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Full text of "Sainte Marthe; sa vie, son histoire et son culte"

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Harvard  Collège 
Library 


FROM  T,HE  BEQUEST  OF 

JOHN  HARVEY  TREAT 

OF  LAWRENCE,  MASS. 
CLASS  OF  1862 


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SAINTE  MARTHE 


Stv  vie 

SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE 


M.    l'abbé  J.   SAGETg^l^ 

Curé  de  la  Madeleine  de  Bergerie, 

AUTEUR 

DE    V Eucharistie ,   DE    VEssai  sur  VArt  chrétien, 
DE  iSainte  Marie^Maddeine,  etc. 

Deligebat  autem  Jésus  Mariham. 

JOAN,   XI-S 


SOCIÉTÉ  GÉNÉRALE  DE  LIBRAIRIE  CATHOLIQUE 

PARIS 

VICTOR  PALMÉ 

directeur  général 

fî6,   RLE    DES    SAINTS-PÈRES,    76. 


BRUXELLES 

J.   ALBANEL 

Directeur  de  la  Succursale 

2Î>  j    RUE    DES   PAROISSIENS  ,    29. 


PÈRIGUEUX,   CASSARD  FRÈRES,   IMPRIMEURS-LIBRAIRES 
de  W'  rÉvéque   et  du  Clergé. 

1880. 


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SAINTE  MARTHE. 


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PERIGUEUX.  —    CASSARD    FRERES,    IMPRIMEURS-LIBRAIRE» 


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SAINTE  MARTHE 


SA.    VIE 


SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE 


M.   l'abbé  i.  SAGETTE, 

Caré  de  1»  Iideleina  de  Bergerac, 

AUTEUR 

DE   L'Eucharistie,  db   h'EsÉai  sur  VArt  chrétien, 
DE  Sainte  Marie^Madeleine,  etc. 

Deligehat  autem  Jésus  Martham* 
JOAN,  XI-5. 


SOCIÉTÉ  GÉNÉRALE  DE  LIBRAIRIE  CATHOLiaUE 


PARIS 

VICTOR  PALMÉ 

directeur  général 

76,  RUE    DES   8AINTS-PÈRE6,    76. 


BRUXELLES 

J.   ALBANEL 

Bireeteoi  d6  U  Sneeusal» 

29  y    RUE    DES  PAROISSIENS  ,   29. 


PfeRIGUEUX,  CASSARD  FRÈRES,   IMPRIMEURS-LIBRAIRES 
de  M«'  rÉvôque  et  du  Clergé, 


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1889,/ 


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APR  9  1923 


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Monseigneur, 


Votis  m'avez  fait  l'honneur  dé  me  confier 
Vexatnen  d'un  manuscrit  de  M,  l'abbé  Jean 
Sagette,  intitulé  :  Vie  de  sainte  Marthe,  faisant 
suite  à  la  Vie  de  sainte  Marie-Madeleine. 

(Monsieur  l'abbé  Sagette  est  connu  dans  le 
diocèse  et  dans  les  diocèses  voisins,  par  sa  haute 
compétence  théologique,  hagiologique  et  litté- 
raire; et  nous  n  avons  pas  à  lui  décerner  ici  un 
brevet  d'orthodoxie  :  mais  nous  devons  indiquer 
ritnpression  qu'a  produite  en  nous  la  lecture  de 
son  œuvre, 

La  Vie  de  sainte  Marthe  est  le  complément 
de  la  Vie  de  sainte  Madeleine. 

Ces  deux  admirables  Jemmes  sont  sœurs  non- 
seulement  par  la  nature  et  par  le  sang,  mais  par 
la  grâce  et  la  sainteté,  et,  dans  un  ordre  moins 
relevé.  Par  le  caractère,  et  pour  ainsi  dire  par 
le  tempéramment  qu'a  su  leur  donner  l'auteur , 
dans  sa  manière  large  et  puissante,   dans  son 


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—  II  — 

style  si  abondant,  si  limpide,  si  lumineux.  Les 
deux  héroïnes,  confinant  aux  temps  bibliques  et 
aux  temps  apostoliques,  se  ressemblent  par  bien 
des  traits  ;  mais  elles  ont  aussi  des  dissemblances 
qui  les  caractérisent  et  laissent  à  chacune  sa  per- 
sonnalité propre. 

Les  répétitions  qui  étaient  là  à  redouter  ne  se 
reproduisent  pas  trop  fréquentes ,  et  celui  qui  a 
lu  Sainte  Madeleine  ne  trouvera  dans  Sainte 
Marthe  que  la  juste  mesure  des  citations  déjà 
connues. 

Notre  auteur  a  puisé  ses  documents  dans 
r Ecriture-Sainte,  la  tradition,  les  témoignages, 
les  commentaires,  les  exégèses  des  premiers 
Pères,  les  liturgies  des  Eglises  primitives  ;  dan^ 
Raban-Maur,  cette  lumineuse  et  austère  figure 
de  moine  et  d'archevêque;  dans  la  Bienheureuse 
Catherine  Emmerich,  à  qui  il  a  fait  de  riches  et 
gracieux  emprunts;  et,  enfin,  dans  tout  ce  quune 
vaste  érudition,  unie  à  un  travail  si  facile,  a  mis 
à  sa  disposition. 

Ceux  qui  ont  lu  Sainte  Madeleine  voudront 
lire  Sainte  Marthe  ;  ils  ne  trouveront  pas  moins 
à  s'édifier  dans  l'une  que  dans  Vautre, 

Tout  est  bien,  Monseigneur,  et  Votre  Gran- 
deur, en  approuvant  ce  livre,  rendra  un  véritable 


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—  III  — 

service  aux  âmes  pieuses,  qui  y  trouveront  un 
intérêt  croissant^  une  lumière  vive,  un  solide 
aliment  et  une  nouvelle  ardeur. 

Daignez  agréer  l'hommage  du  profond  res- 
pect avec  lequel  J'ai  l'honneur  d'être,  de  Votre 
Grandeur ,  Monseigneur ,  le  très-humble  et 
dévoué  serviteur. 

A.  JAUBERT, 

Chanoine  honoraire. 
Bergerac,  le  3  septembre  1880. 


Conformément  au  Rapport  qui  précède , 
nous  donnons  notre  entière  approbation  à  la 
publication  de  la  Vie  de  sainte  Marthe,  par 
M.  Tabbé  Sagette,  et  nous  recommandons  la 
-lecture  de  ce  pieux  ouvrage  aux  fidèles  de 
notre  diocèse. 

Périgueux,    en  la   fête  de  la  Nativité   de  la   très-sainte 
Vierge,  1880. 

t  N.-JOSEPH, 

Evéque  de  Périgueux  et  de  Sarlat. 


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A  SAINTE  MARIE-MADELEINE 

•ToflFre  et  je  consacre  ce  livre,  où  sont 
racontées  la  vie,  les  vertus  et  les  œuvres  de 
sainte  Marthe,  sa  sœur  aînée,  dont  les  priè- 
res l'ont  amenée  repentante  aux  pieds  de 
Jésus.  La  pénitente  de  Magdalum ,  la  con- 
templative de  la  sainte  Baume,  aura  pour 
agréable,  je  l'espère,  le  panégyrique  de  la 
virginité  du  foyer  et  du  cloître  dans  la  per- 
sonne de  l'hôtesse  de  Béthanie,  de  la  thau- 
maturge de  Tarascon.  Souriant  aux  louan- 
ges de  sa  sœur,  elle  daignera  bénir  le 
livre,  approuver  l'intention,  et  protéger 
l'auteur. 

J.  S. 


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PREFACE. 


Après  vous  avoir  donné,  pieux  lecteur,  la  Vie 
de  sainte  Marie-Madeleine,  je  vous  offre  la  Vie 
de  sainte  Marthe  sa  sœur.  Si  vous  voulez  com- 
prendre Futilité  de  ce  livre,  laissez-moi  vous  dire, 
en  attendant  que  vous  le  touchiez  vous-même, 
que  la  vie  de  sainte  Marthe  est  le  complément  de 
la  vie  de  sainte  Madeleine.  Il  m'a  semblé  que  ce 
livre  était  nécessaire,  non-seulement  pour  nous 
faire  mieux  connaître  les  faits  et  les  événements 
qui  se  mêlent  dans  la  vie  des  deux  sœurs,  unies 
dans  l*Evangîle,  entrelacées  dans  la  légende , 
mais  encore  pour  nous    mieux  découvrir   les 

1 


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2  Î^RÉFACtî. 

pieuses  intentions  du  Sacré-Cœur  et  les  divines 
opérations  de  la  grâce  sur  ces  deux  femmes  privi- 
légiées. Il  fallait  étudier  cette  âme  et  raconter 
cette  sainte,  pour  admirer,  sous  toutes  ses  faces 
et  dans  toute  sa  lumière,  Tidéal  complet  de  la 
femme  sauvée,  purifiée,  sanctifiée  ;  de  la  femme 
chrétienne.  La  vierge  de  Béthanie  complète  la 
pénitente  de  Magdalum;  ou,  pour  mieux  dire, 
elle  nous  révèle  la  femme  sous  un  autre  aspect, 
sous  une  autre  auréole. d'innocence  et  de  vertu  : 
la  femme  préservée,  la  femme  pure  ;  la  vierge  con- 
sacrée à  Jésus,  et,  par  Jésus,  dévouée  aux  souffran- 
ces de  rhumanité.  Si  la  pénitente  nous  fait  paraî- 
tre plus  abondante  et  plus  adorable  Teffusion  de 
la  miséricorde,  la  vierge  nous  fait  admirer  les 
prévenances  et  les  aimables  familiarités  du  divin 
amour. 

Aussi,  pieux  lecteur,  vous  pouvez  facilement 
comprendre  que  la  vie  de  sainte  Madeleine  appe- 
lait la  vie  de  sainte  Marthe  ;  elle  l'appelait  comme 
complément,  elle  la  demandait  comme  contraste, 
elle  devait  l'inspirer  comme  œuvre  commune  de 
reconnaissance  divine  et  d'amitié  fraternelle. 
Ces  deux  femmes,  ces  deux  juives  de  noble  race, 
ces  deux  chrétiennes  de  l'Evangile,  ces  deux 
sœurs  si  tendrement  aimées  ont  des  physioon- 


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PAÉFAGE.  3 

mies  différentes  et  des  vocations  diverses.  Elles 
ont  chacune  leur  visage,  leur  attitude,  leur 
fonction.  Toutes  les  deux ,  elles  ont  été  prédes- 
tinées, discernées,  appelées.  L'une  et  l'autre,  elles 
ont  été  choisies,  aimées,  sanctifiées  par  le  Verbe 
incarné  ;  mais  encore  une  fois,  avec  des  diffé- 
rences, des  oppositions  même  et  des  contrastes 
qui  nous  les  font  mieux  connaître  l'une  par  l'au- 
tre, qui  nous  les  font  mieux  admirer  l'une  à  côté 
de  l'autre,  dans  la  grâce  évangélique  qui  les 
décore  et  dans  le  culte  traditionnel  qui  les  cou- 
ronne. Disons  encore,  pieux  lecteur,  ce  qui  nous 
touche  de  plus  près,  qu'après  avoir  étudié  dans 
l'Évangile  le  mystère  de  la  conversion  et  de  la 
sainteté  de  Madeleine,  l'on  sent  plus  vif  le  désir 
de  connaître  sa  sœur  et  de  pénétrer  dans  l'œuvre 
admirable  de  sanctification  de  cette  amie  familière 
du  Sauveur.  Marthe,  en  effet,  avec  nous,  a  plus 
d'affinités  et  de  rapports.  Marthe  est  pour  nous 
plus  connue  au  foyer.  Dans  la  maison  nous  la 
voyons  plus  souvent ^  dans  notre  voisinage  et 
notre  parenté  nous  la  rencontrons  plus  fréquem- 
ment sur  nos  pas.  Dans  le  chemin  si  battu  des 
œuvres  de  miséricorde,  nous  la  trouvons  plus 
tadlement.  Nous  l'entrevoyons  du  moins  dans  la 
paix  du  sanctuaire  et  dans  la  solitude*  'u  cloître, 


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4  PRÉFACE. 

tandis  qu'il  nous  est  difficile  de  suivre  dans  les 
hauteurs,  sur  les  sommets  et  dans  la  profondeur 
de  la  contemplation,  Tardente  pénitente,  isolée, 
transportée,  extasiée.  Nous  pouvons  plus  facile- 
ment suivre  Marthe  dans  son  office,  l'admirer  et 
l'imiter  dans  l'activité  de  son  zèle  et  dans  les 
pratiques  généreuses  de  son  amour.  Marthe,  en 
un  mot,  est  plus  naturellement  notre  sœur. 

C'est  pourquoi  n'ai-je  point  pu  me  retenir 
d'écrire  la  vie  de  sainte  Marthe,  après  avoir  écrit 
celle  de  sainte  Madeleine.  Il  me  semble  que  la 
convertie,  la  pénitente,  l'amante  et  la  contempla- 
tive, la  solitaire  et  la  transportée  dans  rameur 
divin,  demandait  pour  sa  sœur,  pour  la  vierge  et 
la  fille  des  princes  de  Syrie,  pour  la  servante  et 
l'hôtesse  de  Jésus,  pour  la  sœur,  la  vraie  sœur  de 
charité,  et  surtout  pour  sa  douce  et  maternelle 
médiatrice  de  conversion,  une  histoire  semblable 
à  la  sienne,  un  livre  pour  raconter  sa  vie,  une 
œuvre  pour  la  louer,  la  glorifier,  la  faire  connaître 
et  la  faire  aimer. 

Voici  ce  livre,  pieux  lecteur,  sollicité  par  sainte 
Madeleine  elle-même  ,  et  d'ailleurs  plus  facile  à 
faire,  le  premier  étant  terminé.  Ce  sont  les  mêmes 
documents,  à  peu  près,  qui  m'ont  servi  à  composer 
les  deux  livres  ;  ce  sont  les^mêmes  autorités  qui  tes 


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PRÉFACE^  5 

soutiennent  Tun  comme  l'autre.  Après  avoir  fait  le 
premier,  il  m'était  aussi  facile  de  faire  le  second 
qu'il  m'était  difficile  de  me  retenir  de  le  faire,  vu 
l'attrait  du  sujet,  le  besoin  de  compléter  le  pre- 
mier par  le  second,  de  donner  à  Madeleine  cette 
suprême  louange  en  racontant  sa  sœur,  de  donner 
au  divin  Maître  cette  complète  satisfaction  de 
l'admirer  et  de  l'aimer  dans  la  vie  et  dans  l'amour, 
dans  la  sainteté  personnelle  et  dans  la  postérité 
glorieuse  de  la  sœur  de  Madeleine  et  de  Lazare. 
Laissez-moi  dire  aussi  que ,  vivant  et  travaillant 
dans  un  diocèse  qui  a  l'honneur  de  posséder  une 
congrégation  florissante  et  régulière  sous  le  nom 
de  Sainte-Marthe,  et  pour  continuer  ses  œuvres, 
J'ai  voulu  donner  aux  vénérées  filles  de  Sainte- 
Marthe  cette  marque  de  mon  estime  personnelle 
et.de  ma  reconnaissance  sacerdotale,  en  leur  mon- 
trant dans  ce  livre,  leur  mère,  leur  modèle  et  leur 
patronne.  En  même  temps  je  désirais  offrir  aux 
deux  saints  évéques  protecteurs  de  la  congréga- 
tion, l'un,  révéque  mort(i),  qui  la  forma  si  vigou- 
reusement d'éléments  anciens  et  respectables; 
Tautre,  Tévêque  vivant  (2),  qui  la  dirige  et  la  gou- 


(1)  Mt'  George,  mort  évêque  de  Périgueux  en  1860. 
(î)  Mi'  Dabert,  actueUemeat  évoque  de  Périgueuz* 


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6  PRÉFACE. 

verne  d*un  cœur  si  paternel,  un  humble  homi 
en  associant  mon  livre  à  leur  œuvre  de  préd 
tîon. 

Ce  sont  les  mêmes  documents,  ai-je  dit, 
m*ont  servi  pour  composer  ces  deux  histoire 
sainte  Madeleine  et  de  sainte  Marthe,  Vous 
verez  dans  la  vie  de  sainte  Marthe  à  peu  prèî 
mêmes  sources  historiques,  les  mêmes  aut< 
les  mêmes  monuments  et  les  mêmes  tradil 
que  nous  avons  cités,  discutés,  prouvés  et 
prouvés  dans  la  vie  de  sainte  Madeleine  : —  ' 
TEvangile,  dont  le  divin  récit  parle  de  Marthe 
autant  d'abondance  et  plus  de  précision  qu'i 
parle  de  sa  sœur.— C'est  la  tradition,  avec  son  tr 
de  souvenirs,  de  récits  et  de  légendes  résu 
dans  Tœuvre  de  Raban-Maur,  le  grand  doc 
et  le  grand  évêque  du  lx«  siècle.— C'est  la  litui 
dont  les  textes  magnifiques  qui  couvrent 
églises  de  l'Occident,  et  notamment  les  église 
France  du  xn®  siècle  au  xvi«  siècle,  nous  ofl 
une  moisson  de  fleurs  et  de  faits  historiques  ] 
abondants  encore  pour  Marthe  que  pour  Mi 
leine.  —Ce  sont  les  monuments  de  la  Provei 
étudiés,  expliqués,  interprétés  par  le  même 
vaut,  Tabbé  Paillon,  avec  la  même  sûreté 
critique,  la  même  loyauté  de  bonne  foi,  la  mi 


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PRÉFACE.  7 

surabondance  de  textes  et  de  documents.  —  Ce 
sont  les  Acta  sanctorum  et  la  Légende  Dorée  : 
.Tautorité  de  ces  deux  recueils  n'est  certainement 
pas  la  même ,  car  le  saint  archevêque  de  Gênes, 
Jacques  de  Voragine,  vivant  au  xin«  siècle,  n*a  pas 
la  science  et  le  discernement  critique  de  Bol- 
landus  et  de  ses  immortels  collaborateurs,  vivant 
aux  xvi«  et  xvii*  siècles  ;  mais  ce  sont  deux  monu- 
ments vénérables  de  la  tradition. — Enfin,  après,  à 
part  si  Ton  veut,  ce  sont  les  visions  de  Catherine 
Emmerich,  qui  seront  pour  nous  une  pieuse 
illustration  de  faits  et  de  détails  que  Textatique 
de  DUlmen  fait  saillir  en  les  couvrant  d'une  vive 
lumière.  J'ai  dû  consulter  aussi,  sans  y  trouver 
une  grande  valeur  historique,  un  livre  curieux 
dont  le  Père  Solier,  dans  les  Acta  safictorum, 
m'avait  donné  l'analyse  :  c'est  une  vie  de  sainte 
Marthe,  deRostangBertet,  prieur,  chantre  et  cha- 
noine de  Sainte-Marthe  de  Tarascon  ;  pour  lui 
donner  son  vrai  titre,  c'est  f  histoire  panégyrique 
de  la  vie  de  sainte  Marthe,  hôtesse  de  Jéstis- 
Christ.  Cette  vie ,  en  style  héroïque  naïvement 
emphatique  de  la  première  moitié  du  xvn«  siècle , 
cette  vie  est  divisée  en  quatre  parties  :  Marthe 
innocente,  Marthe  agissante,  Marthe  cofiqué- 
rente,  Marthe  triomphante.   Avec    un    sonnet 


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8  PRÉFACE. 

artistement  travaillé  comme  sommaire  poétique 
avant  chaque  partie,  c'est  la  traduction,  sans 
indication  de  sources  et  de  documents,  en  grand 
style  du  temps  et  de  la  façon  de  Scudéry,  de  la 
vie  de  sainte  Marthe  par  Raban-Maur,  mais 
complétée  par  la  légende  provençale  (1).  Je  n'ai 
pas  cru  que  ce  panégyrique,  incomplet  et  sans 
critique,  me  dispensât  d'écrire  une  autre  histoire 
de  sainte  Marthe. 

Je  ne  reviendrai  pas,  pieux  lecteur,  à  discuter 
et  prouver  la  valeur  de  ces  sources  et  l'autorité 
de  ces  documents.  Toutefois,  puisque  l'occasion 
est  offerte  ici,  je  dois  répondre  à  quelques  criti- 
ques qui  m'ont  été  faites  pour  la  vie  de  sainte 
Madeleine,  et  qui  pourraient  aussi  facilement, 
s'adresser  à  la  vie  de  sainte  Marthe,  si  des  expli- 
cations n'étaient  données  et  des  autorités  ancien- 
nes ou  nouvelles  appelées  pour  justifier  les  deux 
récits. 

Un  très-savant  bénédictin  de  Ligugé,  digne  héri- 
tier des  Bénédictins  de  Saint-Maur,  frère  puîné 


(1)  J*ai  pu  me  procurer  un  exemplaire  de  cette  vie.  Ce  pré- 
cieux exemplaire ,  imprimé  à  Lyon  en  1650,  appartient  à  la 
bibliothèque  du  noviciat  de  Sainte-Marthe  de  Périgueux  ;  il 
m*a  été  communiqué  Irès-complaisammcnt  pac  M.  l'aumônier 
du  noviciat 


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PaÉFAGE.  9 

desDenysde  Sainte-Marthe,  a  bien  voulu  s'occuper 
un  moment  de  la  vie  de  sainte  Madeleine.  Dans 
un  premier  travail  historique ,  inséré  dans  la  sa- 
vante Revue  des  sciences  historiques  (juillet  et 
octobre  1873),  où  d'ailleurs  il  soutient  en  subs- 
tance la  thèse  dont  la  vie  de  nos  saints  de  Pro- 
vence est  une  solide  démonstration  :  l'établisse- 
ment d'églises  hiérarchiquement  constituées  dès 
le  premier  siècle  dans  les  Gaules,  Fauteur  con- 
testait tout  à  la  fois  l'authenticité  et  la  véracité  de 
la  Vie  de  sainte  Madeleine  et  de  sainte  Marthe^ 
par  Raban-Maur.  Il  supprimait  d'un  mot  tout  le 
travail  de  l'abbé  Paillon  sur  ce  grave  document , 
travail  considérable,  consciencieux  et  vraiment 
bénédictin.  Il  exécutait  le  docte  sulpicien  par  ce 
jugement  sommaire,  sans  considérants  et  sans 
recours  :  —  «  Incontestablement  la  légende  de 
sainte  Madeleine,  publiée  par  l'abbé  Paillon,  sous 
le  nom  de  Raban-Maur,  est  un  tissu  de  fables  (1).  » 
Il  est  vrai,  les  deux  articles  de  la  Revue  sont  de- 
venus un  livre  intéressant  sous  ce  titre  :  Les 
églises  du  monde  romain,  notamment  celles  des 
GauleSy  pendant  les  trois  premiers  siècles  (2) , 

(•)  Bévue  des  Sciefices  historiques,  octobre  1873,  page  434. 
«2^  Rw  le  P.  Doui  Chamaiil,  bénédictin  de  Ligugé.  Palmé, 
1877. 


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10  PRÉFACE. 

et  ce  passage  a  été  retranché;  mais  j'ai  des 
raisons  de  croire  que  le  savant  bénédictin  n*a 
point  changé  de  sentiment  au  sujet  de  Raban 
et  de  son  éditeur.  Dans  les  quelques  lignes  môme 
qu'il  a  bien  voulu  écrire  pour  recommander  mon 
livre,  il  regarde  comme  un  peu  bien  légère 
lautorité  de  Paillon. 

Sans  entrer  diins  une  longue  discussion  avec 
le  savant  bénédictin,  discussion  que  vous  trouve- 
riez hors  de  propos,  pieux  lecteur,  et  que  vous  ne 
suivriez  pas  volontiers ,  on  peut  répondre  que 
Tabbé  Paillon  n*est  pas  de  ces  hommes,  de  ces 
auteurs  qu'on  exécute  d'une  phrase  et  en  un  tour 
de  main  :  il  y  faut  plus  de  façons,  des  preuves, 
des  raisons  et  des  autorités.  La  vie  de  sainte 
Madeleine  et  de  sainte  Marthe  est  bien  de  Raban  : 
c'est  l'avis  des  érudits  qui  ont  étudié  la  question; 
c'est  l'avis  du  savant  éditeur  de  Dom  R.  Ceillier(l). 
Pour  compléter  la  notice  des  écrits  du  grand 
archevêque  de  Mayence,  du  B.  Raban-Maur,  com- 
me l'appellent  d'anciens  martyrologes  monasti- 
ques, au  rapport  de  Mabillon  et  de  BoUandus, 


(\)  Histoire  générale  des  auteurs  sacrés  et  ecclésiastiques* 
Nouvelle  édition,  par  M.  Tabbé  Bauzon ,  ancien  directeur  du 
grand-séminaire.  Vives,  1862. 


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PRÉFACE.  il 

M.  Tabbé  Bauzon  cite  la  Vie  de  sainte  Madeleine 
et  de  sainte  Marthe,  publiées  par  Paillon.  Le  sa* 
Yant  sulpîcîen,  du  reste,  n'est  pas  le  prunier  qui  a 
découvert  cet  ouvrage  de  Raban.  Guillaume  Cave 
nous  a  appris  dans  son  histoire  des  auteurs 
ecclésiastiques  (1),  qu'on  possédait  à  Oxford  deux 
écrits  inédits  de  Raban,  dontTun,  conservé  dans 
la  bibliothèque  du  collège  de  Sainte-Madeleine, 
est  une  vie  de  cette  sainte,  désignée  au  cata- 
logue sous  le  numéro  166.  Le  P.  Chifflet  paraît 
avoir  connu  cette  vie,  qull  a  abrégée  pour  servir 
à  la  composition  des  actes  des  saints  de  Bollan- 
dus  (2).  L'éditeur  de  Dom  Ceillier  analyse  très- 
clairement  et  très-doctement  le  grand  travail  de 
Paillon,  premier  éditeur  de  Raban.  Il  résume  les 
preuves  abondantes  tirées  des  écrits  incontestés, 
du  style,  des  opinions,  de  la  vie  et  des  vertus  dé 
Rabon,  de  l'histoire  politique,  des  usages,  des 
croyances  dé  son  siècle  ;  des  controverses,  des 
«reurs  de  son  temps,  pour  prouver  que  cet  ou- 
vrage est  incontestablement  du  ix*  siècle,  et  très 
certainement  un  écrit  de  Raban.  Puis  il  établit 
l'autorité  de  cet  ouvrage  :  les  lumières,  la  sincé- 


(l)Oxo«iï,  1743. 

(2)  Histoire  générale  des  auteurs  sacrés,  tom.  Xll,  ch.  XLIX. 


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12  PRÉFACE. 

rite,  les  vertus  et  la  science  du  grand  docteur, 
rédigeant  dans  la  riche  bibliothèque  de  Fulda, 
sur  des  documents  des  v«  et  vi«  siècles,  une  vie  des 
deux  saintes  amies  de  Jésus,  à  la  suite  d'un  long 
pèlerinage  en  Terre-Sainte  ;  et  cette  vie  concorde 
parfaitement  avec  l'Evangile,  avec  la  tradition  de 
Provence,  avec  les  monuments  de  l'art  et  de  la 
liturgie.  Les  erreurs,  les  anachronismes  que  Pail- 
lon a  soin  de  relever  et  qui  portent  sur  des  faits 
dont  Raban  n'était  pas  contemporain,  s'expliquent 
par  la  difficulté  de  contrôler  les  documents  et  de 
surveiller  les  copistes.  Mais  bien  loin  de  faire 
de  cette  vie  un  tissu  de  fables,  ces  erreurs  en 
démontrent  la  véracité  même  par  la  naïve  sincé- 
rité de  son  auteur. 

C'était  l'avis  des  graves  et  savants  auteurs  de 
VHisioire  littéraire  de  la  France,  Ces  fameux 
bénédictins  de  Saint-Maur,  des  bénédictins  aussi, 
d'illustres  ancêtres  de  mon  savant  contradic- 
teur^ en  dressant  le  catalogue  des  écrits  perdus 
ou  inédits  de  Raban,  n'ont  garde  d'oublier  cette 
Vie  de  sainte  Madeleine  et  de  sainte  Marthe,  con- 
servée au  collège  de  la  Madeleine  d'Oxford. 
«  Mais,  ajoutent  discrètement  les  doctes  histo- 
riens, ceux  qui  ont  été  le  plus  à  portée  d'exami- 
ner le  manuscrit,  ne  nous  disent  point  si  l'ouvrage 


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PRÉFACE.  13 

retient  les  caractères  des  écrits  de  Raban  (1).  » 
Cette  preuve  que  les  habiles  rédacteurs  de  ïHis- 
toire  littéraire  demandaient,  le  savant  éditeur  de 
Raban  Ta  fournie  et  très-abondamment,  et  sans 
réplique.  D'ailleurs,  en  parlant  d'un  autre  écrit 
du  B.  Raban,  comme  ils  l'appellent  sans  difficulté, 
un  Traité  sur  laptission  de  N.S.,  ils  font  cette 
remarque  qui  se  retourne  vers  la  vie  de  sainte 
Madeleine  pour  la  revendiquer  comme  de  Ra- 
ban :  —  «  Il  y  a  beaucoup  de  piété  et  de  religion 
dans  ce  traité,  dont  le  style  est  pathétique  et 
assez  pur;  l'auteur  y  confond  ensemble  Marie- 
Madeleine,  Marie,  sœur  de  Lazare,  et  la  femme 
pécheresse  de  l'Evangile  (2).  »  Dom  Ceillier  fait 
la  même  remarque,  quoique  en  termes  moins 
afBrmatifs  (3).  Il  y  a  entre  les  deux  rédactions 
une  similitude  qui  trahit  une  parenté.  Ces  deux 
ouvrages  sont  à  peu  près  contemporains  (1729- 
1732).  Le  prieur  de  Flavigny  s'est-il  inspiré  de 
Dom  Rivet  et  de  ses  autres  frères  de  Saint-Maur, 
ou  ceux-ci  de  celui-là?  Quoiqu'il  en  soit,  c'est  le 
fond  même  de  la  vie  de  sainte  Madeleine  et  de 

(1)  Hi'it.  littéraire^  etc.  V,  192.    Édition  de  Paulin,  Paris, 
V.  Palmé,  1866. 

(2)  HùL  Hiiér,  V.  179. 

(3)  Hist,  des  écrivains  sacrés,  etc.  XII.  ob.  XLIV,  463. 


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14  PRÉFACE. 

sainte  Marthe,  ce  qui  nous  donne  une  ai 
preuve  que  Raban  est  bien  Fauteur  de  cette 
et  ce  qui  nous  le  montre  comme  un  ténaoin   t: 
véridique  et  comme  un  organe  très-autorîsé 
l'histoire  et  de  la  tradition. 

Cela  suffira,  j'espère,  pieux  lecteur,  pour  v< 
convaincre  que  ce  n'est  pas  à  la  légère  que  j'at 
bue  à  Raban-Maur  la  vie  de  sainte  Madeleine 
de  sainte  Marthe,  et  que  ce  vénérable  récit  n' 
point  un  tissu  de  fables.  Nous  avons  fait  pc 
sainte  Madeleine,  nous  ferons  pour  sainte  Mart] 
chemin  faisant,  le  partage  des  erreurs,  des  fa 
et  des  dates  contestables.  Mais  il  faut  bien 
garder  d'infirmer  tout  un  récit  et  de  frapp 
tout  un  livre  de  discrédit,  pour  quelques  erreu 
admises  ou  commises  de  bonne  foi.  Quel  livre  i 
science  sérieuse  et  d'érudition,  même  bénédictin 
ne  serait  pas  ruiné  par  cette  extrême  rigueur  ? 

Je  dois  maintenant  répondre  à  une  autre  crit 
que,  qui,  de  sainte  Madeleine  passerait facilemei 
à  sainte  Marthe,  car  ces  deux  sœurs  sont  racor 
tées  de  la  même  plume,  avec  les  mêmes  procéda 
et  sur  les  mêmes  documents.  Deux  graves  auteur 
qui  ont  bien  voulu  parler  au  public  de  la  Vie  di 
sainte  Madeleine  me  reprochent  de  donner  tro] 
d'autorité  et  môme  trop  de  place  aux  visious  é 


-1  -H 


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PRÉFACE.  15 

Catherine  Emmerich.  «  L'auteur  a  eu  tort,  selon 
moi,  dit  Tun  de  mes  critiques,  déplacer  sur  le 
même  pied  le  récit  évangélique  et  les  visions  de 
Catherine  Emmerich  (1).  »  u  Les  lecteurs  sérieux, 
dit  l'autre  de  mes  critiques^  regretteront  qu'on  Tait 
identifié  (le  document  des  visions)  si  intimement 
et  si  largement  avec  la  trame*  de  l'histoire  (2).  » 
J'avoue  humblement  être  surpris  de  ce  reproche; 
d'autant  plus  que  je  croyais  avoir  pris  soin,  et 
dans  la  préface  et  dans  le  cours  du  récit,  de  mettre 
la  vision  et  bien  au-dessous  de  l'Evangile  et  bien 
à  part  de  l'histoire  ;  mais  le  reproche  venant  à  la 
fois  de  deux  critiques  différents,  si  graves  et  si 
bienveillants,  il  faut  bien  que  je  croie  au  moins 
un  peu  l'avoir  mérité. 

Je  répète  donc  pour  vous,  pieux  lecteur,  et 
pour  tous  les  lecteurs' attentifs,  car  j'aime  mieux 
me  répéter  que  vous  étonner  et  vous  scandaliser, 
que  Je  ne  place  nullement  les  visions  de  l'extati- 
que de  Dlihnen  sur  le  même  pied  que  le  récit 
évangélique,  quoique  je  les  emploie  dans  la 
même  histoire  et  que  je  les  aligne  sur  les  mêmes 


(1)  VUm'verSf  9  février  1876,  art.  de  Dom  Chamard,  Bénéd. 
de  Ligugé. 

{^)  Bibliographie  catholique  ^  mars  et  avril  1816,  articlu  de 
M.  le  cbaiiuine  Janvier. 


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16  PRÉFACE. 

pages.  J'ai  eu  soin  de  vous  avertir  dans  la  préface 
de  Sainte  Marie-Madeleme,  et  je  vous*  avertis 
dans  la  préface  de  Sainte  Marthe,  que  je  n'ac- 
corde pas  aux  visions  de  Catherine  Emmerich 
une  valeur  scientifique,  même  historique,  encore 
moins  une  autorité  divine  et  égale  ou  même  seiu- 
blable  à  celle  de  TEvangile.  Pour  moi,  pour  tous 
ceux  qui  regardent  à  Texamen  sérieux  que  l'au- 
torité diocésaine  a  fait  de  ces  magnifiques  et  tou- 
chantes révélations,  et  de  la  permission  qu'elle  a 
donnée  de  les  lire  et  de  les,  méditer  pieicsement^ 
ce  sont  des  faveurs  et  des  condescendances  dont 
l'âme  de  l'humble  vierge  de  Diilmen  a  été  l'inter- 
médiaire pour  consoler  et  fortifier  les  âmes  en 
notre  siècle.  Ce  sont  des  traits,  des  rayons,  des 
détails  entrevus  dans  une  sphère  surnaturelle,  et 
dont  l'histoire  peut  profiter  pour  donner  plus  de 
précision  ou  verser  plus  de  clarté  sur  des  faits  et 
des  circonstances  qui  tirent  d'ailleurs  leur  certi- 
tude et  leur  authenticité.  J'ai  dit  ailleurs  que  la 
vision  arrête  et  fixe  le  récit  évangélique,  comme 
le  cadre  qui  renferme  et  soutient  une  toile.  Qui 
s'avisera  de  confondre  le  cadre  avec  le  tableau, 
surtout  s'il  est  un  chef-d'œuvre  divin  ?  J'ai  dit 
encore  que  les  scènes  montrées  par  la  vision  res- 
semblent à  ces  vitraux  par  où  passe  la  lumière 


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PRÉFACE.  17 

du  Ciel  pour  animer  les  figures  et  les  scènes  et 
les  teinter  de  riches  nuances.  Qui  s'avisera  de 
prendre  Témail  translucide  pour  la  lumière  qui 
le  transperce  et  renrichit?...  Du  reste,  prenons 
garde,  pieux  lecteur,  en  jugeant  les  visions  des 
hauteurs  d'un  esprit  scientifique,  de  nous  exposer 
aux  graves  avertissements  de  l'apôtre  :  Spiritum 
nolite  extinguere,  Prophetias  nolite  spetmere 
(Thés.  V.  16,  17).  N'éteignez  pas  l'Esprit,  ne  mé- 
prisez pas  les  prophéties.  Prenons  garde  ici  de 
faire  trop  peu  de  cas  de  ces  admirables  visions 
de  Catherine  Emmerich,  aussi  pleines  de  théolo- 
gie qu'enrichies  de  poésie,  depuis  que  l'autorité 
de  l'Ordinaire  a  permis  aux  fidèles  de  les  estimer 
et  de  les  pratiquer.  Combien  d'âmes  elles  ont  édi- 
fiées I  Combien  de  cœurs  fortifiés  !  Combien  d'actes 
de  foi,  combien  d'effusions  d'amour  et  de  larmes 
n*ont-elles  pas  fait  répandre  aux  pieds  de  Jésus  et 
de  sa  divine  mère  I  Parmi  les  hommes  qui  les  ont 
aimées  et  pratiquées,  laissez-moi  vous  citer  le  P. 
W.  Faber,  le  plus  grand  mystique  de  notre  temps, 
un  des  plus  admirables  écrivains  de  TOratoire  et 
de  l'Angleterre,  qui  les  met  sur  le  même  pied  que 
celles  de  Marie  d'Agreda  (1). 

(1)  Cest  là  ce  qu'il  y  a  d'attrayant  dans  les  apparitions  que 
nous  font  connaître  les  révélations  de  Marie  d'Agreda  et  dans 


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18  PRÉFACE. 

Mais  enfin,  comme  il  faut  profiter  de  toute  cri- 
tique, il  faudra  mieux  distinguer  dans  ce  volume 
que  dans  l'autre,  le  commentaire  des  visions  du 
texte  de  l'Evangile,  et  charger  les  signes  typogra- 
phiques d'avertir  le  lecteur  distrait  de  la  foi  qu'il 
faut  donner  à  l'Evangile,  de  l'autorité  qu'il  faut 
reconnaître  à  l'histoire,  et  du  secours  que  l'on  peut 
tirer  des  révélations  pour  s'élever,  contempler  et 
mieux  voir. 

Et  maintenant,  pieux  lecteur,  assez  de  discus- 
sion, voulez-vous  ?  Mais  permettez-moi  quelques 
mots  encore  pour  vous  marquer  l'utilité  que  je 
crois  mettre  en  ce  livre  et  pour  faire  saillir  le  trait 
caractéristique  que  je  crois  trouver  en  la  physio- 
nomie de  sainte  Marthe.  L'Evangile,  en  plusieurs 
de  ses  pages,  a  parlé  de  Marthe  avec  prédilection  : 
il  a  marqué  son  caractère,  déterminé  son  office 
et  raconté  ses  œuvres.  Elle  est  avec  sa  sœur  la 
femme  la  plus  en  vue,  la  plus  dévouée,  la  plus 
aimée;  on  peut  dire  le  plus  bel  idéal  de  la  femme 
chrétienne.  Nous  ne  parlons  pas  de  Marie,  la 
mère  du  Sauveur,  dont  l'Evangile  ne  dit  que  les 


le  portrait  que  nous  ont  tracé  les  visions  de  la  sœur  Emmerich. 
Les  instincts  de  la  religieuse  espagnole  étaient  encore  pins  vrais 
que  cent  de  Tâme  artistique  de  l'extatique  allemande.  (Le 
Pied  de  la  Croix.  W.  Faber,  tom.  I.  ch.  I,  IV.) 


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PRÉFACE.  19. 

choses  nécessaires,  crainte,  dit  saint  Thomas  (1),  de 
ne  pouvoir  égaler  la  louange  à  la  sublimité  de  vo- 
cation, de  vertu  et  de  sainteté  delà  vierge  incom- 
parable. Les  deux  sœurs  de  Lazare  nous  apparais- 
sent. Tune  près  de  l'autre,  dans  le  même  rayon- 
nement de  la  présence  de  Jésus,  dans  la  même 
lumière  de  son  amour;  mais  combien  différentes 
et  môme  opposées  I  Cette  divine  lumière  qui  les 
revêt  de  tant  de  charme  et  de  sainteté  enveloppe 
la  pénitente  et  la  vierge  d'une  auréole  spéciale, 
couronne  leur  front  d'un  nimbe  particulier  dont 
la  couleur,  la  nuance  et  l'éclat  sont  divers  comme 
les  dons  de  Dieu.  Toutes  deux  sœurs,  toutes  deux 
aimables,  toutes  deux  amies,  comme  dit  saint 
Augustin,  mais  avec  des  caractères  différents, 
avec  des  dons  et  des  grâces  qui  les  distinguent, 
avec  des  fonctions  et  des  ministères  qui  les  atta- 
chent à  la  personne  de  Jésus,  mais  les  dénoncent 
à  la  vénération  de  l'Eglise  comme  des  types 
distincts  de  vocation,  de  vie  et  de  sainteté.  Made- 
leine est  prosternée  aux  pieds  de  Jésus  :  c'est  son 
attitude  habituelle  ;  Marthe  est  debout,  active, 
raipressée  :  c  est  le  trait  saillant  de  sa  destinée. 


(t)  s.  Thom»,  hom.  in  Natinlate,  B.  M.  V. 


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20  PRÉFACE. 

Madeleine  aux  pieds  de  Jésus,  les  yeux  en  pleurs, 
les  cheveux  épars,  verse  ses  parfums  et  son  cœur. 
Marthe,  le  visage  tourné  vers  le  Maître,  fixe  ten- 
drement ses  yeux  subies  yeux  de  Jésus,  pour  y 
lire  ses  volontés  et  sans  doute  aussi  pour  y  goûter 
ses  satisfactions  d'hôte  et  d'ami.  Au-dessus  de 
Madeleine  prosternée,  on  semble  entendre  la 
divine  parole  qui  Tabsout  et  qui  la  relève:  Quo- 
niam  dilexit  multum.  Autour  de  Marthe,  comme 
une  auréole  qui  précise  son  attitude  et  encadre  sa 
physionomie,  nous  entendons  le  trait  caractéris- 
tique de  l'Evangile:  EtMartha  ministràhat, L'une 
se  répand  en  larmes,  l'autre  se  répand  en  œuvres  ; 
l'une  s'élève  jusqu'à  la  contemplation  des  plus 
hauts  mystères,  l'autre  s'applique  à  l'exercice  des 
plus  vaillants  ministères  ;  l'une  se  cache  dans  la 
solitude  et  s'enfonce  au  désert  pour  y  mieux  trou- 
ver le  maître  adoré  ;  l'autre  se  révèle  au  monde  et 
se  mêle  à  toutes  ses  misères  pour  y  mieux  servir 
lebien-aimé  ;  l'une,  par  la  contemplation,  prélude 
sur  la  terre  à  l'union  dans  la  gloire  du  divin 
amour ,  l'autre  mérita  par  son  travail  le  r^os 
dans  la  possession  du  souverain  bien.  On  pour- 
rait prolonger  les  deux  parallèles  de  l'antithèse; 
saint  Augustin  l'a  fait  avec  sa  grande  parole 
subtile  et  magistr^e.  I^  développement  de  la 


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PRÉFACE.  21 

vie  de  sainte  Marthe  fournira  l'occasion  d'y  re- 
venir. 

Vous  le  voyez,  pieux  lecteur,  Marthe,  vierge 
et  servante  du  Seigneur;  Marthe,  chef  de  famille 
à  Béthanie,  fille  de  noble  race  en  Israël;  Marthe, 
évangél\5te  à  Marseille,  thaumaturge  et  fondatrice 
du  premier  monastère  de  vierges  à  Tarascon  ; 
Marthe,  comme  sainte,  comme  personnage  évan- 
géBque,  intéresse  tous  les  chrétiens.  Comme 
î^tre  de  Provence  et  l'une  des  évangélistes  de 
notre  France,  elle  intéresse  notre  pays  qui  doit 
l'honorer  et  notre  siècle  qui  devrait  se  repentir  de 
ses  oublis  et  de  ses  ingratitudes.  Marthe,  comme 
vierge  et  comme  religieuse,  doit  intéresser  toutes 
les  vierges  consacrées  à  Jésus  ;  Marthe,  comme 
hôtesse  et  servante  du  Seigneur,  doit  spéciale- 
ment intéresser  les  sœurs  de  charité  qui  conti- 
nuent son  ministère,  ayant  été  prédestinées  dans 
sa  tendre  et  magnifique  vocation.  Enfin,  vous  le 
dîrai-je,  pieux  lecteur?  il  est  une  catégorie  et 
comme  un  ordre  de  chrétiennes,  le  tiers-ordre 
domestique  du  célibat  et  du  dévouement,  auquel 
pieusement  et  charitablement  j'oifre  ce  livre  et 
présente  ce  modèle.  Le  monde,  ce  méchant  rail- 
leur, les  appelle  les  Vieilles  filles  ;  nous  qui  les 
connaissons  mieux,  nous  les  appellerions  plus 


dby  Google 


22  PHiPACE. 

justement  les  anges  du  foyer.  Marthe,  qui  se  voue 
au  célibat  pour  assister  et  conseiller  son  frère, 
pour  ramener  et  convertir  sa  sœur  ;  Marthe,  la 
femme  forte  et  la  vierge  dévouée  dans  la  famille, 
doit  inspirer  et  fortifier,  consoler  et  glorifier 
toutes  ces  chrétiennes  vouées  ou  condamnées  au 
célibat  pour  se  consacrer  à  la  charité  domestique. 
Leur  humble  et  doux  ministère,  sans  éclat,  sans 
étal  officiel  et  sans  poésie,  ce  ministère  qui 
s'exerce  avec  fruit,  à  condition  de  se  cacher  et  de 
se  faire  oublier,  s'étend  des  enfants  aux  vieux 
parents,  touche  délicatement  à  toutes  les  souf- 
frances de  la  famille,  depuis  les  soins  de  la  vie 
matérielle  jusqu'aux  soucis  plus  relevés  de  la 
vie  surnaturelle.  La  virginité  de  Marthe  protège 
la  vertu  de  ces  modestes  chrétiennes,  son  activité 
discrète  et  son  empressement  généreux  doivent 
inspirer  et  régler  leur  pieux  dévouement. 

Voilà,  pieux  lecteur,  la  portée  et  l'utilité  que 
je  voudrais  donner  à  ce  livre.  Je  le  dédie  à  sainte 
Marie-Madeleine,  espérant  qu'elle  l'aura  pour 
agréable  et  qu'elle  voudra  bien  le  faire  servir  à 
l'œuvre  paroissiale  qu'elle  a  commencée.  Les 
deux  sœurs,  si  délicieusement  unies  et  si  diverse- 
ment appliquées  au  culte  de  l'humanité  de  Jésus, 
voudront,  sans  doute,  ici,  pour  leur  maître  et 


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PRÉFACE.    '  23 

leur  ami,  présent  dans  le  tabernacle  d'une  pauvre 
église,  continuer  leurs  soins  généreux  et  leur  ten- 
dre dévotion.  Je  ne  m'excuse  pas  de  n'avoir  pas 
su  louer  Marthe  comme  je  l'aurais  voulu,  de 
n'avoir  pas  su,  malgré,  peut-être,  la  stérile  abon- 
dance du  récit,  communiquer  le  charme  de  ce 
beau  sujet  et  l'attrait  de  cette  aimable  et  chaste 
figure.  Je  dois  m'excuser  cependant,  pieux  lec- 
teur, de  vous  présenter  certaines  considérations 
que  vous  trouverez  un  peu  étendues,  quoiqu'elles 
ne  sortent  pas  du  sujet.  Vous  y  lirez ,  notamment, 
sur  les  trois  vœux  de  religion ,  des  explications 
peut-être  un  peu  longues,  des  dissertations  trop 
spécialement  théologiques.  J'ai  cru  devoir  ratta- 
cher cette  matière  de  théologie  mystique  à  la  vo- 
cation de  Sainte  Marthe,  la  première  vierge  con- 
sacrée à  Jésus  et  la  première  religieuse.  A  pren- 
dre, en  effet,  à  rapprocher  l'un  de  l'autre  certains 
passages  de  l'Evangile,  il  me  semble  impossible 
de  ne  pas  voir  dans  la  $œur  de  Madeleine  et  de 
Lazare,  le  premier  exemplaire  et  le  type  à  jamais 
vénérable  et  sacré  de  la  vierge  chrétienne  con- 
sacrée dans  la  vie  religieuse.  C'est  ce  qui  vous 
expliquera  ces  louanges  exaltées  des  Pères,  réunies 
comme  des  fleurs  et  résonnant  comme  des  canti- 
ques autour  de  sainte  Marthe,  pour  louer  deux 


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24  PRÉFACE. 

fois  la  virginité.  Vous  me  pardonnerez  aussi, 
quelques  détails  d'histoire  et  d'archéologie  sur  le 
tombeau  de  sainte  Marthe  et  sur  la  Tarasque,  dé- 
tails peut-être  un  peu  trop  étendus.  Mais  ce  sont 
des  sujets  si  attrayants  et  de  si  vénérables  tra- 
ditions, qu'il  est  bien  permis  de  s'attacher  à 
les  considérer  et  à  les  démontrer.  Heureux  se- 
rais-je  de  vous  communiquer  l'intérêt  d'art  et  de 
poésie  que  je  goûtais  à  l'étude  de  ces  reliques  du 


La  poésie  s'unit  à  la  piété  chrétienne  pour 
louer  Marthe  ;  elle  donne  des  ailes  à  la  théologie 
pour  s'élever  sur  les  sommets.  La  poésie  liturgi- 
que du  moyen-âge  l'a  célébrée  dans  des  strophes 
magnifiques  ;  la  poésie  provençale  l'a  chantée 
dans  des  stances  harmonieuses.  Le  prince  des 
Félibres  de  notre  France  méridionale  s'est  inspiré 
de  la  grâce  évangélique  de  Marthe  et  de  sa  triom- 
phante légende  : 

«  Nous,  les  sœurs  et  les  frères  -—  qui  le  suivions 
par  tout  pays  —  sur  un  méchant  navire,  aux  fu- 
reurs de  la  mer,  —  sans  voiles  et  sans  rames,  — 
fumes  choisis  :  les  femmes,  —  nous  versions  un 
torrent  de  larmes  ;  —  les  hommes  vers  le  ciel 
portaient  leurs  regards. 

Debout  sur  le  tillac,  le  Lazare  —  qui  de  la 


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PRISFACE.  25 

tombe  et  du  suaire  avait  encore  gardé  la  mortelle 
pâleur —  semble  affronter  le  gouffre  qui  gronde  ; 

—  avec  lui  la  nef  perdue  emmène  Marthe,  sa 
sœur,  —  et  Madeleine,  couchée  en  un  coin  et 
pleurant  sa  doujeur. 

Mais  toi,  où  vas-tu,  divine  vierge,  — avec 

une  croix,  avec  un  aspersoir?  —  Marthe,  d'un  air 
serein,  marchait  droit  — à  la  Tarasque.Des  barba- 
res, —  ne  pouvant  croire  qu'elle  se  défende,  -— 
pour  regarder  le  combat  insigne, — étaient  montés 
en  foule  sur  les  pins  du  lieu. 

Eveillé  en  sursaut,  harcelé  sur  sa  litière^  — 
eusses-tu  vu  bondir  le  monstre? —  Mais  dans 
Fondée  sainte  vainement  il  se  tord  —  en  vain  il 
grogne,  siffle  et  souffle,  Marthe,  avec  une  mince 
laisse  demousse,—renlace,  l'amène  s'ébrouant... 

—  Le  peuple  tout  entier  courut  Tadorer  ! 

—  Oui  es-tu?  la  chasseresse  Diane  ?  disaient- ils 
&  la  jeune  chrétienne,  ou  Minerve  la  chaste  et  la 
forte?  —  (c  Non,  non,  leur  répondit  la  jeune  fille  ; 
Je  ne  suis  de  mon  Dieu  que  la  servante.  »  Et  aus- 
sitôt elle  les  instruit.  —  Et  avec  elle  devant  Dieu 
ils  fléchirent  le  genou. 

De  sa  parole  virginale,  —  elle  frappa  la  roche 
avîgnonnaise,  —et  la  foi  tellement  à  belles  ondes 
Jaillit,  —  que  les  Clément  et  les  Grégoire,  —  plus 

2 

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26  PRÉFACE. 

tard  avec  leur  coupe  sainte,  —  viendront  y  pui- 
ser. Pour  sa  gloire,  —  Rome,  là-bas,  septante  an- 
nées trembla  (1). 

Ainsi,  dans  un  beau  poème,  la  poésie  proven- 
çale, après  dix-huit  siècles  de  croyance  et  de  dé- 
votion, glorifie  les  exilés  de  Béthanie  et  décore 
d'immortelle  jeunesse  la  servante  de  Jésus.  Ainsi 
cette  belle  figure  évangélique,  cet  exemplaire  ad- 
mirable de  la  femme  pure  et  dévouée,  de  la  Vierge 
généreuse  qui  nous«  apporta  de  l'Orient  la  vertu 
de  charité  avec  le  suave  parfum  de  virginité, 
Marthe  peut  ravir  les  poètes  comme  elle  sait  ani- 
mer les  chrétiens.  Mais  elle  aime  encore  mieux 
nous  instruire  que  nous  enchanter,  et  nous  guider 
aux  œuvres  que  nous  enivrer  de  musique  et 
d'éloquence.  Elle  veut  nous  associer  avec  elle  au 
service  de  Jésus,  le  Dieu  fait  homme,  la  suprême 
beauté  faite  condescendance  et  faiblesse  pour  notre 
amour.  Tâchons  donc,  pieux  lecteur,  d'étudier 
Marthe  et  de  la  méditer  pour  l'admirer  et  la  prier, 
pour  l'invoquer  et  l'imiter.  C'est  à  cela  surtout 
que  notre  sainte  nous  invite,  c'est  à  cela  qu'elle 


(l)MrëiV),  poème  provençal,  par  Pred.  Mistral,  chant  XI. 
Au  lieu  d'une  pâle  traduction,  il  faut  lire  ces  strophes  éclatan- 
tes dans  l'idiome  provençal,  si  sonore  et  si  vif. 


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PRÉFACE.  27 

veut  servir  :  nous  conduire  à  travers  la  diversité 
des  créatures  et  par  le  ministère  désintéressé  des 
œuvres,  à  Celui  qu'elle  voulut  aimer  uniquement, 
qu'elle  voulut  servir  persévéramment.  Après  elle, 
avec  elle,  nous  irons  à  l'Unique  nécessaire  dont 
la  possession  cdlnbla  le  cœur  vaillant  de  Marthe, 
comme  il  charmait  le  cœur  contemplatif  de  Made- 
leine. 


La  Madeleine  de  Bci'j^crac,  en  la  fête  de  sainte  Marthe,  vierge 
et  hôtesse  du  Seigneur,  xxix  juillet.  1879. 


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SAINTE  MARTHE 

SA  VIE,  SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE. 


I 

MARTHE  ET  LA  FAMILLE  DE  BÉTHANIE. 


Ave  Martha  glofiosa, 
Cœli  juboTy  mundi  rosa, 
Salvatoris  hospita. 


Orta  stirpe  regiâ 
Hegem  regum  propriâ 
Domo  suscepisti, .  • 

{Prosa  ex  missal.  MassiU,  1530 . 
Missal.  Arelat.  1530.) 

Salut,  glorieuse  Marthe,  éclat 
du  ciel,  rose  du  monde,  hôtesse 
du  Sauveur. 

Issue  de  race  royale,  vous  avez 
reçu  le  Roi  des  rois  dans  votre 
propre  maison. 


Nous  pouvons  aborder  sans  obstacle  et  raconter 
sans  difficulté  la  vie  et  Thistoire  de  sainte  Marthe, 
sœur  de  Madeleine  et  de  Lazare,  hôtesse  bénie  de 
Jésus,  servante  empressée  et  généreuse  de  la  très- 
sainte  humanité  du  fils  de  Dieu.  L'Evangile  n'of- 
fre point  d'obscurités  en  parlant  de  Marthe.  La 
noble  vierge  de  Béthanie  n'a  qu'un  nom,  ce  nom 

2. 


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30  SAINTE  MARTHE 

aimable  de  Marthe,  ce  nom  qui  provoque  {t}  les 
complaisances  de  la  grâce  et  la  reconnaissance  de 
l'Eglise.  Elle  n'a  qu'une  habitation,  le  Caste Ihim 
de  Béthanie,  à  jamais  illustré  par  le  séjour  et  les 
préférences  de  Jésus  ;  car  Jésus  aimait  Marthe  et 
Marie  sa  sœur,  et  Lazare  :  Diligebat  autem  Jésus 
Martham  et  sororemejus  Mariam  etLazarum  (2). 
Elle  n'a  q  l'une  affection,  sa  famille,  et  qu'un 
amour,  Jésus,  dès  qu'elle  l'a  connu,  avant  même  de 
l'avoir  connu  comme  fils  de  Dieu.  Enfin,  elle  n'a 
d'autre  fonction  dans  l'Evangile  et  d'autre  minis- 
tère dans  l'Eglise,  cette  première  des  vierges  à  la 
'  suite  de  la  Reine  des  vierges,  que  de  servir  humble- 
ment, pieusement  l'humanité  de  Jésus.  Cette  belle 
unité  dans  la  vie  évangélique  et  dans  l'histoire  de 
Marthe  l'a  préservée  des  contradictions  et  des  dis- 
cussions dont  la  vie  et  l'histoire  de  sa  sœur  Made- 
leine ont  été  pour  nous  embarrassées.  Marthe, 
avec  sa  physionomie  arrêtée  et  son  caractère  dé- 
cisif, est  ainsi  très-facile  à  distinguer  dans  le 
groupe  des  femmes  évangéliques,  dans  ce  groupe 
admirable  que  nous  appellerons  le  chœur  des 
saintes  femmes;  elle  est  très-facile  à  connaî- 
tre et  très-aimable  à  suivre.  La  tradition  qui  l'a 
reçue  de  l'Evangile,  nous  l'a  transmise,  grâce  à 
Dieu,  sans  être  en  proie  aux  discussions  de  sa- 
vants entêtés,  aux  objections decritiques  revêches; 
elle  nous  l'a  transmise  de  l'orient  à  Toccident, 

(1)  Martha  provocans, 

(2)  (Joan,  XI,  5). 


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SA  VIE,   SOiîï   HISTOIRE  ET   SON  CULTE.  31 

de  la  Judée  à  la  Provence,  et  de  siècle  en  siècle , 
du  temps  de  Jésus-Christ  jusqu'à  nos  jours,  dans 
la  vérité  de  son  histoire  et  dans  l'éclat  de  sa  lu- 
mière. Il  est  vrai,  les  demi-savants  et  les  faux 
docteurs  qui  s'attaquèrent  à  l'identité  de  sa  sœur 
et  à  l'apostolat  de  son  frère,  devaient  l'atteindre 
par  là  même  et  la  diminuer  dans  notre  culte,  en 
écourtant  l'Evangile,  en  faussant  la  tradition  et  en 
saccageant  la  légende.  Mais  elle  a  reçu  sa  part 
de  réhabilitation  et  d'hommages  dans  les  savants 
travaux  qui  viennent  de  rétablir  et  de  venger  les 
traditions  provençales.  Si  son  histoire  fut  un  mo- 
ment obscurcie  par  les  discussions  qui  se  sont 
exercées  sur  la  vie  de  sa  sœur  et  de  son  frère,  au- 
jourd'hui que  l'identité  de  Madeleine  et  l'aposto- 
lat des  saints  de  Béthanie  sont  en  pleine  lumière 
et  en  incontestable  histoire,  cette  figure  de  l'hum- 
ble vierge  de  Béthanie  reçoit  un  flot  nouveau  de 
lumière ,  un  surcroît  de  démonstration  et  de 
clarté. 

Cependant,  il  faut  dégager  l'histoire  de  sainte 
Marthe  du  seul  apocryphe  que  nous  connaissions. 
11  existe  une  vie  de  notre  sainte,  que  Marcelle,  sa 
suivante  ou  sa  servante,  aurait  écrite  en  hébreu 
(on  veut  dire  en  syriaque)  et  que  Syntique,  une 
autre  compagne  des  saints  de  Béthanie  et  des 
apôtres  deProvence,  aurait  traduite  en  latin.  Cette 
Vie,  assez  répandue  au  moyen-âge,  est  rapportée 
dans  \q  Miroir  historiaide  Vincent  de  Beau  vais  (1), 

(1)  Vincent.  Bellovac.  specul.  histor.,  IX,  92. 


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32  SAINTE  MARTHE 

le  grand  encyclopédiste  du  xin*  siècle,  et  dans  le 
Miroir  5anc^ora/de  Bernard  de  La  Guonie  (1) ,  This- 
torien  dominicain  de  nos  sanctuaires  de  Provence. 
Elle  eut  quelque  popularité  pendant  plusieurs 
siècles  ;  aussi  ThypercritiqueLaunoi,  suivi  du  com- 
pilateur Tillemont,  au  xvii*'  siècle,  se  moque-t-il 
de  cette  Vie  comme  d'une  fable  et  la  rejette  abso- 
lument. Ici  encore  la  critique  emportée  de  ces  ra- 
vageurs de  légendes  les  aveugle^  même  lorsqu'ils 
rencontrent  la  vérité.  Evidemment  la  vie  de  sainte 
Marthe  est  faussement  attribuée  à  sainte  Marcelle  ; 
évidemment  elle  contient  des  fables,  comme  la 
description  du  monstre  dont  sainte  Marthe  délivra 
le  pays  de  Tarascon.  Mais  la  vie  de  sainte  Marthe 
est  vraie,  au  fond  :  elle  est  un  extrait  de  la  grande 
Vie  de  sainte  Marie-Madeleine  et  de  sainte 
Marthe,  sa  sœur,  composée  par  Raban-Mdur.  Un 
moine  des  environs  de  Tarascon,  après  les  rava- 
ges des  Sarrasins,  ce  qui  nous  reporte  au  x*  ou  xi« 
siècle,  selon  l'induction  très-plausible  de  Pail- 
lon (2),  pour  relever  le  culte  de  sainte  Marthe,  aura 
pris  dans  Raban  le  fond  de  cette  histoire,  auquel  il 
aura  ajouté  des  circonstances  grossièrement  mer- 
veilleuses. Et,  pour  la  rendre  plus  respectable,  il 
aura  attribué  cette  vie  à  la  suivante  même  de  la 
vierge  de  Béthanie,  ne  prenant  pas  même  garde, 
le  naïf  faussaire,  qu'il  découvrait  sa  fraude  en 


(1)  Bernard.  Guidoni.  Specul.  sancto, 

(2)  Monuments  inédits  de  f apostolat  de  sainte  Marie- Mode- 
lelne  en  Provence^  h.  II,  130.     s 


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SA.   VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  33 

racontant  la  guérison  de  Clovîs  au  tombeau  de 
sainte  Marthe,  près  de  cinq  cents  ans  après  que 
Marcelle  aurait  écrit  cette  histoire. 

Ainsi,  rien  ne  reste  des  difficultés  et  des  objec- 
tions accumulées  sur  l'histoire  des  saints  de 
Béthanie  et  de  Provence.  Rien  ne  reste  sur  la  vie 
historique  de  sainte  Marthe,  non  plus  que  sur  sa 
douce  et  rayonnante  physionomie.  Suivons  donc 
Raban  dans  sa  vie  de  sainte  Madeleine  et  de  sainte 
Marthe,  Raban  qui  résume  les  monuments  histo- 
riques et  les  traditions  qui  Font  précédé,  Raban 
qui  rédigeait  son  récit  sur  des  documents  antiques 
et  sur  une  vie  des  deux  sœurs  qui  remontait  au 
V*  siècle  ;  suivons  Raban  éclairé,  discuté,  com- 
plété par  son  très-savant  et  très-judicieux  com- 
mentateur (1).  —  «  Sur  le  territoire  de  Jérusalem, 
au  penchant  oriental  du  mont  des  Oliviers, 
à  quinze  stades  de  la  Cité  sainte,  est  située  Bé- 
thanie, bourg  ou  castellum  de  Marie-Madeleine, 
de  Marthe  et  de  Lazare,  très-souvent  nommé  dans 
rÉvangile,  ennobli  par  la  présence  corporelle 
du  Seigneur  Jésus ,  consacré  par  les  devoirs  de 
ITiospitalité  qull  y  reçut,  célèbre  par  les  festins 
auxquels  il  prit  part,  illustré  par  les  miracles 
qu'il  y  fit,  mémorable  par  les  larmes  qu'il  y 
répandit,  glorifié  par  la  procession  de  son  triom- 
phe, marqué  des  derniers  vestiges  de  ses  pas, 

(1)  Rabao,'  De  VUâ  h,  Mar,  Mar,  Magd.  et  soror  ejus 
S*  Martha,  Paillon ,  mon.  inéd.  Vie  commentée  de  sainte 
Marie-Madeleine  et  de  sainte  Marthe  sa  sœur. 


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34  SAINTE  MARTHE 

remarquable  par  son  ascension.  C'est  dans  ce 
municipe  que  naquit  la  vénérable  hôtesse  et  très- 
dévote  servante  du  fils  de  Dieu ,  Notre-Seigneur 
Jésus-Christ,  la  bienheureuse  Marthe  (1).»  Béthaiiie, 
à  deux  kilomètres  à  peine  de  Jérusalem ,  est  très- 
souvent  appelé  dans  l'Évangile  Castellum^  dinai- 
nulif  de  Castrum,  qui  signifie  lieu  élevé,  fortifié, 
château-fort.  Mais  ici  castelhim  ne  signifie  pas 
autre  chose  qu'une  habitation  de  campagne  qui 
pouvait  être  élégante  et  somptueuse  (2)  et  qui  tou- 
tefois ne  formait,  avec  les  dépendances  et  quelques 
autres  habitations  du  même  genre,  qu'un  village, 
groupe  de  villas,  ou  tout  au  plus  un  bourg.  C'est 
le  sens  évangélique  de  ce  qui  souvent  est  dit,  que 
Jésus  parcourait  les  cités  et  les.bourgs,  enseignant 
dans  les  synagogues,  semant  partout  sa  parole  et 
ses  miracles  (3).  Il  faut  dire  toutefois  que  ce  bourg 
de  Béthanie devait  avoir  une  certaine  étendue  ;  les 
voyageurs  y  découvrent  des  ruines  considérables 
et  la  tradition  y  marque  les  habitations  séparées 
des  trois  membres  de  la  pieuse  famille  que  nous 
vénérons  :  le  château  de  Lazare,  la  maison  de 


(1)  Raban,  De  Vità  Beat.  Mar,  Mngd,  et  sor,^  I. 

(2)  Je  vis  Jésus  dans  la  maison  de  Lazare ,  avec  celiii-ci  et 
ses  amis  de  Jérusalem.  Il  n'enlra  pas  à  Béthanie,  mais  il  se 
promena  dans  les  cours  et  les  jardins  du  château.  Anne  Calb. 
Emmerich.  Vie  de  Notre-Seigneur^  1,  227. 

(3)  Et  circuibat  Jésus  omnes  civitates  et  caslella.  Matth.  IX, 
35.  Castella  erg^o  sunt  arecs  vel  minora  oppida  mûris  cincla  ;  indè 
tamen  dilatata  significatione  dénotant  vicos  et  pagos  qui  mûris 
carent.  Corn,  à  Lap.  in  Matth..  IX,  vers  finem. 


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SA  VIE,  SON  flISTOlïlE  ET  SON  CULTE.  35 

Marie-Madeleîne  et  la  maison  de  Marthe,  à  des 
distances  considérables  Tun  de  rautre^  L'Évan- 
gile ne  dit  pas  expressément  que  Marthe ,  Lazare 
et  Madeleine  fussent  les  seigneurs  de  Béthanie, 
comme  il  dit  ailleurs  que  Bethsaïde  était  la  cité 
de  Pierreetd'André(l),maisil  laisse  entendre  que 
Marthe,  et  Lazare,  et  Marie  avaient  là,  comme 
quelques  familles  opulentes  de  Jérusalem,  des 
maisons  de  campagne  qu  ils  habitaient  une  partie 
de  Tannée. 

Marthe  était  donc  originaire  de  Béthanie  ;  Bé- 
thanie, près  de  Jérusalem  ;  Béthanie,  la  maison 
d'humilité,  la  maison  d'exaudition  et  d'obéis- 
sance ,  bien  difiCérente  de  cette  Béthanie  d'au-delà 
du  Jourdain,  où  Jean  baptisait,  où  Jésus  fut  bap- 
tisé, proclamé  fils  de  Dieu  par  les  révélations  du 
Ciel  et  par  la  solennelle  confession  de  Jean  :  Voici 
Tagneau  de  Dieu  (2).  Cette  Béthanie  du  désert  et 
des  bords  du  Jourdain,  c'est  la  maison  du  passage 
ou  du  vaisseau  (3)  ;  elle  appartenait  probablement 
à  Lazare,  ce  qui  nous  expliquerait  ce  nom  de  Bé- 
thanie répété  sur  les  bords  du  fleuve  sacré.  Lazare 
y  devait  avoir  quelque  maison ,  car  la  voyante  a 
vu  le  frère  de  Marthe ,  déjà  Tami  de  Jésus,  l'ac- 
coiilï>agner  à  son  baptême  et  le  loger  dans  une 
hôtellerie  qui  lui  appartenait  et  qu'il  avait  fait 
disposer  pour  recevoir  Jésus  avec  ses  disciples. 

(t)  Joan,  1, 44.  Vide  Gora.  à  Lap.  in  Joai>,  XI. 

(2)  Joan,  I,  28. 

(3)  Vide.  Corna  l<ap.  iii  Joan,  l. 


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36  SAINTE  MAUTHE 

—  «  Après  le  repas,  Jésus  prit  un  peu  de  repos  ; 
puis  il  partit  seul  avec  Lazare ,  dans  la  direction 
de  Jéricho,  pour  aller  au  baptême...  Après  avoir 
marché  environ  une  demi-heure,  ils  arrivèrent  à 
une  hôtellerie  qui  appartenait  à  Lazare,  et  où  ses 
disciples  s'arrêtèrent  souvent  dans  la  suite (1).  » 

Marthe  était  donc  née  à  Béthanie  de  Jérusalem. 
Nous  connaissons  ce  lieu  béni.  De  tous  les  lieux 
marqués  dans  TEvangile,  il  n'en  est  guère  que 
nous  connaissions  mieux,  dont  les  édifices  et  les 
maisons,  dont  les  jardins  et  les  vergers,  dont  les 
lignes  de  paysage  et  les  accidents  de  terrain,  repo- 
sant doucement  à  l'ombre  du  mont  des  Oliviers, 
nous  soient  aussi  familiers  et  aussi  chers.  C'est 
presque  une  patrie  pour  nous  et  qui  nous  attire 
comme  une  maison  paternelle  ou  comme  le  toit 
hospitalier  d'un  ami.  Nous  y  reviendrons  souvent 
au  cours  de  cette  histoire,  nous  y  reviendrons  à 
la  suite  de  Jésus,  qui  venait  souvent  s'y  reposer, 
chercher  les  consolations  de  l'amitié,  pour  ré- 
pandre dans  des  cœurs  choisis  et  des  âmes  privi- 
légiées les  grâces  particulières  d'un  amour  de 
prédilection.  Mais  revenons  à  l'origine  de  Marthe. 

—  «  Sa  très-noble  mère,  du  nom  d'Eucharie , 
tirait  son  illustre  origine  de  la  race  royale  qui 
gouverna  la  nation  d'Israël.  Son  pèra  Théophile, 
Syrien  de  nation,  tirait  sa  noblesse  non-seulement 
d'une  illustre  origine,  mais  encore  de  la  dignité 
remarquable  dont  il  fut  revêtu.  En  effet,  tenant  le 

(1)  Vie  de  N.-S,  Jéms-Chnsf,  I,  233. 


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jgA  VIE,  »0N  HISTOIRE  BT  SOîT  CtJLTE.  37 

premier  rang  parmi  les  satrapes  (ou  gouverneurs), 
de  la  province,  ee  que  les  enfants  du  siècle  estiment 
beaucoup^  il  fut  le  chef  illustre  et  le  prince  de  toute 
la  Syrie  et  de  toute  la  contrée  maritime  ;  mais, 
dans  la  suite,  ce  qui  est  plus  précieux,  devenu  dis- 
ciple du  Christ  par  la  prédication  du  Christ,  il  aban- 
donna les  faisceaux  dont  s'enorgueillit  le  monde 
et-suivit  humblement  les  traces  du  Christ  (1).  » 
Cette  illustre  origine  de  Marthe ,  de  Lazare  et  de 
Madeleine,  est  admise  par  tous  les  historiens  de 
la  sainte  famille  de  Béthanie.  Les  plus  anciennes 
vies,  les  plus  graves  traditions  la  rappellent.  La 
Légende  doréeraconie  la  même  origine  presque  en 
même  termes  (2)  ;  et,  si  Fon  ne  veut  entendre  dans 
le  célèbre  ouvrage  de  Jacques  de  Voragine,  arche- 
vêque de  Gênes,  qu'un  écho  de  Thistoire  éorite 
par  le  grand  archevêque  de  Mayence ,  c'est  du 
moins  un  écho  fidèle  et  qui  n'est  contredit  par 
aucun  monument  de  l'antiquité.  Les  pères  de 
l'Eglise  les  plus  illustres,  comme  saint  Jean  Chry- 
sostome  (3),  constatent  cette  tradition.  Les  plus  au- 
torisés commentateurs  de  l'Evangile  nous  l'affir- 
ment (4).  Ces  graves  autorités  sont  confirmées,  ou, 
si  l'on  veut,  illustrées  par  la  vision.  — -  «  Le  père 
de  Lazare  était  le  fils  d'un  roi  syrien  :  il  avait  servi 

(1)  Raban,  dé  Vitâ,  eto,  V. 

(2)  Martha,  hospita  Gbristi,  Syro  pâtre,  Encariâ  matre,  regali 
ex  progenie  detcendit.  Pater  ejus  Syriae...  dux  fuit,  etc.  Le- 
genda  opos  anream,  etc.  Lyon,  1535. 

(3)  Lazaras  ^aros.  S.  Chrys.  bomil.  sup.  cogitaverant,  etc. 

(4)  Lazams  nobilis  et  dives.  Corn,  a  Lap.  in  Joan.  XI. 

3 


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38  SAINTE  MARTHE 

dans  les  guerres  et  acquis  de  grands  biens.  Sa 
femme  était  une  juive  de  distinction  de  la  race  sa- 
cerdotale d'Aaron  (alliée  à  sainte  Anne  par  Ma- 
nassé).  Ils  avaient  trois  châteaux  :  à  Béthanie,  près 
d'Hérodium,  et  à  Magdalum,  sur  la  mer  de  Galilée, 
non  loin  dujac  de  Tiberiade  et  de  Gabaon  (1).  » 
D'ailleurs,  le  nom  de  Marthe,  nom  Syrien,  selon  la 
remarque  du  savant  Grotius  (2),  indiquerait  encore, 
sinon  la  noblesse,  du  moins  Torigine  de  la  sœur 
de  Madeleine. 

Mais,  avantd'aller  plus  loin,  faisons  ici  cette  re- 
marque, pour  mettre  la  simplicité  de  TEvangile 
en  accord  avec  ces  illustrations  de  rang  et  de  for- 
tune. Ne  nous  étonnons  pas  de  voir  les  premiers 
amis  de  Jésus  nobles  et  riches.  Le  divin  fils  de 
Marie  était  lui-même  de  noble  race  :  il  descen- 
dait de  la  tribu  de  Juda,  de  la  famille  de  David, 
du  sang  d'Abraham.  Il  a  voulu  que  sa  généalogie 
royale  fût  parfaitement  établie,  afin  de  justifier 
ses  prophètes,  et  pour  mettre  hors  de  contestation 
ses  droits  de  premier-né  de  la  race  humaine,  de 
roi,  de  pontife  et  de  médiateur.  Issu  d'un  sang 
noble  et  descendant  de  rois,  il  a  cependant 
voulu  naître  pauvre,  vivre  et  mourir  pauvre.  Il  a 
voulu  plutôt  choisir  la  pauvreté  que  paraître  la 
subir,  afin  que  son  exemple  nous  révélât  mieux 
les  divins  attraits  de  la  pauvreté  volontaire,  les 
grâces  fécondes  du  travail  et  de  l'humilité.  Néan- 

(1)  Vie,  etc.  I,  201. 

(2)  Syriacum  nomen. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  39 

moins,  Jésus  ne  dédaigna  pas  les  nobles  et  les 
riches.  Parmi  ses  disciples  et  ses  apôtres,  il  y 
en  avait  quelques-uns  comme  Luc  et  Matthieu,  qui, 
pour  le  suivre,  avaient  quitté  les  biens  et  les  hon- 
neurs du  monde.  Ne  nous  scandalisons  pas  de 
voir  le  bon  Maître  prendre  ses  amis  dans  une 
noble  et  riche  famille.  Cette  heureuse  famille 
de  Béthanie,  si  nous  en  croyons  les  visions  d'Anne 
Catherine ,  était  alliée  à  la  famille  de  Jésus. 
D'ailleurs,  l'amitié  veut  des  égaux  de  rang,  de 
goûts  et  de  sentiments,  et  Jésus,  fils  et  descen- 
dant de  race  royale,  prend  ses  amis  parmi  les  en- 
fants des  Satrapes  de  Syrie.  Mais  le  fils  de  David 
n'a  pas  même  une  pierre  oîi  reposer  sa  tête,  et 
son  Evangile  ne  parle  point  de  la  noblesse  de  sa 
race  et  de  l'opulence  de  condition  de  ses  amis  ; 
à  peine  s^il  y  fait  une  allusion  discrète  en  rappor- 
tant les  computations  hypocrites  de  Judas  sur  le 
riche  parfum  répandu  par  Madeleine.  Enfin,  le 
Dieu  des  pauvres,  des  humbles  et  des  petits,  ne 
dédaigne  pas  d'être  l'ami  des  nobles,  des  princes 
et  des  riches,  pourvu  que,  comme  Jésus,  ils  ai- 
ment les  pauvres,  ils  recherchent  les  humbles,  ils 
servent  les  petits. 

«  Or,  la  bienheureuse  Marthe  avait  une  sœur 
utérine,  d'une  admirable  beauté,  du  nom  de 
Marie,  et  un  frère  d'un  beau  naturel  et  d'une  flo- 
rifisante  jeunesse,  du  nom  de  Lazare.  Tous  les  trois 
avaient  de  l'esprit,  une  excellente  éducation,  et, 
dès  leurs  plus  jeunes  années,  avaient  acquis  une 
pleine  connaissance  des  lettres  hébraïques.  La 


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40  SAINTE  MARTHE 

bonne  grâce  comblait  ces  dons  de  la  nature  et 
ces  avanUges  de  l'éducation.  En  chacun  d'eux, 
en  effet,  on  trouvait  une  admirable  beauté  de 
corps  ,  une  très- aimable  grâce  de  manières  , 
une  très-agréable  élégance  d'élocution;  en  sorte 
qu'ils  semblaient  se  disputer  Tun  Tautre  la  palme 
de  la  beauté,  des  manières,  de  la  grâce  et  de 
rhonnéteté  (1).  »  Ce  tableau  charmant  peut  être 
plus  légendaire  qu'historique  :  nous  n'avons  pas 
besoin  de  le  justifier  dans  tous  ses  traits.  Made- 
leine, on  le  sait ,  par  sa  vie  de  désordre  et  de 
notoriété  scandaleuse,  possédant  la  beauté,  l'es- 
prit, la  grâce  et  tous  les  dons  éclatants  de  la 
nature,  répond  très-bien  au  portrait  que  trace 
Raban  de  l'élégante  pécheresse  de  Magdalum. 
Dès-lors,  on  peut  croire  que  sa  sœur  avait  comme 
elle  la  distinction  de  la  figure  et  de  l'esprit, 
la  beauté,  le  charme  féminin  qui,  moins  fasci- 
nateur  et  moins  dangereux  en  elle  qu'en  sa  plus 
jeune  sœur ,  se  conserva  plus  longtemps  par  la 
virginité,  dans  sa  fleur  et  son  parfum.  De  même 
pour  Lazare,  l'heureux  frère  des  deux  sœurs  si 
bien  douées.  Le  récit  de  Raban  s'accorde  avec  la 
Vision  :  «  Lazare  paraissait  plus  âgé  que  Jésus  :  il 
me  semblait  au  moins  avoir  huit  ans  de  plus.  Il 
avait  un  grand  état  de  maison,  avec  beaucoup  de 
serviteurs,  de  propriétés  et  de  jardins.  Marthe 
avait  sa  maison  à  elle,  et  une  autre  sœurnonamée 


(I)  Raban,  de  Vitâ,  etc.,I. 


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SA  VIE,    SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  41 

Marie,  qui  vivait  tout-à-fait  retirée,  avait  aussi  sa 
demeure  h  part  ;  Madeleine  habitait  dans  le  châ- 
teau de  Magdalum.  Lazare  connaissait  depuis 
longtemps  déjà  la  sainte  famille  ;  il  avait  précé- 
demment aidé  Joseph  et  Marie  dans  leurs  nom- 
breuses aumônes.  Je  vis  aussi  plus  clairement  que 
je  ne  l'avais  fait  encore,  combien  Lazare  a  fait 
pour  la  communauté  chrétienne  depuis  le  com- 
mencement jusqu'à  la  fin.. C'était  lui  qui  remplis- 
sait la  bourse  que  portait  Judas  et  qui  avait  fait  les 
premiers  frais  de  tq§t{i).  —  Lazare  fut  traité  avec 
tous  les  égards  dus  à  un  homme  de  distinction  :  il 
a  des  manières  très-distinguées  ;  il  est  sérieux,  et 
son  attitude  est  à  la  fois  réservée  et  bienveillante  ; 
il  est  très-calme,  parle  très-peu,  et  regarde  Jésus 
avec  beaucoup  de  ferveur  (2).  »  Nous  avons  ainsi  les 
traits,  le  visage,  la  physionomie  de  chacun  de  ces 
êtres  privilégiés  qui  composent  la  famille  de  Bé- 
thanie.  Madeleine,  la  plus  jeune,  est  la  plus  écla- 
tante en  beauté,  la  plus  en  vue,  hélas  I  et  la  plus 
exposée  par  les  complaisantes  tendresses  de  son 
frère  plus  âçé  et  de  sa  sœur  aînée  qui  lui  tient  lieu 
de  mère.  Marthe  et  Lazare  se  ressemblent  davan- 
tage et  de  figure  et  d'esprit  :  par  la  beauté  calme  et 
douce  de  leur  visage,  par  la  distinction  de  toute 
leur  personne,  la  grande  et  noble  générosité  de 
leur  caractère.  Les  qualités  exquises,  et  comme 


(1)  Vie  de  N-5.  /.-C,  I,  li8. 

(2)  Id.,  42!. 


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42  SAINTE  MARTHE 

les  vertus  innées  de  leur  belle  nature,  les  dispo- 
saient à  recevoir  les  premiers  rayonnements  du 
Verbe  fait  chair  dans  la  personne  de  Jésus,  leur 
ami. 

Marthe,  pour  nous  attacher  plus  spécialement  à 
elle,  était  donc  fille  de  Théophile  et  d'Eucharie  : 
Lazare  et  Madeleine  étaient  nés  d'un  autre  père 
et  de  la  même  Eucharie.  Elle  était  Taînée  de  la 
famille  de  Béthanie.  Raban  le  dit  expressément, 
Pierre  de  Blois  l'affirme  en  un  de  ces  sermons  (i). 
L'Evangile,  en  effet,  nous  lafaontre  comme  gou- 
vernant la  famille  de  Béthanie  et  comme  l'héritière 
des  grands  biens  de  son  père.  Lazare  et  Madeleine, 
avons-nous  dit,  étaient  issus  d'un  autre  père. 
Quelques  commentateurs,  comme  Théophylacte, 
pensent  que  leur  père  était  Simon  le  Lépreux.  Les 
autres,  comme  Théophane,  que  c^était  Simon  le 
pharisien  ;  et  ces  deux  Simon  pourraient  être  le 
même  personnage  désigné  dans  l'Evangile  (2). 
Cette  différence  d'origine  et  cette  primogéniture  de 
Marthe  nous  expliquent  son  rôle  et  son  attitude 
dans  l'Evangile,  en  même  temps  qu'elles  nous 
font  comprendre  sa  vocation  auprès  du  divin  Sau- 
veur (3). 

Nous  reprenons  le  récit  de  Raban.  —  «  Et 
comme  ainsi  que  nous  l'avons  dit,  ils  étaient  no- 


(1)  Martha,  tanquam  prior  nata,  Christum  in  domnm  suam 
excepit. 

(2)  Vide  Corn,  a  Lap.  in  Luc.  VII. 

(3)  Joan.  I,  28,  X,  40, 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON   CULTE.  43 

bles  de  race  et  d'une  illustre  parenté,  ils  possé- 
daient par  droit  héréditaire  un  riche  patrimoine, 
une  abondance  de  terres,  d'argent  et  de  servi- 
teurs ;  à  savoir  une  partie  de  la  ville  de  Jérusa- 
lem (1)  et  trois  domaines  :  Béthanie  en  Judée,  à 
deux  milles  environ  de  Jérusalem,  Magdalum  dans 
la  Galilée  sur  la  gauche  de  la  mer  de  Génézareth, 
située  dans  une  vallée  à  deux  milles  de  Tibé- 
riade,et  Béthanie  au-delà  du  Jourdain,  également 
dans  la  Galilée  où  Jean  donnait  le  baptême.  Au 
milieu  de  tous  ces  biens,  ils  vivaient  ensemble 
dans  les  délices.  Cependant  le  frère  et  la  plus 
jeune  sœur  voulurent  que  Marthe,  comme  l'aînée 
de  la  famille,  eût  l'administration  de  ces  biens 
et  de  tous  ces  domaines.  Celle-ci  n'abusa  point 
avec  hauteur  de  ces  avantages,  mais  portant  en  une 
poitrine  de  femme  un  cœur  viril  (2),  elle  eu  usa 
généreusement.  En  effet,  n'étant  pas  engagée  dans 
le  mariage,  elle  garda  la  fleur  de  la  continence  : 
pour  les  siens,  aimable  et  douce  ;  pour  les  pauvres, 
affable  et  compatissante  ;  pour  tous  enfin  miséri- 
cordieuse et  libérale.  En  un  mot,  tous  la  respec- 
taient et  la  vénéraient  comme  une  femme  de  noble 
race  et  de  grandes  richesses,  unissant  à  l'éclat  de 

(1)  Civitatis  Jerosoh/mœ  pa>tem  maximam,  dit  Raban.  C'est 
évidemment  une  exagf^iation^  peut-être  de  copiste.  La  légende 
dorée  dit  simplement  :  —  Hierosolymitanœ  urbis  partent  S. 
Vincent  Ferrier  rapporte  de  la  même  façon  le  passage  de  Ra- 
ban. Ce  qu'il  faut  entendre,  dit  Faillon,  de  quelques  rues  ou 
même  de  quelque»  maisons. 

(2)  llMachab.,  VII,  23. 


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44  SAINTE  MARTHE 

la  beauté,  la  gloire  de  la  modestie  ;  hospitalière  et 
généreuse  et  gracieuse  pour  tous.  Telle  était 
Marthe  (1).  » 

Telle  était  Marthe,  en  effet.  Nous  avons  dans  ce 
portrait  qui  met  des  couleurs  aux  lignes  dont 
TEvangile  indique  la  noble  physionomie  de  Mar- 
the, nous  avons  la  vraie  femme  forte  de  Béthanie, 
la  digne  sœur  de  Lazare,  la  seconde  mère  de  Ma- 
deleine, avec  son  excessive  indulgence  et  son  in- 
fatigable tendresse.  Nous  avons  Marthe  dans  toute 
la  force  de  rage,  dans  tout  Téclat  de  la  beauté, 
toute  la  richesse  de  sa  nature  et  toute  l'opulence 
de  sa  fortune.  Nous  ne  pouvons,  comme  pour 
Madeleine ,  restituer  ses  jeunes  années  :  nous 
n'avons  pas  le  même  secours.  Il  n'a  point  plu  au 
divin  Sauveur  de  révéler  au  monde,  même  dans  la 
région  privilégiée  du  mysticisme  et  de  la  vision, 
Tenfance  et  l'adolescence  préservées  de  cette 
créature  bénie.  Nous  sommes  réduits  aux  conjec- 
tures. Marthe  fut  élevée  sans  doute,  comme  les 
jeunesfiUes  juives  de  noble  race  et  de  riche  fa- 
mille, dans  les  bâtiments  dépendants  du  temple 
et  destinés  à  cet  usage.  Elle  fut  élevée  comme 
Marie,  fille  de  Joachim  et  d'Anne,  qui  devait  être 
la  mère  de  Jésus  et  dont  elle  avait  presque  l'âge, 
dans  ce  cloître  de  pieuses' femmes  qui  veillaient 


(!)  Raban,  de  Vitâ,  etc.  H,  omnilins  erat  revepcnda  el  vene- 
randa  femina,  eo  quod  génère  erat  nobilis,  et  facultatibus  co- 
piosa,  pulchritudine  cclebris,  et  pudicitiâ  gloriosa,  bospitalis  et 
dapsilis,  et  omnibus  gratiosa  ;  bsBC  Martba. 


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SA  VIE,   SON   HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  45 

et  priaient  à  la  porte  du  tabernacle  (1).  Vierges 
ou  veuves,  elles  étaient  chargées  d'entretenir  la 
prière  publique  comme  un  gémissement  de  co- 
lombe, un  soupir  incessant  pour  appeler  d'en  haut 
la  rosée  céleste  et  le  Juste  sur  la  terre.  On  leur 
confiait  en  même  temps  l'éducation  des  jeunes 
filles  d'Israël,  comme  il  est  indiqué  dans  plusieurs 
passages  des  livres  saints  (2).  C'est  là  sans  doute 
qu'elle  fut  élevée  :  c'est  là  qu'elle  grandit,  qu'elle 
fleurit,  selon  l'expression  des  saints  livres.  Nous 
pouvons  entendre  de  ses  lèvres  bénissantes  d'en- 
fant, de  ses  lèvres  virginales  d^adolescente,  le  can- 
tique de  la  Vierge  de  l'ancien  Testament  qui  pré- 
lude aux  cantiques  des  vierges  du  nouveau:— C'est 
ainsi  qu'en  Sion  je  me  suis  affermie,  et  dans  la 
cité  sainte  je  me  suis  reposée,  et  dans  Jérusalem 
j'ai  possédé  mon  Dieu,  et  j'ai  pris  racine  dans  le 
peuple  honoré  des  vierges  d'Israël;  et  dans  la 
part  de  mon  Dieu,  j'ai  choisi  mon  héritage,  et 
dans  la  plénitude  des  saints^  à  l'ombre  du  Saint 
des  saints,  a  été  ma  demeure.  Et  comme  le  cèdre 
du  Liban,  je  me  suis  élevée  dans  la  lumière  des 
divins  commandements  ;  et  comme  le  cyprès  sur 
la  montagne  de  Sion,  comme  le  palmier  de  Ga- 


(1)  Qoae  exeubabantin  oslio  labernaouli  (Exod.,  XXXVIII,  8.) 

(2)  I.  Reg.,  II,  22,  II.  Macchab.  III,  19,  20.  Et  virgines  qu» 
eoiicltisœ  erant  praocurrtbanl  ad  ostium,  alic  aatem  ad  muros, 
qoedam  veroper  fenestras  aspiciebant  :  iiiiivci>sae  aulem  pro* 
leodeDtes  manus  coBlum  deprecabantur...  pendant  que  l'impie 
Uéliodore  profanait  le  temple. 

8. 


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46  SAINTE  MARTHE 

dès,  mon  âme  s'est  élevée  ;  et  comme  le  rosier 
planté  à  Jéricho,  comme  un  bel  olivier  dans  les 
champs  et  comme  un  platane  planté  près  des 
eaux  dans  les  places  d'une  cité  ;  et  comme  le  cin- 
namone  et  le  baume  aromatique,  mon  cœur  a 
donné  ses  parfums  de  vertu  ;  et  comme  la  myrrhe 
choisie ,  mon  âme  et  ma  chair  ont  donné 
l'odorante  suavité  de  la  pureté  virginale  (1).  — 
C'est  ainsi,  dans  ces  lieux,  de  la  bouche  des 
prêtres  qui  gardaient  la  science  sacrée,  c'est 
ainsi  que  la  Vierge  de  Béthanie  fut  instruite 
dans  la  loi  du  Seigneur.  C'est  là  qu'elle  lut  et  mé- 
dita les  prophète?  qui  la  préparèrent  si  bien  à  re- 
connaître, à  aimer  et  servir  en  Jésus  le  Messie 
promis,  en  Marie  la  vierge  sa  mère.  C'est  là 
qu'elle  se  préparait  dans  le  silence  et  le  recueille- 
ment, dans  la  prière  et  la  méditation,  à  l'accom- 
plissement de  ses  devoirs  dans  la  fanaille,  à  ce 
ministère  actif  et  touchant  qu'elle  dut  exercer  au- 
tour de  son  frère  et  de  sa  sœur,  et  dans  lequel  se 
mêlent,  avec  l'autorité  de  l'aînée  de  la  famille,  la 
tendresse  prévoyante  de  la  sœur,  Içi  pudique  ré- 
serve de  la  vierge.  C'est  là  surtout  qu'elle  se  pré- 
parait à  cette  vocation  évangélique,  sa  gloire  et 
son  bonheur,  qui  devait  consister  à  servir  Jésus 
et  les  apôtres,  et  comme  la  Noémî  des  anciens 
temps,  à  servir  de  nourrice  à  l'Eglise  naissante  (2),  - 


(1)  EccL,  XXIV,  15,  20. 

(2)  Ruth.,  IV,  16. 


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SA   VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  47 

Cette  vocation  la  prédestinait  à  commencer,  à 
fonda*  dans  le  monde  le  fécond  ministère  de  la 
vierge  chrétienne,  qui  préserve  le  foyer,  sanctifie 
la  famille,  soulage  et  guérit,  bénit  et  transfigure 
toutes  les  misères  de  Thumanité  (i). 

Si  nous  voulions  connaître  par  le  détail  la  vie 
de  Marthe  dans  le  temple,  nous  devrions  étudier 
dans  les  pieux  auteurs  et  les  révélations  authenti- 
ques, la  vie  de  Marie,  la  Reine  des  Vierges  et  Tai- 
mable  exemplaire  des  filles  d'Israël..  Elle  résume 
en  effet,  en  les  portant  au  comble  de  la  plus  haute 
perfection,  les  occupations  et  les  vertus  de  ces 
chastes  générations  de  colombes  priantes  et  mé- 
ditatives qui  se  cachaient  dans  le  trou  de  la 
piare,  et  qui  se  succédaient  près  du  Saint  des 
saints,  pour  appeler,  figurer  et  commencer  le  culte 
eucharistique  auprès  du  tabernacle  de  Jésus  (2). 
G*est  S.  Bonaventure  qui  la  fait  ainsi  parler  au 
chapitre  troisième  de  ses  méditations  de  la  vie 
de  J.-C.  «  Lorsque  mon  père  et  ma  mère  m'eu- 
rent laissée  dans  le  temple,  je  résolus  dans  mon 
cœur  d'avoir  Dieu  pour  père;  et,  dévotement,  fré 
qu^nment,  je  pensais  à  ce  que  je  pourrais  faire 


(i)  In  hoc  autem  hierosolymilano  templo  fuisse  virgiaes  Deo 
ooDsecralas  singularique  rcHgione  praestantes  asseverantD.  Aai- 
brosius,  lib.  V.  de  virginit.  et  D.  Cyrillus;  lib.  adv.  Antioph. 
XXXVII  et  Origines  ia  Math.,  Il  —  et  pater  doctor  Canisius 
lib.  I  — de  Vipg.  12,  et  pater  Sua  ez  in  III  part,  quaest.  XXIX. 
Art.  ï  —  2,  etc.  Petp.  Morales  in  I.  Math.  lib.  I.  T.  act,  10. 

(2)JjiUii.  II.  10,  14.  Isaï.  xxxYiu.  14. 


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48  SAINTE  MARTHE 

d'agréable  à  Dieu,  afin  qu'il  daignât  m'accorder 
sa  grâce...  Je  me  levais  toujours  au  milieu  de 
la  nuit  et  je  m'avançais  vers  l'autel  du  temple,  et 
avec  un  très-rgrand  désir  je  demandais  au  Dieu 
tout-puissant  l'humilité ,  la  patience ,  la  béni- 
gnité, la  mansuétude  et  toutes  les  vertus  par 
lesquelles  je  devais  être  agréable  à  ses  yeux.  Je 
lui  demandais  aussi  qu'il  me  fît  voir  le  temps 
dans  lequel  naîtrait  cette  bienheureuse  Vierge 
qui  devait  enfanter  le  fils  de  Dieu  ;  et  qu'il  me 
conservât  les  yeux  afin  que  je  pusse  la  voir ,  la 
langue  pour  que  je  pusse  la  louer,  les  mains  afin 
que  je  pusse  la  servir,  les  pieds  afin  que  je  pusse 
aller  à  son  service,  le  cœur  afin  que  je  pusse  l'ai- 
mer.)>Puis  le  docteur  séraphique,  après  S.  Jérôme(>), 
distribue  ainsi  le  temps  que  Marie,  que  Marthe  vé- 
curent dans  le  temple.  —  La  bienheureuse  Vierge, 
quand  elle  demeurait  dans  le  temple,  menait  une 
vie  très-ordonnée  et  s'était  imposé  cette  règle  : 
I^{mis  le  matin  jusqu'à  la  troisième  heure,  elle 
était  appliquée  à  la  prière  ;  de  la  troisième  heure 
à  la  neuvième,  elle  se  livrait  au  travail  des  malus  ; 
mais  à  la  neuvième  heure,  elle  reprenait  son  orai- 
son et  ne  la  quittait  que  lorsque  apparaissait 
l'ange  de  la  main  duquel  elle  avait  l'habitude  de 
recevoir  sa  nourriture.  Et  ainsi  elle  avançait  de 
plus  en  plus  dans  l'amour  de  Dieu.  Et  ainsi  on  la 
trouvait  dans  les  veilles  la  première,  dans  la  con- 


(1)  Ëpist  ad  Heliod. 


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SA  VIE,   SOU  HISTOIRE  ET  SON   CULTE.  49 

naissance  de  la  loi  de  Dieu  la  plus  instruite,  dans 
lliumilité  la  plus  abaissée,  dans  les  chants  de 
David,  montrant  le  plus  de  goût,  dans  la  charité 
la  plus  glorieuse,  dans  la  pureté  la  plus  imma- 
culée, dans  toute  vertu  la  plus  parfaite.  Elle  était 
en  effet  constante,  immuable,  et  conune  chaque 
jour  rélevait  en  vertu,  jamais  personne  ne  la  vit 
ni  ne  l'entendit  émue  de  colère.  Tous  ses  dis- 
cours étaient  si  pleins  de  grâce,  que  Dieu  parais- 
sait sur  ses  lèvres  ;  elle  demeurait  sans  cesse 
dans  Toraison  et  dans  la  méditation  de  la  loi  de 
Dieu  ;  elle  était  pleine  de  sollicitude  pour  ses 
compagnes,  afin  qu'aucune  d'elles    ne   péchât 
en  paroles,  aucune  n'élevât  la  voix  en  riant, 
aucune  ne  dît  des  injures  ou* ne  montrât  de  l'or- 
gueil envers  ses  compagnes.  Sans  cesse  elle  bénis- 
sait Dieu,  et  si  quelqu'un  la  saluait,  elle,  pour 
salutation  lui  répondait  :    Deo  grattas  (grâces 
soient  rendues  à  Dieu.)— La  très-sainte-Vierge,  dit 
saint  Jean  de  Damas,  plantée  dans  la  maison  de 
Dieu  et  engraissée  dans  l'Esprit  comme  un  olivier 
chargé  de  fruits,  devint  le  sanctuaire  de  toute 
vertu,  séparant  son  esprit  de  toute  vie  mondaine 
et  de  toute  concupiscence  charnelle,  et  gardant 
ainsi  son  âme  vierge  avec  son  corps  immaculé, 
comme  il  convenait  à  celle  qui  devait  recevoir 
Dieu  dans  son  sein  (1).— Marie,  c^it  saint  Anselme, 
Marie  qui  devait  être  la  mère  de  Dieu,  comme  Mar- 


(l)a  Damai,  de  Ode  orthod.^lib.  IV,  cap.  15. 


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50  SAINT£  MARTHE 

the  qui  le  devait  recevoir  dans  sa  maison  ,  apprit 
les  lettres  hébraïques  dans  le  temple.  Elle  était 
douce,  aimant  à  s'instruire,  et  persévérant  dans  la 
doctrine  sacrée.  Ses  mains  travaillaient  la  laine,  le 
lin  et  la  soie.  C'est  pourquoi  il  y  avait  un  lieu 
distinct  dans  la  maison  du  Seigneur,  c'est-à-dire 
dans  le  temple,  à  la  gauche  de  l'autel  où  se 
tenaient  les  vierges  seules;  et,  le  divin  office  achevé, 
elles  se  retiraient  chacune  à  son  office  particulier. 
Pour  Marie,  elle  persistait  auprès  de  Tautel,  res- 
tait dans  le  temple,  servant  les  prêtres.  Ses  habi- 
tudes étaient  de  parler  peu,  d'obéir  promptement, 
sans  arrogance,  sans  rire,  sans  trouble,  sans 
colère,  saluant  avec  bénignité.  Les  hommes  ad- 
miraient îson  éloquence. — Enfin,  Epiphane  de 
Constantinople,  que  Morales  appelle  l'exact  inves- 
tigateur de  la  vie  de  Marie,  Vitâs  Marias  sedulus 
indagator,  dit  que  Marie  (entendez  Marthe  aussi 
dans  la  mesure  de  ses  dons  et  de  sa  destinée) 
avait  appris  les  lettres  hébraïques  du  vivant  de 
son  père  ;  qu'elle  eut  un  esprit  facile  et  appliqué 
pour  s'instruire.  Non-seulement  elle  étudiait  les 
saintes  lettres,  mais  encore  elle  travaillait  la 
laine,  la  soie  et  le  fin  lin.  En  outre,  par  sa  sa- 
gesse et  son  intelligence  au-dessus  de  toutes  les 
adolescentes  de  son  temps,  elle  excitait  l'adnii- 
ration  de  tous.  Elle  avait  coutume  de  tisser  les 
vêtements  dont  se  servaient  les  prêtres  dans  le 
temple.  Marie  était  aussi  en  toutes  choses  hon- 
nête, grave,  ne  disant  que  peu  de  paroles,  et 
quand  cela  était  nécessaire,  écoutant  volontiers, 


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SA   VIE,    SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  51 

toujours  affable,  à  tous  exprimant  son  hommage 
et  sa  vénération.  Pour  les  vêtements  qu'elle  por- 
tait, elle  se  contenta  de  leur  couleur  naturelle.  Et 
pour  tout  dire,  en  un  mot,  en  toutes  choses  elle 
était  remplie  de  la  divine  grâce  (1).— Voilà,  si  l'on 
veut,  réducation  de  Marthe  dans  le  temple.  Marthe, 
la  fille  des  princes  et  des  satrapes  de  Syrie  ;  Mar- 
the, riche  et  noble  vierge  de  Juda  devait  être 
ainsi  élevée,  formée,  préparée  pour  la  connais- 
sance et  l'amitié  de  Jésus,  pour  recevoir,  honorer 
et  servir  l'humanité  du  Verbe  fait  chair  habitant 
parmi  nous  et  conversant  avec  ses  amis  de 
Béthanie. 


(1)  vide  Morales  in  Matih.,  etc. 


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II 


MARTHE  BT  SON  FRERE  LAZARE  PREMIERS  DISCIPLES 
DE  Jésus. 


Erat  fulgens  facie 
Et  fons  sapientiœ^ 
Rivus  anuciltœ  - 
Imperatrix  veniœ»,, 

Prosa  in  missal.  Turon. 
i^il.  Missale  Paru,  1654. 

Nobilis  es  ex  génère 
Nobilior  mrtutibus, 
0  sancte  prœsul  Lazare, 
Ora  pro  nobis  omnibus» 

Missale  sive  sacrant. 
Ecoles.  Aniciensis. 

Elle  avait  au  visage  l'éclat  de 
la  beauté  ;  elle  était  une  soarce 
de  sagesse  ,  un  frais  ruisseau 
d'amitié,  une  impératrice  d'in- 
dulgence et  de  bonté. 

Vous  êtes  noble  d'origine,  plus 
noble  par  les  vertus;  ô  saint  pré- 
lat Lazare,  priez  pour  nous  tous. 


Marthe  et  Lazare,  le  frère  et  la  sœur,  ne  se  sé- 
parent guère  dans  l^vangile  ;  nous  ne  devons  pas 
les  séparer  dans  notre  récit.  La  sainte  Famille,  lu 
Famille  de  Nazareth  avait  des  relations  de  parenté, 
de  visites  et  d*amitié  avec  la  pieuse  famille  de 
Béthanie.  C'est  ce  que  nous  établirons  l^ientôt, 
grftce  à  quelques  traits  de  la  vision,  qui  se  trou- 


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54  SAINTE  MARTHE 

vent  confirmés  par  TEvangile.  Ici  nous  devons  re- 
venir sur  rétat  de  maison  de  Marthe  et  de  Lazare, 
et  sur  l'influence  d'aînée,  sur Tactivité  de  direction 
et  de  gouvernement  de  famille,  que  Marthe  exerça 
pour  son  frère  et  pour  sa  sœur.  La  femme  juive 
n'était  pas  comme  la  femme  païenne,  la  femme 
romaine  entr'autres,  incapable  de  gouverner  une 
maison,  de  gérer  les  biens  et  d'exercer  une  per- 
sonnalité civile.  La  femme  juive,  quoiqu'elle  fût 
sous  l'autorité  du  chef  de  la  famille,  n'était  pas 
171  manu,  toujours  mineure  et  dépendante.  Elle 
pouvait,  comme  veuve,  comme  héritière,  comme 
possédant  un  patrimoine  inaliénable,  puisque  la 
loi  de  Moïse  réglait  les  successions  et  maintenait 
les  familles,  elle  pouvait  régir,  gouverner  ses 
biens  comme  sa  famille.  Quoiqu'elle  ne  fût  pas 
comptée  dans  les  généalogies,  c'était  moins  pour 
la  déprécier  et  l'assujétir,  que  pour  conserver  in- 
contestée la  vraie  et  directe  descendance  du 
Messie. 

Marthe  gouverna  donc,  en  qualité  d'aînée,  la 
maison  et  la  famille.  Elle  gouverna  les  biens  de 
son  frère  et  de  sa  sœur,  pendant  leur  minorité, 
remplissant  l'office  de  mère  pour  les  deux  orphe- 
lins :  multipliant  dans  son  cœur  l'affection  et  la 
tendresse,  qui,  dans  un  cœur  de  vierge  et  de  sœur 
aînée,  atteignent  si  facilement  la  hauteur  et  la 
profondeur  de  dévouement  d'un  cœur  de  mère. 
Marthe  fut  la  femme  forte  décrite  par  Salomon 
dans  le  livre  des  Proverbes,  —  Ce  beau  portrait  de 
la  fille  d'Israël,  c'est  un  chant,  un  gracieux  petit 


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SA  VIE,    SON  HISTOIRE  ET  SON   CULTE.  55 

poëme  (1).  Lamuel  entonne  pour  sa  mère  cet  éloge 
prophétique;  Salomon  le  chante  pour  Bethsabée, 
après  avoir  hannonieusement  répété  par  distiques 
les  conseils  delà  sagesse  maternelle.  Marthe  réa- 
lise^dmirablement  cet  éloge  de  la  femme  forte  : 
elle  fut  pour  les  filles  dlsraël  un  parfait  exem- 
plaire de  cette  noble  sagesse.  Elle  est  pour  les 
filles  du  Christ  un  vivant  modèle  des  grâces  et  des 
vertus ,  du  dévouement  actif  et  désintéressé  qu'el- 
les doivent  consacrer  aux  œuvres  de  miséricorde. 
—  La  femme  forte,  qui  la  trouvera  sur  la  terre  ? 
la  fenune  énergique  dans  Taction,  magnanime 
dans  la  souffrance,  discrète  et  sage  dans  le  gou- 
vernement, douce  pour  consoler,  industrieuse 
dans  les  affaires,  pleine  de  soins  à  tout  prévoir  (2)? 
Elle  est  d'un  prix  rare,  au-dessus  des  perles 
précieuses  que  Ton  va  chercher  aux  derniers 
confins  de  la  terre.  Le  cœur  (non  de  son  époux, 
Marthe  est  vierge  et  demeure  vierge,  pour  se 
donner  à  son  frère  et  à  sa  sœur,  plus  tard 
pour  se  donner  au  Christ),  mais  le  cœur  de 
son  frère  se  repose  en  elle  ;  par  elle,  il  jouit  de 
l'abondance  dans  la  maison,  et  il  n'a  pas  besoin 
des  dépouilles  de  l'ennemi.  Elle  lui  prodigue  le 
bien  et  ne  lui  rend  pas  le  mal  pendant  tous  les 
jours  de  sa  vie  ;  le  bien  :  la  tranquilité  de  l'âme, 

(!)  Porro  oleganti»  cansâ  versus  bic  sunt  alphabetici...  S. 
Hieron.  censet  bsc  omnia  ad  finem  capitis  iambioo  tetrametro 
e«€  coDsoripta.  Corn,  a  Lap.  in  prov.  XXX L 

(2)  Corn,  a  Up.  ibid. 


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56  SAINTE  MARTHE 

la  joie  du  cœur,  la  longévité,  Tordre  et  la  conser- 
vation de  toutes  les  affaires  domestiques.  Elle  a 
recherché  la  laine  et  le  lin  qu'elle  a  travaillés  par 
rindustrie  de  ses  mains,  et  elle  est  devenue,  par 
sa  sagesse  et  son  activité,  comme  ces  navires  de 
marchands  qui  vont  au  loin  chercher  le  froment 
pour  nourrir  les  peuples.  Et,  dès  avant  Taurore, 
elle  s'est  levée  et  a  distribué  à  ses  domestiques  et 
à  ses  servantes,  la  nourriture  qu'elle  a  préparée, 
comme  une  proie  que  la  lionne  divise  à  ses  petits, 
et  leur  tâche  de  travail  pour  la  journée.  Du  fruit 
de  ses  labeurs,  elle  a  acheté  un  champ  qu'elle  a 
mûrement  examiné  ;  elle  a  planté  une  vigne 
afin  de  produire  le  froment  et  le  vin  pour  la 
nourriture  et  la  .joie  de  sa  famille.  Elle  a  ceint  ses 
reins  de  force  et  de  chasteté,  et  elle  a  rendu  son 
bras  robuste  en  l'exerçant  au  travail.  Elle  a  goûté 
et  savouré  le  fruit  de  ses  labeurs,  et  pendant  la 
nuit  sa  lampe  ne  s'éteindra  pas.  Elle  a  mis  la 
main  aux  choses  utiles,  où  doit  s'exercer  la  vraie 
force  de  la  femme  (1),  et  ses  doigts  ont  saisi  le 
fuseau.  Elle  a  ouvert  sa  main  au  pauvre,  et  le 
fruit  de  ses  mains,  elle  l'a  recueilli,  non-seule- 
ment pour  nourrir  sa  famille,  mais  pour  le  répan- 
dre dans  le  sein  dû  pauvre  (2).  Quelle  femme, 
pouvons-nous   dire  de  Marthe  en  son  opulente 


(i  )  Indostria  recte  faciendi  quœ  est  vera  fortitudo,  significat 
ergo  quod  virago  hœc  manus  extoDderit  ad  opéra  sibi  congroa, 
deoora,  utilia,  industria  et  consequenter  forlia.  Corn.  aLap.,id. 

(2)  S.  Aug. 


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SA   VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  57 

maison,  comme  saint  Grégoire  de  Nazianze  le 
dit  de  sa  sœur  la  bienheureuse  Gôrgonie,  quelle 
femme  étendit  vers  le  pauvre  une  main  plus  libé- 
rale? En  vérité,  je  n'hésite  pas  à  lui  appliquer  ces 
paroles  de  Job  :  sa  porte  était  ouverte  à  tous  les 
voyageurs,  et  elle  ne  laissait  pas  l'étranger  au 
dehors  ;  elle  était  Tœil  des  aveugles,  le  pied  des 
boiteux,  la  mère  des  orphelins.  De  sa  bienfai- 
sance et  de  sa  bonté  pour  les  veuves,  que  peut- 
on  dire  de  plus  significatif,  sinon  qu'elle  en  retira 
cet  avantage  qu'elle  eut  avec  le  titre  de  vierge  les 
charges,  les  honneurs  et  les  consolations  de  la 
famille  ?  Sa  maison  était,  pour  ses  proches  dans 
l'indigence,  toujours  ouverte  et  hospitalière.  Ses 
richesses  n'étaient  pas  moins  communes  à  tous  les 
pauvres  que  les  biens  de  chacun.  Elle  a  dépensé, 
donné  ces  biens  aux  pauvres,  et,  selon  la  certi- 
tude et  l'incontestable  vérité  de  la  divine  promesse, 
elle  les  a  transportés  et  multipliés  dans  les  gre- 
niers célestes  ;  et  souvent,  pour  la  récompenser 
des  mérites  de  sa  charité,  elle  a  reçu  le  Christ  lui- 
même  qui  venait  recevoir  ses  aumônes  pour  l'en- 
richir de  ses  biens  (i). 

Elle  ne  craindra  pas  les  froids  de  l'hiver  pour 
les  gens  de  sa  maison,  car  tous  ses  domestiques 
ont  un  double  vêtement  ;  pour  elle,  elle  a  fait  des 
vêtements  et  des  tentures  habilement  brodées  de 
figures  et  de  ^Imleurs  variées.  Le  fin  lin  et  la 
pourpre  sont  ses  vêtements  où  reluisent  la  can- 

(i)  8.  Qrtg.  Naz.  ont  XI,  de  B.  Gorgoniâ. 


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58  SAINTE  MARTHE 

deurdela  chasteté  et  le  feu  de  sa  charité  (1). 
Son  noble  frère,  vêtu  par  ses  soins  de  gloire  et 
d'honneur,  pouvait  s'asseoir  aux  portes  de  la  ville 
avec  les  princes  de  son  pays.  —  Ainsi  Cécile  enno- 
blit son  époux  Valérien  en  faisant  de  lui  un  chré- 
tien et  un  martyr,  en  le  revêtant  du  fin  lin  du  bap- 
tême et  de  la  pourpre  de  son  sang.  Ainsi  Glotilde 
ennoblit  son  époux  en  faisant  de  lui  le  premier  roi 
chrétien  de  la  France  chrétienne.  Ainsi  Pulchérîe 
ennoblit  son  frère  Théodore  en  faisant  de  lui  un 
prince  pieux  et  dès-lors  puissant  et  victorieux.  — 
Les  tissus  légers  qu'elle  a  tissés  avec  soin,  les  cein- 
tures qu'elle  a  brodées  avec  art,  elle  les  a  vendus 
aux  Ghananéens.  Elle  est  revêtue  de  force  et  de 
gravité,  de  grâce  et  de  modestie,  car,  selon  la 
parole  du  grave  TertuUien,  ce  n'est  pas  assez 
pour  la  pudicité  et  la  modestie  chrétienne  d'être, 
mais  il  faut  qu'elle  paraisse  ce  qu'elle  est.  Telle 
doit  être  en  effet  sa  plénitude,  qu'elle  doit  émaner 
du  cœur  au  vêtement,  de  la  conscience  à  l'exté- 
rieur, afin  qu'au  dehors  on  voie  pour  ainsi  dire 
ses  ornements  (2).  Elle  passera  ses  dernières  an- 
nées dans  la  joie  et  elle  exhalera  son  âme  en 
riant.  —  Ainsi  nous  le  raconterons  dans  la  suite, 
comme  les  Actes  des  martyrs  le  racontent  de  sainte 

(1)  GorD.  a  Lap.  Com.  ibid. 

(2)  Pudiciti89  atque  honestati  cbristianae  «atis  noa  est  esse, 
verum  et  videri  ;  tanta  enim  débet  esse  plenitado  ejus,  at 
emanet  ab  animo  in  babitum,  et  eructet  a  conscientiâ  in  super- 
ficiem,  ut  et  foris  inspiciat  quasi  snppellectilem  suam.-—  Tertul., 
de  babitu  fœmi. 


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SA   VIE,    SON   HISTOIRE  ET  SON   CULTE.  59 

Marie  TÉgyptienne  et  de  sainte  Sabine,  comme  saint 
Grégoire  le  raconte  de  sainte  Tarsille,  sa  tante,  et 
de  la  B.  Romula,  dont  les  derniersmoments furent 
"illuminés  de  visions  et  enchantés  de  cantiques  ; 
comme  il  est  raconté  de  sainte  Marie  d'Oigniesqui 
mourut  en  chantant  alléluia,  —  Elle  a  ouvert  ses 
lèvres  à  la  sagesse^  et  sa  langue  est  gouvernée  par  la 
clémence  ;  comme  cette  sainte  Mechtilde  qui,  lors- 
qu'elle gardait  le  silence,  semblait  muette,  et  lors- 
qu'elle parlait,  le  faisait  avec  tant  de  grâce  que 
Ton  semblait  converser  avec  un  ange.  Elle  a  con- 
sidéré, surveillé  les  voies,  les  portes  et  les  issues 
de  sa  maison,  les  actions  et  les  pratiques  de  ses 
domestiques,  et  elle  n'a  point  mangé  le  pain  de 
la  paresse.  Son  frère  et  sa  sœur,  élevés  par  ses 
mains,  se  sont  levés  pour  la  proclamer  bienheu- 
reuse et  se  lèvent  dans  l'assemblée  des  saints 
pour  la  louer.  Un  grand  nombre  de  filles  d'Israël 
ont  assemblé  des  richesses,  des  biens,  des  hon- 
neurs et  des  vertus,  par  leur  modestie,  leur  sa- 
gesse et  leur  chasteté  ;  mais  vous,  ô  Marthe,  vous 
les  avez  toutes  dépassées.  Trompeuse  est  la  grâce, 
vaine  est  la  beauté,  dons  de  Dieu  que  la  femme 
détourne  si  facilement  pour  la  vanité,  déforme 
si  souvent  pour  le  péché.  La  beauté  qui  est,  comme 
la  définit  saint  Basile,  cette  parfaite  harmonie 
dans  la  composition  des  membres  revêtus  de  la 
grâce  conmie  d'une  fleur  (1),  cette  grâce  et  cette 

(I)  Palchritudo  est  bona  illa  concinnitas  in  compositione 
membrorum,  floris  instar  superinductam  sibi  gratiam  babens. 
S.  Basil.  Apad  Aut.  in  Melissâ  I. 


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ÔO  SAINTE  MAÏlTflE 

beauté  qui  passent  et  trompent  si  facilemeii 
Marthe  ne  les  estimait  pas  plus  que  la  femn 
forte  ;  elle  devait  les  faire  mépriser  à  sa  sœi 
Madeleine,  trop  longtemps  abusée  par  elles 
D'ailleurs,  ce  n'est  pas  dans  la  forme  du  corpi 
c'est  dans  les  mœurs  et  la  modestie  que  réside  ] 
beauté  (1).  De  Marthe  la  sage,  la  modeste  et  ] 
vaillante,  nous  pouvons  dire  ce  que  saint  Gré 
goire  de  Nazianze  disait  de  sa  sœur,  et  ce  qi 
peut  s'adresser  si  vivement  aux  fenunes  du  siè 
cle  :  elle  ne  se  servit  point  de  l'or  travaillé  ave 
art  pour  relever  son  exquise  beauté,  ni  des  flot 
de  tresses  blondissantes,  tantôt  éclatant  aux  rc 
gards,  tantôt  se  laissant  entrevoir  sous  de  léger 
tissus,  ni  des  nœuds  savants  et  des  imposture 
de  cheveux  qui  semblent  préparer,  pour  le  déshoi 
neur  d'une  scène  de  théâtre,  une  tête  précieus< 
qui  devrait  être  voilée  de  modestie.  Elle  ne  s< 
servit  point  des  magnificences  d'une  robe  au: 
plis  traînants,  au  tissu  transparent,  ni  des  splen 
deurs  des  pierres  précieuses  qui  font  rayonne 
autour  d'elles  la  grâce  de  leurs  couleurs  et  l'écla 
de  leur  lumière.  Elle  ne  se  servit  pas  des  artifi 
ces  et  des  prestiges  de  la  peinture  qui  composen 
une  beauté  postiche  de  peu  de  durée  ;  ni  de  ce: 
couleurs  insidieuses  qui  prétendent  corriger  h 
nature  et  qui  couvrent  de  déshonneur  la  créatun 
de  Dieu,  la  marquent  d'un  sceau  d'infamie,  fai 

(1)  Non  in  corporis  forma,  sed  in  moribos  et  modestie  pu]* 
cbritudo  sita  est.  S.  Chrys. 


^ 


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SA  VIE,    SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  61 

sant  de  la  divine  beauté  du  visage  humain  une 
idole  dont  les  regards  de  courtisane  provoquent 
au  péché,  dérobant  sous  une  forme  adultère 
limage  naturelle  de  Dieu  qui  doit  être  conservée 
pour  la  vie  future.  Elle  connaissait,  il  est  vrai, 
par  sa  condition  et  son  rang,  les  ornements  si  va- 
riés et  si  nombreux  que  les  femmes  emploient  à 
lextérieur,  mais  elle  n*en  connaissait  aucun  qui 
remportât  sur  les  bonnes  mœurs  et  sur  la  splen- 
deur intérieure  de  la  vertu.  La  seule  rougeur  qui 
lui  plaisait  était  celle  que  donne  la  pudeur,  la 
seule  blancheur,  celle  que  donne  Tabstinence  ; 
elle  laissait  les  fards  et  les  teintures,  les  tableaux 
vivants  (1)  et  les  grâces  traînantes  d'une  beauté 
efféminée,  aux  femmes  de  théâtre  et  de  carrefour, 
pour  lesquelles  c'est  une  honte  de  savoir  rou- 
gir (2). 

Mais  la  femme  qui  craint  le  Seigneur  sera  louée 
pour  la  vraie  et  solide  beauté  de  son  âme  qui 
consiste  dans  la  crainte  de  Dieu  et  dans  la  vertu. 
Donnez-lui  de  jouir  du  fruit  de  ses  vaillantes 
mains,  et  que  ses  œuvres  la  louent  aux  portes 
delà  cité^TaccueiUent  et  l'introduisent  dans  l'éter- 
nelle Jérusalem,  car  ses  œuvres  la  suivent  et  la 


(1)  Vivas  tabulas. 

(2)  S.  Greg.  Naz.  oral.  XIX.  Malgré  certains  traita  qui  pa- 
russent modernes  et  tout  actuels,  ce  tableau  est  tout  entier  du 
grand  orateur  et  fidèlement  t^^aduit  :  mais  nos  décadences,  nos 
mœurs  et  nos  modes  ne  ressemblent-elles  pas  à  celles  de  ce 
monde  flétri  par  S.  Grégoire  de  Nazianze? 


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62  SAINTE  MARTHE 

précèdent  pour  la  louer  et  la  couronner  (1).  Telle 
fut  Marthe,  en  sa  personne  réunissant  toutes  les 
vertus  et  toutes  les  grâces  des  filles  d'Israël  : 
ainsi  disposée  à  recevoir,  parmi  les  premières 
de  sa  race,  le  premier  rayon  de  la  divine  lumière 
incarnée  dans  le  monde  ;  ainsi  préparée  pour  re- 
cevoir les  prémices  de  TÈvangile,  réservées  à  son 
cœur  généreux  par  l'incomparable  amitié  de 
Jésus.  Telle  était  Marthe,  nous  pouvons  le  croire. 
Tous  ces  traits  que  nous  trouvons  épars  dans  les 
livres  de  la  Sagesse  et  dans  les  commentaires  des 
docteurs,  nous  les  reconnaissons  sur  le  visage, 
dans  la  physionomie  et  la  personne  de  MarUie. 
Mais  plutôt,  nous  pouvons  le  croire,  Jésus  qui  se 
prépare  ses  amis  comme  il  s*est  préparé  sa  mère, 
par  des  prévenances  adorables  de  grâce  et  de 
mystérieux  essais,  Jésus  avait  d'avance  inspiré  ses 
prophètes  et  ses  sages  pour  indiquer  parmi  ses 
aïeules  la  figure  de  Marthe,  afin  de  préparer  le 
berceau,  préserver  la  famille,  ennoblir  le  visage 
et  le  cœur,  sanctifier  toutes  les  opérations  de  celle 
qui  devait  être  son  hôtesse,  son  amie,  la  douce  et 
puissante  coopératrice  des  tendresses  de  son 
sacré  cœur. 

Marthe,  Lazare,  Madeleine,  toute  la  famille  de 
Béthanie,  furent  des  premiers  parmi  les  disciples 
de  Jésus.  «  J'ai  vu^  dit  la  voyante  de  Diilmen,  j'ai 
vu  Jésus  visiter  Lazare  à  Béthanie.  Lazare  parais- 
sait beaucoup  plus  âgé  que  Jésus  :  il  me  semblait 

(I)  Prov.  XXXI.  10,  31.  Vide  Corn,  a  Lap.  Com.  in  prov. 


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SA  VIE,   SON   HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  63 

au  moins  avoir  huit  ans  de  plus.  Il  avait  un  grand 
état  de  maison  avec  beaucoup  de  serviteurs,  de 
propriétés  et  de  jardins.  Marthe  avait  sa  maison 
à  elle  et  une  autre  sœur  nommée  Marie,  qui  vivait 
tout  h  fait  retirée,  avait  aussi  sa  demeure  à  part. 
Madeleine  habitait  dans  le  château  de  Magdalum. 
Lazare  connaissait  depuis  longtemps  la  sainte 
Famille  ;  il  avait  précédemment  aidé  Joseph  et 
Marie  dans  leurs  nombreuses  aumônes.  Je  vis 
aussi,  plus  clairement  que  je  ne  Tavais  fait  encore, 
combien  Lazare  a  fait  pour  la  communauté  chré- 
tienne, depuisle  commencement  jusqu'àlafin(f).)) 
Ici  la  vision  concorde  parfaitement  avec  l'évangile, 
du  moins  avec  les  jours,  nous  n'osons  dire  les  la- 
cunes, que  l'évangile  nous  laisse  entrevoir  dans 
le  tissu  divin  de  son  récit.  Jésus  avait  des  disci- 
ples avant  son  baptême,  avant  les  premières  dé- 
marches de  sa  vie  publique.  Nous  comprenons, 
en  effet,  qu'avant  de  se  révéler  au  monde,  Jésus 
devait  vivre  en  famille  de  la  vie  commune,  pour 
sanctifier  tous  les  foyers  chrétiens,  pour  purifier 
toutes  les  affections  domestiques,  mais  aussi  pour 
démontrer  la  vérité  de  son  humanité  par  tous  les 
progrès  et  développements  de  son  corps,  par 
toutes  les  affections  et  tous  les  devoirs  de  la  vie, 
par  tous  les  témoignages  intimes  de  la  conscience 
et  du  cœur.  Nous  comprenons  qu'il  devait  agir 


(!)  Vie  de  N  -S.  J.-C.  d'après  les  visions  de   Culh.    Emi». 
Tradiict.  de  l'abbé  do  Cazalès,  1,  i48. 


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64  SAINTE  MABTHE 

avant  de  parler,  pratiquer  Tévangile  avant  de  le 
prêcher,  vivre  en  homme  avant  d'agir  comme 
Homme-Dieu  (1).  Toutefois,  nous  ne  compren- 
drions pas  que  l'aimable  Jésus  eût  tellement  com- 
primé l'adorable  parfum  de  vie  et  de  beauté,  le 
parfum  de  sa  divinité  dans  le  vase  immaculé  de 
sa  chair,  que  nulle  âme,  outre  les  âmes  privilé- 
giées de  Marie  et  de  Joseph,  n'en  eût  été  touchée, 
nul  autre  cœur  attiré  et  charmé.  Dès  l'âge  de 
douze  ans,  nous  voyons  Jésus  comme  s'échapper 
des  bras  de  sa  mère  et  de  la  surveillance  de 
Joseph,  pour  s'appliquer  un  moment  et  tout  en- 
tier aux  affaires  de  son  frère  (2).  Nous  l'avons  vu, 
nous  l'avons  admiré  dans  le  temple,  étonnant  les 
docteurs  de  la  loi,  autour  d'eux  le  cercle  d'audi- 
teurs bienveillants,  ravis  de  la  sagesse,  des  répon- 
ses et  de  l'inexplicable  beauté  du  jeune  Nazaréen. 
Il  éveillait  sans  doute  dans  leurs  âmes  les  pre- 
miers indices  de  l'incarnation  et  comme  ces  pre- 
miers frissons  qui  précèdent  le  lever  de  l'aurore. 
Dès-lors,  nous  pouvons  croire  que  Jésus,  par  in- 
tervalles, et  comme  impatient  d'éclairer,  de  sau- 
ver et  de  bénir,  s'attachait  quelques  âmes.  Peut- 
être  parmi  ses  compagnons  de  jeux  il  se  donnait 
quelques  disciples  précoces.  Dans  cet  ordre  d'idées 
él  de  pieuses  inquisitions,  nous  aimons, ne  serait- 
ce  que  comme  une  gracieuse  légende,  ce  récit  de 


(l)Act.,.I,l. 
(2)-iuc,  H,  49. 


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SA  VIE,  SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  *    65 

la  voyante  se  rapportant  à  la  douzième  année  de 
Jésus  : 

«  Quand  Jésus  fut  de  retour  à  Nazareth  (après 
son  séjour  de  trois  jours  dans  le  temple),  je  vis 
préparer  dans  la  maison  d'Anne  une  fête  où  Ton 
réunit  tous  les  jeunes  garçons  et  les  jeunes  filles 
appartenant  aux  familles  de  leurs  parents  et  de 
leurs  amis.  Je  ne  sais  pas  si  c'était  une  fête  pour 
86  réjouir  d'avoir  retrouvé  Jésus  ;  peut-être  aussi 
était-ce  une  fête  qui  avait  lieu  après  le  retour  de 
la  fête  de  Pâques,  ou  bien  encore  qu'on  célébrait 
quand  les  garçons  atteignaient  leur  douzième  an- 
nées. Mais  Jésus  était  là  comme  le  principal  per- 
sonnage. On  avait  élevé  au-dessus  de  la  table  de 
jolies  cabanes  de  feuillage,  des  guirlandes  de 
feuilles  de  vigne  et  d'épis  y  étaient  suspendues  : 
les  enfants  avaient  aussi  des  raisins  et  des  petits 
pains.  Il  y  avait  à  cette  fête  trente-trois  enfants, 
tous  disciples  futurs  de  Jésus,  et  je  vis  qu'il  y 
avait  là  quelque  chose  qui  se  rapportait  au  nom- 
bre des  années  de  la  vie  de  Jésus,  mais  je  l'ai 
oublié  conmie  beaucoup  d'autres  choses.  Jésus 
enseigna,  et  pendant  toute  la  fête,  il  raconta  aux 
autres  enfants  une  parabole  merveilleuse  et  qui 
ne  fut  pas  comprise  par  la  plus  grande  partie, 
touchant  des  noces  où  l'eau  devait  être  changée 
en  vin  et  les  convives  indifTérents  en  amis  zélés  ; 
puis  encore,  touchant  des  noces  où  le  vin  devait 
^îre  changé  en  sang  et  le  pain  en  chair,  ce  qui 
devait  se  perpétuer  parmi  les  convives  jusqu'à  la 
fin  du  monde,  pour  les  consoler  et  les  fortifier,  et 

4. 

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66  SAINTE  MAB'f&E 

pour  établir  entre  eux  un  lien  vivant.  Il  dit  aussi 
à  un  jeune  homme  de  ses  parents,  nomméNaUia- 
naël  :  «  Je  serai  à  tes  noces.  »  C'est  tout  ce  que 
j'ai  retenu  à  dater  de  cette  douzième  année.  Jésus 
toujours  fut  comme  le  précepteur  de  ses  com- 
pagnons ;  il  s'asseyait  souvent  au  milieu  d'eux, 
leur  faisait  des  récits  et  se  promenait  avec  eux 
dans  les  environs.  Dans  sa  dix -huitième  année,  il 
conmieiiça  à  aider  Joseph  dans  les  travaux  de  sa 
profession  (1).  » 

Qui  nous  dira  que  les  enfants  de  la  famille  de 
Béthanie  n'étaient  pas  de  cette  fête  d'enfants,  et 
que  Marthe  et  Lazare  ne  participaient  pas,  même 
dès  cette  époque,  aux  événements  domestiques 
de  la  sainte  famille  ?  Il  est  vrai,  Béthanie  en  Judée 
était  assez  éloigné  de  Nazareth  en  Galilée,  mais 
la  famille  de  Marthe  et  de  Lazare  avait  des  biens, 
des  habitations  même  en  Galilée  et  sur  les  bords 
du  lac.  Dès-lors,  les  enfants  eux-mêmes  pouvaient 
se  visiter,  et  Jésus  enfant,  Jésus  adolescent,  exer- 
cer sur  les  âmes  qui  lui  devaient  être  si  dévouées, 
les  premières  attractions  de  la  grâce  et  de  l'amour 
divin.  Quoiqu'il  en  soit,  Jésus  avait  des  disciples 
avant  sa  vie  publique  :  nous  mettons  ici  la  re- 
marque très-sensée  de  l'éminent  poète-rédacteur, 
sous  la  dictée  de  Catherine  Emmerich,  de  la  vie 
de  N.-S.  Jésus-Christ  :  «  Jean-Baptiste  commença 


(l)  Vie  de  N.-3.  Jésus,  I,  13©-140. 


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SA  VIE,   SON   HISTOIRE  ET   SON   CULTE.       ^  67 

à  baptiser  et  à  prêcher  sur  les  bords  du  Jourdain, 
à  peu  près  au  moment  même  où  Jésus  encore  in- 
connu et  regardé  seulement  comme  un  saint  doc- 
teur et  un  prophète,  à  cause  de  la  charité  inexpri- 
mable, de  la  majesté  et  de  la  mansuétude  qui  se 
manifestaient  dans  sa  personne,  parcourait  la 
Judée,  la  Pérée  et  la  Galilée,  allant  même  jusqu'à 
Sidon  et  àSarepta.  Dans  ces  courses,  le  Sauveur 
suivait  les  traces  des  anciens  prophètes,  visitant 
tous  les  lieux  où  il  s'était  passé  quelque  chose  de 
figuratif  et  se  rapportant  à  lui,  afin  de  donner  l'ac- 
complissement à  toutes  les  promesses,  àtoutes  les 
préparations,  à  toutes  les  figures.  En  même  temps 
il  pratiquait  les  œuvres  de  charité  les  plus  péni- 
bles et  les  plus  humbles,  qu'il  ne  devait  plus 
opérer  de  la  même  manière  dans  les  années  de 
prédication  qui  devaient  suivre,  parce  que  son 
temps  devait  être  autrement  employé.  Mais  sur- 
tout il  adressait  à  Jean  tous  ceux  qui  l'écoutaient, 
les  exhortant  à  aller  au  Jourdain  et  à  recevoir  le 
baptême  des  mains  de  Jean.  Dans  cette  période, 
le  Sauveur  ne  parle  nulle  part  de  lui-même,  il  ne 
révèle  nulle  part  qu'il  est  le  Messie  annoncé  par 
Jean  ;  il  parle  uniquement  de  Jean,  de  la  péni- 
tence qu'il  prêche  et  de  son  baptême.  A  cela  cor- 
respond aussi  le  caractère  du  petit  nombre  de 
guérisons  miraculeuses  dont  parlent  les  visions 
de  cette  période.  Elles  font  partie  de  ces  prodiges 
que  Maldonat,  et  après  lui  Cornélius  a  Lapide, 
rangent  parmi  ceux  que  Jésus  a  opérés  plus  se- 
crètemont  et  sans  avoir  directement  en  vue  de  se 


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68  SAINTE  MARTHE 

manifester  comme  le  Messie  attendu  (1).  Quant 
aux  miracles  opérés  dans  ce  dernier  but,  le  Sau- 
veur leur  a  donné  commencement  à  Gana,  ainsi 
que  cela  çst  expliqué  en  son  lieu,  d'après  les  vi- 
sions, de  la  manière  la  plus  profonde.  Mais  à  vou- 
loir affirmer  que  le  miracle  de  Gana  fut  la  pre- 
mière de  toutes  les  opérations  miraculeuses  de 
Jésus,  on  serait  aussi  peu  croyable,  ditMaldonat, 
qu'en  prétendant  que  la  première  instruction  de 
Jésus,  après  son  baptême,  fut  aussi  la  première 
qu'il  eût  jamais  faite  (2),  » 

Voilà  Jésus  dès  ses  premières  années  en  rela- 
tions privées,  mais  divinement  humaines,  avec 
quelques  âmes  de  choix.  Marthe  fut  de  ces  âmes, 
nous  n'en  pouvons  douter  ;  Marthe,  avec  son  frère 
Lazare.  Il  y  eut  entre  les  deux  familles  de  Naza- 
reth et  de  Béthanie,  entre  la  sainte  famille  cachée 
en  Galilée  et  la  noble  famille  honorée  en  Judée, 
il  y  eut  des  relations  d'amitié,  probablement  de 
parenté,  qui  remontaient  à  des  années  avant  ces 
relations  authentiques  et  publiques  rapportées 
par  l'Evangile.  Nous  voyons  Jésus  après  avoir 
reçu  le  baptême  de  Jean,  après  être  resté  quarante 
jours  au  désert,  nous  le  voyons  invité  aux  noces 


(1)  NU  vetat,  ait  Maldonatus,  si  eum  privata  subinde  fecisse 
concedamus,  ac  pei'  miracalum  subiade  inopise  parentam  suc- 
currisse  fateamur  :  unde  ils  animata  fuisse  videtur  mater  ut  gi- 
mile  hio  a  Christo  miraculum  fieri  peteret,  et  constanter  Idip- 
sum  ab  eo  expectaret.  Corn,  a  Lap.  in  Joan.,  II,  1i. 

(2)  Vie  de  N.-S.  J.-C.,  1-1.46-147. 


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SA  VIE ,    SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  69 

de  Gana  avec  ses  disciples  (1).  D'où  lui  venaient 
ces  disciples,  puisqu'il  n'avait  pas  encore  prêché 
publiquement,  puisque  le  grand  miracle  qu'il 
opéra  pendant  ces  noces,  voile  symbolique  et 
signe  mystérieux  de  son  incarnation,  de  ses  noces 
divines  avec  sa  fiancée  la  nature  humaine,  fut  son 
premier  miracle  public  (2)  ?  Ces  disciples  lui  ve- 
naient sans  doute  de  ces  relations  de  famille  et 
d'amitié,  de  ces  appels  intimes  du  Sacré-Cœur 
aux  cœurs  purs  et  dévoués  qui  le  devaient  ainsi 
suivre  et  servir  jusqu'à  sa  mort,  qui  le  devaient 
croire,  adorer  et  confesser  jusqu'au  martyre.  Les 
interprètes  de  rÉvangile  ont  soin  de  nous  désigner 
ces  disciples  que  Jésus  amenait  avec  lui.  Vraisem- 
blablement, disent-ils,  c'étaient  Nathanaël  et 
Philippe,  Pierre  et  André  qui  lui  étalent  venus 
de  l'école  de  Jean,  ou  qu'il  avait  appelés  après 
son  baptême  (3).  Mais  nous  pouvons  croire  qu'il 
amenait  avec  lui  plusieurs  de  ces  disciples  qui 
furent  les  compagnons  heureux  de  son  enfance, 
les  amis  de  son  adolescence,  parmi  lesquels  nous 
pouvons  compter  Marthe  et  Lazare  de  Béthanie. 
La  vision  confirme  ici  nos  inductions.  Mais  pour 
mieux  la  comprendre,  nous  avons  besoin  de*  sui- 
vre, par  ordre  chronologique,  chacun  des  pre- 
miers pas  de  la  vie  publique  de  Jésus. 
La  quinzième  année  du  règne  de  Tibère  César, 


(1)  JoaD.  II,  1 

(2)  Ibid.,  II. 

