M. Colbert 
de leur procurer l'honneur de saluer encore une 
fois Sa Majesté , pour la remercier des grâces qu'elle 
leur avoit faites; ce qui fut reçu du Roy avec cette 
douceur auguste , et cette gravité charmante, qui 
le rendent maistre absolu des cœurs de tous ceux 
qui ont le bonheur de l'approcher. Il les assura de 
nouveau de sa protection , et les exhorta de presser 
le plus qu'ils pourroient l'exécution d'un si grand 



IXTRODUCTION. xlv 

dessein. Le lendemain, ils partirent de Fontaine- 
bleau et arrivèrent à Paris le jour même. » 

Aussitôt après ces premières conférences, on fit 
choix de douze syndics pris dans le corps des mar- 
chands , et qui furent chargés de constituer défini- 
tivement la compagnie. Tout en réunissant les élé- 
ments d'une première expédition destinée pour 
Madagascar, terre alors réputée française et qu'a- 
vaient toujours respectée les nations qui se dispu- 
taient la mer des Indes, les syndics répandaient 
dans toute la France des lettres adressées aux prin- 
cipales corporations marchandes. Cet appel fut en- 
tendu. Charpentier nous a conservé les chiffres de 
leurs plus fortes souscriptions. 

Ainsi, Lyon envoya . . . 1,000,000 liv. 

Rouen 55o,ooo 

Bordeaux 4^0,000 

Tours i5o,ooo 

Nantes 200,000 

Saint-Malo 100,000 

Grenoble t i3,ooo 

Dijon 100,000 

Mais c'est à Paris surtout oii l'impulsion fut 



Xlvj INTRODUCTION, 

considérabie. Les cours souveraines (le parlement , 
la cour (les comptes et celle des aides) contribuè- 
rent pour plus de i ,^200,000 livres. 

C'est que le mouvement avait été donné par la 
cour. A la tête des souscripteurs se trouvaient en 
effet : 

La reine mère pour 60,000 

La reine 60,000 

Le Dauphin 60,000 

Le prince de Condé. . . . 3o,ooo 

Le prince de Conti 3o,ooo 

Quant aux autres princes, ducs, maréchaux de 
France , officiers de la couronne , seigneurs et per- 
sonnes qualifiées, dit Charpentier, il n'y en a point 
qui n'ait signé pour des sommes notables. En effet, la 
liste des premiers actionnaires où chacun était inscrit 
au fur et mesure de sa souscription, et sans autre clas- 
sification que l'ordre des dates, offre un curieux pê- 
le-mêle des noms les plus biîllants et des appella- 
tions les plus roturières Ce sont les Colbert, les 
duc de Villeroy, marquis de Gordes, comte de 
Cliarost, duc de Roquelaure, duc de Montesquieu, 
duc de Noailles, à côté des sieurs Jabac, Piques, 



INTRODUCTION . X I V ij 

BatÎQ , Pierre Simonnet , etc. (j'était comnie un 
premier niveau égalitaire que passait sur les privi* 
léges le noble désir de concourir à une œuvre na- 
tionale. 

Quant au roi lui-même, son intervention fut pleine 
de grandeur, et il montra que le prince, alors jeune 
et brillant , qui dépensait des millions en somptuo- 
sités, savait aussi en faire un emploi judicieux et 
fécond. Dans l'un des articles préliminaires pré- 
sentés à la conférence de Fontainebleau , il était dit 
que le roi avancerait, sans intérêts, le cinquième 
des fonds nécessaires aux trois premiers armements. 
Le roi avait écrit de sa main à côté de cet article : 
accordé. Le fonds de la compagnie ayant été fixé à 
1 5,000,000 de livres, somme considérable pour 
le temps , ce fut trois millions que le trésor royal 
dut verser. Ce payement se fît exactement, après 
a qu'on eut été quelque temps en peine de quelle ma- 
nière serait dressée la quittance que le caissier devait 
donner de cette somme ; le cas étant assez extraordinaire 
pour demander quelque expression particulière. » 

Ce n'est pas tout : lorsque la clôture des sous- 
criptions fut faite , et que la compagnie fut défini- 
tivement constituée , il y eut lieu de procéder à 
la formation de la chambre des directeurs. Le roi 



Xlviij INTRODtCTION. 

ordonna que les intéressés « de la cour et de la ville » 
seraient convoqués en son palais du Louvre, pour 
donner leurs voix par écrit sur un billet signé d'eux, et 
cacheté de leurs armes. Nous laisserons à l'historien de 
la compagnie le soin de nous rendre compte de ce 
(|ui se passa dans cette réunion, à laquelle étaient 
présents « tous les princes, ducs, pairs, maréchaux, 
et autres officiers de la couronne , présidents , coo- 
seiliers et officiers des finances. » 

« Cette célèbre assemblée s'étant rendue dans 
l'antichambre du Roi, Sa Majesté y vint accompagnée 
du chancelier de France et des secrétaires d'Etat. 
Le Roi s'étant assis dans un fauteuil de brocart d'or, 
au bout d'une longue table couverte d'un tapis de 
velours vert en broderie, les syndics présentèrent à 
Sa Majesté leurs livres, et ensuite on apporta deux 
cassettes vides pour recevoir les billets des intéressés ; 
cela fait, M. le chancelier s'étant approché de la 
chaise du Roi, prit la parole, et remontra à toute 
l'assemblée que le Roi les avoit mandés pour ache- 
ver de donner la dernière main à l'établissement de 
la compagnie des Indes orientales, par la nomination 
des directeurs. Ensuite, il s'étendit sur les louanges 
(lu commerce , sur les avantages que nos voisins en 
avolent retirés, sur les utilités que nous en devions 



INTRODUCTION. xHx 

espérer, et fit reniarcjuer à toute l'assemblée les heu- 
reuses circonstances qui avoient accompagné la nais- 
sance de cette compagnie , entre lesquelles la princi- 
pale est d'avoir commencé sous le règne du plus 
puissant et du plus magnanime roi que la France 
ait eu depuis la fondation de la monarchie. Il fit 
voir, après les grands secours que Sa Majesté avoit 
donnés à cet établissement , la protection puissante 
qu'il lui accorde, ce prest gratuit de trois millions de 
livres , dont il avoit déjà avancé la meilleure partie , 
tant d'autres grâces et privilèges qu'il avoit répandus 
sur cette compagnie , qu'il sembloit que Sa Majesté 
ne pensât plus à ses intérêts à force de penser aux 
intérêts de ses peuples. Il adjousta que Sa Majesté 
ayant estimé d'abord que les marchands du royaume 
seroient ceux qui foumiroient les principales sommes 
de cet établissement, il leur avoit accordé la de- 
mande qu'ils lui avoient faite , d'estre les seuls ad- 
mis dans la chambre générale de la direction. Mais 
que l'expérience ayant fait voir que les autres 
ordres de l'Ëstat avoient fourni beaucoup plus que 
le corps des marchands, il estoit de la justice du 
Roi de leur accorder aussi le pouvoir de nommer 
quelques-uns d'entre eux , pour être directeurs , 
quoique le plus grand nombre fût toujours de 



I INTRODUCTION. 

marchands. Qu'ainsi la volonté de Sa Majesté étoit , 
que le sieur Colbert fût directeur pour elle et pour 
toute la cour, et qu'il présidât toujours aux assem- 
blées de la direction ; que en son absence , le pré- 
vost des marchands présideroit aux mêmes assem- 
blées; et que chacun nommât ensuite un directeur 
pour les officiers des compagnies souveraines; un 
autre pour les officiers de finances ; et que le sur- 
plus , qui consistoit en neuf places, seroit rempli de 
marchands, pour l'élection desquels Sa Majesté leur 
laissoit la liberté tout entière , aussi bien que pour 
la nomination des trois principaux officiers de la 
compagnie , qui sont le caissier, le teneur de livres 
et le secrétaire. Il finit en exhortant les directeurs 
qui seroient élus, à s'appliquer avec assiduité à une 
affaire si importante , et dans laquelle Sa Majesté et 
toute la France leur confioient leur bien et la répu- 
tation de l'Estat, et où il ne s'agissoit pas seulement 
de l'avancement du commerce , mais encore de la 
grandeur du nom françois , et de l'augmentation de 
la religion chrestienne. Ce discours étant achevé, 
tous les intéressés posèrent leurs billets dans les cas- 
settes qui estoient ouvertes , et cela estant fait, elles 
furent fermées à clef. Le Roi, en se levant, fit appro- 
cher les marchands qui se rencontroient dans l'as- 



INTRODUCTION. Ij 

semblée, et particulièrement ceux qui avoient jusqu^à 
présent composé le bureau de la compagnie, lesquels 
il assura de nouveau de sa protection, en des termes 
fort obligeants, et aussitôt, s'estant retiré dans son 
cabinet, fit faire le scrutin en sa présence. Sa Majesté 
ayant connu par ce moyen ceux qui avoient le plus de 
voix, elle donna ordre à M. Gilbert de les avertir 
de leur nomination dès le soir même.» 

Nous disons que tout ceci est plein de grandeur 
et d'intelligence politique. Nous disons que c'est ainsi 
que les rois développent les instincts supérieurs de 
leurs peuples, et les poussent aux nobles entreprises; 
enfin, nous disons que lorsque l'aristocratie veut se 
mêler aux affaires d'argent, c'est ainsi qu'elle doit 
procéder : avec ce calme , cette dignité , cette cons- 
cience du but qui ennoblit et grandit les moyens. 
Notre désir d'éviter toute exagération ne doit pas 
nous empêcher de le remarquer; il y a loin de ce 
passé au spectacle que nous offre le présent; et le 
bazar financier où se démènent dans une moite pous- 
sière les derniers restes de notre aristocratie, ne 
rappelle guère le royal logis qui vit cette première 
intervention de la noblesse dans une affaire de com- 
merce. L'édit constitutif de la compagnie des Indes 
orientales, formulé en 48 articles, est daté de Vin- 



li) INTRODUCTION. 

cennes du mois d'août i664- Quant à ses dispositions, 
elles sont les mêmes que celles de la compagnie des 
Indes occidentales. Ce sont les mêmes concessions 
libérales , les mêmes rapports entre l'association et le 
pouvoir royal , les mêmes formes d'élection et d'ad- 
ministration ; tribut que , comme l'Angleterre , la 
France payait à l'entreprenante et intelligente nation 
qui enseignait en même temps à l'Europe les formes 
de l'association commerciale et les combinaisons du 
crédit public ; mais, ainsi que nous le verrons , or- 
ganisation trop avancée pour elle, et dont pour cette 
raison elle ne pouvait retirer tous les fruits. 

Ce fut cinquante-trois ans après cette première 
constitution que, sans modifications importantes dans 
ses statuts , la compagnie de l'Orient prit entre les 
mains de Law le nom de compagnie d'Occident, lors- 
que ses opérations durent porter principalement sur 
l'exploitation du célèbre territoire que traverse le 
Mississipi (août 1717). 

Nous n'essayerons pas, ainsi qu'on le pense, d'ex- 
poser ici dans son ensemble ce que nos pères ont ap- 
pelé le système. Mais la pensée de I^aw se rattache 
trop à notre sujet pour que nous ne lui consacrions 
pas quelques lignes. 



INTRODUCTION. liij • 

On sait que cette pensée n'était autre que celle de 
demander à l'association publique assez de forces pour 
faire face aux engagements de l'État, tout en augmen- 
tant les richesses individuelles. Onpeutdire que jamais 
l'esprit humain ne se pos^tun plus magnifique problème, 
et que jamais problème ne fut plus près de sa solution. 
Suivant les écrivains économistes^ Law aurait cru 
qu'on pouvaitmultiplierlà monnaie de papier sansavoir 
égard au capital chargé d'en répondre. Kt ce fut l«à le 
pied d'argile de son système. On ne peut s'empêcher de 
sourire en entendant imputer cette erreur d'enfant à 
l'homme qui a créé la science du crédit public ' . Pour 
nous, qui ne sommes pas assez savant pour faire 
passer les combinaisons de I^aw au crible de ce qu'on 
nomme les vrais principes de l'économie politique , 
mais qui avons cherché à les étudier au point de vue 
des faits, et en les rattachant au principal objet de ce 
travail , nous dirons que le système a croulé : d'abord 
par un détail, puis par une erreur très -sérieuse et 
très-fondamentale, quoiqu'elle n'ait été relevée par 

< 11 y a deux choses bien distinctes dans le système : il y a la combi- 
naison elle-même, et les mesures extravagantes auxquelles recourut Law 
pour l'arrêter dans sa chute. L'erreur que nous signalons consiste à impu- 
ter à la première phase les fautes de la seconde. M. Thiers se garde de cette 
méprise dans Tadroirable écrit où il faut étudier le système ( article Law, 
âàùsV Encyclopédie pro^frcssivc).— Celte publication, entreprise en 1826, 
n'ayant pas eu de suite , l'opuscule auquel nous renvoyons est devenu as- 
.sez rare. 



liv INTRODUCTION. 

aucun écrivain. 11 y a presqu'un intérêt de circons- 
tance à signaler aujourd'hui l'un et l'autre. 

I^w était étranger ; il n'avait qu'une connaissance 
superficielle du caractère français; il y avait quelque 
chose de si nouveau et comme de si redoutable pour 
la France dans ce fait de la transformation de l'argent 
en papier, qu'il dut croire que cette sorte d'alchimie 
nouvelle trouverait des esprits rebelles ; le peu d'em- 
pressement du public lors de ses premières émissions 
le confirma dans cette idée. Il déploya donc toutes 
les ressources de son esprit si fécond pour lancer 
l'affaire, comme on dirait aujourd'hui. Il avait compté 
sans l'engouement fiévreux du caractère français, lors- 
qu'il s'éprend d'une nouveauté. L'impulsion une fois 
donnée, on sait ce qui arriva. Les actions, qui s'é- 
taient tenues quelque temps au-dessous du cours 
d'émission (5oo Kv.), montèrent jusqu'à 1900 pour 
cent; le plus effroyable succès qui ait jamais frappé 
une opération basée sur le crédit '. Le mouvement 
une fois imprimé en ce sens , il devenait impossible 
de le modérer sans amener la débâcle. Tout ce qui 
put se réaliser en France et même à l'étranger, en 
fait de capitaux, se rua sur le papier de la rue Quin- 

* Les actions de la compagnie hollandaise n'avaient jamais été qu'à 65o. 



INTRODUCTION. Iv 

campoîx. I^Wy maigre sa résistance, fut entraîné par 
le Régent à profiter de cette fureur pour créer de 
nouvelles actions qui n'étaient pas entrées dans ses 
calculs. Ainsi, dit Dutot, l'un des premiers écri- 
vains qui aient compris le système : « Sept étages 
se trompèrent élevés sur des fondements qui na*- 
voient été élevés que pour trois. » 

Ce qui veut dire que le capital attiré par l'affaire 
ne fut plus proportionnel à l'intérêt qu'elle pouvait 
donner. En un mot , il arriva tout simplement à la 
compagnie des Indes ce dont les voies de fer se trou* 
vent menacées de nos jours , si elles continuent à 
progresser dans la faveur du public : la richesse de 
son sang l'étoufTa ' . 

Ainsi la première faute de Law fut de n'avoir pas 
compris le peuple avec lequel il engageait sa terrUble 
partie de pharaon^. Sans doute, ce ne fut là qu'une 
erreur de détail. Mais cette erreur de détail était le 
grain de sable qui fit mourir Cromwell. 



' M. Thiers démontre fort bien qu'il était possible à la compagnie de 
faire faee au sertiçe des intéfèts, même après l'élévation de son capital à 
làO,000,000 (au lieu de 100 millions qu'il élait anx termes de l'édit consti^ 
lutif). 

^ Law était le pHis gros }0MDr de pharaon de son temps. Quand il n'é- 
tait qu'aventurier, et taillait chez la Ducios , il n'entrait jamais au jeu 
jivec moins de 160,000 fiv. 






f.a véritable argile du systènie, à noti-e avis, k 

voici : 

Si rÉcDssais était incapable de se tromper sur le 

rapport qui doit exister entre le capital réel et la fic- 
tion qui le représente, il prouva qu'il n'avait pas 
compris celui qui doit exister en politique, aussi bien 
qu'en économie politique, entre une métropole et ses 
colonies Prendre une colonie pour le pivot du crédit 
de sa métropole, c est absolument comme si on vou- 
lait en faire le siège de son gouvernement. Une grande 
opération de commerce et de colonisation comme 
celle qu'avait rêvée Law, ne pouvait avoir chance 
de réussite qu'en commençant par être bien assise sur 
le crédit de sa métropole* Or, ce fut précisément à 
elle qu'on demanda de rétablir ce crédit. C'était le 
monde renversé^ il en sortit le chaos. 

' Telles furent les principales compagnies souve- 
raines du xvïi^ siècle. Ainsi qu'on a pu le voir, leurs 
rapports avec le pouvoir supérieur se résumaient dans 
la simple allégeance politique. C'était comme un retour 
fait en faveur de l'association commerciale aux er- 
rements de la société féodale que la royauté avait 
brisée- Mais c'était un i^tour sans danger et ac- 



!STRODtCTiOlH\ Kij 

compli en voe du profit de tous. Pour ce qui est des 
rapports avec les citoyens, ils trouvaient leur formule 
dans Texercice absolu du droit de propriété. 1^ 
compagnie, maîtresse souveraine du commerce et du 
sol dans les limites de sa concession maritime et ter- 
restre, cédait, moyennant redevance, le droit de né- 
^ goce^ comme le droit de culture. C'était à peu de 
chose près le système égyptien . tel que nous le voyons 
fonctionner aujourd'hui. Mais cette pr<=.mière pé- 
riode duï*a peu : la propriété individuelle ne tarda 
pas à se constituer, tandis que le monopole du com- 
merce était rompu par les concessions que se taisaient 
accorder des villes entières- 



r 



Il nous reste à chercher l'influence qu'exercèrent 
les compagnies sur le mouvement des grandes af- 
faires écoDoniiques, et sur la marche des idées. 

De l'association des marchands cf Amsterdam , 
de la cotfjonition de fjondres, des corn pa g f lie s 
françaises pour le commerce de rOccident et de 
rOrient , date une ère tout aussi caractéristique 
que celle ouverte par la grande transmigration des 
croisades. 

Constatons d'abord les résultats matériels » 





Iviij fNTRODUCnON. 

Un petit peuple resserré dans un coin maréca- 
geux de l'Europe , après s'être en quelque sorte fa- 
miliarisé avec la mer en posant à son envahisse- 
ment des digues restées fameuses, s'adonne au 
commerce maritime, c'est-à-dire, au grand cabo- 
tage, le seul que les Portugais permissent alors a 
l'Europe d'entreprendre. Tyranniquement exploité 
par l'Espagne, sous la domination de laquelle d'heu- 
reuses alliances l'ont fait tomber, il ^ soulève. 
Mais l'unanimité qui pouvait faire sa force dans 
cette circonstance redoutable où il s'agissait de 
lutter contre la terrible autocratie de Philippe ÏI, 
l'unanimité lui manque : une partie des Pminnces^ 
Unies reste soumise à la cour de Madrid, tandis 
que , sous les braves princes de la maison de Nas- 
sau, l'autre marche à l'indépendance à travers les 
bûchers et les échafauds dressés par le duc d'Albe. 
L'Rspagne, alors le plus puissant État du monde, 
inaugure ce système que la France a voulu imiter 
depuis : tous les ports de l'Europe sur lesquels elle 
peut étendre sou influence sont fermés à la nouvelle 
république du Nord , tandis que par ses vastes posses- 
sions de l'Aniérique , et par le Portugal qu'elle vient 
de conquérir , elle essaye de lui fermer la route des 
deux Indes. 



INTRODUCTION. lix 

La Hollande e^t ainsi privée de cette navigation 
secondaire qu'elle avait enlevée aux républiques 
italiennes , et qui l'avait rendue le facteur de l'Eu- 
rope. 

De cette situation rendue si critique devait naî- 
tre sa puissance. 

Ces marchandises qu'elle ne pouvait plus aller 
prendre dans les ports d'arrivée, elle résolut d'aller 
les chercher aux lieux de production. Avec cette 
impassibilité calculatrice qui leur a fait faire de si 
grandes choses y les Hollandais , au milieu de leurs 
campagnes dévastées et de leurs cités fumantes , 
commencèrent leurs premiers armements pour les 
Indes orientales. C'est alors que , pour éviter la 
rencontre des Portugais et des Espagnols , ils es- 
sayèrent , comme nous avons dit , de remonter par 
le Nord-Est. Comme ils avaient la conscience de 
leur but, l'insuccès de trois armements successifs 
qu'ils dirigèrent vers cette voie, ne les découragea pas. 

Enfin , on prit la véritable route , la grande com- 
pagnie se forma, et l'Asie hollandaise fut créée. 

Il faut descendre de quelques années dans le 
siècle qui vit cet événement , pour comprendre les 
conséquences matérielles d'un fait économique sur 
la destinée des États, 



Ix INTRODUCTION. 

Lorsqu'en se reportant au règne de Louis XIV 
on lit le nom hollandais dans les pages de l'histo- 
rien, aussi bien que dans les vers du poëte qui ont 
célébré les exploits du grand roi ; lorsqu'on voit 
sans cesse V armée des Provinces-Unies , la flotte des 
Provinces-Unies s'entre-choquant avec l'armée et la 
flotte de la France , on éprouve d'abord un véri- 
table embarras à se rendre compté de cette lutte 
en apparence si inégale, et cependant si fièrement 
soutenue. Mais lorsque l'on étudie l'ensemble de la 
situation ; lorsqu'on se fait une idée de l'immensité 
des ressources que le commerce des Indes fournis- 
sait à la Hollande , de la trempe énergique de ses 
marins qu'avait bronzés cette navigation où la terre 
n'était plus qu'un accident pour l'homme , on ar- 
rive à comprendre le secret de cette puissance qui 
fit de la Hollande le boulevard de l'Europe contre la 
politique envahissante de Louis XIV, et lui permit à 
elle, petite nation ayant en tête la France, de pren- 
dre ce rôle de résistance obstinée que l'Angleterre a 
eu de nos jours tant de peine à conduire à fin. 

Alors, en remontant le fil des événements pour 
se rendre compte de leurs causes déterminantes , 
on arrive à ce curieux rapprochement , que 1'^/- 
venture tentée par un bourgeois d'Amsterdam , en 



INTRODUCTION. Ixj 

1602, a dominé la politicjue cUi xvii*^ siècle 

La compagnie hollandaise a fini, parce que, pourune 
raison ou pourune autre, tout doit prendre fin. Sa pros- 
périté dura jusqu'à la guerre de 1 780, qui lui porta les 
premiers coups , en lui faisant perdre de riches 
chargements , en enlevant une partie de ses posses- 
sions territoriales, et en détruisant la marine na- 
tionale qui pouvait la défendre. Celle de 1795 ache- 
va l'œuvre. La compagnie déjà éhranlée n'était pas 
de force à soutenir contre la France révolutionnaire 
la lutte qu'elle avait soutenue contre la France de 
Louis XIV. La Hollande demeura un moment ef- 
facée de la liste des nations, et avec elle disparut 
la puissante corporation qui avait fait sa force. 

Ija compagnie ne se releva pas avec la nationa- 
lité néerlandaise ; mais lorsque les grandes conven- 
tions de j8i4 et 181 5 replaçant la Hollande au 
rang des puissances , voulurent lui rendre en partie 
les fleurons de sa couronne maritime , ce furent les 
établissements créés par l'association de 1602 qui 
lui furent rétrocédés. Elle eut à Java, le royaume 
de Jakatra où s'élève la célèbre ville de Batavia, 
les provinces de Tayal , de Samarang, de Japara, 
de Sourabaya, les royaumes de Chéribou et de Ma- 
taram ; dans l'île de Madura qui l'a voisine , le beau 



Ixij INTRODL'CTION. 

district de Pamakassi ; à Sumatra , les provinces de 
Lampong, les iles de Banka et de Billeton qui en 
dépendent; les provinces occidentales des Célèbest 
dont fait partie le royaume de Ternate , la partie 
occidentale de Tile de Timor, et les iles adjacentes ; 
enBn , les célèbres Moluques, que les Hollandais ap- 
pellent les grandes Indes orientales (Groot oost), 
au nombre desquelles se trouve Amboine où prit 
terre le premier armement de la compagnie. Tous 
ces territoires et leurs nombreuses dépendances 
étaient ou tributaires de la compagnie , ou possé- 
dés par elle. Ils relèvent aujourd'hui au même titre 
du gouvernement néerlandais* Leur population est 
évaluée à 8,000,000 d'âmes, c'est-à-dire, à près du 
double de celle de leur métropole. 

linfin , et ce rapprochement nous semble du plus 
haut enseignement, lorsque de nos jours une révo- 
lution est venue de nouveau rompre l'antique unité 
des provinces de la Néerlande , et que l'héritier des 
glorieux Nassau du xvi® siècle a entrepris de résis- 
ter à la politique de l'Europe, c'est à ces mêmes 
possessions des Indes , c'est à ce même commerce 
des Indes qu'il s'appuya dans son isolement. 

Nous n'avons pas besoin de constater quels ont 



INTRODUCTION. Ixîij 

été les résultats matériels de Vi/icor/jorationdes mar- 
chands de Londres. Là , le succès n'a pas seulement 
comblé les espérances, il a encore dépassé l'ambi- 
tion. L'occupation d'une partie de l'Asie par une 
association de bourgeois européens , la manière dont 
cette occupation est maintenue, resteront à tout 
jamais l'une des pages les plus surprenantes de 
l'histoire. 

Nous avons indique les modifications successives 
qui y de la petite association formée par d'Énambuc, 
avaient fait la grande compagnie des Indes occi- 
dentales. Créée pour quarante ans , celle-ci n'en 
dura que dix , le roi ayant ordonné la liquida- 
tion et ayant fait opérer le retour à la couronne 
des territoires qui lui avaient été concédés. Ce fait, 
diversement interprété, ne saurait être considéré 
comme révélant une impuissance caractéristique de 
la compagnie en présence de son œuvre. L'édit de 
dissolution reconnaît que, malgré « les grandes et 
nécessaires dépenses auxquelles l'avoient entraînée la 
guerre qu'elle avoit été d'abord obligée de soutenir 
contre les Ânglois, elle eût pu s'en dédommager 
tant par son commerce que par les possessions de 
tant de pays où elle jouissoit déjà de tant de rêve- 



Ixiv lilTEODUCTlON. 

nus. » Savary etValin, si versés dans ces matières, 
confirment ce témoignage officiel '. 

Pour nous , la vérité est dans ce fait , qu'à la dif- 
férence de la compagnie de l'Orient, celle de l'Occi- 
dent était plutôt de colonisation que de commerce ; 
d'où cette conséquence que , trouvant une œuvre 
déjà vigoureusement ébauchée par les différentes 
associations qui l'avaient précédée, elle put, à l'aide 
(les grands moyens dont elle disposait , la faire ar- 
river rapidement au point où la royauté pouvait la 
recevoir de ses mains. C'est encore là ce qui résulte 
de l'édit de révocation , qui reconnaît que « le but 
également utile et glorieux que le roi s'étoit proposé, 
a voit eu le succès désirable. » Loin donc de trouver 
aucun argument contre le rôle que nous attribuons 
aux anciennes compagnies dans l'histoire du dix-sep- 
tième siècle, dans la courte durée de celle des Indes 
occidentales, on peut dire que cette association est de 
toutes, celle qui a le mieux concouru à son but. 
Il ne faut point oublier que la fonction des entreprises 
(le cette nature est, avant tout, de préparer l'œuvre 
supérieure de l'État; et ce qui, à première vue, 
semble un insuccès , rend pour nous l'association des 

' Voy. le Dklionnane du Commerce [H'écité, au mol Compagnie des 
Indes occidentales. — Et Valin , Op. cU.*i. I, p. 12. 



INTRODUCTION. ' IxV 

Indes occidentales ia compagnie modèle, tandis que 
nous considérons comme une monstruosité économi- 
que et politique la corporation des marchands de 
Londres. 

Cette appréciation se trouve d'ailleurs écrite dans 
la carte du monde, tel qu'il était constitué avant la 
paix honieuse et les vicissitudes de nos dernières 
luttes : qu'on y jette les yeux , on reconnaîtra , mar- 
quées aux couleurs de la France , h côté de la Marti- 
nique, de la Guadeloupe et de la Guyane, sauvées du 
naufrage, ces mêmes limites qui figurent dans l'arti- 
cle 1^' de la concession de 1064. 

Personne n'ignore parmi nous ce que fut un mo- 
ment la compagnie des Indes orientales '. Personne 
n'ignore qu'il ne tint qu'à la France de se créer, 
comme l'Angleterre , une Asie orientale. Il suffit de 
citer les noms de Labourdorinaie , de Dupleix et de 
Lally, pour rappeler toute une épopée de gloire, de 
malheurs , d'aveuglements funestes , et de sanglantes 
erreurs. — C'est un point sur lequel il ne faut pas 
s'arrêter, même pour constater que la florissante co- 
lonie de Bourbon , les faibles débris qui nous restent 
dans l'Hindoustan et l'île de France, aujourd'hui an- 

' Paréditdejuin 1725,1a compagnie avait été liquidée de son passé 
avec le système, et rendue à son rôle primitif. 



Ixviij INTRODUCTION. 

trouva ridée de C assurance. C'est ainsi que, de l'un 
des excès de l'association commerciale, devait naître 
l'une de ses conséquences les plus heureuses; branche 
féconde qui , malgré son rapide développement , n'a 
encore porté qu'une partie de ses fruits ; car, comme 
on l'a déjà remarqué, l'assurance, en se généralisant 
et en se concentrant, sous la forme d'impôt, dans les 
mains de l'État, doit devenir une institution publique. 
C'est ainsi, encore , que Law en rêvant le monopole 
universel en faveur de la gigantesque compagnie géné- 
rale, a fait disparaître l'odieux système des fermes, et 
découvert la perception centralisée des revenus pu- 
blics. 

Il faut aussi remonter aux grandes associations com- 
merciales du xvii^ siècle, pour retrouver l'origine 
de la circulation du capital mobilier proprement dit, 
et celle de la monnaie du crédit public. 

Cela est facile à établir. Nous avons dit comment, 
en Hollande , le droit réservé à chaque intéressé de 
transférer sa part d'intérêt dans le capital des 
compagnies, avait fait naître \ Action ; constatation 
authentique délivrée par le conseil administratif de 
l'association, et transmissible à volonté. Les souscrip- 
tions ouvertes par la compagnie une fois closes, le 
succès de ses premières opérations fît naître le re- 



INTRODUCTION. Ixix 

gret chez ceux qui s'étaient tenus en dehors de l'af- 
faire. Ils achetèrent les titres de ceux qui voulurent 
s'en dessaisir. I^s magnifiques résultats qui ne tardè- 
rent pas à se produire , donnèrent de la vivacité à 
ces marchés. On acheta au*dessus du cours rf émission ^ 
et par l'effet des Chambres que la compagnie comp- 
tait dans les principales villes des provinces, son 
capital social circula sous forme de papier dans toute 
l'étendue du pays. « Le commerce des actions, dit un 
écrivain ^ devint un des plus importants qui se fît a 
la bourse d'Amsterdam, et des autres villes des Pm- 
vinces-Unies où il y avait des chambres de la com- 
pagnie des Indes orientales ; et il y a même quantité 
de gens qui ne subsistaient et ne s'enrichissaient que 
de ce négoce '. » De son côté, Law, qui ne procé- 
dait pas à demi, fit écrire dans l'édit translatif de la 
compagnie de l'Orient en celle d'Occident , une dis- 
position ainsi conçue : « Et d'autant que les pro- 
fits et pertes dans les compagnies de commerce n'ont 
rien' de fixe , et que les actions de la compagnie 
ne peuvent être considérées que comme marchan- 
dises, nous permettons à tous nos sujets et aux 
étrangers, en compagnie ou pour leur compte par- 

* Voy. le grand Dictionnaire de Savary, déjà cité , au mot action. 

/ 



\XX INTRODUCTION. 

ticulier, de les acheter, vendre , et commercer ainsi 
que bon leqr semblera. » C'était la théorie de la cir- 
culation des papiers de crédit formulée en aphorisme 
législatif. 

Telle fut l'Action, qui, inventée par les Hollandais 
en i6o3, est demeurée jusqu'ici le dernier mot de 
la transmission du capital mobilier. 

Aucune notion sérieuse ne nous est parvenue sur 
les institutions financières qpi OBt, dit-on, fonctionne, 
soit à Venise vers i i5o, soit en Espagne deux cents 
ans plus tard, soit enfin à Gênes dans les premières 
années du xv** siècle. Mais, ce que nous en savpns 
ne permet pas de les considérer comnie dès établis- 
sements de crédit public suivant l'acception attachée à 
ces mots. D'après un écrivain qui a porté une grande 
sagacité dans l'étude de cette matière, les prétendues 
banques que nous venons d'indiquer n'auraient été 
que de grandes régies de perception à l'usage du gou- 
vernement '. li'immense mouvement d'afeiirés^que 
développèrent en Hollande les opérations de deux 
compagnies ; cet emploi si nouveau , si frappant , et 
déjà si usuel, d'un capital circulant sous forme de pa- 

' filatiqui , Histoire de V économie politique , t. n, j). 41 . 



INTRODUCTION. Ixxj 

pier, firen}: naître l'idée d'un établissement analogue, 
mais spécialement consacré à cette transformation de 
l'argent en papier. Ce fut ainsi que prit naissance la 
célèbre banque d'Amsterdam; affinité curieuse que 
n'ont pas saisie les écrivains qui ont traité cette matière, 
quoiqu'elle résulte, jusqu'à l'évidence, selon nous^ 
d'une analogie servile entre les opérations de la ban» 
que et celles que faisait naître la transmission des 
titres des deux compagnies. On sait en effet que le 
célèbre établissement, d'Amsterdam était une banque 
de dépôts et non â! escompte; ses opérations consis- 
tant à donner en échange de l'argent qu'elle rece- 
vait, des certificats de dépôt qui ne subissaient pa3 
les variations de la monnaie d'alors, et que leur nature 
rendait plus facilement transmissibles. Or , c'était là', 
ainsi que nous l'avons dit, le mouvement qui s'était 
naturellement établi sur les actions des compagnies, 
et ces valeurs eussent rendu la banque à peu près 
inutile sans cette mobilité dans leur cours que nous 
avuDS constatée. On ne saurait douter que I^w, qui 
avait mis à profit sa vie aventureuse pour étudier.en 
Hollande les questions financières, à une époque où 
le dernier marchand d'Amsterdam en savait pro* 
bablement plus long sur ce chapitre que le con- 
trôleur général en France, n'ait puisé, dans cette 



Iwij INTRODlîCTION. 

juxtaposition de la banque et des compagnies , l'i- 
dée de la double institution ([u'il créa parmi nous. 
Seulement , son génie financier avait compris que 
deux éléments de cette nature ne devaient pas fonc- 
tionner simultanément sans s'étayer et se faciliter 
mutuellement leur marche. De là Tappui c[ue don- 
nèrent les papiers de la banque à ceux des Missis- 
si/>ien.s\, connne on disait; appui qui, après avoir 
soutenu les uns par les autres, les entraîna dans une 
ruine conununé. Mais ce n'est pas tout : Law, avei* 
cette promptitude de compréhension qui sépare le 
génie de l'intelligence, avait été frappé de l'immo- 
bilité stérile des capitaux dont la représentation en 
papier avait sillonné la Hollande. De cette remarque 
à l'idée de tirer parti à la fois, dans de certaines li- 
mites, du capital et de sa représentation en papier, 
il n'y avait qu'un pas : la banque de Law fut à la fois 
bancjue de dépôt et banque di* escompte. 

Telle fut la filiation de la monnaie du crédit, 
l'une des plus belles découvertes des temps mo- 
dernes, qui, à elle seule, a remué plus de choses que 
plusieurs guerres et plusieurs révolutions, et qui 
restera avec les mondes qu'elle a fondés, comme la 
trace glorieuse de l'existence des grandes compa- 
gnies du XVI 1* siècle. 



INTRODIXTION. Iwiij 

Il faut également eoustater le rappiXH:lieiiieiit que 
ces associations dui-ent établir entre les intliviilus de 
nationalité distincte, par rap|>el que leurs chartes 
faisaient aux capitaux éti*augers, et par le droit de 
cité quelles accordaient à ceux qui se rendaient à 
cet appel. Au point de vue plus spécial de la France, 
on aura de plus reniar(|iié cette renonciation au droit 
d'aubaine, (|ui certainement était quelque chose au 
temps où nous nous reportons; cette sorte d'avé- 
nement de la bourgeoisie par son intervention su- 
périeure dans la gestion dune si grosse afTaii^, à 
laquelle la royauté était pourtant si fortement inté- 
ressée ; cet abandon partiel des droits de souverai- 
neté en faveur d'une association de marchands; et 
enfin jusqu'à cette manière de procéder, oii l'élec- 
tion seule déterminait le choix des agents de IVii- 
t reprise. 

A côté de ces conséquences très -belles et très- 
larges de l'association commerciale telle que l'avait 
organisée le xvii^ siècle, il convient, pour l'enseigne- 
ment du présent , d'en rechercher les eri'eui's et les 
vices. Nous dirons sur ce point, et sans égard pour les 
idées magistrales de notre temps, ce qui est ressorli 
pour nous de l'élude sérieuse de la question. Par 



Ixxiv INTRODUCTION. 

idées magistrales , nous entendons celles qui /se gon- 
flant dans Taphorisme économique , sont passées en 
articles de foi. 

Parmi ces idées , il faut incontestablement placer 
au premier rang le principe de la nôn-intervention 
de l'État dans les affaires de l'industrie , et la haine 
du privilège. - 

Or, nous croyons qu'il y a, à propos des coriti- 
pagnies , beaucoup à dire à ce sujet. Nous croyons 
que si la France veut demander à l'association âuti*e 
chose que d'odieux tripotages de bourse, elle doit 
iiiodifier de beaucoup les thèmes qu'elle a, sur ces 
deux pohits, reçus tout faits de la Constituante. 

L'esprit de toutes les natiops n'a pas été jeté datis 
le même moule. Il résulte pour nous de l'étude qui 
précède, que jamais les compagnies françaises ne furent 
administrées comme celles de la Hollande et de 
l'Angleterre. (Jn n'y trouva jamais cette suite, cette 
persévérance, cette unité traditionnelle de vues qui 
faisaient des directeurs d'Amsterdam et de Londres 
de véritables hommes d'Etat. On ne le sait que trop, 
pendant presque tout le règne dfe Louis XV, l'admi- 
nistration de la compagnie des Indes orientales a été 
un conflit à peu près permanent , dont les consé- 
t[uences sont demeurées irréparables. Ce fut donc 



INTRODUCTION . I \XV 

uue faute au point de vue du succès de l'afFaire, que 
cette concession libérale par laquelle la royauté, ca- 
ressant les faiblesses de la bourgeoisie pour l'attirer 
à son œuvre, lui permit de s'ériger en petite corpora- 
tion républicaine dans l'État. I^s affaires comme 
celle qu'avaient entreprise les compagnies , tout en 
fonctionnant à l'aide des capitaux privés, devienpent 
en quelque sorte chose, publique, et par la multipli- 
cité des ressources individuelles qui y concourent , et 
par les conséquences qu'elles peuvent avoir. — Il y a 
autre chose qu'un simple acte d'absolutisme impérial; 
il y a, sauf application, une pensée justç dans cette 
organisation de la banque de France qui fait intervenir 
l'État dans la haute direction de l'affaire, en lui con- 
férant la nomination de son personnel supérieur ' . 

On peut donc le dire , si notre génération voulait 
faire quelques tentatives dans la voie qu'avaient si 
hardiment ouverte nos pères , elle devrait renoncer 
à cette sorte d'autocratie intérieure, à ces façons 
d'indépendance qui n'avaient de valeur que celle 
qu'elles recevaient du contraste- — Qu'est-ce que le 
droit d'élection dans une compagnie pour ceux 



' ^ous avoDS dit » $auf application , parce qu'il est i^errois de trouver 
que l*Ëtat s*est fait la part du lion en nommant directement le gouverneur 
et les deux mu-gouverneurs , desquels relè?ent tous les autres agents. 



Ixxyj INTRODUCTION. 

qui l'exercent dans la politique?!^ plus habile se- 
rait de faire payer au gouvernement l'action qu'il 
ne saurait manquer de revendiquer, s'il a le senti* 
ment de son rôle, en le faisant intervenir comme in- 
téressé dans l'affaire. 

11 nous reste à parler du Privilège , qui va nous 
conduire à la conclusion de ce travail déjà trop 
étendu. 

Le monopole , ou le privilège ( nous ne crain- 
drons pas de lui donner tous ses noms ) , le mono- 
pole, organisé à un point de vue supérieur, est une 
idée grande, féconde — et nécessaire. Il est en 
industrie le commencement normal et régulier de 
toute chose. Et, sous ce rapport , on peut dire que 
le privilège accordé à une association qui doit en- 
treprendre une œuvre nouvelle et importante, n'est 
que l'application généralisée de celui que la loi 
accorde de nos jours à l'inventeur ou à l'impor- 
tateur d'une industrie jusque-là ignorée. Oui , ce 
que nous nommons le bre\>et cViiwention n'est autre 
chose que Tassurance créée en faveur de cette in- 
dustrie pour lui tenir compte du risque plus grand 
que court tout capital qui se lance dans une voie 



INTRODUCTION . IXX vij 

inexploitée. Qu'on y prenne garde ! C'est à ce point 
de vue seulement que le privilège de l'inventeur 
prend un caractère élevé et social; si on ne veut le 
considérer que comme une récompense pour avoir 
trouvé ^ il devient odieux el mesquin. — C'est la 
prétention des Portugais sur le passage par le cap 
de Bonne-Espérance découvert par Gama. Eh bien! 
ce qui est rationnel pour l'industrie individuelle , 
l'est aussi pour l'industrie associée , et à bien plus 
forte raison. Car, à tout prendre , on pourrait bien 
réunir, sans \ assurance du privilège, des capitaux 
pour une exploitation nouvelle devant fonctionner 
dans des limites restreintes ; mais comment espérer 
les trouver pour une de ces entreprises qui doivent 
remuer de grandes choses , si on ne leur offre que 
\ éventualité du bénéfice? 

Toute la question est donc dans l'organisation du 
privilège à accorder. Cette organisation doit consis- 
ter d'abord dans le fractionnement du capital social 
en un assez grand nombre de parts pour que cette 
diffusion atténue le caractère du privilège ; puis , 
dans une délimitation de temps calculée plutôt en 
prévision de risques à courir, qu'en vue des bénéfi- 
ces à réaliser. Il faut que, lorsque le privilège col- 
lectif a accx>mpU son œuvre , ([ui est de préparer la 



Ixxviij INTROWJCTION. 

voie à l'initiative individuelle^ il se relire et *lui cède 
la place. Et c'est ici que se présentent à la fois l'é- 
loge et la critique quant aux anciennes compagnies. 
Leur capital était suffisamment divisé; une limite 
raisonnable de temps avait été fixée à leur privilège. 
Mais, ainsi qu'on l'a vu, ce privilège était prorogé 
à chaque expiration. Et ce renouvellement du mo- 
nopole était devenu une véritable ressource finan- 
cière pour les gouvernements souvent aux abois. La 
compagnie des Indes occidentales françaises, dissoute 
après dix annés d'existence , quand sa charte lui en 
accordait quarante, parce qu'elle avait, suivant Yalin, 
suffisamment répondu à l'attente du roi, nous semble^ 
sous ce rapport, avoir été bien mieux dans son rôle 
que la monstrueuse corporation anglaise qui s'est per- 
pétuée de monopole en monopole jusqu'à nos jours. 

Ce n'est donc pas le privilège lui-même qu'il faut 
craindre , c'est l'abus du privilège. Ce n'est pas le 
principe , c'est sa mauvaise application. Or ^ il faut 
bien penser que les gouvernements modernes fonc- 
tionnent d'une manière trop régulière pour que la 
crainte de l'abus puisse les détourner de l'applica- 
tion. 

Les faits d'ailleurs ont déjà à moitié confirmé ces 
vérités parmi nous. La concession par la loi des 



INTRODUCTION. Ixxi\ 

voies de fer, qu'est-elle autre chose qu'une garantie 
de privilège ou monopole temporaire oflfert aux ca- 
pitaux comme une assurance contre les risques de 
ces grandes entreprises ? 

Il faut conclure. 

En rappelant ainsi le passé des grandes compa- 
gnies de commerce et de colonisation , et surtout en 
rapprochant ce passé des efforts qui , de nos jours , 
tendent à reconstituer l'association ' des capitaux , 
notre pensée a été celle-ci : 

Il est des problèmes qui se formulent d'eux-mêmes 
lorsque leur temps est arrivé, et que les gouverne- 
ments reçoivent tout posés de la main des peuples. 
C'est à l'intelligence du pouvoir supérieur à en trou- 
ver la solution. Sans quoi, ils se résolvent tout seuls, 
et se résolvent presque toujours mal. Qu'arrive-t-il 
alors? C'est que le gouvernement, dont la fonction 
est d'intervenir en définitive dans toutes les choses 
capitales qui s'accomplissent sous ses yeux, ne peut 
longtemps failHr à soti rôle : il intervient à la fin ; 
mais il intervient lorsque les complication^ sont 
assez grandes pour qu'il ne puisse plus s'en tirer 
avec honneur. Alors, sans avoir la gloire de l'initia- 



IXXX INTRODUCTION. 

tive , il a Tembarras et souvent la honte des consé- 
quences. — Or , nous croyons que la Colonisation 
est un de ces problèmes que le temps a posés et aux- 
quels on ne peut abandonner le soin de leur propre 
solution. Nier que cette tendance soit aujourd'hui la 
nôtre , c'est nier ces instincts qui nous travaillent , 
et qui éclatent, comme à notre insu, sous des formes 
diverses : cette préoccupation si vive , et parfois si 
irritable, qui nous saisit à l'endroit de notre puissance 
maritime; les embarras si sérieux que nous valent 
en ce moment à l'étranger ces émigrations considér 
râbles de nos nationaux, qu'un esprit de prévoyance 
n'a pas su de longue main diriger vers un centre 
français; la sollicitude que nous cause à tous,, gou- 
vernants et gouvernés, la situation de nos anciennes 
colonies au moment oîi nous croyons devoir toucher 
profondément à leur organisation ; enfin , c'est qier 
cette lutte redoutable que nous avons entreprise 
contre une partie de l'Afrique, duel terrible qui 
mériterait d'être à jamais odieux et maudit, s'il avait 
été entrepris pour lui-même : si, à côté des sanglantes 
conséquences du présent , nous ne faisions flotter les 
pacifiques et fécondes promesses de l'avenir. 

Reconnaissons-le d'ailleurs, le pouvoir supérieur ne 
s est pas montré rebelle à ce mouvement des esprits. 



INTRODUCTION . IxXXJ 

En plai^'àut le pavillon de notre protectorat sur les îles 
(le rOcéanie, tandis qu'il inaugure la franchise com- 
merciale dans les mers Malegaches où Nossi-bé et 
Mayotte occupées peuvent devenir la base d'opérations 
plus importantes ; en essayant de faire brèche à la bar- 
barie africaine par les comptoirs de la Sénégambie , 
tandis qu'il aborde à un point de vue nouveau l'é~ 
tude de la colonisation de la Guyane , — le gouver- 
nement fait acte d'intelligence , et si nous pouvons 
ainsi dire, d'actualité. 

Mais ces tentatives , germes féconds sans doute , 
sont-elles suffisantes? Et y a-t-il là de quoi satis- 
faire aux appétits nouveaux que l'immense spécula- 
tion des voies de fer a fait naître et développés dans 
les esprits ? Nous ne le pensons pas : l'association des 
capitaux est évidemment arrivée de nos jours à une de 
c*es époques qui marquent dans l'histoire, et qui créent 
des obligations aux gouvernements sous lesquels 
elles se produisent. Cette fièvre dans laquelle nous 
nous agitons en ce moment , qu'est-elle autre chose 
que ce grand mouvement qui , parti de la Hollande , 
parcourut successivement l'Angleterre et la France, 
et finit par créer le monde colonial de l'Europe? Or, 
on peut se le demander, cette idée dont les consé- 
quences ont été si fécondes , quel fruit eût-elle porté 



IXXXlj ITOHOfllJGTION. 

si, au lieu de la laisser se gaspiller en d'innombra- 
bles associations anardùques, la haute sagesse du 
gouvernement des Provinces-Unies ne l'eût discipli- 
née en quelque sorte en la ramenant à une puissante . 
unité? Le génie des gouvernements modernes se 
montrera-t-il inférieur à celui d'un petit peuple se 
débattant au xvi^ siècle dans les angoisses de la 
guerre civile ? Pour l'honneur de notre époque, on 
ne saurait l'admettre; et nous croyons que plus d'une 
intelligence élevée a déjà eu , dans les hautes régions 
du pouvoir, la révélation de ce qu'on peut demander 
à ces excès m^mes de la spéculation qqe chacun dé- 
plore. 

JJagiotage, c'est le cours d'eau qui inonde et dé-» 
sole les campîtgnes, jusqu'au jour où l'endiguement 
lui traçant un lit , en fait le moteur des riches usi- 
nes. C'est un mal uniquement parce que ce n'est pas 
un bien. — Puisse-t-on le comprendre, et comprendre 
en même temps qu'il y aurait comme de l'enfantil- 
lage à se préoccuper exclusivement de relations à 
établir entre les peuples par la -voie de terre, en 
laissant entièrement de côté celles qui ne peuvent 
s'ouvrir que par la mer ! 

Telle fut l'œuvre de l'association des capitaux au 



INTRODUCTION. IxXXUJ 

xvii*^ siècle. 11 ne faut qu'étudier et chercher, pour 
comprendre qu'elle n'a pas dit son dernier mot, et 
qu'il peut y avoir encore place pour elle sous le 
beau soleil de ces contrées qu'elle a jadis défrichées 
et conquises à la civilisation. 



LIVRE PREMIER. 



COLONISATION. 



CHAPITRE PREMIER. 



Colonisation. 



Idée générale du livre. — Découverte de nie, — Départ et retour de Co- 
lomb. — Prospérité et décadence rapides de la colonie espagnole. — 
Causes de la décadence. — Extermination des Indiens. — Le cacique 
Henri. — La Tortue. — Les Flibustiers et les Boucaniers. — Leur goo- 
yeruement. — Première intervention de la France. — Elle nomme un 
gouverneur de la Tortue. — Les Français colonisent sur les Espagnols 
comme ceux-ci avaient colonisé sur les Indiens. — Premières cultures. 

— La canne à sucre — Le tabac ou petun. — Le coton. — L*indigo Le 

cacao. — Premiers temps de la culture du caréier. — Ce quMI fut pour 
la Martinique. — L'occupation de Saint-Domingue est la colonisation 
modèle , parce qu'elle est la colonisation progressive. — Querelles des 

limites Rapprochement avec ce qui a lieu de nos jours dans TOré- 

gon. — Question des limites. — Erreurs accréditées. — Réfutation. — 
Fait singulier quant à la date des droits légaux de la France. — Le pre- 
mier gouverneur général , pour le roi , des Iles sous le Vent. — Les 
comtes de Blénac. — Le premier intendant. — L'ancienne organisation 
coloniale était la même que celle de la métropole. — Cause de cette assi- 
milation — Les lies sous le Vent. — Marche progressive à partir de 1725. 

— Insurrection de 1768. — Elle est causée par la question des milices. 
— Situation jusqu'en 1790. —La partie espagnole ou l'Audience. — Expli- 
cation philosophique de ce mot. — Organisation de la colonie espagnole. 

— Relations avec la partie française. — Situation en 1730. — Population 
en 1790. — Répartition de cette population , et recherciies , à ce sujet , 
sur la législation servile des Espagnols. — Tendances libérales unies à 
une grande énergie de répression. — De l'esclavage dans la colonie es- 
pagnole. — Les différentes classes y sont rapprochées. — Recherches 
sur la situation économique de la colonie espagnole. — La division du 
livre indiquée quant à la partie espagnole. 



Chose étrange et qui fait penser : à la fin du 
XVII* siècle, lorsque, fatigués de leur vie de meurtre 



4 LIVRE r. CHAP. r. 

et de rapine , quelques-uns des héroïques forbans 
de la mer des Antilles dressèrent leur tente sur la 
côte septentrionale de Vile Espagnole^ et se firent 
planteurs, ces hardis pionniers de la civilisation 
purent reconnaître qu'ils n'étaient pas les premiers 
colons de cette terre. Comme le laboureur antique , 
l'esclave africain ramena parfois sur le sol, aux re- 
gards étonnés de son maître, des débris d'origine 
bien distincte! C'étaient des fragments de poterie 
grossière , des petites idoles en glaise durcie telles 
qu'en avaient encore les Indiens caraïbes retirés 
dans l'une des îles de l'Archipel; c'étaient des us- 
tensiles domestiques en usage en Europe , des mors 
contournés, des éperons aux larges molettes d'a- 
cier '... En moins de trois siècles, le nord de ce 
pays avait vu s'éteindre deux races d'hommes : le 
peuple conquérant et le peuple conquis avaient mêlé 
leurs débris sous le vert niveau de son sol... Encore 
moins d'un siècle, et une nouvelle transformation 
est subie : la population qui succède aux Castillans 
est comme balayée par un terrible ouragan, après 
avoir traversé le rêve d'une fabuleuse prospérité. 
Enfin , cinquante années ne se sont pas écoulées 

* Le P. Lnbal parle d'une de ces fouilles faite en sa prc^sence. 



COLONISATIOIS. O 

depuis raccomplisseraent de ce grand désastre, que 
déjà une nouvelle race d'hommes sent trembler 
Saint-Domingue sous ses pas. 

Et cependant, Dieu n'a pu créer pour la maudire, 
cette terre, l'un des plus beaux ouvrages sortis de 
ses mains ! — Pour nous , qui ne croyons pas à ces 
fatalités mauvaises, ou qui attribuons à la civilisa- 
tion européenne assez de force pour les dompter, 
nous allons essayer d'examiner, sans préoccupation 
aucune, la situation nouvelle qui surgit aujour- 
d'hui pour la France et son ancienne colonie. 

La question de Saint-Domingue touche à la fois 
au passé et à l'avenir de nos colonies. Elle est une 
question de politique et une ({uestion de finance : 
nous voudrions en faire une question économique, 
tout en lui conservant les hauts enseignements 
qu'elle comporte. C'est là ce qui justifie l'étendue 
de ce travail sur un sujet qui semble n'avoir rien 
de neuf, lorsqu'on ne l'envisage qu'au point de 
vue des faits révolutionnaires accomplis, ou de la 
quittance à donner par la France. 



On sait que Saint-Domingue fut le berceau des 
établissements européens dans le nouveau monde. 



6 LIVRE I. GHAP. 1. 

Les naturels l'appelaient Haïti; les Castillans la 
nommèrent Vile Espagnole^ et par abréviation, Es- 
panola. Quelques écrivains, latinisant ce mot, en 
ont fait Hispaniola^ qui fut un moment l'appellation 
usuelle. Ces dénominations ont été les seules em- 
ployées tant qu'a duré la prépondérance du peuple 
conquérant. Ce ne fut qu'à la fin du xvn* siècle , 
que les Français, s'étendant dans le pays par le 
nord, et toujours préoccupés des hostilités que di- 
rigeait contre eux la ville de Santo-Domingo^ où 
s'était réfugié tout ce qui restait de vitalité à la race 
dont ils sapaient la domination , s'habituèrent peu 
à peu à prendre la partie pour le tout, et firent ce 
nom de Saint-Domingue ^ dont notre langue ne s'est 
pas encore déshabituée. 

Haïti fut la seconde terre à laquelle aborda Co- 
lomb, qui venait de planter l'étendard de Castille 
sur la petite île de Guanahani , l'une des Lu- 
cayes (6 décembre 1492). 

L'amiral, après avoir élevé un fortin dans un 
endroit qu'il appela Puerto- Real (près du lieu où 
fut, depuis, bâtie la ville du Cap), et y avoir laissé 
trente hommes pour garder sa précieuse conquête , 
retourna en Espagne proclamer la découverte du 
monde nouveau , et chercher des moyens de colo- 



COLONISATION. 7 

nisation. Le grand homme quitta bientôt une se- 
conde fois le port de Cadix; et, après avoir vu 
surgir comme par enchantement autour de son vais- 
seau les cimes verdoyantes des Petites Antilles, aux- 
quelles il jeta en passant des noms que la postérité 
leur a conservés , il retrouva sa grande île. 

Ce fat le 27 novembre 1493. 

Moins de quatorze ans après, on comptait dans 
ce pays, qui semble la terre des merveilles, quinze 
villes, toutes peuplées de Castillans, ayant leurs 
privilèges et leurs armoiries , que l'historien Herrera 
nous a précieusement conservés. 

Cette prospérité n'avait pas duré un quart de 
siècle, qu'elle commençait à décliner; et ces cités, 
qui dataient de la veille, jonchaient le sol de leurs 
débris. Enfin, la décadence fat si complète et si 
rapide , qu'un historien ne croit pas pouvoir mieux 
résumer cette situation , qu'en citant cet usage qui 
peint si bien les dévots enfants de la Castille : les 
dimanches et les fêtes, on disait une messe avant le 
jour, afin que ceux qui n'avaient pas les moyens 
de se couvrir décemment pussent venir, à la faveur 
des ténèbres de la nuit, satisfaire au précepte de 
l'Église. 

Ainsi qu'on le pense , cette révolution si rapide 



8 LIVRE I. CHAP. I. 

eut une cause particulière : cette cause, il faut la 
chercher d'abord dans la politique peu éclairée 
dont TEspagne , si intelligente d'ailleurs dans l'œu- 
vre de la colonisation, fit constamment preuve 
à l'endroit de sa première colonie; mais il faut^ 
la chercher surtout dans le fabuleux développement 
que prirent les nouveaux établissements qui se fon- 
dèrent sur le continent voisin , à la suite des con- 
quêtes de Cortès et dePizarre. Le vainqueur de Mon- 
tezuma avait été greffier de la municipalité de la 
ville d'Azua, située sur la côte suddel'ile.On com- 
prend que l'exemple de sa merveilleuse fortune dut 
être un vif aiguillon pour ceux qu'il avait laissés der- 
rière lui. L'immense empire continental aspira donc 
en quelque sorte les habitants de la colonie, comme 
il aspirait d'ailleurs ceux de la métropole elle-même. 
La mort des princes catholiques sous la protection 
et au compte desquels avait été entrepris le grand 
voyage de découverte, la disgrâce de l'homme qui 
l'avait si glorieusement conduit à fin , concoururent 
également à cette prompte déchéance * ; et , lorsque 
les Français arrivèrent , ils eurent à coloniser sur 



' Valverde, Idea del valor de la Isla Espanola, etc., p. 85.— Voyez la 
note de notre introduction, qui renvoie, pour les ouvrages cités, à la bi- 
bliographie spéciale placée à la fin du second volume. 



COLONISATION. 9 

les Espagnols , comme ceux*ci avaient colonisé sur 
les Indiens. 

Quant aux Indiens eux-mêmes , il est inutile de 
dire qu'ils avaient disparu au souffle destructeur de 
l'Européen. Peu de temps après la conquête, une 
seule épidémie, la petite vérole, en avait enlevé 
deux cent mille. En 1535, il n'en restait plus qu'un 
noyab de quatre mille, qui, groupés autour d^un 
chef, le cacique Henri , qu'avait rendu intelligent 
sa domesticité sous un maître espagnol , firent trem- 
bler la colonie , et traitèrent de puissance à puis- 
sance avec l'empereur Charles-Quint. Le célèbre 
Las-Casas fut le négociateur de cette dernière trêve 
accordée aux débris de la race autochthone ' . 

Ce fut en 1630 qu'un désastre jeta quelques 
aventuriers normands dans l'île. Un gentilhomme 
dieppois, Niel d'Énambuc, suivi de t^elques ca- 
dets de famille, avait créé à Saint-Christophe le 
premier étabhssement français dans la mer des An- 
tilles. Chassés de cette île par les Espagnols, les 
compagnons de d'Énambuc se partagèrent en deux 
bandes , dont l'une alla débarquer à Antigue , tan- 

' Il faut lire cette curieuse histoire dans Charlevoix En 1789^ on voyait 

encore^ au dire deMoreau de Saint-Méry, dans le voisinage de l'Ultang-Salé, 
qui a conservé son nom (Laguna Enriquillo) y les restes des ouvrages de 
défense qu'avait élevés ce dernier héritier des Caciques. 



10 LIVRE I. CHAP. r. 

dis que l'autre, battue par les vents et la famine, 
alla échouer sur la petite île de la Tortue , qu'un 
étroit canal sépare de Tîle principale, et qui 
servait alors de repaire à une bande d'aventu- 
riers de toutes les nations, dont la course infes- 
tait la mer Caraïbe , ainsi qu'on disait alors , ab- 
solument comme les pirates grecs de l'Archipel 
ont, de nos jours, mis la Méditerranée à contribu- 
tion. Ce renfort, qui rendait d'ailleurs la petite île 
trop étroite pour ses habitants , les porta à tenter 
des établissements sur la grande terre. Ils abordèrent 
sur la côte nord qu'ils trouvèrent à peu près aban- 
donnée. Leur nombre s'accrut rapidement. Les 
uns se livrèrent à la chasse , à la préparation des 
peaux et des viandes , que vinrent leur acheter les 
Hollandais. Ils s'étendirent plus particulièrement le 
long de la côte , sans trop s'avancer dans les terres : 
ce furent les Boucaniers. Les autres équipèrent des 
barques, et se mirent à donner chasse aux bâti- 
ments espagnols. Ceux-ci continuèrent à faire leur 
quartier général de la Tortue : c'étaient les Flibus- 
tiers. Les uns et les autres étaient de plus réunis 
sous la dénomination maçonnique de Frères de la 
côte. L'histoire de ces hommes, les actes qu'ils 
rommirenl , leurs luttes avec les Espagnols , les 



COLOr^lSATION. \ I 

aventures qu'ils allèrent parfois chercher jusqu'à 
la mer du Sud lorsqu'elles leur manquaient dans 
celle des Antilles , toutes ces choses merveilleuses 
et effrayantes, si naïvement contées par le P. Du- 
tertre et le P. Charlevoix, sont comme les temps 
héroïques de la colonie dont ils furent les véritables 
fondateurs. 

Inutile de dire que le gouvernement des Frères de 
la côte était une démocratie pure. Dogeron , premier 
gouverneur pour le roi, fut nommé, ou plutôt se 
nonuna en 1652. Il fut à peu près obligé de pren- 
dre d'assaut Tîle de la Tortue , siège principal de 
son gouvernement. 

Exterminés plusieurs fois, notamment en 1638, 
par les Espagnols, qui dirigèrent de véritables ar- 
madas contre ce nid de vautours , nos compatriotes 
ne se découragèrent pas. Cette race énergique se 
recrutait sans cesse d'aventuriers, qu'attirait de 
toutes les provinces de France l'aimant de cette 
vie de hasards et de périls. On en a vu, dit un 
historien , « qui refusaient d'abandonner \^ flibuste^ 
pour retourner en France toucher d'opulentes suc- 
cessions, qu'ouvrait pour eux la mort de leurs 
aines. » 

En 1665, la compagnie des Indes occidentales 



12 LIVRE 1. GHAP. 1. 

que le roi venait de fonder par édit de juillet 1664, 
en même temps qu'il créait celle des Indes orien- 
tales, établit les premières relations suivies avec le 
territoire occupé par les Français; et quoiqu'elle ne 
parvînt jamais à le placer complètement sous son 
monopole, elle lui donna une impulsion qui contri- 
bua à son développement. 

Nous allons essayer d'indiquer les principales cul- 
tures qui forent successivement introduites à Saint- 
Domingue. 

L'île avait été le berceau de l'industrie qui depuis 
est devenue la grande industrie coloniale. Quoi que 
soutienne le P. Labat, lequel se moque avec sa bonne 
humeur habituelle de ceux qui ne voient pas conmie 
lui que la canne est indigène à l'Amérique , il de- 
meure évident pour nous qu'elle fot une importa- 
tion des Espagnols. Suivant Valverde , ils la prirent 
aux Canaries; mais nous croyons qu'ils purent la 
demander à leur propre sol. On sait, en effet, que la 
canne, introduite en Europe par les Arabes, avait, 
dans le ix^ siècle, enrichi successivement les chau- 
des campagnes de Rhodes, de Grèce, de Sicile, 
et de la péninsule Ibérique. Ce fot sans doute du 
royaume de Murcie, où ses rejetons obstinés vé- 
gètent encore à Tétat de monuments historiques, 



COLONISATION. 13 

que les successeurs du grand amiral I introduisirent 
dans Pile des Caciques. Quoi qu'il en soit, Fécrivain 
espagnol constate qu'en 1 535 , on faisait déjà quel- 
ques envois de sucre dans la métropole. En 1587, 
on en expédia huit cent soixante-dix-huit caisses de 
deux cents livres chacune '. En conquérant le sol, 
les Français conquirent donc en même temps cette 
plante admirable , dont le produit forme aujourd'hui 
le plus puissant élément du commerce maritime. 
D'ailleurs ne l'eussentrils pas trouvée rendue en quel- 
que sorte à pied d'œuvre de leur conquêto , qu'elle 
fût arrivée des Petites Antilles. En effet, elle était 
cultivée à la Martinique dès avant 1638, ainsi 
qu'il résulte d'un acte (fcissembUe de la compa- 
gnie des îles d'Amérique, où des récompenses sont 
proposées pour les colons qui importeront du sucre 
en France ^; et dès 1660, l'impôt se payait en sucre 
aussi bien qu'en tabac , quand jusque-là il n'avait 
porté que sur ce dernier produit ^. 

Mais voici un document qui peint trop bien et 



* VaWerde, op. cit., p. 42, 44, 46 et 87. 

* Acte (Rassemblée de la Compagnie des îles d'Amérique, du l»»^ dé- 
cembre t638. (Voyez Collection manuscrite de Moreau deSaint-Méry, partie 
relative à la Guadeloupe, tome I, p. 107-181 et 211.) 

3 Voyez les Annales du conseil souverain de la Martinique, lom. l , 
p. 44. 



14 LIVRE I. CHAI». 1. 

Tenfance de cette importante industrie , et les moerurs 
de ceux qui l'inauguraient dans la grande île, pour 
que nous résistions au désir de le reproduire tout 
entier. 

Le 26 février 1698, après une de ces redouta- 
bles expéditions que dans leurs moments de loisir 
les Frères de la côte dirigeaient sur le continent 
espagnol , le ministre Pontchartrain écrivait au gou- 
verneur de la nouvelle colonie : 

(' Le roi ayant été informé, par le compte que 
j'ai rendu à sa Majesté des effets qui ont été rap- 
portés de Carthagène par M. de Pointis, qu'il s'y 
est trouvé des calices et autres vases destinés 
pour le service divin , et de l'argenterie servant à 
l'ornement des églises, il a pris la résolution de les 
y renvoyer, pour marquer plus publiquement son 
respect pour tout ce qui a rapport à la religion; 
quoiqu'il soit assez connu pour en être rempli. 
— S. M. a chargé pour cela M. de Romegou d'aller 
à Carthagène aussitôt qu'il aura débarqué à Léogane 
les munitions qu'il porte pour Saint-Domingue. 
Comme il doit être favorablement reçu par les 
habitants de Carthagène, et que ce qu'il y va faire 
peut ôter de leur esprit les mauvaises impressions 
(ju'on leur a données des Français sur les courses 



COLONISATION. IS 

tet la conduite des Flibustiers, vous examinerez si 
on ne peut pas profiter de cette conjoncture pour 
établir avec quelques-uns d'eux des liaisons de 
commerce dont Saint-Domingue soit l'entrepôt; 
et, en ce cas, vous ferez embarquer un homme ha- 
bile et entendu, sur le rapport duquel vous puissiez 
compter pour les commencer ; me remettant à vous, 
dont je connais Fexpérience, pour lui donner les ins- 
tructions nécessaires pour s'acquitter solidement de 
cette commission, vous observant seulement de con- 
certer le tout avec M. de Romegou, en sorte qu'il 
entre dans les mesures dont vous jugerez qu'il aurait 
besoin pour réussir. 

« J'ai vu , en examinant l'état de la cargaison qui 
m'a été envoyé du bâtiment le Dauphin y arrivé 
dans la rade de la Rochelle , qu'il a rapporté une 
quantité considérable de sucre ; et il parait , par ce 
qu'on écrit à M. Bégon* , qu'on se propose de s'ap- 
pliquer beaucoup à cette culture dans Saint-Domin- 
gue. Comme elle ne peut être que très-préjudiciable 
aux colonies de l'Amérique , s'en fabriquant assez 
considérablement dans les îles du Vent, pour juger 
qu'il y en aura bientôt plus qu'il ne peut s'en con- 

* Michel de Bégon , conseiller du roi, intendant des Iles, puis des ga- 
lères, Tun des hommes les plus érudits et les plus recherchés de son temps. 



iB LIVRE 1. CHAP. I. 

sommer dans le royaume ; et qu'ainsi , ce sera uij^ 
nouvel excédant, l'intention du roi est que vous 
détourniez les habitants de cette vue, qui ne peut 
jamais leur être aussi avantageuse que la culture 
de l'indigo, du coton, du cacao, du tabac, et 
des autres denrées, qui les mettra à portée dans 
peu de faire un commerce auquel S. M. donnera 
toute la protection nécessaire. J'attends de votre 
application que vous y parviendrez , et je vous y 
exhorte, parce que je regarde la diversité des cul- 
tures dans les colonies comme la chose la plus im- 
portante à leur bien, et qui peut le mieux con- 
tribuer à les maintenir dans un état florissant ' . » 

Environ soixante-dix-huit ans après cette théorie 
économique du ministre de Louis XIV, la production 
en sucre, de la partie française de Saint>-Domingue, 
s'élevait, suivant Valverde, à 1,^27,750 quintaux, 
faisant 152,775,000 livres, dont 61,350,000 livres 
blanc, et 91,425,000 brut. Cette évaluation, évi- 
demment exagérée, ainsi qu'on pourra s'en con- 
vaincre en la rapprochant des chiffres de 1790 que 
nous donnons dans le chapitre suivant, chiffres 
qu'elle dépasse à peine, n'en fait pas moins com- 

• Moreau de Saint-Méry, Lois et Constitutions des colonies françai- 
ses . t. I. p. 582. 



COLONISATION. 17 

prendre Tidée qu'on se faisait alors dfe la production 
sucrière de la colonie française ' . A Tépoque dont 
parle Valverde, le prix du sucre était d'environ 
35 livres tournois^ le quintal. 

Le tabac oxxpetun, comme on avait fini par Tap- 
peler après plusieurs dénominations successives , 
avait été d'ailleurs à Saint-Domingue , comme il 
fiit plus tard dans les autres îles , la première indus- 
trie coloniale , car il est indigène aux pays inter- 
tropicaux. Déjà, en effet, dès 1629, un droit fiscal 
avait atteint l'importation de cette denrée , sur un 
considérant où le roi disait que « depuis peu de 
temps on faisait venir des pays étrangers quantité 
de petun ou tabac, sans payer aucun droit d'entrée, 
sous prétexte qu'il n'a été compris dans les anciens 
tarifs et pancartes; ce qui aurait donné lieu d'en 
faire apporter grande quantité en son royaume , de 
sorte que ses sujets, à cause du bon marché, en 
prenaient à toute heure , dont ils recevaient grand 
préjudice et altération en leur santé ^. » 



* Voyez Val?erdç, op. eit. , p. 136 , qui la donne cependant comme lui 
venant d'une source certaine. 

^ On sait que la valeur de fa livre représentait à peu près celle du /ranc 
actuel. 

3 Déclaration du roi, du M novembre 1629. — Moreau de Saint-Méry^ 
Lois et Constitutions y op. cit, t. 1, p. 23. 

1. 2 



18 LIVRE I. r.HAP. î. 

Le coton croît aussi spontanément dans l'île; car 
on ne peut douter que le cotonnier ne soit indigène 
de TAmérique aussi bien que de l'Inde. « Les Mexi- 
cains , dit l'abbé Clavigero , cité par le Dictionnaire 
du Commerce, faisaient de belles toiles de coton , 
aussi fines et aussî belles que la toile de Hollande ; 
elles étaient très-estimées en Europe... Parmi les 
présents envoyés à Charles-Quint par Cortès , on re- 
marquait des manteaux, des vestes, des mouchoirs, 
des courtepointes et des tapis de coton. » « Il croît 
partout, dit Valverde, dans les terrains fertiles 
comme sur les terres arides. » Cependant, cette 
culture ne se développa pas aussi rapidement qu'on 
pouvait s'y attendre. 

En 1776, la partie française ne produisait, sui- 
vant Valverde, que 37,640 quintaux, ou 3,764,000 
livres ' , qui représentaient cependant un beau re- 
venu, le prix étant à cette époque de 20 piastres ou 
100 liv. le quintal. Le premier impôt fut mis sur le 
coton par les célèbres lettres patentes d'avril 171 7, 
qui règlent le commerce des îles d'Amérique*. 

Les Anglais eurent longtemps le monopole de 
l'indigo qu'ils tenaient de leurs possessions de 

' Valverde, op. cit., 136. 
"^ Art. XIX. 



COLONISATION. 19 

rinde. Cependant y la nature n'avait pas non plus 
reftisé ce riche produit au sol favorisé de PAmé- 
rique, et Textraction de cette précieuse matière 
colorante fut une des premières industries de nos 
colonies. En 1671, M. de Baas, l'un des adminis- 
trateurs les plus intelligents qu'aient eus nos établis- 
sements des Antilles, l'encouragea à la Martinique ' . 
Les planteurs s'y adonnèrent avec passion , surtout 
à Saint-Domingue, à ce point qu'en 1693 (1®' sep- 
tembre) intervint un arrêt du conseil ainsi conçu : 
« Le roi , étant informé que ses sujets de l'Amé- 
rique occidentale, sur les excitations que S. M. 
leur a fait faire de s'appliquer aux cultures qui 
peuvent servir le plus utilement le commerce, 
ont cultivé l'indigo, et particulièrement ceux de 
SaintrDomingue, et en ont envoyé les deux der- 
nières années des quantités si considérables en 
France , qu'ils sont obligés de les y donner à perte , 
quoiqu'ils soient en état d'en fournir davantage à 
l'avenir. A quoi S. M. voulant pourvoir et donner 
de nouvelles marques , aux habitants desdites colo- 



' Jean-Charles, comte de Baas, lieutenant général des armées du 
roi, gouverneur et lieutenant général , pour le roi, dans les iles/ran» 
çaises d^ Amérique ^ gouverna de 1667 à 1677, année où il mourut à la 
Martinique. L'acte dont nous parlons est du 7 féTiier de Tannée indi- 
quée. 

2. 



20 LIVRE f. CHAP. I. 

nies, de son affection, en leur facilitant les moyens^ 
et aux négociants français qui font les achats de 
leur indigo, de les pouvoir débiter avec avantage 
dans les pays étrangers; S. M. étant en son con- 
seil a ordonné et ordonne qu'à partir du jour du 
présent r indigo provenant de l'île Saint-Domingue, 
et autres lieux des îles de TAmérique occidentale 
occupés par les Français, qui sera porté , hors du 
royaume seulement, tant par mer que par terre, sera 
exempt de tous droits de sortie, etc.... » On estime 
à 2,000,000 de livres la quantité d'indigo que le& 
Colonies françaises envoyaient à leur métropole, en 
1775 ' . Cette évaluation, généralement admise, rend 
à première vue extrêmement exagérée celle de 
2, H 0,500 livres que donne Valverde pour la seule 
production de notre côte de Saint-Domingue. Mais 
on arrive à reconnaître l'exactitude des informa- 
tions de l'écrivain espagnol , en lisant au Code de 
la Martinique différents actes qui constatent que 
l'industrie indigotière avait, à cette époque, entiè- 
rement disparu des Petites Antilles. Lorsque en 1 775 
le président de Tascher, l'habile intendant de la 
Martinique , l'encouragea de nouveau , c'est à peine, 



• Voyez dans le Dictionnaire du commerce et des marchandises le 
«uriiMix travail relatif à ce produit. 



COLONISATION. 21 

dit un écrivain, si l'on se souvenait des anciennes 
indigoteries. Ajoutons que le fait de cette résurireo- 
tion se rattache à Tune des situations les plus cri- 
tiques qu'aient traversées les îles. Ce fut la res- 
source suprême offerte aux planteurs, vaincus et 
découragés par un fléau qui faillit leur faire aban- 
donner la place : nous voulons parler de l'invasion 
des fourmis qui, à la suite de plusieurs ouragans 
successifs, fondirent sur les plantations de cannes 
qu'elles détruisirent presque complètement'. Les 
fourmis disparurent comme elles étaient venues , et 
la canne reverdissant sur le sol en expulsa de nou- 
veau l'indigotier, qui ne se maintint plus qu'à 
Saint-Domingue , où , dans le chapitre suivant , 
nous le retrouverons en 1790. — En 1776, l'in- 
digo valait environ 5 liv. 10 sous la livre. 

Suivant Valverde, le cacaotier croîtrait aussi spon- 
tanément dans l'île Espagnole, et cette opinion paraît 
fondée : car on sait que le plus fin produit de 
cette plante est celui que fournissent les contrées que 
baigne le golfe du Mexique. Quoi qu'il en soit, on 

' Une récompense d'un million de livres fut proposée pour celui qui 
trouTerait le moyen de les détruire. — Voyez au tome lll, p. 249» 309, et 
257 du Code de la Martinique; et dans les Annales du conseil souve* 
rain de la même colonie, t. I, p. 127 ; t. II, p. 297, où se trouvent d'inté- 
ressants détails sur le président de Tascher, auquel la France dut alors le 
salut de ses possessions des petites Antilles. 



22 LIVRE I. CHAP. I. 

le trouve à Torigine de la colonisation européenne , 
et il fiit avec les métaux et le sucre le premier ar- 
ticle d'importation que. reçut TEspague. Il n'y avait 
pas, au xvi® siècle, d'autre cacao que celui de Saint- 
Domingue, qui approvisionnait sa métropole et fai- 
sait même quelques envois h l'étranger- Les Français 
empruntèrent donc cette industrie à leurs voisins ; 
mais combattue en quelque sorte par l'indigotier et 
la canne, qui s'étendaient rapidement, elle ne prit 
jamais un bien grand développement. Elle s'amoin- 
drit aussi rapidement dans la partie espagnole, dont 
cependant les plaines élevées et richement arrosées 
sont éminemment propres à la végétation de l'arbre 
qui porte la précieuse amande que la science appelle 
mets des dieux '. 

L'introduction du café dans les colonies françai- 
ses d'Amérique est un point d'archéologie écono- 
mique fort connu. Il n'est personne qui ne sache 
la touchante histoire de Desclieux, gentilhomme 
normand , chargé de porter à la Martinique deux 
plants sortis du jardin botanique de Paris , et qui , 
embarqué sur un vaisseau où l'eau vint à manquer, 
partagea avec les frêles arbustes la ration qui lui était 
chaque jour distribuée. Ces jeunes pousses étaient 

' Theobroma Linn. 



COLONISATION. 33 

sorties d'un cafier dont les magistrats d'Amsterdam 
avaient fait don à Louis XIV dans les premières an- 
nées du XVIII* siècle , et qui provenait des posses- 
sions hollandaises de Java, où le précieux arbris- 
seau avait été depuis assez longtemps importé 
d'Arabie. En 1727, un tremblement de terre avait 
fait périr tous les cacaoyers de la Martinique, dont 
la culture était la seule ressource des colons qui ne 
possédaient pas des capitaux suffisants pour entre- 
prendre celle de la canne. Ce fut pour venir en aide 
à cette population désolée que le cafier lui fut en- 
voyé. Jamais industrie ne répondit mieux à Fespoir 
qu'on avait fondé sur elle. Lorsque Desclieux mou- 
rut en 1775, à l'âge de quatre-vingt-dix-sept ans, 
il avait vu une belle et riche culture grandir à la 
suite des deux pauvres arbustes dont il avait été le 
tuteur dévoué \ Le cafier ftit importé de la Marti- 
nique à Saint-Domingue. Il y prospéra merveilleu- 
sement; et après avoir résisté aux envahissements 

' Voyez les Annales du conseil souverain , déjà citées , t. II, p. 6. On 
trouve dans la collection manuscrite de Moreau de Saint-Méry (partie de la 
Guadeloupe, t. I , p. 61) un document curieux, qui prouve que, dès 1636, 
la Compagnie des iles avait cherché à introduire le café dans cette colonie. 
Seulement , on ignorait alors que cette fève ne conserve que très-peu de 
temps son germe , et Ton finit par renoncer à cette tentative , en restant 
convaincu que les Hollandais faisaient subir une première torréfaction au 
café qu'ils envoyaient en Europe, pour conserver à leurs possessions le mo- 
nopole delà production. 



24 LIVRE I. GHAP« 1. 

de la canne , comme à la grande commotion révolu- 
tionnaire qui fit disparaître toutes les cultures, il 
constitue encore aujourd'hui la seule industrie du 
pays. En 1737, la partie française de Saint-Domin- 
gue et nos colonies des Petites Antilles produi- 
saient déjà assez de café pour qu'il fût possible d'en 
permettre l'exportation à l'étranger, malgré le goût 
de plus en plus prononcé que manifestaient toutes 
les classes de la société pour cette précieuse alimen- 
tation qui ne devait pas plus passer que les vers du 
poëte ^ . Suivant Valverde , la partie française de 
Saint-Domingue produisait en 1776 la quantité de 
30,450,000 livres de café , qui , se vendant à raison 
de 30 livres tournois le quintal , donnaient un re- 
venu de 1,827,000 livres. 

Nous reviendrons plus tard dans un chapitre spé- 
cial sur cet important produit, qui , selon nous, cons- 
titue l'une des belles questions économiques du mo- 
ment , et dont nous faisons le pivot de la solution 
que poursuit ce travail. 

Tels furent les premiers éléments de la prospérité 
de la belle colonie qui se créait toute seule pour la 

^ Madame de Sévigné a?ait prédit que Racine passerait comme le café : 
malheureux pronostic qui prouve deux fois contre son goût. — ^Voyez, dans 
Moreau de Saint-Méry, Lots et Constitutions, t. m, p. 33 1, la Déclara- 
tion <lii roi, (lu 27 septembre 1732, qui permet Texporlation.du café. 



COLONISATION. 25 

France. On peut dire que cette terre doublement fé- 
conde faisait sortir à la fois de son sein la civilisa- 
tion et les tiges vigoureuses des plantes dont le germe 
lui était confié. Car, à mesure que les habitants lui 
demandaient les richesses dont elle était si prodigue, 
ils renonçaient à leur vie de déprédations et de vio- 
lences : les héroïques forbans devenaient d'intelli- 
gents et courageux planteurs. 

C'est une curieuse histoire, et qui serait bien 
digne d'arrêter aujourd'hui l'attention de la France , 
que celle de la colonisation de la partie française de 
SaintrDomingue ! Elle offre, en effet, un sujet d'é- 
tude unique dans l'histoire de ce xvn® siècle qui en- 
treprit le défrichement civilisateur du monde nou- 
veau que l'illustre Génois avait ouvert à l'Europe. 
Là , dô n'était pas la lutte d'hommes bardés de fer, 
et lançant la foudre contre de pauvres sauvages qui 
les prenaient pour des dieux ; c'était la lutte de deux 
nationalités également fortes, disposant des mêmes 
moyens de destruction, et dont l'une demandait 
place à l'autre. Ah! si jamais lutte fut instructive, 
c'est bien celle-là ! si jamais le passé a légué un évé- 
nement à l'avenir, en lui disant : Voilà comme il faut 
faire ! c'est bien celui-là. L'occupation de la côte de 
Saint-Domingue par l'héroïque descendance de la 



26 LIVRE 1. CHAP. I. 

Tortue, c'est la colonisation modèle; — car elle fiit ce 
que doit être toute colonisation intelligente : la goutte 
d'huile qui s'étend lentement, mais invinciblement. 
Ces gens de la flibuste ne s'étaient point avisés de 
vouloir conquérir une immense étendue de pays 
pour le coloniser ensuite. Ils s'établissaient par 
groupes le plus près de la mer possible, dressaient 
leur boucan dans le lieu qui leur convenait, et, ar- 
més jusqu'aux dents , défendaient tant qu'ils pou- 
vaient cette possession de fait. Il arrivait de deux 
choses l'une : ou les Espagnols finissaient par les 
massacrer, ainsi qu'il advint en 1638 de presque 
tous les boucans de la côte nord, ou ils finissaient 
par lasser les Espagnols. Alors on s'entendait, on 
signait trêve , et le fait usurpateur deven^iit une sorte 
de droit. Ce pied mis permettait d'en poser un autre. 
Nouvelle querelle qui commençait presque toujours 
par le massacre des sentinelles avancées de la nou- 
velle usurpation auxquelles les Espagnols ne fai- 
Stdient jamais quartier. On se récriait, on soute^ait 
que de tout temps une vigie française avait été po- 
sée sur le point cpntesté, on deman4ait une en- 
quête dans laquelle étaient entendus les patriarches 
de la colonisation. Et comme il arrivait soi^vent, en 
effet, que quelque aventurier plus hardi que les 



COLONISATION. 27 

autres avait été dresser sa case plus avant dans les 
terres, ce compagnon que Ton avait cru perdu était 
devenu une limite vivante qui mettait souvent Ten- 
quête du côté des Français. Combien de querelles de 
ce genre au sujet de la rivière du Rebouc , que nos 
compatriotes, qui n'avaient commencé à s'établir 
dans la plaine du Gap qu'en 1670, voulaient déjà 
franchir six ans après , pour se répandre dans celle 
de Santiago , dont ils occupaient déjà la tête ! 

« En 1714, dit Moreau de Saint-Méry, le général 
« et l'intendant font faire p^r devant M"' Beaupré 
a et Durqcher, notaires au Cap, une enquête où 
« vingt- quatre . témoins assermentés, dont l'un, 
« nommé Begot, avait quatre-vingt-treize ans, attes- 
te tant que les Français possèdent depuis soixante 
« ans tous les terrains à l'ouest du Rebouc'.... » 

Cette affaire, commencée en 1676, époque à la- 
quelle les Français avaient poussé leurs établisse- 
ments depuis le Port de Paix jusqu'à la rive droite 
de la rivière disputée, dura jusqu'en 1731, où la 
métropole donna ordre de s'arrêter provisoirement 
à la rivière dite du Massacre. A chaque change- 

* voyez, dans la Description de la partie espagnole de Saint-Domin' 
guCf la curieuse iatroductiou intitulée : Abrégé historique de ce qm a eu 
lieu, relativement atix limites , entre la colonie espagnole et la colonie 
française de Saint-Domingtte. 



28 LIVRE I. CH4P. I. 

ment de gouverneur, les colons espagnols mon- 
taient à cheval, et allaient comme interrompre la 
prescription par une attaque qu'ils trouvaient les nô- 
tres toujours prêts à bien recevoir. Ils incendiaient 
les établissements, ils détruisaient jusqu'aux bœufs 
sauvages « dont la chasse attirait les Français; » 
mais ils ne rebutaient pas ces hommes de fer, qui 
savaient qu'on ne prend pas une terre à autrui sans 
dégainer, qu'on n'est pas fermier en pays conquis 
comme en Beauce et en Brie , et répondaient coup 
pour coup ,* feu pour feu , sans songer à demander 
compte au général et à ^intendant de leurs éta- 
blissements brûlés et de leurs troupeaux dispersés. 
Les choses se passaient de nàême sur tous les 
autres points, à mesure que s'allongeait cette re- 
doutable ceinture française qui , partie de l'extrémité 
nord, descendait irrésistiblement vers le sud. <f Qui 
a l'eau , tient le sol ! » Tel semblait être le cri de 
cette croisade nouvelle. On défrichait par éfïa^^'. 
Les premières plantations se firent sur le bord de 
la mer, pour être plus à la portée du commerce et 
moins à la portée des Espagnols. Puis, l'occupa- 
tion se consolidant, et les nouveaux arrivants trou- 
vant le littoral occupé, se risquaient plus avant dana 

' Description de la partie espagnole, op. cit., t. Il, p. 101. 



COLONISATION. 29 

les terres, un peu au-dessus de la première ligne. 
Puis une troisième ligne franchissait ensuite la se- 
conde; et cette marée montait, montait toujours, 
avec cette force que Dieu a donnée aux races con- 
quérantes comme au flot de la mer. Il ne faut 
qu'ouvrir cette curieuse histoire , pour se convaincre 
que rîle entière serait passée sous la domination 
française , si Ton eût laissé faire cette brave et en- 
treprenante population coloniale. On avait fini par 
ne plus savoir où commençait et où s'arrêtait notre 
occupation, à ce point qu'en 1700, il parut à Ma- 
drid une carte de l'île , dressée par le géographe du 
roi d'Espagne, qui, pour simplifier la question, 
traçait une ligne droite de Port de Plate à l'embou- 
chure du Neybe ; nous octroyant ainsi une surface 
à peu près double de celle qui nous est depuis défi- 
nitivement restée. 

La vérité est que s'enhardissant à mesure qu'ils 
sentaient plus consistante la zone qui les épaulait, 
nos compatriotes, qu'avaient un moment arrêtés 
les montagnes du Chaos , avaient fini par s'épandre 
dans ces belles plaines de l'Est dont la pente pou- 
vait les conduire bien loin , si les gouverneurs es- 
pagnols, allégeant le navire pour le sauver, ne 
s'étaient décidés à signer des conventions qui re- 



30 LIVRE I. CHAi». I. 

connaissaient implicitement l'occupation française, 
pour assigner une limite à ses envahissements. 

On ne peut rappeler ces faits sans être frappé 
de leur analogie avec ce qui se passe en ce moment 
à Tendroit de Tune des plus gravés questions de la 
politique contemporaine. Ce sourd travail de la po- 
pulation envahissante, sape qui s'avance incessam- 
ment au cœur du pays convoité; ces querelles de 
limites , imbroglio où chacun finit par être de bonne 
foi , jusqu'au jour où le droit finit par rester au plus 
fort , n'est-ce pas l'œuvre que nous voyons s'accom- 
plir sur cette vaste terre de l'Orégon; mouvement 
qui, si aucun traité ne l'arrête, portera la domination 
américaine de l'est à l'ouest du continent, comme 
la nôtre se fût étendue db l'ouest à l'est de la grande 
île , si la diplomatie ne lui eût posé des limites ' ? 

Mais ces limites, quelles furent-elles? Cette que&- 
tion peut ne pas être indifférente aujourd'hui , qu'a- 
près avoir été un moment ramenée à l'unité terri- 
toriale , l'ancienne colonie franco-espagnole tend à 
se diviser en deux nationalités comme par le passé. 

' Voyez l'histoire de cet envahissement organisé de Touest dans le grand 
ouvrage de M. de Mofras, qai a jeté un jour si nouveau et si complet sur 
la grosse question qui se prépare dans le nord-Amérique. ( Exploration 
du territoire de VOrégon , des Californies et de la mer Vermeille , 
{•xécutée pendant les années 1840 , M et 42 , par M. Duflot de Mofras. 
— Voypz à la Bihliographie.) 



COLONISATION, 31 

Un des derniers écrivains qui ont retracé This- 
toire de Saint-Domingue , fait remonter à la paix de 
Ryswick (1697) la première délimitation régulière 
des deux territoires. « Louis XIV, à la fierté duquel 
a ce traité arrachait tant de concessions , dit-il , ob- 
« tint du moins en retour une cession régulière de 
a la partie de Saint-Domingue que le droit de con- 
« quête avait rendue française depuis près de qua- 
« rante ans , mais que le même droit pouvait aussi 
« rendre espagnole une seconde fois. D'après ce 
« traité, les limites des possessions françaises furent 
« fixées à la pointe du cap Rose pour la côte septen- 
« trionale , et bornées ainsi d'un côté par les villes 
« d'Isabelle et de San-Iago; et à la pointe de la 
« Béate pour la côte méridionale. » Et plus loin : 
«En 1730, on établit une nouvelle délimitation; 
« mais ce ne fut qu'en 1776 que ces dispositions 
« reçurent une forme légale, et furent réglées par 
« un traité définitif connu sous le nom de traité des 

« limites*. » 

Autant de mots, autant d'erreurs. — Premiè- 
rement, il n'y a rien de spécial à Saint-Domin- 
gue dans le texte même du traité de Ryswick, 

' Histoire politique et statistique , etc. , par M. Placide Justin , p. 98 
et 129. 



32 LIVRE I. CHAP. I. ^ 

ni dans ses nombreuses annexes que nous avons 
lues jusqu'à la dernière ligne , ni dans le Dmil pu- 
blic fondé sur les traités y de Mably, que nous avons 
ouvert comme moyen de vérification. La seule clause 
de cette importante convention qui puisse s'appli- 
quer à la colonie est Tarticle IX , que nous reprodui- 
sons littéralement : « Ledit seigneur Roi très-chrétien 
a fera aussi restituer à S. M. C. toutes les villes, 
« places, ports, châteaux et postes, que ses armées 
« ont, ou pourraient avoir occupés jusqu'au jour 
« de la paix, et même depuis icelle, en quelque 
« lieu du monde qu'ils soient situés , comme pareil- 
ce lement sadite Majesté Catholique fera restituer à 
(( S. M. T. C. toutes les places, forts, châteaux et 
« postes, que ses armées pourraient avoir occupés 
« durant cette guerre jusqu'au jour de la publication 
« de la paix, et en quelques lieux qu'ils soient 
« situés. ' 3) 

On le voit , il n'y a que les mots « en quelque lieu 
du monde, » qui soient d'une application possible 



• Voyez , dans le Corps universel et dïplomatiqiie de Dumont , au 
vol. VU , partie ii , page 408 , le traité signé à Ryswick , le 20 septennbre 
1697, ratifié par la France, à Fontainebleau, le 3 octobre i697, et par 
l'Espagne, à Madrid, le 8 octobre de la même année. Voyez aussi au t. III, 
p. 219, du recueil intitulé : Actes et Mémoires de la paix de Ryswicky où 
le traité et ses annexes se t ion vent in extenso. 



COLONISATION. 33 

à la colonie. Mais peut-être cette généralité d' expres- 
sion entraîne-t-elie l'idée d'une possession antérieure 
ment admise? — Nous l'avions pensé, et nous sommes 
remonté au traité immédiatement antérieur à celui 
de Ryswick, c'est-à-dire à celui de Nimègue du 17 
septembre 1678. Nous n'avons pas été peu surpris 
de voir que l'article dont nous venons de donner le 
texte, était la reproduction littérale de l'article Vil 
de ce précédent traité. 

Secondement : il n'existe aucune trace d'une con- 
vention même locale, conclue en 1730. Cette année 
est précisément l'une de celles où il n'intervint rien 
d'important sur cette question , ainsi qu'il résulte du 
précis si minutieux de Moreau de Saint-Méry , qui 
passe de 1729 à 1732'. 

Troisièmement : la grande convention , celle qui 
méritait si bien qu'on en précisât la date , n'est pas 
de 1776, mais du 3 juin 1777. C'est la convention 
provisoire qui est du 9 février de l'année indiquée. 

Quatrièmement : il n'existe de cap Rose sur au- 
cune carte, même sur celle que M. Placide Justin 
donne à la fin de son livre, et qu'il a tirée du 
détestable atlas politique de 1825. Quant aux 
villes d'Isabelle et de Santiago, entre lesquelles il 

* Voyez rinfrod. à la Description de la partie espagnole ^àé^oMèiè, 
I. :5 



34 LIVRE I. CHAP. I. 

place les limites en question , nous ne dirons pas 
que la première a cessé d'exister depuis Colomb ; 
mais nous dirons que son emplacement qu'indique 
la pointe Isahellique à laquelle elle a donné son 
nom , se trouve à environ vingt lieues plus à PEst 
que la ligne figurative tracée sur la même carte. 
Pour Santiago , elle esta vingtrcinq lieues au moins^ 
toujours plus à l'Est que cette même ligne. 

On avouera qu'il est difficile de procéder plus lé- 
gèrement. 

Il résulte pour nous de l'étude de cette question , 
cette singulière évidence/ qu'aucune convention 
régulière, échangée officiellement de cabinet à ca- 
binet, n'avait reconnu le droit de la France sur ce 
territoire qui formait depuis un siècle un des plus 
beaux fleurons de sa couronne : l'Espagne laissait 
prendre, — elle ne donnait pas. Toutes les délimita- 
tions se faisaient de gouverneur à gouverneur, à titre 
provisoire. Si la cour de Madrid disait parfois o^^^', 
jamais elle ne l'écrivait. 

La carte placée à la fin de ce livre , et dont la 
précision ne saurait être contestée pour les raisons 
qui seront dites % donne ime idée exacte de la dé- 
limitation tracée par l'acte de 1777, qui, plaçant 

' Voyez coite carte et la note explicative qui raccompagne. 



COLONISATION. 35 

les deux extrémités de la colonie française à la ri- 
vière du Massacre pour le Nord, à celle des Anses à 
Pitres ou Pedernales pour le Sud, la faisait courir 
sur une configuration irrégulière de plus de 230 
lieues de littoral , tandis que la frontière intérieure 
atteignait à peine une longueur de 90 lieues , et 
qu'à l'exception de la vaste partie péninsulaire du 
sud-K)uest, la profondeur moyenne, de la mer à 
cette frontière, ne dépassait pas 12 lieues. 

Voici les quatre principaux points de cette fron- 
tière avec leur distance de la mer : 

1® De la baie Mancenille (rivière du Massacre)^ 
tête de la ligne du côté du nord, au cap Saint-Ni- 
colas, 50 lieues. 

2^ De la ligne à la baie des Gonaïves, à peine 
6 lieues. 

3** De l'Étang-Saumache au Port-au-Prince, à 
peine 6 lieues. 

4® De la rivière des Anses à Pitres (Rio Peder- 
nales), fin de la ligne, au cap Tiburon, toute la 
vaste presqu'île, c'est-à-dire, 75 lieues. 

Disons, quant à cette presqu'île , qu'elle présente 
elle-même, du nord au sud, une largeur qui varie 
de 5 à 15 lieues. 

Enfin, pour compléter ces indications topogra- 
. s. 



36 LIVRE I. CHAP. I. 

phiques, nous ajouterons que la distance de Saint- 
Domingue (cap del Engano) à Porto-Rîco est de 
17 lieues; sa distance (cap Saint-Nicolas) de Cuba 
est de 28 lieues. 

Quoi qu'il en soit de la régularité primitive de 
son occupation, dès 1685, la France avait consi- 
déré la possession nouvelle comme assez importante 
pour que le roi y instituât une justice souveraine , 
comme dans les colonies plus anciennes de la Mar- 
tinique et de la Guadeloupe. 

Cette organisation régulière ne doit cependant 
pas donner une idée trop avantageuse des progrès 
de la colonisation à cette époque. Lorsque, en 1701, 
l'ingénieux et naïf historien de nos établisseiiiblits 
de la mer des Antilles se rendit de la Martinique 
dans la grande île , pour aider les frères de son ordre 
dans leur œuvre doublement sainte de travailleurs 
et de ministres de l'Évangile , il lui sembla passer 
de civilisation en barbarie ^ Mais, dès ce moment, 
l'impulsion était donnée. En 1714-, la partie fran- 
çaise de Saint-Domingue avait conquis une impor- 
tance commerciale et politique assez grande pour 
mériter une administration distincte de celle des 
Ues du Fentj dont la Martinique était le chef-lieu ♦ 

* Voyez le Nouveau Voyage du P. Lahat. 



COLONISATION. 37 

Elle fut érigée avec ses dépendances (les îlots qui 
Tentourent) en gouvernement des Iles sous le Vent. 
Le premier chef du gouvernement nouveau fut 
un homme dont le nom mérite d'être conservé; car 
ce nom a joué un grand rôle dans l'œuvre de la co^ 
Ionisation des îles d'Amérique. En 1677, Charles 
de Courbon , comte de Blénac , chevalier, seigneur 
de Romegou , lieutenant général de terre et de mer, 
sénéchal de Saintonge, chambellan de Monsieur, — 
et nous ajouterions volontiers, pour achever de 
donner une idée de son importance , beau-frère du 
duc de la Rochefoucauld, — passa aux îles comme 
représentant de l'autorité royale, alors juxtaposée 
à ofkUe de la compagnie des Indes occidentales. Son 
titre était : Gouverneur et lieutenant général pour 
le roi des lies françaises et terre ferme de VAmé-- 
rique. Il fut reçu en cette qualité à la Martinique , 
le 8 novembre 1677. Ce fut lui qui bâtit la ville du 
Fort-Royal; et, en 1694, le P. Labat, aussi habile 
ingénieur qu'il était planteur intelligent, l'aidait de 
ses conseils dans la construction du fort. Ce sei- 
gneur, « homme d'esprit et très-brave, point du tout 
ami du vin , ni des femmes , » après avoir obtenu 
de retourner à la cour, « dont il avait perdu l'habi- 
tude , » se prit à regretter sa grande vie demi-royale 



38 LIVRE 1. CHAP. 1. 

demi-caraïbe, et se fit renvoyer dans son gouver- 
nement, où il mourut, le 10 juin 1696, dans un âge 
extrêmement avancé ' . Ce fut Charles , comte de 
Blénac , son fils , aussi grand sénéchal de Saintonge , 
nommé, en 1712, Gouverneur en citef de file de 
la Tortue et côte de Saint-Domingue , avec le titre 
de lieutenant au gouvernement général des îles, qui 
reçut, en 1714, la première commission de Gou-- 
verneur général des Iles françaises et terre ferme 
sous le Vent "^ . Cette organisation nouvelle ne fut com- 
plétée que quatre ans après par l'adjonction d'un in- 
tendant au gouverneur général. Le premier revêtu 
de cette fonction fut Jean-Jacques Mithon de Senne- 
ville , commissaire général de la marine , conseiller 
du roi en ses conseils, qui prit le titre ^Intendant 
de justice ^police et finances des îles sous leVent^ et 
dont la commission est du 9 août 1718. La nouvelle 
possession se trouva ainsi dotée de cette organisa- 
tion qui remontait, pour celles plus anciennes des Iles 
du Vent, aux premiers temps de la colonisation, 

* Voyez le P. Labat , Nouveau Voyage aux îles <ff Amérique , t. V, 
p. 255 el suiv. 

' ... Sous le vent des autres lies, c'est-à-dire des Petites Antilles, et non 
pas de V Amérique, ainsi que l'écrit M. de Saint-Méry, dont nous ne re- 
connaissons pas ici la précision ordinaire. — Voyez la liste des gouTemeiirs 
généraux des tles , t. II , p. 9 des Lois et Constitutions ; et à la page 408 
du même volume, les provisions du comte de Blénac. 



COLONISATION. 39 

ainsi que le constate la commission de M. Clersellier 
de Leumonty qui est du V^ octobre 1642. Or, si 
Ton veut joindre à ces premiers éléments Tinstitu- 
tion des conseils souverains qui fonctionnaient 
comme nos parlements, l'application des textes fon- 
damentaux de la législation civile , tels que Tordon- 
nance de Blois sur les mariages, la coutume de 
Paris, les ordonnances de 1667 et 1669 sur les pro- 
cédures civile et criminelle, celles de 1670 et 1673 
sur le commerce, et celle du mois d'août 1681 sur 
la navigation, on reconnaîtra que cette orga- 
nisation n'était autre que celle de la métropole 
elle-même , qui alors ne croyait pas pouvoir mieux 
s'approprier un pays qu'en se l'assimilant par les* 
institutions'. Ajoutons qu'à Saint-Domingue, aussi 
bien qu'à la Martinique et à la Guadeloupe , elle ne 
disparut qu'avec l'ère nouvelle qui la fit disparaître 

' La «oulume de Paris et les cinq premières ordonnances ont été enre 
gistrées à la Martinique, le 5 février ]68f . Elles faisaient déjà loi comme 
raison écrite. La pensée de l'ancien goiiYernement royal parait avoir été de 
donner aux colonies les mêmes privilèges qu'avaient les pays à états. 
Les luttes maritimes presque constantes que soutint la France, depais 
LouisXlV, empêchèrent seules la réalisation de cette pensée, en forçant de 
laisser prédominer Tinfluence militaire. Dans les circonstances critiques , 
on jetait toujours les yeui sur les créoles pour les fonctions les plus con- 
sidérables. Ce fut M. de YaudreuU , né au Canada , qui soutint , comme 
gouverneur général, le dernier assaut des Anglais. M. Levassor delà Touche, 
colon de la Martinique, que sa descendance habite encore, fut nommé gou- 
verneur général aux approches de la guerre de 1756. 



40 LIVRE I. CHAP. I. 

de la métropole. Ainsi, curieux rapprochement, 
l'autocratie royale avait du premier coup saisi ce 
que n'a pu depuis comprendre le gouvernement de 
la bourgeoisie : que la nationalité complète est par- 
tout où flotte le pavillon, et que plus éloigné est le 
sol nouveau qui le voit flotter, plus gloriapx il est 
pour une puissance maritime de ne pas tenir compte 
de la distance qui l'en sépare. Aussi, l'autocratie 
royale avait-elle fait large la part de la France dans 
le monde colonial ! 

Quant aux dépendances qui constituent les lies 
sous le Vent, dont M. deBlénac était nommé gou- 
verneur général, elles n'étaient autres que les îlots 
qui faisaient face à la côte française, et en tête des- 
quels il faut placer la redoutable Tortue, qui per- 
dait de son importance à mesure que se développait 
la colonisation de la grande terre, et qui finit par 
être à peu près abandonnée. Cette île, qui ne manque 
cependant pas de fertilité, présente une étendue de 
dix lieues de long sur une largeur moyenne de deux 
lieues. 

La seconde île est celle de la Gonave , beaucoup 
plus grande, mais à peu près inculte, qui se trouve 
à l'entrée du golfe dont l'extrémité forme la baie du 
Portrau-Prince ; sa longueur est de quinze lieues et 
sa largeur de trois. 



COLONISATION. 4f 

Enfin , sur la côte méridionale de la grande pres- 
qu'île du sud , se trouve la terre appelée tle à Fâche y 
îlot fertile, et qui parut assez important pour donner 
son nom à une compagnie , qui , dans les premiers 
temps de notre occupation , avait entrepris la colo- 
nisation^de cette partie du territoire , la plus tardive 
à se développer. 

A partir de 1725, Saint-Domingue entre dans 
une ère de prospérité dont les fastes des nations 
offrent peu d'exemples. Arrêtée un moment dans 
sa marche , quand la guerre de 1 745 vint passer 
à son creuset le mérite des fameuses lettres paten- 
tes de 1727, qui avaient prétendu modeler le sys- 
tème économique de nos colonies sur celui des co- 
lonies anglaises, elle reprend son essor, lorsque 
l'arrêt du conseil d'État de 1 767 rompit définitive- 
ment ces liens de fer de la prohibition qu'avait déjà 
en partie brisés un commerce interlope organisé sur 
une vaste échelle. 

Cependant, vers cette même époque, la colonie 
reçut un grand ébranlement; et il fallut que son or- 
ganisation fût assise sur des bases bien solides, pour 
que l'agitation qui régna un moment dans la classe 
supérieure, ne déterminât dès lors aucune réaction 
dans la population noire. Cette tempête fut soulevée 



42 LIVRE I. GHàP. I. 

par la question des milices , Tune de celles qui ont 
toujours le plus vivement remué les populations co- 
loniales. 

Colonisé en quelque sorte l'épée au poing, ainsi 
que nous venons de le voir, Saint-Domingue s'était 
trouvé comme naturellement organisé en tnilices; 
mais cette institution, précisément à cause de son 
caractère traditionnel, se ressentait de la brutalité 
de son origine. L'autorité des chefs avait dégénéré 
en une véritable oppression qui suivait les citoyens- 
soldats jusque dans la vie privée. Des plaintes très- 
fréquentes s'étaient élevées à mesure que les masses 
devenaient, en se poliçant, étrangères à ces habi- 
tudes militaires. La milice fut supprimée tout à fait, 
et cette charge fut remplacée par un impôt. Mais cha- 
cun sentit bientôt que la défense d'un territoire aussi 
considérable, si elle était confiée aux troupes ré- 
gulières, entraînerait à de trop grandes dépenses. 
On comprit qu'il eût fallu agir par voie de ré- 
forme, et non par voie de suppression. On réso- 
lut dès lors de procéder au réarmement des milices. 
La colonie était très-4iostile à la mesure; et il ne 
paraît pas que le gouverneur (un Rohan) qu'elle 
avait alors à sa tête se rendît bien compte des diffi- 
cultés de sa tcVhe. Il ne sut même pas se ménager 



COLONISATION. 43 

le concours des pouvoirs secondaires, qui lui eût été 
si" nécessaire : l'intendant, qui , dans de certaines li- 
mites, partageait avec lui Tadministration , et les 
deux conseils supérieurs du Cap et du Port-au-Prince, 
qui, ainsi que nous Tavons dit, jouaient jusqu'à 
un certain point dans les colonies le rôle des parle- 
ments en France. En quelques jours, ses mesures 
violentes mirent pour la première fois, en armes 
contre l'autorité du roi, presque toute la partie de 
l'ouest et plusieurs paroisses du sud. M. de Rohan 
déploya une grande énergie : après avoir fait arrêter 
et embarquer en masse le conseil supérieur du Port- 
au-Prince, il fit exécuter militairement six habi- 
tants pris les armes à la main. Ces rigueurs, si il- 
légales et si extréniies qu'elles fiirent d'ailleurs, 
comprimèrent ce mouvement. 

La grande catastrophe qui a passé sur cette agi- 
tation de 1768, en a fait perdre le souvenir. Ce- 
pendant, elle occupa beaucoup les esprits dans la 
métropole ; et l'examen que le roi fit lui-même de 
cette affaire, témoigne assez de l'importance atta- 
chée à tout ce qui pouvait toucher à la conservation 
de notre belle colonie. 

Cette agitation calmée j la vie de ce pays ne fut 
plus, de 1770 à 1790, qu'un long rêve auquel se 



44 LIVRE I. GHAP. 1. 

trouvent mêlés les plus beaux noms de France^ 
soit que la cour accorde aux favoris ruinés le splen- 
dide honneur de le gouverner, soit que, passant la 
mer, les belles créoles aillent enter le sang et les ri- 
chesses des anciens héros de la Tortue sur les plus 
nobles familles de la monarchie. 

Pour achever ce chapitre , où , même au risque 
d'un peu de confusion, nous avons cherché à grou- 
per tous les faits importants de la plus importante 
colonisation insulaire du nouveau monde, nous di- 
rons un dernier mot de la province espagnolet^ 

La vaste circonscription que formait la partie Est 
de Saint-Domingue s'appelait une Audience, 

Il ne faut pas chercher à ce mot une autre accep- 
tion que celle qui se présente tout d'abord à Tesprit; 
et c'est là précisément ce qui y rattache une idée 
grande et philosophique. Dans l'ancienne Espagne, 
les territoires se marquaient par juridictions , et les 
grandes divisions du sol prenaient la dénomination 
qui rappelait le mieux l'action de rendre la justice. 
Cette règle avait été suivie dans les Indes. Par la 
même raison, là, comme dans la métropole, la jus- 
tice était entourée d'une grandeur et d'une puis- 
sance qui touchaient à la redoutable omnipotence du 
Saint-Office. Le gouverneur était président de jus- 



COLONISATION. 4o 

lice, avant d'être capitaine des armes. De là, le 
titre de Président qu'il portait usuellement et offi- 
ciellement, quoiqu'il eût aussi celui de Gouverneur 
et de Capitaine général. En cas de mort ou d'em- 
pêchement , c'était un des membres du tribunal de 
justice, de l'Audience, qui dirigeait l'administration. 
Comme les anciens conseils souverains de nos colo- 
nies, et beaucoup plus qu'eux, cette magistrature 
supérieure prenait part au gouvernement, servait 
de contre-poids à l'autorité des gouverneurs , et la 
conttiMait par son droit de correspondre directement 
avec le Conseil royal et suprême des Indes ^. 

Nous avons dit quels avaient été les rapports de 
la partie espagnole avec la partie française jusqu'au 
traité des limites. A côté des hostilités, qui d'ailleurs 
n^étaient jamais que partielles, s'étaient établies 
quelques relations de commerce , beaucoup moins 
importantes que ne pourraient le faire supposer le 
vaste prolongement et le caractère tout conventionnel 
des frontières. Elles consistaient surtout, de notre 
côté, dans l'achat des bestiaux qui devenait chaque 
jour plus considérable et plus onéreux, à mesure 

^ « Ce conseil , presque aussi ancien que la découverte de rAmérique , 
« e( qui , par un funeste amour-propre', a toujours gardé les mêmes vues, 
« est celui du monde entier dont la juridiction est la plus étendue , et le 
« pouvoir le plus grand. » — Moreaude Saint-Méry. 



46 LIVRE I. CHAP. l. 

qu'augmentait la consommation, et que le dévelop- 
pement de la culture faisait disparaître les huttes 
dont les premiers gouverneurs avaient eux-mêmes 
enrichi notre territoire; du côté des Espagnols, 
dans Tachât de nos marchandises , lesquelles péné- 
traient par tous les points, malgré les ordres de la 
cour de Madrid, qui voulait au moins, à défaut 
d'autres avantages , réserver à la métropole le mar- 
ché de sa colonie ; et aussi dans l'achat également 
prohibé des esclaves. Car la traite espagnole ne se 
fit jamais que d'une manière boiteuse, et c'était par 
la contrebande française que s'était en partie formée 
la très-faible population noire dont nous aurons 
tout à l'heure à constater l'existence. Ce fait ex- 
plique même les promptes communications qui , aus- 
sitôt l'insurrection , s'établirent entre les noirs des 
deux colonies. 

Tels étaient les points de contact pacifique entre 
les deux nationalités européennes de Saint-Domin- 
gue. Jamais aucune cordialité ne les rapprocha. On 
eût dit que les Espagnols en voulaient aux Français 
de l'insolence de leur prospérité, et que ceux-ci ne 
pouvaient pardonner à leurs voisins leur orgueil 
castillan trônant du haut de sa misère. 

En effet, à mesure que l'occupation française 



COLONISATION. 47 

grandissait et se développait en civilisation, la vieille 
métropole de Colomb semblait perdre à la fois et le 
sol et la vitalité qui crée les nations. En 1730, sa 
décrépitude était telle, que, suivant Valverde, sa 
population blanche ne dépassait pas 6,000 âmes. 
Sur le compte qui fat rendu à la cour de Madrid 
de la perte totale qui la menaçait', de grands ef- 
forts farent faits pour en augmenter la population. 
Ils ne demeurèrent pas sans résultat, s'il faut en 
croire le tableau suivant, que donne le même écri- 
vain, et que nous reproduisons textuellement, 
comme offrant un intérêt particulier au point de vue 
topographique. 

Suivant Técrivain créole , au moment où il com- 
posait son livre , la population de la province espa- 
gnole se répartissait de la manière suivante entre 
ses différentes localités : 

Habitants. 

Santo-Domingo 25,000 

Santiago et la Vega 26,000 

Daxabon 4,000 

Conception de la Vega 8,000 

A reporter 63,000 

» Vna prmta perdida de toda. Valverde, op. cit., p. 105. 



48 LIVRE I. CHAP. I. 

Habitants. 

Report 63,000 

Cotuy 4,500 

Endroits divers 3,000 

Mines de San-Lorenzo 300 

Hayna 2,000 

Sucreries diverses 2,500 

Azua 3,000 

San-Juan 4,500 

Neybo 1,500 

Banica et lieux voisins 7,000 

Hincha et lieux voisins 12,000 

Monte de Plata 6,000 

Bayaguana et Higuey 1,500 

Puerto de Plana 5,500 

Samana et Sabana la Mar 500 

San-Carios 2,500 

Total 119,300 

Valverde ne dit pas pour quelle proportion entrait 
dans ce chiffre chacun des trois éléments qui com- 
posent les populations coloniales. Mais d'autres do- 
cuments nous permettent de le décomposer ainsi : 
environ 25,000 blancs, de race espagnole pure; 
15,000 Africains, et 73,000 sang-mêlés. 

Ces quantités si disproportionnées, eu égard à 



COLONISATION, 49 

celles que nous avons constatées dans la partie 
française, demandent quelques explications. Nous 
les donnerons ici , comme le corollaire anticipé des 
recherches sur les premiers temps de Tesclavage 
dans les colonies françaises , auxquelles est con- 
sacré le chapitre III de ce P' livre. 

L'ancien esclavage espagnol présentait ce caractère 
heureusement exceptionnel , que le servage de nos 
colonies actuelles doit à la suppression de la traite, 
aux efforts du pouvoir supérieur, et surtout à l'é- 
ducation toute libérale des colons français , aiqour- 
d'huî mêlés aux idées comme aux affaires de leur 
métropole. C'était l'autocratie patriarcale du maî- 
tre, plutôt que la servitude matérielle de l'esclave. 
La loi permettait l'affranchissement d'une manière 
absolue. Tandis que, renversant le système romain 
qui déterminait les cas de manumission et ne lais- 
sait au juge que l'application du droit au fait ^ notre 
législation de 1713 et de 1736 faisait de l'octroi 
de la liberté une matière purement administrative, 
le code des Indes l'écrivait sans restriction dans les 
lois du 15 avril 1540*, 31 mars 1S63% 26 oc- 



* Livre vn, titre v, loi 8. 

* Livre VII, titre v, loi 6. 

1. 



50 LIVRE K GHAP. I. 

tobre 1641 K Ces mémeB lois autorisent les vice- 
rois , présidents et gouverneurs à taxer les affiran- 
chis dans leurs personnes et leurs biens comme les 
blancs. — C'était en quelque sorte Tinauguration du 
principe fondamental des sociétés nouvelles : l'éga- 
lité devant l'impôt. Elles reconnaissaient en outre 
le droit de l'esclave à la propriété des fruits acquis 
en dehors du travail dû à son maître. Ainsi , les 
anciennes lois espagnoles sont incontestablement 
favorables à la liberté. 

Mais un corps de droit se juge par son ensemble, 
et non point par les dispositions qu'on en détache 
pour les besoins d'une argumentation. Il ne faut 
pas voir dans les lois que nous avons indiquées une 
tendance désordonnée à l'affranchissement et à l'é- 
galité: non; les lois coloniales de l'Espagne sont, 
aux yeux de ceux qui les ont étudiées, des chefs- 
d'œuvre de logique et de codification. A côté du 
droit illimité à la manumission , s'y trouvent écrits 
en caractères de fer l'obligation au travail et le 
respect pour la race supérieure. Tandis que, même 
dans le bel édit de 1685, dont nous aurons à par^ 
ler longuement, le pouvoir émancipateur n'avait 

' Livre VIT, litre v, loi 5. 



COLONISATION. SI 

pas songé à écrire le travail à côté de la liberté, le 
code des Indes ordonnait « de faire travailler aux 
mines les nègres et mulâtres oisifs, et n'ayant point 
de métiers',» voulait que même les poirs des 
villes s'occupassent d'agriculture ^, et prescrivait les 
moyens les plus minutieux pour qu'aucun affranchi 
ne pût se soustraire à cette prescription générale 
qui s'y trouve partout écrite^. D'un autre côté, les 
peines les plus redoutables étaient portées contre 
l'affranchi qui méconnaissait ces liens de patronage 
que la loi romaine avait fini par élever au rang des 
institutions sociales. L'affranchi , quelle que f At sa 
couleur, qui mettait les armes à la main contre un 
blanc, encore qu'il n'en eût pas fait usage ^ était 
passible des peines réservées à l'esclave. 11 n'était 
justifiable que dans un seul cas: celui où le blanc 
aurait le premier tiré l'épée du fourreau. Alors, par 
un généreux retour aux mœurs chevaleresques de 
l'Espagne, le législateur voulait que toute démarca- 
tion disparût, et rien n'était fait à l'affranchi, 
quelles que pussent être les suites du combat 4. 



* Loi 4, du 29 novembre 1602. 
^ Loi 10, du 21 juillet 1623. 

3 Loi 3, du 29 octobre 1577. 

* Loi 14, du 11 août 1552. 



52 LIVRE I. CHAP. I. 

Ajoutons que, bien différente de la législation 
française , la législation espagnole n'avait pas élevé 
le préjugé de la couleur aux proportions d'un sys- 
tème politique. Elle avait pensé que l'harmonie, 
et, autant que possible, la fusion des différentes 
classes de la population, étaient un moyen de gou- 
vernement peut-être moins profond, mais pour le 
moins aussi rationnel et aussi pratique que la com^ 
binaison traditionnelle du di\fide et impera. "'^ 

Tel était l'esprit de la législation servile dans le 
code des Indes. Ajoutons que l'état de la colonie 
espagnole de Saint-Domingue tendait à développer 
l'action émancipatrice de cette législation. Là> 
tandis que d'un côté ^ l'esclave aussi pauvre que son 
maître, et oubliant ses liens dans les langueurs 
d'une commune oisiveté, ne songeait guère à la 
faculté de rachat que la loi lui avait ouverte; de 
l'autre, des rapports constants, contre lesquels, 
abandonné à lui-même, l'instinct seul de la supé- 
riorité des races est impuissant à résister, avaient 
produit des unions nombreuses , souvent légitimées 
par le mariage , et desquelles était sortie cette classe 
métisse dont la disproportion avec les deux autres 
éléments de la population vient d'être remarquée. 
On comprend facilement les conséquences de cet 



COLONISATION. 53 

état de choses sur l'économie sociale du pays. Là 
où la liberté seule, et non la couleur de la peau, 
constituait Tétat civil , tout individu de sang mêlé 
se prétendait blanc, et comme il ne trouvait aucune 
résistance sérieuse à sa prétention, elle passait 
bientôt pour lui à Tétat d'article de foi. La force 
seule de cette illusion créait ainsi naturellement , et 
mieux que n'auraient pu le faire toutes les lois, — 
car elle lui donnait la vanité humaine pour élément, 
— cette cohésion des intérêts qui constitue la force 
des sociétés'. 

Ces indications générales étaient nécessaires pour 
faire comprendre la parfaite tranquillité intérieure 
que conserva la province espagnole, au milieu des 
déchirements de la colonie française, et alors même 
qu'elle allait si bénévolement et si imprudemment 
se mêler à ses luttes intestines. 

Quant à la situation économique , il serait diffi- 
cile de la préciser. Deux chiffres nous ont seuls paru 
assez sérieux pour être mentionnés. Nous trouvons 
dans Valverde, qu'au moment où il écrivait, le re- 
venu envoyé à la métropole ne s'élevait pas à plus 

* Nous croyons néanmoins qu'il y a exagération de la part de Robert- 
son, lorsqu'il dit, à la page 192 du tome lY de son Histoire d'Amérique, 
que le mélange des races était si complet dans la colonie espagnole « en. 
J762, qu'à Santiago , le gouverneur seul était blanc. 



S4 LIVRE I. €HAP. 1. 

de 70,000 piastres, faisant 380,000 francs de notre 
monnaie, en comptant la piastre à 5 francs. D'un 
autre côté, Moreau de Sainfr-Méry nous apprend 
que TAudience coûtait à TEspagne une dépense 
d'environ 1,700,000 livres, argent de France. 

Ces données sont les seules qui présentent quel- 
que valeur; tous les autres renseignements qui nous 
sont passés sous les yeux sont insignifiants et contra- 
dictoires, témoin le tableau fourni par les chambres 
de commerce à M. Necker, qui n'évalue la popu- 
lation entière de la colonie qu'à 26,000 individus, 
dont seulement 4,000 esclaves. L'ouvrage de Mo- 
reau de Sainfr-Méry porte, à la vérité, le millésime 
de 1796; mais ce livre sort de l'imprimerie que 
l'auteur avait élevée à Philadelphie , où l'avait jeté 
la proscription de 93 , après qu'il eut été mêlé , de- 
puis 89 , aux grands événements de la révolution 
française : c'est dire assez que ses informations por- 
tent sur une époque qui le rapproche assez du temps 
où écrivait Valverde, pour que les documents de 
l'un puissent compléter ceux de l'autre ' . 

L'année 1777, qui trace les limites entre les deux 
possessions , et surtout celle de 1 790 , où commence 

' Voyez l'article Moreau de Saint-Méry, dans la bibliographie qui ter- 
mine ce livre. 



COLONISATION. Tio 

à poindre y à lliorizoD, l'orage qui doit fondre sur 
la province française, arrêtent une première j)ériode 
dans Tordre du travail que nous avons entrepris. 
Jusqu'ici nous avons fait marcher de front les deux co- 
lonies; nous les avons montrées s'en tre-choquant sur 
la frontière, jusqu'à ce que Tune se fiU définitive- 
ment constituée ; nous avons essayé d'indiquer si- 
multanément leur mouvement de progression ou de 
décadence ; maintenant , pour procéder avec plus de 
méthode , et aussi parce que c'est là une des pen- 
sées de ce livre , nous allons faire deux parts dis- 
tinctes : nous abandonnerons la partie espagnole , 
qui n'interviendra plus, dans notre récit, que pour 
l'intelligence des faits, puis nous la reprendrons dans 
une partie qui lui sera spécialement consacrée , et 
que nous considérons comme la plus importante de 
notre travail. 



36 LIVRE i. CHAP. II. 



CHAI>:ÏTRE IL 



Sitiiatloii économlqne de ta partie frànçiitse de SalnC-Domfivae. 
en iTtO- 



Populations blanche , sang-mélée , et noire. -^ Le chiffre de la population 
sang-mèlée volontairement erroné. — Chiffre,* nature et répartition de la 
richesse territoriale. — Exportations et importations. — Mouvement 
commercial. — Recettes, dépenses. — Bilan général de la colonie à celte 
époqoe. 



Saint-Domingue, la plus florissante colonie qu'ait 
possédée la France , intervient sans cesse dans les 
discussions qui , soit au point de vue social , soit au 
point de vue économique , s'agitent autour des pos- 
sessions qui lui restent. Son passé bourdonne, si 
Ton peut dire, à nos oreilles. Or, qui, voulant étu- 
dier de près ces matières , et demandant à ce passé 
son enseignement, n'a pas été frappé de la discor- 
dance des éléments de comparaison qu'il lui four- 
nissait ? Chacun prend où il le trouve le chiflfre 
qui convient au besoin de sa thèse, le déta- 
chant sans scrupule des chiffres avec lesquels il 
marchait, et dont l'ensemble seul constituait sou- 
vent sa justesse. 



SITUATION ÉCONOMIQUE. * 57 

La précision que jioi^, essayons de donner aux 
renseignements consignée dans ce travail , nous a 
porté à rechercher un document qui présentât, avec 
un ensemble aussi con>plet que possible , les divers 
éléments qui composaient le bilan économique de 
notre grande colonie , à l'époque de son plus entier 
développement. Nous sommes arrivé à trouver un 
tableau dressé avec une intelligence et un ordre par- 
faits, et auquel nous regrettons de ne pouvoir lais- 
ser, à cause de son étendue, le caractère synopti- 
que qui faisait si bien ressortir la parfaite corrélation 
de ses parties. Ce travail, rédigé sans doute au 
commencement de 1791, donne, sauf un de ses 
articles volontairement erroné, une idée tout à fait 
complète de la machine coloniale, telle qu'elle était 
constituée en 1790 '. 

Ces documents ne sont d'ailleurs nullement indis- 
pensables à rintelligence du livre , et le lecteur qui 
redoute les chiffres peut franchir sans scrupule le 
chapitre qui leur est tout entier consacré. 



* Nous devons cette comnmnicalion , ainsi que plusieurs autres , à la 
bienveillance de M. Bsyot, bibliothécaire en chef de la marine, qui, durant 
sa longue carrière de bibliophile , a su acquérir de grandes richesses en ce. 
genre. — De précieuses communications nous ont été aussi faites par 
M. d*Avezac, qui possède si bien le til traditionnel des archives du dépar- 
tement de la marine, dont la garde lui e.^i confiée. 



58 LIVRE I. CUAP. II. 

Un mot est ici nécessaire , au sujet de Terreiu* 
volontaire dont nous avons parlé. 

La colonne du tableau relative aux chiffres de 
la population libre, ne porte qu'à 8,370 le nombre 
des individus de la race métisse. Nous disons que 
ce chiffre est volontairement erroné, parce qu'il est 
contraire à d'autres évaluations très-sérieuses qui 
nous sont passées sous les yeux ; puis, parce que la 
cause de l'inexactitude que nous lui reprochons est 
suffisamment écrite dans la date du document. En 
1790, les affranchis s'agitaient, Vincent Ogé avait 
effectué son mouvement, et les sang-mélés aspi- 
raient ouvertement à l'égaUté politique. Or, comme 
le sénat de Rome, qui avait évité d'imposer un 
costume distinctif aux esclaves, de peur qu'ils ne 
vinssent à se compter, le gouvernement colonial 
n'avait pas voulu révéler aux affranchis leur vé- 
ritable nombre. Toutes nos recherches nous ont 
confirmé dans cette opinion généralement admise, 
que cette population s'élevait de vingt-huit à trente 
mille individus. Cette évaluation est d'ailleurs con- 
firmée par la lutte que nous allons la voir soutenir 
contre toutes les forces de la population noire. 

Nous devons d'ailleurs faire remarquer , quant à 
cette dernière population , que les chiffres du ta- 



SITUATION ÉCONOMIQUE. 59 

bleau ne comprennent que celle attachée aux exploi- 
tations rurales. Un certain forcement est donc né- 
cessaire pour qu'il soit tenu compte des esclaves des 
villes et bourgs. Cette remarque n'est pas inutile 
pour l'intelligence de certaines évaluations qui vont 
se placer dans le chapitre suivant. 



60 LIVRE 1. CHAP, 11, 

OBSERVATION PRÉLIMINAIRE ESSENTIELLE, 



Toutes les sommes dont il est question dans ce tableau sont 
argent des colonies. Le change y est à 33 1, et la livre tour- 
nois comptée pour une livre dix sons. > 

PREMIER EXEMPLE. 

Le montant des exportations s'élève, ar- 
gent des colonies, à la somme de. . . 200,301,634 
Réduite en argent de France à 1 33,534,42a 

Différence sur cet article de 66,767,21 1 



DEUXIEME EXEMPLE. 

La totalité des denrées exportées et ven- 
dues en France montant ensemble à 
la somme de 193,377,468 

Réduite en livres tournois à 128,918,312 

Différence sur cet article de 64,459,^156 

On obtiendra le même résultat , article par article , en fai^ 
sant la même opération. 



SrrUATION ÉCONOMIQUE. 



61 



IDÉE GÉNÉRALE 



De la population libre de la partie française de Saint- 
Domingue, en 1790. 



DÉPARTEMENTS. 



DU NORD. 



/ Le Cap 

Le Fort Dauphin. 

Le Port de Paix.. 
\ Le Môle 



/ Le Port-au-Prince. 

I Léogaue 

DE L'OUEST. ( Saint-Marc 

I Le Petit Goave. .. 
' Jérémie 



DU SUD. 



' Les Cayes 

Le Cap Tiburon. 

Saiui-Louis 

Jacmel 



Total. 



s 

s 



4,350 

1,860 

720 

150 

3,250 

1,120 

1,780 

930 

380 

1,860 
210 
390 
410 



17,410 



1^ 



GExrs 

DE COULEUR. 



^1 



10,000 
400 
320 
260 

4,600 

1,200 

!,620 

780 

410 

920 
180 
220 
240 



20,960 



38,360 



800 

200 

110 

80 

6C0 
380 
410 
200 
50 

320 
60 
80 
90 



3,280 



11 



2,216 
500 
250 
110 

910 
410 
260 
100 
70 

160 
20 
40 
46 



6,090 



8,370 



62 



LIVRE I. CHAP. II. 



i 



Des Cultures et des Manufacturer 




QUARTIERS OU PAROIS» 



Lk Cap. 



PARTIE OU NORD. 



Le Cap et dépendances 

La Petite Ajise et la Plaine 

Nord 

L'AruI, Limonade et Sainte-S 

zanne 

Morin et la Grande Rivière. .. 
Le DondoD et Marmelade.. ... 
Le Limbe et le port Margot. . . < 
Plaisance et le Borgne 

ILe fort Dauphin 
Ouauamintbe et Yalliàre 
Le Terrier-Rouge et le Trou.. 
Le port de Paix , le Petit Saiot 

Louis 

. Jean Rabel et le Gro»-Moroe. . . . 

. Le Môle | Le Môle et Bombarde 

/ Le Port-au-Prince et la Croix do 

Bouquets 

L*Arcahai 

[ Mirebalais 

LÉoGANE I Léogane 

PARTIE DE L'OUEST./ Saiwt-M arc . . { Saint-Marc , la Petite Rivière. . . . 

( Les Yerettes et les Gonaiva 

Le Petit Goave , le Grand Goii« 

et le Fonds des Nègre« 

L'Anse à Veau et le Petit Troa. . 
Jérémie et le cap Dame-Marie.. 

Les Caycs et Torbeck 

Le cap TiburoQ et les Coteaux. .. 

Saint-Louis , Cavaillon et Aqoin. 

Jacmel , les Cayes Jacmel et Ba< 

gnet 



PARTIE DU SUD. . . 



Le Port de Pacx. 



Le Porï-au-Priwce. 



' Le Petit Goave . . 

^ JÉRÉMIE 

f Les Cayes 

Le Cap I'iburon.. 

Saint-Louis 

I Jacmrt. 



Total. 



51 Paroisses. 



SITUATION ÉCONOMIQUE. 



63 



2NERAL 

iie française de Saint - Domingue. 



SUCRERIES 1 








_ — 




- . . . 


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1 

6 


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1 
1 


1 


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2 


» 


« 


1 


3 


» 


2 


1 


21,613 ; 


43 


7 


37 


1 


5 


2 


3 


« 


4 


2 


11,122 


i ^* 


4 


157 


3 


6 


n 


9 


» 


1 


1 


19,876 


i 35 


1 


255 


2 


1 


n 


5 


5 


7 


» 


18,554 , 


- 


» 


216 


1 


M 


M 


1 


1 


32 


2 


17,376 1 


1 22 


3 


272 


5 


11 


» 


7 


1 


2 


2 


15,978 


\ - 


M 


324 


2 


4 


M 


» 


» 


3 


5 


15,018 1 


29 


7 


71 


2 


10 


» 


4 


*. 


3 


8 


10,004 1 


25 


2 


151 


n 


2 


M 


4 


« 


» 


3 


9,987 1 


56 


1 


123 


1 


37 


» 


' 


M 


4 


1 


15,476 1 

1 


6 


2 


218 


9 


369 


^ 


4 


18 


26 


4 


1 
29,540 


M 


w 


31 


14 


15 


M 


»» 


»» 


» 


•» 


3,183 


S 


75 


151 


22 


15 


„ 


29 


1 


20 


1 


42,848 i 


36 


62 


24 


48 


» 


14 


» 


23 


5 


18.553 , 


3 


» 


27 


19 


322 


» 


» 


2 


5 


» 


10,902 


27 


39 


58 


18 


78 


n 


25 


1 


14 


1 


14,896 


22 


21 


298 


315 


1,184 


M 


10 


1 


71 


12 


57,216 


11 


16 


52 


25 


31 


„ 


11 


2 


9 


„ 


18,829 


fi 


11 


11 


7 


185 


u 


7 


1 


9 


2 


13,229 ! 


3 


5 


105 


30 


44 


» 


6 


25 


14 


» 


20,774 i 


24 


86 


69 


76 


175 


» 


18 


2 


32 


8 


30,937 , 


1 


1 


24 


12 


169 


» 


» 


4 


7 


1 


8,153 1 


9 


23 


39 


28 


157 


» 


8 


2 


18 


1 


18,785 : 


» 


1 


57 


89 


129 


» 


>' 


3 


7 


1 


21,151 ; 

1 


151 


341 


2,810 


705 


3,097 


3 


173 


69 


313 


61 


455,000 



64 



LIVRE I. CHAl^v 11. 



APERÇU 

DES RICHESSES TERRITORIALES 

Des habitations en grande culture de la partie française 
de Saint-Domingue. 





. — 


particulière 


ÉVALUATION 




INDICATION 


m 


DBS CAPITAUX 


TOTALITÉ 




ÇQ 


de chaque 






de la 


D£ LA KATURE 


n 


objet 
en raison 


En tn-re». 


En nègres 


VALEUR 


DKS CAPITAUX. 


ë 


du prix 


bitimeata 
et 


et animaux 
employés 


GÉNÉRALE. 








plantations. 


à l'exploitation. 








ft 


« 




^ 


«"-"Hr„bn:.!: 


451 


230,000 


103,730,000 


M 


103,730,000 


341 


180,000 


61,380,000 


» 


61,380,000 


Caféteries 


2,810 


20,000 


56,200,000 


» 


56,200,000 


Cotonneries 


705 


30,000 


21,160,000 


» 


21,150,000 


Iiidigoteries 


3,097 


30,000 


92,910,000 


>. 


92,910,000 


Guildiveries 


173 


5,000 


865,000 


» 


865,000 


Cacaoteries 


69 


4,000 


275,000 


» 


275,000 


Tanneries 


3 


160,000 


480,000 


» 


480,000 


Fours à chaux , bri- 












queteries et po- 












teries 


374 


15,000 


5,510,000 




5,510,000 


Nègres, anciens et 






nouveaux , grands 












et petits 


456,000 


2,500 


» 


1,137,500,000 


1,137,500,000 


Chevaux et mulets. . 


16,C00 


400 


» 


6,400,000 


6,400,000 


Bétes à cornes 


12,000 


120 


»• 


1,440,000 


1,440,000 


Total des ri- 
chesses employées 






















à la culture 






342,500,000 


1,145,340,000 


1,487,840,000 









IMPORTATION ET EXPORTATION. 

BUDGET COLONIAL 
POUR 1790. 



66 



LIVRE I. CHAP. II. 



ÉTAT des denrées de Saint-Domingue exportées en 



DÉPARTEMENTS. 



PARTIE DU NORD. 

Le Cap 

Le Fort Dauphin , 

Le Port de Paix 

Le Môle 



PARTIE DE L'OUEST. 

Le Port-au-Prince 

Léogane 

Saint-Marc 

Le Petit Goave 

Jérémie 



PARTIE DU SUD. 

Les Cayes 

Le Cap Tiburon 

Saint-Louis 

Jacniel 

TOTAI 



SUCRE 



Blanc. 

Livres. 



43,864,552 

S,609,2ô8 

473,800 



7,792,219 

1,492,983 

3,244,673 

218,866 

19,804 



4,375,627 

63,150 

2,000 

48,266 



70,227,708 



Bri 

Uvi 



i,ôi: 

1,631 
82^ 



53,641 

7,681 

6,99: 

86J 

47< 



18,984 

271 

9« 

6? 



93,177 



SITUATION ÉCONOMIQUE. 



^67 



e t^^ janvier i7 90 jusqu'au 31 décembre inclusivement. 



IF£. 


COTON. 


INDIGO. 


CUl 


RS. 


SIROP. 


TAFIA. 


- 


- 


- 


Eu poils. 


Tannés. 


- 


- 


~ 


Livm. 


Livres. 


Banettes. 


Cdtes. 


Boucaudfl. 


Barriques. 


67,382 
21,610 
29,754 


1,200 
38,752 


195,099 

2,005 
61,472 


2,006 

1,134 

120 


6,975 
160 

M 


10,654 

2,731 

272 


26 


•64,023 
^86,464 

i21,237 
196,690 
»53,331 


1,370,021 
154,084 

3,008,163 

84,865 

189,194 


176,918 

12,520 

357,530 

320 

1,075 


1,601 
112 

» 

» 
100 


752 

» 
» 

» 

n 


8,350 

95 

73 

206 

» 


36 

45 

49 

6 

M 




720,770 
34,325 
42,497 

613,019 


105,456 
1,954 
2,064 
7,309 


67 

u 
» 
15 


M 


6,938 
99 
» 


136 


51480 


6,286,126 


930,016 


5,186 


7,887 


29,502 


303 



68 



LIVRE I. CHAP. II. 



VALEUR COMMUNE 

Des exportations et des droits perçus dans la colonie 
sur toutes les denrées. 



INDICATION 

de la 

hature 

des denrées. 



Jblauc 
ou terre. 

(brut 

Café 

Coton 

Indigo 

Cacao 

Sirop 

Tafia .... 

Cuirs tannés. . 
Cuirs en poil. . 

Caret 

Gayac, acajou 
et campéche . 



QUOTITÉ 
en 

NATURE. 



70,227,708 

90,177,512 

68,151,180 

6,286,126 

930,016 

150,000 

29,502 

303 

7,887 

5,186 

5,000 

1,500,000 



ESTIMATION 
en raison 

da 
PRIX COMMUN. 



Livres 
Livres 
Livres 
Livres 
Livres 
Livres à 
Boucauts à 
Barriques à 
(]ôtes à 
Ban et tes à 
Livres à 

Livres à 



Total de la valeur commune 
de toutes les denrées . . . 



Du !•' janvier 1790 

au 31 décembre 
de la même année. 



Droits 
perçu». 



67,670,781 

49,941,567 

51,890,748 

17,572,252 

10,875,120 

120,000 

1,947,132 

21,816 

78,870 

93,348 

50,000 

40,000 



200,301,634 



2,528,197 

1,677,195 

1,226,720 

786,766 

465,008 

221,275 

1,821 

10,377 

7,807 



6,924,166 



VENDUS 
en 

FRANGE. 



65,142,584 

48,264,372 

50,664,028 

16,786,486 

10,410,112 

120,000 

1,725,957 

19,995 

68,493 

85,541 

60,000 

40,000 



193,377,468 



SITUATION ÉCONOMIQUE. 69 

ÉTAT DES NAVIRES 

EXPÉDIÉS PAR LE COMMERCE DE FRANCE , 

Qui sont entrés et sortis de Saint-Domingue pendant 
Vannée 1790. 



PORTS. 



Le Cap 

Le Port-au-Prince . 
Les Cayes 

Total. 



ENTRÉS. 



434 
209 
120 



763 



30,741 
15,943 
9,064 



65,748 



SORTIS. 



436 
174 
111 



721 



31,068 

13,993 

8,260 



53,321 



70 



LIVRE I. GHàP. II. 

RECETTES. 



DÉSIGNATION DES OBJETS. 



Caisse de la Marine. 

1 . Restant en caisse au 31 décembre 1790. 

2. Droits perçus sur les denrées exportées 

de la colonie en France pendant Tan- 
née 1789 6,924,166^ 

A déduire pour les ap- 
pointements des rece- 
veurs de Poclroi et frais 
de bureaux 34,200 

3. Impositions pour la ca- 

pitation des esclaves.. 581,035 ff 
A déduire les remises et 
modérations en faveur 
des contribuables. . . . 25,286 

4. Droit de 2 et demi pour cent sur les 

loyers des maisons. . . .*. 

5. Reçu de divers débiteurs du rui 

6. Loyers des halles et maisons au profit 

de S. M 

7. Objets vendus dans les magasins des 

divers départements 

8 . Reçu de divers pour journées employées 

à l'hôpital 

9. Remboursement des avances faites à 

divers 

10. Dépôts à charge de remboursement. . 

1 1. Montant des lettres de change tirées sur 

les trésoriers et munitionnaires gé- 
. néraux 



reparti 



SOMMES. 



935,160 



6,889,966 



555,749 



\ 10,838,348 



376,143 
229,403 

30,453 

139,324 

13,295 

149,930 
465,820 1 

1,053,105/ 



10,838,348 



10,838,348 



SITUATION ECONOMIQUE. 



71 



DÉSIGNATION DES OBJETS. 



Report 

Caisse générale, 

1 . Restant en caisse au 3 1 décembre 1 790. 

2 . Reçu de d ivers comptables en exercice, 

et à valoir sur les débets pendant les 
années 1787, 1788 et 1789 

3. Revenu de la ferme du bac du Gip. . . 

4. Revenu de la ferme des portes 

5. Reçu des anciens comptables, fer- 

miers , etc 

6. Remboursement d'un prêt fait à la 

Caisse municipale 

7 . Remboursement de celui fait à la caisse 

de la marine 

8. Loyer de la salle de spectacle au Port- 

au-Prince 

9. Remboursements par divers receveurs 

des droits domaniaux 

10. Reçu des curateurs aux successions va- 
cantes 

Caisse des libertés. 

1 . Restant en caisse au 3 1 décembre 1 790. 

2. Il a été versé dans cette caisse, pour 

Taffranchissement de 297 délaves 
pendant l'année 1 790 

3. Remboursements de divers débiteurs a 

cette caisse 

4. A-compte sur le produit de la vente de 

divers comestibles 

Caisse des Droits domaniaux. 

1 . Montant des amendes 

2. Nègres épaves vendus au profil du roi. 

3. Successions à titre d'aubaines, bâtar- 

dises , etc 

4. Confiscations 

5. Droits de 2 pour cent sur le montant 

(les ventes judiciaires 

y4 reporter 



SOMMES. 



10,838,348 



159,886 



178,756 
87,500 
161,847 

150,716 

30,000 



10,838,348 



49,042 

2,000 

30,400 

321,143/ 

51,642 

547,892 
33,830 1 
21,542/ 



143,010 
152,634 

318,444 
51,343 

114,869) 



1,171,290 



654,906 



780,300 



13,444,844 | 13,444,844 



72 



LIVRE 



G0AP. 11. 



DÉSIGNATION DES OBJETS. 



3. 



2. 



Report. 



Caisse de l'Entrepôt. 

Droit de 1 pour cent imposé sur les 
marchandises qui sont' importées et 
exportées par le commerce étranger. 

Droit de 3 fî tournois par quintal sur 
le bœuf salé introduit dans la colo- 
nie par le commerce étranger 

Droits additionnels imposés par arrêt 
du conseil de Tannée 1786 et 1787. 