^3)  Vide  Corn,  a  Lap.  in  Joan.,  II. 


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70  SAINTE  MARTHE 

Jean-Baptiste  commença  à  prêcher  la  pénitence 
dans  le  désert,  sur  les  bords  du  Jourdain,  dans  la 
Judée,  près  d'OEnon  et  de  Salîtn  (1).  Il  baptisait  les 
pénitents  et  préparait  la  voie  au  Messie.  La  même 
année,  ayant  accompli  la  trentième  année  de  son 
âge,  étant  au  treizième  jour  de  la  trente  et  unième, 
Jésus  vint  à  Jean  pour  se  faire  baptiser  comme 
un  pécheur  portant  humblement  le  poids  des 
péchés  du  monde.  C'était  le  sixième  jour  de 
janvier,  le  même  jour  où  trente  ans  auparavant 
il  avait  été  adoré  par  les  mages  (2).  C'est  alors, 
pendant  qu'il  recevait  le  baptême  de  Jean,  qu'il 
fut  déclaré  fils  de  Dieu,  non  de  Joseph,  comme 
on  le  croyait  jusque-là,  ut  putabatur  filius 
Joseph  (3).  L'Esprit-Saint  se  fit  voir  sur  lui  en 
forme  de  colombe,  et  la  voix  du  Père  retentît 
comme  un  tonnerre  par  les  deux  entr'ouverts, 
disant  :  Celui-ci  est  mon  flls  bien-aimé,  en  qui 
j'ai  mis  mes  complaisances.  C'est  de  là  que  l'Église 
célèbre  le  même  jour  la  double  Epiphanie  de 
Jésus-Christ  à  trente  ans  de  distance  :  enfant  né 
de  treize  jours  dans  la  pauvre  étable  de  Bethléem, 
homme  fait  de  trente  ans  dans  les  eaux  du  Jour- 
dain. 

Aussitôt  après  son  baptême,  Jésus  se  retira 
dans  le  désert  pour  se  préparer  à  la  prédication 
de  l'Evangile.  Ainsi  se  retiraient  les  prophètes. 


(!)  Math.  III.  -  Vide  Corn,  a  Lap.  in  Math.  Ibid. 

(2)  Luc,  III,  21  (  Math.  II,  13;  Marc,  I,  9. 

(3)  Luc,  III,  23. 


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SA  VIE,   SON   HiSTOrRE  ET  SON  CULTE.  71 

Ainsi  pendant  quarante  jour  Ëlie  marcha  dans  le 
désert  pour  monter  à  Horeb.  Ainsi  Jean  s'était 
préparé  par  toute  une  vie  de  solitude  et  de  péni- 
tence. Jésus  passa  quarante  jours  dans  le  jeûne 
et  la  prière,  puis  il  eut  faim.  Il  voulut  bien  res- 
sentir tous  les  besoins  honnêtes  de  notre  chair  ; 
et  il  fut  tenté  par  le  diable,  dont  il  repoussa  les 
attaques  sans  se  faire  connaître  au  père  du  men- 
songe :  puis  les  anges  de  Dieu  vinrent  pour  le 
servir  (1).  Jésus  avait  commencé  son  jeûne  le 
7  janvier,  il  l'acheva  le  15  février.  Après  cela,  le 
Sauveur  vint  conime  se  reposer  de  sa  lutte  avec 
Satan  et  de  sa  victoire,  en  Galilée,  où  il  resta 
quinze  jours  à  Nazareth.  Lie  1*'  mars  (car  Tannée 
était  bissextile),  les  juifs  envoyèrent  à  Jean  des 
députés  pour  lui  demander  s'il  était  le  Messie. 
Il  le  nia.  Il  dit  toute  la  vérité  ;  et,  le  lendemain, 
voyant  Jésus  qui  venait  à  lui,  il  le  montra  du 
doigt,  disant  :  Voici  l'Agneau  de  Dieu,  voici  celui 
qui  ôte,  qui  porte  les  péchés  du  monde.  Le  len- 
demain il  rendit  le  même  témoignage  et  redit  les 
mêmes  paroles  devant  deux  de  ses  disciples  qui 
allaient  visiter  Jésus,  puis  s'attachèrent  à  lui,  et 
dont  l'un  d'eux,  André,  lui  amena  Simon,  son 
frère.  Le  jour  suivant,  le  4  mars,  Jésus  revint  en 
Galilée  où  il  appela  à  lui  Philippe  qui  lui  amena 
Nathanaël  ou  Barthélémy.  C'est  le  lendejpain  de 
ce  jour,  le  5,  que  Jésus,  appelé  aux  noces  de  son 
cousin  Simon  (fils  de  Cléophas),  changea  l'eau  en 

(!)  Malb.,  IV,  1  ;  Luc,  IV,  1;  Mvc.,  l  12. 


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72  SAINTE  MARTHE 

vin,  et  par  cet  éclatant  miracle,  le  premier  de  sa 
vie  publique,  se  manifesta  au  monde  qu'il  allait 
évangéliser.  C'est  pourquoi  l'Église,  solennîsant 
en  une  même  fête  les  trois  manifestations  de 
Jésus,  célèbre  aussi  le  miracle  de  Gana  au  jour 
de  l'Epiphanie  (1).  Il  est  vrai,  saint  Epiphane,  en 
son  livre  des  hérésies,  pense  que  Jésus  fut  bap- 
tisé par  Jean,  le  huit  novembre,  et  qu'il  opéra  le 
miracle  de  Cana  soixante  jours  après,  le  six  jan- 
vier, ou  trentième  anniversaire  de  l'adoration  des 
mages.  Mais  nous  nous  en  tenons  au  sentiment  le 
plus  commun  des  Pères,  qui  concorde  le  mieux 
avec  la  tradition  et  le  cycle  liturgique  de  l'Église. 
Voici  maintenant  comment  la  vision  raconte 
les  relations^  de  Jésus  avec  Lazare  et  sa  sœur. 
Jésus  se  rendait  de  Nazareth  en  Judée,  au-delà 
du  désert  de  Jéricho,  sur  les  bords  du  Jourdain, 
où  Jean  baptisait  ;  il  allait  recevoir  le  baptême  de 
son  précurseur,  et  il  passait  par  Béthanie  :  «  Jésus 
arriva  à  Béthanie  dans  la  nuit.  Lazare  avait  été 
quelques  jours  auparavant  dans  sa  propriété  de 
Jérusalem,  située  sur  le  penchant  du  Calvaire, 
près  du  côté  occidental  de  la  montagne  de  Sion  ; 
mais  il  était  de  retour  à  Béthanie,  car  il  avait  su 
par  des  disciples  que  Jésus  devait  arriver.  Le  châ- 
teau de  Béthanie  était  la  propriété  personnelle  de 
Marthe  ;  mais  Lazare  y  résidait  volontiers,  et  ils 
ftiisaient  ménage  ensemble.  Ils  attendaient  Jésus, 
et  un  repas  était  préparé.  Marthe  habitait  un  b&- 

(1)  Vide  Corn,  a  Lap.  Ghronotaxis  Gest.  Christ,  in  Joul  II. 


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SA  VIE,  SON  HISTOIBE  ET  SON  CULTE.  73 

tîment  situé  sur  Tun  des  côtés  de  la  cour.  Il  y 
avait  des  hôtes  dans  la  maison.  Chez  Marthe  se 
trouvaient  Séraphia  (Véronique),  Marie,  mère  de 
Marc,  et  une  femme  âgée,  de  Jérusalem.  Chez  La- 
zare se  trouvaient  Nicodème,  Jean  Marc,  un  des 
fils  de  Siméon,  et  un  vieillard  nommé  Obed,  frère 
ou  neveu  de  la  prophétesse  Anne.  Tous  étaient 
secrètement  amis  de  Jésus  qu'ils  connaissaient 
soit  par  Jean-Baptiste,  soit  par  des  relations  de 
famille,  soit,  par  les  prophéties  de  Siméon  ou 
d'Anne,  dans  le  temple. 

»  Lazare  avait  envoyé  des  serviteurs  sur  la  route 
au-devant  de  Jésus.  Il  fut  joint  à  une  demi-heure 
environ  de  Béthanie  par  un  vieux  et  fidèle  do- 
mestique, devenu  plus  tard  disciple,  qui  se  pros- 
terna à  ses  pieds  et  lui  dit  :  «  —  Je  suis  le  servi- 
teur de  Lazare  :  si  je  trouve* grâce  devant  vous, 
mon  Seigneur,  suivez-moi  jusque  chez  lui.  »  Jésus 
lui  dit  de  se  relever  et  le  suivit.  Il  se  montra  très- 
amical  pour  cet  homme,  sans  toutefois  rien  faire 
qui  ne  fût  conforme  à  sa  dignité  ;  cela  même 
avait  un  charme  irrésistible  :  on  aimait  Thomme 
et  on  sentait  le  Dieu.  —  Le  serviteiu*  le  conduisit 
dans  un  vestibule  à  l'entrée  du  château,  près 
d'une  fontaine.  Tout  était  préparé  pour  le  rece- 
voir :  on  lui  lava  les  pieds  et  on  lui  mit  d'autres 
sandales.  Quand  il  se  fut  lavé  les  pieds,  Lazare 
vint  avec  ses  amis,  lui  apportant  à  boire  et  quel- 
ques aliments.  Jésus  embrassa  Lazare  et  salua 
les  autres  en  leur  donnant  la  main^i  Tous  le  suî- 
viren^vec  empressement  et  l'accompagnèrent,  a 


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74  SAINTE  MARTHE 

la  maison.  Mais  Lazare  le  mena  d'abord  à  Thabi- 
tatîon  de  Marthe.  Les  femmes  qui  étaient  là  se 
prosternèrent  couvertes  de  leurs  voiles.  Jésus  les 
releva  et  dit  â  Marthe  que  sa  mère  viendrait  ici 
pour  Ty  attendre  à  son  retour  du  baptême.  Ils  se 
rendirent  ensuite  à  la  maison  de  Lazare,  où  ils 
prirent  Un  repas.  Il  y  avait  un  agneau  rôti  et  des 
colombes;  en  outre,  du  miel,  des  petits  pains, 
des  fruits  et  des  légumes  verts.  Ils  étaient  placés 
à  table  sur  des  bancs  à  dpssier,  toujours  deux  par 
deux  ;  les  femmes  mangeaient  dans  une  salle  an- 
térieure. Jésus  pria  avant  le  repas  et  bénît  tous 
les  mets.  Il  était  très-sérieux  et  même  triste.  Il 
leur  dit  pendant  le  repas  que  des  temps  difficiles 
approchaient,  qu'il  allait  entrer  dans  une  voie 
laborieuse  dont  le  terme  serait  douloureux.  Il  les 
exhorta  à  la  persévérance,  puisqu'ils  étaient  ses 
amis  ;  cat  ils  devaient  avoir  beaucoup  de  souf- 
frances à  partager  avec  lui.  Il  parla  d'une  façon 
si  touchante  qu'ils  en  furent  émus,  jusqu'aux 
larmes  ;  mais  ils  ne  le  comprirent  pas  parfaite- 
ment. Ils  ne  savaient  pas  qu'il  était  Dieu. 

»  Après  le  repas,  ils  se  rendirent  dans  un  ora- 
toire, et  Jésus  fit  une  prière  où  il  rendit  grâce  de 
ce  que  son  temps  était  venu  et  de  ce  que  sa  mis- 
sion commençait.  Cette  prière  fut  très-touchante, 
et  tous  versèrent  des  larmes.  Les  femmes  étaient 
présentes,  mais  se  tenaient  en  arrière.  Ils  firent 
encore  ensemble  des  prières  d'une  application 
générale.  Jéstts  les  bénit,  et  Lazare  le  conduisit 
au  lieu  où  il  devait  prendre  son  repos.. |rfe  vis 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  75 

Jésus  dans  la  maison  de  Lazare  avec  celui-ci  et 
ses  amis  de  Jérusalem.  Il  n'entra  pas  à  Béthanie, 
mais  il  se  promena  dans.les  cours  et  les  jardins 
du  cMteau.  Il  parlait  et  enseignait  tout  en  mar- 
chant d'une  façon  très-grave  et  très-touchante. 
Quelque  affectueux  qu'il  fût,  il  restait  toujours 
plein  de  dignité  et  ne  proférait  pas  une  parole 
inutile.  Tous  l'aimaient  et  le  suivaient,  et  cepen- 
dant toiis  se  sentaient  intimidés.  C'était  Lazare 
qui  en  usait  le  plus  familièrement  avec  lui  :  les 
autres  étaient  plus  dominés  par  l'admiration  et 
B6  tenaient  davantage  sur  la  réserve. 

»  Jésus,  accompagné  de  Lazare,  alla  visiter  les 
fenmies,  et  Marthe  le  conduisit  à  sa  sœur  Marie, 
la  silencieuse...  Marthe  paria  aussi  à  Jésus  de 
Madeleine  et  du  grand  chagrin  qu'elle  lui  causait. 
Jésus  la  consola  et  lui  dit  qu'elle  reviendrait  cer- 
tainement ;  que  seulement  ils  ne  devaient  pas  sç 
lasser  de  prier  pour  elle  et  de  l'encourager. 

)>  Vers  une  heure  et  demie ,  la  sainte  Vierge 
arriva  avec  Jeanne  Ghusa,  Lia,  Marie  Salomé  et 
Marie  de  Cléophas.  L'homme  qut  allait  en  avant 
annonça  leur  arrivée.  Alors  Marthe,  Séraphia, 
Marie,  mère  de  Marc,  et  Suzanne  allèrent,  avec 
tout  ce  qui  était  nécessaire,  les  recevoir  dans  la 
salle  située  à  l'entrée  du  château  où  Jésus  avait 
été  reçu  la  veille  par  Lazare.  Elles  se  souhaitèrent 
la  bienvenue  et  on  lava  les  pieds  des  arrivantes. 
Lès  saintes  femmes  mirent  aussi  d'autres  habits 
et  4'autres  voiles.  Elles  étaient  toutes  vêtues  de 
li^  sans  teinture,  blanche,  jaunAtre  ou  brune. 


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76  SAINTE  MARTHE 

Elles  prirent  une  petite  réfection  et  se  rendirent 
à  rhabitation  de  Marthe.  Jésus  et  les  hommes  vin- 
rent les  saluer.  Jésus  alla  à  l'écart  avec  la  sainte 
Vierge  et  s'entretint  avec  elle.  Il  lui  dit  d'un  ton 
très-affectueux  et  très-grave  que  sa  carrière  pu- 
blique allait  commencer,  qu'il  se  rendait  au  bap- 
tême de  Jean,  d'où  il  reviendrait  la  visiter  ;  qu'il 
passerait  encore  quelque  temps  avec  elle  daiffe  la 
contrée  de  Samarie,  mais  qu'ensuite  il  ir%iit  dans 
le  désert  et  y  resterait  quarante  jours.  ^  Lorsque 
Marie  l'entendit  parler  du  désert,  elle  fut  très- 
attristée  et  le  pria  instamment  de  ne  pas  aller 
dans  cet  affreux  séjour  pour  y  mourir  d'inanition. 
Jésus  lui  dit  que,  dorénavant,  elle  ne  devait  pas 
essayer  de  l'arrêter  par  des  inquiétudes  tout  hu- 
maines ;  qu'il  ferait  ce  qu'il  avait  à  faire  ;  qu'il 
entrait  dans  une  voie  laborieuse  ;  que  ceux  qui 
étaient  avec  lui  devaient  partager  ses  souffrances  ; 
que,  pour  lui,  il  allait  maintenant  où  sa  mission 
l'appelait  et  qu'elle  devait  faire  le  sacrifice  de  to^w 
ses  sentiments  personnels  ;  qu'il  l'aimerait  com- 
me auparavant,  mais  qu'il  appartenait  main- 
tenant à  tous  les  hommes  ;  qu'elle  devait  faire 
ce  qu'il  lui  dirait ,  et  que  son  père  céleste  la  ré- 
compenserait ;  car  il  fallait  maintenant  que  la  " 
prédiction  que  Siméon  lui  avait  faite  reçût  son 
accomplissement  et  qu'un  glaive  traversât  son 
âme.  La  Sainte-Vierge  était  très-sérieuse  et  très- 
attristée,  mais  ellQ  était  en  même  temps  pleine  de 
force  et  de  résignation  à  la  volonté  de  Dieu,-  car 
son  fils  était  très-saint  et  très-affectueux.        ^ 


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SA  VIE,    SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  77 

»  Le  soir  il  y  eut  encore  un  grand  repas  dans  la 
maison  de  Lazare  :  Simon  le  pharisien  et  quelques 
autres  pharisiens  avaient  été  invités.  Les  femmes 
mangèrent  dans  une  pièce  attenante,  séparées 
seulement  par  un  grillage,  en  sorte  qu'elles  pou- 
vaient entendre  l'enseignement  de  Jésus.  Jésus 
parla  de  la  foi,  de  l'espérance,  de  la  charité  et  de 
l'obéissance.  Ceux  qui  voulaient  le  suivre,  disait- 
il,  ne  devaient  pas  regarder  derrière  eux,  mais 
faire  ce  qu'il  enseignait  et  supporter  les  souf- 
frances qui  viendraient  les  assaillir  :  quant  à  lui, 
U  ne  les  abandonnerait  pas.  Il  parla  de  nouveau 
de  la  voie  pénible  dans  laquelle  il  entrait  ;  dit 
comment  il  serait  maltraité  et  persécuté,  et  com- 
bien tous  ses  amis  souffriraient  avec  lui.  Tous 
l'écoutèrent  avec  surprise  et  émotion,  mais  ils  ne 
comprirent  pas  ce  qu'il  disait  des  grandes  souf- 
frances à  endurer  :  leur  foi  manquait  de  simpli- 
cité ;  ils  s'imaginaient  que  c'était  une  façon  de 
frler  prophétique  qu'il  ne  fallait  pas  prendre  à 
lettre. 

»  ^rès  le  repas,  Jésus  prit  un  peu  de  repos, 
puis  il  partit  seul  avec  Lazare  dans  la  direction  de 
Jéricho  pour  aller  au  baptême  (1).  » 

Nous  aimons  cette  scène,  quoiqu'elle  ne  repose 
]f0îui  sur  l'autorité  de  l'Évangile  et  quoiqu'on 
puisse  en  contester  la  rigoureuse  authenticité  ; 
nous  aimons  cette  scène,  qui  n'a  rien  que  de  vrai- 


M^Vie  de  N.-S.  J.-G.  I,  221- 


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«r 


78  SAINTE  MARTHE 

semblable,  de  pieux  et  de  touchant.  C'est  à  Bétha- 
nie,  en  effet,  que  Jésus  devait  préparer  sa  mère  à 
la  séparation  ;  c'est  dans  la  maison  de  ses  amis, 
dans  la  maison  ^'obéissance  et  û'exatidition  qu'il 
devait  lui  faire  ses  graves  et  tendres  adieux  :  c'est 
à  Marthe,  ce  doux  et  vaillant  cœur,  qu'il  devait 
confier  sa  mère  pour  la  consoler  par  ses  témoi- 
gnages de  la  plus  tendre  vénération.  Nous  pou- 
vons donc  le  croire  et  nous  pouvons  le  dire,  Mar- 
the et  Lazare  furent  les  premiers  disciples  de 
Jésus.  Préparés  par  l'amitié,  par  des  relations  de 
famille  à  des  rapports  plus  augustes  et  plus  intt 
mes,  ils  n'étaient  pas  encore  des  croyante,  des 
fidèles  ;  ils  étaient  des  admirateurs,  des  amis. 
Jésus,  avant  de  se  révéler  par  ses  œuvres  de  mi- 
racle, avant  de  démontrer  sa  divinité  par  des  si- 
gnes authentiques  et  des  affirmations  solennelles^ 
Jésus  attirait  à  lui  par  le  charme  doux  et  pur  de 
sa  personne,  expliquant  les  Ecritures  et  faisant 
converger  vers  lui  les  rayons  prophétiques  ^ 
l'ancien  Testament.  Du  reste,  il  n'affirmait  ^core 
rien  de  sa  mission  divine.  Avant  de  recevoir  du 
cœur  et  des  lèvres  de  Marthe  la  confession  de  se  a 
adorable  qualité  de  Christ ,  fils  du  Dieu  vivant  (1), 
il  veut  fortifier  son  cœur  pour  le  rendre  capable  de 
porter  ce  grand  mystère,  il  veut  purifier  ses  lèvroB 
pour  les  rendre  dignes  de  proférer  cette  magnifi- 
que louange.  «  Aussi  le  frère  et  la  sœur,  comme 


(0  Joan.  XI, 27. 


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SA  VIE»   SON  HISTOIKE   ET  SON  CULTE.  79 

les  amis  de  Lazare,  ne  cessaient  de  parler  entre 
eux  de  l'admiration  que  leur  inspirait  toute  la 
personne  de  Jésus,  sa  sag:esse,  les  qualités  qui  le 
distinguaient  comme  homme  et  même  son  exté- 
rieur. Quand  il  n'était  pas  là,  ou  qu'ils  marchaient 
derrière  lui,  ils  se  disaient  les  uns  aux  autres  : 
Quel  homjne  1  on  n'en  a  jamais  vu,,  on  n'en 
verra  jamais  de  semblable.  Quelle  gravité,  quelle 
douceur,  quelle  sagesse,  quelle  pénétration, 
quelle  simplicité  1  Je  ne  comprends  pas  entière- 
ment ce  qu'il  dit  et  je  ne  puis  pourtant  m'empê- 
cher  de  le  croire  parce  qu'il  le  dit;  on  ne  peut  pas 
le  regarder  en  face,  il  semble  qu'il  lit  dans  la  pen- 
sée de  chacun.  Quelle  taille  !  quel  port  majes- 
tueux !  quelle  promptitude,  sans  qu'il  y  ait  pour- 
tant rien  de  précipité  !  Quel  homme  a  des  allures 
comme  les  siennes  ?  Avec  quelle  vitesse  il  che- 
mine I  il  arrive  sans  être  fatigué  et  repart  à  son 
heure  I  Quel  homme  il  est  devenu  !  Puis  ils  par- 
Ij^^t  de  son  enfance,  de  son  enseignement  dans 
lllemple  ;  mais  aucun  d'eux  ne  soupçonnait  que 
celui  dont  ils  parlaient  était  le  fils  de  Dieu  ;  ils  le 
trouvaient  supérieur  à  tous  les  autres  hommes, 
ils  l'honoraient  et  il  leur  inspirait  une  crainte  res- 
pectueuse, maïs  il  n'était  à  leurs  yeux  qu'un  hom- 
me merveilleux  (1).  » 

C'est  bien  ainsi  que  nous  concevons  les  pre- 
miers rapports  de  Jésus  avec  ses  disciples,  avec 


(1)  Ibid.  Vie,  etc.  235. 


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80  SAINTE  MARTHE 

ses  amis.  Avant  que  leôoleil  se  lève,  les  premières 
lueurs  de  Taube,  les  premiers  feux  dé  l'aurore  ou- 
vrent le  ciel  et  préparent  les  yeux  pour  recevoir 
ses  éblouissantes  splendeurs.  Il  avait  voulu  plus 
spécialement  vivre  depuis  longtemps,  peut-être 
depuis  son  enfance,  en  commun,  en  familiarité 
même  avec  Marthe  et  Lazare  ;  il  les  avait  discernés, 
il  les  avait  choisis,  il  les  préparait  tendrement  à 
recevoir  sans  se  briser  les  enivrantes  délices  de 
son  amitié  d'homme-Dieu.  Quel  doux  ami  que 
Jésus  pour  Marthe  et  pour  Lazare  I  il  dérobe,  il 
retient  la  gloire  de  sa  divinité  pour  se  faire  aimer 
dès  son  enfance,  pour  se  faire  aimer  en  la  fleur 
cachée  de  son  adolescence  (i).  Comment,  en  effet, 
auraient-ils  osé  suivre  l'attrait  de  leur  cœur,  com- 
n>^nt  auraient-ils  osé  l'aimer,  s'ils  avaient  soup- 
çonné le  Verbe  dans  ce  doux  Nazaréen,  quoique 
le  plus  beau  des  enfants  des  hommes  ?  Il  veut 
bien  les  admettre  dans  son  intimité ,  les  inviter 
à  lui  donner  leur  amitié.  Pour  rétablir  l'équilibre 
entre  l'inexplicable  dignité  de  sa  personne  et 
la  conscience  vague  de  leur  infériorité,  pour 
mettre  entre  eux  et  lui  cette  égalité  que  l'amitié 
demande,  il  acceptait  leurs  avances,  leurs  dons. 
Il  s'était  fait  pauvre,  sans  toit,  sans  patrimoine, 
pour  pouvoir  paraître  leur  obligé  ,  pour  rece- 
voir l'hospitalité  dans  leurs  maisons  et  les  dons 
de  leur  généreuse  affection.  Par  ces  aimables  con- 
descendances ,  par  ces  largesses  du  cœur  échan- 

> 

(i)  Nazarenus  Floridus. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  81 

gées  et  reçues  avec  la  même  joie  et  le  même  bon- 
heur, Jésus,  comme  un  ami,,  s'attache  le  cœur 
de  ses  amis  ;  puis  naturellement  et  pas  à  pas,  se 
relevant  il  les  élève  :  ses  amis  deviennent  ses  dis- 
ciples, et  par  les  amabilités  de  sa  nature  humaine, 
il  les  prépare  à  croire,  à  confesser  en  Taimant,  son 
adorable  personne  de  Dieu  fait  homme.  Ineffa- 
bles ménagements  que  nous  adorons  dans  la  vie 
de  Marthe  et  qui  nous  révèlent,  autant  que  la  mi- 
séricorde dans  la  vie  de  Madeleine,  les  délicates- 
ses et  les  générosités  du  Sacré-Cœur  I 

Enfin,  nous  aimons  à  le  remarquer,  c'est  de 
Béthanie  que  part  Jésus  avec  Lazare,  pour  aller 
au  baptême  de  Jean,  c'est-à-dire  pour  commencer 
sa  course  évangélique.  Le  divin  soleil  de  justice 
et  de  charité  prend  son  aurore  à  Béthanie,  pour 
s'élever,  parcourir  tous  les  degrés  de  sa  lumi- 
neuse carrière,  et  prendre  son  couchant  au  cal- 
vaire. Quel  lieu  béni  que  Béthanie,  le  berceau  de 
Marthe,  l'habitation  de  Marthe  et  de  Lazare,  la 
maison  aimée  entre  toutes  par  Jésus  ;  Béthanie, 
après  Nazareth,  témoin  des  plus  ineffables  mystè- 
res et  des  plus  aimables  condescendances  de 
rhomme-Dieu;  Béthanie,  lieu  des  confidences, 
des  joi^  partagées,  des  tristesses  consolées  entre 
les  cœurs  les  plus  délicats,  les  plus  nobles  et  les 
plus  aimants  qui  furent  jamais  ;  Béthanie,  où 
Jésus  fut  aimé,  où  Jésus  fut  servi  par  les  cœurs 
les  plus  fidèles,  par  les  mains  les  plus  empressées, 
par  les  amis  les  plus  dévoués,  par  les  disciples 
les  plus  fervents  et  les  plus  généreux  1... 

5. 


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m 

MAETHE  APMUSNI)  LA  PERFECTION  A  l'ÉGOLE  DE  JÉSUS. 


Mundi  décor  y  mundi  forma, 
Quâ  Vivendi  datur  norma 
^    In  vite  sollicita. 
Ad  hrnc  festa  iam  sacrata 
Nos  invitai  Christo  grata 
Justa  Dei  hospita\ 
Hujus  Deoservientis, 
Cujùs  mentis  tam  ferventis 
Circa  ministerium. 
Amoris  vimhonoremus^ 
Jesu  domos  prœparemus 
Et  cordis  hospittum, 
{Prosa  missal.  Constant.  1504.) 

Beauté  du  monde,  du  monde  mo- 
dèle éclatant,  qui  nous  apprend  la 
perfeclion  daos  les  sollicitudes  de  la 
vie. 

A  ces  fêtes  si  sacrées  nous  invite 
la  sainte  hôtesse  de  Dieu,  si  agréa- 
ble au  Christ. 

De  cette  servante  de  Dieu  à  Tâme 
si  fervente  en  son  ministère,  hono- 
rons la  force  d'amour,  préparons  à 
Jésus  une  demeure  et  Tbospilalité 
de  notre  cœur. 


Lorsque  Jésus  appela  ses  premiers  disciples  en 
entrantdans  la  vie  publique,  il  dit  aux  uns  :  Venez 
après  moi  ;  il  dit  à  l'autre  :  Viens,  suis-moi.  C'était 
un  commandement  d'autorité,  c'était  une  invita- 
tion d'amour.  Son  regard  achevait  de  déterminer 
ceux  que  sa  parole  ébranlait,  et  l'action  intérieure 
de  la  gr&ce  leur  donnait  la  force  de  tout  quitter 


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84  SAINTE  MARTHE 

pour  le  suivre.  Marthe  n'avait  pas  eu  besoin  d'en- 
tendre cette  parole  d'invitation  ou  de  commande- 
ment ;  elle  avait  connu,  elle  avait  aimé  Jésus  dès 
Tenfance,  ou  plutôt,  Jésus  l'avait  aimée  le  premier  ; 
il  l'avait  aimée  avec  son  frère  et  sa  sœur,  dili- 
gebat  autem  Jésus  Martham.  C'est  le  divin 
amour  qui  nous  aime  le  premier ,  quoniam  prior 
dilexit  nos  (1),  amour  de  choix,  amour  prévenant 
qui  sollicite  les  cœurs  et  dispose  les  âmes  à  cor- 
respondre, en  se  donnant  à  celui  qui  nous  a  tout 
donné.  Marthe  et  Lazare  furent  les  premiers  amis 
de  Jésus  :  nous  avons  entrevu,  pressenti,  admiré 
les  témoignages  et  les  preuves  de  cette  amitié 
mutuelle  entre  les  deux  familles  ,  entre  ces 
cœurs  d'élite.  Marthe  et  Lazare  devinrent  tout 
naturellement  les  disciples  de  Jésus,  à  mesure 
que  le  doux  Nazaréen,  regardé  comme  un  flls 
d'ouvrier,  nonne  hic  est  fabri  filius  (2),  ouvrier 
lui-même,  nonne  hic  est  faber,  filius  Marix  (3), 
commença  de  prêcher  sa  doctrine,  de  se  révéler 
comme  docteur,  pour  amener  ses  amis  à  le  recon- 
naître, à  l'adorer  et  à  l'aimer  comme  Fils  de  Dieu. 
Nous  ne  saurions  indiquer  le  moment  précis,  la 
circonstance  décisive  où  Marthe,  éclairée  par  une 
lumière  surnaturelle,  ne  voyant  plus  seulement 
en  Jésus  un  ami  des  jeunes  années,  un  docteur 


(l)Joan.  IV,  «9. 

(2)  Matth.  XIII,  55 

(3)  Marc.  VI,  4. 


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SA  VIE,  SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  85 

à  la  parole  entraînante,  un  prophète  touché  de 
Tesprit  divin,  un  messie  comme  l'attendaient  les 
Juifs,  pour  restaurer  leur  autonomie  et  rétablir  le 
trône  de  David,  mais  voyant  en  lui  le  fils  de  la 
vierge  annoncé  par  les  prophètes,  le  médiateur 
promis,  le  sauveur  attendu,  Tentrevit  en  une  ado- 
rable révélation  de  lumière  et  de  grâce,  comme 
fils  de  Dieu,  se  donna  tout  entière  à  lui,  pour  tou- 
jours, afin  de  le  suivre,  de  le  servir  et  de  l'aimer. 
Nous  savons  bien  le  jour  et  l'heure  où  Marthe  en 
pleurs,  tombant  aux  pieds  de  Jésus,  proclama  sa 
divinité  pour  le  conduire  au  tombeau  de  son 
flpère  ;  mais  nous  ne  savons  pas,  nous  ne  pouvons 
suivre  dans  cettç  âme  bénie  les  préparations  de 
la  grâce  et  les  générosités  de  sa  volonté,  pour 
l'amener  à  la  possession  de  la  pleine  vérité  de 
Jésus,  à  la  complète  abnégation  d'elle-même  pour 
Jésus.  Ce  que  nous  savons,  c'est  que  Marthe  s'est 
donnée,  s'est  consacrée  à  Jésus  ;  c'est  qu'elle  est 
la  première  vierge  vouée  à  la  sainte  humanité  de 
Jésus,  et  le  premier  exemplaire  de  la  perfection 
évangélique  ;  c'est  qu'à  mesure  que  Jésus  pro- 
mulguait les  lois  ou  plutôt  les  conseils  de  la  per- 
fection chrétienne,  Marthe  aussitôt  les  mettait  en 
pratique;  c'est  qu'elle  était  un  évangile  vivant  à 
mesure  que  Jésus  parlait  son  Evangile.  Après 
Marie,  la  mère  de  Jésus,  à  côté  d'elle,  avec 
«lie,  comme  elle,  Marthe  est  vraiment  la  pre- 
mière des  vierges,  la  première  des  servantes 
du  Verbe  incarné,  la  première  des  épouses  de 
TAgneau. 


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86  SAUfTE  MARTHE 

Nous  allons  résumer  dans  ce  chapitre  les  en- 
seignements évangéliques  de  Jésus  sur  la  perfec- 
tion chrétienne,  avec  tous  les  renoncements  de 
Marthe  pour  s^attacher  à  Jésus.  Celle  que  Jésus 
aima  d'une  affection  si  particulière,  celle    qui 
reçut  son  Maître  avec  nue  sollicitude  si  géné- 
reuse, celle  dont  la  prière  et  les  larmes  eurent 
tant  d'empire  sur  le  Sacré-Cœur,  Marthe  fut  la 
première  qui  répondit  aux  vœux,  aux  désirs,  aux 
invitations  de  TEpoux  céleste.  Pendant  que  Jésus 
traçait  lldéal  de  la  perfection  évangélique  et  don- 
nait les  conseils  austères  qu'il  n'imposait  pas, 
mais  qull  proposait  aux  âmes  généreuses,  pen- 
dant que  du  Sacré-Cœur  rayonnaient  ces  avances 
et  que  des  lèvres*  de  l'Homme-Dieu  découlaient 
ces  oracles^  Marthe  écoutait.  Marthe  aspirait  par 
tout  son  cœur  ces  parfums  de  virginité,  disant 
comme  l'épouse  du  cantique  :  Ah  l  qu'il  daigne 
me  donner  le  baiser  mystérieux  d'une  vocation 
réservée,  car  son  amour  est  plus  enivrant  que  le 
vin,  plus  suave  que  tous  les  parfums.  Votre  nom, 
doux  Jésus,  est  un  parfum  répandu  ;  c'est  pour- 
quoi les  âmes  virginales  vous  ont  aimé.  Attirez, 
entraînez-moi;  je  veux  courir   après   vous,   à 
l'odeur  des  parfums  de  la  virginité,  du  renonce- 
ment et  de  la  croix  (i).  Mais  avant  de  recueillir 
dans  l'Évangile  et  d'étudier  dans  la  vie  évangé- 
lique de  Marthe  les  conseils  de  renoncement  et 


(*)  Gant.  1, 13. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  87 

de  5|^érosité,  avant  de  remarquer  et  d'admirer 
dané  la  vierge  de  Béthanie  ces  trois  grandes  ver- 
tus de  pauvreté,  d'obéissance  et  de  chasteté  qui, 
par  un  triple  lien  infrangible  (1),  unissent  réponse 
mystique  au  divin  Epoux,  nous  devons  rappeler 
comme  le  point  de  départ  de  cette  vie  nouvelle 
de  Marthe.  Nous  devons  considérer  là  sœur  de 
Madeleine  auprès  de  Jésus,  assistant  aux  noces  de 
Gana,  témoin  du  premier  miracle  public  de  Jésus  ; 
nous  devons  suivre  cette  âme,  si  naturellement 
ouverte  du  côté  de  DievL,  recueillant  les  premiers 
effets  de  ce  miracle,  les  premières  illuminations 
que  cette  manifestation  de  la  puissance  divine  de 
Jésus  devait  communiquer  aux  témoins  de  bonne 
volonté.  Nous  devons  remarquer  comment  Tactive 
et  vigilante  Marthe,  si  sensée  et  si  pratique,  sut 
tirer  des  premiers  enseignements  et  des  premiers 
miracles  de  Jésus  assez  de  lumière  pour  croire  au 
fils  de  Marie,  assez  de  force  et  d'amour  pour  le 
suivre,  l'imiter  et  le  servir. 

Marthe  assista  donc  aux  noces  de  Gana.  L'évan- 
gile nous  permet  de  le  croire  et  la  vision  nous  le 
raconte  :  «  Je  vis  Lazare  (nous  prenons  dans  les 
chapitres  VI  et  VII  du  1"  tome  de  la  vie  de  N.-S. 
Jésus-Christ,  les  traits  épars  qui  concernent 
Marthe  et  Lazare),  je  vis  Lazare,  Marthe,  Jeanne 
Ghusa,  le  fils  de  Siméon,  qui  avait  un  emploi  dans 
le  temple,  et  le  vieux  serviteur  de  Lazare,  arriver 


(1)  Bod.  IV,  12. 


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88  SAINTE  MARTHE 

ici  à  Klbzaïm  et  saluer  Jésus.  Ils  s'étaient  mfe  en 
route  pour  aller  aux  noces  de  Gana,  et  je  croîs 
qu'ils  savaient  par  un  message  qu'ils  rencontre- 
raient ici  Jésus.  Jésus  accueillait  toujours  Lazare 
comme  un  ami  qu'il  affectionnait  particulière- 
ment. Cependant  je  ne  l'entendais  jamais  deman- 
der :  que  fait  tel  ou  tel  de  tes  parents  ou  de  tes 
amis?  Le  jour  du  sabbat,  Jésus  enseigna  en  para- 
boles. Le  soir  du  sabbat,  Jésus  alla  encore  jusqu'à 
Sichar,  où  il  arriva  tard  et  passa  la  nuit  dans  un 
logement  préparé  pour  lui.  Lazare  et  ses  compa- 
gnons se  rendirent  directement  de  Kibzaïm  en 
Galilée.  Lazare  avait  conduit  Marthe  et  Jeanne 
Ghusa  près  de  Marie,  à  Gapharnaûm,  où  elle  était 
revenue  de  Gana.  Lui-même  repartit  avec  le  fils  de 
Siméon  pour  Tibériade  où  ils  comptaient  trouver 
Jésus.  Le  fiancé  de  Gana  y  alla  aussi  à  la  rencon- 
tre du  Seigneur.  Ge  fiancé  était  fils  d'une  fille  de 
Sobé,  sœur  de  Sainte-Anne  (1)  ;  il  s'appelait  aussi 
Nathanaël,  et  il  n'était  pas  de  Gana,  seulement  il 
s'y  mariait.  G'est  à  Gennabris  que  Lazare,  Satur- 
niaet  le  fils  de  Siméon  vinrent  trouver  Jésus, 
ainsi  que  le  fiancé  de  Gana.  Gelui-ci  invita  à  ses 
noces  Jésus  et  tous  ses  compagnons.  Le  soir,  Jésus 
pria,  et  célébra  dans  la  maison  où  il  était  la  fête 
des  lumières. 

Cependant  Jésus  partit  de  très-bonne  heure  de 
l'habitation  de  sa  mère,  qui  faisait  partie  d'un 


(1)  D  vergence  avec  Corn,  à  Lap.  Vide  supra  in  Joan.,  II. 

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SA  VIB,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  89 

groupe  de  maisons  entre  Capharnatim  etTibériade, 
pour  Cana  avec  ses  disciples  et  ses  parents.  Marie 
et  les  autres  femmes  prirent  de  leur  côté  un  che- 
min plus  direct  et  plus  court.  C'était  un  étroit 
sentier  qui  passait  plus  souvent  par  la  montagne. 
Les  femmes  suivaient  de  préférence  des  chemins 
de  ce  genre,  parce  qu'elles  y  rencontraient  moins 
de  monde.  Du  reste,  elles  n'avaient  pas  besoin 
d'un  chemin  bien  large,  car  elles  marchaient  or- 
dinairement à  la  suite  les  unes  des  autres.  Un 
guide  les  précédait  à  quelque  distance,  un  autre 
les  suivait.  Le  chemin  allait  à  environ  sept  lieues 
de  Capharnaum,  dans  la  direction  du  sud-ouest. 
Jésus  passa  par  Gennabris  avec  ses  compagnons, 
et  fit  un  détour.  Ce  chemin  était  plus  large  et  plus 
commode  pour  enseigner  en  marchant,  car  sou- 
vent Jésus  s'arrêtait  pour  indiquer  et  expliquer 
quelque  chose.  La  route  que  suivait  Jésus  allait 
plus  au  midi  que  celle  que  suivait  Marie.  Elle 
conduisait  à  Gennabris,  qui  est  à  environ  six 
lieues  de  Capharnatim,  puis  elle  courait  au  cou- 
chant vers  Cana,  ce  qui  faisait  encore  trois  lieues. 
Après  s'être  arrêté  quelque  temps  à  Gennabris, 
Jésus  et  ses  disciples  continuèrent  leur  route  vers 
Cana.  Les  parents  de  la  fiancée,  Marie,  le  fiancé 
et  d'autres  personnes  encore  vinrent  à  la  rencon- 
tre de  Jésus  sur  le  chemin,  en  avant  de  Cana,  et 
le  reçurent  tous  respectueusement. 

c<  Jésus  logea  avec  ses  disciples  les  plus  intimes, 
et  notamment  avec  ceux  qui  plus  tard  furent  ses 
apôtres,  dans  une  maison  à  part  où  Marie  avait 


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90  SAINTE  MARTHE 

aussi  logé  lors  de  son  premier  séjour.  Ce  jour-là 
tous  les  autres  convives  des  deux  sexes  arrivèrent  : 
tous  les  parents  de  Jésus  vinrent  de  Galilée,  Jésus 
seul  amena  vingt-cinq  de  ses  disciples.  Ce  ma- 
riage était  regardé  par  lui  comme  une  affaire  qui 
le  touchait  personnellement,  et  il  s'était  chargé 
des  frais  d'une  partie  des  fêtes  qui  devaient  rac- 
compagner. C'était  pour  cela  que  Marie  était  allée 
sitôt  à  Gana  où  elle  aidait  à  faire  les  préparatifs. 
Entre  autres  choses,  Jésus  s'était  chargé  de  four- 
nir tout  le  vin  pour  les  noces  :  voilà  pourquoi 
Mariet  lui  dit  avec  tant  de  sollicitude  que  le  vin 
manquait.  Avant  son  arrivée,  Marie  avait  déjà  en- 
voyé plusieurs  messagers  à  Jésus  pour  le  prier  de 
venir  à  ses  noces.  On  tenait,  ainsi  qu'il  arrive  fré- 
quemment parmi  les  hommes,  des  propos  contre 
Jésus,  dans  sa  famille  et  parmi  ses  connaissances. 
Sa  mère,  disait-on,  était  une  veuve  délaissée  :  il 
courait  à  droite  et  à  gauche  dans  le  pays  et  ne 
s'inquiétait  pas  d'elle  ni  de  sa  famille.  C'est  pour 
cela  qu'il  voulut  venir  à  ces  noces  avec  ses  amis 
et  pour  faire  honneur  à  ce  mariage.  C'est  pour- 
quoi aussi  il  avait  fait  venir  Marthe  et  Lazare, 
pour  aider  Marie  dans  ses  arrangements  ;  et  La- 
zare faisait  cette  partie  des  frais  dont  Jésus  s'était 
chargé,  ce  qui  n'était  su  que  de  Jésus  et  de  Marie, 
car  le  Sauveur  avait  une  grande  confiance  dans 
Lazare  :  il  acceptait  volontiers  ses  dons,  et  celui- 
ci,  de  son  côté,  était  heureux  de  tout  donner.  » 

C'est  en  ce  lieu,  dans  ces  circonstances,  devant 
ces  témoins,  que  Jésus  opéra  le  grand  miracle  du 


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SA  VIE,   SON  HISTOIBE  ET  SON   CULTE.  91 

Changement  de  Teau  en  vin.  Nous  avons  le  récit 
évaHiRélique.  —  Au  milieu  du  repas,  le  vin  étant 
venu  à  manquer,  la  mère  de  Jésus  lui  dit:  ils  n'ont 
plus  de  vin,  et  Jésus  lui  dit  :  Qu'y  a-t-il  devons  à 
moi,  femme,  mon  heure  n'est  pas  encore  venue  ? 
Femme,  dit-il,  et  non  poinf  mère,  car  il  parle  com- 
me Dieu.  Marie  sollicite  l'intervention  de  son  ac- 
tion de  Dieu't  le  miracle  est  le  caractère  extérieur 
de  sa  divinité.  Ainci  parlent  les  commentateurs. 
Bien  loin  de  s'étonner  de  cette  parole  mystérieuse 
et  divine  de  Jésus  à  Marie  (1),  la  vision  explique 
ici  très-clairement  l'Évangile  :  «  Alors  Jésus,  qui 
venait  d'enseigner  sur  son  père  céleste,  lui  dit  : 
Femme,  ne  vous  tourmentez  pas,  ne  vous  inquié- 
tez ni  de  vous  ni  de  moi,  mon  heure  n'est  pas  en- 
core venue.  Il  n'y  avait  là  rien  de  dur  pour  la 
Sainte-Vierge  ;  il  lui  dit  :  femme  et  non  pas  ma 
mère,  parce  qu'en  ce  moment  il  voulait  agir  en 
qualité  de  Messie,  en  qualité  de  fils  de  Dieu,  ac- 
complir une  opération  mystérieuse  en  présence 
de  ses  disciples  et  de  tous  ses  parents,  parce  qu'il 
était  là  dans  sa  force  divine  (2).»  Mon  heure  n'est 
pas  encore  venue,  supplée  ici  saint  Augustin,  j'en- 
tends l'heure  de  ma  passion,  l'heure  désirée,  at- 
tendue, après  laquelle  je  soupire,  cette  heure  où 

(1)  Non  dixit  mater,  sed  malier,  tanquam  Deus,  inqnit  Eu- 
tbymius.  Ait  Beda  se  divioitatem,  quâ  miraculum  erat  patran- 
dam,  non  temporaliter  accepisse  de  maire,  sed  per  sterni- 
talem  semper  babuisse  de  paire.  —  Non  tu  genuisti  deitatem 
BMAm,  qas  facit  miracalum.  Vide  Corn,  a  Lap.  in  Joan.  IL 

(2)  Vie,  etc.  I,  416. 


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92  SAINTE  MARTHE 

je  montrerai  ce  qu'il  y  a  de  vous  à  moi,  ma  mère, 
à  savoir  que  j'ai  pris  de  vous  la  vraie  natur»  hu- 
maine et  que  je  suis  votre  fils  (1).  Il  lui  dit,  pour- 
suit la  vision,  mon  heure  n'est  pas  encore  venue, 
premièrement,  que  je  donne  le  vin  promis  ;  en  se- 
cond lieu,  que  je  change  l'eau  en  vin  ;  en  troi- 
sième lieu^  que  je  change  ce  vin  en  mon  sang  (2). 
—  Alors  sa  mère  dit  aux  serviteurs  :  tout  ce  qu'il 
vous  dira,  faites-le  :  or,  il  y  a^it  là  six  urnes  en 
pierre  placées  pour  servir  à  la  purification  des 
Juifs,  tenant  chacune  deux  ou  trois  mesures  (3). 
Jésus  leur  dit  :  emplissez  les  urnes  d'eau,  et  ils  les 
emplirent  jusqu'au  bord,  et  Jésus  leur  dit  :  puisez 
maintenant  et  portez  au  maître  d'hôtel,  préfet  de 
la  table  ;  et  ils  lui  portèrent  de  cette  liqueur.  Or, 
dès  que  le  préfet  de  la  table  eut  goûté  l'eau  faite 
vin  (et  il  ne  savait  pas  d'où  cela  venait,  mais  les 
serviteurs  le  savaient^  eux  qui  avaient  puisé  l'eau) 
il  appelle  l'époux  et  lui  dit  :  d'ordinaire  on  sert 
d'abord  le  bon  vin,  puis,  lorsque  les  convives  sont 
rassasiés,  on  sert  alors  le  moins  bon  ;  mais  vous, 
vous  avez  gardé  le  bon  vin  pour  ce  moment.  Jésus 
fit  le  commencement  de  ses  miracles  publics  à 


(1)  Nondum  venit  hora  passîonis  meae  quâ  ostendam  qoîd 
tibi  et  mihi  sit,  o  mater,  scilicet  roe  ex  fe  veram  assumpsisse 
naturam  humanam,  tuumque  esse  filium.  S.  Âug.  apud  Corn,  a 
Lap.  ibid. 

(2)  Vie,  ibid. 

(3)  Metreta,  mesure  ou  grand  vase  pouvant  contenir  à  peu 
près  chacun  22  litres  de  liquide. 


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SA  VIE,   SON  fflSTOIRE  ET  SON  CULTE.  93 

Gana,  en  Galilée,  et  il  manifesta  sa  gloire,  et  ses 
disciples  crurent  en  lui  (1). 

Voilà  le  grand  miracle  dont  Marthe  et  Lazare 
furent  témoins  comme  les  autres  disciples  ;  Mar- 
the et  Lazare^  plus  touchés,  plus  éclairés  et  trans- 
portés que  les  autres,  car  ils  avaient  voulu  parti- 
ciper aux  dépenses  du  festin  nuptial  et  comme 
contribuer  à  la  prodigieuse  opération  du  miracle. 
Ils  comprirent  sans  doute,  en  cette  manifestation 
de  la  puissance  divine  du  Créateur,  lès  intentions 
aimables  de  Tami  et  du  Sauveur,  qui  voulait,  tout 
à  la  fois,  les  préserver  de  confusion  et  les  récom- 
penser de  leur  charité.  Grand  miracle  et  profond 
enseignement  î  Jésus  célèbre  ses  noces  virginales 
avec  rÉglise  :  Teau  changée  en  vin  annonce  le 
vin  chaagé  au  sang  du  divin  Agneau,  prédit  le 
sang  et  Teau  jaillissant  du  Sacré-Cœur  ouvert  par 
une  blessure  d'amour.  Jésus,  on  peut  le  dire,  an- 
nonce et  figure  tout  son  évangile,  résume  et  signi- 
fie tout  le  mystère  de  son  incarnation,  commence 
et  projet  toute  son  œuvre  de  rédemption,  dans  ce 
prodigieux  changement,  dans  cette  miraculeuse 
transsubstantiation.  11  prend  la  loi  mosaïque,  la 
loi  incomplète,  insuffisante  et  figurative  de  Tan- 
cien  Testament,  pour  la  changer,  la  transformer 
et  l'épanouir  en  la  loi  nouvelle,  la  loi  de  l'Évan- 
gile, la  loi  dé  grâce  et  d'amour;  et  comme  celle-là, 
dit  saint  Isidore  de  Peluse,  ne  baptisait  que  dans 


U)  Joan.IIrl,  11. 


ff 
I 


^-    ^.        ."    _  *  Digitizedby  Google 


94  SAmiB  MARTHE 

Teau,  ne  purifiait  que  Textérieur,  Jésus  a  fait  de 
son  sang  une  initiation  sacrée,  parfaite  ;  mêlant 
ensemble  Teau  et  le  sang,  unissant  en  sa  per- 
sonne la  loi  et  la  grâce  (1).  L'eau  fut  en  effet  le 
symbole  de  la  loi  mosaïque,  car  cette  loi  ne  puri- 
fiait que  par  reau,  n'atteignait  que  les  souillures 
extérieures.  Mais  le  vin  est  devenu,  non-seule- 
ment le  symbole,  mais  encore  le  breuvage  et  le 
véhicule  de  la  loi  nouvelle  ;  car  c'est  le  sang  de 
Jésus  répandu  sur  la  croix  qui  purifie  les  âmes, 
et  le  sang  de  Jésus  est  figuré  par  le  vin  ;  et  la  puis- 
sance du  sacerdoce  évangélique  transforme  le 
sang  de  la  vigne  en  sang  du  fils  de  Dieu.  C'est 
pourquoi  le  Christ,  au  commencement  de  sa  pȎ- 
dication,  changeant  l'eau  en  vin,  signifiait,  an- 
nonçait qu'il  allait  changer  la  loi  mosaïque,  insi- 
pide et  froide  comme  l'eau,  en  l'évangile  de  sa 
grâce,  qui  est  ardente  et  rapide,  efficace  et  géné- 
reuse comme  le  vin.  Et  ce  changement,  cette 
conversion,  cette  transsubstantiation,  Jésus  l'opé- 
rait au  festin  nuptial  de  son  incarnatin»  à  ce 
moment  solennel  où,  manifestant  sa  puissance 
divine,  il  allait  consommer  son  union  avec  la  na- 
ture humaine',  en  s'unissant  par  la  foij  les  âmes 
de  ses  disciples,  tous  les  membres  de  l'ÉgUse  sa 
royale  épouse. 


(4)  Quonîam  namque  illa  ia  aqnîs  dumtaxat  ^aptizabat,  îpse 
suo  cruore  sacram  initiationem  perfecit,  utramque  in  seipBo 
miscens,  ao  legem  cnm  gratiâ  copulans.  S.  ïsidor.  Pelas.  I 
epist.  393. 


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SA  VIE,   SON   MISTOTBE  ET  SON  CIÎLTE.  95 

Remarquons  encore  comment  toutes  les  cir- 
constances du  miracle  sont  admirablement  oiv 
données  pour  appeler  l'attention,  éveiller  la  curio- 
sité, déterminer  Tadhésion  de  l'esprit  et  de  la 
volonté.  La  nombreuse  assistance  des  invités  voit 
que  le  vin  manque,  assiste  à  l'entretien  de  la 
mère  et  du  flls,  s'étonne  de  la  réponse  mysté- 
rieusement austère  du  fils  de  Marie,  remarque  la 
recommandation  de  Marie  aux  ministres  du  fes- 
tin, peut  suivre  du  regard  l'action  des  serviteurs 
qui  remplissent  les  urnes.  Le  maître  d'hôtel  goûte 
le  premier  la  liqueur  nouvelle  si  prodigieusement 
transformée  ;  il  appelle  l'époux  et  lui  demande 
d'où  vient  le  vin.  Celui-ci  répond  qu'il  l'ignore  ; 
et,  dès-lors  il  faut  appeler  les  serviteurs,  les  inter- 
roger et  savoir  d'eux  tous  les  détails  de  cet  événe- 
ment extraordinaire,  visiter  les  urnes  et  les  trou- 
ver toutes  remplies  de  ce  vin  miraculeux  qui  a 
remplacé  l'eau  dont  les  serviteurs  venaient  de  les 
remplir.  Ainsi  tous  les  spectateurs,  tous  les  té- 
moins durent  être  convaincus,  pénétrés  de  la 
vérité  du  prodige,  de  la  grandeur  du  miracle  ; 
dès-lors,  ils  dmrent  éclater  en  louanges  envers 
son  auteur  et  croire  en  la  divinité  du  fils  de 
Marie  (i). 

La  vision  développe  admirablement  cette  der- 
nière parole  du  récit  évangélique  :  —  et  ses  disci 
pies  crurent  en  lui.  C'est  la  parole  importante  qui 


U)  Vide  Corn,  in  Joan.  II,  passlm. 


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96  SAINTE  MARTHE 

nous  révèle  les  intentions  de  Jésus  et  nous  dé- 
couvre dans  l'âme  de  Marthe  les  humbles  certi- 
tudes de  la  foi,  s'élevant,  pour  les  transfigurer,  au- 
dessus  des  sentiments  tendres  et  respectueux  de 
Tamitié.  La  vision  nous  met  sous  les  yeux  le 
spectacle  de  l'assistance  étonnée,  émue|,  frappée, 
ravie  dans  le  silence  et  l'admiration,  frémissante 
et  bouleversée  à  ce  signe  éclatant,  à  cette  mani- 
festation saisissante  qui  lui  découvre  un  Dieu 
dans  la  personne  de  Jésus,  leur  compatriote,  leur 
parent,  leur  maître  et  leur  ami.  «  L'avertissement 
de  Marie  fut  donné  à  voix  basse,  la  réponse  de 
Jésus  à  haute  voix,  aussi  bien  que  l'ordre  de 
puiser  l'eau.  Lorsque  les  urnes  remplies  d'eau 
furent  placées  toutes  les  six  devant  le  buffet,  Jésus 
y  alla  et  les.  bénit,  puis,  étant  retourné  à  sa  place, 
il  dit  :  Versez  et  portez  à  boire  au  maître  d'hôtel. 
Lorsque  celui-ci  eut  goûté  le  vin,  il  alla  trouver  le 
fiancé  et  lui  dit  :  ordinairement  on  donne  le  bon 
vin  le  premier,  puis,  lorsque  les  convives  sont 
rassasiés,  on  en  donne  de  moins  bon,  mais  vï)us 
avez  réservé  le  meilleur  vin  pour  la  fin.  Il  ne 
savait  pas  que  Jésus  s'était  chargé  de  fournir  le 
vin  comme  toute  cette  partie  du  repas.  Cela  n'était 
connu  que  de  la  sainte  famille  et  de  la  famille 
des  mariés.  Alors  le  fiancé  et  le  père  de  la  fiancée 
en  burent  avec  un  grand  étonnement,  et  les  ser- 
viteurs '  assurèrent   que   c'était  de  l'eau  qu'ils 
avaient  puisée  et  dont  ils  avaient  rempli  les  vases 
et  les  coupes  qui  étaient  sur  les  tables.  Tous  alors 
en  burent,  mais  il  n'y  eut  point  de  tumulte  au 


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SA  VIE,  SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.     97 

sujet  de  ce  miracle.  Tous  les  convives  gardaient 
un  silence  respectueux,  et  Jésus  prit  occasion  de 
ce  prodige  pour  enseigner;  il  dit  entre  autres 
choses  que  Je  monde  donnait  d  abord  du  vin  capi- 
teux, puis  profitait  de  l'ivresse  des  convives  pour 
leur  donner  un  mauvais  breuvage,  mais  qu'il  n'en 
ttait  pas  ainsi  dans  le  royaume  que  son  père 
^este  lui  avait  donné  ;  que  l'eau  pure  était  un 
tîn  exquis,  de  même  que  la  tiédeur  devait  se 
changer  en  ferveur  et  en  zèle  énergique.  Il  parla, 
en  outre,  du  repas  auquel  il  avait  pris  part  dans 
sa  douzième  année,  après  son  retour  du  temple, 
avec  plusieurs  de  ceux  qui  étaient  là  présents. 
Il  rappela  qu'alors  il  avait  parlé  de  pain  et  de  vin, 
et  raconté  une  parabole  relative  à  des  noces  où 
l'eau  de  la  tiédeur  deviendrait  le  vin  de  l'enthou- 
siasme, ce  qui  s'accomplissait  maintenant.  Il  leur 
dit  encore  qu'ils  verraient  de  grands  prodiges, 
qu'ils  célébreraient  la  Pâque  plusieurs  fois,  et  qu'à 
la  dernière,  le  vin  serait  changé  en  sang  et  le  pain 
en  chair  ;  qu'il  resterait  avec  eux,  les  consolerait 
et  les  fortifierait  jusqu'à*  la  fin  ;  que,  du  reste, 
après  ce  repas,  ils  lui  verraient  arriver  des  choses 
qu'ils  ne  pourraient  pas  comprendre  actuellement 
s'il  les  leur  disait.  Il  ne  s'exprima  pas  aussi  claire- 
ment que  je  le  fais  ;  tout  cela  était  enveloppé 
dans  des  paraboles  que  j'ai  oubliées,  toutefois 
c*en  était  là  le  sens.  En  l'entendant  ainsi  parler, 
ils  furent  saisis  de  crainte  et  d'étonnement,  mais 
tous  étaient  comme  transformés  par  ce  vin,  et  je 
vis   qu'indépendamment  de  l'effet   du   miracle 

6 


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98  SAINTE  MARTHE 

qu'ils  avaient  vu,  le  via  lui-même  avait  opéré 
intérieurement  en  eux,  les.  avait  fortifiés  et  pro- 
fondément changés.  Tous  les  disciples,  tous  les 
parents,  tous  les  convives  étaient  maintenant 
convaincus  de  sa  puissance,  de  sa  dignité  et  de 
sa  mission  :  ils  croyaient  tous  en  lui.  Cette  foi 
s'était  répandue  dans  tous  à  la  fois,  et  tous  ceux 
qui  avaient  bu  de  ce  vin  étaient  devenus  rail- 
leurs ,  plus  unis  et  plus  fervents.  Il  était 
ici,  pour  la  première  fois,  au  milieu  de  la  com-# 
munauté  qu'il  formait.  Ce  fut  le  premier  pro- 
dige qu'il  fit  au  milieu  d'elle  et  pour  elle,  afin 
de  la  fonder  dans  la  foi  en  lui.  Voilà  aussi  pour- 
quoi il  est  dit  dans  son  histoire  que  ce  fut  son 
premier  miracle,  de  même  que  la  cène  est  racon- 
tée comme  le  dernierfait,  alors  que  ses  disciples 
croyaient  (1).  » 

Marthe  avait  bu  de  ce  vin  miraculeux,  de 
ce  vin  nouveau  qui  réjouissait  son  cœur  en 
illuminant  son  esprit.  Marthe  croyait  en  Jé- 
sus d'une  foi  surnaturelle,  d'une  foi  qui  com- 
mença de  se  développer,  qui  lui  fit  regarder 
la  personne  de  son  ami  conune  la  personne 
d'un  grand  prophète ,  du  messie  promis,  du 
Sauveur  attendu,  pour  arriver  à  la  pleine  pos- 
session de  la  vérité  du  mystère  de  l'incar- 
nation. Marthe,  dès  ce  moment,  est  disciple 
fidèle  du  maître,  humble  croyante  de  sa  doctrine, 


(1)  Vie,  elc.  I,  418-20. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  09 

généreuse  servante  de  sa  personne.  Elle  va  se 
donner  à  lui,  s'attacher  à  lui,  se  consacrer  à  lui  ; 
première  chrétienne  pour  écouter  et  j^atiquer  les 
enseignements  du  maître,  première  épouse  du 
fiancé  céleste,  pour  tout  quitter  afin  de  le  suivre 
dans  le  renoncement  et  la  pauvreté,  par  Tobéis- 
sance  et  la  chasteté  ;  première  vierge  qui  suit 
Tagneau  partout  où  il  va,  dans  la*voie  doulou- 
reuse du  calvaire,  dans  les  chemins  ardus  de  la 
perfection  idéale,  dans  les  sentiers  lumineux  de 
réternelle  Jérusalem.  Nous  le  pouvons  croire, 
Marthe,  qui  jusque-là  connaissait  Jésus  et  Taimaît 
comme  un  ami  de  sa  famille,  écoutait  Jésus 
comme  un  sage,  un  docteur  à  la  simple  et  péné- 
trante parole,  Marthe,  habituée  à  considérer  Jésus, 
à  le  voir,  à  l'entretenir,  à  l'aimer  comme  une  per- 
sonne exquise,  pleine  de  vertus,  de  dons  extraor- 
dinaires et  de  charmes  célestes  ;  Marthe  comprit 
qu'il  fallait  s'élever  plus  haut,  aller  plus  loin, 
écouter  Jésus  comme  la  sagesse  incréée  et  le 
Verbe  divin,  suivre  Jésus  comme  la  voie,  la  vérité 
et  la  vie,  aimer  Jésus  comme  le  bien  suprême, 
d'un  amour  jaloux,  crucifiant,  souverain.  Dès  ce 
moment,  elle  voulut  se  donner  et  se  consacrer  à 
Jésus.  Marthe  savait  prendre  aux  moments  décisifs 
des  résolutions  viriles;  elle  savait  les  garder,  les 
tenir  jusqu'à  la  satisfaction  complète  de  son  de- 
voir, de  sa  conscience  et  de  son  Dieu.  A  mesure 
que  Jésus  développait  les  points  de  sa  doctrine  et 
les  enseignements  de  son  Evangile,  à  mesure 
qu'il  communiquait  aux  âmes  les  conseils  de  la 


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100  SAINTE  MARTHE 

perfection  chrétienne,  et  que  par  son  exevagîe  il 
leur  donnait  une  forme  extérieure  de  \ie  religieuse, 
Marthe  écoutait,  Marthe  s'appliquait  les  discours 
du  maître  et  suivait  les  impulsions  de  la  grâce  qui 
grandissait  son  cœur  et  transformait  ses  affec- 
tions. Marthe  était  assidue  aux  prédications  de 
Jésus  et  marchait,  avec  la  décision  de  son  carac- 
tère et  la  vaillance  active  de  sa  nature,  dans  ces 
chemins  évangéliques  où  Jésus  ouvrait  aux  âmes 
dévouées  des  voies   difficiles  mais   glorieuses. 
Marthe  suivait,  Marthe  imitait  Jésus  :  se  dégageant 
des  liens  qui  l'auraient  pu  retenir,  écartant  les  af- 
fections qui  l'auraient  pu  séparer,  elle  se  donnait 
à  Jésus  pour  le  servir  et  pour  l'aimer.  Pour  le 
servir,  elle  était  prête  à  donner,  elle  donnait  avec 
joie  sa  fortune,  ses  biens,  sa  vie  ;  pour  l'aimer, 
elle  eût  quitté  son  frère  et  sa  sœur  qu'elle  voulut 
donner  à  Jésus  pour  ne  plus  les  perdre  et  pour 
les  retrouver,  pour  les  aimer  en  lui.  Marthe,  en- 
fin, sentait  son  cœur  et  sa  chair  de  plus  en  plus 
affamés,  de  plus  en  plus  altérés  de  Dieu,  de  son 
Dieu  qu'elle  découvrait,  qu'elle  adorait,  qu'elle 
voulait  servir  en  Jésus  (i).  Dès-lors,  elle  voulait 
s'unir  à  lui  par  la  charité,  pour  lui  ressembler 
par  la  pratique  des  vertus  et  des  conseils  évangé- 
liques, pour  s'élever  par  lui,  pour  lui,  avec  lui, 
jusqu'à  Tidéale  et  divine  perfection,  jusqu'à  la 
vie,  la  gloire  et  la  béatitude. 


(l)Psal.  LXII,  1-2. 


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•      SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  101 

Jetas  est  venu  dans  le  monde,  non-seulement 
pour  enseigner  le  monde  et  pour  éclairer  les 
âmes,  mais  encore  pour  leur  montrer  en  sa  per- 
sonne la  forme  et  Texemplaire  de  la  perfection 
chrétienne.  —  Jésus  commença  de  faire,  puis 
d*enseigner  son  Évangile  (1).  —  Je  vous  ai  donné 
Teiemple  afin  que  vous  fassiez  comme  j'ai  fait 
moi-même  (2).  —Et viens,  suis-moi  (3).  Le  Verbe 
s'est  fait  chair,  le  Fils  de  Dieu  s'est  fait  homme 
afin  de  nous  attirer  après  lui  par  cette  affinité  que 
nous  sentons  avec  nos  semblables,  nos  frères, 
nos  amis,  ce  que  la  sainte  Écriture  appelle  les 
liens  (TAdam  (4),  ces  liens  de  la  chair  et  du  sang, 
où  le  cœur  tout  entier  est  impliqué,  entraîné. 
Non-seulement  il  nous  instruit  par  ses  enseigne- 
ments, nous  appelle  par  ses  discours  et  nous  en- 
courage par  ses  exhortations,  mais  il  nous  séduit 
par  ses  exemples  et  nous  transporte  par  ses  vertus  : 
sa  grâce  opérant  en  nous  pour  nous  éclairer, 
nous  soulever,  nous  fortifier  et  nous  aider.  Jésus 
est  le  premier  chrétien,  Jésus  est  le  premier  reli- 
gieux, Jésus  est  le  type  idéal  de  la  vertu,  le  su- 
blime exemplaire  de  la  perfection.  Sa  vie  évan- 
gélique  nous  offre  l'enseignement  pratique  et  la 
forme  extérieure  de  toute  vie  chrétienne  et  de 
toute  vie  monastique.  C'est  l'enseignement  de 


(1)  Act.  I,  1. 

(2)  Jotn.  XIII,  15. 

(3)  MatUi.  XIX,  21. 

(4)  09ée.  XI,  4. 


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102  SAINTE  MARTHE  * 

saint  Basile,  le  grand  législateur  des  nKHJiQes 
d'Orient,  cité  par  un  grand  théologien,  que  Jésus 
a  fondé  la  première  communauté  de  religieux 
avec  ses  apôtres,  donnant  en  même  temps  le  pré- 
cepte et  l'exemple  de  la  perfection.  Que  ce  soit  la 
première  forme  de  Tétat  religieux  donnée  par  le 
Christ  et  persuadée  par  gon  exemple,  c'est  ce  que 
pense  saint  Basile,  disant  des  Cénobites  :  Ceux- 
là  sont  certainement  les  imitateurs  de  notre  Sau- 
veur et  de  la  vie  qu'il  a  menée  parmi  nous.  De 
même,  en  effet,  que  le  Maître  ayant  rassemblé  le 
chœur  des  apôtres,  ils  eurent  tout  eh  commun  et 
il  se  donna  lui-même  en  commun  à  ses  apôtres, 
de  même  ceux-là,  qui  obéissent  à  leur  supérieur, 
imitent  le  genre  de  vie  des  apôtres  et  du  Sei- 
gneur (1).  J'ajoute  encore,  dit  ailleurs  Suarez, 
que  Jésus-Christ  a  même  établi  une  Religion,  une 
communauté  en  particulier.  C'est  ce  qu'il  déclare 
en  appelant  certains  hommes  auprès  de  lui,  et  en 
leur  faisant  pratiquer  une  manière  propre  et  par- 
ticulière de  vie  religieuse.  Le  Christ,  en  effet, 
appela  les  apôtres  à  pratiquer  un  véritable  et 
spécial  état  religieux  (2). 
Quelle  dut  être  l'attention  soutenue,  l'effort 

(t)  Quemadmodum  eniin  illo,  isoacto  apostolorum  cboro, 
communia  cuncta  seque  ipsum  communem  apostolis  praebuit, 
ita  hi  quoqae  antisliti  suo  obtempérantes,  genus  vivendi  apos* 
tolorum  imitanlur  ac  Domini.  Suarez,  XXV,  de  Relig.  24  pars. 
Lib.  II,  cap.  4. 

(2)  Nam  Christus  apostolos  vocavlt  ad  verum  ac  propriam 
religiosumttatumassumeadum.  Suarez.  Ibid.  Lib.  III,  cap.  2. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  103 

généreux  et  la  tendre  affection  de  Marthe  à  suivre 
l'exemple  de  Jésus  !  Aimer,  n'esj-ce  pas  se  con- 
former et  s'unir,  se  transformer  et  s'identifier  à 
l'objet  aimé  ?  Aimer  Jésus  à  ce  moment  oîi  il 
découvrit  les  profondeurs  lumineuses  mais  in- 
sondables de  sa  personne  sacrée,  à  ce  moment 
où  les  divines  effusions  du  Sacré-Cœur  se  répan- 
daient sur  les  premiers  témoins  du  miracle 
comme  un  baptême  de  flammes  et  de  charité^ 
aimer  Jésus,  pour  Marthe  qui  l'aimait  déjà  pieu- 
sement, tendrement,  généreusement,  comme  son 
noble  cœur  pouvait  aimer  ses  amis,  aimer  Jésus 
maintenant  comme  Messie  et  Sauveur,  n'était-ce 
pas  lui  tout  donner,  et  tout  quitter  pour  se  donner 
plus  complètement  à  lui,  et  le  suivre  jusqu'au 
terme  —  in  finem  dilexit  (1)  —jusqu'au  Calvaire, 
jusqu'à  la  mort,  pour  la  vie  éternelle?  Oui,  sans 
doute.  Et  nous  plaçons  à  ce  moment,  en  ce  jour, 
après  le  festin  nuptial,  la  résolution  définitive  de 
la  sœur  de  Madeleine  de  se  donner  irrévocable- 
ment à  Jésus. 

Marthe,  dès  ce  moment,  commença  d'aimer 
Jésus  de  cet  amour  de  charité  qui  est  la  subs- 
tance même  de  la  perfection  chrétienne  et  reli- 
gieuse. Marthe  le  comprit  avec  son  intelligence 
qui  était  très-vive^  mieux  encore  avec  son  cœur 
qui  était  très-grand  ;  Marthe  comprit  la  perfection 
à  laquelle  Jésus  l'appelait  par  son  exemple  et  par 


(1)  Joan.  Xill,  1. 


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104  SAINTE  MARTHE 

ses  leçons,  par  toute  sa  vie  dont  elle  était  la  con- 
fidente et  le  témoin,  par  sa  grâce  dont  elle  sentait 
les  attraits,  dont  elle  voulait  suivre  les  impul- 
sions. Cette  perfection  de  vues,  d'idées,  de  sen- 
timents, de  paroles,  d'affections^  de  vie  et  de 
vertu,  cette  perfection,  Marthe  voulait  la  pour- 
suivre et  l'atteindre  pour  mieux  voir,  mieux  con- 
naître, mieux  contempler  et  posséder  son  Dieu 
dans  son  maître  et  son  ami.  Aimer,  aimer  Jésus, 
aimer  son  humanité  sainte,  et  par  cette  échelle  d'a- 
mabilités et  de  tendres  condescendances,  monter 
à  Dieu  pour  l'aimer  ;  aimer  celui  qui  est  la  beauté 
par  essence,  l'amour  infini ,  le  bien  suprême  : 
aimer,  et  chaque  jour,  chaque  instant,  à  chaque 
soupir  du  cœur,  croître  en  amour,  se  détacher  de 
la  créature  et  du  temps,   sortir  de  soi-même, 
monter  par  un  sursum  continuel  jusqu'à  Celui 
qui  nous  sollicite  et  nous  attire^  parce  que  seul 
il  nous  peut  satisfaire  et  rendre  heureux;  monter 
en  lui;  vivre,  se  mouvoir,  se  reposer  en  lui  (1) 
pour  vivre  de  lui  ;  vivre  de  son  amour  ici-bas 
substantiellement,  pour  vivre  de  sa  gloire  dans 
le  ciel  éternellement  :  voilà  le  terme  où  Marthe 
tendait  avec  la  douceur  et  la  force  de  son  généreux 
cœur  ;  voilà  la  perfection  qu'elle  étudiait,  qu'elle 
pratiquait  au  milieu  deb  infirmités  de  la  vie  et 
des  agitations  du  monde. 
Elle  nous  offre  donc,  dans  l'ordre  des  temps  et 


(i)  Act.  XVII,  28. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIKB  ET  SON  CULTE.  105 

de  la  vertu,  le  premier  modèle  de  perfection  chré- 
tienne. Tous  les  théologiens,  avec  saint  Thomas, 
font  consister  la  perfection  de  la  vie  chrétienne 
dans  la  perfection  de  la  charité.  Saint  Paul  ap- 
pelle en  effet  la  charité  le  lien  de  perfection  :  vin- 
mlum perfectionis  (1),  chaîne  d'or  qui  nous  relie 
étroitement  à  Dieu,  en  reliant  en  un  toutes  les 
diversités  de  notre  nature  et  toutes  les  affections 
de  notre  cœur.  Le  grand  apôtre  dit  ailleurs  que 
Tamour  est  la  plénitude  de  la  loi  :  plenitudo  legis 
est  dilectio  (2).  Ainsi  pensent,  ainsi  disent  les 
grands  docteurs  et  les  grands  saints.  Saint  Au- 
gustin appelle  la  charité  la  plus  véritable^  la  plus 
complète  et  la  plus  parfaite  justice  (3).  Il  dit  en 
un  autre  chapitre  de  cet  admirable  traité  De  la 
Nature  et  de  la  Grâce  :  —  Charité  commencée, 
commencement  de  justice  ;  charité  croissante, 
accroissement  de  justice  ;  grande  charité,  grande 
justice  ;  charité  parfaite,  parfaite  justice  (4).  Saint 
Grégoire,  au  livre  XXVIII  de  ses  Morales,  expli- 
quant ces  paroles  de  saint  Paul  :  «  Mais  sur  toutes 
choses  ayez  la  charité,  qui  est  le  lien  de  perfec- 
tion »,  dit  que  la  charité  est  le  lien  de  perfection, 
parce  que  tout  le  bien  que  Ton  fait  est  lié  par 

(i)  Coloas.  m,  14. 

(2)  Rom.  XIII,  10. 

(3)  Verissimam^  pleDissiinam ,  perfectissimaoïque  justitiam. 
Uh.  de  Nat.  et  grat.,  cap.  42. 

(4)  Inchoata  charitas,  incboata  justitia  est  ;  provecta  charitas, 
provecta  jostitia  est  ;  magna  charitas,  magna  justitia  est  ;  per- 
feeU  charitas,  perfecta  justitia  est.  Ibid.,  cap.  70. 


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106  SAINTE  MARTHE 

elle  pour  qu'il  ne  périsse  pas,  comme  s'il  disai 
que  c'est  d'elle  que  tout  bien  prend  sa  perfectîor 
et  sa  stabilité.  Il  dit  encore,  dans  une  de  ses  ho- 
mélies si  limpides  et  si  profondes  :  Tout  précepte 
prend  sa  solidité  dans  la  seule  charité  (1);  et  dans 
son  Pastoral  il  donne  à  la  charité  cette  royale 
primauté  :  la  charité  est  la  mère  et  la  gardienne 
de  toutes  les  vertus  (2).  Saint  Bernard,  en  ses 
sermons  sur  le  cantique,  hymnes  d'amour  plutôt 
que  sermons  de  doctrine,  dit  que  la  charité  marie 
l'âme  au  Yerbe  (3),  ce  qui  répond  à  la  parole 
de  saint  Paul  :  Qui  s'attache  au  Seigneur  est  un 
seul  Esprit  avec  lui  :  quiadhœret  Domino^  unus 
Spirittis  est{k). 

Et  cela  se  comprend,  ô  mon  Dieu  !  même  avec 
notre  petit  esprit  et  notre  pauvre  cœur,  cela  se 
comprend  que  la  charité  soit  notre  perfection, 
toute  notre  perfection.  La  perfection  d'une 
chose,  en  effet,  c'est  son  union  et  son  repos 
dans  sa  fm  dernière.  La  perfection  de  la  plante, 
c'est  de  croître  en  plein  soleil,  de  monter,  de 
s'épanouir  en  fleurs  et  de  porter  son  fruit.  La  per- 
fection de  l'oiseau,  c'est  de  déployer  ses  ailes,  de 
s'envoler  et  de  se  reposer  dans  le  nid  où  Tappel- 


(1)  Quidquid  praîcîpîtur  ia  solâ  charitale  solidatur.  Hom. 
XXVII,  in  Evang. 

(2)  Charitas  mater  eat  omnium  cualosque  virlulum.  Pasl.  3*, 
Past.  ad  m.  10. 

(3)  Charitatem  marilare  aoimam  Verbo.  Sermo.  S3,  in  cant. 

(4)  I,  Cor.  VI,  17. 


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SA  VIE,    SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  lOT 

lent  ses  petits.  La  perfection  de  Tartiste,  c'est  de 
contempler  Pon  œuvre  achevée,  réalisant  son 
idéal  pour  l'admiration  des  siècles.  La  perfection 
de  la  mère,  c'est  de  nourrir  son  enfant  avec  le 
lait  de  son  cœur  et  la  foi  de  son  âme  ;  c'est  de  le 
faire  grandir  jusqu'à  la  plénitude  de  l'âge  parfait, 
puis,  de  se  reposer  à  son  ombre  et  de  mourir  dans 
ses  bras  avec  les  dernières  bénédictions  de  son 
amour.  Notre  perfection,  6  mon  Dieu  I  c'est  vous, 
c'est  vous  voir  et  vous  posséder,  c'est  de  nous  re- 
poser en  vous,  notre  fin  suprême  ;  notre  perfec- 
tion, c'est  de  nous  unir  intimement  à  vous,  par 
le  cœuret  la  volonté;  notre  perfection,  enfin,  c'est 
la  charité,  car  c'est  elle  qui  nous  unît  à  vous,  qui 
nous  fait  un  même  esprit  avec  vous,  qui  nous  fait 
habiter  en  vous  et  vous  fait  habiter  en  nous,  selon 
cette  parole  de  votre  apôtre  bien  aimé:  Deus  cha- 
riiizs  est  :  et  qui  manet  in  charitate,  in  Deo  ma- 
net  et  Deus  in  eo  (1).  Dieu  est  charité,  et  qui  de- 
meure dans  la  charité,  demeure  en  Dieu'  et  Dieu 
en  lui.  En  cette  vie,  6  mon  Dieu  !  qui  nous  sépare 
de  vous  par  le  voile  de  la  chair  et  par  les  vicissi- 
tudes du  temps,  il  n'est  point  de  moyen  plus  sûr, 
plus  efficace  et  plus  parfait  de  nous  unir  à  vous 
et  de  vous  unir  à  nous,  que  la  charité.  C'est  par 
elle  que  nous  tendons  à  vous^  que  nous  pasipns 
à  travers  et  nous  élevons  au-dessus  de  tout  ce 
qui  n'est  pas  vous,  pour  vous  atteindre  et  vous 


,1)  1.  Joaii.  IV,  16. 


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108  SAINTE   MARTHE 

embrasser.  C'est  elle,  enfin,  qui  relie  tous  les 
hommes  membres  d'un  même  corps,  cœurs  péné- 
trés de  la  même  flamme,  qui  les  unit  délicieuse- 
ment en  un,  pour  les  relier  et  les  unir  à  vous, 
centre  de  vie,  foyer  d'amour^  lieu  de  gloire  et  de 
béatitude.  Toute  la  perfection  de  la  vie  chrétienne 
est  donc  établie  dans  la  perfection  de  la  charité  ; 
Ergo  tota  vitœ  christianae  perfectio  in  charitati^ 
perfectione  posita  est  (1). 

Perfection  de  la  vie  chrétienne,  la  charité  or- 
donne tout  l'homme  dans  l'état  de  perfection, 
embrasse,  résume  et  transforme  toutes  ses  puis- 
sances pour  les  élever,  les  faire  fleurir  et  fruc- 
tifier en  perfection.  Je  vous  démontre,  dit  l'apô- 
tre, une  voie  plus  excellente  encore...  la  cha- 
rité est  la  plus  grande  de  toutes  les  vertus  (2). 
Et  dès-lors,  quoi  de  plus  parfait^  quoi  de  plus 
utile,  quoi  de  plus  ferme,  quoi  de  plus  sûr  que 
la  charité  (3)?  Ici-bas,  en  effet,  c'est  la  charité  qui 
termine  et  vivifie  toutes  les  pensées,  toutes  les 
affections,  tous  les  actes  du  chrétien,  parce  que 
c'est  la  charité  seule,  de  tous  les  mouvements  de 
l'âme  et  de  toutes  les  puissances  du  cœur,  qui 
permet  à  la  créature  de  répondre  à  son  Créateur, 
et  de  payer  intégralement,  du  moins  de  tout  ce 


(1)  Vide  Suarez  de  Relig.  .2.  p.  Lib.  de  statu  perfect.  cap. 
III,  passim. 

(2)  I.  Cor,  XII,  31. 

(3)  Quid  perfçctius  ?  quid  ulilius?  quid  firmiiis?  quid   secu- 
rias?...  St-Aug.  de  Trin.  XI,  18. 


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SA  VIE,   SON   HISTOIRE  ET  SON   CULTE.  109 

qu  elle  peut,  sa  dette  d'amour  à  celui  qui  Ta  tant 
aimée  (1).  Ainsi  Marthe  ne  se  put  contenter  de 
croire  en  Jésus,  comme  les  autres  disciples,  après 
le  miracle  de  Cana  ;  Marthe  était  trop  près  du 
cœur  de  Jésus,  elle  avait  d'ailleurs  le  cœur  trop 
généreux  pour  ne  pas  s'élever  bientôt  à  cette 
divine  charité  qui  lui  fit  aimer  son  Maître  par- 
dessus toute  créature,  et  qui  bientôt  la  fit  sortir 
d'elle-même,  immoler  sa  chair,  abdiquer  sa 
volonté,  se  dépouiller  de  ses  biens  pour  se  consa- 
crer irrévocablement  à  Jésus. 


(I)  Solus  est  ex  omnibus  animœ  motibus,  in  quo  potest  créa* 
tura,  et  si  non  ex  aquo,  respondere  auctorl  :  vel  de  simili 
molaam  rependere  vicem.  St-Bern.  in  cant.  83.  Vide  Suarez, 
ut  suprâ. 


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IV 


DES    TBOIS  VCETJX  PAR  LESQUELS  MARTHE  LUT  SE 
CONSACRER  A  JÉSUS. 


Casiitatis  spéculum 
Reaccendit  populum. 
Ad  aternum  btavium. 

Pradicatrix  opiima 
Ferit  cor  dis  intima 
Detesiando  vilium. 

Graiiosa  popuiis 
Dtffundit  miraculisy 
Lucis  suce  radium. 

Missale  AuscHanœ  eccles,  1555. 

Miroir  de  chasteté,  son  exemple 
enflamme  le  peuple  des  vierges  à 
combattre  pour  remporter  ce  prix 
d'éternité. 

Elle  prêche  éloquemment  et 
frappe  au  fond  des  cœurs  pour 
faire  détester  le  vice. 

Gracieuse  pour  les  peuples,  elle 
répand  en  miracles  les  rayons  de 
sa  lumière. 


C'est  ainsi  que  Marthe  commença  d'aimer  Jésus. 
Ouvrant  tout  son  cœur  aux  paroles,  aux  enseigne- 
ments du  Sauveur,  elle  voulut  encore  s'élever 
plus  haut  que  le  commun  des  disciples,  elle 
voulut  suivre  de  plus  près  son  adorable  ami  pour 
écouter  ses  conseils,  les  pratiquer  et  former  à  sa 
suite,  avec  quelques  âmes  généreuses,  le  premier 
groupe  de  ce  chœur  aimable  et  sacré  des  vierges, 


Ll 


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112  SAINTE  MARTHE 

et  comme  la  première  communauté  de  ces  femmes 
pures  et  ftdèles  consacrées  au  Verbe  incarné.  Pour 
atteindre  le  sommet  de  la  perfection,  pour  mieux 
suivre  Jésus,  qui  se  donne  à  nous  conuue  le 
vivant'exemplaire  de  la  perfection  envoyé  par 
son  père  (1)  :  Estote  ergo  vos  perfecti  sicut  et 
pater  vester  cœlesti  perfectus  est;  Marthe  dut 
renoncer  à  tout  bien  créé,  se  dégager  de  tous 
les.  liens  qui  pouvaient  Tempécher  d'atteindre 
la  perfection  de  son  amour  pour  Jésus.  Elle 
dut  renoncer  aux  biens  extérieurs  et  sensibles, 
donner  son  cœur,  immoler  sa  chair  :  en  un 
mot,  par  la  pratique  des  trois  grands  conseils 
évangéliques,  par  les  trois  vœux  de  pauvreté, 
de  chasteté,  d'obéissance,  elle  dut  arriver  à  l'en- 
tier renoncement  d'elle-même,  sortir  du  monde 
et  de  ses  faux  biens,  crucifier  son  corps,  abdi- 
quer sa  volonté  pour  se  donner  pleinement, 
joyeusement,  irrévocablement  à  son  Sauveur  et  à 
son  Dieu.  En  effet,  pour  arriver  à  cet  entier  re- 
noncement que  demande  le  parfait  amour  et  l'in- 
time union,  il  faut  nécessairement  pratiquer  ces 
trois  conseils,  car  par  la  pauvreté,  on  renonce  aux 
biens  extérieurs  ;  par  la  chasteté,  à  son  propre 
corps  ;  par  l'obéissance,  à  sa  propre  volonté  (2). 


(i)  Math.  V,  48. 

(2)  Ât  vero  ad  hanc  integram  renanciationem  necessaria  sunt 
illa  tria  consilia  :  nam  per  paupertatem  eiterna  booa,  per  cas- 
titatem  proprium  corpus,  per  obedientiam  propria  volontas  ab- 
negatur.  Snarez  de  Relig.  lib.  II,  cap.  2. 


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SA  VIE,   SON  HISTOÎRE  ET  SON  CULTE.  113 

Non  sans  doute  que  la  perfection  même  consiste 
dans  la  pratique  des  trois  conseils  évangéliques  : 
nous  l'avons  dit,  elle  consiste  dans  la  charité  ; 
mais,  selon  la  parole  profonde  de  saint  Tho- 
mas, les  troi3  conseils  sont  les  instruments  de 
la  perfection  (1).  Ces  conseils,  pratiqués  par  les 
trois  vœux  de  religion,  sont  donc  des  instru- 
ments pour  la  confection  de  ce  chef-d'œuvre 
de  Tamour,  et  des  degrés  d'une  échelle  mys- 
tique qui  nous  rapprocîie  de  Dieu  (2).  Disons 
encore,  non  pour  épuiser,  mais  pour  compléter 
cette  matière,  que  les  trois  conseils  évangéliques 
sont  pour  réprimer  plus  efficacement  les  trois 
concupiscences  que  le  monde  et  le  péché  fomen- 
tent sans  cesse  au  fond  de  notre  humanité  bles- 
sée. N'aimez  pas  le  monde,  mes  bien-aimés,  nous 
dit  saint  Jean,  ni  les  choses  qui  sont  dans  le 
monde  :  celui  qui  aime  le  monde,  celui-là  n'a  pas 
la  charité  du  père  en  lui  ;  car  tout  ce  qui  est  dans 
le  monde  est  concupiscence  de  la  chair,  et  concu- 
piscence des  yeux^et  orgueil  de  la  vie  (3).  Con- 
cluons avec  saint  Thomas,  que  par  la  pratique 
de  ces  trois  conseils,  par  ces  trois  vœux  solennels 
et  sacrés  qui  font  de  toute  la  créature  une  victime 

(1)  Inslramentaliter  perfectio  consistit  in  consiliis,  Sum 
Theol.  2«  âwquœst  CLXXXIV,  Art.  3. 

(2)  PerfecUonis  instromeota  sunt  qnia  non  ipsis  consistit  dis- 
ciplina illius  finis,  sed  per  illa  pervenitur  ad  finem...  quod  ad 
perfeclionem  cbarttatis  istis  gradibns  innitcmur  dicit  Abbas 
Moyies  apnd  Sum.  etc.  ibid. 

(3)  I.  Joan.  II,  lS-i6. 


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114  SAINTE  MABTHE 

d'agréable  odeur  pour  la  souveraine  majesté,  les 
empêchements  à  la  charité  parfaite  sont  ôtés  ;  et, 
les  empêchements  à  la  charité  parfaite  étant  écar- 
tés, bien  plus  facilement  sont  évitées  les  occasions 
du  péché  qui  détruit  totalement  la  charité  (1). 

Comme  nous  aimons  à- nous  représenter  Mar- 
the à  la  suite  de  Jésus,  Marthe  dans  le  groupe 
des  saintes  femmes,  les  conduisant,  leur  don- 
nant par  sa  vive  initiative  l'exemple  et  le  courage  ; 
les  dirigeant  pour  mieux  entendre,  ie  Maître, 
mieux  le  voir  et  Técouter  I  Très-certainement  la 
sœur  de  Lazare  ne  perdit  aucune  des  paroles  de 
Jésus  ;  mais  surtout  elle  fut  attentive  à  ces  grands 
traits  évangéliques  avec  lesquels  Jésus  traçait  le 
dessin  de  la  perfection  chrétienne  et  de  Tétat  re- 
ligieux. Marthe  entendit,  Marthe  comprit,  Marthe 
répondit  à  Jésus.  Ne  pouvons-nous  pas  dire  que 
le  divin  ami  de  la  généreuse  dame  de  Béthanie 
pensait  à  Marthe,  lorsqu'il  exhortait  les  âmes  à 
tout  quitter  pour  le  suivre,  lorsqu'il  les  appelait 
au  dépouillement  complet  pour  marcher  après 
lui,  lorsqu'il  révélait  les  célestes  beautés  de  la 
virginité  ?  Ah  !  sans  doute,  Jésus  qui  nous  a  tou- 
jours présents  à  son  Sacré-Cœur,  Jésus  qui  porte 
ses  élus  comme  un  cachet  sur  son  cœur,  <5omme 
un  bracelet  à  son  bras,  Jésus  pensait  à  Marthe 
d'une  pensée  toute  spéciale,  d'une  affectueuse 
dilection,  il  la  regardait  d'un  de  ces  regards  ar- 


(l)  Suiîi.  ctcid.  qu»8l.  GLXXXVI,  art.  I. 


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SA  VIE,    SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  115 

rêtés  et  pénétrants  où  passait  un  flot  de  lumière 
et  d'amour.  —  Jésus  autem  intuitus  eiim  dilexit 
eum[i).  Et  Marthe  comprit  les  divines  intentions 
de  Jésus,  et  elle  répondit  aussitôt  généreusement, 
allègrement  :  Me  voici.  Seigneur,  je  vous  suis.  Par- 
tout où  vous  irez,  j'irai  ;  là  où  vous  demeurerez, 
je  demeurerai  ;  votre  peuple  sera  mon  peuple,  et 
votre  Dieu,  mon  Dieu  (2). 

Rappelons  donc,  nous  le  pouvons,  sans  faire 
violence  ix  l'Évangile,  rappelons  les  circonstances 
et  les  discours  où  Jésus  donna  ses  conseils  de 
perfection  et  traça  le  premier  dessin  de  Tétat 
religieux,  en  présence  de  Marthe  et  de  ce  petit 
groupe  d'âmes  choisies  qui  marchaient  à  sa  suite 
pour  servir  Jésus.  Le  Maître  confiait  ses  discours 
et  ses  préceptes  aux  disciples  qui  l'écoutaient  et 
qui  représentaient  toutes  les  générations  en  résu- 
mant toute  l'Église.  Mais  quand  il  avait  quelque 
chose  de  spécial  à  dire,  pour  une  âme  qu'il  vou- 
lait tirer  de  la  foule  ou  pour  un  groupe  d'âmes 
choisies,  il  y  avait,  dans  sa  manière  de  dire,  dans 
ses  expressions  et  surtout  dans  le  tour  qu'il 
donnait  à  sa  pensée,  quelque  chose  qui  ne 
s'adressait  qu'à  des  auditeurs  ou  des  disciples  ti- 
rés de  la  foule  —  quihabet  aiires  audiendi  audiat. 
Vobisdatum  est  nosse  mysterîaregnicœlorum  (3), 
qui  a  des  oreilles  pour  entendre,  qu'il  entende.  A 


(1)  Maro.  X,  21. 

(2)  Rulh.  1.  16. 

(3i  Mallh.  XIII,  9-11. 


L. 


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116  SAINTE  MARTHE 

VOUS  est  donné  de  connaître  les  mystères  du 
royaume  des  deux.  Mais  en  même  temps  que  le 
Maître  formulait  les  conditions  du  détachement 
complet  pour  entrer  dans  la  voie  étroite  qui  con- 
duit aux  cimes  divines,  en  même  temps  qu'il 
posait  les  conditions  de  la  perfection  chrétienne, 
il  promulguait  les  lois  fondamentales  de  l'état 
religieux.  En  effet,  dit  Suarez,  l'écho  magnifique 
de  saint  Thomas,  lorsque  le  Christ  dit  à  ce  jeune 
homme  :  va,  et  vends  tout  ce  que  tu  as,  et  donne- 
le  aux  pauvres,  et  suis-moî,  il  commença  à  pro- 
mulguer l'état  religieux  comme  l'enseignent  les 
Pères  (1).  Jésus,  en  posant  les  conditions  qui 
paraissent  si  rigoureuses  à  la  nature  humaine, 
conditions  de  détachement,  d'arrachement  et  de 
mort,  pour  s'élever  au-dessus  de  la  créature  et  du* 
monde,  pour  sortir  de  soi,  de  ses  sens  et  de  sa 
volonté,  pour  suivre  le  Maître,  le  docteur  et  le 
modèle,  Jésus  avait  pour  les  âmes  qu'il  visait, 
auxquelles  il  destinait  cette  vocation  sublime,  des 
entretiens  particuliers  pleins  de  charme  et  de 
force.  Pour  Marthe,  surtout,  dans  ces  entretiens 
d'une  divine  familiarité,  sa  voix  avait  des  intona- 
tions et  des  accents  pleins  d'énergique  suavité. 
Oui,  nous  aimons  voir  Marthe  attentive  et  ravie 
écouter  Jésus  qui  parle,  tantôt  au  jeune  homme 
qui  vient  lui  demander  à  quelles  conditions  il 


^1)  Nam  cum  Ghrîstos  dixit  adolescenti  :  vade  et  veade  etc., 
Btatum  rclic^iosum  promulgare  incepit,  ut  patreç  docent.   Sua 
rez,  ibid.  Lib.  II,  cap.  t. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  BT  SON  CULTE.  117 

pourra  gagner  la  vîe  éternelle,  tantôt  à  ses  disci- 
ples pour  leur  révéler  ce  qu'il  demande  de  ceux 
qui  le  doivent  suivre  de  plus  près.  Nous  aimons 
à  voir  Marthe  écouter,  tressaillir,  aspirer  au  mo- 
ment où  elle  pourra  achever  de  briser  ses  liens 
et  consommer  son  sacrifice,  car  elle  a  déjà  com 
mencé  à  tout  quitter  pour  suivre  Jésus,  à  tout 
donner  pour  le  servir. 

Les  conseils  de  perfection  que  le  divin  Maître 
donne  aux  &mes,  les  moyens  qu'il  révèle  pour 
atteindre  et  se  fixer  à  cet  état  de  ressemblance 
héroïque  avec  le  fils  de  Dieu  fait  homme,  ces 
conseils,  ces  moyens  se  réduisent  à  trois  et  sont 
l'objet,  on  le  sait,  des  trois  vœux  de  religion  : 
chasteté,  pauvreté,  obéissance.  Chasteté^  dont  la 
virginité  est  la  fleur  sans  tache  ;  pauvreté,  qui  se 
dépouille  pour  se  dégager  et  s'affranchir  ;  obéis- 
sance, qui  s'immole  volontairement  pour  vivre 
et  régner  divinement.  Ces  trois  conseils,  devenus 
trois  vertus  par  les  trois  vœux  solennels,  sont  les 
trois  caractères  de  la  royauté  spirituelle  des  âmes, 
et  forment  le  triple  diadèqae  de  la  beauté,  de  la 
force  et  de  la  générosité.  Le  divin  Maître  pro- 
mulgua le  divin  Évangile  du  renoncement  et  du 
sacrifice  à  la  fin  de  sa  carrière  évangélique,  aux 
derniers  jours  de  la  troisième  année  de  sa  vie 
publique,  à  la  veille,  pour  ainsi  dire,  de  la  résur- 
rection de  Lazare,  alors  que  Marthe,  affermie  dans 
la  foi,  devait  .proclamer  Jésus  fils  de  Dieu.  Mais, 
nous  pouvons  le  croire,  Marthe,  avant  ce  jour, 
avait  compris  ce  que  Jésus  lui  demandait  et  ce 

7. 

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118  SAINTfi  MAKTflE 

que  le  divin  Maître  sollicitait  de  son  amie,  la 
pure  et  généreuse  vierge  de  Béthanie.  Nous  la 
voyons  dans  l'Évangile  suivre  Jésus  avec  un  em- 
pressement qui  nous  révèle  en  cette  amie,  en 
cette  hôtesse  et  cette  servante  de  Jésus,  une  habi- 
tude et  comme  une  pratique  déjà  longue  de  ces 
divins  conseils  de  son  Maître.  Rappelons  donc 
ces  trois  conseils  tels  que  Marthe  les  entendit, 
tels  qu'elle  les  pratiqua  dès  le  premier  jour  où 
Jésus  daigna  lui  révéler  Tinsigne  honneur  qu'il 
lui  confierait,  en  l'appelant  au  service  royal  de  sa 
très-sainte  humanité. 

Le  premier  conseil  est  la  continence,  la  chas- 
teté :  dans  sa  forme  la  plus  belle  et  dans  sa  fleur 
intégrale,  la  virginité.  Jésus  avait  parlé  du  ma- 
riage ;  il  avait  relevé  cette  grande  institution 
sociale  des  dépressions  et  des  abus  que  la  loi  mo- 
saïque avait  tolérés  ;  il  l'avait  ramenée  à  sa  cons- 
titution primitive,  puis  il  l'avait  divinisée  en  l'éle- 
vant à  la  dignité  surnaturelle  de  sacrement.  S'il 
en  est  ainsi,  lui  dirent  ses  disciples,  si  le  lien  est 
indissoluble,  il  n'est  pas  expédient  de  se  marier, 
Et  le  Maître  leur  dit  :  tous  ne  comprennent  pas 
cette  parole,  mais  ceux  à  qui  il  est  donné  de  Dieu, 
Tous  ne  peuvent  ou  ne  veulent  pas  recevoir  cette 
grande  parole  dans  l'étroitesse  de  leur  cœur,  ne 
savent  pas  la  comprendre  et  n'ont  pas  le  courage 
de  la  pratiquer  (1).  L'âme  qui  reçoit,  comprend  et 

(1)  HÎ8  datum  est  qui  potueront,  qui  voloerant,  qui  ut  accl- 
perent  laboraverunt  (S.  Hieron.)  significatum  est  ergo  virgah 


"^  Tk 


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SA  TJE,   SON  HISTOIRE  ET   SON   CULTE.  119 

garde  cette  parole,  c'est  Tâme  sollicitée  par  la 
grâce,  l'âme  confiante  et  généreuse,  disant  avec 
saint  Augustin  :  Seigneur,  donnez  ce  que  vous  or- 
donnez et  ordonnez  ce  que  vous  voulez.  Vous  or- 
donnez la  continence,  donnez  la  continence  {1). 
En  effet,  dit  le  Maître,  en  élevant  la  virginité  bien 
au-dessus  de  rhomme,  en  la  plaçant  avec  les  anges 
dans  le  royaume  des  cieux,  il  y  a  des  continents 
qui  sont  ainsi  nés  dès  le  sein  de  leur  mère,  et  il  y 
a  des  continents  qui  sont  ainsi  faits  par  l'opération 
des  hommes  ;  et  il  y  a  des  continents  qui  se  sont 
eux-mêmes  séparés  pour  le  royaume  des  cieux. 
Des  âmes  délicates  et  fortes,  qui  pour  suivre  de 
plus  près  sur  la  terre  celui  qui  vient  s'établir  par  sa 
doctrine  et  par  sa  grâce  l'exemplaire  et  la  forme 
de  la  perfection  chrétienne,  pour  arriver  dans  le 
ciel  au  plus  haut  degré  de  gloire  et  chanter  à  la 
suite  de  l'Agneau  le  cantique  nouveau  que  les 
vierges  seules  peuvent  chanter,  ont  immolé  leur 
chair  par  le  vœu  de  continence  et  par  le  cuite  di- 
vin de  la  virginité.  Puis,  donnant  à  sa  voix  plus  de 
force  et  plus  d'accent,  Jésus  promulgue  et  propose 
le  conseil  évangélique  :  —  qui  peut  comprendre 
comprenne.  — Quipotestcapere  capiat.  Qui  peut, 
qui  veut  recevoir,  qui  sait  estimer,  qui  veut  pra- 
tiquer cette  sublime  doctrine  ;  qui  désire  imiter 


tatem  Del  donum  esse  datum  hîs  qui  petunt  ut  oportet.  Eulhy- 
mius,  apud  Corn,  a  Lap.  in  Math.  XiX. 
(1)  Domine,  da  quod  jubés  et  jubé  quod  vis  :  Jubés  continen- 
Q,  da  continentiam.  S.  Aug.  Gonf.  Lib.  VI,  cap.  II. 


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120  SAINTE  MARTHE 

le  Christ  vierge,  flls  vierge  du  père  vierge  dans 
le  ciel,  fils  immaculé  de  la  Vierge  immaculée  sur 
la  terre.  Telles  sont  les  paroles  du  Christ  qui 
exhorte  les  âmes  et  les  anime  à  la  pratique  du 
célibat  (1).  Tous  ne  peuvent  comprendre  cette 
parole,  dit  S.  J.  Ghrysostome,  parce  que  tous  ne 
le  veulent  pas  ;  la  palme  est  proposée  ;  celui  qui 
désire  la  gloire  ne  pense  point  à  la  fatigue  du 
combat  (2).  Le  juge  du  combat,  dit  S.  Jérôme, 
propose  le  prix,  invite  à  la  lutte,  tenant  dans  sa 
main  sa  récompense  de  la  virginité  :  il  indique 
cette  source  très-pure  et  il  crie  :  Qui  a  soif,  qull 
vienne^à  moi  et  qu'il  boive  ;  qui  peut  prendre 
qu'il  prenne  (3). 

Marthe  avait  entendu,  Marthe  avait  compris. 
Depuis  longtemps  devenue  chef  de  famille  par  la 
mort  de  sa  mère,  jeune  encore,  elle  s'était  con- 
sacrée au  service  de  son  frère  Lazare,  à  l'éduca- 
tion de  sa  plus  jeune  sœur  Marie-Madeleine  :  elle 
avait  dédaigné,  peut-être  rejeté  la  main  de  nom- 
breux prétendants  que  sa  fortune  et  sa  beauté, 
son  intelligence  et  sa  bonne  grâce  avaient  attirés 

(1)  Hœc  verba  sunl  horlantis  et  animafllie  ad  Cœlibatum.  Corn, 
a  Lap.  in  Math.  XIX. 

(2)  Ideo  non  omnes  capere  possunt,  quia  non  omnes  volunt  ; 
palma  proposita  est,  qui  concupisclt  gloriam,  non  cogitât  de 
labope.  S.  Chrys. 

(3)  Propooit  Âgonotheta  praemiutn,  invitât  ad  cursum,  tenet 
in  manu  virginitatid  bravium,  ostendit'purissimuin  fontem,  et 
clamât  :  qui  Fitit  veniat  ad  me  et  bibat  ;  qui  potest  capere 
capiat.  S.  Hicron.  contr.  Jovin.,  lib.  !• 


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SA  TIE,    SON  HISTOIRE  ET  SON   CULTE.  121 

de  Jérusalem  et  de  toute  sa  tribu  à  Béthanie  ;  elle 
s'était  dévouée  à  ce  célibat  domestique,  à  cette 
virginité  du  foyer  qui  est  le  prix  du  dévouement 
et  de  rabnégation,  et  Jésus,  le  divin  amant  des 
vierges,  Jésus  le  docteur  puissant  en  œuvre  et  en 
parole,  le  grand  prophète,  le  thaumaturge  et  le 
messie,  Jésus  l'avait  récompensée  en  Thonorant 
de  son  amitié,  en  lui  révélant  le  prix,  le  mérite 
et  la  gloire  de  la  virginité,  en  l'appelant  dans 
le  groupe  d'âmes  choisies  qui  devaient  tout 
quitter  pour  le  suivre  dans  la  voie  lumineuse 
mais  ardue  de  la  perfection.  Elle  avait  dît  avec 
l'apôtre  :  soyons  purs  de  toute  souillure  de  la 
chair  et  de  l'esprit,  accomplissant  notre  sanctifi- 
cation dans  la  crainte  de  Dieu  (1).  Elle  avait 
compris,  comme  le  devait  si  bien  enseigner  le 
grand  apôtre,  que  celle  qui  n'a  pas  d'époux 
s'occupe  uniquement  des  choses  du  Seigneur, 
comment  elle  pourra  plaire  à  son  Dieu,  tandis 
que  celle  qui  a  son  époux,  s'occupe  des  choses 
du  monde,  comment  elle  pourra  plaire  à  son 
époux,  et  son  cœur  est  divisé  ;  tandis  que  la 
femme  sans  époux  e\  la  vierge  pense  aux  choses 
du  Seigneur,  afin  d'être  sainte  de  corps  et  d'es- 
prit (2).  0  Jésus,  lui  dit-elle,  doux  Maître  de  Na- 
zareth, doux  ami  de  Béthanie,  ô  Jésus,  grand  doc- 
teur et  divin  prophète,  ô  Jésus,  très-saint  et  très- 


Ci)  II  Cor.  vu.,  i. 

(2)  I  Cor.  VII,  32-34. 


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122  SAINTE  MARTHE 

pur  fils  de  la  Vierge  Marie,  Jésus  Messie,  Christ, 
fils  de  Dieu,  vous  m*avez  appelée  à  Thonneur  de 
vous  servir,  au  bonheur  de  vous  aimer,  me  voici. 
Seigneur,  je  suis  toute  et  toujours  à  vous.  Pour 
mieux  vous  suivre  je  quitte  tout,  pour  mieux  vous 
plaire  je  renonce  à  tout,  pour  mieux  vous  aimer 
je  vous  immole  tout  ;  je  veux  être  pure,  je  veux 
être  sainte,  je  veux  rester  vierge,  afin  de  ne  me 
séparer  jamais  de  vous,  afin  d'être  la  servante  de 
votre  humanité,  la  sœur  de  votre  divinité,  l'épouse 
de  votre  intégrité,  Thôtesse,  la  compagne  et  Tamie 
de  votre  glorieuse  éternité. 

Il  fallait  que  le  Verbe  se  fît  chair  et  vînt  habiter 
parmi  nous ,  il  fallait  que  la  divinité  s'unît  à  notre 
nature  dans  le  sein  de  Tlmmaculée,  pour  nous 
révéler  tous  les  mérites  et  tous  les  charmes  de  la 
virginité.  Il  est  venu ,  nous  l'avons  vu  plein  dQ 
grâce  et  de  vérité  ;  il  a  parlé,  nous  l'avons  en- 
tendu :  sa  Voix  douce  et  pénétr^inte  a  remué  les 
âmes  et  les  a  fait  sortir  de  la  chair  et  du  monde 
pour  les  élever  et  les  diviniser,  pour  les  consacrer 
comme  un  sacerdoce  virginal  au  service  de  sa 
très-pure  et  très-sainte  humanité.  Son  très-com- 
patissant amour  a  voulu  par  là  même  les  appli- 
quer à  la  prière,  à  la  contemplation,  à  la  péni- 
tence, à  Texpiation,  les  dévouer  au  service  des 
enfants  orphelins  et  des  vieillards  abandonnés, 
des  infirmes  et  des  malades,  pour  les  consacrer 
servantes,  sœurs,  mères  de  toutes  les  faiblesses, 
de  toutes  les  souffrances,  de  toutes  les  misères.  Et 
des  légions  se  sont  levées  depuis  dix-huit  siècles. 


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SA  VIE,  SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  123 

à  la  voix  de  Jésus  et  sur  les  pas  de  Marthe,  ado- 
lescentulœ  dilexerunt  te  nimis  —  currimus  in 
odorem  ;  et  comme  Marthe  servant  Jésus,  elles  se 
succèdent,  servant  Jésus  dans  ses  membres  infir- 
mes, souffrants,  abandonnés,  persécutés,  avec  la 
même  tendresse,  le  même  dévouement,  le  même 
amour  ;  et  elles  Tadorent  dans  le  tabernacle,  et 
elles  le  poursuivent  dans  toutes  les  œuvres  de  mi- 
séricorde, et  elles  achèvent  dans  leur  corps  ce  qui 
manque  à  la  passion  de  Jésus,  pour  tous. les 
pécheurs  et  pour  toutes  les  âmes.  Et  comme  Mar- 
the, pour  sa  sœur  Madeleine  convertie,  pour  son 
frère  Lazare  ressuscité,  elles  convertissent  et  res- 
suscitent l'humanité  par  le  charme  invincible  et 
combiné  de  la  pureté  virginale  et  du  dévouement 
maternel. 

Nous  n'avons  pas  à  traiter  à  fond  et  en  détail 
ce  sujet  sublime  et  délicieux  de  la  virginité 
comme  état,  comme  vœu,  comme  vertu.  Nous 
rappelons  la  parole  de  saint  Thomas,  que  la  per- 
fection de  rétat  religieux  demande  la  conti- 
nence (1).  Dans  le  dessein  de  Jésus,  dans  les  ins- 
titutions de  rÉglise,  la  continence,  dont  la  virgi- 
nité n'est  que  la  fleur  imnàarcessible,  est  llnitia- 
tîon  à  la  vie  surnaturelle,  l'entrée  et  comme  le 
portique  du  sanctuaire  réservé,  le  voile  du  Saint 
des  saints  derrière  lequel  se  dérobent  les  âmes  et 
se  cachent  les  opérations  fécondes  de  l'état  reli- 

(1)  Ergo  pcrfeclio  religionis  requiril  continentiam.  Sum,  2»  2, 
q,  CLXXXVI,  art.  k. 


L^_ 


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124  SAINTE  MARTHE 

gieux.  Si  nous  réservons  pour  la  fin  de  cette  his- 
toire, (au  moment  où  Marthe  fut  reçue  dans  le  eiel 
par  son  hôte  bien-aimé,  nous  aurons  à  faire  res- 
sortir les  traits  saillants  de  sa  noble  physionomie 
et  le  caractère  spécial  de  sa  vocation  dans  TÉglise); 
si  nous  réservons  de  célébrer  les  grandeurs  et  les 
charmes  de  la  virginité,  nous  ne  pouvons  cepen- 
dant, puisque  Jésus  nous  révèle  ici  la  divine  vo- 
cation des  vierges,  et  puisque  Marthe  répond  à 
la  parole  du  Maître,  à  l'appel  du  Sacré-Cœur,  par 
Tamour  de  cette  angélique  vertu,  par  le  vœu  de  ce 
saintétat,  nous  ne  pouvons  nous  empêcher  d'écou- 
ter un  instant  le  concert  des  Pères  et  des  doc- 
teurs, célébrant  dans  l'Eglise  le  panégyrique , 
VEncomium  de  la  virginité. 

Qui  le  premier,  après  le  Christ,  qui  le  premier 
nous  dira  les  mérites  ou  plutôt  nous  chantera  les 
louanges  de  la  virginité  ?  C'est  saint  Paul  ;  nous 
l'avons  entendu,  qui  d'un  mot  nous  dit  sa  sain- 
teté :  et  la  vierge  médite  les  choses  du  Seigneur, 
afin  qu'elle  soit  sainte  de  corps  et  d'esprit  :  Et 
virgo  cogitât  qua  Domini  sunt,  ut  sit  sancta 
corpore  et  spiritu.  Elle  est  sainte  de  corps  par  la 
chasteté,  elle  est  sainte  d'esprit  par  sa  familiarité 
avec  Dieu  et  son  union  avec  l'Esprit-Saint  qui 
habite  en  elle  (1).  La  virginité,  c'est  une  émînente 
vertu,  puisque  c'est  un  amour  de  sainteté  qui  se 


(1)  Virgo  corpore  sancta  est  propter  castitatem  ;  spirita  autem 
sancta  est  propter  familiarilatem  eu  m  Deo  et  Spiritûs  sancti 
Inhabitationem.  OEcum.  ap.  Corn,  a  Lap.  in  1,  Gor.  VII. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET   SON   CULTE.  125 

consacre  à  Dieu,  qui  cherche  à  lui  plaire  en  imi- 
tant sa  pureté  pour  refléter  sa  beauté.  La  virgi- 
nité, c'est  un  héroïsme,  puisque  c'est  la  lutte 
contre  la  chair,  la  victoire  sur  la  concupiscence, 
le  sublime  effort  de  la  charité,  le  vœu,  Timmo- 
lation,  la  religion  de  la  continence  parfaite.  C'est 
la  vertu  qui  vient  de  Dieu,  dit  saint  Fulgence, 
puisque  vierge  prend  son  nom  de  vertu  (i).  La 
vÎFginité,  dit  saint  Jérôme,  c'est  la  blanche  hostie 
du  Christ  (2).  C'est  la  fleur  des  jardins  de  l'Église, 
dît  saint  Cyprien,  l'éclat  et  l'ornement  de  la  grâce 
spirituelle,  le  joyeux  caractère  de  la  louange  et 
de  l'honneur,  l'œuvre  d'intégrité  et  d'incorrup- 
tion,  l'image  de  Dieu  répondant  à  la  sainteté  du 
Seigneur,  la  plus  illustre  portion  du  troupeau  du 
Christ  ;  c'est  par  elle,  en  elle,  que,  joyeusement  et 
largement,  fleurit  la  glorieuse  fécondité  de  l'Église 
mère  (3).  Écoutons  maintenant  saint  Ambroise, 
que  l'on  pourrait  appeler  le  docteur  lumineux  de 
la  virginité,  le  panégyriste  des  vierges  :  —  Les 
lys  du  Christ  sont  spécialement  les  vierges  sacrées, 
dont  la  virginité  resplendit  d'un  éclat  sans  tache  ; 


(1)  A  Deo  virginitas  virtus  est,  ut  a  virtute  norDcn  acceperit 
Tirgo.  S.  Pulgent.  Epist.  lib.  III,  4. 

(2)  Virginitas  hostia  Chrisli  6.4.  S.  Hier,  conir.  Jovin. 

(3)  Pk)6  est  ille  ecclcslastici  germinis,  decus  atqiie  ornamen- 
tomgratiae  spiritualis,  laeta  indoles  laudis  et  honoris,  opns  inte- 
gram  atque  iaeorruptum,  Dei  imago  respondens  ad  sanctimo- 
niam  Domini,  illustrior  portio  gregis  Ctiristi  ;  gaudet  pcr  illas 
atqoe  in  illis  largiter,  floret  Ecclesiae  malris  gloriosa  Fecunditas. 
S.  Cypr.,  lib.  de  bab.  virg. 


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126  SAINTE  MARTHE 

c'est  un  palais  royal,  c'est  un  sanctuaire  que  la 
vierge,  qui  n'est  point  soumise  à  l'homme  mais 
à  Dieu  seul,  la  virginité  est  allée  prendre  au  ciel 
ce  qu'on  imite  sur  la  terre.  Ce  n'est  point  sans 
raison  qu'elle  a  cherché  une  habitude  de  vie  dans 
le  ciel,  elle  qui  dans  le  ciel  s'est  trouvé  un  époux. 
C'est  elle  qui,  montant  au-dessus  des  nuées,  des 
airs,  des  astres,  des  anges  même,  a  trouvé  le 
Verbe  dans  le  sein  même  du  Père,  et,  l'attirant  à 
elle,  l'a  absorbé  dans  son  cœur.  Mais  comment 
dire  la  gloire  de  la  virginité,  qui  a  mérité  d'être 
choisie  par  le  Christ  pour  être  le  temple  corporel 
de  Dieu,  dans  lequel  a  corporellement  habité 
la  plénitude  de  la  divinité  (1)  ?  Écoutons  enfin 
saint  Athanase,  le  grand  docteur  de  la  divinité 
du  Christ,  parlant  magnifiquement  à  sa  sœur  de 
la  glorieuse  virginité  :  —  Grande  vertu  que  la 
continence  ;  grande  gloire  que  la  chasteté  ;  gran- 
des louanges  de  la  virginité  I  0  virginité,  trésor 
inépuisable  I  ô  virginité,  couronne  immarcessiblel 
6  virginité,  temple  de  Dieu  et  habitacle  de  l'Es- 
prit-Saintl   ô  virginité^  perle  précieuse  cachée 
pour  le  grand  nombre,  -trouvée  par  le  petit  nom- 
bre I  0  continence,  amie  de  Dieu  et  célébrée  par 


(1)  Hœc  nubes,  aéra,  angelos  sideraque  trans^rediens^  verbum 
Dei  ia  ipso  sinu  Patris  invenit  et  loto  hausit  peclore.  Quid 
loquor  quanta  ait  virginitatis  gloria  qusB  meruit  a  Gbristo  eligi 
ut  esset  etiam  corporale  Dei  templam  in  quo  corporaliter  ioha- 
bitavit  plenitudo  divinitalis.  S.  Ambr.»lib.  de  Inslit.  virg.  lib. 
de  Virg.,  etc. 


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SA  VIE,   SON  fflSTOIRE  ET  SON  CULTE.  127 

les  saints  I  ô  continence,  odieuse  au  grand  nom- 
bre qui  ne  peut  te  pratiquer,  aimée  de  ceux  qui 
sont  dignes  de  toi  I  6  continence,  qui  échappe  à 
la  mort  et  à  Tenfer  et  qui  jouit  de  Timmortalité  I 
ô  continence,  joie  des  prophètes  et  gloire  des 
apôtres  I  ô  continence,  vie  des  anges  et  couronne 
des  hommes  saints  1  heureux  qui  te  possède  I 
heureux  qui  persiste  à  te  porter  et  te  défendre, 
parce  qu'après  de  "courtes  fatigues  il  se  réjouira 
beaucoup  en  toi  I  Heureux  qui  pendant  tout  le 
temps  aura  jeûné  des  plaisirs  f^e  la  chair,  parce 
qull  habitera  dans  la  céleste  Jérusalem,  avec  les 
anges  ;  il  se  mêlera  aux  danses  sacrées  ;  avec  les 
prophètes  et  les  apôtres  il  se  reposera  I  C'est  pour 
toi  que  j'écris  ces  choses,  sœur  bien-aimée,  parce 
qu'avec  le  Christ  tu  conduis  le  chœur  des  danses 
virginales  (i),  afin  de  fortifier  ton  âme  et  de  l'ex- 
citer dans  la  pratique  de  l'angélique  vertu  (2). 

Admirables  sont  les  prérogatives  de  la  virgi- 
nité. De  même  que  dans  le  ciel  les  vierges  sont 
revêtues  d'une  auréole  de  lumière  spéciale,  chan- 
tent un  cantique  que  nul  autre  ne  peut  chanter, 
tandis  que  les  vierges  suivent  l'Agneau  partout  oix 
il  va  et  l'entourent  de  leurs  danses  harmonieuses, 
de  même  sur  la  terre  les  vierges  sont  la  cour  vi- 
sible de  Jésus,  pendant  que  les  anges  sont  la  cour 


(è)  8.  AthaiMwe,  llb.  de  Vir^.,  traité  plein  de  poésie  et  de 
flamme.  U  est  raogé  parmi  les  œuvres  d'une  authenticité  dou- 
teuse attribuées  à  saint  Atlianase. 


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128  SAINTE  MARTHE 

invisible  au  divin  sacrement  de  l'autel.  Les  vier- 
ges, ces  anges  de  la  terre,  environnent  le  Fils  de 
la  Vierge  des  mêmes  assicjuités,  des  mêmes  hom- 
mages, des  mêmes  ardeurs  et  du  même  amour 
que  ces  purs  esprits.  Quelle  est  Texcellence  de 
cet  état  surhumain  ?  La  virginité  Tenaporte  au- 
tant sur  le  mariage  que  le  ciel  l'emporte  sur  la 
terre,  que  les  anges  sont  au-dQ^sus  des  hommes  (1). 
L'intégrité  virginale  est  le  partage  des  anges  ;  dans 
une  chair  corruptible,  c'est  le  trésor  d'une  incôr- 
ruption  perpétuelle  (2).  Aussitôt  que  le  Fils  de 
Dieu  est  descendu  sur  la  terre,  il  s'est  constitué 
une  famille  nouvelle,  afin  que  celui  qui  était 
adoré  par  les  anges  dans  le  ciel  eût  des  anges 
sur  la  terre  (3).  Les  vierges  offrent  sans  cesse  à 
Dieu,  en  union  avec  leur  divin  époux  Jésus-Christ, 
le  suave  holocauste  d'une  chair  mortifiée  par  la 
continence,  exhalant  le  parfum  virginal  de  l'in- 
tégrité. Saint  Ignace,  martyr,  les  appelle  des  prê- 
tres du  Christ  (4)  :  Est  odor  fiilii  mei  sicut  odor 
agri  pleni  cui  lenedixit  Dominus  (5),  fragrance 
des  parfums  exhalés  des  jardins  fermés,  aux  souf- 
fles pénétrants  de  l'aquilon  et  de  l'auster;  fleurs 


(1)  VirgÎQitas  tanto  nuptiis  prdestat,  quaato  cœlum  terra, 
quanto  hominibusangeliantecellunl.  S.  Chrys  lib.  de  Virg.  XI. 

(2)  S.  Aug.lib.  de  sanclâ  virg.  XIII. 

(3)  Slatim  ut  Piliaa  Dei  ingressus  est  super  terram,  novam 
sibi  familiam  instituit,  ut  qui  ab  angelis  adorabatur  in  cœlo 
haberet  angelos  in  terris.  S.  Hier.  Epist.  22  ad  Eustoch. 

(4)  Ad  Taps. 

(5)  Gen.  XXVII,  27. . 


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SA  TIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  GULTB.  120 

des  cbamps,  lys  des  vallées  arrosées  par  les  eaiix 
courantes  des  fontaines  scellées  (1)  :  toute  la  di- 
vine poésie  des  livres  saints  effeuillée  à  pleines 
mains,  exhalée  en  encens  pour  célébrer  la  beauté 
des  vierçes  et  Tamour  de  Jésus  pour  la  vir- 
ginité I... 

Jésus,  le  Verbe  fait  chair,  Jésus  le  divin  Agneau 
qui  paît  parmi  les  lys  (2),  Jésus  qui  a  choisi  pour 
mère  une  vierge,  qui  a  choisi  pour  confident  un 
disciple  vierge,  qui  a  voulu  habiter  à  Nazareth 
parmi  les  vierges  Marie  et  Joseph,  qui  se  reposait 
à  Béthanie  avec  les  vierges  Marthe  et  Lazare^ 
Jésus- aime  les  vierges  d*un  amour  de  choix  et  de 
prédilection,  d'un  amour  d'époux,  d'un  amour 
tendre  etfort^  généreux  et  jaloux.  Jésus  aime  les 
vierges  comme  la  milice  céleste  que  l'armée  des 
anges,  chantant  sur  le  berceau  de  leur  jeune  roi, 
promettait  à  la  terre  (3).  Les  vierges  sont  la  portion 
la  plus  noble  de  l'Église,  sa  gloire  et  sa  fleur,  son 
ornement  et  son  honneur.  Selon  la  parole  de  la 
divine  Sagesse,  nul  trésor  n'est  comparable  à 
l'âme  continente  (4).  L'Église,  épouse  et  reine, 
rÉglise  vierge  et  mère,  l'Eglise  se  pare  des  vierges 
et  des  continents  comme  de  perles  éclatantes  qui 


(I)  CaDt.  passim. 
(«)  Gant  II,  16. 

(3)  Hso  est  militia  illa  oœlestia  quam  laudantium  eiercitui 
aogelonim  promittebat  in  terris.  S.  Ambr.  lib.  I  de  virg. 

(4)  Ecd.  XXVI,  20. 


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130  SAINTE  MARTHE      . 

lui  font  un  collier  incomparable  (1).  Elle  peut 
chanter  le  cantique  de  naïve  exaltation  de  la 
vierge  Agnès  :  Il  a  mis  à  ma  droite  un  bracelet,  à 
mon  cou  un  collier  de  perles  précieuses;  il  a  sus- 
pendu à  mes  oreilles  des  perles  inestimables,  et 
et  il  m*a  embrassée  d'une  ceinture  de  pierreries 
vives  et  éclatantes  ;  il  m'a  revêtue  du  vêtement 
de  salut  ;  il  m'a  enveloppée  du  manteau  de  joie, 
et,  comme  une  épouse,  il  m'a  décorée  d'une  cou- 
ronne (2).  Les  vierges  ont  cette  gloire  de  décorer 
et  d'illustrer  la  véritable  Église.  Non-seulement 
la  virginité  donne  à  l'Église  sa  gloire  et  sa  fécon^ 
dite,  mais  elle  lui  donne  son  caractère  incom- 
muniable  d'unique  et  véritable  épouse  de  Jésus- 
Ghrist  ;  elle  la  distingue^  la  démontre  et  la  cou- 
ronne au  milieu  des  infidèles  et  des  hérétiques. 
Nous  pouvons  dire  hautement  de  nos  jours  ce 
que  saint  Athanase  disait  à  l'empereur  Constance  : 
Nulle  part  ailleurs  le  saint  et  céleste  commande- 
ment de  l'éternelle  virginité,  pour  les  âmes  appe- 
lées, n'est  pleinement  accompli,  si  ce  n'est  chez  les 
chrétiens  catholiques  (3).  Enfin,  comme  suprême 
louange,  disons  que  la  virginité  nous  représente 
admirablement  l'adorable  Trinité.  Prima  Trias 


(1)  Virginibus  et  continentibos  quasi  gemmis  pulcherrimis 
Ecdesia  monile  decoratur.  S.  Hier,  contr.  Jdvig.,  lib.  2. 

(2)  Brev.  Rom.  offlo.  S.  Agnet.  XXI,  Januar. 

(3)  Nusquam  alibi  saactum  illud  et  cœleste  stern»  virgioi- 
tatis  mandatum  pleniter  adimpletur  nisi  duntaxat  apud  chtii- 
tianos  (catholicos),  S.  Alhan.  Apol.  ad  Const.  Imp. 


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SA  yJEj   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  131 

virgo  est,  dit  saint  Grégoire  de  Nazianze,  docteur 
et  poète  (1).  La  première  vierge  est  la  Trinité. 
La  virginité  nous  élève  en  effet  comme  naturelle- 
ment dans  la  lumière  et  dans  la  splendeur  de  la 
gloire  en  nous  rapprochant  de  la  sainteté  divine  ; 
car  elle  nous  donne  la  faculté  de  nous  approcher 
sans  obstacle  du  Seigneur  pour  le  prier,  pour  le 
contempler,  pour  le  servir  (2).  Les  chastes  sont 
appelés  parèdres,  c'est-à-dire  les  familiers  et 
comme  les  assesseurs  de  Dieu  ;  ils  sont  comme 
les  anges  de  la  terre,  qui  toujours,  à  cause  de 
leur  chasteté,  voient  la  face  du  Père  (3). 

Mais  pour  terminer  et  pour  conclure,  admirons 
comme  Tincorruption  rapproche  de  Dieu,  unit  à 
Weu  les  vierges  et  les  continents.  Incorruptio 
factt  esse  proximum  Deo  (4).  La  virginité  possède 
un  charme  qui  triomphe  de  Dieu.  Vaincu  par  elle. 
Dieu  descend,  Tembrasse  et  Télève  jusqu'à  lui 
pour  en  faire  sa  sœur,  sa  compagne^  son  épouse. 
Vulnerasti  cor  meum...  Tu  as  blessé  mon  cœur, 
ô  ma  sœur,  mon  épouse,  tu  as  blessé  mon  cœur 
par  un  regard  de  tes  yeux,  par  une  boucle  de  tes 
cheveux  (5).  Tout  le  cantique  des  cantiques  est  le 
prophétique  et  divin  poème  des  amours  pures  de 


(1)  s.  Greg.  Naz.  in  cann.  de  virgin. 

(2)  I  Cor.  VIII,  35.  Dominum  observandi,  Domino  obier 
rriendi,  portent  d'autres  versioDa. 

(3)  Gom.  a  Lap.  in  I  Cor.  VII. 

(4)  Stp.  VI,  26. 

(5)  Cant  IV,  9. 


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132  SAINTE  MABTHE 

Jésus  et  de  la  virginité,  l'épithalame  ravissant  du 
Verbe  fait  chair  avec  la  nature  humaine,  sous  les 
traits,  le  visage  et  le  nom  de  la  Vierge  immaculée. 
Nous  devons  insister  sur  ce  doux  et  profond 
mystère  qui  fait  des  vierges  les  épouses  du  Christ, 
qui  leur  prépare  des  noces  royales,  leur  donne 
une  fécondité  prodigieuse  et  les  associe  à  la  ma- 
ternité divine  de  Marie  en  leur  communiquant 
son  admirable  privilège  de  vierge -mère.  Nous 
allons  chanter  avec  la  douce  Agnès,  avec  la  vierge 
enfant,  avec  la  ravissante  martyre,  la  patricienne 
de  treize  ans  :  J'aime  le  Christ  qui  m'admet  à  son 
union,  lui,  dont  la  mère  est  vierge,  dont  le  père 
n'a  point  d'épouse,  dont  tous  les  instruments  de 
musique  chantent  pour  moi  de  leurs  voix  modu- 
lées. Si  je  l'aime,  je  suis  chaste  ;  si  je  le  touche, 
je  suis  pure  ;  si  je  le  prends  pour  époux,  je  suis 
vierge.  C'est  à  lui  que  je  suis  fiancée,  à  lui  que 
servent  les  anges,  dont  le  soleil  et  la  lune  admi- 
rent la  beauté  ;  à  lui  seul  je  garde  ma  foi  :  à  lui 
je  me  confie  avec  un  dévouement  absolu  (1). 
•  Nous  tenons  de  saint  Paul  la  révélation  de  ce 
mystère.  Amulor  vos  Dei  amulatione  ;  exhibai 
enim  vos  uni  viro  virginem  castam  exhibere 
Christo  (2).  Je  vous  aime  de  l'amour  jaloux  de 
Dieu,  car  je  vous  ai  unis  à  un  seul  époux  en  vous 
apprenant  à  vous  donner  au  Christ  comme  une 
vierge  chaste.  Moi,  comme  un  paranymphe  de 

(1)  Resp.  offlc   S.  Agnetis,  etc. 

(2)  II  Cor.  XI,  2. 


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SA   VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  133 

noces  spirituelle  par  ma  prédication,  je  vous  ai 
mariée  à  un  seul  homme,  à  savoir  le  Christ,  et  en 
vous  mariant,  je  vous  ai  persuadé  de  vous  pré- 
senter au  Christ  comme  une  épouse  vierge  (1). 
Sans  doute  Tobjet  direct  et  comme  présent  de  la 
tendresse  paternelle  et  apostolique  de  saint  Paul, 
c'est  l'église  de  Corinthe  ;  mais  dans  cette  église 
il  pense  surtout  aux  vierges,  à  qui,  dans  sa  pre- 
mière épître  il  avait  enseigné  les  grandeurs  et  les 
mérites  de  la  virginité.  Sans  doute,  en  mesurant 
toute  l'ampleur  de  la  pensée  du  grand  apôtre, 
cette  belle  parole  peut  s'entendre  de  TEglise  toute 
entière,  mystique  épouse  de  Jésus,  depuis  les 
noces  royales  de  l'incarnation,  et  dès-lors  cette 
parole  peut  s'appliquer  à  tout  Adèle  qui  voue  à 
Jésus  la  virginité  de  son  âme  par  une  foi  entière, 
une  espérance  solide,  une  sincère  charité  (2). 
Mais  c'est  aux  vierges  surtout,  aux  vierges  d'état 
et  de  profession,  que  cette  parole  s'applique,  l'on 
peut  dire,  dans  toute  sa  force,  sa  délicatesse  et  sa 
beauté. 

La  virginité  prépare  les  éléments  purs  et  choi- 
sis de  cette  union  qui  s'accomplit  par  la  charité. 
Nous  l'avons  dit,  la  plus  belle  forme,  la  plus  gé- 
néreuse et  la  plus  noble  fiancée  qui  se  présente 
pour  l'union  de  la  charité,  c'est  la  virginité  :  la 
virginité  qui  se  donne,  qui  se  voue  et  se  consacre 

(i)  Corn,  a  Lap.  in  II  Cor.  XI. 

(2)  Virginitas  mentis  est  intégra  Qdes,  solida  spes,  sincera 
eharitas.  S.  Ang.  in  Joan.  Tract.  XIII. 

8 


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134  SAtNTE  MARTHE 

sans  retour,  sans  réserve,  sans  mesure  à  Jésus  le 
divin  amant  des  âmes,  le  royal  époux  des  vierges. 
Une  telle  conformité,  dit  le  doux  et  profond  com- 
mentateur du  cantique  des  cantiques,  saint  Ber- 
nard, une  telle  conformité  que.  la  pureté  des 
vierges  établit  avec  le  Verbe ,  marie  Tâme  avec 
le  Verbe,  lorsque  à  celui  auquel  elle  est  sem- 
blable par  nature,  elle  se  fait  encore  semblable 
par  volonté,  en  aimant  comme  elle  est  aimée. 
Si  donc  elle  aime  parfaitement,  les  noces  sont 
accomplies.  Quoi  de  plus  heureux  que  cette  con- 
formité ?  quoi  de  plus  désirable  que  la  charité  ? 
C'est  vraiment  ici  le  contrat  d'un  mariage  saint  et 
spirituel.  C'est  peu  dire  un  contrat ,  c'est  un 
embrassement  ;  un  embrassement,  en  effet,  là 
où  vouloir ,  ne  pas  vouloir  la  même  chose  fait 
de  deux  un  même  esprit.  Et  il  n'est  pas  à  crain- 
dre que  la  disparité  des  personnes  fasse  clo- 
cher la  convenance  des  volontés  ;  car  l'amour 
ne  connaît  pas  les  égards,  l'amour  déborde  en  lui- 
même,  l'amour,  où  il  paraît,  ramène  à  soi  et  cap- 
tive tous  les  autres  sentiments  :  il  ne  voit  que  ce 
qu'il  aime,  et  il  ne  connaît  pas  autre  chose.  C'est 
l'époux  et  l'épouse  ;  quelle  autre  union  ou  con- 
nexion cherchez-vous  entre  époux,  si  non  aimer 
et  être  aimé  ?..  Mais  quoi,  peut-il  y  avoir  une 
aussi  intime  union  entre  l'âme  et  le  verbe,  entre 
.  la  virginité  et  la  personne  du  Christ,  dès-lors 
qu'il  n'y  a  pas  de  proportion  ni  d'égalité?  Saint 
Bernard  répond  admirablement  et  délicieusement  : 
Non,  sans  doute,  avec  une  pareille  abondance  cou- 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  135 

lent  ramant  et  l'amour,  Tâme  et  le  verbe,  réponse 
et  répoux,  le  créateur  et  la  créature,  pas  plus  que 
la  lèvre  altérée  et  la  source.  Quoi  donc,  pour  cela 
se  perdront  tout  à  fait  et  seront  vains,  le  vœu  de 
la  fiancée,  le  désir  du  cœur  qui  soupire,  l'ardeur 
du  cœur  qui  aime,  la  confiance  de  Tâme  trop  pré- 
somptueuse peut-être,  parce  qu'elle  ne  peut  cou- 
rir aussi  vite  que  le  géant,  lutter  de  douceur  avec 
le  miel,  dé  mansuétude  avec  l'agneau,  de  blan- 
cheur avec  le  lys,  d'éclat  avec  le  soleil,  de  cha- 
rité avec  celui  qui  est  charité  ?  Oh  !  non,  car 
si  la  créature  aime  moins,  parce  qu'elle  est  moin- 
dre, cependant  si  elle  aime  de  tout  elle-même,  il 
ne  manque  rien,  là  où  est  tout  :  c'est  pourquoi 
j'ai  dit  :  aimer  ainsi,  c'est  l'union  conjugale,  à 
moins  qu'on  doute  que  l'âme  est  d'abord  et  plus 
aimée  par  le  verbe.  Certes  elle  est  prévenue  par 
son  amour  et  subjuguée  par  la  charité.  Heureuse 
rame  qui  a  mérité  d'être  prévenue  dans  une  si 
abondante  bénédiction  de  douceur  (1). 

Heureuses  vierges  ainsi  prévenues  par  la  voix 
de  Jésus,  que  vous  avez  entendue  comme  Marthe 
dans  l'Evangile.  Prévenues  dès  l'enfance,  dès  le 
berceau,  peut-être,  par  la  divine  et  mystérieuse 
influence  d'une  mère  chrétienne,  par  le  choix  de 
la  grâce,  par  le  doux  et  pénétrant  regard  de  Jésus, 
qui  vous  a  fait  un  signe,  qui  vous  a  dit  un  mot  : 
Viens^  suis-moi.  Dès  les  premiers  épanouisse- 


(1)  s.  Bera.  in  caot.  serm.  XXXVIII. 