Caisse des Consignations. 

Restant en caisse au 31 décembre 1790. 

Consigné par divers, dans la caisse du 
trésorier principal des colonies , 
pendant le cours de Vaunée 1789, 
pour la sûreté de 68 esclaves embar- 
qués pour la France 



Invalides et Fonds d'armements. 

Recettes faites pendant Tannée 1790, 
au profit des invalides de la marine. 

Montant des gages acquis aux équipa- 
ges dont les bâtiments ont été désar- 
més dans la colonie pendant les neuf 
derniers mois de 1789 et pendant 
Tannée 1790 



Total de la Recette. 



SOMMES. 



13,444,844 



112,397 

42,378 
304,303 

82,500] 
1 02,000 1 



13,444,844 



133,620 



430,972 



14,673,014 



459,078 



184,5,00 



» 584,592 



14,673,014 



SITUATION ÉCONOMIQUE. 

DÉPENSES. 



73 



DÉSIGNATION DES OBJETS. 


SOMl 

580,000 \ 
670,000 
710,000 
183,547 
1,196,003 

293,656 
606,478 

917,560 

851,193 

90,935 
196,000 

. 120,000 

586,102 

235,061 
142,064 

511,520 

233,679 

1,204,650 

119,720] 


VIES. 

\ 9,448,168 


Caisse de la Marine. 

1. Traitements et appointements des offi- 

ciers de rétat-major général et par- 
ticulier des places 

2. Officiers de l'administralion 

3. Conseils et juridiction 


4. Officiers de santé. 


5. Appointements et solde des troupes.. . 

6. Subsistances et fournitures relatives aux 

troupes 

7. Journées d'hôpital 


8. Fortifications et entretien des bâti- 
ments publics 


9. Achats des matériaux nécessaires à la 

construction des édifices publics. . . 

10. Entretien des bâtiments de mer sur 

l'île Gonave 


1 1 . Aux entrepreneurs des hôpitaux 

12. A divers, pour fournitures de riz et de 

biscuit 


13. Dépense pour les voies de communica- 
tion 


14. A divers entrepreneurs de maçonnerie, 
charpente, etc 


15. Frais de voyages et avarier» de mer... . 

i6. Remboursements à la caisse générale 

des invalides 


17. A divers, pour loyers de maisons, 
magasins, etc. 


1 8. Dépense faite par les vaisseaux de S. M. 
en station dans la colonie 


19. Frais de transports, journées d'ou- 
vriers , etc 


A reporter. 


9,448,108 


9,448,168 



74 



LIVRE I. GHAP. II. 



DÉSIGNATION DES OBJETS. 



Report 

Caisse générale. 

\ . Traitements et gages assignés sur cette 
caisse 

2. A divers entrepreneurs des canaux, 

fontaines , etc 

3. Payé aux héritiers et créanciei-s des 

successions vacantes 

4. Payé à la décharge de la caisse des 

biens domaniaux 

5. Indemnités et gratifications à divers. . . . 

Caisse d^s libertés. 

1 . Pensions aux pères et mères de dix à 

douze enfants. . , 

2. Dépense pour rachèyement des rem- 

blais du quai du roi 

3. Travaux relatifs au chemin de Jacmei. 

4. Jardin du roi au Port-au-Prince, et 

plantes d'Asie 

5. Travaux faits au Cap 

6. Entretien et construction des fontainçs 

publiques 

7. Abreuvoirs et lavoirs publics 

8. A divers, pour transport des comes- 

tibles 

9. Dons et gratifications assignés sur cette 

caisse 

Caisse des Droits domaniaux, 

1. Traitements et gages des employés, 

remboursements des amendes , taxa- 
tions de témoins, et frais de voyages. 

2. Réel a mal ions des épaves vendues au 

profit du roi 

3. Frais de justice applicables au produit 

des successions vacantes 

4. Payé aux dénonciateurs, sur le produit 

des confiscations pour fait de com- 
merce interlope 

J reporUr. 



SOMMES. 



9 
9,448,168 



202,775 \ 

229,403 i 

192,794 1 

397,109 
109,!»76 



71,765 

72,731 
86,621 I 

50,912 
70,464 \ 

101,896 
65,058 I 

90,951 

40,956 



9,448,168 



1,131,656 




651,354 



702,380 



12,461 

1 1,933,558 I 11,933,558 



SITUATION ÉCONOMIQUE. 



75 



DESICïNAnON DES OBJETS. 



Report 

Cause de t Entrepôt, * 

1. Traitements des directeurs, receveurs 

et employés des bureaux 

2. Remboursements à divers, pour les 

marchandises réexportées 

3. Yersé dans la caisse de la marine à titre 

de dépôt 

Caisse e/ss Consignations. 

1. Remboursements à divers consigna- 

taires, pour le retour dans la colonie 
de 53 esclaves embarqués pour la 
France 

2. Frais relatifs à cette comptabilité .... 

Invalides et frais d'armements. 

1. Montant des remises à faire à la caisse 

générale des invalides 

2. Remises faites dans les différents ports 

pour les gages acquis aux équipages 
pour les désarmements 

Montant des fonds non consommés au 
31 décembre 1790. 

Par la caisse de la Marine 

Par la caisse générale 

Par la caisse des Libertés 

Par la caisse des Droits domaniaux . . . 



Somme parbitxe a la Recette. 



SOMMES. 



11,933,558 



112,397 
2,028 
344,653 / 



11,933,558 



459,078 



79,500 
1,500 



163,620 
430,972 



81,000 



584,592 



1,493,574 

39.634 f 1,614,786 

3,659 ( * 

77,919) 



14,673,014 



14,673,014 



70 



LIVRE I. CUAP. II. 

REI 

Des Dettes actives et passives d 



DETTES ACTIVES EN FAVEUR DES DIVERSES CAISSES 



INDICATION 

DE LA 

NATURE DES CRÉANCES. 

1. Sommes dues à la caisse de la 

marine, par promesses, obli- 
gations, elc 

2. Sommes dues par divers contri- 

buables 

3. Avances faites par la colonie en 

faveur des troupes et des es- 
cadres alliées 

4. Débets de comptes, ou arrérages 

des fermes 

ô. Sommes dues par divers particu- 
liers 

Total de la créance publique 
de la colonie 



MONTANT 

deU 
CRÉANCE 
PUBLIQUE. 



6,576,838 
2,514,465 



3,385,917 

1,471,511 

978,299 



14,927,030 



RECOUVREMENTS 

FAITS 



En 1789. 



633,221 
483,701 



3,182,804 
546,433 
101,579 



4,947,738 



En 1790. 



229,403 
376,143 



103,618 
73,999 



783,163 



SOMl 

DU 

En 1' 



5,714 
1,654 

203 
821 
802 



9,19( 



SITUATION ÉCONOMIQUE. 

^ÉRAL 

ngue, au Z\ déce^mhre 1790. 



77 



DETTES PASSIVES A LA CHARGE DES DIVERSES CAISSES. 



INDICATION 

DE LA. 

NATURE DES DETTES. 



Il est dû à l'eiitrepreueur des 
travaux du roi, dans la partie 
du uoi*d 



Il est dû à divers fouruisseurs 
entrepreneurs , propriétaires 
et autres, tant pour solde d'eu 
treprises que pour avances par 
eux faites dans la partie de 
l'ouest 



U est dû à divers entrepreneurs > 
fournisseurs , etc., dans la par- 
tie du sud 



Il est dû aux états-majors des 
divers bâtiments du roi.. . • 



Total de la dette publique 
de la colonie 



MONTANT 
delà 
DETTE 

PUBLIQUE. 



3,141,265 



1,140,530 

543,220 
117,401 



4,942,416 



PAYEMENTS 

FAITS 

En 1789. Eu 1790 



1,446,814 



1,070,072 

533,889 
88,341 



334,451 



70,458 

7,395 
29,060 



SOMMES 

A PJLTER 

En 1791. 



9 
1,360,000 



1,936 



3,139,116 441,364 



1,361,936 



78 LIVRE 1. CHAP. 11. SITUATION ÉCONOMIQUE. 

Telle était la situation de ce beau pays en 1790 : 
vaste ensemble où tout fonctionnait avec une admi- 
rable régularité. La colonie, répondant à sa destina- 
tion, était pour la métropole un immense foyer de 
consommation, tandis que, fidèle à la réciprocité, 
sans laquelle il n'y a plus qu'abus de la force, celle-ci 
assurait le placement de la production coloniale. La 
chimie n'avait pas encore inventé les denrées inter- 
tropicales à^ Europe : de nom comme de fait, la France 
était une puissance maritime. 



LIVRE I. CHAP. III. ESCLAVAGE. 79 



CHAPITRE III. 



EselaTare. 



Origine de l'institution dans les colonies françaises. — La traite et Tesda- 
yage temporaire des blancs précèdent l'esclavage des noirs. — C'est la 
possession du sol qui crée rhomme libre. — Des Engagés. — Législation 
qui les régit. — Document curieux. — Sage pensée qui préside aux enga- 
gements des blancs, en présence de Tesclavage encore mal assis des noirs. 

— Recherches sur l'origine de l'esclavage africain dans les Indes occi- 
dentales. — Documents divers à ce sujet. — Actes constitutifs de la traite. 
— Abohtion et actes répressifs. — Législation servile des colonies françai- 
ses. — Pensée qui préside à la rédaction de l'édit de mars 1 685 , appelé 
Code Noir. —Haute portée et caractère éminemmrat libéral de ce corps 

; de droit, œuvre deColbert. — Fausse appréciation qu'en fait notre époque. 

— Citation de ses principaux articles. — La fusion des races y était écrite. 
— La législation ultérieure vient arrêter ses effets. — Elle réprime la ma- 
nnmission — Citations à ce sujet. — La France fait du préjugé de la 
couleur un moyen de gouvernement.— De l'action réciproque des mœurs 
sur les lois, et des lois sur les mœurs. — A qui doit être imputée la grande 
difficulté du problème colonial La pensée de Colbert toujours mé- 
connue. ^ Recherches sur le chiffre de la population esclave dans les 
colonies françaises au xvii' siècle. — Chiffre de cette population à Saint- 
Domingue. —Effets de la traite sur la moralité des populations esclaves. 



Il nous reste à examiner quels étaient les instru- 
ments de cette prospérité , les agents de ce travail 
colonial qui ouvrait à l'Europe des richesses nou- 
velles, et changeait en partie Talimentation des peu- 
ples. 



80 LIVRE I. "CHAP. m. 

On a beaucoup parlé sur Tesclavage colonial ; on 
a surtout beaucoup écrit. Et pourtant il nous sem- 
ble que Ton à bien peu éclairé les premiers temps 
de cette institution. Nous croyons que tout ce qui 
se rattache à son organisation primitive a besoin 
d'être recherché et étudié, aujourd'hui qu'elle paraît 
décidément entrer dans le domaine de la grande po- 
litique. Elle appartient d'ailleurs trop intimement à 
notre sujet, pour que nous franchissions, cette 
première époque de la colonisation sans lui don- 
ner place. Peut-être le point de vue purement 
historique , auquel nous entendons nous placer , 
et les documents dont nous appuierons nos asser- 
tions, sauveront-ils cette partie de notre travail de 
la sorte de répulsion qu'inspire au lecteur un sujet 
souvent traité. 

Le premier esclavage colonial fut celui de l'homme 
blanc. 

Le 28 mai 1635, Lolive, ancien lieutenant de 
d'Énambuc à Saint-Christophe, et un gentilhomme 
du nom de Duplessis , qui avaient passé contrat avec 
la Compagnie des lies (H Amérique , arrivèrent à la 
Martinique, qu'ils ne tardèrent pas à abandonner 
pour passer à la Guadeloupe , où ils fondèrent leur 
premier établissement. « A peine ces deux chefs 



ESCLAVAGE. 81 

« eurent-ils mis pied à terre , qu^ils partagèrent leurs 
c< gens, c^est-à-dire, tous ceux qui, n'ayant pas payé 
c< leur passage, étaient obligés de servir la compagnie 
c( pendant trois ans. Au lieu que ceux qui avaient 
« payé leur passage, et' qui avaient mené avec eux 
ce des engagés à leurs frais, se nommaient habitants y 
« et les gouverneurs leur assignaient des portions 
a de terre sur lesquelles ils s'établissaient, et faisaient 
c< ce qu'on appelle des habitations , dont tout le 
« profit leur appartenait, en payant à la compa- 
(c gnie des droits modérés des marchandises qu'ils 
c< y fabriquaient, qui n'étaient autres, pour lors, 
« que le tabac- et le. coton; et en faisant à leur tour 
« la garde et les autres fonctions pour la conservation 
<c commoQe de la colonie, les travaux qui étaient né- 
« cessairespour.laconsljructionde&forts, etl'ouver- 
(c ture des chemins pour la communication des quar-< 
c( tiers. » Le monde colonial est tout entier dans ces 
lignes du P. Labat ; mais ne s'appliquentrelles qu'au 
monc^ colonial? Pour nous, elles nous semblent la 
formule de tous les temps, et nous ne connaissons 
pas de plus saisissante image de l'organisation des 
sociétés hwiiaiûes, que ce partage volontaire et ré- 
signé qui 8'accom{4it entre des hommes également 
libresi, dès qu'ils eurent mis le pied sur une terre 

*I. 6 



82 LIV. 1. CHAP. 111. 

qu'ils allaient, de concert ^ enleirer à ses véritables 
maîtres. Oui , le sol créant ime démarcation entre 
celui qui le possède , et celui qui le cultive , le sol 
établissant les classifications sociales , c^est là ceque 
montrent tous les temps , c'est là ce qu'ont offert 
tous les pays. 

Seulement on comprend qu'à mesure qu'il s'é- 
tablissait dans des contrées nouvelles, loin des grands 
centres, où les années avaient, en quelque sorte, 
amorti ses angles, ce vieux mode social reps»*aissait 
avec la rigidité et le caractère absolu des temps pri- 
mitifs. Les premiers contrats d'engagement furentdes 
contrats d'esclavage, et ce fut la traite des blancs qui 
commença celle des noirs. Il ne faut, pour s'en convain- 
cre, qu'ouvrir les documents officiels oubliés aujour- 
d'hui dans la poudre des collections, et qui jettent le 
plus curieux jour sur l'histoire de ce passé. Telles 
sont les ordonnances qui, comme celles des 23 jan- 
vier 1671, 19 novembre 1698, 17 novembre 1706, 
obligent les capitaines à porter aux îles un nombre 
d'engagés, de fusils et d'animaux, proportiopné 
au tonnage de leur navire , ou qui , comme celles 
du 27 janvier 1700 et du 3 août 1707, fixent 
l'âge et la taille de ces engagés, et réglementent 
leur alimentation. Telles sont celles qui , comme le 



ESCLAVAGE. 83 

règlement du 19 juin 1664, rarrétdu a mai 1706, 
en voulant sauvegarder l'engagé , témoignent des 
rigueurs de sa condition '. Enfin, cette pénalité de 
redit de 1685, qui soulève à bon droit notre phi- 
lanthropie, mais que, dans nos préoccupations tou- 
tes modernes , nous imaginons n'avoir pu être in- 
ventée que pour l'esclave africain, recherchons-en 
l'origine , et nous verrons de quel texte elle est 
passée dans l'article 38 du Gode noir : 

<c S. M. étant informée qu'il est déserté dans ces 
<c derniers temps quelques soldats , engagés, et noirs 
<c de la colonie de Cayenne, qui ont été séduits par 
« les artifices des Anglois de Surinam, et voulant em- 
« pécher la suite de ce désordre qui porteroit un pré- 
ce judicé considérable à ladite colonie, s'il n'y étoit 
« pourvu , S. M. fait très-expresses inhibitions à 
(c tous soldats, engagés et noirs , de l'tle de Cayenne 
« et terre-ferme de l'Amérique méridionale de sa 
« domination, 4'en sortir pour aller s'établir chez les 
<t nations voisines , sans sa permission , à peine con- 
c( (re lesdits soldats , et même contre les soldats qui 
a se seront faits habitants, d'être condamnés aux ga- 
« 1ères perpétuelles, et contre les engagés et les noirs, 

■ voyez te texte de ces ord. dans Morean de Saint-Méry, Lois et Consti- 
tutions, 1. 1, p. 117, 207, 638; t. lî, p. 69, 83-107. 

6. 



8i LIV. I. CHAP. III. 

A d'avoir pour la première fois les oreilles coupées , 
a et d'être marqués d'une fleur de lis sur une épaule^ 
« s'ils ont été en fuite pendant lïn mois à compter du 
<K jour que leur malU^ les aura dénoncés ea justice i 
« d'avoir le jarret coupé ^ et autre marque d^une 
« fleur de lis à l'autre épaule en cas de récidive ; et 
« la troisième fois d'être ptmis de mort. -^ Mande et 

«ordonnes. M '» 

Mais , constatons4& : la première période passée^ 
il se manifesta dans les actes de la métropole une 
pensée intelligente y une pensée qu'il faut retirer 4e 
Toubli^ aujourd'hui que se recommandentà Pétude des 
esprits sérieux toutes les quêtions qui sq mttadi«nt 
à l'avenir et à la conservation des colonies. 

La carrière presque séculaire qu'avait fournie l'es- 
clavage colonial) sans trouble , sans &ecoi;isse> jusqu'à 
la grande commotion de 93; le calme dans lequd il 
est rentré lorsque après cette tourmente passagère, un 
simple acte du pouvoir gouvêrneinental T^ut moiené 
à son passé , tout nous a portés à croire que tel nous 
le voyons 9 soumis et résigné , tel l'ont vu nos pères. 
Il n'en est rien. Gomme toutes les institutions humai- 
nes, cdle-ci y et cdle-d surtout, a dà creuser son lit 

* Ce cnrienx document , complètement inédit, est extrait de la collec- 
tion manuscrite de Moreau de Saint-Méry, déjà citée. — Partie relative à 
Cuyenno, t. I, p- 193. 



ESCLAVAGE. 85 

avant de desœndre paisibl^neat son cours. CopiiM 
toutes, ceUeroi, et cdle^i surtout , a dû traveo'ser se» 
premiers moments de lutte et de crise. L'historié 
Benzoni nous ai^rend que, dès 152^, dfis nègres 
insultés forçaient don Diego Colomb» fils de Tami- 
ral j et successeur de sou père dans le gouvern^mcint 
d'Hispanida, à marcher contre eux en personno avec 
de rinfanterie et de la cavalerie ' ; et la première 
mention que fait des travailleurs africains le plus 
ancien chroniqueur de uos Antilles^ le P, Dutertre, 
est pour nous apprendre qu'en i639 il y eut à 
Saint-Christophe une désertion d'esclaves assez con- 
sidérable pour obliger d'armer contre eu3^ *. 

Eh bien, la pensée intolUgepte que nous voulons 
constater, c'est, en présence des dangers que révé- 
lait cette situation, le soin que prit la métropole 
d'équilibrer proportionnellement les deux, éléme^t^ 
de la population coloniale : l'européen et l'africain. 
Il est curieux de suivre le développement de cotte 
sage prévision dans les actes du temps. Âip^i) ^prègj 
différents édits ou règlements qui ordonnent à ch^ 
que colon d'avoir un certain nombre de blancs pour 

' Bebsoni, tib. n^ c. 2, cHé par M. Moreau de Jonnès, dans ses Recher- 
ches statistiqties sur V esclavage colonial , auxquelles nous recourrons 
tout à riieure. 

» Tom. 1, p. 152, édil. de 1667. 



80 Liv. r. CHAP. III. 

an nombre déterminé de noirs , parait une ordon-* 
nance du 30 septembre i686 qui enjoint « à tous 
a les habitants de Saint-Domingue de quelque qualité 
<c et condition qu^ils soient d^avoir un nombre d^en- 
<c gagés pareil à celui des nègres qu^ils entretiennent, 
« pour faire valoir leurs habitations ; voulant que 
c< les^ nègres que lesdits habitants auront au delà du 
(c nombre d^engagés demeurent acquis et confisqués 
« à S. M. ' » 

Nous le disons , ceci a besoin d'être lu et médité. 
— Ceci a besoin d'être lu et médité , parce que l'or- 
ganisation du travail africain libre est pour nous 
une œuvre au moins aussi difficile et aussi péril- 
leuse que l'a été pour nos pères l'oi^anisation du 
travail africain esclave. 

Ces quelques pages sur l'esclavage temporaire du 
blanc nous conduisent naturellement à ce qui nous 
reste à dire sur l'esclavage du noir. 

C'est un problème historique souvent agité et dont 
la solution flotte encore à l'état d'hypothèse que l'ori- 
gine de la traite, et de la première introduction 
régulière de travailleurs africains dans les colonies 
européennes de l'Amérique. Chose étrange ! les pre- 

' Loin et CotistUutions, t. I , p. 434. 



ESCLAVAGE. 87 

miers écrivains qui mentionnent ce fait dont la non* 
veanté dut pourtant être si frappante, en parlent 
comme de chose accomplie et pour ainsi dire assise 
dans les mœurs. — Ceci demande à être expliqué. 

C'est une croysmce presque populaire que celle qui 
attribue Tidée de la traite au pieux Las-Casas, « le- 
quel aurait obtenu de Charles-Quint qu'une popu- 
lation africaine vint soustraire ses Indiens bien-aimés 
à la brutaUté des Espagnols. » Mais Tarchevéque de 
Santo-Domingo avait trop Tintelligence du cœur 
pour ne pas avoir eu celle de l'esprit; et c'est faire 
injure à sa mémoire que de lui attribuer ce zèle exa- 
géré qui rappelle volontiers celui de Clovis regrettant 
de ne s^être pas trouvé sur le Thabor avec ses Francs 
pour empêcher la mort du Sauveur. M. Moreau 
de JonnèSy dont les Recherches statistiques forment, 
dans leiir première et leur seconde partie, l'un des 
documents les plus curieux qui aient été produits sur 
ce point d'archéologie coloniale, s'exprime ainsi à 
cet égard : « La nécessité de recourir à des nègres 
« pour défricher les Antilles, était reconnue en Es- 
<c pagne < bien avant que Las-Casas eût obtenu la 
« liberté des Indiens. L'an 1S17, l'empereur Charles- 
« Quint autorisait le conseiller de la Bressa, grand 
« maître de sa maison, à envoyer 4,000 nègres es- 



88 LIV. I. CHAP. III. 

c< claves à Haïti (c'est Hispaniola qu'il fallait dire) et 
» à Goba, et ce seigneur vendit son privilège à des 
c( Génois pour une somme de 25,000 écus. On sait 
« même, par Thistorien Herréra, que ce marché 
« excita de grands mécontentements, parce qu'il éta- 
« blissait un monopole qui mettait obstacle à toute 
« importation semblable pendant huit années. i> 
Ailleurs , le même écrivain nous apprend , sur l'au- 
torité d'Herréra, qu'avant cette époque, et dès 
1503 , « le gouverneur Nicolas Bando avait défendu 
a d'importer d'Afrique des esclaves , parce que ceux 
<c qu'on avait déjà introduits (potir travailler aux 
<c mines du Cibao) s'étaient ènMs chez les Indiens, 
a On prétendait même qu'ils pervertissaient ceux-ci 
« et les portaient à la révolte. » Enfin, suivant 
M. Moreau de Jonnès, la véritable origine de la 
traite se trouve dans ce fait qui s'âccomplitén 1442, 
Le capitaine portugais Gonzalès, ayant fait des pri- 
sonniers maures à la Côte-d'Or, aurait reçu en échange 
des esclaves nègres avec lesquels il serait revenu à 
Lisbonne. Le succès de son expédition aurait telle- 
ment encouragé ce trafic que bientôt il serait sorti 
du Tage trente-sept navires pour le continuer. Cet 
exemple aurait été suivi par les Anglais, et le capi- 
taine Hawkin8,qui fut élevé à dignité de chevalier 



eslClavage. 89 

par Elisabeth, serait allé porter , aux Espagnols éd 
Sapto-Domingo ^ 300 captifs qu'il avait enlevés des 
mêmes parages. Or, Colomb n'ayant mené à fin 
sa glorieuse aventure qu'en 1492, il résulterait du 
fait produit par l'écrivain que nous citons, que la dé- 
couverte de l'Amérique trouva l'esclavage existant et 
la traite établie. A ces données matérielles nous ajou- 
terons ces indications raisonnées : Deux lois dans le 
recueil pour les Indes, la loi u (livre 8, titre 17 ) dn 
1 6 avril 1 550 , sur la contrebande , déclare être oo^ 
trebande les esclaves importés dans les colonies es- 
pagnoles sans autorisation du roi. Celle du 23 octobre 
1593 ordonne de tenir des registres pour constater 
l'importation des esclaves* Enfin la loi xvii du Code 
des tndcs est ainsi conçue ; ^ Voulons que les diman- 
cii^ et fêtes à garder, les nègres et les mulâtres ne 
travçiillent pas^ qu'on donne ordre qu'ils entendent 
la megse et gardent les fâtes comme les autres chré- 
tiens, et qu'en aucuns lieux ils ne soient employés 
à aucuns travaux ; les supérieurs ecclésiastiques de- 
meurant autorisés à imposer les peines convenables 
en pareil cas. » Or , cette loi est du 26 octobre 1541 . 
Il y avait donc alors, dans les colonies espagnoles, 
une population esclave assez nombreuse pour né- 
cessiter une légidation. Une autre loi (v) du même 



90 LIV. I. GUAi>. iii. 

code, et de la même date, règle ainsi les mariages : 
« Que les nègres qui voudront se marier soient, 
autant que faire se pourra , engagés à épouser des 
négresses; les esclaves qui se marieront ne devien- 
dront pas libres pour s'être mariés , quand même 
les maîtres auraient donné leur consentement aux 
mariages. » Ce coup d'œil sur le passé explique suf- 
fisamment, à notre avis, le silence des premiers 
dironiqueurs des Antilles sur Torigine de l'institu- 
tion, et le caractère de fait accompli qu'elle porte 
dans leurs écrits. 

Quoi qu'il en soit, aucun des actes constitutif (tes 
premières compagnies de colonisation, que nous 
avons soigneusement analysés dans l'introduction de 
ce livre, ne fait mention de l'esclavage ou de la traite. 
Même omission dans le grand édit portant établisse- 
ment de la Compagnie des Indes occidentale. Seule- 
ment cet acte crée , en faveur dé la compagnie , le 
monopole du commerce, du cap Vert au cap de 
Bonne-Espérance, et, ainsi que le prouvent les actes 
ultérieurs, ce monopole comprenait celui de la traite. 
En effet, à partir de cette époque, les actes qui 
constituent ce commerce se suivent régulièrement. 
On trouve d'abord celui du 26 août 1670, qui fait 
remise , en sa faveur , d'un droit de 5 pour cent qui 



ESCLAVAGE. 91 

était perçu sur toutes les marchandises à leur entrée 
aux îles; celui du 1 3 janvier 1 672, qui accorde une 
prime de 13 livres par tête de noir introduit; celui 
du 2S mars 1679, qui crée le monopole de la Com- 
pagnie du Sénégal, en maintenant la prime de 13 
livres par tête; celui du 23 septembre 1683, qui, 
dans rintérét de cette compagnie, défendait aux 
colons d'acheter des nègres , non-seulement de trai- 
tants étrangers, mais encore des Indiens tant de la 
terre ferme que des îles , « lesquels avaient coutume 
d'en enlever sur les habitations des Européens, pour 
se livrer à ce trafic; » enfin, ceux du 12 septembre 
1684 , de mars 1696, de janvier 1716, de septembre 
1 720, et tant d'autres qui apparaissent successive- 
ment, soit pour appeler la libre concurrence, soit 
pour reconstituer le privilège , suivant que la libre 
concurrence ou le privilège paraissait devoir donner 
une plus grande impulsion à ce commerce d'hommes. 
Pendant plus de deux siècles l'Europe trouva, pour se 
ruer sur l'Afrique, cette activité fébrile qui avait 
précipité l'Espagne sur l'Amérique, à la suite de Co- 
lomb. Si l'Angleterre eut toujours l'avantage dans 
cette course frénétique, si elle importa, dans une 
seule année (1786), jusqu'à 38,000 esclaves', la 

' Kcclierches de. Bryaii £dwar<ts. 



92 LIV. 1. GHAP. lil. 

France tint toujours le second rang, et rétablit en 
quelque sorte Téquilibre en restant plus longtemps 
dans la carrière. On trouve, au 2 juillet 1789, un 
arrêt du conseil d^État qui maintient les immunités 
en faveur de la traite. Bien plus, ces immunités ne 
disparurent que par un décret du 27 juillet 1793, 
qui, en les supprimant, respecta le trafic lui-même. 

Voici le texte de ce document qu^on ne trouve que 
dans la collection dite du Louvre ' : « La Convention 
(K nationale décrète que toutes les primes accordées 
« jusqu'à présent pour la traite des esclaves sont sup- 
cc primées. "» Nous nous sommes assuré que la traite 
elleh'même n'avait jamais été supprimée par un décret 
spécial : la table générale du Moniteur de 1787 à 
1 799 ^ passe en effet, sans transition aucune y du dé- 
cret que nous venons de citer à celui du 4 février 
1794 qui abolit Tesclavage. 

On sait le mot du premier consul ; ayant demandé, 
en prenant le pouvoir^ sous quel régime les colonies 
avaient le plus prospéré, il lui Ait répondu que c'était 
sous celui en vigueur au moment où avait éclaté la 
révolution : « Alors, qu'on le leur applique de nou- 

^ T. XV, p. 281 Le décret ne fut que radoiitipii d'ime proposition de 
fabbé Grégoire. 
' Verb. IKoivs. 



ESCLAVAGE. 93 

veau, ^ au plus vite, » répondit-il. Le sénàtus-con- 
suite qui rétablit Tesclavage, et la loi du 30 mai 1802 
(10 prairial an X) qui ouvrit de nouveau le com- 
merce de la traite, avec tous les errements, immu- 
nités et primes > usités en 1789, furent les consé- 
quences de ce système si péremptoirement formulé. 
Le dernier acte qui figure sur cette matière dans le 
code de nos colcmies est du 9 novembre 1805. C'est 
une proclamation du gouverneur anglais de Sainte- 
Lucie, possession récemment enlevée à la France, 
qui autorise l'importation par tout pavillon, pour i^ 
lever cette colonie que la guerre avait dépeuplée. 

Telle fut la législation de la traite jusqu'au jour où 
die passa à&n& le domaine de la politique internatio- 
nale. A partir de cô moment, c'est par les actes des 
chancell^ies européennes que se marque sa carrière. 

Le premier article additionnel du traité du 30 mai 
1814^ entre la France et la Grande-Bretagne, est 
ainsi conçu : « S. IVL !• C. partageant sans réserve 
tous les s^itiments de S. M. B. relativement à un 
genre de commerce que repoussent et les principes 
de la justice naturelle, et les lumières du temps où 
nous vivons, s'engagea unir, au futur congrès, tous 
ses efforte à ceux de S. M^ B. pour faire prononcer 
par toutes les puissances de la chrétiaité l'abolition 



9i LIV. I. CHAP. m. 

delà traite des noirs; dételle sorte que ladite traite 
œsse universellement, comme elle cessera définitive- 
ment, et dans tous les cas, de la part de la France, 
dans un délai de cinq années, et qu^en outre, pen- 
dant la durée de ce délai , aucun trafiquant d^esclaves 
n'en puisse importer ni vendre ailleurs que dans la 
colonie de TÉtat dont il est le sujet. » 

Débarquant de l'île d'Elbe, l'empereur reconnut 
cette clause du pacte que brisait son retour : un dé- 
cret du 29 mars 1815 proclama de nouveau l'aboli- 
tion de la traite. 

La grande convention du .20 novembre de la 
même année, qui rétablit la branche atnée des Bour- 
bons, utilisa le germe déposé dans celle de 1814. 
Son premier article additionnel disposa ainsi : « Les 
hautes puissances contractantes désirant sincèrement 
de donner suite aux mesures dont elles se sont occu- 
pées au congrès de Vienne, relativement à l'abolition 
complète et universelle de la traite des nègres d'A- 
frique, et ayant déjà, chacune dans ses États, dé- 
fendu sans restriction à leurs colonies et sujets toute 
part quelconque à ce trafic, s'engagent à réunir de 
nouveau leurs efforts pour assurer le succès final des 
principes qu'elles ont proclamés dans la déclaration du 
4 février 1815, et à concerter, sans perte de temps, 



ESCLAVAGE. 95 

parleurs ministres aux cours de Paris et de Londres, 
Jes mesures les plus efficaces pour obtenir l'abolition 
entière et définitive d'un commerce aussi odieux , et 
aussi hautement réprouvé par les lois de la reUgion 
et de la nature. » 

Une ordonnance du 8 janvier 1817, une loi du 
15 avril 1818, une seconde loi du 25 avril 1827', 
forent les conséquences de cette stipulation. Leur ap- 
plication ne fot jamais sincère. 

Le dernier acte législatif intervenu sur la matière 
est la loi du 4 mars 1831 . On peut dire qu'elle ne fit 
que consacrer un fait accompli. La traite avait cessé 
ses importations dans les colonies françaises, lors- 
qu'elle fot promulguée. La traite avait cessé ses im- 
portations, parce que son temps était fini, parce que 
la révolution de 1830 avait été pour nos compatriotes 
d'outre-mer comme une révélation des graves pro- 
blèmes que ce trafic avait insensiblement accumulés 
autour d'eux. 

Au risque d'aller encore plus avant dans cette di- 
gression, qui, de l'histoire du passé nous a entraîné 
dans celle du présent, nous ne laisserons pas cette 



* Et non pas 1817, comme Ta fait souvent dire nne faute dimprcssion 
qui s'est glissée dans le rapport de la commisson de la chambre des dépu- 
tés cliargée de l'examen du projet de 1831. (Moniteur du 4 terrier 1831.) 



96 Mv. I. ciiÀP. lii. 

chronologie sa&fi indiquer les derniers errements de 
cette question, qui, continuant à progresser depuis 
Tacte du 30 mai 1814, est devenue, en changeant de 
nom. Tune des flus graves préoccupations de la po- 
litique contemporaine. — Le 30 novembre 1831, est 
intervenue entre la France et la Grande-Bretagne la 
convention dite du droit de wsùe. Le 22 mars 1833, 
est intervenue la seconde convention dite supplé- 
mentaire, qui complète les dispositions de la pre- 
mière. Enfin, le 29 mai 1845, a été signé Tacte qui 
les modifie Tune et Tautre dans leur application ' . 

Que si , de la traite , nous passons à Tesclavage hd- 
même, nous trouvons que le premia- document de la 
législation des Antilles qui ait directement trait aux 
travailleurs esclaves, est un arrêt de règlement du 
conseil souverain de la Martinique, du 7 octobre 
1652; comme la législation espagnole, il fait dé- 
fense absolue de leur demander aucun travail les 
jours de dimanches et fêtes *. Divers actes, toujours 
de Tautoriié locale, tds qu'un autre arrêt du 13 juin 



' On peut dire que ces documents , qui of t eu tant de refentisseineirt , 
sont partout et nulle part : nous croyons bien faire en les reproduisant 
parmi les annexes de ce livre. 

' Moreau de SaintrMéry ne donne que Tintitulé de cette ordonnance 
(t. I, p. 73 des Lois et ConstàtutUms), dont nous ne trouvons pas le texte 
dans sa collection manuscrite. 



ESCLAVAGE. 97 

1658, une ordonnance de M. de Tracy, lieutenant 
général de TAmérique , du 1 9 juin 1 664 , fort impor- 
tante au point de vue civil', une ordonnance de 
M. de Baas, du 6 février 1671 , prouvent que, jusqu'à 
redit de 1 68o, la législation des esclaves fut purement 
administrative : le gouverneur, ou le conseil supé- 
rieur, jugeait au criminel sur la plainte du maître- 

L'esclavage ancien était hors la loi civile qui ne le 
protégeait pas : les sociétés modernes ne pouvaient 
emprunter cette institution à Tantiquité païenne, 
sans la modifier, -r- Telle est la pensée de Fédit du 
mois de mars 1685, appelé vulgairement Code Noir. 
Nous disons vulgairement, car ses prescriptions ré- 
gissent toutes les classes. 

Il résulte de nos recherches que Tédit de 1685 fut 
rédigé sur les mémoires fournis par le comte de 
Blériac, ce grand sénéchal de Saintonge, gouver- 
neur général des îles dont nous avons parlé; par 
M. de Patoulet, intendant général de 1679 à 1683; 
et enfin , par les conseils supérieurs de Saint><^hrisr- 
tophe, de la Martinique et de la Guadeloupe. 

Aucun acte de la législation du passé n'a été plus 
méconnu, plus légèrement apprécié, et plus systé- 



* Lois et Constitutions, t. 1, p. H 7. 
I. 



98 LIVKK I. CHAP. III. 

inatiquement calomnié que ce célèbre édit. • Noos qai 
n'accepterons jamais les idées toutes feitesj qui co»- 
sidérons comme le plus noble privilège de Tesprit la 
faculté de comparer et de juger par soi-nnôme^ et 
comme le plus noble privilège de notre temps ^ le 
. droit d'écrire ce que Ton Croit être la vérité, nous 
dirons que Pédit de 1685 est un des beaux corps 
de droit que nous ait légués la grande époque dé 
Louis XIV; que tout y révèle le passage du. génie 
supérieur qui a marqué de son^npreinte Tédit cons- 
titutif des deux compagnies des Indes, celui de sep- 
tembre 1664 sur les tarifs, et cette belle ordonnance 
delà marine dite du mois tCaoût 1685, modèle, de 
codification qui laisse si loin notre code de comnierce 
et les feuilles éparses de notre nouvdle législation 
maritime. Enfin , nous dirons qu'il est le complément 
de ce vaste édifice économique qui devait, suivant 
Valin, assurer à la France Tempire conimercial du 
monde'. Et comme une pareille opinion est assez 
neuve potir avoir besoin d'être soutenuef du raison- 
nement, nous commencerons par rappeler les docu- 
ments précédemment cités , et surtout l'ordonnance 
inédite sur les engagés, qui prouvent que les péna- 

' Voy. Valin, dans son beau commentaire déjà cité. (Tom. iVCômmen* 
taire sur Tart. T"".) 



ESCtAV\CE.: 99 

lités si rigoureuses, que, dàxisfiotFe^implicitéfaiima-: 
nitaire, nous croyons n'avoir pu êtreinveiitées que 
polir les malheureux captifs africains, étaient la pé- 
nalité du temps; de ce temps où la torture était une 
des forûialités de la procédure criminelle, et qui 
édictait les galères pour fait de ct)ntrebandè (ordon- 
nance du 20 août 1698). Cette part faite à l'esprit 
d'une époque à laquelle celles qiii Tont ^ivié n'ont 
pas te droit de demander compte des progrès qu^ellé 
n'avait pas réalisés, que de prévision, que de sa- 
gèssfB, de tendances véritablement libérales daiis les 
di^ositions que nous, allons reproduire ! 

« Tous les esclaves qui seront dans noç iles seront 
baptisés et instruits dans la religion catholique, apos- 
tolique e£ romaine. Enjoignons aux habitants qui 
achèteront des nègres nouvellement arrivés; d'en 
avertir les gouverneurs et intendants desdites tles 
dans huitaine au plus tard, à peiné d'amende ar- 
bitraire; lesquels donneront les ordres nécessaires^ 
pour les faire instruire et baptiser dans le temps con- 
venable (art. I)., ' • : 

<( Enjoignons à tous nos sujets, de quelque qua- 
lité et condition qu'ils soient, d'observer les jours de 



100 LIVRE I. CHAP. lit. 

dimanches et fêtes qui «ont gardés par nos sujets de 
la religion catholique et romaine; leur défendant de 
travailler, ni faire travailler leurs esclaves èsdits 
jours depuis Theure de minuit jusqu'à Tautre minuit, 
soit à la culture de la terre, à la manufacture des 
sucres et à tous autres ouvrages, à peine d'amende 
et de punition contre les maîtres, et de confiscation 
tant des sucres que desdits esclaves qui seront sur- 
pris par nos officiers dans leur travail (art. VI). 

« Les hommes libres qui auront un ou plusieurs 
enfants de leur concubinage avec des esclaves , en- 
semble les maîtres qui l'auront souffert, seront cha- 
cun condamnés à une amende de 2000 livres de 
sucre, et s'ils sont les maîtres de l'esclave de laquelle 
ils auront eu des enfants, voulons qu'outre l'amende 
ils soient privés de l'esclave et des enfants, et qu'elle 
et eux soient confisqués au profit de l'hôpital, sans 
jamais pouvoir être affranchis. N'entendons toutefois 
le présent article avoir lieu, lorsque l'homme qui 
n'étoit point marié à une autre personne durant son 
concubinage avec son esclave, épousera dans les 
formes observées par l'Église sadite esclave, qui 
sera affranchie par ce moyen , et les enfants rendus 
libres et légitimes (art. IX). 



ESCLAVAGE. 101 

« Les esclaves qui ne seront point nourris, vêtus et 
entreténus par leurs naaitres selon que nous Tavons 
ordonné par ces présentes, pourront en donner avis 
à nôtre procureur, et mettre leurs mémoires entre ses 
mains; sur lesquels, et même d'office, si les avis lui 
viennent d'ailleurs, les maîtres^ seront poursuivis à 
sa requête et sans frais. Ce que nous voulons être 
observé pour les traitements barbares et inhumains 
des maîtres envers leurs esclaves (art. XXVI ). . 

« Les esclaves infirmes par vieillesse, maladie, 
ou autrement, soit que la maladie soit incurable 
ou non, seront nourris et entretenus par leurs maî- 
tres ; et en cas qu'ils les eussent abandonnés , Icsdits 
esclaves seront adjugés à Thôpital, auquel les maî- 
tres seront condamnés de payer six sous par chacun 
jour pour leur nourriture et entretien de chacun es- 
clave (art. XX VU). 

a Enjoignons à nos officiers de poursuivre crimi- 
nellement les maîtres ou commandeurs qui auront 
tué un ,esclave sous leur puissance ou sous leur di- 
rection, et de punir le maître selon Tatrocité des 
circonstances; et en cas qu'il y ait lieu à l'absolution, 
j)ermettons à nos officiers de renvoyer tant le» maî- 



462 LIVRE I. CHAP. flK 

iFés que commandeurs absous, sans qu'ils iaient be- 
soin dé lettres de grâce (art. XUII ).. • . ' - . 

« Ne pourront être saisis et vendus séparçm^tle 
mari et la femme et leurs enfants inapubères, s'ils 
sont sous la puissam;e du 'même maître ..Ûéclarpos 
nulles les saisies ^ ventés qui en seront.faitès; ce que 
nous voulons avoir K«Qù dans tes* aliénations volpu- 
tairesj Sur peine 'qu'encourront les aliénateurç^d^étre 
privés dé celui ou de ceux qu'ils auroîent gardés, qui 
seront adjugée aux acquéreurs, sans qiuW soient 
tenus de faire aucun supplément de prix (art. XLYII) . 

« Les maîtres âgjés de vingt ans' pourront^affran^ 
chir leurs esclaves par tous .actes entre-vifs^ ou- à 
cause.de mort,, sans.qu^iïs soient tenus de rendre 
.raison de leur affranchissement, ni .qu'Usaient be- 
soin d'avis de parents, encore qu'ite soient mineurs 
de vingt-cinq ans (art. LV), 

i( Les esclaves qui- auront été faits légataires uni- 
versels parleurs, maîtrei?,- eu-nommés .exécuteurs i^e 
leurs testaments, ou tuteurs do leurs enfents, seront 
tenus et réputés, et les tenons et réputons pour af- 
franchis (art. LVI). 



USCLAY AGE. 1 03 ^ 

« Déclarons leurs affranchisseinents faits dans nos 
îles leur tenir lieu de naissance dans nos îles; et les 
esclaves affraïuchis n'avoir besoin de lettres de natu- 
ralité, pour jouir des avantages de nos sujets natu- 
rels dans notre royaume, terres et pays de notre 
obiéissanoe, encore qu'ils soient nés dans Jes pays 
étrangers (art, LVII ), 

Enfin : fi Octroyons aux. affranchis les mênies 
droits, privilèges et immunités dont jouissent les 
persoiines nées libres; voulons qu'ils méritent une 
liberté acquise, et qu'elle produise en eux, tant pour 
leurs personnes que pour leurs biens, les mêmes 

EFFETS QUE LE BONHEUR DE LA LIBERTÉ NATURELLE CAUSE 

A NOS AutREs SUJETS ( art. LIX ). » 

Avons-nous jamais mieux fait dans nos meilleurs 
moments, que de copier cette loi,- et avons-nous ja- 
mais su, en la copiant, lui laisser son beau langage ! 

Ah ! pygmées que nous sommes ! pygmées qui , 
aidés de toutes nos lumières et de tous nos poumons 
parlementaires^ légiférons depuis cinquante ans nos 
pauvres îlots, sans avoir encore pu trouver la légis- 
•lation.qui leur convient, sachons du nàoins respecter, 
en les modifiant, les institutions qui donnèrent à la 
France le plus vaste monde colonial que nation ait 



iOi •LIVRE I. CHAP. III. 

possédé, — sachons les respecter, surtout lorsqu'elles 
sont signées du graM nom de Colbert * . 

Ainsi, si la pénalité de Tédit de .168S n'est que 
celle de ce temps, on peut dire que ses dispositions 
favorables, franchissant les années, arrivaient de 
prime-saut aux idées avancées de notre époque. Qui 
ne voit que ses articles portaient en eux le germe dé 
là transformation coloniale que nous poursuivons 
aujourd'hui? Or^ il ne faut que remonter aux pre- 
miers documents du xvii® siècle, pour se convaincre 
que ce germe ne resta pas longtemps infécond. Au 
temps du P. Labat, le mariage, ce signe caractéris- 
tique de la fusion des intérêts et des races; s'accom- 
plissait entre les deux classes de la population colo- 
niale, et les gouverneurs proposaient d'appeler ipso 
facto à la liberté, dès l'âge de vingt et un ans, tous 
les individus de sang-mêlé ^. 

' Nous nMgnorons pas que le nom qui se trouve au bas de l'édjt de 1685 
n'est pas celui de l'illustre contrôleur général, nnort le 6 septembre 1683 , 
mais celui du marquis de Seignelay, son (ils, qui lui succéda comme se- 
crétaire d'État de la marine, et signait aussi Colbert. Toutefois, nous n'en 
mettons pas moins l'édit de mars au compte du grand ministre, parce qu'il 
est démontré, pour nous, que Seigiielay ne fit qu'appliquer l'œuvre de son 
père. Cette opinion est aussi celle de M. Blanqui , lequel , dans son His- 
toire de V Économie politique , n'hésite pas à comprendre Tedit de 1685. 
dans sa très-belle appréciation des actes du contrôleur général. — M- de 
Seiguelay mourut en 1690. (Voy. la précieuse- C^rowo^iemmis^^rtc/^ 
de M. Bajot.) 

' Lois et Constitutions, t. I, p. 679. 



ESCLAVAGE. • 105 

Qui donc arrêta ce mouvement? — C'est ici une se- 
conde phase de la question qui mérite d'être étuçliée. 

On s'aperçut, en France, que le germe déposé 
dans le Code Noir se développait rapidement, et 
comme l'esclavage semblait une institution aussi pré- 
cieuse aloi^, qu'elle paraît embarrassante aujour- 
d'hui, on enraya l'œuvre qui menaçait de s'accom- 
plir. On fit deux parts de l'édifice de Colbert ; Tune, 
celle des dispositions généreuses et libérales, que 
l'on se prit à saper et à détruire; l'autre, celle delà 
pénalité, que l'on étaya chaque jour de quelques dis- 
positions nouvelles, et qui seule s'est perpétuée jus- 
qu'à nous. Pour ceux qui n'étudient qu'en courant 
et dans les livres tout faits, ce sont les colons, ce 
sont les autorités coloniales, qui ont tout accompli 
en ce sens. Erreur grossière!* L'entraînement du 
cHmat , la continuité des rapports, la facilité malheu- 
reusement trop grande des mœurs, tout tendait à af- 
faiblir cette démarcation que la nature semblait avoir 
voulu écrire sur les fronts. Ce fut la métropole, ce 
fut la France, qui, l'érigeant en système poUtique, 
se prit à la creuser, à l'élargir avec l'inflexible per- 
sistance de la monomanie. Nous ne parlerons pas des 
actes officiels et imprimés qui, comme les ordon- 
nances des 24 octobre 1713, 15 juin 1736, 29 dé- 



10(5 LIVRE J. GHAP. III. 

cembre 1774,. rendent de. plus en plus difficile la 
manumission ; mais quedirQ, par exemple, des.con- 
clusions d'un procureur général du roi. au conseil 
supérieur de la Guadeloupe, composé de colona, et 
des plaintes qu'il élève çoAtre ce conseil, pour avoir 
refusé d'anuuler un mariage entre personnes; des 
deux races ' ? Que dire des.4ettrçs écrites par M; 4e 
Maurepas aux administrateurs de Cayenne, pour 
leur dire qu'ils ont « trèsrbien fait d'empêcher le 
c( mariage qu'un habitant de la colonie voulait çon- 
« tracter avec une négresse affranchie; l'intention de 
« S. M. n'étant pas en effet de permettre ces^Qrtes 
« de mariages : S. M. recommandant de tenir la 
« main à ce qu'il ne s'en fasse point à Cayenne.... 
« faisant de plus remarquer S. M. que tous les 
« nègres ont été transportés aux colonies comme es- 
te claves; que l'esclavage a imprimé une tache in— 
« effaçable sur toute leur postérité, même sur celle 
« qui se trouve d'un sang-mêlé, et que conséq^em- 
« ment ceux qui en descendent ne peuvent jamais 
« entrer dans la classe des blancs *., . . . » Enfin, que 



' Coileclion manuscrite de Morëaii de Saint-Méry , partie relative à la 
Guadeloupe, t. IV, p. 241. Déjà, précédemment, le conseil, toujours râ 
se fondant sur l'édil de 1685 , avait déclaré valable un mariage de m^me 
nature. — Voy. même volume, p. 214. 

' Même a)llertifln, partir relative à Cayenne, t. III, p. 133. 



ESCLAVAGE. t07 

dire de . l'arrêt eu conseil du 5 avrit 1778, par 
lequel « S. M. étant informée que quelques-uns 
des. noirs de Fun et de l'autre sexe, qui se trou- 
vaient en France .avactt Tédit du 9 août 1777, 
pw lequel l'entrée du royaumeleur est interdite , se 
proposaient de contracter mariage avec des blancs , 
ce qui serait contraire 4^ bon ordre de toléïer, fait 
défense à tous ses sujets blancs de Fup et de l'autre 
sexe de contracter mariage avec les noirs, mulâtres, 
oii autres, gçns de couleur ^ . , . .. » 

Veut-on maintenant avoir la peiisée complète de ce 
système? —Nous allons la faire connaître. Et comme 
nous rie procédons jamais que document en m^in, 
ainsi que le lecteur -a pu le remarquer, nous termi- 
. nerons cet examen en laissait se dérouler dans toute 
sa franchise , nous dirions, presque dans toute sa naï- 
veté j^ la politique du gouvernement métropolitain à 
l'endroii des classifications sociales aux colonies. Le 
27 mai 1.771, le ministre du roi écrivait aux admi- 
nistrateurs de Saint-Domingue : « J'ai rendu compte 
«au roi de la lettre de JWM. de Nôlivos et de Bon- 
ce gars., du JO avril 1770, contenant leurs réflexions 
a sur là demande qù^ ont faite les sieurs.... de let- 
« très patentes qui les déclarent issus dé race in- 

* Lois ef Consf if n( ions f \ v,|i.S2l; 



108 LIVRE I. CHÀP. III. 

« dienne '.S. M. n'a pas jugé à propos de la leur 
« accorder; elle a jugé qu'une pareille grâce tendrait 
« à détruire la différence que la nature a mise entre 
a les blancs et les noirs, et que le préjugé politique a 
a eu soin d'entretenir comme une distance à laquelle 
« les gens de couleur et leurs descendants ne de- 
« valent jamais atteindre; enfin, qu'il importait au 
« bon ordre de ne pas affaiblir l'état d'humiliation 
« attaché à l'espèce dans quelque degré qu'elle se 
« trouve; préjugé (fautant plus utile qu'il est dans 
« le cœur môme des esclaves , et qu'il contribue 
« principalement a/i rry^oj" des colonies. S. M. aap- 
« prouvé en conséquence que vous ayez refusé de 
« solliciter pour les sieurs.... la faveur d'être décla- 
c' rés issus de race indienne ; et elle vous recom- 
« mande de ne favoriser sous aucun prétexte les 
« alliances des blancs avec les filles de sang-mêlé. 
« Ce que j'ai marqué à M. le comte de Nolivos, le 
« 14 de ce mois, au sujet de M. le marquis de,.., 
« capitaine d'une compagnie de dragons, qui a 
« épousé en France une fille de sang-mélé, et qui 
« par cette raison ne peut plus servir à Saint-Do- 
<: mingue, vous prouve combien S, M. est déter- 

' c'était un biais que l'on prenait parfois pour arriver an bénéfice des 
édits qui déclaraient les Indiens de race libre. 



RSCLÂVAGE. 109 

(c minée à maintenir le principe qui doit écarter à 
« jamais les gens de couleur et leur postérité de 
« tous les avantages attachés aux blancs'. » 

Est-ce clair ? 

Ainsi ^ après avoir, dans l'intérêt du maintien 
de Tesclavage , étouffé le principe de liberté écrit 
dans le grand édit de 1685 qu'elle traite aujourd'hui 
du haut de sa philanthropie, la France fit du préjugé 
de la couleur un moyen de police et de répression 
— une question de garnison. Et la France s'étonna 
lorsque, après un siècle de ce système, les colons blancs 
de Saint-Domingue, pris à Timproviste par le mou- 
vement égalitaire de 93 , ne trouvèrent pas tout à 
fait simple et naturelle leur assimilation à la popu- 
lation affranchie! 

S'il est vrai que ce soient les mœurs qui font les 
lois dans les sociétés vieillies, on peut incontesta- 
blement dire que ce sont les lois qui créent les 
mœurs dans les sociétés nouvelles. C'est indiquer 
suffisamment à qui doivent être imputées les deux 
grandes difficultés du problème colonial qu'a posé 
l'irrésistible marche du temps : l'avilissement attaché 
au travail de la terre, l'avilissement attaché à la 
couleur de la peau. 

» Lois et ConstUufionSf t. v, p. 356. 



no LIVRE I. CHAP. UÎ. 

Telle est l'impression que laisse Tétùde du pre- 
mier statut ieolonial, à qui veut la faire impartiale et 
sérieuse. Oh peut dire\ et c-est là un rapprochement 
qui n'est pas sans intérêt pour Thistoh^e ; que cette 
loi éprouva le même ; sort que le cétyjre éidit de 
septembre 1 664, dans lequel Colbert jeta les bases du 
régime économique de la France. Il demeure évident 
pour qui veut étudier de f)rès la peûsée de ce grand 
homme, qu'en instituant lés tiroits protecteur^ en fa- 
veur des produits nationaux , il n*âvait entendu dis- 
poser que temporairement, plaçant la France sôus 
Tégide de la prohibition commerciale, pour donner à 
son industrie, la plus arriérée de TÉUrope, les moyens 
de se développer, mais avec Tintëntion d'abaisser 
considérablement, sinon dé faire tomber tout à fait 
les barrières , lorsqu'elle serait de force, à soutenir la 
lutte avec la Hollande et l'Angleterre. Mais, hélas! 
rhomme de génie s'éteint comme l'artisan sans avoir 
achevé sa tâche : Colbert mourut avant que le mo- 
ment fût arrivé d'abaisser les tarifs. La Hollande et 
l'Angleterre inaugurèrent les représailles y et jprà^ 
fanant l'une des plus nobles gloires de l'histoire mo- 
derne, \diPrahihitiorij érigée en système, s^impatronisa 
bientôt en Europe sous le nom de Colhertisme, Elle 
y règne aujourd'hui en souveraine; et tant d'intérêts 



ESCLAVAGE. 111 

sont nés ^ ont grandi, se sont. entre-croisés sous son 
abri protecteur , qu'y porter aujourcrhui la main , 
c'est toucher à l'une des plus grosses difficultés de 
la politique moderne. — C'est ainsi que le Code Noù\ 
détourné en quelque sorte de son cours par l'inin- 
telligence de ceux qui le reçurent des mains deCol- 
bert, au lieu de faire disparaître lentement l'escla- 
vage par la vertu même de sa loi constitutive , en a 
fait un problème dont nous ne savons aujourd'hui 
comment aborder la solution. 

Il nous reste, pour achever ce chapitre , à fournir 
quelques données qui nous ramènent plus intime- 
ment à notre sujet. 

Il n'existe aucun renseignement précis sur le nom- 
bre des esclaves qui existait aux colonies françaises 
à la fin du xvii* siècle. Le peu d'importance qu'a- 
vait alors là culture de la canne, qui seule nécessite 
un grand nombre de bras; cette première couche de 
travailleurs européens, dont les navires de la métro- 
pole peuplaient lentement mais incessamment le pays; 
le peu de développement qu'eut d'abord le com- 
merce de la traite, qui, semblable à une autre indus- 
trie devenue depuis comme elle l'un des embarras 
de la politique actuelle , ne fit un moment que se 
débattre sous les primes et les immunités, tout oon- 



112 LIVRE I. CHAP. m. 

courait à restreindre dans des limites assez étroites 
le mouvement de l'importation africaine. L'étude de 
la législation coloniale, seul flambeau qui , avec les 
rares écrits du temps que nous avons mentionnés, 
puisse éclairer la matière , nous porte à croire que 
la grande immigration qui vint, de la côte ocdden- 
tale de l'Afrique , peupler les colonies d'Amérique , 
ne prit ses proportions considérables que de 4 720 à 
1723. L'écrivain anglais Bryan Edwards, dont les 
travaux sur ce sujet sont justement appréciés, et 
qui évalue à 2,130,000 individus l'importation dans 
les colonies britanniques pour la période centenaire 
de 1680 à 1780, n'a pu déterminer la part affé- 
rente dans ce chiffre à chacun des deux siècles , et 
les calculs du savant statisticien dont nous avons 
plus haut invoqué l'opinion , ne trouvent une base 
même relative qu'à partir de 1772 '. U résulte des 
recherches de ces écrivains , que le terme moyen le 
plus élevé de l'importation aux colonies françaises, 
durant la période la plus active de la traite, fiit d'en- 
viron 30,000 individus. Disons toutefois que Val- 
verde porte à 350,000 âmes la population africaine 
de la partie française de Saint-Domingue, pour 

' Recherches sfafisliques, etc., p. 10. 



ESGLAITAGE. 113 

1777' . Enfin Moreau de SaintrMéry» évàlùeà33,000 
individus, pour Saint-Domingue seulement , le chif- 
fre des dernières importations annuelles faitels dans 
cette colonie. Suivant lui , en examinant lefe recen- 
sements de cette île pendant une certaine suite d'an- 
nées, on voit que la mortalité annuelle , pour* la 
population esclave , était d'uti trentième , tandis que 
la reproduction n'était que d'un soixantième; de 
manière qu'étant donnée une population de 500,000 
individus, la perte annuelle devait être de 16,000, 
la reproduction de 7,000 , et par conséquent lé dé- 
ficit à combler de 9,000. 

En admettant donc que la traite déposât dans 
cette colonie tine masse de 33,000 Africains cha- 
que année , les besoins striôts du recrutement n'en 
réclamant que 9,000 , il résulte de ces rapproche- 
ments, que les facilités et encouragements donnés 
au commerce africain constituaient, pour Saint- 
Domingue, une sorte de pléthore de 24,000 indivi- 
dus- Noris droyons que si lés données* premières 
de ces calculs sontexagêfées, les conséquences- dé- 
duites et les proportions établies offrent un enchat- 
nt^Àent assez logique et defe probabilités assez èérieù- 



* Op. cit., p. 14. 

* Description de la partie espagnole, t. Il, p. 198. 



H4 LIVRE I. CHAP. ill. 

ses pour être adoptées. Or la traite est , pour les payg^ 
qui y recrutent letirs travailleurs, une sorte de cou- 
rant humain qui les entretient sans cesse en contact 
avec la barbarie africaine, et leur crée une population 
esclave bien autrement abrupte, bien autrement diffi- 
cile à gouverner que ne Test celle jdu pays où le con- 
tact n'existe que du Noir au Blanc. Peut-être la mesure 
de cette différence trouve-t-elle sa formule dans ce. fait 
assez significatif de la population des Antilles françai- 
ses , arrivant à se recruter suivant les lois naturelles 
de la reproduction , moins de vingt ans après avoir 
reçu les derniers contingents de la traite. 

Pour comprendre la nature du mouvement que 
nous allons voir éclater à Saint-Domingue , ce n'est 
donc pas au caractère pacifique et relativement ci- 
vilisé de l'esclavage actuel des colonies françaises 
qu'il faut se reporter j c'est à celui qui, par le cou- 
rant de barbarie dont nous parlions tout à l'heure , se 
retrempe encore incessamment à cette terre ardente 
de l'Afrique que ne mordit jamais la civiUsation. 

Laissant maintenant le ehamp des évaluations et 
des calculs , nous rappellerons que les relevés éci:it& 
dans le chapitre précédent portent à 455,000 le 
chiffre de la population rurale esclave de Saint- 
Domingue, pour Tannée 1790. 



LIVRE DEUXIÈME. 



REVOLUTIONS. 



CHAPITRE PREMIER. 



Première révolvUoD. 



La colonie envoie spontanément de» députés aux états généraux. — De U 
représentation directe des colonies dan» la métropole. — Détails sur cette 
représentation depuis 1789 jusqu'à Pan VIII. — Manière intelligente 
dont les colonies sayaient alors composer leur représentation. -»> Scis- 
sion dans la population blanche. -" Formation d'une assemblée colo- 
niale.' — Premiers mouvements de& noirs en juillet 1791. — Les assem- 
blées paroissiales. proclament Tégalité politique des hommes de couleur. 
— Lutte et dispersion de l'assemblée coloniale. — L'insurrection est 
complète. — La tranquillité se rétablit un moment. — Une nouvelle 
scission de la population blanche là Tait reparaître plus teriible. — - Son- 
fhonax pi*oclame l'affranchissement général. — Invasion étrangère. -» 
Combat de l'Artiboiiite. — Toussaint-Louverture. — Expulsion des An- 
glais. — Commencement de la lutte entre les noirs et les sang-mèlés. — 
Toussaint et Rigaud Mission de Hédou ville. — - Autocratie momenta- 
née de Tuussaint-Louverture. — 11 fait frapper monnaie à son effigie. 



Telle était la situation économique de ce beau 
pays, lorsque s'ouvrit la grande ère de 89. Les bri- 
ses de F Atlantique lui arrivaient , si Ton peut dire., 
toutes chargées de germes dont Tardente nature des 
tropiques devait hâter Téplosion. L'acte du 27 dé* 
cembre 1788, qui ouvrait au tiers le droit d'envoyer 
aux états généraux un nombre de représentants égal 
à celui des deux ordres, fit courir un frémissement 
électrique chez des hommes qui étaient alors trop 



il8 LIVRE II. CH4P. I. 

mêlés aux choses de leur métropole , pour demeurer 
étrangers à ses passions. Aussitôt, sans attendre 
qu'un appel régulier lui soit fait, et malgré les ef- 
forts du gouverneur, toute la colonie se formant 
en assemblées paroissiales et provinciales, décide 
qu'elle a droit d'être représentée aux états géné- 
raux; puis, passant du principe à l'^application , 
nomme dix-huit députés qui s'embarquent aussitôt ^ 
et vont rappeler à la France, étonnée de cette sponta- 
néité, qu'elle avait, au fond de la merdes Antilles, une 
fille dont à ce coup elle ne pouvait renier l'affinité. 

Il importe, pour plus d'un intérêt, de s'arrêter un 
moment dès ce premier pas , et de constater avec 
quelques détails le fait de cette première représen- 
tation coloniale dans la métropole. 

Ce fiit le 8 juin 1789 que les dix-huit députés de 
Saint-Domingue se présentèrent aux états généraux. 
Aucune difficulté ne leur fut faite quant à leur droit 
de siéger : seulement leur nombre fut trouvé trop 
considérable. Il fut réduit à six titulaires qui, le 27 
du même mois, et à l'unanimité, furent admis à faire 
partie de l'assemblée. Quant aux douze éliminés, ils 
reçurent le titre de députés suppléants , par assimi-^ 
lation complète à ce qui existait alors pour les autres 
provinces du royaume. 



PREMIÈRE RÉVOLUTION 119 

Suivant l'exemple de Saint-Domingae , la Guade- 
loupe , la Martinique et Pondichéry envoyèrent leurs 
représentants. Ceux de la Guadeloupe furent admis 
le 22 septembre 1789, au nombre de cinq, dont un 
pour Marie-Galante. Ceux de la Martinique furent 
adinis le 14 octobre de la même année, au nombre 
de deux. Ceux de Pondichéry furent égalanent ad- 
mis au nombre de deux, le 19 septembre 1790. 
Ceux de Bourbon ne siégèrent qu'en 1791. 

V instruction pour les colonies^ du 1 5 juin-1 juil- 
let 1791, déclare Saint-Domingue partie intégrante 
du territoire français ,. et règle sa représentation au 
corps législatif. 

La constitution du 3 septembre 1791 déclare que, 
quoique les colonies fassent partie du territoire fran- 
çais , elles ne sont pas comprises dans là constitu- 
tion. Néanmoins, elle recoxinaît en principe que les 
colonies ont driSit à la représentation directe ' - ; 

Le décret constitutionnel du 24 du même mois 
régla les matières à réserver au corps législatif, et 
celles dévolues aux assemblées locales. 

Le décret du 22 août 1792 vint régler définitive- 
ment le nombre des députés que les colonies enver- 
raient à ta convention, ils furent ainsi répartis : 

• litre vu, art. 8. —Titre Ul, chap. i, »ect. I, art. 1 



i2,0 LIVRE 11. CHAP, r. 

Députés. SuppléaoU« 

Saint-Domingue, ...:.. 18 9 

Guadeloupe 4 2 

Martinique 3 i 

■ Sainte-Lucie. ........ 1 1 

Tabâgo. . . . .\ . , . . . 1 t . 

Cayennne ............ 1 !.. 

Bourbon . . 2 2 

Hé de France. -. 2 2 

Établissements deTInde. . . 2 2 

Total 34 21 

Ce qui donne pour. là' représentation - réelle de& 
colonies françaises un total de 34 députés titulaires 
et'21:SupjJéants. 

La constitution de l'an III déclara que les colonies 
francises faisaient partie intégrante de la républiriue, 
et étaient soumises .è la même loi- constitutionnelle. 
Elle les organisa en départements. Il se produisit 
alors un fait intéressa.nt et qui doit être soignjcu^e- 
merit mis en relief: les colonies n'ayant pu faire 
leurs élections dans l'intervalle de la promulgiiUon . 
de la constitution nouvelle et de la réunion du nou- 
veau corps législatif , un décret du 1*' vendémiaire 
an IV maintint pro\>isoirement les députés des 



PREMlèftE RÉVOLUTION. 121 

colomes dans l'exercice de leur mandat esLpiré, 
jusqu'à ce que les élections coloniales se fussent eP- 
fectuées. • 

Enfin, ce fut la constitution de Tan VIII qui viijLt 
abolir la représentation directe des colonies en 
Franice, en déclarant qu'elles seraient régies par des 
lois spéciales. - . . 

Ainsi, on n'ayait pas encore, à cette époque, 
trouvé la gpande idée de T incompatibilité des dis- 
tancça transmaritimes avec ta représentation cen- 
trale, . On n'avait pas encore., sacriiSant l'avenir aux 
embarras. du présent, proclamé l'irrationalité en 
principe ^\, V impraticabilité en fait. Enfin, Galilée 
nouveau faiesurant le globe d'un compas fantastique, 
laTactique coloniale n'avait pas encore découvert que 
nos établissements d^outre-mer s'étaient par un sourd 
déplacement iîonsidérablement éloignés de leur mé^- 
tropple continental depuis 1 7S9 , à ce point que ce 
qui était possible et praticable il y a un demi-siècle a 
l'aide d'une navigation irrégulière , sans autre pro- 
pulsion que la voile, devenait irréalisable aujourd'hui 
que^|%.vapeuraoùs'plac€f a quinze jours de la mer des 
Aiitilles et à un lûois de l-océan Indien..... Une der- 
nière temarquef' sur cette importante matière : tant 
que lès colonies ftirent représentées en France par 



1S2 LIVRE IK GHÀP. 1. 

leur agence salariée ' , elles forent placées dans l'al- 
ternative de confier leur mandat à des créoles assez 
riches pour habiter la métropole, ou à des métro- 
politains obscurs dont le dévouement se mesurait 
au salaire. Mais, dès que la grande ère de 89 vint 
ouvrir un champ nouveau aux appétits de la politi- 
que , dès que chacun fut dévoré du besoin de lancer 
son individualité tlan& Tarène parlementaire, le 
mandat des colonies fut aussi envié , aussi recher- 
ché que celui des provinces de la France continen- 
tale ; les hommes les plus considérables , ceux qui 
l'auraient dédaigné obscur et salarié, le .briguèrent 
éclatant et gratuit. Les colons d'alors saisirent avec 
une promptitude qui témoigne de leur intelligence, 
les avantages de cette situation. Tout en mêlant à 
leurs nouveaux représentants quelques hommes tout 
à fait au courant des mœurs et des choses locales, 
ils en prirent le plus grand nombre parmi les nota- 
bilités de la mère .patrie , afin dô rendre plus com- 
plète la fusion des intérêts qu'ils devaient chercher 
avant tout à établir. C'est ainsi que nous verrons le 
représentant Sonthonax , élu -à Saint-Domingue au 
plus fort de la crise révolutionnaire. '. 

' Les députés des conseils supérieurs et ceux des chambres, de com- 
merce et d'agriculture. .^ Voyez cliap. III de c% second Hirre. 



PREMIÈRE RÉVOLUTION. 123 

Telle fut, sur nos compatriotes d'outre-mer, la 
première impression du mouvement qui se préparait 
en Europe ' . 

Mais la colonie ne devait pas s'arrêter sur la 
pente rapide que descendait sa métropole. Chacune 
des péripéties du grand drame révolutionnaire y 
avait aussitôt son contre-coup. La prise de la Bas^ 
tille , la formation de la garde nationale , la substi- 
tution de nouvelles couleurs à celles de la monar- 
chie , tous ces incidents d'un rêve dont personne ne 
soupçonnait encore le réveil , excitaient à Saint-Do- 
mingue un véritable délire. 

Nous apprécierons ailleurs dans leur ensemble les 
causes déterminantes de la révolution de Saint- 
Domingue, et nous dirons quel fut l'apport de 
chacun dans le malheur commun. Constatons pour 
le moment, comme jalon nécessaire des faits qui 
vont suivre,- le violent antagonisme qui éclata tout à 



* Nous compléterons ces renseignemeuts sur la matière en disant qn'up 
arrêté des consnls, du 23 ventôse an XI, rétablit l'ancienne représentation 
coloniale telle qu'elle était avant 89 : cet arrêté ne reçut jamais d'exécu- 
tion. L'ordonnance du 9 janvier 1827 vint lui donner vie, mais en déférant 
seulement aux colons le droit de présenter des' candidats au choix du roi. 
Ce fut celle du 23 août 1830 qui établit le principe de l'élection , confirmé 
par la loi du 24 avril 1833. Quant à l'institution sortie de ces deux lojs , 
elle n'a pa6 de désignation précise dans le langage politique, à moins 
qu'on ne tienne pour française celle de délégation qui lui est parfois 
donnée. 



134 LIVRE. II. GHAP. I. 

coup, au milieu de cet enthousiasme, entre la colo- 
nie et sa métropole. DanjS la naïveté de son entrât* 
nement, la population blanche avait pu croire que 
le mouvement dont elle suivait l'impulsion pouvait 
se concentrer et- eu quelque sorte s'isoler en -elle. 
Elle avait oublié son entourage. Le décret oi^ahique 
du. 8 mars 1790, qui appelait les affranchis ou des- 
cendants d'affranchis au partage des droits politi- 
ques, vint la réveiller. <îomme d'un songe. Loin de 
comprendre tout ce que cet acte politique renfermait 
d'enseignement pour l'avenir, et par conséquent 
tout ce qu'il imposait de mesure et d'habileté pour 
le présent, les colons entrèrent en. scission ouverte 
avec leur métropole , sans prendre garde qu'ils 
n'avaient môme pas la force de l'unanimité. La 
déclaration , si catégorique par laquelle l'assem- 
blée- générale de SaintrrMarc refusa l'exécution du 
décret -du 8 mars, fiit le prélude des manifesta- 
tions violentes qui se propagèrent de la popula- 
tion blanche dans celle des affranchis et des noirs. 
Nous citerons : l'acte.du 28 mai, par lequelcette 
même assemblée, entraînée par ce premier pas, se 
constitue de son chef pouvoir législatif de la ôolo^ 
nie, sauf la sanction de ses actes par la métropole, 
mais en se réservant le droit d'initiative , et celui 



PAËMIÈRB RÉVOLUTION. iîS 

d'exécution provi^ire; la lutte qui s'établit bientôt 
efitre cette assemblée générale^et rassemblée pro^ 
vinciale du Nord , soutenue du gouverneur et de 
rinteadant, lutte qui mit les armes à la ibainàla 
populatiou blanche et fit couler son sang, sous leà 
yeux des noirs; la déposses^ion du gouverneur 
Blanchelande , et des autres autorités constituées; 
enfin, le refus nouveaii, et encore plus énergiquement 
formulé , d'obéir à un décret du 15 mai 1791 qui, in- 
terprétant celui de 1790, appelle les libres de cou- 
leur à la jouissance des droits politiques . 