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136  SAINTE  MARTHE 

ments  de  la  raison  et  du  cœur,  vous  l'avez  pres- 
senti, vous  l'avez  entrevu,  vous  l'avez  entendu, 
ce  doux  ami ,  comme  Tépoux  du  cantique  :  Le 
voici  qui  vient,  bondissant  sur  les  montagnes, 
franchissant  les  collines,  semblable  au  chevreuil, 
léger  comme  le  faon  de  la  biche.  Le  voilà  qui 
s'arrête  derrière  le  mur  d'enclos  du  jardin  pater- 
nel, regardant  par  les  fenêtres,  cherchant  à  voir 
par  le  treillis.  Le  voilà  qui  parle  et  qui  dit  :  Lève- 
toi  en  hâte,  mon  amie,  ma  colombe,  ma  belle ,  et 
viens  (1)...  Heureuses  les  âmes  qui  ont  entendu, 
qui  ont  compris,  qui  ont  répondu,  comme  Marthe, 
dès  l'enfance  prévenue,  dès  l'adolescence  en 
fleur,  dès  l'aurore  trempée  de  rosée  et  de  lumière, 
aussitôt  que  la  voix  du  céleste  fiancé  s'est  fait 
entendre  et  que  les  austères  et  virginales  préve- 
nances -de  la  grâce  sont  venues  frapper  au  cœur. 
Aussitôt  que  dans  la  pleine  lumière  de  la  raison 
éclairée  par  la  foi,  avec  le  plein  consentement 
d'une  volonté  sollicitée  par  la  grâce,  mais  libre  et 
souveraine  dans  sa  détermination,  aussitôt  que 
l'union  divine  est  contractée,  Jésus  élève,  Jésus 
glorifie  et  couronne  l'âme  vierge  qui  s'est  donnée 
à  lui.  Il  faut  bien,  en  effet,  que  l'époux  commu- 
nique à  l'épouse  ses  biens  avec  son  amour,  sa 
condition  avec  son  nom.  —  Reine,  elle  s'est 
assise  à  votre  droite,  ô  Jésus,  avec  un  vêtement 
tissu  d'or  et  de  diverses  couleurs.  Ainsi  celle  qui. 


(1)  Gant.  Il,  8-10. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  137 

dans  le  monde,  dans  cette  vie  mortelle,  était  vêtue 
de  vêtements  en  lambeaux  et  d'habits  grossiers, 
comme  étant  de  condition  servile,  elle  est  reine 
dans  rintimité  de  gloire  et  d'honneur  de  Jésus. 
Dans  le  royaume  des  cieux,  qui  nous  ouvre  ici- 
bas  ses  frontières  pacifiques ,  on  la  voit  noble  reine 
couronnée  auprès  de  son  royal  époux.  Qu'elle 
méprise  donc  tout  ce  qui  paraît  aux  yeux,  et  que 
son  esprit,  dégagé  des  sens,  se  rassasie  de  l'a- 
mour de  son  époux,  qu'elle  fasse  de  toutes  ses 
puissances  autant  de  servantes  de  son  propre 
époux.  Car  rien  d'adultère  ne  doit  souiller  la 
pureté  de  la  vierge  ;  ni  dans  la  langue,  ni  dans 
les  oreilles,  ni  dans  les  yeux,  ni  dans  aucun  autre 
de  ses  sens,  ni  même  dans  aucune  de  ses  pensées  ; 
mais  elle  doit  tenir  son  corps  comme  un  temple 
ou  comme  un  sanctuaire  nuptial  préparé  pour  son 
époux  (1).  Aussi  quelle  joie  et  quelle  reconnais- 
sance dans  les  âmes  élevées  de  la  poussière  et 
de  la  servitude  pour  être  placées  parmi  les  roya- 
les épouses  du  souverain  Roi  1  D'où  te  vient  cela, 
6  âme  humaine  ?  D'où  te  vient  cela  ?  D'où  te  vient 
une  gloire  si  inestimable,  que  tu  mérites  d'être 
l'épouse  de  celui  que  les  anges  désirent  contem- 

(I)  Coatemoat  îgHur  quidquid  oculis  apparet^  et  nudâ  mente 
anore  sponsi  satietur,  totas  vires  suas  pioprii  sponsi  ancillas 
îàcienn  ;  et  in  nnllà  parte,  oportet  virginem  adoiteram  esse  : 
000  liDguâ,  non  auribus^  non  oculo,  non  alio  omnino  sensu,  imo 
Deque  cogitatione,  scd  corpus  quidem  velut  templum  quoddam 
•ot  thalamuro  sponsi  babeat  prsBparatum.  —  S.  Basil.  Lib.  de 
vert  virg. 

8. 


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138  SAINTE  MARTHE 

pler  ?  D'où  te  vient  qu'il  soit  ton  époux,  celui  dont 
le  soleil  et  la  lune  admirent  la  beauté,  qui  peut 
d'un  signe  changer  toutes  choses  ?  Que  rendras-tu 
au  Seigneur  pour  tous  les  biens  dpnt  il  t'a  com- 
blée en  faisant  de  toi  la  compagne  de  sa  table,  la 
compagne  de  son  trône,  son  épouse,  en  sorte  que 
le  roi  t'introduise  dans  le  secret  de  sa  chambre 
nuptiale?  Vois  de  quelles  étreintes  d'amour  obsé- 
quieux tu  dois  l'aimer  et  l'embrasser,  celui  qui 
t'a  estimée  un  si  grand  prix,  qui  t'a  honorée  de 
tant  d'amour  1  Abandonne  les  affections  charnel- 
les, désapprends  les  mœurs  du  siècle,  oublie  les 
habitudes  mauvaises.  Y  penses-tu,en  effet?  Est-ce 
que  l'ange  du  Seigneur  n'est  pas  debout  auprès 
de  toi,  prêt  à  te  frapper  de  son  glaive  de  flammes 
si  (Dieu  t'en  préserve)  tu  en  aimais  un  autre 
que  lui?...  Maintenant,  en  effet,  tu  es  son  épou- 
sée ;  maintenant  se  célèbre  le  repas  matutinal  des 
noces,  car  le  repas  du  soir  se  prépare  dans  le  ciel. 
Mais  là  le  vin  ne  manquera  pas,  car.  là  nous  se- 
rons enivrés  dans  l'abondance  de  la  maison  de 
Dieu,  et  nous  boirons  au  torrent  de  ses  voluptés. 
C'est  assurément  pour  ces  noces  qu'est  préparé 
un  fleuve  de  vin,  de  ce  vin  qui  réjouit  Je  cœur  des 
Vierges.  Car  le  courant  du  fleuve  réjouit  la  cité 
de  Dieu  (1). 

Divines  allégressçs  1  purs  enivrements  de  cette 
union  virginale  !  Mais  il  faut  que  l'union   soit 


(1)  s.  Bern.  Serai.  II.  Dom.  Ij  post  Ëpiph. 


^ 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  139 

complète,  définitive,  permanente,  union  deux  fois 
sacrée  et  par  les  vœux  échangés  et  par  la  ratifica- 
tion solennelle  de  l'Église.  Ecoutons  S.  Jérôme 
à  la  vierge  Eustochium  :  Ecoute,  ma  fille,  et  vois, 
et  incline  ton  oreille,  et  oublie  ton  peuple  et  la 
maison  de  ton  père,  et  le  roi  sera  pris  d'amour 
pour  ta  beauté.  11  ne  te  suffit  pas  de  sortir  de  ta 
terre,  si  tu  n'oublies  aussi  ton  père  et  la  maison 
de  ton  père,  afin  qu'en  méprisant  la  chair  tu 
puisses  t'unir  aux  embrassements  de  l'époux 
'céleste.  Tu  diras  :  Je  suis  sortie  de  la  maison  de 
mon  enfance  ;  j'ai  oublié  la  maison  de  mon  père  ; 
je  renais  dans  le  Christ.  Quelle  récompense  vais- 
je  recevoir  pour  cela  ?  Vois  la  suite  :  et  le  roi  sera 
pris  d'amour  pour  ta  beauté.  Il  est  donc  grand  ce 
sacrement.  C'est  pourquoi  l'homme  quittera  son 
père  et  sa  mère,  et  s'attachera  à  son  épouse,  et 
ils  seront  deux,  non  comme  ici  en  une  chair, 
mais  dans  un  même  esprit.  Toi  donc,  après  avoir 
rejeté  le  fardeau  du  siècle,  assieds-toi  aux  pieds 
du  Seigneur,  et  dis  :  J'ai  trouvé  le  choisi  et  le 
bien-aimé  de  mon  âme,  je  le  tiens  et  je  ne  me 
séparerai  plus  de  lui.  Et  il  te  répondra  :  Unique 
est  ma  colombe,  unique  est  ma  toute  belle.  Reste 
toujours  dans  le  secret  de  son  sanctuaire  nuptial. 
Reste  à  l'intérieur  pour  recevoir  les  divines  cares- 
ses de  ton  époux.  Tu  pries  :  tu  parles  à  ton  époux. 
Tu  lis  :  c'est  lui  qui  te  parle,  et  lorsque  le  som- 
meil fermera  ta  paupière,  il  viendra  derrière  la 
muraille,  il  regardera  par  la  fenêtre,  et  aussitôt 
réveillée  tu  diras  :  Je  suis  blessée  d'amour,  et  de 


dby  Google 


140  SAINTE  MARTHB 

nouveau  tu  Tentendras  dire  :  c'est  un  jardin  fermé 
que  ma  sœur  et  mon  épouse(l).— Qui  nous  dira  les 
douceurs  de  cette  union,  les  flammes  de  cette 
charité,  les  élans  de  cet  amour,  les  impatiences 
de  sortir  du  corps  et  de  s'envoler  de  la  terre, 
cupio  dissolvif  Large  et  dévorant,  soupir  qui  sou- 
lève et  bientôt  brise  les  liens  de  la  chair,  afin  que 
l'épouse  puisse  voir  sans  voile,  embrasser  sans 
obstacle,  posséder  sans  crainte,  aimer,  louer, 
chanter  sans  fin,  l'immortel  et  glorieux  époux. 

Qui  nous  dirait  aussi  la  fécondité  de  cette  union, 
la  perfection  de  vie  de  cette  ressemblance  effec- 
tive et  de  cette  conformité  mutuelle  de  Jésus 
et  déjà  virginité  ?  Qui  nous  dirait  les  torrents  de 
grâces  qui  découlent,  les  innombrables  œuvres 
de  miséricorde  qui  sortent  comme  de  chastes 
générations  de  cette  union  du  Verbe  fait  chair  avec 
la  virginité?  C'est  Marthe  qui  nous  le  dira  plus 
tard,  Marthe,  dans  sa  vie  active  de  Béthanie,  dans 
sa  vie  recluse  de  Tarascon.  Marthe,  le  premier 
exemplaire  de  la  vie  religieuse'  et  la  vaillante 
patronne  de  toutes  les  générations  de  ministères  et 
de  dévouements  sortis  de  la  fécondité  virginale, 
de  ce  premier  conseil  évangélique.  Assez  donc 
sur  cette  attrayante  vertu  de  virginité,  l'objet  du 
premier  vœu  de  religion.  Nous  avons  à  considérer 
les  deux  autres,  en  écoutant,  avec  Marthe  attentive 
et  résolue,  la  suite  des  enseignements  réservés  du 
divin  Maître. 

(1)  s.  Hieron.  ad  Eusloch. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  141 

Pour  atteindre  la  perfection,  ou  du  moins  pour 
y  tendre  sans  empêchement  et  pour  y  arriver 
sans  obstacle,  il  faut  combattre  la  seconde  concu- 
piscence, concupiscentia  oculorum,  la  concupis- 
cence des  yeux  ;  disons  mieux,  il  faut  Tarracher 
du  cœur  par  le  yœu  de  pauvreté.  La  pauvreté, 
voilà  ie  second  conseil  évangélique,  le  second 
moyen  de  s'affranchir,  de  se  dominer  et  de  se 
dévouer,  que  Jésus  indique  aux  âmes  délicates  et 
généreuses.  Jésus,  après  avoir  révélé  la  grandeur, 
le  mérite  et  les  charmes  de  la  continence  volon- 
taire, après  avoir  délicatement  indiqué  ses  préfé- 
rences pour  la  contîneùce  qui  renoncerait  aux 
plaisirs  de  la  chair  pour  le  royaume  des  deux, 
Jésus  venait  dlmposer  les  mains  aux  enfants.  Les 
embrassant  avec  tendresse,  il  venait  de  déclarer 
que  le  royaume  djes  cieux  appartient  à  ceux  qui 
leur  ressemblent,  indiquant  ainsi  que  les  pre- 
mières places  en  son  royaume  seraient  pour  les 
continents  et  les  enfants,  les  préférences  de  son 
Sacré-Cœur  pour  l'innocence  et  la  virginité.  Alors 
un  jeune  homme  s'avança  vers  lui,  et,  fléchissant 
le  genou,  lui  dît  :  Bon  Maître,  que  ferai-je  de 
bien  pour  avoir  la  vie  éternelle  ?  Et  il  lui  dit  : 
Pourquoi  m'interroges -tu  sur  le  bien  (ou  plutôt 
pourquoi  m'appelles-tu  bon  ?)  Un  seul  est  bon  : 
Dieuj  et  si  tu  m'appelles  bon,  crois  que  je  suis 
Dieu,  car  nul  par  soi-même  n'est  bon  que  Dieu  (1). 

(1)  Si  roe  vocas  bonum,  credo  me  esse  Deum  :  nemo  cnim 
per  fo  bonus,  nisi  Deus.  Corn,  a  Lap.  in  Malb.  XIX. 


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142  SAINTE  MARTHE 

Or,  si  tu  veux  l'avancer  vers  la  vie,  garde  les 
commandements.  Et  le  jeune  homme  lui  dit  : 
Lesquels  ?  Et  Jésus  dit  :  Tu  ne  feras  pas  d'homi- 
cide, tu  ne  commettras  pas  d'adultère,  tu  ne  feras 
pas  de  vol,  tu  ne  rendras  pas  de  faux  témoigna- 
ges ;  honore  ton  père  et  ta  mère,  et  tu  aimeras 
ton  prochain  comme  toi-même.  Le  jeune  homme 
lui  dit  :  J'ai  gardé  tout  cela  dès  ma  jeunesse  ;  que 
me  nianque-t-il  encore  ?  Alors  Jésus  le  regar- 
dant d'un  air  de  suave  tendresse,  et  lui  donnant 
une  marque  extérieure  de  son  amour  (1),  il  lui 
dit  :  Il  ne  te  manque  qu'une  chose  ;  si  tu  veux 
être  parfait,  vas^  vends  ce  que  tu  as  et  donne-le 
aux  pauvres,  et  tu  auras  un  trésor  dans  le  ciel,  et 
viens,  suis-moi  (2). 

Voilà  dans  cette  scène  touchante  et  dans  cette 
adorable  effusion  de  la  dilection  du  Sacré-Cœur^ 
voilà  l'humble  et  puissante  charte  de  la  divine 
pauvreté.  Mais  pour  le  royal  dépouillement  de 
toutes  choses,  comme  pour  la  virginale  immola- 
tion de  la  chair,  non  omnes  capiunt,  tous  ne  com- 
prennent pas  ;  et  même,  ô  misère,  tous  ceux  qui 
sont  appelés  directement,  ceux  que  Jésus  regarde 
de  ce  doux  et  pénétrant  regard  de  l'âme,  ceux  que 
Jésus  appelle  en  les  caressant  de  la  main,  du 


(1)  Jésus  autem  intuitus  eum  :  vultu  suavi,  benigno  et  i)lando 
dilexH  eum,  justa  signa  dilcclionis  illi  ostendil  ;  Y.  G.  rnsmam 
cjus  apprebendens,  illi  auniciens  et  arridens,  illum  ainplexans 
et  exosculans.  Corn,  a  Lap.  in  Marc.  X. 

(2)  Math.  XIX,  Marc.  X. 


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îîA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  143 

sourire  et  des  lèvres,  comme  le  jeune  homme  de 
l'Évangile,  ceux-là  ne  répondent  pas  toujours  aux 
prévenances  de  la  grâce,  aux  attraits  intérieurs 
d'une  vocation  de  choix.*  Ils  s'en  vont  attristés 
parce  qu'ils  sont  riches  des  biens  de  ce  monde, 
ou  possédés  de  désirs  et  de  convoitises,  et  trop 
pauvres,  hélas  I  de  volonté,  de  généreux  amour  : 
Qui  contristatus  in  verbo  abiit  mœrens  :  erat  enim 
habens  multaspossessiones.  Or  Jésus,  affligé  de 
voir  ses  grâces  méprisées  et  ses  avances  inutiles, 
promène  autour  de  lui  son  regard  compatissant 
et  attristé,  et,  poussant  un  soupir  :  Qu'il  est  diffi- 
cile, dit-il  à  ses  disciples,  qu'il  est  difficile  pour 
le  riche  d'entrer  dans  le  royaume  des  cieux  (1)  I 

Mais  Marthe  était  là  pour  consoler  le  cœur  du 
divin  Maître,  Marthe,  au  cœur  généreux,  qui 
donnait  de  ses  biens  avec  tant  d'affection  au  Fils 
de  Marie,  au  doux  ami  de  Nazareth.  Marthe  est 
maintenant  préparée  à  tout  quitter  pour  suivre  le 
Maître,  à  tout  sacrifier  pour  l'amour  de  son  Sau- 
veur, à  se  dépouiller  de  tout  pour  vêtir,  nourrir, 
servir  l'humanité  de  Jésus.  Pour  suivre  le  Maître, 
en  effet,  pour  le  suivre  partout  oîi  il  va,  jusque 
dans  les  sentiers  étroits  et  rudes,  jusque  sur  les 
sommets  abruptes  et  solitaires,  il  ne  faut  point 
d'attaches,  il  ne  faut  point  de  fardeaux,  il  ne  faut 
point  d'impedimenta,  de  bagages  inutiles  ;  Chris- 
tum  nudurn  nudus  sequere  :  il  faut  suivre  nu  le. 


(I)  Marc.  X,  ^2-23. 


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144  SAINTE  MARTHE 

Christ  nu  (1).  Parmi  les  justes,  les  généreux,  les 
élus,  qui  se  ceignent  les  reins  pour  atteindre  le 
comble  de  la  perfection ,  pendant  qu'à  Tintérieur 
ils  aspirent  aux  plus  hautes  cimes,  ils  quittent 
tout  à  l'extérieur  (2).  La  pauvreté  volontaire,  dit 
saint  Thomas,  est  le  premier  fondement  pour  ac- 
quérir la  perfection  de  la  charité  ;  en  sorte  que 
rhomme  vive  sans  rien  qui  lui  soit  propre,  qu'il 
vive  tout  entier  de  Dieu,  de  sa  volonté,  de  son 
amour  (3).  A  mesure  que  la  charité  se  nourrit, 
dit  saint  Augustin,  la  cupidité  diminue  ;  aussitôt 
qu'elle  est  parfaite,  il  n'y  a  plus  de  cupidité  (4). 
En  effet.  Seigneur,  il  vous  aime  peu  celui  qui 
aime  avec  vous  quelque  chose  qu'il  n'aime  pas 
pour  vous  (5). 

Humble  et  forte  parole  de  Jésus,  plus  péné- 
trante .  qu'un  -glaive  h  deux  tranchants  qui  s'en- 
fonce jusqu'aux  moelles,  qui  divise  et  sépare  pour 
faire  l'unité  de  vie,  l'unité  de  flamme  et  de  cha- 
rité I  Parole  de  conseil  et  d'initiation  qui  a  fait 


(1)  s.  Hier,  epist.  ad  Rustic.  monach. 

(2)  SuDt  nonnulli  justorum  qui  ad  comprehendum  culmen 
perfectionis  accincti,  dum  altiora  interius  appetuDt,  exterias 
cuncta  derelinquunt.  S.  Greg.  moral.  VIII,  15. 

(3)  Âd  perfectionem  cbaritatis  acquirendam  primum  funda- 
menlum  est  volunlaria  pauperlas,  ut  aliquis  absque  proprio 
vivat.  Suin.  2o,  2"  quœst.  CLXXXVI,  art.  5. 

.  (4)  Nutrimeatum  cbaritatis    est  diminutio   cupiditatis  :  per- 
fectio  nulla  cupiditas.  S.  Aug.  quaest.  lib.  83,  quadêi.  36. 

(5)  Minus  te  amat  qui  tecum  allquid  amat  quod  non  propter 
te  amat.  S.  Aug.  confea.  X,  29. 


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SA  tiB,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  145 

des  prodiges,  qui  a  peuplé  les  déserts  et  les  cloî- 
tres, qui  a  fondé  les  œuvres  de  miséricorde,  ins- 
titué les  milices  du  dévouement  pour  les  pauvres 
et  les  misérables  I  —  Ce  sont  là  les  paroles  qui, 
dans  tout  le  monde,  ont  persuadé  le  mépris  du 
monde  et  aux  hommes  la  pauvreté  volontaire, 
les  paroles  qui  remplissent  les  cloîtres  de  moines 
et  les  déserts  d'anachorètes  ;  ce  sont  là,  disons- 
nous,  les  paroles  qui  dépouillent  l'Egypte  et  en- 
lèvent ses  meilleurs  ustensiles  ;  c'est  là  le  dis- 
cours vif  et  efficace  convertissant  les  âmes  par  la 
fidèle  émulation  de  'sainteté  et  par  la  fidèle  pro- 
messe de  vérité.  En  effet,  Simon  Pierre  dit  à 
Jésus  :  Voici  que  nous  avons  tout  quitté  (1).  Mar- 
the, sa  tendre  amie,  avant  Pierre  l'ardent  apôtre, 
avait  dit  à  Jésus  :  Ecce  nos  reliqiiimus  omnia. 
Voici,  Maître,  voici  que  mon  frère  et  moi  nous 
avons  tout  quitté  pour  vous  suivre,  et  nous  met- 
tons à  vos  pieds  tout  ce  que  nous  possédons. 
Ainsi  passent  devant  Jésus,  ou  plutôt  ainsi  vien- 
nent à  Jésus  toutes  les  âmes  généreuses,  aiman- 
tes et  dévouées,  de  tous  les  siècles  et  de  tous  les 
pays,  de  toutes  les  conditions  et  de  tous  les  états. 
Elles  ont  entendu,  elles  ont  compris  et  elles  vien- 
nent à  Jésus,  dépouillées,  libres,  affranchies,  pour 
mieux  le  suivre  et  le  mieux  servir  ;  elles  viennent 
le  saluer  de  cette  ardente  et  joyeuse  parole  :  Ecce 
nos  reliquimus  omnia.  Après  Marthe,  les  Cécile, 

(1)  s.  Bera.  in  declam.  sub  initium  apud  Corn,  a  Lap.  in  Math. 
XIX. 

9 


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146  SAINTE  MARTHE 

les  Claire,  les  Thérèse  ;  après  Lazare,  les  Aatoine, 
les  Benoît,  les  François.  De  génération  en  généra- 
tion, de  siècle  en  siècle,  la  sainte  et  divine  pau- 
vreté, sortie  du  cœur  de  Thomme-Dieu,  appelle, 
entraîne  et  ravit  les  vrais  disciples  de  Jésus,  les 
vrais  amis,  les  généreux  amants  de  la  perfection 
chrétienne. 

Ainsi  parlait  S.  Jérôme  aux  vierges  romaines, 
aux  généreuses  chrétiennes  qu'il  guidait  dans  les 
voies  de  la  perfection.  Ainsi,  disait-il  entr'autres 
à  Hédibia  :  Veux-tu  être  parfaite  et  te  fixer  au  plus 
haut  sommet  de  la  dignité  ?  Fais  ce  que  firent  les 
apôtres  ;  vends  ce  que  tu  as  et  donne-le  aux  pau- 
vres, et  suis  le  Sauveur,  et  tu  suivras  la  croix  seule 
et  nue  par  la  vertu  toute  nue  (1).  Ainsi  disait-il  à 
la  vierge  Démétriade  :  C'est  arriver  au  faîte  apos- 
tolique et  à  la  parfaite  vertu  que  de  vendre  tout 
et  le  distribuer  aux  pauvres,  et  ainsi  libre  et  dé- 
'  gagé,  s'envoler  avec  le  Christ  vers  les  choses  cé- 
lestes (2).  Admirable  vie  que  la  vie  de  ces  âmes 
détachées,  élevées  dans  les  régions  supérieures, 
qui  vivent  et  conversent  avec  Jésus,  et  qui,  moins 
elles  se  mêlent  à  la  créature,  moins  elles  sont 
empêchées  par  l'amour  ou  la  possession  des  faux 

(1)  Vis  esse  perfecta  et  in  primo  stare  fastigio  dignitalis?  Pac 
quod  fecerunt  apostoli  :  vende  quae  habes  et  da  pauperibus,  et 
sequere  salvatorem  et  nudam  solamque  crucem  virtute  nndâ 
sequaris.  S.  Hier.  Epist.  150  ad  Hedib. 

(2)  Apostolici  fastigii  est  perfectaeque  virtutis  vendere  om- 
nia  et  pauperibus  distribuera,  et  sic  levem  atque  expeditum 
cum  Christo  ad  cœlestia  subvolare.  id.  in  epist.  8  ad  Demetr. 


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SA  VIE,  SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  147 

biens  de  ce  monde,  plus  elles  s'élèvent  et  s'épa- 
nouissent dans  la  vie  de  l'esprit.  Admirable  vie 
que  cette  vie  cachée,  dérobée  au  temps  et  à  la  créa- 
ture, pour  être  mieux  possédée  et  absorbée  en 
Jésus  I  Admirable  vie  que  cette  vie  de  dénuement 
et  de  sacrifice,  où  la  séparation  extérieure  produit 
l'union  intérieure,  où  l'immolation  et  la  mort  pro- 
duisent l'ascension  dans  la  vie  I  II  y  en  a  ^ui  sont 
encore  retenus  dans  le  siècle,  et  qui,  cependant, 
des  biens  qu'ils  possèdent,  donnent  des  secours 
aux  indigents,  se  hâtent  de  défendre  les  opprimés  ; 
ceux-là,  du  bien  qu'ils  font,  offrent  un  sacrifice, 
car  ils  immolent  à  Dieu  quelque  chose  de  leur  vie 
et  ils  se  réservent  quelque  chose.  Mais  il  y  en  a 
d'autres  qui  ne  se  réservent  rien  ;  mais  leurs  sens, 
leur  vie,  leur  langue  et  tout  laotien  qu'ils  ont 
possédé,  ils  l'immolent  au  Seigneur  tout  puissant; 
que  font  ceux-là,  sinon  offrir  un  holocauste  ? 
Bien  plus,  ils  sont  eux-mêmes  holocauste  (1). 

Au  moment  où  Jésus  formulait  cette  seconde 
condition  de  la  perfection  chrétienne,  Marthe,  et 
pour  satisfaire  son  cœur,  et  pour  consoler  le  Sacré- 
Cœur  de  la  défection  de  ce  jeune  homme  qui  ne 
sut  ^as  comprendre  les  divines  richesses  de  la 
pauvreté  volontaire,  Marthe  fit  de  nouveau  don  à 
Jésus,  à  ses  apôtres,  à  ses  disciples,  les  premiers 
pauvres  de  l'Eglise^  de  tous  ses  biens,  do  toutes 
ses  richesses.  Elle  fit  ce  vœu  dans  son  cœur,  et, 

(1)  s.  Greg.  hom.  in  Ëzech.  XX. 


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148  SAINTE  MARTHE 

le  regard  du  Maître  pénétrant  les  dispositions  de 
ce  cœur  de  vierge,  il  daigna  l'agréer  et  le  bénir. 
Marthe  exprima  sans  doute  ce  vœu  à  rextérieur 
par  quelques  signes  et  quelques  paroles,  en  se 
prosternant  aux  pieds  de  Jésus,  premiers  rites  de 
cette  première  consécration  religieuse  ;  et  le  divin 
Maître  daigna  manifester  avec  quelle  joie  il  accep- 
tait ce*  don,  avec  quelles  grâces  il  sanctifiait  ce 
vœu,  et  de  quelles  tendresses  exquises  il  comblait 
ce  cœur  qui  se  dépouillait  pour  lui.  Marthe,  avec 
ce  cœur  résolu,  ce  caractère  ardent  que  nous  lui 
connaissons,  avec  son  initiative  intelligente  des 
affaires  et  son  activité,  Marthe  se  mit  au  service 
de  Jésus  et  de  ses  disciples.  Elle  conduisait  les 
saintes  femmes  à  la  suite  du  Maître,  elle  environ- 
nait Marie,  loriju'elle  suivait  son  Fils,  de  préve- 
nances affectueuses  ;  elle  préparait  et  faisait  pré- 
parer toutes  choses  pour  les  repas  et  les  vête- 
ments; elle  veillait  à  tous  les  besoins  de  Jésus 
et  de  ses  disciples.  Ainsi  nous  l'indique  TEvan- 
gile,  ainsi  nous  la  montre  la  Tradition,  ainsi 
nous  la  décrivent  les  pieuses  visions. 

«  Jésus  enseigna  en  cet  endroit  (Naïm),  on  lui 
lava  les  pieds  et  on  lui  présenta  une  réfection.  Ils 
changèrent  d'habits  et  de  chaussures.  Jésus  avait 
avec  lui  environ  douze  disciples,  mais  aucun  des 
apôtres.  Les  disciples  de  Jérusalem  étaient  venus 
de  cette  ville  à  Naïm,  avec  quelques-unes  des 
saintes  femmes  ;  d'autres  avaient  célébré  la  Pen- 
tecôte à  Nazareth  avec  Marie,  et,  en  s'en  retour- 
nant, ils  étaient  venus  attendre  Jésus  ici.  Jésus 


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SA.  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  149 

entra  d'abord  dans  l'hôtellerie  spéciale  établie 
pour  son  usage  à  Naïm.  Elle  était  dans  un  appar- 
tement appartenant  à  la  veuve.  Il  alla  ensuite  avec 
ses  disciples  voir  la  veuve  elle-même.  Les  saintes 
femmes  ayant  leur  voile  baissé  vinrent  à  sa  ren- 
contre dans  le  vestibule  de  la  cour  et  se  proster- 
nèrent à  ses  pieds  ;  il  les  salua  et  se  rendit  avec 
elles  dans  la  grande  salle.  Il  y  avait  cinq  femmes, 
outre  la  veuve  :  IViarthe,  Madeleine,  Véronique, 
Jeanne  Chusa  et  la  Suphanite.  Les  femmes  s'assi- 
rent, les  jambes  croisées  sur  des  coussins  et  des 
tapis  qui  garnissaient  une  estrade  peu  élevée 
semblable  à  un  long  canapé,  elles  ne  dirent  rien 
à  Jésus  jusqu'à  ce  qu'il  leur  eût  adressé  la  parole, 
et  alors  chacune  parla  à  son  tour.  Elles  donnèrent 
des  nouvelles  de  Jérusalem  et  d'Hérode,  dirent 
que  le  prince  avait  fait  rechercher  Jésus  ;  mais 
bientôt  Jésus  leva  le  doigt  et  leur  reprocha  de 
trop  se  préoccuper  des  choses  de  ce  monde  et  de 
juger  trop  facilement  leur  prochain...  Il  y  eut  en- 
Mite  un  repas...  Jésus  a  visité  quelques  person- 
nes et  il  s'est  trouvé  avec  les  saintes  femmes  dans 
la  maison  de  la  veuve.  Il  alla  dans  le  jardin  avec 
elles  et,  tout  en  se  promenant,  il  s'entretint  avec 
chacune  d'elles.  Madeleine  et  la  Suphanite  ont 
perdu  depuis  longtemps  la  beauté  qui  les  distin- 
guait autrefois  ;  leur  visage  est  pâle  et  défait  ; 
leurs  yeux  sont  rougis  par  les  larmes.  Elles  ai- 
ment le  silence  et  la  retraite.  Marthe  est  très-ac- 
tîve  et  traite  les  affaires  émerveille.  Jeanne  Ghusa 
est  une  grande  femme  pâle,  d'un  tempérament 


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150  SAINTE  MARTHE 

robuste,  d'un  caractère  sérieux  et  énergique.  Vé- 
ronique a  beaucoup  de  rapports  avec  sainte  Ca- 
therine :  elle  est  résolue,  franche  et  courageuse. 
Lorsqu'elles  sont  ainsi  réunies,  elles  causent,  tra- 
vaillent et  préparent  pour  la  communauté  toutes 
sortes  de  choses  qu'on  dépose  dans  les  diffé- 
rentes hôtelleries  et  dans  des  magasins  où  les 
disciples  et  les  apôtres  ,les  prennent,  soit  pour 
leur  usage,  soit  pour  en  faire  des  aumônes  aux 
pauvres  :  quand  la  communauté  a  tout  ce  qu'il 
lui  faut,  elles  travaillent  aussi  pour  les  syna- 
gogues pauvres.  Elles  ont  habituellement  avec 
elles  leurs  servantes  qui  les  précèdent  et  les  sui- 
vent portant  des  étoffes  soit  dans  une  besace  de 
cuir  semblable  à  une  outre,  soit  sous  leur  man- 
teau, attachées  à  leur  ceinture.  Les  servantes  por-- 
tent  des  vêtements  plus  étroits  et  des  robes  plus 
courtes  que  leurs  maîtresses.  Quand  elles  sont  à 
demeure  quelque  part,  comme  à  Naïm,  par  exem- 
ple, les  servantes  les  quittent  et  vont  les  attendre 
dans  les  hôtelleries  qui  sont  sur  le  chemin  (1). 

«  Rien  n'est  touchant  comme  de  voir  Jésus 
marcher  le  long  des  rues,  la  robe  tantôt  flottante, 
tantôt  relevée,  sans  beaucoup  d'action  et  pourtant 
sans  aucune  raideur.  Son  allure  est  calme  :  il 
semble  planer  plutôt  que  marcher  :  il  a  une  sim- 
plicité et  une  majesté  que  n'ont  pas  les  autres 
hommes.  Rien  dans  sa  démarche  qui  ne  soit  har- 
monieux et  assuré  ;  pas  un  regard,  pas  un  pas, 

(i)  Vie  do  N.-S.  J.-Ç.  V,  160-163. 


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SA  VIE,    SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  151 

pas  un  geste  inutile,  et  pourtant  rien  d'affecté  ou 
qui  vise  en  rien  à  l'effet. 

»  J'ai  vu  de  nouveau  des  choses  que  j'avais  ou- 
blié de  dire  dernièrement,  lorsque  Marie  fit  un 
voyage  à  Gana  et  revint  ici  (Gapharnaum),  avec 
les  autres  femmes.  Marthe,  accompagnée  de  Su- 
zanne, avait  visité  les  hôtelleries  de  Galilée  jus- 
qu'à Samarie.  Elle  en  avait  comme  la  surinten- 
dance ;  les  petits  districts  étaient  confiés  aux  soins 
de  celles  des  saintes  femmes  qui  en  étaient  le 
plus  voisines.  Je  les  vis  se  réunir  dans  certaines 
hôtelleries  :  on  apportait  sur  des  ânes  des  provi- 
sions de  toute  espèce.  Je  vis  une  fois  avec  elles 
Marie  la  Suphanite,  ce  qui  fit  dire  parmi  les  gens 
de  l'endroit,  que  Marie  Madeleine  était  mainte- 
nant avec  les  femmes  qui  prenaient  soin  des  gens 
attachés  au  prophète  de  Nazareth,  car  Marie  la 
Suphanite  avait  une  grande  ressemblance  exté- 
rieure avec  Madeleine,  et  elle  n'était  pas  très- 
connue  de  ce  côté  du  Jourdain  ;  de  plus,  elle 
s'appelait  aussi  Marie...  les  saintes  femmes  veil- 
laient à  ce  qu'on  fût  pourvu  de  lits,  de  couver- 
tures, de  vêtements  de  laine,  de  vases  à  boire,  de 
cruches,  de  baume  et  d'huile,  etc.,  car,  quoique 
Jésus  eût  peu  de  besoins,  il  voulait  pourtant  que 
ses  disciples  ne  fussent  à  charge  à  personne,  et 
qu'ils  trouvassent  partout  le  nécessaire,  afin  d'en- 
lever tout  prétexte  aux  reproches  des  phari- 
siens (1). 

(l)Vie,  etc.  lll,  286-287. 


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152  SAINTE  MARTHE 

Ces  détails  intéressants  forraent  un  tableau  qui 
nous  montre  les  rudiments  de  la  vie  religieuse  : 
la  vie  commune,  le  travail,  la  parole  de  Dieu 
écoutée,  la  personne  de  Jésus  adorée  et  servie,  et 
même  une  certaine  hiérarchie  de  fonctions  et 
d'autorité.  D'ailleurs  ces  traits  aperçus  dans  la 
vision  ne  font  que  préciser  et  encadrer  l'Evangile. — 
Et  il  arriva  désormais  qu'fe  lui-même,  le  Seigneur 
Jésus,  passait  par  les  cités  et  les  bourgades ,  prê- 
chant et  évangélisant  le  royaume  de  Dieu  ;  et  les 
douze  étaient  avec  lui  ;  et  aussi  quelques  fem- 
mes qui  avaient  été  guéries  d'esprits  malins  et 
d'infirmités,  entr'autres  Marie,  qui  est  appelée 
Madeleine,  de  laquelle  sept  démons  étaient  sortis  ; 
et  Jeanne,  femme  de  Chusa,  intendant  d'Hérode, 
et  Suzanne,  et  plusieurs  autres  qui  le  servaient 
de  leurs  biens  (1).  —  Marthe  n'est  pas  nommée  ici 
parmi  les  femmes  délivrées  d'esprits  impurs  ou 
guéries  de  maladies  ;  et  cela  se  conçoit,  la  vierge 
de  Béthanie,  préservée  par  la  grâce,  occupait  une 
place  à  part  dans  le  cœur  du  Maître  et  dans  le 
plan  de  son  œuvre  de  rédemption.  Mais  elle  sera 
nommée  souvent  en  d'autres  pages  de  l'Evangile  : 
d'ailleurs,  comme  intendante  de  la  communauté 
Galiléenne,  comme  directrice  du  groupe  des  sain- 
tes femmes,  on  devine  sa  présence,  on  ressent  son 
influence.  L'on  sait  qu'elle  offre,  qu'elle  donne 
tout  à  Jésus  ;  qu'elle  s'est  dépouillée  de  toute  af- 


(1)  Luc.  VIII,  «-3. 


^^,    tV 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  153 

fectîon,  et  qu'elle  a  désormais  consacré  tous  ses 
biens  pour  servir  Jésus,  pour  nourrir  son  huma- 
nité sainte,  pour  entretenir  pieusement  son  Eglise. 

Et  le  Maître,  pour  achever  la  somme  de  ses 
conseils  évangéliques,  ajoute  cette  parole  si  courte 
de  mots,  si  large  et  si  profonde  de  sens.  —  Viens 
et  suis-moi.  —  Et  vent  sequere  me  (1).  La  divine 
charité  veut  faire  de  l'homme,  de  tout  Thomme, 
un  sacrifice  de  suave  odeur  pour  réjouir  le  cœur 
de  Dieu.  Or,  pour  qu'il  soit  un  holocauste  parfait 
et  perpétuel,  après  avoir  immolé  son  corps  par  la 
chasteté,  son  cœur  par  la  pauvreté,  l'homme  doit 
immoler  sa  volonté  par  l'obéissance.  Celui  qui  a 
voué  au  Dieu  tout-puissant  tout  ce  qu'il  a,  tout 
ce  qu'il  vit,  tout  ce  qu'il  sent,  celui-là  est  holo- 
causte (2).  Le  vœu  d'obéissance  est  le  dernier  coup 
qui  détruit  le  vieil  homme  ;  c'est  la  dernière  et 
suprême  immolation,  la  plus  pénible,  la  plus 
méritoire,  parce  qu'elle  nous  saisit,  nous  dépouille 
et  nous  anéantit  à  la  racine  de  notre  être  :  comme 
Jésus,  le  divin  modèle  de  perfection,  qui  s'est 
anéanti  lui-même  en  prenant  la  forme  d'esclave, 
et  qui  s'est  humilié  en  se  faisant  obéissant  jusqu'à 
la  mort,  et  à  la  mort  même  de  la  croix  (3). 

Suivre  Jésus  :  le  suivre  par  l'abnégation  de  tou- 


(l)Matb.XlX,21. 

(2)  Cura  quis  omne  quod  habct,  omne  quod  vivit,  omne  quod 
sapit,  omnipoleDii  Dco  voverit,  bolocaustum  est.  S.  Greg. 
8up.,  Ezech.  hom.  20. 

(3)  Pbilip.  11,  7-8. 


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154  SAINTE  MARTHE 

tes  choses,  le  renoncement  à  toute  créature,  le 
dépouillement  de  toute  affection,  de  toute  volonté 
propre  ;  le  suivre  partout  et  toujours,  comme  il 
en  a  lui-même  posé  les  conditions  et  déterminé 
la  mesure  :  Si  quelqu'un  veut  venir  après  moi, 
qu'il  se  renonce  soi-même,  et  qu'il  porte  sa  croix, 
et  qu'il  me  suive  (1)  ;  voilà  le  comble  et  le  terme  :  le 
comble  de  la  perfection  chrétienne  et  le  terme  de 
la  vie  religieuse.  Voilà  le  troisième  conseil  évan- 
gélique  et  le  troisième  vœu  de^  perfection  surna- 
turelle. Sortir  de  soi,  non-seulement  du  monde 
et  de  la  créature,  mais  de  soi-même,  pour  suivre 
Jésus,  pour  le  suivre  de  plus  près,  pour  ne  faire 
avec  lui  qu'un  même  cœur,  une  même  vie,  une 
même  volonté  :  voilà  le  mérite,  la  grandeur  et  la 
grâce  du  vœu  d'obéissance.  Par  le  vœu  d'obéis- 
sance, l'homme  offre  à  Dieu  quelque  chose  de 
plus  grand,  à  savoir  :  Sa  volonté  même,  qui  est 
quelque  chose  de  plus  excellent  que  son  propre 
corps,  qu'il  offre  à  Dieu  par  le  vœu  de  continence, 
et  que  les  choses  extérieures,  qu'il  offre  à  Dieu 
par  le  vœu  de  pauvreté.  C'est  pourquoi  ce  qui  se 
fait  par  obéissance  est  plus  agréable  à  Dieu  que 
ce  qui  se  fait  par  volonté  propre  (2).  Pour  bien 
comprendre  que  Tobéissance,  comme  vœu  per- 
pétuel, est  la  suprême  immolation  de  soi,  qu'a- 
près ce  don  irrévocable  de  sa  propre  volonté  à  la 


(l)Malh.  XVI  ,24. 

(2)  Sum  2»  2«.  Quœst.  GLXXXVI,  Act.  VIIl. 


^ 


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SA  VIE,    SON  HISTOIRE  ET   SON  CULTE.  155 

volonté  de  Jésus,  il  n'y  a  plus  rien  en  soi  de  la 
créature  et  du  temps,  rien  de  ce  qui  change  et 
périt,  citons  ces  admirables  paroles  de  saint  Gré- 
goire :  —  C'est  peu  de  renoncer  à  ce  qu'on  a  ; 
c'est  bien  plus  de  renoncer  à  ce  qu'on  est.  C'est-à- 
dire  il  ne  suffit  pas  de  laisser  nos  biens,  si  nous 
ne  nous  laissons  nous-mêmes.  Pensons  comment 
Paul  s'était  renoncé  lui-même,  lui  qui  disait  :  Je 
vis,  mais  non  plus  moi  (car  ce  cruel  persécuteur 
était  anéanti  et  commençait  à  vivre  le  pieux  pré- 
dicateur), mais  le  Christ  vit  en  moi.  Comme  s'il 
disait  ouvertement  :  il  est  vrai,  je  suis  mort  par 
moi-même,  parce  que  je  ne  vis  pas  selon  la  chair  ; 
mais  je  ne  suis  pas  mort  selon  mon  essence, 
parce  que  je  vis  spirituellement  dans  le  Christ. 
Que  la  vérité  dise  donc,  qu'elle  dise  :  Si  quel- 
qu'un veut  venir  après  moi,  qu'il  se  renonce  soi- 
même  ; 'car  s'il  ne  meurt  à  soi-même,  il  n'appro- 
chera pas  de  celui  qui  est  au-dessus  de  lui-même  ; 
et  il  ne  pourra  saisir  celui  qui  e^^t  au-delà  de  lui- 
même,  s'il  ne  sait  immoler  ce  qu'il  est  soi- 
même  (i).  Avec  saint  Ambroise  nous  dirons  :  Le 
Christ  est  la  fin  de  toutes  les  choses  que  nous  de- 
mandons avec  de  pieuses  intentions.  En  effet,  si 
vous  cherchez  la  sagesse,  si  vous  vous  appliquez 
à  la  vertu  ou  à  la  vérité,  si  vous  cherchez  la 
voie  et  la  justice,  ou  la  résurrection,  en  toutes 
choses  il  faut  suivre  le  Christ,  qui  est  la  vertu  et 


(I)  s.  Greg.  hom.  in  Evang.  XXXII. 


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156'  SAINTE  MARTHE     • 

la  sagesse,  la  vérité,  la  voie,  la  justice,  la  résur- 
rection. À  qui  donc  t'efforceras-tu  d'aller,  sinon 
à  celui  qui  est  la  perfection  de  toutes  choses  et  la 
somme  des  vertus  ?  C'est  pour  cela  qu'il  te  dit  : 
Viens,  suis-moi.  C'est-à-dire,  afin  que  tu  mérite* 
de  parvenir  à  la  consommation  des  vertus  (1). 

Viens,  suis-moi.  Marthe  avait  entendu  cette 
dernière  parole  comme  elle  avait  entendu  les 
deux  autres  ;  et,  dans  la  voix,  dans  l'accent  du 
Maître,  comme  dans  son  regard  et  son  geste,  elle" 
avait  ressenti  la  commotion  de  la  grâce  et  l'attrait 
du  divin  amour.  Elle  avait  compris  et  pratiqué  ce 
conseil  évangélique,  on  peut  le  dire,  avant  même 
qu'il  fût  promulgué.  Elle  suivait  Jésus  depuis  les 
premiers  jours  de  sa  vie  publique,  elle  le  suivait 
pour  l'entendre,  elle  le  suivait  pour  le  servir  et  le 
nourrir  ;  elle  le  suivait  pour  ne  plus  le  qqitter  de 
l'esprit  et  du  cœur  et  pour  l'imiter  ;  elle  le  sui- 
vait pour  obéir  à  ses  volontés,  à  ses  moindres 
désirs,  aussitôt  que  le  Maître  daignait  les  lui  ma- 
nifester. On  peut  dire  que  la  sœur  de  Lazare  était 
dès  ce  moment  la  plus  fidèle  suivante  et  la  plus 
parfaite  imitatrice  de  Jésus.  Elle  fut  obéissante  et 
docile  comme  elle  fut  chaste  et  pure,  comme  elle 
fut  indigente  et  dépouillée  par  amour  pour  Jésus. 
Elle  embrassa  cette  doctrine,  elle  pratiqua  cette 
perfection,  elle  donna  cet  exemple,  qui  fut  la  joie 
du  Sacré-Cœur  et  l'édification  de  la  première  com- 
munauté chrétienne. 

(l)S.  Ambr.  in  Expos.  Utul.  Psalm.  XXXVIII. 


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SA  VIE,   SON   HISTOIRE  ET  SON   CULTE.  157 

Pendant  la  vie  mortelle  de  Jésus,  Marthe  fut 
spécialement  appliquée  à  seiwir  dévotement  et 
tendrement  la  très-sainte  humanité  du  Fils  de 
Dieu.  Jésus  vivant  de  notre  vie  infirme  et  çondes- 
•endant  h  avoir  besoin  de  sa  créature,  Marthe 
quitta  tout  pour  suivre  Jésus,  Marthe  se  dépouilla 
de  tout  pour  servir  Jésus,  Marthe  renonça  à  toute 
créature  pour  aimer  Jésus.  La  pratique  des  con- 
seils évangéliques  ne  pouvait  être  différente  de 
cette  application  empressée  et  pieuse  à  suivre,  à 
servir,  à  aimer  Jésus,  partout  où  Jésus  avait 
besoin  de  soins  et  de  secours,  réclamait  Tatten- 
tion  et  rhonamage,  indiquait  ses  volontés  et  se& 
désirs.  Plus  tard,  lorsque  Thumanité  de  Jésus 
ressuscité,  installée  dans  le  Ciel,  TEglise,  épouse, 
veuve  et  mère,  devra  se  constituer  et  s'organiser, 
s'étendre  et  se  multiplier,  devra  mettre  en  œuvres, 
établir  en  institutions  les  paroles,  les  conseils, 
les  desseins  de  Jésus,  Marthe  sera  la  diligente 
ouvrière  et  Tintelligente  apôtre  de  cet  admirable 
système  de  perfection  religieuse.  Marthe  fondera 
le  premier  monastère,  instaurera  dans  notre  Oc- 
cident, sur  le  sol  de  notre  France,  sur  le  rivage 
de  notre  Méditerranée,  la  pratique  vivante  des 
trois  conseils  évangéliques,  sous  la  forme  de  trois 
vœux  solennels  ;  elle  organisera,  sous  Timpulsion 
du  Sacré-Cœur  et  pour  l'éternel  honneur  de 
l*Eglise^  la  perfection  chi;étienne  et  la  vie  reli- 
gieuse, qui  devront  se  répandre  dans  le  monde 
comme  la  plus  belle  révélation  dé  la  beauté  divine, 
le  plus  suave  parfum  d'incorruption  et  de  chas- 


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158  SAiNTE  MARTHE 

teté,  le  plus  généreux  ministère  de  dévouement 
et  de  charité. 

Pour  terminer  et  pour  conclure,  devons-nous 
rapporter  la  suite  de  l'Evangile  et  Tadoràble  pro- 
messe que  fait  Jésus  à  ses  fidèles  disciples,  à  ses 
parfaits  imitateurs  ?  Après  que  Jésus  a  déterminé 
les  conditions  de  la  perfection  chrétienne,  le  jeune 
homme  qui  était  venu  le  consulter  pour  être  le 
mystérieux  promoteur  de  cette  législation  surna- 
turelle, ce  jeune  homme  que  Jésus  avait  regardé, 
que  Jésus  avait  aimé ,  le  néophyte  de  la  perfec- 
tion que  Jésus  avait  instruit  lui-même,  s'en  va 
triste  et  découragé,  lâchement  déserteur  de  cette 
voie  de  perfection  qui  lui  était  apparue.  Et  Jésus, 
attristé  de  ce  départ,  de  cette  défaillance  à  sa 
grâce,  Jésus  se  plaint  à  ses  disciples  :  —  Oh  ! 
dit-il,  qu'il  est  difficile  à  un  riche  d'entrer  dans 
le  royaume  des  deux  I  Et  ses  disciples,  conune 
pour  le  consoler,  lui  disent  par  la  bouche  de 
Pierre  :  Mais  nous.  Seigneur,  nous  avons  tout 
laissé  et  nous  vous  avons  suivi  ;  que  sera-t-il  de 
nous?  —Nous  avons  tout  quitté,  dit  Pierre  ;  tout. 
C'est  beaucoup  ;  mais  il  a  beaucoup  quitté,  celui 
qui  a  quitté  la  volonté  même  d'avoir  quelque 
chose  (1).  Pierre,  non-seulement  a  quitté  tout  ce 
qu'il  avait,  mais  même  tout  ce  qu'il  pouvait  dési- 
rer. Dès-lors  Pierre  a  quitté  tout  le  monde,  et 


(1)  Multum  deseruiC  qui  voluntatem  habendi  deseruit.  S.  Ber- 
nard, Tract,  in  haec  verba  Çbristi. 


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SA  VIE,    SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  159 

Pierre  a  reçu  tout  le  monde  (1).  Pierre  parle  pour 
tous  les  apôtres,  pour  tous  les  fidèles,  pour  toute 
TEglise,  pour  toutes  les  générations  de  pauvres, 
de  vierges,  de  serviteurs  volontaires  ;  il  parle  sur- 
tout pour  le  groupe  des  âmes  détachées,  géné- 
reuses, amoureuses  d'immolation  et  de  liberté, 
de  perfection  et  de  beauté  ;  Pierre  parle  en  ce  mo- 
ment pour  Marthe  et  pour  Lazare,  pour  les  saintes 
femmes  et  pour  toutes  les  âmes,  émules,  dans 
l'avenir,  de  ces  humbles,  aimables  et  généreuses 
servantes  de  Jésus.  Or,  Jésus  leur  dit  :  En  vérité, 
je  vous  dis  que  vous,  qui  m'avez  suivi  dans  la  ré- 
génération du  monde,  lorsque  le  Fils  de  l'homme 
viendra  s'asseoir  sur  le  trône^de  sa  majesté,  vous 
vous  asseoirez  vous  aussi  sur  douze  sièges, 
jugeant  les  douze  tribus  d'Israël.  Et  quiconque 
aura  quitté  sa  maison,  ou  ses  frères,  ou  ses  sœurs, 
ou  son  père,  ou  sa  mère,  ou  son  épouse,  ou  ses 
enfants,  ou  ses  champs,  pour  mon  nom,  recevra 
le  centuple  et  possédera  la  vie  éternelle  (2). 

Admirables  et  divines  promesses  du  Maître  à 
ses  disciples,  du  Sauveur  et  de  Thomme-Dieu  à 
ses  parfaits  imitateurs  1  Les  obéissants  et  les  hum- 
bles jugeront  le  monde  ;  les  continents  et  les 
vierges  seront  comblés  au  centuple  d'affections  et 
de  tendresses  ;  les  pauvres  volontaires  possède- 


•  1)  Pclrus  non  solum  dimisit  quidquid  habebat,  sed  etiam 
quidqiiid  babere  cupiebat.  Prorsus  toturn  munduni  dimisit  Po- 
>ru8,  et  tofum  miindum  Potriis  accepit.  S,  Auff*  Inpsalm.  GIJI. 

(2)  Malh.  XIX,  2t-30. 


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160  SAINTE  MARTHE 

ront  la  vie  éternelle.  Ils  jugeront  le  monde,  tous 
ceux  qui  ont  quitté  le  monde,  méprisant  ses  faux 
biens,  pour  aller  à  la  conquête  des  biens  éternels. 
Tous  ceux  que  le  monde  a  méprisés,  insultés  et 
persécutés  comme  le  Christ  pour  le  Christ,  se  relè- 
veront dans  la  gloire  avec  lui,  comme  lui  et  par- 
ticiperont à  son  triomphe.  0  grâce  de  familiarité  I 
0  comble  d'honneur  !  0  privilège  de  confiance  I 
0  prérogative  de  sécurité  parfaite  !..  parole  assuré- 
ment heureuse  qui  les  fera  si  tranquilles  et  même 
si  glorieux  dans  cet  étonnant  fracas  des  éléments 
confondus,  dans  cet  effrayant  examen  des  méri- 
tes, dans  cette  terrible  alternative  de  jugements  (1). 
Ils  recevront  le  centuple  des  affections  et  des 
biens  qu'ils  auront  abandonnés  pour  leur  Maître  : 
ce  bon  Maître  multipliera  dans  leur  âme  les  joies 
spirituelles  et  les  vertus  au  centuple.  Celui  qui 
aura  laissé  pour  le  Christ  ses  biens  et  ses  affec- 
tions, le  Christ  les  lui  rendra  au  centuple  ;  c'est- 
à-dire  lui  donnera  des  cœurs  dévoués  qui  lui 
témoigneront  Tamour,  le  secours  et  la  tendresse 
de  frères,  d'épouses,  de  mères,  avec  une  charité 
et  une  suavité  plus  grandes  encore  :  en  sorte 
qu'ils  n'auront  pas  perdu  ce  qu'ils  auront  quitté, 
mais  l'auront  déposé  dans  la  providence  du  Christ, 
où  tous  ces  biens  se  seront  multipliés  surabon- 
damment avec  usure.  En  effet,  les  affections  de 
l'esprit  sont  plus  douces  que  les  affections  de  la 


(1)  s,  Bcin.  nerm.  VllI.  In  psalm.  qui  habitat-,  etc. 


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SA  VJE,   SON  HISTOIRE  ET  SON   CULTE.  161 

nature,  et  le  cœur  que  la  piété  remplit  d'un  amour 
céleste,  aime  bien  mieux  que  celui  que  les  liens 
du  sang  enivrent  d'un  amour  terrestre.  Ainsi  le  re- 
ligieux qui,  pour  le  Christ,  a  laissé  la  seule  maison 
de  son  père,  trouve  non  pas  cent  maisons,  mais 
cent  collèges  et  monastères  plus  grands  et  plus 
beaux,  qui  le  reçoivent  avec  une  tendresse  mater- 
nelle. Ainsi  celui  qui  aura  quitté  pour  le  Christ 
un  champ,  trouvera  cent  disciples  du  Christ  qui 
cultiveront  leurs  champs  pour  le  nourrir  ;  et  cela, 
sans  labeur,  sans  culture  de  la  part  de  celui  qui 
aurait  dû  cultiver  son  propre  champ.  Semblable- 
ment  pour  un  frère  qu'il  aura  quitté,  nombreux 
seront  les  chrétiens  qui,  comme  des  frères,  le  pour- 
suivront d'un  amour  fraternel  et  s'attacheront  à 
lui  plus  suavement  par  l'union  de  l'esprit  ;  pour 
un  père,  de  nombreux  vieillards  l'aimeront 
comme  leur  fits  ;  pour  une  mère,  de  nombreuses 
matrones  pourvoiront  à  ses  besoins  avec  une 
affection  maternelle  ;  enfin,  pour  un  fils  ou  une 
fille,  d'innombrables  serviteurs  de  Dieu  le  véné- 
reront conmie  un  père,  recevront  sa  doctrine 
saine  et  ses  sages  conseils,  et  son  cœur  en  goû- 
tera plus  de  chastes  voluptés  qu'il  n'en  rece- 
vrait d'enfants  selon  la  nature  (1). 

Enfin,  le  bon  Maître  est  pour  eux,  pour  ses 
pauvres,  ses  obéissants,  ses  continents  volontai- 
res, il  est  lui-môme  le  centuple  en  richesse,  en 


(1)  Gora.  à  Lap.  in  Matb.  XIX. 


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162  SAINTE  MARTHE 

puissance,  en  amour.  Il  a  promis,  sa  parole  est 
sûre  comme  son  cœur.  Etendant  la  main  sur 
ses  disciples  choisis  et  privilégiés,  il  a  dit  :  voici 
ma  mère  et  mes  frères,  car  celui  qui  fait  la  volonté 
de  mon  Père,  qui  est  dans  les  cieux,  celui-là  est 
mon  frère  et  ma  sœur  et  ma  mère  (1).  Votre  frère, 
ô  Jésus  !  votre  sœur  et  votre  mère,  vous  nous  ai- 
merez ainsi,  vous  nous  permettrez  de  vous  aimer 
de  même  :  vous  êtes  frère  et  sœur  et  mère  de  celui 
qui  pour  vous  aura  quitté  la  maison  paternelle  et 
brisé  les  liens  de  la  nature.  Vous  êtes  frère  et 
sœur  et  mère  avec  une  affection,  une  douceur, 
une  tendresse,  un  dévouement  que  votre  cœur 
sacré  noyis  témoigne  et  dont  il  multiplie  ses  sua- 
ves richesses  selon  les  sacrifices  que  nous  aurons 
faits  pour  vous.  C'est  peu  que  vous  nous  rendiez 
et  multipliez  au  centuple  les  biens  de  la  nature 
que  nous  aurons  quittés  pour  vous;  c'est  peu  que 
vous  les  remplaciez  par  les  l3iens  de  la  grâce, 
mille  fois  plus  suaves  et  plus  précieux  dans  leur 
sphère  surnaturelle  ;  c'est  peu  que  vous  suscitiez 
pour  vos  fidèles  et  généreux  disciples  des  âmes 
tendres  et  ferventes  et  dévouées  pour  les  aimer, 
les  vénérer,  les  servir^au  centuple,  en  exécution 
de  votre  adorable  promesse  ;  c'est  vous  mainte- 
nant, ô  bon  Maître,  doux  ami,  généreux  Seigneur, 
c'est  vous  qui,  dans  votre  humanité  sainte  qui 
nous  étreint  de  ses  bras  fraternels,  nous  faites 


(1)  Math.  XII,  49-50. 


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SA    VIE^   SON  HISTOIRE  ET  SON   CULTE.  163 

sentir,  nous  faites  goûter  et  savourer  les  amours 
de  la  terre  quittés  pour  vous.  C'est  tous  qui,  de 
votre  Sacré-Cœur,  un  cœur  humain  quoique  divi- 
nisé, un  cœur  qui  sait  aimer  comme  nous  ai- 
mons, mais  avec  une  tendresse,  une  pureté  et  une 
intensité  incomparables,  un  cœur  qui  remplit  de 
sa  plénitude  presque  infinie  tous  les  cœurs  hu- 
mains qui  savent  aimer  ;  c'est  vous  qui  nous 
aimez,  qui  prenez  pour  nous  tous  les  sentiments 
qui  firent  tressaillir  notre  pauvre  cœur,  vous  qui 
nous  prodiguez  toutes  les  douceurs  de  liens,  de 
rapports  et  d'attachements,  qui  nous  rendez,  mais 
divinement  transfigurés,  tous  les  souvenirs  de  ten- 
dresse, de  joie,  de  tristesse  et  de  larmes,  d'affec- 
tion et  de  dévouement  que  nous  avons  quittés 
pour  vous.  C'est  vous  qui  nous  introduisez  dans 
le  trésor,  dans  le  tabernacle  et  le  sanctuaire  de 
votre  amour  en  nous  disant  :  omnia  mea  tua 
sunt.  —  Tout  ce  qui  esl  à  moi  est  à  toi.  (1).  Votre 
apôtre  nous  avait  dit  :  tout  est  à  vous,  soit  Paul, 
soit  ApoUo,  âoitCéphas,  soit  le  monde,  soit  la  vie, 
soit  la  mort,  soit  les  choses  présentes,  soit  les 
choses  futures,  tout  est  à  vous  :  mais  vous  êtes 
au  Christ  et  le  Christ  et  à  Dieu  (2).  Vous  nous  sai- 
sissez par  les  deux  bras  de  votre  humanité,  vous 
nous  enveloppez  dans  la  pourpre  de  votre  sang, 
vous  nous  transformez  dans  la  flamme  de  votre 


(1)  Luc.  XV,  31. 

(2)  I,  Cor.  in,  22-23. 


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164  SAINTE  MARTHE 

amour,  et  vous  nous  transportez  en  Dieu  qui  nous 
tient  lieu  de  tout  et  nous  donne  la  \ie  éternelle  où 
nous  jouissons  de  tout.  Heureux,  ô  Jésus  I  ceux 
que  vous  appelez  à  tout  quitter  pour  vous  suivre  : 
heureuse  Marthe,  appelée  la  première  et  qui  la 
première,  la  plus  généreuse  et  la  plus  aimée,  a 
tout  quitté  pour  vous  suivre,  pour  vous  servir, 
pour  vous  aimer. 


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MABTHE  AMENE  AUX  PIEDS  DE  JÉSUS  SA  SŒUR 
MADELEINE  REPENTANTE. 


Per  te  damnantur  errores, 
Per  te  decoraotur  mores, 
Et  fides  extollitur. 

0  oliva  pietatis 

Et  quis  tuae  sanctitatis, 

Dicet  excellentiam  ? 

Animam  luae  sororis 
Aiidisti  supernis  choris, 
Ferri  cum  laetitiâ. 

Par  vous,  ô  Marthe,  sont  con- 
damnées les  erreurs,  sont  embellies 
les  mœurs  et  la  foi  exaltée. 

0  doux  olivier  de  miséricorde, 
qui  donc  de  votre  sainteté  pourra 
(lire  l'excellence  ? 

L'âme  de  voire  sœur,  vous  l'avez 
entendue,    transportée  avec  joie 
»  parmi  les  chœurs  célestes. 

(Prosa  in  missal.  Lugd. 
Aurel.  1523.  Colon.  1525.  Aus- 
eitan.  1555.MassaiIs.  153U.Are- 
lat.  1530.) 

L*ÉvaDgiIe  ne  le  dit  pas  expressément,  mais  il 
nous  le  donne  à  penser,  il  nous  invite  même  à  le 
dire.  Marthe  fut  l'instrument  des  miséricordes 
divines  pour  sa  sœur  et  Tintermédiaire  de  la 
grâce  dans  cette  grande  conversion  de  Madeleine. 
La  douce  et  maternelle  tendresse  de  Marthe  pour 
sa  sœur,  l'infatigable  attachement  qui  suivit  la 
pécheresse  jusqu'en  ses  plus  honteux  désordres, 


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166  SAINTE  MARTHE 

ouvrit  le  cœur,  ce  pauvre  cœur  de  femme  fait 
pour  Dieu,  mais  si  misérablement  souillé  par  le 
péché.  Marthe,  qui  déjà  connaissait  les  ineffables 
miséricordes  du  Sacré-Cœur,  Marthe  ouvrit  le 
cœur  de  Madeleine,  pour  y  faire  entrer,  avec  la 
grâce  et  la  lumière,  la  honte  et  le  remords,  la  péni- 
tence et  la  conversion.  L'Évangile  ne  nous  le  dit 
pas  ici  ;  mais  ailleurs,  il  nous  montre  Marthe'^déso- 
lée  de  la  mort  de  son  frère,  se  penchant  vers  sa 
sœur  accablée  de  douleur  et  noyée  de  larmes, 
pour  lui  dire  doucement  :  le  Maître  est  là  et  il 
t'appelle.  —  Magister  adest  et  vocat  te  (1).  Voilà 
Marthe  toute  entière,  elle  vient  de  Jésus  à  qui  elle 
a  rendu  ses  devoirs,  exposé  ses  larmes,  dont  elle 
a  reçu  des  consolations  et  des  grâces.  Le  Maître  a 
bien  voulu  confirmer  la  foi  de  son  amie  et  provo- 
quer, de  son  cœur  à  ses  lèvres,  cette  magnifique 
profession  de  foi  en  la  divinité  du  fils  de  l'homme, 
que  nous  expliquerons  ailleurs.  Marthe  quitte 
Jésus  pour  aller  à  Madeleine.  Elle  a  reçu  le  mes- 
sage du  Dieu  de  pardon  et  de  miséricorde  pour 
sa  chère  égarée,  pour  son  élégante  et  belle  péche- 
resse, qu'elle  aime  doublement,  comme  sa  fille  et 
comme  sa  sœur  ;  qu'elle  aime  mille  fois  plus  en- 
core, comme  la  créature  de  son  Dieu,  conmie 
l'âme  perdue  que  son  Sauveur  vient  racheter  ,  la 
brebis  égarée  que  le  bon  pasteur  est  descendu 
chercher.    Elle  va,  pleine    d'empressement  et 


(I)  Joan.  VII,  28- 


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SA  VIE,    SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  167 

néanmoins  de  prudence  et  de  douceur  ;  elle  appelle 
sa  sœur  en  silence,  d'un  geste  suppliant,  d'un 
regard  chargé  de  larmes  et  de  tendresse;  d'un  mot 
affectueux  et  caressent,  elle  lui  dit  :  le  Maître  est 
là  et  il  t'appelle  ;  le  Maître,  ma  pauvre  sœur  bien 
aimée,  le  Maître,  le  vrai  Maître,  de  doctrine  et 
d'amour,  le  Maître  annoncé,  prédit,  préparé,  le 
Maître  venu  pour  nous  instruire,  nous  ouvrir  la 
voie  du  ciel,  nous  délivrer  des  chaînes,  nous  rele- 
ver de  Tabjection,  nous  racheter  du  péché,  nous 
purifier  et  nous  sanctifier  par  sa  parole  et  par  son 
sang.  Le  Maître  est  là,  près  de  nous,  près  de  toi, 
car  son  œil  te  suit  partout  et  son  cœur  t'environne 
de  pitié,  quoique  tu  te  sois  dérobée  et  débarrassée 
de  lui.  Il  est  là  et  il  t'appelle  :  il  t'appelle  par  les 
tristesses,  les  dégoûts,  les  hontes  de  ta  misérable 
vie  ;  il  t'appelle  par  les  regrets,  les  dépits,  les 
remords,  par  les  désirs  inassouvis,  les  frayeurs 
de  la  justice  et  les  pressentiments  de  l'éternité  ; 
il  t'appelle  par  la  pensée  d'une  vie  plus  pure,  par 
le  désir  d'une  condition  plus  honorable,  par  le 
soulèvement  instinctif  de  ton  cœur  vers  une 
beauté,  une  chasteté,  un  amour  seuls  dignes  de 
toi,  ma  sœur.  Il  t'appelle  par  ta  sœur,  par  celle 
qui  te  servit  de  mère,  dont  l'indulgente  tendresse 
fut  peut-être  cause  de  tes  égarements,  mais  dont 
les  larmes,  les  prières  et  Tardente  pitié  veulent 
te  ramener  à  ses  pieds.  Viens,  ma  sœur,  viens 
avec  moi,  viens  à  lui. 

A  défaut  de  l'Évangile,  muet  sur  les  démarches 
que  dut  faire  Marthe  auprès  de  sa  sœur  pour 


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168  SAINT£  MÂBTHE 

ramènera  la  conversion,  prenons  la  vision,  qui 
nous  permettra  de  recomposer  cette  partie  de  la 
vie  et  du  ministère  de  Marthe.  Nous  avons  ailleurs, 
dans  la  Vie  de  sainte  Madeleine,  cité  plusieurs 
de  ces  belles  pages  ;  mais  nous  devons  les  répéter 
ici,  car  la  vie  des  deux  sœurs  se  mêle  et  se  con- 
fond dans  les  embrassements  de  la  miséricorde 
et  de  la  vérité,  de  la  paix  et  de  la  justice.  Prenons 
dès  le  commencement  les  visites  de  Marthe  à 
Madeleine.  —  «  Je  me  suis  trompée  dernièrement, 
dit  Textatique  de  Dûlmen,  en  disant  que  Marthe 
était  revenue  de  Cana  chez  elle  avec  Lazare. 
Lazare  alla  seul,  Marthe  resta  encore  en  Galilée, 
à  Gennabris,  je  crois,  où  habitait  Nathanaêl.  Elle 
avait  fait  prier  Madeleine  de  venir  Ty  trouver.  Il 
y  avait  encore  là  plusieurs  disciples.  On  parla  des 
miracles  de  Jésus  :  et  lorsque  Jésus  vint  dans  la 
contrée  de  Jezraël,  Marthe  engagea  sa  sœur  à  faire 
avec  elle  huit  lieues  de  plus,  jusqu'à  Jezraêl.  Mais 
Jésus  n'y  était  plus,  et  elle  entendit  seulement 
raconter  les  miracles  par  ceux  qu'il  avait  guéris. 
Alors  les  deux  sœurs  se  séparèrent,  et  Madeleine 
retourna  à  Magdalum  (1). 

«  Lazare ,  Marthe ,  Séraphia  (Véronique)  et 
Jeanne  Ghusa,  qui  étaient  partis  antérieurement 
de  Jérusalem,  avaient  visité  Madeleine  à  Magda- 
lum, et  l'avaient  engagée  à  aller  à  Jezraël,  pour 
voir,  si  ce  n'est  pour  entendre,  cet  homme  mer- 


(4)  Vie  de  ^..S.  /.-C,  II,  7. 


^ 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  169 

veîUeux,  si  sage,  si  éloquent,  si  beau,  ce  Jésus 
dont  tout  le  pays  s*occupait.  Elle  avait  cédé  aux 
prières  des  autres  femmes  et  les  avait  suivies, 
mais  avec  tout  l'attirail  des  pompes  et  des  vanités 
mondaines.  Lorsque,  de  la  fenêtre  de  rhôtellerie, 
elle  vit  Jésus  s'avancer  dans  la  rue,  accompagné 
de  ses  disciples,  Jésus  lui  lança  un  regard  sévère, 
et  ce  regard  lui  pénétra  si  profondément  dans 
TÂme  et  la  jeta  dans  une  confusion  et  un  trouble 
si  extraordinaires, que,  dominée  parle  sentiment 
de  sa  misère,  elle  courut  de  rhôtellerie  à  une 
maison  de  lépreux  où  avaient  été  aussi  des  fem- 
mes affligées  de  maladies  et  qui  était  une  espèce 
d'hôpital  à  la  tète  duquel  était  un  pharisien.  Les 
gens  de  Tauberge  auxquels  sa  manière  de  vivre 
était  connue  disaient  :  voilà  qu'elle  se  range  parmi 
les  lépreux  et  les  hémorrhoîsses.  Mais  Madeleine 
avait  couru  à  la  maison  des  lépreux  pour  s'humi- 
lier, tant  le  regard  de  Jésus  l'avait  ébranlée  ;  car 
elle  (était  descendue  dans  une  hôtellerie  plus  élé- 
gante que  celles  où  étaient  les  autres  femmes  ; 
ce  qu'elle  avait  fait  par  vanité,  pour  ne  pas  se 
trouver  avec  tant  de  pauvres  geng.  Marthe,  Lazare 
et  les  autres  femmes  retourneront  avec  elle  à 
Magdalum  et  y  célébreront  le  sabbat  suivant  (1).» 
Madeleine  ébranlée  n'était  pas  encore  vaincue  : 
la  pécheresse  humiliée  n'était  pas  encore  conver- 
tie. Cette  âme  devait  coûter  à  Jésus  plus  de  peines. 


(i)  Vie,  etCi  II,  25. 

10 


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170  SAINTE  MARTHE 

à  la  grâce  plus  d'efforts,  à  Marthe  plus  de  prières 
et  de  larmes,  pour  devenir  la  fervente  convertie, 
la  fidèle  amie  et  l'admirable  contemplatrice  qu'elle 
devait  être.  L'Évangile  nous  raconte  la  scène  déci- 
sive de  sa  conversion  définitive  et  du  pardon 
divin  ;  mais  il  nous  laisse  entrevoir  que  cette  cour- 
tisane, enfoncée  dans  la  boue  et  le  péché,  orgueil- 
leuse et  vaine,  impérieuse  et  fière,  élégante  et 
sensuelle,  devait  passer  par  bien  des  vicissitudes 
intérieures,  par  bien  des  luttes  et  des  fuites,  des 
retours  et  des  emportements,  avant  de  tomber 
vaincue,  brisée,  convertie  aux  pieds  de  Jésus, 
pour  se  relever,  purifiée,  pardonnée,  justifiée. 
Dès-lors  nous  comprenons  les  inquiétudes,  les 
démarches,  les  prières,  les  tentatives  et  les  sup- 
plications de  Marthe  pour  retrouver,  ressaisir, 
ramener  à  Jésus  sa  sœur  obstinée.  Ah  I  si  nous 
admirons  dans  Madeleine  un  des  plus  grands 
miracles  de  la  grâce,  une  des  plus  éclatantes  vic- 
toires de  l'amour  divin,  admirons,  bénissons  dans 
la  conduite  de  Marthe  avec  Madeleine,  un  des 
plus  rares  exemples  de  tendre  obstination  pour 
assiéger  une  âme,  pour  la  vaincre  et  l'emporter 
frémissante  dans  le  sein  de  la  paternelle  bonté  de 
Dieu.  —  «  Marthe,  Véronique  et  Jeanne  Ghusa, 
avec  Anne,  fille  de  Gléophas,  ont  fait  le  voyage  de 
Béthanie  à  Gapharnaum  :  sur  la  route,  Dina  la 
samaritaine  et  Marie  la  suphanite  d'Ainon  se  sont 
jointes  à  elles  dans  une  hôtellerie  où  elles  avaient 
amené  quelques  disciples  de  Jérusalem,  qui 
étaient   allés   avec   Lazare   trouver  Jésus  près 


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SA   VIE,    SON   HISTOIRE  ET   SON  CULTE.  171 

d'Ophra,  si  je  ne  me  trompe  ;  c'était  de  là  que  pro- 
venaient les  informations  sur  l'état  moral  de  Ma- 
deleine qui  a  été  mentionné  récemment.  J'ai  vu 
aujourd'hui  que  les  saintes  femmes  sont  allées  à 
trois  lieues,  au  midi  deCapharnaum,  dans  une  ville 
de  lévites  appelée  Domna,  où  elles  avaient  une  hô* 
tellerîe,  et  que  Marthe  partit  de  là  pour  aller,  à  une 
lieue  au  sud-ouest,  voir  Madeleine  à  Magdalum. 

»  Magdalum,  avec  ses  châteaux  et  ses  jardins, 
est  situé  au  nord  de  la  Montagne  ,  à  l'orient  de 
laquelle  se  trouve  Gabara  :  Jatapat  est  à  une  lieue 
au  sud-est  de  cette  dernière  ville.  Magdalum  est 
situé  dans  un  bassin,  sur  la  crête  méridionale 
d'une  vallée  qui  va  de  l'Ouest  à  l'Est  dans  la  di- 
rection du  lac  de  Génézareth,  à  une  demi-lieue  à 
peu  près  de  l'extrémité  occidentale  de  la  vallée. 
La  ville  est  bâtie  sur  le  penchant  de  la  montagne. 
Tibériade  est  à  deux  petites  lieues  au  sud-est  de 
Magdalum,  sur  le  bord  du  lac.  On  peut  aller  à 
Magdalum  d'en  haut  et  d'en  bas. 

»  Marthe  alla  surtout  voir  Madeleine  pour  la 
déterminer  à  aller  avec  Dina  'la  Samaritaine  et 
Marie  la  Suphanite  écouter  une  grande  instruc- 
tion que  Jésus  fera  sur  la  montagne  de  Gabara. 
Madeleine  la  reçut  assez  amicalement  dans  une 
des  ailes  de  son  château,  qui  est  un  peu  délabré, 
et  elle  la  conduisit  dans  une  chambre  voisine  de 
ses  appartements  de  réception,  mais  non. pas  pré- 
cisément dans  ceux-ci.  Il  y  avait  en  elle  un  mé- 
lange de  vraie  et  de  fausse  honte.  D'une  part, 
elle  rougissait  de  sa  sœur  pieuse,  simple,  mal 


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172  SAINTE  MARTHE 

vêtue,  qui  parcourait  le  pays  avec  les  adRérents 
de  Jésus,  voués  au  mépris  des  compagnons  de 
plaisir  de  Madeleine.  D'autre  part,  elle  rougis- 
sait devant  Marthe  et  n'osait  pas  la  mener  dans 
les  appartements  qui  étaient  le  théâtre  de  ses 
folies  et  de  ses  désordres.  Madeleine  avait  un 
certain  abattement  moral  ;  mais  elle  n'avait  pas  la 
force  de  rompre  avec  ses  habitudes  :  elle  était 
pâle  et  un  peu  défaite.  Déjà  les  dernières  fois 
que  j'ai  porté  mes  regards  sur  sa  vie  privée,  sa 
position  m'a  paru  moins  indépendante  et  moins 
brillante.  L'homme  avec  lequel  elle  vivait  dans  le 
péché  lui  était  à  charge,  et  elle  se  sentait  un  peu 
abaissée  par  cette  relation,  car  il  avait  des  senti- 
ments vulgaires.  En  outre,  elle  avait  déjà  été 
remuée  une  fois  par  l'enseignement  de  Jésus. 

«  Marthe  s'y  prit  avec  elle  d'une  façon  très- 
affectueuse  et  très-adroite.  Elle  lui  dit  :  —  Dina 
la  Samaritaine  et  Marie  la  Suphanite,  deux  per- 
sonnes aimables  et  intelligentes  que  tu  connais^ 
t'engagent  à  aller  avec  elles  entendre  Jésus  prê- 
cher sur  la  montagne.  C'est  si  près  de  toi  I  Elles 
seraient  bien  aises  d'avoir  ta  compagnie  dans  cette 
occasion.  Tu  n'auras  pas  à  rougir  d'elles  devant 
le  peuple  ;  tu  sais  qu'elles  ont  bon  air,  que  leur 
mise  est  élégante  et  leurs  manières  distinguées. 
Ce  sera  un  beau  spectacle  ;  rien  n'est  plus  inté- 
ressant à  voir  que  cette  multitude  innombrable 
écoutant  la  voix  éloquente  du  Prophète,  les  ma- 
lades qu'il  guérit,  la  hardiesse  avec  laquelle  il 
interpelle  les  Pharisiens!    Véronique,  Jeanne 


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SA  VIB,   SON  HISTOUIE  ET  SON  CULTE.  173 

Ghuza  et  la  mère  de  Jésus^  qui  te  veut  tant  de 
bien,  sont  toutes  persuadées,  ainsi  que  moi,  que 
tu  nous  remercieras  de  cette  imitation.  Je  pense 
que  ce  sera  pour  toi  une  distraction  agréable.  Tu 
semblés  maintenant  ici  tout  à  fait  délaissée.  Tu 
ne  trouves  pas  de  gens  qui  sachent  apprécier  ton 
cœur  et  tes  talents.  Ah  !  si  tu  voulais  passer  quel- 
que temps  avec  nous  à  Béthanie  I  nous  entendons 
tant  de  choses  merveilleuses  et  nous  avons  tant 
de  bien  à  faire  I  Et  tu  as  toujours  été  si  charita- 
ble et  si  compatissante  I  Mais  au  moins  il  faut 
que  demain  tu  viennes  à  Domna  avec  nous.  Nous 
sommes  à  Thôtellerie,  nous  autres  femmes  ;  mais 
tu  pourras  avoir  un  logement  à  part  et  ne  parler 
qu'à  celles  que  lu  connais.  —  Ce  fut  de  cette 
manière  que  Marthe  parla  à  sa  sœur,  évitant  avec 
soin  tout  ce  qui  pouvait  la  blesser.  Madeleine, 
dans  sa  mélancolie,  accepta  volontiers.  Elle  fit 
d'abord  quelques  petites  objections,  mais  elle 
finit  par  consentir,  et  promit  à  Marthe  de  partir 
avec  elle  pour  Domna  le  lendemain  matin.  Elle 
mangea  avec  elle,  et,  dans  la  soirée,  elle  quitta 
plusieurs  fois  ses  appartements  pour  venir  la 
visiter.  Le  soir,  Marthe  et  Anne  de  Gléophas 
adressèrent  leurs  prières  à  Dieu  pour  qu'il  rendît 
le  voyage  profitable  à  Madeleine. 

»  Madeleine  semble  disposée  à  recevoir  une 
forte  impulsion,  mais  je  crois  qu'elle  retombera 
encore  une  fois  (1).  » 

(1)  Vie,  etc.,  m,  139-142 

10. 

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174  SAINTE  MARTHE 

Les  rechutes  de  Madeleine  ne  sont  point  con- 
tredites par  l'Évangile.  Nous  pouvons  même  dire 
que  rÉvangile  nous  insinue  ces  rechutes,  lors- 
qu'il nous  montre  la  malheureuse  sœur  de 
Marthe  possédée  de  sept  démons.  L'explication 
que  Jésus  donne  des  sept  démons  amenés  par  le 
démon  de  l'impureté  (1)  ne  nous  désigne-t-elle 
pas  Madeleine?  Elle  était  présente,  sans  doute,  la 
pécheresse  retombée,  la  courtisane  mal  convertie, 
lorsque  Jésus  parlait  si  vivement  de  Tétat  misé- 
rable des  âmes  redevenues  la  proie  du  vice  impur, 
après  une  première  effusion  de  la  grâce  mal  rete- 
nue, dans  une  chute  plus  honteuse  et  plus  pro- 
fonde. Le  trait  brûlant  et  miséricordieux  de  la 
parole  du  Maître  allait  frapper  le  éœuT  que 
l'amour  divin  poursuivait.  Marthe  était  présente 
aussi,  joignant  ses  supplications  aux  véhéments 
reproches  du  Sacré-Cœur.  C'est  une  tradition 
très-autorisée  qui  attribue  à  Marcelle,  suivante 
de  Marthe,  l'exclamation  qui  suivit  les  vives  paro- 
les de  Jésus.  -7-  Heureux  le  sein  qui  vous  a  porté, 
heureuses  les  mamelles  qui  vous  ont  allaité  (2). 
Marthe,  la  tendre  sœur,  obstinée  dans  son  dé- 
vouement, dut  insister,  revenir,  braver  les  refus, 
les  froideurs,  les  emportements  de  cette  pauvre 
âme,  plus  malheureuse  et  plus  dégradée,  mais 
aussi  plus  aimée  et  plus  poursuivie  après  cha- 


(1)  Malb.  XII,  43-45. 

(2)  Luc.  XI,  2i.  Vide  Corp.  a  Lap.  in  Luc.  XI. 


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SA  VIE,   SON   HlSTOrRE  ET  SON   CULTE.  175 

cune  de  ses  infidélités  à  la  grâce  et  de  ses  rechu- 
tes. Suivons,  à  l'aide  de  la  vision,  cette  lutte  .de 
la  sœur,  de  la  vierge,  de  l'ange  gardien  de  la 
famille  contre  la  brillante  hétaïre,  la  courtisane 
fatiguée,  la  femme  perdue  de  réputation  et  plus 
affamée  de  désordre,  après  avoir  été  saisie  par  le 
remords  et  soulevée  par  la  grâce.  Nous  verrons, 
nous  admirerons  la  conduite  de  Marthe,  qui  nous 
rappellera  peut-être  de  chers  et  bénis  souvenirs, 
des  larmes,  des  prières,  des  drames  intimes  où 
des  âmes  aimées  ont  trouvé  la  conversion  et  la 
paix,  par  l'influence,  le  dévouement  et  le  sacri- 
fice de  quelqu'une  de  ces  sœurs  de  Marthe  qui  con- 
tinuent au  foyer  de  la  famille  chrétienne  la  sanc- 
tifiante et  virginale  mission  de  la  sœur  aînée  de 
Madeleine.  Nous  comprendrons  mieux,  peut-être, 
la  douceur,  la  patience ,  l'humilité,  l'abnégation 
de  Marthe,  recherchant,  attendant,  poursuivant, 
relevant  Madeleine  et  la  ramenant  enfin,  brisée 
mais  convertie,  aux  pieds  de  Jésus. 

«  L'état  de  Madeleine  était  devenu  déplorable 
au  dernier  point.  Depuis  qu'elle  était  retombée, 
après  sa  conversion  près  de  Gabara ,  sept  démons 
s'étaient  emparés  d'elle.  Son  entourage  était  de- 
venu pire  que  jamais.  Les  saintes  femmes,  spécia- 
lement la  Sainte-Vierge,  n'avaient  cessé  de  ^rîer 
instamment  pour  elle  ;  et  enfin,  Marthe,  accom- 
pagnée de  sa  suivante,  était  allée  la  voir  à  Mag- 
dalum.  Elle  fut  reçue  froidement,  et  on  la  fit 
attendre.  Précisément  une  cohue  de  libertins  et 
de  femmes  galantes  de  Tibériade  venait  d'entrer 


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176  SAINTE  MARTHE 

pour  prendre  part  au  festin.  Madeleine  était  oc- 
cupée à  sa  toilette  :  elle  fit  dire  à  sa  sœur  qu'elle 
ne  pourrait  pas  lui  parler  maintenant.  Marthe  se 
mit  en  prière  et  l'attendit  ainsi  avec  une  patience 
indicible.  Enfin,  l'infortunée  Madeleine  arriva 
toute  pleine  de  mauvaise  humeur  et  d'irritation  ; 
elle  était  dans  un  grand  embarras.  La  simplicité 
des  vêtements  de  Marthe  lui  faisait  honte  ;  elle 
craignait  que  ses  hôtes  ne  la  vissent,  et  elle  l'invita 
à  se  retirer.  Marthe  Ijui  demanda  seulement  un 
coin  où  elle  pût  se  reposer.  On  la  conduisit  avec 
sa  suivante  dans  une  chambre  vide  des  bâtiments 
de  service ,  et  elle  y  fut  laissée  ou  plutôt  oubliée, 
car  on  ne  lui  donna  même  pas  à  boire  et  à  man- 
ger. On  était  dans  l'après-midi.  Cependant  Made- 
leine se  parait  et  s'asseyait  sur  un  siège  élégant  à 
la  table  du  festin,  tandis  que  Marthe  et  sa  ser-f 
vante  priaient  accablées  de  tristesse.  A  la  fin  du 
banquet,  Madeleine  sortit  et  porta  quelque  chose 
à  Marthe  sur  une  petite  assiette  qui  avait  un 
rebord  bleu  ;  elle  lui  porta  aussi  à  boire.  Elle  lui 
parla  d'un  ton  injurieux  et  méprisant  ;  il  y  avait 
en  elle  un  mélange  d'orgueil ,  d'impudence  ,  de 
désespoir  et  de  déchirement  intérieur.  Marthe 
l'engagea  de  la  façon  la  plus  humble  et  la  plus 
affectaeuse  à  venir  assister  à  la  prédication  solen- 
nelle que  devait  faire  Jésus  dans  le  voisinage; 
elle  lui  dit  que  toutes  les  personnes  avec  lesquel- 
les elle  s'était  liée  récemment  dans  une  occasion 
semblable  s'y  trouveraient,  et  qu'elles  se  faisaient 
une  fête  de  la  revoir  ;  qu'elle-même  avait  déjà 


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SA  VIE,    SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  177 

fait  voir  combien  elle  honorait  Jésus;  qu'elle 
devait  donner  à  sa  sœur  ainsi  qu'à  Lazare  la  joie 
de  l'y  voir  venir  ;  qu'elle  ne  trouverait  pas  de 
sitôt  une  autre  occasion  d'entendre  l'admirable 
prophète  dans  un  lieu  si  rapproché  de  sa  demeure, 
et  de  voir  en  même  temps  tous  ses  amis.  Derniè- 
rement, en  répandant  des  parfums  sur  Jésus,  au 
festin  de  Gabara,  elle  avait  prouvé  qu'elle  savait 
rendre  hommage  à  tout  ce  qui  était  grand  et  beau 
partout  où  elle  le  rencontrait  ;  il  fallait  qu'elle 
vînt  saluer  encore  une  fois  ce  qu'elle  avait  honoré 
publiquement  avec  une  hardiesse  si  magnanime, 
etc.,  etc.  Il  est  impossible  de  dire  avec  quelle 
affection  et  quelle  patience  Marthe  lui  adressa  ce 
discours  et  supporta  ses  manières  odieuses  et 
altières.  A  la  fin,  Madeleine  lui  dit  :  J'irai,  mais 
non  pas  avec  toi.  Tu  peux  prendre  les  devants, 
car  je  ne  veux  pas  me  montrer  en  toilette  si 
négligée  ;  je  veux  me  parer  suivant  ma  condition 
et  avoir  mes  amies  avec  moi.  Là-dessus  elles  se 
séparèrent  ;  il  était  très-tard.  Le  jour  suivant,  je 
la  vis  occupée  à  sa  toilette.  Elle  fit  appeler  Marthe 
et  parla  toujours  en  sa  présence  avec  aigreur  et 
avec  arrogance.  Marthe  la  laissa  dire  et  fit  preuve 
d'une  grande  patience.  Elle  ne  cessait  de  prier  en 
secret  pour  qu'elle  allât  avec  elle  et  devînt  meil- 
leure. Je  vis  Madeleine  se  faire  laver  et  parfumer 
par  ses  deux  suivantes.  —  Ici  nous  avons  le 
détail  très-circonstancié,  très-féminin,  de  la  toi- 
lette de  Madeleine.  Ce  qui  nous  montre,  comme 
déjà  le  prophète  Isaïe  en  ses  menaces  aux  femmes 


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178  SAINTE  MARTHE 

mondaines  de  Jérusalem  (1),  que  depuis  la  chute, 
les  filles  d*Eve  sont  toujours  séduites  par  ce  qui 
brille  aux  regards,  ce  qui  peut  attirer  les  yeux  et 
remuer  la  concupiscence  —  pulchrum  oculis  as- 
pectu  que  delectabile  (2).  «  S'étant  ainsi  parée  du 
haut  en  bas,  elle  se  montra  à  Marthe,  qui  fut 
obligée  de  l'admirer.  Elle  déposa  ensuite  une 
partie  de  ces  atours,  et  s'enveloppa  dans  un  man- 
teau de  voyage.  Ses  suivantes  furent  chargées 
d'empaqueter  ses  habits  et  les  attachèrent  sur  le 
dos  de  la  bète  de  somme  qu'elle-même  monta 
pour  se  rendre  à  Azanoth  avec  son  cortège.  Mar- 
the la  quitta  accompagnée  de  sa  suivante.  Elles 
allèrent  à  pied  aux  bains  de  Béthalie. 

«  Madeleine  n'avait  cessé  de  se  montrer  pleine 
d'irritation  et  d'arrogance,  tandis  que  Marthe 
avait  pratiqué  à  un  degré  rare  les  vertus  de 
patience  et  d'humilité.  Le  démon  tourmentait 
violemment  Madeleine  pour  l'empêcher  d'aller 
entendre  Jésus,  et  elle  n'y  serait  pas  allée  si  les 
autres  pécheresses  de  Tibériade  qui  étaient  chez 
elle  n'avaient  pas  formé,  de  leur  côté,  le  projet 
de  s'y  rendre  pour  voir  le  spectacle,  comme  elles 
disaient.  Elles  firent  aussi  leurs  dispositions  pour 
le  voyage;  elles  étaient  montées  sur  des  ânes 
chargés  de  bagages  ;  car,  de  même  que  Madeleine 
avait  voulu  emporter  le  riche  siège  dont  elle  se 


(1)  la.  m,  18-26. 

(2)  Gen.  III,  6. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  179 

servait,  ces  autres  femmes  avaient  aussi  avec 
elles  des  sièges  du  même  genre,  des  coussins  et 
des  tapis.  Elles  n'allèrent  aujourd'hui  que  jusqu'à . 
l'hôtellerie  des  femmes,  qui  est  près  du  lac  des 
bains  de  Béthalie.  Là,  Madeleine  déposa  son 
manteau  de  voyage  et  fit  sa  toilette  pour  manger 
avec  ses  compagnes.  Elles  couchèrent  là.  Ce  qui 
m'étonna  beaucoup^  c'est  que  Madeleine,  laissant 
là  les  femmes  de  sa  société,  se  rendit  la  nuit  à 
l'hôtellerie  où  était  Marthe,  dont  elle  rougissait 
devant  les  autres,  et  qui  avait  pris  son  repas  toute 
seule. 

»  Le  lendemain,  ayant  fait  une  petite  lieue, 
elles  arrivèrent  à  Azanoth.  Marthe  alla  rejoindre 
les  saintes  femmes,  et  raconta  comment  elle 
avait  décidé  sa  sœur  à  venir.  Madeleine  alla  avec 
ses  compagnes  dans  une  hôtellerie  où  elle 
déposa  son  manteau  de  voyage  et  se  para  de  la 
manière  la  plus  exagérée  ;  puis  elles  arrivèrent  à 
l'endroit  où  la  prédication  devait  avoir  lieu, 
attirant  l'attention  de  tous  les  assistants  par  leurs 
allures  bruyantes,  leurs  conversations  à  haute 
voix  et  les  regards  insolents  qu'elles  jetaient 
autour  d'elles.  Elles  allèrent  se  placer  à  part, 
bien  avant  des  saintes  femmes.  Il  y  avait  aussi 
près  d'elles  des  hommes  de  leur  coterie.  Elles 
s'étaient  fait  dresser  une  tente  ouverte,  où  ces 
femmes  mondaines,  ces  pécheresses  élégantes  et 
parées,  prirent  place  sur  leurs  sièges,  leurs 
coussins  et  leurs  tapis  moelleux,  se  donnant  en 
spectacle  à  tous. 


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180  SAINTE  MARTHE 

»  Madeleine  était  assise  e^i  avant,  pleine  de 
hardiesse,  d'effronterie  et  d'impertinence.  Tout 
le  monde  chuchotait  et  murmurait  en  la  regar- 
dant, car,  dans  le  pays,  elle  était  encore  plus 
détestée  et  plus  méprisée  qu'à  Gabara.  Les  phari- 
siens et  autres  personnes  qui  n'ignoraient  pas  sa 
première  conversion,  si  éclatante  au  repas  de  Ga- 
bara, non  plus  que  la  rechute  dont  elle  avait  été 
suivie,  étaient  particulièrement  scandalisés  et  ne 
pouvaient  comprendre  qu^elle  osât  se  montrer  ici. 

»  Jésus,  après  avoir  guéri  plusieurs  malades, 
commença  une  grande  et  véhémente  instruction. 
Je  ne  me  souviens  pas  bien  des  détails,  mais 
je  me  rappelle  encore  qu'il  cria  malheur  à  Caphar- 
naiim,  à  Béthsaïde  et  à  Gorozaïm.  Je  crois  aussi 
l'avoir  entendu  dire  que  la  reine  de  Saba  était 
venue  des  contrées  du  Midi  pour  entendre  la 
sagesse  de  Salomon,  et  qu'il  y  avait  ici  plus  que 
Salomon.  Il  y  eut  cela  de  merveilleux,  que,  plus 
d'une  fois  pendant  son  discours,  des  enfants 
portés  dans  les  bras  de  leur  mère,  et  qui  n'avaient 
jamais  parlé,  s'écrièrent  à  haute  voix  :  Jésus  de 
Nazareth,  très-saint  prophète,  fils  de  David,  flls^de 
Dieu  (1).  Ceci  fit  une  très-vive  impression  sur 
beaucoup  d'assistants  et  sur  Madeleine  elle- 
même.  Je  me  rappelle  entre  autres  choses  que 
Jésus,  faisant  allu-sion  à  Madeleine,  dit  que  quand 
le  démon  avait  été  chassé  et  la  maison  nettoyée, 


(l)  Psalm  VIII,  3. 


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SA   VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  181 

il  revenait  avec  six  autres,  et  que  les  choses  de- 
venaient pires  qu'auparavant.  Je  vis  Madeleine 
toute  bouleversée  par  ces  paroles.  » 

Ici  la  vision  nous  montre  Jésus  chassant  les  dé- 
mons de  ceux  qui  voulaient  être  délivrés.  Il  les 
chassait,  soit  par  un  commandement  général,  soit 
par  une  action  particulière  ;  et  ces  possédés  tom- 
baient en  convulsion,  et  des  figures  sombres 
comme  des  nuages  et  des  vapeurs  pestilentielles 
sortaient  de  leur  corps.  Pendant  le  discours  de 
Jésus,  Marthe  priait,  et  son  regard  suppliant , 
attaché  sur  Madeleine,  suivait  toutes  les  impul- 
sions que  la  parole  de  Jésus,  que  Taction  de  la 
gr&ce  exerçaient  sur  cette  âme  si  chère.  Jésus 
laissa  tomber  Madeleine  en  de  violentes  convul- 
sions, plusieurs  fois  pendant  sa  prédication  :  il 
fallait  rhumilier  et  la  briser  avant  de  la  délivrer 
des  sept  démons  de  la  rechute  et  du  scandale. 
Mais  pendant  cet  exorcisme,  où  la  gr&ce  de  Jésus 
disputait  à  Satan  cette  âme  qui  se  débattait,  Mar- 
the était  là,  Marthe  priait,  Marthe  assistait  le  divin 
exorciste,  et,  pour  ainsi  dire,  dirigeait  avec  son 
cœur  cette  lutte  qui  devait  conquérir  Madeleine. 
Pendant  cette  lutte,  sous  le  regard  et  sous  la  main 
de  Jésus,  deux  groupes  sont  distincts,  séparés: 
près  de  Jésus,  autour  de  la  Vierge  Inmiaculée,  le 
groupe  des  saintes  femmes  ;  plus  loin  de  Jésus, 
le  groupe  des  mondaines,  des  pécheresses,  des 
courtisanes,  autour  de  Madeleine.  Mais  le  regard 
et  la  voix  du  Maître  viennent  jusque-là  troubler 
les  âmes  et  remuer  les  cœurs,  jusqu'en  cette  fange 

11 


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182  SAINTE  MARTHE 

brillante  et  dorée  où  ils  s*enfoncent  et  s'étalent. 
Ils  sont  toujours  là,  ces  deux  groupes  éternels 
des  filles  d'Eve  et  des  filles  de  Marie,  qui  s'obser- 
vent, se  repoussent  et  s'attirent,  Tun  pour  la  joie 
infernale  du  monde,  l'autre  pour  Ja  triomphante 
allégresse  de  l'amour  divin.  Mais,  de  l'un  à  l'autre, 
du  groupe  des  chrétiennes  au  groupe  des  mon- 
daines, le  rayonnement  virginal  de  Marie  et  la 
prière  fervente  de  Marthe  vont  saisir  des  âmes, 
retirer  des  pécheresses,  pour  en  faire  des  péni- 
tentes et  des  amantes  dévouées  de  la  solitude  et 
de  la  croix.  Ainsi  fit  Marthe  pour  Madeleine. 

V  Or,  Madeleine  étant  tombée  pour  la  troisième 
fois  en  proie  à  des  convulsions  violentes,  le 
tumulte  fut  plus  grand  que  jamais.  Marthe  cou- 
rut à  sa  sœur,  et,  lorsqu'elle  reprit  ses  sens,  elle  fut 
comme  hors  d'elle-même,  pleura  abondamment, 
et  voulut  aller  s'asseoir  à  côté  des  saintes  femmes. 
Ses  compagnes  la  retinrent  de  force,  lui  dirent 
qu'elle  ne  devait  pas  faire  de  folies,  et  on  la  con- 
duisit dans  l'intérieur  de  la  ville.  Alors  Marthe, 
Lazare  et  quelques  autres  personnes  se  rendirent 
auprès  d'elle  et  la  menèrent  à  l'hôtellerie  des 
saintes  femmes  qui  étaient  toutes  accourues.  La 
tourbe  mondaine,  qui  était  venue  avec  Madeleine, 
s'était  déjà  éclipsée.  Jésus  guérit  encore  plusieurs 
aveugles  et  d'autres  malades,  puis  il  regagna  son 
logis.  Il  guérit  certains  malades  qui  étaient  restés  - 
à  Azanoth  même,  après  quoi  il  enseigna  dans 
l'école.  Madeleine  était  présente  ;  elle  n'était  pas 
encore  complètement  guérie,  mais  profondément 


"%  r> 


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SA  VIE,   SON  HISTOrRE  ET  SON  CULTE.  183 

ébranlée;  elle  n'était  plus  si  magnifiquement 
vêtue  ;  en  outre  elle  était  voilée.  Jésus,  dans  son 
discours,  fit  plus  d'une  allusion  à  son  état,  et 
comme  il  jetait  sur  elle  un  regard  pénétrant,  elle 
tomba  de  nouveau  en  défaillance,  et  il  sortit 
encore  d'elle  un  mauvais  esprit.  Ses  suivantes 
remportèrent  ;  Marthe  et  Marie  la  reçurent  devant 
la  synagogue  et  la  ramenèrent  à  Thôtellerie.  Elle 
était  comme  folle,  poussait  des  cris^  pleurait, 
courait  à  travers  les  rues,  et  criait  aux  passants 
qu'elle  était  une  pécheresse  livrée  à  tous  les  vices, 
le  rebut  de  l'humanité.  Les  saintes  femmes  avaient 
beaucoup  de  peine  à  la  calmer  ;  elle  déchirait  ses 
habits,  s'arrachait  les  cheveux,  se  cachait  tout 
entière  dans  les  plis  de  ses  draperies.  Lorsque 
plus  tard  Jésus  fut  revenu  à  son  hôtellerie,  où  il 
mangea  quelque  chose  debout  avec  ses  disciples 
et  quelques  pharisiens,  Madeleine  trouva  moyen 
de  se  dérober  aux  soins  des  saintes  femmes  ;  elle 
arriva  les  cheveux  épars  et  sanglottant  au  lieu  où 
était  Jésus,  s'ouvrit  un  passage  à  travers  les 
assistants,  se  Jeta  à  ses  pieds,  et  lui  demanda  en 
pleurant  si  elle  pouvait  être  sauvée.  Là-dessus, 
les  pharisiens  et  les  disciples  se  scandalisèrent 
et  dirent  à  Jésus  qu'il  ne  devait  pas  soufDrir 
davantage  que  cette  femme  perdue  port&t  le 
trouble  partout,  et  qu'il  fallait  la  renvoyer  une 
fois  pour  toutes.  Mais  Jésus  répondit  :  Laissez-la 
pleurer  et  gémir,  vous  ne  savez  pas  ce  qui  se  passe 
en  elle.  Alors  il  se  tourna  vers  elle  pour  la  con- 
soler, lui  dit  qu'elle  devait  se  repentir,  croire  et 


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184  SAINTE  MARTHE 

espérer  du  fond  du  cœur  ;  qu'elle  trouverait  bien- 
tôt le  repos,  et  que,  pour  le  présent,  elle  pouvait 
s'en  retourner  avec  confiance. 

»  Cependant  ses  servantes  et  Marthe  l'avaient 
suivie  et  elles  la  ramenèrent  au  logis.  Pour  elle, 
elle  ne  faisait  autre  chose  que  se  tordre  les  mains 
et  sangloter ,  car  elle  n'était  pas  encore  entière- 
ment  délivrée.  Le  démon  la  déchirait  et  la  tortu- 
rait, excitant  en  elle  les  remords  de  conscience 
les  plus  terribles  pour  la  pousser  au  désespoir  ; 
elle  ne  pouvait  pas  trouver  de  repos  et  se  croyait 
perdue. 

»  Lazare,  sur  la  prière  de  Madeleine,  se  rendit 
sans  délai  à  Magdalum  pour  prendre  possession 
de  tout  ce  qui  appartenait  à  sa  sœur,  fermer  sa 
maison  et  rompre  toutes  les  relations  qu'elle 
avait  là.  Elle  possédait  près  d'Azanoth,  et  dans  le 
reste  du  pays,  des  champs  et  des  vignes  que 
Lazare  avait  mis  précédemment  sous  le  séquestre 
à  cause  de  ses  prodigalités. 

»  Jésus  est  parti  cette  nuit  d'Azanoth  pour  évi- 
ter la  foule.  11  est  allé  dans  le  voisinage  de 
Domna ,  à  l'extrémité  orientale  de  la  chaîne  de 
hauteurs  sur  laquelle  se  trouve  Dothaïn.  11  y  a  là 
une  jolie  colline  propre  à  la  prédication,  et  une 
hôtellerie  tenue  par  deux  personnes.  Le  matin  de 
bonne  heure,  les  saintes  fenunes  se  rendirent 
aussi  là,  avec  Madeleine,  et  trouvèrent  Jésus  en- 
touré déjà  d'une  foule  de  gens  qui  venaient  im- 
plorer son  assistance.  Dès  qu'on  avait  su  qu'il  était 
parti,  une  foule  de  gens  l'avaient  suivi.  Ils  furent 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET   SON   CULTE.  185 

imités  par  tous  ceux  qui  s'étaient  proposé  d'aller 
le  chercher  à  Azanoth,  et  pendant  son  instruction, 
il  arriva  continuellement  de  nouvelles  troupes. 

»  Madeleine  était  assise  près  des  saintes  fem- 
mes ;  elle  était  complètement  abattue  et  comme 
brisée.  Le  Seigneur  parla  en  termes  très-sévères 
des  péchés  d'impureté.  Il  dit  que  chez  ceux  qui 
en  faisaient  métier,  on  trouvait  tous  les  vices  et 
toutes  les  sortes  d'abominations  qui  avaient  fait 
descendre  le  feu  du  ciel  sur  Sodome  et  Gomor- 
rhe.  11  parla  aussi  de  la  miséricorde  de  Dieu,  des 
jours  de  grâce  qui  étaient  arrivés,  et  il  èupplia 
pour  ainsi  dire  ses  auditeurs  d'accueillir  cette 
grâce.  Pendant  cette  prédication,  il  regarda  trois 
fois  Madeleine,  et  trois  fois  je  la  vis  tomber  en 
défaillance,  pendant  qu'une  vapeur  noire  sortait 
.d'elle.  La  troisième  fois,  les  saintes  femmes  l'em- 
portèrent ;  elle  était  comme  anéantie,  pâle^  dé- 
faîte et  à  peine  reconnaissable.  Ses  larmes  cou- 
laient sans  interruption;  elle  était  toute  trans- 
formée ;  elle  gémissait  pleine  d'un  ardent  désir 
de  confesser  ses  péchés  à  Jésus  et  d'en  recevoir 
le  pardon.  Jésus  vint  bientôt  la  trouver  dans  un 
endroit  écarté.  Marie  et  Marthe  la  conduisirent  à 
sa  rencontre.  Elle  se  jeta  à  ses  pieds,  la  face  con- 
tre terre,  toute  en  larmes  et  les  cheveux  épars. 
Jésus  la  consola,  et  quand  les  autres  se  furent 
retirées,  elle  demanda  son  pardon  avec  des  cris 
de  douleur  et  confessa  ses  nombreux  péchés,  en 
répétant  toujours  :  «  Seigneur,  puis-je  encore  être 
sauvée?  »  Jésus  lui  remit  ses  péchés,  et  elle  lui 


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186  SAINTE  MARTHE 

demanda  instamment  la  grâce  de  ne  plus  y  re- 
tomber. Jésus  lui  en  fit  la  promesse,  la  bénit  et 
s'entretint  avec  elle  de  la  vertu  de  pureté.  Il  lui 
parla  de  Marie,  sa  mère,  qui  était  pure  de  toute 
atteinte  du  péché  contraire  à  ce'te  vertu;  il  la 
loua  hautement  et  en  termes  magnifiques,  que  je 
n'avais  jamais  entendus  sortir  de  sa  bouche,  et 
prescrivit  à  Madeleine  de  s'attacher  entièrement  à 
Marie  et  de  chercher  en  toute  occasion  auprès 
d'elle  les  conseils  et  les  consolations  dont  elle 
aurait  besoin.  Lorsqu'elle  alla  retrouver  les  sain- 
tes femmes  avec  Jésus,  il  dit  qu'elle  avait  été  une 
grande  pécheresse^  mais  qu'elle  serait  aussi  le 
modèle  des  pénitentes  dans  tous  les  temps. 

»  Épuisée  par  tant  de  fortes  secousses,  par  la 
violence  de  son  repentir  et  l'abondance  de  ses 
larmes,  Madeleine  ne  ressemblait  plus  à  un  être 
vivant  :  on  l'aurait  prise  pour  une  ombre  errante; 
mais  elle  était  calme  quoique  baignée  de  pleurs 
et  brisée  de  fatigue.  On  lui  prodiguait  les  conso- 
lations et  les  marques  de  sympathies,  et  elle 
demandait  pardon  i\  tout  le  monde.  Gomme  les 
autres  femmes  partaient  pour  Naïm  et  qu'elle 
était  trop  faible  pour  les  suivre,  Marthe,  Anne  de 
Cléophas  et  Marie  la  Suphanite  se  rendirent  avec 
elle  à  Domna,  pour  qu'elle  y  prît  quelque  repos 
avant  d'aller  rejoindre  les  autres,  le  jour  suivant. 
Le  reste  des  saintes  femmes  se  dirigea  vers  Naïm 
par  Gana,  où  je  crois  qu'elles  passèrent  la  nuit  (1).  » 

(I)  Vie,  etc.,  IV,  3.  —  13  paasiro. 

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SA  VIE,    SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  187 

Nous  sommes  à  la  veille  du  jour  éclatant  de  la 
pénitence  publique  *et  de  la  miséricorde  divine 
dans  la  maison  de  Simon  le  Pharisien.  La  vision 
s'arrête  où  l'Évangile  raconte  en  tous  ses  détails 
cette  scène  éternellement  adorable  et  touchante 
où  Madeleine  repentante,  prosternée,  humiliée, 
fut  pardonnée  publiquement  par  Jésus  et  justifiée 
pour  son  amour.  Nous  n'avons  pas  à  reprendre 
ces  détails,  racontés  ailleurs  et  qui  sont  plus 
directement  de  la  vie  de  Madeleine,  mais  nous 
avons  voulu  montrer,  par  ces  abondants  récits  de 
la  vision,  la  part  de  Marthe  dans  la  conversion 
de  Madeleine.  Cette  part  est  grande,  importante, 
décisive.  Après  la  grâce  de  Jésus,  c'est  à  la  ten- 
dresse de  Marthe  que  nous  devons  Madeleine. 
En  suivant,  non  sans  charme  et  sans  émotion,  le 
récit  très-circonstancié  de  la  voyante,  qui  ne  fait 
^du  reste  que  donner  du  relief  et  mettre  les  noms 
aux  tableaux  indécis  et  aux  lieux  innommés  de 
l'Évangile,  nous  avons  vu  Marthe,  toujours  agis- 
sante et  empressée,  mais  patiente  et  douce,  frap- 
per au  cœur^iiô  sa  sœur  pour  y  faire  entrer  la 
grâce.  La  scène  de  l'Évangile,  la  scène  du  pardon, 
résume  pour  ainsi  dire  tous  les  combats,  les 
chutes,  les  relèvements  de  Madeleine  et  couronne 
son  humble  et  vaillant  effort  pour  se  soumettre  à 
la  grâce  et  se  prosterner  aux  pieds  de  Jésus. 
L'Évangile  nous  montre  Jésus  à  table ,  accoudé 
selon  la  manière  des  anciens  dans  le  triclinium 
du  Pharisien;  puis  la  pécheresse  à  ses  pieds, 
ployée,  brisée  par  la  honte  et  le  repentir,  répan- 


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188  SAINTE  MARTHE 

dant  ses  pleurs^  mêlant  ses  parfums,  épandaot 
ses  cheveux  sur  les  pieds  tlu  Maître  ;  puis  nous 
voyons  Simon  le  Pharisien,  la  sagesse  humaine 
orgueilleuse  et  suffisante,  qui  se  croit  honnête, 
doutant  et  discutant  sur  la  personne  de  Jésus  et 
sur  les  faiblesses  de  son  indulgente  pitié,  comme 
Judas  se  scandalisera  des  prodigalités  de  Tamour 
de  Madeleine.  Aucun  autre  personnage  n'est  ici 
nommé.  Les  disciples,  à  table,  sont  nmets,  éton- 
nés ;  ils  écoutent  et  regardent.  Mais  dans  Tombre 
de  Tatrium  qui  communique  au  triclînium  de 
Simon,par  la  porte  entr'ouverte  où  s'est  glissée 
Madeleine,  voyez  le  groupe  des  saintes  femmes, 
modestes  et  voilées,  dans  des  attitudes  discrètes 
où  chacune  traduit  son  caractère  et  son  émotion. 
Elles  regardent,  écoutent,  attendent  et  prient.  Mais 
dans  le  groupe  évangélique,  voyez  Marthe,  voyez 
la  sœur  qui  contient  son  émotion  et  laisse  couler 
ses  larmes,  les  mains  jointes  sur  son  cœur  palpi- 
tant, dans  Teffusion  muette  de  sa  reconnaissance, 
bénissant  Jésus  d'avoil*  appelé  sa  sœur,  de  l'avoir 
entraînée,  prosternée  à  ses  pieds,  par  l'action  de 
sa  grâce,  et  de  l'avoir  pardonnée.  Elle  ne  pense 
point  à  elle-même  en  ce  moment  ;  elle  ne  dit 
point  que  ce  sont  ses  démarches,  ses  instances, 
ses  prières,  son  infatigable  et  maternelle  affection 
qui  ont  ouvert  le  cœur,  de  Madeleine  à  l'amour 
divin  et  préparé  le  triomphe  de  la  grâce  ;  non,  elle 
est  trop  heureuse,  elle  est  ici  ce  qu'elle  sera  tou- 
jours, s'oubliant  elle-même  pour  parler  aux 
autres,  pour  les  servir,  les  rendre  heureux,  et 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON   CULTE.  189 

n'ayant  de  bonheur  que  le  bonheur  des  autres, 
mais  surtout  le  bonheur  de  sa  famille,  le  bonheur 
de  Lazare  et  de  Madeleine.  En  ce  moment  divin, 
elle  ne  pense  qu'à  sa  sœur,  décidément  convertie 
et  solennellement  pardonnée  ;  elle  ne  pense  qu'à 
sa  sœur,  qu'elle  aime  maintenant  mille  fois  plus, 
de  toutes  ses  inquiétudes  passées,  de  toutes  ses 
peines  divinement  récompensée.  Elle  pense  à 
Jésus,  au  bon  Maître,  dont  elle  connaît  mieux 
maintenant  l'adorable  bonté,  dont  elle  bénit  avec 
plus  de  reconnaissance  la  divine  puissance  de 
miséricorde  et  de  pardon. 

Cela  suffit  pour  notre  édification  et  pour  notre 
joie  ;  cela  suffit  pour  le  mérite  de  Marthe  et  pour 
notre  reconnaissance  ;  cela  suffit  aussi  pour  nous 
découvrir  et  nous  faire  admirer  dans  la  sœur  de 
Madeleine,  le  modèle  de  ces  sœurs,  de  ces  filjes, 
de  ces  mères  chrétiennes  qui  travaillent  dans  le 
sein  de  la  famille  au  retour  de  l'enfant  prodigue, 
à  la  conversion  d'une  pauvre  égarée,  au  salut 
d'une  âme  indifférente  ou  obstinée  loin  de  Dieu  : 
voilà  leur  modèle.  C'est  ainsi  qu'elles  doivent 
être  patientes  et  douces,  humbles  et  dévouées  ; 
espérant  toujours,  même  contre  l'espérance,  et 
redoublant  de  prières  et  de  supplications,  à  me- 
sure que  la  grâce  semble  plus  fatiguée  et  plus 
combattue.  Elles  ne  doivent  jamais  rompre  toute 
relation  de  famille  et  d'affection,  même  au  milieu 
des  désordres  les  plus  scandaleux,  afin  de  garder 
encore  quelque  sympathie  qui  les  rattache  à  ces 
pauvres  cœurs,  plus  malheureux  encore  que  cou- 

11. 


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190  SAINTE  MARTHE 

pables  ;  afin  de  ne  pas  briser  le  roseau  cassé  et 
de  ne  pas  éteindre  la  lampe  qui  fume  encore  (i); 
afin  de  ne  pas  perdre  ces  derniers  liens  qui  traî- 
nent encore  et  par  lesquels,  avec  prudence  et  cha- 
rité^ on  peut  les  ramener  au  foyer,  au  bercail,  aux 
pieds  de  Jésus,  dans  les  bras  du  père  céleste. 
C'est  ainsi  qu'elles  ne  doivent  jamais  désespérer 
du  retour  et  du  salut  de  ces  chères  âmes  en  péril, 
de  la  puissance  de  la  grâce,  et  des  dispositions  de 
ces  pécheurs  plus  impuissants  pour  le  bien  qu'obs- 
tinés dans  le  mal.  C'est  ainsi  qu'il  les  faut  aimer 
ces  Augustin  et  ces  Madeleine,  et  leur  prouver  un 
amour  c^ivinement  humain,  humainement  divin, 
par  des  complaisances,  des  attentions,  des  solli- 
citudes où  Ton  ne  puisse  voir  que  le  pur  dévoue- 
ment à  leur  bonheur,  non  le  désir  de  les  traîner 
en  triomphe.  Il  faut  les  émouvoir  sans  les  obsé- 
der, les  toucher  sans  les  violenter,  les  ramener 
par  les  souvenirs  aux  remords,  et  par  la  tendresse 
au  repentir.  Enfin,  c'est  ainsi,  comme  Ta  fait 
Marthe  pour  la  conversion  de  sa  sœur,  comme 
elle  le  fera  pour  la  résurrection  de  son  frère,  c'est 
ainsi  qu'il  faut  pousser  vers  Jésus  le  cri  du  cœur, 
sans  cesse  répété,  jusqu'à  ce  qtfil  soit  exaucé  :  — 
Domine,  ecce  quem  amas  infirmatur.  —  Seigneur, 
voilà  que  cette  âme  que  vous  aimez  est  malade. 
Jusqu'à  ce  que  le  bon  Maître,  vaincu  par  tant  de 
prières  et  tant  d'amour,  réponde  :  Infirmitas  hac 


(1)  Math.  XII,  20. 


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SA  VIB,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  191 

non  est  admortem.  Cette  maladie  n'ira  pas  jus- 
qu'à la  mort  (1). 

(1)  Joan.  XI,  3-4. 


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VI 


MABTHE  REÇOIT  JÉSUS  DANS  SA  MAISON. 

Haer.  est  dulcis  hospita 
Tarn  piè  sollicita 
Circa  Dci  lilium. 
Manu  parai  propria 
Magna  diligentia 
Domiuo  coDvivium. 
(Missal.  Auscitan.  Ecoles  1555. 

In  Martbae  solemnio 
Pangat  oainis  concio 
Chrîôto  melos  glorîs. 
Quem  hœc  carens  vitio, 
Susccpil  bospilio 
Cum  vultu  lœtiliœ. 
Cbristus  bosncs  bospitam 
Gbaritati  dediiam 
Hospilatur  bodie. 
(Missal.  Turon.  1517.  Missal. 
Parisiens.  1634.) 
C'est  là  celte  doace  bôtesse  si  pieusement 
occupée  du  fils  de  Dieu. 

De  sa  Dropre  main,  avec  une  grande  dili- 
gence, elle  prépare  un  festin  au  Seigneur. 

Dans  la  solennité  de  Martbe,  auc  toute 
l'assistance  cbante  au  Cbrist  une  nymne  de 
gloire. 

Au  Cbrist  que  sa  vertueuse  amie  reçut  en 

bospilalilé  avec  un  visage  rayonnant  de  joie. 

Le    Cbrist,    son    bote,  donne  aujourd'bui 

rbospitalilé  à  cette   bôtesse  si   pieusement 

cbarilable. 

Or,  il  arriva  que  pendant  qu'ils  allaient,  Jésus 
et  ses  disciples,  pour  évangéliser  les  villes  et  les 
bourgades  de  la  Judée,  Jésus  entra  dans  un  vil- 
lage (Gastellum);  et  une  femme  du  nom  de  Marthe 
le  reçut  dans  sa  maison...  (1). 

(i)  Luc.  X,  38. 

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194         '  SAINTE  MARTHE 

De  la  conversion.définitive  de  Madeleine  à  cette 
réception  solennelle  de  Jésus  dans  la  maison 
de  Marthe,  une  année  s'était  écoulée.  Madeleine, 
soutenue  et  comme  poussée  par  sa  sœur,  était 
venue  dans  la  maison  de  Simon  le  Pharisien ,  vers 
le  milieu  de  la  seconde  année  évangélique  de 
Jésus  ;  et  le  bon  Maître  vient  dans  la  maison  de 
Marthe  vers  le  mois  de  novembre  de  Tannée 
suivante.  Ce  n'était  peut-être  pas  la  première  fois 
que  Jésus  entrait  dans  la  maison  de  Marthe  ; 
assurément  ce  n'était  pas  la  première  fois  qu'il 
entrait  dans  le  castellum  de  Béthanie,  aux  portes 
de  Jérusalem.  En  évangélisant  la  Judée,  il  avait 
passé  par  Béthanie,  il  s'était  arrêté  dans  la  maison 
de  ses  amis,  dans  la  maison  de  Lazare  plus 
spécialement.  Ici  nous  voyons  le  Sauveur  entrer 
chez»Marthe,  puisque  le  frère  et  la  sœur  avaient 
chacun  leur  château,  leur  maison  particulière,  se 
reposer  dans  sa  maison,  y  prendre  un  repas. 
Toutes  ces  circonstances,  qu'il  a  voulu  que 
l'Évangile  racontât  en  détail,  ont  une  signification 
mystérieuse.  L'attitude  des  deux  sœurs,  leurs 
fonctions  près  du  Verbe  incarné,  les  paroles  de 
Jésus,  nous  révèlent  de  profonds  mystères  de 
vérité ,  nous  ouvrent  de  profonds  abîmes  de 
grâce.  C'est  pourqui  l'Evangile  nous  dit,  comme 
si  nous  ne  connaissions  pas  encore  la  pieuse  fille, 
l'humble  et  généreuse  vierge  attachée  à  Jésus, 
qu'une  femme  du  nom  de  Marthe  le  reçut  dans 
sa  maison  ;  il  donne  à  Madeleine  son  nom  propre 
de  Marie,  afin  que  la  physionomie    des  deux 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  195 

sœurs,  leur  vocation  et  leur  grâce  soient  aussi 
distinctes  que  leurs  noms. 

Raban  nous  dit  ici  (1)  que  ce  bourg,  ce  Castellum 
où  Jésus  entra  avec  ses  disciples,  est  Magdalum. 
C'est  une  erreur  évidente  :  ce  Castellum  est 
Béthanie.  Jésus  est  venu  à  Jérusalem  pour  la  . 
fête  des  tabernacles  (2)  ;  il  est  entré  dans  la  ville 
sainte,  presque  incognito,  le  dernier  jour  de  la 
fête  ;  il  a  enseigné  le  peuple  ;  il  a  pardonné  à  la 
femme  adultère  ;  il  a  guéri  Taveugle-né  ;  il  s'est 
dérobé  à  la  fureur  de  ses  ennemis  qui  ne  veulent 
ni  reconnaître  sa  divinité,  ni  se  rendre  à  ses 
niiracles.  Alors  il  est  sorti  de  Jérusalem  et  il  a 
parcouru  la  Judée,  envoyant  ses  disciples  deux  à 
deux  devant  lui,  pour  lui  préparer  les  voies  et  lui 
ouvrir  les  cœurs.  C'est  au  cours  de  ces  prédica- 
tions, le  mois  suivant,  que  Jésus  est  entré  dans  le 
Castellum  et  a  été  reçu  dans  la  maison  de  Marthe. 
Evidemment  c'est  Béthanie  qui  est  ici  désigné  ; 
B^anie,  près  de  Jérusalem,  derrière  le  mont 
des  Oliviers  ;  Béthanie  où  Lazare  et  Marthe 
avaient  chacun  leur  maison,  leur  château,  comme 
il  convenait  à  de  nobles  descendants  des  princes 
syriens.  C'est  donc  à  Béthanie  que  Jésus  s'arrêta  ; 
c'est  dans  la  maison  de  Marthe,  où  Madeleine 
s'était  retirée  sous  la  protection  de  sa  sœur,  après 
avoir  abandonné  Magdalum,  où  Madeleine  venait 


(1)  Vie  de  sainte  Madeleine  et  de  sainte  Marthe,  X. 

(2)  Da  29  sept,  au  6  oct.;  vide  clironotaxim  Gest.   Christ. 
I»a4  Com*  ^  Lap. 


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196  SAINTE  MARTHE 

vivre  de  pénitence,  de  contemplation  et  de  silence, 
après  qu'elle  avait  suivi  le  Maître  en  quelques- 
unes  de  ses  courses  apostoliques  et  recueilli  ses 
paroles  de  vie  pour  les  méditer  en  son  cœur. 
C'est  là  que  Jésus  entra,  c'est  là  qu'il  vint  se 
reposer  et  répandre  sur  des  âmes  de  choix  des 
grâces  particulières. 

—  Et  elle  avait  une  sœur  du  nom  de  Marie, 
laquelle  en  ce  moment,  assise  aux  pieds  du  Sei- 
gneur, écoutait  sa  parole.  —  La  sœur  de  Marthe, 
cette  sœur  que  l'Evangile  nomme  ici  Marie,  est 
cette  Madeleine  que  nous  avons  vue  pécheresse  à 
Magdalum,  convertie  et  pardonnée  à  Naïm,  et  qui 
s'est  réfugiée  à  Béthanie,  loin  du  théâtre  de  ses 
criminelles  folies,  près  du  théâtre  futur  des 
douloureuses  expiations  de  Jésus.  Nous  n'avons 
pas  à  le  démontrer,  puisque  nous  l'avons  fait 
ailleurs.  L'Evangile,  malgré  les  interversions^ 
les  lacunes  et  les  répétitions  du  quadruple  ré- 
cit des  évangélistes,  nous  l'indique  sufftsana- 
ment,  pour  que  la  tradition  de  tous  les  siècles 
ne  s'y  soit  pas  trompée  et  que  l'instinct  des  âmes 
chrétiennes  l'ait  toujours  cru.  Cette  sœur  est 
Madeleine  :  c'est  la  pécheresse,  la  courtisane  ,  la 
femme  perdue;  c^est  la  repentie,  la  pénitente. 
C'est  la  bien-aimée  de  Marthe  et  de  Lazare.  C'est 
la  préférée  de  Jésus,  l'âme  relevée,  abîmée  aux 
pieds  du  Maître,  par  l'humilité,  la  pénitence  et 
l'amour,  s'élevant,  planant  dans  la  contemplation 
des  plus  hauts  mystères  et  dans  la  contemplation 
des  plus  sublimes  faveurs.  Voilà  le  triomphe  de 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON   CULTE.  19"^ 

l'amour  divin;  voilà,  résumée  en  un  exemple 
éclatant,  l'œuvre  de  régénération  du  Verbe  incarné, 
venu  du  Ciel  pour  rechercher  ce  qui  était  égaré, 
pour  sauver  ce  qui  était  perdu,  pour  rapporter  au 
Ciel,  sur  ses  épaules  de  Bon  Pasteur  et  sur  son 
cœur  d'Homme-Dieu,  cette  brebis  indocile,  cette 
nature  humaine  tombée  par  le  péché  dans  l'ab- 
jection et  la  mort. 

Voilà  les  deux  sœurs,  la  pénitente  et  la  vierge, 
l'une  innocente,  l'autre  coupable,  mais  pardon- 
née,  et  plus  chère  au  cœur  du  Maître,  parce 
qu'elle  lui  coûta  davantage.  Voilà  les  deux  sœurs 
auprès  de  Jésus  ;  Tune  qui  le  reçoit,  l'autre  qui  le 
retient;  Tune  qui  vient  se  prosterner  pour  Tac- 
cueillir,  l'autre  qui  vient  s'asseoir  à  ses  pieds 
pour  l'écouter.  Marthe  et  Marie,  deux  sœurs,  non- 
seulement  par  la  nature,  mais  par  la  religion  ; 
toutes  les  deux  s'attachèrent  au  Seigneur,  tou- 
tes les  deux  s'accordèrent  à  servir  le  Seigneur 
présent  en  sa  chair  (1).  —  Or,  Marthe,  avec  beau- 
coup d'empressement,  s'occupait  pour  le  servir. 
—  Marthe  reçut  le  Maître  comme  on  reçoit  un 
étranger  de  distinction,  un  hôte  que  l'on  veut 
honorer,  avec  le  désir  de  lui  plaire,  d'acquérir  sa 
bienveillance,  on  mettant  à  son  service  et  comme 
à  ses  pieds  toute  la  maison.  Mais  elle  le  reçut 


(1)  Martba  et  Maria  dus  sororen  erant,  ambœ  non  soUim 
camo,  sod  eliain  rciigionc  gcrninnae  :  ambie  Domino  cohae-sc- 
ront^;  ambs  Domino  carne  pra^scnli  coucordilcr  sct-vieiunt. 
S.  Aag.,  serm^  descrîpt.  ClII. 


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198  SALME  MARTHE 

aussi  comme  un  ami,  avec  cette  joie  empressée 
qui  voudrait  se  communiquer  à  tous  pour  multi- 
plier autour  de  la  personne  aimée  les  soins,  les 
attentions  et  les  ofQces.  Elle  le  reçut,  enfin,  nous 
le  devons  croire,  comme  une  servante  reçoit  son 
seigneur,  une  malade  son  sauveur,  une  créature 
son  créateur;  elle  le  reçut  pour  nourrir  selon  la 
chair  celui  qui  devait  la  nourrir  selon  Tesprît  (1). 
Le  Seigneur,  en  effet,  a  voulu  prendre  la  forme 
d'esclave  afin  de  se  faire  nourrir  par  ses  servi- 
teurs ;  il  Ta  fait  par  condescendance,  non  par  un 
besoin  de  sa  condition.  En  effet,  c'est  une  grande 
condescendance  de  se  donner  à  nourrir  ;  il  avait 
une  chair  en  laquelle  il  avait  faim,  il  avait  soif; 
mais  ne  savez-vous  pas  que  dans  le  désert,  les 
anges  le  servirent  quand  il  eut  faim  (2)?  C'est 
pourquoi,  s'il  a  voulu  être  nourri,  c'est  par 
amour  pour  qui  le  nourrit.  C'est  donc  ainsi  que 
fut  reçu  le  Seigneur,  comme  un  hôte  qui  est 
venu  dans  son  propre  domaine  et  que  les  siens 
n'ont  pas  reçu.  Mais  tous  ceux  qui  l'ont  reçu,  il 
leur  a  donné  le  pouvoir  de  devenir  fils  de 
Dieu  (3).  Adoptant  des  esclaves  pour  en  faire  des 
frères,  rachetant  des  captifs  pour  en  faire  des 


(1)  Sed  lamen  suscepit  famula  Dominum,  aegra  Salvatorem, 
«reatura  Greatorem;  stiscepit  autem  spiritu  pascenda  in  came 
pascendum.  S.  Aug.,  ibid. 

(2)  Math.  IV,  11. 

(3)  Joan  I,  11. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON   CULTE.  199 

cohéritiers  (1).  Toutefois,  que  nul  d'entre  vous  ne 
vienne  dire  :  0  bienheureux  ceux  qui  ont  mérité 
de  recevoir  le  Christ  dans  leur  propre  maison  I 
Ne  te  plains  pas,  ne  murmure  pas  d'être  né  dans 
un  temps  où  tu  ne  vois  pas  le  Seigneur  dans  sa 
chair  ;  il  ne  Va  pas  enlevé  le  mérite  et  cet  effet  de 
sa  condescendance.  Ce  que  vous  aurez  fait,  dit-il, 
à  un  de  mes  plus  petits,  c'est  à  moi  que  vous 
l'aurez  fait  (2). 

Tel  fut  l'office  de  Marthe  :  elle  reçut  le  Sei- 
gneur ;  elle  le  reçut  dans  sa  maison,  qu'elle  mit 
toute  entière  à  sa  disposition.  Elle  se  mit  à  pré- 
parer les  aliments  qu'il  devait  prendre  pour  sou- 
tenir son  corps  et  réparer  ses  forces  ,  car  Jésus 
veut  bien  accepter  ce  que  nous  pouvons  lui 
offrir  ;  il  veut  même  nous  demander  ce  dont  il 
veut  avoir  besoin,  selon  cette  adorable  parole  de 
saint  Paul  :  —  Vous  savez,  en  effet,  la  grâce  de 
Notre-Seigneur-Jésus-Christ,  car  pour  nous  il 
s'est  fait  pauvre,  lorsqu'il  était  riche,  afin  que  son 
indigence  nous  fît  riches  (3).  Tel  fut,  tel  sera  tou- 
jours dans  l'Eglise  et  dans  le  monde  l'office  de 
Marthe,  le  grand  et  sublime  office  des  œuvres  de 
miséricorde.  Mais  nous  l'expliquerons  bientôt 
plus  au  long  en  comparant  les  deux  sœurs  dans 
leur  offlce  et  leur  vocation. 


(1)  Adcplans  scrvos  ot  fratres  fecicns  ;  redîmens  captivos  et 
facieos  cohaBredes.  S.  Aug.,  ibid. 

(2)  Math.  XXIV,  40. 
m  II,  Cor.,  VIII,  9. 


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200  SAINTE  MARTHE 

—Or,  pendant  que  Marthe  s'occupait  avec  beau- 
coup d'empressement  de  préparer  toutes  choses 
pour  le  besoin  du  Maître,  Marie  à  ses  pieds  écou- 
tait sa  parole.  Marie,  assise  et  non  debout,  comme 
la  plus  humble  des  disciples,  aimant  et  révérant 
le  Christ  d'une  souveraine  affection  ;  assise  à  ses 
pieds,  afin  de  l'entendre  avec  le  plus  de  calme, 
le  plus  de  modestie,  le  plus  d'avidité,  le  plus  d'at- 
tention qu'elle  pouvait  (1).  Et  Marthe,  voyant  sa 
sœur  assise  et  comme  inoccupée,  vient  au  Maître, 
s'arrête  devant  lui  et  lui  dit  :  Seigneur,  vous  ne 
faites  pas  attention  que  ma  sœur  me  laisse  seule 
vous  servir  :  dites-lui  donc  qu'elle  m'aide.  —  Ai- 
mable et  délicieuse  familiarité!  Marthe  se  plaint; 
elle  est  troublée  ;  peut-être,  en  effet,  dans  son  em- 
pressement, elle  voudrait  que  tous  fussent  em- 
pressés comme  elle,  afin  que  le  Maître  fût  mieux 
et  plus  parfaitement  servi,  car  c'est  au  Maître 
qu'elle  pense  uniquement  et  toute  entière  îi  lui. 
Elle  croit  que  sa  sœur  n'est  pas  assez  occupée  de 
son  hôte  bien-aimé  ;  mais  il  n'y  a  point  d'aigreur 
dans  ses  paroles,  comme  il  n'y  en  a  point  dans 
son  cœur,  contre  cette  sœur  bienheureuse  qu'elle 
a  ramenée  de  si  loin  aux  pieds  de  Jésus.  Il  n'y  a 
point  de  reproche,  encore  moins  de  jalousie  con- 
tre cette  préférée  si  tranquillement  assise  et  uni- 
quement attentive  pour  jouir  de  la  présence  et  de 
la  vue,  de  la  parole  et  des  exhortations  du  Maître. 


(1)  Corn,  a  Lap.  in  Luc.  X. 


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SA  VIE,   SON  HÎSTOIRE  ET  SON  CULTE.  201 

Non,  tel  n'est  pas  le  cœur  de  Marthe,  de  cette  vail- 
lante et  pieuse  fille  qui  s'est  toujours  oubliée  pour 
le  service  des  autres,  pour  chacun  des  membres 
de  sa  famille,  qui  s'est  dévouée  pour  cette  sœur 
d'autant  plus  aimée,  qu'elle  est  revenue  de  plus 
loin,  que  Ton  est  allé  la  chercher  avec  plus  de 
sollicitude  et  que  le  Maître  lui  témoigne  plus  d'in- 
dulgence et  de  bonté.  Non,  ce  n'est  pas  à  elle 
même  que  Marthe  pense  ;  elle  pense  au  bon  Maî- 
tre, uniquement  à  son  Maître  ;  elle  voudrait  que 
sa  sœur  s'occupât  et  s'empressât  comme  elle,  pour 
l'honorer  et  pour  le  servir.  Elle  ne  sait  pas ,  elle 
ne  comprend  pas  encore  que  Madeleine  remplit 
en  ce  moment  un  office  aux  pieds  de  Jésus, 
conmie  elle-même  en  remplit  un  avec  ses  travaux 
et  ses  empressements  ;  elle  ne  comprend  pas 
l'importance  et  la  sublimité  de  cet  office  de  con- 
templation, et  sa  supériorité  siu*  l'office  d'action. 
Mais  Jésus  permet  le  trouble  et  les  empressements 
de  Marthe,  pour  mieux  l'instruire,  pour  mieux 
nous  instruire  nous-mêmes,  si  facilement  entraî- 
nés aux  choses  extérieures. 

Toutefois,  si  l'on  veut  entrevoir  dans  le  cœur 
de  Marthe,  énergique  et  doux,  un  sentiment  per- 
sonnel, plaçons  ici  cette  considération  que  com- 
prendront les  âmes  aimantes,  et  distinguons  dans 
les  paroles  de  Marthe  un  autre  accent  que  sauront 
bien  discerner  et  sentir  les  cœurs  transverbérés 
de  l'amour  divin,  comme  celui  de  sainte  Thérèse, 
ce  Je  me  rappelle  parfois,  dit-elle,  la  '  plainte  de 
sainte  Marthe  :  Je  ne  crois  pas  que  son  dessein 


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202  SAINTE  MARTHE 

fût  de  se  plaindre  seulement  de  sa  sœur  ;  je  tiens 
au  contraire  pour  certain  que  ce  qui  la  contristait 
le  plus,  c'était  la  pensée  que  vous  ne  teniez  pas  à 
la  voir  près  de  vous.  Peut-être  lui  sembla-t-il  que 
vous  ne  l'aimiez  pas  tant  que  sa  sœur,  et  voilà  ce 
qui  devait  lui  causer  plus  de  peine  que  la  fatigue 
de  servir  celui  qu'elle  aimait  tant  ;  car  l'amour 
change  le  travail  en  repos.  Cette  disposition  de 
son  esprit  paraît  clairement  en  ce  que,  sans  dire 
une  seule  parole  à  sa  sœur,  elle  vient,  Seigneur, 
vous  adresser  toute  sa  plainte  ;  et,  dans  l'excès 
de  son  amour,  elle  ose  bien  vous  reprocher  de 
n'avoir  pas  assez  de  sollicitude  pour  elle.  Votre 
réponse  même.  Seigneur,  montre  que  sa  plainte 
procédait  de  la  crainte  que  j'ai  dite  ;  car  vous  lui 
déclarez  que  l'amour  seul  donne  du  prix  à  tout  ; 
et  que  cette  unique  chose  nécessaire  dont  vous 
leur  parlez,  est  d'avoir  un  si  grand  amour  pour 
vous,  qu'il  triomphe  de  tous  les  obstacles  qu'on 
lui  oppose  (1).  » 

\  Nous  n'aurions  pas  su  comprendre,  nous  n'au- 
rions pas  osé  dire  le!  sentiment  de  l'âme,  ou  plutôt 
du  cœur  de  sainte  Marthe  :  il  fallait  une  fenune,  il 
fallait  une  sainte,  une  délicate  contemplative,  en 
même  temps  qu'une  habile  fondatrice  de  monas- 
tères, un  admirable  résumé  de  Marthe  et  de  Marie, 
pour  nous  expliquer  ces  saintes  et  pudiques  jalou- 
sies du  cœur  de  Marthe.  Nous  aurions  à  nos  pro* 


(1)  Sainte  Thérèse.  Exclamations,  etc.  V.  Trad.  de  M.  rabbé 
Bouix. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON   CULTE.  203 

près  considérations  mêlé  de  trop  grossières 
images  et  de  trop  infirmes  paroles.  Ste  Thérèse 
nous  le  dit  ou  plutôt  le  dit  à  son  Sauveur,  et  elle 
nous  instruit,  elle  nous  fait  comprendre  un  des 
ressorts  de  la  conduite  de  Marthe,  un  des  motifs 
de  sa  plainte.  Elle  nous  fait  découvrir  dans  cette 
âme  active  et  généreuse  un  petit  reste,  une  om- 
bre, un  retour  presque  inconscient  d'amour- 
propre.  Marthe  veut  que  Jésus  la  voie,  que  Jésus 
l'apprécie  ;  elle  veut  que  le  divin  ami  témoigne 
qu'il  est  content  de  son  empressement,  satisfait 
de  ses  préparatifs,  et  surtout  ému  de  son  amour. 
Elle  n'aime  pas  encore  parfaitement  de  cet  amour 
pur,  désintéressé,  qui  s'oublie  soi-même  et  qui 
s'absorbe  tout  entier  dans  Jésus,  Tunique  bien- 
aimé.  Marthe  est  encore  faible,  imparfaite  dans 
l'amour  divin,  et  Jésus  la  veut  instruire,  élever, 
purifier.  Jésus  veut  perfectionner  et  sanctifier 
cette  nature  si  noble  et  généreuse.  Jésus,  qui  veut 
nous  instruire  avec  elle,  est  entré  dans  cette  heu- 
reuse maison,  daigne  accepter  les  soins  de  son 
amie,  entendre  ses  plaintes  et  lui  répondre,  pour 
nous  révéler  qu'avant  tout,  surtout,  il  veut  être 
aimé  pour  lui-même  ;  caf  c'est  là  runique  néces- 
scLirCj  l'unique  pour  son  divin  cœur,  l'unique 
pour  notre  éternel  bonheur. 