Vainement la tentative prématurée du mulâtre Ogé* 
vint jeter comme un avertissement à cette fougue : 
lafàcilité de la victoire fit oublier le péril de la lutte. 

Ce ftit au milieu de- cette agitation de la dasàe 
supérieure, et dans la province de TOuest, que com- 
mencèrent à se. manifester, dans les mois de juin 
et de juillet 1791, les premiers mouvements parmi 
les noirs. Comprimée presque aussitôt par des me- 
sures énergiques, l'insurrection éclata tout à coup 

^ Vincent Ogé, fils d'an riche boucher du Cap , que sa famille entrete- 
nait somptàeusement à Paris ^-où il était le représentant de sa coiilenr, 
débarqua inopinément dans la proYince du Sud , et réclama, à main ar- 
ntiée, Veiiécution du décret du B mars. Après un premier succès qui Taveu- 
gla sur rinfériorité de ses forces, il éprouva Ane défaite complète. ^ Livré 
par le gouvernement de Santo-Domingo , où il s'était réfugié, il fut jugé et 
miftà mort (1791). 



126 LIVRB 11. CHàP. t. 

dans le Nord avec une grande violence, au moment 
où la population blanche entrait dans une nouvelle 
phase de luttes et de débats par la formation d'une 
assemblée coloniale, qui se produisait au milieu de 
la crise comme ressource suprême. La révolte prit 
bientôt un caractère d'ensemble, aussi effrayant par 
ses effets que redoutable par la cause quil révélait. 
On acquit bientôt la certitude qu'elle avait pour con- 
seillers des colons blancs de la partie espagnole, et 
pour chefs occultes des hommes de la classe inter- 
médiaire des affranchis. Cependant, les noirs trou- 
vèrent bientôt dans leur propre caste des com- 
pagnons de servitiide dont les instincts féroces se 
disciplinèrent en quelque sorte à la destruction. 
Jean-François , qui prit le titre burlesque de grand 
amiral de France, son lieutenant Biassou, qui se 
fit appeler généralissime des pays conquis, tels fu- 
rent les premiers héros de l'insurrection, dont les 
troupes se donnèrent le nom de Gens du roi. 

La révolte prit bientôt d'effrayantes propor- 
tions. Successivement vainqueurs et vaincus, les 
colons sondèrent toute l'étendue du danger, et, 
rendus à cet éclair de réflexion et de cahne qui 
vient aux gens de cœur au moment suprême, 
quelques-uns d'entre eux proclamèrent la néces- 



PREMIÈRE RÉVOLUTION. 127 

site d^one alliance avec la population affranchie'. 

Vivement blessée du refus constant des blancs à 
mettre à exécution les différents décrets du pouvoir 
métropolitain qui lui accordaient l'égalité politique, 
cette population se tenait dans une attitude mena- 
çante. Mais, riche, éclairée, sourdement hostile aux 
noirs, comme les noirs lui étaient ouvertement ho©-, 
tiles, elle avait au fond le même intérêt que les 
blancs : — pour le présent, la conservation du sol; 
pour l'avenir, sa sécurité personnelle. —Toute la 
partie de l'Ouest proclame presque simultanément, 
dans les assemblées paroissiales, l'égalité politique 
des hommes de couleur; une alliance est contractée 
pour la défense commune, et 1,S00 hommes des mi- 
lices nouvelles viennent concourir avec les blancs à 
la défense du Port-au-Prince menacé par les rebelles. 

Vaincue par la rapidité de ce mouvement, déses- 
pérant du succès des remontrances qu'elle avait 
adressées à la métropole au sujet des droits poUti- 
ques de la classe affranchie, l'assemblée coloniale 
allait peut-être céder à l'impulsion des paroisses, et 
légitimer aux yeux dû pays une fédération déjà lé- 
gitimée par la nécessité. — Ce moment était décisif! 
Mais la vie des nations a ses hasards comme celle 
des hommes. Un navire porte, à cette heure de so- 



128 LITRE. U. chAp. 'i; 

tennelie hésitatioû, le décret du âS: âejplembre^ gui, 
faisant droit aux reiuôntrances de la coloDie, revient 
sur celui du 1.5 mai, et TecounaitÀ Fassémbléiexîar 
loniale seule te droit d$ situer sur la- question dés 
droits politiques. , Cette victoire remportée èur -te 
mère patrie égare les eeprîta; on ne comprend ps» 
que cette grande^concession.du 25 septembre ouvi^ 
à la législature coloniale une habile initiative en lui 
permettant d'octroyer ce iiu^elle avait pu ne pas vôur 
loir se laisser arracher. —Les concessions de rOu^t 
sont répouôsées. .,•• . ' -. 

Dès ce moment-, Tatliaitice des affran^is etdes' 
esclaves est formée j. les massacres d'Oçanaminthe 
et de Belair, Finoendie et la dévastation dètoùtfe la 
plaine de FOuest la. cimentent. Un çohisme profonid 
et violent é'établit entre les partisans et jes^ ennemis^ 
dé Failiance rompue. Ce qui doublé la force de leurs 
adversaires, fait ain§i la fedblesse des blancs. L'asr. 
semblée coloniale déploie inutilement dans ses actes 
une vigueur digne de Fénérgie de ôes résolutions. 
C'est en vain; qu'après avoir révoqué leâ coneessicms 
des parpis&es, et demandé aux commissaires de; la 
métropole compte de leurs pouvoirs, elle affronter iûr 
trépidement Forage, amassé sur sa tête, et donnez- 
en se laissant a^.iéger dans Port-au-Prince, un de 



PREMIERE RÉVOLUTION. it2i) 

ces exemples de courage civique qui, dans l'histoin^ 
d^uD grand peuple, sont précieusement recueillis. 
Pressé par les confédérés noirs et mulâtres , que ne 
craint pas de diriger le commissaire Roume, bloqué 
du côté de la mer par le gouverneur Blanchelande 
avec trois vaisseaux, Port-au-Prince ouvre ses portes,» 
et les membres les plus importants de l'assemblée 
quittent la colonie, soit volontairement, soit frappés 
de déportation. 

Mais cette victoire n'en était une que pour ceux 
qui la remportaient : c'était une défaite et un affai- 
blissement pour le pays. Le fléau de l'insurrection 
avait pris d'immenses proportions durant cette dé- 
plorable lutte; et gagnant le Nord et le Sud, l'incendie 
qui consumait l'Ouest, annonçait aux colons conster- 
nés que leur cause était à jamais perdue. 

Cependant, il y eut comme un temps d'arrêt dans 
ce grand cataclysme ; et, comme tout ce qui meurt, 
cette société qui s'éteignait eut son dernier et trom- 
peur éclair de vie. 

Revenant une seconde fois sur ses décisions, et 
rétractant sa rétractation du 24 septembre, l'assem- 
blée nationale, par un nouveau décret organique du 
4 avril 1792, proclame définitivement l'égalité ci- 
vile et politique de tous les hommes de condition 



130 LIVKE II. CHAP. I. 

libre, ordonne la formation des assemblées colonia- 
les sur des bases nouvelles, et pour faire croire cette 
fois à une volonté si souvent changeante, en appuie 
la manifestation par une force militaire imposante, 
que dirigent, avec le général d'Espaii)ès, les commis- 
saires Sonthonax et Polverel, dont la mi^ion devait 
clore une première phase de la révolution haïtienne. 

La satisfaction donnée à la classe la^ïranchie , la 
consternatioû dont est frappé le parti de la résistance 
coloniale, et surtout la force régulière dont ils dispo- 
sent, donnent un subit ascendant aux représentants 
de Tautorité métropolitaine. Les noirs, attaqués avec 
ensemble sur les divers points où s^était groupée 
la révolte , éprouvent l'inévitable défaite qui lés 
attend en présence de la discipline eui*opéénnè. 
Frappés de terreur par les sanglantes exécûtiôins 
commandées par le général Laveaux, lesuns se' dis- 
persent, les autres accourent se placer sous le bé- 
néfice d'une amnistie habilement proclamée. — ^L'in- 
surrection fiit, de fait, un moment anéantie. 

Mais ce calme et l'espoir qu'il fit naître ne de- 
vaient pas durer. Les chefs de la révolte n'avaient 
pas fait leur soumission : retirés chez les Espagnols 
de la frontière ou dans les montagnes qui servirent na- 
guère de refuge au cacique Henri et aux derniers dé^ 



PREMIÈRE RÉVOLUTION. 131 

bris de la race aatochthone , — ils attendaient. La 
guerre qui commença avec T Angleterre ^ et nécessita 
la concentration des troupes sur le littoral^ le sanglant 
antagonisme qui éclata entre les conmiissaires et 
Galbaud , nommé gouverneur général de la <^lonie , 
une scission nouvelle et plus profonde qu^elle ré- 
pandit dans la population libre, toutes ces causes 
furent autant de provocations auxquelles ne pou- 
vaient résister des hommes dont les dei(^iers événe- 
ments avaient si soudainement et si profondément 
modifié Texistefice. Bientôt Finsurrection reparut 
plus ra{Hde et plus ardente que jamais. 

Ce fut au milieu de cette secondje drise que s'ao- 
comjdit cet:acte important que rinstorien doit posèt 
comme jalon dans ce ipéle^méle révolutionnaire 
dont Tesprit iie peut suivre le sanglant imbroglio 
qu'à la condition d!en négliger les détails. Menacés 
par Tenaerni extérieur , attaqués par une partie de 
la pc^Hilation^ incertains des dispositions de 1^ 
classe affiranchie , pressés par les ^ noirs dont^chaque 
heure voyait grossir les bandes , les commissaires de 
rassemblée nationale se trouvaient dans une de ces si- 
tuations violentes qui expliquent^ si elles ne justifient 
les actes de la plus flagrante illégalité. — Le 29 août 
1 793 , le commissaire Sonthonax , de son chef et en 

9. 



I:t2 LIVRE II. CHÀP. 1. 

Tabsence de ses collègues retenus ailleui*s, proclama; 
de la ville du Gap , raffranchissement général des 
esclaves. 

Telle fiit cette première période. 

Au moment où les événements qui la complétaient 
achevaient de s'accomplir , Tintervention étrangère 
venait ajouter sa complication aux tiraillements déjà 
si profonds de notre malheureuse colonie. 

L^ Angleterre avait toujours vivement désiré avoir 
un pied sur cette belle île. Elle avait été la première 
nation à disputer à l'Espagne cette partie du monde 
nouveau que Colomb lui avait donnée. C'est ainsi 
qu'en 1652 l'amiral Penn avait effectué, entre le 
Nisao et la Jayma , un débarquement de plus de 
8,000 hommes, auxquels les Espagnols firent éprou- 
ver une défaite, complète '. C'est ainsi qu'on voit , 
en 1586 , le pirate Francis Drake essayer une se^ 
conde descente, qui se réduisit à l'incendie d'une 
partie de Santo-Domingo. Enfin plusieurs fois , de- 
puis l'occupation française , des tentatives avaient 



' ils perdirent ; dit Yalverde , trois mille kommeset onze drapeaux. ^ 
Mais cet échec leur fat profitable ; s'étant embarqués en toute hâte, ils se 
rabattirent sur la Jamaïque, alors colonie naissante, incapable de se dé- 
fendre , et s'en emparèrent. C*est de cette époque que cette belle Ile est 
devenue possession anglaise, ne gardant que le nom de l'une de. ses Tilles 
( Spantsiown), conune souYenir de sa nationalité passée. 



PREMIÈRE RÉVOLUTION. 133 

été faites sur la côte occidentale. Cette fois, TEs- 
pagne devait unir ses efforts à ceux de sa vieille 
ennemie pour chercher à nous accabler. Le voisi- 
nage de la Jamaïque et la ligne des frontières ren- 
daient rhostilité de ces deux puissances également 
redoutable à notre colonie. 

Dès la fin de Tannée 1793, les Espagnols, assistés 
des noirs dont ils caressaient depuis longtemps 
Talliance; les Anglais, assistés d'une partie de la 
population libre qui s'était jetée dans leurs bras, 
font irruption, les premiers par le Nord, les seconds 
par la côte de l'Ouest. Toute l'énergie de Sonthonax 
ne put empêcher la conquête de s'étendre rapide- 
' ment au milieu des déchirements de la guerre ci- 
vile c[ui continuait plus ardente que jamais. Une 
convention avait partagé la colonie française entre 
les deux puissances : l'Espagne devait arrondir ses 
possessions de tout le Nord; l'Angleterre devait 
s'étendre sur l'Ouest et le Sud. Mais le général La- 
veaux, chef provisoire de la colonie (les coidmissai 
res décrétés d'accusation venaient de s'embarquer 
pour France), fit noblement tête à l'orage : retranché 
à Portnie-Paix , sur ce point où les hardis aventu- 
riers de la Tortue avaient dressé leurs premières 
tentas , il maintint courageusement le drapeau de la 



13i LIVRE II. GHAP. I. 

République, n'ayant plus d'espoir que dans les ha- 
sards du dehors ou dans les réactions de Tintérieur. 

Les réactions de l'intérieur lui vinrent en aide. 

11 s'était élevé depuis quelque temps, parmi les 
noirs , un homme qui touchait alors à de grandes 
destinées. Toussaint-Louverture, dont la surprenante 
fortune trouva des généalogistes qui le firent descen- 
dre d'un roi d'Afrique, était né à Saint-Domingue, 
et se trouvait esclave de l'habitation Bréda, ai^rte- 
naot au comte de Noë , lorsque éclatèrent, les pre- 
miers mouvements insurrectionnels dans la popula- 
tion noire. Il y prit part : refoulé dans, la partie 
espagnole par là courte répression dé 1792 , il y 
reçut le grade modeste de colonel, tandis que Jean- 
François et Biassou étaient grotesquement affublés 
de titres et de dignités. Cette infériorité lui pesait. 
Laveaux sut à la fois distinguer sa supériorité et 
son ambition y et fît briller à ses yeux les épaulettes 
de général. Il part , entraînant dans son écTatante 
défection les bandes noires stipendiées par l'Espague, 
écrase sur sa route celles qui refusent de le suivre, 
et embrasse la cause de la République pour ne (rfus 
la sacrifier qu^à la sienne. 

Bientôt Toussaint rallie les noirs autour de son 
influence y affaiblit, en les divisant, les anciens af- 



PREMIÈRE RÉVOLLTION. 135 

franchis déjà sourdement hostiles à sa grandeur 
naissante, et bat les Anglais en plusieurs ren- 
contres. 

Pendant que ces succès se poursuivaient dans 
rOuest f le mulâtre Rigaud , dont nous aurons sou- 
vent à parler dans cette histoire , et qui ne faillit 
jamais à la cause de la métropole , luttait énergique- 
ment dans le Sud, ftisillant impitoyablement tous 
ceux de sa caste qu'il trouvait sous Tuniforme bri- 
tannique. Enfin y dans le Nord, un homme qui de- 
puis a consacré toute sa carrière aux choses colo- 
niales y et dont le nom Ait aussi redouté dans la 
guerre qu'honoré dans l'administration , le général 
Desfoumeaux refoulait les Espagnols sur leur terri- 
toire ^ et livrait au gouverneur Garcia , sur les bords 
de TArtibonite , le plus sanglant et le plus décisif 
combat de cette guerre. Il eut pour résultat la con- 
vention de 1795, annexe du traité de Bâle, qui 
déclara là France souveraine de la partie espagnole, 
plaçant ainsi toute l'ile sous sa suzeraineté de droit, 
.quand par le fait elle ne détenait pas même toute la 
partie française. Cette pacification acheva de ruiner 
les affaires de l'Angleterre à Saint-Domingue, et 
celui que plus tard les Grecs de l'Ionie appelèrent 
Wftre itwrééj lejcélèbre lord Maitland, fut obligé de 



136 LIVRE 11. CHAI». I. 

se rembarquer, non sans avoir eu la honte d'é- 
chouer dans ses tentatives de corruption , comme il 
avait échoué sur le champ de bataille '. Les forces 
britanniques n'occupèrent plus que quelques points 
isolés en prévision d'un avenir qui ne se réalisa 
pas. 

Cette guerre grandit l'influence de Toussaint. Une 
réaction provoquée parles faveurs qui l'entourèrent, 
servit sa fortune. Telle était alors la faiblesse de 
l'autorité métropolitaine, que le général Laveaux et 
l'ordonnateur de la colonie , Perraud , furent tout à 
coup arrêtés et jetés en prison par le chef de bataillon 
Villate, homme de couleur impatient et jaloux, que 
troublaient les lauriers du nègre. Toussaint accourt 
aussitôt avec une bande de 10,000 noirs et délivre 



^ «J'ai vu dans les archives du gouvernement au Port-au-Prince, et 
« tous les officiers de Tétat-major de notre armée ont vu avec moi lés pro- 
« positions secrètes faites à Toussaint. Ces propositions tendaient 'à faire 
« déclarer Toussaint roi d'Haïti , qualité dans laquelle le générai Maitland 
« l'assurait qu'il serait de suite reconnu par l'Angleterre, s'il consentait, 
« en ceignant la couronne , à signer, sans restriction , un traité de. eom- 
« merce exclusif, par lequel la Grande-Bretagne aurait seule le droit ù*e\- 
u porter les productions coloniales, et d'importer, en échange, ses prodm'^ 
« manufacturés , à l'exclusion de ceux du continent. On donnait au roi 
<« d'Haïti l'assurance qu'une forte e-scadre de frégates britanniques serait 
« toujours dans ses ports ou sur ses cotes pour les protéger. » {Le général 
P. Lacroix, 1. 1 , p 346. ) Toussaint n'accepta pas ces brillantes proposi- 
tions, moins par fidélité pour la France, que parce qu'il nourrissait déjà 
cette défiance profonde de l'Angleterre qu'il manifesta dans tout le coiurst 
de sa carrièi'c politique. 



PREMIÈRE RÉVOLUTION. 137 

triomphalement les chefs de la colonie. Laveaux le 
proclame son hbérateur ; dans Tenthousiasme de sa 
reconnaissance , salue en lui le Messie de race noire 
annoncé par RajTial , et le nomme son lieutenant au 
gouvernement général de l'île. De cet événement , 
dit avec raison Tauteur des Mémoires pour servir à 
rhistoire de la révolution de Saint-Domingue, date 
la fin du crédit des blancs , et la naissance du pou- 
voir chez les noirs.Toussaint dit d'abord : Après bon 
Dieu y c'est de Laveaux^ puis il oublia son bienfai- 
teur et rêva une autorité sans partage. 

Mais avant d'y arriver , il devait rencontrer au- 
tour de lui une énergique résistance. 

Ici commence à se dessiner une nouvelle phase 
de la révolution haïtienne , dont les événements qui 
se déroulent en ce moment ne sont que la réaction 
lointaine. La race blanche disparaît politiquement de 
la scène, ou n'y joue plus qu'un rôle secondaire, et 
la lutte s'ouvre entre le pur sang africain et le sang- 
mélé de la race métisse. Les noirs se disciplinent en 
parti politique autour du premier homme de leur 
couleur , tandis que la classe des anciens affran- 
chis , jalouse de cette éclatante fortune du nègre , 
se groupe autour du mulâtre Rigaud, alors général 
de brigade commandant la circonscription militaire 



138 LIVRE 11. CUAP. I. 

du Sud. Mais la fougue et remportèrent de Rigaud 
devaient se briser contre Tastuce et les froides com- 
binaisons de Toussaint. « Il abandonne son cheval 
« quand il galope^ il montre son bras quand il 
c( frappe, disait le noir de son rival; moi , je galope 
« aussi, mais je sais m^arréter sur place, et quand 
« je frappe, on me sent, mais 01:1 ne me voit pas, » 
En pacifiant une partie de Tile, coiiune Toussaint 
pacifiait Tautre/en concourant de son côté à T^x- 
pulsion des Anglais, Rigaud crut travailler à établir 
sa prépondérance et celle de sa caste : il ne fit que 
faciliter raccomptissemènt des destinées supérieures 
réservées à son ennemi. Au moment où, maître 
du Sud, il organisait contre lui une ligue formida- 
l)le, le chef noir, qui afiectaitla sécurité la plus pro- 
fonde, se réveille tout à coup, écrase les mulâtres 
dans le Nord, et se porte rapidement contre la con- 
fédération du Sud. La guerre fut, de ce côté, longue 
et acharnée; elle se continua au milieu d'événe- 
ments qu'il est temps d'indiquer, car à leur dé- 
noûment vient se lier le dénoûment de cette pre- 
mière lutte des deux races secondaires. 

Lé commissaire Sonthonax, qui avait eu le rare 
bonheur de se justifier devant la convention, venait 
de reparaître dans la colonie (1796) , avec de nou- 



PREMIÈRE RÉVOLL'TION. 139 

veaux collègues, au nombre desquels était le mulâ- 
tre Raymond , depuis longtemps agent de sa caste à 
Paris ^ Sonthonax comprit tout le parti qu'on pou- 
vait tirer de Toussaint; mais il ne sonda qu'à moi- 
tié son ambition : il se crut capable d'en faire Tins- 
trument de son gouvernement, tout en s'assurant de 
sa soumission par les honneurs et les dignités dont 
il bercerait sa vanité d'Africain ; il s'aperçut bientôt 
qu'il s'était donné un maître. L'intelligence du chef 
noir grandissait avec sa fortune. Cet homme, que la 
vie politique avait surpris âgé de cinquante-quatre 
ans, osa rêver la souveraineté pour lui et l'ind^n- 
dançe pour son île. » 

Malgré l'antagonisme de leurs castes , Toussaint 
sut se confédérer avec le commissaire Raymond. 
La défection de son collègue fit comprendre à Son- 
Aonax le péril de sa situation ; mais il était trop 
tard pour en sortir ; Toussaint lui démontra la né- 
cessité d'aller remplir le mandat de député au corps 
législatif que venait de lui confier la colonie. Le nègre 

' Les goiiTerneiirs génë^raux des colonies furent alors remplacés par des 
Agents ioTestis de ta plénitude des pouvoirs nationaux. Une Agence, com- 
posée de cinq membres , fut nommée pour Saint«>Domingue. Le ci-devant 
goiivemeor général La veaux fnt créé, sous leurs ordres, général en chef de 
la partie française, et Rochambeau général en chef de la partie espagnole, 
«lont il fut chargé de prendre possession au nom de la République : — ce 
qui ne s*efleclua pas, ainsi qu'on le verra plus tard- 



I iO LIVRE II. CHAP. I. 

expulsant le premier libérateur de sa race du sol 
({u'il avait affranchi, joua une scène de haute intri- 
gue , et la joua avec une supériorité qui pourrait faire 
prendre le change sur la couleur de son épiderme. 
Ce fut en s' inclinant jusqu^à terre, et en protestant 
de son respect et de sa soumission, qu^il força le re- 
présentant de la République à reprendre le chemin 
de la métropole ( 1 797 ) . 

La position devenait assez délicate, et pour le 
dictateur nouveau qui pouvait redouter les ven- 
geances de la mère patrie , et pour le directoire 
qui pouvait craindre de le pousser à bout et d'enga- 
ger une complication nouvelle dans un moment où 
il en surgissait de toutes parts. Ce Ait cette situation 
qui détermina la mission plutôt diplomatique que 
militaire ou gouvernementale du général Hédouville. 
Cet oflBcier général, qui avait déjà commencé sa ré- 
putation de négociateur habile, devait échouer à 
Saint-Domingue. Le chef noir avait mis à profit la 
plénitude de pouvoirs que lui avait faite l'absence 
de Sonthonax. Usant de son influence sur les hom- 
mes de sa race , il avait discipliné les uns en troupes 
à peu près régulières, tandis que , faisant rentrer les 
autres sur les propriétés rurales, il s'était ainsi 
rallié une partie de la population blanche, qui voyait 



PREMIÈRE RÉVOLUTION. .14i 

en lui le restaurateur du travail et de la sécurité 
publique. Il n'est pas jusqu'à la religion qu'il n'ap- 
pelait à son aide dans un pays dont les malheurs 
avaient commencé avec les saturnales de la déesse 
Raison : c'était au prône que se publiaient les ordres 
du jour du Cromwell africain , et lorsque l'envoyé 
du théophilanthrope Laréveillère arriva dans l'île , 
il put entendre le Te Deum^ qu'avait dès longtemps 
oublié la France. Hédouville ne fut pas longtemps 
à comprendre la situation : il eut au moins l'habi- 
leté de ne pas entamer une lutte dont le résultat ^ à 
peu près certain, eût été d'amener la rupture ouverte 
que sa mission avait précisément pour but d'éviter. 
Il se rembarqua pour la France (1798), non sans 
laisser une proclamation par laquelle il révélait les 
projets ambitieux de celui qu'il n'avait pu ni rame- 
ner ni vaincre, et faisait un appel à la fidélité que 
le pays devait à sa métropole. 

Après avoir rédigé sur sa conduite an volumineux 
mémoire, pièce véritablement curieuse, à laquelle le 
directoire dut reconnaître un air de famille avec celles 
qui lui arrivaient parfois d'Egypte , et qui prouve 
que l'ambition est à peu près la même sous toutes 
les latitudes, Toussaint, fort de la double victoire 
pacifiquement remportée sur le commissaire et sur 



142 LIVRE II. CHAP. I. 

Tagent de la République, se tourna tout entier 
contre la ligue des anciens affranchis, qu'HédouviUe 
avait adroitement fortifiée. Ce fut alors que Tanta-^ 
gonisme entre les deux classes jHÎt toutes les pro- 
portions d'une véritable guerre civile. Dissimulant 
rinstinct mutuel de leur antipathie sous des appa- 
rences politiques, chacune avait arboré les couleurs 
de la République, au nom de laquelle elle prêtent 
dait combattre, tandis que par l'attitude passive 
de son représentant, Tancien commissaire Roume , 
qui alors composait à lui seul V agence , la Ré- 
publique ne témoignait que trop de son impuis- 
sance. L'issue de la lutte pouvait paraître douteuse, 
lorsqu'un de ces revirements, si fréquents alors dans 
la métropole, fit pencher la balance en faveur des 
noirs. L'éclatante péripétie du 18 brumaire vint 
élever le jeune gouvernement consulaire sur les 
ruines du directoire. Une mission envoyée aussitôt 
à Saint-Domingue y proclame ce grand événement, 
l'article 91 de la constitution nouvelle qui porte que 
les colonies seront gouvernées par des lois particu- 
lières , et la reconnaissance , quoique assez obscuré- 
ment formulée, de cette liberté des noirs que le feit 
avait conquise. Toussaint est maintenu dans le grade 
de général en chef, que les événements lui avaient 



PREMIÈRE RÉVOLUTION. 143 

conféré, et le général blanc Michel est envoyé par 
les consuls pour servir sous ses ordres. 

Cette situation nouvelle, en ajoutant Tinfluence 
morale à Tautorilé de fait qu'exerçait le chef noir, 
rend inégale la lutte entre sa caste et celle des an- 
ciens affranchis. Après un dernier effort de déses- 
poir, Rigaud, impuissant à' vaincre, mais trop or- 
gueilleux pour se soumettre à un bègre, voulut se 
frapper de son épée. Empêché par ceux qui l'entou- 
raient, il s'embarque pour la France avec une partie 
de ses principaux adhérents, tandis que d'autres se 
réfugient dans les Petites Aûtîlles, et que la masse, 
qui ne peut fuir, est ianéantie par le terrible Dessa- 
Itiies, féroce exécuteur des vengeances de Tous- 
saint *. 

Ainsi se termina ce que les historiens de la révo- 
lution haïtienne ont nommé la guerre du Sud : pre- 
mière et rapide explosion de l'antagonisme de deux 
rac6», entre lesquelles l'affinité même de leur origine 
entretient une dânarcation profonde; épisode con- 
sidérable, sur lequel l'historien et l'homme politique 
doivent, aussi bien que le physiolc^ste , arrêter 
leur pensée. 

^ Après avoir petKlii, décapité et mitraillé, il recourut, d'iiispiratiofi, (fil- 
on , aux noyades imaginées par Carrier. On évalu ' à dix mille le nombre 
de ses victimes. 



i ii LIVRE il. CHAI». I. 

Ici commence une ère de courte durée, que Ton 
peut appeler le règne de Toussaint-Louverture. Ce 
mot pourra se prendre dans son acception la moins 
figurée lorsque nous aurons dit que le chef noir, 
mécontent de la manière purement officielle dont 
lui avaient été notifiés le changement survenu dans 
la métropole et la confirmation de son grade, avait 
évité de faire publier la proclamation du gouverne- 
ment consulaire, et avait paralysé les envoyés de la 
métropole par la froideur de son accueil. Déjày prér 
cédemment, à la suite d'une dissidence survenue 
entre lui et Tagent Roume , celui-ci avait été jeté 
dans une prison, qu'il ne quitta que pour passer la 
mer. Maître absolu de ce qu'on peut déjà appeler 
l'ancienne colonie française, celui que ses courtisans 
de toutes les couleurs caressaient du nom de Buona- 
parte de l'Amérique, se mit en devoir de marcher 
sur les traces de l'homme* qu'il s'était sérieusement 
proposé pour modèle. Jl acheva la pacification de 
l'île en étendant une main de fer sur les derniers res- 
tes de l'insurrection ; il rappela les émigrés, ces co- 
lons blancs que l'incendie et la dévastation avaient 
jetés sur tous les coins du globe; il réorganisa en 
partie le travail par des moyens énergiques sur les- 
quels nous aurons à revenir; il s'efforça d'amener un 



PRBMIÈRB RÉYOLirriON. 145 

rapprochement entre sa caste et celle des blancs, en 
prodiguant à ceax-ci les marques d'une publique dé- 
férence. Enfin, comme si, pour rendre Timitation plus 
fidèle, il eût voulu avoir sa campagne d'Italie^ il en-* 
treprit celle de la partie espagnole, que le traité dont 
nous avons parlé n'avait livrée à la France que sur 
le papier ; les faits survenus depuis la convention de 
i795 ayant rendu l'Espagne aussi lente à Texécuter^ 
que la France était peu empressée à en demander 
l'exécution. 

Cette prise de possession dont nous verrons ail- 
leurs les curieux détails ' , s'accomplit avec une 
grande rapidité. Après une vaine démonstration 
de résistance, le gouverneur général Joachim 
Garcia fit remise solennelle de son gouverne- 
ment au prétendu représentant de la France , quit- 
tant en toute hâte cette terre , qui , la première à 
recevoir la domination castillane dans le nouveau 
monde, devait être aussi la première à la rejeter 
(1801). L'Espagne comprit, mais trop tard, à quelle 
aberration l'avait entraînée cette politique de haine 
aveugle , qui , cédant aux mauvais instincts d'une 
inintelligente rivalité, avait fomenté l'insurrection 

* Voy. clitp. VII de ce second livre. 

1. 10 



146 LIVRE II. GHAP. I. 

des noirs et fortifié leur parti de son assistance. 
Un dernier acte se préparait : on devait s'y atten- 
dre, car il eût manqué au complément de cette vie 
si extraordinaire. Quelque absolu qu'il fût dans la 
nouvelle p hase que venaient de lui ouvrir les évé- 
nements, le pouvoir de Toussaintr-Louverture n'était 
qu'un pouvoir de fait : il conçut l'audacieuse pensée 
de le légaliser en promulguant une constitution 
nationale. Fidèle aux errements que lui fournissait 
l'histoire contemporaine, il se fit solennellement pré- 
senter par ses plus dévoués partisans réunis en as- 
semblée centrale , un acte constitutif rédigé par ses 
secrétaires, qui le nommait gouverneur et président 
à vie, lui reconnaissant le droit de désigner son 
successeur , et lui remettait tous les pouvoirs civils 
et militaires. Ce document curieux est , par sa con- 
texture , par les hésitations et les perplexités de son 
enfantement, l'expression la plus complète du carac- 
tère étrange dont nous n'avons pu qu'esquisser l'en- 
semble ; l'étroite portée politique de cet esprit d'ail- 
leurs si énergique et si entreprenant s'y révèle tout 
entière : il n'ose ni aborder de front l'indépendance, 
ni se résigner à la vassalité. Bien plus, avec cette 
duplicité du barbare si naïvement pénétrée de sa 
profondeur , il eut la simplicité de croire que , après 



PREMIÈRE RÉVOLUTION. HT 

avoir fait un tel pas , il pourrait encore demeurer en 
bonne intelligence avec la mère patrie , en protes- 
tant de son dévouement et de sa soumission. Cette 
puérile confiance , nous la verrons se produire dans 
les circonstances encore plus décisives qui vont se 
développer. Un homme qui a bien mérité de la colo- 
nie de Saint-Domingue par les efforts qu'il fit pour 
y organiser un nouveau système de travail au milieu 
des désordres de Taffranchissement, et qui avait su 
gagner la confiance de Toussaint, tout en demeu- 
rant fidèle aux intérêts de la France , Tadjudant 
général Vincent nous a transmis de curieux détails 
sur ce moment décisif dans la vie du dictateur noir. 
Ébranlé par ses objections , pressé par ses prières, 
Toussaint, après un moment d'hésitation , s'élance 
tout à coup à cheval, et s'éloigne au galop, fuyant 
des arguments qu'il ne peut combattre , et se ftiyant 
lui-même ' . 

Toutefois, ne comptant iju'à demi sur les res- 
sources de sa diplomatie , le chef noir se hâte d'or- 
ganiser le pays sur lequel doit reposer son pouvoir, 
et de jouir de sa souveraineté nouvelle. La plus 

* Ce fut le général Yinceot qui fut chargé de porter au gouvernement 
consulaire le nouveau projet de constitution que Ton notifiait en même 
temps à TAngleterre et aux Ëtats-Unis , sans attendre l'assentiment de la 
France, que le général devait solliciter. 

10. 



us LITRE II. GHAP. I. 

sévère discipline est introduite dans Tannée : en 
punissant militairement les plus légères fautes, en 
faisant passer par les armes le général Moyse , son 
propre neveu, pour négligence dans le commande- 
ment de la circonscription du nord qui lui était 
confié , il se rend compte à lui-même de la portée 
de sa domination , et Tassoit mieux aux yeux de 
la foule; enfin, pour couronner Fœuvre de sa 
puissance, il fait battre monnaie à son effigie; mais, 
fidèle imitateur, encore en ceci, de Tusurpation 
consulaire, son profil africain ne parut, sur les 
gourdes et les escalins frappés à Santo-Domingo, 
qu'à côté de Texergue : République française ». 



* Noos n'avons trouvé dans ancun écrivain la mention de ce fait, que 
nous empruntons à Pun des manuscrits du général Kerrerseaa. Il est pro- 
bable que les gourdes de Toussaint sont aujourd'hui aussi rares que la 
grande monnaie d'or de Christophe , pièce extrêmement recherchée de» 
numismates. 



LIVRE U. CHAP. 11. 149 



CHAPITRE IL 



BipMlItHMI «e 18M. 



ExpéditioD du géaeral Leclerc en 1802. — Pensée du gouvernement con- 
sulaire en entreprenant cette expédition. — Incertitude des esprits à cet 
égard. — Intervention de Joséphine. ^ Singulière situation d'esprit de 
Toussaint, dont les généraux se préparent à recevoir pacifiquement Le- 
clerc. — Commencement des hostilités. — Incendies et massacres. — 
Conquête et pacification opérée en trois mois — Invasion de la fièvre 
jaune — Elle fait éclater une nouvelle insurrection. — Arrestation de 
Toussaint-Louverture. — Mort de Leclerc. — Rocbambeau. — Derniers 
désastres. — Les débris de Tarmée française tombent au pouvoir des 
Anglais. — Mort de Toussaint-Lonverture. —Un mot sur ce noir célèbre . 



Mais une pareille fortune ne pouvait être qu'un 
songe. Le réveil approchait. 

La paix d'Amiens venait d'ouvrir l'océan à la 
France (1802), et le nouveau dictateur, qui sans 
doute ne s'était pas assuré des agents à l'extérieur , 
apprit les préparatifs dirigés contre lui, quand déjà 
la flotte de soixante voiles, commandée par l'amiral 
Villaret-Joyeuse, cinglait vers son île. 

Nous touchons à l'épisode le plus retentissant , le 
moins compliqué, et cependant le moins sainement 



150 LIVRE 11. GHÀP. 11. 

apprécié de la révolution haïtienne. On dirait qu'é- 
perdu et troublé par l'éclatant désastre qui a mis fin 
à l'expédition du général Leclerc , l'esprit se refuse 
à en remonter les phases pour l'étudier dans son en- 
semble et en saisir le caractère. Pour la génération 
qui s'élève , même pour bien des hommes déjà mê- 
lés aux affaires, cette expédition, l'une des plus 
belles qui aient passé la mer sous le pavillon de la 
France, a disparu écrasée par une population éner- 
gique que la victoire a rendue digne de la liberté. 
Aux yeux d'une certaine politique , ce grand désas- 
tre est une haute leçon de l'expérience , un fécond 

enseignement de l'histoire Un court sommaire 

des faits va réduire la leçon et l'enseignement à 
leur juste valeur. 

La pensée du premier consul entreprenant de 
faire rentrer la colonie de Saint-Domingue sous la 
domination de sa métropole , fut d'abord impéné- 
trable. Voulait-il, obéissant à cette tendance de son 
esprit vers tout ce qui rappelait les institutions ab- 
solues du passé, rétablir l'esclavage, replacer la 
société coloniale sur ses bases et dans ses conditions 
primitives? Voulait-il au contraire , toujours épris 
des grandes difficultés, tenter, en acceptant les faits 
accomplis, un vaste essai de travail libre sous la 



EXPÉDITION DE 1802. 151 

zone toiride, en même temps qu'il créerait à T Angle- 
terre , alors très-peu philanthropique , un redoutable 
voisinage pour ses possessions du golfe du Mexique ^ ? 
Tels étaient les doutes qui s'élevaient dans les 
esprits. Enfin , les politiques profonds du temps ne 
voyaient dans la récupération que poursuivait le 
consul, qu'un prétexte, qu'une cause secondaire 
de l'effet cherché : à leurs yeux , le véritable motif , 
le mobile déterminant de l'expédition, c'était la pen- 
sée machiavélique de se débarrasser des phalanges de 
l'armée de Moreau, dont le républicanisme pouvait le 
gêner dans l'accomplissement des desseins libertici- 
des que mûrissait déjà sa précoce ambition. Plus 
une idée est extravagante dans ses proportions, 
plus elle s'empare de l'imagination de certains écri- 
vains ; et nous avons trouvé celle-ci à l'état de thèse 
dans plusieurs ouvrages. Pour nous, qui avons 
cherché ailleurs que dans les pamphlets de l'époque, 
la vérité sur ce point important de l'histoire con- 
temporaine , à côté de la pensée politique si sim- 
ple et si louable qui devait, aussitôt la paix réta- 



' Quelques écrivains prétendent qu'il fit tomber les représentations 
du cabiuet de Saint-James contre le nouvel armement , en menaçant de 
reconnaître immédiatement l'indépendance de la colonie révoltée. Ce que 
nous avons dit des propositions faites |>ar l'Angleterre à Toussaint req^ 
cette assertion peu fondée. 



{52 '' LIVRE 11. GHÀP. II. 

blie j attirer l'attention du chef du gouvernement 
français sur la belle colonie française , nous sonuyies 
arrivé à constater l'action d'une autre influence , 
trop caractéristique et trop délicate pour ne pas être 
remarquée. 

Nous avons dît à quel point les opulentes familles 
créoles de Saint-Domingue s'étaient mêlées à l'aristo- 
cratie française par leurs alliances. Aucune province 
de France ne comptait un aussi grwd n(Hnhre de 
ces alliances que celles de TOuest. Les gentilshommes 
les plus influents de la Bretagne et de la Vendée 
étaient attachés à la colonie par de grands intérêts 
ou de grandes affections. Or , à cette époque , si la 
rébellion expirait dans TOuest, ses dernières con- 
vulsions étaient encore assez redoutables pour que 
le gouvernement , qui commençait d- ailleurs à se 
lasser des rigueurs, cherchât tous les moyens d'arri- 
ver à une pacification. Ainsi le consul désirait 
ramener TOuest, et la noblesse bretonne désirait 
voir Saint-Domingue rentrer dans le giron de la 
métropole. Cette communauté de vœux, quelque 
divergents que fussent les pays vers lesquels elle se 
reportait , était comme un point de rapprochement 
emre le gouvernement nouveau et ceux qu'il avait 
à moitié vaincus. Une femme , une créole, dont l'es- 



EXPÉDITION DE 1803. 153 

prit doux et conciliant s'attachait à tout ce qui pou- 
vait tendre à ramener le calme et la tranquillité en 
France , tandis qu'elle prenait vivement à cœur les 
intérêts de ses compatriotes d'outre-mer, Joséphine, 
fut l'intermédiaire du pficte tacite intervenu entre 
son époux et les croisés de l'Ouest. On leur promit 
de ramener Saint-Domingue dans le giron de la 
mère patrie : ils promirent leur concours pour faire 
rentrer le fleuve vendéen dans son lit. 

C'est ainsi que les deux intérêts réagirent l'un sur 
l'autre une dernière fois , révélant par cette concor- 
dance inattendue la multiplicité des Uens ignorés et 
comme insaisissables qui, à côté des relations généra- 
les, existent toujours entre une colonie et sa métropole. 

Quoi qu'il en fût du mobile de l'expédition, toif 
jour» est-il que rien ne révéla d'abord le mode 
d'occupation qui serait adopté. Nous pénétrerons 
plus tard le fond des instructions données à Le- 
derc; constatons pour le moment, que, quant aux 
actes extérieurs, ils ne révélaient que l'intention de 
rétablir la souveraineté politique. « Le gouverne- 
ment vous envoie le capitaine général Leclerc, di- 
sait la proclamation du premier consul ; il amène 
avec lui de grandes forces pour vous protéger con- 
tre vos ennemis et contre les ennemis de la républi- 



154 LIVRE II. GHAP. n. 

que. Si Ton vous dit : Ces forces sont destinées à 
vous ravir la liberté; répondez : La république ne 
souffrira pas qu'elle nous soit enlevée. » Dans la 
lettre particulière qu'il adressa à Toussaint , et qu'il 
lui fit remettre par ses enfants que le chef noir 
avait placés dans un pensionnat de Paris , Bona- 
parte disait : « Assistez de vos conseils, de votre 
« influence, de vos talents , le capitaine général. Que 
<c pouvez-vous désirer?... La liberté des noirs? — ^Vous 
« savez que dans les pays où nous avons été, nous 
« l'avons donnée aux peuples qui ne l'avaient pas. 

« Dites-leur, que désormais la paix et la force 

« du gouvernement assurent leur prospérité et leur 
ce liberté ; que si la liberté est pour eux le premier 
<c des biens , ils ne peuvent en jouir qu'avec le titre 
« de citoyens français , et que tout acte contraire 
« aux intérêts de la patrie, à l'obéissance qu'ils doi- 
« vent au gouvernement et au capitaine général qui 
« en est le délégué , serait un crime contre la sou- 

« veraineté nationale » Arrivant au chef noir 

lui-même, le premier consul disait : « Quepouvez- 
« vous désirer ? De la considération, des honneurs, 
« de la fortune? Ce n'est p^s après les services que 
« vous avez rendus , que vous pouvez rendre en- 
« core en cette circonstance , avec les sentiments 



EXPÉDITION DE 1802. 155 

« particuliers que nous avons pour vous , que vous 
« devez être incertain 6ur votre considération, votre 

« fortune et les honneurs qui vous attendent 

« Songez que si vous êtes le premier de votre coû- 
te leur qui soit arrivé à une si grande puissance, 
« et qui se soit distingué par sa bravoure et ses ta- 
« lents, vous êtes aussi devant Dieu, et demnt nous, 
« le principal responsable de leur conduite ' . » Il 
était difficile de se former une opinion au milieu des 
éléments confus de cette situation. On ne pouvait 
croire à la sincérité entière des paroles officielles , 
ni supposer le projet bien arrêté de rétablir Tancien 
système colonial dans toutes ses rigueurs écroulées. 
Cette incertitude même était de nature à augmen- 
ter les angoisses , et un long frémissement parcou- 
rut tous les rangs de la population, lorsque se 
répandit la nouvelle de la redoutable démonstration 
qui se préparait. Si les noirs s'effrayaient àTidée 
que Tesclavage pouvait être rétabli , la classe blan- 



' Cette lettre , pleine de promesses et de menaces , est un chef-d'œuvre 
d'habileté. L'auteur de V Histoire politique et statistique déjà citée, donne, 
comme pièce d'un haut intérêt , une réponse de Toussaint-Louverture , 
qu'il traduit de l'anglais , avouant ne pas en avoir trouvé i'original en 
France : mais ce document n'est évidemment qu'une sorte de lettre de 
JuniuSy mise sur le compte du chef noir. Cette prétendue réponse n'est 
qu'un parallèle fait au point de vue anglais entre le premier des blancs et 
le premier des noirs, comme on disait alors. 




I 156 LIVHE 11. CIIAP. Ih 

■ che qui lontrait chaque jour de son émigration, et 
I se ralliait sous la puissante égide de Toussaint, com- 
I prenait que cet appai devait lui manquer, et que de 

■ nouvelles réactions allaient éclater. Enfin , on savait 
I conHiséinent que les proscrits de la confédération 

■ du Sud , Rigaud et ses compagnons, se trouvaient 

■ sur la flotte française; et les anciens affranchis , 
F écrasés dans la dernière lutte, se préparaient à la 

vengeance. 

Quant au chef noir lui-même^ il est facile de com- 
prendre les préoccupations qui Tagitaicnt. On dit 
qu'averti de Tar rivée des premières voiles françaises 
devant le cap Samana, il accourut à toute bride % 
et qu'à la vue de cette flotte, de plus de soixante 
bâtiments presque tous de haut bord , se déployant 
majestueusement sur une ligne immense , il se ren- 
dit , comme pour la première fois , compte de la 
témérité de sa rébellion, tf Mes amis, dit-il à ceux 
qui Tentouraient, c'est la France entière qui vient 
ici : il ne nous reste plus qu^à mourir» ^ 

On a beaucoup exagéré l'effectif de Tarmée d'o~ 
pération placée sous les ordres du général Leclerc; 
il est certain qu'elle ne comptait pas plus do 12,000 



' ïl reveriail ;»lorM(lerK.^t. 





EXPÉDITION DB 1802. 157 

Mmbattants y et se trouvait dinsi peu en proportion 
avec les forces navales qui Tappnyident. L'année 
coloniale comptait 20,000 hommes ^ troupes aguer- 
ries, et qui rachetaient ce qui devait leur manquer 
du côté de la tactique , par leur affinité avec la po- 
pulation au milieu de laquelle elles pouvaient se re- 
cruter à rinfini. Les trois divisions principales 
qui la composaient étaient placées sous les ordres 
des généraux Dessalines, déjà connu dans cette his- 
toire , Clairvaux, homme de couleur, et Christophe, 
nègre alors fort obscur , et auquel l'avenir réservait 
de bizarres destinées. Le premier commandait dans 
rOuest et dans le Sud , avec le Port-au-Prince et 
Saint-Marc pour centres d'opérations ; le second dans 
l'ancienne Audience espagnole, et Christophe avait le 
Nord avec la florissante ville du Cap pour chef-lieu. 
Toussaint faisait son quartier général du Cap ou du 
Port-au-Prince, qui devenaient alternativement les 
sièges du gouvernement. 

Leclerc divisa ses troupes en quatre corps : Ro- 
chambeau , homme énergique , déjà rompu à la 
guerre de c%s contrées par une précédente campa- 
gne à Saint-Domingue, et par les rudes combats que 
lui firent soutenir les colons de la Martinique , de- 
vait se diriger, dans le Nord, sur le fort Dauphin; 



158 LIVRE 11, CHAP. II. 

le Port-au-Prince devait être attaqué par le général 
Boudet , et le Cap par le général Hardy. Le général 
Kerverseau devait envahir TEst, en opérant une dbfr- 
cente à Santo-Domingo. Sa stratégie ainsi disposée, 
Leclerc fit sommer pacifiquement Christophe de r^^ 
cevoir les troupes de la métropole dans la ville du 
Cap- 
Chose étrange ! le chef noir commença ses dispo- 
sitions pour obéir à cette injonction ; il préparait 
même des fêtes brillantes.... Toussaint, telle était 
encore son irrésolution , son ignorance de ses pro- 
pres desseins , n'avait rien arrêté , rien décidé, rien 
communiqué à ses généraux , et ce fut sa présence 
seule qui détermina la résistance de son lieutenant, 
après plusieurs jours de négociations auxquelles il 
assista, dit-on, secrètement ^ On ne peut même 
dire quelle en eût été Tissue , si Rochambeau , for- 
çant la passe du fort Dauphin , pendant qu'elles du- 
raient encore , n'eût paralysé l'emploi des moyens 
de conciliation dont Leclerc avait ordre d'user avant 
d'entamer les hostilités. A ce premier coup de ca- 
non, Christophe répondit par un acte qui inaugura 
dignement cette résistance de la barbarie contre la 

' Le général P. Lacroix. 



EXPÉDITION DE 1802. 159 

civilisation. Ses soldats se disséminant dans la ville 
du Cap , en firent évacuer une à une toutes le§ mai- 
sons , et s'armant ensuite de torches, ils Tincendiè- 
rent dans, toutes les directions. Cet acte de stupide 
vandalisme que Toussaint reprocha plus tard à Chris- 
tophe , s'accomplit avec un ordre parfait , et ces 
flammes qui dévoraient pour plus de cent millions 
de valeurs, éclairaient en même temps le débarque- 
ment des troupes françaises, et la fuite de la mal- 
heureuse population blanche, que Tarmée noire traî- 
nait à sa suite. Cet exemple fut suivi par Dessalines : 
le feu avait commencé ses ravages dans Port-au- 
Prince et dans Léoganç , et Saint-Marc était consumé 
lorsque le général Boudet y pénétra. Ce moyen bar- 
bare, que Dessalines, empereur, érigea en nou- 
velle théorie de Fart de la guerre , et qui devint Tun 
des articles de la constitution haïtienne ', se pro- 
pageja avec fureur : le feu étendit partout ses ravages, 
tandis que , justifiant les tristes appréhensions de la 
population blanche, la mort la frappait sur tous les 
points à la fois. La résistance des noirs ne dépassa 
guère ces cruels et faciles exploits. Si Ton en excepte 
quelques combats qui se livrèrent autour de Tou&- 

* « An premier coup de canon (Palarrae, les villes disparaîtront , et la 
nation se lèvera; » art V de la constitution dn 20 mai I80ô. 



160 LIVRE II. CHAP. II. 

saint, dans les positions inexpugnables des monta- 
gnes du Chaos ; l'action assez chaude dans laquelle 
ce chef fut battu par Rochambeau ; la résistance 
énergique du noir Maurepas dans Port-de-Paix, 
et enfin les sanglants assauts delaCréte-à-Pierrot, où 
la furie française vint plusieurs fois se briser contre 
un ouvrage de construction européenne * , on verra 
partout la tactique et la discipline l'emporter sur 
la fougue et la férocité du barbare. Bientôt, à l'ar- 
rivée d'un renfort considérable que reçut l'armée 
française, Christophe, chez lequel on anrait^u 
s'attendre à trouver plus de résolution , fit sa sour- 
mission; Dessalines, pour lequel il avait secrète- 
ment traité, suivit son exemple; déjà le Sud, où 
dominait l'influence des anciens affranchis, avait 
reconnu l'autorité delà mère patrie, tandis que dans 
l'Est, le mulâtre Clairvaux ouvrait les portes de 
Santo-Domingo à la division du général Kerverseau. 
Ces défaites et ces défections, que Toussaint aurait 
prévues , s'il avait eu le génie de son ambition , ne 

• Le fort de la Créte-à-Pierrot était un ouvrage régulier élevé par les 
Anglais lors de leur dernière occupation. Les généraux chargés de Tatta- 
que, Rochambeau surtout, firent la faute de vouloir remporter d'emblée; 
ils éprouvèrent des pertes énormes. On fit ce qu'on aurait dft faire en com- 
mençant : on investit la redoute dans les règles , et la garnison Tévacua 
en traversant nos lignes , où elle laissa des traces sanglantes de son pas- 
sage. Cotte affaire fut l'événement capital de cette guerre. 



EXPÉDITION DE 1802. 161 

laissaient plus aucune chance à sa rébellion. Cet 
homme, qui semblait hésiter encore, et protestait 
de sa soumission à la mère patrie j tandis que ses 
généraux livraient bataille et massacraient en son 
nom , n'était entré franchement dans la lutte que 
lorsque la défection de Christophe et de Dessalines 
Teut réduit à ses seules forces ' . On eût dit qu'il 
tenait à montrer ce que valait Toussaint; mais 
son énergie ne pouvait racheter les foutes de son 
hésitation. Pressé par Tarmée française, et par ses 
propres soldats que Christophe et Dessalines avaient 
tournés contre lui , le héros de Tinsurrection suivit 
vulgairement l'exemple de ses officiers : il se rendit 
à la ville du Cap, et après une longue entrevue avec 
le général en chef, il se retira sur son habitation 
d'Ennery qu'il aimait de prédilection. Au dire de 
plusieurs écrivains, de véritables stipulations se- 
raient intervenues , en cette circonstance , entre le 
vainqueur et le vaincu. Un traîèé aurait déterminé 
la position respective des partis, et la retraite du 
chef noir serait un acte volontaire et spontané. Nous 
n'avons trouvé aucune trace de cette convention 

* « Son nom était partout, on ne parlait que de lui ; il paraissait toujours 
« pour déterminer un rassemblement; mais, de sa personne, il ne eondui- 
« sait aucune attaque , afin de ne pas compromettre son crédit par un re- 
« Ters. » {Lb général P. Lacroix,) 

h 11 



16â LIV. II. CHAP. II. 

dont, au point de vue de la moralité d'un fait im-^ 
portant, les historien» qui s^en étayent auraient 
dû comprendre la néœssité d'établir matérielle- 
ment Texistence. Inductions pour inductions, il 
serait permis d^en tirer de nombreuses et d^assez 
concluantes , de la position désespérée du chef noir, 
de la situation alors excellente de Tannée d'occupa- 
tion, que venait encore de renforcer un contingent 
sorti des ports de Hollande , et de cette circonstance 
que le séjour à Ennery fut un véritable internement 
imposé à celui qu'il convenait à la fois de ménager 
et de tenir sous la main. Nous dirons, parce que 
nous avons toute raison de nous croire bien rensei- 
gné sur ce point , que toute la convention se borna 
à la promesse que fit Toussaint de contribuer à la 
pacification du pays, et à la parole que lui donna 
le général Leclerc , qu'il trouverait sécurité pour sa 
personne et garantie pour ses propriétés. 

La guerre avait duré trois mois. Ce temps suffit à 
l'armée envahissante pour replacer sous la domi- 
nation de la France, non-seulement son ancienne 
possession, mais encore la vaste audience espa- 
gnole. 

Telle fut l'expédition du général Leclerc au point 
de vue des obstacles humains : son succès fut ra- 



EXPÉDITION DE 1802. 163 

pide , brillant et complet. Ce fut , dans des propor- 
tions réduites, l'élan victorieux qui porta l'armée 
française au cœur de la Russie. 

Mais sous la zone torride comme sous le ciel du 
Nord, la nature devait prendre part à la lutte, et 
renouveler en faveur du vaincu la fabuleuse inter- 
vention des temps homériques. Un fléau trop connu 
dans les Antilles, mais dont l'effervescence et les per- 
turbations de la guerre devaient hâter le développe- 
ment et doubler l'intensité , la fièvre jaune, vint tout 
à coup fondre sur l'armée victorieuse, alors que les 
derniers efforts de l'insurrection la tenaient encore 
en haleine ; ses progrès furent rapides et ses effets ter- 
ribles. En peu de mois, ce beau corps d'armée de 
douze mille hommes , dont des renforts successifs 
avaient doublé le nombre , fut presque entièrement 
anéanti. Quinze cents officiers , vingt mille soldats, 
neuf mille matelots , et un grand nombre d'Euro* 
péens venus à la suite de l'expédition, jonchèrent de 
leurs cadavres cette terre qui bientôt cessa de s'ou- 
vrir pour les recevoir. Quatorze généraux, de ces 
généraux de vingt-cinq ans que le consul avait im- 
provisés à son image , le beau Debelle , Hardy, qui 
avait commandé une des colonnes de l'expédition , 
Watrin , Tholozé , Saint-Martin , Dampierre , le Po- 

11. 



164 LIT. II. GHAP. II. 

lonais Jablonoski y et tant d'autres ! enfin plus tard, 
Leclerc lui-même , payèrent l'inflexible tribut que 
levait le fléau. 

Ce terrible concours que leur prétait la nature 
était fait pour tenter la fidélité des vaincus. Des 
appréhensions adroitement semées par F Angleterre , 
jalouse du succès rapide de l'expédition , quelques 
mesures impolitiques; celle du désarmement des 
campagnes , qui devint d'autant plus uiigente que 
l'armée française s'affaiblissait davantage, toutes 
ces causes réunies firent courir une sorte de fré- 
missement précurseur sur ces masses plutôt domp- 
tées que soumises. Les sanglantes rigueurs au moyen 
desquelles Leclerc voulut frapper d'intimidation Tagi- 
tation naissante, ne firent que l'augmenter, et bientôt 
il devint évident qu'une nouvelle révolution était 
imminente. Ce fut au milieu de ces circonstances 
qu'eut lieu le fait important et si souvent commenté 
de l'arrestation de ToussaintrLouverture. Que l'au- 
torité française ait employé des moyens peu loyaux 
pour s'emparer de la personne du chef noir , arrêté 
au milieu d'une conférence à laquelle il s'était rendu 
sans défiance , c'est là ce qui demeure personnel 
aux agents qui ont concouru à cet acte, mais ce 
qui, au point de vue historique, reste tout à fait se- 



^ EXPÉDITION DE 1802. 165 

condaire. L'important est de constater que Tous- 
saint avait le premier failli à la parole donnée , en 
se faisant sourdement Tàme de la révolution qui se 
préparait. « Je compte sur la Providence^ » diBait*il 
souvent en faisant, par un cruel jeu de mots , allu- 
sion à rhôpital ainsi nommé qui s'élevait dans la 
ville du Cap. Cette espérance homicide, plusieurs 
lettres saisies et les suggestions ou perfides ou sin- 
cères de Christophe et de Dessalines , déterminèrent 
la mesure extrême à laquelle recourut le général 
Leclerc. Toussaint, arrêté , fut embarqué avec sa fa- 
mille et dirigé sur Brest. 

Nous dirons plus tard la mort de ce chef; il im- 
porte de suivre en ce moment le fil des nouveaux 
événements qui vont se déroirier. 

Peu après l'arrestation de Toussaint, des révoltes 
partielles édatèrent dans Touest et dans le nord ; 
et, comme toujours, elles se manifestèrent par un 
affreux massacre de la population blanche. Ces sou- 
lèvements furent d'abord réprimés par les auxiliaires 
que* la France s'était donnés: les troupes ooires 
sous les ordres de Dessalines passèrent les rebelles 
au fil de l'épée, avec une discipline exemplaire; 
mais au moment où cette fidélité des diefis pouvait 
seule maintenir la concjuête, leur défection fwn- 



166 LIV. H. GHAP. II. 

mença. Elle fut provoquée , ou au moins hâtée par 
les terribles exécutions auxquelles recourait chaque 
jour Leclerc, toujours préoccupé de la pensée d'arrê- 
ter par la terreur un mouvement dont il ne prévoyait 
que trop l'issue , en présence des tristes débris qui 
restaient de sa florissante armée. L'exemple fut 
donné par le mulâtre Pétion, qui occupait dans 
l'armée le grade de général de brigade , et que nous 
retrouverons plus tard. Ce n'était pas un chef de 
bande imposé par les événements : élevé dans 
nos écoles, officier d'artillerie distingué, il avait 
dès l'origine fait partie du corps d'expédition 
avec un grade supérieur. Cet homme froidement 
audacieux, dit le général P. Lacroix, sous le- 
quel il servait, donna tout à coup l'ordre à ses 
soldats de chavirer et d'enclouer leurs canons , puis 
se rendant près de Clairvaux, général de sa couleur, 
qui commandait des forces considérables , il l'en- 
traîna à sa suite. Bientôt Christophe , Dessalines et 
d'autres chefs moins influants suivirent l'impulsion. 
Enfin , celui qui devait le plus longtemps profiter de 
tous ces ébranlements , et dont la chute devait leur 
ouvrirune nouvelle phase, Boyer, ami et confidentde 
Pétion, fut, ditr-on, le dernier à abandonner les dra- 
peaux de la mère patrie. 



EXPÉDITION DE 1802. 167 

Alors la guerre devint générale, et ce dernier 
paroxysme de Tattaque et de la défense si dispro- 
portionnées entre elles (l'armée française ne comptait 
pas alors trois mille hommes) revêtit un caractère de 
férocité qui laissa loin derrière elle toutes les san- 
glantes fureurs du passé. La mort de Leclerc, qui fit 
tomber le commandement entre les mains de Ro- 
chambeau, ne pouvait qu'accroître cette terrible ten- 
dance. Esprit exalté et violent, républicain aristo- 
crate, imbu des préjugés les plus haineux, dont il ne 
dérogeait que pour insulter aux vaincus par ses ou- 
trageantes amours, Rochambeau, malgré d'incontes- 
tables talents militaires, était moins que tout autre 
rhomme de la situation. Tombant dans la même faute 
que l'assemblée coloniale du Cap à l'endroit des an- 
ciens affr^anchis, il ne voulut comprendre ni l'utilité de 
leur alliance , ni le danger de leur hostilité. Déjà il avait 
obtenu de Leclerc l'embarquement de Rigaud, reçu 
avec enthousiasme dans le Sud , et qui nous assurait 
le concours de cette partie de l'île, si on avait su le 
ménager * . Cette fatale conduite rapprocha une se- 
conde fois dans la conformité de leur haine les deux 

' Suivant les mémoires d'Isaac Tonssaint, qui se trouvent imprimés à 
la suite d*un livre sans aucune valeur, publié sous le titre d'Histoire de 
t expédition des Frarîçais à Saint-Domingue sous le consulat deNapo' 
léon y Rigaud précéda son ancien rival au fort de Joux. Ils s*y trouvèrent 



168 Li\. II. châp. II. 

nuances si mutu^ement antipathiques de la popu- 
lation haïtienne ; et le Sud se joignant au Nord el 
à rOuest, enserra bientôt la domination française 
dans une épouvantable étreinte d'incendie et de 
carnage. Cette guerre avec ses hécatombes humaines, 
ses féroces représailles, ses meutes dévorantes, 
semble un épisode oublié de la lutte homicide c[ui , 
sur cette même terre, avait consumé en moins d'un 
demi-siècle la race primitive. 

Malgré des renforts qui lui furent successivement 
envoyés, et plusieurs combats où l'avantage lui resta, 
Rochambeau dut bientôt cesser de temr la campa- 
gne; il avait réuni ce qui lui restait de troupes 
sur les points fortifiés , lorsque la rupture de la paix 
d'Amiens vint porter à l'insurrection le concours de 
l'Angleterre. Alors commença pour les malheureux 
débris de l'armée française, qu'il fallut concentrer 
dans la ville à moitié rebâtie du Cap , une situation 
dont l'histoire des fléaux de la guerre offre peu 
d'exemples. Dévorés au dedans par la famine et par 
une contagion qui multipliait incessamment ses 
coups , pressés du côté de la terre par l'année noire 



réunis, et le maliieur commun désarmant sa haine ^ Tancien chef de la 
confédération du Sud témoigna une tionorable déférence au dictateur dé- 
chu. (Mémoires d'Isaac , û\s aîné de Toussaint > p. 321 ). 



EXPÉDITION DE 1802. 169 

que dirigeait le féroce Dessalines nommé réœmment 
généralissime, bloqués par les croisières anglaises , 
il fallait achever de périr ou capituler; et capitulant , 
il fallait se fier à TÂnglet^re ou à Dessalines : Ro- 
chambeau choisit Dessalines. Cette âme ^ergique 
que tant de misères n'avaient pu abattre , et que ses 
propres violences n'avaient pas détendue, rêvait 
d'ailleurs les chances d'une lutte dernière : il voulait, 
s'embarquant à l'aide de sa capitulation au moment 
opportim, traverser la flotte anglaise par la force 
ou la ruse , et rendre au moins à la France les tristes 
restes de sa florissante armée... 

Mais la fortune ne frappe pas à demi dans de pa- 
reils désastres. Les Français ne purent effectuer 
leur embarquement dans les dix jours que leur ac- 
cordaitla capitulation. Alors, menacée par les bou- 
lets rouges de Dessrfines, l'escadre française, seule 
chance de salut, dut, pour édiapper à l'incendie, in- 
voquer l'assistance des forces britanniques '. Une 
convention flit signée à la hâte. Elle ne pouvait plus 
être qu'mi «uomlacre de satisfection accordée à l'hon- 



* If'escadre française se composait de trois frégates et de «Ux'sept bâti- 
ments de moyenne grandeur. Le nombre des prisonniers conduits en An- 
gieterre avec Rochamheaii s'-élevait environ à huit mille. Ce général quitta 
sa captivité pour prendre part aux grandes luttes de Tempire , et mourut 
glorieusement à Leipsfck. 



170 LIV. II. CHAP, II. 

neur militaire : nos bâtiments appareillèrent, et 
hissant une dernière fois le pavillon national , ils le 
saluèrent de leurs bordées, puis se laissèrent ama- 
riner par les vaisseaux anglais (déœmbre 1803). 

Telle fut la dernière scène du drame, telle fut la 
dernière démonstration de la France en présence de 
cette côte de Saint-Domingue où sa domination 
avait jeté tant d'éclat. 

Ainsi finit, dans Tancienne partie française, la se- 
conde période de l'expédition du général Leclerc, 
période si distincte de la première, mais qui reflète 
sur elle tous ses poignants désastres. Cependant, ne 
fût-ce que pour la vérité de l'histoire, on ne saurait 
trop séparer ces deux époques, laissant l'une avec son 
brillant succès, sa réussite presque complète, et l'autre 
avec ses fautes, ses violences, et la fatale complica- 
tion qui unit la guerre extérieure aux mortdles at- 
teintes des fléaux du ciel. 

Toussaint ne fut pas témoin de la catastrophe 
qu'il avait préparée. Transféré au château. de Joux, 
dans les montagnes du Jiira , le froid et les langueurs 
de la captivité abrégèrent ses jours : il mourut en 
avril 1803. Il subit son sort avec cette froide rési- 
gnation propre à la race africaine , et son attitude ne 
fut pas sans grandeur. Lorsqu'on l'interrogeait sur le 



EXPÉDITION DE 1802. 171 

lieu où il avait caché son trésor, évalué à plus de cent 
millions, il répondait avec une morne indifférence : 
« J'ai perdu bien autre chose que des trésors ! » fai- 
sant ainsi allusion non-seulement à sa grandeur dé- 
chue , mais encore à sa femme et à ses enfants dont 
il avait été inutilement et cruellement séparé. 

On a dit que la mort de Toussaint n'avait pas été 
naturelle , et l'ouvrage que nous venons d'indiquer 
donne les détails les plus circonstanciés sur l'attentat 
dont il aurait été victime. Le consul, tombé de plus 
haut que le dictateur noir, et devenu captif à son 
tour, a repoussé cette accusation par ces mots que 
rapporte le docteur O'Meara : « Qu'avai&-je affaire 
de la mort d'un misérable nègre? » Le dédain exa- 
géré de ces paroles ne détruit pas ce qu'elles ont 
de sensé. La séquestration du chef noir avait seule 
une importance politique : perdu dans un coin de 
la France, à deux mille lieues de Saint-Domingue, 
où les événements l'avaient déjà fait oublier, sa vie 
comme sa mort étaient devenues sans intérêt. Pour 
nous, nous croyons d'autant plus à la justification 
que renferment les paroles du grand homme, qu'elles 
nous semblent comme un ressouvenir philosophique 
de celles que lui faisait porter le successem* de saint 
Pierre, à moitié captif en France : « Dites à Tem- 



172 LIV. 11. CHAP. 11. 

pereur que, s'il veut violenter ma conscience , j'ab- 
diquerai la tiare, et que, au lieu du chef de l'É- 
glise , il n'aura plus entre ses mains qu'un pauvre 
vieillard infirme. » 

Sans donner dans le travers de ces écrivains qui, 
faisant de Tancien esclave de Thabitation Bréda Tar- 
gument d'xme thèse physiologique , en ont arrangé 
les proportions pour les besoins de leur cause , recon- 
naissons que Toussaint-Louverture se détadhe glo- 
rieusement de l'infériorité de sa race. Le premier , il 
eut une autre pensée que celle de la destruction ; te 
premier , il noua dans son esprit des combinaisons 
qui ressemblèrent à celles de la politique, et fit briller 
sur le champ de bataille des qualités autres que-celles 
d'un chef de bande. Quoiqu'il réunît durant son règne 
d'un moment, toute l'autorité entre ses mains, et 
qu'il ne comptât guère avec la vie des homm*^, 
quoiqu'il s'efforçât de rehausser son pouvoir de tout 
l'éclat des cours européennes , son gouvernement ne 
fut ni la sanglante et stupide autocratie de Dessalines, 
ni la vaniteuse comédie de Christophe. S'il rêva une 
œuvre au-dessus de son âge et de ses forces , s'il 
chancela et faiblit dans l'exécution , ri eut au moins 
la gloire d'entrevoir les moyens. Dans la supériorité 
de S011 intelligence , il avait compris la supériorité do 



EXPÉDITION DE 1802. 173 

ia race blanche , au milieu de la guerre d'extermi- 
nation qui lui était faite, et la nécessité de l'élément 
religieux au milieu des audacieuses négations de la 
république. De là, ces efforts continus pour rappeler 
les blancs dans la colonie, pour les mêler à l'admi- 
nistration , à l'armée , et créer ce contact fécond sans 
lequel la race noire est fatalement vouée à la bar- 
barie; de là, ce ferme et constant appui qu'il prêta 
au catholicisme, la pompe dont il entoura son cuke, 
et sa témérité même à mêler la religion aux choses 
de la politique. Toussaint fut un de ces hommes 
qu'enfantent les révolutions et qui les terminent. Si 
son ambition eût pu se résigner à jouer un rôle se- 
condaire, et que la France lui eût sincèrement concédé 
ce rôle, il eût sauvé Saint-Domingue. Mais il voulait 
trop, et on ne lui accordait pas assez : le premier des 
Noirs ne put s'entendre avec le premier des Blancs^ 
et leurs tombes n'étaient pas fermées , que la barba- 
rie africaine étendant son aile avait commencé à 
planer sur le beau pays dont le nom même allait 
changer. 



Mi LIV. 11. CHAP. iir. 

CHAPITRE III. 

Coap d'œil rétrospectif. 



La révolution de Saint-Domingue ne fut qu'un accident. — Causes déter- 
minantes Les trois classes de la population. — Justice à rendre aux 

blancs au point de vue de leur intelligence de la situation. — Ce qu'était 
alors la représentation des colonies en France. — Fautes de la métro- 
pole. ^ Attitude des philanthropes anglais à cette époque. ^^ Les noirs 
étaient royalistes. ^- La seconde insurrection fui un acte réfléchi — 
Situation non comprise en France — La population devine enfin les in- 
tentions du premier consul. -^ Les résidents anglais se cliargent de 
les expliquer et deviennent les fauteurs de l'insurrection nouvelle. — 
Conséquences fâcheuses de la dissimulation dont osa le gouvememeot 
consulaire. 



Arrêtons-nous un moment, et reportons les re- 
gards en arrière. 

Établissant un rapprochement entre la révolution 
de Saint-Domingue et celles qui ont aflfranchi les 
possessions européennes du continent américain des 
liens de leur vassalité , on a dit qu'une colonie était 
dans Tordre politique ce qu'est un enfant dans Tor- 
dre civil : parvenu à la virilité , il s'agite et se cabre 
sous la main qui voudrait continuer à le diriger, et 
finit par secouer comme un joug, une tutelle dont il 
se sent émancipé par la nature. 