Mais  en  ce  moment,  et  si  nous  ne  sortons  pas 
de  cet  humble  cadre  tracé  par  la  lettre  de  l'Évan- 
gile, nous  avons  devant  les  yeux  une  aimable  et 
charmante  scène  domestique.  Marthe  empressée^ 
Marie  absorbée,  Jésus  entre  les  deux  sœurs,  dont 


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204  SAINTE  MARTHE 

Tune  récoute,  le  regarde  avidement  et  oublie 
toute  autre  chose,  et  l'autre  le  sert,  dresse  la 
table,  prépare  les  mets,  et  n'a  pas  le  temps  d'en- 
tretenir son  hôte  ami  ;  à  peine  peut  elle  le  regar- 
der d'un  coup  d'œil  en  passant.  Où  est  Lazare? 
Où  sont  les  disciples  ?  ne  pourraient-ils  pas  tenir 
compagnie  au  Maître,  et  sa  sœur  pourrait  alors 
l'aider  pour  ce  festin  d'amis  qu'elle  voudrait  si 
somptueux  et  si  savoureux  pour  leur  ami  ?  Elle 
accourt,  elle  se  place  devant  lui.  Maître,  dit-elle, 
je  n'en  puis  plus  de  travail  et  de  fatigue,  et  ma 
bœur  le  voit  et  elle  ne  vient  pas  m'aider.  Pourquoi 
la  retenez-vous  à  vos  pieds  ?  pourquoi  l'enchaî- 
nez-vouspar  vos  doux  entretiens?  Dites-lui  de 
venir  m'aider  et  de  vous  servir  comme  moi.  Elle 
ne  s'occupe  que  de  vou&,  elle  né  pense  pas  à  moi, 
me  délaisse  dans  mes  travaux.  Elle  est  vraiment 
trop  heureuse,  mais  elle  vous  exprimerait  peut- 
être  plus  d'attachement  en  m'aidant  à  vous  ser- 
vir. Dites-le  lui,  vous  qu'elle  écoute  uniquement, 
elle  ne  m'entendrait  pas,  elle  ne  m'écouterait  pas, 
absorbée  qu'elle  est  par  votre  présence  et  enivrée 
par  votre  parole. 

Et  Jésus  lui  répond  :  «  Marthe,  Marthe,  tu  es 
inquiète  et  tu  te  troubles  pour  préparer  beaucoup 
de  choses;  une  seule  me  suffit.  Tu  veux  me 
dresser  un  festin  opulent,  me  servir  des  mets 
nombreux  et  délicats.  Je  n'ai  pas  besoin,  tu  le 
sais,  de  la  profusion  des  mets  et  de  la  recherche 
des  aliments.  La  tempérance  et  la  pauvreté  veu- 
lent moins  de  délicatesse.  Je  ne  blâme  pas  ton 


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-SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON*  CULTE.  205 

zèle  et  ton  affection,  ton  respect  pour  ma  per- 
sonne et  tes  soins  pour  me  prouver  que  tu  .m'es 
toute  dévouée  ;  mais  il  me  suffit  d'une  nourriture 
simple  que  tu  me  servirais  sans  embarras.  Ne  te 
trouble  donc  pas  ainsi  dans  tes  empressements  et 
laisse  ta  sœur  goûter  en  paix  la  douceur  de  mes 
paroles  (1).  «  Marthe  interpelle  son  hôte,  dit  ici 
saint  Augustin  ;  il  le  fait  juge  de  ses  plaintes  af- 
fectueuses, de  ce  que  sa  sœur  la  laisse  seule  et 
néglige  de  l'aider  dans  les  travaux  de  son  minis- 
tère. Mais  Marie  ne  répondant  pas,  quoique  pré- 
sente, le  Seigneur  juge  en  ce  débat  pieux.  Marie 
aime  mieux  confier  sa  cause  au  juge,  pour  ne  pas 
sortir  de  son  repos.  Elle  ne  voulut  pas  se  fatiguer 
à  répondre  ;  car  si  elle  cherchait  à  répondre,  elle 
se  relâcherait  de  son  attention  à  écouter.  Il  ré- 
pondit donc,  le  Seigneur,  qui  ne  se  fatiguait  point 
en  parlant  parce  qu'il  était  le  Verbe  (2).  Que  dit-il 
donc?  Marthe,  Marthe...  Il  répète  son  nom  comme 
marque  d'affection,  ou  peut-être  pour  mieux  ex- 
citer son  application.  Afin  qu'elle  écoutât  avec 
plus  d'attention,  il  l'appelle  deux  fois  :  Marthe, 
Marthe,  écoute  ;  tu  es  occupée  de  beaucoup  de 
choses  ;  il  n'y  a  qu'une  seule  chose,  c'est-à-dire 
une  seule  nécessaire  (3).  » 
Il  dit,  ajoute  Raban  Maur,  et  il  se  mit  à  table^ 


(i)  Vide  Corn,  a  Lap.  in  Luc.  X. 

(2)  Re^oudit  ergo  Dominus,  qui  in    verbo  nou  lairarabat» 
qnia  Veri>am  erat. 

(3)  S.  Aog.  serm.  CIII. 

12 


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206  SAINTE  MARTHE 

et  avec  lui  les  douze  apôtres  et  les  soixanle-douze 
disciples  et  les  femmes  pieuses  qui  raccompa- 
gnaient. La  bienheureuse  Marthe  pourvoyait  aux 
besoins  du  repas,  d'une  main  généreuse,  selon  sa 
coutume,  ainsi  que  Tintendante  de  sa  maison, 
rillustre  Marcelle  (1),  et  Suzanne,  et  Jeanne,  dont 
le  mari  était  officier  de  la  table  et  intendant  du 
royaume  d*Hérode  Antipas,  tétrarque  de  Ga- 
lilée (2).  S*il  fallait  prendre  à  la  lettre  le  récit  de 
Raban,  nous  aurions  dans  la  maison  de  Marthe 
un  nombre  bien  considérable  de  convives  réunis 
au  môme  festin,  sinon  assis  à  la  môme  table,  et 
nous  comprendrions  encore  mieux  le  trouble  et 
Tempressement  de  Marthe.  Mais  nous  savons  que 
la  riche  et  généreuse  hôtesse  de  Jésus  employait 
tous  ses  biens  à  le  nourrir,  et  avec  lui  ses  apôtres 
et  ses  disciples  ;  à  nourrir  la  communauté  chré- 
tienne tout  entière,  d'accord  avec  son  frère  Lazare 
et  sa  sœur  Madeleine  :  Ministrabat  mensis  larga 
manu  more  suo  Martha  beatissima.  Pour  FEglise 
naissante,  la  noble  et  libérale  vierge  fut*conmie 
une  mère  et  une  nourrice  :  Nutrtcis  ac  gerula 


(1)  Le  Brév.  Rom.  XXIX  julii  rappelle  Marcella  pedissequa. 
La  vie  de  sainte  Marlbe,  attribuée  à  la  fausae  Syn tique  et  que 
Raban  a  suivie  dans  son  réctt,  attribue  à  Marcelle  rexclamation 
d'admiration  et  de  foi  dont  parle  rEvangile  (S.  Luc.  XI,  27), 
Saint  François  de  Sales  (serm.  sur  la  Présentation  de  la  Sdnte- 
Vierge)  adopte  cette  tradition,  et  GoA*nelins  a  Lapide  la  rap« 
porte  et  ne  la  repousse  pas  (In  Luc.  XI). 

(2)  Raban,  Vie  de  sainte  Madeleine  et  de  samte  Marthe,  X. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  207 

fungebatur  officio  (1).  Et  si  tous  les  apôtres,  tous 
les  disciples  qui  suivaient  Jésus  n'étaient  pas  en 
ce  moment  réunis  autour  du  Maître,  assis  au 
même  festin  de  la  tendre  hospitalité  de  Marthe , 
nous  savons,  et  par  TEvangile  et  par  le  récit  de 
Raban  (2),  que  Tofflcieuse  Marthe  disposait  toutes 
choses  dans  des  hôtelleries  spéciales  pour  hé- 
berger les  disciples,  et  répandait  de  larges  au- 
mônes dans  la  bourse  commune  que  Jésus  avait 
confiée  à  Tlscariote.  Telle  était  Marthe,  empressée, 
dévouée,  généreuse,  aimant  à  savourer  le  bonheur 
que  Ton  goûte  à  donner  et  que  le  Maître  a  mar- 
qué d'une  bénédiction  spéciale  de  son  divin 
cœur  (3). 

Voilà  la  scène  évangélique,  plus  rapide  et  plus 
simple  encore  que  nous  ne.  le  disons  ;  voilà  les 
sentiments  naturels  de  Marthe,  et  le  silence  plus 
significatif  encore  de  Marie,  et  la  réponse  pleine 
de  douceur  et  d'affection  de  Jésus  défendant  la 
jeune  sœur,  qui  se  tait  humblement,  contre  la 
sœur  aînée,  qui  se  plaint  affectueusement.  —  Mais 
sortons  du  cadre  domestique  de  cette  scène  in- 
time ;  allons  plus  loin,  montons  plus  haut,  per- 
çons l'écorce  de  la  lettre  pour  découvrir  les  di- 
vines réalités  de  l'Esprit.  Voyons  dans  la  pensée 
de  Jésus,  expliquée  par  les  Pères  et  comprise  par 
l*Eglise,  voyons  la  signification  de  cette  scène, 

(1)  Ruth.  IV,  16. 

(2j  Raban,  Vie,  etc.,  XI. 

(3)  Actor.  XX,  35. 


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208  SAINTE  MARTHE 

rofflce  des  deux  sœurs,  et  comprenons  la  portée 
des  graves  paroles  du  Maître.  —  Commençons 
par  cette  remarque,  aussi  frappante  que  profonde, 
aussi  vraie  au  point  de  vue  de  la  théologie  que  re- 
marquable dans  la  bouche  d'une  humble  voyante  : 
— «  L'Evangile  ne  donne  quelques  détails  que  sur 
les  personnes  et  les  disciples  dont  Tindividualîté 
représente  certains  types  dans  TEglise.  Tout  ce 
qui  est  superflu  ou  fait  double  emploi  est  laissé 
de  côté.  Mnsi  les  histoires  de  beaucoup  de  péche- 
resses ne  sont  représentées  que  par  l'histoire  de 
Madeleine...  ainsi  il  est  peu  parlé  de  Marie  ;  il  est 
plus  souvent  question, de  Madeleine  et  de  Marthe, 
et  tout  cela  pour  le  profit  et  le  plus  grand  bien 
dés  hommes  de  tous  les  temps,  non  de  ceux  d'une 
époque  particulière,  car  on  passe  sous  silence  ce 
qui  aurait  pu  édifier  tel  siècle  ou  tel  peuple,  maïs 
être  un  sujet  de  scandale  pour  les  autres  (1).  »  — 
Marthe  et  Madeleine  représentent  ici  les  deux 
groupes,  les  deux  armées^innombrables  de  ces 
âmes  appliquées  dans  l'Église  à  l'action  et  à  la 
contemplation.  Elles  représentent  ces  deux  forces 
et  ces  deux  puissances  de  l'amour,  ces  deux  offi- 
ces et  ces  deux  ministères  de  la  charité,  aussi 
utiles,,  aussi  nécessaires  l'un  que  l'autre.  Ce  sont 
deux  sœurs  différentes  de  figure  et  de  caractère, 
mais  toutes  deux  appliquées  au  service  du  même 
maître.  Ce  sont  deux  fonctions  dont  l'excellence 


(1)  Vie  de  N.-S.  III,  m. 


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8A  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  209 

est  diverse,  et  dont  la  variété,  ramenée  à  Tunité, 
nous  rappelle  que  tout  doit  tendre  à  Tunité  dans 
le  temps  et  tout  se  conformer,  vivre  et  se  dilater 
en  Un  dans  Téternité.  Ce  sont  les  deux  grands 
ministères  de  charité,  de  charité,  disons-nous,  qui 
est  une  comme  le  Dieu  où  elle  tend,  comme  le 
Christ  qu'elle  sert,  comme  TEglise  dont  elle  anime 
et  réjouît  le  vaste  royaume  :  deux  ministères  dont 
l'un  est  tout  entier  dans  le  temps,  en  travaillant 
pour  l'éternité,  dont  l'autre  sort  du  temps  pour 
préluder  à  l'éternité  :  deux  groupes,  deux  familles 
d'âmes  distinctes  mais  non  séparées  qui  se  diri- 
gent de  la  terre  au  cttl  ;  Tune  penchée  vers  la 
terre  pour  en  soulager  les  misères,  l'autre  regar- 
dant au  ciel  pour  en  pressentir  les  beautés, 
comme  les  deux  lignes  parallèles  d'une  procession 
virginale,  l'une  d'action,  l'autre  de  contemplation, 
qui  se  réunissent  aux  portes  du  paradis  pour 
s'unir,  se  fondre  et  vivre  éternellement  en  Dieu. 
Ces  deux  familles,  désormais  immortelles  dans 
l'Eglise,  sortent  de  la  maison  de  Marthe  pour 
inonder  l'Eglise  de  leurs  chastes  phalanges,  la 
remplir  de  leurs  œuvres  et  la  sanctifier  de  leurs 
vertus. 

Uni  docteur  n'a  plus  pieusement  et  plus  pro- 
fondément étudié  ces  deux  femmes  dans  le  récit 
évangélique,  comme  les  deux  types  des  deux 
ministères,  les  deux  exemplaires  des  deux  vies, 
que  saint  Augustin  en  deux  de  ses  sermons  et 
en  ses  admirables  traités  sur  l'Évangile  de  saint 
Jean.  Nous  ne  ferons  que  le  suivre,  le  traduire 

12. 


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210  8AINTE  MARTHE 

et  rexplîquer.  Marthe  et  Marie  étaient  occupées 
du  Maître  :  c'est  Jésus  qui  est  l'objectif  unique 
de  leurs  pensées  et  de  leurs  affections,  de  leur 
action  et  de  leur  activité  ;  car  Tune  et  l'autre 
sont  actives  :  celle  qui  écoute  comme  celle  qui 
sert,  celle  qui  contemple  comme  celle  qui  s'a- 
gite. L'une  a  reçu  Jésus  dans  sa  maison  et  l'a 
pour  ainsi  dire  amené  sur  la  terre,  introduit 
parmi  nous  :  c'est  Marthe,  c'est  la  vierge.  L'autre 
est  venue  chez  sa  sœur  pour  trouver  Jésus,  pour 
le  voir  et  l'entendre,  pour  jouir  de  sa  présence 
et  de  son  amour  :  c'est  Marie  la  pénitente  par- 
donnée,  l'âme  ardente,  généreuse,  et  qui  a  tout 
quitté  pour  Jésus.  Marthe  s'occupe  avec  un  em- 
pressement affectueux  de  nourrir  le  Seigneur: 
Marie  s'attache,  avec  un  recueillement  extatique, 
à  se  nourrir  du  Seigneur.  Marthe  est  distraite, 
porte  son  attention  sur  divers  objets  ;  elle  est 
comme  divisée  de  soins  et  de  pensées ,  quoique 
son  cœur  soit  uniquement  attaché  à  Jésus.  Marie 
est  tout  entière  et  bien  exclusivement  occupée 
de  la  personne  de  Jésus  ;  ses  sens  comme  son 
esprit  et  son  cœur  sont  absorbés  par  la  présence 
de  Jésus.  Marie  semble  délaisser  sa  sœur,  qui 
se  trouble  et  se  fatigue  dans  un  laborieux  mi- 
nistère ;  elle  s'assied  aux  pieds  du  Maître,  tandis 
que  Marthe,  forcée  de  le  quitter  pour  aller  ail- 
leurs s'occuper  d'objets  différents,  mais  pour  le 
service  du  Maître,  se  plaint  et  semble  accuser 
sa  sœur.  L'une  était  troublée,  l'autre  était  déli- 
cieusement repue  ;  l'une  disposait  plusieurs  cho- 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  211 

ses,  Vautre  ne  regardait  qu'un  seul  objet.  L'un 
et  l'autre  office  est  bon.  Mais  cependant  que 
disons-nous  qui  est  le  meilleur?  Nous  avons  qui 
interroger.  Écoutons  attentivement  (1). 

Interrogeons  le  Maître;  écoutons  le  Maître. 
Marthe  vient  impétueusement  lui  poser  la  ques- 
tion, et  le  Maître  répond  affectueusement  :  Mar- 
the, Marthe,  tu  te  répands  sur  beaucoup  de 
choses  en  soins  et  en  inquiétudes.  Or,  il  n'y  en 
a  quune  de  nécessaire,  c'est  celle  que  Marie  a 
choisie;  c'est  la  meilleure  part,  qui  ne  lui  sera 
pas  ôtée.  Ils  sont  bons  les  ministères  qui  s'oc- 
cupent des  pauvres,  et  surtout  les  services  pieux. 
Les  devoirs  que  l'on  rend  aux  saints  de  Dieu, 
on  les  leur  rend,  on  ne  les  leur  donne  pas,  car 
l'apôtre  dit  :  Si  nous  avons  semé  pour  vous  les 
choses  spirituelles,  grande  affaire  si  nous  mois- 
sonnons vos  choses  temporelles  (2)  I  Ils  sont 
bons  les  offices  de  charité  :  nous  vous  exhor- 
tons à  les  pratiquer,  à  suivre  l'exemple  de  Mar- 
the, la  vraie  princesse  de  toutes  les  âmes,  de 
toutes  les  vierges,  de  toutes  les  associations 
vouées  aux  œuvres  de  miséricorde,  édifiées  en 
la  parole  du  Seigneur  ;  ne  négligez  pas  de  re- 
cevoir les  saints.  Il  en  est  qui,  recevant  ceux 


(1)  nu  turbïbatur,  Ista  epulabatur;  illa  multa  disponebat, 
isU  noum  aiipiciebat.  Ulrumque  ofllcium  bonum  ;  sed  tamen 
qood  ait  melias  quid  nos  dicamus  7  Habemus  qiiem  interroge- 
mos,paUeaier  audiamus.  (S.  Aug.,  8e<*in.Gin.) 

(i)Cor.  IX,  il. 


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212  SAINTE  MARTHE 

qu'ils  ne  connaissaient  pas,  ont  reçu  des  an- 
ges (1).  Tout  cela  est  bon.  Meilleur  est  cepen- 
dant ce  que  Marie  a  choisi  ;  meilleur  en  mérite, 
sans  doute,  puisqu'on  est  plus  occupé,  sans  dis- 
traction ni  partage,  de  la  personne  du  Verbe 
incarné  ;  meilleur  encore  en  excellence^  meil- 
leur en  jouissance  ;  car  si  Tun  a  plus  d'occu- 
pation, l'autre  a  plus  de  suavité.  Dans  l'action, 
dans  le  ministère,  l'homme  veut  accourir  et  se 
montrer,  l'homme  cherche  ce  qui  lui  manque, 
prépare  ce  qu'il  a  ;  l'esprit  se  dissipe,  et  Marthe 
souvent  n'y  peut  suffire  ;  elle  demande  l'aide  de 
sa  sœur.  Multiples  sont  toutes  les  choses  et  di- 
verses, parce  qu'elles  sont  matérielles,  tempo- 
relles, et  quoique  bonnes,  elles  sont  transitoires. 
Que  dit  le  Seigneur  à  Marthe?  Marie  a  choisi 
la  meilleure  part.  Celle  que  tu  as  choisie  n'est 
pas  mauvaise  ;  mais  elle  en  a  choisi  une  meil- 
leure. Et  pourquoi  meilleure?  Ecoutez  :  elle  ne 
lui  sera  pas  ôtée.  Un  jour  on  t'enlèvera  le  poids 
des  soins  temporels  et  des  nécessités  pieuses  : 
éternelle  est  la  douceur  de  la  vérité  contemplée, 
possédée,  savourée.  On  ne  lui  ôtera  pas  ce  qu'elle 
aura  choisi  ;  elle  ne  lui  sera  pas  ôtée,  mais  aug- 
mentée. Elle  s'augmentera  dans  cette  vie  ;  dans 
l'autre  vie,  elle  sera  parfaite  :  jamais  elle  ne  lui 
sera  ôtée. 
Marthe,  chère  sœur  empressée  et  dévouée^ 


(1;  Ilajbr.  XIU,  2. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON   CULTE.  213 

Marthe,  ton  miijistère  est  bon,  et  tu  es  bénie 
dans  le  pieux  office  que  tu  exerces  envers  la 
personne  du  Sauveur,  envers  son  corps,  envers 
ses  membres.  Mais,  pour  ce  ministère  que  tu 
remplis  avec  un  empressement  si  généreux  et 
qui  touche  le  cœur  du  Maître,  tu  attends,  tu 
demandes,  tu  cherches  une  récompense,  tu  ne  te 
désintéresse  pas  ;  non,  tu  ne  peux  pas  te  désin- 
téresser de  l'attention,  du  regard,  de  Taffection, 
de  la  reconnaissance  du  Maître  :  dès-lors,  tu  cher- 
ches aussi  le  repos  en  son  amour.  Maintenant  tu 
es  occupée  d'un  important  ministère  :  tu  veux 
servir^  nourrir  des  corps  mortels,  quoique  des 
saints  et  membres  de  Jésus  ;  mais  quand  tu 
seras  venue  à  cette  patrie  où  seront  la  récom- 
pense, le  repos  et  l'union,  trouveras-tu  des  étran- 
gers pour  leur  donner  l'hospitalité?  Trouveras- 
tu  des  indigents  pour  leur  rompre  le  pain  ? 
Trouveras-tu  des  lèvres  altérées  pour  leur  don- 
ner à  boire?  Des  malades  pour  les  visiter?  Des 
ennemis  en  procès  pour  les  réconcilier?  Des 
morts  pour  les  ensevelir?  Là  il  n'y  aura  rien  de 
tel  :  aucun  de  ces  besoins  à  satisfaire,  aucune 
de  ces  misères  à  soulager,  aucune  de  ces  œu- 
vres de  miséricorde  à  exercer.  Mais  qu'y  aura- 
t-îl  ?  Ce  que  Marie  a  choisi  :  là,  nous  serons  nour- 
ris, nous  ne  nourrirofis  pas  :  Ibi  pascemur,  non 
pascemus.  Alors  ce  sera  la  plénitude  et  la  per- 
fection de  ce  que  Marie  a  choisi.  En  ce  moment, 
elle  recueille  quelques  miettes  délicieuses  tom- 
bées de  la  table  du  Seigneur  ;  elle  ne  peut  pas 


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214  SAINTE  MARTHE 

encore  s'asseoir  à  ce  splendide  banquet.  Mais 
elle  et  toi,  Marthe,  quand  vous  aurez  bien  servi 
le  Maître,  elle  repue  de  contemplation,  toi  tout 
empressée  d'action,  le  Maître  à  son  tour  vous 
établira  dans  le  repos  éternel,  vous  fera  asseoir 
à  sa  table  opulente  de  lumière,  de  joie  et  d'amour; 
et  il  vous  servira  de  ses  royales  mains  les  mets 
divins  de  sa  présence,  de  sa  béatitude  et  de  sa 
gloire  adorable...  En  vérité,  je  vous  dis  qu'il  les 
fera  asseoir  à  sa  table,  et  passant  auprès  d'elles, 
il  les  servira  (1). 

Et  maintenant,  pouvons-nous  dire  que  Mar- 
the est  blâmée  et  que  Marie  est  préférée?  Non 
sans  doute,  les  deux  sœurs  ont  chacune  leur 
vocation  :  elles  la  suivent  fidèlement,  et  le  Maî- 
tre permet  la  vive  interpellation  de  Marthe  pour 
tempérer  ses  empressements,  réprimer  peut-être 
son  inconsciente  jalousie  à  l'égard  de  sa  sœur, 
et  coordonner  les  deux  vocations  en  ramenant  et 
rattachant  à  l'unique  nécessaire  les  œuvres  di- 
verses de  miséricorde.  L'une  et  l'autre  vocation 
sont  nécessaires  dans  l'Eglise.  Marthe  était  atten- 
tive aux  moyens  de  nourrir  le  Seigneur  ;  Marie 
était  attentive  à  se  laisser  nourrir  par  le  Seigneur; 
Marthe  préparaît  un  festin  au  Seigneur,  au  festin 
duquel  Marie  trouvait  toute  sa  joie.  —  Encore 
une  fois,  l'un  et  l'autre  ministère  sont  agréables 
au  Seigneur.  Quoi!  le  doux  Maître  aurait  blâmé 


(l)  Luc  XII.  37. 


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SA  VIB,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  215 

le  ministère  de  Marthe,  qu'il  occupait  tout  en- 
tière,on  peut  le  dire,  et  qui  s'occupait  avec  tant 
d'affectueux  empressement  à  lui  prodiguer  les 
soins  de  Thospitalité  ?  Oh  I  non.  Le  Maître  a  choisi 
cette  maison  pour  se  reposer,  pour  donner  à  ses 
amis  la  joie  de  le  recevoir,  la  consolation  de  le 
servir  ;  il  est  entré,  lui  aussi,  pour  satisfaire  son 
divin  cœur  d*ami,  pour  dire  à  chacune  des  deux 
sœurs,  en  termes  différents,  mais  avec  un  égal 
amour  :  Da  mihi  bibere  (1),  donne-moi  à  boire  ; 
donne  à  mes  lèvres  le  breuvage  ;  donne  à  mon 
cœur  l'amour.  Il  a  voulu  se  fatiguer  pour  se  re- 
poser chez  nous  ;  il  a  voulu  manquer  de  tout 
pour  tout  recevoir  de  nos  mains  ;  il  a  voulu  avoir 
faim  et  soif  pour  recevoir  de  notre  heureuse  as- 
sistance la  nourriture  qui  le  rassasie,  le  breuvage 
qui  le  désaltère.  La  force  du  Christ  t'a  créée,  l'in- 
firmité du  Christ  t'a  recréée  ;  la  force  du  Christ  a 
fait  que  ce  qui  n'était  pas  existât  ;  l'infirmité  du 
Christ  a  fait  que  ce  qui  était  ne  pérît  pas.  Il  nous 
a  faits  dans  §a  force^  il  nous  a  cherchés  dans  sa 
faiblesse  (2).  Mais  dans  cette  vie  mortelle  et  dans 
ce  corps  mortel,  lorsque  nous  sommes  occupés  de 
son  humanité  sainte  et  de  ses  membres  saints 


(i)  Joan.  IV,  9. 

(2)  ForUtudo  Ghristi  te  creavit  ;  ioQrmitas  Ghrlsti  te  recréa- 
vit  :  fortitudo  Ghristi  fecit  ut  qaod  ood  erat  esset  ;  infirmitas 
Ghristi  feoit  at  qaod  erat  non  periret...  Gondidit  nos  forti- 
tadine  suâ,  qaaesivit  nos  inflrmitate  saft.  —  S.  Aag.  Tract. 
XV  in  Joan. 


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216  SAINTE  MABTHE 

comme  elle,  les  saints,  les  serviteurs  de  Dieu,  les 
pauvres,  Jésus  ne  veut  pas  que  nous  soyons  dis- 
traits par  la  diversité,  il  ne  veut  pas  que  nous 
soyons  arrêtés  par  l'accident  et  le  sensible,  il  ne 
veut  pas  que  nous  restions  à  mi-chemin  de  son 
adorable  personne  :  il  veut  nous  faire  entrer  de 
la  circonférence  au  centre,  nous  faire  monter  de 
la  terre  au  Ciel,  nous  rappeler  et  nous  recueillir 
de  la  multitude  à  Tunité  :  Utsint  unum  (1). 

Enfin,  pour  terminer,  non  pour  épuiser  cette 
matière  si  riche  de  doctrine  et  de  grâce,  disons 
avec  notre  grand  docteur  que  Marthe  et  Marie 
représentent  encore  le  double  mystère  du  temps 
et  de  réternité.  Ces  deux  sœurs,  toutes  deux 
agréables  au  Seigneur,  toutes  deux  aimables  à 
ses  yeux,  toutes  deux  ses  fidèles  disciples,  figu- 
rent les  deux  vies,  la  présente  et  la  future,  la 
laborieuse  et  la  tranquille,  la  pénible  et  la  bien- 
heureuse, la  temporelle  et  Téternelle.  Il  y  a 
deux  vies,  no;is  le  savons,  et  quoique  nous 
soyons  enfermés  dans  la  vie  présente,  nous  aspi- 
rons à  la  vie  future  ;  et  non-seulement  nous  y 
croyons,  nous  Tespérons,  mais  nous  vivons  pour 
elle,  et  d'elle  nous  vivons.  Il  est  bon  de  voir, 
d'apprécier  et  de  juger  ce  que  renferme  pour 
nous  cette  vie,  nous  ne  disons  pas  môme  cette 
vie  mauvaise,  injuste ,  criminelle,  impie,  mais 
cette  vie  laborieuse  et  pleine  de  tristesse,  éprou- 


(1)  Joan.  XVII,  28. 


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SA  VIE,   SON  «ISTOÎàÉ  ET  SON  CULTE.  217 

vée  de  craintes  et  sollicitée  de  tentation.  Cette 
vie  innocente,  telle  que  Marthe  devait  la  vivre, 
cette  vie,  regardons-la  bien  et  pensons-y  plus 
abondamment  encore  que  nous  n'en  parlerons, 
La  vie  criminelle^  en  effet,  était  loin  de  cette 
maison;  elle  n'était  ni  avec  Marthe,  ni  avec 
Marie,  et  si,  peut-être,  elle  avait  existé,  elle  avait 
ftii  à  l'entrée  du  Seigneur.  Ainsi,  dans  cette 
maison  qui  avait  reçu  le  Seigneur  étaient  demeu- 
rées dans  ces  deux  femmes  les  deux  vies,  toutes 
deux  innocentes,  toutes  deux  louables;  mais 
Tune  laborieuse,  Tautre  tranquille,  aucune  cri- 
minelle, aucune  paresseuse,  toutes  deux  inno- 
centes, toutes  deux  louables^  disons-nous  ;  mais 
celle-là  sans  aucune  action  mauvaise,  ce  que 
doit  éviter  le  travail  ;  celle-ci  sans  paresse,  ce 
que  doit  éviter  le  repos.  Ces  deux  vies  étaient 
donc  dans  cette  maison,  avec  celui  qui  est  la' 
source  même  de  vie  :  dans  Marthe  était  l'image 
des  choses  présentes,  dans  Marie  était  l'image 
des  choses  futures.  Ce  que  faisait  Marthe,  c'est 
là  où  nous  sommes  ;  ce  que  faisait  Marie,  c'est 
là  où  nous  espérons.  Faisons  bien  ce  que  Marthe 
opère,  afin  que  nous  jouissions  pleinement  de 
ce  que  fait  Marie  (1).  Voilà  ce  que  chante  l'Église 
d'Avignon  à  la  louange  de  Marthe,  voilà  ce  que 


(i)  ErtDt  ergo  in  illa  domo  Ist»  du»  vit»,  et  ipse  fOQS  vit»; 
io  Blaiiha  erat  imago  prœsentinm,  in  Maria  futaroram  ;  quod 
agebat  Martha,  ibi  sa  mas  ;  quod  agebat  Maria,  hue  speramus. 
Hocagamuibene  utillad  habeamus  plene.  S.  Âng.ysenn.  CIV. 

13 


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218  SAINTE  MAUTHE 

toute  rÉglise  et  toutes  les  âmes  chanteront, 
empressées  comme  Marthe  au  service  de  Jésus, 
pendant  les  quelques  instants  de  la  vie  pré- 
sente où  Jésus  veut  bien  se  •  reposer  sous 
notre  toit,  s'asseoir  à  notre  table  et  se  faire 
servir  de  nos  mains.  —  Tout  ce  que  la  cité  céleste 
contient  dans  sa  sphère  infinie,  Marthe  l'en- 
ferme dans  sa  maison,  lorsque  Jésus  vient  chez 
elle  :  trois  fois  heureux  le  cénacle,  la  table,  les 
mets,  les  sièges  que  toucha  le  corps  qui  consa- 
cre tout  ce  qu'il  touche.  Mais  plus  heureuses  étes- 
vous,  hôtesse  bénie,  qui  nourrissez  celui  qui  vous 
nourrit  et  qui  remplit  votre  âme  de  l'hôte  divin 
pendant  que  vous  servez  son  corps.  Combien 
vous  est  agréable  ce  trouble  d'empressement  au- 
quel est  réservé  un  tel  calme!  Combien  vous 
refait  ce  travail  que  doit  récompenser  un  tel 
repos  I  Donnez,  Marthe,  donnez  aux  fidèles  de 
nourrir  les  membres  du  Christ,  de  telle  sorte 
qu'ils  remplissent  leur  cœur  de  Dieu  et  ne  sen- 
tent plus  les  feux  impurs  du  monde.  Faites 
donc,  hôte  des  âmes,  par  le  suffrage  de  votre 
hôtesse,  que  nous  jouissions  dans  le  repos  du 
ciel  de  la  société  des  saints  (1). 


(1)  Beata  ter  cœnacula, 

Mensa,  cibi,  sedilia, 
Quse  corpus  illud  attigit 
Quod  cuQcta  tactu  consecrat. 
Beaiior  sed  hospita, 
Qii»  pascis  a  quo  pasceris, 


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SA   VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  219 

Nous  le  savons  maintenant,  Marthe ,  la  sœur  de 
Lazare  et  de  Madeleine,  Marthe,  notre  sœur_,  a  reçu 
le  Seigneur  avec  Is^ joie,  Tempressement,  la  charité 
d'un  cœur  vaillant  et  dévoué.  Jésus  est  venu 
visiter  ses  amis,  leur  apporter  des  grâces  parti- 
culières, et  surtout  il  est  venu  pour  honorer 
Marthe,  pour  lui  témoigner  les  satisfactions  de 
son  divin  cœur  à  cause  des  soins  qu'elle  a  pris 
de  son  humanité,  de  ses  apôtres,  de  ses  disci- 
ples. Il  est  venu  pour  bénir  dans  la  personne 
de  son  hôtesse,  pour  multiplier  dans  son  Église, 
les  âmes,  les  associations,  les  œuvres  de  misé- 
ricorde. Jésus  est  venu  pour  nous  montrer  dans 
ces  deux  fenmies,  ses  amies  et  ses  disciples, 
l'une  la  vierge  qui  Ta  reçu,  qui  Ta  servi,  qui 
l'a  toujours  aimé  ;  l'autre  la  pécheresse  conver- 
tie, la  pénitente  qui  bien  tard  Ta  aimé,  mais 
qui  l'aime  beaucoup,  les  deux  types  distincts, 
mais  unis  des  deux  grands  offices  dans  TÉglise, 
l'action  et  la  contemplation,  des  deux  vies  qui 
se  terminent  en  Dieu,  celle  du  siècle  présent, 
celle  du  siècle  futur,  celle  du  temps,  celle  de 
Tétemîté.  0  Marthe  I  heureuse  amie  de  Jésus, 
généreuse  hôtesse  du  Verbe  incarné,  Marthe,notre 
sœur  et  notre  modèle,  nous  vous  bénissons  de  ce 


Mentemque  repies  hospite, 
Dam  membra  curas  hospitis. 

Hym.  vesp.  offlcii,  St*«  Marthœ.  virg.  et  hosp.  Christ.  Ave- 
nkne  eto  AcU  S.  S.  XXIX  Jul. 


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220  SAtNTE  MARTSE 

que  VOUS  avez  si  bien  reçu,  si  bien  accueilli,  si 
bien  servi  Jésus.  Jésus  lui-même  vous  a  bénie  à 
votre  dernier  moment  en  ce  n^onde,  lorsque  vous 
fûtes  près  de  mourir,  près  de  quitter  la  terre  d'exil 
pour  la  demeure  permanente.  Jésus  vous  rappe- 
lant la  douce  hospitalité  qull  avait  reçue  chez  vous: 
Viens,  dit-il,  viens  mon  hôtesse  bien-aimée  ;  car, 
ainsi  que  tu  m'as  reçu  dans  ta  maison,  ainsi  je  te 
reçois  dans  mon  ciel  (1).  Nous  vous  bénissons  de 
votre  dévouement  à  la  personne  du  Maître,  de 
votre  activité  pleine  de  douceur  et  d'entrain^  de 
votre  sens  pratique  et  de  votre  prudente  initiative 
dans  le  service  des  membres  souffrants  de  Jésus, 
et  dans  la  conversion  des  âmes.  Nous  vous  bénis- 
sons d'avoir  inauguré  dans  l^glise  le  ministère 
fécond  de  la  charité,  d'avoir  préparé  par  vos  tra- 
vaux^ formé  par  vos  exemples,  nos  sœurs,  nos 
filles,  nos  vierges,  à  ce  divin  ministère  de  com-i 
patissance  et  d'amour  ;  d'avoir  suscité  par  vos 
prières  et  multiplié  dans  l'Egiise,  ces^  œuvres  in 
nombrables^  si  diverses  et  si  semblables,  si  spon- 
tanées et  si  nécessaires,  pour  les  pauvres,  les  indi 
gents,  les  malades,  les  infirmes,  les  enfants,  lei 
vieillards,  pour  toutes  les  misères  et  toutes  lea 
souffrances,  pour  toutes  les  hontes  et  tous  les 
abandons  ;  mais  surtout^  pour  les  œuvres  d'apos- 
tolique charité  qui  prennent  soin  des  saints  de 

(1  )  Veni,  hospita  tnea  dilectissima,  quia  sicut  tu  me  in  do- 
mnm  taam  recepisti,  sic  ego  te  in  oœlam  recij^iam.  Apod 
Corn,  à  Lap.  in  Luoam.  X. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIEB  ET  SON  CULTE.  221 

Dieu  persécutés,  des  prêtres,  des  évêques,  du 
SouveraÎQ-Pontife  (1).  Et  nous  bénissons  Jésus, 
votre  Maître,  votre  ami,  votre  hôte,  qui  vous  a 
bénîe,qui  vous  agrorifiée,qui  vous  a  récompensée. 
—  Bénissons  cette  femme  servant  son  Sauveur  et 
son  Dieu,  dont  le  cœur  était  si  fervent  pendant  son 
ministère.  Honorons  la  force  de  son  amour,  pré- 
parons à  Jésus  des  demeures  et  Thospitalité  de 
notre  cœur.  Dans  la  fatigue  de  Faction  comme 
dans  la  contemplation,  que  Tâme  se  repose  dou- 
cement, afin  que  celle  qui  sert  aide  fidèlement 
celle  qui  est  assise^  et  celle  qui  agit,  celle  qui 
écoute.  Ainsi  que  Tamour  soit  avec  le  travail,  et 
que  le  travail  avec  Tamour  se  regardent  mutuel- 
lement ;  comme  une  sœur  avec  sa  sœur,  unies  de 
telle  sorte  que  l'aînée  avec  la  plus  jeune  ne  se 
séparent  pas  en  chemin  (2). 


(i)  Bona  sant  ministeria  circa  pauperes,  et  maxime  cixca 
aanclos  Dei  servitia  débita,  obsequia  religiosa.  S.  Aug.  ibid. 

(2)  Sicsit  amor  cum  labore.  —  Quod  se  laborcam  amore  — 
mntuo  rcspiciant  ;  —  Tanquam  soropcam  sopop'»,  —  hic  ne  ma- 
jor cam  minore,  —  In  via  deflciant.  Prosamissal.  Const.  iSOi. 


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vn 

MARTHE    PAR  SA  FOI  ET  SA   PRIÈRE  OBTIENT  DE  JÉSUS 
LA  RÉSURRECTION  DE   SON  FRÈRE  LAZARE. 

MartbfB  frater  mortuus 
Eratjam  quatriduus, 
Et  fœtens  in  tumulo. 

Cum  Chrîstus  hune  precibus 
Marlhae,  mortîs  viribus 
Fractis,  dédit  saeculo. 
(Missal.  Turon.  1517 
Missal.  Paris.  1634.) 

Marlha  lacrymis  liquescit^ 
*    Martlia  supplex  accedk, 
Martlia  sperat,  Martha  crédit 
Te  Deum  pronuncians  : 
Vinceris,  piasque  reddis 
Lacrymanti  lacrymas 
Infirmus,  divoque  mortis 
Vincula  rumpis  spiritu. 

Jussa  moi-s  audit  sibique 

Fit  superstes  Lazarus. 

Christe,  fac  preces  fidelis 

Sentiat  plebs  hospits 

Et  sua  sepulcra  culpse 

Rediviva  deserat. 

(Hym.  matut.  off.  B.  Marth© 

Vii^.  et  hoRp.  Avenione.  Acta  S.  S. 

XXXIX  Jul.) 

Le  frère  de  Marthe  était  mortel  depuis^uatre  jours  corrompu 
gisait  dans  le  tombeau,  lorsque  le  Christ,  aux  prières  de 
Marthe,  brisant  la  puissanc»»  de  la  mort,  le  rendit   au  siècle. 

Marthe  se  fond  en  larmes,  Marthe  suppliante  approche  de  Jésus  ; 
Marthe  espère,  Marthe  croit,  proclamant  que  vous  êtes  Dieu. 
VouB  ôte-î  vaincu;  à  ses  larmes,  vous  répondez  par  de  pieuses 
larmes,  dans  votre  adorable  faiblesse,  et  de  votre  souffle 
divin,  vous  brisez  les  chaînes  de  la  mort.  La  mort  entend 
vos  ordres,  et  Lazare  se  survit  à  lui-même.  0  Christ,  faites 
que  votre  peuple  éprouve  l'effet  dos  prières  de  votre  fidèle  hô- 
tesse, et,  sortant  du  sépulcre  du  péché,  revienne  à  la  vie  di- 
vine. 

Après  que  Jésus,  reçu  dans  la  maison  de  Mar- 
the, eut  laissé  dans  cette  maison  bénie  ses  divins 


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224  Si.TNTB  MAETHE 

enseignements  et  ses  grâces  de  choix,  il  se  rendit 
à  Jérusalem  pour  la  fête  de  la  dédicace,  qui  se 
célébrait  au  mois  de  décembre.  C'était  sa  dernière 
apparition  dans  la  ville  sacerdotale  avant  sa  pas- 
sion. Dans  le  temple,  il  donnait  aux  Juifs  une  so- 
lennelle et  dernière  affirmation  de  sa  divinité,  de 
son  unité  de  substance  avec  le  Père  :  une  suprême 
et  dernière  démonstration  par  ses  œuvres.  Puis, 
comme  son  heure  n'était  pas  encore  venue,  il  se 
retirait  au-delà  du  Jourdain,  pour  se  dérober  à 
la  haine  et  à  la  perfidie  de  ses  ennemis.  Il  vint 
se  retirer  à  Béthabara  où  Jean  avait  d'abord  bap- 
tisé, Béthabara  ou  encore  Béthanie  de  Galilée, 
autre  castellum  de  Marthe  et  de  Lazare,  selon 
Raban  et  plusieurs  commentateurs ^(1).  C'est  là 
que  Jésus  résida  quelque  temps,  environ  deux 
mois,  jusqu'au  commencement  de  la  quatrième 
année  de  sa  vie  publique,  qu'il  ne  devait  pas  ache- 
ver, jusqu'au  jour  où  le  message  de  Marthe  et  de 
Marie  vint  le  prévenir  de  la  maladie,  puis  de  la 
mort  de  son  ami  Lazare.  C'est  là  que  Jésus,  pen- 
dant deux  mois,  acheva  d'instruire  ses  disciples 
et  de  confondre  les  Pharisiens  par  les  paraboles 
de  la  brebis  égarée,  de  la  Drachme  perdue,  de 
l'enfant  prodigue,  de  l'intendant  du  père  de 
famille,  du  mauvais  riche,  du  pharisien  et  du 
publicain,  des  ouvriers  delà  vigne.  Enfin,  c'est  là 


(1)  Trans  Jordanem  in  Bethâniam  Qaliteœ  GuteUnin  Marie 
et  Marthe.  Raban,  vita>  etc.  XIII* 


"^n^ 


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225 

qu'il  leur  rappela  les  conditions  de  la  perfection 
évangélique,  avec  le  mépris  des  richesses  et  les 
ineffables  compensations  qu'il  donne  en  ce 
monde,  la  divine  récompense  qu'il  réserve  dans 
l'autre  à  ceux  qui  sauront  tout  quitter  pour  le 
suivre. 

Marthe  et  Lazare,  ou  le  sait,  l'évangile  nous  le 
fait  entendre,  avaient  mis  au  service  de  Jésus 
leurs  biens  et  leurs  richesses,  leurs  maisons  et 
leurs  serviteurs.  Béthanie  de  Galilée  était  disposée 
comme  une  hôtellerie  où  Jésus  se  retirait  avec 
ses  disciples,  après  ses  courses  apostoliques  dans 
les  environs.  Tout  était  disposé  pour  le  nourrir, 
le  loger  ot  le  servir.  C'est  là,  dans  ces  lieux  qu'il 
évangélisait,  dans  ce  castellum  ou  cette  hôtellerie 
appartenant  à  la  famille  de  Béthanie,  c'est  là  que 
Jésus  reçut  le  message  des  deux  sœurs  qui  l'ap- 
pelait auprès  de  leur  frère.  Nous  allons  suivre 
pas  à  pas  l'évangile  qui  veut  bien  nous  donner  de 
touchants  et  précieux  détails  sur  la  douleur  et  la 
foi,  sur  la  prière  et  l'intervention  de  Marthe  dans 
la  résurrecton  de  son  frère. 

—  Or,  un  homme  était  malade,  un  ami  de  Jésus, 
Lazare  de'  Béthanie,  le  château  de  Marie  et  de 
Marthe  sa  sœur.  Or,  Marie  était  celle  qui  répandit 
un  parfum  sur  le  Seigneur  et  essuya  ses  pieds 
avec  ses  cheveux.  C'est  son  frère  Lazare  qui  était 
malade  (1).  —  L'évangile  veut  bien  descendre  h 


(i)  Joan.XI.  i,2. 

13. 


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226  SAINTE  MARTHB 

tous  ces  détails  et  ces  circonstances.  Ils  nous  sont 
utiles  :  ils  nous  font  comprendre  les  liens  d'amitié 
qui  unissaient  à  Jésus  ces  amis,  ces  fidèles,  ces 
disciples,  cette  famille,  ce  groupe  d'âmes  exqui- 
ses et  privilégiées.  Lazare  était  de  Béthanie,  la 
maison  d'affliction,  où  il  était  malade,  oii  il  allait 
mourir  au  milieu  des  larmes  et  des  regrets  de  ses 
deux  sœurs  aimantes  et  dévouées.  Lazare  était  de 
Béthanie,  ce  castellum  habité  maintenant  par 
Marie  et  Marthe  sa  sœur,  Béthanie,  devenue  par 
l'humble  pénitence  de  Marie  la  maison  d'obéis- 
sance, et,  bientôt,  par  Téclatant  miracle  que  Jésus 
voulut  bien  accorder  aux  larmes  et  aux  prières 
des  deux  sœurs,  la  maison  de  réponse  et  d'exau- 
dition  du  Seigneur  (1).  Lazare  était  le  frère  de 
Marie  et  de  Marthe  :  les  deux  sœurs  sont  nom- 
mées :  Marie,  la  pénitente,  la  pardonnée,  la  bîen- 
aimée  de  la  miséricorde  et  la  première  conquête 
du  Sacré-Cœur  ;  Marthe,  la  vierge  fidèle,  l'amie 
dévouée,  l'hôtesse  généreuse  de  Jésus.  Lazare  était 
le  frère  de  ces  deux  femmes  bénies.  Et  l'évangile 
insiste  sur  Marie,  afin  de  mieux  désigner  Lazare  ; 
car  Marie  était  plus  connue  dans  l'Église  naissante, 
lorsque  saint  Jean  écrivait  son  évangile  :  l'écla- 
tante pénitente  était  plus  en  vue  que  l'humble 
continente.  D'ailleurs,  les  larmes  de  Marie  devaient 
surtout  exciter  les  divines  larmes  de  Jésus. 


(i)  Mystice  BQthania  haebr.  idem  est  quod  domus  afflictionis.  •• 
quod  domus  obedicntiaé,  qnod  domus  responsionis  vel  exaad|<« 
tionis  Domini,  Corn,  a  L'ip.  iu  Joan.  XI. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  227 

Ires  deux  sœurs  envoyèrent  donc  dire  à  Jésus  : 
Seigneur,  voici  que  celui  que  vous  aimez  est  ma- 
lade (1).  Simple  et  touchant  message  I  habiles  et 
tendres  paroles  I  Elles  ne  disent  pas  à  Jésus  : 
venez.  Il  suffit  au  cœur  aimant  de  Jésus  de  con- 
naître la  maladie  de  Lazare  et  Tinquiétude  des 
deux  sœurs,  il  lui  suffit  de  les  connaître  par  des 
moyens  humains,  car  il  veut  laisser  paraître,  lais- 
ser agir  et  compatir  sa  tendre  humanité.  Les  deux 
sœurs  n'osent  pas  dire  :  venez  et  guérissez-le, 
ordonnez  et  ce  sera  fait.  Elles  Tauraient  pu  dire 
comme  le  centurion  :  mais  elles  doivent  parler 
autrement,  avec  plus  de  réserve  et  de  confiance, 
comme  des  cœurs  affligés  qui  s'ouvrent  au  divin 
cœur  plein  d'amour  (2).  Quelle  foi  vive  en  la  puis- 
sance divine  du  Christ  1  Quelle  confiance  en  la 
tendre  sympathie  de  leur  ami  !  Quelle  pieuse  rési- 
gnation en  la  volonté  de  leur  maître  et  de  leur 
Dieu  1  Mais  surtout^  quel  amour  1...  Seigneur, 
vous  nous  aimez,  nous  le  savons  ;  nous  vous 
aimons,  vous  le  savez  mieux  encore.  Celui  que 
vous  aimez  et  que  nous  aimons  est  malade.  Votre 
cœur  ressentira  nos  inquiétudes,  votre  tendresse 
nous  consolera.  Nous  savons  bien  que  vous  ne 
laisserez  pas  vos  amis  dans  l'affliction  et  notre 
frère  dans  la  douleur  et  dans  la  mort. 


(1)  Joan.  ibid.  3. 

(2)  Nil  borum  ist»,  sed  tan(um  :  Dombie,  eoce  quem  amas 
iofirmatur  —  Sufncit  ut  noveris  :  non  ooim  amas  et  deseris. 
S.  Aug.  et  ex  co  Beda. 


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228  SAINTE  MARTHB 

—  Et  Jésus,  entendant  ces  paroles,  leur  dit  : 
cette  maladie  ne  va  point  à  la  mort,  mais  pour 
la  gloire  de  Dieu,  afin  que  le  fils  de  Dieu  soit  glo- 
rifié par  elle.  Or,  Jésus  aimait  Marthe  et  sa  sœur 
et  Lazare  (1).  Jésus  raffermit  la  foi  pour  consoler 
le  cœur.  Il  affirme  avec  le  calme  et  la  douceur  du 
Maître,  que  cette  maladie  n'est  point  pour  ame- 
ner la  mort  définitive,  mais  par  la  mort  qu'elle 
amènera  et  par  la  résurrection  qui  suivra,  pour 
prouver  la  gloire  de  Dieu  en  glorifiant  son  fils.  — 
Elle  n'est  pas  pour  la  mort,  car  la  mort  même 
n'est  pas  pour  la  mort,  mais  plutôt  pour  le  mira- 
cle, opéré  pour  faire  croire  les  hommes  au  Christ 
et  leur  faire  éviter  la  véritable  mort  (2).  C'est  pour 
ses  amis  que  Jésus  réserve  les  affirmations  les 
plus  claires  et  les  plus  ouvertes  de  sa  divinité  ; 
c'est  pour  ses  amis  qu'il  se  dévoile  fils  de  Dieu, 
et  qu'il  veut,  par  d'éclatants  miracles,  affermir  la 
foi  dans  leur  âme  et  tremper  leur  cœur  dans 
l'amour  divin.  Car  Jésus  aimait  Marthe  et  sa  sœur 
et  Lazare.  Il  les  aimait  parce  qu'ils  l'aimaient,  lui, 
comme  un  docteur,  comme  un  maître,  comme  un 
ami.  Oh  1  sans  doute,  il  les  avait  aimés  le  premier 
comme  Créateur  et  comme  Sauveur.  Quoniam 
Deiis  prior  dilexit  nos  (3).  Mais  ici,  c'est  d'un 
amour  plus  particulier,  plus  tendre  et  plus  humain 
qu'il  les  aime  :  il  les  aime  de  sympathie  et  d'amitié; 

(i)  Joan.  id.  4, 5. 

(2)  s.  Aug.  ia  Joan. 

(3)  I.  Joan.  IV.  19. 


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SA  VJE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  229 

il  les  aime  de  gratitude  et  de  reconnaissance,  à 
cause  de  leurs  libéralités  envers  lui  et  ses  disci- 
ples. Il  aime  Marthe  pour  sa  générosité  ;  il  aime 
Marie  pour  sa  pénitence,  Lazare  pour  son  dévoue- 
ment :  il  les  aime  tous  les  trois,  parce  que  tous 
les  trois  l'aiment  de  tendresse  et  de  vénération. 
Il  nous  le  dit  gracieusement  :  J'aime  ceux  qui 
m'aiment.  Ego  diligentes  me  diligo  (1).  Résu- 
mons avec  Raban  :  -—  «  Or,  Jésus  aimait  Marthe  et 
sa  sœur  Marie  et  Lazare.  Celui-ci  était  malade  ; 
elles  tristes,  mais  tous  étaient  aimés.  Aimés  de 
qui  ?  Jésus  les  aimait,  Jésus  le  Sauveur  des  mala- 
des, plus  encore^le  Maître  qui  ressuscitait  les  morts 
et  le  consolateur  des  affligés.  Car  Jésus  aimait 
Marthe  et  sa  sœur  Marie  et  Lazare.  0  heureuse  et 
glorieuse  génération  1  En  effet,  quoique  la  vérité 
dise  :  J'aime  ceux  qui  m'aiment  ;  rarement  cepen- 
dant on  trouve  dans  les  Ecritures  des  fidèles  spé- 
cialement aimés  du  Seigneur,  désignés  par  leur 
nom  »  (2). 

Lors  donc  que  Jésus  eut  appris  la  maladie  de 
Lazare,  il  demeura  encore  deux  jours  dans  le 
môme  lieu  pour  laisser  mourir  Lazare,  afin  de  le 
ressusciter  par  un  miracle  plus  grand  qu'une 
guérison.  Ensuite  il  dit  à  ses  disciples  :  allons  en 
Judée  de  nouveau.  Ses  disciples  lui  dirent  : 
Mattre,  naguère  les  Juifs  cherchaient  à  vous  lapi- 


(i)  Pfov.  VIII.  n. 

(2)  Rabao.  ViU,  eic.  XIII. 


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230  SAINTE  MARTHE 

der,  et  vous  allez  là  de  nouveau.  Jésus  répondît  : 
N'y  H-il  pas  douze  heures  au  jour?  Celui  qui 
marche  dans  le  jour  ne  se  heurte  pas,  parce  qu'il 
voit  la  lumière  de  ce  monde  ;  mais  s'il  marche 
dans  la  nuit,  il  se  heurte,  parce  que  la  lumière 
n'est  pas  en  lui  (1).  Le  divin  Maître  prépare  ses 
disciples  à  la  manifestation  éclatante  de  sa  puis- 
sance divine.  Il  les  laisse  exprimer  ingénument 
leurs  craintes  pour  les  rassurer.  Il  leur  rappelle 
sa  grande  parole  :  Je  suis  la  lumière  du  monde  ; 
qui  me  suit  ne  marche  pas  dans  les  ténèbres.  Il 
leur  insinue,  selon  la  pensée  de  saint  Augustin, 
qu'il  est  le  jour  de  la  vérité,  le  soleil  de 
justice,  et  qu'ils  le  doivent  suivre,  environner  et 
réfléchir  comme  les  douze  heures  du  jour  suivent 
le  soleil.  Il  a  choisi  douze  apôtres  pour  montrer 
qu'il  est  le  jour,  le  jour  de  l'Esprit  et  de  la  Vérité. 
Les  heures  suivent  donc  le  jour,  les  heures  an- 
noncent le  jour  ;  les  heures  sont  éclairées  par  le 
jour,  et  le  monde  croit  à  la  lumière  par  la  prédi- 
cation des  heures  (2).  Jésus  éclaire  ses  disciples 
comme  le  jour  éclaire  les  heureâ".  Il  les  rassure 
et  les  raffermit  pendant  le  temps  de  sa  vie.  Ils 
n'ont  rien  à  craindre  pendant  les  douze  heures 

(1)  Joan.,  ibid.  6,  10. 

(2)  Ut  se  diem  ostenderet,  duodecim  discipulos  elegit.  Non 
ergo  frustra  duodecim  discipulos  elegit  Dominus,  niai  quia 
ipse  spiritualis  est  dies.  Sequantur  ergo  horœ  diem,  prœdicent 
hors  diem,  horae  illustrentur  a  die,  hors  illuminentor  a  die,  et 
per  horarum  ppaedicationem,  credat  mundus  in  dierp  S. 
Aug.  in  Joan,  Tract.  XL IX,  8. 


/*1.0^ 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  231 

qui  divisent  le  jour  (on  était  alors  à  Téquînoxe 
du  printemps),  ils  marcheront  sans  obstacle  à  la 
lumière  et  sans  danger  à  sa  suite. 

Itdit,  et  après  cela,  après  un  moment  de  si- 
lence pour  les  laisser  réfléchir,  il  ajoute  :  Lazare 
notre  ami  dort.  Il  dit  vrai,  le  divin  Maître  :  pour 
ses  sœurs,  Lazare  était  mort^  mais  pour  le  Sei 
gneur  il  dormait  (1).  Lazare  dormait  pour  celui 
qui  devait  le  réveiller  bientôt.  La  mort,  c'est  le 
sonmieil^  pour  celui  qui  nous  doit  ressusciter 
au  dernier  jour;  pour  nous-mêmes,  chrétiens, 
qui  reposerons  dans  le  dortoir  commun,  dans  le 
cîmetièrre,  et  qui  d'une  espérance  invincible  at- 
tendrons pour  notre  chair  purifiée  et  revivifiée  la 
résurrection  glorieuse.  Mais,  ajoute  le  divin 
Maître,  je  vais  aller  le  réveiller  du  sommeil. 
Alors  les  disciples  lui  dirent  :  Seigneur,  s'il  dort, 
il  sera  sauvé  (2).  Or,  Jésus  avait  parlé  de  la  mort, 
et  eux  pensaient  qu'il  avait  parlé  de  l'assoupis- 
sement du  sommeil.  Alors  Jésus  leur  dit  ouver- 
tement :  Lazare  est  mort.  Ce  premier  miracle  de 
science  prophétique  par  lequel  Jésus  annonce  la 
mort  de  son  ami  doit  affermir  les  disciples  et  les 
préparer  à  croire  le  miracle  plus  grand  de  la  ré- 
surrection.—Et  jeme  réjouis  àcause  de  vous,  afin 
que  votre  foi  soit  plus  forte,  de  ce  que  je  n'étais 
pas  là  où  il  est  mort  ;  mais  allons  à  lui.  Alors 


(i)  s.  AuK.,  ibid. 

(2)  Solet  enim   esse   somaus  aegrotantiam  ssdutis  indicium. 
6.  Aug*,  ibid. 


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232  SAINTE  MARTHE 

Thomas,  qui  est  appelé  Didyme,  dit  aux  autres 
disciples  :  Allons,  nous  aussi,  et  mourons  avec 
lui.  Jésus  vint  donc  à  Béthanie  et  trouva  Lazare 
depuis  quatre  jours  déjà  dans  le  sépulcre  (i). 
Ainsi,  Lazare  était  mort  le  jour  même  où  les 
deux  sœurs  avaient  envoyé  un  messager  à  Jésus 
pour  lui  annoncer  que  son  ami  était  gravement 
malade.  Jésus,  après  le  message,  était  resté  en- 
core deux  jours  à  Béthabara  ;  puis,  le  quatrième 
jour  après  la  mort  de  Lazare,  il  s'était  mis  en 
marche  vers  Béthanie  de  Judée.  Or,  comme  de 
Béthabara  ou  Béthanie  de  Galilée  à  Béthanie  de 
Judée,  il  y  avait  dix  heures  de  marche,  et  que 
Jésus,  en  marchant  avec  ses  disciples,  enseignait, 
guérissait,  consolait  tous  ceux  qui  Tabordaient, 
on  peut  croire  qu'il  n'arriva  que  le  cinquième 
jour  au  matin.  Lazare,  enseveli  le  lendemain  de 
sa  mort,  était  depuis  quatre  jours  dans  le  tom- 
beau. Le  divin  Maître  n'a  pas  voulu  être  présent 
à  la  maladie  de  son  ami,  parce  que  son  tendre 
♦cœur  n'aurait  pu  le  laisser  souffrir  et  moiu-îr.  Il  a 
voulu  rester  éloigné  pour  le  laisser  mourir  ; 
il  a  voulu  différer  son  retour  à  Béthanie,  afin  que 
la  mort  de  Lazare  fût  bien  constatée,  son  ense* 
velissement  accompli  depuis  quatre  jours  ;  afin 
que  le  miracle  fût  indubitable,  éclatant,  irrésis- 
tible pour  les  âmes  de  bonne  volonté  ;  afin  que 
les  deux  sœurs  et  les  disciples  fussent  consolés 


(1)  Joan.,  ibid.,  II,  17. 


il^ 


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SA.  VIE,   SON  HISTOIRB  ET  SON  CULTE.  233 

et  pleinement  affermis  dons  la  foi  par  la  résur- 
rection de  Lazare. 

—  Or,  Béthanie  était  près  de  Jérusalem,  environ 
à  quinze  stades  (moins  de  deux  kilomètres),  et 
plusieurs  d'entre  les  Juifs  étaient  venus  voir 
Marthe  et  Marie,  afin  de  les  consoler  de  la  mort 
de  leur  frère.  Lors  donc  que  Marthe  eut  appris 
que  Jésus  était  venu,  elle  se  présenta  à  lui,  et 
Marie  restait  à  la  maison.  Marthe  dit  alors  à 
Jésus  :  Seigneur,  si  vous  eussiez  été  ici,  mon 
frère  ne  serait  pas  mort  ;  mais  maintenant  je  sais 
que  tout  ce  que  vous  demanderez  à  Dieu,  Dieu 
vous  le  donnera.  Jésus  lui  dit  :  Ton  frère  ressus- 
citera. Marthe  lui  dit  :  Je  sais  qu'il  ressusci- 
tera à  la  résurrection  du  dernier  jour.  Jésus 
lui  dit  :  Je  suis  la  résurrection  et  la  vie  ;  qui  croit 
en  moi,  quand  même  il  serait  mort,  vivra  ;  et 
quiconque  vit  et  croit  en  moi  ne  mourra  pas 
pour  toujours.  Crois-tu  cela  ?  Elle  lui  dit  :  Oui, 
Seigneur,  je  le  crois,  parce  que  vous  êtes  le 
Christ,  Fils  du  Dieu  vivant,  qui  êtes  venu  en  ce 
monde  (1).  Voilà  Marthe  telle  que  nous  la 
connaissons  déjà,  telle  que  Jésus  Taime.  La 
mort  de  Lazare  était  connue  à  Jérusalem  ;  les 
cérémonies  de  la  sépulture  avaient  été  célébrées 
devant  des  parents,  des  amis  affligés,  accourus 
en  foule,  car  cette  noble  et  opulente  famille 
avait  des  relations    nombreuses  dans    la  ville 


(1)  Jotn.,  ibid.,  18,  27. 


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234  SAINTE  MARTHE 

royale.  Il  fallait  de  nombreux  témoias  pour  le 
miracle  que  Jésus  méditait.  Marthe,  moins  ab- 
sorbée que  Marie  dans  sa  douleur  ;  Marthe,  tou- 
jours agissante  et  empressée,  apprend  Tarrivée 
de  Jésus  :  c'est  à  Marthe  la  première  que  la  nou- 
velle est  parvenue  ;  c'est  à  Marthe  que  Jésus 
vient  d'envoyer  un  des  disciples  pour  annoncer 
son  arrivée.  Marthe  est  l'aînée,  chef  de  famille  ; 
c'est  elle  qui  gouverne  la  maison  selon  son  âge 
et  ses  aptitudes.  Elle  laisse  Marie  dans  l'intérieur 
de  la  maison  ;  Marie,  plus  accablée  dans  sa  dou- 
leur, plus  facile  aux  larmes  et  plus  volontiers 
contemplative.  Elle  sort  de  la  maison  sans  avertir 
Marie,  parce  que  Jésus  est  proche  et  qu'il  faut 
vite  tout  quitter  pour  aller  recevoir  l'hôte 
divin,  accueillir  l'ami.  Elle  veut  d'ailleurs  en  se- 
cret aller  à  Jésus  comme  pour  traiter  avec  le 
Fils  de  Dieu  de  la  résurrection  de  son  frère. 
Elle  laisse  Marie  à  la  maison,  afin  qu'elle  re- 
tienne auprès  d'elle  les  Juifs  qui  la  consolent. 
Marthe  veut  pouvoir^  en  s'adressant  seule  à 
Jésus,  mieux  connaître  ses  divines  intentions,  en 
lui  exposant  ses  prières  et  sa  douleur.  D'ailleurs, 
nous  pouvons  le  croire,  aussitôt  qu'elle  apprit 
l'arrivée  du  Maître,  elle  oublia  tout,  elle  quitta 
tout,  ravie  d'espérance  et  transportée  d'amour 
pour  aller  le  voir  et  le  prier  (1). 
Marihe  est  arrivée  aux  pieds  de  Jésus.  Les  a- 


(i)  Vide  Corn,  a  Lap.  in  Joan.,  XI,  ' 


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SA  VIE,   SON  HISTOIHE  ET  SON   CULTE.  235 

t-elle  embrassés,  comme  Marie  ?  Les  a-t-elle  arro- 
sés de  ses  larmes  de  douleur  et  d'amour  ?  On 
peut  lui  composer  une  autre  attitude  :  les  mains 
jointes  et  pressant  sa  poitrine  qui  sanglotte,  les 
yeux  trempés  de  larmes,  mais  élevés  et  fixés  sur 
le  visage  du  Maître,  pour  y  découvrir,  par  quel- 
que indice,  les  sentiments  et  les  intentions  du 
divin  ami,  phis  encore  que  pour  jouir  de  sa  vue 
et  solliciter  sa  pitié.  Alors  commence  cet  adora- 
ble dialogue*  entre  Jésus  et  Marthe,  entre  le  Dieu 
fait  homme  pour  nous  sauver  et  cette  vierge  qui 
s'est  donnée  à  lui  pour  le  servir.  Jésus  va  pren- 
dre cette  âme,  dissiper  ses  doutes  et  siBs  incerti- 
tudes, réclairer,  raffermir,  la  rendre  capable  de 
croire,  de  porter  le  noble  poids  de  la  vérité,  de 
reconnaître  et  de  confesser  son  Dieu  dans  son 
hôte  et  son  ami.  Jésus  va  récompenser  cette  âme 
généreuse  par  le  don  de  la  foi.  Jésus  va  combler 
ce  cœur  aimant  et  dévoué  par  un  miracle  de  ré- 
surrection. Seigneur,  dit-elle  impétueusement, 
si  vous  aviez  été  ici,  mon  frère  ne  sérail  pas 
mort.  Est-ce  un  reproche  qu'elle  ose  adresser  à 
Jésus,  qui  n'est  pas  venu  assez  tôt,  qui  aurait  dû 
pressentir  la  maladie  et  prévenir  la  mort  de  son 
ami  ?  Est-ce  un  reproche  qu'elle  se  fait  à  elle- 
même  d'avoir  envoyé  trop  tard  son  messager  à 
Jésus,  puisque  Lazare  est  mort  le  jour  même  où 
le  messager  arrivait  à  Béthabara  ?  Qui  le  sait  que 
Jésus,  et  qui  pourrait  pénétrer  le  secret  des  sen- 
timents de  ce  tendre  cœur  bouleversé  mais  sou- 
mis ?  Dans  tous  les  cas,  Marthe  témoigne  d'un 


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236  SAINTE  MARTHE 

grand  amour  de  Jésus,  d'une  profonde  douleur, 
mais  en  même  temps  d'une  foi  sincère,  quoique 
bien  imparfaite  encore  en  la  personne  du  divin 
Maître.  Elle  ajoute  cependant  :  Mais  je  sais  qu« 
tout  ce  que  vous  demanderez  à  Dieu,  Dieu  vous 
le  donnera.  Elle  n'ose  pas  demander  directement 
la  résurrection  de  son  frère  ;  elle  l'insinue,  elle 
l'espère  :  elle  se  souvient  d'Elisée  ressuscitant  le 
fils  de  la  Sunamite.  Elle  croit  que  Jésus  est  un 
grand  prophète  ;  elle  ne  le  croit  pas  encore  un 
Dieu  ;  elle  ne  croit  pas  assez  que  Jésus  par  lui- 
même  peut  ressusciter,  donner  et  rendre  la  vie. 
Cette  vive  et  touchante  interpellation  de  Marthe  à 
Jésus  nous  semble  avoir  ce  sens.  Néanmoins, 
selon  S.  Augustin,  elle  ne  dit  pas  :  Mais  mainte- 
nant je  vous  prie  de  ressusciter  mon  frère.  D'oîi 
savait-elle,  en  effet,  s'il  était  utile  que  son  frère 
ressuscitât  ?  Elle  dit  seulement  ceci  :  Je  sais  que 
vous  pouvez,  si  vous  voulez  ;  vous  ferez  voir  ce 
que  vous  devez  faire,  cela  dépend  de  votre  juge- 
ment, non  de  ma  présomption  (1).  Jésus  lui  dit 
que  son  frère  ressuscitera.  Il  veut  la  consoler  par 
la  certitude  de  la  résurrection  ;  mais  il  ne  dit  pas 
s'il  veut  le  ressusciter  bientôt  ou  s'il  faut  attendre 
le  dernier  jour.  Jésus  couvre  sa  pensée  d'un  voile 
pour  exciter  la  foi  de  Marthe,  pour  la  préparer  à 
croire  de  plus  profondes  et  de  plus  divines  véri- 
tés, pour  l'exciter  à  demander  plus  ardemment, 


(1)  s.  Âug.  in  Joan.  XI^  13. 


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SA  VÎB,  SON  mSTOrïlE  ET  SON  CÎJLTÈ.  237 

à  presser  encore  son  divin  cœur  par  d'humbles 
questions  et  de  ferventes  prières.  Je  sais,  dît 
Marthe,  que  mon  frère  ressuscitera  à  la  résurrec- 
tion du  dernier  jour.  Elle  veut  que  Jésus  s'ex- 
plique. Oui,  sans  doute,  il  ressuscitera  au  dernier 
jour  comme  tous  les  hommes.  Elle  croit  et  con- 
fesse cette  vérité  que  croyaient  tous  les  Juifs  (sauf 
les  grossiers  sadducéens)  ;  mais  elle  ne  sera  pas 
pour  Lazare  un  privilège  ni  un  bienfait  spécial, 
comme  nous  pouvions  Tespérer  pour  votre  ami^ 
Seigneur,  et  pour  notre  frère. 

Jésus  lui  répond  :  Je  suis  la  résurrection  et  la 
vie.  Il  s'incline  vers  cette  âme  de  bonne  volonté  ; 
il  va  la  faire  monter  plus  haut  dans  la  foi,  la  faire 
croître  dans  la  divine  lumière.  Je  suis  la  résurrec- 
tion et  la  vie,  Ideo  resurrectio  quia  vita,  dit 
saint  Augustin  (1),  la  résurrection,  parce  que  je 
suis  la  vie.  Tu  crois  que  je  puis  obtenir  de  Dieu 
tout  ce  que  je  lui  demanderai  :  il  faut  croire  plus 
encore  :  c'est  moi  qui  cause  la  résurrection  et  qui 
donne  la  vie  :  C'est  moi  qui  suis  Dieu,  la  cause  de 
la  résurrection,  la  source  de  la  vie  ;  moi  qui  res- 
susciterai tous  les  morts  au  dernier  jour;  moi  qui 
peux  à  l'instant  même  ressusciter  ton  frère  et  lui 
rendre  la  vie  que  je  lui  avais  donnée.  Et  pour 
qu'elle  entende  mieux  cette  vérité,  il  ajoute  :  qui 
croit  en  moi,  quand  môme  il  serait  mort,  vivra  ; 
et  celui  qui  vit  et  croit  en  moi  ne  mourra  pas 

(1)  Ibid.i  in  Joan.,  etc. 


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238  SAINTE  MARTHE 

pour  toujours.  Jésus  découvre  à  Marthe  la  source 
même  de  la  vie  ;  et  cette  source,  elle  est  en  lui, 
elle  est  lui-même  ;  et,  pour  vivre,  il  faut  croire  en 
lui  ;  pour  revivre  après  la  mort,  il  faut  croire 
encore  ;  pour  ressusciter  de  corps,  pour  vivre 
de  rame,  pour  ressusciter  et  revivre  éternelle- 
ment, il  faut  toujours  croire  en  lui.  Croîs-tu  cela, 
dit  Jésus,  après  avoir  ouvert  à  Marthe  les  grands 
mystères  de  la  vie  et  de  la  foi,  de  la  vie  par  la  foi, 
de  la  foi  en  la  vie,  après  avoir  révélé  à  cette  âme 
aimante  sa  divinité?  Crois-tu  cela,  dit-il,  après 
avoir  exposé  ce  divin  enseignement,  après  avoir 
fortifié  par  sa  grâce  et  préparé  par  son  amour  cette 
âme  haletante  à  tirer  de  ses  entrailles  un  acte  de 
foi  parfaite,  une  profession  de  foi  complète, 
explicite,  inébranlable  ?  Crois-tu  cela  ?  —  Ouï, 
Seigneur,  je  le  crois,  parce  que  vous  êtes  le  Christ, 
fils  du  Dieu  vivant  qui  êtes  venu  en  ce  monde  ;  ou 
encore  :  Oui,  Seigneur,  je  crois  que  vous  êtes  le 
Christ,  fils  du  Dieu  vivant.  Et  quand  je  crois  cela, 
je  crois  que  vous  êtes  la  résurrection,  je  crois  que 
vous  êtes  la  vie,  je  crois  que  celui  qui  croît  en 
vous,  quand  même  il  mourrait,  vivra,  et  qije 
celui  qui  vit  et  croît  en  vous  ne  mourra  pas  pour 
oujours  (1).  Seigneur,  mon  maître  et  mon  amî, 
Seigneur,  Verbe  fait  chair,  Dieu  fait  homme,  je 
croîs  que  vous  êtes  le  vrai  fils  de  Dieu,  le  fils  uni- 
que et  consubstantiel  du  Père;  je  crois  que  vous 


(1)  s.  Aug.,  id,  16. 


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SA  VIE,  SON  HISTOIÈÊ  ET  SON  CULtÈ.  239 

• 

êtes  le  Christ,  le  Messie  promis,  attendu,  anooncé, 
prédît,  préparé,  le  Messie  rédempteur  et  sauveur. 
Je  crois  que  comme  Dieu  et  comme  homme,  par 
vos  deux  natures  unies  en  une  seule  et  même 
personne,  vous  êtes  la  cause  première  de  toute 
vie  et  résurrection,  la  cause  efficace  et  méritoire, 
la  cause  exemplaire  et  finale  de  toute  vie  naturelle 
et  surnaturelle,  de  toute  grâce  et  de  toute  sainteté, 
de  toute  justice  et  de  toute  gloire.  Je  crois  donc, 
6  mon  Maître,  je  crois,  ô  mon  Dieu,  que  vous 
pouvez  ressusciter  tous  les  morts,  je  crois  que 
vous  pouvez,  si  vous  le  voulez,  ressusciter  à  l'ins- 
tant mon  frère  Lazare.  Je  crois,  je  sens,  j'espère 
que  vous  voulez  le  ressusciter  et  le  vivifier,  le 
remplir  de  joies  et  de  mérites,  le  ramener  à  la  vie 
du  temps  et  de  Téternité  (1). 

Tout  est  dit,  tout  est  fait.  Marthe  a  connu, 
Marthe  à  confessé,  Marthe  croit  le  grand  mystère  : 
Jésus  est  le  Messie,  Jésus  est  le  fils  de  Dieu^  Jésus 
est  Dieu.  Disons  qu'il  fallait  à  la  sœur  de  Lazare 
et  de  Madeleine,  à  l'amie  de  Jésus,  à  l'hôtesse  du 
maître,  il  fallait  à  cette  créature  vivant  dans 
l'intimité,  dans  la  familiarité  de  l'aimable  docteur^ 
du  doux  prophète  de  Nazareth,  il  lui  fallait  une 
grâce  plus  abondante,  une  humilité  plus  pro- 
fonde, un  élan  plus  sublime  au-dessus  de  la  chair 
et  du  sang,  pour  croire  en  la  divinité  de  celui  qui, 
pour  elle,  était  si  véritablement  et  si  miséricor- 


(1)  Vide  Corn,  a  Lap.  in  Joan.,  XI. 


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J 


240  âAmîE  MARTËfi 

dieusement  homme.  Tu  es  hem*eux,  disait  JésM 
à  Tapôtre  Pierre,  confessant  comme  Marthe,  et 
dans  les  mêmes  termes,  sa  divinité  ;  tu  es  heureux, 
Simon  fils  de  Jean,  parce  que  ce  n'est  point  la 
chair  ni  le  sang  qui  t'ont  révélé  ce  mystère,  mais 
mon  père  qui  est  dans  les  cieux  (1).  MarUie  est 
enseignée  par  Jésus  lui-même,  son  Dieu  et  son 
docteur,  comme  il  est  son  ami.  Elle  confesse  son 
Dieu  avec  autant  de  sincérité  qu'elle  sert  son 
Maître.  Jésus,  pour  récompense,  ne  lui  change 
point  son  nom  de  Marthe  qu'il  a  prononcé  si 
souvent  avec  affection  ;  il  ne  lui  promet  pas  un 
grand  ofQce  dans  son  Église,  sa  vocation  est  déjà 
fixée;  mais  elle  reçoit  du  Mattre,  elle  sent  la  certi- 
tude de  la  résurrection  de  son  frère. 

Elle  a  dit  ;  elle  s'en  va  vers  sa  sœur.  Le  Maître 
lui  a-t-il  confié  un  message  pour  Marie  ?  A-t-elle 
compris,  dans  une  muette,  mais  lumineuse  com- 
munication, les  intentions  du  Sacré-Cœur?  Elle 
va  trouver  sa  sœur,  et  tout  bas,  à  l'oreille,  elle 
lui  dit  cette  parole  de  consolation  et  de  force, 
cette  parole  de  vie  et  d'amour  :  le  Maître  est  là  et 
il  t'appelle,  Magister  adest  et  vocat  te  (2).  Compre- 
nons toutes  ces  démarches  par  le  respect  des 
convenances  et  les  délicatesses  d'un  cœur  aimant  : 
Marthe,  diligente  et  avisée,  parle  bas  à  sa  sœur, 
pour  ne  pas  troubler  l'entretien  des  Juifs  qui 


(\)  Math.  XYI,  17,  18. 
(2)  Joan.  XI,  28. 


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SA  VIE,   SON  HlSTOIllE  ET  SON  CtJLTE.  241 

consolent  Marie,  pour  ne  pas  éveiller  la  curiosité 
des  assistants.  Et  Jésus  le  veut  ainsi,  afin  que 
tous  les  assistants  demeurent  et  soient  tous  les 
témoins  du  miracle  qu'il  médite,  que  Marthe 
attend  et  que  Marie  va  lui  demander  encore  par 
ses  larmes  et  ses  prières. 

Aussitôt  qu'elle  a  entendu  l'invitation  discrète 
de  Marthe,  Marie  s'est  levée  et  elle  vient  à  Jésus. 
Jésus  n'était  pas  encore  entré  à  Béthanie  ;  il  n'y 
devait  entrer  qu'en  revenant  du  sépulcre,  situé 
en  dehors  et  à  quelque  distance  de  Béthanie; 
il  était  encore  dans  ce  lieu  où  Marthe  l'avait  ren- 
contré. Il  marchait  lentement,  dit  saint  Jean 
Chrysostôme,  pour  ne  pas  sembler  accourir  au 
miracle,  mais  céder  à  la  prière  (1).  Il  marchait 
lentement,  gravement,  en  instruisant  ses  disciples 
et  les  préparant  à  voir  les  merveilles  de  Dieu. 
Il  s'était  arrêté  pour  parler  à  Marthe  ;  il  s'était 
assis,  sans  doute,  pour  l'attendre  et  l'entretenir. 
Les  anciennes  histoires  des  lieux  saints  parlent 
d'une  citerne  taillée  dans  le  roc  près  de  Béthanie 
appelée  la  Citerne  de  sainte  Marthe,  près  de  la- 
quelle Jésus  aurait  entretenu  son  amie.  Près  de 
cette  citerne  était  une  pierre  oblongue,  comme 
un  siège  naturel,  appelée  la  jo/err^  du  colloque, 
du  dialogue ,  où  Jésus,  après  avoir  entretenu 
Marthe,  aurait  attendu  Marie  pour  la  consolera 


(i)  Ne  ad  signam  edendom  accarrere  videretiir,  sed  rogalus 
▼enire.  Apad  Corn»  a  Lap.,  etc. 

14 


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2i2  SAINTE  MARTriÉ 

son  tour  et  la  préparer  elle  aussi  à  être  témoin  du 
grand  miracle  (1). 

Or,  les  Juifs  qui  étaient  dans  la  maison  avec 
Marie  et  la  consolaient,la  voyant  se  lever  prompte- 
ment  et  sortir,  la  suivirent,  disant  :  c'est  qu'elle  va 
au  sépulcre  afin  d'y  pleurer.  —  Ne  nous  étonnons 
pas  de  ces  détails,  dit  saint  Augustin,  et  de. toutes 
les  circonstances  de  la  Providence  divine.  Il  ne 
faut  pas  avertir  les  Juifs  et  les  éloigner,  la  plu- 
part ennemis  de  Jésus,  il  faut  les  amener  aussi 
nombreux  que  possible  auprès  du  Maître,  pour 
être  les  témoiub  désarmés  du  grand  miracle.  —  Et 
Marie,  lorsqu'elle  fut  venue  où  était  Jésus,  le 
voyant,  tomba  à  ses  pieds,  et  lui  dit  :  Seigneur, 
si  vous  aviez  été  ici,  mon  frère  ne  serait  pas 
mort  (è).  —  Voilà  Marie  aux  pieds  de  Jésus,  à  ses 
pieds  d'évangéliste  qui  se  sont  lassés  à  marcher 
pour  semer  le  grai»  de  la  bonne  nouvelle,  à  ses 
pieds  de  bon  pasteur  qui  se  sont  déchirés  aux 
ronces  du  chemin,  pour  retrouver  la  brebis  per- 
due, à  ses  pieds  d'homme-Dieu  par  lesquels  il 
touche  à  la  terre,  communique  avec  notre  nature, 
nos  faiblesses  et  nos  misères,  par  lesquels  il  nous 
communique  les  vertus  et  les  forces  de  sa  divi- 
nité. Marie  est  aux  pieds  de  Jésus.  Le  texte  sacré 
ne  dit  point  que  "Marthe  se  soit  jetée  aux  pieds 
de  Jésus,  peut-être  s'était-elle  assise  à  côté  de  lui, 


11)  Faillon,  com.  hist.  et  crit.  de  Raban,  y\e,  etc.  XV. 
(2)  Joao.,  ibid.,  32. 


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SA  VIE,  SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  243 

sur  la  pierre  du  colloque,  comme  une  amie  con- 
versant avec  Tami  de  la  famille.  Marthe  est  assise  : 
elle  est  vierge,  elle  fut  toujours  disciple  fidèle,  elle 
est  Tamie  active  et  généreuse,  elle  a  droit  à  conver- 
ser ainsi  avec  Jésus.  Marie  est  aux -pieds  de  celui 
qu'elle  a  si  longtemps  offensé,  mais  si  tendrement 
consolé  par  son  repentir.  Marie  dit  à  Jésus,  les 
mêmes  paroles  que  Marthe^  ces  paroles .  que  les 
deux  sœurs  s'étaient  dites  bien  souvent  Tune  à 
l'autre  depuis  la  mo^t  de  Lazare  :  Seigneur,  si 
vous  aviez  été  ici,  mon  frère  ne  serait  pas  mort. 
Mais  elle  n'ajoute  rien  autre  chose,  les  larmes  la 
suffoquent  ;  ces  larmes  achèvent  sa  prière.  Mar- 
the avait  demandé,  quoique  d'une  manière  timide 
et  détournée,  la  résurrection  de  son  frère  ;  Marie 
la  demande  aussi,  mais  par  des  larmes,  prière 
toute-puissante  sur  le  cœur  de  Jésus.  Ces  larmes 
qui  ont  obtenu  sa  propre  résurrection  à  la  gr|Lce, 
vont  obtenir  la  résurrection  à  la  vie  de  son  frère 
Lazare. 

Et  Jésus  la  voyant  pleurer,  et  les  Juifs  qui  étaient 
veaus  avec  elle  pleurer  aussi,  frémit  en  esprit  et 
se  troubla  lui-même,  et  il  dit  :  Où  l'avez  vous 
placé  (1)?— Adorable  faiblesse  de  Jésus  qui  se  laisse 
émouvoir  par  des  larmes.  Ah  1  nous  ïe  reconnais- 
sons bien  ici  pour  notre  frère  et  notre  Sauveur. 
Toutefois,  soyons  attentifs  :  Jésus  se  laisse  tou- 
cher, mais  il  s'indigne  et  frémit  contre  la  mort  et 


(1)  Joan.,  ibid.  33,34. 


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244  SAINTE  MARTHE 

le  péché  qu'il  va  combattre,  contre  les  pharisiens 
ses  ennemis  qui  vont  devenir  plus  méchants  par 
le  miracle  qu'ils  ne  voudront  pas  avouer  et  qui 
les  décidera  pour  la  mort  du  divin  Thaumaturge. 
Il  se  trouble  lui-même  :  qui  pourrait  le  troubler, 
en  effets  sinon  lui-même  *?  Nous  sommes  troublés 
sans  le  vouloir  ;  le  Christ  est  troublé  parce  qu'il 
l'a  voulu.  Jésus  a  eu  faim,  c'est  vrai  ;  mais  parce 
qu'il  l'a  voulu.  Jésus  a  dormi,  c'est  vrai  ;  mais 
parce  qu'il  l'a  voulu.  Jésus  a  été  contristé,  c'est 
vrai  ;  mais  parce  qu'il  l'a  voulu  ;  Jésus  est  mort, 
c'est  vrai  ;  mais  parce  qu'il  l'a  voulu.  Il  était  en 
son  pouvoir  d'être  affecté  dételle  ou  telle  manière, 
ou  de  n'être  nullement  affecté.  L'âme  et  la  chair 
du  Christ  avec  le  Verbe  de  Dieu,  c'est  une  seule 
personne,  un  seul  Christ.  C'est  pourquoi  là  où  se 
rencontre  la  souveraine  puissance,  c'est  le  mou- 
vement de  la  volonté  qui  fait  paraître  la  faiblesse. 
C'est  ainsi  qu'il  se  troubla  lui-même  (1). 

Où  l'avez- vous  placé  ?  dit  le  Maître.  Il  sait  bien 
où  ils  l'ont  placé  ;  mais  il  veut  le  savoir  d'eux- 
mêmes,  les  témoins  de  la  mort  et  de  l'ensevelis- 
sement, afin  qu'ils  soient  les  témoins  mieux  ins- 


(1)  Quis  enim  posset  nisi  se  îpse  turbare?  Turbaris  tu  no- 
lens  ;  tupbatus  est  Christus  quia  voluit...  In  illius  potestate 
erat  sic  vel  sic  afflci,  vel  non  affici.  Anima  etcaro  Chris  li  ou  m 
verbo  Del  una  persona  est,  unus  Christus  est  ;  ac  per  hoc  ubi 
summa  potestas  est,  aecundum  voluntatis  nutum  tractatur 
(alias  turbatur)  inQrmitas,  hoc  est  turbavit  semetipsum.  S.  Aug. 
iWd..  Tract.  XLIX,  18. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  245 

traits  et  plus  véridîques  de  la  résurrection.  Il  ne 
découvre  pas  son  dessein.  Il  les  suit  au  sépulcre 
comme  pour  aller  rendre  à  Lazare  enseveli  ses 
devoirs  de  tristesse  et  de  deuil.  Jésus^  semble  les 
suivre  et  il  les  emmène  avec  lui.  Seigneur,  disent- 
ils,  venez  et  voyez.  Qu'est-ce  à  dire  voyez?  ayez 
pitié,  car  le  Seigneur  voit  quand  il  a  pitié  (1). 

Et  Jésus  pleura.  jB^  lacrymatus  est  Jésus  (2), 
Emu  de  la  douleur  de  Marthe,  touché  des  larmes 
de  Madeleine,  il  avait  laissé  son  cœur  sans  défense 
contre  les  troubles  de  la  sympathie  et  de  la  dou- 
leur. Sa  nature  divine  s'était  comme  retenue  de 
préserver  sa  nature  humaine  contre  ces  senti- 
ments, ces  affections,  ces  passions  qu'il  a  voulu 
ressentir  pour  les  purifier  et  les  sanctifier.  Il  nous 
en  découvre  les  effets  tout  humains  pour  nous 
mieux  convaincre  de  son  humanité,  pour  nous 
mieux  attirer  à  Taimer,  à  le  prier  comme  ami, 
comme  sauveur  et  consolateur.  Et  lacrymatus 
est  Jésus.  Mais  en  ce  moment,  voyant  Marie  qui 
pleure,  et  les  Juifs  venus  avec  elle  qui  pleurent 
aussi,  après  s'être  un  instant  contenu  pour  les 
interroger,  pour  éveiller  leur  attention,  recevoir 
leur  réponse  et  les  amener  avec  lui  ;  en  ce  mo- 
ment il  quitte  l'endroit  même  où  il  s'était  arrêté 
pour  entretenir  les  deux  sœurs,  et  se  dirige  vers 
le  sépulcre.  Jésus  ne  peut  plus  contenir  son  divin 

(1)  Qaid  est  vide  T  miserere  ;  vidit  enim  Domlnus  qaando 
miseretur.  S.  Aiig.,  ibid.  20. 

(2)  Joau.,  ib.  35. 

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246  SAINTE  MARTHE 

cœur  et  retenir  ses  larmes.  Et  lacrymatus  est 
Jésus,  Il  pleure,  moins  sur  Lazare  qu'il  va  ressus- 
citer, que  sur  nous-mêmes  si  facilement  morts  à  la 
grâce  :  il  pleure  sur  la  mort  de  sa  créature,  si  mi- 
sérablement ruinée,  ravagée  et  défigurée  par  le 
péché  :  il  pleure  sur  la  mort,  cause  de  tant  de  lar- 
mes ;  sur  chacune  de  nos  séparations  et  sur  cha- 
cun de  nos  deuils  de  famille.  Jésus  a  pleuré  dans 
son  berceau  les  misères  de  notre  pauvre  vie  ; 
Jésus  a  pleuré  sur  le  mont  des  Oliviers  Tendur- 
cissement  de  Jérusalem  et  l'effroyable  châtiment 
de  la  justice  divine  ;  Jésus  pleurera  sur  la  croix, 
la  damnation  de  tant  de  pécheurs  obstinés  qui  ne 
veulent  pas  être  sauvés  par  sa  mort  ;  Jésus  pleure 
ici  comme  un  ami  avec  ses  amis,  de  Taffliction 
et  des  larmes  de  ses  amis,  afin  de  nous  enseigner 
à  pleurer  avec  ceux  qui  pleurent,  à  pleurer  des 
épreuves  et  des  larmes  de  ceux  que  nous  aimons, 
mais  surtout  à  pleurer  avec  lui.  Il  nous  enseigne 
à  nous  soutenir,  à  nous  consoler  les  uns  les  au- 
tres, de  mutuelles  sympathies,  pour  accomplir  la 
douce  loi  de  charité  (1)  ;  mais  surtout  à  nous  jeter 
dans  ses  bras  quand  nous  sommes  frappé?,  déso- 
lés, abandonnés,  à  lui  demander  de  pleurer  avec 
nous,  puisqu'il  a  pleuré  sur  nous  (2). 

(i)  Galat.  VI.  2. 

(2)  In  voce  fremeatis  apparet  spes  resurgentis.  Si  ipsa  fldes 
intus  ibi  est  Ghristus  fremens.  Si  fides  in  nobis,  Christiis  in 
Dobis...  Fremat  Cbristus,  increpet  se  homo  ;  audi  adhuc:  flevit 
Ghristas;  fleat  se  homo.  Qaare  enim  flevit  Christas,  niai  qaia 
tlere  hominem  docult  ?  S.  Aug.  ibid..  19. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  247 

Et  les  Juifs,  le  voyant  pleurer,  dirent  :  voyez 
comme  il  Taimait  1  Mais  quelques-uns  d'entr'eux 
dirent  :  ne  pouvait-il  pas,  celui  qui  a  ouvert  les 
yeux  de  Taveugle-né,  faire  que  son  ami  ne  mourût 
pas  (1)  ?  —  Bénissons  Jésus  qui  a  voulu  pleurer  et 
qui  n'a  pas  voulu  cacher  ses  larmes.  Bénissons 
Jésus  qui  a  tant  aimé  ses  amis,  jusqu'à  pleurer  à 
leur  mort,  jusqu'à  pleurer  à  leurs  douleurs  et  à 
leurs  larmes.  Bénissons  Jésus  qui  a  voulu  laisser 
voir  ses  larmes  aux  Juifs,  dont  les  uns  admirent 
avec  sympathie  ses  pleurs  et  sa  tendresse,  dont  les 
autres  critiquent  sa  conduite  et  méprisent  sa  fai- 
blesse* Bénissons,  aimons  ce  bon  et  généreux 
ami,  qui  console  ses  amis  en  pleurant  avec  eux, 
et  bientôt  va  les  réjouir  en  redonnant  un  frère  à 
des  sœurs  désolées,  en  se  redonnant  un  ami  pour 
en  faire  un  apôtre,  un  évêque,  un  martyr,  un 
saint,  pour  nous  un  vivant  témoignage  de  l'évan- 
gile, un  missionnaire  de  vie  et  de  résurrection,  un 
protecteur  de  notre  France  catholique.     . 

—  Or  donc,  Jésus,  de  nouveau  frémissant  en 
lui-même,  vint  au  sépulcre.  C'était  une  caverne  ; 
et  une  pierre  était  posée  dessus  (2).  —  Jésus  s'est 
mis  en  marche  et  se  dirige  vers  le  sépulcre  ;  en 
même  temps,  il  renouvelle  ce  frémissement  qu'il 
a  voulu  sentir  en  lui-même^  ou  mieux,  qu'il  a 
excité  contre  lui-même.  La  douleur  s'élevant  dans 
son  cœur,  et  sa  chair  sacrée,  prête  à  s'épancher 

(1)  Joan.,  ibid.  36,  37. 

(2)  Joan.,  id.  ^. 


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248  SAINTE  MARTHB 

en  larmes ,  il  ne  leur  lâche  point  les  rênes,  comme 
nous  avons  Thabitude  de  faire  ;  mais  il  frémit  par 
Tesprit,  c'est-à-dire  par  la  vertu  du  Saint-Esprit  ; 
il  reprend  pour  ainsi  dire  sa  chair,  qui  ne  pou- 
vant supporter  Témotion  de  la  divinité  qui  lui 
était  unie,  tremblait  et  présentait  aux  regards 
rimage  d'un  trouble  profond  (1).  Nous  aimons  à 
saisir,  sur  le  doux  et  majestueux  visage  de  Jésus, 
le  trouble  de  ces  émotions  qui  remuent  le  cœur  ; 
nous  aimons  ces  frémissements  et  ces  efforts  qu'il 
fait  contre  lui-même,  afin  de  se  contenir  ;  nous 
'  aimons  cette  interprétation  de  saint  Cyrille  qui 
rend  Jésus  encore  plus  semblable  à  nous,  un  de 
nous,  éprouvant  les  mêmes  émotions  que  nous, 
en  face  de  la  mort  des  siens,  au  contact  de  la  dou- 
leur de  ses  amis.  En  même  temps,  par  ce  frémis- 
sement d'esprit  réitéré,  nous  découvrons  les  pro- 
fondeurs de  l'âme  de  Jésus,  agitée  aux  approches 
de  sa  passion  et  dé  sa  mort,  que  lui  représente  la 
mort  de  Lazare  et  que  va  lui  causer  la  résurrection 
de  son  ami.  Et,  frémissant  ainsi  en  lui-même,  rete- 
nant par  la  force  de  l'Esprit  les  émotions  de  sa 
nature  humaine,  il  se  dirige  vers  le  sépulcre  de 
Lazare.  Ce  sépulcre,  d'après  les  plus  anciennes 

(0  Suboriente  autem  ipsî  Incta  et  sacra  ejns  carne  jam  ad 
lacrymas  vergente,  minime  illîs  more  nostro  habenas  relaxavit, 
sed  in fremuit  spiritUj  id  est  sancti  spiritus  virtute  carnem  suam 
quodammodo  increpavit,  quae  conjunctae  sibi  divinitalis  motio- 
nem  ferre  non  valens,  tremebat  ac  conturbationis  prs  se  spe- 
ciem  ferrebat.  S.  Cyril.  Alex,  in  Joan.  apud  Faillon.  Ra- 
ban.  elo,  note. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  24Ô 

et  les  plus  autorisées  descriptions  de  la  terre 
sainte,  était  différend  du  sépulcre  du  Sauveur  et 
des  autres  sépulcres  si  nombreux  aux  alentours 
de  Jérusalem,  qui  étaient  creusés  dans  le  roc  et 
qui  s'ouvraient  par  une  porte  droite  où  Ton  en- 
trait de  plain-pied.  Le  tombeau  de  Lazare  était 
plutôt  une  crypte  semblable  à  ces  tombeaux  creu- 
sés autrefois  dans  le  sol  de  nos  églises,  et  dont 
Fouverture  est  fermée  par  une  pierre  posée  des- 
sus, comme  l'indique  le  texte  sacré  :  Et  lapis  su- 
perpositus  erat  ei.  De  l'entrée  du  sépulcre,  on  des- 
cendait, par  un  escalier  de  six  marches,  dans  une 
grotte  souterraine  semblable  à  une  cellule  de  six 
à  sept  pieds  de  long  et  de  trois  à  quatre  de  large. 
C'était  sur  le  sol  nu  de  cette  crypte  que  le  corps 
de  Lazare  était  déposé,  enveloppé  de  suaires  et 
lié  de  bandelettes,  selon  la  coutume  des  Juifs,  et 
placé  dans  sa  bière  ou  son  lit  funéraire  (1).  C'est 
sur  la  dernière  marche  de  l'escalier  que  Jésus  des- 
cendit après  avoir  fait  ôter  la  pierre  qui  fermait 
l'entrée  de  la  caverne  sépulcrale.  C'est  de  là  qu'il 
poussa  cette  forte  et  puissante  parole  qui  redonna 
la  vie  au  corps  de  Lazare. 

Jésus  dit  :  ôtez  la  pierre.  Marthe  lui  dit  (la 
sœur  de  celui  qui  était  mort)  :  Seigneur,  il  sent 
déjà  mauvais,  car  il  y  a  quatre  jours  qu'il  est  en- 
seveli. Jésus  lui  dit  :  Ne  t'ai-je  pas  dit  que  si  tu 
croyais,  tu  verrais  la  gloire  de  Dieu  ?  Et  ils  ôtèrent 

(1)  Loculus,  comme  rappelle  l'évangile  Luc.  VII,  14,  fere- 
irum,  QD  cercueil  léger,  selon  Catherine  Emmerich, 


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250  SAINTE  MARTHE 

la  pierre  (1).  —  Jésus  veut  donner  au  miracle  de 
cette  résurrection  tous  les  genres  de  certitude.  Il 
veut  qu'on  ôte  la  pierre  qui  ferme  l'entrée  du 
sépulcre;  il  veut  que  l'on  puisse  voir  le  corps 
mort  de  Lazare  reposant  dans  le  caveau  sépul- 
cral ;  il  veut  que  tous  les  assistants  puissent  sen- 
tir l'infection  du  corps  enseveli  depuis  quatre 
jours.  Et  Marthe,  à  ce  commandement  de  Jésus 
d'ôter  la  pierre  du  sépulcre,  Marthe  dit  avec  une 
vive  émotion  :  Seigneur,  il  sent  déjà  mauvais. 
C'est  Marthe,  occupée  des  choses  extérieures  , 
Marthe  qui  s'empresse  toujours  pour  le  service 
de  Jésus,  et  qui  prévoit  toutes  choses  pour  que  le 
Maître  soit  traité  selon  tous  les  respects  et  toutes 
les  délicatesses  de  l'aftection  ;  c'est  Marthe  qui,  ne 
comprenant  pas  l'intention  de  Jésus,  s'écrie  : 
Oh  1  non,  Seigneur,  qu'on  ne  lève  pas  la  pierre, 
car  le  corps  est  déjà  en  dissolution.  Elle  croit 
sans  doute  que  le  Maître  veut  seulement  voir  le 
corps  de  son  ami,  pour  lui  rendre  les  derniers 
devoirs  et  laisser  couler  plus  librement  ses  lar- 
mes. Elle  ne  veut  pas  qu'il  soit  incommodé  par 
la  mauvaise  odeur,  et  centriste  par  ce  désolant 
spectacle  d'un  corps  déjà  travaillé  de  corruption. 
C'est  bien  notre  Marthe,  attentive,  empressée,  trai- 
tant avec  sagesse  et  sens  pratique  les  choses  exté- 
rieures ;  mais  c'est  Marthe  aussi  dont  la  foi  n'est 
pas  encore  parfaite,  qui  n'a  pas  compris  la  pa- 


(I)  Joan.^id.^39,  41. 


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SA  VIE,   SON  HTSTOIllÉ  Et  SON  CULTE.  281    ^ 

rôle  de  Jésus  :  quand  même  il  serait  mort,  il 
vivra  ;  qui  n'a  pas  Tamour  assez  humble,  assez 
fort  pour  croire,  pour  espérer  en  ce  moment  la 
résurrection  de  son  frère.  Jésus  lui  en  fait  le  re- 
proche :  net'ai-jepas  dit  que  si  tu  croyais,  tu 
verrais  la  gloire  de  Dieu  ?  Jésus  excite  la  foi, 
relève  l'espérance  encore  chancelantes  de  Marthe. 
Quoiqu'elle  ait  dit  d'elle-même  à  Jésus  en  se 
présentant  à  lui  :  je  sais  que  tout  ce  que  vous 
demanderez  à  Dieu,  Dieu  vous  l'accordera  ;  quoi- 
qu'elle ait  fermement,  admirablement  confessé 
la  divinité  de  Jésus,  disant  :  Je  crois  que  vous 
êtes  le  Christ,  fils  du  Dieu  vivant,  cependant, 
quand  on  arrive  à  l'effet,  c'est-à-dire  lorsque  Jésus, 
près  de  ressusciter  Lazare,  ordonné  d'ouvrir  le 
sépulcre,  alors  Marthe  commence  à  chanceler. 
C'est  pourquoi  elle  dit:   Seigneur,  il  sent  déjà 
mauvais,  caril  est  au  sépulcre  depuis  quatre  jours. 
Elle  avait  donc  des  alternances  de  grâce  et  de 
nature,  de  foi  et  de  défiance,  d'espoir  et  de  déses- 
pérance au  sujet  de  la  résurrection  de  son  frère, 
telles  que  nous  les  expérimentons  en  nous-mêmes, 
lorsque,  nous  tournant  vers  Dieu,  nousespérons 
surmonter  toutes  choses,  même  les  plus  difficiles, 
mais  nous  tournant  vers  notre  infirmité,  lorsque 
nous  devons  entreprendre  une  chose  difficile  ; 
nous  tremblons,  nous  hésitons  et  nous  ne  pou- 
vons croire  que  nous  pourrons  l'accomplir  (1). 


(\)  Corn,  a  Lap,  in  Joan.  XI. 


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252  SAINTE  MARTHE 

Or,  Marthe  reçoit  humblement  le  reproche  de 
Jésus  :  elle  s'incline  en  silence  sous  la  parole  da 
divin  ami.  Elle  croit,  elle  sait,  elle  sent  mainte- 
nant qu'il  va  déployer  sa  puissance  d^homme- 
Dieu,  pour  la  gloire  de  son  Père,  pour  la  justi- 
fication de  sa  doctrine  et  la  consolation  de  ses 
amis. 

Alors  Jésus,  ayant  élevé  les  yeux  au  ciel,  dit  : 
Père,  je  vous  rends  grâce  de  ce  que  vous  m'avez 
exaucé  :  pour  moi,  je  savais  que  vous  m'exaucez 
toujours;  mais,  à  cause  du  peuple  qui  m'envi- 
ronne, je  l'ai  dit,  afin  qu'ils  croient  que  vous 
m'avez  envoyé  (1).  Après  avoir  dit  ces  paroles, 
après  avoir  fait  cette  prière  qui  nous  enseigne  à 
prier,  après  avoir  rendu  grâce  au  Père  comme  le 
doit  faire  l'humanité  reconnaissante:  après  nous 
avoir  indiqué  que  déjà,  dans  son  cœur,  il  a  prié  le 
Père  de  lui  donner  la  consolation  et  la  joie  de 
revoir  son  ami,  et  d'accorder  à  son  humanité 
sainte  l'éclatante  manifestation  de  sa  divine  puis- 
sance de  commander  à  la  mort  et  de  donner  la 
vie  :  Jésus,  après  ce  regard  élevé  vers  le  ciel  pour 
rendre  plus  attentives  les  deux  sœurs  palpitantes 
d'émotion  et  d'espoir,  Jésus,  d'une  voix  forte, 
s'écrie  :  Lazare,  viens  dehors  !  Et  aussitôt  sortit 
du  sépulcre  celui  qui  avait  été  mort,  les  piedsjBt 
les  mains  liés  de  bandelettes  et  la  face  enveloppée 
d'un  suaire  (2).  Admirable  effet  de  la  toute-puis- 

^1)  Joan.,  iJ  ,  41,  42. 
(2)  Joan.,ibid.,43,  44. 


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SA  VIE,  SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  203 

sance  divine  que  Jésus  déploie  avec  une  incom- 
parable majesté  !  merveilleux  tableau  de  Texécu- 
lion  d*un  ordre  souverain  éclatant  en  traits  de 
force,  de  sagesse  et  de  vérité  I  Jésus  crie  d'une 
voix  forte,  non  qu'il  ait  besoin  de  hausser  la  voix 
pour  se  faire  entendre,  même  au  fond  des  ténè- 
bres, non  qu'il  ait  besoin  de  forcer  sa  parole  pour 
se  faire  obéir,  même  de  la  mort  ;  mais  il  veut  nous 
montrer  qu'il  commande  en  Maître,  qu'il  exerce 
toute  sa  puissance  pour  l'œuvre  la  plus  difficile, 
ou  plutôt  la  plus  divine,  que  sa  nature  humaine 
opère  dans  l'indivisible  unité  de  sa  personne  de 
Créateur  et  de  Rédempteur. 

D'autre  part,  Jésus  veut  nous  donner  dans  la 
résurrection  de  Lazare  une  image,  une  promesse, 
un  gage  de  notre  propre  résurrection.  Il  veut  nous 
montrer  un  tableau  prophétique  et  comme  une 
réduction  anticipée  de  la  résurrection  générale. 
Que  signifie  en  effet  ceci,  que  le  Seigneur  s'ap- 
proche du  sépulcre  et  crie  d'une  grande  voix  : 
Lazare,  viens  dehors  1  sinon  pour  nous  offrir  une 
image  et  nous  donner  «un  exemple  de  la  résur- 
rection future  ?  Pourquoi  ces  éclats  de  voix, 
comme  s'il  n'avait  pas  l'habitude  d'opérer  par 
l'esprit,  de  conunander  sans  rien  dire  ?  C'était 
pour  nous  montrer  ce  qui  e^écrtt  :  qu'en  un 
clin-d'œil,  au  dernier  son  de  la  trompette,  les 
morts  ressusciteront  immortels  (1).  De  ce  cri,  fort. 


(1)  s.  Aog,  Lib.  de  Fide  Resurr.  1. 

15 


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254  SAllïTE  MARTHE 

pmissant,  qui  pénètre  les  enfers,  qui  renverse  la 
mort,  Jésus  appelle  Lazare  par  son  nom,  son 
nom  de  frère  et  d'ami,  car,  soit  que  nous  vî- 
vîoijs,  soit  que  nous  mourions,  nous  sonmies  à 
lui  (1).  Il  rappelle  par  son  nom,  car  ce  n'est  point 
un  autre  qu'il  ressuscite,  c'est  lui-même,  son 
ami  Lazare,  le  frère  de  Marthe  et  de  Madeleine, 
celui  qui  était  mort.  Et  Lazare,  à  l'instant  même, 
obéissant  à  cette  voix  souveraine,  se  lève  et  s'a- 
vance, lié  dans  ses  suaires,  par  un  autre  prodige 
qui  le  soutient  et  le  dirige  malgré  les  liens  qui 
devaient  enchaîner  ses  membres,  malgré  les  suai- 
res qui  enveloppaient  sa  face  et  voilaient  ses 
yeux.  Il  fallait  montrer  Lazare  ressuscité  tel  qu'il 
avait  été  enseveli,  afin  que  le  miracle  éclatât  à 
tous  les  yeux  et  pût  être  touché  de  toutes  les 
mains  (2). 

Jésus  leur  dit  :  Déliez-le  et  laissez-le  aller  (3). 
Voilà  le  dernier  trait  du  miracle  et  la  perfection 
de  l'œuvre  divine.  Déliez-le,  dit-il  aux  Juifs  qui 
l'environnent,  frappés  de  stupeur  à  cette  résur- 
rection foudroyante  ;  dlliez-le  vous-mêmes  et 
voyez  de  vos  yeux,  touchez  de  vos  mains  la  réa- 

(1)  Rom.  XIV,  8. 

(2)  Sed  quare  ut  Jteatus  prodiret  voluit  Jésus,  cui  facile 
fuisset  viocula  simiSTirtute  solvere  T  Voluit  ut  eo  habita 
prodiret  quo  faerat  a  domesticis  et  amicis  e  Jerosolymis  ad 
funus  evocatis,  hic  jam  astantibus,  a  quatriduo  sepultus,  ut 
ipslssirous  esse  certissime  cognosceretur.  Rupert.  apud  Faillun. 
Raban.  Vila,  etc.  Note. 

(3)  Joan.,  ibid,  44. 


â^!^ 


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SA  VIE,   SON  flISfOrtΠ ET  SON  CULTE.  255 

lîté  du  prodige,  l'identité  de  la  personne,  la  vé- 
rité de  ce  corps  ressuscité.  Peut-être  serez-Aous 
étonnés  que  les  Juifs  lèvent  la  pierre,  que  les 
Juifs  brisent  les  liens  :  c'est  afin  qu'ils  croieut  de 
leurs  yeux,  eux  qui  ne  voulaient  pas  croire  de 
Tesprit  ;  c'est  pourquoi  ils  ôtent  la  pierre,  ils 
voient  le  cadavre ,  ils  sentent  l'infection,  ils  rom^ 
peut  les  bandelettes.  Ils  ne  peuvent  nier  qu'il 
soit  mort  celui  qu'ils  voient  ressuscité  ;  ils  voient 
en  même  temps  les  signes  de  la  mort  et  les  pré- 
sents de  la  vie  (1).  Déliez-le,  dit  Jésus  spéciale- 
ment à  ses  apôtres,  qui  doivent  être  les  ministres 
de  sa  parole,  les  coadjuteurs  de  sa  puissance,  les 
dispensateurs  des  sacrements  ;  déliez-le,  conune 
vous  délierez  par  votre  parole  et  vous  absoudrez 
par  votre  sentence  tous  les  pécheurs  convertis, 
tous  les  morts  vivifiés  par  la  grâce.— Il  ressuscite 
après  quatre  jours  de  sépulture  ;  il  sort,  ses  pieds 
et  ses  membres  liés  :  c'est  la  puissance  du  Sei- 
gneur qui  opère  ce  double  prodige,  non  les 
forces  dii  mort.  Il  sort  et  il  est  encore  lié  ;  encore 
enveloppé  de  suaires,  il  vient  dehors.  Qu'est-ce 
que  cela  signifie  ?  Quand  tu  méprises  la  grâce  de 
Dieu,  tu  gîs  dans  la  mort  ;  quand  tu  confesses 
tes  péchés,  tu  sors  du  sépulcre.  Qu'est-ce,  en 
effet,  que  se  produire  au  dehor^-  sinon  manifes- 
ter ses  fautes  cachées  comme  en  sortant  de  soi  ? 
Mais  pour  que  tu  confesses  tes  fautes,  Dieu  te 


(1)  s.  Âmbr. 


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J 


256  SAINTE  MARTHE 

fait  en  criant  à  haute  voix,  c'est-à-dire  en  Rappe- 
lant par  une  grande  grâce.  C'est  pourquoi  lors- 
que le  mort  s'avança  au-dehors  encore  lié  :  c'est 
le  pécheur  se  confessant  mais  encore  coupable, 
afin  que  ses  péchés  lui  fussent  remis.  Le  Seigneur 
dit  à  ses  ministres  :  Déliez-le  et  le  laissez  aller. 
Qu'est-ce  que  déliez-le  et  le  laissez  aller  ?  Ce  que 
vous  délierez  sur  la  terre  sera  délié  dans  le  ciel  (i). 
Laissez-le  aller,  dit  le  Maître  :  et  ces  paroles 
nous  feraient  entendre  que  les  spectateurs ,  à 
peine  revenus  de  la  stupeur  que  leur  causait  l'é- 
clat du  prodige  et  l'instantanéité  de  cette  résur- 
rection, entourèrent  bientôt  Lazare  pour  le  félici- 
ter, le  toucher,  l'embrasser  avec  admiration.  Et 
lui-même,  l'heureux  ressuscité,  après  s'être  pros- 
terné aux  pieds  de  Jésus  pour  l'adorer,  le  re- 
mercier et  le  bénir,  il  se  jeta  sans  doute  dans  les 
bras  de  ses  deux  tendres  sœurs,  si  affligées  de  sa 
mort,  si  transportées  de  sa  résurrection  :  de  l'une 
à  l'autre,  de  Marthe,  si  dévouée  à  l'affectueuse 
Marie,  exprimant  sa  reconnaissance  et  son 
amour.  Elles  comprenaient  alors,  avec  d'ineffa- 
bles tressaillements  de  joie,  ces  mystérieuses  pa- 
roles du  Maître  :  Cette  maladie  n'est  pas  pour  la 
mort  de  Lazare,  mais  pour  la  gloire  de  Dieu,  et 
afin  que  par  elle  soit  glorifié  le  Fils  de  Dieu. 

(I)...  Idco  ciim  ppocessisset  mortuus  adhuc  lijîalus.  ix)nfi- 
teas  et  adhuc  leus:  ut  solverentur  peccata  qjus,  miniatris  hoo 
dixit  Dominus  :  SoWite  illum  et  sinite  abire.  Quid  est  solvite 
etsinite  abire  T  Quœ  solveritis  in  terra,  soluta  emnt  et  in  cœlo. 
Mattb.  XVI,  19.  S.  Aug.  in  Joan.,  Tract.  XLIX,  U. 


nk 


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SA  VIE,   SON  HISTOTRB  ET  SON  CULTE.  257 

Pais  de  ses  sœurs,  le  ressuscité  passait  à  ses 
amis,  à  ses  parents  émus,  heureux  de  le  revoir  et 
de  toucher  la  réalité  du  prodige  dans  la  vérité  de 
cette  chair  sortie  vivante  du  tombeau.  Laissez-le 
aller,  dit  Jésus,  qui  ne  veut  point  le  retenir 
avec  lui  et  le  montrer  en  triomphe  à  la  foule 
comme  sa  conquête  sur  l'enfer  et  sur  la  mort. 
Jésus,  toujours  humble  et  modeste  au  milieu 
des  plus  prodigieuses  manifestations  de  sa  puis- 
sance, Jésus  nous  donne  toujours  des  exemples 
de  vertu  lorsqu'il  nous  donne  des  miracles  pour 
preuve  de  sa  divinité  (1). 

Or,  plusieurs  d'entre  les  Juifs  qui  étaient  venus 
vers  Marthe  et  Marie,  et  qui  avaient  vu  ce  qu'a- 
vait fait  Jésus,  crurent  en  lui.  Mais  d'autres 
parmi  eux  allèrent  aux  Pharisiens  et  leur  dirent 
ce  que  Jésus  avait  fait.  Les  Pontifes  et  les  Phari- 
siens rassemblèrent  un  conseil  et  ils  disaient  : 
Que  faisons-nous,  car  cet  homme  fait  beaucoup 
de  prodiges  ?  Si  nous  le  laissons  faire  ainsi,  tous 
croirçnt  en  lui,  et  les  Romains  viendront  et  ils 
renverseront  le  temple,  détruiront  notre  ville  et 
notre  nation.  Or,  un  d'entre  eux,  du  nom  de 
Caïphe,  étant  pontife  de  cette  année,  leur  dit  : 
Vous  ne  savez  rien,  et  vous  ne  songez  pas  qu'il 
vous  est  utile  qu'un  homme  meure  pour  le  peu- 
ple et  que  toute  la  nation  ne  périsse  pas.  Or,  il 

(I)  Voir  pour  des  détails  plus  circonstanciés^  tirés  de  la  Vi- 
sion, poar  expliquer  TËvan^ile  de  la  résurrection  de  Lazare, 
Sainte  A|adeleine>  sa  vie^  VIII, 


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258  SAINTE  MARTHE 

ne  dit  point  cela  de  lui-même  ;  mais  comme  il 
était  pontife  de  cette  année-là,  il  prophétisa  que 
Jésus  mourrait  pour  sa  nation  ;  et  non-seulement 
pour  sa  nation,  mais  pour  rassembler  en  un  les 
flls  de  Dieu  dispersés.  Dès  ce  jour  donc,  ils  son- 
gèrent à  le  tuer.  Alors  Jésus  ne  marchait  pas  en 
public  devant  les  Juifs,  mais  il  s'en  alla  dans  une 
région,  près  du  désert,  dans  une  ville  du  nom 
d'Ephrem  (1),  et  là,  il  demeurait  avec  ses  disci- 
ples. Or,  la  Pâque  des  Juifs  était  proche  ;  et'un 
grand  nombre  de  Juifs  vinrent  à  Jérusalem  de 
toute  la  Judée,  avant  la  Pâque^fin  de  se  puri- 
fier pour  la  fête  ;  et  ils  cherchaient  Jésus  ;  et  ils 
s'entretenaient  ensemble,  réunis  dans  le  temple, 
disant  :  Pourquoi  pensez-vous  qu'il  n'est  pas 
venu  pour  la  fête  f  Or,  les  pontifes]  et  les  Phari- 
siens avaient  donné  ordre  que  celui  qui  saurait 
où  était  Jésus  vint  le  leur  apprendre  pour  qu'on 
pût  le  saisir  (2). 

Voilà  la  fin  du  miracle  et  l'effet  des  manifes- 
tations divines.  Plusieurs  croient  en  Jésus  ;  d'au- 
tres le  dénoncent  à  ses  ennemis.  Jésus  a  laissé 
mourir  Lazare  pour  le  ressusciter  :  il  le  ressuscite, 

(1)  Ephrem  ou  Ephraîm,  était  une  petite  ville  da  territoire 
de  la  tribu  de  Benjamin,  entre  Bethel  et  Jéricho,  à  rentrée 
du  grand  désert  de  montagnes,  à  dix  heures  de  marche  de 
Jérusalem,  qui  s'étendait  de  Jéricho  à  Scythopolis,  suivant 
Josèphe,  et  qui  avait  été  Taslle  d'Ëlie  contre  Âchab  et  JésabeL 
Note  de  Foisset,  hist.  de  J.-C.  chap.  XXXIX.  Vide  Corn,  a 
Lap.  in  Juan.  XI. 

(2)  JoanXl,45-iiÇ. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  259 

imploré  par  les  prières  de  Marthe,  ému  par  les 
larmes  de  Madeleine.  Il  sait  que  cette  résurrec- 
tion éclatant  aux  portes  de  Jérusalem ,  aux  ap- 
proches de  la  fête  de  Pâques,  doit  exaspérer  la 
haine  de  ses  ennemis  et  causer  sa  mort.  Il  le 
sait,  il  le  veut.  Il  dispose  toutes  choses  pour  ar- 
river à  cette  fin  ;  il  veut  sauver  le  monde  par  sa 
mort  ;  mais  il  veut,  avant  de  mourir,  donner  à 
ses  amis  un  touchant  témoignage  de  son  affection, 
une  marque  éclatante  de  son  dévouement.  Il  veut 
consoler  tendrement  leur  cœur  et  magnifiquement 
affermir  leur  foi.  Il  veut  ressusciter  Lazare  son 
ami,  parce  qu'il  Taimait,  parce  qull  aimait  Marthe 
et  Marie  ses  sœurs  ;  il  veut  aussi  leur  montrer 
qu'il  est  prêt  à  braver  la  persécution  et  la  mort, 
non-seulement  pour  sauver  les  âmes  de  ses  créa- 
tures, mais  encore  pour  consoler  les  cœurs  de  ses 
amis.  Bon  Jésus,  nous  croyons  avec  Marthe  que 
vous  êtes  le  Christ,  Fils  du  Dieu  vivant  ;  nous 
croyons  en  votre  puissance  ;  nous  croyons  en 
votre  bonté,  Seigneur.  Avec  votre  amie,  nous 
viendrons  prier  et  pleurer  à  vos  pieds,  lorsque  la 
mort  viendra  visiter  notre  foyer  et  désoler  notre 
cœur  ;  et  nous  vous  demanderons.  Seigneur, 
quelques-unes  de  ces  fortes  paroles  qui  relèvent, 
quelques-unes  de  ces  douces  larmes  qui  conso- 
lent. Nous  vous  prierons  d'augmenter  notre  foi 
pour  fortifier  notre  cœur,  afin  que  nous  puissions 
voir  la  gloire  de  Dieu  dans  votre  gloire,  contem- 
pler sa  lumière  dans  la  lumière  de  votre  visage, 
et  savourer  sou  amour  dans  votre  cœur, 


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VIII 

MARTHE  ET  LA  FAMILLE  DE  BETHANTE  PENDANT   ET  APRES 
LA  PASSION  DE  JÉSUS. 


Ora  pro  nobis^  Domina, 
Per  te  no»tra  peccamina 

Deleantur. 
Impetra,  Martha,  gratiam, 
His  qui  tuaai  memoriam 

Venerantur. 
In  angusta  mortis  bora, 
Nobis,  si  placet^  implora 

Peccatorum  veniam. 
Cupsuque  vitœ  perfecto, 
Ducas  nos  tramite  recto 
Ad  supernam  curiam. 
Prosa  missal.  Aurel.  l.'^23. 
Colon.  i52i.Massil.  1530-1532. 
Priez  pour  nous,  pieuse  dame,  par  vous 
que  nos  péchés  boicut  effacés. 

Marthe,  obtenez  la  grâce  à  tous  ceux  qui 
vénèrent  votre  mémoire. 

A  l'heure  extrême  de  la  mort,  implorez 
pour  nous,  s'il  vous  plaît,  le  pardon  des 
péchés. 

Et  la  course  de  la  vie  achevée,  con- 
duisez-nous par  le  droit  chemin  au  royau- 
me étemeL 


Marthe^  sans  le  savoir,  sans  le  vouloir,  en  obte- 
nant de  Jésus  la  résurrection  de  Lazare  son  frère, 
provoquait  la  haine  des  ennemis  de  Jésus  et  hâtait 
la  mort  du  bon  Maître.  Oh  1  sans  doute  il  pensait 
à  ses  doux  amis  de  Béthanie,  lorsqu'il  disait  :  per- 
^nne  ne  peut  avoir  unedilectîon  plus  grande 

i5. 


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262  SAINTE  MARTHE 

que  de  donner  sa  vie  pour  ses  amis,  et  vous  êtes 
mes  amis...  vos  amici  met  estis  (1).  Le  divin 
Maître,  en  donnant  sa  vie  pour  le  salut  du  monde, 
avait  voulu  que  l'occasion  de  cette  mort  fût  amenée 
par  un  éclatant  miracle  fait  en  faveur  de  ses  amis. 
Dans  son  immense  amour  pour  le  monde  et  dans 
son  adorable  sacrifice  pour  apaiser  la  justice  di- 
vine, il  voulait  qu'on  pût  distinguer  le  tendre  et 
délicieux  sentiment  d'amitié  pour  ses  amis.  Tout 
en  enveloppant  les  âmes  dans  la  pourpre  de  son 
sang  précieux  répandu  pour  leurs  péchés,  le 
Sacré-Cœur  pensait  plus  actuellement  et  plus  ten- 
drement à  Marthe,  à  Marie,  à  Lazare.  Ils  étaient 
l'occasion,  presque  la  cause  dé  ses  souffrances  et 
de  sa  mort.  Pour  eux,  pour  eux  seuls,  il  aurait 
voulu  souffrir  et  mourir,  quand  même  sa  passion 
et  sa  mort  n'auraient  pas  dû  opérer  le  salut  du 
monde.  Marthe  ne  le  savait  pas  :  elle  ne  connais- 
sait pas  tous  les  trésors  de  tendresses  du  Sacré- 
Cœur  pour  elle.  Ces  mystères  d'amour  et  ces  pro- 
diges d'amitié  lui  seront  plus  tard^dévoilés.  Alors, 
pour  y  répondre,  elle  trouvera  dans  son  cœur  de 
vierge  consacrée,  des  trésors  de  reconnaissance 
et  des  prodiges  de  charité. 

Jésus,  après  la  mort  et  la  résurrection  de 
Lazare,  s'était  donc  retiré  à  Ephrem  pour  laisser 
se  calmer  l'irritation  de  haine  et  de  jalousie  des 
pontifes  et  des  Pharisiens.  Jésus  devait  mourir  à 


(l)Joan.  XVi^3-t4, 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  263 

son  heure  ;  et  il  disposait  humainement  toutes 
choses  pour  que  cette  heure  ne  fût  ni  avancée  ni 
retardée.  Il  devait  mourir  «u  jour,  à  Theure  de 
l'agneau  pascal,  dans  les  fêtes  pascales,  pour 
être  la  vraie  Pâque  de  Thumanité  rachetée.  Dès- 
lors,  Jésus  a  quitté  Béthanie  ;  il  s'est  éloigné  des 
environs  de  Jérusalem.  Il  ne  resta  guère  plus 
d'une  quinzaine  de  jours  dans  le  désert  de  Haï, 
près  du  torrent  de  Carith,  où  les  cprbeaux  étaient 
venus  apporter  àElie  son  pain  de  chaque  jour  (1). 
C'est  là  que,  dans  la  retraite  et  la  prière,  Jésus  se 
préparait  et  s'armait  pour  la  lutte  contre  la  ma- 
lice et  la  haine  de  ses  ennemis,  ou  plutôt  contre 
la  haine  de  l'enfer  et  la  malice  du  péché.  Mais  le 
sixième  jour  avant  la  fête  de  Pâques,  ou  plutôt 
le  septième,  car  il  demeura  un  jour  à  Jéricho, 
chez  Zachée,  Jésus  revint  vers  Jérusalem.  Pen- 
dant le  chemin,  Jésus  dit  aux  douze  qui  l'accom- 
pagnaient :  Voici  que  nous  montons  à  Jérusalem, 
et  toutes  choses  seront  consommées,  qui'  ont  été 
écrites  par  les  prophètes,  au  sujet  du  Fils  de 
momme.  Car  il  sera  livré  aux  Gentils,  il  sera 
moqué,  flagellé,  couvert  de  crachats  ;  et  après 
qu'on  l'aura  flagellé,  on  le  tuera,  et  le  troisième 
jour  il  ressuscitera.  Et  eux  ne  comprirent  rien 
de  ces  choses,  et  cette  parole  était  cachée  pour 
eux,  et  ils  ne  comprirent  pas  ce  qu'on  leur  di- 
sait (2).  C'est  alors  que  Jacques  et  Jean,  les  deux 

(1)  m  Reg.  XVII. 

(2)  Luc  XViil,  31-34. 


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264  SAINTE  MARTHE 

fils  de  Zébédée,  croyant  grossièrement,  comme  les 
autres  apôtres,  que  Jésus  montait  à  Jérusalem 
pour  rétablir  le  royaume  d'Israël  et  le  trône  de 
David,  lui  firent  demander  par  leur  mère  les  pre- 
mières places  de  ce  royaume;  c'est  alors  que  Jésus 
leur  promit  une  part  abondante  du  calice  de  sa 
passion.  On  arrive -à  Jéricho,  et  Jésus,  dont  la 
grâce  avaît  excité  dans  le  cœur  de  Zachée  le  dé- 
sir de  le  voir,  se  rend  dans  la  maison  du  prince 
des  publicains  pour  y  porter  les  grâces  de  sa  con- 
version et  les  vertus  de  sa  charité.  Puis,  sur  le 
chemin  de  Jéricho  à  Jérusalem,  Jésus  guérit  deux 
aveugles  dont  Fun  s'appelait  Bartimée.  Le  soir  de 
ce  jour,  vendredi  avant  le  dimanche  des  Rameaux, 
Jésus  vint  à  Béthanie,  car  Jéricho  était  à  cent 
cinquante  stades  de  Jérusalem,  près  de  sept 
heures  de  marche  (1).  Ainsi  Jésus  arrivait  le  soir 
chez  ses  amis,  fatigué  d'une  longue  marche,  por- 
tant sur  son  auguste  visage,  avec  les  fatigues  et 
les  sueurs  de  la  journée,  les  divines  tristesses  de 
sa  passion  qui  approchait.  Mais  toujours  calme 
et  serein,  toujours  doux  et  bon  pour  tous,  tou- 
jours affectueux  et  tendre  pour  ses  amis,  il  venait 
demander  asile  et  repos  à  la  famille  de  Béthanie. 
Reprenons  le  texte  sacré  :  Or  donc,  Jésus,  six 
Jours  avant  la  fête  de  Pâques,  vint  à  Béthanie  où 
Lazare  était  mort,  celui  que  Jésus  avait  ressus- 
cité (2).  Ce  n'est  point  à  Jérusalem  que  Jésus 

(l)  Vide  Corn,  a  Lî.p.  in  Malth.  XX,  29. 
(2;  Joan.  XII,  1. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  265 

'  veut  s'arrêter,  c'est  à  Béthanie,  derrière  le  mont 
des  Oliviers,  dans  la  maison  de  ses  amis  ;  c'est  à 
Béthanie,  dans  la  maison  de  ses  amis,  où  il  a 
répandu  tant  de  grâces  et  recueilli  tant  d'amour, 
que  Jésus  veut  s'arrêter  et  se  recueillir  en  cette 
dernière  station  de  sa  vie  mortelle.  Or,  Béthanie 
qui  touche  au  mont  des  Oliviers,  est  la  même 
chose  que  la  maison  d'obéissance,  de  laquelle 
Jésus  voulut  partir  pour  aller  en  Jérusalem,  à  la 
croix,  d'où  la  Glose  dit  :  Il  vient  à  Béthanie, 
c'est-à-dire  à  la  maison  d'obéissance,  lui,  obéis- 
sant à  son  Père,  jusqu'à  lamort,  enseignant  l'obéis- 
sance à  l'Eglise,  qui  est  établie  sur  la  montagne 
de  l'huile,  c'est-à-dire  de  la  miséricorde,  et  qui 
ne  peut  pas  être  cachée,  et  dans  laquelle  il  res- 
suscite les  morts,  ensevelissons  le  poids  des  pé- 
chés. C'est  là  que  se  fait  la  Cène  dans  la  foi  et  la 
dévotion  des  justes.  Marthe  sert  en  ce  festin, 
tandis  que  chaque  fidèle  consacre  au  Seigneur 
ses  œuvres  de  dévotion.  Lazare,  c'est-à-dire  les 
convertis  et  les  ressuscites  dans  la  justice,  sont 
assis  au  festin  dans  la  joie  et  la  présence  du  Sei- 
gneur (1). 

C'est  à  Béthanie  que  Jésus  est  arrivé,  mais  c'est 
dans  la  maison  de  Simon  le  Lépreux  qu'il  vient 
prendre  le  repas  solennel,  la  Cène,  le  repas  du 
soir  qu'on  lui  a  préparé.  Là,  on  lui  fit  un  repas 
et  Marthe  servait.  Or,  Lazare  était  un  des  con- 


(I y' Vide   Corn,  a  Lap.  in  Joan,  5Ml. 


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266  SAINTE  MARTES 

vives (1). Deux  évangélistes  ajoutent: dans  la  mai- 
son de  Simon  le  Lépreux  (2)  ;  Simon  le  Lépreux 
avait  sans  doute  été  guéri  par  Jésus.  Le  texte 
évangélique  ne  veut  point  dire  qull  fût  atteint  de 
la  lèpre  en  ce  moment,  .car  la  loi  défendait  tout  ' 
commerce  avec  les  lépreux  jusqu'après  leur  gué- 
rison  juridiquement  constatée  par  les  prêtres. 
Simon  avait  été  lépreux  :  on  le  désignait  encore 
sous  ce  nom;  et,  pour  exprimer  sa  reconnaissance 
à  gon  Sauveur,  il  offre  à  Jésus  le  festin  où  se  ras- 
semblent tous  ses  amis.  Lazare  est  un  des  convi- 
ves ;  Marthe  sert  le  Maître,  et  tout  à  Theure 
Madeleine  va  le  couvrir  de  son  parfum.  Simon 
était  sans  doute  le  parent  des  amis  de  Jésus, 
puisque  toute  la  famille  de  Béthanie  se  trouve 
dans  la  maison  et  participe  au  festin.  Du  reste, 
les  anciennes  histoires  de  la  Terre-Sainte  nous 
racontent  qu'une  église  avait  été  bâtie  sur  l'em- 
placement de  la  maison  de  Simon  le  Lépreux;  et 
les  ruines,  encore  visibles  au  xui«  siècle,  indi- 
quaient que  cette  maison  était  très-voisine  du 
tombeau  de  Lazare. 

Or,  on  lui  fit  là  un  festin,  et  Marthe  servait,  et 
Lazare  était  un  des  convives,  assis  à  table  avec 
lui.  C'était  donc  un  repas  d'amis  et  de  fidèles  où 
Jésus  voulut  bieji  accepter  de  ceux  qu'il  avait  gué- 
ris, éclairés,  consolés,  pardonnes,  les  marques 
de  leur  attachement  et  de  leur  reconnaissance. 


(I)  Joan.  XII,  2. 
2)Maith.  XXVI,  6  j  lliro.  XIV,  3. 


^  ^ 


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SA  VIE,  SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  267 

En  même  temps  ce  festin  était  une  démonstration 
dernière  pour  quelques  Juifs  encore  incertains 
de  la  réalité  du  miracle  de  la  résurrection  de 
Lazare.  Lazarus  vero  unus  erat  ex  eis  cumben- 
tibus.  Afin  que  les  hommes  ne  pussent  pas  penser 
que  le  mort  ressuscité  était  un  fantôme,- il  était 
un  des  convives,  il  vivait,  il  parlait,  il  mangeait  ; 
la  vérité  se  montrait,  Tinfidélité  des  Juifs  était 
confondue.  Le  Seigneur  était  donc  à  table  avec 
Lazare  et  les  autres  convives,  et  Marthe,  une  des 
sœurs  de  Lazare,"  le  servait  (1).  Marthe  servait, 
selon  son  habitude  ;  elle  contribuait  par  son  atti- 
tude ordinaire  auprès  du  Maître,  par  son  humble 
et  afi[ectueux  ministère  de  servante  auprès  de  la 
très-sainte  humanité  de  Jésus,  Marthe  contribuait 
à  faire  reconnaître  son  frère  Lazare  et  à  glorifier 
Jésus.  Et  la  bienheureuse  Marthe,  selon  sa  cou- 
tume, servait  à  table,  pourvoyait  au  festin  d'une 
main  généreuse^  d'un  visage  joyeux,  d'un  cœur 
libéral  (2).  Elle  ne  voulait  point  laisser  aux  d.o- 
mestiques  de  la  famille  l'honneur  de  servir  le 
Maître,  d'approcher  de  sa  personne  et  de  lui 
rendre  les  offices  humbles  aux  yeux  des  hommes, 
avilissants  aux  yeux  du  monde,  mais  par  la  foi 

(1)  Ne  putarent  hommes  pbantasma  esse  factum  quia  mor- 
iaos  resurrexlt,  yivebat,loquebatar,epulabatur,  veritasostende- 
batur,  infidelitas  Judœorum  confundebatur,  discumbebat  ergo. 
S.  Aog.,  in  Joao.  L,  5. 

(2)  Et  Martha  quidem  beatissima^  more  solito,  miaistrabat 
mensis,  larga  manu,  vultu  hilari  et  animo  liberali.  Raban. 
ViU,  etc.,  XVII. 


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268  SAINTE  MÀETHE 

sincère,  élevés  à  la  dignité  d  un  royal  ministère, 
et  par  la  délicate  générosité  du  cœur,  élevés  à  la 
sainteté  d'un  culte  de  vénération  et  d'amour.  Elle 
voulait  elle-même  le  servira  table  ;  elle  connaissait 
les  goûts,  les  préférences  du  Maître;  elle  savait 
que  ses  soins  lui  plaisaient  et  que  ses  empresse- 
ments étaient  agréés  de  son  cœur  d'ami,  surtout 
maintenant  qu'elle  y  mettait  moins  de  recherche 
d'elle-même,  et  qu'elle  n'avait  en  son  cœur,qu'elle 
n'avait  devant  les  yeux  que  Vunique  nécessaire, 
comme  sa  sœur  en  ses  extases  aux  pieds  du  Maî- 
tre et  en  ses  libérales  effusions  de  parfums. 