COUP d'oeil rétrospectif. 17S 

Cette thèse, qui pèche par sa générahsation, a de 
plus le tort de n'être qu'à moitié vraie en ce qui 
regarde Saint-Domingue. Sa révolution , loin d'être 
le développement logique d'une situation régulière 
et prévue , ne fut qu'un accident , contre-coup pré- 
maturé, et si l'on peut dire, irréfléchi, des destinées 
supérieures qui s'accomplissaient ailleurs. Personne 
n'eut conscience de l'œuvre , pas plus la population 
blanche qui l'ébaucha par ses imprudences , que la 
métropole , qui l'accéléra par ses erreurs , et la race 
secondaire , qui l'accomplit par sa dévorante éner- 
gie. C'est là ce qui ressortira pleinement de la courte 
appréciation qu'il convient de donner des faits dont 
nous avons essayé de présenter l'ensemble. 

Nous avons dit à quel point de splendeur était 
arrivée la colonie dans les dernières années de la 
monarchie, et comment la clause élevée de ses habi- 
tants se trouvait mêlée à tout ce qu'il y avait de bril- 
lant dans la mère patrie. Or, on sait quelles étaient, 
à cette époque , les idées d'une partie de la noblesse 
de robe et d'épée. Comme les gentilshommes fron- 
deurs de la cour de Versailles , qui minaient le trône 
par leurs sarcasmes, et les parlements, qui l'ébran- 
laient de leur populaire obstination , la classe élevée 
de la population blanche se mit bientôt en lutte avec 



176 i-iv. H. CHAP. m. 

les représentants du pouvoir métropolitain. Elle se 
mit en lutte d'abord sans but j sans idée y mais uni- 
quement parce que Topposition était, si^^oii peut 
dire, dans Tair. Bientôt elle se rendit mieux compte 
de ses secrets entraînements. Riche, puissante, fière 
de ses alliances, elle porta les yeux sur elle-même et 
sur les délégués du pouvoir d'outre-mer qui la gouver- 
naient. Dès lors elle aspira à leur succéder, et leur 
devint ouvertement hostile. En ijfcJievant avec en^ 
thousiasme aux premiers actes de Fère révolution- 
naire, elle saluait dans Fàffaiblissement de la royauté 
raffaiblissementde ses agents. Ainsi, plus logique que 
la noblesse de France, elle poursuivait un but. C'est 
là ce qui explique comment elle continua à marcher 
à grands pas, quand, soudainement éclairée, la no- 
blesse de France s'efforçait de s'arrêter ; c'est là ce 
qui explique enfin comment , aristocrate, par ses 
idées , par position et par nécessité , elle devint fran- 
chement révolutionnaire, et se perdit par la révo- 
lution. 

Mais sachons le reconnaître : l'aristocratie colo- 
niale eut au moins la logique de son erreur, et l'in- 
telligence de son époque. Sans doute elle n'entrevit 
pas la portée du mouvement dans lequel elle s'en- 
gageait : mais qui l'avait entrevue ? Depuis le philo- 



COUP d'oeil Hétrospectif. i77 

sophe dont le doute rongeur sapait toute croyance, 
jusqu'au démocrate de vingt ans, dont les doctrines 
inflexibles prétendaient implanter Rome et Lacédé- 
mone dans la société corrompue du dix-huitième 
siècle, qui avait comprisque, pour la génération qui en- 
treprenait la lutte, Textermination et la ruine seraient 
le dénoûment?... Non, pas plus que sa métropole, 
la colonie n'eut le pressentiment de l'avenir. Mais, 
au moins , éclairée^par son contact incessant avec 
elle ; éclairée par ceux de ses enfants , qui , depuis 
longtemps , y avaient transporté leurs pénates , elle 
comprit qu'il allait se passer quelque chose de nou- 
veau, de considérable , qui rendrait désormais sur- 
annés et impuissants les éléments dé la représen- 
tation coloniale en France. Cette représentation se 
composait alors d'agents qui recevaient leur mandat 
des conseils supérieurs et des chambres de commerce 
et d'agriculture : on les nommait députés ' . Dans un 

' Cliaqoé Défptf^^ jouissait d'un traitement de 14 mille livres, assis sur 
les caisses municipales de la colonie. — Yoy. Lois et Constitutions^ t. YI, 
p. 104 et 275. Ce fut un arrêt du conseil, du 10 décembre 1759, qui autorisa 
les colonies à avoir des députés en France. Cette faculté leur fut réservée 
par un autre arrêt de 1763« et par une ordonnance de 1787. -- Yoy., pour 
les temps postérieurs, ce que nous avons dit au chapitre l**" de ce livre. 

Les chambres d'agriculture et de commerce avaient été créées pour cou- 
ire-balancerriufluence des conseils supérieurs, de même qu'en France on 
avait créé les assemblées provinciales et les états pour contre-balancer celle 
des parlements. Les députés des chambres de commerce coloniales sié- 
geaient au Bureau du commerce de Paris. 

I. 12 



178 LIVRE II. CHAP. III. 

livre aujourd'hui fort rare qu'il a laissé, Tun des mem- 
bres de cette représentation coloniale démontre de 
quelle utilité pourrait être son concours au Bureau 
central des colonies dans la métropole , si elle était 
consultée par lui. — Ce qui prouve qu'elle ne l'était 
pas ^ 

Or, les colons comprirent, et c'est là la justice que 
nous voulons leur rendre; ils comprirent qu'à des 
circonstances nouvelles il fallait des moyens nou- 
veaux. Un rapide coup d'oeil jeté à l'horizon leur 
révéla que cette institution bâtarde, taillée sur le 
passé, et qui se prononçait à elle-même sa sentence , 
en désirant d'être consultée, avait feit son temps, 
et n'était plus bonne qu'à mourir. Cette situation 
appréciée, ils n'attendirent pas avec une juvénile 
confiance qu'elle finît de sa belle mort pour la rem- 
placer par une autre plus vivace , plus en rapport 
avec les circonstances; ils ne tinrent même pas 
compte du dévouement stérile , quoique très-fécond 
en livres , de leur mandataire ^ ; et bien convaincus 
que dans la vie des nations , comme dans celle des 
individus , l'occasion ne s'offre jamais deux fois , 



' Du Gouvernement des colonies frunçaisesy par M. Petit, député des 
conseils supérieurs des colonies, t. Il, p 456. 
■^ M. Petit écrivait beaucoup. 



COUP D^OËIL RÉTROSPECTIF. 179 

ils regardèrent autour d'eux , et se voyant Fran- 
çais , comme les Français de la métropole , Fran- 
çais dont les pères avaient conquis, à la sueur de 
leur front et à la pointe de leur épée, un nouveau 
fleuron à la couronne de leur pays , ils se demandè- 
rent pourquoi ils ne seraient pas représentés aux 
états généraux aussi bien que les autres provinces 
de la France. Nous avons vu avec quelle résolution 
et quelle spontanéité ils passèrent de la réflexion à 
l'exécution. 

Sans doute le résultat peut être invoqué contre 
eux , et les partisans de l'immobilisme politique sont 
en droit de proclamer leur tort : mais cette tâche 
serait en vérité par trop facile, s'ils n'entreprenaient 
en même temps de démontrer que sans l'inter- 
vention des colonies dans le grand mouvement de 
89 et de 93 , elles n'eussent pas été ébranlées par 
le choc que subissait leur métropole. — Oui, les co- 
lons de Saint-Domingue comprirent à temps qu'une 
nouvelle ère s'ouvrait pour la manifestation des be- 
soins publics; que c'était désormais par la parole, 
et du haut de la tribune parlementaire , que les peu- 
ples se feraient entendre des gouvernements ; enfin, 
ils eurent comme la prescience de ce pouvoir nou- 
veau des mondes nouveaux qui devait un jour ap- 

t2. 



180 LIVRE II. CHAP. in. 

paraître à leurs enfants ^ sous le nom de puissance 
parlementaire : — souffle sans lequel rien n'éclôt, et 
hors duquel tout se dessèche. 

Disons-le d'ailleurs, puisque la pente de notre sujet 
nous conduit comme forcément à cette digression : 
c'est la plus dangereuse de toutes les illusions, pour 
une colonie, que de poursuivre ce qu'elle appelle 
son autonomie ou le droit de se légiférer elle-même. 
C'est la plus dangereuse de toutes les illusions > par 
cette simple raison que c'est une illusion. Ce C[ui si- 
gnifie que le petit pays qui use ses forces à réaliser 
cette chimère , est la personnification politique de 
l'animal de la fable, qui lâche la proie pour en sai- 
sir l'ombre. Tandis qu'il se donne la satisfaction de 
prouver son droit en invoquant toutes les règles de 
l'équité et tous les arguments de la logique, les évé- 
nements marchent , et les actes s'accomplissent ail- 
leurs. Us s'accomplissent en dehors de son interven- 
tion, et sans qu'il ait le droit de s'en plaindre ! Oui, 
sans qu'il ait le droit de s'en plaindre ; car à qui donc 
la faute , si , prétendant lutter contre le mouî'^ement 
centralisateur qui domine sa métropole elle-même, 
il persiste à vouloir s'isoler dans son individualité 
locale, et à s'envelopper du manteau de son droit ! — 
On ne remonte pas sans péril le courant de son épo- 



COUP d'oeil rétrospectif. 181 

que y et lorsque la centralisation, parlementaire est 
devenue la loi de gravitation des différentes parties 
du grand tout qui a nom là France , chercher à se 
tenir en dehors de cette loi , c'est chercher à ne pas 
être compté pour Tune de ces parties. 

A côté des riches planteurs, se trouvait la classe des 
marchands et des industriels accourus de toutes les 
provinces du royaume, pour prendre part à la riche au- 
baine que leur ouvrait le commeJ?ce colonial, et con- 
nus sous la dénomination de Petits-Blancs. Gomme 
toute classe secondaire qui jalouse une suprématie, 
elle exagéra, pour s'élever jusqu'à lui, toutes les exa- 
gérations du créole. Les Petits-Blancs furent à Saint- 
Domingue, comme dans les autres Antilles, les plus 
actifs agents de dissolution de la société coloniale. 

Au-dessous de la population blanche , entre elle 
et la race africaine , se trouvaient les affranchis, ap- 
pelés gens de couleur et sang-mêlés ^ dont nous 
avons parlé : population aisée % éclairée, réunissant 
toutes les conditions qui constituent les classes inter- 
médiaires dont l'intervention est reconnue néces- 



* L'art. 54 de l'édit de mars 1724, qui dérogeait à l'art. ô9 du grand édit 
de 1685 relatif au droit d'hérédité des affranchis, n'ayant pas été mis en 
exécution à SaintDoiningue comme il le fut aux lies du .Vent (par la décla- 
ration du 9. février 1726), cette [^pulation se trouvait beaucoup phis riche 
qae celle des autres colonies. 



182 LIVRE II. CHAP. III. 

saire dans le mécanisme des sociétés humaines , 
mais détournée en quelque sorte de son emploi , et 
concourant à renverser ce qu'elle aurait dû sauve- 
garder. Nous avons dit quelle fut la part de chacun 
dans cette <Buvre d'erreur. Tout en considérant 
comme l'une des principales causes de leur ruine j 
les efforts désespérés que les colons firent un mo- 
ment pour maintenir la démarcation établie entre 
eux et les races affranchies, nous avons fait remon- 
ter à qui de droit la responsabilité -de cette lutte 
malheureuse. Il nous reste, pour compléter le ta- 
bleau, à montrer la France entreprenant tout à coup 
de réagir contre un passé séculaire, et de faire dis- 
paraître en un jour cet antagonisme de l'épiderme 
qu'elle avait si longuement et si soigneusement fo- 
menté; révélant d'ailleurs par ses hésitations et ses 
tâtonnements, combien était grande son inexpérience 
de la société qu'elle prétendait réformer. 

Que l'exemple de Saint-Domingue soit donc 
aujourd'hui un livre ouvert pour les gouvernante 
comme pour les gouvernés. Aux uns , il appren- 
dra que les révolutions ne sont pas toujours des 
réformes, et que les institutions doivent savoir 
mettre des années à détruire ce qu'elles ont mis 
des années à créer; il dira que la moralisation 



COUP d'oeil rétrospectif. i83 

des individus et la Aision des intérêts doivent 
précéder la fusion des races , et que dès lors , 
la première phase, la phase préparatoire à ce 
rapprochement tant désiré, c'est Tépuration par 
Téducation des masses affranchies , c'est leur avé^ 
nement à la propriété et à la participation des * 
avantages .^ciaux. En montrant la classe inter- 
médiaire de Saint-Domingue si supérieure à ce 
qu'elle est aujourd'hui dans nos autres colonies, 
cet exemple apprendra qu'au point de vue de la 
civilisation, l'anarchie dans l'affranchissement est 
la traite dans la liberté. — La traite dans la liberté, 
car elle entretient dans la population émancipée ce 
courant de barbarie que, dans les pays qui lui sont 
ouverts, l'importation africaine entretient dans les 
pop,ulations esclaves. 

Enfin , pour les colons , les erreurs du passé doi- 
vent sauver de celles de l'avenir. L'expérience de 
tous les temps serait là pour nous l'apprendre, quand 
les faits qui viennent d'être esquissés ne nous l'au- 
raient pas confirmé d'une manière frappante : la 
classe supérieure identifie immédiatement à ses ten- 
dances ceux qu'elle élève à elle. Oui, heureuse ou 
triste, c'est là l'histoire de tous les pays et de toutes 
les époques : c'est le plébéien de Rome devenant pa- 



18 i LIVRE II. CHAP. m. 

tricien en revêtant la toge consulaire; c'est Taristo- 
cratie anglaise se recrutant des individualités de la 
bourgeoisie, qui, avec leur nom, laissent sur le seuil 
le souvenir de leur origine ; c'est le prolétaire fran- 
çais , montant à la bourgeoisie pour essayer de ses 
"exigences après les avoir subies; c'est, en un mot, 
le sang-mêlé de Saint-Domingue que les blancs 
trouvèrent prêt à marcher avec eux, au jour trop 
tardif où , puisant l'intelligence dans le désespoir, ils 
l'appelèrent dans leurs rangs. Enfin , c'est ce même 
affranchi que la France trouva, tpujours fidèle et 
dévoué dès qu'elle l'éleva jusqu'au rang de citoyen 
par sa confiance , et qu'elle trouva parfois au ni- 
veau des plus hauts emplois, lorsque, par le fait seul 
de les lui confier, elle lui eût en quelque sorte con- 
féré la capacité de les remplir. 

Au-dessous des couches supérieures de la société 
coloniale, s'étendait celle que l'importation afri- 
caine déposait incessamment dans l'énorme pro- 
portion annuelle que nous avons indiquée. Cette 
proportion dit assez quelle devait être la situation 
morale et matérielle de cette population , l'impor- 
tance des versements humains opérés par la traite 
dans les pays à esclaves étant comme le niveau de 
la moralisation et du bien-être de la classe servile. 



COUP d'oeil rétrospectif. iSo 

Toutefois, depuis que resclavage s'était régulière- 
ment assis à Sain^-Domingue, Textrême richesse cte 
cette colonie, la prospérité du maître dont les miettes 
arrivaient jusqu'à lui, le sentiment de son infériorité 
et la longue habitude de son sQrt , avaient maintenu 
rAfricain dans une immuable tranquillité. 

Telle était la position respective des individus et 
des races, lorsque arrivèrent dans la colonie les pre- 
mières émotions du grand mouvement qui se dé- 
veloppait dans la métropole. Nous avons dit quel 
enthousiasme elles répandirent , et quelles espérances 
elles firent naître. Quels que soient les sentiments 
qu'inspire l'une des plus grandes infortunes des 
temps modernes, l'histoire ne peut, par égard pour 
le passé, retirer son enseignement à l'avenir. Nous 
qui voulons faire à chacun sa part dans les fautes 
commises, nous dirons que la race blanche fut la 
cause première de sa ruine. Partout, on vit son agi- 
tation précéder et déterminer celle des affranchi» 
et des noirs. Les discussions imprudentes de la tri- 
bune coloniale remontaient des villes dans les cen- 
tres les plus reculés , et la nombreuse domesticité qui 
entourait la table du maître, les reportait le soir aux 
dangereux conciliabules A^V atelier. L'esclave, étonné 
des préoccupations qui rentouraieal, cherchait à 



186 LIVRE II. GHàP. III. 

en connaître la cause, et devenait chaque jour plus 
avide dans son étonnement ; bientôt les blancs en 
vinrent aux mains dans les rues de Saintr-Marc, et 
ce premier sang versé fut pour lui comme la révé- 
lation soudaine qui frappa la race indigène en voyant 
pour la première fois tomber l'Européen sous ses 
coups. Le mulâtre Vincent Ogé réclamant l'exécution 
du décret du 8 mars, avait dit : « Je ne ferai pas soule- 
ver les ateliers; ce moyen est indigne de moi '. » 
Ces paroles étaient restées ; et le coup qui Pavait 
anéanti, les avait fait fructifier dans l'esprit de sa 
ca^te. Aux protestations énergiques qui accueillirent 
les concessions nouvelles, écrites en sa faveur dans 
le décret du 15 mai , la classe affranchie se souvint 
de Vincent Ogé, et si elle demeura étrangère aux 
mouvements indécis de l'Ouest, elle donna des chefs 
à l'insurrection du Nord, et s'efforça de la faire 
tourner à l'accomplissement de ses desseins. Bientôt 
elle prit elle-même les armes , et donna la première 
l'exemple d'une organisation fonctionnant à côté 
de celle des blancs. André Rigaud, l'orfèvre de Jé- 
rémie , avait précédé l'esclave de l'habitation Bréda. 
La sourde hostilité de la colonie espagnole vint ajou- 

' Ailresse au président de rassenibiée du Cap. 



COUP D^OEIL RÉTROSPECTIF. 187 

ter son ferment à ces causes intérieures de pertur- 
bation. Nous saurons ne pas insistersur ce déplorable 
aveuglement si chèrement expié, et dont on a depuis 
noblement reconnu Terreur; mais nous ne pouvons 
nous empêcher de rappeler qu'on vit dans ces mo- 
ments si critiques pour la race blanche , Torgueil 
espagnol se plier à prodiguer les grades et les hon- 
neurs aux premiers héros de Tinsurrection refoulés 
dans TEst. 

A cette terrible complication, l'autorité métro- 
politaine et le gouvernement local, seuls modérateurs 
possibles dans le grand ébranlement qui se préparait, 
vinrent joindre leurs imprudences et leurs erreurs. 
Tandis que Pitt, disciplinant la philanthropie de 
Wilberforce aux exigences de sa politique , ne trou- 
vait que d'atroces plaisanteries pour le vaste incen- 
die dont les lueurs s'apercevaient de la Jamaïque ', 
la société des amis des noirs y œuvre de Price et de 
Qarkson, passait le détroit, et s'affiliait en France les 
noms les plus illustres et les plus dangereux intri- 
gants. Chose étrange et curieuse à observer! Pen- 
dant que l'un des plus grands propriétaires de Sain^^ 
Domingue, Charles de Lameth, dans l'entraînement 



• « Il parait que les Français vont décidément prendre leur café an ca- 
'« raniol. » 



188 LIVRE II. CHAP. III. 

de son initiation nouvelle^ laissait tomber dans Ta^ 
semblée nationale ses paroles si pleines de désintéres- 
sement, la tribune anglaise se taisait tout à coup, et 
le commerce britannique profitant du bill pour V hu- 
manité de la traite , arrachait près de 40,000 noirs 
à l'Afrique * . . . Chaque écrit que lançait la Société des 
amis des noirs, chaque rapport que le comité colonial 
soumettait à la discussion de rassemblée nationale, 
provoquait dans la colonie les réactions les plus vives. 
Quand Ténergie et la persévérance du pouvoir diri- 
geant auraient pu seules arrêter le torrent ou lui tracer 
un lit, les décrets croisant leurs contradictions allaient 
porter le trouble et la confusion dans les esprits *. ^ 
Les agents de la métropole étaient loin de sup- 
pléer par leur influence et leur caractère à ce qui 
manquait si déplorablement à son action. La probité 
républicaine de Sonthonax et sa fermeté souvent 
honorable ne pouvaient racheter son inexpérience 
des hommes et des choses du pays, soustraire Pol- 

' chiffres des importations pour 1789 : 

Angleterre 38,000 

France 20,000 

Portugal 10,000 

Hollande 4,000 

Danemark 2,000 

^ Voir, au cbap. l«<^ de ce livre, le décret du 15 mai 1791, qui, applica- 
tif de celui du 8 mars 1790, est révoqué par celui du 25 septembre, lequel 
est, à son tour, révoqué par celui du 4 avril 1792. 



COUP D'otIL RÉTROSPECTIF. 189 

verel aux risées des noirs * , et dissimuler l'affligeante 
médiocrité de Roume. Nous avons, dit quelle était 
la position des représentants du pouvoir métropo- 
litain à l'égard de la population blanche : Timpoli- 
tique abandon dont ils se trouvaient frappés les 
poussa vers les affranchis. Ce mouvement était na- 
turel, et, agissant dans une certaine limite, pouvait 
devenir habile; mais s'exerçant sans mesure et 
comme manœuvre de parti, il réagit violemment sur 
la scission qui existait déjà entre les deux castes, 
et la rendit plus profonde. Cette faute, elle se re- 
nouvela plus tard, dans de plus vastes proportions 
et avec des conséquences qui demeurèrent irrémédia- 
bles, lorsque, plaçant sa ressource suprême dans l'as- 
sistance des noirs, Sonthonax rendit l'acte d'affran- 
chissement du 29 août 1793, qui peut être considéré 
comme la plus insurmontable barrière que rencontra 
depuis le rétablissement du pouvoir de la métropole. 
Tels furent les nombreux et divers éléments de 
combustion que la révolution française vint à la 
fois déposer et enflammer dans la société colo- 
niale. Tout fut entraînement et hasard dans cette 
terrible commotion qui saisit le pays à l'improviste. 

' « Commissaire Polverel, H béfe trop. . » V. livre 111, rhap. IV. 



190 LIVRE II. CHAP. III. 

Nous n'en voulons pour preuve dernière que le 
caractère étrange que conserva longtemps Tinsur- 
rection. Les noirs obéissaient si peu à Tinstinct rai- 
sonné de rindépendance , que deux fois ils ren- 
trèrent sous le joug après une complète émancipa- 
tion de fait. Ils comprenaient si peu les idées aux- 
quelles ils allaient devoir leur affranchissement, que 
leurs chefs écrivaient aux commissaires de la ré- 
publique : « Nous ne pouvons nous conformer à la 
« volonté de la nation, parce que depuis que le monde 
« règne , nous n'avons exécuté que celle d'un roi : 
ce nous avons perdu celui de la France, mais nous 
« sommes chéris de celui d'Espagne qui nous témoi-- 
fi gne des récompenses , et ne cesse de nous secourir. 
« Comme cela , nous ne pouvons vous reconnaître 
« commissaires que lorsque vous aurez trouvé un 
« roi... « L'histoire est pleine de ces naïvetés de 
situation; et, à cette même époque, bien d'autres 
que les pauvres noirs de l'Amérique marchaient à la 
république en cherchant à trouver un roi. 

Voilà quelle fiit la situation dans la première pé- 
riode de l'insurrection. Nous avons dit quels lurent 
contre cette insurrection les succès de l'armée fran- 
çaise sous les ordres du général Leclerc , et com- 
ment, malgré l'énergique organisation improvisée 



COUP d'œil rétrospectif. 191 

par un hopame doué de qualités extraordinaires, Tau- 
torité de la métropole avait été un moment rétablie. 
Les causes de la révolution nouvelle qui mit fin à cette 
restauration éphémère, sont importantes à constater. 
De 1798, époque du départ du général Hédoti- 
ville, dernier représentant de la république, à 
1801, ^oque de l'expédition , les choses avaient 
marché dans la colonie révoltée. Une volonté puis- 
sante avait réuni tous les esprits dans la même pen- 
sée : plus d'esclavage. Courbés sous la glèbe de 
Toussaint, et mourant sous le fouet de Dessalines % 
les noirs, devenus cultwateurs^ se croyaient libres, 
et portaient à leur liberté le culte fervent d'une re- 
ligion nouvelle. On n'eut pas l'intelligence de cette 
situation en France. On ne comprit pas le parti que 
l'on pouvait tirer de cette magique influence des 
mots , pour le rétablissement du travail colonial. On 
ne laissa pas même à cet égard , au chef de l'expé- 
dition , une faculté d'initiative dont les circonstan- 
ces auraient pu déterminer l'emploi. Et, tandis que 
les publicistes agitaient la question de savoir quel 
parti il conviendrait à la France de prendre en rede- 
venant maîtresse de la colonie , celui qui traçait au 

^ Voy. le chap. précédemment indique. 



192 LIVRE II. GHAP. m. 

général Leclerc jusqu'au mode du débarquement de 
ses troupes y lui donnait pour instructions verbales , 
mais formelles, de rétablir Tancienne oi^anis^tion 
coloniale aussitôt la pacification opérée '.'£e secret 
fiit d'abord absolu, et le leurre des proclamations 
du consul acheva Tœuvre si vigoureusement ébw- 
chée par nos soldats. Mais on devint moins circons- 
pect à mesure qu'approchait le moment d'exécuter 
les ordres de la métropole. Le chef du gouverne- 
ment, en apprenant la résistance meurtrière opposée 
à l'armée expéditionnaire, ne put lui-même contenir 
rexplosion du mépris haineux qu'il portait à la race 
noire. Les paroles violentes qu'il jeta au négrophile 
Grégoire , et le décret consulaire qui rétablissait Pes- 
clavage à la Guadeloupe, révélèrent sa pensée à l'Eu- 
rope, tandis que, entraînés par cet exemple, les fami- 
liers du général Leclerc ne gardaient aucune mesure. 
Cette situation, qui se produisait au moment où l'é- 
pidémie exerçait ses plus affreux ravages dans l'ar- 
mée , fut habilement exploitée par l'Angleterre et les 
États-Unis , dont la politique se rencontrait sur le 
même terrain pour la ruine des intérêts français à 



' Nous tenons ce fait de l'un des orficiers généraux de Tarmce, glorieux 
débris de l'expédition de 1802, et auquel Leclerc en avait fait la confi- 
dence. 



COUP d'oeil rétrospectif. 193 

Saint-Domingue '. Ces deux puissances , Tune sur- 
tout, qui apparaît à toutes les péripéties de oe drame 
sanglant, comme le génie du dénoùment, firent 
de tous leurs nationaux autant d^agents dont les dis- 
cours provoquèrent l'explosion. 

Oii sait quels ont été les événements de cette se- 
conde lutte , et quelle fut sa déplorable issue. Nous 
dirons que c'est à la fausse politique qui la déve- 
loppa, moins encore qu'aux effroyables violences 
qui l'accompagnèrent , qu'il faut attribuer ce carac- 
tère particulier que nous trouverons plus tard, et 
qu'on saisit encore dans^l'attitude de la colonie éman- 
cipée à l'égard de sa métropole. Si le gouvernement 
consulaire eût marché ouvertement au rétablisse- 
ment de l'ancien système colonial , l'insuccès eût été 
pans doute le même. Mais cet insuccès fût demeuré 
réduit aux seules proportions d'un grand désastre 
militaire. La combinaison astucieuse qui fit d'une 
perfidie la base de l'expédition de 1802, frappa la 
politique de la France d'un discrédit dont rien ne 
put la relever aux yeux des noirs. On dirait que le 
caractère dissimulé de l'Africain ne peut se pardon- 
ner à lui-même de s'être laissé une fois surprendre , 
et se soit promis de payer par une éternelle dé- 

' Voy. cette situation au chap. 1 dti liv. III. 
1. i.i 



19i LIVRE II. CHAP. III. COUP d'uBIL , ETC. 

fiance sa crédulité d'un moment. Ce sentiment , ha- 
bilement exploité par les chefs qu'a laissés Tinsur- 
rection , est devenu le fond du caractère national. 
Ses manifestations ont été, durant trente ans, les 
seuls événements de Thistoire haïtienne. Enfin , qui 
le croirait ! aujourd'hui que de si grandes choses se 
sont accomplies à Tendroit des questions coloniales, 
aujourd'hui que l'existence de l'esclavage dans les 
colonies françaises est devenue une des grandes dif- 
ficultés politiques de l'époque , une de ces difficultés 
que le gouvernement ne sait par quel bout saisir, il 
est encore des gens qui disent aux Haïtiens , que si 
l'attention de la France se reporte vers leur île, c'est 
toujours avec l'arrière-pensée d'y rétablir l'escla- 
vage! . . . Les habiles eux-mêmes finissent parle croire, 
à force de le répéter ; et le vieux cri de Christophe 
et de Dessalines, « Le feu aux villes , » se fait encore 
entendre quand la France élève la voix pour récla- 
mer les miettes arriérées de l'indemnité promise. 

Telles sont , dans leur ensemble , les causes qui 
ont provoqué et déterminé la révolution de Saint- 
Domingue. Elles demandent à être méditées; et 
la situation toute particulière que nous venons de 
faire ressortir mérite à la fois la sollicitude du gou- 
vernement et celle des publicistes français qui veulent 
aborder la question haïtienne. 



LIVRE II. CHAP. IV. 19S 



CHAPITRE IV. 



De l'expulsion des Français à l'ordonnance de 1825. 



Dessalines gouTerneur général à vie. — Dernière tuerie eiécatée par ce 
chef noir — Il se fait proclamer empereur. — Système ^e défense contre 
Vinvasion Assassinat de Dessalines. — Lutte entre Pétion et Christo- 
phe. — L'un se fait proclamer roi dans le Nord , l'autre président dans 
le Sud. — Démarcation entre les deux populations noire et sang •mêlée. 

— Débarquement de Rigaud, qui se fait une petite république dans celle 
de Pétion. — Borgella lui succède. — Autre république du noir Goman. 

— Caractère particulier de ce dernier fait — Boyer succède à Pétion — 
Le Nord se révolte contre Christophe. — Son suicide — Boyer réunit 
tonte rtle sons son gouvernement présidentiel. 



Aussitôt après le départ des malheureux débris 
de notre armée , les chefs militaires proclamèrent 
rindépendance de leur île, lui rendirent son nom 
d'Haïti, et proclamèrent Dessalines gouverneur gé- 
néral à vie , avec le pouvoir de se choisir un suc- 
cesseur (janvier 1804) '. 

On put croire qu'après tant de sang répandu , et 

' JeanJacques Dessalines , quoiqu'il affectât de '>'appeler un sauvage 
africain, était créole de Saint-Domingue. En 1791, il était esdaved'un 
potier nommé Dessalines , dont il prit le nom. 

13. 



190 LIVRE II. GHAP. IV. 

une révolution qui semblait désormais accomplie , 
la population blanche j échappée à tant de massa- 
cres , jouirait enfin de quelque sécurité. Des procla- 
mations signées de Dessalines prêchèrent Foubli 
des discordes passées , et firent un appel aux pros- 
crits de toutes couleurs , réfiigiés dans les îles 
voisines. « Propriétaires de Saint-Domingue, errant 
« dans les contrées étrangères..,, nous n'ignorons 
a pas que, parmi vous, plusieurs ont renoncé à leurs 
« anciennes erreurs , abjuré l'injustice de leurs pré- 
ce tentions, et reconnu le bon droit de la cause pour 
« laquelle nous avons versé notre sang pendant 
c( douze années ; les hommes qui nous rendent cette 
« justice , nous les traiterons comme des frères ; 
« qu'ils comptent à jamais sur notre estime et notre 

« amitié; qu'ils viennent parmi nous » Malgré 

le caractère bien connu de Dessalines, ses paroles 
furent entendues , et un grand nombre des blancs 
rentrèrent dans la colonie. Mais tout à coup le noir 
change de langage et lance , avec une effrayante 
énergie , des cris de meurtre et de carnage : « Le 
« nom français règne encore en tous lieux , chaque 
a objet rappelle encore les cruautés de ce peuple bar- 
« bare. Nos lois , nos coutumes, nos villes, tout en- 
ce fin porte l'empreinte de la France... Que dis-je? il 



DE L^EXPULS. DES FRANC. A L^ORD. DE 1825. 197 

« reste encore des Français dans notre île... Victimes 
« pendant quatorze ans de notre crédtdité et de notre 
« tolérance, quand serons-nous fatigués de respirer 
(c le même air qu'eux ? Qu'avons-nous de commun 
« avec ce peuple sanguinaire? Leur cruauté compa- 
« réeànotre modération, leur couleur à la nôtre, 
« rétendue des mers qui nous séparent, notre cli- 
« mat vengeur... tout nous fait voir clairement 
« qu'ils ne sont pas nos frères , qu'ils ne le seront 
« jamais... Tigres encore altérés de sang , et dont la 
a présence effroyable nous reproche notre lenteur 
« à les punir... '. » Chose remarquable et qu'il 
importe de constater : ce long cri de mort trouva 
la population noire impassible, et demeura sans 
écho. Ces hommes qui se voyaient arrivés à leur 
fin , ne voulurent pas comprendre l'utilité de cette 
nouvelle tuerie , et il fallut que le féroce dictateur 
y fît procéder militairement. Des troupes dirigées sur 
les villes où s'étaient réfugiés nos malheureux com- 
patriotes, les passèrent au fil de l'épée. Cette exécu- 
tion dernière s'accomplit avec l'ordre et la régularité 
qui présidèrent a la grande immolation de la Saint- 
Barthélémy : des sentinelles furent placées aux por- 

*' Proclamation de janvier 1804. 



198 LIVRE II. CHAP. IV. 

tes des Américains et des Anglais , pour éviter toute 
méprise, et à un signal donné, regorgement com- 
mença. Ce massacre eut lieu en avril 1804. Dans une 
proclamation dont le dévergondage semble révéler 
un dérangement intellectuel, Dessalines en revendi- 
qua la gloire et la responsabilité personnelle. 

Ainsi acheva de disparaître presque entièrement la 
population française de Saint-Domingue. 

L'année qui vit ce grand crime n'était pas écoulée 
que le nouveau gouverneur général se fit proclamer 
empereur sous le nom de Jean-Jacques I** ( octobre 
1804). Une constitution solennellement promulguée 
et composée de nombreux articles régla les bas^ 
éternelles de cet empire d'un jour. Elle décrétait l'in- 
violabilité des propriétés et l'égalité des personnes , 
mais elle refusait le droit de posséder aux blancs ou à 
leurs descendants, à moins qu'ils ne se fissent natu- 
raliser Haïtiens; elle promulguait de nouveau l'aboli- 
tion de l'esclavage et l'indépendance du pays; enfin, 
par une de ces fictions que les constitutions seules 
peuvent se permettre, elle déclarait noirs ^ quelle 
que fût leur couleur, tous les habitants de l'empire. 

Le premier soin du nouvel empereur fiit de se 
préparer à repousser l'invasion des Français , qu'il 
croyait imminente. Le plan qu'il conçut et qu'il for- 



DE l'eXPULS. des FRAKÇ, A l'oRD. DE 1825. 199 

mula dans une de ses interminables proclamations , 
ne manque pas d'une certaine habileté sauvage. Les 
mornes les plus inexpugnables de Tintérieur de l'île 
ftu*ent mis en état de défense , et pourvus de pro- 
visions de guerre , tandis que leur versant recevait 
la semence de ces racines et de ces arbrisseaux qu'il 
suffit de confier au sol des Antilles pour en retirer 
d'excellents produits. En même temps Tincendie s'or- 
ganisait pour les villes; on y mettait en réserve des 
torches et des matières inflammables. Au premier 
signai , toutes les cités devaient être réduites en cen- 
dres, tandis que la population se retirerait dans 
les retraites qu'elle s'était préparées. On doit dire 
que ces soins guerriers n'empêchèrent pas le nouvel 
empereur de s'occuper de l'organisation intérieure 
de ses États. Il fit, pour y répandre l'instruction 
élémentaire , des efforts d'autant plus louables, qu'il 
ne put jamais apprendre à lire , et que son savoir 
calligraphique ne dépassait pas la signature de son 
nom. 

Un recensement fait par ordre de Dessalines, et 
sous son règne , porte la population de la partie de 
l'île qui lui était soumise , à 380,000 âmes. En éle- 
vant ce chiffre à 400,000 , on aura à peu près le 
total exact de ce que tant de secousses avaient laissé 



200 LIVRE II. CHAP. IV. 

d'habitants à notre malheureuse colonie. Il est inu- 
tile d'ajouter que la classe blanche n^entrait que pour 
une inappréciable proportion dans ce chiffre. 

Le règne de Dessalines ne pouvait durer Jong- 
temps : tyran fantasque et sanguinaire , il lassa 
bientôt ses sujets par les caprices de son despo- 
tisme. De plus, Africain de race pure, les néces- 
sités du moment avaient pu seules l'imposer aux 
répulsions de la race métisse, conune elles l'a- 
vaient obligé à rechercher son concours. Mais cette 
sourde rivalité que nous avons signalée n'en fermen- 
tait pa& moins au fond des cœurs , et devait bientôt 
éclater. Dessaliues donna lui-même le signal en fai- 
sant mettre à mort le mulâtre Clairvaux, qui était, 
après Christophe , le premier personnage de l'em- 
pire, et commandait dans le Sud. Pétion et les prin- 
cipaux chefs de la classe de couleur relevèrent le 
gant jeté à leur caste , et Dessalines fut assassiné 
(octobre 1806)', 

La mort de Dessalines traça une démarcation en- 
core plus profonde que par le passé entre les deux 



' c'est un devoir pour nous de dire que les biographes de Pétion repous- 
sent énergiquement sa coopération au meurtre de Dessalioes, et qu'aucun 
fait matériel n'établit cette coopération Mais des circonstances assez nom- 
breuses, et le parti que le président mulâtre a tiré de cet événement, lui en 

ont laissô la responsabililr aux jeux de beaucoup d'éciivains. 



DE l'eXPLLS. des FRANC. A l'oRD. DE 1825. 201 

races secondaires, désormais maîtresses du sol haï- 
tien. Débarrassées de l'élément européen dont l'hos- 
tilité les rapprochait comme à leur insu , elles ten- 
dirent à s'isoler dans une nationalité distincte. 

Toutefois, soit qu'il ne fût pas prêt à agir, soit 
qu'il obéît à une tactique arrêtée d'avance , Pétion 
et ses complices, à la mort de Dessalines, appelè- 
rent Christophe à prendre provisoirement les rênes 
du gouvernement. Ce fut seulement lorsqu'il s'agit 
de décréter la constitution nouvelle, que, jetant le 
masque, ce chef se fit proclamer, à Port-au-Prince, 
a président de la république haïtienne. » Christophe 
était en même temps proclamé au Gap ce président 
et généralissime de l'État d'Haïti » (décembre 1806). 
Les deux compétiteurs marchèrent l'un contre l'au- 
tre , et une première victoire conduisit Christophe 
jusqu'aux portes de Port-au-Prince, dont il fit inu- 
tilement le siège. 

L'apparition inattendue de Rigaud, qui, parti de 
France j débarqua tout à coup dans le Sud (avril 
1810) , où sa présence produisit l'enthousiasme ac- 
coutumé , sembla devoir affaiblir Pétion par une re- 
doutable rivalité. Armés l'un contre Tautre, les deux 
mulâtres allaient se livrer bataille , lorsque Pétion 
demanda une entrevue à son ancien général , et lui 



20^ LIVRE 11. GUAP. IV. 

fit habilement comprendre que leur division ména- 
geait à Christophe une facile victoire sur leur caste. 
Rigaud se laissa persuader par la diplomatie de son 
rival j et se tint pour satisfait de l'abandon qui lui 
fut fait de cette partie du Sud , autrefois théâtre de 
ses exploits. Il établit le siège de son gouvernement 
aux Cayes, et devint le chef d'une sorte de républi- 
que qui , durant quelque temps, réduisit celle de 
Pétion à de bien étroites limites. Mais Christophe 
ne fiit pas longtemps à comprendre que si cette 
scission affaiblissait le pouvoir intérieur de son en- 
nemi , elle lui assurait en même temps un auxi- 
Uaire dont les talents mihtaires étaient à redouter. 
II renonça donc pour un moment à ses idées d'enva- 
hissement. 

Bientôt Rigaud mourut paisiblement dans sa ville 
des Cayes. Son lieutenant Borgella, qui lui fut donné 
pour successeur, fit sa soumission à Pétion (1812); 
et la lutte recommença entre les deux chefs du 
Nord et du Sud, désormais replacés dans la même 
position. Elle dura, avec des chances diverses, 
jusqu'au jour où , sans signer la paix , les rivaux , 
épuisés, laissèrent finir la guerre. Bientôt, dans un 
espace d'environ dix lieues que leur prudence mu- 
tuelle laissait inoccupé entre leurs États, l'abondante 



DE L^EXPLLS. DES FRANC. A l'oRD. DE 1825. 203 

végétation des tropiques érigea une infranchissa- 
ble frontière de lianes et de futaies qui enveloppa 
et rendit plus tranchée la scission des deux castes. 
Christophe eut le Nord et la partie septentrionale de 
rOuest ; Pétion resta maître du Sud et de la partie 
méridionale de l'Ouest ' . 

Toutefois, au milieu des États de Pétion, dans 
cette partie du Sud appelée la Grande-Anse, s'éten- 
dait la république ou le royaume du noir Goman , 
nouveau Cacique Henri, avec lequel le président 
mulâtre dut compter, et qu'il ne put jamais soumet- 
tre. C'est là ce que les écrivains d'Haïti appellent 
V Insurrection de la Grande^Ànse, Cette insurrec- 
tion j qui fut un gouvernement presque aussi régu- 
lier que celui du Port-au-Prince , constitue l'un des 
faits les plus caractéristiques de l'histoire que nous 
esquissons , quoiqu'il soit omis dans la plupart des 
livres qui nous ont passé sous les yeux. Ce noyau 
africain , résolument groupé autour d'un chef de sa 

' Cbristoplie était un noir créole de Hle anglaise dont il portait le nom. 
Après avoir acheté sa liberté , il passa à Saiu^Donlingue , oii il faisait le 
commerce de bestiaux avec la partie espagnojejorsqiie éclata la révolution. 
Les attaques peu mesurées des publicistes de Pétion , qui reprocliaieot à 
« ses mains , soi-disant royales , de manier moins bien le sceptre que la 
queue des casseroles de riiôtellerie du Cap, » semblent indiquer qu'il avait 
été également dans la domesticité à Saint-Domingue. 

Alexandre Pétioo, fils d'un Manc et d*iine mnlâtre, était quarteron , c'est- 
à-dire presque blanc. 



204 LIVRE 11. CBAP. IV. 

couleur, sur cette terre du Sud qui fut toujours le cen- 
tre et le cœur de la puissance des sang-mêlés , ce 
n'était autre chose qu'une protestation armée et per- 
manente de la race noire contre la domination de la 
race métisse. Les événements qui achèvent de se 
dérouler à l'heure où nous écrivons, et auxquels 
nous allons arriver, vont nous fournir un curieux 
corollaire de ce fait significatif ' . 

Pétion dut se contenter , pour des raisons que 
nous apprécierons plus tard, du titre modeste de 
président qu'il s'était fait conférer. Mais la pourpre 
de Dessalines, ou plutôt celle qui emplissait alors le 
monde de son éclat , troublait le sommeil de Chris- 
tophe; et au milieu de sa lutte avec le Sud, il se fit 
proclamer roi sous le nom de Henri P^ Cet événe- 
ment eut lieu en mars 181 1 . Une nouvelle constitu- 
tion lut encore promulguée. Ce fiit comme un dernier 
tribut payé à la métropole dont on se séparait. La 
charte royale de Christophe fiit la fidèle copie de 
celle de l'empire français. La vanité enfantine de l'A- 
fricain s'entoura de toutes ces grandes institutions 
que le sublime seul sauva du ridicule. Il y eut succes- 



• Ce fui Boyer qui mit fin à Vinsurreciion de Gonian. Treize mois sit/- 
firent à cette œuvre, dit naïvement son fidèle panégyriste !^l. Beaubrun 
Aidouin. {Géographie de Vile d'Haifi, par M. B. Ardouin, p 20.) 



DE l'eXPULS. des FRANC. A l'oRD. DE 182S. 20o 

sibilité de mâle en mâle, titres de Majesté et d'Altesse 
royale, palais royaux; enfin, rien n'y manqua, 
jusqu'à la formule sacramentelle de la promulgation 
des actes: « Nous, par la grâce de Dieu et la loi 
constitutionnelle , roi d'Haïti... » On sait que, pous- 
sant jusqu'au bout l'imitation , Christophe imagina 
bientôt dé créer une noblesse héréditaire avec fiefs 
et dotations, affublant ses généraux de ces titres bi- 
zarres qui ont fait croire, à quelques écrivains igno- 
rants du caractère du nègre, qu'il jetait ainsi une 
moquerie au conquérant de l'Europe ' . Quatre princes, 
huit ducs, vingt-deux comtes, trente-sept barons, 
quatorze chevaliers , neuf gouverneurs de palais , 
sept gouverneurs de châteaux , quatorze chambel- 
lans, quatorze pages, des hérauts d'armes et des 
maîtres de cérémonies fiirent successivement créés. 
Une grande aumônerie, un ordre de Saint^Henri 
avec dotation de 300,000 fr., grands-croix et com- 
mandeurs fiirent également institués *. 

Pétion gouverna jusqu'en 1818. Quoiqu'il n'eût 



* Entre ail IroSyTabbé de Mongaillard. 

=» Voir TAlmanach royal d^Haïti pour Tannée 1814, et le récit du coo- 
ronnement de Christophe qu*a publié M. le comte de la Limonade sous ce 
t lire : Relation des glorieux événements qui ont porté Leurs Majestés 
llotjales sur le tr&ne d* Haïti, suivie de V histoire du couronnement et 
du nacre du roi Henri /"^ et de la reine Marie-: Louise , ouvrage dédié 



20(3 LIVRE II. GHAP. IV. 

que quarante-huit ans , l'énergie de son âme s'était 
affaiblie, tandis que son intelligence, restée saine, lui 
révélait sa décrépitude hâtive. En portant les yeux 
autour de lui, il vit d'un côté se dissoudre et s'isoler 
les éléments si divers que son étreinte avait un mo- 
ment maintenus en faisceau, alors que dans le 
Nord , tout conservait la despotique unité imposée 
par Christophe. Le spectacle de cette décadence pré- 
maturée, qui semblait l'image de celle dont il se 
sentait atteint, le jeta dans un découragement ma- 
ladif, et aucune foi religieuse n'étayant sa fai- 
blesse, il se laissa mourir de faim comme un so- 
phiste grec. 

Deux hommes pouvaient également prétendre à 
son héritage. L'un était l'ancien lieutenant de Ri- 
gaud, Borgella, qu'il avait dépossédé; l'autre, le 
général Pierre Boyer, dont nous avons déjà parlé. 
Borgella se désista généreusement de la candidature 
que lui offrait l'opinion , et Boyer fut proclamé pré- 
sident (avril 1818). 

Christophe régna jusqu'en 1820. Comme toute 
autocriatie oppressive, son pouvoir, touchant à son 



à monseignmr Victor-Henri, prince royal. Toutefois, nous verrons plus 
loin quMl y avait une pensée au fond de ces transformations qui nous sem- 
blent grotesques, et que tout n'était pas puéril dans ces puérilités. 



DE l'eXPULS. des FRANC. A l'ORD. DE 1825. 207 

terme, semblait aussi fermement assis que le premier 
jour, lorsqu'une exécution militaire qu'il commanda, 
à Sainlr-Marc , fit soulever un régiment , puis toute 
la garnison de cette ville. Christophe, qu'une para- 
lysie retenait dans son château de Sans-Souci, vou- 
lut diriger les troupes concentrées dans la capitale 
sur la cité rebelle. Mais la contagion de l'exem- 
ple les avait gagnées, et tandis que Saint-Marc en- 
voyait, au nouveau président Boyer, les têtes san- 
glantes des officiers du roi noir, comme gage de son 
républicanisme naissant, la garnison du Cap mar- 
chait sur Sans-Souci, au cri de vit^e la liberté] Le 
vieil Africain couronné se souvint des remèdes de la 
case : une énergique mixture de rhum et de piment 
rend une élasticité automatique à ses membres cris- 
pés. Il se lève, veut monter à cheval, mais il retombe 
aussitôt... Alors il se fait porter en litière au milieu 
de sa garde , seule force militaire qui lui reste ; il 
la harangue, lui distribue de l'argent, et la fait 
marcher sur le Cap , dont il lui promet le pillage. 
Cette troupe noire sembla partir avec une grande 
résolution. Mais, rencontrant les révoltés sur son 
chemin, elle se mêla fraternellement à eux, et mar- 
cha dans leurs rangs contre la résidence royale. 
Averti de cette trahison, Christophe s'enferma dans 



208 LIVRE II. CHAP.IV. 

son appartement , fit un dernier adieu à sa famille , 
et se tira un coup de pistolet au cœur (octobre 1820). 
Suivant quelques écrivains , le roi de la veille ne 
reçut pas même Thommage du dernier dévoir : le 
soin de sa sépulture fut confié à l'un de ses servi- 
teurs réputé le plus fidèle, qui abandonna son cada- 
vre dans un endroit écarté, où il fat trouvé quelques 
jours après en proie à la décomposition. Victor-Henri, 
celui que Ton avait appelé prince royal, fut massa- 
cré au moment où un parti cherchait à se rallier à la 
royauté en sa personne. Le général Paul Romam 
put , sans obstacle , faire proclamer la république, 
dont il fut, bien entendu, le président (15 octobre). 
La constitution du nouveau gouvernement notifiée 
àBoyer, celui-ci refusa de reconnaître Texistence 
de deux républiques à Haïti, et fort des intelligen- 
ces qu'il s'était ménagées dans Tancien royaume 
de Christophe , il arriva sans coup férir jusqu'à la 
ville du Cap , où tout avait été préparé pour le re- 
cevoir. 

Il entra solennellement dans la ville , et y fut pro- 
clamé président de la république haïtienne (26 octo- 
bre 1820). 

Moins de deux ans après, le président Boyer diri- 
gea une expédition sur la partie espagnole, dont 



DE L^EXPULS. DES FRANC. A L'oRD. DE 1825 . 209 

roccupation se fit aussi facilement que celle de Tan- 
cien royaume de Christophe ; et de Santo-Domingo 
au Cap-Français , la noble Hispaniola de Colomb ne 
forma plus qu'une seule république (9 février 1822). 
Nous reviendrons ailleurs sur cet événement , et 
nous le reproduirons avec les détails qu'il com- 
porte. On trouvera également , dans d'autres par- 
ties de ce Uvre , les seuls faits des règnes de Chris- 
tophe et de Pétion , qui ont gardé pour nous quelque 
valeur: ce sont les révolutions accomplies dans 
l'économie intérieure du pays, et les négociations 
avec la France. Après avoir constaté ici un grand 
fait , celui de l'indépendance de 1825 , que nous au- 
rons également à apprécier à sa place, nous allons 
terminer cette partie purement historique , en es- 
quissant rapidement ceux des événements du règne 
présidentiel de Boyer que l'ordre de notre travail ne 
nous forcera pas à rejeter aussi ailleurs, et en don- 
nant un aperçu aussi fidèle que possible des faits 
qui achèvent de s'accomplir en ce moment. 



14 



210 LIVRE II. CHàP. V. 



CHAPITRE V. 

iMn-Plerre Bojrer. — Sc c » o <g rCvMvllOB» 

Inertie du Doayeau président. — Ses canses expliquées. — Atonie générale. 

— Destruction et incendie du Cap. ^ Rapprodiement caractéristiqiie. 

— Mouvement de la jeune génération. — L'opposition envahit la cham- 
bre des représentants. — Coup d*£tat parlementaire. — £limination*dê 
1840. — Manifeste de Praslin — Hérard Dumesie et Gh. Hérard l'atoé. 
—Prise d*armes de Praslin. — Hérard s'empare de la ville des Cayes.— Il 
prononce la déchéance de Boyer. — Le président s'embarque pour la 
Jamaïque sans avoir rien fait pour se maintenir au pouvoir. — Hérard 
entre dans Port-au-Prince. 



Le gouvernement de Boyer fiit un long sommeil 
que troublèrent à peine quelques rares événements 
intérieurs, et qu'interrompirent à de longs inter- 
valles les négociations successivement entamées avec 
la France. Cet homme, qui était arrivé au pouvoir 
dans toute la force de Tâge , et qui semblait plein 
de sève et de vigueur, n'eut pas plutôt déployé une 
énergie de quelques années , qu'il sembla chercher 
à se faire oublier. En rapprochant c^tte atonie subite 
de celle qui , après avoir paralysé les nobles instincts 
d'organisation que son affinité à la race blanche avait 
développés dans Pétion , en vint à consumer sa vie, 
on reconnaît entre elles et les mômes causes et les 



SECONDE RÉVOLUTION. 2H 

mêmes symptômes. Boyer fut comme Pétion le lent 
martyr de sa couleur. Placé avec le faible noyau des 
hommes de sa race en présence dMne population dé 
près de cinq cent mille noirs , sous le coup de cette 
défiance jalouse qui, après s'être successivement per- 
sonnifiée dans Toussaint et dans Christophe , devait 
fermenter d'une manière d'autant plus dangereuse 
qu'elle se trouvait désormais sans chef, il dépensa, 
pour amortir l'action de son gouvernement, plus 

'^d'étude et de soin que ne lui en eût coûté la tâche 
glorieuse de le rendre énergique et fécond. Il fiit un 
suspect , et tous ses actes se ressentirent de cette 

. position. L'âge et l'action énervante du climat dé- 
veloppant cette tendance, elle devint une sorte de 
maladie, qui du chef gagna les agents les plus secon- 
daires. On comprend quel dut être l'elBfct de ce relâ- 
chemeDt général sur un pays qui, depuis l'occupation 
européenne , n'avait eu de vie réelle que celle que 
lui avait imprimée la verge de fer de Toussaint et 
de Christophe. Tandis que la philanthropie euro- 
péenne dissertait sur l'existence régulière de ta so- 
ciété haïtienne, cette société n'existait déjà plus , et 
son calme apparent n'était qu'une sourde dissolu- 
tion. On en eut comme la première révélation lors 
de la catastrophe qui marqua lugubrement la der- 



212 LîVKE H. CHAP. V. 

îiière année de la présidence. Une terrible commo- 
tion souterraine parcourant le Sud, le Sud-Est et le 
Nord de la république, ébranla Santo-Domingo, 
renversa en partie Santiago, et détruisit de fond 
en comble la florissante cité du Cap (7 mai 1843). 
La moitié de la population périt écrasée sous les dé- 
combres. L^incendie, promenant comme toujours son 
fléau sur ces malheureuses ruines , mit lé comUe à 
cette scène d'épouvante et d'horreur. Qui le croirait? 
au milieu de ce grand désastre si bien fait pour re- 
fouler un moment en elle-même tous les mauvais 
instincts de notre nature, si propre à rappeler au 
sentiment de la sociabilité par Teffet d'une commune 
infortune, on vit les populations environnantes se 
ruer sur le cadavre de la cité détruite, et, le coutelas 
au poing, s'en disputer les lambeaux. Bien des mal- 
heureux qui avaient échappé au double fléau , pé- 
rirent égorgés en défendant les derniers débris de 
leur fortune. Peut^^tre pensera-t-on que ce fut le fait 
d'un premier moment de confusion et de désordre, 
et l'œuvre de ces bandits que toute calamité publique 
fait sortir tout à coup du fond des sociétés les plus 
civilisées? — Non : le sac de ces ruines dura plus 
de quinze jours ' , et le soupçon d'avoir pris part au 

* Le trésor public ne fut pillé que le 10'. 



SECONDE RÉVOLUTION. 213 

pillage, après avoir atteint des hommes de la classe 
âevée, arriva jasqu^aux fonctionnaires publics. Une 
faut pas que ce tableau puisse paraître chargé : nous 
le terminerons par quelques lignes empruntées à un 
journal du Portrau-Prince , et cette citation paraîtra 
plus significative que nos paroles, si Ton veut bien 
' songer que Thonorable protestation du Patriote 
s'adressait aune feuille importante, organe avoué 
du gouvernement et des classes élevées. «Non, 
« s'écrie le Patriote^ non , il n'est pas vrai de dire 
« que le vol , le pillage , Passassinat , soient les suites 
« nécessaires d'événements aussi déplorables. — 
ce Non! quand on se dit conservateur, on ne doit 
« pas trouver d'excuse au crime, et en appeler à la 
<r justice de Dieu, si l'on ne peut user de la sévérité 
a des lois. — Vous disiez il y a quelques jours que 
« le gouvernement était fort : c'était ici le moment 
« de prouver cette force, en protégeant le malheur, 
« en vengeant la société. Si vous ne forcez pas les 
« bandes qui se sont gorgées de pillage à courber 
a la tête devant la toute-puissance de la loi , la loi ne 
« sera plus qu'une lettre morte. . . » 

Étrange contraste ! quelques mois après , le fléau 
souterrain continuant sa marche renouvelait le même 



21 i LIVRE II. CHAP. V. 

désastre à la Guadeloupe : la Pointe-à-PUre^ cette 
reine de la mqr des Antilles, s'écroulait à son tour^ et 
comme au Cap-Haïtien, Tincendie s'élançant de ses 
ruines venait aider à la confusion et au désordre.-, 
là , personne ne songea au pillage ; et rapprochés par 
le malheur commun, les hommes de toutes les cou- 
leurs et de toutes les conditions se prêtèrent le plus 
sublime et le plus fraternel appui. 

Tant que Tautorité de Boyer ne se trouva en con-r 
tact qu'avec les hommes de sa génération , il disposa 
d'une certaine unité et parant d'une certaine force : 
ceux de sa couleur auxquels il avait distribué les gra- 
des et les places avaient compris la solidarité qui Iqs 
unissait à leur chef, et lui conservaient au moins ledé-- 
vouement de l'ambition satisfaite. Mais à mesure que 
les années ramenaient dans le pays une jeunesse arr 
dente, qui^ sortant de nos écoles toute pleme de nos 
idées, et toutepteine aussi de son mérite, trouvait les 
postes occupés, et les positions prises, la solidarité de 
la couleur s'ef&ça insensiblement pour faire jdace à 
une commune opposition : l'opposition des jeunes coi^ 
tre les vieux, des positions à faire contre les positions 
acquises. Il se créa des journaux, on échangea des 
pamphlets^ la tribune s'anima, enfin tout prit ce carao^ 



SECONDE RÉVOLUTION. 215 

1ère de vivacité et de lutte qui peut bien être l^état 
. Donnsddes gouvemiments libres , mais que tous au 
moins ne traversent pas sans péril et sans crise. 

Ce mouvement des esprits avait été toujours gran- 
dissant^ et, de 1835 à 1839, il avait envahi la 
chambre des représentants d'une naanière inquié- 
tante. II se personnifiait alors plus particulièrement 
dans les députés Hérard Dumesle, Élie Lartigue, 
David Saint-Preux, Lochardet Courette. 

Le président résolut un coup d'État contre ces 
opposants systématiques et violents, et entreprit de 
les feire éliminer par la chambre , par cette chambre 
où il n'avait pas la majorité. Une discussion très- 
vive smr la nomination des sénateurs ' lui en fournit 
le prétexte. Aussitôt ses agents et ses créatures se 
mettent en campagne, répandant les promesses et 
les menaces. La force armée entoure la salle des 
séances y et tandis qu'elle écarte brutalement les 
inembres suspectés d'opposition , les affidés y en- 
tn^nent de force les indécis et les timides. La pré- 
sence de trente-sept membres était nécessaire pour 
rendre les décisions valables. On n'en put réunir que 



* Li Domiiiatimi des fiénateors se fait par le président et la chambre des 
députés : le président présente trois candidats pour chaque sénateur à 
remplacer, et fa chambre en choisit un. 



21 fi LIVRE II. CHAP. V. 

trente-six. Cette différence insignifiante n^arréta psè 
les affîdés de Boyer : le président obtint son vote 
d^éliminàtion y et la session s^ acheva paisiblement. 

Cette singulière mesure n^était pas seulement une 
monstraosité parlementaire , c'était aussi une faute. 
Exécutée à la fin d'une législature , elle réagit éner- 
giquement sur les élections. Les cinq éliminés fur^t 
unanimement réélus. ^ . 

L'opinion du pays s'était prononcée. Dans nos 
gouvernements régulièrement constitutionnels, il 
n'y aurait eu que deux partis à prendre : céder, ou 
recourir une seconde fois aux chances d'une élec- 
tion nouvelle. Le président haïtien essaya d'un fa'oi- 
sième parti. A l'ouverture de la législattire nou- 
velle, douze membres déposèrent une proposition 
contre la réélection des éliminés, et déclarèrent 
qu'ils refuseraient de prendre part aux travaux de 
la chambre, si elle les admettait à siéger. Repoussé 
avec perte, ce petit corps d'armée présidentiel 
sortit majestueusement de la salle , ayant à sa tête 
le vieux noir Lafortune, président d'âge, auquel 
son dévouement gouvernemental donnait une acti- 
vité juvénile. Jusque-là rien de mieux sans doute, 
et le droit de s'abstenir est un droit très-constitu- 
tionnel. Mais voici quelle fut la singulière péripétie 



SECONDE RÉVOLtTlON. 217 

du lendemain. Les douze dissidents se rendirent 
dans l'enceinte législative avant Theure ordinaire des 
séances. Le vieux Lafortune disposa stratégiquement 
aux portes sa garde d'honneur, qui se trouvait être 
ce jour-là une partie de la garnison , et à mesure 
que les députés se présentaient , l'entrée leur était 
très-nettement refusée. Il y eut à cette occasion des 
rixes violentes ; des coups de baïonnette furent dis- 
tribués aux rassemblements qui se formèrent, et une 
grande irritation gagna les esprits. 

Mais c'était peu que de rester mattre de la place , 
il fallait encore s'y trouver en nombre à peu près 
suffisant pour délibérer. Voici comment on s'y prit. 
Un triage ftit fait dans la masse des expulsés. On 
maintint en interdit les éliminés de 1839, et ceux 
qui s'étaient le plus vivement prononcés en leur fa- 
veur ; les portes fiirent ouvertes aux autres , et on 
employa tous les moyens pour les attirer. Cette tac- 
tique était à deux fins ; elle constituait numérique- 
ment l'assemblée , et divisait les dissidents. Elle ne 
réussit d'abord qu'à moitié. L'assemblée se trouva 
constituée; mais on y rentrait sous l'impression de 
l'injure qui avait été faite , et les premières séances 
furent trè&-orageuses. 

Ce fat à ces séances qu'eurent lieu les scènes eu- 



218 LIVIB Ik CHAP. V. 

rieuses qui ont trouvé place dans les joimiaux de 
TEurope. Contre Tdttente du parti présidentiel^ le 
scrutin venait de porter à la présidence le député 
Laudun, Tun des opposants récemment admis. La- 
fortune n'hésite pas ; il refose bravement de oédôr 
le fauteuil au nouvel élu, et s^y maintient oon^ 
toutes les foudres de rassemblée. Le lendemain , 
nouvelle usurpation y nouvelle résistance jusqu'à ce 
qu'un nouveau scrutin, annulant le premier^ ait dé^ 
possédé légalement le malheureux Laudun^ A cette 
agitation parlementaire répondait celle du dehors, 
qui se formulait dans Jes protestations que signaieiit 
les membres exclus de leurs sièges, et dans les pro^ 
damations que le président ackœsait aux troupes. 

Toutefois, il s'établit bientôt un ealme apparent. 
L'assemblée, privée de ses principaux membres, 
achevait trop obscurément sa session pour réagir sur 
l'opinion , et les députés que l'ostracisme parlemen- 
taire avait définitivement frappés^^ cessant le rôle 
bruyant de l'opposition légale , entraient dans la voie 
silencieuse de la conspiration politique. Alors com- 
mença à circuler parmi les adeptes la pièce fameuse 
qui a pris le nom de manifeste-Praslin , du lieu où 
elle fut rédigée. Ce document, qui est devenu l'évan- 
gile politique de la révolution nouvelle , peint éner- 



SECONDE RÉVOLUTION. SI 9 

giquement la situation du pays. Sous ce double rap- 
port, il mérite rhonneur de quelques citations. Après 
une invocation aux ombres de Vincent Ogé et de 
Pétion, le manifeste arrivant à la situation du mo- 
ment, continue ainsi : « Arrêtons les yeux sur les fu- 
« nestes effets de notre mauvaise loi fondamentale, 
« et sur les mesures arbitraires et révoltantes d'une 
« administration de vingt-quatre années. — Voyez 
« cette Haïti nécessairement et naturellement agri- 
« cole ! Voyez quels sont les faibles produits qu'elle 
« arrache à la terre ! L'agriculture et l'industrie ne 
« recevant pas le moindre encouragement, faut-il 
« s'étonner que ces deux sources de la prospérité des 
« nations se trouvent taries chez nous ? Existe-tr-il 
ce une police pour protéger les jardins de l'agricul- 
« teur laborieux , et pour sévir contre le vagabond 
« qui porte atteinte à sa propriété? Le travail des 
a champs ne trouvant aucun appui dans une bonne 
« pdice contre les voleurs et les fainéants, se réduit 
« à presque rien. Quelle que soit l'activité, et quelles 
« que soient les peines des cultivateurs, ils n'ob- 
« tiennent que de faibles résultats , et sont presque 
ce toujours trompés dans leurs espérances. De là Ta- 
« moindrissement de nos produits agricoles ; de là 
« la cause principale , première , inévitable de cette 



S20 LIVRE 11. CUAP. V, 

« misère générale et hideuse; de là le servilisme où 
« se trouvent plongés les Haïtiens... Dans un siècle 
« de lumières et d'utiles découvertes, n'est-il pas 
« honteux de voir si arriérée cette Haïti favorisée 
a par la nature. Pour donner le coup de mort à 
a l'agriculture, on a rédigé un code rural absurde 
a et inexécutable. On a présenté à nos firères du con- 
<c tinent et des îles de l'Amérique, qui eussent été dis- 
a posés à cohabiter avec nous, des dispositions légis- 
« latives si révoltantes pour leslaboureurs, qu'on les a 
<x éloignés de notre pays, qu'on aforcé de noiisqui^ 
a ter ceux même qui étaient déjà chez nous. Des lois 
ce injustes sur l'agriculture , des mesures vexatoires 
« et répulsives de toute migration ont réduit les 
a hommes de la race noire à endurer les préjugés 
« de leurs ennemis plutôt qu'à rester parmi nous. 

a L'intruction publique, ce véhicule du bonheur 
« et de la force morale des peuples , ce principe vital 
« et nécessaire des nations, est nulle ou presque nulle 
« en Haïti : elle y est privée d'appui , d'encourage- 
« men t , de stimulation .... 

« Des impôts ont été votés, mais d'une telle ma- 
« nière , que c'est la classe indigente qui s'en est 
tt ressentie. Par suite d'une mauvaise et bizarre ad- 
« ministration, et la continuation de dépenses inutiles, 



SECONDE RÉVOLUTION. 321 

ce ces subsides , quoique pesants ^ n'ont jamais pu 
« suffire à niveler le chiffre de la dette de TÉtat. Au 
« contraire , l'émission de plusieurs millions de pa- 
a pier-monnaie , cancer qui dévore le présent et 
a qui menace Tavenir , offre la triste et cruelle oerti- 
« tude d'une banqueroute générale, d'une horrible 
« banqueroute dont les symptômes portent déjà la 
« mort dans le pays. 

a Si nous jetons un coup d'œil sur le personnel 
a de l'administration publique , nous verrons la 
« plupart des emplois, tant civils que militaires , oo- 
c( cupés par des sujets incapables , immoraux , dé- 
« considérés, qui n'ont su y arriver que par la 
« flatterie , la délation , l'intrigue et l'importunité... 

« La liberté de la presse , ce palladium de toutes 
« les libertés, n'existe plus de fait, car les tribunaux 
(X ont perdu leur indépendance ; le peuple est trompé 
a sur la manipulation de ses affaires; on lui débite , 
a sans honte, les plus affireux mensonges... Grâce 
a à la faculté accordée au chef de l'État , de nom- 
a mer même à des fonctions populaires; grâce à 
« l'expectative donnée aux juges dévoués et serviles, 
(^'arriver an sénatoriat on de monter à des jdaces 
« (dus élevées; grâceàce nombre de magistrats im- 
« proviséSy ^ de créatures du chef, à qui l'on remet 



222 LIVRE II. GUàP. V. 

« la destinée des citoyens, les tribunaux sont deve- 
« nus les dociles et les premiers instruments du pou- 
a voir; il les a armés du glaive de ses vengeances. 
« Naguère encore, que de condamnations iniques, 
« criantes, même au mépris de l'inviolabilité des 
« députés du peuple, ont été prodiguées! ... En matière 
« de législation , quel renversement de principes ! 
« Quelle ignorance de la science des lois, quel oubli 
« de Texpérience, quel mépris de tout ce qui a été 
« fait chez les autres nations ! N'avez-vous pas à gé- 
« mir^ n'avez-vous pas lieu d'être honteux de toutes 
tt ces abominables et bizarres lois civiles qui rom- 
« peut les relations sociales, qui brisent les liens de 
c( la parenté , qui jettent la perturbation sous le toit 
(c domestique , qui ravissent Tautorité maritale et la 
« puissance paternelle, qui portent le fatal brandon 
a des dissensions dans les familles?. . . 

« Le bannissement de notre parlement, à quatre 
« fois, des députés les plus patriotes, les plus judi- 
« cieux, les plus libéraux et les plus courageux, à 
« la suite des orgies politiques d'une majorité la- 
ce ohe , ignare, soudoyée par le pouvoir, est une page 
« de notre histoire qu'il faut déchirer. — C'est deg 
« vaut l'ostracisme lancé contre les tribuns capables 
c< qu'ont été rendues toutes ces lois injustes , in- 



SECONDE RÉYOLUTiON. 223 

c( constitatioanelles I atroces, absurdes, ridicules, 
a incohérentes, inexécutables. C^est durant les se&- 
a sions du vandalisme que tant de libertés ont été 
« capturées. » Arrivant aux conclusions , le mani-' 
feste posait les résolutions suivantes : 

1° « 11 sera proclamé un gouvernement provisoire, 
<ç composé de notabilités, tant dans la magistrature 
<t que dans Tarmée , et qui sont : les citoyens Im- 
a hert^ Bonnet i horgella ^ VoUaire ^i Guerrier. -^ 
tt Le gouvernement provisoire aura tout pouvoir 
« nécessaire pour le maintien de Tordre et de la 
« tranquillité* — Il fera nommer , par la voie du 
a double vote , les membres qui doivent composer 
<c rassemblée constituante. — La volonté, le besoin, 
a la condition essentielle du peuple haïtien, o^est 
« d'avoir une constitution des plus démocratiques , 
« qui proclame hautement la souveraineté du peu- 
(c pie et le principe de Télection temporaire de la 
« plupart des fonctions publiques. -^ Le gouverne- 
ce ment provisoire aura la dictature jusqu'à la réu- 
« nion de rassemblée constituante. Cependant ses 
« fonctions dureront jusqu'à la nomination du pou- 
« voir exécutif. — Toutefois il sera , dès à présent j 
« choisi un çitçjen patriote dont le déi^ouement est 



ââ4 LIVRB II. CHAP. V. 

<c connu , pour l'entreprise par nous provoiiuée. — 
« Il aura le commandement de Tannée.... » 

Ce document, daté du 1^' septembre 1842, por- 
tait un grand nombre de signatures, à la tète des- 
quelles se trouvait celle de Gh. Hérard atné, qui 
prenait la qualification de chef d'exécution ^ et celle 
d'Hérard Dumesle, qui s^intitulait président du co-- 
mité. Il avait été rédigé aux Gayes , commune de 
Textréme Sud, dont la population fut toujours 
prompte à s'enflammer, et où Rigaud avait fait son 
dernier débarquement. 

Hérard aîné, aussi appelé Hérard Rivière, chef 
de bataillon d'artillerie, était le « citoyen patriote au 
dévouement connu, ^> dont parlait le manifeste. C'est 
lui qui devait avoir le commandement de l'armée. 
C'était un homme de couleur, âgé d'environ cin- 
quante ans : caractère hardi et entreprenant, mais 
esprit sans portée, et, dit-on, sans ambition , qui 
ne fat que l'instrument de son parent, Hérard Du- 
mesle, véritable chef de l'entreprise. 

Lorsque le comité dirigeant se fat assuré un cer- 
tain concours dans les localités voisines , et surtout 
à Jérémie ; lorsqu'il crut pouvoir compter sur l'as- 
sistance du général Borgella , qui commandait en 
chef la circonscription du Sud, et résidait aux Cayes, 



SECONDE RÉVOLUTION. SâS 

on prit jour pour Texécution. Le 27 janvier, on 
se réunit en armes chez le commandant Hérard, 
sur la fameuse habitation Prasiin, qui touche à 
cette ville. Ce noyau de la révolte n'était formé que 
de deux cents personnes. C'était peu sans doute > 
mais n'allait-on pas avoir Borgella '?... On s'em- 
pressa donc de notifier la prise d'armes au vieux 
général, en lui faisant connéittre officiellement le but 
de la révolution, et en réclamant son concours qu'on 
attendit avec confiance. mécompte! Le lieutenant 
de Boyer répondit par une proclamation furibonde , 
et fit marcher ses troupes contre les révoltés. Tout 
semblait perdu. Mais, dociles à la voix de leur chef, 
les insurgés dirigèrent leur déroute sur Jérémie , la 
seconde ville du Sud, où commandait le général 
noir Lazare. On fit accroire à celui-ci que Borgella 
s'était prononcé ; et, comme il s'y attendait, il suivit 
sans hésiter l'exemple de son supérieur immédiat. 
Il en lut de même de Segrettier, homme de couleur, 

' Borgella avait été sondé , et avait répondu d'une manière assez peu 
catégorique pour qu'on crût pouvoir écrire son nom parmi ceux des mem- 
bres du futur gouvernement provisoire. Il en était de même de Guerrier, 
qui commandait dans le Nord. Bonnet seul , vieux soldat de Rigaud, qui 
coDunandait à Saint-Marc , point tout à fait central , entre le Cap et Port- 
<au-Prince , ayait formellement promis son concours ; mais il mourut au 
moment de Texécution , et si à propos , qu'on n'a pas voulu trouver sa 
mort naturelle. Du reste, tous ces chefs étaient des hommes de l'ancienne 
génératioii auxquels la jeunesse mit les armes à la main. 

I. 15 



226 LIVKE II. CHAP. \. 

qui commandait à rAnse-d^AinauU '. Forts de ce 
double succès de leur ruse , les fugitifs de la veille 
firent un retour offensif vers les Cayes , entraînant 
tout sur leur passage. 

Mais la partie était loin d'être gagnée. 

Chose étrange, et qui, mieux que toutes nos pa- 
roles , donne la mesure du gouvernement qui allait 
tomber : près d^un mois s^écoula dans ces tâtonne- 
ments de rinsurrection concentrée sur un point 
assez restreint , avant que rien de décisif fût 
tenté contre elle. Ce ne fat que le 21 février que 
se livra le premier combat entré les troupes de 
Boyer et celles d'Hérard. Il eut lieu près du bourg 
de Pestel. Le 25, un nouveau combat plus long et 
plus sérieux se livra aux portes de Jérémie, entre les 
troupes de Borgella et celles de Lazare. Le 9 mars, 
Hérard entra en vainqueur aux Cayes, dont la popu- 
lation força Borgella à capituler. Hérard y établit 
son quartier général à côté des ruines fomantes 
de Tarsenal, qu'un officier de Boyer, observateur 

* L'Anse d'Aiiiault est un bourg situé entre les Cayes et Jérémie. Toutes 
ces locaHtés sont d'ailleurs voisines et placées sur la vaste langue de terre 
qui forme presque toute la partie du Sud. Lors de l'évacuation française 
de 1803 , le générai Ëriinet, commandant la circonscription militaire de 
cette partie de. Ttle, résidait aux Cayes; et Jérémie, ville ouverte , fut ad- 
mirablement défendue par le brave général Fressinet , qui s'y maintint 
longtemps contre les bandes d'insurgés que dirigeait le mulâtre Pérou. 



SECONDE RÉVOLUTION. 227 

scrupuleux de la constitution , avait religieusement 
incendié avant de se retirer. Aussitôt maître de cette 
place 9 le chef <£ exécution avait proclamé la dé- 
chéance de Boyer, et l'avait décrété d'accusation 
ainsi que les principaux agents de son gouverne- 
ment. Enfin, confiants dans ces premiers succès, 
les insurgés prirent la direction du Port-au-Prince , 
et rencontrèrent, le 12 mars, à Léogane, les troupes 
dirigées contre eux. Elles se composaient en partie 
de gardes nationales, qui firent comme autrefois les 
soldats de Christophe, et passèrent dans les rangs 
ennemis. La troupe régulière se débanda aussitôt , 
et la victoire fiit facilement gagnée. 

La nouvelle de ce troisième échec arrivant au 
Port-au-Prince en même temps que celle de Toccu- 
pation des Gayes, Boyer qui, pendant ces quarante^ 
cinq jours de guerre civile, n'avait fait que lancer 
des proclamations, quitta pour la première fois la 
capitale. — Ce fut pour s'embarquer (13 mars) sur 
la corvette anglaise le Sylla^ qui le déposa à la Ja- 
maïque avec le fidèle Inginac, « son ami, son valet 
« et son maître '. » 11 laissa en partant une dernière 
proclamation, dans laquelle il déclarait abdiquer le 

' Compte rendu d'Hérard. 

15. 



228 MVRE II. CHAP. V. 

pouvoir, et faisait ses adieux au pays. Ce document 
est remarquable par son caractère digne et modéré 
qui contraste singulièrement avec la manière vio- 
lente dont en parla plus tard le général Hérard. 
Peu de jours après le départ du président, le chef 
d exécution entra dans la capitale, où il fut bientôt 
suivi par Tarmée insurrectionnelle commandée par 
Lazare. 

'Ainsi s^accomplit la première phase do la révo- 
lution nouvelle. Boyer tomba comme il avait gou- 
verné : sans intelligence et sans énerçie. A voir 
cet homme à Tœuvre, à le voir détruire sourdement 
tout ce que la constitution de 1816 avait conservé 
d'éléments démocratiques dans la charte de son 
pays , se faisant proclamer président à vie , abolis- 
sant le jury pour délit poUtique , annihilant la re- 
présentation des communes par le moyen des éli- 
minations , faisant du sénat Tinstrument docile de 
ses volontés, gouvernant militairement la presse, 
on l'eût supposé dirigé par une véritable pensée 
poUtique : on eût cru qu'étudiant le passé, il avait 
compris le seul gouvernement possible à son pays, 
et avait rêvé le despotisme organisateur de Toussaint 
et de Christophe. Mais lorsque l'on voit ce pouvoir 
absolu de vingt-cinq ans ne laisser en tombant que 



SECONDE RÉVOLUTION. 229 

la banqueroute et la misère, on cherche à pénétrer 
le secret de cette lutte inféconde d'un quart de siècle 
entre un homme et les mstitutions qu'il avait juré 
de maintenir. C'est là une situation très-caractéris- 
tique, et que nous essaierons d'apprécier tout à 
l'heure. 



230 LIVRE II. CHAP. VI. 



CHAPITRE VI. 



■erard* — Trotoième revolnlloii» 

Gouyernemeol provisoire. — Tournée militaire du géuéral Hérard daiis Je 
Nord et dans l'Est. — Élections pour la formation d'une assemblée cons- 
tituante. — Conflits qui naissent de ces élections. — Commencement 
d'antagonisme entre Hérard et l'assemblée constituante. — Ch. Hérard- 
Rivière proclamé président. — Discours caractéristique qu'il prononce. 

— Prise d'armes dans le quartier de l'Artibonite. — Lutte ouverte entre 
les Hérard et le pouvoir parlementaire. — La partie esfiagnole proclame 
son indépendance. — Sensation que produit cet événement dans l'Ouest. 

— Mesure» extraordinaires. — Le président marche en personne contre 
l'Est. — Sa dernière tentative contre le parti constituant au moment 
d'entrer sur le territoire insurgé — Battu par les Espagnols , il suc- 
combe dans sa lutte contre les constituants. — Tous les points de la 
république font leur révolution en même temps. — Le général noir 
Pierrot est à la tête de celle du Nord. — Acaau , général en chef des 
réclamations de ses concitoyens. — Guerrier nommé président — Dé- 
chéance et embarquement d'Hérard. — Mort de Guerrier. -~ Avènement 
de Pierrot. 



Le 4 avril, le général Hérard déposa les pouvoirs 
qu'il avait reçus, en rendant compte de la manière 
dont il les avait exercés, dans une proclamation 
assez remarquable, qui se terminait ainsi : « Citoyens 
« Imbert, Voltaire, Guerrier et Segrettier, je vous 
« proclame membres du gouvernement provisoire. 
tf — Vous aurez à appeler un autre citoyen de votre 



TROISIÈME RÉVOLUTION. 231 

« choix pour compléter le nombre des membres de 
« ce gouvernement... Quant à moi, ma mission est 
« remplie. Voici les actes et les pièces de mon ad- 
<t ministration , je les livre à votre investigation. Je 
« rentre dans la classe des citoyens privés, avec la 
« conscience intime et la douce satisfaction d'avoir 
« exécuté fidèlement mon mandat , et d** avoir vu 
« mon pays, grâce à, la divine Providence et au 
« courage de mes frères, accomplir la plus belle des 
« révolutions. » Il va sans dire qu'Hérard fiit Vautre 
citoyen appelé par le gouvernement provisoire. Il 
partit bientôt à la tête des troupes disponibles pour 
parcourir le Nord et l'Est, et y proclamer l'autorité 
du pouvoir nouveau , pendant que ses collègues se 
préparaient à faire voter la quatrième constitution 
de la république. 

Fidèle à son involontaire imitation des formes de 
notre passé républicain, notre ancienne colonie 
procéda par le vote à deux degrés à la formation 
de cette assemblée constituante ; mode long et com- 
pliqué qui ne va pas aux temps de crise , qui ne va pas 
surtout à l'enfance politique des peuples. Le décret 
du 15 avril qui convoquait les assemblées primaires, 
fixait au 15 septembre l'ouverture de la constituante. 
Ce long ajournement ne suffit pas; il fallut qu'uu 



232 LIVR£ 11. CHAP. VI. 

nouveau décret prolongeât le délai. Ces lenteurs 
donnèrent aux esprits, un moment surexcités par 
une révolution, le temps de retomber dans leur 
atonie. Et tandis que le gouvernement provisoire 
s'endormait dans Finertie d'un gouvernement défi- 
nitif, les réunions électorales , dont les présidents 
exhalaient leur républicanisme dans d'incroyables 
périodes oratoires , se complétaient avec une carac- 
téristique insouciance. Il y eut des communes qui ne 
tinrent pas d'assemblées, et celle « du Port-au-Prince 
« qui devait réunir six mille électeurs, ne réussit, en 
ec dépit des publications réitérées des journaux , et 
« malgré le carillon de la liberté , iju'à en réunir 
« deux cents ' . » 

Mais cette indifférence de la masse n'empêchait 
ni les conflits de caste, ni la dangereuse fermenta- 
tion des ambitions individuelles. Ce fut même à une 
discussion électorale que fut due la première prise 
d'armes qui signala l'interrègne présidentiel. 

D'un autre côté, le gouvernement provisoire se 
voyait débordé par un mal qu'il avait lui-même 
inoculé à ses gouvernés. Le héros de Praslin, qui 
du jour au lendemain échangeait son modeste 

* Patriote 6u l»"^ juin. 



TROISIÈME RÉVOLUTION. 233 

grade de chef de bataillon pour celui de général 
de division ; son cousin Hérard Dumesle , qui , se 
souvenant tout à coup qu'il avait autrefois servi , 
se décrétait aussi la feuille de chêne; l'avocat David 
Saint-Preux, le. député Lartigue, pacifique plan- 
teur, et tant d'autres qui , séduits par cet exem- 
ple, firent payer par des épaulettes la haine dont 
les avait honorés le président Boyer, ouvrirent la 
voie aux menus ambitieux. La vanité africaine se 
pavana sous un flot de plumes de coq et de graines 
d'épinard; on n'entendit plus, dans les rues du 
Port-au-Prince , que la symphonie des grands sa- 
bres et des bottes éperonnées sonnant à l'.unisson 
sur le pavé. Si cette épidémie tut d'abord un moyen 
de gouvernement comme un autre , si , elle servit 
surtout à faciliter au général Hérard le succès de la 
tournée moitié militaire, moitié administrative, qu'il 
accomplissait dans le Nord et dans l'Est, elle de- 
vint un embarras et un péril, lorsque le gouverne- 
ment fut obligé de s'arrêter dans la distribution des 
grades, par la crainte bien légitime de ne plus avoir 
de soldats à force d'avoir des généraux. Les ambi- 
tions déçues, se compliquant, en quelques endroits , 
des hostilités de caste, plusieurs mouvements écla- 
tèrent. 



234 LIVRE 11. GUàP. VI. 

La première prise d^armes eut lieu près des 
Cayes, cette localité essentiellement inflammable. 
Le noir Salomon , homme considérable de sa 
caste y molesté par les sang-mélés dans rassemblée 
électorale de cette commune ^ protesta contre ses 
opérations , et se retira en armes sur une habita- 
tion voisine, où de nombreux partisans Tentourè- 
rent. Tandis que le général Hérard , affectant Tubi- 
quité , envoyait du fond de la partie espagnole où 
il était alors arrivé, Tordre de l'arrêter, le noir 
dissident répondait par des coups de fusil aux trou- 
pes dirigées contre lui , et les mettait en pleine dé- 
route. Lazare dut marcher en personne, et procla- 
mer une amnistie , pour mettre fin à cette levée de 
boucliers qui fut le prélude de celles beaucoup plus 
sérieuses dont la province du Nord lut plus tard le 
théâtre. Ce premier mouvement insurrectionnel était 
à peine apaisé , que le général noir Dalzon « fit 
le sien, » non pas dans une province éloignée , mais 
à Portr-au-Prince , et sous les baïonnettes d'Hérard 
qui , après avoir fait proclamer la révolution dans 
toute l'étendue de la république , était de retour au 
siège du gouvernement. Par une nuit magnifique, 
que la lune illuminait comme un soleil, Dalzon, opé- 
rant la manœuvre froidement audacieuse qu'exé- 



TROISIÈME RÉVOLUTION. S35 

cuta Pétion lors de sa défection , se rendit aux 
casernes j et ordonna aux troupes de le suivre au 
fort qui commande la place. Il avait entraîné un ré- 
giment , et prenait une position qui pouvait deve- 
nir formidable , lorsqu'en voulant brûler la cervelle 
à l'un des officiers que l'autorité militaire avait en- 
voyés reconnaître l'état des choses , il fut tué pres- 
qu'à bout portant par l'un des soldats de l'escorte. 
On vit fuir et disparaître, sans pouvoir l'atteindre, un 
homme qui l'accompagnait. Mais reconnu distincte- 
ment, il fut bientôt arrêté. C'était le noir Mercure, 
juge de paix devenu colonel, et dont l'histoire a 
trouvé place dans les journaux de l'Europe. Après 
avoir subi l'agonie de cinq jugements successifs , il 
fut fusillé avec son fils et deux de ses complices. Il 
mounit en jetant au vent la fumée de son cigare , 
voulant montrer, par l'exagération de son courage, 
qu'il succombait comme champion d'un parti, et 
non pas comme victime d'une ambition purement 
po'sonnelle , ainsi que le gouvernement prit tant de 
sœn à le répandre. 

Ce foi an milieu des préoccupations que laissaient 
dans les esprits ces agitations partielles , que com- 
menoèrent les travaux de la fameuse assemblée cons- 
filoante. Il suffit de jeter les yeux autour de nous, 



236 LIVRE 11. GHAP. VI. 

et de voir ce que sont parfois les assemblées non 
constituantes de l'Europe , pour avoir une idée du 
curieux spectacle qu'a dû présenter la grande con- 
vention du Port-au-Prince. Comme ces cortès por- 
tugaises y qui y dissoutes après trois mois de session, 
en étaient encore au premier paragraphe de leur 
adresse , les élus de la république africaine firent 
un tel abus de la parole , s'enfoncèrent tellement 
dans la définition des droits de l'homme et du ci- 
toyen haïtien, qu'impatienté, et inquiet de ces len- 
teurs qui prolongeaient les inconvénients de la 
situation, le chef du gouvernement adressa, au 
commencement de décembre , un message à l'as- 
semblée, pour lui signifier que si au 15 elle n'avait 
pas terminé sa tâche , il donnerait sa démission , et 
laisserait à d'autres le fardeau du provisoire. Cette 
mise en demeure , assez peu parlementaire, provo- 
qua une réponse très-brève, et qui ne manquait pas 
de dignité. Hérard la lut en présence de ses soldats. 
Il y eut un commencement d'émeute militaire : les 
sabres furent tirés, on poussa des cris très-peu cons- 
titutionnels , et quelques audacieux osèrent même 
proclamer leur général président. Cette manifesta- 
tion n'eut pas de suites immédiates, mais elle fut le 
commencement de la lutte qui éclata entre lès deux 



TROISIÈME RÉVOLUTION. 237 

Hérard et te logomachie parlementaire , lutte dans 
laquelle nous les verrons succomber. 

Enfin rimpatience du pouvoir militaire ayant pro- 
duit une certaine sensation, on se pressa un peu, 
on sacrifia quelques discours sur Tautel de la pa- 
trie, et on put, le 4 janvier 1844, proclamer le 
général Charles Hérard -Rivière, président de la 
république pour quatre années. 

La cérémonie de Tinstallation eut lieu avec une 
grande pompe. Rien ne manqua à la solennité, pas 
même le jeune palmier, emblème de la république , 
dont la flèche aiguë , surmontée du bonnet de la 
liberté, décorait pittoresquement la salle: M. le 
contre-amiral comte de Mosges , commandant notre 
station des Antilles, et qui, au premier bruit des 
événements dont notre colonie était le théâtre , s'é- 
tait porté devant Port-au-Prince sur la frégate la 
Néréide; M. le consul général Adolphe Barrot, en- 
voyé par le gouvernement français pour traiter la 
question d'indemnité, et récemment arrivé sur la 
corvette CAube; le consul résident de France et 
les consuls des États-Unis et d'Angleterre assistè- 
rent officiellement à la cérémonie * . Ils furent témoins 
d'un curieux spectacle. 

' Le consul d'Angleterre était M. Usher, auquel, par parenthèse, les jour- 



238 LIVRE II. GUAP. VI. 

L'élu de la république , après avoir juré la cons* 
titution nouvelle, prononça un discours qui attiédit 
singulièrement Tenthousiasme du moment par les 
restrictions qu'il semblait mettre au serment que 
Ton venait d'entendre. Ce document, où l'on re- 
connaît la touche assez littéraire d'Hérard Du- 
mesle , était la suite de la manifestation que nous 
avons rapportée. C'était la protestation du bon sens 
contre une rapsodie démocratique aussi diffuse dans 
sa forme qu'inexécutable dans ses prescriptions; 
protestation un peu hâtive sans doute , mais qui 
cherchait en quelque sorte à prendre date. Au sor- 
tir de la séance , les soldats traduisirent en cris vio- 
lents les réticences mesurées de leur chef. Il fut dès 
lors évident que s'ouvrait une nouvelle phase de la 
révolution : la lutte allait commencer entre le pou- 
voir exécutif appuyé du parti militaire , soutenu de 
tous les hommes doués de quelque instinct gouver- 
nemental , et la constituante appuyée du journa- 
lisme et de tous les harangueurs de l'île. 

Le premier éclat eut lieu dans le quartier de 



naux haïtiens adressèrent le singulier reproche de ne s'être pas fait if 
beau pour la cérémonie. L'honorable fonctionnaire s'en défendit a?ec 
une grande vivacité , et il demeura à peu près établi que, si le représen- 
tant de S. M. B. avait paru un peu terne, c'était uniquement par le con< 
traste du spléudide M. Barrot. 



TROISIÈME RÉVOLUTION. 239 

l'Artibonite, où, à la suite de différents mouvements, 
l'autorité militaire fit fermer le comité municipal , 
sorte de commune permanente empruntée à. la révo- 
lution française, dont la constitution avait doté le 
pays. Ce conflit , dont l'origine n'a jamais été bien 
éclairée , fut considéré comme le gant que les deux 
Hérard jetaient au parti parlementaire. Les mesures 
prises par l'autorité supérieure pour rétablir l'ordre, 
soulevèrent les plus violentes récriminations. Le 
gouvernement ne put obtenir de l'assemblée l'au- 
torisation de poursuivre un de ses membres , le dé- 
puté Bazin, représentant de l'Artibonite qu'il accu- 
sait de fomenter les troubles dont sa commune était 
le théâtre. Bazin , qui crut que son inviolabilité de 
député le suivrait partout, et qui s'était rendu sur le 
théâtre des événements, fut tué en se défendant 
contre les soldats envoyés pour l'arrêter. Nous ne 
pouvons mieux peindre la situation violente qui sur- 
git de ces événements , qu'en laissant parler le prin- 
cipal acteur du drame. 

Dans sa proclamation du 26 février, après avoir 
rappelé que tout prospérait à la révolution partie 
de Praslin , jusqu'au jour où le gouvernement pro- 
visoire convoqua les assemblées primaires et élec- 
torales pour former l'assemblée constituante, le 



240 LIVRK 11. CHAP. VI. 

général Uérard disait : a Les prévisions du moment 
« annoncèrent qu'elle serait le rendez-vous du dé- 
(c vouement y de la bonne foi, de Texpérience et 
« des lumières. Mais, dès le début de cette assem- 
« blée, Tesprit qui devait y régner se manifesta. Sa 
« tendance à envahir tous les pouvoirs, à se cons- 
a tituer en convention nationale, fit craindre aux 
a esprits pénétrants de voir renouveler, en Haïti, 
« les scènes de la France en 1793. Cette tendance 

c( alarma tous les gens de bien Tant que les dé- 

(c fenseurs de la patrie qui inaugurèrent la révolu- 
ce tion de 1843, et ces hommes d^élite qui ap- 
« plaudirent de bonne foi à leurs généreux efforts, 
(c restèrent au sein de cette assemblée, ils neutra- 
« Usèrent Tesprit de parti qui s'est dessiné au milieu 
« de ses tumultueux débats; mais aussitôt qu^ils 
« quittèrent leur siège, ou qu'ils se trouvèrent en 
« trop petit nombre, l'exaltation n'eut plus de 

« bornes Après trois mois de discussions ora- 

« geuses, dans lesquelles on oublia les traditions 
(( du passé et ses utiles enseignements, la constitu- 
« tion de 1843 parut. Les théories politiques qu'elle 
« établit, ses créations, étaient toutes nouvelles pour 
a le peuple, et devaient naturellement fixer son atten- 
te tion. La liberté d'examen enfanta une sorte d'op- 



TROISIÈME RÉVOLUTION. 241 

« position, qui éclata sous la forme de la protes- 
« tation 

(( Appelé à présider TÉtat les manifestations 

« contre certaines dispositions de l'acte constitu- 
« tionnel ne m'étonnèrent pas : je pensai que l'in- 
« dulgence plus que la sévérité devait amener à la 
« conviction; j'ai cru que cet acte ne devait pas 
« être imposé comme une croyance, mais qu'il fal- 
« lait le doter de la sanction de l'opinion pour lui 

« assurer l'affection du peuple Mais cette ar- 

<i deur inquiète, persécutrice, qui, sortie de la cons- 
« tituante, se répand, se propage, et semble à cha- 
« que instant préluder aux bouleversements, accuse 
« le pouvoir de rester dans l'inertie ; elle voudrait 
a qu'en moins de deux mois il débrouillât le chaos 
« de l'administration passée; qu'il fît marcher le 
« pays, lorsque tout concourt à le priver du mo- 
« bile nécessaire, à amonceler les difficultés sous 
« ses pas, et à rendre tout gouvernement impos- 
« sible. 

« J'ai résisté longtemps aux salutaires conseils 
a qui m'étaient donnés; j'ai pensé que des hommes 
« épris du despotisme de corps reviendraient bien- 
« tôt à des sentiments de concorde et de modéra- 
« tion ; mais ils ont comblé la mesure des empor- 

I. 10 



242 LIVRE II. CHAP. Vï. 

« tements. C'est au peuple de prononcer sur« le tnal- 
(c heureux conflit qu'ils ont soulevé; ropinion pu- 
ce blique décidera entre rassemblée constituante et 
« le pouvoir exécutif; elle dira un jour qui provo- 
« que maintenant la perte du pays, ou de ceux qui, 
« renonçant à tout sentiment de convenanC'e, veu- 
« lent que les libérateurs de la patrie expient leur 
« gloire dans Thumiliation, qui sèment les plus 
« funestes erreurs, ou de ceux qui se dévouèrent 
« au salut de la liberté et du bien public, et qui ont 
« consacré leur existence à l'un et à l'autre. Le 
« peuple délègue ses pouvoirs et non pas ses droits. 
ce Je suis le serviteur du peuple. » 

Tel était, moins de deux mois après son avène- 
ment, le langage du chef d'un gouvernement nou- 
veau. Pour qui s^est donné la peine d'étudier les évé- 
nements, c'est moins l'expression d'une ambition 
envahissante , que le cri d'un malheureux débordé 
par les difficultés de sa tâche, et acculé par les obs- 
tacles stupidement amoncelés autour de lui. 

Tel était l'état des choses lorsque éclata l'insur- 
rection de l'Est. On retrouvera ailleurs , ainsi que 
nous l'avons dit, le détail des événements qui se sont 
accomplis sur le territoire de l'ancienne partie espa- 
gnole. Nous constaterons seulement ici, que les ger- 



TROISIÈME RÉVOLUTION. 243 

mes de révolte qu'avait un moment refoulés la pré- 
sence d^Hérard à Santo-Domingo , se développèrent 
rapidement à la faveur des événements qui se produi- 
saient dans rOuest. De TOzama à Montechrist le cri 
d'indépendance était poussé, et, retrouvant cette 
énergie qui les avait si malheureusement servis con- 
tre la domination de la France, les Islenos de l'île 
espagnole s'armèrent de toutes parts au cri de vwa la 
virgen Mariai Santo-Domingo fit capituler la gar- 
nison, et l'ancien littoral français vit refluer en fugi- 
tifs, par tousses ports, ceux de ses habitants qui 
avaient trop naïvement cru à la fiction constitution- 
nelle de l'indivisibilité des territoires. 

Ce réveil des vaincus produisit une sensation pro- 
fonde : on en comprit, on en exagéra même la 
portée , ' et l'on recourut aussitôt aux mesures ex- 
traordinaires. Un décret mobilisa la garde nationale; 
un autre autorisa le président à se mettre à la tête 
de l'armée, en laissant le pouvoir exécutif aux 
mains du conseil des secrétaires d'État; les ports de 
l'Est sont mis en état de blocus; ordre est donné à 
tout militaire et garde national de se rendre sous 
les drapeaux; et par une dernière proclamation qui 
ne peint pas seulement l'émoi du moment, le pré- 
sident annonce, en quittant le siège du gouver- 



244 LIVRE II. CMAP. VI. 

nement, qu'il y laisse une commission militaire 
permanente, chargée de juger et de faire exé- 
cuter, comme déserteur devant Tennemi, tout in- 
dividu susceptible de faire partie de Tannée, qui, 
une heure après sa mise en marche , ne Taura pas 
rejointe. 

Ce fut le 10 mars que le général Hérard s^ébranla 
à la tête d'une force d'environ vingt mille hommes , 
composée de l'ancienne garde de Boyer, et des sol- 
dats improvisés par le stimulant de ses ordres du 
jour. Il divisa son corps d'armée en deux colonnes. 
Prenant Tune sous son commandement , il traversa 
le Mirebalais, et remonta jusqu'au quartier de la Pe- 
tite-Rivière de r Artibonite pour y mettre fin aux con- 
flits dont nous avons parlé. C'est de ce point qu'il 
franchit l'ancienne frontière espagnole par Las Ca- 
hobas , où il fit sa première halte sur le territoire 
insurgé. 

Hérard Dumesle était resté à Port-au-Prince 
comme membre du conseil des secrétaires d'État. 
Il devait à la fois faire tête aux orages parlemen- 
taires, et tenir son parent au courant de la situa- 
tion poUtique au moyen d'un service d'estafettes 
établi à grands frais. Bientôt les nouvqUes qui lui 
furent transmises, les lumières qu'il avait recueillies 



TROISIÈME RÉVOLUTION. 245 

dans sa marche, ne laissèrent au président aucun 
espoir de conciliation. Il comprit qu'avant d'abor- 
der l'ennemi de l'Est, il fallait en finir avec le parti 
constituant de l'Ouest. L'excentricité de la mesure 
à laquelle il s'arrêta, n'est pas un des traits les 
moins caractéristiques des événements que nous es- 
sayons de retracer. Du haut de la frontière de Las 
Cahobas, d'où il pouvait en quelque sorte parler à 
tous les points de l'île, il fulmina une proclamation qui 
s'adressait à la fois aux ennemis qu'il allait combattre, 
et aux adversaires qu'il laissait derrière lui, résumait 
tous ses griefs contre le parti parlementaire, l'ac- 
cusait violemment d'être la cause de la scission qui 
mettait en péril l'unité de la république, et, rappe- 
lant les réticences dont il avait entouré son ser- 
ment du 4 janvier, finissait par invoquer la grande 
maxime du salut du peuple, — L'ordre du jour de 
la frontière espagnole est le corollaire philosophi- 
que du manifesteMes Gayes. C'est la scène finale de 
cette tragi-coipédie d'une heure. 

Voici comment les deux Hérard tirent application 
à leurs adversaires de cette loi suprême du salut du 
peuple. La proclamation du président fut publiée 
dans les rues du Port-au-Prince avec un grand ap- 
pareil militaire, et ordre fut donné à tous les ci- 



2i6 LIVRE II. CHAP. VI. 

devant constituants et à tous les membres des 
comités municipaux d'aller rejoindre l'armée : le 
premier devoir des représentants du peuple étant 
de défendre l'unité et l'indivisibilité de la répu- 
blique..,. Comme le président de rassemblée, un 
journaliste nommé Lespinasse, auquel on avait sou- 
vent dit que sa plume avait renversé Boyer, voulut 
de nouveau s'en servir, il fut, sans doute pour 
l'exemple, brutalement conduit en prison. Tel fut 
l'expédient aussi singulier qu'extra-parlçmentaire 
auquel recoururent les Hérard pour en finir avec le 
parti constituant. 

Mais, à de pareilles extrémités, il faut la vic- 
toire. Or, les nouveaux Dominicains n'étaient pas 
disposés à se laisser battre. Accueilli à Azua par 
un feu parfaitement nourri, le président, qui s'é- 
tait avancé jusque-là sans coup férir, fut obligé 
de s'arrêter court. Et, quoique le lendemain du 
combat les vainqueurs lui cédassent la place pour 
aller, suivant leur coutume, se reformer et l'atten- 
dre un peu plus loin, il ne put faire un pas. C'est 
qu'après avoir vu ses soldats s'éparpiller un peu 
partout durant la marche, il les voyait déserter en 
masse après cet échec. Il campa donc à Azua, et 
envoya ordre au général noir Pierrot, qui comman-^ 



TROISIÈME RÉVOLUTION. 247 

dait dans le Nord , de l'y joindre avec toutes ses 
troupes. 

Pierrot fit un mouvement pour obéir; mais, aussi 
mal accueilli que son chef à son. entrée sur le terri- 
toire ennemi , il fit volte-face et rentra au Cap. Sur 
une nouvelle injonction qui lui fut faite, et à laquelle 
il refiisa d'obtempérer, Tordre fut donné de l'arrê- 
ter. Le noir fit alors ce qui se pratique dans toutes 
les républiques de l'Amérique en pareil cas : il pro- 
clama l'indépendance de la partie du Nord. 

Ce fut le signal : on ne songea plus à cette unité 
territoriale pour le maintien de laquelle on voulait 
tout à l'heure mourir; on oublia l'armée engagée en 
pays ennemi, et en un instant tous les points car- 
dinaux de la république lancèrent leur manifeste 
d'indépendance. Ces documents ont leur intérêt au 
point de vue politique, comme au point de vue 

physiologique . uoTxo loui laloacivuo iv/ oviu Uv <ttfixy 

le récit des derniers événements qui nous restent à 
mentionner. Le manifeste du Nord, daté du Cap du 
26 avril, s'exprime ainsi : 

MANIFESTE DU NORD. 

« Le peuple du département du Nord de la ré- 



248 LIVRE II. GHàP. VI. 

« publique, fatigué de se voir le jouet d'un gouver- 
« nement sans principe, s'est détaché du gouverne- 
« ment d'Hérard-Rivière pour les motifs suivants : 

« L'ex-présidentBoyer, appelé en 1820 à sympa- 
<c thiser avec nous, nous enleva nos trésors, nos 
« arsenaux, et en retour nous légua la division 
a dans la société et la corruption de nos vertus po- 
« litiques, après avoir, pendant sa présidence, exilé 
a l'élite du Cap et l'avoir plongée dans l'humi- 
« liation. 

« La révolution du 27 janvier 1843 nous laissa 
« entrevoir un avenir semé de fleurs.,. Le peuple 
« entier et les vétérans de notre armée reçurent 
« Hérard-Rivière à bras ouverts. Encore une fois, 
« nous avons été trompés. Plus despote que son 
« prédécesseur, plus tyran... ce despote a osé met- 
« tre nos mandataires en accusation. Indignés de sa 

1— it« v4 Uv ov« vriUio dViicotaiiuii- de notr6 

« vieux vétéran et brave général Pierrot, pour n'a- 
« voir pas obtempéré à son ordre inhumain d^exé- 
cr cuter ses frères , indignés de ce qu'il a mis la 
« nation entière en guerre civile, nous le décla- 
« rons traître à la patrie, et voué à l'exécration du 
« peuple. 

« En conséquence, le général de division Pierrot 



TROISIÈME RÉVOLUTION. âiO 

« est nommé général en chef de l'armée du Nord , 
« jusqu'à ce qu'il ait eu conférence avec le général 
« Guerrier son ami, avec lequel il s'entendra. 

« Un conseil d'État sera nommé.... Nos limites 
« assurées, les officiers généraux de l'armée, joints 
« aux autorités civiles et au conseil d'État , enver- 
« ront des députés pour s'entendre avec l'Ouest, le 
« Sud et l'Est, pour ce qui est de l'indemnité due 
« à la France, et pour établir le gouvernement de 
« la république en État fédératif , ou faire simple- 
ce ment un traité d'alliance offensif et défensif et de 
« commerce, si tel était le vœu des autres départe- 
« ments de l'île; déclarant en outre vouloir nous 
« gouverner nous-mêmes, sans anticiper sur les 
« droits d'autrui, ne voulant pas entretenir chez 
« nous la guerre civile , ni verser le sang do nos 
« frères, à moins que ce ne soit dans la cruelle né- 
« cessité de repousser la force par la force. Dann 
« lequel cas, nous jurons tous de nous enwîvclir 
« sous les drapeaux du présent manifeste, c|ui wv- 
« ront composés des couleurs bicuo et rougi?, iivnc^ 
« une étoile blanche dans le bIfMi , rc.ptvHOuUml 
« l'État du Nord quant à présent. — Non (!onri- 
« toyens de TEst, détenus ici |)Our rmm*. \m\ilU\wu 
« seront immédiatement rendus ;i la lilM?rt('», » 



250 LIVRE II. CHAP. VK 

MANIFESTE DE l'oUEST. 

Le manifeste de FOuest, daté du Port-au-Prince 
du 3 mai, disait : 

(( Des efforts héroïques nous donnèrent une pa- 
« trie ! 

(( Une exacte compréhension des véritables in- 
« térêts du pays amena notre unité nationale. — 
« Haïti aurait dû prospérer. 

(( Mais un système décevant^ malhabile, occa- 
« sionné par une obstination inouïe, força le peu- 
« pie à entreprendre l'œuvre glorieuse d'une revo- 
ta lution qui devait régénérer cette patrie qui nous 
« est si chère. — Notre attente a été trompée.... 
« — Déjà le faisceau national se détache. Il n'est 
(( plus possible de rien attendre de l'homme que la 
« nation avait appelé à la direction du gouverne- 
ce ment : son incapacité, alliée à des passions cruel- 
ce les.... en a fait le moteur de nos troubles actuels. 

ce Haïtiens, réveillons-nous! raUions-nous à nos 
ce frères du Nord, en proclamant le brave, le mo- 
ce deste Guerrier président de la république haï- 
ce tienne ; il est digne de la confiance nationale.... 

ce Toutefois, concitoyens, le grade de général de 
ce division confié au citoyen Ch. Hérard aîné, lui est 



TROISIÈME RÉVOLUTION. 251 

« garanti, ainsi que la pension nationale qui lui a été 
« accordée. Le pays saura s'honorer en exécutant 
a ponctuellement ce qu'il a promis.... » 

Guerrier, qui se trouvait ainsi Télu improvisé du 
Nord et de l'Ouest, et auquel on n'avait guère 
songé jusque-là que pour faire figurer passivement 
son nom parmi ceux des membres du gouvernement 
provisoire, se laissa encore passivement élever sur le 
pavois présidentiel. Voici comment un journal de 
Port-au-Prince raconte ce nouvel impromptu ré- 
volutionnaire : 

« On convint de le proclamer à la parade. Des 
« cris partis de la garde nationale devaient être ré- 
« pétés par la troupe de ligne.... Mais ce mode 
(( d élection eût pu provoquer des rixes; le sang 
« eût pu être versé. C'est ce qu'il fallait arrêter à tout 
« prix. Dans la matinée du 3, une députation des ci- 
ce toyens de la^ville apporta au général Guerrier l'ex- 
« pression de leurs vœux. Successivement divers 
« autres citoyens se réunirent à la députation. Ils 
« trouvèrent au palais divers officiers qui étaient 
(( venus du Nord témoigner au général Guerrier 
(( l'unanimité des vœux populaires. Ces officiers se 
« joignirent à la députation. A neuf heures, le mo- 
a deste Guerrier vainquit ses scrupules, et accepta. 



252 LIVRE II. CHAP. VI. 

« A midi, la garde nationale et: Tarmée se réunirent 
« et proclamèrent le nouveau président. » 

Guerrier prêta serment le 9 mai, sur « Tautel de la 
patrie » (il n'y avait plus de constituante pour le 
recevoir). Il s'empressa de régulariser sa prise de 
possession, en la notifiant à celui qu'il remplaçait si 
inopinément, et lui enjoignit de. demeurer à Azua 
jusqu'à la réception de nouveaux ordres. Le malheu- 
reux Hérard ne put qu'obéir. Malgré la sévérité de 
ses ordres du jour, à mesure qu'il s'était avancé sur 
le territoire dominicain, il avait vu ce qu'il appelait 
son armée glisser en quelque sorte entre ses doigts. 
Le coup qui le frappait acheva l'œuvre qu'avait 
commencée la désertion, et le président, général en 
chef des troupes expéditionnaires, se trouva compo- 
ser , avec quelques hommes , son quartier général 
d'Azua. 

Dès le 3 mai. Guerrier avait adressé des procla- 
mations au Nord et au Sud, pour leur apprendre 
que tout était consommé, et les engager à déposer 
les armes. Mais Pierrot ne l'entendait pas tout à fait 
ainsi, et, dans une adresse à l'Ouest, le Nord refusa 
de déposer les armes, tant que les deux Hérard de- 
meureraient sur le territoire de la république. 

Quant au Sud, il s'y passait des événements heari- 



TROISIÈME RÉVOLUTION. 253 

coup plus graves qu'un simple revirement politique, 
et qui continuent à se dérouler au moment où nous 
écrivons. 

Acaau, ce noir de la vieille école, au nom et au 
costume excentriques, que Ton a vu entrer en vain- 
queur dans les villes , les pieds nus avec d'immen- 
ses éperons attachés aux talons, Âcaau. faisait sa 
révolution dans le Sud. Nous demandons une place 
pour sa proclamation. C'est à la fois un manifeste 
et un récit des événements ; et cette pièce ne sera 
ni la moins curieuse, ni la moins significative de 
celles que nous aurons citées. Elle est du 15 avril. 

« PROCLAMATION AU PEUPLE ET A l'aRMÉE. 

(( Lôuis-Jean-Jacques Acaau, général en chef des 
« réclamations de ses concitoyens. 

«Citoyens et soldats, 

a Je dois à mes concitoyens un compte fidèle de 
a la cause de la contre-révolution qui surgit , des 
« événements qui l'ont accompagnée, et du but au- 
« quel elle aspire. 

« Assez longtemps courbés sous le joug avilissant 
« du despotisme , nous attendions du temps le re- 
« mède à nos maux. — Véifentualité de l'éducation 



254 LIVRE H. GHAP. VI. 

« nationale, le dépérissement de nos champs, le pays 
« écrasé sons le poids énorme d^une dette mons- 
c( trueuse , son avenir abandonné au hasard y tout 
<c annonçait l'approche d'une crise politique : la lutte 
« éclata , l'ancien gouvernement croula , et la nation 
a accepta tout d'abord les promesses solennelles de 
<c la révolution. — Cependant, loin de marcher dans 
« les voies de la légaUté, le nouveau pouvoir, par 
« des actes .arbitraires dont nous nous croyions dé- 
« livrés à jamais , a centriste nos cœurs. 

« Sans jugement aucun , des pères de famille, les 
« citoyens Salomon et leurs compagnons, pour avoir 
« cru pouvoir parler de droits , d'égaUté et de li- 
ce berté, sont confinés dans les déserts inhospita- 
« liers de la partie orientale de notre île. Le 1^' 
« régiment , annoncé comme adhérant à leurs 
« sentiments, est déporté à Santo-Domingo. Pour 
« obtenir l'obéissance passive, est sortie une loi 
« martiale qui , suivant les circonstances , frappe et 
« l'innocent et le coupable. 

« D'un autre côté , que dit le cultivateur, auquel 
« il a été promis par la révolution la diminution du 
« prix des marchandises exotiques , et l'augmenta- 
ce tion de la valeur de ses denrées? Il dit qu'//rt été 
ce trompé; et pour comble de maux , la constitution 



TIIOISIÈME RÉVOLUTION. 255 

« qui consacre tous les droits et tous les devoirs , 
ce a reçu les dernières injures de l'arbitraire dans la 
« cour du local même où l'assemblée constituante 
« délibérait. 

« La population des campagnes, réveillée du som- 
c< meil où elle était plongée, murmura de sa mi- 
ce sère, et résolut de travailler à la conquête de ses 
ce droits. Dans une assemblée solennelle , j'ai été 
ce revêtu du titre de chef des réclamations de mes 
ce citoyens; j'ai juré, en présence de la divine Pro- 
ee vidence qui protège l'innocence malheureuse , à 
ce tous les braves qui m'entouraient, d'être fidèle 
ce à leurs vœux. Un cri unanime applaudit à ce ser- 
ec ment sacré. Quatre points principaux sont l'objet 
ce de la réclamation populaire. — Le maintien de la 
ce constitution. Avec la constitution, l'agriculture 
ce sera respectée et honorée. — Le rappel des ci- 
ce toyens Salomon et de leurs compagnons; l'aboli- 
e< tion de la loi martiale; et le retour du 1^' régl- 
ée ment dans ses foyers. 

ce Le camp Périn choisi pour le quartier général, 
ce nos forces combinées protégées par une pièce de 
ce 16, surnommée Maman-Pimbay se mirent en mar- 
ée che le 3 du courant. Il était loin de notre pensée 
ce de livrer aucune bataille; mais seulement nous 



256 LIVBE II. CHAP. VI. 

a voulions présenter nos réclamations dans une at- 
« titude qui prouvât que nous y tenions... Le 
« camp général où nous passâmes au pas de charge 
« était désert; une halte au carrefour Boyer nous 
« permit ^ à huit heures du soir, de faire part aux 
ce habitants de ce quartier de l'esfpt dont nous som- 
« mes animés. Puis nous contiii|iftittea par le car- 
ce refour Fonfrèdè , où nous fimçs encore halte à 
« neuf heures. — Le lendemain , je fis connaître 
(( par une lettre au conseil municipal des Cayes la 
a cause de notre prise d'armes. Une réponse ver- 
ce baie y s'appuyant sur la semaine sainte qui ne 
ce permet aucune affaire sérieuse , est le seul hon- 
cc neur qui nous fut fait , et le même jour à 1 1 
ce heures du matin , voilà trois colonnes qui mar- 
ée chent sur nous... Après une heure de combat, 
« la victoire nous sourit... Nous avons eu à dé- 
(c plorer dans les rangs ennemis la mort de beau- 
ce coup de nos frères. Dieu a voulu que nous n'eus- 
c( sions qu'un mort et trois blessés... J'aurais pu 
ce poursuivre avec avantage l'armée vaincue et 
ce entrer dans cette ville pêle-mêle avec elle ; mais 
ce le sentiment de la fraternité a retenu nos pas. 

(c A trois heures de l'après-midi, j'étais maître 
ce des Quatre chemins; j'ai pris la route qui con- 



TROISIÈME RÉYOLUTION. 257 

<( duitau fortBoyer, où je m'installai. J'ai dirigé tine 
« colonne au fort de l'Ilot, et une autre sur la chaus- 
w sée; elles étaient en ville vers les 10 heures, tout 
« ayant fui devant nous. — Le 5 au matin, nous 
« reconnûmes les troupes du gouvernement qui 
« avaient pris position à la mairie; les nôtres, bien 
<r qu'en possesmott de la cité, n'ayant point reçu or- 
« dre d'attaquer la ville, on parlementa, une capi- 
c< tulation intervint. Les autorités militaires s'eCfacè- 
<( rent devant nous-, la justice de nos réclamations 
« est reconnue par tous les citoyens , autorités ci- 
« viles et autres qui font cause commune avec nous, 
« et les propriétés sont respectées. » 

Ainsi qu'on le voit , cette prise d'armes était la 
ôttite de celle du noir Salomon. La ville, dans la- 
quelle Acaau aurait pu pénétrer pêle-mêle avec l'ar- 
mée vaincue , « si la fraternité n'eût retenu ses 
pBSy )) et dans laquelle il pénétra le lendemain, était 
les Cayes, dont la population, presque toute de cou- 
leur, s'enfuit épouvantée*. Nous reviendrons sur la 

* C'est oette dispersion de la population de couleur des Cayes qoi , dé- 
naturée par la distance, a passé, dans les journaux de TEurope, pour un 
massacre épouvantable. Le fait est qu'il n*y eut que peu de sang dé ré- 
pandu. Acaau fit les choses à peu près comme il le dit dans son bulletin : 
il chassa les hommes de cwileur et se mit à leur place. 

I. 17 



258 LIVRE II. CHâP. Yt. 

portée de cet événement. Courons au dénoûmenf 
de ce long imbroglio. 

Dans une autre proclamation du 9 mai en ré- 
ponse à celle de Guerrier, Acaau lui fait savoir 
« qu'il a toujours été Thomme de son cœur, et 
qu'il est disposé à se réunir au manifeste de fOuest, 
mais qu'il ne saurait admettre ni reconnaître La- 
zare comme commandant en chef les départements 
de rOuest et du Sud ', ni le maintien du grade et 
de la pension conservés à Hérard. » Puisque Tex- 
président est couppble , disait-il, il doit être frappé 
de déchéance , non pas révolutionnairement , mais 
constitutionnellement, et dans ce cas, il ne saurait 
conserver son grade. Comme si ce grief eût été le 
seul qui motivât sa prise d'armes , Acaau y revint 
sans cesse dans ses innombrables proclamations, et 
la logique du noir, implacable et tourmentante 
comme celle de l'enfant, tourna et retourna cette 
idée jusqu'à ce que, prenant en considération cette 
simultanéité du Nord et du Sud, et défaisant les pro- 
messes de son manifeste, le nouveau gouverne- 
ment du Port-au-Prince eût pris un arrêté (21 mai), 
qui en deux lignes déclarait : article 1^% « que le 

^ On se souvient que ce fut Lazare qui marcha contre Salomon... 



TROISIÈME RÉVOLUTION. 259 

« citoyen Hérard-Rivière perdait tout droit à l'exér- 
« cice du grade de général de division , » et article 
2®, «que les citoyens Hérard-Rivière et Hérard Du- 
ce mesleétaientbannis du territoire de la république. » 

L' ex-président, confiant dans sa disgrâce qui lui 
laissait au moins son grade pour prix d'une révolu- 
tion qu'il avait faite, avait repassé la frontière, et 
se trouvait dans le Mirebalais, qu'il avait traversé 
moins d'un mois auparavant dans tout le rayonne- 
ment de sa nouvelle puissance, lorsque l'arrêté du 
21 mai vint lui apprendre que les révolutions ne 
frappent pas à demi. Cette fois encore, il ne lui res- 
tait plus qu'à obéir. Il s'embarqua pour la Jamaïque, 
ce refiige ordinaire des vaincus de VUe espagnole. 
Et Kingstown rapproche aujourd'hui les deux ri- 
vaux de la révolution de Praslin, comme naguère 
le fort du Joux réunit sous son donjon, le vainqueur 
et le vaincu de la guerre du Sud. 

Ainsi tomba Charles Hérard-Rivière l'aîné, après 
une présidence qui ne dura pas quatre mois, et un 
rôle politique de moins de deux années. 

Au moment où nous achevons ce récit des évé- 
nements , les nouvelles d'Haïti nous apprennent la 
mort de Guerrier, et l'avènement à la présidence 
du général Pierrot, dont le nom se trouve mêlé aux 

17. 



S60 LITRE II. CHAP. YI. 

faits qui précèdent. Pierrot est, ainsi que ûoas Pa- 
vons dit, de la même race que Guerrier. Beau-frère 
de Christophe, il est au moins du même âge que 
son prédécesseur. 



CHAPITRE Vil. 



261 



CHAPITRE VII. 



SttlMttOII. 

Point de Tiie politique. — Pétion, Boyer, Rivière-Hérard. — Ce qui re»- 

sort de leur gouvernement L'enYahissement de la démocratie est la 

conséquence de Tantagonisme de Pétion et de Christophe. — Étrange 
situation sous Boyer. — Les conséquences de cette situation apparais- 
sent à sa chute. — Rapprocliement entre les chefs noirs et ceux de sang- 
mélé. — Fausse appréciation par un écrivain — Du principe démocra- 
tique dans les sociétés nouvelles. — Point de vue social. — Antagonisme 
vainement dissimulé. — Nouvelle erreur d'appréciation. — Ce que fut 
André Rigaud. — La vérité sur la situation. — Caractère da revirement 
qui vient de s'opérer. — Il n'est qu'une halte dans l'anarchie. — Acaau 
personnification de son pays. ,-— Ce cpi'il (làut penser de la présidence de 
Guerrier et de Pierrot. — Nécessité et impuissance, tel parait être le rôle 
des sang-mêlés. — Ce qu'ils doivent faire pour mettre fin à cette situa- 
tion. — Toute civilisation Tient de TOrient. — Manque d'équiKbre dans 
les différents éléments de la population. — De l'action nouvelle de la 
race européenne sur les races africaines. 



Telle est la situation. Tels sont les événements qui 
sont encore en voie de s'accomplir au moment où 
nous écrivons. 

Il nous reste à ramener au point de vue de leurs 
conséquences politiques, tous ces faits dont vaine- 
ment peut-être nous avons essayé de coordonner 
rincohérence, et à rechercher Tavenir que crée à 



S6S LIVRE II. GHAP. VII. 

cette terre naguère française, ce funeste antagonisme 
des races dont la nature a si malheureusement écrit 
le principe sur les fronts. 

Nous avons dit comment était mort Pétion, com- 
ment tombèrent Boyer et Rivière-Hérard. On a vu 
le premier chef mulâtre se consumer et s'éteindre 
en impuissants efforts pour maintenir le faisceau 
gouvernemental qu'il avait pu former sous Timpres- 
sion des incessantes menaces de son rival du Nord. 
On a vu son successeur sapant à son profit toutes 
les institutions démocratiques de son pays, et mar- 
cher à l'autocratie avec une sourde mais infatigable 
persévérance; puis, souveraine peu près absolu, 
se courber comme instinctivement sous une loi mys- 
térieuse qui semblait le condamner à l'immobilité, 
et traîner durant un quart de siècle son inféconde 
domination. Enfin, Boyer renversé, on a vu surgir 
deux hommes de sa couleur ; deux hommes nou- 
veaux et du même nom, qui trouvent dans leur 
étroite parenté l'union et la solidarité qui font la 
force. L'un, sans ambition personnelle, arrivé aa 
pouvoir comme à son insu, supplée par son dévoue- 
ment à la chose publique, et par une certaine hon- 
nêteté de cœur, à ce qui peut lui manquer du côté 
de l'inteUigence. Doué d'une rare énergie, il est 



SITUATION. 363 

prêt à la dépenser tout entière dans l'accomplisse- 
ment de sa tâche nouvelle, comme il la mit au ser- 
vice de la révolution au jour où elle dut trouver 
son premier soldat. — L'autre, que ses concitoyens 
citaient avec orgueil, esprit sérieux et cultivé, qui 
avait étudié le mécanisme des sociétés européennes 
et médité l'histoire de son pays, avec moins d'ab- 
négation personnelle, entre dans la carrière avec la 
même confiance, avec le même besoin de succès.-.. 
La moitié d'une année ne s'est pas écoulée, que ces 
deux hommes, la tête et le bras de la révolution, 
proclamés la veille les sauveurs de la patrie, les 
restaurateurs de la liberté, sont balayés du sol, ein- 
portés par un revirement aussi subit qu'hétéroclite- 
ment consommé 

Faut-il ne demander aucun enseignement à cette 
succession du même fait qui se reproduit sous des 
formes diverses? Faut-il ne voir, d'un cAté, que ma- 
rasme et dégoût sceptique de la vie , impéritie et 
allanguissement d'une nature bornée et paresseuse j 
de l'autre, un simple effet de cette mobilité popu- 
laire dont la vulgarité proverbiale est de toutes les 
latitudes? 

Nous croyons que ce rapprochement a une tout 
autre portée; nous croyons qu'il est le symptôme 



264 LIVRE 11. CHAP. VII. 

d'une situation assez caractéristique pour être étu- 
diée. 

PétioD jeta le premier la semence républicaine sur 
le soi haïtien. Or, si la démocratie fonne un ex- 
trême et Tabsolutisme un autre, il est rare qu^en 
matière de révolution ces deux extrêmes ne se tour 
chent. L^excès de Tun sera toujours la mesure de 
Texcès de l'autre : ou comprend comment le g^me 
déposé par Pétion da^s la constitution de 1806 se 
développa rapidement chez des hommes qui ve- 
naient de s'affranchir de la domiuation la plus ab- 
solue : de Tesdavage corporel et de Tilotisme poli- 
tique. Aussi, tandis que de sa main de fer Christophe, 
séquestrant ses États de tout contact avec le Sud, 
maintenait dans le Nord l'absolutisme le plus éner- 
giquement constitué qui fût jamais, les idées dé- 
mpcratiques se propageaient rapidement parmi les 
gouvernés de Pétion, favorisées qu'elles étaient 
d'ailleurs par les perpétuelles concessions que sa 
lutte avec le roi noir imposait au chef mulâtre. 
Lorsque, délivré des appréhensions que lui inspi- 
raient les projets de conquête de son rival , et af- 
friandé par l'exercice du pouvoir, Pétion vojulut 
resserrer un peu les rênes et s'arrêter sur la pente 
qu'il sentait devenir chaque jour plus rapide, il 



SITUATIOK. 365 

éprouva, même au milieu de son entourage le plus 
intime, une résistance qui dut lui révéler combien 
son peuple avait progressé. On le vit un jour en- 
voyer des canons chargés à mitraille au sénat qui 
le mandait à sa barre, et un écrivain contemporain 
nous Ta représenté faisant « baïonnetter, pour cause 
d'opposition, » ses amis naguère le^ plus dévoués, 
ceux qui l'avaient aidé à monter au pouvoir ' . En 
vain parvint-il, à force d'intrigues et d'intimidation, 
à reprendre en 1816 par les modifications qu'il fit in- 
troduire dans la cpnstitution, une partie de ce qu'en 
d'autres temps il avait laissé tomber de démocratie 
dans la charte de son pays ; en vain son successeur 
Boyer, fidèle sectateur de son école, marcha-t-il 
constamment dans la même voie ; le fait même de 
l'imité territoriale qu'il parvint à réaUser, lui créa 

' « Pétion se trouva trop à l'étroit dans ce pacle fondamental , auquel il 
« avait travaillé , lorsqu'il le croyait destiné à enchaîner un autre que lui. 
N II lutta d'at)ord contre le sénat, qui voulait, après l'avoir nommé, le con- 
« tenir dans les limites de ses fonctions; et deux ans s'étaient à peine 
« écoulés, que le sénat était dispersé et Pétion maître de la république. La 
« plapart de ses anciens amis , Lacroix , Daumec , Lys , Pcslasges , Bonnet^ 
« et d'autres encore, tous des mieux famés et des plus baut placés , dcvin- 
(t rent ses ennemis : quelques-uns même périrent. Son complice Gérin , qui 
« s'iodigoait de ses usurpations, fut liayonnetté par ime compagnie de gre- 
« nadiers envoyés soi-disant pour l'arrêter...» {Colonies étrangères et 
HaïH, par V. Schcelcber, t. II, p. 148.) Quoique les accusations de 
M. Scbœlcber ne soient pas toujours paroles d'Ëvangile lorsqu il s'agit des 
hommes de couleur, nous devons dire que cet écrivain est ici dans le 
vrai. 



266 LIVRE 11. CHAP. VII. 

une résistance plus dangereuse , en inoculant aux 
anciens sujets de Christophe des idées au-devant 
desquelles ils se précipitèrent avec cette ardeur qui 
nait de la loi des extrêmes dont nous parlions tout 
à rheure. 

Cette situation glissa longtemps inaperçue aux 
yeux de l'Europe. L'interdit, parfois sanglant, dont 
Boyer frappa l'expression de toute doctrine politi- 
que , a dû laisser croire à l'existence d'une quié- 
tude parfaite dans les esprits. Et, sous ce rapport, 
nous ne savons rien de plus curieux que les allu- 
res de la presse haïtienne, au moment où éclatait 
la révolution de 1843. Aussitôt que le président 
avait soupçonné l'existence d'un complot contre son 
autorité, il avait envoyé un de ses officiers préve- 
nir les rédacteurs des journaux du Port-au-Prince 
qu'il n'entendait pas qu'il y fût fait la moindre al- 
lusion. Ainsi, tandis que tous les esprits bouillon- 
naient du mouvement qui allait éclater, tandis que 
le manifeste de Praslin circulait de main en main, 
la presse se livrait aux plus transcendantes discus- 
sions sur le droit des gens : à l'heure suprême où 
la fusillade, après avoir grondé à Pestel et à Jéré- 
mie, se faisait entendre à quelques lieues du Port- 



SITUATION. 267 

au-Prince, on en était à Texamen approfondi du 
système financier. 

Cette situation dura jusqu'au jour où les jour- 
naux purent écrire en tête de leur première co- 
lonne : Respirons... ^ Dès ce moment, ce fut un 
torrent, un flux d'autant plus impétueux que la com- 
pression avait été plus étrangement abusive. Certes, 
ce fut, ou jamais, le cas de le dire : La démocratie 
coula à pleins bords. Et quelle démocratie ! il faut 
avoir lu pour le croire : le choc des idées les plus 
hétérogènes ; des bribes empruntées au fédéralisme 
américain, et au centralisme français de 93 ; le prin- 
cipe de la souveraineté du peuple, s'émiettant pour 
ainsi dire dans un principe nouveau, celui de la sou- 
veraineté de la commune ';. enfin, tout le dévergon- 
dage intellectuel, toute la logomachie politique d'un 
peuple jeune, inexpérimenté, arriéré par l'éducation, 
arriéré par l'intelligence, et longtemps comprimé dans 
la légitime manifestation de ses besoins et de ses 
vœux. 

Ce fut au milieu de cette fièvre que se formè- 



* yoy., pour tout ce qui précède, les numéros 6u Patriote et du Temps, 
qui se réfèrent à Tépoque dont nous parlons. 

' « Il faut que la commune soit indépendante , il faut qu'elle soit sou- 
veraine, et elle le sera... » Yoy. les articles du Patriote sur la souveraineté 
de la oommone. 



S68 L1VR£ 11. CIUP* \11. 

rent les asseniblées électorales et que se discuta la 
constitution de 1844. Bien que le chaos de toutes ces 
idées se fût un peu élucidé à la lumière de quelques 
intelligences élevées qui formèrent le noyau de ras- 
semblée appelée œmtituarUe^ on comprend qu^elles 
durent conserver leur empire , et s^implanter des- 
potiquement dans la loi nouvelle* Nous Tavons dit^ 
et nous avons montré celui dont la présidence sa 
trouvait écrite dans le texte même de Tacte consti- 
tutionnel de 1 844, restreignant en quelque sorte le 
serment qui lui était imposé, et faisant ses réserves 
contre cet acte au moment même où il venait d^eu 
jurer le maintien; enfin , essayant d^utiliser ces ré- 
serves dans une de ces circonstances redoutables 
où la dictature naît comme un devoir du milieu de 
la nationalité qui chancelle, nous l'avons vu ren- 
versé de son fauteuil présidentiel , puis abandonné 
sur un territoire ennemi, dans une position ridicule 
pour lui, si elle n'eût été honteuse pour ses adver- 
saires; enfin, impitoyablement chassé du pays qui 

l'avait proclamé son libérateur Ce fut le dernier 

triomphe de la démocratie. Depuis Hérard, les émo- 
tions de la guerre civile ont dominé les questions de 
principe. 

Un écrivain que nous avons déjà cité, et pour 



SITUATION. 269 

lequel la race africaine est passée à l'état de thèse , 
après avoir fait ressortir en termes énergiques Tim- 
puissance administrative des hommes de sang-mêlé, 
apprécie, dans un langage plein de ferveur, Tœu- 
vre d'organisation tentée par Toussaint et par 
Christophe. Mais, foncièrement démocrate, il ne peut 
se résoudre à couvrir entièrement du manteau de 
sa sympathie, les moyens d'organisation employés 
par les deux hommes dont avec lui nous recon- 
naissons la supériorité relative. Dans un élan de 
sincérité qui l'honore, il a écrit ceci en parlant de 
Toussaint : « Malheureusement, c'est d'un bras 
« de fer que l'ancien esclave reconstruit la société 
a coloniale : le despotisme est Vinstnunent dont 
<c il se sert pour produire tant de bien. Son ar- 
ec mée est conduite à coups de pistolet; des labou- 
a reurs sont fusillés pour crime de fainéantise, 
a Tout doit se courber sous cette volonté puis- 
ce samment organisatrice , mais inflexible 

« Des actes de rare clémence et de noble magnani- 
« mité ne sont pas une compensation sufQsante à 
« ce système d'impitoyable sévérité. Le moment 
a approche où Toussaint va recevoir un juste prix 
'< de ses rigueurs. Il ne lui sera pas donné d'ac- 
« complir sa généreuse entreprise , parce qu'il s'est 



270 LIVRE II. CHAP. >'I1. 

« aliéné tous les cœurs. Les immenses services 
a qu'il a rendus à sa race , ne lui serviront pas d^é- 
cc gide, parce qu'il les a rendus en despote; il ne 
« trouvera point d'appui dans les masses , et il suo- 
« combera malgré son génie , parce qu'il ne fut pas 
a bon... » Et plus loin y en parlant de Christophe : 
c( Doué d'un grand esprit d'organisation , il se mit 
« aussitôt à l'ouvrage, et s'occupa de rétablir dans 
« son gouvernement l'agriculture et l'industrie , la 

« police et l'instruction On put juger, dès le 

« commencement, que le joug allait être terrible: 
« Christophe n'amenait pas au travail par la per- 

(( suasion ; la force était son premier ministre 

(( Malgré ses barbaries , il est impossible de re- 
« fuser à Christophe un esprit d'ordre supérieur. Le 
« pays , sous sa terrible main , marcha rapidement 
« vers la civilisation. On travaillait. Les ports du 
« Cap étaient remplis de navires qui venaient échan- 
« ger de belles marchandises contre du sucre ; des 
« écoles établies dans les villes recevaient de nom- 

« breux élèves, etc ' » Étrange aveuglement! 

Eh quoi! dans cette société où tout devrait être 
enseignement pour nous , deux hommes sortent suc- 

' Colonies étrangères et Haïti, i. H. p. 128-147, 153. 



SITUATION» 271 

cessivement de la foule ; ils secouent et font mar- 
cher un moment sous leur étreinte de fer ce peu- 
ple né d'hier, et déjà vieux dans sa léthargie ; à côté 
de ces terribles civilisateurs , esclaves de la veille , 
sachant à peine lire , mais qui s'avancent fièrement 
dans toute la rude franchise d'un despotisme pri- 
mitif, apparaissent deux intelligences cultivées, fa- 
çonnées dès longtemps par l'étude et l'expérience au 
difficile métier de gouverner les hommes, mais se 
consumant à contourner les écueils dont est semée 
leur route , se débattant au milieu des ambages que 
leur jette la démocratie ; enfin, luttant à la fois, et 
contre les difficultés de leur tâche , et contre les 
institutions qui les enserrent Nous le deman- 
dons, ne faut-il pas être bien possédé du démon 
d'une idée , pour ne voir dans ce curieux et ins- 
tructif rapprochement qu'une question de couleur 
un peu plus , un peu moins bronzée , et pour s'é- 
crier triomphalement : a Bons ou mauvais, les chefs 
noirs sont essentiellement organisateurs '... » 

Pour nous , des événements que nous venons de 
retracer, de la chute d'Hérard-Rivière surtout, ce 
fait si étrange et si caractéristique ; enfin, des lignes 

* Ihid., p. 150. 



272 LIVRE* U..,CHAP. \ll. 

même que nous venons de citer , jaillit à notre e^ 
prit une tout autre conclusion. Au point de vue de 
la politique proprement dite, Tobstade qui frappe 
et qui frappera longtemps encore la société haï- 
tienne d'une impuissance radicale à se constituer, 
c'est cette fièvre de démocratie qui peut bien don- 
ner à ce peuple ce qu'il faut de force et de roideitr 
maladive pour rendre désormais impossible le rôle 
des Toussaint et des Christophe , mais pas assez de 
véritable énergie , pas assez de vitalité réelle, pour 
se serrer en ce tout intelligent et soUdaire que Ton 
nomme société , et dont Texistence régulière est la 
plus noble expression de Thumanité. 

Ajoutons d'ailleurs, pour n'encourir aucun re- 
proche de partialité , que cette situation n'est pas 
exclusivement particulière à la répubUque haïtienne. 
Elle semble une funeste émanation qui lui arrive de 
ce beau continent du sud Amérique , vaste foyer de 
révolutions , où depuis vingt ans l'anarchie a com- 
mis tous les excès et revêtu toutes les formes. L'ex- 
périence ne nous révèle-t-elle pas en effet que si la 
démocratie pure peut être le principe gouvernemen- 
tal des nations arrivées à cette plénitude de force qui 
est comme la maturité de leur vie , elle est à la fois 
la ruine des peuples vieillis, et le fléau des États 



SITUATION. â73 

naissants? Quel contraste entre la fédération anglo- 
américaine du Nord entrant dans le mouvement 
politique du monde, après avoir emprunté à sa 
métropole tous les éléments qui constituent les so- 
ciétés fortement organisées , et ces républiques es- 
pagnoles, dont Téclosion prématurée n'a enfanté 
jusqu'ici que des luttes infécondes ! . . . Ah ! c'est qu'il 
faut le temps pour tout : même pour les révolutions ! 
et que Taffranchissement des colonies des liens de leur 
métropole, cette révolution qui, lorsque le com- 
porte l'étendue du territoire , doit fatalement s'ac- 
complir , est une de celles qui exigent le plus impé- 
rieusement l'opportunité. 

Mais nous avons dit qu'à côté de cette cause gé- 
nérale de perturbation , il en était une plus particu- 
lièrement propre à la république haïtienne , et qui 
tient aux différents éléments dont se compose sa po- 
pulation. Nous allons tâcher de l'indiquer. 

A l'heure où nous écrivons , le nègre Acaau a 
fait sa soumission; il a rendu compte à la jus- 
tice d^ son pays de sa fantaisie révolutionnaire, 
et pardon lui a été accordé. Voilà donc la nou- 
velle guerre du Sud calmée. — De plus, voilà 
que deux hommes de pur sang africain viennent 
d'arriver au pouvoir; et ce sont les hommes de la 

I. 18 



S74 L1VR£ II. CBAP. VU. 

race métisse qui leur ont frayé les voies, qui leur 
ont tendu la main. — C'est donc qu'il s'ouvre 
une ère toute nouvelle, une ère de rapproche- 
ment , de conciliation et de cordiale entente entre 
toutes les classes de la société haïtienne... Creu- 
sons un peu cette apparence , et voyons ce qu'elle 
cache. 

Les Haïtiens ont toujours dissimulé avec un soin 
qu'on ne saurait d'ailleurs leur reprocher, l'exis- 
tence de deux castes au sein de la république. Leurs 
publicistes relèvent et réfutent avec violence toutes 
les assertions des journaux de l'Europe qui tendent 
à établir ce fait; mais l'emportement qu'ils mettent 
dans cette polémique serait un argument puissant 
à leur opposer, si toute l'histoire de leur pays, et le 
témoignage des voyageurs les plus favorables à leur 
cause n'étaient là pour le rendre superflu : « Oui , on 
(( a beau s'en défendre, il faut le dire tout haut, 
« afin que chacun connaisse bien la pente du pré- 
« cipice : il y a ici deux castes, et le gouvernement, 
« tel qu'il est, loin de fondre l'une dans l'autre avec 
« habileté, les a mises en hostilité. A la moindre 
« opposition de la classe jaune, le pouvoir lui fait 
« entendre ces coupables paroles : Prenez garde , 
« restons unis, ou les nègres vont nous dévorer. 



SITUATION. 278 

te En vain les deux classes se rapprochent dans la vie 
« officielle, elles restent séparées défait. Je ne dis 
« pas que leur éloignement Tune pour l'autre est chose 
« avouée, je dis qu'il existe. Extérieurement, les 
(( relations entre noirs et jaunes sont sur un pied 
« d'égalité parfaite; hors du forum, ils vivent à 
« part. J'ai assisté à des bals et à des dîners, et, 
« nulle part, je n'ai vu de mélange. J'ai été reçu 
« dans quelques familles, et dans aucune je n'ai vu 
« de mariages de fusion : du moins sont-ils tout à 
« fait exceptionnels. L'ignorance générale contri- 
te bue beaucoup à entretenir ce funeste préjugé. Des 
« jeunes gens de couleur, bons et sincères, nous 
« ont avoué qu'en conscience ils se croyaient fon- 
« cièrement et organiquement supérieurs aux nè- 
« grès, quoique, par une conséquence que l'orgueil 
« explique très-bien, ils ne se croient pas inférieurs 
« aux blancs; et, chez ces jeunes gens, nous le 
<( pouvons attester, il y avait bien moins de sotte va- 
« nité qu'une absence complète de principe philoso- 
« phique, par suite d'un défaut total d'instruction. 
<c En effet, ceux qui ont été élevés en Europe ne 
« partagent point de telles erreurs. D'autres nous 
« ont dit qu'ils n'épousaient pas de négresses, parce 
« qu'elles étaient trop peu éclairées; mais nous ne 



is. 



276 LIVRE II. IIHAP. VU. 

(( les avoDs pas crus , car Téducation des femmes 
oc étant ici absoloment nulle , il n'y a pas une seule 
a demoiselle de couleur qui ait un esprit plus cultivé 
a qu'une demoiselle négresse *. » Nous nous arrê- 
tons, parce que nous cessons d'être de Tavis de 
Tauteur. Là, en effet, comme dans toutes les parties 
de son livre où il a peint en caractères effrayants 
Tétat de décomposition où se traîne la première so- 
ciété africaine, M. V. Schœlcher, toujours dominé par 
sa constante préoccupation, ne manque pas de s'é- 
crier : (f Qui faut-il accuser de cette scission? Ne 
« sont-ce pas les sang-mêlés qui sont les vrais cou- 
ce pables?... » Les sang-mêlés, toujours les sang- 
mêlés ! A (( eux le crime de la barbarie haïtienne, » 
à eux la responsabilité de l'argument fourni « à la 
« mauvaise foi des partisans de Tesclavage... » En 
vérité, une pareille préoccupation ressemblerait à 
de la naïveté, si, au point de vue des conséquences 
qu'elle pourrait entraîner, elle ne touchait au fana- 
tisme. — Oui, sans doute, les sang-mêlés ont un 
crime à se reprocher; mais ce crime c'est à' être; 
c'est de se trouver jetés , avec la supériorité relative 
de leur essence, avec l'instinct de sociabilité qu'ils 

* Colonies étrangères et Haïti, t. ni, p. S36. 



SITUATION. 277 

tiennent de la race caucasienne, au milieu d'un dé- 
membrement de la race éthiopique que la Provi- 
dence a mêlé, nous ne savons encore à quelle fin, 
aux destinées du monde eivilisé. Impuissants à les 
contenir par leur énergie morale, comme ils sont 
impuissante à les dompter par leur force numérique, 
pour eux, gouverner c'est vivre; mais aussi, pour 
eux, gouverner c'est lutter; c'est lutter par la force 
et la ruse , par tous les moyens que réprouvent , je le 
reconnais avec vous , et la morale et la saine poli- 
tique... 