Marthe  servait  :  voilà  son  attitude  habituelle 
auprès  du  Maître,  le  caractère  personnel  de  son 
amour,  de  son  culte  et  de  sa  sainteté.  Toutes  les 
fois  que  nous  la  trouvons  auprès  de  la  personne 
de  Jésus,  elle  est  là  pour  servir.  Et  Martha  mi- 
nistrabat.  Elle  exerce  auprès  du  Maître,  auprès 
de  sa  très-sainte  humanité,  cet  humble  et  pieux 
ministère  de  servante  affectueuse  et  dévouée. 
Désormais,  dans  l'Eglise  et  dans  ITiumanité,  ser- 
vant toujours  la  personne  aimée,  la  personne 
adorée  de  Jésus,  elle  exercera,  comme  dans  l'évan- 
gile, auprès  des  petits,  des  pauvres,  des  malades, 
des  infirmes,  des  enfants,  des  vieillards,  des 
orphelins,  des  abandonnés,*  auprès  de  tous  les 
membres  souffrants  et  délaissés  de  Jésus-Christ, 
ce  doux  et  vaillant  ministère  de  charité.  Et  Mar- 
tha ministrabat.  Bile  présidait  à  tous  les  détails 
du  repas  ;  elle  dirigeait,  elle  ordonnait  toutes 
choses  avec  ce  goût,  cette  vivacité,  ce  sens  prati« 


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SA  yiE,   SON  fflSTOIRE  ET  SON  CUtTE. 

que  et  cette  activité  prévoyante  que  nous  lui  con- 
naissons. Mais  elle  est  maintenant  plus  conte- 
nue et  plus  calme  ;  on  voit  dans  ses  regards  et 
dans  ses  gestes,  on  sent  dans  toute  sa  personne 
une  intensité  plus  grande  de  tendresse  et  d'amour, 
de  vénération  et  de  reconnaissance  pour  le  divin 
Mattre,  en  même  temps  qu'une  ombre  de  tristesse 
voile  ses  traits  et  son  regard  ;  car  elle  comprend 
que  ce  repas  du  soir  est  un  repas  d'adieu. 

On.  sait  le  reste  de  ce  festin  solennel  chez 
Simon  le  Lépreux.  Nous  l'avons  raconté  ailleurs  ; 
on  sait  comment  Madeleine  à  son  tour,  voulant 
exprimer  au  Maître  son  amour  et  sa  reconnais- 
sance, vint  pendant  le  repas  répandre  son  par- 
fum de  nard  sur  les  pieds  et  sur  la  tète  de  Jésus. 
C'était  pendant  que  Marthe  servait  :  et  certaine- 
ment, Marthe  connaissait  le  dessein  de  sa  sœur. 
Elle  l'avait  conseillée  ;  elle  Tencourageait,  au  mi- 
lieu de  ces  Juifs  et  de  ces  disciples  dont  plusieurs 
bl&maient  les  ardeurs  de  zèle  et  les  prodigalités 
de  vénération  de  Madeleine.  Marthe  avait  toujours 
pour  sa  jeune  sœur  cette  indulgente  tendresse  si 
facile  aux  cœurs  de  vierges  qui  servent  de  mère 
aux  orphelins.  Marthe  savait  combien  sa  sœur  était 
chère  à  Jésus  ;  combien  le  cœur  de  Madeleine 
avait  besoin  de  s'humilier  et  de  s'épancher  aux 
pieds  de  Jésus  ;  surtout  en  ce  moment  où  tous 
les  membres  de  la  famille  de  Béthanie  étaient 
réunis  et  concertés  pour  glorifier  Jésus  de  son 
grand  miracle  :  surtout  en  ce  moment  où  les  deux 
scaurs  pressentaient*  si  elles  m  le  savaient  déjà. 


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270  •  SAINTE  MARTHE 

OÙ  elles  pressentaient  par  cet  instinct  miséricor- 
dieusement  divin  qui  avertit  les  cœurs  aimants 
des  malheurs  qui  menacent  les  être  qui  leur  sont 
chers,  les  souffrances  et  la  mort  de  Jésus.  Marthe 
conseillait  ici  Madeleine  et  Tencourageait.  Elle 
ressentit  vivement  la  peine  de  sa  sœur  blâmée 
par  les  apôtres  et  injuriée  par  Judas  ;  et  plus 
vivement  encore  elle  ressentit  une  impétueuse 
gratitude  pour  le  Maître  qui  justifiait  sa  sœur, 
agréait  son  parfum,  et  confiait  à  son  évangile  et  à 
son  Eglise,  dans  les  siècles  futurs  à  toutes  les 
âmes  tendres  et  délicates,  la  mémoire  et  le  culte 
de  la  pénitente  Madeleine,  plus  exaltée  encore  que 
la  fidèle  Marthe.  Oh  I  quel  dut  être  le  bonheur 
dé  cette  sœur  dévouée  à  voir  et  entendre  que  les 
hommages  de  sa  sœur  n'étaient  pas  moins 
agréables  à  Jésus  que  ses  services  domestiques, 
et  qu'ils  auraient  dans  Tévangile  une  plus  écla- 
tante récompense  I 

Pendant  ces  six  jours  qui  précédèrent  la  mort 
de  Jésus  et  qui  sont  si  pleins  de  discours,  d'en- 
seignements et  de  témoignages  d'amour,  le  divin 
Maître,  nous  le  savons,  habitait  Béthanie  :  La 
maison  de  Lazare  et  de  ses  sœurs  était  son  refuge^ 
nous  dit  saint  Bonaventure  ;  et  là  aussi  se  repo- 
sait sa  mère,  Notre-Dame,  avec  ses  sœurs  ;  et  elle 
était  honorée  de  tous,  surtout  de  Madeleine 
qui  l'accompagnait  partout  et  ne  se  séparait 
jamais  d'elle  (1).  C'est  à  Béthanie  que  Jésus  reve- 

(i)  s.  Bopav.  Médit,  cje  vita  D^N-  J.Ch.,  cap,  70. 


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SA  VIE,  SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  271 

naît  chaque  soir,  après  ses  instructions  et  ses  mi- 
racles à  Jérusalem.  Et  Marthe  servait  le  Maître. 
Et  Martha  ministrabat  ^  avec  des  redoublements 
d'affection,  d'empressement  et  de  pieuse  vénéra- 
tion. Nous  n'avons  pas  à  reprendre,  pour  la  racoa- 
ter  en  détail,  la  vie  de  Jésus  pendant  ces  six  jours, 
les  six  derniers  jours  de  sa  vie  mortelle.  Pendant 
que  le  fils  de  Thomme  achevait  son  œuvre  de  pré- 
dication et  de  miracles  ;  lorsque  le  matin  il  quit- 
tait Béthanie  pour  aller  à  Jérusalem  ou  dans  les 
environs,  pendant  qu'il  enseignait  ses  disciples, 
confondait  les  pharisiens,  donnait  les  dernières 
preuves  de  sa  divinité  ;  lorsque  le  soir,  après  ces 
laborieuses  journées,  il  rentrait  à  Béthanie  dans 
la  maison  de  Marthe  et  de  Lazare,  dans  ce  doux 
foyer,  ce  pieux  sanctuaire  de  la  plus  tendre  amitié, 
Marthe  n'avait  qu'une  pensée,  une  occupation, 
Marthe  servait  Jésus.  Et  Martha  ministrabat. 
Elle  ne  quitta  guère  Béthanie  pendant  ces  jours 
si  pleins  et  si  solennels.  Chef  de  maison,  et  pour 
ainsi  dire  supérieure,  économe  de  la  première  com- 
munauté chrétienne  (1),  Marthe  restait  en  sa  mai- 
son pour  veiller  aux  intérêts  de  cette  maison  qui 


(1)  D'après  les  visions  de  la  sœur  Emmerich,  les  trois  fem- 
mes nommées  ici  (la  veuve  de  Naîm,  Dina,  la  samaritaine  et 
Mara  la  suphanite)  demeuraient  à  Béthanie  dans  une  sorte  de 
communauté  établie  par  Marthe,  afin  de  pourvoir  à  Tentrctien 
des  disciples,  lors  des  voyages  du  Seigneur  et  à  la  répartition 
deâ  aumônes.  La  douloureuse  passion,  d'après  C^ther.  Emm^- 
Hdi.  LIII^  note, 


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272  SAINTE  MARTHE 

était  celle  du  Maître  et  de  ses  disciples,  afin  de 
préparer  toutes  choses  pour  les  besoins  de  Jésus 
et  de  ceux  qui  raccompagnaient.  Absent,  présent, 
Jésus  était  le  vivant  objet  de  toutes  ses  pensées, 
de  tous  ses  soins,  de  tous  ses  empressements. 
C'est  pour  le  mieux  servir  qu'elle  resta  dans  sa 
maison  de  Béthanie,  et  que,  pendant  la  passion, 
elle  se  transporta  dans  sa  maison  de  Jérusalem. 
Elle  était  plus  utile  pour  la  personne  de  Jésus  et 
pour  les  intérêts  de  la  communauté  chrétienne, 
avec  le  petit  groupe  des  âmes  vaillantes  et  dé- 
vouées qui  travaillaient  sous  sa  direction,  elle 
était  plus  utile  dans  Tintérieur  qu'au  dehors. 
D'ailleurs  elle  avait  un  ministère  à  remplir  auprès 
de  l'humanité  de  Jésus,  et  comme  une  fonction 
toute  autre  que  sa  sœur  Madeleine,  qui  ne  quitta 
pas  un  seul  instant  le  Maître  aux  côtés  de  sa 
divine  mère. 

L'évangile  ne  prononce  plus  le  nom  de  Marthe, 
tandis  qu'il  nomme  encore  Madeleine  et  nous  la 
montre  au  pied  de  la  croix,  auprès  du  tombeau, 
recevant  le  dernier  soupir  de  Jésus,  portant  les 
aromates  de  sa  sépulture,  adorant  les  premiers 
rayons  de  la  gloire  du  ressuscité.  Madeleine  est 
ici  le  type  de  la  femme  purifiée  par  la  douleur, 
rachetée  par  le  sang  de  Jésus,  associée  à  la  pas- 
sion du  fils  de  Dieu,  chargée  de  communiquer 
les  premiers  dons  de  la  résurrection  et  de  la  vie. 
Marthe,  au  contraire,  est  le  type  de  la  femme  inno- 
cente et  pure,  de  la  vierge  chrétienne  qui  reste 
enfermée  dans  la  maison,  dans  le  cloître  de  la 


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SA  VIE,   SON  fltSTOIÎlB.ET  SON  CtLTE.  273 

règle  ou  du  devoir,  pour  y  travailler  en  priant, 
pour  allumer,  entretenir  le  foyer,  dresser  la  table, 
préparer  les  aliments  dont  se  nourrit  Thumanité 
de  Jésus,  en  un  mot,  pour  y  servir  le  Maître,  pour 
y  recevoir  le  divin  Epoux,  la  main  occupée,  Tes- 
prit  en  prière,  le  cœur  ardent,  la  lampe  allumée  (1). 
11  en  fut  de  même  de  Lazare,  le  frère  de  Mar- 
the et  de  Madeleine.  L'ami  de  Jésus ,  le  prodi- 
gieux ressuscité,  le  témoin  intrépide,  la  preuve 
éclatante ,  Tobjet  vivant  du  miracle  et  de  la  puis- 
sance divine  de  Jésus,  ne  manque  point  au  divin 
Maître.  S'il  reste  dans  l'ombre ,  et  pour  ainsi  dire 
au  second  plan  dans  le  drame  de  la  passion, 
Lazare ,  avec  quelques-uns  des  autres  disciples 
du  Maître,  avec  Joseph  d'Arimathie,  avec  Nico- 
dème,  riches  et  honorés  comme  lui  dans  Jérusa- 
lem, Lazare  défend  Jésus  contre  les  haines,  les 
jalouî-ies,  les  complots  des  pharisiens.  C'est  le 
type  de  ces  larges  cœurs  et  de  ces  nobles  intelli- 
gences qui  s'attachent  à  défendre,  à  venger,  à 
glorifier  la  vérité,  malgré   la    conspiration  des 
beaux  esprits  et  les  imbéciles  fureurs  de  la  foule. 
Lazare  est  le  témoin ,  le  serviteur  et  l'apologiste 
du  Dieu  fait  homme  ;  il  prépare  les  preuves  de  la 
résurrection  et  dispose    les  âmes  aux  premiers 
rayons  de  la  lumière  nouvelle  qui  sortira  du 
saint  tombeau.   Dans   la   maison  de   Béthanie, 
Lazare  reçoit ,  abrite  les  disciples  de  Jésus  ;  il  les 


(I)  Mattb.  XXV,  I. 


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274  SAINTE  ICA&THE 

rassure  et  les  fortifie  ;  il  les  soutient  de  son 
influence  et  de  ses  dons  généreux.  Après  avoir 
ainsi  payé ,  selon  son  pouvoir ,  sa  dette  de  Tami- 
tié  à  son  divin  ami,  lorsque  Jésus  est  pris  et 
conduit  devant  le  tribunal  d'Anne  et  de  Caïphe , 
dans  le  prétoire  de  Pilate  et  la  cour  d'Hérode, 
Lazare  se  transporte  à  sa  maison  de  Jérusalem. 
Plus  près  des  événements ,  il  cherche  à  ranimer 
le  courage  des  amis  de  Jésus  ;  il  agit  auprès  des 
juges  du  Sanhédrin  qull  sait  ou  qull  croit  favo- 
rables à  Jésus  ;  il  fait  intervenir  auprès  du  gou- 
verneur romain  les  personnages  et  les  influences 
qui  le  peuvent  bien  disposer  pour  Jésus.  Enfin, 
Lazare  n'abandonna  pas  son  Maître  et  son  ami  ; 
il  fut  fidèle  conune  ses  deux  sœurs  ;  il  fut  du 
petit  nombre  de  ces  âmes  reconnaissantes  et  dé- 
vouées qui  [sont  l'honneur  de  l'humanité,  dans 
cette  effroyable  conspiration  de  toutes  les  pas- 
sions humaines  menées  par  l'enfer  contre  le  • 
juste,  le  bienfaiteur  et  le  Sauveur. 

Jésus,  avons-nous  dit,  revint  à  Béthanie  six  jours 
avant  la  Pâqne,  six  jours  avant  sa  mort.  Il  s'était 
rapproché  de  Jérusalem  pour  être  prêt  au  sacri- 
fice ;  il  s'était  arrêté  à  Béthanie  pour  donner  à  ses 
amis  cette  dernière  marque  d'affection,  mais  aussi 
pour  recevoir  de  ces  trois  amis,  si  diversement  et 
si  richement  doués,  si  diversement  et  si  tendre- 
ment aimés,  de  suprêmes  hommages ,  et  les  der- 
niers témoignages  d'amour  et  de  fidélité  qui 
consolent  pour  souffrir ,  qui  fortifient  pour  mour 
rir.  Chacun  de  ces  jours,  jusqu'au  jeudi  soITi 


^ 


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SA  TIB,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  275 

Jésus,  après  avoir  accompli  son  œuvre  à  Jérusa- 
lem ,  après  avoir  prêché ,  après  avoir  instruit  ses 
disciples  et  confondu  ses  ennemis ,  Jésus  se  re- 
tire le  soir  à  Béthanie  pour  se  reposer  avec  ses 
amis,  pour  les  raffermir  et  les  consoler.  Jésus, 
arrivé  le  vendredi  soir  à  Béthanie,  a  célébré  le 
sabbat  avec  ses  amis ,  il  a  bien  voulu  accepter  le 
repas  du  soir  chez  Simon  le  Lépreux.  Le  lende- 
main, premier  jour  après  le  sabbat  (notre  diman- 
che) Jésus  a  pleuré  sur  Jérusalem  :  ses  disciples 
lui  ont  fait  un  triomphe  à  son  entrée  dans  la  ville 
sainte,  dans  la  ville  royale  et  sacerdotale,  triom- 
phe gui  devait  exaspérer  la  haine  de  ses  ennemis 
et  hâter  la  catastrophe,  mais  où  les  enfants  ont 
crié  hosannah^  où  le  fils  de  David, 'où  le  Maître  a 
chassé  du  temple  les  acheteurs  et  les  vendeurs  ; 
où  il  a  fait  plusieurs  miracles  et  fait  entendre 
une  voix  du  ciel ,  pour  répondre  aux  bonnes  dis- 
positions des  gentils  accourus  ?ux  fêtes  pascha- 
les.  Et  Jésus  est  revenu  à  Béthanie,  afin  de  se 
faire  servir  fpar  Marthe ,  afin  de  converser  avec 
Madeleine.  Les  jours  suivants  il  en  fut  de  même; 
Jésus  quittait  Béthanie  le  matin ,  il  y  rentrait  le 
soir.  Se  reposant  au  foyer ,  assis  à  la  table  de  ses 
amis»  il  résumait  pour  eux,  dans  d'ineffables 
entretiens ,  les  discours  qu'il  avait  faits  dans  le 
temple.  Les  disciples  qui  avaient  accompagné  le 
Maître  leur  racontaient  ses  miracles,  ses  dis- 
cussions avec  lés  pharisiens ,  la  confusion  de  ses 
ennemis.  Enfin ,  le  jeudi  matin  il  leur  dit  un  der- 
nier adieu.  La  veille  au  soir,  il  avait  annoncé  sa 


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gtô  SAlNÎE  MARTflE 

mort  et  décrit  sa  passion  en  termes  tellement 
explicites ,  que  ses  disciples  en  furent  abattus, 
et  que  Judas  alla  conclure  son  infâme  marché. 
Les  amis  de  Jésus,  prévenus,  attristés,  durent 
en  ce  moment  de  séparation  redoubler  d'affection 
et  de  dévouement  pour  leuf  divin  ami.  Lazare 
dut  protester  de  la  fidélité  de  son  cœur  reconnais- 
sant; Madeleine  dut  s'attacher  en  une  étreinte 
d'amour  à  ces  pieds  sacrés  qu'elle  ne  voulait  plus 
laisser  aller  au  milieu  des  perfidies  de  Jérusa- 
lem ;  et  Marthe  dut  lui  dire  avec  une  tendre  réso- 
lution, restez  avec  nous,  Seigneur;  qui  vous  ser- 
vira comme  moi  ?  qui  vous  aimera  comme 
nous? 

Il  partit  pour  aller  à  son  divin  sacrifice  :  comme 
il  avait  aimé  les  siens  qui  étaient  dans  le  monde, 
il  les  aima  surtout  à  la  fin  (1).  Il  les  quitta  pour  les 
sauver  par  son  sang,  pour  les  nourrir  de  sa  chair 
et  les  ressusciter  dans  sa  gloire.  Nous  ne  suivrons 
pas  Jésus  dans  chacune  des  circonstances  de  sa 
passions.  Nous  avons  dit  que  Marthe  ne  fut  pas 
comme  Madeleine  le  témoin  constant  et  la  com- 
pagne inséparable  des  douleurs  et  de  la  mort  de 
Jésus.  Nous  avons  dit  qu'elle  resta  tantôt  à  Bétha- 
nie,  tantôt  dans  la  maison  de  Jérusalem ,  pour 
accomplir  son  œuvre,  exercer  son  ministère  de 
charité  active.  Elle  ne  s'appartenait  plus  ;  elle 
appartenait  à  la  communauté  chi*étienne ,  et  nous 


(1)  Jom.  XIIL  1. 


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SA  VIE,    SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  277 

pouvons  dire  qu'elle  tâchait  de  rassembler  autour 
d'elle  les  disciples  fugitifs  et  constca^nés ,  comme 
la  poule  rassemble  ses  petits  sous  ses  ailes.  Elle 
se  rappelait  la  parole  récente  du  Maître  et  s'ins- 
pirait de  son  amour  (1).  Toutefois,  de  temps  à 
autre,  pendant  la  passion,  nous  pouvons  aper- 
cevoir, à  la  lumière  de  la  vision,  la  figure  de 
Marthe  dans  le  groupe  des  saintes  femmes.  Dans 
la  nuit  de  l'agonie  et  de  la  trahison,  —  «  il  y 
avait  peu  de  bruit  dans  Jérusalem.  Les  Juifs 
étaient  dans  leurs  maisons    occupés  des  prépa- 
ratifs de  la  fête.  Je  vis  çà  et  là  des  amis  et  des 
disciples  de  Jésus  qui  marchaient  et  qui  s'entre- 
tenaient ensemble.  Ils  paraissaient  inquiets  et 
dans  l'attente  de  quelque  événement.  La  mère  du 
Seigneur,    Madeleine,   Marthe,    Marie,  fille  de 
Gléophas,  Marie  Salomé  et  Salomé  étaient  allées  du 
Cénacle  dans  la  maison  de  Marie,  mère  de  Marc. 
Puis,  Marie,  effrayée  des  bruits  qui  couraient, 
avait  voulu  venir  dans  la  ville  avec  ses  amis,  pour 
savoir  des  nouvelles  de  Jésus.  Lazare,  Nicodème, 
Joseph  d'Arimathie  et  quelques  parents  d'Hé- 
bron ,  vinrent  la  trouver  et  essayèrent  de  la  tran- 
quilliser; car  ayant  eu  connaissance   par  eux- 
mêmes  ou  par  les  disciples,  des  tristes  prédic- 
tions faites  par  Jésus  dans  le  Cénacle,  ils  avaient 
été  prendre  des  informations  chez  des  pharisiens 
de  leur  connaissance,  et  n'avaient  point  appris 


(1)  Mattb.  XXIII,  37. 

16 


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278  SAINTE  MAETHE 

qu'on  4lût  faire  des  tentatives  prochaines  contre 
le  Sauveur.  Ils  disaient  que  le  danger  ne  pouvait 
être  encore  très-grand ,  qu'on  n'attaquerait  pas  le 
Seigneur  si  près  de  la  fête.  Ils  ne  savaient  rien 
de  la  trahison  de  Judas.  Marie  leur  parla  du 
trouble  de  celui-ci  dans  les  derniers  jours,  de  la 
manière  dont  il  avait  quitté  le  Cénacle;  il  était 
sûrement  allé  le  trahir  ;  elle  Tavait  souvent 
averti  qu'il  était  un  fils  de  perdition.  Les  saintes 
femmes  retournèrent  dans  la  maison  de  Marie, 
mère  de  Marc  (1).  » 

Ce  n'est  que  par  accident  que  nous  rencontrons 
Marthe  dans  les  rues  de  Jérusalem,  à  la  suite  de 
la  mère  de  Jésus.  Le  plus  souvent  elle  est  dans 
sa  maison  où  elle  l'attend,  pour  l'environner, 
comme  elle  faisait  pour  Jésus ,  de  ses  soins  em- 
pressés et  de  ses  pieux  services.  «  Les  habitants 
d'Ophel ,  le  pauvre  quartier  de  Jérusalem,  près 
du  temple  où  Jésus  avait  répandu  des  bienfaits 
et  comptait  de^  nombreux  amis,  les  habitants 
d'Ophel  étaient  encore  remplis  d'effroi  et  d'afQic- 
tion ,  à  cause  de  la  prise  de  Jésus,  lorsqu'un  nou- 
vel incident  vint  exciter  leur  pitié.  La  mère  de 
Jésus  fut  ramenée  par  les  saintes  femmes  à  tra- 
vers Ophel,  vers  la  maison  de  Marie,  mère  de 
Marc ,  qui  était  au  pied  de  là  montagne  de  Sion. 
Lorsqu'ils  la  reconnurent,  ils  donnèrent  de  nou- 
velles marques  de  douleur  et  de  compassion  ;  et 


(1)  La  Doulour.  Passion,  1.  122. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  279 

ils  se  pressèrent  tellement  autour  de  Marie, 
qu'elle  était  presque  portée  par  la  foule  ;  Marie 
était  muettç  de  douleur.  Arrivée  chez  Marie,  mère 
de  Marc'^  elle  ne  parla  qu'à  l'arrivée  de  Jean,  qui 
lui  raconta  tout  ce  qu'il  avait  vu  depuis  la  sortie 
du  Cénacle.  »  Plus  tard,  on  conduisit  la  Sainte- 
Vierge  chez  Marthe ,  dans  la  partie  occidentale  de 
la  ville  (1).  Plus  tard  et  pendant  que  Jésus  chez 
Caïphe  était  l'objet  des  derniers  outrages  de  la 
part  des  valets,  il  est  dit  que  :  «  Jean  alla  rejoin- 
dre la  mère  de  Jésus  qui  se  trouvait  avec  les 
saintes  femmes  dans  la  demeure  de  Marthe  (2).  » 
Mais  on  le  comprend,  la  mère  des  douleurs,  dans 
les  transes  mortelles  qui  lui  étreignaient  le  cœur, 
ne  pouvait  rester  longtemps  à  la  même  place  et 
loin  de  Jésus.  Son  cœur  inquiet  et  désolé  la  pous- 
sait toujours  du  côté  de  son  fils.  Ici,  nous  la 
trouvons  dans  la  maison  de  Lazare ,  un  fidèle  et 
tendre  ami ,  celui-là,  comme  ses  deux  sœurs.  — 
«  La  Sainte-Vierge  était;^  constamment  en  rapport 
spirituel  avec  Jésus  ;  elle  savait  tout  ce  qui  lui 
arrivait ,  et  souffrait  avec  lui.  Elle  était  comme 
lui  en  prière  continuelle  pour  ses  bourreaux; 
maïs  son  cœur  maternel  criait  aussi  vers  Dieu 
pojir  qu'il  ne  laissât  pas  ce  crime  s'achever,  pour 
qu'il  voulût  détourner  ces  douleurs  de  son  très- 
cherjflls  ;  et  elle  avait  un  désir  irrésistible  de  se  rap- 
procher de  Jésus.  Lorsque  Jean  fut  venu  la  trou- 

(0  La  doul.  pas.  III,  iÇ2. 
(2)  U>id.  X,  190. 


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280  SAINTE  MARTHE 

ver  dans  la  maison  de  Lazare  (1),  et  lui  eut 
raconté  Thomble  spectacle  auquel  il  avait  assisté 
(dans  la  cour  de  la  maison  de  Gaïphe ,  aux  mains 
des  valets)  elle  demanda,  ainsi  que  Madeleine  et 
quelques-unes  des  saintes  femmes ,  à  être  menée 
près  du  lieu  où  Jésus  souffrait.  Jean,  qui  n'avait 
quitté  son  divin  Maître  que  pour  consoler  celle 
qui  était  le  plus  près  de  son  cœur,  après  lui,  con- 
duisit les  saintes  femmes  à  travers  les  rues 
éclairées  par  la  lune  et  où  Ton  voyait  beaucoup 
de  gens  qui  retournaient  chez  eux.  Elles  mar- 
chaient voilées  ;  mais  leurs  sanglots  qu'on  enten- 
dait attirèrent  sur  elles  l'attention  de  plusieurs 
groupes  ;  et  elles  eurent  à  entendre  bien  des  paro- 
les injurieuses  contre  le  Sauveur.  La  mère  de 
Jésus  contemplait  intérieurement  le  supplice  de 
son  fils  et  conservait  cela  dans  son  cœur,  comme 
tout  le  reste.  Elle  souffrait  en  silence  comme  lui, 
et  plus  d'une  fois  elle  tomba  évanouie.  Comme 
elle  était  ainsi  sans  connaissance  dans  les  bras 
des  saintes  femmes ,  sous  une  des  portes  de  la 
ville  intérieure ,  quelques  gens  bien  intentionnés 
qui  revenaient  de  chez  Gaïphe  la  reconnurent,  et 
s'arrétant  un  instant  avec  une  compassion  sin- 
cère, la  saluèrent  de  ces  paroles  :  —  «  0  malheu- 
reuse mère  I  0  déplorable  mère  I  0  mère  riche  en 
douleurs  du  saint  d'Israël  I  —  Marie  revint  à  elle 


(1)  Près  de  la  porte  par  laquelle  on  va  à  Bethsar,  est  la 
belle  maison  que  possède  Lazare  à  Jérusalem,  et  où  Marthe 
a  aussi  une  demeure  4  elle.  (La  Doul.  Pas.  XVI,  2U  . 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  281 

et  les  remercia  cordialement  ;  puis  elle  continua 
son  triste  chemin  (1).  » 

Dans  une  autre  partie  de  ses  visions ,  Textati- 
que  de  Dûlraen  caractérise  encore  mieux  l'atti- 
tude et  les  fonctions  de  Marthe  pendant  la  pas- 
sion de  Jésus.  —  «  Pendant  la  dispersion  des  dis- 
ciples et  le  long  supplice  du  Seigneur ,  Marthe 
eut  de  pénibles  fonctions  à  remplir  et  les  a  encore  ; 
brisée  par  la  douleur  comme  elle  Tétait ,  elle  veil- 
lait à  tout  et  s'occupait  de  tout  le  monde.  Elle 
nourrissait  et  soignait  tous  ceux  qui  étaient  dis 
perses  et  errants  ;  elle  pourvoyait  à  tous  leurs 
besoins.  Elle  est  aidée  dans  tout  cela ,  spéciale- 
ment, et  pour  la  préparation  des  aliments,  par 
Jeanne,  veuve  deChusa,  serviteur  d'Hérode.  C'est 
une  personne  que  j'ai  vue  depuis  longtemps  se 
rendre  utile  à  la  communauté  par  sa  grande  acti- 
vité et  les  travaux  de  toute  espèce  auxquels  elle 
se  livrait  (2).  »  Chère  et  vaillante  sœur,  voilà 
bien  le  dévouement  complet;  s'arracher  même  à 
sa  douleur,  se  relever  avec  son  cœur  brisé  pour 
sortir  de  soi,  s'occuper  des  autres;  et  pour 
l'amour  du  bien-aimé,  ne  pouvant  s'approcher 
de  sa  personne  pour  le  servir,  se  mettre  au  ser- 
vice de  ses  amis ,  de  ses  fidèles,  de  ses  disciples, 
par  pur  amour  et  dévouement  désintéressé.  Oh  I 
si  Madeleine  est  plus  touchante  sous  ses  grands 
voiles  et  ses  cheveux  épars ,  en  larmes  et  en  san- 

(1)  La  doul.  pas.  XI,  194-195. 

(2)  Vie  de  N.-S.  J-Cli.  VI,  148-149. 

16. 


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282  SAINT£  ICABTSE 

glots,  aux  côtés  de  Marie ,  sur  les  traces  sanglan- 
tes de  Jésus ,  Marthe  est  bien  admirable ,  compri- 
mant ses  larmes  et  se  raidissant  contre  la  dou- 
leur, pour  servir  le  Maître  absent,  persécuté i 
mourant,  dans  la  personne  de  ses  disciples  et 
dans  les  membres  de  son  Eglise. 

Cependant,  Marthe  ne  pouvait  manquer  de  se 
trouver  réunie  au  Calvaire  avec  les  autres  saintes 
femmes,  intrépides  dans  leur  amour,  tandis  que 
Lazare  encourageait  le  groupe  bien  diminué  des 
amis  de  Jésus.  Il  fallait  tout  à  la  fois  donner  à 
Jésus  cette  marque  suprême  d'affection,  ce  témoi- 
gnage de  foi  et  cette  expression  de  tendre  et 
respectueuse  sympathie  pour  la  Mère  du  divin 
Crucifié:  c'est  ce  que  la  Vision  nous  indique. 
«  Lorsque  la  Sainte-Vierge,  après  sa  rencontre 
douloureuse  avec  Jésus  portant .  sa  croix,  eut  été 
emportée  sans  connaissance  par  ses  amies,  l'a- 
mour, le  désir  ardent  d'être  près  de  son  Fils  et 
de  ne  pas  l'abandonner,  lui  rendirent  bientôt 
une  force  surnaturelle.  Elle  se  rendit  avec  ses 
compagnes  dans  la  maison  de  Lazare,  près  de  la 
Porte  de  l'Angle^  où  se  trouvaient  les  autres  saintes 
femmes,  et  elles  partirent  de  là  au  nombre  de 
dix-sept  pour  suivre  le  chemin  de  la  passion.  Je 
les  vis  couvertes  de  leurs  voiles,  se  rendre  au 
forum,  sans  s'inquiéter  des  injures  de  la  popu- 
lace, baiser  la  terre  au  lieu  où  Jésus  s'était  chargé 
de  la  croix ,  puis  suivre  le  chemin  qu'il  avait 
suivi  ;  Marie  cherchait  les  traces  de  ses  pieds. 
Eclairée  intérieurement,  elle  comptait  tous  ses 


nk 


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SA  VIE,   SON  HISTOIBB  ET  SON  CULTE.  283 

pas  et  indiquait  à  ses  compagnes  les  places  con- 
sacrées par  quelque  douloureuse  circonstance. 
C'est  de  cette  manière  que  la  plus  touchante  dé- 
votion de  TEglise  fut  pour  la  première  fois  écrite 
dans  le  cœur  maternel  de  Marie  avec  le  glaive 
prédit  par  le  vieux  Siméon.  Elle  passa  de  sa  bou- 
che sacrée  à  ses  compagnes,  et  de  celles-ci  jusr 
qu'à  nous.  Ainsi  se  perpétue  du  cœur  de  la  Mère 
au  cœur  des  enfants  la  tradition  de  l'Eglise.  De 
tout  temps  les  Juifs  ont  vénéré  les  lieux  consa- 
crés par  quelque  action  sainte.  Ils  y  dressent  des 
pierres,  y  vont  en  pèlerinage  et  y  adorent.  C'est 
ainsi  que  le  culte  du  chemin  sacré  de  la  croix 
prit  naissance,  poui;  ainsi  dire,  sous  les  pieds 
mêmes  de  Jésus,  grâce  à  l'amour  de  la  plus  ten- 
dre des  mères,  et  par  suite  des  vues  de  Dieu  sur 
son  peuple. 

Cette  sainte  troupe  vînt  à  la  maison  de  Véro- 
nique et  y  entra,  parce  que  Pilate  revenait  par 
cette  rue  avec  ses  cavaliers.  Les  saintes  femmes 
regardèrent  en  pleurant  le  visage  de  Jésus  em- 
preint sur  le  suaire,  et  admirant  la  grâce  qu'il  avait 
faite  à  sa  fidèle  amie,  elles  prirent  le  vase  de  vin 
aromatisé  qu'on  n'avait  pas  permis  à  Véronique 
de  faire  boire  à  Jésus,  et  se  dirigèrent  toutes  en- 
semble vers  la  porte  de  Golgotha.  Leur  troupe 
s'était  grossie  de  beaucoup  de  gens  bien  inten- 
tionnés, parmi  lesquels  un  certain  nombre 
d'hommes.  Elles  montèrent  au  Calvaire  par  le 
côté  du  couchant  oîi  la  pente  est  plus  douce.  La 
mère  de  Jésus,  sa  nièce,  Marie,  fille  de  Cléophas, 


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284  SAINTE  MARTHE 

Salomé  et  Jean  s'approchèrent  jusqu'à  la  plate- 
forme circulaire  ;  Marthe,  Marie  Héli,  Véronique, 
Jeanne  Ghusa,  Suzanne  et  Marie,  mère  de  Marc, 
se  tinrent  à  quelque  distance  autour  de  Made- 
leine, qui  était  comme  hors  d'elle-même.  Plus 
loin  étaient  sept  autres  d'entr'elles  et  quelques 
gens  compatissants  qui  établissaient  les  commu- 
nications d'un  groupe  à  l'autre  (1).  «Marthe  assista 
donc,  nous  pouvons  le  croire,  au  douloureux 
crucifiement  de  Jésus  :  plus  calme,  plus  forte  que 
sa  tendre  sœur  ^Madeleine,  elle  tâchait  de  la 
soutenir  et  de  la  consoler,  en  lui  laissant  voir  une 
douleur  sinon  aussi  emportée,  du  moins  aussi 
vraie  que  la  sienne.  Marthe  ressentit  toutes  les 
douleurs  de  son  cher  Maître,  toutes  les  douleurs 
de  la  mère  de  Jésus,  toutes  les  douleurs  de  Ma- 
deleine. Ce  cœur  pur,  ferme  et  dévoué  ne  cessa 
de  croire,  ne  cessa  de  compatir  et  de  souffrir  : 
et  le  précieux  sang  coulait  sur  la  croix,  pour  la 
vierge  comme  pour  la  pécheresse ,  grâce  de  pré- 
servation pour  l'une,  et  pour  l'autre,  grâce  de 
conversion. 

Marthe  vit  donc  crucifier  son  Maître.  Elle  vit 
cette  sainte  humanité  qu'elle  avait  si  tendre- 
ment honorée,  si  pieusement  aimée,  si  fidèle- 
ment servie,  elle  la  vit  clouera  la  croix,  dislo- 
quée, meurtrie^  broyée  sous  le  pressoir  de  la 
justice  divine  ;  elle  la  vit  s'élever  avec  la  croix, 
prier,  pleurer,  expirer,  victime  de  salut,  d'expia- 

(1)  La  Doul.  pas.  XXX  VU,  296-297. 


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SA   VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  285 

Uon  et  d'amour.  <^  Rien  ne  fut  plus  terrible  et 
plus  touchant  à  la  fois  que  de  voir,  au  milieu  des 
cris  insolents  des  archers,  des  pharisiens  et  de 
la  populace  qui  regardait  de  loin,  la  croix  chan- 
celer un  instant  sur  sa  base  et  s'enfoncer  en 
tremblant  dans  la  terre.  Mais  il  s'éleva  aussi  vers 
elle  des  voix  pieuses  et  gémissantes  ;  les  plus 
saintes  voix  du  monde,  celle  de  Marie,  celle  de 
Jean,  celles  des  saintes  femmes  et  de  tous  ceux 
qui  avaient  le  cœur  pur,  saluèrent  avec  un  accent 
douloureux  le  Verbe  fait  chair  élevé  sur  la  croix. 
Leurs  mains  tremblantes  se  levèrent  comme  pour 
le  secourir  ;  mais  lorsque  la  croix  s'enfonça  avec 
bruit  dans  le  creux  du  rocher,  il  y  eut  un  mo- 
ment de  silence  solennel.  Tout  le  monde  semblait 
affecté  d  une  sensation  nouvelle  et  non  encore 
éprouvée  jusqu'alors. 

L'enfer  même  ressentit  avec  terreur  le  choc  de 
la  croix  qui  s'enfonçait,  et  redoubla  la  fureur  de 
ses  suppôts  contre  elle.  Les  âmes  renfermées 
dans  les  limbes  l'entendirent  avec  une  joie  pleine 
d'espérance  :  c'était  pour  elles  comme  le  bruit  du 
triomphateur  qui  s'approchait  des  portes  de  la 
rédemption.  La  sainte  croix  était  dressée  pour  la 
première,  fois  au  milieu  de  la  terre  comme  un 
autre  arbre  de  vie  dans  le  paradis,  et  des  blessu- 
res de  Jésus  coulaient  sur  la  terre  quatre  fleuves 
sacrés  pour  la  fertiliser  et  en  faire  le  paradis  du 
nouvel  Adam  (1).  » 

(1)  U  Doul.  pas.  XXXIX,  304. 


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286  SAINTE  MARTHE 

Marthe  a  vu  Jésus  en  croix  ;  elle  Ta  vu,  elle  Ta 
senti  souffrir,  agoniser  ;  elle  a  entendu  ses  der- 
nières paroles  ;  elle  a-  ressenti  les  déchirantes 
angoisses  de  sa  longue  agonie.  L'a-t-elle  vu 
mourir  ?  A-t-elle  assisté  à  ce  dernier  moment  de 
convulsion  et  de  salut  où  il  rendit  Tesprit  ?  On 
peut  supposer  qu'elle  était  revenue  à  Jérusalem 
avec  le  groupe  vaillant  et  désolé  des  saintes  fem- 
mes qui  servaient  sous  ses  ordres.  «  Les  amis  de 
Jésus,  dit  la  Vision,  après  que  Jésus  eut  expiré, 
entouraient  la  croix,  s'assayaient  vis-à-vis  d'elle 
et  pleuraient;  plusieurs  des  saintes  femmes 
étaient  revenues  à  la  ville  »  (1).  Marthe  était  du 
nombre  de  ces  saintes  femmes  qui  étaient  reve- 
nues à  Jérusalem  ;  où  plutôt  elle  les  conduisait 
glle-même,  car  Taction  était  son  élément,  le  ser- 
vice des  autres  était  son  ministère.  La  contem- 
plation, même  de  la  croix  sanglante  portant  Jésus 
expiré,  cette  contemplation,  où  devait  s'absorber 
une  âme  abattue  par  la  douleur,  sur  le  sommet 
en  deuil  du  Calvaire,  n'était  point  sa  mission  ; 
elle  allait  à  Taction  de  la  charité,  à  l'empresse- 
ment des  soins  et  des  travaux,  pour  recueillir, 
loger  et  nourrir  les  apôtres  découragés,  les  disci- 
ples dispersés  de  Jésus.  C'était  toujours  servir  le 
Maître  que  servir  ses  membres  vivants,  recueillir 
ses  membres  chancelants,  abriter  ses  membres 
persécutés.  De  même,  lorsque  Jésus  fut  détaché 


(1)  La  Doul.  pas.  XLVI,  320. 


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SA  VIE,   SON  HISTOrilE  ET  SON  CULTE.  287 

de  la  croix,  que  Marie  Teut  reçu  dans  ses  bras, 
que  Madeleine  Teut  baigné  de  ses  larmes,  que 
les  saintes  femmes  eurent  aidé  la  mère  du  Sau- 
veur à  laver,  purifier,  embaumer  le  corps  (Je 
Jésus  pour  Tensevelir,  Marthe  n'était  pas  là  ; 
Marthe  était  pieusement  occupée  ailleurs.  — 
«  Les  autres  femmes,  telles  que  Maroni  de  Naïm, 
Dina  la  Samaritaine,  et  Mora  la  Suphanite  étaient 
à  Béthanie  auprès  de  Marthe  et  de  Lazare  »  (1). 
Elle  était  donc  revenue  à  Béthanie.  C'était  là, 
hors  de  Jérusalem,  que  les  disciples  tremblants 
et  désolés  cherchaient  un  refuge.  Marthe  était 
leurprovidenceet  leur  mère.  Mais,  de  Béthanie, 
pendant  ce»  tristes  jours,  pendant  ces  veillées  de 
prières  et  de  larmes,  lorsque  Jésus,  enfermé  dans 
le  tombeau,  toute  joie  avait  disparu  pour  ses 
amis  et  ses  disciples^  de  Béthanie  au  cénacle,  où 
Marie  s'était  retirée  avec  quelques  disciples,  avec 
Madeleine  et  plusieurs  des  saintes  femmes,  les 
communications  étaient  fréquentes,  quoique  déro- 
bées et  craintives.  «Plus  tard,  lorsqu'il  fut  tout-à- 
fait  nuit,  Lazare,  la  veuve  de  Naïm,  Dina  la 
Samaritaine  et  Mora  la  Suphanite  vinrent  de 
Béthanie.  On  raconta  de  nouveau  ce  qui  s'était 
passé,  et  on  pleura  de  nouveau  »  (2). 

Le  jour  suivant,  qui  était  le  jour  du  sabbat, 
Marthe  put  quitter  Béthanie  vers  le  soir^  et  venir 
prier  et  pleurer  près  de  la  mère  du  Sauveur  en 


ir(l)  La  DoQl.  pas.  LU,  358. 
(2)  LaDoul.  pas.  LUI,  361. 


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288  SAINTE  MARTHE 

attendant  Taurore  de  la  résurrection.  —  «  Dans 
la  partie  de  la  maison  où  se  tenait  la  Sainte- 
Vierge  ,  il  y  avait  une  grande  salle  où  Ton  avait 
pratiqué  quelques  cellules  séparées  pour  ceux 
qui  voulaient  y  passer  la  nuit.  Lorsque  les  saintes 
femmes  furent  revenues  du  tombeau ,  une  d'elles 
alluma  une  lampe  suspendue  au  milieu  de  cette 
salle,  et  sous  laquelle  elles  vinrent  se  placer 
autour  de  la  Sainte-Vierge.  Elles  prièrent  à  tour 
de  rôle ,  avec  beaucoup  de  tristesse  et  de  recueil- 
lement. Bientôt  entrèrent  Marthe ,  Maroni,  Dina 
et  Mara,  lesquelles  étaient  venues  de  Béthanie 
avec  Lazare.  Celui-ci  était  allé  trouver  les  disci- 
ples dans  le  Cénacle.  On  leur  raconta  avec  lar- 
mes la  mort  et  la  sépulture  du  Sauveur;  puis, 
comme  il  était  tard ,  quelques-uns  des  hommes, 
parmi  lesquels  Joseph  d'Arimathie ,  vinrent  pren- 
dre celles  des  saintes  femmes  qui  voulaient 
retourner  chez  elles  dans  la  ville  (1).  Je  vis  les 
saintes  femmes  rassemblées  jusqu'au  soir  dans 
la  salle  obscure^  éclairée  seulement  par  la  lumièrç 
d'une  lampe  ;  car  les  portes  étaient  fermées  et  les 
fenêtres  voilées.  Tantôt  elles  priaient  autour  de 
la  Sainte- Vierge ,  sous  la  lampe  ;  tantôt  elles  se 
retiraient  à  part ,  couvraient  leur  tête  de  voiles  de 
deuil  et  s'asseyaient  sur  des  cendres ,  en  signe 
de  douleur,  ou  priaient,  le  visage  tourné  vers 
la  muraille.  Les  plus  faibles  d'entre  elles  pri- 


(1)  Ibid.  LIX,  378. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  289 

rent  un  peu  de  nourriture;  les  autres  jeûnè- 
rent (1).  » 

Ici ,  nous  perdons  la  trace  de  Marthe  ;  ni 
TEvangile,  ni  la  vision  ne  nous  sont  en  aide. 
Pendant  cette  nuit  de  veillée  et  de  deuil,  de 
prière  et  d'attente,  Marthe  était-elle  avec  Made- 
leine et  les  autres  saintes  femmes  qui  préparaient 
leurs  pieux  aromates  pour  aller  embaumer  Jésus 
au  lever  du  jour,  Jésus  qui  devait  récompenser 
leur  fervent  amour  par  les  premiers  rayons  de  sa 
gloire  et  sa  première  salutation  de  ressuscité? 
La  vision  nous  montre  trois  des  saintes  femmes 
allant  au  sépulcre  avec  Madeleine,  aux  premières 
lueurs  de  Taube  naissante.  Quelques  interprètes 
de  l'Evangile  comptent  Marthe  avec  Marie  de 
Cléophas  et  Marie  de  Salomé  dans  ce  pieux  cor- 
tège de  myrrhophores  du  Seigneur.  Une  ancienne 
antienne  de  Vordre  romain ,  rapporte  Baronius, 
associait  Marthe  à  Madeleine,  au  matin  de  la 
résurrection ,  portant  des  parfums  au  sépulcre  (2). 
Quoique  Marthe  n'eût  pas  reçu  le  même  minis- 
tère d'embaumement  et  de  culte  que  sa  sœur 
Madeleine,  auprès  du  corps  de  Jésus  enseveli  et 
ressuscité,  cependant,  son  caractère  plein  de 
décision  et  d'initiative,   son  dénouement  et  sa 

(1)  Ibid.  LIX,  382. 

(2)  In  ordine  romano,  ex  majoram  poto  traditione,  additar 
et  Maiiba,  dam  sic  antiphona  caDitar  :  —  Maria  et  Marlha 
enm  venissent  ad  monuméatam,  angeli  splendentes  apparue- 
rant  dlceotes  :  Qaid  qoœritis  vivontem  oam  mortuis  ?  —  Baron. 
Annil.  Ecoles,  on.  S4.  n.  186. 

17 


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290  SAINTE  MARTHE 

foi,  devaient  la  disposer  pour  aider  sa  tendre 
sœur  dans  ces  derniers  devoirs  à  rendre  au  Maî- 
tre bien-aimé.  Associée  à  Madeleine  dans  le 
culte  de  la  très-sainte  humanité,  comme  les 
autres  saintes  femmes,  elle  aurait  entendu  ces 
paroles  que  Raban  met  dans  la  bouche  de  l'ange  : 
Ne  craignez  point  ;  car  vous  ne  devez  pas  vous 
effrayer;  ceux  que  vous  voyez  sont  vos  conci- 
toyens. Vous  êtes  vierges  et  continentes,  nous 
sommes  les  habitants  du  ciel.  Vous  êtes  les  ser- 
vantes et  nous  les  messagers  du  seul  et  même 
Seigneur  (1).  Ces  paroles  conviennent  admirable- 
ment à  Marthe,  vierge  et  servante  de  Jésus.  Ainsi 
Marthe  aurait  eu  le  bonheur  de  voir  une  des  pre- 
mières Jésus  ressuscité,  de  recevoir  sa  tendre 
salutation  et  d'embrasser  ses  pieds  glorieux.  Tou- 
tefois elle  est  moins  évangéliste  qu'ouvrière  dans 
la  résurrection  du  Maître  comme  dans  sa  pas- 
sion ;  nous  ne  croyons  pas  qu'elle  ait  reçu  comme 
les  autres  saintes  femmes  la  mission  d'aller  pré- 
venir les  disciples  et  de  leur  annoncer  la  résur- 
rection de  Jésus.  Sa  mission  spéciale  et  parfaite- 
ment caractérisée  était  de  réunir  autour  d'elle, 
de  recueillir  dans  sa  maison  de  Béthanie,les  pre- 
miers éléments  dispersés  de  la  communauté  chré- 
tienne ,  de  les  ranimer  et  surtout  de  les  servir.  — 
Martha  autem  ministrabat, 

(l)NolUe  expavescepo  ncque  enioi  pavere  debetU;  coneives 
vestri  sunt  quos  videtis  ;  vos  cœlibes,  nos  cœlicoIfiB,  vos  minis^ 
trœ,  noA  Quntii  UDius  ejusdemque  Domiai.  Raban,  vita,  etc.» 
XXV. 


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SA  VIE,,  SON  HISTOIRE  ET  SON   CULTE.  291 

Après  la  résurrection  de   Jésus,  Marthe  fut 
présente  sans  doute  aux  diverses  apparitions  du 
divin  Maître.  Sa  foi  qui  l'avait  proclamé  fils  de 
Dieu  près  du  tombeau  de  son  frère,  reçut  avec 
jojie,  adora  profondément  ces  divines  manifesta- 
tions de  la  vie  et  de  Timmortalité,  dans  cette 
humanité  sainte  qu'elle  avait  si  tendrement  ser- 
vie. Peut-être  Jésus,  dans  ces  repas  où  il  voulut 
manger  avec  ses  disciples,  pour  leur  donner  des 
preuves  manifestes  de  sa  résurrection  et  leur  pro- 
diguer les  marques  touchantes  de  sa  condescen- 
dance, peut-être  Jésus  voulut-il  aussi  recevoir  les 
soins  de  Marthe  et  se  faire  servir  par  ses  mains 
virginales.  Marthe  et  son  divin  ami,  son  hôte 
adorable,  renouvelaient  leurs  souvenirs  et  prélu- 
daient au  festin  permanent  des  noces  dans  le 
royaume  des  cieux.  Au  dernier  festin  que  Jésus 
prit  avec  ses  disciples,  avant  la  résurrection  (1), 
Raban  Maur  suppose  que  Merthe  était  présente 
avec  Lazare  et  sa  sœur  :  —  Etaient  à  table  avec 
le  fils  de  Dieu  sa  bienheureuse  et  glorieuse  mère, 
la  Reine  du  ciel,  la  vierge  Marie,  et  celui  que 
Jésus    aimait  par-dessus  les    autres,   Tapôtre, 
l'évangéliste,  le  prophète  vierge,  Jean,  et  la 
particulière  amie  du  Sauveur,  la  première  de  ses 
servantes,  Marie-Madeleine,  et  son  hôtesse  très- 
dévouée  Marthe,  et  celui  qu'il  avait  ressuscité  des 
morts,  Lazare  (2).  —Mais  nous  ne  mettrons  pas 


(«)]Marc   XVI,  Ad.  15,  1,4. 
(2)  Rabau,  vila,eto.,  XXXf 


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â92  SAINTE  MÂBTdE 

Marthe  assise  à  la  table  du  Maître,  comme  le 
grand  archevêque  de  Mayence  ;  nous  ne  pouvons 
la  voir  que  debout,  vigilante,  empressée,  ses 
yeux  et  son  cœur  attachés  aux  mains  de  Jésus 
et  le  servant  comme  son  hôte  bien-aimé  (1). 

Le  texte  sacré  porte  qu'après  ce  dernier  repas, 
où  Jésus  mêla  tendrement  les  reproches  et  les 
consolations, 'les  lumières  et  les  dons,  après  ce 
repas  d'adieux,  il  les  conduisit  hors  de  Jérusa- 
lem, àBéthanie  (2).  On  croirait  que  c'est  de  ce 
lieu  béni  qu'il  est  monté  au  ciel,  si  le  texte  des 
Actes  ne  nous  indiquait  pas  le  Mont  des  Oliviers 
(tout  près  de  Béthanie,  il  est  vrai)  comme  le  lieu 
où  les  disciples  virent  l'ascension  de  Jésus  (3).  Le 
divin  Maître  voulut  visiter  Béthanie  pour  laisser 
en  ce  lieu  la  dernière  trace  et  comme  le  dernier 
parfum  de  son  passage  sur  la  terre.  D'autres  inter- 
prètes de  l'Evangile  nous  disent  qu'il  y  vint  cher- 
cher Lazare,  Marthe  et  Madeleine ,  ses  hôtes  bien- 
aimés,  ses  amis  fidèles ,  aûn  de  les  saluer,  de  les 
honorer  d'une  dernière  marque  d'affection  sur  la 
terre ,  afin  de  les  conduire  avec  lui  sur  la  monta- 
gne des  Oliviers,  pour  les  rendre  spectateurs  de 
son  ascension,  participants  de  sa  gloire  et  de  son 
triomphe  (4).  Mais-au  moment  où  Jésus  allait 
seséparer  de  samère,  desesamis,  de  ses  apô- 


(1)  Psalm.  CXXII,  1 

(2)  Luc  XXIV,  60. 

(3)  Âct.  I,  i% 

(♦)  Coro.  a  Lap.  !n  Luc.  XXIV. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  293 

très ,  au  moment  où,  dans  une  dernière  bénédic- 
tion ,  il  allait  faire  passer  tout  son  cœur  et  répan- 
dre dans  leur  âme  ses  divines  tendresses,  on 
peut  croire  qu'il  adressa  quelques  paroles  à  sa 
mère,  comme  le  suppose  saint  Bonaventure  (1). 
Et  nous  pouvons  supposer,  avec  un  pieux  auteur, 
que,  s'adressant  aux  deux  sœurs  qu'il- avait  tant 
aimées  et  leur  révélant  la  vocation  particulière 
qui  devait  diriger  leur  existence  et  glorifier  leur 
nom,  il  leur  dit:  Toi,  Madeleine,  si  attentive  à  ma 
parole,  si  assidue  à  mes  pieds,  si  absorbée  dans 
mon  amour,  je  ne  t'abandonnerai  pas  dans  la 
vaste  solitude  du  désert  où  je  te  conduirai  pour 
vaquer  à  la  contemplation  ;  là  je  te  nourrirai  par 
mes  anges  en  attendant  qu'ils  te  transportent 
auprès  de  moi  dans  le  royaume  de  mon  père.  Et 
toi,  Marthe,  après  que  tu  auras  converti  les  peu- 
ples d'une  grande  province ,  après  que  tu  auras 
fondé  dans  mon  Eglise  le  ministère  de  la  charité 
pour  me  servir  sur  la  terre,  je  multiplierai  les 
générations  de  vierges  qui  suivront  tes  exemples 
et  tes  leçons,  qui  glorifieront  sur  la  terre  ta 
mémoire  et  ton  nom,  pendant  que  tu  participeras 
à  ma  gloire  dans  le  ciel  (2). 

(1)  s.  Bonav.  Médit.  Vita  J.-Ch.  XCVII. 

(2)  Tu  Magdalena...  in  vasta  eremi  solitudine  contempla- 
Uoai  vacantem  nou  deseram;  pascam  iilic  te  per  an^'elum 
meum...  Tu  Martba...  poslquam  multos  NarboneDsis  provin- 
clae  populos  converteris,  eju^dem  gloriœ  te  participem  faciam. 
Decacbordum  Christ.  Marci  Vigerii  Cardin,  ad  Jul.  II  pontif. 
t608.  Cborda  IX.  apud  Paillon  X. 


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IX 

HÂRTU£  EN  PROy£NGE. 

Nec  non  Martba  et  Magdalene 
QusB  sorores  boni  pleo», 
Pari  ter  et  Lazarus  : 
Hi  in  navi  pêne  rapta 
Exularunt  per  abrupla 
Pelagi  pericula, 

Sine  remo,  sine  luce, 
Sine  vélo,  sine  duce 
Fluclibus  expositi. 

Sed  Maria,  maris  stella, 
Naufragantes  in  procella 
Dirigit  cum  Pilio. 
.   (Extrait    d'un  livre    d'offices 

dans  l'église  de  N.-D.  de   la 

Mer.) 

Pelice,  Martha,  rémige, 
Timone,  vélo,  flamine, 
Reclore  nauta  naviga, 
Cum  Christus  fit  bsc  omnia. 
Te  nostra  prono  gestiunt 
Sinu  tenere  littora, 
Quam  sustinere  perfidae 
Telluris  ora  nescii. 
(Hym.  Laud.  offici.  B.  Marthœ, 
virg.  et  hosp.   cb.,  etc.  Ave- 
nione.) 

Et  Martbo  et  Madeleine,  les  deux  sœurs  pleines  de  vertus,  et 
avec  elles  Lazare,  sont  jetés  dars  une  barque  rompue,  à 
travers  les  écueils  et  les  périls  de  la  mer,  sans  rame,  sans 
lumière,  sans  voile,  sans  pilote  ;  mais  Marie,  étoile  de  la 
mer,  au  milieu  de  la  tempête  et  sans  naufrage,  les  dirige 
avec  son  Fils. 

Marthe  navigue  benreusement  :  rame,  gouvernail,  voile,  vent 
favorable,  pilote  babite,  le  Cbrist  est  pour  toi  tout  cela.  Nos 
rivages  inclinent  leurs  ports  accessibles  pour  te  recevoir, 
toi  que  les  bords  d'une  terre  perfide  n'ont  pas  su  garder. 

«  Marthe,  née  de  parents  nobles  et  opulents, 
a^ais  plus  illustre  poUr  avoir  donné  rbospital^té 


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296  SAINTE  MARTHE 

au  Christ  Notre-Seigneur,  après  TAscension  au 
ciel  du  Seigneur,  avec  son  frère,  sa  sœur  et  Mar- 
celle sa  suivante,  et  Maximin,  un  des  soixante- 
douze  disciple?  du  Christ  Notre-Seigneur,  qui 
avait  baptisé  toute  cette  maison,  et  avec  beau- 
coup d'autres  chrétiens,  prise  par  les  Juifs,  fut 
jetée  sur  une  barque  sans  voiles  et  sans  rames^  et 
abandonnée  à  la  vaste  mer  pour  un  naufrage 
certain.  Mais  le  navire,  conduit  par  Dieu,  tous 
les  passagers  étant  saufs,  aborda  à  Marseille.  Par 
ce  miracle  et  par  leurs  prédications,  d'abord  les 
habitants  de  Marseille,  puis  ceux  d'Aix  et  les 
nations  voisines,  crurent  au  Christ  ;  et  Lazare 
fut  créé  évoque  de  Marseille,  et  Maximin,  évêque 
d'Aix.  Pour  Madeleine,  habituée  à  l'oraison  et 
aux  pieds  du  Seigneur,  afin  de  jouir  de  la  meil- 
leure part  qu'elle  avait  choisie  à  contempler  la 
céleste  Béatitude,  elle  se  retira  dans  une  vaste 
caverne  d'une  montagne  très-élevée.  Là,  elle  vé- 
cut trente  ans,  séparée  de  toute  société  avec  les 
hommes,  et  chaque  jour,  pendant  ce  temps,  enle- 
vée en  haut  par  les  anges  pour  entendre  les 
célestes  louanges.  Pour  Marthe,  par  l'admirable 
sainteté  de  sa  vie  et  par  sa  charité,  ayant  amené 
les  cœurs  de  tous  les  habitants  de  Marseille  k 
l'aimer  et  à  l'admirer,  elle  se  retira  avec  quelques 
femmes  très-vertueuses  dans  un  lieu  éloigné  des 
hommes,  où  elle  vécut  longtemps  avec  une  grande 
renommée  de  piété  et  de  prudence  ;  et  enfin, 
ayant  prédit  sa  mort  longtemps  d'avance,  écla- 
^antede  mérites,  elle  s'en  alla  vers  le  Seigneur 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  297 

le  quatre  des  calendes  d'août.  Son  corps  est  en 
grande  vénération  à  Tarascon  (1).  » 

Telle  est  la  légende  que  nous  trouvons  au  Bré- 
viaire romain  :  elle  est  le  résumé  de  toute  l'his- 
toire évangélique,  Provençs^Je  et  monumentale, 
de  la  famille  de  Béthanie:  lia  légende  dorée,  qui, 
sans  avoir  la  même  autorité  que  la  légende  ro- 
maine que  couvre  Tautorîté  liturgique  de  la  sainte 
Eglise  toute  entière,  a  cependant  l'autorité  d'un 
grave  document  rédigé  par  un  saint  archevêque, 
sous  la  dictée  des  plus  antiques  traditions,  la 
légende  dorée  s'accorde  avec  le  monument  litur- 
gique. «  Marthe,  hôtesse  du  Seigneur,  née  de 
Syrus  ou  d'un  père  syrien  et  d'Eucharie  sa  mère, 
issue  d'une  race  royale,  après  l'Ascension  du 
Seigneur,  et  lorsque  se  fut  faite  la  dispersion  des 
apôtres,  elle,  son  frère  Lazare  et  sa  sœur  Made- 
leine et  le  bienheureux  Maximin  qui  les  avait 
baptisés  et  auquel  le  Seigneur  les  avait  confiés 
avec  beaucoup  d'autres  chrétiens,  sont  enfermés 
par  les  infidèles  dans  des  barques  dont  on  avait 
enlevé  les  rames,  les  voiles,  les  gouvernails  et 
tout  aliment.  Le  Seigneur  les  conduisit  à  Mar- 
seille ;  enfin,  ils  vont  dans  le  territoire  d'Aix,  et 
là  convertissent  le  peuple  à  la  foi.  Or,  la  bien- 
heureuse Marthe  était  très-éloquente  et  gracieuse 
à  tous  (2).»  —Enfin,  la  science  hagiographique  des 

(i)  Brev.  Rom.  in  festo  Sta)  Marthe,  XXIX,  Jul. 
(5)  Post  A8cen8ionem  Dominî,  cum  facta  esset  dispersîo  dîs- 
cipulorum,   ipsa  (Marlba)  cum    fralre   suo  Lazaro  et  sorore 

17.      . 


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298  SAINTE  Marthe 

BoUandistes  vient,  en  plein  dix-septième  siècle, 
conflrmer  ces  traditions  antiques  et  justifler  ces 
légendes  vénérables  en  citant  le  martyrologe  de 
DuSaussay:  —  ATarascon,  dans  la  Gaule  narbon- 
naise,  fête  de  sainte  Marthe,  vierge,  sœur  de 
la  bienheureuse  Marie-Madeleine  et  de  Lazare, 
qui  donna  dans  sa  maison  Thospitalité  à  notre 
Sauveur  Jésus-Christ.  Après  son  Ascension,  par 
la  volonté  divine,  étant  transportée  avec  eux 
dans  les  Gaules,  elle  s'arrêta  d'abord  à  Mar- 
seille, où  ayant  réuni  une  congrégation  de  per- 
sonnes de  son  sexe,  elle  offrit  à  l'admiration  du 
monde  le  premief  exemple  de  la  vie  régulière  ; 
ensuite  elle  s'avança  jusqu'à  Tarascon  pour  y 
étendre  le  culte  du  Christ  et  le  même  institut  de 
la  vie  religieuse  (1).» 

sua  Magdalena,  neo  non  bealus  Maximinus  qui  eos  baptizave- 
rat  et  cui  a  Spiritu  sanclo  fueraut  commendat»,  muUisque 
aliis,  ablatis  remis,  velis  et  gubernaculis  omnibusque  alimenlis, 
ratibus  ab  infidelibus  includuntur;  qui,  Domino  duce,  Massi- 
liam  pervencpunt  :  tandem  territorium  Aquense  adeunt  et  ibi- 
dem populum  ad  tldem  convertunt.  Erat  autem  beata  Marlha 
valde  facunda  et  omnibus gratiosa...  Legenda  opus  aureum  et 
accurate  castigatum  diligent.  Fr.  Claud.  de  Rota  ord.  prsedi- 
cat.  Lyon,  1535. 

(1)  Tarasci  in  Galiia  Narbonnensi  sanctae  Martbœ  \irginis 
quae,  beatsB  Mariae  Magdalens  et  Lazari  soror,  domus  hospitio 
excepit  Salvatorem  nostrum  Jesum  Cbristum.  Post  oojut 
Âscensionem  in  Galliis  divino  nutu  cum  ipsis  commigrans 
M'issilia  primum  constitit  ;  ubi  sut  sexus  collecte  cœtu,  viUe 
regularis  prima  mire  dédit  specimina.  Deinde  Tarascum,  ut 
Cbristi  cnltum  et  idem  institutum  ampliaret  progressa...  Saos- 
sayus  in  martyrol.  Cité  par  Je  P.  Sollicp.  Acta  SS.  XXIX,  Jul. 


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SA  TIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  299 

Voilà  les  monuments  de  la  liturgie  et  de  Tha- 
gîographie  qui  résument  les  traditions  et  rem- 
plissent les  lacunes  du  récit  de  Raban.  C'est  en 
vain  que  les  novateurs  liturgistes  du  siècle  der- 
nier ont  voulu  contester  les  faits  miraculeux  de 
cette  histoire,  le  prodigieux  transport  des  amis 
de  Jésus  à  travers  la  ^léditerranée  et  leur  aposto- 
lat en  Provence:  les  contestations  et  les  négations 
d'une  érudition  plus  indigeste  qu'éclairée,  mal- 
gré tout  l'appareil  de  science  et  toute  la  subtilité 
de  raisonnement  dont  ces  docteurs  suspects  les 
ont  appuyées ,  n'ont  pu  renverser  la  légende ,  in- 
firmer la  tradition,  dépouiller  la  Provence  et 
l'histoire  de  notre  patrie.  Des  savants  sont  venus, 
plus  instruits  et  mieux  savants,  liturgistes,  hagio- 
logues,  épigraphistes,  archéologues,  pour  dé- 
montrer, par  les  monuments  et  les  textes,  l'auto- 
rité de  la  légende  et  la  légitimité  de  notre  culte 
pour  les  saints  apôtres  de  la  Provence.  Nous  ne 
reviendrons  pas  sur  les  preuves  que  nous  avons 
tirées  en  partie  du  savant  ouvrage  de  l'abbé  Pail- 
lon et  que  nous  avons  résumées  ailleurs  (1).  Nous 
allons  simplement  reprendre  pour  sainte  Marthe 
les  preuves,  les  documents  et  les  textes  qui  nous 
démontrent  et  nous  racontent  son  apostolat  en 
Provence. 

Mais,  avant  d'aller  plus  loin ,  éclairons  la  légende 
par  la  vision,  comme  par  un  jour  tombé  d'en 

(liVoir  Sainte-Marie-Madeleine,  etc..  Préface,  I,  XIV, 
passim. 


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300  SAINTE  MARTHE 

haut,  et  citons,  en  prélude  de  Thistoire ,  ces  deux 
pages  de  la  vierge  extatique  de  Dûlmen.  —  «  Peu 
après  Tascension  de  J.-Ghrist ,  Madeleine  s'était 
retirée  dans  le  désert,  un  peu  au-delà  de  Tendroît 
où  avait  résidé  Jean-Baptiste.  Au  commencement, 
elle  s'arrêtait  dans  des  lieux  où  il  y  avait  quel- 
ques cabanes  dont  les  habitants  lui  procuraient 
des  aliments.  Elle  avait  des  vêtements  qui  l'en- 
veloppaient tout  entière.  Ensuite,  elle  s'enfonça 
plus  avant  dans  une  contrée  sauvage,  hérissée  de 
rochers,  et  vécut  loin  des  hommes  dansjune 
grotte.  Je  vis  alors  que  Satan  cherchait  à  l'ef- 
frayer en  lui  apparaissant  sous  la  forme  d'un 
dragon,  et  qu'il  vomissait  des  flammes  sur  elle;  , 
mais  elles  se  retournaient  toujouri^ontre  lui,  et 
il  était  obligé  de  se  retirer.  Dans  les  premiers 
temps ,  la  mère  de  Dieu  résida  à  Béthanie  près  de 
Marthe  et  de  Lazare.  Lazare  se  tenait  caché  le 
plus  souvent,  et  ne  se  montrait  que  la  nuit;  Per- 
sonne ne  s'attaquait  à  la  vierge  Marie.  Plus  tard, 
elle  alla  à  Ephèse.  Lazare  s'était  tout  à  fait  ad- 
joint aux  disciples.  Trois  ou  quatre  ans  après  la 
mort  du  Sauveur,  Marthe  et  lui  furent  mis  en 
prison  par  les  Juifs  (1).  Madeleine  ayant  voulu 
leur  rendre  visite  pendant  la  nuit ,  on  se  saisît 


(1)  On  peut  contester  cette  date,  qui  ne  s'accorde  ni  avec 
Haban,  ni  avec  les  plus  anciens  auteurs,  ni  avec  les  meilleora 
critiques  modernes.  On  confond  souvent  la  dispersion  des 
fidèles  après  la  lapidation  de  saint  Etienne,  avec  la  dispersion 
des  apôtres,  douze  ans  plus  tard.  Du  reste,  il  ne  faut  pas  de- 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  301 

aussi  d'elle  sur  le  chemin.  Avec  Lazare  qui  avait 
été  ordonné  prêtre,  on  arrêta  encore  un  jeune 
homme  nommé  Maximin  et  un  autre  dont  j'ai 
oublié  le  nom,  puis  Marcelle  l'ancienne  servante 
de  Madeleine  et  la  servante  de  Marthe.  Ils  étaient 
sept  :  trois  hommes  et  quatre  femmes.  Je  vis  les 
Juifs  les  conduire  au  bord  de  la  mer  avec  toutes 
sortes  de  mauvais  traitements,  et  les  faire  monter 
dans  une  petite  embarcation  dont  les  planches 
étaient  toutes  disjointes  et  qui  n'avait  ni  voiles  ni 
rames.  On  l'amarra  à  un  plus  grand  navire  qu'on 
conduisit  en  pleine  mer  ;  et  là  on  la  détacha.  Je  vis 
cette  barque,  pendant  que  Lazare  et  ses  compa- 
gnons priaient  et  chantaient  des  cantiques ,  abor- 
der sur  les  côtes  de  France,  dans  un  endroit  où 
les  flots  venaient  mourir  doucement  sur  la  plage. 
Ils  débarquèrent  et  repoussèrent  loin 'du  bord  leur 
petite  embarcation.  Je  les  vis  faire  plus  d'une 
lieue  avant  d'arriver  à  une  grande  ville  où  ils  en- 
trèrent. Leur  traversée  s'était  faite  avec  une 
vitesse  miraculeuse.  Ils  n'avaient  avec  eux  que 
quelques-unes  de  «es  petites  cruches  qu'on  porte 
ordinairement  sur  soi  dans  la  Palestine ,  et  où 
ils  trouvèrent  de  quoi  se  désaltérer.  Je  les  vis 
arriver  dans  la  grande  ville  de  Massilia.  Personne 
ne  les  molesta  ;  on  les  regarda ,  mais  on  les  laissa 


mander  à  la  voyante  une  exacte  chronologie  :  le  temps  et  l'es- 
pace» disparaissent  pour  qui  voit  les  événements  par  en  haut 
dans  la  lumière  extatique.  — -  Voir  vie  traduite  et  com.  de 
Raban  par  Faillon,  mon.,  ined.  II.  282,  283,  note. 


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302  SAINTE  MARTHE 

passer.  Je  vis  qu'on  célébrait  la  fête  d'une  Tausse 
divinité  et  que  les  sept  étrangers  s'assirent  sous 
le  péristyle  d'un  temple  situé  sur  une  grande 
place.  Ils  restèrent  là  longtemps ,  et  quand  ils  se 
furent  un  peu  rafraîchis  à  l'aide  de  leurs  petites 
cruches ,  Marthe  la  première  adressa  la  parole  au 
peuple  qui  se  rassemblait  autour  d'eux ,  raconta 
comment  ils  étaient  venus  et  dit  aussi  quelques 
mots  de  Jésus.  Son  discours  fut  très-animé  et 
très-vif.  Je  vis  plus  tard  que  le  peuple  leur  jeta 
des  pierres  pour  les  chasser  de  là  ;  mais  les  pier- 
res ne  leur  firent  aucun  mal ,  et  ils  restèrent  tran- 
quillement assis  à  la  même  place  jusqu'au  len- 
demain matin.  Les  autres  aussi  s'étaient  mis  à  par- 
ler et  déjà  plusieurs  personnes  leur  montraient 
de  la  sympathie. 

«  Le  lendemain ,  je  vis  sortir  d'un  grand  édifice 
qui  me  fit  l'effet  d'une  maison  de  ville ,  des  gens 
qui  vinrent  leur  adresser  diverses  questions.  Ils 
restèrent  encore  toute  la  journée  sous  le  péris- 
tyle et  s'entretinrent  avec  les  passants  qui  se  ras- 
semblaient autour  d'eux.  Le  troisième  jour  on 
les  conduisit  à  cette  maison  devant  le  magistrat. 
Je  vis  alors  qu'on  les  sépara.  Les  hommes  res- 
tèrent près  du  magistrat;  les  femmes  se  rendirent 
dans  une  maison  de  la  ville;  on  leur  fit  un  bon 
accueil  et  on  leur  donna  à  manger.  Je  vis  qu'ils 
prêchèrent  l'Evangile  là  où  ils  allèrent  et  que  le 
magistrat  fit  notifier  par  toute  la  ville  qu'on  n'eût 
à  les  maltraiter  en  rien.  Je  vis  que  bientôt  beau- 
coup de  personnes  se  firent  baptiser.  Lazare  bap- 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  303 

tisa  dans  un  grand  bassin  qui  se  trouvait  sur  la 
place,  devant  le  temple;  et  le  temple  ne  tarda 
pas  à  être  fort  délaissé.  Je  crois  que  le  premier 
magistrat  de  la  ville  fut  de  ceux  qui  reçurent  le 
baptême.  Je  vis  aussi  qu'ils  ne  restèrent  pas 
longtemps  réunis  dans  cette  ville  où  Lazare  con- 
tinua à  prêcher  TEvangile  en  qualité  d'évêque. 
Madeleine  se  sépara  de  tous  les  autres  et  se  retira 
dans  une  solitude  assez  éloignée;  elle  y  avait  une 
grotte  pour  demeure.  Marthe  se  retira  avec  Mar- 
celle et  Tautre  servante  dans  une  contrée  sau- 
vage ,  couverte  de  rochers ,  et  située  plus  à  TEst. 
Il  y  avait  là  plusieurs  femmes  qui  s'étaient  bâti 
de  petites  cabanes  adossées  à  des  cavernes.  Elle 
y  reçut  d'elles  un  très-bon  accueil  et  dans  la  suite 
il  s'établit  là  un  couvent  (1)  ». 

Nous  avons  les  faits  racontés  et  résumés  dans 
la 'légende  si  respectable  du  bréviaire  romain, 
répétés  dans  la  légende  dorée  et  les  Acta  sanc- 
torum.  Nous  avons  dans  la  vision  les  détails  de 
cet  événement  prodigieux  de  la  famille  de  Bétha- 
nie  transportée  de  TOrient  en  Occident,  de  la 
Judée  en  France,  des  côtes  dé  la  Palestine  au 
rivage  de  la  Provence.  Voici  maintenant  les  mo- 
numents de  l'histoire  et  de  l'art  qui  confirment 
cette  vénérable  tradition,  spécialement  pour  ce 
qui  regarde  sainte  Marthe. 

D'après  Raban ,  en  cela  très-conforme  à  l'Evan- 


(!)  Vie  de  N.-S.  J.-Ch.  VI.  346-348. 

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SAINTE  IIABTHE 

gîlequi  nous  le  laisse  entrevoir,  la  famille  de 
Béthanie ,  après  Tascension  du  Sauveur-,  se  retira 
dans  le  Cénacle  avec  les  apôtres  et  les  autres  dis- 
ciples, pour  attendre,  implorer  et  recevoir  l'Es- 
prit-Saint.  L'esprit  de  Jésus,  descendu  comme 
un  torrent  de  flammes  et  répandu  dans  Tâme  de 
chacun  des  fidèles ,  les  prépara  pour  la  mission 
que  chacun  d'eux  devait  exercer  dans  le  monde. 
Marthe  reçut  une  effusion  plus  abondante  de  cet 
esprit  apostolique  et  de  ce  dévouement  absolu 
à  la  personne  de  Jésus,  qu'elle  devait  exercer 
parla  prédication  de  TEvangile,  par  la  pratique 
régulière  de  la  perfection  chrétienne,  qu'elle  de- 
vait continuer  sur  la  personne  de  tous  les  mal- 
heureux et  de  tous  les  délaissés.  Marthe,  avec  son 
frère  et  sa  sœur ,  avec  les  saintes  femmes ,  ses 
compagnes  et  les  disciples,  commença  dès  ce  mo- 
ment d'inaugurer,  par  des  traits  extérieurs  qui 
devinrent  des  lois  dans  l'Eglise,  cette  perfection 
de  la  vie  chrétienne  qui  consiste  à  se  dépouiller 
de  tout  pour  mieux  suivre  le  Maître  dépouillé  de 
tout,  et  pour  se  donner  tout  à  lui,  sans  réserve 
et  sans  retour.  Magnifique  idéal  de  sagesse  et  de 
grandeur  que  l'Evangile  est  venu  révéler  au 
monde,  dont  Marthe  la  première  donna  l'exem- 
ple à  l'humanité  régénérée,  et  qu'elle  vint  ap- 
porter à  notre  généreuse  France.  La  vie  des  amis 
de  Jésus  pendant  cette  période,  qui  s'étend  du 
Cénacle  à  leur  départ  pour  l'Occident,  peut  très- 
bien  se  résumer  en  cette  page  de  Raban  :  «  —  Tous 
ceux  qui  croyaient  étaient  unis  ensemble  et 


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SA  VIE,   SON  HISTOIBE  ET  SON  CULTE.  305 

ayaient  toutes  choses  en  commun  (1).  Car  tous 
les  possesseurs  de  champs  et  de  maisons  ven- 
daient tout  et  en  déposaient  le  prix  aux  pieds  des 
apôtres  (2).  Or,  Lazare,  l'ami  du  Seigneur  Jésus, 
avec  Marie  et  Marthe  ses  sœurs,  possédant  un 
immense  patrimoine  et  une  grande  abondance  de 
richesses,  tant  à  Jérusalem  et  à  Béthanie,  en  Ju- 
dée, qu'à  Magdalum  et  à  Béthanie  de  Galilée, 
ayant  tout  vendu,  en  portèrent  le  prix  aux  pieds 
du  prince  des  apôtres.  De  nobles  matrones  et 
des  veuves  servaient  avec  une  admirable  dévo- 
tion et  une  respectueuse  affection  la  glorieuse 
vierge  Marie  mère  de  Dieu;  et  elles  rendaient, 
selon  la  coutume  de  leur  pays,  leurs  soins  et 
leurs  services  aux  saints  apôtres  du  Christ;  et 
elles  en  étaient  honorées  (3).  Parmi  les  premières 
étaient  ces  femmes  si  attachées  et  si  dévouées  au 
Seigneur  Jésus  ;  à  savoir  :  Marie-Madeleine,  spé- 
ciale amie  du  fils  de  Dieu ,  la  première  de  ses 


(i)  Act.  II.  u. 

(2)  Act.  IV.  34. . 

(3)  Il  est  bon  de  rapporter  ici  cette  remarque  de  Raban  en 
son  commentaire  de  saint  Mathieu  et  tirée  aussi  de  Bède  le 
vénérable.  —  C'était  la  coutume  des  Juifs,  (et  cette  antique  cou- 
tume ne  donnait  point  lieu  à  blâme)  que  les  femmes  con- 
verties ou  enseignées  servaient  leurs  Maîtres  et  docteurs,  en 
leur  donnant  la  nourriture  et  le  vêtement;  mais  comme  cela 
aurait  pu  causer  du  scandale  aux  gentils,  saint  Paul  rappelle 
qu'U  avait  renoncé  à  celte  coutume,  disant  :  —  Nnmquid  non 
faabemus  potestatem  mulierem  sororem  circumducendi^sicut  et 
c«teri  apostoU?  I.  Ck)r.  IX,  5. 1. 


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306  SAINTE  MARTHE 

servantes,  l'apôtre  des  apôtres,  et  Thôtesse  du 
Christ,  la  bienheureuse  Marthe  la  fille  même 
de  libéralité  (1).  » 

Marthe  resta  près  de  la  mère  du  Sauveur  avec 
sa  sœur  Madeleine ,  tout  le  temps  que  la  vierge 
Marie  resta  dans  la  Judée  et  près  de  Jérusalem. 
La  maison  de  Marthe  à  Béthanie  fut  son  habita- 
tion, son  refuge,  et  comme  un  sanctuaire  où  elle 
vivait  du  souvenir  de  son  flls ,  des  marques  de 
tendresse  et  de  condescendance  qu'il  avait  don- 
nées à  ses  amis ,  des  traces ,  des  impressions ,  des 
parfums  de  grâce  et  d'amour  qu'il  avait  laissés 
dans  cette  maison  bénie  :  Dans  ce  lieu  où  le  fils 
du  Dieu  tout-puissant  et  de  la  vierge  Marie  si 
souvent  s'était  promené,  s'était  assis,  reposé, 
avait  dormi,  passé  la  nuit,  avait  prié,  fait  de 
nombreux  miracles ,  et  que  par  son  habitation , 
sa  demeure,  son  séjour  préféré,  le  Sauveur  lui- 
même  avait  sanctifié  et  consacré  (2).  Marthe,  sui- 
vant sa  vocation  spéciale,  Marthe  servait  la  mère 
de  son  Sauveur,  comme  elle  avait  servi  son  Sau- 
veur lui-même  :  elle  servait  sa  sœur,  si,  comme 
le  suppose  une  ancienne  tradition  de  l'Orient  (3), 

(1)  Neo  non  hospita  Christi  beatissima  Martha,  ipsiot  libert- 
lilalia  niia.Raban,  vila,  etc.,  XXXIV. 

(2)  In  qua  Dei  omnipotentis  et  Virginia  matris  Pilium  fre- 
qucntis^ime  déambulasse,  aedisse,  recubuisse,  dormiisse,  per- 
noctaFse,  orasse  et  multa  miracula  fecisse  recolebant  ;  quamque 
sua  sancta  inhabitatione,  mansione  et  perendinatiooe  Salvator 
ipse  sanctificaveral  et  dcdicaverat.  Raban,  vita,  ctc  ,  XXXV, 

(3)  Voir  Paillon,  vie  traduite,  etc.,  et  Corn.  Il,  274^ 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON   CULTE.  307 

Madeleine,  poussée  par  son  irrésistible  vocation 
de  solitude  et  de  contemplation,  resta  sept  ans 
recluse  dans  le  vestibule  du  tombeau  de  Lazare 
qui  lui  servit  de  cellule.  Marthe  servait  les  apôtres 
et  les  disciples  qui  venaient  souvent ,  au  milieu 
des  premiers  travaux  évangéliques  et  des  pre- 
mières persécutions ,  se  réfugier  à  Béthauie  ,   se 
fortifier  et  se  consoler  auprès  de  la  mère  et  des 
amis  de  leur  Sauveur.  De  leur  côté,  les  apôtres 
et  leurs  disciples  aimaient  à  contempler  dans  les 
membres  de  la  famille  de  Béthanie  les  vénéra- 
bles objets  et  comme  les  reliques  de  l'amour  de 
Jésus  sur   la  terre,   ses  amis  particuliers  qui 
l'avaient  aimé,  servi,  adoré  avec  tant  de  ferveur 
et  de  dévouement.  Ils  montraient  aux  peuples 
qu'ils  évangélisaient  le  frère  et  les  deux  sœurs 
comme  de  vivantes  démonstrations,  et  des  monu- 
ments de  la  puissance  et  de  la  bonté  du  Seigneur  ; 
de  Marthe ,  ils  citaient  l'incomparable  dévotion 
pour  les  services  et  les  besoins  du  divin  Sauveur, 
son  cœur  que  la  grâce  avait  rempli  de  libéralité 
et  de  tendresse  (1).  Et  cette  vie  tout  entière  vouée 
au  service  de  Jésus  était  l'éloquent  commen- 
taire, le  resplendissant  témoignage  de  la  perfec- 
tion chrétienne  émanant  du  cœur  de  Jésus  au 
cœur  de  la  Vierge  de  Béthanie  :  c'était  un  Evan- 
gile vivant,  un  Evangile  en  action,  avant  la  pre- 
mière rédaction  de  l'Evangile. 


(1)  Rabap,  id.  XXXV, 


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SAINTE  MARTHE 

Si  nous  suivons  Raban  et  son  docte  commenta- 
teur, ce  serait  après  l'an  4^,  année  de  la  persécu- 
tion d'Hérode,  vers  la  quatorzième  après-  TAscen- 
sion  du  Seigneur,  que  Marthe  et  sa  famille  quit- 
taient l'Orient  pour  rOccident,  la  Judée  pour  la 
France.  Les  apôtres  s'étaient  dispersés  pour  prê- 
cher l'Evangile  dans  l'univers,  en  dehors  des 
limites  de  la  Judée  et  de  la  Samarie  évangéliséee 
pendant  douze  années,  selon  la  recommandation 
du  Maître.  Rahan  suppose  que  Marthe  et  Made- 
leine suivirent  les  disciples  à  qui  la  Gaule  était 
donnée  à  évangéliser  :  Madeleine  avec  Maximîn, 
Marthe  avec  Marcelle,  Parménas  et  d'autres  disci- 
ples du  Seigneur  se  seraient  dirigés  vers  la  Pro- 
vence de  leur  plein  gré,  pour  aller  évangéliser  les 
peuples  que  la  volonté  de  Dieu  leur  assignait  par 
l'autorité  de  Pierre  et  des  apôtres.  Ainsi,  par  un 
admirable  dessein  de  la  divine  Providence,  ils 
dirigent  leurs  pas  vers  les  plages  de  l'Occident, 
afin  que  non-seulement  par  l'Evangile,  la  louange 
et  la  mémoire  de  la  bienheureuse  Marie  et  de  sa 
sœur  fussent  connues  de  tout  l'univers,  mais 
encore,  comme  l'Orient  avait  heureusement  joui 
de  leur  sainte  vie,  de  même  l'Occident  fût  illustré 
par  la  présence  corporelle  et  par  les  très-saintes 
reliques  des  deux  sœurs  (i).  Raban  ne  parle  pas 
de  Lazare  ;  il  se  contente  de  dire  :  leur  très-révé- 


(t)  Admirabili  crgo  divinae  dispositionis  consilio  iter  ad  occi- 
dentales orbis  plagas  dirigunt,  ut  vijjelicet  non  aolum  per 
Evangelium  beat»  Mari»  sororisque  ejus  laas  et  memoria   toto 


/Vlk 


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«A  VÎE,  SON  ËIStOIÈE  Et  SON  CULTE.  3Ô9 

rend  frère  Lazare  étant  alors  pontife  à  Chypre. 
Alors  il  faudrait  le  faire  venir  en  Provence  après 
les  deux  sœurs,  dans  un  de  ces  navires  de  com- 
merce si  nombreux,  qui,  de  Syrie  ou  de  Chypre, 
abordaient  au  port  de  Topulente  Massilia  ;  à  moins 
qu'on  ne  suppose  que  la  barque  qui  portait  les 
deux  sœurs  n'ait  relâché  à  Chypre  pour  prendre 
te  frère  et  remmener  avec  elles,  autre  prodige, 
sur  la  terre  prédestinée  de  notre  patrie. 

Raban  ne  parle  pas  non  plus  du  miracte  qui 
transporta  les  saints  de  Provence  sur  une  vieille 
barque,  sans  agrès,  sans  vivres  et  sans  pilote. 
Malgré  ce  silence,  malgré  la  répugnance  du  savant 
éditeur  de  Raban  à  introduire  ce  prodige  dans 
ITiîstoire  de  nos  saints  de  Béthanie,  malgré  les 
efforts  qu'il  fait  pour  établir  qu'on  peut  contester 
la  valeur  historique  des  légendes  du  Bréviaire 
romain  (i),  cette  légende  nous  paraît  incontesta- 
ble et  nous  semble  tellement  appuyée  par  les  tra- 
ditions locales,  par  les  plus  antiques  monuments 
de  l'art,  par  les  plus  vénérables  textes  liturgiques, 
tellement  illustrée  par  les  détails  les  plus  précis 
de  la  vision,  que  nous  n'hésitons  pas  à  l'admettre 
comme  l'histoire  très-véridique  du  passage  mira- 
culeux de  Marthe,  de  Madeleine,  de  Lazare  et  de 


orbi  innoteaceret  ;  vertim  etiam  sicut  Orieos  exemplo  devotœ 
cooTenationis  earam  fclix  exstitit,  sic  pla^^   occidental»  cor- 
ponli  earam  pneseotia  et  aacrosanctis  earum  reliquiis  illastra- 
ietar.RabaD,yiia,XXXVL 
(l)MoD.  Ined.  IL  itS,  118. 


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310  SAINTE  MARIEE 

leurs  compagnons  en  Provence.  Plusieurs  auteurs 
pensent,  dit  un  savant  commentateur  des  livres 
saints,  dont  la  large  et  compréhensive  érudition 
résume  bien  toute  la  pensée  de  l'antiquité  et  toute 
la  science  de  son  temps,  plusieurs  auteurs  pea- 
sent  qu'en  ce  temps  (c'est-à-dire  au  temps  de  la 
première  persécution  des  Juifs  contre  les  chré- 
tiens, après  la  mort  d'Etienne,  et  qui  dispersa  le% 
fidèles,  sauflesap6tres)(l),  sainte  Madeleine,  avec 
sa  sœur  sainte  Marthe,  avec  leur  frère  Lazare, 
Maximin  ,  Marcelle  et  Joseph  d'Arimathie  (qui 
plus  tard  passa  en  Bretagne  où  il  évangélisa  le 
Christ  et  mourut  en  paix),  furent  jetés  par  les 
Juifs  dans  un  navire,  et,  sans  voiles,  sans  rames , 
conduits  par  la  main  de  Dieu,  ils  abordèrent  à 
Marseille,  et  là  répandirent  la  foi  du  Christ.  C'est 
ce  qu'on  peut  conclure  des  actes  de  sainte 
Marie-Madeleine  et  de  Thistoire  vatioane  de  Baro- 
nius  au  tome  P'  des  Annales  et  du  Martyrologe, 
au  22  juillet.  Quoique  Lucius  Dexter,dans  sa  chro- 
nique, porte  que  ce  fait  arriva  plus  tard,  c'est-à- 
dire  la  quarante-huitième  année  du  Christ  (2). 

Mais  il  faut  reprendre  en  quelques  mots  le 
résumé  des  preuves,  des  témoignagnes  et  des 
documents  qui  rétablissent  cette  grande  et  glo- 
rieuse vérité  de  l'apostolat  prodigieux  des  amis 
particuliers  de  Jésus  en  Provence.  Nous  les  ayons 
exposés  déjà  dans  la  vie  de  sainte  Marie-Made- 

({)  Act.  Vill. 

(2)  Goriu  a  Lap.  in  Act.  VIII. 


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SA  VIE,    SONfllSTOIÎlE  ET  SON  CtLTE.  31  i 

leîne  et  plus  spécialement  en  ce  qui  concerne 
l'illustre  pénitente  :  nous  allons  les  reprendre 
plus  brièvement  encore,  mais  en  insistant  ;  car 
cette  vérité  n'est  pas  encore  reçue  sans  contes- 
tation. La  savante,  irréfutable,  mais  volumineuse 
démonstration  qu'en  a  faite  Tabbé  Paillon,  n'est 
encore  ni  admise  ni  comprise  de  tous  les  hommes 
sérieux  ni  de  tous  les  savants  dont  elle  dérange 
les  systèmes  et  déroute  les  idées.  La  démonstration 
du  savant  sulpicien  est  sans  doute  trop  volu- 
mineuse (nous  ne  voulons  pas  dire  trop  lourde; 
pour  être  bien  comprise  et  couramment  admise. 
Qui  voudra  lire,  étudier,  (car  il  les  faut  étudier 
pour  les  comprendre)  ces  deux  énormes  volumes 
de  plus  de  trois  mille  pages  in-4°  remplis  de  dis- 
sertations et  de  réfutations,  bourrés  de  textes, 
chargés  de  notes,  surchargés  de  scelles,  où  l'éru- 
dition et  la  science  sont  au  niveau  de  la  cons- 
cience et  de  la  bonne  foi,  où  le  sens  critique  et 
le  jugement  sont  entiers  comme  l'esprit  catholi- 
que et  l'orthodoxie  des  idées  ?  Il  est  plus  expédi- 
tif  de  douter  ou  de  nier.  Nous  allons  donc  résu- 
mer les  grandes  preuves  de  notre  savant  initia- 
teur, en  les  rattachant  plus  directement  à  saint 
Lazare  et  à  sainte  Marthe. 

Voici  d'abord,  comme  une  sèche  nomenclature, 
la  série  des  documents  mis  au  jour  par  l'abbé 
Paillon,  et  qui  sont  les  preuves  incontestables  de 
la  tradition  provençale,  française  et  catholique 
sur  l'apostolat  des  saints  de  Béthanie  en  Pro« 
vence.  —  C'est  Tancienne  vie  de  sainte  Madeleine 


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312  SAlIÏTÊ  MAETflE 

écrite  au  v«  siècle  ou  au  yi**  et  qui  semble  un 
extrait  des  actes  de  saint  Maximin  perdus  dès  le 
XIII®  siècle  (i).  Ce  sont  les  tombeaux  de  la  crypte 
de  sainte  Marie-Madeleine  à  saint  Maximin  :  —  Et 
d'abord  celui  de  saint  Maximin  lui-même,  ce 
tombeau  qui  confirme  la  vérité  de  l'ancienne  vie 
et  prouve  que,  dès  les  premiers  siècles,  et  proba- 
blement avant  la  paix  donnée  à  TEglise  par  Cons- 
tantin, les  chrétiens  de  Provence  honoraient  saint 
Maximin,  leur  apôtre,  comme  un  des  soixante- 
douze  disciples  du  Sauveur.  —  C'est  le  tombeau 
de  sainte  Marie-Madeleine  qui  confirme  aussi  la 
vérité  de  l'ancienne  vie,  et  prouve  que,  dès  les 
premiers  siècles  de  l'Eglise,  les  chrétiens  de  Pro- 
vence croyaient  posséder  et  honoraient  en  effet  le 
corps  de  sainte  Madeleine,  la  même  dont  l'Evangîlè 
fait  mention.  —  C'est  la  Sainte-Baume  honorée 
comme  le  lieu  de  la  retraite  de  sainte  Madeleine, 
longtemps  avant  les  ravages  des  Sarrazins  aux 
vu®  et  viii«  siècles.  —  C'est  l'oratoire  de  Saint- 
Sauveur  que  l'on  vénérait  à  Aix,  avant  les  rava- 
ges de  ces  barbares,  comme  un  monument  sanc- 
tifié par  la  présence  de  saint  Maximin  et  de 
sainte  Madeleine,  auxquels  on  doit  en  attribuer 
l'origine.  —  Ce  sont  les  actes  du  martyre  de  saint 
Alexandre  de  Brescia,en  Italie,  qui  prouvent  que, 
sous  l'empire  de  Claude,  saint  Lazare  était  évo- 
que de  Marseille  et  saint  Maximin,  évoque  d'Atx. 


(1)  Vincent.  Bellov*  hist. 


ni 


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Sa  YiB,   SON  ËïâTOIËE  ET  SOÎÏ  CtJLTE.  Sl3 

—  Ce  sont  les  plus  anciens  martyrologes  de  TOcci- 
dent  qui  coniarment  la  vérité  de  l'apostolat  de 
saint  Lazare,  de  sainte  Marthe  et  de  sainte  Made- 
leine en  Provence  (1).  —  C'est  Tinscription  de  710 
trouvée  avec  le  corps  de  sainte  Madeleine  dans 
son  sépulcre,  lorsque,  à  la  fin  du  xiir  siècle,  Char- 
les de  Sicile,  le  religieux  petit-flls  de  saint  Louis, 
retrouva  le  corps  de  la  sainte  que  les  Provençaux 
avaient  caché  avec  les  autres  reliques  de  leurs 
saints  Apôtres,  au  commencement  du  viii*  siècle, 
pour  les  soustraire  aux  profanations  des  Sar- 
razins  qui  ravageaient  la  Provence.  —  Enfin,  ce 
sont  les  tombeaux  de  saint  Lazare  à  Marseille  et 
de  sainte  Marthe  à  Tarascon,  dont  nous  allons 
parler  plus  au  long  (2). 

Marseille  se  glorifie  d'avoir  été  initiée  à  l'Evan- 
gile par  Lazare,  l'ami  de  Jésus,  le  ressuscité  de 
l'Evangile,  le  frère  de  Marthe  et  de  Madeleine  ; 
Marseille  a  toujours  honoré  Lazare  comme  son 
apôtre  et  le  premier  évêque  de  son  église.  Mar- 
seille montre  à  tous  les  visiteurs,  elle  a  toujours 
vénéré  dans  la  crypte  de  Saint-Victor  l'autel  où 
Lazare  célébrait  le  saint  sacrifice,  le  siège  où.  il 
donnait  l'absolution,  la  catacombe  où  il  se  reti- 
rait avec  ses  fidèles  pendant  la  persécution  de 
Néron  qui  fit  des  martyrs  dans  les  Gaules,  au 
témoignage  d*Orose,  où  reposa  son  corps  après 


ii)  Voir  le  martyrologe  romain.  XVII.  Deoemb.  XXIL  Jul. 
XXIX  JoL 
(2)  Voir  FaiUon.  Mon;  ined.  I.  394-196. 


18 

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314       -  SAINTE  MARTÎfE 

son  martyre,  jusqu'au  viii°  siècle,  alors  que  les 
Burgondes  le  transportèrent  à  Autun.  Voilà  la 
tradition  antique,  persistante,  ininterrompue,  de 
cette  antique  et  noble  cité  ;  tradition  toujours 
défendue  contre  toutes  les  attaques  des  nova- 
teurs en  histoire,  en  liturgie,  en  hagiographie  ; 
tradition  qui  est  elle-même  un  monument  histo- 
rique et  qui  s'appuie  de  documents  incontesta- 
bles. En  1040,  le  pape  Benoît  IX,  avec  vingt-trois 
évoques  de  la  Provence  et  des  provinces  voisines, 
venait  à  Marseille  consacrer  l'église  de  l'abbaye 
de  Saint-Victor,  relevée  de  ses  ruines,  après  l'ex- 
pulsion des  Sârrazins.  Il  rendait  à  l'illustre 
abbaye,  par  une  bulle  célèbre^  datée  du  jour  des 
ides  d'octobre  1040,  son  antique  privilège  de 
l'indulgence  plénière  pour  tous  les  pénitents  qui 
viendraient  la  visiter.  Assimilant  cette  église  àJa 
basilique  de  Saint-Pierre,  rappelant  les  titres  de 
gloire  de  cette  abbaye,  fondéeau  temps  de  l'empe- 
reur Antonin,  sur  la  crypte  de  Saint-Lazare  qui 
existait  alors  (1),  construite  ou  reconstruite  par 
Cassien,  ruinée  par  les  barbares,  puis  rétablie  au 
commencement  du  xi«  siècle,  Benoît  IX  compte 
les  insignes  reliques  vénérées  en  ce  lieu  saint,  et 
parmi  les  corps  de  martyrs  que  la  célèbre  abbaye 
possédait,  il  nomme  le  corps  (martyrisé,  passio) 
de  saint  Lazare  ressuscité  par  Jésus-Christ  (2). 

(1)  ii«  sièclç;  Ântonifi  vivait  de  138  à  161. 

(2)  Mullis    decopatum   honoribas...     nec  non    passionibas 
sancloruni  murtytuni   Victoris   et  socioriim  ejus,  sed  et   alio- 


r\r\ 


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SA   VIE,    SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  âl5 

De  ce  fait  incontestable,  pris  en  pleine  his- 
toire, on  doit  conclure  que  Marseille  possédait, 
ou  du  moins  croyait  posséder  les  reliques  de 
Lazare,  avant  les  ravages  des  Sarrazins.  Un  chro- 
niqueur anglais,  Roger  de  Howden,  écrivant  au 
commencement  du  xiu«  siècle,  confirme  la  même 
tradition.  Parlant  de  Marseille,  où  s'embarquent 
le^î  Croisés  qu'il  suivait  en  Palestine  :  G'e§t  là, 
dît-il,  que  furent  les  reliques  de  saint  Lazare, 
frère  de  sainte  Marie-Madeleine  et  de  sainte 
Marthe  (1).  Or,  prenant  cette  tradition  aux  xiii« 
et  XI*  siècles,  nous  remontons  au  viii®,  nous  trou- 
vons les  moines  Cassianites  en  possession  de  Tab- 
baye  de  Saint- Victor  ;  nous  découvrons  sous  le 
sol  de  cette  abbaye  ces  cryptes  célèbres  dont  la 
partie  la  plus  basse,  la  plus  étroite  et  la  plus 
ancienne  est  entièrement  creusée  dans  le  roc. 
C'est  là  que  saint  Lazare  se  serait  retiré  avec 
Madeleine  :  premier  oratoire,  premier  asile,  pre- 
mière catacombe,  d'où  la  lumière  et  la  foi  se  ré- 
pandirent pour  inonder  Marseille  et  les  côtes  de 
Provence.  Au  iV  siècle,  cette  crypte  agrandie  des 
catacombes  qu'on  avait  creusées  et  voûtées 
pour  être  le  cimetière  des  chrétiens  de  marque, 

para  specialiterdnonim  Hermetis  et  Adriani,  seii  et  sancti  La- 
zari  a  Cbristo  Jesii  ressuscilati,  plurimoriini  Bacrorum  vel  li- 
brorum  volnmina  ppodeunt.  B'ille  de  Beioît  IX.  Vide  Mon. 
ioed.,  II,  627,  etc. 

(1)  Ibi  fdernnt  relîquiae  snncti  LazHri,  fnfris  snnctaB  Mari» 
Ma;?dalena*  et  sTiiclaî  .'.!np|h  .  Annnl.  .\n'^\.  Vido  Faillun.  M, 
ioed.,  I,  $35. 


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316  SAINTE  MARTHE 

des  évêques,  des  prêtres,  autour  des  martyrs, 
comme  à  Rome  (1),  cette  crypte  prit  le  nom  de 
saint  Victor,  du  martyr  célèbre  qui  y  fut  inhumé. 
Le  nouveau  saint,  plus  rénent,  entouré  d'écla- 
tants prodiges,  usurpa  de  son  nomTantique  voca- 
ble de  la  crypte;  mais  elle  existait  avant  lui. 
Avant  lui,  elle  était  en  vénération,  car  c'est  pour 
rhonorer  qu'on  inhuma  ses  reliques  dans  ce  pe- 
tit sanctuaire  qui  possédait  déjà  la  passion  de 
Tami  de  Jésus.  Autour  du  corps  de  Lazare  se 
pressaient  les  premiers  chrétiens  de  Marseille, 
dont  les  tombeaux,  qui  se  voient  aujourdTiui  au 
musée  de  Marseille,  les  uns  de  physionomie 
païenne,  les  autres  de  provenance  chrétienne, 
indiquent  les  deux  premiers  siècles  ;  car  souvent 
alors  les  chrétiens  n'ayant  pas  sous  la  main  de 
sarcophages  préparés  par  un  artiste  chrétien,  se 
servaient  de  sarcophages  païens,  en  y  mettant  un 
signe,  un  symbole,  en  interprétant  avec  une 
pensée  chrétienne  les  emblèmes  du  paganisme 
évacué  (2).  La  figure   très-grossière    de  Lazare 

(1)  Les  catacombes  avaient  trois  destinations  principales  : 
10  La  première  était  d'y  déposer  les  corps  des  martyrs  et  des 
fidèles.  20  La  seconde  destination  des  catacombes  était  d'y 
pratiquer  les  exercices  du  culte.  3°  L'histoire  des  siècles  pri- 
mitifs nous  fournit  la  preuve  souvent  répétée  que  les  catacom- 
bes, alors  quo  sévissait  la  persécution,  se  transformaient  mo« 
mentanément  en  lieu  de  refuge.  L'abbé  Martigny.  Diction,  des 
Antiq.  chrét.  catac. 

(2)  On  vit  quelquefois  à  la  plus  ancienne  époque  des  sarco- 
phages antiques  païens,  affectés  è  la  sépulture  de   personnages 


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SA  VIE,  SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  317 

taillée  dans  la  crypte,  au-dessus  du  siège,  avec 
la  palme  et  le  bâton  pastoral,  accompagnée  de 
Talpha  et  de  Toméga,  tracés  sur  la  voûte,  n'est 
peut-être  pas  aussi  ancienne  que  la  crypte,  mais 
si  Ton  ne  peut  la  faire  remonter  au-delà  du  vi« 
siècle,  elle  est  néanmoins  un  très-ancien  et  très- 
véridique  témoignage  de  notre  vénérable  tradi- 
tion. 

Avec.la  crypte  où  le  frère  de  Marthe  dérobait 
les  saints  mystères,  où  son  corps  reposa  dans  le 
Seigneur,  Marseille  vénère  la  prison  où  il  fut 
renfermé  avant  son  martyre.  Sous  la  masse  des 
bâtiments  qui  composaient  Tantique  abbaye  de 
Saint-Sauveur,  primitivement  confiée  aux  reli- 
gieuses Cassianites,  située  sur  la  place  de  Ldnche, 
dans  le  vieux  Marseille,  se  découvrent  des  caves 
connues  sous  le  nom  de  caves  de  Saint-Sauveur. 
A  l'angle  nord-est  de  ces  caves,  évidemment  de 
construction  romaine,  se  trouve  une  petite  cham- 
bre quadrilatère  qu'on  appelait  la  prison  de 
saint  Lazare.  C'est  là  que  fut  enfermé  saint 
Lazare  avant  son  martyre,  d'après  la  tradition  de 
Marseille.  Or,  cette  tradition  est  très-vraisem- 
blable, et  s'appuie  de  documents  qui  remontent 
très-haut  vers  les  premiers  siècles  de  l'ère  chré- 
tienne. Ces  caves  de  Saint-Sauveur  devaient  être 

m>parteDant  an  chrisUanisme  ;  mais  les  sépultares  païennes 
pouvaient  être  interprétées  par  la  symbolographie  chrétienne, 
et  l'on  y  igontait  quelque  symbole  chrétien  et  quelque  ins- 
cription. L'abbé  Martigny.  Dict.  des  Ânt.  chr.  Sarcophages. 

18. 

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r  18  SAINTE  MARTUi: 

une  caserne  romaine  ;  les  prisons  romaines 
étaient  toujours  accompagnées  d'un  poste  de 
soldats.  Ces  prisons,  très-étroites  [ergastula)^ 
n'avaient  d'ouverture  que  par  en  haut  ;  on  y 
descendait  les  criminels  avec  des  cordes  comme 
dans  la  prison  Mamertine,  le  type  le  plus  ancien 
et  le  plus  célèbre  des  prisons  romaines.  On 
mettait  ces  prisons  accostées  de  casernes  sur  le 
Forum,  afin  de  répandre  sur  la  foule  une  crainte 
salutaire  par  la  vue  de  ces  prisons  souterraines. 
Tout  cela  convient  parfaitement  à  Tergastule  de 
saint  Lazare,  dans  les  caves  de  Saint-Sauveur,  à 
rintérieur  de  Tancien  Marseille,  sur  la  place  de 
linche,  évidemment  l'ancien  forum  de  la  ville 
haute.  Cette  tradition  est  consignée  dans  tous  les 
monuments  publics  de  Marseille.  Les  annales  de 
Marseille  la  rapportent  dans  tous  ses  détails  (1). 
L'ancienne  liturgie  d'Autun,  où  le  corps  de  saint 
Lazare  fut  transporté  dans  le  ix«  siècle,  en  fait 
une  mention  très-précise,  ainsi  que  Tancienne 
liturgie  de  Nantes  (2).  Au  ix«  siècle,  en  870,  d'a- 
près la  Gallia  Christiana,  l'évéque  de  Marseille 
confiait  la  prison  de  saint  Lazare  aux  religieuses 
Cassianit^s,  dites  plus  tard  religieuses  de  Saint- 
Sauveur,  après  la  destruction  par  les  Sarrazins 
du  monastère  qu'elles  habitaient  hors  de  la  ville. 


(1)  Provincia    Massiliensis    ac   reliquae   Pbocensis  Annales, 
^657. 

(2)  Demum  in  carccre  obscurissimo  Rubterraneo  recludiUir, 
ut  grave  genua  maHyrii  prœparçtur.  Brev.  Eduens.  «530. 


^ 


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SA  VIE,  SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  319 

au  pied  de  la  montagne  de  La  Garde.  Les  reli- 
gieux Cassianites  honoraient  déjà  la  crypte 
de  saint  Lazare  ;  des  religieuses  du  même 
ordre  devaient  honorer  la  prison  du  même  saint 
en  égale  vénération  (1).  Mais  cette  prison  avait 
été  changée  en  oratoire  longtemps  avant  qu'elle 
ne  fût  confiée  aux  religieuses  de  Gassien.  Gette 
dédicace,  qui  se  fit  sous  les  premiers  empereurs 
chrétiens,  d'un  réduit  étroit,  obscur,  informe, 
puisqu'il  servit  longtemps  encore  de  prison  aux 
criminels,  pour  en  faire  un  oratoire  sacré,  par 
Févêque  et  devant  tout  le  peuple  de  Marseille, 
n'aurait  pu  se  faire,  ne  serait  jamais  entrée  dans 
la  dévotion  populaire,  si  la  tradition  n'avait  été 
vivante,  incontestable,  universelle,  que  saint  La- 
zare avait  été  enfermé  dans  ce  lieu.  Gela  aurait  été 
impossible  surtout  en  présence  des  prescriptions 
formelles  des  conciles  du  temps  qui  défendaient 
d'ériger  des  oratoires  ou  mémoires  de  martyrs, 
si  Ton  n'était  très-certain  d'y  posséder  leurs  reli- 
ques ou  qu'ils  y  eussent  habité  (2). 

D'après  la  tradition,  et  l'on  peut  dire  d'après 
les  habitudes  de  la  justice  romaine,  saint  Lazare 
eut  la  tête  tranchée  dans  l'intérieur  de  la  prison, 
ou  du  moins  dans  le  Forum,  près  de  la  prison. 


0)  Mon.  ined.  I,  560. 

(2)  Omaino  nulia  memoria  marlynim  acceptelur  nisi  ubi 
corpus  aut  aliquae  cerlaB  reliqiiiae  sunt,  aut  origpo  alicujus  habi- 
tai iunis,  aul  pa:Siit*siio.)is  vul  passiouis  fidelissi.iia  uri^^ine  ira- 
(lelur.  Cunc.  Cartbag.  V,  art.  401. 


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320  SAINTE  MARTHE 

Cette  tradition  se  confirme  et  s'affirme  par  un 
usage  immémorial,  diaprés  lequel  dans  les  pro- 
cessions publiques  oîi  l'on  portait  les  reliques 
de  saint  Lazare,  on  s'arrêtait  devant  la  porte  de 
l'église  de  Saint-Sauveur  ;  et,  après  la  destruction 
de  l'abbaye,  on  s'arrête  au  coin  de  la  rue  de  Ra- 
deau (1)  qui  correspond  à  la  prison  de  saint  La- 
zare, située  au  dessous,  en  face  d'un  bas-relief 
antique.  Ce  bas-relief,  trouvé  en  creusant  les  fon- 
dements d'une  maison,  bâtie  sur  la  prison  de 
saint  Lazare,  a  été  encastré  comme  une  relique 
dans  le  coin  de  la  maison.  Dans  ce  bas-relief,  un 
peu  fruste,  on  le  comprend,  on  peut  reconnaître 
sans  effort  saint  Lazare  en  berger  (selon  l'usage 
des  plus  anciennes  figures  d'évêques  des  cata- 
combes romaines),  et  au-dessous  une  barque  avec 
une  colombe  et  un  passager  :  c'est  la  barque 
miraculeuse  guidée  par  la  divine  colombe  comme 
Tarche  ilottante  de  Noé,  qui  transporta  l'ami  de 
Jésus  en  Provence.  Ainsi  l'a  toujours  interprété 
le  peuple  de  Marseille,  qui,  chaque  année,  à  la 
fête  de  saint  Lazare,  vient  parer  cette  vieille  image 
de  fleurs  et  de  guirlandes.  Du  reste,  la  barque 
présente  sur  ce  bas-relief  qui  devait  orner  le  sa- 
crarium  ou  le  cénotaphe  primitivement  élevé 
dans  la  prison  de  saint  Lazare,  n'est  pas  le  seul 
indice  de  la  tradition  provençale.  Le  sceau  du 

(t)  N'est-ce  pas  encore  en  souvenir  du  navire,  r«/w,  qui 
porta  saint  Lazare  en  Provence,  que  ce  nom  a  été  donné  A 
cette  ruç,  avoisinant  son  antique  prison  ? 


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SATIE,  SON  HISTOIRE  ETSON  CULTE.  321 

chapitre  de  Saint-Lazare  de  Paris  portait  la  barque 
traditionnelle,  au-dessous  de  la  scène  évangéli- 
que  de  la  résurrection  du  frère  de  Marthe  (1).  On 
la  retrouve  encore  au-dessous  de  la  figure  de  saint 
Lazare  en  évêque  sur  le  monument  en  marbre 
blanc,  daté  de  1481,  dans  Téglise  de  la  Major,  que 
Marseille  éleva  en  l'honneur  de  son  grand  apô- 
tre (2).  Marseille  possédait  encore  jusqu'en  ces  der- 
niers temps  un  autre  monument  de  l'apostolat  de 
nos  saints  en  Provence  ;  c'était  une  petite  chapelle 
construite  en  face  de  l'église  de  la  Major,  au  car- 
refour des  treize  Coins,  et  dédiée  à  sainte  Made- 
leine. Plusieurs  fois  rebâtie,  notamment  en  1220 
et  en  1613,  toujours  sous  le  vocable  de  Sainte- 
Madeleine,  cette  chapelle  marquait  le  lieu  du  pé- 
ristyle d'un  petit  temple  abandonné,  en  face  du 
grand  temple  de  Diane,  où  Madeleine  et  sa  famille 
s'arrêtèrent  après  avoir  abordé  le  rivage  proven- 
çal, et  où  la  sainte  pénitente  fit  la  première  prédi- 
cation au  peuple  de  Marseille. 

Mais  abordons  plus  directement  les  preuves  de 
l'apostolat  de  sainte  Marthe  en  Provence.  Nous 
prenoQS  la  tradition  en  pleine  possession  de  la 
foi,  de  la  piété,  de  la  liturgie  et  de  l'histoire.  Elle 

(1)  Sceau  d'un  diplôme  de  1264.  Vide  Mon.  incd.  I^  S67. 

(2)  Quelques  savants  d'autrefois,  il  est  vrai,  comme  Grasson 
(recueil  des  antiquités  et  monuments  marseillais  (1773)  expli- 
quent la  présence  de  cette  barque,  en  supposant  un  vœu  nau- 
tique dans  les  monuments  où  elle  se  trouve.  A  quelles  inven- 
t  ons  ne  se  laissent  pas  emporter  les  savants  du  siècle  dernier 
pour  échapper  aux  traditions  chrétiennes  I 


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322  SAINTE  MARTHE 

est  encore  vivante,  malgré  les  doutes,  les  dé- 
dains, les  attaques  des  deux  derniers  siècles, 
malgré  l'indifférence  et  la  légèreté  du  siècle  pré- 
sent. La  Provence,  évangélisée  par  les  amis  de 
Jésus,  la  Provence,  en  possession,  depuis  des 
siècles,  de  la  foi,  du  nom,  des  reliques  deLazare, 
de  Marthe  et  de  Madeleine,  pouvait  dire  à  tous 
les  novateurs  plus  ou  moins  hétérodoxes  des 
deux  derniers  siècles  :  —  Qui  êtes  vous?  Quand 
et  d'où  êtes-vous  venus?  Que  faites-vous  chez 
moi,  n'étant  pas  des  miens?  De  quel  droit  Lau- 
noi  (Marcion)  ravages-tu  ma  forêt?  Par  quelle  per- 
mission Baillet  (Valentin),  viens-tu  détourner 
l'eau  de  mes  sources  ?  Par  quel  pouvoir  Chaste- 
lain  (Apelles)  changes-tu  mes  limites?  Je  suis 
chez  moi,  pourquoi  venez-vous  ici,  étrangers,  se- 
mer et  paître  à  votre  gré  ?  Je  suis  chez  moi,  je 
possède  depuis  longtemps,  depuis  seize  siècles, 
je  possède  la  première  ;  j'ai  des  origines  incon- 
testables, des  auteurs  mêmes  de  ma  foi,  je  suis 
l'héritière  des  apôtres  (1).  —  Nous  prenons  donc 
cette  tradition  dix-huit  fois  séculaire,  et  nous 
voulons  bien,  par  des  faits  publics  et  des  monu- 

(l)  Qui  estis?  Quando  et  unde  venistis?  Quid  in  meo  agi- 
lis,  non  mei?  Quo  denique,  Marcion  jure  sylvam  meam  c«- 
did?  Qnalicenlia,  Valcntine,  fontes  mecs  transvertis?  Qua 
potcstate,  Appelles,  limites  meos  commoves  ?  Mea  est  posses- 
sio  ;  quid  hic,  caeteri,  ad  voluntatem  vcstram  seminatis  et  pa- 
scitis?  Mea  est  possessio  ;  olim  possideo,  priorpossideo;baboo 
origines  firmas^  ab  ipsis  auctoribus  quorum  fuit  res;  ego  sum 
IjaBres  apostolorom. . .  Tertul  ^  de  Prœscrip.  XXXVII. 


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1 


SA  VIE,   SON  fllSTOlRE  ET  SON  CULTE.  323 

raents  indiscutables,  prouver  que  sa  possession 
â  été  constante,  malgré  les  ravages  du  temps  et 
des  hommes.  Pour  ce  qui  concerne  sainte  Mar- 
the, Tarascon  et  Avignon  nous  montrent  la  foi  de 
leurs  églises  intrépide  et  reconnaissante  envers 
leur  apôtre  qu'elles  vénèrent  dans  la  pieuse 
hôtesse  de  Jésus.  Tarascon,  ville  grecque,  por- 
tant son  origine  et  peut-être  sa  destinée  chré- 
tienne dans  son  nom,  et  que  Marseille  avait  essai- 
mée  sur  les  bords  du  Rhône,  Tarascon  se  glorifie 
de  sainte  Marthe,  de  ses  reliques,  de  son  tom- 
beau, des  miracles  opérés  par  cette  bienheureuse 
sœur  de  Lazare  et  de  Madeleine.  Dans  la  basili- 
que de  la  bienheureuse  Marthe,  dit  Raban,  à 
partir  du  jour  de  sa  mort,  des  miracles  sans  nom- 
bre ont  eu  lieu,  des  aveugles,  des  sourds,  des 
muets,  des  boiteux,  des  paralytiques,  des  estro- 
piés, des  lépreux,  des  démoniaques,  des  malades 
de  Loute  sorte  ont  trouvé  leur  complète  guéri- 
son  (i).  Racontant  la  guérison  miraculeuse  de 
Clovis,  que  nous  discuterons  tout  à  Theure,  This- 
torien  de  notre  sainte  donne  ce  détail  :  dès  qu'il 
eut  touché  la  tombe  de  la  sainte,  il  fut  guéri  — 
ut  tumham  sancta  tetigit,.,,   liberaius  est  (2), 


(1)  In  basilica  vcro  Martha?  bealissimne,  ii  die  dormiiionls 
ejus,  miiacula  sine  numéro  conligcpiint  ;  cjecis,  surdit*,  mulis, 
claadis^  paralyticis,  aridis,  leprosis,  daBmoniacis,  variisque 
passionibus  fatigatis,  sanitates  omDimodsQ  provenerunt.  Raban, 
\ila  elc,  XLIX. 

(i)  Rab.,  id. 


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824  MAINTE  MÂRTÔÈ 

Voilà  le  tombeau  de  sainte  Marthe  visible,  acces- 
sible dans  une  basilique,  où  se  pressent  des 
foules  de  suppliants,  où  se  passent  d'innombra- 
bles miracles.  Raban  rapporte  ces  faits  au  ix«  siè- 
cle, d'après  un  ancien  document  du  v«  ou  vi«  siè- 
cle, contemporain  de  ce  dernier  miracle  où  le 
Roi  des  Francs,  le  premier  Roi  très-chrétien,  re- 
trouva la  santé  en  Tan  500.  Voilà  des  faits  précis 
et  qui  s^appuient  sur  le  tombeau  de  sainte  Mar- 
the, tombeau  que  nous  possédons  encore  et  que 
nous  pouvons  voir,  étudier  et  vénérer  à  Taras- 
con. 

Ce  tombeau  est  un  sarcophage  chrétien  en  mar- 
bre blanc  qui  contient  les  reliques  de  sainte 
Marthe  (1).  Quoiqu'il  ait  été  dégradé,  que  le  bas- 
relief  ait*  perdu  les  tètes  de  la  plupart  de  ses  per- 
sonnages sottement  décapités,  lorsqu'en  1653  on 
l'enferma  dans  une  vaste  chasse  en  marbre  blanc, 
parce  qu'elles  en  gênaient  les  parois,  néanmoins 
onpeut  très-bien  juger  aux  scènes  représentées,  & 


(I)  Ce  tombeau  existe  pncore  aujourd'hui  :  îl  contient  tou- 
jours les  reliques  de  sainte  Marthe  ;  mais  il  n'est  plus  visible 
aux  pèlerins,  étant  caché,  depuis  plus  de  deux  siècles,  sous  no 
grand  lit  de  parade  en  marbre  blanc  qui  représente  saiote 
Marthe  sur  son  lit  de  mort.  Toutefois,  pour  ne  pas  priver 
entièrement  les  fidèles  et  les  curieux  de  la  vue  de  ce  sarco- 
phage, le  conseil  municipal  de  Tarascon,  à  la  prière  de  M.  Bon- 
don,  curé  de  Sainte-Marthe,  en  a  fait  mouler  les  bas-reliefs,  e^ 
en  a  fait  tirer  un  fac  simile  en  fonte  de  fer,  que  Ton  voit  dans 
l'église  supérieure  et  qui  reproduit  assez  fidèlement  roriginal. 
—  Faillon,  Mon,  Ined.I.  574» 


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SA  VIE,   SON  HISTOIEE  ET  SON  CULTE.  325 

la  disposition  des  personnages,  au  travail  du 
sculpteur,  que  ce  tombeau  remonte  aux  premiers 
siècles  du  christianisme  et  n'est  pas  loin  d'être 
contemporain  de  plusieurs  sarcophages  romains 
trouvés  dans  les  catacombes  (1).  On  voit  que  le 
sarcophage  de  sainte  Marthe  est  l'exacte  reproduc- 
tion du  sarcophage  romain,  sauf  la  lourdeur  du 
travail  qui  accuserait  un  ciseau  gaulois  ;  ou  plu- 
tôt le  sarcophage  de  sainte  Marthe  est,  comme  les 
sarcophages  les  plus  anciens  des  catacombes, 
conçu  et  exécuté  selon  un  type  commun  qui  doit 
remonter  aux  premiers  temps  du  christianisme 
selon  Arînghi  et  Bottari,  confirmés  par  de  Rossî 
et  Martîgny.  «  Nos  sarcophages  chrétiens  offrent 
de  si  nombreuses  analogies  avec  ceux  de  l'Italie 
que  souvent  on  les  croirait  sortis  des  mains  des 
mêmes  ouvriers.  Ceci  donne  à  penser  que  l'Eglise, 
qui  ne  laisse  rien  au  hasard  ni  au  caprice  des 
hommes,  avait  Qxé  primitivement  les  principaux 
types  d'après  lesquels  devaient  être  exécutées  les 
urnes  funéraires...  Sans  doute  des  artistes,  formés 
au  foyer  même  de  l'Eglise  catholique,  rayonnaient 
de  là  à  la  suite  des  apôtres  envoyés  par  le  pontife 
romain  dans  les  différentes  contrées  livrées  à  leur 
zèle,  et  y  portaient  les  règles  hiératiques,  qui, 
d'après  un  système  doctrinal  bien  connu  des 
archéologues,  étaient  appelées  à  présider  à  la 

(1)  L'abbé  Faillon  fait  cette  comparaison  très- détaillée  et 
très-coDsciencleose  avec  nn  sarcophage  gravé  dans  un  ouvrage 
d'Aringhi. 

19 


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326  SAINTE  MARTHE 

décoration  des  tombeaux  comme  à  celle  des 
Eglises  elles-mêmes  (1).  »  Ajoutons  à  ces  paroles 
du  savant  archéologue  cette  réflexion  :  L'Eglise 
devait  fixer  avec  d'autant  plus  de  soin  les  scènes 
et  les  figures  de  ses  sarcophages,  les  décorations 
de  ses  églises,  qu'elle  se  trouvait  au  milieu  des 
idoles  du  paganisme  et  que  chacun  des  traits 
tracés  par  le  ciseau  ou  le  pinceau  de  ses  artistes, 
devait  être  un  symbole  hiératique,  une  expres- 
sion théologique  de  ses  dogmes  si  anciens  et  si 
nouveaux  déjà  déformés  et  défigurés  par  l'hérésie. 
Revenons  au  sarcophage  de  sainte  Marthe  :  le 
devant  est  un  bas-relief  qui  représente  les  mira- 
cles du  Sauveur  précédés  à  gauche  par  le  miracle 
de  Moïse  faisant  jaillir  sous  sa  verge  l'eau  du 
rocher  dans  le  désert.  Puis,  en  allant  de  gauche 
à  droite,  c'est  le  miracle  des  cinq  pains  multipliés 
pour  nourrir  la  foule  au  désert.  Dans  le  inilieu, 
c'est  une  orante  entre  deux  vieillards  :  selon  R. 
Rochette  et  Bottari,  plus  récenunent  selon  de 
RossietMartigny,  cette  orante  est  la  chaste  Suzanne 
entre  les  deux  vieillards  impudiques,et  représente 
l'Eglise  entre  les  persécutions  de  la  force  et  les 
corruptions  de  l'hérésie,  ou  peut  encore  être  regar- 
dée comme  un  symbole  de  la  résurrection  (2). 

(i)  Diction,  des  ant.  chrét.  par  Fabbé  MartigDy.  2«  édit  Sar- 
cophages. 

(2)  Suzanne,  délivrée  de  la  mort  par  Daniel,  a  été  regardée 
dans  Fantiquité  chrétienne  comme  un  symbole  de  la  résorreo- 
tion  ;  ell&est  aussi  le  type  de  r  Eglise  persécutée,  et  les  deux 
vieillards,  la  figure  des  deux  peuples  qui  l'attaquèrent:  les  païens 


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SA  VIE,  SON  HISTOIRE  ET  SON  CtLTE.  327 

Puis  vient  le  miracle  des  noces  de  Cana  ;  le  renie- 
ment de  saint  Pierre  prédit  par  Jésus-Christ.  (C'est 
du  moins  l'interprétation  qu'en  donne  l'abbé 
Paillon  et  qui  nous  paraît  contestable  :  il  la  fau- 
drait vérifier  non  sur  une  gravure  qui  peut  être 
fautive,  mais  sur  le  marbre  même  du  sarcophage. 
On  sait  d'ailleurs  que  ces  circonstances  de  la  Pas- 
sion sont  très-rares  sur  les  momiments  des  pre- 
miers siècles  :  il  ne  fallait  pas  exposer  à  la  gros- 
sière raillerie  des  païens  les  divines  faiblesses  de 
l'Homme-Dieu  (1).)  Enfin,  la  dernière  scène  est  la 
résurrection  de  Lazare.  Cette  scène  est  incontes- 
table et  compréhensible  à  tous  les  yeux.  Jésus- 
Christ  rappelle  à  la  vie  Lazare  qui  apparaît  debout 
sur  la  porte  de  son  sépulcre  représenté  par  un 
petit  temple.  Aux  pieds  de  Jésus-Christ  une  femme 
est  prosternée  :  est-ce  Madeleine  qui  pleure  ?  Ne 
serait-ce  pas  Marthe  implorant  ou  remerciant 
Jésus?  Ce  bas-relief  convient  au  tombeau  de  sainte 
Marthe:  Ces  diverses  scènes  toutes  hiératiques, 
nous  ne  faisons  pas  difficulté  de  le  rappeler,  et 
que  l'Eglise  dictait  aux  sculpteurs  de  sarcophages^ 
ont  été  choisies  avec  intelligence,  on  nous  l'ac- 

etles  Juifs  (S.  Hippolyt.  in  Daniel  et  Suzan..)  La  représenta- 
tion de  r  histoire  de  Suzanne  paraît  être  plus  commune  sur  les 
sarcophages  de  la  Gaule.  Martigny.  Dict.  des  Ântiq.  chrét. 
Sosanne.  Sarcophages.  Dans  la  Cappella  Greca  au  cimetière  de 
Priseille,  l'Eglise  a  les  traits  de  Suzanne...  L'abbé  Davin« 
Compte  rendu  dn  3«  vol.  de  Rom.  Soterr.  Ch.  do  ohev.  de 
RoaaL  Art.  do  Monde.  V  janr.  1878. 
(1)  Voir  Martigny.  Dict.  etc.  Sarcophages.  Gradflz.  Passion. 


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328  ÔATNTE  MABTHE 

cordera,  pour  le  tombeau  delà  vierge  de  BétKanie  : 
et  son  corps,  enseveli  par  les  mains  mêmes  de 
Jésus,  dut  reposer  avec  joie  au  milieu  de  ces  figu- 
res qui  représentaient  de  pieux  symboles  de  foi 
et  d'espérance,  qui  rappelaient  la  vie  et  la  puis- 
sance de  son  ami,  de  son  hôte  et  de  son  sauveur. 
On  peut  remarquer  que  la  figure  de  Jésus  est  im- 
berbe, sans  nimbe,  qu'il  tient  à  la  main  gauche 
un  rouleau,  et  de  la""  droite  une  baguette  pour 
opérer  ces  miracles.  On  dirait  Tœuvre  d'un  ciseau 
encore  païen,  qui,  du  moins,  n'a  pas  encore  eu 
le  temps  de  se  déshabituer  des  formes  païennes, 
et  s'efforçant  d'exprimer  une  idée  chrétienne  en 
représentant  ces  scènes  évangéliques. 

C'est  là  certainement  une  preuve,  un  monu- 
ment du  culte  de  sainte  Marthe  dans  la  plus 
haute  antiquité.  Si  l'on  ne  veut  pas  reconnaître  le 
marbre  comme  contemporain  de  la  mort  et  de  la 
déposition  de  sainte  Marthe ,  on  ne  peut  le  mettre 
en  deçà  du  m*  siècle  :  c'est  l'opinion  des  savants 
archéologues  Le  Blant  et  Martigny  (1).  Le  mo- 
nument, heureusement  échappé  aux  ravages  des 
Sarrazins,  est  le  témoin  incorruptible  d'une  tra- 
dition aussi  ancienne  que  l'Evangile  dans  la  Pro- 
vence ;  et  la  preuve  se  renforce  du  nom  de  Basi- 

(i)  Les  sarcophages  de  France  sont  en  général  d'une  époque 
plus  basse  et  d'un  travail  plus  grossier,  comme  nous  Tavons 
déjà  fait  observer.  Quelque&-uns  néanmoins,  ceux  d'Arles, 
d'Âix  et  de  Marseille  par  exemple  ((joutons  celui  de  Tarts- 
con)  pourraient  bien  remonter  au  iii«  siècle.  Marligny^  Diot, 
etc.,  sarcoph. 


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SA  TIE,   SON  fflSTOfRB  ET  SON  CULTE.  329 

lique  donné  par  Raban  à  l'église  de  Sainte-Mar- 
the, ce  qui  désignait  aux  v«  et  vi*  siècles  Téglise 
d'un  monastère.  Enfin,  cette  circonstance  écla- 
tante et  prodigieuse,  relevée  par  notre  historien  , 
que  les  vols,  les  rapines,  les  sacrilèges,  les  par- 
jures, par  un  jugement  subit  de  Dieu,  étaient  aus- 
sitôt punis  horriblement  au  tombeau  de  sainte 
Marthe  pour  la  louange  de  Notre-Seigneur  Sau- 
veur (1),  cette  circonstance  nous  indique  un 
grand  concours  de  peuple  et  de  miracles  autour 
de  ce  tombeau,  et  nous  reporte  aux  origines  du 
moyen-âge  et  àes  jugements  de  Dieu. 

Mais  maintenant  voici  un  trait  de  la  vie  de 
Clovîs,  un  trait  de  notre  histoire,  qui  nous  montre 
tout  à  la  fois  la  vérité  des  traditions  provençales 
et  la  divine  influence  de  la  sainte  famille  de  Bé- 
thanie,  aux  origines  de  notre  patrie  et  de  notre 
histoire  :  C'est  la  guérison  miraculeuse  de  Glovis 
au  tombeau  de  sainte  Marthe.  Le  grand  archevê- 
que de  Màyence  la  raconte  ainsi  :  Le  roi  des 
Français  et  des  Teutons,  Glovis,  le  premier  prince 
de  sa  race  qui  porta  le  signe  de  la  foi  chrétienne, 
attiré  par  la*  multitude  et  la  grandeur  des  mira- 
cles opérés  par  la  très-sainte  Marthe,  vint  à  Ta- 
rascon  ;  et  aussitôt  qu'il  eut  touché  le  tombeau 
de  la  sainte,  il  fut  délivré  d'un  mal  de  reins  très- 
grave  qui  le  faisait  souffrir  misérablement.  En 


(1)  Farta  vero  vel  rapin»  aut  sacrilegria,  sea  finlsa  judicia, 
subito  Dei  judicio  horribiliter  puniuntur  ibidem  incontinenter 
td  laadem  Domini  salvatoris.  Rabaa.  Vita  XLIX. 


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330  SAINTE  MARTHE 

témoignage  d'un  si  grand  miracle,  il  donna  à 
Dieu,  par  un  acte  signé  de  son  anneau,  la  terre 
située  dans  le  rayon  de  trois  lieues  autour  de 
réglise  delà  très-sainte  Marthe,  sur  les  deux  rives 
du  Rhône,  avec  les  fermes,  les  châteaux  et  les 
bois  que  cette  très-sainte  vierge  possède  encore 
jusqu'à  ce  jour  par  un  privilège  perpétuel  (ou 
mieux)  avec  une  immunité  perpétuelle — immuni- 
tate  perpétua  (1). 

Ce  fait  rapporté  par  Raban,  à  trois  siècles  de 
distance,  sur  des  documents  très-rapprochés  de 
Tépoque  où  le  miracle  eut  lieu,  ce  fait  concorde 
avec  tous  les  monuments  de  l'histoire  de  Clovis 
et  tous  les  traits  du  caractère  de  ce  prince.  Clevîs 
a  pu,  a  dû  visiter  le  tombeau  de  sainte  Marthe^ 
car,  en  Tan  500,  il  combattait,  mettait  en  fuite 
Gondebaud  et  les  Bourguignons  et  entrait  vain- 
queur dans  Avignon ,  tout  près  du  culte  de 
sainte  Marthe,  à  quatre  lieues  de  son  tombeau. 
D'autres  faits  de  la  piété  de  Clovis,  de  sa  dévo- 
tion pour  l'intercession  des  saints  et  de  sa  muni- 
ficence pour  les  églises  et  les  monastères,  surtout 
pour  environner  de  splendeur  les  reliques  des 
saints,  soi^t  racontés  par  l'histoire  et  s'accordent 
bien  avec  le  caractère  de  ce  prince.  Cet  acte 
de  donation,  en  reconnaissance  de  la  grâce  reçue, 
signé  du  sceau  que  le  prince  Franc  portait  au 
doigt  —  suo  annulo  signavit  —  s'accorde  bien 


(1)  Raban.  Vie,  etc.,  XLIX. 


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SA   VIE,  SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  SSl 

avec  les  usages  des  premiers  Mérovingiens.  L'his- 
toire municipale  de  la  ville  de  Tarascon  elle- 
même  conflrrûe,  indirectement,  il  est  vrai,  mais 
d'autant  plus  sûrement,  le  miracle  de  la  guéri- 
son  de  Clovis  ;  car,  les  privilèges,  immunités  et 
franchises  de  la  ville  qui  s'étendaient  juste  à  la 
distance  que  fixait  le  diplôme  de  Clovis,  ces  im- 
munités d'après  lesquelles  la  ville  et  Féglise  de 
Tarascon  ne  seraient  jamais  soumis  à  aucune 
puissance  séculière  (1),  privilèges  renouvelés  par 
les  Rois  de  France,  après  la  réunion  de  la  Pro- 
vence à  la  couronne,  viennent  évidemment  de 
l'acte  de  reconnaissance  de  Clovis.  Enfin,  Raban 
n*est  pas  le  seul  qui  rapporte  ce  fait;  il  était 
relaté  dans  un  manuscrit  célèbre  de  l'église  de 
Sainte-Marthe,  appelé  le  Livre  Authentique.  Ce 
pieux  document  a  été  brûlé  comme  tant  d'autres 
qui  vengeraient  nos  traditions  catholiques  et  na- 
tionales, avec  les  archives  de  cette  église,  au 
commencement  de  la  Révolution.  Mais  un  extrait 
de  ce  Livre,  tiré  en  1486,  par  deux  notaires  pu- 
blics et  conservé  dans  les  archives  de  la  ville  de 
Tarascon,  rapporte  le  fait  de  Clovis,  le  don  de  ce 
prince  et  l'immunité  par  laquelle  la^  ville  et  l'é- 
glise de  Sainte-Marthe  ne  seront  jamais  soumises 
à  aucime  puissance  laïque  (2).  Ainsi,  l'histoire, 


(1)  Expression  du  Livre  Authentique» 

(2)  Qaapropter  beat»  Marthœ  et  loco  ejus^  annali  soi  chi- 
rograpbo,  trium  milliarum  spatio  in  gyro,  ex  utraqae  parte 
Rhodani,  terram  et  villas,  et  castra  dedit^   et  fecit  locum  iUum 


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332  SAINTE  MiJlTÇE 

la  diplomatique,  la  vie  communale  même  de  Ta- 
rascon  déposent  de  la  vérité  du  miracle  de  Glo- 
vls,  du  culte  de  sainte  Marthe  à  Tarascon  au 
commencement  du  vi*  siècle.  Dès  lors,  il  re- 
monte à  des  siècles,  aux  premiers  siècles  du  chris- 
tianisme. En  ce  moment,  le  culte  esten  possession 
des  esprits  et  des  cœurs^  des  traditions  et  des 
mœurs.  Ce  culte  est  tout  authentique  et  profondé- 
ment enraciné  dfins  cette  terre  de  Provence.  Elle 
portait  alors  avec  vénération,  elle  porte  depuis 
dix-huit  siècles  le  tombeau  et  les  reliques  de 
sainte  Marthe,  où  se  pressaient  les  foules,  écla- 
taient les  miracles,  se  succédaient  les  pèlerins  ; 
où  se  manifestait  la  divine  reconnaissance  de 
Jésus  pour  son  hôtesse  bien-aimée,  autant  que  la 
vérité  de  l'histoire  et  Tautheliticité  des  traditions 
provençales. 