Est-ce bien sérieusement que , remontant au san- 
glant conflit de la guerre du Sud, vous jetez sur le 
mulâtre Rigaud tout Tanathème de la scission des 
deux castes?... Soyons justes et soyons francs : Ri- 
gaud, ce bouc émissaire qu'Haïti abandonne volon- 
tiers aujourd'hui à votre couteau sacrificateur, et 
auquel vous reprochez tout , tout, jusqu'à Ce méfait, 
d'avoir « joint à toutes ses sottises celle de mourir; » 
Rigaud, qui fut meilleur homme de guerre et aussi 
grand organisateur que Toussaint, que la politique 
du directoire ne sut pas comprendre, comme elle ne 
sut pas deviner son rival, Rigaud a un autre titre 
à vos anathèmes que la prétendue responsabilité dont 
vous le chargez : c'est d'être resté, jusqu'au dernier 



278 LIVRE II. CHAP. Vif. 

moment 9 tidèle à la métropole, dont la politique im- 
bécile le forçait à briser sa vaillante épée; c'est 
d'avoir eu Tinlelligence de la situation de son pays; 
c'est d'avoir, douze ou quinze ans avant les hommes 
d'État du cabinet des Tuileries, c'est-à-dire, alors 
qu'elle était encore possible, posé la seule solution 
raisonnable de la question haïtienne : celle de la sou- 
veraineté extérieure de la France. Non, la prise 
d'armes de l'homme du Sud ne fit que déterminer 
uû choc qui, un peu plus tôt, un peu plus tard, se 
fût inévitablement produit. Et il le sentait bien, votre 
grand Toussaint, lorsque, voulant profiter de l'occa- 
sion pour pacifier l'avenir , il fit passer et repasser, 
après la victoire, son terrible faucheur Dessalines 
au milieu de cette population mulâtre , désarmée et 
sans chef!... 

Quoi qu'il en soit, nous l'avons dit, un grand 
revirement vient de s'accomplir : un noir, succé- 
dant à un homme de sa race , est aujourd'hui placé 
au timon de la république. Dociles aux exhortations 
d'une voix amie, ou plutôt se ployant à la grave 
complication du moment , les hommes jaunes ont 
eu « le courage d'abandonner les rênes : » ils ont 
donné la main au lieutenant et au beau-frère de 
Christophe, pour les faire monter au fauteuil de 



SITUATION. 279 

Pétion, deBoyer et de Rivière-Hérard. Voici venir 
« le gouvernement normal d'Haïti, le goui^erne- 
ment de la majorité. Tout va changer de face. Le 
nègre attaquera les vices de front sans rien crain- 
dre ; il pourra agir avec vigueur , car les masses ne 
sauraient avoir contre lui des défiances toujours 
éveillées que les jaunes doivent redouter , des sus- 
ceptibilités qu'il leur faut ménager. » Il nous en 
coûte de nous jpBÛre prophète^ de malheur ; nous le 
dirons cependant, parce qne c'est notre conviction. 
L'avenir prouvera que la situation actuelle de la ré- 
publique n'est qu'une halte dans l'anarchie. Rien ne 
se fera, parce que depuis l'extermination de la race 
blanche, hormis les tjrans cwilisateurs ^ personne 
n'a jamais rien fait dans ce pays, et que le rôle des 
tyrans civilisateurs, nous l'avons dit, est devenu 
désormais impossible. Âcaau nous semble, dans 
sa romanesque et naïve épopée , le résumé vivant 
de la situation politique et sociale de son pays. 
Ce petit noir de la police rurale , tenant durant six 
mois toute la république en échec devant le feu 
croisé de ses proclamations , forçant le président de 
sa caste à le nommer au gouvernement de la pro- 
vince qu'il a conquise, et dans laquelle il se fût 
rendu indépendant, si on n'avait su lui susciter un 



S80 LIVRE II. €HàP. VII. 

rival, c'est la mesure , c'est, qu'on nous' passe Tex- 
pression , le critérium du gouvemement normal, du 
gouvernement de la majorité. 

Acaau , se faisant « chef des réclamations de ses 
concitoyens, » parlant au nom de « la popula- 
tion des campagnes , » c'est-à-dire des noirs , ré- 
veillée du sommeil où elle était plongée, demandant 
la prospérité de l'agriculture par la voix de son 
canon , le tout en chassant la race métisse de ces 
retraites du Sud où Toussaint lui-même n'avait osé 
l'aborder, Acaau , c'est aussi l'image de la sécurité 
qui attend après son effacement politique « une mi- 
norité devenue paisible et bienveillante. » 

Guerrier n'a fait que passer au pouvoir. Tel a 
été à sa mort l'empressement de Pierrot à s'em- 
parer de la présidence, qu'il se proclamait ré- 
volutionnairement dans le Nord, tandis que l'on 
procédait régulièrement à son élection dans l'Ouest. 
L'énergie que l'on attribue au nouveau président, 
jointe aux espérances qu'ouvre son grand âge, 
mais surtout l'impression très-profonde et toute 
fraîche que les derniers événements ont laissée 
dans les esprits, prolongeront sans doute jus- 
qu'au terme de sa vie le terme de son gouverne- 
ment. Mais, mort le vieux chef noir, la race mé- 



SITUATION. 284 

tisse sortira de son abdication d'un moment, elle 
reprendra le pouvoir j elle le reprendra, parce que, 
nous l'avons dit, c'est sa condition d'être; et puis 
aussi, parce que l'humanité est l'humanité, et 
qu'il faut se croire doué d'une bien haute vertu per- 
suasive , pour dire à ceux qui sentent en eux in- 
telligence et capacité , qui à tort ou à raison croient 
que Dieu leur a donné la supériorité de l'esprit 
avec celle du corps : Inclinez-vous , faites-vous 
petits ; contentez-vous d'être paisibles et bienveil- 
lants ; laissez la place à de plus nombreux et à de 
plus forts... La race métisse reprendra donc le pou- 
voir? — Oui , et cela signifie qu'elle recommencera 
à tourner dans ce cercle énervant et fatal , où Pé- 
tion s'est éteint de consomption et de dégoût, où 
Boyer n'a pu se maintenir par vingt-cinq ans de 
nises et de violences, et qu'Hérard-Rivière a dû 
franchir au péril de la vie , après quatre mois d'é- 
touffement et de lutte. 

Ainsi , NÉCESSITÉ et impuissance , tel est le rôle de 
la classe de couleur dans le passé , tel est le rôle 
que lui réserve l'avenir. 

Nous nous trompons : il est un moyen pour elle 
de mettre fin à cette œuvre de Sisyphe politique. 



282 LIVRE 11. CHÀP. Vil. 

Il est un moyen de féconder, en la rendant plus 
franche et plus nette , Taction que la destinée lui a 
réservée sur son pays. Ce moyen, qu'elle a souvent 
discuté sans en avoir su apprécier la portée , et que 
la constitution mort-née de 1844 a brutalement 
repoussé, c'est d'appeler les hommes de la race 
blanche dans la société haïtienne. Je vois l'impres- 
sion que font naître ces lignes, et je me hâte d'a- 
jouter, pour qu'il me soit permis de développer 
froidement l'idée qu'elles renferment , que les con- 
clusions de ce livre rassureront pleinement sur toute 
arrière-pensée de ma part. 

Oui , croyez-le bien , quelles que soient en vous 
les suggestions d'un sentiment trop humain pour ne 
pas être compris, et quelles que soient envers vous les 
caressantes erreursd'une dangereuse amitié , croyez- 
le bien , hommes de sang-mêlé , pas plus que les 
individus , Dieu n'a fait les races égales. Du fond 
de votre île , cette belle terre qui marche aujour- 
d'hui à la barbarie, portez les yeux sur le monde, 
et voyez d'où s'élance le soleil : c'est du foyer 
qu'allument les rayons tempérés de son lever , que 
part toute civilisation; et c'est la race qu'elle fé- 
conde de ses premiers feux qui, suivant sa trace 



SITUATION. 283 

lumineuse, la porte de Torient au couchant ' . Oui, le 
passé est là pour nous l'apprendre , et, vous ne le 
savez que trop, le présent est là pour nous le rap- 
peler : hors du contact de la race blanche , point de 
civilisation , et la loi qui la proscrit d'un pays , dé- 
crète la barbarie. Mais à quoi bon vous prêcher cette 
vérité ? N'en êtes-vous pas pénétrés conune moi , 
vous qui écriviez cet aveu de l'orgueil arraché par 
l'orgueil : « La naturalisation d'hommes blancs 
« pourrait, en augmentant nos conditions de pros- 
« périté, rendre Haïti plus puissante et plus riche; 
ce mais cette terre, sur laquelle la population actuelle 
(' s'assoit en souveraine , ne nous porterait plus que 
(( comme les fils déshérités des fondateurs de notre 
« nationalité. Là où nous sommes les premiers, 

« nous tomberions au second rang * » 

Le second rangj c'est là ce qui effraye le plus 
les hommes de race métisse , parce que, envisageant 
la question à travers les fumées de leur vanité , 
ils ne la voient pas sous son véritable jour, ils 
ne la voient pas ce qu'elle est pour eux. 



* Cette idée a été développée avec une grande fermeté de touche dans le 
beau travail sur la Colonisation de Madagascar de M. D. La vendant , 
livre où les notions les plus exactes et les idées les plus pratiques s'unis- 
sent aux aperçus les plus élevés. 

» Le Patriote. 



284 LIVRE II. CHAP. Vif. 

Ce qu'elle est pour eux , le voici : 

La cause de leur impuissance , aujourd'hui si bien 
constatée, nous Tavons dite : il leur manque en 
môme temps, et la force numérique et la force morale 
qui peut parfois y suppléer. Qu'ils cherchent donc 
ce qui leur manque ; qu'ils demandent à ceux qui 
se rapprochent le plus d'eux par la couleur, à ceux 
dont ils descendent, le double appoint du nombre et 
de l'intelligence. Qu'ils sachent à la fois, et se com- 
pléter et se retremper à leur origine. Il ne s'agit 
pas seulement de leur sécurité personnelle, il s'agit 
encore de la nationalité qu'ils prétendent fonder. 
L'une des causes de l'impuissance dans laquelle se 
débat leur pays , des secousses qui l'ébranlent, c'est 
le défaut d'équilibre dans les deux éléments de sa 
population ; la tète est trop petite pour le tronc. Ce 
noble ensemble du corps humain, qui est la plus 
magnifique expression de l'harmonie , il manque à 
leur société, et c'est pour cela qu'on la voit sans 
cesse et chanceler et faillir. 

Vous qui êtes la tête, prenez garde, faites que 
l'on cesse de vous appeler une faction ' , ou la 
faction ne sera bientôt plus qu'un membre inutile 

' La faction des jaunes. — M. Schœlclier ne «lit pas aiilremcnt. 



SITUATION. 285 

et bon à amputer. Éloignez donc ces puériles ap- 
préhensions que vous suggère votre vanité, bien 
plus encore, vous le savez, que le sentiment même 
erroné de votre sécurité. Vous qui prétendez au 
titre de nation, êtes-vous donc si peu au cou- 
rant du mouvement des idées dans les sociétés 
européennes , que vous croyiez encore au rôle domi- 
nateur et oppressif des hommes de la race blanche sur 
ceux de votre couleur; et faudra-t-il argumenter 
pour vous faire comprendre que si vous offriez à la 
France le splendide appât de votre île , sous la con- 
dition de vous imposer un nouveau servage , elle 
reculerait devant ce contrat désormais impossible ? 
Si vous voulez que Ton croie exagéré Teffrayant 
tableau qu'une main amie a tracé de votre igno- 
rance, étudiez la marche de votre époque, et ayez 
enfin Fintelligence du rôle nouveau que l'Europe 
cherche à s'imposer vis-à-vis de l'Afrique. Alors 
aussi vous comprendrez quelle mission nouvelle 
pourrait être réservée sur votre île, à cette race qui, 
dans son court passage , l'a semée de ces puissants 
ouvrages dont votre incurie ne va pas même , dit- 
on, jusqu'à étayer les débris. 

Oui , les hommes de la race intermédiaire cher- . 
chent vainement à se faire illusion : ce n'est pas en 



!286 LIVRE 11. CHÀP. vu. 

niant une situation qu'on parvient à y remédier. 
Le sol tremble sous leurs pas, et le moment n'est 
peut-être pas éloigné où commencera pour eux le 
second acte de la guerre du Sud. Que le passé 
les éclaire, et tandis qu'il en est peut-être temps 
encore , leur fasse comprendre ce qui échappa à la 
race blanche, lors du grand bouleversement qui 
ouvrit rère des révolutions pour leur pays. Alors, 
nous l'avons dit, il y eut un instant de solennelle 
hésitation, après lequel, pliant tout à coup sous le 
faix du péril, le préjugé créole s'effaça un moment : 
on fit un appel aux sang-mêlés , on reconnut ces 
droits politiques obstinément refusés, la commu- 
nauté du péril révéla la communauté des intérêts : 
on se rapprocha, et la rébellion s'arrêta intimidée et 
comme surprise de ce concert inattendu. Mais le 
destin avait déjà laissé tomber ces mots qui font les 
véritables révolutions : Il est trop tard ! . . . 

Que la race métisse profite de cet enseignement 
de son histoire ; qu'elle achève de secouer ses pué- 
riles appréhensions déjà à moitié ébranlées, ainsi 
que nous le prouvent les discussions de la dernière 
assemblée délibérante; qu'elle détruise les préven- 
tions machiavéliquement semées dans l'esprit des 
noirs, et, leur révélant la destinée supérieure que la 



SITUATION. 287 

race européenne cherche à se tracer dans l'œuvre 
de la civiUsation du globe , lui fasse ouvrir un pays 
où elle viendra à la fois féconder le sol, relever l'in- 
dustrie, et rétablir l'équilibre entre les éléments de 
la population. 



288 LIVR'E II. CHAP. VIII. 



CHAPITRE VIII. 



La partie espagnole. 



Son histoire n'a pas été faite. — Elle est importaute dans les données de 
ce livre. — Attitude de la province espagnole durant la révolte des 
noirs. -> Une convention secrète partage la partie française entre l'Es- 
pagne et l'Angleterre. -^ Sourde hostilité de l'Est, qui provoque la ces- 
sion consentie à la France par le traité de Bâie — Clause transitoire. 

— Péripétie qu'elle produit. --' ElTorts de Toussaint pour prendre posses- 
sion de cette province , au nom de la France, avant de jeter le masque. 

— Impuissance de la métropole. -^ Le général de brigade Antoine Chan- 
latte. — Il fait échouer la première tentative de Toussaint. — Dissi- 
mulation profonde de ce dernier Sécurité qu'elle produit chez les 

Espagnols. — Irruption soudaine de Toussaint. — Constemaliou de la 
population espagnole. — Courageuse attitude de Chanlatte. — Il entre- 
prend inutilement de soutenir la lutte — Les autorités françaises s'em- 
barquent pour la Havane. — Remise est faite à Toussaint de la partie 
espagnole. — Reprise de possession par la France lors de l'expédition 
de 1802. — Le général Kerverseau. — Le général Ferrand s'empare du 
gouvernement de la colonie. — H rallie les 'habitants et repousse Dessa- 
lines. — Son liabile administration. — La lutte entre l'Espagne et la 
France réagit dans la colonie. — Funeste confiance du général Ferrànd. 
~ Insurrection. — Don Juan Sancliez Ramirez. — Défaite et mort du gé- 
néral Ferrand. — Défense héroïque des Français dans Santo-Domingo. 
~ La croisière anglaise et les assiégés Capitulation remarquable. 



Nous arrivons aux réserves que nous avons faites 
quant aux événements dont la partie espagnole de 
Saint-Domingue a été le théâtre depuis la délimita- 



LX PARTIE ESPAGNOLE. 289 

tion de 1777. Absorbés par ceux qui se déroulaient 
dans la partie française, les nombreux écrivains qui 
ont ouvert leurs pages aux révolutions de la grande 
iley ont à peine consacré quelques lignes à celles dont 
la vieille métropole de Colomb fut le centre. Lorsqu'ils 
ont daigné les mentionner, c'a été presque toujours 
pour commettre les erreurs de fait les plus grossières, 
ou les erreurs d'appréciation les plus préjudiciables 
aux intérêts politiques qui s'y trouvaient engagés. 
C'est donc une histoire à faire. Mais pour nous, 
cette histoire est plus qu'un récit de scènes propres 
à répandre de l'intérêt dans ce livre : elle est une 
de ses parties fondamentales. Car, à la partie es- 
pagnole se trouve attachée la solution que nous 
cherchons. 

Nous allons, dans deux chapitres qui termineront 
ce second livre, faire connaître l'histoire de la partie 
espagnole depuis le traité de Bâle, qui en fit la ces- 
sion à la France, jusqu'à sa constitution en répu- 
blique dominicaine. 

La délimitation de 1777, qui mit fin aux inces- 
santes querelles de la frontière, ouvrit une ère de 
quiétude parfaite pour la colonie espagnole. Elle y 
demeura plongée jusqu'au jour où, franchissant le 
Cibao, le bruit des événements de l'Ouest alla ré- 

I. 19 



S90 LIVRE II. CHAF. Vlil. 

veiller dans les cœurs le souvenir engourdi des vieil- 
les luttes du passé. Nous avons vu là déplorable 
assistance que les autorités espagnoles prêtèrent à 
Jean-François et à Biassou, ces premiers chefs de 
la révolte des noirs; puis cette hostilité détournée 
se changer bientôt en guerre ouverte ^ et enfin TEs- 
pagne partager avec TAngleterre sur le papier d^une 
convention secrète cet ancien territoire que les aven- 
turiers normands lui avaient naguère enlevé. 

Nous avons montré les troupes espagnoles fran- 
chissant bientôt la frontière, et concourant active- 
ment à cette dépossession presque totale que nous 
avons constatée, jusqu'au jour où se livra le san- 
glant combat de TArtibonite, qui porta le coup 
mortel à la confédération anglo-espagnole du golfe 
du Mexique (août 1794). 

Refoulés sur leur territoire, nos voisins recom- 
mencèrent ce rôle de sourde provocation que leur 
adhérence au pays rendait encore plus redoutable 
que rinvasion anglaise. « Si Ton cède aux Espa- 
gnols, aux brigands, avaient dit les commissaires 
de la république dans le style de Tépoque, ou si l'on 
mollit devant eux; disons mieux, si nous ne fai- 
sons pas la conquête de la partie espagnole, les Es- 
pagnols et les brigands envahissent, brûlent, pillent, 



LA PARTIE ESPAGNOLE. 291 

et dévastent tout. » La conquête de la partie espa- 
gnole, tel était le cri à peu près général; et si 
cette opinion trouvait des contradicteurs au point 
de vue économique, elle n'en rencontrait guère au 
point de vue de la sécurité du moment, 
r L'idée de la réunion des deux territoires n'était 
d'ailleurs pas nouvelle. Plusieurs documents nous ont 
appris qu'elle remontait au règne de Louis XIV, et 
avait été à plusieurs reprises l'objet d'ouvertures di- 
plomatiques entre les deux cours. En 1 698, la France 
£aisait sonder le cabinet de Madrid sur l'équivalent 
qui pourrait être offert à l'Espagne pour l'échange. En 
1740, l'île de Corse lui fiit proposée. En 1783, il fut 
question de la Guadeloupe. Mais, dit un manuscrit 
que nous aurons plusieurs fois occasion de citer j 
a C'était la première conquête de l'Espagne dans 
« le nouveau monde; les cendres de Colomb y re- 
« posaient. Ferdinand s'était formellement engagé 
« pour lui et ses successeurs de ne jamais la déta- 
« cher de la couronne de Castille. L'amour-propre 
« national attachait un grand prix à sa conserva- 
<( tion, et la faisait regarder comme la pierre fonda- 
« mentale de l'immense édifice de la puissance es- 
« pagnole es Amérique '. » 

* Voy. aussi Moreau de Saint-Méry, t. U de la Desrnpfion fopographi^ 

19. 



â9â LIVRE lU CHÀP. VIII. 

Ce fut à la suite de cette situation que nous ve* 
nous d'indiquer, que le Directoire fit intervenir la 
question de Saint-Domingue dans les négociations 
qui aboutirent au traité signé à Bâle le 22 juillet 
1705 entre les plénipotentiaires de la république 
française et ceux du roi d'Espagne. La cession eut 
lieu par Tart. 9 ainsi conçu : « En échange de la 
« restitution portée par Tart. 4 ( celle des places prises 
« par la France), le roi d'Espagne, pour lui et ses 
« successeurs, cède et abandonne en toute propriété 
a à la république française toute la partie espl%nole 
« de rtle de Saint-Domingue aux Antilles. » Si Ton 
en juge par les efforts que fit plus tard le cabinet 
de Madrid pour revenir sur cet acte d'abandon, il 
dut se l'imposer comme un douloureux sacrifice. 
Nous constaterons plus loin ce curieux retour de 
l'orgueil castillan sur lui-même. — La clause relative 
à l'exécution du nouveau pacte disait : « Un mois 
« après que la ratification du présent traité sera 
« connue dans l'île, les troupes espagnoles devront 
« se tenir prêtes à évacuer les places, ports et éta- 

q%te déjà citée. — Là, ainsi que dans Touvrage de M. Barré de Saint-Venant 
(les Colonies smis ta zone torride), se trouve traitée ^ fond la question 
qui fut si vivement controversée de l'utilité économique et politique de la 
réunion des deu\ territoires. Toute discussion, à cet égard , serait, on le 
comprend bien , parfaitement oiseuse aujourd'hui. 



LÀ PARTIE ESPAGNOLE. 293 

« blissements qu'elles y occupent, pour les remettre 
« aux troupes de la république française au moment 
« où celles-ci se présenteront pour en prendre pos- 
« session. Les places, ports et établissements dont il 
« est fait mention ci-dessus, seront remis à la répu- 
« blique française avec les canons , munitions de 
« guerre et effets nécessaires à leur défense, qui y 
« existeront au moment où le présent traité sera 
a connu à Saint-Domingue. 

« Les habitants de la partie espagnole de Saint- 
« Dalhingue qui, par des motifs d'intérêt ou autres, 
« préféreront de se transporter avec leurs biens 
« dans les possessions de S. M. C, pourront le faire 
<:< dans l'espace d'une année à compter de la date 
« de ce traité. 

« Les généraux et commandants respectifs se con- 
c( certeront sur les mesures à prendre pour l'exécu- 
« tion du présent article ' . » 

La stipulation transitoire de ce dernier paragra- 
phe cachait au fond de la simplicité de sa forme l'é- 
pisode le plus curieux et le plus dramatique de cette 
histoire. Ce fut le terrain où se livra la dernière lutte 



^ Martens, Recueil des principaux traités de paix, vol. Vl, p. 542 — 
Voy. aus»i l'analyse de ce traité dans Schoellt Histoire abréfée des traités 
4ie paix, t. iv^p. 321. 



■j^ 



â94 LfYRE n. CHAP. TflK 

entre la légalité expirante du pouvoir métropolitain 
et la dictature de Toussaint-Louverture. D'un côté, 
cherchant à profiter une dernière fois de la position 
que lui faisait une politique inepte, le chef noir vou- 
lait exécuter le traité au nom de la France, avant de 
jeter tout à fait le masque. De Tautre, Tagent du 
Directoire Roume, éclairé, quoique un peu tardive- 
ment, sur cette trame du Machiavel africain, résolut 
de la rompre, dût-il achever d'y dépenser tout ce que 
l'usurpation lui avait laissé de force morale comme 
représentant officiel de la métropole, et tout ce qui 
lui était resté de courage et d'énergie après les vi- 
cissitudes qu'il avait déjà subies '. 

A côté de ce^ deux lutteurs se trouvait le prix 
de la lutte : cette vaste contrée qui, tremblante d'ef- 
froi, et le regard tourné vers le représentant de la 
France, cet homme qui n'avait pas un soldat à ses 
ordres, le suppliait de la défendre contre l'invasion 
du chef africain. Cette curieuse situation se trouvait 
en quelque sorte personnifiée dans un individu, le 
général de brigade Antoine Chanlatte, mulâtre 
énergique, intelligent et rusé, que Toussaint et 

* De Tan IV^ où fut conclu le traité, à Tan YIII , époque à laquelle nous 
Ijassons , dilTérentes tentatives avaient été faites , par les représentants de 
to république, pour l'exécution du traité; mais la marche des événements, 
dans la partie française, les avait toujours forcés de s'arrêter. 



LA PARTIE ESPAGNOLE. 295 

RouQie avaient tous deux envoyé à Santo-Domingo ; 
l'un pour préparer l'occupation, l'autre pour l'em- 
pêcher. — Dans un mémoire plein de force et de 
lucidité, qui prouve que dans ces circonstances dif- 
ficiles les bons conseils ne manquèrent pas du 
moins à la France , Chanlatte , après avoir appré- 
cié la puissance de Toussaint, et montré l'argile où 
elle devait être frappée , expose ainsi lui-même sa 
position : « Lorsque je fus envoyé pour occuper 
«ici la place que j'occupe (commissaire du gou- 
<c vernement), le citoyen Roume, de qui je reçus 
« mes pouvoirs, me parla beaucoup de cette partie 
« espagnole, etme fit tellement connaître le désir qu'il 
« avait de conserver cette possession à la France , 
« qu'il me dit que, malgré les instances du général 
<c Toussaint, il ne se déciderait jamais à en deman- 
« der la prise de possession.... 11 ajouta même que, 
<( forcé souvent de prendre des déterminations con- 
« tre son cœur, on le couperait plutôt en lambeaux 
« qu'on ne lui ferait rendre l'arrêté pour la demande 
« de la prise de possession. — En même temps, le gé- 
<( néral Toussaint me chargea d'aviser au moyen 
« de prendre promptement possession de la partie 
« espagnole; il me vanta les richesses qu'on y trou- 
<i verait, et les grands moyens que ce pays lui four- 



296 LIVRE II. CHAP. viir. 

<( nirait pour que son autorité fût enfin exclusive- 

« ment respectée dans toute l'île '. » 

Enfin, pour faire comprendre quel rôle jouait la 
France dans ce singulier drame, quelle situation 
lui faisait, en son propre nom, Tesclave émancipé 
qu'elle fortifiait de son appui moral , nous citerons 
textuellement cette lettre curieuse qui peint si bien 
la situation de son représentant dans cette co- 
lonie. 

« Au Cap Frtn^, le 8 fructidor an VIII de la république française. 

« L'agent particulier du gouvernement national 
<( français à Saint-Domingue, au citoyen Chanlatte, 
« général de brigade , commissaire du gouverne- 
« ment à la partie ci-devant espagnole de Saint- 
((.Domingue. » 

(( Citoyen commissaire, 

« Lorsque j'eus fait venir les 25,000 gourdes de 
(( Santo-Domingo , j'étais bien persuadé de n'être 
« plus dans la nécessité de recourir à votre caisse. 



• Lettre du général Chanlatte au ministre de la marine, du 
i«' messidor an VIH. (Papiers du département de la marine.) La tète im* 
primée de ses dépêches porte : Antoine Chanlatte^ général de brigade et 
commissaire du gouvernement français à la partie ci-devant espa- 
gnole de Saint-Domingue. 



Là partie espagnole. 297 

« Je sais combien l'argent que vous avez doit être 
« précieusement conservé pour servir aux urgents 
(( besoins des avisos que la France peut faire pas- 
ce ser; et s'il m'était possible de me dispenser de 
(( vous faire des demandes, ne doutez pas que jamais 
« vous n'en entendriez parler. Mais l'agent de la 
« grande nation se trouve dans un tel état, qu'il ne 
« lui reste d'autre moyen que de se procurer des 
« fonds de Santo-Domingo , à moins qu'il ne veuille 
« s'exposer à mourir de faim avec toute sa fa- 
ce mille et les autres personnes qu'il est obligé de 
(( nourrir. 

« Les circonstances malheureuses de la colonie 
« ont empêché que je pusse rien recevoir du Cap 
(( depuis le 1*^ pluviôse dernier; et sans le reste 
a des 25,000 gourdes dont je n'avais pas employé 
« la totaUté pour le projet auquel elles étaient des- 
(( tinées , sans ce reste , dis-je , nous aurions tous 
« péri depuis longtemps , à moins que quelque âme 
(( charitable ne fût venue à notre secours : cirçons- 
(( tance peu vraisemblable , et qui serait d'ailleurs 
« des plus désagréables , puisque l'agent d'une na- 
« tion ne doit jamais se mettre sous la dépendance 
« pécuniaire d'aucun particulier. Ce reste, dont 
(( j'ai parlé, pourra fournir encore aux besoins de 



298 LIVRS II. CHAF. YlII. 

a l'Agence, jusqu'à la fin du mois prochain , moyen- 
ce nant qu'il ne nous survienne point de maladie , ni 
« d'autre cause de dépense extraordinaire. 

« D'après ce triste exposé , je m'adresse à vous , 
<( citoyen commissaire, et vous requiers formel- 
ce lement, par les présentes , au nom du peuple et 
« des consuls français, de fournir immédiatement 
« à leur Agent, au Cap, la somme de 3,000 pias- 
c< très gourdes, sans qu'aucune considération quel^ 
« conque puisse y opposer d'obstacle, voto rai- 
« dant personnellement responsable, même de toute 
(( négligence. 

a Si je viens d'employer la phrase précédente, ce 
« n'est pas que je la croie nécessaire vis-à-vis de 
(( vous : mais je me trouve dans une circonstance 
(( si pressée et si critique , que pour ne rien avoir 
« à me reprocher , ma responsabilité m'impose le 
« devoir d'employer les termes les plus positifs. 

« Gomme si je faisais venir cet argent sous mon 
(( nom, les malintentionnés ne manqueraient pas 
« d'imaginer de nouvelles calomnies contre moi, 
« et d'égarer de nouveau les Cultivateurs ' , en leur 

« faisant croire que je destine cette somme à de 

■ f • • 

' Les noire : c'était le nom accepté. 



LA PARTIE ESPAGNOLE. 299 

(( mauvaises intentions, j'ai obtenu du consul géné- 
« rai des États-Unis d'Amérique, le citoyen Edouard 
« Stevens, qu'il voudrait bien faire venir cette 
« somme comme propriété à lui appartenante. En 
« conséquence , je lui remets une lettre de change 
« en triplicata, selon la forme ordinaire entre 1-A- 
(( gence et votre commission, datée d'aujourd'hui, 
« pour ladite somme de trois mille piastres. 

ce Vous voudrez donc bien , citoyen commissaire, 
« vous entendre sur cet objet avec le citoyen Oyar- 
cc zabal, chargé par le consul général Stevens de 
« recevoir l'argent , et de le lui remettre de la ma- 
« nière qu'il lui indiquera. Veuillez aussi ne pas di- 
« vulguer la chose , et recommander à tous ceux 
c( que vous seriez dans la nécessité de mettre dans 
« votre confidence , de garder le secret , afin de ne 
« pas compromettre le citoyen Stevens, qui veut 
« bien me rendre ce service essentiel. Lorsqu'il aura 
« reçu la somme, je la laisserai déposée chez lui 
« pour prendre tous les mois ce qui sera nécessaire, 
« et j'espère qu'avant qu'elle ne soit finie , j'aurai 
'( reçu des ordres pour me rendre en France. 

« Comme je n'ai point reçu de vos lettres depuis 
(( celles auxquelles j'ai répondu par ma lettre du 16 
« messidor dernier , il me paraît , au cas que vous 



300 LIVRE II. CHAP. VIII. 

« m'ayez écrit, que quelques curieux les auront in- 
« terceptées, lues et gardées '. Il convient donc que 
« vous vous serviez du citoyen Oyarzabal pour me 
« faire parvenir, sous le couvert du consul général 
(( américain, votre réponse à la présente, aussi bien 
« que tout ce que vous seriez dans le cas de m'écrire. 

« Salut et fraternité. — L'Agent particulier. Si- 
« gné : Roume*. » 

Telle était la situation des représentants de la 
france. Malgré la conscience de son devoir, qui 
perce en quelque sorte sous les larmes de sa misère, 
Roume n'était pas de force à soutenir longtemps la 
lutte ; et malgré sa résolution, il dut un moment fai- 
blir. En effet, tout à coup, au milieu de cette sorte de 
sécurité que maintenait la verge de fer de Toussaint, 
éclate dans le Nord une révolte terrible. Les noirs 
abandonnent les cultures, et se portent en masse 
SUT la ville du Cap. Des hauteurs qui la dominent, ils 
demandent qu'on leur envoie l'agent du gouverne- 
ment et le corps municipal Roume s'y rend cou- 
rageusement. — a Nous sommes las de travailler 
pour un salaire , lui crie-t-on; il faut qu'on nous 
reconnaisse une moitié dans la propriété des ter- 

* Roume ne se trompait pas : ses lettres étaient arrêtées par Toussaint 
' Correspondance du général Chanlatte. 



LA PARTIE ESPAGNOLE. 30i 

res. » L'Agent répond qu'une telle demande excède 
leurs droits et ses pouvoirs, et se résigne froide- 
ment à mourir. Mais on se contenta de le retenir 
captif; car, en réalité, il ne courait aucun danger. 
— La haute intrigue politique fleurit sous toutes les 
latitudes , et sous tous les épidermes : cette levée 
de coutelas n'était qu'une de ces scènes que le coad- 
juteur de Retz jouait parfois dans les rues de Paris. 
Toussaint accourt après dix jours d'attente, et vient, 
jouant la surprise et le mécontentement, ouvrir la 
prison du représentant de la république '. « Mais il 
faut calmer ce peuple en fureur; et ce qui le sou- 
lève, c'est moins l'ambition de la propriété, que la 
juste indignation que lui cause un affreux trafic 
dont la province espagnole est le théâtre : les nou- 
veaux citoyens de l'Ouest sont enlevés et vendus 
aux propriétaires d'esclaves de l'Est. Il faut mettre 
fin à cet odieux abus, et pour y arriver, prendre 
possession de l'Audience. » L'agent reftise avec 

• Cette prison était an poulailler. — Tous ces détails sont puisés dans le 
volumineux et important mémoire remis au gouyernemeut par le général 
Kerverseau , que nous verrons figurer tout à Theure dans ce précis. C'est 
le document inédit le plus complet qui existe au département de la marine 
sur la matière , et celui qui nous a le plus servi. ( Rapport sur la partie 
espagnole de Saint-Domingue depuis sa cession à la république fran- 
çaise par le traité de Bâle jusqu'à son invasion par Toussaint-Lùn- 
verture, présenté au ministre de la marine par le général Kerverseau, 
le 1 3 fructidor an IX. ) 



302 LIVRE II. CHAP. y 111. 

énergie. « Je puis répondre de votre vie, lui dit alors 
Toussaint, mais je n'ai pas assez de pouvoir pour 
empêcher ce peuple de se porter sur la partie espa- 
gnole , et de sacrifier à sa vengeance toute la po- 
pulation de race européenne. » Roume reconnut 
son maître : de deux maux il choisit le moindre; 
et sur une réquisition du corps municipal , qui lui 
fut présentée pour la forme , il signa Tordre de la 
prise de possession (7 avril 1800). 

La notification de cet acte produisit dans la colo- 
nie espagnole une impression difficile à peindre. A 
force de craindre, nos voisins avaient fini par se 
rassurer ; ils s'étaient pris de leur heureuse insou- 
ciance méridionale pour cet événement qui mena- 
çait toujours et n'arrivait jamais. La consternation 
fut générale et profonde ; mais on en sortit bientôt 
pour agir, lorsqu'on vit tout à coup arriver, avec une 
escorte de 400 hommes de troupes européennes , le 
général blanc Agé, chef d'état-major de Toussaint, 
que celui-ci avait fait partir à la suite du courrier 
qui portait l'arrêté du 7 floréal, et sans vouloir 
prendre le temps d'attendre la réponse de don 
Joachim Garcia à sa notification. Agé venait de- 
mander que remise lui fût faite du territoire aux 
termes du traité , et de la décision de l'agent de la 



J.À PARTIE ESPAGNOLE. 303 

république. « La présence de troupes africaines 
n^aurait pas plus vivement frappé les esprits que 
celle de cet officier, » dit le général Kerverseaudans 
son mémoire. Tous les Cabildos se réunirent ; des 
adresses ftirent présentées à don Garcia, et on lui 
demanda à grands cris de suspendre Texécution du 
traité jusqu'au retour d'une députation qui allait se 
rendre en. Europe, pour exposer respectueusement 
aux deux métropoles la situation des choses j et 
supplier le gouvernement consulaire de différer a 
prise de possession jusqu'à la conclusion de la paix 
avec l'Angleterre , et jusqu'à la pacification de la 
partie française. C'était la seconde fois que des 
envoyés de cette colonie se rendaient dans sa nou- 
velle métropole. Qu'un moment de vertige trop 
chèrement expié ne le fasse pas oublier : depuis le 
jour où un traité donna ce peuple à la France, il 
n'a jamais cessé de porter les regards vers elle 
dans toutes les circonstances difficiles qu'il a tra- 
versées. 

Justement ému de ces plaintes, et craignant de 
pousser à de fâcheuses extrémités une population 
qui passait déjà de l'abattement à l'exaspération, 
don Garcia en référa à Chanlatte. Une adresse fut 
votée en ce sens au commissaire mulâtre qui , satis- 



304 LIVRE II. €HAP. Yllt. 

fait de cette marque de déférenœ donnée au représen* 
tant de la métropgle légale , «et pénétrant d'ailleurs 
avec sa sagacité habituelle le secret des violences 
faites à Roume, décida qu'il y avait lieu de faire 
partir les envoyés pour Fran(5e, et d'attendre leur 
retour. La présence du général Agé devenait sans 
but et pouvait avoir de fâcheuses conséquences : il 
le comprit, et, sur les instances de Chanlatte , il se 
décida à reprendre le chemin de l'Ouest. Il fut con- 
duit solennellement jusqu'aux portes de Santo^ 
Domingo par toutes les autorités civiles et militaires. 
Et cette expulsion révérencieuse , faite avec toute la 
gravité du caractère espagnol , ne fut pas l'épisode 
le moins curieux de ce temps. 

Cet échec était le plus sensible que pût éprouver 
Toussaint. Pour y mettre le comble, Roume, que 
tant de secousses avaient conduit aux portes du 
tombeau , revint tout à coup à la vie , et retrouva 
assez d'énergie pour révoquer par un nouvel arrêté 
(27 prairial) celui qui lui avait été arraché. En vain 
Toussaint défendit-il l'impression de cet acte, et 
intercepta-t-il les copies adressées à Garcia et à 
Chanlatte ' : ce retour offensif de la légalité si 

* Mémoire (iu général Keryerseau — Lettre do général Chanlatte. 



LA PARTIE ESPAGNOLE. 30S 

débile qu'il fût, produisit son effet, en apportant une 
sanction au inouvement pacifique "iqui venait de s'o- 
pérer. Toussaint dissimula : il en était alors au plus 
fort de sa lutte avec Rigaud , et dans l'impuissance 
de rien tenter d'important hors du Sud. Sa position 
même était assez critique pour que le général Kerver- 
seau ne craignît pas d'affirmer que, si les Espagnols 
s'étaient franchement et effectivement alliés à Ri- 
gaud, auquel ils se contentèrent de proposer un 
pacte défensif , c'en était fait de la fortune du pre- 
mier des noirs. Toussaint comprit cette situation : 
il déploya pour y pourvoir de véritables ressources, 
€t cette circonstance de sa vie est peut-être celle 
qui révèle le plus de portée politique , quoiqu'elle 
ait généralement échappé à ceux qui en font, à 
tort et à travers, l'un des plus grands hommes 
de son époque. Il usa de tous les moyens pour 
calmer l'émoi qu'avait causé sa tentative préma- 
turée : protestant contre l'intention qu'on avait pu 
lui supposer d'envahir par la force un territoire 
qui appartenait à la métropole commune ; donnant 
ordre au général Moyse, son neveu, qui commandait 
sur la frontière du Nord , d'éloigner le cordon qu'il 
y avait établi , et de laisser se rouvrir les commu- 
nications; approuvant l'envoi qui avait été fait 

l. 20 



306 LIVRE II. GUàP. yiii. 

d'un agent en France , et s'engageant. à attendre 
la décision du pouvoir métropolitain. Enfin, il 
déploya tant d'astuce y ourdit si habilement la trame 
de ses combinaisons , en vue des hommes qu'il 
voulait y envelopper, que chacun finit par oublier 
le péril. 

Cinq mois s'écoulèrent avant qu'on pût se fixer 
sur le choix des hommes auxquels serait confiée 
la mission de se rendre en Europe. En vain Ghàn- 
latte, qui connaissait le caractère espagnol, voulut- 
il devancer cette lenteur en faisant partir un agent 
de son côté : l'adjudant-général^Boyé (celui que 
nous verrons figurer dans les négociations avec la 
France), qu'il chargea de ses instructions et de 
ses dépêches , fut capturé par la croisière anglaise 
presque en vue de l'île. Don Juan Oyarzabal, qui 
eut un moment pour concurrent dans cette dif- 
ficile mission, don Antonio Valverde, frère de 
l'écrivain créole que nous avons souvent cité, partit 
enfin , et put gagner la voie neutre des États-Unis. 
Mais près de sept mois s'étaient écoulés , entre la 
résolution et l'arrivée de l'envoyé en France. 
C'était aller bien lentement, alors que les événements 
allaient si vite. 

La chute et le départ forcé de Rigaud, qui arriva 



La IPARTIE ESPAGNOLE V 307 

dans cet intervalle , produisirent un moment de vive 
sensation. Cependant, comme les démonstrations et 
les assurances pacifiques redoublèrent en proportion, 
chacun rentra bientôt dans son insouciante sécu- 
rité. Mais, cette fois, la confiance devint si abso- 
lue et si obstinée , que les risées et le mécontente- 
ment populaire poursuivaient ceux que le souvenir 
du passé rendait alarmistes. 

Tel était l'état des choses dans la partie espagnole, 
lorsque, laissant à Dessalines le soin de pacifier le 
Sud qu'il avait définitivement soumis, Toussaint re- 
vint dans le Nord^ où , après une entrée burlesque- 
ment solennelle dans la ville du Cap, il fit enlever 
Roume et sa famille, et les fit conduire dans les 
montagnes du Dondon. Cet acte était assez signifi- 
catif; cependant il fut à peine remarqué, tant on 
était habitué aux envahissements réguliers de cet 
homme ^ La colonie espagnole sembla surtout ne 
pas en comprendre la portée. Il est vrai qu'on en 
était alors aux approches de la fête de Noël, et que 
cette population, qui poussait jusqu'à l'exagéra- 
tion l'amour des pompes religieuses qu'elle avait 



' Telle était la sitoation de Tesprit public aa Cap, dit le général Rerfer- 
seau , qne ce prodige d*aiidace y fut applaudi par les a<]ulateurs de Tous- 
saint, et à peine remarqué par les antres. 

20. 



308 LIVRE II. CHAP. VIII. 

importé de sa métropole, avait entièrement oublié 
la politique 9 pour ne plus songer qu'aux hymnes 
de TAvent et aux processions jonchées de fleurs. 

Le jour même de la fête (6 janvier 1801) , au mi- 
lieu de TofiBce, arrive tout à coup un courrier; il 
porte une dépêche de Toussaint. Le dictateur noir 
annonce au gouverneur espagnol « qu'il venait, en 
exécution de l'arrêté du 7 floréal, prendre possession 
de la partie espagnole;... il s'était déterminé à y 
venir en personne pour éviter toute effusion de 
sang;... il avait donné ordre au général Moyse de 
marcher avec des forces respectables sur Santiago, 
tandis qu'il irait lui-même à Santo-Domingo. -^ Il 
finissait par demander réparation de l'insulte faite 
au général Agé, sans s'expliquer sur la nature de 
cette réparation. » — « La consternation fut aussi 
a extrême, dit le général Kerverseau, quelacontian- 
« ce avait été grande; le désespoir entra dans tous 
« les cœurs; mais la terreur avait glacé les courages , 
« il ne produisit que la désolation, l'abattement, la 
« stupeur. Tout le monde voyait le danger, per- 
ce sonne ne voyait les ressources. Le reste du jour 
« se passa à répondre à l'effrayant message. — Ce 
« n'était pas par des arguments que devait se vider 
u, cette querelle. » En vain Chanlatte, dont le dé- 



LA PARTIE ESPAGNOLE. 309 

vouement à la France grandissait de toute sa haine 
de caste contre le chef noir, déploie-t-il une admi- 
rable énergie, demandant à se chaîner de la dé- 
fense du pays, et répondant sur sa tète du succès, 
si on lui donne quinze cents hommes de troupes ré- 
solues. Cette proposition est acceptée d'abord avec 
enthousiasme. La générale est battue, on tire le 
canon d'alarme, et tous les citoyens en état de 
porter les armes sont cx)nvoq[ués à la Fuerza realy 
principal fort de la ville, tandis que les Français 
sont appelés à Thôtel du Commissaire.. Mais le signal 
du ralliement devint celui de l'épouvante. Chanlatte 
ne trouva qu'une centaine d'individus à la Fuerza. 
C'était à le décourager, si, en rentrant dans sa de- 
meure, il n'eût trouvé, l'attendant avec cahne, les 
cent cinquante Français qui habitaient Santo-Do- 
mingo ^ Bref, on finit, à force de réquisitions, par 
réunir environ neuf cents hommes, tant de troupes 
régulières que de milices et de noirs, restes des 
bandes organisées par Jean-François. Ce fut à la tête 
de ce corps d'armée improvisé que le commissaire 
Chanlatte et le général Kerverseau , qui servait sous 



' « Il n'en manqua que cinq on six dont je regrette d'avoir oublié les 
« noms, pour les dévouer à la honte qu'ils méritent et à l'indignation pu^ 
« blique. » {Mémoire du général Kerverseau.) 



31 U LIVRE II. CHAP. VIII. 

ses ordres, se portèrent au-devant de Toussaint. 
Quels étaient les mouvements de celui-ci durant 
ces funestes lenteurs? — A peine a-t-il expédié le 
courrier porteur de sa dépêche à don Garcia, qu'il 
part tout à coup de Daxabon, où il était venu passer, 
dans le repos et le recueillement, les fêtes de Noël : 
il va, à la tête d'un corps de troupes, châtier le noir 
Galard dont la bande désole les campagnes du Port- 
de-Paix. Mais, tandis qu'on le croit en route pour 
remonter vers le Nord , il fait une volte subite et 
redescend rapidement sur San-Juan de Maguana. 
Il y entre, et, faisant son quartier général de ce 
bourg, où nous verrons plus tard arriver la dernière 
expédition que l'Ouest a dirigée contre l'Est, il fait 
marcher son frère Paul Louverture sur Azua, puis 
sur Bany, dont les garnisons fuient en désordre, et 
qui se rendent successivement sans coup férir. 
Entre ces deux centres se trouvait le salut du pays : 
de véritables Thermopyles, où une poignée d'hommes 
aurait pu arrêter une armée. Ils ne furent pas dé- 
fendus, tant était grande l'épouvante. Le 9 janvier, 
c'est-à-dire, deux jours après l'arrivée de la ter- 
rible dépêche, l'armée noire était campée sur les 
bords du Nizao , à douze lieues seulement de Santo- 
Pomingo. Ce fut là qu'eut lieu le premier et Tunique 



LA PARTIE ESPAGNOLE. 311 

choc. Cliaolatte attaque bravement et avec habileté. 
L'avantage semblait loi rester, lorsqu'une terreur 
panique s'empare tout à coup de ce composé bizarre 
de toutes les professions et de toutes les couleurs 
qui formait sa petite armée. La déroute fut générale, 
et il fallut se replier en toute hâte sur Santo-Do- 
mingo. 

Malgré les dispositions que semblait vouloir 
prendre le président espagnol pour se défendre dans 
la ville, les munitions de guerre et de bouche qu'il 
y faisait entrer, les canons qu'il faisait traîner sur 
les remparts , le commissaire de la république jugea 
parfaitement que la partie était à jamais perdue. Il 
réunit ses nationaux, leur exposa la situation, et 
l'on arrêta, à l'unanimité, que tous les fonctionnaires 
relevant du gouvernement français s'embarqueraient 
immédiatement, et s'efforceraient de gagner l'une 
des îles voisines. Cette résolution fut exécutée aus- 
sitôt. — Chanlatte et Kerverseau purent heureuse- 
ment aborder à la Havane , où ils furent reçus avec 
cordialité. 

Ces deux hommes avaient dignement représenté 
la France dans ces circonstances difficiles. Chanlatte 
comprenait comme Rigaud l'avenir que le triomphe 
de Toussaint réservait à ceux de sa couleur; et. 



312 LIVRE 11. CHàP. VIII. 

comme le chef de la confédération du Sud , il ne lui 
manqua, pour triompher dans sa résistance, que 
Tappui moral d'une politique intelligente. 

Privé de l'assistance des Français, don Garcia ne 
pouvait tenir longtemps. Aussi, après avoir pro- 
testé contre la violence qui lui était faite, fut-il 
obligé d'accepter une sorte de capitulation qui lui fut 
offerte. Il s'engagea à évacuer le pays, avec tous 
les fonctionnaires de son gouvernement, aussitôt 
qu'il aurait réuni les bâtiments nécessaires à cette 
expatriation. Le droit de se retirer avec leurs biens 
était en même temps réservé à tous ceux des anciens 
sujets du roi d'Espagne qui trouveraient bon de le 
faire. La population n'avait pas attendu que ce droit 
de fuite lui fiU accordé pour en user, et déjà depuis 
plusieurs jours l'émigration s'emparait de toutes les 
barques qu'elle pouvait rencontrer. Bientôt Tous- 
saint entra dans la ville , se fit remettre solennelle- 
ment les clefs de tous les étabhssements publics, 
sans oublier celles du trésor où il trouva trois cent 
dix mille gourdes dont il s'empara, ainsi que de 
cinquante mille appartenant à une caisse militaire. 
C'était une manière comme une autre de recevoir 
l'investiture au nom de la France.. Au miUeu de 
toutes ces usurpations, ce bizarre comédien faisait 



LA PARTIE ESPAGNOLE. 313 

faire des prières publiques et ordonnait que* le saint 
sacrement demeurât exposé. Il ne fut pas plutôt 
entièrement maître de la ville , et assuré du pays 
par l'arrivée de nouvelles forces, que, sans égard 
pour les termes de la capitulation qui venait d'être 
signée , il somma le gouverneur espagnol de s'em- 
barquer avec ses troupes dans les vingt-quatre 
heures. L'arrivée des navires qu'avaient appelés de 
tous côtés les circulaires de don Garcia lui permit 
heureusement d'obéir à cette réquisition. 

Ce fiit le 22 février 1801 que, suivant le sillage 
du navire qui venait d'emporter le commissaire de la 
république française , le représentant du roi d'Espa- 
gne quitta cette terre, que la politique de deux grands 
peuples n'avait pas su défendre contre les ruses d'un 
vieil Africain. — Déjà, précédemment, une vague ap- 
préhension du péril avait fait transférer le siège de 
l'audience royale à la Havane ; et le peuple avait re- 
marqué avec un secret effroi que le jour même où la 
justice , ce premier attribut de la domination euro- 
péenne, s'exilait de cette terre, la charpente du vieux 
palais de Colomb s'écroulait avec fracas ' . 

' Le chftteau de Colomb, qui s*éle?ait à quelques lieues de Santo-Do- 
mingo, et dont les murs subsistent encore, était une yigoureuse construc- 
tion du XT' siècle. Le fait que nous venons de mentionner est rapporté par 
plusieurs écrivains et confirmé par le général Kerverseau. 



314 LIVRE II. GHAP. y 111. 

A peine délivré de l'inquiétude que n'avait cessé 
de lui causer la présence de don Garcia et de ses 
quelques troupes régulières , — tant il se sentait vul- 
nérable au milieu de ce vaste territoire si éloigné du 
centre de ses ressources, — qu'après avoir changé 
tout le personnel de l'administration publique, il 
plaça son frère Paul Louverture à la tête du gouver- 
nement de la province, et reprit le chemin de l'Ouest, 
obliquant jusqu'à Samana, pour visiter ses nouveaux 
Étiats , et demeurant consterné de leur solitude. 

Tel fut ce premier acte d'exécution du traité de 
Bâle. Si nous avons tant insisté sur le fait de cette 
occupation , c'est que nous avons voulu constater, 
pour les retrouver plus tard, les sentiments avec les- 
quels la population espagnole de l'Est accueillit sa 
première annexion à la domination africaine de 
l'Ouest'. 

' Suivant M. Placide Justin, la prise de possession fut une marche triom- 
phale durant laquelle le conquérant noir ne rencontra que des coeurs sou- 
mis et empressés — Pour M. Schselcher, dans la partie de son livre intitulée 
Précis historique, il rend ainsi compte, en cinq lignes, de cette campagne 
de Toussaint : « Quand ce Joaquim Garcia vit entrer, au mois de janvier 
« 1801, Toussaint-Louverture , à la tête de dix mille hommes, il chercha 
« d'abord à faire quelques difûcullés ; mafs Vagent du commissaire 
K Roume tint ferme, et le 26 janvier un esclave noir, un fils de l'Afrique, 
« fit son entrée triompliaute dans la vieille capitale du nouveau monde. » 
Cet agent du commissaire Roume, ou plutôt ce commissaire de TAgent 
Roume , qui tint si ferme pour faire livrer la vieille capitale du nouveau 
monde mfits de V Afrique, était... Chanlatte! 



LA PARTIE ESPAGNOLE. 313 

Une année s'était à peine écoulée depuis cette prise 
de possession , que , se détachant de la flotte fran- 
çaise, qui venait de rallier la baie de Saraana , deux 
fr^ates, chargées d'un faible corps de troupes com- 
mandé par le général Kerverseau, paraissaient en vue 
de Santo-Domingo (février 1802). 

Quoique Toussaint ne fît que de quitter cette ville, 
où, dans la prévision d'une agression de la France, il 
était venu tout disposer pour assurer la résistance de 
l'Est, telle était la haine qu'inspirait le joug africain à 
la population espagnole, que, retrouvant tout à coup 
pour le secouer l'énergie qui lui avait manqué pour le 
détourner , elle se réunit avec enthousiasme à une 
poignée de Français qui résolurent de faire rentrer la 
province sous la domination de la France. Dans la 
nuit du 8 février, cent cinquante hommes attaquèrent 
et emportèrent, l'épée à la main, l'un des forts et 
l'une des portes de Santo-Domingo dont ils massa- 
crèrent la garnison et la garde. Malheureusement, 
l'état de la mer ne permit pas au général Kerver- 
seau d'effectuer les débarquements nécessaires pour 
soutenir ce mouvement concerté avec lui; et les 
vainqueurs, embarrassés de leur victoire, furent 
obligés de se répandre en fugitifs dans la campagne. 



316 LIVRE II. CHAP. VIII. 

Le général français, auquel Leclerc avait donné ordre 
de ne risquer d'abord qu'un coup de main, repre- 
nait le large pour attendre du renfort, lorsqu'un 
nouveau signal lui annonça de nouveaux événe- 
ments. Gràceà l'intervention patriotique d'un évêque 
français nonyné de Mauvelle , auquel le séjour de 
Santo-Domingo avait été permis , le mulâtre Clair- 
vaux , qui commandait dans le nord de la province 
espagnole, s'était décidé à faire sa soumission. D'un 
autre côté , revenant à la charge avec une nouvelle 
intrépidité, les vainqueurs fugitifs du 8 février s'é- 
taient emparés d'un poste extérieur , où ils s'étaient 
fortifiés. Cette situation attiédit aussitôt le dévoue- 
ment de Paul Louverture à la cause de son frère; et, 
malgré la supériorité numérique des forces qu'il 
avait sous ses ordres, il fit sa soumission dans une 
proclamation (20 février) où il déclarait que « la 
liberté était, pour lui et les siens, le talisman qui 
enflammait son zèle et son amour pour la mère 
patrie. » 

Dans moins de vingt jours , toute la partie espa- 
gnole reconnut les lois de la république; toutes les 
troupes noires furent envoyées à Leclerc, qui s'en 
servit utilement contre les rebelles de la partie fran- 



LA PARTIE ESPAGNOLE. 317 

çaise, et trois mille Espagnols furent rassemblés 
sur la frontière des deux départements pour la dé- 
fense du pays'. 

Cette frontière devint le théâtre d'une lutte achar- 
née ; il fallut au général français de grands efforts 
de courage et d'infatigable persévérance pour sau- 
vegarder son nouveau gouvernement contre la com- 
bustion de l'Ouest : il y réussit. Mais, livré à lui- 
même avec les seules ressources du pays, surtout 
durant la période désastreuse qui suivit la mort de 
Leclerc, il dut demander à ces ressources tout ce 
qu'elles pouvaient donner. Les ressorts furent déme- 
surément tendus. Les Espagnols ont à se reprocher 
de ne pas avoir compris que cette oppression était le 
fait de la circonstance, et non de l'homme. Le mé- 
contentement se répandit rapidement au sein de cette 
population tout à l'heure si dévouée. La guerre que 
l'Angleterre déclara à la France en ce moment cri- 
tique augmenta la fermentation des esprits ; le bruit 
se répandit que l'Espagne se joignait à cette hostilité , 
et qu'elle allait reprendre un territoire dont elle n'a- 
vait consenti la cession qu'avec la plus grande peine. 
N'était-il pas d'ailleurs évident que les Français 

' Compte rendu par le général Kerverseau » après son éviction par le 
général Ferrand. (Papiers du département de la marine. ) 



318 LtYRE 11. CHAP. Vllt. 

allaient abandonner Tile, et abandonner ainsi la 
partie de l'Est aux fureurs et aux vengeances des 
hordes victorieuses de Christophe et de Dessalines?. . . 
Ne valait -il pas mieux revenir à FEspagne, et 
ne devait-on pas, en attendant qu'elle fût prête à r^ 
cevoir ses enfants , se jeter dans les bras de son 
alliée l'Angleterre?.... Telles étaient les idées qui, 
adroitement semées par les agents anglais et par 
ceux de Dessalines, fermentaient dans toutes les 
têtes ; elles allaient se traduire en une prise d'ar- 
mes dont le moment était arrêté, lorsque , averti à 
temps, le général Kerverseau, quittant la frontière, 
accourut à Santo-Domingo (septembre 1803), et 
dispersa les conjurés par quelques mesures éner- 
giques ' . 

La tranquillité fat rétablie. Mais le général Ker- 
verseau ne devait pas jouir longtemps de son ou- 
vrage : une sorte de révolution militaire lui enleva 
son commandement. 

Dans le nord de la partie espagnole commandait 
le général de brigade Ferrand, qui avait le centre 
de ses opérations à Montechristo, et relevait de l'au- 

* Voy. le compte rendu précité. — Voy. , de plus , le Précis historique 
des derniers événements de la partie de l'Est de Saint-Domingue , par 
le capitaine Gilbert Guillermin , ouvrage qui nous sera tout à l'heure d'un 
grand secours. 



LA PARTIE ESPAGNOLE. 319 

torité militaire du Cap. A la suite du dernier désastre 
qui frappa les débris de notre armée, et Tévacua- 
tion de cette ville, Ferrand leva tous ses postes, li- 
cencia les milices, abandonna son artillerie; et, 
après avoir mis sa troupe de ligne en marche sur 
Santo-Domingo, il se porta précipitamment sur cette 
ville , où il entra de sa personne accompagné d'un 
seul aide de camp. Chose triste à dire ! L'ambition 
et la vanité du caractère national trouvaient encore 
à se faire place au milieu de cette grande catastro- 
phe. Le général Ferrand voyait dans son ancien- 
neté un droit à prendre le commandement de la 
colonie entière ; et comme la colonie entière était 
alors réduite à la partie Sud du territoire espagnol 
et au corps du général Kerverseau, il venait s'établir 
à Santo-Domingo et se placer à la tête de ce corps ' . 
Un mouvement militaire audacieusement provoqué 
par les agents du général Ferrand, et à la tête du- 
quel il ne craignit pas de paraître , triompha de 
la résistance qu'avait cru devoir montrer Kerver- 
seau. Ce général voulut éviter une lutte qui eût été 

' « J'étais très-certain que si le général en cher avait en le temps de 
« donner des ordres avant son départ, le commandement en chef m'aurait 
« été déféré. Mais j'ignorais alors si quelque mesure avait été prise à cet 
« égard ; et, lorsque j'ai eu la certitude que le général Ferrand avait été mis 
« sous mes ordres , il y avait déjà plus d'un mois que j'étais hortf de Saint- 
« Domingue. » (Compte rendu précitâv) 



320 LIVRE II. CHAP. YlII. 

mortelle à Inoccupation française en présence d^une 
population à moitié hostile. Il céda à la violence, et 
s'embarqua avec ses aides de camp, laissant à son 
compétiteur une victoire qui devait un jour lui coû- 
ter cher. 

Le général Ferrand s'efforça de racheter, par une 
administration habile et paternelle, la manière dont 
il avait envahi le pouvoir supérieur. Il se rendit 
assez maître du cœur des habitants de la partie es- 
pagnole pour les voir accourir à son premier appel, 
lorsqu'il eut à résister, au commencement de l'année 
suivante (mars 1804), à l'invasion de Dessalines. 
Ce chef fondit en effet tout à coup sur le territoire 
de rOzama avec une armée de 22,000 noirs, et 
vint camper sous les murs de Santo-Domingo. Mais 
il y trouva tout dans l'attitude de la résistance; et, 
incapable d'entreprendre le siège d'une place même 
irrégulièrement fortifiée, préoccupé d'ailleurs de 
l'immensité du territoire qui s'étendait derrière lui, 
il se contenta de cette reconnaissance militaire, et 
reprit le chemin du Port-au-Prince, où il alla se 
faire couronner empereur. 

Rendue à la sécurité, la partie Sud de l'Audience 
espagnole se développa rapidement sous la direc- 
tion d'un homme doué de l'activité et de Tins- 



LA PARTIE ESPAGNOLE. 321 

iinct administratif propres à sa nation. Les services 
publics forent organisés, des routes furent percées, 
des mesures furent prises pour 1 aménagement et 
l'exportation des essences nombreuses que cette par- 
tie de la colonie est en possession de fournir à Pébé- 
nisterie européenne. En un mot, Tordre et la pros- 
périté se montrèrent partout, et le général Ferrand, 
satisfait avec raison de son œuvre, crut, après qua^ 
tre années d'une sage administration, avoir assis la 
domination française sur la plus solide des bases, 
la reconnaissance public[ue. 

Mais il comptait sans Faveuglement et la fureur 
des passions politiques. 

De grandes choses s'étaient passées en Europe 
depuis la prise de possession de la province espa- 
gnole. Le premier consul, devenu empereur, avait 
envahi TEspagne continentale, et placé un membre 
de sa famille sur le trône de Ferdinand VI. L'ar- 
dente nationalité du peuple espagnol, sa haine vi- 
goureuse de rétranger, fermentaient sur tous les 
points de la Péninsule, s'épandaient en conciliabules 
et en juntes séditieuses. En 1808, celle deSéville, 
qui avait concentré le pouvoir entre ses mains, et 
pris la direction du mouvement contre la France, fit 
signifier au gouverneur de la colonie de Porto-Ricd 

L 21 



3S2 LIVRE 11. CHAP. Vlll. 

la déclaration de guerre qu'elle venait de jeter ao- 
dacieusement à Napoléon, et lui ordonna d'agir en 
conséquence. 

Don Torribio Montés, après avoir proclamé Tau- 
torité de la junte dans la colonie qu'il gouvernait, 
se prépara, en bon Espagnol, à soulever contre Tau- 
torité française l'ancienne Audience de Santo-Do- 
mingo. Il parvint facilement à nouer des intrigues 
avec la population par le moyen des Dominguois 
que les dernières révolutions avaient jetés dans sa 
colonie ; et le général Ferrand ne tarda pas à être 
enveloppé d'une trame des mieux ourdies. Malheu- 
reusement il appela en quelque sorte la trahison par 
son aveugle confiance, et la funeste sécurité dans 
laquelle il s'endormit. Il ne pouvait supposer qu'on 
voulût se soustraire à une domination qu'il s'effor- 
çait de rendre si bienveillante et si paternelle ; et il 
ne voulut croire à la révolte que lorsqu'elle était 
déjà générale. 

Don Juan Sanchez Ramirez, créole espagnol, 
homme ambitieux et dissimulé, fui l'adroit fauteur 
de cette révolution nouvelle. 

Lorsqu'il ne put plus douter du caractère de ce 
mouvement, le général Ferrand sortit de Santo- 
Domingo, et, à la tête de cinq cents hommes, se 



LA PARTIE ESPAGNOLE. 323 

dirigea dans TEst, vers le bourg de Seybo, où se 
trouvait le quartier général de la révolte. Don Juan 
SancheZy qui commandait à une bande d'environ 
deux mille hommes , disposa habilement ces forces 
supérieures ; et après avoir un instant plié sous le 
premier choc du général français, il Tenveloppa 
d'un feu si bien nourri , qu'une déroute complète 
se mit dans sa faible troupe. 

Ferrand fit des efforts inouïs pour rallier les 
siens. Mais ajH-ès quatre heurta d'une lutte déses- 
pérée, il dut se résigner à fuir. Alors, il se sou- 
vint de la manière dont il s'était emparé du gou- 
vernement, de cette usurpation miUtaire que le 
succès seul pouvait justifier , et que la promesse du 
succès avait seule fait tolérer... Passant au galop, 
près d'un de ses officiers, il demanda de la poudre 
pour amorcer ses pistolets , et se fit sauter la cer- 
velle (7 novembre 1808) *. 

Ce combat se livra au lieu appelé Palo-Hincado. 
Il eut pour résultat inunédiat la perte totale de la 
campagne , et la concentration forcée de toutes les 

' « n 86 doma b nort aver. tant de prédpitatioD , dit le capitaiiie Gail' 
« lermiD , que rexplosioD seule annonça ce (atal événement. » — La 
plupart des officiers français perdirent la ¥ie dans ce combat. Le coloaH 
Pamsse , l'un d'eux , laissé pour mort sur le ebamp de bataille, parvint à 
regagner Santo-DomtngOy après lonie une odyssée de misères qui furent 
longimps rentrclieB des FrançMs dans eette viHe. 

21. 



32i LIVRE 11. CHAPw YllI. 

ressources disponibles dans Santo-Domingo. Le gé- 
néral de brigade Barquier, que son grade appelait 
au commandement , déclara cette ville en état de 
siège, et se prépara à résister a la fois aux attaques 
de la campagne et aux entreprises de la croisière 
anglaise qui se montrait déjà dans ces parages. 

Alors commença Tune de ces nobles luttes qui , 
lorsqu'elles ont l'Europe pour théâtre, demeurent 
gravées en caractères immortels dans les pages de 
rhistoire. 

Place revôtue d'une simple chemise^ sans fossés, à 
cause du roc vif sur lequel elle est bâtie ; déployant 
un front immense , dont la défense régulière néces- 
siterait une armée pour garnison, Santo-Domingo, dé- 
fendu par une poignée de Français, tint huit mois 
contre les attaques incessantes de l'armée insurrec- 
tionnelle, celles de la croisière anglaise, les trames 
intestines et les horreurs de la famine. Nous vou- 
drions que les proportions de ce travail nous per- 
missent de réparer l'oubli de l'histoire , et de dire 
toutes les phases de cette résistance héroïque, gloire 
égarée au fond d'une île du golfe du Mexique , et 
perdue au milieu de la grande épopée napoléo- 
nienne. Citons du moins quelques noms : ceux des 
colonels Anssenac, Vassimon, Panisse , Fortier, 



LA PARTIE ESPAGNOLE. 325 

Gamberlin; l'intrépide mulâtre Repussard, com- 
mandant la légion coloniale, le lieutenant Gilbert 
Guillermin, qui s'est fait Thistorien de cette vail- 
lante lutte. Ces braves gens livrèrent onze com- 
bats, dont ceux de Saint-Jérôme, de Galard ' et de 
Manganagua, couchèrent les morts par centaines 
sur le champ de bataille. Lorsque, poussés par le 
terrible aiguillon de la faim , ils s'élançaient hors de 
la place Tépée à la main , il fallait plier et laisser 
s'accomplir leur héroïque maraude. Alors , oubliant 
l'ennemi , les uns se jetaient dans les bois , abattant 
les ramiers si abondants dans ces parages , tandis 
que les autres, penchés vers le sol, fouillaient le 
gualliga, plante vénéneuse, dont, après six jours de 
manipulations, on parvenait à extraire une nourri- 
ture encore délétère*. Sur la mer, les corsaires 
Forés et Bottin, montant leurs fines goélettes, ar- 
mées jusqu'aux hunes , rôdaient comme des lionnes 
autour de leur tanière, dépensant des trésors de 
ruse et d'audace, pour jeter dans la place, à tra- 
vers la croisière anglaise , quelques barils de farine 
enlevés à prix d'or aux colonies voisines. Plus d'une 
fois , montée sur les toits en terrasse de ses maisons, 

' Il 86 livra trois combats dans ce seul lien. 

^ Yoy. toiis ces détails dans le livre déjà cité du lieutenant Guilleroiin. 



3â6 LIVRE II. CHAP. VIIK 

l'œil tendu vers cet horizon que le soleil des Tropi- 
ques rend infini , la population de cette ville affa- 
mée assista, partagée entre Tadn^iration et Tan- 
goisse , à une de ces joutes terribles dont Tenjeu 
était pour elle un court soulagement ou un redou- 
blement de misère. 

Chose admirable à dire ! les hommes qui luttaient 
ainsi ne savaient même pas si leur résistance était 
connue de la métropole ' . 

De leur côté, électrisés par cette flamme insurrec- 
tionnelle , que les juntes de la mère patrie lançaient 
contre tout ce qui portait le nom français ; habile- 
ment conduits par Sanchez, esprit froid et persévé- 
rant que rien ne lassait, les insurgés, ces colons 
espagnols qui n'avaient pas su trouver Ténergie de 
faire face à leurs frontières envahies par Toussaint, 
déployèrent un courage et une ténacité dignes de 
leur passé. 

Lorsque les dernières provisions furent épuisées; 
que les cuirs « préparés et assaisonnés » qui faisaient 
le fond deTalimentation, furent devenus un mets ré- 
servé à la table des riches; lorsque la croisière an- 
glaise se changeant en une escadre, se prépara au 

^ EUe ne Tétait pas,.. 



LA PARTIE ESPAGNOLE. 327 

débarquement y le général Barquier se décida à 
signer une capitulation. 

Mais, plein du juste orgueil qu'il puisait dans 
le vsentiment de son devoir si noblement rempli , 
il refusa avec hauteur toutes les propositions venant 
des rebelles, et ne voulut traiter qu'avec le com- 
mandant des forces britanniques. Le major-général 
sir Hugh Lyle Garmichaël était digne de compren- 
dre cette fierté du vaincu : il accorda presque tous 
les articles de la capitulation dressée par le général 
Barquier, et la garnison française sortant de Santo- 
Domingo avec les honneurs de la guerre, fiit con- 
duite en France sur les vaisseaux et aux frais de la 
Grande-Bretagne (juillet 1809). Il faut citer à la 
gloire du vainqueur et du vaincu, ces paroles de 
sir Garmichaël à ses troupes prenant possession de 
la place : Soldats, vous n'avez pas eu la gloire 
« de vaincre la brave garnison que vous rem- 
«c placez ; mais vous allez reposer vos têtes sur les 
« mêmes pierres où d'intrépides soldats venaient 
a se délasser de leurs glorieux travaux , après avoir 
a bravé les dangers de la guerre et les horreui-s de 
<c la faiin. Que ces grands souvenirs impriment dans 
« vos cœurs des sentiments de respect et d'admira- 
« tion pour eux; et souvenez-vous que si vous 



328 LIVRE 11. CUAP. viit. 

« imitez un jour cet exemple , vous aurez assez fait 
« pour votre gloire. » 

Tous les actes de cette prise de possession furent 
pleins de grandeur, et font oublier la lugubre éva- 
cuation de 1803. Là, les hommes de race blanche 
étaient seuls en présence , et la civilisation^s^enfuyant 
avec les hâves soldats de la France, put quitter 
cette terre sans se couvrir la tète d^un voile funèbre. 

L'Espagne se trouva donc, et par la seule force 
des choses, rentrée en possession de son ancienne 
colonie. Cette réoccupation dura, à l'état de provi- 
soire, jusqu'en 1814. Le cabinet de Madrid profita, 
à cette époque, du grand remaniement qui se fit 
dans le droit public de l'Europe , pour rechercher 
avec ardeur la sanction du fait qui s'était accompli 
en sa faveur. 

L'Espagne n'avait pas plutôt sigoé Tacte de ces- 
sion de 1795, que, semblable à un enfant qui 
vient de briser un jouet dont il se croyait fatigué , 
, elle se prit à regretter amèrement ce qu'elle avait 
perdu. Cette colonie qui , depuis près de deux 
siècles, ne figurait au bilan de sa métropole que 
pour les sommes annuelles qu'elle lui coûtait, et 
dont on semblait ne savoir que faire, ne fiit plus 
que la première métropole européenne du nouveau 



LA PARTIE ESPAGNOLE. 329 

monde, la terre où reposait les cendres de Colomb... 
L'orgueil castillan, un instant endormi, s'était réveillé 
tout à coup, et des communications très-pressantes 
avaient été faites au cabinet des Tuileries à la faveur 
des lenteurs riue subissait la prise de possession. Il ne 
s'agissait de rien moins que de la rétrocession à la 
France, pour prix de la révocation des stipulations 
du traité de Bâle, de la province de la Louisiane, 
que le traité du 3 novembre 1762 avait abandonnée 
à l'Espagne; — mais dès qu'il était question delà Loui- 
siane, la France ne pouvait accepter ce pacte avan- 
tageux. Ce pays ne doitril pas figurer sur la carte 
du monde, comme un écueil où se sont constam- 
ment brisés la politique et les nobles instincts d'un 
grand peuple ' ? 

' La France ne sut jamais comprendre l'importance de la Louisiane : ce 
magnitiqiie territoire, qui la plaçait au cœur du nouveau monde, rendait 
son amilié nécessaire à l'Espagne et aux États-Unis; a[)puyait d'un côté 
ses Antilles , et de l'autre touchait de sa nationalité française cette noble 
province du Canada qui conserve comme une fol religieuse la langue de 
nos pères. La Louisiane fut rétrocédée à la France , par le traité de Saint- 
ildephonse, du.P'' octobre 1800, ponr prix de la constitution du duché de 
Parme en faveur <le Tlnfant. Moins de trois ans après (20 avril 1803) , se 
consonima cet acte impolitique, odieux et immoral, de la vente d'un terri- 
toire français et d'une population française. Cette vente fut faite pour le 
prix de 60 millions de francs, dont moitié fut retenue comme indemnité de 
prises indûment faites sur les citoyens de l'Union, dans les guerres précé- 
dentes. — Digne avènement de cette politique antimaritime et anticoloniale 
de l'empire, dont la France recueille en ce moment les fruits. — Voir l'his- 
toire des traités que nous venons do mentionner dans l'ouvrage de M. Duflot 
de Mofras déjà cité. 



330 LIVRE 11. CHàP. VIll. 

La France refusa donc, et l'art. 8 du traité de 
Paris vint la faire repentir de son refus, en disposant 
ainsi : « S. M. B. stipulant pour elle et ses alliés, 
<x s'engage à restituera S. M. T. Gh., dans les délais 
a qui seront ci-après fixés, les colonies, possessions, 
« comptoirs et établissements de tout genre que la 
a France possédait au 1*' juin 1792 dans les mers 
« et continents de FAmérique , de TAfrique et de 
tf TAsie, à Texception toutefois des îles de Tabago 
« et de Sainte-Lucie, et de Tile de France et de ses 
« dépendances , nommément Rodrigue et les Sé- 
« chelles, lesquelles S. M. T. Ch. cède en toute pro- 
« priété et souveraineté à S. M. B.; — comme aussi la 
« partie de Saint-Domingue cédée à la France par le 
« traité de Bâle, et que S. M. T. Ch. rétrocède à 
« S. M. C. en toute propriété et souveraineté '. » 

Ainsi se trouva légalisée par le droit, la révolu- 
tion opérée par Sanchez. 

* Traité de Paris, du 30 mai 18l4.^Marten8, vol. XIII, p. 6.— Analyse 
dans Schoei, vol. X, p. 492 



LIVRE H. CHAI>. IX. 331 



CHAPITRE IX. 



De la rétrocession de ISiai A la coDstitoiIon de la république 
dominicaine. 



Révolution de 1821. — Présidence passagère de Nnnès Caserès. — Ma- 
nœuvres du président Boyèr, qui convoite la possession de l'Est. — Tra- 
hison. — Occupation de l'Est — Caractère de cette annexion. — Pro- 
testation de l'Espagne. — Premier réveil des colons espagnols en 
apprenant le mouvement de Praslin. ~ Tournée d'Hcrard. ~ Les dé- 
putés espagnols proposent de se donner à la France. — La présence d'un 
consul français à Santo Domingo est la cause déterminante de Tinsurrec- 
tion. — Attitude de ce consul. ~> La révolution est proclamée — Le géné- 
ral Santana. — Manifeste delà république dominicaine. — S(>nsation que 
produit dans l'Ouest la révolution dominicaine. — A[)prél)ensions mani- 
festées. — Accusations lancées contre la France. — Proclamation d'Hé- 
rard, qui reconnaît les griefs des Dominicains. — Il entre sur le territoire 
oriental — Premiers combats. — Quartier général d'Azua. — Dénoû- 
ment. — La république dominicaine est constituée. — Attaques inces- 
santes de rouest. — Devoir des grandes puissances , — et de la France 
en particulier. 



Cette reprise de possession n'entraîna aucun 
changement, aucune innovation qui fussent de na- 
ture à modifier l'état du pays. Cette mutuelle lé- 
thargie de la métropole et de la colonie dura jus- 
qu'à la plus prochaine révolution. — Elle eut lieu 
en 1821. 

Un avocat créole, nommé Nunès Caserès, arbora 



332 LIVRE 11. GHAP. IX. 

le drapeau colombien à Santo-Domingo (1" dé- 
cembre , et constitua une république dont il se fit, 
bien entendu, proclamer président. Mais il trouva 
une grande résistance à ses projets dans la ville de 
Santiago, point important de Tintérieur, dont les 
habitants, presque tous de pure race castillane, ne 
purent se faire à l'idée de se ranger sous un de ces 
nouveaux drapeaux de l'Amérique du Sud plantés 
dans le sang de leurs nationaux. De là naquit un 
conflit qui devait avoir les plus graves conséquences. 
A cette époque , ainsi que nous l'avons vu , la mort 
de Christophe venait de réunir toute la partie fran- 
çaise sous le sceptre présidentiel du successeur de 
Pétion. Le général Boyer convoitait très-vivement 
la province espagnole; mais sa position était alors 
à peu près la môme que celle dans laquelle le cha- 
pitre précédent vient de nous montrer Toussaint en 
1797 : il voulait avoir, mais n'osait prendre. Ce 
pays appartenait en effet bien réellement à l'Es- 
pagne, et y entrer par la force, ce n'était autre 
chose que déclarer la guerre à cette puissance. Le 
président mulâtre, qui avait d'excellents précédents 
à suivre, déploya en cette occasion une véritable 
habileté. Il fit jouer tous les ressorts pour engager 
la complication, de manière à intervenir comme le 



CONSTITCT. DE LA RÉP. DOMINICAINE. 333 

dieu du dénoùment. On put reconnaître en cette 
occasion l'excellent aloi des quadruples sauvés du 
pillage du trésor de Christophe. Nous voudrions ne 
pas dire que Tévêque de Santo-Domingo fut accusé 
de s'être fait l'agent de cette malheureuse intrigue, 
et que Ton évalue à cent mille gourdes le prix qui 
lui fut compté en retour de la nationalité de son 
pays. 

Sans doute des efforts furent faits par le parti 
castillan pour rompre cette trame, et nous aurons 
tout à l'heure à en constater l'issue toute particu- 
lière dans une autre partie de ce travail. Mais l'u- 
nion seule pouvait sauver ce peuple, et nous avons 
vu que c'était précisément d'une dissension intes- 
tine que naissait cette crise. Le général Boyer vit 
donc arriver ce qu'il attendait : lé drapeau haïtien 
fut arboré par l'un des deux partis , et l'interven- 
tion de rOuest fut réclamée. Le président n'en de- 
mandait pas davantage. Aussitôt un corps d'armée 
assez considérable, divisé en deux colonnes, péné- 
tra par le nord et par le sud sur le territoire espa- 
gnol. Sûres que rien ne leur ferait obstacle, les 
troupes haïtiennes marchèrent hardiment sur Santo- 
Domingo. Le président y fit solennellement son en- 
trée, et y proclama la constitution de l'Ouest, le 9 
février 1822. 



334 LIVRE 11. CHAP. IX. 

Il importe, et pour des raisons qui se produiront 
dans la suite de ce récit, de ne pas se méprendre 
sur le caractère de cette nouvelle révolution. La fa- 
cilité avec laquelle elle s'est accomplie a merveilleu- 
sement servi au développement d'une thèse que les 
Haïtiens ont toujours propagée avec une intention 
sur laquelle on ne saurait se méprendre. A entendre 
les écrivains de la république, Tannexion de 1822 
a été un acte tout à fait volontaire et spontané; la 
prise de possession du président Boyer « ne fut que 
la conquête des cœurs ' . » Or, rien n'est moins vrai 
que cette vérité historique. La prise de possession 
de 1822 fiit aussi pacifique , mais, à la terreur près, 
aussi odieuse à la majorité de la population que celle 
opérée par Toussaint. Les Espagnols de Saint-Do- 
mingue ne firent en cette circonstance que donner 
une nouvelle preuve de cette étrangeté de caractère 
que les événements qui précèdent ont déjà pu faire 
saisir. Pleins d'énergie pour renverser une domi- 
nation établie, indomptables et persévérants dans 
l'insurrection , ils sont mous et débiles dans la ré- 
sistance. Avec de pareilles natures, toute soumis- 
sion , vue de loin et à travers certaine phraséologie 

' Voy. la Géographie de Vile d* Haïti, précédée du précis et de la date 
des événemenisy par M. B. Ardoiiin du Port-au-Prince. 



CONSTITUT. DE LA RÉP. DOMINICAINE. 335 

intéressée , peut toujours paraître une accession vo- 
lontaire , et même une conquête des cœurs. 

Mais à qui sait demander aux faits leur enseigne- 
ment et leurs conséquences, l'occupation de 1822 
apparaîtra ce qu'elle est en réalité : l'asservissement 
du plus faible au plus fort. Ce qui nous reste à dire 
achèvera de rendre plus saisissable cette très-im- 
portante vérité historique. 

Pendant les vingt-deux ans que dura l'adminis- 
tration du général Boyer, la fusion sembla complète 
entre les deux anciennes colonies européennes de 
Saint-Domingue. Elles dormirent du même sommeil 
et vécurent de la même misère. Aucun fait extérieur 
ne marqua cette période, si ce n'est la protestation 
que fit l'Espagne en 1830. Le 16 janvier de cette 
année, don Felipe Fernandez de Castro vint au nom 
du roi Ferdinand réclamer soit la réunion du terri- 
toire de l'Est, soit une indemnité analogue à celle 
accordée à la France. L'Espagne se fondait sans 
doute, quant à ce dernier point, sur ce fait qu'un 
grand nombre de propriétaires espagnols avaient 
été, aussi bien que les propriétaires français, obligés 
d'abandonner le pays. En effet, le nouveau gou- 
vernement avait jeté une grande perturbation dans 
la possession du sol. Il avait dépouillé une multi- 



33G LIVRE II. CHAP. IX. 

tilde de familles, par ce seul fait qu'il avait exigé la 
présentation des titres dans un pays où la propriété 
ne reposait en général que sur des concessions du 
domaine public, et où , par suite de l'incurie créole, 
les affaires ne s'étaient jamais faites qu'avec une 
demi-régularité. Ënfm, l'Espagne contestait sans 
doute le mérite de la révolution bâtarde sur laquelle 
était venue s'enter l'annexion du 9 février. Mais, à 
moins que l'Espagne n'ait voulu faire qu'une pro- 
testation qui réservât ses droits pour l'avenir, elle 
eût dA faire appuyer sa réclamation d'une démons- 
tration quelconque. Appuyé de la seule justice de 
la cause qu'il venait soutenir, son envoyé ne pouvait 
rien obtenir. En effet, don Fernandez de Castro re- 
partit pour Cuba le 1**^ février, sans avoir conduit 
à fin sa négociation. 

Ainsi, comme nous l'avons dit, rien de saillant 
dans cette période. 

Mais la révolution de Praslin ne fut pas plutôt 
consommée dans FOuest, que l'agitation commença 
dans l'Est. Déjà, à la nouvelle de l'insurrection des 
Cayes, Santo - Domingo s'était ému et avait pris 
spontanémentr les armes. Le général noir Carrié, 
qui commandait dans cette ville pour Boyer, après 
une tentative de résistance qu'abrégea du reste la 



CONSTITIT. DE Là RÉP. DOMINICAINE. 337 

nouvelle qui lui arriva de la fuite du président, s était 
embarqué précipitamment, et avait laissé le champ 
libre au parti national qui cherchait à se former. 
Toutefois, ce mouvement s était opéré sans but , sans 
plan arrêté, et par ce seul entraînement instinctif qui 
pousse les opprimés à se mouvoir, comme pour chan- 
ger leur fardeau d'épaule. Cette première prise d'ar- 
mes n'avait abouti qu'à la formation d'un comité pro- 
visoire d'administration. Nous avons vu qu'aussitôt 
après l'installation à peu près r^lière de son gou- 
vernement de fait, le chef d exécution Hérard s'était 
mis en marche avec une partie des troupes disponi- 
bles, pour aller faire proclamer la révolution dans le 
Nord et dans l'Est. Lorsque le futur président pénétra 
flur le territoire de l'ancienne province espagnole, il 
trouva que quelques esprits se ralliaient déjà autour 
d'une pensée commune, et que le parti scissionnaire 
tenait de secrets conciliabules. 11 procéda révolution- 
nairement, fit enlever et traîner dans les geôles du 
Port-au-Prince les habitants les plus influents de 
Santo-^Domingo. Après avoir changé les principaux 
fonctionnaires et placé les forces militaires sous les 
ordres de son frère, le colonel Léo Hérard, il crut 
avoir assuré l'unité de la république , et regagna la 
partie occidentale. 

I. 52 



338 LIVRE II. CHàP. IX. 

Rien ne sembla d'abord de nature à infirmer cette 
idée. Les comités municipaux se formèrent dans TEst, 
comme dans l'Ouest ; les assemblées électorales eu- 
rent lieu ; la même faconde excentrique foudroya , 
dans la même phraséologie , la « royauté dévoratrice 
de Boyer et la classe purulente de ses séides ' . » Enfin, 
les députés de l'ancienne Audience espagnole prirent 
part, comme ceux de l'ancienne colonie française, 
aux travaux de l'assemblée dite constituante, et 
mêlèrent leurs harangues à la confusion de cette 
Babel parlementaire. 

Mais cette adhésion était plus bruyante que sin- 
cère : la première tournée d'Hérard et les mesures 
qui l'avaient accompagnée avaient fait décider l'in- 
surrection. On s'y préparait dans tous les districts, 
tandis que ces mêmes députés, qui discutaient si 
bien la constitution à Port-au-Prince , y faisaient de 
secrètes démarches auprès du commandant des for- 
ces navales françaises, M. le contre-amiral de Mos- 
ges, de l'envoyé français, M. le consul général 
Barrot, et du consul résident, M. Levavasseur, 
offrant à la France , soit la suzeraineté , soit le pro- 
tectorat, soit même la cession, moyennant le con- 

' Discours prononcé dans Téglise de Santo-Domingo , après la messe , 
par Sébastien Laforest. ^ C*est le plus curieux morceau d'éloquence locale 
que nous ayons rencontré. 



CONSTITLT. DE LA RÉP. DOMINICAINE. 339 

cours qu'ils assureraient à la scission qui se prépa- 
rait. Les agents français transmirent ces ouvertures 
à leur gouvernem^it, mais se refusèrent positive- 
ment à prendre la responsabilité de la grave initia- 
tive qui leur était demandée. Toutefois, involontai- 
rement ou intentionnellement, ils concoumrent à 
Texplosion par le fait suivant : M. Juchereau de 
SaintrDenis , consul désigné pour le Cap , se trouvant 
sans résidence par suite de l'entière destruction de 
cette malheureuse ville, Hérard consentit, sur la 
demande de nos agents , à le laisser accréditer pro- 
visoirement à Santo-Domingo, où la France n'avait 
jamais eu de consul. Ce fait fut considéré par la po- 
pulation comme la manifestation éclatante du con- 
cours sollicité. Vainement M. Juchereau de Saint- 
Denis s'efforça-t-il de dissiper l'erreur et de rappeler 
qu'il avait reçu son exequatur du gouvernement du 
Port-au-Prince. Rien ne put détromper des gens qui 
tenaient à leur erreur. Le 27 février, la révolution 
éclata à Santo-Domingo. 

La population de cette ville , retrouvant tout à 
coup cet élan d'agression dont nous l'avons vue sou- 
vent faire preuve, se leva en armes et bloqua la gar- 
nison dans les forts. La lutte allait devenir sanglante. 
Ce fut alors qu'intervint M. Juchereau de Saint-Denis, 

22. 



340 LIVRE II. CHAP. IX. 

qui se porta comme médiateur entre les deux partis j 
obtint du colonel Léo Hérard qu'il évacuerait la 
place 9 et de la population , qu'elle laisserait effectuer 
cette retraite. 

Ce fut là la première immixtion de notre agent 
dans les affaires politiques du pays. Elle inaugurait 
dignement la conduite ferme, intelligente, nationale, 
qu'il a tenue depuis ^ et sur laquelle ne sauraient 
faire prendre le change ni les plaintes violentes pro- 
férées contre lui à Haïti, ni le crédit qu'elles auraient 
pu trouver en France.' 

Presque au même moment , le même mouvement 
s'opéra, avec la même issue, dans Porto-Plate. Bien- 
tôt on put se convaincre qu'il ne s'agissait pas d'une 
révolte partielle , d'un entraînement irréfléchi , mais 
d'une révolution froidement méditée, sachant son but, 
comptant sur ses moyens , — et surtout d'une révo- 
lution ayant son chef. 

Ce chef, dont il est temps de parler, était un colon 
blanc, l'un des plus grands pasteurs du canton de 
Seybe, et qui a gagné assez brillamment ses épau- 
lettes improvisées, pour que nous l'appelions , avec 
ses compatriotes, le général Santana. Cœur élevé, 
esprit intelligent, Santana souffrait impatiemment 
la domination mulâtre du Port-au-Prince, et tra- 



CONSTITUT. DE LA RÉP. DOMINICAINE. 341 

vaillait froidement à la secouer. Lorsqu'il jugea le 
moment arrivé, il se mit à la tête de ses Sejbnnos 
(bergers du canton de Seybo), et forma le noyau de 
l'insurrection. Avec plus de raison, et surtout plus 
de désintéressement, son rôle est devenu celui de 
Juan Sanchez, qui, pasteur comme lui, fut, ainsi 
que nous avons vu , le héros de la malheureuse ré- 
volution de 1808. 

Bientôt, la province espagnole lança son mani- 
feste; la croix blanche remplaça les couleurs haï- 
tiennes, et de Neybo à Samana retentit le cri d'indé- 
pendance : f^hui Ui viryen Maria , j republica 
Dominical!.,, 

Nous croyons devoir, malgré son étendue, re- 
produire intégralement le manifeste de la république 
dominicaine. C'est un appel adressé aux nations 
civilisées par la plus ancienne population civilisée 
du nouveau monde. 

MANIFESTE DES HABITANTS DE LA PARTIE EST DE l'iLE 
CI-DEVANT ESPAGNOLE OU SAINT-DOMINGUE, SUR LES 
CAUSES DE LEUR SÉPARATION DE LA RÉPUBLIQUE 
HAÏTIENNE. 

« La déférence et le respect que Ton doit à l'o- 
pinion de tous les hommes, et à celle des nations 



342 LIVRE II. GHAP. rX. 

civilisées , commandent que lorsqu^un pays qai s'é- 
tait uni à un autre , veut reprendre et revendiquer 
ses droits en rompant ses liens politiques , il déclare 
avec franchise et bonne foi les motifs qui ont pu l'y 
porter , afin que Ton ne pense pas quMl ait été mû 
par un esprit de nouveauté et d'ambition. Nous pen- 
sons avoir démontré par notre constance héroïque , 
que Ton doit supporter les maux de la part d'un 
gouvernement , tant qu'ils sont supportables , plutôt 
que d'en faire justice et de s'y soustraire. Mais quand 
une longue suite d'injustices, de violences et de 
vexations , finissent par prouver l'intention de tout 
réduire au désespoir et à la plus absolue tyrannie , 
c'est alors un droit sacré pour les p^iples, et même 
un devoir , de secouer le joug d'un semblable gou- 
vernement , et de pourvoir à de nouvelles garanties 
qui leur assurent leur stabilité et leur prospérité à 
venir. 

(( Par la raison que les hommes ne se sont réunis 
en société que dans le seul but de travailler à leur 
conservation , qu'ils ont reçu de la nature le droit de 
proposer les moyens , et dé les rechercher , afin d'ob- 
tenir ce résultat ; par cette même raison , ces prin- 
cipes les autorisent à se mettre en garde , à se pré- 
munir contre tout ce qui peut leur arracher ce droit , 



GONSTITUT. DE LÀ RÉP. DOMlMGAmE. 343 

lorsque la société se trouve menacée. — Voilà pour- 
cpioi les habitants de la partie Est de l'île ci-devant 
espagnole ou Saint-Domingue , usant de leurs droits, 
poussés qu'ils ont été par vingt-deux années d'op- 
pression y entendant de toutes parts les plaintes de 
la patrie, ont pris la ferme résolution de se sé- 
parer pour toujours de la république haïtienne, et 
de se constituer en un État libre et souverain. 

« Il y a vingt-deux ans que le peuple dominicain, par 
une fatalité du sort, subit l'oppression la plus ignomi- 
nieuse : soit que cet état de dégradation ait dépendu 
de son véritable intérêt, soit qu'il se soit laissé en- 
traîner par le torrent des passions individuelles ' , le 
&it est qu'on lui a imposé un joug plus pesant et plus 
dégradant que celui de son ancienne métropole. — 
Voilà vingt-deux ans que le peuple, privé de tous 



* Il faut prendre note de ces paroles , qui , si peu explicites qu'elles 
soient, en disent sufâsanunent sur Vunion et la sympathie des deux pro- 
vinces dont il est parlé dans le manifeste. Ces derniers mots ont été écrits 
en yue du parti qui avait provoqué l'annexion. C'est comme un appel fait à 
Tottbli et à la conciliation. —Nous devons d'ailleurs dire que nous n'avons 
pu nous procurer le texte espagnol du manifeste. La traduction que nous 
donnons ici a été empruntée à un journal du Port-au-Prince. Nous n'avons 
pu y faire que les modifications qui ne portaient pas sur le sens. Or, on 
conçoit comment le traducteur a dû, comme involontairement, mettre en 
relief tout ce qui faisait favorablement allusion à l'occupation de 1822, et 
laisser au contraire involontairement dans le vague tout ce qui lui était 
défiivorable. 



344 LIVRE II. CHAP. IX. 

ses droits , s'est vu violemment déshérité de tous les 
bienfaits auxquels il aurait dû participer, s'il avait 
été considéré comme faisant partie intégrante de la 
république. Et peu s'en est fallu qu'on ne lui eût ôté. 
jusqu^au désir de se soustraire à un si humiliant es- 
clavage! Lorsqu'en février 1822, la partie orien- 
tale de r Jle, ne cédant qu'à la force des circonstances, 
consentit à recevoir l'armée du général Boyer , qui, 
comme ami , dépassa les limites de l'une et de l'au- 
tre partie, les Espagnols dominicains ne purent croire 
qu'avec une perfidie aussi dissimulée il eût pu man- 
quer aux promesses qui lui servirent de prétexte 
pour occuper le pays , et sans lesquelles il aurait eu à 
vaincre des difficultés , et même à marcher sur nos 
cadavres, si le sort l'eût favorisé. 

« Pas un Dommicain ne le reçut alors sans lui 
donner des témoignages de sympathie. Partout 
où il passait, le peuple allait à sa rencontre; il 
croyait trouver en celui qui venait de recevoir 
dans le Nord le titre de pacificateur, la protec- 
tion qu'il lui avait promise d'une manière si hy- 
pocrite; mais bientôt, pénétrant le voile qui ca- 
chait ses pernicieux desseins. Ton ne tarda pas à 
découvrir que l'on s'était livré à un oppresseur , à 
un tyran féroce ! . . . Avec lui est entrée à Santo-Do- 



CONSTITUT. DE LA IlÉP. DOiMlNICAINE. 345 

mingo la réunion des vices et de tous les désordres, 
la perfidie, la délation, la division, la calomnie, 
la violence , l'usurpation et les haines personnelles, 
jusqu'alors peu connues chez ce bon peuple ! . . . Ses 
décrets et ses dispositions furent les principes de la 
discorde et le signal de la destruction. Au moyen 
de son système désorganisateur et machiavélique, il 
contraignit à s'émigrer les familles les plus respec- 
tables , et avec elles disparurent du sol , les talents, 
les richesses , le commerce et l'agriculture. Il éloigna 
de son conseil , et des principaux emplois , les hom- 
mes qui auraient pu défendre les droits de leurs con- 
citoyens ; qui auraient pu proposer le remède à leurs 
maux , et faire connaître les vrais besoins du pays ; 
au mépris de tous les principes du droit public et 
des gens , il réduisit beaucoup de familles à la mi- 
sère et à l'indigence , en leur arrachant leurs pro- 
priétés pour les réunir au domaine de la république, 
pour les donner à des individus de la partie occi- 
dentale , ou les leur vendre à vil prix ; il désola les 
campagnes , et détruisit l'agriculture et le commerce ; 
il dépouilla les églises de leurs richesses, maltraita 
et humilia les ministres de la religion; il leur en- 
leva leurs rentes et leurs droits, et, par sa négligence, 
il laissa tomber en raine les édifices publics, pour 



346 LIVRE II. CHàP. IX. 

que ses lieutenants profitassent des débris, et qu'ainsi 
ils pussent assouvir l'avarice qu'ils apportaient avec 
eux de l'Occident. 

« Plus tard, pour donner à ces injustices les appa- 
rences de la légalité , il édicta une loi pour faire en- 
trer au domaine de l'État les biens des absents, 
dont les frères et les parents sont jusqu'aujour- 
d'hui plongés dans la plus affreuse misère. Cette 
mesure ne satisfaisant point son avarice, il porta en- 
core une main sacrilège sur les propriétés des en- 
fants de l'Est , et autorisa le vol et la fraude par la 
loi du 8 juillet 1824; il prohiba la communauté 
des terres communales qui , en vertu des conven- 
tions, et pour l'utilité et les besoins de famille, 
avait été ainsi maintenue dès la découverte de 
l'île, et cela pour en faire profiter l'État; par là, 
il a fini par ruiner les battes, et par appauvrir 
un grand nombre de pères de famille; il lui im- 
portait peu de tout ruiner , de tout détruire ! Tel 
était l'objet de son insatiable avarice ! Fécond à in- 
venter les moyens qui devaient consommer l'œuvre 
de notre ruine , et réduire tout à rien, il imagina uo 
système monétaire qui, insensiblement et par de- 
grés, a réduit les familles, les employés , les com- 
merçants et la majorité des habitants à la plus grande 



GOMSTITUT. DE LA RÉP. DOMINICAINE. 347 

misère. C'est avec de sembliables vues que le gou- 
vernement haïtien propagea ses principes corrup- 
teurs, par rinfluence de sa politique infernale. Il 
déchaîna les passions , suscita l'esprit de parti ; il for- 
gea ses plans destructeurs , il établit l'espionnage , 
introduisit la zizanie et la discorde jusque dans les 
foyers domestiques Si un Espagnol osait se pro- 
noncer contre l'oppression et la tyrannie, il était 
dénoncé comme suspect , entraîné dans les cachots, 
et plusieurs enduraient souvent le supplice pour ef- 
frayer les autres , et faire périr avec eux les senti- 
ments que nous avaient légués nos pères ; tourmen- 
tée, persécutée, la patrie ne trouva d'autre reftige 
contre la tyrannie que dans le sein d'une jeunesse 
affligée, et en quelques âmes pures, qui surent con- 
centrer leurs principes sacrés pour en laisser la pro- 
pagande en des temps plus opportuns, et rendre 
l'énergie à ceux qui se trouvaient dans l'abattement 
et la stupeur. 

« Pendant les vingt et une années que dura l'admi- 
nistration perversive de Boyer, les habitants de l'Est 
eurent à souffrir toute espèce de maux et de priva- 
tions que l'on ne saurait énumérer ; il traita ses habi- 
tants plus durement qu'un peuple conquis par la 
force; il les persécuta, et en retira tout ce qui pouvait 



3i8 LIVKE II. CHAP. IX. 

assouvir son avarice et celle des siens ; il les asservit 
au nom de la liberté; il les contraignit à payer une 
dette qu'ils n'ayaient point contractée, comme les 
habitants de la partie occidentale qui avaient pro- 
fité des biens étrangers, lorsque, au contraire, ils 
nous doivent les richesses qu'ils nous ont arrachées, 
ou qu'ils ont dissipées. Tel était le triste état de cette 
partie, lorsque, le 27 janvier de Tannée passée, les 
Caves, dans le sud de l'ile, poussèrent le cri de ré- 
forme : avec la rapidité de l'éclair les peuples s'en- 
flammèrent à ce signal ; ils adhéraient au principe 
du manifeste du 1^*^ septembre, et la partie de l'Est, 
tant était grande sa bonne foi , se flatta , mais en 
vain, d'un avenir plus heureux. Mais le comman- 
dant Rivière se proclama chef d'exécution, inter- 
prète de la volonté du peuple souverain; il rendit 
des lois à sa fantaisie; établit un gouvernement sans 
aucune forme légale, sans y comprendre aucun des 
habitants de cette partie qui s'était prononcée en 
faveur de sa révolution ; il parcourut le département 
do Santiago, et, sans aucun motif légitime, il 
rappela péniblement la malheureuse époque de Tous- 
saint et de Dessalines, traînant après lui un mons- 
trueux état-major qui portait la démoralisation par- 
tout où il passait; vendit les emplois, dépouilla 



CONSTITUT. DE LA HÉP. DOMINICAINE. 349 

les églises, détruisit les élections que les habitants 
avaient faites dans le but de s'assurer des représen- 
tants qui pussent défendre leurs droits ; et cela, pour 
continuer à laisser cette partie dans la misère, et se 
faire des candidats qui rélevassent à la présidence, 
quoique sans mandat spécial de leurs commettants. 
C'est ce qui eut lieu : il menaça l'assemblée consti- 
tuante, et, par suite d'étranges communications faites 
par lui à l'armée sous son commandement, il réussit 
à être président de la république. 

« Sous le prétexte que dans cette partie on pensait 
à une séparation de territoire en faveur de la Co- 
lombie, il emplit les cachots du Port-au-Prince des 
plus ardents Dominicains, dans le cœur desquels ré- 
gnait l'amour de la patrie, sans d'autres vues que le 
besoin d'améliorer leur sort, d'obtenir pour eux 
l'égalité des droits, le respect des personnes et des 
propriétés. D'autres pères de famille durent s'ex- 
patrier pour éviter des persécutions. Et lorsqu'il vit 
ses desseins réalisés, et qu'il se fut assuré l'objet 
qu'il avait en vue, il mit en liberté ces détenus sans 
aucune espèce de satisfaction pour les outrages et 
les préjudices qu'ils avaient soufferts. 

« Notre condition n'a nullement changé: les mêmes 
outrages, les mêmes traitements de l'administration 



350 * LIVRE II. GHAP. IX. 

intérieare; les mêmes charges ou de plus fortes; le 
même système monétaire sans garantie aucune, qui 
fait la ruine des peuples, et une constitution mes- 
quine qui ne fera jamais Thonneur du pays; tout cela 
a mis le sceau à Tignominie, en nous privant, au mé- 
pris du droit naturel, de Tunique chose qui nous 
restait d'espagnol : Tidiome natal, et a mis de côté 
notre auguste religion pour la faire disparaître de 
chez nous; car si cette religion, lorsqu'elle était 
la religion de TÉtat, lorsqu'elle était protégée, elle 
et ses ministres furent méprisés et vilipendés , que 
sera-ce maintenant qu'elle est entourée de sectaires 
et d'ennemis? 

« La violation de nos droits, coutumes et privilè- 
ges, et tant de vexations nous ont révélé notre po- 
sition, nous ont fait connaître notre asservissement, 
notre abaissement ; et les principes du droit qui ré- 
git les nations, décident la question en faveur de 
notre patrie, comme ils la décidèrent en faveur des 
Pays-Bas contre Philippe II , en 1581 . 

« En vertu de ces principes, qui osera blâmer la 
résolution du peuple des Cayes, lorsqu'il se souleva 
contre Boyer, et le déclara traître à la patrie ? 

c( Et qui osera blâmer la nôtre, en déclarant la par- 
tie Est de l'île séparée de la république d'Haïti? 



CONSTITUT. DK Lk RÉP. DOMINICAINE. 351 

« N0U8 n'avons aucune obligation vis-à-vis de ceux 
qui ne nous fournissent aucun moyen de Taccom- 
plir, aucun devoir à l'égard de ceux qui nous pri- 
vent de nos droits. 

« Si la partie de l'Est était considérée comme in- 
corporée volontairement à la république haïtienne, 
«lie devait jouir des mêmes bienfaits , des mêmes 
droits dont jouissent ceux avec qui elle s'était alliée; 
et si, en vertu de cette union, nous étions obligés 
à soutenir notre intégrité, elle, de son côté, devait 
nous fournir les moyens de le faire ; elle y a manqué 
en violant nos droits, et nous sommes affranchis de 
notre obligation. Si la partie de l'Est était considérée 
comme assujettie à la république, alors, et avec 
plus de raison, elle devait jouir sans restriction des 
droits et prérogatives dont on était convenu, et 
qu'on lui avait promis; et à défaut de la condition 
unique et nécessaire de sa sujétion, elle demeure li- 
bre et entièrement dégagée; et ses devoirs, quant 
à elle-même, sont de pourvoir à sa propre conser- 
vation par d'autres moyens. Si on la considère par 
rapport à la constitution d'Haïti de 1816, on verra 
qu'outre l'originalité du cas, de donner une cons- 
titution bâtarde à un. pays étranger qui n'en avait 
pas besoin, et qui n'avait pas nommé ses députés 



352 LIVRE II. CHàP. IX. 

naturels pour la discuter , il y a aussi une usurpa- 
tion très-scandaleuse, parce que à cette époque les 
Haïtiens n'étaient point en possession de cette par- 
tie, pas plus que lorsque les Français furent expulsés 
de la partie française, ceux-ci n'ayant pu la leur 
abandonner, puisqu'elle n'était point leur propriété. 
Par le traité de Bâle, cette partie fiit cédée à la 
France, rendue ou retournée à l'Espagne par la paix 
de Paris, en vertu de laquelle fut sanctionnée la prise 
de possession qu'en firent les Espagnols en 1809, 
et qui continua jusqu'au 30 novembre 1821, époque 
à laquelle cette partie se sépara de la métropole. 

« Quand les fils de l'Occident revisèrent leur cons- 
titution en 1816, cette partie n'appartenait pointa 
Haïti ni à la France. Le pavillon espagnol flottait 
sur ses forteresses en vertu d'un droit parfait ; et de 
ce que les naturels appelaient l'île de Saint-Domin- 
gue Haïti, il ne s'ensuit point que la partie occiden- 
tale qui, la première , se constitua en état souve- 
rain, eût le droit de considérer la partie de l'Est 
ou orientale, comme en étant partie intégrante, 
quand l'une appartenait aux Français et l'autre aux 
Espagnols. Ce qu'il y a de très-certain, c'est que 
si la partie de l'Est appartient à une autre domina- 
tion qu'à celle de ses propres fils, elle appartiendrait 



CONSTITUT. DE LA RÉP. DOMINICAINE. 358 

à la France ou à i'Espagne, et non à Haïti. Car, si 
Ton veut remonter aux premières années de la dé- 
couverte de rimmortel Colomb, on verra que nous, 
habitants de TEst, nous avons plus le droit de 
commander à TOoxîident ^ue TOccident de nous 
coiùtaander .. — Dans cette supposition , il y a donc 
usurps^tioii , et .usurpation que rien ne. saurait jus- 
tifier. — Si finalement on considère cette partie 
compae ayant été conquise par la force., la force 
décidera la question, s'il .est nécessaire. 

« Considérant en conséquence que les vexations; et 
les violences exercées pendant vingt-deux années 
contre la partie ci-devant espagnole, l'ont réduite à la 
plus grande misère et pourraient compléter sa ruine ; 
que le devoir de sa propre cîonservation et de son 
bien-être à venir l'oblige à pourvoir à sa sûreté par 
les moyens convenables : ce qui est un droit pour elle ; 
qu'un peuple qui a'est volontairement constitué dé- 
pendant d'un autre peuple, dans le but d'obtenir sa 
protection, demeure libre de ses obligations au mo- 
ment où celuirci y manque,, encore que ce soit par 
l'impuissance du protecteur. — Considérant qu'un 
peuple qui est condamné à obéir à la force et y 
obéit, fait bien;, mais qu'aussitôt qu'il peut y résister, 
et y résiste, il fait mieux. — Considérant enfin que, 

I. 23 



35i LIVRE II. CHAP. IX. 

par la difTérence des mœurs et la rivalité qui existe 
entre les uns et les autres, il n'y aura jamais ni 
union ni harmonie parfaite entre les habitants des 
deux parties du territoire. 

a Les habitants de la partie ci-devant espagnole de 
Saint-Domingue, convaincus que durant vingt-deux 
années d'agrégation à TÉtatde TOuest, ils n'en ont 
retiré aucun avantage; mais, qu'au contraire , ils 
se sont ruinés et appauvris, qu'ils ont été dégradés 
et traités de la manière la plus abjecte, ont résolu 
de se séparer pour toujours de la république haï- 
tienne, dans le but de pourvoir à leur sûreté et con-' 
servation, en se constituant dans leurs anciennes 
limites en un État libre et souverain. Les lois fon- 
damentales de cet État garantiront le régime dé- 
mocratique; assureront la liberté des citoyens, en 
abolissant l'esclavage pour toujours; établiront l'é- 
galité des droits oivils et politiques, sans égard aux 
distinctions d'origine ni de naissance. Les propriétés 
seront inviolables et sacrées ; la religion catholique, 
apostolique et romaine, sera protégée dans toute sa 
splendeur, comme étant celle de TÉtat. Mais per- 
sonne ne sera poursuivi ni puni pour ses opinions 
religieuses. La liberté de la presse ^era protégée; 
la responsabilité des fonctionnaires publics sera dû- 



CONSTITUT. DE hk RÉP. DOMINICAINE. 358 

ment établie ; la confiscation des biens pour crimes 
et délits demeurera interdite; l'instruction publique 
8era encouragée et protégée aux frais de TÉtat; les 
droits et impôts seront réduîtâ au taux le plus bas 
possible ; il y aura un entier oubli des votes et des 
opinions politiques émis jusqu'à ce jour, en tant que 
les individus adhéreront de bonne foi au nouveau 
système. — Les grades et emplois militaires seront 
conservés conformément aux lois qui seront établies. 
— L'agriculture, le commerce, les sciences et les arts 
seront également encouragés et protégés. Il en sera 
de même pour l'état des personnes nées sur notre 
sol, ou pour celui des étrangers qui voudront y ha- 
biter, en se conformant aux lois. Enfin, nous ferons 
en sorte, le plus tôt possible, d'émettre une monnaie 
avec une garantie réelle et véritable, sans que le pu- 
blic ait rien à perdre sur celle qu'il tient à l'empreinte 
d'Haïti. 

« Tel est le but que nous nous proposons dans 
notre séparation , et nous sommes résolus à donùer 
au monde entier le spectacle d'un peuple qui se 
sacrifiera pour la défense de ses droits, et d'un 
pays qui est prêt à se réduire en cendres et en dé- 
combres , si ses oppresseurs , qui se vantent d'être 
libres et civilisés, persistent à vouloir lui imposer 

23. 



356' LIVRE tl. CHAP. li. 

ime condition qui lui semble plus dure que la mort. 

'c Au lieu de transmettre à lios enfants et à la pos- 
térité un esclavage honteux, surmontant tous les 
dangers avec fermeté et persévérance,, nous jurons 
solennellement devant Dieu et devant les honamés', 
que nous emploierons nos armes à' la défense de 
notre liberté et de nos droits , nous c<)nfiatft en te 
miséricorde divine, qui nous protégera et portera 
nos adversaires à une récondliation juste et raison- 
nable, pour éviter reffusion du sang et îe's calayni- 
tés d^une guerre affreuse, que nous ne provoque- 
rons pas, mais qui sera une guerre d'extermination , 
si tel en est he casl. 

(( Dominicains (sont compris sous cettie dénomi- 
nation tous les fils dé la partie de l'Est et ceux qui 
voudront suivre notre sort)! l'intérêt national nous 
appelle à l'union. Par une résolutioii ferme, mon- 
trons-nous les dignes défenseurs de la liberté '; fai- 
sons le sacrifice, sur les autels de la patrie, de toute 
haine et de toute personnalité ; que le secftiment de 
l'intérêt public soit le- mobile qui nous dirige dans 
la sainte cause de la liberté et- de la séparation. Par 
elle, nous ne portons aucune atteinte à la prospérité 
de la république de l'Occident, et nous travaillons 
à la nôtre. 



CON§TITLT« DE .LA RÉP. DOMINICAINE. 357 

<( Notre cause est sacrée ; nous ne manquerons 
pas de secours , en outre dé ceux que nous trouve- 
rons sur notre sol ; parce que, s'il était nécessaire, 
nous emploierionsceux que les étrangers pourraient 
nous procurer f^n pareil ca&* 

« Le territoire de la république dominicaine étant 
divisé en quatre provinces, savoir : SantOr-Domingo , 
Santiago ou Cibao , Azua ^ depuis la limite jusqu'à 
Ocoaj et Seybb, son gouvernement se composera 
d'un certain nombre de membres de chacune de Ces 
provinces, afin qu'elles participent ainsi et propor- 
tionnellement à sa souveraineté. 

« Le gouvernement provincial secomposera d'une 
assemblée de onze .membres choisis dans le même 
ordre. Cette assemblée résumera en elle tous les 
pouvoirs , jusqu'à la confection de la constitution de 
l'État,, et déterminera les moyens qu'elle jugera les 
plus convenables pour maintenir la liberté acquise; 
et enfin, elle appellera au commandement en chef 
de l'armée l'un des patriotes les plus intègres , qui 
sera chargé de protéger nos limites, aidé des lieute- 
nants qui seront jugés nécessaires. 

(( Dominicains ! à l'union ! le moment le plus op- 
portun se présente ; de Neybo à Samana , de Azua 
à Montéchristo, les opinions sont unanimes, et il n'est 



3K8 LIVRE II. OUP. IX. 

point de Dominicain qui ne s'écrie avec enthou- 
isiasme : Séparation , Dieu , patrie et liberté ! y> 

Ce document 9 daté de Santo-Domingo, du 16 jan- 
vier 1844, et écrit en langue castillane , porte plus 
de deux cents signatures, toutes révélant par leur 
consonnance Torigine espagnole '. 

Ce caractère si nettement dessiné de la révolution 
dominicaine produisit , dans TOuest , la sensation la 
plus profonde. A part ce rêve de Tunité territoriale 
qui flattait les vanités l'^ublicaines du Port^u- 
Prince, et que renvoyait s'évanouir, on épr(Kivait 
des préoccupations d'une nature particulière qui se 
faisaient jour de toutes parts. « L'Est appell^a , sans 
nul doute, au secours de sa population des immi- 
grations delà race blanche, avec leurs capitaux. Il 
fera plus , et , pour résister à nos tentatives de re- 
prise de possession, il aura recours à l'alliance 
étrangère- En peu de temps, cette partie du pays 
nous débordera, tandis que nous serons aux prises 
avec la formidable question étrangère, qui, dans 
cette hypothèse, sera pour nous autrement grave 



* Il faut dire quelle est l'origine du nom de Dominicains , qii^ont pris 
les noureaux indépendants de l'Est. Cette origine est la même que celle 
du nom de Santo-Domingo. Cette TÎile , bfttie en 1494, s'appela Nouvelle- 
Isabelle; puis, en mémoire de Dominique Colomb (en espagnol Do- 
mingo), père dn grand Christoplie , elle fut appelée Santo-Domingo. 



GONSTITUT. DE LA RÉP. DOMlNlGiUNE. 359 

qu'elle ne Test déjà. Alors, Fétranger lui sera favo- 
rable, et ne nous fera pas quartier. La nationalité 
haïtienne sera en risque d'être envahie. Nous n'a- 
vons désormais aucune illusion à nous faire. Quel- 
que motif, quelques griefs, qui aient pu pousser la 
partie de l'Est de la république à former à part de 
nous un Etat indépendant , nous ne pouvons acœp- 
ter l'événement : à tout prix , il faut que l'intégrité 
du territoire soit maintenue, et la république haï- 
tienne soit une et indivisible '. » 

Le président se fit l'interprète de cette pensée dans 
une première proclamation qu'il adressa aux insur- 
gés, et dans laquelle il disait a que la dernière goutte 
de son sang appartenait à la république pour assih- 
rer l'unité et l'indivisibilité du territoire haïtien. » 
Dans une proclamation de son quartier général 
d'Azua , du 20 avril , Hérard accuse ouvertement la 
France de fomenter la révolte de la partie espagnole. . . 
« Ces prises d'armes simultanées ^ dit-il , les prédic- 
tions qui les ont précédées , et qui se sont réalisées ; 
les vagues menaces des séditieux, tout nous fait pres- 
sentir qu'ils fondent leurs espérances sur l'intervention 
étrangère; les démarches hostiles des agents d'une 

• Le Patriote. 



360 ■- ' LIVRE II. CHAP. IX. 

puissance envers laquelle nous avons usé de tous les 
^ards du droit des gens, que nous croyions amie , 
parce que nous désirons toujours l'être ; tout nous 
prouve que la trame qui se déroule en ce monàent 
est ourdie par une main invisible qui en tient les fils ; 
tout nous annonce que la guerre intérieure peut être 
suivie de la guerre étrangère. » 

Ce que nous avons dit précédemment établit suf- 
fisamment qu'Hérard se trompait. L'intervention de 
la France n'a été que conciliatrice dans toute cette 
affaire, et, si l'on peut dire, purement passive. 
Personne ne l'ignore d'ailleurs à Haïti : personne 
n- ignore que si la France avait accordé seulement des 
secours indirects à la république nouvelle, elle serait 
depuis longtemps parfaitement à l'abri des agressions 
de l'Ouest. 

Autorisé , comme nous avons dit , à se mettre à la 
tète de l'armée, le président divisa ses troupes en 
deux colonnes. L'une, 6ous les ordres du général 
Souffran, prenant par la Croix des Bouquets,- et 
côtoyant l'étang Henriquille , se dirigea sur Neybe. 
L'autre, que le président commandait en personne, 
remontait plus haut dans les terres, et, traversant 
leMirebalais, pénétrait sur le territoire insurgé par 
la route de Las Cahobas à San-Juan. De Neybe et de 



CONSTITUT. DE LA UÉP. DOMINICAINE. 361 

San-Juan, les deux colonnes avaient ordre de se 
rapprocher, en se dirigeant simultanément sur Azua, 
où s'opérerait leur jonction. C'est de ce point qu'elles 
devaient marcher sur Santo-Domingo ' . 

En posant le pied sur le sol dominicain^ et comme 
pour jeter un appel à la conciliation, Hérard s^ fai- 
sait l'écho des plaintes de ceux qu'il allait combattre, 
dans des termes bons à constater. 

« Haïtiens ! leur disait-il , un levain de discorde 
fermentait depuis longtemps dans la partie de l'Est ; 
les iniquités du gouvernement du Sud l'avaient en- 
tretenu ; il avait tout fait pour s'aliéner le cœur des 
citoyens de l'orient comme ceux de l'occident de 
l'île. Tandis qu'il déshéritait les fils des fondateurs 
de l'indépendance et de la gloire de leurs aïeux ; 
tandis qu'il s'efforçait d'éteindre en eux les vertus 
républicaines, il accablait d'injustices les habitants 
des rives de TOzama et du mont Cibao , et s'oppo- 
sait également au bien-être matériel et au déve- 
loppement de l'intelligence des uns et des autres. 
Aussi, la haine de la tyrannie fut-elle .égale, et le 
désir de s'affranchir étaiUl partagé.- Mais une se- 
crète antipathie , née sans doute de la différence des 

' Âzua est sur le même littoral , mais beaucoup plus à l'ouest que 
Santo-Domingo. — Voyez ces différentes localités sur la carte. 



362 LIVRE 11. GHàP. IX. 

aflections des deux populations^ des traits de leur 
caractère ou de leur origine, et peut-être même de 
ce sentiment qui porte les opprimés à s'accuser mu- 
tuellement, couvait la haine dans l'âme des Orien- 
taux contre les Occidentaux r ceux-là rendaient 
ceux-ci solidaires des crimes et des fautes d'un gou- 
vernement odieux à tous. » 

Le président terminait ainsi cette proclamation. : 
a Haïtiens, dans quelques jours je serai aux portes 
de Santo-Domingo. Trente mille hommes, un 
parc d'artillerie considérable, composé d'obusiers et 
de pièces de gros calibre , assureront le succès de 
cette campagne. Je me présenterai d'abord comme un 
missionnaire de paix et de vérité; je parlerai le lan- 
gage delà persuasion; mais si cette ville rebelle mé- 
connaît la voix de la sagesse, si elle appelle l'interven- 
tion de l'étranger, je déplorerai la triste nécessité où 
elle m'aura placé, et je ne résisterai pas à em- 
ployer la force et la violence qui doivent étouffer la 
révolte , et faire flotter le pavillon qu'illustra l'in- 
dépendance, sur la cathédrale de la plus ancienne 
cité du nouveau monde * . » 

Mais, tandis que le président en était encore aux 
proclamations à LasCahobas, les premiers coups de 

' Proclamation du 1 6 mars. 



CONSTITUT. DE LA RÉP. DOMINICAINE. 363 

fusil se tiraient à Neybe. Pimentel % député de 
plusieurs législatures, et l'un des chefs les plus 
actifs de l'insurrection , engagea sur ce point une 
vive escarmouche avec les troupes de la seconde 
colonne expéditionnaire. Toutefois, ce fut à Azua 
où devait se dérouler la péripétie de l'expédition, 
qu'eut lieu le seul engagement sérieux. Hérard vint 
en quelque sorte se heurter contre cette ville, où 
il croyait trouver déjà rendues les troupes de Souf- 
fran, attardées par l'engagement de Neybe. « Domi- 
nicains libres et indépendants ! » répondit-on au qui 
vw€ de son avanWgarde; et l'attaque qu'il ordonna 
aussitôt, fut soutenue et repoussée avec vigueur. 
Cependant Hérard parvint à s'établir à Azua. Alors 
commença sur le territoire dominicain le dénoûment 
du drame dont la principale scène s'intriguait au Port- 
au-Prince. Chacun des courriers dont Hérard Dumesle 
avait établi à grands frais le service entre le siège 
du gouvernement et le quartier général du président, 
portait à l'armée cet esprit de désorganisation qui se 
faisait jour de toutes parts dans la capitale de la 
république, et qu'aidait dans son développement 
l'attitude très-peu rassurante des Dominicains. Les 

' c'est un Français naturalisé dans la partie espagnole. 



364 LIVRE II. GHAP. IX. 

troupes noires, malgré la terreur des ordres du jour 
dont 1 énergie draconienne rappelait la discipline 
à coups de pistolet de Toussaint, désertaient en 
masse '. Ce fut au milieu de cette multitude à 
moitié débandée, qu'il appelait encore son armée, 
qu'Hérard promena le contre-amiral de Mosges, 
qui, comprenant la situation comme notre consul à 
Santo-Domingo , s'efforçait d'assurer à la France 
l'influence qu'une grande nation ne doit jamais, dé- 
daigner : celle de médiatrice. L'œil du marin péné- 
tra facilement te peu de profondeur des lignes qu'on 
s'efforçait d'allonger devant lui. L'amiral dit nette- 
ment au président sa pensée sur ce qu'il appelait 
son armée , et sur le résultat de son expédition , 
s'il tentait de s'engager plus avant dans l'Est. Le 
malheureux Hérard l'avait déjà compris ; mais que 
faire? « Il avait promis aux habitants de Port-au- 
Prince de dompter la révolte ; il fallait vaincre ou 
tomber de sa présidence. D'ailleurs, il avait donné 
ordre au général Pierrot, qui commandait dans le 
Nord à plus de 10,000 hommes, de venir le join- 
dre , et avec un pareil renfort n'était-il pas assuré 
du succès?. . . » 

' Voir iiotainnieut les ordres et arrêtés militaires des 18 et 20 avril. 



CONSTITUT. DE LA RÉP. DOMINICAINE. 36S 

Nous avons vu que Pierrot avait en effet reçu 
cet ordre, et nous savons comment il Texécuta. 
C'est par la route de Daxaboh et de la Vega qu'il 
avançait dans une sécurité parfaite, lorsqu'il fut 
brusquement attaqué , et mis dans la complète dé- 
route qui détermina sa révolution dans le Nord. 

Ces événeinents, ainsi que nous l'avons dit, 
hâtèrent ceux qui se développaient au Port-au- 
Prince et au quartier général d'Azua. La déchéance 
d'Hérard fut prononcée. Il reçut ordre de se rendre 
de sa personne sur le territoire occidental. Bientôt 
les quelques troupes que la désertion avait laissées 
au camp d'Azua durent reprendre la route de l'Est, 
sous le commandement du général Souffran. Comme 
les soldats de Dessalines , après la tentative avortée 
de ce chef sur Santo-Domingo, elles marquèrent 
leur passage par un long sillon d'incendie et de ra- 
pine. 



La révolution de la partie orientale de Vïle de 
Saint-Domingue est pour le moment un fait con- 
sommé. En vain la menace et l'intrigue sont venues 
de l'Ouest; en vain une scission a failli compromettre 
le succès dlune cause à peine gagnée. Santana a su 



366 LIVRE II. CHAP. IX. 

faire face à la fois aux menées du Port-au-Prince et 
aux projets subversifs de Duarte, ambitieux im- 
provisé qui, entratné par Texemple, s'était prodamé 
président. Arrêté en même temps que le nègre dont 
il avait fait son généralissime, il a été embarqué, 
avec la menace d^être passé par les armes, s^il rep»^ 
raissait sur le territoire de la république. 

La constitution de la république dominicaine a 
été votée. 

Cet acte ouvre aux étrangers de toutes les na- 
tions le droit de propriété territoriale que leur re- 
fîisait la constitution haïtienne ^ 

Mais il faut qu'on le sache : l'Ouest n'a pas re- 
noncé à son rêve de l'unité territoriale. Dès qu'un 
moment de calme se produit dans sa situation in- 
térieure, l'ancienne partie française dirige ses bandes 
sur la frontière, et les hostilités recommencent. 
Quoiqu'il soit facile de savoir à quoi s'en tenir sur 
les bulletins du général Pierrot, et qu'on puisse 
jusqu'à un certain point se rassurer en voyant la 
distance qui sépare Las Cahobas, Heu de sa der- 
nière victoire ^ de Santo-Domingo, on ne doit pas 

' Nous donnons , en les rapprochant, à la lin de ee lirre , et comme do- 
cuments à peu près inédits, les deux constitutions de TOuest et de TEst. 
Celle de la république doniluicaine , écrite en castillan , se trouve ainsi 
traduite pour la première fois. 



CONSTITL'T. DE LA RÉP. DOMINIGAINE. 367 

moins se préoccuper de cet état d'hostilité perma- 
nente et tracassière , ne fàtroe qu'au point de vue 
du déplorable résultat qu^elle entraîne : celui d'ar- 
rêter lé développement régulier et fécond de l'un 
des plus beaux pays du globe. Il est dans cette si- 
tuation un devoir pour l'Europe , et un devoir que 
tous les hommes de cœur doivent la pousser à rem- 
plir : c'est d'user de toute son influence pour para- 
lyser l'effet de ces efforts incessants que la répu- 
blique de l'Ouest dirige contre celle de l'Est; c'est 
d'empêcher le retour de cette nouvelle occupation, 
qui serait encore plus odieuse que celle de 1822, 
et qui, en fait d'annexion, ne serait que celle du 
captif à son boulet. 

Oui , disons-le à la fin de ce volume , telle est la 
tâche de la politique européenne, si elle a quelque 
respect du présent, et quelque prévision de l'avenir; 
et la nation qui l'accomplira en sera un jour large- 
ment payée. Déjà l'Angleterre s'en est occupée; les 
États-Unis s'en occupent en ce moment; et tout 
porte à croire que si l'Espagne n'était pas à ce point 
absorbée par sa politique intérieure, elle étendrait 
une main protectrice sur son ancienne colonie, 
cette terre qui porte encore les ruines du palais de 
Colomb.... Mais nous croyons qu'aucune nation 



368 LIVKE II. CHAI». IX. . 

n'est plus que la France à même d'exercer une in- 
fluence qui serait d'autant plus désirable et plus ef- 
ficace, qu'elle serait plus directe et plus pacifique. 
En attendant que s'accomplisse une solution défi- 
nitive et complète qui donne satisfaction à tous, que 
la France fasse agir comme un levier sur la poli- 
tique du Port-au-Prince sa position de créancière 
bienveillante et longanime. — Qu'elle rappelle au 
nouveau président de la république de l'Ouest, qu'il 
est le même homme qui , en proclamant la scission 
du Nord, reconnaissait à chaque partie de l'ile le 
droit de se gouverner comme elle l'entendrait, et 
ordonnait « que ses concitoyens de l'Est, détenus 
pour cause politique, fussent immédiatement mis 
en liberté. » 



FJN DU PHEMIRR VOLUME. 



TABLE DES MATIERES 



CXniTEIfUES DANS CE VOLUME. 



Préface. Page t 

Introduction. Page xig 

LIVRE PREMIER. — colonisation. 

CHAPITRE PREMIER. 

Idée générale du livre , 5. — Découverte de Tlle , 6. — Départ et retour de 
Colomb, 7 . — Prospérité et décadence rapides de la colonie espagnole, ib. 
—Causes de la décadence, 8. — Extermination des Indiens, 9. — Le 
cacique Henri , ib La Tortue , 10. ~ Les Flibustiers et les Bouca- 
niers» tô. — Leur gouvernement, 11. — Première intervention de la 
France, ib. •— Elle nomme un gouverneur de la Tortue, ib. — Premières 
cultures , la. -» La canne à sucre, ib. — Le tabac ou petun , 17. — Le 
coton, 18. — L'indigo, ib. — Le cacao, ai. — Premiers temps de la cul- 
ture du cafâer, as. -^Ce qu'il fut pour la Martinique, aS. — L'occupa- 
tion de SainM)omingue est la colonisation modèle , parce qu'elle est la 
colonisation progressive, a5. — Qnerdles des limites, a7. —Rapproche- 
ment avec ce qui a lieu de nos jours dans l'Orégon, 3o — Question des 
limites, id. — Erreurs accréditées, 3i. — Réfutation^ ib, — Fait singu- 
lier quant à{la date des droits légaux de la France , 34. — Le premier 
gouverneur général, pour le roi, des lies sous le Vent, 37. — Les 
comtes de Blénac , ib. — Le premier intendant , 39. -> L'ancienne orga- 
nisation coloniale était la même que celle île la métropole, ib, — Cause 
de cette assimilation, 40. _ Les tles sous le Vent, ib — Marche progres- 
sive à partir de i7a5 ,41. — Insurrection de 1768, 4a. — Situation jus- 
qu'en 1790, 43. —La partie espagnole ou l'Audience, 44- — Explication 
philosophique de ce mot, ib. — Organisation de la colonie espagnole. 
— Relations avec la partie française , 46. — Situation en 1730 , 47. — 
Population, 48. — Répartition de cette population , et recherches, à co, 
sujet , sur la législation servile des Espagnols , ib. — Tendances libé- 

I. 24 



370 TABLE DBS MATIÈRES. 

raies unies à une grande énergie de répression , 49. — De resclavage 
dans la colonie espagm^, 5^. ^ La différentes classes y sont rappro- 
chées , 53. . Recberdies sur la situation économique de la colonie 
espagnole ^ib — La division du livre indiquée qoant à la partie espa- 
gnole , 55. 

CHAPITRE U. 

SrrUATION ÉC0:«0M1QI}E DE LA PARTIE FRANÇAISE DE SAINT-DOMINGOE 
EN 1790. 

Le chifTre de la population sang-mélée Tolontairenoent erroné, 58. — Po- 
pulations blanche, sang-mélée, et noire, 61. — Chiffre, nature et ré- 
partition de la richesse territoriale, 6a. » Exportations et importa- 
tions, 66. ^MouTement commercial, 68. —Recettes, dépenses, 70. 
—. Bilan général de la colonie à cette époque , 76. 

CHAPITRE m. 



Origine de Tinstitution dans les colonies françaises , 80. -» c'est la posses- 
sion du sol qui crée l'homme libre, 81 . — Des engagés, 8a — Législation 
qui les régit, 83. — Sage pensée qui préside aux engagements des blancs, 
en présence de TesclaYage encore mal assis des noirs , 85. — Recherches 
sur Torigine de TesclaYage africain dans les Indes occidentales ,87. — 

Documents divers à ce sujet, 89 Actes constitutifs de la traite, 90 

Abolition et actes répressifs, 9a. — Législation servile des colonies fran- 
çaises, gi. —Pensée qui préside à la rédaction de Tédit de mars i685, 
appelé Code Noir, 97. — Haute portée et caractère éminemment libéral 
de ce corps de droit , œuvre de Colbert, 98. —Citation de ses princi- 
paux articles, 99.— La fusion des races y était écrite, 104. — La législa- 
tion ultérieure vient arrêter ses effets , io5 Elle réprime la mannmis- 

sion, 106. — La France fait*;du préjugé de la couleur un moyen de 
gouvernement, 109. — De Taction réciproque des mœurs sur les lois, et 
des lois sur les mœurs, i6. — La pensée de Colbert toujours mécon- 
nue, xio. — Recherches sur le chiffre de la population esclave dans les 
colonies françaises au xvii" siècle , m. — Chiffre de cette population à 
Saint-Domingue, ii3. — Effets de la traite sur la moralité des popula- 
tions esclaves, 114. I 



TABLE DES MATIÈRES. 371 

LIVRE IL — RÉVOLUTIONS. 
CHAPITRE PREMIER. 

PREMIÈRE RÉVOLUTION. 

La colonie envoie spontanément des députés aux états généraux , ii8. _ 
De la représentation directe des colonies dans la métropole , 119 — Dé- 
tails sur celte représentation depuis 1789 jusqu'à Tan VIll , ib. — Ma- 
nière intelligente dont les colonies savaient alors composer leur repré- 
sentation, 122. _ Scission dans la population blanche, 124.— Formation 
d'une assemblée coloniale^ ib. — Premiers mouvements des noirs eu 
juillet 1791, 125. — Les assemblées paroissiales proclament Tégalité po- 
litique des hommes de couleur, 127. — Lutte et dispersion de Tassem- 

, blée coloniale, 129. — L'insurrection est complète^ ib. — La tranquillité 
se rétablit un moment, i3o. — Une nouvelle scission de la population 
blanche la fait reparaître plus terrible , i3i . — Sonthonax proclame Taf- 
franchissement général , ib — Invasion étrangère , i32. ~ Toussaint- 
Louverture, i34. — Expulsion des Anglais, x35. —Toussaint et Ri- 
gaud, 137. — Mission de Hédouville, 140 — La guerre du Sud. Sa fin, 143. 

— Autocratie momentanée de Toussaint-Lou vertu re, 144. — H fait frap- 
per monnaie à son efâgie, 148. 

CHAPITRE II. 

EXPÉniTlON DE 1802. 

Expédition du général Leclerc en 1802, 149. — Pensée du gouvernement 
consulaire en entreprenant cette expédition , 1 5o. — Incertitude des es- 
prits à cet égard, i5i. -* Intervention de Joséphine , i52. — Singulière 
situation d'esprit de Toussaint , dont les généraux se préparent à rece- 
voir pacifiquement Leclerc, i58. — Commencement des hostilités, ib, — 
Incendies et massacres, 159. — Conquête et pacification opérée en trois 
mois, 162 — Invasion de la fièvre jaune, i63. « Elle fait éclater une 
nouvelle insurrection, ib. — Arrestation de Toussaint -Louverture, 164. 

— Mort de Leclerc, 167. — Rochambeau, iô. — Derniers désastres, 169. 
»Les débris de l'armée française tombent au pouvoir des Anglais, 170. 

— Mort de Toussaint-Louverture, ib. — Un mot sur ce noir célèbre, 171. 

CHAPITRE m. 

COUP d'oeil rétrospectif. 

La révolution de Saint-Domingue ne fut qu'un accident, 175. — Les trois 



372 TABUB DES MÂTIÈIIB8. 

daiMB de li population , 176. — Jntlioe à rendre «n blancs aa point de 
▼ne de leur inteingence de la aitiiatlon, ib. ^Ob qtfétait alon la rquré- 
lentation des colonies en France » 177. — Fautes de la métropole , x8a. 
— Attitude des philanthropes anglais à cette époque, 187. — Les noirs 
étaient royaliste», 190. —La seconde insurrection Ibt un acte réflé- 
chi , 191 Situation non comprise en France , i^. — La population de^ 

Tine enfin les intentions du premier consul, 19a. — Les résidents anglais 
se chargent de les expliquer et deyiennent les fiiuteurs de l'insurrection 
DOUTelle, 193. ^ Conséquences D&cheuses de la dissimulation dont usa 
le gouremement consulaire, 194. 

CHAPITRE IV 

OE l'EXPOIMON Vn français à L'omONNANCB DB 1825. 

Dessalines gouverneur général à Tie, 195. —Dernière tuerie exécutée par 
ce chef noir, 197. —il se fait proclamer empereur, 198. — Système de 
défense contre rinvasion, 199. — Assassinat de Dessalines, aoo. — Lutte 
entre Pétion et Christophe, aoi. — L'un se fait proclamer roi dans le 
Nordl, l'autre président dans le Sud , ib. — Démarcation entre les deux 
populations noire et sang-mèlée , aoa — Débarquement de Rigaud, qui 
se fait une petite république dans celle de Pétion, ib — Borgella lui 
succède, ib. — Autre république du noir Goroan, ao3. — Caractère par- 
ticulier de ce dernier fait , ao4. — Boyer succède à Pétion , 206. — Le 
Nord se révolte contre Christophe , 207. —Son suicide, 208. — Boyer 
réunit toute 111e sous son gouTemement présidentiel, 209. 

CHAPITRE V. 

«AH-PIEBBK BOVER. — SECONOE RÉTOLUTIOIT. 

Inertie du nouveau président, aïo. — Ses causes expliquées, 311. — Atonie 
générale, Uf. — Destraction et incendie du Cap, aia. —Rapprochement 
caractéristique, a 14. — Mouvement de la jeune génération, ib L'op- 
position envahit la chambre des représentants, ai5 — Coup d'État par- 
lementaire, ib, — Ëtimination de 1840, ib, — Manifeste de Praslin, a 18. 
— Hérard Dumesle et Ch. Hérard l'aîné, 324. — Prise d'armes de Pras- 
lin, aa5. — Hérard s'empare de la ville des Cayes, 226. — Il prononce 
la déchéance de Boyer , 227. — Le président s'embarque pour la Ja- 
maïque sans avoir rien fait pour se maintenir au pouvoir, ib. — Hé- 
rard entre dans Port-au-Prince, aa8. 

CHAPITRE VI. 

HÉRARD. — TROISIÈME RÉVOLUTION. 

Gouvernement provisoire , aS». — Tournée militaire du général Hérard 



TABLB DBS IUTIÈR£S. 373 



dans le Word el dait VEA fileetioM pour U formation d*uiie assem- 

hiée eoMtitiiaBte» aSi. — ConfiiU qui naiBseat de ces âections, a34. 

— GommeDoement d'anlagoiiisiiie entre Hérard et rassemblée consti- 
tuante, a36. ^Ch. Hérard-RiTière proclamé président, ^37. — Discours 
caractéristiqDe qaH prononce, a38.-. Prke d'annes dans le qoartier de 
rArtibomte, 239. _ Lotte ouyerte entre les Hérard et le ponyoir parle- 
mentaire, a4o Lk partie espagnole proclame son indépendance , «i^- 

— Sensation que produit cet éTénement dans l'Ooest , a43. ^ Mesures 
extraordinaires, ib.^hd président marche en personne contre TEst, 244. 

— Sa dernière tentative contre le parti constituant an moment d'entrer 
sur le territoire insurgé , %\5 — Battu par les Espagnols , il succombe 
dans sa lotte contre les constituants , 246. — Tous les points de la ré- 
publique font leur réTolntion en même temps, 247- ^~ Le général noir 
Pierrot est à la tète de celle du Nord, ib. — Âcaau , général en chef des 
réclamatknu de ses ctmcUoyens^ a53. — Manifestes, 247- — Goorrier 
nommé président , aSa. — Déchéance et embarquement d*Hérard , a5g. 

— Mort de Guerrier;, ih. ^ ATénement de Pierrot, 260. 

CHAPITRE Vn. 



Pétion, Boyer, Riri^-Hérard , 36a. — Ce qui ressort de leur gooTerne- 
ment au point de yiie politique, 264. ^^ L'envahissement de la démo- 
cratie est la conséquence de Tantagonisme de Pétion et de Christophe, a65. 

— Étrange situation sous fioyer , 266. — Les conséquences de cette si- 
tuation apparaissent à sa chute , 267. — Rapprochement entre les chefs 
noirs et ceux de sang-mèlé , 269. — Fausse appréciation par un écri* 
vain, 270. —Du principe démocratique dans les sociétés nouvelles, 272. 

— Point de vue social, 273. — Antagonisme vainement dissimulé, 274. 

— Ce que fot André Rigaud, 277. — Caractère du revirement qui vient 
de s'opérer, 279. — Acaau personnification de son pays, ib. — Ce quil 
faut penser de la présidence de Guerrier et de Pierrot , 280. _ Nécessité 
et impuissance , td parait être le rôle des sang^nélés , 281. _ Ce qu'ils 
doivent faire pour mettre fin à cette situation , 282. — Manque d'équi- 
libre dans les différents éléments de la population, 284. _ De l'action 
nouvelle de la race européenne sur les races africaines, 286. 

CHAPITRE Vni. 

LA PARTIE ESPAGNOLE. 

Son histoire n'a pas été faite, 289. — Elle est importante dans les données 
de ce livre, ib. —Attitude de la province espagnole dorant la révolte des 
noirs, 290. — Une convention secrète partage la partie française entre 



374 TABLE BBS MATIKBES. 

l'Espagne et l'Angleterre, 16. -^ Sourde hottilité de l'Est, qoi provoque 
la cessioii r^nsentie à la France par le traité de Bàle, i^. — danse 
transitoire, 99a. _ Péripétie qu'elle produit, agS. — EfTorts de Toussaint 
pour prendre possession de cette province, au nom de la France, avant 
de jeter le masque , 294. — . impuissance de la métropole , 16. — Le gé- 
néral de brigade Antoine Cliantatte, 395. — il fait échouer la première 
tentative de Toussaint, So3 — Dissimulation profonde de ce dernier, 804. 

— Sécurité qu'elle produit chez les Espagnols , W. — Irruption sou- 
daine de Toussaint, ib. — Consternalioii de la population espagnole, 3o6. 

— Courageuse attitude de Chanlatte , Sog. — il entre|)rend inutilement 
de soutenir la lutte, ib — Les autorités françaises s'embarquent pour ia 
Havane, 3ii..— Remise est faite à Toussaint de la partie espagnole, 3ia. 
— Reprise de possessioB par la France lors de l'expédition de 180a, 3i5. 

— Le général Kerverseso , 317. — Le général Ferrand s'empare du gou- 
vernement de la colonie, 3 19. — il rallie les habitants et repousse Dessa- 
lines, 3ao. .. Son habile administration , i6. — La lutte entre l'Espagne 
et la France réagit dans la colonie, 3aa. — Fnneste confiance du général 

Ferrand , i6.— Insurrection , ib, — Don Juan Sanchez Ramirez , ib 

Défaite et mort du général Ferrand , 3a3. -^ Défense héroïque des Fran- 
çais dans Santo-Domingo, 3a4. —La croisière anglaise et les assiégés, 3a6. 
—Capitulation remarquable, 337. 

.CHAPITRE IX. 

DE LA RÉTROCESSION DE 1814 k LA COIfSTlTOTlOM DE LA RÉPUBUQUK 
DOMIKICAIME. 

Révolulionde i8ai , 33i. — Présidence passagère de Munès Caseras, 332. 
~ Manœuvres du président Boyer, qui convoite la possession de TEst, ib. 

— Occupation de l'Est, 333. — Caractère de cette annexion, 334. — 
Protestation de l'Espagne , 335. — Premier réveil des colons espagnols 
en apprenant le mouvement de Praslin, 336. — Tournée d'Hérard^ 337. 

— Les députés espagnols proposent de se donner à la France , 338. — 
La présence d'un consul français à Santo-Domingo est la cause déter- 
minante de l'insurrection, 339. — Attitude de ce consul, 340 La ré- 

volulion est proclamée , t6. — Le géiiéral Saiitana, 341. — Manifeste de 
la république dominicaine, ib. — Sensation que prodoit dans Toucst la 

révolution dominicaine , 358 Appréhensions manifestées, ib, — Ac- 

cnsations lancées contre la France, 359. — Proclamation d'Hérard, qui 

reconnaît les griefs des Dominicains, 36i Premiers combats ,363. — 

Quartier général d'Azua, 364. — Dénoûment, 365. — La république do- 
minicaine est constituée, ib. — Attaques incessantes de l'Ouest, 366 

Devoir des grandes puissances, 367-. — et de la France en particu- 
lier, 368. 

FIM DE LA TABLE DES MATIÈRES DU PREMIER VOLUME. 



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