Avignon,  comme  Tarascon,  se  glorifie  de  sainte 
Marthe  et  la  reconnaît  pour  apôtre  :  et  si  cette 
ville,  plusieurs  fois  ruinée  par  la  guerre,  ne  nous 
présente  plus  de  monuments  contemporains  ou 
garants  de  la  foi  dés  Avignonnais,  nous  avons 
cependant  encore  des  preuves  de  cette  tradition. 
L'église  cajhédrale  Notre-Dame-des-Doms,  bâtie, 
dit-on,  sur  remplacement  d'une  chapelle  érigée 
par  sainte  Marthe    en  l'honneur  de  la   sainte 


et  ecclesiam  )iberam,  scribens  ne  alicui  potesiatl  laïc»  quaii-> 
doque  subderetur.  Extrait  du  Livre  Authentique,  manuscrit  de 
Peireec  Biblioth.  Garpentras.  Voir  Paillon.  Mon.  ined.  II9 
1335. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  333 

Vierge  (1)  portait  sur  son  frontispice  une  inscrip- 
tion en  vers  rimes  (détruite  en  1733)  qui  procla- 
mait l*apostolat  de  sainte  Marthe.  Dans  le  cloître 
même  de  cette  église,  on  vénérait  une  grotte 
comme  ayant  servi  de  retraite  à  sainte  Marthe  et 
qu'on  avait  convertie  en  église  (2).  La  tradition 
du  miracle  opéré  par  sainte  Marthe  pour  ressus- 
citer un  jeune  homme  qui  s'était  noyé  en  traver- 
sant le  Rhône  pour  venir  l'entendre  prêcher 
l'Evangile  ;  ce  miracle,  raconté  par  Raban,  sur  la 
foi  d'anciennes  histoires,  est  conservé  vivant, 
non-seulement  dans  la  liturgie  d'Avignon,  mais 
encore  dans  la  liturgie  d'autres  nombreuses  égli- 
ses (3).  Saint  Dominique,  au  commencement  du 
xiii*  siècle,  venant  établir  un  couvent  de  son 
ordre  sur  le  lieu  même  consacré  par  la  tradition 
comme  le  lieu  même  où  s'était  opéré  le  miracle  ; 
saint  Vincent Ferrier,  au  xv°  siècle,  racontant  ce 
miracle  dans  un  sermon  sur  sainte  Marthe,  sont 
des  témoins  vénérables  de  cette  tradition.  Avi- 
gnon, depuis  Raban,  a  toujours  nommé,  vénéré 
sainte  Marthe  comme  son  apôtre,  qui  lui  trans- 
mit la  foi,  qui  fonda  son  église.  Raban  rapporte 


(1)  Templum  sane  B.  Virginis  a  diva  Martha  originem  ba- 
boisse  vetns  asserit  traditio,  snmmorum  etiam  Romanornm 
pontiflcum  roboratur.  Suapez,ev.  de  Vai8on,etc.  Gallia  ch.  IX, 

(2)  Caeteram  superest  qiioque  bodiernadieantnimjuxia  claus- 
tram  Domnarum,  in  quo  diva  vivens  agebat,  ex  quo  adjuhcto 
fornice,  sacellum  ipsi  dicatum  coDstrucium  est.  Suarez,  id. 

{'\)  Tamscon,  Autun,  Lyon,  Orléans,  Cologne,  Marseille 
Arles,  Paris,  etc. 

19. 


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384  SAINT£  MABTHE 

cette  tradition  sur  la  foi  de  textes  anciens  ;  nulle 
église,  même  rivale  comme  celle  d'Arles,  ne  lui 
a  jamais  contesté  cette  gloire.  Le  pape  Sixte  IV 
est  donc  Técho  des  siècles,  dans  sa  bulle  de  l'au- 
torisation du  chapitre  de  r.église  d'Avignon,  en 
affirmant  que  cette  église  brille  entre  toutes  les 
autres  églises  cathédrales,  parce  qu'elle  fut  fon- 
dée par  la  bienheureuse  Marthe,  l'hôtesse  de 
Notre-Seigneur  Jésus-Christ  (1). 

Du  reste,  voici  toutes  les  traditions  de  la  Pro- 
vence, traditions  de  miracle  et  de  foi,  parfaite- 
ment résumées  par  M^'  l'archevêque  d'Avignon, 
le  témoin  vénérable  et  l'organe  autorisé  de  ces 
glorieuses  traditions  :—  «  Un  jour  les  habitants 
de  la  colonie  phocéenne  virent  venir  de  loin  une 
barque  mystérieuse  qui  s'avançait  malgré  les 
vents  et  les  tempêtes  :  elle  était  sans  voiles  et  sans 
gouvernail,  mais  Dieu  en  était  le  pilote,  et  l'ange 
de  la  cité-rçine  de  ces  belles  contrées  la  condui- 
sait sur  nos  rivages.  Jamais  la  mer,  qui  en  est  la 
providence,  n'y  porta  de  plus  riches  trésors. 

»  II  y  avait  dans  cette  barque  toute  une  civili- 
sation nouvelle,  et  un  feu  sacré  dont  tout  l'Occi- 
dent allait  être  illuminé  comme  d'un  soleil  nou- 
veau :  il  y  avait  l'Evangile  ;  il  y  avait  Lazare  qui 

(1)  Cum  Uaque,  sicot  accepimus,  eoclesia  Âvenionensis  ioier 
cœlcras  cathédrales  ecclesia»  illarum  partium  claret  et  olim  a 
beala  Martha,  Domini  Jesu  Ghrisli  hospita,  ad  laudem  ^us  et 
gloriosse  Vîrginis  est  fundata,  et  manu  Dei,  utfama  est  eianti- 
quorum  habet  relatio  et  aliquorum  Romanocum  pontiflcum  lit- 
erae  attestantur,  coDseorata  existit...  Sat.  IV,Bulla  anno  1475, 


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SA  VIB,  SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE. 

devait  l'y  prêcher  et  s'asseoir  le  premier  sur  le 
siège  illustre  où  tant  de  saints  évèques  l'ont  suivi; 
il  y  avait  Maximin  qui  devait  fonder  l'église 
d'Aix,  tandis  que  Tophirme  fondait  auprès  celle 
que  devait  illustrer  saint  Césaire. 

»  Il  y  avait  Madeleine  qui  devait  semer  sur  cette 
terre  aride  ses  larmes  fécondes  ;  il  y  avait  les 
saintes  Maries  dont  la  cendre  vénérée  des  mate- 
lots gardent  et  préservent  des  orages  la  côte  qui 
porte  leur  nom  (1);  il  y  avait  Marthe,  amie  du  Sau- 
veur, qui,  remontant  le  Rhône  encore  plein  de 
son  souvenir  et  de  ses  prodiges,  vint  portant  la 
céleste  lumière  sur  la  roche  appelée  Notre-Dame- 
des-Doms,  bâtir  à  Marie  encore  vivante  une  cha- 
pelle que  Jésus,  suivant  une  tradition,  a  lui- 
même  consacrée. 

»  Mais,  à  côté  de  ces  trésors,  il  y  en  avait  un 
autre  :  c'était  la  relique  la  plus  digne  du  respect 


(I)  Les  saintes  Maries,  Marie  Jacobé  (mère  de  Jacques  le 
Mineur),  Marie  Salomé  (mère  de  Jean  et  de  Jacques  le  Mineur) 
étaient  les  fllles  de  sainte  Anne,  de  deux  premiers  mariages  : 
43ar  sainte  Anne  fut  mariée  trois  fois,  selon  de  sérieux  auteurs, 
qui  suivent  la  tradition  du  moyen-âge,  et  sont  appuyés  par  les 
Visions  de  sainte  Colette  et  de  Catherine  Emmerich.  (Voyez 
Vie  de  N.-S.,  IV,  126,  VI.  246.)  Ces  deux  Mariesavec  Marie- 
Madeleine  sont  les  pieuses  myrrhophores  du  sépulcre  et  les 
preoiiers  témoins  de  la  Résurrection.  C'est  encore  la  tradition 
des  églises  de  Provence  :  0  sorores  egregiœ^  Annœ  beatœ  fiUœ» 
(Hym.  Brev.  Aptens.  1532).  Deus,  qui  beatas  Mariam  Jacobiet 
Mariam  Salome  Genitricis  tuas  sorores  ad  tuam  resurrectio- 
nom  nuntiandam  «elegisli...  (Orat.  in  festo  SS.  Mar.  Missal. 
Lug.  Oolliique,  etc.) 


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SAINTE  MARTHE 

de  la  terre,  puisque  celle  de  Marie  est  aux  deux. 
C'était  le  corps  de  sainte  Anne  (1).  » 

Cela  suffit  :  nous  n'avons  pas  à  reprendre  le 
détail  des  preuves  qui  regardent  sainte  Madeleine 
et  saint  Maximin  (2).  Car  ce  qui  prouve  laposto- 
latde  l'un  des  membres  de  la  famille  de  Béthanie, 
ou  de  l'un  de  leurs  compagnons,  prouve  l'apos- 
tolat des  autres.  Ils  sont  inséparables  dans  This- 
toire  et  la  légende  comme  ils  sont  inséparables 
dans  le  récit  de  l'évangile  et  dans  le  culte  des 
Provençaux.Marthe  est  venue  en  Provence  comme 
Lazare  son  frère,  comme  Madeleine  leur  sœur, 
comme  Maximin,  comme  les  saintes  Maries, 
comme  les  autres  compagnons  de  leur  transport 
miraculeux  d'Orient  en  Occident,  de  Palestine  en 
Provence  (3).  Cette  vérité  nous  est  démontrée  par 
les  restes  de  monuments  qui  subsistent  après  dix- 
huit  siècles  sous  les  ruines  accumulées  par  les 
ravages  des  barbares,  les  destructions  du  temps, 
les  injures  des  faux  savants.  Pour  nous  et  pour 
les  simples  qui  voient  plus  droit,  qui  voient 
mieux  et  plus  loin  souvent  que  les  savants  et  les 
érudits,  cette  vérité  resplendit,  pleinement  démon- 


(i)  Lettre  pastorale  de  monseigneur  Dubreoil,  arch.  d'Avi- 
gnon, pour  le  couronnement  de  sainte  Anne  à  Apt,  août.  1877. 

(2)  Voir  Sainte  Madeleine, etc.  Madeleine  en  Pr<»vence,  XIV. 

(3)  Marlialis —  Maximinus — Entropius— Salurninus — atque 
Cœlidonins  —  (alias  Sidonins)  nec  non  Martha  et  Magdalene  — 
pariteret  Lazarus....  locum  isfum  elegerunt  — Sorores  quas 
genuerunt,  Gleophas  et  Salome.  Livre  d'office  de  Véglise  de 
N.-D  de  la  Mer. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  337 

trée  par  cette  obstipatron  de  croyance  et  de  véné- 
ration, de  culte  et  d'amour,  d'enthousiasme  et" 
d'harmonie  qui  subsiste  au  cœur  de  la  poétique 
et  chaude  Provence  (1).  Le  souvenir  de  Marthe, 
comme  le  parfum  de  Madeleine,  comme  le  blanc 
suaire  de  leur  frère  ressuscité,  Jésus  les  a  confiés 
à  la  vénération  fidèle  de  la  France  ;  et  la  France, 
malgré  ses  fautes  et  ses  malheurs,  malgré  ses 
défaillances  et  ses  misères,  s'est  acquittée  pieiise- 
ment  de  la  reconnaissance  de  Jésus  pour  ses  amis 
de  Béthanie. 

Chose  étonnante  et  merveilleuse,  qui  n'est  pas 
sans  une  profonde  et  mystérieuse  signification  I 
Tous  les  plus  fidèles  amis  de  Jésus,  ses  amis  de 
Béthanie^  ses  parents  de  Nazareth,  les  premiers 
témoins  et  les  premiers  apôtres  de  la  résurrection, 
ils  ont  tous  été  donnés  à  la  France.  Jésus  nous  a 
confié  les  reliques  de  sa  famille  et  les  reliques 
de  son  cœur.  La  France  les  a  reçues  pour  les  con- 
server et  les  défendre,  pour  les  vénérer  et  les 
aimer  ;  elle  a  reçu  ces  premiers  témoins  et  ces 
chers  amis  de  Jésus  pour  recevoir  de  leur  bouche 
véridique  la  première  prédication  de  l'Evangile, 

(1)  Frédéric  Mlslral,  le  prince  des  Pélibrea  provençaux, 
dans  son  beau  poème  de  Miréio,  fait  raconter  ou  plutôt  chan- 
ter par  les  saintes ^bi  santOy  toute  la  légende  provençtfle;  rien  de 
délicieusement  tendre  et  touchant  coa  me  la  prière  que  chante 
Miréio  au  chant  X  :  0  santi  Mario...  Rien  de  magnifique,  rien 
de  palpitant  de  foi  et  d'enthousiasme  comme  le  chant  XI 
font  entier  qui  est  le  récit  en  strophes  ardentes  de  toute  l'his- 
toire des  saints  de  Provence.  La  poésie  est  vraie  comme  la  foi. 


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338  SAINTE  MARTHE 

pour  faire  fleurir  son  sol,  pour  illuminer  son 
âme  et  ennoblir  son  histoire.  C'est  de  là  sans 
doute  qu'elle  tient  cette  merveilleuse  force  de 
résurrection  qui  la  relève  après  ses  chutes  les 
plus  profondes  et  ses  rechutes  les  plus  désespé- 
rées. Elle  tient  cette  force,  cette  grâce,  des  amis, 
des  parents,  des  fidèles,  des  martyrs  de  Jésus  rt 
de  leurs  reliques.  Merveille  de  force  et  de  résur- 
rection qui  répond  comme  une  récompense  à 
cette  pieuse  et  chevaleresque  persistance  de  dévo- 
tion pour  ces  saintes  femmes  abordées  aux  riva- 
ges de  la  Provence,  et  spécialement  à  son  culte 
pour  la  pénitente  de  Magdalum  et  pour  la  vierge 
de  Béthanie. 


/VTl 


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X 

MARTHE  ÉVANGÉLISE  LA  PROVENGE.  —  MARTHE 
A  TARASCON. 

Hœc  est  Christi  loquifera 
Obstetrix  et  dapifera, 
Cujus  sancta  petitio 
Fit  fpatris  resuprectio. 
Dumque  Tharascam  perimit, 
Aparté  terrain  eximit, 
Et  1  harascônis  prsedia 
Gaudent  ejus  praBsenlia. 
Exstinctum  amne  suscitât 
Dum  fidem  Christi  praedicat. 
Âvonionis  patria 
Cessât  ab  idololatria. 
(Brev.Eccles.  Grass.  Gothique.) 
Elle  est  Fapôtre  du  Christ  ;  elle  le  fait  naître  et  le 
nourrit  dans   Tâme  de  ses   auditeurs,  elle  dont 
la  sainte,  prière  fut  la  résurrection  de  son  frère. 
Pendant   qu'elle  tue    la   Tarasque,   elle  délivre  le 
pays  d'un  fléau,  et  les  champs  de  Tarascon  se  ré- 
jouissent de  sa  présence. 
Elle  ressuscite  un  jeune  homme  qui  se  noie  dans  le 
fleuve  pendant  qu'elle  prêche  la  foi  du  Christ  ; 
par  elle,  la  cité  d'Avignon  abandonne  l'idolâtrie. 

Nous  reprenons  paisiblement  le  récit  de  la  vie 
de  Marthe.  Nous  n'aurons  guère  plus  à  nous  arrê- 
ter pour  discuter  des  assertions,  établir  des 
preuves  et  consulter  des  documents.  Nous  n'a- 
vons qu'à  suivre  le  récit  de  Baban-Maur,  explici- 


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340  SAINTE  MARTHE 

tement  confirmé  par  la  liturgie,  et  traduit,  com- 
menté par  Fart  et  la  poésie.  Donnons  d'abord  le 
rayon  concentré  de  la  Vision  qui  résume  l'apos- 
tolat de  Marthe  en  Provence  :  —  «  Je  vis  sainte 
Marthe  lorsqu'elle  eut  quitté  Marseille  :  accom- 
pagnée de  Marcelle,  de  l'autre  servante  et  de 
quelques  femmes  qui  s'étaient  attachées  à  elle, 
elle  était  arrivée  dans  une  contrée  sauvage;  d'un 
accès  difficile,  oîi  plusieurs  femmes  païennes 
habitaient  des  cabanes  adossées  aux  antres  des 
rochers.  C'étaient  des  captives  que  les  gens  du 
pays  avaient  enlevées  pendant  une  guerre  et  qu'ils 
avaient  établies  là  ;  elles  étaient  soumises  à  une 
surveillance  particulière  ;  Marthe  et  ses  compa- 
gnes s'établirent  dans  leur  voisinage  ;  elles  se 
construisirent  d'abord  de  petites  cabanes  près  des 
leurs  ;  plus  tard,  elles  bâtirent  un  couvent  et 
une  église.  L'église,  au  commencement,  n'avait 
que  les  quatre  murs  avec  une  toiture  en  branches 
tressées  recouvertes  de  gazon  ;  toutes  y  travail- 
laient ;  elles  convertirent  d'abord  les  captives 
dont  quelques-unes  s'adjoignirent  à  elles  ;  d'au- 
tres, au  contraire,  leur  *donnèrent  beaucoup  de 
chagrin,  et,  par  des  dénonciations  perfides,  atti- 
rèrent sur  elles  des  persécutions  de  toute  espèce, 
de  la  part  des  habitants  du  pays- 

»  Il  y  avait  dans  le   voisinage  une  ville  qui 
s'appelait  Aquae  (1),  à  ce  que  je  crois.  11  semblait 


(!)  Aquœ  Sexb'œ^  aujourd'hui  Aix. 


'\ 


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SA  yiB,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  341 

y  avoir  là  des  sources  d'eau  chaude  ;  car  on 
voyait  de  ce  côté  s'élever  continuellement  des 
masses  de  vapeur.  J'ai  vu  Marthe  près  d'un 
fleuve  très-large  faire  périr  un  monstre  qui  se 
tenait  dans  le  fleuve  et  qui  faisait  beaucoup  de 
ravages.  Il  renversait  les  barques  ;  souvent  aussi 
il  venait  à  terre  et  dévorait  des  hommes  et  du 
bétail.  C'était  comme  un  porc  d'une  grandeur 
démesurée;  il  avait  une  tête  énorme,  des  pattes 
très-courtes,  semblables  à  celles  d'une  tortue , 
la  partie  inférieure  du  corps  comme  celle  d'un 
poisson,  et  des  ailes  membraneuses  garnies  de 
griffes.  Marthe  le  rencontra  dans  un  bois,  sur  le 
bord  du  fleuve,  comme  il  venait  de  dévorer  un 
homme.  Il  y  avait  plusieurs  personnes  avec  elle. 
Elle  dompta  le  monstre  en  lui  jetant  sa  ceinture 
autour  du  cou  au  nom  de  Jésus  ;  puis  elle  l'étran- 
gla. Le  peuple  l'acheva  à  coups  de  pierres  et 
d'épées.  Je  la  \is  souvent  prêcher  l'Evangile 
devant  un  nombreux  auditoire,  soit  en  plein 
champ,  soit  au  bord  du  fleuve.  Elle  avait  cou- 
tume alors,  avec  l'aide  de  ses  compagnes,  d'éle- 
ver avec  des  pierres  une  espèce  de  tertre  sur  le- 
quel elle  montait.  Elles  disposaient  des  pierres 
en  forme  de  degrés  ;  l'intérieur  était  creux  comme 
un  caveau;  elles  plaçaient  en  haut  une  large 
pierre  sur  laquelle  Marthe  se  tenait.  Elle  faisait 
ce  travail  mieux  qu'un  maçon  de  profession, 
grftce  à  son  activité  et  à  son  adresse  extraordi- 
naires. 
»  Je  la  vis  un  jour  prêcher  au  bord  du  fleuve 


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342  SAINTE  MARTHE 

du  haut  d'un  de  ces  amas  de  pierres.  Un  jeune 
homme,  qui  était  sur  l'autre  rive,  voulut  traverser 
la  rivière  à  la  nage  pour  venir  l'entendre  ;  m^îs 
le  courant  l'emportant,  il  se  noya.  J'eus  alors  une 
vision  où  je  vis  les  gens  du  pays  lui  adresser 
force  injures  à  ce  sujet,  et  lui  reprocher  en  outre 
d'avoir  converti  à  la  foi  des  femmes  esclaves.  Je 
vis  aussi  le  père  du  jeune  homme  noyé  retrouver 
son  corps  le  lendemain,  l'apporter  devant  Marthe 
en  présence  d'une  foule  nombreuse,  et  lui  dire 
qu'il  croirait  à  son  Dieu,  si  elle  rendait  la  vie  à 
son  fils.  Je  vis  alors  Marthe  lui  ordonner  au  nom 
de  Jésus  de  revenir  à  la  vie.  Il  ressuscita  en  effet 
et  se  fit  chrétien  ainsi  que  son  père  et  plusieurs 
autres.  Toutefois  il  y  eut  des  gens  qui  traitèrent 
Marthe  de  magicienne  et  la  persécutèrent.  Je 
vis  aussi  qu'un  de  ceux  qui  étaient  venus  de  la 
Palestine  avec  elle  (c'était,  je  crois,  le  disciple 
Maximin)  s'était  établi  dans  le  voisinage  et  visi- 
tait Marthe  en  qualité  de  prêtre  et  lui  donnait  la 
sainte  Communion.  Marthe  travailla  beaucoup  à 
propager  l'Evangile  et  opéra  un  très-grand  nom- 
bre de  conversions  (1)». 

Marthe  est  donc  arrivée  en  Provence  sur  la  bar- 
que miraculeuse  qui  portait  l'Evangile  en  Occi- 
dent, qui  portait  en  France,  avec  les  reliques 
aimées  de  Jésus  et  de  Marie,  les  amis  fidèles  du 
Dieu  fait  homme  devenus  ses  témoins  et  ses  pré- 


(1)  Vie  de  N.  S.  J.-Ch.  VI,  349-361. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  343 

dicateurs  intrépides.  Après  avoir  suivi  Lazare, 
son  frère,  à  Marseille  ;  après  avoir  avec  lui,  près 
de  lui,  pour  le  consoler  et  le  fortifier,  prêché  le 
nom  de  Jésus,  leur  hôte  et  leur  ami,  amenant  les 
premiers  disciples  du  Maître,  les  premiers  chré- 
tiens de  Marseille  à  la  pratique  de  l'Evangile,  Mar- 
the poussa  plus  loin  dans  la  Provence  en  remon- 
tant les  rives  du  Rhône.  Elle  avait  un  autre  champ 
à  cultiver,  une  mission  particulière  à  remplir. 
Après  avoir  assaini  cette  partie  de  la  Provence  qui 
lui  était  confiée,  après  Tavoir  convertie,  elle  devait 
y  fonder  la  vie  religieuse  ;  elle  devait  instaurer 
sur  cette  terre  privilégiée  la  perfection  des  con- 
seils évangéliques,  y  faire  fleurir  Tangélique  et 
féconde  virginité  qui  devait  remplir  TOccident  de 
ses  merveilles  et  couvrir  la  France  de  ces  immor- 
telles générations  de  vierges,  filles,  sœurs,  émules 
de  sainte  Marthe  (1).  Parménas,  nous  dit  Raban, 
se  retira  dans  la  ville  d'Avignon,  de  la  province 
viennoise,  avec  la  vénérable  servante  du  Seigneur, 
sainte  Marthe,  avec  Marcelle  sa  propre  servante, 
Epaphras  etSosthène,  Germain,  Evodie  et  Synti- 
que  (2).  La  bienheureuse  Marthe,  avec  ses  com- 


(I  )  0  qaam  pulchra  est  casta  generatio  cam  olaritate  !  Im- 
mortalU  est..  Sap.  IV,  I. 

(2)  Raban,  vie,  etc.^XXXVII.  Raban,  en  assignant  aux  vingt- 
quatre  anciens  disciples  de  Jésus,  la  plupart  d'entre  les 
soi^^ante-douze  disciples,  les  dix-sept  provinces  des  Gaules  et 
les  sept  provinces  des  Espagnes,  s'est  trompé  pour  plusieurs, 
cela  est  incontestable  et  incontesté.  L'abbé  Paillon  le  remarque 


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344  SAINTE  MARTHE 

pagnons,  parcourait  la  ville  d'Avignon  et  la  ville 
d'Arles,  ainsi  que  les  villages  le  long  du  Rhône, 
les  bourgs  de  la  province  viennoise,  évangélîsant 
aux  peuples  le  Seigneur  Sauveur  ;  ce  qu'elle  avait 
vu  le  concernant,  ce  qu'elle  avait  appris  de  sa 
bouche,  elle  l'attestait  publiquement,  et  ce  qu'elle 
annonçait  de  ses  divins  prodiges,  elle  le  confir- 
mait par  ses  propres  miracles  ;  elle  avait,  lorsque 
c'était  opportun,  avec  le  secours  de  la  prière  et 
en  se  servant  du  signe  de  la  croix,  la  grâce  des 
guérisons  (1),  de  purifier  les  lépreux,  de  rendre 
le  mouvement  aux  paralytiques,  de  ressusciter 
les  morts,  de  rendre  l'usage  de  leurs  organes  aux 
aveugles,  aux  muets,  aux  sourds,  aux  boiteux,  de 
rendre  la  santé  aux  infirmes  et  aux  malades.  Hac 
Martha,  Voilà  ce  qu'était  Marthe  ;  voilà  ce  que 
Marthe  faisait  (2). 

Ne  nous  étonnons  pas  d'entendre  prêcher  une 
femme,  de  voir  faire  tant  de  miracles  à  une  vierge. 
Lorsque  saint  Paul  ordonne  aux  femmes  de  se 
taire  dans  l'église,  Mulieres  in  ecclesiis  taceant  (3), 
lorsqu'il  ne  leur  permet  pas  d'enseigner,  Docere 
autem  muUeri  non  permitto  (4) ,    l'apôtre  leur 

(Mon/ined.  I.  52, "3).  Nous  Tavons  aus»i  noté.  Toutefois,  riea 
dans  Tantiquité  no  contredit  et  toutes  les  traditions  locales  con- 
firment ce  qu'il  dit  ici  des  compagnons  de  Marthe,  de  Lazare 
et  de  Madeleine. 

(1)  I  Cor.  XII.  30. 

(2)  Raban,  vie,  etc.  XXXIX. 
(3    I  Cor.  XIV.  34. 

I  Timot.  11.12. 


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SA  VIE,   SON  fllSTOIBÈ  ET  SON  CTTLTE.  345 

défend  de  parler  dans  l'église,  devant  la  hiérar- 
chie constituée  ;  il  ne  leur  défend  pas  d'instruire 
et  même  de  prêcher  en  particulier,  avec  prudence 
et  modestie,  dans  leur  petite  église  domestique  , 
comme  Priscille  fit  pour  ApoUo  selon  le  livre 
des  Actes  (1),  comme  Flavie  Domitille  fit  pour 
Flavius  Clemens,  comme  Cécile  fit  pour  Valérien 
et  pour  Tiburce,  comme  Natalie  pour  Adrien, 
Monique  pour  Patrice,  comme  Marthe,  la  sainte 
personne,  pour  Marins,  comme  Théodelinde  pour 
Agilulphe,  comme  Glotilde  pour  Clovis  et  pour 
ses  leudes.  Mais  encore  Fapostolat  de  Marthe  ainsi 
que  celui  de  Madeleine,  reçu  comme  directement 
du  Sauveur,  lui-même,  accompagné  de  prodiges 
et  confirmé  de  miracles,  est  au-dessus,  avant  et  en 
dehors  de  ces  règles  si  sages  de  hiérarchie  et  de 
subordination  que  le  grand  apôtre  marquait  aux 
églises  régulièrement  constituées.  D'ailleurs,  Mar- 
the était  un  témoin  avant  même  d'être  un  apôtre, 
un  vivant  exemplaire  de  l'Evangile,  avant  d'être 
un  évangéliste  ,  et  il  lui  était  permis,  c'était  un 
besoin  pour  son  cœur,  en  même  temps  qu'un 
devoir  pour  sa  foi,  comme  un  emploi  d'une  voca- 
tion extraordinaire,  de  dire  à  tous  ce  qu'elle  avait 
entendu,  ce  qu'elle  avait  vu  de  ses  yeux,  ce  qu'elle 
avait  compris,  ce  que  ses  mains  avaient  touché 
du  Verbe  de  Dieu  (2)  qui  s'était  fait  son  hôte, 
son  commensal  et  son  ami. 

(1)  Aot  XVIII.  26. 

(2)  I  JoaQ.  L  I. 


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346  SAmTB  MABTHE 

Quant  aux  miracles  si  nombreux  dans  le  récît 
de  Raban  et  dont  plusieurs  racontés  dans  le  dé- 
tail sont  si  prodigieusement  admirables,  ne  nous 
étonnons  pas  que  Marthe  si  familière  et  si  em- 
pressée avec  l'humanité  de  Jésus  ait  reçu  et  com- 
me contracté,  par  ce  saint  commerce,  une  si 
grande  puissance  sur  la  nature.  Elle  fut  la  noble 
et  dévouée  servante  de  Jésus;  elle  devait  être 
rhumble  et  douce  servante  des  membres  infirmes 
et  souffrants  de  Jésus.  Elle  était  vierge  :  l'auréole 
de  virginité  qu'elle  a  reçue  d'une  aimable  préve- 
nance de  la  grâce  l'enlève  aux  basses  régions  de 
la  terre  et  l'établit  dans  la  région  surnaturelle  où 
le  divin  Maître  opérait  tranquillement  ses  œuvres 
divines  (1).  Ses  mains  actives  et  vaillantes,  ses 
mains  pures  devaient  multiplier  les  miracles  en 
multipliant  ses  œuvres.  Vierge,  vivant  holocauste 
où  se  consumait  la  chair  par  l'Esprit  et  se  domp- 
tait la  nature  pour  faire  fleurir  et  rayonner  la 
grâce,  Marthe  devait  faire  des  miracles,  opérer 
des  prodiges,  par  ce  privilège  spécial  qui  fait  de 
rinnocence  une  royauté,  de  la  virginité  une  do- 
mination, un  attrait,  un  charme  de  la  nature.  Les 
anciens  eux-mêmes  l'avaient  entrevu  et  comme 
subodoré.  Les  légendes  de  leurs  vestales  sont  de 
pâles  pressentiments  de  la  vie  toute  prodigieuse 
de  nos  saintes  vierges.  Souvenens-nous,  d'ail- 
leurs, de  cette  parole  de  Jésus ,  une  promesse 

(1)  Joaa.  V.  36.  etc. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIIUB  ET  SON  CtJLTE.  347 

divine  appuyée  d'un  serment  solennel  :  En  vé- 
rité, en  vérité  je  vous  dis  :  Qui  croit  en  moi,  les 
œuvres  que  je  fais,  il  les  fera  lui-même,  et  il  en 
fera  de  plus  grandes,parce  que  je  vais  au  Père(i). 
C'est  à  ceux  qui  croiront  en  Lui  que  Jésus  pro- 
met cette  puissance  de  miracles,  puissance  d'au- 
tant plus  irrésistible  que  la  foi  sera  plus  inébran- 
lable. Or,  Marthe,  nous  pouvons  le  dire,  repré- 
sente plus  spécialement  la  foi,  pendant  que  sa 
sœur  Madeleine  représente  plus  spécialement 
rameur.  La  foi  pousse  Marthe  aux  œuvres,  car 
elle  est  essentiellement  agissante  ;  elle  ne  peut 
se  reposer  que  dans  la  révélation  définitive  de  la 
gloire  du  visage  de  Dieu.  La  foi  qui  chemine  à 
travers  le  monde  pour  aller  à  la  conquête  de 
rameur  devait  disposer  Marthe,  si  naturellement 
active,  à  l'action,  au  sacrifice,  au  ministère  inces- 
sant des  œuvres.  Dès  lors,  la  foi  lui  donna  le  pou- 
voir des  miracles.  L'historien  des  deux  soBurs  ne 
rapporte  point  de  miracles  de  Madeleine;  l'amour 
l'enlève  et  l'emporte  au-dessus  des  choses  de  la 
nature.  Son  existence  est  un  prodige,  il  est  wai, 
exhaussé  sur  son  piédestal  de  rocher,  balancé 
par  la  main  des  anges  dans  le  pur  azur  et  la  lu- 
mière du  ciel,  mais  c'est  un  prodige  environné 
de  silence,  enveloppé  de  réclusion  et  qui  ne  se 
découvre  que  par  en  haut.  Au  contraire,  plusieurs 
des  miracles  de  Marthe  nous  sont  connus,  et  com- 
bien d'autres  ne  nous  ont  pas  été  racontés  I  Mar- 

(i)  Jean.  XIV.  12. 


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348  SAINTB  MARTHE 

the  a  confessé  Jésus-Christ  fils  du  Dieu  vivant  dans 
Vinfirmité  de  sa  chair  ;  et  c'est  par  cette  foi  vail- 
lante et  forte  qu'elle  opère  des  miracles  ;  et  ces 
miracles  sont  d^autant  plus  grands  que  cette  foi, 
plus  ferme  et  plus  active,  lui  fait  vaincre  les  sens 
et  surmonter  la  nature,  et  ces  miracles  sont  des 
œuvres  de  miséricorde,  œuvres  de  guérison,  de 
délivrance,  de  résurrection,  pour  mieux  caracté- 
riser sa  mission  et  plus  glorieusement  récom- 
penser sa  fidèle  et  merveilleuse  activité. 

Maintenant^  dirons-nous  avec  le  pieux  historien 
des  deux  sœurs,  revenons  à  Tordre  de  notre  ré- 
cit, et,  mettant  de  côté  la  vie  contemplative  de 
Marie,  racontons  la  vie  et  les  miracles  de  sa  sœur 
la  bienheureuse  Marthe.  —  Entre  Arles  et  Avi- 
gnon, cités  de  la  province  viennoise,  près  des 
rives  du  Rhône,  parmi  des  halliers  stériles  et  les 
graviers  du  fleuve,  était  un  désert  rempli  de  bétes 
féroces  et  de  serpents  venimeux.  Là,  parmi  les 
animaux  venimeux,  errait  un  dragon  terrible, 
d'une  incroyable  longueur  et  d'une  grosseur 
énorme.  Son  souffle  répandait  unB  fumée  mor- 
telle; ses  yeux  lançaient  des  étincelles  sulfu- 
reuses ;  sa  gueule,  armée  de  dents  aiguës,  lançait 
des  sifflements  perçants  et  d'horribles  rugisse- 
ments. Tout  ce  qu'il  pouvait  atteindre,  il  le  déchi- 
rait de  ses  ongles  et  de  ses  dents;  tout  ce  qui 
s'approchait  de  lui  périssait  par  l'infection  mor- 
telle de  son  haleine.  Il  est  incroyable  combien  de 
troupeaux  et  de  bergers  il  avait  dévorés,  combien 
d'hommes  il  avait  fait  périr  par  son  souffle  em- 


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SA  VIB,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  349 

poisonné  I  Un  jour,  la  bienheureuse  Marthe  an- 
nonçant la  parole  de  Dieu  aux  foules  qui  s'étaient 
rassemblées  autour  d'elle,  on  vint  lui  parler  du 
dragon  qui  était  alors  le  sujet  de  toutes  les  con- 
versations :  les  uns  la  priaient  dévotement,  quel- 
ques autres,  comme  il  n'est  pas  rare,  pour  la  ten- 
ter, disaient  :  que  si  le  Christ  avait  quelque  pou- 
voir, rhéroïque  et  bienheureuse  fille  le  montrerait 
à  ce  sujet  ;  car  il  ne  pouvait  se  faire  qu'aucun 
secours  humain  les  délivrât  de  ce  dragon.  Elle 
leur  dit  :  Si  vous  êtes  prêts  à  croire,  toutes  choses 
sont  possibles  à  celui  qui  croit  (1).  Alors,  le  peu- 
ple promettant  de  croire,  elle  les  précède  avec 
joie  ;  elle  se  dirige  avec  fermeté  vers  le  repaire 
du  dragon  ;  ayant  fait  le  signe  de  la  croix,  elle 
apaise  sa  férocité;  avec  sa  ceinture  elle  lie  le  cou 
du  monstre  ;  et,  tournant  les  yeux  vers  les  peuples 
effrayés  qui  regardaient  de  loin  :  Pourquoi  trem- 
blez-vous? dit-elle.  Voici  que  je  tiens  le  serpent 
et  vous  hésitez  encore?  Approchez  hardiment  au 
nom  du  Seigneur  Sauveur,  et  mettez  en  pièces  le 
monstre  vénéneux.  Elle  dit,  et  défendant  au  dra- 
gon^ avec  une  souveraine  puissance,  de  nuire 
à  personne  par  son  souffle  ou  sa  morsure  ;  en- 
suite reprochant  aux  foules  leur  peu  de  foi,  et 
les  excitant  à  frapper  avec  courage,  elle  arrête 
aussitôt  le  dragon,  mais  à  peine  elle  peut  rassu- 
rer les  foules.  Eiffin,  se  précipitant  ensemble  avec 


(l)Maro.  IX,  22. 

20 


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des  armes,  ils  déchirèrent  la  bête  en  pièces,  ad- 
mirant la  foi  et  la  constance  de  la  bienheureuse 
Marthe,  qui  tenait  immobile  si  facilement,  sans 
aucune  crainte,  avec  le  lien  fragile  de  sa  ceinture, 
une  si  énorme  bête  pendant  qu'on  la  mettait  à 
mort  (1). 

Voilàlepremier  miracle  de  Marthe.  Nous  n'a- 
vons pas  aie  discuter,  à  le  prouver.  Après  Raban, 
la  Légende  Dorée  le  raconte  en  un  récit  qui  n'est 
pas  évidemment  la  réduction  de  celui  que  nous 
venons  de  traduire,  car  il  y  a  des  détails  diffé- 
rents. La  liturgie  et  Thagiologie,  Tart  et  la  poésie 
ne  séparent  jamais  sainte  Marthe  de  son  dragon 
vaincu,  de  sa  Tarasque  enchaînée  par  sa  virgi- 
nale ceinture.  Ce  miracle  est  vrai  comme  les  au- 
tres miracles  de  la  sainte,  comme  toute  la  vie 
évangélique  et  légendaire  de  la  sœur  de  Lazare- 
Mais  on  nous  pardonnera  d'insister  sur  ce  fait 
prodigieux,  pour  l'expliquer  et  pour  en  marquer 
le  vrai  caractère  et  la  profonde  signification.  Mar- 
the, ce  n'est  pas  étonnant,  devait  exercer  le  pou- 
voir que  Jésus  avait  donné  spécialement  à  ses 
disciples,  avant  de  les  quitter.  Celle  qui  fut  à  la 
fois  disciple,  amie,  hôtesse  de  Jésus,  dut  recevoir 
plus  directement,  dut  exercer  plus  puissamment 
le  pouvoir  de  faire  des  miracles.  Or,  parmi  les 
signes  qui  doivent  suivre  et  confirmer  la  parole 
des  disciples  se  trouve  expressément  celui-ci: 


(1)  Hab.  vie  etc.,  XL. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  351 

Serpentes  tollent  (1).  Ils  prendront,  ils  touche- 
ront les  serpents  sans  en  ressentir  aucun  mal  ; 
par  conséquent,  ils  les  chasseront,  ils  les  extermi- 
neront, ou,  selon  le  texte  d'un  autre  évarigéliste 
plus  explicite  encore  et  dont  le  miracle  dé  Marthe 
semble  être  la  vivante  expression  :  —  Voici  que 
je  vous  ai  donné  le  pouvoir  de  fouler  aux  pieds 
les  serpents  et  les  scorpions,  et  toute  la  force  de 
l'ennemi  ;  et  vous  n*en  ressentirez  aucun  mal  (2). 
Cet  ennemi  c'est  le  diable  qui  commande  aux 
animaux  féroces  et  à  toutes  les  choses  nuisibles, 
et  qui  s'en  sert  pour  blesser  l'homme  et  pour  le 
perdre  (3). 

L'Evangile  nous  donné  ainsi  tout  à  la  fois  l'ori- 
gine et  la  raison  de  ce  pouvoir  de  lier,  de  dé- 
truire les  serpents,  les  monstres,  les  dragons  qui 
infestaient  le  monde  avant  que  la  lumière  de  l'E- 
vangile n'eût  dissipé  ses  ténèbres  et  guéri  sa  cor- 
ruption. Comment  nous  étonner  de  voir^  au  ber- 
ceau des  principales  églises  et  sous  les  pieds  des 
premiers  apôtres  de  l'Evangile,  ces  serpents 
monstrueux  abattus,  ces  dragons  vaincus,  en- 
chaînés, détruits  ?  La  parole  de  l'Evangile  nous 
apprend  que  ces  monstres  étaient  nombreux  ;  le 


(1)  Marc.  XVI,  18. 

(2)  Luc.  X,  19. 

(3)  Si?e  etiam  dlaboli,  qui  omnibas  feris  et  rebas  noiiis 
praeest,  eisque  abutitur,  ut  homiaem  Isdat  et  périmât.  Corn. 
a  Lap.  in  Luc.  X. 


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352  SAINTE  MARTHE 

paganisme  et  ses  monstrueuses  erreurs,  la  cor- 
ruption avec  ses  vices  abominables,  le  monde 
avec  ses  forcés  sataniques  déchaînées  contre  Jésus- 
Christ,  s'exprimaient,  se  localisaient,  se  symbo- 
lisaient et,  pour  ainsi  dire,  s'incarnaient  dans  ces 
êtres  supranaturels,  dans  ces  dragons,  dans  ces 
guivres.  Ces  êtres  énormes  et  puissants,  dont  la 
faune  préhistorique  peut  donner  une  idée,  mais 
qui  n'ont  pas  été  classés  dans  l'histoire  natu- 
relle, ce  sont  à  la  fois  des  symboles  sataniques 
et  des  animaux  réels  ;  ce  sont  des  monstres  qui, 
de  loin  en  loin,  apparaissent  en  dehors  des  espè- 
ces et  des  lois  naturelles,  comme  des  interven- 
tions diaboliques  pour  troubler  l'œuvre  de  Dieu  ; 
ce  sont  des  représentants  et  comme  des  continua- 
teurs effrayants  de  la  race  et  de  l'œuvre  du  pre- 
mier serpent. 

D'après  plusieurs  Pères  de  l'Eglise,  d'après 
Bède  le  vénérable  et  Denys  le  chartreux,  d'après 
S.  Bonaventure  et  Vincent  deBeauvaîs,  le  serpent 
qui  servit  au  diable  d'organe  et  d'intermédiaire 
pour  tenter  Eve  et  perdre  l'homme  était  un  dra- 
gon (1).  C'est  la  remarque  de  S.  Augustin  que  les 
démons,  après  avoir  trompé  les  hommes  parles 
serpents,  continuent  à  les  abuser,  à  les  combat- 


(1)  Âiant  Beda,  Dionys  Cartbus.  et  histor.  scolast.  ac 
S.  Bonav.  in  2.  Dictunt.  21  et  Vincent.  Bellov.  in  specal 
histor.  serpentem  hune  fuisse  draconem.  Âpud  Corn,  a  Lap.  In 
Gen.  III. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  353 

tre,  à  les  séduire  par  ces  animaux  ;  et  Dieu  per 
mit  ces  ruses,  ces  incantations  et  ces  terreurs  de 
serpents,  de  dragons  devenus  des  idoles  terribles, 
pour  rappeler  le  fait  primitif  et  capital  de  la  ten- 
tation et  de  la  chute  (1).  De  là,  le  culte  du  ser- 
pent dans  toutes  les  religions  de  Tantiquité,  culte 
diabolique,  mais  en  même  temps  et  involontaire- 
ment culte  véridique,  nous  rappelant  la  chute  et 
la  promesse  de  la  réparatioil.  Le  serpent  et  le 
démon  ne  se  séparent  plus  dans  les  souvenirs  et 
les  traditions,  dans  les  terreurs  et  les  espérances, 
dans  le  culte  et  les  erreurs  de  Thumanité.  Le 
serpent  qui  trompa  Eve,  dit  un  savant  commenta- 
teur des  livres  saints,  est  aussi  bien  un  vrai  ser- 
pent que  l'on  comprend  qull  est  le  diable  parlant 
par  le  serpent  (2).  Les  anciens  croyaient  que  le 
serpent,  et  surtout  le  dragon,  la  forme  la  plus 
monstrueuse  et  la  plus  puissante  du  serpent, 
avait  quelque  chose  de  divin.  On  lui  confiait  la 
garde  des  sanctuaires  les  plus  vénérés,  des  mys- 


(1)  HaBC  eniin  non  parva  tentatio  est,  naturam  primitus  huma- 
nam  serpentis  seductam  esse  coUoquio.  Gaudent  enim  dsmones 
bano  sibi  potestatem  dari,  ut  ad  incantationem  hominum  ser- 
peutes  moveanl,  ut  quolibet  modo  fallant  quos  possunt;  hsc 
aotem  permittuntur  ad  primi  facti  memoriam  commen  !an- 
dam,  quod  sit  eis  quœdam  eu  m  boc  génère  famiiiaritas. 
S»  Ang.  de  Genei«.  ad  litteram.  XI,  28. 

(2)  Serpens  qui  decepit  Evam  tam  verus  serpens  quam 
diabolus  per  serpentem  loquens  intelligitur.  Corn,  a  LAp.  in 
LocX. 

20. 


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354  SAINTE  MARTHE 

tères  les  plus  terribles,  la  garde  des  oracles  et 
des  vaticinations  les  plus  redoutables.  On  lui  con- 
fiait la  garde  des  trésors,  comme  la  Toison  d'or  et 
les  fruits  merveilleux  du  Jardin  des  Hespérides  ; 
on  lui  confiait  l'enfance  des  demi-dieux  conmie 
Hercule,  le  berceau  des  héros  comme  Alexandre 
et  des  princes  comme  Néron,  la  plus  complète 
incarnation  satanique  de  sang  et  de  volupté  dans 
le  monde.  Le  dragon  apparaissait  en  songe^  se 
révélait  en  vision,  pour  annoncer  les  destinées 
extraordinaires  de  conquérants  et  de  grands 
princes,  comme  il  est  raconté  dans  la  vie  d'Alexan 
dre  et  de  Scipion,  d'Auguste  et  de  Sévère  (1).  Les 
Romains,  pour  se  délivrer  de  la  peste,  allaient 
chercher  à  Epidaure  le  serpent  d'Esculape,  et  le 
transportaient  à  Rome  pour  l'adorer  et  l'invo- 
quer (2).  L'empereur  Adrien,  au  rapport  de  Dion, 
ramenait  des  Indes  à  Athènes  un  dragon  qu'il 
faisait  adorer  dans  un  temple  magnifique.  Ce 
n'étaient  pas  seulement  des  païens  qui  rendaient 
un  culte  au  serpent  et  adoraient  le  dragon,  des 
hérétiques  eux-mêmes,  qui  se  disaient  chrétiens, 
les  ophites,  nourrissaient  et  honoraient  un  ser- 
pent comme  leur  Christ  (3). 
.  Ces  faits  historiques  et  des  milliers  d'autres 
que  l'on  pourrait  recueillir  déposent  tout  à  la  fois 


(1)  Plutarque,  vie  d'Alexandre,  etc. 

(2)  Valère  Maxime,  i,  S. 

(3)  S.  Epiph.  haeres.  37,  Tbeodoret.  Lib.  I  de  hsres.  Vide 
Corn,  a  Lap.  in  Dan.  XIV. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET   SON  CULTE.  355 

de  la  vérité  du  serpent  comme  organe  vivant  de 
séduction  et  de  chute,  et  de  la  réalité  du 
dragon  comme  incarnation  de  la  puissance  et  de 
la  dégradation  de  l'esprit  infernal.  Et  ces  récits, 
les  uns  rigoureusement  historiques,  les  autres 
poétiquement  légendaires,  que  nous  lisons  dans 
la  vie  des  Saints,  et  qui  nous  représentent  les 
dragons,  les  serpents  monstrueux,  ravageant  des 
contrées,  habitant  les  déserts,  infectant  les  bords 
des  fleuves,  adorés  ou  redoutés  comme  des  divi- 
nités malfaisantes,  écrasés  sous  les  pieds  des 
saints  apôtres,  des  évêques  et  des  vierges,  sont 
appuyés  de  témoignages  incontestables.  Pline  et 
Philon  sont  explicites  sur  l'existence  des  dragons. 
Lampride  et  Strabon  ne  sont  pas  moins  affir- 
matifs  qu'Eusèbe  et  saint  Augustin.  L'abbé  de 
Vertot,  nous  racontant  le  combat  du  chevalier 
de  D.  Gozon  contre  le  monstre,  crocodile  ou 
dragon,  qui  désolait  l'île  de  Rhodes  en  1332, 
nous  rappelle  le  serpent  énorme  que  l'armée 
romaine,  commandée  par  A.  Régulus,  fut  obli- 
gée d'assiéger  sur  les  bords  du  fleuve  Bagrada  en 
Afrique  ;  et  il  cite  Florus,  yalère"  Maxime  et 
Orose  (1).  Saint  Jérôme  nous  raconte  dans  la  vie 
de  saint  Hilarion  comment  un  énorme  dragon  se 
jeta  dans  un  bûcher  sur  l'ordre  du  saint  soli- 
taire (2),  et,  dans  la  vie  de  saint  Paul,  ermite,  il 

(1)  Hist.  des  chevaliers   de  Malte,  par  Fabbé   de  Vertot,  II, 
157-164. 

(2)  S.  Hieron.  Vita  S.  Hiiar. 


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356  SAINTE  MARTHE 

décrit  rhippocentaure  qui  étonnait  le  désert  (1). 
Saint  Grégoire-ie-Grand  nous  raconte  comment 
.dans  son  monastère  le  démon  apparut  sous  la 
forme  d'un  dragon  (2). 

Mais  rappelons  ici  très-rapidement  les  princi- 
paux textes  de  l'ancien  et  du  nouveau  Testament, 
qui  nous  parlent  du  serpent  et  du  dragon.  C'est, 
au  livre  de  Job,  le  défi  du  Seigneur  à  Thomme 
de  prendre  et  de  lier  avec  sa  seule  puissance  le 
dragon  des  mers,  Léviathan  (3).  C'est  le  Seigneur 
qui,  au  livre  d'Isaïe,  brandit  son  glaive  sur  Lévia- 
than, le  serpent-levier,  le  serpent  tortueux  (4). 
Dans  le  livre  des  Psaumes,  c'est  le  Seigneur  qui 
promet  à  son  serviteur  qu'il  marchera  sur  l'aspic 
et  le  basilic,  qu'il  foulera  aux  pieds  le  lion  et  le 
dragon.  C'est  le  Psalmiste  qui,  nous  décrivant  les 
grandes  œuvres  de  Dieu,  nous  montre  le  dragon, 
dans  la.  vaste  mer  (5).  Enfin,  c'est  l'Apocalypse 
qui  nous  montre,  histoire  des  faits  passés,  révé- 
lation des  faits  à  venir,  le  combat  qu'inaugura 
dans  le  ciel  le  grand  dragon  qui,  terrassé  par 
Michel,  fut  précipité  sur  la  terre  pour  y  continuer 


(1)  Verum  hoc  utrum  dîabolus  ad  terrendiim  enm  horoUia- 
verit,  an  (ut  solet)  eremus  nionstruosorum  animaliam  ferax 
istam  quoque  gignat  bestiam,  incertum  habemus,  dit  saint 
Jérôme,  dans  la  vie  de  saint  Paul,  ermite,  racontant  Tappari- 
tion  de  rhippocentaure  au  saint  solitaire. 

(2)  S.  Grég.  Hom.  in  evang.  XIX.  Dialog.  IV,  37. 

(3)  Job.  XL,  20. 

(4)  Is.  XXVII,  1. 

(5)  Psalm.  XC,  13,  CIII.  26. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  357 

sa  lutte  contre  le  Seigneur  et  contre  son  Christ. 
Le  grand  dragon ,  Tantique  serpent ,  qui  est 
appelé  diable  et  satan  (1) ,  voilà  tous  ses  noms, 
toutes  ses  figures  et  toutes  ses  transformations. 
Mais  surtout  ce  qui  nous  présente  en  un  tableau 
saisissant  les  ruses  et  les  naensonges,  la  puis- 
sance extra-naturelle  et  le  terrible  ascendant  du 
démon  incarné  dans  le  serpent,  c'est  le  dragon 
adoré  dans  le  temple  de  Bel,  à  Babylone,  et  dont 
Daniel  nous  raconte  la  dramatique  histoire  (2). 

Telles  sont,  en  quelques  mots,  les  origines  du 
dragon  vaincu  par  sainte  Marthe,  et  les  témoi- 
gnages de  rhistoire  qui  disposent  notre  esprit  à 
croire  ce  miracle,  non  comme  un  poétique  sym- 
bole ou  comme  une  pieuse  légende,  mais  comme 
un  fait  très-acceptable  et  parfaitement  établi. 
Revenons  donc  ii  la  Tarasque  de  la  vierge  de 
Béthanie.  Nous  avons  donné  le  récit  de  Raban  et 
très-exactement  traduit  les  détails  qull  nous 
donne  du  monstre  si  connu  sous  le  nom  de 
Tarasque.  Cette  forme  horrible  qu'il  nous  décrit, 
est-ce  une  pure  imagination  de  l'historien  ?  Est- 
ce  par  tradition  qu'il  l'a  reçue  et  telle  qu'elle  était 
représentée  à  la  façade  de  la  grande  église  (du 
XII*  siècle),  dédiée  à  sainte  Marthe  à  Tarascon, 
et  telle  enfin  qu'on  la  promène  encore  à  Taras- 
con  dans  la  magnifique  procession  qui  se  célèbre 
le  Jour  de  la  fête  de  sainte  Marthe  ?  On  ne  sait. 

(\)  Apoc.  XII,3.  9. 

(2)  Daniel.  XIVI.  22  et  seq. 


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358  SAINTE  MÀBTHE 

Nous  avons  cité  la  description  que  nous  fait  la 
voyante  du  dragon  de  sainte  Marthe  ;  elle  nous 
dit,  en  considérant  de  plus  haut  la  race  diaboli- 
que des  dragons  :  J'ai  vu  souvent  des  dragons- 
Ils  sont  autrement  conformés  que  les  lézards  ailés 
ou  les  crocodile  s  :  leur  corps  est  plus  arrondi  ;  il 
a  une  croupe  recourbée  et  quelque  ressemblance 
avec  celui  du  cheval;,  ils  ont  le  cou  épais  sans 
être  court,  la  tête  large  et  longue  ;  leur  gueule 
est  effrayante  et  s'agrandit  beaucoup  quand  elle 
s'ouvre,  car  elle  est  garnie  des  deux  côtés  d'une 
large  peau  plissée  et  pendante  ;  à  la  jonction  des 
épaules  et  de  la  poitrine  sont  attachées  des  ailes 
membraneuses  semblables  à  celles  de  la  chauve- 
souris  (1).  Leurs  jambes  ne  sont  pas  plus  grosses 
qu'une  jambe  de  vache  ;  la  partie  supérieure  en 
est  courte  ;  ils  ont  de  longues  griftes  et  une  lon- 
gue queue.  Lorsqu'ils  volent,  ils  replient  leurs 
pieds  de  devant  sous  le  ventre  et  étendent  les 
pieds  de  derrière.  Us  volent  ordinairement  droit 
devant  eux.  Je  les  ai  vus  pourtant  s'enlever  par- 


Ci)  Le  dragon  appartient  essentieUement  an  type  reptik  ; 
les  écailles  forment  seales  le  revêtement  de  la  peau,  comme  U 
Cinvient  à  un  animal  auquel  on  donne  pour  habitation  tantôt 
la  terre^  tantôt  les  eaux.  S'il  a  des  ailes,  ce  sont  invariablemeot 
des  ailes  membraneuses  nues,  sans  plumes,  comme  celles  de  la 
chauve-souris,  du  poisson  volant,  du  lézard  volant.  Dans  la 
symbolique  chrétienne  sur  laquelle  s* est  moulée  toute  l'esthéti- 
que du  moyen-âge,  le  type  reptile  est  la  représentation  da  mal 
Le  dragon  de  Bergerac,  étude  p.  M.  le  vicomte  de  Gourgae, 
pp.  33,  34.  Note  communiquée  p.  M.  Gh.  Des  Moulins. 


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SA  VIE,  SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE. 

dessus  de  grandes  forêts  de  cèdres.  Ces  animaux 
ont  quelque  chose  d'affreux,  de  diabolique.  Je 
ne  les  ai  jamais  vus  en  grand  nombre  ;  je  n'ai 
pas  vu  non  plus  de  nids  où  ils  eussent  leurs 
petits.  Je  ne  les  ai  vus  que  dans  des  contrées  tout 
à  fait  sauvages  et  désertes,  au  milieu  de  rochers 
affreux  et  dans  de  grandes  cavernes,  quelquefois 
aussi  au  pied  de  vieux  arbres,  ou  au  bord  de 
fleuves  et  de  lacs  solitaires.  Les  plus  grands  que 
j'aie  vus  avaient  la  grosseur  d'un  poulain,  d'autres 
celle  d'un  porc.  Ils  n'attaquaient  que  les  hommes 
isolés.  Je  vis  souvent  sortir  de  leur  gosier  comme 
un  trait  de  feu  qui,  tombant  à  terre,  se  changeait 
en  une  noire  vapeur.  Dans  les  temps  anciens,  sur- 
tout avant  Jésus-Christ,  le  règne  animal  produi- 
sait parfois  des  êtres  différents  de  ceux  que  nous 
connaissons.  Dans  les  temps  plus  rapprochés  de 
nous,  je  n'en  ai  vu  aucun  (1). 

Cette  dernière  remarque  de  la  voyante  éclaire 
toute  cette  généalogie  des  dragons,  à  la  fois  sym- 
bolique et  réelle.  Avant  Jésus-Christ,  le  monde, 
tout  entier  dans  lapossession  de  l'esprit  du  mal  (2), 
avait  ses  forces  désordonnées  dont  le  diable  se 
servait  pour  étonner  les  hommes  et  pour  les  asser- 
vir, pour  produire  ces  désordres  grandioses  et  ces 
effets  prodigieux  où  il  se  faisait  adorer.  Le  monde 
devait  produire  ces  animaux  monstrueux,  ces 
dragons  qui  désolaient  la  terre  et  qui  symbolî- 

0)  Vie  de  N.-S.  VI.  S49.353, 

(f)  Et  mundai  totos  in  maligi^o  positas  eat.  I  Joan.  V.  19. 


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360  SAINTE  MARTHE 

saient  en  même  temps  les  énergies  puissantes,  mal- 
faisantes et  désordonnées  des  passions  humaines, 
les  idolâtries  obscènes  et  sanguinaires  sous  l'hor- 
rible serTÎtude  de  Satan.  De  là,  tous  ces  dragons 
vaincus,  enchaînés,  écrasés  sous  les  pieds  des 
saints,  des  saintes,  des  vierges  et  surtout  des  apA- 
tres  de  TEvangile,  des  Pontifes  initiateurs  de  la 
lumière  de  Jésus-Christ.  La  Tarasque  de  sainte 
Marthe  est  comme  le  type  complet  et  le  premier 
exemplaire  de  ces  monstres  diaboliques  domptés 
par  la  puissance  des  Thaumaturges,  symboles 
vivants  de  Tidolâtrie  vaincue  par  l'Evangile,  des 
ténèbres  chassées  par  la  lumière  du  soleil  de  jus- 
tice. La  Tarasque  est  comme  la  tête  de  procession 
infernale  de  toute  cetta  suite  horrible  de  dragons, 
de  serpents,  de  guivres,  de  monstres  qui  se  tordent 
et  grimacent  en  gargouilles  au  bord  des  toits  de 
nos  cathédrales,  qui  rampent  dans  les  voussures, 
aux  tympans  des  portes  et  des  fenêtres,  sous  les 
pieds  vainqueurs  des  saints  calmes,  nimbés  et 
triomphants.  Un  savant,  Alfred  Maury  (1),  a 
compté  pouT'la  France,  àans  la  légende  et  les 
Acta  sanctorum^  trente-six  saints  qui  ont  com- 
battu le  dragon  et  qu'on  représente  foulant  aux 
pieds  le  monstre  infernal,  et  encore  son  travail  est 
incomplet,  il  en  oublie  plusieurs  ;  notre  saint 


(1)  Essai  sur  les  légendes  da  moyen-âge,  savant  oovnge 
comme  tous  oeuz  da  savant  archéologue,  mais  trop  eudin  toz 
interprétations  rationalistes. 


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SA  VIB,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  361 

Front  de  Périgueux,  par  exemple  (1).  Dans  cer- 
tains pays  et  dans  certaines  villes,  le  dragon 
vaincu  prençl  un  nom  particulier  et  devient  le 
signe  de  Tidolâtrie  vaincue  par  le  christianisme, 
que  Ton  promène  pompeusement  dans  les  pro- 
cessions historiques  et  légendaires.  Après  Taras- 
con  qui  montre  et  promène  encore  la  Tarasque 
vaincue  par  sainte  Marthe,  Rouen  promenait  la 
Gargouille  dont  elle  fut  délivrée  par  saint 
Romain^  Metz  le  Gaouilli  vaincu  par  saint  Clé- 
ment. Paris  avait  aussi  son  dragon  subjugué  par 
saint  Marcel,  Bordeaux,  un  monstre  sembla- 
ble, frappé  par  la  verge  d'un  autre  saint  Marcel. 
Périgueux  nous  montre  encore,  par  sa  vieille  tour 
de  Vésone  éventrée,  cella  d'un  temple  païen, 
son  saint  Front  écrasant  le  dragon  avec  son 
bâton  pastoral.  «  Enfin,  au  moyen-âge,  on  por- 
tait quelquefois  aux  processions  la  figure  d'un 
monstre  qui  marchait  devant  la  croix,  pour  indi- 
quer le  triomphe  de  Jésus-Christ  sur  les  supers- 
titions païennes  (2).  »  Durand  (3)  et  Beleth  (4) 


(i)  Voir  la  Yie  de  saint  Front,  par  M.  Tabbé  Pergot.  Le 
■avant  auteur  marque  deux  dragons  vaincus  par  Tapôtre  du 
Périgord  :  celui  de  la  tour  de  Vésone  et  celui  des  bords  de  la 
Dordogne,  &  Saint-Front-de-Colubri,  près  de  Lalinde.  VIII- 
XX.  Voir  pour  le  détail  :  Diction,  des  Légendes.  Migne, 
1160-1162. 

(2)  Paillon,  mon.  ined.  II,  302. 

(3)  Ration.  VI. 

(4)  De  divin,  offic  123. 

21 


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362  SAINTE  HABTHE 

nous  parlent  de  ces  processions.  Au  monastère  de 
Fleury,  on  portait  le  dragon  à  la  procession  des 
Rameaux  ;  on  le  portait  à  Orléans  ;  on  le  porte 
encore  à  lima,  au  Pérou,  en  la  fête  de  saint  Fran- 
çois, comme  on  le  traîne  à  Tarascon  (1). 

Du  nombre  incalculable  de  ces  légendes,  de 
ces  coutumes,  de  ces  représentations  historiques 
ou  symboliques,  il  ne  faut  donc  pas  conclure  que 
tous  les  faits  rapportés  par  Thagiographie  sont 
des  légendes,  et  tous  les  dragons  représentés 
sous  les  pieds  des  saints,  des  allégories.  «  Quel- 
ques-unes de  ces  figures,  conclut  très-sagement 
Tabbé  Paillon,  ont  eu  pour  origine  des  monstres 
véritables  ou  des  animaux  féroces,  et  il  nous 
semble  qu'il  faut  mettre  de  ce  nombre  le  monstre 
dont  nous  parlons»  (2).  Le  dragon  de  sainte  Marthe 
n'est  donc  pas  une  allégorie^  ou  si,  dans  la  suite 
des  siècles,  la  Tarasque  est  devenue  Tallégorie 
légendaire  du  paganisme  vaincu  dans  la -Pro- 
vence par  les  saints  de  Béthanie,  dès  la  même, 
il  faut  bien  que  ce  symbolisme  se  rattache  à  la 
réalité,  et  que  Tallégorie  suppose  la  préexistence 


(1)  Dict  des  Légendes.  Ibid.  Diction.  d'Iconog.  oh.  399-401* 
Draco,  effigies  dràconis,  qoœ  cum  vezillis  in  ecclesiasUcis  pro- 
ceesionibus  deferri  solet,  quia  vel  diaboiusipse  velhsresis  deai- 
gnantur,  de  quibus  triomphât  Ecclesia.  Diabolos  enim,  ot  ail 
S.  August.  hom.  XXXVI,  in  scrip.  sanct..  leo  et  draco  est . 
leo  propter  impetnm,  draco  propter  Inaidiaa.  Daoufâ 
Oiossar. 
^    (2)  Mon.  ined.  II,  302.  Note. 


1 


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SA  VIE,   SON  fllSTOlUE  EÎ  SON  CTÎLTE.  363 

d  un  être  matériel  et  vivant.  Du  reste,  la  tradition 
est  trop  unanime,  trop  ancienne,  trop  universelle, 
pour  que  des  explications  raffinées  ou  des  hypo- 
thèses rationalistes  puissent  ébranler  le  récit  de 
Raban.  Marthe  est  la  seule  des  exilés  de  Pales- 
tine et  des  apôtres  de  Provence,  que  Ton  repré- 
sente traînant  avec  sa  ceinture  le  dragon  vaincu 
des  bords  du  Rhône  :  et  cependant  elle  ne  fut 
pas  la  seule  à  évangéliser  cette  contrée.  Maximin, 
Lazare  et  Trophime  ont  prêché  la  foi  du  Christ, 
répandu  la  lumière  sur  la  terre  de  Provence  et 
fondé  des  églises  ;  Madeleine  et  les  deux  autres 
saintes  Maries,  Marie  Jacobé  et  Marie  Salomé,  ont, 
comme  Marthe,  rendu  témoignage  à  Jésus- 
Christ  ;  et  cependant  on  ne  raconte  d'aucun  d'eux 
cette  victoire  sur  un  monstre  ;  aucun  d'eux  n'est 
représenté  comme  Marthe  enchaînant  un  dra- 
gon (1).  C'est  donc  un  fait  réel,  vrai,  historique  , 
et  laTarasque  aux  pieds  de  sainte  Marthe  est  le 
témoignage  vivant  d'un  miracle  avant  d'être  le 
symbole  populaire  du  triomphe  de  sa  sainteté. 

Enfin,  pour  achever  de  dégager  la  vérité  histo- 
rique du  récit  de  Raban  et  de  la  tradition  pro- 
vençale, disons  que  dans  ce  récit  il  y  a  quelques 
erreurs  qu'il  faut  signaler  et  relever.  Raban  sup- 
pose que  le  monstre  dont  Marthe  délivra  les  bords 
du  Rhône  s'appelait  Tarasque,   et  qu'il  donna 


(1)  Celle  remarque  Irès-sensée  est  de  Paillon.  Mon.  H,  303, 
Comment.  bUt. 


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364  SAINTE  MARTHE 

son  nom  au  lieu  même  qui  s^appelait  Nerluc  ou 
bois  noir  et  qui  dès  lors  s'appela  Tarascon.  C'est 
tout  le  contraire  qui  est  la  vérité  historique. 
Tarascon  existait  avant  l'arrivée  de  Marthe  sur 
les  bords  du  Rhône  :  Strabon  en  fait  mention, 
et  les  Acta  sanctorum  remarquent,  pour  expliquer 
que  Tarasque  vient  plutôt  de  Tarascon,  que  le 
monstre  a  dû  prendre  le  nom  populaire  du  lieu 
qu'il  désolait  et  où  Marthe  le  dompta  si  miracu- 
leusement (1).  Tarascon  est  un  nom  évidemment 
grec  :  il  porte,  il  est  vrai,  dans  sa  racine,  la  trace 
ou  le  pressentiment  de  quelque  prodige  ou  de 
quelque  monstre.  La  vierge  de  Béthanie  devait 
venir  réaliser  toutes  ces  prédictions  par  sa  double 
victoire  sur  la  Tarasque  et  sur  l'idolâtrie. 

Et  maintenant,  donnons  la  suite  du  récit  de 
Raban  qui  nous  fait  le  détail  de  la  vie  angélique 
et  mortifiée  de  Marthe.  «  Le  désert  de  Tarascon 
ayant  été  ainsi  délivré  par  la  puissance  de  Dieu 
de  tous  les  reptiles  qui  l'infestaient,  la  très-sainte 
Marthe  y  choisit  sa  demeure  :  ce  lieu,  auparavant 
redouté  et  détestable,  elle  le  rendit  habitable,  aima- 
ble et  délicieux.  Elle  établit  donc  là  une  maison  de 
prière^  qu'elle  s'étudia  à  enrichir  de  vertus  et  de 


(1)  Eziatimftrunt  aliqui  nomen  habuisse  ab  horrendo  dn- 
cone  regionem  infestante,  valgo  Tarasca  cogfnominato  ;  ast 
alii  (remarqae  le  P.  Sollier)  pradentius  antiqaitatem  nrbif 
probant  ex  Strabone,  qui  ante  Ghriati  tempora  opns  soom 
geographicum  dédit.  —  Vita  sanctsB  Marthse  ex  Henr.  Saarex 
Acta  SS.  XXIX  Jalii. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE. 

nnracles,'plutôt  que  d'ornements  recherchés  (1). 
Elle  demeura  là  sept  ans,  solitaire.  Toute  sa  nour- 
riture durant  ce  temps  fut  de  racines  d'herbes  et 
de  fruits  des  arbres,  et  même  elle  ne  se  croyait 
permis  d'user  de  ces  aliments  qu'une  fois  par 
jour  (2).  Ainsi  en  agissait-elle  envers  elle-même^ 
mais  non  envers  le  prochain.  En  effet,  pour  que 
son  jeûne  de  chaque  jour  ne  lui  fût  pas  un  sup- 
plice inutile,  et  pour  les  personnes  qui  demeu- 
raient avec  elle  une  pratique  pénible,  s'il  était 
sans  compatissance,  se  souvenant  toujours  de 
l'hospitalité  qu'elle  avait  exercée,  elle  n'était 
jamais  sans  avoir  des  pauvres  auxquels  elle  dis- 
tribuait largement  ce  qu'on  lui  apportait.  Les 
indigents  avaient  toujours  part  à  sa  table  ;  se 
réservant  les  herbes  pour  elle-même,  elle  leur 
présentait  avec  sa  pieuse  sollicitude  et  sa  dévotion 
accoutumée  les  aliments  qui  leur  étaient  néces- 
saires. Elle  les  servait  avec  un  plus  grand  empres- 
sement et  des  soins  plus  affectueux  que  si  c'eût 
été  pour  elle-même,    se  souvenant  que  Celui 


(t)  L'oratoire  construit  par  sainte  Marthe  à  Tarascon  et 
dans  leqnej  elle  fut  inhumée  est  l'église  basse  où  Ton  vénère 
encore  aujourd'hui  son  tombeau.  —Note  de  Paillon.  Mon.  II> 
308.  Voir  le  chap.  précédent. 

(2)  Vina  vitans  haec  vivebat  •»  Semel  die  comedebat  —  Glan- 
det^nuces  quos  legebat  —  Lympha  sitim  coercebat — Nuda  pedet 
incedebat —  Genu  centies  flectebat  — Nocte  die  se  stringebat  — 
8eti8  eqni  :  sic  vivebat  —  Prose  pour  la  fôte  de  sainte  Marthe. 
MiflsaL  Tiiron.  1617.  Missal.  Paris.  1684. 


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366  SAINTE  MARTHE 

qu'elle  recevait  si  souvent  autrefois  dans  la 
maison  de  Béthanîe,  qui  avait  bien  voulu  éprou- 
ver notre  faim  et  notre  soif,  n'avait  plus  besoin 
maintenant  d'assistance  temporelle^  et  voulait  être 
maintenant  nourri  et  servi  dans  les  pauvres.  Elle 
se  souvenait,  la  servante  du  Christ,  de  ce  que  le 
Christ  doit  dire  aux  siens  :  Ce  que  vous  avez  fait 
au  plus  petit  d'entre  les  miens,  c'est  à  moi  que 
vous  l'avez  fait  (1).  C'est  pourquoi,  comme  autre- 
fois elle  servit  le  Chef  de  l'Eglise,  maintenant 
elle  s'applique  à  servir  les  membres  du  Christ. 
Toujours  aimable,  toujours  affable  pour  tous  ;  et 
comme  Dieu  a  des  préférences  d'amour  pour  celui 
qui  donne  avec  joie  (2).  Il  vint  au  secours  de  sa 
servante  avec  sa  bonté  accoutumée^  en  sorte 
qu'une  source  inépuisable  de  plénitude  et  de 
richesse  coulait  avec  abondance  de  ses  provisions 
épuisées  chaque  jour  par  sa  bienfaisance  et  tou- 
jours renouvelées  sans  peine  pour  elle.  En  efTet.la 
dévotion  des  fidèles,  avec  une  libéralité  toujours 
plus  grande,  lui  apportait  ses  biens  pour  qu'elle 
pût  les  donner  avec  abondance  ;  car  avec  sa 
générosité  innée,  elle  donnait  avec  joie.  Mais  les 
riches  eux-mêmes,  elle  ne  les  renvoyait  pas  les 
mains  vides,  et  ceux  qui  venaient  en  grand  nom- 
bre auprès  d'elle  en  rapportaient  quelque  bien- 
fait de  l'âme  ou  du  corps.»  Ici,  le  pieux  historien 
des  deux  soeurs  raconte  les  pénitences  de  Marthe  : 

(1)  Matth.XXV,  40. 

(2)  II  Cor.  11,7, 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  367 

Son  grossier  vêtement,  son  rudecilice  de  crins  de 
cheval  sur  sa  chair  innocente,  ses  pieds  nus,  sa 
tête  coiffée  d'une  tiare  blanche  de  poils  de  cha- 
meau, sa  couche  composée  de  branches  d'arbres 
et  de  sarments.  Rigueurs  de  pénitence  et  de  morti- 
fication dont  la  généreuse  vierge  faisait  ses  déli- 
ces pour  mieux  ressembler  à  son  divin  Ami,  pour 
s'associer  avec  plus  d'amour  à  sa  passion  et  à  sa 
mort,  pour  mieux  s'unir  à  la  pénitence  de  sa 
sœur  bien-aimée.  Du  reste,  tous  ces  détails  s'ac- 
cordent très-bien  avec  les  usages  des  Orientaux 
que  la  colonie  des  disciples  de  Jésus  apportait  en 
Provence,  et  répondent  à  la  manière  dont  les 
anciens  pénitents  des  premiers  siècles  de  l'Eglise 
accomplissaient  leur  rude  exomologèse  (1).  «  Au 
milieu  de  ces  délices,  et  mille  fois  martyre,  ajoute 
Raban,  la  très-sainte  Marthe  aspirait  ardemment 
au  ciel  :  son  esprit,  entièrement  appliqué  à  Dieu, 
s'absorbait  dans  les  saintes  oraisons  et  pendant 
toute  la  nuit.  Celui  qu'elle^  avait  vu  dans  sa  mai- 
son, humble  et  pauvre,  les  genoux  saus  cesse 
ployés,  elle  l'adorait  siégeant  dans  le  ciel  ;  elle 
allait  souvent  aussi  dans  les  villes  et  les  bour- 
gades voisines,  évangélisant  aux  peuples  la  foi  du 
Seigneur-Sauveur,  et  elle  revenait  à  sa  solitude, 
rapportant  les  gerbes  d'une  abondante  moisson 
d*âmes  (2)  ;  car,  ce  qu'elle  enseignait  par  ses  paro- 

(1)  Voir  les  notes  savantes  dont  Tabbé  Faillon  accompagne  sa 
tradnction  de  Rnbnn.  II,  310-312. 

(2)  Psalm.  CXXV,  (J. 


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368  SAINTE  MARTHE 

les,  aussitôt  elle  le  prouvait  par  des  prodiges  et 
des  miracles.  Par  sa  seule  prière,  en  y  joignant 
aussi  rimposition  des  mains,  elle  chassait  lès 
démons  du  corps  des  possédés,  et  par  la  vertu  du 
Saint-Esprit  elle  opérait  toutes  sortes  de  mira- 
cles (1).» 

Voilà  Marthe  établie  à  Tarascon ,  vivant  de  la 
vie  solitaire  et  pénitente,  comme  sa  sœur  Made- 
leine dans  son  rocher  de  la  sainte  Baume.  Marthe 
offrait  ainsi  dans  sa  vie  mortifiée  un  parfait 
exemplaire  de  la  vie  chrétienne  ;  mais  elle  mêlait 
la  vie  active  avec  la  vie  contemplative,  car  elle 
avait  reçu  de  Dieu  des  aptitudes  et  des  dons,  une 
ferveur  de  zèle  et  une  activité  d'œuvres  qui  ne  se 
pouvaient  contenir  dans  la  solitude  et  qui  devaient 
se  répandre  au  dehors  pour  gagner  les  âmes  et 
convertir  les  peuples.  Elle  évangélisa  sans  doute, 
dans  les  environs  de  Tarascon,  Maillane  et  Saint- 
Gabriel,  Saint-Rémi  et  Pernes,  Beaucaire  et 
Avignon,  qui  ont  gardé  dans  leur  histoire  locale 
et  dans  leurs  monuments,  des  traces  et  des  souve- 
nirs de  Tapostolat  de  sainte  Marthe.  C'est  dans 
une  de  ses  prédications  qu'elle  opéra  le  fameux 
miracle  de  résurrection  que  Raban  nous  raconte 
ainsi  :  «  Un  jour,  à  Avignon,  cité  de  la  province 
viennoise,  près  des  portes  de  la  ville,  en  un  lieu 
agréable,  entre  les  bords-  du  Rhône  et  les  rem- 
parts de  la  ville,  la  bienheureuse   Marthe  était 

(1)  Raban.  Vie,  etc.,  XLI. 


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SA  VIE,   SON  fflSTOIRE  ET  SON  CULTE. 

assise  annonçant  la  parole  de  vie  aux  foules 
accourues  de  la  ville  et  guérissant  les  malades. 
Or,  un  jeune  homme  qui  était  au-delà  du  Rhône, 
voyant  sur  la  rive  opposée  cette  foule  de  peuple, 
et  voulant  entendre  la  parole  de  Dieu,  mais 
n'ayant  ni  pont,  ni  barque  pour  passer  le  fleuve, 
poussé  cependant  par  Tavidité  d'entendre  la 
parole  et  de  voir  les  miracles  de  la  servante  du 
Christ,  se  confiant  en  son  habileté  à  nager,  se 
dépouilla  de  ses  vêtements  et  se  jeta  dans  le 
courant  du  Rhône  pour  le  traverser  à  la  nage. 
Les  yeux  de  tous  les  assistants  au-delà  du  Rhône 
étaient  fixés  sur  lui,  lorsque  tout  à  coup,  arrêté 
par  les  eaux  bouillonnantes  du  Rhône,  il  s'en- 
fonce et  périt.  Tout  le  peuple  pousse  un  cri.  On 
loue  la  dévotion  du  jeune  homme,  on  déplore 
son  infortune.  Que  dire  de  plus  ^  Tout  le  peuple 
n'a  qu'un  désir,  une  volonté,  un  vœu,  c'est  qu'on 
envoie  des  pêcheurs  avec  des  filets,  et  qu'on 
cherche  avec  soin  le  corps  du  jeune  homme,  si  la 
miséricorde  du  Seigneur  Jésus  permet  qu'on  le 
trouve.  Le  lendemain,  à  l'heure  de  None,  ce  corps 
qu'on  a  cherché,  qu'on  a  trouvé  après  de  longues 
fatigues,  on  le  porte  et  on  le  dépose  aux  pieds  de 
la  très-sainte  Marthe.  Toute  la  cité  s'assemble 
pour  ce  spectacle  ;  les  personnes  les.  plus  nobles 
de  la  ville,  des  deux  sexes,  prient  et  supplient  à 
genoux  la  servante  du  Christ  de  leur  faire  voir 
les  merveilles  du  Christ-Sauveur  dans  la  résur- 
rection de  ce  jeune  homme.  Elle  y  consent  de 
grand  cœur,  pourvu  toutefois  que  tous  ceux  qui 

21. 

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370  SAINTE  MARTHE 

sont  présents  donnent  les  mains  à  la  foi  chré- 
tienne. Ils  s'écrient  tous  d'une  voix  :  Nous  croi- 
rons que  le  Seigneur-Sauveur  est  vrai  fils  de 
Dieu  et  Dieu  lui-même/  qui  vous  a  choisie  pour 
être  sa  servante.  A  ces  paroles,  la  bienheureuse 
Marthe,  transportée  de  joie,  confiante  en  la  bonté 
et  la  puissance  du  Seigneur-Sauveur,  se  pros- 
terne avec  larmes  et  prie.  Le  peuple  se  prosterne 
à  son  exemple,  et,  avec  de  grands  cris  entrecoupés 
de  sanglots,  ils  implorent  la  clémence  du  Dieu 
tout-puissant,  afi^  que,  pour  l'honneur  et  la  gloire 
de  son  nom.  Il  -dàîgne  en  ce  miracle  montrer  sa 
puissance.  La  prière  finie,  la  Servante  du  Christ 
se  lève,  et,  s'approchant  du  corps  :  Au  nom  du 
Seigneur  Sauveur  Jésus-Christ,  dit-elle,  lève-toi, 
jeune  homme,  et  raconte-nous  les  grandes  choses 
qu'a  faites  pour  toi  la  bonté  du  Rédempteur. 
Pourquoi  plus  dç  paroles  ?  A  cette  voix,  l'âme  re- 
vient à  ce  corps,  le  jeune  homme  revit  ;  et,  s'étant 
assis,  il  confesse  aussitôt  qu'il  croit  en  Jésus-Christ 
et  il  est  baptisé,  )ei  après  que  le  peuple  a  fait 
éclater  sa  joie,  oh  Ib  ramène  sain  et  sauf  dans  sa 
demeure.  Ce  que  voyant,  les  peuples  s'écrièrent 
tous  ensemble  que  le  Christ  Jésus  est  vrai  Dieu, 
et  qu'il  n'y  a  pas  d'autre  Dieu  que  le  Christ.  Dès 
ce  moment,  la  renommée  de  Marthe,  la  très-sainte 
servante  du  Christ,  fut  célébrée  par  toutes  les 
bouches  :  et  tous,  hommes  et  femmes,  l'eurent  en 
grand  amour  et  en  singulier  honneur  (1).» 

(1)  Raban,  Vie,, etc.,  XLII. 


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SA    flEj   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  371 

Ce  miracle,  comme  celui  de  laTarasque,  raconté 
par  Raban  avec  une  grande  simplicité,  est  resté 
dans  rhistoire>  dans  la  légende  et  dans  la  liturgie. 
Raban  ne  fait  ici  que  rapporter  ce  qu'il  trouve  et 
ce  qu'il  sait  dans  les  anciennes  vies  du  v  et  du 
VI*  siècles  qu'il  a  sous  les  yeux  pour  composer 
son  histoire,  et  qui  ne  sont  que  le  naïf  récit  de 
traditions  plus  antiques,  recueillies  de  la  bouche 
ou  tombées  de  la  plume  des  disciples  mêmes  de 
la  vénérable  Marthe.  Tous  les  anciens  ofQces  de 
sainte  Marthe  racontent  ou  chantent  cette  résur- 
rection du  jeune  homme  noyé  dans  le  Rhône.  — 
Par  vous,  dit  une  ancienne  prose  en  usage  dans 
les  anciennes  églises  de  Lyon  et  de  Cologne, 
comme  d'Arles  et  de  Marseille,  par  vous  le  ser- 
pent est  détruit  ;  par  vous  le  jeune  homme  noyé 
est  rendu  à  la  vie  (1).  Le  terrible  serpent  qui 
répandait  ses  ravages  au  bord  du  fleuve,  elle  le  lie 
avec  une  ceinture  et  pendant  que,  près  du  même 
rivage,  debout  comme  une  divinité,  elle  répand  la 
douce  parole  de  vie^  un  enfant  est  submergé  dans 
les  flots.  Les  populations  le  cherchent  en  pleu- 
rant :  après  qu'on  l'a  trouvé  et  retiré  des  flots,  elle 
lui  rend  la  vie  (2).  — 


(1)  Per  te  serpens  est  sub versas  —  Per  te  juvenis  sabraerâos 
—  Vit»  resUtuilur.  —  Missal.  Lugd.  Aarel.  1523.  Colon. 
Mawil.  1530. 

(2)  JDzta  flumen  —  Stans  at  numen  —  Dum  dat  mite  — 
Verbum  vit»  -^  Infans  mari  mergritor. 

Illum  Hontes  —  Qusrunt  flentes  —  Oui  reperto   —  £t  ex* 


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372  SAINTE  MARTHE 

C'est  tout  le  récit  de  Raban  en  strophes  rimées, 
courtes,  claires  et  sonores,  comme  les  aimait  le 
moyen-âge.  On  trouve  ces  miracles  rappelés  dans 
d'autres  monuments  liturgiques.  Ainsi,  dans 
Tofflce  cité  par  le  P.  SoUier,  dMxActasanctorum, 
composé  pour  Téglise  d'Avignon,  la  iv*  leçon  (au 
jour  de  l'Octave)  raconte  le  miracle  de  la  Taras- 
que,  ainsi  que  le  raconte  Raban.  La  v«  raconte  la 
résurrection  du  jeune  homme  noyé  dans  le  Rhône 
et  l'eau  changée  en  vin,  miracle  dont  nous  parle- 
rons tout  à  l'heure  (1).  Enfin  la  vision,  nous  expo- 
sant le  tableau  des  prédications  et  des  miracles  de 
la  puissante  Vierge,  nous  a  raconté  cette  miracu- 
leuse résurrection. 

Le  récit  de  la  voyante,  plus  simple  que  celui 
de  Raban,  est  peut-être  plus  exact.  Raban,  com- 
posant son  histoire  en  légende,  a  sans  doute 
dramatisé  le  miracle  qu'il  raconte.  Dans  tous  les 
cas,  nous  avons  dans  tous  ces  tableaux  de  l'his- 
toire, de  la  vision  et  de  la  liturgie,  la  vérité  prouvée, 
l'exposition  complète  de  l'un  des  nombreux 
miracles  que  le  divin  Sauveur  accordait  si  libéra- 
lement à  sa  pieuse  servante.  Dans  cette  résurrec- 
tion du  jeune  homme  noyé,  Marthe  se  souvint  de 
son  frère  Lazare  et  pria  avec  une  irrésistible  fer- 


tpacto  —  Per   hano  vit»   redditur    —  Misaal.    Tupon.    45i7. 
Missal.  Paris.  1654. 

(1)  Offlcium  B.  Marthœ  virg.  et  hospitap  Christi  jaxla  leges 
Rom.  BreviaHi  iiltimt  emend.  auct.  Clément.  YIII.  Avenione. 
Acta  SS.  Die  XXIX  Jiil. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  373 

veuT.  Jésus  qu'elle  priait  s6  souvint  aussi  du 
frère  de  son  amie  qu'il  tira  du  tombeau  ;  et  mit  un 
tendre  empressement  à  lui  rendre  la  vie  du  jeune 
homme.  Que  pouvait-il  lui  refuser?  Voici  un 
autre  de  ces  miracles  que  Marthe  opérait  avec 
tant  de  libéralité  pour  le  bien  des  autres  \  «  C'est 
alors  que,  dans  toutes  les  provinces  des  Gaules 
et  surtout  dans  les  provinces  de  Vienne,  de  Nar- 
bonne  et  des  Aquitaines,  une  éclatante  renommée 
et  latrès-suave  odeur  de  singulières  vertus,comme 
le  parfum  d'un  champ  fécond  que  le  Seigneur  a 
béni  (1),  attiraient  tous  les  cœurs  à  la  foi  du  Christ 
et  à  l'amour  de  la  servante  du  Christ.  La  très- 
sainte  Marthe  se  réjouissait,  et,  rendaient  gr&ce 
avec  elle,  la  sœur  bienheureuse  que  l'on  doit 
nommer  avec  un  souverain  respect,  Marie-Made- 
leine, ainsi  que  le  directeur  et  le  gardien  de  sa 
lie  contemplative,  l'archevêque  Maximin.  Celui- 
ci,  enflammé  du  désir  de  voir  et  d'entretenir  la 
servante  du  Christ,  vint  directement  de  la  seconde 
Narbonnaise,  où  il  habitait,  en  la  province  de 
Vienne,  à  Tarascon.  De  même,  l'archevêque  Tro- 
phime,  de  la  cité  d'Arles,  et  le  pontife  Ëutrope, 
de  la  cité  d'Orange,  vinrent  à  Tarascon  avec  la 
même  intention  et  la  même  volonté,  attirés  par 
le  même  désir,  au  même  jour  et  à  la  même  heure  ; 
et  comme  aucun  d'eux  ne  pouvait  soupçonner 
l'arrivée  de  l'autre,  cependant  ils  se  réunirent 


(1)  Gen.  XXV11.27. 


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374  SAINTE  MARTHE 

ensemble  par  llnspiration  de  Dieu  qui  dispose 
toutes  choses  avec  suavité  (1).  La  sainte  héroïne 
les  reçut  avec  honneur,  les  servit  avec  libéralité, 
et  s'efforça  de  les  retenir  près  d'elle»  Or,  le 
seizième  jour  des  calendes  de  janvier,  qui  est  le 
dix-septième  du  mois  de  Gasleu  (selon  les  Juifs) 
qui  est  appelé  décembre  chez  les  Latins,  ils 
dédièrent  la  maison  de  la  bienheureuse  Marthe, 
cette  maison  illustrée  par  ses  miracles,  ses  vertus 
et  sa  sainte  vie,  comme  une  basilique  au  Seigneur- 
Sauveur.  Et,  après  la  dédicace  de  ce  temple, 
lorsque  les  pontifes  vinrent  prendre  le  repas  du 
son,  la  très^sainte  Marthe  les  servit  avec  son 
admirable  affection  habituelle.  Or,  les  convives 
étaient  nombreux  et  le  vin  venant  à[manquer  (2), 
rhôtesse  du  Seigneur-Sauveur  ordonna,  au  nom 
de  Jésus-Christ,  de  puiser  de  Teau  et  de  la  servir 
à  tous  avec  abondance.  Lorsque  les  pontifes 
invités  au  repas  Teurciit  goûtée,  ils  s'aperçurent 
que  cette  eau  était  changée  en  un  excellent  vin. 
En  conséquence,  les  pontifes,  par  un  commun 
décret,  établirent  de  célébrer  ce  jour  tous  les  ans, 
à  cause  de  la  dédicace  de  la  basilique  et  à  cause 
de  l'admirable  changement  de  l'eau  en  vin.  Après 
la  mort  de  la  bienheureuse  Marthe,  à  l'occasion 
de  ce  miracle,  la  coutume  s'établit  qu'au  jour  de 
la  dédicace  de  sa  maison  on  célébr&t  aussi  la  fête 


(!)  Sap.  VIII-1. 
(2)  Joan.  II-3. 


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SA   VIE,    SON   HISTOIRE  ET   SON   CULTE.  375 

de  son  passage  et  en  même  temps  le  martyre  de 
saint  Lazare,  évéque,  son  frère,  ce  que  nous 
voyons  faire  au  reste  jusqu'à  ce  jourpour  le  bien- 
heureux Jean-Baptiste,  pour  les  apôtres  du  Christ, 
Jean  et  Jacques,  Simon  et  Jude,  et  pour  plusieurs 
martyrs  desquels  on  célèbre  la  mort,  non  au  jour 
où  ils  ont  souffert,  mais  soit  au  jour  où  leurs 
églises  ont  été  dédiées,  soit  au  jour  deTinvention 
de  leurs  reliques.  Enfin  les  prélats,  disant  adieu 
à  la  bienheureuse  servante  du  Christ,  se  recom- 
mandant à  ses  saints  mérites  et  à  ses  prières,  se 
séparèrent  d'elle,  après  avoir  échangé  avec  elle 
leur  bénédiction  (1).  » 

Ce  dernier  miracle  de  Marthe,  comme  les  autres, 
est  célébré  par  l'abondante  et  pieuse  liturgie  que 
le  moyen-âge  avait  consacrée  à  l'apostolique  vierge 
de  Béthanie.  —  Vous  avez  mérité  la  vie  de  votre 
firère,  lui  dit  une  prose  des  plus  célèbres  et  des 
plus  harmonieuses,  en  usage  dans  l'ancienne 
liturgie  de  Lyon,  d'Crléans,  de  Cologne,  d'Auch, 
de  Marseille,  d'Arles  ;  de  l'eau  vous  avez  fait  du 
vin  par  la  divine  grâce  (2).  —  Ce  miracle  convenait 
bien  à  Marthe,  la  pieuse  hôtesse  de  Jésus  et  la 
libérale  économe  de  son  Église  naissante.  La 
générosité  de  sa  charité  hospitalière  devait  le 
demander  au  divin  Sauveur,  qui  veut  bien  estimer 


(i)  Rabin.  Vie,  etc.  XLIII-XLIV. 

(2)  Vilam  fratris  meruisti  —  Aqua  vinum  fecisti  —  Per  dlvi» 
Dam  gratiam.  —  MUsal.  Lu^d.  Massil.,  etc.,  i$23.  Mon. 
ined.  11-594, 


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376  SAINTE  MARTHE 

comme  fait  à  lui-môme  ce  que  l'on  fait  au  plus 
petit  d'entre  ses  frères,  à  plus  forte  raison  ce  que 
Ton  fait  aux  plus  considérables,  à  ses  frères  les 
plus  chers,  les  évéques  et  les  apôtres.  La  géné- 
reuse reconnaissance  de  Jésus  pour  les  soins 
pieux  de  son  hôtesse  devait  facilement  lui  accor- 
der Tempire  et  la  disposition  de  ses  créatures, 
surtout  de  celles  qui  sont  le  plus  nécessaires  pour 
le  large  exercice  de  l'hospitalité. 

Voilà  les  travaux  d'apostolat,  voilà  les  miracles 
de  puissance  et  de  charité  que  I^arthe  exerça 
dans  la  Provence,  et  plus  spécialement  sur  les 
bords  du  Rhône,  au  pays  de  Tarascon.  Toutefois, 
avant  de  clore  cette  dernière  partie  de  sa  vie, 
nous  devons  rappeler  ce  que  nous  avons  dit  en 
passant  et  ce  que  nous  devons  mettre  hors  de 
doute  et  en  pleine  lumière.  Marthe  ne  fut  pas 
seulement  apôtre  et  thaumaturge  ;  elle  fut  aussi 
modèle  exemplaire  de  virginité,  initiatrice  de  vie 
religieuse  et  fondatrice  de  communauté.  En  pa^ 
courant  sa  vie  évangélique,  nous  l'avons  vue  avec 
un  caractère  particulier  s'exercer  au  ministère  des 
œuvres  de  miséricorde  ;  nous  l'avons  vue  consa- 
crant sa  fortune  et  sa  vie,  appliquant  son  intelli- 
gence et  son  activité  au  service  de  la  sainte  huma- 
nité de  Jésus,  vouant  au  Verbe  fait  chair  sa  virgi- 
nité fidèle.  Elle  devait  fonder  dans  l'Église  la  vie 
monastique,  inaugurer  pour  le  service  de  l'huma- 
nité de  Jésus,  se  prolongeant  dans  les  douleurs, 
les  infirmités  et  les  misères  de  l'homme,  cette  géné- 
ration impérissable  de  vierges  chrétiennes,  diver- 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  3T7 

ses  de  noms,  d'ordres,  de  congrégations  et  de 
visages,  mais  unies  dans  le  même  dévouement  et 
pour  les  mêmes  OBuvres,  se  perpétuant  depuis  le 
foyer  de  Béthanie  et  la  cellule  de  Tarascon  jus- 
qu'aux extrémités  de  la  terre,  et  se  multipliant, 
odorante  floraison  de  lys,  admirable  frondaison 
de  vertus  et  d'œuvres,  dans  toute  TÉglise,  mais 
particulièrement  sur  le  sol  privilégié  de  notre 
France.  —  Florete  flores  quasi  lilium  et  frondete 
in  gratiam{i). 

Rappelons  d'abord  ce  que  la  vision  nous  mon- 
tre :  «  Je  vis  sainte  Marthe  lorsqu'elle  eut  quitté 
Massilia,en  compagnie  de  Marcelle,  de  l'autre  ser^ 
vante  et  de  quelques  femmes  qui  s'étaient  atta- 
chées à  elle  ;  elle  était  arrivée  dans  une  contrée 
sauvage,  d'un  accès  difflcilQ.  où  plusieurs  femmes 
païennes  habitaient  des  cabanes  adossées  aux 
antres  des  rochers.  C'étaient  des  captives  que  les 
gens  du  pays  avaient  enlevées,  pendant  une 
guerre,  et  qu'ils  avaient  établies  là  ;  elles  étaient 
soumises  à  une  surveillance  particulière.  Marthe 
et  ses  compagnes  s'établirent  dans  leur  voisinage; 
KUes  se  construisirent  d'abord  de  petites  cabanes 
près  des  leurs  ;  plus  tard,  elles  bâtirent  un  cou- 
vent et  une  église.  L'église,  au  commencement, 
n'avait  que  les  quatre  murs  avec  une  toiture  en 
branches  tressées  recouvertes  de  gazon  ;  toutes 
y  travaillaient.  Elles  convertirent    d'abord  les 

(1)  Ecoti.  XXIX-19. 


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378  SAINTE  MARTHE 

captives,  dont  quelques-unes  s'adjoignirent  à  elles  ; 
d'autres,  au  contraire,  leur  donnèrent  beaucoup 
de  chagrins,  et,  par  des  dénonciations  perfides* 
attirèrent  sur  elles  des  persécutions  de  toute 
espèce  (1).  »  Dans  le  cours  de  son  récit,  Raban  ne 
manque  pas  de  rappeler  que  Marthe  ne  vivait  pas 
seule  et  que  plusieurs  personnes  vivaient  avec 
elle  (2)  :  il  ne  les  désigne  pas  autrement.  Nous 
pouvons  croire  qu'en  outre  des  compagnons  de 
son  apostolat,  elle  avait  avec  elle  quelques  fenames 
qui  l'avaient  suivie  de  Palestine,  quelques  autres 
qu'elle  avait  converties  à  Marseille,  et  qui  furent 
le  germe  de  cette  communauté  qu'elle  fonda  près 
de  Tarascon.  Quelques  auteurs  même  prétendent 
qu'elle  fonda  un  monastère  d'hommes,  car  on  lui 
attribue  la  fondation  des  hospitaliers  du  Saint- 
Esprit  (3),  en  même  temps  qu'un  monastère  de 
femmes,  pour  exercer  la  miséricorde  envers  les 
malades,  les  pauvres  et  les  voyageurs  des  deux 
sexes  (4).  La  tradition  est  unanime  à  croire  que 
Marthe  établit  un  couvent  de  femmes  auprès 
d'elle  ;  qu'elle  fonda  le  premier  monastère  de 
Vierges  chrétiennes  adonnées  aux  œuvres  de  misé- 
ricorde en  même  temps  qu'elles  travaillaient  sous 
la  direction  et  par  l'exemple  de  cette  grande  sainte 
à  leur  perfection  religieuse.  Les  Acta  sanctorum, 


(i)  Vie  de  N.  S.  J.-C.  VI-349. 

(2)  Raban,  Vie,  etc.,  XLIV-XLVI. 

(3)  Hî<»mrch.  Aiigust.  etc.  Auct.  CorWn.  Korein,  1719. 

(4)  Voir  Paillon.  Mon.  iued.  IL  Comnjent.  3J9, 


^ 


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SA  VIB,  BON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  379 

si  difficiles  pour  reconnaître,  dans  les  miracles 
que  la  tradition  attribue  à  sainte  Marthe  et  dans 
les  circonstances  particulières    de   la    vie   que 
raconte  Raban  et  que  chante  la  liturgie,  le  carac- 
tère historique,  ne  font  pas  difficulté  d'admettre 
ce  fait  de  la  vie  conventuelle  et  monastique  inau- 
gurée par  la  pieuse  vierge  de  Béthanie.  Ce  n'est 
pas  ici  le  lieu,  dit  le  P.  SoUier,  de  célébrer  la 
mémoire  de  sainte  Marthe  par  les  prodiges  éton- 
nants et  si  connus  comme  la  Tarasque,  la  guérison 
de  Clovis.  C'est  assez  de  croire  à  ce  qui  contribue 
à  la  gloire  solide  de  sainte  Marthe,  et  personne 
ne  doit  répugner  à  croire  que,  pendant  qu'elle 
habitait  ce  lieu  (de  Tarascon),  son  premier  soin, 
non-seulemçnt  comme  hôtesse  du  Christ,  mais 
comme  apôtre,  fut  de  réunir  des  vierges  ses  sœurs 
et  de  passer  en  leur  société  le  reste  de  sa  vie  (i). 
Ainsi,  le  P.  SoUier,  tout  en  refusant  d'entrer  dans 
la  controverse  pour   discuter  les   miracles  de 
sainte  Marthe,  est  cependant  un  témoin  de  la 
tradition.  Il  rapporte  ces  prodiges  qu'il  qualifie 


(1)  Huoc  equidem  non  a  miracnlis  si^^nis  aut  a  vulgatîssimis 
prodigiis  repetendnm  eiistimo..  Draconem...  Ghiodovei  accès- 
sam...  Aliaque  id  genus  miranda  polius  quam  fide  digna  ;  ea 
osqoam  bic  vindicanda  aut  asserenda  non  suscipio.  Satis  sit 
rébus  istis  acqniescero  quae  ad  («olidam  sanctae  Martbs  gloriam 
condacunL..  Neque  vero  ab  eo  abborrere  quis  débet  quod  dum 
eo  loci  consitteret,  non  solum  Ghristi  bospita,  sed  et  apostola 
inter  primas  curas  de  sororibus  virginibus  congregandis  cogî- 
tare  cœperit,  in  quarum  consortio  reliqnam  vitam  exegerit. 
AclaSS.  XXIX  Juillet.  P.  Sollier. 


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380  SAINTE  MARTHE 

de  plus  admirables  que  dignes  de  foi  certaine  ; 
il  donne  à  Marthe  ses  titres  d'hôtesse  et  d'apôtre 
de  Jésus  ;  il  ne  fait  pas  de  difficulté  de  la  voira 
Tarascon  environnée  d'une  communauté  de  vier- 
ges qu'elle  a  réunies  et  qu'elle  forme  à  ce  double 
ministère  d'hospitalité  et  d'apostolat,  à  cette  dou- 
ble vie  d'action  et  de  contemplation  qui  est  l'idéal 
de  perfection  de  la  vie  religieuse. 

Marthe  avait  apporté  dans  la  Provence,  elle  a 
fait  fleurir  sur  notre  terre  de  France  les  premiers 
germes  des  conseils  évangéliques;  mais  surtout 
le  premier  germe  de  la  virginité  qui  se  conservait 
comme  une  étincelle  de  lumière  et  de  pureté  dans 
les  épaisses  ténèbres  du  paganisme ,  selon  la 
remarque  d'un  pieux  auteur  (1),  que  l'ancienne 
loi  conservait  dans  les  cloîtres  du  temple,  comme 
une  promesse  et  comme  un  signe  des  innombra- 
bles générations  de  vierges  qui  devaient  sortir 
de  la  cellule  de  Marthe  (2).  C'est  là  une  tradition 
appuyée  des  monuments  les  plus  vénérables  et 
des  plus  fortes  autorités.  Nous  devons  rappeler  le 
Bréviaire  romain  qui  résume,  dans  les  leçons  de 
l'office  de  sainte  Marthe,  l'essence  même  de 
TEvangile,  de  la  légende  et  de  l'histoire.  — Elle  se 
retira  dans  un  lieu  séparé  des  hommes  avec  quel- 


(1)  Jam  sub  ipsâ  romanœ  Reipublicse  incunabula,  in  densis 
soperstilionum  tenebris,  invenire  fuit  Rom»  virgines  vestales. 
Franc.  Xav.  Maruchanl.  de   Antiq.  Christ.  1767. 

(2)  Scd  ot  virgines  quae  conclus»  erant  pr»currebant  td 
ostium,  ali»  autem...  II  Macb.  II.  19,  20. 


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SATIE,  SON  HtSTOIEE  ET  SON  CULTE.  381 

lues  femmes  des  plus  vertueuses  :  elle  vécut  ainsi 
ongtemps  avec  une  grande  piété  et  une  admi- 
rable prudence  (1).  —  C'est  là  ce  qu'affirme  la 
Légende  dorée  \  non  que  nous  regardions  le  récit 
iu  pîeux  archevêque  de  Gênes,  le  B.  Jacques  de 
Voragine,  conune  un  monument  d'histoire  ;  mais 
lous  le  regardons  comme  un  témoin  très-véridi- 
jue  des  traditions  des  premiers  siècles.—  Ensuite, 
lit  la  légende  dorée,  ayant  rassemblé  une  nom- 
breuse communauté  de  sœurs  et  ayant  édifié  une 
grande  basilique  en  l'honneur  de  la  bienheureuse 
Marie  toujours  Vierge,  elle  mena  là  une  vie  très- 
austère  (2).  —  Un  autre  martyrologe,  cité  par  le 
P.  Sellier,  affirme  que,  dès  son  séjour  à  Marseille, 
Marthe  réunit  autour  d'elle  un  monastère  de 
vierges  (3).  L'histoire  elle-même  nous  démontre 
cette  tradition  non-seulement  acceptable,  mais 
toute  vraisemblable  :  car,  dès  le  premier  siècle  de 
l'Eglise,  saint  Ignace,  martyr,  dans  sa  lettre  aux 
Philippiens,  salue  avec  respect  le  collège  des  vier- 
ges et  l'assemblée  des  veuves  qui  édifiaient  cette 


(1)  In  locum  a  vici»  remotam  oum  aliqnot  honestissimis 
feminifl  se  recepit  :  ubi  summa  CDm  lande  pietatis  et  pradenti» 
dio  Tizit.  Brev.  Rom.  die  XXIX  Jul. 

(2)  Deinde  congregato  ibidem  magao  sororam  conventu  et 
«â  honorem  B.  Mari»  semper  Virginie  magna  œdifioata  Basi- 
lica,  8ati0  ibi  aaperam  dozit  vitam.  Legenda,  opns  aar.  etc. 

(3)  Massiliae  primam  consistit,  ubi  bio  sezas  collecto  oœtn 
vite  regnlaris  prima  mire  dédit  specimina.  Sanssayns  in  mar- 
trrolAcUSS.  XXIX  Jul. 


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382  SAINTE  MABIHE 

église  de  leurs  prières,  de  leurs  œuvres  et  de 
leurs  vertus  (1).  Dès  le  troisième  siècle,  avanl 
même  que  TEglise  Jouissant  de  sa  liberté,  pût îns^ 
taller  au  grand  jour  ses  monastères  de  vierges, 
ils  étaient  nombreux,  néanmoins,  se  dérobant 
à  l'ombre  des  églises  et  des  catacombes  ;  car  Ba- 
ronius,  parlant  des  persécutions  de  l'empereui 
Maximin  en  Tan  301 ,  à  l'occasion  de  sainte  Domnî 
que  le  tyran  recherchait,  dont  le  savant  AnnalisU 
rapporte  les  actes,  il  dit  que  le  scélérat  fouillai 
dans  tous  les  monastères  de  vierges  —  Asceteria- 
qu'il  les  détruisit,  accablant  d'outrages  ces  vier 
ges  qui  ne  doivent  pas  même,  ô  douleur  !  êtr< 
vues  des  yeux  des  hommes  (2).  Invoquons  encon 
ici  la  vision,  affirmée  par  la  science  et  autorisé 
par  TEglise.  Pendant  qu'on  célébrait  les  solennité 
de  la  fête  de  sainte  Marthe,  il  fut  nàontré  à  saint 
Véronique  de  Binasco  (en  Lombardie)  une  grand 
multitude  de  religieuses  vêtues  de  blanc  qui  suî 
valent  immédiatement  Marthe,  s'avançant  ave 
une  pompe  céleste.  Or,  un  ange  dit  à  Véronique 


(i)  Nuntîonem  quoque  facit  cœlaum  hc^usmodi  muliebiioi 
jam  primo  Ghmtî  saeculo  S.  Igoatios  martyr  dmn  ad  Pfa 
lippcnses  scribît  hia  verbis  :  Saluto  oollegium  yirginum  et  ca 
tum  viduarum  —  De  Antiq.  Christ. 

(2)  Scd   scelerafus  furebat   communiter   in  omnia  aaceteri 

atque  sacra    quidem  asceteria   omnia    crudeliter  diroebantiu 

virgines  vero    turpîter    probris  afQciebantur  ;  villes,   pro 

dolor  I  quas  ne  masculorum  quidem  oculis  Tideri  erat  onqnai 

olerandum.  Annales^  eic,  adan.  301. 


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SA  VIE,  SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.     383 

Ce  sont  là  des  femmes  consacrées  à  Dieu  dans  le 
monastère  que  Marthe  a  fondé  pendant  sa  vie  (1). 
Arrêtons-nous  là  sur  cette  vision  qui  nous  trans- 
porte en  plein  ciel.  Marthe,  la  vierge  de  Béthanie, 
Tactive  et  prudente  ménagère,  la  généreuse  et 
vaillante  hôtesse  de  Jésus,  Marthe  a  voulu  laisser 
sur  la  terre  une  postérité  qui  continuât  ses 
œuvres,  son  dévouement  et  son  amour  .pour 
Jésus  ;  puisque  Jésus  a  voulu  résider  parmi  nous 
jusqu'à  la  consommation  des  siècles  dans  la  per-' 
sonne  des  pauvres,  des  petits,  des  malades,  des 
infirmes,  des  orphelins,  des  vieillards,  des  mal- 
heureux, de  tous  les  rebuts  de  la  nature,  de  tous 
les  abandonnés  de  la  société.  Pauperes  semper 
hadetis  vodiscum  (2).  Marthe  a  voulu  plus  encore  : 
elle  a  voulu  que  sa  maison  de  Béthanie  se  con- 
tinuât permanente  et  se  multipliât  hospitalière 
sur  la  terre  et  surtout  dans  notre  patrie,  et  que 
Jésus  y  pût  entrer,  y  vînt  séjourner,  Jésus,  l'éter- 
nel pèlerin  et  le  divin  mendiant  des  âmes  (3). 
Elle  a  voulu  que  son  bon  Maître  fût  prévenu 
d'hommages,  accueilli  de  respect,  environné  de 
service  et  d'amour.  Elle  a  fondé  la  vie  monasti- 
que, on  pourrait  dire,  pour  les  vierges  des  deux 

(1)  De  ostensa  oelcbritate  sanctas  Marthœ  bospitae  Ghristi... 
DUit  vero  angélus  Veronio»  :  Hae  sunt  femio»  Deo  sacrât» 
moiuisterii  quod  MaHha  vivens  instituit.  Acta  SS.  BoUaad. 
Xin.  Jaouar.  de  B.  Veronica  de  Binasoo  virg.  mediol.  Vita. 
Ub.  V,  cap.  7. 

(2)  Joan.  XI  [,  8. 

(3)  Apoc  III,  20. 


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384  SAINTE  MARTHE 

sexes,  mais,  du  moins  pour  les  femmes.  La  pre- 
mière elle  a  réuni,  constitué,  soumis  à  la  règle 
dans  la  vie  commune,  pour  la  prière  et  pour  la 
contemplation,  pour  le  ministère  et  pour  raction, 
les  jeunes  filles,  les  femmes,  les  vierges,  les 
veuves,  la  fleur  de  Thumanité  régénérée,  Félite 
exquise  du  dévouement  et  de  Tamour.  Elle  les  a 
dressées  à  son  exemple,  élevées  dans  son  vol 
puissant  de  sainteté,  consacrées  par  la  vertu 
sacerdotale  de  son  apostolat,  pour  être  à  jamais 
les  servantes  et  les  hôtesses,  les  sœurs  et  les 
épouses  de  Jésus.  C'est  la  gloire  de  notre  sainte, 
sa  gloire  perpétuée  parmi  nous,  sa  gloire  parfaite 
dans  le  ciel  et  spécialement  dans  la  suite  royale 
du  divin  Agneau.  Dans  Fhistoire  de  TEglise,  elle 
nous  apparaît  ouvrant  la  marche  de  ces  groupes, 
de  ces  familles,  instituts  et  congrégations  de  fem- 
mes d'élite,  élite  de  cœur,  souvent  d'esprit,  qui 
se  répandent  sur  la  terre,  s'établissent  sur  les 
sommets  pour  prier,  expier  et  sauver,  qui  descen- 
dent vers  toutes  les  misères  pour  les  soulager,  les 
guérir  et  les  transfigurer.  Dans  le  ciel,  elle  nous 
apparaît  comme  en  la  vision  de  la  B.  Véronique 
de  Binasco,  à  la  suite  de  l'Agneau,  la  première 
après  la  Vierge  Immaculée,  suivant  l'Agneau  par- 
tout où  il  va,  conduisant  après  elle  l'innom- 
brable troupeau  des  blanches  vierges,  qui  Ten- 
vîronnent,  la  contemplent  et  là  bénissent  avec 
allégresse  comme  leur  sœur  aînée  et  leur  mère 
vénérable.  Albis  induta,  Martham  cœlesti pompa 
incedentem  illico  sequebantur. 


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:a.\X.  o^^'^t  I^^xs  et  congre^"  ^  ^  ^j  j 

o>^\^^çN^\èe^'''^'-fcs«U«^'  Combien  de  i 

^^''^^conduisa»'  'Vierges.;;;;  Tarascon?  Apre 

"^  "**'      APS^^*^     .  \A  ^«0''     -  avoir  converti  le 


L'âme  < 


mort  i 


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386  SATNTB  MARTHE 

dans  le  monastère  qu'elle  avait  fondé  ?  Combien 
d'années  lui  donna  l'hôte  divin  pour  former  à  la 
vertu,  diriger  dans  les  œuvres  de  miséricorde  ces 
vierges,  ces  veuves  qu'elle  avait  réunies  autour 
d'elle  ?  Nous  aimerions  le  savoir.  Mais  les  tradi- 
tions, très-certaines  et  très-explicites  sur  les  gran- 
des lignes  de  la  vie  de  notre  sainte,  nous  laissent 
dans  le  vague  et  l'incertain  pour  préciser  des 
dates  et  fixer  des  nombres.  Nous  avons  dit  ail- 
leurs que  Madeleine  avait  vécu  trente  ans  à  la 
sainte  Baume  :  c'est  sans  doute  le  nombre  d'an- 
nées qu'elle  passa  en  Provence  ;  et  le  nombre 
doit  être  vrai,  tant  il  nous  paraît  vraisemblable 
par  tous  les  auteurs  qui  nous  l'affirment  et  tous 
les  monuments  qui  nous  l'attestent.  Marthe, 
venue  avec  sa  sœur,  morte  peu  de  temps  après  sa 
sœur,  vécut  donc  le  même  temps  en  Provence. 
Trente  ans  elle  prêcha  Jésus,  elle  servit  Jésus, 
elle  démontra  Jésus  par  sa  vie,  ses  vertus  et  ses 
miracles.  Gomme  Marthe  était  plus  âgée  que 
Madeleine,  étant  l'aînée  de  la  famille  de  Bétha- 
nie,  elle  devait  avoir  un  peu  plus  de  quarante 
ans  lorsqu'elle  aborda  en  Provence.  Raban  nous 
a  dépeint  les  deux  sœurs  :  chacune  d'elles  avait 
une  beauté  de  visage  noble  et  grave,  une  grande 
décence  de  manières  et  dans  les  paroles  une  irré- 
sistible grâce  de  persuasion  (i).  Madeleine  avait 


(1)  Erat  aatem  in  utrîosque  earnm  vultu  veneranda  veooi- 
tas,  honestas  in  moribus,  in  verbis  prompUssima  gniia  ad 
Buadendum.  Raban.  Vita,  etc.,  XXXIX. 


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SA  VIE,   SON  HISrOlRE  ET  SON  CULTE.  387 

quarante  ans  à  cette  époque,  Marthepouvaît  avoir 
quarante-deux  ou  quarante-trois  ans.  Elles 
avaient  conservé  la  distinctioiî  de  leur  nature,  la 
noblesse  de  leur  race,  l'air  et  le  charme  exquis 
de  leur  personne.  Car,  en  même  temps  qu'elles 
étaient  de  noble  origine  et  formées  par  une  édu- 
cation où  la  simplicité  patriarcale  se  mêlait  à  la 
grâce  aristocratique,  leur  familiarité  avec  le 
Verbe  fait  chair,  leur  tendre  amitié  pour  l'ineffa- 
ble beauté  divine  qu'elles  avaient  vue  sur  la 
terre  et  qui  avait  conversé  avec  elles  (1), 
avaient  dû  les  revêtir  d'un  caractère  idéal  et 
d'une  surnaturelle  beauté.  A  cet  âge  qui  est  la 
maturité  de  la  vie,  qui,  pour  les  âmes  inclinées 
vers  le  couchant  et  pour  les  visages  petichés  vers 
l'automne,  reçoit  de  si  calmes  et  doux  reflets  du 
soleil,  les  deux  sœurs  devaient  conserver  quel- 
que chose  de  leur  beauté  native  et  de  leur  dis- 
tinction de  race  :  une  beauté  de  lignes  plutôt  que 
de  couleur,  une  beauté  plus  immatérielle  que 
sensuelle.  Mais  la  vierge  de  Béthanie  devait  con- 
server de  ce  couchant  des  rayons  plus  abon- 
dants, de  cette  floraison  d'automne  des  parfums 
plus  pénétrants-,  puisqu'elle  était  revêtue  de  ce 
doux  éclat  et  de  cette  angélique  beauté  que  donne 
la  virginité.  0  quam  pulchra  est/  Oh  I  qu'elle  est 
belle  la  génération  des  âmes  chastes,  épanouies 
dans  la  lumière  du  visage  de  Dieu  (2)  I  Marthe 

(1)  Baruch,  III,  38. 

(2)  Sap.  IV.  J, 


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388  SAINTE  MAUTHE 

vécut  ainsi  de  longues  années  de  la  vie  monasti 
que  et  régulière.  Elle  eut  le  temps  d'informer  dani 
la  perfection  de  la  vie  religieuse  ces  génération! 
de  vierges  chrétiennes  qui  se  succédèrent  soui 
son  gouvernement  ;  elle  eut  le  temps  de  les  dispo 
ser  et  de  les  appliquer  au  ministère  de  la  charité 
à  rintelligence  pratique  des  œuvres  de  miséri 
corde.  Raban  nous  a  dit  qu'elle  vécut  solitaire 
pendant  sept  ans.  Sedit  ibi  solitaria  septevfi 
annis.  Avec  tous  ses  travaux  pour  délivrer,  puri- 
fier, évangéliser  Tarascon  et  les  bords  du  Rhône, 
nous  pouvons  compter  ces  sept  années  comme 
celles  de  son  apostolat.  Ayant  enfin  chassé  pai 
la  vertu  de  Dieu,  du  désert  de  Tarascon,  toute 
l'infection  des  reptiles,  la  très-sainte  Marthe  choi- 
sit là  sa  demeure,  et  ce  lieu  naguère  odieux  et  dé- 
testable, elle  en  fit  une  habitation  pleine  de  char- 
me et  d'amabilité  (1).  Nous  l'avons  vue  véiue  d'un 
sac  et  d'un  cilice,  c'est-à-dire  d'une  robe  étroiU 
et  grossière  par-dessus  une  tunique  de  pénitence, 
attachée  avec  une  grossière  ceinture  de  crins  de 
cheval,  pieds  nus  et  la  tète  voilée  d'une  tiare 
blanche  de  poils  de  chameau  :  c'était  la  coiffure 
des  Orientaux  et  qui  devenait  le  voile  monasti- 
que (2).  Voilà  tous  les  caractères  décisifs  et  les 


(1)  Raban.  Vita,  etc.,  XLI. 

(2)  Vestis  ejus  aspera  saccas  et  ciliciam  tempore  septenni, 
cingulo  nodoso  de  setis  equinis...  Semper  nuda  pedes,  a]ba 
tiara  de  pilis  cameli  velata  caput.  (Id.  ibid  ) 


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SA  TŒ,    SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  389 

linéaments  de  l'habit  religieux  dans  la  forme,  la 
couleur  et  les  habitudes  austères.  Quelle  sainta 
vie  et  quelle  ardeur  de  perfection  dans  cette, 
vierge  de  Béthanie,  révélant  aux  femmes  de 
Provence  les  aimables  grandeurs  et  les  charmes 
divins  de  la  virginité  I  Quelle  ferveur  de  zèle  pour 
le  nom,  la  gloire  et  le  culte  du  divin  Maître 
qu'elle  avait  reçu  dans  sa  maison,  qu'elle  avait 
contemplé  de  ses  yeux,  servi  de  ses  mains,  aimé 
de  toute  son  âme  I  Quel  recueillement  dans  la 
prière  et  l'oraison  à  s'entretenir  avec  Celui  qu'elle 
avait  entendu  avec  ravissement,  dont  elle  avait 
recueilli  toutes  les  paroles,  dont  elle  méditait 
avec  amour  la  vie,  les  discours,  les  miracles,  les 
souffrances  et  la  mort  I  Quelle  activité  calme,  infa- 
tigable, dans  ces  devoirs  d'hospitalité  qu'elle 
exerçait  en  souvenir  de  Celui  qui  l'avait  distin- 
guée, illustrée,  sanctifiée,  pour  être  son  hôtesse 
pieuse  et  bien-aimée  I  Quelle  perfection  dans  la 
pratique  des  vertus  chrétiennes  et  des  conseils 
évangélîques,  et  surtout  dans  la  fidélité  à  ces  trois 
vœux  qu'elle  avait  déjà  formés  à  la  suite  de  Jésus 
son  maître,  son  modèle  et  son  Sauveur  1  Comme 
à  ces  vœux  elle  donna,  dans  cette  période  dQ  sa 
vie  et  dans  le  monastère  de  Tarascon,  leur  forme 
définitive  et  leur  fécondité  de  vie  surnaturelle  I 
Quelle  pauvreté,  quel  détachement  dans  cette 
grande  âme,  qui  avait  tout  quitté,  ses  biens,  son 
pays,  sa  famille,  son  frère  môme  et  sa  sœur,  pour 
être  toute  à  Jésus,  et  pour  que  Jésus  fût  tout  à 
elle  1  Quelle  pureté  virginale  dans  cette  fille  des 

22. 


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390  SAINTE  MARTHE 

rois  de  Syrie,  qui  dans  son  enfance  avait  senti 
les  premiers  charmes  de  la  vertu,  dont  le  cœur  si 
noble  s'était  penché  comme  d'instinct,  s'était 
ouvert  dès  la  première  apparition  du  Verbe  in- 
carné dans  sa  famille,  vers  la  lumière  angélique 
de  l'angélique  vertu  I  Quelle  surabondante  sain- 
teté dans  cette  amie  de  Jésus,  dont  les  mains 
pures  avaient  servi  le  Verbe  incarné,  dont  les 
yeux  si  modestes  l'avaient  si  souvent  contemplé, 
dont  tous  les  sens,  comme  tout  le  cœur,  avaienl 
été  pénétrés  de  la  présence,  du  rayonnement,  de 
l'amitié,  des  préférences  de  grâce  et  de  ten- 
dresse, de  Jésus  et  de  Marie,  de  la  virginité  par 
essence  et  de  la  vierge  par  excellence  I 

Mais  il  faut  nous  arrêter  là  de  ces  considérations , 
nécessairement  un  peu  vagues,  puisqu'elles  ne 
peuvent  porter  sur  des  faits  et  des  détails  histo- 
riques. Disons  seulement  avec  le  pieux  chanoine 
et  panégyriste  de  sainte  Marthe  :  «  Je  souhaite- 
rais de  tout  mon  cœur,  autant  pour  la  consola- 
tion des  religieuses  de  notre  temps  et  de  toutes 
les  personnes  qui  font  profession  de  vertu  et  de 
piété  dans  le  monde  que  pour  la  gloire  de  sainte 
Marthe,  que  les  heureuses  filles  qui  vivaient  sous 
sa  conduite  eussent  pris  le  soin  de  laisser  à  la 
postérité  les  règles  qu'elle  leur  avait  prescrites. 
Je  m'assure  que  nous  aurions  à  présent  un  si 
juste  modèle  de  la  perfection  chrétienne  et  une 
idée  si  excellente  de  la  vie  religieuse,  que  Marthe 
passerait  dans  l'Eglise  de  Dieu  pour  la  fouda- 
trice  générale  de  tous  les  ordres  religieux  qui  lui 


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SA  VIE,    SON   HISTOIRE  ET   SON   CULTE.  391 

servent  d'appui  et  d'ornement.  »  (1)  Nous  pour- 
rons insister  plus  loin  en  manière  de  conclusion 
sur  cette  vocation  religieuse  de  Marthe  et  sur 
cette  fonction  qu'elle  remplit  dans  TEglise  nais- 
sante, d'établir  le  premier  monastère  et  de  fonder 
la  vie  religieuse.  Nous  voudrions  insister  en  par- 
ticulier sur' cette  disposition  à  jamais  bénie  du 
Sacré-Cœur  qui  donnait  à  la  France  le  plus  bel 
exemplaire  de  la  pureté  dans  la  vierge  de  Taras- 
con,  en  même  temps  qu'il  lui  donnait .  le  plus 
parfait  exemplaire  de  l'amour  divin  dans  la  péni- 
tente de  la  sainte  Baume,  pour  achever  l'exem- 
plaire complet  de  la  femme  chrétienne.  Mais  nous 
avons  maintenant  à  raconter  les  derniers  moments 
de  la  sœur  de  Lazare  et  de  Madeleine. 

Avant  de  mourir,  Marthe  alla  saluer  sa  sœur 
dans  la  solitude  de  la  sainte  Baume,  ou  la  fit 
saluer  par  saint  Maximin  :  celui-ci  était  constitué 
comme  le  chef  spirituel  de  la  sainte  colonie,  le 
chef  hiérarchique  des  apôtres  de  la  Provence  ;  il 
était  demeuré  le  supérieur  des  deux  sœurs  et 
comme  le  directeur  de  leur  conscience.  C'est 
pourquoi  nous  voyons  Madeleine  visitée  quel- 
quefois par  Maximin  ;  et,  lorsqu'elle  sut  que  le 
dernier  jour  de  sop  exil  sur  la  terre  était  arrivé, 
elle  vint,  transportée  par  les  anges,  lui  demander 
la  communion  comme  viatique  vers  son  bien- 


(1)  Histoire  pané^ri que  de  la  vie  de  sainte  Marthe,  hôtesse 
de  .T-C,  par  Rostan  Berlct,  chanoine  de  Sainte-Marthe,  1650, 
IV.  4,  229. 


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392  SAINTE  MARTHE 

aimé.  Maximin  avait  baptisé  la  pieuse  famille  de 
Béthanie.  C'est  à  lui  que  le  divin  Sauveur  avait 
confié  cet  office  ;  et,  par  là,  le  disciple  de  Jésus» 
avait  gardé  sur  les  trois  membres  de  cette  famille 
privilégiée  et  sur  toute  la  maison  une  certaine 
autorité  de  paternité  spirituelle  et  de  direction. 
Enfin,  c'est  à  Maximin  que  saint  Pierre  "aurait 
confié  le  gouvernement  de  la  chrétienté  de  Pro- 
vence et  des  églises  que  les  apôtres  venus  de  la 
Judée  devaient  y  fonder.  Sans  toucher  à  la  contro- 
verse qui  s'éleva  dans  les  premiers  siècles  de 
TEglise,  au  sujet  de  la  primatie  que  Téglise 
d'Arles,  fondée  par  Trophime,  prétendait  exercer 
sur  les  églises  de  Provence  et  de  la  Septimanie  (1), 
primatie  qui  n'atteignait  pas,  du  reste,  les  églises 
d'Aix,  de  Marseille  et  d'Avignon,  nous  pouvons 
constater  les  relations  tout  à  la  fois  hiérarchiques 
et  personnelles,  officielles  et  intimes,  que  nous 
voyons  entre  Maximin  et  les  membres  de  la 
famille  de  Béthanie.  Ces  relations  tenaient  à  la 
personne  du  disciple,  constitué  parle  divin  Maître, 
dans  une  pensée  de  tendre  prévoyance,  pour  le 
remplacer  et  pour  le  continuer,  surtout  auprès 
de  Marthe  et  de  Madeleine.  Gomme  nous  compre- 
•nons  bien  ici  et  comme  nous  admirons  les  déli- 
catesses que  le  Sacré-Cœur  manifestait  pour  les 
privilégiés  de  Béthanie  1 
Or,  nous  dit  Raban,  la  bienheureuse  vierge 

(1   Mon.  ined.,  etc.,  I,  603,  etc. 


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SA  VIE,   SON  HlSTOfRB  ET  SON  CULTE.  393 

salua  sa  vénérable  sœur'  célébrée  dans  l'univers 
tout  entier,  Marie-Madeleine,  la  priant  avec  ins- 
tances de  venir  la  visiter  pendant  qu'elle  vivait 
encore.  Dès  que  larchevêque  Maximin  eut  rap- 
porté ce  désir  à  la  bienheureuse  amante  de  Dieu, 
elle  salua  sa  sœur  à  son  tour,  lui  accorda  ce 
qu'elle  demandait,  quoiqu'elle  l'ait  accompli, 
non  dans  son  corps,  mais  après  qu'elle  fut  sortie 
de  son  corps.  D'où  l'on  peut  comprendre  que  les 
saints  de  Dieu  se  souviennent  de  ceux  qu'ils 
aiment,  et  qu'après  être  sortis  du  corps^  ils  leur 
rendent  ce  qu'ils  leur  ont  promis,  tandis  qu'ils 
vivaient  dans  leur  corps  (1).  Nous  aimons  cette 
réflexion  de  Raban  ;  elle  a  sa  profondeur  naïve  et 
sa  pieuse  émotion.  Oh  1  oui,  les  saints  de  Dieu 
se  souviennent,  ils  aiment,  ils  visitent,  ils  protè- 
gent ceux  qui  sont  restés  après  eux  sur  la  terre. 
Vivant  dans  la  lumière  permanente  et  dans  l'éter- 
nel amour,  comment  pourraient-ils  oublier  et 
cesser  d'aimer?  Nous  aimons  surtout  ces  der. 
niers  rapports  de  Marthe  et  de  Madeleine  ;  cette 
dernière  visite,  sinon  par  elles-mêmes,  du  moins 
par  l'intermédiaire  de  leur  cher  et  vénéré  père  en 
Jésus,  l'évêque  Maximin.  Quels  souvenirs,  quelles 
tendresses  !  Que  de  vérités  et  de  grâces  échangées 
entre  ces  grandes  âmes,  toutes  remplies,  toutes 
palpitantes  de  l'amour  de  Jésus,  toutes  unies, 
toutes  imprégnées  de  sa  présence,  de  sa  parole, 

(l)  Raban,  Vie,  etc.,  XLIV. 


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394  SAINTE  HARTBE 

de  son  affection  !  Comme  elles  s'animaient  à  Tai- 
mer,  à  le  désirer  davantage  1  Comme  la  dévorante 
flamme  de  charité  qu'elles  avivaient  encore  par 
leurs  entretiens  devait  bientôt  rompre  les  liens 
de  la  chair  et  les  réunir  bientôt  à  Jésus,  en  Jésus, 
le  foyer  commun  de  leur  amour,  le  centre  éternel 
de  leur  béatitude  1 

Vers  le  même  temps,  s'éleva  dans  la  province 
d'Aquitaine  une  cruelle  persécution  des  Gentils, 
et  beaucoup  de  chrétiens  furent  chassés  en  exil. 
Parmi  eux,  Front  (i),  évêque  de  Périgueux,  et 
Georges,  évêque  du  Vélay,  se  retirèrent  à  Taras- 
con,  près  de  la  bienheureuse  Marthe  ;  et  elle, 
montrant  sa  charité,  s'appliqua  à  les  recevoir 
avec  bonté,  avec  libéralité,  à  les  retenir  avec 
générosité,  jusqu'à  ce  qu'il  leur  fut  permis  de  ren- 
tier dans  leur  propre  diocèse.  Enfin,  lorsqu'ils 
furent  sur  le  point  de  rentrer  dans  leur  église, 
la  servante  de  Dieu,  leur  disant  le  dernier  adieu  : 
0  évêque  de  Périgueux,  dit-elle,  sachez  que  cette 
année  prochaine  écoulée,  je  sortirai  de  ce  corps 
de  mort  (2).  Je  vous  prie,  si  cela  vous  plaît,  que 
votre  sainteté  vienne  pour  m'ensevelir.  Ma  fille, 
lui  dit  l'évêque,  je  serai  présent  à  vos  funérailles, 
si  Dieu  le  veut,  et  que  je  vive  encore.  Les  pontifes 
revinrent  dans  leur  église  (3),  et  la  bienheureuse 


(1  )  Haban  écrit  Frontinus,  c'est  Froato  qui  a  prévalu. 

(2)  Rom.  Vil,  24. 

(3)  Saint  Georges   était  donc  évoque  comme   saint  Front 
Tjous  les  premiers  prédicateur  de  FËvangile,  du  reste,  surtoot 


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SA  VIE,   SON  flïSTOlMÎ  ET  SON  CULTE. 

Marthe,  convoquant  les  personnes  qui  vivaient 
avec  elle,  leur  prédit  que  le  jour  de  son  passage 
viendrait  aussitôt  après  Tannée  écoulée,  et  dès  ce 
moment,  étendue  sur  sa  noble  couche  de  sar- 
ments, presque  toute  cette  année  elle  fut  brûlée 
par  la  fièvre  comme  Tor  est  éprouvé  dans  la  four- 
naise (i). 

Nous  ne  serons  donc  pas  trop  étonnés  de  voir 
saint  Front,  Tapôtre  et  Tévéque  des  Pétrocores 
(Périgueux),  assister  aux  funérailles  de  Marthe, 
puisque  nous  le  voyons  venir  chercher  un  refjuge, 
une  consolation  et  une  force  auprès  de  la  pieuse 
amie  de  Jésus  ;  puisque  nous  voyons  Marthe  lui 
annoncer  d'avance  Tépoque  de  sa  mort  et  lui 
demander  son  assistance  pour  le  jour  de  ses  funé- 
railles... Encore  ici  le  divin  Maître  ne  devait  rien 
refuser  à  ses  amis,  surtout  à  Marthe,  son  hôtesse, 
surtout  à  Front,  un  de  ses  premiers  disciples. 
Nous  admettons  le  récit  de  Raban  dans  toute  son 
étendue  et  dans  tous  ses  détails  ;  et,  comme  nous 
le  dirons  bientôt,  nous  admettons  avec  Raban, 
avec  toutes  les  traditions  hagiologiques  et  litur- 
giques, les  rapports  de  saint  Front  et  de  sainte 
Marthe  (2).  L'apôtre  des  Pétrocores  et  premier 


les  foDdateara  d'église,  étaient  revotas  de  la  plénitude  da  saoer- 
doce,  et  ron  ne  comprend  pas  comment  le  Propre  do  diocèse 
de  Périgueux  marque  la  fête  de  saint  Gteorges  eonfesseur  non- 
pontife. 

(1)  Sap.  III,  6,  Rab.  Vie,  etc.,  XLIV. 

(2)  Voir  la  Vie  de  saint  Front,  par  M.  Tabbô  Pergot,  etc., 
XVIII-XXL 


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396  SAINTE  MARTHE 

évoque  de  Vésone,  venu  en  Occident  avec  la 
pieuse  colonie  des  premiers  disciples  et  des  amis 
de  Jésus  :  Front,  envoyé  par  Pierre,  comme  Maxi- 
min  et  Lazare ,  comme  Trophime  et  Martial  ; 
Front  ayant  gardé  pour  Marthe,  la  généreuse 
hôtesse  du  Maître,  une  affection  plus  tendre  et 
des  relations  plus  intimes  :  nous  admettons  tout 
cela,  tout  le  prodigieux  et  même  le  miraculeux 
extraordinaire  des  funérailles  ;  car  nous  sommes 
en  possession  depuis  des  siècles  de  ces  détails 
légendaires,  ou  plutôt  de  ces  faits  historiques,  que 
nul  document  n'est  venu  démentir,  que  nulle 
difQculté  ne  doit  infirmer,  car  les  plus  respecta- 
bles traditions  de  nos  églises  et  les  plus  vénéra- 
bles offices  de  notre  liturgie  les  rappellent,  les 
célèbrent  et  les  chantent  (i). 

Cependant,  Madeleine,  épuisée  de  désirs  et  de 
larmes,  préparée  par  sa  pénitence  et  par  son 
amour,  détachée  des  biens  du  corps,  unie  enfin 
et  pour  toujours  à  son  divin  Maître,  montait  au 
ciel,  et  le  saint  évoque  Maximin  embaumait  son 
corps  et  Tensevelissait  dans  un  sépulcre  de  mar- 
bre blanc.  —  «  Or,  pendant  que  ces  choses  se  pas- 


Ci)  Le  nom  latin  de  Front  ne  fait  point  de  difficulté:  Front 
a  pu  venir  de  la  Palestine,  comme  Maximin,  avec  aon  nom 
aussi  latin,  comme  Trophime,  avec  son  nom  grec,  comiDe 
Lazare  ou  Elzéar,  avec  son  nom  juif  ou  syriaque.  L'Evangile 
nous  cite  des  noms  de  toutes  les  langues  et  de  tous  les  pea- 
ples  parmi  les  premiers  disciples  (Act.  VI,  5).  Front  pooviit 
être  d'une  famille  de  prosélytes  latins  ou  de  fonctiouDaim 
romains,  établis  en  Palestine  depuis  la  conquête. 


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SA  VIE^  SON  HISTOIBE  ET  SON  CULTE.  3Ô7 

saient  près  d'Aîx,  métropole  de  la  province  ecclé- 
siastique, seconde  Narbonnaîse,  à  lamême  heure, 
dans  la  province  de  Vienne  à  Tarascon,  la  ser- 
vante du  Seigneur-Sauveur,  la  très-sainte  Marthe, 
retenue  au  lit  par  la  fièvre,  mais  appliquée  aux 
louanges  divines,  pendant  qu'elle  méditait  les 
choses  du  ciel,  vit  les  chœurs  des  anges  qui  por- 
taient au  ciel  Tâme  de  sa  sœur  Marie-Madeleine. 
Ayant  appelé  les  personnes  qui  l'assistaient,  elle 
leur  rapporta  ce  qu'elle  avait  vu,  les  invitant  à  la 
féliciter.  ;  et  elle  s'écria  disant  :  0  ma  très-belle  et 
heureuse  sœur,  qu'as-tu  fait  ?  Pourquoi,  comme 
tu  me  l'avais  promis  et  tu  me  l'avais  fait  dire,  ne 
m'as-tu  pas  visitée  ?  Ainsi,  sans  moi,  tu  jouis  des 
embrassements  du  Seigneur  Jésus  qui  nous  a 
tant  aimés,  nous  qui  l'aimions  tant?  Je  te  suivrai 
partout  où  tu  iras.  Mais  toi,  cependant,  vis  de  la 
vie  éternelle,  sois  heureuse  à  jamais,  et  n'oublie 
pas  celle  qui  ne  peut  t'oublier  (i).  Réjouie  par 
cette  vision,  la  sainte  héroïne  désirait  avec  plus 
d'ardeur  encore  de  rompre  les  liens  de  la  chair 
pour  être  avec  le  Christ  (2)  ;  supportant  avec 
peine  de  demeurer  plus  longtemps  dans  la  chair 

(1)  Qaod  fratribus  et  sororibus  patefecit  dieens  :  0  pul- 
eherrima,  felix  et  mea  dilecta  soror,  non  attendisti  quod  mibi 
▼ovisli,  at  me  visitares.  Vivascum  magistro  et  vero  Hospite  nos- 
tro  in  sede  beata.  Brev.  Eduense.  An.  1550.  Oflici.  Sanctae 
Martbae.  Haec  vîdentar  ex  Habano  desumpia  fuisse,  aut  saltem 
ex  vetcri  instrumeDto  quo  usud  est  Habanus.  Note  de  Paillon. 
Mon.  ined.  II,  552. 

(2)  Philip.  1,  23. 

23 


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398  SAINTE  MARTHE 

et  d'être  privée  de  la  société  de  sa  sœur  et  des 
angesqu'elle  avait  vus,mais  sachant  qu'elle  quitte- 
rait bientôt  la  terre,  elle  avertit  les  fidèles,  elle  les 
enseigne  et  les  fortifie.  Lors  donc  que  le  bruit  se 
fut  répandu  que  la  servante  de  Dieu  passerait 
bientôt  de  ce  monde,  une  grande  multitude  de  fidè- 
les se  réunit  et  ils  demeurèrent  avec  elle  jusqu'à 
ce  qu'elle  fut  ensevelie,  dressant  des  tentes  dans 
les  bois  et  allumant  des  feux  de  toutes  parts  (1). 

Tels  sont  les  pressentiments  de  la  mort  de 
Marthe  et  les  premiers  appels  de  Jésus  à  cette 
sainte  âme  pour  lïnviter  au  festin  royal  des  noces 
éternelles.  Sa  sœur  la  précède  et  lui  ouvre  la  voie  ; 
les  anges  l'invitent  au  nom  de  Jésus  impatient 
d'acquitter  sa  dette  d'hospitalité.  Madeleine  doit 
précéder  Marthe  :  la  pénitence  et  la  contempla- 
tion doivent  plus  vite  user  la  vie  et  corroder  les 
liens  de  la  chair,  que  l'action  et  la  prière.  Celle 
qui  a  beaucoup  aimé  s'en  va  la  première  recevoir 
la  récompense  de  Tamour  ;  mais  celle  qui  a  beau- 
coup servi  doit  la  suivre  bientôt  pour  recevoir  la 
même  récompense  à  titre  de  salaire.  Avrntde 
mourir,  Marthe  a  vu  l'âme  de  Madeleine  monter 
au  ciel,  comme  saint  Antoine  a  vu  l'âme  de  saint 
Paul,  premier  ermite,  emportée  par  les  anges  ; 
comme  saint  Benoît  a  vu  l'âme  de  Scolastique  sa 
sœur  s'envoler  au  ciel  comme  une  colombe  en 
plein  essor  ;  comme  sainte  Thérèse  a  vu  l'âme  de 
saint  Pierre  d'Alcantara  entraînée  au  ciel  par  un 

(1)  Haban.  Vie,  elc.  XLVI. 


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SA    VIE,  SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  399 

torrent  de  lumière.  Cette  faveur,  accordée  à  tant  de 
saints,  de  voir  Târae  qu'ils  avaient  aimée  sur  la 
terre  d'une  affection  plus  ardente  et  plus  pure, 
monter  au  ciel  et  les  entraînant  après  elle, 
Marthe  devait  en  jouir  avant  les  autres  :  elle  avait 
tant  aimé  sa  sœur  I  elle  l'avait  ramenée  à  Jésus 
par  tant  de  larmes  et  de  prières  1  En  se  séparant 
d'elle  pour  vaquer  aux  œuvres  de  miséricorde, 
aux  exercices  de  la  vie  régulière  et  pour  la  laisser 
vaquer  aux  œuvres  de  pénitence  et  de  contempla- 
tion, elle  avait  fait  un  si  grand  sacrifice  I  Ces  deux 
âmes  si  aimantes,  si  aimées,  où  les  torrents  de 
la  grâce  avaient  exalté,  sanctifié  les  sentiments  de 
la  nature  et  les  dispositions  de  nobles  cœurs, 
(levaient  se  révéler  Tune  à  l'autre  et  se  faire  signe 
pour  monter  au  ciel  bien  vite  l'une  après  l'autre. 
C'est  donc  avec  une  pieuse  et  tendre  émotion  que 
nous  entendons  Marthe  dévorée  de  la  fièvre,  plus 
dévorée  encore  du  désir  de  voir  Dieu,  s'écrier  en 
voyant  Madeleine  montant  au  ciel  :  Partout  où  tu 
iras,  j'irai  ;  là  où  tu  demeureras,  je  demeurerai  ; 
ton  peuple  sera  mon  peuple  ;  et  ton  Dieu  mon 
Dieu  (1). 

Or  donc,  le  soir  du  septième  jour  qui  suivit 
cette  Vision,  Marthe  ordonna  d'allumer  sept 
cierges  et  trois  lampes,  et  de  prier  avec  elle.  Et 
vers  le  milieu  de  la  nuit,  les  personnes  qui  veil- 
laient avec  elle,  accablées  d'un  lourd  sommeil, 
s^endormirenrt.  Alors  un  tourbillon  impétueux  se 

(t)  Rnth.  I,  16. 


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400  SAINTE  MARTHE 

précipita  avec  un  vent  violent,  et  U  éteignit  les 
cierges  et  les  lampes.  La  servante  du  Christ,  en 
comprenant  la  cause,  ût  le  signe  de  la  croix,  et 
pria  contre  les  embûches  des  démons.  Ensuite 
elle  éveilla  les  personnes  qui  la  gardaient  et  les 
pria  de  rallumer  ses  luminaires.  Aussitôt  elles  se 
hâtèrent.  Mais  comme  elles  tardaient  à  revenir, 
voici  qu'une  lumière  descendue  du  ciel  brilla 
tout  à  coup,  et,  dans  la  lumière  même,  Marie- 
Madeleine,  Tapôtre  du  Christ  Seigneur  Sauveur, 
apparut  portant  à  la  main  droite  un  flambeau 
allumé.  Aussitôt,  avec-  la  céleste  lumière,  elle 
alluma  les  sept  cierges  et  les  trois  lampes  éteintes. 
Ensuite,  s'approchant  de  la  couche  où  reposait 
sa  sœur  :  Salut,  dit-elle,  ma  sainte  sœur.  Et  lors- 
que sa  sœur  Teût  saluée  à  son  tour  :  Voici,  dit- 
elle,  comme  tu  me  Tavais  mandé  par  le  bienheu- 
reux pontife  Maximin,  que  je  te  visite  dans  ton 
corps  pendant  que  tu  vis  encore  ;  mais  voilà  ton 
bien- aimé  le  Seigneur  Sauveur  qui  vient  pour  te 
rappeler  de  cette  vallée  de  misères,  comme  avant 
mon  passage  il  m'est  apparu  pour  me  faire  entrer 
dans  le  palais  de  sa  gloire.  Viens  donc  et  ne  tarde 
pas.  Elle  dit,  et  s'empresse  avec  joie  d'aller  au- 
devant  du  Seigneur  qui  entre  et  qui,  s'approchant 
du  lit,  regarde  Marthe  d'un  visage  très-doux,  lui 
dit  :  Celui  que  tu  as  servi  en  lui  consacrant  tes 
biens,  Celui  à  qui  tu  as  donné  si  souvent  une  a 
aimable  hospitalité^  Celui  à  qui  tu  as  prodigué 
tes  soins,  à  moi  et  à  mes  membres  après  ma  pas- 
sion, me  voici.  C'est  moi  à  qui  tu  as  dit  humble 


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SA  VIE,   SON  HlSTOmB  ET  SON  CULTE.  401 

ment  prosternée  :  Je  crois  que  vous  êtes  le  Christ 
flls  du  Dieu  vivant,  qui  êtes  venu  en  ce  monde  (d). 
Viens  donc,  mon  hôtesse  ;  viens  de  Texil  ;  viens 
recevoir  la  couronne  (2).  Elle,  entendant  ces  paro- 
les, s^efforçait  de  se  soulever  et  voulait  suivre 
incontinent  le  Sauveur.  Attends,  lui  dit  le  Sau- 
veur, parce  que  je  vais  te  préparer  une  place,  et 
je  viendrai  de  nouveau,  et  je  te  prendrai  avec 
moi,  afin  que  là  où  je  suis,  tu  sois  aussi  avec 
moi  (3).  Il  dit  et  disparut.  Sa  sainte  sœur  Marie 
disparut  aussi  ;  mais  la  lumière  resta  qui  était 
apparue  avec  eux.  Et  lorsque  les  personnes  qui 
étaient  sorties  revinrent,  elles  trouvèrent  les 
luminaires  qu'elles  avaient  laissés  éteints  brillant 
d'un  éclat  inaccoutumé  ;  et  elles  furent  remplies 
d'admiration  (4). 

,  N'est-ce  pas  une  scène  auguste  et  charmante 
que  ces  lumières  qui  éclairent  la  couche  virgi- 
nale de  Marthe,  ces  trois  lampes,  image  des  trois 
vertus  théologales ,  ces  sept  cierges,  image  des 
sept  dons  du  Saint-Esprit  :  vertus  si  parfaites 
dans  cette  sainte  àme,  dons  si  merveilleusement 
féconds  dans  cette  prodigieuse  vie  de  vierge, 
d'hôtesse  et  de  servante  de  Jésus  ?  C'est  la  scène 
évangélique  des  vierges  sages  qui  se  reproduit 
et  pour  ainsi  dire  se  joue  dramatiquement  autour 


(i)  Joan.  XI,  27. 

(2)  Caot.  IV,  8. 

(3)  Joan.  XIV,  2-4. 

(4)  Raban.  Vie,  etc.,  XLVII. 


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402  SAINTE  MARTHE 

de  la  couche  et  dans  la  cellule  de  Marthe.  N'est- 
ce  pas  un  tableau  plein  de  suavité  céleste  et  de 
divine  poésie  que  cette  apparition  de  Madeleine 
dans  un  flot  de  lumière  descendue  du  ciel,  qui 
vient  pour  rallumer  les  luminaires  éteints  par  la 
malice  de  Satan,  toujours  prêt  à  troubler  les  der- 
niers moments  des  serviteurs  de  Dieu?  Madeleine, 
dans  sa  gloire  et  son  amour,  qui  n'a  pas  oublié 
sa  sœur,  vient  lui  porter  la  lumière  qui  ne  s'é- 
teindra pas  :  douce  aurore  qui  vient  annoncer  et 
précéder  le  lever  de  l'astre  adorable  et  bien-aimé, 
Jésus,  leur  hôte  et  leur  ami.  Puis,  cette  appari- 
tion de  Jésus  qui  se  révèle  en  rappelant  les  plus 
aimables  et  les  plus  divins  souvenirs  de  la  vie 
de  Béthanie  ;  et  qui  vient  chercher  lui-même  celle 
qui  le  pressait  avec  tant  d'instance  pendant  sa  vie 
mortelle,  d'accepter  sa  généreuse  hospitalitéj 
puis  ces  luminaires  rallumés,  qui  brillent  d'un 
éclat  céleste,  et  qui  ne  s'éteindront  plus  jusqu'à 
lamort  de  Marthe,  jusqu'à  son  entrée  dans  l'éter- 
nelle lumière  de  la  gloire  :  voilà  une  scène,  un 
récit,  un  tableau,  qui  égalent  et  dépassent  les 
plus  merveilleuses  légendes,  ces  légendes  dignes 
du  pinceau  préraphaélique  des  maîtres  ombriens, 
qui  rayonnent  autour  du  lit  de  mort  et  du  tom- 
beau des  saints. 

*  Le  docte  Faillon  semble  ne  voir  qu'une  allégo- 
rie dans  cette  scène,  et  tout  au  plus  une  légende, 
comme  on  les  composait  au  moyen-âge  (1).  Raban 

(i)  Mon.  Ined.,  II,  327-328.  Note, 


-VTl 


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SA   VIE,    SON   HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  403 

n'a  point  inventé  cette  scène.  Nous  la  trouvons 
aussi  dans  la  légende   dorée,  avec   les  mêmes 
détails  et  les  mêmes  circonstances  qui  cependant 
ne  sont  pas  copiées  de  Raban.  On  dirait  que  les 
deux  auteurs,  Tarchevêque  de  Mayence  et  Tar- 
chevêque  de  Gênes,  ont  écrit  sur  les  mêmes  docu- 
ments et  sous  le  coup  des  mêmes  traditions  (1). 
Si  la  légende  a  de  plus  longs  discours,  la  vie  a 
plus  de  détails  précis  et  caractéristiques.  Mais  ces 
apparitions  qui  se  pressent  aux  derniers  moments 
de  la  vierge  de  Béthanie  sont  vraies  :  elles  ont  le 
caractère  et  Tintime  persuasion  de  la  vérité.  Ce 
qui  est  raconté  de  tant  de  saints  et  de  saintes,  ce 
que  saint  Grégoire  raconte  dans  ses  Dialogues 
avec  tant  de  détails  et  comme  témoin  fidèle,  Jésus 
le  devait  accorder  libéralement  aux  deux  sœurs, 
si  aimantes,  si  aimées  ;  et  la  liturgie  de  nos  égli- 
ses du  moyen  âge,    dont  la  poésie  enchâsse  si 
dévotement  la  vie  et  les  miracles  de  nos  saints, 
ne  manque  pas  ici  de  répéter  les  traits  principaux 
de  cette  scène  admirable  (2). 

(t)  B.Martba  finem  suum  prωentiens  suos  admontiit  ut 
liiminaribus  aijcensis  ciroà  se  usque  ad  obitum  vigilarent. 
Nocte  vepo  mediâante  transUûs  sui  diem  ciistodibus  somno 
gravatiî},  vcntus  vehemcns  irruit  et  luminaria  cuncla  extinxit. 
nia  vero  malignorum  spiritaum  turbam  cernens  orare  cœpil... 
Et  ecce  sororem  ad  se  venientem  vidit,  quse  manu  faccm 
teneos  caereos  et  lampades  inde  acccadlt,  dûmquo  altéra  alte- 
ram  proprio  nomine  vocarot,  ecce  Cbristus  advenit  dicens... 
Legenda  opus  aur.,  etc. 

(2j  Mnrtha  prcce  sollicita  —  Somno  loppentea  excita  —  Ne 
bora  nos  aolicipct  —  Qua  sponsus  Cbristus   venerit  —  (Hym, 


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404  SAINTE  MARTHE 

Mais  continuons  :  Marthe  ne  peut  plus  rester  sur 
la  terre  après  que  sa  sœur  et  son  Sauveur  lui  sont 
apparus  dans  la  lumière  de  la  gloire.  —  «  Dès 
que  le  jour  parut^  elle  se  fit  porter  au  dehors,  en 
plein  air,  car  toute  hâte  lui  semblait  bien  lente, 
et  cette  matinée  lui  paraissait  longue  de  mille 
ans.  On  étend  de  la  paille  sous  un  arbre  touffu, 
sur  la  paille,  un  cilice,  sur  lequel  on  trace  une 
croix  avec  de  la  cendre.  Et  pendant  que  le  soleil 
se  lève,  on  porte  la  servante  du  Christ,  on  la 
dépose  sur  la  cendre,  et  à  sa  demande  on  dresse 
devant  ses  yeux  limage  du  Sauveur  crucifié.  Là, 
après  un  moment  de  repos,  regardant  la  multitude 
des  fidèles,  elle  Jeur  demande  de  hâter  par  leurs 
prières  le  moment  de  son  passage,  et  comme  ils 
pleuraient  abondamment,  elle,  élevant  les  yeux 
au  ciel  :  0  mon  Dieu,  dit-elle,  pourquoi.  Sei- 
gneur Sauveur,  tardez-votis  encore?  Quand 
viendrai-je  et  apparaîtrai-je  devant  votre  face  ?  (1) 
Depuis  qu'au  point  du  jour  vous  m'avez  parlé, 
mon  âme  -s'est  liquéfiée  (2)  dès  ce  moment  du 
désir  de  vous  voir.  Tous  mes  membres  se  roidis- 
sent,  mes  nerfs  se  paralysent,  mes  os  et  mes 
moelles  se  dessèchent.  Toutes  mes  entrailles  se 
consument.  Ne  me  confondez  pas.  Seigneur,  en 


Brev.  Eccles.  Grass.)  Sororem  vidît  scandere  —  Cnin  aoî^elis 
insethere—  Cum  quibus  cœlos  pénétrât — Nobisque  vitam 
impetrat  (ibid).  Mortom  suam  baic  prsB^civit. .  •  Ut  supra. 

(1)  Psal.  XII,  3. 

(2)  Cant.  V,  6. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  405 

me  faisant  attendre  ;  mon  Dieu  ne  tardez  pas  (1). 
Pendant  qu'elle  priait  et  méditait  ainsi,  il  lui  vint 
à  l'esprit  qu'elle  avait  vu  un  jour  conunent  le 
Christ,  à  la  neuvième  heure  du  jour^  avait  expiré 
sur  la  Croix  ;  et  qu'elle  avait  apporté  avec  elle  de 
Jérusalem,   Thistoire  de  la    passion  du  Christ, 
écrite  en  hébreu.  Ayant  appelé  saint  Parménas, 
elle  le  pria  de  l'apporter  et  de  la  lire  devant  elle, 
afin  de  tempérer  au  moins  ainsi  l'ennui  de  son 
attente.  En  effet,  son  espérance  ne  fut  pas  trom- 
pée, car,  entendant  lire  dans  sa  propre  langue,  le 
récit  des  supplices  qu'elle  avait  vus  souffrir  à  son 
bien  aimé,  la  compassion  lui  tirant  des  larmes, 
elle  se  mit  à  pleurer  ;  et,  oubliant  en  ce  moment 
son  exil,  elle  fixa  toute  son  attention  sur  le  récit 
de  la  passion  jusqu'à  cet  endroit  où  il  est  dit  que 
le  Christ  remettant  son  esprit  aux  mains  du  Père, 
rendit  l'Esprit  ;  elle  poussa  un  grand  soupir  et 
expira  (2).  Or,  elle  s'endormit  dans  le  Seigneur 
le  quatre  des  calendes  d'août,  le  huitième  jour 
après  le  passage  de  sa  sœur^  sainte  Marie-Made- 
leine, la  sixième  férié,  à  la  neuvième  heure  du 
jour,  la  soixante-cinquième  année  de  son  âge  (3).  » 
Ce  beau  récit  de  la  mort  de  Marthe,  ce  récit 
plein  de  calme  grandeur  et  de  simplicité,  nous 
l'accompagnerons  de  deux  remarques  sûr  la  lec- 
ture que  Parménas  fit  à  notre  sainte  et  sur  l'Age 

(1)  Psal.  XXXIX,  etc. 

(2)  Luc.  XXIII,  46. 

(3)  Raban.  Vie,  etc.,  XLVIII. 

23. 


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406  SAINTE  MABTHE 

OÙ  elle  mourut.  Plusieurs  historiens  de  sainte 
Marthe,  comnae  Vincent  de  Beauvais,  supposent 
que  le  récit  de  la  passion  dont  il  s^agit  dans  la 
me  de  Raban  était  tiré  de  TEvangile  selon  saint 
Luc  :  sans  doute  parce  que  Raban  se  sert  des 
expressions  mêmes  de  saint  Luc  racontant  les 
derniers  moments  du  Sauveur,  pour  nous  racon- 
ter le  dernier  soupir  de  sa  servante.  Cette  raison 
nous  semble  peu  solide  et  cette  opinion  ne  se  sou- 
tient guère.  En  effet,  Raban  dit  formellement  que 
le  récit  de  la  passion  de  Jésus  que  Marthe  se  fit 
lire  à  ces  derniers  moments,était  en  langue  hébraï- 
que': ce  qui  ne  peut  convenir  à  TEvangile  de 
saint  Luc  écrit  en  grec  :  et  ce  qui  conviendrait 
mieux  à  TEvangile  de  saint  Mathieu,  écrit>  dit-on, 
en  hébreu,  ou  mieux  en  syriaque,  langue  que 
parlaient  les  Juifs  à  cette  époque.  Mais  nous 
serons  plus  près  de  la  vérité,  en  disant  avec  Pail- 
lon :  —  «  Ce  pouvait  être  quelqu'un  des  écrits 
que  les  premiers  chrétiens  composèrent  pour  leur 
édification  (1)».  Ce  récit,  Marthe  l'aurait  apporté 
de  Judée  ou  même  l'aurait  dicté  à  Parménas  pour 
'  le  conserver  plus  vivant  et  plus  consolant  dans 
son  exil.  Quant  à  l'âge  que  Raban  donne  à  Marthe 
au  moment  de  sa  mort,  il  ne  nous  semble  ni  cer- 

(I)  Mon.  iaed.  II.  329.  Nota.  Que  l'on  se  rappelle  le  pre« 
miep  verset  de  la  préface  de  saint  Luc  en  son  évangile  :  Quo- 
niam  quîdem  multi  conati  sunt  ordinare  narrationem  rerum 
quœ  in  nobis  complétas  sunt...  Ces  récits  fragmentaires  du 
seraient  fondus  et  auraient  disparu  dans  l'oBUvre  inspirée  des 
évangiles  canoniques. 


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SA   VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  407 

tain  ui  vraisemblable,  si  Ton  croit,  comme  la  plu- 
part des  auteurs  le  rapportent  et  comme  les  meil- 
leures traditions  l'assurent,  que  la  famille  de 
Béthanie  et  ses  amis  ne  quittèrent  la  Judée  et 
n'abordèrent  en  Provence  que  la  quatorzième 
année  après  Tascension  de  Jésus-Christ,  deux  ans 
après  la  dispersion  des  apôtres.  Or,  puisque 
Marthe  était  Tainée  de  la  famille  de  Béthanie, 
puisqu'il  est  vrai  que  Madeleine  resta  trente  ans 
dans  sa  solitude  de  la  sainte  Baume  et  qu'elle 
mourut  quelques  jours  avant  sa  sœur,  il  suit 
que  Marthe,  à  l'époque  de  sa  mort,  devait  avoir 
huit  ou  dix  ans  de  plus  que  ne  lui  donne  Raban. 
Mais  qu'importe?  Cette  grande  âme  dut  mourir 
d'amour  plutôt  que  de  vieillesse  ;  à  force  de  pous- 
ser vers  le  ciel  son  ardent  soupir  d'amour,  son  : 
Cupio  dissolvi  et  esse  cura  Christo  (1).  Elle  dut 
hâter  le  moment  de  la  délivrance  ;  et  lorsque 
Madeleine,  du  haut  de  la  sainte  Baume,  eut  pris 
son  essor  vers  le  ciel,  rien  ne  pouvait  retenir 
Marthe.  Les  deux  sœurs  unies  dans  la  vie,  et  dans 
l'amour  de  Jésus,  ne  devaient  plus  rester  long- 
temps séparées  dans  la  récompense  et  dans  la 
gloire. 

A  peine  Marthe  eut-elle  expiré  sur  son  humble 
couche  de  pénitence,  que  son  corps,  sa  dépouille 
sacrée,  devint  l'objet  des  soins  pieux,  du  culte  de 
douleur  et  de  vénération  des  personnes  qui  l'eij- 


(1)  PUilipp.  I.  23. 


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408  SAINTE  MARTHE 

vironnaîent  à  ces  derniers  moments  et  qui  étaient 
ses  plus  intimes  disciples.  Nous  reprenons  ici  le 
récit  de  Raban  qui  va  nous  raconter  les  merveilles 
de  ces  funérailles  triomphantes.  —  «  Son  corps 
embaumé  dignement,  enveloppé  avec  honneur,  fut 
transporté  dans  sa  propre  église,  par  ses  compa- 
gnons qui  étaient  venus  avec  elle  d'Orient,  et  jus- 
qu'à ce  jour  étaient  demeurés  constamment  avec 
elle  à  savoir  :  saint  Parménas  et  Germain  et  So- 
thènes,  et  Epaphras  qui  avaient  été  les  compa- 
gnons de  saint  Trophime,  archevêque  d'Arles,  et 
Marcelle,  sa  servante,  avec  Evodie  et  Syntique  (1). 
Ces  sept  personnes  consacrèrent  trois  jours  et 
trois  nuits  à  célébrer  ses  funérailles  avec  une 
multitude  de  peuples  accourus  de  toutes  parts,  et 
qui,  jusqu'au  troisième  jour,  autour  du  saint 
corps,  veillaient  en  chantant  les  louanges  de  Dieu, 
ayant  allumé  des  cierges  dans  l'église^  des  lampes 
dans  les  maisons  et  des  feux  dans  les  bois  (2).  » 
Si  le  pieux  historien  de  sainte  Marthe  a  pieuse- 


(1)  Les  compagnons  de  sainte  Marthe,  gui  eum  eu  ah  Orienk 
venerunt,  et  usquein  diemiUum  et  perseverarfer  adhœarwU: 
devinrent  évidemment  ses  disciples  >  elle  imposa  sans  doute 
une  rè^le  de  vie  et  une  discipline  de  perfection  aux  boiDines 
comme  aux  femmes.  Marthe  serait  ainsi  pour  les  deux  sexes 
rinHiitrice  de  la  vie  monastique.  C'est,  en  effet,  par  h  Pro- 
vence, par  Cassien  de  Marseille  et  Honorât  de  Lérins,  que  la  vie 
monastique  a  commencé  dans  notre  France  pour  l'assainir,  li 
défricher,  la  convertir,  pour  la  conquérir  bu  Christ  et  à  ia  civi* 
lisalion  chrétienne. 

(2/  Raban.  Vie  etc,XLVI II. 


I 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  409 

ment  inventé  et  composé  les  détails  des  funé- 
railles de  sainte  Marthe,  il  s'est  merveilleusement 
rencontré^ avec  la  vérité  de  l'histoire  et  la  pratique 
des  premiers  siècles.  C'est,  ei  effet,  ainsi  que  se 
célébraient  les  funérailles  des  premiers  chrétiens, 
comme  le  remarque  FaîUon  avec  sa  forte  et  sin- 
cère érudition  (1).  C'est  ainsi  qu'à  la  mort  de 
saint  Etienne,  le  livre  des  Actes  nous  rappelle 
que  les  chrétiens  firent  sur  lui  un  grand  deuil, 
planctum  magnum  [2].  C'est  ainsi  qu'après  la 
mort  de  la  sainte  veuve  Tabithe  à  Joppé,  on 
exposa  son  corps  pendant  trois,  jours  (3).  Les 
constitutions  apostoliques  ordonnent  que  les 
morts,  après  avoir  été  embaumés,  ne  soient  ense- 
velis que  le  troisième  jour,  avec  des  psaumes,  des 
prières  et  des  leçons,  à  cause  de  celui  qui  le  troi- 
sième jour  est  ressuscité  des  morts  (4).  C'est  ainsi 
qu'aux  obsèques  de  saint  Cyprien  de  Carthage, 
on  alluma  des  cierges  et  des  torches  au  milieu 
d'un  concours  et  d'un  appareil  qui  faisaient  un 

(f)Mon.  ineJ.  II.  33i.  334.  Notes.  Voir  aiis^i  Diction,  des 
Ant.  cbrét.  L'abbé  Martigny.  Passion,  Ensevellssemen t.  Sépul- 
lurei»,  etc. 

(2)  Act.  Vin.  2. 

(3)  Act.  IX.  .37. 

(4)  Unguentis  pricus  delibnta  cadavera  duorum  vel  tpium 
dieriim  spatio  insepiilta  lemanere  consuevenint  ;  quo  tempore 
fidèles  peoes  ipsa  sacras  bymnodias  constanter  Deum  laiida- 
bani...  in  const.  Apost.  Lib.  VI II.  42.  legitur  :  ExsequisB 
mortuoram  flant  tertio  die  adbibitis  psalmis,  prccibus  et  lec- 
tioDibus  proplcr  eum  qui  tertio  die  a  mortuis  suscitatus  est 
Franc.  Xav.  Marn:ban  de  Ant.  Cbfist.  rit.  sepuU. 


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410  SAINTE  MARTHE 

irioraphc  de  ses  funérailles.  Nous  savons  par 
saint  Grégoire  de  Nysse  (1),  que  le  peuple  assis- 
tait en  foule  aux  funérailles  :  il  décrit  la  pompe 
funèbre  de  sa  sœur  Macrine,  où  assistaient, outre 
les  prêtres  et  les  clercs,  les  moines,  les  religieuses 
et  le  peuple  tout  entier.  Ce  qui  est  certain,  c'est 
que  jamais  les  funérailles  ne  se  faisaient  sans  la 
présence  des  prêtres,  comme  cela  eut  lieu  en  par- 
ticulier à  celles  de  sainte  Paule,  où  Ton  vit  de 
nombreux  évêques  portant  des  flambeaux  et  chan- 
tant allernativement  des  psaumes  en  hébreu,  en 
grec,  en  latin  et  en  syriaque  (2).  Ces  remarques 
suffiront  pour  autoriser  le  récit  de  Raban,  aussi 
véridique  en  ce  point,  que  nous  pouvons  appuyer 
des  monuments  de  Tantiquité  ecclésiastique , 
qu'en  d'autres  détails  que  nous  ne  pouvons  aussi 
directement  justifier,  mais  qui  n'en  sont  pas 
moins  dignes  de  respect  et  de  foi.  D'ailleurs,  ne 
nous  lassons  pas  de  répéter  et  continuons  de 
nous  souvenir,  que  Raban  rédigeait  son  histoire 
sur  une  vie  du  v°  siècle  et  sur  des  traditions,  anti- 
ques, même  de  son  temps. 

Et  maintenant  continuons  avec  notre  auteur  de 
racoFxter  les  funérailles  solennelles  de  la  vierge 
de  Tarascon,  en  nous  attachant  à  la  circonstance 

(1)  Epist.  ad  Olymp. 

(2)  S.  Hieron.  Epist.  de  epitaph.  sanctae  Paulae.  L'abbé 
Marfigny.  Diction.,  etc.  jadis  les  trois  jours  qui  précédaient  les 
funérailles  étaient  cor.sacrés  à  des  prières  continuelles  qu'of- 
fraient près  du  corps,  dans  le  cimetière,  le  clergé,  les  parents  et 
la  mastse  du  peuple  ctirélien.  Ibid, 


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SA  VJE,   SON  HISTOIRE  BT  SON  CULTE.  411 

la  plus  merveilleuse  de  cette  admirable  déposi- 
tion. «  Or,  le  jour  du  sabbat,  on  lui  prépara  une 
sépulture  insigne  dans  sa  propre  basilique  que 
les  évêques  (Maximin  d'Aix,  Front  de  Périgueux 
et  Georges  du  Vélay)  avaient  dédiée  ;  et  le  jour  du 
dimanche,  à  la  troisième  heure  du  jour,  tous 
étaient  rassemblés  afin  de  donner  au  saint  corps 
une  sépulture  convenable.  C'était  la  veille  des 
calendes  d'août.  Mais  voici  qu'à  la  même  heure, 
à  Périgueux  ville  d'Aquitaine,  au  moment  où  le 
saint  pontife  Front  allait  célébrer  la  messe,  et 
qu'en  attendant  le  peuple,  il  s'était  endormi  dans 
sa  chaire,  le  Christ  lui  apparut  et  lui  dit  :  mon 
fils,  viens  remplir  la  promesse  que  tu  as  faite 
d'assister  aux  obsèques  de  Marthe  mon  hôtesse.  Il 
dit,  et  aussitôt,  en  un  clin-d'œil,  ils  apparurent  à 
Tarascon,  tenant  des  livres  à  la  main,  dans  l'Eglise, 
le  Christ  à  la  tète  et  le  pontife  aux  pieds  du  saint 
corps  ;  ils  le  placèrent  eux-mêmes  dans  le  mau- 
solée, à  l'admiration  de  tous  ceux  qui  étaient 
présents.  Ils  sortent  après  avoir  accompli  les  funé- 
railles ;  un  des  clercs  les  suit  et  demande  au  sei- 
gneur qui  il  était  et  d'où  il  était  venu.  Le   Sei- 
gneur ne  lui  répondit  rien,  mais  lui  donna  le  livre 
qu'il  tenait.  Le  clerc  revint  au  sépulcre,  montra  le 
livre  à  tout  le  monde,  et  à  chaque  page,  il  vit  : 
éternelle  sera  la  mémoire  de  Marthe,  hôtesse  du 
Seigneur  ;  elle  n'aura  rien  à  craindre  des  langues 
méchantes  (1).  Le  livre  ne  contenait  pas  autre 

(1)  Pros.  CXL  7.) 


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412  SAINTE  MARTHE 

chose.  Cependant  à  Périgueux,  le  lévite  (le  diacre) 
réveillait  le  pontife,lui  disant  tout  bas:  queTheure 
du  sacrifice  était  passée,  que  le  peuple  se  fatiguait 
d'attendre.  Alors  le  prélat  s'adressant  au  peuple  : 
ne  vous  troublez  pas,  dit-il,  et  ne  soyez  pas  en- 
nuyés d'avoir  tant  attendu  ;  car  à  l'instant  j'ai  été 
ravi  en  esprit,  soit  dans  mon  corps,  soit  hors  de 
mon  corps,  je  ne  sais ,  Dieu  le  sait  (1),  jusqu'à 
Tarascon,  pour  ensevelir  avec  le  Seigneur  Sau- 
veur, la  très  sainte  Marthe,  sa  servante,  comme  je 
le  lui  avais  promis  pendant  sa  vie.  Envoyez  donc 
quelqu'un  qui  me  rapporte  notre  anneau  et  dos 
gants  que  j'ai  déposés  entre  les  mains  du  sacriste, 
pendant  que  je  plaçais  le  saint  corps  dans  le 
mausolée.  Le  peuple  entendant  ces  paroles  est 
dans  l'admiration.  On  envoie  des  messagers  à 
Tarascon.  Les  habitants  de  Tarascon  écrivent  aux 
habitants  de  Périgueux,  pour  leur  marquer  le 
jour  et  l'heure  de  la  sépulture  de  Marthe  qu'ils 
ignoraient  et  qu'avec  leur  pontife  qu'ils  connais- 
saient bien,  un  vénérable  personnage  avait  assisté 
à  ces  obsèques  :  ils  parlaient  aussi  d'un  livre  et  du 
contenu  de  ce  livre,  en  cas  que  cela  ne  fut  pas 
connu  de  l'évèque  :  et  ils  renvoyèrent  l'anneau 
qui  avait  été  remis  au  sacriste,  avec  l'un  des 
gants  ;  mais  ils  gardèrent  l'autre  en  témoignage 
d'un  si  grand  miracle  (2).  » 


(1)11.  Ck)r.  XII.  2.3. 
(3)  Raban.  vie  elc,  XLIX 


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SA  VIB,  SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  413 

C'est  en  ces  termes  que  Raban  raconte  simple- 
ment, sans  discussion,  comme  un  fait  incontes- 
table et  incontesté,  le  grand  miracle  de  Tenseve- 
lissement  de  Marthe  par  son  bote  divin  assisté 
par  saint  Front  et  de  la  double  présence  simulta- 
née du  saint  apôtre  du  Périgord,  à  Pérîgueux 
dans  son  église  et  à  Tarascon  près  de  sainte 
Marthe.  La  légende  dorée  qui  rapporte  le  même 
miracle  et  qui  semble  s'être  renseignée  aux  mêmes 
sources  que  Raban,  en  prenant  même  quelques- 
unes  de  ses  expressions,  ajoute  quelques  détails, 
et  change  de  place  quelques  circonstances.  Ainsi 
le  B.  Front,  célébrait  déjà  la  messe  :  après  Tépitre, 
assis  sur  son  siège,  pendant  que  le  chœur  chan- 
tait le  Graduel  et  que  le  diacre  se  préparait  à 
chanter  TEvangile,  il  s'était  endormi.  N.  S.  et  saint 
Front,  arrivés  à  Tarascon,  chantent  tout  l'office 
auprès  du  corps  de  sainte  Marthe  (1).  C'est  le 
diacre  qui  vient  éveiller  le  pontife,  afin  de  lui 
demander  la  bénédiction  pour  chanter  l'Evangile: 
et  le  pontife  étant  éveillé  raconte  au  peuple  ce 
qu'il  vient  de  faire,  la  sépulture  qu'il  vient  de 
donner  à  sainte  Marthe  avecN.  S.  ;  puisilraconte 
aussi  lui-même  la  circonstance  du  livre  donné 
par  le  Seigneur  au  clerc  qui  l'interrogeait,  lequel 
portait  écrit  sur  chacun  de  ses  feuillets,  le  magni- 
fique témoignage  de  la  sainteté  de  Marthe  et  du 


(1)  Circà  corpus  ejus  psallentes  totum  oflicium  ambo  cœteris 
respondentibus  pergerunt  et  corpus  ejus  in  sepulcro  luis  mani- 
bus  collocaTerunt.  Leg. 


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414  SAINTE  MARTHE 

culte  glorieux  dont  Jésus  a  voulu  décorer  son 
hôtesse  et  son  amie.  Evidemment,  Jacques  de  Vo- 
ragine,  dans  son  récit  n'a  pas  voulu  copier  le  récit 
de  Raban  :  peut-être  a-t-il  chois^i  parmi  les  tradi- 
tions diverses  du  miracle,  ce  qui  s'éloignait  du 
récit  de  Raban,  pour  donner  à  sa  rédaction  hagio- 
graphique un  caractère  d'originalité.  Dans  tous 
les  cas,  nous  avons  deux  versions  du  même  mira- 
cle, deux  récits  de  la  même  mort  et  des  mêmes 
funérailles,  et  dont  les  différences  ppouvent  mieux 
qu'une  identité  de  rédaction,  la  croyance  des  peu- 
ples et  l'autorité  des  traditions. 

Est-il  nécessaire  maintenant,  est-il  du  moins 
utile  d'insister  sur  ce  double  miracle  dont  il  plut 
au  divin  Sauveur  d'illustrer  les  funérailles  de  la 
sœur  de  Lazare  et  de  Madeleine  ?  Faut-il  surtout 
démontrer  la  convenance  de  la  présence  de  Jésus 
ensevelissant  de  ses  propres  mains  le  corps  de  sa 
servante,  pendant  qu'il  introduit  son  âme  dans 
les  splendeurs  de  la  gloire  ?  Nous  n'aurions  qu'à 
citer  un  passage  des  monuments  liturgiques  du 
moyen-âge  en  l'honneur  de  sainte  Marthe  :— Dece 
qu'il  daigne  être  présent  à  ses  funérailles  comme 
par  un  droit  d'hospitalité,  car  il  voulut  comme 
hôte  être  présent  à  sa  mort,  comme  à  la  vie  de 
son  hôtesse  ;  il  nous  montre  par  là  qu'elle  est 
grande  et  noble  cette  vertu  d'hospitalité  qui  mé- 
rita de  recevoir  cet  hôte  divin  (1).  —  Cette  raison 

(J/  Ipsîus  se  sepuKurae  —  Ilospitali  quodam  jure  —  Quod 
4igQatur  juQgero  —  l|ospes  sua  ia  bospita  —  Dum  ia  morte, 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  415 

suffît,  ce  nous  semble,  pour  justifier  l'étonnante 
présence  de  Jésus  aux  funérailles  de  Marthe.  Ce 
que  le  divin  Maître  a  daigné  faire  pour  plusieurs 
de  ses  serviteurs,  ce  que  racontent  les  saintes 
histoires  et  ce  qull  serait  au  moins  téméraire  de 
contester  pour  tant  d'autres  saints,  comment  le 
divin  ami  ne  Fauraît-il  pas  fait  pour  cette  géné- 
reuse amie  ?  comment  ce  doux  hôte,  si  pieuse- 
ment accueilli,  ne  l'aurait-il  pas  fait  d'abord  pour 
rhôtesse  qu'il  voulait  honorer  ?  D'ailleurs,  il  y  a 
trop  de  monuments  qui  l'attestent,  trop  de  litur- 
gies qui  la  chantent,  trop  de  traditions  qui  la 
racontent,  cette  divine  présence  del'ami  deBétha- 
nie,  pour  que  nous  en  doutions  un  seul  instant, 
et  pour  qu'on  n'y  voie  qu'une  symbolique  légen- 
de. «  Elle  est  attestée,  dit  Paillon,  par  la  liturgie 
des  églises  de  Provence,    entr'autres  par  celles 
d'Aix,  d'Apt,  d'Arles,  de  Marseille,  et  même  par 
celles  de  Lyon,  d'Orléans,  d'Auch,  de  Tours,  de 
Paris,  de  diverses  églises  étrangères,  celles  de 
Cologne,  de  Constance,  par  celle  des  Domini- 
cains et  de  divers  autres  ordres  ;  elle  est  le  sujet 
de  plusieurs  morceaux  de  sculpture  (2)  ».  Et  nous 
la  retenons,  nous  la  croyons  comme  la  plus  tendre 
et  la  plus  glorieuse  expression  de  la  reconnais- 
sance de  Jésus  pour  la  vierge  de  Béthanie,  en 
même  temps  comnae  une  marque  de  la  spéciale 

dom  in  vitâ  —  Prœsens  esse  voluit  —  Oslendit  quae,  quanta, 
qualis  —  Virtus  essel  hospitalis  —  Quas  quantum  ppomeruit  — 
Missal.  Const. 
(1)  Mon.  iaod.  II;  336.  Noto  4e  FaÂllpn, 


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416  SAINTE  MARTHE 

bienveillance  du  Christ  qui  aime  les  Francs,  et 
qui  voulut  ensevelir  de  ses  mains  de  fils  de  Dieu, 
dans  notre  terre  de  France,  les  chères  reliques 
de  son  hôtesse  et  de  son  amie. 

Quant  à  la  présence  de  saint  Front  à  ces  funé- 
raillles  triomphantes,  on  ne  peut  pas  davantage 
la  contester  ;  il  y  a  trop  de  monuments  qui  la 
rappellent  et  de  trop  constantes  traditions  qui  en 
perpétuent  le  souvenir.  D'ailleurs,  cette  présence 
de  révêque  de  Périgueux  suit  la  divine  assistance 
de  Notre  Seigneur  :  les  mêmes  preuves  et  les 
mêmes  raisons  qui  attestent  cellerci  doivent  attes- 
ter celle-là.  Saint  Front  est  partout,  dans  les  sou- 
venirs populaires,  dans  les  prières,  et  les  louan- 
ges liturgiques,  l'assistant  du  pontife  divin  qui 
préside  aux  funérailles  de  sainte  Marthe.  Quant 
à  la  manière  toute  prodigieuse  avec  laquelle 
saint  Front  fut  présent  à  ces  funérailles  ;  quant 
à  ce  transport  instantané  de  Périgueux  à  Taras- 
con  ;  quant  à  cette  présence  simultanée  en 
deux  endroits  diflérents,  à  cette  bilocation  du 
compagnon  et  de  Tarai  de  sainte  Marthe,  on  ne  . 
peut  Texpliquer  que  par  un  miracle,  assez  rare 
sans  doute,  mais  que  Ton  constate  néanmoins 
dans  la  vie  de  quelques  saints  et,  il  y  a  un  siècle 
à  peine,  dans  4a  vie  de  saint  Alphonse  deliguori. 
Le  sage  et  savant  éditeur  de  Raban,  discutant 
cette  circonstance  merveilleuse  de  Tensevelisse- 
ment  de  sainte  Marthe  (1),  penche  à  croire  que 

(1)  Mon.  kied.,II,  335-342.  Notes. 


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SA  VIE,   soin  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.'  417 

cette  présence  de  saint  Front  aux  funérailles  de 
sainte  Marthe  a  été  empruntée  par  la  légende  à 
saint  Grégoire  de  Tours,  qui  raconte  la  même 
chose  de  saint  Ambroise  assistant  aux  funérailles 
de  suint  Martin.  Un  dimanche,  au  milieu  de  Tof- 
fice,  le  grand  évêque  de  Milan  fut  ravi  dans  sa 
cathédrale  par  un  sommeil  extatique,  et  trans- 
porté à  Tours,  exactement  comme  il  est  raconté 
de  saint  Front.  Cette  similitude  de  miracle  et 
cette  presque  identité  de  circonstances  pour- 
raient faire  soupçonner  que  Tun  de  ces  récits 
dérive  de  l'autre  ;  que  les  historiens  de  sainte 
Marthe  et  les  rédacteurs  de  ces  innombrables 
pièces  liturgiques  qui  se  chantaient  dans  toutes 
les  églises  au  moyen-âge,  ont  appliqué  à  la  vierge 
de  Tarascon  ce  que  Thistorien  des  Francs  avait 
raconté  du  grand  thaumaturge  des  Gaules,  ne 
pouvant  croire  que  les  funérailles  de  la  grande 
amie  du  Sauveur  n'eussent  pas  été  honorées  et 
illustrées  d'autant  et  d^aussi  grands  miracles  que 
les  funérailles  du  saint  évéque  de  Tours.  De  là, 
cette  merveilleuse  légende. 

Ces  inductions  ont  quelque  chose  de  spécieux, 
sans  doute.  Toutefois,  on  peut  répondre  que  les 
traditions  provençales  plus  anciennes  que  les 
traditions  milanaises,  peuvent  réclamer,  avec  l'an- 
tériorité, l'authenticité  du  miracle,  et  que  le  fait 
extraordinaire  qui  se  serait  passé  entre  Périgueux 
et  Tarascon,  aurait  pu  inspirer  les  populations 
enthousiastes  de  Milan  et  de  ïours  pour  leurs 
grands  évoques;  et  Grégoire  de  Tours  n'aurait  fait 


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418  SAINTE  MARTHE 

que  traduire  une  croyance  populaire.  Ainsi,  la  si- 
militude des  deux  faits,  de  Tours  et  de  Tarascon, 
loin  d'être  une  raison  d'infirmer  le  récit  de  Raban, 
pourrait  plus  facilement  infirmer  le  récit  de  Gré- 
goire de  Tours.    Mais  il  n'en  est  pas  besoin  : 
deux  miracles  du  même  ordre  et  presque  identi- 
ques en  leurs  circonstances,  peuvent  très-bien  se 
passer  en  des  temps  différents  et  pour  des  sujets 
distincts.  Autrement  il  faudrait  dire  que  le  fait  de 
saint  Alphonse  de  Liguori,  arrivé  en  plein  dix- 
huitième  siècle,  avec  des  circonstances  analogues 
et  presque  identiques  à  celies  du  fait  de  saint 
Front,  arrivé  à  la  fin   du  premier  siècle,  n'est 
qu'une  frauduleuse  copie  de  celui-ci,  à  dix-sept 
siècles  de  distance.  Nous  aimons  mieux  croire 
que  saint  Front  a  réellement  été  présent  aux 
funérailles  de  sainte  Marthe,  au  milieu  des  cir- 
constances extraordinaires  et  pleinement  mira- 
culeuses. L'abbé  Faillon  ne  peut  guère  en  dou- 
ter. —  Il  serait  difficile,  dit-il,  d'expliquer  autre- 
ment la  tradition  de  Provence  et  celle  des  églises 
dePérigueux,  de  Lyon,  de  Tours,  d'Arles,  d'Auch, 
de  Marseille,  d'Orléans,  aussi  bien  que  la  liturgie 
de  ces  églises.  Nous  admettons  donc  que  saint 
Front  a  assisté  aux  funérailles  de  sainte  Marthe  : 
nous  pouvons  même  supposer  que  ce  n'a  pas  été 
sans  des  circonstances  extraordinaires  et  tout  à 
fait  merveilleuses  ;  en  ajoutant  cependant  que, 
si  quelqu'une  de  ce  genre  a  pu  donner  occasion 
de  confondre  saint  Front  avec  saint  Ambroise, 
nous  n'en  connaissons  ni  la  nature,  ni  les  détails, 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.       '  419 

par  défaut  de  monuments  historiques...  Au  reste, 
le  fond  du  prodige,  rapporté  dans  la  Vie  de 
sainte  Marthe, c^esi-k'ûive  cette  double  présence 
de  saint  Front,  n'est  pas  dénuée  d'exemples  dans 
l'histoire  ecclésiastique.  S.  Bonaventure  rapporte 
de  saint  François  d'Assise  le  même  prodige,  qu'il 
compare  au  transport  de  saint  Ambroise,  rap- 
porté par  saint  Grégoire  de  Tours.  Il  a  été  renou- 
velé depuis  dans  saint  Pierre  d'Alcantara,  dans 
sainte  Thérèse,  dans  saint  Philippe  de  Néri, 
comme  on  le  voit  dans  leurs  bulles  de  canonisa- 
tion (1).  Bien  plus,  la  présence  de  saint  Front  à 
Tarascon,  tandis  que,  durant  le  môme  temps,  on 
l'aurait  vu  à  Périgueux  livré  à  un  sommeil  exta- 
tique, n'a  rien  que  de  conforme  à  ce  qu'on  a  vu 
dans  le  dernier  siècle  en  la  personne  de  saint 
Alphonse  de  Liguori.  On  rapporte,  en  effet,  dans 
so  Vie,  et  il  a  été  prouvé  dans  les  procédures  de 
sa  canonisation,  que,  dans  la  matinée  du  21 
septembre  1774,  lorsqu'il  venait  d'achever  le 
saint  sacrifice,  il  s'assit  dans  un  fauteuil  et  y 
resta  sans  mouvement  et  sans  parole  pendant 
tout  le  jour  et  toute  la  nuit  suivante,  et  qu'à  son 
réveil  voyant  toute  sa  maison  dans  l'étonnement  : 
Vous  ne  savez  pas,  dit-il,  que  je  suis  allé  assister 
le  pape  qui  vient  de  mourir  ?  En  effet,  on  apprit 
bientôt  que  Clément  XIV  était  mort  le  22  sep- 
tembre, précisément  à  sept  heures  du  matin,  qui 


(1;  Bcncd.  XIV.  De  canon.  SS.  IV,  32. 


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420  SAINTE  ICARTHB 

fut  16  moment  où  saiot  Liguori  avait  repris  Tu- 
sage  de  ses  sens  (1). 

Ajoutons  à  ces  preuves  indirectes,  qui,  tout  en 
établissant  la  possibilité  du  prodige,  donnent  aux 
traditions  provençales,  dont  Raban  est  rhistorien, 
une  grande  force  de  possession,  et  dès  lors  une 
grande  autorité,  ajoutons  que  Ton  conservait  à 
Tarascon,  relique  et  preuve  du  miracle,  un  des 
gants  oubliés  de  saint  Front  et  qui  ne  lui  fut  pas 
renvoyé  (2).  Bernard  de  La  Guionie  atteste  qu'on 
Ty  voyait  de  son  temps,  au  xiV*  siècle  ;  et  il  s'est 
conservé  jusqu'à  la  Révolution  comme  une  reli- 
que et  comme  un  monument  du  miraculeux 
transport  de  saint  Front.  Disons  encore  que  l'of- 
fice de  sainte  Marthe,  publié  à  Avignon,  sous 
l'autorité  de  Clément  VIII,  racoûte  dans  la 
sixième  leçon  de  l'Octave,  le  transport  de  saint 
Front  à  Tarascon,  et  l'assistance  du  saint  évéque 


(1)  Vie  de  salut  Alphonse  de  Liguori,  par  Jeancard.  370-371. 
Mon.  ined.  11-342-344. 

(2)  On  conteste,  nous  le  savons,  que  T usage  de  r anneau  et 
des  gants  lemonte  aux  évêques  des  premiers  siècles  ;  c'est 
une  erreur  que  la  science  démontre  tous  les  jours.  L'usage  de 
Vanneau  sigillaire  passa  des  Romains  aux  chréUens  et  très- 
certainement  aux  évêques.  L'abbé  Martigny  (Dict.  d'antiq.  Ch.) 
cite  des  exemples  d'anneaux  de  chréUens  et  d 'évêques  remoo- 
tant  aux  premiers  siècles.  L'anneau  de  saint  Eusèbe,  pape, 
310.  L'anneau  de  saint  Caîus,pape,  283.  (Voir  Anneaux  épisc., 
etc.)  D'autres  auteurs,  Honorius  d'Autun,  entr*autres,  pré- 
tendent que  Tusage  des  gants  dans  les  fonctions  sacrées  desévê- 
ques  vient  des  apôtres. 


1 


^•vn 


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SA  TIE,  soir  HISTOÎHE  ET  SON  GtJLTE.  421 

aux  funérailles  de  sainte  Marthe  (1).  C'est  assez 
pour  nous  qui  croyons  aux  magnificences  de 
Famour  de  Jésus  pour  les  saints,  et  qui  croyons 
plus  facilement  encore  à  ses  délicates  préférences 
d'honneur  et  de  gloire  pour  ses  amis.  Nous 
croyons  ici  que  le  bon  Maître,  l'ami  tendre  et 
généreux,  a  voulu  marquer  les  funérailles  de 
Marthe,  son  hôtesse  et  son  amie,  de  condescen- 
dances adorables  et  de  circonstances  merveilleu- 
ses. Nous  le  voyons  ainsi  dans  la  vie  et  dans  la 
mort  des  deux  sœurs  bien  aimées,  également 
admirable^  également  aimable  :  c'est  encore  une 
révélation  des  profondeurs  de  lumière  et  des 
suavités  d'amour  de  son  sacré  cœur. 

Assez  de  science  et  de  discussion.  --  Nous  pre- 
nons, ô  bienheureuse  Marthe,  toutes  ces  merveil- 
les racontées  par  les  pieuses  histoires,  comme  des 
témoignages  authentiques  du  singulier  amour  de 
Jésus  pour  sa  généreuse  hôtesse  de  Béthanie.  Il 
voulut  venir  lui-même,  précédé  de  votre  sœur  bien 
aimée,  vous  inviter  au  festin  des  noces  éternelles: 
il  voulut  venir  avec  votre  compagnon  privilégié 
de  persécution  et  d'apostolat,  assister  à  vos  funé- 
railles, et,  de  ses  mains  divines,  ensevelir  votre 
corps  et  le  consacrer  par  ce  contact  et  ces  béné- 
dictions. Il  vous  le  devait  Je  généreux  sauveur  ; 
il  ne  faisait  que  vous  rendre,  en  votre  mort,  les 


(I)  Acta  SS.  XXIX.   Julii.  onic.   Sandae    Martbae    vîrg.  et 
bohp.  Gh.  AveDîoDc,  elc. 

24 


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1 


A22  SAINTE  MAKTHE 

soins  et  les  empressements  que  vous  aviez  eus 
pour  son  humanité  vivante,  dans  les  adorables 
infirmités  de  sa  chair.  Votre  sœur  était  morte, 
par  un  excès  d'amour,  après  la  communion,  et 
son  corps  pénitent  avait  été  enseveli  par  les 
mains  apostoliques  de  Maximin  ;  et  vous,  morte 
dans  un  élan  de  compatissance  pour  la  passion 
de  votre  divin  maître,  vous  deviez  être  ensevelie 
par  lui  et  par  Front,  un  de  ses  premiers  disciples, 
un  des  amis  de  votre  famille  :  en  sorte  que  Taras- 
con  ne  devait  rien  envier  à  la  sainte  Baume  ni  à 
saint  Maximin.  Oh  I  comme  nous  aimons  cette 
divine  scène  où  Jésus  vient  vous  annoncer  la  fin 
de  votre  exil,  alors  que  d'un  visage  très  doux  et 
très  alTectueux,  d'un  regard  bien  connu  et  d'une 
voix  bien  aimée,  il  vous  dit  :  c'est  moi  que  tu  as 
servi  avec  une  générosité  si  pure  et  si  dévouée, 
moi  que  tu  as  reçu  dans  ta  maison,  à  ton  foyer, 
à  ta  table,  avec  tant  d'empressement  et  de  joie  ; 
C'est  moi  que  tu  as  reconnu,  adoré  et  con- 
fessé, dans  mon  incompréhensible  qualité  de  fils 
de  Dieu,  c'est  moi  qui  viens  à  toi,  moi  qui  veux 
te  récompenser,  t'introduire  dans  ma  maison,  te 
servir  de  mes  royales  mains,  te  faire  asseoir  sur 
mon  trône  et  te  couronner  de  mon  amour  éter- 
nel (1).  C'est  moi  qui  veux  payer  généreusement, 
en  ami  reconnaissant,  en  Dieu  magnifique  dans 
ses  dons,  c'est  moi  qui  veux  te  rendre  tous  les 

(1)  Raban.  XLVII. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  423 

soins,  tous  les  empressements,  tous  les  serfices, 
tous  les  dévouements,  toutes  les  tendresses  que 
tu  as  eus  pour  moi  et  pour  mes  frères,  même  les 
plus  petits.  Viens  donc  mon  hôtesse  bien  aimée  ; 
et  là  où  je  suis,  tu  seras  avec  moi  :  tu  m'as  reçu 
dans  ta  maison,  et  je  te  reçois  dans  mon  ciel  :  et 
tous  ceux  qui  tlnvoqueront,  je  les  exaucerai  par 
amour  pour  toi  (1).  0  pieuse  sœur  de  Madeleine 
qui  par  vos  prières  et  votre  infatigable  amour 
l'avez  amenée  repentante  aux  pieds  de  Jésus  :  0 
tendre  sœur  de  Lazare,  qui  par  votre  affliction  et 
vos  larmes  avez  obtenu  la  résurrection  de  ce  frère 
bien  aimé;  nous  croyons  que  Jésus,  près  de  Tautel 
de  son  temple,  recevant  votre  âme  dégagée  des 
liens  du  corps,  accompagné  du  bienheureux  évo- 
que Front,  Ta  placée  glorieusement  dans  le  chœur 
des  vierges,  avec  allégresse  et  exultation  (2).  Nous 
croyons  que  le  divin  maître,  assisté  de  Tapôtre 
de  notre  Périgord,  a,  de  ses  propres  mains,  de  ses 
mains  divines,  enseveli  votre  corps  virginal,  pour 
le  faire  refleurir  en  vertits  prodigieuses,  pour  le 


(1)  Ecco  Christus  advenit,  dicens  :  Veni,  dilccta  hospita  mea, 
et  ubi  e^^o  su  m  illic  mecum  cris  ;  tu  me  susccpisti  iu  huspitio 
tuo,  ego  te  recipiain  in  cœlo  meo,  et  icvocanles  te  exaudiam 
amore-tuo.  J^cgenda,  oçnsaupcum  etc. 

(2)  Sletit  Jésus  jiixlà  aram  tcmpli,  Martbœ  sus  hospitae  ejus 
aoimam  assumens  cxulam  a  corpore,  eomite  sibi  aslante  Fron- 
tone  aatistile,  gloriosè  locans  cam  ia  virgiDum  agmioe  cum 
laetitiâ  et  exsultatione.  Offcrtor  ia  missâ  saota:  Marthe.  Mis- 
8al.  écoles.  Auscit. 


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424  SAINTE  MARTHE 

faire^riller  en  miracles  de  guérison  et  de  protec- 
tion, dans  l'heureuse  province  qui  le  possède, 
dans  la  France  qui  vous  honore.  C'est  pourquoi 
nous  vous  disons  avec  nos  pieux  ancêtres,  plaise 
au  Seigneur  que  ce  soit  avec  la  même  simplicité 
de  foi,  la  même  ferveur  de  dévotion  :  Priez  pour 
nous,  dame  de  Tarascon,  Vierge  de  Béthanie: 
que  par  le  secours  de  vos  prières,  nos  péchés 
soient  effacés.  Marthe,  obtenez  la  grâce  à  ceux  qui 
vénèrent  votre  mémoire  à  Theure  décisive  de  la 
mort  ;  s'il  vous  plaît,  implorez  le  pardon  de  nos 
péchas;  et,  que  le  cours  de  notre  vie  étant  achevé, 
vous  nous  conduisiez  par  un  chemin  sûr  à  la 
gloire  éternelle.  Amen  (1). 


(1)  Ora  pro  nobis,  Domina— per  tenostra  pcccamioa  —  de- 
leantur— Impetra,  MarUia, gratiam  — His  qui  ioam memoriam 
— Venerantur  —  In  auguslâ  mortisborâ  —  Nobis,  si  p]acet,im- 
piopa  —  Peccalprum  veniain  —  Curuuque  vil»  perfeoto  —  Du- 
cas  nos  tramite  recto  —ad  supernam  curiam  (aliâs  gloiiain). 
Anen.  —  Miss;^.  Lugd   Aurel.  Misiil.  arelat.  etc. 


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XII 

DES   BELIQUES  ET  DV  CULTE  DE  SAINTE  MARTHE. 

Tu  moDstra  nostris  exiges 
Terris  vilae  reddens  corpora  { 
Reges  que  malis  eximes 
Quod  quidquid  snpplex  expetit. 

O  terqne  qiiaterque,  o  seplies 
Bealus  urbis  incola, 
Qoi  te  circuoidaDs  cominus 
Sedem  célébrai  ossium. 

Cui  propter  advolvi  licet 
Qui  fletibus  spargit  locunif 
Qui  pectns  in  terris  premit 
Qui  vota  fundlt  murmure. 

Fac  dulcis  bospes  mentinm 
Nos  bospitœ  suffragio 
Cœll  quiète  cîvium 
Gaudere  coatuberaio. 

(Hym.  Laud.  ofTic.  B.  Marthe 
Virgin,  et  hosp.  Gh.  Juxta  leges 
Rom.  Brey.  Clément.  VIII.  Ave- 
nione, . 

C'est  vous  qui  dans  nos  contrées  exterminez 
les  monstre»,  qui  rendez  la  vie  aux  morts,  qui 
délivrez  nos  rois  de  leurs  maux:  vous  accordez 
tout  ce  que  la  prière  suppliante  vous  demande. 

0  trois  et  quatre  fois,  ô  sept  fois  heureux 
l'habitant  de  votre  ville  qui  souvent  peut  venir 
environner  de  dévotion  le  sanctuaire  où 
repose  votre  corps; 

Qui  peut  là  se  prosterner,  arroser  ce  lieu 
vénéré  de  ses  larmes,  presser  son  cœur  sur  le 
sol  sacré,  répandre  ses  vrpux  avec  le  murmure 
de  sa  prière. 

0  doux  hôte  des  ftmeét,  par  le  suffrage  de 
votre  hôtesse,  faites  nous  jouir  de  la  paix  du 
ciel  dans  la  société  des  bienheureux. 

Ce  n'est  point  sans  un  dessein  particulier  de 
son  amour,  que  Jésus  a  voulu  lui-même  ensevelir 
le  corps  de  sainte  Marthe.  Avec  deux  doigts  de  sa 

24. 


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426  SAINTE  MABTHE 

main  divine,  il  avait  touché  le  front 'Qe  Madeleine 
et  l'empreinte  de  ces  deux  doigts  est  restée  sur 
cette  tête  bienheureuse,  toujours  conservée  pour 
la  vénération  des  peuples.  Il  a  voulu,  de  ses  deux 
mains  et  de  ses  deux  bras,  toucher,  embrasser, 
sanctifier  la  dépouille  mortelle  de  Marthe,  afin  de 
la  préserver  de  la  destruction,  afin  de  la  signaler 
au  respect  des  siècles,  afin  de  lui  communiquer 
le  pouvoir  des  miracles,  et  pour  la  glorifier  sur 
la  terre,  en  attendant  la  gloire  de  la  résurrection. 
Nous  allons  donc  suivre  et  vénérer,  à  travers  les 
générations  et  les  siècles,  la  trace  miraculeuse 
des  religues  de  sainte  Marthe.  Raban  termine 
ainsi  le  récit  de  la  vie  de  sainte  Marthe  entrelacée 
à  la  vie  de  sa  sœur  Madeleine  ;  et  ces  dernières 
paroles  seront  le  texte  des  développements  de 
rhîstoire  posthume  de  notre  sainte,  du  culte  de 
la  Provence  et  de  la  dévotion  des  siècles  catholi* 
ques  :  —  Or,  dans  la  basilique  de  la  bienheureuse 
Marthe,  depuis  le  jour  de  son  ensevelissement, 
des  miracles  sans  nombre  sont  arrivés,  des  aveu- 
gles, des  sourds,  des  muets,  des  boiteux,  des  para- 
lytiques, des  estropiés,  des  lépreux,  des  démonia- 
ques et  tant  d'autres  affligés  de  diverses  infir- 
mités, ont  recouvré  une  pleine  santé.  Clovis,  roi 
des  Francs  et  des  Teutons,  le  premier  roi  qui 
porta  les  marques  de  la  foi  chrétienne,  attiré  par 
la  multitude  et  la  grandeur  des  miracles  de  la 
très  sainte  Marthe,  vint  à  Tarascon  ;  et  aussitôt 
qu'il  eut  touché  la  tombe  de  la  sainte,  il  fut  déli- 
vré d'une  grave  maladie  des  reins  qui  le  faisait 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  427 

misérablement  souffrir.  Et  il  donna  à  Dieu,  en 
témoignage  d'un  si  grand  miracle  et  il  signa  Tacte 
de  son  anneau,  la  terre  qui  s'étend  à  trois  lieues 
autour  de  TEglise  de  sainte  Marthe,  sur  les  deux 
rives  du  Rhône,  avec  les  fermes,  les  bourgs  et  lès 
bois  :  biens  que  la  très  sainte  héroïne  possède  jus- 
qu'aujourd'hui avec  immunité  perpétuelle.  Enfin, 
les  vols,  les  rapines,  les  sacrilèges,  les  faux  juge- 
ments, en  ce  même  lieu,  par  un  prompt  jugement 
de  Dieu,  sont  horriblement  punis,  à  la  louange 
du  Seigneur  Sauveur  (1). 

Le  pieux  auteur  qui  dans  son  monastère  de 
Fulde  et  sur  son  siège  de  Mayence  résume  toute 
la  science,  toute  l'illustration  et  toute  la  sainteté 
de  son  siècle,  Raban  Maur,  en  écrivant  cette  vie 
de  la  bienheureuse  Marie  Madeleine  et  de  sa  sœur 
sainte  Marthe  (nous  ferons  encore,  et  pour  la  der- 
nière fois,  cette  remarque),  avait  sous  les  yeux  une 
ancienne  vie  des  deux  sœurs  de  Béthanie  :  du 
moins,  il  avait  entre  les  mains,  des  extraits  de 
ces  pieuses  rédactions  où  les  premiers  fidèles 
et  sans  doute  les  disciples  de  la  Vierge  de  Taras- 
con,  avaient  voulu  fixer  leurs  souvenirs  et  trans- 
mettre leur  vénération.  Dans  la  trame  du  récit  de 
Rabaa,  on  découvre  très-bien  la  trace,  il  indique 
lui-même  le  témoignage  de  ces  anciens  monu- 
ments qui  remontent  du  moins  au  ¥•  siècle,  mais 
surtout  ici,  dans  les  dernières  lignes,  nous  avons 


(1)  Haban,  vie,  olc.  XLIX.  m  fev. 


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428     /  SAINTE  MARTHE 

le  résumé  de  toute  Tbistoire  du  culte  de  sainte 
Marthe.  Nous  allons  donc  raconter  cette  histoire 
en  touchant  seulement  aux  faits  principaux , 
appuyés  des  manuscrits  authentiques  échappés 
aux  ravages  des  temps  et  des  hommes. 

Le  premier,  ou  du  moins  le  plus  ancien  tom- 
beau qui  reçut  le  corps  de  sainte  Marthe,  est  un 
sarcophage  chrétien  qui  existe  encore,  quoique 
mutilé,  et  qui  contient  toujours  les  saintes  reli- 
ques. Le  sarcophage  nous  offre  dans  ses  sculptu- 
res, un  bas-relief,  quoique  fruste  dans  l'ordon- 
nance des  scènes  et  le  type  des  figures,  une 
incontestable  démonstration  de  son  antiquité  qui 
remonte  aux  premiers  siècles  du  christianisme. 
Nous  avons  ailleurs  parlé  de  ce  tombeau,  monu- 
ment irrécusable  de  Tapostolat  de  sainte  Marthe 
en  Provence  ;  nous  devons  en  parler  encore, 
puisque  c'est  la  première  page  d'histoire  qui 
raconte  le  culte  de  sainte  Marthe.  Ce  tombeau  en 
marbre  blaïic,  par  sa  forme,  ses  dimensions,  le 
bas-relief  qui  orne  la  face  antérieure,  les  sujets 
sculptés,  les  draperies,  le  style,  en  un  mot,  rap- 
pelle les  sarcophages  anciens  découverts  dans  les 
catacombes  de  Rome  (1).  L'abbé  Paillon  met  en 
regard  du  tombeau  de  sainte  Marthe  un  tombeau 
découvert  dans  les  catacombes  romaines  et 
publié  par  Arringhi(2).  On  dirait  que  de  ces  deux 
tombeaux,  l'un  est  la  copie  de  l'autre.  Le  tom- 

(1)  Voir  Marligny.  Diction,  des  Antiq.  chrét.  Sarcophages. 

(2)  Homa  Bobterramea  a  Paul.  Arringhi  Roma  1651* 


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} 


SA  VIE,  SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  429 

beau  romain  indique  un  ciseau  plus  exercé,  plus 
de  science  dans  les  groupes,  d'harmonie  dans  les 
lignes,  de  grâce  dans  les  draperies.  Le  tombeau 
provençal  indique  un  ciseau  plus  inexpérimenté  ; 
mais  évidemment  Tun  procède  de  l'autre  :  ou 
plutôt  tous  les  deux  viennent  de  la  même  école  ; 
s'ils  ne  sortent  pas  du  même  atelier.  Ils  viennent 
de  cette  corporation  de  sculpteurs,  qui,  dès  les 
premiers  siècles,  on  peut  dire  dès  la  première 
aube  du  christianisme,  travaillait  comme  une 
confrérie  d'artistes  novices  sous  l'influence  de 
l'Eglise,  sous  l'inspiration  du  dogme  nouveau, 
sous  la  dictée  du  symbolisme  chrétien.  Leur 
ciseau,  hier  encore  payen,  retraçant  les  figures 
les  moins  sensuelles  de  leur  art  d'autrefois,  pour 
en  faire  des  signes  idéalisés  de  Tart  nouveau,  tail- 
lait, sculptait  ces  innombrables  tombeaux  qui 
peuplent  les  catacombes,  qui  recevaient  la  dé- 
pouille des  chrétiens,  les  restes  sanglants  des 
martyrs,  les  reliques  des  saints.  Les  travaux  des 
archéologues  romair.s,  les  découvertes  et  comnae 
les  révélations  du  chevalier  de  Rossi,  ne  permet- 
tent plus  de  douter  du  caractère  chrétien  et  de 
l'antiquité  de  ces  tombeaux  contemporains  des 
premiers  disciples  des  apôtres. 

Les  sujets  sculptés  sur  le  tombeau  de  sainte 
Marthe  sont  les  sujets  ordinaires  sculptés  sur  les 
sarcophages  chrétiens.  Ge  ne  sont  pas  des  sujets 
tirés  de  l'histoire  de  sainte  Marthe,  ni  des  pages 
de  l'Evangile  qui  parlent  de  la  sœur  de  Made- 
leine ;  ce  sont  les  signes  et  comme  les  formules 


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430  SAINTE  MARTHE 

déterminées  de  Ticonographie  des  tombeaux  et 
des  catacombes. 

Tel  est  le  caractère  de  ces  figures  groupées  en 
scènes,  drapées  à  Tantique,  sans  nimbe,  aux  che- 
veux courts,  avec  le  type  romain.  Le  Christ  est 
jeune,  imberbe,  portant  levolumen,  comme  on  le 
représentait  aux    catacombes ,  sous    les  traits 
symboliques  de  TApollon  devenu  chrétien.  On 
ne  change  pas,  en  effet,  instantanément  les  idées 
et  les  procédés  de  Tart  ;  et  le  ciseau  des  sculp- 
teurs  depuis    longtemps     habitué    aux  figures 
payennes,  ne  pouvait    qu'après    des  années  et 
même    des    siècles     d'inspiration    chrétienne, 
donner  aux  figures,  aux  groupes,  aux  signes,  aux 
symboles,  un  autre  idéal,  une  autre  expression, 
une  autre  beauté.  Il  fallait  aussi  respecter  et  déro- 
ber le  secret  des  mystères  et  se  défendre  contre 
la  haine  délatrice  des  persécuteurs.  Par  consé- 
quent, pendant  les  trois  premiers  siècles,  il  fallut, 
sous  des  figures,  des  types,  des  symboles  encore 
payens,  cacher  des  idées  toutes  spirituelles  et  des 
mystères  tout  chrétiens.  L'art  nouveau  comme 
l'Eglise  est  bien  représenté  par  la  chaste  Suzanne 
entre    les   deux   vieillards  impudiques.    Aussi 
regardons-nous  le  tombeau    de  sainte  Marthe 
comme  à  peu  près   contemporain  du   second, 
peut-être  du   premier  siècle  de  TEglise  ;  et  ce 
serait  le  premier  tombeau  dans  lequel  fut  dé- 
posé le  corps  de  sainte  Marthe,  celui-là  même 
dans  lequel  sainte  Marthe  fut  ensevelie  par  les 
mains  du  Christ  assisté  de  saint   Front.  «I^ 


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1 


SA  VIE,  SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  431 

corps  de  sainte  Marthe  a  été  déposé  successive- 
ment dans  plusieurs  tombeaux.  Le  plus  ancien 
qu'on  connaisse  est  aujourd'hui  renfermé  dans  le 
grand  monument  de  marbre,  au  fond  de  Téglise 
souterraine.  Le  tombeau,  de  style  antique,  offre 
sur  Tune  de  ses  faces  les  mêmes  sujets  que  pré- 
sentent un  grand  nombre  de  sarcophages  trouvés 
à  Rome  dans  les  cimetières  de  Calliste,  de  Luci- 
De,  de  Sainte-Agnès  et  ailleurs  (1).  Personne  n'en 
soupçonnait  l'existence,  et  Ton  fut  fort  surpris, 
en  1820,  de  le  trouver  dans  le  grand  tombeau  de 
sainte  Marthe,  lorsqu'on  changea  le  monument 
de  place  pour  étayer  un  pilier  de  l'église  supé- 
rieure qui  menaçait  de  crouler  (2)  ». 

Ce  tombeau  de  marbre  blanc,  cet  antique  et 
vénérable  tombeau,  sur  sa  face  antérieure,  porte 
le  bas-relief  dont  nous  venons  de  parler.  Ce 
bas-relief  est  mutilé,  mais  on  le  complète  facile 
ment  en  le  comparant  avec  les  sarcophages 
romains  de  la  même  époque.  On  restitue  faci- 
lement les  têtes  de  ce  bas-relief  mille  fois  pré- 
cieux, et  plus  dégradé  par  la  barbarie  du  mau- 
vais goût  que  par  la  main  du  temps  :  Vénérable 
monument  de  la  fbi  des  ancêtres  et  de  Tart  ^es 
premiers  siècles  ;  sarcophage  sculpté  par  un  ci- 
seau gaulois,  sur  l§  modèle  ou  l'inspiration  des 
sculpteurs  romains,  tombeau  richement  décoré, 


(1)  Roma  sublerp.  a  Paulo  Arringhi.  Romo,  1651. 

(2)  MoDoments  de  TEglise   de  sainte   Marthe  à  Tarascon 
1835,  p.  p.  27-28. 


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432  8AINT£  MARTHE' 

que  la  piété  des  disciples  de  Marthe  fit  venir 
saas  doute  d*Arles,  d'Aix  ou  de  Marseille.  Ces 
villes  gallo-romaines  devaieut  avoir  des  confré- 
ries d'artistes,  surtout  des  confréries  de  sculp- 
teurs de  tombeaux,  de  marmoraires  (i),  comme 
on  en  trouvait  à  Rome  pour  les  chrétiens,  et  sur- 
tout pour  les  patriciens  et  les  riches,  pour  ceux 
que  la  vénération  des  peuples  voulait  honorer, 
pour  les  martyrs  et  pour  les  saints.  A  tous  ces 
titres,  la  vierge  issue  de  sang  royal^  Thôtesse  de 
Jésus,  la  gloire  de  Tarascon,  devait  reposer  dans 
un  riche  tombeau. 

C'est  dans  Féglise  même  que  Marthe  avait  éle- 
vée, que  les  pontifes  ses  amis  et  sescompagnons, 
avaient  dédiée,  qu'elle  fut  ensevelie  (2).  Le  tom- 
beau dans  lequel  la  dépouille  mortelle  de  notre 
sainte  fut  placée  devait  être  apparent,  car  les 
fidèles  qui  venaient  y  prier,  les  malades  qui 
venaient  y  demander  la  guérison,  pouvaient  l'ap- 
procher et  le  toucher,  comme  il  est  dit  au  rédt 
de  la  guérison  de  Glovis.  Dès  le  moment  où  le 
corps  de  Marthe  j  enseveli  par  les  mains  de  Jésus, 
qui  durent  lui  communiquer  une  vertu  plus 
abondante  de  guérison  pour  ipus  (3),  reposa  dans 
làT)asilique,  il  devint  un  centre,  un  foyer,  d'où 
les  grâces  et  les  miracles  sortaient  à  flots  et 

(1)  Dict.  des  antiq.  chrét.  Martigny  aarcoph.  IV. 

(2)  Parata  ot  ei  sepultam  insignis  ad  propriam  ejosquiffl 
PoDtiflces  dedicaverant  basilicam.  Habao,  vita.  etc. ,  XLIX. 

(3;  Lac.  VI,  «9. 


dby  Google 


SA  VJE,  SON  HISTOIHE  ET  SON  CtLTB.  433 

rayonnaient  admirablement,  où  les  fidèles  accou- 
raient, où  s'empressaient  les  populations  et  se 
multipliaient  les  témoignages  de  la  foi,  de  la 
vénération,  de  Tamour  et  de  la  reconnaissance. 
Dans  la  basilique  de  la  bienheureuse  Marthe,  dit 
Raban,  rapportant  évidemment  les  croyances  des 
anciens  temps  et  résumant  Thistoire  de  ce  glo- 
rieux tombeau,  dès  le  jour  de  sa  mort,  des  mi- 
racles sans  nombre  ont  été  opérés.  Et  il  en 
donne  le  détail  que  nousavons  donné  ailleurs  (i). 
Raban  appelle  basiliqueVéslise  Ae  sainte  Marthe, 
ce  qui  nous  fait  supposer  que  cette  église  était 
desservie  par  des^  religieux  ;  car  ce  nom  distin- 
guait aux  VI'  et  yiV  siècles  Téglise  d'un  monas- 
tère (2).  Evidemment,  le  collège  de  vierges  et  de 
pieuses  femmes  que  sainte  Marthe  avait  réunies 
autour  d'elle,  ce  vrai  monastère  qu'elle  avait 
fondé,  réglé,  gouverné,  dut  se  perpétuer  autour 
de  son  tombeau,  comme  se  perpétua  la  vénéra- 
tion pour  sa  mémoire  et  le  culte  pour  ses  reli- 
ques. Les  disciples  eux-mêmes  que  la  sainte  avait 
autour  d'elle  lorsqu'elle  mourut,  durent  former 
autour  de  son  tombeau  une  garde  d'honneur,  et 
développer  à  l'ombre  de  cette  église,  déjà  si  riche 
en  prodiges,  les  rudiments  de  la  vie  monastique. 
Dès  lors  il  ne  nous  semble  pas  invraisemblable, 
de  voir,  dès  les  premiers  siècles,  auprès  du  tom- 
beau de  sainte  Marthe,  des  religieuses  qui  conti- 

(1)  Id.  id. 

(2)  Mon.  inad.  1,582. 

26 


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1 


434  SAINTE  MARTHE 

nuent  la  Tîe  tout  ensemble,  active  et  contem- 
plative, la  vie  parfaite  de  la  vierge  de  Béthanie, 
et  des  religieux  formés  par  son  exemple,  qui  des- 
servent son  église  et  gardent  ses  reliques  sacrées. 
Après  avoir,  en  une  phrase  abondante,  énuméré 
toutes  les  sortes  de  miracles  qui  s'opéraient  au 
tombeau  de  sainte  Marthe,  Raban  ajoute  une 
variété  de  prodiges  qui  nous  représente  bien  les 
mœurs  de  ces  temps  reculés,  les  pratiques  qui 
s'établirent  presque  légalement  dans  les  siècles 
postérieurs  du  moyen-âge  et  que  l'Eglise  eut  de  la 
peine  à  régler  et  comprimer.  «.  —  Or,  près  du  saint 
tombeau  les  vols,  les  rapines,  ou  les  sacrilèges,  ou 
les  faux  jugements,  par  un  prompt  jugement  de 
Dieu  sont  horriblement  punis,  là,  incontinent,  à 
la  louange  du  Seigneur  Sauveur  (1).«— Voilà  l'ori- 
gine àQ%  jugements  de  Dieu;  preuve  éclatante  de 
foi,  qui  suppléait  naïvement  à  l'impuissance  de  la 
loi  dans  une  société  rudimentaire.  L'origine  de 
cette  coutume  qui  forme  presque  tout  le  Code  pénal 
de  ces  longs  siècles  de  préparation  politique  et 
sociale  qui  précèdent  le  moyen-âge,  remonte  aux 
premiers  siècles,  et  l'on  peut  dire  aux  premiers 
tombeaux  des  saints  renfermant  leurs  reliques. 
C'est  la  justice  qui  se  rendait  par  une  interven- 
tion d'en-haut,,que  Dieu  ne  savait  pas  refuser  à 


(1)  Furla  vero,  vel  rapinse  aut  sacrilegiai  seu  falsa  jadida, 
subito  Dei  judicio^  horribiliter  puniuntar  ibidem  incontinenter 
ad  laudem  Domini  salvatoris.  Ibid. 


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SA  VIE,  SON  HISTOTRB  ET  SON  CULTE.  435 

la  foî  naïve  et  à  rimpuîssance  des  juges,  qui  se 
rendait  près  de  ces  ossements  sacrés,  témoins  et 
souvent  juges  de  la  vérité.  Les  coupables  soup- 
çonnés, les  prévenus  non  convaincus  étaient  con- 
duits auprès  des  saints  tombeaux  ;  les  innocents 
calomniés,  les  victimes,  si  nombreuses  dans  ces 
temps  d'anarchie  sociale,  citaient  les  calomniateurs 
et  les  persécuteurs  à  ce  tribunal,où,Dieu,parrorga- 
ne  de  ses  saints,  rendait  ses  sentences  et  manifes- 
tait ses  justices.  Saint  Augustin  ^  cite  plusieurs 
faits  de  ce  genre  qui  s'étaient  passés  au  tombeau 
de  saint  Félix  de  Noie  ;  Saint  Grégoire  de  Tours, 
en  ses  livres  des  Miracles  et  de  la  Gloire  des 
Martyrs  (1),  cite  des  exemples  de  ces  comparutions 
et  de  ces  exécutions  miraculeuses  en  des  lieux 
saints  :  ad  locum  sanctum^  c'est-à-dire  au  tom- 
beau des  saints.  Voilà  ce  qui  se  faisait  au  tom- 
beau de  sainte  Marthe  et  comment  notre  béni 
Sauveur  voulait  autoriser  et  glorifier  les  restes 
de  sa  généreuse  amie.  En  même  temps,  par  cet 
organe  il  se  manifestait  à  la  foi  simple  et  rude  de 
ces  chrétiens  des  premiers  âges  (2),  en  suppléant 
par  lui-même  ce  qui  manquait  à  l'autorité  pré- 
caire et  mal  constituée  de  ceux  qui  devaient  gou- 
verner le  peuple  de  Dieu. 

Parmi  tous  ces  miracles,  il  en  est  un  demeuré 
célèbre  qui  détermina  la  dévotion  de  nos  rois  pour 


(1)  De  gloria  martyr.  81.  De  miiacoUsi  etc.  19. 

(2)  Mon.  ined.I,  582,  583. 


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436  SAINTE  MARTfiB 

Texilée  de  Béthanie,  venue  pour  chercher  dans 
notre  France  une  seconde  patrie  et  mettre  sous 
la  protection  de  nos  princes  son  culte  et  sa  mé- 
moire ;  c'est  la  guérison  de  Glovis.  Nous  avons 
plus  haut  rapporté  le  récit  de  Raban  ;  il  n'est  pas 
le  seul  qui  le  raconte.  La  Légende  dorée  le  rap- 
porte à  peu  près  en  mêmes  tenues.  «  Or,  comme  au 
sépulcre  de  la  bienheureuse  Marthe  s'opéraient 
de  nombreux  miracles,  Glovis,  roi  des  Francs,  se 
fit  chrétien  et  fut  baptisé  par  saint  Remy,  et 
comme  il  souffrait  d'une  grave  douleur  de  reins, 
venant  à  son  tombeau,  il  y  trouva  une  santé  com- 
plète. C'est  pourquoi  il  enrichit  ce  lieu  (le  tom- 
beau et  la  basilique)  et  lui  donna  à  trois  milles  à 
la  ronde,  sur  les  deux  rives  du  Rhône,  la  terre, 
les  fermes  et  les  bourgs,  et  rendit  ce  lieu  libre  de 
tout  impôt  (1).»  —Il  se  peut  que  la  légende  repro- 
duise seulement  le  récit  de  Raban  ;  dans  tous  les 
cas,  elle  est  un  témoin  de  la  continuité  de  la  tra- 
dition de  ce  miracle.  Si  l'on  prenait  à  la  lettre  la 
rédaction  du  bienheureux  archevêque  de  Gênes, 
il  faudrait  croire  que  les  nombreux  et  éclatants 
miracles  qui  se  passaient  au  tombeau  de  sainte 
Marthe  et  qui  durent  faire  une  vive  impression 
sur  l'esprit  des  populations,  en  même  temps  qu'ils 
ont  laissé  dans  l'histoire  une  si  lumineuse  trace, 
aidèrent  à  la  conversion  de  Glovis.  Les  historiens 
qui  nous  racontent  la  vie  et  surtout  la  conversion 


(1)  Legenda  etOpus  Sanctse  Martb. 


^mi 


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SA  VCE,    SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  437 

du  grand  roi  des  Francs  ne  nous  donnent  pas  ce 
détail  ;  mais  il  se  peut  que  le  récit  des  innombra- 
bles miracles  de  sainte  Marthe  fait  au  prince 
Franc  ait  commencé  d'ébranler  son  esprit  qui 
trouva  soudainement  une  vive  invocation  au 
Dieu  deClotilde,  pendant  la  bataille  incertaine  de 
Tolbiac.  4insi  Marthe  aurait  comme  Madeleine, 
une  influence  bénie  dans  notre  histoire,  et  sur 
le  territoire  de  notre  France.  La  généreuse  hôtesse 
de  Jésus  payait  au  peuple  Franc,  aussi  divinement 
que  sa  sœur,  et  Thospitalité  qu'elle  avait  reçue,  et 
la  vénération  dont  on  entourait  son  magnifique 
tombeau. 

Ce  grand  miracle  qui  rendit  la  santé  au  pre- 
mier de  nos  rois  chrétiens  et  qui  l'affermit  dans 
la  foi,  ce  miracle  pour  la  France  eut  les  consé- 
.  quences  les  plus  importantes  et  les  plus  salutaires. 
Nous  ne  saurons  jamais  que  dans  le  ciel,  dans  la 
pleine  révélation  des  enfants  de  Dieu,  Taction  de 
salut  et  de  force,  de  préservation  et  de  destinée 
que  les  saints  ont  exercé  sur  les  peuples.  Ce 
grand  miracle  a  été  raconté, célébré, chanté,  comme 
prodige  et  comme  événement.  Les  Acta  SS.  ont 
recueilli  un  des  écrits  qui  le  racontent  dans  le 
martyrologe,  relativement  moderne,  qu'ils  repro- 
duisent, mais  auquel  le  P.  Solier  donne  l'autorité 
de  l'immense  collection  Bollandienne.  «  —A  son 
tombeau,  comme  éclataient  de  grandes  preuves  de 
la  puissance  et  de  la  gloire  divine,  Glovis,  le  roi 
des  Francs,  ayant  été  transporté,  fut  guéri  d'une 
grave  maladie  qui  le  faisait  grandement  souf- 


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JJ 


n 


488  SAINTE  MARTHE 

frir  (i).  —  »  Ce  miracle  est  chanté  dans  la  belle  li- 
turgie que  le  moyen-âge  avait  composée  à  la  louan- 
ge de  sainte  Marthe,  et  qui  couvrait  de  ses  fron- 
daisons poétiques  et  mystiques,  presque  toutes 
les  églises  d'Occident,  avant  la  funeste  révolu- 
tion liturgique  des  xvii«  et  xviii^  siècles.  Toi,— lui 
chantais  la  prose  si  connue:  Ave  Marthagloriosa^ 
—  par  la  seule  puissance  de  Dieu,  tu  as  guéri  la 
maladie  incurable  du  roi  Glovis  ;  c*est  pourquoi 
rois  et  reines  célèbrent  Tadmirable  puissance  de 
ta  vertu  de  guérison  (2).  —  Le  souvenir  et  la  men- 
tion du  miracle  se  cadençaîent  même  en  répons  et 
en  versets  rimes,  comme  toutes  les  prières  liturgi- 
ques de  ce  temps  (3).  Ainsi,  la  guérison  de  devis 
est  mentionnée  dans  les  livres  liturgiques  et  for- 
mait en  partie  la  matière  d'une  des  leçons  de 
l'office  de  sainte  Marthe  à  Tarascon   et  à  Avi- 


(1)  Post  piorum  laborum  perfectum  carriculum^  ad  conspec- 
tum  aeterni  régis  supernseque  Sion  beatorum  ciyiam  consor- 
tium, die  quem  praBii^erat,  meritis  plenaet  miraculis  evolavit, 
ad  cujus  tumulum  magoà  cum  fietret  divioae  virtutis  et  gloria 
insignia  Ghlodovseus  rex  Franco  mm  delatus,  a  gravi  qua  deU- 
nebatur  aegritudine  sanatas  est.  Saussayus  in  martyix»!.  Cité 
par  le  P.  Solier.  Acta  SS.  XXIX.  JuUi. 

(2)  Tu  sola  virtute  Dei—  Morbum  Chlodovœi  — Carasti  inca- 
rabilem  —  Unde  Reges  etRegina)~TusB  laudant  medicina  — 
Virtutem  mirabilem.  Missel.  Lugd.  Aurel.  Colon.  MaasU. 
Arelat.,  etc. 

(3)  Ghlodovseus  patitur  Rex  Francorom  «  DifAsos  arte 
medicorum  —  Morbum  insanabilem  —  Glorios»  Martbs  rex 
sepulcrum  visitavit  —  Mox  ejus  precibus  invcnit  —  Sanitatem 
admirabilem  —  Brev.  Grassense. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  439 

gnon  (1)  où  la  sainte  était  aussi  honorée  comme 
patronne  et  fondatrice  de  la  foi.  Cette  guérison 
était  aussi  mentionnée  dans  plusieurs  anciennes 
liturgies  de  diverses  églises,  comme  celles  d'Ar- 
les,, de  Lyon,  d'Auch,  de  Cologne,  de  Marseille, 
d'Orléans,  de  Grasse,  ainsi  que  dans  des  manus- 
crits très-anciens  du  monastère  de  Saint- André 
d'Avignon  et  de  l'église  de  Sainte-Marthe  de 
Tarascon,  que  dom  Polycarpe  de  La  Rivière  avait 
déchiffrés  avec  beaucoup  de  peine  à  cause  de  leur 
vétusté.  Enfin,  on  la  lit  dans  les  écrivains  hagio- 
graphes  du  moyen-âge*,  Vincent  de  Bauvais,  Ber- 
nard de  la  Guionie,  Pierre  de  Noël,  saint  Vincent 
Ferrier,  saint  Antonin  de  Florence,  Denys  le 
Chartreux  (2j.  Rien  ne  manquait  à  ce  miracle 
pour  l'assurer,  le  répandre  au  loin  et  l'illustrer. 
Les  circonstances  et  les  suites  de  ce  miracle 
sur  lesquelles  il  nous  faut  appuyer,  le  rendent 
plus  célèbre  encore  et  le  font  entrer  dans  l'his- 
toire politique  de  notre  pays.  En  témoignage  d'un 
si  grand  miracle,  dit  le  récit  de  Raban  et  en  subs- 
tance la  légende  dorée,le  roi  Clovis  donna  à  Dieu 
et  signa  de  son  anneau  cette  donation,  toute  la 
terre  à  trois  lieues  à  la  ronde  autour  de  réglise 
de  sainte  Marthe,  sur  les  deux  rives  du  Rhône, 
avec  les  fermes,  les  bourgs  et  les  bois  ;  et  tout 


(1)  Fama  adoionitus  miraculoram  quse  ad  Marthae  sepal- 
crom  qaotidie  perpetrabantur,  ut  eo  supplex  accessit,  plenam 
ret  ulit  sanitatem.  Brev.  Aven.,  etc. 

(2)  Mon.  ined.  II.  592-593.     . 


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3|e 


440  SAINTS  MiJlTHE 


1 


cela  jusqu'à  ce  jour,  la  très  sainte  héroïne  le  pos- 
sède avec  privilège  perpétuel  (1).  Ce  passage  très- 
circonstancié,  se  rapporte  et  concorde  parfaite* 
ment  avec  Thistoire  de  Glovis  et  Thistoire  locale 
de  Tarascon.  Clovis  était  dans  la  Provence  en  Tan 
500  ;  il  venait  de  mettre  en  fuite  Gondebaud,  roi 
des  Bourguignons,  d'assiéger  et  de  prendre  Avi- 
gnon :  or,  Glovis  n'était  qu'à  quatre  lieues  du 
tombeau  de  sainte  Marthe  (2).  Ce  tombeau  tout 
éclatant  de  miracles  dut  attirer  son  attention  ; 
surtout  dans  une  maladie  qu'il  venait  sans  doute 
de  contracter  au  milieu  des  fatigues  de  cette 
guerre  où  il  avait  combattu  avec  sa  fougue  et  sa 
bravoure  ordinaires.  Il  dut  aller  à  ce  tombeau, 
ou  si  l'on  veut,  il  dut  s'y  faire  porter,  conune  dît 
la  légende,  pour  demander  aux  reliques  vénérées 
de  cette  grande  sainte,  la  guérison  et  la  santé. 
Clovis,  malgré  ses  mœurs  encore  rudes  et  ses  bar- 
baries politiques  dont  l'histoire  a  certainement 
forcé  l'odieux,  Clovis  avait  une  foi  vive  et  nous  le 
voyons  très-souvent  recourir  aux  saints  avec  une 
confiance  touchante  et  naïve.  C'est  ainsi  qu*en 
l'an  506,   étant  malade  de  la  fièvre,  il  fit  venir 
saint  Séverin,  abbé  du  monastère  d'Âgaune,  qui  ' 
le  guérit.  Aussitôt  guéri,  le  roi  se  leva,  et  se  pros- 
ternant aux  pieds  du  saint  abbé,  il  lui  offrit  en 
reconnaissance  tout  l'argent   de  son  trésor  pour 


ii)  Raban,  etc.  XLIX. 

(2)  Faillon.  mon.  ined.  I.  535.  S37. 


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SA  VIE,   SON  HISTOCRE  ET  SON  CULTE.    .       441 

les  pauvres,  et  le  pouvoir  de  mettre  en  liberté 
tous  les  prisonniers  qu'il  voudrait  (1).  Tel  était 
le  roi  des  Francs,  ardent  et  généreux  dans  sa 
reconnaissance  comme  dans  sa  foi  ;  tel  il  était  sur 
les  champs  de  bataille,  tel  il  était  aux  pieds  des 
saints  :  tel  il  fut  au  tombeau  de  sainte  Marthe. 

Ce  privilège  spécial  d'après  lequel  le  territoire 
de  sainte  Marthe  fut  aftranchi  de  la  domination 
séculière,  et  par  conséquent  de  tous  les  droits 
féodaux  qui  s'essayèrent  sous  les  mérovingiens, 
ce  privilège  qui  durait  au  temps  oîi  fut  rédigée 
cette  ancienne  vie  dont  se  servait  Ràban,  persé- 
véra donc  sous  les  princes  Mérovingiens  qui  gou- 
vernèrent cette  partie  de  la  Provence  qui  renferme 
Tarascon  et  le  tombeau  de  sainte  Marthe.  Un  peu 
plus  tard^  ce  privilège  fut  aboli  par  les  ravages 
des  barbares  et  n'eut  plus  d'effet  après  ces  inva- 
sions, lorsque  Lothaire  fils  de  Louis  le  Débon- 
naire donna  à  son  troisième  fils  Charles,  le 
royaume  de  Provence  compris  entre  laDurance, 
les  Alpes,  la  Méditerranée  et  le  Rhône/  Néan- 
moins comme  le  fait  remarquer  Paillon,  la  ville 
de  Tarascon  conserva  encore  en  Provencejusqu'à 
la  Révolution  française,  des  droits  et  des  immu- 
nités qui  ne  pouvaient  avoir  eu  pour  origine  que  le 
privilège  émané  de  Glovis,  et  qui  seraient  tout-à- 
fait  inexplicables  sans  ce  privilège  (2).  C'est  ainsi. 


(1)  Acta  SS.  Vite  S.  Severin.  XI,  febru. 

(2)  Id.  590.  C'est  sans  doute  en  vertu  de  ce  privilège  que  la 
vlUe  de  Tarascon  possédait  les  forts  de  saint  Gabriel  et  de 

25. 


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442  SAINTE  MARTHE 


1 


comme  reste  et  conséqucDce  de  cette  immunité  à 
regard  de  toute  puissance  jéculière,  que  la  ville 
de  Tarascon  avec  son  territoire  (le  territoire  décrit 
par  la  donation  de  Glovis)  se  gouvernait  par  elle- 
même  avec  ses  us  et  coutumes  et  ses  magistcats 
particuliers.  Cette  autonomie  était  censée  remonter 
aux  Romains  :  elle  émanait  du  tombeau  de  sainte 
Marthe,  comme  la  plupart  des  libertés  et  franchises 
du  moyen-âge  émanaient  du  tombeau  des  saints. 
Les  rois  mérovingiens  établirent  sans  doute  un 
viguier  à  Tarascon,  délégué  du  comte  d'Arles; 
mais  les  rois  ou  comtes  de  Provence  n'exercèrent 
jamais  dans  la  ville  que  la  haute  juridiction  :  et 
encore  n'exerçaient-ils  cette  autorité  qu'en  qua- 
lité de  consuls,  propre  nom  des  magistrats  de 
Tarascon.  Alphonse  II,  en  1202  reconnut  le  privi- 
lège comme  étant  fondé  sur  un  ancien  usage.  Le 
viguier  du  comte  ne  pouvait  exercer  la  justice  au 
nom  de  son  seigneur,  qu'en  dehors  de  la  ville  et 
du  territoire  de  Tarascon,  dans  une  ferme  appelée 
le  Mas  d'AltavèSy  appartenant  en  propre  aux 
comtes  de  Provence.  Les  habitants  de  Tarascon 
devaient  être  jugés  et  détenus  dans  l'enceinte 
de  leur  ville.  Aucun  habitant  ne  pouvait  exercer 
aucune  fonction  au  nom  du  comte,  mais  les  sol- 
dats  de   la    garnison  du  château  des  comtes 


Laarade  qu'elle  disputa  aux  comtes  de  Provence  jusqu'à  la  fin 
du  XI V*»  siècle.  Celui  de  Laurade  renfermait  une  église  de 
sainte  Martlie,  dont  le  doyen  du  chapitre  était  curé.  Note  do 
Paillon^  etc. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  443 

devaient  tous  être  pris  pannî  les  habitants  de  la 
ville.  Plus  tard,  après  la  réunion  de  la  Provence 
à  la  couronne  de  France,  les  troupes  du  roi  ne 
logeaient  pas  à  Tarascon  :  cette  exemption  était 
un  reste  de  Timmunité  qui  datait  de  Clovis  et 
venait  du  tombeau  de  sainte  Marthe  (1). 

L'église  de  saiYite  Marthe  retint  aussi  quelque 
chose  des  privilèges  accordés  par  Clovis,  en  ce 
que  dans  le  rayon  d'une  lieue  au  moins,  toutes 
les  terres  étaient  soumises  à  la  dîme  qui  était 
perçue  par  le  prieur.  Toutefois  lorsque  le  Lan- 
guedoc eut  été  séparé  de  la  Provence  et  fit  un  état 
à  part,  cette  église  n*eut  plus  aucune  juridiction 
sur  les  terres  situées  de  l'autre  côté  du  Rhône 
soumises  à  un  autre  souverain  (2).  Mais^  lorsque 
la  Provence,  par  la  mort  de  son  dernier  comte 
Charles  III,  revint  définitivement  à  la  couronne 
de  France  en  1481,  Louis  XI  s'empressa  de  rendre 
à  TEglise  de  sainte  Marthe  le  privilège  accordé 
par  Clovis,  privilège  qu'il  spécifia  dans  une 
charte  de  1482,  par  laquelle  il  fondait  un  chapitre 
royal  comme  celui  de  la  sainte  chapelle  de  Paris, 
à  la  place  des  religieux  augustins  qui  desser- 
vaient l'église  de  sainte  Marthe.  Nous  reprodui- 
sons ici  quelques  passages  de  cette  charte  où 


(1)  Les  privilèges  municipaux  de  la  ville  de  sainte  Marthe  fu- 
rent confirmés  par  Louis  Xill  et  Louis  XIV.  Ce  n'est  qu'en 
'année  1688  que  le  gouvernement  de  la  ville  fut  réuni  au  gou» 
veroemeot  du  château. 

(2;  Mon.  ined.  L  592. 


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444  SAINTE  MARTHE 

Louis  XI  exprime  sa  diWotion  royale  envers  sainte 
Marthe  et  sa  reconnaiseapce  pour  les  bienfaits 
reçus  de  la  grande  sainte,'  une  des  plus  nobles 
traditions  de  sa  couronne.  —  Louis,  par  la  gr&ce 
de  Dieu,  roi  de  France,  comte  de  Provence,  fai- 
sons savoir  que  nous  récordant  des  très  grands 
biens  et  singulières  grâces  que  Dieu  notre  créa- 
teur nous  a  faits...  par  rintercession  de  la  glo- 
rieuse dame  madame  sainte  Marthe  à  laquelle 
nous  avons  eu  et  encore  nous  avons  et  toujours 
nous  aurons,  tant  qu'il  plaira  à  notre  dit  créateur, 
nous  laisser  en  ce  monde,  très-singulière  dévo- 
tion et  confiance,  de  laquelle  son  benoît  corps 
repose  en  son  église,  fondée  en  son  nom  audit 
lieu  et  ville  de  Tarascon  :  pour  reconnaissance 
desquelles  choses  et  que  ladite  église  a  été  fondée 
par  mes  prédécesseurs  qui  y  ont  en  leur  temps 
donné  et  aumosné  de  leurs  biens  domaine  et 
seigneurie  ;  dont  ainsi  que  nous  avons  pu  claire- 
ment savoir  par  la  légende  de  ladite  dame  mada- 
me sainte  Marthe,  et  par  autres  vrais  enseigne- 
ments approuvés  en  Sainte  Eglise  :  feu  de  bonne 
mémoire,  le  roi  Clovis,  notre  prédécesseur,  a  été 
le  principal  fondateur  d'icelle,  mêmement  pour 
aucuns  évidents  miracles  et  préservation  de  mala- 
die advenue  en  sa  personne,  par  l'intercession 
de  ladite  sainte  Marthe ,  comme  il  croyait  et  pen- 
sait, voulut  et  ordonna  ce  qui  s'ensuit  :  —  que 
ledit  lieu  et  terre  de  sainte  Marthe  serait  quitte  et 
franc,  exempt  et  immune  à  jamais  de  toutes  char- 
ges, subsides  et  choses  quelconques  :  et  avec  ce  y 


r%ni 


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SA  VIE,   SON   HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  445 

donna  et  délaissa  ses  biens  :  laquelle  chose  n'a  été 
du  depuis,  entretenue  du  tout  et  accomplie.  Nous 
voulons  ensuivre  nosdits  prédécesseurs  et  conti- 
nuer ce  qu'ils  avaient  par  dévotion  etaumosne  com- 
mencé. Comme  aussi  désirant  de  tout  notre  cœur 
et  pouvoir  accroître,  décorer  et  augmenter  ledit 
lieu  et  église  de  madame  sainte  Marthe  de  Taras- 
con,  et  le  divin  service  fait  en  iceux,  à  ce  que  notre 
créateur  y  soit  de  bien  en  mieux  servi,  loué  et 
adoré  et  sa  benoîte  mère  et  ladite  sainte  Marthe... 
Avons  voulu  et  ordonné  (i)...  —  Ces  fondations 
et  privilèges  furent  renouvelés  par  Charles  VIII, 
fils  et  successeur  de  Louis  XI,  en  1429  ;  par  Henri 
II  en  1549  ;  par  Charles  IX  en  1564.  Et  l'assemblée 
du  clergé  de  France  en  1655,  rappelant  le  miracle, 
et  la  reconnaissance  de  Clovis,  appelait  ce  grand 
roi  le  fondateur  de  Téglise   de  sainte  Marthe. 
Ainsi,  ce  miracle  perpétue  le  souvenir  du  premier 
roi  chrétien  de  notre  France  chrétienne  dans 
toute  notre  histoire.  Clovis,  vainqueur  de  TAria- 
nisme,  par  la  protection  de  sainte  Marthe,  la 
première   adoratrice    de  la   divinité  de   Jésus- 
Christ,  Clovis,  guéri  miraculeusement  au  tombeau 
de  la  vierge  de  Béthanie,  transmet  à  sa  race,  à 
tous  nos  rois  très-chrétiens,   sa  dévotion  et  sa 
reconnaissance.   C'est  ainsi  que  le  tombeau  de 
sainte  Marthe  a  préservé  la  France  de  Thérésie 
Arienne,et  que  la  généreuse  vierge  a  payé  Thos- 


{{)  Pondatioa  du  chipitre  royal  de  sainte  Marthe.  Charte  de 
Louis  XI.  Mai  1182.  Mon.  inid.  II,  1330. 


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1 


446  SAINTE  MARTHE 

pitalité  que  la  France  avait  donnée  à  son  exil,  à 
son  culte,  à  ses  reliques.  C'est  ainsi  que  la 
royauté  française  a  proclamé  sa  foi  en  la  mission 
de  sainte  Marthe  dans  notre  pays,  la  vénération 
pour  sa  mémoire,  sa  reconnaissance  pour  la  pro- 
tection de  Taimable  et  puissante  hôtesse  de  Jésus. 
Mais  revenons  au  sixième  siècle,  près  du  tom- 
beau de  sainte  Marthe,  alors  illustré  par  tant  de 
prodiges.  Averti  par  la  renommée  des  miracles 
qui  s'opéraient  chaque  jour  au  tombeau  de  la 
bienheureuse  Marthe  (1),  est-il  dit  de  Glovis,  le 
miracle  de  la  guérison  du  roi  de  France  et  les 
libéralités  de  sa  royale  reconnaissance  durent 
augmenter  la  célébrité  de  ce  tombeau,  durent 
attirer  des  foules  plus  nombreuses  encore,  dont 
la  foi  naïve  et  la  dévotion  exaltée  durent  arracher 
bien  des  miracles  à  ces  reliques  déposées  dans 
cette  église  de  Tarascon.  En  ce  temps-là  on  célé- 
brait la  fête  de  sainte  Marthe  le  17  décembre,  avec 
la  fête  de  son  frère  Lazare,  évoque  et  martyr,  le 
jour  même  où  fut  consacrée  son  église,  comme 
nous  l'avons  rapporté  plus  haut.  Elle  était  morte 
le  29  juillet  ;  on  le  savait,  et  Raban  le  rapporte; 
mais  la  fête  de  cette  dédicace  fut  d'abord  la  plus 
célèbre  et  la  première  :  ce  qui  était  très-conforme 
aux  usages  de  la  primitive  église  qui  conservait 
pieusement  et  solennellement  célébrait  ^annive^ 

(1)  Faroa  admonitus  miraculorum  quse  ad  B.  Martha  sepol- 
cpum  quotidie  perpetrabantur.  Offic.  B.  Marthas  virg.  et  hoep, 
Christ.  Avenione.  Lect.  VI.  In  die  octava. 


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SA  VIE,  SON  HISTOIRE   ET  SON  CULTE.  447 

saîre  de  rérection  des  oratoires  et  de  la  dédicace 
des  temples  bâtis  sur  le  tombeau  des  saints.  Jus- 
qu'au Concordat  en  1802,  qui  a  transféré  au 
dimanche  après  Toctave  de  la  Toussaint,  la  fête 
de  la  dédicace  de  toutes  les  églises  de  France, 
on  célébrait  chaque  année  à  Tarascon,  au  mois 
de  décembre,  celle  de  FEglise  souterraine  où  a 
toujours  été  renfermé  le  tombeau  de  sainte  Mar- 
the et  que  constamment  on  a  honoré  comme  le 
lieu  que  cette  sainte  patronne  avait  sanctifié  par . 
sa  présence  durant  la  vie.  Ce  jour  là,  on  faisait 
Tofflce  divin  dans  Féglise  inférieure  ;  et  cette  fête 
n'avait  rien  de  commun  avec  celle  du  i*"  juin, 
dont  Fobjet  était  la  dédicace  de  l'église  supérieure 
consacrée  en  1197  par  Imbert  d'Aiguière,  arche- 
vêque d'Arles,  et  Rostang  de  Marguerite,  arche- 
vêque d'Avignon  (1). 

Cette  antique  église  que  Raban  appelle  Basili- 
que, ce  lieu  vénérable  et  célèbre  ou  Marthe  a  prié, 
où  les  premiers  fidèles  de  Tarascon  se  sont  réunis 
pour  la  prière  et  les  saints  mystères,  où  les  reli- 
ques de  notre  sainte  furent  déposées  par  le  Sau- 
veur lui-même,  c'est  l'Eglise  inférieure  ou  l'Eglise 


(1)  Mon.  inédiU,  etc.,  I.  647.  Cette  fête,  célébrée  au  17  dé- 
cembre, fut  transférée  au  3  décembre,  lorsqu'à  la  fin  du  xvi« 
siècle  la  sacrée  congrégation  des  Rites  défendit  que  Ton  fil 
ancan  autre  office  que  celui  de  la  férié,  depuis  le  17  décembre 
jusqu'à  la  îèie  de  Noël.  C'est  après  cette  fête,  commune  à  sainte 
Marthe  et  à  son  frère,  que  Ton  célébra  la  fête  unique  de  sainte 
Marthe  au  29  juillet. 


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1 


448  SAINTE  MARTHE 

basse.  C'est  là  proprement  Toratoire  de  sainte 
Marthe  consacré  par  les  saints  évoques  Maximin 
et  Trophime;  c'est  là  que  Clovis  est  venu  prier,  là 
qu'il  a  été  guéri  et  qu'il  a  signalé  sa  magnifique 
reconnaissance.  Cet  oratoire,  de  proportions  étroi- 
tes, comme  tous  les  oratoires  élevés  aux  premiers 
siècles  de  Tévangile,  pour  de  petits  groupes  de 
fidèles,  pour  des  églises  domestiques  et  quelques 
disciples,  cette  chapelle  englobée  et  couverte  par 
des  constructions  postérieures,  formait  une égUse 
à  part,  la  première  et  la  seule  église  de  Tarascon. 
Elle  n'était  point  sous  terre,  autrefois, iTdans  les 
premiers  siècles,  du  2*  au  8%  comme  elle  est  au- 
jourd'hui. Le  terrain  où  la  ville  est  assise  s'étant 
exhaussé  par  les  débordements  et  les  alluvions 
du  Rhône,  le  sol  de  l'église  auquel  on  ne  voulut 
pas  toucher  se  trouva  plus  bas  :  et  bientôt  il  fal- 
lut descendre  par  des  degrés  :  puis  il  fallut  pour 
donner  du  jour,  ouvrir  ces  petites  fenêtres  hautes 
que  Von  remarque  encore  dans  les  petites  cha- 
pelles de  cette  église  (1),  qui  devint  ainsi  une 
église  souterraine.  Enfin ,  comme  cette  église 
devenait  incommode  et  insuffisante,  on  construi" 
sit  sur  le  flanc  méridional  de  l'édifice  vénérable, 
une  nouvelle  église  plus  spacieuse  dont  on  voit 
un  reste  dans  le  portail  latéral  de  la  grande 


(1)  La  chapelle  de  sainte  Madeleine  et  la  chapelle  de>io( 
Maximin  et  de  ;9aint  Front  :  les  deux  saints  évoques  sont  suis 
dans  la  môme  chapelle  et  dans  la  môme  trftditioik 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  449 

église  romane  qui  existe  encore  et  qui  date  du  XIP 
siècle  (1). 

Mais  Toratoire  primitif  est  resté  le  sanctuaire 
qui  contient  toujours  le  corps  de  sainte  Marthe, 
ces  pieuses  reliques  conservées  avec  un  soin 
jaloux,dérobées  à  toutes  les  fureurs  des  Sarrazins, 
et  plus  tard  des  modernes  iconoclastes,  les  héré- 
tiques et  les  révolutionnaires.  Tel  fut  cet  oratoire 
dans  les  premiers  siècles  et  jusqu'aux  ravages  des 
Sarrazins.  Au  commencement  du8°siécle,les  Sar- 
razins d'Afrique  s'emparèrent  de  TEspagne  qu'ils 
inondèrent  de  sang  et  de  ruines  :  et  bientôt  débor- 
dant par  dessus  le^  Pyrénées  ils  se  précipitèrent 
sur  la  Provence.  Les  historiens  et  les  chroni- 
queurs ont  rempli  leurs  récits  des  effroyables 
ravages  de  ces  barbares  :  ils  les  appellent  tantôt 
Sarrazins,  tantôt  Agaréniens,  tantôt  Vandales  (2). 
Mais  ils  sont  tous  d'accord  à  les  montrer  comme 
des  ennemis  implacables  et  féroces  de  Jésus-Christ 
et  des  chrétiens,  acharnés  spécialement  à  démolir 
les  églises  et  les  monastères,  à  massacrer  les  moi- 
nes et  les  prètras,  à  brûler,  disperser,  anéantir  les 
saintes  reliques.  —  Les  provençaux  qui  ne  tar- 


(1)  Mon.  ined.  I,  647-C48.  Note. 

(2)Cum  gensAgarenorumfiirens  onmen  depopulMttt  provin- 
ciam...  Acta  SS.  XII  A.ug.  eo  tempore  gens  impia  vandalorum 
Galliam  devasture  caepit.  quo  le  npore  destruclaB  ecclesiae  subver 
8iri  monastaria,  caplae  urbes...  bistor.  Franc,  scapt.  Ducbesne, 
III.  Gens  cpudeliasi  na,  omni  hummitale  postposita...  tandem 
provinciam  Narbonensem  venit,  ubi  devaslans  omnia...  vit 
laocti  Porcarii.  ibid. 


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450  SAINTE  MARTHE 

dèrent  pas  à  apprendre  ces  horreurs,  craignirent 
d'être  envahis  à  leur  tour,  et  prirent  le  parti  d'en- 
fouir aussi  dans  la  terre  les  corps  de  leurs  saints 
tutélaires.  Les  Acta  SS.  racontent  comment  un  ange 
apparaissant  à  saint  Porcaire,  abbé  de  Lérins, 
l'avertit  de  se  lever  en  hâte  pour  cacher  les  sain- 
tes reliques  et  les  dérober  à  la  fureur  des  barba- 
res (1).  Ce  fut  peut-être  sur  un  semblable  avertis- 
sement, ou  d'après  cet  exemple,  qu'à  Marseille  on 
cacha  le  corps  de  saint  Lazare,  à  Tarascon,  celui 
de  sainte  Marthe,  à  Notre-Dame-de-la-Mer  les 
corps  des  saintes  Marie  Jacobé  et  Salomé  et  à 
saint  Maximin  celui  de  sainte  Marie  Madeleine; 
au  moins,  dans  cette  sage  précaution,  on  ne  peut 
méconnaître  les  soins  de  la  divine  providence  sur 
les  restes  mortels  de  ces  saints  personnages  que 
le  Sauveur  avait  particulièrement  aimés  (2). 

Il  faut  donc  rapporter  au  viii*  siècle,  conune 
nous  l'avons  fait  pour  sainte  Marie-Madeleine, 
le  recèlement  du  corps  de  sainte  Marthe.  Ces 
pieuses  reliques  furent  cachées  par  les  religieux 
qui  desservaient  alors  la  basilique  de  sainte  Mar- 
the. Elles  furent  enfouies  dans  l'église  inférieure, 
qui  peut-être  alors  commençait  à  s'enfoncer  dans 
le  sol,  et  qui  sans  doute  était  entourée,  et  par  là 


(1)  Gum  gens  Agarenorum  furens  omnem  depopulasset  pro- 
vinciam,  angélus  dominî  par  dies  decem  prœverniens  apparaît 
Jn  somnis  s.  Porcario,dicens  :  surge  velociter,  et  occulta  vcne- 
randas  rellquias...  vita  s.  Porc.  Acta  ss.  XII  Aag. 

(t)  Mon.  ined.  1681. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  451 

même  fut  ensevelie  par  les  bâtiments  du  monas- 
tère et  de  rhôtellerie  que  les  plus  antiques  tradi- 
tions nous  montrent  autour  du  tombeau  de  la 
vénérable  hôtesse  de  Jésus.  Ce  corps  fut  donc 
enfoui  ;  mais  on  eut  soin  de  mettre  avec  les  reli- 
ques une  tablette  de  marbre  blanc  où  étaient 
gravés  ces  mots  en  caractères  romains  :  HicMar- 
tha  jacet,  ou  comme  porte  une  autre  version  : 
BeataMarikajacet  hic  y  Idi  bienheureuse  Marthe 
repose  là  (1).  Cette  tablette  fut  retrouvée  avec  le 
corps  en  H87.  Elle  fut  conservée  dans  le  trésor 
de  sainte  Marthe,  inscrite  et  décrite  dans  un  in- 
ventaire de  1487.  Elle  a  disparu  dans  la  Révolu- 
tion qui  a  détruit  brutalement  tant  de  titres  et  de 
monuments  de  notre  histoire;  mais  cette  tablette 
a  été  vue  pendant  six  siècles,  en  tout  conforme  à 
ces  tablettes  que  Ton  mettait  à  Rome,  au  rapport 
de  Baronius  et  de  Bellarmin,  dans  les  tombeaux 
des  saints  et  dans  les  sépulcres  des  martyrs,  pour 
conserver  leur  nom  et  assurer  la  vérité  de  leurs 
reliques. 

Les  reliques  de  sainte  Marthe  restèrent  cachées, 
enfouies,  peut-être  oubliées,  pendant  plus  de 
quatre-cents  ans.  Car  ce  ne  fut  qu'à  la  fin  du  xii* 
siècle,  en  1187,  qu'elles  revirent  la  lumière  et  les 
splendeurs  renouvelées  de  leur  culte  restauré. 
Lorsque  les  sarrazins  eurent  ruiné  Téglise  de 
sainte  Marthe  et  la  ville  de  Tarascon,  pendant 
une  succession  dlnvasion3  et  de  ravages  qui  dura 

(1)  Moo,  égliie  de  sainte  Marthe,  12.  '' 

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452  SAINTE  MARTHE 

près  d'un  siècle,  on  comprend  que  le  souvenir 
précis  du  lieu  où  fut  caché  le  saint  corps  se  fût 
perdu:  et,  si  le  culte  de  la  sainte  germa  de  nou- 
veau et  reverdit  parmi  les  ruines,  c'était  bien 
parce  que  ses  racines  traditionnelles  et  évangéli- 
ques  plongeaient  plus  avant  que  les  bouleverse- 
ments et  les  ruines,  dans  le  sol  chrétien  de  la 
Provence.  Il  existe  un  monument  de  cette  renais- 
sance du  culte  de  sainte  Marthe,  après  les  inva- 
sions sarrazines  :  c'est  l'antique  portail  Roman 
resté  accolé  à  l'un  des  côtés  de  l'église  actuelle, 
mais  évidemment  plus  ancien  de  style,  de  maté- 
riaux et  de  construction  que  cette  église  consa- 
crée en  1197,  dix  ans  après  l'invention  des  reli- 
ques. Ce  portail  dut  être  reconstruit  après  les 
ravages  des  sarrazins,  avec  l'église  qui  fut  rem- 
placée par  l'église  actuelle.  On  voit  même  dans 
un  des  murs  qui  font  partie  de  cette  construction, 
un  grand  chapiteau  antique,  de  marbre  blanc, 
mutilé.  Ce  chapiteau  faisait  sans  doute  partie  de 
la  basilique  ruinée  par  les  sarrazins. 

Nous  avons  ainsi,  dans  l'église  de  sainte  Mar- 
the, avec  le  portail  du  ix«  ou  x'  siècle  contempo- 
rain de  Raban  et  de  la  Vie  de  sainte  Marthe,  por- 
tant encastré  dans  ses  murs,  un  reste  des  cons- 
tructions mérovingiennes  qui  recouvraient  le 
tombeau  de  sainte  Marthe,  nous  avons  la  syn- 
thèse monumentale  de  l'histoire  du  culte  de 
sainte  Marthe.  Ce  portail  dont  nous  parlons  et 
qui  forme,  en  dehors  de  l'église  actuelle,  une 
page  archéologique  de  l'histoire  de  sainte  Marthe, 


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SA  TIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  453 

avant  rinvention  de  ses  reliques,  ce  portail  est 
moins  Roman  que  Romain,  avec  un  Attique  grec: 
ce  mélange  des  styles  ne  peut  surprendre  dans 
cette  Provence  aux  origines  grecques  et  latines 
superposées,  puis  sanctifiées  par  la  famille  de 
Béthanie,  venue  de  TOrient.  Le  portail  à  plein 
ceintre  offre  une  voussure  profonde  reposant  sur 
cinq  colonnes  de  chaque  côté.  Le  linteau  portait 
rentrée  de  Jésus  à  Jérusalem,  sujet  admirable- 
ment choisi  pour  une  église  dédiée  à  sainte  Mar- 
the :  Car  Jésus  sortait  de  Béthanie  pour  entrer  à 
Jérusalem  en  triomphateur,  et  c*était  à  Béthanie 
qu'il  devait  rentrer  le  soir  de  ce  jour  pour  rece- 
voir les  soins  de  Marthe.  Cette  scène  offrait  une 
particularité  :  c'est  que  l'un  des  disciples  portait 
un  parasol  au-dessus  de  la  tête  du  maître.  Ce 
détail  des  mœurs  orientales  est  à  peu  près  inconnu 
dans  l'iconographie  chrétienne  de  notre  occident. 
Le  tympan  au-dessus  du  linteau  portait  le  Christ 
assis  sur  un  trône^  accosté  des  quatre  animaux 
symboliques,  des  quatre  évangélistes.  La  vous- 
sure était  surmontée  d'un  Attique  reposant  sur 
une  corniche  à  feuilles  d'Acanthe,  qui  contour- 
nait les  murs  de  l'édifice  et  qui  était  soutenue 
par  des  modillons  aux  figures  bizarres,  comme 
les  taillait  grossièrement  le  ciseau  primitif  des 
artistes  Romans.  L' Attique  était  orné  de  colonnes 
rondes  entremêlées  de  pilastres  cannelés.  Mais 
aux  deux  côtés  de  la  voussure,  sur  le  plat  du  mur, 
à  la  retombée  des  voussoirs,  étaient  représentées 
deux  scènes  caractéristiques  :  à  gauche,  en  en- 


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SAINTE  MÀBTHE 


1 


trant,  la  résurrection  de  Lazare  ;  à  droite,  la 
victoire  de  sainte  Marthe  sur  la  Tarasque  :  deni 
scènes  qui  se  répondent  et  s'expliquent  admira- 
blement à  la  gloire  de  la  vierge  de  Béthanie  et  de 
Tarascon*.  Dans  la  scène  de  la  Tarasque,  sainte 
Marthe  était  placée  dans  une  niche  plus  élevée 
que  le  niveau  des  autres  personnages.  Elle  tenait 
enchaînée  avec  sa  ceinture  la  Tarasque  qui  dévo- 
rait un  homme  ;  elle  aspergeait  d'eau  bénite  le 
monstre  dont  le  corps  était  revêtu  d'une  carapace 
armée  de  cornes  acérées,  comme  la  tradition 
populaire  veut  la  voir  représentée.  La  sainte 
tenait  à  la  main  gauche  une  croix  à  double  croi- 
sillon. Voilà  les  figures  et  les  scènes  que  le  por- 
tail carlovingien  offrait  aux  regards  des  pèlerins 
de  sainte  Marthe.  Aujourd'hui  le  portail  est  mu- 
tilé, les  figures  ont  disparu  sous  le  marteau  des 
iconoclastes  de  93.  La  Révolution  a  aussi  passé 
par  là  pour  détruire  et  pour  effacer.  Heureuse- 
ment la  descrip;ion  et  le  dessin  de  ces  curieuses 
sculptures  nous  ont  été  conservés  par  un  habi- 
tant de  Tarascon  qui  gardait  le  culte  de  sainte 
Marthe  parmi  les  souvenirs  patriotiques  (1). 

Nous  avons  remarqué  dans  le  bas-relief  qui 
représentait  sainte  Marthe  enchaînant  la  Tarasque, 


(1)  Notes  mélangées  de  divers  événements  et  des  ohoees  la 
plus  curieuses  que  j*ai  vues.  Tome  ix,  manuscrit  appart.  aoz 
liéritîers  de  M.  Monren ,  inutile  de  le  rappeler,  poar  les 
détails,  voir  les  mon.  inéd.  1.  hist.  du  culte  de  sainte  Maitbe 
1293,  etc. 


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SA  TIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  455 

une  croix  à  double  croisillon  dans  sa  main  gau- 
che. Cette  croix  est  la  même  que  portaient  les 
chevaliers  et  les  frères  hospitaliers  du  St-Esprit. 
Cet  ordre,  en  effet,  prétendait  avoir  eu  sainte 
Marthe  pour  fondatrice.  La  fondation  de  cet  ordre, 
qui  fut  sans  doute  une  congrégation  de  frères 
avant  d'être  un  ordre  de  chevalerie,  comme  les 
aimait  le  moyen-âge,  des  moines  armés  du  glaive 
pour  défendre  FÉglise,  attachés  par  des  vœux  aux 
œuvres  de  miséricorde,  cet  ordre  de  chevalerie 
se  perd  à  la  lettre  dans  la  nuit  des  temps.  Mais  il 
pourrait  se  rattacher  aux  disciples  de  sainte  Mar- 
the qui,  près  d'elle,  exerçaient  ITiospitalité,  ainsi 
que  le  raconte  Raban  ;  comme  tous  les  ordres 
hospitaliers  le  rappellent  en  honorant  sainte 
Marthe  pour  leur  patronne  et  leur  modèle.  On 
conservait  dans  le  trésor  de  sainte  Marthe  (lln- 
ventairede  1487  en  fait  une  mention  spéciale) 
une  croix  en  cuivre  à  double  croisillon  ;  on  la 
conservait  comme  une  précieuse  relique.  On 
croyait  qu'elle  avait  servi  à  Fusage  de  sainte 
Marthe,  et  que  c'était  celle  qu'elle  avait  fait  placer 
devant  ses  yeux  avant  d'expirer.  Il  est  vrai,  Raban 
parle  d'un  crucifix  (1),  mais  Raban  qui  n'avait 
pas  vu  la  croix  conservée  à  Tarascon,  n'avait- 
il  pas  un  peu  amplifié  le  texte  de  l'ancienne  vie 
qu'il  avait  sous  les  yeux,  en  écrivant?  Elle 
portait  en  eftet  au  rapport  de  Launoi  :  Signum 


(I)  Craoiflxl  salvatoris  imago  ante  fiidem  cjas  erigitar.  Vie 
de  ninte  Madeleine,  etc,  XLVIII. 


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456  SAINTE  MAKTHE 

crucis  pra  oculis  habens,  ayant  devant  les  yeux 
le  bois,  ou  plutôt  la  représentation  du  bois  de 
la  croix.  D*alleurs  la  croix  simple  comme  image 
a  dû  précéder  le  crucifix  qui  ne  se  montre  pas 
aux  premiers  siècles  du  christianisme,  sauf  le 
graffite  sacrilège,  grossière  image  au  trait  dessiné 
par  une  main  ennemie  sur  le  mur  du  palais  des 
Césars  au  mont  Palatin  (1).  Quoi  qu'il  en  soit,  les 
chevaliers,  les  religieux  et  les  religieuses  de 
Tordre  du  Saint-Esprit,  en  portant  cette  croix  à 
double  croisillon,  pensaient  porter  la  croix  de 
sainte  Marthe,  tout  à  la  fois  comme  la  preuve 
authentique  de  leur  antique  descendance  et 
comme  le  pieux  témoignage  de  leur  vénération 
pour  sainte  Marthe,  leur  fondatrice  et  leur 
pati:onne  (2). 

Disons  enfin,  pour  épuiser  toutes  les  traces  qui 
nous  restent  du  culte  de  sainte  Marthe  survivant 
aux  ravages  des  Sarrazins  et  nous  pouvons  le 


(1)  La  seule  image  du  crucifix  datant  du  temps  des  perséca- 
tions,  qui  nous  soit  parvenue,  est  une  caricature  ;  nous  TODlom 
parler  du  graffite  découvert  snr  un  mur,  il  y  a  quelques  an- 
nées^  dans  les  fouilles  du  mont  Palatin  à  Rome,  «et  transporté 
au  musée  Kircber  où  nous  Pavons  observé.  Iconographie  de  la 
croix  et  du  crucifix,  par  Grim.  de. Laurent.  Ann.  archéol. 
XXVI-137. 

(2)  Remarquons  que  la  croix  dite  de  Jérusalem  est  une  crobL 
à  double  croisillon  comme  la  croix  de  sainte  Marthe.  Notre 
sainte  aurait-elle  apporté  cette  forme  de  croix  de  Jérusalem 
comme  souvenir  de  sa  patrie,  et  le  petit  croisiUon  de  cette  croix 
n'est-il  pas. le  titre  môme  de  la  croix,  plus  développé  que  daof 
les  croix  moins  anciennes  7  Videant  periiu 


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SA  TIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  457 

croire,  antérieures  à  rélévation  de  ses  reliques, 
disons  que  Thistoire  municipale  de  Tarascon 
dépose  de  la  gloire  de  sainte  Marthe.  L'image  de 
notre  sainte  était  tracée  sur  les  antiques  sceaux 
de  la  ville.  La  bienheureuse  hôtesse  du  Christ 
ainsi  que  dit  Texergue  de  Tun  de  ces  sceaux, 
Beata  Martha  hospita  Christi,  est  représentée 
assise  comme  un  apôtre  sur  une  chaire  de  prédi- 
cation, la  croix  à  la  main,  la  tête  nimbée.  C'était 
la  figure  du  contre-scel.  La  face  principale  du 
sceau  de  Tarascon  et  de  ses  consuls,  porte  un 
château  accosté  de  deux  portes,  et,  au-dessous,  en 
pointe,  la  Tarasque,  symbole  de  la  protection  de 
la  sainte  et  de  la  reconnaissance  de  la  ville  pour 
sa  patronne.  La  Tarasque  paraît  encore  sur  les 
monnaies  frappées  à  Tarascon  sous  le  roi  René  (Ij. 
Ce  grand  miracle,  manifestation  éclatante  de  la 
complaisance  du  Sauveur  pour  son  amie,  de  la 
protection  de  sainte  Marthe  pour  Tarascon,  ce 
grand  miracle  est  resté  profondément  empreint 

*  dans  la  mémoire,  dans  Thistoire  et  dans  la  vie 
municipale  de  ce  peuple  religieux  ,vif  et  passionné, 
des  bor^ls  du  Rhône.  Dans -ses  fêtes  dramatiques, 

,  la  Tarasque  joue  toujours  un  rôle  aussi  populaire 
que  le  culte  de  sainte  Marthe.  C'est  très-certaine- 

(I)  Oa  cite  parmi  les  plat  anciennes  représentations  du  mi- 
racle de  la  Tarasque,  une  ancienne  peinture  dans  l'église  de 
saint  Maximin,  une  statue  en  marbre  peinte  et  dorée  dans 
réglise  de  la  Major,  à  Marseille  :  mais  ces  œuvres  d'art  sont 
évidemment  postérieures  à  Tépoque  dont  nous  parlons,  malgré 
le  témoignage  de  Faillon.  1. 1218.  1220. 

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458  SAINTE  MAHTHE 

ment  aux  premiers  siècles  du  moyen-âge,  alors 
que  pour  le  peuple  chrétien,  plus  artiste  et  mieux 
cultivé  que  les  foules  d'aujourd'hui,  le  drame 
liturgique  était  le  grand  charme  et  le  vivant  ensei- 
gnement, c'est  à  ces  premiers  siècles  que  remonte 
la  procession  de  la  Tarasque  encore  en  usage.  — 
«  D'après  une  coutume  immémoriale,  le  jour  de 
la  fête  de  sainte  Marthe,  on  porte  à  la  tète  de  la 
procession  et  devant  la  croix,  un  énorme  simu- 
lacre de  la  Tarasque  qu'une  jeune  fille  vêtue  de 
satin  bleu  et  en  voile  rose,  tient  attaché  par  une 
ceinture  de  soie.  Celle-ci  a  un  bénitier  et  un  asper- 
soir  à  la  main  et  représente  sainte  Marthe  triom- 
phant de  ce  monstre.  Pour  rendre  la  figure  plus 
frappante^  le  simulacre  ambulant  détourne  de 
temps  en  temps  sa  masse  sur  les  groupes  qui  bor- 
dent son  passage  :  il  avance  la  tète  et  ouvre  sa 
large  gueule  comme  pour  les  dévorer.  La  jeune 
fille  fait  alors  aspersion  sur  lui,  et  incontinent  le 
monstre  s'apaise  et  semble  oublier  sa  férocité 
naturelle.  Devant  et  derrière  l'animal,  des  hom- 
mes armés  de  vieilles  piques  ou  de  masses  d'armes, 
et  revêtus  d'habits  légers  qui  imitent  par  leurs 
formes  singulières  les  armures  de  fer  du  moyen- 
âge,  désignent  le  peuple  de  Tarascon  qui  mit  en 
pièces  la  Tarasque...  on  promène  encore  le  mons- 
tre par  la  ville  le  lundi  de  la  Pentecôte,  pour 
servir  aux  jeux  publics   institués    par  le  roi 
René  (1).» 

(1)  Famon.  Mon.  inecU  !•  4217-1218. 


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SA  VJB,   SON  fflSTOIRE  ET  SON  CULTE. 

Les  reliques  de  sainte  Marthe,  dérobées  depuis 
plusieurs  siècles,  cachées  et  enfouies  pour  ne  pas 
tomber  aux  mains  sacrilèges  des  barbares,  igno- 
rées des  générations  qui  se  succédèrent  sur  le 
sol  délivré  et  dans  la  ville  rebâtie  de  Tarascon, 
devaient  enfin  revoir  la  lumière  et  retrouver  les 
splendeurs  d*un  culte  de  vénération  qu'aucun 
autre  ne  surpassa  jamais.  Elles  devaient  en  môme 
temps  récompenser  par  un  éclat  de  protecfion  et 
de  miracles,  la  foi  si  constante  et  si  méritoire  des 
peuples  de  Provence.  Ces  reliques  furent  décou- 
vertes en  Fan  1187  ;  comment,  par  quels  moyens, 
dans  quelles  circonstances  ?  on  ne  le  sait  pas  ; 
l'histoire   se  tait,  et  la  tradition  ne  nous  a  rien 
transmis  que  la  date  de  cet  événement.  Le  retour 
de  sainte  Marthe  à  la  lumière  ne  fut  pas  éclatant 
comme  celui  de  sainte  Madeleine,  un  siècle  plus 
tard,  ainsi  que  nous  l'avons  raconté  en  son  lieu. 
De  cet  événement  capital  pour  Thistoire  et  le  culte 
de  sainte  Marthe,  il  ne  reste  qu'un  bas-relief 
accompagné  d'une  inscription,  inscrusté  dans  le 
mur  du  portail  latéral  de  Féglise  haute.  Les  deux 
premiers  vers  de  rinscriplion  nous  apprennent 
que  le  saint  corps  fut  découvert  en  Tan  1187  (1). 
Neuf  fois  vingt  ans,  plus  sept  avec  mille,  c'est-à- 
dire  mille  cent  quatre-vingt-sept  ans  s'étant  écou- 
lés, cette  dernière  année,  l'hôtesse  du  Christ  nous 
est  révélée.  Nobis  patet  hospita  Christi,    C'est 


(I)  Vigioti  Dovies  fepiem   cum  mille  relapsis.  Anao    pos- 
tremo  nobis  patet  hospita  Christi. 


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i 


460  SAINTE  MARTHE 

rhôtesse  du  Christ,  -afin  qu'on  ne  puisse  la  con- 
fondre avec  aucune  autre,  le  nom  de  Marthe  n'au- 
rait pas  été  aussi  significatif.  C'est  un  événement 
subit  et  remarquable  que  cette  manifestation 
d'une  relique  si  chère  aux  populations  de  Pro- 
vence. Les  trois  autres  vers  de  l'inscription  racon- 
tent la  consécration  de  l'église  dont  nous  parle- 
rons tout  à  l'heure.  Le  bas-relief  nous  montre 
sous  un  arc  surbaissé  reposant  sur  deux  colon- 
nettes,  l'invention  du  corps  de  sainte  Marthe,  tout 
en  nous  rappelant  les  merveilles  de  son  enseve- 
lissement. Les  deux  grandes  époques  du  culte  de 
sainte  Marthe  sont  ainsi  réunies  dans  la  même 
scène,  racontées  dans  le  même  bas-relief,  affir- 
mées et  comme  illustrées  l'une  par  l'autre.  Le 
corps  de  sainte  Marthe,  enveloppé  de  suaires,  mais 
le  visage  découvert,  est  couché  sur  une  table,  ou 
sur  une  espèce  de  sépulcre.  Aux  pieds  du  corps 
est  la  figure  de  Notre-Seigneur  :.on  le  reconnaît  à 
son  nimbe  crucifère  ;  et  ses  mains  sont  encore 
occupées  à  l'ensevelissement  du  saint  corps.  Du 
côté  de  la  tête  est  saint  Front,  évêque  de  Péri- 
gueux.  Ces  deux  personnages  portent  de  riches 
vêtements,  sans  indice  de  dignité,  mais  pour 
marquer  leur  gloire  éternelle.  C'est,  on  le  voit, 
la  scène  que  Raban  nous  a  racontée  des  funé- 
railles de  Marthe  opérées  par  son  divin  hôte 
et  son  aposfolique  ami.  Derrière  le  sépulcre,  en 
face  du  spectateur,  est  un  évêque,  tête  nue,  tenant 
la  crosse  de  la  main  droite,  et  de  la  gauche  un 
livre,  une  tablette  sur  laquelle  il  semble  lire. 


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SA  VIE,   SON  fflSTOIRE  ET  SON  CULTE.  461 

C'est  sans  doute  Pierre  Isnardi  (1),  archevêque 
d'Arles  et  métropolitain  de  la  Provence,  ou  Ros- 
tang  de  Marguerite,  alors  évêque  d'Avignon. 
Imbertet  Rostang  sont  nommés  dans  les  trois 
autres  vers  de  Tinscription  qui  se  rapportent  à  la 
consécrtion  de  TEglise,  dix  ans  plus  tard.  L'évê- 
que  qui  dans  ce  bas-relief,  reçoit  et  constate  les 
reliques  de  la  sainte,  lit  sans  doute,  en  la  pré- 
sentant à  Notre-Seigneur,  la  tablette  de  marbre 
blanc  sur  laquelle  étaient  inscrits  les  mots  en 
caractères  romains:  Hic  Marthajacet.  C'est  là  que 
Marthe  repose.  Cette  inscription  trouvée  dans  le 
sépulcre  enfoui  de  la  B«inte,  et  qui,  sans  doute, 
par  le  prélat  chargé  de  vérifier  les  reliques,  fut 
alors  remplacée  par  une  plaque  en  métal  où  l'on 
grava  cette  inscription  :  Sancta  Martha  hospita 
jacet  hic.  Sainte  Marthe, hôtesse  du  Christ,  repose 
ici  ;  cette  plaque  fut  trouvée  lors  de  l'ouverture 
du  tombeau  faite  en  1805,  et  l'on  remarque  que 
les  caractères  sont  bien  de  la  fin  du  \iv  siècle. 
Enfin,  près  de  la  figure  de  Tévèque  qui  reçoit  le 
saint  corps  des  mains  même  du  Sauveur  et  de  son 
apôtre^  est  représentée  une  main  qui  descend  du 
ciel.  Serait-ce  la  main  bénissante  de  Dieu  le 
Père,  comme  on  la  représentait  assez  souvent 
dans  l'antiquité  chrétienne,  pour  indiquer  la  pro- 
tection spéciale  de  Dieu,  ou  peut-être  quelque 
circonstance  miraculeuse  dont  Dieu  s'était  servi 


(1)  Les  monamentt   de  Téglise    de   sainte    Marthe  disent  : 
Imbert  d'Aigaières. 


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1 


462  SAINTE  MARTHE 

pour  faire  découvrir  et  faire  éclater  au  Jour  les 
saintes  reliques  ?  Mais  la  main  n'est  point  nimbée 
comme  devrait  l'être  la  main  divine.  Ce  pourrait 
être  alors  le  gant  oublié  de  saint  Front  :  preuve 
de  sa  présence  et  témoignage  des  miracles  qui 
marquèrent  le  premier  ensevelissement  du  corps 
de  sainte  Marthe. 

Mais,  quoi  I  dans  cette  découverte  providen- 
tielle du  corps  de  sainte  Marthe  à  la  fin  du  m' 
siècle,  dans  cette  élévation  de  reliques  si  célèbres 
et  si  chères  sur  cette  terre  de  Provence,  ny  eut-il 
pas  quelque  signe  extraordinaire  de  l'intervention 
divine  et  de  la  solUcitude  de  Jésus  ?  Nous  pou- 
vons affirmer  que  le  généreux  ami  de  Marthe 
se  montra  par  quelque  signe  auprès  du  tombeau 
de  Marthe  pour  le  révéler  et  le  glorifier,  comme 
il  s'était  montré  dans,  sa  personne  même,  pour 
Tensevelir,  afin  d'inaugurer  divinement  le  culte 
de  son  hôtesse.  .Les  Acta  SS.,  citant  le  P.  Gues- 
nai,  ne  font  pas  difficulté  de  dire  que  ces  reli- 
ques furent  divinement  retrouvées  :  divinitùs 
inventas  (1)  Mais  nous  pouvons  croire  que  parmi 
les  signes  qui  ne  notis  ont  pas  été  racontés,  il  y 
en  eut  un  qui  présente  encore  les  caractères  du 
miracle  :  c'est  l'état  du  saint  corps  qui  apparut 


(I)  Ex  quo  potet,  înqiiit  Guesnaeus  (L«  Goesnai^  jésuite,  qui 
réfuta  Launoi  en  1 648)  sanctissimae  Martha*  reliquias  qoas  olim 
propter  furorem  genlilium  caelarîs  opoHucrat,  et  in  inferions 
templi  bypogeo  habebantur  repositse  et  reconditce,divinitàs  ioveo* 
tas  esse  anno  1187.  Acta  SS.  P.  Sollier.  XXIX  JuJii. 


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SA  VIE,  SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  463 

sans  corruption  ;  et  cet  état  s'est  conservé,  du 
moins  dans  une  relique  insigne,  déposée  dans 
l'église  de  Roujan,  au  diocèse  de  Montpellier.  Le 
bas-relief  dont  nous  avons  parlé,  nous  montre  le 
corps  de  sainte  Marthe  revêtu  de  ses  chairs  et 
resté  sans  corruption  malgré  les  onze  siècles  qui 
auraient  dû  le  réduire  en  poussière,  et  cet  état 
d'incorruption  qui  demeure  visible  dans  le  bas- 
relief,  est  resté  dans  la  tradition  et  dans  le  culte 
de  notre  grande  sainte.  «  Cette  merveille  est 
demeurée  depuis  comme  visible  à  tous  les  yeux  : 
elle  est  même  encore  palpable  dans  la  relique  in- 
signe que  possède  Téglise  de  Roujan,  aujourd'hui 
diocèse  de  Montpellier,  et  qui  provient  du  monas- 
tère des  chanoines  réguliers  de  N.-D.  de  Cassan, 
situé  dans  le  voisinage.  C'est  le  bras  et  la  main 
gauche  du  saint  corps.  Cette  main,  qui  est  mince 
et  petite,  et  ce  bras  sont  encore  revêtus  de  leur 
peau,  excepté  une  partie  du  bras  d'où  quelqu'un, 
par  une  dévotion  mal  réglée,  a  détaché,  flit-on, 
la  peau  qui  manque.  Mais  dans  cette  partie  même 
où  l'os  est  ainsi  détaché,  on  aperçoit  divers  car- 
tilages, et,  de  plus,  les  doigts  de  la  main  sont 
encore  accompagnés  de  leurs  ongles  tous  parfai- 
tement entiers,  à  l'exception  de  celui  du  pouce 
gui  a  été  pareillement  enlevé  par  un  excès  de 
dévotion.  »  (1)  Cette  relique,  disons-nous,  qui 
semble  garder  l'impression  du  signe  qui  marqua 
la  révélation  du  saint  coips  à  la  lumière  du  xii* 

(1)  Mon.  ioid.  I,  itSi. 

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464  SAINTE  MARTHE 

«ècle,  cette  relique  fut  donnnée  aux  chanoines 
réguliers  deN.-D.  de  Cassan  qui  formaient  alors 
une  communauté  florissante  et  célèbre  dans  tout 
le  midi  de  la  France,  par  les  religieux  de  sainte 
Marthe  qui  la  confièrent  à  un  archevêque  d'Arles. 
Cette  relique  qui  fit  fleurir  à  Cassan  le  culte  de 
sainte  Marthe,  est  encore  signalée  au  xviii*  siècle 
avec  ces  marques  extraordinaires  dïncorrup- 
tion  (1).  Cette  relique  est  encore  enfermée  dans 
son  antique  reliquaire  d'argent  doré,  monument 
du  XV'  siècle,  portant  à  son  sommet  sous  un  édi- 
cule  gothique,  la  statue  de  sainte  Marthe  enchaî- 
nant la  Tarasque  :  et  sur  les-  deux  côtés  les  sta- 
tues de  saint  Lazare  et  de  sainte  Madeleine.  Voilà 
la  tradition  du  miracle  à  travers  les  siècles.  Nous 
trouvons  une  admirable  convenance  dans  cette 
marque  merveilleuse  .de  conservation  du  corps 
de  rhôtesse  bien-aimée  de  Jésus.  Cette  main  vail- 
lante et  généreuse  qui  avait  si  bien  servi  le 
Maitre,  devait  se  conserver  intacte,  comme  au 
front  de  sa  plus  jeune*  sœur,  touché  de  la  main  de 
Jésus,  devait  se  conserver  intacte  la  divine  em 
preinte  du  Nolimetangere  :  les  deux  sœurs  sem- 
blablement  unies  devaient  être  semblablement 
favorisées.  Tune  en  son  corps  victime  de  péni- 
tence, Tautre  en  sa  chair,  fleur  intacte  de  virginité. 

(1)  On  trouve  (sur  le  maître-autel)  entr'autres  reliques  le  bras 
de  sainte  Marthe,  vierge,  en  chair  et  en  os,  dont  le  corps  est  à 
Tarascon,  en  Provence.  11  fut  présenté  par  monseigneur  ^a^ 
chevôque  d'Arles.  Le  P.  Le  Royer,  génovéfain  de  Paris,  dans 
la  vie  du  P.  Blanchard,  réformat,  du  mon.  de  Cassan. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  465 

Un   autre  monument,  celui-là  plus  visible  et 
plus  artistique,  de  l'invention  et  de  l'élévation  des 
reliques  de   sainte  Marthe,  c'est  l'église  supé- 
rieure, l'église  actuelle  de  sainte  Marthe,  une 
admirable  église  romane,  une  des  plus  belles  de 
la  Provence.  Elle  fut  bâtie  en  dix  ans,  de  1187, 
date  de  l'invention  des  reliques,  à  1197,  date  de 
la  consécration  de  l'église.  C'est  ce  qui  donne  à 
cette  basilique  son  unité  de  style,  sa  simplicité 
de  plan,  son  harmonie  de  proportions,  sa  grâce 
austère,  sa  majesté  pleine  d'élégance  et  de  force. 
Elle  est  de  ce  beau  style  Roman  de  la  dernière 
période,  un  peu  retardé  dans  notre  Midi,  cardans 
le  Nord,  à  cette  époque  de  la  fin  du  xii«  siècle, 
on  voit  s'élever  et  s'élancer  de  toutes  parts  l'ogive 
gothique.  Ici  l'ogive  paraît  sans  doute  et  perce 
dans  son  élan  le  plein  cintre  Roman  ;  mais  le 
plan,  les  proportions,  les  ornements,  tout  est 
Roman  encore,  très  riche,  très  orné,  comme  il 
convient  à  la  châsse  monumentale  de  ce  tombeau 
qui  contient  les  reliques  d'une  vierge  d'Orient, 
dont  le  corps  est  venu  se  reposer  au  sein  de  la 
terre  provençale.  L'édifice  fut  consacré  sous  le 
titre  de  l'Assomption  de  la  sainte  Vierge  et  de 
sainte  Marthe,  par  Imbert  d'Aiguières,  archevêque 
d'Arles,  assisté  de  Rostang  de  Marguerite,  évêque 
d'Avignon,  le  premier  jour  de  juin,  qui,  cette 
année,  tombait  un  dimanche.  Voilà  ce  que  cons- 
tatent les  trois  derniers  vers  de  Tinscription  dont 
nous  avons  déjà  parlé  :  Mille  deux  cents  ans, 
naoins  trois  ans  étant  écoulés,  le  prélat  Imbert 


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l 


466  SAINTE  MABTHE 

assisté  du  prélat  Rostang  consacre  cette  église 
le  !•'  de  juin  (1).  La  dernière  section  du  bas- 
relief  qu'on  remarque  au-dessus  de  Tinscrîption 
indique  la  cérémonie  de  la  consécration  de 
l'église  par  celle  de  l'autel  principal.  On  voit  sur 
le  premier  plan  une  table  d'autel  portée  sur 
quatre  petites  colonnes.  Les  [évéques  consécra- 
teurs  sont  placés  aux  deux  extrémités  ;  ils  tien- 
nent chacun  leur  crosse  d'une  main  et  de  l'autre 
ils  font  les  onctions  de  l'autel.  Dans  le  milieu 
s'élève  la  croix  aux  côtés  de  .laquelle  sont  deux 
espèces  d'amphores  destinées  à  contenir  le  saint 
Chrême  pour  les  onctions.  Les  évéques  portent 
l'un  et  l'autre  de  petites  mitres  fort  basses  dont 
les  pointes  répondent  aux  épaules  de  ces  prélats, 
selon  l'usage  pratiqué  alors  dans  plusieurs  églises 
de  Provence.  Ils  sont  revêtus  d'un  habit  long  à 
manches  larges  et  de  la  chape  par-dessus.  Cette 
cérémonie  fut  l'origine  de  la  fête  du  1*'  juin,  jour 
anniversaire  de  la  dédicace  de  l'Église  haute,qu'on 
célébra  depuis^  tous  les  ans,  jusqu'au  concordat 
de  1802  (2). 

Les  fêtes  des  saints  sont  dç  vrais  moquments 
de  leur  histoire  et  de  leur  culte,  des  monuments 
vivants  que  se  transmettent  les  générations  avec 
leur  foi,  leur  vénération  et  leur  reconnaissance. 


(1)  Mille  ducentis  transactis  minus  ac  tribus  annis.  Imbertas 
pnesul  Rostanno  praeside  secum,  in  prima  jnnii  eonsccra 
eoolesiam. 

(2)  Mon.  inid.  1-1228-12^9. 


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SA   HE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  467 

C*est  à  partir  de  Tinvention  et  de  l'élévation  des 
reliques  de  sainte  Marthe,  que  la  fête  de  cette 
sainte,  qui  se  célébrait  auparavant  le  17  décem- 
bre avec  celle  de  saint  Lazare,  se  célébra  désor- 
mais à  Tarascon,  le  29  juillet  (1)  ;  et,  de  là,  dans 
les  églises  particulières,  dans  les  ordres  religieux, 
entre  autres  les  Cisterciens  (1264)  qui  célébrèrent 
comme  à  Tarascon  Tofflce  en  douze  leçons,  les 
Dominicains  qui  fixèrent  cette  fête  au  27  juillet 
(1274-1277),  les  Franciscains  qui  la  fixèrent  au  20 
Juillet  puis  au  29  (1267),  les  Chartreux  qui  la 
mirent  au  28  juillet,  puis  à  la  date    actuelle. 
L'Église  tout  entière,  à  la  fin  du  xii*  siècle,  avait 
adopté  Tusage  de  Téglise  de  Tarascon.  La  date  et 
révénement  de  ces  saintes  reliques  retrouvées  et 
honorées  dans  une  magnifique  église  et  par  une 
fête  nouvelle,  ravivèrent  le  culte*  de  sainte  Mar- 
the, augmentèrent  la  dévotion  et  attirèrent  les 
pèlerins  au  saint  tombeau.  Saint-Louis  y  vint 
s*agenouiller  en  revenant  de  la  Sainte-Beaume  : 
il  consacrait,  pour  ainsi  dire,  sa  personne,  sa 
race  et  son  royaume  aux  amis  particuliers  de 
Jésus.  Après  lui  vinrent  Charles  d'Anjou,  son 
Arère,  Charles  II  dit  le  Boiteux,  et  ce  Saint-Louis, 
fils  de  Charles  II,  évêque  de  Toulouse,  première 
fleur  de  sainteté  sortie  du  tronc  royal  de  notre 
grand  Saint-Louis,  roi  de  France.  Le  pieux  évoque 
vint  dans  Téglise  de  sainte  Marthe  prononcer  un 
discours  à  la  louange  de  notre  sainte.  Sainte  Bri- 

(i)  Aeta.  SS.  XXIX,  jol. 


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4Ô8  SAINTE  MAHTHE 

gitte  y  vînt  de  Suède  avec  sa  suite,  et  à  la  fin  de 
ce  môme  xiv»  siècle,  un  pape  d'Avignon,  Clé- 
ment VII,  y  vint  aussi  (1383),  constatant  dans 
une  bulle  le  concours  des  pèlerins  de  toute  na- 
tion et  de  toute  condition  au  saint  tombeau  de 
Tarascon  (1). 

En  cette  même  année,  Louis  I",  roi  de  Sicile 
et  comte  de  Provence,  fondait  un  office  solennel 
pour  être  célébré  le  jour  de  la  fête  de  sainte 
Marthe,  en  la  sainte  chapelle  de  Paris  ;  il  fondait 
aussi  dans  TEglise  de  sainte  Marthe  de  Tarascon 
une  messe  chaque  jour,  et  un  hôpital  dans  la 
ville,  en  souvenir  de  l'hospitalité  qu^elle  donna  à 
Notre  ^Seigneur  Jésus-Christ.  Les  papes  d'Avi- 
gnon témoignèrent  magnifiquement  leur  dévotion 
à  sainte  Marthe.  Grégoire  XIII  en  1373,  donnait  à 
TEglise  de  sainte  Marthe  un  autel  d'argent  qui 
racontait  en  bas-relief  la  vie  et  les  miracles,  la 
mort  et  l'ensevelissement  de  sainte  Marthe,  tels 
que  nous  les  avons  racontés  d'après  Raban.  La 
chambre  pontificale  du  pape  Urbain  VI  avait 
donné  un  rétable  d'argent.  Gomme  Robert  de 
Genève,  Pierre  de  Luna  témoigna  de  son  ardente 
piété  pour  sainte  Marthe  :  et  c  est  dans  la  ville  de 
Tarascon,  près  du  tombeau  de  la  sainte  que  Pierre 
de  Luna  traita  avec  Gerson  et  avec  le  duc  d'Or- 


(1)  Quod  plerumque  tum  de  multis  et  remolis  parlibns  plures 
praelati  et  nobiles  viri,  et  alii  perigrioi  causa  devotionis  ibidem 
venerunt.  2«  bulle  de  Robert  de  Genève,  Clément  VIL  mon. 
ined.  11-1005. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CtILTE. 

léans,  de  Textinction  du  malheureux  schisme 
d'Occident.  Chacun .  des  nobles  pèlerins  et  des 
généreux  dévots  de  sainte  Marthe,  tenait  à  laisser 
à  ses  pieds,  autour  de  son  tombeau,  dans  son 
église,  un  signe,  un  monument  de  dévotion  et 
de  reconnaissance.  —  Dès  1451  six  lampes 
d'argent  brûlaient  sans  cesse  devant  le  saint 
corps  dans  TEglise  inférieure.  On  voyait  dans  le 
trésor  de  cette  église,une  multitude  de  figures,  de 
statues,  de  croix,  de  reliquaires^  en  argent  et  en 
or.  —  Ces  dons  étaient  si  précieux  pour  la  ma- 
tière et  les  pierreries,  et  en  si  grand  nombre  dès 
le  XIV*  et  le  XV°  siècle,  qu'on  serait  tenté  de 
regarder  comme  fabuleux  les  inventaires  qui 
nous  en  restent,  s'ils  n'étaient  consignés  dans  les 
actes  publics  de  ce  temps  et  pour  servir  à  la  dé- 
charge des  gardiens  du  trésor  (1). 

La  dévotion  pour  sainte  Martlie  s'exerçait  sur- 
tout à  vénérer  ses  reliques.  Le  corps  de  la  sainte 
était  resté  renfermé  dans  son  tombeau,  mais 
pour  satisfaire  la  piété  des  pèlerins  dont  les  foules 
ne  pouvaient  descendre  et  contenir  dans  l'Eglise 
basse,  on  avait  enfermé  quelques  ossements  dans 
une  châsse  fermée  par  une  grille  d'argent.  La 
clé  de  cette  grille  remise  aux  mains  du  Prieur 
de  sainte  Marthe  qui,  dès  la  fin  du  XIV*  siècle, 
fut  d'ordinaire  un  cardinal  de  la  cour  d'Avignon, 
donna  lieu  à  de  vives  réclamations  de  la  ville  de 

(1)  Invent,  de  1487.  Invent.  de  1583.  Invent,  de  1513  et 
mon.  ined.  I.  1237. 

27 


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470  SAINTE  UjLKtnÉ 

Tarascon.  Le  pape  dut  intervenir  et  décider  que 
ces  saintes  reliques  seraient-fermées  à  deux  clés, 
Tune  entre  les  mains  du  prieur  de  sainte  Marthe, 
Tautre  entre  les  mains  du  délégué  de  la  ville  (i). 
Pendant  cette  période  de  Thistoire  de  sainte 
Marthe,  les  cardinaux  prélats  enrichirent  plu- 
sieurs églises  dltalie,  d'Espagne,  de  Bohème,  de 
Belgique  et  de  Rome ,  sans  parler  du  célèbre 
monastère  de  Notre-Dame  de  Gassan,  des  reli- 
ques retirées  de  la  châsse  des  pèlerins.  Dans  ces 
siècles  de  foi,  les  peuples,  les  cités  comme  les 
communautés,  regardaient  les  reliques  des  saints 
comme  leur  trésor,  comme  le  titre  le  plus  vénéré 
de  leur  honneur  et  de  leur  sécurité.  Leur  patrio- 
tisme local  autant  que  leur  foi  de  catholiques 
les  attachaient  à  ces  restes  des  amis  de  Dieu,  le 
plus  souvent  leurs  apôtres  et  dont  le  tomheau  fut 
comme  le  berceau  de  leur  histoire.  Ils  les  gar- 
daient avec  un  soin  jaloux-:  ils  prenaient  souvent 
les  armes  pour  les  conquérir  et  les  défendre.  Ils 
élevaient  au-dessus  de  cette  poussière  féconde, 
des  monuments  admirables.  Ils  enchâssaient  dans 
Tor  et  les  pierreries  ces  ossements  précieux.  Toutes 
ces  inventions,  toutes  ces  délicatesses,  toutes  ces 
splendeurs  de  Tart,  de  Fart  alors  vivant,  croyant, 
exalté,  leur  ont  fait  sur  notre  sol  et  dans  notre 
histoire  le  plus  noble  culte  et  la  plus  belle  gloire. 
C'est  la  promesse  du  Seigneur,  entendue  et  réa- 
lisée par  les  peuples  chrétiens.  —  Que  leur  mé- 

(I)  Bulle  de  Clément  VII.  24  Avril  1383. 

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SA  VIE,   SON  HISÏOIRE  Et  SON  CULTE.     *     Ali 

moire  soit  en  bénédiction  et  que  leurs  ossemenis 
pullulent  dans  leur  tombeau.  Utsitmemoriaillo- 
rum  in  benedictione  et  ossa  eorurn  pullulent 
de  loco  suo  (1).  Nulle  part  ailleurs  la  mémoire  des 
saints  ne  fut  bénie  et  les  ossements  sacrés  ne  pul- 
lulèrent en  richesses  d'art  et  de  poésie,  comme  à 
Tarascon  la  mémoire  et  les  os  de  sainte  Marthe. 
Aussi  Yoyons-nous  dès  la  fin  du  XV*  siècle 
Tarascon  refuser  des  reliques  de  la  sainte,  crainte 
d'appauvrir  son  trésor  et  de  Tépuiser  (1471).  On 
donnait  en  place,  aux  pèlerins  de  noble  rang,  des 
images  d'or  de  sainte  Marthe  (2).  Pour  garder  et 
défendre  les  reliques  de  leur  sainte  contre  l'em- 
pressement des  foules  et  les  entreprises  des  pèle- 
rins armés,  la  ville  de  Tarascon  mettait  sur  pied 
ses  hommes  d'armes  qui  environnaient  la  châsse 
dans  les  processions,  comme  les  gardes  du  corps 
de  sainte  Marthe.  Ce  cortège  a  gardé  dans  l'his- 
toire le  nom  de  Guet /le  sainte  Marthe;  et,  de  nos 
Jours  quatre  hommes  armés  de  hallebardes,  escor- 
tant la  châsse  de  la  sainte  rappellent  et  coniinuent 
le  guet  patriotique  et  religieux  des  ancêtres. 
Jamais  la  ville  de  Tarascon  ne  voulut  laisser  sor- 
tir de  ses  murs  les  saintes  reliques  ;  et,  lorsque  les 
huguenots  du  Languedoc  pillant  et  dévastant 
les  églises,  les  états  de  Provence  en  1563,  statuè- 


(1)  Eccl.  XLVI.  14. 

(2)  Eléonore  d'Autriche,  sœur  de  Charles  Quint,  Louis 
d'Orléans,  grand  sénéchal,  René  de  Savoie,  sénéchal  de  Pro- 
vence, ete,,  reçurent  de  ces  images. 


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472  SÀIKTE  HÂllTâJB 

rent  que  le  corps  de  sainte  Marthe  serait  trans- 
porté en  lieu  sûr,  les  habitants  de  Tarascon  se 
levèrent,  promettant  de  garder  et  de  défendre 
leur  trésor,  et  s'en  rendirent  caution  pour  toute 
la  Provence.  Ils  ont  tenu  parole  et  gardé  leur 
trésor. 

Plusieurs  fois  dans  le  cours  de  leur  longue 
histoire,  les  reliques  de  sainte  Marthe  ont  été 
reconnues  et  le  saint  tombeau  a  été  ouvert.  Les 
procès-verbaux  de  ces  ouvertures  ont  été  perdus, 
mais  nous  avons  celui  de  1458,  alors  que  le  chef 
de  sainte  Marthe  fut  placé  dans  un  reliquaire  de 
vermeil,  œuvre  d'Etienne  Dandeloti,  d'Arles.  I^ 
corps  de  la  sainte  était  toujours  dans  son  antique 
tombeau,  derrière  l'autel  de  l'église  basse.  Au- 
dessus  on  avait  élevé  un  'monument  de  pierre 
comme  un  autre  tombeau  sculpté,  dont  les  bas- 
reliefs  racontaient  la  légende  de  sainte  Marthe. 
La  face  antérieure  de  ce  ^tombeau  vide  offrait 
une  ouverture, pour  laisser  passer  les  linges  et 
autres  objets  qu'on  voulait  faire  toucher  au  vrai 
tombeau  qui  contenait  les  reliques.  Le  chef  sacré 
que  l'on  trouva  séparé  du  corps  et  dans  une 
caisse  particulière  enfermée  dans  le  tombeau, 
fut  placé  dans  son  reliquaire,  le  10  août  1458,  en 
présence  du  roi  René,  de  la  reine  Jeanne  de  Laval, 
son  épouse,  de  la  princesse  Galande,  sa  fille,  et 
de  Frédéric  de  Lorraine^  son  gendre;  en  présence 
des  seigneurs  de  la  cour,  de  l'élite  de  la  noblesse 
et  de  la  bourgeoise.  Cette  tête  sacrée,  qui  répandit 
une  très  suave  odeur  lorsqu'on  ouvrit  la  caisse 


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SA  VBB,  SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  473 

qui  la  renfermait,  fut  transportée  de  l'église  basse 
dans  Téglise  haute,  où  le  peuple  vint  la  vénérer 
et  la  baiser  au  milieu  du  concours  le  plus  solen- 
nel et  des  plus  vives  réjouissances.  La  tête  fut 
placée  dans  l'armoire  des  saintes  reliques  :  mais 
ce  reliquaire  n'était  pas  encore  assez  riche  pour 
la  gloire  de  la  généreuse  amie  de  Jésus  et  pour 
la  dévotion  de  nos  rois.  Louis  xi  avait  viaité  le 
tombeau  de  sainte  Marthe  n'étant  encore  que 
Dauphin  de  France  (1447)  et  il  y  avait  déposé  un 
cierge  de  cire  de  144  livres.  Devenu  roi  de  France, 
il  fit  faire  par  André  Mangot,  orfèvre  de  Tours^ 
un  buste  en  or  de  la  sainte,  posé  sur  un  soubasse- 
ment également  en  or.  La  sainte  est  représentée 
voilée  comme  une  vierge,  et  couronnée  comme 
une  reine  d'une  couronne  de  fleurs  de  lys.  Le 
soubassement  représente  une  galerie  circulaire 
avec  des  arcades  en  ogive  où  se  reproduisent  en 
émail  les  principaux  traits  de  la  vie  de  sainte 
Marthe,  telle  que  nous  l'avons  racontée.  La  tête 
de  la  sainte  fut  transférée  de  la  châsse  d'argent 
dorée  dans  cette  châsse  splendide  d'or  et  d'émail, 
le  8  décembre  1470^  par  André  de  la  Place  évoque 
de  Sisteron,  en  présence  du  roi  René,  de  la  reine 
Jeanne  et  de  toute  la  cour,  aux  applaudissements 
d'un  peuple  immense  accouru  d'Avignon,  d'Arles, 
et  de  Beaucaire,  pour  s'unir  aux  heureux  fidèles 
de    Tarascon.  Cette  châsse,  œuvre  d'art  et  de 
magnifique  dévotion,  pesait  plus  de  cent  nlarcs. 
Elle  était  la  plus  riche  du  royaume  de  France,  si 
riche  cependant  en  œuvres  d'art  et  de  foi,  avant 


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474  SAINTE  MARTHE 

d^être  dévastée  par  les  huguenots  et  pillée  par  les 
révolutionnaires.  Le  pieux  roi  I^ouis  XI,  que  cer- 
taines histoires  ont  trop  maltraité,  peut-être  parce 
qu'il  était  réellement  dévot  et  royalement  géné- 
reux pour  Jésus-Christ  et  pour  les  saints,  le  pieux 
roi  avait  voulu  se  faire  représenter  à  genoux  avec 
son  manteau  fleurdelysé,  priant  la  sainte  de  lui 
rendre  en  ce  monde  et  en  l'autre  ce  qu'il  a  fait 
pour  elle,  et  qu'elle  lui  donne  la  grâce  de  faire 
encore  une  caisse  d'or  pour  mettre  le  reste  de 
son  corps  (1).  — -  «Lâchasse  d'or  que  Louis  XI  fit 
dresser  à  l'honneur  de  cette  grande  sainte,  est 
la  merveille  du  siècle  et  de  la  magnificence  de  ce 
grand  roi,  le  chef-d'œuvre  de  son  temps  et  l'ad- 
miration du  nôtre,  le  prodige  de  l'art  et  le  déses- 
poir de  tous  les  ouvriers.  C'est  le  riche  et  précieux 
ouvrage  dont  le  prix  qui  n'est  pas  plus  considé- 
rable par  la  matière  que  par  la  délicatesse  du 
travail,  surpasse  tout  ce  qu'il  y  a  eu  en  France  et 
peut-être  en  toute  la  chrétienté,  de  beau,  de 
magnifique  en  ce  genre.  C'est  le  fameux  présent 
que  fit  le  grand  roi,  dans  lequel  il  ne  grava  pas 
moins  ses  propres  Aertus  et  sa  réputation,  qu'il 
représenta  dignement  le  mérite  et  la  figure  de 
sainte  Marthe  (2).»  —  C'est  un  témoin  oculaire  qui 
parle  devant  cette  belle  œuvre  visible  à  tous  et 


(1)  A  côté  de  la  statuette  de  Louis  XI,  on  lisait  ceUe  ins- 
oription  :  Rex  francomm  Ludovious  undecimua  hoo  feclt  fierl 
opùs,  anno  Dni.  MCGGG-LXXVUI. 

(2)  R.  Bertetvie  panôjyr.  IV.  ch,  10, 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  475 

admirée  de  tous.  On  le  comprend  bien,  cette 
châsse  vraiment  royale  ne  p  ouvait  échapper  aux 
rapacités  sacrilèges  de  la  Révolution  ;  elle  a  dis- 
paru, sauf  la  relique  insigne  qui  a  été  dérobée 
et  conservée.  Mais  des  dessins  nous  restent  de 
cette  œuvre  où  Tart  exquis  du  xv®  siècle  surpas- 
sait à  peine  la  riche  matière.  Le  pieux  chanoine 
de  sainte  Marthe,  Rostang  Bertet,  dont  nous  avons 
déjà  cité  rHistoire  panégyrique  de  la  vie  de 
sainte  Marthe,  la  fit  graver  pour  son  ouvrage,  et 
parmi  les  vers,  les  sonnets  en  grand  style,  que  le 
bon  chanoine  entremêle  à  son  histoire,  nous 
prenons  cet  heureux  quatrain  qu'il  met  au  bas  de 
la  châsse  royale  de  sainte  Marthe  : 

Marthe,  la  France  te  donne 
De  cheps  gages  de  sa  foi  ; 

Mettant  à  tes  pieds  son  Roy 

Et  sur  ton  clief  sa  couronne. 
(Hist.  Panégyr.  IV^  partie,  207.) 

Ce  ne  fut  pas  le  seul  don  de  la  magnifique 
dévotion  de  Louis  XI  pour  sainte  Marthe.  En 
1470,  il  envoyait  à  son  tombeau  quatre  lampes 
d'argent  qui  devaient  brûler  sans  cesse  ;  en  1480, 
il  envoyait  un  tabernacle  d'argent  ;  il  déposait 
dans  le  trésor  une  main  de  justice,  comme  un 
hommage  de  son  autorité  après  l'hommage  de  sa 
personne.  On  cite  encore  un  énorme  calice  de 
vermeil  que  le  pieux  roi  donnait  en  reconnais- 
sance d'un  avertissement  miraculeux  qu'il  avait 
reçu  de  sainte  Marthe  et  qui  l'avait,  croyait-il, 
préservé  d'un  empoisonnement.  Enfin,  il  fonda 


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476  SAINTE  MARTHE 

près  du  tombeau  de  sainte  Marthe  un  chapitre 
royal  en  1482  (1).  Ce  chapitre  remplaça  les  cinq 
religieux  blancs  de  Frigolet, [attachés  à  Téglise  de 
sainte  Marthe,  et  qui  ne  pouvaient  donner  à  la 
basilique  et  au  saint  tombeau  la  splendeur  du 
culte  perpétuel  que  lui  donnèrent  les  quinze  cha- 
noines et  les  quinze  bénéflciers  de  ce  chapitre  qui 
se  rattachait  au  chapitre  royal  de  la  sainte  cha-  . 
pelle  de  Paris.  Nos  rois  honoraient  sainte  Marthe 
comme  une  sainte  de  leur  famille  et  comme  une 
patronne  spéciale  de  la  France.  Les  riches 
dotations  de  Louis  XI  furent  augmentées  par  son 
fils  Charles  VIII.  François  P'  vint  en  personne 
au  tombeau  de  sainte  Marthe  après  la  victoire  de 
Marignan  (1516)  ;  Louise  de  Savoie,  mère  de 
François  I",  vint  pendant  la  captivité  de  son  fils 
recommander  à  la  sainte  la  France  et  son  roi 
(1525).  Charles  IX  y  vint  aussi  faire  un  royal 
pèlerinage  ;  Anne  d'Autriche  y  vint  deux  fois  : 
d'abord  en  1632,  alors  qu'elle  implorait  les  saints 
protecteurs  de  la  France,  pour  donner  un  héritier 
au  royaume  très-chrétien,  puis  en  1660  où  elle 
vint  avec  son  fils  Louis  XIV,  remercier  les  saints 
de  Provence  de  la  naissance  et  de  la  conservation 
de  son  fils  qui  devait  être  le  grand  roi. 


(1)  Ce  chapitre  était  composé  de  quinze  chanoines,  de  qainie 
vicaires  ou  bénéflciers,  de  six  enfants  de  chœur  avec  un  maître 
de  musique,  de  deux  clercs  pour  servir  à  Téglise  et  de  deux 
bâtonniers  ou  francs-sergents.  11  le  dota  richement...  Moo* 
inid.  I,   i254. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  477 

On  le  comprend,  nous  ne  pouvons  citer  tous 
les  noms  des  personnages  remarquables  par  leur 
naissance,  leurs  dignités  ou  leur  notoriété  qui 
vinrent  honorer  sainte  Marthe,  se  prosterner  à 
son  tombeau,  déposer  dans  son  église  des  témoi- 
gnages de  leur  dévotion.  Citons,  toutefois,  ce 
Dominique  de  Marinis,  archevêque  d'Avignon, 
dont  répiscopat  tout  entier  fut  une  suite  d'actes 
de  dévotion  singulière,  de  consécration -à  sainte 
Marthe  et  de  dons  à  son  tombeau  (1649-1661). 
C'est  à  lui  qu'on  doit  le  sarcophage  en  mar- 
bre blanc  avec  la  statue  de  la  sainte  qui  dans, 
l'église  basse  de  sainte  Marthe  enferme  et  recou- 
-vre  le  sarcophage  antique  de  la  sainte  :  œuvre 
élégante  et  distinguée  d'une  reconnaissance 
intempérante  que  nous  admirerions  davantage 
s'il  n'avait  pas  fallu  mutiler  le  vieux  tombeau  de 
notre  sainte  pour  l'enfermer  dans  ce  lit  de  parade. 
L'inauguration  de  ce  tombeau  fut  un  événement 
pour  Tarascon  et  une  grande  fête.  Le  pieux  arche- 
vêque termina  la  décoration  de  la  crypte  par  des' 
marbres  qui  revê-irent  tout  le  sanctuaire  (1). 

Mais  que  dire  de  la  dévotion  ardente,  du  culte 


(I)  La  statue  de  sainte  Marthe  est  couchée  sur  ce  lit  de  pa- 
rade, elle  a  les  raains  croisées  sur  la  poitrine,  l'une  tient  la 
croix,  Tautre  le  goupillon.  Cest  une  œuvre  remarquable,  exé- 
cutée à  Gênes.  Elle  porte  pour  inscription  ces  mots  qui  résu- 
ment T  Evangile,  Thistoire  et  la  béatitude  de  Marthe  :  sollicita 
non  iurbatur.  Près  de  l'autel,  une  autre  inscription  rappelle 
modestement  le  donaleur,F.Dominicu8  de  Marinis,  arch.  Aven. 
An.  Dni  MDGLXI.  Mon.  inid.  I,  1255,  etc. 

27. 


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478  SAINTE  MARTHE 

à  la  fois  religieux  et  patriotique  des  Tarasconais 
pour  leur  grande  sainte  ?  On  connaît  lo  mouve- 
ment emporté  de  ces  populations  provençales  et 
rexpansion  qu'elles  mettent  dans  Texpression  de 
leurs  idées  et  de  leurs  sentiments,  surtout  de 
leurs  croyances  traditionnelles.  Le  culte  de  sainte 
MartheàTarascona  gardé  ce  caractère  populaire  : 
il  est  toujours  plein  de  vie  et  nous  dirions  de 
passion,  depuis  dix-huit  siècles  qu'il  est  conservé, 
défendu,  aimé_,  transmis,  pratiqué.  Le  culte  de 
la  vierge  de  Béthanie  est  resté  comme  l'honneur 
du  pays,  la  sauvegarde  de  la  cité,  la  tradition  de 
foi^  de  reconnaissance  et  d'amour,  dans  un  siècle 
où  les  traditions  méprisées  et  calomniées  s'abo- 
lissent, où  toute  vie  locale  s'éteint,  où  tout  patrio- 
tisme religieux  s'efface  et  disparaît.  Il  est  vrai, 
les  bienfaits  de  Marthe  pour  Tarascon  sont 
innombrables,  ses  miracles  sont  infinis.  La  pré- 
sence de  Marthe,  son  séjour  en  ^le  lieu,  la  perma- 
nence de  ses  reliques  ont  comme  établi  dans  le 
pays,  autour  de  ce  peuple  et  dans  cette  cité,  d'a- 
près les  historiens  même  les  plus  graves  et  les 
plus  autorisés,  une  atmosphère  saturée  de  prodi- 
ges, une  action  incessante  de  protection  surna- 
turelle et  divine.  Les  Acla  Sanctorum  constatent 
la  suite  incroyable  de  miracles  innombrables 
coulant  du  tombeau  de  la  sainte  et  rayonnant  de 
ses  reliques  (1).  Tous  les  éléments  lui  étaient 


(1)  Ne  iii  immensum  abcat  miraculomni  propè    innumerabi- 
lium  ielatio,cô  se  rcslringit  orjttor  no8ter,,.Acta  SS.XXIX  Jyl. 


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SA  VIE,  SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  479 

soumis.  Ses  reliques  sauvaient  Tarascon  d'un 
affreux  incendie  en  1639.  Elles  ont  souvent  pré- 
servé Tarascon  des  inondations  du  Rhône  et  arra- 
ché des  submergés  aux  étreintes  des  flots  .Pen- 
dant les  pestes  de  1629,  de  1639,  de  1640,  de  1649, 
Tarascon  fut  préservé,  ou  s'il  fut  atteint  par  le 
fléau  ce  fut  moins  pour  le  désoler  que  pour  l'a- 
vertir de  recourir  avec  confiance  à  la  souveraine 
protection  de  sa  dame"  et  de  sa  sainte  (1).  L'in- 
fluence de  la  sainte,  ses  fidèles  le  croient  et  l'af- 
firment, ses  panégyristes  le  proclament,  s'étend 
sur  le  sol,  dans  l'atmosphère  de  cette  heureuse 
contrée.  Marthe  est  l'abondance  et  la  fertilité  du 
sol,  comme  elle  est  la  poésie  des  imaginations  et 
la  joie  des  âmes  (2).  Delà  vient,  conclut  le  pieux 
chanoine  de  sainte  Marthe,  que  Tarascon  est  un 
lieu  sacré  et  à  couvert  de  tous  les  fléaux  et  de 
tous  les  malheurs  des  peuples.  C'est  de  là  qu'elle 
abhorre  l'hérésie,  et  que  cette  mère  des  vices  et 
des  rebellions  n'a  jamais  approché  de  ses  portes 
pour  y  établir  son  séjour  (3). 

Ainsi,  la  ville  de  Tarascon  se  montra  fidèle  et 
reconnaissante  à  sainte  Marthe,  proclamant  qu'elle 
tenait  de  la  vierge  de  Béthanie  son  origine  et  sa 


(1)  Tarascones  clientas  suos  tara  mirabilitep  protexit  ut  dura  * 
viclaos  omnes  contagio  invasissct  ab  ea  ipsi  immunes  fuerint. 
Ibid. 

(2)  Tarasconcnsis  agep   constanti  fertililate  et   abnndantia  sub 
lam  potcnto  protectrice  poppetuô  gaudeal.  Ibid. 

(3)  Vie  Panég.  IV.  oh.  13. 


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480  SAINTE  MARTHE 

gloire,  ses  privilèges  et  sa  prospérité.  Elle  ne 
craignit  pas  de  placer  sur  tous  ses  monuments, 
même  civils,  le  nom  et  le  glorieux  patronage  de 
sainte  Marthe.  Sur  la  façade  de  Thôtel-de-ville 
reconstruit,  lés  Tarasconais  écrivirent  :  In  Dei 
hospitis  et  hospitœ  vif^ginis  gloriam.,.  1648.  A  la 
gloire  de  Dieu  notre  hôte  et  de  la  vierge  son 
hôtesse.  Sur  le  bronze  des  cloches  qui  chantaient 
dans  le  campanile  qui  ne  fut  bâti  que  vers  la  fin 
du  XV*  siècle,  ils  inscrivaient  :  Christo  hospiti  et 
Diva  MarthcB  hospita  sacrum  devotissimi  Taras- 
conenses..'  1713.  Au  Christ  notre  hôte  et  à  la 
divine  Marthe  son  hôtesse,  les  Tarasconais  très- 
dévôts  ont  consacré  ces  cloches.  Enfin,  car  on 
ne  peut  tout  dire  de  cette  glorieuse  histoire,  on 
ne  peut  toucher  que  les  principaux  événements, 
le  XVIII*  sièle  lui-même  fut  pieux  et  magnifique 
pour  sainte  Marthe.  Toute  l'histoire  de  la  sainte, 
en  quatorze  tableaux,  fut  peinte  par  Nicolas  Mey- 
nard.  Carie  Vanloo  et  surtout  par  Vien,  premier 
peintre  de  Louis  XVI  (i).  Cette  histoire  de  sainte 
Marthe,  en  quatorze  belles  pages  de  peinture,  est 
entièrement  conforme  à  la  Vie  de  Raban,  aux 
récits  de  la  légende,  aux  euseignements  de  la  tra- 
dition, tels  que  nous  les  avons  retenus  dans  cette 
histoire.  Le  xviii°  siècle  lui-même,  incrédule  et 
frondeur,n'osa  pas  douter  de  ces  faits  prodigieux; 
et  la  peinture,  en  une  suite  de  beaux  tableaux, 
presque  des  chefs- d'œuvres,   est  venue  joindre 

(1)  Voir  Mon.  de  l'éçlise  de  sainte  Marthe,  etc.,  1835. 


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SA  VIE,  SON  fflSTOIBE  ET  SON  CULTB.  481 

aux  œuvres  des  autres  arts,  son  hommage  pour  la 
vierge,  hôtesse  de  Jésus-Christ,  apôtre  de  la  Pro- 
vence, trésor  de  Tarascon  et  patronne  de  notre 
France. 

Voilà  ce  que  firent  pour  sainte  Marthe  dix-sept 
siècles  de  dévotion  et  de  reconnaissance.  Voilà  ce 
que  les  rois  et  les  peuples  avaient  amoncelé  dans 
le  sanctuaire  de  cette  vierge  bénie,  de  dons  ma- 
gnifiques, d*œuvres  d'art^  de  touchants  ex-votOy 
de  richesses,  et  de  témoignages  de  piété.  La  révo- 
lution est  venue  pour  mutiler  et  détruire,  souiller 
et  disperser  tous  ces  trésors  de  l'histoire  et  de  la 
patrie.  Tous  ces  trésors  ont  été  pris,  pillés,  anéan- 
tis ;  le  vol  plus  ou  moins  légal,  le  pillage  organisé 
de  ces  incomparables  richesses,  appauvrit  et  dé- 
shonora la  France,  sans  enrichir  les  scélérats  qui 
les  provoquèrent  pour  en  profiter.  Ainsi  la  révo- 
lution ne  produit  que  des  ravages  et  ne  laisse  que 
des  ruines.  La  splendide  châsse  d'or  de  Louis  XI, 
les  autres  reliquaires  furent  enlevés,  portés  à  la 
monnaie,  dit-on,  mais  perdus  pour  Tart  et  la  reli- 
gion, pour  la  Provence  et  pour  la  France.  Les 
reliques  furent  perdues  aussi  ;  le  chef  sacré  de 
sainte  Marthe,  un  autre  ossement  considérable 
renfermés  dans  un  reliquaire,  ont  disparu  sans 
qu'on  ait  pu  retrouver  leurs  traces.  Mais  une  in- 
tervention divine  sauva  le  reste  des  reliques  en- 
fermées dans  le  tombeau  de  l'église  basse.  Deux 
fois  les  déprédateurs  sacrilèges  se  présentèrent 
pour  profaner  et  piller  les  reliques,  deux  fois 
saisis  d'une  inexplicable  terreur,  ils  s'enfuirent 


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482  SAINTE  MARTHE 

sans  avoir  consommé  leur  attentat.  La  sainte 
hôtesse  de  Jésus  garda  du  moins  pour  ses  fidèles 
une  part  de  ses  reliques  précieuses.  Alors  un 
ancien  magistrat,  M.  Fabre  (il  est  bon  de  louer 
et  de  perpétuer  ces  noms  là)  fit  murer  rentrée  de 
la  Crypte,  pour  que  la  fureur  révolutionnaire 
oubliât  les  saintes  reliques.  Après  le  rétablisse- 
ment du  culte,  les  habitants  de  Tarascon  s'em- 
pressèrent de  revoir  et  d'honorer  les  reliques  de 
leur  sainte.  M.  Reynaud,  curé  de  sainte  Marthe 
fit  exécuter  une  châsse  en  bois  doré;  Monseigneur 
de  Cicé,  Archevêque  d'Aix  et  d'Arles,  délégua 
M.  Arquier,  curé  de  Saint-Remi,  pour  procéder  à 
la  reconnaissance  et  à  l'exaltation  des  reliques. 
On  ouvrit  la  Crypte,  on  dégagea  le  tombeau  anti- 
que où  depuis  dix  huit  siècles  reposait  le  corps 
de  sainte  Marthe.  On  y  trouva  avec  la  poussière 
et  les  ossements,  restes  bénis  du  corps  de  sainte 
Marthe,  la  plaque  de  m:'tal  qui  porte  les  mots: 
sancta  Martha  hospita  Christi  Jacet  hic.  Sainte 
Marthe  hôtesse  du  Christ  repose  ici.  On  déposa 
divers  ossements  dans  la  châsse  et  dans  un  autre 
reliquaire,  et  l'oi.  remonta  dans  l'église  sainte  où 
le  peuple  de  Tarascon  put  vénérer  les  restes  de  la 
sainte,  et  où  l'office  de  sainte  Marthe  fut  célébré 
avec  une  grande  solennité,  3  août  1805.  Le  lende- 
main, la  châsse  fut  portée  en  procession  par 
toute  la  ville  :  et  sainte  Marthe  reprenait  posses- 
sion de  son  culte,  et  Tarascon  retrouvait  quel- 
ques restes  de  l'ardente  dévotion  des  ancêtres 
pour  iêter  sa  sainte  et  sa  patronne. 


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SA  VIE,    SON   HISTOIRE  ET   SON   CULTE.  483 

Les  reliques  laissées  dans  le  tombeau  furent 
enfermées  dans  une  nouvelle  caisse,  on  y  ren- 
ferma le  procès-verbal  de  la  cérémonie  ;  on  scella 
la  caisse  sur  laquelle  on  mit  une  plaque  de  plomb 
avec  ces  mots  :  Hic  jacent  ossa  sanctœ  Marihœ 
hospitœ  Christi,  Ici  reposent  les  ossements  de 
sainte  Marthe  hôtesse  du  Christ.  Lorsqu'on  ouvrit 
le  tombeau,  on  trouva  parmi  les  ossements  du 
corps,  quelques  ossements  de  la  tête.  Mais  il  faut 
savoir  qu'on  n'avait  mis  dans  le  reliquaire  de 
Louis  XI  que  le  crâne  de  la  sainte.  Ossa  cùpitis 
sanctœ  Marthœ  fracta  aliqiiantulum.  Les  osse- 
ments de  la  tête  de  sainte  karthe  un  peu  brisés, 
dit  le  procès-verbal  de  la  translation  de  1458.  Le 
tombeau  resta  dans  cet  état  jusqu'en  1820  que 
Ton  fut  obligé  de  l'avancer  de  quelques  pieds  vers 
l'autel,  afin  de  réparer  un  des  piliers  de  l'Eglise 
haute  qui  s'était  affaissé.  En  l'an  1840,  les  eaux 
du  Rhône  ayant  envahi  le  territoire  et  la  ville  de 
Tarascon,  envahirent  l'église  basse.  Le  curé  de 
sainte  Marthe,  M.  Bondon,  délégué  de  Monsei- 
gneur Bernet,  archevêque  d'Aix,  retira  les  osse- 
ments de  l'antique  tombeau,  immergé  dans  les 
eaux.  Ils  furent  vérifiés,  séchés,  puis  remis  dans 
deux  caisses,  avec  toutes  les  précautions  et  toutes 
les  garanties  que  demandait  un  tel  trésor  (1).  Les 
reliques  ont  repris  leur  place,  et  Ton  peut  dire 
ont  retrouvé  leur  antique  puissance  avec  la  foi 


(f)  Voir  le  procès-verbal  du  21  janvier  1841    cité  dans    les 
03Q0.  iucJ.  II.  1647-1648. 


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484  .  SAINTE  MAETHB 

des  fidèles  qui  fait  jaillir  les  miracles  de  la  pous- 
sière des  amis  de  Dieu.  Le  9  mai  1820,  une  gué- 
rison  miraculeuse  s'opérait  encore  au  tombeau 
de  sainte  Marthe  (1).  De  ces  ossements  si  miracu- 
leusement conservés  pendant  dix-huit  siècles, 
peuvent  s'écouler  encore  bien  des  grâces,  peu- 
vent rayonner  bien  des  miracles,  selon  la  foi  qui 
les  sollicite  et  la  piété  qui  les  provoque.  La  sainte 
hôtesse  de  Jésus  a  toujours  auprès  du  maître  la 
même  puissance  d'intercession.  Espéroos  que  les 
foules  reviendront,  que  les  princes  retrouveront 
le  chemin  du  saint  tombeau.  Espérons  pour  la 
Provence  et  pour  la  France  tout  entière,  que  le 
psaume  de  Louis  XI  entonné  par  un  prince  de  sa 
race,  se  chantera  de  nouveau  tous  les  jours,  dans 
le  sanctuaire  restauré,  devant  le  tombeau  res- 
plendissant de  la  vierge  de  Béthanie  devenue  une 
des  puissantes  patronnes  de  la  France. 

Seigneur,  en  votre  puissance  le  Roi  se  réjouira: 
et  sur  votre  salut  son  allégresse  sera  extrême. 

Vous  lui  avez  accordé  le  désir  de  son  cœur  ;  et 
vous  ne  Tavez  pas  trompé  dans  la  volonté  de  ses 
lèvres. 

Car  vous  Tavez  prévenu  dans  les  bénédictions 
pleines  de  douceur  ;  vous  avez  placé  sur  sa  tête 
une  couronne  de  pierres  précieuses. 

Il  vous  a  demandé  la  vie,  et  vous  lui  avez 
accordé  de  longs  jours,  pour  des  siècles  et  pour 
des  siècles  de  siècles. 

(1)  Voir  mpn.  ined.  II  n»  3§1  p.  p.  i658  etc. 

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J 


SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  485 

Grande  est  sa  gloire  en  votre  salut:  sur  lui 
vous  placez  la  gloire  et  Téclat  de  la  grandeur. 

Parce  que  vous  le  donnerez,  comme  bénédic- 
tion dans  les  siècles  des  siècles,  vous  le  réjouirez 
avec  la  joie  de  votre  visage. 

Car  le  roi  espère  au  Seigneur  ;  et  dans  la  misé- 
ricorde du  très  haut  il  ne  sera  pas  ébranlé. 

Que  votre  main  se  montre  pour  tous  vos  enne- 
mis ;  votre  droite  trouvera  pour  les  châtier  tous 
ceux  qui  vous  haïssent. 

Vous  les  mettrez  comme  dans  une.  fournaise 
ardente,  au  temps  où  vous  découvrirez  votre 
visage.  Le  Seigneur  dans  sa  colère  les  épouvan- 
tera et  le  feu  les  dévorera. 

Vous  perdrez  le  fruit  qu'ils  laisseront  sur  la 
terre,  et  vous  perdrez  leur  race  parmi  les  enfants 
des  hommes. 

Parce  qu'ils  ont  fait  décliner  les  maux  sur 
vous  ;  ils  ont  formé  des  desseins  qui  ne  pourront 
pas  s'affermir. 

Parce  que  vous  leur  ferez  tourner  le  dos  pour 
les  flageller  ;  vos  élus  échappés  à  leurs  mains 
humilieront  leur  visage. 

Exaltez-vous ,  Seigneur  dans  votre  puissance  : 
nous  chanterons  et  nous  glorifierons  vos  vertus  (1). 


(1)  Ps.  XX.  Après  avoir  enrichi  de  ses  dons  le  tomboau  de 
sainle  Marthe  et  fondé  le  chapitre  royal  pour  son  culte, 
Louis  XI  ordonna  que  le  psaume  XX  serait  chanté  tous  les 
jours  dans  la  basilique,  pour  le  salut  de  sa  personne  et  de  toute 
sa  race.  H.  Bertet  vie  paneg.  IV.  ch.  13. 


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XIII. 


SAINTE  MARTHE,   PRIEZ  POUR  NOUS. 

Ora  pro  nobis  Domina 
Per  le  nostra  peccamina 
deleantur  : 

Impetra  Martha,  gratiam 

His  qui  luain  memoriam 

venerantur. 

(Pposa  miss.  Lugd.  Aurel. 
Colon.  Massil.  Arelat.4523- 
1530). 

Invocemus  sanctilafem 
Imploremus  carilalem 
CaraB  Chrisli  hospilae. 
l'andem  cursu  nos  pcrfeclo,   • 
InolTénso  pede  recto 
ExpeditaB  semitae, 

Ad  se  ducat 
Et  perducat 
Mariba  duce 
Vera  luce 
Luminoso  tramite. 

(Prosa  Missal.  Con&f.  J504.) 

Priez  pour  nous,  dame  de  Tarascon,  dame  de 
France,  que  par  vos  prières  nos  péchés  soient 
effacés.  Demandez  grâce,  Marthe,  pour  ceux  qui 
vénèrent  votre  mémoire. 

Invoquons  la  sainteté,  implorons  la  charité  de  la 
chère  bôtesse  du  Christ.  Enfin,  noire  couise 
achevée,  nos  pieds  ayant  pircouiu  sans  obslacle  le 
rhemin  de  la  vie,  qu'il  nous  conduise  à  lui,  sous 
la  conduite  de  Marthe,  dans  la  vraie  lumière,  c^ 
par  un  lumineux  chemin,  pour  nous  reposer  en  lui^ 

Marthe  est  un  type  évangélique  de  la  plus 
admirable  précision  et  de  la  plus  étonnante 
beauté  :  c'est  une  vierge,  c'est  une  sœur,  c'est 
une  femme,  c'est  la  femme  même,  la  femme  inno- 


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488  SAINTE  MARTHE 

cente  et  pure  ;  la  femme  chrétienne,  prévenue  de 
grâces  et  qui  se  donne  à  Jésus,  reconnaissant 
en  lui  Torigine  de  son  innocence,  la  source  de  sa 
pureté,  la  lumière  de  sa  beauté,  le  terme  de  son 
amour  et  de  son  bonheur.  Ne  nous  étonnons  pas 
que  TEvangile  nous  donne  sur  Marthe  et  sur  sa 
sœur  Madeleine  tant  de  détails  si  précis  et  tant  de 
circonstances  si  caractéristiques.  L'Evangile  veut 
nous  montrer  la  sœur  de  Lazare  et  de  Madeleine 
comme  le  modèle  vivant,  agissant  et  modeste,  de 
la  femme  préservée  par  Tamour  de  Jésus,  de  la 
Vierge  et  de  la  sœur,  éclairant  le  foyer  domesti- 
que de  son  dévouement  virginal,  embaumant  le 
cloître  de  sa  vertu  consacrée:  De  même  que  Made- 
leine est  la  femme  pénitente  qui  retrouve  Tinnol 
cence  dans  les  larmes  et  refait  sa  beauté  dans 
Tamour  divin. 

Le  divin  Maître  avait  un  sentiment  d'affection 
tout  particulier  pour  cette  famille  de  Béthanie, 
pour  le  frère  et  les  deux  sœurs  (1).  C'est  pour 
cela  sans  doute  que  ce  divin  ami  a  voulu^que  son 
évangile  marquât  son  affection  incomparablei 
son  amitié  bénie  pour  ces  trois  personnes  privi- 
légiées ;  et  Ton  comprend  que  le  dévouement  actif 
de  Marthe,  Timpétuosité  de  conversion  et  l'amour 
de  reconnaissance  de  Madeleine,  ITiumble  et 
généreuse  fidélité  de  Lazare,  on  comprend  que  le 
caractère  de  ces  trois  nobles  hébreux,  compa- 


ct) Joan.  XI,  5. 


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SA  YCE,  SON  HISTOIllS  ET  SON  GtJLTE.  489 

triotes  de  Jésus,  aient  comme  séduit  le  cœur  du 
Maître.  Mais  cela  même,  cette  préférence  adora- 
ble du  cœur  de  Jésus,  ne  suffirait  pas  à  nous 
expliquer  que  l'évangile  parle  si  souvent  de 
Marthe  et  de  Madeleine.  Marie  elle-même,  la 
divine  mère  de  Jésus,  Marie  la  vierge,  la  mère, 
la  fenune  par  excellence,  n'a  pas,  ce  semble,  dans 
le  récit  de  l'Evangile,  une  part  aussi  ample  et 
aussi  familière.  Sans  doute,  l'Eglise  dans  le  dé- 
veloppement de  ses  traditions,  dan&  l'évolution 
de  sa  doctrine  et  de  son  amour,  devait  suppléer 
à  ce  que  l'Evangile  ne  dit  pas.  D'ailleurs,  la  mère 
de  Jésus  est  tellement  en  haut,  tellement  à  part 
dans  l'humanité,  que  nous  comprenons  le  silence 
respectueux  de  l'Evangile  :  l'histoire  de  Marie 
devait  se  dérouler  dans  les  annales  de  l'Eglise. 
Mais  Marthe  et  Madeleine  sont  nos  deux  sœurs  : 
l'une  l'ange  du  foyer  et  de  la  famille,  l'autre  le 
chérubin  de  la  contemplation  et  de  l'amour  ; 
Tune,  le  type  et  le  modèle  des  chrétiennes  vivant 
de  la  vie  commune  et  se  dévouant  aux  ministères 
de  la  charité  ;  l'autre,  le  type  et  l'exemplaire  de 
la  vie  solitaire  et  contemplative,  se  dévouant  aux 
réparations  des  larmes  et  de  la  pénitence.  C'est 
pour  cela  que  l'Evangile  (qu'il  en  soit  béni)  con- 
sacre plusieurs  pages  aux  deux  sœurs^  plusieurs 
pages  à  Marthe  notre  sœur  si  pure  et  si  dévouée. 
Nous  avons  raconté  sa  vie  ;  cette  vie  si  belle, 
dans  son  unité,  si  féconde  dans  sa  pureté.  Nous  * 
l'avons  vue,  étudiée,  admirée  à  Béthanie,  à  Mag- 
dalum,  à  Jérusalem,  à  Marseille,  àTarascon. 


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^9Ô  SAINTE  MARtriH 

Nous  Tavons  vue  toujours  active,  dévouée,  s'ou- 
bliant  elle-même  pour  penser  aux  autres,  pour 
servir  les  autres  ;  mais  surtout  ardente  et  fidèle 
pour  servir  Jésus,  l'ami,  le  maître,  Thôteetle 
commensal  béni,  Jésus  le  messie  connu,  le  pro- 
phète vénéré,  le  Sauveur  obéi,  Jésus  le  fils  du 
Dieu  vivant,  le  verbe  incarné,  le  Dieu  fait  homme, 
Jésus  proclamé,  adoré ,   aimé  avec  tant  de  foi. 
d'humilité,  de  dévouement  et  de  pureté,  par  la 
sœur  de  Lazare  et  de  Madeleine.  La  foi,  le  dévoue- 
ment et  la  pureté:  —la  foi  vivante  et  agissante;  le 
dévouement  humble  et  fécond  de  la  charité  ;  la 
pureté  dans  sa  forme  parfaite  et  dans  sa  fleur  in- 
tacte, la  virginité  :  voilà  bien  ce  nous  semble  le 
caractère  de  Marthe  et  comme  les  traits  princi- 
paux de  sa  physionomie  de  sainte  et  de  sainte 
évangélique.  Nous  allons  la  regarder  et  l'étudier 
d'une  vue  d'ensemble,  la  saluer  d'un  dernier 
regard  qui  ne  touchera  qu'aux  lignes  principales 
de  sa  vie,  avant  de  la  quitter,  et  la  présenter  une 
dernière  fois,  l'offrir  aux  âmes  de  notre  temps  et 
plus  spécialement  aux  femmes  de  notre  siècle  et 
de  notre  pays,  en  l'invoquant  pour  elles  et  pour 
nous  par  une  dernière  prière,  un  dernier  hom- 
mage de  dévotion.  Marthe  confessant  Jésus  avec 
une  foi  pleine  de  tendresse  et  de  force  ;  Marthe 
servant  Jésus  avec  un  dévouement  humble  et 
généreux  ;  Marthe  glorifiant  Jésus  par  une  virgi- 
nité toujours  intrépide  et  féconde  ;  quel  exemple, 
quel  modèle  et  quelle  protection  pour  toutes  les 
âmes  chrétiennes  qui  veulent  suivre  Jésus  ;  pour 


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SAtlE,   SOîi  rilStOIRE  Et  SON  CtJLTB.  491 

toutes  les  vierges  chrétiennes  qui  veulent  appar- 
tenir à  Jésus  I... 


I 


Une  des  premières  paroles  du  Maître,  on  peut 
dire  sa  parole  principale  et  qui  résume  toute  sa 
mission,  toute  son  oeuvre^  tout  son  évangile,  est 
celle-ci  :  Tel  est  Tamour  dont  Dieu  a  aimé  le 
monde  qu'il  lui  a  donné  son  fils  unique,  afin  que 
celui  qui  croit  en  lui  ne  périsse  pas,  mais  qull 
ait  la  vie  éternelle  (1).  Jésus  par  cette  parole  écla- 
tante comme  un  trait  de  lumière,  pénétrante 
comme  une  effusion  d'amour,  Jésus  nous  ouvre  le 
cœur  de  son  père,  et  donne  à  Tincarnation  son 
vrai  caractère,  celui  d'être  avant  tout  et  pardes- 
sus tout,  une  œuvre  d'amour.  —  C'est  ainsi,  c'est 
avec  cette  véhémence  irrésistible,  avec  cet  effort 
infini,  cet  excès  incomparable  qui  submerge  la 
créature  dans  un  transport  de  tendresse  pater- 
nelle ;  c'est  ainsi  que  Dieu,  le  roi  éternel  des 
siècles,  le  maître  absolu  de  toutes  choses,  le 
créateur  tout-puissant,  Dieu  l'être  infini,  néces- 
saire, souverainement  grand,  souverainement 
heureux,  souverainement  bon.  Dieu  la  cause,  la 
fin,  la  plénitude,  la  fécondité,  Dieu  Têtre,  l'intel- 
ligence, l'amour,  5ic  Deus  dilexit,.;  c'est  ainsi 
que  Dieu  a  aimé,  le  premier,  avant  même  qu'il  y 


(1)  Joao  III.  )6. 


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402  SAlKlè  MiJlTHE 

eût  un  cœur  pour  le  noyer  dans  la  dilectîon,  avant 
que  le  monde  fut  pour  recevoir  les  grandes  eaux 
sorties  de  son  impétueuse  tendresse,  c'est  ainsi 
qull  a  aimé,  par  grâce,  par  choix,  par  dilection, 
regardant  le  néant  et  remplissant  cet  abynae  d'un 
acte  incomparable  de  puissance,  d'une  énergie 
adorable  de  sagesse,  mais  surtout  d'une  effusion 
paternelle  d'amour. —  Sic  Deus  dilexit  mundum. 
C'est  ainsi  qu'il  a  aimé  le  monde,  le  monde  qui 
lui  devait  échapper,  se  révolter  et  se  dérober  à  la 
vie, .  à  la  reconnaissance,  à  la  béatitude,  à  la 
gloire,  ce  monde  qui  devait  passer  à  son  ennemi, 
ce  monde  qui  devait  l'insulter,  le  déshonorer, 
l'abandonner,  le  mépriser,  l'oublier.  C'est  ainsi 
qu'il  l'a  aimé,  jusqu'à  lui  donner  son  fils  ;  non 
pas  un  étranger,  une  créature  si  parfaite  qu'elle 
fût,  non  pas  même  un  ange,  une  créature  spiri- 
tuelle, éclatante  de  force  et  de  beauté,  non  pas 
même  un  génie,  un  saint,  un  fllb  d'adoption  et 
de  dilection,  mais  son  fils>  son  propre  fils,  son 
fils  naturel,  son  fils  unique,  consubstantiel,  le 
fils  parfait  d'un  père  parfait,   le  fils  aimé  d'un 
amour  infini,  dont  la  complaisance  forme  une 
personne  divine  par  procession  éternelle,  dont  la 
jubilation  incessante  fait  l'incessante  béatitude 
de  Dieu.  Il  a  donné  ce  fils  ;  il  le  donne  par  grâce, 
avec  une  libéralité  qui  eût  dû  appauvrir  son  seia 
paternel,  avec  une  générosité  qui  ne  sait  rien  se 
retenir  ;  il  l'a  donné    sans  rien  demander  en 
échange,  sans  rien  exiger,  ni  retour,  ni  compen- 
sation. Il  l'a  donné  pour  que  ce  fils  fût  notre 


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\ 
SA  VtÈ,    SON  ËISTOrRE  ET  SON  CtLTE.  493 

réparateur  et  notre  sauveur,  notre  rédempteur  et 
notre  salut,  pour  que  le  divin  créateur  fait  aima- 
ble créature,  restaurât  par  son  amour  sa  créature 
déchue,  rachetât  par  son  sang  sa  créature  perdue, 
vivifiât  par  sa  mort,  sa  créature  condamnée  à  la 
mort  éternelle  —  sic  Deus  dilexit  mundum.  Ainsi 
Dieu  a  aimé  le  monde  pour  le  relever,  le  combler 
et  le  diviniser,  pour  nous  racheter  par  son  fils, 
nous  adopter  dans  son  fils,  nous  couronner  avec 
son  fils  dans  sa  gloire  et  sa  béatitude. 

—  Mais  il  faut  croire  en  lui.  Il  faut  croire  en 
Dieu  sans  doute,  mais  il  faut  croire  encore,  il 
faut  croire  dabord  en  ce  fils  ;  il  faut  croire  qu'il 
est  Dieu,  fils  de  Dieu,  qull  s'est  fait  homme  sans 
cesser  d'être  Dieu  ;  qu'il  est  le  verbe,  sagesse  de 
la  puissance  et  de  l'amour,  et  que  ce  verbe  s'est 
fait  chair,  et  qu'il  habite  parmi  nous.  Il  faut 
croire  en  cet  homina  semblable  à  nous,  faible, 
tenté,  souffrant ,  pleurant,  mourant;  il  faut  le 
croire  Dieu,  réellement  Dieu  et  réellement  homme, 
Dieu  de  toute  éternité.  Connu  dans  le  temps  et 
pour  l'éternité,  l'un  de  nous  en  la  forme  de  notre 
créateur,  formant  avec  une  nature  semblable  à  la 
nôtre,  issue  de  la  même  origine,  une  seule  per- 
sonne divine  :  fils  de  notre  mère,  avec  les  mêmes 
sentiments,  les  mêmes  affections,  les  mêmes  mi- 
sères que  nous,  sauf  le  péché,  et  fils  de  Dieu,  coé- 
ternel,  consubstantiel,  inséparable  de  son  père. 
Il  faut  croire  en  ce  mystère  nœud  de  tous  les 
mystères,  en  ce  miracle  récapitulation  de  tous  les 
miracles,  en  cette  œuvre  de  puissance^  de  sagesse 

28 


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4Ô4  SAÏNTÊ  MAÈtflfi 

et  d'amour,  qui  semble  pour  le  monde  une  folîe, 
un  scandale,  un  amas  d'incohérences  et  d'im- 
possibilités. Oui,  certes,  il  faut  le  croire,  il  faut  y 
croire,  d'une  foi  pleine,  absolue,  inébranlable, 
parce  que  là  est  la  vérité,  la  vie  et  le  salut  ;  là 
est  la  paix,  le  bonheur  et  la  gloire.  Il  le  dît,  il 
le  répète  encore  :  —  afin  que  quiconque  croit  en 
lui  ne  périsse  pas,  mais  ait  la  vie  éternelle  (1).  Or, 
la  vie  éternelle,  dira  t-il  ailleurs  en  bénissant  son 
père  de  ce  qu'il  a  révélé  ces  hauts  mystères  de 
vie  et  ces  profonds  accords  d'amour,  auxhumbles 
et  aux  petits,  la  vie  éternelle,  c'est  devons  con- 
naître, ô  mon  père,  pour  le  seul  Dieu  véritable, 
et  celui  que  vous  avez  envoyé,  Jésus-Christ  (2). 

La  vie  éternelle  en  germe  est  dans  la  foi;  la  vie 
éternelle  en  plénitude  et  en  épanouissement  est 
dans  la  gloire,  mais  la  foi  est  la  racine  et  le  fon- 
dement, l'origine  et  la  source  de  la  vie  éternelle  (3). 
Jésus  revient  sans  cesse  à  cette  affirmation  fonda- 
mentale. Telle  est  la  volonté  de  mon  père  qui 
m'a  envoyé,  que  celui  qui  voit  le  fils  et  croit  en 
lui,  ait  la  vie  éternelle  et  je  le  ressusciterai  au 
dernier  jour.  En  vérité  en  vérité,  je  vous  dis: 
qui  croit  en  moi  a  la  vie  éternelle  (4).  Et  toutes 
ces  fortes  paroles,  ces  véhémentes  assertions, 


(1)  Joan.  Ibid. 

(2)  Joan.  XVII.  3. 

(3)  Radicem  atque  originem  aterns  vits  fidem   et  yeras  pie- 
lalis  viiLulem  nsse  ufllrmat.  S.  Cyril  XIV.  16. 

(4)  Joan.  VI.  40-47. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  495 

poïir  arriver  à  la  grande,  solennelle  et  divine  affir- 
mation :  —  Je  suis  la  Résurrection  et  la  vie.—  Ego 
sum  resurrectio  et  vita  (1).  Et  pour  éclairer  ces 
paroles  du  lumineux  commentaire  de  saint  Au- 
gustin, ajoutons  encore  :  il  a  voulu  révéler  ce 
qu'il  était.  En  effet,  il  aurait  pu  dire  en  abrégé: 
celui  qui  croit  en  moi  me  possède  ;  car  le  Christ 
est  vrai  Dieu  et  vie  éternelle  :  celui-là  donc  qui 
croit  en  moi,  dit-il,  va  en  lîioi,  et  celui  qui  va  en 
moi  me  possède:  mais  qu'est-ce  que  le  posséder  ? 
C'est  posséder  la  vie  éternelle.  La  vie  éternelle  a 
pris  la  mort,  la  vie  éternelle  a  voulu  mourir,  selon 
la  nature  qu'il  a  prise  de  toi,  non  selon  la  sienne, 
il  a  pris  de  toi  cette  nature  selon  laquelle  il 
pouvait  mourir  pour  toi.  C'est  de  l'homme,  en 
eflet,  qu'il  a  pris  chair,  mais  non  à  la  manière  de 
l'homme  ;  car  ayant  un  père  dans  le  ciel,  il  s'est 
choisi  une  mère  sur  la  terre,  et  là  il  est  né  sans 
mère,  ici  il  est  né  sans  père.  La  vie  a  donc  assu- 
mé la  mort  afin  que  la  vie  tuât  la  mort.  Car  celui 
qui  croit  en  mot.  dit-il,  a  la  vie  éternelle  :  non  ce 
qui  paraît,  mais  ce  qui  est  caché.  Car  la  vie  éter- 
nelle est  le  verbe  ;  dans  le  principe  il  était  en 
Dieu,  et  le  verbe  était  Dieu,  et  la  vie  était  la  lu- 
mière des  hommes  (2).  Lui,  la  vie  éternelle,  il  a 
donné  à  la  chair  qu'il  a  prise  la  vie  éternelle  (3). 


(1)  Joan.  XI.  23. 

(2)  Joan  I.  8.  4. 

(3)  Assumpsit  ergo  vHa  mortem,  ot  vita  ocoideret  mortem. 
—  J^am  ^ui  in  me  crédit,   in(|uit,   habet  vilam  ^ternam  :  npa 


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496  SAINTE  MARTHE 

Voilà  donc  ce  que  nous  devons  croire.  Voilà 
ce  que  tout  homme  venant  en  ce  monde,  éclairé 
de  la  lumière  du  Verbe  et  touché  de  la  grâce  de 
Dieu,  voilà  ce  qu'il  doit  croire  d'une  foi  certaine, 
immuable,  comme  la  véracité  de  Dieu  même,  avec 
un  assentiment  plein  et  entier  de  Tesprit,  du 
cœur,  des  sens,  à  la  parole  de  Dieu  qui  s'articule, 
au  témoignage  de  Dieu  qui  se  révèle,  à  la  grâce 
de  Dieu  qui  prévient,  touche,  meut  et  conduit  les 
âmes  à  travers  Tombre  et  le  mystère  pour  adhérer 
à  la  vérité.  Voilà  ce  que  Marthe  crut  et  confessa, 
la  première  des  saintes  femmes,  la  première 
parmi  les  disciples  de  Jésus.  Pierre,  il  n'y  avait 
pas  longtemps,  avait  reconnu,  avait  confessé  la 
divinité  de  son  Maître,  avec  cette  impétuosité 
de  foi  qui  ne  le  préservera  pas  de  chute  et  de 
reniement  (1).  Marthe  avait-elle  entendu  cette 
confession  de  foi  si  explicite  et  si  forte,  et  qui 
mérita  au  fils  de  Jean  l'admirable  prérogative  de 
chef  de  l'Eglise,  de  pierre  fondamentale  sur 
laquelle  le  divin  Maître  allait  bâtir  tout  son  édi- 
fice ?  Gela  n'est  pas  probable.  Jésus  et  les  apôtres 
étaient  alors  dans  les  environs  de  Gésarée  de 
Philippe,  dans  la  Phénicie,  au  pied  du  Liban  :  Il 
ne  paraît  pas  que  les  saintes  femmes   aient  suivi 


qnod  patet  aed  quod  latet.  Vila  enim  œterna  verbum  :  in  prîn- 
cipio  epat  apud  deum,  et  deus  erat    verbum.  et    vila  erat  lux 
hominum.    Ipse   vita    œferna   dédit   et  carni    siisceptae  vitam 
œlemam.  S.  Aug.  in  Joan.  Tjact.  XXXVI.   JO. 
(1)  Math.  XVI,  J6. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  497 

jusque  là  les  pas  du  Maître.  Mais  la'  dame  de 
Béthanie,  si  connue  et  si  aimée  dans  le  groupe 
des  amis  de  Jésiis,'  dut  apprendre  des  disciples 
cette  circonstance  extraordinaire  et  cette  pre- 
mière explosion  de  la  foi  nouvelle.  Elle  dut 
apprendre  en  même  temps  que  le  Sauveur,  a 
peine  Pierre  eût-il  prononcé  sa  magnifique  pro- 
fession de  foi,  avait  dû  réprimer  vivement  la 
pétulance  grossière  et  pleine  d'orgueil  de  Tapô- 
tre.  Va-t-en  derrière  moi,  Satan,  tu  es  un  obsta- 
cle pour  moi,  car  tu  ne  goûtes  pas  les  choses  de 
Dieu,  mais  les  choses  des  hommes  (1). 

Mais  Jésus  avait  dit,  après  que  Pierre  eut 
reconnu,  confessé,  exalté  la  divinité  de  son 
Maître,  Jésus  avait  dit:  tu  es  heureux,  Simon 
Barjona,  parce  que  cette  révélation  ne  te  vient 
pas  de  la  chaipet  du  sang,  mais  de  mon  père  qui 
est  aux  cieux  (2).  Le  Fils  parlait,  mais  le  Père 
enseignait.  Moi  qui  suis  un  homme,  qui  est-ce 
que  j'instruis  ?  Qui,  sinon  celui  qui  entend  mon 
Verbe?  De  même  le  Père  instruit  celui  qui  entend 
son  Verbe.  Cherchez  ce  qu'est  le  Christ  et  vous 
trouverez  son  Verbe  :  dans  le  principe  était  le 
Verbe...  pour  que  le  Père  vous  instruise,  écoutez 
son  Verbe.  Quel  est  son  Verbe  que  j'entends, 
dîrez-vous  ?  Dans  le  principe  était  le  Verbe  :  il 
n'a  pas  été  fait  mais  il  était,  et  le  Verbe  était  en 
Dieu  :  et  le  Verbe  était  Dieu.  Comment  les  hom- 

{{)  Matb.  n>id.  23. 
(2)  Math.  XVI,  i6-!7. 

28. 


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498  SAINTE  MARTHE 

mes,  constitués  de  chair,  ont-ils  entendu  un  tel 
Verbe?  C'est  que  le  Verbe  s'est  fait  chair  et  il  a 
habité  parmi  nous  (1).  Cette  foi  que  Jésus  pro- 
voque et  réclame  est  donc  une  révélation  d'en 
haut  faite  dans  le  plus  intime  de  Tâme.  Il  faut 
s'élever  au-dessus  du  monde,  percer  à  travers  le 
voile  de  la  chair  et  du  sang,  au-delà  de  l'hori- 
zon borné  de  la  créature  et  de  l'espace,  s'arra- 
cher au  visible,  au  contingent,  au  mortel,  au 
créé,  pour  aller,  pour  monter,  pour  s'arrêter  et 
se  fixer  à  Kinvisible,  à  l'éternel,  à  l'absolu,  à  l'in- 
créé.  Et,  cependant,  il  fallait  pour  Pierre,  comme 
pour  Marthe,  il  fallait  s'aider  de  la  chair  et  du 
sang  de  Jésus,  de  sa  nature  humaine,  et  la  consi- 
dérer, l'embrasser  et  l'adorer  d'une  même  étreinte, 
d'une  même  foi,  d'un  même  amour  et  d'une 
même  confession.  Vous  êtes  le  Christ  fils  du  Dieu 
vivant.  C'est  le  Père  qui  a  fait  cette  révélation,  — 
adorable  mystère  et  divine  réciprocité.  Le  Fils 
vient  pour  nianifester  le  Père  ;  le  Père  agit  pour 
autoriser  le  Fils  ;  le  Fils  parle  pour  enseigner  le 
Père,  le  Père  ouvre  llntelligence  pour  qu'elle 
entende  la  parole  du  Fils.  Le  Fils  doit  être  reçu, 
confessé  comme  Dieu  pour  pouvoir  communi- 
quer la  vie  :  et  le  Père  à  l'intérieur,  dans  Hntirae 
de  l'âme  et  de  l'esprit,  éclaire,  affirme  et  persuade 
cette  vérité.  Aucun  ne  vient  à  moi,  dit  le  Fils,  si 


(1)  Quomodo  homines  in  carno  constiUiti  audierunt  taie  ver- 
bum  7  Quia  verbum  caro  factum  est  et  habita  vit  in  nobis. 
Joan.  I,  i.  S.  Aug.  iii  Joan.  Tract.  XXVI. 


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SA   VIE,   SOxN  HISTOIRE  ET  SON   CULTE.  499 

le  Père  qui  m'a  envoyé  ne  Ta  attiré  à  moi  (1). 
C'est  peu,  dit  saint  ^.ugustin,  en  expliquant  admi- 
rablement cette  doctrine,  c'est  peu  d'être  attiré 
par  la  volonté,  vous  êtes  aussi  attiré  par  la  volup- 
té. Qu'est-ce  qu'être  attiré  par  la  volupté  ?  Délec- 
tez-vous dans  le  Seigneur,  et  il  vous  accordera 
les  demandes  de  votre  cœur  (2).  Il  y  a  une  volupté 
du  cœur  auquel  est  donné  ce  pain  céleste.  Or,  si  le 
poète  a  pu  dire  :  Chacun  est  attiré  par  sa  volup- 
té (3),  non  par  la  nécessité  mais  par  la  volupté  ; 
non  par  l'obligation,  mais  par  la  délectation  :  avec 
combien  plus  de  force  nous  devons  dire  que 
l'homme  est  attiré  au  Christ  qui  lui  donne  les 
délices  de  la  vertu,  les  délices  de  la  béatitude, 
les  délices  de  la  justice,  les  délices  de  la  vie  éter- 
nelle ;  car  le  Christ  est  tout  cela...  Donnez-moi 
une  âme  aimante,  et  elle  sentira  ce  que  je  dis. 
Donnez  moi  une  âme  qui  désire,  une  âme  affa- 
mée, une  âme  qui  se  sent  étrangère  dans  cette 
solitude,  une  âme  qui  a  soif  et  soupirant  après 
la  source  d'eau  vive  de  l'éternelle  patrie  ;  donnez- 
moi  une  telle  âme  et  elle  saura  ce  que  je  dis  (4). 
Dès- lors,  celui  que  le  Père  a  attiré,  c'est  celui-là 
qui  dit  :  Vous  êtes  le  Christ  fils  du  Dieu  vivant. 
Voyez  qu'il  a  été  attiré  et  attiré  par  le  Père.  Tu  es 
heureux,  Simon  Barjona,  parce  que  ce  n'est  pas 


(1)  Joan.  VI,  44. 

(2)  Psal,  XXXVI,  4. 

(3)  Virgil.  Eclog.  II. 

(4)  S.  Aug.  io  Joan.  Tract.  XXVI,  4. 


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500  SAINTE  MARTHE 

la  chair  et  le  sang  qui  t'ont  révélé  xette  vérité, 
mais  mon  Père  qui  est  dans  les  deux.  Cette  révé- 
lation, c'est  l'attraction  même.  Istarevelatio  ipsa 
estattractio.  Vous  montrez  à  la  brebis  une  branche 
de  verdure,  et  vous  l'attirez.  On  montre  des  noix 
à  un  enfant  et  on  l'attire.  Ce  qui  fait  courir  attire, 
attire  sans  lésion  du  corps,  attire  par  le  lien  du 
cœur.  Si  donc  ce  qui  se  révèle  aux  amants  parmi 
les  délices  et  les  voluptés  dé  la  terre,  les  attire, 
car  il  est  bien  vrai  que  chacun  est  attiré  par  sa 
volupté,  le  Christ  révélé  par  le  Père  n'attirerait 
pas?  Qu'est-ce  que  l'âme  en  effet  désire  plus  for- 
tement que  la  vérité  ?  Pourquoi  donc  sentir  les 
avidités  de  la  faim,  pourquoi  désirer  d'avoû*  sain 
le  palais  intérieur  qui  goûte  le  vrai,  sinon  pour 
manger  et  boire  la  sagesse,  la  justice,  la  vérité, 
réternité  ?  (1) 

'  Voilà  le  mystère  d'attraction,  de  révélation  et 
de  foi  qui  s'opéra  d;:;^  Tâme  de  Marthe.  Quel- 
ques jours  après  Pierre,  dans  des  circonstances 
déchirantes  pour  son  cœur,  près  du  tombeau  de 
son  frère,  enseveli  depuis  quatre  jours,  elle  eut 
avec  Jésus  cet  entretien  adorable,  où  s'opéra  dans 
cette  âme  désolée  mais  Adèle  le  dernier  triomphe 
de  la  grâce.  C'est  ainsi  que  dans  les  déchirements 
de  la  nature  et  par  les  brisures  du  cœur,  la  grâce 
s'introduit  avec  plus  d'abondance  et  d'impétuo- 
sité. Nous  l'avons  traduit  plus  haut  cet  entretien, et 


(1)  s.  Aug.  Ibid   5. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  501 

commenté  avec  les  paroles  des  Pères  et  les  mys- 
térieuses intuitions  du  cœur.  Nous  n'en  rappor- 
tons ici  que  les  deux  versets  où  Jésus  s'affirme  et 
se  révèle,  où  Marthe  croit  et  confesse.  Jésus  lui 
dit  :  Je  suis  la  résurrection  et  la  vie.  Qui  croit  en 
moi,  quand  même  il  serait  mort,  il  vivra.  Et  celui 
qui  croit  en  moi  ne  mourra  pas  de  mort  éternelle. 
Tu  crois  cela  ?  —  Elle  dît  :  Oui,  Seigneur,  je  crois 
que  vous  êtes  le  Christ,  Fils  du  Dieu  vivant,  qui 
êtes  venu  en  ce  monde  (1).  Heureuse  Marthe  I 
Noble  cœur.  Ame  dévouée  I  Jésus  l'instruit  et  la 
console.  La  douleur  a  comme  ouvert  plus  large 
et  plus  profond  son  vaillant  cœur,  son    cœur 
aimant  de  sœur  et  de  chrétienne  ;  elle  reçoit  cette 
lumière,  elle  se  soumet  à  cette  révélation,  elle 
s'abandonne  à  cette  attraction  ;  elle  affirme,  elle 
profère  un  acte  de  foi  qui  sera  l'admiration  des 
siècles  et  qui  ravit  le  cœur  de  Jésus.  —  Oui,  Sei- 
gneur, je  crois  que  vous  êtes  le  Christ  Fils  du 
Dieu  vivant,   qui  êtes  venu  dans  le  monde.  Je 
crois  que  vous  êtes  le  Christ,  notre  .Christ  pro- 
mis, prophétisé,  attendu,  le  Christ  Rédempteur, 
médiateur  et  sauveur.  Je  crois  que  vous  êtes  le 
Christ  et  le  Fils  de  Dieu,  le  Fils  éternel,  adora- 
ble, infini,  le  Fils  égal  au  Père,  qui  a  daigné 
nous  visiter,  nous  éclairer,  nous  sauver  ;  qui  s'est 
fait  homme  en  élevant  notre  nature  humaine  à 
l'unité  de  sa  personne  divine.  Oui,  Seigneur,  je 

(1)  Joan.  XI,  25-27, 


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502  SiiNTE  MARTHE 

le  crois  d'uae  foi  pleine,  entière,  indubitable, 
parce  que  vous  me  Tavez  dit.  Verbe  de  vie,  parce 
que  votre  Esprit  me  Ta  révélé,  esprit  de  vérité, 
parce  que  votre  Père  m'a  attirée  vers  vous.  Je  le 
crois,  et  en  le  croyant,  je  crois  que  vous  êtes  la 
résurrection,  je  crois  que  vous  êtes  la  vie.  Je 
crois  que  qui  croit  en  vous,  quand  même  il  mour- 
rait, vivra  ;  et  que  qui  vit  et  croit  en  vous  ne 
mourra  pas  de  mort  éternelle  (1). 

Admirons  la  simplicité,  la  force  et  la  plénitude 
de  cet  acte  de  foi.  Marthe,  le  Maître  ne  vous  le  dit 
pas  après  cette  magnifique  profession  de  foi,  mais 
son  regard  profond  et  doux,  l'expression  de  son 
visage  ému,  Tauguste  et  pénétrante  solennité  de 
sa  personne  se  préparant  à  récompenser  par  un 
miracle,  le  plus  grand  de  ses  miracles,  cet  acte 
de  foi  le  plus  formel  et  le  plus  humble  qull  eût 
encore  reçu,  vous  le  donnent  assez  à  comprendre, 
vous  avez  ravi  le  cœur  du  Maître.  Vous  êtes  heu- 
reuse, Marthe,  car  ce  n'est  pas  la  chair  et  le  sang 
qui  vous  ont  révélé  ce  mystère,  c'est  le  père  de 
votre  maître,  de  votre  hôte,  de  votre  ami.  Vous 
êtes  heureuse  Marthe,  et  nous  osons  dire,  vous 
êtes  de  tout  l'Evangile  l'âme  la  plus  droite,  la  plus 
humble  et  la  plus  croyante.  C'est  votre  servante 
Marcelle  qui  s'est  écriée,  au  milieu  de  la  foule, 
alors  que  Jésus  exposait  sa  doctrine  :  Heureux  le 
sein  qui  vous  a  porté,  heureuses  les  mamelles 


(1)  s.  Aug.  in  Joan,  XLIX,  15, 


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ÈA  VIE,  SON  fiîSÎOIfi£  St  âON  dtLTE.  503 

qui  vous  ont  allaité  (1).  Mais  vous  montez  plus 
haut.  Vous  passez  au-dessus  de  la  cliair  et  du 
sang,  vous  allez  jusqu'au  sein  paternel^  vous 
allez  y  prendre  le  verbe,  y  contempler  l'invisible,  y 
saisir  Tinaccessible,  et  vous  proclamez  :  vous  êtes 
le  Christ  fils  du  Dieu  vivant.  Gomme  Pierre  avait 
dit  cette  parole,  prononcé  cette  confession,  fait 
cet  acte  au  nom  des  apôtres,  au  nom  des  prêtres, 
au  nom  des  hommes,  vous  avez  dit  la  même 
parole,  prononcé  lamème  profession,  fait  le  même 
acte,  au  nom  du  collège  dévoué  des  saintes  fem- 
mes, au  nom  des  vierges^  au  nom  des  filles  et  des 
femmes  qui  reconnaissent  en  vous  leur  modèle 
et  leur  patronne. 

Quel  charme  nous  trouverions  et  quelle  suavité 
lumineuse,  à  considérer  dans  cette  âme  de  sœur, 
de  vierge  et  d'apôtre,  le  travail  de  la  grâce,  le  tra- 
vail combiné  des  trois  adorables  personnes  de  la 
Trinité,  par  Torgane  béni,  pieusement  écouté, 
tendrement  aimé  du  verbe  fait  chair  1  —  «  Pen- 
dant que  le  Sauveur  parlait  ainsi  aux  oreilles  de 
Marthe,  dit  un  célèbre  orateur  avec  sa  grande 
théologie,  une  immense  lumière  rayonnait  dans 
son  esprit  docile  une  surabondance  de  grâce  qui 
accompagnait  toujours  la  parole  de  l'homme.  — 
Dieu  inondait  et  élevait  son  cœur  pudique.  Elle 
comprit  donc  tout  d'un  coup,  la  vérité,  la  subli- 
mité, la  magnificence  de  cette  révélation  divine, 
et  en  fut  ravie  et  transportée  hors  d'elle-même;  et,, 

(I)  Luc.  XI.  27. 


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504  SAINTE  MARTHE 

élevant  son  regard  et  parcourant  en  un  instant 
Tabyme  qui  sépare  Dieu  de  l'homme,  à  travers 
l'homme  elle  vit  Jésus-Christ,  le  fils  consubstan- 
tiel  de  Dieu  ;  elle  sentit,  elle  aima  ce  même  Dieu, 
et  se  trouva  toute  remplie,  toute  possédée  de  lui, 
et  en  état  de  penser,   de  parler  de  Dieu  comme 
Dieu  pense  et  parle  de  lui-même.  Ainsi  Jésus- 
Christ  lui  ayant  demandé  si  elle  croyait  la  grande 
et  importante  vérité  qu'il  venait  de  lui  faire  en- 
tendre. Credis  hoc  (1)  %  Marthe  n'hésita  pas  un 
instant  à  lui  faire  cette  confession  publique  de 
sa  foi  en  disant  avec  le  ton  d'une  conviction  pro- 
fonde, avec  l'enthousiasme  d'un  grand  amour  : 
Oui,  oui.  Seigneur,  j'ai  toujours  cru,  et  mainte- 
nant je  crois  plus  que  jamais  que  vous  êtes  le 
messie,   le  fils  du  Dieu  vivant,  venu  au  monde 
pour  sauver  le  monde  (2).  Oh  I  que  cette  confes- 
sion est  grande  dans  sa  petitesse,  sublime  dans 
sa  simplicité.  C'est  l'unité  delà  nature  et  la  plu- 
ralité des  personnes  en  Dieu  ;  c'est  le  but  de  son 
incarnation,  de  sa  vie  et  de  sa  mort,  ce  sont  les 
dogmes  fondamentaux  du  christianisme,  c'est 
toute  la  religion  abrégée,  renfermée  dans  trois 
mots,  c'est  Tacte  de  la  foi  théologique  le  plus 
complet,  le  plus  parfait  qui  se  trouve  dans  les 
livres  saints  (3).  » 


(1)  Joan  XI.  25. 

(2)  Joan.  id.  2^. 

(3)  Ventura.  Les  femmet»  de  Tévang,  bom.  X. 


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SA  VIE,  SON  HTSTOIKE  ET  SOK  CtTLTÉ.  505 

Mais  en  réfléchissant  encore  davantage  à  la 
suite  du  dialogue,  à  l'enchaînement  des  preuves, 
aux  progrès  de  la  lumière  dans  cette  âme  docile, 
Marthe  nous  est  un  prodige  incomparable  dans 
cette  profession  de  foi.  La  familiarité,  Tintimité 
de  Jésus  avec  la  famille  de  Béthanie,  les  relations 
de  famille  et  d'amitié  que  Jésus  entretenait  avec 
frère  et  les  deux  sœurs  ;  ces  deyoh's  d'hos- 
pitalité, ces  services  empressés  que  Marthe  lui 
rendait  ;  en  un  mot  cette  humanité  de  Jésus  si 
condescendante  et  si  réellement,  si  tendrement 
humaine,  cette  humanité  toujours  présente,  tou- 
jours accueillie,  toujours  aimée,  devait  rendre  à 
Marthe  plus  difficile  Teftort  que  devait  faire  son 
âme  pour  se  dégager  de  ses  sens,  de  ses  impres- 
sions, de  son  cœur  même,  pour  voir,  croire,  ado- 
rer, confesser  la  divinité,  au-dessus,  au-dedans, 
au-delà  de  cette  vraie  et  compatissante  humanité. 
Vivre  si  familièrement  avec  Jésus,  l'approcher  de 
si  près  et  si  affectueusement,  le  servir  comme  un 
maître,  le  recevoir  comme  un  hôte,  l'aimer  com- 
me un  ami  ;  puis,  à  sa  parole,  le  reconnaît!  e,  le 
croire,  le  confesser  comme  un  Dieu  :  toilà  sans 
doute  le  mérite  incomparable  de  Marthe,  voilà  la 
victoire  qui,  dans  Marthe,  triompha  d'es  sens, 
des  impressions,  des  sentiments,  non-seulement 
du  monde,  mais  d'elle-même,  de  ses  habitudes  et 
de  ses  tendresses  :  voilà  le  triomphe,  le  mérite  et 
la  puissance  de  la  foi  (1). 

(1)  I  Joan.  V.  4. 

29 


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506  Sainte  MaUtëé 

Elle  ne  se  contenta  pas,  la  fidèle  Marthe,  d'avoir 
reconnu  dans  Tâmi  de  son  frère,  dans  son  hôte 
vénéré,  son  Sauveur  et  son  Dieu.  Elle  va  porter 
cette  foi  dans  sa  famille.  Elle  la  répandra  dans 
Béthanie  ;  elle  la  portera  jusqu'en  Occident  ;  elle 
en  enrichira  la  Provence  ;  elle  en  éclairera  la 
France  tout  entière.  Aussitôt  qu'elle  a  déposé  aux 
pieds  du  divin  Maître  le  complet  hommage  de  sa 
foi,  elle  se  lève  et  va  dans  sa  maison.  Elle  vient 
dire  à  sa  sœur,à  voix  basse,  avec  discrétion,  mais 
avec  un  accent  irrésistible,  et  dans  la  personne 
de  sa  sœur^  elle  dit  à  toutes  les  âmes  de  bonne 
volonté  :  le  Maître  est  là  et  il  t'appelle.  —  Magister 
adest  et  vocat  te  —  le  Maître  est  là  :  le  Maître,  le 
docteur,  le  Verbe,  le  Maître  est  là  ;  le  Maître  des 
cœurs  et  des  âmes,  le  Maître  de  la  vie  et  de  la 
mort,  le  Maître  souverain  à  qui  nous  devons  obéir, 
que  nous  devons  suivre,  croire,  adorer  ;  le  Maître 
que  nous  devons  suivre  à  la  croix,  à  la  mort,  à  la 
résurrection,  à  la  vie  éternelle,  à  la  béatitude  in- 
finie. Madeleine  se  lève  et  va  à  Jésus.  A  la  voix 
de  Marthe,  à  cette  lumineuse  confession  de  foi, 
que  d'âmes  se  sont  levées  pour  prendre  le  même 
chemin,  que  d'âmes  se  lèveront  pour  suivre  le 
chemin  de  la  vierge  de  Béthanie,  de  l'apôtre  de 
Tarascon  I 

«  Sublime  femme  dont  Jésus-Christ  a  fait  l'mi 
des  premiers  confesseurs,  des  premiers  évangé- 
listes  de  sa  divinité  I...  que  nous  devons  donc  être 
reconnaisyants  à  cette  vierge  fortunée,  à  sainte 
Marthe,  dont  la  pureté  du  cœur,  la  docilité  de 


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SA  VJE,   SON  «ISTOIÈE  BÏ  SOK  CtJLTE.  507 

l'esprit,  le  désir  sincère  de  mieux  connaître  Jésus- 
Christ  et  l'humilité  de  la  prière  nous  ont  valu  de 
la  part  de  ce  fils  de  Dieu  une  déclaration  de  sa 
divinité  si  resplendissante  de  lumière,  si  majes- 
tueuse de  grandeur,  si  imposante  d'autorité  (1).» 
Elle  nous  a  valu  cette  révélation,  elle  a  provoqué 
cette  effusion  de  la  lumière  du  Verbe,  elle  a  coo- 
péré à  l'évangile.  Elle  a  reçu,  elle  a  gardé,  elle  a 
prêché  cette  foi  chrétienne  comme  une  croyante 
fidèle,  comme  une  humble  disciple,  comme  une 
infatigable  apôtre,  mais  surtout  et  toujours 
comme  une  dévouée  servante  de  Jésus.  Voilà 
votre  modèle,  femmes  chrétiennes.  Voilà  com- 
ment vous  devez  croire  en  Jésus-Christ,  com- 
ment vous  devez  affirmer  et  communiquer  la  foi 
de  Jésus-Christ.  Marthe  est  votre  modèle  pendant 
sa  vie  évangélique.  Elle  est  comme  chargée  des 
intérêts  spirituels  et  temporels  de  sa  maison,  de 
sa  famille.  Elle  n'a  pas  d'époux,  elle  n'a  pas  d'en- 
fants. La  noble  fille  des  anciens  princes  de  Syrie, 
la  noble  dame  de  Béthanie  est  réservée  aune  labo- 
rieuse existence  d'activité,  de  sollicitude  et  de 
prévoyance,  de  tendrssse  et  d'amour,  pour  chacun 
des  membres  de  sa  famille.  Elle  est  la  conseillère 
de  son  frère  Lazare  ;  elle  est  la  providence  de  la 
maison,  une  riche  et  noble  maison  ;  elle  admi- 
nistre les  biens  considérables  qu'elle  tient  de  ses 


(1)  Vent.  bom.  ibM. 


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508  âAlNTE  MABTâE 

ancêtres  ;  elle  les  administre  pour  les  grandes 
œuvres  auxquelles  sa    vocation  l'appelle.  Elle 
sait  les  donner  largement  pour  Jésus  et  pour  les 
apôtres,  pour  la  sainte  humanité  du  Verbe,  pau- 
vre, mendiante,  exilée  sur  la  terre.    Mais  surtout 
Marthe  est  la  sœur  aînée  de    Madeleine,  une 
seconde  mère,  une  petite  mère, comme  nous  disons 
dans  les  charmantes  mièvreries  de  notre  langage. 
Elle  a  charge  d'âmes  en  même  temps  que  minis- 
tère de  femme  forte  et  fonction  de  sœur  de  cha- 
rité. Nous  parlerons  tout  à  l'heure  de  ses  œuvres, 
nous  n'avons  ici  qu'à  considérer  sa  foi,  racine  de 
ses  œuvres.  Elle  a  été  la  première  parmi  les  âmes 
dociles  à  la  parole  de  Jésus,  la  première  de  ses 
disciples  et  de  ses  apôtres.  Elle  a  accompagné, 
peut-être  conduit  son  frère  au  fils  de  Marie,  elle 
a  écouté  les  enseignements  et  les  conseils  du 
maître  avec  une  attention  humble  et  soutenue  : 
elle  a  reçu  les  enseignements  et  les  conseils  que 
lui  destinaient  les  mystérieuses  préférences  de  son 
divin  ami,avec  allégresse  et  générosité.  Enfin,  ses 
docilités  persévérantes,  ses  aspirations  virginales 
de  disciple,  l'ont  élevée  à  ce  magnifique  témoi- 
gnage de  foi  que  l'évangile  publie  pour  l'ensei- 
gnement de  tous  les  siècles,  l'ont  préparée  à  ce 
vaillant  apostolat  que  notre  France  admire  et 
bénit. 

Voilà  donc  votre  modèle,  femmes  de  France, 
filles,  sœurs,  mères,  épouses,  vous  toutes  qui 
devez  apporter  et  entretenir,  étendre  et  propager, 
augmenter  et  raviver  la  foi  dans  la  famille,  dans 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON   CULTE.  509 

le  foyer,  dans  la  société.  Ainsi  vous  devez  croire 
à  Jésus,  dans  sa  parole,  dans  son  enseignement, 
dans  la  parole  méditée  de  son  évangile,  dans  ren- 
seignement toujours  vénéré  de  son  église.  Vous 
devez  aller  comme  Marthe  et  sans  cesse,  de  votre 
maison  à  Jésus,  de  Jésus  revenir  à  votre  maison, 
des  âmes  désolées,  des  cœurs  en  deuil  au  conso- 
lateur suprême,  au  maître  souverain,  pour  leur 
rapporter  la  résignation    et  Tespérance.    Vous 
devez  aller  des  esprits  qui  doutent  et  des  cœurs 
dévoyés,  vous  devez  aller  à  celui  qui  est  la  voie, 
la  vérité,  la  vie,  pour  leur  rapporter  la  lumière  et 
la  docilité.  Vous  devez  aller,  avec  une  douce  et 
persévérante  intimité,  de  Jésus  à  ces  âmes  qui  sont 
sous  votre  autorité,  sous  votre  influence,  sous  votre 
main  et  dans  votre  cœur,  pour  leur  rapporter  le 
retentissement  des  afflrmationis  divines,  le  reflet 
des  révélations  adorées,  les  contagions  irrésisti- 
bles de  votre  foi  pleine  de  ferveur  et  de  courage. 
Vous  devez  comme  la  grande  sœur  de  Béthanie, 
la  sœur  aînée,   cette  noble  fille  restée  vierge, 
assiéger  de  tendresses  infatigables  et  de  prières 
persévérantes,  le  cœur  de  Madeleine,  pour  la  ra- 
mener aux  pieds  de  Jésus.  Vous  devez  comme 
Marthe  prier  pour  vos  Lazares  morts,  ensevelis 
déjà  corrompus  ;  et,  comme  elle,  par  la  vivacité, 
de  votre  foi,  plus  encore  que  par  la  ferveur  de 
vos  prières  et  Tabondance  de  vos  larmes,  arracher 
à  Jésus  la  résurrection  d*un  frère,  d'un  père,  d'un 
époux,  d'un  parent,  d'un  ami,  la  résurrection  et 
la  vie  de  tous  ceux  sur  qui  s'étend  l'autorité  de 


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510  SAINTE  MARTHE 

votre  ministère  ou  la  charité  de  votre  dévoue- 
ment (1). 

Marthe  est  votre  modèle,  Marthe  est  votre 
patronne  ;  par  elle,  demandez,  obtenez  cette  foi 
vive,  humble,  forte,  inébranlable,  cette  foi  con- 
tagieuse dont  Tapostolat  irrésistible  doit  submer- 
ger doucement  les  âmes.  Vous  la  devez  commu- 
niquer ;  dèslors  elle  doit  abonder,  surabonder  en 
vous.  Vous  la  devez  entretenir,  multiplier  par  la 
prière,  par  les  sacrements,  par  la  communion. 
Méditez  Texemple  de  Marthe  ;  lisez  et  relisez  les 
divines  pages  de  l'Evangile  où  elle  reçoit  Jésus 
et  le  sert,  où  elle  proclame  le  Christ  et  Tadore, 
où  elle  ramène  à  Jésus  sa  sœur  repentante,  où 
elle  conduit  à  son  frère  enseveli,  Jésus,  la  résur- 
rection et  la  vie.  Méditez,  étudiez,  priez  Marthe, 
ce  beau  modèle  évangélique,  cette  sœur  si  ten- 
dre, cette  femme  forte  si  douce,  cette  vierge  si 
pure,  et  vous  ferez  de  votre  maison  une  autre 
Béthanie,  où  Jésus  sera  servi,  aimé,  adoré,  où 
Jésus  viendra  se  reposer,  manger  les  aliments 
que  vous  lui  aurez  préparés,  pour  vous  repaître  à 
soft  tour  et  toute  votre  maison,  de  Taliment  indé- 
fectible de  sa  foi,  pour  vous  abreuver  des  cou- 


(1)  Or,  c'est  par  une  foi  si  noble,  si  éclairée,  si  vive,  ai  par- 
faite, que  Marthe  prépare,  obtient,  je  dirais  presque  qu'elle 
arrache  des  mains  du  Seigneur  le  prodige  de  la  résurrection 
de  son  frère.  Car  la  foi  de  Marthe  est  cette  foi  que  Jésus- 
Christ  appelle  la  foi  de  Dieu.  (Marc.   Xî.  22.)  Veotum  Jjom. 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  5il 

rants  d'eau  vive  gui  jaillissent   de  son  sacré 
cœur  (1). 

II. 

La  foi  de  Marthe,  si  vive  et  si  profonde,ne  reste 
pas  inactive.  Bien  avant  qu'elle  n'eût  reçu  de  son 
bon  Mattre  cette  communication  de  gr&ce  qui 
l'éleva  si  puissamment  à  connaître,  adorer  et 
confesser  le  grand  mystère  de  l'Incarnation, 
Marthe  agissait,  Marthe  servait,Marthe  se  dévouait. 
Nous  pouvons  même  dire  que  cette  grâce  de 
choix  que  lui  lit  l'adorable  Sauveur,de  la  tirer  de 
la  foule  des  disciples  et  du  groupe  des  saintes 
femmes,  pour  lui  faire  prononcer  avec  tant  de 
ferveur  et  d'humilité,  d'une  voix  si  claire,  si 
forte  et  si  théologique  qu'elle  éclate  dans  l'Evan- 
gile et  retentit  jusqu'à  la  consommation  des  siè- 
cles, la  grande  parole  de  Dieu,  du  Christ  et  de 
l'Eglise  :  vous  êtes  le  Christ  fils  du  Dieu  vivant, 
nous  pouvons  croire  que  cette  grâce  fut  en  partie 
une  récompense.  Sa  charité,  son  dévouement, 
son  ardeur  aux  œuvres,  son  activité  dans  l'admi- 
nistration des  aumônes  qu'elle  consacrait  à 
Jésus  et  à  ses  fidèles,  devaient  appeler  des  béné- 
dictions spéciales,  provoquer  des  lumières,  des 
élans,  des  ardeurs,  propres  à  l'élever  à  cette  subli- 
mité de  connaissance  et  de  foi. 


(I)  Bealior  sed  hospita .—  Quœ  pascis  a  qno  pasoorU  -^ 
Mentem  que  repies  hosplte  •»  Dnm  membra  curai  bo^itis  — • 
Hym.  Vesp.  offîci.  Aven» 


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512  SAINTE  lOETHE 

Dans^la  physionomie  de  notre  sainte,  nous 
voyons  donc  un  second  caractère,  une  autre  alti- 
tude, un  autre  éclat  de  beauté  :  c'est  le  dévoue- 
ment, le  dévouement  actif,  généreux,  intrépide, 
qui  se  dépense  et  se  consume  sans  rien  se  rete- 
nir, sans  rien  se  réserver.  Marthe  est  de  ces 
âmes  rares,  pleines  de  force,  d'énergie  et  de 
volonté,  qui  sortent  d'elles-mêmes  pour  se  donner, 
disons  mieux,  pour  se  consacrer  au  bonheur  des 
autres  en  se  mettant  au  service  de  Dieu.  Elle 
n'est  point  naturellement  contemplative,  quoi 
qu'elle  ait  des  profondeurs  de  vue,  des  acuités 
de  regard,  et  des  grands  coups  d'aile  qui  la  trans- 
portent dans  les  choses  éternelles.  Elle  est  natu- 
rellement active,  agissante,  et  mêlée  aux  choses 
des  temps,  qu'elle  apprécie  avec  prudence,  qu'elle 
administre  et  qu'elle  gouverne  avec  sagesse, 
qu'elle  dépense  avec  une  sûreté  de  discernement, 
avec  une  largeur  de  désintéressement  qui  en  ont 
fait  dans  l'Evangile  ^la  première  économe  de 
l'Eglise. 

Celte  attitude  d'action,  cette  activité  généreuse 
que  nous  voyons  en  Marthe,  nous  les  connais- 
sons dès  les  premiers  temps  que  son  nom  nous 
est  appris  et  que  sa  vie  nous  est  révélée.  Dès  les 
premiers  mots  que  l'Evangile  dit  de  la  sœur  de 
Lazare  et  de  Madeleine,  îl  nous  la  montre  agis- 
sante et  empressée.  Elle  reçoit  Jésus  dans  sa 
maison,  un  château  dans  une  villa,  près  de  Jé- 
rusalem :  et  cette  grande  dame,  riche  et  noble, 
vient  servir  de  ses  mains  diligentes  l'hôte  aima- 


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SA  VIE,    SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  J513 

ble  et  simple,  le  docteur  Galiléen,  Taraî  de  la 
famille  et  de  ses  jeunes  années,  en  qui  elle  pres- 
sent son  Sauveur  et  entrevoit  lé  Messie.  Le  pre- 
mier mot  caractéristique  deTEvangile  sur  Marthe 
est  celui-ci  :  Martha  excipit  illum  in  domum 
siiam  (1).  Marthe  Taccueillit  dans  sa  maison  :  et 
cet  autre  qui  complète  le  premier  :  Et  Martha 
m/m^^mèa^  (2).  Et  Marthe  servait.  Marthe  reçoit 
Jésus  chez  elle,  dans  sa  maison,  dont  elle  lui  fait 
les  honneurs,  dont  elle  met  à  ses  pieds  tous  les 
Mens.  Jésus  veut  bien  se  faire  accueillir,  se  lais- 
ser traiter,  servir  comme  un  hôte  ;  il  veut  bien 
recevoir  des  soins  et  des  offices,  afin  de  donner 
en  retour  des  mérites  et  des  grâces.  En  racontant 
sa  vie,  nous  Tavons  vue  à  la  lumière  de  l'Evan- 
gile,etdansles  intervalles,àla  lueur  plus  vacillante 
de  la  Vision,  nous  l'avons  vue  suivre  ou  précéder 
les  pas  de  Jésus,  dans  sa  vie  publique.  Elle  avait 
préparé  dans  certaines  hôtelleries  réservées  à 
Jésus  et  à  ses  disciples,  les  aliments,  les  vête- 
ments et  objets  indispensables  pour  les  repas  du 
jour  et  pour  le  sommeil  de  la  nuit.  Présente, 
absente,  elle  est  toujours  là  par  sa  prévoyance 
presque  maternelle.  Depuis  des  années,  elle  a 
rendu  ces  soins  à  son  frère,  à  sa  sœur.  Ce  minis- 
tère privé  de  dévouement  domestique  la  prépa- 
rait à  son  ministère  comme  sacré  près  de  la  per- 


(1)  Luc.  X.  38. 

(2)  Joan.  XII,  2, 

29. 


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514  SAINTE  MARTHE 

sonne  de  Jésus  et  de  ses  disciples.  Elle  prépa- 
rait, arrangeait,  prévoyait  toutes  choses,  avec  la 
décision,  la  prudence  et  la  douce  autorité  d'une 
mère,  d'une  sœur,  plus  que  d'une  servante,  quoi- 
que bien  humblement  elle  ne  voulût  que  ce  der- 
nier titre  et  ce  bas  office.  Le  plus  souvent  c'était 
avec  ses  biens,  avec  ses  riches  revenus,  qu'elle 
pourvoyait  à  toutes  les  dépenses  ;  et  c'était  tou- 
jours avec  une  satisfaction  pleine  de  charmes, 
avec  un  empressement  plein  d'enthousiasme  et 
de  joie. 

Voilà  ce  que  nous  dit  l'Evangile  et  ce  que  nous 
pouvons  deviner,  ce  que  nous  comprenons  bien 
par  la  connaissance  que  nous  avons  du  caractère 
de  Marthe.  L'Evangile  ne  dit  pas  tout  des  trente- 
trois  années  de  la  vie  de  Jésus  ;  il  ne  dit  pas 
tout  des  trois  ans  et  deux  mois  de  vie  publique 
du  Sauveur,  de  ses  actions,  de  ses  paroles,  de 
ses  miracles.  Le  monde  entier,  nous  dit  saint 
Jean,  ne  pourrait  contenir,  lire  et  comprendre  les 
livres  qui  les  raconteraient  en  détail  (1).  Dès 
lors,  nous  prenons  les  traits  de  l'Evangile,  même 
lorsqu'il  les  multiplie,  sur  certaines  âmes  et  cer- 
tains caractères  qui  doivent  révéler  et  préparer 
certaines  fonctions  dans  l'Eglise,  nous  prenons 
ces  traits  comme  des  éléments  choisis,  qui  résu- 
ment toute  une  vie,  un  dessin  dont  le  contour 
arrête  une  physionomie,  où  se  condense  tout  un 
système  de  grande  lumière  et  de  prédestination, 

(1)  Joan.  XXI.  25. 


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sa  YIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  515 

Toute  la  vijB  de  Marthe  tient  donc  dans  ces  mots 
divins  de  TEvangile.  Nous  pouvons  étendre, 
développer,  expliquer  cette  noble  existence, 
éclairer  cette  touchante  figure,  préciser  ce  magni- 
fique dévouement.  Marthe,  préparée  par  sa  vie 
domestique  à  son  ministère  près  de  Jésus,  Marthe 
remplaçant  la  mère  et  peut-être  le  père,  enlevés 
par  la  mort,  pour  administrer  les  affaires  consi- 
dérables de  cette  famille  opulente  et  princière, 
Marthe,  dévouée  à  son  frère  qu^elle  conseille  et 
qu'elle  dirige,  Marthe  dévouée  à  sa  sœur  qu'elle 
aime  avec  une  adorable  faiblesse  de  grande  sœur 
et  qu'elle  sauve  avec  une  infatigable  tendresse  de 
mère,  Marthe  est  tout  entière  appliquée  à  ses 
devoirs  de  famille  et  de  vocation  :  pour  mieux 
les  remplir,  renonçant  à  ce  qui  faisait  Thonneur 
et  la  joie  des  filles  d'Israël,  le  mariage  qui  pou- 
vait les  faire  entrer  dans  la  famille  du  Sauveur. 
Marthe  «st  bien  préparée  parla  Providence,  et 
tout  armée  par  la  grâce,pour  exercer  son  dévoue- 
ment à  la  personne  de  Jésus  et  à  toute  la  commu- 
nauté chrétienne. 

Dès  le  moment  qu'elle  a  connu  le  fils  de  Marie, 
Marthe  s'est  attachée  à  lui.  Sa  vocation,  sa  vraie 
et  définitive  vocation  a  commencé  de  se  dévoiler 
à  son  cœur.  Et  elle  a  commencé  à  la  suivre  avec 
cette  décision  pleine  de  prudence  et  de  fermeté,  qui 
faisait  le  fond  de  son  caractère.  Dès  ce  moment 
elle  se  donne  à  Jésus,  selon  que  l'Homme-Dieu  a 
besoin,  veut  bien  avoir  besoin  de  ses  soins,  de 
ses  services  et  de  ses  affectueuses  largesses.  Elle 


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516  SAINTE  MÀBTHE 

ne  quitte  pas  tout  pour  le  suivre,  comme  avaient 
fait  les  apôtres  et  comme  ils  le  rappellent  à  Jésus 
avec  un  certain  orgueil  naïf  (1),  parce  que  Jésus 
ne  lui  a  pas  encore  demandé  de  tout  quitter. 
Bien  au  contraire,  Jésus  a  besoin  que  Marthe 
demeure,  qu'elle  demeure  dans  sa  maison  pour 
le  recevoir,  qu'elle  demeure  dans  sa  famille  pour 
le  disposer  aux  opérations  de  la  grâce,  qu'elle 
demeure  à  Béthanie,  aux  portes  de  Jérusalem, 
pour  reueillir,  réconforter  les  disciples  dispersés, 
en  leur  servant  de  providence  et  de  mère.  Un 
jour  viendra  où  Marthe  quittera  tout  pour  suivre 
la  volonté  du  bon  Maître  qui  l'enverra  loin  de  sa 
patrie,  au-delà  les  mers,  évangéliser  un  autre 
pays  de  prédilection,  et  porter  sur  ses  ritages, 
avec  la  parole  toute  vibrante  de  l'évangile  et  le 
sang  de  la  croix  tout  chaud  encore  du  sacrifice, 
une  révélation  spéciale,  une  forme  angélique  de 
vie  chrétienne,  la  virginité  consacrée  au  service 
de  la  sainte  humanité.  Ce  qui  fait  qu'en  lisant 
l'évangile,  en  suivant  Jésus  dans  ses. courses 
apostoliques,  en  le  voyant  avec  les  infirmités  de 
notre  nature,  manger,  se  reposer,  dormir,  se  vêtir, 
recueillir  des  aumônes  pour  l'entretien  de  sa  petite 
communauté  de  disciples  et  pour  le  soulagement 
des  pauvres,  car  avant  de  le  proclamer,  il  vou- 
lait goûter  la  joie  de  donner  plus  grande  que  celle 
de  recevoir  (^,  nous  voyons  sans  cesse  Marthe  à 

(1)  Math.  XIX.  27. 

(2)  AcU  XX.  35  . 


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SA  VK,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  517 

côté  de  Jésus  et  tout  occupée  de  la  vie  du  Maître  : 
nous  la  devinons  dans  chacune  des  scènes  évan- 
géliques  et  nous  la  bénissons  des  soins  qu'elle 
prend  de  notre  cher  et  béni  Sauveur.  Nous  Tavons 
déjà  vue  et  considérée  dans  le  groupe  des  saintes 
femmes,  les  dirigeant  et  les  inspirant  pour  les 
iravaux  qu'elles-exécutent  et  pour  les  soins  qu'el- 
les prennent  de  la  communauté  chrétienne. 
Marthe,  ce  nous  semble  gouvernait  les  saintes  fem- 
mes, lorsque  Marie,  la  mère  de  Jésus  n'était  pas 
là  ;  et  l'on  sait  qu'elle  restait  souvent  dans  sa 
maison  de  Capharnaîim  pour  attendre  son  flls  au 
retour  de  ses  courses  apostoliques.  Marthe  exer- 
çait cette  fonction  d'autorité,  cette  science  de  gou- 
vernement pour  lesquelles  elle  était  née.  Jésus 
l'avait  choisie,  Jésus  l'avait  préparée  par  des 
grâces  de  choix  ;  Jésus  l'avait  attachée  à  sa  per- 
sonne sacrée,  par  des  dons,  des  attraits  et  des 
aptitudes  auxquels  Marthe  a  pieusement  corres- 
pondu. 

C'est  donc  vous,  mon  Sauveur,  qui  l'avez  choi- 
sie, vous  qui  l'avez  appelée,  vous  qui  l'avez  appli- 
quée à  cet  admirable  ministère.  Vous  l'avez  choi- 
sie dès  le  premier  instant  de  votre  vie  d'Homme- 
Dieu.  Parmi  tous  les  choix  que  vous  avez  faits 
à  l'occasion  de  votre  naissance  et  de  votre  habi- 
tation parmi  les  hommes,  à  l'occasion  de  vos  dis- 
ciples, de  vos  apôtres  et  de  vos  amis,  vous  avez 
choisi  Marthe  pour  vous  recevoir,  pour  vous  ser- 
vir, pour  suppléer  votre  divine  mère,  de  ses 
mains  virginales.  Vous  l'avez  choisie  pour  être 


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518  SAINTE  MARTHE 

un  modèle  admirable  à  tous  ceux  qui  vous 
devront  recevoir  et  servir  dans  la  personne  de  vos 
pauvres.  Vous  Tavez  choisie,  vous  l'avez  appelée 
par  des  relations  de  famille  et  d'amitié,  comme 
par  des  pentes  et  des  attraits,  des  sollicitations 
intérieures  ;  vous  Tavez  appelée  vous  même  :  et 
Taction  de  votre  grâce  opérant  dans  cette  âme 
virginale,  si  naturellement  vertueuse  et  dévouée, 
était  servie  par  tous  ces  liens  mystérieux  dont 
vous  enchaînez  vos  élus;  In  funicuUs  etdum 
traham  eos ,  in  vinculis  ckaritatis  (1)  C'était 
l'effet  puissant  de  votre  regard  qui  se  reposait 
sur  elle,  de  votre  voix  qui  prenait  un  accent 
particulier  pour  lui  parler,  de  vos  lèvres  qui 
aimaient  à  prononcer  son  nom,  de  vos  gestes, 
de  votre  attitude, de  toute  votre  personne  que  vous 
mettiez  à  sa  disposition  avec  une  adorable  con- 
descendance, pour  qu'elle  pût  s'enricher  de  mé- 
rites et  de  vertus  en  vous  prodiguant  ses  biens  et 
ses  soins.  C'est  donc  par  une  grâce  de  choix,  par 
une  vocation  pleine  de  distinction  et  de  préfé- 
rence, que  vous  avez  attaché  Marthe  à  votre  per- 
sonne, et  que  vous  l'avez  aimée,  non  comme  une 
humble  et  fidèle  servante,  mais  comme  une  sœur 
tendre  et  dévouée.  Marthe,  cette  magnifique  sainte, 
ce  beau  modèle,  cet  admirable  exemplaire  et 
comme  cette  reine  de  nos  sœurs,  de  nos  filles  de 
charité,  la  voulant  faire  le  type  accompli  et  comme 
la  vierge  mère  de  ces  innombrables  générations 

(1)  Osec.  X  14. 


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SA  VIE,  SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.     519 

de  femmes  qui  devaient  exercer  dans  l'église  le 
^ministère,  des  œuvres  de  miséricorde,  vous  la 
deviez  aimer  d'une  dilection  particulière,  vous  la 
deviez  honorer  d'une  familiarité  tout  affectueuse  :, 
vous  la  deviez  combler  de  tous  les  dons^  de  toutes 
les  grâces,  de  toutes  les  vertus  du  dévouement  et 
de  la  charité. 

Nous  pouvons  bien  dire,  mon  béni  Sauveur, 
que  dans  la  personne  de  Marthe,  vous  avez  choisi, 
vous  avez  prédestiné,  vous  avez  enrichi  de*  vos 
dons  excellentSjtoutes  celles  qui  ont  suivi  sa  voie, 
porté  son  nom,  opéré  ses  œuvres,  imité  son  dé- 
vouement. Nous  pouvons  croire  que  vous  avez 
considéré,  aimé,  béni  dans  Taimable  personne 
de  votre  hôtesse  et  de  votre  amie,  toutes  celles 
qui  vous  devaient  recevoir,  qui  vous  devaient 
servir  dans  le  monde  et  dans  la  vie  religieuse, 
dans  la  famille  et  dans  le  cloître  :  en  sorte  que 
nous  admirons  en  cette  grande  sainte,  nos  sœurs, 
nos  filles,  nos  mères,  toutes  ces  âmes  tendres  et 
fortes,  qui  pour  votre  amour  nous  aiment,  nous 
servent,  et,  parleurs  soins  pieux  et  délicats,  nous 
rappellent  à  vous,  en  exerçant  cette  divine  puis- 
sance du  dévouement  qu'elles  tiennent  de  vous 
par  votre  sainte  Marthe.  Dès  lors  nous  compre- 
nons les  préférences  de  votre  cœur  et  les  riches- 
ses incomparables  de  votre  grâce  envers  cette 
noble  fille.  C'est  pour  nous  que  vous  l'avez  choisie, 
préférée,  appelée,  attachée  à  votre  personne,  com- 
blée de  tant  de  grâces  ;  c'est  pour  nous  que  vous 
avez  fait  sa  vocation  si  admirable  :  elle  devait 


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520  SAINTE  MARTHE 

nous  la  consacrer.  C'est  pour  nous  que  vous  avez 
fait  sa  main  si  active  et  si  douce  :  elle  devait  tou- 
cher pour  les  soulager  et  les  guérir  à  toutes  nos 
infirmités.  C'est  pour  nous  que  vous  avez  fait  son 
visage  si  beau,  son  regard  si  lumineux:  son  visage 
et  son  regard  devaient  s'attendrir  et  se  pencher 
sur  toutes  nos  misères.  C'est  pour  nous  enfin  que 
vous  avez  fait  son  cœur  royal,  si  vaillant  et  si 
doux,  si  tendre  et  si  fort  :  elle  devait  nous  aimer 
en  vous,  elle  devait  se  dévouer  à  nous,  pour  vous. 
Soyez  béni,  mon  Sauveur,  de  l'avoir  choisie  dans 
une  famille  d'amis,  de  l'avoir  appelée  pendant 
votre  vie  mortelle,  de  l'avoir  envoyée  dans  notre 
France  :  soyez  béni  de  l'avoir  faite  si  noble  et  si 
pure,  si  belle  et  si  bonne,  puisque  vous  deviez 
nous  la  donner. 

Ne  nous  étonnons  pas  maintenant  des  multi- 
tudes d'âmes  qui  se  sont  levées  dans  l'Eglise 
pour  aider  Marthe  dans  son 'ministère.  Ne  nous 
étonnons  pas  des  innombrables  légions  de  vier- 
ges, de  veuves,  de  femmes  qui  se  sont  succédé  et 
se  succéderont  pour  remplir  l'office  de  Marthe, 
auprès  des  membres  indigents  de  Jésus.La postérité 
virginale  de  notre  sainte  devait  être  d'autant  plus 
nombreuse  que  leur  mère  a  reçu  de  Jésus  une 
plus  grande  énergie  de  dévouement  et  de  cha- 
rité. Qui  dira  jamais  tous  les  ordres^  toutes  lès 
congrégations,  toutes  les  familles  de  religieuses 
qui  tiennent  de  Marthe  leur  vocation,  qui  sont 
venues,  qui  viennent  après  elle  pour  exercer  les 
innombrables  ministères  de  la  charité?  C'est  elle, 


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SA  VIE,  SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  521 

c^€St  notre  sainte,  qui  a  donné  des  mères  aux 
orphelins,  des  sœurs  aux  malades,  des  filles  aux 
vieillards  abandonnés.  C'est  elle  qui  a  peuplé  les 
écoles  et  les  ouvroirs,  les  refuges  et  les  dépôts, 
les  hôpitaux  et  les  hospices,  les  champs  de  ba- 
taille et  les  ambulances,  de  ces  anges  qui  descen- 
dent d'en  haut  et  passent  par  le  cœur  de  Jésus, 
pour  servir,  pour  se  dévouer,  pour  consoler, 
pour  aimer.  C'est  elle  qui  a  multiplié,  qui  multi- 
plie tous  les  jours  les  vocations  et  les  dévoue- 
ments, à  mesure  que  le  mal  et  la  peine,  que  le 
vice  et  la  misère,  que  le  luxe  et  la  volupté  mul- 
tiplient leurs  victimes,  leurs  formes  hideuses  de 
maladies  et  d'infirmités,  leurs  repoussantes  géné- 
rations, de  dégradés,  de  rejetés,  d'abandonnés. 
C'est  elle  qui  fait  surgir  auprès  de  chaque  lit  de 
soufifrance,  auprès  de  chaque  berceau  délaissé, 
pour  recueillir  et  sanctifier  chaque  moisson  de 
larmes,  de  désespoir  et  d'abrutissement,  comme 
les  civilisations  avancées  les  laissent  derrière 
elles,  des  vierges,  des  femmes,  des  saintes  au 
cœur  intrépide  et  dévoué.  C'est  la  gloire  de  notre 
sainte  d'avoir  été  la  première  servante  de  Jésus 
et  d'avoir  servi  de  type,  de  servir  de  patronne  et 
de  mère  à  toutes  les  servantes  des  pauvres,  h 
toutes  les  dévouées  de  la  misère,  de  la  faiblesse 
et  du  malheur. 

Arrêtons-nous  maintenant  d'une  manière  plus 
spéciale,  à  ces  vierges  du  foyer,  que  le  monde 
ignore  ou  méprise,  mais  que  l'exemple,  la  grâce 
et  la  protection  de  la  vierge  de  Bétbanie  retien- 


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522  SAINTE  MARTHE 

nent  près  de  tant,  de  foyers,  sans  elles  si  froids  et 
si  désolés,  attachent  à  tant  de  familles  par  elles 
consolées  et  sanctifiées.  Le  célibat  domestique  a 
précédé  le  célbat  religieux  :  la  sainte  et  noble 
virginité  dont  Marthe  fut  la  plus  insigne  ser- 
vante après  la  Reine  des  vierges,  a  visité,  habité, 
gardé  le  foyer  chrétien,  avant  de  grouper  des 
âmes  choisies  en  familles,  en  sociétés,  en  reli- 
gions, pour  Tangélique  office  de  la  contemplation 
ou  pour  les  œuvres  divines  de  la  miséricorde. 
L'Eglse  a  béni  cette  forme  de  la  perfection  chré- 
tienne et  réglé  cette  exploitation  du  vaste  champ 
de  la  misère  publique  qui  réunit  les  élues  du 
dévouement  dans  une  maison  et  sous  une  règle 
commune.  Si  elle  ne  consacre  plus  aussi  solen- 
nellement qu'autrefois  celles  qui  restent  au  foyer 
et  dans  leur  famille,  elle  ne  les  regarde  pas 
moins  comme  les  auxiliaires  de  son  apostolat  et 
les  anges  gardiens  du  foyer  domestique.  Ces 
humbles  dévouées  imitent  Marthe  dans  la  pre- 
mière période  de  sa  vie.  La  sœur  de  Lazare  et  de 
Madeleine  fut  prévenue  d'une  telle  abondance  de 
grâces,  elle  pratiqua  le  dévouement  sous  tant  et 
de  si  belles  formes,  qu'elle  peut  servir  de  modèle 
pour  un  grand  nombre  de  vocations.  La  vierge 
de  Béthanie  enseigne  les  devoirs  de  famille, 
comme  à  Tarascon  elle  forme  les  femmes  consa- 
crées à  la  vie  commune  et  au  service  des  frères 
du  dehors. 

Le  monde^  cet  adversaire  obstiné  de  l'Evangile, 
le  monde  ne  comprend  pas  le  dévouement  parce 


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SA  VIE,   SON  HISTOIRE  ET  SON  CULTE.  523 

qu'il  ne  connaît  que  Tégoïsme.  Il  appelle  donc, 
croyant  les  flétrir,  du  nom  décrié  de  vieilles  filles 
ces  humbles  et  pures  servantes  du  dévouement. 
Le  monde  les  croit  victimes  et  délaissées  :  il  les 
raille  et  les  considère  comme  inutiles  ;  mais  en 
réalité  le  cœur  et  le  regard  de  Jésus  sont  sur 
elles.  Qui  nous  dira  les  mille  formes  variées  de 
leur  vocation,  de  leur  emploi,  de  leur  dévoue- 
ment ?  C'est  une  sœur  aînée  qui  a  pris  la  place 
de  la  mère  infirme  ou  malade,  impuissante  ou 
surchargée  ;  le  miséricordieux  Sauveur  la  subs- 
titue pour  gouverner  la  famille  et  veiller  aux 
soins  domestiques.  D'autres  fois,  à  la  place  de 
leur  mère,  que  la  mort  leur  a  prise,  elle  a  recueilli 
les  orphelins  pour  les  élever,  et  Jésus  a  facile- 
ment transformé  un  cœur  de  vierge  en  cœur  de 
mère,  pour  réchauffer,  aimer  et  nourrir  la  couvée 
abandonnée  ;  tandis  qu'avec  un  empressement 
plein  de  charmes,  elle  entretient  au  foyer  la 
flamme,  la  chaleur  et  la  vie  pour  le  père  fatigué 
de  travail,  accablé  de  soucis.  C'est  une  fille  qui 
se  consacre  au  père,  à  la  mère  infirmes,  aux 
grands  parents  cassés  de  vieillesse,  rebutés  quel- 
quefois et  chassés  de  leur  vieux  foyer  ;  elle  les 
sert,  elle  les  réchauffe,  elle  les  caresse  même  avec 
des  tendresses  comme  maternelles.  S'il  est  dans 
la  famille  quelque  infortune,  quelque  délaisse- 
ment, quelque  indigence  de  vieillard  ou  d'enfant, 
quelque  misère  secrète  et  qu'on  veut  cacher,  quel- 
que honte  qui  veut  se  dissimuler,  c'est  elle,  c'est  la 
sœur  de  Marthe,  c'est  la  vieille  fille  qui  se  dévoue 


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524  SAINTE  MARTHE 

pour  ce  ministère,  sans  ostentation  et  presque 
sans  effort.  Elle  reçoit,  on  lui  donne  cet  emploi 
de  charité  domestique,   naturellement,  par  une 
disposition  providentielle  de  cette  vocatiouque 
Jésus  lui  révélait  un  jour  au  pied  du  tabernacle 
et  qu'elle  a  suivie  docilement.  Quelquefois,  pour 
les  amener  là,  pour  leur  confier  ce  discret  et  tou- 
chant ministère  de  charité  domestique,  peut-être 
Jésus  a-t-il  contrarié  leurs  premiers  goûts,  trompé 
leurs  premiers  rêves,  et  sévèrement    sevré  leur 
cœur  d'affections  trop  humaines.  Jésus  Fa  per- 
mis, Jésus  Ta  voulu*  parce  que  les  cœurs  froissés 
et  déchirés  sont  plus  tendres  pour  les  douleurs 
des  autres  ;  les    cœurs  comprimés  et    broyés 
répandent  plus  abondante   et  plus    pénétrante 
Fonction  de  leur  parfum.  Et  d'ordinaire  un  voile 
de  deuil,  un  nuage  de  tristesse  quijecouvrent  ces 
fronts  penchés  et  ces  regards  attendris,  disposent 
plus  facilement  les  âmes  à  s'ouvrir  vers  elles  : 
on  sent  qu'elles  ont  souffert,  qu'elles  ont  pleuré, 
qu'elles  savent  aimer.  Ces  épreuves  que  le  monde 
est  incapable  d'apprécier,  ce  sont  des  grâces  aus- 
tères qui  doivent  retirer  ces  âmes,   les  donner 
tout  entières  au  souverain  amour  ;  et  fortifier  ces 
cœurs,  les  tremper  dans  les  larmes  et  dans  le 
précieux  sang,  pour  qu'ils  puissent  mieux  se  don- 
ner et  se  donner  tout  entiers.  Gomme  elles  béni- 
ront Jésus,  ces  humbles    Marthe,  ces  tendres 
sœurs  de  Lazare^  toutes  dévouées  à  leur  frère 
bien-aimé,   ces  charitables  sœurs  de  Madeleine, 
infatigables  a  poursuivre  de  prières  et  de  larmes 


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«A  VIE,   SON  mSTOiRÊ  Eï  SON  CtJLÎB.  525 

leur  sœur  égarée  ;  comme  elles  béniront  Jésus 
d'avoir  retenu  leur  cœur  et  fixé  leur  vocation  dans 
le  cloître  de  la  famille  ;  comme  elles  béniront 
leur  divin  ami  d'avoir  un  peu  froissé  leur  cœur 
pour  le  retenir,  pour  le  sanctiier  par  la  vertu, 
pour  le  posséder  par  la  virginité,  pour  le  pousser 
doucement  et  si  tendrement  le  consacrer  aux 
œuvres,  aux  joies  intimes,  aux  conquêtes  pacifi- 
ques de  la  charité  1 

Telles  sont  les  servantes,  les  amies,  les  sœurs  de 
Jésus  qui  lui  rappellent  les  soins  aimables  et 
l'accueil  empressé  de  Marthe  dans  la  maison  de 
Béthanie.  C'est  par  elles,  et  souvent  par  elles 
seules,  que  Jésus  garde  une  entrée  dans  la 
famille,  qu'il  s'y  glisse  souvent  et  qu'il  finit  par 
y  séjourner  pour  y  répandre  sa  paix  et  sa  lumière, 
sa  résignation  et  son  amour.  Mais  l'action  de 
ces  humbles  et  douces  filles,  sœurs  de  la  vierge 
Marthe,  ne  se  borne  pas  à  la  famille  et  ne  se  con- 
centre pas  au  foyer.  Nous  parlons  des  vraies 
sœurs  de  Marthe,  qui  comprennent  leur  vocation, 
dont  l'esprit  est  ouvert  et  le  cœur  élargi,  qui  ne 
se  cantonnent  pas  dans  un  petit  monde  de  prati- 
ques pieuses,  pour  de  là  foudroyer  le  grand 
monde  qui  les  dédaigne  et  critiquer  le  prochain 
qui  passe  à  leur  portée  ;  nous  parlons  de  celles, 
plus  nombreuses  que  le  monde  croit,  qui  savent 
s'oublier,  se  dévouer  et  servir  à  la  lumière  et 
dans  la  charité  de  Jésus.  Il  arrive  souvent  que 
leur  action  rayonne  au  dehors,  comme  le  reflet 
de  leur  auréole  et  le  parfum  de  leur  vertu.  Elles 


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526  SAINTE  MARTflU 

exercent  modestement  et  souvent  avec  une  irré- 
sistible efficacité,  leur  apostolat  près  des  indiffé- 
rents, des  incroyants  ou  des  abusés.  Elles  sa- 
vent répondre  sur  les  choses  de  la  foi  ;  elles  osent 
contredire  les  eni^urs  et  repousser  les  blasphè- 
mes ;  elles  osent,  elles  savent  surtout  imposer  le 
respect  et  la  déférence,  par  la  douce  chaleur  de 
leurzèle,  et  rintelligente  sincérité  de  leur  dévo- 
tion. Enfin,  elles  forment  pour  les  œuvres  du 
dehors,  le  tiers-ordre  domestique  de  la  charité  : 
ce  sont  les  auxiliaires  du  prêtre  dan&  le  zèle  des 
âmes  et  dans  le  goût  pour  la  beauté  de  la  mai- 
son du  Seigneur  :  ce  sont  les  intermédiaires  de 
la  sœur  de  éharité  pour  le  soutien  des  œuvres  et 
la  communication  des  aumônes.  Ces  âmes  qui 
semblent  tristement  solitaires,  esseulées,  sont 
plus  libres  pour  courir,  voler  et  se  dévouer  aux 
œuvres  compromises,  aux  infortunes  soudaines, 
aux  catastrophes  imprévues  ;  ce  sont  les  réserves 
de  la  miséricorde  et  de  la  charité.  Qui  nous  dira 
toutes  les  infortunes  secourues,  toutes  les  igno- 
rances éclairées,  toutes  les  misères  allégées, 
toutes  les  larmes  essuyées,  toutes  les  âmes  con- 
solées, relevées  et  sauvées  par  ce  tiers-ordre  des 
familles  chrétiennes  ?  Le  monde  qui  les  mécon- 
naît et  les  raille  est  bien  ingrat  pour  ces  dévoue- 
ments d'autant  plus  efficaces  qu'ils  sont  plus 
modestes,d'autant  plus  méritoires  qu'ils  sontplus 
méconnus.  C'est  par  leur  ministère  que  Jésus,  le 
Dieu  des  pauvres  et  des  petits,  diminue  la  somme 
des  maux,  des    haines,  des   divisions  dans  la 


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SA  VIE,  SON  Histoire  eT  son  culte.        527 

société,  pour  augmenter  les  biens  de  la  foi,  de  la 
paix  et  de  la  sécurité.  Mais  du  moins,  et  leur 
cœur  n'a  pas  d'autre  désir,  le  bon  Maître  qui 
voit  dans  le  secret  du  foyer  comme  il  voit  dans 
le  secret  du  cœur  et  le  mystê]^^  de  Tâme,  le  bon 
Maître  les  reconnaît  et  les  bénit,  le  bon  Maître 
leur  rend  au  centuple,  en  amour  divin,  ce  qu'elles 
ont  quitté  pour  lui  et  leur  réserve  la  vie  éter- 
*nelle,  auprès  de  Marthe  leur  sœur  aînée  et  sa 
généreuse  hôtesse.  C'est  pourquoi  de  tous  les 
points  de  l'horizon  et  de  tous  les  siècles  de 
l'Eglise,  de  tous  les  sanctuaires  de  la  famille 
chrétienne,  de  toutes  les  solitudes  du  cloître  et 
de  toutes  les  maisons  de  charité,  les  sœurs,  les 
filles  de  Marthe  la  glorifient  et  l'invoquent  en 
disant  :  Donnez-nous,  Marthe,  donnez  à  vos  fidè- 
les de  nourrir  les  membres  du  Christ,  de  telle 
sorte  qu'elles  remplissent  leur  cœur  de  Dieu  et 
ne  sentent  plus  l'amour  du  monde.  Faites,  ô 
Jésus,  doux  hôte  des  âmes,  par  les  sufirages  de 
votre  hôtesse,  que  nous  puissions  dans  le  repos 
du  ciel,  jouir  de  la  société  des  saints  (1). 

(1)  Da  Martha  —  Da  fidclibus—  Sic  mcmbra  Christi  pascere 
—  Ut  pectusimpleant  Deo  —  Mundi  nec  aesliis  sentiant  —  Fac 
dulcis  hospis  mentium  —  Nom  hospitse  suffragio  —  Cœli  quiète 
clvium  —  Gaudere  contubernio  —  Hym.  Vesp.  off.  sanctae 
Marlh.  Aven. 


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528  SAINTE  HAATâE 


III 


Le  royaume  des  deux  est  semblable  à  dix  vier- 
ges qui  prirent  leurs  lampes  pour  aller  au  devant 
de  répoux  et  de  Tépouse.  Or,  les  vierges  sages 
prirent  de  Thuile  dans  leurs  vases  avec  leurb 
lampes  (i).  —  Le  royaume  des  deux,  c'est  l'église, 
qui  fait  descendre  des  deux  la  paix  et  l'espérance 
avec  le  divin  époux  :  c'est  le  royaume  des  âmes 
qui  commence  ici-  bas  dans  l'attente  et  la  prépa- 
ration, dans  l'action  et  la  souffrance,  le  règne  de 
Dieu.  Dans  ce  vaste